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Title: Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 2 / 7)
Author: Thureau-Dangin, Paul, 1837-1913
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 2 / 7)" ***

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generously made available by the Bibliothèque nationale
de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)



  HISTOIRE DE LA MONARCHIE DE JUILLET

  PAR PAUL THUREAU-DANGIN


  OUVRAGE COURONNÉ DEUX FOIS PAR L'ACADÉMIE FRANÇAISE
  GRAND PRIX GOBERT, 1885 ET 1886


  DEUXIÈME ÉDITION

  TOME DEUXIÈME



  PARIS
  LIBRAIRIE PLON
  E. PLON, NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
  RUE GARANCIÈRE, 10

  1888

  _Tous droits réservés_



HISTOIRE DE LA MONARCHIE DE JUILLET



L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de traduction
et de reproduction à l'étranger.

Ce volume a été déposé au ministère de l'intérieur (section de la
librairie) en avril 1884.



PARIS.--TYPOGRAPHIE DE E. PLON, NOURRIT ET Cie, RUE GARANCIÈRE, 8.



HISTOIRE

DE LA

MONARCHIE DE JUILLET



LIVRE II

LA POLITIQUE DE RÉSISTANCE

(13 MARS 1831--22 FÉVRIER 1836)

(_SUITE_)



CHAPITRE IV

LA RÉSISTANCE DE CASIMIR PÉRIER

(Mars 1831--mai 1832)

     I. Lutte de Casimir Périer contre le parti révolutionnaire.
     Répression des émeutes. Celles-ci deviennent plus rares.
     Insurrection de Lyon, en novembre 1831. Troubles de Grenoble, en
     mars 1832.--II. Procès politiques. Le jury. Scandale de ses
     acquittements. Violences qui suivent ses rares condamnations.
     Audace des accusés à l'audience. Le ministre continue néanmoins à
     ordonner des poursuites.--III. Périer fait surtout appel à
     l'opinion. Comme il use de la presse et de la tribune. Périer
     orateur. Il raffermit et échauffe la majorité. Il combat
     l'opposition. Tactique de celle-ci pour seconder ou couvrir les
     séditieux. Langage que lui tient le ministre. Attitude de Périer
     en face des émeutes et des débats qui suivent la prise de
     Varsovie et dans la discussion sur la révolte de Lyon. Il souffre
     et s'épuise dans ces luttes sans cesse renouvelées.


I

À peine arrivé au pouvoir, Casimir Périer engage contre le parti
révolutionnaire la lutte qui va remplir son ministère; lutte
offensive et défensive, de tous les instants et sur tous les
terrains: lutte si nécessaire et si méritoire, que le seul fait de
l'avoir entreprise et soutenue, pendant un peu plus d'une année, a
suffi à sa gloire. Il n'hésite, ni ne parlemente, ni ne capitule,
comme ses prédécesseurs. Toutes les forces que, dans cette société
bouleversée et désarmée par une récente révolution, il trouve encore
debout ou parvient à reconstituer, hommes et institutions, moeurs et
lois, il les concentre dans ses mains, les oppose à l'ennemi, les
anime en quelque sorte de son courage et de sa volonté. Seulement,
s'il use hardiment de toutes les armes que lui fournit le droit
commun, il n'en veut pas d'autres; quelque grave que soit le péril,
quelque extraordinaires que soient les circonstances, il met son point
d'honneur à ne pas proposer les lois d'exception auxquelles beaucoup
de conservateurs lui conseillent de recourir[1].

[Note 1: Faut-il croire cependant qu'à certaines heures d'irritation,
Périer était tenté de ne plus se contenter du droit commun?
Louis-Philippe, après la mort de Périer, causant avec les chefs de la
gauche, et cherchant un peu, il est vrai, à se faire valoir, aux
dépens de son ministre, leur disait, après avoir rappelé la nécessité
de la liberté de la presse et du jury: «Aussi me suis-je constamment
opposé aux mesures d'exception que Périer me proposait souvent, quand
il était dans ces accès de colère qui nous ont nui plus d'une fois.»
(_Mémoires d'Odilon Barrot_, t. I, p. 607-608.)]

Avant tout, Périer doit avoir raison des émeutes qui, dans les
premiers mois de son ministère, d'avril à septembre, se succèdent
d'une façon presque continue. Rien, chez lui, de cette timidité qui,
depuis la révolution, embarrassait et arrêtait les ministres quand il
leur fallait bousculer, dans la rue, le peuple souverain ou toucher à
une de ces barricades que le souvenir de Juillet semblait rendre
sacrées. Dès le premier jour, ayant constaté l'insuffisance de la loi
contre les attroupements, il en présente et en fait voter une
nouvelle[2]. Jusqu'alors, on n'avait osé se servir contre l'émeute que
de la garde nationale, dont il fallait subir les variations, les
exigences et les défaillances. Périer ne peut se passer de cette
milice, en laquelle il n'a qu'une confiance médiocre[3]; mais il veut
l'encadrer dans des éléments plus solides. Il s'applique donc aussitôt
à faire sortir l'armée, la garde municipale, la gendarmerie, de l'état
de disgrâce et de suspicion où la révolution les avait mises et où le
gouvernement les avait laissées; il leur fait comprendre qu'il compte
sur elles, et qu'aussi elles peuvent compter sur lui. Résolu à dégager
la préfecture de police des compromissions révolutionnaires où
l'avaient entraînée les hommes politiques qui s'y étaient succédé
depuis 1830, il y appelle un personnage nouveau dans les affaires
publiques, mais d'un dévouement sûr, d'une intelligence et d'une
hardiesse remarquables, M. Gisquet, ancien employé de sa maison de
banque. Aussi, dès les premiers troubles qui éclatent le 16 avril
1831, à la suite de l'acquittement de Godefroy Cavaignac et de ses
compagnons, la population voit avec un sentiment d'étonnement et de
sécurité mettre en ligne des masses considérables d'infanterie et de
cavalerie; après que des commissaires de police à cheval ont fait les
sommations légales, ces troupes balayent vivement les rues et les
quais; les factieux, désorientés par une vigueur à laquelle ils
n'étaient pas accoutumés, sont promptement en déroute. Quelques jours
plus tard, le 5 mai, le maréchal Lobau disperse une foule tumultueuse
en la noyant avec des pompes à incendie: exécution grotesque et
méprisante qui montre bien que le gouvernement ne se croit plus obligé
de traiter l'émeute avec déférence. Aux troubles de Juin, des gens du
peuple se joignent à la force publique et bâtonnent les factieux, ce
dont les journaux se vengent, en accusant bruyamment la police d'avoir
organisé des bandes «d'assommeurs». La répression, loin de se
dissimuler et d'avoir honte d'elle-même, comme naguère, se montre au
grand jour et s'annonce fièrement. «Le gouvernement, dit le _Moniteur_
du 16 juin, ne manquera à aucun de ses devoirs, et saura déployer,
dans ses mesures, la sévérité nécessaire; c'est la société qu'on
menace, sous prétexte de l'attaquer lui-même; il la défendra par tous
les moyens qu'elle lui a confiés.» Et encore: «La société ne se
manquera pas plus à elle-même que le gouvernement ne lui manquera.»
C'est un autre langage que celui des proclamations de M. Odilon Barrot
ou du général La Fayette, pendant le procès des ministres!

[Note 2: Mars-avril 1831.]

[Note 3: Périer estimait que l'organisation de la garde nationale et
surtout l'élection de ses officiers présentaient de grands périls.
«Cela ne peut pas durer, disait-il un jour à La Fayette;... il faut
que ces anomalies disparaissent.»]

Après chaque effort, après chaque combat, Périer soutient
énergiquement, contre les plaintes hypocrites ou les colères
vindicatives, tous ceux qui se sont compromis sous ses ordres; il
assume, au besoin, la responsabilité des fautes commises par excès de
zèle, sachant bien qu'à ce prix seulement, surtout au lendemain d'une
révolution, le gouvernement peut s'assurer le dévouement et l'énergie
de ses agents. Par contre, le ministre frappe sans merci ceux qui
faiblissent. Le 25 septembre 1831, la garde nationale de Strasbourg
s'est mutinée pour obtenir l'abolition d'un droit d'octroi; le préfet
a parlementé et même capitulé, en promettant la réduction du droit. À
peine informé, le ministre, par télégraphe, révoque le préfet et
ordonne que la totalité du droit soit exigée.

L'énergie de la répression finit enfin par gêner un peu l'audace des
perturbateurs; à partir du mois de septembre, les troubles, pour être
encore trop fréquents, ne sont plus permanents. Les associations
révolutionnaires n'ont cependant pas désarmé: seulement elles prennent
de plus en plus le caractère de sociétés secrètes; l'émeute à ciel
ouvert fait place au complot mystérieusement tramé. À la fin de 1831
et au commencement de 1832, on peut relever trois ou quatre complots
républicains, sans compter deux complots légitimistes et un
bonapartiste. Les uns sont découverts par la police avant explosion,
les autres avortent au premier essai d'exécution.

Entre temps, le gouvernement se voyait aux prises avec une révolte
d'un caractère absolument différent. À la fin de novembre 1831, on
apprenait à Paris, non sans terreur, que Lyon était tombé au pouvoir
de quatre-vingt mille ouvriers en armes, et que le drapeau noir y
flottait, avec cette sinistre devise: «Vivre en travaillant ou mourir
en combattant.» Cette révolte était née de la misère. La crise que
l'industrie lyonnaise traversait déjà avant 1830 s'était trouvée
singulièrement aggravée par les événements de Juillet. Réduction des
salaires ou même complet chômage, telles avaient été, pour les
ouvriers, les conséquences de cette révolution qui, en même temps, les
rendait plus impatients du joug et de la souffrance. Les prédications
de quelques saint-simoniens ou fouriéristes, venus en mission à Lyon,
n'avaient pas peu contribué à troubler encore davantage les cerveaux
et à irriter les coeurs. En septembre et octobre 1831, la fermentation
était à son comble. Les ouvriers émirent la prétention qu'un tarif de
salaires fût imposé aux fabricants. Le préfet, M. Bouvier-Dumolard,
séduit par le rôle de pacificateur, flatté de s'entendre appeler le
«père des ouvriers», se laissa aller à favoriser ces derniers, plus
qu'il ne convenait à l'impartialité administrative. Sous ses auspices
et au mépris de toutes les lois économiques, un tarif fut arrêté.
C'était engager les ouvriers dans une voie sans issue. L'impossibilité
d'appliquer ce tarif fut bientôt manifeste; le peuple en réclama
l'exécution avec colère, et la révolte finit par éclater générale et
terrible. Les incertitudes et l'impuissance d'une résistance,
politiquement et militairement mal conduite, rendirent facile la
victoire des ouvriers; la garde nationale passa presque tout entière à
l'émeute; après des alternatives de combats ou de négociations, les
troupes de ligne, peu nombreuses d'ailleurs, furent réduites à battre
en retraite hors de Lyon; encore durent-elles s'ouvrir un chemin à
coups de canon, non sans laisser derrière elles plus d'un cadavre. Le
préfet, à bonne intention sans doute, ne suivit pas l'armée et demeura
seul au milieu de l'insurrection triomphante; si l'inspiration était
courageuse, la conduite le fut moins; exagérant encore ses concessions
du début, il mit sa signature au bas de proclamations qui
justifiaient, sanctionnaient la révolte et promettaient de la
récompenser; en même temps, pour rétablir un peu d'ordre matériel dans
la ville, il demanda et obtint le concours des insurgés, dont il
semblait être devenu le chef ou plutôt l'agent.

On devine ce que Casimir Périer dut penser d'une pacification achetée
au prix de semblables capitulations. Si désireux qu'il fût d'éviter
une nouvelle effusion de sang, il voulut avant tout que l'autorité du
gouvernement fût intégralement rétablie, sans concessions ni
conditions. Des troupes nombreuses furent massées autour de Lyon; le
maréchal Soult, ministre de la guerre, et le duc d'Orléans, qui fit
preuve en cette circonstance d'une grande décision et d'un rare
sang-froid, se mirent à leur tête. Les insurgés, convaincus de
l'infériorité de leurs forces, embarrassés d'ailleurs de leur première
victoire dont ils n'avaient su quel parti tirer, n'essayèrent même pas
d'opposer la moindre résistance. La garde nationale fut dissoute, la
population désarmée, le tarif aboli, le préfet rappelé et remplacé par
M. de Gasparin, quelques-uns des chefs militaires disgraciés. En même
temps, sous l'inspiration du duc d'Orléans, des mesures charitables
étaient prises pour soulager la misère trop réelle des ouvriers.

Cet événement avait surpris et vivement ému l'opinion. On avait
reconnu tout de suite qu'il n'y avait là rien de semblable aux
troubles si fréquents depuis les journées de Juillet; la main d'aucun
parti, républicain, bonapartiste ou carliste, n'y apparaissait; tout
était né d'une question de salaire. Certains beaux esprits de la
bourgeoisie alors dirigeante crurent trouver là une raison de se
rassurer. C'était avoir la vue courte. Pour qui regardait au delà des
frontières un peu étroites du Parlement ou des partis, cette première
entrée en scène du socialisme armé n'était-elle pas au contraire le
plus menaçant des symptômes? Et d'ailleurs ne suffisait-il pas
d'observer comment les agitateurs républicains et les émissaires des
sociétés secrètes avaient aussitôt cherché à se glisser dans les rangs
des ouvriers lyonnais, pour s'apercevoir que, dès le premier jour, un
lien s'établissait entre la révolution politique et la révolution
sociale?

Le carnaval de mars 1832 fut, dans plusieurs villes de France,
l'occasion de désordres que réprimèrent aussitôt les autorités
locales, fidèles à l'impulsion donnée par Périer. À Grenoble,
toutefois, des complications se produisirent qui fournirent au
ministère une occasion nouvelle de marquer sa politique. Par le fait
d'un préfet, peut-être un peu ardent, la troupe avait chargé la foule
avec quelque précipitation; une dizaine de curieux avaient été
blessés; grand émoi, aussitôt exploité par les agitateurs qui
réclamèrent tumultueusement l'éloignement du régiment accusé «d'avoir
versé le sang du peuple». Le général Saint-Clair, commandant à
Grenoble, ne sut pas faire tête à ces criailleries, et, un moment
prisonnier de l'émeute, il consentit à tout ce qu'elle exigeait de
lui; le 35e de ligne dut quitter honteusement la ville, où il fut
remplacé par un autre régiment venant de Lyon. Une pareille
défaillance rendait à l'émeute la confiance qu'elle enlevait à
l'armée. Aussi le gouvernement n'hésita-t-il pas un instant: il
prononça la dissolution de la garde nationale de Grenoble, mit en
disponibilité le général Saint-Clair et le commandant de la place,
enfin donna ordre de faire rentrer le 35e à Grenoble, musique en tête
et enseignes déployées. Le même jour, le ministre de la guerre publia
une proclamation à l'armée, où il disait: «L'ordre public a été
troublé à Grenoble; le 35e régiment de ligne, chargé de le rétablir, a
parfaitement rempli son devoir. Sa conduite a été telle qu'on pouvait
l'attendre du bon esprit et de l'excellente discipline qui distinguent
tous les régiments de l'armée. Le Roi a ordonné que des témoignages de
sa satisfaction fussent adressés au 35e. Sa Majesté n'a point approuvé
que ce régiment se fût retiré de Grenoble. Le lieutenant général
Delort, commandant supérieur de la 7e division militaire, a reçu
l'ordre de le faire rentrer dans la ville, avec les autres troupes qui
y sont dirigées. Aucune sorte de transaction relativement au 35e
régiment n'avait été et n'avait pu être faite entre de prétendus
députés de Grenoble et l'autorité supérieure militaire: elle la
désavoue formellement... Soldats! depuis le jour où le drapeau
national vous a été rendu, vous n'avez cessé de l'honorer par votre
dévouement, votre courage et votre discipline. Vous avez entouré le
trône et les institutions de Juillet d'un rempart, au pied duquel les
partis sont venus expirer. Soldats! le Roi et la France vous
remercient.» Quand un gouvernement parle ainsi à l'armée, il peut
compter sur elle, et dès lors il est assuré de demeurer maître de la
rue.


II

Périer ne croyait pas son oeuvre complète parce qu'il avait employé la
force des armes contre le désordre; il voulait aussi lui opposer la
force du droit. De là, les poursuites nombreuses intentées pour
complots, violences factieuses, associations illégales, délits de la
parole, de la plume ou du crayon. Jamais les procès de ce genre,
notamment ceux de presse, n'ont été plus fréquents[4]. On a dit du
gouvernement de Juillet qu'il était «processif»; M. Guizot a même paru
croire, après coup, qu'il l'avait été trop. Ce n'est pas en tout cas
le fait d'un pouvoir arbitraire et despotique, et nul n'oserait
justifier les violences que l'on demandait alors à la justice de
condamner. Le malheur était que trop souvent on ne parvenait pas à
obtenir cette condamnation.

[Note 4: On a calculé, par exemple, que, de la révolution de Juillet
au 1er octobre 1832, il y avait eu 281 saisies de journaux et 251
jugements: 86 journaux avaient été condamnés, dont 41 à Paris. Le
total des mois de prison s'était élevé à 1226, et celui des amendes à
347,550 francs. En juillet 1835, la _Tribune_ se vantait d'être à son
114e procès et d'avoir subi 199,000 francs d'amende. Or, pendant toute
la Restauration, il n'y avait eu que 181 condamnations pour délits de
presse.]

La compétence du jury en matière de délits politiques et de délits de
presse était, avec la garde nationale, l'un des principes de l'école
libérale, peut-être devrait-on dire l'une de ses illusions. Impossible
de la modifier, puisqu'on en avait fait, un peu précipitamment, un
article de la Charte revisée. Quoi qu'on doive penser de cette
juridiction à une époque de paix, de stabilité et de sang-froid, elle
était certainement détestable au lendemain d'une révolution, quand tout
était fait pour exciter, chez les jurés, les passions qu'ils devaient
réprimer, pour troubler en eux la notion du bien et du mal politique,
pour leur enlever cette sécurité qui peut seule donner aux timides le
courage de braver certains ressentiments. Le jury acquittait presque
toujours. Dans les premiers mois du ministère Périer, sur cinq
poursuites pour complot ou émeute, il n'y eut pas une condamnation;
pourtant, loin de nier ce qu'on leur imputait, les accusés s'en
faisaient un titre de gloire. Dans l'une de ces affaires, le jury avait
déclaré tous les faits constants, en même temps qu'il proclamait les
accusés «non coupables». La _Société des Amis du peuple_, cinq ou six
fois poursuivie, sortait de ces procès toujours indemne. À un banquet
républicain, en mai 1831, M. Évariste Gallois avait brandi un poignard,
en s'écriant: «À Louis-Philippe, s'il trahit!» Il avouait le propos,
déclarait avoir voulu provoquer par là le meurtre du Roi, au cas où
«celui-ci sortirait de la légalité pour resserrer les liens du peuple»;
et il ajoutait que «la marche du gouvernement devait faire supposer
qu'on en viendrait là». Le jury acquittait M. Gallois. Les articles de
journaux les plus factieux, les plus outrageants pour le Roi,
demeuraient impunis. Le _National_ entre autres n'était presque jamais
frappé. M. Antony Thouret, gérant de la _Révolution_, feuille jacobine
et bonapartiste de la dernière violence, poursuivi trente fois, était
acquitté vingt-deux fois. Dans certaines villes de province, le
rédacteur de la feuille locale était si assuré de ne pas être condamné,
que le procès devenait pour lui une formalité indifférente; il y
affectait une sorte d'impertinence ricaneuse à l'égard des juges et de
familiarité amicale avec les jurés[5]. Et quel retentissement donné à
ces verdicts! Applaudissements à l'audience, ovations tumultueuses dans
la rue, cris de victoire dans la presse, sarcasmes contre le
gouvernement et les magistrats. Partant de cette formule que «le jury
était le pays», on prétendait que, par ces acquittements, le «pays»
avait condamné le gouvernement ou même le Roi[6].

[Note 5: M. Degouve-Denunques, rédacteur du _Progrès du
Pas-de-Calais_, se vantait, en 1838, d'avoir été 24 fois poursuivi et
24 fois acquitté. De même, l'_Écho du peuple_, journal républicain de
Poitiers, en 1835, comptait 13 acquittements sur 13 poursuites. M.
Anselme Petétin, rédacteur d'une feuille radicale de Lyon, poursuivi
13 fois en trois ans, n'avait été condamné qu'une fois, et encore
disait-il que c'était faute d'avoir bien fait les récusations. En
1846, pour la première fois, le jury de Toulouse condamna une feuille
légitimiste. Sur d'autres points, à Paris notamment, le jury se
montrait sévère contre les «carlistes», pendant qu'il acquittait les
républicains.]

[Note 6: Le _Constitutionnel_, qui n'était cependant que centre
gauche, déclarera, quelques années plus tard (3 janvier 1832), à
propos d'un acquittement de journal, que les échecs parlementaires de
l'opposition étaient plus que compensés par le succès judiciaire
qu'elle venait d'obtenir; car, disait-il, le jury était le pays
lui-même, tandis que la Chambre n'en était que la représentation.
C'est à propos de ces déclamations sur le jury que M. Thiers, dans la
discussion des lois de septembre, dénonçait «ces grands mots
pédantesques que les partis aiment à créer, et avec lesquels ils
veulent écraser la vérité».]

Le jury se décide-t-il à affirmer la culpabilité, le scandale n'est
pas moindre. Le condamné est aussitôt hissé sur une sorte de
piédestal; il devient un opprimé, un martyr, pour lequel tout bon
patriote doit prendre fait et cause. On ouvre des souscriptions
publiques afin de payer ses amendes, et La Fayette annonce qu'il sera
prêt à prendre part à toutes les souscriptions de ce genre[7]. Les
journaux frappés impriment en gros caractères, quelquefois pendant
plusieurs mois, le nom des jurés avec leur adresse. La _Révolution_,
condamnée le 19 février 1832, publie, le lendemain, que cette
condamnation est due à l'animosité de MM. Lachèze, avoué, et Billaud,
agent de change. Une petite feuille satirique, les _Cancans_, se venge
ainsi du verdict prononcé contre elle: «Ferme, messieurs les jurés,
courage, déchaînez-vous... Pour commencer à m'acquitter envers vous,
je vous condamne à figurer trois fois de suite en tête de mes
_Cancans_. Je vous attache à ce poteau populaire, nouveau pilori,
index vengeur de la liberté de la presse, où deux cent mille Français
viendront vous saluer des noms qu'on prodigue toujours au _courage_ ou
à l'_indépendance_... Ah! la France entière saura vos noms... J'ai
fait tirer leur honte à vingt mille exemplaires.» Les jurés, pour
échapper à cette persécution, prennent, vers le commencement de 1832,
l'habitude de voter secrètement. Fureur de la _Tribune_, qui ne veut
pas qu'on lui arrache ses victimes; elle prétend que les jurés sont
des hommes publics dont la presse a le droit d'enregistrer les actes;
elle annonce même l'intention de publier la liste de toutes les
condamnations, avec les noms des jurés en regard. Ces dénonciations,
déjà, par elles seules, fort pénibles pour des bourgeois d'habitudes
peu militantes, ont parfois des suites matérielles: témoin ce notaire
du faubourg Saint-Antoine qui sera dévalisé, dans les journées de juin
1832, pour avoir condamné la _Tribune_[8].

[Note 7: Lettre du 26 octobre 1831. (_Mémoires de La Fayette_, t.
VI.)]

[Note 8: Le fait a été cité par M. Persil, à la tribune, le 9 avril
1833.]

D'ailleurs, que le procès se termine par un acquittement ou, ce qui
est beaucoup plus rare, par une condamnation, les accusés ont soin de
transformer leur sellette en une tribune, d'où ils appellent le peuple
à la révolte et jettent au gouvernement le défi, l'accusation et
l'outrage. Hubert avait donné l'exemple, en septembre 1830, lors du
premier procès des _Amis du peuple_; Godefroy Cavaignac et ses
compagnons l'ont suivi, en avril 1831. Depuis lors, c'est comme une
enchère de scandale entre les accusés. L'un d'eux répond au magistrat
qui lui demande sa profession: «Émeutier.» Le 11 juin 1831, dans une
affaire de complot, les amis des prévenus insultent les témoins, les
juges, les jurés, envahissent le prétoire et accueillent par des
sifflets et des huées les ordres du président. En janvier 1832, un
nouveau procès contre les _Amis du peuple_ amène sur les bancs de la
cour d'assises MM. Raspail, Thouret, Blanqui, Hubert, Trélat, etc.;
l'un d'eux, faisant allusion à la liste civile qu'on discutait alors à
la Chambre, déclare qu'il «faudrait enterrer tout vivant, sous les
ruines des Tuileries, tout homme qui demanderait au pauvre peuple
quatorze millions pour vivre»; le jury, cependant, les acquitte; la
cour seule les condamne à raison des délits commis à l'audience. «Nous
avons encore des balles dans nos cartouches», s'écrie alors Thouret.
Parfois les magistrats eux-mêmes se laissent gagner par la faiblesse
du jury, ou tout au moins trahissent une hésitation inquiète. Ceux
d'entre eux qui montrent quelque fermeté sont aussitôt personnellement
attaqués avec une violence sans pareille. Cette insolence des accusés
était un des signes tristement caractéristiques de l'époque. M.
Pasquier, dont la carrière et l'expérience étaient déjà longues,
écrivait à ce propos: «Je n'ai jamais, dans ma vie au travers des
révolutions, rien vu de semblable. Babeuf lui-même portait plus de
respect à ses juges. Je sais que cette circonstance semble frapper
beaucoup les étrangers et surtout les Anglais[9].»

[Note 9: Lettre à M. de Barante en date du 13 janvier 1832.
(_Documents inédits._)]

Dans ces conditions, ne pouvait-on pas se demander si les poursuites
n'aggravaient pas le désordre, au lieu de le réprimer? Casimir Périer,
cependant, ne se décourageait pas de les ordonner. Estimait-il que
cette fermeté, obstinée malgré l'insuccès, était une leçon nécessaire
à l'esprit public? Se flattait-il que le scandale répété des
acquittements finirait par provoquer une réaction, et que le jury
prendrait courage, à mesure que les ministres le convaincraient mieux
de leur force et de leur résolution? En effet, vers la fin du
ministère, la proportion des condamnations devint un peu plus élevée;
pas assez cependant pour qu'on pût voir dans cette juridiction une
garantie de répression sérieuse. Aussi, quelques années plus tard,
lors des lois de septembre 1835, le législateur, instruit par
l'expérience, cherchera-t-il à éluder autant que possible la
disposition de la Charte qui l'obligeait à recourir au jury en matière
politique.


III

Quelque cas et quelque usage que Casimir Périer fît de la répression
armée ou judiciaire, ce n'était pas la force sur laquelle il comptait
le plus pour avoir définitivement raison du désordre. Demeuré libéral
en pratiquant avec énergie la politique de résistance, il prétendait
surtout agir par l'opinion, à laquelle il faisait sans cesse appel.
C'était chez lui une habitude, un goût, un système, de provoquer et
d'apporter, dans chaque occasion, des explications publiques et
complètes. Il disait à la tribune, le 30 mars 1831, peu de jours après
avoir pris le pouvoir: «Devant l'étranger, comme devant le pays, nous
expliquons ouvertement notre politique, nous l'expliquons aux
fonctionnaires comme aux Chambres. Cette franchise est à nos yeux le
premier besoin de l'époque; c'est la première garantie pour les
peuples et pour le pouvoir surtout, qui, après des déclarations si
franches, ne craint pas que des promesses faites au dehors, ni des
programmes réservés au dedans, puissent le compromettre jamais aux
yeux de la France ni de l'Europe.» Il mettait en demeure ses
adversaires d'en faire autant: «Accoutumés depuis quinze ans,
disait-il, à savoir ce que nous voulons, nous devons souhaiter que
tous les hommes d'État ou hommes de parti expliquent aussi clairement
ce qu'ils veulent.»

Dans ces discussions, Périer avait recours à la presse, notamment au
_Journal des Débats_, alors résolument conservateur,--ses adversaires
disaient même: «cyniquement réactionnaire»; il encourageait les
habiles directeurs de cette feuille, MM. Bertin. Quelquefois, le soir,
il venait aux bureaux du journal faire une partie de whist avec M.
Bertin de Vaux, le comte de Saint-Cricq et M. Guizot. «C'était, a
raconté ce dernier, le moment des conversations intimes sur l'état des
affaires, les questions de conduite, les perspectives de l'avenir; et
nous nous retirions, M. Périer, content de se sentir bien soutenu dans
la presse comme à la tribune, M. Bertin de Vaux, satisfait de
l'importance de son journal et de la sienne propre.» Le président du
conseil faisait aussi insérer dans le _Moniteur officiel_ des articles
d'apologie et de polémique, écrits directement sous ses yeux.
Toutefois, sur ce terrain de la presse, le nombre était contre lui;
pour quelques rares journaux qui le défendaient, presque tous les
autres l'attaquaient violemment[10]. Le vrai champ de bataille pour
Périer, celui où il aimait que toutes les luttes vinssent aboutir et
se décider, c'était le parlement. Celui-ci siégea presque en
permanence, depuis le commencement jusqu'à la fin du ministère[11]. Ce
n'est pas que l'oeuvre purement législative ait été alors bien
importante, et surtout que le président du conseil y ait pris grande
part; mais les débats politiques se succédaient fréquents, passionnés,
retentissants, et Casimir Périer y trouvait son principal moyen de
gouvernement. Dans cette société où la révolution avait détruit ou
ébranlé toutes les forces morales et matérielles du pouvoir, il
cherchait son point d'appui à la tribune et dans la majorité. C'était
par des discours et des votes qu'il s'efforçait de défendre et
d'assurer l'ordre et la paix. Il lui plaisait d'ailleurs d'aborder ses
adversaires face à face, en un champ clos où ceux-ci ne pouvaient se
dérober, de les contraindre, sinon à confesser, du moins à entendre la
vérité, de serrer de près leurs équivoques, leurs sophismes et leurs
calomnies. À défaut même du succès immédiat, il avait conscience de
préparer ainsi la justice future, et cela l'aidait à se consoler des
mensonges des partis: «Après tout, que m'importe? disait-il à ses
amis; j'ai le _Moniteur_ pour enregistrer mes actes, la tribune des
Chambres pour les expliquer et l'avenir pour les juger.»

[Note 10: Le _National_ disait, le 23 avril 1831: «Un seul journal
soutient aujourd'hui avec chaleur le ministère du 13 mars: c'est le
ci-devant journal de la légitimité, le _Journal des Débats_.» Le
_Temps_, pourtant plutôt favorable au cabinet, disait, à la même
époque, «qu'avec la presse périodique, telle que nos troubles
l'avaient faite, le gouvernement n'avait qu'à choisir entre une
existence assez mal assurée et neuf morts bien certaines».]

[Note 11: Périer, en prenant le pouvoir, trouva une session en cours
qui se prolongea jusqu'au 20 avril 1831. La nouvelle Chambre siégea
ensuite d'une façon continue, du 23 juillet 1831 au 24 avril 1832.]

Cet homme qui prétendait gouverner au moyen du parlement était-il
donc, par le don du génie ou la perfection de l'art, un orateur de
premier ordre? Non; tel de ses adversaires, et surtout de ses alliés,
le primait sous ce rapport, surtout quand il s'agissait de ces
discours préparés à l'avance comme un ministre est souvent obligé d'en
prononcer. Banquier, il n'avait pas pu se faire à écrire ses lettres.
À plus forte raison se sentait-il incapable d'écrire ses discours. Au
début de son ministère, quand pareille nécessité s'imposait à lui, il
recourait à la plume de M. de Rémusat ou de M. Vitet. Mais bien que
ces derniers ne fissent que mettre en oeuvre les idées que le ministre
leur avait exprimées dans de longues conversations, ils avaient trop
d'esprit pour être des secrétaires absolument dociles. Dans ce qu'ils
lui apportaient, Périer ne trouvait pas toujours entièrement ou
seulement sa pensée. C'est ce qui le décida à recourir à la plume
moins habile, mais plus soumise, d'un nommé Lingay, alors chargé des
articles officiels du _Moniteur_. Se sentait-il préoccupé du sujet de
son discours, il faisait appeler Lingay, qui s'installait à côté de
lui. Alors il causait, ou plutôt il se mettait en colère: «... Ces
misérables-là, ils croient me tenir... Eh bien, non... et voici ce que
je leur dirai... je leur dirai...» Ainsi se déroulaient ses idées,
sous une forme irrégulière, heurtée, mais toujours vive et pressante.
Lingay écoutait, prenait des notes, se pénétrait le mieux qu'il
pouvait de ce qu'il entendait. Le lendemain, il apportait un discours
écrit que le ministre corrigeait et que souvent il faisait revoir par
M. de Rémusat ou M. Vitet[12]. Périer était bien plus à son affaire
dans les improvisations. Il se trouvait alors avoir précisément les
qualités de son rôle. «Attitude, accent, langage, a écrit un bon juge,
tout était d'un maître[13].» Même quand l'idée et la forme n'avaient
rien de saillant, ses auditeurs étaient saisis par l'impression toute
vive d'une volonté énergique, d'une impétueuse passion. À la tribune,
Périer agissait plus encore qu'il ne discourait; il commandait,
entraînait plus qu'il ne persuadait. Profondément ému lui-même, il
ébranlait de son émotion ceux qui l'écoutaient. Au milieu de ses
emportements,--et il en avait de singulièrement violents et
tragiques,--la pensée restait généralement nette et maîtresse
d'elle-même. D'ailleurs, s'il n'était pas toujours adroit, il était
toujours puissant. Quand, se dressant de toute sa grande taille à la
tribune, pâli par la fièvre et la colère, il menaçait ses adversaires
de sa main crispée; ou bien quand, bondissant sous une interruption,
il rejetait le manuscrit où sa prudence avait d'abord contenu sa
pensée, et écrasait, sous quelque formidable apostrophe, ceux qui
avaient osé lui lancer un défi, la Chambre se sentait vraiment
dominée. «C'était, a dit justement M. Guizot, la puissance de l'homme
bien supérieure à celle de l'orateur.»

[Note 12: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]

[Note 13: _Souvenirs du feu duc de Broglie._]

Cette énergie de la volonté et de la parole servit tout d'abord à
raffermir la majorité. Nous avons dit quelles difficultés Périer avait
rencontrées, dès le début, pour la constituer, et comment, un jour, en
août 1831, il avait paru désespérer du succès[14]. Alors, sans doute,
le péril immédiat avait été conjuré, et le vote de l'Adresse avait été
favorable au ministère. Mais la Chambre ne s'était pas pour cela
dégagée des défauts qu'elle devait à son origine, à la révolution, aux
habitudes prises pendant l'opposition de quinze ans. Ces défauts
étaient même si visibles que les contemporains en étaient frappés et
presque découragés. «Cette Chambre, écrivait alors M. Duvergier de
Hauranne, s'est fait de son indépendance et de sa conscience l'idée la
plus mesquine, la plus ridicule. Lui parlez-vous d'appuyer constamment
le ministère, elle s'effraye. Lui parlez-vous de le renverser, elle
s'effraye encore plus. «On prétend, disait naïvement dans la
discussion de l'Adresse un honnête député, que si nous n'approuvons
pas le système ministériel, les ministres se retireront. Ce serait une
trahison. Nous venons pour combattre le ministère, non pour le
renverser.» M. Duvergier de Hauranne ajoutait: «On ne saurait
concevoir au reste combien, sur ce chapitre, la Chambre se montre
chatouilleuse. C'est pour elle une sorte de virginité qu'elle a
mission de défendre contre le téméraire qui voudrait y toucher. Aussi
que de peines pour lui faire dire oui ou non! Ce n'est en quelque
sorte que par surprise qu'on peut lui arracher un vote. Encore
n'est-il jamais bien certain que, le lendemain, elle ne le rétractera
pas... Dans aucune Chambre les commissions n'ont été aussi peu
écoutées. La majorité pourtant les nomme à son gré; mais, une fois
nommées, elle s'en méfie comme d'une autorité[15].» M. Guizot avait la
même impression; il écrivait, le 18 octobre 1831, à un de ses amis
retenu à l'étranger par ses fonctions: «L'incapacité, la subalternité,
le tatillonnage, le commérage, voilà le vice radical et incurable de
cette Chambre. Elle n'est ni violente ni avide. Il n'y a, je crois,
point de grande sottise qu'on n'y puisse faire échouer; mais la
rendre propre au gouvernement, c'est une chimère. Du reste, on n'a
jamais mené une telle vie si harassante, si dénuée de relâche. Ce sont
les forêts d'Amérique à défricher que ces esprits-là. Avez-vous vu
dans les montagnes les bergers et leurs chiens conduisant un grand
troupeau le long d'un précipice et suant sang et eau pour l'empêcher
de s'y précipiter[16]?» La duchesse de Broglie disait finement, le 9
septembre 1831: «La Chambre n'entend guère qu'on la gouverne; elle
trouve cela malhonnête[17].» Et elle ajoutait, le 28 octobre: «Casimir
Périer n'est pas content de la Chambre. Elle se décide un jour et
revient le lendemain sur son vote... Elle joint à très-peu de lumières
toutes les incertitudes d'une conscience chimérique, secondée par de
mauvaises passions[18].» De loin, M. de Barante n'avait pas meilleure
impression: il écrivait, le 27 août 1831: «Cette Chambre est, comme
vous dites, vulgaire, bornée, méfiante, venue de bas lieux. Pourtant
la majorité a évidemment bonne intention et craint le désordre.
Aura-t-on le temps de faire son éducation avant qu'elle ait amené
beaucoup de mal? C'est ce que nous allons voir.» Et le 8 octobre: «La
Chambre semble s'être rangée à la raison. Bien évidemment elle ne veut
ni la guerre, ni les émeutes. Mais il lui en coûte beaucoup qu'on ne
puisse maintenir le bon ordre dans un pays, sans y avoir un
gouvernement et sans y laisser quelques-uns au-dessus des autres. Pas
de pouvoir et nulle supériorité, c'est le beau idéal de la médiocrité
française[19].» Cette assemblée avait un défaut plus vilain encore,
autre forme d'un esprit petit et bas: elle manquait de courage. On le
voyait bien dans les grandes crises. Après les premières nouvelles de
l'insurrection de Lyon, il y eut une certaine période d'incertitude;
on ne savait guère ce qui se passait; des bruits sinistres
circulaient, et plus d'un prophète de malheur annonçait que la
monarchie de Juillet ne se relèverait pas de ce coup. «C'eût été le
cas, écrivait un contemporain, pour une Chambre courageuse, de se
compromettre promptement et franchement. Au lieu de cela, ce ne fut
qu'avec une répugnance extrême, et comme malgré elle, que la majorité
se décida à voter une Adresse et à promettre son appui. À la pâleur de
certains visages, à l'embarras de certains discours, il était clair
que, d'avance, on se préparait, sinon à saluer le vainqueur, du moins
à abandonner le vaincu[20].»

[Note 14: Voir, au tome précédent, le chapitre Ier du livre II.]

[Note 15: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]

[Note 16: _Documents inédits._]

[Note 17: _Ibid._]

[Note 18: _Ibid._]

[Note 19: _Ibid._]

[Note 20: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]

Ces témoignages pris sur le moment même, dans les confidences des
contemporains, permettent d'apprécier quelles difficultés et aussi
quel mérite Périer avait à maintenir la majorité dans une telle
Chambre. Il lui fallait une vigilance et un effort de tous les
instants. Chaque jour il devait recommencer le travail de la veille.
«La Chambre, écrivait un des collaborateurs du premier ministre, a
toujours besoin d'être avertie de la gravité des questions. Quand nous
nous taisons, nous nous perdons[21].» Au milieu de la bataille, en
même temps qu'il faisait face aux attaques de l'ennemi, le ministre
devait empêcher la débandade de ses propres troupes. Si grand besoin
qu'il eût de cette majorité, il ne la flattait pas et la rappelait
volontiers à la modestie de son rôle; l'un de ses alliés les plus
actifs, M. Dupin, ayant, un jour, parlé d'une question où «le
gouvernement, disait-il, avait plus que jamais besoin de la tutelle
des Chambres», Périer interrompit avec véhémence: «La tutelle?
s'écria-t-il; il n'y a pas de tutelle des Chambres!» On pouvait même
trouver parfois qu'il ne contenait ou ne voilait pas assez la colère
méprisante que lui inspirait l'état d'esprit de la majorité. Loin
d'user des moyens de séduction par lesquels les ministres d'ordinaire
retiennent leurs partisans ou en gagnent de nouveaux, il ne savait
même pas s'astreindre aux égards, aux politesses les plus simples.
«Comment, disait un député conservateur, voulez-vous qu'on aime un
pareil ministre? Il ne sait pas seulement les noms de ceux qui votent
pour lui[22].» M. de Rémusat écrivait à un ami, le 28 octobre 1831:
«Le ministère est considéré par la Chambre comme nécessaire, mais il
ne lui est pas agréable. Entre nous, c'est elle qui a raison. Il est
difficile d'être plus étranger au manége parlementaire que nos
ministres. C'est avec l'administration intérieure leur mauvais côté.
Le ministère a les grandes vertus, il lui manque toutes les petites.
En temps ordinaire, il ne pourrait subsister quinze jours[23].» Oui,
mais il avait précisément ces grandes vertus, et notamment il donnait
à chacun l'impression d'une volonté puissante qui dominait toutes les
hésitations, en imposait à toutes les prétentions d'indépendance,
donnait courage aux plus poltrons. «La volonté forte de M. Périer
soutient tout[24]», écrivait, le 18 octobre 1831, la duchesse de
Broglie. D'ailleurs, s'il malmenait souvent la Chambre, il savait
aussi éveiller chez elle une noble ambition en lui montrant la
grandeur de sa tâche; il lui parlait de la reconnaissance dont elle
serait entourée, quand elle aurait satisfait ce pays qui lui demandait
avant, tout «du repos, du calme, de la confiance et de l'avenir». Il
veillait à ce que cette ambition ne s'égarât point; ce n'était pas
chose facile, car les têtes étaient tournées par la fausse gloire de
la révolution; les plus conservateurs se laissaient aller à débiter ou
à accepter sur ce sujet les déclamations courantes. «Songez,
messieurs, leur disait alors le président du conseil, qu'il y a plus
de gloire pour ceux qui finissent les révolutions que pour ceux qui
les commencent.» Cette majorité manquait surtout de courage; Périer
s'efforçait de lui communiquer un peu de celui dont il était rempli.
Écoutez ses viriles exhortations: «C'est la peur qui sert les partis,
qui les grandit, qui les crée; car c'est elle qui fait croire à leur
pouvoir; et ce pouvoir imaginaire ne réside que dans la faiblesse des
majorités qui livrent sans cesse le monde aux minorités, dans la
mollesse de la raison tremblante devant les passions, dans la lâcheté,
disons le mot, des citoyens qui craignent de défendre, d'avouer, avec
leurs égaux, leurs opinions. Il y a dans cet état des esprits le
symptôme d'un mal grave dont il appartient à une assemblée française
d'arrêter les progrès, en apprenant, par son exemple, à tous les
citoyens à mépriser la vaine popularité du jour et à n'ambitionner que
la reconnaissance de l'avenir[25].» Grâce à ces efforts continus, la
majorité «grossissait et se systématisait[26]». En somme, si elle ne
s'était pas absolument dégagée des hésitations qui tenaient au fond
même de sa nature, elle ne fit défaut à Périer dans aucune
circonstance décisive. Par moment même, on eût dit qu'il était parvenu
à la pénétrer et à l'animer de ses propres passions: à sa voix, sous
son impulsion, ces bourgeois, naguère si froids, si incertains, si
timides, sentaient s'allumer en eux des ardeurs, des colères qu'ils ne
se connaissaient pas, et on les voyait, par l'effet d'une sorte
d'imitation, frémir, trépigner, menacer, maudire, à l'unisson du
ministre.

[Note 21: Lettre de M. de Rémusat à M. de Barante, en date du 28
octobre 1831. (_Documents inédits._)]

[Note 22: _Documents inédits._]

[Note 23: _Documents inédits._]

[Note 24: _Ibid._]

[Note 25: Discours du 9 août 1831.--Un autre jour, le 21 septembre de
la même année, Périer demandait que «les amis du gouvernement se
montrassent comme ses ennemis», car, ajoutait-il, «ce sont les
incertitudes d'en haut qui font les inquiétudes d'en bas».]

[Note 26: Expression de M. de Rémusat dans une lettre à M. de Barante.
(_Documents inédits._) M. Duvergier de Hauranne, naguère si sévère
pour la Chambre, reconnaissait lui-même ce changement, non sans un
certain étonnement. Il écrivait à ce propos: «Élue dans un temps de
trouble et de désordre, bourrée de préjugés, étrangère, dans une forte
portion de ses membres, aux lois les plus simples du mécanisme
constitutionnel, avide enfin de popularité, la Chambre de 1831, par la
seule force de son bon sens et de son honnêteté, par le seul besoin de
rétablir l'ordre et de sauver la société menacée, a su, par degrés,
vaincre ses préjugés.» (_Notes inédites._)]

Il importait d'autant plus à Périer de pouvoir s'appuyer sur une
majorité fidèle, que le parti de l'émeute trouvait plus de complices,
ou tout au moins de complaisants, dans l'opposition parlementaire.
Celle-ci avait pour tactique de nier le péril révolutionnaire. Telle
est sa thèse dans la discussion de l'Adresse, en août 1831. Que lui
parlez-vous d'un parti républicain? Il n'existe que dans l'imagination
craintive des ministres. Tout au plus y a-t-il quelques jeunes gens
généreux, quelques rêveurs inoffensifs, dont il ne convient ni de
blâmer ni de réprimer la conduite. Le péril est du côté des carlistes.
«C'est la Restauration, la Restauration tout entière qui est au
pouvoir, dit M. Mauguin, et l'on vient nous faire peur de la
république!» S'il y a malaise, la faute en est à la politique du
ministère. L'émeute a-t-elle éclaté, ne peut-elle être niée,
s'est-elle manifestée terrible et sanglante comme à Lyon, alors
l'opposition s'en prend au gouvernement, cause de tout le mal. «Il n'y
a pas de faute dans un peuple, s'écrie M. Mauguin, sans que le
gouvernement soit coupable; si le peuple se rend coupable, c'est que
le gouvernement n'a pas su trouver le sentiment national[27].» Ce qui
fait dire au _Journal des Débats_: «Toute la politique de l'opposition
est dans ce raisonnement: Chaque désordre, chaque émeute, est une
réclamation juste, légitime, un droit qui cherche à se faire jour dans
les lois. Satisfaites ce droit et ce sentiment qui frémit de son
exclusion; plus de réclamations, alors plus d'émeutes[28].»

[Note 27: Discours du 19 septembre 1831.]

[Note 28: _Journal des Débats_, 1er mai 1832.]

Quelques orateurs ont un procédé plus simple encore pour tout imputer
au pouvoir; ils voient dans les troubles l'oeuvre d'une «police
ténébreuse[29]», ou du moins reprochent au ministère de les avoir
laissés volontairement grossir. Ils demandent à grand bruit des
enquêtes, non sur le crime de la révolte, mais sur celui de la
répression. Pendant que l'opposition affecte, en parlant des insurgés,
une impartialité ou une compassion hypocrites, elle réserve sa
sévérité pour ceux qui ont eu la charge de défendre l'ordre; elle
accuse le commandement de précipitation cruelle, l'armée d'animosité
contre la population. Quelqu'un ayant soutenu que les soldats, qui
venaient de réprimer une émeute, avaient même droit à la
reconnaissance que les «combattants de Juillet», parce que, dans les
deux cas, on luttait pour la loi, un député de la gauche, le général
Demarçay, protestait contre cette assimilation: «Les soldats,
disait-il, obéissaient à la voix de leur chef; rien n'obligeait la
population de Paris à se dévouer. Les soldats n'affrontaient qu'une
mort; les combattants de Juillet en affrontaient deux: les balles
premièrement et, en cas de défaite, les supplices.» Aussi comprend-on
que, dans un de ces débats scandaleux, soulevés par l'opposition après
chaque révolte, M. Dupin fût autorisé à dire: «Il n'éclate pas un
désordre, on ne voit pas une émeute, qui ne trouvent dans la Chambre
des excuses et des apologies.» Et il demandait «comment pouvait
marcher le gouvernement, quand, dans la représentation nationale, la
première impulsion était de donner tort à l'autorité et de donner
raison au désordre».

[Note 29: Discours de M. Mauguin, 19 et 20 septembre 1831; de M.
Pagès, 9 avril 1832. Voyez aussi, dans le même sens, le _National_ des
15, 30 mai et 16 juillet 1831.]

Cette détestable tactique n'était pas suivie seulement par les ennemis
de la monarchie; elle était aussi celle de la partie de la gauche qui
se piquait de constituer une opposition dynastique. Nous l'avons déjà
vue, dans les questions étrangères, tout en se défendant de désirer la
guerre, seconder ceux qui y poussaient; de même, à l'intérieur, tout
en ne voulant pas la république, elle ne semblait avoir d'autre rôle
que de couvrir les républicains, de plaider leur innocence, ou au
moins leur innocuité, de détourner d'eux la responsabilité et
l'irritation, pour les rejeter toutes sur le gouvernement. Écoutez son
principal orateur, M. Odilon Barrot: «On vient nous parler des
troubles, des émeutes, des républicains. Est-ce que c'est là la
véritable cause du malaise du pays? J'ai plus de confiance que vous
dans la force de nos institutions, dans le bon sens national. Jamais
je n'ai partagé vos terreurs, jamais je ne me suis associé à cette
politique de la peur[30].» Il ajoutait que ce malaise venait
uniquement de la politique méfiante et réactionnaire de Périer. Au
lendemain des émeutes, il se plaignait qu'on eût employé la violence
au lieu de «borner les moyens de répression» à cette «force morale», à
cette «persuasion[31]», dont lui-même avait fait un si heureux et si
honorable usage, lors du procès des ministres et du sac de
Saint-Germain l'Auxerrois.

[Note 30: Un peu plus tard, M. Barrot s'est-il fait une idée plus
juste du parti républicain? Toujours est-il qu'en avril 1832, il crut
devoir écrire une lettre publique pour se distinguer de ce parti. (O.
BARROT, _Mémoires_, t. I, p. 213.)]

[Note 31: Voyez la plaidoirie de M. Barrot pour le _National_, après
l'émeute du 14 juillet 1831, ou son discours à la Chambre, dans le
débat qui suivit les événements de Grenoble, 20 mars 1832.]

Casimir Périer tenait tête à tous ces adversaires, qu'ils fussent
violents ou lâches, perfides ou niais. À ceux qui se laissaient
entraîner hors de l'opposition constitutionnelle, il adressait cet
avertissement que les partis de gauche ont si souvent mérité en France:
«Qu'il me soit permis de dire à l'opposition qu'il n'y a, dans cette
voie, ni présent ni avenir pour elle; de lui dire que ce n'est pas à de
telles conditions qu'on se prépare à gouverner; qu'elle ne s'aperçoit
pas que, si elle avait le malheur d'arriver ou de retourner au pouvoir
par ces voies de destruction, par cette route couverte de ruines, elle
aurait brisé elle-même d'avance ses moyens d'action et de force. Elle ne
gouvernerait pas, elle serait gouvernée; car elle n'aurait derrière elle
que des passions pour la pousser au lieu de convictions pour la
soutenir. Tout gouvernement lui serait impossible, parce qu'elle aurait
professé l'opinion qu'il ne faut pas gouverner notre révolution, mais la
suivre, et qu'une révolution que l'on suit ne s'arrête jamais que dans
l'abîme.» Contre ceux qui osaient l'accuser d'avoir fait faire l'émeute
par la police, le ministre se portait à son tour accusateur: «Messieurs,
s'écriait-il, il y va, non pas de notre honneur, que nous croyons, que
vous croyez sans doute placé à l'abri de ces accusations, mais il y va
de l'honneur de l'accusateur lui-même... C'est nous, à notre tour, qui
l'interpellons... C'est nous qui venons, à notre tour, le sommer de
répondre, au nom des lois, au nom de l'honneur.»

Spectacle émouvant et parfois grandiose que celui de cet homme,
soutenant la lutte à la fois sur tous les terrains. Considérez-le, par
exemple, à l'une des heures les plus tragiques de son ministère, en
septembre 1831, quand la nouvelle de la prise de Varsovie a soulevé
l'émeute dans Paris, mis la Chambre en feu, et que l'on peut se
demander si, dans le trouble général, le gouvernement ne sera pas
abandonné par une partie de ses défenseurs. La foule s'est ameutée,
tumultueuse, menaçante, devant le ministère des affaires étrangères.
Tout à coup, la porte s'ouvre, et un coupé sort. La populace, qui y
reconnaît le président du conseil et le général Sébastiani, se
précipite et arrête la voiture. Les ministres mettent pied à terre.
Périer, pâle de colère, l'oeil en feu, marche vers les plus animés.
«Que voulez-vous?--Vive la Pologne! nous voulons nos libertés.--Vous
les avez, qu'en faites-vous? Vous venez ici m'insulter, me menacer,
moi, le représentant de la loi qui vous protége tous!» Et comme la
foule hurlait: «Les ministres! les ministres!»--«Vous demandez les
ministres! s'écrie Périer, les voici. Et vous, qui êtes-vous,
prétendus amis de la liberté, qui menacez les hommes chargés de
l'exécution des lois?» L'accent dominateur de sa voix, son regard, sa
haute stature, saisissent les émeutiers, qui s'écartent et laissent
les deux ministres entrer à la chancellerie.

Suivez, dans ces mêmes journées, le président du Conseil à la Chambre,
où M. Mauguin reprend les attaques de la rue. Périer «arrive dans la
salle des séances, raconte un témoin[32], couvert d'une longue
redingote grisâtre, semblable au vêtement historique de Napoléon,
jette, d'un geste menaçant son portefeuille sur son pupitre, se croise
les bras, comme pour défier ses ennemis de venir jusqu'à lui. Son air
est si imposant, que sa petite cour, qui d'ordinaire lui faisait
cortége à son entrée, reste immobile sur ses places, et que M. Thiers
lui-même, qu'on voyait voltiger sans cesse autour du banc des
ministres, s'arrête à moitié de la route. Il y a dans son attitude,
sur son visage, quelque chose de ce qui, tout à l'heure, a fait
reculer l'émeute. Par moments, il se lève pour aller donner des ordres
aux officiers qui viennent lui apporter des nouvelles. «Je sors aussi
pour le voir, raconte le même témoin; il est nuit déjà, et je le
trouve, dans l'enceinte extérieure, pressant la main de plusieurs
officiers de la garde municipale et de la grosse cavalerie qui
l'entouraient, et leur disant d'une voix forte: «À la vie et à la
mort, messieurs! C'est notre affaire à tous. On ne nous épargnerait
pas plus les uns que les autres!» Vous jugez de la réponse. C'est un
bruit de sabres et d'éperons, un cliquetis d'armes et de jurements.»
Puis le ministre rentre dans la salle, et, pour ranimer ses troupes
parlementaires comme il vient de faire des autres, il monte à la
tribune. Son émotion et sa colère sont telles, qu'au premier moment il
a peine à parler; il reste à la tribune, l'oeil étincelant, les
narines ouvertes, soufflant comme un lion qui se prépare à combattre.
Enfin la parole parvient à se frayer un passage, et jaillit vibrante,
brève, saccadée: phrases un peu incohérentes, où l'orateur fait entrer
on ne sait trop comment le cri de: Vive le Roi! et de: Vive la France!
«Délibérez tranquillement, messieurs, dit-il en terminant; tant que le
pouvoir nous sera confié, nous saurons le défendre et le faire
respecter par les factieux.» C'est peu de chose, mais rien n'est plus
«imposant», dit encore notre témoin; «l'émotion de Casimir Périer, la
chaleur de son apostrophe, l'impossibilité où il est de parler d'une
manière suivie, le poing qu'il lève avec fureur contre les bancs de
l'opposition, le danger qu'il a couru le matin de ce même jour où il a
failli périr sur la place publique, le bruit du tambour et les rumeurs
qu'on entend au dehors, tout, jusqu'à l'obscurité qui règne dans la
salle, contribue à faire de ce moment l'une des scènes les plus
solennelles de notre histoire parlementaire». Et quel est l'enjeu de
cette terrible partie? Il ne s'agit pas d'une lutte de rhéteurs ou
d'un conflit d'ambitieux se rencontrant sur quelque problème factice,
comme il arrive parfois dans les assemblées politiques. Ordre ou
anarchie, paix ou guerre, telle est l'alternative. La cause que Périer
tient en main, c'est le salut de la France et le repos du monde.

[Note 32: M. LOÈVE-VEIMARS, _Lettres sur les hommes d'État de la
France_.]

Vainement le ministre remporte-t-il une victoire, le lendemain tout
est à recommencer, et il doit de nouveau faire face aux mêmes
attaques: le dégoût qu'il en éprouve ne lasse pas son courage. À la
suite de la sanglante révolte de Lyon, M. Mauguin tente encore
d'innocenter les révoltés pour charger le gouvernement; et trouvant
sans doute, dans le cas particulier, sa cause trop mauvaise, il
réveille toutes les méchantes querelles soulevées à propos des émeutes
précédentes, notamment la prétendue histoire des bandes «d'assommeurs»
embrigadés par la police lors des troubles du 14 juillet. Périer
répond; sa voix est frémissante, sa lèvre trahit son mépris et sa
colère. Pâle, épuisé, c'est à croire, en plus d'un moment, qu'il ne
pourra continuer; mais sa passion et les applaudissements d'un
auditoire auquel il a communiqué son indignation lui redonnent chaque
fois comme un nouvel élan. Le débat dure plusieurs jours, le ministre
n'a voulu laisser aucune calomnie, sans en faire justice; puis, avant
de descendre de la tribune, il dit avec une fierté mélancolique: «Je
persiste à défendre notre politique, la vôtre, non nos personnes. Car,
il faut le dire enfin, (et après cette triste explication, j'en
éprouve plus que jamais le besoin), il faut dire, permettez-le-moi une
seule fois, que jamais je n'ai désiré le pouvoir, qu'entré aux
affaires en homme de coeur, je n'ai d'autre ambition que d'en sortir
en homme d'honneur; que je demande, que j'ai droit de demander à mon
pays son estime, parce que ma conscience me dit que je l'ai
méritée.»--«Oui! oui! bravo!» crie-t-on des bancs de l'assemblée et
même des tribunes, où le public n'a pu contenir son émotion. M. Odilon
Barrot tâche de couvrir la retraite de l'opposition, en engageant la
Chambre à se montrer «indulgente» pour le ministre. «Je n'accepte pas
votre indulgence, je ne demande que justice», s'écrie dédaigneusement
Périer; et la Chambre lui rend cette justice, en votant à une immense
majorité l'ordre du jour qu'il demandait[33].

[Note 33: 21 décembre 1831.]

De telles luttes étaient singulièrement douloureuses à celui qui en
portait le poids. Périer avait des heures d'abattement. Toute
provocation de l'ennemi, toute attaque mettant son honneur en jeu et
son courage en demeure, lui faisaient aussitôt relever la tête.
Seulement, au prix de quelles fatigues, de quelles souffrances, pour
cet homme déjà malade avant de prendre le pouvoir! Plus d'une fois,
baigné de sueur, la voix altérée, le corps défaillant, il était obligé
de s'interrompre et même de quitter la séance, comme faisait, quelques
années auparavant, cet autre héroïque malade, M. de Serre.
L'opposition semblait prendre un plaisir cruel à entretenir chez le
ministre une irritation qui l'usait. M. Mauguin, surtout, s'attachait
à cette oeuvre meurtrière. C'était lui qui, avec sa faconde
présomptueuse, engageait les campagnes, interpellant, pérorant à toute
occasion, ressassant les mêmes déclamations. Il s'était constitué
l'antagoniste personnel de Périer, antagoniste indigne, mais qui
n'était pas, hélas! inoffensif. Il s'acharnait après lui avec une
ténacité froide et méchante; sa main sûre le dardait de ses traits
envenimés. «J'ai piqué le taureau», disait-il. Au lieu de répondre par
le mépris, le ministre bondissait sous la blessure, s'épuisait en
colère impétueuse, livrant son âme, là où l'autre ne jouait que de son
esprit, et se fatiguait à frapper à coups de massue sur l'ennemi
mobile qui se dérobait, en souriant d'avoir torturé une si noble
victime. Victime en effet! Chaque heure de ces débats rapprochait de
la tombe l'homme dont la vie était si précieuse à la France.



CHAPITRE V

LES LIEUTENANTS DE CASIMIR PÉRIER

(Mars 1831--mai 1832)

     I. Casimir Périer sait grouper autour de lui les orateurs les
     plus considérables. M. Dupin. Son importance à cette époque. Sa
     fidélité et sa résolution au service de Périer. Ses rancunes
     contre le parti révolutionnaire et ses inquiétudes personnelles.
     Caractère de sa résistance.--II. M. Guizot. Ce qu'était alors son
     talent oratoire. Champion décidé de la résistance. Sa
     préoccupation des principes. Sa thèse sur l'origine de la
     monarchie nouvelle. Son impopularité. Ce que pensaient de lui le
     Roi et Périer.--III. M. Thiers. Ses variations au lendemain de
     1830. Successivement collaborateur du baron Louis et de M.
     Laffitte. Défenseur ardent de Casimir Périer. Son défaut
     d'autorité. En quoi sa conception de la monarchie différait de
     celle de M. Guizot. Son discours en faveur de la pairie. Ses
     débuts oratoires. Il est très-attaqué par la gauche. La
     supériorité de talent est du côté du ministère.


I

La lutte que Casimir Périer soutenait dans le parlement, pour l'ordre
intérieur et la paix de l'Europe, était vraiment son oeuvre propre; il
en avait pris l'initiative, gardé la direction; il lui avait imprimé
la marque de son caractère, de son tempérament et de sa volonté. Il
serait injuste cependant d'oublier ceux qui le secondaient
efficacement dans ces débats. Tels étaient d'abord les autres
ministres, tous zélés, courageux, dociles, quelques-uns orateurs de
mérite, mais si manifestement commandés, dominés, absorbés par leur
chef, que leur personnalité en était un peu effacée. Périer
rencontrait, en dehors du cabinet, ses auxiliaires les plus
importants. Il avait su faire accepter son autorité, non-seulement aux
simples soldats, mais, ce qui est plus rare, à ceux qui, par leur
situation et leur talent, pouvaient justement se croire des chefs. On
sait de quelle difficulté il est, en temps de guerre, de trouver, pour
le commandement supérieur, un général dont ses camarades et même ses
anciens acceptent la prééminence sans envie ni indocilité. Périer
était, dans les combats parlementaires, un de ces chefs d'armée
incontestés. Autour de lui se groupaient tous les hommes considérables
de l'opinion conservatrice, divers d'origine, de tendance et de
nature, destinés après lui à se jalouser, à se diviser et à se
combattre, mais consentant, pour le moment, à être ses lieutenants, se
dépensant, s'exposant autant que s'ils étaient eux-mêmes au pouvoir,
et ne connaissant alors entre eux d'autre rivalité que celle du
dévouement au ministère et à sa politique. Au premier rang, il
convient de nommer M. Dupin, M. Guizot et M. Thiers.

On peut être aujourd'hui surpris de voir M. Dupin placé à côté des deux
autres; mais, en 1831, il n'avait pas encore été distancé par M. Guizot
et M. Thiers, qui n'en étaient qu'à leurs débuts parlementaires. L'âge
de M. Dupin,--il avait quarante-sept ans,--le renom qu'il avait acquis
au barreau, le rôle qu'il avait joué dans les assemblées politiques
depuis 1828, et même dès 1815, pendant les Cent-Jours, lui assuraient
une sorte de supériorité et faisaient de lui l'un des personnages les
plus importants de la Chambre. Périer aurait désiré l'avoir pour
collègue; lors de la formation du cabinet, il lui avait proposé, sans
succès, d'être garde des sceaux. L'offre avait été renouvelée à
l'occasion de la crise ministérielle, un moment ouverte en août 1831.
Tout en refusant de prendre aucun portefeuille, M. Dupin avait promis un
concours auquel le président du Conseil attachait le plus grand prix.
Toutes les fois que la lutte devenait un peu chaude: «Parlez, parlez,
Dupin», disait Périer. Aussi, peu d'orateurs ont pris une part plus
active aux débats de cette époque. Son talent était alors en pleine
maturité; toujours les mêmes qualités qui s'étaient manifestées déjà
dans les Chambres de la Restauration[34]: don d'improvisation prompte
et brusque, souple dans sa rudesse; verve caustique, d'une familiarité
vigoureuse, procédant à coups de boutoir pour l'attaque comme pour la
défense; pensée courte, superficielle, mais parfois saisissante; façon
de trouver un tour vif et pittoresque pour les idées vulgaires, et de
donner ainsi une sorte d'originalité à ce que sent et dit tout le
monde[35]; saillies de franc et sain bon sens contre la sottise et la
déclamation démocratiques.

[Note 34: Voyez le _Parti libéral sous la Restauration_, p. 421 à
424.]

[Note 35: «J'aime tant le naturel, disait M. Thiers, qu'il n'est pas
jusqu'à ce plat de Dupin à qui je ne pardonne toujours parce qu'il est
naturel.» (SAINTE-BEUVE, _Notes et Pensées_, t. XI des _Causeries du
lundi_.)]

Pendant toute la durée du ministère, M. Dupin le défendit et le servit
avec une fidélité et une résolution assez rares de la part de cet
esprit égoïste, ombrageux et mobile, qui se montrera bientôt si rétif
à toute discipline, si facilement effarouché de toute solidarité et de
toute compromission. C'est que le danger se présentait alors, comme
plus tard en 1848, sous la forme tangible et matérielle qui seule
touchait M. Dupin. C'est aussi que ce dernier était sous l'empire
d'une inquiétude et d'un ressentiment personnels. Avait-il, par
quelqu'une de ses boutades, blessé au vif la vanité révolutionnaire?
Toujours est-il que dès le lendemain des journées de Juillet, entre
les hommes de la politique de résistance, il avait été l'un des plus
maltraités dans les journaux, les caricatures et les clubs. L'avocat
«libéral» et «gallican», hier encore en pleine jouissance de la
popularité facile qu'il avait gagnée en plaidant pour Béranger et le
_Constitutionnel_, en pourfendant les aristocrates ou le «parti
prêtre», avait été fort troublé de se voir, à son tour, tympanisé
comme réactionnaire, courtisan et même «jésuite»; aussi sous ce titre:
_Réponse aux calomnies_, avait-il publié une brochure apologétique,
sûr moyen d'exciter encore plus l'animosité de ses détracteurs et de
piquer au jeu leur malice. Il en était venu à se croire menacé dans sa
vie et à se faire protéger par des agents de police[36]. Le _Journal
des Débats_ déplorait de le voir ainsi «persécuté», et le _Temps_
croyait faire «acte de courage», en osant le louer. Dans la soirée du
14 février 1831, après le sac de Saint-Germain l'Auxerrois, une bande
avait cherché à envahir sa maison, aux cris de: «Dupin est un
carliste, un jésuite! À mort! Nous voulons sa tête!»

[Note 36: DUPIN, _Mémoires_, t. II, p. 304.]

Si conservateur et si «résistant» que M. Dupin se montrât sous
l'empire de la peur et de l'irritation, il l'était avec je ne sais
quoi d'un peu court et incomplet, qui était la marque de sa nature.
Pendant les journées de Juillet, par prudence plus que par scrupule,
il avait été l'un des plus timides et des plus lents à s'associer au
mouvement; la révolution une fois faite, il avait voulu la limiter;
toutefois, loin de chercher à rattacher la royauté nouvelle à
l'ancienne, il prétendait l'en distinguer et la rabaisser, sinon au
niveau démocratique, du moins au niveau bourgeois. Nul ne combattait
avec plus d'insistance ce qu'il appelait la «quasi-restauration» et la
«quasi-légitimité» de l'école doctrinaire. Repoussant la souveraineté
populaire comme la tradition monarchique, il avait sur l'origine de ce
qu'il appelait, dans un langage peu royal, l' «établissement de 1830»,
une thèse, non de jurisconsulte, mais de procureur, nullement faite,
ni dans le fond ni dans la forme, pour augmenter le prestige, la
dignité et la solidité de cet «établissement». Dans toutes les
discussions contre le parti révolutionnaire, il ne parlait que la
langue de l'intérêt égoïste, subalterne; reprochant surtout à l'émeute
de faire «fermer les boutiques»; opposant à la propagande belliqueuse
la formule peut-être sensée, mais un peu étroite, du «chacun chez
soi»; souvent vulgaire alors même qu'il était dans le vrai, ce qui
faisait dire au duc de Broglie: «Argumenter à la Dupin par des raisons
de coin de rue[37].» Mais, jusque par ses défauts, cet orateur
n'était-il pas plus apte que tout autre à se faire entendre d'une
partie de l'opinion victorieuse, à éveiller ses alarmes et sa colère,
à la retourner contre le parti révolutionnaire, sans cependant
s'élever à des régions où il n'eût pas été suivi et dont la hauteur
eût même paru suspecte?

[Note 37: _Papiers inédits._]


II

Âgé de quarante-trois ans, M. Guizot avait seulement quelques années
de moins que M. Dupin. L'éclat de son enseignement à la Faculté des
lettres, le rôle politique qu'il avait joué pendant la Restauration à
côté de ses amis les doctrinaires, son passage au ministère de
l'intérieur après 1830, tout contribuait à le mettre en vue.
Cependant, entré dans la Chambre seulement en janvier 1830, il y était
encore trop nouveau pour être en pleine possession de son talent
oratoire. De ses années de professorat, il avait gardé, avec un
ensemble de connaissances qu'on eût vainement cherché chez ses rivaux
politiques, des habitudes de parole qui ne convenaient pas toutes aux
débats du Parlement. Il y a loin, en effet, d'un monologue en
Sorbonne, préparé à loisir, écouté avec déférence, au dialogue imprévu
et violemment contredit de la tribune. M. Guizot s'en aperçut, et tout
en s'étudiant à une transformation dont il sentait la nécessité mieux
qu'il n'en avait peut-être précisé d'abord toutes les conditions, il
se tenait un peu sur la réserve, tâtait le terrain avant de s'engager,
et ne faisait pas emploi de tous les trésors d'éloquence qu'il
possédait, mais que lui-même ne connaissait pas encore complétement.
Il n'en était pas moins, dès cette époque, l'un des premiers orateurs
de la Chambre, laissant voir en germe ces qualités rares qui
s'épanouiront bientôt, ce je ne sais quoi de sévère et de passionné,
cette voix et cette action si belles, ce don de tout généraliser et de
tout élever, cet accent qui dominait l'auditoire, non par une énergie
impétueuse et emportée comme celle de Périer, mais par une assurance
austère et dogmatique.

La place de M. Guizot était naturellement marquée parmi les défenseurs
du ministère. Dès le lendemain de la révolution, après quelques
incertitudes, il s'était posé en champion de la politique de
résistance; il avait commencé le 25 septembre 1830, lors du débat sur
les clubs, et avait ensuite marqué davantage cette attitude à mesure
qu'avec M. Laffitte apparaissaient plus manifestes les périls et les
misères du laisser-aller[38]. Il a raconté plus tard l'évolution qui
s'était alors accomplie dans son esprit; il a dit comment il avait été
épouvanté et illuminé au spectacle des suites de Juillet, de «cette
société attaquée de toutes parts, impuissante à se défendre, et près
de se dissoudre»; à la vue de ce «vaste flot d'idées insensées, de
passions brutales, de velléités perverses, de fantaisies terribles,
s'élevant, grossissant de minute en minute, et menaçant de tout
submerger sur un sol qu'aucune digue ne défendait plus»; à «cette
révélation soudaine des abîmes sur lesquels vit la société, des frêles
barrières qui l'en séparent, et des légions destructives qui en
sortent dès qu'ils s'entr'ouvrent»; «c'est à cette heure, ajoutait-il,
que j'ai appris les conditions vitales de l'ordre social, et la
nécessité de la résistance pour le salut[39].» Dès lors il ne les
oubliera plus, sauf en 1839, pendant le malheureux intermède de la
coalition. Sous le ministère Périer, nul ne dénonçait avec un accent
plus alarmé le péril social et l' «anarchie croissante[40]»; nul ne
prenait plus hardiment à partie la faction révolutionnaire et
républicaine[41]; nul ne défendait plus vigoureusement la paix contre
les témérités belliqueuses[42]; nul ne posait plus nettement la
question entre les deux politiques, entre «la timidité qui ménage le
mauvais parti et la franchise qui le combat ouvertement[43]».

[Note 38: «La liberté, s'écriait alors M. Guizot, est née quelquefois
après les révolutions, et je ne doute pas qu'elle ne vienne après la
nôtre, de même que l'ordre est venu quelquefois après le despotisme;
mais l'esprit de révolution, l'esprit d'insurrection est un esprit
radicalement contraire à la liberté.» Il montrait la cause de cette
«anarchie croissante de la société et des esprits» dans «ces restes
d'idées, de passions et d'habitudes anarchiques, venues soit de la
Révolution française, soit des tentatives continuelles de complots, de
conspirations contre le gouvernement déchu». (Discours des 28
novembre, 29 décembre 1830 et 27 janvier 1831.) Quelques mois
auparavant, le ministère dont M. Guizot était un des membres
importants, s'était associé officiellement à une manifestation en
place de Grève, qui était une réparation solennelle faite à la mémoire
des «sergents de la Rochelle» condamnés, en 1822, pour conspiration.]

[Note 39: _La Démocratie en France_, par M. Guizot (1849).]

[Note 40: Discours du 5 octobre 1831.]

[Note 41: M. Guizot définit ainsi ce parti: «_Caput mortuum_ de ce qui
s'est passé chez nous de 1789 à 1830, collection de toutes les idées
fausses, de toutes les mauvaises passions, de tous les intérêts
illégitimes qui se sont alliés à notre glorieuse révolution et qui
l'ont corrompue quelque temps, pour la faire échouer aussi quelque
temps.» (Discours du 11 août 1831.)]

[Note 42: Discours du 20 septembre 1831.]

[Note 43: Discours du 11 août 1831.]

Au milieu de conservateurs qui étaient alors presque tous plus ou
moins empiriques et hommes d'expédient, M. Guizot avait cette
originalité, qu'il se préoccupait des principes. Il déclarait redouter
plus encore l'anarchie des idées que celle des faits, ne croyait pas
tout fini quand on avait rétabli l'ordre matériel, estimait que «le
premier devoir d'un gouvernement» était de «résister, non-seulement au
mal, mais au principe du mal, non-seulement au désordre, mais aux
passions et aux idées qui enfantent le désordre». Ne pouvant supprimer
la révolution de Juillet ni répudier toutes ses conséquences, il
aurait voulu au moins faire entre celles-ci un départ et en conserver
le moins possible[44]. Il s'efforçait surtout de dégager la royauté
nouvelle de l'origine élective que ses amis eux-mêmes semblaient
disposés à lui attribuer. Dans la prétention des bourgeois qui
croyaient avoir créé une dynastie et se rengorgeaient en parlant du
«roi de leur choix», il ne voulait voir que «l'illusion d'une
badauderie vaniteuse». Avec quelle ingénieuse persévérance ne
cherchait-il pas à imaginer une théorie plus monarchique qui pût
s'adapter au compromis révolutionnaire de 1830, montrant dans
Louis-Philippe non pas un roi «élu» ou «choisi», mais «un prince,
heureusement trouvé près du trône brisé, que la nécessité avait fait
roi», et qui, dès lors, héritait des droits historiques de la branche
aînée[45]! C'est ce qu'on a pu appeler, d'un mot que M. Guizot se
défendait du reste d'avoir jamais employé, la théorie de la
«quasi-légitimité». Sans doute, en pure logique, cette théorie avait
bien des côtés critiquables, et il était malaisé de se maintenir sur
un terrain si étroit et si fragile, entre les royalistes d'un côté,
les révolutionnaires de l'autre. On avait donné prise aux attaques des
uns et aux exigences des autres, le jour où l'on était une fois sorti
du droit héréditaire. M. Guizot gémissait de cette faiblesse: «Ce qui
nous manque, disait-il, c'est un point d'arrêt, une force indépendante
qui se sente appelée à dire au mouvement révolutionnaire: Tu iras
jusque-là, et pas plus loin.» Il doutait que la «royauté nouvelle» pût
«suffire à cette tâche», parce «qu'elle était elle-même d'origine
révolutionnaire[46]». «Que faisons-nous depuis quinze mois? disait-il
encore. Nous cherchons péniblement à retrouver les principes du
gouvernement, les bases les plus simples du pouvoir. Cette révolution
si légitime est si grave, qu'elle a ébranlé tous les fondements de
l'édifice politique et que nous avons grand'peine à le rasseoir[47].»
Ces difficultés, douloureusement avouées, montrent, sans doute, une
fois de plus, le prix dont il faut payer les révolutions; mais
n'est-ce pas un spectacle intéressant que celui des efforts par
lesquels M. Guizot, presque seul alors avec le duc de Broglie et
quelques intelligences d'élite, tâchait ainsi d'arracher le
gouvernement aux conséquences de son origine, ou tout au moins de les
limiter? Ce n'est certes pas la tentative d'un esprit médiocre, et
mieux vaut en louer le courage que se donner le facile plaisir d'y
signaler quelques contradictions.

[Note 44: M. Guizot devait écrire plus tard: «Un peuple qui a fait une
révolution n'en surmonte les périls et n'en recueille les fruits que
lorsqu'il porte lui-même sur les principes, les intérêts, les
passions, les mots qui ont présidé à cette révolution, la sentence du
jugement dernier, séparant le bon grain de l'ivraie et le froment de
la paille destinée au feu. Tant que ce jugement n'est pas rendu, c'est
le chaos; et le chaos, s'il se prolongeait au sein d'un peuple, ce
serait la mort.» (_La Démocratie en France_, 1849.)]

[Note 45: Voyez notamment le discours du 21 décembre 1831.]

[Note 46: Discours du 5 octobre 1831.]

[Note 47: Discours du 21 décembre 1831.]

Cette tentative n'eut pas tout d'abord grand succès. Les vainqueurs de
Juillet étaient plus portés à voir, dans la monarchie nouvelle, un
compromis avec la révolution que l'héritière par substitution de la
légitimité. La théorie de M. Guizot offusquait leurs petits instincts
non moins que leurs grandes passions, leur vanité bourgeoise autant
que leur orgueil démocratique. Aussi la dénonçaient-ils comme un
retour à la Restauration; accusation alors redoutable et qu'on
cherchait à rendre plus plausible, en rappelant sans cesse les
services rendus aux Bourbons par l'ami de M. Royer-Collard et de M. de
Serre, le fameux voyage à Gand en 1815 et le concours donné aux
ministres de Louis XVIII. M. Guizot ne semblait, d'ailleurs, rien
faire pour retenir ou regagner la faveur publique. L'austérité simple
de son intérieur, la dignité de sa tenue en imposaient aux plus
ennemis; mais une sorte de sécheresse calviniste, plus visible à cette
époque qu'elle ne le sera dans la sérénité de sa vieillesse, une
roideur à laquelle il s'appliquait comme à une des conditions de la
fermeté, tenaient les autres à distance; ceux-ci, même quand il
cherchait à les élever jusqu'à lui, ne se sentaient pas pleinement à
l'aise. On eût dit parfois qu'il mettait son point d'honneur à exposer
avec une opiniâtreté dédaigneuse les idées qui étaient le moins dans
le courant général, et son hautain dogmatisme irritait plus la gauche,
effarouchait plus le centre que les emportements agressifs de Périer.
Il était alors admis par tous que M. Guizot était impopulaire. Les
conservateurs, dont nous connaissons la timidité de caractère et
l'incertitude de doctrine, tout en l'admirant de braver ainsi le
sophisme révolutionnaire, avouaient volontiers qu'ils le trouvaient un
peu absolu et compromettant. On lui en voulait de signaler trop haut
et trop tôt des périls qu'on eût voulu oublier ou au moins taire, et
il entendait souvent murmurer à ses oreilles,--c'est lui qui le
raconte dans ses Mémoires,--les paroles de Prusias à Nicomède: «Ah! ne
me brouillez pas avec la république!»

Le Roi, qui, de lui-même et au début, n'avait pas cru possible de
placer aussi haut l'origine de sa royauté, était trop intelligent pour
ne pas comprendre de quel intérêt ce serait pour lui de voir prévaloir
les idées de M. Guizot; et plus tard il lui dira sans cesse: «Vous
avez mille fois raison, c'est au fond des esprits qu'il faut combattre
le mal révolutionnaire; c'est là qu'il règne.» Mais, vers 1831, par
crainte d'aliéner beaucoup de ses partisans, il n'osait approuver
ouvertement le grand doctrinaire; il se bornait à lui témoigner son
estime et à lui donner plus ou moins clairement à entendre qu'au fond
ils étaient du même avis. Quant à Périer, s'il était par nature peu
porté aux méditations philosophiques, et si, dans le combat qu'il
soutenait, il ne s'inquiétait pas beaucoup des théories et des
principes, il en sentait d'instinct la valeur, et était bien aise que
d'autres s'en occupassent à côté de lui, au profit de sa cause, et
sous son drapeau. Là même lui paraissait être l'avenir du parti
conservateur. Il se considérait modestement comme un précurseur, un
chef d'avant-garde chargé de déblayer le terrain: «Je ne suis,
disait-il à M. Guizot, qu'un homme de circonstances et de lutte; la
discussion parlementaire n'est pas mon fort. Vous reviendrez un jour
ici, à ma place, quand le duc de Broglie ou le duc de Mortemart ira
aux affaires étrangères.» Un autre jour, prévoyant l'heure où il ne
pourrait continuer sa tâche: «Je ne m'en irai pas sans m'être donné
des successeurs qui comprennent et qui veuillent conserver ce que j'ai
fait.» Là-dessus, il entra dans de longs détails sur quelques-uns de
ses alliés, les drapant de main de maître: «Ce n'est pas avec ces
hommes-là, ajouta-t-il, qu'on peut faire un gouvernement. Je sais que
les doctrinaires ont de grands défauts et qu'ils n'ont pas l'art de se
faire aimer du gros public; il n'y a qu'eux pourtant qui veuillent
franchement ce que j'ai voulu. Je ne serai tranquille qu'avec Guizot.
Nous avons gagné assez de terrain pour qu'il puisse entrer au pouvoir:
ce sera ma condition[48].»

[Note 48: GUIZOT, _Mémoires_, t. II, p. 237, 313.]


III

M. Thiers était plus jeune que M. Guizot et M. Dupin; il n'avait que
trente-quatre ans. Sa notoriété, cependant, était déjà grande.
L'initiative audacieuse que, simple journaliste, il avait prise dans
les journées de Juillet, la part qu'il avait eue au renversement des
Bourbons et à l'élévation du duc d'Orléans, l'avaient mis fort en
lumière et désigné pour jouer un rôle dans le gouvernement nouveau; le
talent ne lui manquait pas, et il n'était pas d'humeur à se laisser
oublier. Seulement de quel côté se rangerait-il? Rien, dans son passé,
n'avait fait prévoir qu'il serait un jour, à côté de Périer, l'un des
champions de la politique de résistance. Son attitude sous la
Restauration[49], ses livres, ses articles de journaux, ses amitiés
semblaient plutôt le destiner à être l'allié de La Fayette, de
Laffitte, de Barrot, de Carrel, de tous ceux qui voulaient pousser à
gauche la monarchie de 1830. Au lendemain même de la révolution, il
fut d'abord difficile de voir où se fixerait cette étoile déjà
brillante, mais singulièrement mobile. Une seule chose apparut
nettement, c'est que, de journaliste d'avant-garde, M. Thiers voulait
passer homme d'État; las de la vie d'écrivain et d'opposant dont il
avait rapidement épuisé toutes les satisfactions, il avait soif de
mettre la main aux affaires, de dépouiller des dossiers, de faire
jouer les ressorts administratifs, de donner des ordres au lieu
d'écrire des articles, d'agir au lieu de parler. Était-ce seulement
chez lui une ambition que son intelligence d'ailleurs justifiait, ou
cette impatience de posséder, de jouir et de commander, fréquente chez
ceux qui, partis de rien, sont les propres artisans de leur fortune?
C'était peut-être plus encore une sorte de curiosité: curiosité toute
vive, alerte, souple, active jusqu'à en être un peu brouillonne,
audacieuse, parfois téméraire, avec des côtés presque ingénus et
enfantins, en belle humeur de tout connaître, de tout manier, de
parler sur tout, s'amusant à découvrir même ce qui était connu
auparavant; qualité ou défaut qui demeurera jusqu'à la vieillesse l'un
des caractères dominants de cette vie si changeante et de cette nature
toujours si jeune.

[Note 49: Sur le rôle de M. Thiers avant 1830, voyez le _Parti libéral
sous la Restauration_, p. 201, 457, 465, etc.]

Sous le premier cabinet, M. Thiers, nommé conseiller d'État, avait été
détaché auprès du baron Louis pour remplir des fonctions analogues à
celles d'un secrétaire général. Les circonstances lui avaient ouvert
les finances; il s'y était jeté. Il se fût jeté aussi bien et même
plus volontiers dans les affaires étrangères ou militaires, prêt à
tout, même à commander une armée, se croyant assuré de réussir
partout, parce qu'il se sentait capable de tout comprendre et de tout
expliquer. Bien que, par ce début, il eût été le collaborateur intime
d'un ministre ouvertement dévoué à la résistance, il faut croire que
son choix personnel n'était pas encore définitivement fait entre les
deux politiques, car à peine, en novembre 1830, lors de la dissolution
du premier cabinet, s'était-il retiré avec le baron Louis, qu'il
rentrait avec M. Laffitte, ayant cette fois le titre formel de
secrétaire général du ministère des finances. Sa position était même
devenue beaucoup plus importante. Le baron Louis n'était pas un de ces
ministres fainéants qui tolèrent un maire du palais; M. Thiers, qu'il
traitait avec une bienveillance protectrice, n'avait eu auprès de lui
qu'un rôle subalterne et contenu, profitable à son instruction, mais
ne donnant pas satisfaction à son goût d'initiative. M. Laffitte, au
contraire, vaniteux et indolent, était prêt à laisser entière liberté
à qui lui épargnerait l'ennui du travail: le jeune secrétaire général
en profita pour toucher à tout avec une hardiesse, intelligente sans
doute, mais singulièrement inexpérimentée. Cette vie l'amusait par sa
nouveauté et son activité, ce qui ne l'empêchait pas de se plaindre
déjà qu'on lui eût fait «abandonner ses études, perdre son repos, et
échangé une situation tranquille et sûre contre une situation agitée
et précaire[50]». Bien que M. Thiers fût parvenu à saisir une petite
part du gouvernement, on ne le prenait pas encore beaucoup au sérieux.
On le jugeait volontiers outrecuidant et peu sûr. Ses discours
n'avaient pas grand succès. Dans la Chambre, on reprochait à M.
Laffitte la confiance qu'il témoignait à son secrétaire général.
N'a-t-on pas raconté que quand le ministre voulait faire passer un
projet contesté, il croyait prudent de promettre que M. Thiers ne le
défendrait pas en qualité de commissaire? Les ennemis de ce dernier
répandaient même, sur sa probité administrative, des accusations
absolument calomnieuses que son renom de légèreté, son défaut de
tenue, et surtout son fâcheux entourage, firent accueillir trop
facilement par une partie du public.

[Note 50: Il est difficile de prendre au sérieux ce regret de «ses
chères études» que M. Thiers s'est plu à témoigner jusqu'au dernier
jour. Il avait, au contraire, la passion de l'action. Un jour, en
1852, causant avec M. Senior, il se plaignait de n'être plus
rien.--«Mais, interrompit son interlocuteur, n'est-ce donc rien, après
avoir été l'un des deux premiers hommes d'État, d'être encore l'un des
premiers écrivains du pays?--Écrire, répondit M. Thiers, est peu de
chose, quand on a été habitué à agir. Je donnerais dix bonnes
histoires pour une bonne session ou pour une bonne campagne
militaire.» Il a dit un autre jour: «Que l'homme soit ou ne soit pas
destiné au bonheur, il est certain, du moins, que jamais la vie ne lui
est insupportable, lorsqu'il agit fortement; alors il s'oublie.»]

M. Thiers était-il définitivement engagé à la suite de M. Laffitte
dans la politique de laisser-aller? Divers symptômes eussent pu alors
le faire croire. Il se montrait, disait-on, d'un patriotisme presque
belliqueux, et professait la stratégie révolutionnaire aux vieux
généraux qui fréquentaient les salons de son ministre. Il passait pour
avoir regardé d'un oeil indifférent, presque complaisant, le sac de
l'archevêché[51]. D'autre part, cependant, il avait eu soin de ne pas
se compromettre publiquement dans les questions de politique générale:
il ne parlait que rarement à la tribune et se renfermait dans les
questions spéciales de son ministère. Plus M. Laffitte se
discréditait, plus son secrétaire général gardait de réserve. Au
dernier jour, quand le Roi, embarrassé d'avoir à rompre, ne savait
comment faire comprendre à son ministre qu'il devait se retirer, M.
Thiers se chargea de la commission. Enfin, il fit si bien, qu'après la
constitution du ministère du 13 mars, il se trouva, grâce à une
nouvelle et rapide conversion, au rang de ses plus ardents défenseurs;
combattant, par la plume et la parole, aussi bien les anarchistes du
dedans que les belliqueux du dehors, fort assidu auprès de Périer et
ne mettant plus les pieds chez M. Laffitte. Tout est curieux dans les
commencements d'un homme qui va jouer si vite un rôle si considérable;
c'est pourquoi nous avons noté ces premières évolutions que nous ne
songeons pas, du reste, à juger bien sévèrement. Cette jeune ambition
cherchait encore sa voie, et les tâtonnements étaient explicables. Qui
donc aurait pu lui jeter la pierre, dans l'étrange confusion de ce
lendemain de révolution, alors que les partis étaient si mal classés,
que les hommes politiques savaient si peu ce qu'ils voulaient, et que
presque tous les ministres de Casimir Périer venaient d'être les
collègues de M. Laffitte? Toutefois, l'incertitude de ce début nuisait
au crédit de M. Thiers auprès des conservateurs; ceux-ci ne
s'habituaient qu'avec quelque peine à le regarder comme un des leurs.
Périer se servait de lui, appréciait ses ressources d'orateur ou
d'écrivain, et était bien aise de pouvoir en disposer, mais sans
l'admettre au même rang, ni le traiter avec les mêmes égards que M.
Guizot ou M. Dupin. S'il faut en croire un témoin peu bienveillant et
suspect par plus d'un côté, le président du Conseil ne dissimulait pas
son agacement quand, à la tribune, M. Thiers disait «nous», en parlant
du ministère. Ce témoin prétend même qu'un jour, M. Mauguin ayant
appelé M. Thiers «l'organe du gouvernement», Périer, hors de lui, se
serait écrié assez haut pour être entendu: «Ça, un organe du
gouvernement! M. Mauguin se moque de nous[52]!» Le _National_,
énumérant, en juillet 1831, «les trois grandes renommées
conservatrices derrière lesquelles se rangeaient ses adversaires»,
nommait MM. Périer, Dupin et Guizot; il ne jugeait pas à propos de
citer M. Thiers, alors moins considérable et surtout moins considéré.

[Note 51: Nous avons déjà eu occasion, en parlant de l'émeute des 14
et 15 février 1831, de signaler l'étrange attitude de M. Thiers en
cette circonstance.]

[Note 52: LOÈVE-VEIMARS, _Revue des Deux Mondes_, 15 décembre
1835.--Le même écrivain a prétendu que M. Thiers recevait de Périer
une somme de 2,000 francs par mois, prise sur les fonds secrets. Cette
assertion, reproduite par d'autres, n'a pas été, à notre connaissance,
démentie. Toutefois, ce témoignage n'a pas assez d'autorité pour que
nous regardions le fait comme établi.]

Tout en se mettant, sans compter, au service de la politique de
résistance, nouvelle pour lui, M. Thiers conservait quelque chose de
son propre passé. On remarquait en lui une affectation à accompagner
d'une certaine rhétorique révolutionnaire des conclusions pratiquement
conservatrices. Il louait les conventionnels d'avoir «régénéré la
France» et se vantait d'avoir été leur apologiste, au moment où il
tâchait d'empêcher qu'on ne suivît leur exemple; il rachetait toute
attaque contre les républicains par des invectives bien autrement
âpres contre la Restauration et ses partisans. Il ne cherchait pas,
comme M. Guizot, à rétablir les doctrines ébranlées ou détruites par
la révolution. Plus attentif par nature au succès qu'aux principes,
dédaignant même ceux-ci avec une sorte d'impertinence étourdie, n'en
prenant, du moins, que ce qui était dans le courant vulgaire et ne
pouvait devenir gênant, il se fût volontiers proclamé en 1831, comme
il le fera plus tard en 1846, «le très-humble serviteur des faits».
Pourquoi, du reste, eût-il travaillé à rendre à la monarchie ce que
Juillet lui avait retiré? Ce qui lui importait, c'était que toute
autorité fût subordonnée à la majorité parlementaire dont il comptait
bien devenir le meneur et le mandataire. Tels étaient pour lui la
raison d'être, le sens et le résultat de la révolution. Il repoussait
vivement la théorie de la souveraineté populaire, mais pour y
substituer ce qu'il appelait «la souveraineté de la majorité». Il ne
regrettait pas que la secousse de 1830 eût arraché à la monarchie tout
pouvoir distinct et antérieur qui lui eût permis de traiter la
majorité en inférieure ou seulement en égale; c'est pour cela,
disait-il, qu'il «fallait forcément une atteinte à la légitimité»,
qu'il «fallait rompre la ligne des préjugés royaux, prendre une
dynastie fondée sur un droit nouveau» et ayant tout reçu de «la
volonté nationale». «Si cette royauté, ajoutait M. Thiers, est aux
Tuileries, comme l'ancienne, elle y est pour prouver que les Tuileries
étaient à nous et que nous avons pu les lui donner; elle y est, mais
tout le monde peut y entrer et l'y voir[53].» Conception bien
différente de celle de M. Guizot! La royauté n'est plus, pour M.
Thiers, cette institution permanente créée par les siècles, qui a été
de tout temps le moteur principal de la vie nationale, et qui trouve
prestige et puissance dans son long et glorieux passé; l'historien de
la Révolution n'a guère regardé en arrière plus loin que la
Constituante; pour lui, le Roi-citoyen de 1830 est un peu le
successeur du Roi-fonctionnaire de 1791; il prend la royauté comme un
expédient nécessaire à la nation, et où sa propre ambition trouve son
compte; il n'y voit même qu'une sorte de république: erreur analogue à
celle qu'il commettra plus tard en prétendant voir dans la république
une sorte de monarchie. C'est, du reste, presque à chaque pas que,
dans cette première période conservatrice de M. Thiers, on trouve le
germe des erreurs de doctrine ou de conduite par lesquelles il servira
plus tard la cause révolutionnaire. Dans la brochure que nous avons
déjà citée et qu'il publiait alors pour défendre la politique de
Casimir Périer, il demandait que le gouvernement de Louis-Philippe se
plaçât, non sans doute à l'extrême gauche, mais à gauche; et il
ajoutait: «Un gouvernement est dans sa vraie position quand il a
derrière lui le parti ennemi et un peu en avant de lui son propre
parti.» Cette formule ne semble guère à sa place dans un écrit fait au
service d'un ministère qui professait et pratiquait au plus haut degré
l'union conservatrice. À y bien regarder, n'est-ce pas le présage de
l'oeuvre néfaste que M. Thiers commencera, à partir de 1836, en
dissolvant la majorité conservatrice au moyen du centre gauche, oeuvre
qu'il reprendra encore après 1871?

[Note 53: Cf. _passim_, dans la _Monarchie de 1830_, brochure publiée
par M. Thiers, en novembre 1831.]

La nature de M. Thiers était, avant tout, pleine d'imprévu; ses
préjugés révolutionnaires ne l'empêchaient pas de se faire parfois
l'avocat des thèses les plus contraires aux préventions, non-seulement
démocratiques, mais bourgeoises. Tel il se montra dans un débat
important dont nous aurons à rendre compte, sur l'organisation de la
Chambre haute. À côté de M. Guizot, de M. Royer-Collard et de M.
Berryer, il fut du petit nombre de ceux qui, combattant pour l'honneur
plus que pour le succès, défendirent l'hérédité de la pairie. Ce
discours excita vivement la curiosité et provoqua un étonnement que M.
Thiers attendait sans doute et désirait. Peut-être, après tant de
hardiesses dans un autre sens, lui avait-il paru opportun de faire un
coup d'éclat conservateur. Quel meilleur moyen de n'être plus confondu
avec les irréguliers et les démolisseurs de la presse de gauche, et de
se faire enfin recevoir au rang des hommes de gouvernement?

On a prétendu que ce discours célèbre, qui marquait une évolution si
considérable dans l'attitude politique de M. Thiers, en marquait une
aussi dans son talent oratoire. On a raconté qu'il avait jusque-là
cultivé, sans grand succès, la rhétorique révolutionnaire, tâchant de
copier les montagnards et les girondins dont il avait raconté
l'histoire, essayant les grandes phrases et les grands mouvements qui
convenaient mal à sa petite taille et à sa petite voix; puis, à jour
fixe, dans cette discussion sur la pairie, une transformation soudaine
se serait accomplie, sur les conseils discrets de M. de Talleyrand; le
rhéteur emphatique et violent de la veille serait devenu d'un seul
coup, devant un auditoire surpris d'abord, bientôt captivé, un causeur
naturel et alerte, abondant et varié, parlant comme on fait «dans un
salon d'honnêtes gens», et non plus «dans un forum antique»; il aurait
créé, de toutes pièces, en une séance mémorable, ce genre nouveau, si
bien fait pour dérouter tous les classificateurs de l'art oratoire, et
par lequel il arrivait à l'éloquence sans avoir rien de ce qui
paraissait constituer même l'orateur. L'exactitude historique ne
comporte pas d'ordinaire tant de mise en scène. La vérité est qu'à ses
débuts de tribune, M. Thiers avait un peu cherché sa voie. La note de
ses premiers discours était violente. Mal accueilli, interrompu
souvent par les murmures, il comprit son erreur, et, dès la discussion
de l'adresse, en août 1831, plusieurs mois avant le débat sur la
pairie, il avait modifié son ton, pour prendre, avec un succès reconnu
par ses adversaires les plus jaloux[54], ce que ceux-ci appelaient «le
genre de la conversation sans façon[55]». Le discours sur l'hérédité
ne fit donc que continuer un changement déjà commencé qui ne
s'accomplit pas en un jour et comme par un coup de théâtre. C'est peu
à peu que l'orateur arriva à la pleine possession de l'art merveilleux
par lequel il devait charmer tant de générations successives, sans
jamais les fatiguer ni se fatiguer lui-même.

[Note 54: Le _National_ disait, le 10 août 1831: «M. Thiers a gagné
incontestablement, comme orateur, depuis la dernière session; mais il
fera bien de se défaire de la mauvaise habitude de traiter d'absurdes,
d'insensées, de sottes toutes les opinions qui ne sont pas les
siennes.»]

[Note 55: _National_ du 5 octobre 1831.]

L'un des actes parlementaires les plus considérables de M. Thiers à
cette époque fut son rapport sur le budget de 1832. Depuis la
révolution de Juillet, le gouvernement n'avait vécu financièrement que
d'expédients votés au jour le jour. Le budget préparé en 1829 pour
1830 s'était trouvé naturellement bouleversé par la révolution, par
les diminutions de recettes et les augmentations de dépenses qui en
étaient résultées[56]. M. Laffitte avait quitté le pouvoir en mars
1831, sans avoir fait voter le budget de l'année courante, et il
laissait une situation si embarrassée, si périlleuse, que la
banqueroute paraissait imminente[57]. «L'état des finances est
déplorable, écrivait, le 2 avril 1831, l'un des collaborateurs intimes
de Casimir Périer; il y a des chances de banqueroute dès le mois
prochain[58].» L'énergie du baron Louis et surtout la confiance, la
sécurité, dues à la politique générale du nouveau cabinet, éloignèrent
ce péril; mais il n'était plus temps, pour 1831, de sortir du régime
des crédits extraordinaires et des douzièmes provisoires[59]. Le
ministère était le premier à sentir la nécessité de mettre fin à un
état aussi irrégulier[60]; aussi, dès le mois d'août 1831, il soumit
à la Chambre qui venait d'être élue le budget de 1832. La commission
de trente-six membres, nommée pour examiner ce projet, choisit M.
Thiers pour rapporteur. Les études furent longues et le rapport
général, impatiemment attendu, ne fut déposé que le 30 décembre 1831.
«La tâche d'une commission des finances est toujours difficile, disait
en débutant le rapporteur; elle l'était encore davantage cette année,
car le budget que nous vous apportons est, pour ainsi dire, le premier
budget de notre nouveau gouvernement. Tant d'assertions
contradictoires ont été avancées sur notre administration, sur son
système, sur ses dépenses, qu'il était grave d'avoir à émettre le
premier avis sur ces vastes questions.» Un point surtout attirait
l'attention. Pendant les quinze années de la Restauration, la thèse
favorite de l'opposition avait été de crier au gaspillage, de
prétendre que l'on pouvait faire des économies considérables. Le
public avait pris ces belles phrases au sérieux: aussi attendait-il
que l'opposition arrivée au pouvoir réalisât le gouvernement à bon
marché dont on l'avait si longtemps leurré. Mais voici que, sans même
faire entrer en compte les dépenses extraordinaires d'armements, le
budget ordinaire, présenté par le ministère pour 1832, atteignait le
même chiffre que le dernier budget de la monarchie précédente, soit un
peu plus de 950 millions: il était sans doute en diminution sur
certains chapitres, sur le clergé, les pensions, la liste civile, la
garde royale; mais ces économies étaient compensées par l'intérêt des
emprunts contractés depuis 1830, par les retraites des officiers ou
des fonctionnaires privés de leurs emplois pour cause politique, et
par les allocations plus élevées accordées à certains services. La
commission avait eu beau chercher, elle n'avait trouvé à rogner qu'une
dizaine de millions. Force lui était donc d'avouer et de faire
comprendre au public qu'il n'était pas possible de gouverner à
meilleur marché. M. Thiers entreprit hardiment cette démonstration.
«Il n'est pas facile, dit-il, de réduire des sommes aussi
considérables que celles dont on a parlé quelquefois; il faudrait que
l'administration fût bien dilapidatrice, bien coupable, pour vous
laisser des cinquantaines de millions à retrancher sur un budget.» Et
pourtant, ajoutait-il, «la commission n'a rien épargné de ce qui lui a
paru un abus; elle ne s'est arrêtée que lorsqu'elle avait la
conviction qu'en allant au delà elle désorganiserait... Qu'on lise
sérieusement la longue énumération des dépenses de l'État, et on
jugera si les retranchements sont aussi faciles que certaines
personnes semblent le penser.» Il répondait ensuite à ceux qui
prétendaient qu'il «fallait changer de système». «Nulle part,
disait-il, nous n'avons trouvé ce système nouveau et puissant qui,
substitué au système dans lequel on s'obstine, dit-on, à vivre,
devrait vous procurer des économies immenses... Aujourd'hui, après
tant de bouleversements, après Napoléon, après quinze ans de
gouvernement représentatif, c'est méconnaître les efforts de tant de
générations, que de dire encore que le système est à changer; non,
messieurs, il est à perfectionner, à perfectionner lentement, et c'est
pourquoi des hommes consciencieux, après des mois de travail, ne
trouvent que dix millions d'économie à vous présenter.» L'ancien
opposant voulait devenir homme de gouvernement et il en tenait le
langage. Une telle démonstration était déplaisante à la Chambre et au
public; mais nul mieux que M. Thiers, avec son bon sens lucide,
n'était capable de la faire accepter. La majorité fut bien obligée de
reconnaître que le rapporteur avait raison; malgré le grappillage
souvent mesquin auquel elle se livra sur tous les gros traitements,
elle ne put retrancher que quelques centaines de mille francs dans les
chiffres de la commission, et les dépenses du budget ordinaire
demeurèrent fixées à 962 millions. On croyait alors que c'était un
gros budget.

[Note 56: Les recettes ordinaires de 1830 avaient été évaluées par le
projet de budget à 979,787,135 francs, les dépenses à 972,839,879
francs. Par suite de la révolution, les recettes ne s'élevèrent qu'à
968,236,623 francs, et au contraire les dépenses montèrent à
997,874,109 francs. De plus, sur le budget extraordinaire, il y eut un
excédant de 34,097,625 francs, ce qui fit un excédant total de
dépenses de 63,735,111 francs.]

[Note 57: M. Dupin dit dans ses Mémoires (t. II, p. 544), que le
Trésor avait à payer, du 20 au 21 mars, 65,500,000 francs; on n'avait
que 14 millions; on était donc au-dessous des besoins de 51,500,000
francs.]

[Note 58: Lettre de M. de Rémusat à M. de Barante. (_Documents
inédits._)]

[Note 59: Ces ressources extraordinaires mises à la disposition du
gouvernement, sauf réalisation, s'élevaient à 356,458,808 francs,
savoir: 1º 3 millions de rente 3 pour 100, représentant un capital de
54 millions; 2º obligations, aliénations de bois et négociations de
rente pour 200 millions; 3º addition au principal de la contribution
foncière, 46,458,808 francs; 4º crédit en rentes jusqu'à concurrence
de 50 millions; 5º retenues sur les traitements, 6 millions. Le
ministère eût voulu moins demander à l'emprunt et plus à l'impôt; la
Chambre s'y refusa. En 1831, l'excédant des dépenses sur les recettes
fut de 266,007,933 francs, qui joint au déficit de 1830, formait un
découvert total de 329,743,044 francs.]

[Note 60: Le ministre des finances disait, le 19 août 1831, à la
Chambre: «C'est un désordre grave, dans le gouvernement d'un peuple
libre, que d'administrer sans budget.»]

À mesure que M. Thiers se compromettait davantage avec les
conservateurs; qu'il prenait, au milieu d'eux, par son talent et son
zèle, une place plus importante et plus assurée, il était moins ménagé
par ses anciens amis de la gauche. Ceux-ci le regardaient comme un
transfuge, à la défection duquel ils se croyaient le droit d'attribuer
les plus bas motifs. Moins impopulaire que M. Guizot, il était moins
respecté et plus maltraité. Son ancien journal lui-même, le
_National_, par la plume de Carrel, commençait à parler, avec une
amertume contenue mais sévère, de «ceux qui avaient écrit l'histoire
de la Révolution et qui s'en repentaient[61]». D'autres attaquaient M.
Thiers, non-seulement dans ses opinions, mais dans son caractère, dans
ses moeurs, dans sa probité. La Société _Aide-toi, le ciel t'aidera_,
composée de tous ceux qui avaient fait campagne avec le rédacteur du
_National_, à la fin de la Restauration, publiait contre le député
conservateur un grossier et haineux pamphlet[62]. M. Thiers
retournait-il à Aix et à Marseille? son pays natal lui donnait un
charivari; les habitants se réunissaient à sa porte, les uns soufflant
dans des cornets à bouquin, les autres frappant des chaudrons et des
casseroles avec des pelles et des pincettes, ou cognant à tour de
bras, avec des maillets monstrueux, sur des tonneaux vides; avec cela,
un orage de sifflets, de hurlements, d'invectives, où les journaux de
gauche, fort empressés à faire connaître cette manifestation de la
«justice populaire», avaient recueilli ces injures: «À bas le patriote
apostat! À bas le traître à son pays, le traître à la Pologne, le
traître à l'Italie! À bas le trafiquant d'emplois, le protégé perfide
du banquier de la grande semaine! À bas! À bas!» M. Viennet,
compatissant, adressait à M. Thiers, sur les _Charivaris_, une épître
qui débutait ainsi:

  L'émeute a donc sur toi porté sa griffe impure;
  Et des charivaris la glorieuse injure
  Vient enfin, brave Thiers, d'accueillir ton retour
  Dans la noble cité qui te donna le jour.

[Note 61: «Où mène l'esprit qui n'est que l'esprit?» disait encore le
_National_ à propos de M. Thiers, et il ajoutait: «Ce n'est pas sans
douleur que nous le voyons s'égarer au service d'une politique basse,
petite, misérable, à laquelle les inspirations du coeur, toujours si
sûres, si fécondes, n'ont point de part.»]

[Note 62: Voici quelques extraits de ce factum, publié en 1831:
«Justice sévère, honte même à l'homme doué d'autant de talent que
d'énergie, qui, grandi d'abord à l'ombre de la bannière que la France
vient de reconquérir au prix de son sang, la renie ensuite avec
scandale, fournit aux oppresseurs de la liberté l'appui d'un talent
qu'il prêtait naguère à la liberté même!... Orateur loquace et
superficiel, doué d'une facilité déplorable, M. Thiers occupe la
tribune des heures entières, et fatigue, assourdit, éblouit ses
auditeurs. Il a la conscience d'un charlatan et la volubilité d'une
femme en colère. Il embrouille et noie les questions les plus simples
dans la fluidité confuse de son langage, tourne, déplace, escamote les
difficultés, s'embourbe dans le gâchis de ses sophismes, et finit par
rire le premier de la crédulité de ceux qui l'entourent.»]

Que le baume de cette poésie suffit à guérir toutes les blessures du
jeune député, on ne pourrait l'affirmer; mais il était trop
intelligent pour ne pas comprendre que tout ce qu'il perdait en faveur
révolutionnaire, il le gagnait en crédit auprès des conservateurs et
du Roi; or, pour le moment, c'est de ce côté qu'il visait.

Thiers, Guizot, Dupin, quelle réunion de forces et de talents autour
de Casimir Périer! Ne nous inquiétons pas de leurs divergences, si
profondes qu'elles soient; elles disparaissent et sont comme emportées
dans le puissant courant que détermine et dirige la volonté vraiment
maîtresse du président du conseil. Cette variété même ne sert qu'à
étendre le cercle où sont recrutés les adhérents de la politique
ministérielle; M. Guizot, à l'aile droite, rassure les monarchistes
constitutionnels; M. Thiers, à l'aile gauche, rallie tout ce qui peut
être rallié des anciens ennemis de la Restauration; M. Dupin, au
centre, affermit les timides, enlève les indécis, contient les
indépendants. L'administration fait imprimer et distribuer leurs
discours en même temps que ceux de Périer. Jamais ministère n'a eu,
nous ne dirons pas de tels protecteurs, le mot ne conviendrait pas,
mais de tels alliés, on pourrait presque dire de tels serviteurs.
L'opposition parlementaire ne présente alors rien de comparable. La
Fayette, chaque jour plus vieilli, est un nom plutôt qu'un orateur; M.
Odilon Barrot ne fait qu'essayer sa solennité oratoire; Garnier-Pagès
l'aîné, entré à la Chambre dans les premiers mois de 1832, n'a pas
encore donné la mesure de sa froide et âpre éloquence; Mauguin, le
plus en vue, commence à s'user et à ne plus faire illusion à personne
par sa superficielle faconde. Aussi M. Thiers peut-il écrire à cette
époque: «On a remarqué que la plus grande masse des talents a couru
du côté du pouvoir.»



CHAPITRE VI

LES FAIBLESSES DE LA POLITIQUE DE CASIMIR PÉRIER

     I. Périer est obligé de combattre avec des armes émoussées et
     faussées. On rappelle aux ministres leur passé. État des esprits
     dans le parti conservateur. Le sentiment monarchique y fait
     défaut. Question de la liste civile. Pamphlets de M. de Cormenin.
     Débat de la Chambre.--II. Concessions que Périer se croit obligé
     de faire au trouble des esprits. Question de la pairie. Discours
     de Royer-Collard. Suppression de l'hérédité.--III. Politique
     religieuse. Amélioration produite par l'avénement de Périer.
     Dispositions du clergé. Attitude du Pape. Sentiments personnels
     de Périer. Le gouvernement n'ose rouvrir Saint-Germain
     l'Auxerrois et rebâtir l'archevêché. Dispersion des Trappistes de
     la Meilleraye. Interdiction des processions. Obsèques de l'évêque
     Grégoire. Affaire de l'abbé Guillon. Vexations des municipalités.
     Le christianisme banni de toutes les solennités officielles. La
     religion maintenue dans l'enseignement public. Le budget des
     cultes à la Chambre. Langage élevé de M. Guizot.


I

Nous avons pleinement admiré Casimir Périer, nous avons porté
très-haut l'homme et son oeuvre. Loin de nous la pensée de revenir sur
ce jugement. Mais, si énergique que fût la résistance opposée par
Périer au désordre, elle avait ses faiblesses; si lumineuse que fût la
figure du ministre, elle avait ses ombres. Force nous est de montrer
les unes et les autres. L'histoire doit tout dire; elle n'a le droit
de rien voiler par complaisance ou par respect. Nous pourrons ainsi,
au premier abord, surprendre et peiner ceux qui, avec nous, ont admiré
Périer; après réflexion, ils comprendront que cet homme est de ceux
qui peuvent supporter sans dommage la pleine vérité. Ils se rendront
compte que les défaillances secondaires ont laissé subsister les
parties principales, décisives et vraiment méritoires de l'oeuvre de
résistance; ils verront surtout que ces défaillances ont été moins
encore la faute de l'homme que le malheur d'une époque troublée.
Presque tout ce que Périer a fait de bon vient de lui-même; ses
erreurs et ses échecs viennent, pour une notable part, des passions ou
des préjugés alors régnant. Ainsi apparaît toujours ce mal
révolutionnaire dont le ministre subissait lui-même l'influence, au
moment où il le combattait si courageusement.

Déjà nous avons eu, plus d'une fois, l'occasion de constater les
conditions défavorables dans lesquelles Périer devait soutenir la
lutte; on a vu comment, par l'effet de la révolution, les armes dont
il se servait étaient émoussées, faussées, comme branlantes, et
trahissaient parfois la vigueur de son effort; on a vu l'inconsistance
de la majorité parlementaire, les acquittements scandaleux du jury,
les défaillances de certains préfets ou de certains généraux, la
défection des gardes nationales passant à l'émeute au lieu de la
réprimer, et même parfois, au début, l'hésitation de l'armée[63]. Les
ministres et ceux qui, à leur côté, s'étaient le plus courageusement
engagés dans la résistance n'échappaient pas entièrement à cette
faiblesse générale et originelle; alors même que leur énergie
demeurait entière, leur autorité morale se trouvait atteinte. Ils
n'avaient pas trempé naguère dans la révolution, à quelque degré que
ce fût, sans être un peu embarrassés pour la combattre. Quand ils
voulaient parler ou agir contre le parti anarchique, celui-ci leur
objectait qu'ils avaient fait eux-mêmes, à leur jour, ce qu'ils lui
reprochaient maintenant. À M. Barthe, devenu garde des sceaux, on
rappelait qu'il avait été membre actif des sociétés secrètes, fauteur
des conspirations, et La Fayette le nommait malicieusement, à la
tribune, «son vieux complice[64]»; à M. Thiers, qu'il avait inauguré
contre l'ancienne royauté, dans le _National_ de 1830, la tactique
reprise maintenant contre la nouvelle; à M. Guizot, qu'il avait été le
collègue et l'allié des républicains dans la société _Aide-toi, le
ciel t'aidera_. Il n'était pas jusqu'à Casimir Périer qu'on ne se plût
à mettre en contradiction avec son passé. À l'heure de ses plus
tragiques combats, en septembre 1831, après la chute de Varsovie, les
opposants de la Chambre, auxquels il reprochait avec une énergie si
haute de s'appuyer sur l'émeute du dehors, se croyaient autorisés à
répondre que lui-même leur avait donné, quelques années auparavant,
l'exemple de prendre la révolte sous sa protection et de s'en servir
pour peser sur le Parlement. Il leur suffisait de remonter aux
désordres qui avaient accompagné, en 1820, la discussion de la loi
électorale, et de rappeler les véhémentes harangues où Périer, chef
d'attaque, avait fait un crime au gouvernement d'alors de la plus
légitime répression, protesté contre «les excès des soldats conduits
par des hommes coupables», et parlé avec menace du «danger de
développer tous les jours l'appareil militaire, au milieu d'une
population où chacun pouvait se rappeler qu'il avait été soldat». En
1820, ainsi qu'en 1831, c'était un grand ministre qui avait tenu tête,
par sa seule parole, par son seul courage, à la coalition de la rue et
de la tribune; et, pour compléter la ressemblance, chez M. de Serre,
comme, plus tard, chez Casimir Périer, une santé détruite, la force
physique toujours sur le point de manquer à une âme vaillante, et
l'opposition, devenue par là vraiment meurtrière, pouvant mesurer, sur
le front de son illustre victime, l'avance que de telles scènes
faisaient prendre à une mort, hélas! trop proche.

[Note 63: À Tarascon, le 23 mai 1831, la troupe avait refusé de
marcher contre les émeutiers.]

[Note 64: Dans le procès d'avril, quelques années plus tard, l'un des
accusés interpella M. Barthe, pour lui rappeler qu'ensemble ils
avaient juré haine à la royauté sur le même poignard. M. Barthe était,
du reste, bien revenu de ses entraînements révolutionnaires. Le roi
Louis-Philippe disait de lui, un jour, à M. Guizot: «Bien peu
d'avocats comprennent les conditions du gouvernement; Barthe y est
arrivé. Ce n'est pas un transfuge, c'est un converti; il a vu la
lumière.»]

Les ministres ou leurs alliés reprochaient-ils à l'opposition qui se
prétendait dynastique de faire campagne avec la faction républicaine,
c'était encore en rappelant leur conduite sous la Restauration que
leur répondait Carrel. «Qui les soutenait alors? disait-il, qui les
applaudissait au dehors? Qu'entendaient-ils, dans ce temps-là, par ce
parti libéral à qui ils demandaient la popularité?... Ne savaient-ils
pas que, sur les mêmes bancs où ils s'asseyaient, il y avait des
ennemis déclarés des Bourbons, bonapartistes, partisans d'un 1688
français, ou républicains?... C'est alors que nos hypocrites de
légalité, nos hommes gouvernementaux d'aujourd'hui eussent dû
proclamer hautement ce qu'ils pensaient et des bonapartistes, et des
républicains, et des admirateurs de la Convention, et des théoriciens
plus aventureux encore qui prétendaient que Babeuf et ses amis avaient
péri innocemment... Non, on ne repoussait pas l'alliance de toutes ces
sectes politiques. Alors on n'exécrait aucune nuance des opinions
révolutionnaires, on ne répudiait aucune alliance.» Du côté du
pouvoir, flétrissait-on, avec un juste mépris, la «presse de la rue»,
le _National_ répliquait: «Et qu'êtes-vous, vous-mêmes? D'où
venez-vous? Est-ce que votre royauté n'est pas la royauté de la
rue?... Royauté de la rue, ministres de la rue, députés de la rue,
sans cette investiture de la rue, qui vous releva de vos serments
envers trois générations de Bourbons, vous ne seriez que des traîtres
qui auriez déserté la monarchie légitime, au jour où elle vous
appelait à la défendre contre la rue[65].» Sans doute, l'opposition ne
se justifiait pas ainsi, mais elle embarrassait les ministres et leurs
amis; elle leur faisait, dans les discussions, une situation fausse
qui n'était de nature ni à augmenter la force morale du gouvernement,
ni à relever les moeurs publiques, ni à redresser l'opinion.

[Note 65: Jusqu'à la fin, l'opposition, avec la clairvoyance de la
haine, se servira de cette origine pour rabaisser la monarchie. La
veille de la crise de février 1848, M. Mauguin disait encore à la
tribune: «Pourquoi prononcer de grands mots contre les révolutions?
Mais notre gouvernement, nos Chambres, nos ministres, la couronne
elle-même, est-ce que tout cela n'est pas révolutionnaire? Est-ce que
vous n'avez pas ici jugé un roi? Est-ce que vous trouvez quelque chose
de plus révolutionnaire que de prononcer la déchéance d'un roi, de
déclarer la vacance d'un trône, de décerner une couronne? Vous êtes un
gouvernement révolutionnaire.»]

Cette opinion était singulièrement dévoyée. Elle aussi se ressentait
de la révolution. Le mal apparaissait non-seulement dans les régions
acquises à l'opposition, mais aussi dans celles où le gouvernement
cherchait un appui. La masse conservatrice d'alors, malheureusement
appauvrie par l'hostilité des éléments légitimistes, avait conservé
des événements de Juillet bien des préjugés, des exigences et des
passions. Périer y dénonçait un «sentiment de jalousie sociale», un
«esprit de vertige», tels que, si l'on y cédait, on «n'aurait bientôt
ni armée ni administration, et, il faut le dire, plus de pays».
Ajoutez ce malaise que M. de Rémusat dépeignait ainsi à M. Guizot, le
29 juin 1831: «L'état général des esprits me préoccupe... C'est un
mélange d'irritation et de découragement, de crainte et de besoin de
mouvement; c'est une maladie d'imagination qui ne peut ni se motiver
ni se traduire, mais qui me paraît grave. Les esprits me semblent tout
à fait à l'état révolutionnaire, en ce sens qu'ils aspirent à un
changement, à une crise, qu'ils l'attendent, l'appellent, sans
qu'aucun puisse dire pourquoi.»

