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Title: Le Fils de Coralie - Comédie en quatre actes en prose
Author: Delpit, Albert, 1849-1893
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Le Fils de Coralie - Comédie en quatre actes en prose" ***

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available by Internet Archive/Canadian Libraries
(http://archive.org/details/toronto)



Note: Images of the original pages are available through
      Internet Archive/Canadian Libraries. See
      http://archive.org/details/lefilsdecoraliec00delp



LE FILS DE CORALIE

COMÉDIE

Représentée pour la première fois, à Paris, sur le théâtre du
GYMNASE-DRAMATIQUE, le 16 janvier 1880.
Reprise au même théâtre, le 3 mai 1892.


LE FILS DE CORALIE

COMÉDIE EN QUATRE ACTES EN PROSE

par

ALBERT DELPIT

Nouvelle Édition conforme à la Représentation



[Illustration]

PARIS
PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR
28 _bis_, RUE DE RICHELIEU, 28 _bis_

1892

Droits de reproduction, de traduction et de représentation réservés.



_Il a été tiré à part trente-cinq exemplaires sur papier du Japon,
numérotés à la presse (1 à 35)_



    A

    MADAME CHARLES BULOZ

    _Hommage de ma profonde et respectueuse affection._

    ALBERT DELPIT.

    Paris, 29 janvier 1880.--3 mai 1892.



PERSONNAGES


                            Acteurs qui            Acteurs qui
                         ont créé les rôles    ont repris ces rôles

                         MM.                    MM.

    DANIEL[1]            GUITRY.                RAPHAEL DUFLOS.
    BONCHAMP             FRANCÈS.               NERTANN.
    GODEFROY             MALARD.                NOËL.
    LOUIS DE MONTJOIE    LANDROL.               PAUL PLAN.
    CLAUDE MORISSEAU     DEMANNE.               RICHEMOND.
    UN SOLDAT            ISMAEL.                BRÉBANT.
    UN DOMESTIQUE        PAUL.                  SEIGLET.


                         MMmes.                 MMmes.

    CORALIE[2]           AIMÉE TISSANDIER.      ANTONIA LAURENT.
    EDITH                JANE MAY.              JEANNE DARLAUD.
    CÉSARINE[3]          ZÉLIE REYNOLD.         DESCLAUZAS.
    LYDIE PATALIN        ALICE MELCY.           ALICE COMTE.


    A MONTAUBAN

  [1] Le rôle de Daniel doit se jouer en uniforme, petite tenue
  d'ordonnance de capitaine d'artillerie, avec la croix.

  [2] Le rôle de Coralie doit se jouer avec le costume décrit par
  Lydie au premier acte (page 36).

  [3] Le rôle de Césarine doit être joué, non par une duègne, mais
  par une soubrette marquée (Dorine). Perruque grise ou cheveux
  poudrés.

Pour toutes les indications de mise en scène, s'adresser au
régisseur-général du théâtre du _Gymnase-Dramatique_, à Paris.



LE FILS DE CORALIE



ACTE PREMIER

   Chez Godefroy. Un salon donnant sur un jardin. A droite et à
   gauche des vitrines remplies de curiosités archéologiques. Il
   fait jour.


SCÈNE PREMIÈRE

   CÉSARINE, MONTJOIE jouant au trictrac; GODEFROY à droite,
   endormi, un journal à la main.


MONTJOIE.

Vous me préviendrez quand je pourrai faire ma demande?

CÉSARINE.

Soyez tranquille. (Jetant les dés.) 6 et 5: un trou et deux de mieux.

MONTJOIE.

Vous êtes ma bonne fée. (Jetant les dés.) Bezet.

CÉSARINE.

Je vous adore!... (Jetant les dés.) Quine!... Je bats votre coin... Je
vous adore, parce que vous êtes un homme romanesque. (Jetant les dés.)
2 et as. Ma nièce sera bien heureuse avec vous.

MONTJOIE.

Je voudrais que votre frère, M. Godefroy, qui dort là si profondément,
fût de votre avis. (Jetant les dés.) Carnes!... Mais il en tient pour
mon rival, le capitaine Daniel.

CÉSARINE.

Que vous importe, si la tante... (Jetant les dés.) Encore 2 et as: je
vais remplir... Si la tante et la nièce sont avec vous?

MONTJOIE.

La tante... oui. Mais la nièce?

CÉSARINE.

Ça viendra. Du reste, nous avons à causer sérieusement.

MONTJOIE, souriant.

Si sérieusement?

CÉSARINE.

Je crois bien! (Jetant les dés.) Double as: je tiens par un doublet.
J'ai gagné.

   Quatre heures sonnent.

GODEFROY, s'éveillant.

Il doit être quatre heures. (Tirant sa montre.) En effet. Comment,
vous jouez toujours?

MONTJOIE, posant son cornet et se levant.

Nous finissons à l'instant. Je suis battu.

GODEFROY.

Quatre heures? Bonchamp n'est pas encore arrivé? C'est extraordinaire.

CÉSARINE.

Il ne peut tarder: c'est son heure.

MONTJOIE.

O placidité de la vie de Montauban!... Alors, vous dormez tous les
jours?

GODEFROY.

De deux à quatre. Quand on a pâli toute la journée sur des ouvrages
d'archéologie, c'est bien le moins!

MONTJOIE.

Et à quatre heures, tous les jours!...

GODEFROY.

Arrive mon vieil ami Bonchamp, le notaire. C'est réglé comme du papier
à musique.

CÉSARINE.

Vous vous disputez toujours!


SCÈNE II

   LES MÊMES, BONCHAMP.


BONCHAMP.

Ne vous dérangez pas: ce n'est que moi. Ma chère Césarine, je suis
votre serviteur. Bonjour, Godefroy, Monsieur de Montjoie, je vous
salue. Je vous annonce une visite.

GODEFROY.

Claude Morisseau?

BONCHAMP.

Oh! il viendra aussi. (Regardant Montjoie, et avec intention.) Claude
et M. de Montjoie sont des habitués. Non. Je veux parler de madame
Patalin. Elle a déjà fait quatorze visites: celle-ci sera la
quinzième.

CÉSARINE.

La belle Lydie? Tant mieux! Elle nous racontera tous les bruits de la
ville.

BONCHAMP.

Elle les inventera au besoin.

GODEFROY, à Bonchamp.

Je veux te montrer une pièce curieuse que j'ai achetée ce matin.

BONCHAMP, railleur, montrant les vitrines.

Pour ton musée d'archéologie?

GODEFROY.

Oui.

BONCHAMP.

C'est inutile.

GODEFROY.

Pourquoi?

BONCHAMP.

Parce que tu sais bien que je ne te prends pas au sérieux... comme
archéologue.

GODEFROY, vexé.

Je me moque pas mal de ton opinion! Je suis un homme indépendant, moi,
au-dessus des préjugés de ce bas monde.

BONCHAMP.

Je te pardonne à cause d'Édith. Comment va-t-elle aujourd'hui?

   Montjoie remonte.

CÉSARINE.

Elle est sortie.

GODEFROY.

Je suis furieux contre elle.

BONCHAMP.

Ah bah!

GODEFROY.

Hier, je lui demande pourquoi elle refuse obstinément tous les partis
que je lui présente. Sais-tu ce qu'elle me répond?

BONCHAMP.

Non.

GODEFROY.

Qu'elle ne veut épouser qu'un homme qu'elle aimera! Voilà ce que me
vaut l'éducation qu'elle a reçue de sa tante. Cette petite fille est
devenue romanesque. Un homme qu'elle aimera! La bonne histoire! Et si
elle aime mal?

BONCHAMP.

Sois tranquille, Édith choisira quelqu'un qui sera digne d'elle.

GODEFROY.

Tu prends toujours son parti.

BONCHAMP.

C'est ma filleule; et puis, je la connais, elle est incapable de mal
choisir. Celui qu'elle aimera sera un heureux gaillard. Il épousera
une vraie femme.

GODEFROY.

Toutes les femmes sont de vraies femmes.

CÉSARINE.

Mon Dieu! qu'il est jeune pour son âge!

BONCHAMP, à part.

Heureusement que je sais à quoi m'en tenir.


SCÈNE III

   LES MÊMES, ÉDITH.


CÉSARINE.

Ah! la voici!

   Édith entre.

MONTJOIE.

Bonjour, mademoiselle.

ÉDITH, froidement.

Bonjour, monsieur.

BONCHAMP.

Viens que je t'embrasse!

GODEFROY.

Et moi?

BONCHAMP.

Tu es le père; tu as le temps. J'emmène Édith.

GODEFROY.

Où ça?

BONCHAMP.

Cela m'est égal. Elle et moi, nous faisons tout ce qu'elle veut.

GODEFROY.

Tu m'ennuies, à la fin.

BONCHAMP.

Ça m'est encore égal.

GODEFROY.

Est-elle ma fille, oui ou non?

BONCHAMP.

Mon bon ami, tu as abdiqué tes droits pour étudier l'archéologie. Tant
pis pour toi! C'est ta sœur et moi qui avons élevé Édith, nous sommes
les plus forts.

GODEFROY.

Une jolie idée que j'ai eue là! Césarine l'a bercée avec des romans de
chevalerie et les ouvrages de M. d'Arlincourt; toi, tu la gâtes...

ÉDITH.

Laissez dire papa, mon ami. Allons nous promener.

GODEFROY.

Là! Quelle éducation, mon Dieu!

MONTJOIE.

Me permettez-vous de faire un tour de jardin avec M. Bonchamp et vous,
mademoiselle?

ÉDITH, froidement.

Comme il vous plaira, monsieur. (A sa tante.) Tu ne viens pas? Père et
M. Bonchamp vont se déchirer.

CÉSARINE.

Non, j'ai à causer avec M. de Montjoie.

ÉDITH.

Je vais vous mettre d'accord. Père, tu prendras mon bras gauche. Vous,
mon ami, mon bras droit.

   Elle s'éloigne avec Bonchamp.

GODEFROY.

Enfant gâtée! (Au perron.) Attendez-moi donc!...

   Il sort.


SCÈNE IV

   CÉSARINE, MONTJOIE


CÉSARINE.

Vous auriez mieux aimé suivre ma nièce?

MONTJOIE.

Quelle idée!

   Il lui baise la main.

CÉSARINE.

Mon Dieu, que cet homme est séduisant! Ah! si je vous avais rencontré
dans mon jeune temps.., j'aurais été en danger.

MONTJOIE.

Mais non, mais non.

CÉSARINE.

Je vous assure!

MONTJOIE.

Mais non, mais non.

CÉSARINE, baissant la tête.

Oh! je me connais, allez!

MONTJOIE.

Pourquoi voulez-vous donc absolument me poser en don Juan?

CÉSARINE.

Vos aventures sont célèbres! Vous êtes un homme romanesque. Votre père
vous avait laissé cent mille livres de rentes et vous les avez
mangées.

MONTJOIE.

C'est l'histoire éternelle.

CÉSARINE.

Si bien qu'aujourd'hui...

MONTJOIE.

Ma foi, je ne regrette rien. J'ai eu de belles années, tant que j'ai
eu des héritages à recueillir. J'ai dévoré deux tantes chanoinesses,
consommé six cousins podagres, anéanti trois oncles asthmatiques. Ils
ont tous été très gentils. Chacun d'eux a disparu au moment
psychologique. Mon dernier oncle, en me léguant sa fortune, a stipulé
que je changerais mon nom pour le sien. J'avais fait tant de folies
sous le nom de Louis de Bruniquet, que je n'ai pas été fâché de
m'appeler à l'avenir Louis de Montjoie.

CÉSARINE.

Et que vous reste-t-il de ces folies?

MONTJOIE.

Le souvenir. C'est quelque chose! J'ai remarqué que les aventures
d'amour vous plaisaient beaucoup.

CÉSARINE, baissant les yeux.

A mon âge... et quand on n'a pas aimé...

MONTJOIE.

On croque les pommes d'autrui.

CÉSARINE.

En imagination. Cela console de ne pas avoir croqué les siennes quand
on avait des dents. Que voulez-vous? Je suis une vieille fille. J'ai
rêvé d'amour comme une autre: d'amour platonique, bien entendu.

MONTJOIE.

Platonique?

CÉSARINE, avec dignité.

Sachez que c'est celui que les femmes demandent toujours.

MONTJOIE.

Et ne pardonnent jamais.

CÉSARINE.

Aussi, n'ayant pas de roman dans ma vie, je lis ceux qu'on écrit, et
j'écoute ceux qu'on raconte. Connaissez-vous la belle Ipsiboë?

MONTJOIE.

Qu'est-ce que c'est que cette dame?

CÉSARINE.

Une dame très bien: l'héroïne d'un roman de M. d'Arlincourt. Elle est
amoureuse d'Almaric. Almaric, c'est vous.

MONTJOIE.

Comment, Almaric c'est moi?

CÉSARINE.

C'est-à-dire que vous lui ressemblez. Aussi laissez faire et crier.
Vous épouserez ma nièce. Elle sera très heureuse avec vous. Vous êtes
si romanesque! Vous admettrez bien que je connaisse Édith, puisque je
l'ai élevée dans mes idées.

MONTJOIE.

Cependant, ma chère demoiselle, voilà trois mois que je lui fais une
cour assidue.

CÉSARINE.

Les anciens preux attendaient leurs belles pendant des années.

MONTJOIE.

Malheureusement, nous sommes au XIXe siècle.

CÉSARINE.

Une époque de prosaïsme! On se voit, on s'aime, on se marie! Autrefois
on allait en Palestine.

MONTJOIE.

Il n'y a plus de Palestine.

CÉSARINE.

On va à Fontainebleau!

MONTJOIE.

J'ai peur que Mlle Édith ne m'aime pas.

CÉSARINE.

Vous n'avez personne à craindre. Ce n'est pas Claude Morisseau, avec
ses théories extraordinaires... J'ai vu Édith sourire en l'écoutant:
et une jeune fille ne s'éprend que de celui qui la fait rêver. Ce
n'est pas M. Delcroix, ni...

MONTJOIE.

Vous ne parlez pas du seul qui soit à redouter: du capitaine Daniel.

CÉSARINE, éclatant de rire.

Vous êtes fou, mon bon ami. D'abord, c'est un artilleur. Ensuite,
c'est un garçon froid, hautain, cassant, et qui n'a rien de
romanesque. Je suis sûre qu'il n'a jamais eu qu'une petite existence
bourgeoise, très plate et très ordinaire. Il a fait un traité
scientifique sur... Comment appelez-vous ça?

MONTJOIE.

Sur l'_Hérédité physique et morale d'après la doctrine de Darwin_.

CÉSARINE.

Et vous croyez que ma nièce aimera un monsieur qui a fait sur
l'hérédité physique et morale?... Enfin, Édith ne le connaît que
depuis deux mois, et voilà huit jours qu'il n'a point paru à la
maison.

MONTJOIE.

Vous êtes ma providence. J'aime votre nièce pour elle, non pour sa
fortune. Si elle ne veut pas de moi...

CÉSARINE.

Elle voudra de vous!... D'ailleurs, je vais interroger Édith.
Seulement, avant de me prononcer en votre faveur, une question:
Êtes-vous bien corrigé? Oh! je sais ce que je veux dire. Une bonne
petite passion qui ressusciterait après le mariage... C'est ce que je
crains surtout.

MONTJOIE.

Vous avez bien tort, ma chère demoiselle. Certes, j'ai médiocrement
vécu, et vous avez le droit de vous méfier. Remarquez pourtant que le
passé devrait vous être un sûr garant de l'avenir. Quand on a beaucoup
pratiqué les amours faciles, on n'a plus qu'un rêve: être un bon mari
très fidèle et très bourgeois. Vous voyez en moi un don Juan? Eh bien!
toutes les femmes que j'ai rencontrées ne font pas la monnaie d'une
seule Elvire. Oh! mon Dieu, non! En commençant par Mme Rita, danseuse
à l'Opéra, et en finissant par Coralie, ma grande passion.

CÉSARINE, vivement.

Qu'est-ce que c'était que madame ou mademoiselle Coralie?

MONTJOIE, embarrassé.

C'est assez difficile à dire.

CÉSARINE.

Une cocotte?

MONTJOIE.

Une cocotte... et je l'ai aimée follement. Jugez de ma naïveté! Elle
m'a fait souffrir, comme de raison, et m'a mangé un peu de mon cœur
et beaucoup de mon argent. En la quittant, j'étais ruiné; l'héritage
de mon oncle est venu à point. Après un long voyage, je me suis
retiré à Montauban, où je caresse l'espérance d'un bonheur si calme.

CÉSARINE.

Ce qui ne vous empêche pas...

MONTJOIE, à part.

D'être romanesque! Elle y tient.

CÉSARINE.

Confiez-moi le soin de vos affaires. Elles iront bien.

MONTJOIE.

Hum! le capitaine Daniel plaît beaucoup à M. Godefroy.

CÉSARINE.

Aussi, vous aimez ma nièce, et vous égratignez quelquefois son père.

MONTJOIE.

Il m'agace.

CÉSARINE.

Voilà trente ans qu'il m'agace, moi! et je le supporte!

MONTJOIE.

Il se croit un grand collectionneur, et il encombre son musée de
bêtises.

CÉSARINE.

Cela vaut mieux que d'en faire.

MONTJOIE.

Oh! il cumule!... Il se croit au-dessus des préjugés...

CÉSARINE.

Parce qu'il en a peur.

MONTJOIE.

Et des questions d'argent...

CÉSARINE.

Parce qu'il est riche. Rassurez-vous. L'important est de savoir au
juste ce que pense Édith. Envoyez-la-moi. Je vais l'interroger.

MONTJOIE.

Merci. Vous me direz toute la vérité? J'ai du courage. Si elle ne
m'aime pas...

CÉSARINE.

Allez la chercher dans le jardin.

MONTJOIE.

Tout de suite. (Il se dirige vers le perron.--S'arrêtant.) Je n'aurai
pas été bien loin: la voici.

   Édith paraît.


SCÈNE V

   LES MÊMES, ÉDITH.


ÉDITH.

Au secours, monsieur de Montjoie, au secours!

CÉSARINE.

Bon Dieu! qu'y a-t-il?

MONTJOIE.

Vous n'avez pas l'air bien effrayée.

ÉDITH.

Mon père et M. Bonchamp vont se dévorer. J'ai compté sur vous pour
séparer ces deux ennemis qui s'adorent.

MONTJOIE.

C'est beaucoup d'honneur que vous me faites. Mais si j'échoue?

ÉDITH.

Oh! vous réussirez. Ma tante prétend que vous êtes un homme...
irrésistible.

MONTJOIE, à part.

Elle me raille. (Saluant.) Mademoiselle. (A Césarine.) Je tremble
comme un collégien. Je reviendrai ce soir pour connaître mon sort.

CÉSARINE.

Nous comptons sur vous pour dîner.

   Il sort.


SCÈNE VI

   ÉDITH, CÉSARINE.


CÉSARINE.

Et maintenant, à nous deux, ma belle... Viens t'asseoir là, sur mes
genoux. Comment trouves-tu M. de Montjoie?