Ce qui manquait le plus aux conservateurs de ce temps, c'était le
sentiment monarchique. Le malheur du régime de 1830, on l'a dit, était
que les vrais royalistes n'y criaient pas: Vive le Roi! Parmi les
partisans de ce régime, plusieurs eussent été surpris, peut-être même
blessés, si on les avait traités de royalistes. Carrel a esquissé
plaisamment d'après nature le bourgeois de ce temps. «Avez-vous
quelquefois interrogé, dit-il, un de ces gens paisibles, excellents
citoyens au fond, mais peu prévoyants, et qui s'étaient laissé
enrégimenter dans le juste milieu, sous M. Périer?... Demandez à cet
homme s'il est royaliste, il vous répondra qu'il est abonné depuis
quinze ans au _Constitutionnel_, et que sans doute vous vous
moquez.--Républicain? Pas davantage; mais il veut les conséquences de
la révolution de Juillet.--Propagandiste? Il a horreur du mot, depuis
qu'il a lu le discours de M. Périer; mais il tiendrait beaucoup
cependant à ce que la France fût encore la grande nation, car il a
dans sa bibliothèque, à côté d'un beau Voltaire, une superbe édition
des _Victoires et conquêtes_, de M. Panckoucke, et il a été révolté de
l'abandon de la Pologne. Notre homme n'est rien de ce qui fait un
royaliste; il est, au contraire, implacable ennemi des chouans, des
prêtres, des émigrés et de la Sainte-Alliance; il a toute l'étoffe
d'un républicain, seulement il ne le sait pas; il a peur du mot et
pas de la chose. Il prendrait son parti de la république, si elle
pouvait venir sans trouble; mais, en attendant, il est pour l'ordre
public, ou mieux encore _pour la tranquillité_.» Qui pourrait nier la
part de vérité contenue dans cette satire? Le haut esprit du duc de
Broglie notait alors, avec dégoût et tristesse, chez ceux qui
l'entouraient, «cet appétit pervers, naturel aux époques de
révolution, de tout abaisser, la royauté surtout». «Si l'on est
obligé, ajoutait-il, de laisser subsister cette royauté», on cherche
du moins à «la compromettre de plus en plus dans les idées et les
intérêts révolutionnaires[66]». La vanité des petites gens se plaisait
à mettre sans cesse cette monarchie en face de son origine; ils
avaient la bouche pleine, quand ils parlaient du «roi qu'ils avaient
fait[67]», et se croyaient au moins ses égaux; lors des illuminations
du 28 juillet 1831, un Parisien avait mis à sa fenêtre son propre
portrait et celui du Roi, avec ce distique écrit sur un transparent:

  Il n'est point de distance entre Philippe et moi;
  Il est roi-citoyen, je suis citoyen-roi.

[Note 66: _Souvenirs_ du feu duc de Broglie.]

[Note 67: «Des bourgeois de province engendrer un roi de France! Cela,
en effet, valait la peine d'être crié sur les toits, et ne se voit pas
tous les jours; aussi n'entendis-je longtemps retentir à mes oreilles,
à la Chambre et dans les couloirs, que ces mots ronflants et superbes:
_Le Roi que nous avons fait! Oui, le Roi que nous avons fait!_ Comme
ils en remplissaient leur bouche!» (CORMENIN, _Livre des orateurs_,
Appendice, t. II, p. 375.)]

Il n'était pas jusqu'aux moeurs simples du prince dont on n'abusât
pour le traiter avec un sans gêne irrespectueux. M. Doudan l'a dit:
«L'homme est un animal insolent qui n'aime l'extrême simplicité que
pour lui grimper sur les épaules»; et ce fin observateur en concluait
plaisamment que, «s'il était par accident chef des peuples, il vivrait
au milieu de la foudre et des éclairs, surtout, ajoutait-il, dans les
temps où les idées d'égalité absolue auraient miné le monde[68]». La
vue des outrages dont la royauté était alors accablée par ses
adversaires ne rappelait pas ses partisans à plus de respect. À voir
même ces étranges conservateurs faire aux caricatures de Philipon et
de ses collaborateurs un succès de curiosité, n'eût-on pas dit que le
ridicule et la boue jetés sur le Roi flattaient en eux je ne sais quel
arrière-fond d'envie[69]?

[Note 68: _Lettres de Doudan_, t. II, p. 178-179.]

[Note 69: Un observateur avisé, madame Émile de Girardin, dira,
quelques années plus tard: «Nous sommes maintenant un peuple d'envieux
qui voulons rire de nos maîtres.» (_Lettres parisiennes du vicomte de
Launay_, t. III, p. 73.)]

C'est que, chez la plupart de ceux qui soutenaient la monarchie
nouvelle, le coeur n'était pas assez intéressé. On eût vainement
cherché en eux ce mélange de tendresse et de foi, qui marquait
autrefois les rapports du sujet et du Roi, et qui avait, dans une
certaine mesure, reparu sous la Restauration[70]. Bien au contraire,
ils se vantaient d'avoir répudié cette sentimentalité et cette
religiosité monarchiques. «Nous ne sommes pas des Vendéens», disait
l'un d'eux à Louis-Philippe. Beaucoup n'étaient même pas des whigs.
S'ils s'attachaient à la royauté, ce n'était ni par affection ni par
principe; ce n'était guère que par intérêt. Cette royauté leur
paraissait être, comme on l'a dit, «un paratonnerre pour protéger les
boutiques». Sa force était surtout de pouvoir répéter à la bourgeoisie
ce que l'astrologue de Louis XI disait à ce prince, pour se mettre en
garde contre ses fantaisies meurtrières: «Je mourrai juste trois jours
avant Votre Majesté.» Est-il vrai, comme l'ont soutenu des esprits qui
se piquaient d'être désabusés et positifs, que l'intérêt est pour la
monarchie un fondement meilleur que le sentiment? Sans doute,
l'intérêt peut, à un moment donné, assurer des concours nombreux; mais
sont-ce les plus sûrs et les plus dévoués? Une telle fidélité a besoin
d'être stimulée et entretenue par un danger en quelque sorte tangible;
avec la sécurité, vient l'indifférence, et une indifférence accessible
à tous les caprices, à toutes les excitations malveillantes. Cet
intérêt manque même de clairvoyance; il se trompe facilement sur la
réalité du danger, et souvent il ne commence à s'en émouvoir que quand
le temps est passé de l'écarter. Ainsi fera-t-il en 1848. C'est en ce
sens que, dès 1832, un fin observateur disait à Henri Heine: «Le parti
du Roi est très-nombreux, mais il n'est pas fort.»

[Note 70: M. de Vigny écrivait dans son journal, le 21 août 1830,
quelques jours après la révolution: «En politique, je n'ai plus de
coeur. Je ne suis pas fâché qu'on me l'ait ôté: il gênait ma tête. Ma
tête seule jugera dorénavant et avec sévérité. Hélas!»]

Presque à chaque pas, apparaissait alors ce défaut de véritable
royalisme: on eût dit que, parmi les partisans de la monarchie
nouvelle, beaucoup voulaient lui faire payer leur appui en la
contrariant, et, pour nous servir d'une expression appropriée à la
vulgarité d'une telle conduite, en lui faisant la vie dure. Cette
tendance se manifesta surtout à propos de la fixation de la liste
civile. Il eût importé à la dignité de la monarchie nouvelle qu'une
telle question fût résolue largement et promptement, sans marchandage
et presque sans débat. Quand, sous la Restauration, la liste civile de
Louis XVIII avait été fixée à 34 millions, celle de Charles X à 32
millions, il n'y avait pas eu une objection. Si les choses ne se
passèrent pas de même après 1830, la faute en fut au moins autant à la
timidité ou aux idées fausses des partisans de la monarchie qu'aux
manoeuvres de ses adversaires. Les conservateurs s'étaient nourris de
phrases sur le «gouvernement à bon marché». Une royauté bourgeoise qui
régnerait au rabais et qui serait mise en garde contre l'orgueil par
de salutaires humiliations, tel était leur idéal. N'était-on pas
d'ailleurs parvenu, à force de calomnies ouvertes ou de perfides
insinuations, à leur persuader qu'il fallait se méfier de l'avarice de
Louis-Philippe? Ce bâtisseur infatigable qui devait laisser après lui
une liste civile obérée, on le présentait comme étant possédé d'une
parcimonie et d'une avidité mesquines, vices les plus propres, après
la lâcheté, à discréditer un prince en France; et plus d'un badaud
avait fini par croire que le Roi ne songerait qu'à économiser et à
thésauriser les millions de sa dotation. Certaine manière d'être de
Louis-Philippe aidait sur ce point la méchanceté de ses ennemis. Par
amour de l'ordre, par souci surtout de l'avenir de ses enfants qu'il
craignait de voir, un jour, «sans pain»[71], il avait, en ces
questions de fortune, une préoccupation soigneuse, qui était plus d'un
propriétaire prudent et d'un bon père de famille que d'un prince.
Peut-être lui eût-il été profitable d'avoir quelques défauts de plus,
un peu de l'insouciance, de l'imprévoyance en fait d'argent, qui, à
tort ou à raison, paraissent en France la marque du gentilhomme. Tout
en dépensant beaucoup et utilement, il n'avait pas, dans la forme,
cette magnificence qu'un aventurier eût peut-être feinte avec plus
d'adresse, et grâce à laquelle quelques louis jetés avec désinvolture
font plus d'effet sur la foule que des millions dépensés avec une
régularité bourgeoise. Néanmoins, rien dans tout cela ne pouvait
justifier ou même seulement excuser cette imputation d'avarice qui ne
fut pas la machine de guerre la moins efficace contre la monarchie
nouvelle. Des injustices nombreuses auxquelles Louis-Philippe était
exposé, nulle ne lui fut plus sensible, plus douloureuse, et la
première fois que, dans son intimité, il prononça le mot d'abdication,
ce fut après une attaque de ce genre.

[Note 71: C'est à M. Guizot que le Roi disait, un jour, en lui prenant
tout à coup les mains avec effusion: «Je vous dis, mon cher ministre,
que mes enfants n'auront pas de pain.»]

En décembre 1830, M. Laffitte avait déposé un projet fixant la liste
civile à 18 millions; mais, surpris et effrayé de l'opposition qui
s'éleva, il ne pressa pas la discussion, et, dans la commission, se
hâta d'abandonner le chiffre qu'il avait proposé. Périer, lui-même,
sentit l'opinion si excitée, qu'il montra une timidité à laquelle il
n'avait habitué ni ses amis ni ses adversaires. Ce fut seulement le 4
octobre 1831 qu'il se décida à présenter un nouveau projet: encore y
laissa-t-il en blanc le chiffre de la dotation, voulant, disait-il,
par un sentiment de haute convenance et par déférence pour une auguste
volonté, remettre à la Chambre le soin de le fixer elle-même. Cette
réserve, bien loin de désarmer les oppositions, les rendit au
contraire plus audacieuses. On se livra, dans la presse, à toutes
sortes de calculs perfides, de lamentations hypocrites, d'insinuations
calomnieuses: sous prétexte de liste civile, ce fut le Roi, dans sa
vie privée, avec ses goûts supposés, qu'on mit sur la sellette et
qu'on travestit outrageusement. Dès ce moment, un homme se fit une
spécialité de cette diffamation factieuse: c'était M. de Cormenin.
Ancien membre du conseil d'État sous l'Empire et sous la Restauration,
connu comme juriste administratif, dynastique zélé sous ces deux
régimes, gratifié par faveur du titre de vicomte, rien dans son passé
ne l'avait préparé au rôle qu'il allait jouer. Il était député et
s'appliquait, depuis Juillet, à voter avec le parti le plus avancé,
mais sans tenir grande place dans la Chambre. À la tribune, le regard
effrayé et la parole hésitante, il faisait piteuse figure. Est-ce pour
cela qu'il préféra s'embusquer dans de petits pamphlets qu'il pouvait
écrire sans avoir ses contradicteurs en face? Son titre de député ne
lui était pas cependant inutile, puisqu'il lui assurait une
inviolabilité fort avantageuse en ce rôle de calomniateur: ce qui ne
l'empêchait pas de dire au «peuple» que, par amour pour lui, il
s'exposait «aux sépulcres vivants de Pélagie». Ses lettres sur la
liste civile, publiées en décembre 1831, eurent un grand
retentissement. La valeur en était cependant médiocre; langue pénible,
sans naturel, guindée et limée, tout en étant singulièrement
incorrecte[72]; phrases courtes, sans être toujours rapides; traits
laborieux, railleries plus dénigrantes que malicieuses, rire plus
nerveux que gai, émotion de rhéteur à froid; voilà ce qu'on prétendait
égaler au style pur, délicat, parfois exquis, à l'esprit vif, bien
qu'un peu sec, de Paul-Louis Courier. N'osa-t-on même pas prononcer,
avec sérieux, le nom de Pascal? À défaut de mérite littéraire, ces
pamphlets avaient une efficacité malfaisante. Leur dialectique
vulgaire et sophistique imposait aux badauds. Des chiffres perfidement
disposés donnaient à la critique une apparence de précision. L'auteur
par son instinct propre devinait ce qui pouvait le mieux flatter les
petits sentiments, exciter les envies mesquines et les haines
souffreteuses. Ainsi mettait-il en regard la paille nécessaire à la
litière des écuries royales, et celle qui manquait au lit de tant de
pauvres familles, ou calculait-il combien, à quinze sous par jour, on
nourrirait de paysans avec les millions de la liste civile. Au profit
de qui l'ancien auditeur du premier Empire, le récent maître des
requêtes de la Restauration, le futur conseiller d'État de Napoléon
III, faisait-il alors cette vilaine campagne? On serait embarrassé de
répondre. Peut-être obéissait-il surtout à des ressentiments médiocres
et à un naturel besoin de dénigrement. Pour le moment, il se disait
républicain, et les républicains l'acceptaient comme un des leurs, en
attendant qu'en 1848, ils reçussent de ses mains le suffrage
universel, et lui confiassent, comme au plus compétent, la préparation
de leur constitution.

[Note 72: A. Karr s'est amusé, dans ses _Guêpes_, à relever la phrase
suivante de M. de Cormenin: «Le budget est un _livre_ qui _pétrit_ les
_larmes_ et les _sueurs_ du peuple pour en tirer de l'or,... un
_livre_ qui _chamarre_ d'or et de soie les manteaux des ministres, qui
_nourrit_ leurs coursiers fringants, et _tapisse_ de coussins moelleux
leurs boudoirs.»]

Ces polémiques n'avaient que trop d'effet sur une opinion mal
disposée. Enfin la discussion s'ouvrit à la Chambre, en janvier 1832.
Elle ne dura pas moins de huit jours, âpre, violente, mesquine; on eût
dit «un marchandage avec un entrepreneur avide et rusé dont les
demandes sont suspectes et dont on s'applique à réduire les
bénéfices[73]». Une partie des conservateurs, au lieu de décourager et
d'étouffer un débat mortel au prestige même de la royauté, suivait à
demi l'opposition, ou du moins paraissait l'entendre sans déplaisir.
Casimir Périer voyait bien la faute d'une telle conduite; il conjurait
ses amis de se rappeler que «ce n'était plus une question financière»,
mais «une question politique», et comme il le disait justement, une
«question de royauté». Néanmoins il sentait avoir affaire à des
affections si froides et à des préjugés si vifs, que lui-même était
craintif, embarrassé, «comme s'il eût demandé plus qu'il n'avait droit
ou chance d'obtenir». Des incidents bruyants et passionnés marquèrent
ce triste et long débat. Un jour, M. de Montalivet était amené, au
cours de son argumentation, à parler du Roi et de ses «sujets».
Aussitôt éclate un effroyable tumulte sur les bancs de l'opposition:
«Il n'y a plus de sujets depuis la révolution de Juillet!
crie-t-on.--Les hommes qui font des rois ne sont pas des sujets! À
l'ordre, l'Excellence!» On ne permet pas au ministre de s'expliquer:
c'est une rétractation qu'on exige; le trouble est tel, qu'il faut
lever la séance. Vainement expose-t-on à ces «citoyens» que les
Anglais ne sont pas moins libres, pour se dire les «sujets» du Roi;
vainement leur rappelle-t-on qu'eux-mêmes, depuis 1830, s'étaient déjà
servis plusieurs fois de cette expression; ils ne veulent rien
entendre, et M. Odilon Barrot rédige gravement une protestation que
signent cent soixante-sept députés, tous fiers de cette résistance
héroïque au despotisme royal. Quand vint le moment de voter sur les
articles de la loi, il ne fut plus même question des 18 millions,
d'abord proposés par M. Laffitte et provisoirement alloués au Roi
depuis la révolution. Le chiffre de 14 millions, appuyé par les
ministres, fut repoussé comme trop élevé; il fallut se rabattre à 12
millions.

[Note 73: Guizot, _Mémoires_, t. II, p. 224.]


II

Tel était le trouble des esprits, que Périer jugeait parfois
impossible d'y résister, ou même semblait en être personnellement
atteint. On pourrait noter plus d'un symptôme de cette faiblesse. Par
exemple, à un moment où la population échauffée n'avait certes pas
besoin d'être encouragée à la révolte, le gouvernement s'honorait de
«célébrer la mémoire du 14 juillet 1789», première émeute d'où tant
d'autres étaient sorties, et accordait une pension de cinq cents
francs aux «vainqueurs de la Bastille» qui «justifieraient de leur
coopération à cette oeuvre mémorable»; les révolutionnaires, en cela
plus logiques que le pouvoir, répondaient à cette avance, en préparant
ouvertement, pour le jour de cette fête, des désordres qu'il fallait
réprimer avec un grand déploiement de troupes. Une autre fois, le
ministère laissait voter par la Chambre des députés, sans oser même
intervenir, l'abrogation de la loi qui avait institué le deuil
national du 21 janvier; vote aussitôt interprété par la presse comme
la réhabilitation ou tout au moins l'absolution du meurtre de Louis
XVI. Heureusement, il se trouva, à la Chambre des pairs, des voix pour
dire ce que le gouvernement ne disait pas. Le duc de Broglie montra,
avec une particulière élévation, que, si l'on pouvait oublier les
fautes des hommes, on ne devait pas oublier les leçons des événements.
«Quant au 21 janvier lui-même, s'écria-t-il, point de molle
complaisance, point de sophisme, point d'oubli non plus. Au temps où
nous vivons, lorsque l'ouragan des révolutions gronde sur la tête des
peuples et des rois, il importe à la France, il importe au monde de
n'en pas perdre la mémoire.» Et, le lendemain, Casimir Périer disait
un peu tristement à M. Guizot: «Le duc de Broglie est bien heureux; il
a pu dire ce que pensent tous les honnêtes gens[74].» Le ministère ne
s'opposa pas davantage, dans la Chambre des députés, au rétablissement
du divorce, mais la Chambre des pairs le repoussa.

[Note 74: Le projet voté par la Chambre des députés portait: «La loi
du 19 janvier 1816, relative à l'anniversaire du 21 janvier, est
abrogée.» La Chambre des pairs le modifia ainsi: «Art. 1er. Le 21
janvier demeure un jour de deuil national.--Art. 2. Toutes les autres
dispositions de la loi du 19 janvier 1816 sont abrogées.» La Chambre
des députés ayant persisté dans son premier vote, la question revint,
en 1833, à la Chambre des pairs, qui, cette fois, s'arrêta à la
rédaction suivante: «La loi du 19 janvier 1816, relative à
l'anniversaire du jour funeste et à jamais déplorable du 21 janvier
1793, est abrogée.» Cette rédaction fut adoptée par la Chambre des
députés.]

L'obligation où le gouvernement croyait être de faire la part des
passions et des préjugés apparut plus encore dans un débat autrement
important. L'heure était venue de résoudre cette question de
l'organisation de la pairie que, lors de la révision de la Charte, on
avait renvoyée à la session de 1831, et qui, aux dernières élections,
avait tenu tant de place dans les manifestes de tous les candidats.
C'était ce que M. de Salvandy appelait alors «la grande bataille de la
politique révolutionnaire». Personnellement, Périer était pour le
maintien de l'hérédité. Néanmoins l'opinion lui paraissait si montée,
il craignait tant d'être abandonné par beaucoup des partisans
habituels du ministère, qu'il ne jugea pas possible même d'essayer une
résistance. M. Guizot s'est demandé après coup si l'impossibilité
n'était pas plus grande en apparence qu'en réalité. Toujours est-il
que ni lui ni aucun de ses amis n'avaient cru pouvoir alors
conseiller la lutte; les principaux membres de la majorité, réunis et
consultés par le ministre, s'étaient pour la plupart prononcés contre
l'hérédité, et ceux qui lui étaient favorables avaient déclaré qu'il y
aurait témérité périlleuse à la défendre.

Ce ne dut pas être sans une douloureuse angoisse et le sentiment amer
de son humiliation que Périer se résigna à sacrifier une institution
si importante devant la clameur démocratique. Aussi, quand, le 27 août
1831, il apporta le projet qui conservait au Roi le droit de nommer
les pairs, mais enlevait à ceux-ci l'hérédité, le président du conseil
ne portait pas la tête aussi haute que d'habitude. Il ne dissimula pas
que ce qu'il proposait était contraire à son sentiment propre; il
rendit «hommage au mérite» de l'hérédité, en même temps qu'il
proclamait «la puissance du fait» qui la condamnait; mettant en
balance «l'intérêt à venir du pays» qui voudrait le maintien de
l'hérédité et «ses opinions actuelles» qui en exigeaient la
suppression, il se déclara tristement obligé à tenir compte de ces
«opinions». «Ici, dit-il, la législation transige avec la politique,
et l'intérêt à venir du pays avec ses opinions actuelles.» Puis il
ajouta: «Oui, messieurs, puisqu'une indépendance constitutionnelle
qu'on doit, en théorie, regarder comme protectrice de la liberté
politique est confondue, dans l'imagination des peuples, avec
l'ancienne aristocratie nobiliaire, oppressive de nos libertés
civiles; puisque notre devoir, notre besoin est de consulter
l'impression populaire, en attendant la conviction nationale, nous
vous proposons, comme ministres chargés de recueillir les voeux
publics et d'y satisfaire en tout ce qui n'est pas contraire à la
justice, nous vous proposons, comme dépositaires des intérêts d'ordre
public, mais en vous laissant à vous, messieurs, comme législateurs,
votre part, une grande part de responsabilité dans cette
détermination, nous vous proposons de déclarer que la pairie cesse
d'être héréditaire.» Périer n'avait pas accoutumé ses auditeurs à un
langage si embarrassé. Il demanda seulement,--satisfaction bien
illusoire donnée à ses scrupules,--que cet article de la Charte pût
être revisé ultérieurement, le jour où la nation, mieux inspirée,
voudrait réformer l'oeuvre d'une époque de trouble. Quel plaisir ce
fut, pour tous les journaux opposants, d'insister avec une malice
impertinente sur la capitulation de ce ministre d'ordinaire si fier,
de le montrer n'osant pas soutenir son opinion, bien plus, s'offrant
lui-même à immoler l'institution dont il se déclarait partisan!

Le débat s'ouvrit, le 20 septembre, à la Chambre des députés.
Abandonnée par le ministère, l'hérédité n'en trouva pas moins
d'illustres champions, qui mirent leur honneur à faire comme de
magnifiques funérailles à cette nouvelle victime de la révolution.
Fait curieux, une thèse qu'on appelait aristocratique fut surtout
défendue par quatre bourgeois. M. Berryer, M. Guizot, M. Thiers et M.
Royer-Collard firent assaut d'éloquence, au service de cette cause
perdue d'avance[75]. Entre tous, le discours de M. Royer-Collard fut
un «événement»; c'est le mot dont se servait alors même Carrel. Cette
grande voix, naguère si écoutée et si populaire, s'était tue depuis la
révolution. On eût dit que l'illustre doctrinaire, dont on sait le
rôle considérable sous la Restauration[76], avait regardé ce rôle
comme terminé par la chute de Charles X. Il affectait de n'être plus
qu'un spectateur découragé, avec un fond de raillerie un peu
méprisante. Sa nature d'esprit se complaisait d'ailleurs à cette
abstention hautaine et chagrine. Sous le régime précédent, ne
l'avait-on pas vu se dérober soigneusement à l'action et au pouvoir,
par l'effet de sentiments complexes où l'orgueil avait plus de part
que la modestie, et où quelque égoïsme se mêlait à une fierté
désintéressée? En juillet 1830, quand la résistance parlementaire dont
il avait été l'un des chefs s'était brusquement tournée en révolution,
on l'avait entendu dire: «Je suis parmi les victorieux, mais la
victoire est bien triste.» Sans blâmer ceux qui prenaient part à
l'établissement d'une dynastie nouvelle, il les avait encore moins
approuvés et surtout ne leur avait pas promis le succès. Dans ses
lettres ou dans sa conversation intime, il déclarait volontiers qu'il
«ne s'entendait pas avec le présent», craignait l'avenir et ne vivait
qu'avec les souvenirs du passé. Il insistait sur ce qu'il appelait «la
contradiction des principes du nouveau gouvernement». «Je n'avais,
disait-il encore, de vocation libérale qu'avec la légitimité; la
quasi-légitimité n'est pas un contre-poids suffisant; elle aura
bientôt usé les honnêtes gens qui s'y sont confiés.» De là, ce silence
qu'il avait gardé à la Chambre, depuis l'avénement de la nouvelle
monarchie, silence qu'il savait, du reste, rendre presque aussi
imposant que l'avait été sa parole. Néanmoins, si étranger qu'il
voulût demeurer à l'expérience faite par les hommes de 1830, la
suppression de l'hérédité de la pairie lui parut un pas considérable
dans la descente démocratique, et il crut devoir à son pays, surtout
se devoir à lui-même, une suprême protestation. Rarement son éloquence
s'était élevée aussi haut: ce fut moins l'argumentation d'un
contradicteur que l'avertissement d'un prophète. «La démocratie dans
le gouvernement, dit-il, est de sa nature violente, guerrière,
banqueroutière. Avant de faire un pas décisif vers elle, dites un long
adieu à la liberté, à l'ordre, à la paix, au crédit, à la prospérité.»
Puis, au milieu du recueillement profond de la Chambre qui l'écoutait
non sans une sorte d'effroi intime, M. Royer-Collard terminait ainsi:
«Messieurs, je contiens les pressentiments dont je ne puis me
défendre; mes paroles n'ont point franchi la question qui vous occupe.
Cependant, quelque grave qu'elle soit, elle révèle une situation plus
grave encore, et dont nous faisons nous-mêmes partie. Il nous est
donné, peut-être pour la dernière fois, de la changer si nous arrêtons
enfin, dans cette grande circonstance, le cours de nos destructions,
je n'ose le dire, de nos dévastations. C'est assez de ruines,
messieurs, assez d'innovations tentées contre l'expérience. La fatigue
générale vous invite au repos. Les plus ignorants savent démolir, les
plus habiles échouent à reconstruire. Maintenez avec fermeté,
consacrez de nouveau l'hérédité de la pairie, et vous n'aurez pas
seulement sauvé une institution protectrice de la liberté comme de
l'ordre, vous aurez repoussé l'invasion de l'anarchie, vous aurez
relevé l'édifice social qui penche vers sa ruine.»

[Note 75: Nous avons dit ailleurs l'importance qu'a eue, dans la
carrière politique et oratoire de M. Thiers, le discours qu'il a
prononcé en cette circonstance.]

[Note 76: J'ai eu plus d'une fois l'occasion de marquer l'action de M.
Royer-Collard et d'esquisser sa puissante et originale figure dans mon
étude sur le _Parti libéral sous la Restauration_. (Cf. notamment p.
80 et 418.)]

Pour défendre la loi, Périer ne pouvait se placer aussi haut; il fut
réduit à arguer de la nécessité politique, et à reproduire les
explications embarrassées de son exposé des motifs. À droite comme à
gauche, on avait vivement critiqué cette attitude d'un ministère
laissant voir que la loi qu'il présentait était contraire à son
opinion. «Quel est donc, s'était écrié M. Berryer, le devoir du
législateur, si ce n'est de résister fortement à ce qu'il regarde
comme dangereux, à ce qui répugne à sa conscience, à sa conviction, à
ce qu'il considère comme une manifestation d'erreur publique! Honte à
ceux qui, dans ce cas, désertent leur propre conviction. Je cherche en
vain une expression pour qualifier cette conduite: une seule un peu
forte, vous me la passerez, peut rendre mon idée, c'est celle de
trahison.» Périer répondit que les règles parlementaires ne pouvaient
s'appliquer en présence de la Charte qui précisait la date de la
révision, des passions soulevées contre l'hérédité et des élections
qui l'avaient condamnée. «Il n'appartient à personne, ajoutait-il, de
changer la situation, d'en ajourner les exigences, ou d'en modifier
l'effet; la loi n'avait en quelque sorte qu'à la constater. Ce n'était
donc pas la conscience du ministère qui se trouvait engagée contre les
principes, c'était son action qui était toute tracée par les faits. Sa
propre conviction n'était plus la question dominante; la loi
paraissait tout écrite dans les circonstances.»

De l'aveu de tous, l'honneur du débat avait été pour la cause de
l'hérédité. «C'est dommage que ceci finisse sitôt, disait le général
Bugeaud à M. Guizot; vous n'aviez pas vingt voix au commencement; vous
en aurez davantage.» Au vote, il y en eut quatre-vingt-six;
qu'était-ce pour résister aux deux cent six députés qui, partageant ou
servant les préjugés du jour, se prononcèrent contre l'hérédité? Ce
premier vote émis, Périer retrouva un peu de son énergie pour
défendre le droit de nomination royale contre l'élection: «Je prie la
Chambre d'observer, dit-il, qu'il ne s'agit ici ni d'une question de
pouvoir ministériel ni de la pairie, mais que c'est ici la question de
la royauté tout entière qui s'agite devant elle.» Il fut décidé que le
Roi nommerait les pairs, sauf obligation de les choisir dans certaines
catégories. Sur un autre point, le président du Conseil fut moins
heureux; malgré sa vive insistance, il ne put faire adopter l'article
qui réservait aux Chambres la faculté de reviser plus tard cette
disposition de la Charte; les adversaires de l'hérédité exigèrent une
condamnation irrévocable.

Périer n'était pas encore au bout de ses peines. Il restait à imposer
à la haute Chambre elle-même sa propre mutilation. Pour lui arracher
un vote qu'au fond il déplorait, le ministre dut faire une «fournée de
pairs» et s'engager à fond dans le débat. Au cours de son
administration, il eut sans doute à soutenir des luttes autrement
violentes et tragiques; il n'en connut pas peut-être de plus pénibles
et de plus mortifiantes.

La ruine était consommée. Dépouillée de ce qui faisait son
indépendance et son autorité, la Chambre des pairs n'existait plus
qu'à l'état de conseil administratif ou de tribunal politique.
Vainement était-elle riche en capacités, en expériences, en renommées,
elle avait désormais perdu toute influence sur la direction du
gouvernement; on ne pouvait y trouver ni un obstacle, ni un appui.
Dans l'atmosphère démocratique où nous vivons aujourd'hui, nous
n'avons plus même l'idée d'une Chambre héréditaire. C'est précisément
parce que de telles institutions, une fois détruites, ne sauraient
être rétablies artificiellement, qu'il eût fallu se garder d'y porter
légèrement atteinte. En 1830, l'hérédité de la pairie existait; les
libéraux de la Restauration, à la suite de Benjamin Constant, y
avaient vu l'un des principes essentiels du gouvernement
parlementaire. Après la crise de Juillet, l'hérédité eût dû apparaître
plus utile encore: il n'y avait plus d'autre contre-poids aux forces
populaires, tant accrues par la révolution. Mais la bourgeoisie
victorieuse, par peur ou haine d'un fantôme aristocratique qui ne
pouvait gêner son ambition, se jeta du côté de la démocratie, qui
était sa vraie rivale, sa menaçante et impatiente héritière; dans son
aveuglement, elle ne comprit pas que les démocrates avaient contre la
prépondérance des classes moyennes la même animosité, contre le
principe de la monarchie les mêmes objections que contre l'hérédité de
la pairie. Ce qui aggrave sa faute et sa responsabilité, c'est qu'elle
agit ainsi par de petits motifs: sottes rancunes, jalousies mesquines,
lâcheté ou timidité à remonter le courant. La monarchie se trouvait
désormais sans point d'appui, en face d'une Chambre élue qui était
d'autant plus portée à exagérer sa prépondérance, qu'elle pouvait se
flatter d'avoir seule créé la royauté et fait la constitution. Qui eût
osé affirmer que cette monarchie née de la veille, sortie d'une
révolution, suspecte à l'Europe, trouverait en elle-même de quoi
compenser cette diminution de force?


III

La faiblesse que nous venons de noter chez Périer apparaissait dans sa
politique religieuse. Non, sans doute, que l'avénement du ministère
n'eût marqué, sous ce rapport comme sous les autres, un changement
considérable et un heureux progrès. Dans le discours où il exposait
son programme, le président du Conseil annonçait solennellement que
«la liberté des cultes serait protégée comme le droit le plus précieux
des consciences qui l'invoquent». Parole significative, au lendemain
du jour où le ministère Laffitte avait honteusement laissé saccager
Saint-Germain l'Auxerrois[77]. Le clergé, depuis la révolution, avait
souffert surtout par les vexations arbitraires des pouvoirs locaux,
particulièrement des municipalités. Dès les premiers jours d'avril,
le ministre des cultes, M. de Montalivet, invita les préfets à
«rappeler à MM. les maires qu'ils n'avaient aucune injonction à faire
aux curés et desservants touchant l'exercice du culte»; il ajouta «que
l'autorité locale et la garde nationale devaient protection à tout
citoyen français et à ses propriétés; que, dès lors, quels que fussent
les torts qu'aurait un prêtre, il ne pouvait être puni que
conformément aux lois, ce qui excluait et rendait coupable tout acte
arbitraire contre sa personne et son domicile». Il termina en
indiquant comment «toute atteinte portée au respect que doivent
inspirer les temples et les signes que chaque religion a le droit
d'offrir à la vénération des peuples devait être nécessairement
prévenue ou réprimée».

[Note 77: Peu après l'avénement de Périer, l'_Ami de la religion_
disait de lui: «On assure qu'il blâme les vexations exercées en tant
de lieux contre le clergé, et qu'il s'est prononcé, entre autres,
très-fortement contre les enlèvements et destructions de croix.»]

Louis-Philippe, de son côté, s'employait à rétablir une confiance et
une sécurité que trop de faits avaient ébranlées. Dans le voyage qu'il
fit, en juin et juillet 1831, à travers les départements du Nord et de
l'Est, il accueillit partout avec bienveillance les évêques ou les
curés, mit un soin remarqué à les «assurer» qu'ils «recevraient toute
la protection à laquelle la loi leur donnait droit», et leur promit
«de soutenir toujours de tout son pouvoir le respect qui était dû à la
religion». Par contre, il demanda au clergé de «le seconder», réclama
de lui «quelque chose de plus que la soumission aux lois». «Il
fallait, dit le Roi, qu'on crût que le clergé entretenait l'esprit
d'obéissance et d'affection pour le gouvernement[78].» Ce ne furent
pas seulement de vaines paroles: Périer n'était pas depuis quelques
mois au pouvoir, que l'opposition l'accusait de «faire trop de
concessions au clergé». Celui-ci, de son côté, ne tarda pas à
reconnaître le changement heureux qui s'était accompli. Un prélat
justement considéré et nullement suspect de faiblesse politique, Mgr
Devie, évêque de Belley, écrivait à ses prêtres, le 18 juillet 1831:
«Dans le moment présent, on déclame moins contre les ecclésiastiques,
même dans les journaux; il n'est plus question de renverser les croix,
de dévaster les églises, de nous accuser d'avoir des armes, de faire
l'exercice, de correspondre avec les ennemis de l'État; la foi n'est
point attaquée légalement; on nous laisse la liberté d'exercer notre
ministère; on respecte même et l'on fait respecter les ecclésiastiques
dont la conduite sage, mesurée et toute religieuse est concentrée dans
l'accomplissement de leurs devoirs.» Et le pieux évêque ajoutait:
«Faisons en sorte qu'on n'aperçoive parmi nous qu'un seul esprit,
l'amour de la paix, le dégagement des choses de la terre, le désir
constant et si raisonnable des biens éternels[79].»

[Note 78: Voyez entre autres les discours prononcés à Amiens, à Meaux,
à Besançon, etc., etc. (_Ami de la religion_, passim.)]

[Note 79: _Vie de Mgr Devie_, par l'abbé COGNAT, t. II, p. 21.]

Ce langage montre que ce n'était pas du clergé qu'on pouvait attendre
un obstacle au plein rétablissement de la paix religieuse. Sans doute,
beaucoup de prêtres conservaient pour les Bourbons une affection,
ressentaient de leur chute un regret, que la conduite du gouvernement,
depuis la révolution, n'avait pas toujours été faite pour affaiblir.
Néanmoins, que ce fût intimidation ou plutôt prudence chrétienne, chez
la plupart, ces sentiments, demeurés au fond des coeurs, ne se
traduisirent par aucun acte d'hostilité, n'empêchèrent ni la
soumission loyale, ni même une sorte de bonne volonté conciliante
envers la monarchie nouvelle. Nous ne parlons pas de l'école de
l'_Avenir_, qui, dans sa rupture avec les légitimistes, allait d'un
bond presque jusqu'à l'opposition révolutionnaire; nous parlons de la
masse plus tranquille et plus rassise du clergé paroissial. Tel fut
notamment, sauf de rares exceptions, l'attitude des évêques. À
l'instar de Mgr Devie, dont nous citions tout à l'heure la lettre
pastorale, ils recommandaient avec insistance à leurs prêtres de
demeurer étrangers à toutes les divisions de parti; de se renfermer,
avec le moins de bruit possible, dans l'exercice de leur ministère;
d'éviter, non-seulement dans leur langage public, mais dans leur vie
privée et dans leurs conversations intimes, tout ce qui pouvait
fournir un prétexte aux préventions dont ils étaient l'objet[80]. Le
moindre acte de bienveillance ou seulement de justice les trouvait
prompts à la reconnaissance. Avaient-ils à se plaindre, ce qui était
alors trop fréquent, ils ne le faisaient qu'à huis clos, et même avec
une timidité qui étonne un peu; formés dans l'esprit du vieux clergé,
sans expérience des armes nouvelles de la publicité et de la liberté,
s'en méfiant d'autant plus que l'_Avenir_ les leur avait rendues
suspectes par ses excès, ils n'avaient pas encore, dans leurs rapports
avec le pouvoir, tant du moins que la foi n'était pas en jeu, cette
indépendance plus virile, plus facilement militante, qu'ils devaient
bientôt apprendre en faisant campagne, à côté de M. de Montalembert,
pour la liberté d'enseignement. Tant de modération était faite pour
frapper un homme d'État qui pouvait avoir conservé des préventions,
mais qui n'avait nulle animosité; aussi, vers la fin de son ministère,
après avoir vu l'Église de France à l'oeuvre, Périer rendait
publiquement témoignage de sa sagesse; il déclarait que «les plaintes
reçues» par le gouvernement contre ce clergé tant attaqué étaient, en
somme, «très-peu de chose», et qu'au contraire, «dans une très-grande
partie, il voyait une parfaite soumission aux lois[81]».

[Note 80: Voyez notamment les lettres pastorales des archevêques ou
évêques de Tours, Sens, Belley, Strasbourg, Troyes, Angers, des
vicaires capitulaires d'Avignon. (Cf. passim, _Ami de la religion_ de
1830 et 1831.)]

[Note 81: Séance du 13 février 1822.]

Cette attitude des évêques était conforme aux instructions et aux
exemples de la cour romaine. Après les journées de Juillet, le nonce
avait quitté Paris; la nonciature ne devait être rétablie qu'en 1843.
Un simple chargé d'affaires était demeuré en France: c'était l'abbé
Garibaldi. Par son tact fin, son adroite modestie, son esprit délié,
ouvert et conciliant, sa connaissance et son intelligence des affaires
françaises, ses relations faciles avec les hommes du jour, il ne
contribua pas peu, dans une crise si périlleuse, à empêcher une
rupture entre Rome et la France de 1830, et même à remettre petit à
petit les rapports sur un bon pied. Dès le début, un incident s'était
produit, qui avait manifesté les dispositions du Saint-Siége. Pie
VIII, interrogé par plusieurs évêques sur la possibilité de prêter
serment au nouveau gouvernement, avait répondu affirmativement par un
bref en date du 29 septembre 1830; dans ce bref, il se félicitait des
«sentiments dont son très-cher fils en Jésus-Christ, le nouveau roi
Louis-Philippe, se disait animé pour les évêques et tout le reste du
clergé». Causant plus librement avec l'envoyé de Mgr de Quélen, le
Pape lui avait dit: «Il ne faut pas briser le roseau penché, et je
pense qu'on ne réussira à améliorer l'état actuel des choses que par
les seuls moyens de douceur et de persuasion; aussi, j'en suis
tellement convaincu, que je promets d'avance, et vous pouvez le dire,
qu'à moins qu'on ne vienne attaquer la religion, tout le temps qu'il
plaira à Dieu de prolonger mon pontificat, on ne verra émaner d'ici
que des mesures de douceur et de bienveillance.» Il exprimait, en
outre, très-fermement cette opinion, «que le clergé ne devait en rien
se mêler de politique[82]». Grégoire XVI, qui succéda à Pie VIII, le 2
février 1831, n'eut pas une autre conduite; il désapprouvait les
membres du clergé qui gardaient, par esprit de parti, une attitude
hostile envers le gouvernement. Il savait d'autant plus gré à Périer
de contenir la révolution en France et d'empêcher la propagande au
dehors, qu'il était lui-même, dans ses États, en lutte contre de
redoutables insurrections. Ces insurrections mirent la diplomatie
française en relations plus fréquentes et plus étroites avec le
Saint-Siége; grâce surtout à M. de Sainte-Aulaire, notre ambassadeur à
Rome, ces relations furent cordiales et confiantes, sauf lors des
difficultés momentanées auxquelles donna lieu l'expédition d'Ancône.

[Note 82: _Vie de Mgr Devie_, par l'abbé COGNAT, t. II, p. 5.--_Vie de
Mgr de Quélen_, par M. D'EXAUVILLEZ, t. II., p. 45-46.]

C'était beaucoup, sans doute, d'en être là, moins d'un an après cette
révolution de 1830, à laquelle les circonstances avaient donné le
caractère d'une victoire et d'une sorte de revanche de l'irréligion
contre le clergé et le catholicisme. Qui songe aux préjugés et aux
passions de l'opinion régnante, qui se rappelle la situation faite à
l'Église de France pendant les sept premiers mois de la monarchie
nouvelle, ne peut sans injustice méconnaître ce qui est dû à Périer.
Comparée à ce qui avait précédé et à ce qui semblait la conséquence
fatale de Juillet, cette partie de la politique ministérielle
témoigne, comme les autres, d'un réel progrès. Toutefois, comparée à
ce qui doit être la politique d'une époque régulière, elle présente
encore de graves lacunes: lacunes qui sont plus le malheur du temps
que l'effet d'une volonté mauvaise. Périer n'avait personnellement
aucune hostilité contre le catholicisme. Si sa nature d'esprit, son
éducation et les occupations de sa vie ne l'avaient pas porté à
réfléchir assez sérieusement sur les mystères de l'âme et sur ses
rapports avec Dieu, sa conduite n'était nullement celle d'un homme qui
veut rester en dehors de l'Église; elle marquait, au contraire, un
respect sincère pour la foi et le culte chrétiens, peut-être même
davantage[83]. Madame Périer était pieuse jusqu'à la dévotion, et son
mari, si impérieux, si despote dans son intérieur, acceptait sans
difficulté, au foyer domestique, les témoignages extérieurs de cette
dévotion. Mais, hors de la vie privée, il n'était guère préparé soit
par lui-même, soit par les idées alors dominantes, à comprendre tous
les devoirs du gouvernement envers la religion. Comme la plupart de
ses contemporains, il n'avait pas toujours, dans une mesure
suffisante, l'intelligence profonde, la vue haute, le souci délicat
des problèmes soulevés par les rapports de l'État avec l'Église. S'il
ne voulait plus de violences contre le clergé, c'est surtout parce
qu'il y voyait une des formes de ce désordre matériel qu'il détestait
et dont il se donnait mission de purger la France de 1830; il se
croyait volontiers quitte, quand il avait fait la police autour des
églises, ainsi qu'il l'eût fait autour d'un café-concert ou d'un
cirque forain; il trouvait même, qu'avec un clergé aussi impopulaire,
une telle conduite était méritoire, et il accusait sincèrement
d'«ingratitude» les prêtres qui ne se montraient pas satisfaits à ce
prix. Mais ne lui demandez pas de se beaucoup préoccuper du désordre
moral, du mal intellectuel d'un État où la religion n'a pas, dans la
croyance et la confiance des populations, dans le respect et la
protection des pouvoirs publics, la place à laquelle elle a droit. Il
ne sentait pas quel intérêt il y avait, intérêt social et politique, à
combattre ce désordre; il ne comprenait pas comment le gouvernement y
pouvait quelque chose, comment, sans toucher aucunement à la liberté
de conscience, il avait, en cette matière, des devoirs à remplir, des
exemples à donner, un usage à faire de sa puissance. Périer désirait
éviter avec l'Église des conflits qui lui paraissaient un ennui
inutile et un désagréable embarras; son bon sens eût même trouvé
particulièrement absurde et misérable de perdre son temps et ses
forces dans des querelles de sacristie, à une époque où il lui fallait
chaque jour livrer bataille, au Parlement ou dans la rue, contre les
ennemis mortels de la monarchie et de la société. Mais était-ce assez?
L'absence de guerre ne suffit pas à constituer la paix entre les
puissances politiques, à plus forte raison entre l'Église et l'État.
Pour posséder cette paix des esprits, plus nécessaire que celle de la
place publique à l'ordre vrai d'un pays, il faut un accord
bienveillant et confiant entre les deux pouvoirs temporel et
spirituel. C'est encore ce que Périer ne paraissait pas toujours bien
comprendre. Sous l'empire de la réaction générale contre «l'union du
trône et de l'autel», ses idées s'étaient faussées et obscurcies. Rien
de mieux, sans doute, que de repousser toute combinaison politique qui
transformerait le clergé en instrument d'un parti, au grand détriment
de l'un et de l'autre; mais le tort était de ne pas voir quelle force
le gouvernement peut trouver dans cette harmonie féconde qui laisse à
chacun des deux pouvoirs sa sphère propre et son indépendance
légitime, qui fournit à l'Église, assurée de sa pleine liberté,
reconnaissante de se sentir protégée et respectée, les moyens de
répandre la vertu de discipline, de prêcher le devoir de sacrifice et
de résignation, fondements les plus fermes de la concorde et de la
prospérité des États; le tort était surtout de ne pas voir que ce
concours de l'Église était plus précieux, plus indispensable encore, à
une époque troublée où toutes les autres forces matérielles et morales
dont peut disposer un gouvernement étaient détruites ou ébranlées par
une récente révolution. Périer était d'autant moins porté à attendre
et à chercher un tel concours, que le clergé lui paraissait un vaincu
dont l'influence était pour longtemps compromise. Peu habitué à
réfléchir par lui-même sur cet ordre de sujets, il semblait presque
parfois croire sur parole les philosophes qui annonçaient, avec un
sentiment mêlé d'orgueil et de tristesse, «les funérailles d'un grand
culte», et il disait alors à des ecclésiastiques, nullement par
animosité personnelle, seulement pour constater un fait: «Le moment
arrive où vous n'aurez plus pour vous qu'un petit nombre de
dévotes[84].» D'ailleurs, si bien que Périer eût dépouillé le vieil
homme, quelque changement que la pratique du pouvoir et les rapports
avec les évêques apportassent chaque jour dans ses idées d'autrefois,
il restait chez lui un peu des préventions du «libéral» longtemps en
guerre contre le «parti prêtre». Quand certaines apparences
l'induisaient en erreur, il se retrouvait trop facilement disposé à
voir dans une fraction du clergé moins une force sociale dont il avait
intérêt à rechercher et à mériter l'alliance, qu'un parti politique,
suspect, presque ennemi, qu'il devait surveiller et parfois
combattre[85].

[Note 83: Un homme politique qui s'est trouvé, en 1829, accompagner
Périer aux bains de Louèche a remarqué qu'il ne manquait jamais la
messe le dimanche, et que, le plus souvent même, il assistait aux
vêpres.]

[Note 84: Ces paroles sont rapportées dans une lettre écrite, en 1843,
par Mgr Devie, au ministre des cultes. (_Vie de Mgr Devie_, par l'abbé
COGNAT, t. II, p. 225.)]

[Note 85: Dans une circulaire, en date du 2 septembre 1831, relative à
la surveillance à exercer sur les carlistes, Casimir Périer disait à
ses préfets: «Recommandez aux maires de vous signaler avec exactitude
le déplacement clandestin des ecclésiastiques, et faites-le-moi
connaître.» Dans l'état des esprits et avec les dispositions de
beaucoup de municipalités, on conçoit quels abus pouvait encourager
une semblable recommandation. Faut-il s'étonner que, peu après, le 8
octobre, l'évêque de Saint-Dié fût réduit à engager ses prêtres «à se
refuser la consolation de visiter leurs confrères», afin d'éviter «ce
qui pourrait dégénérer en sujet de trouble, par la prévention maligne
d'un oeil qui, n'étant pas bon pour vous, ne voit jamais vos actions,
même les plus simples, que sous un jour peu favorable»? «Les visites,
dit-il, que les prêtres pourraient se faire mutuellement ne seraient
pas sans désagrément pour leurs personnes et sans préjudice pour la
religion.»]


IV

Ce que nous venons de dire explique, atténue même les fautes commises
par Périer dans les questions religieuses, mais ne les justifie pas,
et surtout ne dispense pas l'histoire de les noter au passage. Le
nouveau ministère, qui n'eût certes pas toléré, comme M. Laffitte, le
sac d'une église ou d'un évêché, se montrait singulièrement hésitant à
en réparer les conséquences. Depuis la hideuse journée du 14 février
1831, Saint-Germain l'Auxerrois était demeuré fermé par mesure
administrative; le clergé et les fidèles de cette paroisse étaient
réduits, pour leurs offices, à solliciter l'hospitalité de
Saint-Eustache. Prolonger cet état de choses, ce n'était pas seulement
entraver gravement l'exercice du culte, c'était surtout paraître
sanctionner la désaffectation sacrilége exigée par l'émeute. Le
ministère eût désiré donner satisfaction aux catholiques qui
réclamaient la réouverture de l'église; par moments, il y paraissait
presque décidé, commençait même certains travaux, mais il finissait
toujours par reculer devant les criailleries de la presse et les
menaces de troubles. Dans les matières qui lui tenaient vraiment à
coeur, il n'était pas si timide. Encore devait-on s'estimer heureux
qu'il n'acceptât pas l'expédient que lui offraient plusieurs journaux,
entre autres le _Constitutionnel_. Cet expédient, d'un vandalisme
impudent, consistait à raser une charmante église devenue
politiquement embarrassante; on prenait pour prétexte une grande
opération de voirie destinée à dégager les abords du Louvre.
Saint-Germain l'Auxerrois échappa à la démolition, un moment
menaçante; mais il ne devait être rendu au culte qu'en 1838, sous le
ministère de M. Molé.

Ce fut par une timidité analogue que le gouvernement, au lieu de faire
droit aux réclamations de l'archevêque de Paris qui demandait la
reconstruction de son palais et offrait même de l'entreprendre à ses
frais, affecta au logement du prélat un hôtel de la rue de Lille, et
mit en adjudication la démolition définitive du vieil archevêché. Mgr
de Quélen fut fort ému d'une décision qui consommait officiellement la
ruine commencée par la violence populaire, et qui dépouillait l'Église
de Paris de la demeure où ses chefs avaient vécu pendant des siècles,
à l'ombre de leur cathédrale. Il protesta avec vivacité et adressa à
ses curés une lettre publique où, généralisant ses griefs, il
signalait en termes émus «les malheurs de la religion», le culte
public entravé, les églises fermées[86]. Irrité de ces plaintes, le
gouvernement y répondit, dans le _Moniteur_[87], par un article d'un
ton singulièrement agressif, accusant l'archevêque «d'injustice» et
«d'ingratitude», déclarant que «ses plaintes et ses protestations
reposaient sur un prétexte frivole», lui reprochant «d'irriter au lieu
de calmer les consciences pieuses», et de «n'avoir pas contenu le zèle
fanatique» comme le gouvernement avait «maîtrisé les passions impies».
Prélat d'une grande dignité de caractère et d'une vertu incontestée,
Mgr de Quélen était, sans doute, par ses sympathies personnelles et
par les traditions de sa vieille race bretonne, fort attaché à la
royauté déchue. Ces sentiments le rendaient, à l'égard du
gouvernement, moins prompt à la conciliation que tels autres de ses
collègues: plus tard, on pourra lui reprocher une obstination
boudeuse, une froideur un peu méprisante que le Saint-Siége
n'approuvera pas, et où l'honneur du gentilhomme aura peut-être plus
de part que la sollicitude épiscopale. Mais, en 1831, après que cet
évêque avait été deux fois chassé par l'émeute de son palais saccagé,
sans que le pouvoir lui eût jamais accordé la protection due au plus
humble citoyen; après qu'il avait été obligé de se cacher, pendant
plusieurs mois, dans sa ville épiscopale, comme le fait un
missionnaire en Corée; au moment où, même sous le ministère de Périer,
il se sentait à ce point menacé, qu'il était réduit, le 17 avril 1831,
à procéder de nuit et à la dérobée, dans une chapelle de couvent, au
sacre de Mgr Gallard, le nouvel évêque de Meaux; quand on lui refusait
la réouverture ou la réparation des temples dévastés par la populace,
et que l'administration des domaines vendait, sous ses yeux, à
l'encan, les croix brisées et profanées qu'on avait arrachées des
églises, franchement le gouvernement était-il en droit d'adresser à ce
prélat un reproche «d'ingratitude»?

[Note 86: Lettre du 29 août 1831.]

[Note 87: _Moniteur_ du 13 septembre 1831.]

Ce n'était pas seulement à Paris que le ministère hésitait à défaire
l'oeuvre de l'émeute. Celle-ci, le 17 février 1831, à la nouvelle des
désordres de la capitale, avait envahi et saccagé le grand séminaire
de Nancy. Même désordre s'était produit à Metz dès le 6 octobre 1830.
Depuis lors, ces établissements avaient été fermés administrativement,
mesure arbitraire qui interrompait absolument dans ces diocèses le
recrutement du clergé. Vainement les autorités ecclésiastiques
réclamaient-elles avec insistance, le gouvernement, qui reconnaissait
au fond la légitimité de leur plainte, alléguait, pour n'y pas faire
droit, la crainte d'une émeute et les dispositions mauvaises des
gardes nationales. Toutefois, la réparation, bien que tardive, finit
par venir, et cette fois Périer n'en laissa pas l'honneur à ses
successeurs. Le séminaire de Metz fut rouvert en février 1832, et
celui de Nancy au mois d'avril suivant, après une interruption qui,
pour chacun de ces établissements, avait duré plus d'une année.

Le ministère ne se contentait pas de refuser ou de retarder la
réparation des violences antérieures, lui-même en commettait. Dans les
populations royalistes de l'Ouest, la révolution de Juillet avait
naturellement causé une vive émotion. Quelques bandes de chouans, qui
toutes, il est vrai, n'étaient pas mues par des motifs politiques,
s'étaient formées et parcouraient la contrée. Les autorités, sans
cesse sur le qui-vive, recueillaient de vagues rumeurs de complot et
de soulèvement. Se rendant imparfaitement compte du changement qui
s'était opéré, depuis quarante ans, dans les moeurs et jusque dans la
disposition des lieux, elles se demandaient si ce n'était pas le
prélude d'une nouvelle guerre de Vendée. Dès le début de son
ministère, l'attention de Périer avait été attirée de ce côté; le 16
mai 1831, il avait nommé le général Bonnet «commissaire
extraordinaire dans l'Ouest», avec des pouvoirs étendus qui mettaient
sous ses ordres cinquante mille hommes de bonnes troupes, et à sa
disposition tous les fonctionnaires administratifs ou judiciaires.
C'est dans ces circonstances que les «bleus» de la Loire-Inférieure
dénoncèrent avec insistance, comme l'un des centres de l'agitation
carliste, la Trappe de la Meilleraye, située sur la frontière de la
Bretagne et de la Vendée. L'abbé du monastère, le R. P. Antoine, de
son nom de famille M. Saulnier de Beauregard, religieux austère et
homme du monde accompli, était particulièrement signalé comme un
redoutable conspirateur. Le conseil d'arrondissement de Châteaubriant
appelait les rigueurs du gouvernement sur cet «établissement
très-dangereux pour la tranquillité publique, formé après la
Restauration comme un de ses moyens d'abrutissement, devenu maintenant
un véritable foyer de conspiration». Le conseil général de la
Loire-Inférieure demandait la suppression du monastère.
L'administration locale appuyait ces plaintes par des rapports
alarmants.

À la fin du siècle dernier, des moines, obligés par la Terreur de fuir
la France, avaient fondé à Lulworth, en Angleterre, une Trappe,
bientôt très-florissante. Louis XVIII les y avait connus et admirés
pendant son exil. Monté sur le trône, il avait désiré ramener dans son
royaume ces incomparables défricheurs, et s'était occupé lui-même de
les établir à la Meilleraye, dans une région de landes et de
marécages, où une ferme modèle était particulièrement utile. La liste
civile subventionna le monastère, et la famille royale lui marqua plus
d'une fois son bienveillant patronage. Le succès de cette fondation
fut complet. Au bout de quelques années, le couvent, en pleine
ferveur, comptait environ cent quatre-vingts religieux, dont
quatre-vingts Anglais ou Irlandais. Les résultats agricoles et
industriels étaient merveilleux: les conditions matérielles du pays
avaient été transformées; le bienfait était grand pour la masse de la
population; mais un tel changement n'avait pu s'opérer sans froisser
des intérêts particuliers et éveiller des jalousies qui furent sans
doute pour beaucoup dans les dénonciations de 1831. Qu'y avait-il de
fondé dans ces dénonciations? Que quelques-uns des religieux, que
l'abbé notamment, ancien émigré de 1792, restassent dévoués à la
famille royale qui avait fondé et protégé leur monastère; qu'ils
entretinssent des relations avec les propriétaires de leur voisinage,
presque tous ardents légitimistes; que, dans des correspondances ou
dans des conversations, ils eussent, plus qu'il ne convenait à des
moines, exprimé des regrets et des espérances, peut-être même engagé à
prier pour Henri V, ou distribué quelques-unes de ces prophéties
apocryphes qui sont, dans l'épreuve, la consolation d'une certaine
classe de royalistes: ces faits paraissent, les uns certains, les
autres probables. Du complot menaçant, de l'agitation délictueuse dont
on les accusait, les perquisitions les plus sévères n'ont jamais pu
faire saisir le moindre indice.

Ce fut cependant sur la foi de ces accusations que le gouvernement se
décida à agir. Déjà, sous l'empire de préoccupations analogues, il
avait, dans cette même région, fermé le petit séminaire de Beaupréau
et celui de Vitré. Il fit prendre, le 5 août 1831, par le préfet de la
Loire-Inférieure, un arrêté qui prononçait la dissolution de la
communauté religieuse de la Meilleraye; l'arrêté visait la loi du 28
vendémiaire an VI relative à l'expulsion des étrangers, les lois
révolutionnaires de 1790 et de 1792 contre les congrégations, et ce
décret napoléonien du 3 messidor an XII que récemment on a de nouveau
exhumé. Une répugnance naturelle retarda quelque temps l'exécution.
Cependant, le 28 septembre, des troupes nombreuses cernèrent la
Trappe, et en dépit des protestations de l'abbé, quarante-cinq
religieux français reçurent des passeports pour se rendre dans leurs
communes natales; les étrangers furent avisés qu'ils devaient
prochainement retourner dans leur pays; sauf les malades et vingt
hommes valides laissés pour l'exploitation, l'administration exigeait
la dispersion de tous les autres moines; un détachement de gendarmerie
fut installé au couvent pour surveiller l'exécution de ces mesures.

À peine informée de ces événements, l'Agence pour la défense de la
liberté religieuse, fondée par les rédacteurs de l'_Avenir_, y vit une
occasion excellente d'employer son zèle et d'appliquer ses principes.
Elle prit en main la cause des Trappistes, et ouvrit à grand bruit,
par toute la France, des souscriptions destinées à couvrir les frais
de la lutte. Un de ses membres, M. de Regnon, vint s'établir au
monastère et conseilla aussitôt de résister hardiment à la violence du
gouvernement, en se plaçant sur le terrain du droit commun, de la
Charte et de la liberté pour tous. Sur ses indications, le 8 novembre,
les religieux, demeurés au couvent, reprirent la vie monastique
interrompue par l'exécution de l'arrêté préfectoral, revêtirent le
saint costume qu'ils avaient dépouillé, sonnèrent leur cloche
silencieuse depuis plusieurs semaines et recommencèrent leurs offices.
En même temps l'abbé signifia, par ministère d'huissier, qu'il
entendait jouir librement de ses droits de citoyen et de propriétaire,
avec les ouvriers qu'il lui plaisait d'employer à son exploitation, et
se refusa à fournir plus longtemps la nourriture des cinquante
gendarmes qui avaient envahi et occupaient illégalement son domicile.
Ce changement d'attitude troubla et irrita les ennemis des Trappistes.
Par effarement ou par perfidie, ils répandirent le bruit que la
Meilleraye était en pleine révolte et qu'on y sonnait le tocsin pour
appeler aux armes les «carlistes» des environs. Les autorités crurent
ou feignirent de croire à ce péril. Une nouvelle expédition militaire
fut faite, plus brutale que la première; elle aboutit à enlever et à
embarquer immédiatement les soixante-dix-huit religieux anglais ou
irlandais qui étaient encore au monastère. Dès lors, il ne restait
plus à la Meilleraye, avec l'abbé propriétaire, que vingt-huit
religieux.

Toujours sur les conseils et par les soins de l'Agence, l'abbé entama
une double instance. Il demanda d'abord à la Chambre l'autorisation de
poursuivre M. Casimir Périer comme auteur responsable de l'attentat
commis contre le monastère et ses habitants; le rapporteur, M.
Bérenger, conclut à la légalité des actes du gouvernement et au refus
de l'autorisation, non toutefois sans appeler de ses voeux une
législation plus libérale[88]; ses conclusions furent adoptées, après
un court débat où M. Dubois, l'ancien rédacteur du _Globe_, défendit
la liberté des religieux, et où M. Dupin, au contraire, saisit avec
joie l'occasion de reprendre, contre une autre congrégation, la petite
guerre qu'il avait commencée, sous Charles X, contre les Jésuites[89].
En même temps, le tribunal de Nantes était saisi d'une action civile
dirigée contre le préfet par l'abbé de la Meilleraye, agissant comme
propriétaire et chef d'exploitation agricole; celui-ci demandait sa
réintégration, le libre exercice de son industrie et 150,000 francs de
dommages-intérêts pour le trouble qui lui avait été causé; le procès
fut plaidé, avec quelque éclat, par Me Janvier, pour les Trappistes,
et par Me Billault, pour le préfet; le tribunal se déclara
incompétent[90].

[Note 88: M. Bérenger exprimait le regret que, «sous un gouvernement
et après une révolution qui consacrent cette liberté, des citoyens ne
pussent, sans opposition, se vêtir et prier Dieu comme ils
l'entendaient, dans leur maison, alors surtout qu'on ne demandait à la
loi d'autre protection que celle qui est due à tous les citoyens».]

[Note 89: Séance du 31 décembre 1831.]

[Note 90: Jugement du 20 janvier 1832.]

Devant ces violences, dont le caractère arbitraire tranche si
complétement avec la conduite habituelle de Périer, avec l'espèce de
point d'honneur qu'il s'était fait de n'employer, même contre les
pires factieux du parti révolutionnaire, ni l'état de siége, ni aucune
loi d'exception, on ne peut s'empêcher de donner raison à Me Janvier,
disant devant le tribunal de Nantes: «Plus M. Périer se montre grand
et fort, et plus il était au-dessous de lui de condescendre à devenir
un persécuteur des Trappistes. Ce rôle ne lui va pas; en le subissant,
il s'est manqué à lui-même; il a trahi ces magnifiques paroles
prononcées par lui dans l'effusion de son coeur: _Qu'il ne concéderait
jamais la liberté d'écraser les vaincus_.» Le plus grand châtiment de
cette faute est qu'elle ait pu servir de précédent à d'autres
violences, qu'elle ait fourni, à des personnages indignes d'un tel
rapprochement, prétexte à se couvrir du nom de Périer. Non, sans
doute, que nous acceptions sans réserve ce rapprochement. Pour être
fondée sur les mêmes prétendues lois que des attentats récents, et
pour avoir été exécutée par des procédés analogues[91], la dispersion
des Trappistes de la Meilleraye n'avait pas été faite par les mêmes
motifs, dans les mêmes conditions politiques et morales: elle avait
été ordonnée, non par une pensée de persécution contre les
congrégations en général, mais sous l'impression mal fondée d'un péril
local, passager, exceptionnel, d'une crainte de complot et de guerre
civile; comme l'a dit M. Bérenger, dans son rapport à la Chambre,
cette mesure «se rattachait à la pacification des départements de
l'Ouest». Aussi quand, à cette époque, des journaux de gauche, mis en
goût par cette première violence, demandèrent qu'on procédât de même
contre certains couvents, notamment contre les Trappistes de
Bellefontaine, le gouvernement, plus honteux probablement de son
premier exploit que désireux de l'étendre, fit la sourde oreille. Tous
les autres monastères furent laissés en paix, et le trop fameux décret
de messidor rentra dans la poudre d'où un ministre soucieux du droit
et de la liberté n'eût jamais dû le faire sortir. Les religieux,
laissés à la Meilleraye avec leur abbé, reprirent leur costume et
leurs exercices. Seulement, pendant plusieurs années, il leur fut
interdit d'augmenter leur nombre. Ce ne fut qu'en 1838 qu'ils purent
accepter des novices, qui affluèrent aussitôt et eurent avant peu
comblé les vides produits par la violence de 1831. Celle-ci n'avait
eu, en définitive, qu'un résultat: elle avait amené la fondation de
deux nouvelles Trappes, créées par les expulsés, l'une à
Mount-Melleray, en Irlande, l'autre au Mont Saint-Bernard, en
Angleterre. C'est souvent ce que l'on gagne à persécuter les moines.

[Note 91: Dans l'éloquente plaidoirie qu'il a prononcée, en 1884,
devant le tribunal des conflits, pour d'autres religieux dispersés, Me
Sabatier a noté, entre les exécutions de 1830 et celle de la
Meilleraye, une différence importante, au point de vue juridique. À la
Meilleraye, il y avait eu grand déploiement de force armée, sans doute
parce qu'on se croyait sous la menace d'une insurrection carliste;
mais cette force armée paraît n'avoir été mise en action contre la
personne des religieux que lors de la seconde expédition et seulement
contre les étrangers; dans ce cas, en effet, elle était brutale, mais
n'avait rien d'illégal. Quant aux religieux français expulsés lors de
la première expédition, ils avaient protesté, mais avaient fini par se
disperser volontairement. Rien n'avait été fait contre eux qui pût
être comparé aux portes crochetées et brisées, aux citoyens français
arrachés de force de leurs domiciles, à toutes les violences
scandaleusement illégales dont nous avons été témoins. Même, d'après
les instructions du ministre de 1831, citées dans le rapport de M.
Bérenger, le sous-préfet devait, en cas de refus des moines, «requérir
immédiatement l'intervention du procureur du Roi», ce qui semble
signifier un recours aux voies judiciaires.]

Sous la Restauration, les processions et autres cérémonies extérieures
du culte avaient été en grande faveur, et plus d'une fois Charles X y
avait pris part. Les interdire parut à plusieurs, après 1830, une
représaille naturelle. Il ne fallait pas s'attendre que le
gouvernement résistât bien vigoureusement à cette intolérance. Aucune
mesure générale et uniforme ne fut prise pour les processions de la
Fête-Dieu, en 1831; les autorités locales agirent à leur guise. Ce fut
un sujet de bruyantes polémiques et même une occasion de troubles
provoqués par ces étranges «libéraux» que révoltait la seule vue d'une
cérémonie religieuse. Le ministère, effrayé de leurs dispositions et
de leurs exigences, interdit, par circulaire, à tous les évêques, la
procession du voeu de Louis XIII, qui se faisait le 15 août. Ce
n'était pas qu'il tînt beaucoup à être obéi: dans plusieurs villes on
trouva moyen de tourner la prohibition, et la procession eut lieu, en
l'honneur de l'Assomption, sinon en souvenir de Louis XIII; à Vannes
même, elle fut suivie par le préfet et par les autres fonctionnaires.
Est-ce par une concession aux mêmes exigences, qu'à cette époque, on
fit enlever de Notre-Dame les belles statues à genoux de Louis XIII et
de Louis XIV[92]? Ces statues y avaient été placées en 1715, pour
rappeler le voeu fait à la Vierge par le premier de ces rois et
confirmé par le second. Craignait-on qu'elles ne fussent détériorées
par ceux qui déclaraient ne plus vouloir de «roi à genoux[93]»?

[Note 92: _Ami de la religion_, t. LXIX, p. 102 et 117.]

[Note 93: Ces statues ont été plus tard portées dans la chapelle du
château de Versailles. Elles n'ont été replacées à Notre-Dame,
derrière le maître-autel, que sous le second empire, lors de la
restauration dirigée par M. Viollet-Leduc.]

Ce clergé qu'on prétendait renfermer dans l'intérieur de ses églises,
au moins l'y laissait-on pleinement libre? Le gouvernement en avait le
désir; mais ce désir incertain et débile ne l'empêchait pas, à la
première occasion, de porter à l'indépendance du sanctuaire des
atteintes dont il ne paraissait même pas comprendre la gravité
sacrilége. Grégoire, ancien évêque constitutionnel et membre de la
Convention, était mort en mai 1831, sans avoir voulu renier son passé
et faire les rétractations exigées par l'archevêque de Paris. L'Église
ne pouvait être tenue de rendre les honneurs à celui qui s'était ainsi
séparé d'elle. Cette vérité évidente de conscience et de bon sens
échappa aux ministres ou du moins leur parut primée par une
considération supérieure. Ils virent seulement, en cette affaire, le
désordre matériel dont le refus de service religieux pourrait être
l'occasion; ils ne virent pas le désordre moral dont ils allaient se
rendre eux-mêmes coupables. Par leurs ordres, le préfet de police,
alléguant un décret du 23 prairial an XII, signifia au curé de
l'Abbaye-aux-Bois sa prétention de disposer malgré lui de son église;
il recruta quelques prêtres étrangers au diocèse de Paris, tous plus
ou moins interdits, trouva, on ne sait où,--certains disent à la
chapelle des Tuileries,--des ornements sacerdotaux, et, dans le temple
occupé de force, fit célébrer par ces intrus les obsèques religieuses
de l'évêque schismatique. Les discours prononcés au cimetière
couronnèrent dignement cette scandaleuse cérémonie. On y entendit
Raspail appeler les générations nouvelles à la guerre «contre les
hommes du jour». Thibaudeau, ancien régicide, remercia la révolution
de Juillet «d'avoir associé la Convention nationale au trône» et
«d'avoir enfin ouvert aux conventionnels, pour leur défense, cette
tribune de la mort». Puis il ajouta, en parlant des hommes de 1830:
«Que leur a-t-il manqué pour être ce que, par un haineux abus de la
langue, ils ont appelé régicide? que Charles X fût fait prisonnier et
que le peuple le leur livrât[94].» En présence d'un tel langage, le
gouvernement ne dut pas se sentir bien fier d'avoir pris le parti des
amis de Grégoire contre le clergé catholique et d'avoir assumé la
responsabilité d'obsèques ainsi commentées. Le lendemain, cependant,
il faisait insérer dans le _Moniteur_ un article, où il se félicitait
presque naïvement de sa conduite[95]. Son procédé pour s'emparer des
églises et y faire célébrer des offices malgré l'autorité religieuse
lui parut même si heureusement trouvé, qu'il s'empressa d'en user de
nouveau, au mois d'octobre suivant, pour les obsèques de M.
Deberthier, autre évêque constitutionnel. L'archevêque de Paris
écrivit une circulaire à son clergé, afin de protester contre le
renouvellement de ce scandale.

[Note 94: Dans ce même discours, Thibaudeau s'écriait, en s'adressant
aux mânes de Grégoire: «Tant qu'un souffle de vie nous animera, à ton
exemple, nous le consacrerons au culte de la liberté et de la patrie.»
Est-ce pour tenir ce serment si solennel, qu'en 1852, au lendemain du
coup d'État, ce dernier survivant des régicides se faisait porter sur
la première liste des membres du Sénat impérial?]

[Note 95: On lisait dans cet article, en date du 31 mai 1831: «Les
obsèques de M. l'abbé Grégoire, ancien évêque de Blois, ont eu lieu
aujourd'hui, 30 mai, avec toute la régularité et la décence
qu'exigeait une cérémonie de ce genre... On savait que l'autorité
ecclésiastique ne croyait pas pouvoir accorder les prières de la
communion catholique à cet ancien évêque. Sans vouloir examiner
jusqu'à quel point cette détermination était compatible avec de hautes
considérations d'État, et sans oublier que les libertés religieuses
font aussi partie des libertés françaises, le gouvernement ne dut
s'appliquer qu'à prévenir les fâcheuses interprétations ou les
prétextes de troubles qui pouvaient résulter de ce refus.» Puis, après
avoir raconté comment s'était faite la cérémonie, le _Moniteur_
ajoutait: «Les lieux ont été remis régulièrement à M. le curé de
l'Abbaye-aux-Bois. Tout est calme. Nous voilà bien loin des scandales
qui, il y a peu d'années, accompagnaient des conflits de ce genre.
C'est un des fruits de la raison publique... On comprend mieux toutes
les libertés; on les possède plus sûrement; on en jouit avec plus de
sagesse.» Le lendemain, cependant, le _Moniteur_ jugea nécessaire de
protester contre le discours de Thibaudeau.]

Quelques-uns des amis du cabinet avaient cependant, en ces matières,
une idée plus haute et plus raisonnable des conditions de la liberté
religieuse; tel était le _Journal des Débats_, qui disait, quelques
mois après: «De bonne foi, il faut convenir qu'un misérable esprit de
réaction s'est manifesté contre l'autorité légitime des ministres du
culte. Il y a des gens qui se moquent tout haut des lois de l'Église,
qui ne croient ni à ses dogmes, ni à l'efficacité de ses sacrements,
ni à la sainteté de ses pratiques... Mais que le prêtre refuse à un
cercueil les derniers offices de la religion, et cela parce que sa
conscience le lui ordonne, aussitôt voilà le zèle pieux de ces
incrédules qui se rallume; ils enfoncent les portes de l'église dans
laquelle peut-être ils n'avaient pas mis le pied depuis leur baptême
ou leur première communion; ils sonnent les cloches, ils récitent des
prières avec le plus grand recueillement, comme on a bien soin de le
dire, et finissent, dans leur sainte ferveur, par piller et brûler la
maison du curé. Ce n'est pas une simple hypothèse, c'est
malheureusement le récit exact des scènes honteuses et coupables dont
la ville de Clermont vient d'être le théâtre[96].» Le dernier trait
seul avait manqué aux obsèques de Grégoire et de Deberthier.

[Note 96: _Journal des Débats_, février 1832.]

La mort de Grégoire donna lieu à une autre difficulté qui touchait à une
question singulièrement grave, celle du choix des évêques par le
gouvernement. Au moment où le prélat schismatique refusait obstinément,
sur son lit de mort, les rétractations exigées par l'archevêque de
Paris, un prêtre, professeur à la Sorbonne et aumônier de la Reine,
l'abbé Guillon, avait consenti à lui donner les derniers sacrements.
S'il y avait eu erreur de sa part, elle était un peu volontaire, et la
faiblesse envers le pouvoir civil y avait sa part. Frappé
disciplinairement par l'archevêque, l'abbé Guillon voulut se défendre;
il s'ensuivit une polémique qui fit quelque scandale. Or ce prêtre se
trouvait avoir été désigné par le gouvernement, le 25 novembre 1830,
pour l'évêché de Beauvais. Le clergé de ce diocèse s'émut de la conduite
tenue par son futur chef; des protestations se signèrent; des adresses
furent envoyées au Pape pour le supplier de ne pas ratifier le choix du
gouvernement. Cette difficulté arrivait d'autant plus mal à propos qu'au
même moment le ministère Périer appelait aux siéges vacants de Dijon et
d'Avignon deux ecclésiastiques, M. Rey et M. d'Humières, dont les moeurs
et la foi n'avaient encouru aucun reproche, mais que leur caractère et
leurs habitudes d'esprit rendaient peu dignes et peu capables de ces
hautes fonctions. De telles nominations n'étaient-elles pas des
arguments pour la thèse que l'_Avenir_ venait de soulever si
témérairement au sujet de la rupture du Concordat? Le Saint-Siége
montra, en cette circonstance délicate, l'esprit de conciliation qui
l'animait. Faisant la part du temps, il agréa, malgré leurs défauts, MM.
Rey et d'Humières, qui furent préconisés le 6 mars 1832; mais il
n'accepta pas M. Guillon. Le gouvernement, qui désirait sincèrement
éviter le conflit et qui avait péché par ignorance des choses
religieuses plutôt que par volonté mauvaise, ne pressa point le Pape.
Bientôt, du reste, M. Guillon fit honorablement sa soumission à
l'archevêque de Paris et donna sa démission d'évêque nommé à Beauvais;
il devait recevoir, en 1832, un canonicat à Saint-Denis et le titre
d'évêque de Maroc _in partibus infidelium_. Quant à MM. d'Humières et
Rey, leur élévation avait été si mal vue dans le monde ecclésiastique,
qu'ils ne purent trouver, en France, de prélat consécrateur; il fallut
recourir au ministère d'un évêque étranger, et se faire autoriser à
remplacer par de simples prêtres les évêques assistants. Mgr d'Humières
mourut un an après son sacre, sans avoir exercé les fonctions
épiscopales. Mgr Rey troubla si profondément le diocèse de Dijon, qu'au
bout de sept ans il dut donner sa démission que lui demandaient à la
fois le gouvernement et le Pape[97]. Ces fautes du début, la monarchie
de Juillet ne les répétera plus. Mieux éclairée par la suite, elle fera,
au contraire, de son droit de désigner les évêques, un usage qui lui
méritera, à plusieurs reprises, les éloges reconnaissants du
Saint-Siége.

[Note 97: _Vie du cardinal Mathieu_, par Mgr BESSON, t. I, p. 114 et
146.]

Quand le gouvernement lui-même méconnaissait l'indépendance de
l'Église, comme il l'avait fait lors des obsèques de Grégoire et de
Deberthier, on peut se figurer ce dont étaient capables des
municipalités à la fois moins éclairées et plus passionnées. Sans
doute, le ministère, dès le premier jour, par une circulaire que nous
avons citée, avait annoncé l'intention de prévenir et de réprimer les
ingérences de ces municipalités dans l'exercice du culte, leurs
atteintes à la liberté religieuse; et il essayait de le faire toutes
les fois que le scandale était trop grossier; le plus souvent,
cependant, son action était un peu molle pour en imposer beaucoup; il
ne paraissait pas prendre assez à coeur les droits qu'il recommandait
de respecter. N'eût-il pas fallu surtout que son exemple ne vînt
jamais contredire ses recommandations? Aussi les vexations et les
intrusions des pouvoirs locaux, pour être devenues moins fréquentes,
étaient loin d'avoir complétement cessé. Des maires, sous prétexte que
le curé ne chantait pas le _Domine salvum_ à leur gré, pénétraient
dans l'église, interrompaient bruyamment l'office, criaient tout haut
leurs reproches et leurs injonctions. Un autre, trouvant que, pour le
jour de la fête du Roi, on n'avait pas allumé assez de cierges, allait
en chercher dans la sacristie et les posait de force sur l'autel.
Celui-ci abattait violemment, en pleine procession, les panaches du
dais, sous prétexte qu'ils étaient blancs et, par suite, suspects de
carlisme. Celui-là, qui croyait avoir à se plaindre du curé, lui
notifiait interdiction de dire sa messe le dimanche de Quasimodo.
Beaucoup faisaient installer dans l'église un buste de Louis-Philippe.
Aux messes pour l'anniversaire des journées de Juillet, plusieurs se
conduisaient comme si eux et leurs partisans s'étaient emparés
d'assaut du temple; ils prétendaient diriger l'office à leur
fantaisie, faisaient étouffer, par des roulements de tambour, la voix
du curé, chantaient la _Parisienne_ ou la _Marseillaise_ au moment de
l'élévation, et, en plus d'un endroit, le populaire ainsi échauffé
terminait la pieuse cérémonie en saccageant le presbytère[98].

[Note 98: Sur toutes ces petites persécutions des municipalités, cf.
l'_Ami de la religion_ de 1831 et de 1832, _passim_, notamment t.
LXVII, p. 587; t. LXIX, p. 104, 134, 152, 169, 183; t. LXX, p. 215,
247, 281; t. LXXI, p. 596.]

Si le gouvernement avait parfois la prétention de pénétrer de force
dans les églises pour y célébrer les cérémonies du culte malgré
l'autorité ecclésiastique, il paraissait cependant préoccupé d'écarter
systématiquement la religion et presque le nom de Dieu des actes de sa
vie publique. M. de Salvandy se plaignait, en 1831, que, «dans le
temps même où cette autre religion, qui est le mysticisme de
l'anarchie, s'avançait hautement vers la jeunesse française, le jeune
grand maître de l'Université[99], quand il parlait aux élèves pressés
dans le champ de mai des grands concours et célébrait avec raison
devant eux la patrie et la liberté, ne murmurât même pas le nom du
Dieu qui a mis ces biens sur la terre». Il dénonçait, dans «ce
silence, une concession au génie fatal qui nous dominait[100]».
Voulait-on rendre hommage aux morts des «trois journées», le Roi et
les pouvoirs publics se rendaient, le 27 juillet 1831, au Panthéon
dont la croix venait d'être arrachée quelques jours auparavant, et y
célébraient je ne sais quelle cérémonie païenne, où, en guise d'hymnes
religieux, les artistes de l'Opéra chantaient la _Marseillaise_ et la
_Parisienne_. Cette solennité laissa une impression pénible à toutes
les âmes un peu hautes. En en sortant, la duchesse de Broglie, qui
était protestante, ne pouvait se contenir, et, rencontrant M. Thiers,
elle lui dit: «_Bienheureux les morts qui meurent au Seigneur_; cela
vaut mieux, monsieur, que tout ce que nous venons d'entendre.» Son
accent indigné, la flamme de son regard, l'émotion de son noble et
beau visage, tout cela était fort imposant, et M. Thiers ne sut trop
que répondre. «Je ne puis m'empêcher de trouver, disait à ce même
propos M. de Salvandy, qu'il y a un grand vide dans ces pompes, et je
demande à Dieu que le déchaînement des passions mauvaises ne le comble
pas.» Puis il ajoutait cette phrase que nous avons déjà eu occasion de
citer: «Il y a quelques mois on mettait partout le prêtre; aujourd'hui
on ne met Dieu nulle part.» Cette prétention d'organiser une sorte de
culte civil, en dehors du christianisme, se manifesta de nouveau au
parlement, lors de la discussion sur les honneurs à décerner, dans le
Panthéon, aux morts illustres[101]. Ce fut une occasion de répéter les
déclamations odieuses ou niaises des rhéteurs de la première
révolution. Le gouvernement n'osa rien faire pour arrêter la Chambre,
mais les législateurs ne purent même pas s'entendre sur la liste des
grands hommes qu'ils proposeraient à la dévotion civique. Le débat se
prolongea pendant plusieurs jours, violent et désordonné. Tout avorta
dans une ridicule impuissance, et, une fois de plus, la confusion des
langues vint châtier l'orgueil humain en révolte contre Dieu. Les
journaux raillèrent ce fiasco, et M. Saint-Marc Girardin put écrire
dans le _Journal des Débats_, après l'une des séances: «Arbitres de
l'immortalité, ayez donc un peu de dignité et de décence! En faisant
des dieux, soyez au moins des hommes!»

[Note 99: M. de Montalivet était alors ministre de l'instruction
publique.]

[Note 100: M. DE SALVANDY, _Seize Mois, ou la Révolution et les
révolutionnaires_, p. 420.]

[Note 101: Février 1832.]

Si «laïque» cependant que voulût être le gouvernement, il n'eût pas
cru possible alors d'exclure la religion de l'enseignement populaire.
Le 24 octobre 1831, M. de Montalivet déposait un projet dont l'article
1er indiquait, en tête des matières enseignées dans l'école primaire,
«l'instruction morale et religieuse», ajoutant seulement que «le voeu
des pères de famille serait toujours consulté et suivi, en ce qui
concernait la participation de leurs enfants à l'instruction
religieuse». De plus, bien qu'on fût alors en pleine réaction contre
l'intervention du clergé dans les choses administratives, le projet
réservait une place de droit aux ministres du culte dans les comités
divers auxquels étaient confiées la direction, la surveillance et
l'inspection des écoles. Enfin, dans son exposé des motifs, le
ministre n'hésitait pas à faire l'éloge «des Frères des Écoles
chrétiennes, hommes laborieux et utiles, véritables fondateurs de
l'enseignement élémentaire, repoussés aujourd'hui par des préventions
exagérées, comme gens de routine et d'obscurantisme». Ce projet de loi
ne devait pas aboutir. Toutefois, après avoir été soumis à une
commission de la Chambre, il fut l'objet d'un rapport rédigé par un
ancien conventionnel non suspect de «cléricalisme», M. Daunou[102]. Le
rapport n'hésitait pas un instant à prescrire l'instruction
religieuse. La présence de droit des ministres du culte dans les
comités de l'enseignement avait été discutée au sein de la commission;
la majorité l'avait maintenue «afin, disait le rapporteur, d'assurer à
la première instruction le caractère religieux qu'elle doit
conserver». M. Daunou répudiait hautement l'idée «des libéraux» qui
voulaient refuser ou limiter la liberté d'enseignement, par crainte
qu'elle ne profitât à leurs adversaires[103]. Il écartait notamment
toute mesure restrictive contre les congréganistes. «Que des
instituteurs, disait-il, appartiennent ou non à quelque société, nous
n'avons vu en eux que des individus jouissant de la même liberté et
soumis aux mêmes règles dans l'exercice de leur profession.»

[Note 102: Séance du 22 décembre 1831.]

[Note 103: Le rapporteur se pose cette question: La liberté
d'enseignement n'est-elle pas dangereuse pour la liberté publique, en
fournissant à ses ennemis des armes nouvelles, ardemment désirées par
eux? Il répond: «Les ennemis de la révolution de Juillet auraient
contre nous trop d'avantages s'il leur suffisait de réclamer les lois
justes, les institutions sages qu'elle promettait, pour nous disposer
à nous en priver, et s'il fallait nous refuser à nous-mêmes tous les
biens dont ils se flattent de profiter. Ce sont, depuis quarante ans,
des alarmes de cette espèce qui nous ont valu tant de lois funestes,
et, de tous les maux que nous ont faits les partisans de l'ancien
despotisme, le plus profond peut-être consiste dans l'injustice ou
l'imprudence des résolutions législatives, dictées, à diverses
époques, par les peurs qu'ils inspirèrent... La liberté publique jouit
contre eux de toutes ses forces, quand ils jouissent eux-mêmes de tous
ses bienfaits et quand elle ne leur refuse que des priviléges. Vous
remplirez donc le voeu exprimé par l'article 69 de la Charte. Vous
garantirez la liberté des écoles privées, et vous avouerez qu'elle
serait chimérique, si le gouvernement intervenait dans leur régime
intérieur, par des nominations, des injonctions, des prohibitions, par
d'autres actes enfin que ceux qui tiendraient à l'exécution des
dispositions précises de la loi. Vous affranchirez surtout les écoles
particulières de l'empire d'un corps enseignant qui, jusqu'en 1830, ne
leur a laissé ni permis aucune indépendance.»]

Ces conclusions sont d'autant plus significatives que le monde
parlementaire était alors animé d'une trop réelle malveillance contre
la religion; malveillance mesquine qui, n'osant «faire grand», se
rattrapait sur les petites choses. Ne donnait-elle pas sa mesure, par
exemple, quand elle faisait décider, contrairement à tous les usages
et à toutes les convenances, que la Chambre siégerait le jour de
l'Assomption et celui de la Toussaint? Telle également elle se
manifesta dans le débat sur le budget du ministère des cultes, en
février 1832. Il ne fut pas question de mesures radicales, mais, par
animosité plus encore que par parcimonie, on s'appliqua à rogner
misérablement les diverses parties de ce budget, déjà cependant réduit
par les propositions du gouvernement. C'était dans le même esprit que
presque tous les conseils généraux et beaucoup de conseils municipaux
avaient, en 1831, supprimé les subventions allouées au clergé. «Il y a
quelque chose de blessant, disait le _Journal des Débats_, pendant
cette discussion du budget, à voir ainsi tout ce que les hommes
respectent, tarifé, marchandé, mis au rabais.» Vainement ce journal
rappelait-il que «la religion était encore bien forte, quoi qu'on pût
en penser», et qu'il était imprudent «de lui donner juste sujet de se
plaindre», ces avertissements n'étaient guère écoutés. On eût dit que,
pour une bonne partie des députés encore imbus de leurs préjugés
d'avant 1830, le principal ennemi était toujours «le parti
prêtre[104]». Le ministre des cultes, M. de Montalivet, auquel Casimir
Périer laissa presque exclusivement la charge de ce débat, essaya de
retenir la Chambre dans la voie détestable où elle s'engageait; après
avoir cédé sur plusieurs points, il parvint à faire écarter
quelques-uns des amendements les plus graves, notamment celui qui
diminuait le nombre des évêchés sans entente avec le Pape; mais il ne
put empêcher l'adoption de certains autres, par exemple de celui qui
réduisait le traitement des évêques. Et pourtant que de concessions il
faisait, dans sa manière même de discuter, aux préventions qu'il
voulait contenir; affectant de poursuivre le même but et de ne
différer que sur les moyens; se faisant honneur d'avoir opéré de son
propre mouvement plus de réductions sur le budget des cultes que n'en
avait demandé l'opposition avant 1830; se vantant même d'avoir retenu
le traitement des ecclésiastiques dont politiquement il croyait avoir
à se plaindre, mesure arbitraire et absolument illégale!

[Note 104: Un député, M. Aug. Giraud, disait, aux applaudissements de
ses collègues: «Jamais je n'ai redouté le parti républicain: il est si
peu nombreux, qu'il est impuissant à faire le mal. Il n'en est pas de
même du parti carliste et du parti prêtre. C'est sur ce parti que nous
devons fixer nos regards.»]

Sur un tel sujet, et en face de telles attaques, on eût souhaité, de la
part du gouvernement, un langage plus haut et plus ferme. Ce langage, il
se trouva, en dehors du cabinet et à côté de lui, quelqu'un pour le
tenir. M. Guizot eut ce mérite et cet honneur. Les honteuses violences
des 14 et 15 février 1831 lui avaient causé une profonde impression; il
n'y avait pas vu seulement, comme la plupart des conservateurs de ce
temps, un désordre matériel à réprimer, mais surtout le signe d'un mal
moral à guérir[105]. Quand il prit la parole dans la discussion du
budget des cultes, il ne craignit pas de traiter de «misérables» les
amendements soumis à la Chambre pour réduire tels ou tels crédits. Puis,
s'élevant plus haut, il se demanda quelle devait être, envers l'Église,
la conduite de tout gouvernement, particulièrement du gouvernement de
Juillet. Il concédait qu'il pût y avoir, dans le passé, «des motifs fort
naturels de rancune et des raisons fort légitimes de défiance».
Seulement, ajoutait-il aussitôt, «ce ne sont pas les souvenirs du passé,
ce sont les intérêts et les besoins du présent qui doivent régler notre
conduite»; parlant de la «masse ecclésiastique tranquille, pacifique»,
il déclarait «que non-seulement on ne lui devait pas de la froideur et
de l'indifférence, mais qu'on lui devait bienveillance». Si «le pouvoir
politique» du clergé est fini, il faut lui faire voir que «son existence
religieuse n'est pas compromise». «Nous souffrons, disait-il, de ce que
nos convictions politiques et morales sont incertaines, nous en
souffrons d'autant plus que nous avons à lutter contre le fanatisme
révolutionnaire. C'est la religion seule qui peut nous donner ce dont
nous manquons, répandre et fortifier les sentiments nécessaires pour
combattre le péril qui nous menace.» Puis il ajoutait ces paroles vraies
de tout temps, mais particulièrement remarquables à cette époque: «La
religion fait quelques fanatiques; oui, mais, pour un fanatique, la
religion fait cent citoyens soumis aux lois, respectueux pour tout ce
qui est respectable, ennemis du désordre, du dévergondage et du cynisme.
C'est par là qu'indépendamment de tout pouvoir politique, la religion
est un principe éminemment social, l'allié naturel, l'appui nécessaire
de tout gouvernement régulier; il n'est arrivé, sans grave péril, à
aucun gouvernement régulier de se séparer complétement de cet appui, et
de se rendre hostile la première force morale du pays. Et non-seulement,
permettez-moi de le dire avec franchise, la religion répand et fortifie,
dans tous les esprits, l'amour de l'ordre et les instincts honnêtes,
mais elle donne à tout gouvernement un caractère d'élévation et de
grandeur qui manque trop souvent sans elle. Je me sens obligé de le
dire. Il importe extrêmement à la révolution de Juillet de ne pas se
brouiller avec tout ce qu'il y a de grand et d'élevé dans la nature
humaine et dans le monde. Il lui importe de ne pas se laisser aller à
rabaisser, à rétrécir toutes choses, car elle pourrait fort bien à la
fois se trouver abaissée et rétrécie elle-même. L'humanité ne se passe
pas longtemps de grandeur; elle a besoin de se voir elle-même grande et
glorifiée: et permettez-moi d'ajouter que le gouvernement qui
prétendrait se fonder uniquement sur le bien-être matériel du peuple
s'abuserait étrangement... Je crois que la révolution de Juillet et le
gouvernement qui en est né seront bien conseillés s'ils s'appliquent à
rechercher l'alliance de la religion, à donner satisfaction à cette
portion considérable du clergé qui veut rester paisible et se renfermer
dans sa mission religieuse. Ne nous trompons pas par les mots: il ne
s'agit pas de formes polies, de respect extérieur, de pure convenance;
il faut donner au clergé la ferme conviction que le gouvernement porte
un respect profond à sa mission religieuse, qu'il a un profond sentiment
de son utilité sociale; il faut que le clergé prenne confiance dans le
gouvernement, sente sa bienveillance. Il lui donnera en retour l'appui
dont je parlais tout à l'heure, et qui peut, plus qu'un autre, vous
mettre en état de lutter contre les ennemis dont vous êtes investis.»

[Note 105: M. Guizot avait écrit, à ce propos, dans la _Revue de
Paris_ du 6 mars 1831, les réflexions suivantes, qui contrastent
singulièrement avec tout ce qu'on disait alors autour de lui: «La
liberté religieuse a été violée, les croix insultées, brisées; tout ce
que nos pères adoraient, tout ce que nous vénérons a été livré à la
destruction et à l'outrage; une église antique n'a été protégée qu'en
devenant une mairie, et il a fallu la déguiser pour la sauver. Les
catholiques,--et ils sont plus nombreux aujourd'hui qu'avant le 14
février, parce que tout honnête homme se souvient de sa religion quand
il la voit outragée,--les catholiques sont inquiets dans toute la
France. Les députés belges ont pu conter dans la Flandre catholique
comment, à Paris, on traite les églises. La capitale de la France a pu
passer aux yeux des étrangers pour une ville d'irréligion fanatique,
et, ce qu'il y a de pis, c'est que tous ces maux, vous ne pourrez pas
les réparer. Il n'est pas en votre pouvoir de faire remettre une
croix abattue sur une église chrétienne.»]



CHAPITRE VII

MALADIE ET MORT DE CASIMIR PÉRIER

(Mars--mai 1832.)

     I. Résultats de la politique de Périer. Succès complet à
     l'extérieur; moins complet, mais considérable, à l'intérieur. Ce
     succès proclamé par les amis et reconnu par les adversaires.
     C'est l'oeuvre personnelle de Périer. Sa tristesse. D'où
     venait-elle?--II. Le choléra. Physionomie de Paris en proie au
     fléau. Dévouement du clergé. Émeutes hideuses révélant la maladie
     morale de la nation.--III. Casimir Périer atteint par le choléra.
     Violences de son agonie. Manifestations haineuses de ses
     adversaires et désolation de ses amis. Sa mort, le 16 mai 1832.
     Depuis lors, la gloire de Casimir Périer n'a fait que grandir.


I

Si l'histoire, qui n'oublie rien, ne peut passer sous silence les
faiblesses d'un grand ministre, elle doit, lorsqu'il s'agit de
regarder et d'apprécier l'ensemble, les reléguer à leur place,
c'est-à-dire au second plan, dans une demi-ombre qui les laisse voir
sans les faire sauter aux yeux. Au premier plan, dans la pleine
lumière, frappant tout de suite le regard, comme le sujet principal du
tableau, apparaîtra ce qui est vraiment l'oeuvre propre de Périer,
celle par laquelle il mérite d'être jugé, la résistance à la
révolution. Nous en avons raconté les diverses vicissitudes.
Maintenant, il convient de constater quels en étaient les résultats
après une année de ministère.

À l'extérieur, la partie était gagnée. La guerre, tout à l'heure si
probable, était définitivement écartée. Le _Journal des Débats_
pouvait écrire, le 31 mars 1832: «La pacification de l'Europe, il y a
un an, était regardée comme une chimère. Aujourd'hui, c'est un fait
accompli... Elle a désormais force de chose jugée, et le système de la
paix, le système du ministère du 13 mars a pleinement triomphé.» En
Pologne, en Belgique, en Italie, les trois grands foyers d'incendie,
un moment si menaçants, étaient éteints, ou du moins il n'y avait plus
à craindre d'en voir sortir l'embrasement de l'Europe. Les questions
n'étaient pas toutes résolues, mais elles avaient cessé d'être
révolutionnaires, pour devenir simplement diplomatiques. Les partisans
de la guerre, Carrel en tête, se reconnaissaient «battus»[106] et
étaient réduits à récriminer sur le passé. C'est précisément à cette
date que M. Louis Blanc a placé ce qu'il appelle «la ruine du principe
révolutionnaire en Europe». M. Guizot, examinant, dans la séance du 7
mars 1832, les rapports de la France avec les gouvernements étrangers,
se félicitait de la voir «sortir de cette situation violente où la
question révolutionnaire domine et étouffe toutes les autres». Dès
lors, disait-il, les méfiances des autres puissances tendent à se
calmer; «il n'y a plus de coalition européenne contre la France».
L'orateur entrevoyait un ordre nouveau de relations entre les divers
États, chacun d'eux revenant à une politique plus personnelle, plus
libre, et notre gouvernement pouvant prendre sa place dans ces
combinaisons internationales. Peut-être cette espérance était-elle un
peu trop prompte: nous ne devions pas nous trouver sitôt maîtres de
choisir nos alliances. Toutefois le progrès était réel et
considérable. Un soir, vers le milieu de mars, Périer, se promenant
dans son jardin avec un de ses jeunes collaborateurs, lui parlait avec
abandon de ses projets et de ses plans; il venait précisément de
recevoir de Londres et de Vienne des dépêches lui permettant d'espérer
que, dans un délai prochain, les puissances continentales
désarmeraient sur une grande échelle: «Dès lors, ajoutait-il, toute
cette mousse de guerre tombera, et, cela fait, je me retire; ma tâche
sera terminée[107].»

[Note 106: _National_ du 25 novembre 1831.]

[Note 107: Cette conversation eut lieu avec M. Vitet. (_Mémoires de M.
Guizot_, t. II, p. 312-313.)]

À l'intérieur, le succès était moins complet et moins décisif.
Pendant les premiers temps même, plusieurs l'avaient cru presque
impossible. Le 19 juin 1831, M. Bertin aîné écrivait à madame Récamier
que les affaires publiques lui paraissaient tout à fait désespérées,
et il ajoutait: «Dieu veuille que juillet et le retour des immortelles
journées n'amènent point l'effroyable dénoûment que je redoute!» À
cette date, on retrouverait beaucoup d'aveux du même genre chez les
meilleurs amis de la monarchie. Celle-ci leur faisait un peu l'effet
d'un de ces enfants mal nés, qu'on tâche de faire vivre, sans avoir au
fond grand espoir. Mais, au commencement de 1832, si le désordre n'a
pas entièrement disparu, il s'est affaibli; l'ordre surtout s'est
fortifié. Les émeutes n'ont pas désarmé, mais elles sont devenues plus
rares; leur défaite est plus certaine et plus prompte. Au lieu de la
misérable impuissance dans laquelle s'était écroulé le ministère
Laffitte, le gouvernement a repris l'attitude et la réalité du
commandement: à ses amis comme à ses ennemis, il a rendu le sentiment
de sa propre existence, donnant direction et espoir aux uns, imposant
respect et crainte aux autres. Les agents de tous ordres se sont
réhabitués à obéir avec courage et dévouement à des ministres qui
savent ce qu'ils veulent et qui veulent tous la même chose. Avec les
éléments les plus inconsistants, le gouvernement est parvenu à former
dans les Chambres une majorité, dans le pays un parti conservateur,
qu'on y eût vainement cherchés quelques mois auparavant. La formule et
le programme de la politique de résistance sont trouvés; le drapeau
est déployé; l'impulsion surtout est donnée; c'est de ce côté, et non
du côté révolutionnaire, qu'est désormais l'élan et qu'on se sent
gagner du terrain. Des signes matériels permettent de mesurer la
décroissance de l'effroyable crise économique qui avait marqué la fin
du dernier ministère. Le commerce et l'industrie se sont ranimés. Le
recouvrement des impôts ne rencontre plus d'obstacle. Le produit des
contributions indirectes, pour être inférieur à ce qu'il avait été
avant la révolution, dépasse de beaucoup ce qu'il était au moment où
Périer a pris le pouvoir. Le spectre de la banqueroute, naguère si
menaçant, s'est évanoui; les payements du Trésor sont assurés; son
crédit est relevé. La rente 5 0/0, qui était à 82 francs, et avait
même descendu à 75 francs en mars 1831, atteint, un an plus tard, les
cours de 96 ou 97 francs, et le gouvernement peut même emprunter à 98
fr. 50. Partout, un retour marqué de confiance et de sécurité.

Périer avait conscience d'un changement qui était le fruit de ses
efforts, et, le 6 février 1832, il pouvait dire, avec une apparente
modestie qui cachait mal une très-légitime fierté: «Il ne nous
appartient pas de rappeler dans quelle situation nous avons pris les
affaires, ni de vous inviter à considérer dans quel état elles sont
aujourd'hui. C'est à vous d'en juger.» Un an, jour pour jour, après la
formation du cabinet, le 13 mars 1832, le _Journal des Débats_ posait
sans crainte cette question: «Dans quel état était la France, il y a
un an, et dans quel état est-elle aujourd'hui? N'est-il pas vrai que
l'ordre s'affermit, que la confiance renaît, que notre avenir
s'éclaircit?» M. Thiers se sentait assez rassuré pour avouer qu'il
avait, un moment, cru la monarchie nouvelle perdue et le pays condamné
à de nouveaux bouleversements. Désormais la France lui paraissait
«sauvée». «La confiance, disait-il, l'ordre, la sécurité renaissent de
toutes parts, et le bien-être public se rétablit. Tout n'est pas
achevé sans doute... Mais ce travail se fait, se poursuit à vue
d'oeil. Le temps court, court à tire-d'aile; il va aussi vite dans le
bien que nous l'avons vu aller dans le mal.» Pour donner l'idée du
changement accompli par quelques mois du gouvernement de Périer, M.
Thiers ne craignait pas d'évoquer le souvenir du Consulat succédant au
Directoire, et faisait seulement remarquer que, cette fois, il n'en
coûtait rien à la liberté: «Jamais, ajoutait-il, jamais rien de plus
honorable ne s'est passé pour l'humanité[108].»

[Note 108: _La Monarchie de_ 1830, passim. Cette brochure a été
publiée à la fin de 1831.]

Récusera-t-on comme suspect le témoignage du ministre ou de ses amis?
Il faudra bien accepter celui des républicains constatant que le
«système» de Périer avait seul préservé la monarchie d'une ruine
certaine. Quelques années plus tard, une discussion rétrospective
s'engageait entre les conservateurs et les opposants dynastiques:
ceux-ci soutenaient qu'au lieu de combattre la révolution, comme
l'avait fait Périer, la monarchie nouvelle aurait eu intérêt à lui
tendre une main amie, ainsi que le lui avaient conseillé MM. Laffitte,
La Fayette, O. Barrot, Mauguin. C'était la querelle bien ancienne et
non encore vidée entre la politique de résistance et celle de
laisser-aller. Carrel intervint dans la controverse. Il pouvait être
tenté de se montrer partial pour les opposants dynastiques, ses alliés
dans les combats de chaque jour. «Nous savons, disait-il, qu'il serait
de bonne tactique de déplorer que Louis-Philippe n'ait pas connu ses
véritables amis», La Fayette et les autres; «mais ne mentons pas, car
la situation du pays est trop grave pour que ce ne soit pas un devoir
de dire la vérité, si étrange ou si inhabile qu'elle puisse paraître.»
Carrel déclarait donc que, si l'on n'eût pas suivi la politique de
Casimir Périer, «la royauté de Louis-Philippe n'existerait peut-être
plus, ou, si elle existait encore, ce serait tout au plus à l'état
d'impuissance absolue, de suspicion ou de demi-captivité qui précéda,
pour Louis XVI, la catastrophe du 10 août, et dont Ferdinand VII ne
fut tiré, en 1823, que par l'invasion étrangère. Voilà la vérité telle
que nous la sentons, sans exagération comme sans réticence. Pourquoi
ne dirions-nous pas toute la vérité? Pourquoi chercherions-nous à
tromper les autres, quand nous ne pourrions pas réussir à nous tromper
nous-mêmes, et que, malgré nous, l'évidence nous pénètre, nous
entraîne et nous force à parler?» Puis, précisant ce qu'auraient été
les opposants dynastiques au pouvoir, si Périer ne les en avait pas
écartés avec une résolution si décisive, le journaliste républicain
ajoutait: «En voulant nous rendre la monarchie plus attrayante ou
moins repoussante, ils l'auraient peu à peu désarmée; ses victoires
contre les agitations populaires eussent été moins complètes; on eût
eu moins peur d'elle; on aurait regardé ses conseillers patriotes
comme des espèces d'auxiliaires introduits dans la place pour en
diminuer les défenses, au risque de leur propre salut. La royauté du
7 août aurait eu successivement ses Necker, ses Bailly, ses Roland,
ses Clavières..... Ces hommes n'auraient pas recruté des majorités
furibondes pour les pousser contre les justes réclamations de nos
classes inférieures, retombées dans l'ilotisme après leur glorieux,
humain et magnanime règne des trois jours. Ils auraient peut-être
risqué la guerre pour sauver la nationalité polonaise, pour appuyer la
révolution en Italie, en Suisse et sur les bords du Rhin, ou tout au
moins pour soutenir la non-intervention révolutionnaire contre
l'action incessante et cruelle du principe absolutiste. Si habiles
qu'ils eussent été, ces hommes eussent perdu la royauté de
Juillet[109].»

[Note 109: Carrel prévoit l'objection: N'est-ce pas la complète
justification de la politique de résistance qu'il a de tout temps
combattue?--«Oui, répond-il, aux yeux de ceux qui voulaient faire
sortir une monarchie de la révolution de 1830.» Mais, ajoute-t-il, «ce
qui a pu être fort avantageux à la dynastie a pu être fort mauvais au
pays». C'est le point de vue républicain. (_National_, article du 7
novembre 1834.)]

La politique dont amis et adversaires s'accordaient à reconnaître
l'efficacité, apparaissait bien l'oeuvre propre de Casimir Périer: on
eût dit qu'elle était attachée à sa personne. C'était lui qui en avait
eu l'idée et qui lui avait imprimé sa marque. C'était lui qui, dans
l'incertitude, le désarroi et l'abandon général, avait révélé à la
nation ce dont elle avait besoin et ce qu'elle devait faire, «la
comprenant et la défendant mieux qu'elle ne savait se comprendre et se
défendre elle-même[110]». Cette volonté, cette énergie, cette passion
si nouvelles, qui, depuis lors, s'étaient manifestées dans l'opinion
conservatrice et dans les pouvoirs publics, c'étaient la volonté,
l'énergie, la passion de Périer. La confiance si nouvelle aussi que
l'on commençait à ressentir en France et hors de France, c'était la
confiance dans Périer. Il paraissait le garant de la paix extérieure
et de la sécurité intérieure. Le monde le regardait avec une
attention émue, et calculait ses chances avec angoisse. «On admire et
on plaint M. Périer», écrivait de l'étranger M. de Barante. Les hommes
d'État d'Europe, comme les boutiquiers de Paris, avaient le sentiment
que s'il disparaissait, tout serait remis en péril[111]. En même temps
que les gens d'affaires ne juraient que par lui, un soldat éminent, le
général Bugeaud, écrivait à un de ses amis, le 22 janvier 1832: «Je
suis dans un redoublement d'admiration pour M. Casimir Périer. On a
voté pour M. de Richelieu une récompense nationale; je ne mets pas en
doute son mérite, mais, selon moi, il n'y a rien de comparable au
président du conseil. Son courage et son dévouement sont bien
au-dessus des héros qui gagnent des batailles.» L'ascendant, et, si
l'on peut ainsi parler, la nécessité de ce ministre, étaient reconnus
par la foule aussi bien que par l'élite. On disait couramment alors
que c'était le seul homme vraiment supérieur qui se fût manifesté en
France depuis Napoléon[112]. Quelque chose de cette impression si
générale pénétrait jusque dans le château fermé de Prague où l'exil
avait conduit Charles X, et le vieux Roi s'écriait, en causant avec le
comte de Bouillé: «Si j'avais donné du pouvoir à Casimir Périer! Il a
prouvé qu'il avait caractère et talent[113].» Cet homme d'État en
imposait même à ses adversaires. Il leur portait sans doute des coups
trop rudes pour ne pas être détesté par eux et surtout redouté: on
l'injuriait, on le calomniait, on cherchait à lui faire les blessures
les plus meurtrières. Mais nul n'eût songé à feindre le dédain à son
égard, à essayer de le ridiculiser. Un jour que quelqu'un paraissait
vouloir rire du ministre, l'un des opposants les plus acharnés
interrompit le rieur: «Croyez-moi, lui dit-il, cet homme n'est pas
moquable.» Les pamphlétaires de gauche étaient plutôt disposés à lui
prêter une sorte de grandeur monstrueuse et satanique. Henri Heine,
qui s'inspirait alors auprès d'eux, écrivait à la _Gazette
d'Augsbourg_, le 1er mars 1832: «Le frisson me saisit toutes les fois
que je l'approche. Je suis resté naguère, pendant une heure, comme
enchaîné auprès de lui par un charme mystérieux, et j'observais cette
figure sombre qui s'est placée si hardiment entre les peuples et le
soleil de Juillet. Si cet homme tombe, me disais-je alors, la grande
éclipse de soleil finira, et l'étendard tricolore du Panthéon
reprendra son éclat inspirateur, et les arbres de la liberté
fleuriront de nouveau. Cet homme est l'Atlas qui porte sur ses épaules
la Bourse et tout l'échafaudage des puissances européennes, et, s'il
tombe, tomberont aussi les comptoirs de change, et les cours, et
l'égoïsme, et la grande boutique où l'on a trafiqué des espérances les
plus nobles de l'humanité[114].» Un tel langage, dans la bouche d'un
ennemi, est un hommage à la grandeur de celui qu'on attaque. En somme,
jamais un homme qui n'avait gagné aucune bataille, écrit aucun livre,
qui n'était même pas un orateur de premier ordre, n'était arrivé si
vite à tenir une si grande place dans son pays, à y exercer une
prépondérance si incontestée. Jamais aussi le régime parlementaire,
loyalement pratiqué, n'avait abouti à un gouvernement plus personnel.
Le pouvoir, l'influence, l'action se trouvaient tellement concentrés
dans un seul homme, qu'on a pu dire de Périer qu'il avait exercé une
«dictature libérale[115]».

[Note 110: Expression de M. Guizot.--Le _Journal des Débats_ disait
aussi, le 29 octobre 1831: «Le grand danger des époques
révolutionnaires, c'est que les esprits ne savent plus à quoi se
rattacher, et que cette incertitude peut les livrer aux
expérimentateurs politiques. L'homme ou le principe qui les tire de
cette incertitude et qui a su deviner, au fond de leurs hésitations,
vers quelle pensée ou quel intérêt ils penchaient le plus
généralement, a trouvé le plus sûr moyen d'influence et souvent de
succès. C'est ce qu'a su faire le ministre de la Charte et de la
paix.»]

[Note 111: Le _Journal des Débats_ pouvait écrire, le 13 mars 1832,
sans que personne l'accusât d'adulation exagérée: «...Dès aujourd'hui,
nous le disons hautement, M. Casimir Périer trouve la récompense de
son courage et de ses nobles efforts dans la confiance sans bornes que
la France lui accorde... Cette confiance, l'Europe la partage. Le nom
de M. Périer est une garantie de paix pour l'Europe.»]

[Note 112: «Il y a des bonnes gens à qui M. Périer a réussi à
persuader qu'il n'y a plus d'ordre, plus de liberté, plus de
gouvernement possible en France, s'il venait à quitter le ministère.»
(_National_ du 25 juillet 1831.)]

[Note 113: _Mémoires du vicomte de la Rochefoucauld_, t. XIII, p.
183.]

[Note 114: Henri HEINE, _De la France_.]

[Note 115: Expression de M. Vitet.]

Et cependant, plus la situation de ce ministre grandissait, plus son
âme semblait envahie par une mélancolie souvent pleine d'amertume. À
la fierté avec laquelle il affirmait son succès quand il était en vue
de ses adversaires, se mêlait, quand il était seul en face de son
oeuvre, un sentiment de doute et d'inquiétude. On eût dit vraiment
qu'arrivé presque au terme, il était plus triste qu'au début, lorsque
tout avait paru désespéré. Était-ce le contre-coup d'un état maladif
qui s'aggravait chaque jour et le pressentiment d'une mort prochaine?
Était-ce l'effet de cette susceptibilité douloureuse qui rendait ce
grand batailleur si sensible aux blessures et le laissait meurtri
jusqu'au plus profond de son âme, même après ses plus belles
victoires? Se sentait-il pris de découragement en voyant ce qui
restait, malgré tout, de sottise et de lâcheté dans ce public et
jusque dans ce parlement qu'il s'était tant efforcé de redresser et
d'aguerrir, découragement qui lui arrachait ces plaintes, vers la fin
de son ministère: «Personne ne fait tout son devoir; personne ne vient
en aide au gouvernement dans les moments difficiles. Je ne puis pas
tout faire. Je ne sortirai pas de l'ornière à moi tout seul. Je suis
pourtant un bon cheval; je me tuerai, s'il le faut, à la peine. Mais
que tout le monde s'y mette franchement et donne avec moi le coup de
collier; sans cela la France est perdue[116].»

[Note 116: GUIZOT, _Mémoires_, t. II, p. 311-312.]

Cette tristesse du ministre venait peut-être d'un doute plus poignant
encore, doute qui portait non plus seulement sur ses auxiliaires, mais
sur son oeuvre elle-même. Peut-être commençait-il à se demander si,
dans son grand effort pour rétablir l'ordre à la surface, il ne
laissait pas subsister au fond le désordre moral. Royer-Collard, grand
admirateur cependant de Périer, était un penseur assez perspicace pour
voir cette lacune, et il se complaisait trop dans son pessimisme
chagrin pour la taire. «C'est la nécessité, écrivait-il le 21 janvier
1832, qui défend Roi, ministre, gouvernement dit représentatif, ordre
dans les rues, la paix enfin. La raison morale? Il n'y en a pas, ni
dans le commandement ni dans l'obéissance. Le bien, le mal, le vrai,
le faux sont hors de tous les esprits; le sentiment du respect est
éteint; mais la nécessité étend partout son sceptre. Périer, sans
remonter plus haut, reste debout, battu par tous les vents. C'est
qu'il est l'expression de la nécessité... Est-ce de la doctrine?
Hélas! non. C'est le témoignage grossier de mes sens. Il suffit de
voir, d'entendre ce malheureux ministre au milieu de cette Chambre
dont les trois quarts ne l'aiment pas, mais qui s'arrête et tremble
au moindre danger de le renverser.» Périer différait absolument de
Royer-Collard, dont il n'avait ni les qualités ni les défauts. Comme
nous avons déjà eu l'occasion de le constater, sa nature le portait à
se préoccuper plus des faits matériels et extérieurs que des
doctrines. Mais son âme avait grandi par l'héroïsme de la lutte; son
esprit s'était ouvert par l'usage du gouvernement; il était alors
mieux en mesure de sentir l'absence et le prix de cette «raison
morale» dont parlait Royer-Collard. Éclairé tardivement sur les idées
fausses et les illusions dont il s'était nourri pendant sa longue
opposition, pénétrant plus à fond le mal de toutes nos révolutions, y
compris celle de 1830, discernant plus clairement les germes de
faiblesse et de dissolution dont elles avaient infecté notre organisme
politique et social, il pressentait probablement que sa victoire d'un
jour, pour avoir arrêté et même fait reculer le mal, ne l'avait pas
guéri ou étouffé, et il entrevoyait, par delà ce court répit, les
déceptions, les avortements et les ruines nouvelles que l'avenir
réservait à notre malheureux pays. De là ces doutes, ces inquiétudes
presque mêlées de remords, qui oppressaient davantage sa pensée, lui
arrachaient des aveux plus douloureux, des prédictions plus sombres, à
mesure que son succès paraissait plus complet et plus universellement
reconnu.

Sa physionomie trahissait cette angoisse intérieure. À la fin de son
ministère, dans ces premiers mois de 1832, que restait-il du Périer de
la Restauration, souriant, l'oeil brillant de confiante hardiesse,
portant haut la tête, secouant d'un air vainqueur une forêt de cheveux
noirs? Sa figure était encore belle, majestueuse, mais ravagée, son
crâne à peine couvert de rares cheveux gris, son long corps amaigri et
tout courbé. Une seule chose subsistait, l'énergie de l'attitude et la
flamme du regard, mais avec quelque chose de sombre, d'amer et de
souffrant, qui frappait tout le monde et où les adversaires
affectaient de voir les tourments intérieurs du «libéral
renégat[117]». Par toutes ces souffrances morales et physiques,
n'était-ce pas une victime toute préparée au choléra qui s'avançait?

[Note 117: C'est ainsi que Henri Heine le représentait alors, «le
coeur dévoré par tous les serpents du remords et la tête chargée de
toutes les malédictions de l'humanité». Et il ajoutait: «Les damnés de
l'enfer se consoleraient entre eux, en se racontant les tourments de
cet homme.»]


II

Aujourd'hui que nous sommes familiarisés avec le choléra et que cette
maladie, par sa diffusion même, est devenue moins violente, nous nous
faisons difficilement une idée de l'effet produit par sa première
invasion. Venu d'Asie, transporté par les armées russes en Pologne, le
fléau avait parcouru l'Europe; en janvier 1832, il était à Londres,
mais assez bénin. Le 29 mars, le _Moniteur_ signala sa présence à
Paris. C'était le jour de la mi-carême. La population, toute à ses
plaisirs, prit d'abord la chose en plaisanterie; de sinistres bouffons
se promenèrent par les rues, affublés de travestissements qui
parodiaient la redoutable épidémie; le soir, les bals publics étaient
plus remplis que jamais. Mais les excès même de cette journée
fournirent au choléra l'occasion d'une vengeance meurtrière contre
ceux qui avaient osé le railler; pendant la nuit, des voitures
amenèrent à l'Hôtel-Dieu les masques surpris et terrassés par la
contagion sous leur burlesque déguisement. Le mal sévit tout de suite
avec une effroyable intensité. Dès le 9 avril, on comptait huit cent
soixante et un décès dans un seul jour[118]. Sur toute la ville
régnait une sorte de terreur, plus horrible, disait un témoin, que
celle de 1793, car les exécutions avaient lieu avec plus de
promptitude et de mystère: «C'était, ajoutait-il, un bourreau masqué
qui marchait dans Paris, escorté d'une invisible guillotine.» Pour
symboliser ce règne de la mort, le peuple avait mis un drapeau noir
aux mains de la statue de Henri IV. Presque tous ceux qui le pouvaient
s'étaient enfuis. Les théâtres étaient fermés ou déserts. Les
passants, rares, marchaient rapidement, la physionomie morne et
crispée, en tenant leur main ou leur mouchoir sur leur bouche. Presque
plus de voitures dans les rues. Rien que des convois funèbres, et, ce
qui était plus navrant encore, des convois que personne ne suivait.
Les corbillards ne suffisant plus au service, on employait des
tapissières, des voitures de toutes formes, bizarrement tendues
d'étoffes noires; elles parcouraient les rues, ramassant les cadavres,
souvent renfermés dans de simples sacs, et les emportaient ensuite par
douzaines aux cimetières; il fallut même recourir aux fiacres: on y
plaçait les cercueils en travers, les deux extrémités sortant par les
portières. Seule, la politique ne chômait pas. Vainement le _Journal
des Débats_ rappelait-il que, dans Athènes envahie par la peste au
temps de Thucidyde, les factions avaient fait trêve, nos partis plus
implacables se refusaient à désarmer; les journaux continuaient leurs
polémiques. Cependant la Chambre, à demi vidée par la fuite de ses
membres, avait peine à finir les travaux de sa longue session[119]. Au
milieu de cette désertion générale, la famille royale restait à Paris,
faisant pleinement et généreusement tout son devoir; les jeunes
princes parcouraient les quartiers les plus atteints ou visitaient les
hôpitaux; le salon des princesses était transformé en atelier où l'on
préparait tous les secours, et la Reine présidait à cette oeuvre de
charité.

[Note 118: On a évalué à environ vingt mille le chiffre des victimes
du choléra à Paris. Il faudrait y ajouter les décès survenus dans les
vingt-deux départements que le fléau visita.]

[Note 119: La session fut close le 21 avril.]

On ne pouvait s'attendre, au lendemain de 1830, à rencontrer ces
signes extérieurs de piété publique, qui avaient, à d'autres époques,
en des crises semblables, soutenu, consolé, relevé l'âme du peuple: la
religion semblait même si absente, que Henri Heine, tout païen qu'il
fût, s'en montrait presque effrayé[120]; certains hôpitaux étaient
privés d'aumôniers, et les prêtres, comme l'écrivait celui qui devait
être le P. Lacordaire, ne parvenaient à y pénétrer que furtivement et
au prix «d'incroyables avanies». Toutefois, en dépit de cette sorte
d'irréligion officielle et de ce qu'elle ajoutait à la désolation de
l'épidémie, on n'en pouvait pas moins constater alors une certaine
détente dans les relations du parti régnant avec le clergé. Celui-ci
était admirable de générosité et de dévouement, ne comptant ni la
fatigue, ni la dépense, ni le péril, se proposant partout pour soigner
les malades et pour organiser des hôpitaux temporaires. C'était là sa
vengeance contre ceux qui l'avaient méconnu, outragé, maltraité. Sous
la protection de ce rôle bienfaisant, des prêtres recommençaient à se
montrer en soutane dans les rues, ce qu'ils n'avaient pas osé faire
depuis Juillet. Mgr de Quélen sortait de sa cachette, afin de se
dévouer entièrement aux cholériques; la charité de l'évêque imposait
silence et même respect aux haines politiques[121]. Il offrait son
séminaire pour y recevoir des malades et ses séminaristes pour les
soigner, offre acceptée avec reconnaissance, malgré l'opposition de
ceux qui craignaient, avec le _Constitutionnel_, que «la présence et
le costume des séminaristes ne fussent guère propres à rassurer
l'imagination des cholériques». Le cardinal de Rohan, archevêque de
Besançon, menacé lors de la révolution, s'était réfugié à Rome; à
peine apprenait-il l'invasion du choléra, que, dédaignant les
avertissements inquiets de ses amis, il revenait dans son diocèse pour
y secourir et consoler ses ouailles. Reçu d'abord par des
manifestations tumultueuses, qui se reproduisirent trois jours de
suite devant son palais, sa charité n'en était pas découragée et
triomphait de ces violences. Tel était même le changement opéré dans
les esprits, que le gouvernement pouvait, sans être trop maltraité,
demander aux évêques des prières publiques; dans plusieurs villes, il
y eut des processions solennelles auxquelles assistèrent les
autorités; dans d'autres, il est vrai, ces cérémonies furent
interdites.

[Note 120: Heine écrivait alors: «Je n'ai jamais vu l'Église
représentée, ni par ses ministres, ni par ses symboles, dans aucun des
milliers de cortéges de deuil qui ont passé devant moi pendant la
période du choléra.»]

[Note 121: Ce fut le 15 août suivant que Mgr de Quélen officia, pour
la première fois depuis la révolution, dans l'église Notre-Dame.]

Il était bien besoin que la religion vint apporter son _sursum corda_,
car trop d'autres symptômes donnaient une affligeante idée de l'état
moral et intellectuel de la population. Après avoir fait son entrée au
milieu des orgies d'un jour de carnaval, le fléau semblait prendre pour
escorte les plus hideuses émeutes. C'étaient d'abord les chiffonniers
qui se révoltaient, parce que, pour une raison de salubrité, on avait
ordonné l'enlèvement des ordures par charrettes, et la _Tribune_
s'efforçait, par des déclamations forcenées, de transformer cette
échauffourée en un soulèvement général des prolétaires contre les
riches. À peine ce désordre comprimé, le bruit se répandit que le peuple
était victime, non d'une maladie, mais d'un empoisonnement des eaux et
des comestibles. Qui avait le premier inventé cette nouvelle absurde et
terrible? On ne sait; mais ce fut le parti révolutionnaire qui
l'exploita. Il lança des proclamations incendiaires: «Depuis bientôt
deux ans, y lisait-on, le peuple est en proie aux angoisses de la plus
profonde misère... Voilà maintenant que, sous prétexte d'un fléau
prétendu, on l'empoisonne dans les hôpitaux... Que la torche, la hache,
la pique, nous ouvrent un passage! Aux armes!» Dans une autre:
«Citoyens, nous laisserons-nous empoisonner et égorger impunément?» Et
encore: «Le choléra est un fléau moins cruel que le gouvernement de
Louis-Philippe... Louis-Philippe envoie son fils à l'Hôtel-Dieu pour
voir de plus près la misère du peuple. Le peuple vous rendra vos
visites, comme au 10 août, comme au 29 juillet... Que le peuple se
montre; qu'il aille, lui qui n'a rien, lever son impôt sur ceux qui ont
tout.» Le _National_ lui-même affirmait la réalité des tentatives
d'empoisonnement[122]. Il n'était pas jusqu'à une maladroite
proclamation du préfet de police qui ne parût donner crédit à ces
soupçons. De là, dans la population, un état d'angoisse épouvantée qui
se traduisit bientôt en accès de fureur sauvage. La foule parcourait les
rues, affamée de vengeance. Des bandes se tenaient au coin des rues;
sous prétexte de surveiller les empoisonneurs, elles arrêtaient ceux
qui paraissaient suspects à leur imagination troublée. Malheur aux
passants sur lesquels on découvrait une fiole ou une poudre quelconque!
quelques-uns étaient aussitôt torturés, parfois égorgés. Plus d'un
meurtre fut ainsi commis. Ce désordre se prolongea pendant plusieurs
jours. C'était à se croire retombé en pleine barbarie. Les témoins en
étaient épouvantés. «Nul aspect, disait l'un d'eux notant au moment même
ses impressions, n'est plus horrible que cette colère du peuple, quand
il a soif de sang et qu'il égorge ses victimes désarmées. Alors roule
dans les rues une mer d'hommes aux flots noirs, au milieu desquels
écument çà et là les ouvriers en chemise comme les blanches vagues qui
s'entre-choquent, et tout cela gronde et hurle sans parole de merci,
comme des damnés, comme des démons. J'entendis, dans la rue Saint-Denis,
le fameux cri: _À la lanterne!_ Et quelques voix pleines de rage
m'apprirent qu'on pendait un empoisonneur. Les uns disaient que c'était
un carliste, qu'on avait trouvé dans sa poche un _brevet du lys_; les
autres, que c'était un prêtre, et qu'un pareil misérable était capable
de tout. Dans la rue de Vaugirard, où l'on massacra deux hommes qui
étaient porteurs d'une poudre blanche, je vis un de ces infortunés au
moment où il râlait encore, et les vieilles femmes tirèrent leurs sabots
de leurs pieds pour l'en frapper sur la tête jusqu'à ce qu'il mourût. Il
était entièrement nu et couvert de sang et de meurtrissures; on lui
déchira non-seulement ses habits, mais les cheveux, les lèvres et le
nez; puis vint un homme dégoûtant qui lia une corde autour des pieds du
cadavre et le traîna par les rues, en criant sans relâche: _Voilà le
choléra-morbus!_ Une femme admirablement belle, le sein découvert et les
mains ensanglantées, se trouvait là; elle donna un dernier coup de pied
au cadavre, quand il passa devant elle[123].» Un autre spectateur nous a
dépeint «cette tourbe ignorante et déçue, poussant dans les rues ses
cris de rage et de meurtre, arrêtant un corbillard par des blasphèmes,
enivrée de désespoir, de fureur, de terreur, de vengeance, de faim et
de sédition; rebelle à la science, inaccessible à la persuasion,
incapable d'une abstinence nécessaire et d'une pieuse force d'âme». «Qui
a vu ces bacchanales de sang et de mort, s'écriait-il, ne les oubliera
jamais. Qui a vu l'émeute et le choléra s'embrasser comme frère et soeur
et courir la ville, échevelés, ne les oubliera pas. Affreux mélange
d'énervement chez les puissants, de férocité chez les pauvres!» Et il
concluait trop justement: «La maladie morale de la nation paraissait
plus digne de pitié que son mal physique[124].»

[Note 122: Le _National_ disait, le 4 avril 1832: «Nous avons la
douleur d'annoncer qu'il n'est que trop vrai que des tentatives
d'empoisonnement sur le vin des débitants et la viande de boucherie
ont été pratiquées par une bande de misérables dont l'atroce manie ne
peut être comparée qu'à celle des incendiaires qui désolèrent, il y a
deux ans, les départements de l'Ouest.» Le lendemain, à la vérité, ce
journal déclarait que la nouvelle lui paraissait douteuse.]

[Note 123: Lettre du 19 avril 1832, écrite par Henri Heine à la
_Gazette d'Augsbourg_.--_De la France_, p. 139-140.]

[Note 124: Philarète CHASLES, _Mémoires_.]


III

Tel était le cadre vraiment lugubre au milieu duquel allait se placer
la mort de Casimir Périer. Le 1er avril, le président du conseil avait
accompagné le duc d'Orléans dans une visite aux cholériques de
l'Hôtel-Dieu. Il en était sorti plein d'admiration pour le sang-froid
du jeune prince, mais aussi très-frappé du spectacle funèbre dont il
avait été témoin. Quand il en parlait à ses amis, ceux-ci remarquaient
avec inquiétude l'ardeur de son regard, la pâleur de son teint,
l'altération de sa physionomie. Trois jours après, il fut obligé de
s'aliter. C'était à ce moment que la populace massacrait dans les rues
les prétendus empoisonneurs. Périer en ressentit une impression
navrante qui aggrava son mal. «Ce n'est pas là, disait-il, la pensée
d'un peuple civilisé, c'est le cri d'un peuple sauvage.» Humilié et
découragé par les signes trop manifestes d'un désordre moral
persistant, il faisait sur son pays et sur lui-même les plus sombres
prédictions. Le 5 avril au soir, à M. de Montalivet qui le voyait pour
la dernière fois, il répéta cette parole qu'il avait prononcée en
acceptant le pouvoir: «Je vous l'ai déjà dit, je sortirai de ce
ministère les pieds en avant.» Cependant le caractère de la maladie
se manifestait chaque jour davantage, et le 8 avril, le _Journal des
Débats_ dut annoncer que le président du conseil était atteint du
choléra.

La lutte de la maladie fut, chez Périer, particulièrement violente et
tragique. «Des spasmes nerveux, rapporte un témoin, soulevaient ce
grand corps, par une sorte de mouvement mécanique dont la puissance
irrésistible était effrayante.» Puis vint le délire. Les yeux
brillants sous deux larges sourcils encore noirs, les cheveux blanchis
en désordre, sa longue et belle figure jaunie et sillonnée par la
souffrance, il se dressait sur son lit avec sa majesté naturelle. Des
paroles entrecoupées révélaient, jusque dans le trouble de la fièvre,
l'angoisse de son patriotisme, puis il retombait en s'écriant d'un
accent lugubre: «Quel malheur! le président du conseil est fou!»
Redevenait-il plus calme, reprenait-il possession de lui-même, il
parlait du pays, de la politique à suivre au dedans et au dehors;
épanchements douloureux où l'inquiétude dominait: «J'ai les ailes
coupées, disait-il, je suis bien malade; mais le pays est encore plus
malade que moi.»

Si l'approche de la mort ne faisait pas la paix au dedans de cette âme
encore toute secouée des luttes au milieu desquelles la maladie
l'avait saisie, le combat ne cessait pas non plus au dehors. Les
adversaires politiques du ministre refusaient de désarmer devant ce
lit de douleur; ils semblaient même s'y être donné rendez-vous, pour
assouvir leur haine par ce spectacle. Leurs journaux faisaient tout
haut le calcul des heures que ce moribond avait encore à vivre,
escomptaient les avantages de sa disparition, analysaient et
dénaturaient les incidents de son agonie, affectaient de voir dans son
délire une sorte de folie furieuse produite par l'excitation ou le
remords d'une politique violente[125]. Leur seul regret était de voir
ce criminel ainsi soustrait aux comptes qu'ils auraient voulu lui
faire rendre. Langage si dur, que La Fayette lui-même s'en
plaignait[126]. Par contre, à mesure que l'état du malade empirait, le
grand public, celui qui vivait en dehors des passions de parti,
sentait davantage la gravité de la perte dont il était menacé.
«Périer, écrivait, le 12 mai, un de ses ennemis, gagne la sympathie de
la foule qui s'aperçoit tout d'un coup qu'il était un grand
homme[127].» Quelle angoisse surtout chez ceux qui, au dehors et au
dedans, étaient engagés dans l'oeuvre de paix et d'ordre entreprise
par le grand ministre! Cette angoisse se manifestait même chez les
hommes les moins portés à l'attendrissement. De Londres, M. de
Talleyrand écrivait, le 4 mai: «À chaque heure, j'invoque M. Périer!
et j'ai bien peur que ce ne soit en vain et que je n'aie plus à
m'adresser qu'à ses mânes... Un grand mot d'un grand homme est
celui-ci: Je crains plus une armée de cent moutons commandée par un
lion, qu'une armée de cent lions commandée par un mouton[128].»

[Note 125: Le _National_ racontait, avec une sorte de joie sauvage,
que le ministre était «aliéné» et «entre les mains du médecin en chef
de Charenton». Il parlait de «ce malheureux privé de sa raison qui,
depuis huit jours, n'a retrouvé de courts intervalles lucides que pour
maudire l'instant qui lui fit prêter son nom et l'énergie maladive de
son tempérament au système personnel du Roi». (Article du 29 avril.)
La _Tribune_ disait de Périer que c'était un «malheureux se débattant
dans sa camisole de force».]

[Note 126: La Fayette, dans une lettre intime du 28 avril 1831,
exprimait une douloureuse sympathie pour Périer. Il ajoutait: «Les
journaux sont durs à son égard, je l'ai dit à ceux de ma connaissance
qui y travaillent.»]

[Note 127: Henri HEINE, _De la France_, p. 153.]

[Note 128: SAINTE-BEUVE, _Nouveaux Lundis_, t. XII, p. 95.]

Cette terrible agonie ne se prolongea pas moins de six semaines, avec
des alternatives diverses. Par moments, on se prenait à espérer que le
malade triompherait du mal, comme avaient fait M. d'Argout et M.
Guizot, également atteints. Ne voyait-on pas autour de lui l'épidémie
en pleine décroissance[129]? Mais bientôt toute illusion s'évanouit,
et, le 16 mai au matin, la nouvelle se répandit dans Paris que Casimir
Périer n'était plus. Il n'avait que cinquante-cinq ans. Pendant que
quelques fanatiques obscurs illuminaient de joie à la prison de la
Force[130], le pays, si énervé qu'il fût par ses récentes terreurs,
se sentit averti, comme par une secousse, que quelque chose de grand
s'était écroulé. Partout, chez les amis de l'ordre, le regret,
l'alarme et la consternation. Le jour des obsèques, ce ne fut pas
seulement M. Royer-Collard qui vint, au nom de la science politique,
rendre au grand homme de gouvernement un imposant hommage; la foule
elle-même, comprenant d'instinct les services que ce ministre lui
avait rendus et le vide qu'il laissait, se pressa derrière son char
funèbre et souscrivit au monument que lui élevait la reconnaissance
nationale.

[Note 129: C'est vers la fin d'avril que le choléra commença à
diminuer d'intensité. Il y eut, en juillet, une assez forte
recrudescence, et le fléau ne disparut complétement qu'à la fin de
septembre.]

[Note 130: Voici le document que publiait la _Tribune_ du 17 mai: «À
la nouvelle de la mort du président du conseil, les détenus politiques
soussignés, carlistes et républicains, ont unanimement résolu qu'une
illumination générale aurait lieu ce soir à l'intérieur de leurs
humides cabanons. _Signé_: Baron de Schauenbourg, Roger, Toutain,
Lemestre, henriquinquistes; Pelvillain, Considère, Degaune,
républicains.»]

C'était la gloire qui commençait pour Périer, et, depuis lors, le temps,
bien loin de rien enlever à cette gloire, n'a fait que la grandir. Ce
ministère si court, si combattu, est resté comme l'événement le plus
considérable, le plus décisif de la monarchie de Juillet, et son
influence a persisté pendant les seize années qui ont suivi. Le
«système» de Périer, ce «système» que, par l'énergie de sa volonté, il
avait substitué aux incertitudes et aux défaillances du début, est
devenu celui du règne. Les conservateurs n'ont plus eu d'autre mot
d'ordre que de le continuer. Parmi les ministres qui se sont succédé
après le cabinet du 13 mars, presque aucun qui ne se sentît le besoin de
se mettre à l'abri de ce grand nom, et c'était entre eux à qui se
vanterait de suivre plus fidèlement le sillon que leur illustre
prédécesseur avait si fortement creusé. Tous eussent volontiers confirmé
ce jugement que le feu duc de Broglie portera au déclin de sa vie, en
recueillant et en comparant ses souvenirs: «C'était là, plus que nous ne
le savions au premier moment, plus que Périer ne le savait peut-être
lui-même, un ministère, un vrai ministère, et qu'il me soit permis
d'ajouter, _experto credite_, le meilleur qu'ait eu la France, sous
notre défunt régime constitutionnel[131].» Les partis mêmes qui avaient
combattu si violemment Périer de son vivant, ont compris, aussitôt sa
mort, qu'ils se heurteraient à une mémoire trop honorée et trop
populaire, s'ils la traitaient en ennemie. On les a vus alors, changeant
de tactique, profitant de ce que le grand ministre n'était plus là pour
leur jeter un de ses terribles démentis, tâcher de le tirer à eux et de
l'opposer à ceux qui cherchaient à continuer sa politique. Étrange
manoeuvre que M. O. Barrot commençait déjà, peu après la mort de Périer,
contre M. Thiers, dans ce temps-là ardent conservateur! Mais aussi,
singulier hommage rendu au prestige inattaquable de ce nom! L'instinct
public, du reste, ne s'y est pas trompé. Toutes les fois que, depuis un
demi-siècle, le pays a traversé une crise périlleuse--et Dieu sait
combien il en a connu--toutes les fois surtout qu'il a senti le pouvoir
lâche et le mal audacieux, il a poussé ce cri: Donnez-nous un Casimir
Périer! Pour ceux même qui connaissent le moins son histoire, ce
personnage est devenu comme l'incarnation et le modèle de la seule
politique où, dans ses heures de détresse, la nation entrevoie le salut
et l'honneur. Il a suffi de quelques mois de ministère pour conquérir
cette gloire. N'est-ce pas une grave leçon à l'adresse des hommes
d'État? Presque tous doivent, à une certaine heure, faire leur choix
entre les sévères devoirs de la politique de résistance et les
tentations faciles de la politique de laisser-aller. Nous leur demandons
seulement, avant de se décider, de comparer la place qu'occupent, dans
l'estime du pays et dans les jugements de l'histoire, ces deux noms:
Laffitte et Casimir Périer.

[Note 131: _Notes biographiques inédites du duc de Broglie._]



CHAPITRE VIII

L'ÉPILOGUE DU MINISTÈRE CASIMIR PÉRIER

(Mai--octobre 1832)

     I. On ne remplace pas Casimir Périer, tout en prétendant
     conserver son «système». Y a-t-il velléité de réduire
     rétrospectivement le rôle de Périer? Sentiments du Roi à cet
     égard. Son désir de gouverner et de paraître gouverner. Il ne
     veut pas, du reste, faire fléchir la résistance.--II. Effet
     produit dans le gouvernement par la disparition de Périer.
     Reprise d'agitation dans le parti révolutionnaire. L'opposition
     parlementaire publie son «compte rendu».--III. L'enterrement du
     général Lamarque, le 5 juin, est l'occasion d'une émeute. Énergie
     de la répression. La lutte se prolonge le 6 juin. Victoire du
     gouvernement. Attitude des chefs du parti républicain, pendant
     ces deux journées. Démarche de MM. O. Barrot, Laffitte et Arago
     auprès de Louis-Philippe.--IV. Les journaux de gauche protégent
     les vaincus des 5 et 6 juin. L'ordonnance d'état de siége et les
     polémiques qu'elle soulève. Arrêt de la Cour de cassation.
     Retrait de l'ordonnance.--V. Les royalistes se soulèvent en
     Vendée, en même temps que les républicains à Paris. La presse
     légitimiste après 1830. Chateaubriand. M. de Genoude. Tentative
     d'union des opposants de droite et de gauche. Cette hostilité des
     royalistes nuisible à la fois au gouvernement de Juillet et à la
     cause légitimiste.--VI. Le parti d'action parmi les royalistes.
     Le complot des Prouvaires. Rêve d'une prise d'armes en Vendée et
     dans le Midi. La duchesse de Berry et Charles X. La duchesse
     prépare une expédition en France. Son débarquement. Elle échoue
     dans le Midi. Tentative de soulèvement en Vendée. Elle est
     aussitôt réprimée.--VII. La double victoire de la monarchie de
     Juillet sur les républicains et les légitimistes est complétée
     par la mort du duc de Reichstadt. L'autorité du ministère n'est
     pas cependant rétablie. Il paraît incapable de tirer parti de ses
     victoires. Même insuffisance pour la politique étrangère. Le
     cabinet n'est pas en mesure de se présenter devant les Chambres.
     Le Roi se résigne à un remaniement ministériel.


I

La mort de Casimir Périer laissait un vide immense dans le cabinet.
L'embarras devait être grand de remplacer un tel chef de gouvernement.
Chose étrange, on prit le parti de ne pas le remplacer du tout. Il se
trouvait que tous les départements ministériels étaient pourvus. Dès
la fin du mois d'avril, M. de Montalivet avait cédé le portefeuille de
l'Instruction publique à M. Girod de l'Ain, pour prendre celui de
l'Intérieur que Périer malade ne pouvait garder[132]. Celui-ci n'avait
conservé que la présidence du conseil, rendue par son état de santé
purement nominale. À sa mort, on ne prit aucune mesure nouvelle[133].
Privés du chef dont ils avaient été les agents dévoués, courageux,
mais un peu effacés, les ministres n'avaient point, par eux seuls,
grande autorité ni surtout une signification politique bien précise.
D'opinion jusqu'alors un peu flottante ou mal connue, la plupart
avaient commencé par être les collègues de M. Laffitte. Cependant la
marque imprimée sur eux par la forte main de Périer était, pour ainsi
dire, encore visible; mort, il continuait à les dominer; nul d'entre
eux ne songeait à s'écarter, au dedans ou au dehors, de ce qu'on
appelait, dans la langue du temps, «le système du 13 mars[134]». Dès
le premier jour, le _Moniteur_ publia, sur ce point, les déclarations
les plus formelles et les plus sincères. «Que la France, veuve d'un
grand citoyen, disait le journal officiel, sache bien qu'il n'y a rien
de changé dans ses destinées politiques[135].»

[Note 132: Ordonnances du 27 et du 30 avril 1832.]

[Note 133: Rappelons quelle se trouvait être alors la composition du
cabinet: Montalivet, Intérieur; Sébastiani, Affaires étrangères;
Barthe, garde des Sceaux; baron Louis, Finances; d'Argout, Commerce et
Travaux publics; Girod de l'Ain, Instruction publique; maréchal Souk,
Guerre; amiral de Rigny, Marine.]

[Note 134: Dans les controverses de cette époque, on faisait grand
abus de ce mot de «système». Peu de jours après que Périer avait pris
le pouvoir, le 15 mars 1831, le _Journal des Débats_ avait écrit:
«Depuis plus de quatre mois, le gouvernement semble ne pas avoir de
système... C'est ce défaut de système qui fait ses tiraillements.
L'avénement du nouveau ministère est un système. Quel est ce
système?...» Depuis lors, on ne parlait plus que du «système»: on
était pour ou contre «le système». Ce langage devait persister
longtemps. En 1839, le Roi, causant avec M. Dupin qu'il pressait
d'entrer au ministère, s'écriait: «Pourvu qu'on ne s'écarte pas du
système!» et M. Dupin protestait. «Pour mon compte, disait-il, ne
croyez pas que je veuille entreprendre ce que le _Journal des Débats_
appelait dernièrement _la glorification du système_.» (_Mémoires de M.
Dupin_, t. IV, p. 6.)]

[Note 135: _Moniteur_ du 17 mai 1832.]

Pour mieux écarter toute crainte de revirement, le _Moniteur_ indiquait
que «le système» ne tenait pas à la personne du ministre qui venait de
disparaître. Déjà, quelques jours auparavant, quand Périer n'était pas
encore mort, le _Journal des Débats_, tout en se défendant de «vouloir
rabaisser les immenses services» de ce ministre, avait dit: «C'est une
erreur étrange que de s'obstiner à confondre le système et le ministère
du 13 mars, comme si le système était né et devait s'éteindre avec tel
ou tel homme... M. Périer n'a point créé son système... C'est le système
qui a fait le ministère du 13 mars, et non pas le ministère du 13 mars
qui a fait le système. Le système du 13 mars a pris naissance au moment
même de la révolution de Juillet... Il était né avant M. Casimir Périer;
il lui survivra, si le malheur veut que M. Casimir Périer soit enlevé à
la France... Il avait et il a encore d'autres représentants et d'autres
défenseurs[136].» Ce langage qui fut, pendant quelque temps, celui de la
presse officieuse s'expliquait par la nécessité de prévenir les
incertitudes ou les alarmes que la perte du grand ministre pouvait avoir
éveillées au dedans ou au dehors. Néanmoins il ne laissa pas que de
causer un certain étonnement; il fut commenté; on crut entrevoir, chez
les ministres et chez le Roi, quelque velléité de réduire
rétrospectivement l'importance de Périer.

[Note 136: _Journal des Débats_, 15 mai 1832.]

Très-laborieux et très-actif, Louis-Philippe avait le goût du
gouvernement. D'une santé vigoureuse qui lui permettait au besoin de
ne pas donner plus de quatre heures au sommeil, sans aucune de ces
passions frivoles qui dépensent trop souvent le temps des princes, il
apportait une application méritoire aux affaires publiques, se
plaisant à les étudier toutes, à les suivre jusque dans leurs détails,
au risque parfois de gêner ses ministres et de se faire reprocher une
ingérence un peu tatillonne[137]. Son intelligence était aiguisée,
ouverte et cultivée. Ayant beaucoup vu et beaucoup retenu, ayant
approché, dans les vicissitudes extrêmes de sa carrière, les
gouvernements et les peuples, sachant ce qu'on apprend sur les marches
du trône et dans l'adversité, connaissant la nouvelle France mieux que
les Bourbons de la branche aînée, et la vieille Europe mieux que les
parvenus du libéralisme, d'un esprit très-politique, il avait une
confiance fondée dans son habileté, dans ce qu'il aimait à appeler sa
«vieille expérience», et se croyait plus capable que tous les
ministres de gouverner son pays, au milieu de tant de dangers
intérieurs et extérieurs. Peut-être n'avait-il pas tort de le penser;
il avait certainement tort de le laisser voir. Dans la vivacité
parfois trop abandonnée et trop féconde de ses conversations, il ne
résistait pas toujours à la tentation de parler de ses ministres comme
d'instruments dont il se piquait de jouer à son gré. N'était-il pas
jusqu'à Périer qu'il se vantait d'avoir fini par bien «équiter»? «Ils
ont beau faire, disait-il un autre jour, ils ne m'empêcheront pas de
mener mon fiacre.» Ou bien encore: «Un ministère est un relais de
poste. J'ai quelquefois de bons chevaux, et le voyage est commode;
mais j'arrive à un relais où je suis obligé de prendre des chevaux
fringants et rétifs; il faut bien faire la route, et, après tout, ce
n'est qu'un relais.» Ces paroles étaient répétées; elles blessaient
l'amour-propre des ministres présents, passés ou futurs; elles
heurtaient la prétention de cette bourgeoisie libérale qui s'était
laissé persuader que le Roi ne devait pas «gouverner». Une autre
faiblesse de Louis-Philippe était d'accepter malaisément, dans le
régime parlementaire, ce partage qui donne au ministre, avec la
responsabilité, ce qu'il y a de plus visible dans le gouvernement, et
ne laisse au prince qu'une action indirecte qui, pour être discrète,
cachée, n'en est pas souvent moins réelle ni décisive. Il désirait
avoir, aux yeux du pays, le mérite des services qu'il lui rendait en
imprimant une bonne direction à ses affaires intérieures ou
extérieures. On eût presque dit qu'il regrettait de ne pas tenir
plutôt le rôle du ministre, et que, de ce rôle, il enviait même ce qui
semblait le plus étranger aux habitudes d'un prince, la justification
publique de sa politique, les luttes, les émotions et les succès des
débats parlementaires. Il se savait la parole facile, abondante,
aimait à s'en servir, et souffrait de ne l'employer que pour
«chambrer» chaque député dans une embrasure de fenêtre, au lieu de
parler, du haut de la tribune, à un nombreux auditoire: un peu comme
certaines femmes du monde, impatientes des convenances qui les
empêchent d'exercer au théâtre leur talent de cantatrice[138].

[Note 137: Le Roi, a dit M. Guizot, «manifestait trop d'avis et de
désirs dans de petites questions et de petites affaires qui ne
méritaient pas son intervention. L'indifférence et le silence sont
souvent d'utiles et convenables habiletés royales; Louis-Philippe n'en
faisait pas assez d'usage.» C'est ce qui faisait dire à Béranger avec
plus de méchanceté que de vérité: «Le Roi veut goûter à toutes les
sauces et fait tourner toutes celles où il trempe le bout du doigt.»]

[Note 138: À cette époque même, en juin 1832, le Roi, causant avec les
chefs de la gauche, ne trahissait-il pas son regret, quand il leur
disait: «Un roi constitutionnel ne peut _malheureusement_ pas
s'expliquer à la tribune: je ne puis faire connaître personnellement
mes sentiments que quand je voyage, et vous aurez remarqué que je ne
laisse jamais échapper ces occasions sans en profiter.» (_Mémoires
d'Odilon Barrot_, t. I, p. 610.)]

Périer avait singulièrement comprimé et froissé ce goût de
Louis-Philippe pour le gouvernement et le gouvernement visible. Le
ministre avait prétendu non-seulement s'emparer de tout le pouvoir,
mais bien montrer aux autres qu'il était le seul maître, sans
s'inquiéter de l'effacement mortifiant auquel il condamnait ainsi le
Roi. Celui-ci s'y était soumis avec une patriotique résignation,
quoique non sans chagrin. Périer mort, des esprits malveillants
insinuèrent que Louis-Philippe en avait éprouvé un soulagement[139]:
insinuation peu fondée, à laquelle les propos inconvenants et
maladroits de certains courtisans avaient pu fournir prétexte[140].
Seulement il saisit, avec quelque empressement, l'occasion qui lui
était offerte de gouverner davantage et de le faire voir. Sous ce
rapport, rien ne lui convenait mieux que l'état dans lequel la mort de
Périer laissait le ministère. La présidence du Conseil, dont les
droits naguère avaient été exagérés jusqu'à mettre pour ainsi dire le
Roi hors du gouvernement, se trouvait être, par une autre anomalie,
totalement supprimée: les fonctions en revenaient à Louis-Philippe,
qui les avait déjà exercées lors du premier ministère[141], et qui
avait peut-être le secret espoir de ne plus s'en dessaisir. Sa
revanche, on le voit, était complète, d'autant plus que, parmi les
ministres, il n'en était aucun dont l'indocilité ou l'importance
propre pût, soit entraver l'action royale, soit la rejeter dans
l'ombre. Le plus en vue, M. de Montalivet, ministre de l'intérieur,
très-jeune encore, sans clientèle personnelle dans le Parlement, était
particulièrement dévoué au prince dont la faveur avait fait sa fortune
politique.

[Note 139: Il ne convient d'accueillir qu'avec méfiance l'assertion de
M. Odilon Barrot qui prétend qu'à la nouvelle de la mort de Périer, le
Roi se serait contenté de cette froide réflexion: «Est-ce un bien?
est-ce un mal?...»]

[Note 140: M. Guizot raconte, à ce propos, dans ses _Mémoires_ (t. II,
p. 329): «Peu de jours après la mort de M. Casimir Périer, j'étais aux
Tuileries, dans le salon de la Reine; un membre de la Chambre des
députés, homme de sens et très-dévoué au Roi, dit à l'un des officiers
intimes de la Cour: «Quel fléau que le choléra, monsieur, et quelle
perte que celle de M. Périer!--Oui, certainement, monsieur; et la
fille de M. Molé, cette pauvre madame de Champlâtreux!» Comme pour
atténuer, en le comparant à une douleur très-légitime, mais purement
de famille, le deuil public pour la mort d'un grand ministre. Je ne
doute pas que, si le roi Louis-Philippe eût entendu ce propos, il n'en
eût senti l'inconvenance; mais les serviteurs ont des empressements
qui vont fort au delà des désirs des rois, et celui-là croyait plaire
en repoussant M. Casimir Périer dans la foule des morts que le choléra
avait frappés.»]

[Note 141: Lors du second ministère, M. Laffitte avait le titre de
président du Conseil; mais son indolence laissait grande place à
l'action et à la prépondérance royales.]

Pas plus que les ministres, Louis-Philippe ne songeait à faire fléchir
la politique de résistance; mais il était bien aise de montrer que,
pour l'appliquer, il pouvait se passer de Périer et de tout autre
personnage équivalent. Il se flattait que l'opinion verrait dès lors
dans cette politique, non plus seulement le «système» d'un ministre,
mais celui du Roi. Cette préoccupation, alors très-vive chez lui,
l'amenait parfois à des assertions contestables. Causant, quelques
semaines plus tard, avec MM. Odilon Barrot, Laffitte et Arago, il leur
disait: «J'ai remarqué, messieurs, que vous appelez tous mon système
de gouvernement, le système du 13 mars. Cette dénomination, je dois
vous en avertir, est tout à fait impropre. Le système que nous suivons
aujourd'hui est celui que j'adoptai, après de sérieuses réflexions, en
montant sur le trône; c'est aussi, de point en point, celui qui
dirigeait le ministère dont M. Laffitte était le président.» Et comme
ce dernier réclamait contre cette assimilation: «Les vues, je le
répète, continuait le Roi, étaient absolument identiques. Depuis que
je suis sur le trône, le gouvernement a toujours marché dans la même
ligne, parce que cette ligne avait été adoptée après de mûres
réflexions, parce qu'elle était la seule convenable.» Si Périer avait
pu assister à cette conversation, n'eût-il pas protesté plus haut
encore que M. Laffitte contre un tel rapprochement? Dans son désir de
tout rapporter à «son système» et d'antidater la politique du 13 mars,
Louis-Philippe en prenait trop à son aise avec les faits. Mais son
erreur ne portait que sur le passé, et elle ne saurait éveiller aucun
doute sur la résolution où il était d'éviter, dans le présent et dans
l'avenir, tout ce qui rappellerait, même de loin, le laisser-aller du
ministère Laffitte.


II

Il n'était pas aussi simple qu'on le supposait de ne pas remplacer un
grand ministre; les événements le firent voir tout de suite. Périer
disparu, la sécurité des conservateurs sembla subitement s'évanouir. Le
_Journal des Débats_, qui tout à l'heure affectait de croire que «le
système n'avait pas besoin du ministre du 13 mars», disait, tout effaré,
deux jours après: «La Providence aurait-elle donc résolu d'abandonner
une seconde fois la France aux factions, comprimées un moment par le
caractère énergique de M. C. Périer?...» Et il souhaitait de «n'être pas
réduit à dire un jour que M. C. Périer était mort à propos pour son
bonheur, et qu'il fallait le féliciter de n'avoir pas vu sa patrie
ensanglantée par les factions victorieuses[142]». Les liens de
l'administration, ces liens que Périer avait si solidement renoués, se
relâchaient aussitôt. L'un des amis de M. de Montalivet, le général de
Ségur, lui adressait la note suivante: «Le réseau militaire,
administratif, judiciaire, flotte incertain. Vos agents hésitent: les
mauvais ont déjà reçu leur mot d'ordre, qui est le désordre; les
médiocres attendent le premier coup de vent pour tourner à son gré; les
meilleurs se découragent. Les députés ministériels ne rentrent dans
leurs départements que pour y être insultés à domicile. Ce n'est
qu'après trois jours d'outrages que le préfet le plus décidé, que le
général le plus solide les font enfin respecter. Ainsi, tout se prépare
pour que le pouvoir, relevé si péniblement et si glorieusement depuis
quatorze mois, s'échappe de vos mains, dans la Chambre, dès la première
session; dans Paris, dès la première émeute[143].»

[Note 142: _Journal des Débats_ du 17 mai 1832.]

[Note 143: _Mémoires du général de Ségur_, t. VII.]

Le parti révolutionnaire n'avait jamais complétement désarmé.
Toutefois, à la fin de 1831 et au commencement de 1832, les émeutes
étaient devenues plus rares: le découragement était visible. La
maladie de Périer et son remplacement au ministère de l'intérieur par
M. de Montalivet avaient déjà rendu quelque espoir aux hommes de
désordre. On les avait vus aussitôt s'agiter; il avait même été
question, dans les conciliabules des _Amis du peuple_, d'une prise
d'armes pour le 5 mai. La mort de Périer augmenta encore l'audace et
l'effervescence des sociétés révolutionnaires. Réunies en permanence,
elles délibéraient presque ouvertement sur leurs projets d'émeutes. La
police ayant apposé les scellés sur le local où l'une d'elles tenait
ses séances, les affiliés les arrachèrent et maltraitèrent les agents
de la force publique. Il était manifeste qu'on croyait le moment venu
pour un coup de main, et qu'on s'y préparait comme si la monarchie
était livrée désormais sans défense à ses ennemis. Des conspirateurs
bonapartistes et légitimistes suivaient de près ce mouvement, tout
disposés à y prêter leur concours, avec l'espoir secret de le faire
tourner à leur profit[144].

[Note 144: Sur cette agitation, cf. l'_Histoire des sociétés secrètes
et du parti républicain de 1830 à 1848_, par Lucien DE LA HODDE. Ce
dernier, membre actif des sociétés révolutionnaires pendant toute la
monarchie de Juillet, rédacteur des journaux d'extrême gauche, était
en réalité un habile et précieux agent de la police secrète. Quand
Caussidière, lui-même ancien conspirateur, arriva à la préfecture de
police en 1848, il découvrit le rôle joué par son camarade. Il réunit
alors seize de ses amis chez Albert, au Luxembourg; de la Hodde avait
été convoqué. Caussidière invita la réunion à se constituer en
tribunal secret pour juger un traître, dénonça de la Hodde, et lui
donnant à choisir entre un pistolet armé ou un verre de poison, le
somma tragiquement de se donner la mort. L'ancien agent de la police
s'y refusa. On n'osa le tuer, et Caussidière dut se contenter de le
mettre arbitrairement au secret dans la prison de la Conciergerie. De
la Hodde ne recouvra sa liberté qu'à la chute de Caussidière. Il
publia son _Histoire des sociétés secrètes_ en 1850.]

La presse démagogique ne prenait pas la précaution de dissimuler ses
desseins et son attente. «Il ferait beau, disait la _Tribune_ du 29
mai, de voir parler d'un article 291 et de sommations à des assemblées
de deux cent mille hommes! Toutes ces broutilles ne s'opposent qu'aux
faibles.» Et un autre jour: «Toute émeute sérieuse à Paris a produit
un changement important. MM. Guizot et de Broglie sont tombés à la
voix d'une émeute; les fleurs de lys au Palais-Royal ont été effacées
à une pétition de l'émeute. Il n'y en a pas une qui n'ait porté ses
fruits! Que l'émeute se prolonge, se grossisse, devienne insurrection,
et vous verrez le sort du Juste Milieu.» Le 1er juin, le même journal
s'écriait, à propos d'un procès qui venait de lui être fait: «Frappez,
frappez encore, insensés! Vos coups ressemblent au tocsin. Annoncez le
péril de votre cause, le triomphe de la nôtre. Frappez encore. Dans
peu de jours, il ne vous restera plus à glapir que le sauve qui
peut.... Le jour du réveil du peuple commence à luire, et déjà bruit
le cri national qui enfanta les soldats des trois journées, comme il
avait enfanté ceux de nos armées républicaines.»

L'opposition parlementaire ne voulut pas rester en arrière. Les Chambres
étaient en vacances; cette circonstance n'arrêta pas les députés de la
minorité. Quelques jours après la mort de Périer, ils se réunirent à
l'hôtel de M. Laffitte. Sous la forme insolite et presque
révolutionnaire d'un appel au pays, ils adressèrent à leurs électeurs un
_Compte rendu_ qui était un réquisitoire véhément contre le
gouvernement. Ce manifeste, publié le 28 mai, reçut cent trente-quatre
signatures. Après avoir répété les griefs connus contre la politique
intérieure et extérieure[145], il la montrait aboutissant, après deux
ans d'expérience, au dehors, à l'humiliation de la France et à la menace
d'une coalition; au dedans, à la révolution faussée, à la liberté
opprimée, à la guerre civile flagrante; puis il concluait: «Nous le
proclamons avec une douloureuse et profonde conviction: que ce système
se prolonge, et la révolution de Juillet et la France sont livrées à
leurs ennemis. La Restauration et la Révolution sont en présence. La
vieille lutte que nous avions cru terminée recommence.» Dans cet acte,
l'opposition ne témoignait pas seulement de sa violence contre le
gouvernement, mais aussi de sa faiblesse envers le parti
révolutionnaire. La grande préoccupation de ceux qui se prétendaient
«dynastiques» fut d'obtenir la signature des républicains les plus
avancés, de MM. Garnier-Pagès aîné[146], Cabet, Voyer d'Argenson, et,
pour y arriver, aucun sacrifice ne leur coûta. M. Odilon Barrot, chargé
de rédiger le manifeste, avait écrit dans son projet: «Pour tous les
hommes sensés, la monarchie constitutionnelle, sincèrement pratiquée,
est la forme qui se concilie le mieux avec tous les développements de la
liberté»; les républicains réclamèrent, et pour faire droit à leurs
exigences on se contenta de dire: «La France de 1830 a pensé, comme
celle de 1789, que la royauté héréditaire, entourée d'institutions
populaires, n'a rien d'inconciliable avec les principes de la liberté.»
C'est ce que M. Barrot a appelé dans ses _Mémoires_ une «légère
modification» et une «variante insignifiante[147]». Carrel était plus
dans le vrai quand il écrivait que le compte rendu était «une
déclaration de neutralité entre la république et la monarchie».

[Note 145: Voici quelques fragments qui donneront une idée de ce
document: «...Lors de la discussion de la liste civile, nous avons
cru que la royauté nouvelle avait d'autres conditions de force
et d'existence que le luxe et la corruption des vieilles
monarchies...--Deux systèmes étaient présentés pour l'organisation de
l'armée: l'un, qui demandait une puissante réserve composée de la garde
nationale et des soldats libérés du service, aurait permis de diminuer
la force et les dépenses de l'armée permanente.... Ce système, plus
économique, plus favorable à la fusion de la garde nationale et de
l'armée, était le nôtre...--Le gouvernement, abusé par de funestes
doctrines et d'injustes préventions, n'a vu d'ennemis que dans ceux qui
avaient combattu pour le fonder...--C'est la rougeur sur le front que
nous avons entendu les agents du gouvernement parler de la crainte de
déplaire aux cabinets étrangers; nous croyions que la France était à
jamais affranchie de cette humiliante influence... Après le renversement
d'une dynastie imposée par la Sainte-Alliance, le gouvernement devait
surveiller avec inquiétude les mouvements des monarques étrangers. Il ne
devait pas leur permettre surtout d'étendre et d'augmenter leur
puissance... Et cependant, malgré ses promesses formelles, il a
abandonné l'Italie à la domination de l'Autriche, et il a laissé périr
la Pologne, cette Pologne que nous pouvions secourir, quoi qu'on en ait
dit à la tribune, et que notre devoir était de sauver, etc., etc.»]

[Note 146: Il ne faut pas confondre ce Garnier-Pagès, homme de talent,
qui cachait dans un corps maladif une volonté froide et passionnée,
avec son frère cadet, personnage bonasse, médiocre et un peu ridicule,
qui dut seulement au renom laissé par son aîné de se trouver un moment
en 1848 à la tête de la France. Le 24 février, on lisait, à la tribune
de la Chambre envahie, les noms des membres du gouvernement
provisoire; arrivé au nom de Garnier-Pagès, une voix du peuple cria:
«Il est mort, le bon!»]

[Note 147: O. BARROT, _Mémoires_, t. I, p. 268.]

Ce manifeste ne pouvait avoir aucun résultat légal et parlementaire;
il fournit seulement, pour quelques jours, un aliment aux polémiques
des journaux; il apporta surtout un singulier encouragement aux
républicains, aux fauteurs d'émeute, qui voyaient ainsi les fondateurs
même du gouvernement de Juillet proclamer sa banqueroute et dénoncer
sa trahison. Le compte rendu est aux redoutables émeutes qui vont
éclater le 5 et le 6 juin, ce que les banquets seront plus tard à la
révolution de Février. Dans les deux cas, l'opposition dynastique,
aveuglée, ouvre la voie, donne l'élan aux pires ennemis de la
monarchie. Ce n'est pas sa faute si elle n'obtient pas, dès 1832, le
triste succès qu'elle aura en 1848.


III

Les meneurs des sociétés secrètes n'en étaient plus qu'à chercher une
occasion, quand, le 2 juin, le général Lamarque mourut du choléra.
Rien n'était plus conforme à la tradition du parti que de transformer
des obsèques en manifestation révolutionnaire. Ainsi avait-on procédé,
avec des nuances diverses, à la mort du général Foy et à celle de
Manuel. Le grand embarras de ceux qui veulent lancer une émeute est de
trouver un prétexte, d'apparence innocente, pour réunir leur armée
dans la rue; un enterrement le leur fournit; cette armée une fois
massée et mise en mouvement, sous couleur de rendre hommage au mort,
se grossit naturellement des curieux attirés par la cérémonie; il ne
reste plus qu'à profiter du premier incident pour engager la
bataille. Les sociétés révolutionnaires résolurent donc de descendre
toutes sur la place publique, le jour des obsèques de Lamarque.
Chacune eut son point de ralliement. Les rôles et les armes furent
distribués. Les affiliés étaient au nombre d'environ deux mille,
presque tous bourgeois[148]; ils espéraient soulever les ouvriers et
entraîner la foule. Avec leur clairvoyance ordinaire, les chefs de
l'opposition parlementaire venaient, cette fois encore, à l'aide des
révolutionnaires. Préoccupés de faire la contre-partie des obsèques de
Périer et d'en imposer ainsi, par une grande manifestation, au
gouvernement comme à l'opinion, ils s'agitèrent pour donner beaucoup
d'éclat à la cérémonie et pour y attirer le plus de monde possible.

[Note 148: DE LA HODDE, _Histoire des sociétés secrètes_, p. 87.]

Le 5 juin, jour fixé pour l'enterrement, la foule est immense et les
affidés sont à leur poste. On doit conduire le corps, par les
boulevards, jusqu'au pont d'Austerlitz, où une voiture attend pour
l'emporter à Mont-de-Marsan: Le cortége s'étend interminable, devant
et derrière le char que trois cents jeunes gens traînent avec des
cordes. En tête et en queue, les troupes d'escorte; au milieu, des
pelotons de toutes les légions de la garde nationale, une longue
colonne d'ouvriers, les députations des Écoles, sauf de l'École
polytechnique, consignée par ordre supérieur, les réfugiés de tous
pays, et surtout les sociétés révolutionnaires, avec leurs bannières
de diverses couleurs, dont une rouge, portée par le chef des
«Réclamants de Juillet[149]». Les physionomies farouches et sombres,
les armes qu'on entrevoit à demi cachées sous les vêtements trahissent
trop clairement les desseins de beaucoup de membres du cortége. Dès le
début, à la hauteur de la rue de la Paix, une clameur s'élève de la
foule: À la colonne! et la longue procession se détourne pour passer
par la place Vendôme: sorte de dévotion bonapartiste qui était alors
dans les habitudes du parti républicain. À mesure que le cortége
s'avance, les esprits s'échauffent, les passions s'exaltent. Le duc
de Fitz-James, qui se tenait au balcon d'un cercle, ayant refusé de se
découvrir, les vitres de la maison sont aussitôt brisées à coups de
pierres. Cris de plus en plus nombreux de: Vive la République! à bas
Louis-Philippe! plus de Bourbons! Violences croissantes contre les
sergents de ville, dont quelques-uns sont grièvement blessés.
Plusieurs postes sont désarmés sur le passage. On casse les chaises et
l'on arrache les tuteurs des arbres du boulevard, pour se préparer des
armes en vue d'un combat que chacun sent imminent. Les meneurs n'en
sont plus à cacher leur projet: «Mais enfin, où nous conduit-on?»
demande une voix.--«À la république, répond l'un des chefs de groupe;
tenez pour certain que nous souperons ce soir aux Tuileries.» Et le
long cortége continue ainsi à rouler lentement par les boulevards,
grossi des curieux, formant une masse épaisse de plus de cent mille
hommes, d'où émergent les bannières, les bâtons garnis de feuillage,
et d'où sort un grondement menaçant, entremêlé de cris farouches ou de
refrains révolutionnaires. Le ciel gris et pluvieux rend le spectacle
plus sinistre encore. À la hauteur du boulevard du Temple, une immense
acclamation accueille une centaine d'élèves de l'École polytechnique
qui se sont révoltés et ont forcé leur consigne, pour venir prendre
leur place dans la manifestation et aussi dans l'émeute; triste
conséquence des éloges prodigués par le gouvernement lui-même à ceux
de leurs camarades qui avaient combattu sur les barricades de Juillet.
On arrive enfin au pont d'Austerlitz, terme du convoi. Les orateurs
montent sur une estrade pour prononcer des discours que, dans
l'agitation croissante de la foule, personne n'entend. Tout à coup,
apparaît un cavalier brandissant un drapeau rouge que surmonte un
bonnet de même couleur. Le désordre est au comble. Suivant un plan
convenu, les affidés tentent de s'emparer du corps, pour le porter au
Panthéon; ils échouent; mais, dans ce premier combat, des soldats sont
blessés. Le cri: Aux armes! retentit sur plusieurs points; les
barricades s'élèvent; des coups de feu sont tirés. Les troupes,
consignées et massées, dès le matin, en plusieurs endroits de la
ville, ont pour instruction de ne se défendre qu'à la dernière
extrémité. Aussi reçoivent-elles, sans riposter, les premières
décharges, qui blessent plusieurs officiers ou soldats. Mais bientôt
les commandants ne peuvent plus se faire illusion: c'est bien une
insurrection qui commence; il n'y a qu'à la réprimer vigoureusement.

[Note 149: Ainsi appelait-on ceux des combattants de Juillet qui
prétendaient n'avoir pas été récompensés selon leur mérite.]

Du côté du pouvoir, rien de ces hésitations, de cet abandon, signes
des gouvernements qui vont tomber. Le Roi, qui depuis la mort de
Périer a pris la direction effective des affaires, était à Saint-Cloud
le matin: «Amélie, dit-il, il y a du trouble à Paris, j'y vais.--J'y
vais avec vous, mon ami», répond la Reine. Tous les pouvoirs
militaires sont remis au général de Lobau, qui prend ses mesures avec
sang-froid et énergie. Les troupes se montrent résolues et
fidèles[150]. Une bonne partie de la garde nationale répond à l'appel;
celle de la banlieue le fait même avec une passion irritée. Au premier
moment, l'insurrection s'est étendue avec une rapidité qu'expliquent
la préméditation des émeutiers et la volonté du gouvernement
d'attendre, pour agir, qu'il soit attaqué; elle occupe, sur la rive
gauche, les quartiers compris entre le Jardin des Plantes et la rue du
faubourg Saint-Jacques; sur la rive droite, tout l'est de Paris
jusqu'à la hauteur de la place des Victoires. Mais bientôt l'armée,
appuyée par la garde nationale, reprend l'offensive, avec succès. Les
soldats de l'émeute sont plus éparpillés que nombreux; ils n'ont pu en
effet ébranler la masse populaire, et, sauf de rares exceptions, les
ouvriers ne donnent pas. À huit heures du soir, le général de Lobau
circonscrit l'insurrection entre les boulevards, les quais, la
Bastille et la pointe Saint-Eustache; il la presse de toutes parts,
sans lui laisser aucun répit: la bataille se prolonge jusqu'à minuit.

[Note 150: On a raconté que, quand le cortége était arrivé à la place
de la Bastille, un officier du 12e léger s'était avancé vers le
premier groupe et avait dit au chef: «Je suis républicain, vous pouvez
compter sur nous.» Aucune défection ne se produisit.]

Elle recommence le lendemain, 6 juin, à quatre heures du matin. Les
insurgés sont en plus petit nombre encore que la veille, mais résolus,
hardis, retranchés, comme en une forteresse, au centre d'un quartier
enchevêtré de rues étroites. Force est d'employer contre eux le canon:
encore n'avance-t-on que lentement. Pendant que la lutte se localise
ainsi, le reste de Paris reprend peu à peu sa vie normale, rassuré
d'ailleurs par le sang-froid du Roi qui parcourt à cheval la ligne des
boulevards jusqu'à la Bastille, traverse le faubourg Saint-Antoine,
revient jusqu'aux quais, en imposant aux plus hostiles par sa fermeté
calme, ne paraissant même pas s'apercevoir des coups de feu qui
parfois éclatent sur son chemin[151]. C'est autour du cloître
Saint-Merry que se livrent les derniers combats. Une poignée
d'insurgés y tient longtemps en échec l'effort de la troupe et des
gardes nationales; ils ne sont réduits qu'à la fin de la journée.
Alors la bataille est définitivement gagnée par le gouvernement; mais
c'est bien une bataille, la plus redoutable et la plus sanglante que
les rues de Paris aient vue depuis la révolution de Juillet: on compte
huit cents morts ou blessés, se partageant à peu près également entre
les deux camps.

[Note 151: M. de Saint-Priest écrivait à M. de Barante:
«Louis-Philippe a fait son devoir de roi avec un courage, une bonne
grâce, un à-propos vraiment admirables; ni trop ni trop peu; du
courage sans témérité, de la dignité dans le maintien, des mots
heureux à la façon de Henri IV.» (_Documents inédits._)]

Dans cette insurrection, les soldats de l'armée républicaine ne se
sont pas ménagés; mais les chefs n'ont pas paru sur les barricades.
Celui dont on fit le héros de ces journées était un certain Jeanne qui
commandait au cloître Saint-Merry, et qui y déploya une rare
intrépidité: aventurier obscur dont le passé n'était pas absolument
net. Sans doute, si le mouvement avait réussi, les chefs se fussent
montrés; mais leur prudence attendait l'événement. Godefroy Cavaignac
lui-même se tint à l'écart. Les plus compromis étaient MM.
Garnier-Pagès aîné, Cabet et Laboissière, députés, qui avaient
concouru aux préparatifs et contre qui des mandats furent lancés. On
avait fait espérer aux combattants que M. Mauguin et le maréchal
Clausel se prononceraient pour eux. Les émissaires dépêchés au premier
le trouvèrent tremblant de peur; le second répondit à un artilleur de
la garde nationale, qui le pressait de prendre parti: «Je me joins à
vous, si vous êtes assurés du concours d'un régiment.--Eh! monsieur,
répliqua l'artilleur, si, à l'heure où je parle, un régiment était à
nos ordres, nous n'aurions pas besoin de vous[152].» Quant à Carrel,
il commençait à ressentir les embarras de son nouveau rôle. En sa
qualité d'ancien officier, il tenait en médiocre estime les forces
populaires et ne croyait pas au succès de l'émeute. Le soir du 5 juin,
dans une réunion tenue aux bureaux du _National_, il avait combattu
l'idée de se jeter dans la lutte. Le lendemain matin, dans son
journal, il invitait les magistrats, les députés et la garde nationale
à s'interposer, pour empêcher le gouvernement «d'égorger la
population[153]». Quelques heures plus tard, rencontrant M. O. Barrot,
il le pressait de prendre la tête du mouvement: «Vous êtes, dans tous
les cas, compromis, lui dit-il, vous et vos amis, par cette
insurrection; tâchez du moins de la faire tourner au profit de votre
opinion.--Ah! je ne le sais que trop, répondit M. Barrot, et ce n'est
pas d'aujourd'hui seulement que vos folies compromettent la liberté;
mais j'aime encore mieux avoir à répondre de votre défaite que de
votre victoire...» Et il le quitta pour se rendre aux Tuileries[154].

[Note 152: Louis BLANC, _Histoire de dix ans_, t. III, p. 286.]

[Note 153: «Magistrats, députés, gardes nationaux ne peuvent se croire
fidèles à leurs serments envers le pays, s'ils n'interviennent pas de
la manière la plus énergique entre la population qu'on menace
d'égorger, et un gouvernement qui veut forcer les soldats à égorger la
population, les citoyens à s'armer contre les citoyens. Par son
endurcissement à soutenir un fatal système, il s'est fait une
nécessité du crime; il faut qu'il étouffe dans le sang nos
patriotiques résistances..... La France veut un gouvernement qui la
défende au lieu de l'assassiner.» (_National_ du 6 juin 1832.)]

[Note 154: _Mémoires d'Odilon Barrot_, t. I, p. 270.]

Restait La Fayette, que l'émeute était accoutumée à trouver parmi les
plus dociles à son appel. Son rôle, dans la cérémonie, avait consisté
à tenir un des cordons du char et à prononcer un discours sur
l'estrade du pont d'Austerlitz. Il était de ceux qui avaient désiré et
conseillé une manifestation «imposante», dans la pensée que le Roi
serait à la merci de l'opposition, quand cent trente mille hommes se
seraient publiquement prononcés pour elle[155]. Mais, quand il vit le
drapeau rouge, entendit les premiers coups de feu et se rendit compte
que la manifestation tournait en insurrection violente, le pauvre
vieillard, épuisé d'ailleurs de fatigue, parut perdre le peu de tête
qui lui restait; il n'eut qu'une pensée, se sauver au plus vite, loin
non des balles dont il n'avait jamais eu peur, mais de la
responsabilité dont il se sentait menacé. On l'aperçut, la figure
bouleversée, errer, de ci, de là, à la recherche de sa voiture qui
s'était égarée dans la confusion générale. Un fiacre se rencontra, il
s'y jeta avec son fils. La foule le reconnut, détela les chevaux et
voulut le traîner à l'Hôtel de ville, le sommant de prendre le
commandement de l'insurrection. Essaya-t-il de résister, comme le
disent les uns? ou, comme le prétend au contraire M. Louis Blanc,
«s'offrit-il tout entier», disant à ceux qui réclamaient son concours:
«Mes amis, trouvez un endroit où l'on puisse placer une chaise, et je
vous y suivrai[156]»? Peut-être les deux versions ont-elles leur part
de vérité; La Fayette était par nature assez indécis et, dans le cas
particulier, assez troublé, pour avoir tenu ce double langage.
D'ailleurs, il sentait bien qu'il n'était plus son maître, et il
entendait l'un de ceux qui le traînaient dire à son voisin: «Si nous
jetions le général dans la Seine, comment le gouvernement
repousserait-il le soupçon de l'avoir sacrifié?» «Ce n'était pas une
si mauvaise idée», disait plus tard le général, en racontant cet
incident. Toujours est-il qu'il fut grandement soulagé, quand la
troupe dégagea son fiacre et lui permit de rentrer chez lui, brisé de
lassitude et d'émotion. Il n'eut garde de retourner auprès des
combattants.

[Note 155: Lettre du 20 juin 1832. (_Mémoires de La Fayette_, t. VI,
p. 674.)]

[Note 156: Louis BLANC, _Histoire de dix ans_, t. III, p. 286.]

Pendant ce temps, les députés de l'opposition dynastique considéraient
avec étonnement la suite donnée à leur compte rendu et la tournure
qu'avait prise leur manifestation. Le soir du 5 juin, ils s'étaient
réunis chez M. Laffitte, comme ils avaient fait au début des journées
de Juillet. Leur état d'esprit était à peu près le même qu'à cette
époque: nullement désireux, pour la plupart, d'une révolution, fort
effrayés même de ce qu'elle pourrait être, mais encore moins décidés
à la combattre. Les propositions les plus discordantes furent émises,
sans aboutir. On eût bien voulu faire une «protestation», toujours en
souvenir de Juillet, mais contre quoi? Aussi se bornait-on à attendre
les événements, pour se mettre bravement à leur suite. Le lendemain, 6
juin, il apparut clairement que l'insurrection serait vaincue: on
s'arrêta alors à l'idée d'une démarche auprès du Roi, pour lui
demander d'arrêter l'effusion du sang et de changer sa politique. Il
était trois heures de l'après-midi quand MM. Laffitte, O. Barrot et
Arago, chargés de cette mission, se présentèrent aux Tuileries.
Louis-Philippe, qui rentrait de sa promenade à travers Paris, les
reçut aussitôt. L'entrevue dura plus d'une heure et demie. Les trois
députés en ont dressé une sorte de procès-verbal qui a été publié un
peu plus tard[157]. À le lire, on est tout d'abord stupéfait du vide
et de la sottise des déclarations faites par les députés. Désavouant
pour leur compte l'insurrection républicaine, ils prétendaient y
montrer cependant le signe de la «désaffection» de la nation, la
condamnation de la «politique du 13 mars»; rééditaient contre cette
politique leurs vieux griefs, lui reprochaient d'employer à
l'intérieur la force au lieu des «moyens moraux», d'être, en face de
l'étranger, «pusillanime, sans souci de l'honneur national», et
menaçaient le Roi, s'il ne changeait pas de «système», d'un divorce
prochain entre la France et la monarchie de Juillet. Il était facile
de réfuter ces reproches et de montrer l'inanité de ces conseils:
c'est ce que fit Louis-Philippe, avec un succès que ne peuvent
contester ceux mêmes qui lisent de l'oeil le plus prévenu le
procès-verbal de cette conversation. Cependant, à y regarder de plus
près, on se demande si le Roi ne se laissait pas entraîner à jouer un
rôle autre que le sien. Ne retrouve-t-on pas là les petites faiblesses
que nous avons déjà eu occasion de noter chez cet habile homme d'État,
trop préoccupé de démontrer aux autres l'excellence de sa politique,
et surtout de manifester qu'elle était bien sienne, chez ce brillant
et abondant causeur qui ne se souvenait pas assez que le silence est
souvent pour un prince une condition de dignité, un acte de prudence
et un moyen d'autorité? En parlant aussi longuement, il s'exposait à
dire ce qu'il aurait mieux fait de taire[158]. N'eût-il pas été, par
exemple, plus habile, en n'affectant pas de présenter la politique
suivie depuis la révolution comme sa politique propre, son
«système[159]», et en ne fournissant pas ainsi à ses interlocuteurs,
déjà trop en méfiance sur ce point, un prétexte aux accusations de
pouvoir personnel? Toutefois les derniers qui avaient le droit de lui
en faire un reproche étaient les députés qui s'adressaient ainsi au
prince, en dehors de ses ministres responsables, qui lui demandaient
de changer, _motu proprio_ et contrairement à la volonté connue de la
Chambre, la politique du gouvernement. Si l'on pouvait relever quelque
incorrection, ils avaient provoqué Louis-Philippe à la commettre.
D'ailleurs, ce n'était pas le lieu d'être trop formaliste, et, quand
un Roi est obligé de défendre sa couronne contre une émeute, on ne
saurait le blâmer beaucoup de se mettre en avant. Seulement que ce
soit plutôt pour agir que pour parler. Nous applaudissons
Louis-Philippe, quand, dans cette même journée du 6 juin, il dirige la
résistance avec un admirable sang-froid, paye courageusement de sa
personne, se montre dans la rue alors que la bataille n'est pas encore
finie: c'était vraiment se conduire en roi. Nous avons plus de doute,
lorsque nous le voyons soutenir une controverse contre trois députés
de l'opposition, se justifier ou se plaindre auprès d'eux; en
admettant qu'il n'eût pas mieux fait de refuser de les écouter et de
les renvoyer à ses ministres, au moins eût-il pu se borner à leur
faire savoir ses volontés en quelques mots sévères et nets. Cette
brièveté royale eût été plus efficace que les conversations les plus
spirituelles et les plus habiles arguments.

[Note 157: On trouve notamment le texte de ce procès-verbal dans les
_Mémoires de M. Odilon Barrot_, t. I, p. 596 à 612.]

[Note 158: C'est ainsi qu'on eût préféré ne pas le voir chercher à se
faire une sorte de popularité libérale aux dépens de ses conseillers,
notamment de Casimir Périer. «Dans le conseil des ministres dont on
veut me tenir éloigné, disait le Roi, ce n'est certainement pas par
mon influence qu'on prendra des déterminations illibérales. Ce matin,
par exemple, il y avait des avis pour la mise en état de siége, et je
m'y suis formellement opposé.» Cette déclaration était d'autant plus
fâcheuse que, le lendemain, le ministère décidait cette mise en état
de siége: on verra quelles polémiques et quelles difficultés devaient
en résulter. Louis-Philippe se vantait également de s'être «opposé aux
mesures d'exception, que Périer lui proposait souvent quand il était
dans ces accès de colère qui, ajoutait-il, nous ont nui plusieurs
fois». À un autre moment, il disait «n'avoir jamais deviné par quel
caprice Périer s'était opposé obstinément» à une démarche demandée par
M. Arago.]

[Note 159: «Dès mon arrivée au trône, disait le Roi, j'adoptai une
marche qui me parut bonne, qui me semble bonne encore aujourd'hui.
Prouvez-moi que je me trompe, et je changerai. Jusque-là, je dois
persister; je suis un homme de conscience et de conviction. On me
hacherait comme chair à pâté dans un mortier, plutôt que de
m'entraîner dans une voie dont on ne m'aurait pas démontré la
convenance. Ce ne sont pas là les influences de ce prétendu entourage
dont on parle tant. Je vous le dis avec franchise, un entourage, je ne
m'en connais point. Peut-être est-ce l'effet de mon amour-propre, mais
je crois pouvoir ajouter que personne n'a pris sur moi un ascendant
qui, dans les grandes ou même dans les petites affaires, me soumette à
ses volontés. Mon système de gouvernement, je le répète, me paraît
excellent; je n'en changerai point, tant que vous ne m'aurez point
prouvé qu'il est mauvais.» Et plus loin, dans le même ordre d'idées,
le Roi prononçait, au sujet de Casimir Périer, des paroles que nous
avons déjà citées.]

L'entrevue ne fut, du reste, qu'un incident alors peu remarqué. En
cette soirée du 6 juin, les amis de la monarchie jouissaient d'autant
plus de leur victoire qu'ils en avaient un moment douté. Une telle
inquiétude peut surprendre. À première vue, il semblerait que le
résultat n'eût jamais dû paraître incertain. Les insurgés étaient peu
nombreux, sans chefs connus, sans crédit sur la population; l'armée
qui les combattait comptait, en dehors même de la garde nationale, au
moins vingt-cinq mille hommes. Et cependant tous les témoignages
contemporains révèlent qu'on eut grand'-peur; l'impression générale
fut que la monarchie courait un réel danger. D'où venait cette alarme?
du souvenir de Juillet. On avait conscience d'avoir alors faussé et
obscurci le sens de la légalité. On avait tellement flétri la
résistance à l'émeute; on avait tant loué les défaillances de l'armée
et la défection de la garde nationale; on avait proclamé si haut le
droit supérieur des barricades; on avait tant glorifié la révolte des
Écoles, tant félicité les ouvriers d'être descendus dans la rue et les
députés de s'être ralliés à l'insurrection, qu'on se demandait avec
angoisse si tous comprendraient qu'il fallait faire, en 1832[160], le
contraire de ce qu'on avait fait en 1830. Les élèves de l'École
polytechnique furent heureusement les seuls à ne pas le comprendre.

[Note 160: La pensée de ce rapprochement entre les journées de juillet
1830 et celles de juin 1832 préoccupait alors tous les esprits. M.
Guizot écrivait, le 14 juin, au duc de Broglie: «La parodie de la
révolution de Juillet est jouée et tombée. Rien n'y a manqué:
l'adresse des 221 sous le nom de _Compte rendu_, etc.» (_Papiers
inédits._)]


IV

L'insurrection vaincue, il restait à donner satisfaction à la
conscience publique, en punissant les factieux. Lorsque le Roi avait
parcouru les rues de Paris, dans l'après-midi du 6 juin, un cri avait
dominé tous les autres: «Faites prompte et sévère justice!» Empêcher
cette justice, telle est l'oeuvre à laquelle s'appliquèrent aussitôt
les journaux de gauche, y compris ceux qui avaient regretté la prise
d'armes. La révolution de 1830 leur servait à justifier ou tout au
moins à excuser cette nouvelle rébellion. «Sous un gouvernement né
d'une insurrection populaire, disait le _National_ du 10 juin,
devrait-on s'étonner et s'indigner qu'il soit resté, dans la portion
du peuple et de la jeunesse habituellement la plus remuante, quelques
souvenirs de Juillet mal compris, quelques instincts confus de
sédition?» «De quel droit demander aux juges de frapper les factieux,
disait encore le _National_, quand, après 1830, on a réhabilité comme
ayant été victimes d'un «assassinat politique», tous ceux qui avaient
été condamnés à raison de faits analogues, sous la Restauration?» Pour
grandir les insurgés et les rendre plus intéressants, on insistait sur
le courage réel qu'ils avaient montré, notamment au cloître
Saint-Merry; on poétisait l'acharnement fanatique et meurtrier de leur
résistance; on les posait en attitudes tragiques sur les barricades;
on répétait les mots qu'ils avaient prononcés ou qu'on leur avait
prêtés: sorte de légende héroïque qui n'a pas peu contribué à donner
le change sur la laideur criminelle et la téméraire sottise de cette
tentative de guerre civile. Enfin, pour faire oublier qu'elle était
accusée, l'opposition se faisait accusatrice; elle reprochait au
gouvernement d'avoir, par ses propres méfaits, légitimé la rébellion;
elle imputait à la police d'avoir provoqué le combat, à l'armée
d'avoir commencé le feu. Toutes les injustices, tous les mensonges lui
semblaient légitimes pour couvrir ceux que souvent au fond elle
blâmait.

Le ministère fournit, dès le premier jour, aux opposants un terrain de
polémique sur lequel ceux-ci se hâtèrent de prendre position. Le 7
juin, une ordonnance déclarait Paris en état de siége et déférait aux
conseils de guerre le jugement des faits insurrectionnels. Cette
mesure qu'avait, dit-on, conseillée M. Thiers, et qui avait séduit le
courage juvénile de M. de Montalivet, fut prise, sans doute, par
crainte des scandaleuses faiblesses du jury. Ne pensait-on pas
répondre ainsi au voeu de l'opinion, fort indignée contre les
émeutiers et si désireuse d'une répression énergique? Une femme
éminente du monde conservateur écrivait, le 7 juin: «Le cri général
est répression sévère. On est enchanté de l'état de siége; on regrette
seulement qu'il ait été mis si tard. Le mot de la garde nationale est
celui-ci: Maintenant que voilà l'état de siége, nous sommes bien aises
de les avoir arrêtés; ils n'iront pas au jury[161].» La légalité de
l'ordonnance eût été incontestable soit avant 1830, soit sous la
législation qui nous régit depuis 1849. En 1832, certains juristes la
croyaient douteuse, à raison de l'article de la Charte qui interdisait
les tribunaux d'exception. Toutefois il ne semblait pas que
l'objection pût venir de l'opposition qui avait elle-même demandé, à
grand bruit, qu'on établît l'état de siége en Vendée. Mais l'esprit de
parti ne s'embarrasse pas des reproches de contradiction. À peine
l'ordonnance fut-elle publiée qu'il y eut explosion dans la presse de
gauche, trop heureuse de sortir d'une défensive gênante et de prendre
l'offensive. À l'entendre, c'était une répétition des Ordonnances de
Juillet, et ce nouveau coup d'État méritait le même châtiment que
l'autre. Les barreaux de plusieurs grandes villes rédigèrent des
consultations concluant à l'illégalité de l'état de siége. Quant à la
bourgeoisie parisienne qui, tout à l'heure, en présence du danger
matériel, avait réclamé «prompte et sévère justice», rassurée
maintenant, elle n'avait plus d'oreille que pour les criailleries de
la gauche; elle se laissait troubler, entraîner, et oubliant sa
récente colère contre les émeutiers qui venaient de mettre sa ville à
feu et à sang, elle ne cherchait querelle qu'aux ministres qui
s'étaient compromis pour la protéger. Ce sont revirements auxquels il
faut toujours s'attendre de sa part. Peut-être cependant eût-elle été
moins mobile, avec des ministres plus capables de lui en imposer et de
la retenir. Intimidés par le soulèvement des esprits, les conseils de
guerre se montrèrent, dans leurs jugements, d'une modération et même
d'une timidité extrêmes. Ce ne fut pas tout: une mésaventure plus
grave attendait le gouvernement.

[Note 161: Lettre de madame G*** à M. le duc de Broglie. (_Papiers
inédits._)]

La Cour royale de Paris avait reconnu la légalité de l'ordonnance du 7
juin, en refusant de se prononcer sur les faits déférés à la
juridiction militaire. Mais la Cour de cassation, saisie du pourvoi
d'un condamné, annula, sur la plaidoirie de M. Odilon Barrot, la
décision d'un conseil de guerre, par le motif que celui-ci avait violé
la Charte en se déclarant compétent, et elle renvoya l'accusé devant
les juges ordinaires. C'était proclamer l'inconstitutionnalité de
l'ordonnance d'état de siége. Long cri de triomphe dans tous les rangs
de l'opposition. Le ministère fut fort surpris et mortifié, mais il ne
crut pas avoir un autre parti à prendre que de s'incliner devant la
décision de la cour suprême. À cette époque, les gouvernements ne
connaissaient pas encore les moyens, découverts de nos jours, soit
pour empêcher les tribunaux de juger, soit pour se venger des
jugements désagréables. La monarchie de Juillet n'était pas sur ce
point plus avancée que la Restauration, à laquelle l'indépendance
judiciaire avait plusieurs fois fait échec, et qui n'avait pas songé
pour cela à la briser. Quelques heures après le prononcé de l'arrêt,
l'ordonnance qui avait établi l'état de siége fut rapportée, et tous
les accusés rendus à la juridiction ordinaire. Le jury fut d'ailleurs
plus sévère que le conseil de guerre; il y eut quatre-vingt-deux
condamnations, dont sept à mort qui furent commuées en déportation.
Mais, à lire les journaux, on eût dit qu'il n'y avait eu qu'une
condamnation, celle qu'on prétendait faire sortir de l'arrêt de la
Cour de cassation contre le gouvernement convaincu d'avoir violé la
Charte, contre les auteurs de ce prétendu «coup d'État de juin 1832»
que la presse de gauche présentera, pendant longtemps, comme allant de
pair avec les plus grands forfaits de l'histoire. Était-ce donc là le
fruit que la monarchie recueillait de sa sanglante et décisive
victoire sur la faction républicaine? Étrange résultat, en vérité, qui
ne faisait honneur ni à la justice du public, ni à l'adresse du
ministère.


V

L'insurrection républicaine n'est pas la seule qui ait éclaté aussitôt
après la mort de Casimir Périer. Le 4 juin, veille du jour où la
bataille s'engageait dans les rues de Paris, les royalistes prenaient
les armes en Vendée. C'était la faiblesse de la monarchie de Juillet
de rencontrer des ennemis acharnés à droite comme à gauche; selon la
parole de Royer-Collard, «elle avait le feu en haut et le feu en bas».

Les légitimistes s'étaient remis assez rapidement de l'abattement où
les avait jetés tout d'abord le succès de la révolution. Les embarras,
les fautes, les périls du gouvernement nouveau, l'insécurité et le
malaise du pays leur avaient rendu courage et espoir. Telle avait même
été la dissolution générale, pendant le ministère Laffitte, qu'ils
s'étaient imaginés toucher au moment de la revanche. Quelques-uns,
sans doute, n'en persistèrent pas moins à se renfermer dans une sorte
de retraite, déposant leurs armes tout en gardant leurs convictions,
et écrivant, comme M. de Villèle, sur la porte de leur demeure, le mot
d'Horace: _Inveni portum_. Mais on ne pouvait attendre pareille
attitude de la masse du parti qui n'avait pas les mêmes raisons de
sérénité ou de satiété, surtout des jeunes qui, par nature, rêvent
plus de la haute mer que du port. Beaucoup de royalistes commencèrent
donc aussitôt, contre la monarchie de 1830, la guerre implacable
qu'ils devaient poursuivre jusqu'en 1848. Dans les premiers temps,
malgré l'immense talent et la renommée déjà éclatante de M. Berryer,
le terrain parlementaire n'était pas le plus favorable à leur attaque.
Les élections de 1831 les avaient presque complétement exclus de la
Chambre. D'ailleurs, les vainqueurs de la veille, orgueilleux de leur
succès et de leur nombre, n'eussent pas toléré à la tribune des
agressions trop vives contre le régime nouveau, ou une apologie trop
ouverte du régime ancien. C'est dans la presse que les vaincus
cherchèrent leur revanche, ou tout au moins la satisfaction de leurs
ressentiments. Rien ne peut donner une idée du ton que prirent les
journaux de droite, de leur violence outrageuse contre le gouvernement
et personnellement contre le Roi. Ils dépassaient presque les feuilles
de gauche, et nous avons vu cependant jusqu'où allait l'audace de
celles-ci[162]. Il est vrai que les écrivains du parti vainqueur ne
traitaient souvent pas mieux la dynastie tombée. Renverser à tout prix
la monarchie nouvelle et, en attendant, lui faire le plus de mal
possible, tel était, dans sa redoutable simplicité, le programme de
ces royalistes. Que ce renversement dût tout d'abord profiter à la
République, ils ne s'en inquiétaient pas outre mesure: ils se
flattaient que cette république ne durerait pas; d'ailleurs, s'ils ne
pouvaient obtenir la pleine restauration du droit, ce leur était du
moins une première jouissance de voir châtier ce qu'ils regardaient
comme une usurpation, pis encore, comme une trahison. Pour comprendre
leur conduite, il ne faut pas oublier qu'à leurs yeux tout était
préférable à ce qui existait.

[Note 162: Les grands journaux légitimistes étaient déjà
très-violents. Mais ce n'était rien à côté des petites feuilles
satiriques d'extrême droite telles que le _Bridoison_ ou les
_Cancans_. La lecture en est singulièrement répugnante. Pour en avoir
une idée, voyez les citations faites par M. Giraudeau, dans son livre
sur la _Presse périodique_ de 1789 à 1867, p. 76 à 87.]

Chateaubriand, alors âgé de plus de soixante ans, dans la plénitude
de son talent et de sa gloire, était le plus illustre, et surtout le
plus populaire des royalistes. Il donnait le ton à la polémique de son
parti, dans des pamphlets terribles que la presse entière commentait
avec passion. Essayait-il de tenir la gageure téméraire qu'il avait
faite, assure-t-on, au début des journées de Juillet? «Si la
légitimité est renversée, avait-il dit, et que la presse soit libre,
je ne demande qu'une plume et deux mois pour relever la légitimité.»
C'est par le mépris qu'il veut tuer la royauté de 1830; il la montre
«arrivant piteuse, les mains vides, n'ayant rien à donner, tout à
recevoir, se faisant pauvrette, demandant grâce à chacun, et cependant
hargneuse, déclamant contre la légitimité, contre le républicanisme,
et tremblant devant lui». Les sarcasmes ne lui manquent point pour
flétrir le «pot-au-feu d'une monarchie domestique». Il s'en prend
surtout à la politique extérieure du nouveau gouvernement, aux
«génuflexions et aux mains mendiantes de sa diplomatie». Il lui
reproche «d'avoir eu peur de son principe par faillance de coeur,
manque d'honneur et défaut de génie»; de s'être «traînée sur le
ventre», d'avoir «abandonné les nations soulevées pour elle et par
elle», d'avoir ainsi «laissé échapper l'occasion de rendre à la France
ses frontières». Les «patriotes» républicains ne parlaient pas
autrement. C'est que, tout en combattant pour la vieille royauté, par
fidélité de conviction, peut-être plus encore par point d'honneur, par
souci de l'unité de sa vie, Chateaubriand tenait beaucoup à conserver
ces applaudissements de gauche dont il avait pris l'agréable habitude,
depuis son opposition à M. de Villèle. De là, ses coquetteries avec
Béranger et Carrel; de là, ses éloges à l'adresse du peuple qui
l'avait porté en triomphe pendant les journées de Juillet, et qu'il
plaignait d'avoir été dépouillé de sa victoire et de sa révolution par
«les usurpations de la coterie régnante», par «ces écornifleurs de
gloire, de courage et de génie»; de là, les protestations, souvent
injurieuses, par lesquelles il se séparait des hommes impopulaires de
son propre parti, des auteurs du «coup d'État manqué», de ces
«eunuques» qui avaient tenté d'organiser une «terreur de château» et
avaient formé «la conspiration de la bêtise et de l'hypocrisie»; de
là, sa préoccupation de ne pas paraître trop dupe du drapeau politique
dans lequel il se drapait, de ne pas être pris par la jeune France
pour «un rabâcheur de panache blanc et de lieux communs sur Henri IV»,
capable «d'un attendrissement de nourrice transmis, de maillot en
maillot, depuis le berceau du Béarnais jusqu'à celui du jeune
Henri[163]».

[Note 163: Cf. _passim_, discours à la Chambre des pairs, 7 août 1830;
_De la Restauration et de la Monarchie élective_ (1831); _De la
nouvelle proposition relative au bannissement de Charles X et de sa
famille_ (1831); lettre à la duchesse de Berry (1832); lettre à
Béranger (1832), etc., etc.]

Dans ces avances à la gauche, il n'y avait pas seulement le calcul
d'une vanité personnelle, mais aussi une tactique politique qui fut
alors celle de presque tous les royalistes militants. Ceux-ci
s'étaient rendu compte qu'ils seraient peu entendus et surtout
n'auraient pas d'alliés, s'ils attaquaient la monarchie nouvelle au
nom de leurs anciennes doctrines autoritaires, aristocratiques et
traditionnelles. Il leur parut plus habile et plus efficace de lui
faire la guerre sous le drapeau de la liberté absolue. On vit
subitement les anciens amis de M. de Polignac réclamer la licence de
la presse, de l'association, des réunions, l'extension des droits du
jury, la suppression de tout cens électoral, l'élection des maires,
etc., etc. Ils n'admettaient pas qu'on relevât dans cette attitude une
contradiction avec leur propre passé. Nous avons le droit,
disaient-ils, d'exiger de la monarchie nouvelle qu'elle soit
conséquente avec ses propres principes. Leur objectait-on que, dans de
telles conditions, il n'y avait pas de gouvernement possible: «Eh! qui
vous dit le contraire? répondait M. Berryer. Je comprends vos
embarras, je les avais prévus, et c'est pourquoi je protestais contre
ce que vous faisiez et contre le principe que vous adoptiez. Mais il
est adopté, ce principe, adopté pour être la loi du pays.» Dès le 18
août 1830, la _Quotidienne_ disait: «Il faut oser demander aux
révolutions la conséquence des principes qui les produisent. Cela
pousse à des abîmes peut-être, mais aussi ramène forcément à l'ordre
moral... Lorsqu'on aura vu les pouvoirs, les partis et les factions
guidés seulement par l'instinct d'une force brutale se débattre et se
renverser dans une immense arène, sans qu'aucun principe de droit
puisse jamais jaillir d'un tel choc, les peuples fatigués seront bien
obligés de convenir que l'équité, c'est-à-dire la légitimité, a sa
source en quelque lieu plus haut[164].» Cette tactique permettait aux
royalistes de se rencontrer, dans presque toutes les questions, avec
le parti démocratique. Plusieurs même rêvaient une alliance, une
coalition formelle. Telle était notamment la thèse de la _Gazette de
France_, qui, au lendemain de la révolution, conviait les républicains
à s'unir aux royalistes pour une même oeuvre de renversement. «Ceux
qui adhèrent à la légitimité par sentiment ou par principe,
disait-elle, et ceux qui ont foi dans la souveraineté du peuple, tout
en se proposant un but différent, doivent être d'accord sur la nullité
radicale de tout ce qui a été fait[165].»

[Note 164: Il faut croire que cette tactique est la tentation
naturelle de tout parti dans la situation des légitimistes après 1830;
car les «cavaliers» anglais n'avaient pas agi autrement au
dix-septième siècle. Lamartine cite à ce propos, dans une lettre à M.
de Virieu, ce passage de Burnet: «Les cavaliers vaincus se firent les
plus logiques des républicains. Personne ne poussait aussi loin qu'eux
les conséquences de la révolution, et, quand on leur demandait
pourquoi ils proclamaient, d'une façon si absolue, des principes
contradictoires à leur ancienne nature, ils répondaient: «Nous avions
une logique pour la monarchie, nous en avons une pour la république;
elle est sincère; nous voulons l'extension indéfinie des principes que
le pays a adoptés.» La restauration ayant eu lieu, ils revinrent à
leurs anciens principes, mais ils avaient perdu toute autorité pour
les faire de nouveau prévaloir. On leur opposait leurs paroles
récentes, et de là vint le discrédit où ils tombèrent justement et la
chute définitive de la dynastie.»]

[Note 165: _Gazette de France_ du 10 août 1830.]

Le directeur de la _Gazette de France_, M. de Genoude, fut en effet
l'apôtre le plus persévérant et le plus passionné de cette alliance
avec la gauche. Aucune rebuffade ne décourageait ses avances. Plus
tard, d'ailleurs, il imaginera un moyen ingénieux d'avoir raison des
résistances de la presse démocratique: ce sera de fonder à ses frais
une feuille de gauche, la _Nation_, qui aura pour programme spécial de
marcher d'accord avec la _Gazette_ et de montrer ainsi réalisée
l'union des deux partis; la _Nation_, à la vérité, ne pourra vivre.
Non-seulement M. de Genoude tendait la main aux démocrates, mais il
leur empruntait leurs idées, leurs formules, amalgamait bizarrement la
souveraineté du peuple et la légitimité royale, et lançait, le
premier, au lendemain de 1830, l'idée du suffrage universel, comme il
sera le premier, le 24 février 1848, à en demander l'application.
Personnage étrange: marié d'abord assez richement, ayant ajouté un
_de_ au commencement et à la fin de son nom patronymique qui était
_Genou_, il devenait prêtre en 1835, peut-être avec l'espoir de
pouvoir présenter désormais toutes ses lubies comme des dogmes, menant
du reste une vie qui, sans être irrégulière, n'était guère plus
sacerdotale que son costume moitié frac, moitié soutane. Une fois
prêtre, il n'aura de cesse qu'il ne soit député, et il y parviendra en
1846. C'étaient autant de préparatifs au rôle universel dont il avait
la prétention. Il annonçait, à jour fixe, les États généraux, le
congrès et le concile, où il devait siéger, et qui auraient pour tâche
de refaire, d'après ses plans et sous sa direction, la monarchie,
l'Europe et l'Église. Jamais prophète ne fut plus hardi, plus
imperturbable, moins troublé par le démenti des événements.
Très-personnel, d'une vanité et d'une ambition presque candides dans
leur énormité, peu scrupuleux sur les moyens de polémique, ayant
quelque chose du charlatan, on ne pouvait néanmoins contester la
sincérité de ses convictions, son dévouement à sa cause et le
désintéressement avec lequel il dépensait pour elle sa vie et sa
fortune. Écrivain médiocre et terne, compilateur audacieux,
universellement superficiel, il touchait à tout, fondait des journaux,
entreprenait des encyclopédies, faisait des livres de théologie,
mêlait la littérature, la politique, la religion et le commerce. Mais
il possédait quelques-unes des qualités du journaliste, et son nom a
été souvent mis à côté de celui de M. de Girardin; il avait du coup
d'oeil, de l'abondance, des ressources et de l'audace pour la guerre
de plume. Ajoutez une naïveté et une confiance dans le paradoxe qui
déroutaient la contradiction, un aplomb que rien ne démontait, une
ténacité que rien ne lassait, et surtout, au milieu d'une vie par
d'autres côtés si mobile et si dispersée, la puissance de l'idée fixe.
«Je suis, disait-il de lui-même, la vrille qui tourne toujours jusqu'à
ce qu'elle ait fait son trou.» Criblé de sarcasmes, il avait trop
confiance en soi pour en être atteint, tellement persuadé de son
importance qu'il finissait par en persuader le public. Vainement ses
amis le trouvaient-ils souvent compromettant, vainement ses ennemis
étaient-ils tentés de ne pas le prendre au sérieux, il s'imposait à
tous, à force de les fatiguer, obligeant les uns à compter sur lui et
les autres à compter avec lui; bien plus, il a fait en sorte que
l'histoire ne peut le passer sous silence.

Au lendemain même de la révolution, les hommes de gauche se
souvenaient trop de la Restauration pour accepter facilement l'espèce
d'alliance que M. de Genoude et d'autres royalistes leur proposaient.
Le plus souvent même, ils la repoussaient avec indignation[166]. Mais
avec le temps, cette répugnance s'affaiblit. À gauche aussi, on arriva
à détester le gouvernement plus que tout le reste. «Si nous n'avons
pas le même paradis, disait-on aux légitimistes, nous avons le même
enfer.» L'habitude de la lutte amena une sorte de fraternité d'armes
entre les soldats ou les chefs des deux camps. Plus d'une camaraderie
de ce genre se forma en prison: ainsi le vicomte de la Rochefoucauld
devenait, à Sainte-Pélagie, l'ami de M. Sarrut, l'un des rédacteurs de
la _Tribune_. Quand ce journal, si grossièrement révolutionnaire,
ouvrit une souscription pour payer ses amendes, M. de Chateaubriand
s'inscrivit pour cinquante francs, et la _Gazette de France_ pour
mille francs. Un tel rapprochement n'était pas sans offusquer certains
royalistes. L'un des anciens collègues de M. de Polignac, M. de
Guernon-Ranville, écrivait sur son journal, dans la prison de Ham, à
propos de réunions de carlistes et de républicains qui avaient lieu
dans certains départements du Midi: «L'alliance paraît tout à fait
cimentée dans ces réunions. On dit qu'à un grand banquet donné à
Berryer, les couleurs rouge et blanc brillaient partout réunies, et le
journal royaliste (_Gazette de France_), en signalant ce fait, s'écrie
avec jubilation: «La réforme a donc un drapeau, et maintenant il
faudra compter avec elle. C'est bien! 1815 et 1793 se donnent
l'accolade; les bourreaux et les victimes s'embrassent... Touchante
sympathie! admirable fusion!» Et M. de Guernon-Ranville ajoutait:
«C'est M. de Genoude qui est l'inventeur de ce beau système[167].»
Mais le déplaisir des sages, d'ailleurs peu nombreux, n'était pas fait
pour arrêter la passion des ardents. Bientôt on ne s'étonnera plus,
quand il s'agira d'un plan de campagne à arrêter pour l'opposition, de
voir les représentants des deux partis se réunir et délibérer
ensemble[168], et un jour viendra, en 1843, où M. de Genoude se
présentera aux électeurs de Périgueux, avec la recommandation de MM.
Arago et Laffitte. Après tout, pour être juste, il faut reconnaître
que les légitimistes ne faisaient pas pis qu'on n'avait fait contre
eux, quand ils étaient au pouvoir: leur alliance avec les républicains
n'était pas plus malhonnête que celle des libéraux et des
bonapartistes, sous la Restauration.

[Note 166: Voir, par exemple, l'article publié par Carrel, dans le
_National_, à la date du 11 mars 1831.]

[Note 167: _Journal de M. de Guernon-Ranville_, 1er août 1834.]

[Note 168: C'est ainsi qu'en 1840, à l'occasion des affaires d'Orient,
MM. Dupont de l'Eure, Odilon Barrot, Mauguin, Thomas du _National_,
Isambert, Chambolle du _Siècle_, Louis Blanc se réunissaient chez M.
Laffitte, avec MM. de Genoude de la _Gazette de France_, Laurentie de
la _Quotidienne_, Lubis de la _France_ et Walsh de la _Mode_.
(NETTEMENT, _Histoire de la littérature sous le gouvernement de
Juillet_, t. II, p. 474.)]

Si nous avons rappelé l'acharnement de la presse royaliste contre le
gouvernement d'alors, ce n'est certes pas avec l'intention de rallumer
des querelles aujourd'hui éteintes. Grâce à Dieu, elles n'ont plus de
raison d'être, et le seul résultat de ce retour sur le passé doit être
de nous faire mieux sentir le tort que cette division causait aux deux
partis. La monarchie de Juillet, surtout au début, n'a pas toujours
bien compris quelle cause de faiblesse était pour elle l'hostilité des
légitimistes. Ceux-ci lui paraissaient avoir été, pour le gouvernement
précédent, des amis si gênants par leurs exigences, si compromettants
par leur impopularité, qu'elle se félicitait presque de leur
opposition, comme si le gouvernement en devenait plus commode, et la
faveur du public plus assurée: aussi s'attachait-elle, par son
langage, par ses actes, à marquer davantage la séparation, et s'en
faisait-elle un titre auprès de la foule. Vue bien courte! Pour être
une minorité alors vaincue et peu en faveur, le parti royaliste n'en
comprenait pas moins la plus grande part de cette élite sociale,
aristocratie de la naissance, de la fortune, de l'éducation, de la
tradition, sans laquelle et surtout contre laquelle on ne saurait
établir un gouvernement durable. En dehors de ce groupe, il restait
bien encore un parti conservateur pour soutenir la monarchie nouvelle,
mais un parti rabaissé, découronné, appauvri de ses éléments
brillants, généreux et croyants, n'ayant plus assez de prestige pour
en imposer à la foule, assez de force pour soutenir la lutte contre
les ennemis de tout gouvernement. Cette vérité a été du reste mieux
vue après coup, et les esprits les moins suspects de partialité pour
les hommes et les idées du parti royaliste l'ont confessée. «Rien
n'est assuré en politique, a écrit M. Renan en 1869, jusqu'à ce qu'on
ait amené les parties lourdes et solides, qui sont le lest de la
nation, à servir le progrès. Le parti libéral de 1830 s'imagina trop
facilement emporter son programme de vive force, en contrariant en
face le parti légitimiste. L'abstention ou l'hostilité de ce parti est
encore le grand malheur de la France. Retirée de la vie commune,
l'aristocratie légitimiste refuse à la société ce qu'elle lui doit, un
patronage, des modèles et des leçons de noble vie, de belles images de
sérieux. La vulgarité, le défaut d'éducation de la France, l'ignorance
de l'art de vivre, l'ennui, le manque de respect, la parcimonie
puérile de la vie provinciale, viennent de ce que les personnes qui
devraient au pays les types de gentilshommes remplissant les devoirs
publics avec une autorité reconnue de tous, désertent la société
générale, se renferment de plus en plus dans une vie solitaire et
fermée. Le parti légitimiste est en un sens l'assise indispensable de
toute fondation politique parmi nous; même les États-Unis possèdent
cette base essentielle de toute société, dans leurs souvenirs
religieux, héroïques à leur manière, et dans cette classe de citoyens
moraux, fiers, graves, pesants, qui sont les pierres avec lesquelles
on bâtit l'édifice de l'État. Le reste n'est que sable; on n'en fait
rien de solide, quelque esprit et même quelque chaleur de coeur qu'on
y mette d'ailleurs[169].»

[Note 169: _Revue des Deux Mondes_, 1er novembre 1869, p. 100.]

Mais si le parti légitimiste, par son opposition, faisait du mal à la
monarchie de Juillet, il s'en faisait aussi à lui-même. La campagne
d'opposition à outrance, de vengeance implacable, de renversement
quand même, où il s'engageait, était pleine de tentations mauvaises:
elle le conduisait à des procédés et à des alliances révolutionnaires
qui n'étaient pas sans fausser ses habitudes intellectuelles, diminuer
son autorité politique et altérer son intégrité morale. Dans ce
nouveau rôle, il n'était plus lui-même, étonnait la conscience
publique et fournissait prétexte aux sévérités de ses adversaires qui
lui reprochaient, avec M. Guizot, «son mélange bizarre d'insolence
aristocratique et de cynisme révolutionnaire[170]». D'ailleurs, cette
monarchie de Juillet, où l'on ne voulait voir qu'une usurpation à
châtier à tout prix et à tout risque, ne s'en trouvait pas moins avoir
le dépôt de l'autorité et la charge de défendre la société contre ses
ennemis. Les royalistes ont dû se demander plus tard si les coups dont
ils avaient frappé ce gouvernement n'avaient pas atteint l'autorité
sociale, et notamment si leur campagne audacieusement poursuivie pour
avilir la personne d'un roi, n'avait pas abaissé la royauté elle-même,
contribué à détruire complétement dans nos moeurs le prestige et le
respect dont la dynastie légitime eût eu la première besoin, et
préparé ainsi les esprits à la république.

[Note 170: Discours de M. Guizot, du 12 mars 1834. Cf. aussi le
discours du 9 août suivant.]

Double leçon, dont ont profité ces deux moitiés, également
nécessaires, du parti conservateur et monarchique. Les «libéraux» de
1830 y ont appris qu'ils étaient impuissants à rien fonder de solide,
de complet et de durable, sans les royalistes. Ceux-ci ont vu que
cette politique de ressentiment, dont le dernier acte a été de
pousser un cri de joie triomphante le 24 février 1848, n'avait ni
avancé la restauration de leur dynastie, ni accru l'honneur de leur
drapeau, ni servi les intérêts permanents de la société.


VI

Il était des royalistes assez nombreux et surtout fort remuants
auxquels cette guerre de plume et ces manoeuvres de presse ne
suffisaient pas. Vivant entre eux, se nourrissant de leur propre
exaltation, ils s'imaginaient, comme les républicains, qu'un coup de
main pourrait jeter bas un gouvernement si précaire. Ils croyaient
l'armée mécontente des humiliations qu'on lui avait fait subir après
la révolution. Le dédain avec lequel il était de mode, chez eux, de
traiter la royauté «bourgeoise», aidait à leurs illusions. À ceux qui
parlaient de laisser d'abord la monarchie «s'user», ils répondaient:
«Profitons, au contraire, de ce qu'elle n'a pas encore eu le temps de
s'installer.» Humiliés de la façon un peu piteuse dont le ministère
Polignac s'était laissé battre par les Parisiens, ils étaient
impatients de venger, par quelque fait d'armes, l'honneur de leur
drapeau. Parmi eux étaient beaucoup d'officiers démissionnaires de la
garde royale. Des hommes considérables, le maréchal de Bourmont, les
généraux duc des Cars et vicomte de Saint-Priest, croyaient le succès
possible, et, en tous cas, estimaient l'effort nécessaire pour relever
le prestige et le moral de leur parti.

Au sein même du parti d'action, l'accord était loin d'être complet.
Quelques-uns tournaient plus ou moins les yeux du côté des puissances
européennes; ils étaient peu nombreux et vivement désavoués par la
plupart des royalistes qui n'avaient pas oublié combien avait été
cruellement exploitée, contre la royauté légitime, la coïncidence de
la Restauration et de l'invasion étrangère. D'autres prétendaient
agir, à la façon des républicains, par des sociétés secrètes et des
émeutes dont les soldats seraient recrutés, à prix d'argent, dans les
mêmes régions où les révolutionnaires trouvaient gratuitement les
leurs. Tel fut, en février 1832, l'étrange complot des Prouvaires. On
avait enrôlé, à grands frais, et organisé, à peu près comme les
carbonari, quinze cents hommes de main, généralement aventuriers de
carrefours. Leurs chefs apparents étaient un cordonnier et un
passementier. Quels étaient les chefs réels? On a parlé du maréchal
duc de Bellune; il est probable qu'on se servait de son nom malgré
lui. En somme, les recherches de la police n'ont pu guère remonter,
dans cette affaire, plus haut qu'un comité qui se prétendait en
rapport avec la duchesse de Berry, et dont faisaient partie des
gentilshommes peu connus[171]. Les conspirateurs avaient résolu de
faire leur coup dans la nuit du 2 février. Un bal était annoncé aux
Tuileries, pour cette date. On devait cerner le palais, y pénétrer par
le Louvre et s'emparer de la famille royale. Mais la police était de
moitié dans le secret. Quelques heures avant le moment fixé, une
grande partie des conjurés étaient réunis dans un banquet, rue des
Prouvaires: survinrent les sergents de ville et les gardes municipaux.
Il y eut une velléité de résistance; des coups de feu furent tirés,
dont un tua un malheureux agent de police. Meurtre inutile! Tout était
manqué. Parmi les individus arrêtés, cinquante-six furent renvoyés en
cour d'assises; vingt-sept condamnations furent prononcées, dont six à
la déportation, et deux, par contumace, à la peine de mort.

[Note 171: DE LA HODDE, _Histoire des sociétés secrètes_, p. 79 et
suivantes.]

Des entreprises aussi suspectes n'étaient pas faites pour plaire à un
parti chevaleresque. Combien plus était-il séduit à l'idée d'une prise
d'armes au plein soleil, d'un combat face à face! L'agitation qui
s'était manifestée à la suite de la révolution de 1830, dans les
départements de l'Ouest, les bandes de chouans qui s'y étaient
reformées, bandes isolées, il est vrai, et composées plutôt de
réfractaires que de partisans politiques, avaient donné à penser qu'il
serait possible de généraliser le mouvement et de réveiller l'ancienne
Vendée de 1793. On comptait aussi sur le Midi, où les royalistes
étaient en effet nombreux et où surtout, par la vivacité méridionale
de leur langage, ils faisaient illusion aux autres et peut-être à
eux-mêmes sur leur force et leur résolution. Les fidèles qui allaient
visiter les royaux exilés les entretenaient de ces espérances. Souvent
même, la compassion pour le malheur, l'ardeur du dévouement, ou le
désir de se faire valoir, les conduisaient à embellir le tableau.
Vainement les politiques sérieux du parti, MM. de Chateaubriand, de
Pastoret, Berryer, Hyde de Neuville, de Dreux-Brézé, faisaient-ils
parvenir des avis absolument contraires et avertissaient-ils que ces
projets reposaient sur de pures illusions; vainement, de la Vendée
même, les renseignements étaient-ils loin d'être unanimes, et des
doutes y étaient-ils parfois exprimés sur la possibilité d'un
soulèvement; il était plus facile et plus agréable de se faire
entendre, quand on offrait de se battre et qu'on promettait le succès.

Ce n'était pas auprès de Charles X que ces ardeurs belliqueuses
trouvaient le plus d'accueil. Enfermé, comme en un tombeau, dans le
sombre château d'Holyrood, à Édimbourg, désabusé par tant de
catastrophes, inerte par vieillesse, résigné par piété, ce prince
attendait peu des moyens humains, et se préoccupait surtout de ne pas
compromettre, dans une aventure, cette dignité royale qu'il avait su
garder intacte, jusque dans sa chute, et qui seule lui restait de
l'héritage de ses pères. Il était d'ailleurs encouragé, dans sa
méfiance, par son conseiller favori, M. de Blacas, qui ne voyait guère
rien de sérieux à tenter en dehors des puissances étrangères. Tout
autres étaient les dispositions de la duchesse de Berry, mère du jeune
duc de Bordeaux, sur la tête duquel l'abdication de Charles X et la
renonciation du duc d'Angoulême faisaient reposer le droit royal.
Vivant alors à Londres, entourée de jeunes femmes et de jeunes gens,
dans un va-et-vient de visiteurs qui faisait illusion sur la force du
parti, elle accueillit aussitôt avec ardeur le projet d'une prise
d'armes et se montra résolue à y jouer personnellement le premier
rôle. Elle s'exaltait à cette pensée qu'une femme saurait reconquérir
une couronne perdue par des hommes, et que la mère remettrait
elle-même son fils sur le trône. Chez cette Napolitaine aimable et
rieuse, légère et mobile, vraie reine de l'élégance et du
divertissement, facilement absorbée par ses fantaisies du moment,
animant et égayant tout autour d'elle, semant les grâces et les
bienfaits tout en récoltant les plaisirs, facile à vivre, le coeur sur
la main, sans morgue comme sans discipline, chez cette veuve de vingt
et un ans que la mort tragique de son époux n'avait pu ni éteindre, ni
rendre longtemps grave, il y avait un côté vaillant et généreux. Une
heure d'héroïsme lui était même plus facile qu'une vie de devoir
simple et triste. L'exil inerte et résigné dans un vieux château,
entre Charles X et la duchesse d'Angoulême, représentait pour elle
quelque chose de cent fois pire que le danger, l'ennui. Au contraire,
l'expédition qu'on lui proposait, tout en intéressant sa tendresse et
son ambition maternelles, en séduisant son courage, amusait son
imagination. Pour elle et pour beaucoup de ses partisans, il
s'agissait moins d'exécuter un dessein politique mûrement médité, que
de transporter dans la France bourgeoise de 1830 une chevaleresque
aventure, quelque chose comme la mise en action d'un récit de ce
Walter Scott qui régnait alors souverainement sur toutes les têtes
romanesques. Un peu plus tard, quand Madame se trouvait en Vendée, un
royaliste disait aux politiques du parti, fort embarrassés et
mécontents de cette équipée: «Messieurs, faites pendre Walter Scott,
car c'est lui le vrai coupable[172].» En tout cas, ce devait être le
dernier roman de l'auteur de _Waverley_, qui mourut peu après la prise
d'armes de la Vendée, le 21 septembre 1832.

[Note 172: _Mémoires d'outre-tombe_, par CHATEAUBRIAND, t. X, p.
143.--Walter Scott ne tournait pas seulement la tête des princesses.
Combien de petites bourgeoises rêvaient alors d'être Diana Vernon!
Voir, à ce propos, dans les spirituels Mémoires de M. de Pontmartin,
l'histoire de la fille du chocolatier marseillais. (_Correspondant_,
25 décembre 1881, p. 1046.)]

La situation était assez mal définie entre la duchesse de Berry et
Charles X. Celui-ci n'avait pas rétracté l'abdication de Rambouillet:
il l'avait même confirmée; seulement auprès des siens, il semblait
être demeuré le Roi; il tenait sous sa garde le duc de Bordeaux. On
eût dit qu'à ses yeux l'abdication devait rester sans effet, tant
qu'il n'aurait pas pourvu à la régence. En tout cas, à défaut de ses
droits de roi, il prétendait conserver ceux de grand-père et de chef
de famille. La duchesse et ses amis, parmi lesquels on remarquait le
général duc des Cars, le maréchal de Bourmont, le vicomte de
Saint-Priest, le comte de Kergorlay, le comte de Mesnard, soutenaient
au contraire, plus ou moins ouvertement, que Charles X s'était
dépouillé de toute autorité, que la régence appartenait de droit à la
mère du jeune roi, et que d'ailleurs, pour agir sur la France, il
fallait lui montrer quelqu'un de plus jeune, de moins compromis que le
vieil auteur des Ordonnances.

La différence des points de vue auxquels, à Holyrood et à Londres, on
envisageait le projet de prise d'armes, n'était pas faite pour
atténuer ce désaccord. Charles X estimait ce projet déraisonnable et
dangereux. Cependant, au commencement de 1831, entouré, pressé, il ne
crut pas pouvoir s'opposer plus longtemps à toute action; il se
résigna à donner un demi-consentement et à conférer conditionnellement
à la duchesse de Berry, pour le cas où elle entrerait en France, le
titre de régente[173]. Seulement il lui adjoignait le duc de Blacas et
donnait à celui-ci pouvoir de s'opposer à toute démarche imprudente.
La duchesse se rendit alors en Italie, pour y préparer de plus près sa
descente en France. Entre sa témérité généreuse et tout imaginative et
la circonspection hautaine, étroite et froide du favori royal,
l'entente était impossible. Le conflit s'aggrava rapidement, et
bientôt il fallut en venir à un éclat. M. de Blacas, à peu près
congédié, dut s'éloigner, et, à la fin de septembre 1831, après
conférence entre les conseillers de la duchesse, il fut signifié au
vieux roi qu'en vertu de l'axiome: Donner et retenir ne vaut, il
n'avait plus, depuis l'abdication, le droit de disposer de la régence,
que la mère du roi mineur avait qualité pour se proclamer elle-même
régente, et que d'ailleurs, dans la disposition des esprits en France,
la publication d'ordonnances par lesquelles Charles X conférerait la
régence et en réglerait les conditions, «aurait un effet funeste».
Ainsi émancipée de la cour de Holyrood, la duchesse de Berry employa
l'hiver de 1832 à presser les préparatifs de son entreprise. Les
belles promesses des royalistes du Midi leur firent réserver l'honneur
de prendre les premiers les armes. Marseille devait donner le signal,
toutes les provinces environnantes y répondre, et de là le mouvement
gagner la Vendée et la Bretagne. Le duc des Cars était chargé de
commander dans le Midi, le maréchal de Bourmont dans l'Ouest. Tout
était prévu pour le lendemain de la victoire; des ordonnances,
rédigées d'avance, constituaient un gouvernement provisoire, composé
du maréchal de Bellune, de MM. de Pastoret, de Chateaubriand, de
Kergorlay; elles convoquaient les États généraux à Toulouse,
rétablissaient les provinces, avec des libertés locales étendues,
abolissaient une partie des impôts indirects, licenciaient les plus
jeunes soldats, augmentaient la solde des autres et récompensaient
l'armée d'Alger. Il n'était pas jusqu'à la composition de la maison du
jeune roi qui ne fût arrêtée dans ses détails. Les gouvernements
étrangers, si peu favorables qu'ils fussent à Louis-Philippe, ne
voyaient pas sans déplaisir ces préparatifs; M. de Metternich
engageait sous main le duc de Modène à renvoyer la duchesse de Berry
de ses États; le Czar, causant avec un envoyé de cette dernière, M. de
Choulot, gémissait sur la froideur de la Prusse et de l'Autriche, mais
se gardait lui-même de promettre aucun secours; seul, Charles Albert,
roi de Piémont, donnait ouvertement son appui et s'exposait ainsi aux
remontrances du gouvernement français[174]. Quant à la princesse, plus
exaltée que jamais, impatiente de tout retard, elle se refusait à voir
aucun obstacle, à tenir compte d'aucun renseignement défavorable; se
décidant par l'imagination et le sentiment, dans ce qui était du
ressort de la raison et du bon sens; écoutant seulement ceux qui
abondaient dans ses idées; désarmant, par son charme et sa belle
humeur, l'opposition des sages qui, séduits, mais non convertis, se
résignaient à la suivre en branlant la tête[175].

[Note 173: Ordre du 27 janvier 1831.]

[Note 174: Dépêches citées par HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_
(1830-1848), t. I, p. 355-358.]

[Note 175: M. de Metternich déplorait alors «la malheureuse facilité
de la duchesse de Berry à se laisser influencer par des flatteurs qui,
en sachant caresser ses affections toutes naturelles, l'exaltent et
l'entraînent». Le chancelier déclarait d'ailleurs que l'entreprise
projetée «ne pouvait avoir que de fâcheux résultats». (_Mémoires de M.
de Metternich_, t. V, p. 284, 340.)]

Enfin vient l'heure si désirée de l'exécution. Madame s'embarque à la
dérobée sur un petit navire frété sous de faux noms, et, suivie de
rares et fidèles compagnons, parvient, le 29 août 1832, à se faire
jeter sur la côte de Provence. Le lendemain, à Marseille, tentative
d'insurrection qui, dès la première heure, échoue piteusement.
Quelques soldats suffisent à disperser les conjurés, dont plusieurs
sont arrêtés, entre autres M. de Kergorlay. On n'a que le temps de
faire parvenir à la princesse un billet ainsi conçu: «Le coup a
manqué; il faut sortir de France.» Mais elle refuse de se rembarquer.
D'ailleurs, les mesures prises par le gouvernement le lui
permettraient-elles? «Messieurs, en Vendée!» dit-elle aux amis qui
l'entourent. Donnant l'exemple, elle se met hardiment en route,
traverse la France de part en part, dépiste partout la police, grâce à
la fidélité de ses partisans[176], ne se rebute d'aucune fatigue ni
d'aucun péril, prend en gaieté les ruses et les déguisements auxquels
il lui faut recourir. Enfin, vers le 15 mai, elle arrive en Vendée,
traquée, mais insaisissable, le plus souvent travestie en jeune paysan
sous le nom de Petit-Pierre, toujours sur le qui-vive, passant de
ferme en ferme, à cheval ou plus souvent à pied, par des chemins
détestables, recevant mystérieusement les hommages des gentilshommes
auxquels elle se fait connaître, partageant la chaumière et mangeant
le pain du métayer. Plus que jamais, elle est en plein Walter Scott.

[Note 176: C'est ce qui faisait dire, quelques mois plus tard, à M.
Berryer, devant la cour d'assises de Loir-et-Cher: «C'est beaucoup
pour moi d'avoir cette pensée, satisfaisante pour l'honneur et le
courage français, que, depuis cinq ou six mois que madame la duchesse
de Berry est entrée en France, elle a changé de demeure trois ou
quatre fois par semaine, que, dans chacune de ses retraites, huit à
dix personnes ont connu son secret, et que pas une seule n'ait été
tentée de le trahir.»]

Une telle vie n'est pas faite pour calmer l'exaltation de la
duchesse. Vainement plusieurs des chefs bretons et vendéens lui
déclarent-ils, tardivement il est vrai, qu'un soulèvement leur paraît
impossible[177]; vainement M. Berryer vient-il, au nom de ses amis de
Paris, la supplier de renoncer son projet[178]: elle se montre
surprise et irritée de ces conseils, rappelle les avis tout contraires
sur la foi desquels elle s'est engagée, et repousse vivement l'idée
d'une retraite qui lui paraît désastreuse pour sa cause et ridicule
pour elle-même. D'ailleurs, elle ne manque pas de gens qui, par
aveuglement, par faux point d'honneur, par dévouement mal entendu, la
poussent à agir, ou qui du moins se feraient scrupule de l'en
détourner. Et puis, de quelles illusions ne se nourrit-elle pas
encore! Elle s'imagine qu'il suffira de répandre ses proclamations
pour décider l'armée à passer au drapeau blanc, ou met sa confiance
dans un stratagème de roman au moyen duquel on prétend enlever aux
soldats dispersés leurs armes et leurs habits. Enfin, après des
tiraillements, des contre-ordres qui ont dérouté ses partisans et
mieux averti ses adversaires, elle fixe définitivement la prise
d'armes à la nuit du 3 au 4 juin.

[Note 177: Voir, sur ces faits et sur ceux dont nous parlons plus
loin, le _Journal militaire d'un chef de l'Ouest_, par le baron DE
CHARETTE. Celui-ci, l'un des amis les plus ardents de la duchesse de
Berry, l'un de ceux qui la poussèrent le plus à l'action, déclare
avoir écrit sa relation «pour ainsi dire sous les yeux de Son Altesse
Royale».]

[Note 178: On trouva plus tard, dans les papiers de la Duchesse, une
note datée du 1er juin et écrite de la main de M. de Chateaubriand. On
y lisait: «Les fidèles amis de la duchesse de Berry non-seulement
pensent que la guerre civile est toujours une chose funeste et
déplorable, mais que de plus elle est, en ce moment, impossible... Ils
pensent que les personnes qui ont été conduites à conseiller des
mouvements de cette nature ont été grossièrement trompées, ou par des
traîtres, ou par des intrigants, ou par des gentilshommes de courage
qui se sont plus abandonnés à la chaleur de leurs sentiments qu'ils
n'ont consulté la réalité des faits.» La note concluait en déclarant
formellement que la duchesse n'avait qu'une chose à faire: quitter la
France au plus vite. (_Documents inédits._)]

À la date indiquée, le tocsin sonne; des bandes se forment, mais peu
nombreuses et sans ensemble. Quelques petits combats sont livrés, le 4
à Aigrefeuille, le 5 au Chêne, le 7 au château de la Pénissière, où
quarante-cinq fils de famille se défendent héroïquement, au milieu
même des flammes, contre plus de deux cents soldats. Partout les
Vendéens sont écrasés: il ne leur reste plus qu'à se disperser et à
rentrer chez eux. La duchesse de Berry avait annoncé qu'elle serait de
sa personne au premier rassemblement. Ce n'est certes pas le défaut de
courage qui l'en a empêchée, et, quoi qu'il eût pu lui arriver dans un
combat, tout eût mieux valu pour elle que ce qui devait suivre; mais,
dès le premier moment, sa cause est à ce point perdue qu'il lui faut
dépenser toute son énergie à se soustraire aux poursuites, en alerte
le jour et la nuit, réduite à changer à tous moments de refuge. Enfin,
le 9 juin, elle est forcée de reconnaître que la Vendée n'est plus
même en état de la cacher; elle gagne Nantes, déguisée en paysanne, et
s'établit chez les demoiselles Duguigny; elle devait y rester jusqu'au
jour où elle sera vendue par Deutz.

La déroute était complète. Elle eût risqué même d'être un peu
ridicule, sans le respect dû à des actes de courage comme celui de la
Pénissière, et sans cette bonne tenue que le parti royaliste ne
gardait jamais mieux qu'aux jours de ses grands revers. C'était, en
tout cas, un échec irréparable pour la cause qu'on avait cru relever
d'un seul coup, et une confirmation décisive de la défaite de Juillet.
Pendant que la Vendée mettait bas les armes qu'elle ne devait jamais
reprendre, le duc d'Orléans parcourait ces provinces du Midi que la
mère du duc de Bordeaux s'était flattée de soulever, et il y recevait
un accueil chaleureux auquel, du reste, aidaient sa bonne grâce et sa
présence d'esprit. M. de Metternich constatait de loin l'étendue de la
défaite à laquelle les royalistes s'étaient si témérairement exposés.
«L'absurde entreprise de madame la duchesse de Berry, écrivait-il, le
15 juin 1832, à son ambassadeur à Rome, a eu un résultat aussi opposé
que possible aux vues de la duchesse; elle aura ainsi prêté au roi
Louis-Philippe la vitalité qui lui manquait; elle l'aura affermi sur
un trône qui, jusqu'à cette heure, ne reposait sur aucune base
solide[179].» Aussi la royale aventurière était-elle vivement blâmée
par sa propre famille. «J'ai eu l'occasion, écrivait encore M. de
Metternich au comte Apponyi, ambassadeur en France, de m'entretenir
avec madame la duchesse d'Angoulême sur l'entreprise de Madame, sa
belle-soeur. Elle pense, à ce sujet, comme le roi Louis-Philippe et
comme l'Empereur.» Charles X en jugeait de même et le faisait dire par
M. de Blacas[180]. Ils avaient donc bien mal servi leur parti, ceux
qui avaient poussé à cette prise d'armes, surtout ceux qui, voyant la
folie de l'aventure, ne s'étaient pas mis en travers ou même y avaient
applaudi, par crainte de paraître moins courageux et moins dévoués que
tels ou tels cerveaux brûlés. C'était, du reste, une faute assez
fréquente chez les légitimistes; ils oubliaient trop souvent que le
meilleur courage n'est pas celui qui fait aller au feu, ni le meilleur
dévouement celui qui consiste à dire aux princes ce qu'ils désirent
entendre. La conséquence était que, chez eux, ce n'étaient pas
toujours les sages qui décidaient et conduisaient.

[Note 179: _Mémoires de Metternich_, t. V, p. 349.]

[Note 180: _Mémoires de Metternich_, t. V, p. 298-299.]


VII

La monarchie de 1830 remportait donc, au même moment, une double et
complète victoire, sur les républicains, à Paris, et sur les
royalistes, en Vendée. Elle mettait en plein jour l'impuissance des
deux partis qui s'étaient vantés d'avoir si facilement raison de sa
faiblesse. Elle manifestait surtout sa résolution de se défendre par
la force, non-seulement contre ceux qu'elle avait supplantés, mais
aussi contre une partie de ceux qui avaient contribué à l'établir. «Le
gouvernement, écrivait à ce propos un homme politique, est rentré en
possession du canon. Un pouvoir sans canon est impossible, tout comme
un pouvoir sans raison. Charles X est tombé faute de raison; nous
chancelions faute de canon[181].» À la même époque, comme pour
compléter l'effacement de tous les rivaux possibles de la dynastie
nouvelle, le fils de Napoléon Ier, le malheureux duc de Reichstadt, se
mourait phthisique, à Vienne[182]. L'événement a prouvé, depuis, que
cette mort ne détruisait pas toutes les chances d'une restauration
napoléonienne, que même elle les augmentait, en transportant
l'héritage des prétentions impériales à un prince plus remuant et plus
ambitieux. M. de Metternich avait tout de suite deviné ce péril, et,
dès le 21 juin 1832, il écrivait à son ambassadeur à Paris: «Je vous
prie de rendre le roi Louis-Philippe attentif au personnage qui
succédera au duc de Reichstadt. Je me sers du mot succéder, car dans
la hiérarchie bonapartiste, il y a une succession tout avouée et
respectée par le parti. Le jeune Louis Bonaparte est un homme engagé
dans les trames des sectes. Il n'est pas placé, comme le duc de
Reichstadt, sous la sauvegarde des principes de l'Empereur
(d'Autriche). Le jour du décès du duc, il se regardera comme appelé à
la tête de la république française[183].» Mais en France, on était
convaincu que la mort du Roi de Rome supprimait le seul prétendant
sérieux à la succession de l'Empereur.

[Note 181: Lettre du 14 juin, adressée au duc de Broglie. (_Documents
inédits._)]

[Note 182: Le duc de Reichstadt succomba le 22 juillet 1832; mais dès
le mois de juin, M. de Metternich annonçait qu'il était perdu.]

[Note 183: _Mémoires de Metternich_, t. V, p. 288.]

Ces événements, qui augmentaient la force de la monarchie de Juillet,
laissaient cependant le ministère toujours aussi débile. Celui-ci ne
trouvait pas, dans son double succès, le crédit dont il manquait
auparavant; on ne le prenait pas davantage au sérieux et on ne le
croyait pas plus durable. L'opinion lui savait moins gré d'avoir
vaincu les insurrections, qu'elle ne lui imputait à grief de les avoir
encouragées et en quelque sorte provoquées par sa faiblesse. Et
surtout, nul ne le croyait en état de tirer de la victoire tout ce
qu'elle contenait. «Le Roi a beaucoup gagné, écrivait un des chefs du
parti conservateur, non-seulement dans les rues, mais dans les salons.
C'est le propos courant du faubourg Saint-Germain que, le 6 juin, il a
pris sa couronne..... Mais le coeur me saigne de tout ce que pourrait
rapporter et ne rapportera probablement pas ce capital. Je crains fort
que nous ne le dépensions, au lieu de le faire fructifier. C'est le
moment ou jamais de prendre une attitude et de commencer une conduite
de gouvernement. Le cri en arrive de tous côtés. Beaucoup de gens le
répètent; tous viennent, s'agitent, mais sans effet. Rien n'est
possible que par un vrai cabinet. Celui-ci n'est rien, de plus en plus
rien; le succès ne lui est bon qu'à faire ressortir sa nullité[184].»