ÉDITH, souriant.

Je ne le trouve pas.

CÉSARINE.

Tu l'as vu souvent, cependant!

ÉDITH.

Oui, mais je ne l'ai jamais regardé.

CÉSARINE.

Cette petite a des réponses qui me confondent. Mais il est très bien;
et puis si romanesque! Je t'ai fait lire _Ipsiboë_. Tu ne trouves pas
qu'il ressemble à Almaric?

ÉDITH.

Ma chère tante, tu es la meilleure femme du monde, mais ton idéal
n'est pas le mien. Je me suis promis de n'épouser jamais qu'un homme
que j'aimerais... et je ne l'aime pas.

CÉSARINE.

Ah! le pauvre homme! Et moi qui le protège!

ÉDITH, embrassant sa tante.

Tu ne le protégeras plus, voilà tout.

CÉSARINE.

Comme tu vas! comme tu vas! Tu changeras peut-être d'idée.

ÉDITH.

Cela m'étonnerait.

CÉSARINE.

Voyons, prends-moi pour confidente. Pour ne pas aimer M. de Montjoie,
il faut que tu en aimes un autre.

ÉDITH.

Oui.

CÉSARINE, se frappant le front.

Le capitaine Daniel!

ÉDITH.

Oui.

CÉSARINE.

Et je ne le savais pas!

ÉDITH.

Tu ne me l'as jamais demandé.

CÉSARINE.

Pouvais-je me douter d'une telle aberration! Un homme froid, hautain,
qui n'a rien de romanesque? Ah! ce n'est pas celui-là qui a eu la
moindre aventure!

ÉDITH.

Tant mieux, si je suis la première de sa vie.

CÉSARINE.

Et puis, c'est un artilleur. Que feras-tu d'un pareil homme?

ÉDITH.

J'en ferai mon bonheur.

CÉSARINE.

Compare-le seulement à son rival!

ÉDITH.

Oh! je ne compare pas Daniel... je le sépare.

CÉSARINE.

Toi que j'avais si bien élevée! Je vois que je m'étais méprise sur ton
caractère. Je ne te connaissais pas.

ÉDITH.

C'est bien possible, je ne me connaissais pas moi-même.

CÉSARINE.

Un homme que tu as vu pour la première fois il y a deux mois!

ÉDITH, l'embrassant.

Alors, tu ne me parleras plus de M. de Montjoie?

CÉSARINE.

Soit, mais je ne m'engage pas à soutenir l'artilleur.

ÉDITH.

Je ne te demande que la neutralité.

CÉSARINE, dramatiquement.

Malheureuse enfant! (Curieusement.) T'a-t-il dit qu'il t'aimait?

ÉDITH.

Jamais!

CÉSARINE.

Tu vois bien!

ÉDITH.

Mais je suis sûre qu'il m'aime.

CÉSARINE.

Pourquoi?

ÉDITH.

Précisément parce qu'il ne me l'a pas dit.

CÉSARINE.

Tu es folle!

ÉDITH, souriant.

Tu crois?

CÉSARINE.

On ne l'a pas vu depuis huit jours.

ÉDITH.

Je sais pourquoi.

CÉSARINE.

Comment le sais-tu?

ÉDITH.

Je l'ai deviné. Écoute bien. Il est allé chez sa tante, madame Dubois,
qui habite le bourg de Vic-sur-Cère, dans le Cantal. Il y a passé la
semaine. Tu comprends qu'il ne pouvait pas lui-même demander ma main.
C'est la raison de son voyage. Il ne m'a pas écrit une seule fois,
mais je suis certaine qu'il reviendra aujourd'hui ou demain avec sa
tante, et aussitôt il priera mon père de lui fixer un rendez-vous.

CÉSARINE.

De quelle façon t'y es-tu prise pour deviner cela?

ÉDITH.

Je me suis demandé ce que j'aurais fait, si j'avais été à sa place.

CÉSARINE.

Imaginations!

ÉDITH.

Nous verrons bien!

   Godefroy paraît à gauche, accompagné de Bonchamp, et suivi d'un
   soldat.


SCÈNE VII

   LES MÊMES, GODEFROY, BONCHAMP, UN SOLDAT.


GODEFROY, très animé, tient une lettre à la main. A Bonchamp.

Tiens, laisse-moi tranquille, tu m'exaspères. (Au soldat.) C'est M.
Daniel qui vous a remis cette lettre?

LE SOLDAT.

Oui, monsieur.

GODEFROY, lisant tout haut.

«Monsieur, je viens de passer la semaine chez ma tante, Mme Dubois,
qui habite le bourg de Vic-sur-Cère, dans le Cantal. Me voici de
retour avec elle. Je vous serais reconnaissant de vouloir bien
m'accorder un rendez-vous...»

ÉDITH, bas à sa tante.

Me suis-je trompée de beaucoup?

CÉSARINE.

Tu es sorcière.

GODEFROY, au soldat.

Dites au capitaine qu'il peut venir. Je l'attends. (Le soldat sort. Il
se frotte les mains.) Il sera bientôt ici, puisqu'il demeure en face.

BONCHAMP.

Pourquoi te frottes-tu les mains?

GODEFROY.

Parce que je suis content.

BONCHAMP.

Évidemment. Mais pourquoi es-tu content?

GODEFROY.

Parce que... (A Édith.) Mon enfant, tu devrais aller faire un bout de
toilette, un rien. Nous aurons probablement ce soir du monde à dîner,
et...

ÉDITH.

Je comprends.

   Elle sort.


SCÈNE VIII

   LES MÊMES, moins ÉDITH.


GODEFROY.

Je ne suis pas fâché d'avoir éloigné Édith. Mes chers amis, sachez que
je suis au comble de mes vœux.

BONCHAMP.

Bah!

GODEFROY.

Cela ne vous étonne pas de voir que le capitaine sollicite gravement
un rendez-vous au lieu de venir comme d'habitude?

CÉSARINE.

En effet.

BONCHAMP.

Moi pas. Il va te demander la main d'Édith. Tu la lui donneras et tu
feras bien. C'est un brave garçon.

CÉSARINE.

Tu marierais ta fille avec cet artilleur?

GODEFROY.

Certainement!

CÉSARINE.

Mon frère, vous allez!...

GODEFROY.

Eh bien, oui. Je suis ton frère; tout le monde le sait. Ce n'est pas
la peine de le répéter... Tu ferais bien mieux de me tutoyer.
D'ailleurs, depuis un mois, j'indiquais à Daniel par tous les moyens
possibles que sa recherche serait agréée. Il avait l'air de ne pas
comprendre. On eût dit qu'il n'osait pas.

CÉSARINE.

Quand on n'ose pas,... c'est mauvais signe.

BONCHAMP.

Allons, voyons, ma bonne amie...

CÉSARINE.

Et ce sera de ta faute, s'il arrive un malheur. Je t'avais prévenu. Tu
as accueilli ce M. Daniel presque sans le connaître.

GODEFROY.

Sans le connaître! Il est capitaine à vingt-cinq ans!

CÉSARINE.

La belle avance! Othello était amiral: ça ne l'a pas empêché
d'assassiner sa femme!

BONCHAMP.

O Shakespeare!

CÉSARINE.

Tu lui as ouvert ta maison sans avoir eu le temps de l'apprécier.

GODEFROY.

Je l'apprécie, puisque je sais qu'il est millionnaire.

CÉSARINE.

C'est un garçon hautain, cassant, incapable d'éprouver des sentiments
passionnés. Il a fait un traité sur l'hérédité physique et morale!

BONCHAMP.

Et puis pas romanesque.

CÉSARINE.

Il manque de surface. Où est sa famille? On ne l'a jamais vue. Daniel!
Il s'appelle Daniel!... Est-ce que c'est un nom, ça? Ce garçon est,
j'en jugerais, d'une famille de paysans, enrichie dans le commerce des
bestiaux. Belle alliance pour ma nièce!

GODEFROY.

Assez, Césarine!

CÉSARINE, avec colère.

Godefroy!

GODEFROY.

Tu peux t'indigner, me maudire et même me déshériter, cela m'est,
parbleu! bien égal. Daniel!... tout court, tu entends?... Daniel me
plaît; c'est un homme de cœur, estimé de ses chefs, aimé de ses amis.
Si Édith le trouve à son goût, c'est une affaire réglée. Certes, je
soupçonne bien qu'il ne sort pas de la cuisse de Jupiter. Je suis de
ton avis sur ce point-là; une fois n'est pas coutume. Cette tante
qu'il nous amène est, j'imagine, une vraie paysanne, probablement
enrichie dans le commerce des bestiaux, comme tu dis. Est-ce que nous
sommes des Montmorency, nous autres? D'ailleurs, tu connais mes idées.
Je t'ai mille fois répété que j'étais un homme indépendant, au-dessus
des préjugés. Je prendrai le capitaine pour gendre, si, comme je
l'espère, Édith y consent. Tant vaut l'intelligence, tant vaut
l'homme.

CÉSARINE.

Quand l'homme vaut un million!

BONCHAMP, serrant la main de Godefroy.

Mon compliment. Tu as parlé trois minutes sans dire une bêtise.

UN DOMESTIQUE, annonçant.

Le capitaine Daniel!

GODEFROY.

Enfin!


SCÈNE IX

   LES MÊMES, DANIEL.


GODEFROY.

Vous voici donc, mon cher!

DANIEL, saluant.

Monsieur... (Saluant Césarine.) Je vous présente mes hommages,
mademoiselle.

CÉSARINE, sèchement.

Vous êtes bien bon, monsieur. (Elle le lorgne.) Édith l'aime... Il n'a
pourtant rien d'extraordinaire.

GODEFROY.

Madame votre tante est arrivée avec vous?

DANIEL.

Oui, monsieur.

GODEFROY.

J'espère que nous aurons bientôt le plaisir de la connaître. Mais
pourquoi diable me demander un rendez-vous de façon solennelle? Est-ce
que ma maison ne vous est pas ouverte?

DANIEL.

C'est que j'ai à vous parler de choses graves.

GODEFROY, souriant.

Un entretien particulier?

DANIEL.

Oui, monsieur.

CÉSARINE, sèchement.

Je vois que je suis de trop et je me retire.

DANIEL.

Non, mademoiselle; vous êtes la sœur de M. Godefroy, et, comme telle,
je vous prie de vouloir bien rester.

BONCHAMP.

Je vous laisse. (A Daniel.) Vous savez que je vous suis acquis, mon
cher capitaine. Si vous avez besoin de moi...

DANIEL.

Je le sais, monsieur, et vous remercie du fond du cœur.

   Bonchamp sort.


SCÈNE X

   DANIEL, GODEFROY, CÉSARINE.


GODEFROY.

Maintenant que nous sommes entre nous, mon cher ami... Mais
asseyez-vous d'abord, je vous prie.

   Godefroy et Césarine s'asseyent.--Daniel reste debout.

DANIEL.

Quand j'ai eu l'honneur de vous être présenté, il y a deux mois, au
bal de la Préfecture, vous avez été assez bon pour m'accueillir de
tout cœur. Votre maison m'a été ouverte. Puis, les semaines ont
passé, et un jour j'ai senti que je n'avais pu voir mademoiselle votre
fille sans l'aimer...

   Il s'arrête un peu ému.

GODEFROY, bas à Césarine.

J'étais sûr qu'il allait faire sa demande!

CÉSARINE, à part.

Décidément, il n'a rien d'extraordinaire.

DANIEL.

Avant d'aller plus loin, monsieur, permettez-moi de vous adresser une
question. Dans mes rapports avec vous, ai-je agi autrement que ne doit
le faire un galant homme?

GODEFROY, riant.

Quelle idée!

DANIEL.

C'est que plusieurs fois j'ai voulu causer avec vous de ma position,
de ma fortune, de ma famille...

GODEFROY.

C'est inutile.

DANIEL.

Permettez-moi d'insister.

GODEFROY.

C'est inutile, vous dis-je! Vous êtes riche, bien de votre personne,
officier, décoré, dans une situation superbe...

DANIEL.

Vous m'avez toujours interrompu de cette manière-là! Pourtant
aujourd'hui il faut que nous abordions cette question. Ma tante,
madame Dubois, est arrivée ce matin à Montauban. Elle viendra vous
adresser officiellement une demande en mariage. Auparavant...

GODEFROY.

Auparavant, je n'ai rien à apprendre. Votre vie est au grand jour,
n'est-il pas vrai? Vous aimez ma fille, et j'espère qu'elle vous
aimera. Que faut-il de plus? Vous êtes d'une famille de paysans, hein?
Je l'ai deviné. Que m'importe! Je suis un homme indépendant, au-dessus
des préjugés! C'est vous qu'Édith épousera, non votre famille. Si
vous étiez pauvre, je vous la donnerais tout de même. (Césarine tousse
très fort. Godefroy reprend, avec dignité.) Tu dis?

CÉSARINE.

Je ne dis rien, je tousse. Continue.

GODEFROY.

J'ajouterai même que je voudrais que vous eussiez quelque chose de
grave à me confier, capitaine, pour vous prouver le cas que je fais de
vous.

DANIEL.

J'ai, en effet, quelque chose de grave à vous confier.

CÉSARINE, à part.

J'en étais sûre!

DANIEL.

Je n'ai pas de famille, monsieur, parce que je n'ai jamais eu ni père
ni mère. Je suis enfant naturel.

GODEFROY, se levant.

Enfant naturel!

CÉSARINE, à part.

Tiens! tiens! tiens! il a donc un roman dans sa vie, ce garçon?

GODEFROY.

Enfant naturel! et je ne l'apprends qu'aujourd'hui! Comment! vous êtes
venu dans ma maison, vous avez jeté les yeux sur ma fille, et vous
n'avez pas eu la sincérité...

DANIEL.

Lorsque j'ai eu l'honneur d'être reçu chez vous, j'ignorais que je
dusse aimer mademoiselle votre fille. Je n'avais donc rien à vous
confier.

GODEFROY.

Mais depuis, monsieur!

DANIEL.

Depuis, j'ai voulu plusieurs fois aborder cette question, vous m'avez
toujours interrompu dès les premiers mots; et tout à l'heure encore.

GODEFROY.

Il fallait insister!

DANIEL.

J'ai cru que vous aviez pris des renseignements. Au régiment, on
n'ignore pas mon secret: l'armée est une grande famille dont tous les
membres doivent se connaître entièrement, étant solidaires les uns des
autres. Le jour où l'on a fait allusion à ma naissance, je l'ai avouée
sincèrement, estimant que je n'ai ni à m'en cacher ni à en rougir. Je
n'avais pas de nom; j'ai tâché de m'en faire un.

GODEFROY.

Moi, je ne savais rien, monsieur; autrement je vous aurais fait
comprendre...

DANIEL.

Que je devais renoncer à l'espoir de votre alliance? Mon Dieu,
monsieur, je ne suis pas un enfant, je connais la vie et les hommes:
j'ai déjà eu le temps d'en souffrir. Vous entendant constamment parler
de votre indépendance d'esprit, j'ai cru que vous vouliez m'indiquer
ainsi que la tache de ma naissance n'en était pas une à vos yeux.

GODEFROY.

Certes, monsieur, je suis un esprit libéral, mais...

CÉSARINE, lorgnant Daniel.

Un enfant de l'amour! il est très bien.

DANIEL.

Vous m'avez dit souvent que vous vous mettiez au-dessus des préjugés.

CÉSARINE.

Des préjugés des autres, pas des siens.

GODEFROY.

C'est cela, des préjugés des autres, pas des miens! (Se reprenant.)
Qu'est-ce que tu me fais donc dire, Césarine? Je vois que vous ne
connaissez pas la province, monsieur. Si je vous donnais ma fille, les
rues de Montauban se dépaveraient toutes seules pour me jeter des
pierres! Dans nos petites villes, on est d'un rigorisme impitoyable.
Probablement parce que chacun est ennuyé de ses propres affaires, tout
le monde s'occupe de celles du voisin. Que voulez-vous que j'y fasse?
Si j'habitais Paris, je ne dis pas, mais Montauban! Ce n'est pas votre
faute... s'il y a... hum!... une irrégularité dans votre naissance.
Mais enfin, je ne pouvais pas me douter... Il n'y a pas moyen... on
gloserait, on crierait; non, vraiment, il n'y a pas moyen.

DANIEL.

Je me retire, monsieur.

CÉSARINE, le lorgnant toujours.

Il est bien mieux que Montjoie.

DANIEL.

Il ne me reste plus...

   Il s'arrête ému.

CÉSARINE, même jeu.

Un enfant de l'amour! En effet il a quelque chose...

DANIEL, reprenant.

Il ne me reste plus qu'à vous faire agréer mes excuses pour l'ennui
que je vous cause. Pardonnez-moi, car je suis bien malheureux.

CÉSARINE, même jeu.

Il est malheureux!... Ah! il me plaît de plus en plus.

DANIEL.

Je préfère ne plus revoir mademoiselle Édith. Daignez lui expliquer,
mademoiselle, qu'un empêchement imprévu...

   Il porte la main à ses yeux.

CÉSARINE, à part.

Il souffre: il est parfait.

DANIEL, saluant,

Monsieur, mademoiselle...

CÉSARINE.

Restez donc.

GODEFROY, sévèrement.

Césarine!

CÉSARINE.

Laisse, laisse, je sais ce que je fais. Restez donc, monsieur Daniel.
Eh! mon Dieu, est-ce qu'on s'en va comme cela, tout de suite, sans
avoir eu le temps de causer?

DANIEL.

Mademoiselle...

CÉSARINE.

Oui, mon frère n'est pas si méchant qu'il en a l'air. Il est assez
raisonnable pour comprendre qu'on ne décide pas en cinq minutes une
affaire aussi grave qu'un mariage. C'est bien le moins qu'on y
réfléchisse mûrement, sagement... Édith aime Daniel, Montauban dira ce
qu'il voudra; il faut qu'elle l'épouse.

GODEFROY.

Votre conduite, mademoiselle, est de la dernière inconvenance!

CÉSARINE.

Si tu savais combien cela m'est égal! (A Daniel.) Oui, Édith vous
aime; je mentirais en vous disant que j'ai été ravie lorsque j'ai
reçu sa confidence. Non, je n'ai pas été ravie... Mon excuse, c'est
que je ne vous connaissais pas encore. Eh bien, faisons connaissance.
Madame Dubois est votre seule parente?

DANIEL, gravement.

Oui, mademoiselle. C'est la sœur de ma mère, qui est morte en me
mettant au monde. La pauvre créature avait été séduite à seize ans, à
l'âge où une femme ne sait pas se défendre, et j'ai gardé pour elle
une tendresse infinie: je l'ai vue si souvent avec ma pensée! J'ai été
élevé à la campagne. Lorsque j'eus grandi, on me fit entrer au collège
d'Aurillac, où j'ai continué mes études. Ma tante est la seule
personne qui se soit occupée de moi. Sans elle, j'eusse été bien
réellement seul au monde. J'atteignais ma onzième année, quand elle
s'installa en Auvergne, à mes côtés. Elle venait d'éprouver de grands
chagrins; j'étais l'unique affection qui lui restât. Elle me l'a
prouvé noblement, je vous le jure. Aucune mère n'a été meilleure ni
plus tendre. Aussi je me trompais un peu quand je vous disais tout à
l'heure que je n'en avais pas eu: c'était renier la chère femme.