À regarder, en effet, soit à gauche, soit à droite, il ne semblait pas
que le ministère sût tirer parti de ses avantages. Les conservateurs
étaient péniblement surpris qu'au lendemain même des 5 et 6 juin, la
presse de gauche eût repris audacieusement l'offensive, notamment dans
les polémiques sur l'état de siége. Sans doute, si l'on avait pénétré
plus avant dans le parti révolutionnaire, on y aurait trouvé plus
d'insolence que de confiance: au fond son découragement était
grand[185]; mais le public s'en tenait aux apparences et en voulait au
cabinet de n'avoir pas davantage intimidé ceux qu'il avait vaincus.
Les ministres n'en imposaient pas même à leurs subordonnés. Dans son
voyage à travers le Midi, le duc d'Orléans entendit des maires et des
conseils municipaux rappeler le gouvernement aux prétendus engagements
de l'Hôtel de ville, «repousser le funeste système» et se plaindre que
«l'éclat du soleil de Juillet» eût «pâli». Sous un Casimir Périer, se
disait-on, un tel désordre ne se fût pas produit.

[Note 184: _Documents inédits._]

[Note 185: «L'effort est visible, écrivait à ce propos M. Guizot, le
23 juillet 1832, pour maintenir l'insolence; mais la confiance a
disparu.» Et il ajoutait: «Carrel professe le découragement, le mépris
des siens.» (_Documents inédits._)]

De même avec les royalistes. La Vendée était vaincue: elle n'était pas
pacifiée. La duchesse de Berry s'obstinait à rester en France, contre
l'avis même de ses amis[186], contre les ordres de Charles X[187].
Insaisissable dans sa cachette de Nantes elle bravait le gouvernement,
écrivait aux souverains de l'Europe, correspondait avec ses partisans
de province et de Paris, divisait la France en grands commandements,
constituait des comités, cherchait partout à entretenir et à aviver
l'agitation. Les amis du gouvernement craignaient qu'en cas d'embarras
extérieur ou autre, il n'y eût là une cause de danger[188]; ils ne
comprenaient pas que le ministère n'eût pu découvrir la retraite de la
princesse, et le soupçonnaient de n'avoir pas osé le faire, parce
qu'il se sentait trop faible pour surmonter les difficultés morales et
matérielles d'une arrestation.

[Note 186: Cf. le _Journal militaire d'un chef de l'Ouest_, par le
baron DE CHARETTE. «Il faut sauver madame la duchesse de Berry malgré
elle, écrivait M. de Metternich, et l'on ne peut la sauver qu'en la
faisant sortir de France.» (_Mémoires de Metternich_, t. V, p. 298.)]

[Note 187: Charles X écrivait à la duchesse de Berry, le 28 août 1832:
«J'ai besoin, ma chère enfant, de vous exprimer la parfaite inquiétude
que j'éprouve de votre courageuse, mais inutile persévérance, dans une
entreprise manquée, dès le principe, et qui ne peut plus être qu'aussi
dangereuse pour vous qu'elle est funeste pour la cause que nous
servons. Le vieux roi continuait en l'invitant, de la façon la plus
pressante, à quitter la France. La duchesse d'Angoulême lui écrivait
dans le même sens. (Papiers saisis lors de l'arrestation de la
duchesse. _Documents inédits._)--Dans une dépêche du 28 juillet, M. de
Werther, ambassadeur de Prusse en France, parle des prières instantes
que Charles X et la duchesse d'Angoulême avaient adressées à la
duchesse de Berry, pour la déterminer à revenir auprès d'eux.
L'ambassadeur croit que la répugnance que lui inspirait le séjour
d'Holyrood était pour beaucoup dans la résistance de la princesse.
(HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. I, p. 399.)]

[Note 188: C'était bien en effet le calcul de la duchesse de Berry; au
mois d'août 1832, elle adressait à ses partisans une circulaire, où,
pour se justifier d'être demeurée en France contrairement à leur avis,
elle leur montrait l'état menaçant de l'Europe: «la question belge,
sur le point d'amener un choc violent entre les puissances du Nord et
la France; le vieux roi de Hollande, par sa persévérance, paraissant
devoir entraîner dans la lice, en vertu des traités de 1815, cette
vieille Europe qui semblait sommeiller depuis les grandes guerres de
l'Empire»; et, tout en se défendant de vouloir rien faire par
l'étranger, elle déclarait rester pour profiter de ces événements. M.
de Charette, qui nous rapporte ce résumé de la circulaire, ajoute
qu'elle avait convaincu beaucoup de Vendéens, qui dès lors ne
conseillèrent plus à la duchesse de quitter la France.]

Quand il avait voulu se montrer plus prompt et plus énergique, le
ministère n'avait pas eu la main heureuse. Croyant découvrir dans le
voyage de M. Berryer auprès de la duchesse de Berry une preuve de
complicité, il avait ordonné l'arrestation de l'illustre avocat, ainsi
que de M. de Chateaubriand, du duc de Fitz-James et de M. Hyde de
Neuville. C'était certes frapper haut: encore eût-il fallu frapper
juste. Quelques jours ne s'étaient pas passés qu'une ordonnance de
non-lieu libérait les trois derniers. Quant à M. Berryer, après
plusieurs mois de détention, il comparut devant la cour d'assises de
Loir-et-Cher[189]. Le néant des preuves était tel qu'à l'audience le
ministère public dut abandonner l'accusation. Le triomphe fut pour M.
Berryer et ses amis. Une telle faute indiquait de la part du ministère
peu de clairvoyance, peu de tact et un défaut de sang-froid qui
n'était certes pas un signe de force.

[Note 189: Arrêté le 7 juin, M. Berryer ne fut jugé que le 16
octobre.]

Il n'était pas jusqu'aux affaires diplomatiques où l'on ne souffrît
d'avoir un ministère qui n'en imposait pas plus au dehors qu'au
dedans. M. de Metternich profitait de ce que Casimir Périer n'était
plus là pour essayer aussitôt de prendre sa revanche en Italie; dès le
19 mai 1832, il adressait à son ambassadeur à Rome une longue dépêche
où il indiquait que la mort de ce ministre permettait de beaucoup
oser; il ajoutait que «la position où se trouvait le gouvernement
français offrait au Souverain Pontife une chance dont il était sage
qu'il profitât pour _régler ses affaires_», c'est-à-dire pour rentrer
dans l'orbite de l'Autriche[190]. Même après la répression de
l'insurrection de Juin, le chancelier ne prit pas plus au sérieux le
ministère; il conserva son dédain et sa méfiance. «Les événements qui
viennent de se passer à Paris, écrivait-il le 21 juin 1832, ont à nos
yeux la valeur de ces coups de force qu'il n'est pas rare de voir
exécutés par des hommes faibles, dans les occasions où ils sont
poussés à bout.» Il ajoutait qu'il «n'avait pas pu découvrir le moteur
de l'énergie déployée»; le Roi lui paraissait incapable d'avoir été ce
moteur, et aucun des ministres au pouvoir ne lui semblait de taille à
«se charger du rôle de M. Périer[191]».

[Note 190: _Mémoires de Metternich_, t. V, p. 339.]

[Note 191: _Ibid._, t. V, p. 239, 352 à 355.]

Ces dispositions des puissances risquaient de devenir périlleuses, en
l'état de la question belge. Le roi de Hollande refusait toujours
d'accepter le partage fixé par la conférence, dans le traité des
Vingt-quatre articles (15 octobre 1831); il persistait à occuper
militairement une partie des territoires que ce traité avait
attribués à la Belgique, notamment la citadelle d'Anvers. Le
gouvernement de Bruxelles demandait vivement à être mis en possession
de ces territoires. Il s'adressait surtout à la France, devenue sa
protectrice attitrée, depuis l'expédition d'août 1831, et encore
rapprochée de lui par le mariage de Léopold avec la princesse Louise,
fille aînée de Louis-Philippe[192]. Périer avait obtenu que, malgré
l'opposition de la Hollande, l'Autriche, la Prusse et la Russie
ratifiassent, sous certaines réserves, ce traité des Vingt-quatre
articles; mais on ne pouvait espérer qu'elles se concertassent avec
nous pour en imposer l'exécution par la force. Il était même visible,
depuis la mort de Périer, que le roi de Hollande reprenait confiance,
qu'il se flattait de ramener les puissances dans son camp et d'être
appuyé par elles, en cas de lutte armée. Que faire? Prolonger le
_statu quo_, c'était laisser incertain le sort définitif de la
Belgique; c'était notamment exposer celle-ci aux chances d'un
revirement de la politique anglaise: or, en mai 1832, on avait pu
croire, un moment, que les tories allaient reprendre le pouvoir.
D'autre part, agir malgré les puissances, n'était-ce pas s'exposer à
un conflit redoutable? En tout cas, pour résoudre une question si
délicate, il fallait un ministère sûr de lui-même et de son avenir,
inspirant à l'Europe un peu de la confiance et du respect qu'elle
avait si vite témoignés à Périer. M. de Talleyrand, alors tout entier
à cette affaire belge qui était son oeuvre, voyait bien l'insuffisance
du cabinet à ce point de vue; il s'en exprima hautement, dans un
séjour qu'il fit à Paris, vers la fin de juin.

[Note 192: Ce mariage fut célébré à Compiègne, le 9 août 1832.]

Les affaires d'Italie et de Belgique n'étaient pas les seules où se
faisait sentir, pour notre diplomatie, le besoin d'une direction
ferme. En ce même moment, une guerre survenue entre le pacha d'Égypte
et la Porte rouvrait la question d'Orient; le Sultan, vaincu et
effrayé, se jetait dans les bras de la Russie, et le ministère était à
ce point pris au dépourvu par cette grave complication, qu'il n'avait
même pas d'ambassadeur à Constantinople.

Si le cabinet n'était pas en état de faire face aux difficultés de la
politique, intérieure et extérieure, il semblait peut-être encore
moins capable de faire bonne figure dans les débats des Chambres.
Parmi ses membres, pas un orateur de premier rang, pas un chef de
parti ayant crédit et clientèle. Depuis la mort de Périer, le
Parlement était en vacances; mais ces vacances devaient avoir un
terme, et un terme prochain. Or tout faisait croire que la session
serait difficile. Les opposants, les auteurs du Compte rendu,
encouragés sans doute par la faiblesse du cabinet, se préparaient à
pousser très-vivement l'attaque. Du côté des députés conservateurs,
les symptômes n'étaient pas plus rassurants: beaucoup, de ceux surtout
qui se croyaient des titres au pouvoir, s'exprimaient avec amertume et
dédain sur les ministres, sur leur médiocrité, leur présomption, et
aussi sur leur trop grande dépendance à l'égard du Roi: ce dernier
reproche s'adressait particulièrement à M. de Montalivet et au général
Sébastiani, devenus ainsi très-impopulaires. Dans le même ordre
d'idées, on commentait l'absence d'un président du Conseil et la
prétention du Roi d'en remplir les fonctions. «Un ministère et un vrai
président du Conseil!» tel était le voeu qui se dégageait de toutes
les conversations du monde parlementaire.

Les ministres n'étaient pas en mesure de faire tête à un soulèvement
si général. Ils ne témoignaient guère plus de confiance que le public
dans le cabinet dont ils faisaient partie. Les uns, ennuyés et
fatigués, ne demandaient, comme le baron Louis, qu'à s'en aller au
plus vite. D'autres, pour se faire un titre à être compris dans les
combinaisons futures, offraient eux-mêmes en holocauste leurs
collègues plus compromis, notamment M. de Montalivet et le général
Sébastiani. Ils s'imputaient mutuellement leur faiblesse commune,
qu'ils augmentaient encore par ces divisions et ces récriminations.
«Il y a de quoi se mettre en fureur, écrivait un témoin, à voir
combien ces journées du 5 et du 6 juin ont été gaspillées. Vous avez
su sans doute toutes les querelles dans l'intérieur du cabinet, et on
ne lavait pas son linge sale en famille! Il n'y avait pas de ministre
qui n'annonçât que le ministère ne pouvait plus tenir. Chacun faisait
des arrangements pour garder son portefeuille à lui tout seul. Chacun
négociait de son côté à l'insu de ses collègues. Jamais la perte de M.
Périer n'a été plus sensible que huit mois après sa mort[193]». Un tel
état ne pouvait se prolonger. «Nous sommes en dissolution», disait,
avec trop de raison, l'un des ministres[194].

[Note 193: Lettre du comte de Saint-Priest à M. de Barante, en date du
4 octobre 1832. (_Documents inédits._)]

[Note 194: _Mémoires de Dupin_, t. II, p. 445 et 551 à 553.]

Force fut donc au Roi de se rendre compte qu'il n'était pas si simple
de ne pas remplacer Casimir Périer. Il le reconnut à regret; il eût
préféré pouvoir garder encore des ministres en qui il trouvait des
agents dévoués, commodes et déférents; mais il avait l'esprit trop
politique pour se buter contre une nécessité. Il se résigna donc à un
changement et commença les pourparlers qui, après de laborieuses
vicissitudes, devaient aboutir à la constitution du ministère du 11
octobre.



CHAPITRE IX.

LA FORMATION ET LES DÉBUTS DU MINISTÈRE DU 11 OCTOBRE

     I. Louis-Philippe, obligé à regret de modifier son ministère,
     s'adresse à M. Dupin. Refus de ce dernier. Ses motifs. Le
     maréchal Soult chargé de former un cabinet de coalition
     conservatrice. Difficultés venant des préventions soulevées
     contre M. Guizot. Ouvertures faites au duc de Broglie.--II.
     Antécédents du duc de Broglie, peu populaire, mais très-respecté.
     Son éloignement pour le pouvoir. Il ne veut pas entrer au
     ministère sans M. Guizot.--III. On accepte M. Guizot, en le
     plaçant au ministère de l'Instruction publique. Composition et
     programme du cabinet.--IV. Nécessité pour le ministère d'en
     imposer à l'opinion. Occasion fournie par la question belge.
     Convention du 22 octobre avec l'Angleterre. Les troupes
     françaises en marche contre Anvers.--V. Mesures prises par M.
     Thiers pour se saisir de la duchesse de Berry. Trahison de Deutz.
     Que faire de la prisonnière? On écarte l'idée d'un procès. La
     princesse transférée à Blaye.--VI. Ouverture de la session.
     Discussion de l'Adresse. Succès du ministère.--VII. Siége et
     prise d'Anvers. Résultats heureux de cette expédition pour la
     Belgique et pour la France.--VIII. Débats à la Chambre, sur la
     duchesse de Berry. Le bruit se répand que celle-ci est enceinte.
     Agitation des esprits et conduite du gouvernement. Après son
     accouchement et la déclaration de son mariage secret, la
     princesse est mise en liberté. Sentiments du Roi en cette
     affaire. Faute commise.--IX. Les royalistes obligés de renoncer à
     la politique des coups de main. Berryer. Son origine. Son
     attitude après 1830. Il cherche à être l'orateur de toute
     l'opposition. Son succès. Avantages qui en résultent pour le
     parti royaliste. Berryer attaqué cependant par une fraction de ce
     parti.--X. Chateaubriand se tient à l'écart, découragé, bien que
     non adouci. Son état d'esprit. Sa triste vieillesse.--XI.
     Fécondité législative des sessions de 1832 et 1833. Calme et
     prospérité du pays. Après tant de secousses, était-on donc enfin
     arrivé à l'heure du repos?


I

Contraint à regret de modifier un cabinet qui lui était à la fois
agréable et commode, Louis-Philippe désirait y toucher le moins
possible. Ne suffirait-il pas d'adjoindre à M. de Montalivet, au
général Sébastiani et aux autres anciens collègues de Casimir Périer,
quelque homme politique leur apportant l'éclat oratoire et l'autorité
parlementaire qui leur manquaient depuis la mort de leur chef: M.
Dupin, par exemple? Dès le 13 juin 1832, le Roi fit faire à ce dernier
des ouvertures. Il se flattait de ne pas trouver, chez un avocat
engagé au service des intérêts privés de sa maison et habitué du reste
à changer souvent de dossier, la fierté un peu ombrageuse,
l'entêtement doctrinal, l'indépendance de situation, qu'il redoutait
chez certains hommes d'État; il était trop fin, d'ailleurs, pour
n'avoir pas deviné que ce paysan du Danube cachait, sous sa brusquerie
souvent boudeuse, un courtisan plus maniable que beaucoup
d'autres[195]. Aussi n'attacha-t-il pas tout d'abord grande importance
aux objections par lesquelles M. Dupin répondit à ses offres; quelques
cajoleries royales, pensait-il, auraient facilement raison de ces
résistances. C'est sans doute ce qui serait arrivé, s'il ne se fût agi
que de scrupules de principes. Mais M. Dupin avait d'autres raisons de
se dérober. Il redoutait le pouvoir, non par modestie ou
désintéressement, mais par calcul: égoïsme avisé et subalterne,
quelque peu analogue à celui de Béranger. Les pourparlers se
prolongèrent pendant plusieurs semaines: le Roi n'obtenait rien; cette
coquette en souliers ferrés lui glissait entre les mains. Pour se
défendre contre des instances trop pressantes, M. Dupin finit même par
émettre des exigences de nature à surprendre son royal interlocuteur:
éloignement de M. de Montalivet et du général Sébastiani; constitution
de la présidence du Conseil dans les conditions où elle fonctionnait
avec Périer. Ce dernier trait surtout atteignait Louis-Philippe au
point le plus sensible. Renommer un président du Conseil, il s'y
résignait; mais il se refusait à laisser établir en règle
l'effacement, auquel il avait momentanément consenti, par égard pour
un ministre nécessaire. Il déclara, non sans vivacité, «qu'il
n'entendait pas se mettre de nouveau en tutelle, en nommant un
vice-roi», et le fit avec «tant de volubilité», raconte M. Dupin,
qu'il n'y eut moyen de lui rien objecter[196]. Vainement, après cette
explosion, le Roi en revint-il aux caresses; vainement, de son côté,
l'avocat, après ses fugues maussades, se laissa-t-il rappeler, il
fallut bien finir par reconnaître qu'on ne pouvait s'entendre.

[Note 195: «C'est, a écrit M. de Cormenin, une espèce de paysan du
Danube qui a chaussé les talons rouges..... Il est gauche à la cour et
malappris. Il y offense, par ses lazzi, de princières susceptibilités.
Les excursions de sa faconde importunent. Mais on ne l'empêche pas de
courir à travers plaine, parce qu'on sait qu'il revient au gîte et se
laisse prendre facilement par les deux oreilles. Dupin est le plus
rustre des courtisans et le plus courtisan des rustres. Il ne faut pas
s'y tromper: les courtisans de cette espèce ne sont pas les moins
maniables. Le dessus de l'écorce est rude au toucher, mais le dessous
en est lisse.«(_Livre des orateurs_, t. II, p. 85.)]

[Note 196: _Mémoires de M. Dupin_, t. II, p. 441.]

En réalité, d'ailleurs, le désaccord était plus profond encore et
portait sur la direction même de la politique. Depuis la mort de
Périer, M. Dupin cherchait visiblement à se détacher ou, tout au
moins, à se distinguer des autres conservateurs, en compagnie desquels
il avait défendu le ministère du 13 mars. On eût dit qu'il tâtonnait
pour trouver, entre eux et la gauche, une situation intermédiaire.
Trop précautionné pour se laisser lier définitivement à un système et
surtout à un parti, mobile d'esprit et peu dévoué de caractère, il
aimait, après s'être un instant compromis, à reprendre brusquement son
indépendance, fût-ce par des inconséquences et des infidélités. On
avait remarqué que, procureur général près la Cour de cassation, il
s'était gardé de conclure dans l'affaire de l'état de siége, qu'il
avait passé la parole à un de ses avocats généraux et s'était, dans
ses conversations, prononcé contre la thèse du gouvernement. Il
affectait de répéter qu'il n'approuvait pas tout ce qui avait été fait
par les conservateurs. Tout cela, sans doute, était encore un peu
vague et incertain. Le propre de M. Dupin était de n'avoir ni vues, ni
doctrines fixes. Comme l'écrivait alors Carrel, il était «le type le
plus parfait de ces gens mécontents de tout, ne sachant ni ce qu'ils
sont, ni ce qu'ils veulent». Et l'écrivain du _National_ ajoutait:
«Avocat d'un talent de parole très-distingué, il a été lancé, par sa
réputation de barreau, à une hauteur parlementaire où les principes
arrêtés lui seraient fort nécessaires, et il n'en a pas plus que
d'études politiques[197].» Ce qu'il y avait de plus net, dans ce
nouvel état d'esprit de M. Dupin, était l'animosité qu'il témoignait
contre les doctrinaires. Était-ce antipathie contre leurs personnes,
opposition contre leurs doctrines, jalousie de leur talent, peur de
partager leur impopularité[198]? Naturellement il ne manquait pas de
gens, sur les frontières de la gauche et du centre, pour exploiter et
envenimer cette animosité. Le _Constitutionnel_ et le _Temps_
associaient chaque jour l'éloge de M. Dupin à des attaques acharnées
contre M. Guizot et ses amis. Dans le monde où s'inspiraient ces
journaux, on caressait une combinaison qui eût séparé M. Dupin du
parti de la résistance pour le rapprocher graduellement de la gauche.
D'ailleurs, près du trône, parmi les habitués du château et jusque
dans la famille royale, quelques-uns disaient assez haut qu'il fallait
se relâcher de la rigueur militante de Périer, pour rallier la partie
modérée de l'opposition: c'était ce qu'on appelait «faire fléchir le
système du 13 mars». Mais plus cette idée se trahissait, plus elle
mettait en éveil la sagesse du Roi. Si celui-ci avait pu préférer M.
Dupin à tels autres conservateurs, cette préférence n'allait pas
jusqu'à lui faire rien sacrifier de la politique de résistance. Le
maintien de cette politique était, à ses yeux, un intérêt supérieur à
toutes ses commodités personnelles. Aussi ne tarda-t-il pas à montrer
clairement qu'il ne se prêterait à aucune déviation, et ce fut l'une
des raisons qui mirent fin aux négociations entamées avec M.
Dupin[199].

[Note 197: Article du 25 décembre 1832.]

[Note 198: Où trouver d'ailleurs des natures plus dissemblables que
celles de M. Guizot et de M. Dupin? Pour se rendre compte de cette
dissemblance, il suffit de comparer les Mémoires des deux hommes. On
connaît ceux de M. Guizot, moins confidences personnelles qu'histoire
générale, regardée et racontée de haut. Les Mémoires de M. Dupin,
plats et insipides, sans une vue large et élevée, ne sont en réalité
qu'une série de petites notes, classées dans l'ordre chronologique,
toutes rédigées au point de vue le plus mesquinement personnel, et
coupées par les citations, soigneusement colligées, des articles de
journaux où l'on avait fait l'éloge des discours et même des raouts de
l'auteur.]

[Note 199: Quelques semaines plus tard, M. Thiers, racontant ces
pourparlers ministériels, écrivait au général Bugeaud: «Le Roi avait
songé non à moi, non à M. Guizot, mais à M. Dupin seul. M. Dupin a
voulu être chef absolu, faire et défaire à sa volonté, et surtout
s'allier à la gauche, sous prétexte de transiger avec ses chefs les
plus modérés.» (Cité par M. D'IDEVILLE, dans son livre sur le
_Maréchal Bugeaud_.)]

Cette combinaison ainsi écartée, Louis-Philippe se décida enfin à
prendre franchement le seul parti possible: c'était de faire un
ministère vraiment nouveau, un ministère de coalition conservatrice,
et il chargea le maréchal Soult de le former. Le choix n'était pas
sans habileté. Le renom militaire du personnage, son importance
personnelle donnaient satisfaction à ceux qui réclamaient un président
du Conseil réel. D'autre part, sans engagement avec les partis
parlementaires, sans expérience du détail des affaires autres que
celles de l'armée, le maréchal n'apportait pas au pouvoir des opinions
et des desseins assez arrêtés, pour que Louis-Philippe pût craindre de
le voir tout attirer, absorber, dominer, aux dépens de l'initiative
royale. Bien qu'il eût été membre du ministère Périer et engagé dans
le système du 13 mars, on ne lui connaissait pas d'opinions
personnelles bien déterminées. M. Guizot, qui avait été plusieurs fois
son collègue, a dit de lui finement: «Il n'avait, en politique, point
d'idées arrêtées, ni de parti pris, ni d'alliés permanents. Je dirai
plus: à raison de sa profession, de son rang, de sa gloire militaire,
il se tenait pour dispensé d'en avoir; il faisait de la politique
comme il avait fait la guerre, au service de l'État et du chef de
l'État, selon leurs intérêts et leurs desseins du moment, sans se
croire obligé à rien de plus qu'à réussir, pour leur compte en même
temps que pour le sien propre, et toujours prêt à changer au besoin,
sans le moindre embarras, d'attitude ou d'alliés[200].» Cette
disposition d'esprit donnait une importance particulière au choix des
collègues du maréchal. Son avénement ne devait et ne pouvait avoir
toute sa portée que s'il se présentait flanqué des chefs de la
majorité conservatrice.

[Note 200: GUIZOT, _Mémoires_, t. II, p. 359-60.]

Ces chefs, chacun les nommait; on les avait vus à l'oeuvre sous
Périer: c'étaient, avec M. Dupin, MM. Guizot et Thiers. Aucune
difficulté pour l'entrée de ce dernier. Sa fortune était encore trop
récente et son origine trop humble, pour porter ombrage soit au
Parlement, soit au Roi. Il était demeuré partisan très-résolu de la
résistance, et M. Guizot pouvait écrire au duc de Broglie: «J'ai vu
Thiers, qui est revenu dans d'excellentes dispositions, nullement
troublé des charivaris de Marseille, et fort éclairé par ses
conversations avec tous les étrangers qu'il a vus à Rome[201].» Les
choses allaient moins facilement pour M. Guizot. Son impopularité, que
nous avons déjà signalée sous le ministère du 13 mars, semblait
s'accroître à mesure que sa rentrée au pouvoir était plus indiquée et
plus urgente[202]. Son patriotisme était cependant trop alarmé, et
aussi son ambition trop en éveil, pour qu'il se laissât facilement
exclure du gouvernement; voyant le péril public, estimant son heure
venue, il avait soif d'agir. Mais Louis-Philippe hésitait à braver les
préventions que ce nom soulevait. Peut-être, à cette époque, les
partageait-il dans une certaine mesure. Que faire alors? Car il
n'avait pas l'illusion que M. Thiers seul suffît, et qu'il y eût moyen
de faire un ministère de résistance en excluant les doctrinaires qui
étaient, après tout, les plus capables et les plus fermes des
conservateurs. Ne pourrait-on donc pas avoir ceux-ci, tout en évitant
M. Guizot? De là vint l'idée d'offrir un portefeuille à un autre
éminent doctrinaire, au duc de Broglie, qui, retiré jusqu'alors dans
l'enceinte un peu silencieuse de la Chambre des pairs, avait attiré
sur lui moins d'inimitiés. Nous l'avions déjà entrevu, au second rang
et dans une ombre volontaire, parmi les membres du ministère de
l'avénement. Appelé maintenant à un rôle plus considérable, il mérite
de fixer davantage notre attention.

[Note 201: Lettre du 28 mai 1832. (_Papiers inédits._)]

[Note 202: M. de Barante, vers cette époque, écrivait de Turin à M.
Guizot: «Vous avez contre vous cette fièvre d'égalité et d'envie,
maladie endémique après nos révolutions. La Chambre m'en paraît
envahie comme le public. Les succès qu'elle-même accorde sont presque
un titre à sa malveillance... Vous êtes en butte à de violentes
préventions populaires. Après les révolutions, il se manifeste, dans
notre pays de vanité, une horreur des supériorités qui n'a plus
d'aliment qu'en s'attaquant aux supériorités de l'esprit.» (Lettres
du 8 et 19 octobre 1832.)]


II

Parmi les hommes de 1830, le duc de Broglie représentait alors
très-nettement la politique de résistance. À ses débuts, sous la
Restauration, il s'était trouvé plus à gauche. Tout l'y avait porté:
le souvenir de son père, ancien compagnon d'armes de La Fayette aux
États-Unis, entré assez avant dans le mouvement de 1789, et qui,
victime de la Terreur, n'en avait pas moins recommandé, en mourant, à
son fils, de rester «fidèle à la révolution française»; l'influence du
second mari de sa mère, le marquis d'Argenson, radical d'extrême
gauche, socialiste, conspirateur, sans avoir pu, à son grand regret,
cesser complétement d'être gentilhomme; enfin son mariage qui avait
fait de lui le gendre de madame de Staël. Mais bientôt, avec cette
intelligence curieuse et sincère qui voulait tout examiner par
elle-même, et qui, suivant l'expression de M. Sainte-Beuve, «pensait
tout droit devant elle», le jeune pair avait découvert, chez ses amis
de gauche, «un certain esprit court, étroit et routinier», qui
l'inquiéta et le dégoûta; il s'était aperçu qu'on rentrait dans ce
qu'il appelait «l'ornière révolutionnaire[203]». On l'avait vu alors
se dégager et s'amender peu à peu: affranchissement bien rare des
préjugés d'origine. Toujours libéral, il avait commencé à se montrer
plus soucieux des intérêts conservateurs, plus intelligent des
nécessités du jour, plus indulgent envers le gouvernement, plus
scrupuleux dans son opposition. Sans devenir «légitimiste» soit de
sentiment, soit de doctrine, il était arrivé à accepter sérieusement
la Restauration avec la Charte[204]. Non-seulement il n'avait pas
préparé la révolution de Juillet, mais il ne l'avait pas désirée, et
l'avait même redoutée[205].

[Note 203: _Souvenirs_ du feu duc de Broglie.]

[Note 204: Le duc de Broglie, comme il l'a dit lui-même, «se tenait à
distance et hors de portée de la cour, n'ayant nul goût pour cette
faveur d'ancien régime dont toute restauration se trouve
nécessairement assaisonnée», mais «ne se tenait pas à moindre
distance, malgré ses liaisons politiques et domestiques, de tout
complot républicain ou bonapartiste». Et il ajoutait: «Le roi
d'Angleterre, Charles Ier, écrivait, dit-on, à la reine
Henriette-Marie qu'il ne lui avait jamais été infidèle même en pensée;
autant en aurais-je pu dire aux Bourbons de la branche aînée, mais
sous condition, bien entendu, qu'entre nous la fidélité serait
réciproque.» (_Souvenirs._)]

[Note 205: «Suivant de l'oeil le cours précipité des événements, je ne
me livrais pas aussi volontiers que bien d'autres à la perspective qui
semblait s'ouvrir. La nécessité de traverser un état de transition
révolutionnaire, et l'incertitude du résultat définitif, m'inspiraient
plus de répugnance et d'anxiété que n'avait pour moi d'attrait
l'espérance d'un état meilleur.» (_Ibid._)]

L'événement arrivé malgré lui, le duc de Broglie se montra sympathique
au régime nouveau qui amenait au pouvoir tous ses amis, concourut à
faire sortir une monarchie de la révolution, et surtout s'appliqua,
dès la première heure, à mettre cette monarchie en garde contre les
périls de son origine. Membre du ministère de l'avénement, où il
s'était modestement contenté du portefeuille de l'instruction publique
et des cultes, il s'y prononça, avec M. Guizot, contre les
défaillances ou les complaisances révolutionnaires. Le spectacle du
ministère Laffitte ne fit que le confirmer dans sa résistance, et
Casimir Périer trouva en lui un adhérent très-résolu. Moins mêlé que
ses amis de la Chambre basse à la bataille de chaque jour, il ne
perdait néanmoins, dans la Chambre des pairs, aucune occasion de
marquer son attitude: ainsi ne craignit-il pas de combattre la loi
portant abolition du deuil du 21 janvier, au risque de se faire
traiter de «carliste», reproche alors le plus difficile à affronter.
Une telle conduite ne le rendait pas populaire. Plaire à la foule
était peu dans sa nature et dans ses goûts: trop peu même, pour un
homme politique. On l'eût dit plus soigneux de restreindre que
d'étendre le cercle de ceux auxquels il s'adressait et dont il
recherchait l'estime. En tout, il regardait les idées plus que les
hommes, et, parmi ceux-ci, il ne voyait qu'une petite élite. Il tenait
les autres à distance par une allure sévère, un peu roide, qui venait
du reste plus encore d'une sorte de gaucherie que d'un défaut de
bienveillance; ceux qui l'ont approché ont témoigné de ce qu'il
cachait de bonté, de tendresse, derrière cette froideur qu'on pouvait
prendre pour de l'indifférence ou du dédain. En tout cas, sa haute
probité politique et la dignité de son caractère en imposaient à tous,
même à ceux qui s'écartaient le plus de lui, et l'on a pu dire qu'il
était «universellement respecté».

Le duc de Broglie n'avait pas moins d'éloignement pour le pouvoir que
M. Dupin; mais ses motifs étaient tout autres: au lieu d'un égoïsme
circonspect et terre à terre, c'était un mélange assez original de
modestie et de fierté. Cette modestie ne lui permettait pas de se
faire illusion sur ce qui lui manquait pour l'action, et il était le
premier à en convenir: «Je me croyais, a-t-il écrit, peu propre au
maniement des hommes, et en cela je ne me trompais pas[206].» Une
sorte de timidité facilement embarrassée lui faisait redouter d'être
mis en avant. Ses amis remarquaient la gêne qu'il éprouvait parfois à
entrer en relation avec les personnes qui ne lui étaient pas
familières, et la facilité avec laquelle il rougissait, quand, dans la
conversation, il se trouvait avoir exprimé avec force son
opinion[207]. En même temps, sa fierté lui faisait chercher ailleurs
que dans les satisfactions vulgaires de l'ambition le but de sa vie.
Il déclarait «n'avoir aucun goût pour la carrière d'ambition». Son âme
délicate était facilement froissée et dégoûtée de ce qu'il y a trop
souvent d'un peu impur dans toute action politique. Principalement
soucieux de l'honneur de son nom, il redoutait à l'extrême tout ce qui
pouvait le compromettre. Il avait cet orgueil fondé de se croire assez
haut par sa naissance et par sa valeur propre, pour qu'un titre et une
fonction n'ajoutassent rien à son importance. La politique n'était pas
pour lui, comme pour beaucoup, un moyen de parvenir; c'était
l'occupation naturelle de son rang, la préoccupation nécessaire de son
patriotisme. De même pour les lettres: on eût difficilement trouvé un
esprit aussi cultivé, se portant avec autant d'ardeur dans toutes les
régions où se développait l'intelligence humaine, philosophie,
littérature, histoire, droit, économie sociale; mais, en lui, pas plus
de l'écrivain de profession que du «politicien»; aucun besoin de
production, et surtout de publicité; il écrivait pour lui, pour se
rendre compte des questions, pour les scruter jusqu'au fond et
s'élever jusqu'à leur sommet. Cette existence d'un citoyen
s'intéressant et participant aux affaires de son pays, goûtant et
approfondissant toutes les choses de l'intelligence, sans se laisser
absorber étroitement par aucune, lui plaisait et lui suffisait.
Ajoutez les jouissances d'un intérieur orné et charmé par une femme
éminente dont tous ceux qui l'ont approchée ont gardé un souvenir
ineffaçable[208]; ajoutez les distractions d'un salon devenu le centre
d'une société d'élite que la publication des lettres de M. Doudan a
permis aux profanes d'entrevoir, et alors vous comprendrez qu'un tel
homme ne fût pas empressé d'être nommé ministre.

[Note 206: _Souvenirs_ du feu duc de Broglie.]

[Note 207: _Life, Letters and Journals of George Ticknor._]

[Note 208: Citons, par exemple, le beau portrait qu'en trace M. Guizot
dans sa notice sur le duc de Broglie: «Née dans l'ardent foyer de la
vie et de la société de madame de Staël, sa fille en avait gardé la
flamme, en l'unissant à la lumière céleste, et elle en était sortie
comme un beau métal sort de la fournaise, aussi pur que brillant, et
fait pour les plus saintes comme pour les plus éclatantes
destinations. La beauté de sa figure était l'image de son âme noble et
franche, digne avec abandon, fière sans dédain, expansive et bonne
jusqu'à la sympathie, pleine de grâce comme de liberté dans les
mouvements de sa personne comme de son esprit, rarement en repos,
jamais en trouble intérieur: créature du premier rang dans l'ordre
intellectuel comme dans l'ordre moral, et en qui le don de plaire
était le moindre de ceux qu'elle avait reçus de Dieu. Le duc de
Broglie avait raison de porter à sa femme une affection si profonde et
mêlée d'un tel respect qu'aucune parole ne le satisfaisait pour parler
d'elle. Je suis tenté d'éprouver le même sentiment.»]

Mais, pour vaincre ses répugnances, le duc de Broglie avait, plus que
M. Dupin, le patriotisme généreux, l'esprit de devoir et de sacrifice.
Ce qu'on lui eût offert comme un honneur, il l'eût obstinément
repoussé; il ne pouvait refuser ce qu'on lui imposait comme une charge
et un péril, ce qu'on lui demandait comme un service à son pays
malade. Voilà pourquoi, au moment même où M. Dupin se dérobait, le duc
de Broglie, faisant violence à ses goûts, se montrait prêt à accepter
un portefeuille. Seulement il posa tout de suite ses conditions, dont
la première bouleversait toute la combinaison du Roi: il se refusa à
entrer sans M. Guizot. Vainement insista-t-on auprès de lui, il fut
inébranlable; si bien que, pendant quelques jours, les négociations
parurent rompues.


III

Il fallait en finir. L'opinion s'impatientait de ces retards et de ces
hésitations. M. Dupin, interrogé de nouveau, repoussa toute ouverture
avec aigreur, aussi mécontent qu'on vînt le relancer que jaloux des
offres faites aux autres. Dès lors, il ne restait que les
doctrinaires. Les plus fidèles partisans de la monarchie se
plaignaient de l'exclusion qu'on faisait peser sur cette fraction des
conservateurs. «La coalition de tous les talents», disait le _Journal
des Débats_, est nécessaire pour «combler le vide» produit par la mort
de Périer, et il ajoutait ces graves avertissements: «C'est à
grand'peine que, depuis juillet 1830, les vrais amis de la révolution
ont résisté au torrent qui menaçait de tout engloutir. Le danger a été
plutôt évité que conjuré, le mal, suspendu plutôt que guéri; la
désorganisation est encore à nos portes... Ayez peur de l'opposition:
ménagez-la; désavouez un seul de vos antécédents; séparez-vous d'un
seul de vos amis: vous lui rendez des chances[209].» M. Thiers
lui-même ne croyait pas qu'on pût rien faire sans les doctrinaires:
«Il fallait des forces, écrivait-il, et où les prendre, quand Dupin
refusait?... En conscience, où trouver des hommes plus capables, plus
honorables, plus dignes de la liberté, que MM. de Broglie, Guizot et
Humann? Ne faut-il pas un infâme génie de calomnie pour trouver à dire
contre des hommes pareils[210]?» Et cependant Louis-Philippe redoutait
toujours de prendre un ministre trop impopulaire. Dans cet embarras,
une transaction fut proposée, à laquelle le Roi se rallia: elle
consistait à offrir à M. Guizot, non le ministère de l'Intérieur
qu'il avait déjà occupé dans le cabinet du 11 août, mais le ministère
de l'Instruction publique qui était moins en vue, moins politique, et
pour lequel l'ancien professeur de la Sorbonne était, comme il le
disait, «une spécialité». M. Guizot eut l'esprit de ne pas élever
d'objection d'amour-propre. D'une part, il savait avoir beaucoup à
faire dans ce département; d'autre part, il comptait sur son talent de
parole pour jouer, quand même, un grand rôle dans le Parlement et, par
suite, tenir une grande place dans le cabinet.

[Note 209: _Journal des Débats_ du 22 septembre 1832.]

[Note 210: Lettre au général Bugeaud, du 12 octobre 1832.]

Cette difficulté résolue, la constitution du ministère devint aussitôt
facile. Les ordonnances de nomination furent signées le 11 octobre. Le
cabinet était ainsi composé: présidence du Conseil et ministère de la
Guerre, le maréchal Soult; Affaires étrangères, le duc de Broglie;
Intérieur, M. Thiers; Finances, M. Humann; Instruction publique, M.
Guizot. MM. Barthe, d'Argout et de Rigny conservèrent les
portefeuilles de la Justice, du Commerce et de la Marine.

Telle fut, quatre mois après les premières négociations entamées avec
M. Dupin, l'issue de cette crise laborieuse. Ce résultat, imprévu pour
plusieurs, imposé par la force des choses plus encore que par la
volonté des hommes, était certainement ce qu'on pouvait alors attendre
de mieux. Ce cabinet était même d'un niveau intellectuel supérieur à
celui de Périer. À voir ce brillant triumvirat, Broglie, Guizot et
Thiers, ces spécialités éminentes telles que Soult et Humann, on
pouvait, reprenant une expression d'origine anglaise, saluer ce
ministère comme «le ministère de tous les talents». Sans doute cette
richesse était obtenue aux dépens de l'uniformité, et même un peu de
l'homogénéité. Que d'origines, de doctrines, de tendances, d'habitudes
d'esprit et de vie, différentes et presque opposées! Les ministres
eux-mêmes en avaient conscience et prenaient de part et d'autre leurs
précautions. Mais, pour le moment, unis par la crainte du péril et la
nécessité de l'action commune, d'accord sur cette action, ils avaient
réciproquement confiance, sinon dans toutes les idées, du moins dans
le talent de leurs collègues et dans la puissance qui résultait de
leur union. N'étaient-ce pas précisément les hommes qui, derrière
Casimir Périer, s'étaient déjà habitués à combattre côte à côte? M.
Dupin seul manquait, et ce n'était pas la faute du Roi. Dès le
lendemain de la formation du cabinet, le duc de Broglie écrivait à M.
de Talleyrand, pour en bien marquer le caractère: «Le ministère actuel
est composé pour moitié des collègues de M. Périer, pour moitié de
ceux de ses amis politiques qui, plus compromis encore que lui-même
dans la cause de l'ordre et de la paix, avaient été réservés par lui
pour des temps meilleurs[211].» Continuer Casimir Périer, tel était en
effet le mot d'ordre. C'était ce grand nom qu'on invoquait, et sous
lequel on s'abritait. Dans une circulaire adressée à tous les hauts
fonctionnaires, le maréchal Soult s'exprimait ainsi: «Le système
adopté par mon illustre prédécesseur sera le mien; c'est le vrai
système national.» Il semblait que Périer mort présidât encore le
nouveau cabinet et lui donnât l'unité qui lui manquait.

[Note 211: Lettre du 12 octobre 1832. (_Papiers inédits._)]


IV

À voir l'accueil que lui firent les journaux, on n'eût pas promis
longue vie au nouveau cabinet. Sauf le _Journal des Débats_, tous se
montraient violemment hostiles, depuis le _National_ et la _Tribune_
jusqu'au _Constitutionnel_, en passant par le _Temps_, le _Courrier
français_, le _Journal du Commerce_. «Non, mille fois non, s'écriait
le _Constitutionnel_, ce n'est pas l'opposition seule, c'est la France
entière qui pousse ce cri: Arrière! arrière! hommes de la
Doctrine[212]!»Le ministère était comparé à celui de M. de Polignac et
devait conduire à une semblable catastrophe; on racontait que
Louis-Philippe préparait déjà sa fuite et faisait passer des fonds à
l'étranger. Grisés par leur propre tapage, les opposants finissaient
par se croire sûrs d'une prochaine victoire. Par contre, les amis du
cabinet, assourdis, quelque peu intimidés, se demandaient avec
inquiétude ce qui allait se passer à la rentrée des Chambres[213]. Ne
savaient-ils pas combien était encore peu consistante la majorité de
combat que Périer avait rassemblée et entraînée, pour ainsi dire, à la
force du poignet? La situation pouvait donc devenir périlleuse. Les
ministres comprirent qu'il leur fallait, dans les quatre ou cinq
semaines qui les séparaient du 19 novembre, date indiquée pour
l'ouverture de la session, accomplir au dedans ou au dehors quelque
acte qui en imposât à l'opinion.

[Note 212: 6 novembre 1832.]

[Note 213: Le 11 octobre, jour même de la formation du ministère,
l'ordonnance de convocation avait été publiée. À la même date, une
autre ordonnance avait créé d'un coup soixante pairs. Une telle
«fournée» n'était pas faite pour augmenter beaucoup l'autorité de la
Chambre haute: mais c'était la conséquence nécessaire de la révolution
qui avait dépeuplé cette Chambre et en avait arrêté le recrutement
héréditaire.]

La question belge offrait précisément une occasion d'agir. On a vu
comment, depuis quelques mois, elle semblait arrêtée dans une sorte
d'impasse. Peu de jours avant la formation du cabinet, le 1er octobre,
la France, appuyée par l'Angleterre, avait proposé à la Conférence de
Londres des mesures coercitives pour imposer à la Hollande l'exécution
du traité du 15 novembre 1831; les autres puissances avaient élevé des
objections, et la Conférence, définitivement impuissante, s'était
séparée, chaque État restant désormais juge de ce qu'il avait à faire
comme signataire de ce traité. Force était au nouveau cabinet de se
prononcer. Laisser les choses plus longtemps en suspens, c'était
risquer l'avenir de la Belgique, irriter l'opinion en France, et
fournir à l'opposition un redoutable terrain d'attaque. Mais recourir
à la force, sans et malgré les autres puissances, c'était une
opération difficile, périlleuse, exigeant ce rare mélange d'autorité
et de prudence, d'audace, de sang-froid et de mesure, qui avait marqué
la politique extérieure de Périer. Le duc de Broglie n'hésita pas un
instant. À peine au pouvoir, il avertit les autres puissances, sans se
laisser intimider par leur mauvaise humeur, de son intention d'agir;
en même temps, il fit d'instantes démarches pour obtenir le concours
indispensable de l'Angleterre. M. de Talleyrand, notre ambassadeur à
Londres, mena cette négociation avec autant d'habileté que de vigueur,
et, dès le 22 octobre, triomphant des hésitations méfiantes de lord
Palmerston, il signait avec lui une convention réglant les conditions
d'une action commune de la France et l'Angleterre, à l'effet de
contraindre la Hollande à l'exécution du traité du 15 novembre 1831.
Parmi les moyens prévus de coercition, figuraient d'abord des mesures
maritimes, telles que blocus et embargos, et ensuite--ce qui était
pour nous le point capital--une expédition française contre la
citadelle d'Anvers qui faisait partie du territoire attribué par la
Conférence à la Belgique, et que l'armée hollandaise se refusait à
évacuer.

Le duc de Broglie n'avait pas caché de quel intérêt parlementaire il
était, pour le ministère français, d'agir, et d'agir tout de suite.
Dès le 11 octobre, le jour même où il prenait possession du ministère,
il écrivait à M. de Talleyrand: «Il dépend de l'Europe, et surtout de
l'Angleterre, de consolider ce cabinet et de mettre un terme par là
aux dangers que la victoire du parti contraire entraînerait, dangers
dont l'Europe aurait assurément sa bonne part. Nous allons combattre
pour la cause de la civilisation; c'est à la civilisation de nous
aider; c'est à vous, mon prince, de lui dire ce qu'il faut faire pour
que nous ouvrions la session avec éclat.» Le lendemain, il revenait
avec insistance sur la même idée: «Que l'Angleterre nous voie, sans en
prendre alarme, enlever la citadelle d'Anvers aux Hollandais... Si la
session prochaine s'ouvre sous de tels auspices, soyez certains d'un
triomphe éclatant. S'il nous faut, au contraire, défendre de nouveau à
la tribune les délais, les remises, les procrastinations de la
diplomatie, notre position sera très-périlleuse.» Il ajoutait encore,
le 18 octobre: «Notre sort dépend de nos oeuvres d'ici à la session,
et, de toutes les oeuvres, la véritable, la seule qui préoccupe
l'opinion, c'est l'expédition d'Anvers[214].» Ce fut, en somme, cette
considération du péril couru par le ministère français, qui détermina
le gouvernement de Londres à céder. Nous avons, sur ce point, le
témoignage du roi Léopold, bien mis au courant des choses
d'outre-Manche par son ami Stockmar: «Le ministère Broglie,
écrivait-il un peu plus tard à M. Goblet, était mort sans Anvers, et
le ministère anglais a jugé plus sage de laisser faire que d'avoir un
ministère de l'extrême gauche qui menait à la guerre générale[215].»

[Note 214: _Papiers inédits._]

[Note 215: Cité par M. HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_,
1830-1870, t. I, p. 509.]

La nouvelle de la convention du 22 octobre produisit un vif
mécontentement chez les trois puissances continentales. À Vienne, M.
de Metternich dogmatisa sur ce qui lui paraissait être une violation
du droit des gens, s'épancha en sombres prédictions[216] et surtout en
gémissements rétrospectifs, maudit le jour où s'était soulevée cette
malheureuse affaire de la Belgique et où il s'était laissé attacher au
«détestable char» de la Conférence[217]; mais, comme mesures
effectives, il se borna à prêcher une union plus étroite des «trois
cours» en face de l'alliance anglo-française[218]. La Russie protesta
avec irritation et reprit diplomatiquement tout ce qu'elle avait cédé
à la Conférence. Mais, à Saint-Pétersbourg comme à Vienne, on estimait
qu'en cette affaire le premier rôle et l'initiative appartenaient à
Berlin. Dans le monde militaire prussien, l'émotion fut extrême. On
n'y pouvait supporter qu'une armée française parût et agît si près du
Rhin. Le roi Frédéric-Guillaume, bien que plus pacifique que son
entourage, dut ordonner la réunion de deux corps d'armée, l'un sur la
frontière belge, l'autre sur le Rhin; sorte de menace à laquelle nous
répondîmes aussitôt en formant, derrière l'armée destinée à opérer en
Belgique, un corps d'observation massé dans les environs de Metz.

[Note 216: «On a vu, disait M. de Metternich dans une de ses dépêches,
l'Europe entière misé en feu par suite d'une excitation bien moindre
que celle qui sera nécessairement produite par celle d'Anvers.»
(_Mémoires_, t. V, p. 298.)]

[Note 217: _Ibid._, p. 398, 408. Le chancelier d'Autriche en venait à
regretter ouvertement que la Prusse n'eût pas étouffé l'insurrection
belge dès le début, fût-ce au prix d'une guerre avec la France.
(_Ibid._, p. 411, 412.)]

[Note 218: _Ibid._, p. 400, 401.]

La correspondance du duc de Broglie et de ses ambassadeurs, à cette
époque, trahit l'anxiété d'une grosse partie où se jouait la paix de
l'Europe. M. de Talleyrand lui-même déclarait en avoir perdu le
sommeil. Toutefois, ni lui, ni le ministre ne se laissèrent un instant
détourner de leur dessein. Ils avaient mesuré d'avance, avec
sang-froid, jusqu'où ils pouvaient aller, sans rencontrer autre chose
que de la mauvaise humeur. Le 1er novembre 1832, M. de Talleyrand
écrivait au duc de Broglie, dans une lettre confidentielle: «Je n'ai
pas cru devoir vous parler, dans ma dépêche, des bruits de coalition
entre les trois puissances, répandus par quelques journaux français et
allemands. Nous n'avons pas à nous inquiéter de pareils projets.
L'union de la France et de l'Angleterre arrête tout, et, d'ailleurs,
les dispositions certaines des cabinets de Berlin et de Vienne
indiquent plutôt de la crainte que l'esprit d'entreprise.» Et il
ajoutait dans un _post-scriptum_: «Laissez-moi vous recommander de
faire plutôt trop que pas assez pour la grande entreprise actuelle:
songez bien qu'il vous faut un succès[219].» Le gouvernement avait
devancé ce dernier conseil. Dès le premier jour, il avait poussé
activement ses préparatifs militaires et réuni, sur sa frontière du
Nord, une armée considérable, bien pourvue, sous le commandement du
maréchal Gérard.

[Note 219: _Papiers inédits._]

Le 2 novembre, au terme extrême fixé par la convention, la Hollande
n'ayant pas cédé, les premières exécutions maritimes furent ordonnées
par la France et l'Angleterre. Restait l'action principale:
l'expédition française contre Anvers. Le Roi des Belges la demanda, le
9 novembre. Toutes les conditions prévues par la convention étaient
dès lors remplies, et cependant l'Angleterre, retenue par ses propres
méfiances et par les efforts des autres puissances, hésitait à donner
son assentiment. Vainement le cabinet de Paris la pressait-il,
vainement lui offrait-il toutes les garanties, elle répondait toujours
d'une façon dilatoire. On ne pouvait cependant retarder davantage.
L'opinion était de plus en plus agitée. Le jour de la réunion des
Chambres approchait. Le maréchal Gérard s'impatientait, déclarant que
bientôt la mauvaise saison rendrait l'opération à peu près impossible.
Le 14 novembre, les ministres, réunis sous la présidence du Roi,
délibérèrent s'il convenait de passer outre aux hésitations de
l'Angleterre. Les dispositions de l'Europe donnaient à cette question
une particulière gravité. Le duc de Broglie et M. Thiers opinèrent
résolûment pour qu'on allât de l'avant, sans attendre plus longtemps
une approbation si lente à venir. «Eh bien! messieurs, conclut le Roi,
entrons en Belgique.» Les ordres furent aussitôt envoyés au maréchal
Gérard. C'était procéder à la Périer. L'assentiment du cabinet de
Londres, dont on s'était passé, arriva dans la nuit suivante.

Notre armée, qui ne comptait pas moins de soixante-dix mille hommes,
et avait à son avant-garde les deux fils aînés du Roi, franchit
rapidement et allègrement la frontière. Le 19 novembre, jour même fixé
pour l'ouverture des Chambres, elle se déployait devant la citadelle
d'Anvers, et les opérations du siége commençaient aussitôt avec
vigueur.


V

En même temps que l'expédition d'Anvers, le ministère en entreprenait
une autre à l'intérieur, toute différente, où la police remplaçait
l'armée, mais qui ne devait pas être d'un effet moins décisif sur
l'opinion d'alors. On avait beaucoup reproché au cabinet précédent de
n'avoir pas pu ou pas voulu découvrir la cachette de la duchesse de
Berry. Son séjour prolongé dans l'Ouest était une cause d'agitation
permanente, et pouvait même devenir un embarras sérieux, au moment où
l'on s'apprêtait à tirer le canon sur l'Escaut. Ce qui avait été saisi
de la correspondance de la princesse prouvait qu'elle entretenait des
négociations avec le roi de Hollande et qu'elle fondait tous ses
calculs sur les complications européennes qui pouvaient se produire
de ce côté. Ces considérations, jointes à la pression chaque jour plus
vive de l'opinion, donnèrent au ministère le sentiment qu'il fallait à
tout prix en finir. M. Thiers se chargea spécialement de cette
entreprise. Dans ce dessein, il s'était fait donner le ministère de
l'intérieur, réduit aux attributions de police; les services
administratifs furent transférés au ministère du commerce et des
travaux publics. Il se réservait de faire tout lui-même et lui seul,
sans être obligé de tenir ses collègues au courant. Parvenu de la
veille, cette besogne policière amusait sa curiosité, sans exciter
chez lui les répugnances qu'eût ressenties un homme d'éducation plus
achevée et plus délicate[220]. Son animosité contre les Bourbons y
trouvait d'ailleurs son compte. Et puis, s'il s'était associé à M.
Guizot et au duc de Broglie, sans trop se troubler de les entendre
traiter d'hommes de la Restauration, il n'était pas fâché cependant de
les compromettre par un acte qui fût une rupture éclatante avec la
vieille monarchie, un gage décisif donné à la révolution. Quelques
jours plus tard, l'arrestation faite, M. Thiers s'en servait à la
tribune, comme d'une preuve que le ministère n'hésitait pas à «se
séparer de la dynastie déchue», et il demandait à ses adversaires
comment il eût pu davantage «se compromettre». De son côté, le
_Journal des Débats_ y montrait une marque de «dévouement à la
révolution de Juillet[221]».

[Note 220: M. Thiers se lassa, du reste, assez vite de ce rôle. «Je ne
veux pas, dit-il, être le Fouché de ce régime», et, dès le 31 décembre
1832, il passa au ministère des travaux publics et du commerce. Le
ministère de l'intérieur, rentré en possession de ses attributions
administratives, fut alors confié à M. d'Argout.]

[Note 221: Séance du 29 novembre 1832 et _Journal des Débats_ du 14
novembre précédent.]

M. Thiers choisit des instruments peu nombreux et énergiques. Le mot
d'ordre était de se saisir de la princesse par tous les moyens, en
évitant les violences contre la personne, en écartant même d'elle
toute chance d'accident. «En un mot, écrivait le ministre, nous
voulons prendre le duc d'Enghien, mais nous ne voulons pas le
fusiller; nous n'avons pas assez de gloire pour cela, et, si nous
l'avions, nous ne la souillerions pas.» Au fond même, on désirait
plutôt le départ que l'arrestation de la duchesse. Au moment où toutes
les mesures étaient prises pour la serrer de près, le Roi, la Reine,
les ministres la firent plusieurs fois avertir qu'on était sur sa
trace, et que, si elle voulait se retirer volontairement, on l'y
aiderait[222]. Mais tout échouait devant cette obstination, qui avait
déjà résisté aux instances des royalistes et aux ordres de Charles X.
Les premières recherches furent sans succès. Elles se heurtaient à
cette fidélité royaliste qui, depuis plusieurs mois, déjouait toutes
les ruses de la police. Un traître finit cependant par se trouver; son
nom est connu et flétri: il s'appelait Deutz, Juif prétendu converti,
qui avait capté la confiance de la duchesse de Berry. Dans un
rendez-vous donné la nuit aux Champs-Élysées,--vraie scène de
roman,--il fit ses offres à M. Thiers. Celui-ci acheta sans scrupule
ce honteux concours. Conduits par Deutz, les agents du ministre
pénétrèrent, à Nantes, chez mademoiselle Duguigny, et, après
vingt-quatre heures de perquisition, ils finirent par découvrir la
princesse dans l'étroite cachette où elle s'était enfermée avec
quelques amis. C'était le 7 novembre 1832.

[Note 222: Sur ce point les témoignages abondent. Cf. notamment la
_Captivité de madame la duchesse de Berry, à Blaye, Journal du docteur
Ménière_, t. 1, p. 187.]

«Croyez-moi», disait la duchesse de Berry au général Dermoncourt, peu
après son arrestation, «ils sont plus embarrassés que moi.» C'était
vrai. La loi du 10 avril 1832 avait interdit le territoire de la
France aux membres de l'ancienne famille royale, mais sans mettre
aucune sanction à cette interdiction. Le plus sage eût été de
reconduire la duchesse à la frontière. C'était le sentiment du Roi,
qui disait, quelques jours après, à M. Guizot: «On ne sait pas quel
embarras on encourt en la retenant; les princes sont aussi incommodes
en prison qu'en liberté; on conspire pour les délivrer comme pour les
suivre, et leur captivité entretient chez leurs partisans plus de
passions que n'en soulèverait leur présence.» Tel avait été aussi le
dessein premier du gouvernement; il s'en était même ouvert aux
cabinets étrangers, au moment où il prévoyait une arrestation
prochaine[223]. Les ministres comprenaient que leur jeu n'était pas de
grossir l'affaire et d'allumer les passions; dans la maison où était
cachée la duchesse, ils avaient saisi des papiers qui eussent permis
d'étendre singulièrement les poursuites; ils n'en firent pas usage,
sachant que les gouvernements n'ont pas intérêt à pousser les
représailles jusqu'au bout. On raconte que M. Thiers lui-même, le plus
animé de tous, ayant invité, quelque temps après, M. Berryer à
déjeuner, lui ouvrit un portefeuille contenant les plus compromettants
de ces papiers; puis, après l'avoir assuré qu'il en avait gardé le
secret pour lui seul, il les jeta au feu devant son convive. Le
gouvernement eût sagement agi, en ne se montrant pas plus impitoyable
contre la duchesse elle-même. Il ne l'osa pas. Il eut peur de
mécontenter l'opinion, vivement excitée par la nouvelle de
l'arrestation. La violence des légitimistes, l'insolence impérieuse
avec laquelle ils exigeaient une mise en liberté immédiate, n'étaient
pas faites pour lui rendre la modération plus facile. Ajoutez que ceux
des ministres qui jugeaient utile de compromettre leurs collègues dans
le sens de la révolution de Juillet, poussaient à la rigueur.
Résolution fut donc prise de ne pas relâcher immédiatement la
princesse. Mais ce n'était qu'accroître et prolonger les difficultés.
Que faire, en effet, de la prisonnière? L'idée d'une poursuite en
justice pour crime de droit commun, bruyamment soutenue par
l'opposition de gauche, fut aussitôt écartée comme odieuse et
périlleuse. Quelle dynastie eût pu gagner à voir, sous prétexte
d'égalité devant la loi, une femme de sang royal rabaissée au rang
d'un criminel vulgaire? L'appareil même du procès aurait enflammé
encore les passions des deux partis. L'issue n'en pouvait être que
funeste: une condamnation fût devenue très-embarrassante, si les
esprits excités en avaient exigé la rigoureuse exécution; un
acquittement eût été aussitôt interprété comme une condamnation de la
royauté de Juillet. La vue de ces périls détermina le gouvernement à
faire insérer, dès le 9 novembre, dans le _Moniteur_, une note
annonçant «qu'un projet de loi serait présenté aux Chambres, pour
statuer relativement à madame la duchesse de Berry». Seulement ce
parti n'était pas, lui aussi, sans de graves inconvénients qui ne
tarderont pas à se produire. En attendant, la princesse fut transférée
dans la citadelle de Blaye, où elle entra le 17 novembre.

[Note 223: M. de Metternich écrivait à son ambassadeur en France, le
30 octobre 1832: «Tout ce que veut le roi des Français, à l'égard de
madame la duchesse de Berry, est d'accord avec ce que doit vouloir
l'Empereur..... Il faut la sauver malgré elle, et on ne peut la sauver
qu'en la faisant sortir de France. Ce but une fois atteint, elle devra
être remise à sa famille.»]


VI

Une fois l'expédition d'Anvers entreprise et la duchesse de Berry
arrêtée, le ministère vit arriver, sans alarme, la date du 19
novembre, marquée pour l'ouverture de la session. Ce jour même, un
incident se produisit qui augmenta encore ses avantages. Au moment où
le Roi, se rendant au Palais-Bourbon, passait sur le pont Royal, un
coup de pistolet fut tiré sur lui, sans atteindre personne. C'était le
premier de ces attentats qui allaient devenir si fréquents, pendant le
règne de Louis-Philippe. Vainement la gauche, profitant des
difficultés qu'on rencontrait à découvrir l'assassin[224],
insinua-t-elle que c'était un coup de police: l'émotion fut vive, et
l'impression du péril révolutionnaire s'en trouva utilement ravivée
dans l'esprit des conservateurs.

[Note 224: Après une instruction laborieuse, on poursuivit de ce chef
Bergeron, qui fut acquitté.]

La première épreuve fut la nomination du bureau de la Chambre. M.
Dupin, appuyé par le ministère, l'emporta, pour la présidence, de près
de cent voix, sur M. Laffitte, candidat de l'opposition. Dans ce vote,
toutefois, l'équivoque était encore possible, M. Dupin étant appuyé
par quelques-uns de ceux qui combattaient le plus vivement les
doctrinaires[225]. Dans la nomination des autres membres du bureau et
dans l'élection de la commission de l'Adresse, le succès du ministère
fut sans contestation possible. Il apparut à tous que la majorité de
Casimir Périer se reformait derrière le nouveau cabinet. À gauche, la
déception fut vive et le découragement prompt. La Fayette écrivait, le
23 novembre 1832, à l'un de ses amis: «La session s'est ouverte assez
tristement pour l'opposition. Plusieurs de nos collègues, même
signataires du _Compte rendu_, sont revenus persuadés que nous avions
été trop véhéments l'année dernière. Ils se fatiguent de n'avoir pas
la majorité. L'opposition n'augmentera donc pas en nombre[226].»

[Note 225: Le _Constitutionnel_ raillait les ministériels qui
présentaient M. Dupin comme leur candidat: «M. Dupin! disait-il,
l'orateur bourgeois, l'éloquent plébéien qui ne s'est pas jugé d'assez
bonne maison pour entrer dans un cabinet doctrinaire... Et vous avez
beau, messieurs les doctrinaires, vous accrocher au pan de son habit,
il saura bien le secouer, de manière à vous faire lâcher prise.» (13
novembre 1832.)]

[Note 226: _Mémoires de La Fayette_, t. VI, p. 696.]

La discussion de l'Adresse fut longue et passionnée. Mais la gauche,
gênée, déroutée par les événements de Belgique et de Nantes, en fut
réduite à ressasser ses vieux griefs. Le principal orateur du
ministère fut M. Thiers; M. Guizot était tombé malade, à l'ouverture
de la session, fort attristé de se trouver retenu loin d'une bataille
où il avait espéré servir ses idées et recueillir de l'honneur. Sur
tous les points, la majorité demeura fidèle au ministère; aucun des
amendements de l'opposition ne put passer. Nul doute ne pouvait
exister sur le caractère de la politique à laquelle la Chambre donnait
ainsi son adhésion. Le discours du trône, rédigé par M. Guizot, avait
proclamé la volonté de continuer «le système qu'avait soutenu le
ministre habile et courageux dont on déplorait la perte», et il avait
montré «combien serait dangereuse toute politique qui ménagerait les
passions subversives, au lieu de les réprimer». Tels étaient aussi les
sentiments de la majorité: celle-ci applaudissait, quand, au cours de
la discussion, un de ses orateurs, M. Duvergier de Hauranne,
s'écriait: «Lasse de tant d'agitations, fatiguée de tant de
désordres, la nation demande à se reposer, à l'ombre d'un
gouvernement qui contienne et punisse les factions, au lieu de les
ménager; qui lutte avec courage contre les mauvaises passions, au lieu
de les flatter; qui gouverne, en un mot, au lieu de se laisser
gouverner... Et quand le pays nous demande de la force, nous lui
donnerions de la faiblesse! Quand il veut que nous élevions la digue,
nous l'abaisserions! Quand il nous crie de rester unis et serrés, nous
nous diviserions, nous ouvririons nos rangs! Non, cela n'est pas
possible, cela n'arrivera pas. Ce que nous étions l'an dernier, nous
le sommes encore...»

Au ministère maintenant d'user des forces que l'Adresse lui donnait,
pour mener à fin les deux affaires qu'il avait entreprises, au dehors,
avec le siége d'Anvers; au dedans, avec l'arrestation de la duchesse
de Berry.


VII

Les difficultés de l'expédition d'Anvers n'étaient pas toutes d'ordre
militaire, et le gouvernement français n'avait pas seulement affaire
aux soldats hollandais. Il avait été convenu que l'armée belge ne
prendrait pas part au siége. Sa présence eût ôté à l'opération son
caractère d'exécution des décisions prises par la Conférence, et l'eût
transformée en guerre entre la Belgique et la Hollande, guerre
forcément révolutionnaire et bientôt généralisée[227]. Les Belges se
montrèrent fort blessés de cette exclusion. Dans leurs journaux, dans
leur parlement, il y eut explosion d'attaques amères, emportées,
contre la France, et notre armée eut cette chance singulière, d'être
mal reçue par les populations pour lesquelles elle venait verser son
sang. Ce n'était pas la première fois que ce petit peuple se
conduisait avec nous en véritable enfant gâté. M. de Talleyrand
écrivait, à ce propos, au duc de Broglie: «Vous devez comprendre
maintenant à quel point les Belges sont difficiles à servir.
Sébastiani, en hâtant le mariage, les a rendus encore moins maniables.
Ils ont fait mon supplice depuis deux ans[228].» Suivant son habitude,
la presse opposante de Paris fit écho aux plaintes et aux invectives
venues de Bruxelles. Précisément, elle était alors fort embarrassée de
l'attitude à prendre en cette question. Elle avait bien essayé
d'inquiéter l'opinion, en dénonçant la témérité aventureuse du
ministère: mais cela venait mal après tant de sommations et de défis
d'agir, après tant d'accusations de timidité et de faiblesse[229]. Ces
journaux trouvèrent plus commode de montrer notre gouvernement maudit
par ceux qu'il disait défendre, accusé par eux de les sacrifier à la
diplomatie de la Sainte-Alliance. Tout ce tapage néanmoins ne parvint
pas à faire dévier de sa ligne le ministère français. Il imposa avec
fermeté à ses protégés l'exécution des conditions convenues, assura le
ravitaillement de ses troupes, que la malveillance des Belges avait un
moment compromis, et s'occupa surtout de mener rapidement le siége, se
fiant au temps pour avoir raison de l'ingratitude des uns et de la
mauvaise foi des autres. Les opérations furent habilement conduites.
Malgré la résistance courageuse des Hollandais, malgré les difficultés
de la saison, malgré les limites parfois gênantes que la prudence
diplomatique imposait à notre action, malgré les pronostics contraires
de plus d'un spectateur, notamment de Wellington, la garnison fut
bientôt à bout de forces, et, le 23 décembre, son commandant signait
une capitulation.

[Note 227: M. Louis Blanc se plaignait précisément que l'expédition
eût un caractère «diplomatique» au lieu d'être «révolutionnaire».
(_Histoire de dix ans_, t. III, p. 408.)]

[Note 228: _Documents inédits._]

[Note 229: Cf. sur ce sujet le _Journal des Débats_ du 4 novembre
1832.]

Le but atteint, il fallait se presser de mettre fin à une situation
qui n'eût pu se prolonger sans péril. Quatre cent mille soldats,
français, hollandais, belges, prussiens, étaient réunis en effet dans
ce petit coin de l'Europe, et le moindre accident eût amené un choc.
Aussitôt donc, fidèle à ses engagements, sans se laisser entraîner par
le maréchal Gérard qui voulait pousser plus avant, le gouvernement
français fit remettre aux Belges la citadelle conquise, et notre armée
reprit la route de France, saluée cette fois, avec reconnaissance, par
ceux auxquels elle avait rendu un si grand service et qui finissaient
par le comprendre. Tant de mesure succédant à tant de hardiesse, cette
façon de rassurer l'Europe après l'avoir bravée, c'était bien la
tradition de Périer. Dès le 19 novembre, M. de Talleyrand avait écrit
au duc de Broglie: «Voici nos troupes en Belgique; c'était là la
question d'intérêt. Celle de retirer nos troupes, s'il ne survient pas
de complications, peut se présenter prochainement; ce sera alors une
question d'honneur; et je vous conjure de ne pas perdre de vue que
celui du Roi, le vôtre et le mien y sont engagés. C'est sur ce
terrain-là que la Prusse nous attend et que l'Europe nous jugera.» Et
plus tard, le 6 décembre, revenant sur cette nécessité de rappeler les
troupes aussitôt que le siége serait terminé: «C'est, disait-il, la
branche d'olivier présentée à toute l'Europe.» Le duc de Broglie
pensait comme son ambassadeur et agit en conséquence. En somme, toute
cette politique fut habilement et honnêtement conduite, et le même M.
de Talleyrand avait le droit d'écrire au ministre, le 31 décembre:
«Voici une bonne fin d'année, dont nous pouvons réciproquement nous
faire, je pense, de sincères compliments[230].»

[Note 230: _Documents inédits._]

L'expédition d'Anvers avait profité aux Belges, d'abord en mettant
entre leurs mains la position stratégique la plus importante de leur
nouveau royaume, ensuite en leur prouvant que nous étions résolus à
les protéger et que l'Europe était impuissante à nous en empêcher.
Cependant, elle n'apporta pas encore la solution définitive de cette
interminable question. Le roi de Hollande persista à ne pas adhérer au
traité du 15 novembre 1831. Il perdait à ce refus: car, si,
contrairement à cette convention, il occupait encore deux fortins sur
le bas Escaut, la Belgique était en possession du Limbourg et du
Luxembourg qu'elle devait rendre le jour de la pleine exécution du
traité. Mais ce prince obstiné guettait toujours la chance d'une
guerre européenne et surtout d'une révolution en France: il était
convaincu que cette dernière ne pouvait lui échapper. Pour le moment,
les efforts des gouvernements de Paris et de Londres ne parvinrent
qu'à lui faire accepter, le 21 mai 1833, une convention stipulant la
suspension des hostilités et la libre navigation de l'Escaut, jusqu'à
la conclusion d'un traité définitif. Celui-ci ne sera signé qu'en
1838.

En dehors des avantages qu'en retira tout de suite et qu'en devait
retirer plus tard la Belgique, l'expédition d'Anvers eut, pour la
France elle-même, un résultat immédiat et considérable. Elle confirma
au dehors l'effet qu'avait produit Casimir Périer, en envoyant une
première armée en Belgique, en forçant l'entrée du Tage et en occupant
Ancône. Bien plus, elle compléta cet effet: il ne s'agissait plus, en
effet, de coups de main rapides et restreints, mais d'une opération
durant plusieurs semaines et mettant en branle un corps de
soixante-dix mille hommes. Sous la Restauration, la guerre d'Espagne
avait montré à l'Europe, qui en doutait, que la royauté, rétablie au
milieu de l'invasion et de la défaite de la France, s'était refait une
armée, qu'elle était en état et en volonté de s'en servir.
L'expédition d'Anvers fut une démonstration analogue à l'adresse de
cette même Europe qui était disposée à considérer avec dédain et
scepticisme la force militaire d'un gouvernement né sur des
barricades.


VIII

En gardant en prison la duchesse de Berry, le ministère s'était mis
sur les bras une affaire à la fois plus embarrassante et moins
honorable. On se rappelle qu'une note, insérée au _Moniteur_, avait
annoncé «qu'un projet de loi serait présenté aux Chambres pour statuer
relativement à cette princesse». Mais il fut tout de suite visible que
la Chambre, fort divisée et fort agitée sur cette question, ne serait
pas en état de la résoudre. Le ministère dut renoncer à la loi
annoncée et décider de lui-même les mesures qu'il jugeait nécessaires,
sauf à demander à la majorité une approbation plus ou moins explicite.
Bientôt, d'ailleurs, une occasion se présenta de voir dans quelle
mesure cette approbation lui serait accordée. Le 5 janvier 1833, la
Chambre fut appelée à se prononcer sur diverses pétitions relatives à
la duchesse de Berry; le rapport concluait à passer à l'ordre du jour,
par le motif que, les mesures à prendre devant être «déterminées par
des considérations de sûreté publique et d'ordre intérieur», il
fallait que le gouvernement restât maître d'agir ainsi qu'il
l'entendrait et sous sa responsabilité. Le ministère, qui savait ne
pouvoir obtenir du Parlement un appui plus formel, voulut au moins
profiter de ce débat pour exposer avec netteté sa conduite et sa
doctrine en cette pénible affaire. Il proclama hautement que les lois
de droit commun n'étaient pas applicables, et développa avec force les
raisons pour lesquelles une mise en jugement serait inconvenante et
périlleuse. Dans les circonstances où l'on se trouvait, il regardait
la duchesse de Berry comme une ennemie, contre laquelle le
gouvernement avait le droit de se défendre et qu'il pouvait retenir en
prison, tant que la sécurité de l'État l'exigerait. C'était, il ne le
niait pas, sortir de la légalité: mais n'en était-on pas sorti déjà
par la révolution? Ce qu'il s'agissait de faire n'était que la
continuation et la confirmation de cette révolution. Si la Chambre
voulait prendre sur elle de régler les conditions de la captivité,
rien de mieux; si elle préférait laisser toute la responsabilité au
ministère, celui-ci déclarait l'accepter, et il se tiendrait pour
approuvé par le seul vote de l'ordre du jour pur et simple. C'était se
montrer peu exigeant, et un tel vote était un fondement bien fragile
et bien équivoque pour un pouvoir aussi arbitraire. Encore ne fut-il
pas obtenu sans difficulté. Les orateurs de la gauche insistèrent pour
l'application du droit commun et pour une poursuite devant le jury. M.
Berryer porta un coup habile à la thèse du ministère, en se
prononçant, comme lui, pour l'ordre du jour pur et simple: «Ce sera
reconnaître, dit-il, qu'on n'a pas le droit de juger celle dont on
s'est emparé; ce sera avouer qu'il y a là, non un coupable et un juge,
mais deux principes en lutte: celui du droit royal et celui de la
révolution.» Irritée par le défi de ce discours, la majorité fut fort
tentée de se prononcer pour un procès criminel. Il fallut, pour la
ramener, un grand effort oratoire de M. Thiers. Elle se décida alors à
voter l'ordre du jour pur et simple proposé par la commission et
accepté par le ministre; mais il fut visible qu'elle le faisait
d'assez triste humeur, sous la pression du cabinet, et qu'au fond il
n'eût pas déplu à beaucoup de ses membres de voir une fille de roi
forcée de s'asseoir sur les bancs de la cour d'assises.

Ce vote ne mit pas fin à l'agitation des esprits; bien au contraire.
La presse de gauche dénonça bruyamment ce triomphe de la raison d'État
et de l'arbitraire, cette violation de l'égalité démocratique devant
la loi. À droite, la tactique des uns, l'émotion des autres portèrent
l'exaltation à son comble; le ton des journaux royalistes se haussa à
un diapason inouï de violence et d'audace; ils n'avaient pas assez de
sarcasmes dédaigneux pour ce gouvernement qui venait, disaient-ils,
d'avouer ses illégalités et ses peurs; ils s'indignaient du sort fait
à la princesse, affectaient de redouter les plus sinistres desseins et
sommaient les ministres de mettre aussitôt leur prisonnière en
liberté, s'ils ne voulaient être soupçonnés d'attenter à sa vie. On
signa des adresses à la mère du duc de Bordeaux; on ouvrit des
souscriptions pour lui constituer une «liste civile»; on annonça une
prochaine restauration. «Madame, votre fils est mon Roi!» s'écriait
Chateaubriand, dans une brochure alors fameuse, et des jeunes gens
venaient, à grand bruit, féliciter l'écrivain royaliste et adhérer à
sa déclaration; tentait-on d'en poursuivre quelques-uns, le jury les
acquittait.

Sur ces entrefaites, un bruit étrange se répandit: la duchesse de
Berry, disait-on, était enceinte. Aussitôt à gauche, ricanement
insultant des adversaires, tout affriandés à l'espoir de voir ce roman
chevaleresque se terminer par un vulgaire scandale. À droite, fureur
indignée des amis, ainsi désagréablement interrompus dans l'apothéose
qu'ils avaient entreprise de l'héroïne de Vendée; parti pris de ne pas
croire à la nouvelle, où l'on ne voulait voir qu'une calomnie méchante
du gouvernement. Des écrivains démocratiques s'étant permis à ce
propos des plaisanteries malséantes, il s'ensuivit une série de
cartels, et l'on put craindre un moment que ces duels n'aboutissent à
une sorte de combat des Trente, entre républicains et royalistes.
Vainement, avec le temps, la nouvelle de la grossesse se
confirma-t-elle, vainement la duchesse elle-même, comme pour préparer
l'opinion à une révélation inévitable, déclara-t-elle, le 22 février
1833, «s'être mariée secrètement pendant son séjour en Italie», les
plus ardents des légitimistes persistèrent à nier, et dénoncèrent là
le premier acte d'un complot infâme qui devait aboutir à une
supposition d'enfant et au meurtre de la princesse.

Celle-ci n'était pas la dernière à souffrir de ces dénégations
inconsidérées dont l'injure retombait sur elle. «Ils font maintenant
beaucoup de bruit mal à propos, disait-elle non sans amertume, et ils
ne sont pas venus, quand je les attendais.» D'ailleurs, elle en avait
alors fini avec son rêve à la Walter Scott; la fièvre héroïque était
tombée. Restait seulement la femme, la Napolitaine aimable, charmeuse,
prime-sautière, fantasque, prompte aux curiosités frivoles; plus faite
pour le plaisir rapide que pour le long martyre; plaisante et
touchante, rarement imposante, dans ses alternatives de gaietés et de
colères, dans ses mélanges imprévus de larmes et de calembours; avant
tout, affamée de liberté, de grand air, de soleil, la première à
déclarer que son rôle était terminé et qu'elle avait assez de la
politique[231].

[Note 231: Telle apparaît la captive de Blaye, dans les écrits des
personnes qui l'ont approchée à cette époque, notamment dans le
_Journal_, récemment publié, du docteur Ménière.]

Cette tournure prise par les événements, l'agitation croissante qui en
résultait, n'étaient pas faites pour simplifier et embellir le rôle de
geôlier dont le ministère s'était si imprudemment chargé. Les
démentis, les soupçons et les défis injurieux des royalistes, la
passion surexcitée de leurs adversaires, et aussi la tentation de
ruiner moralement, par le scandale, une ennemie, acculaient peu à peu
le gouvernement à cette triste entreprise, de rendre manifeste le
déshonneur d'une femme, d'une princesse, d'une nièce de la Reine. Il
lui fallut s'abaisser à une sorte d'inquisition et de police
médicales, user d'autorité et de diplomatie, employer des médecins
renommés et un brave général[232], pour obtenir l'aveu ou arriver à la
constatation de cette grossesse. Et devant le refus de la princesse,
si mobile en d'autres sujets, obstinée sur ce point, on fut amené à
prolonger une détention aussi pénible et fâcheuse pour ceux qui
l'imposaient que pour celle qui la subissait. Enfin survint
l'accouchement, qui s'accomplit dans des conditions particulières de
publicité. La veuve du duc de Berry fit à ce moment une révélation
dont ses partisans ne furent pas les moins surpris; elle déclara
qu'elle était mariée au comte Hector Lucchesi Palli, gentilhomme de la
chambre du Roi des Deux-Siciles, domicilié à Palerme. Cette
déclaration ne mit pas un terme aux insinuations outrageantes des
ennemis de la princesse, et, ce qui est plus étonnant, elle ne
triompha pas de l'incrédulité bruyamment tenace de quelques-uns de ses
amis. Ceux-ci nièrent l'accouchement comme ils avaient nié la
grossesse; une cinquantaine de royalistes, dont M. de Kergorlay,
déposèrent au parquet, contre les ministres, une dénonciation «pour
cause de présomption légale du crime de supposition d'enfant».

[Note 232: Le commandement de la forteresse de Blaye et la garde de la
duchesse de Berry avaient été confiés à un officier qui devait bientôt
illustrer son nom par d'autres services, au général Bugeaud. Les
journaux de droite voyaient alors en lui un geôlier barbare, une façon
d'Hudson Lowe. Propos de parti. La vérité est que, dans une mission
pénible que d'autres il est vrai, n'eussent peut-être pas acceptée, il
fut droit et respectueux.]

L'épouse du comte Lucchesi n'était plus un adversaire dangereux:
aucune raison de la retenir davantage à Blaye. Les portes de la
forteresse s'ouvrirent devant elle, le 8 juin 1833; elle fut embarquée
sur un navire qui la transporta à Palerme. Elle n'était pas, du reste,
au bout de ses peines: désormais elle aura affaire non plus au
gouvernement qu'elle avait voulu renverser, mais au parti et surtout à
la famille royale qu'elle avait compromis et mortifiés; de ce côté,
on ne lui épargnera ni les sévérités ni les humiliations; Charles X
notamment ne lui pardonnera jamais; définitivement séparée de ses
enfants, c'est à peine si, après de pénibles pourparlers, elle
obtiendra de les entrevoir et de les embrasser.

En France, c'était une affaire terminée. Le 10 juin, une ordonnance leva
l'état de siége dans les départements de l'Ouest. Le même jour, s'ouvrit
à la Chambre un débat où le ministère rendit compte de sa conduite. MM.
Garnier-Pagès, Salverte et Mauguin contestèrent, au nom de la gauche, la
légalité de l'emprisonnement comme de l'élargissement. M. Thiers
reconnut hautement qu'on s'était placé en dehors des lois, et mit ses
contradicteurs au défi de le faire blâmer par la Chambre. Personne n'osa
relever ce défi. Néanmoins, cette fois encore, la majorité ne s'engagea
pas au delà du vote de l'ordre du jour pur et simple; elle persistait à
laisser toute la responsabilité au gouvernement.

On conçoit, du reste, que chacun fût plus empressé de décliner que de
revendiquer cette responsabilité. Le Roi, qui avait, dès le début,
regretté l'emprisonnement, ne manquait pas une occasion de bien
marquer qu'en toute cette affaire il avait dû laisser carte blanche à
ses ministres. Cette préoccupation avait apparu, plus d'une fois, dans
ses entretiens avec les ambassadeurs étrangers ou avec certains amis
de la duchesse de Berry, comme M. de Choulot. Nous la retrouvons
surtout dans une conversation fort curieuse, récemment publiée. Au
cours de la captivité, le docteur Ménière, qui avait été attaché par
le ministère à la personne de la prisonnière, fut mandé aux Tuileries.
Louis-Philippe lui parla longuement; faisant allusion aux reproches
que M. Ménière devait entendre de la bouche de la princesse, il lui
dit: «Répondez-lui, monsieur, et ce sera la vérité, que le Roi a
complétement ignoré l'infamie de Deutz, que l'arrestation de Nantes,
qui en était la conséquence, n'a été soumise au cabinet que quand elle
a été consommée, et qu'alors le conseil des ministres a décidé à
l'unanimité qu'il fallait laisser son cours à la justice. J'ai eu la
main forcée; j'ai dû céder à des résolutions mûrement arrêtées; il a
fallu résister aux prières de la Reine, faire taire la voix du sang,
l'intérêt de la parenté, et tout cela, parce qu'un ministre l'a voulu.
Aucune considération personnelle n'a pu entrer en balance contre cette
impérieuse nécessité de ruiner un grand parti politique, de rendre la
duchesse de Berry impossible, et j'ai dû laisser faire ce que je ne
pouvais pas empêcher. Dites-lui bien que la Reine a prié, supplié, que
la tante s'est montrée une véritable mère dans cette triste
circonstance...» En prononçant ces paroles, Louis-Philippe paraissait
très-ému; «sa voix altérée indiquait la profondeur du sentiment qui
l'agitait». Il reprit: «Si madame la duchesse de Berry m'accusait
personnellement de n'avoir suivi à son égard que les seules
inspirations de mon intérêt, vous pourriez lui rappeler que des
personnes qui possèdent sa confiance lui ont dit de ma part quels
dangers elle courait en restant en Vendée... Je l'ai fait prévenir, à
diverses reprises, des périls de sa situation, je l'ai averti de la
possibilité d'une arrestation et des fâcheuses conséquences qui
pouvaient en résulter pour elle... Par quelle fatalité s'est-elle
obstinée à rester en France, lorsqu'il lui était si facile de
partir?... Les événements ont trop prouvé qu'elle était retenue à
Nantes ou aux environs de cette ville par un motif tout-puissant sur
son esprit, et c'est là un malheur irréparable.» Puis, insistant sur
ce qu'il n'avait pu résister à ses ministres, lorsqu'ils invoquaient
la raison d'État: «Vous lui direz encore que, par le temps qui court,
quand l'émeute est dans la rue, quand des assassins à gages se
relayent pour me tuer, quand la guerre civile est à peine assoupie
dans la Vendée et que la presse la plus ardente enflamme toutes les
passions populaires, la position d'un roi constitutionnel est à peine
tenable, et qu'en vérité je serais parfois tenté de quitter la partie
et de mettre la clef sous la porte[233].»

[Note 233: _La Captivité de madame la duchesse de Berry, à Blaye,
Journal du docteur Ménière_, t. I, p. 185.]

Que valait donc au fond cette «raison d'État» que les ministres
invoquaient et à laquelle le Roi s'était cru contraint de céder? Sans
doute, on avait ainsi tué politiquement une princesse entreprenante,
la seule qui, dans sa famille, pût rêver de guerre civile; on avait
porté un coup et surtout infligé une cruelle mortification à une
dynastie rivale et à un parti ennemi. Mais n'était-ce pas acheté bien
cher? Était-il habile de blesser à ce point les royalistes, de
provoquer chez eux d'aussi implacables ressentiments, et d'affronter
le genre de reproches auxquels un tel acte devait donner lieu? À
l'heure où le respect de la royauté se trouvait déjà si ébranlé,
était-il prudent d'y porter une nouvelle atteinte, en livrant à la
malignité, à l'insolence et au mépris publics les faiblesses d'une
princesse royale? S'imaginait-on que ce qui était retranché ainsi à la
dignité de la branche aînée était ajouté à celle de la branche
cadette? N'était-ce pas plutôt une perte pour la cause monarchique
elle-même, sous toutes ses formes; une diminution du trésor commun de
prestige et d'honneur, également nécessaire à toutes les dynasties?
N'était-ce pas en un mot, de la part des hommes de 1830, une faute
analogue à celle que commettaient les légitimistes, quand ils
traînaient dans la boue Louis-Philippe, sans comprendre que toute
royauté était par là rabaissée? Parmi les amis les plus dévoués du
gouvernement de Juillet, quelques-uns avaient, dès cette époque, le
sentiment de cette faute: «Le gouvernement, dit le général de Ségur
dans ses Mémoires, abusa déplorablement de sa victoire; je veux parler
de cette espèce d'exposition publique, de ce cruel pilori, où fut
attaché la malheureuse princesse prisonnière. Je ne fus sans doute pas
le seul à faire trop inutilement observer que cette atteinte, portée à
l'honneur d'un sang royal et à son propre sang, rejaillirait sur
soi-même et sur tous les trônes; qu'elle irriterait toutes les cours,
et achèverait de détruire, dans les peuples, un reste de respect si
nécessaire à conserver.» L'un des ministres d'alors, M. Guizot,
revenant plus tard sur ces événements, a raconté comment le Roi avait
été d'avis qu'on se bornât à reconduire tout de suite la duchesse de
Berry hors de France; puis il a ajouté: «La méfiance est le fléau des
révolutions; elle hébète les peuples, même quand elle ne leur fait
plus commettre des crimes. Pas plus que mes collègues, je ne jugeai
possible, en 1833, de ne pas retenir madame la duchesse de Berry. Des
esprits grossiers ou légers ont pu croire que les incidents de sa
captivité avaient tourné au profit de la monarchie de 1830; je suis
convaincu qu'on aurait bien mieux servi cette monarchie en agissant
avec une hardiesse généreuse, et que tous, pays, Chambres et cabinet,
nous aurions fait acte de sage comme de grande politique, en nous
associant au désir impuissant, mais clairvoyant, du Roi.»


IX

La déconfiture de la duchesse de Berry marqua, pour les royalistes, la
fin de la politique de coups de main. Force leur était bien de se
rabattre désormais sur l'autre politique, jusqu'alors un peu
dédaignée, sur celle qui cherchait à agir par la presse et le
Parlement. La déception était dure pour les ardents et les impatients.
Au moins eurent-ils la consolation d'avoir, pour soutenir à la tribune
cette lutte sans espoir prochain, un homme dont l'éloquence apporta à
leur amour-propre de parti des satisfactions égales à celles qu'ils
avaient rêvé de trouver par des exploits à main armée. Cet orateur
n'était pas un gentilhomme voué par sa naissance à servir sous le
drapeau fleurdelysé: c'était un fils de la bourgeoisie, tout comme les
Dupin, les Guizot et les Thiers. Nouveau venu dans la politique
active, il s'engageait volontairement au service d'une cause vaincue,
sans en avoir retiré aucun profit personnel alors qu'elle était
victorieuse. Chacun a nommé Berryer.

Il était éloquent rien qu'à être vu: une tête admirable, noblement
portée, avec je ne sais quoi de doux, de fort, de charmant et de
dominateur; le front large et découvert; les yeux expressifs; la
puissance du buste et la carrure des épaules se dessinant, non sans
une coquetterie virile, dans le gilet blanc et l'habit bleu à boutons
d'or; en tout son être, un mélange de vigueur et d'élégance, et
surtout une abondance de vie qui s'épanchait sans effort. Ouvrait-il
la bouche, il en sortait une voix, d'un timbre incomparable,
qu'accompagnait un geste ample et superbe. Rarement homme avait reçu à
un tel degré tous les dons physiques de l'orateur. Orateur, il l'était
aussi par le mouvement irrésistible de la pensée, la vigueur de la
dialectique, l'intelligence prompte à s'assimiler les questions les
plus diverses, l'imprévu grandiose des inspirations, une prodigieuse
faculté d'émouvoir et d'être ému, et cette sorte de flamme qui
jaillissait soudainement, illuminant ou embrasant tout autour de lui.

Pour le rôle qu'il allait jouer sous la monarchie de Juillet, Berryer
avait cet avantage de n'avoir pas été personnellement compromis dans
le gouvernement précédent. Entré à la Chambre, au commencement de
1830[234], ses seuls actes de député avaient été alors de refuser le
portefeuille que lui offrait M. de Polignac, et de combattre l'Adresse
des 221. Auparavant il s'était renfermé dans sa profession d'avocat,
déjà royaliste sans doute, mais accordant libéralement le secours de
sa parole à des clients de toute opinion, ayant même débuté par être
l'un des défenseurs du maréchal Ney. Quand on lui jettera à la face
quelque faute de la Restauration: «J'ai gardé entière, répondra-t-il,
l'indépendance de ma vie; je n'ai pris, envers mon pays, aucune
responsabilité dans des actes funestes pour lui.»

[Note 234: C'est à cette époque qu'il avait atteint l'âge de quarante
ans, condition d'éligibilité sous la Restauration.]

Dès le lendemain de la révolution, Berryer a marqué son attitude: s'il
ne se regardait pas comme délié de sa fidélité à la royauté déchue, il
ne s'estimait pas non plus dégagé de ses devoirs envers le pays. Pas
«d'émigration à l'intérieur», déclarait-il, c'est-à-dire pas
d'abstention, pas d'isolement dans la conspiration ou même dans la
bouderie. Quand la Chambre a constitué la monarchie nouvelle, il a
protesté, mais est resté dans le Parlement et n'a pas refusé le
serment. Ce serment l'obligeait à répudier toute attaque illégale.
Seulement, témoin d'une expérience dont il ne jugeait le succès ni
possible ni désirable, il se croyait autorisé à en annoncer l'échec, à
y aider même par tous les moyens de discussion que la loi mettait à sa
disposition. Il se plaisait à placer la monarchie nouvelle en face de
toutes ses faiblesses, de celles surtout qui venaient de son origine,
triomphait de ses embarras et de ses contradictions, la poussait,
l'acculait aux conséquences les plus extrêmes et les plus périlleuses
de son principe, lui refusait les moyens et le droit de limiter et de
combattre la révolution d'où elle était née. Lois diverses, questions
intérieures ou extérieures, malaises ou crises, tout lui servait à
reprendre sans cesse cette critique implacable, dont le dessein était
de montrer la royauté de Juillet impuissante pour l'ordre, pour la
paix et pour l'honneur, et dont la conclusion logique et avouée devait
être un changement de gouvernement. Comment cette conduite se
conciliait avec le serment, c'est une question de casuistique dans
laquelle nous n'avons garde d'entrer. Le terrain, en tout cas, était
singulièrement étroit et glissant, et il fallait au député royaliste
toute la souplesse et aussi toute la noblesse de sa parole, pour y
garder son équilibre et sa dignité d'attitude.

Dans l'attaque, Berryer apporta cette passion sans laquelle il n'y a
pas d'orateur, ses invectives étaient parfois terribles, son mépris
plus terrible encore. Et cependant, on ne peut pas dire qu'il ait eu
rien des haines enfiellées, mesquines, méchantes, qui marquent trop
souvent l'esprit de parti. Tout en lui y répugnait: la cordialité
ouverte, largement sympathique, la bonté aimable et simple de son
caractère; la liberté de son intelligence, naturellement dégagée des
illusions de coterie, des superstitions et des préventions de secte;
les habitudes de l'avocat, ayant appris à demeurer le camarade de ceux
qu'il venait de combattre à la barre; les goûts du dilettante, de
l'homme du monde fort répandu dans les sociétés les plus diverses et
trouvant plaisir à y être aimé et admiré. On était presque étonné
parfois de ses rapports personnels avec ses adversaires de tribune.
Non-seulement beaucoup de républicains se vantaient de son amitié,
mais il était au mieux avec des partisans de la monarchie de Juillet,
comme M. Dupin et M. Odilon Barrot, tutoyait à mi-voix les ministres
qu'il combattait tout haut, et déjeunait familièrement chez M. Thiers,
au lendemain des affaires de la duchesse de Berry.

Sans jamais abjurer et même en confessant très-haut sa croyance
politique, Berryer faisait effort, chaque fois qu'il prenait la
parole, pour sortir des thèses particulières à son parti. Par goût et
par tactique, il cherchait à devenir, sinon le chef, du moins
l'orateur de l'opposition entière; il y parvenait souvent: fait
remarquable quand on se rappelle qu'il représentait les vaincus de
1830. Son secret était de se montrer très-libéral à l'intérieur, très
«national» dans les questions extérieures[235]. Il manquait souvent de
mesure, de justice, comme toutes les oppositions; exigeait ce que
lui-même n'eût pas fait au pouvoir; ne tenait pas compte des
difficultés et des nécessités de la situation; mais il trouvait, pour
parler de liberté ou de patriotisme, une sincérité et une chaleur
d'accent qui remuaient les esprits d'ordinaire le plus éloignés de
lui. Ainsi s'expliquent l'éclat et l'étendue de son succès. Nul
orateur n'était moins contesté parmi les gens de toute opinion; la
mode était même alors de le porter très-haut. Devait-il parler, les
tribunes de la Chambre étaient garnies d'un triple rang de femmes
élégantes. Souvent, après ses discours, quand il se laissait tomber
sur son siége, accablé et frémissant encore, de tous les bancs, ses
collègues venaient à lui, lui serraient la main; certains même
l'embrassaient, comme fit un jour le général Jacqueminot. À le voir
ainsi entouré, un étranger eût pu le prendre pour le _leader_ de la
majorité. Le royalisme était-il donc redevenu populaire dans le
Parlement? Non, c'était le succès de l'orateur, tenant à la rare
adresse avec laquelle, sans répudier sa note particulière, il s'était
placé sur le terrain commun à toute l'opposition; on faisait même ce
succès d'autant plus vif qu'on croyait son parti moins en état d'en
tirer profit. Si, au lieu des applaudissements et des poignées de main
qu'on lui prodiguait, Berryer avait demandé des votes pour sa cause,
il eût vu alors à quel point celle-ci était toujours vaincue. Il était
du reste trop clairvoyant pour se leurrer d'illusions. «S'il y a
quelque chance, dira-t-il à Lamartine en 1838, elle n'est plus à vue
d'homme; elle est à un horizon inconnu.»

[Note 235: Lui rappelait-on Louis XVIII, déclarant qu'il devait sa
couronne, après Dieu, au prince régent d'Angleterre, il répliquait:
«Quelques paroles que l'on cite, fût-ce des paroles de roi, je ne les
couvre pas de mon suffrage, j'en abjure la responsabilité.«Un autre
jour, il allait jusqu'à louer la Convention: «Je sépare complétement
de toutes nos querelles, disait-il, tout ce qui est relatif à la
position de la France à l'égard de l'étranger. En tous temps et sous
tous les régimes, je crois que je n'aurais pas eu un autre sentiment,
et, pour me montrer à vous tel que Dieu m'a fait, si je disais ici
toute ma pensée, je rappellerais une époque d'horreurs, de crimes, une
assemblée vouée par ses actes antérieurs à l'exécration des gens de
bien, dont le souvenir soulève encore tout coeur d'homme: eh bien! je
la remercie d'avoir sauvé l'intégrité du territoire!»]

Toutefois, si personnels qu'ils fussent à Berryer, ce succès et cette
popularité n'étaient pas à dédaigner pour la cause royaliste. Il y
avait là de quoi consoler un parti, de sa nature, plus affamé
d'honneur que de pouvoir réel. Et puis, en arborant ainsi le drapeau
de la liberté ou du patriotisme, en flattant les aspirations
généreuses du pays, l'orateur de la droite ne s'associait pas
seulement à la tactique commune de l'opposition; il dégageait
hardiment ses propres amis de certains souvenirs compromettants
d'ancien régime ou d'invasion étrangère; il les amenait peu à peu sur
le seul terrain où ils pussent retrouver, pour le moment, une part
d'influence dans les affaires publiques, et préparer, pour l'avenir,
un retour de fortune. Cela valait mieux que de courir l'aventure d'une
nouvelle guerre de Vendée, ou de prendre à rebours les idées de la
France moderne comme s'y appliquait alors l'entourage du vieux roi
Charles X. Si, après le 24 février 1848, les légitimistes ont fait si
brillante figure et occupé si grande place dans les assemblées
républicaines, ils le doivent surtout à l'attitude que Berryer leur
avait fait prendre depuis 1830. Peut-être même leur succès eût-il été
plus complet, s'ils avaient mieux suivi son exemple et ses conseils.
Mais le grand royaliste, qui n'était guère contesté dans les autres
partis, l'était parfois dans une fraction du sien. L'éclat extérieur
de son rôle et la prépondérance de son talent ne le garantissaient
pas contre toutes sortes de contradictions, de suspicions, d'attaques
intérieures. Les violents d'extrême droite étaient loin d'avoir
désarmé; et ils manoeuvraient, trop souvent avec quelque succès, pour
entraver les efforts de celui contre lequel ils croyaient avoir tout
dit, quand ils l'avaient traité de parlementaire. Triste histoire,
souvent répétée, que celle de ces divisions et de ces déchirements, au
sein d'une opinion vaincue. C'est la vue de ces misères qui, dès 1833,
faisait écrire à madame Swetchine: «Il me paraît bien singulier que la
division ne soit pas un de ces tributs dont se rachète la mauvaise
fortune. Comment l'instinct seul ne fait-il pas devenir compactes ceux
qui n'ont pour eux ni le nombre, ni l'action, ni le pouvoir? Ah! comme
me disait un homme d'esprit, si M. le duc de Bordeaux n'avait en
France que des ennemis...... Il y a longtemps que je regarde les
partis en eux-mêmes comme les plus grands obstacles au triomphe du
principe qu'ils servent.»


X

Ces mêmes événements de Vendée et de Blaye, qui grandissaient le rôle
de Berryer, amenèrent la retraite volontaire d'un royaliste plus
illustre et plus populaire encore, qui naguère semblait mener la
bataille de presse contre la monarchie de Juillet. Chateaubriand avait
désapprouvé l'entreprise de la duchesse de Berry. Mais, à la vue de la
princesse vaincue, captive, il avait cru que l'honneur l'obligeait à
la défendre, et avait lancé une brochure toute vibrante des émotions
et des colères de son parti. Plus tard, la prisonnière libérée, il
travailla à un rapprochement entre le vieux Roi trop immobile et sa
trop mobile belle-fille; il intervint dans les discussions intestines,
dans les rivalités d'école et de coterie qui éclatèrent alors, dans le
sein et autour de la famille royale, au sujet de l'éducation du duc de
Bordeaux, de la fixation et des conséquences de sa majorité: misères
de l'exil que les _Mémoires d'outre-tombe_ n'ont parfois que trop
cruellement divulguées. Est-ce dégoût de ces misères, tristesse de
voir ses conseils repousses[236], mortification de n'avoir pu
davantage ébranler la monarchie nouvelle qu'il s'était flatté de jeter
bas avec sa plume? ou bien, est-ce une forme de ce malaise dont ont
été atteints presque tous les hommes de lettres de notre temps, et
auquel échappait la nature de Berryer, plus agissante et moins
pensante, plus simple et moins sensible? Quoi qu'il en soit, à partir
de ce moment, Chateaubriand va se tenir à l'écart. Désormais, plus de
ces retentissantes brochures qui étaient à elles seules des
événements, plus de ces démarches éclatantes où il apparaissait à la
tête de l'armée royaliste. À peine sortira-t-il de cette immobilité,
pour prendre part, en 1843, au pèlerinage de Belgrave Square.

[Note 236: Quelques années plus tard, en octobre 1836, il écrivait à
la duchesse de Berry: «J'ai été opposé à presque tout ce qui s'est
fait... Henri V sort maintenant de l'enfance; il va bientôt entrer
dans le monde, avec une éducation qui ne lui a rien appris du siècle
où nous vivons.»]

Au fond, il n'est pas adouci à l'égard du régime de Juillet; mais il
est plus calme, par lassitude et découragement. Il est toujours fidèle
à la vieille royauté, mais d'une fidélité dédaigneuse, insolente
parfois; aussi a-t-on pu le comparer à ces femmes acariâtres qui, sous
prétexte qu'elles ne trompent pas leur mari, se croient le droit de
lui dire qu'elles ne l'aiment pas[237]. À vrai dire, il est moins
fidèle à son roi qu'à lui-même, moins préoccupé de servir une cause
que de maintenir l'unité morale et en quelque sorte esthétique de sa
vie. Plus que jamais il craint de paraître dupe de ses clients et de
ses principes; «désabusé, sans cesser d'être fidèle», dit-il de
lui-même. Après avoir remué tous les coeurs royalistes par son
apostrophe fameuse à la duchesse de Berry: «Madame! votre fils est mon
roi!» il s'étonne que ce soit lui qui ait poussé ce cri; car, dit-il,
«je crois moins au retour de Henri V que le plus misérable
juste-milieu ou le plus violent républicain». Malheureusement, c'est
souvent aux pires adversaires de la royauté, ou même à l'héritier des
Bonaparte, qu'il fait confidence de son absence de foi et
d'espérance[238]. Il y mêle, avec une sorte de complaisance, des
généralités démocratiques et presque des prophéties républicaines.
C'est sa manière de quêter, pour lui-même, une popularité qu'il
n'attend plus pour sa cause. Lui, parfois si amer, si hautain, si
susceptible avec ses amis politiques, il est aux petits soins avec
Béranger et Carrel. Et en même temps, dans cette âme mobile comme sont
celles des grands artistes, se produisent, à l'improviste, des
attendrissements qui percent ce masque de scepticisme: «Je viens de
recevoir la récompense de toute ma vie, écrira-t-il à madame Récamier
le 29 novembre 1843; le prince a daigné parler de moi, au milieu d'une
foule de Français, avec une effusion digne de sa jeunesse. Si je
savais raconter, je vous raconterais cela; mais je suis là à pleurer
comme une bête.»Néanmoins, c'est le découragement qui domine. Son
dernier mot est toujours de se proclamer «sans foi dans les rois comme
dans les peuples»; il ne «croit plus à la politique», et «rit des
hommes d'esprit qui prennent tout ce qui se passe au sérieux».

[Note 237: «Après tout, écrit-il, c'est une monarchie tombée; il en
tombera bien d'autres! Nous ne lui devons que notre fidélité: elle
l'a.»]

[Note 238: Chateaubriand écrivait à Louis-Napoléon, le 19 mai 1832:
«En défendant la cause de la légitimité, je ne me fais aucune
illusion, mais je pense que tout homme, qui tient à l'estime publique,
doit rester fidèle à ses serments.»]

Ainsi désabusé de la politique, le grand écrivain ne sait pas se
réfugier dans les lettres pour leur demander la paix de son esprit et
la revanche de son ambition. La fatigue a gagné chez lui jusqu'à
l'artiste. Dès 1832, il disait à Augustin Thierry: «Je suis las, je
suis encore plus dégoûté. Je n'écrirais plus si ma misère ne m'y
forçait.» Ajoutez, à mesure que les années s'accumulent sur sa tête,
le regret, le dépit, presque la honte de vieillir. On dirait de ces
coquettes qui ont mis tout l'intérêt de leur vie dans leurs succès de
jeunesse. Don Diègue ne s'est pas écrié d'un accent plus désespéré: «Ô
vieillesse ennemie!» Ce sentiment ne sera pas pour peu dans le
pessimisme amer de ses Mémoires. Seule, l'amitié ingénieuse et
délicate de madame Récamier parviendra à lui apporter un peu de
douceur et de distraction. Mais jamais il ne reprendra part ou
seulement intérêt aux événements publics. Cette vie naguère si
agitée, si retentissante, si mêlée à tous les mouvements et à tous les
bruits du siècle, se terminera dans une immobilité chagrine, dans un
silence altier, encore enveloppée, sans doute, pour ceux qui la
regarderont de loin, d'une vapeur glorieuse, mais de celle qu'on voit
d'ordinaire plutôt autour des morts que des vivants. Quand, en 1848,
on viendra annoncer la chute de la monarchie de Juillet à celui qui
l'avait, au début, tant haïe et tant attaquée, il se bornera à
répondre d'un ton indifférent: «C'est bien, cela devait arriver.»


XI

La session de 1832, ouverte le 19 novembre, se prolongea jusqu'au 25
avril de l'année suivante; celle de 1833 lui succéda sans
interruption, et dura jusqu'au 26 juin. Toutes deux furent
relativement calmes. En dehors de l'Adresse et des discussions
soulevées, à deux reprises, sur la duchesse de Berry, aucun de ces
grands débats politiques où les partis se rencontrent et se mesurent.
Le ministère restait en possession de sa majorité; il s'en croyait
même assez sûr, pour défier parfois l'opposition par des actes
d'autorité à la Casimir Périer[239]: telle fut la brusque destitution
de M. Dubois, inspecteur général de l'Université, et de M. Baude,
conseiller d'État, tous deux coupables d'avoir pris, comme députés,
une attitude hostile à l'un des projets du gouvernement.

[Note 239: Le nom de Périer était toujours celui sous lequel
s'abritaient les ministres. M. Guizot disait, le 6 mars 1833: «Quel
est le système de l'administration actuelle? C'est le système du 13
mars; système, je me fais honneur de le dire, implanté dans cette
Chambre par mon honorable et illustre ami, M. Casimir Périer.»]

L'absence de débats purement politiques permit aux Chambres de voter
des lois organiques qui donnaient satisfaction aux besoins permanents
du pays. Plusieurs de ces lois sont encore en vigueur, ou tout au
moins ont posé des principes qui, depuis lors, ont subsisté dans
notre législation: loi sur l'organisation des conseils généraux et des
conseils d'arrondissement, mettant en oeuvre le régime électif,
étendu, depuis 1830, à l'administration départementale; loi sur
l'expropriation pour cause d'utilité publique, assurant à la propriété
la garantie d'une indemnité fixée par jury, et à l'État les pouvoirs
qui seuls lui permettront d'entreprendre les grands travaux nécessités
par la transformation économique de la société; loi sur la police du
roulage; et surtout loi du 28 juin 1833, sur l'instruction primaire,
qui, en organisant l'école publique et en donnant la liberté à l'école
privée, a marqué l'une des dates les plus importantes de l'histoire de
l'enseignement populaire en France. Une réforme fut introduite dans la
présentation du budget pour mettre fin au régime des crédits
provisoires. M. Thiers fit adopter un plan de travaux publics qui
comportait une dépense de cent millions, répartie en cinq ans, sans
recours à l'emprunt; un tel chiffre paraissait alors hardi[240]. Des
ordonnances, préparées par le duc de Broglie, réorganisèrent nos
établissements consulaires. Partout, en somme, activité féconde des
ministres et du Parlement, qui avaient enfin le loisir de faire les
affaires du pays, au lieu de dépenser toutes leurs forces et tout leur
temps à défendre, contre des attaques incessantes, l'ordre public,
l'existence du gouvernement ou de la société.

[Note 240: Une partie de ces travaux comprenait l'achèvement de l'arc
de triomphe de l'Étoile, de la Madeleine, de la place de la Concorde
et du Panthéon.]

Nous savons moins de gré au cabinet et aux Chambres de certaines
décisions qui étaient un dernier tribut payé aux révolutionnaires:
tels l'adoption définitive de la loi abolissant le deuil du 21
janvier, le vote nouveau de la Chambre en faveur du divorce, et la loi
accordant des pensions aux «vainqueurs de la Bastille». À ce dernier
propos, que de banalités et de sophismes furent débités sur la
vulgaire et sanglante émeute du 14 juillet! et, signe du temps, ils le
furent non-seulement par La Fayette, mais par le ministre de
l'intérieur, M. d'Argout, et par M. Villemain[241]. M. Guizot a
confessé et regretté plus tard «les concessions fâcheuses» qu'en ces
diverses circonstances le ministère avait faites, «par ses actes ou
par son silence, à l'esprit révolutionnaire[242]».

[Note 241: M. Villemain dit, en cette occasion, à la Chambre des
pairs: «Toutes les Chambres des députés et la Chambre des pairs
doivent se souvenir à jamais que c'est à de telles insurrections que
nous devons tous l'honneur de siéger dans cette Assemblée... Ne
médisons pas de ces grands souvenirs... Oui, sans doute, comme dans
tous les grands événements, comme dans toutes les commotions
politiques, des crimes, des attentats, des violences individuelles ont
suivi le développement soudain et nécessaire de l'énergie nationale.
Le crime a été à côté de la grandeur. C'est la force et la fatalité
des révolutions. C'est parce qu'elles sont si terribles qu'elles
doivent être rares...»]

[Note 242: GUIZOT, _Mémoires_, t. III, p. 218, 219.]

Quoi qu'il en fût de ces faiblesses, à voir les choses dans leur
ensemble, il était manifeste, vers la fin de la session de 1833, que
le gouvernement marchait bien, que le pays était calme et prospère. La
presse ministérielle triomphait, avec quelque fierté. «De l'aveu de
tout le monde, disait le _Journal des Débats_ du 8 juin 1833, jamais
le commerce n'a été plus florissant; le travail abonde; la misère,
entretenue, pendant près de deux années, par les entreprises
désespérées des factions, a disparu....... Voyez si le temps ne s'est
pas chargé de donner d'insultants démentis à toutes les prophéties de
l'opposition. Cette année, qui a vu mourir les émeutes, a vu aussi
tomber les dernières chances d'une guerre européenne. À l'intérieur,
vous rappelez-vous les effrayantes malédictions dont fut salué le
ministère du 11 octobre?..... La majorité, qui voyait bien que c'était
son propre système qu'on cherchait à lui faire abandonner, est restée
parfaitement unie au gouvernement. Nous avons eu deux sessions
beaucoup plus paisibles que les précédentes... Qui s'est dissous?
L'opposition. Dans la Chambre, dans les journaux, nous avons vu
l'opposition mal faite éclater en mille pièces.» Et, quelques jours
plus tard, le 26 juin: «Les Chambres laisseront le pays, non plus
comme l'année dernière, inquiet et à la veille d'une secousse
violente, mais calme, en pleine prospérité et commençant à avoir foi
dans son avenir.» Ce que les amis du ministère notaient avec le plus
d'orgueil, c'est qu'il n'y avait plus de ces séditions, naguère encore
presque permanentes. «Voici, s'écriait le _Journal des Débats_, une
année passée sans désordres et sans émeutes!» Et M. Guizot se croyait
fondé à dire, du haut de la tribune: «Les émeutes sont mortes, les
clubs sont morts, la propagande révolutionnaire est morte; l'esprit
révolutionnaire, cet esprit de guerre aveugle, qui semblait s'être
emparé un moment de toute la nation, est mort[243].» M. Thiers n'était
pas moins satisfait et il écrivait à à M. de Barante, le 22 octobre
1833: «Nous sommes unis, très-chaudement secondés par le Roi, admis
par les Chambres, et nous attendons[244].»

[Note 243: Discours du 16 février 1833.]

[Note 244: _Documents inédits._]

Courbatu comme un malade au sortir d'un long accès de fièvre, le pays
jouissait d'un repos qu'il n'avait pas connu depuis trois ans. Les
Français, à d'autres époques, si vite impatients, si facilement
ennuyés des gouvernements qui ne leur assurent que ce repos, en
sentaient tant alors le besoin, qu'ils désiraient presque le silence
et l'immobilité. Bien changés depuis la Restauration, ils semblaient
plus las que curieux de la politique. M. de Rémusat écrivait à M.
Guizot, après avoir parcouru plusieurs provinces: «On jouit réellement
de la tranquillité et de la prospérité renaissantes. Pour le moment,
il n'y a, je vous en réponds, nul souci à prendre de satisfaire les
imaginations et de captiver les esprits. Le repos leur est une chose
nouvelle qui leur suffit.» Le _Journal des Débats_ ne craignait pas de
constater publiquement cette fatigue de la politique: «Il est évident,
disait-il, pour quiconque sait et veut observer, que notre fièvre
politique commence à se calmer. Il y a un dégoût des longues
discussions, un rassasiement de lois et de théories gouvernementales,
que tout le monde éprouve plus ou moins. Je ne sais trop ce que l'on
pourrait imaginer pour émouvoir et remuer le public, tant il paraît
affermi dans son indifférence. Jamais session ne l'a trouvé plus calme
et plus froid.» La feuille ministérielle reprochait même au cabinet de
«fatiguer» l'esprit public, en déposant trop de projets. Et elle
ajoutait: «L'opposition elle-même cache-t-elle sa lassitude? La
violence n'est plus que dans quelques journaux. Là, j'en conviens, le
feu sacré brûle encore; encore est-il facile de reconnaître, au mal
que se donne la presse pour être violente, à la surabondance des
épithètes injurieuses, que la violence est dans les mots et non dans
le eoeur. Cela ne coule plus de source, comme il y a un an[245].»Vers
la même époque, M. de Barante constatait dans l'opinion «le dégoût de
toute discussion, le besoin de repos, la répugnance pour tout ce qui
est vif et bruyant»; puis il ajoutait: «La Chambre s'ennuie de
l'opposition et d'elle-même aussi[246].»

[Note 245: _Journal des Débats_ du 20 décembre 1832 et du 8 juin
1833.]

[Note 246: Lettre du 18 décembre. (_Documents inédits._)]

Le pays entrait-il donc définitivement en possession de ce repos tant
désiré? Les émeutes étaient-elles aussi «mortes» que le proclamaient
M. Guizot ou le _Journal des Débats_? Hélas! l'événement devait
bientôt donner un démenti à cette trop prompte satisfaction. Au moment
même où la session de 1833 se termine dans ces illusions, l'agitation
révolutionnaire recommence, à l'occasion des préparatifs des fêtes de
Juillet; les émeutes paraissent imminentes; le gouvernement et les
Chambres vont être contraints de nouveau de se vouer principalement à
la lutte contre le désordre, lutte plus violente que jamais et qui
les absorbera encore pendant trois années.



CHAPITRE X

LES INSURRECTIONS D'AVRIL

(Juin 1833--juin 1834)

     I. La Société des _Droits de l'homme_. Elle entretient et excite
     les passions révolutionnaires. Préparatifs d'émeute en vue des
     fêtes de Juillet. La question des «forts détachés». L'émeute
     avorte.--II. Agitation socialiste. Déclaration par laquelle la
     Société des _Droits de l'homme_ se met sous le patronage de
     Robespierre. Effet produit. Attitude des républicains modérés,
     particulièrement de Carrel. Ce dernier est sans autorité et
     jalousé dans son parti. Ses déboires et sa tristesse.--III.
     Efforts du gouvernement pour réprimer le désordre. Faiblesses du
     jury. L'affaire des crieurs publics met en lumière l'insuffisance
     de la législation. Les conservateurs comprennent la nécessité de
     lois nouvelles.--IV. Session de 1834. Loi sur les crieurs
     publics. Loi sur les associations. Cette dernière est une loi de
     défiance et de déception. À qui la faute?--V. Irritation des
     sociétés révolutionnaires. Appel à l'insurrection. Embarras des
     chefs. La situation à Lyon. Bataille dans les rues de cette
     ville, du 9 au 13 avril. Défaite des insurgés. Émotion produite
     par les nouvelles de Lyon. L'émeute éclate à Paris et est
     promptement vaincue. Autres tentatives d'insurrection en
     province.--VI. Lois pour augmenter l'effectif de l'armée et pour
     interdire la détention des armes de guerre. Découragement des
     républicains. Mort de La Fayette. Élections de juin 1834,
     marquant la défaite du parti révolutionnaire. Grand élan de
     prospérité matérielle.


I

À la fin de 1832 et dans la première moitié de 1833, à l'époque même
où les ministres du 11 octobre se félicitaient de n'avoir plus
d'émeutes, certains symptômes révélaient cependant qu'au fond le mal
révolutionnaire persistait. Pour s'être un moment enfoncé sous terre,
le torrent n'avait pas cessé de couler. L'armée du désordre,
désorganisée à la suite de sa défaite des 5 et 6 juin 1832, n'avait
pas tardé à se reconstituer. Avant la fin de l'année, s'était fondée
une nouvelle société secrète qui devait acquérir une certaine
célébrité dans notre histoire insurrectionnelle, la Société des Droits
de l'homme. Parmi les membres du comité directeur, on remarquait MM.
Audry de Puyraveau et Voyer d'Argenson, députés; de Kersausie,
Godefroy Gavaignac, Trélat, Guinard, etc. Chaque section prenait un
nom différent: _Robespierre_, _Marat_, _Babeuf_, _Louvel_, le _Vingt
et un Janvier_, l'_Abolition de la propriété mal acquise_, la _Guerre
aux châteaux_, etc. Des ordres du jour imprimés étaient distribués et
lus aux affiliés. Le développement de la société fut rapide; elle
compta bientôt, dans Paris, plus de quatre mille membres. En outre,
elle se vantait d'être «une société mère de plus de trois cents
associations qui se ralliaient, sur tous les points de la France, aux
mêmes principes et à la même direction».

Toute cette grande machine avait pour but et pour effet d'entretenir
et d'exciter les passions subversives. On s'en aperçut d'abord à la
violence croissante de la presse. Plus que jamais celle-ci, suivant
l'expression de Lamartine, «suait l'insurrection et l'anarchie»; plus
que jamais aussi, elle s'attaquait directement à la personne du Roi, à
sa famille[247]. On cherchait toutes les occasions d'arborer avec
éclat le drapeau de la révolte, et, suivant un usage établi depuis
1830, chaque procès politique ne semblait être qu'un théâtre ouvert,
une tribune offerte à l'effronterie révolutionnaire. Bergeron,
poursuivi comme auteur présumé du coup de pistolet tiré contre le Roi,
sur le pont Royal, et acquitté faute de preuves, se vantait, devant
les juges, d'avoir tué plusieurs soldats dans les journées des 5 et 6
juin. S'il voulait bien se défendre d'avoir tiré sur le Roi, ce
n'était pas sans ajouter aussitôt: «Nous ne regardons pas le Roi comme
un ennemi assez puissant pour le massacrer»; et au magistrat, lui
demandant «s'il avait dit que le Roi méritait d'être fusillé», il
répondait: «Je ne me rappelle pas l'avoir dit, mais je le pense.» Tous
les écrivains républicains, y compris Carrel, célébraient Bergeron
comme un héros. En avril 1833, la Chambre des députés, grossièrement
outragée dans un article de la _Tribune_, crut devoir, sur la
proposition de M. Viennet, citer le gérant de ce journal à sa barre.
MM. Cavaignac et Marrast, principaux rédacteurs du journal, saisirent
avec empressement cette occasion, non de se défendre, mais d'étaler
arrogamment leurs sophismes, leurs accusations et leurs menaces, à la
face de la Chambre condamnée au silence par son rôle de juge, et du
pays rendu attentif par la solennité inaccoutumée d'une telle
audience. C'était, après cela, pour l'ordre public, une maigre
compensation que la condamnation du gérant à trois ans de prison et à
dix mille francs d'amende.

[Note 247: «À moins d'être aveugle ou sourd, disait le _Journal des
Débats_, il faut bien reconnaître que le Roi n'a d'autre privilége que
celui d'être injurié, outragé, calomnié de préférence à tout autre.
S'il y a une ignoble plaisanterie à faire, sur qui tombe-t-elle? Sur
le Roi. Qui désigne-t-on à la haine et aux vengeances du peuple? Le
Roi. Qui arrache le pain à la misère, le vêtement à la nudité, la
liberté à tous? Le Roi. Qui représente-t-on, sous les formes les plus
grotesques ou les plus odieuses, à tous les coins de rue, sur tous les
carreaux des boutiques, partout où s'arrêtent les oisifs? Le Roi... Le
Roi, en un mot, est l'ennemi public.» (14 décembre 1833.)]

La Société des Droits de l'homme ne négligeait aucun moyen de tenir
les passions révolutionnaires en haleine. Un de ses apologistes a dit
d'elle, à ce propos: «Entretenir l'élan imprimé au peuple, en 1830,
préparer les moyens d'attaque en élaborant les idées nouvelles,
souffler sans cesse aux âmes atteintes de langueur la colère, le
courage, l'espérance, tel était son but, et elle y avait marché la
tête haute, avec une énergie, avec un vouloir extraordinaires.
Souscriptions en faveur des prisonniers politiques ou des journaux
condamnés, prédications populaires, voyages, correspondances, tout
était mis en oeuvre. De sorte que la révolte avait, au milieu même de
l'État, son gouvernement, son administration, ses divisions
géographiques, son armée[248].»

[Note 248: LOUIS BLANC, _Histoire de dix ans_, t. IV, ch. II.]

À ce régime d'excitations, le parti révolutionnaire ne devait pas
longtemps se contenter des violences de plume et de parole. Les
meneurs ne se cachaient pas, du reste, pour proclamer qu'on n'en avait
pas fini avec les émeutes, et l'un de leurs principaux soucis était
de mettre en garde leurs partisans contre l'impression décourageante
qu'avait pu laisser le souvenir des 5 et 6 juin 1832. Aussi, quand
approcha le premier anniversaire de ces journées, lancèrent-ils un
ordre du jour où l'on lisait: «Citoyens, l'anniversaire des 5 et 6
juin ne nous demande pas de vaines douleurs; les cyprès de la liberté
veulent être arrosés avec du sang, non pas avec des larmes... Combien
de fois n'a-t-on pas annoncé que le génie révolutionnaire était
écrasé! et pourtant toujours, toujours, nous l'avons vu se relever,
plus fort et plus terrible. Pour un frère qu'on nous tue, il nous en
vient dix, et le pavé de nos rues, imbibé de carnage, fume, au soleil
d'été, l'insurrection et la mort!... Il y a un an, la république a été
vaincue; aujourd'hui elle est plus puissante qu'avant le combat, car
elle a acquis la force d'unité et de discipline qui lui manquait...
Bientôt, le bras du souverain s'appesantira terrible sur le front de
nos ennemis; alors, qu'ils n'espèrent ni grâce ni pardon! Quand le
peuple frappe, il n'est ni timide ni généreux, parce qu'il frappe, non
pas dans son intérêt, mais dans celui de l'éternelle morale, et qu'il
sait bien que personne n'a le droit de faire grâce en son nom.»

Mais quel prétexte trouver pour cette émeute, si ouvertement désirée
et préparée? Vers la fin de la session de 1833, un incident de la
discussion du budget avait provoqué une assez vive agitation. Il
s'agissait de ce qu'on appelait alors la question des «forts
détachés». Le gouvernement de 1830 s'était préoccupé, dès le premier
jour, de fortifier Paris. Un projet d'ensemble, déposé en 1832, avait
reçu de la commission nommée par la Chambre un accueil favorable. En
attendant qu'il pût être discuté, le ministère avait inscrit au budget
un crédit de deux millions, pour continuer certains travaux déjà
commencés dans le périmètre de Paris. Dans ce zèle à élever des forts
autour de la capitale, l'opposition de toute nuance découvrit les
desseins les plus «liberticides». Le général Demarçay dénonça, à la
tribune, ces «_Bastilles_ dirigées, au moins pour moitié, contre la
population de Paris». Le patriote Carrel démontra à satiété, dans des
articles qu'on ne peut relire aujourd'hui sans écoeurement, que ces
fortifications n'avaient d'autre raison d'être que l'arrière-pensée de
bombarder Paris, et Arago vint, au nom de la science, exposer dans une
lettre répandue à profusion, que les canons des forts pourraient
envoyer des boulets jusque dans la Cité. L'événement a permis, depuis
lors, d'apprécier la clairvoyance des craintes témoignées par
l'opposition, puisque les fortifications, une fois construites, n'ont
jamais servi aux gouvernements contre l'émeute parisienne, mais ont au
contraire servi, en 1871, à l'émeute contre le gouvernement. Quoi
qu'il en soit, l'argument fit grand effet, en 1833; non-seulement le
crédit fut rejeté à la Chambre, mais on parvint à éveiller dans une
bonne partie de la bourgeoisie parisienne une aversion mêlée de
terreur à l'endroit des «forts détachés». L'émotion devint plus vive
encore quand, après la clôture de la session, les journaux de gauche
annoncèrent que le gouvernement, malgré le vote de la Chambre, venait
d'adjuger certains travaux de fortifications: il ne s'agissait en
réalité que d'employer des crédits antérieurement votés; mais on n'y
regarda pas de si près; on feignit de voir là le dessein, poursuivi
quand même, d'«embastiller» Paris.

Ce mécontentement parut une bonne fortune aux meneurs des sociétés
secrètes. On approchait précisément alors des fêtes de Juillet. Le
gouvernement croyait devoir célébrer, par des réjouissances
officielles, l'anniversaire des trois journées qui avaient vu le
renversement de la vieille dynastie: fête étrange et non sans péril
pour une monarchie, que ce mémorial des barricades[249]. Aussi, chaque
année, l'approche de cette solennité était-elle marquée par une
recrudescence d'agitation révolutionnaire, par des menaces de
troubles: époque de transes pour le gouvernement[250]. Il était
d'usage qu'en cette circonstance le Roi passât une grande revue de la
garde nationale. Les meneurs incitèrent sous main les soldats citoyens
à profiter de cette revue pour protester, avec éclat et à la face du
souverain, contre les «forts détachés»; ils se disaient qu'il ne
serait pas très-difficile de faire tourner en insurrection une
manifestation hostile, faite par un corps armé: pour y aider, le mot
d'ordre était donné aux républicains de se faire incorporer dans la
garde nationale. En même temps, on distribuait des écrits qui
cherchaient à allumer les convoitises des prolétaires, en leur offrant
les richesses des bourgeois, et à ruiner la discipline dans l'armée,
en promettant aux soldats les grades de leurs officiers.

[Note 249: En 1841, à l'une de ces fêtes, un plaisant avait inscrit ce
quatrain sur un transparent:

  L'émeute est tour à tour défendue et permise;
    Le gouvernement de Juillet,
  Selon les temps, les lieux, et surtout l'intérêt,
    La canonne ou la canonise.]

[Note 250: Bientôt le gouvernement n'aspirera plus qu'à se débarrasser
de ce gênant anniversaire; et Henri Heine écrira, par exemple, le 25
juillet 1840, à un journal allemand: «Vraiment nous sommes
très-inquiétés par l'approche des Journées de Juillet, qui seront
célébrées cette année avec une pompe toute particulière, mais, comme
on pense, pour la dernière fois; le gouvernement ne peut pas, chaque
année, se charger d'un pareil fardeau de terreurs.» (_Lutèce_, p.
97.)]

Parmi les hommes importants du parti républicain, plusieurs
n'approuvaient pas l'idée d'une prise d'armes. Carrel était du nombre,
et avec lui quelques-uns même des membres du comité directeur des
Droits de l'homme. Les violents passèrent outre: toutes les
instructions furent données, en vue d'un combat prévu à date fixe. Un
ordre du jour du 24 juillet annonça que la Société des Droits de
l'homme serait en permanence, pendant les trois jours. Du reste, les
républicains hostiles à l'émeute n'étaient pas les moins ardents à
seconder sa tactique. Carrel, par exemple, poussait plus énergiquement
que personne la garde nationale à «manifester» pendant la revue. Ce
fut même, pour cet écrivain, une occasion de produire, au sujet du
rôle de la garde nationale, une théorie qui montrait bien le péril et
l'absurdité de cette institution. À l'entendre, Paris, «métropole du
principe révolutionnaire», a le droit d'empêcher les Chambres de
prendre certaines mesures opposées à ce principe, par exemple de
«relever des Bastilles». Or la garde nationale représente Paris. «Elle
n'est point un corps soldé et voué à l'obéissance passive; c'est la
cité politique sous les armes»: sorte «d'arbitre» appelé à prononcer
«entre les partis et le gouvernement», et «se prononçant par voie de
fait ou par voie d'acclamation, soit lorsqu'un désordre petit ou grand
éclate, soit lorsqu'une occasion solennelle met en présence la
population et le gouvernement... C'est la souveraineté sous les armes,
la souveraineté du Champ de Mars de nos ancêtres[251].»

[Note 251: Articles des 11, 13, 24, 25 juillet 1833.]

Le gouvernement ne se sentait pas encore assez d'autorité propre et de
confiance en soi-même, pour ne pas s'inquiéter des desseins suggérés
ou prêtés à la garde nationale, et se crut obligé, pour désarmer les
mécontents, de publier, dans le _Moniteur_, une note annonçant la
suspension de tous les travaux de fortification. En même temps, par
une inspiration plus vigoureuse, la police, qui était au courant de
tout ce qui se tramait dans les sociétés secrètes, se saisit
préventivement de quelques-uns des meneurs. Cette double mesure,
l'acte d'énergie et la concession, dérangèrent complétement le plan
des conjurés. La garde nationale, ayant reçu satisfaction, ne se prêta
plus à faire, lors de la revue du 28 juillet, aucune manifestation
hostile. Les affiliés des sociétés secrètes, déconcertés par la
disparition de leurs chefs les plus résolus, n'osèrent bouger. En
outre, pour distraire l'opinion, le gouvernement avait préparé une
sorte de coup de théâtre: au moment où le cortége royal passa sur la
place Vendôme, un voile, qui enveloppait le sommet de la colonne,
tomba tout à coup; la statue de Napoléon Ier reparut sur le piédestal
d'où elle avait été descendue en 1815, et Louis-Philippe donna
lui-même le signal des acclamations, en criant: Vive l'Empereur[252]!
Dès lors, la foule ne pensa plus aux «forts détachés», et cette
journée, qui avait excité d'avance tant d'alarmes, se passa sans
trouble. Les chefs des Droits de l'homme furent réduits, pour couvrir
leur fiasco, à distribuer un ordre du jour où ils disaient n'avoir eu
d'autre dessein que d'éprouver la discipline de leurs adhérents;
«nous voulions, ajoutaient-ils, savoir si le Juste Milieu aurait
l'audace de nous braver; il ne l'a pas osé, le lâche!» Ils engageaient
les sections à se disperser, leur promettant de «frapper», lorsque
«l'occasion favorable se présenterait». Puis, pour faire diversion,
les journaux démagogiques tonnèrent contre les arrestations
préventives, opérées par la police. À la suite de ces événements,
vingt-sept individus furent déférés à la cour d'assises, pour complot
contre la sûreté de l'État. Les scènes les plus violentes marquèrent
le procès. L'un des témoins, membre du comité directeur des Droits de
l'homme, Vignerte, interrompit l'avocat général, en lui criant: «Tu en
as menti, misérable!» Comme le président l'interpellait à ce propos,
il renouvela son injure et ajouta: «Je ne veux pas être défendu...
Vous n'êtes qu'un tas de valets; vous êtes les salariés d'un roi
usurpateur des droits du peuple.» La cour dut condamner, sur l'heure,
ce forcené à trois ans de prison. Les avocats, MM. Michel de Bourges,
Pinard et Dupont, outragèrent tellement les magistrats du parquet que
la cour leur infligea des suspensions variant d'un an à six mois.
Quant aux accusés eux-mêmes, le jury les acquitta tous.

[Note 252: La duchesse de Dino écrivait à ce propos à M. de Barante,
le 3 août 1833: «De loin, je n'ai pu trop me faire à l'idée de cette
scène de la place Vendôme, où mon petit ami Thiers a paru en
tambour-major, où, pour la plus grande gloire de tous, on a crié à la
fois: «Vive le Roi! Vive l'Empereur! Vive la Révolution!» (_Documents
inédits._)]


II

Ayant échoué dans son appel aux bourgeois de la garde nationale, la
Société des Droits de l'homme ne se découragea pas; seulement ce lui
fut une raison de se tourner davantage du côté des masses populaires.
Dans tous les grands centres industriels, elle se mit en rapport avec
les confréries et associations ouvrières, jusqu'alors étrangères à la
politique, tâcha d'y faire pénétrer ses idées, ses passions, et d'y
recruter des soldats pour la bataille révolutionnaire. Le socialisme
n'avait pas alors la précision doctrinale que devaient lui donner
bientôt Louis Blanc, Proudhon et d'autres; mais les aspirations et
surtout les convoitises ou les haines socialistes dominaient de plus
en plus dans les manifestes de l'association. Celle-ci déclarait
vouloir avant tout la refonte de la société, pour arriver à une
répartition plus équitable de la propriété, à l'égalité du
bien-être[253]. Les grèves furent ouvertement provoquées: une
commission spéciale, dite de Propagande, se fonda, parmi les meneurs
des Droits de l'homme, pour organiser ce nouveau moyen de
perturbation. Sous son impulsion, de nombreuses grèves, souvent
accompagnées de violences et de troubles, éclatèrent, vers la fin de
1833, à Paris, à Lyon, à Anzin, à Caen, au Mans, à Limoges. Mais le
gouvernement était sur ses gardes; il réprima les désordres,
poursuivit les fauteurs de coalitions, et se décida même, pour couper
le mal par la racine, à faire arrêter les membres du comité de
Propagande; du coup, les grèves cessèrent. Les principaux meneurs
furent condamnés à cinq ans, deux ans et un an de prison.

[Note 253: Voici quelques extraits des publications faites alors par la
Société des Droits de l'homme: «Nous avons bien moins en vue un
changement politique qu'une refonte sociale. L'extension des droits
politiques, le suffrage universel peuvent être d'excellentes choses,
mais comme moyens seulement, non comme but. Ce qui est notre but, à
nous, c'est la répartition égale des charges et des bénéfices de la
société...»--«Sur trente-deux millions d'habitants, la France renferme
cinq cent mille sybarites, un million d'esclaves heureux, et trente et
un millions d'ilotes, de parias... Dites-leur que la monarchie n'est
capable que de déplacer le bonheur et les souffrances, mais que la
république seule peut tarir la source de celles-ci et rendre à chaque
individu sa part de jouissances et de félicités...» D'autres fois, c'est
une invitation brûlante «à extirper, jusque dans ses fondements même,
l'aristocratie qui s'est reformée sous la dénomination de
bourgeoisie».--«Ce que nous voulons, c'est l'égale somme de bien-être
pour tous; le seul gouvernement qui puisse remplir cette condition,
c'est le gouvernement du peuple par le peuple, c'est la république: avec
elle, nivellement des fortunes, nivellement des conditions.»--«C'est le
peuple qui garde et cultive le sol, écrivait M. Vignerte dans une lettre
à Carrel; c'est lui qui féconde le commerce et l'industrie; c'est lui
qui crée toutes les richesses: à lui donc appartient le droit
d'organiser la propriété, de faire l'égale répartition des charges et
des jouissances sociales.»--Enfin M. Charles Teste rédigeait un projet
de constitution fondé sur le pur collectivisme.]

Jusqu'alors la Société des Droits de l'homme n'avait imprimé et
distribué ses appels et ses ordres du jour que d'une façon plus ou
moins clandestine. Son audace croissant chaque jour, elle résolut, à
la fin de 1833, de se montrer à visage découvert et de parler haut.
Elle adressa donc à tous les journaux de gauche, à toutes les
associations, aux réfugiés étrangers, une solennelle déclaration de
principes, délibérée par le comité dont on ne craignit pas de publier
les noms, et signée, pour ce comité, par le président Cavaignac et le
secrétaire Berryer-Fontaine[254]. Bien que la publicité même de ce
document eût obligé ses rédacteurs à modérer leur langage et à voiler
leurs doctrines, plus qu'ils ne le faisaient dans les morceaux
réservés aux affiliés, son double caractère jacobin et socialiste
apparut tout d'abord. D'une part, nulle préoccupation de la liberté
des individus et des droits des minorités; toute-puissance politique,
morale, éducatrice, économique, de l'État qui n'est autre chose que le
parti en possession du pouvoir. D'autre part, organisation du travail;
l'État commanditant le prolétaire, assurant sa subsistance aux dépens
de ceux qui ont le superflu, détruisant toute industrie préjudiciable
au pauvre; limitation du droit de propriété à une certaine portion
garantie par la loi; progression et non plus proportion de l'impôt. Du
reste, pour que personne ne se fît illusion sur l'esprit qui
l'animait, la Société proclama qu'elle «adoptait, comme expression de
ses principes, la Déclaration présentée à la Convention nationale par
le représentant du peuple Robespierre», et elle joignit le texte de ce
document à son manifeste. Le retentissement fut considérable. Pendant
que, de tous les fonds violents, venaient des adhésions passionnées,
les doctrines affichées et surtout le nom de Robespierre produisaient,
dans la bourgeoisie, un grand effet de scandale et d'effroi[255].

[Note 254: Ce manifeste fut publié par la _Tribune_, le 23 octobre
1833.]

[Note 255: M. Louis Blanc a écrit, à ce propos: «L'évocation de ce nom
fameux et terrible fit scandale.»]

L'origine et l'éclat de ce manifeste ne permettaient pas de n'y voir
que l'extravagance de quelques enfants perdus. Il engageait vraiment
le parti républicain. Ce n'est pas qu'il n'y eût, dans ce parti, des
hommes importants qui blâmaient au fond cette démarche. La Fayette,
plus porté à se réclamer de 1789 et de l'Amérique que de la Terreur,
se plaignait tout bas de ces «singeries de 93», de ces «utopies
d'arbitraire», et écrivait à un de ses amis: «Associé des Washington,
Franklin et Jefferson, je ne suis pas tenté, au bout de près de
soixante ans, de changer de paroisse pour le patronage de Robespierre,
Saint-Just et Marat[256].» Carrel, qui se disait alors «républicain
conservateur[257]», avait, lui aussi, rêvé d'une république «comme il
faut», fondée, à la façon des États-Unis, sur la liberté et le droit
commun. Aussi gémissait-il avec amertume, dans une lettre intime, sur
ces «prétendus patriotes des Droits de l'homme», sur leurs «misères»,
leurs «turpitudes» et leurs «fureurs[258]». Béranger écrivait, de son
côté, à un de ses amis, en parlant de G. Cavaignac et de ses
partisans: «Nos jeunes gens sont aussi des hommes rétrogrades. Comme
les romantiques, ils veulent tout remettre à neuf et ne font que de la
vieillerie. Ils s'en tiennent à 93 qui les tuera[259].» Seulement,
soit par timidité et pour ne pas se brouiller avec des gens dont on
avait peur[260], soit par calcul et pour ne pas décourager des
passions où l'on voyait après tout la force principale du parti, soit
par une sorte de point d'honneur et pour ne pas fournir des armes aux
adversaires, ces républicains modérés ne laissaient rien voir au
public de leur désapprobation. «La presse ne peut pas tout dire,
écrivait Carrel dans la lettre déjà citée plus haut; nous sommes
forcés de cacher les misères de gens qui s'appellent républicains
comme nous, et avec lesquels nous sommes, bon gré, mal gré, en
solidarité... Se plaindre et jeter des hauts cris, c'est exciter les
ricanements du juste milieu qui vous dit: Nous l'avions bien prévu.»
Carrel croyait même «chevaleresque» de couvrir les violents qui
avaient agi contrairement à son sentiment: pour le faire, il prenait,
contre la monarchie et contre le Roi, l'offensive des outrages,
écrasait d'invectives ou de sarcasmes ceux qui disaient, des
évocations de Robespierre, ce qu'il en pensait au fond lui-même, et
essayait une semi-apologie, fort embarrassée, de ces hommes et de ces
idées de 93 qu'il eût désiré si fort voir répudier.

[Note 256: Voir _passim_ LA FAYETTE, _Mémoires_, t. VI, notamment la
lettre du 23 novembre 1833.]

[Note 257: Lettre de J. Stuart Mill, racontant une entrevue qu'il
avait eue avec Carrel, en 1833. (_Dissertations and Discussions_, t.
I, p. 261.)]

[Note 258: Lettre à M. Anselme Petétin, du 5 septembre 1833. Cette
lettre tomba, peu après, dans une perquisition, aux mains de la
justice. M. Petétin rédigeait alors, à Lyon, le _Précurseur_, journal
républicain de la nuance du _National_. Il fut plus tard conseiller
d'État, sous Napoléon III.]

[Note 259: _Correspondance de Béranger_, lettres du 23 avril, du 10
août et du 14 novembre 1833.]

[Note 260: Un banquier, auquel M. Guizot reprochait alors ses
compromissions avec le parti révolutionnaire, lui répondait: «Que
voulez-vous? vous autres, vous ne me ferez jamais de mal; mais ces
gens-là seront quelque jour les maîtres, et ils ont des amis qui
pourraient bien avoir la fantaisie de me prendre mon bien et de me
couper la tête: je ne veux pas me brouiller avec eux.» (_Mémoires de
M. Guizot_, t. III, p. 208.)]

Parmi les associations auxquelles la Société des Droits de l'homme
avait envoyé son manifeste, en leur demandant une adhésion, était la
Société pour la défense de la liberté de la presse dont faisaient
partie La Fayette, Carrel et autres républicains de même nuance.
Carrel fut chargé de faire au comité de cette société un rapport sur
le manifeste. Dans ce travail fort étendu, il laisse voir sa
répugnance contre la dictature jacobine, son déplaisir de l'entrée en
scène du socialisme; mais que d'embarras, de timidités, de
précautions, de détours, et aussi de concessions! S'il n'acclame pas
Robespierre, il comprend cependant et excuse ceux qui l'ont invoqué;
s'il se distingue des jacobins terroristes, c'est en les traitant
comme des coreligionnaires dont une nuance seule les sépare; s'il
réfute avec force certains sophismes, tels que celui de l'impôt
progressif, c'est en faisant d'autres concessions, notamment sur le
principe de la propriété, ou en avouant une incertitude de pensée[261]
qui faisaient la part belle au socialisme. Encore ce rapport était-il
tenu secret, pour ménager la Société des Droits de l'homme[262]; le
public ne connaissait alors, de Carrel, que les articles dans lesquels
il défendait ou, tout au moins, expliquait la déclaration
robespierriste contre les «déclamations monarchiques[263]».

[Note 261: «Je sentais parfaitement, a dit Carrel, la faiblesse de cet
écrit, qui témoigne plutôt des hésitations consciencieuses de son
auteur, sur les points les plus importants de notre passé et de notre
avenir révolutionnaires, que de cette fixité de vues et de projets
qu'on est, en général, porté à nous demander.»]

[Note 262: Ce document n'a été connu que plus tard, à la suite d'une
saisie des papiers de Carrel.]

[Note 263: Voir l'article du 10 janvier 1834, dans le _National_.]

Était-ce par de tels procédés qu'un écrivain politique pouvait se
flatter de diriger le parti républicain? Celui-ci, sans doute, était
bien aise de pouvoir montrer à sa tête Armand Carrel, avec le prestige
de son talent, de son caractère et de son intrépidité, avec ce je ne
sais quoi de chevaleresque qui manquait aux autres meneurs, avec cette
figure d'homme d'action qui le faisait apparaître à beaucoup
d'imaginations comme une sorte de Bonaparte républicain. Le nom
paraissait une enseigne bonne à prendre le bourgeois. Mais d'autorité
réelle sur le parti, d'influence sur ses doctrines ou sa conduite,
l'écrivain du _National_ n'en exerçait aucune. «Cette démocratie à
laquelle il avait fait tant de sacrifices, a écrit un de ses
admirateurs[264], n'a jamais vu en lui qu'un instrument et presque une
dupe. Ses théories américaines furent peu goûtées et encore moins
comprises, au sein d'un parti où le Contrat social était considéré
comme le code de la liberté.»

[Note 264: _Notice de M. Lanfrey._]

Non-seulement Carrel n'était pas obéi, mais parfois il était attaqué,
dénoncé, soit secrètement dans quelque ordre du jour des sociétés
révolutionnaires, soit publiquement par la _Tribune_. Celle-ci le
prenait à parti sur la décentralisation et sur l'Amérique, ou
éveillait les jalousies naturelles des démocrates en l'accusant de
«prendre des allures de grand seigneur». Carrel prêtait à ce reproche
par sa roideur un peu dédaigneuse; il n'avait pas la physionomie
habituelle du tribun populaire: dans sa personne comme dans son
talent, rien de grossier ni en surface; tout était fin et profond; ses
goûts d'élégance, sa politesse faisaient contraste avec le type
vulgaire du «bouzingot» d'alors. C'était peut-être ce qu'on lui
pardonnait le moins. Les jacobins lui en voulaient de ses éperons, de
sa cravache et de son cabriolet, presque plus encore que de son
libéralisme américain[265].

[Note 265: La Fayette n'était pas plus épargné que Carrel. Marrast
avait un duel avec un républicain qui trouvait que ce n'était pas
assez d'avoir traité La Fayette de «grand coupable». Un peu plus tard,
lors de la mort du général, les détenus républicains illumineront à la
prison de la Force.]

Aussi, bien qu'entraîné par les violents et solidaire d'eux, Carrel
devait se sentir chaque jour plus seul. «Vous vous élevez bien haut,
Monsieur, lui écrivait alors M. de Chateaubriand; vous commencez à
vous isoler, comme tous les hommes faits pour une grande renommée. Peu
à peu la foule, qui ne peut les suivre, les abandonne, et on les voit
d'autant mieux qu'ils sont à part.» Il est douteux que cette
rhétorique suffit à consoler Carrel. À cet homme qui était venu aux
républicains avec l'espoir de les commander, qui se croyait fait pour
l'action et le pouvoir, et qui le montrait dans son langage et jusque
dans sa tenue, il devait être dur de se sentir impuissant, de ne pas
posséder plus d'autorité réelle que ce La Fayette dont il avait sans
doute, à part lui, raillé plus d'une fois la nullité vaniteuse. À cet
homme d'une fierté si farouche, d'une indépendance si susceptible, qui
se piquait de «ne recevoir de mot d'ordre d'aucune autorité[266]» et
de «ne pas aimer à marcher en troupeau[267]», tellement rebelle à
toute supériorité qu'il avait trouvé insupportable la hiérarchie d'une
société monarchique, il devait être dur de subir, dans son parti, la
prédominance de meneurs vulgaires et d'être réduit à couvrir après
coup ce que ceux-ci faisaient malgré lui.

[Note 266: Lettre à M. Sainte-Beuve.]

[Note 267: Conversation déjà citée avec J. Stuart Mill.]

De là, chez Carrel, une tristesse et une amertume croissantes. Il se
voyait dans une impasse. «Nous sommes, comme tous les partis,
écrivait-il alors à son ami, M. Petétin, poussés par notre fatalité.
Nous avons une monarchie à renverser; nous la renverserons, et puis il
faudra lutter contre d'autres ennemis. J'ai pensé longtemps qu'en se
séparant nettement des furieux, on amènerait à soi les honnêtes gens
du Juste Milieu; mais ces honnêtes gens nous en veulent... Plus nous
allons, plus les difficultés de la tâche s'accroissent[268].»
Peut-être en venait-il à regretter de s'être fait républicain. La
Fayette écrivait, le 30 mai 1833, qu'il avait trouvé Carrel
très-troublé de ce que devenait le républicanisme, et il ajoutait: «Je
crois que, s'il en était à recommencer, il s'en tiendrait à la
doctrine du droit commun et de la souveraineté du peuple, sans faire
de la première magistrature une question égale à celle des droits
naturels et sociaux[269].» Seulement, si l'écrivain du _National_
avait des doutes, il se croyait tenu à les cacher, et l'un de ses amis
a résumé ainsi le rôle pénible auquel était alors condamné ce chef
apparent du parti républicain: «Résister à ses propres lumières, ne
pas fléchir, ne pas laisser voir ses doutes, ne pas délaisser les
principes arborés dans certaines crises, même si ces principes n'ont
été, au commencement, que des impressions ou des espérances téméraires
que l'impatience a converties en doctrines de gouvernement; ne pas
manquer aux âmes simples qu'on y a engagées et qui y persévèrent et
s'exaltent; étouffer son bon sens de ses propres mains, et, au besoin,
appeler froidement, sur sa vie ou sur sa liberté, des périls inutiles
et prématurés, pour ne pas faire douter de soi[270].» Douloureux
supplice, châtiment redoutable! Et ce n'est qu'un début: le mal
s'aggravera encore pendant les deux dernières années de la vie de
Carrel.

[Note 268: Lettre du 5 septembre 1833.]

[Note 269: _Mémoires de La Fayette_, t. VI.]

[Note 270: Notice écrite, en 1837, par M. Nisard, qui avait été le
collaborateur et l'ami de Carrel.]


III

Les violents, les aveugles, les aventuriers, les rêveurs de coups de
force dominaient donc, de plus en plus, dans le parti républicain. Un
tel symptôme, s'ajoutant aux tentatives de désordres qui s'étaient
produites dans la seconde moitié de 1833, ne permettait plus guère la
satisfaction et l'illusion un peu orgueilleuses auxquelles nous avions
vu naguère le ministère s'abandonner. Impossible de proclamer encore,
comme l'avait fait M. Guizot, en février 1833, que «l'esprit
révolutionnaire était mort». Vainement le gouvernement avait-il
réussi à prévenir les émeutes de juillet, à réprimer les coalitions
de l'automne, il sentait bien que ces victoires temporaires et toutes
matérielles laissaient subsister le principe même du désordre. Le
_Journal des Débats_, si optimiste quelques mois auparavant, publiait,
le 14 décembre 1833, ces réflexions dont la vérité n'est pas
aujourd'hui affaiblie: «L'ordre véritable est-il complétement rétabli?
Non certes, il s'en faut encore de beaucoup, et nous ne cesserons de
le répéter, au risque de troubler la quiétude de ces gens qui ne
connaissent d'autre désordre que le désordre brutal. Faut-il
absolument, pour qu'il y ait du désordre, que l'on en soit aux coups
de fusil? Le désordre moral n'est-il pas l'infaillible précurseur du
désordre matériel? Pour qui l'entend bien, le désordre matériel est
moins effrayant que le désordre moral. L'ordre peut en sortir par un
effort vigoureux de la société. Le désordre matériel frappe les yeux
des plus insouciants, alarme tous les intérêts, rallie toutes les
forces conservatrices de la société. Il donne un élan général. On se
réveille, on s'anime l'un l'autre, on oppose la violence à la
violence. Le désordre moral gagne lentement et infecte toute la
société; il va toujours s'étendant; il pervertit jusqu'à ceux qui le
repousseraient avec horreur, sous les formes brutales du désordre
matériel... Il y a des gens, je le sais, qui ne croient point à ces
effets du désordre moral. La face extérieure de la société est
tranquille, cela leur suffit; ils se trompent... La tour paraît
entière et inébranlable aux yeux, mais la mine avance sourdement. Quel
remède? Au désordre moral, il faut opposer l'ordre moral.» Cette
intelligence et ce souci de 1' «ordre moral» étaient choses nouvelles.
Périer n'y avait guère songé. C'était la marque propre des
doctrinaires, et par là apparaissait leur prétention non-seulement de
continuer, mais de compléter le «système du 13 mars».

Comment avoir raison de ce désordre moral? Contre la presse, le
gouvernement avait essayé de se défendre par des poursuites. Mais le
jury n'était pas devenu plus ferme, et les procès, occasions de
nouveaux scandales, n'aboutissaient trop souvent qu'à des
acquittements. Le résultat en était ainsi plus nuisible qu'utile. En
janvier 1834, un député obscur de la gauche, connu pour être fils
naturel de M. Dupont de l'Eure, M. Dulong, injuriait à la Chambre, le
général Bugeaud: de là, un duel et la mort du malheureux Dulong,
frappé d'une balle au front. Aussitôt, cri de rage dans la presse de
gauche, qui présenta ce duel comme un guet-apens organisé par le Roi
lui-même. Carrel n'était pas le moins ardent à appuyer cette odieuse
et absurde insinuation. La _Caricature_ publia un dessin intitulé la
_Main invisible_; c'était la scène du duel: derrière le général
Bugeaud, on entrevoyait le profil de Louis-Philippe qui le poussait et
le dirigeait, et, à côté, un poteau indicateur, avec ces mots: _Route
royale_. L'outrage et la calomnie étaient manifestes: la _Caricature_,
poursuivie de ce chef, fut acquittée. Combien pourrait-on noter
d'autres verdicts non moins injustifiables[271]!

[Note 271: M. Cabet avait dit: «La royauté du 7 août est instituée par
une charte usurpatrice et illégale; elle se maintient par les moyens
les plus honteux; elle a trahi la révolution de Juillet, et la
livrera, si besoin est, aux puissances étrangères. Mais la royauté
doit être responsable, et la nation a su punir Louis XVI.» Acquitté,
le 15 avril 1833.--La _Tribune_ avait dit: «Où est la force de la
royauté? La tire-t-elle de l'illustration de la maison d'Orléans?...
Prenez son histoire: hommes et femmes, c'est à repousser de dégoût.
Est-ce de la considération particulière de Louis-Philippe? Nous
consentons à la faire apprécier par un jury, et nous le tirerons au
sort parmi ceux qui ont vu l'homme de plus près.» Acquittée, le 3 juin
1833.--Un autre jour, ce journal avait publié des adresses appelant à
l'insurrection. Acquitté, le 26 octobre 1833.--Carrel écrivait dans le
_National_: «Comme il n'y a que le malheur qui rende les princes
intéressants, on se surprend à souhaiter aux femmes accomplies qui
composent la famille de Louis-Philippe ce je ne sais quoi d'achevé que
Bossuet admirait dans la veuve de Charles 1er.» Acquitté, le 23 août
1834, etc., etc.--Du reste, nous recueillons dans les journaux du
temps une statistique qui montre bien, et le nombre énorme des procès
de presse à cette époque, et la proportion considérable des
acquittements. Du 2 août 1830 au 1er octobre 1834, on compte, rien
qu'à Paris, 520 procès et seulement 188 condamnations. Celles-ci
s'élevaient ensemble à 106 ans de prison et à 44,000 francs d'amende.]

Le jury ne réprimait pas mieux les sociétés révolutionnaires. Ne
l'avait-on pas vu, dans l'affaire des Amis du peuple, constater le
délit d'association non autorisée, la violation de l'article 291 du
Code pénal, et ensuite déclarer les accusés «non coupables[272]»?
Même, quand il se décidait à frapper, ce qu'il fit, une fois, pour
certains membres des Droits de l'homme[273], et quand, en conséquence,
la Cour prononçait la dissolution de la société, la sentence n'avait
guère d'effet pratique; les affiliés échappaient à une nouvelle
répression, en feignant de se fractionner par sections de moins de
vingt et un membres, et, en somme, l'association n'en continuait pas
moins à se développer avec une audace croissante.

[Note 272: 15 décembre 1832.]

[Note 273: 12 avril 1833.]

L'affaire des crieurs publics, à la fin de 1833, fut une de celles où
le gouvernement sentit davantage son impuissance et se vit le plus
insolemment bravé. Ces crieurs, sortis de la lie de la population,
remplissaient alors les rues les plus fréquentées, colportant, avec
des exclamations assourdissantes, d'ignobles libelles dont le titre
seul était souvent un outrage aux lois ou aux bonnes moeurs. Cette
sorte d'orgie prit de telles proportions qu'on put se vanter d'avoir
distribué ainsi, en trois mois, six millions d'imprimés démagogiques.
Les colporteurs étaient presque tous enrégimentés dans la Société des
Droits de l'homme et revêtus même d'une sorte d'uniforme. Ils
remplissaient l'office de courtiers des sociétés révolutionnaires,
d'agents de troubles, faisant parvenir à la rue tous les mots d'ordre
et toutes les excitations. M. Louis Blanc lui-même les a appelés «les
hérauts d'armes de l'émeute, les moniteurs ambulants de
l'insurrection».

Le préfet de police, M. Gisquet, ému d'un tel désordre, se crut le
droit d'empêcher, sur la voie publique, la vente des écrits qu'il
n'avait pas autorisés. Mais le tribunal, saisi de la question, lui
donna tort; il déclara que la loi obligeait le crieur à faire
seulement une déclaration et un dépôt préalables, non à demander une
autorisation. Ce n'était encore qu'un jugement de première instance,
frappé d'appel, et la police, en cela plus ardente que prudente, crut
pouvoir, en attendant la décision de la Cour, persister dans son
interprétation, continuer ses saisies et ses arrestations. Aussitôt,
les meneurs virent là l'occasion d'une «journée». Le coup fut monté
non sans quelque habileté. Pendant que, de toutes parts, les journaux
faisaient rage contre l'arbitraire de la police, un écrivain
républicain, de caractère résolu, M. Rodde, annonça que, le dimanche
13 octobre 1834, il vendrait en personne, sur la place de la Bourse,
les imprimés interdits: «Je résisterai, disait-il, à toute tentative
de saisie et d'arrestation arbitraires; je repousserai la violence par
la violence; j'appelle à mon aide tous les citoyens qui croient encore
que force doit rester à la loi. Qu'on y prenne garde... J'ai le droit
d'en appeler à l'insurrection; dans ce cas, elle sera, ou jamais, le
plus saint des devoirs.» En même temps, les Droits de l'homme
convoquaient tout leur personnel pour soutenir le «crieur» volontaire.
Le défi était embarrassant pour l'administration, non soutenue, sur la
question de droit, par la justice. Aussi saisit-elle le prétexte d'un
arrêt rendu, le 11 octobre, par la Cour royale, et confirmant le
jugement de première instance, pour annoncer, dans le _Moniteur_, que,
jusqu'à la décision de la Cour de cassation, il ne serait fait aucune
poursuite nouvelle contre les crieurs publics. M. Rodde ne renonça pas
pour cela à sa mise en scène. Au jour fixé, il parut vêtu en crieur,
distribua ses imprimés, entouré d'une foule considérable: la police le
regarda faire sans intervenir. Le lendemain, le parti révolutionnaire,
enorgueilli d'avoir fait reculer l'autorité, célébrait arrogamment son
succès. «Déjà, écrivait l'un des meneurs, les résultats féconds de
cette victoire de la république se font sentir. Dans toutes les rues
de Paris, on voit des légions de crieurs et de vendeurs d'écrits
républicains. Hier, j'en ai vu une vingtaine, aux Tuileries, qui
vendaient, sous les fenêtres du Roi-citoyen, la Déclaration des droits
de l'homme (celle de Robespierre). Tous ceux qui ont vu ce qui s'est
passé et qui voient ce qui se passe aujourd'hui, sont remplis
d'espoir. Ils contemplent avec ravissement la chute prochaine des
tyrans et l'avénement prochain de la république.»

Ainsi apparaissait partout l'insuffisance des moyens légaux par
lesquels le gouvernement essayait de se défendre. Dès lors, une
question se posait: Ne fallait-il pas des lois nouvelles pour limiter
cette liberté que les passions démagogiques faisaient dégénérer en
licence? Périer s'était fait un point d'honneur de ne rien demander de
ce genre, sauf une loi secondaire sur les rassemblements. Mais eût-il
pu lui-même persister longtemps dans cette abstention? Et d'ailleurs,
si considérable qu'eût été son oeuvre, n'avait-elle pas laissé
subsister une grande part du mal révolutionnaire? Aussi beaucoup de
conservateurs commençaient-ils à croire et à dire qu'il fallait passer
par-dessus ce scrupule, et qu'après tout le premier devoir d'un
gouvernement était de donner au pays la paix et la sécurité dont il
avait besoin. M. Viennet s'était fait l'interprète, un peu
compromettant et maladroit, de ces impressions, quand il avait laissé
échapper à la tribune cette exclamation, aussitôt violemment attaquée
et perfidement exploitée par la presse de gauche: «La légalité
actuelle nous tue[274]!» C'est un sentiment analogue qu'exprimait, un
peu plus tard, le _Journal des Débats_, quand il disait: «L'effet des
5 et 6 juin s'est épuisé, et nous avons vu recommencer d'abord
l'anarchie morale..., ensuite et à peu de distance l'anarchie
matérielle... On a vu que ce n'était pas tout d'avoir battu ses
ennemis dans les rues; que, tant que les lois restaient faibles,
impuissantes, inexécutées, la répression des désordres n'était qu'une
affaire d'un moment, quelque chose de local et d'accidentel qui ne
pouvait rien pour le repos de la société[275].» Plus le trouble
s'aggravait, plus ces idées gagnaient dans le monde conservateur. «La
situation s'est améliorée, écrivait, de Toulouse, M. de Rémusat à M.
Guizot, précisément parce qu'elle est moins sereine. Vous savez que je
ne crains rien tant qu'une sécurité exagérée... Nous avons toujours
besoin d'un peu de danger pour être raisonnables.» Puis, après avoir
parlé des coalitions d'ouvriers et des symptômes de «maladie sociale»,
il ajoutait: «Ces troubles ne peuvent que rallier et mettre sur ses
gardes la classe moyenne. On est ici très-préoccupé de ces sortes
d'événements; des gens, qui ne s'inquiétaient pas jusqu'à présent,
commencent à s'inquiéter et à voir ce qui nous crève les yeux, à vous
et à moi, depuis trois ans[276].» Le ministère s'aperçut de cette
disposition nouvelle des esprits, et résolut d'en profiter. Las de
combattre avec des armes qui se brisaient entre ses mains, il voulut
saisir cette occasion d'en demander au législateur de plus solides et
de plus efficaces: tel devait être, dans sa pensée, l'emploi de la
session de 1834.

[Note 274: Séance du 23 mars 1823. Voici, du reste, le passage entier
du discours de M. Viennet: «La masse de la population veut être
protégée; elle ne sait pas se protéger elle-même... Ministres du Roi,
assurez-lui le repos qu'elle vous demande. La légalité actuelle nous
tue. Les factions s'en moquent. Elle est un bouclier pour elles, et ce
sera bientôt une arme contre vous-mêmes. Provoquez des lois plus
fortes, plus efficaces, et nous les voterons, aux applaudissements des
populations rassurées.»]

[Note 275: _Journal des Débats_, 7 mars 1834.]

[Note 276: _Mémoires de M. Guizot_, t. III, p. 220.]


IV

La session de 1834 s'ouvrit le 23 décembre 1833. Amis ou adversaires
de la monarchie s'attendaient à y voir livrer une bataille décisive
entre le gouvernement et la faction révolutionnaire. Le ministère
cependant n'abattit pas ses cartes tout d'un coup et n'annonça pas,
dès le premier jour, les projets de loi qu'il avait l'intention de
déposer. Évidemment, il était incertain des dispositions de la
majorité, inquiet des premiers symptômes de tiers parti, et il voulait
examiner le terrain avant de s'y engager. Aussi le discours du trône
se contenta-t-il de quelques phrases vagues sur les «passions
insensées» et les «manoeuvres coupables» qui «s'efforçaient d'ébranler
l'ordre social». Dans la discussion de l'Adresse, il n'y eut, sur ce
sujet, que des escarmouches. Les ministres essayèrent bien d'obliger
leurs adversaires à s'expliquer sur les menées républicaines, mais
l'opposition se déroba à un débat gênant pour elle; toutefois, si peu
qu'elle dît, ce fut assez pour manifester ses divisions. Pendant que
La Fayette et Garnier-Pagès se proclamaient républicains, que MM.
Voyer d'Argenson et Audry de Puyraveau avouaient, au mépris de leur
serment, avoir signé le manifeste de la Société des Droits de l'homme,
M. Odilon Barrot protestait de sa fidélité dynastique, sans vouloir
pour cela se séparer des révolutionnaires, bien plus, en s'efforçant
de les couvrir.

L'Adresse terminée, le ministère crut le moment venu de déposer le
premier des projets qu'il avait préparés, celui sur les crieurs
publics[277]. C'était une réponse directe et ferme aux scandales et
aux défis dont la rue avait été le théâtre, une revanche de l'espèce
de défaite que l'autorité y avait subie. D'après ce projet, les
crieurs devaient obtenir une autorisation toujours révocable, et
l'infraction à cette prescription était déférée non au jury, mais aux
tribunaux correctionnels. La discussion fut vive. À entendre les
orateurs de l'opposition, on eût dit que la liberté de la presse
elle-même était en jeu, et qu'il était question de rétablir la
censure. Mais la majorité ne se laissa pas ébranler, et le projet fut
voté par 212 voix contre 122. C'était un coup sensible pour les
sociétés secrètes, qui perdaient, avec les crieurs, leurs agents de
propagande et de transmission. Aussi, grande colère et tentative de
résistance. Les crieurs prétendirent vendre quand même. Des rixes
éclatèrent, et une agitation telle que les meneurs se flattèrent un
moment de pouvoir livrer bataille. Plus d'une circonstance les y
encourageait. N'annonçait-on pas qu'à ce moment même les ouvriers
étaient sur le point de se soulever à Lyon, à Saint-Étienne, à
Marseille, et que Mazzini se disposait à envahir le Piémont, à la tête
d'une armée révolutionnaire? Mais la population ne parut pas disposée
à écouter l'appel des sociétés secrètes. À défaut d'une véritable
insurrection, les troubles ne s'en prolongèrent pas moins, pendant
plusieurs jours du 17 au 24 février. Le gouvernement ne se laissa pas
intimider, et la police, justement irritée de ce que plusieurs des
siens avaient été grièvement blessés, frappa sur les perturbateurs
d'une main qui ne fut pas toujours légère. Force resta à la loi. Quant
à l'opposition parlementaire, elle ne vit là qu'une occasion de
déclamer contre la barbarie des sergents de ville.

[Note 277: Ce projet fut déposé le 25 janvier 1834.]

La loi sur les crieurs n'était qu'un engagement d'avant-poste.
Encouragé par ce premier succès, le gouvernement se décida à pousser
plus avant et plus à fond son offensive contre le parti
révolutionnaire. Le 24 février, à l'heure même où les troubles étaient
le plus violents, le garde des sceaux saisit l'occasion d'une
interpellation, pour annoncer qu'il déposerait, le lendemain, un
projet sur les associations. Les dispositions en étaient rigoureuses,
radicales. L'article 291 du Code pénal disposait qu'aucune association
de plus de vingt personnes, quel que fût son objet, ne pouvait se
former qu'avec l'agrément du gouvernement; mais les sociétés
révolutionnaires avaient cherché et parfois réussi à échapper à cet
article, en se subdivisant en sections de moins de vingt personnes: le
projet portait que «les dispositions de l'article 291 seraient
applicables aux associations de plus de vingt personnes, alors même
que ces associations seraient partagées en sections d'un moindre
nombre». Le texte ancien paraissait exiger, pour l'existence du délit,
la périodicité des réunions: le projet supprimait cette condition. En
cas d'infraction, l'article 292 n'avait fait peser de responsabilité
que sur les «chefs» et n'avait stipulé qu'une légère amende: le projet
élevait le chiffre de l'amende, y ajoutait la prison et étendait la
peine à tous les associés; enfin, il déférait à la Cour des pairs les
attentats commis par les associations contre la sûreté de l'État, et
renvoyait aux tribunaux correctionnels les infractions à la loi des
associations. Ces dernières mesures étaient visiblement inspirées par
la méfiance trop fondée qu'inspirait alors le jury. N'avait-on pas
entendu, peu auparavant, le procureur général près la Cour de Paris
dénoncer, dans sa mercuriale, le scandale de certains acquittements,
et n'avait-on pas vu, dans la discussion de l'Adresse, la majorité
repousser un amendement qui louait «la sagesse et l'indépendance du
jury»? Seulement, sur ce point, la Charte, qui avait stipulé
«l'application du jury aux délits de la presse et aux délits
politiques», ne permettait pas une réforme radicale: il fallait se
borner à renvoyer aux tribunaux correctionnels tout ce qu'on pouvait
soutenir n'être pas, à proprement parler, un «délit politique». Ainsi
avait-on déjà fait dans la loi sur les crieurs; ainsi fera-t-on plus
tard, dans les lois de septembre 1835.

Nul ne songeait à présenter la loi proposée comme une de ces lois qui
résolvent d'une façon définitive et permanente les grands problèmes
d'organisation politique. C'était une loi de circonstance pour faire
face au péril du jour, une loi de combat contre une faction ennemie.
Aussi, lisez l'exposé des motifs: vous n'y trouvez pas de
considérations théoriques sur les droits de l'autorité et de la
liberté en semblable matière, mais un réquisitoire contre les
désordres et les attentats des associations révolutionnaires depuis
1830. Ce n'est pas au nom d'un principe qu'on veut les frapper, c'est
au nom du salut public. Certes, le péril ne pouvait être nié. Un
écrivain peu suspect, M. Louis Blanc, l'a avoué plus tard: «Sans la
loi contre les associations, a-t-il écrit, non telle que l'entendait
l'opposition dynastique, mais telle que le gouvernement la demandait,
c'en était fait de la monarchie constitutionnelle: rien de plus
certain.» Mais pourquoi ne s'être pas borné à frapper ces associations
dangereuses? Pourquoi avoir englobé dans la même interdiction toutes
les associations, même celles auxquelles ne pouvaient aucunement
s'appliquer les motifs invoqués par le gouvernement? Au cours du
débat, des amendements nombreux furent proposés pour reconnaître la
liberté des associations notoirement inoffensives. On les repoussa,
dans la crainte que les sociétés révolutionnaires ne se servissent de
ces distinctions pour échapper à la répression. «Si on laisse aux
associations, disait le _Journal des Débats_, un prétexte soit
religieux, soit scientifique, soit littéraire, la lutte devient
inutile; car elles se jetteront toutes dans l'exception que la loi
consacrera, et, pour nous servir de l'énergique expression de M.
Dupin, elles se précipiteront toutes par la porte qui restera
ouverte[278].» Seulement ministres, membres de la commission, orateurs
de la majorité, tous déclarèrent à l'envi que la loi était
exclusivement dirigée contre les associations politiques et
révolutionnaires, repoussant, comme une injure et une absurdité,
l'idée qu'elle pourrait être appliquée aux associations littéraires,
religieuses ou de bienfaisance. «La loi sera générale, disait encore
le _Journal des Débats_, pour ne laisser aucun prétexte à la mauvaise
foi; la loi ne discernera pas. Le gouvernement discernera! Sans doute,
une loi qui ne discerne pas est une arme dangereuse dans la main d'un
gouvernement absolu... Mais, contre l'abus du pouvoir que vous allez
confier au gouvernement, contre son mauvais vouloir, contre sa
sottise, n'avez-vous pas la tribune? n'avez-vous pas la presse?»
Garantie bien insuffisante, comme on l'a vu plus tard, sinon sous la
monarchie de Juillet, du moins sous les régimes qui ont suivi.
L'Empire a appliqué la loi contre la Société de Saint-Vincent de Paul
en même temps que contre les sociétés politiques. Depuis, on a vu
mieux encore: pendant que cette loi est devenue lettre morte à l'égard
des associations révolutionnaires contre lesquelles elle avait été
faite, elle a été mise en oeuvre contre les associations religieuses
que le législateur de 1834 avait affirmé ne pas vouloir atteindre. Ce
sont résultats auxquels il faut s'attendre, quand une fois on a mis
l'arbitraire dans la législation.

[Note 278: 22 mars 1834.]

S'il était nécessaire de laisser à la loi une portée générale et
absolue, ne pouvait-on en limiter la durée? C'eût été la marquer de
son vrai caractère. Néanmoins, tous les amendements dans ce sens
furent également rejetés. On craignit de l'énerver, et surtout de la
déconsidérer, en lui donnant la figure d'une de ces «lois d'exception»
dont le titre seul était devenu si impopulaire et contre lesquelles
les «libéraux» avaient tant crié sous la Restauration[279]. Singulier
scrupule, à vrai dire, que celui qui faisait supprimer à jamais une
liberté, pour échapper au reproche de la suspendre! L'un des ministres
d'alors, M. Guizot, a reconnu plus tard que c'était une faute, et
qu'il eût mieux valu donner franchement à la loi son caractère de loi
d'exception, faite pour une durée limitée.

[Note 279: Le _Journal des Débats_ disait, le 25 mars 1834: «La
Chambre ne fera pas la faute énorme d'énerver elle-même la loi, en la
rejetant dans la classe des lois d'exception..... Tout ce qui aurait
l'air d'une concession faite aux clubs, en ce moment, ne serait qu'une
lâcheté devant des gens qui annoncent ouvertement l'intention de ne
pas obéir à la loi.»--Voir, dans le même sens, le discours prononcé,
le 25 mars, par M. de Salvandy.]

La discussion ne dura pas moins de deux semaines, approfondie et
passionnée. Dans les deux camps, personne ne s'épargna. Du côté de
l'opposition, on entendit MM. Odilon Barrot, Berryer, Garnier-Pagès,
Mauguin, Dubois, Bignon, Bérenger, etc. En face d'eux, et leur faisant
tête, sans reculer d'une semelle, les ministres: le duc de Broglie,
MM. Barthe, d'Argout, et surtout MM. Guizot et Thiers dont les
discours produisirent un immense effet; à côté des ministres, et ne
craignant pas de se compromettre avec eux, des membres de la majorité,
MM. de Rémusat, de Salvandy, Martin du Nord, Lamartine, Jouffroy,
Jaubert, etc. L'opposition avait beau jeu à dénoncer le caractère
illibéral de la loi; elle prétendait même y voir une violation de la
Charte, ne fût-ce que dans les dispositions restreignant la
juridiction du jury. Son attaque prenait plus de vivacité encore,
quand elle mettait en cause les anciens libéraux qui, pendant la
Restauration, s'étaient plaints d'étouffer sous l'article 291, et qui,
à peine ministres, non-seulement confirmaient, mais aggravaient cet
article. C'était à qui rappellerait à M. le duc de Broglie qu'il avait
ouvert son hôtel à la Société des Amis de la presse; à M. Guizot,
qu'il avait été l'un des chefs de la Société Aide-toi, le ciel
t'aidera; à M. Barthe, qu'il avait conspiré dans les Ventes de
_Carbonari_. Et M. Berryer, dans l'emportement de son éloquence,
s'écriait: «Il est quelque chose de plus hideux que le cynisme
révolutionnaire, c'est le cynisme des apostasies.» Une seule réponse
était possible: rappeler les crimes récents et montrer les périls
immédiats des associations révolutionnaires. Sur ce point de fait, les
preuves ne manquaient pas. C'est toujours là qu'en revenaient les
ministres et leurs alliés, c'est par là qu'ils agissaient sur la
majorité. Ils discutaient cette loi moins comme un problème de
législation que comme une question de politique actuelle. À les
entendre, l'existence même du gouvernement était en jeu; en votant
pour ou contre la loi, on se déciderait entre la monarchie et la
république, et, à ce propos, M. Thiers, voulant à tout jamais dégoûter
la France de ce second régime, s'écriait: «On a eu la république
non-seulement sanglante, mais la république clémente qui voulait être
modérée et qui n'est arrivée qu'au mépris, quoiqu'en majorité les
hommes qui la dirigeaient fussent d'honnêtes gens... Aussi la France
en a horreur: quand on lui parle république, elle recule épouvantée.
Elle sait que ce gouvernement tourne au sang ou à l'imbécillité.» Du
premier jour au dernier, la majorité tint bon; voyant là, comme les
ministres, une nécessité de défense sociale et de salut public, elle
repoussa, de parti pris, tous les amendements, même ceux où l'on avait
eu soin de ne pas contredire directement le principe de la loi.
L'ensemble fut voté par 246 voix contre 154.

Cette victoire avait ses côtés tristes. Comment ne pas faire un
rapprochement? Quatre ans après sa restauration, le gouvernement de
Louis XVIII avait fait voter cette loi de 1819 sur la presse,
imprudente peut-être dans sa générosité libérale, mais loi de
confiance et d'espoir. Quatre ans aussi après son avénement, la
monarchie de Juillet, qui cependant ne rêvait pas davantage
d'arbitraire et de despotisme, était conduite à faire voter une loi
contre la liberté d'association, loi de défiance et de déception. À
qui s'en prendre? M. Guizot le disait à la tribune, dans cette
discussion même: «Ce n'est pas à nous, s'écriait-il, en s'adressant
aux opposants de gauche, c'est à vous et au parti que vous défendez,
qu'il faut imputer ce retard dans le développement de la liberté... Ce
n'est pas d'aujourd'hui que vous décriez, que vous compromettez nos
libertés, à mesure, qu'elles paraissent. Je voudrais bien qu'on me
citât une seule de nos libertés qui, en passant par vos mains, par les
mains des hommes dont je parle, ne soit bientôt devenue un danger et
ne soit devenue suspecte au pays. Entre vos mains, la liberté devient
licence, la résistance devient révolution. On parlait hier, à cette
tribune, d'empoisonneurs. Messieurs, il y a un parti qui semble avoir
pris le rôle d'empoisonneur public, qui semble avoir pris à tâche de
venir souiller les plus beaux sentiments, les plus beaux noms, les
meilleures institutions... Chaque fois que la liberté est tombée entre
ses mains, chaque fois qu'il s'est emparé de nos institutions, de la
presse, de la parole, du gouvernement représentatif, du droit
d'association, il en a fait un tel usage, il en a tiré un tel danger
pour le pays, un tel sujet d'épouvante, et permettez-moi d'ajouter, de
dégoût, qu'au bout de très-peu de temps, le pays tout entier s'est
indigné, alarmé, soulevé, et que la liberté a péri dans les
embrassements de ses honteux amants. Qu'on ne parle donc plus, comme
on le fait depuis quelque temps, qu'on ne parle plus de mécomptes
depuis 1830! Qu'on ne parle plus d'espérances déçues! Oui, il y a eu
des mécomptes, oui, il y a eu des espérances déçues, et les premières,
ce sont les nôtres! C'était nous qui avions conçu les plus hautes
espérances du développement progressif de nos libertés et de nos
institutions. C'est vous qui les avez arrêtées; c'est de vous que sont
venus nos mécomptes, qu'est venue la déception de nos espérances. Au
lieu de nous livrer, comme nous le pensions, comme nous le voulions, à
l'amélioration de nos lois, de nos institutions, au lieu de ne songer
qu'à des progrès, nous avons été obligés de faire volte-face, de
défendre l'ordre menacé, de nous occuper uniquement du présent et de
laisser là l'avenir qui jusque-là avait été l'objet de nos plus chères
pensées. Voilà le mal que vous nous avez fait; voilà comment vous nous
avez forcés à nous arrêter dans la route où nous marchions depuis
quelques années!»

Nous nous sommes laissé aller à prolonger cette citation qui a pour
nous plus qu'un intérêt de curiosité historique. Ce mécompte si
douloureusement et si éloquemment avoué par M. Guizot, dès le
lendemain de 1830, ne le ressentons-nous pas, hélas! plus encore, et
toujours par la cause qu'indiquait l'orateur de 1834, par la faute du
parti qu'il dénonçait? Ne semble-t-il même pas que ce soit la grande
humiliation réservée à ce siècle, en sa vieillesse, la contre-partie
et le châtiment du libéralisme trop présomptueux qui avait marqué sa
brillante et espérante jeunesse?


V

Ce n'était pas tout de faire voter la loi, il fallait la mettre à
exécution. Or, si les mesures prises contre les crieurs publics
avaient déjà soulevé tant de colères, quel effet ne devaient pas
produire des dispositions qui menaçaient dans leur existence toutes
les associations révolutionnaires! Celles-ci eurent aussitôt le
sentiment qu'il leur fallait tenter un effort désespéré et livrer la
suprême bataille, avant de se laisser dissoudre. Cette résolution
belliqueuse convenait d'ailleurs à l'état d'esprit de beaucoup de
leurs membres, plus irrités que découragés de leurs précédents échecs,
surexcités et troublés par l'espèce d'ivresse où ils vivaient
continuellement, se trompant eux-mêmes sur leurs propres forces par
l'arrogance de leur rhétorique, en proie à cette impatience et à cette
illusion qui sont la maladie de tous les conspirateurs.

À peine donc la loi votée, la Société des Droits de l'homme déclara
qu'elle ne s'y soumettrait pas, et s'ingénia à provoquer, par toute la
France, de la part des autres sociétés, des déclarations analogues que
les journaux publiaient à grand tapage. Un congrès, réuni à Paris et
composé des délégués de ces sociétés, rédigea une proclamation se
terminant ainsi: «Que les associations se réunissent, s'étendent, se
multiplient donc, au lieu de se dissoudre; que les sociétés existantes
proclament la résistance à ce projet d'oppression, et qu'elles en
donnent l'exemple.» L'Union de Juillet, présidée par La Fayette, prit
une décision analogue. Ce mot de «résistance» n'avait peut-être pas le
même sens pour tous ceux qui l'employaient. Mais les meneurs des
Droits de l'homme entendaient bien que l'agitation devait aboutir à
une prise d'armes. «Ralliez autour de vous vos sectionnaires,
écrivait, le 20 mars, le comité central de Paris au comité républicain
de Lyon; prenez ou faites-vous donner un pouvoir discrétionnaire,
afin d'agir avec plus de promptitude et d'ensemble, à l'instant de la
lutte qui paraît très-rapprochée.» On réunissait des armes, de la
poudre; on fondait des balles. En même temps, la polémique devenait de
plus en plus violente[280]; la _Tribune_ lançait des appels non
déguisés à l'insurrection, et Carrel, bien que désapprouvant tout bas
le projet d'émeute, parlait tout haut, dans le _National_, comme s'il
voulait l'encourager ou tout au moins le justifier par avance[281].

[Note 280: Veut-on un spécimen de la façon dont les révolutionnaires
traitaient les hommes au pouvoir? MM. Guinard, Cavaignac et autres,
voulant protester contre certaines paroles prononcées à la tribune par
MM. Guizot et d'Argout, au sujet de la Société des Droits de l'homme,
parlaient dans une lettre publique de «deux hommes aussi justement et
universellement méprisés que MM. Guizot et d'Argout», et ils les
déclaraient «infâmes». Quelques jours après, un autre républicain, M.
Landolphe, parlait de «l'ignoble Gisquet» et de «MM. Guizot et
d'Argout dont les noms ne peuvent plus être accolés qu'à l'épithète de
lâches».]

[Note 281: Avant même que la discussion de la loi d'association ne fût
complétement terminée, le 20 mars 1834, Carrel publiait, dans le
_National_, un article intitulé: _Comment on dégoûte une nation de
l'ordre_, et où se lisaient ces lignes: «On semble avoir pris à tâche
de dégoûter la nation de cet ordre public qui s'adosse à la
Sainte-Alliance, pour lever un ignoble gourdin sur la population de
Paris..... Les deux camps se forment et se menacent. Dans le camp de
l'ordre public, on proclame déjà que la suspension de la liberté
pourrait bien devenir nécessaire au salut de l'ordre; mais, dans le
camp de la liberté, on se compte, on se dit qu'on a fait, en juillet,
une révolution, malgré le parti de l'ordre public; on se dit que cette
révolution ne peut pas, ne doit pas être abandonnée, qu'elle ne le
sera pas; on a assez de sens pour songer que, s'il y avait suspension
de la liberté, _il y faudrait répondre, comme en juillet, par la
suspension de l'ordre public_... Qui sera suspendu de la liberté telle
que nous la voulons, ou de l'ordre public tel que le veut la faction
doctrinaire? M. Jaubert parie contre la liberté; nous parierions,
nous, contre son ordre public.»]

À mesure cependant qu'on approchait de l'exécution, ceux des chefs qui
étaient capables de quelque réflexion et se savaient une
responsabilité, devenaient plus hésitants, plus inquiets. Divers
symptômes les faisaient douter de leurs forces. Ces sentiments se
manifestaient chez ceux-là même qui passaient pour être les plus
hardis, chez Cavaignac à Paris, chez Baune et Lagrange à Lyon. Mais, à
côté d'eux, se trouvaient des forcenés, ou seulement des aventuriers
en quête de bruit et de popularité, qui dénonçaient leurs hésitations
comme une lâcheté ou une trahison, et poussaient à agir quand même. Le
commun des comparses, fanatisé depuis longtemps par tant
d'excitations, allait naturellement aux plus violents. Châtiment
instructif de ces chefs révolutionnaires, débordés par les passions
qu'ils avaient soulevées, acculés, pleins d'angoisses et tout ahuris,
au combat qu'ils avaient si fièrement provoqué et que maintenant ils
voudraient bien ajourner. Un de leurs amis, M. Louis Blanc, voulant
dépeindre leur état d'esprit à cette époque, les a montrés «lancés
dans un irrésistible tourbillon, ne sachant s'il fallait pousser le
char ou le retenir, dévorés tout à la fois de colère et d'inquiétude,
accablés par l'inexorable rapidité des événements».

Dès sa fondation, la Société des Droits de l'homme s'était attachée à
étendre son réseau en province, dans le dessein, au jour venu, d'y
étendre aussi la révolte, au lieu de la concentrer dans Paris comme en
juin 1832. Lyon surtout avait fixé son attention, à cause des
sanglants souvenirs de novembre 1831. Sans doute, elle n'ignorait pas
que la politique n'avait été pour rien dans cette première
insurrection. Mais le terrain, où l'émeute avait pu mettre en ligne
une telle armée, ne devait-il pas lui paraître singulièrement
favorable? Aussi avait-elle compris de quel intérêt il était pour elle
de s'y établir et de s'y créer des relations avec la population
ouvrière. Plus d'une fois, elle avait envoyé à Lyon des missionnaires
de révolution, entre autres Garnier-Pagès et Cavaignac. Ceux-ci y
avaient rencontré un noyau de républicains ardents: MM. Baune,
Lagrange, Berthollon, Antide Martin; on peut ajouter M. Jules Favre,
dont le nom apparaît alors pour la première fois. La seconde ville de
France eut bientôt, comme Paris, de nombreuses sociétés secrètes, en
lien plus ou moins étroit avec les Droits de l'homme. Leur principal
effort se dirigeait du côté des ouvriers; elles prenaient parti pour
leurs exigences économiques, s'attachaient à irriter leurs
ressentiments et leurs convoitises, et les poussaient à chercher, dans
une révolution politique et sociale, satisfaction et vengeance. Les
associations ouvrières, jalouses de leur autonomie, n'étaient pas sans
quelque méfiance à l'endroit de ces agitateurs bourgeois. Cependant,
il fut bientôt visible que chaque jour, elles se laissaient un peu
plus envahir par la propagande républicaine. Tel était le cas de la
plus puissante de ces associations, celle des Mutuellistes, qui
comprenait tous les chefs d'ateliers de soieries et qui, jusqu'alors,
fidèle à ses statuts, était demeurée absolument étrangère à la
politique. Les meneurs des Droits de l'homme se flattaient qu'un jour
ou l'autre quelque querelle de tarif fournirait le prétexte d'un
soulèvement dont ils prendraient la direction. En février 1834, ils
avaient cru le moment venu: la question des salaires était devenue
plus aiguë et plus douloureuse, par suite d'une crise de l'industrie
des soies; une grève générale avait éclaté. Les républicains avaient
tout fait pour envenimer et exaspérer ce redoutable conflit. Ils
n'avaient pas réussi, pour cette fois, à amener une explosion; mais
les esprits étaient sortis de là plus agités et plus irrités que
jamais.

C'est dans un milieu ainsi travaillé que vint tomber le mot d'ordre du
refus d'obéissance à la loi contre les associations. Rien ne pouvait
mieux convenir au rapprochement des sociétés républicaines et des
sociétés ouvrières. Celles-ci se laissèrent facilement persuader de se
joindre à la résistance. Deux mille cinq cent quarante Mutuellistes
«déclarèrent» publiquement «qu'ils ne courberaient pas la tête sous un
joug aussi abrutissant..., et ne reculeraient devant aucun sacrifice,
pour la défense d'un droit qu'aucune puissance humaine ne saurait leur
ravir». En même temps, les journaux locaux, notamment le _Glaneur_ et
l'_Écho de la fabrique_, sonnaient ouvertement le clairon de l'émeute.
«Le peuple voulait la paix, disait cette dernière feuille, le 30 mars,
on lui a répondu par un cri de guerre. Eh bien! soit! il est prêt au
combat. Mais écoutez, vous qui lui jetez un insolent défi: dès qu'il
aura tiré l'épée, il jettera derrière lui le fourreau;...
l'Association mutuelliste saura prouver qu'elle peut encore se lever
comme un seul homme.» Dès lors, il était évident pour tous que la
révolte allait éclater; Un procès intenté à quelques Mutuellistes,
compromis dans la dernière grève, fut l'étincelle qui amena
l'explosion.

Le 9 avril, les émeutiers se réunissent aux points qui leur ont été
désignés d'avance; les barricades s'élèvent, en même temps que sont
distribuées des proclamations incendiaires. L'autorité, prévenue par
les préparatifs presque publics de l'insurrection, n'est pas prise au
dépourvu. L'armée, qui compte environ dix mille hommes, est à son
poste, pourvue de vivres et de munitions. La garde nationale,
supprimée en 1831, n'avait pas été rétablie. Des instructions
énergiques ont été données aux troupes. M. Thiers, redevenu ministre
de l'intérieur par une récente modification dans la distribution des
portefeuilles, leur a écrit: «Laissez tirer les premiers coups, mais,
quand vous les aurez reçus, agissez sans ménagement.» Ce n'est donc
pas une conspiration qui éclate à l'improviste, surprenant, en pleine
sécurité, ceux qu'elle attaque. C'est une bataille prévue des deux
côtés, qui s'engage. L'armée, résolûment commandée, fait son devoir
avec vigueur, trompant ceux qui, pour avoir attiré quelques
sous-officiers dans leurs sociétés secrètes, se flattaient de voir les
régiments mettre la crosse en l'air. Parfois même, le soldat, exaspéré
par la perfidie meurtrière des insurgés qui le fusillent des fenêtres,
se laisse aller à de sanglantes représailles: rigueur naturelle autour
de laquelle la presse révolutionnaire tâchera de mener grand bruit,
accusant les troupes de férocité, par dépit de n'avoir pas à les
féliciter de leur défection[282]. Chez les insurgés, malgré l'absence
de plusieurs chefs qui, après avoir tout lancé, se sont évanouis au
moment du combat, il y a beaucoup d'acharnement, de bravoure et une
sorte d'animosité désespérée. La topographie de la ville,
l'enchevêtrement et l'étroitesse des rues leur rendent la lutte
facile. On entretient du reste leur courage par des placards
mensongers, annonçant que la république est proclamée à Paris, le Roi
en fuite et Lucien Bonaparte premier consul. Cette bataille se
prolonge pendant cinq jours, avec des alternatives diverses. Il faut
employer le pétard, le boulet et même la bombe[283]. Sinistres
journées et nuits plus sinistres encore, pendant lesquelles les
habitants sont enfermés dans leurs maisons, avec défense de se montrer
aux fenêtres, coupés de toutes communications, sans nouvelles,
n'entendant que le tocsin, la fusillade et le canon. Enfin
l'insurrection, refoulée de poste en poste, est définitivement
écrasée. Le 13 au soir, l'armée est maîtresse de la ville et des
faubourgs. Du côté des troupes, le nombre des morts s'élève à cent
trente et un, celui des blessés à près de trois cents; du côté des
insurgés, cent soixante-dix morts et un chiffre de blessés inconnu qui
ne doit pas être moindre de cinq cents.

[Note 282: M. Louis Blanc n'ira-t-il pas jusqu'à déclarer les
prétendus massacres de Vaise plus horribles que ceux de septembre
1793?]

[Note 283: On a calculé que les troupes avaient tiré 269,000 coups de
fusil et 1,729 coups de canon.]

Impossible de se tromper sur le caractère de l'insurrection: Ce n'est
plus le soulèvement ouvrier de 1831. La lutte a été politique plus que
sociale. Il a été question non de tarifs et de salaires, mais de
république. Les proclamations sont datées de «l'an XLII de la
République française». Parmi les prisonniers, les morts et les
blessés, on en compte tout au plus un dixième appartenant à la
fabrique lyonnaise. La masse des combattants est formée de
révolutionnaires, la plupart étrangers à la ville, aventuriers de
toute provenance et de toute nation. Ajoutez quelques légitimistes qui
se sont mêlés au mouvement, avec l'illusion de le faire tourner à leur
profit. Quel a été le nombre des combattants de l'émeute? Il est
difficile de le préciser. Les évaluations les plus vraisemblables le
portent au moins à trois mille. Les écrivains républicains ont cherché
après coup à diminuer ce nombre, afin d'effacer la mortification de
leur défaite; Louis Blanc a avancé le chiffre ridicule de trois cents.
À entendre ces écrivains, les faits se réduiraient à une émeute sans
importance, éclatée à l'improviste, malgré les chefs; elle n'aurait un
moment duré que par l'héroïsme des combattants, et grâce aussi aux
lenteurs calculées des généraux et du préfet, désireux de grossir
l'importance de leur victoire. Tout dément cette thèse. Il est certain
que la bataille a été voulue, préparée à l'avance, qu'elle faisait
partie d'un ensemble de soulèvements devant éclater sur tous les
points de la France, et que le parti révolutionnaire y a déployé
toutes ses forces. Si celles-ci n'ont pas été plus considérables,
c'est qu'on n'a pu entraîner la masse des ouvriers, comme on s'en
était flatté.

C'est le 10 avril au soir que parviennent à Paris les premières
nouvelles de l'insurrection lyonnaise; l'agitation est extrême dans le
monde surchauffé des sociétés révolutionnaires. Impossible,
s'écrie-t-on, d'abandonner les frères de Lyon. D'ailleurs, depuis
quelque temps, ne se préparait-on pas à livrer bataille? Ne se
croyait-on pas en mesure de mettre en ligne quatre mille combattants,
sans compter ceux qu'au dernier moment, on espérait entraîner par
l'exemple? Le mot d'ordre est donc donné d'engager la lutte, le 13
avril. En attendant, la _Tribune_ et même le _National_ publient des
bulletins mensongers, annonçant les victoires remportées par la
révolution à Lyon et dans d'autres villes.

L'émotion est grande aussi dans le sein du gouvernement: la lenteur et
l'incertitude prolongée des nouvelles de Lyon ne sont pas faites pour
dissiper promptement ses angoisses. Il est même un moment question,
entre les ministres, de se diviser: M. Guizot irait à Lyon avec le duc
d'Orléans, tandis que M. Thiers resterait à Paris avec le Roi. Du
reste, aucune défaillance: on se prépare vigoureusement au combat
prévu. Le maréchal Lobau est à la tête d'une armée de quarante mille
hommes et d'une garde nationale, cette fois, bien disposée. M. Thiers,
ministre de l'intérieur, donne à tous une impulsion vive et hardie. En
présence d'un péril si certain, le jeune ministre ne recule pas devant
la responsabilité: il supprime la _Tribune_, par mesure de salut
public, et donne l'ordre à la police de faire une razzia d'environ
cent cinquante meneurs des Droits de l'homme. C'était une des
faiblesses de cette société d'avoir fait connaître ses chefs et de les
avoir ainsi désignés aux coups du gouvernement. En même temps, le
_Moniteur_ «avertit les insensés qui voudraient se livrer à des
désordres, que des forces considérables sont préparées, et que la
répression sera aussi prompte que décisive».

Si affaiblie et si désorganisée qu'elle soit par l'arrestation de ses
chefs, l'émeute éclate au jour fixé. Le 13 avril au soir, les
barricades s'élèvent. Les insurgés peu nombreux, non suivis par le
peuple, sont aussitôt enveloppés et écrasés par des forces
supérieures, vigoureusement conduites. M. Thiers se montre à cheval
auprès des généraux et voit tuer, à quelques pas de lui, un officier
et un auditeur au Conseil d'État. La lutte est bientôt circonscrite
dans le quartier Saint-Merry, déjà ensanglanté en 1832. Interrompue la
nuit, elle recommence le 14, au petit jour. Un incident douloureux
marque ces dernières heures du combat: des soldats, furieux d'avoir vu
tirer, d'une maison de la rue Transnonain, sur leur capitaine blessé,
font irruption dans cette maison et main basse sur ceux qui
l'occupent. Le «massacre de la rue Transnonain» sera pour les journaux
de gauche un sujet de déclamations, d'autant plus avidement saisi,
qu'il leur faudra une diversion à la mortification d'une défaite si
prompte et si complète. Dès sept heures du matin, tout est fini. La
troupe et la garde nationale ont eu onze tués et quatorze blessés; du
côté de l'insurrection, on comptait quatorze morts et une douzaine de
blessés.

Lyon et Paris ne sont pas les seuls champs de bataille. Sur beaucoup
d'autres points où les sociétés secrètes ont des ramifications, à
Saint-Étienne, Marseille, Châlons, Vienne, Grenoble, Clermont,
Auxerre, Poitiers, Arbois, des tentatives d'émeute se produisent,
manifestant ainsi, plus, clairement encore, ce qu'avait de prémédité
l'assaut dirigé contre la monarchie. Partout, après plus ou moins de
désordres, quelquefois non sans un peu de sang versé, l'émeute est
comprimée.

Les meneurs des Droits de l'homme avaient, dès le premier jour, fait
de grands efforts pour étendre leurs affiliations dans l'armée. Ils
étaient ainsi parvenus à embaucher un certain nombre de
sous-officiers[284]. Dans l'Est notamment, ils avaient trouvé un agent
très-zélé de propagande dans un maréchal des logis de cuirassiers
qui, par une fortune singulière, devait être, trente-sept ans plus
tard, l'une des premières victimes de la Commune: il s'appelait
Clément Thomas. Ayant recruté des adhérents parmi les sous-officiers
des quatre régiments de grosse cavalerie casernes à Lunéville et dans
la région des Vosges, son plan était, au moment où les sociétés
secrètes donneraient le signal de la grande insurrection, d'enlever
ces quatre régiments et de marcher sur Paris. Mais la mèche avait été
plus ou moins éventée. Le 16 avril, sur la fausse nouvelle d'un
soulèvement de la garnison de Belfort, Clément Thomas et ses complices
réunissent leurs camarades et essayent de les entraîner à la révolte.
Ils se heurtent à des refus et à des hésitations, et, aussitôt
découverts, ils sont arrêtés.

[Note 284: En juillet 1834, M. Pasquier disait à un homme politique
qu'il ressortait de l'instruction faite contre les insurgés d'avril,
que la société des Droits de l'homme avait «travaillé à corrompre
l'armée et y avait déjà obtenu quelques succès». «Il y aurait,
ajoutait-il, moyen d'introduire en justice plus de 80 sous-officiers.
Mais on ne le fera que pour quelques-uns.» (_Documents inédits._)]


VI

Partout donc, avortement ou défaite de l'insurrection. Dès le 14
avril, le gouvernement annonçait aux Chambres sa double victoire de
Lyon et de Paris. Pairs et députés se transportèrent en masse aux
Tuileries, pour porter au Roi leurs félicitations. Le lendemain, une
ordonnance déféra à la Cour des pairs le jugement de l'attentat qui
venait d'être commis contre la sûreté de l'État: premier acte d'un
immense procès dont nous aurons à raconter les étranges péripéties. Le
même jour, les ministres déposèrent deux projets de loi destinés,
disaient-ils, à empêcher le retour de semblables troubles. Par l'un,
ils demandaient des crédits supplémentaires pour mettre l'armée sur un
pied qui permît d'assurer l'ordre intérieur: on était loin du temps
où, au lendemain de 1830, le pouvoir n'osait pas se servir de cette
armée pour réprimer une émeute. Le second projet édictait des peines
sévères contre les détenteurs d'armes de guerre. L'opposition essaya
vainement de combattre ces deux projets. La majorité, encore sous
l'impression du péril si récemment couru, n'était pas en humeur de
l'écouter. Les deux lois, votées facilement, vinrent compléter
l'ensemble des mesures de défense sociale, oeuvre de la session de
1834.

Quant aux républicains, ils portaient, pour le moment, la tête bien
basse, se sentant à la fois détestés et dédaignés, odieux pour avoir
fait peur et ridicules pour avoir échoué misérablement après des
menaces si fanfaronnes. Les sociétés secrètes étaient dissoutes, leurs
chefs en prison, leurs soldats dispersés. La publication de la
_Tribune_ était suspendue[285]. Seul porte-parole du parti
républicain, le _National_ était réduit, une fois de plus, après une
entreprise qu'il avait désapprouvée, à couvrir la retraite ou, pour
mieux dire, la déroute. Aussi, jamais le langage de Carrel n'avait
trahi un embarras plus douloureux et plus découragé. Précisément à
cette époque, le 20 mai 1834, le général La Fayette s'éteignit à
soixante-dix-sept ans. À tout autre moment, le parti républicain eût
vu là matière à une de ces manifestations funéraires qui étaient dans
ses traditions. Mais tel était son désarroi et son abattement, il
avait à ce point conscience de l'indifférence ou même de l'hostilité
de la population, qu'il n'osa rien faire pour exploiter un mort si
fameux, et le monde officiel présida presque seul aux obsèques du
vieux général. Carrel en ressentit une «honte» qu'il épanchait avec
une singulière amertume: «La France que nous voyons, s'écriait-il,
est-ce bien cette France pour laquelle se dévoua, si jeune, et tant de
fois depuis, l'incomparable vieillard qui vient de succomber, plein
d'amour pour le pays? Est-ce bien une terre de liberté que celle qui
le recevra? C'est à la police de tout rang, de tout nom, de toute
livrée, qu'il appartiendra de mener La Fayette au coin de terre qu'il
s'était destinée.» Puis, relevant ce mot que «La Fayette était mort
mal à propos», il ajoutait: «Mal à propos, oui; mais ce n'est pas pour
lui..., c'est pour nous, insatiables, il y a quatre ans, de
prétentions envahissantes et réformatrices; aujourd'hui, abattus et
couchés, avec une résignation d'Orientaux, sous la main qui nous
frappe. Après ce qui s'est passé depuis quatre mois, on pourrait nous
crier: Cachez-vous, Parisiens! le convoi d'un véritable ami de la
liberté va passer[286]!»

[Note 285: Jusqu'au 10 août 1834, où ce journal reparaîtra, aussi
violent que jamais.]

[Note 286: Article du 21 mai 1834.]

À cette même époque, des élections firent mesurer, avec plus
d'exactitude encore, le discrédit du parti républicain. Ce furent
d'abord, au mois de mai, les élections des officiers de la garde
nationale. Singulière législation que celle qui appelait ainsi la
force armée à dire tout haut si elle était ou non pour le
gouvernement. Cette fois, du moins, la réponse, pleinement favorable à
la monarchie, fut une condamnation sévère de tous les factieux. Le
mois suivant, le 21 juin, eurent lieu des élections plus
considérables, celles de la Chambre des députés. Ce fut un échec
écrasant pour le parti révolutionnaire. Pas un député ouvertement
républicain ne fut élu. Sans doute, comme on le verra plus tard, tout
ce qui était perdu pour l'opposition violente n'était pas gagné pour
le ministère: la part du tiers parti était considérable. Mais, enfin,
ce n'en fut pas moins, sur le terrain électoral, une éclatante
confirmation de la victoire d'avril. Les républicains s'étaient si
bien sentis battus d'avance, qu'ils n'avaient pas engagé sérieusement
la lutte, et que Carrel avait cherché à se faire une thèse et une
attitude pour expliquer cette abstention: il affectait de renoncer,
avec dédain, à ces luttes de scrutin, qu'il appelait les «intrigues de
la France officielle», les «vieilles hypocrisies de l'opposition de
quinze ans», pour «s'attacher exclusivement aux justes et, si l'on
veut, encore tumultueuses prétentions de l'immense majorité non
officielle, non représentée, non gouvernante, et contre laquelle on
gouverne»; il ne se dissimulait pas, du reste, que c'était renvoyer
ses espérances à une échéance «très-lointaine». Tout cela ne laissait
que trop voir l'impuissance et le découragement du moment. Aussi
n'est-on pas surpris d'apprendre que Carrel eut alors une velléité de
briser sa plume[287]. Vers le même temps[288], dans un banquet
organisé par les «libéraux» de Rouen, M. Laffitte gémissait sur «la
défection presque générale de la France électorale à la cause sainte
de la révolution». M. Dupont de l'Eure, invité, s'excusait par une
lettre où il se déclarait convaincu de «l'inutilité des efforts de
l'opposition constitutionnelle, mutilée par la non-réélection de la
plupart des députés les plus énergiques»; et il se disait «décidé à ne
prendre aucune part aux opérations d'une Chambre qui s'était déjà
montrée sous les plus fâcheux auspices».

[Note 287: Béranger écrit, le 16 août 1834: «Carrel a été sur le point
de quitter le _National_; il craint la prison, et peut-être aussi
a-t-il quelques dégoûts.»]

[Note 288: Septembre 1834.]

Le pays ne semblait aucunement s'associer au deuil du parti
républicain. Il revenait à ses affaires, heureux d'en avoir fini avec
les fauteurs de troubles. Une exposition de l'industrie, ouverte le
1er mai 1834, permit d'apprécier les immenses progrès du travail
national, et laissa entrevoir ce qu'on pouvait attendre d'une sécurité
enfin rétablie. Partout, comme un élan de prospérité matérielle, élan
d'autant plus impétueux que les événements l'avaient plus longtemps
comprimé. Les autres nations en étaient frappées. «Ce qui impose
réellement beaucoup à l'étranger, écrivait M. de Barante, c'est la
prospérité commerciale. Chaque chose a son temps, et vous ne sauriez
dire avec quel ton de respect on parle de l'état de l'industrie en
France: c'est comme les victoires de l'empire[289].»

[Note 289: _Documents inédits._]



CHAPITRE XI

LES CRISES MINISTÉRIELLES ET LE TIERS PARTI

(Avril 1834--mars 1835)

     I. Le traité des 25 millions avec les États-Unis. La Chambre
     rejette le crédit. Démission du duc de Broglie. Pourquoi le Roi
     accepte facilement cette démission. Reconstitution du
     cabinet.--II. Difficultés entre le maréchal Soult et ses
     collègues. Rupture à l'occasion de la question algérienne.
     Démission du maréchal. Il est remplacé par le maréchal Gérard.
     Faute commise.--III. Discrédit de la gauche parlementaire. Le
     tiers parti. Ce qu'il était. Rôle qu'y jouait M. Dupin. Le
     _Constitutionnel_.--IV. Première manoeuvre du tiers parti dans
     l'Adresse de 1834. Il sort plus nombreux des élections de juin
     1834.--V. Nouvelle manoeuvre dans l'Adresse d'août 1834.
     Agitation pour l'amnistie. Le maréchal Gérard, poussé par le
     tiers parti, se prononce en faveur de l'amnistie. Il donne sa
     démission.--VI. Embarras pour trouver un président du conseil. Le
     Roi ne veut pas du duc de Broglie. Mauvais effet produit par la
     prolongation de la crise. M. Guizot et M. Thiers décident de
     céder la place au tiers parti. Démission des ministres. Le Roi
     essaye vainement de détacher M. Thiers de M. Guizot. Le ministère
     des trois jours. Reconstitution de l'ancien cabinet sous la
     présidence du maréchal Mortier.--VII. Le gouvernement oblige la
     Chambre à se prononcer. Vote d'un ordre du jour favorable. Débat
     sur la construction d'une salle d'audience pour la cour des
     pairs. Incertitudes de la majorité. Polémiques sur l'absence d'un
     vrai président du conseil. Nouveaux efforts pour séparer M.
     Thiers et M. Guizot. Divisions entre les ministres. Démission du
     maréchal Mortier.--VIII. M. Guizot est résolu à exiger la rentrée
     du duc du Broglie. Après avoir vainement essayé d'autres
     combinaisons, le Roi consent à cette rentrée. Résistance de M.
     Thiers, qui finit aussi par céder. Reconstitution du cabinet sous
     la présidence du duc de Broglie.


I

Le succès si complet remporté, d'abord dans la session de 1834 et
ensuite dans les journées d'avril, sur la faction révolutionnaire, eût
dû, semble-t-il, affermir et grandir le cabinet du 11 octobre; mais,
au milieu même de ses victoires, ce cabinet commençait à être aux
prises avec des embarras intérieurs, des difficultés parlementaires,
qui le diminuaient et l'ébranlaient. Dès le 1er avril 1834, au
lendemain du vote de la loi sur les associations, à la veille de
l'insurrection qui se préparait presque ouvertement, un incident
imprévu avait amené un premier démembrement du ministère, et lui avait
ainsi porté un coup dont il devait longtemps et cruellement se
ressentir.

Il existait, depuis l'Empire, une contestation entre les États-Unis et
la France au sujet de navires américains, saisis irrégulièrement entre
1806 et 1812. Napoléon Ier lui-même avait admis le principe de la
réclamation et proposé une indemnité de 18 millions, refusée alors
comme insuffisante. La Restauration, sans contester la dette, en avait
éludé et ajourné l'examen. Le gouvernement de Juillet, à son
avénement, trouva la question pendante et pressante. Dans l'isolement
et le péril de sa situation extérieure, il avait besoin de se faire
des amis et ne pouvait braver impunément aucune inimitié. D'ailleurs,
les États-Unis lui semblaient pouvoir être attirés dans cette ligue
des États libéraux qu'il cherchait à opposer à la Sainte-Alliance des
puissances du continent. Ces considérations lui firent probablement
envisager les vieilles réclamations américaines avec plus
d'empressement et de complaisance que n'en avait montré le régime
précédent. Les États-Unis demandaient 70 millions. Le 4 juillet 1831,
sous le ministère de Casimir Périer, un traité régla l'indemnité à 25
millions: on prélevait sur cette somme 1,500,000 francs pour
satisfaire à certaines réclamations françaises; en outre, des
avantages de tarifs étaient concédés pour dix ans à nos vins et à nos
soieries. Diverses circonstances retardèrent successivement l'examen
de cette affaire par les Chambres. Rien ne faisait prévoir de
difficultés: la commission parlementaire, chargée d'étudier le traité,
l'avait approuvé à l'unanimité; de plus, on le savait appuyé par le
général La Fayette et par une partie de la gauche. La discussion
s'ouvrit le 28 mars 1834, et se prolongea dans les séances du 31 mars
et du 1er avril. L'attaque, conduite par MM. Bignon, Mauguin et
Berryer, fut plus sérieuse et plus acharnée qu'on ne s'y attendait;
mais il semblait que MM. Sébastiani, Duchâtel, de Lamartine, et
surtout le duc de Broglie, dans un puissant et magistral discours,
eussent répondu victorieusement aux critiques; on n'avait donc guère
d'inquiétude sur le résultat, quand, au dernier moment, le scrutin
secret fut demandé, contrairement à l'usage, et, à la surprise de
tous, l'article premier se trouva rejeté par 176 voix contre 168.

Qu'y avait-il là-dessous? Probablement un peu de ces hésitations de
bonne foi qui sont naturelles dans des questions de droit et de
chiffres aussi compliquées, si les députés ne prennent le seul parti
raisonnable, qui est de s'en rapporter aux ministres ayant leur
confiance; un peu de ce patriotisme méfiant, irritable, que nous
retrouverons lors des querelles suscitées par le droit de visite et
l'affaire Pritchard; un peu de cet esprit d'économie étroite et à
courte vue qui, en trop d'occasions, semblait la marque de la
politique bourgeoise. Mais surtout on devinait une sournoise intrigue,
facilitée par l'inconsistance de la majorité, et vue même sans
déplaisir--prétendait-on--par certains collègues du ministre des
affaires étrangères. Le duc de Broglie était le plus facile à
atteindre par une manoeuvre de ce genre. Un de ses amis l'avertissait
alors de prendre garde que «son attitude dégoûtée n'aidât les gens à
le pousser dehors». À défaut même de sa roideur de caractère, la
hauteur de ses vertus n'était pas faite pour le rendre populaire, et
le même correspondant lui écrivait: «Vous prêtez trop peu à la
critique pour ne pas prêter beaucoup à l'envie[290].»

[Note 290: Lettre de M. de Sainte-Aulaire, alors ambassadeur à Vienne.
(_Documents inédits._)]

En tout cas, si c'était en effet le duc de Broglie qu'on avait visé,
il ne chercha pas à se dérober. Plus prompt à sortir du pouvoir qu'à y
entrer, il donna aussitôt sa démission. Ce n'était pas lui qui avait
négocié le traité, mais il l'avait fait sien en le défendant. Son
départ était, d'ailleurs, une leçon dont il estimait que la majorité
avait besoin. «Il faut, écrivait-il quelques jours plus tard à M. de
Talleyrand, que la parole d'un ministre des affaires étrangères soit
non-seulement sincère, mais sérieuse; que l'on puisse y compter
non-seulement comme franchise, mais comme réalité; qu'il ait
non-seulement la volonté, mais le pouvoir de tenir ce qu'il a
promis..... La Chambre croyait que j'étais une espèce de maréchal
Soult, menaçant de m'en aller, et m'accommodant ensuite du sort qu'il
lui plairait de me faire. Je ne pouvais pas hésiter à lui prouver le
contraire, à lui faire savoir qu'il y a, en ce monde, des choses et
des hommes qu'on ne peut traiter avec légèreté impunément. La leçon a
été sévère et l'inquiétude bien grande dans le cabinet, pendant
quelques jours. J'espère que cette inquiétude portera ses
fruits[291].»

[Note 291: Lettre du 6 avril 1834. (_Documents inédits._)]

Le Roi accepta facilement, plusieurs disaient même volontiers, la
démission du duc de Broglie. Il éprouvait plus d'estime que d'attrait
pour ce ministre fidèle mais indépendant, probe mais fier, respectueux
mais roide. Impossible d'user avec lui de cette familiarité caline,
expansive, par laquelle Louis-Philippe se plaisait à agir sur les
hommes et se flattait de les conduire. Si la clairvoyance de l'un et
de l'autre les amenait souvent à une même conclusion, on ne pouvait
imaginer deux manières d'être, deux tournures d'esprit plus
différentes. D'ailleurs, comme nous aurons à le constater en traitant
bientôt de la politique extérieure, le prince et son conseiller
n'étaient pas en parfait accord sur l'attitude à prendre en face des
puissances continentales, et les ambassadeurs de Russie, d'Autriche et
de Prusse n'étaient pas les moins empressés à désirer et même à
conseiller un changement de ministre. Faut-il ajouter que le Roi
n'avait admis qu'à contre-coeur, dans ses conseils, une trinité aussi
imposante que celle de MM. de Broglie, Guizot et Thiers? «Quand ces
trois messieurs sont d'accord, disait-il, je suis neutralisé, je ne
puis plus faire prévaloir mon avis. C'est Casimir Périer en trois
personnes[292].» De là peut-être la tentation d'écarter le duc de
Broglie, avec cette arrière-pensée que les deux survivants seraient
moins forts, et qu'étant donné leurs divergences d'origine et de
tendance, il serait facile de les dominer en opposant l'un à l'autre.

[Note 292: _Mémoires d'Odilon Barrot_, t. I, p. 284.]

Le calcul était singulièrement dangereux, mais il s'expliquait. Ce qui
s'explique moins, c'est la facilité avec laquelle les autres ministres
laissèrent partir le duc de Broglie. Que quelques-uns d'entre eux lui
en voulussent et fussent pour quelque chose dans sa chute, comme on
l'a dit de M. Humann et même du maréchal Soult, c'est possible. Mais
comment M. Guizot et M. Thiers, pour ne parler que d'eux,
permirent-ils ce démembrement? Comment ne comprirent-ils pas qu'un
personnage aussi considérable par le talent et surtout par le
caractère n'était pas, dans l'édifice ministériel, une pièce
indifférente que l'on pût changer sans inconvénient? Comment ne
devinèrent-ils pas qu'un tel départ diminuerait notablement leur
force, auprès du Roi et de la Chambre, et que la brèche, une fois
ouverte, aurait trop de chance de s'élargir? N'eût-il pas mieux valu
prendre l'échec du 1er avril au compte du cabinet tout entier et
passer la main à des successeurs que, d'ailleurs, on n'eût sans doute
pu trouver, comme allait le prouver bientôt l'épisode du «ministère
des trois jours»? Il est impossible que ces idées n'aient pas au moins
traversé l'esprit de MM. Guizot et Thiers. Crurent-ils que le péril de
la situation intérieure, que l'imminence de l'émeute, ne permettaient
pas d'agrandir et de prolonger la crise ministérielle, et qu'à la
veille d'une tempête annoncée par tant de présages, tous les efforts
devaient être concentrés à boucher, le plus vite possible, la voie
d'eau qui venait se produire?

Restait à trouver un successeur au duc de Broglie. M. Thiers proposa
M. Molé. M. Guizot s'y opposa. «La retraite de M. de Broglie m'a ôté
de la force, dit-il, et l'entrée de M. Molé m'en ôterait encore
plus[293].» Cette opposition fit écarter M. Molé, qui en garda un vif
ressentiment contre les doctrinaires, et l'on se contenta de faire
passer l'amiral de Rigny aux affaires étrangères, en le remplaçant à
la marine par l'amiral Jacob. Par la même occasion, le cabinet subit
d'autres remaniements qui, eux du moins, étaient plutôt de nature à le
renforcer. M. d'Argout et M. Barthe se retirèrent, et reçurent, l'un
le gouvernement de la Banque, l'autre la présidence de la Cour des
comptes. M. Thiers prit le ministère de l'intérieur, tout en gardant
les travaux publics. M. Persil et M. Duchâtel entrèrent dans le
cabinet, l'un comme garde des sceaux, l'autre comme ministre du
commerce; tout était terminé le 4 avril. Le duc de Broglie écrivait,
le 6, à M. de Talleyrand, ambassadeur à Londres: «Grâce au ciel, tout
est terminé et bien terminé. Le conseil s'est reformé; il est plus
uni, plus fort, meilleur aussi que n'était le précédent[294].»

[Note 293: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]

[Note 294: _Documents inédits._]

Quant au traité qui avait été l'occasion de cette crise, le
gouvernement n'y renonça pas. Il fit savoir aux États-Unis que le vote
émis devait être considéré seulement comme suspensif, et que la
question serait de nouveau portée au Parlement, dans la session
suivante.


II

Quelques mois à peine s'étaient écoulés depuis la démission du duc de
Broglie, que d'eux-mêmes et sans que, cette fois, le Parlement y fut
pour rien, les ministres altéraient, sur un autre point, la
combinaison du 11 octobre. Le maréchal Soult était un président du
conseil parfois un peu gênant. Assez mal vu des députés qui lui
reprochaient d'être, dans les affaires de son département, dépensier,
désordonné, d'en prendre trop à son aise avec les votes de la Chambre
et de se montrer trop complaisant envers le Roi, il se défendait mal à
la tribune, avec rudesse et confusion, et mettait souvent dans
l'embarras ceux qui devaient venir à son secours. Dans l'intérieur
même du cabinet, méfiant, exigeant, bourru, sans tact, il semblait,
comme l'a écrit M. Guizot, «vouloir se venger, en se rendant
incommode, de l'autorité qu'il n'avait pas sur ses collègues». Il
n'aimait pas les doctrinaires, avec lesquels, en effet, il n'avait
rien de commun, et il laissait voir son antipathie. M. Thiers lui
avait d'abord plu; mais les bons rapports durèrent peu, et bientôt le
maréchal ne parla plus guère du jeune et brillant ministre, sans
l'appeler d'un sobriquet grossier, plus fait pour les camps que pour
la bonne société politique. Chaque jour, il devenait ainsi plus
insupportable aux autres membres du cabinet. Bientôt même, l'agacement
et l'impatience de ceux-ci furent tels que M. Guizot et M. Thiers
convinrent à peu près de se débarrasser, à la première occasion, du
président du conseil. C'était perdre de vue les qualités qui
compensaient les défauts du maréchal, les ressources, l'activité, la
vigueur et souvent le grand sens de cet esprit inculte et rude, le
prestige de ce nom illustre, à l'intérieur, non-seulement dans
l'armée, mais dans la population civile, et à l'extérieur, auprès des
gouvernements européens. C'était oublier que le maréchal avait
l'avantage de laisser aux deux véritables têtes du cabinet la réalité
de la direction politique, tout en étant par lui-même assez
considérable pour ne pas paraître un président de paille. C'était
surtout méconnaître la difficulté de trouver un remplaçant qui ne
présentât pas des inconvénients beaucoup plus graves. M. de Barante,
de loin, jugeait mieux les choses, quand il écrivait à M. Guizot, le 5
juin 1834: «Je prévois la chute du maréchal, et elle me fait
peur[295].»

[Note 295: Voici un fragment plus étendu de cette lettre de M. de
Barante: «Le maréchal sera prochainement un grand sujet d'embarras...
Et pourtant pouvons-nous nous contenter d'un administrateur de
l'armée? N'est-ce pas encore un chef de l'armée qui est indispensable?
À l'étranger, où l'on ne comprend rien à la raison publique, à la
force de l'opinion, le gouvernement paraît reposer sur le maréchal. Je
prévois sa chute, et elle me fait peur.»]

M. Guizot et M. Thiers aggravèrent leur faute, en choisissant, pour
faire échec au maréchal, une question où celui-ci avait raison contre
eux. Au lendemain de la révolution de 1830, le gouvernement, absorbé
par tant de difficultés intérieures et extérieures, obligé d'ailleurs
de beaucoup ménager l'Angleterre[296], ne s'était guère occupé de
cette Algérie où la Restauration venait de planter le drapeau de la
France. L'armée d'occupation, loin d'avoir été augmentée, s'était
trouvée réduite, et, pendant trois années, quatre commandants
militaires, les généraux Clausel, Berthezène, de Rovigo et Voirol,
s'étaient succédé, sans être dirigés ni soutenus par le pouvoir
central, apportant chacun des idées différentes, et se heurtant, sur
cette terre inconnue, à des difficultés qui furent souvent, pour notre
politique et même pour nos armes, la cause de graves échecs[297]. En
somme, nous n'avions fait presque aucun progrès; notre occupation
était limitée à Alger et à quelques autres points; encore pouvait-on
se demander si un effort plus violent des Arabes ne réussirait pas à
nous jeter à la mer, ou si, de nous-mêmes, nous ne serions pas amenés
à nous rembarquer. Ce dernier parti était conseillé, au nom de
l'économie, par quelques hommes politiques, notamment par M. Dupin,
par M. Passy, et plus d'un symptôme indiquait qu'une partie notable de
la Chambre n'y serait pas défavorable. En 1833, le gouvernement, se
sentant enfin l'esprit plus libre, commença à regarder du côté de
notre conquête africaine. Deux grandes commissions furent
successivement chargées d'étudier cette question si grave et si neuve,
l'une en Algérie, l'autre à Paris. Une conclusion se dégagea tout
d'abord: la nécessité de maintenir notre établissement. Le ministère
n'eut aucune hésitation, et fit une déclaration dans ce sens, en avril
1834, à propos du budget. En ce qui regardait, au contraire, le mode
de gouvernement, les esprits furent divisés jusque dans le sein du
cabinet: les uns, comme le maréchal Soult, demandant la continuation
du régime militaire; les autres, comme M. Guizot et M. Thiers, voulant
essayer du régime civil. Le maréchal prit l'affaire très-vivement, et
déclara avec humeur qu'il se retirerait du cabinet plutôt que de
céder.

[Note 296: Aucun engagement cependant n'avait été pris envers
l'Angleterre, relativement à l'Algérie, soit par la Restauration, soit
par la monarchie de Juillet. M. de Broglie, pendant qu'il était
ministre des affaires étrangères, fit faire des recherches sur ce
point, et acquit ainsi la preuve que la France avait conservé son
entière liberté. (Lettre inédite du duc de Broglie à M. de Talleyrand,
du 18 mars 1833.)]

[Note 297: Plus tard, quand les événements militaires et politiques
d'Algérie auront pris plus d'importance, nous aurons occasion de
revenir sur les débuts de notre grande colonie.]

Loin d'être troublés par cette menace, les deux ministres politiques y
virent l'occasion cherchée d'en finir avec le président du conseil.
Ils s'étaient d'ailleurs entendus pour pousser à sa place le maréchal
Gérard. Le Roi, auquel ils s'ouvrirent de leur dessein, fut plus
clairvoyant, et leur fit beaucoup d'objections: «Prenez garde, leur
disait-il, le maréchal Soult est un gros personnage; je connais, comme
vous, ses inconvénients, mais c'est quelque chose de les connaître;
avec son successeur, s'il accepte, vos embarras seront autres, mais
plus graves peut-être; vous perdrez au change[298].» Louis-Philippe ne
se trompait pas. Le maréchal Gérard, vaillant soldat, mais esprit peu
étendu, volonté molle, ayant la plupart de ses amis à gauche, n'avait
guère, en politique, d'autre souci que celui de la popularité, prêt à
se laisser mener par ceux qui lui paraissaient en mesure de la
dispenser. C'est sans doute à cette faiblesse que songeait le Roi,
quand, vers la même époque, il disait à M. Pozzo di Borgo: «Je ne puis
que regretter le maréchal Soult; il avait d'excellentes qualités,
entre autres celle de ne jamais ambitionner la popularité[299].» Mais
rien n'y fit: M. Guizot et M. Thiers s'obstinèrent. La session
approchait, et le ministère ne pouvait s'y présenter dans un pareil
état de discorde. Force fut donc au Roi de céder. Le 18 juillet 1834,
le _Moniteur_ annonça que la démission du maréchal Soult était
acceptée, et qu'il était remplacé, à la présidence du conseil comme au
ministère de la guerre, par le maréchal Gérard. Quant à la question
même qui avait amené cette crise, elle était si bien un prétexte que,
quelques jours après, une ordonnance établissait que les «possessions
françaises du nord de l'Afrique» seraient sous l'autorité d'un
gouverneur général «relevant du ministère de la guerre», et appelait à
ces fonctions le général Drouet d'Erlon.

[Note 298: _Mémoires de M. Guizot_, t. III, p. 261.]

[Note 299: _Mémoires de M. de Metternich_, t. V, p. 583.]

M. Guizot a écrit plus tard, à ce propos, dans ses Mémoires: «Ce fut
de notre part une faute, et une double faute. Nous avions tort, en
1834, de vouloir un gouverneur civil en Algérie; il s'en fallait bien
que le jour en fût venu. Nous eûmes tort de saisir cette occasion pour
rompre avec le maréchal Soult et l'écarter du cabinet; il nous causait
des embarras parlementaires et des ennuis personnels; mais il ne
contrariait jamais, et il servait bien quelquefois notre politique
générale... La retraite du duc de Broglie avait déjà été un
affaiblissement pour le cabinet; celle du duc de Dalmatie aggrava le
mal, et nous ne tardâmes pas à nous apercevoir que la porte par
laquelle il était sorti restait ouverte à l'ennemi que nous
combattions.»


III

Le ministère était d'autant plus en faute de s'affaiblir, qu'en ce
moment même il rencontrait de sérieuses difficultés dans l'intérieur
de la Chambre. Ces difficultés, où se trouvaient-elles? Si nombreuse,
si acharnée que fût la gauche parlementaire, elle était alors trop mal
conduite pour se faire bien redoutable. Elle n'avait pas renouvelé son
bagage depuis 1830. Or M. Thiers était fondé à lui dire, du haut de la
tribune, que, sur tous les points, au dedans et au dehors, les
événements lui avaient donné tort[300]. Et puis, quelle figure
faisait-elle à côté des républicains plus bruyants, plus audacieux,
plus en possession de l'attention populaire? Elle niait sottement leur
existence, pour s'excuser de ne pas oser les désavouer; s'exposait,
pour les couvrir, alors qu'au fond elle les blâmait et les craignait;
toujours à la remorque de ces factieux qui la compromettaient sans la
consulter et en se moquant d'elle; n'ayant pas de politique propre, ne
faisant pas une campagne qui fût vraiment d'elle et pour elle. De là,
un discrédit qui se manifesta par de nombreux échecs, aux élections de
1834. Lamartine, alors isolé et spectateur à peu près impartial,
écrivait que l'opposition de gauche était «stupidement mauvaise» et
tombait dans le «mépris général».

[Note 300: Dans la discussion de l'Adresse de 1834.]

Si donc le ministère n'avait eu, dans le Parlement, qu'à combattre
cette opposition, la tâche aurait pu être ennuyeuse, fatigante; elle
n'eût été ni difficile, ni périlleuse. Mais il rencontrait, tout près
de lui, un danger plus réel. On a eu souvent occasion de constater,
dans les majorités conservatrices des Assemblées françaises, une
maladie singulière, analogue à ces décompositions internes qui se
produisent parfois dans l'organisme humain. Le nom en a varié suivant
les temps. Déjà, sous la Restauration, l'immense majorité de M. de
Villèle n'avait-elle pas été peu à peu désagrégée par le groupe de la
«Défection»? Une telle désagrégation était plus à craindre encore au
lendemain de 1830, avec un parti régnant qui avait les habitudes et
les préjugés d'une longue opposition, après une révolution qui avait
diminué dans la politique la part des principes et des sentiments,
pour n'y laisser guère subsister que celle des intérêts. Aussi, à
mesure que s'affaiblissaient les craintes de guerre et de révolution
dont le ministre du 13 mars s'était servi pour former sa majorité,
n'était-il pas surprenant de voir apparaître et se développer les
germes de ce qu'on a appelé le tiers parti. Périer lui-même, peu avant
sa mort, avait pressenti le péril. «Le fardeau est déjà lourd,
disait-il; il deviendrait intolérable, quand le danger serait dissipé.
Mes meilleurs amis, qui déjà ne sont pas commodes, me joueraient, à
tous propos, des tours pendables.» Les ministres du 11 octobre
devaient avoir occasion de vérifier la justesse de ce pronostic.

Le tiers parti n'était pas un groupe distinct, se détachant ouvertement
de la majorité: auquel cas on eût compté les voix perdues et su à quoi
s'en tenir. Il prétendait demeurer dans cette majorité où il agissait
comme un ferment de dissolution. Impossible de désigner sa place et de
tracer sa frontière. Son programme ne serait pas plus facile à définir.
Il y avait là moins un corps de doctrines qu'un état d'esprit: état
d'esprit fort complexe où se mêlaient d'honnêtes indécisions et
d'ambitieuses intrigues; des aspirations à l'impartialité, et des
amours-propres susceptibles, prompts aux petites rancunes, jaloux de
toute supériorité; des prétentions à l'indépendance de jugement, et une
vue aussi étroite que courte de toutes choses; le désir de n'obéir à
aucune consigne, et une recherche servile de la popularité; en tout, et
jusque dans la façon dont ces hommes comprenaient et traitaient la
monarchie, des contradictions qui les faisaient qualifier, à juste
titre, de «royalistes inconséquents[301]».

[Note 301: En 1835, la _Revue des Deux Mondes_, alors fort à gauche,
définissait ainsi le tiers parti: «Le tiers parti appelle une forte
répression, l'unité gouvernementale, l'ordre public, la paix au
dehors, et, avec cela, il proclame tout ce qui n'est ni l'ordre au
dedans, ni la paix à l'extérieur; il a un faible pour la propagande,
un instinct pour la révolution; il n'a point de systèmes, mais des
peurs. Lui parlez-vous de république? il s'indigne. Lui proposez-vous
les garanties indispensables à tout système monarchique? il les
repousse souvent encore. Ce parti semble n'être ni en dehors ni en
dedans du système établi: il proclame la dynastie comme une nécessité,
et, sans le vouloir, il contribua à la miner sourdement.»]

Si le tiers parti se défendait de former un groupe, il avait un
représentant, un porte-parole, dans lequel à certains jours il
semblait se personnifier. C'était un personnage considérable par son
talent, sa renommée et sa situation, le président même de la Chambre,
M. Dupin. Nous avons déjà dit comment ce dernier avait commencé, après
la mort de Périer, à s'éloigner des conservateurs avec lesquels il
venait de faire campagne. Par plus d'un trait de son esprit et de son
caractère, il était l'homme du tiers parti: indépendance fantasque,
égoïste, envieuse, ne permettant jamais de prévoir de quel côté il
allait se ranger; humeur ombrageuse et taquine, prompte aux bouderies
et aux boutades; tempérament batailleur, mais aimant mieux tirailler
en embuscades que combattre en rase campagne; répugnance prudente à se
proclamer l'ennemi des hommes au pouvoir, mais promptitude à jouer de
mauvais tours à ceux dont il se disait l'ami; inconséquence d'une
vanité bourgeoise qui se flattait de supprimer toutes les
aristocraties et d'abaisser la monarchie, sans se livrer à la
démocratie dont elle avait peur; impuissance de toute pensée haute,
large, généreuse; ignorance des doctrines et haine des doctrinaires;
adresse à courtiser à la fois le prince et l'opposition. Grande
cependant eût été l'illusion des députés du tiers parti, s'ils avaient
cru pouvoir compter sur M. Dupin. Celui-ci ne s'était pas repris aux
conservateurs pour se donner à d'autres: c'eût été retrouver, sous une
autre forme, les compromissions que fuyait sa prudence et les liens
que ne pouvait supporter son caprice. Au lendemain du jour où il se
laissait traiter et paraissait même se poser en chef de ce groupe, le
moindre péril, le plus petit risque de responsabilité suffisait pour
qu'il se dégageât et se dérobât par quelque mouvement brusque,
empressé à jurer que le tiers parti n'existait pas ou qu'en tout cas
il ne le connaissait pas. Une situation isolée, intermédiaire,
équivoque, où nul ne pouvait venir exiger de lui un sacrifice ni même
solliciter un service, où, d'aucun côté, on n'osait l'attaquer par
crainte de décider son hostilité encore douteuse, où il se voyait
ménagé par tous sans se croire obligé à ménager personne, voilà ce que
préférait l'égoïsme de ce célibataire politique.

Le tiers parti se retrouvait aussi dans la presse. Son principal
organe était le _Constitutionnel_, bien déchu, il est vrai, du succès
qu'il avait eu, sous la Restauration, aux jours de sa campagne contre
le «parti prêtre[302]». Abandonné de la plus grande partie de sa
clientèle[303], il servait de plastron à la presse satirique; la
caricature, qui s'était emparée de lui, lui donnait pour symbole un
bonnet de coton en forme d'éteignoir; son abonné était devenu le type
du bourgeois ridicule et niais; quand les petits journaux voulaient
parler de quelque bêtise, ils disaient: «C'est par trop
_Constitutionnel_.» Malgré tout cependant, ce vieux nom avait encore
quelque importance dans les polémiques. Plusieurs autres journaux,
d'ailleurs, s'inspiraient à peu près du même esprit: le _Temps_,
l'_Impartial_, le _Courrier français_. Le tiers parti était donc
presque plus nombreux dans la presse qu'au Parlement; il s'y montrait
surtout plus hardi et à visage plus découvert. Ces journaux faisaient
une guerre mesquine, mais incessante, au ministère. Dans presque
toutes les questions, ils suivaient ou tout au moins secondaient les
feuilles de gauche.

[Note 302: Voir, sur le _Constitutionnel_ avant 1830, le _Parti
libéral sous la Restauration_, p. 69 et suiv.]

[Note 303: De vingt-deux mille abonnés qu'il avait en 1830, le
_Constitutionnel_ était descendu à six mille. Il devait même bientôt
tomber jusqu'à trois mille. M. Véron, devenu propriétaire de ce
journal en 1844, le releva, en y publiant le _Juif errant_, d'Eugène
Sue.]


IV

Pour trouver le début des manoeuvres équivoques par lesquelles le
tiers parti va mettre en péril et même un moment renverser le
ministère, il faut revenir de quelques mois en arrière. C'est en effet
au commencement de la session de 1834 qu'avait eu lieu le premier
essai de ces manoeuvres. Plusieurs députés, imbus de l'esprit de ce
tiers parti, s'étaient alors glissés sans bruit dans la commission de
l'Adresse, entre autres M. Étienne, rédacteur du _Constitutionnel_,
qui, après avoir dirigé la police de la presse sous l'Empire, était
devenu un libéral si exigeant sous la Restauration et la monarchie de
Juillet. Écrivain «mou et terne, avec une clarté apparente et un
agrément de mauvais aloi, fin sans distinction, habile à laisser
entendre sans dire et à nuire sans frapper[304]», il avait été chargé
de rédiger le projet d'Adresse et en avait profité pour faire adopter
par la commission un morceau vague, à double sens, plein de
déclarations générales en faveur de l'ordre, mais presque silencieux
sur la politique du ministère; donnant des conseils qui, sans être un
blâme formel, étaient encore moins une approbation; reportant les
espérances sur l'avenir, comme si celui-ci ne devait pas être la
continuation du présent; laissant deviner l'intention critique et
méfiante, sans l'exprimer. Les ministres, fort embarrassés d'une
attaque si détournée et d'un adversaire si insaisissable, craignaient
de paraître eux-mêmes provoquer l'opposition s'ils la dénonçaient, et
ignoraient dans quelle mesure ils seraient suivis s'ils engageaient la
bataille. Ils se résignèrent à ne pas voir ce qu'on n'osait pas leur
montrer clairement, à ne pas entendre ce qu'on ne leur disait pas tout
haut. Loin de brusquer la majorité à la façon de Périer, ils n'eurent
souci que de ménager son amour-propre et ses prétentions
d'indépendance. M. Thiers ne prononçait le mot de «majorité dévouée»
qu'en ajoutant aussitôt: «dévouée au pays, non au ministère». Et M.
Guizot, sans repousser la rédaction proposée, croyait faire assez, en
exposant, à côté, la politique ministérielle que d'ailleurs le tiers
parti, de son côté, se gardait également de combattre de front.
L'opposition assistait, narquoise, à ce spectacle, attentive à
souligner, dans l'Adresse qu'elle acceptait, toutes les intentions
hostiles au cabinet. Et afin de compléter l'équivoque, au vote, les
partis les plus opposés se trouvèrent d'accord pour adopter un texte
que chacun interprétait d'une façon différente.

[Note 304: Expressions de M. Guizot.]

Un tel débat n'avait été honorable pour personne, et le cabinet en
était sorti diminué. Son principal organe, le _Journal des Débats_,
était réduit à réfuter ceux qui cherchaient à «persuader à la Chambre
qu'elle avait tué le ministère et au ministère qu'il était mort».
Peut-être le cabinet se rassura-t-il, quand, peu après, dans cette
même session de 1834, il retrouva une majorité ferme et constante pour
voter toutes les grandes lois de défense, notamment celle sur les
associations. Il aurait eu tort cependant de croire le danger disparu.
Le tiers parti, pour être un moment rentré dans l'ombre, subsistait
toujours, guettant l'occasion favorable. Bien plus, c'est précisément
à la fin de cette session qu'il se sentit en quelque sorte aidé par
les démembrements successifs du cabinet, par la retraite du duc de
Broglie en avril 1834, par celle du maréchal Soult en juillet. Au même
moment, la victoire si complète remportée dans la rue sur l'émeute
avait ce résultat, étrange, mais accoutumé, d'affaiblir la discipline
des conservateurs en augmentant leur sécurité. On le vit aux
élections générales de juin 1834. Sans doute, comme nous l'avons déjà
dit, ces élections furent un désastre pour les républicains, une
défaite pour la gauche dynastique; mais en même temps elles accrurent,
dans la majorité, le nombre des indépendants, des flottants, des
ombrageux, qui pouvaient, à un moment donné, par caprice, par
indécision ou par froissement personnel, être entraînés dans une
manoeuvre de tiers parti[305]. Suivant les calculs, on en comptait
quatre-vingts ou même cent vingt. Aussi M. Guizot écrivait-il à M. de
Rémusat: «La victoire est grande; mais la campagne prochaine sera
très-difficile. L'impression évidente ici est une détente générale;
chacun se croit et se croira libre de penser, de parler et d'agir
comme il lui plaira; chacun sera rendu à la pente de ses préjugés et
de ses préventions personnelles.» Mêmes impressions dans une lettre
adressée par M. Thiers à M. de Barante: «Nous aurons affaire à cent
soixante députés nouveaux et à trois cents qui feront semblant de
l'être, et il nous faudra encore leur démontrer péniblement que le
gouvernement, que l'administration, que la diplomatie sont tout autre
chose que ce qu'ils imaginent, et puis les faire voter là-dessus. Ce
n'est pas là une oeuvre facile; quelquefois même elle peut, à force
d'accumuler de petits mécontentements faire une grosse colère avec
beaucoup de petites et amener un gros orage[306].»