CÉSARINE, fondant en larmes, à son frère.

Tu n'es donc pas ému, toi?

GODEFROY.

Ému... ému!

CÉSARINE.

Continuez!

DANIEL.

Ma famille était riche. Ma mère m'avait laissé en mourant cinq ou six
cent mille francs. Ma tante se chargea de faire valoir et d'augmenter
ma petite fortune... Elle sentait sans doute qu'il fallait me mettre
en état de compenser un jour l'irrégularité de ma naissance: c'était
sa tâche à elle. La mienne était de travailler résolument, et
d'arriver au premier rang, si je pouvais. Lorsque je suis entré à
l'École polytechnique, j'ai dû fournir mes papiers de famille. Hélas!
pour moi, c'était bien simple: une feuille déclarant qu'à telle date
un enfant nommé Daniel était né de père et mère inconnus. Quelques-uns
de mes camarades furent au courant de ma situation; je crois cependant
que la plupart l'ignorèrent. Certains me témoignèrent de la froideur;
je m'éloignai d'eux, sans leur en vouloir: je les plaignais de ne pas
comprendre qu'étant plus heureux que moi ils devaient m'en aimer
davantage. Je sortis de l'École dans les premiers; je préférai devenir
soldat, m'imaginant qu'il me serait plus aisé de conquérir ainsi une
illustration personnelle. Puis l'armée me serait une famille, et je
gardais l'espoir constant d'une prompte action d'éclat. J'ai toujours
pensé que le sang versé pour le pays est un commencement de noblesse.
Je fus assez heureux pour me distinguer pendant la guerre, et j'obtins
un avancement rapide. Tout marchait donc selon mes désirs;
j'entrevoyais la réalisation prochaine de mon rêve, quand un hasard
changea ma vie, bouleversa mes idées, et m'ouvrit un nouvel horizon:
je rencontrai votre fille, et je l'aimai.

CÉSARINE.

Il est bien plus romanesque que tous les Montjoie du monde!

DANIEL.

Que vous dirais-je que vous ne sachiez déjà? Je lui ai appartenu dès
la première minute. Quand j'ai voulu raisonner mon sentiment, il était
trop tard, et c'est alors que la pensée me revint de ma position
difficile. Je m'interrogeai froidement pour savoir si je pourrais
oublier: il ne me fallut pas longtemps pour démêler la vérité. Jusqu'à
ce moment je n'avais vécu que par l'ambition; ambition noble, je le
dis franchement, puisqu'il s'agissait pour moi de monter si haut que
nul ne pût avoir la fantaisie de mesurer d'où je venais. Ce fut fini;
gloire rêvée, noblesse conquise disparurent; je ne pensais plus qu'à
elle, je ne vivais plus que pour elle. Tout mon cœur était enfermé
dans votre maison. Quand j'apercevais mademoiselle Godefroy dans la
rue, je la saluais, je la regardais passer, et j'emportais du bonheur
en moi pour toute la journée. Vingt fois l'aveu de mon amour a brûlé
mes lèvres: je l'ai retenu; il m'aurait semblé commettre une mauvaise
action. Et cependant je n'ai pas été surpris quand mademoiselle
Césarine m'a dit que sa nièce m'aimait. Comment ne se fût-elle pas
sentie enveloppée par ma tendresse! Voilà ma confession tout entière.
Pardonnez-moi d'avoir plaidé ma cause si longuement... Mais à la seule
idée que je la perdais, j'ai cru...

   Il s'essuie les yeux.

CÉSARINE, à son frère.

Osez donc refuser votre fille à un capitaine qui pleure! Je vous donne
ma nièce, monsieur! (A Daniel.) Mais, mon cher garçon, vous êtes tout
uniment le neveu de mes rêves! Et je m'imaginais que vous n'étiez pas
romanesque, vous qui êtes un roman à vous tout seul!

GODEFROY.

Eh! tu vas, tu vas... Certainement Daniel est un parti excellent. Ce
n'est pas moi qui dirai le contraire. Sa réputation est intacte:
d'accord. Mais, que diable!... un enfant naturel...

CÉSARINE.

Tiens! tu n'es pas digne d'être mon frère! Je soutiens, moi, que cette
naissance illégitime est un avantage... Aux temps glorieux de la
chevalerie, le bâtard était réputé gentilhomme. Il me suffira de citer
l'exemple bien connu de l'illustre Roscelin, né des amours de la belle
Zénire et de Tristan de Léonnois. Daniel n'a pas de famille! Nous
serons la sienne. De cette façon nous ne perdrons Édith qu'à moitié.
Ne me parlez pas de ces gendres suivis d'une ribambelle de
beaux-pères, de belles-mères et de belles-sœurs!

GODEFROY.

Mais Montauban? Que dira Montauban, ma bonne amie?

CÉSARINE.

C'est l'opinion de Montauban qui te fait peur? Quitte Montauban, va à
Paris! D'ailleurs nous pouvons rester ici et faire le mariage sans
éclat, on n'y verra rien.

GODEFROY.

Es-tu sûre au moins qu'Édith l'aime?

CÉSARINE.

Si j'en suis sûre! Si j'en suis sûre? (Elle sonne.--Un domestique
entre.) Tu vas voir! Priez mademoiselle de descendre au salon. Son
père et moi désirons lui parler.

DANIEL, avec transport.

Oh! mademoiselle...

CÉSARINE.

Vous voilà bien ému, mon pauvre garçon. Je gage que vous voudriez me
jurer une gratitude éternelle. Inutile. Qu'Édith soit heureuse, et
nous sommes quittes.


SCÈNE XI

   LES MÊMES, ÉDITH, puis BONCHAMP.


ÉDITH.

Tu me fais appeler, père?

GODEFROY.

Oui, mon enfant. J'ai une grande nouvelle à t'annoncer. Le capitaine
Daniel m'a demandé ta main.

   Bonchamp paraît au fond.

ÉDITH, émue.

Ah!

GODEFROY.

Tu es étonnée, hein?

ÉDITH.

Non. (Un peu plus bas.) Je suis heureuse.

   Godefroy s'assied sans mot dire.

DANIEL.

Édith...

CÉSARINE.

Ç'aurait été dommage de les séparer! Sont-ils assez gentils tous les
deux!... Est-ce que nous ne verrons pas madame votre tante?

DANIEL.

Je vais la faire prévenir et la prier de me rejoindre ici. (Regardant
Édith.) Elle sera si heureuse de vous connaître!

ÉDITH.

Voulez-vous que nous l'attendions au jardin?

DANIEL.

Vous n'avez que des idées charmantes.

   Ils sortent lentement.

BONCHAMP, à Godefroy, qui est toujours assis et silencieux.

A quoi penses-tu donc toi?

GODEFROY, se levant et vivement.

Je pense... je pense que je me suis trop occupé de rares vieilleries,
et pas assez de ma maison; que l'archéologie est une belle chose, mais
qu'il faut de temps en temps redescendre à ses contemporains; je
pense qu'on a bien tort de ne pas élever soi-même ses enfants! Enfin,
je compare ce qui est avec ce qui pourrait être, et je pense qu'il est
bien heureux que ma fille se soit éprise d'un honnête homme!

BONCHAMP.

Bravo! Tu as de temps en temps des bouffées de raison qui font oublier
tes folies.


SCÈNE XII

   LES MÊMES, LYDIE.


LYDIE, à Césarine.

Bonjour, ma chère demoiselle.

CÉSARINE.

Vous êtes jolie comme un cœur.

GODEFROY.

Vous savez que nous vous gardons à dîner.

LYDIE.

Ce soir?... Mais...

GODEFROY.

Pas de mais. C'est une fête de famille. Édith est fiancée
d'aujourd'hui.

LYDIE.

Avec le capitaine, n'est-ce pas?

CÉSARINE.

Vous voyez, ma chère belle, qu'il n'y a pas moyen de refuser. Otez ce
chapeau. Qu'y a-t-il de nouveau à Montauban?

   Lydie arrange ses cheveux devant la glace sans rien dire.

BONCHAMP, à part.

Elle ne dit rien? (A Lydie.) Est-ce que vous êtes malade, chère
madame?

LYDIE.

Non. Pourquoi?

BONCHAMP.

On vous interroge sur les nouvelles, vous avez fait quatorze visites
et vous gardez le silence.

LYDIE.

Non pas, monsieur mon ennemi.

BONCHAMP.

Aussi cela m'étonnait.

LYDIE.

J'ai une grosse nouvelle, au contraire: l'arrivée de madame Dubois, la
tante du capitaine. Elle est venue par l'express de Périgueux; elle
avait deux colis; elle a pris l'omnibus à la gare; elle a donné
quarante-cinq sous de pourboire au conducteur; c'est une très jolie
femme, et une toilette! Figurez-vous la toilette des riches fermières
d'Auvergne. (A Césarine.) La robe courte, en étoffe ancienne couleur
marron; à la taille un tablier noir, en soie épaisse et lourde; dans
le corsage un fichu de crêpe de Chine rouge, et au cou un collier d'or
ravissant. Voilà! Elle dîne avec nous?

GODEFROY.

Oui.

BONCHAMP.

Savez-vous si... elle aura faim?

UN DOMESTIQUE, annonçant.

Madame Dubois!


SCÈNE XIII

   LES MÊMES, CORALIE.


GODEFROY, allant vers elle.

Madame, je suis vraiment heureux d'être le premier à vous recevoir.
Nous vous attendions. (Présentant les personnages les uns après les
autres.) Ma sœur; notre amie, madame Patalin; mon vieux camarade,
maître Bonchamp, notaire à Montauban.

CORALIE.

Je vois que mon neveu n'est pas ici, monsieur, et je suis vraiment
confuse...

GODEFROY, allant vers le perron.

Il est au jardin avec ma fille... Arrivez donc!... arrivez donc!
(Redescendant.) Les voici, madame!


SCÈNE XIV

   LES MÊMES, ÉDITH, DANIEL, puis MONTJOIE.


ÉDITH, elle va droit à Coralie.

Bonjour, ma tante. Voulez-vous me permettre de vous embrasser? Vous
êtes un peu à moi, puisque vous êtes à Daniel.

CORALIE.

Chère enfant... Soyez bénie! vous qu'il aime... et qui l'aimez...

MONTJOIE, entrant.

Vous êtes nombreux, ce soir.

GODEFROY.

Ah! vous voici, mon cher. Je veux vous annoncer.

CÉSARINE, passant entre eux.

Laisse donc... (Bas à Montjoie.) Du courage!

MONTJOIE, tressaillant.

Ah! est-ce que...

CÉSARINE.

Vous aviez raison. Elle aimait le capitaine.

MONTJOIE, il passe la main sur ses yeux; après un petit silence, à
Édith.

On vient de m'apprendre la grande nouvelle, mademoiselle. Je sais
quelqu'un qu'elle afflige, mais qui n'en fait pas moins des vœux
sincères pour votre bonheur.

ÉDITH.

Monsieur...

MONTJOIE, il baise la main. Daniel se rapproche. Montjoie se tourne
vers lui.

Voulez-vous me faire l'honneur de me serrer la main, capitaine?

CÉSARINE, à Montjoie.

A la bonne heure! vous vous êtes exécuté courageusement!

GODEFROY, à Montjoie.

Mon cher ami, je veux vous présenter à notre nouvelle alliée. (Coralie
se rapproche du fond.) M. de Montjoie, madame Dubois.

CORALIE, reculant effarée.

Bruniquel!

LE DOMESTIQUE, annonçant.

Monsieur est servi.

GODEFROY, à Coralie, lui offrant le bras.

Madame...

CORALIE, tremblante.

Merci... merci...

   Les couples se forment et passent dans la salle à manger.
   Montjoie est resté le dernier.

MONTJOIE, à part, et suivant Coralie des yeux.

C'est étrange. La tante du capitaine qui ressemble à Coralie!

LYDIE, touchant le bras de Montjoie.

Eh bien, quand vous voudrez.

MONTJOIE.

Oh! pardon, madame...

   La toile tombe.



ACTE DEUXIÈME


   Même décor.
   Il fait nuit. Les lustres sont allumés.


SCÈNE PREMIÈRE

   CORALIE, DANIEL.

   Au lever du rideau, Coralie est assise songeuse.


DANIEL, entrant au fond et allant embrasser Coralie.

Je viens te tenir compagnie.

CORALIE.

Merci, mon enfant.

DANIEL.

Je regrette que tu n'aies pas voulu faire un tour de jardin, comme
tout le monde, en sortant de table.

CORALIE.

Je suis un peu fatiguée.

DANIEL.

En effet, tu es pâle; tu m'as paru inquiète, et même absorbée pendant
le dîner. Tu n'es pas malade, au moins?

CORALIE.

Non, merci, cher enfant.

DANIEL, souriant.

Comment trouves-tu Édith?

CORALIE.

Ravissante.

DANIEL.

Alors, elle te plaît?

CORALIE.

Infiniment. Mais ce que j'aime le plus en elle, c'est son regard, doux
et pourtant ferme, loyal et sincère. Il illumine son visage. Que de
femmes jolies paraissent laides! C'est qu'elles ne sont point animées
par le rayon des yeux. Une belle figure doit être bien éclairée, comme
une toile de maître.

DANIEL.

Tu me rends bien heureux.

CORALIE.

Mais parle-moi un peu des habitués de la maison. Tu sais, je désire
être au courant. Depuis que j'habite la campagne, je suis devenue une
vraie paysanne: je ne veux pas commettre une maladresse. Ce M. de...
de... Montjoie, y a-t-il longtemps qu'il habite Montauban?

DANIEL.

Je sais qu'il a quitté Paris depuis douze ans.

CORALIE, à part.

C'est pour cela qu'il ne m'a pas reconnue. (Haut.) Il courtisait
Édith? Bon, il ne doit pas t'aimer. Je me méfierai de lui.

DANIEL.

Pourquoi? M. de Montjoie ne peut me faire ni bien ni mal, à toi non
plus.

CORALIE, vivement.

C'est que je pense à ta naissance. Moi, personnellement, je n'ai rien
à craindre. C'est pour toi seulement que j'ai peur. Tu me reproches
quelquefois d'être un peu inquiète, cela tient aux préoccupations qui
me hantent depuis la mort de ta pauvre mère. Je juge peut-être le
monde très mal, mais je redoute ses méchancetés gratuites. Tu es
jeune, beau, riche. Il n'en faut pas tant pour susciter les jalousies
des envieux. Quel est cet artiste, sur lequel tu ne m'as donné que peu
de détails? Un Parisien aussi échoué en province?

DANIEL, riant.

Claude Morisseau? Un bon fou... envieux et rancunier, je le reconnais.
Figure-toi qu'il a remporté en son temps le prix de Rome... le prix de
peinture. Un beau matin, il s'éveilla grisé d'harmonie, déclarant que
rien ne ressemble plus à la peinture que la musique. Il est à
Montauban l'apôtre du réalisme à outrance. Il s'intitule musicien
symboliste. D'ailleurs, il viendra ce soir comme d'habitude. Tu
l'entendras exposer ses théories extravagantes.


SCÈNE II

   LES MÊMES, ÉDITH, qui entre la première, un bouquet à la main,
   suivie de LYDIE au bras de MONTJOIE et de CÉSARINE au bras de
   BONCHAMP.


ÉDITH, à Coralie, lui offrant les fleurs.

Je vous apporte votre part de la promenade. C'est le jardin qui vous
souhaite la bienvenue. (Elle l'embrasse.) Vous avez eu tort de ne pas
venir avec nous; la soirée est superbe.

CORALIE.

Merci, chère enfant.

LYDIE.

Oh! superbe!

CÉSARINE, à Lydie.

Et moi qui la prenais pour une paysanne!

LYDIE.

Elle est très distinguée.

CÉSARINE.

Et puis, elle a un je ne sais quoi dans le regard... On sent tout de
suite que cette femme a connu les orages de la passion! (A Montjoie.)
Vous êtes bien absorbé, vous?

MONTJOIE.

Je vous demande pardon; un peu de migraine. (A part.) Il est
impossible que ce soit Coralie; et cependant cette ressemblance est
extraordinaire.

BONCHAMP, à Édith qui cause au fond avec Daniel.

Où est donc ton père?

ÉDITH.

Avec un paysan qui lui a apporté une antiquité.

   Elle s'assied au fond avec Daniel.

BONCHAMP, haussant les épaules.

Ah! mon Dieu!

LYDIE, regardant Daniel et Édith.

Sont-ils assez gentils, nos amoureux! A propos, vous savez que madame
Daricourt plaide en séparation!

CÉSARINE.

Ce n'est pas étonnant: elle est si laide!

LYDIE.

Je la trouve charmante. Elle a une jolie oreille.

BONCHAMP.

C'est ce qu'on dit toujours d'une femme laide: «Elle a une jolie
oreille!»

CÉSARINE.

Et on ajoute: «Et puis, elle aime tant sa mère!»

BONCHAMP.

D'ailleurs, elle embellit.

LYDIE.

Et quand les femmes laides se mettent à être jolies, elles sont
ravissantes.


SCÈNE III

   LES MÊMES, GODEFROY et CLAUDE MORISSEAU.


GODEFROY.

On ne sert donc pas le café ce soir?

CÉSARINE.

Que veux-tu? Édith est accaparée par Daniel. (A Édith.) Tu peux bien
quitter ton fiancé pendant dix minutes; tu auras ton mari pendant
toute la vie. J'ai besoin de toi pour servir le café au billard.
Allons, viens.

ÉDITH, souriant à Daniel.

Vous voyez, on m'enlève.

CÉSARINE, joignant les mains, et sortant avec Édith.

Quel bonheur! un roman dans ma famille!

   Pendant ces trois répliques, Claude a salué à droite et à gauche;
   Godefroy le prend par la main et le mène à Coralie.


SCÈNE IV

   LES MÊMES, moins ÉDITH et CÉSARINE.


GODEFROY, à Coralie.

Chère madame, je vous présente le grand homme de Montauban, notre ami
Claude Morisseau.

CLAUDE, d'un ton doctoral.

Musicien symboliste.

CORALIE.

Musicien? Mon neveu me disait pourtant que vous étiez peintre,
monsieur.

CLAUDE.

La musique, c'est la même chose que la peinture.

CORALIE.

Ah! (A part à Daniel.) Tu avais raison; il est un peu fou.

CLAUDE, il la regarde un moment.--A Montjoie.

Cette dame, c'est la tante du capitaine Daniel?

MONTJOIE.

Oui.

CLAUDE.

Savez-vous à qui je trouve qu'elle ressemble? A Coralie, votre
Coralie, cette belle fille qui faisait florès à Paris il y a une
quinzaine d'années.

MONTJOIE, à part.

Ah! ah! lui aussi.

CLAUDE.

Seulement, Coralie était blonde.

MONTJOIE, à part.

Cela ne prouve rien.

CLAUDE.