[Note 305: Un des amis du ministère écrivait alors, sur son journal
personnel: «Il est positif que les opinions _juste milieu_ proprement
dites, en d'autres termes les doctrines gouvernementales sur
lesquelles s'appuie le ministère, ont, même indépendamment du tiers
parti, une immense majorité dans la Chambre; mais un grand nombre de
ceux qui les professent sont animés, contre tel ou tel ministre, d'un
sentiment d'envie, de défiance, de mépris, qui les jette, presque à
leur insu, dans les rangs du tiers parti, bien qu'ils ne partagent pas
ses préjugés; d'autres, blessés de la suffisance et du ton tranchant
et exclusif des jeunes doctrinaires, reportent sur leurs patrons le
ressentiment qu'ils en éprouvent.» (_Documents inédits._)]

[Note 306: Lettre du 5 juillet 1834. (_Documents inédits._)]


V

Ainsi, au milieu de 1834, tout--démembrements successifs du cabinet,
écrasement de l'émeute, résultat des élections--encourageait le tiers
parti, non à déployer un drapeau, à se former ouvertement en corps
d'attaque,--ce n'était pas dans ses habitudes,--mais à reprendre plus
activement son travail souterrain de dissolution. Le 31 juillet, la
nouvelle Chambre était réunie à l'effet de se constituer. Les premiers
votes pour la nomination du bureau furent interprétés comme un succès
pour le tiers parti et comme un échec pour le cabinet. Vint ensuite
l'Adresse, où l'on recommença, en l'aggravant, la manoeuvre de la
session antérieure. Même rédaction équivoque et sournoise; pas
d'attaque ouverte, mais une désapprobation indirecte et par
insinuation. Le ministère allait-il donc, une seconde fois, se laisser
jouer? Les journaux conservateurs le pressaient de se montrer ferme,
de ne pas craindre d'arracher tous les masques, et, pour leur compte,
ils lançaient défi sur défi au tiers parti, en lui donnant rendez-vous
au jour de la discussion. Mais ce jour venu, les ministres
embarrassés, inquiets, n'osèrent pas pousser les choses à fond. Ils se
contentèrent d'une pacifique demande d'explication, à laquelle le
rapporteur, M. Étienne, répondit en désavouant plus ou moins
obscurément les intentions hostiles qu'on lui prêtait. La gauche se
tut, comme l'en avaient priée les journaux du tiers parti. Si bien que
ce débat, annoncé comme important, tourna court, et que tout fut bâclé
en un jour. Le général Bugeaud et le colonel Lamy avaient présenté des
amendements, dans le dessein de forcer la Chambre à se prononcer
nettement pour ou contre le cabinet; ils ne furent pas soutenus. Au
vote, même comédie que pour l'Adresse précédente: la rédaction de la
commission fut admise à la presque unanimité, par 256 voix contre 39.

Dès le lendemain, les journaux du tiers parti donnèrent à l'Adresse
le sens hostile qu'ils avaient prudemment dissimulé et même répudié
pendant la discussion[307]. Ils raillèrent le silence du ministère,
qu'ils dénonçaient comme un aveu d'impuissance, et triomphèrent du
vote de la Chambre, où ils prétendaient voir la preuve que le cabinet
n'avait plus la majorité. Vainement le ministère contesta-t-il cette
interprétation, ses amis eux-mêmes étaient mécontents, humiliés,
découragés. «On ne comprend pas, écrivait alors l'un deux, ce qui a pu
déterminer le ministère, qui, la veille, était notoirement décidé à
provoquer de franches explications, à ne pas offrir un combat dans
lequel, s'il eût bien choisi son terrain, la disposition si connue du
tiers parti lui assurait tant de chances favorables. L'opinion
générale est qu'il s'est fort affaibli.» Le _Journal des Débats_
exprimait tout haut des sentiments analogues. Les ministres
s'apercevaient qu'ils n'avaient plus la force nécessaire pour remplir
leur tâche[308]. Or nul moyen, pour le moment, de réparer la faute
commise, car, dès le 16 août 1834, à peine l'Adresse votée, le
Parlement, qui n'avait été réuni que pour se constituer, fut prorogé
au 29 décembre.

[Note 307: C'est ce qui faisait dire au _Journal des Débats_, le 17
août: «L'Adresse de la Chambre des députés est une adresse
_palimpseste_. Il y a au-dessus une première écriture faite pour le
peuple: ce sont des phrases vagues, indécises, équivoques; mais sous
cette écriture il y en a une autre, et c'est cette seconde que les
initiés lisent et font lire. Le texte caché remplace le texte
apparent. Le texte apparent était pour la Chambre que le texte caché
eût rebutée. Une fois le vote obtenu, voilà tout le parti qui gratte à
l'envi la première écriture et fait reparaître la seconde, en
s'écriant que c'est là le véritable texte, le texte qui exprime la
pensée de la Chambre et du pays.»]

[Note 308: Quelques mois plus tard, le 5 décembre 1834, M. Guizot,
revenant, à la tribune, sur ces incidents, disait: «Après le sens
qu'on s'est efforcé de donner à l'Adresse, après les conséquences
qu'on a voulu en tirer, après les incidents que tout ce travail des
partis avait amenés, après la retraite de quelques-uns des membres du
cabinet, nous avons trouvé le pouvoir faible entre nos mains, nous ne
nous sommes pas reconnu la force dont nous avions besoin pour remplir
notre tâche.»]

La Chambre séparée, le tiers parti n'en continua pas moins ses menées.
Il se sentait même plus à l'aise, sans tribune, sans risque
d'explications face à face. Précisément à cette époque, l'agitation
commencée pour l'amnistie vint lui fournir un moyen d'attaque assez
efficace. On se rappelle que tous les individus poursuivis à raison
des insurrections d'avril avaient été déférés à la Cour des pairs. Le
gouvernement l'avait fait surtout pour soustraire cette affaire au
jury, dont il craignait les défaillances. Mais, à l'oeuvre, il
s'aperçut vite des difficultés de l'entreprise où il s'était engagé.
La réunion de tous les faits et de tous les incriminés dans une seule
poursuite donnait à celle-ci des proportions démesurées: deux mille
personnes avaient été arrêtées; quatre mille témoins étaient à
entendre; dix-sept mille pièces remplissaient le dossier. Et un tel
procès devait être instruit et jugé par un tribunal de deux cents
membres, sans procédure légalement fixée, sans précédents connus, au
milieu des assauts démagogiques et des embuscades parlementaires.
Aussi beaucoup, même parmi les amis du gouvernement, doutaient-ils que
celui-ci pût se tirer d'une affaire aussi compliquée. La vue de ces
difficultés fit croire aux adversaires du cabinet qu'il leur serait
possible d'arracher une amnistie. Ils ne pouvaient cependant faire
valoir le repentir de leurs clients. Le _National_ déclarait
arrogamment que «les prévenus d'avril n'avaient jamais demandé leur
grâce, ni consenti à ce qu'on la demandât pour eux»; qu'ils ne
désiraient pas que «la monarchie se fît clémente en leur faveur, et
que leur loyauté, si on l'interrogeait, donnerait raison peut-être à
ceux qui affirmaient, pour repousser l'amnistie, que le repentir
n'était pas entré dans ces âmes inflexibles». Il ajoutait:
«L'amnistie, s'il était possible qu'elle vînt, ne serait vue que comme
le dernier soupir d'un système réduit aux plus tristes expédients pour
se conserver.» Et encore: «Les détenus républicains ne se sentent
peut-être pas, au fond du coeur, la disposition de rendre amnistie
pour amnistie et de serrer la main ensanglantée qu'on aurait la
très-grande confiance de leur tendre[309].»

[Note 309: Voir articles des 16 et 25 octobre 1834.]

Ce langage ne découragea pas les hommes du tiers parti, et ils ne s'en
joignirent pas moins à ceux qui réclamaient un pardon général. Ce
n'était pas, de leur part, sympathie pour le parti républicain et
révolutionnaire. Au fond, ils eussent autant que personne détesté son
triomphe, et naguère ils avaient applaudi aux mesures de défense et de
rigueur. Mais, pour le moment, le danger matériel et immédiat, le seul
à leur portée, paraissait conjuré, et ils croyaient se rendre
populaires, en se distinguant des conservateurs à outrance, en se
posant en hommes de conciliation. La campagne d'amnistie avait un
autre avantage, décisif à leurs yeux, c'était d'aggraver
singulièrement les divisions et les embarras du cabinet. À peine entré
au ministère, le maréchal Gérard avait été fort courtisé, circonvenu
par les habiles du tiers parti. Ceux-ci, en même temps qu'ils
attaquaient les autres ministres, affectaient de compter sur le
maréchal, lui prêtaient des mots heureux, citaient les moindres
déplacements opérés dans ses bureaux, comme autant de réformes
méritoires. Tout en l'enguirlandant, ils étaient parvenus facilement à
lui persuader qu'il avait toujours désiré l'amnistie et qu'il se
couvrirait de gloire en la faisant adopter. Ils jouaient à coup sûr et
gagnaient dans toutes les hypothèses. Si le maréchal l'emportait dans
le gouvernement, ils avaient notoirement leur part à cette victoire
gagnée sur l'élément doctrinaire. S'il échouait, c'était un conflit
dont ils comptaient bien faire sortir une nouvelle dislocation du
cabinet.

Les collègues du maréchal Gérard n'eurent aucune hésitation. Ni la
situation générale, ni l'état d'esprit du parti républicain ne leur
parut permettre une amnistie qui eût été universellement interprétée
comme un aveu de faiblesse. Sur ce point, M. Thiers était non moins
décidé et plus ardent encore que M. Guizot. Le Roi les soutenait[310].
Le maréchal vit donc bientôt qu'il n'avait aucune chance de faire
prévaloir son sentiment. Surveillé, pressé par le tiers parti, fort
troublé du risque que courait sa popularité, s'il acceptait cet échec,
il donna sa démission et ouvrit ainsi une nouvelle crise ministérielle
(29 octobre 1834)[311].

[Note 310: «Je joue, disait Louis-Philippe, la partie de l'État contre
les anarchistes: voyons les enjeux. J'y mets ma vie, ma fortune, celle
de mes enfants, et, ce qui est bien plus, j'y joue le repos et le
bonheur de mon pays. Et qu'y mettent-ils? Bien qu'un peu d'audace. Ils
essayent deux, trois, quatre fois de renverser le gouvernement. Le
jour où ils réussissent, ils ont tout, et l'État perd tout. En
attendant le succès, ils risquent la prison, où ils entrent à grand
renfort de fanfares populaires. Ils ont l'appui des journaux, des
partis, des hommes d'État de l'opposition, dont la politique consiste
toujours à réclamer des amnisties, pour faire peur aux ministres
pourvus de portefeuilles.»]

[Note 311: L'un des ministres, l'amiral de Rigny, écrivait au comte de
Sainte-Aulaire, le 25 octobre 1834: «... Ceci est le tonneau des
Danaïdes. En ce moment il est prêt à déborder. Gérard veut s'en aller
si on ne fait pas l'amnistie. Cette malheureuse question amenée par
les journaux lui tourne la tête. S'il s'en va, qui prendre? Vous
devriez bien me le dire, car je n'en sais rien.»]


VI

L'ordonnance qui avait relevé le maréchal Gérard de ses fonctions
s'était bornée à charger l'amiral de Rigny de diriger par intérim le
ministère de la guerre, sans rien dire de la présidence du conseil:
expédient tout provisoire qui dissimulait mal l'embarras que l'on
éprouvait à raccommoder une machine si souvent détraquée depuis
quelques mois. Où trouver en effet un président du conseil? Impossible
d'appeler à ce poste M. Guizot, sans blesser M. Thiers, et
réciproquement. Quelques-uns eussent désiré faire rentrer le duc de
Broglie dans le cabinet et lui en donner la présidence. Cette
combinaison, qui agréait fort à M. Guizot, ne déplaisait pas alors à
M. Thiers, bien qu'elle fît belle part aux doctrinaires. Le ministre
de l'intérieur était trop intelligent pour ne pas comprendre qu'il n'y
avait pas de meilleur moyen de rétablir l'autorité du cabinet sur la
Chambre et aussi auprès du Roi. D'ailleurs, entre ce grand seigneur et
ce parvenu qui se ressemblaient si peu, s'étaient noués des rapports
amicaux; le premier avait toujours témoigné d'une sympathie curieuse
et indulgente pour les brillantes qualités de son jeune collègue, et
celui-ci était flatté d'être bien vu par un homme si considéré et si
considérable. Ce fut le Roi qui fit objection à M. de Broglie. Il
craignait d'avoir de nouveau affaire à la trinité Broglie, Guizot,
Thiers; et surtout, comme nous l'avons déjà donné à entendre, il avait
alors, sur les affaires étrangères, des vues qu'il savait n'être pas
pleinement partagées par le duc, et il désirait maintenir le ministère
des affaires étrangères en des mains plus dociles. «Toutes les fois,
écrivait alors un personnage bien informé, que le nom de M. de
Broglie a été prononcé devant Louis-Philippe, soit par M. Guizot,
soit par M. de Rigny, soit par lord Granville, le Roi a déclaré, de
son ton le plus positif, qu'il ne fallait pas y penser. «Je me ferai
plutôt piler dans un mortier», a-t-il dit à M. de Rigny. M. de Broglie
est vivement blessé de cette malveillance si hautement déclarée. Déjà,
à son retour d'Allemagne, il avait été surpris de l'extrême froideur
de l'accueil royal[312].»

[Note 312: _Documents inédits._]

Cette solution repoussée, il fallut en chercher une autre. Mais le
temps s'écoulait, et l'on ne trouvait rien. L'irritation gagnait peu à
peu ceux qui prenaient part à ces pourparlers pénibles et stériles.
Certaines gens d'ailleurs, par malice ou sottise, semblaient prendre
plaisir à souffler la défiance et la discorde, rapportant, envenimant,
dénaturant les propos que l'impatience avait fait tenir de part et
d'autre. Les ministres en venaient à supposer que Louis-Philippe,
grisé par les flagorneries des courtisans et des ambassadeurs,
prolongeait volontairement la crise pour montrer qu'il était la seule
pièce solide, l'unique ressource; que, par souci de son pouvoir
personnel, il repoussait systématiquement tout ministère fort et ne
rêvait que de dissoudre l'union des hommes du 11 octobre. Par contre,
le Roi s'imaginait qu'il était en présence d'une intrigue, d'un
complot formé pour forcer sa volonté et lui imposer une sorte de maire
du palais. Troublés, humiliés, découragés, les conservateurs se
lamentaient ou récriminaient. Les journaux opposants n'avaient pas
assez de sarcasmes contre ce ministère décapité qui ne parvenait pas à
se refaire une tête; racontant, amplifiant au besoin tout ce qui
transpirait des conflits, des intrigues et des avortements, ils
prétendaient y montrer la «déconsidération» et même l'«agonie» du
régime. Pendant ce temps, le gros public tendait à vivre, de plus en
plus, en dehors d'une politique qui devenait, pour lui, équivoque et
sans intérêt: sorte d'indifférence ennuyée et un peu dégoûtée, dont
les amis clairvoyants du gouvernement parlementaire n'eussent pas dû
prendre facilement leur parti.

M. Guizot et M. Thiers comprirent qu'une telle situation ne pouvait
se prolonger. Un seul moyen leur apparut d'échapper au ridicule de
leur impuissance, de déjouer les manoeuvres de leurs adversaires, et
d'avoir raison de la mauvaise volonté qu'ils supposaient au Roi:
c'était de céder la place au tiers parti et de le mettre en demeure de
montrer ce dont il était capable. Cette tactique, dans laquelle il
entrait beaucoup de dédain, plaisait à l'âme haute et même quelque peu
hautaine de M. Guizot. Quant à M. Thiers, il sentait alors trop
douloureusement les épines du pouvoir, pour répugner beaucoup à le
quitter. Déjà, sous les précédents ministères, nous avons eu
l'occasion de marquer le caractère des attaques dont cet homme d'État
était l'objet, et qui mettaient en cause jusqu'à sa probité. Ces
attaques ne s'étaient pas calmées, depuis que M. Thiers était devenu
membre du gouvernement: bien au contraire. On l'accusait ouvertement
de tripotages, de concussion, de vol[313]. C'était pure calomnie.
Malheureusement, le défaut de tenue du jeune ministre, sa hâte de
jouir, la promptitude de son luxe[314], un fond de gaminerie qui
allait parfois jusqu'au scandale[315], aidaient à cette calomnie. Il
n'avait pas su, par sa vie, forcer le respect, comme M. Guizot ou le
duc de Broglie. Ajoutez les prétextes fournis aux adversaires par cet
entourage, trop peu scrupuleusement accepté, qui devait être, jusqu'à
la fin, la faiblesse de M. Thiers[316], et surtout par une famille
résolue à exploiter sans pudeur l'avantage inattendu d'avoir un des
siens au pouvoir[317]. En 1834, les attaques, favorisées par certaines
circonstances fâcheuses, étaient devenues plus acharnées, plus
méchantes que jamais. M. Thiers en avait été à la fois abattu et
exaspéré. Au mois de septembre, ses amis avaient eu beaucoup de peine
à l'empêcher de provoquer en duel M. Degouve-Denuncques, qui, dans une
correspondance du _Journal de Rouen_, l'avait accusé de jouer à la
Bourse, à l'aide des dépêches télégraphiques, et son découragement lui
avait fait parler sérieusement de renoncer au pouvoir[318]. Dans cet
état d'esprit, il devait accueillir volontiers l'idée de risquer une
démission, pour mettre ses adversaires au pied du mur.

[Note 313: Le journal _la Caricature_ représentait M. Thiers en
«Mercure dieu de l'éloquence et d'autre chose»; il publiait des notes
de ce genre: «Le nouveau préfet de police se prépare à ordonner une
grande battue afin de faire une rafle générale de tous les voleurs de
Paris. M. Thiers est fort content d'être à Rome.» Ou encore: «Le petit
Foutriquet court les grandes routes. En voyage comme en politique, il
ne marche pas, il vole.» Le _Constitutionnel_ lui-même, qui avait
compté autrefois M. Thiers parmi ses collaborateurs, déclarait que,
par ses antécédents, il n'avait pas une réputation de désintéressement
et de probité assez bien établie, pour qu'on pût lui confier le
maniement des fonds secrets.]

[Note 314: La _Revue des Deux Mondes_, à la suite d'un journal
anglais, comparait M. Thiers «à ces matelots qui viennent de toucher
leur part de prise et qui se promènent, dans les rues de Londres, avec
une fille à chaque bras et suivis de deux violons».]

[Note 315: Témoin ce qu'on appela alors «l'orgie de Grandvaux». On
sait comment les journaux racontèrent cette scène qui relève de la
chronique scandaleuse plus que de la grave histoire. Voir, notamment,
l'article de la _Quotidienne_, du 19 octobre 1835. Des contemporains
dignes de foi affirment que les faits avaient été exagérés ou
dénaturés.]

[Note 316: C'est ce qui fera écrire, un peu plus tard, à Henri Heine:
«Que M. Thiers ait spéculé à la Bourse, c'est une calomnie aussi
infâme que ridicule... Mais, par sa familiarité avec des chevaliers
d'industrie sans convictions, il s'est lui-même attiré tous les bruits
malicieux qui rongent sa bonne réputation... Pourquoi entretenait-il
un commerce avec une semblable canaille? Qui se couche avec ses chiens
se lève avec des puces.» (_Lutèce_, p. 130.) Le vicomte de Launay
(madame de Girardin) disait de son côté, en 1836: «La seule chose qui
nuise à M. Thiers, c'est son entourage politique. Il mériterait de
plus dignes flatteurs.» (_Lettres parisiennes_, t. I, p. 43.)]

[Note 317: Nous lisons dans le journal inédit d'un homme politique, à
la date du 21 août 1834: «Les feuilles de l'opposition se sont
beaucoup amusées de l'arrivée à Paris de M. Thiers père, accouru tout
exprès, dit-on, pour obliger encore une fois son fils à acheter son
départ à prix d'argent. Une lettre adressée par le vieillard à la
_Quotidienne_ n'est pas de nature à faire tomber cette version. Il
commence, il est vrai, par la démentir, mais il ajoute qu'ayant
d'autres enfants et des nièces, _il est venu le rappeler à son fils le
ministre_. On dit au surplus que tout est arrangé,» Le frère de M.
Thiers ne valait pas mieux.]

[Note 318: Nous lisons, à la date du 5 septembre 1834, dans ce journal
intime que nous avons déjà cité: «M. Thiers veut se retirer. Il paraît
positif que les derniers esclandres de sa famille ont ébranlé
très-fortement son crédit auprès du Roi, et qu'il ne se sent plus
lui-même la force de surmonter ces dégoûts.»]

M. Guizot et M. Thiers s'entendirent donc pour proposer à leurs
collègues de se retirer. MM. de Rigny, Humann et Duchâtel y
consentirent. Deux seuls s'y refusèrent: M. Persil et l'amiral Jacob.
Par suite, cinq démissions furent à la fois portées au Roi. Celui-ci
les accepta facilement, soit qu'il comprit et approuvât la tactique de
MM. Guizot et Thiers, soit que, mécontent des desseins qu'il
supposait aux hommes du 11 octobre, il fût bien aise d'être mis en
demeure d'essayer une autre combinaison. D'ailleurs, autour du trône,
le tiers parti avait alors des avocats assez zélés, au nombre desquels
était le duc d'Orléans. Dans tout l'éclat, mais aussi dans
l'inexpérience de sa brillante jeunesse, l'héritier royal en voulait
aux doctrinaires de leur impopularité auprès de la partie la plus
bruyante de l'opinion, et affectait, au contraire, de bien traiter M.
Dupin ou même des opposants plus marqués. Après tout, n'est-il pas
dans la tradition des princes de Galles d'être un peu en coquetterie
avec l'opposition?

Conduit ainsi à se rapprocher du tiers parti, le Roi essaya tout
d'abord de détacher M. Thiers de ses anciens collègues, pour en faire
le pivot de la combinaison nouvelle. Il s'était pris pour le jeune
ministre d'un goût très-vif qui devait survivre à bien des dissidences
et des griefs[319]. Il le préférait alors à ceux qu'il appelait
«messieurs les doctrinaires», au duc de Broglie, même à M. Guizot,
auquel il ne s'était pas encore attaché comme il l'a fait plus tard.
Il estimait, respectait le grand seigneur, le professeur déjà
illustre, mais se sentait plus à l'aise avec le journaliste parvenu de
la veille[320]. Il se flattait de trouver celui-ci plus maniable, plus
accessible à son influence, parce qu'il était plus mobile, moins
scrupuleux, moins monté sur les échasses de ses principes. Cet esprit
si vif, si fin, l'amusait, sans lui faire peur, parce qu'il se savait
plus fin encore[321]. Il ne s'effarouchait pas de l'origine
révolutionnaire de l'ancien rédacteur du _National_, il y voyait même
plutôt un avantage: M. Thiers n'apparaissait-il pas, plus que tout
autre, la créature du régime de Juillet, l'incarnation de la
bourgeoisie de 1830, l'homme dont la fortune paraissait le plus
étroitement liée à celle de la monarchie nouvelle, et sous le nom
duquel la politique royale éveillerait le moins de préventions dans
les partis de gauche? Autant de raisons qui faisaient désirer à
Louis-Philippe de conserver M. Thiers, sans M. Guizot, dans le nouveau
cabinet. Quant au malheur de rompre entre ces deux hommes d'État
l'union formée sous les auspices de Casimir Périer, et d'y substituer
une rivalité dont l'avenir devait montrer tout le péril,
Louis-Philippe ne le voyait pas. Il se laissait séduire, au contraire,
à l'idée de multiplier ainsi les relais ministériels et d'augmenter
son autorité sur des conseillers qui sauraient avoir derrière eux des
remplaçants tout prêts.

[Note 319: Louis-Philippe a dit plus tard de M. Thiers: «Quand je ne
l'aimais plus, toujours il me plaisait.» Ce mot a été raconté par M.
Thiers à M. Senior. (_Conversations with M. Thiers, M. Guizot, and
other distinguished persons_, by N. W. SENIOR.)]

[Note 320: Dans une de ses conversations avec M. Senior, M. Thiers a
dit du Roi: «Nous avions du goût l'un pour l'autre... Peut-être ma
pétulance ne lui déplaisait-elle pas. Avec moi, il était absolument à
son aise; il n'en était pas de même avec M. Guizot.» Ce dernier a dit,
de son côté, toujours au même M. Senior: «Parmi les ministres, ceux
que le Roi flattait le plus, comme Laffitte et ensuite Thiers,
n'étaient pas ceux auxquels il accordait le plus de confiance et
d'attachement. Il avait l'habitude de les appeler par leurs simples
noms; il n'en fit jamais autant à l'égard de Casimir Périer, du duc de
Broglie ou de moi-même. Il n'était pas familier avec ceux qu'il
respectait, ou plutôt il cessait de respecter ceux qui semblaient
rechercher sa familiarité.»]

[Note 321: M. Thiers disait en souriant au Roi: «Sire, je suis bien
fin.--Je le suis plus que vous, répondit Louis-Philippe, car je ne le
dis pas.»]

On eût pu supposer qu'il ne serait pas bien difficile de séparer M.
Thiers d'un collègue si différent, si opposé d'origine, de caractère,
d'esprit, d'opinion, d'habitudes de vie; d'éveiller sa jalousie contre
un rival d'éloquence; de l'irriter contre le puritain dont la gravité
austère, la respectabilité reconnue paraissaient faites exprès pour
provoquer certaines comparaisons[322]. Cependant, l'heure n'était pas
venue de cette néfaste rupture. M. Thiers n'était pas encore en
disposition de se laisser tenter. Pleinement entré dans l'union du 11
octobre, flatté d'en faire partie, compromis dans ses entreprises, il
croyait de son devoir et de son intérêt d'y demeurer fidèle. Cet
esprit mobile a eu comme des veines diverses; il était alors au plus
fort d'une veine conservatrice. On l'avait vu, dans ses récents
discours, mettre son amour-propre à se poser en ministre énergique,
chercher même à atténuer et presque à excuser ce qui, dans son passé,
pouvait exciter la défiance des hommes d'ordre et le distinguer de
tels de ses collègues[323]. Il se vantait de n'être pas
révolutionnaire[324], comme, à d'autres époques, il s'est vanté de
l'être. Ces contradictions ne l'ont jamais gêné, et il ne croyait pas
en être diminué aux yeux du public français. Avait-il tort? M. Doudan
a écrit précisément de M. Thiers et de ses variations pour ou contre
la Révolution: «Reste à savoir combien de fois, selon la loi des
partis, le même homme peut avoir dit le _oui_ et le _non_ avec
emportement et garder autorité sur les autres. Je crois qu'il le peut
septante-sept fois, et cela suffit dans une longue vie publique.
L'inconséquence peut être un prétexte aux taquineries, mais elle n'use
pas beaucoup les hommes[325].» Quoi qu'il en soit de cette réflexion
d'un scepticisme un peu ironique, M. Thiers demeurait alors à ce point
fidèle à M. Guizot, qu'il se plaisait à montrer, dans la différence de
leurs deux natures, une raison et un avantage de leur union; un jour
que, dans un cercle de députés, on se préoccupait d'un prétendu
dissentiment entre les deux ministres: «M. Guizot, dit M. Thiers, ne
va pas souvent assez loin; je le pousse. Je tends parfois à dépasser
le but; il me modère. Nous avons besoin l'un de l'autre; nous nous
complétons l'un par l'autre. Est-ce que nous pouvons nous
séparer[326]?» Dans ces sentiments, M. Thiers résista fermement à
toutes les invitations du tiers parti, à toutes les offres du Roi, et
chacun dut bientôt se convaincre que, pour le moment du moins, il ne
se laisserait pas détacher de ses anciens collègues.

[Note 322: Cette opposition de M. Thiers et de M. Guizot frappait tous
les esprits, et M. de Metternich écrivait, un peu plus tard, à M.
d'Apponyi: «Il est possible que deux caractères comme ceux de Guizot
et de Thiers puissent marcher ensemble; la fusion entre leurs natures
me paraît cependant impossible. Guizot est un idéologue conservateur,
et Thiers un révolutionnaire pratique. Leurs points de départ
diffèrent ainsi essentiellement comme idéologues ou comme gens
pratiques; s'ils étaient tous deux l'un ou l'autre, ils pourraient se
rencontrer plus facilement que la chose n'est possible avec leurs
points de départ différents. Tous deux veulent, sans aucun doute,
_conserver_ ce qui _existe_. Ils diffèrent et différeront toujours,
soit aujourd'hui, soit demain, sur le choix des moyens pour arriver au
même but.» (_Mémoires de Metternich_, t. VI, p. 146.)]

[Note 323: Discours du 4 janvier 1834.]

[Note 324: Toujours dans le discours du 4 janvier 1834, M. Thiers
disait: «Savez-vous de quoi nous sommes fiers?... Nous sommes fiers de
ne nous être pas faits les parodistes d'un autre époque, de n'avoir
pas été révolutionnaires.»]

[Note 325: Lettre du 6 février 1848.--M. Doudan ajoutait: «Il y a
toujours, entre une année et l'autre, assez de différence pour qu'en
passant hardiment du blanc au noir, on puisse dire résolument:
_Aujourd'hui, c'est un autre jour!_ Même, d'un peu loin et pour des
gens bienveillants, cette succession de mouvements contraires donne un
assez bon air de souplesse et d'entente de la variété infinie des
choses humaines.»]

[Note 326: Plus tard, au contraire, que de traits M. Thiers se plaira
à décocher contre M. Guizot: «M. Guizot, disait-il par exemple, est un
grand orateur, mais, n'allez pas vous étonner! en politique, M. Guizot
est _bête_.» Il est vrai qu'en revanche M. Guizot dira à M. Thiers:
«Mon cher, vous devinez et vous ne voyez pas.» (_Cahiers de
Sainte-Beuve_, p. 20.)]

Ayant échoué de ce côté, Louis-Philippe fit appeler le comte Molé,
personnage considérable, ancien ministre des affaires étrangères au
lendemain de la révolution, ayant cet avantage de ne s'être pas
prononcé sur les questions, ni engagé avec les personnes. M. Molé, au
lieu de chercher à former un cabinet nouveau, voulut reconstituer le
cabinet démissionnaire, allégé de M. Guizot et de quelques autres;
mais lui aussi trouva les anciens ministres du 11 octobre résolus à ne
pas se séparer, et il dut renoncer immédiatement à sa tentative.

Le Roi s'adressa alors au tiers parti lui-même; il le fit par
l'intermédiaire assez imprévu de M. Persil, qui se mit en rapport avec
M. Dupin. C'était pour ce dernier le moment de donner sa mesure et de
montrer son courage; aussi s'empressa-t-il, une fois de plus, de se
dérober. Trouvant l'aventure mauvaise, il refusa tout ministère pour
lui; mais il consentit à exposer son frère et ses amis. Ainsi
parvint-on à faire, de bric et de broc, un ministère dont le
_Moniteur_ du 10 novembre fit connaître la composition. Quelques-uns
des ministres n'étaient pas sans valeur; mais leur assemblage ou
plutôt leur juxtaposition n'en avait aucune. M. Passy prit les
Finances; M. Charles Dupin, la Marine; le général Bernard, la Guerre;
M. Teste, le Commerce; M. Persil garda la Justice; M. Bresson,
ministre de France à Berlin, fut nommé aux Affaires étrangères sans
avoir été consulté; l'Instruction publique fut réservée à M. Sauzet,
absent. Enfin, ce qui n'était pas le moins étrange, pour trouver un
président du conseil, on alla exhumer un vieux ministre de Napoléon,
le duc de Bassano, connu surtout pour avoir été le plus docile
instrument du despotisme impérial; il n'avait pris, depuis longtemps,
aucune part active aux affaires publiques; quant à ses affaires
privées, elles étaient alors en si mauvais état, qu'à peine nommé, une
multitude de petits créanciers vint faire saisie-arrêt sur son
traitement.

L'effet dans l'opinion fut singulièrement rapide: d'abord
l'incrédulité, puis la stupéfaction, bientôt suivie d'un éclat de
rire. On ne s'abordait qu'avec des exclamations; sarcasmes et
quolibets pleuvaient. Les journaux du tiers parti ne savaient comment
faire tête à cette explosion; n'osant louer les ministres, ils se
bornaient à répéter qu'il fallait au moins se réjouir d'en avoir fini
avec les doctrinaires. Chaque heure qui s'écoulait rendait la
situation du cabinet plus ridicule et plus piteuse, quand on apprit,
tout à coup, qu'à peine né, celui-ci était déjà mort. Cette fin si
prompte lui a valu le nom de «ministère des trois jours». Que
s'était-il donc passé? Personne n'avait poussé ces ministres dehors;
aucun accident extérieur ne leur était survenu; mais rien qu'en se
regardant eux-mêmes, ils avaient compris l'impossibilité de rester.
Aussi avaient-ils envoyé leur démission, en donnant comme motif l'état
de fortune de M. de Bassano, et sans prendre la peine de prévenir ce
dernier. Quelques heures plus tard, le vieux duc, arrivant au conseil
chez le Roi, s'y était rencontré avec M. Persil et le général Bernard.
Après un moment de silence: «Je pense, dit M. Persil, que Votre
Majesté considère le ministère comme dissous.» Louis-Philippe fit un
signe d'assentiment, et, comme M. de Bassano ne semblait pas encore se
rendre bien compte de l'état des choses, il ajouta: «Je regrette,
monsieur le duc, que nous ayons fait ensemble une si courte
campagne[327].» Les faiseurs de bons mots appelèrent cette mésaventure
«la journée des Dupins».

[Note 327: _Documents inédits._--M. Doudan a écrit, peu de jours
après, en parlant de M. de Bassano: «Quand il regardait derrière lui
les jours de l'Empire, la différence devait lui sembler grande. Alors
il courait de Vienne à Berlin, au milieu d'une escorte de cavalerie de
la garde impériale, environné de courtisans empressés. L'autre jour,
il est sorti de l'hôtel de l'Intérieur, dans un pauvre fiacre qui est
venu le prendre à la brune, pour le conduire dans une maison dont il
doit peut-être le loyer. C'est cruel de lui avoir offert le ministère,
quand il n'était pour lui qu'une occasion de sentir plus durement les
embarras de sa fortune.» (Lettre du 28 novembre 1834.)]

Après cet effondrement, force était bien de revenir aux hommes du 11
octobre. Le Roi s'y résigna sans mauvaise grâce, faisant bon marché de
ses conseillers d'un jour. Il s'adressa à M. Thiers, qui mit pour
condition de s'entendre avec M. Guizot. Tous deux convinrent de
rétablir l'ancien cabinet, sauf l'amiral Jacob, qui fut remplacé par
l'amiral Duperré. Pour la présidence du conseil et le département de
la guerre, ils prirent, faute de mieux et par hâte d'en finir, une
autre «illustre épée», le maréchal Mortier (18 novembre 1834).

Cette crise se terminait donc, pour MM. Guizot et Thiers, par une
pleine victoire: victoire dont les conséquences n'étaient pas
cependant sans péril. Le tiers parti avait été plus que battu, il
avait été ridiculisé: de là une mortification et une rancune qui ne
devaient pas pardonner; hors d'état, pour le moment, d'entreprendre
une attaque directe, il allait guetter sournoisement l'occasion de se
venger. Ajoutons que, dans cet imbroglio, tout le monde avait été
diminué; le Roi lui-même n'en sortait pas intact. Les journaux
républicains, qui s'en étaient tout de suite aperçu, n'épargnaient pas
leurs commentaires, dénonçaient le discrédit et l'impuissance de la
monarchie parlementaire, et se flattaient de trouver ainsi la revanche
des défaites d'avril.


VII

Aussitôt reconstitué, le ministère comprit que sa première oeuvre
devait être de mettre fin à l'équivoque née des deux dernières
Adresses, et de contraindre la Chambre à dire nettement si elle était
ou non avec lui. À lire le _Constitutionnel_ et autres journaux de
même couleur, à voir la violence rageuse de leurs attaques, et aussi
leur ardeur à solliciter l'alliance de la gauche[328], on aurait pu
croire que le tiers parti, lui aussi, aspirait et se préparait à la
bataille; on se serait attendu à le voir non-seulement accepter, mais
devancer le défi du ministère. Ni cette franchise, ni ce courage
n'étaient dans ses habitudes. Quand la Chambre se réunit, le 1er
décembre 1834, les opposants se tinrent cois. Bien plus, lorsque le
ministère, impatient de n'être pas attaqué, les provoqua et, en
quelque sorte, les interpella lui-même, leur premier mouvement fut de
se dérober, et il fallut toute l'insistance du gouvernement pour les
obliger à croiser le fer.

[Note 328: Nous lisons, à la date du 22 novembre 1834, dans un journal
intime que nous avons déjà plusieurs fois cité: «Le ton de la presse
quotidienne atteste, de plus en plus, la coalition qui vient de se
former, entre l'opposition et le tiers parti, contre le ministère. Il
n'y a presque plus de différence entre les journaux de ces deux
nuances. À la violence frénétique de leurs attaques, on sent qu'ils
veulent, pour ainsi dire, emporter la place d'assaut.»]

Le débat qui s'engagea, le 5 décembre, demeura circonscrit entre les
ministres et le tiers parti. Les premiers, M. Thiers aussi vivement
que M. Guizot, vinrent dire: «Le vrai courage n'est pas de fermer les
yeux sur le péril révolutionnaire[329], mais de le regarder en face,
de le dénoncer et de le combattre ouvertement; c'est pour cette oeuvre
de «résistance» que nous sommes au pouvoir. Êtes-vous de notre avis?
alors dites-le et soutenez-nous. Êtes-vous d'un avis différent? alors
prenez le pouvoir à notre place[330].» Représenté par M. Étienne,
l'équivoque rédacteur des Adresses récentes; par M. Sauzet, dont le
jeune talent fut, un moment, sur le point d'entraîner la Chambre[331];
par M. Dupin, qui était enfin forcé de se découvrir, le tiers parti
essaya moins une dénégation directe qu'une oblique fin de
non-recevoir. «La Chambre, dirent ces orateurs, a déjà fait connaître
son avis lors de l'Adresse. Elle n'a rien à ajouter. Prétendez-vous
l'amener à se contredire et à s'amender? Ce serait vouloir l'humilier.
Vous lui demandez en réalité de se lier à un cabinet, à un système
imparfaitement défini, d'assumer toute la responsabilité d'un passé où
il y a à prendre et à laisser, d'abdiquer pour un avenir qu'on ne
connaît pas encore. Cette Chambre doit garder son indépendance, son
libre examen; elle jugera le ministère suivant ses oeuvres. Il ne faut
pas plus de majorité systématique que d'opposition systématique.» La
réplique du ministère fut facile: «Des doutes se sont élevés sur le
sens de l'Adresse; le pays et le gouvernement en ont souffert: il est
donc à la fois raisonnable et nécessaire de demander une explication.
Nous ne désirons pas une majorité servile; mais, pour le bon
fonctionnement du régime parlementaire, il faut que les ministres,
issus de la majorité, puissent compter sur elle; et, s'ils ont des
doutes, leur droit et leur devoir sont de l'interroger.» Cette
argumentation parut décisive. 184 voix contre 117 adoptèrent un ordre
du jour motivé qui donnait expressément au ministère l'adhésion
demandée, tout en épargnant à l'amour-propre de la Chambre le désaveu
de ses votes antérieurs: l'Assemblée déclarait qu'elle était
«satisfaite des explications entendues sur la politique du
gouvernement, et n'y trouvait rien que de conforme aux principes
exposés dans son Adresse».

[Note 329: M. Guizot disait à ce propos: «Il y a des peurs viles et
honteuses, et il y a des peurs sages, raisonnables, sans lesquelles on
n'est pas digne, je ne dis pas de gouverner les affaires du pays, mais
même de s'en mêler... Vous voudriez que nous adoptassions cette
pratique pusillanime qui croit qu'en fermant les yeux sur les dangers,
on les éloigne! Savez-vous pourquoi l'on ferme les yeux sur les
dangers? C'est parce qu'on en a peur. On en a peur, lorsqu'on n'ose
pas les déclarer tout haut, marcher droit à eux, faire ce qu'il faut
pour les prévenir, pour leur résister. Savez-vous ce qu'on fait quand
on a peur des passions populaires? On dit qu'elles n'existent pas, que
cela passera. Et les passions populaires passent en effet, mais comme
un torrent qui dévaste tout devant lui.» (Discours du 6 décembre.)]

[Note 330: «Messieurs, disait M. Thiers, je ne veux pas de surprise,
je veux que la Chambre sache, ainsi que le pays, que je suis ministre
du gouvernement de Juillet pour résister à la révolution quand elle
s'égare... Je le dis bien haut, pour que tout le monde l'entende... Si
je me trompe, que l'on imite ma franchise; que l'on vienne dire qu'il
ne faut pas résister à la révolution victorieuse, qu'il ne faut pas
chercher à arrêter le char lancé avec toute sa rapidité, qu'il faut le
laisser se précipiter dans l'abîme. Nous céderons la place à ceux qui
soutiendront ces doctrines; nous la céderons, avec un sentiment de
douleur pour le pays, à ceux qui diraient avec franchise qu'il faut
céder, là où nous disons: Il faut résister. Je le répète, pour qu'il
n'y ait pas de surprise, nous sommes des ministres de la résistance.»
(Discours du 5 décembre.)]

[Note 331: M. Henry Greville, secrétaire de l'ambassade anglaise, qui
avait assisté à la séance, écrivait sur son journal: «J'ai été
très-frappé du discours de M. Sauzet. Il a une belle tête, une bonne
voix et une grande facilité d'élocution. On dit que sa manière
ressemble à celle de Martignac.» (_Leaves from the Diary of_ Henry
GREVILLE, p. 43.)]

La question aiguë du moment était celle du procès des accusés d'avril.
Au milieu des récentes crises ministérielles, les pairs avaient
continué, impassibles, l'instruction de ce colossal procès. Mais plus
ils avançaient dans leur oeuvre, plus la presse de gauche redoublait
de violence et d'audace. Pour exciter la compassion et l'indignation
du public, il n'était pas de récits impudemment mensongers qu'elle
n'inventât sur les tortures infligées aux prisonniers. Pendant ce
temps, ces étranges martyrs, abusant de la liberté grande qu'on leur
laissait, passaient leur temps en manifestations tapageuses, se
révoltaient contre les règlements de la prison, brisaient les
guichets, défiaient et maltraitaient les gardiens, ou, quand ils
avaient reçu quelque argent, le dépensaient à festoyer. En même temps
qu'elle tâchait d'entourer les accusés d'une auréole qui ne leur
seyait guère, cette même presse outrageait grossièrement les pairs,
avec l'intention évidente de les intimider ou de les dégoûter. Elle
n'y réussit pas. Le plus important de ces journaux, le _National_, se
vît même citer à la barre de la haute Assemblée et frapper d'une
condamnation sévère[332]. Le tiers parti, qui comptait toujours que le
ministère ne pourrait pas mener à fin cette redoutable entreprise, et
qui se flattait de trouver dans cet échec la satisfaction de son
ambition ou tout au moins de sa rancune, s'appliquait honnêtement à
grossir toutes les difficultés; ses journaux conseillaient aux pairs
de s'abstenir; ils tâchaient de produire une sorte de panique, en
racontant que la population riche, effrayée, se disposait à quitter
Paris aux approches du procès, que le commerce était paralysé, que les
loyers baissaient. Ce fut encore par un débat au grand jour que le
ministère voulut avoir raison de cette manoeuvre: il mit la Chambre en
demeure de se prononcer sur la question même du procès, en déposant
une demande de crédit de 360,000 francs pour construire la salle
d'audience de la cour des pairs. La discussion, ouverte le 29
décembre, se prolongea pendant cinq jours. Tout fut dit en faveur de
l'amnistie et contre le procès; mais le ministère finit, cette fois
encore, par l'emporter, et le crédit fut voté par 209 voix contre 181.

[Note 332: 16 décembre 1834. Ce procès fut marqué par un incident qui
produisit alors une assez vive émotion. Carrel, qui défendait le
prévenu, avait dans sa plaidoirie évoqué le souvenir de la
condamnation du maréchal Ney et l'avait qualifie d' «abominable
assassinat». Comme le chancelier Pasquier l'arrêtait, l'un des pairs,
le général Exelmans, se leva et cria: «Je partage l'opinion du
défenseur.» On put même craindre un épilogue plus grave. Le jeune duc
d'Orléans, poussé, dit-on, par M. de Flahaut, eut, un moment, le
projet de venir à la séance suivante et de demander la parole à propos
du procès-verbal, pour adhérer à la protestation du général Exelmans.
Il fallut l'intervention du Roi et même la menace de nombreuses
démissions de pairs, pour faire renoncer le jeune prince à ce coup de
tête. (_Documents inédits._)]

Après ce double succès, le ministère ne pouvait-il pas se croire sûr
du concours de la Chambre, et considérer le tiers parti comme
définitivement réduit à l'impuissance? Cependant, à peine les votes
étaient-ils émis que les commentaires cherchaient à en atténuer la
portée: on faisait remarquer que la majorité, de 67 voix au premier
vote, n'était plus que de 28 au second, et l'on en concluait qu'elle
était déjà en voie de dissolution. La Chambre semblait d'ailleurs
prendre à tâche de justifier ce pronostic. Dans des discussions
d'affaires où la question de confiance n'était plus expressément
posée, elle se montrait raisonneuse, récalcitrante, sournoise,
disposée à inquiéter le cabinet, prompte même à voter contre lui,
comme si elle eût voulu se consoler ainsi d'avoir été obligée de lui
donner son adhésion dans les grands débats politiques. Étrange état
d'esprit de ces députés qui ne voulaient pas renverser le ministère
parce qu'ils se sentaient impuissants à le remplacer, mais qui le
jalousaient et étaient bien aises de l'affaiblir.

Malheureusement, la composition du cabinet n'était pas sans fournir
prise aux attaques du tiers parti. L'un des griefs les plus exploités
était l'absence d'un vrai président du conseil. Le maréchal Mortier
occupait, avec une modestie loyale, le poste qu'il avait accepté par
dévouement; mais nul ne pouvait dire qu'il en exerçât l'autorité ni
qu'il en eût le prestige. Brave soldat, il était plus à son aise sur
un champ de bataille qu'à la tribune. L'interpellait-on à la Chambre,
il se dressait de toute la hauteur de sa grande taille, promenait sur
l'assemblée des regards anxieux, ouvrait la bouche et ne pouvait que
balbutier. «En passant, dans l'espace de six mois, a écrit M. Guizot,
au maréchal Soult au maréchal Gérard, et du maréchal Gérard au
maréchal Mortier, la présidence du conseil avait été prise, de plus
en plus, pour une fiction, et plus la fiction devenait apparente, plus
l'opposition y trouvait une arme et nos amis un embarras.» M. Dupin
avait dénoncé cette incorrection à la tribune, et il la critiquait
plus vivement encore dans les salons de la présidence. Un tel grief
dépassait le ministère pour atteindre le Roi, soupçonné, accusé même
de repousser systématiquement tout président réel par désir de se
réserver un «pouvoir personnel». Les journaux ressuscitaient contre
lui la maxime équivoque dont M. Thiers s'était déjà servi contre
Charles X: «Le Roi règne et ne gouverne pas.» Précisément à cette
époque, sous ce titre: _Adresse d'un constitutionnel aux
constitutionnels_, parut une brochure qui fournit aliment à ces
polémiques et prétexte à ces soupçons; d'abord anonyme, elle fut
bientôt avouée par un vieux fonctionnaire du premier Empire, le comte
Roederer; l'auteur, exagérant la doctrine opposée à celle des
parlementaires, prétendait établir non-seulement que le Roi devait
gouverner, mais qu'à lui seul il appartenait d'avoir un système, qu'il
pouvait prendre d'autres conseils que ceux de ses ministres et suivre,
à leur insu, des négociations avec les cours étrangères; le tout mêlé
d'attaques contre les doctrinaires. Quelques familiers de la cour
commirent l'imprudence de paraître s'intéresser à la diffusion de
cette brochure; il n'en fallait pas tant pour que le tiers parti
accusât le «château» de l'avoir inspirée. Cette accusation prit tant
de consistance et causa tant d'émotion qu'on dut faire insérer un
démenti dans le _Moniteur_.

À défaut d'un président réel, le ministère avait-il au moins une
homogénéité forte et incontestée? On sait avec quel éclat s'était
manifestée, dans la dernière crise, l'entente de M. Guizot et de M.
Thiers; au cours du débat qui avait suivi la reconstitution du
cabinet, on avait entendu le jeune ministre de l'intérieur proclamer
son accord absolu avec ses collègues et repousser comme une insulte
toute pensée de se séparer du ministre de l'instruction publique. Le
tiers parti ne renonçait pas cependant à l'espoir d'ébranler cette
union si gênante: c'était, à ses yeux, l'un des points les plus
vulnérables du cabinet, et il résolut de diriger de ce côté ses
principales manoeuvres. Il se mit à cajoler M. Thiers, naguère tant
injurié; dans le dessein perfide d'allumer son ambition en flattant sa
vanité, on lui attribua tous les succès de tribune, tandis qu'on
rabaissait M. Guizot. En outre, par l'effet d'un véritable mot
d'ordre, dans la presse et même à la Chambre, on s'attacha à présenter
le ministre de l'instruction publique comme l'homme de la
Restauration; c'était à qui rappellerait son séjour auprès de Louis
XVIII pendant les Cent-Jours, l'accuserait d'avoir alors rédigé le
_Moniteur de Gand_[333], le qualifierait d'«émigré», de «complice de
Wellington». M. Dupin, auquel ne répugnaient aucune petitesse et
aucune inconvenance, étalait sur sa table, un soir où il recevait à la
présidence, un exemplaire de ce _Moniteur de Gand_. En insistant sur
cette accusation, le tiers parti n'avait pas seulement l'avantage de
rendre M. Guizot suspect à l'opinion régnante, il inquiétait aussi M.
Thiers, ennemi acharné de la branche aînée, par origine, par passion
et par tactique; il éveillait en lui la préoccupation de ne pas se
laisser compromettre personnellement par le passé royaliste de son
collègue. À ce point de vue, la manoeuvre ne fut pas sans quelque
succès. Dans le débat sur les crédits de la salle des pairs, alors que
M. Guizot, aux prises avec ceux qui lui reprochaient son rôle sous la
Restauration, refusait fièrement de le désavouer, on vit M. Thiers
proclamer, avec affectation, qu'il devait tout à la révolution de
Juillet, qu'il ne datait et ne s'inspirait que d'elle; il fit une
sortie violente contre la vieille monarchie, une apologie sans réserve
de l'opposition qui avait mené contre elle une guerre si implacable;
puis, une fois sur ce terrain, il tendit la main à la gauche et dit à
M. Odilon Barrot, qui semblait accueillir ces avances: «Soyons
toujours unis contre l'ennemi commun[334]!» Impossible de ne pas
reconnaître là une velléité de se dégager ou tout au moins de se
distinguer de M. Guizot, et les journaux du tiers parti eurent beau
jeu à mettre en relief et en lumière ce qu'ils appelaient le
«désaccord» des deux ministres.

[Note 333: Une note insérée au _Moniteur_, le 6 janvier 1835, déclara
que M. Guizot n'avait jamais participé à la rédaction du _Moniteur de
Gand_.]

[Note 334: Séances du 31 décembre 1834 et du 2 janvier 1835.]

La tentation avait pénétré aussi, par un autre point, l'âme de M.
Thiers. Le jeune ministre était alors dans tout le succès de son
heureuse ambition, très-curieux de toutes les jouissances que lui
apportait le pouvoir[335], mais mobile, vite rassasié et toujours
impatient de monter plus haut, ou au moins de voir du nouveau. Ainsi
avait-il souvent changé de portefeuille; d'abord ministre de
l'intérieur ou plutôt de la police, tout ardent à jouer les Fouché en
pourchassant la duchesse de Berry; au bout de quelques mois,
dépouillant brusquement ce personnage pour se poser en Colbert au
ministère du commerce, pour s'amuser aux grandes bâtisses et aux
grands travaux publics; un an après, revenant à l'Intérieur, où il
imitait Périer dans la répression des émeutes d'avril, faisait des
plans, donnait des ordres pour la bataille des rues, montait à cheval
à côté des généraux, saisissant ainsi l'occasion, trop passagère, d'un
rôle militaire qui l'enchantait. Maintenant, il sentait le besoin d'un
nouveau changement et rêvait des affaires étrangères. Toutes les fois
que celles-ci étaient traitées au conseil des ministres, il prenait
une part active à la délibération; il s'était même fait, en ces
matières, par exemple sur l'intervention en Espagne, des idées à lui
que ne partageait pas la majorité de ses collègues. L'amiral de Rigny,
qui avait remplacé le duc de Broglie, n'était pas en état de soutenir
à la tribune les débats sur les questions extérieures. Le ministre de
l'intérieur fut ainsi conduit plusieurs fois à le suppléer. Il le fit
avec plaisir. Ses flatteurs ne manquaient pas de lui dire que celui
qui parlait bien sur la diplomatie était naturellement désigné pour la
diriger. Le Roi semblait presque encourager ces visées, et, quand il
causait avec M. Thiers de ces sujets: «Au moins, vous, disait-il, vous
savez votre carte de géographie.» Comment d'ailleurs un parvenu
n'eût-il pas été séduit à la pensée d'avoir affaire, non plus à des
députés ou à des préfets ayant la plupart même origine que lui, mais à
la haute aristocratie diplomatique de l'Europe et même aux têtes
couronnées? N'était-ce pas gravir un échelon de plus? Cette séduction
devint si forte, qu'en février 1835, M. Thiers fit des démarches
ouvertes pour mettre la main sur le portefeuille si convoité; il se
heurta aussitôt à la résistance de M. Guizot, qui entendait réserver
ce poste à son ami le duc de Broglie. Le conflit et la rupture purent
paraître un moment imminents. Mais, cette fois, on parvint à faire
entendre raison à M. Thiers, qui abandonna sa prétention. L'incident
n'en laissa pas moins, entre les deux ministres, un certain
froissement et un germe nouveau de division.

[Note 335: La _Revue des Deux Mondes_, alors assez à gauche et
malveillante pour M. Thiers, disait de lui: «M. Thiers a joui, de
toutes les façons possibles, du bonheur de l'autorité; il a parlé
longuement dans les Chambres, il a parlé longuement dans les conseils;
il s'est fait écouter des généraux, il leur a enseigné la guerre et la
stratégie; il a donné des leçons de plastique et il a révélé les
secrets de l'art aux sculpteurs et aux peintres; il a dominé dans les
ateliers, dans les académies; il a inscrit son nom sur la colonne de
la place Vendôme, au faite du temple de la Madeleine, sur des ponts,
sur des arcs de triomphe; il a joui en maître des lions et des tigres
du Jardin des Plantes, il a mandé dans son hôtel les autruches et les
gazelles; M. Thiers s'est montré en public, à la cour, sous des habits
chamarrés d'or et de croix; il a figuré sur un cheval blanc dans les
revues. Assurément ce n'est pas pour s'instruire que M. Thiers se met
en voyage. M. Thiers ne regarde et ne voit pas; il ne questionne
jamais, il enseigne, et sa vive intelligence supplée à tout ce qu'il
ignore et à tout ce qu'il n'apprend pas.»]

Pour avoir échappé à la dislocation, le cabinet ne se retrouva pas bien
solide. Son malaise, sa lassitude et son découragement étaient visibles
pour tous. Quelques semaines seulement s'étaient écoulées, et rien ne
lui restait plus des victoires parlementaires, remportées au lendemain
de sa reconstitution; la majorité semblait être redevenue plus
incertaine que jamais. L'effet de ce malaise se faisait sentir jusque
dans les rapports des ministres entre eux: quelques-uns ne se parlaient
plus. Ces misères n'échappaient pas à la presse opposante. «Pour nous
résumer en deux mots, disait le _Constitutionnel_, dans le ministère,
que voyons-nous? intrigue et discorde; dans la Chambre, décousu et
incertitude; dans le pays, inquiétude et crainte vague d'un avenir qui
s'annonçait si beau, il y a six mois encore[336].» Les amis du cabinet
ne regardaient pas les choses sous un jour plus favorable, et, quelques
semaines plus tard, au milieu de février, l'un d'eux écrivait dans ses
notes intimes: «La désorganisation du ministère, la dislocation et
l'impuissance de la Chambre deviennent, de jour en jour, plus
évidentes.» Et encore: «La crise est à son comble; elle est hautement
avouée par les intéressés. Il est temps que tout cela finisse. Nous
tombons dans une véritable anarchie. Les ministres, absorbés par leurs
divisions et leurs préoccupations personnelles, n'ont plus de temps à
donner aux affaires de leurs départements ni même à la Chambre. Les
députés, négligés, livrés à eux-mêmes, s'en irritent et se
désaffectionnent de plus en plus. L'administration se dissout, pour
ainsi dire. À Lyon, à Amiens, dans d'autres lieux encore, les maires et
adjoints donnent leur démission, et l'on ne parvient pas à les
remplacer. Tout devient difficulté[337].» À l'étranger, les plus
clairvoyants de nos diplomates constataient «le déplorable effet» de cet
ébranlement ministériel sur la considération extérieure de la France.
«Notre position, écrivait l'un d'eux, est des plus délicates et souvent
des plus pénibles. Il n'y a ni confiance, ni garantie d'avenir, pour le
système ou pour les hommes. Il est à peu près inutile d'entamer
sérieusement une affaire ou une négociation[338].»

[Note 336: Article du 25 janvier 1835.]

[Note 337: _Documents inédits._]

[Note 338: Lettre de M. Bresson au duc de Broglie. (_Documents
inédits._)]

Le gouvernement était donc en souffrance, au dedans et au dehors.
Chacun avait le sentiment qu'un tel état ne pouvait se prolonger.
Aussi, quand, le 20 février 1835, le maréchal Mortier, gêné de son
insuffisance et inquiet de sa responsabilité, offrit sa démission, en
alléguant l'état de sa santé, ni le Roi, ni ses collègues ne songèrent
à le retenir, et l'on se retrouva de nouveau en pleine crise
ministérielle.


VIII

Instruits par l'expérience, M. Guizot et ses amis résolurent de ne
plus se prêter à un «replâtrage» du genre de ceux qu'on avait tentés
successivement avec le maréchal Gérard ou le maréchal Mortier; ils ne
resteraient au ministère, déclarèrent-ils, que s'il était reconstitué
dans des conditions lui donnant autorité auprès de la Couronne et de
la Chambre. Or, pour obtenir ce résultat, il leur paraissait
nécessaire de rappeler le duc de Broglie aux affaires étrangères et de
l'élever à la présidence du conseil. Une telle exigence n'était pas
faite pour plaire à Louis-Philippe. Celui-ci avait tâché de se
persuader qu'un cabinet pouvait se passer de chef: «Qu'avez-vous
besoin d'un président du conseil? avait-il l'habitude de dire à M.
Thiers et à M. Guizot. Est-ce que vous n'êtes pas d'accord entre vous?
Est-ce que je ne suis pas d'accord avec vous? Pourquoi s'inquiéter
d'autre chose?» On sait, d'ailleurs, quelles étaient, contre le duc de
Broglie, ses préventions et celles de son entourage. Les doctrinaires
ne se conduisaient pas de façon à diminuer ces préventions. Ils
posaient leurs conditions avec une roideur impérieuse, et les propos
qu'ils tenaient ou qu'on tenait autour d'eux, sur le Roi, et qui
étaient aussitôt rapportés, manquaient pour le moins de prudence.
D'autre part, «au château», on ne s'exprimait pas avec plus de
réserve, sur M. de Broglie et M. Guizot; Louis-Philippe lui-même ne
savait pas toujours se contenir[339]. Ainsi, l'irritation croissait
des deux côtés; un observateur impartial se demandait «si les
doctrinaires ne finiraient pas par être jetés dans l'opposition», et
il ajoutait, en faisant allusion à un souvenir de la Restauration:
«Puissent-ils ne pas devenir la _défection_ de la royauté
nouvelle[340]!» Ce qui devait se passer, quelques années plus tard,
lors de la coalition, semble prouver que cette inquiétude n'était pas
absolument sans fondement.

[Note 339: Louis-Philippe était alors si animé contre les doctrinaires
qu'il dénonçait leurs mauvais desseins à M. Dupin, qui n'avait pas
cependant besoin d'être excité contre eux. Le président de la Chambre
raconte dans ses _Mémoires_ qu'à cette époque le Roi «avait eu la
bonté de lui dévoiler lui-même le manége» de M. Guizot et de ses amis.
«Ils veulent vous déloger de la présidence, lui avait-il dit, et comme
ministre vous user, c'est leur expression. Nous en aurons pour trois
mois, déclarent-ils, et nous en serons débarrassés.» Le Roi ajoutait
qu'il «avait jugé indigne de lui de se prêter à cette machination
dirigée contre le président de la Chambre». (_Mémoires de M. Dupin_,
t. III, p. 148-149.) Il est vrai que le témoignage de M. Dupin ne doit
être accepté qu'avec réserve.]

[Note 340: _Documents inédits._]

Pour éviter le duc de Broglie, le Roi frappa à toutes les portes: il
s'adressa successivement au comte Molé, à M. Dupin, au maréchal Soult,
au général Sébastiani, au maréchal Gérard; mais ces pourparlers se
prolongeaient, les journées, les semaines s'écoulaient sans qu'on
aboutît à rien. L'opinion prenait mal ces retards. Les lettres de
province signalaient la surprise, le mécontentement croissant des
esprits[341]. Les journaux opposants avaient soin d'étaler toutes ces
misères et d'envenimer tous ces désaccords. Quant aux feuilles amies,
elles laissaient voir leur découragement; le _Journal des Débats_
rappelait tristement que «les empires ne périssent pas toujours par
les révolutions violentes[342]».

[Note 341: _Ibid._]

[Note 342: 6 mars 1835.]

Le Roi était trop clairvoyant pour ne pas se rendre compte de cet état
de l'opinion, et trop sage pour n'en pas tenir compte. Une fois bien
assuré de l'impossibilité de toute autre solution, il se résigna à
revenir aux doctrinaires. Il le fit avec une bonne grâce souriante qui
ne parvenait pas cependant à cacher complétement un fond d'humeur et
d'amertume. Il avoua à M. Guizot l'échec de ses tentatives, se
réservant seulement d'en faire encore une auprès du maréchal Soult:
«Si j'échoue, ajouta-t-il, il faudra bien subir votre joug.--Ah! Sire,
répondit M. Guizot, que le Roi me permette de protester contre ce mot;
nous disons franchement au Roi ce qui nous paraît bon pour son
service; nous ne pouvons bien le servir que selon notre avis.--Allons,
allons, reprit Louis-Philippe en riant, quand nous ne sommes pas du
même avis et qu'il faut que j'adopte le vôtre, cela ressemble bien à
ce que je vous dis là.» Quelques jours plus tard, voulant «en finir»,
le Roi manda le duc de Broglie, causa amicalement avec lui, ne fit
d'objection à aucune de ses propositions, pas même à ce que le conseil
se réunît hors de sa présence, quand les ministres le jugeraient à
propos. Il avait fait entièrement son sacrifice. Mais il laissait voir
que c'en était un, surtout quand il causait avec des personnes qu'il
savait en rapport avec le tiers parti, comme le maréchal Gérard[343],
ou avec les représentants des puissances continentales qu'il supposait
un peu alarmées de la rentrée du duc de Broglie. Ainsi déclarait-il au
comte Apponyi, ambassadeur d'Autriche, que «Broglie était une
nécessité qu'il avait dû avaler pour ne pas tomber dans le
radicalisme[344]», et répétait-il au chargé d'affaires de Russie: «On
m'a forcé à prendre M. de Broglie[345].»

[Note 343: _Documents inédits._]

[Note 344: Dépêche de Pralormo, 10 avril 1835, citée par HILLEBRAND,
_Geschichte Frankreichs_, t. I, p. 461.]

[Note 345: _Documents inédits._]

Le Roi cédant, tous les obstacles n'étaient pas encore levés. M.
Thiers, en effet, dont le concours était justement regardé comme
indispensable, ne se montrait plus aussi bien disposé qu'il avait paru
l'être, l'année précédente, à accepter la présidence du duc de
Broglie. Il craignait que les doctrinaires n'eussent ainsi une
prépondérance trop marquée dans le cabinet, que sa position
personnelle ne fût et surtout ne parût aux autres diminuée. On lui
offrait bien, pour rétablir l'équilibre, de donner un portefeuille à
son ami M. Mignet; mais celui-ci refusait absolument de quitter ses
études pour les agitations de la vie publique. Cette résistance de M.
Thiers tenait tout en suspens: l'opinion s'impatientait. M. Guizot, se
sentant soutenu, engagea alors les députés de la majorité à
intervenir. Ceux-ci, après s'être concertés, firent connaître à M.
Thiers leur désir d'en finir, et l'assurèrent qu'un cabinet présidé
par M. de Broglie serait bien accueilli de la Chambre. Cette démarche
fut décisive: M. Thiers céda.

Dès lors, tout devenait facile, et le _Moniteur_ put annoncer, le 12
mars, la fin d'un interrègne ministériel qui durait depuis trois
semaines. Le duc de Broglie prit les Affaires étrangères, avec la
présidence du conseil; le maréchal Maison remplaça le maréchal Mortier
au ministère de la guerre; l'amiral de Rigny fut nommé ministre sans
portefeuille. Les autres ministres conservèrent leurs portefeuilles:
M. Thiers, l'Intérieur; M. Guizot, l'Instruction publique; M. Humann,
les Finances; M. Persil, la Justice; M. Duchâtel, le Commerce;
l'amiral Duperré, la Marine. Le ministère était ainsi reconstitué dans
des conditions analogues à celles où il avait été établi, le 11
octobre 1832, dans des conditions meilleures même, car la présidence
du duc de Broglie était plus réelle et, par suite, plus correcte que
celle du maréchal Soult. Mais que de temps et de forces on avait
perdus dans cette année de crise, commencée à la démission de M. de
Broglie, le 1er avril 1834, et terminée seulement par sa rentrée, le
12 mars 1835! Que de bien avait été ainsi empêché! Que de mal avait
été fait! Et qui oserait même affirmer que, dans ce mal, il n'y eût
pas de l'irréparable?



CHAPITRE XII

LE PROCÈS D'AVRIL ET LES LOIS DE SEPTEMBRE

(Mars--décembre 1835)

     I. Succès parlementaires du ministère. Le traité des 25 millions
     approuvé par la Chambre. Discussion sur les fonds secrets. Accord
     de M. Guizot et de M. Thiers. Bons rapports du duc de Broglie et
     du Roi.--II. Procès des insurgés d'avril. L'affaire des
     défenseurs. La révolte à l'audience. M. Pasquier. Attitude du
     parti républicain. La prétendue lettre des défenseurs. Discrédit
     des accusés. La cour parvient à dominer toutes les tentatives
     d'obstruction. Condamnation des accusés lyonnais. Le dernier
     arrêt est rendu le 28 janvier 1836. Tort que se sont fait les
     républicains.--III. La machine infernale du boulevard du Temple.
     Fieschi, Morey et Pépin. Leur procès. Responsabilité du parti
     républicain dans ce crime.--IV. Effet produit par l'attentat.
     Lois proposées sur le jury, sur les actes de rébellion et sur la
     presse. Accueil fait par l'opinion. La discussion. Discours de
     Royer-Collard et du duc de Broglie. Résultat des lois de
     septembre.--V. Le parti républicain est pleinement vaincu. État
     d'esprit de Carrel. Son duel avec M. de Girardin et sa mort.


I

À peine reconstitué sous la présidence du duc de Broglie, le cabinet
fut interpellé sur les circonstances dans lesquelles il s'était
dissous et reformé. Pendant deux jours, M. Guizot, M. Thiers et le duc
de Broglie repoussèrent les attaques de MM. Mauguin, Garnier-Pagès,
Sauzet et Odilon Barrot[346]. La Chambre fut particulièrement frappée
de l'accent d'autorité fière et de netteté loyale avec lequel le
nouveau président du conseil proclama la correction constitutionnelle
du cabinet, définit la politique de résistance qu'il entendait suivre
ou plutôt continuer, et se déclara prêt à toutes les explications, à
tous les combats[347].

[Note 346: Séances des 14 et 16 mars 1835.]

[Note 347: «Plusieurs votes politiques, disait le duc de Broglie, vont
se présenter avant peu. Ils se succéderont presque sans interruption.
L'épreuve sera tentée plusieurs fois. Si toutefois nos adversaires
désiraient que l'épreuve fût plus prochaine, à eux permis; c'est un
défi que nous ne leur portons pas, mais que nous accepterons de leur
part.»]

Le ministère avait fait bonne figure dans cette première discussion;
mais aucun vote ne l'ayant suivie, l'opposition pouvait en contester
le résultat. Il n'en fut pas de même du débat sur le traité réglant à
vingt-cinq millions la somme à payer aux créanciers américains. On se
rappelle comment, l'année précédente, la Chambre avait refusé ce
crédit et amené ainsi la retraite du duc de Broglie. Le gouvernement
n'avait pas accepté ce vote comme définitif, et il avait annoncé
l'intention d'en appeler de nouveau au Parlement. L'heure était venue
de le faire, et la rentrée du duc rendait l'épreuve plus solennelle et
plus décisive. Des incidents fâcheux étaient venus, de la part des
États-Unis, compliquer et irriter la question. Le président Jackson,
dans son message au congrès, du 1er décembre 1834, avait raconté, en
termes arrogants, toute l'histoire du traité, et demandé, pour le cas
où l'indemnité ne serait pas payée, l'autorisation de confisquer,
jusqu'à concurrence de vingt-cinq millions, les propriétés des
nationaux français dans les États de l'Union; autorisation qui lui
fut, à la vérité, refusée par les deux Chambres. Le gouvernement
français répondit aussitôt à cette offense, en rompant les relations
diplomatiques avec Washington. Mais il borna là ses représailles, et
ne renonça pas, pour cela, à exécuter une convention signée et à payer
une dette reconnue. La presse opposante s'était emparée du mauvais
procédé du général Jackson pour soulever, contre le traité, les
susceptibilités nationales. Républicains et légitimistes essayèrent
même de s'en prendre personnellement au Roi: c'était lui,
disaient-ils, qui, pour arracher le vote de la Chambre, avait
secrètement conseillé les menaces du président américain, puis l'avait
averti de ne pas prendre au sérieux la rupture des relations
diplomatiques, de n'y voir qu'une comédie destinée à duper le public
français[348]. Quelques-uns allaient plus loin encore et accusaient
Louis-Philippe d'avoir acquis à vil prix les créances qu'il voulait
maintenant faire payer à la France. On conçoit l'effet d'une telle
polémique sur une opinion déjà mal disposée. Il y avait longtemps
qu'un projet s'était présenté aux Chambres, couvert d'un nuage aussi
épais de préventions et d'impopularité.

[Note 348: Cette insinuation ne se rencontra pas seulement dans la
presse; elle devait être bientôt portée à la tribune, le 9 avril 1835,
par le duc de Fitz-James.]

La discussion dura neuf jours, du 9 au 18 avril: ce fut l'une des
grandes batailles de tribune de cette époque. «Pour retrouver,
écrivait alors un témoin, des débats aussi retentissants et qui aient
autant passionné le public, il faut remonter jusqu'à la loi électorale
de 1820.» Au premier rang des assaillants, se distingua Berryer, qui
prononça, à cette occasion, un de ses plus éloquents et plus puissants
discours. Le ministère, par l'organe de M. Thiers et du duc de
Broglie, fit tête, sans faiblir, à cette redoutable attaque. Le vote
fut, pour lui, un éclatant succès: son projet fut approuvé par 289
voix contre 137. Il avait accepté, à la vérité, un amendement portant
qu'aucun payement ne serait fait avant d'avoir reçu des explications
satisfaisantes sur le message du président Jackson. Diplomatiquement,
l'affaire devait traîner encore quelque temps: elle ne se termina
qu'en février 1836, par la médiation de l'Angleterre, et après une
déclaration du président Jackson qui désavouait toute interprétation
blessante du premier message. Mais, au point de vue parlementaire et
ministériel, le résultat fut acquis tout de suite, et il était
d'autant plus décisif que l'opinion avait été plus échauffée contre le
traité.

Peu de jours après, la question de confiance se trouva encore une fois
posée, à propos d'une demande de fonds secrets. Le _Constitutionnel_
avait engagé ses amis à tenter un suprême effort. «Une occasion, leur
disait-il, la seule, la dernière de la session, s'offre à la Chambre,
pour rompre son ban avec le ministère et se réhabiliter aux yeux du
pays. Cette occasion, cette pierre de touche, pour ainsi dire, de sa
valeur morale, c'est la loi des fonds secrets. Si elle ne proteste
pas, par une réduction quelconque,... si elle scelle, au prix de l'or
de la France, le bail à long terme qu'elle vient de renouveler avec le
ministère, _tout sera dit alors_.» Le débat dura trois jours, les 27,
28 et 29 avril. On y entendit le tiers parti se plaindre piteusement
de ce ministère «qui ne laissait pas écouler une semaine sans se faire
mettre aux voix, et semblait s'ingénier à fatiguer les consciences par
ses perpétuelles mises en demeure». C'est, répondait M. Thiers, que
«nous ne voulons pas exposer la Chambre à voir renaître la situation
déplorable qu'elle a vue quelques mois auparavant». Il ajoutait: «Il
faut un ministère fort, ou bien il faut le renverser et lui en
substituer un autre. C'est peut-être plus difficile, j'en conviens, de
venir dire ouvertement: Nous voulons renverser le ministère. Mais il
me semble que nous nous devons de la franchise les uns aux autres.» Au
vote, l'amendement du tiers parti, proposant une réduction d'un
million, fut rejeté à une majorité de 58 voix, et l'ensemble du projet
adopté par 256 voix contre 129.

La pression de la nécessité, la leçon des fautes naguère commises, la
force de la nouvelle combinaison ministérielle étaient-elles donc
enfin parvenues à constituer une majorité compacte et stable? À lire
les journaux opposants, on pourrait le croire: ces journaux
confessaient leur défaite, avec un singulier mélange de colère et de
découragement; ils déclaraient ne plus fonder aucun espoir sur une
Chambre «acquise aux doctrinaires». C'est surtout au tiers parti
qu'ils s'en prenaient de leurs déboires, l'accablant de leurs
reproches ou de leurs dédains, et ne l'appelant plus guère que le
«défunt tiers parti». Ils ne pouvaient d'ailleurs se faire illusion
sur l'indifférence fatiguée avec laquelle le public considérait leurs
tentatives d'agitation.

En même temps que la consistance de la majorité, on avait éprouvé
l'union du ministère. Que n'avait pas fait l'opposition depuis la
reconstitution du cabinet, pour réveiller la division, un moment
aperçue, entre M. Guizot et M. Thiers! Que d'efforts pour enfoncer le
coin dans cette fissure imparfaitement masquée! Les journaux
racontaient, par le menu, les conflits qui, à les entendre, éclataient
chaque jour entre les deux rivaux; ils essayaient surtout de piquer le
ministre de l'intérieur, en le présentant comme humilié, écrasé,
annulé, par la prépondérance des doctrinaires. À la Chambre, les
orateurs rappelaient, avec une habileté perfide, tout ce qui pouvait
séparer les deux rivaux. Dans la première discussion, n'avait-on pas
entendu M. Odilon Barrot s'écrier: «Est-il étonnant qu'un de ces deux
hommes, M. Guizot, qui a passé sa vie à exalter la légitimité et à
maudire les douloureuses nécessités de notre révolution, placé tout à
coup, en 1830, en face d'une révolution populaire et démocratique, en
ait eu peur et ait voulu l'arrêter, la refouler et aller jusqu'à nier
son existence; que l'autre, M. Thiers, qui doit tout à cette
révolution et qui a employé un vrai génie à en exalter les gloires, à
en pallier les fautes, démocrate par origine, par opinion, par essence
pour ainsi dire, n'ait pas éprouvé les mêmes sentiments de défiance et
de répulsion? L'homogénéité n'existe pas dans le pouvoir; car il se
balance entre des positions toutes différentes. Je dirais presque que
la Révolution et la Restauration y sont en présence.» Les deux
ministres, ainsi mis en cause, avaient répondu en protestant de leur
union, et M. Guizot avait ajouté ces nobles paroles: «Nous offrons en
vérité, messieurs, un singulier spectacle. Vous voyez devant vous, sur
ces bancs, des hommes qui n'ont pas tous la même origine, qui n'ont
pas eu toujours absolument les mêmes idées, les mêmes habitudes; vous
les voyez travailler à rester constamment unis, à défendre ensemble la
même cause, les mêmes principes, à repousser soigneusement de leur
sein tout principe de dissentiment, toute cause de division; et voilà
qu'autour d'eux se dresse et s'agite un effort continuel pour porter
entre eux la cognée, pour désunir cette alliance qui a fait une des
forces, oui, messieurs, une des forces de notre cause et de notre
système. Je ne m'étonne pas que nos adversaires se conduisent ainsi;
je le trouve tout simple: c'est le cours commun des choses. Mais, en
vérité, il n'y a pas là de quoi se vanter; il n'y a rien là qui soit
si éminemment moral; il n'y a rien là qui donne le droit de venir
nous dire que nous voulons abaisser la politique. Non, messieurs, ceux
qui abaissent la politique, ce sont ceux qui combattent, au lieu de le
seconder, cet effort visible, parmi nous et dans toutes les opinions
modérées, pour se rallier, pour former un ensemble, pour agir en
commun, au profit des intérêts publics.» Protester ainsi de l'union
ministérielle, c'était bien; la montrer en acte, c'était mieux encore,
et le cabinet le faisait chaque jour. Sur nulle question, on n'avait
pu surprendre une dissidence entre M. Thiers et les doctrinaires.
Ceux-ci d'ailleurs ne négligeaient aucun bon procédé pour effacer le
déplaisir que l'élévation du duc de Broglie avait pu causer à leur
jeune collègue. La politesse bienveillante témoignée par la duchesse
de Broglie à madame Thiers n'avait pas été le moins efficace de ces
bons procédés. Aussi un observateur clairvoyant pouvait-il noter, en
avril 1835, «l'accord parfait de M. Thiers avec ses collègues», et le
duc de Broglie écrivait au général Sébastiani, ambassadeur à Londres:
«Le conseil est très-uni jusqu'ici. Je ne vois aucun germe de
dissentiment dans l'avenir[349].»

[Note 349: Lettre du 14 avril 1835. (_Documents inédits._)]

Le ministère n'avait pas moins heureusement résolu le problème de ses
rapports avec le Roi: on se rappelle que l'absence d'un vrai président
du conseil était l'un des principaux griefs de l'opposition contre les
précédentes administrations; on se rappelle aussi que la crainte de se
voir annulé avait prévenu Louis-Philippe contre la combinaison qui
avait fini par triompher. En prenant la parole pour la première fois,
le duc de Broglie avait cru devoir marquer, avec discrétion et
fermeté, les conditions dans lesquelles il entendait exercer
réellement son rôle de président[350]. Mais, cette satisfaction donnée
au parlement, il s'était efforcé, par sa déférence loyale, d'écarter
les préventions de la couronne. «Les Girondins, disait-il à M. de
Sainte-Aulaire, se sont imposés à Louis XVI sans égards et sans
respect; ils ont joué un rôle odieux qui ne convient nullement à mes
sentiments pour Louis-Philippe, et je ne serai assurément pas son
ministre malgré lui[350].» Un des amis du duc écrivait, le 24 mars,
sur son journal intime: «M. de Broglie a adopté un système très-sage
dans ses rapports avec le Roi. Imposé à la volonté royale par la force
des circonstances et bien décidé à ne pas transiger dans les choses
essentielles..., il s'attache à restreindre ses exigences dans le
cercle de la nécessité, à laisser prévaloir l'opinion ou même les
caprices du Roi dans les choses indifférentes ou secondaires, à
couvrir enfin par la forme ce qu'il peut y avoir d'austère et de
rigoureux dans l'accomplissement de ses devoirs tels qu'il les entend.
Le Roi, qui ne s'attendait pas à ces ménagements, s'en montre aussi
satisfait que surpris[351].»

[Note 350: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]

[Note 351: _Journal inédit de M. de Viel-Castel._]

Ces obstacles écartés, ces problèmes résolus, n'allait-on pas pouvoir
rattraper le temps perdu pendant cette longue crise d'une année, et
reprendre les affaires du pays, demeurées en souffrance? On vit en
effet les Chambres, sous l'impulsion des ministres, examiner et voter
le budget, entreprendre la discussion ou tout au moins l'étude de
projets importants et d'un grand intérêt pratique, sur les
attributions municipales, les chemins vicinaux, les premières
concessions de chemin de fer, l'établissement de lignes de bateaux à
vapeur dans la Méditerranée, la création de nouveaux canaux. Mais
malheureusement le ministère ne pouvait pas se consacrer exclusivement
à ces affaires: il devait employer le principal des forces qu'il avait
recouvrées à soutenir la lutte contre la faction révolutionnaire, et
tout d'abord à faire juger le colossal et redoutable procès des
«accusés d'avril».


II

Vainement l'opposition avait-elle tout fait pour entraver ou intimider
la Cour des pairs, celle-ci n'en avait pas moins mené à fin
l'instruction de cet immense procès. Résolue à faire sentir la force
de la justice aux principaux coupables, sans refuser son indulgence
aux comparses, elle n'avait, sur les deux mille individus arrêtés,
retenu que cent soixante-quatre accusés, dont quarante-trois
contumaces. Les plus en vue étaient Godefroy Cavaignac, Armand
Marrast, Baune, Berryer-Fontaine, Guinard, de Kersausie, de Ludre,
Recurt, Landolphe, Lebon, Vignerte, Caussidière. La construction de la
salle, votée en janvier, avait été conduite, sous l'impulsion de M.
Thiers, avec une prodigieuse activité. Tout était prêt pour
l'ouverture des débats, qui fut fixée au 5 mai. Le public était
attentif, anxieux, et les journaux ministériels eux-mêmes ne
dissimulaient pas leur préoccupation[352].

[Note 352: Le _Journal des Débats_ disait le 5 avril 1835: «Nous
n'avons pas cherché à dissimuler les vives préoccupations que cause au
pays le grave procès que la Cour des pairs va bientôt juger.»]

N'ayant pu empêcher l'instruction d'aboutir, le parti républicain,
fidèle à la tactique suivie par lui depuis 1830, résolut de
transformer la sellette des prévenus en tribune, d'y accuser le
gouvernement, d'y prêcher la république et le socialisme. L'appareil
exceptionnel de ce procès, la solennité de la juridiction, lui
paraissaient un moyen de donner plus de retentissement au scandale.
Seulement parmi les accusés, à côté de quelques rares fanatiques
austères ou chevaleresques, se trouvaient beaucoup d'aventuriers
vulgaires, dévoyés de toutes provenance, braillards, hâbleurs, buveurs
de sang et surtout de vin, sans éducation comme sans prestige, souvent
même sans honorabilité, peu propres à jouer le rôle que le parti
voulait leur imposer. On eut alors l'idée de convoquer à Paris, de
tous les points de la France, cent cinquante républicains notables
qui, sous le titre de défenseurs, devaient être les orateurs de cette
grande manifestation: singulier assemblage où l'on voyait, côte à
côte, MM. Voyer d'Argenson, Audry de Puyraveau, Garnier-Pagès, Carrel,
Barbès, Blanqui, Martin Bernard, Bastide, Carnot, Auguste Comte,
Buonarotti, Flocon, Fortoul, Ledru-Rollin, Pierre Leroux, Marie,
Michel de Bourges, Jules Favre, Raspail, Jean Reynaud, le général
Tarrayre, Antony Touret, Trélat, etc., et enfin l'abbé de Lamennais,
qui venait de publier les _Paroles d'un croyant_. Il était bien
convenu qu'il ne s'agissait pas de plaider pour des accusés, mais de
réunir un «congrès républicain», de «tenir de solennelles assises
républicaines», de «répandre les idées du parti et de frapper au front
ses ennemis». C'était moins, disait-on, un «procès judiciaire» à
soutenir, qu'une «lutte» politique ou, pour mieux parler, une
insurrection à continuer[353]. Toutes les théories devaient être
exposées, tous les faits discutés. Les comités de défense avaient
tracé d'avance le cadre et réparti la tâche. Ces délibérations
préliminaires, souvent fort orageuses, avaient trahi les divisions du
parti, la confusion de ses idées; mais, comme toujours, les plus
extravagants l'avaient emporté sur les modérés qui avaient eu la
faiblesse d'accepter un rôle dans cette manifestation.

[Note 353: Le comité chargé de diriger cette prétendue défense avait
adressé à chaque orateur choisi une lettre où l'on lisait: «Citoyen,
les prévenus d'avril, convaincus que les plus graves questions
d'avenir doivent s'agiter dans le procès qui va s'ouvrir devant la
Cour des pairs, ont pensé qu'ils devaient faire appel au dévouement et
aux lumières de tous les hommes de notre parti que leur moralité, leur
capacité et leur influence désignent pour ce congrès républicain. Nous
nous servons de ce mot pour bien caractériser la manière dont nous
envisageons notre position vis-à-vis de nos accusateurs. Ce procès n'a
rien de judiciaire. C'est une suite de la lutte que nous soutenons
depuis cinq ans...»]

Le gouvernement eût été quelque peu naïf de se prêter à une comédie
qui n'avait rien de commun avec la libre défense des accusés[354]. Le
président de la Cour des pairs, M. Pasquier, usant des pouvoirs que
lui donnait l'article 295 du Code d'instruction criminelle, décida
qu'il n'admettrait comme défenseurs que des avocats en titre. C'était
empêcher l'exécution de la mise en scène préparée. Aussi, grande
fureur du parti républicain. «Vous nous refusez, disent les accusés,
les défenseurs que nous avons choisis; eh bien, nous n'en voulons pas
d'autres, et, puisque la liberté de la défense n'est pas respectée,
nous ne nous laisserons pas juger.» En effet, à peine les débats
sont-ils ouverts, qu'éclate le parti pris de révolte tumultueuse de
ces cent vingt et un énergumènes. Ils refusent de répondre quand on
les interroge, parlent ou plutôt hurlent quand on leur dit de se
taire, étouffent par leurs cris la parole des magistrats ou des
avocats, multiplient les protestations, les défis, les menaces,
offrent à tout moment leurs têtes qu'ils savent bien n'être demandées
par personne, injurient les juges, se collettent avec les gendarmes:
scandale sans précédent devant aucun tribunal; émeute d'un nouveau
genre, singulièrement grossière, mais que le grand nombre des prévenus
rend embarrassante à réprimer. Par ces scènes qui se reproduisaient,
chaque jour plus violentes, on se flattait de lasser les pairs, pour
la plupart vieux, fatigués, parfois même souffrants. Mais ceux-ci
tinrent bon. Cent soixante-quatre avaient assisté a la première
audience: quelques-uns se retirèrent au cours des débats, par maladie,
scrupule ou défaillance[355]; mais, après neuf mois, il s'en trouva
encore cent dix-huit pour signer l'arrêt définitif.

[Note 354: Le duc de Broglie dira, un peu plus tard, à la tribune de
la Chambre, en parlant des accusés d'avril: «Ils ont demandé que le
sanctuaire de la justice devînt une arène où ils pussent soutenir
leurs dogmes, établir, non point qu'ils n'avaient pas attaqué le
gouvernement, mais qu'ils en avaient eu le droit; que ce droit, ils
l'avaient encore aujourd'hui... Et ils se sont sérieusement étonnés
que nous n'ayons pas permis ce tournoi entre le crime et la justice,
que nous n'ayons pas permis à la révolte de combattre à armes égales
contre le gouvernement.»]

[Note 355: M. Molé fut de ceux qui se retirèrent.]

La plus lourde part de travail et de responsabilité incombait au
président de la haute Assemblée. Par bonheur, ce poste était occupé
par un homme dont l'habileté ne devait être inégale à aucune
difficulté. Déjà avant la Révolution, le vieil abbé Morellet louait M.
Pasquier d'avoir l'esprit sagace. Depuis lors, le très-jeune
conseiller au parlement de Paris était devenu successivement préfet de
police de Napoléon Ier, garde des sceaux de Louis XVIII, et enfin
président de la Chambre des pairs après 1830; il avait loyalement
servi, sagement conseillé chacun de ces gouvernements, sans jamais
engager la liberté de son esprit et de son coeur, passant de l'un à
l'autre avec une souplesse qui empêchait qu'on ne fût surpris et
choqué de ces évolutions. La pratique d'affaires, d'hommes et de
régimes si divers avait singulièrement aiguisé, chez le vieillard, la
sagacité autrefois louée chez le jeune homme, et en même temps l'âge
n'avait rien diminué de la verdeur ni de l'entrain de son
intelligence. Il avait su tout voir, tout comprendre et ne rien
oublier. Peu dévoué, légèrement sceptique, assez désabusé, mais
indulgent, tolérant, se plaisant au rôle de conciliateur; sans
illusion ni chimère, sans enthousiasme même, presque sans idéal, mais
ayant appris à voir vite et sûrement le vrai et surtout le possible;
homme de pratique plus que de doctrine et de système, habile aux
expédients, mais étant, comme le disait le duc de Broglie, de ceux qui
en trouvent et non de ceux qui en cherchent, il s'était acquis, dans
cette dernière partie de sa carrière, le renom et le crédit d'un
esprit judicieux et lucide, étendu et fécond, tempéré et équilibré. Il
avait même usé les critiques, à force de durer et de réussir, et tous
avaient fini par lui reconnaître une autorité morale que naguère ses
adversaires et ses rivaux eussent osé davantage discuter.

Ce fut surtout dans le rôle judiciaire, dont les grands procès
politiques lui fournirent l'occasion[356], que les qualités de M.
Pasquier se montrèrent dans tout leur jour et que sa réputation
grandit. N'avait-il pas reçu, avec le sang, les traditions du
magistrat? Sans doute, au premier abord, il parut surpris. «On voit,
écrivait alors M. Doudan, qu'il n'est pas accoutumé à vivre avec des
gens dont la parole est si téméraire, si en dehors de toutes les
convenances de ce monde et de tous les mondes possibles.» Mais il
n'était pas homme à rester longtemps embarrassé. Se gardant des
défaillances et des impatiences qui eussent été également dangereuses,
toujours maître de lui-même, d'un sang-froid que rien n'altérait, il
eut bientôt fixé, d'accord avec le gouvernement, la conduite à suivre
en face de cette véritable rébellion. Impossible d'admettre que des
accusés arrêtassent le cours de la justice. Après des avertissements
comminatoires vainement répétés, la cour décida que le président,
usant de son pouvoir discrétionnaire, aurait le droit de faire
ramener en prison ceux qui, par leur parti pris de violence,
empêcheraient la continuation des débats: le procès se poursuivrait en
leur absence, sauf à ramener à l'audience chaque accusé, pour entendre
les témoins qui le concernaient et pour présenter ses moyens de
défense. Sans doute il était regrettable d'en venir là. Mais à qui la
faute?

[Note 356: Ces procès lui donnaient une connaissance particulière de
toute une partie du personnel politique: «Je suis, disait-il en 1850,
l'homme de France qui ai le plus connu les divers gouvernements qui se
succèdent chez nous depuis 1848, je leur ai fait à tous leur procès.»]

Du dehors, le parti républicain, loin de répudier ces violences, les
encourageait et tâchait de les seconder. Pendant plusieurs jours, il
essaya de soulever l'émeute dans la rue; l'énergie et la promptitude
de la répression le contraignirent d'y renoncer. Le ton de ses
journaux était monté à un degré inouï d'insulte et de menace. Le pire
de tous, la _Tribune_, succomba à cette époque sous le poids des
condamnations[357]; mais à sa place pullulèrent de petites feuilles
qui héritèrent de sa passion, sinon de son influence; telles le
_Populaire_ et le _Réformateur_ de Raspail. Ce dernier déclarait que
«le peuple français méprisait la pairie comme la boue de ses
souliers»; il ouvrait un registre sur lequel il invitait tous ceux qui
estimaient la haute Chambre à venir s'inscrire, affirmant que le
registre resterait vide. La caricature se mettait de la partie, plus
sinistre que gaie. Daumier dessinait la galerie des _Juges des accusés
d'avril_. Sous son crayon brutal, chaque pair devient un vieillard
édenté, imbécile, infirme, hideux; ce n'est, dans tous ses dessins,
que masques de bourreaux et scènes de supplice. Voyez cette
composition: _Accusé, parlez, la défense est libre_; le président,
avec un sourire féroce, invite un prévenu à s'expliquer; celui-ci,
bâillonné, se débat vainement sous les mains de trois juges dont la
robe est chargée de décorations; un autre juge tient une hache et
s'avance près d'un condamné qui, lié, a déjà la tête appuyée sur un
billot. Par contre, la lithographie répandait à profusion les
portraits des accusés, représentés tous jeunes, beaux, héroïques. Leur
biographie était partout distribuée. On partageait entre eux vingt
mille francs, produit d'une souscription. Carrel, qui au fond, n'avait
pas d'illusion sur leur valeur politique et morale, célébrait dans le
_National_ leur «généreuse résistance», la «puissance de leur courage
et de leur caractère[358]». En même temps, il n'y avait pas assez de
sévérités contre ceux des accusés qui, rebelles au mot d'ordre de
violence, se montraient disposés à se laisser juger régulièrement; ils
étaient déclarés solennellement déchus du titre de «camarades» et
«exclus de la fraternité républicaine». Les feuilles de gauche
n'étaient pas les seules à faire campagne contre la Cour des pairs; le
_Constitutionnel_ et autres journaux de même nuance prenaient parti
pour les accusés, sur la question du choix des défenseurs; M. Dupin
lui-même affectait de se servir, pour ses invitations à dîner, d'un
cachet portant cette devise: _Libre défense des accusés_. C'est que le
tiers parti se flattait toujours que le procès ne pourrait aboutir, et
que l'avortement en serait mortel au cabinet.

[Note 357: Ce fut le 12 mai 1835 que la _Tribune_ cessa de paraître.
Elle n'avait vécu que quatre ans; elle avait été saisie et poursuivie
cent onze fois, condamnée vingt fois; le total des peines qu'elle
avait encourues s'élevait à 157,630 francs d'amendes et quarante-neuf
ans de prison.]

[Note 358: Article du 11 mai 1835.]

Dans cette agitation, l'opposition apportait une passion sans scrupule
qui ne tourna pas toujours à son avantage. Un jour, le président
Pasquier recevait une déclaration de gardes nationaux de la neuvième
légion, qui refusaient de faire le service du Luxembourg; mais à peine
cette déclaration était-elle connue que les prétendus signataires la
désavouaient: elle était l'oeuvre de faussaires. Un autre jour, le
_Réformateur_, condamné en cour d'assises, publiait une lettre qu'il
disait avoir reçue de l'un des jurés: celui-ci affirmait n'avoir voté
la culpabilité que pour se soustraire aux persécutions dont on le
menaçait; les douze jurés réclamèrent, niant tous la lettre, qui, elle
aussi, était une supercherie.

Cet usage des faux était devenue alors une sorte de manie dans le
parti républicain. Le 11 mai, les journaux révolutionnaires publièrent
un manifeste par lequel le comité de défense félicitait et
encourageait les accusés: «C'est pour nous un devoir de conscience,
leur disait-on, et nous le remplissons avec une orgueilleuse
satisfaction, de déclarer à la face du monde que, jusqu'à ce moment,
vous vous êtes montrés dignes de la cause sainte à laquelle vous avez
dévoué votre liberté et votre vie... Persévérez, citoyens... L'infamie
du juge fait la gloire de l'accusé.» Suivaient les signatures des
défenseurs au nombre de cent dix. Le scandale de cet outrage était tel
que la Cour des pairs, passant par-dessus le risque de greffer un
autre procès non moins considérable sur celui qui lui donnait déjà
tant de mal, décida de traduire à sa barre les gérants des journaux
qui avaient publié le manifeste et tous les défenseurs qui l'avaient
signé. Parmi ces derniers se trouvaient deux députés, MM. de Cormenin
et Audry de Puyraveau, qui ne pouvaient être poursuivis qu'avec
l'autorisation de la Chambre. N'était-il pas à craindre que celle-ci,
par susceptibilité à l'égard de l'autre Assemblée, ne refusât de lui
livrer un de ses membres? En effet, lors de la discussion, M. Dupin,
descendant de son fauteuil de président pour combattre la demande
d'autorisation, ne manqua pas de faire appel à cette sorte de jalousie
ombrageuse. M. Duvergier de Hauranne répondit qu'il fallait avant tout
«prouver à la pairie qu'elle avait de son côté cette Chambre, dans la
lutte qu'elle soutenait contre les factieux». L'argument parut décisif
à la majorité, qui abandonna M. Audry de Puyraveau à la justice des
pairs. M. de Cormenin, ayant déclaré n'avoir pas signé le manifeste,
avait été mis hors de cause. Ce fut, pour les républicains, le
commencement d'une défaite qui ne tarda pas à se transformer en
déroute. M. de Cormenin n'était pas le seul dont on avait supposé la
signature. La pièce avait été rédigée par quelques-uns des défenseurs
qui, pour la rendre plus imposante, avaient, sans aucune autorisation,
disposé des noms de leurs collègues. Ceux-ci prirent peur, quand ils
virent les risques judiciaires auxquels ils se trouvaient ainsi
exposés: des récriminations irritées s'échangèrent entre les
républicains, qui s'accusaient mutuellement, les uns de tromperie, les
autres de lâcheté; bientôt, ce fut à qui se dégagerait, par un désaveu
public, d'une aventure devenue périlleuse; si bien que, pour mettre
fin à ce sauve qui peut, deux des coupables, MM. Trélat et Michel de
Bourges, déclarèrent assumer seuls la responsabilité de la rédaction
du manifeste et de l'apposition des signatures. Ils furent condamnés
par la Cour des pairs, le premier à quatre ans de prison, le second à
un mois, tous deux à dix mille francs d'amende; avec eux, furent
frappés les gérants des journaux qui avaient publié le document, et
cinq défenseurs qui s'étaient refusés à désavouer leur signature.
Telle fut la fin pitoyable d'un incident qui avait paru un moment si
grave. Cette impudeur et cette maladresse dans la supercherie, cette
fuite précipitée après une attaque si audacieuse, furent d'un effet
désastreux pour les accusés et leurs amis. Devenus ridicules, ils
cessaient d'être redoutables, sans cesser d'être odieux. Les badauds,
qui avaient, un moment, regardé ce nouveau genre de révolte avec
quelque curiosité, ne s'en occupaient plus. Un autre procès, nullement
politique, était alors survenu qui les absorbait et les passionnait
bien davantage, c'était celui du jeune La Roncière[359].

[Note 359: On sait ce que fut cette mystérieuse et dramatique affaire.
La Roncière, lieutenant de cavalerie, était accusé de tentative de
viol sur la fille du général commandant l'école de Saumur. Il fut
condamné le 29 juin 1835.]

En somme, les républicains étaient arrivés à ce résultat étrange
d'avoir lassé le public, sans lasser les juges. Il devenait donc
chaque jour plus évident que la Cour des pairs, grâce à sa fermeté
calme et patiente, finirait par avoir raison de toutes les révoltes.
Le procès n'allait pas vite, mais il avançait. Une petite partie des
accusés, vingt-neuf, presque tous de Lyon, résistant aux objurgations
et aux anathèmes de leur parti, s'étaient résignés à accepter le
débat. Quant aux autres, à chaque nouveau moyen d'obstruction qu'ils
imaginaient, à chaque violence qu'ils tentaient, la cour répondait en
ordonnant à regret des mesures qui lui permettaient de se passer de la
présence des accusés; ce n'était pas, à la vérité, sans porter quelque
atteinte au principe du débat contradictoire et aboutir presque au
jugement sur pièces; la voie était dangereuse; la cour s'y engageait
le moins possible, autant seulement qu'il était indispensable, pour ne
pas laisser la justice impuissante et la société sans défense.

Le 10 juillet, on avait terminé les dépositions relatives aux accusés
lyonnais. Une question se posa alors. La cour allait-elle passer aux
interrogatoires et dépositions concernant toutes les autres catégories
de prévenus, et ne procéderait-elle que plus tard et d'ensemble aux
plaidoiries et au jugement? Ou bien allait-elle en finir avec les
Lyonnais, entendre leur défense et statuer sur leur culpabilité? Ce
dernier parti, en permettant tout de suite une solution partielle,
déconcertait ceux qui n'avaient pas renoncé à tout espoir de faire
avorter le procès: aussi protestèrent-ils avec une extrême violence;
la disjonction n'en fut pas moins prononcée. Dès lors, il fut encore
plus évident que force resterait aux juges. Les accusés eux-mêmes
montrèrent qu'ils ne se faisaient plus d'illusion: les principaux
d'entre eux, au nombre de vingt-huit, parmi lesquels Godefroy
Cavaignac, Marrast, Guinard, Landolphe, Berryer-Fontaine, s'évadèrent,
le 13 juillet, par un souterrain qu'ils avaient creusé et qui avait
mis la prison en communication avec une maison voisine. Les comparses,
qui restaient, derrière eux, sous les verroux, avec le sentiment de
soldats abandonnés par leurs chefs, ne pouvaient soutenir une lutte
bien redoutable. À la fin de juillet, les débats étaient terminés, en
ce qui concernait les Lyonnais, et le 13 août, après plusieurs jours
de délibéré, la cour rendit son arrêt: quelques-uns étaient condamnés
à la déportation, d'autres à une détention variant de vingt à cinq
ans, le plus grand nombre à un emprisonnement d'une durée moindre.

Bien qu'une seule catégorie d'accusés eût été jugée, le procès était
fini, le problème résolu, l'épreuve surmontée. Tous les moyens de
résistance étaient usés; les juges se sentaient armés pour triompher
de tous les obstacles. Aussi, quand, après une suspension de plusieurs
mois, la Cour des pairs reprit, en novembre, ces laborieux débats et
se mit à juger, l'une après l'autre, les autres catégories, le public
n'y fit presque plus attention. Le dernier arrêt fut rendu le 28
janvier 1836. Le parti républicain sortit de là plus que vaincu, il
sortit déconsidéré. Ni les hommes qui l'avaient personnifié, ni les
principes qu'il avait manifestés, ni la tactique qu'il avait suivie,
ne lui avaient fait honneur. Ses amis eux-mêmes en avaient conscience;
Béranger se plaignait alors, dans ses lettres intimes, des «sottises
auxquelles avait donné lieu ce procès», et il ajoutait: «On regarde la
république de Sainte-Pélagie comme fort délabrée[360].»

[Note 360: _Correspondance_, lettres du 3 mai et du 25 juin
1835.--Quelques années après, M. Louis Blanc avouait que le parti
républicain sortait de là dissous, dispersé et discrédité. (_Histoire
de dix ans_, t. IV, p. 422-423.) Plus tard, M. Lanfrey a écrit: «Ce
procès déplorable n'eut d'autre résultat que de dévoiler à tous les
yeux les profondes dissidences qui divisaient le parti républicain.
Après avoir commencé par le tragique, il eût fini par le ridicule,
sans l'évasion qui lui apporta un dénoûment.» Puis il parle de
l'impossibilité où avait été Carrel «de mettre un peu de sérieux, de
dignité, de discipline et déraison dans ce chaos de résolutions
contradictoires, d'emportements sans frein et de déclamations
prescrites, dont le spectacle servit puissamment à discréditer la
cause vaincue». (Notice sur Armand Carrel. _Revue nationale_, t. XII.)
Lamartine écrivait à un de ses amis, pendant le procès d'avril: «On a
vu que les républicains étaient des jacobins, c'est ce qui les perd.»]


III

Au moment même où se terminait la première partie du procès, un
attentat sans précédent était venu y faire une effroyable diversion.
C'était le 28 juillet: Paris, en fête, célébrait l'anniversaire de la
victoire des barricades. Par un soleil magnifique, le Roi, suivi de
ses fils et d'un brillant état-major, passait en revue quarante mille
gardes nationaux, rangés en haie, depuis la Madeleine jusqu'à la
Bastille. Il venait de s'engager sur le boulevard du Temple, quand,
regardant par hasard à gauche, il vit un jet de fumée sortir d'une
fenêtre du troisième étage. «Joinville, cria-t-il vivement à celui de
ses fils qui était le plus rapproché de lui, ceci me regarde.» Au même
instant, semblable à un feu de peloton mal dirigé, éclate une
détonation prolongée à laquelle répond, de la foule, un cri d'horreur
et d'effroi. Les balles ont balayé le sol tout autour du Roi. Quarante
et une victimes, généraux, officiers, gardes nationaux, bourgeois,
gisent sur le pavé sanglant; dix-huit sont mortellement frappées:
parmi elles, le maréchal Mortier et une jeune fille inconnue. Par
miracle, Louis-Philippe n'a pas été atteint. Il s'arrête un moment,
s'assure que ses fils sont sains et saufs, promène ses regards sur les
mourants, donne quelques ordres avec un rare sang-froid, puis montrant
du doigt, au duc de Broglie, l'oreille de son cheval percée d'une
balle: «Il faut continuer, mon cher duc; marchons, marchons.» Il
poursuit en effet la revue, au milieu des acclamations des gardes
nationaux et du peuple.

Pendant ce temps, des agents, dirigés par M. Thiers, se sont
précipités sur la maison d'où est partie l'explosion; ils y ont vite
découvert l'instrument du crime: vingt-quatre canons de fusil,
disposés comme des tuyaux d'orgue sur une forte charpente et mis en
communication par une traînée de poudre: cinq de ces canons, trop
chargés, ont crevé près du tonnerre. D'autres agents ont arrêté
l'assassin qui cherchait à se sauver, au moyen d'une corde suspendue à
l'une des fenêtres du troisième étage. Il était couvert de sang, la
figure et la main affreusement mutilées par suite de l'explosion de sa
machine.

Qui était-ce? On ne le sut pas tout de suite: il fallut quelques jours
pour découvrir que c'était un Corse nommé Fieschi, âgé de
quarante-cinq ans, astucieux et hardi, impudent et avili, condamné
autrefois comme voleur et faussaire, de moeurs ignobles, ayant traîné
dans les lieux les plus divers sa vie vagabonde et vicieuse, mêlé aux
sociétés secrètes tout en vendant ses services à la police. Dans les
derniers temps, tout lui avait mal tourné; chassé ignominieusement de
son atelier, menacé d'arrestation, obligé de se cacher sous de faux
noms, il était réduit à cette détresse qui donne souvent aux gens de
cette sorte la tentation des plus mauvais coups[361]. Ajoutez une
vanité monstrueuse, digne d'un Érostrate, craignant moins le châtiment
du crime qu'elle n'était attirée par son atroce retentissement. Il
n'avait pas eu, de lui-même, l'idée de l'attentat. Parmi les
individus avec lesquels il entretenait des relations, était un
bourrelier nommé Morey, membre actif de la société des Droits de
l'homme. Âgé de soixante ans, et en paraissant plus encore, malade,
d'humeur sombre et taciturne, Morey renfermait dans son corps usé une
âme implacable, toute brûlante des haines de 1793; c'était le type du
vieux jacobin. Un jour, Fieschi lui avait montré le plan d'une machine
de son invention qui pouvait tuer plusieurs personnes à la fois:
«Voilà, dit-il, ce qui vous aurait été bon sur les barricades.--Ce
serait bien meilleur encore pour Louis-Philippe», avait répondu Morey.
Fieschi accueillit facilement cette ouverture, alléché, dans son
orgueil et sa convoitise, par la célébrité horrible et la riche
récompense que le vieux tentateur avait fait miroiter devant ses yeux.
Mais pour construire la machine, louer l'appartement, il fallait de
l'argent. Morey l'avait demandé à un autre membre de la société des
Droits de l'homme, chef de la section à laquelle il appartenait: ce
troisième criminel s'appelait Pépin, épicier du faubourg
Saint-Antoine, envieux et intrigant, d'esprit court et de coeur bas,
toujours mêlé, quoique craintif et irrésolu, aux conspirations
révolutionnaires, et naguère compromis dans les insurrections de juin
1832. Les trois complices, assistés d'un ouvrier nommé Boireau, qui
n'eut qu'un rôle secondaire, avaient longuement et froidement préparé
leur crime. Morey s'était réservé de charger lui-même les canons de
fusil; et, par une infernale prévoyance, il les avait bourrés de façon
à les faire éclater, se flattant de se débarrasser en même temps de
Louis-Philippe et de Fieschi.

[Note 361: Au moment même de son arrestation, comme on lui demandait
s'il avait été poussé par une passion politique: «Je n'ai pas
d'opinion, répondit-il, je suis seulement un homme dérouté.»]

Après une instruction qui dura plusieurs mois, les assassins
comparurent devant la Cour des pairs[362]. Leur attitude fut diverse.
Fieschi s'agitait, gesticulait, pérorait, avec une impudente jactance;
familier et bouffon avec les juges, posant pour le public, cet atroce
histrion jouissait de l'importance infâme de son rôle et disait avec
orgueil, au sortir d'une audience: «Comme on parle de moi!» Morey,
malade, enveloppé dans sa longue redingote, la tête couverte de son
bonnet de soie noire, demeurait impassible, muet, sombre, le regard
fixe, tout entier à la passion qui le brûlait intérieurement. Pépin,
livide, décomposé, misérable d'épeurement, balbutiait des négations
insoutenables et se contredisait à chaque phrase. Tous trois fuient
condamnés à mort et exécutés. Boireau en fut quitte pour vingt ans de
détention. Le surlendemain de l'exécution, la foule se pressait, place
de la Bourse, devant un café au comptoir duquel trônait une fille
borgne, toute fière, elle aussi, de son ignoble célébrité: c'était
Nina Lassalve, la concubine de Fieschi, dont un industriel avait
imaginé de se faire une sorte d'enseigne.

[Note 362: L'affaire ne fut jugée qu'à la fin de janvier 1836.]

À ces quatre coupables ne faudrait-il pas en adjoindre un autre que la
justice n'avait pu atteindre? C'est le parti républicain lui-même.
L'attentat de Fieschi est la conséquence extrême, mais naturelle, des
sophismes, des passions, des haines que les sociétés secrètes et les
journaux ont fomentés, échauffés, exaspérés, depuis cinq ans. Par une
sorte de progression logique ou fatale, des violences de tribune et de
presse on a passé à l'émeute, de l'émeute à la conspiration, de la
conspiration au meurtre, du meurtre au massacre, couronnement dernier
de ce qu'on a osé appeler les temps héroïques de l'histoire
républicaine. La presse n'en était-elle pas alors arrivée à excuser,
parfois à exalter et à prêcher le meurtre des rois? Ne venait-on pas
de célébrer, par des banquets, l'anniversaire du meurtre de Louis XVI
et de l'assassinat du duc de Berry? Grâce à ces excitations, l'idée du
régicide s'était à ce point répandue dans l'air que, pendant les huit
ou neuf mois antérieurs au crime de Fieschi, la police avait découvert
et déjoué sept projets d'attentat contre Louis-Philippe. Pourrait-on
discerner, à la charge du parti républicain, trace d'une complicité
plus précise? Il est établi que Morey et Pépin ont eu, pendant qu'ils
préparaient leur crime, des conférences secrètes avec des membres de
la société des Droits de l'homme. Dans quelle mesure leur avaient-ils
fait confidence de leur dessein? Pépin a déclaré en avoir parlé à
Godefroy Cavaignac, à Recuit, à Blanqui et à d'autres; sa déclaration
a été contredite. La vérité est malaisée à découvrir. Ce qui est
certain, c'est qu'avant l'attentat, on a eu, dans une fraction du
parti, la notion plus ou moins vague de ce qui allait être tenté. Les
prévenus d'avril, évadés de Sainte-Pélagie, étaient restés tous cachés
à Paris, sur l'avis qu'il se préparait un grand coup[363]. Dans
plusieurs villes de province, des hommes connus pour faire partie des
sociétés secrètes avaient pris des mesures, comme en vue d'un
événement prochain. Des journaux révolutionnaires ou légitimistes
s'étaient fait l'écho des bruits menaçants qui circulaient partout et
annonçaient, plus ou moins explicitement, la mort du Roi pour le 28
juillet. Mêmes rumeurs à l'étranger; à Rome, un ordre du jour de la
_Jeune Italie_ avait recommandé de se tenir prêt, Louis-Philippe
devant être tué pendant les fêtes de juillet[364].

[Note 363: _Les Conspirateurs, extraits des Mémoires d'un montagnard_,
par A. CHENU, 2e partie, p. 53.]

[Note 364: Cf. sur tous ces indices l'_Attentat Fieschi_, par M.
Maxime du CAMP, p. 235 à 238.]

Une fois l'attentat consommé, nouveaux indices qui chargent le parti
républicain. S'il désavoue Fieschi, auquel Carrel refuse le «titre
d'assassin politique», il tâche de protéger ses deux complices; il
aide Pépin à déjouer, pendant quelques jours, les recherches de la
justice; l'épicier régicide demande les conseils de Carrel et de
Garnier-Pagès, et ce sont deux rédacteurs du _National_ qui lui
procurent un passe-port. Le lendemain du crime, une feuille radicale
de Paris, le _Réformateur_, ose publier ces lignes: «Toutes les
classes semblent céder à l'attrait d'une belle soirée, partagées entre
une parfaite indifférence pour l'accident de la veille et la
curiosité.» En province, le _Patriote du Puy-de-Dôme_ déclare Fieschi
moins coupable que les généraux qui ont réprimé l'insurrection
d'avril, et il ajoute: «Nous trouvons que les journaux monarchiques
sont très-mal fondés à donner le nom de lâche assassinat à la
tentative individuelle qui vient d'être faite. S'il est vrai de dire
que, sans Louis-Philippe et ses trois fils, la monarchie fût devenue
impossible en France, il faut bien reconnaître que, cette fois, la
république n'a manqué son avénement que d'une demi-seconde. Une cause
si puissante, qui ne se trouve en retard que de si peu, ne nous paraît
pas être en situation bien désespérée. La république est chose si
bienfaisante et si sainte qu'elle peut accepter son triomphe de
quelque événement que ce soit.» Aussi le duc de Broglie, quelques
jours après, est-il fondé à dire, du haut de la tribune: «Lisez les
journaux révolutionnaires de Paris et des départements, voyez avec
quel soin, avec quelle insistance, ils se complaisent à faire
remarquer de quelle profondeur de haine il a fallu être animé pour en
arriver là; voyez-les supputer, avec une joie qui l'ait frémir, de
combien de pouces et de combien de lignes il s'en est fallu que la
monarchie ne fut renversée; voyez avec quelle confiance ils déclarent
qu'après un tel exemple la république doit avoir bon courage et
qu'elle acceptera volontiers l'héritage de l'assassinat!»

Après que la tête des criminels a roulé sous la guillotine, la police
est obligée d'interdire les pèlerinages faits à leur tombe. Morey
surtout, «l'héroïque vieillard», est l'objet d'une sorte de culte; on se
dispute ses dernières reliques. Encore se trouve-t-il des fanatiques
pour se plaindre que l'apothéose ne soit pas plus complète. En 1836, on
saisit au domicile d'un sieur Gay, membre d'une société secrète, une
note qu'il déclare tenir de son ami M. Marc Dufraisse. Dans cette note,
écrite peu après l'exécution de Fieschi et de ses complices, on se
plaint que la presse révolutionnaire ait été trop timide dans la
justification de «l'acte» du 28 juillet, et l'on ajoute: «Ne pouvait-on
pas dire: Le but de ce que vous appelez attentat était de détruire
Louis-Philippe et les trois aînés de sa race; Louis-Philippe et les
aînés de sa race sont des contre-révolutionnaires; le premier devoir de
l'homme est d'anéantir ce qui s'oppose au progrès, c'est-à-dire à la
révolution; donc le fait du 28 juillet avait une fin révolutionnaire;
donc il était moral.» Le rédacteur de cette note déplore surtout qu'on
n'ait pas exalté davantage le principal coupable. «Morey! s'écrie-t-il,
Morey a été sublime d'un bout à l'autre du drame. Ce vieux prolétaire,
concevant l'idée du régicide, faisant le plan de la machine qui doit
exécuter son dessein, chargeant les canons, les ajustant; ce vieux
travailleur, passant de son atelier où il gagne son pain au lieu où doit
s'accomplir son projet, toujours calme, toujours de sang-froid.....» Et
il finit par comparer Morey au Christ sur la croix. Comment s'étonner
d'ailleurs que les violents tiennent ce langage, quand, vers cette même
époque, Carrel plaide les circonstances atténuantes de l'assassinat
politique et soutient que ce genre d'assassinat peut être un crime, mais
n'est pas un déshonneur[365]? Enfin, faut-il rappeler que sur la liste
des récompenses nationales, proposée à l'Assemblée constituante, en
novembre 1848, figuraient les «enfants de Pépin»? Morey n'avait pas
laissé de descendants.

[Note 365: Cet article, le dernier de Carrel, fut écrit le 15 juillet
1836, à l'occasion d'un nouvel attentat contre le Roi, celui
d'Alibaud; Carrel y rappelait formellement Morey et Pépin. Cet
article, poursuivi comme contenant l'apologie d'un fait qualifié
crime, valut au _National_ une condamnation à trois mois de prison et
à 1,000 francs d'amende, condamnation prononcée après la mort de
Carrel.]


IV

L'indignation et la terreur causées par l'attentat Fieschi avaient eu
pour résultat au moins momentané de réchauffer le sentiment
monarchique, singulièrement attiédi dans ces dernières années. Le ton
général changea tout à coup. Les mêmes badauds qui naguère avaient
fait un succès de curiosité aux caricatures meurtrières contre le Roi,
s'attendrirent sur le péril qu'il venait de courir et sur le courage
dont il avait fait preuve. Pour la première fois depuis longtemps, on
fut à son aise pour le louer, et l'on put le faire sans être soupçonné
de flagornerie menteuse et déplacée. Les journaux du centre gauche et
même certains de la gauche se sentirent obligés de protester de leur
loyauté dynastique. Des personnes qui, depuis 1830, s'étaient tenues à
l'écart, à cause de leurs attaches légitimistes, se rapprochèrent de
la nouvelle cour. Mais ce ne fut pas tout. Parmi les gens honnêtes et
tranquilles, un cri universel s'éleva pour demander qu'on en finît
avec cette agitation révolutionnaire qui, après avoir prolongé
l'émeute pendant quatre ans, aboutissait maintenant à d'horribles
forfaits. Cette disposition des esprits n'échappa point au
gouvernement, qui résolut aussitôt d'en profiter pour compléter les
lois de défense sociale. Les travaux parlementaires étaient
interrompus, mais la session n'avait pas été close officiellement. Les
deux Chambres furent convoquées d'urgence par leurs présidents pour le
4 août, et le ministère leur apporta, avec une solennité inaccoutumée,
les trois projets qui devaient s'appeler bientôt les «lois de
septembre».

Tout en les déposant, le président du conseil prit la parole afin d'en
marquer le caractère. «Inquiète, disait-il, pour son Roi, pour ses
institutions, la France élève la voix et réclame du pouvoir la
protection qu'elle a droit d'en attendre.» Après avoir évoqué le
souvenir de la lutte soutenue contre les partis, depuis cinq ans, le
ministre ajoutait: «Les partis sont vaincus; ils ne nous défient plus,
mais ils subsistent, et chaque jour révèle le mal qu'ils font et
surtout qu'ils ont fait. Partout se retrouvent les traces désastreuses
de leur passage. Ils ont jeté dans les esprits un venin qui n'est pas
prêt à s'amortir. Les préjugés qu'ils ont allumés, les vices qu'ils
ont couvés, fermentent; et si, dans ce moment, le règne de l'émeute a
cessé, la révolte morale dure encore. Une exaltation sans but et sans
frein, une haine mortelle pour l'ordre social, un désir acharné de le
bouleverser à tout prix, une espérance opiniâtre d'y réussir,
l'irritation du mauvais succès, l'humiliation implacable de la vanité
déçue, la honte de céder, la soif de la vengeance, voilà ce qui reste
dans les rangs de ces minorités séditieuses que la sociétés a
vaincues, mais qu'elle n'a pas soumises.» Puis, rappelant la politique
de résistance que le ministère avait toujours suivie, le duc de
Broglie concluait ainsi: «Tant que la confiance du Roi nous
maintiendra au poste où nous sommes, tant que la vôtre nous rendra
possible l'exercice de l'autorité, nous resterons inébranlablement
fidèles à des principes tant de fois éprouvés, et nous porterons dans
l'accomplissement de nos devoirs toute la fermeté, toute la sévérité
que la situation réclame. En effet, messieurs, au milieu de ce grand
désordre d'idées, contre l'audace et le cynisme des partis, il faut
non pas des lois terribles, mais des lois fortes, pleinement
exécutées. La mollesse, la complaisance du moins, sont permises
peut-être au pouvoir absolu; il peut toujours les compenser par
l'arbitraire. Mais le pouvoir constitutionnel doit imiter
l'impassibilité de la loi. Plus la liberté est grande, moins
l'autorité doit fléchir. Le gouvernement avait à coeur de prendre
devant vous l'engagement de déployer toute la force que la
constitution lui donne. Il ne faut pas que de timides ménagements
enhardissent les mauvais citoyens. Le temps est venu de leur rappeler
qu'ils sont une minorité malfaisante et faible que la générosité de
nos institutions protége, à la condition qu'ils s'arrêtent devant
elles.»

Ces trois projets, qui portaient, l'un sur le jury, l'autre sur le
jugement des actes de rébellion, le troisième, de beaucoup le plus
considérable, sur la presse, avaient pour but hautement proclamé,
non-seulement de gêner ou même de punir, mais de rendre impossible
l'attaque contre la personne du Roi et contre le principe du
gouvernement, «de supprimer», comme le disaient les ministres, «la
presse carliste et la presse républicaine». Dans ce dessein, on
proposait de créer quelques délits nouveaux, de préciser les anciens,
de rendre la répression plus assurée et plus sévère. La condamnation
pouvait dans certains cas entraîner la suppression du journal. En même
temps, des précautions étaient prises contre les défaillances du jury:
telle avait été déjà la préoccupation du législateur, dans les lois de
défense, votées en 1833 et 1834. Les nouveaux projets réduisaient de
huit à sept, sur douze, le nombre de voix nécessaires pour le verdict
de condamnation, prescrivaient le secret du vote des jurés,
punissaient la publication de leurs noms ou le compte rendu de leurs
délibérations. En outre, afin d'échapper, en certains cas, à cette
juridiction si incertaine, sans cependant violer la Charte qui
l'avait établie pour les délits de presse, on érigeait en «attentats»
certains de ces délits, notamment l'excitation à la haine ou au mépris
du Roi et la provocation à la révolte par la voie de la presse: or,
d'après cette même Charte, les «attentats» pouvaient être déférés à la
Cour des pairs[366]. On proposait en outre quelques mesures
préventives: aggravation du cautionnement, prescriptions relatives aux
gérants des journaux, rétablissement de la censure des pièces de
théâtre et des caricatures.