Et puis ce costume?

MONTJOIE, à part.

Un déguisement.

CLAUDE.

En effet, c'est bien la même allure. Vous savez, le coup d'œil de
l'artiste!

MONTJOIE, à part.

Il est impossible que ce soit elle... Et cependant, si c'était elle...
Il faut que je m'en assure.

LYDIE.

Que complotez-vous donc là avec M. Morisseau?

MONTJOIE.

Nous causions de Paris... (Se tournant vers Coralie.) et d'une
Parisienne. Vous ne vous êtes pas promenée tout à l'heure avec nous,
madame; le temps est délicieux.

CORALIE, un peu troublée.

Même en été, je crains l'air du soir.

MONTJOIE.

Vous avez raison. Avec vos robes de gaze, mesdames, vous ne vous
méfiez pas assez. Il est vrai que le Seigneur Dieu vous a bâties bien
plus solidement que nous. J'ai vu des femmes décolletées risquer vingt
fois la mort en souriant; des femmes du monde, s'entend, car pour les
autres, il est des grâces d'état.

GODEFROY.

L'endurcissement du vice.

MONTJOIE.

Oh! le vice ne durcit pas la peau. J'ai connu pour ma part une
personne très jolie, qui, après un bal échevelé, se plongeait dans un
bain d'eau glacé! Elle s'appelait Coralie.

CORALIE, à part.

Il m'a reconnue! De l'audace! ou Daniel est perdu. (Haut à Montjoie,
froidement.) Qu'est-ce que c'est que cette Coralie dont vous parliez,
monsieur?

MONTJOIE.

Mademoiselle Édith n'est plus là, je peux continuer. Coralie a été
l'une des grandes passions de ma vie. Oh! mon Dieu, je ne m'en cache
point. Tout homme, à une heure donnée, peut faire et fera une bêtise.
Elle appartenait à la grande famille des Manon Lescaut, mais des Manon
Lescaut qui ont réussi. Ses mots défrayaient les petits journaux
parisiens; on décrivait ses toilettes; ses diamants étaient célèbres:
en un mot une cocotte.

GODEFROY.

Une courtisane; je préfère courtisane, c'est plus distingué!

CLAUDE, avec dédain.

Courtisane? C'est vieux jeu. Aujourd'hui nous disons une...

LYDIE.

Chut! vous êtes en bonne compagnie.

GODEFROY.

Et vous avez aimé une de ces filles-là, monsieur de Montjoie? Cela
m'étonne de votre part.

DANIEL.

Je connais peu l'existence de Paris, mais je suis de l'avis de M.
Godefroy. Qu'on ait un caprice pour une de ces femmes, soit; mais de
l'amour... je proteste.

CORALIE, à part.

Oh!

MONTJOIE, à part.

Elle a tremblé. (Haut.) Vous en parlez bien à votre aise. On voit,
capitaine, que vous n'avez jamais approché l'une de ces puissantes
séductrices. Leur amour, c'est la robe de Nessus. J'en parle
sciemment. J'ai adoré Coralie pendant quatre mois, soit quatre cent
mille francs.

GODEFROY, stupéfait.

Cent mille francs par mois! Elle allait bien, la gaillarde! Mais que
faisait-elle donc de votre argent?

MONTJOIE.

Des rentes tout simplement.

GODEFROY.

Des rentes? Je croyais qu'elles finissaient toutes à l'hôpital.

MONTJOIE.

C'est le vieux jeu, comme dirait notre ami Morisseau: aujourd'hui les
Coralies font fortune. Elles économisent pour l'avenir. Au besoin les
fourmis emprunteraient de l'argent à ces cigales corrigées par La
Fontaine. Je les aimais mieux autrefois. Leur jeunesse disparue, elles
disparaissaient elles aussi. Aspasie devenait ouvreuse de loges, et
Laïs marchande des quatre saisons. Maintenant, elles ont maison de
ville et maison des champs, un compte-courant à la Banque et des
actions de chemin de fer. Elles vieillissent tout doucement sans se
presser, et un beau jour, elles marient leur héritier dans une bonne
famille.

DANIEL.

Riches ou pauvres, elles n'en finissent pas moins méprisées. N'est-il
pas vrai, ma tante? Et je ne sais vraiment pas si elles méritent autre
chose: mépris d'autant plus impitoyable qu'elles l'ont plus
audacieusement bravé. M. de Montjoie a raison. Elles feraient mieux de
disparaître en pleine jeunesse, laissant à quelques-uns le souvenir de
leur beauté. L'expiation involontaire pourrait leur mériter le pardon;
mais la courtisane vieille et riche... quelle honte et quel dégoût!

CORALIE, défaillante.

Oh! mon Dieu...

MONTJOIE.

Est-ce que vous êtes souffrante, madame?

CORALIE, se redressant.

Moi!

   Elle regarde Montjoie bien en face.

MONTJOIE, à part.

C'est elle!

UN DOMESTIQUE, entrant, à Godefroy.

Mademoiselle fait dire à monsieur que le café est servi au billard.

GODEFROY.

Ce n'est pas trop tôt. (A Coralie.) Venez-vous, chère madame?

CORALIE, elle hésite un moment, puis, rapidement et très bas, mais
énergiquement, à Montjoie.

Attendez-moi ici. J'ai à vous parler.

   Elle s'éloigne au bras de Godefroy.

LYDIE, au bras de Claude.

Et que faites-vous? un tableau ou un opéra?

CLAUDE.

Un opéra, madame. Ah! c'est que la peinture m'ouvre en musique des
aperçus tout à fait nouveaux: dorénavant, voici comment je procéderai
pour travailler quand j'aurai l'idée d'une partition. Je prendrai une
toile de vingt-cinq; je mettrai du rouge, du violet, du marron, du
noir, du bleu et du vert; au milieu, une grande tache jaune: le jaune,
c'est le ténor!

BONCHAMP, à Daniel.

Ce diable de Morisseau! Il est bête et il m'amuse toujours. (A
Montjoie.) Vous ne venez pas au billard?

MONTJOIE.

Si, si, tout à l'heure.

BONCHAMP, s'en allant et riant.

Maintenant, le jaune, c'est le ténor!


SCÈNE V


   MONTJOIE, seul.

Coralie! c'est Coralie! Et je la retrouve après douze ans, bonne
fermière, tante d'un homme honorable, bien posé dans le monde.
«Attendez-moi ici. J'ai à vous parler!» Quel éclair dans ses yeux...
(Il s'assied.) Raisonnons froidement. Ce mariage devient impossible.
Je suis convaincu que Daniel ignore tout; mais enfin, Godefroy ne
donnera pas sa fille au neveu d'une Coralie. Le scandale éclate; et
moi, je parais; je demande la main d'Édith. (Se levant.) Oh! oh! voilà
une vilaine pensée! Je prendrai garde.


SCÈNE VI

   CORALIE, MONTJOIE.


CORALIE, au fond du théâtre, à part.

Il faut que je sauve Daniel, et à tout prix.

MONTJOIE, réfléchissant.

Qu'est-ce que cette femme va me dire?

CORALIE, elle va vers Montjoie et lui prend la main.

Comme je suis heureuse de vous voir! C'est le passé qui soudainement
ressuscite en vous. Car c'est un ami que je retrouve, n'est-ce pas?
J'ai souffert autant que vous de notre rupture, mais sans cela vous
étiez perdu!... Du moins, n'ai-je pas voulu rester où nous nous étions
connus. On a dû vous le dire: j'ai quitté Paris, presque aussitôt, et
me suis condamnée à vivre comme une paysanne, emportant votre souvenir
en moi!

   Un silence.--Pendant cette tirade, Montjoie a été tour à tour
   étonné et inquiet.--Lorsque Coralie a fini, il fait un geste
   d'admiration.

MONTJOIE, souriant.

Quelle merveilleuse comédienne vous faites!

CORALIE, brusquement, changeant de ton.

C'est vrai, j'ai joué la comédie; mal, à ce qu'il paraît, puisque je
ne vous ai pas trompé. Que voulez-vous? Je tiens à ce que vous ne
divulguiez pas mon secret: je m'y suis prise comme j'ai pu. Soyons
brefs: la situation est bien nette. Vous êtes le rival de Daniel; si
vous racontez mon passé, son mariage est rompu, et il ne supporterait
pas ce coup. Donc, rien ne me coûtera pour vous écarter de son chemin.

MONTJOIE.

Vous l'aimez donc bien, votre neveu?

CORALIE, ardemment.

Si je l'aime?

   Un silence.

MONTJOIE, presque bas, avec une sorte de déférence.

Je vous demande pardon... je n'avais pas deviné que c'était votre
fils.

CORALIE.

Oui, Daniel est mon fils! Son bonheur est entre vos mains: je ne vous
laisserai pas le briser, dussé-je me supprimer pour que mon enfant ait
la route libre. Je suis une misérable, soit. Nous sommes des
drôlesses, nous autres, c'est convenu. On nous écrase dès que nous ne
sommes plus une machine à plaisir; mais mon fils est un homme
d'honneur, lui! Je ne veux pas qu'il souffre.

MONTJOIE.

Malheureusement il est millionnaire, et ce n'est pas moi qui vous
apprendrai d'où vient cette fortune.

CORALIE.

Scrupules d'amoureux éconduit! Daniel écarté, vous n'avez plus de
rival.

MONTJOIE.

Des scrupules? Certes j'en ai. Je ne veux pas qu'une honnête fille
achète des diamants, et roule carrosse avec de l'argent gagné...

CORALIE.

Je comprends! il vaut mieux que cette honnête fille épouse un
gentilhomme ruiné, n'est-il pas vrai?

MONTJOIE.

Il vaut mieux qu'elle épouse le premier venu que le fils de Coralie!

CORALIE.

Oh!

MONTJOIE, plus doucement.

Vous avez tort, je vous le jure, de me traiter en ennemi. J'ai pu vous
parler tout d'abord sur un ton mal poli; j'ai changé quand j'ai su que
vous étiez une mère qui défendait le bonheur de son enfant. Soyez
convaincue que je suis dirigé par ma conscience, non par mon intérêt.
Vous en doutez?

CORALIE.

Oui.

MONTJOIE.

A votre aise. J'ai le sentiment que je remplis un devoir, et cela me
suffit, je l'avoue, car je me contente de ma propre estime. Aussi
pourrai-je prévenir M. Godefroy sans me reprocher rien.

CORALIE.

Vous lui diriez!...

MONTJOIE.

La vérité tout entière.

CORALIE, écrasée.

Daniel en mourra.

MONTJOIE, hochant la tête.

On ne meurt pas d'amour.

CORALIE.

Vous ne le connaissez pas: il en mourra! Vous ne savez pas quelle
tendresse, quelle passion couvent dans cette âme. Il ne vit que pour
elle, que par elle. Depuis deux mois, j'ai mesuré la puissance de son
amour. Il a rêvé ce bonheur, il y touche; si on le lui arrache...
(Elle s'arrête suffoquée par les larmes; puis d'un ton suppliant.)
Écoutez, je ne suis pas intéressante, moi, je le sais bien. Je suis
une fille perdue, ma vie est pleine de hontes; je ne vous parlerai
donc pas de ce que je souffre, ce n'est que juste. Mais Daniel!
qu'a-t-il fait de mal? A-t-il commis une seule faute qui mérite un
châtiment? Il a dans le cœur toutes les noblesses, toutes les
puretés, toutes les loyautés que je n'ai jamais connues. Le hasard a
greffé sa vertu sur mon vice. On l'estime et on l'aime. Il s'est
conquis une large place au soleil; il a donc bien gagné le droit
d'être heureux. Pourquoi briser sa vie? pourquoi le désespérer? Je
vous en supplie, ayez pitié de lui! Moi je ferai ce que vous
ordonnerez; je disparaîtrai, s'il le faut. Édith ne me verra plus...
Vous ne répondez rien? Vous êtes trop cruel! Vous voyez pourtant
combien je souffre!

MONTJOIE.

Pauvre femme!

CORALIE.

C'est vrai. Je vous ai menti, j'ai essayé de vous tromper, j'ai joué
une comédie; voulez-vous que je m'humilie?... Je me mets à vos
pieds... Vous craignez que je ne tienne pas mes promesses? Jurez-moi
de ne rien dire... et je me tue.

MONTJOIE.

Vous tuer!... C'est dans les romans que la mort arrange tout. Dans la
vie, ce n'est pas un dénouement; ce n'est qu'un incident. Franchement,
je vous plains; vous m'avez ému, et puis je suis le rival de votre
fils. Je sais bien qu'en avertissant la famille Godefroy, je remplis
un devoir; mais j'ai beau me raisonner, je suis un peu mécontent de
moi.

CORALIE, avec joie.

Ah!

MONTJOIE.

Que puis-je faire pour vous?

CORALIE.

Garder le silence.

MONTJOIE.

Je n'en ai pas le droit.

CORALIE.

Mais que reprochez-vous à mon fils?

MONTJOIE.

Eh! vous le savez bien!

CORALIE, amèrement.

Vous lui reprochez d'être mon fils... Ce n'est pourtant pas sa faute.

MONTJOIE.

Ah! s'il était pauvre!...

CORALIE.

Oui... oui, je comprends. Vous ne voulez pas qu'il apporte en dot les
amours de Coralie? Je ne pensais pas à cela! C'est naturel: comment
pourrais-je avoir le sentiment de ce qui est honnête? Et cependant je
me révolte à cette idée que ma honte rejaillirait sur lui. Il me
semblait que tout son honneur suffisait à racheter toute mon
infamie... Je vous en supplie, aidez-moi à chercher, à trouver quelque
chose.

MONTJOIE.

C'est bientôt dit. On ne sort pas facilement d'une pareille impasse.
Répondez-moi en toute franchise: Daniel se croit votre neveu?

CORALIE.

Oui. J'ai entassé les mensonges. Je lui ai raconté que notre famille
était riche et que j'avais géré sa fortune; j'ai inventé un roman; je
lui ai montré de fausses lettres, de faux témoignages. J'aurais fait
pis, s'il l'avait fallu! Il m'a crue; c'est un honnête homme.

MONTJOIE.

Eh bien, le seul conseil que je puisse vous donner, c'est de lui
révéler tout. Dites-lui que vous êtes sa mère: il souffrira beaucoup
en apprenant la vérité; mais il comprendra que ce mariage est
impossible, il se retirera de lui-même, il n'y aura pas de scandale,
et l'on ignorera toujours que madame Dubois s'est appelée Coralie.

CORALIE.

Que j'aille lui avouer!... Vous ne savez donc pas les ruses dont je me
suis servie pour qu'il pût me vénérer à l'égal d'une sainte! Je me
suis retirée au fond de l'Auvergne, j'y ai vécu seule; mes uniques
joies étaient de connaître ses succès. Quand il a reçu son ruban
rouge, je me suis dit:--«Ce héros, c'est à moi, à moi, Coralie!»
Pendant la guerre, je le savais loin, dans ces plaines couvertes de
neige, au milieu des balles, des obus, souffrant de la faim, souffrant
du froid, exposé à des dangers toujours nouveaux. Certes, j'endurais
mille morts à la pensée de le perdre! Mais j'avais une âpre joie de la
rude tâche qu'il accomplissait. Il se gagnait de l'honneur! Et
soudainement j'irais lui révéler!... Vous voyez bien que c'est
impossible! Mon Daniel apprendre qu'il est le fils de Coralie!... Vous
ne songez pas à cela. Il croit que sa mère n'a commis qu'une seule
faute, qu'elle est morte en le mettant au monde. La tendresse qu'il
n'a pu avoir pour elle, il l'éprouve pour moi; après la vie que j'ai
menée, je réalise ce rêve d'être aimée, respectée par mon fils, et je
renoncerais d'un coup à cet amour et à ce respect? Mieux vaudrait me
tuer tout de suite: au moins il me pleurerait!

MONTJOIE.

Du sang-froid et n'exagérons rien. Vous ne vous attendiez guère à me
rencontrer à Montauban, n'est-il pas vrai? Songez qu'un hasard comme
celui qui nous réunit, une rencontre fortuite, un mot imprudent, une
ennemie d'autrefois, peuvent éveiller les soupçons de Daniel, troubler
son esprit, lui révéler tout! C'est alors que vous souffririez! Vous
l'aimez? il vous prendrait en haine. Il vous mépriserait, lui qui
vous respecte, car en lui imposant la moitié de l'argent, vous lui
imposez la moitié de la honte!

   Daniel et Édith paraissent.

CORALIE.

Lui!

MONTJOIE.

Ne craignez rien.


SCÈNE VII

   LES MÊMES, ÉDITH, DANIEL.


ÉDITH.

Nous venons en ambassadeurs. Mon père se plaint de votre absence,
qu'on a remarquée et regrettée.

MONTJOIE, à Daniel.

Madame votre tante et moi nous nous étions attardés à causer d'un ami
commun. (A Coralie.) Je vous remercie d'avoir bien voulu me faire la
grâce de m'en parler.

ÉDITH, à Coralie.

Je vais vous conduire au billard. (A Montjoie.) Ne venez-vous pas,
monsieur?

MONTJOIE.

Je vous prie de vouloir bien m'excuser auprès de monsieur votre père;
mais ma migraine a un peu augmenté: je préfère me retirer.

ÉDITH, à Coralie.

Venez-vous?

CORALIE.

Il est inutile que vous m'accompagniez, ma chère enfant. Restez avec
Daniel qui n'a pas encore été seul avec vous de toute la journée.
C'est par ici, n'est-ce pas?

ÉDITH.

Oui; tout droit.

CORALIE, elle salue de la tête M. de Montjoie.--A Édith.

A tout à l'heure!

   Elle sort.


SCÈNE VIII

   LES MÊMES, moins CORALIE.


MONTJOIE, prenant son chapeau.

Il ne me reste plus qu'à vous présenter mes hommages, mademoiselle.
(Il salue Édith.) Au revoir, capitaine.

DANIEL.

Au revoir, monsieur.

   Montjoie fait quelques pas vers la porte; puis tout à coup,
   s'arrêtant.

MONTJOIE.

Au fait, puisque j'ai le plaisir de vous rencontrer, capitaine,
voulez-vous me permettre de vous demander un conseil?

DANIEL, étonné.

A moi?

MONTJOIE.

Pourquoi non? Je vous tiens pour un parfait galant homme, et sur
certaines questions délicates on est toujours heureux d'avoir l'avis
d'un galant homme.

   Daniel s'incline.

ÉDITH, souriant.

Mais non celui d'une jeune fille. Je vais vous laisser...

MONTJOIE.

Veuillez demeurer, mademoiselle. En vérité, je serais trop humilié de
vous mettre en fuite. D'autant que l'affaire n'a rien de mystérieux.
Je comptais demander à M. Godefroy, à M. Bonchamp leur opinion. Mais
vous aviez tant de monde ce soir que je n'ai pu les aborder.
Imaginez-vous qu'il m'arrive l'aventure la plus désagréable. L'un de
mes amis, de Marseille, M. Merlin, dont vous m'avez peut-être entendu
parler...

ÉDITH.

Non, je ne crois pas.

MONTJOIE.

Peu importe; eh bien, l'un de mes amis de Marseille, M. Merlin, m'a
écrit ce matin qu'il allait marier sa fille avec un jeune homme dont
vous me permettrez de taire le nom. Il croit que son futur gendre est
de bonne maison. Or, je connais des détails très tristes ignorés de
tous. Le père de ce jeune homme a subi une peine infamante...

ÉDITH.

Oh! mon Dieu!

MONTJOIE.

Et j'avoue que, depuis ce matin, j'hésite sans oser prendre un parti.
Les fiancés s'adorent. Révéler la vérité au père, c'est rompre leur
mariage.

ÉDITH.

Pauvres jeunes gens!

MONTJOIE.

La taire, c'est peut-être indélicat. Oh! ma conscience est très
tatillonne. Dois-je parler, dois-je garder le silence? Que feriez-vous
à ma place, capitaine?

DANIEL.

Je dirais la vérité.

MONTJOIE, avec émotion.

Ah! Cependant les fautes sont personnelles, et parce qu'un individu
est coupable, il ne s'ensuit pas que son fils soit un malhonnête
homme.

DANIEL.

J'estime qu'en toutes circonstances, il faut être très soucieux de
l'honneur de ses amis. N'est-ce pas votre avis, Édith?

MONTJOIE.

Alors, si vous étiez dans ma situation?

DANIEL.

Je n'hésiterais pas. Je crois qu'il faut toujours remplir son devoir
sans regarder aux conséquences. D'ailleurs, si ce mariage est rompu,
la faute n'en sera pas à vous. Le père de la jeune fille n'a qu'à
pardonner à son futur gendre le crime qu'il n'a pas commis.

MONTJOIE.

Certes; mais je ne puis m'empêcher de voir le résultat de ma
révélation. Ces deux jeunes gens s'aiment: voilà deux cœurs brisés
peut-être, et par ma faute.

ÉDITH, gravement.

Ne craignez rien, monsieur. Si leur amour est sincère et immuable,
leur séparation n'aura qu'un temps: ces amours-là renversent tous les
obstacles.

DANIEL.

Chère Édith!

MONTJOIE.

Je n'ai qu'à m'incliner, mademoiselle. Mais vous, capitaine,
reconnaissez qu'il est pour le moins bien douloureux de rejeter sur un
honnête homme le poids de la faute commise par... par son père.

DANIEL.

C'est douloureux, il est vrai, mais vous aurez obéi à votre
conscience[A]. Remarquez que vous avez bien voulu me demander d'abord
mon avis sur un cas spécial. Je vous ai dit en toute loyauté ce que je
pensais. A présent, la conversation dévie; vous vous en prenez à la
grande question de la responsabilité. Permettez-moi de garder le
silence, car j'ai là-dessus des idées tellement particulières qu'elles
vous sembleraient trop paradoxales.

  [A] A la représentation, on peut couper la scène à partir de ces
  mots: _Remarquez que vous avez_, etc., jusqu'à la fin de la
  tirade de Daniel (page 62), finissant par ces mots: _d'avoir fait
  le pédant pendant cinq minutes_.

MONTJOIE, vivement.

Pas du tout! J'attache la plus grande importance à connaître votre
opinion tout entière.

DANIEL.

C'est que j'ai à traiter un sujet un peu... scientifique, et devant
mademoiselle Édith...

ÉDITH.

N'est-ce que cela? Je vais m'asseoir au piano, je ne vous entendrai
pas.

DANIEL.

Vous me pardonnez?

ÉDITH, s'éloignant et allant au piano.

A vous!

DANIEL.

Eh bien, je vous dirai que j'ai étudié le système de Darwin sur
l'origine des espèces, et j'en ai tiré des conclusions cruelles, mais
logiques. Vous savez que le naturaliste anglais a divisé tout ce qui
vit, homme, animal ou plante, en deux grands partis: celui des
vaincus, celui des vainqueurs. Telle espèce sera vaincue, parce
qu'elle est dénuée de moyens de défense; telle autre, victorieuse,
parce qu'elle est constituée pour triompher. Les animaux héritent de
leurs ascendants leur faiblesse ou leur force. Eh bien! je crois, pour
ma part, que ce que la science a reconnu exact au point de vue
physique est vrai au point de vue moral. On hérite non seulement la
beauté ou la laideur des formes, mais encore les vertus et les vices.
Il y a bien des chances pour que le fils d'un honnête homme soit un
honnête homme, pour que le fils d'une coquine soit un coquin, de même
que le petit du lion est fatalement brave et le petit de l'hyène
fatalement lâche. Le principe héréditaire de la noblesse n'a pas
d'autres fondements, et même dans notre bourgeoisie contemporaine, où
l'idée d'honorabilité a remplacé l'idée de noblesse, vous ne verrez
presque jamais une famille sans reproche s'allier à une famille tarée.
C'est injuste, c'est épouvantable, d'accord. Vous ne nierez pas
l'évidence. Je vois que ma théorie vous surprend beaucoup: n'y
attachez, si vous voulez, que l'importance d'une fantaisie
philosophique originale. (Allant à Édith.) J'ai fini ma tirade,
mademoiselle, et de nouveau je vous demande pardon d'avoir fait le
pédant pendant cinq minutes.

   Montjoie est resté sur le devant de la scène.

MONTJOIE, très ému, à part.

Et c'est le fils de Coralie qui parle ainsi! Pauvre garçon! (Il
regarde un instant Daniel, qui cause avec Édith.) Cet honnête homme
souffrirait trop, je me tairai. (Haut.) Vous ne sauriez croire,
monsieur, combien vos paroles loyales m'ont ému. (Il lui tend la
main.--A Édith.) Je vous ai déjà fait compliment de votre mariage,
mademoiselle. Permettez-moi d'insister. Il y a certains hommes qu'on
estime plus à mesure qu'on les connaît davantage.

   Il salue et sort.


SCÈNE IX

   ÉDITH, DANIEL.


DANIEL.

Enfin, nous sommes seuls!

ÉDITH.

Et nous n'avons pas pu nous parler depuis ce matin.

   Elle lui tend les deux mains.--Ils restent quelques instants à se
   regarder, charmés.

DANIEL.

Je suis bien heureux!...

ÉDITH.

Je suis bien heureuse!...

DANIEL.

Je me rappelle la première fois que je vous ai vue. C'était à ce bal.
Vous aviez une robe de satin blanc uni, pas un bijou; une seule fleur
dans les cheveux, ici, à droite. Vous étiez très calme. Plusieurs
personnes sont venues vous parler. Vous répondiez d'une façon
distraite, on voyait bien que votre pensée était ailleurs. Jusque-là,
vous aviez refusé de danser. Je me suis fait présenter à vous et nous
avons causé... De quoi? Je ne sais plus. Je ne faisais pas attention
à ce que je disais, je vous regardais et j'étais heureux. Quand vous
m'avez quitté ce soir-là, il m'a semblé qu'une partie de moi-même s'en
allait. Si quelqu'un m'avait vu, il se serait dit: «Daniel est fou.»
Je n'étais pas fou: je vous aimais.

ÉDITH.

Moi, j'ai demandé qui vous étiez. On m'a répondu: «--C'est lui qui
s'est battu si héroïquement sous les murs de Metz.» Alors j'ai songé
que vous deviez être bon, puisque vous étiez brave. Vous m'avez
quittée pendant dix minutes, mais je sentais que vous me regardiez de
loin. Je vous ai regardé aussi. Ma tante est venue me chercher pour
partir; j'étais toute troublée, mon regard avait croisé le vôtre.
Alors, elle m'a demandé si j'étais souffrante. J'ai hoché la tête en
souriant. Je n'étais pas souffrante: je vous aimais.

DANIEL.

Mon Dieu! Vous pouviez ne pas être à ce bal; moi-même je pouvais ne
pas m'y rendre; et c'en était fait, nous ne nous connaissions pas, et
cela me paraît impossible quand j'y pense.

ÉDITH.

C'était impossible en effet. Je m'étais formé un idéal de noblesse et
de loyauté: nous devions nous rencontrer; quand je l'ai trouvé en
vous, cela ne m'a pas étonnée: je vous attendais.

DANIEL.

Chère Édith! quand je pense que votre père a failli répondre non! Et
je vous aurais perdue, et nous nous serions aimés sans pouvoir nous le
dire!

ÉDITH.

Mais non! De même nous devions nous rencontrer, de même nous devions
nous appartenir. Si mon père vous avait répondu: non, je vous aurais
attendu.

DANIEL.

Combien de temps?

ÉDITH.

Toujours.

DANIEL.

Toujours! Un bien grand mot. L'oubli vient si vite!

ÉDITH.

Quand on oublie celui qu'on aime, c'est qu'on ne l'a jamais aimé.

DANIEL.

Édith!

ÉDITH.

Vous avez entendu M. de Montjoie parler tout à l'heure de ces deux
jeunes gens qui s'aiment et seront peut-être séparés? J'ai songé qu'un
pareil malheur pouvait nous atteindre. Eh bien, si une impossibilité
se dressait entre nous, ce serait pour moi la souffrance, mais pas le
renoncement. Je vous garderais là, bien vivant, dans mon cœur. Vous
m'appartiendriez par la pensée, et ma pensée, nul n'a le pouvoir de la
détruire. Je vivrais loin de vous, mais sans cesser de me souvenir;
car si je comprends la séparation, je n'admets pas l'oubli. Si je
n'avais pas été à vous, je n'aurais été à personne.

DANIEL.

Rien ne nous séparera jamais.

ÉDITH.

Rien.

DANIEL.

Il n'y a que deux mois que je vous aime, et je mourrais de vous
perdre!

ÉDITH.

Rien que deux! Mon amour est plus ancien que le vôtre, puisque moi je
vous connaissais... avant de vous connaître.

DANIEL, couvrant sa main de baisers.

Je suis bien heureux!

ÉDITH.

Je suis bien heureuse!

   La toile tombe.



ACTE TROISIÈME

   Même décor. Une grande table au milieu de la scène, le lendemain,
   de jour.


SCÈNE PREMIÈRE

   GODEFROY, CÉSARINE.

   Césarine lisant un journal de romans.--Godefroy furette dans ses
   vitrines.


GODEFROY, lui montrant un objet.

Sais-tu ce que c'est que ça?

CÉSARINE, prenant l'objet et le tournant avec dédain.

Ça?

GODEFROY.

Oui, un paysan m'a apporté hier soir ce morceau de fer rouillé et
bossué: tout autre n'aurait vu là dedans...

CÉSARINE, l'interrompant.

Qu'une vieille boîte de sardines!

GODEFROY.

C'est une lampe à crochet du douzième siècle, entends-tu? Tu ignores
sans doute qu'à cette époque les habitants du Montalbanais étaient
sous la dépendance des abbés de Montauriol; ceux-ci, voulant
continuer à exercer leur droit de...

CÉSARINE.

Tiens! laisse-moi tranquille; tu m'agaces.

GODEFROY.

Césarine!

CÉSARINE.

Veux-tu que je te dise la vérité? Tu me rappelles cet avoué de
Toulouse que Bonchamp a beaucoup connu. Un jour qu'il se promenait au
Pirée, il ramassa une coquille d'huître énorme, et la mit dans sa
vitrine, en écrivant dessous: «Elle servit peut-être à exiler
Aristide!»

GODEFROY.

Et dire qu'elle est ma sœur!

CÉSARINE.

Au lieu de débiter des sornettes, parlons raison. Quand doit venir
madame Dubois?

GODEFROY.

Pour le contrat? d'un moment à l'autre... Bonchamp, étant le seul
occupé, a choisi son heure, hier soir, en nous quittant.

CÉSARINE.

Lui as-tu révélé?...

GODEFROY.

Quoi?

CÉSARINE.

Ce qui concerne Daniel?

GODEFROY.

L'irrégularité de sa naissance? Non, que veux-tu? Bonchamp est un
bien vieil ami. Je n'ai pas osé: je crains qu'il ne s'étonne, qu'il ne
me blâme.

CÉSARINE.

Tu le connais bien peu.


SCÈNE II

   LES MÊMES, BONCHAMP, une serviette sous le bras.


BONCHAMP.

Tu vas bien. Bonjour, ma chère amie. Madame Dubois n'est pas là?
Bravo, je vois que j'arrive le premier. Elle est très bien, la tante
de Daniel.

GODEFROY, vivement.

Alors, elle te plaît?

BONCHAMP.

Beaucoup, bien que je l'aie vue hier pour la première fois. Elle adore
son neveu. Elle m'a parlé de lui avec une émotion touchante.

GODEFROY.

Aussi, plus j'y réfléchis, plus je suis satisfait de mon futur gendre.
Je suis bien obligé d'en convenir, jamais je n'aurais osé espérer pour
Édith un aussi beau parti.

BONCHAMP.

Je ne sais pourquoi tu me chantes cette antienne. On croirait, ma
parole, que je n'ai pas toujours été de cet avis-là. Le vrai mérite de
Daniel, c'est, à mes yeux, moins sa fortune que sa personne. Il est
intelligent, loyal et droit; je le crois incapable de mensonge; enfin
il adore Édith. Serait-il pauvre et sans position que j'applaudirais à
ton choix des deux mains.


SCÈNE III

   LES MÊMES, ÉDITH.


ÉDITH, entrant vivement.

Voici madame Dubois. J'étais à la fenêtre par hasard...

BONCHAMP, souriant.

Par hasard?

ÉDITH, très confuse.

Mon parrain...

   Elle s'éloigne et va au fond, près du perron, regardant.

GODEFROY, à Bonchamp.

Tu ris; ça la trouble.

BONCHAMP.

Ah l'amour, l'amour, l'amour!

CÉSARINE.

Ce notaire a des élans de poète!

BONCHAMP.

Et pourquoi pas?

   Madame Dubois et Daniel paraissent au fond.


SCÈNE IV

   LES MÊMES, CORALIE, DANIEL.


CORALIE.

Est-ce que nous sommes en retard?

GODEFROY.

Pas du tout, chère madame.

CORALIE.

J'ai apporté les pièces nécessaires pour régler nos affaires d'un seul
coup. (Montrant Édith et Daniel.) Ces enfants vont aller se promener
pendant ce temps-là.

CÉSARINE.

Sous ma surveillance rigide! Le temps de mettre un chapeau... Me voici
prête! en route... (A Édith.) Passez devant, vous deux. (A Coralie.)
Je ressemble à un maître d'études qui mène des collégiens à la
promenade!

   Tous les trois sortent.

BONCHAMP.

Et nous, aux affaires.


SCÈNE V

   CORALIE, GODEFROY, BONCHAMP.


BONCHAMP.

Veuillez vous asseoir, chère madame. (Tous les trois prennent place,
il déplie quelques papiers.) Un contrat de mariage est généralement
chose très embrouillée... Avez-vous remarqué les défiances naïves
qu'on s'y témoigne? La crainte d'être volées que les parties
contractantes ne se cachent pas réciproquement? J'ai souvent fait
cette supposition invraisemblable: une bande de galériens se
constituant en société... anonyme et rédigeant un acte. J'imagine
qu'ils ne prendront pas plus de précautions que les honnêtes gens.

GODEFROY, à Coralie.

Heureusement ce n'est pas notre cas! D'ailleurs Bonchamp réglera tout.
Je m'entends peu aux affaires d'argent, et j'ai peur que vous ne soyez
pas plus avancée que moi. Je ne suis guère qu'un pauvre savant de
province.

BONCHAMP, prenant une feuille de papier et un crayon.

Abandonnons Godefroy à ses méditations scientifiques. Madame, je suis
au courant de tout ce qui concerne Édith. Son père lui donne une somme
ronde de six cent mille francs: il est de plus spécifié qu'elle sera
l'unique héritière de sa tante, mademoiselle Césarine Godefroy. Vous
voyez que, de notre côté, il n'y aura pas beaucoup d'écritures... Du
vôtre...

CORALIE.

Il n'y en aura pas davantage. Mon neveu a une fortune personnelle qui
se monte à neuf cent mille francs environ, je vous remettrai le détail
complet, désignant les coupons de rente qu'il possède. Il sera
spécifié de plus que, moi aussi, je m'engage à lui laisser toute ma
fortune.

BONCHAMP.

Parfaitement. Voilà qui supprime bien des difficultés. Nous adoptons,
je suppose, le régime de la communauté? C'est le plus sage et le plus
logique.

CORALIE.

Le régime de la communauté me convient à merveille.

BONCHAMP.

Alors, chère madame, il ne me reste plus qu'à rédiger le contrat selon
la coutume; pour en finir tout de suite, je vous demanderai les nom,
prénoms et lieux de naissance des père et mère de votre neveu.

CORALIE.

C'est que... je croyais que M. Godefroy vous avait expliqué...

GODEFROY, toussant.

Ah!

BONCHAMP.

On dirait que ma question t'offusque.

GODEFROY, se levant.

Elle ne m'offusque pas. Seulement elle m'oblige à te confier un secret
fort délicat, puisque j'ai cru devoir te le cacher jusqu'à présent;
comme il concerne uniquement Daniel, tu comprendras ma discrétion.

BONCHAMP.

Qu'est-ce que c'est?

GODEFROY.

Madame Dubois ne pourra pas te donner les nom, prénoms et lieux de
naissance des père et mère de son neveu, attendu que Daniel est...
hum!... est... enfant naturel.

BONCHAMP, froidement.

Ah!

GODEFROY, un peu timidement.

Comprends-tu? Très loyalement Daniel est venu me faire son aveu avant
de demander officiellement la main d'Édith. Au premier moment, j'ai
été désagréablement surpris: j'ai même commencé par déclarer à Daniel
que je ne pouvais consentir au mariage. C'est ma sœur qui a insisté.
Elle m'a révélé l'amour d'Édith; elle a fait valoir un tas de
raisons... Bref, j'ai cédé. Est-ce que tu me blâmes?...

BONCHAMP.

Te blâmer, moi? Tu es fou. Daniel est-il, oui ou non, un honnête
homme? Oui ou non, est-il aimé d'Édith? C'est la seule chose que
j'examine, le reste m'importe fort peu. La bâtardise, en ce temps-ci,
n'est qu'un malheur, ce n'est plus une tache.

GODEFROY, vivement, avec joie.

Que je te serre la main! Ah! tu m'enlèves un poids.

BONCHAMP, haussant les épaules.

Un poids! Seulement cela change mes idées pour le contrat. Loin de moi
la pensée de vouloir être indiscret, chère madame; mais j'ai besoin
d'être fixé. De qui Daniel tient-il sa fortune: de son père ou de sa
mère?

CORALIE, avec beaucoup de calme.

De sa mère, qui était ma sœur. Je vous saurai gré de ne pas
m'interroger trop longuement sur un passé qui m'est toujours
douloureux. Notre famille habitait Paris. Mon père possédait une belle
fortune. Ma pauvre sœur eut le malheur de se laisser séduire par un
de nos cousins qui était marié; elle mourut en mettant son fils au
monde. Quand je devins veuve, je me rattachai à cet enfant, le seul
parent que j'eusse encore. Vous savez le reste, je n'ai plus rien à
vous apprendre.