[Note 366: «Nous vous demandons, disait encore le duc de Broglie, de
placer la personne du Roi sous la garantie d'un grand corps politique,
voyant d'assez haut pour ne pas se méprendre sur la nature et la
portée du crime; d'un tribunal permanent dont la jurisprudence
invariable ne laisse pas au second crime plus de chances qu'au
premier.»]

À peine les projets connus, la presse opposante les attaqua avec une
véhémence désespérée. M. de Polignac avait été moins malmené, moins
accusé d'attentat liberticide, que ne l'étaient alors le duc de
Broglie, M. Guizot et M. Thiers. Une feuille radicale intitulait son
article: _La Terreur est mise à l'ordre du jour_, et résumait ainsi sa
pensée: «La Terreur de 93 fut révolutionnaire et provisoire; la
Terreur de 1835 est légale et permanente.» Comme il est arrivé dans
d'autres occasions analogues, l'opposition était aidée par la presse
anglaise, toujours peu intelligente de nos nécessités conservatrices,
alors même qu'elle est le plus intéressée à ne pas nous voir verser
dans la révolution. Le duc de Broglie, dans une lettre intime au
général Sébastiani, ambassadeur à Londres, parlait, non sans quelque
tristesse, de «tout ce qui lui était venu d'injures de l'autre côté de
la Manche[367]». Ce tapage ne fut pas, au premier moment, sans
troubler quelque peu les ministériels, et les journaux conservateurs
commencèrent par ne donner aux projets qu'une adhésion timide. Mais ce
n'était pas dans la presse, c'était à la tribune, en présence et sous
l'action des ministres, que la bataille allait se décider.

[Note 367: _Documents inédits._]

La discussion commença le 13 août et se prolongea jusqu'au 29, pendant
quatorze séances, avec grande dépense de passion oratoire.
L'opposition n'épargna aucune des exagérations habituelles en pareil
cas. Comment ne pas sourire aujourd'hui, en relisant les discours où
elle dénonçait la loi sur la presse, comme «la plus oppressive qui ait
été votée contre l'esprit humain[368]»? La gauche fut secondée par des
orateurs qui ne venaient pas de ses rangs, comme M. Dupin, M. Dufaure,
M. de Lamartine, et surtout M. Royer-Collard, dont l'intervention
inattendue fit grande sensation. Âgé alors de soixante-douze ans,
l'illustre vieillard n'avait pas paru à la tribune depuis son discours
de 1831, en faveur de l'hérédité de la pairie. Il était demeuré, en
face de la monarchie de Juillet, dans cette même attitude de
spectateur chagrin, découragé, un peu méprisant, que nous avions déjà
observée au lendemain de la révolution. Un moment, cette défiance
malveillante s'était atténuée, à la vue de l'héroïque énergie déployée
par Casimir Périer. Elle avait repris plus forte que jamais, sous le
ministère du 11 octobre, quoique ses amis les doctrinaires en fissent
partie. Était-ce même quoique ou parce que? Le maître ne souffrait-il
pas, à son insu, de ce que la révolution, qui avait mis fin à son rôle
politique, se trouvait être, pour ses disciples, notamment pour M.
Guizot, le point de départ d'une éclatante fortune? Comme l'a écrit ce
dernier, «c'est pour les hommes, même les meilleurs, une épreuve
difficile de voir grandir, sans leur concours et dans une complète
indépendance, des renommées et des fortunes qu'ils ont vues naître et
longtemps soutenues». Ajoutons que le philosophe cachait, derrière la
dignité austère de son attitude, un fond très-passionné, et que sa
grande confiance en soi ne le portait pas à se maîtriser. Entre lui et
M. Guizot, il y eut même, à cette époque, plus qu'un refroidissement
politique; il y eut brouille privée, à l'occasion d'une vétille, d'une
recommandation dont le ministre n'avait pu ou voulu tenir compte[369].
Dès lors, le terrible railleur ménagea moins encore les hommes du 11
octobre, dans les boutades de sa conversation: «Guizot un homme
d'État! disait-il; c'est une surface d'homme d'État.» Et encore: «Ses
gestes excèdent sa parole, et sa parole sa pensée. S'il fait, par
hasard, de la grande politique à la tribune, soyez sûr qu'il n'en fait
que de la petite dans le cabinet.» On le vit, par hostilité contre les
ministres, se rapprocher des hommes qui lui ressemblaient le moins, de
M. Molé, de M. Dupin qui affectait de prendre ses conseils.
Jusqu'alors cependant, cette hostilité n'avait pas dépassé les
couloirs. La loi sur la presse lui fut une occasion de se manifester à
la tribune. Ce n'était pas la première fois que M. Royer-Collard, par
préoccupation trop absolue de la doctrine, par souci surtout de sa
réputation et de sa popularité libérales, se séparait de ses amis au
pouvoir, se refusait à tenir compte des nécessités et des périls qui
s'imposaient à eux. Ainsi, sous la Restauration, avait-il rompu avec
le duc de Richelieu et M. de Serre; seulement, alors, le duc de
Broglie et M. Guizot étaient de son côté. Ce rôle de théoricien, sans
compromis avec les faits, le gênait d'autant moins que,
personnellement, il se dérobait soigneusement à toute action, se
bornant à critiquer et à dogmatiser. Quant aux embarras qu'il pouvait
ainsi causer aux autres, il n'en avait cure. «J'ai parlé pour moi,
écrivait-il un jour; je me suis satisfait[370].»

[Note 368: Discours de M. Janvier.]

[Note 369: Au moment de mourir, en 1845, M. Royer-Collard s'est
réconcilié avec M. Guizot. Ce fut pour lui une vive et douce émotion.]

[Note 370: Lettre à M. de Tocqueville, du 21 novembre 1837. Il
écrivait un peu plus tard, toujours à M. de Tocqueville:
«Désintéressez-vous des autres, mais ne vous désintéressez pas de
vous-même; là sont vos meilleures et plus vives jouissances. Pensez,
écrivez, comme si vous étiez seul, uniquement occupé de bien faire.»
(_Oeuvres de Tocqueville_, t. VII, p. 161, 169.)]

Dans la loi proposée, M. Royer-Collard s'attaqua surtout aux
dispositions qui, en qualifiant certains délits d'attentats, les
enlevaient au jury pour les déférer à la Cour des pairs. Cela lui
paraissait un «subterfuge», et il accusait la loi de n'être pas
«franche». «Je repousse, disait-il, ces inventions législatives où la
ruse respire; la ruse est soeur de la force et une autre école
d'immoralité.» C'était dur et injuste. Mieux valait entendre l'orateur
exposer, avec son habituelle élévation, d'où venait le désordre des
idées que l'on prétendait réprimer par la loi sur la presse: «Le mal
est grand, il est infini; mais est-il d'hier? Enhardi par l'âge, je
dirai ce que je pense, ce que j'ai vu. Il y a une grande école
d'immoralité, ouverte depuis cinquante ans, dont les enseignements,
bien plus puissants que les journaux, retentissent dans le monde
entier. Cette école, ce sont les événements qui se sont accomplis,
presque sans relâche, sous nos yeux. Regardez-les: le 6 octobre, le 10
août, le 21 janvier, le 31 mai, le 18 fructidor, le 18 brumaire; je
m'arrête là. Que voyons-nous dans cette suite de révolutions? La
victoire de la force sur l'ordre établi, quel qu'il fût, et, à
l'appui, des doctrines pour la légitimer... Le respect est éteint,
dit-on: rien ne m'afflige, ne m'attriste davantage, car je n'estime
rien plus que le respect; mais qu'a-t-on respecté depuis cinquante
ans? Les croyances sont détruites! mais elles se sont détruites, elles
se sont battues et ruinées les unes sur les autres. Cette épreuve est
trop forte pour l'humanité, elle y succombe. Est-ce à dire que tout
soit perdu? Non, tout n'est pas perdu; Dieu n'a pas retiré sa main, il
n'a pas dégradé la créature faite à son image; le sentiment moral
qu'il lui a donné pour guide, et qui fait sa grandeur, ne s'est pas
retiré du coeur. Le remède que vous cherchez est là et n'est que là.»
M. Royer-Collard avait raison de rappeler à ses auditeurs d'alors que
tous ceux qui avaient participé ou applaudi à une révolution étaient
pour une part responsables du désordre des idées; il avait raison
aussi de leur rappeler qu'il était un autre remède que des lois
répressives. Mais, en attendant ce remède supérieur et lointain, n'y
avait-il pas, dans une région moins haute, à prendre des précautions
qui, pour n'être pas suffisantes, pour ne pas s'attaquer à la racine
du mal, ne laissaient point que d'être urgentes et indispensables?
Rien de mieux que de ne pas borner la politique à des expédients terre
à terre et au jour le jour, de l'élever à des vues plus hautes et plus
profondes de l'état moral de la société. Mais il serait vraiment trop
commode de prétendre, en philosophant ainsi, se soustraire aux
nécessités pratiques et quotidiennes du gouvernement.

Quelque éclat que l'intervention de M. Royer-Collard eût donné à
l'attaque, la défense ne fut ni moins forte ni moins brillante. Les
principaux orateurs de la majorité, MM. Duvergier de Hauranne, de
Salvandy, Hébert, Martin (du Nord), et avec eux M. Sauzet, qui naguère
inclinait vers le tiers parti, vinrent soutenir les projets et
revendiquer, à côté du gouvernement, leur part de responsabilité. À
leur tête, combattaient, avec l'autorité de leur talent, de leur
union, les trois principaux ministres, MM. Guizot, Thiers et le duc de
Broglie. L'impression produite par ce dernier fut des plus profondes.
Habitué aux débats sages et un peu froids de la Chambre des pairs, M.
de Broglie avait été jusqu'alors orateur de discussion plus que de
passion, dédaignant l'appareil oratoire, d'une argumentation serrée,
méthodique et probe, d'une pensée forte, haute et originale, d'une
forme distinguée, mais apportant plus de lumière que de chaleur,
élevant les esprits plus qu'il ne touchait les coeurs. Cette fois, sa
parole s'échappa, toute vibrante d'une émotion qui fit d'autant plus
d'effet qu'elle était chez lui moins habituelle et plus sincère. Chez
cet «homme de bien irrité», comme l'appela M. Royer-Collard, on sentit
l'horreur des forfaits que la révolution venait de commettre, l'effroi
des périls qu'elle faisait courir à la monarchie et à la société, le
mépris indigné pour la sottise et la lâcheté de l'opposition qui niait
les périls et cherchait à couvrir ces forfaits. On y sentit aussi
quelque chose de plus personnel et de plus poignant encore. Le duc de
Broglie avait partagé les illusions optimistes de l'opposition
libérale sous la Restauration: plus que tout autre, il avait cru et
professé que le règne de la force ferait place à celui de la raison,
que la liberté, à elle seule, résoudrait tous les problèmes, qu'elle
corrigerait ses propres excès, et qu'il fallait avoir confiance dans
l'esprit humain délivré de tout frein et de toute tutelle. Pour venir
à son tour proposer, contre les désordres de la presse, de la
caricature et du théâtre, des lois de restriction, de répression et
même de censure, il devait faire violence à ses théories premières,
humilier sa raison, confesser l'erreur de ses espérances; ce ne fut
pas sans une souffrance qui se trahit dans ses paroles et leur donna
un accent particulier. Mais ce droit esprit avait vu, par l'expérience
du pouvoir, combien la réalité différait de l'idéal longtemps
caressé, et son patriotisme n'avait pas hésité. Il trouvait même une
sorte de jouissance âpre, fière, mêlée d'ironie dédaigneuse, à assumer
sur soi toute la responsabilité, à s'offrir comme le «bouc émissaire
de la société». «Certes, disait-il encore, si nous n'avions pensé qu'à
traverser commodément le pouvoir, oh! mon Dieu, cela nous eût été bien
aisé. Il ne fallait pas un grand effort de courage pour suivre la
pente des esprits, pour nous placer en quelque sorte au fil de l'eau,
pour marchander avec tous les partis, pour transiger avec toutes les
factions, pour se donner les airs de les gouverner par des concessions
ou des compliments, par des promesses ou des caresses; tout cela était
très-facile: nous aurions traversé le pouvoir au bruit des
applaudissements populaires; mais nous aurions perdu le pays et nous
l'aurions précipité dans l'abîme.» (_Sensation._) Après ces paroles,
dont on comprend mieux encore la portée, quand on a vu à l'oeuvre la
politique de laisser-aller, l'orateur rappelait comment «le
gouvernement de Juillet avait pris naissance au sein d'une révolution
populaire», et il terminait par cette magnifique péroraison qu'on nous
permettra de citer en entier: «La révolte, c'est là l'ennemi que la
révolution portait dans son sein et devait rencontrer dans son
berceau; la révolte, nous l'avons combattue sous toutes les formes,
sur tous les champs de bataille. Elle a commencé par vouloir élever,
en face de cette tribune, des tribunes rivales. Nous avons démoli ces
tribunes factieuses, nous avons fermé les clubs, nous avons, pour la
première fois, muselé le monstre. (_Très-bien! très-bien!_) Elle est
alors descendue dans la rue, vous l'avez vue heurter aux portes du
palais du Roi, aux portes de ce palais, les bras nus, déguenillée,
hurlant, vociférant des injures et des menaces, et pensant tout
entraîner par la peur. Nous l'avons regardée en face; la loi à la
main, nous avons dispersé les attroupements, nous l'avons fait rentrer
dans sa tanière. (_Bravo!_) Elle s'est alors organisée en sociétés
anarchiques, en complots vivants, en conspirations permanentes. La loi
à la main, nous avons dissous les sociétés anarchiques; nous avons
arrêté les chefs, éparpillé les soldats. Enfin, après nous avoir
plusieurs fois menacés de la bataille, plusieurs fois elle est venue
nous la livrer, plusieurs fois nous l'avons vaincue, plusieurs fois
nous l'avons traînée, malgré ses clameurs, aux pieds de la justice,
pour recevoir son châtiment. (_Bravo! bravo!_) Elle est maintenant à
son dernier asile; elle se réfugie dans la presse factieuse; elle se
réfugie derrière le droit sacré de discussion que la Charte garantit à
tous les Français. C'est de là que, semblable à ce scélérat dont
l'histoire a flétri la mémoire, et qui avait empoisonné les fontaines
d'une cité populeuse, elle empoisonne chaque jour les sources de
l'intelligence humaine... Nous l'attaquons dans son dernier asile;
nous lui arrachons son dernier masque; après avoir dompté la révolte
matérielle, sans porter atteinte à la liberté légitime des personnes,
nous entreprenons de dompter la révolte du langage, sans porter
atteinte à la liberté légitime de la discussion. (_Nouvelles et vives
acclamations._) Si nous y réussissons, messieurs,... advienne ensuite
de nous ce que pourra; nous aurons rempli notre tâche, nous aurons
droit au repos. Que le Roi, dans sa sagesse, appelle, dans d'autres
circonstances, d'autres hommes au maniement des affaires; que, par des
motifs que nous respecterons toujours, vous nous retiriez l'appui
généreux que vous nous avez accordé jusqu'ici; que nous succombions
par notre faute ou sans notre faute, peu importe; quand l'heure de la
retraite sonnera pour nous, nous emporterons la conscience de n'avoir
rien fait pour nous-mêmes et d'avoir bien mérité de vous.» (_Bravos
prolongés et vifs applaudissements._) Jamais le duc de Broglie ne
s'était élevé plus haut, et rarement assemblée avait entendu un
langage d'une éloquence plus sincère, plus honnête et plus profonde.
L'effet fut immense. Les conservateurs étaient fiers et rassurés, les
hésitants convaincus et entraînés. «Quant à la gauche, a dit un
témoin, elle demeurait silencieuse, immobile et comme accablée, au
milieu de l'émotion universelle.»

Au vote, le gouvernement eut un succès complet; la loi sur les cours
d'assises fut votée par 212 voix contre 72, celle sur le jury par 224
contre 149, celle sur la presse par 226 voix contre 153.

Aussitôt promulguées, l'effet de ces lois se fit sentir. Il y eut tout
de suite un changement notable dans l'état de la presse. Une trentaine
de journaux démagogiques, en province ou à Paris, disparurent. Les
survivants furent obligés de se modérer[371]. La caricature factieuse
fut supprimée. Les jurys condamnèrent[372], et les procès de presse
cessèrent d'offrir le scandale de l'impudence des accusés comme de la
défaillance des juges[373]. En même temps, il fut visible que la
liberté de la presse n'était à aucun degré atteinte. Pour être
contraints de s'interdire certains outrages grossiers ou certaines
manifestations inconstitutionnelles, les journaux n'en conservèrent
pas moins leur plein droit de contrôle, de discussion, d'attaque
violente et injuste. Les lois n'avaient même pas tué la presse
carliste ou républicaine: elles l'avaient seulement contrainte à
voiler un peu son drapeau. Dès lors, qu'est-il resté, à l'épreuve des
faits, de toutes les déclamations de l'opposition?

[Note 371: Carrel disait, peu après, dans le _National_: «On a mis les
journaux dans la nécessité de se censurer eux-mêmes. Ils s'y
résignent; mais on n'écrit pas tout ce qu'on pense, et l'on ne publie
pas même tout ce qu'on écrit. Pour avoir l'idée de la violence que se
fait la presse à elle-même, en se présentant avec ces apparences de
modération que le _Journal des Débats_ célèbre comme le résultat des
lois de septembre, il faudrait se faire apporter les épreuves et les
manuscrits qui passent chaque soir sous les yeux des directeurs des
feuilles opposantes... Imaginez les lois de septembre suspendues
pendant deux fois vingt-quatre heures! Combien de choses qu'on croit
oubliées recommenceraient à se dire!...» (1er juillet 1836.)]

[Note 372: Dès le 30 novembre 1835, Carrel se plaint que «le jury
n'ait pas su se préserver d'un entraînement trop général», et que, par
suite, «cette partie de la presse, qui n'a point abdiqué toute mission
révolutionnaire, n'ait pu, en s'appuyant sur le jury, soutenir le
combat contre des adversaires armés de la terrible législation du 9
septembre». Il ajoutait: «Nous attendons une situation de l'esprit
public qui nous présente des juges calmes, des juges rassurés.»]

[Note 373: Un magistrat, M. de Marnay, écrivait, le 30 novembre 1835:
«Quant aux procès politiques, tout leur intérêt est fini, et on les
juge dans la solitude... La république laisse mourir le _Réformateur_
après la _Tribune_, dans un abandon qui fait mal au coeur. Et si vous
entendiez le ton obséquieux, patelin, des prévenus, des avocats:
supplications qui ne les sauvent pas des condamnations impitoyables du
jury maintenant rassuré. Jamais je n'aurais espéré, des lois
d'intimidation du 9 septembre, un effet aussi radical. J'ignore s'il
se relèvera, mais, pour le moment du moins, l'ennemi paraît bien
abattu.»]

Ce n'est pas à dire que ces lois fussent autre chose qu'un expédient,
ni qu'elles aient résolu, d'une façon définitive, le problème que
soulève la liberté de la presse dans notre société à la fois si
excitée et si désemparée. Où est d'ailleurs la solution de ce
problème? Qui a trouvé le secret d'ouvrir les portes à la liberté,
sans que la licence en profite pour se glisser par quelque endroit?
Quel mode de répression qui ne puisse, à un moment donné, entre les
mains d'un gouvernement sans scrupule, devenir un instrument
d'oppression? À ces deux périls, le remède est plutôt dans les moeurs
que dans les lois. Mais que deviennent les moeurs dans notre État
chaque jour plus démocratique et toujours révolutionnaire? Et quand
donc pourrons-nous nous flatter d'avoir fermé cette grande école
d'immoralité dont parlait M. Royer-Collard?


V

Le vote des lois de septembre, coïncidant avec la fin du procès
d'avril, marque le terme de la lutte que Casimir Périer avait
commencée et dont nous avons suivi toutes les vicissitudes, dans la
presse, dans le Parlement, dans la rue et jusque devant la justice. La
défaite du parti républicain était complète, défaite matérielle et
morale. Dispersé, désarmé, abattu, il se sentait réduit, pour
longtemps, à l'impuissance[374]. Béranger constatait, dans ses
lettres, à quel point le pays était «dégoûté» de ce parti. Quant à
Carrel, suivant l'expression d'un de ses apologistes[375], «il avait
prévu la déroute, mais il devait s'avouer combien, dans son
découragement, il était resté au-dessous de la vérité». Lui-même
proclamait, dans le _National_, et la «pleine victoire des
doctrinaires», et l'éloignement croissant de «la masse» pour la
république[376]. Il ne se dissimulait pas que c'était le fruit des
fautes commises par les républicains, et n'avait plus, sur ceux-ci,
aucune illusion. «Les hommes que je parais diriger, disait-il à
Berryer, ne sont pas mûrs pour la république; aucun esprit politique,
aucune discipline. Nous commettons faute sur faute. Je suis réduit au
rôle de marteau: on se sert de moi pour frapper. Marteau pour briser,
je ne puis rien édifier... L'avenir, il est trop lointain pour que je
l'atteigne[377].» Un jour même,--était-ce sous la pression du
remords?--il confessait, dans le _National_, le tort que ses amis et
lui s'étaient fait par la violence de leur langage et de leurs
doctrines, et la responsabilité qu'ils avaient ainsi assumée dans les
crimes révolutionnaires[378]. Ce qui ne l'empêchait pas, il est vrai,
de se faire le lendemain le prophète, presque le champion du
socialisme[379], de plaider les circonstances atténuantes du
régicide[380], et de prendre son parti du triomphe du jacobinisme sur
les idées de liberté qu'il avait d'abord caressées[381]. Tout
cela,--le dégoût qu'il ressentait de ses amis, comme la honte de ses
propres faiblesses,--n'était pas fait pour diminuer, chez lui, le
malaise, la tristesse que nous avons déjà eu occasion de noter, les
années précédentes. Il comprenait maintenant et probablement
regrettait la faute qu'il avait commise en se proclamant républicain,
en passant de l'opposition légale à l'opposition révolutionnaire, à la
fois intransigeante et désespérée. Aussi dissuadait-il tous ceux qui
voulaient l'imiter et venir à la république[382]. Mais il se regardait
lui-même comme trop engagé pour revenir sur ses pas. Comment donc se
tirer de là[383]? La mort, qu'on n'attendait pas, allait résoudre, ou
pour mieux dire, supprimer la question.

[Note 374: Un écrivain républicain, M. Lanfrey, a écrit de l'état de
son parti à cette époque: «Les défaites matérielles et plus encore les
défaites morales du parti, le vague, l'incohérence ou la folie de ses
doctrines, le désaccord de ses chefs, l'exaltation aveugle ou
l'indisciplinable orgueil de ses adhérents le condamnaient à
l'impuissance... Il fallait renoncer à toute action immédiate ou même
prochaine.»]

[Note 375: M. Lanfrey.]

[Note 376: _National_ du 30 novembre 1835 et du 11 janvier 1836.]

[Note 377: _Mémoires de M. d'Alton-Shée_, t. I, p. 163.--Un autre
jour, Carrel disait, en parlant de ses amis: «Vous ne les connaissez
pas: des fous, des brouillons, des envieux, des impuissants!» Ou
encore: «Leurs qualités ne servent que dans les cas tout à fait
extraordinaires, leurs inconvénients sont de tous les jours.»]

[Note 378: 8 janvier 1836.]

[Note 379: Voir notamment un article du 23 juin 1836, où, à propos
d'un écrit de M. de Chateaubriand, Carrel annonce et salue la
prochaine «révolution sociale». M. Littré, qui a été l'éditeur des
oeuvres du rédacteur du _National_, a noté religieusement tous les
indices qui révèlent le «progrès» de cet écrivain vers le socialisme.
«Au début de sa carrière, dit-il, Carrel n'avait point d'engagement
avec la république; au milieu, il se rangea sous le drapeau
républicain; à la fin, il s'approchait du socialisme...» (_Oeuvres de
Carrel_, t. IV, p. 510.)]

[Note 380: Nous avons déjà eu occasion de mentionner cet article du 15
juillet 1836, écrit à propos des attentats d'Alibaud; c'est, comme
nous l'avons dit, le dernier qui soit sorti de la plume de Carrel.]

[Note 381: Carrel appelait cette idée de la liberté américaine, de la
liberté pour tous, la «théorie du droit commun». «Nous eûmes à ce
sujet, lui et moi, raconte M. Nisard, une longue conversation,
quelques mois avant sa mort, dans une promenade au bois de Boulogne.
Je vis qu'il avait presque renoncé à cette théorie du droit commun,
comme principe de politique applicable; tout au plus y tenait-il
encore comme théorie... Ses doutes, sur ce point, furent une dernière
défaite... Dans les derniers jours de sa vie, il n'en parlait plus que
comme d'un progrès qu'il ne lui serait pas donné de voir de son
vivant, et auquel ne doivent peut-être jamais arriver les sociétés
humaines.»]

[Note 382: Victor Hugo a écrit à M. d'Alton-Shée qui racontait avoir
été détourné par Carrel de se faire républicain: «J'ai connu Carrel
tel que vous le dépeignez. Il a fait aussi ce qu'il a pu pour
m'éloigner de la république.»]

[Note 383: On a raconté que Carrel disait lui-même, dans l'angoisse de
ses derniers moments: «Ils m'ont enfermé dans une impasse.»]

Quelques mois plus tard[384], en effet, Carrel était blessé
mortellement, dans un duel avec un personnage encore obscur, et à
l'occasion d'une polémique qui semblait n'être qu'une querelle de
boutique sur le prix comparé de deux journaux concurrents. Son
adversaire s'appelait Émile de Girardin. Âgé de trente ans, il était
en train de se faire de vive force, dans la société, la place que
l'irrégularité de sa naissance l'avait empêché de trouver toute faite.
D'une intelligence alerte et prompte, d'une activité fiévreuse,
courageux, plein de sang-froid, audacieux, même jusqu'à l'impudence,
ne s'embarrassant pas de convictions, de sentiments ou de scrupules,
écrivain médiocre, vulgaire, de peu de culture, mais ayant le
mouvement et une sorte d'instinct de charlatan pour imaginer ce qui
pouvait amuser, réveiller ou entraîner la foule, beaucoup plus homme
d'affaires qu'homme de lettres, il devait être l'un des plus étonnants
entrepreneurs de publicité politique que ce temps ait connus. En 1836,
il venait de créer, en face du vieux journal à 80 francs, à clientèle
restreinte, à opinion définie et fixe, représentant un parti et vivant
des sacrifices de ce parti, le nouveau journal à 40 francs, cherchant
avant tout une clientèle nombreuse, la sollicitant par des appâts
inférieurs ou suspects, prêt à la suivre dans tous ses caprices,
vivant principalement du produit de ses annonces et de ses réclames,
s'intéressant plus à la Bourse qu'au Parlement, poursuivant moins le
succès d'une opinion que celui d'une affaire, et abaissant la presse
politique à n'être plus qu'une entreprise industrielle, une
spéculation financière. C'était toute une révolution dans le
journalisme, révolution dont nous n'avons pas encore vu le dernier
mot; peut-être était-elle inévitable et en harmonie avec notre
démocratie, mais on ne peut dire qu'elle ait profité à l'autorité et à
la moralité des journaux. À son apparition, la nouvelle presse fut
très-attaquée par l'ancienne, qu'elle froissait dans sa dignité et
menaçait dans ses intérêts. M. de Girardin fit tête à ces attaques; il
eut plusieurs duels, entre autres celui qui fut fatal à Carrel.
Celui-ci ne survécut que deux jours à sa blessure. Sa fin fut triste
et sans consolation. «Point d'église, pas de prêtre!» tel avait été
son premier mot, en entrant dans la maison où il avait été
transporté[385]. Le public fut saisi de ce qu'avait de lugubrement
prématuré ce coup obscur qui frappait un homme de trente-six ans, dans
toute la vigueur de sa santé, de son talent, et encore au début d'une
brillante carrière; il remarqua surtout la coïncidence tragique entre
cette mort qui enlevait à l'armée républicaine le seul homme y faisant
figure, et la déroute de cette même armée. M. Quinet écrivit alors à
un de ses amis: «Le parti républicain est avec Carrel dans le
cercueil; il ressuscitera, mais il lui faudra du temps[386].»

[Note 384: 22 juillet 1836.]

[Note 385: M. de Chateaubriand, qui suivit le convoi civil de Carrel,
a cherché à atténuer le scandale de cette mort sans religion. Il a
raconté que M. Carrel père lui avait dit, à l'enterrement de son fils:
«Armand aurait été chrétien comme son père, sa mère, ses frères et
soeurs: l'aiguille n'avait plus que quelques heures à parcourir pour
arriver au même point du cadran.» M. de Chateaubriand ajoutait:
«Carrel n'était pas aussi antireligieux qu'on l'a supposé: il avait
des doutes. Peu de jours avant sa mort, il disait: Je donnerais toute
cette vie pour croire à l'autre.»]

[Note 386: Lettre du 6 août 1836. (_Correspondance d'Edgar Quinet._)]



CHAPITRE XIII

LA QUESTION RELIGIEUSE SOUS LE MINISTÈRE DU 11 OCTOBRE

(Octobre 1832--février 1836)

     I. Les préventions irréligieuses, non complétement dissipées,
     sont cependant moins fortes. Dispositions de la Chambre.
     Amendement excluant les prêtres des conseils généraux et leur
     refusant la présence de droit dans les comités de surveillance
     des écoles. Votes émis relativement à la réduction du nombre des
     évêchés. L'intolérance a diminué dans les conseils électifs et
     dans les administrations. Témoignage de M. de Tocqueville.--II.
     Conduite du ministère dans les affaires religieuses. Malgré
     quelques incertitudes, il y a amélioration. Faits à l'appui. Les
     congrégations tolérées. Les nominations d'évêques. M. Guizot et
     la loi de l'enseignement primaire. La religion dans l'école
     publique. Le curé dans le comité de surveillance. Circulaires
     pour l'exécution de cette partie de la loi. La liberté de
     l'enseignement. M. Guizot et les congrégations enseignantes.
     Projet sur l'instruction secondaire. Le gouvernement accusé de
     réaction religieuse.--III. La religion regagne ce qu'elle avait
     perdu dans les âmes. Déception douloureuse du rationalisme. Aveux
     et gémissements des contemporains. Retour à la religion, surtout
     dans la jeunesse. Affluence dans les églises. Élan dans le sein
     du catholicisme. Ozanam et la jeunesse catholique. La Société de
     Saint-Vincent de Paul. Les conférences de Notre-Dame.


I

C'était beaucoup d'avoir vaincu les factieux dans la rue, dans les
sociétés secrètes, dans la presse et dans le Parlement: ce n'était pas
tout. La révolution, nous l'avons vu, avait troublé les âmes en même
temps que renversé les institutions, et l'une de ses premières
conséquences avait paru être le triomphe d'une sorte d'impiété
publique. Il fallait aussi réagir contre cette autre forme du
désordre. Cette réaction avait déjà commencé, non sans tâtonnement,
avec Casimir Périer. Elle se continua sous le ministère du 11
octobre.

Sans doute, les préventions et les haines irréligieuses n'avaient pas
entièrement désarmé. On s'en apercevait à plus d'un signe. À la
Chambre, il était tels députés, M. Isambert par exemple, chez qui le
besoin de «manger du prêtre» était devenu une sorte de monomanie. Sous
couleur de gallicanisme, M. Dupin faisait parfois campagne avec eux.
De temps à autre, les préventions auxquelles les pourfendeurs du
«parti prêtre» faisaient appel, trouvaient assez d'écho dans
l'Assemblée pour obtenir une majorité. Mais, le plus souvent, ces
victoires n'étaient que passagères. L'esprit de justice et de
tolérance, sans toujours prévaloir, était en progrès[387].

[Note 387: La Chambre n'affectait plus, comme au lendemain de 1830,
d'ignorer l'existence même des fêtes du christianisme. En 1833, pour
la première fois depuis la révolution de Juillet, elle suspendait ses
séances le jour de l'Ascension. Le fait fut remarqué.]

En janvier 1833, la Chambre discutait la loi des conseils généraux: un
député demanda que les ministres du culte ne pussent faire partie de
ces conseils; cet amendement paraissait avoir peu de succès, même à
gauche, et allait être rejeté[388], quand M. Dupin descendit du
fauteuil pour le soutenir. Après avoir évoqué les souvenirs de la
Restauration: «Si vous laissez au clergé, s'écria-t-il, la possibilité
de rentrer par un coin quelconque dans vos affaires, il envahira tout
bientôt, et il perdra encore une fois l'État, en se perdant lui-même.»
Cet argument suffit pour faire adopter l'amendement, il est vrai, à
une faible majorité. Les ministres s'étaient tus dans le débat et
abstenus au vote. Mais, en dehors de la Chambre, cette exclusion peu
libérale ne fut pas favorablement accueillie. La presse ne se gêna pas
pour la critiquer[389]. À la Chambre des pairs, l'amendement, soutenu
par M. de Montlosier, avec une véhémence qui excita des rires et des
murmures, combattu par M. de Sacy et par le ministère, fut repoussé à
la presque unanimité. La Chambre des députés, peu fière de son premier
vote, n'insista pas. Le vieux M. de Montlosier, tout ébahi qu'on ne
prît plus ses terreurs au sérieux, comme en 1826, lors de sa fameuse
dénonciation[390], épancha ses doléances dans une lettre publique à M.
Dupin et dans d'autres écrits[391]. Il y déclarait que «le parti
ecclésiastique dominait le gouvernement» et se plaignait que «la
révolution de Juillet eût fait entrer le prêtre dans notre instruction
et dans nos affaires». Tout cela ne parut que ridicule.

[Note 388: C'est M. Dupin lui-même qui le constate. (_Mémoires_, t.
III, p. 22.)]

[Note 389: «À ce compte, disait le _Journal des Débats_, la prêtrise
serait une mise hors la loi. Sous la première race, quand on voulait
dégrader un prince, on le tonsurait et on le faisait prêtre. Dès ce
moment, il ne comptait plus: ce serait la même chose aujourd'hui. La
tonsure ecclésiastique serait aussi une dégradation civile et
politique. Ce n'est pas ainsi que nous entendons la liberté. Point de
priviléges pour le clergé, c'est tout naturel, mais point d'exclusion
non plus. Que le prêtre puisse être élu si ses concitoyens le trouvent
digne de leurs suffrages.» Et ce même journal ajoutait, à l'adresse de
M. Dupin: «Nous ne sommes plus en 1827. Les Jésuites de Saint-Acheul
ne font plus de procession; le monogramme de la Société de Jésus et
l'emblème du Sacré-Coeur ne sont plus étalés au front des reposoirs de
la Chambre des députés; l'Église ne paraît pas prête à envahir l'État.
Nous pouvons donc, ce nous semble, à l'heure qu'il est, être, les uns
moins gallicans, les autres moins voltairiens que nous n'avons été, et
appliquer, sans crainte et sans danger, les principes de la tolérance
religieuse.» Le _Journal du Commerce_, quoique inféodé aux partis de
gauche, n'était pas moins vif contre la thèse de M. Dupin et lui
ripostait plaisamment: «Quand un avocat vient signaler, à la tribune,
les habitudes envahissantes du parti prêtre, un prêtre pourrait, avec
raison, lui opposer l'ubiquité des avocats dans les fonctions
administratives.»]

[Note 390: Cf. mon étude sur le _Parti libéral sous la Restauration_,
p. 386 et suiv.]

[Note 391: Juin à décembre 1833.]

Un incident analogue se produisit, dans cette même année 1833, à
propos de la loi de l'instruction primaire sur laquelle nous aurons
bientôt à revenir. La majorité, après avoir refusé d'admettre le curé
comme membre de droit des comités de surveillance des écoles, finit
par céder devant le vote contraire de la Chambre des pairs et
l'insistance du gouvernement.

C'était surtout dans la discussion annuelle du budget des cultes que les
censeurs du clergé le mettaient sur la sellette. Chacun d'eux apportait
ses dénonciations et ses reproches. Puis, c'étaient des demandes de
réductions à la fois mesquines et vexatoires, du genre de celles qui
s'étaient déjà produites sous Casimir Périer. Ainsi, en 1833, pour punir
sans doute l'archevêque de Paris de ses libéralités envers les victimes
du choléra, la majorité, malgré le gouvernement, réduisit son traitement
de 15,000 francs. Mais ce fut l'un des derniers votes de ce genre.
Bientôt même, on commença à rétablir quelques-uns des crédits supprimés
après 1830. Le budget des cultes de 1836, discuté en juin 1835,
présentait sur le précédent une augmentation de près de 700,000 francs,
dont 330,000 francs au chapitre des curés et desservants, et, ce qui
était plus significatif encore, 20,000 pour accroître le traitement de
deux archevêques-cardinaux. La Chambre accorda ces crédits sans
difficulté. M. Isambert en fut réduit à déclarer ce vote «antinational».
«C'est, ajouta-t-il, le démenti le plus solennel donné à la révolution
de Juillet et à tout ce qui a été fait depuis 1830.»

Une question plus grave et qui touchait à l'organisation même de
l'Église de France, se trouva soulevée dans ces discussions budgétaires.
Dans le Concordat, il n'était question pour la France que de soixante
évêchés. D'accord avec le Saint-Siége, et après autorisation des
Chambres, le gouvernement de la Restauration avait porté ce nombre à
quatre-vingts. L'opposition «libérale» avait alors vivement attaqué
cette mesure dont elle contestait même, à tort, la légalité. Aussi,
après 1830, les commissions du budget exprimèrent-elles le voeu que l'on
revînt au chiffre du Concordat. Le gouvernement, ainsi pressé, saisit
diplomatiquement le Saint-Siége de la question. Son intention n'était
pas de supprimer vingt évêchés, mais il demandait au Pape d'en sacrifier
six ou sept pour sauver le reste. Les choses en étaient là, quand, le 29
mai 1833, à propos de la loi de finances, la Chambre vota, malgré le
ministère, un amendement, plus comminatoire du reste qu'immédiatement
efficace, qui avait été présenté par M. Eschassériaux. Par cet
amendement, elle exprimait sa volonté de ne plus doter, dans l'avenir,
ceux des siéges épiscopaux, créés postérieurement au Concordat de 1801,
qui viendraient à vaquer jusqu'à la conclusion des négociations entamées
avec la cour de Rome. Il n'entrait pas dans la pensée du gouvernement de
se laisser pousser si vite et si loin. Il déclara donc, à la tribune de
la Chambre haute, ne voir dans ce vote qu'une invitation plus pressante
de négocier avec le Saint-Père; mais, jusqu'à l'issue de ces
négociations, il se réservait le droit de nommer aux évêchés qui
deviendraient vacants: et en fait, l'occasion s'étant présentée par
suite de la mort de l'évêque de Nevers, il usa de ce droit. M.
Eschassériaux et ses amis crièrent, mais sans résultat. Rome, de son
côté, ne paraissait pas disposée à faire le sacrifice qu'on lui
demandait: au contraire. Sur l'initiative de Mgr Mathieu, alors évêque
de Langres, et d'accord avec la nonciature, les prélats titulaires des
siéges menacés avaient tous signé et secrètement adressé au Pape une
lettre, par laquelle ils se déclaraient prêts, si besoin était, à
renoncer à leur traitement, tout en demeurant, avec le pouvoir civil,
dans les rapports réglés par le Concordat. Le gouvernement n'avait eu
aucun vent de cette démarche: grands furent son étonnement et son
embarras, quand, insistant à Rome et invoquant la menace, faite par la
Chambre, de refuser toute dotation, il reçut pour réponse communication
de la renonciation éventuelle des évêques. Cette renonciation était
toute force au seul argument qu'il pût employer, et d'autre part il ne
désirait pas mettre à l'épreuve un désintéressement qui ne lui eût pas
laissé le beau rôle[392]. Chaque jour d'ailleurs, à la vive surprise des
promoteurs de la réduction, il devenait plus visible que cette mesure
n'était rien moins que populaire. Le monde ecclésiastique n'était pas
seul à s'en émouvoir. Dans tous les diocèses menacés, on rédigeait des
pétitions pour protester contre les suppressions annoncées: elles se
couvraient, en peu de temps, de plus de trois cent mille signatures. Les
députés étaient ainsi avertis qu'à persister dans cette voie ils
risquaient leur fortune électorale. Lors de la discussion du budget de
1835, en avril 1834, M. Eschassériaux n'osa pas reproduire son
amendement, et les crédits furent votés, sans difficulté, pour les
quatre-vingts siéges épiscopaux. Peu après, la question se trouva posée
plus nettement encore, à l'occasion des pétitions: le gouvernement,
enhardi par le mouvement de l'opinion, se montra, dans le débat, plus
favorable aux voeux des catholiques qu'il ne l'avait été jusqu'alors, et
le renvoi des pétitions au ministre parut justement à tous le désaveu
du vote de l'année précédente. Dès lors, tout danger de réduction des
siéges était écarté.

[Note 392: _Vie du cardinal Mathieu_, par Mgr BESSON, t. I, p. 140 à
143.]

La même détente se produisait dans tous les conseils électifs et dans
les administrations locales. Certes il serait facile de signaler
encore des conseils généraux refusant au clergé les allocations les
plus justifiées, des maires tourmentant leurs curés, des conseils
municipaux faisant la guerre à quelque école de Frères ou de Soeurs,
témoin celui de Beauvais qui enjoignait au bureau de bienfaisance de
«refuser tout secours aux parents pauvres dont les enfants seraient
envoyés à l'école des Frères[393]». Mais, chaque année, ces faits
devenaient plus rares et surtout étaient plus mal vus de l'opinion.
Désormais les ecclésiastiques pouvaient sortir, sans crainte d'être
outragés dans les rues. Il n'était plus de bon ton d'affecter
l'irréligion; la prétrophobie avait quelque chose de vieillot et de
démodé. Les communes commençaient à rappeler dans leurs écoles les
congréganistes chassés en 1830. On laissait replanter les croix
détruites. Dans beaucoup de villes, les processions, naguère
interdites, reparaissaient dans les rues, et c'est à peine si,
parfois, elles étaient encore l'occasion de quelques scandales. Dès
juillet 1833, le _Constitutionnel_ dénonçait «cette réaction fatale»,
et, deux ans après, il s'écriait désespéré: «Les plantations de croix
se multiplient sur plusieurs points; les processions publiques
reprennent vigueur dans un grand nombre de localités; enfin le
mouvement ecclésiastique est en progression[394].»

[Note 393: _Journal des Débats_ du 23 octobre 1833.]

[Note 394: Janvier 1835.]

Aussi, en 1835, M. de Tocqueville, examinant l'état des esprits et des
moeurs, constatait, sinon la disparition, du moins «l'attiédissement
visible» des haines antichrétiennes, et il ajoutait: «Les publications
irréligieuses sont devenues extrêmement rares; je n'en connais même
pas une seule. La religion et les prêtres ont entièrement disparu des
caricatures. Il est très-rare, dans les lieux publics, d'entendre
tenir des discours hostiles au clergé ou à ses doctrines. Ce n'est pas
que tous ceux qui se taisent ainsi aient conçu un grand amour pour la
religion; mais il est évident qu'au moins ils n'ont plus de haine
contre elle. C'est déjà un grand pas. La plupart des libéraux que les
passions irréligieuses avaient jadis poussés à la tête de
l'opposition, tiennent maintenant un langage tout différent de celui
qu'ils tenaient alors. Tous reconnaissent l'utilité politique d'une
religion et déplorent la faiblesse de l'esprit religieux dans la
population[395].»

[Note 395: Lettre écrite en mai 1835. (_Correspondance inédite_, t.
II, p. 48.)]


II

Ce que nous avons dit de certains débats parlementaires, notamment au
sujet de la réduction des évêchés, a permis d'entrevoir quelles
étaient les dispositions du ministère dans les questions religieuses.
Souvent trop timide pour braver de front ce qu'il restait de
préventions dans l'opinion et dans la Chambre, il ne les partageait
pas pour son compte, les servait sans entrain et cherchait plutôt à en
limiter l'effet; il avait le désir de se montrer tolérant, juste,
bienveillant même, mais n'en avait pas toujours la volonté assez
résolue. De là, dans sa conduite, des incertitudes, voire même
quelques contradictions. Malgré tout cependant, on pouvait constater,
chaque année, une amélioration notable dans les rapports du
gouvernement avec le clergé.

Si l'on n'osait pas encore rétablir le crucifix arraché des salles de
justice en 1830, si même, en 1834, on installait dans la cour
d'assises de Paris, à la place où avait été la divine image, une
allégorie de la Justice avec le glaive et la balance, l'année
suivante, M. Persil, garde des sceaux, engageait les compagnies
judiciaires à se rendre aux cérémonies religieuses qu'elles avaient
généralement désertées depuis la révolution. Chrétiens et libres
penseurs notaient, comme une nouveauté significative, les termes de la
lettre par laquelle le Roi demandait des prières, après l'attentat
Fieschi; ce n'était plus le langage d'un gouvernement craignant de
faire acte public de christianisme. À cette époque, et pour la
première fois depuis 1830, le parquet relevait, dans des publications
impies et licencieuses, le délit d'outrage à la religion et demandait
l'application de la loi de 1822. Au début du ministère, on avait
encore vu, dans l'Ouest, un préfet suspendre le traitement d'un curé
compromis dans les affaires de la duchesse de Berry, mais ce fut la
dernière de ces confiscations inaugurées dans le désordre d'un
lendemain de révolution. Depuis lors, la préoccupation du pouvoir
parut être, au contraire, d'augmenter le budget du clergé; et, au
risque d'être dénoncé avec colère par le _Constitutionnel_[396], il
recommanda aux conseils généraux de rétablir les allocations destinées
à subvenir aux dépenses du culte et à accroître les traitements
ecclésiastiques. Parfois le gouvernement paraissait céder à quelques
velléités de taquinerie «gallicane»: appel comme d'abus contre
l'évêque de Moulins, petites difficultés soulevées pour l'agrément des
curés, circulaire quelque peu ridicule pour interdire l'annonce et la
célébration des fêtes «supprimées» par le concordat. Mais tout cela,
sans volonté de pousser loin les choses. Ainsi laissait-il tomber les
prescriptions de cette dernière circulaire, devant les objections des
autorités religieuses. Des questions mixtes, comme celle de l'usage
des cloches, étaient réglées dans un esprit conciliant et large.

[Note 396: Voir les attaques du _Constitutionnel_ du 9 août 1833 et du
12 octobre 1835.]

Le ministère eût bien voulu donner satisfaction aux pétitions des
habitants du quartier du Louvre, qui demandaient la réouverture de
l'église de Saint-Germain l'Auxerrois, fermée depuis l'atroce journée
du 14 février 1831. Mais les passions sacriléges montaient une garde
vigilante autour du temple qu'elles avaient violé[397]. Au moindre
indice de velléité réparatrice, elles grondaient si menaçantes que
l'administration intimidée n'osait les affronter. Rien de pareil
cependant à ce qu'on avait vu sous le ministère Casimir Périer, quand
la police s'était emparée de l'Abbaye-au-Bois pour y faire célébrer le
service funèbre de l'évêque schismatique Grégoire. Le gouvernement
réprimait au contraire, avec une énergie remarquée, les actes de
certaines municipalités qui avaient prétendu introduire des prêtres
schismatiques dans l'église de leur commune. Il saisissait même cette
occasion pour publier, dans le _Moniteur_, un article où les droits du
clergé catholique sur les bâtiments affectés au culte étaient reconnus
de la façon la plus nette et la plus satisfaisante[398].

[Note 397: Le _Constitutionnel_ se distinguait parmi ceux qui
s'opposaient à la réouverture de l'église. Il semblait n'avoir même
pas l'intelligence de l'atteinte portée ainsi à la liberté religieuse.
«L'église est debout, disait-il en septembre 1833, et rien n'y manque,
sinon une croix ornée de trois fleurs de lys; _rien n'y est changé,
sinon que les portes n'en sont plus ouvertes_. À quoi bon tant de
clameurs, si ce n'est qu'on est charmé de crier?»]

[Note 398: _Moniteur_ de janvier et de mai 1833.]

Rien de pareil non plus à l'acte de violence par lequel, en 1831,
avaient été dispersés les trappistes de la Meilleraye. Les
congrégations étaient tolérées et respectées. En juillet 1833, celui
qui devait être Dom Guéranger ressuscitait à Solesmes l'antique Ordre
des Bénédictins. Tout se passait au grand jour, sans que le
gouvernement y fit obstacle; M. Guizot devait même bientôt donner aux
nouveaux moines une allocation annuelle pour la continuation de la
_Gallia christiana_. Les Jésuites, maltraités par l'émeute en 1830,
revenaient, sans bruit, mais sans se gêner, à leurs pieux travaux; ils
remplissaient les chaires et les confessionnaux; les ministres les
laissaient faire, avec un sentiment où se mêlaient étrangement
l'indifférence et l'estime. «La Restauration est tombée, et avec elle
les Jésuites, disait le _National_[399]; on le croit du moins:
cependant toute la France a vu la famille des Bourbons faire route de
Paris à Cherbourg et s'embarquer tristement pour l'Angleterre. Quant
aux Jésuites, on ne dit pas par quelle porte ils ont fait retraite;
personne n'a plus songé à eux, le lendemain de la révolution de
Juillet, ni pour les attaquer ni pour les défendre. Y a-t-il, n'y
a-t-il pas encore des congrégations non autorisées par les lois? Il
n'est pas aujourd'hui de si petit esprit qui ne se croie, avec raison,
au-dessus d'une pareille inquiétude.» En 1833, quelque émotion
s'étant produite parce que deux Jésuites avaient été mandés, comme
précepteurs, auprès du duc de Bordeaux, M. Thiers fut le premier à
rassurer le Père provincial de Paris, dans les conférences qu'il avait
avec lui à ce sujet; après comme avant ces incidents, aucune entrave
n'était apportée aux oeuvres de la Compagnie de Jésus.

[Note 399: 18 octobre 1832.]

Rien de pareil enfin aux choix peu heureux par lesquels, aux débuts de
la monarchie, des prêtres tels que MM. Guillon, Rey ou d'Humières
avaient été désignés pour l'épiscopat. Le gouvernement apportait dans
l'usage de cette importante prérogative une droiture consciencieuse.
Ses nominations étaient excellentes. En 1834, le ministre des cultes,
M. Persil, écrivait aux évêques pour leur demander de lui faire
connaître les prêtres dignes de devenir leurs collègues. Bien loin de
se roidir contre les observations de l'autorité religieuse, le pouvoir
civil s'y rendait avec bonne grâce et bonne foi. Ainsi fit-il, en
renonçant à proposer le successeur qu'il avait d'abord songé à donner
à Mgr Mathieu, sur le siége de Langres, et en lui substituant Mgr
Parisis. Le chargé d'affaires du Saint-Père, Mgr Garibaldi, disait, à
ce propos: «Nous obtenons du roi Louis-Philippe ce que tout autre
gouvernement nous aurait refusé[400].»

[Note 400: _Vie du cardinal Mathieu_, par Mgr BESSON, t. I, p. 146.]

Parmi les ministres, M. Guizot était un de ceux qui comprenaient le
mieux les devoirs du gouvernement envers la religion: on n'a pas
oublié avec quelle élévation il en avait parlé sous le ministère
Périer, alors qu'il était simple député; devenu ministre de
l'instruction publique, les occasions ne lui manquèrent pas de mettre
ses principes en pratique. Sa grande oeuvre fut alors la loi organique
de l'instruction primaire, présentée et votée en 1833. L'article
premier déclarait tout d'abord que «l'instruction primaire comprenait
nécessairement l'instruction morale et religieuse». Et le ministre
commentait ainsi, à la tribune, cette disposition de la loi:
«L'instruction morale et religieuse n'est pas, comme le calcul, la
géométrie, l'orthographe, une leçon qui se donne en passant, à une
heure déterminée, après laquelle il n'en est plus question. La partie
scientifique est la moindre de toutes, dans l'instruction morale et
religieuse. Ce qu'il faut, c'est que l'atmosphère générale de l'école
soit morale et religieuse... Il arrive un âge où l'instruction
religieuse devient l'objet d'un enseignement scientifique qui est
donné spécialement; mais, pour la première enfance, dans les écoles
primaires, si l'instruction morale et religieuse ne plane pas sur
l'enseignement tout entier, vous n'atteindrez pas le but que vous vous
êtes proposé, quand vous l'avez mise en tête de l'instruction
primaire... Prenez garde à un fait qui n'a jamais éclaté peut-être
avec autant d'évidence que de notre temps; le développement
intellectuel, quand il est uni au développement moral et religieux,
est excellent... mais le développement intellectuel tout seul, séparé
du développement moral et religieux, devient un principe d'orgueil,
d'insubordination, d'égoïsme et par conséquent de danger pour la
société.» Les rapporteurs de la Chambre des députés et de la Chambre
des pairs, M. Renouard et M. Cousin, faisaient écho à ce langage du
ministre.

M. Guizot était en outre convaincu que l'État avait besoin du concours
de l'Église pour l'oeuvre de l'instruction populaire, et qu'il devait,
par suite, partager avec elle l'action et le contrôle. Se demandant, à
la tribune, «quels étaient les pays où l'instruction primaire avait
véritablement prospéré»: «Ce sont, répondait-il, les pays où le clergé
a exercé une surveillance, une influence continuelle, sur
l'instruction primaire»; et il ajoutait, avec une courageuse loyauté,
que, «depuis quinze ans, le clergé avait beaucoup fait pour
l'instruction primaire en France». En conséquence, il proposa que le
curé fût de droit membre du comité chargé, dans chaque commune, de
surveiller l'école, comité qui était l'un des rouages importants de la
nouvelle organisation. Mais, comme nous avons eu occasion de le dire,
il se heurta, cette fois, aux préventions de la Chambre contre le
clergé. La commission demanda que cette présence de droit fût
supprimée, et la majorité lui donna raison, malgré l'éloquente
défense du ministre. Celui-ci ne se tint pas pour battu: il en appela
à la Chambre des pairs, et, appuyé par M. Cousin, il obtint d'elle le
rétablissement du droit du curé. Les députés finirent par céder, mais
non sans diminuer les attributions du comité qui leur était devenu
suspect, du moment qu'un prêtre y siégeait. Le ministre consentit à
cette altération grave de son projet; il crut nécessaire de faire ce
sacrifice aux préjugés régnants.

La loi votée, avec des lacunes qu'il était le premier à reconnaître,
M. Guizot s'efforça sincèrement, dans l'application, de faire à la
religion la part la plus large: oeuvre difficile, étant donné le
personnel d'instituteurs qu'il trouvait en possession des écoles. M.
Lorain, chargé, en 1833, par le ministre, de dépouiller les rapports
des inspecteurs et d'en tirer un tableau de l'instruction primaire
avant la loi nouvelle, avait constaté des faits tels que ceux-ci: un
inspecteur demandait à l'instituteur: «Monsieur, où en êtes-vous de
l'instruction morale et religieuse?--Je n'enseigne pas ces
bêtises-là», lui répondait-on. Ailleurs, les écoliers se promenaient,
avec leur maître, dans la ville, tambour en tête et chantant la
_Marseillaise_; ils s'interrompaient, en passant devant le presbytère,
pour crier à tue-tête: «À bas les Jésuites! À bas les calotins!» Dès
sa première circulaire, M. Guizot essaya de tourner et d'élever vers
la religion les âmes de ces instituteurs. Il les engagea à «n'attendre
leur récompense que de Dieu». «Partout, leur dit-il, où l'enseignement
primaire a prospéré, une pensée religieuse s'est unie, dans ceux qui
le répandent, au goût des lumières et de l'instruction. Puissiez-vous
trouver, dans de telles espérances, dans ces croyances dignes d'un
esprit sain et d'un coeur pur, une satisfaction et une constance que
peut-être la raison seule et le seul patriotisme ne vous donneraient
pas.» Plus loin, il recommandait à l'instituteur de «s'attacher à
développer», chez l'enfant, «la foi à la Providence», de «respecter»
le curé ou le pasteur «dont le ministère répond à ce qu'il y a de plus
élevé dans la nature humaine». Et il ajoutait: «Rien n'est plus
désirable que l'accord du prêtre et de l'instituteur... Un tel accord
vaut bien qu'on fasse, pour l'obtenir, quelques sacrifices[401].»
Cette partie des devoirs du maître d'école était la préoccupation
constante du ministre. L'année suivante, il écrivait aux directeurs
des écoles primaires une circulaire où il leur signalait l'importance
de l'instruction religieuse à donner aux futurs instituteurs: «Ne vous
contentez point, disait-il, de la régularité des formes et des
apparences; il ne suffit pas que de certaines observances soient
maintenues, que certaines heures soient consacrées à l'instruction
religieuse: il faut pouvoir compter sur sa réalité et son
efficacité... Prenez un soin constant pour qu'aucune des préventions,
malheureusement trop communes encore, ne s'élève entre vous et ceux
qui sont plus spécialement chargés de la dispensation des choses
saintes. Vous assurerez ainsi à nos établissements cette bienveillance
des familles qui nous est si nécessaire, et vous inspirerez à un grand
nombre de gens de bien cette sécurité sur notre avenir moral que les
événements ont quelquefois ébranlée, même chez les hommes les plus
éclairés[402].» En 1835, M. Guizot écrivait encore aux inspecteurs des
écoles primaires: «Appliquez-vous a bien persuader aux curés et aux
pasteurs que ce n'est pas par pure convenance et pour étaler un vain
respect, que la loi du 28 juin 1833 a inscrit l'instruction morale et
religieuse en tête des objets de l'instruction primaire. C'est
sérieusement et sincèrement que nous poursuivrons le but indiqué par
ces paroles, et que nous travaillerons, dans les limites de notre
pouvoir, à établir, dans l'âme des enfants, l'autorité de la religion.
Croyez bien qu'en donnant à ces ministres cette confiance, et en la
confirmant par toutes les habitudes de votre conduite et de votre
langage, vous vous assurerez, presque partout, pour les progrès de
l'éducation populaire, le plus utile appui[403].»

[Note 401: Circulaire du 18 juillet 1833.]

[Note 402: Circulaire du 11 octobre 1834.]

[Note 403: Circulaire du 13 août 1835.]

M. Guizot atteignit-il pleinement le but qu'il poursuivait avec
sincérité et persistance? Malgré ses efforts, il y eut des
instituteurs qui demeurèrent, d'une façon plus ou moins cachée, ce
qu'on a appelé des «anticurés[404]». La loi de 1833 leur avait donné
trop d'indépendance; elle avait aussi trop étroitement limité
l'influence du clergé. Tant que l'autorité d'un gouvernement régulier
prévint les scandales extérieurs, le mal demeura souvent à l'état
latent; mais il devait éclater à tous les yeux, en 1848: alors
beaucoup de maîtres d'école se sont trouvés préparés à se faire, dans
chaque village, des agents de révolte et des prédicateurs de
socialisme. Le désordre fut tel que les défenseurs de la société
poussèrent un long cri d'effroi, et M. Thiers, avec l'impétueuse
mobilité de son esprit, demanda, non plus seulement que le clergé eût
la surveillance de l'enseignement primaire, mais qu'il en prît la
direction exclusive[405]. Plus tard, du reste, en rédigeant ses
Mémoires, M. Guizot a reconnu que la loi de 1833 n'avait pas, sur ce
point, réalisé toutes ses espérances, et il a déploré les sacrifices
qu'il s'était cru obligé de faire à l'irréligion du temps[406].

[Note 404: Expression de M. Thiers dans les débats de la commission de
1849.]

[Note 405: _Les Débats de la Commission_ de 1849, par H. DE LACOMBE,
p. 35, et 81 à 94.]

[Note 406: _Mémoires de M. Guizot_, t. III, p. 70, 71 et 85.]

La loi de 1833 n'avait pas seulement organisé l'enseignement public,
elle avait aussi ouvert la porte toute grande à l'enseignement libre,
c'est-à-dire, en fait, aux écoles de Frères et de Soeurs. Dans la
discussion, M. Vatout ayant proposé des mesures restrictives contre
les congrégations religieuses, le ministre les combattit et les fit
écarter. Il a même raconté, plus tard, qu'il eût désiré donner à ces
congrégations «une marque publique de confiance et de respect», en
leur permettant de suppléer, par la lettre d'obédience, au brevet de
capacité; mais il n'osa pas, en présence des dispositions de la
Chambre. M. Guizot tenait à bien établir qu'il ne se «méfiait»
aucunement du zèle libre et surtout du zèle chrétien, qu'il regardait
au contraire son concours comme heureux et nécessaire. «Je pris grand
soin, a-t-il dit dans ses Mémoires, de défendre les associations
religieuses contre les préventions et le mauvais vouloir dont elles
étaient souvent l'objet; non-seulement je les protégeai dans leur
liberté, mais je leur vins en aide dans leurs besoins, les considérant
comme les plus honorables concurrents et les plus sûrs auxiliaires
que, dans ses efforts pour l'éducation populaire, le pouvoir civil pût
rencontrer.» Pendant la discussion même de la loi de 1833, il offrit
la croix d'honneur au supérieur général des Frères de la Doctrine
chrétienne. Plus tard, il félicita publiquement ces religieux du zèle
et de l'intelligence qu'ils montraient dans l'organisation des écoles
d'adultes. Apprenait-il quelques vexations des municipalités ou des
agents universitaires contre l'enseignement libre, il les blâmait, et,
s'il le pouvait, les réprimait. Les Frères, chassés des écoles
publiques de Beauvais, fondaient-ils une école privée, il leur
allouait une subvention de mille francs[407]. L'_Ami de la Religion_,
peu sympathique au gouvernement de Juillet, ne pouvait cependant
s'empêcher de louer «l'impartialité haute et intelligente» avec
laquelle M. Guizot avait «singulièrement favorisé les congrégations
enseignantes[408]». En 1833, le supérieur général des Frères de la
Doctrine chrétienne écrivait au ministre: «Nous conserverons, tant que
nous vivions, le souvenir et la reconnaissance de vos inappréciables
bontés, et nous publierons hautement, comme nous le faisons tous les
jours, les marques de bienveillance et de protection que nous
recevons, à chaque instant, du gouvernement du Roi et en particulier
de M. le ministre de l'instruction publique.» L'année suivante, les
membres principaux de l'ordre, réunis en «comité triennal» à Paris,
renouvelaient l'expression de leur «reconnaissance» envers le
ministre.

[Note 407: _Journal des Débats_ du 23 octobre 1883.--Ce journal
exprimait d'ailleurs le sentiment de M. Guizot, quand il jugeait ainsi
la conduite du conseil municipal de Beauvais: «C'est là ce que
quelques gens, en petit nombre, il est vrai, appellent encore du
libéralisme. Le vrai libéralisme, c'est de mettre à la portée du
peuple tous les moyens d'instruction possibles,... c'est d'ouvrir des
écoles pour toutes les croyances, j'allais presque dire pour tous les
préjugés... Le reste n'est que de l'intolérance, de la tyrannie.»]

[Note 408: _Ami de la Religion_ du 25 novembre 1834.]

En janvier 1836, à la veille de la dissolution du cabinet, M. Guizot
déposa un projet de loi sur l'instruction secondaire. Ce projet ne
devait être discuté que plus tard, sous un autre ministère, sans du
reste jamais aboutir. Pour le moment, bornons-nous à noter que s'il
contenait la trace de quelques concessions faites à regret aux
préventions du temps, il organisait loyalement la liberté
d'enseignement et ne prononçait aucune exclusion contre les
associations religieuses, notamment contre les Jésuites. En somme, il
était plus libéral que tous les projets qui devaient être
ultérieurement déposés, de 1840 à 1848, et donner lieu à de si
ardentes controverses.

Cette justice et cette bienveillance croissantes à l'égard de la
religion méritaient d'être dénoncées par ceux qui, comme le
_Constitutionnel_, faisaient profession de combattre le «parti
prêtre». Dès 1833, ce journal reprochait à «l'association doctrinaire
de vouloir relever le clergé catholique de l'impuissance dont l'avait
frappé la révolution de Juillet», et signalait «un système suivi de
réaction ministérielle en faveur du clergé[409]». C'est surtout en
1835 que cette accusation se produisit avec fracas: toute la presse de
gauche s'y associa. Le _National_ raillait l'«orthodoxie» de ce
gouvernement qui «reprenait les traditions de la Congrégation»; le
_Courrier_ déclarait, d'un ton menaçant, que l'opinion allait repartir
en guerre contre le catholicisme, et qu'il fallait «multiplier, de
nouveau, les éditions de Rousseau, de Voltaire, de Diderot, de Dupuis,
de Courier[410]». Le _Constitutionnel_ dénonçait «la tendance du
gouvernement à faire entrer l'Église dans l'État», et il ajoutait:
«Nous ne savons quel vent de dévotion a soufflé de la cour; mais,
depuis quelque temps, on est tant aux petits soins auprès du clergé,
on se pique d'une si scrupuleuse déférence pour tout ce qui tient à
l'Église, on voit des choses et l'on entend des paroles si étranges,
ne serait-ce que M. Thiers invoquant à mains jointes la Providence,
qu'il ne faut pas s'étonner si les préventions d'une autre époque sont
revenues contre le clergé, et si beaucoup de gens croient, de
très-bonne foi, que nous approchons du temps où, avec un billet de
confession, on arrive à tout.»

[Note 409: 22 mai et 12 décembre 1833.]

[Note 410: Novembre 1835.]

Ces accusations firent si grand bruit que le _Journal des Débats_ se
crut obligé de publier plusieurs articles pour protester que le
gouvernement ne voulait pas se faire «le grand prévôt d'une réaction
religieuse». La feuille ministérielle ne s'en tenait pas à cette
apologie. Elle prenait l'offensive et raillait avec esprit les
terreurs de ses contradicteurs: «Quand il n'y aurait plus de Jésuites
dans le monde, disait-elle, l'opposition en referait, pour avoir le
plaisir de dire que le gouvernement de Juillet favorise les
Jésuites... Le tour des Jésuites et de la Congrégation devait venir;
il est venu; c'est tout simple. La raison de ceci est facile à donner.
Tout le monde n'entend pas de même le mot de liberté religieuse. Selon
nous, la liberté religieuse doit profiter à l'Église tout aussi bien
qu'à l'État. Au nom de la liberté religieuse, il faut interdire au
prêtre d'inquiéter la conscience des citoyens et de porter la main sur
ce qui tient au domaine de la politique; mais, au nom de la même
liberté, il faut laisser le prêtre administrer les sacrements, prêcher
le dogme et maintenir la discipline, selon les règles qui lui sont
prescrites par sa foi. Ce n'est pas tout: comme la séparation absolue
de l'Église et de l'État n'est qu'une chimère, comme il y a des
rapports nécessaires entre la puissance publique et les hommes qui,
par leur ministère, sont appelés à exercer une si grande influence sur
la direction morale de la société, la raison veut également que, dans
ces rapports, le clergé trouve, auprès du gouvernement protection,
bienveillance, honneur... Les peuples les plus libres du monde ont su
respecter la religion et honorer ses ministres.» Le _Journal des
Débats_ faisait ensuite vivement justice de «ces gens qui, en
défendant à l'Église d'intervenir dans l'État, prétendraient
intervenir tous les jours dans l'Église, au nom de l'État». «Surtout,
ajoutait-il, on humilierait le clergé; on l'abaisserait par tous les
moyens imaginables; on ne lui jetterait son salaire qu'à regret et
avec des paroles de mépris; on aurait bien soin de lui faire entendre
qu'on espère, le plus tôt possible, se passer de lui, qu'on est fort
au-dessus de toutes les superstitions: et si le clergé s'avisait de se
plaindre, on le traiterait en révolté[411]. «Cette politique, que
l'organe autorisé de la monarchie de Juillet repoussait ainsi avec
mépris et dégoût, n'a-t-elle pas été ramassée, depuis, par un autre
gouvernement?

[Note 411: _Journal des Débats_ du 10 octobre 1835.]


III

À ce régime de tolérance, de liberté et de paix relatives, la religion
regagnait peu à peu ce qu'elle avait perdu dans les âmes. Ce qui
pouvait même lui manquer encore, comme protection et faveur du
pouvoir, lui était, dans l'état des esprits, plutôt profitable que
nuisible. Elle venait de souffrir, sous la Restauration, pour avoir
été trop bien en cour; un peu de disgrâce temporelle effaçait ce passé
compromettant et lui refaisait une popularité. De ce retour vers le
christianisme, il y avait d'ailleurs d'autres causes, moins
extérieures, plus profondes, plus efficaces. La raison humaine, un
moment exaltée de sa pleine victoire, en devenait, chaque jour, plus
embarrassée. Chaque jour, elle était plus effrayée du vide qu'avaient
fait ses destructions, plus humiliée et troublée de son impuissance à
rien construire pour remplir ce vide. Que de déceptions douloureuses
et salutaires venaient, dans tous les ordres de faits et d'idées,
punir et éclairer l'orgueil de cette raison révoltée! En même temps,
la lassitude des agitations révolutionnaires, l'habitude reprise d'un
gouvernement régulier faisaient sentir davantage aux âmes le besoin de
la paix et de la stabilité intérieures.

Les contemporains ont souvent laissé échapper des aveux et des
gémissements qui permettent d'entrevoir et de suivre, au plus intime
de leur être, cette crise décisive. Théodore Jouffroy avait été, à la
fin de la Restauration, l'un des guides de cette jeunesse, si
confiante dans ses propres forces et si dédaigneuse du catholicisme:
plus que tout autre, par son talent, par l'élévation de son esprit et
de sa doctrine, par sa sincérité même, il avait contribué à éloigner
de la foi l'élite de sa génération. C'est lui qui avait écrit, dans
le _Globe_, le trop fameux article: _Comment les dogmes finissent_.
Maintenant, quelle était la secrète souffrance qui marquait son front
d'une tristesse inconsolable et donnait à sa parole un accent
singulièrement poignant? C'était l'impuissance douloureuse et
découragée du rationalisme. Étudiant, à propos de la loi des
associations, les causes du mal social contre lequel le législateur
essayait de lutter, il disait à la tribune de la Chambre des députés:
«Le christianisme avait jeté dans la société, fondé dans notre Europe,
un ordre moral, c'est-à-dire un ensemble de vérités sur tous les
points qui intéressent le plus l'homme et la société, vivant de ces
vérités...» Puis, après avoir rappelé comment cet ordre moral avait
été miné, ébranlé, renversé, dans les âmes, l'orateur ajoutait: «Le
vide laissé par cette immense destruction, ce vide est partout, il est
dans tous les coeurs, il est obscurément senti par les masses, comme
il est plus clairement senti par les esprits distingués. Ce vide, il
faut le remplir; tant qu'il ne sera pas rempli, je prétends que la
société ne sera pas calmée... Telle est la profonde, la véritable
cause de l'inquiétude sociale[412]!»

[Note 412: Discours du 18 mars 1834.]

M. de Sacy, qui avait été, sous la Restauration, «libéral» et
«voltairien»,--lui-même en a fait la confession, dans ses vieux
jours[413],--écrivait, en 1835, sous le titre: _De la réaction
religieuse_, cette page, expression éloquente du malaise ressenti par
les esprits nobles de ce temps: «Le dix-huitième siècle a eu le
plaisir de l'incrédulité; nous en avons la peine; nous en sentons le
vide. En philosophie comme en politique, c'est un beau temps que celui
où tout le monde est de l'opposition. On se laisse aller au torrent...
Oui, mais gare le réveil! C'est le moment où il n'y a plus rien à
attaquer, rien à détruire,... le moment où il faut compter avec
soi-même et voir un peu où l'on en est avec ses idées, ce que l'on ne
croit plus et ce que l'on croit encore, et où l'on s'aperçoit, trop
souvent, non sans surprise, que l'on a fait le vide en soi-même et
autour de soi, et que, dans le temps où l'on croyait acquérir des
idées nouvelles, on chassait tout bonnement des idées acquises. Le
jour du réveil, c'est notre époque!... Le sentiment vrai, c'est le
sentiment du vide; c'est un besoin inquiet de croyance; c'est une
sorte d'étonnement et d'effroi, à la vue de l'isolement où la
philosophie du dix-huitième siècle a laissé l'homme et la société:
l'homme, aux prises avec ses passions, sans règle qui les domine; aux
prises avec les chances de la vie, sans appui qui le soutienne, sans
flambeau qui l'éclaire; la société, aux prises avec les révolutions,
sans une foi publique qui les tempère et les ramène du moins à
quelques principes immuables. Nous sentons notre coeur errer comme un
char vide qui se précipite. Cette incrédulité, avec laquelle le
dix-huitième siècle marchait si légèrement, plein de confiance et de
folle gaieté, est un poids accablant pour nous; nous levons les yeux
en haut, nous y cherchons une lumière éteinte, nous gémissons de ne
plus la voir briller[414].»

[Note 413: _Notice sur M. Doudan._]

[Note 414: _De la réaction religieuse._ (_Variétés_, t. II.)]

Faut-il citer encore le _Journal des Débats_, disant, le 13 juillet
1835: «Tous aujourd'hui, nous en sommes arrivés à nous sentir
profondément saisis et attristés par le spectacle de la
désorganisation intellectuelle, par l'absence de tout lien moral, par
l'insubordination, l'indépendance presque sauvage des esprits, le
délire, le dévergondage, l'inconséquence et la contradiction des
idées, par l'abâtardissement, l'avortement des systèmes.» Et il
qualifiait cet état moral d'«effroyable anarchie».

Qu'y avait-il au fond de tous ces cris de désarroi et de désespérance,
sinon le besoin d'une religion? Or cette religion, il ne pouvait être
question, surtout après la faillite du messie saint-simonien, de la
chercher ailleurs que dans le christianisme. Ceux même qui ne
pouvaient retrouver pleinement, pour leur compte, la foi perdue,
disaient du moins avec Jouffroy: «Je ne suis pas de ceux qui pensent
que les sociétés modernes peuvent se passer du christianisme; je ne
l'écrirais plus aujourd'hui.» Ou encore: «Tout ces systèmes ne mènent
à rien; mieux vaut, mille et mille fois, un bon acte de foi
chrétienne[415].» Mais, chez beaucoup d'autres, chez les jeunes gens
surtout, il y avait plus que cet aveu et que cet hommage. Un prêtre,
alors au début d'une brillante et féconde carrière, l'abbé Dupanloup,
observant, à la fin de 1835, ce retour des âmes vers Dieu, écrivait:
«Il se passe et s'accomplit, depuis un certain temps, quelque chose
d'admirable parmi nous... Les influences religieuses ont repris leur
empire, et, au moment même où les plus sages crurent que la vérité, la
justice et l'honneur avaient succombé avec la religion et avec la
croix, un jour plus favorable, plus pur et plus vrai, s'élevait pour
elle... Les préventions se dissipent, les mensonges se taisent, les
calomnies sont plus rares. Vainement l'impiété a-t-elle récemment
essayé de faire entendre de nouveau ses plus honteux cris de guerre;
elle n'a fait par là que trahir son extrémité et révéler sa détresse:
elle n'a même pu réussir à créer l'agitation irréligieuse à la
surface, et, au fond, il y a toujours un mouvement religieux, vague
pour plusieurs, mais irrésistible, et de plus un retour certain et
sérieux pour un grand nombre.» L'abbé Dupanloup constatait que ce
mouvement se produisait surtout chez les hommes du monde, dans les
classes élevées et studieuses. Puis il ajoutait: «Dans les plus hautes
régions sociales, n'a-t-on pas entendu parler, à la face de la France,
par les hommes qui la représentent, un langage grave et élevé qui
promettait un meilleur avenir, et où les grandes leçons de la
Providence semblaient avoir été comprises? Mais c'est surtout la
jeunesse, nous le disons avec un profond attendrissement et une ferme
espérance, qui se livre à ce noble mouvement... Tous ceux à qui il a
été donné de faire entendre leur voix à la jeunesse, pour lui parler
le langage de la vérité, ont trouvé tout à coup, dans ces jeunes
coeurs, un écho profond. On ne peut plus lui parler aujourd'hui
d'incrédulité; c'est dans les rangs de la jeunesse que la Foi et
l'Espérance chrétiennes ont fait les plus glorieuses et les plus
brillantes conquêtes... N'avez-vous pas entendu les vieillards
eux-mêmes, élevés, par le malheur des temps, à l'école de l'impiété,
applaudir avec bonheur au mouvement religieux qui entraîne leurs
jeunes fils[416]?»

[Note 415: Propos rapportés par M. A. de Margerie. (_Correspondant_ du
25 juillet 1876.)]

[Note 416: _Le Christianisme présenté aux hommes du monde, Discours
préliminaire_, par M. l'abbé DUPANLOUP.]

Croit-on que le prêtre exagérait et prenait trop facilement ses désirs
pour une réalité? Voici qu'à la même époque un témoin, impartial entre
tous et d'une clairvoyance incontestée, M. de Tocqueville, notait
aussi «le mouvement général de réaction qui entraînait les esprits
vers les idées religieuses». Et il ajoutait, confirmant encore l'une
des observations de l'abbé Dupanloup: «Le changement le plus grand se
remarque dans la jeunesse. Depuis que la religion est placée en dehors
de la politique, un sentiment religieux, vague dans son objet, mais
très-puissant déjà dans ses effets, se découvre parmi les jeunes gens.
Le besoin d'une religion est un texte fréquent de leurs discours.
Plusieurs croient; tous voudraient croire[417].» M. Saint-Marc
Girardin, bien placé pour observer les étudiants, disait aussi, vers
la même époque: «Je vois la jeunesse cherchant, au milieu des
désordres du siècle, où se prendre et se retenir, et demandant aux
croyances de ses pères si elles ont un peu de vie et de salut à lui
donner.»

[Note 417: Lettre de mai 1835. (_Correspondance inédite_, t. II, p.
48.)]

Nous pourrions multiplier ces témoignages. Tout le monde parlait alors
du «mouvement religieux», de la «réaction chrétienne». On en discutait
l'origine et la portée; nul n'en contestait la réalité. Aussi bien,
pour s'en convaincre, suffisait-il de voir la foule inaccoutumée qui,
depuis quelques années, se pressait au pied des autels. «Depuis
dix-sept ans que je connais Paris, écrivait madame Swetchine, le 11
avril 1833, je n'y avais encore jamais vu ni une telle affluence dans
les églises, ni un tel zèle.» Et elle ajoutait, en dépit de ses
préférences royalistes: «Combien la Restauration, avec ses impulsions
religieuses, avec les exemples de ses princes, a été loin d'obtenir de
tels résultats!» Cette affluence augmentait encore, les années
suivantes. Le _Constitutionnel_ constatait, d'un ton boudeur et
inquiet, ce phénomène auquel il ne comprenait rien. «Qu'est-ce que
cela veut dire? lui répondait en raillant le _Journal des Débats_. Le
sentiment religieux n'est donc pas détruit? Le catholicisme n'est
donc pas mort? L'esprit de Voltaire n'est donc plus l'esprit dominant?
On commence donc à songer à la religion? L'opposition ne comprend rien
à tout cela. Pétrifiée dans ses rancunes irréligieuses, l'esprit de
notre temps et ses vicissitudes ne font rien sur l'opposition; elle
n'a rien oublié, elle non plus n'a rien appris. C'est un émigré qui
revient de Ferney, un Épiménide qui se lève du fauteuil du baron
d'Holbach et qui croit que tout est demeuré comme il l'a laissé.
L'opposition a peut-être bien entendu dire, depuis quelque temps, que
la jeunesse recommençait à s'inquiéter de la religion, que, dans les
jours saints, les églises étaient pleines, qu'il y a eu, ce carême,
des prédicateurs plus suivis et plus écoutés que nos avocats, que,
dans ces auditoires d'église, il y avait des hommes de toutes les
sortes et de toutes les opinions, qui venaient pour s'instruire: elle
a pris tout cela pour des caquets de sacristie, ne pouvant pas
s'imaginer que le peuple ose penser autrement qu'elle, et que les
jeunes gens soient libéraux sans être impies. Il faut pourtant,
quoique tout cela soit étrange, que l'opposition s'y habitue, car
c'est là l'état des esprits. Nous ne voulons pas dire que la
popularité du clergé commence et que celle de l'opposition finit. Nous
voulons dire seulement que, pour être populaire, il ne suffit plus de
frapper fort sur le clergé, mais qu'il faut aussi frapper juste[418].»

[Note 418: _Journal des Débats_ du 28 avril 1834.]

En même temps, dans le sein du catholicisme se produisait comme un
généreux élan pour aller au-devant de ces générations désabusées.
Prêtres et fidèles, ceux du moins qui n'avaient pas pris part à
l'aventure isolée et promptement désavouée de l'_Avenir_, s'étaient
d'abord renfermés, sous le coup de 1830, dans une attitude discrète
et un peu effacée. Cette réserve, en son temps, n'avait pas été
sans avantage; elle avait contribué à faire tomber bien des
préventions[419]; M. Dupin, se plaignant, à la tribune, de la réaction
qui s'opérait en faveur du clergé, l'avait attribuée à l'habileté avec
laquelle, au lendemain de la révolution, celui-ci avait «fait le mort».
Mais l'heure était venue, pour ce même clergé, de se montrer vivant. Et
en effet, la vie circulait et fermentait dans toutes les parties du
corps de l'Église. Les catholiques, sortant hardiment de leur réserve,
ne bornaient plus leur ambition à obtenir de leurs vainqueurs un peu de
paix pour panser leurs blessures; ils voulaient prendre une éclatante et
généreuse revanche.

[Note 419: M. l'abbé Meignan, depuis évêque, a écrit, en rappelant les
souvenirs de cette époque: «Le clergé triompha, par ce mélange de
fermeté et de conciliation, de force et de douceur, par ce
désintéressement, cette humilité, cette abnégation que la religion
seule inspire. Il n'arracha point les armes à ses ennemis, mais
ceux-ci les déposèrent eux-mêmes. On ne saurait dire combien le prêtre
grandit promptement dans l'estime des populations calmées, par la
déclaration qu'il fit de rester étranger à toute préoccupation
politique, par le devoir qu'il s'imposa de pratiquer une franche
neutralité, par l'activité, l'intelligence, la discrétion dont il fit
preuve, en organisant, partout où il pouvait, des oeuvres de charité,
en ouvrant des asiles, des ateliers, des écoles, par le zèle qu'il
déploya à instruire, à consoler, en un mot par le simple exercice de
son pieux ministère.» (_D'un mouvement antireligieux en France._
_Correspondant_ du 25 février 1860.)]

Signe consolant entre tous, cette vie apparaissait d'abord dans la
nouvelle génération. Dans le monde des écoles, naguère si mêlé à
toutes les agitations révolutionnaires, s'était formé un petit groupe
de jeunes apôtres, peu nombreux sans doute au milieu de la foule des
indifférents ou des hostiles, mais représentant le ferment sacré qui
devait faire lever toute la pâte. Ils reconnaissaient alors pour chef
un étudiant lyonnais, à l'âme haute et modeste, ardente et pure,
tendre et vaillante, qui faisait déjà aimer et qui devait bientôt
illustrer le nom de Frédéric Ozanam. Arrivé, à vingt ans, dans ce
Paris de 1831, où il trouvait sa foi universellement répudiée, Ozanam
avait tout de suite conçu et inspiré à ses amis un grand et généreux
dessein. S'il sentait vivement les misères de son siècle, il l'aimait
et n'en désespérait pas, mais croyait que la religion seule le
sauverait. «La terre s'est refroidie, écrivait-il le 22 février 1835;
c'est à nous, catholiques, de ranimer la chaleur vitale qui s'éteint.»
Avec l'entrain, la foi, l'enthousiasme, le dévouement, ces jeunes gens
faisaient preuve d'une sagesse modeste qui avait manqué aux hommes de
l'_Avenir_: «Nous autres, écrivait Ozanam, le 21 juillet 1833, nous
sommes trop jeunes pour intervenir dans la lutte sociale.
Resterons-nous donc inertes au milieu du monde qui souffre et qui
gémit? Non, il nous est ouvert une voie préparatoire; avant de faire
le bien public, nous pouvons essayer de faire le bien de quelques-uns;
avant de régénérer la France spirituelle, nous pouvons soulager
quelques-uns de ses pauvres; aussi, je voudrais que tous les jeunes
gens de tête et de coeur s'unissent pour quelque oeuvre charitable.»
C'est sous cette inspiration si pure que, dans cette même année 1333,
Ozanam et ses amis se réunirent en «conférence» pour visiter quelques
familles pauvres, et fondèrent ainsi, presque sans s'en douter, cette
Société de Saint-Vincent de Paul dont les ramifications s'étendent
aujourd'hui dans le monde entier. Ils n'avaient cru faire qu'une bonne
oeuvre pour leur édification personnelle; ils avaient fait, à leur
insu, une grande oeuvre, qui devait, plus que bien des événements
bruyants, contribuer à «christianiser» les nouvelles générations.

L'initiative d'Ozanam et de ses amis se retrouve aussi dans le fait
religieux le plus éclatant de cette époque. Ce fut sur leur demande,
réitérée deux années de suite, que Mgr de Quélen se décida, en 1835, à
inaugurer les conférences de Notre-Dame. Libres penseurs et chrétiens,
également stupéfaits, virent alors, sous les voûtes, naguère presque
désertes, de la vieille basilique, six mille hommes, jeunes pour la
plupart, représentant toute la vie intellectuelle du temps et toutes
les espérances de l'avenir, se presser pour entendre la parole d'un
prêtre. À considérer leur tenue pendant les longues heures d'attente,
à les regarder causant, déployant des journaux, tournant le dos à
l'autel, on reconnaissait bien qu'ils n'étaient pas des habitués
d'église. C'était la société nouvelle, celle d'où venaient de sortir
tant de gémissements et d'aveux d'impuissance. On s'en aperçut bien au
frémissement de l'auditoire, quand, dès le premier jour, l'orateur lui
jeta brusquement ce cri: «Assemblée, assemblée, que me demandez-vous?
que voulez-vous de moi? La vérité? Vous ne l'avez donc pas en
vous-même, puisque vous la cherchez ici!» Cet orateur dont le nom
avait attiré la foule, dont la saisissante parole la retenait et en
faisait un auditoire si fixe, si indestructible, qu'il subsiste encore
aujourd'hui, était ce jeune prêtre qui naguère s'échappait, meurtri,
suspect et découragé, des ruines de l'_Avenir_: c'était l'abbé
Lacordaire. Depuis lors, dans l'obscurité solitaire d'une vie de
travail, de mortification et de prière, il avait attendu patiemment
l'heure de Dieu. Fils du siècle, en ayant partagé les généreux
espoirs, les illusions et même, dans une certaine mesure, les erreurs,
«tout jusqu'à ses fautes, comme il le disait lui-même, lui avait
préparé accès dans le coeur de son pays et de son temps». Il faut
chercher là, presque autant que dans sa merveilleuse éloquence, la
cause d'un succès qui fut immense, à la fois retentissant et profond,
subit et durable. N'est-ce pas de cette époque que date le retour des
anciennes classes dirigeantes au christianisme? Et, pour que tout fût
extraordinaire et imprévu dans cet événement, le prélat qui présidait
à cette assemblée et sous la bénédiction duquel elle s'inclinait
respectueuse, était ce même archevêque, chassé quelques années
auparavant de son palais saccagé et réduit à se cacher dans sa ville
épiscopale. Ne semblait-il pas que l'inauguration de ces conférences
de Notre-Dame marquât, après une longue rupture, comme une solennelle
reprise des relations entre l'élite de la société moderne et l'Église?
Le catholicisme, naguère proscrit ou, ce qui était pis, oublié, y
apparaissait tout d'un coup avec un incomparable éclat et même avec
une popularité telle qu'il n'en avait pas connu depuis des siècles:
transition rapide du mépris à l'honneur, dont les chrétiens de ce
temps n'ont pu se rappeler, plus tard, l'émotion et la surprise, sans
sentir leurs yeux «se mouiller de larmes involontaires» et sans
«tomber en actions de grâces devant Celui qui est inénarrable dans ses
dons[420]».

[Note 420: LACORDAIRE, _Notice sur Ozanam_.]



CHAPITRE XIV

LA POLITIQUE ÉTRANGÈRE SOUS LE MINISTÈRE DU 11 OCTOBRE

(Octobre 1832--février 1836)

     I. La question de paix ou de guerre, débattue depuis 1830, est
     maintenant résolue. État des affaires de Belgique, d'Italie et de
     Pologne.--II. Guerre entre l'Égypte et la Turquie. Méhémet-Ali.
     Le sultan vaincu fait appel aux puissances. Accueil fait à cet
     appel. La Porte demande le secours de la Russie. Le ministère du
     11 octobre cherche à écarter cette puissance. L'amiral Roussin à
     Constantinople. Paix entre le sultan et le pacha. Traité
     d'Unkiar-Skelessi. Son effet en Europe.--III. Le Czar voudrait
     pousser à une croisade contre la France. Dispositions qu'il
     rencontre en Autriche et en Prusse. Entrevue de Münchengraetz.
     Froideur du gouvernement de Berlin. Les trois notes adressées à
     la France. Réponse haute et roide du duc de Broglie. Inefficacité
     de la manifestation des puissances. Entrevues de Kalisch et de
     Toeplitz.--IV. Entente de la France et de l'Angleterre. Efforts
     faits par M de Talleyrand pour la transformer en une alliance
     formelle et générale. Traité de la Quadruple Alliance.--V.
     Origine et portée de la Quadruple Alliance. Question de la
     succession royale en Espagne et en Portugal. Effet du traité en
     Portugal. Mauvais état des affaires d'Isabelle. Le gouvernement
     espagnol demande l'intervention de la France. Discussion au sein
     du ministère français. M. Thiers et le Roi. On décide de refuser
     l'intervention.--VI. Les désagréments de l'alliance anglaise. Le
     duc de Broglie veut cependant y demeurer fidèle. M. de Talleyrand
     et Louis-Philippe désirent la relâcher et se rapprocher des
     puissances continentales. Sentiment du duc de Broglie sur ces
     dernières. Relations du Roi avec les ambassadeurs et les
     ministres étrangers. Sur certains points, cependant, mauvaise
     volonté persistante des puissances. En quoi le Roi se trompait et
     en quoi le duc de Broglie était trop roide.--VII. Plan du duc de
     Broglie, dans la question d'Orient, pour rapprocher l'Autriche
     des deux puissances occidentales. Dans quelle mesure l'Angleterre
     et l'Autriche étaient disposées à y concourir. Combien il est
     malheureux que ce plan n'ait pu être réalisé.


I

Lorsque le ministère du 11 octobre prend le pouvoir, la grande
question de paix ou de guerre, qui, depuis deux ans, s'était débattue
si souvent à la tribune française, est définitivement tranchée dans le
sens de la paix. Les belliqueux de la gauche sentent que les
événements leur ont donné tort, et les conservateurs ne se privent pas
de le leur rappeler. Le général Lamarque n'est plus, et, si M. Mauguin
essaye encore parfois ses vieilles déclamations, elles demeurent sans
écho: la thèse et l'homme sont usés et discrédités. Il ne faut donc
plus s'attendre à voir reprendre, à la Chambre, ce retentissant et
tragique débat sur la politique extérieure, commencé après 1830,
continué sous Casimir Périer, et où, chaque fois, avait été mis en jeu
le repos du monde. À l'époque où nous sommes arrivés, ce n'est pas sur
les affaires étrangères que se livrent les grandes batailles de
tribune entre l'opposition et le gouvernement. À peine faut-il faire
exception pour la discussion sur la créance américaine, discussion
qui, on le sait, amena, en avril 1834, la démission du duc de
Broglie[421].

[Note 421: Voir plus haut, p. 247 et suiv.]

Que reste-t-il d'ailleurs des trois questions qui, au dehors, de 1830
à 1832, avaient presque seules fixé l'attention du public français,
éveillé ses passions et alimenté ses controverses? Quelle raison, quel
prétexte aurait-on désormais de refaire, à la tribune, ce que M. Dupin
appelait naguère «les trois voyages obligés» en Belgique, en Italie et
en Pologne? Ce triple foyer, allumé à la flamme de Juillet et d'où
l'on avait pu craindre de voir sortir l'embrasement général de
l'Europe, est à peu près éteint. Dès l'avénement du ministère,
l'expédition d'Anvers a, sinon mis un terme, du moins fait faire un
pas décisif à l'affaire belge; de ce côté, le succès de notre
politique est assuré. En Italie, tout semble apaisé, ou en tout cas
suspendu dans l'espèce d'équilibre que l'occupation d'Ancône a établi
entre les influences française et autrichienne; les deux puissances
rivales s'observent, se contiennent, luttent même sourdement, mais
aucun éclat ne se produit qui attire les regards. Un moment, on peut
craindre qu'une expédition révolutionnaire, préparée par Mazzini en
Suisse, plus ou moins d'accord avec les républicains français, et
dirigée sur le Piémont, ne vienne rouvrir la question et ranimer le
conflit, dans des conditions favorables pour l'Autriche et
compromettantes pour la France. Mais cette expédition avorte
misérablement dès le début[422]. Le cabinet de Vienne n'y trouve qu'un
argument de plus pour se plaindre de la propagande révolutionnaire
dont la France est le centre, et pour obliger, malgré nous, la Suisse
à restreindre le droit d'asile qu'elle accordait aux réfugiés.

[Note 422: Janvier 1834.]

Reste l'infortunée Pologne. Là, ce ne sont, hélas! ni le succès, ni
l'apaisement qui ont amené notre silence: c'est l'impuissance
constatée de nos efforts. Tout a été noyé et éteint dans le sang des
insurgés vaincus. Chaque année, sans doute, malgré les sages conseils
du ministère, la Chambre s'obstine à insérer, dans son Adresse, des
phrases de sympathie et de protestation en faveur de la Pologne: elle
entend, en ces occasions, des discours où le sentiment a plus de part
que la raison. Le seul résultat de ces manifestations est d'irriter
l'orgueil du Czar et de rendre sa main plus dure. Pendant ce temps,
notre gouvernement se borne à marquer diplomatiquement ses réserves, à
mesure que Nicolas détruit les derniers restes du royaume de Pologne
et de l'organisation établie par les traités de Vienne. Lorsque la
chancellerie russe fait publier, en 1833, dans la _Gazette officielle_
de Saint-Pétersbourg, un article contestant aux puissances autres que
l'Autriche et la Prusse le droit d'invoquer les stipulations du traité
de Vienne, et déclarant que la Russie en est déliée par l'effet de
l'insurrection, le cabinet de Paris fait aussitôt soutenir la thèse
contraire dans le _Moniteur_. Mais on sent bien qu'il agit sans
espoir, sans entrain, par acquit de conscience, pour satisfaire les
exigences de l'opinion, et avec la pleine connaissance de
l'inefficacité de ses démarches.

C'est ailleurs que se porte l'activité de notre diplomatie. Des
questions nouvelles sont nées, qui, pour occuper moins les Chambres
françaises, pour être négligées, quelquefois ignorées d'elles, n'en
ont pas moins une réelle importance: il convient donc de les examiner
de près, d'autant plus que le duc de Broglie, alors chargé de diriger
nos affaires étrangères, apportait, dans l'accomplissement de cette
tâche, des idées et des procédés à lui.


II

Au moment où le ministère du 11 octobre prenait la direction des
affaires, la guerre sévissait, à l'extrémité de la Méditerranée, entre
le sultan et le pacha d'Égypte. Quoique lointaine, cette guerre
touchait, par plus d'un point, aux intérêts français et mettait en
cause tout l'équilibre européen. C'était, en effet, l'une des phases
de cette éternelle et redoutable question d'Orient, sans cesse posée,
jamais résolue, encore aujourd'hui l'un des plus périlleux problèmes
de la politique européenne. Étrange destinée de cet empire ottoman, de
mettre toujours en danger le repos de la chrétienté, autrefois par sa
puissance, aujourd'hui par sa faiblesse! Cette guerre avait éclaté en
1831, sans que la France, distraite et absorbée par d'autres affaires,
s'en fût presque aperçue. Le prétexte avait été une querelle sans
importance entre le pacha d'Égypte et celui de Saint-Jean d'Acre. La
cause réelle était l'ambition du premier, le célèbre Méhémet-Ali, qui
voulait à la fois étendre sa domination en Asie et conquérir son
indépendance.

Ce soldat parvenu, qui s'était appris à lire à cinquante ans,
possédait quelques-unes des qualités du grand homme et était adroit à
feindre les autres. Sous sa volonté de fer qui faisait tout plier et
trembler, l'Égypte avait paru se transformer. Il en avait tiré, de
force, une armée nombreuse, disciplinée à l'européenne, et prétendait
y acclimater l'industrie, en faisant venir d'Occident des ingénieurs
et des contre-maîtres. Sans doute, il y avait là plus d'un
trompe-l'oeil. Comme on l'a dit, le pacha «tapissait sur la rue, du
côté de l'Europe». Sur beaucoup de points, l'oeuvre était factice,
superficielle et stérile. Pression passagère d'un tyran, et non pas
impulsion durable d'un réformateur. Les populations étaient violentées
plutôt que changées. Cet étalage de puissance cachait mal la ruine
d'un pays épuisé d'hommes et d'argent. Derrière une devanture de
civilisation moderne, subsistait le vieux fond de barbarie musulmane
et de despotisme oriental.

En France, cependant, les esprits étaient séduits et éblouis. L'Égypte
était restée chère à notre imagination, depuis l'expédition, si vite
légendaire, de Bonaparte. Très-artificieux et comédien, sous son
masque de rudesse sauvage, le vieux pacha soignait adroitement sa
popularité occidentale, se proclamant «enfant de la France», nous
empruntant ses instructeurs militaires et industriels, professant le
culte de Bonaparte, et faisant écorcher par ses soldats le chant de la
_Marseillaise_. Aussi la _Revue des Deux Mondes_ le louait-elle, en
termes enthousiastes, d'avoir «francisé l'Égypte» et «épousé la pensée
de Napoléon» sur ce pays. Engouement universel et irrésistible, tel
qu'il s'en produit parfois dans notre pays. On s'échauffait pour
l'Égypte de Méhémet-Ali, comme naguère pour la Grèce de Canaris. Il
n'était pas jusqu'aux démocrates qui ne saluassent, dans ce tyran
oriental, «un homme nouveau, un fils de ses oeuvres, un élu des
révolutions modernes[423]». Quant aux politiques, ils rêvaient
vaguement d'une sorte «d'empire arabe», créé sous le patronage de la
France, assurant sa prépondérance dans la Méditerranée et faisant
contre-poids à l'empire ottoman que dominait la Russie[424].

[Note 423: Louis BLANC, _Histoire de dix ans_, t. V, p. 397.]

[Note 424: M. de Polignac paraît avoir caressé le projet de cet empire
africain qu'il voulait étendre jusqu'à Alger; il avait pu l'idée de
faire châtier le dey par Méhémet-Ali.]

Pendant que l'Égypte semblait revivre, la Turquie était plus moribonde
que jamais. L'effort fait, en 1828 et 1829, pour soutenir la guerre
contre la Russie, l'avait épuisée. Quant au sultan, le farouche
Mahmoud, s'il avait massacré les janissaires, comme Méhémet-Ali les
mameluks, il n'était pas pour cela de la taille du pacha. Usé par la
débauche, capable d'un accès de violence, non d'une volonté
persistante, il avait désorganisé la vieille féodalité turque, sans
rien mettre à la place. Il n'avait donc pour résister à l'attaque, ni
force matérielle ni force morale. À peine les hostilités ouvertes, les
Égyptiens, commandés par Ibrahim, fils de Méhémet-Ali, s'étaient
emparés, en courant, de la Palestine, de la Syrie, et avaient mis en
déroute les armées successivement envoyées par le sultan pour les
arrêter. Dès le milieu de 1832, Mahmoud, effrayé, à bout de
ressources, s'était tourné vers les quatre grandes puissances, Russie,
France, Angleterre et Autriche, implorant leur intervention contre son
vassal rebelle.

L'avantage de la Russie sur le reste de l'Europe était d'avoir, dans
la question d'Orient, une idée simple et nette, mieux encore, une idée
fixe. Quelle n'est pas, en politique, la force de l'idée fixe! Pendant
que les autres puissances se laissaient souvent distraire, quelquefois
dévoyer, par des préoccupations diverses, le gouvernement du Czar
allait droit son chemin, les yeux toujours dirigés vers le Bosphore,
résolu à profiter de tous les événements, de tous les accidents, pour
s'en rapprocher. Aussi l'appel de la Porte ne le trouva-t-il ni
inattentif ni hésitant. Il s'empressa d'offrir le secours,
non-seulement de sa diplomatie, mais de ses armées, trop heureux de
s'ouvrir, à titre de protecteur, cette ville de Constantinople, où il
n'avait pu entrer encore comme conquérant.

Arrivée à Paris, dans l'espèce d'interrègne ministériel qui avait
séparé la mort de Périer de la constitution du cabinet du 11 octobre,
la demande de la Turquie avait pris le gouvernement français un peu au
dépourvu. Celui-ci n'avait même pas d'ambassadeur auprès du divan et
n'y était représenté que par un chargé d'affaires. Savait-il,
d'ailleurs, aussi bien que la Russie, ce qu'il voulait en Orient? La
vieille tradition qui, depuis François Ier, avait lié la France à la
Turquie, s'était trouvée, comme tant d'autres, singulièrement dérangée
et brouillée depuis quarante ans. L'expédition de Bonaparte en Égypte,
l'engouement philhellénique qui nous avait conduits, pendant la
Restauration, à anéantir, dans les eaux de Navarin, la flotte turque,
au plus grand profit de la Russie; enfin, le concours moral donné en
1828 et 1829 au Czar en guerre contre la Porte, dans l'espoir que
l'alliance russe nous vaudrait des compensations en Belgique ou sur le
Rhin, n'étaient-ce pas autant d'infidélités à cette tradition? La
révolution de Juillet, en rendant désormais impossible toute partie
liée avec Saint-Pétersbourg, aurait pu nous ramener à notre ancienne
politique. Mais alors s'était présentée, comme un obstacle ou tout au
moins comme une complication, la sympathie pour Méhémet-Ali. De là,
des incertitudes et parfois des contradictions dans notre action.

Malgré ces difficultés, notre chargé d'affaires à Constantinople, M.
de Varennes, s'employa activement à contrecarrer les desseins du Czar,
détournant la Porte d'accepter ses offres, excitant le sentiment turc
contre la Russie, tentant une sorte de médiation entre le sultan et le
pacha, conseillant au premier de ne pas refuser des concessions
nécessaires, au second de modérer ses exigences: oeuvre singulièrement
ardue que ne rendaient pas plus aisée les intrigues de la Russie,
l'enivrement du pacha et la haine furieuse que lui portait
Mahmoud[425]. M. de Varennes ne rencontrait pas, d'ailleurs, chez les
représentants de l'Autriche et de l'Angleterre, le concours qu'il
avait probablement espéré. La peur qu'inspirait à M. de Metternich la
France révolutionnaire lui faisait fermer les yeux sur les dangers de
la Russie conquérante; il s'employait à rassurer les autres puissances
sur les desseins du Czar à Constantinople et à les inquiéter sur nos
visées en Égypte[426]. Rien de plus facile que d'éveiller, sur ce
dernier point, les ombrages de l'Angleterre: même avec un ministre
moins jaloux et moins méfiant que lord Palmerston, nos voisins
d'outre-Manche n'eussent pu voir avec indifférence Suez et l'Euphrate,
c'est-à-dire les deux routes de l'Inde, aux mains d'un client de la
France. D'ailleurs, le chef du _Foreign Office_ n'avait pas eu
jusqu'ici l'occasion de beaucoup s'occuper des relations de la Russie
et de la Turquie; il connaissait mal ce côté de la politique
européenne; l'ambassade anglaise à Constantinople était sans
titulaire, et il n'avait pas envoyé, depuis un an, d'instructions à
son chargé d'affaires. Par ces causes diverses, la première réponse du
ministre anglais à la demande de secours de la Turquie fut un refus
formel. Ce refus arriva à Constantinople en même temps que la nouvelle
d'une seconde défaite subie par l'armée ottomane, à Koniah, le 21
décembre 1832. Le sultan, épouvanté, ne tenant plus compte des
objections de notre représentant, se jeta dans les bras de la Russie,
accepta ses offres de secours et lui demanda formellement d'envoyer
une flotte dans le Bosphore et une armée à Constantinople.

[Note 425: «Que m'importe l'empire? disait un jour Mahmoud à un
conseiller qui cherchait à l'effrayer sur les desseins des Russes; que
m'importe Constantinople? Je donnerais Constantinople et l'empire à
celui qui m'apporterait la tête de Méhémet-Ali.»]

[Note 426: _Mémoires de M. de Metternich_, t. V, p. 490 à 500.]

À ce moment, le ministère du 11 octobre était aux affaires. Le duc de
Broglie comprit, dès le premier jour, le danger de l'intervention
russe et voulut s'y opposer. Se tournant vers l'Angleterre, il la
pressa vivement de s'entendre avec lui pour une action commune, mais
sans parvenir à secouer son indifférence ou à vaincre ses
méfiances[427]. En même temps, pour fortifier notre influence à
Constantinople, il y envoyait, comme ambassadeur, l'amiral Roussin.
Ses instructions étaient «de faire en sorte, par tous les moyens
utiles et raisonnables, que les Russes n'occupassent pas
Constantinople du consentement de la Porte, bien sûr que s'ils
l'occupaient contre le gré de la Porte, cela deviendrait tout de suite
une affaire européenne, et que nous aurions plus d'alliés qu'il ne
nous en faudrait pour les en faire déguerpir[428]». L'amiral était un
homme considérable dont la parole devait avoir une autorité
particulière; sa conduite dans le récent conflit avec le Portugal lui
avait valu un renom d'énergie et de décision; mais son esprit hardi,
entier, impérieux, toujours dominé par une seule idée, n'avait pas
toutes les qualités qui convenaient à un diplomate, surtout dans une
négociation si complexe. À son arrivée à Constantinople, en février
1833, il trouva la flotte russe entrant dans le Bosphore et
s'apprêtant à débarquer des troupes. L'éloigner à tout prix fut
aussitôt sa seule pensée. Il parla haut et ferme au divan; et comme
celui-ci arguait de l'impossibilité où il était de se défendre
autrement contre les prétentions de son vassal, l'ambassadeur
français, pour couper court à cette objection, se porta fort de faire
accepter les conditions turques par Méhémet-Ali, si les Russes étaient
congédiés. La Porte, surprise de nous voir ainsi prendre son parti
contre les Égyptiens, se hâta de nous saisir au mot et invita les
Russes à s'éloigner. Cela parut d'abord un échec pour le gouvernement
de Saint-Pétersbourg, un succès pour la politique française: M. de
Metternich dit en présence de tous les ambassadeurs «que ce traité
était le plus beau succès diplomatique obtenu de nos jours». Mais
cette impression ne dura pas. Quand l'amiral Roussin signifia au pacha
l'engagement pris en son nom, celui-ci, qui avait entendu,
jusqu'alors, un tout autre langage de nos agents à Alexandrie,
répondit par un refus très-net[429]. Quel moyen de le faire céder? La
situation de l'ambassadeur devenait fausse et mortifiante. La Porte,
se fondant sur l'impuissance où il était de lui faire avoir ce qu'il
lui avait promis, rappela de nouveau les Russes, qui, par mer et par
terre, reprirent avec empressement le chemin de Constantinople. Le 5
avril 1833, la flotte du Czar jetait l'ancre dans le Bosphore, et cinq
mille hommes de troupes de débarquement campaient sur le rivage
asiatique.

[Note 427: «Je crois,--écrivait confidentiellement le duc de Broglie à
Talleyrand, le 21 janvier 1833,--que les intérêts du gouvernement
anglais, sur ce point, sont identiques aux nôtres et que le temps
presse. J'ai tout lieu de croire que, si nos deux gouvernements
s'entendent bien, l'Autriche finira par se réunir à nous contre
l'agrandissement éventuel de la Russie. C'est là l'oeuvre que vous
avez tentée au congrès de Vienne et que les Cent-Jours sont venus
déranger. C'est à vous qu'il appartient de l'achever.» Un peu plus
tard, le duc de Broglie se plaignait de «l'extrême froideur avec
laquelle le gouvernement anglais avait accueilli, depuis trois mois,
ses diverses ouvertures relativement à l'Orient». Et il ajoutait: «En
vérité, ce n'est pas ma faute. Depuis mon entrée au ministère, je n'ai
cessé de solliciter l'Angleterre d'envoyer un ambassadeur à
Constantinople. J'ai communiqué, presque jour par jour, à lord
Granville, toutes les dépêches que je recevais et que j'écrivais à ce
sujet. Je l'ai averti, prié, pressé... Tout serait fin; à Alexandrie
et à Constantinople, si le cabinet anglais avait voulu.»
(Correspondance confidentielle du duc de Broglie et de M. de
Talleyrand, _Documents inédits._)]

[Note 428: Lettre confidentielle du duc de Broglie à Talleyrand, du 22
mars 1833. (_Documents inédits._)]

[Note 429: Méhémet-Ali, dans ses conversations avec les consuls
étrangers, se disait «étonné que le gouvernement français, qui, depuis
deux ans, n'avait cessé de faire des démarches auprès de lui pour
l'engager à déclarer la guerre à la Porte, osât maintenant lui
proposer la paix à des conditions si peu avantageuses». (HILLEBRAND,
_Geschichte Frankreichs_, 1830-1870, t. I, p. 531.) Le pacha
dénaturait évidemment les faits, pour exciter les autres puissances;
néanmoins il est certain que le langage de notre consul à Alexandrie
n'avait pu le préparer à la communication de l'amiral Roussin.]

Cependant, le cabinet de Londres se réveillait enfin de son sommeil.
Il ne pouvait voir sans alarme l'escadre russe dans le Bosphore, ni
peut-être sans quelque jalousie le représentant de la France jouer le
rôle principal à Constantinople. Quand lord Palmerston avait appris à
l'ambassadeur de la Porte à Londres comment l'amiral Roussin venait
d'obtenir l'éloignement de la flotte russe, le Turc l'avait écouté en
silence, puis lui avait demandé: «Et où est l'Angleterre dans tout
ceci[430]?» Ce mot avait dû faire réfléchir le ministre britannique.
Lord Ponsonby, que nous avons déjà rencontré à Bruxelles, fut envoyé
comme ambassadeur auprès de la Porte avec mission d'agir contre la
Russie. M. de Talleyrand écrivait de Londres au duc de Broglie, le 25
avril 1833: «Ici, d'une longue léthargie, on passe à une sorte
d'épouvante; cette alarme n'a cependant produit aucun expédient.
Chacun alors est venu me parler et me demander mon avis.» Le duc
répondit à l'ambassadeur: «J'espère que nous allons reprendre
l'affaire d'Orient sur de nouveaux frais, et je vous conjure de ne pas
laisser le gouvernement anglais s'endormir encore une fois[431].»

[Note 430: _Mémoires de Gréville_, t. II, p. 367.]

[Note 431: Correspondance confidentielle du duc de Broglie et de M. de
Talleyrand. (_Documents inédits._)]

L'Autriche elle-même, bien que toujours en méfiance contre le
gouvernement de Paris[432] et en ménagement avec celui de
Saint-Pétersbourg, proposa, au vif déplaisir de ce dernier, une action
diplomatique des grandes puissances à Constantinople. M. de Metternich
s'en ouvrit aux ambassadeurs de France et d'Angleterre. «Les affaires
d'Orient, leur dit-il, ne peuvent être arrangées qu'en commun.
Précisément parce que les quatre puissances se jalousent et se
soupçonnent, elles doivent se surveiller, et pour se surveiller, elles
doivent marcher ensemble... Je ne veux ni conférence, ni protocoles,
ni formes solennelles; je propose seulement qu'on trouve quelque part
des hommes au courant de la question, informés des intentions de leurs
gouvernements et accrédités, sinon pour conclure un arrangement, au
moins pour s'entendre sur les moyens qui peuvent le préparer.» Sans le
dire expressément, il laissait voir son désir que le siége de cette
négociation fût établi à Vienne. Quant aux bases sur lesquelles
l'entente pourrait se faire, il indiquait: 1º une déclaration des
quatre grandes puissances, qui emporterait garantie en faveur du
sultan de toutes les parties de son empire; 2º l'engagement que
lesdites puissances devaient prendre les unes envers les autres de ne
jamais, dans une hypothèse quelconque, accepter la possession d'un
seul village de la Turquie européenne. Du reste, M. de Metternich
affectait de se porter caution des bons sentiments de la Russie. Ces
ouvertures furent transmises à Paris et Londres. Mais les
gouvernements de France et d'Angleterre se méfiaient de l'énergie et
même un peu de la sincérité du chancelier de Vienne. Après en avoir
délibéré ensemble, ils répondirent, le 14 juin 1833, à leurs
ambassadeurs à Vienne «qu'il n'y avait pas lieu de donner suite à la
proposition qui leur avait été faite, que lord Palmerston avait sondé
le prince de Liéven, ambassadeur de Russie à Londres, et jugé d'après
son langage que l'empereur Nicolas s'y opposerait péremptoirement; que
M. de Metternich n'était pas homme à la soutenir avec vigueur, et que
la négociation, ne pouvant ainsi venir à bien, aurait pour résultat de
consacrer en quelque sorte par une tentative inutile pour l'infirmer
la position spéciale et privilégiée que la Russie voulait s'attribuer
en Orient». À la dépêche officielle que le duc de Broglie adressait à
son ambassadeur, il ajouta dans une lettre particulière: «Si le
gouvernement autrichien se trouvait réduit à l'alternative de rompre
avec la Russie ou de lui laisser faire tout ce qu'elle voudrait,
jusques et y compris l'occupation définitive de Constantinople, il est
clair, pour moi du moins, qu'il s'y résignerait.» M. de Metternich ne
parut pas désappointé de voir son offre déclinée. Peut-être eût-il été
au contraire fort embarrassé, s'il lui avait fallu y donner suite; il
savait, en effet, qu'à Saint-Pétersbourg on s'en montrait fort
mécontent[433].

[Note 432: M. de Metternich se plaignait, avec une extrême amertume,
de l'«intolérable jalousie de l'amiral Roussin». (_Mémoires_, t. V, p.
502 à 508.)]

[Note 433: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]

Pendant ce temps, à Constantinople, l'amiral Roussin avait viré de
bord avec sa promptitude et sa brusquerie accoutumées. N'ayant pu
arriver à la pacification en faisant céder le pacha, il cherchait
maintenant à y arriver en faisant céder le sultan. Les négociations
furent laborieuses. Mahmoud, excité par les Russes, repoussait les
exigences de Méhémet-Ali. À la fin, cependant, pressé par notre
ambassadeur, effrayé des révoltes qui se produisaient sur d'autres
points, il céda. Un firman, en date du 5 mai 1833, accorda à Méhémet
le gouvernement de la Syrie dans les conditions qu'il avait demandées.
Par contre, l'armée égyptienne se retira des États du sultan. Ce fut
ce qu'on appela l'arrangement de Kutaièh. L'un des résultats de cette
paix, et non le moins important, fut le départ des troupes et de la
flotte russes: ce départ eut lieu le 10 juillet. C'était une revanche,
promptement obtenue, de la récente mésaventure de l'amiral Roussin.
Aussi celui-ci écrivait-il à son collègue à Vienne: «C'est moi qui ai
fait la paix; je l'ai même faite deux fois, à des conditions
différentes, j'en conviens, mais qu'importe? L'essentiel était
d'éloigner les Russes[434].» À Paris, la presse ministérielle fit
quelque bruit de ce qui lui paraissait un succès. «L'influence
française, disait le _Journal des Débats_ le 1er août 1833, a été si
efficace dans tout le cours de cette négociation, elle a été si
activement mêlée aux événements de l'Asie Mineure et à leur heureux
dénoûment, que nous pouvons nous féliciter hautement du rôle que la
France a joué dans cette mémorable circonstance.»

[Note 434: _Ibid._]

Les autres cours d'Europe, au contraire, accueillirent mal
l'arrangement de Kutaièh. À Vienne, surtout, on était fort mécontent.
«L'Europe, disait M. de Metternich, sera peut-être troublée pendant
cinquante ans, par suite de la triste influence que l'amiral Roussin
vient d'exercer sur le Divan[435].» En tout cas, il fut bientôt trop
visible que l'affaire n'était pas finie. On apprit, en effet, que, le
8 juillet 1833, deux jours avant le départ des Russes, le comte
Orloff, ambassadeur extraordinaire du Czar, avait conclu avec la Porte
une convention de défense réciproque: par ce pacte, connu sous le nom
de traité d'Unkiar-Skelessi, la Russie s'obligeait à fournir à son
alliée toutes les forces de terre et de mer dont elle aurait besoin
«pour la tranquillité et la sûreté de ses États», expressions qui,
dans l'état de l'empire ottoman, pouvaient servir de prétexte à une
intervention permanente; la Porte s'obligeait, de son côté, «à fermer
le détroit des Dardanelles, c'est-à-dire à ne permettre à aucun
bâtiment de guerre étranger d'y entrer, sous un prétexte quelconque»;
par suite, des travaux considérables étaient entrepris sur les deux
rives du détroit, sous la direction d'ingénieurs russes. Le but
poursuivi par Catherine II semblait atteint: son successeur avait
trouvé le chemin de Bysance. Que ses armées y entrassent comme
protectrices ou comme ennemies, n'était-ce pas à peu près la même
chose?

[Note 435: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]

À la révélation de ce traité, l'émotion fut grande en Europe. Le
gouvernement anglais, naguère si inattentif, était le plus irrité: il ne
proposait à la France rien moins que de forcer les Dardanelles pour
aller brûler la flotte moscovite. Le duc de Broglie, tout hostile qu'il
fût aux desseins de la Russie, ne croyait pas que l'on pût autant
brusquer les choses. À son avis, il fallait protester, refuser
d'accepter ce qui s'était fait, mais prendre garde de s'engager dans un
conflit prématuré et de réveiller la question d'Orient qui semblait
s'assoupir[436]. En réalité, le duc sentait la France encore trop près
de la révolution de 1830, des troubles que cette révolution avait
produits au dedans, des méfiances qu'elle avait suscitées au dehors,
pour risquer déjà une grande guerre. On se borna donc à quelques
manifestations des flottes anglaises et françaises sur les côtes de
Turquie, et à des protestations diplomatiques que les deux puissances
occidentales firent à Constantinople et à Saint-Pétersbourg. Le Divan
parut recevoir ces protestations avec plus de satisfaction que de
chagrin. Le Reiss-Effendi et le Sérasquier vinrent en remercier l'amiral
Roussin. «Ils n'avaient, disaient-ils, signé le traité du 8 juillet
qu'avec une grande répugnance, et, ne se dissimulant pas l'effet
déplorable que l'alliance russe produisait dans l'empire, ils tenaient
beaucoup pour leur part à en décliner la responsabilité.» Ils
protestèrent de leur attachement pour la France, rappelèrent que
«c'était d'elle qu'ils avaient d'abord sollicité l'appui; ils s'étaient
jetés dans les bras de son ambassadeur, quand, au mois de février
précédent, il était arrivé à Constantinople; sa protection avait
malheureusement été alors inefficace, et c'était faute d'autres
ressources qu'ils s'étaient résignés à subir celle du plus mortel ennemi
de leur pays». L'accueil fut tout différent à Saint-Pétersbourg. On y
répondit sur un tel ton à nos protestations qu'on put croire une rupture
imminente. M. de Metternich s'interposa. Au fond, le traité
d'Unkiar-Skelessi déplaisait fort au gouvernement de Vienne[437], mais
la peur de la révolution ne lui permettait pas de se séparer de la
Russie; il accepta donc le traité, se bornant à donner en même temps au
Czar des conseils de modération. Tâchant de se persuader que ces
conseils étaient entendus, il crut pouvoir se porter fort, à Paris et à
Londres, que l'intention du gouvernement russe était de laisser le
traité à l'état de lettre morte. La Prusse suivit en tous points
l'Autriche. Cette intervention calmante de M. de Metternich, aidée de la
prudente résolution du duc de Broglie, amena, à la fin de 1833 et au
commencement de 1834, une certaine détente et une sorte d'accalmie;
toutefois, bien que le chancelier autrichien se flattât que la «question
russo-turque» fût, grâce à lui, «dissipée en fumée[438]», les
difficultés n'étaient pas résolues, elles étaient seulement ajournées.

[Note 436: Au premier abord, M. de Talleyrand eût été assez disposé à
se laisser emporter à la suite du gouvernement anglais.
(Correspondance confidentielle du duc de Broglie et de M. de
Talleyrand. _Documents inédits._)]

[Note 437: M. de Metternich ne pouvait même se cacher qu'en cette
circonstance il avait été complétement joué par le cabinet de
Saint-Pétersbourg. En effet, pendant que le traité d'Unkiar-Skelessi se
concluait, le chancelier autrichien assurait à M. de Sainte-Aulaire,
alors ambassadeur de France à Vienne, «qu'un changement complet,
inopiné, s'était opéré depuis peu dans la politique du cabinet russe».
Il ajoutait, avec un air de mystère: «Je veux vous confier que
dernièrement l'empereur Nicolas a fait venir dans son cabinet M. de
Fiquelmont. Il est convenu que ses antécédents pouvaient nous inspirer
de fâcheuses préventions, mais il a formellement abjuré son ancienne
politique. Il a voulu que notre ambassadeur écrivît, sous sa dictée,
l'engagement d'honneur de ne plus rien faire qu'avec nous et par nous
dans les affaires d'Orient. Jugez si, après une déclaration si
catégorique, envoyée par écrit directement à l'empereur François, nous
sommes fondés à nous porter garants et des actes et des projets de
l'empereur Nicolas.» Et M. de Metternich se plaisait à répéter «qu'il
avait dompté le lion moscovite, et que désormais il ne craignait ni
surprise ni résistance». Quelques jours après cette conversation, M. de
Sainte-Aulaire ayant appris le traité d'Unkiar-Skelessi, se hâtait
d'aller l'annoncer au chancelier, fort curieux de savoir si celui-ci
avait été, en cette affaire, complice ou dupe. M. de Metternich resta
aussi impassible que de coutume, se bornant à émettre des doutes sur
l'existence même du traité. «Sur mon honneur et ma conscience, dit-il,
si le traité existe, il a été conçu et accompli sans ma participation,
sans qu'aucune circonstance ait pu éveiller ma prévision.» Toutefois, il
ne voulut pas se laisser amener à témoigner une désapprobation de la
conduite de la Russie. (_Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._)]

[Note 438: _Mémoires de M. de Metternich_, t. V, p. 596.]