BONCHAMP.

Je comprends, chère madame, tout ce qu'une pareille conversation doit
avoir de pénible, mais vous me permettrez d'insister sur un point.
Votre neveu n'a pas de nom, car, sans doute, il a été déclaré de père
et mère inconnus. Votre sœur n'étant pas sa mère, légalement parlant,
ne lui a donc pas laissé sa fortune par voie d'héritage naturel. Il a
dû intervenir un testament. Il faut que vous donniez le nom du notaire
chez qui il a été déposé. De plus, votre neveu a eu un tuteur; ses
intérêts ont évidemment été mis en bonnes mains, mais veuillez
remarquer que j'agis ici autant comme officier ministériel que comme
ami. Par conséquent, il ne m'est pas permis de négliger un seul
détail. Vous annoncez l'intention de léguer toute votre fortune à
Daniel, c'est une idée généreuse qui ne m'étonne nullement de vous:
encore faut-il que nous puissions établir votre droit à faire une
pareille libéralité; pour cela, j'ai besoin de l'acte de décès de
monsieur votre mari.

CORALIE.

Mon Dieu, cher monsieur, ma pauvre sœur n'a pas fait de testament;
j'étais son héritière naturelle, la fortune de mon père se partageait
donc entre nous deux; à son lit de mort, elle m'a chargée de veiller
sur les intérêts de son enfant, et de lui remettre purement et
simplement la part qui lui reviendrait. C'est ce que vous appelez, je
crois, un fidéicommis en termes de droit?

BONCHAMP.

Un fidéicommis.

CORALIE.

De même pour la question du tuteur, Daniel n'en a pas eu. Quant à
l'acte de décès de mon mari, je l'ai apporté, pensant en effet qu'il
serait nécessaire.

BONCHAMP.

Il est regrettable, très regrettable qu'il n'y ait pas eu testament.
Certes, en réfléchissant, je comprends tout l'avantage d'un
fidéicommis. Comme vous le dites fort bien, vous étiez l'héritière de
votre sœur, donc sa fortune se transmettait tout naturellement à son
fils. Ce qui me contrarie, c'est la nécessité où nous serons de
remonter plus haut. Monsieur votre père est mort à Paris, chère
madame? Veuillez me donner le nom du notaire de votre famille, je lui
écrirai pour qu'il m'envoie copie du testament par lequel vous avez
hérité.

CORALIE, troublée.

Oh! mon Dieu.

GODEFROY, un peu agacé.

En vérité, mon cher ami, tu me confonds... Pourquoi fais-tu intervenir
le père de madame Dubois à propos du contrat de Daniel?

BONCHAMP.

J'avoue que j'excuse ton étonnement et celui de madame, mais je crois
être dans la sagesse et la raison. Le pire mal des choses
irrégulières, c'est qu'elles prêtent à gloser à tout le monde. Il sera
impossible de cacher la vérité; si tu l'as espéré un moment, tu n'es
qu'un naïf. La publication des bans est une petite machine très
simple, mais très indiscrète. Le premier venu pourra lire: «Promesse
de mariage entre demoiselle Édith-Jeanne Godefroy, fille légitime
de...» et «le sieur Daniel, capitaine d'artillerie, fils de personne».
Sois bien persuadé que les cancans iront bon train. J'entends ces
braves gens d'ici: (Avec l'accent du Midi.) «Té! Il est bien riche
pour un bâtard.» «Eh! pécaïré! qui sait ce qu'aura fait mademoiselle
sa mère?» Le second jour, une âme charitable insinuera que ladite
fortune est d'origine douteuse; le troisième, ce doute deviendra une
certitude; le quatrième, on fournira les détails les plus inattendus.
Allons donc! cela me révolte par avance! Avoue franchement la
situation. La franchise est le sauf-conduit de l'honneur. Tu inviteras
tout Montauban à la signature du contrat: il est nécessaire que chacun
puisse dire que les choses se font honnêtement entre honnêtes gens que
nous sommes. «Le capitaine Daniel apporte neuf cent mille francs,
laissés par mademoiselle X... sa mère, laquelle avait hérité de ses
père et mère, ainsi qu'il ressort de tel testament déposé chez maître
X..., notaire à Paris. Il apporte en outre la fortune à venir de sa
tante madame Dubois, veuve de M. Dubois, etc... etc...» De cette façon
les commérages tomberont d'eux-mêmes. On saura que la fortune de ton
gendre est de source pure, que la famille de sa mère était riche, que
le mari de sa tante était riche; les plus malveillants seront
condamnés au silence, car nul n'osera dire qu'étant né en dehors du
mariage, Daniel est riche en dehors de l'honneur!

CORALIE, écrasée.

Tout est perdu!

BONCHAMP.

Vous ne dites rien, chère madame.

CORALIE, très troublée, se levant.

Je dis que...

BONCHAMP, à part.

Comme elle est troublée! (Haut.) Enfin, quelle est votre opinion?

CORALIE, toujours très émue.

Mon opinion est... est, au contraire, d'éviter le bruit. Moi, je
serais d'avis de n'inviter personne à la signature du contrat. Je puis
vous remettre l'acte de décès de mon mari ainsi que le détail de... de
la fortune qu'il m'a laissée. Quant au testament de mon père, il n'en
a pas fait.

BONCHAMP.

Le notaire de votre famille a gardé la minute de la liquidation; vous
voyez que rien n'est plus facile que de se procurer la preuve que je
désire. (L'épouvante a gagné peu à peu Coralie.--A part.) Oh! oh! il
y a quelque chose. (Haut) C'est pourtant bien simple.

CORALIE.

Oui, mais je suis forcée de vous demander quelques jours, car, en
vérité, je ne m'attendais pas à ces difficultés. Le temps d'écrire à
mon notaire...

BONCHAMP, avec intention.

Donnez-moi son nom: ces démarches-là nous regardent, nous autres.
C'est moi qui écrirai.

CORALIE.

Vous voulez?...

BONCHAMP, même jeu.

Quelle raison auriez-vous de refuser?

CORALIE, vivement.

Je ne refuse pas. Je vous communiquerai tous ces renseignements-là
demain.

BONCHAMP, toujours avec insistance.

Je préférerais en finir immédiatement, d'autant que nous désirons tous
que ces enfants soient mariés le plus vite possible..

CORALIE.

Votre conversation de jurisprudence m'a un peu étourdie, et pour
l'instant...

GODEFROY.

Voulez-vous passer dans la chambre de ma sœur? Elle donne sur le
jardin.

CORALIE.

Volontiers. (A part.) Que faire?

BONCHAMP.

Je vous serais obligé de me remettre le plus tôt possible ce que je
vous demande.

CORALIE.

Oui, oui... (A part.) Je trouverai!


SCÈNE VI

   BONCHAMP, GODEFROY.


BONCHAMP.

Veux-tu que je te dise mon opinion?

GODEFROY.

Sur quoi?

BONCHAMP.

Sur madame Dubois. Je ne serais pas étonné qu'elle fût, non la tante,
mais la mère de Daniel.

GODEFROY.

La mère de Daniel! Qu'est-ce que tu me chantes là?

BONCHAMP.

C'est le seul moyen d'expliquer son trouble, ses hésitations, lorsque
je lui demandais tout à l'heure certaines pièces que je crois
nécessaires.

GODEFROY.

La mère de Daniel!

BONCHAMP.

Vas-tu prendre les choses au tragique? Tu savais Daniel enfant
naturel, seulement tu le croyais orphelin. Il se trouve que sa mère
existe: voilà toute la différence entre ce qui est et ce qui était. En
somme, la pauvre femme n'a pas osé nous avouer la vérité et je ne
saurais lui en vouloir.

GODEFROY, tombant assis.

Tu me renverses!

BONCHAMP.

C'est que tu es facile à renverser.

GODEFROY, se relevant.

La mère de Daniel!

BONCHAMP.

Quand tu répéteras cela jusqu'à demain? Mme Dubois est, après tout,
une femme intelligente, distinguée; mais sa tendresse pour Daniel,
c'est de la tendresse maternelle.

LE DOMESTIQUE, entrant.

M. de Montjoie, M. Morisseau.

GODEFROY.

Il y a un moyen bien simple de recueillir des renseignements. M. de
Montjoie la connaît, je crois, à ce que m'a dit Édith, ou du moins ils
ont un ami commun.

BONCHAMP.

Ah!

GODEFROY.

Faites entrer.

BONCHAMP, à part et préoccupé.

Un ami commun?


SCÈNE VII

   LES MÊMES, MONTJOIE, CLAUDE MORISSEAU.


CLAUDE.

J'allais travailler en forêt, lorsque j'ai rencontré M. de Montjoie
qui venait vous faire visite, je suis entré avec lui. (A Godefroy.) A
propos, j'irai demain à votre ferme de Cos. Oui, vous avez là une très
belle basse-cour: elle m'inspire, je veux écrire une symphonie d'après
les vrais principes de notre école symboliste, car la musique sera
symboliste ou elle ne sera pas.

MONTJOIE.

Moi je viens vous faire mes adieux.

GODEFROY.

Vous partez?

MONTJOIE.

Demain ou après-demain au plus tard.

BONCHAMP.

Est-ce que votre absence se prolongera?

MONTJOIE.

Je ne sais au juste. Peut-être mon goût de voyage me reprendra-t-il.
Quand on est seul dans la vie, comme moi, peu importe qu'on soit ici
ou là, à droite ou à gauche.

CLAUDE.

Décidément, depuis hier vous êtes sous une influence de tristesse.

MONTJOIE.

Moi?

CLAUDE.

Oh! je m'en suis bien aperçu quand nous sommes revenus ensemble.
Est-ce la vue de madame Dubois qui a réveillé les souvenirs de votre
passion d'autrefois?

MONTJOIE.

Monsieur Morisseau!

BONCHAMP.

Hein?

CLAUDE.

Je ne commets pas d'indiscrétion, que je sache? Imaginez-vous que la
tante du capitaine Daniel ressemble à s'y méprendre à Coralie, cette
femme que notre ami M. de Montjoie a tant aimée.

GODEFROY.

Vraiment?

BONCHAMP, se rapprochant.

Ah!

MONTJOIE.

Monsieur Morisseau...

CLAUDE.

Vous ne nierez pas que cette ressemblance vous ait frappé. Moi je l'ai
trouvée sans hésiter. Le coup d'œil de l'artiste! (A Bonchamp.) C'est
vraiment extraordinaire. Les mêmes yeux profonds et étranges, le même
nez, la même bouche. Une seule différence: Coralie était blonde, et
madame Dubois est brune. (A Montjoie.) Vous ne direz pas le contraire.

MONTJOIE.

Non pas, mais ce sont des souvenirs pour le moins inutiles à évoquer.

BONCHAMP, avec intention.

Vous les évoquiez vous-même hier encore. Mais, j'y pense, vous avez
causé longuement avec madame Dubois. Vous avez un ami commun,
paraît-il?

MONTJOIE.

En effet, et nous nous sommes trouvés tout de suite en pays de
connaissance.

BONCHAMP, bas, à Godefroy.

Emmène cet imbécile de Morisseau, et laisse-moi seul avec M. de
Montjoie.

GODEFROY.

Mais...

BONCHAMP.

Fais ce que je te dis.

GODEFROY.

Enfin... (A Claude.) Vous allez en forêt? Je vais faire un tour avec
vous.

CLAUDE.

Tiens!... c'est une idée! (A Montjoie.) Je vous reverrai avant votre
départ?

MONTJOIE.

Je sors avec vous.

GODEFROY, vivement.

Mais non, attendez donc un peu. Ma fille et ma sœur ne tarderont pas
à revenir. Elles seront charmées de vous voir. A tout à l'heure!

   Il sort avec Claude.


SCÈNE VIII

   BONCHAMP, MONTJOIE.

   Un moment de silence.


BONCHAMP, brusquement à Montjoie.

Monsieur, vous êtes un galant homme; il me répugnerait de vous mentir.
Je vais donc droit au but. Vous connaissez madame Dubois; vous l'avez
sûrement vue déjà avant de vous rencontrer ici avec elle. Je n'en veux
pour preuve que votre long entretien d'hier. Or, je soupçonne quelque
chose de grave. Le capitaine Daniel a avoué à mon ami Godefroy qu'il
était enfant naturel, Godefroy a passé par là-dessus et il a bien
fait. Mais le capitaine se croit orphelin; en cela il se trompe. Sa
mère vit, sa mère c'est madame Dubois.

MONTJOIE.

Vous m'apprenez là, monsieur, des choses que je n'ai pas le droit de
connaître, et...

BONCHAMP.

Certains secrets peuvent toujours être confiés à certains hommes;
j'ajoute qu'il dépend de vous de sauver cette maison d'une catastrophe
peut-être; c'est un service que j'attends de vous: car vous êtes notre
ami, n'est-ce pas?

MONTJOIE.

J'espère que vous me faites l'honneur de n'en pas douter.

BONCHAMP.

Non. Je reprends. Tout à l'heure Godefroy et moi nous avons discuté
avec madame Dubois les clauses du contrat de mariage. Si certains
points sont restés trop obscurs, d'autres sont devenus trop clairs;
elle a parlé plusieurs fois de sa sœur, de la mère de son neveu. Elle
a donc cherché à nous tromper sur un point; elle peut chercher à nous
tromper aussi sur le reste. Et voici que l'on me parle soudainement
d'une ressemblance extraordinaire qui existe entre madame Dubois et
cette fille nommée Coralie; voici que vous, l'ancien amant de Coralie,
vous qui ne connaissiez pas madame Dubois, vous causez longuement avec
elle... Eh bien!... c'est absurde, soit!... mais je me dis: «Est-ce
que par hasard madame Dubois et Coralie ne seraient point la même et
unique personne?»

MONTJOIE, froidement.

Je l'ignore, monsieur; puis, tout cela ne me regarde pas.

BONCHAMP.

Ou j'ai raison, ou j'ai tort dans mon soupçon. Si j'ai tort,
dites-le-moi; si j'ai raison, souvenez-vous de l'accueil qu'on vous a
fait en cette maison, et décidez, dans votre conscience, si vous devez
vous taire ou parler.

MONTJOIE.

Monsieur...

BONCHAMP.

Un mot tranchera la question; donnez-moi votre parole d'honneur que
madame Dubois n'est pas Coralie, et je me tiens pour satisfait.
(Montjoie se tait.) Votre silence répond, prenez garde!

MONTJOIE.

Vous vous trompez, monsieur: je me tais parce que je n'ai rien à vous
apprendre. Si vous n'étiez pas l'ami de M. Godefroy, le parrain de
mademoiselle Édith, je m'étonnerais du droit que vous prenez de faire
cette inquisition dans ma vie passée. Vous semblez m'encourager à
remplir un devoir. Permettez-moi de vous dire que je n'ai besoin de
personne pour connaître le mien. Au surplus, brisons là, monsieur.

BONCHAMP.

Ainsi vous refusez de répondre?

MONTJOIE.

Mais je n'ai rien à vous dire.


SCÈNE IX

   LES MÊMES, CORALIE.


CORALIE, entrant, une lettre à la main.

Voici les renseignements que vous m'avez demandés. (Elle s'arrête en
apercevant Montjoie.--Un silence. Montjoie s'incline profondément
devant elle et sort.--A part.) A-t-il parlé?


SCÈNE X

   CORALIE, BONCHAMP.


BONCHAMP, à part.

Il faut pourtant que je sache...

CORALIE, inquiète.

C'est moi qui fais fuir monsieur de Montjoie?

BONCHAMP, à part.

C'est le seul moyen.

CORALIE.

Je vous disais donc que je vous apporte...

BONCHAMP.

Inutile, madame.

CORALIE.

Ah!

BONCHAMP.

M. de Montjoie m'a tout dit.

CORALIE.

Le misérable!

BONCHAMP.

J'ai menti pour la première fois de ma vie: M. de Montjoie n'a rien
dit; c'est moi qui ai tout deviné. (Coralie tombe anéantie sur un
fauteuil. Bonchamp reprend très doucement.) Vous comprenez qu'Édith ne
peut pas épouser le fils riche de Coralie. Et cependant il faut éviter
que Daniel découvre tout. Il va revenir tout à l'heure de sa promenade
avec ma filleule et Mlle Césarine. Préparez-le à cette rupture. Moi,
de mon côté, je tâcherai d'obtenir de Godefroy qu'il reste calme. Ça
ne sera point facile. Dans une petite ville un mariage manqué, c'est
une grosse affaire. Il verra sa fille compromise; il s'emportera
d'abord, quitte à le regretter après. (Coralie se tait toujours; elle
reste immobile.--A part.) Pauvre femme! (Haut.) Vous souffrez
beaucoup?

CORALIE.

Oh! oui, je souffre... Cette nuit, pendant que mon fils me croyait
endormie, je suis sortie de ma chambre, j'ai traversé le jardin, j'ai
ouvert la petite porte, j'ai erré par les rues comme une folle. Le
hasard a voulu que je sois arrivée sur le pont. L'idée de la mort a
effleuré mon cerveau. L'eau du fleuve m'attirait; je n'avais qu'à
fermer les yeux, à me laisser glisser, et ce serait fini... Non, ce ne
serait pas fini... Moi morte, mon passé vivrait encore. Pour la
première fois de ma vie, j'ai compris qu'il y a des actes
irréparables. Il suffirait que quelqu'un dit: «C'est le fils de
Coralie!» pour attacher un écriteau d'infamie sur cet homme d'honneur!
Je ne sauvais rien en me noyant; toutes les eaux du fleuve n'auraient
pas lavé une heure de ma vie passée!

   Elle retombe écrasée, sanglotant la tête entre les mains.

BONCHAMP.

Je vous plains du plus profond de mon cœur. Vous souffrez infiniment,
et, selon moi, la douleur est un anoblissement. Je voudrais vous
épargner cette épreuve, mais...

CORALIE.

Mais c'est impossible! Je le sens bien. Alors, une prière: au nom de
cette pitié que vous me témoignez, que Daniel ne sache rien; qu'il me
garde du moins sa tendresse, que je conserve son respect...

   Daniel paraît.

BONCHAMP.

Lui! Du calme...


SCÈNE XI

   LES MÊMES, DANIEL.


DANIEL, à sa tante.

Quelle belle promenade! mais il fait un chaud!... Édith est au jardin
avec sa tante et son père sous la fraîcheur des grands arbres. Est-ce
que tu ne veux pas venir avec nous?

CORALIE.

Si, mon enfant; tout à l'heure.

DANIEL.

Tu es toute pâle: qu'y a-t-il donc?...

   Coralie fait un signe suppliant à Bonchamp.

BONCHAMP.

Vous dites que Godefroy est là?

DANIEL.

Oui, monsieur.

BONCHAMP.

Je vais le retrouver, j'ai à causer avec lui. Restez, mon cher
capitaine. (A part.) Que va penser Godefroy.

   Il sort.


SCÈNE XII

   CORALIE, DANIEL.


DANIEL, gaîment.

Il faut que je t'embrasse, je suis trop heureux. Comprends-tu? Elle
m'aime! Croirais-tu que je me répète ces trois mots à chaque minute,
comme si, à chaque minute, je m'apercevais de quelque chose de
nouveau?

CORALIE, brusquement.

Et moi, m'aimes-tu?

DANIEL.

Belle demande!

CORALIE.

Ai-je rempli tous mes devoirs envers toi?

DANIEL.

Mais pourquoi ces questions?

CORALIE.

Réponds-moi ce que tu penses...

DANIEL.

C'est sérieux?

CORALIE.

Très sérieux.

DANIEL.

Je devine... Tu crains que je ne t'oublie pour Édith!... Tu n'as rien
à redouter, ma chérie. Je serais plus qu'un ingrat si je t'oubliais
jamais. Il est certaines choses qui ne s'effacent pas... J'ai gardé là
(Il met la main sur son cœur.) le passé tout entier. Je me souviens
du jour où je tombai malade au collège. Jusqu'alors, je t'avais vue
rarement; tu payais ma pension, tu m'envoyais de l'argent: nos
rapports se bornaient là. On t'écrivit que j'étais alité: tu arrivas
le lendemain. Pendant trois semaines tu m'as veillé avec un dévouement
acharné, me disputant à la mort. Que de fois, au sortir de mon délire,
je me suis réveillé sur ta poitrine où tu me serrais étroitement comme
pour mieux me garder. J'aperçois, dans la pénombre du souvenir, ce
long dortoir du collège, avec ses rideaux blancs à franges rouges; et,
si ma pensée suit le cours des ans, je te retrouve toujours, bonne,
dévouée, vaillante. Tu as exalté mon courage aux heures de succès, tu
l'a relevé aux heures de défaillance. Quand la guerre a été déclarée,
tu m'as dit: «Pars et fais ton devoir!...» Après la capture de Metz,
tu as été la première à m'écrire: «Tu as eu raison de t'évader:
retourne te battre!» Et j'oublierais ces dévouements, ces sacrifices
et ces héroïsmes-là! Allons donc! tu me juges mal. Plus je suis
heureux, et plus je t'aime.

CORALIE, prenant la tête de Daniel entre ses mains et la couvrant de
baisers.

Oh! mon enfant! mon enfant!


SCÈNE XIII

   LES MÊMES, GODEFROY.

   Godefroy est pâle, très animé.


GODEFROY, à part.

Bonchamp a raison. Je suis devant le fils...

CORALIE.

M. Godefroy!

DANIEL.

Qu'y a-t-il donc?

GODEFROY, il fait un geste résolu et va vers Daniel.

Monsieur, je viens remplir une triste mission: un mariage entre ma
fille et vous n'est plus possible, et je vous prie de me rendre ma
parole.

DANIEL.

Vous voulez!... (Se tournant vers Coralie.) Que veut dire?...

CORALIE, faiblement.

Ce matin, au sujet de la rédaction de ton contrat de mariage, M.
Godefroy, M. Bonchamp et moi, nous nous sommes trouvés en désaccord
sur un point très important.

DANIEL.

Quel qu'il soit, je te supplie de céder! Tout mon bonheur en dépend.

GODEFROY.

Madame votre tante croirait devoir céder que ma résolution ne serait
modifiée en rien. Je vous le répète, j'ai le regret de vous redemander
ma parole.

DANIEL.

Vous me refusez la main d'Édith!

GODEFROY.

Oui.

DANIEL.

Et rien ne vous fera revenir sur cette décision?

GODEFROY.

Rien.

   Daniel fait un geste désespéré, il regarde Coralie, qui détourne
   les yeux, puis, tout à coup, très simplement.

DANIEL.

Pourquoi?

GODEFROY, avec un geste d'impatience.

Mais, monsieur...

DANIEL.

Oui, pourquoi? voyons, monsieur, raisonnons froidement. Il faut un
prétexte pour changer d'avis si promptement... M'a-t-on calomnié
auprès de vous? Je vous adjure de me l'apprendre. Suis-je victime
d'une accusation mensongère? Dites-moi laquelle.

GODEFROY.

Vous vous trompez; personne ne vous a calomnié, personne ne vous a
accusé.

DANIEL, avec fermeté.

Alors, vous me forcez à exiger l'explication catégorique que je me
bornais à solliciter. Ma dignité est atteinte, car j'estime qu'on ne
repousse un homme tel que moi que si son honneur est entaché!

GODEFROY.

Je ne dis pas cela, mais...

DANIEL.

Vous ne le dites pas, mais vous le pensez! En vérité, je deviens fou!
Je vous somme de vous expliquer.

GODEFROY.

Ah! vous le prenez sur ce ton!

DANIEL.

Sur le ton d'un homme qu'on chasse sans lui dire pourquoi.

GODEFROY.

Vous me feriez sortir de mon caractère! Si je ne parle pas, monsieur,
c'est que je ne peux parler, c'est qu'il est certaines choses que je
voudrais vous taire!

DANIEL.

Mais vous ne voyez donc pas que je ne me contiens plus! Vous n'avez
plus le droit de garder le silence. Mais répondez-moi donc! C'est une
question d'honneur qui me sépare d'Édith?

GODEFROY.

Oui.

DANIEL.

Une tare sur moi?

GODEFROY.

Oui.

DANIEL.

Laquelle?

GODEFROY.

Interrogez madame: c'est elle qui doit vous répondre.

   Il sort.


SCÈNE XIV

   CORALIE, DANIEL.


DANIEL, doucement, presque à voix basse.

Ma chérie, est-ce vrai ce qu'a dit cet homme? Est-ce vrai que c'est à
toi de m'apprendre, de me révéler...

CORALIE.

Oui.

DANIEL.

Il ment, n'est-ce pas?... Il ment... ou on l'a trompé?

CORALIE.

Non, tu ne peux pas épouser Édith.

DANIEL.

C'est donc vrai! Je suis donc déshonoré! Tu courbes le front, tu ne
réponds rien? Je suis déshonoré! moi! Comment? par qui?

CORALIE, d'une voix rauque.

Par ta mère.

DANIEL, reculant.

Par ma mère...

CORALIE.

Je t'ai menti; je ne pouvais faire autrement. Ta mère n'est pas morte
en te mettant au monde. Elle a eu une existence honteuse: c'était une
fille perdue.

DANIEL, brisé.

Ma mère!

CORALIE.

Et pour tout te dire en un mot: elle s'appelait Coralie.

DANIEL, d'une voix éclatante.

Je suis le fils de Coralie, moi! (Coralie tombe agenouillée,
foudroyée, avec un sanglot.--Un silence.--Daniel la regarde.) C'est
toi qui es Coralie; c'est toi qui es ma mère.

CORALIE, très bas.

Oui.

   Daniel éclate en sanglots. Puis il regarde de nouveau Coralie;
   alors il essuie ses larmes et allant vers elle.

DANIEL, très doucement.

Tu es ma mère. Relève-toi.

CORALIE.

Daniel...

DANIEL, même jeu.

Quoi que tu aies fait, je suis forcé de t'absoudre.

CORALIE.

Tu ne me maudis pas?

DANIEL, même jeu.

Puisque je suis ton fils... Tu n'es pas une femme pour moi, tu es _la
mère_, l'être sacré qui a pris soin de mon enfance, qui m'a élevé, qui
m'a aimé, moi qui étais seul au monde. Que d'autres t'accablent; moi
je te pardonne. Que d'autres te méprisent, moi je te respecte.

CORALIE.

Tu me pardonnes?

DANIEL, gravement.

J'oublie.

CORALIE.

Oh! mon Daniel! Et je te condamne à la souffrance! Et je brise ton
bonheur! Ah! si tu voyais le martyre que j'endure!...

DANIEL.

Je le vois, mais sois courageuse comme je suis fort. Tu comprends qu'à
partir de cette heure, une existence nouvelle commence pour nous deux.
Après ton aveu, je n'ai pas à t'interroger. De ton passé, je ne veux,
je ne dois savoir qu'une chose... (Il la regarde en face.) Qui est mon
père?

   Coralie se tait. Daniel comprend et pousse un cri en cachant sa
   tête entre ses mains.

CORALIE.

Je refuse ton pardon! Renie-moi, chasse-moi, je suis une misérable! Il
serait odieux que l'existence d'un homme tel que toi fût brisée par
une Coralie! Tu crois que je t'ai aimé tout de suite? Ce n'est pas
vrai. Je n'ai même pas eu cette vertu. Quand tu es né, je t'ai mis en
nourrice, au hasard, comme tu étais venu, et j'allais te voir, une
fois, deux fois par an, quand je m'ennuyais, comme j'aurais fait une
partie de campagne. Mais tu ne peux pas te rappeler, tu étais trop
petit. Tu as grandi, ça me vieillissait, je t'ai mis au collège pour
me débarrasser de toi. Un jour on m'a dit que tu étais intelligent.
Cela m'a fait plaisir; je t'ai aimé, parce que tu flattais mon
orgueil. Je n'ai changé que plus tard, quand je t'ai vu le premier de
tous par l'intelligence, par le travail, par le succès. T'imagines-tu
par hasard que tu me doives quelque chose? C'est moi qui te dois tout.
D'habitude, c'est la mère qui met de nobles sentiments dans l'âme de
son fils: c'est toi au contraire qui mettais lentement comme une vague
idée d'honneur dans la mienne. En vain je me suis retirée au fond de
l'Auvergne. Quelques années de retraite n'effacent pas toute une vie
infâme. Tu sais tout: décide. Quand tu m'as pardonnée ce n'est pas ta
justice qui a prononcé, c'est ta reconnaissance. Je la répudie, j'en
suis indigne. La seule grâce que je te demande, c'est de me maudire,
de me renier, de me chasser, et de continuer ta route comme si je
n'existais pas!

DANIEL, très doucement.

Tu ne me quitteras jamais.

CORALIE.

Rien ne te lie à moi.

DANIEL, même jeu.

Tu te trompes. Il y a mon sang.

CORALIE.

Daniel, Daniel, je ne veux pas de ton sacrifice. Je suis le seul
obstacle à ton bonheur. Aucun lien légal n'existe entre nous. Si tu
dis: «Je ne connais plus cette femme,» tu peux épouser Édith, puisque
tu ne portes pas mon nom.

DANIEL, avec une tendresse infinie.

C'est vrai, je ne porte pas ton nom; eh bien! je te donne le mien. Tu
ne m'as pas reconnu à ma naissance, mais tu es ma mère, tu m'as aimé:
je te légitime. Embrasse-moi.

   La toile tombe.



ACTE QUATRIÈME

   Même décor.
   La table est enlevée.


SCÈNE PREMIÈRE

   CÉSARINE, GODEFROY, BONCHAMP.


CÉSARINE.

C'est effrayant ce que vous me racontez là! Comment Mme Dubois est une
de ces femmes qui...

BONCHAMP.

Oui, mon amie, c'est une de ces femmes que...

CÉSARINE.

Mon désespoir n'a plus de bornes.

GODEFROY.

Comment annoncer à Édith que son mariage est rompu?

BONCHAMP.

Parbleu! c'est la grande difficulté. Crois-moi, il faut éviter avant
tout que ta fille nous accuse de disposer de son bonheur à la légère.
Il importe donc qu'elle croie que la rupture vient de Daniel.

CÉSARINE.

Ce conseil est excellent!

GODEFROY.

Excellent!... Excellent!... Je les ai suivis, vos conseils, jusqu'à
présent, et vous ne m'avez fait commettre que des sottises! (A
Césarine.) Tu as voulu du roman, eh bien! en voilà du roman! Est-ce
qu'il te plaît, ce roman-là?

CÉSARINE.

Hum!... non. Je trouve qu'il se corse trop; aussi je donne raison à
Bonchamp. Tu ne peux pas expliquer à ta fille pourquoi elle n'épouse
plus Daniel, n'est-il pas vrai?

GODEFROY.

Je lui dirai...

BONCHAMP.

Tu ne lui diras rien du tout. Si tu veux le savoir, j'ai peur qu'Édith
ne tombe malade.

GODEFROY.

Édith tomber malade parce qu'elle ne sera pas la femme de ce
capitaine?

CÉSARINE.

Certainement!

GODEFROY.

A vous entendre, on croirait que j'ai donné le jour à un phénomène!
Édith est ma fille, je suppose? Eh bien, elle doit tenir de moi.
J'aimais beaucoup ma femme. Si je ne l'avais pas épousée, j'aurais eu
un réel chagrin, mais je n'en serais pas mort... ni elle non plus.

BONCHAMP.

Mon bon ami, tu déraisonnes; gentiment, mais tu déraisonnes. Dieu
garde ta fille d'une souffrance pareille à celle de ce malheureux
garçon! Quand je l'ai vu ce matin, il m'a fait mal. Et sa mère assiste
à ce martyre, qui est son ouvrage! Cependant, il n'a pas hésité quand
je lui ai demandé un nouveau sacrifice. Je lui ai dit ce que je t'ai
dit à toi, ce que ta sœur ne cesse de te répéter: Il faut que la
rupture vienne de Daniel! Autrement, Édith nous en voudra, elle nous
accusera. Si elle se croit oubliée, elle souffrira beaucoup tout
d'abord; mais comme elle est fière, après un temps plus ou moins long,
l'orgueil guérira l'amour.

GODEFROY.

Alors il va venir ici?

BONCHAMP.

Oui.

GODEFROY.

Cela m'ennuie de le voir, moi, ce garçon.

CÉSARINE.

Tu ne le verras pas. Le domestique nous préviendra de l'arrivée de
Daniel.

GODEFROY.

Mon Dieu, va-t-on cancaner dans Montauban!

LE DOMESTIQUE, entrant.

Voici le capitaine Daniel, mademoiselle.

CÉSARINE.

Allons, viens! Il vaut mieux que Bonchamp reste seul avec lui.

GODEFROY, levant les bras au ciel.

Quelle aventure! mon Dieu, quelle aventure!

   (Il sort avec Césarine.)


SCÈNE II

   BONCHAMP, puis DANIEL.


BONCHAMP.

Pauvre garçon! Il est innocent de ces fautes, pourtant!

   Daniel entre très pâle. Bonchamp va vers lui et lui tend la main.

DANIEL.

Vous voyez que je tiens ma promesse, monsieur.

BONCHAMP.

Avez-vous réfléchi à ce que je vous ai demandé ce matin?

DANIEL.

Oui.

BONCHAMP.

Et vous consentez?

DANIEL.

Je consens.

BONCHAMP.

Merci.

DANIEL.

Je ferai croire à Édith que la rupture vient de moi, puisque vous
espérez qu'elle souffrira moins longtemps si elle peut m'accuser
d'oubli.

BONCHAMP.

Je l'espère en effet. Elle vous aime. Quelle raison lui donnerait-on
pour expliquer la vérité?

DANIEL.

Oui, mieux vaut qu'elle m'accuse, qu'elle me maudisse. Ainsi je vais
travailler à détruire moi-même l'amour qu'elle a pour moi. Savez-vous
pourquoi j'ai consenti à ce que vous vouliez? Je souffre tant de la
perdre, que je la plains de souffrir autant que moi.

BONCHAMP.

Mon pauvre enfant, me pardonnerez-vous d'être la cause de ce désastre?

DANIEL.

Je n'ai rien à vous pardonner: vous avez rempli votre devoir. J'aurais
agi de même à votre place. Bien que vous ayez porté le coup qui me
tue, j'ai pour vous une estime singulière. Aussi, voudrais-je vous
demander un avis.

BONCHAMP.

Lequel?

DANIEL.

Suis-je un honnête homme?

BONCHAMP.

L'un des plus honnêtes que je connaisse. Votre question m'étonne, je
l'avoue.

DANIEL.

Ah! Monsieur, c'est que je n'y vois plus clair! Hier je me suis
enfermé dans ma chambre, j'ai pris ma tête entre mes mains et je me
suis dit: «Je suis le fils de Coralie, que dois-je faire?» J'ai la
fièvre! Pensez donc que j'ai grandi portant au front la tache
originelle de l'argent infâme. C'est cet argent qui a payé mes études,
cette science dont j'étais si fier; qui a payé mes plaisirs d'enfant,
mes plaisirs d'homme fait. Pensez que j'ai vécu dans le luxe relatif
d'un officier presque millionnaire, que je m'accuse d'avoir été trop
crédule. Comment! Je me savais bâtard, et je me suis étonné de me
trouver si riche! Je ne me suis pas dit que les fortunes d'un million
ne courent pas les rues! Lorsque je témoignais ma surprise de n'avoir
ni parents, ni cousins, on me répondait, en alléguant la tache de ma
naissance, que les miens ne me pardonnaient pas. Et je n'ai jamais
douté! j'ai cru tout ce qu'on a voulu me faire croire. Alors je me
demande si ma crédulité n'était pas intéressée... La fièvre me gagne,
et je me dis: «Suis-je un honnête homme?»

BONCHAMP.

Ce n'est pas de la fièvre, c'est de la folie.

DANIEL.

De la folie!

BONCHAMP.

Eh oui! vous croyez à l'hérédité morale, à l'hérédité physique, un tas
de billevesées qui rabaissent l'humanité, et vous vous dites: «De qui
suis-je le fils? De Coralie. Donc je suis un malhonnête homme.» Vous
êtes vous-même la condamnation vivante de vos idées philosophiques.
Vous souffrez de ce que la fortune de votre mère ait payé vos études?
La science n'est pas acquise par l'argent, mais par l'intelligence.
Enfant, vous avez travaillé; homme, vous avez été un héros;
aujourd'hui encore vous brisez votre vie pour ne pas briser le cœur
de votre mère. Et vous demandez si vous êtes un honnête homme!

DANIEL.

Ah! vous me faites du bien!

BONCHAMP.

Je me reproche maintenant le conseil que j'ai donné à Godefroy. Revoir
Édith... feindre une rupture... cela va vous faire encore souffrir.

DANIEL.

Je m'habitue.

BONCHAMP.

Brave cœur!


SCÈNE III

   LES MÊMES, ÉDITH.


ÉDITH.

Ah! Enfin, vous voici donc, Daniel! Pourquoi ne vous a-t-on pas vu ce
matin?

BONCHAMP.

Il va t'expliquer tout cela. Je vous laisse.

ÉDITH.

Mais...

BONCHAMP.

Je vous laisse.

   (Il sort.)


SCÈNE IV

   ÉDITH, DANIEL.


ÉDITH, le regardant.

Vous souffrez?

DANIEL.

Oui, je souffre, car j'ai un aveu pénible à vous faire.

ÉDITH.

Lequel?

DANIEL.

Notre mariage est impossible.

ÉDITH.

Impossible!

DANIEL, très simplement.

Je n'ai pas voulu annoncer cette rupture à M. Godefroy avant de vous
en avoir fait part à vous-même. De graves difficultés ont surgi au
dernier moment. Ma tante n'a pas été satisfaite de l'entretien qu'elle
a eu avec votre père et M. Bonchamp. Elle m'a déclaré qu'elle
s'opposait à une union qui ne lui convenait plus. Je tiens à ce que
vous appreniez la première qu'un obstacle imprévu se dresse entre
nous.

ÉDITH.

Ah!

DANIEL, avec émotion.

Je vous connais assez, Édith, pour être sûr que vous éprouvez un
chagrin égal au mien. Me pardonnez-vous la peine que je vous cause?
Vous êtes jeune, vous êtes digne d'être aimée, vous m'oublierez, vous
serez heureuse. J'espère que vous ne m'accuserez pas de cette rupture,
et que plus tard vous voudrez bien me considérer comme un ami
profondément dévoué.

ÉDITH.

Je vous sais gré de votre franchise. Quel est cet obstacle imprévu qui
désormais nous sépare?

DANIEL.

Une difficulté d'argent.

ÉDITH.

Soulevée par votre tante?

DANIEL.

Oui.

ÉDITH.

Comme vous vous donnez de la peine pour mentir!

DANIEL.

Mais...

ÉDITH.

Je ne vous crois pas. Vous m'aimez aussi profondément que je vous
aime.

DANIEL.

Édith!

ÉDITH.

Pourquoi sommes-nous séparés? Je cherche sans trouver. Je me suis
efforcée de rester calme quand vous avez commencé à parler; vous avez
cru, sans doute, que j'acceptais votre explication? Je vous écoutais
avec la foi absolue que j'ai en vous, et pas un instant le doute ne
m'a effleurée. Vous oubliez ce que je vous ai dit. Quand je vous ai
rencontré pour la première fois, je vous ai tendu la main comme à un
vieil ami. Je ne suis ni folle, ni légère. Vous feriez donc mieux de
me prendre pour associée et de me dire toute la vérité... tout
entière.

DANIEL.

Vous vous trompez, il n'y a rien de plus entre nous que ce que j'ai
dit.

ÉDITH.

Mais pleurez donc, Daniel, vous en mourez d'envie!

DANIEL.

Ah! que vous êtes cruelle! Oui, je t'aime, ma fiancée perdue, et
jamais ma tendresse n'a été plus profonde qu'à l'heure où je te dis
adieu. J'espérais avoir assez de force pour jouer mon rôle jusqu'au
bout, je ne peux plus, non, je ne peux plus! Je pleure et je te
quitte, et je mourrai de te perdre... Adieu!

ÉDITH, le retenant.

Non... non...

DANIEL.

Par pitié, laisse-moi, ne me retiens pas, ne me demande rien... Je ne
peux rien t'avouer... Sache que je porterai le deuil éternel de mon
amour. Sache que je serai toujours près de toi, quelque éloigné que je
te paraisse. Je t'aime, et je renonce à toi. Je t'aime, et je te
désespère... C'est toi qui pleures maintenant...

ÉDITH.

Je ne te demande plus rien. Je te rends ta liberté... Si tu ne me
révèles pas ton secret, c'est que tu estimes que je dois l'ignorer. Ce
que tu fais est bien fait. Mais je veux savoir tout ce que tu as le
droit de m'apprendre.

DANIEL.

Je ne suis plus digne d'être ton mari.

ÉDITH.

Toi!...

DANIEL.

Ne m'interroge plus! Sache seulement que je subis une honte que je
n'ai pas méritée, et je te quitte pour qu'elle ne t'éclabousse pas.

ÉDITH.

N'ajoute rien. Tu m'aimes, je n'ai pas besoin d'en savoir davantage.
Je t'aimerai toujours quoi qu'il advienne. Tu pouvais troubler ma vie,
je te l'avais donnée. En revanche, j'exige quelque chose de toi:
promets-moi de ne point partir sans que nous nous soyons revus.

DANIEL.

Édith!

ÉDITH.

Je le veux, et tu n'as pas le droit de me refuser.


SCÈNE V

   LES MÊMES, CÉSARINE.


CÉSARINE, les bras au ciel.

Mes pauvres enfants!.. Eh bien, mes pauvres enfants?

ÉDITH.

Tu sais que notre mariage est rompu?

CÉSARINE.

Comme tu me dis cela simplement.

ÉDITH.

Comment veux-tu donc que je te le dise? Daniel partait, ma tante.

CÉSARINE.

Il te faisait ses adieux?

ÉDITH.

Il n'a pas d'adieux à me faire.

DANIEL.

Édith!

ÉDITH.

Souvenez-vous de ce que vous m'avez promis!

DANIEL.

Vous le voulez?

ÉDITH.

Je l'exige... ô homme de peu de foi! Embrassez votre femme, Daniel.

   Elle lui tend son front.

CÉSARINE.

Ma nièce!...

   (Daniel sort.)


SCÈNE VI

   CÉSARINE, ÉDITH.


CÉSARINE.

Mais tu ne peux pas l'épouser...

ÉDITH.

C'est ce que Daniel m'a appris.

CÉSARINE.

Et tu lui réponds: «Embrassez votre femme!» et il t'embrasse! Ce n'est
plus du roman, ça... c'est du drame! Et ton père qui m'envoyait voir
comment tu avais pris cette rupture? Que t'a dit Daniel?

ÉDITH.

Qu'il ne pouvait pas m'épouser...

CÉSARINE.

Et toi, qu'as-tu répliqué?

ÉDITH.

Que je lui avais donné mon cœur et que je ne le reprenais pas.

CÉSARINE.

Eh bien!... nous le reprendrons pour toi. Tu l'oublieras, ce garçon...

ÉDITH.

Jamais!

CÉSARINE.

Si tu ne l'oublies pas, tu seras très malheureuse.

ÉDITH.

Je le sais, ne me plains pas... Tu crois m'effrayer en me disant que
je souffrirai?... Je le sais... Je m'y attends... Je l'espère!

CÉSARINE.

Mais il y a un abîme entre vous!...

ÉDITH.

Je le comblerai...

CÉSARINE.

C'est impossible.

ÉDITH.

Rien ne m'est impossible, puisque je l'aime!


SCÈNE VII

   LES MÊMES, UN DOMESTIQUE.


LE DOMESTIQUE, annonçant.

Madame Dubois demande à parler à Mademoiselle Césarine...

CÉSARINE, avec effarement.

Elle! je ne veux pas la voir! Dites-lui...

ÉDITH, avec autorité.

Faites-la entrer, allez!

CÉSARINE.

Non, je ne veux pas... je.

ÉDITH, au domestique.

Faites entrer madame Dubois.

   Le domestique sort.

CÉSARINE.

Je ne veux pas que tu parles à cette femme!

ÉDITH.

Pardonne-moi de te désobéir, mais je veux savoir la vérité, et elle ne
me la cachera pas.

   Coralie entre très pâle, se soutenant avec peine. Édith va droit
   à elle.


SCÈNE VIII

   LES MÊMES, CORALIE.


ÉDITH.

Vous aimez Daniel, et je l'aime!... On me sépare de lui... Pourquoi?

CÉSARINE, à Coralie.

Madame, je vous défends de parler.

CORALIE, à Césarine.

Ah! laissez-moi plaider sa cause, je vous en supplie. Vous êtes bonne;
ne me repoussez pas, ne me chassez pas, ne refusez pas de m'entendre.
(Montrant Édith.) Voyez... Je n'ose pas m'approcher d'elle. Ayez pitié
de Daniel... Si vous saviez!... Il est rentré tout à l'heure si
défiguré!... Alors je me suis demandé s'il était juste que l'innocent
payât pour la coupable!

ÉDITH.

Quelle coupable? J'ignore tout. Je sais seulement qu'un malheur nous
frappe et que Daniel est atteint d'une honte qu'il n'a pas méritée.

CORALIE.

Hélas! la honte de Daniel, c'est moi! Vous me demandez de m'unir à
vous pour sauver mon fils, et c'est moi qui le perds!... Il n'y a pas
de créature plus méprisable que moi... (Édith se recule.) Vous avez
raison de vous éloigner de moi: je suis sa mère!...

ÉDITH, d'une voix tremblante.

Madame...

CORALIE.

Vous me haïssez, n'est-ce pas?

ÉDITH.

Je vous plains...

CORALIE.

Vous ne m'accablez pas?

ÉDITH.

Non, puisque vous êtes sa mère...

CORALIE.

Mais vous ne savez pas qui je suis!

ÉDITH.

Je sais que vous êtes une créature humaine et que vous souffrez; je
sais qu'il n'est pas de fautes que le repentir n'efface! Je dois
croire à votre abaissement, puisque vous me l'avouez. Êtes-vous donc
la seule qui ayez failli? Celle qui s'accuse est bien près de
regretter ses fautes. Croyez-moi, le pardon suit de près le repentir!

   Un silence.--Coralie cache sa tête dans ses mains.

CORALIE.

Me repentir? Merci, vous me montrez le chemin que je dois suivre.
Aussi, voyez: je ne pleure plus... Oh! je suis tranquille
maintenant... Je peux vous confier le soin de sauver le bonheur de mon
enfant. Elle triomphera de tout, celle qui vient de me parler avec une
autorité si douce. Vous m'avez enseigné mon devoir! Encore merci.

   Coralie veut prendre la main d'Édith et la baiser, Édith l'attire
   dans ses bras.

ÉDITH.

Que le Ciel vous protège! Au revoir... ma mère!

CORALIE, avec un sourire.

Non. Adieu, ma fille!

   Coralie sort lentement.


SCÈNE IX

   ÉDITH, CÉSARINE.

   Un moment de silence.--Césarine fond en larmes.


ÉDITH, gaîment.

Tu pleures encore?

CÉSARINE.

Je n'ai jamais rien lu de pareil! Je n'ai pas le courage de te blâmer!
Comment feras-tu pour arracher le consentement de ton père?

ÉDITH, souriant.

Cela me regarde.

CÉSARINE.

Tu vas donc lui demander?...

ÉDITH.

A l'instant même.

   Édith s'approche de la cheminée et sonne. Un domestique paraît.

ÉDITH, au domestique.

Est-ce que mon père est dans son cabinet de travail?

LE DOMESTIQUE.

Oui, mademoiselle.

ÉDITH.

Veuillez lui dire que je désirerais lui parler. (Le domestique
s'incline et sort.) Quand mon père sera là, tu me laisseras seule avec
lui.

CÉSARINE.

J'ai peur que tu te fasses des illusions...

ÉDITH.

Qui sait?

CÉSARINE.

Godefroy consentir à ce mariage? Jamais!

ÉDITH, toujours souriante.

Qui sait?


SCÈNE X

   LES MÊMES, GODEFROY.


GODEFROY.

Tu me demandes, ma petite?

ÉDITH.

Est-ce que je te dérange?

GODEFROY.

Pas du tout. Et tu souris? Bravo! J'avais si peur de te trouver en
larmes!

CÉSARINE.

Je vous laisse.

GODEFROY, un peu inquiet.

Pourquoi t'en vas-tu?

CÉSARINE.

Tu es trop curieux. (Elle sort.)


SCÈNE XI

   ÉDITH, GODEFROY.


ÉDITH.

Alors tu me croyais dans les larmes?

GODEFROY, un peu embarrassé.

Ma foi...

ÉDITH.

On ne pleure que quand on souffre. Et je ne souffre pas, puisque
Daniel m'aime et que tu m'as permis de l'aimer.

GODEFROY.

Tu es séparée de lui!

ÉDITH.

Par toi...

GODEFROY.

Comment, par moi? (Avec emphase.) C'est la fatalité supérieure qui...

ÉDITH, riant.

Oh! je ne crois pas qu'une fatalité supérieure intervienne dans mes
petites affaires; c'est toi seul, je le répète, qui me sépares de mon
fiancé. (Elle s'approche de son père et lui passe le bras autour du
cou.) Tu as confiance en moi, n'est-il pas vrai?

GODEFROY.

Confiance!... confiance!...

ÉDITH.

Je suis ta bonne petite fille...

GODEFROY.

Ça, oui...

ÉDITH.

Bien obéissante?...

GODEFROY.

Heu!... heu!...

ÉDITH.

Qui ne fera jamais autre chose que ce que voudra son père?

GODEFROY.

Tu es trop câline, je me méfie.

ÉDITH.

Moi, je veux bien épouser Daniel: c'est toi qui refuses. J'ai donc
raison de dire que toi seul me sépares de lui.

GODEFROY.

Elle va me faire un mauvais coup!


SCÈNE XII

   LES MÊMES, puis BONCHAMP, bientôt suivi par LYDIE, MONTJOIE et
   CLAUDE MORISSEAU.


BONCHAMP.

Voilà tous nos amis qui arrivent.

GODEFROY.

Il ne manquait plus que cela.

ÉDITH.

J'y comptais bien.

LE DOMESTIQUE, annonçant.

Madame Patalin, M. de Montjoie, M. Morisseau. (Il sort.)

LYDIE.

En voilà une nouvelle, mes pauvres amis! Dès que je l'ai sue, j'ai
pris le bras de M. de Montjoie, et je suis accourue ici.

CÉSARINE.

Vous savez déjà?

GODEFROY.

Déjà? Oh! mon Dieu!

LYDIE.

On a raconté l'histoire aux quatre coins de la ville.

GODEFROY, tombant assis, avec effarement.

Les potins qui commencent!

LYDIE, embrassant Édith.

Cette pauvre enfant!

ÉDITH, souriant.

Vous me plaignez beaucoup, n'est-ce pas? Je voudrais vous dire deux
mots... monsieur de Montjoie.

MONTJOIE, s'inclinant.

A vos ordres, mademoiselle.

   Édith et Montjoie remontent sur le devant de la scène.--Lydie les
   regarde de loin.

LYDIE.

Tiens!... Tiens!...

ÉDITH, à Montjoie, sur le devant de la scène.

Monsieur, j'attends de vous un grand service. Je sais que vous
comptiez demander ma main: mais mon cœur ne m'appartenait plus.
J'aime le capitaine Daniel: et tout en apparence me sépare de lui. Il
dépend de vous de m'aider à vaincre la résistance de mon père. Vous
voyez combien je vous estime, puisque je n'hésite pas à vous demander
d'être mon allié contre vous-même.

MONTJOIE, s'inclinant.

Vous avez raison, mademoiselle, et je mériterai l'honneur que vous me
faites.

ÉDITH.

M. Daniel demeure en face d'ici; allez chez lui, dites-lui que je
l'attends. J'ai sa parole, il viendra. Je n'ignore pas que je vous
impose un sacrifice: mais vous êtes de ceux à qui l'on peut tout
demander.

MONTJOIE, lui baisant la main.

Merci! (Il la salue et marche vers la porte.)

BONCHAMP.

Vous nous quittez déjà, monsieur de Montjoie?

MONTJOIE.

Veuillez m'excuser.

   Il sort.


SCÈNE XIII

   LES MÊMES, moins MONTJOIE.


LYDIE, se rapprochant d'Édith.

J'ai suivi votre manège, petite rusée: un mari de perdu, un de
retrouvé.

ÉDITH.

Juste! Vous avez deviné.

LYDIE.

N'est-ce pas?

ÉDITH.

Vous avez tant d'esprit!

LYDIE.

Si vous saviez tout ce qu'on colporte sur ce militaire!

GODEFROY.

Mon Dieu! c'est une rupture qui nous a été imposée à notre grand
regret... Nous avons appris certaines choses...

LYDIE.

Oui, oui, je comprends. A dire le vrai, chacun pense comme vous. M.
Daniel est un mari impossible. Il faut dire tout ce que vous savez. On
doit la vérité à ses amis; ce garçon peut faire de nouvelles dupes...

ÉDITH.

Oh!

LYDIE, continuant.

Et comme désormais c'est un homme déshonoré...

ÉDITH.

Lui?


SCÈNE XIV

   LES MÊMES, MONTJOIE et DANIEL.


ÉDITH va droit à Daniel et lui prend la main.

Vous vous trompez, madame. Un homme tel que celui-là peut être
malheureux, mais déshonoré, jamais. Je vous aime, Daniel, je serai à
vous ou à personne. (Elle se jette dans ses bras.)

GODEFROY, brusquement.

Mais, petite malheureuse...

ÉDITH.

Décide de mon sort. Si tu me refuses l'homme que j'ai choisi, je
t'obéirai, mais je résisterai.

BONCHAMP, brusquement.

Mon cher Godefroy, je te demande la main d'Édith, ma filleule, pour le
fils de Coralie, capitaine d'artillerie, sans fortune, sans famille.

GODEFROY, tombant assis.

Un joli mariage!

DANIEL.

Merci, monsieur Bonchamp. Mais vous vous trompez. Si je n'ai plus de
fortune, j'ai une famille: j'ai ma mère qui ne me quittera jamais.

MONTJOIE.

Mme Dubois est partie, monsieur.

DANIEL.

Partie?

MONTJOIE.

Il est inutile que vous retourniez chez vous. Mme Dubois sera ce soir
à Toulouse et demain au couvent.

LYDIE.

Au couvent!...

MORISSEAU.

Au couvent!...

MONTJOIE.

Mais oui, madame; mais oui, monsieur... Les femmes du monde auraient
fermé leur porte à Coralie, le bon Dieu est moins difficile, il lui
ouvrira la sienne.

   La toile tombe.


Paris.--Typ. Chamerot et Renouard, 19, rue des Saints-Pères.--28777.



LIBRAIRIE PAUL OLLENDORFF 28 _bis_, rue de Richelieu, Paris.


OUVRAGES D'ALBERT DELPIT


ROMANS

  =LE FILS DE CORALIE=, 24e édition, 1 vol. in-18                 3 50

  =LE MARIAGE D'ODETTE=, 12e édition, 1 vol. in-18                3 50

  =LE PÈRE DE MARTIAL=, 24e édition, 1 vol. in-18                 3 50

  =LA MARQUISE=, 47e édition, 1 vol. in-18                        3 50

  =LES AMOURS CRUELLES=, 9e édition, 1 vol. in-18                 3 50

  =SOLANGE DE CROIX SAINT-LUC=, 35e édition, 1 vol. in-18         3 50

  =MADEMOISELLE DE BRESSIER=, 22e édition, 1 vol. in-18           3 50

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  =LES CHANTS DE L'INVASION.=--=LES DIEUX QU'ON BRISE.=--=LE
  REPENTIR.= (_Ouvrages couronnés par l'Académie
  française_). Réunis en un vol. in-18                            3 50

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  =LE MESSAGE DE SCAPIN=, 1 acte en vers (_Comédie-Française_),
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  =LE FILS DE CORALIE=, comédie en 4 actes, en prose (_Gymnase_),
  1 vol. in-18                                                    2 »

  =LE PÈRE DE MARTIAL=, pièce en 4 actes, en prose (_Gymnase_),
  1 vol. in-18                                                    2 »

  =LES MAUCROIX=, comédie en 3 actes, en prose
    (_Comédie-Française_),
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  =MADEMOISELLE DE BRESSIER=, drame en 5 actes (_Ambigu_)

  =ROBERT PRADEL=, pièce en quatre actes, en prose (_Odéon_)
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    huit tableaux, en prose (_Théâtre Historique_),
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  =PASSIONNÉMENT=, comédie en 3 actes en prose (_Odéon_).
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      *      *      *      *      *



Note sur la transcription:

Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
corrigées.

L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Le Fils de Coralie - Comédie en quatre actes en prose" ***

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