III

L'opposition faite à la politique russe en Orient n'était pas de
nature à diminuer la haine passionnée que l'empereur Nicolas avait,
dès le premier jour, vouée à la monarchie de Juillet. Aussi l'avait-on
vu, en 1833, au moment même où nous faisions retirer ses troupes du
Bosphore, s'agiter une fois de plus pour déterminer une sorte de
croisade de l'Europe continentale contre la France révolutionnaire.
Dans sa pensée, il s'agissait bien de nous déclarer la guerre.
L'envoyé prussien à Saint-Pétersbourg écrivait le 11/23 juin 1833: «La
Russie veut et désire la guerre; elle la tient pour aussi inévitable
que nécessaire[439].» Pour y déterminer la vieille Europe, elle
comptait sur l'impression qu'y avait produite notre révolution.
Toutefois, cette impression n'avait pas la netteté qu'eût souhaitée la
passion du Czar. Dans les diverses cours, on attendait, on prédisait,
on désirait la chute du gouvernement de 1830, mais, en même temps, on
la redoutait. Quand ce gouvernement prenait le dessus sur les partis
de désordre, il était malaisé de savoir ce qui l'emportait, dans les
chancelleries étrangères, du plaisir d'être tranquillisé ou du
déplaisir d'être déçu. «On voudrait toutes sortes de maux à la
révolution de Juillet, écrivait de Turin M. de Barante, le 19 octobre
1832, si l'on ne devait pas en souffrir soi-même, et l'on se trouve à
la fois rassuré et contrarié, quand elle se montre honorable et
sensée[440].» De là, un état d'esprit bizarre, compliqué: beaucoup de
méchante humeur et de mauvaise volonté, sans rien de précis ni
d'efficace. Pour déterminer une hostilité plus vive, le Czar faisait
valoir contre nous des griefs plus spéciaux et plus récents: il
rappelait comment, dans les affaires belges, le cabinet de Paris, se
faisant suivre de celui de Londres, avait passé outre aux résistances
des puissances continentales; il montrait l'effort fait d'abord par
Louis-Philippe, après la mort de Périer, et continué par le duc de
Broglie, pour reprendre en Allemagne l'ancienne tradition française,
s'immiscer dans les affaires de la Confédération germanique, se faire,
contre l'Autriche et la Prusse, le protecteur des petits États, et,
dans ce dessein, y favoriser le mouvement constitutionnel[441]; il
n'avait garde enfin de passer sous silence les tentatives d'émeutes ou
de conspirations qui venaient de se produire à Francfort et à Turin,
et derrière lesquelles on découvrait sans peine la propagande partie
de Paris, l'action des réfugiés si nombreux dans cette ville depuis
les journées de Juillet, et si étroitement liés avec les
révolutionnaires français.

[Note 439: Cf. les dépêches citées par Hillebrand. (_Geschichte
Frankreichs_, 1830-1870, t. I, p. 542.)]

[Note 440: Lettre à M. le duc de Broglie. (_Documents inédits._)]

[Note 441: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, 1830-1870, t. I, p.
543 à 545 et p. 558.--Le 8 juillet 1833, le _Journal des Débats_
publiait, sur la situation de l'Allemagne, un article où il combattait
la prétention de l'Autriche et de la Prusse d'annuler les petits États
de la Confédération, et où il rappelait que le traité de Vienne avait
consacré l'indépendance de ces États. Le gouvernement français
observait aussi, avec une vigilance particulière, ce qui se passait en
Luxembourg, et déclarait très-haut qu'il ne laisserait pas la diète
allemande y mettre le pied, en cas de soulèvement populaire. Cette
politique était plus prévoyante que celle qui devait plus tard laisser
faire et même seconder l'unité allemande.]

Était-ce assez pour que l'Autriche et la Prusse entendissent l'appel
belliqueux du Czar? À Vienne, si l'on nous témoignait presque autant
d'antipathie et de dédain qu'au lendemain de 1830[442], moins encore
qu'à cette époque on était disposé à se jeter dans les grosses
aventures. M. de Sainte-Aulaire, qui avait quitté l'ambassade de Rome
pour prendre celle de Vienne, écrivait au duc de Broglie, le 20 mars
1833, à peine arrivé à son poste: «Ce que j'ai déjà bien vu, c'est
qu'on nous déteste, personnes et choses; ne nous flattons pas à cet
égard.» Mais il ajoutait aussitôt ce correctif: «La cour et les
ministres sont généralement sans passion... Ils cherchent bonnement
leurs intérêts, aiment le repos et la paix, et se coucheront près de
nous, si nous ne les empêchons pas de dormir.» Tout en se plaisant à
dogmatiser sur les vices du régime de Juillet, à prophétiser sa ruine,
aie dénoncer comme un péril européen, M. de Metternich se défendait de
vouloir nous attaquer. «Attendre le développement des événements», se
«réduire à une attitude pour ainsi dire passive», tel était, à son
avis, «la vérité pratique, la seule applicable aux positions du jour».
Il ajoutait: «Dans la situation morale où se trouve la France, la plus
grande faute que pourraient commettre les puissances serait de
l'attaquer... La guerre défensive est la seule qui leur offrirait des
chances de succès... C'est cette chance que nous ne cessons d'avoir en
vue[443].» En attendant, tous les efforts du chancelier se bornaient à
poursuivre le rétablissement au moins partiel de cette Sainte-Alliance
qu'il avait tant gémi de voir se relâcher et se dissoudre pendant la
Restauration. Telle avait été, nous l'avons vu, sa première
préoccupation, à la nouvelle des journées de Juillet. Depuis lors, il
avait sans cesse prêché la nécessité de former et surtout de
proclamer, en face de l'entente franco-anglaise, l'union étroite et,
pour parler son langage, l'«unité compacte et indissoluble» des trois
cours continentales. Mais derrière ce zèle pour les généralités
conservatrices et les démonstrations diplomatiques, fort peu de
disposition à agir: peut-être même n'aurait-il pas été difficile de
discerner une certaine méfiance des incartades possibles du Czar et un
désir d'amener adroitement ce dernier à se contenter de démarches
inoffensives.

[Note 442: Le duc de Broglie était très-convaincu de cette hostilité de
l'Autriche; il était même disposé à l'exagérer. On le voit par les
instructions qu'il donna à M. de Sainte-Aulaire, en avril 1833, quand il
l'envoya comme ambassadeur à Vienne. Il y présente l'Autriche comme
ayant été dès la Restauration en antagonisme avec la France, et cela à
raison de la «différence absolue des principes de leurs gouvernements»;
seulement, avant 1830, cette hostilité était impuissante: la cour de
Vienne était brouillée avec la Russie et n'avait pour elle que
l'Angleterre. Notre ministre continuait en ces termes: «Par l'effet de
la révolution de Juillet et surtout des événements qui l'ont suivie
d'une extrémité à l'autre de l'Europe, cet état de choses a beaucoup
changé. Autant la position de la Russie et de la Prusse s'est affaiblie,
autant au contraire s'est améliorée celle de l'Autriche..... Le
ressentiment que les événements de Turquie avaient laissé au
gouvernement russe contre le cabinet de Vienne s'est effacé devant
l'irritation bien plus grande encore que la révolution française et
celle de Pologne ont inspirée à l'empereur Nicolas. La Prusse, toujours
tremblante en présence des mouvements révolutionnaires, toujours
disposée à sacrifier au besoin de s'en garantir les autres combinaisons
de sa politique, s'est aussi rapprochée de sa puissante voisine; comme
on 1819, elle s'est replacée sous sa direction, elle lui a laissé
reprendre sur le corps germanique cette suprématie, objet constant de
leur rivalité..... Enfin, les petits princes d'Italie, déjà atteints par
l'incendie révolutionnaire, ont suivi cet exemple avec plus d'abandon
encore, et deux interventions successives ont rétabli pour longtemps
dans la Péninsule cette prépotence que l'Autriche n'a su, à aucune
époque, y baser que sur la force matérielle..... L'hostilité morale
existante entre la France et l'Autriche ne se rattachant pas à des
motifs accidentels, mais au fond même de la situation, ce serait se
faire une dangereuse illusion que de compter, pour la faire cesser, sur
des motifs puisés dans les vicissitudes ordinaires de la politique.
Cette hostilité durera tant que les deux pays continueront à marcher à
la tête des deux ordres d'opinions et d'idées qui partagent aujourd'hui
l'Europe en deux camps ennemis, ou du moins tant que ces opinions
n'auront pas acquis assez de maturité et de calme pour pouvoir coexister
sans aspirer continuellement à se détruire l'une l'autre. Un esprit
aussi éclaire que le vôtre, monsieur le comte, déduira facilement de cet
exposé la nature et l'objet de la mission que vous aurez à remplir. Il
ne saurait être question pour longtemps, à moins de circonstances bien
extraordinaires, de travailler à opérer un rapprochement intime entre
deux pays séparés par des divisions aussi profondes. Toutes les
démarches qu'on ferait dans ce but ne tendraient qu'à ménager au cabinet
de Vienne un moyen de nous desservir auprès de nos alliés. Le rôle de
l'ambassadeur du Roi auprès de la cour impériale est d'observer
attentivement les manoeuvres ténébreuses d'un cabinet où viendront
toujours aboutir tous les fils des combinaisons dirigées contre la
France.» (_Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._)]

[Note 443: Dépêche confidentielle de M. de Metternich à M. de
Bombelles, ministre d'Autriche à Turin, en date du 27 décembre 1832.
(_Mémoires_, t. V, p. 420 à 423.)]

La Prusse, au moins en la personne de son roi, répugnait encore plus à
toute action violente. On n'a pas oublié la prudence, doublée d'un peu
de fatigue, qui avait marqué, après 1830, l'attitude du vieux
Frédéric-Guillaume III. Depuis lors, la conduite de la monarchie
nouvelle, les gages, chaque jour plus décisifs, qu'elle donnait de sa
volonté pacifique et conservatrice, avaient confirmé ce prince dans sa
modération. Sans cesser d'être un tenant de la Sainte-Alliance, sans
oser rompre l'habitude de fidélité un peu subalterne qui le liait à
l'Autriche et à la Russie, et tout en se défendant, comme d'une
injure, du seul soupçon d'accueillir les avances de la France[444], il
s'était presque pris de goût pour Louis-Philippe et s'intéressait à
son succès. Il était d'ailleurs encouragé dans ces sentiments par
l'habile et entreprenant diplomate que le gouvernement français avait
accrédité auprès de lui, M. Bresson. Vainement le prince royal, la
jeune cour, les officiers, plus impatients, plus ambitieux,
rêvaient-ils des batailles où les poussait la Russie, le Roi ne se
laissait pas entraîner; ainsi que disait de lui son conseiller, le
prince Wittgenstein, «il n'était pas comme les sous-lieutenants,
n'avait pas de grades à gagner, et tout ce qui conduisait à la paix
lui faisait plaisir[445]». Le Czar se plaignait, avec une amertume
irritée, de la résistance inerte qu'il rencontrait chez son beau-père,
le roi de Prusse[446]. M. de Metternich lui-même déplorait, non sans
quelque dédain, les faiblesses du gouvernement de Berlin[447].

[Note 444: Un peu plus tard, vers la fin de 1834, le ministre
dirigeant de Prusse, M. Ancillon, dénonçait, dans une dépêche, le
dessein, conçu par le duc de Broglie et le roi Louis-Philippe de
séparer la Prusse de l'Autriche et de la Russie. «Mais, disait-il,
nous ne sommes pas dupes des cajoleries et des douceurs que la France
nous prodigue dans toutes les occasions. Son seul but est de séparer
ce qui est fortement uni.» (HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_,
1830-1870, t. I, p. 555.)]

[Note 445: Lettre de M. Bresson au duc de Broglie, en date du 17
janvier 1834. (_Documents inédits._)]

[Note 446: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, 1830-1870, t. I, p.
545.]

[Note 447: _Mémoires de M. de Metternich_, t. V, p. 537-538.]

En présence de ces dispositions, Nicolas dut renoncer à tout espoir
d'entraîner l'Europe dans une agression armée contre la France. Force
lui fut de se rabattre sur une démonstration plus platonique et moins
dangereuse, dont l'idée paraît lui avoir été suggérée de Vienne.
Presque chaque année, les souverains du Nord avaient l'habitude de se
rencontrer dans quelque petite ville d'Allemagne et de s'y entretenir
de leurs affaires. L'attitude à prendre en face de la Révolution et de
la France qui en paraissait le foyer, était le sujet principal de ces
augustes entretiens. Ce fut une réunion de ce genre, plus solennelle
dans son appareil, plus précise et plus comminatoire dans ses
résultats, que proposa M. de Metternich et que le Czar accepta faute
de mieux. Le prudent chancelier, tout en se flattant d'en faire sortir
enfin cette résurrection de la Sainte-Alliance, cette manifestation de
l'«union des trois cours», qu'il poursuivait depuis 1830, se sentait
garanti contre le danger d'être entraîné trop loin, par la froideur de
la Prusse[448].

[Note 448: M. de Pralormo, ministre de Sardaigne à Vienne, observait
que la tiédeur de la Prusse «permettait au chancelier Metternich un
peu d'énergie, sans qu'il craignît d'être pris au mot». Dépêche
confidentielle du 15 janvier 1833. (HILLEBRAND, _Geschichte
Frankreichs_, 1830-1870, p. 544.)]

Dès le début, cette froideur se manifesta d'une façon assez piquante.
L'entrevue officielle, les conférences importantes devaient avoir lieu
le 9 septembre, à Münchengraetz, petite ville de Bohême.
Frédéric-Guillaume se hâta, le 14 août, avant l'arrivée de Nicolas, de
rendre visite à l'empereur d'Autriche, en son château de
Theresienstadt, près de Toeplitz. Puis il se porta au-devant du Czar
qui se dirigeait rapidement vers Münchengraetz, et le rencontra seul à
Schwedt sur l'Oder, le 5 septembre. Quatre jours plus tard, quand les
deux empereurs furent, avec leurs chanceliers, au rendez-vous de
Münchengraetz, ni le roi de Prusse ni son ministre dirigeant ne s'y
trouvaient. La cour de Berlin n'était représentée que par le prince
royal, et celui-ci n'avait pas le pouvoir d'engager son père. Si vif
que fût le désappointement des monarques russe et autrichien, ils le
dissimulèrent, pour ne pas révéler au public la mauvaise volonté de
leur allié. Réduits à conférer à deux, ils traitèrent de la Pologne,
de l'Orient, de la Belgique, des troubles d'Allemagne ou d'Italie, de
l'appui que les réfugiés trouvaient en France. De plus, sur la demande
de M. de Metternich, ils convinrent d'un acte qui manifestât l'union
des trois puissances et fût la contradiction du principe français de
non-intervention. On sait combien cette question tenait à coeur au
chancelier d'Autriche. Mais rien n'était fait, tant qu'on n'avait pas
l'adhésion du roi de Prusse. Il fallut négocier à Berlin pour
l'obtenir. Sans opposer de refus absolu, Frédéric-Guillaume ne
dissimulait pas sa répugnance pour un acte qui, disait-il,
«entreprenait tant sur l'avenir[449]». Sa résistance tint tout en
suspens pendant plusieurs semaines, et ce seul retard contraria
singulièrement l'effet qu'avaient espéré produire les organisateurs de
la réunion de Münchengraetz. On s'en rendait compte à Vienne, et
c'était un sujet de plaintes amères[450]. Enfin, le 10 octobre, après
de laborieux pourparlers, le roi de Prusse, pressé par ses alliés,
poussé par son fils, le prince royal, et par sa fille, l'impératrice
de Russie, consentit à signer un traité: l'article Ier proclamait le
droit de tout souverain indépendant d'appeler à son secours un autre
souverain, et le droit de ce dernier de donner ce secours, sans que
personne fût fondé à l'en empêcher; l'article II portait: «Dans le cas
où l'assistance matérielle de l'une des trois cours d'Autriche, de
Prusse et de Russie aurait été réclamée, et qu'une puissance
quelconque voulût s'y opposer par la force des armes, les trois cours
considéreraient comme dirigé contre chacune d'elles tout acte
d'hostilité entrepris dans ce but[451].» La Russie et l'Autriche
eussent désiré que les trois cours signifiassent ce traité à la
France par une note identique. La Prusse exigea, pour rendre la
démarche moins provocante, que l'existence du traité restât cachée: on
lui céda «pour en finir», comme le disait avec dépit M. de Metternich.
Par le même motif, il fallut se contenter de notes séparées, adressées
à la France par chaque puissance et rédigées dans des esprits fort
différents: celle du cabinet de Berlin, par exemple, était pleine de
témoignages d'estime pour le gouvernement du roi Louis-Philippe; il
fut convenu seulement de terminer les trois notes par une conclusion
identique, où, sans faire aucune mention du traité, était à peu près
textuellement reproduite la déclaration de l'article II.

[Note 449: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, 1830-1870, t. V, p.
548.]

[Note 450: La princesse de Metternich écrivait dans son Journal, à la
date du 10 octobre: «On ne sait pas encore si Ancillon a signé les
conventions arrêtées à Münchengraetz. Dans l'intervalle, il a perdu un
temps irréparable, un temps qui prouve aux Français et aux Anglais que
les trois puissances ne sont pas entièrement d'accord.» (_Mémoires de
M. de Metternich_, t. V, p. 453.)]

[Note 451: Voir le texte du traité, dans les _Mémoires de M. de
Metternich_, t. V, p. 542 à 544.]

Ces pourparlers avec la Prusse avaient pris du temps; ce ne fut que
dans les premiers jours de novembre que les ambassadeurs des trois
puissances vinrent successivement, l'Autrichien en tête, donner
lecture au duc de Broglie des notes de leurs gouvernements. M. de
Metternich avait compté sur cette démarche pour embarrasser et
intimider le ministre français; il raillait d'avance cet embarras:
«J'ai quelque peine à croire, écrivait-il à son ambassadeur en lui
donnant ses instructions, que M. de Broglie oppose à vos
communications autre chose qu'un auguste silence, silence que la
Doctrine commande aux adeptes quand ils ne savent que dire[452].» Le
chancelier autrichien se flattait. Sans connaître tout ce qui s'était
passé à Münchengraetz, le duc de Broglie en savait assez pour avoir pu
préparer son attitude[453]. Son sentiment était celui de M. Bresson,
qui lui écrivait de Berlin: «Il n'y a aucune alarme à concevoir de
cette bravade de trois cours dont deux au moins ne peuvent vouloir la
guerre... Mais si nous leur permettons un moment de nous supposer de
la timidité ou de l'inquiétude, elles feront tant de sottises et se
donneront de si grands airs, que nécessité sera d'y mettre ordre... Ne
les laissons pas se croire forts[454].» Le duc de Broglie avait donc
résolu d'être «roide et haut[455]». Il l'était parfois sans le
vouloir, à plus forte raison quand il le voulait. Ce fut le diplomate
autrichien qui essuya son premier feu, et qu'à dessein d'ailleurs il
traita le plus mal. Dans toute cette machine, il devinait la main de
M. de Metternich, qui avait particulièrement le don de l'agacer. Il
releva donc sévèrement les insinuations que la note du cabinet de
Vienne paraissait diriger contre le gouvernement français, au sujet de
la propagande révolutionnaire; puis, arrivant à l'«espèce
d'intimidation» qu'il découvrait dans la conclusion de cette note, il
l'écarta dédaigneusement et y opposa cette déclaration: «Il est des
pays où, comme nous l'avons dit pour la Belgique, pour la Suisse, le
Piémont, la France ne souffrirait à aucun prix une intervention des
forces étrangères. Il en est d'autres à l'égard desquels, sans
approuver cette intervention, elle peut ne pas s'y opposer, dans une
circonstance donnée, d'une manière aussi absolue. Dans ces cas, nous
nous croirons en droit de suivre la ligne de conduite que nos intérêts
exigeront.» Avec l'ambassadeur prussien, dont la note était
bienveillante, le duc de Broglie se montra plus amical. Avec le russe,
les explications furent sommaires. Mais aux trois il fit voir avec
fermeté «que nous étions décidés à ne tolérer l'expression d'aucun
doute injurieux sur nos intentions, que les insinuations et les
reproches seraient également impuissants à nous faire dévier d'une
ligne de conduite avouée par la politique et la loyauté, et qu'en
dépit de menaces plus ou moins déguisées, nous ferions, en toute
occurrence, ce que nous croirions conforme à nos intérêts». Le
ministre ne se contenta pas d'avoir ainsi reçu la démarche des
ambassadeurs; il envoya à tous ses agents une circulaire où il
rapportait, sans l'atténuer, et dans les termes mêmes que nous venons
de reproduire, la réponse qu'il avait faite; il se vantait même
d'avoir tenu au chargé d'affaires d'Autriche «un langage roide et
haut», d'avoir été «un peu dédaigneux envers le cabinet de
Saint-Pétersbourg», et autorisait ses agents «à faire part du contenu
de cette dépêche au ministre du gouvernement auprès duquel ils étaient
accrédités[456]». Quelques-uns de ces agents trouvèrent la dépêche si
«roide», qu'ils n'osèrent la communiquer intégralement.

[Note 452: Lettre du 22 octobre 1833. (_Mémoires de M. Metternich_, t.
V, p. 541, 542.)]

[Note 453: M. de Metternich avait tout fait cependant pour se cacher
du gouvernement français. Avant l'entrevue, quelques indices de ce qui
se préparait étaient arrivés à la connaissance de M. de
Sainte-Aulaire. Il avait su notamment qu'un tailleur de
Saint-Pétersbourg était appelé à Vienne pour faire un uniforme russe à
l'empereur François. Il interrogea M. de Metternich qui nia tout, et
comme notre ambassadeur citait le fait du tailleur, le chancelier
imagina une histoire de valet de chambre qui, en rangeant la
garde-robe de son maître, aurait trouvé l'uniforme mangé aux vers;
tout cela arrangé en scène de comédie, avec contrefaçon de la voix des
interlocuteurs et invention d'une foule de détails. M. de Metternich
professait cette maxime «qu'on ne doit pas la vérité à ceux qui n'ont
pas le droit de nous la demander», et, en pareil cas, il mentait sans
aucun embarras de conscience ou de physionomie. Ce fut seulement le 31
août qu'à Vienne on annonça à M. de Sainte-Aulaire la rencontre en
Bohême des deux empereurs, mais avec assurance qu'aucun sujet de haute
politique ne serait traité entre eux. À la même date, M. Pozzo fit à
Paris une communication analogue. (_Mémoires inédits de M. de
Sainte-Aulaire._)]

[Note 454: Lettre confidentielle du 1er décembre 1833. (_Documents
inédits._)]

[Note 455: L'irritation méprisante du duc de Broglie à l'endroit de la
manifestation de Münchengraetz se manifestait dans sa correspondance
confidentielle de cette époque. (_Documents inédits._)]

[Note 456: Cf. le texte de cette dépêche, _Histoire de la politique
extérieure du gouvernement français_, 1830-1848, par M.
D'HAUSSONVILLE, t. I, p. 47 à 51.]

Les puissances furent quelque peu abasourdies d'une riposte qui
trompait si étrangement les prévisions de M. de Metternich. Dans son
dépit, celui-ci feignit d'abord d'avoir mal entendu la réponse qui lui
était faite et de croire que, dans l'énumération des pays où il ne
tolérerait pas une intervention étrangère, le duc de Broglie avait
nommé la Belgique et la Suisse, mais non le Piémont, qui intéressait
de beaucoup plus près la politique autrichienne. Le ministre français
ne laissa pas un seul instant subsister cette équivoque; il affirma
très-nettement que sa déclaration s'appliquait au Piémont et qu'il
avait désigné cet État, dès le premier jour, dans son entretien avec
le chargé d'affaires d'Autriche. Une étrange querelle s'ensuivit. Dans
des dépêches communiquées à toutes les autres puissances et
qu'appuyaient la Russie avec aigreur, la Prusse avec mollesse[457],
la chancellerie autrichienne insinuait qu'en affirmant avoir parlé du
Piémont, le ministre français faisait une sorte de faux diplomatique,
pour se donner, après coup, une fermeté d'attitude qu'il n'avait pas
eue tout d'abord. De cette guerre de dépêches, de cet échange de
démentis, résultait entre la France et les autres puissances beaucoup
de tension et d'aigreur. Encore était-il heureux que tout cela ne fût
pas connu ailleurs que dans les chancelleries: à la place du duc de
Broglie, un homme d'État d'un patriotisme moins désintéressé eût-il
résisté à la tentation de faire montre de sa fermeté et de sa roideur,
d'y chercher un titre de popularité auprès de ce public français,
alors si disposé à accuser ses gouvernants d'être trop humbles et trop
timides en face de l'étranger?

[Note 457: Dans une lettre confidentielle du 17 décembre 1833, M.
Bresson rapportait que M. Ancillon, tout en n'osant se séparer de
Vienne et de Saint-Pétersbourg, était au fond très-mécontent de la
mauvaise affaire où l'avait engagé M. de Metternich. Notre ambassadeur
ajoutait: «Les entours du Roi, que votre énergie a intimidés,
prodiguent des explications et des excuses qui équivalent à un
désaveu... Tout cet entourage se compose d'excellentes gens,
très-pacifiques, qui ne demandent qu'à finir leurs jours dans le
calme.» (_Documents inédits._)]

On cherche vainement quel intérêt l'Autriche trouvait à engager cette
controverse. Que la déclaration relative au Piémont eût été faite à un
moment ou à un autre, elle avait une égale portée, et le gouvernement
de Turin, qui s'en était fort ému, ne s'y trompait pas[458].
D'ailleurs, qui peut sérieusement avoir un doute en présence des
affirmations réitérées et formelles d'un homme tel que le duc de
Broglie[459]? N'était-ce pas, depuis 1830, l'habitude de notre
diplomatie de comprendre le Piémont parmi les pays où nous ne pouvions
permettre une intervention étrangère? Déjà M. Laffitte l'avait
proclamé à la tribune, en 1831, et le _Journal des Débats_ le
répétait, quelques semaines avant que le duc de Broglie eût à
s'expliquer sur ce point avec l'ambassadeur d'Autriche[460].
L'invraisemblable eût donc été, non pas que le duc de Broglie nommât
le Piémont, mais qu'il l'omît[461].

[Note 458: Voir la correspondance de M. de Barante, alors ambassadeur
à Turin. M. D'HAUSSONVILLE, _Histoire de la politique extérieure_, t.
I, p. 247 à 251.]

[Note 459: Le duc de Broglie écrivait notamment à M. Bresson, en
parlant du récit qu'il avait fait, dans sa dépêche circulaire, de
l'entretien avec le chargé d'affaires autrichien: «Je serais prêt à
prêter serment de l'exactitude de ce récit, et je porte défi à qui que
ce soit de le contredire en ma présence.» Il disait encore dans une
lettre à M. de Sainte-Aulaire: «Le son de ma voix articulant cette
parole (sur le Piémont) retentit encore dans mon oreille.» (_Documents
inédits._)]

[Note 460: Le _Journal des Débats_ disait, le 9 septembre 1833: «Nous
louons la France d'avoir porté d'abord sa sollicitude à ses frontières
et d'avoir dit: «Il ne s'y fera rien sans moi.» La Belgique, la Suisse
et le Piémont, question d'indépendance. La Pologne, l'Italie,
l'Allemagne, question d'influence. Dans le premier cas, les armes;
dans le second, les négociations.»]

[Note 461: M. Hillebrand, dans l'ouvrage allemand que nous avons
plusieurs fois eu l'occasion de citer, et où il se montre fort hostile
à la France, sans doute pour la remercier de l'hospitalité et des
faveurs qu'il en a longtemps reçues, tâche de reprendre l'accusation
portée autrefois contre le duc de Broglie et lui reproche formellement
d'avoir forgé, après coup, un faux récit de son entretien avec le
chargé d'affaires autrichien. Ce que nous avons dit suffit à réfuter
l'historien prussien. D'ailleurs, cette querelle, qui avait déjà peu
d'intérêt sur le moment même, en a moins encore dans l'histoire: elle
était vraiment indigne d'y être transportée.]

Quoi qu'il en soit, ce n'était pas en soulevant cette mauvaise querelle
que les puissances pouvaient dissimuler l'inefficacité de leur
manifestation de Münchengraetz. Bien loin d'avoir intimidé le
gouvernement français, comme elles s'en étaient flattées, elles
s'étaient attiré de sa part une très-verte répartie; et il leur fallait
s'en tenir là, à moins de pousser jusqu'à la guerre dont elles ne
voulaient pas. Piteuse sortie après une entrée en scène si fastueuse.
Les trois cours étaient au fond obligées de reconnaître «qu'elles
avaient jeté un trait dans l'eau[462]». À Vienne et à Saint-Pétersbourg,
on s'en prenait au roi de Prusse, dont on déplorait plus amèrement que
jamais la faiblesse et la tiédeur. Frédéric-Guillaume concluait au
contraire que, malgré tous ses tempéraments, il était encore allé trop
loin. Le premier promoteur de tout ce mouvement, le Czar, se rendait si
bien compte de l'échec, qu'il en venait à faire des coquetteries au
gouvernement français[463]. Quant à celui-ci, il se sentait tout animé
et enhardi d'avoir pu le prendre de si haut avec la vieille Europe; nos
agents diplomatiques étaient fiers de l'attitude qu'on leur faisait
prendre; l'un des plus intelligents, M. Bresson, écrivait au duc de
Broglie, le 17 décembre 1833: «Je vous remercie de m'avoir rendu
l'organe d'une politique si nette, si loyale et si nationale.»

[Note 462: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, 1830-1870, t. I, p.
562.]

[Note 463: Le duc de Broglie écrivait, à la fin de 1833, à M. de
Sainte-Aulaire: «En attendant, il n'y a sorte de coquetterie que le
gouvernement russe ne cherche à nous faire.» (_Documents inédits._)]

Les puissances ne devaient pas se sentir encouragées à recommencer.
Deux ans plus tard, en août et septembre 1835, le Czar invitait de
nouveau l'empereur d'Autriche et le roi de Prusse à se réunir, avec
lui, à Kalisch, en Pologne, pour assister à des parades militaires, et
à Toeplitz, en Bohême, pour conférer sur la situation de
l'Europe[464]. Le sujet des conversations fut le même qu'à
Münchengraetz. Pas plus que la première fois, Nicolas ne parvint à
entraîner ses deux alliés dans une croisade contre la France. Si l'on
convint de quelques mesures intérieures contre la propagande
révolutionnaire, on se garda bien de faire une démarche diplomatique
pareille à celle de 1833 et de s'exposer à une seconde rebuffade du
duc de Broglie: on avait assez de la première. Pour déguiser cette
inaction et ce silence, M. de Metternich écrivait pompeusement au
comte Apponyi, ambassadeur d'Autriche à Paris: «Les trois cabinets
sont maintenant tombés d'accord de ne point adresser, à la suite de
leur réunion, un manifeste ni même des circulaires à leurs missions.
Ce que veulent les trois cours est généralement connu; le redire est
inutile et ne pourrait avoir d'autre résultat que d'affaiblir leur
situation inexpugnable. Les vagues viennent se briser contre le
rocher, le rocher ne s'avance pas pour briser la lame... Opposez à des
questions indiscrètes une sérieuse impassibilité... Que tous sachent
que les monarques se sont séparés comme ils se sont rencontrés, animés
des mêmes sentiments, et décidés au maintien de leur altitude
immuable.» Dans une lettre confidentielle au même agent, le chancelier
cherchait à se persuader que «le silence serait plus imposant que tout
ce qu'on aurait pu dire[465]». C'était, en tout cas, avouer qu'on ne
se félicitait pas d'avoir rompu ce silence après Münchengraetz. M.
Bresson pouvait écrire au duc de Broglie, le 2 novembre 1835, que
l'entrevue provoquée par le Czar avait été qualifiée partout en
Allemagne de «pur enfantillage» et de «sottise pompeuse». Et le
ministre, répondant à l'ambassadeur, parlait dédaigneusement des
«farces de Kalisch» et de «la peine que la Russie se donnait, à chaque
instant, pour entretenir un feu qui s'éteignait et pour ranimer des
passions qui s'amortissaient[466]».

[Note 464: À cette époque, Ferdinand venait de succéder, à Vienne, à
l'empereur François. Du reste, M. de Metternich continuait à gouverner
la diplomatie autrichienne.]

[Note 465: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 51, 52 et 92.]

[Note 466: _Documents inédits._]


IV

Si, en 1833, les puissances continentales n'avaient pas mieux réussi à
intimider le gouvernement de Juillet, si celui-ci avait pu répondre de
si haut, il le devait à son entente avec l'Angleterre; entente qui, au
lendemain de l'avénement du ministère du 11 octobre, s'était
manifestée, avec éclat et efficacité, dans les affaires belges. Dans
la démarche tentée par les trois cours, à la suite de l'entrevue de
Münchengraetz, lord Palmerston avait vu tout de suite «une levée de
boucliers contre les États constitutionnels»; d'ailleurs, fort
échauffé à ce moment contre le traité d'Unkiar-Skelessi et ne pensant
guère à autre chose, il soupçonnait le Czar d'avoir surtout cherché,
dans cette résurrection de la Sainte-Alliance, un appui pour sa
politique en Turquie. À Saint-Pétersbourg, à Vienne, à Berlin, on se
sentait singulièrement empêché par cette union des deux États
occidentaux. Aussi que d'efforts pour détacher l'Angleterre[467]; et,
quand on y avait échoué, quelle colère contre le cabinet de Londres,
dénoncé comme étant plus révolutionnaire encore que celui de
Paris[468]!

[Note 467: _Mémoires de M. de Metternich_, t. V, p. 590, 622, 643 à
646.]

[Note 468: «Les ministres anglais, écrivait M. de Metternich, le 6
avril 1833, sont mille fois pires que le juste milieu pris en masse et
en détail.» (_Mémoires_, t. V, p. 462.) Cf. aussi _ibid._, p. 481.]

Parmi les hommes d'État français, nul plus que M. de Talleyrand à
cette époque ne prisait l'avantage et ne proclamait la nécessité de
l'accord avec l'Angleterre. À peine les ministres du 11 octobre
avaient-ils pris les affaires en main, que l'ambassadeur écrivait de
Londres, le 19 novembre 1832, au duc de Broglie: «N'oubliez jamais,
je vous en prie, que notre union avec l'Angleterre est la seule qui,
dans les circonstances actuelles, puisse être sincère: il est donc
dans l'intérêt de notre gouvernement de ne laisser s'établir, entre
nos deux gouvernements, ni aigreur ni défiance, de même qu'il est dans
l'intérêt des autres puissances que cette union effraye, de la
troubler par de mauvaises et fausses insinuations.» Un an plus tard,
le 10 décembre 1833, au plus fort des discussions soulevées par la
démonstration du Münchengraetz, il écrivait encore au duc de Broglie:
«Notre liaison avec l'Angleterre est si nouvelle, si fort opposée à
toutes les traditions, que sans cesse les anciennes habitudes
reparaissent sous une forme ou sous une autre. Les exigences
parlementaires des deux pays sont souvent aussi en opposition entre
elles, et les nécessités que vous impose la Chambre de Paris sont
habituellement en raison inverse de celles auxquelles le cabinet
anglais est obligé de se soumettre. Mais, enfin, il faut prendre les
choses comme elles sont, diminuer le plus possible ce qu'elles ont de
désagréable, et passer franchement l'éponge sur tout ce qui, dans les
questions actuelles, n'a pas été aussi simple que nous devions nous y
attendre.»

M. de Talleyrand attachait tant de prix à cette bonne entente des deux
monarchies constitutionnelles, qu'il essaya, à la fin de 1833, de la
sceller par une alliance écrite et formelle. Un tel acte lui eût paru
particulièrement opportun, au lendemain de Münchengraetz. Il s'en
ouvrit au Roi et au duc de Broglie, qui entrèrent dans son idée, mais
la tinrent secrète et n'en parlèrent pas aux autres membres du
cabinet. Le ministre des affaires étrangères rédigea même un projet de
traité qu'il envoya à M. de Talleyrand[469]. Dans la longue dépêche
qu'il lui adressa à cette occasion et où il développait toute une
série d'arguments à l'adresse de l'Angleterre, il présentait cette
alliance comme un moyen d'arrêter la Russie en Turquie, l'Autriche en
Italie, la Prusse en Allemagne. «Elle deviendra, ajoutait-il, le noyau
d'un nouveau groupe d'intérêts, le point d'appui naturel de tous les
souverains qui se sentiront une velléité de résistance; du roi de
Naples, en Italie, contre la domination autrichienne; du duché de
Bade, de la ville de Francfort, du duché de Nassau, contre les douanes
prussiennes; de tous les petits princes allemands, contre la
prépotence de la diète[470].» Dans quelle mesure la négociation
fut-elle engagée avec le gouvernement anglais? Il ne paraît guère y
avoir eu que des conversations. Accueillie favorablement par lord
Granville, ambassadeur à Paris, l'idée fut moins bien vue de lord
Palmerston, plus méfiant; celui-ci répugnait «à se gêner par des
engagements qui n'avaient pas un but spécial et déterminé[471]». Tout
fut, du reste, interrompu par l'incident parlementaire qui, comme nous
l'avons vu, amena, en avril 1834, la démission du duc de Broglie et
l'éloigna pour une année du ministère.

[Note 469: Le préambule de ce projet de traité disait: «Voulant, dans
un esprit de conciliation et de paix, resserrer les liens étroits qui
unissent déjà les deux peuples, et offrir à l'Europe, par cette
alliance fondée sur la loi des traités, la justice et les principes
conservateurs de l'indépendance des États et du repos des nations, un
nouveau gage de sécurité et de confiance.....» L'article premier
stipulait une «alliance défensive». L'article 2 disait que les deux
parties «s'engageaient à se concerter, dans toutes les occasions où le
repos de l'Europe et l'indépendance des États qui la composent leur
paraîtraient compromis». (Dépêche confidentielle du 16 décembre 1833.
_Documents inédits._)]

[Note 470: _Documents inédits._--M. Guizot, dans ses _Mémoires_ (t.
III, p. 284 à 287), présente le duc de Broglie, comme étant opposé à
ce projet d'alliance; M. Hillebrand (_Geschichte Frankreichs_, t. I,
p. 561) prétend, de son côté, que M. de Talleyrand avait proposé cette
alliance à l'Angleterre, sans avoir consulté le duc de Broglie. Ces
deux assertions ne paraissent pas conciliables avec les faits que nous
révèle la correspondance confidentielle du duc de Broglie et de M. de
Talleyrand.]

[Note 471: Lettre de M. de Talleyrand au duc de Broglie, en date du 3
janvier 1834. (_Documents inédits._)]

Mais à peine, par l'effet de cette démission, le portefeuille des
affaires étrangères eut-il passé aux mains de l'amiral de Rigny,
qu'éclata la nouvelle d'un traité de quadruple alliance, conclu, le 22
avril 1834, entre la France, l'Angleterre, l'Espagne et le Portugal.
L'objet spécifié était l'assistance à donner aux gouvernements de
Madrid et de Lisbonne contre don Carlos et don Miguel. Personne ne
crut que le traité eût seulement cet objet restreint. Chacun, ami ou
ennemi, y vit une réponse à Münchengraetz, l'union des puissances
constitutionnelles se constituant en face de celle des cours
absolutistes. L'effet en fut immense, aussi bien chez ceux qui y
cherchaient un encouragement pour les causes libérales, que chez ceux
qui s'en inquiétaient pour les intérêts conservateurs. Cette émotion
du public reposait sur une méprise. La vérité, qui ne fut pleinement
dévoilée que longtemps après, était plus modeste. Le traité ne réglait
réellement que les affaires d'Espagne et de Portugal. De plus, les
conditions dans lesquelles il avait été conclu, loin de marquer
l'intimité croissante que l'on supposait entre la France et
l'Angleterre, eussent révélé au public, s'il les avait connues, un
trop réel refroidissement. Mais pour bien comprendre ces faits, il
convient de revenir un peu en arrière et d'exposer brièvement ce qui
s'était passé dans la péninsule Ibérique.


V

Ferdinand VII, roi d'Espagne, était mort le 20 septembre 1833, léguant
sa couronne à sa fille Isabelle, âgée de trois ans et placée sous la
tutelle de la reine mère Marie-Christine. Don Carlos, frère de
Ferdinand, contestant la légitimité d'une succession féminine, s'était
aussitôt porté le compétiteur de sa nièce et avait été proclamé en
Biscaye. Le vieux droit espagnol admettait les femmes au trône. La
dynastie bourbonienne y avait substitué, en 1714, sinon la loi
salique, du moins une pragmatique qui restreignait la succession des
femmes au cas où il n'y aurait aucun héritier mâle. En 1789, Charles
IV, révoquant cette pragmatique, avait rétabli l'ancien droit
espagnol, et Ferdinand VII avait, en 1830, solennellement confirmé et
publié cette révocation. Il semblait donc que la question de droit fût
tranchée au profit des femmes; mais il s'y mêlait une lutte de parti.
Les absolutistes comptaient sur don Carlos, tandis que Marie-Christine
était favorable aux libéraux. Les premiers étaient dès lors intéressés
à la succession masculine, les autres à la féminine. Un combat
d'influence et d'intrigues se livra entre les deux partis, pendant les
dernières années de Ferdinand, chacun d'eux cherchant à obtenir un
acte royal en faveur de sa thèse. Le Roi oscillait entre son affection
pour sa fille et ses sympathies pour le parti absolutiste; un moment,
celui-ci crut l'avoir emporté; son triomphe fut de courte durée:
Ferdinand rétracta tout ce que lui avaient arraché les partisans de la
succession masculine, et mourut en proclamant le droit de sa fille.

Loin d'avoir un parti pris contre la succession masculine,
Louis-Philippe et ses ministres l'eussent préférée. Avec une reine, en
effet, un mariage pouvait mettre sur le trône d'Espagne un prince
étranger à la maison de Bourbon, hostile même, et détruire ainsi
l'oeuvre de Louis XIV[472]. Mais, en droit comme en fait, le
gouvernement de Juillet ne jugea pas que les titres de la fille de
Ferdinand pussent être contestés. Il savait d'ailleurs mauvais gré à
don Carlos de représenter les idées absolutistes et de faire cause
commune avec les légitimistes français. Il se prononça donc nettement,
avec l'Angleterre, en faveur d'Isabelle, envoya M. Mignet en ambassade
extraordinaire pour donner à la jeune reine un témoignage solennel de
son appui, et réunit une année d'observation au pied des Pyrénées. Il
commençait ainsi, à l'égard de la monarchie libérale d'Espagne, un
rôle de protection qui augmentait sans doute la clientèle de la
France, mais où les difficultés ne devaient pas lui manquer. Celles-ci
apparurent dès le premier jour. C'était d'abord l'insurrection
carliste, aussitôt éclatée dans les provinces basques, et contre
laquelle le gouvernement de Madrid paraissait croire que nous nous
étions obligés à lui donner un secours armé. C'était surtout, dans la
partie même de l'Espagne qui se disait constitutionnelle, l'embarras
de faire fonctionner les institutions de la liberté avec une nation
qui n'en avait pas les moeurs; la timidité des uns, l'imprudence des
autres, la maladresse de tous; les incertitudes, les faux pas et les
exigences de ministres sans expérience; les exigences impatientes de
l'opinion qui se croyait victorieuse; la part de passion
révolutionnaire ou irréligieuse qui se mêlait trop souvent à ce
libéralisme d'importation étrangère; par suite, un état de malaise et
de désordre, où il était aussi difficile, aussi compromettant pour
nous d'intervenir que de nous abstenir, d'approuver que de contredire,
et où, si grande que pût être notre influence, notre responsabilité
paraissait l'être encore davantage.

[Note 472: Le duc de Broglie écrivait à lord Brougham, le 25 octobre
1833: «Quant à nous, nous eussions fort préféré que don Carlos eût
succédé naturellement à son frère, selon la loi de 1713. Cela était
infiniment plus dans l'intérêt de la France. La succession féminine,
qui menace de nous donner un jour pour voisin je ne sais qui, nous est
au fond défavorable.» (_Documents inédits._) Louis-Philippe
développait la même idée dans une conversation qu'il avait avec le
prince Esterhazy, le 23 mai 1834. (_Mémoires de M. de Metternich_, t.
V, p. 600.) Cf. aussi, sur les sentiments de Louis-Philippe,
relativement à don Carlos, BULWER, _Life of Palmerston_, t. III, p.
24; et HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, 1830-1870, t. I, p. 597.]

La crise de l'Espagne était encore compliquée par le voisinage de la
guerre civile qui, depuis plusieurs années, déchirait le Portugal. Là
aussi, une jeune reine, dona Maria, soutenue par les «libéraux», se
voyait disputer la couronne par son oncle, don Miguel, qui s'appuyait
sur les absolutistes et avait partie liée avec les carlistes espagnols
comme avec les légitimistes français[473]. Le gouvernement de Madrid,
estimant que la pacification du Portugal importait à celle de
l'Espagne, résolut, au commencement de 1834, d'apporter son concours
armé à dona Maria. Il s'en ouvrit au cabinet anglais, toujours sur
l'oeil quand il s'agissait du Portugal, et lui demanda de l'aider dans
cette entreprise. Cette démarche aboutit, presque subitement, à la
négociation d'un traité de triple alliance, offert par l'Angleterre
aux deux puissances ibériques. Tout marcha très-vite; le 15 avril,
les représentants de trois gouvernements étaient d'accord sur les
stipulations du traité. De la France, il n'avait pas été question.
Bien plus, on s'était caché d'elle si soigneusement, que son
ambassadeur à Londres n'eut vent de l'affaire qu'au moment où il ne
restait plus qu'à donner les signatures. Ce mystère ne cachait pas
d'intentions mauvaises de la part du gouvernement de Madrid qui
s'était trouvé entraîné, presque sans avoir eu le temps de la
réflexion, là où il ne s'attendait nullement à aller. Tout était
l'oeuvre de lord Palmerston et, du reste, portait sa marque. Celui-ci
avait cru de l'intérêt britannique de ne pas nous admettre à partager
la protection du Portugal; et quant à l'Espagne, n'était-il pas dans
la tradition anglaise,--qu'on remontât à Louis XIV, à Napoléon ou
seulement à Louis XVIII,--d'y combattre, tout au moins d'y jalouser
l'influence française? Nous étions cependant fondés à trouver étrange
la conduite de la diplomatie britannique, d'autant plus que c'était le
duc de Broglie qui avait conçu, le premier, le plan d'une intervention
simultanée pour la délivrance du Portugal, et qui l'avait communiqué à
l'ambassadeur d'Angleterre à Madrid[474]. Aux réclamations de
l'ambassadeur français, le chef du _Foreign office_ répondit en lui
offrant d'accéder, après coup, au traité qui avait été délibéré et
conclu sans lui. Cette situation secondaire ne pouvait nous convenir.
De Paris, on proposa un traité nouveau, où la France figurait sur le
même pied que l'Angleterre; pendant que celle-ci y promettait, contre
don Miguel et don Carlos, le concours d'une force navale, celle-là,
dans le cas où sa coopération armée serait jugée nécessaire,
s'engageait «à faire, à cet égard, ce qui serait arrêté, d'un commun
accord, entre elle et ses trois alliés». Lord Palmerston, de fort
mauvaise humeur, eût bien voulu ne pas accepter notre contre-projet;
mais ses collègues, plus fidèles à l'«entente cordiale», l'y
contraignirent. Cette négociation fut, du reste, enlevée
très-lestement par M. de Talleyrand. Le 22 avril, les signatures
étaient données. Ainsi fut conclu ce traité de la Quadruple Alliance
où l'opinion et les chancelleries croyaient découvrir l'expression et
le couronnement, habilement prémédités, de l'intimité franco-anglaise.

[Note 473: Que les légitimistes français affectassent de mettre sur le
même rang le duc de Bordeaux, dont le titre héréditaire était
incontestable, et don Carlos, dont le droit était au moins douteux, on
peut en être surpris. Mais on comprend encore plus mal comment ils
solidarisaient la cause de leurs princes avec celle de don Miguel, le
moins «légitime» des prétendants. Jean VI, mort en 1826, avait laissé
la couronne à son fils aîné don Pedro. Celui-ci, déjà empereur du
Brésil, abdiqua la couronne du Portugal en faveur de sa fille encore
mineure, dona Maria. Il confia la régence à son frère cadet don
Miguel, et lui promit la main de la Reine. Mais, à peine cet
arrangement pris, don Miguel usurpa la couronne de celle qui était à
la fois sa nièce, sa pupille et sa fiancée (1827). En 1831, don Pedro,
ayant cédé l'empire du Brésil à son fils, vint, en personne et les
armes à la main, revendiquer les droits de sa fille. Après une guerre
acharnée, il s'empara de Lisbonne, se trouva maître de presque tout le
Portugal et put installer sa fille (1833). Don Miguel continuait
cependant à tenir la campagne à la fin de 1833 et au commencement de
1834.]

[Note 474: Un peu plus tard, le duc de Broglie disait dans une lettre
confidentielle à M. Bresson: «Je ne saurais oublier que mon excellent
ami Villiers (qui devait être lord Clarendon), passant par Paris pour
se rendre en Espagne, et emportant, écrit de ma main, le plan d'une
intervention simultanée entre la France, l'Angleterre et l'Espagne,
pour la délivrance du Portugal, plan qui n'entrait pas dans ses
instructions, mais qui lui a paru bon à mettre en oeuvre, n'a rien eu
de plus pressé, tout en l'adoptant, que de travailler à en exclure le
gouvernement français qui l'avait suggéré.» (Lettre du 12 octobre
1835. _Documents inédits._)]

Le traité eut tout d'abord un résultat. Don Miguel vaincu, découragé,
fut obligé de capituler à Evora, le 26 mai 1834, et s'engagea,
moyennant une pension de 375,000 francs, à ne jamais rentrer en
Portugal. Don Carlos, qui était avec lui, dut aussi se réfugier en
Angleterre. Mais à peine s'y trouvait-il depuis quelques jours, qu'il
s'embarquait secrètement, traversait la France, sans que notre police
y vit rien, et pénétrait en Espagne, le 10 juillet. Sa présence donna
un nouvel élan à la guerre civile. Fort incapable par lui-même, il
avait cette chance que son principal lieutenant, Zumalacarreguy,
réunissait, à un rare degré, les qualités de l'homme de guerre, du
chef de parti et du héros populaire. Sous ce commandement, les bandes
carlistes gagnaient du terrain. Vainement les généraux se
succédaient-ils à la tête des troupes libérales, aucun d'eux ne
parvenait à relever leur fortune. Des deux parts, la lutte prenait un
caractère de sanglante férocité. En même temps, les affaires
intérieures du gouvernement de Madrid étaient loin de s'améliorer. Le
ministère, sans force ou sans volonté pour dominer l'opposition
radicale dans les Chambres, se laissait souvent battre par elle ou, ce
qui était pis, lui cédait. Il ne se montrait pas plus capable de
maintenir l'ordre matériel dans le pays que la fidélité de l'armée;
sur plusieurs points éclataient des séditions populaires avec
massacres de prêtres, ou des tentatives de _pronunciamientos_
militaires. L'Autriche, la Prusse et la Russie, qui avaient d'abord
gardé une attitude expectante, se décidaient à rompre avec le
gouvernement d'Isabelle et rappelaient leurs représentants de Madrid.
Prenant de plus en plus ouvertement parti pour don Carlos, ils
recevaient ses envoyés, lui fournissaient des subsides et des
encouragements[475]. Les trois cours se décidaient moins par une
raison de droit que par une considération de sympathie politique.
Elles détestaient dans la fille de Marie-Christine une reine
constitutionnelle, cliente des puissances occidentales; elles
goûtaient au contraire dans son compétiteur le représentant de leurs
propres idées[476]. Ainsi pressée, d'une part par les carlistes, de
l'autre par les révolutionnaires, mise au ban d'une partie de
l'Europe, embarrassée et discréditée par sa propre impuissance, la
monarchie de la jeune Isabelle semblait en proche péril de mort.

[Note 475: _Mémoires de M. de Metternich_, t. V, p. 466, 467, 551 à
554, 611, 639 à 642.]

[Note 476: «La reine Isabelle, écrivait M. de Metternich, le 17
septembre 1834, est la Révolution incarnée dans la forme la plus
dangereuse; don Carlos représente le principe monarchique aux prises
avec la Révolution pure. La question ainsi posée est claire, et les vues
comme les voeux des puissances conservatrices ne sauraient former
l'objet d'un doute.» (_Mémoires_, t. V, p. 640.)--M. Ancillon, ministre
dirigeant de la Prusse, avait dit, de son côté, le 27 octobre 1833: «On
ne saurait se déguiser que sous la question de la succession se cache
une question bien autrement importante et vitale pour la politique
européenne, savoir: l'Espagne restera-t-elle attachée au système
conservateur et purement monarchique, et, dans le cas d'une guerre
générale, sera-t-elle pour les défenseurs de ce système, au besoin, une
alliée utile? ou bien l'Espagne entrera-t-elle dans le système
révolutionnaire et constitutionnel, et s'attachera-t-elle au char de la
France?... La première alternative aurait lieu si don Carlos montait sur
le trône; la seconde se réaliserait infailliblement, tôt ou tard, par le
triomphe de la cause de la Reine.» (HILLEBRAND, _Geschichte
Frankreichs_, 1830-1870, t. Ier, p. 573-574.)--Le czar Nicolas était
peut-être plus chaud encore pour don Carlos.]

Dans cette extrémité, le gouvernement de Madrid se tourna vers la
France, et lui demanda officiellement, le 17 mai 1835, la
«coopération» prévue par le traité du 22 avril 1834. C'était pour
notre gouvernement une question singulièrement délicate, qu'il
prévoyait depuis longtemps, qu'il redoutait même, et qui avait été
souvent examinée, à l'avance, dans ses conseils. Il était très-disposé
à fournir largement son concours moral, à y joindre tous les secours
indirects, surveillance de la frontière, envois de munitions,
facilités d'enrôlement; il offrait même de prêter une partie de la
légion étrangère qui servait en Algérie. Mais devait-il faire plus,
intervenir directement sous le nom et avec le drapeau de la France?
Le traité de la Quadruple Alliance lui laissait toute liberté
d'appréciation; comme nous l'avons vu en effet, le roi des Français
s'était engagé seulement, pour le cas où sa coopération serait jugée
nécessaire, «à faire, à cet égard, ce qui serait arrêté d'un commun
accord entre lui et ses trois alliés».

L'intervention trouva tout de suite, au sein du gouvernement, un
partisan très-ardent: c'était M. Thiers. Qu'elle fût la négation du
principe posé par nous, après Juillet, à propos des affaires de
Belgique, il s'en inquiétait peu. À l'entendre,--et il s'appuyait sur
les dépêches de notre ambassadeur M. de Rayneval,--repousser la
demande qui nous était faite, c'était manquer de parole à nos clients
libéraux d'Espagne, ruiner le prestige et l'influence de la France au
delà des Pyrénées, vouer à une chute prochaine et inévitable la
royauté d'Isabelle. Encore n'était-ce pas la question espagnole en
elle-même qui occupait le plus M. Thiers. Ce qui le séduisait en cette
affaire, c'était un prétexte pour faire, au dehors, quelque acte
retentissant, remuer des troupes, faire parler la poudre et rédiger
des bulletins de victoire. Déjà blasé sur la politique intérieure, sa
curiosité commençait à se porter sur les affaires étrangères. Or sa
vive et mobile imagination ne pouvait longtemps se contenter de la
sagesse prudente et parfois modeste qui avait été imposée, depuis
1850, à notre diplomatie. En écrivant l'histoire de la Révolution et
en préparant celle du Consulat, son esprit ne s'était-il pas habitué à
d'autres coups de théâtre? Une nouvelle expédition d'Espagne lui
paraissait d'un succès facile et de risques limités. Sans doute, elle
eût été très-mal vue par les puissances continentales; mais M. Thiers
était persuadé que, de ce côté, tout se passerait en colère
diplomatique[477]. Il ne lui déplaisait pas, du reste, que la
monarchie de Juillet eût ainsi l'occasion de braver ces puissances
sans trop s'exposer, de leur montrer son armée, de prouver qu'elle
avait la force et la hardiesse de s'en servir, sinon contre elles, du
moins malgré elles.

[Note 477: Les dépêches des ambassades ou des chancelleries étrangères
montrent bien en effet qu'au moins, au premier moment, il n'y aurait
eu aucun acte de guerre. (HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_,
1830-1870, t. Ier, p. 582-583.)]

Autant M. Thiers était ardent pour l'intervention, autant le Roi y
était opposé. Louis-Philippe n'admettait pas que la monarchie
espagnole fût incapable de se sauver elle-même, et, après tout, les
faits lui ont donné raison. L'intervention lui paraissait pleine de
périls. Les Espagnols ne nous résisteraient pas au premier moment,
mais ils seraient prêts à se soulever, aussitôt après notre départ.
Nous serions condamnés à prolonger indéfiniment notre occupation et à
prendre la tutelle du gouvernement. Or, Louis XVIII, ayant 80,000
hommes en Espagne, n'avait-il pas été réduit à rappeler son
ambassadeur, parce qu'il ne pouvait faire écouter ses conseils? «Je
connais les Espagnols, disait le Roi, ils sont indomptables et
ingouvernables pour des étrangers, ils nous appellent aujourd'hui; à
peine y serons-nous, qu'ils nous détesteront et nous entraveront de
tous leurs moyens. Ne nous mettons pas ce boulet aux pieds. Si les
Espagnols peuvent être sauvés, il faut qu'ils se sauvent eux-mêmes;
eux seuls le peuvent. Si nous nous chargeons du fardeau, ils nous le
mettront tout entier sur les épaules, et puis ils nous rendront
impossible de le porter.» À un point de vue plus général, le Roi ne
prenait pas aussi facilement que M. Thiers son parti du mécontentement
des puissances continentales: ce ne serait sans doute qu'une mauvaise
humeur peu efficace, si l'expédition devait être courte; mais ce
pouvait devenir un grave embarras ou même un péril sérieux, avec une
occupation destinée à se prolonger plusieurs années. D'ailleurs, comme
nous le verrons plus loin, Louis-Philippe, à cette époque, croyait
possible de se rapprocher des cours de l'Est; il cherchait
personnellement à se les concilier, et l'un de ses moyens, pour y
parvenir, était précisément de leur donner, par-dessus la tête de ses
ministres, l'assurance que jamais il ne permettrait une intervention
en Espagne[478]; l'ambassadeur de Prusse se croyait fondé à rapporter
à son gouvernement ce mot du duc d'Orléans: «Le Roi casserait douze
Chambres et prendrait son valet de chambre pour ministre, plutôt que
d'intervenir[479].»

[Note 478: _Mémoires de M. de Metternich_, t. V, p. 606.--HILLEBRAND,
_Geschichte Frankreichs_, 1830-1870, t. Ier, p. 578-588.]

[Note 479: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. I, p. 588.]

Louis-Philippe était vivement encouragé, dans sa résistance, par M. de
Talleyrand, qui, lui aussi, à cette époque, rêvait d'un rapprochement
avec les puissances continentales: «C'est l'intérêt de votre dynastie,
disait-il au Roi, de ne pas vous engager en Espagne[480].» Le maréchal
Soult pensait de même: comme on lui parlait d'une expédition ne
comprenant que dix mille hommes: «Ni dix mille, ni cinq mille, ni
cent, répondait-il; j'ai été trop longtemps en Espagne pour donner ce
conseil au Roi.» Le maréchal Gérard, au contraire, un moment président
du conseil après la retraite du maréchal Soult, et le maréchal Maison,
qui entra plus tard dans le cabinet, étaient conquis par M. Thiers à
l'intervention. Quant à MM. de Broglie et Guizot, ils paraissent avoir
hésité quelque temps entre M. Thiers et le Roi, également frappés des
difficultés d'une action militaire et de l'inconvénient de la refuser,
souhaitant surtout que le gouvernement de la reine Isabelle renonçât à
la demander. Le duc écrivait à M. de Rayneval, ambassadeur à Madrid,
de longues lettres, où, sans conclure formellement, il développait
toutes les objections contre l'intervention, tâchait de rendre courage
au cabinet espagnol, et l'engageait à faire ses affaires lui
même[481].

[Note 480: HILLEBRAND, _ibid._, p. 588.]

[Note 481: _Documents inédits._]

Le public français attendait avec émotion le parti qui serait pris.
Bien que la question n'eût pas été débattue au Parlement, elle
occupait beaucoup les esprits. La presse la discutait avec vivacité.
La Bourse, l'oreille au guet, descendait ou montait suivant que le
vent lui paraissait ou non souffler du côté de l'intervention. L'idée
d'une nouvelle expédition d'Espagne était fort impopulaire. Presque
tous les journaux la combattaient, et ceux des ministres qui
hésitaient, ayant voulu sonder les députés, n'en trouvèrent pas vingt
qui y fussent favorables[482].

[Note 482: Correspondance du duc de Broglie. (_Documents inédits._)]

Cet état de l'opinion, joint à la résolution si arrêtée du Roi, ne
pouvait pas ne pas agir sur M. Guizot et le duc de Broglie. Ce dernier
émit l'avis, aussitôt adopté, que, d'après les stipulations mêmes de
la Quadruple Alliance, l'Angleterre devait d'abord être consultée sur
le point de savoir s'il convenait de venir militairement au secours du
gouvernement espagnol. Cette démarche se trouva fournir un argument
décisif aux adversaires de l'intervention. Était-ce crainte jalouse de
voir de nouveau une armée française au delà des Pyrénées? le cabinet
de Londres déclara qu'à son avis, le moment n'était pas venu de donner
à la reine d'Espagne l'assistance prévue par le traité du 22 avril
1834, et que, si la France agissait, il «ne voulait en aucune manière
se rendre solidaire d'une pareille mesure qui pourrait compromettre le
repos général de l'Europe». Devant cette réponse, M. Thiers lui-même
dut, au moins pour le moment, renoncer à tout projet d'intervention.

Il fallut donc avertir le gouvernement espagnol que sa demande ne
pouvait être accueillie[483]. Bien que le gouvernement français offrît
en même temps tous les témoignages de sa bienveillance et tous les
secours indirects en son pouvoir, la déception fut grande à Madrid. Au
premier abord, les événements parurent donner raison à ceux qui
avaient prophétisé des désastres, au cas où nous refuserions d'agir.
Les carlistes, enhardis, infligèrent de nouveaux échecs à l'armée
constitutionnelle et la forcèrent à repasser l'Èbre; sauf quelques
villes, ils occupaient la Biscaye, la Navarre, la Catalogne et
l'Aragon. Dans le reste de la Péninsule, redoublement d'agitation
révolutionnaire, d'émeutes et de massacres de moines. Les ministres
relativement modérés et clients de la France, MM. Martinez de la Rosa
et de Toreno, découragés, débordés, furent contraints de céder la
place à M. Mendizabal, chef du parti radical et se réclamant du
patronage anglais (février 1836). C'était un échec pour notre
influence, un péril pour la monarchie espagnole. Plus que jamais donc,
les affaires de la Péninsule devaient occuper le gouvernement
français; elles fixeront, en effet, d'une façon particulière,
l'attention du cabinet qui succédera, le 22 février 1836, au ministère
du 11 octobre.

[Note 483: Dépêche du 8 juin 1835.]


VI

L'affaire de la Quadruple Alliance a bien montré quelles étaient alors
les difficultés de nos relations avec l'Angleterre. Sur beaucoup
d'autres théâtres, notamment à Bruxelles, à Constantinople, à Athènes,
nous rencontrions, sournoise ou patente, la jalousie qui s'était
manifestée à propos du Portugal et de l'Espagne. Dans presque toutes
les capitales, on eût dit que les ambassades ou les légations
britanniques avaient pour tâche de se créer une influence rivale,
souvent ennemie de la nôtre. Certains agents diplomatiques y
apportaient d'autant plus de passion, qu'ils avaient été, en quelque
sorte, dressés à combattre la France[484]. On eût dit que, dans le
gouvernement comme dans l'opinion d'outre-Manche, la tradition d'une
inimitié de plusieurs siècles l'emportait sur les devoirs, encore mal
compris ou mal acceptés, d'une alliance toute récente. Avec une telle
disposition, le rapprochement même des deux nations, la multiplicité
de leurs points de contact, la communauté de leurs intérêts, ne
devenaient qu'une occasion de froissements et de chocs plus fréquents;
c'était à se demander si l'harmonie n'eût pas été moins malaisée à
maintenir entre deux États ayant des préoccupations plus différentes,
des théâtres d'action plus éloignés l'un de l'autre. En même temps que
les accidents désagréables se multipliaient, les signes extérieurs
d'entente se faisaient plus rares et plus incertains. Le traité du 22
avril 1834, où amis et ennemis avaient cru voir la consolidation
définitive et solennelle de l'alliance des deux puissances
occidentales, semblait au contraire devoir être la dernière
manifestation de cette alliance et le point de départ, sinon d'une
rupture, du moins d'un refroidissement chaque jour plus visible.

[Note 484: Dans une lettre écrite de Berlin, le 2 novembre 1835, M.
Bresson disait de sir R. Adair, ministre anglais en Prusse, chez
lequel il avait constaté peu de bienveillance envers la France,
«Pendant cinquante ans, il a vu la lutte de l'Angleterre et de la
France: il y a joué un rôle. Ses habitudes sont prises, ses
inclinations formées. Il n'accepte qu'avec restriction l'alliance
actuelle des deux pays.» Il indiquait comme «n'ayant pas d'autre
manière de faire», lord Ponsomby, ambassadeur à Constantinople; sir
Frédéric Lamb, ambassadeur à Vienne; M. Villiers, ambassadeur à
Madrid. (_Documents inédits._)]

Par ce qu'on peut déjà connaître du caractère et des sentiments de
lord Palmerston,--de ce patriotisme égoïste, intolérant, âpre,
hargneux, incapable de comprendre qu'il y ait, dans le monde, un autre
droit que l'intérêt de l'Angleterre; de ce sans gêne que n'arrêtait
aucun scrupule de principe, de générosité, de loyauté ou seulement de
politesse; de ce tempérament querelleur qui transformait aussitôt la
moindre dissidence en aigre conflit[485],--on devine que la présence
d'un tel homme à la tête du _Foreign Office_ n'était pas faite pour
diminuer, entre les deux puissances occidentales, les causes
naturelles de froissement; elle eût suffi, au contraire, à en créer.
Cet homme d'État mettait son ambition à mériter le nom de «bouledogue
de l'Angleterre», et c'était surtout contre la France que son instinct
le portait à aboyer et à montrer les dents. Tout ce que la vieille
politique britannique avait eu de passion gallophobe survivait dans
son âme. Aussi le trouvait-on absolument réfractaire à l'«entente
cordiale»; vainement le cabinet whig l'avait-il inscrite en tête de
son programme et voulait-il sincèrement la pratiquer, le ministre des
affaires étrangères cherchait, en dépit de ses collègues, tous les
moyens de se passer de la France, ou même toutes les occasions de la
mortifier et de lui nuire.

[Note 485: C'est en faisant allusion à cette diplomatie querelleuse
que Robert Peel, à la veille même de sa mort, disait à lord
Palmerston, en pleine Chambre des communes: «Si votre diplomatie n'est
employée qu'à aviver chaque blessure, à envenimer les ressentiments au
lieu de les amortir; si vous placez dans chaque cour de l'Europe un
ministre, non point dans le dessein de prévenir des querelles ou d'y
mettre un terme, mais afin d'entretenir d'irritantes correspondances,
ou afin, dans tel intérêt supposé de l'Angleterre, de fomenter des
dissensions avec les représentants des puissances étrangères, alors,
non-seulement cette institution est maintenue à grands frais, par les
peuples, en pure perte, mais une organisation adoptée par les sociétés
civilisées pour assurer les bienfaits de la paix, est pervertie en une
cause nouvelle de troubles et d'hostilités.»]

L'Angleterre nous marchandait donc chaque jour davantage les profits
de son alliance et nous épargnait moins les désagréments de sa
rivalité. Les autres gouvernements s'en apercevaient. M. de Metternich
ne se refusait pas le plaisir de révéler, de temps à autre, à notre
ambassadeur, les mauvais tours que lord Palmerston cherchait à nous
jouer. Il se défendait cependant de nous pousser à une rupture: «Vous
brouiller avec l'Angleterre, s'écriait-il, ce serait comme si nous
nous brouillions, nous, avec la Russie.» Mais il ajoutait
malicieusement: «Prenez-y garde, rien n'est plus utile que l'alliance
de l'homme avec le cheval; seulement il faut être l'homme et non le
cheval[486].»

[Note 486: Dépêche de M. de Sainte-Aulaire du 7 décembre 1835.]

Le duc de Broglie ne contestait pas les mauvais procédés du
gouvernement anglais: il n'en regardait pas moins comme nécessaire de
rester fidèle à cette alliance, en «l'acceptant avec ses conditions
inévitables et ses vicissitudes naturelles, avec ses hauts et ses
bas». Il s'est expliqué sur ce sujet, dans une longue et
très-remarquable lettre, écrite, en 1835, à l'un, de ses agents[487].
Après y avoir rappelé comment l'alliance anglaise était née, après
1830, et l'immense service qu'elle nous avait rendu, il observait,
avec finesse, les conditions particulières qui faisaient de nos
voisins des alliés si incommodes: «L'Angleterre, disait-il, est une
île; l'Angleterre est une grande puissance maritime; l'Angleterre
n'entretient point de grandes armées de terre. Comme île, comme grande
puissance maritime, elle ne court aucun risque d'invasion; elle joue
en quelque sorte sur le velours, lorsqu'elle se mêle des affaires du
continent; elle peut dès lors avoir, sans trop d'inconvénient, une
politique brusque, violente, téméraire, agissant par secousses et par
saccades; elle n'a point trop à redouter les conséquences de ses
incartades. Comme puissance qui n'entretient pas de grandes armées de
terre, assez peu lui importe de s'engager par ses paroles, ou même par
ses actes; on trouve tout naturel qu'elle ne soutienne pas ses
menaces, qu'elle se renferme chez elle, et se croise les bras
tranquillement après avoir jeté feu et flamme..... Cette même position
de l'Angleterre qui lui épargne tout ce qu'il peut y avoir de grave
dans les conséquences d'une politique hasardeuse, tout ce qu'il peut y
avoir d'irrémédiable dans les partis pris à la légère, nous explique
également pourquoi sa manière d'agir est souvent bizarre et
inconséquente. C'est un enfant gâté qui ne résiste guère à ses
premiers mouvements et qui se passe souvent ses fantaisies du jour et
du quart d'heure..... Enfin, lorsque nous nous sommes alliés à
l'Angleterre, nous avons dû compter que partout où l'intérêt bien
évident de l'alliance ne serait pas en saillie, nous retrouverions
l'esprit jaloux, inquiet, soupçonneux, de l'ancienne politique
anglaise vis-à-vis de la France, cette envie de briller aux dépens
d'autrui, de primer, de faire parade d'influence uniquement pour
prouver qu'on en a.» Le duc de Broglie citait de nombreux exemples des
incartades et de la malveillance anglaises. Puis il ajoutait: «Que
conclure de tout cela? Rien autre chose, sinon que la situation
actuelle ne diffère pas essentiellement de ce qu'elle était il y a
deux ans, qu'il ne nous arrive rien, en ce moment, qui ne nous soit
arrivé chaque jour, depuis 1831, rien à quoi nous n'ayons dû nous
attendre, rien dont nous devions nous effaroucher bien fort.....
L'alliance de la Russie coûte assurément plus cher, depuis cinq ans, à
M. de Metternich, que l'alliance anglaise ne nous a coûté, et, si nous
sommes forcés de passer bien des choses au ministre anglais, nous lui
avons fait avaler, il faut en convenir, de notre côté, quelques
pilules assez amères, témoin l'expédition d'Ancône et nos déclarations
publiques sur la possession d'Alger.» Après avoir recommandé de
dissimuler nos dissentiments avec l'Angleterre, pour que les cabinets
étrangers ne s'en emparassent pas, le ministre terminait ainsi: «Il
faut que le plus sage des deux cabinets couvre les fautes de l'autre,
ne regarde pas de trop près à de légers torts, cède même, au besoin,
tous les avantages qui seraient véritablement sans importance. C'est
par une politique calme et réfléchie, persévérante et conséquente,
raisonnée et régulière, qu'un gouvernement s'honore et s'affermit.
C'est par là qu'il acquiert à la longue un ascendant durable, et cet
ascendant-là est le seul dont il doive faire cas. Tout le reste,
toutes les petites irritations, toutes les petites susceptibilités,
toutes les petites envies de briller, de primer, de faire preuve
d'influence, ne sont, si je puis ainsi parler, que de la fatuité
diplomatique. Il faut laisser cela à ceux qui ne sont pas obligés
comme nous de prendre les choses au sérieux et qui n'ont pas à jouer
une aussi grosse partie que la nôtre.»

[Note 487: Lettre du 12 octobre 1835 à M. Bresson. (_Documents
inédits._)]

Tout le monde ne voyait pas les choses d'aussi haut et avec autant de
sérénité que le duc de Broglie. On conçoit que d'autres esprits, plus
accessibles à l'impatience et à l'agacement, fussent conduits à se
demander si la France ne pouvait pas trouver sur le continent des
alliés plus aimables et plus profitables. De ce nombre fut M. de
Talleyrand, l'homme même qui avait, après 1830, inventé et pratiqué
l'entente cordiale avec l'Angleterre, qui, en 1832 et en 1833,
recommandait au duc de Broglie d'y demeurer quand même fidèle et
tâchait de la transformer en alliance formelle et générale[488]. Le
vieux diplomate se décidait-il par des considérations de haute
politique? Cédait-il au ressentiment des impertinences que ne lui
avait pas épargnées lord Palmerston et auxquelles la déférence
universelle des diplomates européens ne l'avait pas préparé[489]? Ou
bien encore subissait-il l'influence russe de la princesse de Liéven
qu'il avait beaucoup vue à Londres? Toujours est-il que, vers la fin
de 1834, il disait au Roi: «Qu'est-ce que Votre Majesté a encore à
attendre de l'Angleterre? Nous avons exploité son alliance et nous
n'avons plus aucun avantage à en retirer. C'est à notre alliance avec
l'Angleterre que nous devons la conservation de la paix; maintenant
elle n'a que des révolutions à vous offrir. L'intérêt de Votre Majesté
exige donc qu'elle se rapproche des puissances orientales... Les
grandes cours ne vous aiment pas, mais elles commencent à vous
estimer[490].»

[Note 488: À la fin de 1834, M. de Talleyrand, en alléguant son âge et
sa santé, donna sa démission d'ambassadeur à Londres.]

[Note 489: Lord Palmerston, comme le dit son biographe anglais,
Bulwer, «n'avait pas la bosse de la vénération»; et puis il avait été
fort mortifié des caricatures nombreuses qui, en Angleterre, le
représentaient comme étant l'instrument et le jouet de M. de
Talleyrand. (Lettre de M. de Talleyrand à M. de Broglie, du 17
décembre 1832. _Documents inédits._)]

[Note 490: Ce langage est rapporté dans une dépêche de M. de Werther,
ambassadeur de Prusse à Paris, en date du 1er juin 1835. (HILLEBRAND,
_Geschichte Frankreichs_, 1830-1870, t. I, p. 587-588.)]

Le Roi avait toujours tenu grand compte des avis de M. de Talleyrand.
Cette fois, il était d'autant plus disposé à les suivre qu'ils
répondaient à son sentiment personnel. Peut-être même, dans cette
voie, avait-il devancé son ambassadeur. Dès la fin de 1833, et surtout
à partir de 1834, on eût pu noter chez Louis-Philippe une tendance
nouvelle à se mettre en bons termes avec les gouvernements du
continent. Divers symptômes lui donnaient à penser que ces
gouvernements, surtout ceux de Berlin et de Vienne, étaient au fond un
peu las et découragés de leur hostilité contre la monarchie de
Juillet, à demi désarmés par la bonne tenue de cette dernière, et par
suite moins opposés à un rapprochement. Aussi croyait-il le moment
venu de leur faire des avances et de leur donner des gages. Sans la
bien connaître, le public soupçonnait cette évolution de la politique
personnelle du Roi, et ce fut une occasion d'attaques très-vives. La
presse de gauche affectait de ne voir là que la couardise d'un prince
trop pacifique qui tremblait devant les menaces de la Sainte-Alliance,
ou l'empressement d'un parvenu qui mendiait son admission parmi les
vieilles monarchies, cherchait à se faire pardonner son origine, et
sacrifiait, pour cela, l'intérêt et l'honneur de la France libérale.
En présentant ainsi les choses, l'opposition, suivant son habitude, ne
montrait ni largeur d'esprit, ni justice. Que le prince fût
personnellement flatté à la pensée de se voir enfin traité avec
politesse et même recherché par les gouvernements qui, jusqu'alors,
avaient le plus suspecté et dédaigné sa provenance révolutionnaire,
c'est possible, et, après tout, rien de plus naturel, ni de plus
légitime; en cette circonstance, comme presque toujours d'ailleurs,
l'intérêt de la France et celui de la dynastie se confondaient. Mais
cette conduite ne pouvait-elle pas s'expliquer par une autre raison,
raison de haute politique qui regardait la nation elle-même? Jamais
une puissance n'est une alliée facile et obligeante, quand elle sait
être une alliée unique et nécessaire. Telle était, par le malheur de
1830, la situation de l'Angleterre à notre égard. Du jour où l'on
aurait appris, à Londres, que rien ne nous empêchait plus de choisir
nos amis parmi les États du continent, lord Palmerston lui-même ne
serait-il pas devenu plus souple et plus bienveillant? Dût-on donc, en
fin de compte, demeurer fidèle à l'alliance anglaise, il importait
cependant de faire disparaître l'espèce d'incompatibilité que la
révolution avait semblé créer entre notre monarchie et celles de la
vieille Europe. Nous ne nous demandons pas, pour le moment, si le Roi
avait bien choisi l'heure et les moyens. Mais au moins ne faut-il pas
rapetisser ni dénaturer le motif qui le déterminait et le but auquel
il visait.

Sans méconnaître de quel avantage il eût été de reconquérir le libre
choix de nos alliances, le duc de Broglie croyait que les puissances
continentales gardaient contre nous trop de préventions et de dédains,
pour qu'un rapprochement avec elles pût être dignement et utilement
tenté, pour qu'il y eût lieu même d'accueillir leurs avances. «Au fond
de l'âme, écrivait-il à M. de Sainte-Aulaire, notre ambassadeur à
Vienne[491], M. de Metternich nous hait et nous méprise comme des
bourgeois que nous sommes, mais il se figure que la moindre cajolerie
d'un grand seigneur européen comme lui doit nous tourner la tête, et
que, dans notre isolement continental, la moindre avance de l'Autriche
doit nous paraître une bonne fortune inopinée. Je suis bien aise qu'il
sache, une fois pour toutes, que nous nous trouvons de taille à le
regarder de haut en bas.» Et encore: «Toutes les fois que je vois M.
de Metternich se tourner de notre côté, il me semble voir un homme qui
pose sa main pour s'appuyer sur un fagot d'épines, et qui la retire à
l'instant même... La haine du gouvernement de Juillet, en tant que
tel, n'est pas moindre aujourd'hui qu'il y a trois ans. Je me règle
là-dessus.» Il se défendait d'avoir, au fond, beaucoup plus de
confiance dans le gouvernement prussien. Tout au plus notait-il qu'à
Berlin on était «moins grand seigneur», qu'on avait «moins de morgue»,
et qu'il y avait, par suite, plus de possibilité d'entente. Sur la
Russie, il s'exprimait ainsi: «Si nous voulions essayer de nous
rapprocher de la Russie, de lui promettre toute liberté dans ses
desseins sur Constantinople, à la condition d'avoir son appui pour
envahir la Belgique et prendre la rive gauche du Rhin, outre que ce
serait, de notre part, un manque de foi odieux et méprisable, ce
serait une entreprise dont nous n'aurions que la honte. La haine de
l'empereur de Russie pour nous est encore la plus forte de toutes ses
passions; il ne nous a jamais fait aucune ouverture dont nous
puissions nous prévaloir pour changer de ligne de conduite et de
drapeau, et s'il en accueillait de notre part, ce ne pourrait être
qu'un stratagème, ce ne pourrait être que pour nous trahir ensuite et
nous déconsidérer: nous l'aurions bien mérité.»

[Note 491: Cette citation et celles qui vont suivre sont tirées de la
correspondance confidentielle du duc de Broglie avec ses ambassadeurs.
(_Documents inédits._)]

Aussi le duc de Broglie précisait-il en ces termes l'attitude qu'il
conseillait à ses agents, en face des gouvernements du continent:
«Vous avez vu quelquefois un homme de mérite, mais sans naissance,
qu'un événement, glorieux pour lui, introduit dans la haute société.
Quel doit être le principe de conduite d'un pareil homme en pareille
situation? Je n'hésite point à dire que son principe de conduite doit
être la réserve, une dignité polie, mais un peu froide. Il doit se
tenir à distance des grands personnages dont le sort l'a rapproché, et
les tenir en même temps à distance de lui-même, attendre les avances
et n'en point faire le premier, de crainte de les voir repoussées pu
de les voir tournées en ridicule; lorsqu'il en reçoit, il doit les
recevoir sans affectation, sans empressement, comme une chose toute
simple; lorsqu'il n'en reçoit pas, il doit trouver la chose plus
simple encore, témoigner, en un mot, qu'il sait ce qu'il vaut, qu'il
n'a besoin de personne et ne demande rien, sauf ce qu'il est
rigoureusement en droit d'exiger. Supposez enfin que l'occasion se
présente de régler quelques affaires, quelques intérêts, il doit
prendre soin que les arrangements dans lesquels il entre portent sur
des données précises, limitées, positives; il doit éviter de se
compromettre dans des relations vagues et générales qui ne peuvent
s'entretenir que par l'intimité et la confiance, par une certaine
identité de vues, d'habitude et de sentiments. Eh bien, cet homme-là,
c'est le gouvernement de Juillet. Considéré dans ses rapports avec les
autres gouvernements, c'est un parvenu. Son moyen de parvenir a été
légitime, glorieux, mais, je le répète, c'est un parvenu. Il ne doit
point en rougir; il doit au contraire s'en faire honneur et se
conduire en conséquence. Tel est le caractère que je m'applique, pour
mon propre compte, à imprimer à nos relations diplomatiques. Le
gouvernement français est isolé sur le continent de l'Europe, c'est un
fait qu'il faut reconnaître, et c'est une situation dont il ne faut
pas se montrer empressé de sortir. Ce gouvernement-ci s'affermit,
cette nation se calme et se rassure, ce pays-ci prospère et
s'enrichit. Ce qui nous manque, c'est ce qu'aucune combinaison
politique ne saurait nous donner tout à coup, le temps, la durée,
cette confiance dans le lendemain qui naît de ce qu'on a un passé, de
ce que le jour présent ressemble à la veille. Mon unique ambition,
c'est d'assurer à ce gouvernement-ci du temps, de la durée; c'est de
le maintenir en paix avec tout le monde, en prévenant, autant qu'il se
peut, tout accroissement de prépondérance qui serait de nature à
tourner contre nous; c'est de lui procurer le genre de considération
que mérite un gouvernement sérieux, sensé, fidèle à sa parole et
disposant d'une puissance grande et réelle.» Comme conclusion, le duc
de Broglie engageait ses agents à «entretenir avec les cours du
continent des relations polies, aisées, bienveillantes, telles, en un
mot, qu'il en existe entre gens bien élevés, mais sans jamais donner à
croire que nous prétendions à transformer ces relations en intimité
véritable, en amitié bon argent, en confiance réelle».

Cette attitude différait, sur plus d'un point, de celle qu'eût désirée
Louis-Philippe. Il y avait donc divergence grave entre le Roi et son
ministre. On comprend mieux maintenant pourquoi le premier accepta si
facilement la démission du second, à la suite du débat sur l'indemnité
américaine, et pourquoi aussi il se montra si longtemps opposé à sa
rentrée. En effet, pendant l'année où le portefeuille des affaires
étrangères fut aux mains de l'amiral de Rigny, d'avril 1834 en mars
1835, le Roi fut plus à l'aise pour essayer de faire prévaloir ses
vues. Mais il n'y renonçait pas, même avec le duc de Broglie dans son
conseil. On ne saurait s'en étonner. Le souverain, même
constitutionnel, a le droit et le devoir d'exercer une action, le plus
souvent prépondérante, dans la direction des affaires étrangères.
Combien avait-il été heureux pour la France que Louis-Philippe
l'exerçât après 1830[492]! Seulement, avec le duc de Broglie, ce
prince a-t-il toujours recouru aux meilleurs procédés? Quand il se
prononçait ouvertement contre l'intervention en Espagne et pesait sur
son conseil pour faire prévaloir son opinion, rien de plus correct.
Mais il ne s'en tenait pas là: il semblait parfois vouloir neutraliser
ou corriger l'action de ses ministres, par-dessus leur tête et plus ou
moins à leur insu. Il profitait des relations amicales, presque
familières, où il avait admis les ambassadeurs étrangers, notamment
ceux de Russie, d'Autriche et de Prusse, des longues conversations
auxquelles il les avait habitués[493], pour leur tenir un langage
sensiblement différent de celui de M. de Broglie. Il leur faisait
confidence de son désir de se rapprocher des puissances continentales,
de ses griefs contre l'Angleterre[494], ou même de ses désaccords avec
ses propres ministres. Y avait-il, dans les actes de ces derniers,
quelque chose qui pût contrarier les trois cours, il cherchait à
l'atténuer. Ainsi, après le traité d'Unkiar-Skelessi, donnait-il
l'assurance qu'il ne suivrait pas lord Palmerston dans sa campagne
contre la Russie[495]; après Münchengraetz, désavouait-il à demi la
roideur du duc de Broglie[496], et, après le traité de la Quadruple
Alliance, s'empressait-il de diminuer la portée de cet acte, affirmant
que, malgré l'opinion contraire d'une partie de son conseil, il ne
permettrait jamais une intervention en Espagne[497]. À plusieurs
reprises, M. de Broglie, d'accord avec l'Angleterre, avait refusé de
s'associer aux démarches des puissances continentales, pour imposer à
la Suisse des mesures contre les réfugiés politiques; il avait même
protégé la résistance de ce petit État; Louis-Philippe laissait voir
aux ambassadeurs qu'il eût voulu, au contraire, se ranger du côté des
puissances, se plaignait à eux de la «marotte suisse» de son ministre,
profitait de l'intervalle où celui-ci n'était plus au pouvoir pour
imprimer, sur ce point, une direction différente à notre diplomatie,
et telle était son insistance, qu'à la fin de 1835, après la rentrée
du duc, il finissait par l'amener en partie aux mesures qu'il
voulait[498]. Les ambassadeurs se prêtaient avec empressement à ces
épanchements, transmettaient à leur gouvernement ce qui leur était
ainsi révélé, notant surtout avec soin, peut-être même exagérant les
boutades ou les blâmes qui avaient pu échapper au Roi contre son
propre ministre[499]. L'écho de ces conversations revenait souvent à
ce dernier, soit par ses agents du dehors, soit par les diplomates
étrangers. De là, entre la couronne et ses conseillers, une tension de
rapports qui fut pour beaucoup dans les déplorables crises
ministérielles de 1834 et de 1835, et bientôt dans la chute, plus
déplorable encore, du cabinet du 11 octobre.

[Note 492: La reine Victoria, quelle que fût sa correction
parlementaire, a exercé cette action, et elle en a révélé elle-même
l'étendue dans le livre qu'elle vient de faire écrire sur le prince
Albert. L'auteur de ce livre, M. Théodore Martin, a résumé ainsi, sur
ce sujet, la doctrine conservée par l'usage anglais: «Nos relations
extérieures comprenant les questions vitales de paix et de guerre ont
toujours été considérées comme exigeant, d'une manière spéciale,
l'attention du souverain. Si quelqu'un doit tenir plus sérieusement
que personne à rehausser la dignité, la puissance et le prestige de ce
pays, on peut le présumer à bon droit, c'est le souverain qui préside
à ses destinées et en qui sa majesté se personnifie. Si quelqu'un
doit, plus que personne, aimer la paix et tous les biens qu'elle
dispense, c'est le souverain. Aucun ministre, quel que soit son
patriotisme, quelle que soit sa conscience, n'est homme à surveiller
ce qui se passe sur le continent, à s'inquiéter de la constante
prospérité du pays, avec plus de vigilance et plus de pénétration que
le souverain, puisque, de toutes les personnes du royaume, il est le
plus étroitement identifié avec ses intérêts et son honneur... C'est
pour ce motif que la couronne a toujours eu l'éminente fonction de
veiller exactement, continuellement sur l'état de nos relations
extérieures, par conséquent de se tenir pleinement informée de la
politique du gouvernement et de tout détail essentiel de cette
politique pouvant influer sur les relations du dehors.» (Théodore
MARTIN, _The Life of the Prince-Consort_, t. II, p. 300-301.)]

[Note 493: C'est ce qui faisait dire à M. de Metternich:
«Louis-Philippe est causeur; il faudrait lui envoyer un sourd-muet
pour empêcher qu'on lui répondit.» (_Mémoires_, t. VI, p. 31.)]

[Note 494: Le Roi déclarait à M. de Werther, au commencement de 1834,
«n'avoir à essuyer, de la part de l'Angleterre, que méfiance et
exigence». (HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. I, p. 564.)]

[Note 495: Dépêches diverses des ambassadeurs ou des ministres
étrangers, à la fin de 1833 ou au commencement de 1834. (HILLEBRAND,
_ibid._, p. 562 à 564.) L'ambassadeur de Prusse prétend même qu'en
janvier 1834, le Roi avait écrit, dans ce sens, au Czar, une lettre
autographe que le duc de Broglie prit sur lui de supprimer. Le Roi
n'aurait connu cette suppression qu'en avril, après la démission du
duc, et aurait alors envoyé une copie de sa lettre au maréchal Maison,
son ambassadeur à Saint-Pétersbourg.]

[Note 496: Après avoir écouté, en cette occasion, les plaintes des
ambassadeurs sur la «roideur» du duc de Broglie, Louis-Philippe
ajoutait: «Mais vous savez: le Roi règne et ne gouverne pas.
Cependant, au besoin, je saurai bien empêcher qu'on aille trop loin.»
(HILLEBRAND, _ibid._, p. 556, 563.)]

[Note 497: HILLEBRAND, _ibid._, p. 578; _Mémoires de Metternich_, t.
V, p. 606, 607.]

[Note 498: Cf. diverses dépêches des ambassadeurs étrangers, citées
par Hillebrand (_Geschichte Frankreichs_, t. I, p. 612), notamment
dépêches de Werther, des 25 mars, 1er et 21 avril 1835. Ces affaires
de Suisse prendront beaucoup plus d'importance sous les ministères
suivants: nous y reviendrons à ce moment.]

[Note 499: Cf. les nombreuses dépêches des ambassadeurs étrangers,
citées par Hillebrand dans les passages visés ci-dessus.]

Pour encourager ces dispositions du Roi, les gouvernements du
continent ne tarissaient pas en éloges sur sa modération, sur sa
sagesse, qu'ils opposaient au mauvais esprit de ses ministres,
particulièrement du duc de Broglie[500]; ils lui faisaient parvenir
des témoignages de confiance, de reconnaissance et d'estime, auxquels
il était très-sensible. M. Ancillon et le prince de Metternich
proclamaient la tenue de Louis-Philippe «plus correcte encore et
meilleure que celle de lord Wellington»[501]. Il n'était pas jusqu'au
Czar qui ne le fît remercier de ses efforts pour contenir lord
Palmerston[502]. Les ambassadeurs trouvaient, plus d'une fois, leur
intérêt à traiter ainsi directement avec le Roi, par-dessus la tête de
ses ministres[503]. Ils avaient cru d'ailleurs observer que sa
volonté personnelle finissait toujours par l'emporter, quand elle
était nettement exprimée. C'est ce qu'avait cherché à établir, dès
novembre 1833, l'ambassadeur de Russie, Pozzo di Borgo, dans un
_Memorandum_ communiqué à ceux des membres du corps diplomatique qui
faisaient cause commune avec lui[504]. Ceux-ci furent confirmés encore
dans ce sentiment, quand ils virent Louis-Philippe faire prévaloir
dans les affaires espagnoles la politique de non-intervention qui leur
tenait tant à coeur[505]. M. de Sales, ambassadeur de Sardaigne, en
concluait que «le Roi était bien le maître et le directeur du
ministère[506]».

[Note 500: _Mémoires de M. de Metternich_, t. V, p. 667.]

[Note 501: Plus on allait, plus les puissances continentales
ressentaient d'animosité contre le duc de Broglie. Leur irritation fut
vive, quand, en mars 1835, elles le virent rentrer au ministère. «Nous
aurons du fil à retordre avec cet homme», écrivait M. de Metternich.
(_Mémoires_, t. VI, p. 32.)]

[Note 502: Dépêches de janvier 1835. (HILLEBRAND, _Geschichte
Frankreichs_, t. I, p. 583.)]

[Note 503: _Ibid._, p. 564.]

[Note 504: Dépêche de Werther, du 14 novembre 1833. (_Geschichte
Frankreichs_, t. I, p. 563.)]

[Note 505: «Le fait de la non-intervention, écrivait M. de Metternich
le 18 juin 1835, est d'une importance bien grande et bien générale.
J'ai anticipé nos félicitations au roi Louis-Philippe, et, en effet,
on ne peut que lui adresser des félicitations.» (_Mémoires_, t. VI, p.
36.)]

[Note 506: Dépêche du 20 juin 1835. (HILLEBRAND, _Geschichte
Frankreichs_, t. I, p. 585.)]

Les choses en vinrent à ce point qu'à partir de 1834 et surtout de
1835, des communications secrètes s'établirent entre M. de Metternich
et Louis-Philippe[507]. Tout se passait en dehors et même, dans une
certaine mesure, à l'insu des ministres. Dans des lettres adressées à
l'ambassadeur d'Autriche, mais, en réalité, destinées à être mises
sous les yeux du Roi, ou tout au moins à lui être lues en partie, le
chancelier, répondant à l'invitation qui paraît lui avoir été
faite[508], indiquait ses vues, donnait ses conseils, professait ses
doctrines, non-seulement sur les affaires étrangères, mais aussi sur
la politique intérieure, sur la nécessité de combattre la révolution
et de répudier «l'utopie libérale»; il y mêlait des compliments à
l'adresse du prince qu'il proclamait la seule force et la seule
lumière de son gouvernement, et des attaques contre les ministres,
spécialement contre les doctrinaires, présentés comme des esprits
faux, orgueilleux, déplaisants, qui voulaient supplanter le Roi et
conduisaient la monarchie à sa ruine. En même temps qu'il entr'ouvrait
discrètement à son auguste correspondant la porte de la
Sainte-Alliance, il ne manquait pas une occasion d'exciter sa méfiance
ou son ressentiment contre l'Angleterre[509]. Louis-Philippe, sans
doute, n'était ni d'âge ni de goût à se mettre à l'école, et surtout à
l'école de M. de Metternich; il était trop fin pour ne pas sourire, à
part lui, de la solennité dogmatisante, de la bienveillance
protectrice, avec lesquelles cet homme d'État avait pris, à son égard,
le rôle de précepteur et presque de directeur spirituel. Toutefois il
se gardait de le décourager. Ces rapports lui paraissaient aider au
rapprochement qu'il poursuivait avec les cabinets du continent et
qu'il croyait utile à la politique française[510].

[Note 507: Plusieurs de ces lettres se trouvent publiées dans les
_Mémoires de M. de Metternich_, au début du tome VI.]

[Note 508: M. de Metternich disait, dans une de ses lettres: «_Les
explications confidentielles dans lesquelles le roi Louis-Philippe me
permet d'entrer avec lui, la facilité que ce prince met à nous rendre
compte de sa propre pensée_, offrent, dans une situation qui
généralement est difficile, de bien grands avantages à ce que je
qualifie, sans hésitation, de cause générale et commune.» (_Mémoires_,
t. VI, p. 33.) Plus tard, M. de Metternich faisait allusion au «désir
qu'avait le Roi de connaître le sentiment» du chancelier d'Autriche.
(_Ibid._, p. 137.)]

[Note 509: Après avoir signalé les attaques de la presse ministérielle
anglaise contre le gouvernement français et fait une sortie contre
lord Palmerston, M. de Metternich s'écriait: «Quelle alliance, grand
Dieu! que cette alliance pour le roi des Français! Lui qui, avant
tout, aurait besoin de repos et d'appui, et qui ne recueille, de cette
prétendue amitié, que de l'agitation et des menaces.» (_Mémoires_, t.
VI, p. 134.)]

[Note 510: Les autres chancelleries n'ignoraient pas les relations qui
s'étaient ainsi établies entre M. de Metternich et Louis-Philippe. Le
comte de Pralormo, représentant de la Sardaigne à Vienne, écrivait à
sa cour le 3 juin 1834: «Le chancelier de cour et d'État a pris envers
Louis-Philippe le rôle de pédagogue et de mentor politique. Il lui
prodigue les conseils, les exhortations et les admonitions, le tout
mêlé de quelques flagorneries sur la haute capacité et l'intelligence
du Roi. De son côté, le Roi n'épargne au prince ni les compliments ni
les flatteries.» (HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, 1830-1870, t.
I, p. 563.) Ces communications, comme nous le verrons plus tard,
devaient continuer après la chute du ministère du 11 octobre.]

Les trois cours n'étaient pas cependant toujours en humeur de répondre
avec courtoisie aux avances du roi des Français. Pendant que celui-ci
se félicitait de l'intimité confiante des rapports qui s'étaient
établis entre lui et l'ambassadeur de Russie, M. Pozzo di Borgo, le
Czar, sans autre raison que d'être désagréable à Louis-Philippe,
rappelait ce diplomate, en 1834, l'envoyait à Londres, et laissait,
pendant près d'un an, l'ambassade de Paris vacante. À la fin de 1835,
il se décidait à y nommer le comte Pahlen; mais, dans les lettres de
créance, il affectait de ne pas appeler Louis-Philippe «Monsieur mon
frère», si bien que celui-ci, pour éviter les difficultés, cachait ces
lettres à son ministre[511]. En même temps, M. de Barante, envoyé
comme ambassadeur à Saint-Pétersbourg, y recevait un accueil peu
gracieux. À la suite de l'attentat Fieschi, le Roi avait témoigné le
désir que ses nouveaux amis des cours du Nord saisissent cette
occasion de déclarer que le maintien de sa dynastie était un intérêt
européen; il ne paraît pas qu'aucun d'eux se soit empressé de
satisfaire à ce désir; bien plus, le Czar eut soin de ne faire
féliciter le Roi que verbalement, tandis qu'il écrivait ouvertement
une lettre autographe à la veuve du maréchal Mortier[512].

[Note 511: Dépêche de Werther, novembre 1835. (HILLEBRAND, _Geschichte
Frankreichs_, 1830-1870, t. I, p. 567.)]

[Note 512: Dépêche de Brassier du 18 octobre 1835. (HILLEBRAND,
_ibid._, p. 657.)]

À Vienne, les formes étaient plus polies; mais, quand il s'agissait de
répondre à Louis-Philippe autrement que par des compliments ou des
leçons de politique réactionnaire, y avait-il là plus de bonne
volonté? L'une des principales préoccupations du Roi était le mariage
du jeune duc d'Orléans: obtenir pour lui quelque princesse de l'une
des grandes familles régnantes eût été le signe que sa dynastie était
vraiment acceptée et traitée d'égale par les autres cours; c'eût été
aussi répondre aux légitimistes qui se vantaient tout haut d'avoir
établi un «blocus matrimonial» autour de la nouvelle monarchie. Il est
même permis de supposer que cette pensée du mariage de l'héritier du
trône n'avait pas peu contribué à faire chercher un rapprochement avec
les puissances continentales. Aussi, dès la fin de 1834, faisait-on
sonder M. de Metternich, sur un projet de voyage du duc d'Orléans à
Vienne, et sur la possibilité du mariage de ce prince avec une
archiduchesse d'Autriche. Mais le chancelier n'avait aussitôt qu'une
pensée, faire écarter ce projet que, dans ses lettres à Apponyi, il
déclarait, à plusieurs reprises, «saugrenu» et «seulement explicable
par la légèreté qui caractérise certaines têtes françaises, sous
quelque régime qu'elles se trouvent placées». «Le voyage du duc
d'Orléans, ajoutait-il, est une entreprise fort hasardée et
positivement intempestive. Il sera reçu partout, et en particulier à
Vienne, comme il est naturel de recevoir le fils du roi des Français
avec lequel on est en paix. S'attendre à plus, c'est se tromper, et
croire à la possibilité d'un mariage, c'est se tromper encore une
fois.» Suivait une dissertation où le chancelier expliquait que le
gouvernement français «ressemblait à un bâtard». Au cours de ces peu
agréables pourparlers, qui se continuèrent de décembre 1834 à mars
1835, survinrent la mort de l'empereur François et l'avénement de
Ferdinand. Toute la crainte de M. de Metternich fut que Louis-Philippe
ne saisît cette occasion d'envoyer son fils à Vienne. Il chargea son
ambassadeur de détourner le coup. «Je me flatte, lui écrivait-il, que
l'idée n'en viendra pas au Roi; ce qui a fait naître ici celle d'un
envoi pareil, c'est l'arrivée du prince Guillaume, fils du roi de
Prusse. Celui-ci a été reçu à bras ouverts, mais aussi quelle
différence de position!» Plus tard, en mai 1835, Louis-Philippe ayant
fait faire de nouvelles ouvertures par M. de Chabot à M. de
Metternich, celui-ci donna à entendre «avec franchise qu'il ne fallait
point toucher cette corde[513]».

[Note 513: _Mémoires de M. de Metternich_, t. V, p. 620, 655 à 665; t.
VI, p. 35.]

Ces incidents ne donnent-ils pas à penser que Louis-Philippe
s'avançait un peu vite vers les puissances continentales, sans s'être
assez assuré qu'elles étaient vraiment disposées à le payer de retour?
Si réelle que fût la détente produite de ce côté, il restait encore
trop des anciennes suspicions contre le régime et les hommes de 1830.
C'était illusion surtout de se flatter d'une sorte de rapprochement
général. Tout au plus pouvait-on entrevoir, dans un avenir plus ou
moins éloigné, la possibilité d'une entente sur quelque point
déterminé, où l'intérêt évident de telle puissance la ferait passer
par-dessus ses préventions; telle serait, par exemple, la question
d'Orient pour l'Autriche. Dans ces conditions, eût-il été prudent de
laisser, dès maintenant, rompre ou relâcher l'entente avec
l'Angleterre? D'ailleurs, s'il était politique de travailler à
effacer l'incompatibilité créée par 1830 entre la France et les cours
orientales, ce ne devait pas être pour nous rattacher à la
Sainte-Alliance, mais bien pour dissoudre celle-ci et pour y
substituer un nouveau classement des États de l'Europe, ainsi qu'il
avait été fait sous la Restauration. Or quel était le dessein
hautement proclamé des trois cours, celui dont elles déclaraient
poursuivre l'accomplissement par leurs rapports directs avec
Louis-Philippe? Elles se présentaient comme formant une trinité
indissoluble et protestaient vivement qu'elles ne se laisseraient
jamais séparer. Dans une des lettres destinées à passer sous les yeux
de Louis-Philippe, M. de Metternich traitait dédaigneusement d'«utopie
libérale doctrinaire» l'idée d'une «union politique entre les deux
cours maritimes et l'Autriche[514]». Par contre, les puissances
prétendaient dissoudre cette alliance franco-anglaise qui avait si
souvent fait échec à leurs desseins, depuis 1830, et qui leur avait
imposé notamment l'indépendance de la Belgique. Là était le mobile
avoué de toutes les coquetteries qu'elles faisaient au Roi, le but
qu'elles poursuivaient avec une obstination passionnée. Sur ce point,
à Vienne, à Berlin, à Saint-Pétersbourg, on pensait et l'on agissait
de même. Pendant que M. de Metternich excitait Louis-Philippe contre
l'Angleterre, le gouvernement russe envoyait M. Pozzo di Borgo à
Londres, avec instruction d'enfoncer le coin le plus avant possible
entre les deux États occidentaux. M. de Nesselrode, à la fin de 1835,
déclarait attacher autant de prix que le chancelier autrichien à la
dissolution de l'alliance franco-anglaise; il reconnaissait que, «pour
y arriver, les trois puissances devaient aller un peu au-devant du roi
Louis-Philippe, en profitant de la disposition que ce prince montrait
à se rapprocher d'elles». Il protestait d'ailleurs qu'il avait
«travaillé de bonne foi dans ce sens[515]». Et qu'offrait-on à la
France, en échange de l'alliance qu'on la poussait à rompre? Une
petite place bien humble à la queue de la Sainte-Alliance. Dans la
lettre citée plus haut, M. de Metternich, après avoir repoussé toute
idée d'une séparation entre l'Autriche et les deux États du Nord,
disait: «Ce que je regarderais comme possible, ce serait que le roi
des Français, pour se renforcer contre les atteintes toujours
renouvelées des factions révolutionnaires, se plaçât sur le terrain
conservateur; sur ce terrain, il nous rencontrera, nous et nos
alliés.» Encore ajoutait-il: «Si je regarde un tel fait comme
_possible_, je ne le considère pas, pour cela, comme _facile_.» Nous
n'étions donc même pas pleinement assurés qu'après avoir fait aux
trois cours le plaisir de nous brouiller avec notre allié
d'outre-Manche, nous serions admis dans leur concert, et qu'elles ne
s'uniraient pas à l'Angleterre, pour refaire contre la France la
coalition de 1813? Est-ce d'ailleurs une hypothèse en l'air? N'est-ce
pas ce qui devait arriver en 1840?

[Note 514: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 40.]

[Note 515: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, 1830-1870, t. I, p.
594.]

Parce que nous notons, sur ce point particulier, l'erreur du Roi,
estimons-nous que le duc de Broglie fût, de son côté, sans faute? Il
avait raison de ne pas juger le moment venu d'abandonner l'alliance
anglaise, mais n'avait-il pas tort d'être trop roide avec les
puissances continentales? De quelle façon ne traitait-il pas M. de
Metternich, devenu sa bête noire! Non-seulement il pensait beaucoup de
mal de lui, de ses idées, de son caractère, mais il mettait son point
d'honneur à le lui faire savoir et prenait soin d'exprimer sa méfiance
et son dédain, dans des lettres qu'il savait devoir être ouvertes par
la police du chancelier[516]. Ces offenses ne sont jamais habiles ni
prévoyantes, fût-ce contre une puissance avec laquelle on s'apprête à
croiser le fer, à plus forte raison contre un gouvernement avec lequel
on voulait vivre en paix, et dont même on devait bientôt désirer et
rechercher l'alliance. Aussi M. de Sainte-Aulaire, avec la liberté
que lui permettait une vieille amitié, reprochait à son chef de
vouloir lui faire prendre une attitude trop hostile et trop
méprisante[517].

[Note 516: À propos d'un incident de ce genre, M. de Broglie écrivait
à M. de Sainte-Aulaire, le 11 juillet 1833: «Si M. de Metternich
trouve cela dans une lettre qu'on lui confie et qu'il a la bassesse de
décacheter, je ne vois pas que j'aie moralement à me reprocher de l'y
avoir mis. Mais est-il à propos qu'on sache ce que nous avons dans
l'âme? Je le crois. M. de Metternich ne nous en haïra pas davantage,
cela ne peut se faire; mais je crois qu'il sera au fond assez troublé
de se voir ainsi connu et jugé.» (_Documents inédits._)]

[Note 517: Ces reproches se trouvent notamment dans des lettres
confidentielles du 28 juin 1833 et du 12 février 1834.]

Chez le duc de Broglie, c'était plus encore défaut de nature qu'erreur
politique. Il avait, pour le poste qu'il occupait, des qualités de
premier ordre: vues élevées et lointaines; instruction étendue; probité
dont la candeur même devenait souvent une habileté, dans un milieu où
l'on était blasé sur la rouerie[518]; caractère supérieur aux séductions
vulgaires et aux petites lâchetés personnelles; souci exclusif du bien
public; sens du commandement et de la responsabilité[519]. Mais à ces
dons si rares se mêlait ce je ne sais quoi dont il avait conscience et
qui lui faisait dire qu'il n'avait pas le maniement des hommes. Ne
s'inquiétant pas assez de plaire, il était trop porté à croire qu'il lui
suffisait d'avoir raison, et encore, dans sa manière d'avoir raison, y
avait-il quelque chose d'inflexible, de cassant et de hautain. Trop peu
de cet art, si essentiellement diplomatique, qui sait envelopper les
pointes et s'arrêter au premier sang. Aussi, après quelque temps, les
ambassadeurs et les ministres étrangers,--il est vrai que ce n'étaient
pas les meilleurs amis de la France, et qu'ils n'avaient pas eu le
dessus dans leurs chocs avec notre ministre,--se répandaient en
récriminations sur la «roideur» et l'«aigreur» de M. de Broglie.
N'eût-il pas mieux valu leur avoir infligé les mêmes échecs, sans leur
avoir fourni les mêmes griefs?

[Note 518: Un homme qui, lui, n'avait rien de candide, M. de
Talleyrand, écrivait au duc de Broglie, le 20 janvier 1834: «Il y a
une certaine candeur qui, pour être parfaitement vraie, n'en est pas
moins habile. Votre excellente lettre du 16 en est la meilleure
preuve.» (_Documents inédits._)]

[Note 519: M. Guizot a dit justement du duc de Broglie: «Loin de
laisser ses agents dans le vague sur ses intentions, pour être moins
responsable de leurs actes, il leur adressait toujours des
instructions détaillées, précises, et prenait toujours, dans la
conduite des négociations, la première et la plus forte part de
responsabilité.»]


VII

Si le duc de Broglie jugeait nécessaire de garder l'alliance de
l'Angleterre, et au moins inopportun de rechercher celle des
puissances continentales, il ne regardait pas, pour cela, comme
satisfaisant et définitif le partage des puissances européennes tel
que l'avait fait la révolution de 1830. On a vu comment, après le
traité d'Unkiar-Skelessi, il s'en était tenu à une ferme protestation
contre la politique russe en Orient et avait évité la rupture
immédiate à laquelle semblait vouloir l'entraîner l'impétueuse
irritation de lord Palmerston. Depuis, d'ailleurs, son attention avait
été successivement sollicitée par les événements de Münchengraetz et
les affaires d'Espagne. Mais, tout en laissant, pour le moment, la
question d'Orient s'assoupir, il ne la perdait pas de vue et n'était
nullement disposé à abandonner, dans l'avenir, le champ libre à la
Russie, ni même à lui donner quitus du passé. Bien au contraire, les
affaires d'Orient devinrent l'une de ses principales préoccupations.
Il y entrevit l'occasion d'une grande opération de diplomatie et de
guerre dont le résultat eût été de modifier gravement le classement
des puissances. Dès le 4 février 1834, son plan était formé, et il
l'avait exposé dans une longue lettre confidentielle à M. Bresson,
notre ministre à Berlin[520]. Cette lettre, dont les contemporains
n'ont pas soupçonné l'existence et qui n'a jamais été publiée, est
trop remarquable et traite de questions aujourd'hui encore trop
vivantes, pour qu'il ne soit pas intéressant d'en citer des passages
étendus.

[Note 520: _Documents inédits._ Le 13 février suivant, il exposait les
mêmes idées à M. de Sainte-Aulaire.]

Le duc de Broglie, après avoir signalé le dessein formé par la Russie
de s'approprier la meilleure partie des dépouilles de l'empire
ottoman, entre autres Constantinople, se demandait comment cette
puissance s'y prendrait pour arriver à ses fins. La réponse qu'il
faisait témoigne de sa prophétique clairvoyance. «Est-ce de vive
force, disait-il, enseignes déployées, en écrivant sur ses drapeaux
qu'elle va s'emparer de Constantinople? Il faudrait être bon enfant
pour le croire. Le bon sens, les antécédents, l'histoire du partage de
la Pologne nous apprennent que les moyens les plus propres pour
parvenir à ce but sont des occupations armées, colorées de divers
prétextes: des occupations successives, si les premières rencontrent
trop de difficultés de la part des autres puissances; des occupations
prolongées, si la résistance est moindre; mais des occupations
conduites jusqu'à ce point que la prise de possession de
Constantinople soit considérée comme un fait accompli, c'est-à-dire
comme un fait sur lequel tout le monde s'arrange et prend son parti.
Aussi, lorsque M. de Metternich nous déclare que, si l'empereur
Nicolas prétend s'emparer d'un seul village ottoman, l'empereur
d'Autriche tirera son grand sabre, lorsqu'il nous déclare que
l'empereur d'Autriche repousserait avec horreur la simple idée de
recevoir en partage un seul village de l'empire ottoman, il fait un
étalage de rhétorique fort inutile. L'occasion ne se présentera pas
directement de déployer tant de courage et de désintéressement.
L'empereur Nicolas n'élèvera jamais de prétentions _directes_ et
_ostensibles_ à s'emparer de tout ou partie de l'empire ottoman; mais
il s'y établira, si on le laisse faire, sous quelque prétexte, du
consentement de l'Autriche, et, une fois établi, l'Autriche fera comme
le chien qui portait au cou le déjeuner de son maître, elle acceptera
sa part après coup, ce qu'elle ne ferait probablement pas, si on lui
proposait de procéder au partage à main armée et de propos délibéré.»

Quel moyen de «prévenir un tel résultat»? Le duc de Broglie n'en
voyait qu'un, et il ne craignait pas de l'appeler par son nom: «la
guerre». «La guerre seule, disait-il, peut empêcher la Russie de
s'emparer de Constantinople. Il faut que les deux puissances qui ont
eu, dans le dix-huitième siècle, le tort et la honte de souffrir
d'abord l'occupation armée de la Pologne, puis le partage de ce
malheureux pays, soient bien déterminées à ne point souffrir d'abord
l'occupation, puis ensuite le partage de la Turquie.» Mais ces deux
puissances ne seront pas seules, et c'était là l'un des points
importants du plan: «Si l'Angleterre et la France s'engagent à fond
dans cette question, l'Autriche s'y engagera un peu plus tard, un peu
de mauvaise grâce, mais enfin elle s'y engagera; car il est très-vrai
qu'au fond elle ne désire point le partage de la Turquie et que les
restes de l'empereur Nicolas ne lui font pas grande envie.» L'éminent
homme d'État ajoutait que, pour ne pas rejeter l'Autriche dans les
bras de la Russie, il fallait abandonner toute arrière-pensée de
mettre Méhémet-Ali à la place du sultan. Il se dégageait ainsi de cet
engouement égyptien qui devait, en 1840, coaliser l'Europe contre
nous.

Voilà donc le plan. Quand convenait-il de le mettre à exécution? À la
différence des politiciens qui ne voient que l'effet du moment et non
l'intérêt permanent, et lointain du pays, le duc de Broglie était
patient. Il cherchait moins à accomplir tout de suite quelque
entreprise qui fît du bruit autour de son nom, qu'à choisir le moment
vraiment opportun. Or, pour braver sans péril de révolution
l'excitation et la secousse d'une telle guerre, et surtout pour
obtenir l'alliance de l'Autriche, il lui paraissait nécessaire
d'attendre que la France fût encore un peu plus loin de 1830. «Plus
nous avançons, disait-il, plus la situation intérieure de la France se
consolide, plus se développe son ascendant au dehors, plus grand sera
alors le rôle que la France pourra jouer dans la guerre. Si la rivière
coule du côté de la Russie en Orient, la rivière coule du côté de la
France en Europe. Elle est placée naturellement à la tête du mouvement
des esprits et des idées. Sa tâche, sa mission, c'est de contenir et
de régler ce mouvement; quand elle y réussit, elle en est payée avec
usure; il ne faut pas qu'elle se hasarde légèrement et sans nécessité
à laisser les esprits se lancer de nouveau dans la carrière des
révolutions et des aventures. Le temps approche où la guerre pourra
être engagée, poursuivie, conduite dans des voies régulières et sans
déchaîner toutes les imaginations. Il n'est pas encore venu. D'un
autre côté, à mesure que nous nous éloignons de la révolution de
Juillet, la coalition du Nord que cette révolution a ressuscitée et
resserrée tend à s'affaiblir et à se disloquer. Plus nous différerons,
plus nous aurons de chances de voir les alliés de la Russie se
détacher d'elle, dans cette question.» Le noble duc ajoutait
d'ailleurs, avec ce sens pratique qui distingue les hommes d'État des
rêveurs: «Il faut que la Providence ait fait les trois quarts ou les
cinq sixièmes de la besogne, pour que les plus fortes têtes puissent
entrevoir le dénoûment et y travailler.»

On voit tout de suite les avantages du plan de M. de Broglie. Au lieu
de confirmer et d'irriter la Sainte-Alliance, comme eût fait
l'intervention en Espagne, si passionnément demandée par M. Thiers; au
lieu de nous mettre à la queue de cette Sainte-Alliance, comme il fût
arrivé si, obéissant à une invitation peu désintéressée, nous avions
rompu avec l'Angleterre pour nous rapprocher des puissances
continentales, il dissolvait l'union des trois cours, et en détachait
l'Autriche; sans nous séparer de l'Angleterre, il la rendait plus
souple et plus aimable, en lui montrant qu'elle cessait d'être
l'alliée unique; il fournissait à la France l'occasion d'un grand
succès diplomatique et militaire, libérait, pour l'avenir, sa
politique extérieure, et effaçait, sous ce rapport, les conséquences
malheureuses de la révolution de 1830.

Ce plan était-il donc irréalisable? L'Angleterre se serait volontiers
prêtée à l'exécuter. Lord Palmerston, si froid au début des affaires
d'Orient, était devenu bientôt tout feu contre la Russie: nous
n'avions que l'embarras de le contenir. Il nous proposa même, au mois
de décembre 1835, un traité d'alliance, en vue de maintenir
l'intégrité de l'empire ottoman, avec possibilité d'accession pour
l'Autriche[521]. Le duc de Broglie accueillit l'idée avec réserve;
pour les raisons que nous avons indiquées, il ne croyait pas encore le
moment venu d'agir; il n'ignorait pas, d'ailleurs, que Louis-Philippe
non-seulement était opposé à toute agression contre la Russie, mais
qu'il se faisait honneur de son opposition auprès des ambassadeurs
étrangers, disant très-haut et de façon à être entendu de ces
derniers: «Je briserais mon conseil des ministres comme un roseau,
plutôt que de céder sur ce point[522].» Le ministre néanmoins avait
garde de rebuter l'allié qui s'offrait. Il prit l'attitude d'un homme
disposé à étudier le projet qui lui était communiqué et répondit
lui-même par des contre-propositions. Son intention évidente était de
gagner du temps, de ménager et de réserver, pour un moment plus
favorable, la bonne volonté du gouvernement anglais. Tout fut
interrompu, en février 1836, par la chute du ministère du 11 octobre.

[Note 521: Correspondance confidentielle du général Sébastiani, alors
ambassadeur à Londres, et du duc de Broglie. Il y eut d'assez
nombreuses lettres échangées sur ce sujet en décembre 1835.
(_Documents inédits._)]

[Note 522: Dépêche de M. de Sales, ambassadeur de Sardaigne à Paris,
du 29 janvier 1836. (HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, 1830-1870,
t. I, p. 598.)]

L'Autriche était moins prête et moins prompte à entrer dans les vues du
duc de Broglie. C'est surtout pour l'attendre, pour lui laisser le temps
d'accomplir son évolution, que notre ministre ne voulait rien brusquer.
Si, en effet, le gouvernement de Vienne avait le sentiment, chaque jour
plus vif, du péril que la politique russe lui faisait courir et de
l'accord d'intérêts où il se trouvait avec la France en Orient, il ne
lui en répugnait pas moins de tendre la main à la royauté de Juillet et
de dissoudre lui-même la Sainte-Alliance qu'il avait mis tant de soin à
reformer après 1830. Aussi, quand il rencontrait formulée l'idée d'une
entente de l'Autriche et des deux puissances occidentales, le premier
mouvement de M. de Metternich était-il de protester[523]. Cependant,
vers la fin de 1835, il était visible que ces dispositions se
modifiaient peu à peu à notre égard, surtout quand quelque événement
mettait en plus vive lumière les desseins du Czar. L'ambassadeur
français, M. de Sainte-Aulaire, qui, dès 1833, avait indiqué la question
d'Orient comme celle où l'on pouvait préparer, pour l'avenir, un
rapprochement avec l'Autriche[524], notait, au fur et à mesure, ce
changement d'attitude. Il écrivait, le 23 novembre 1835, au duc de
Broglie: «On est ici pour nous très-poli dans la forme, et, je crois,
aussi très-bienveillant dans le fond. Les incartades de l'empereur
Nicolas sont odieuses au gouvernement de Vienne: soyez-en sûr. Nos
allures lui agréent au contraire beaucoup; cela est également certain,
pour le moment[525].» Le chancelier se laissait plus souvent aller à se
plaindre des envahissements incommodes de la Russie; il écoutait avec
moins de trouble les insinuations de notre ambassadeur ou lui faisait
même des confidences assez inattendues. Tout en écartant, autant qu'il
le pouvait, la seule pensée d'une complication et d'un conflit avec son
voisin du nord, tout en voulant prolonger le plus possible son rôle de
conciliateur, il s'accoutumait insensiblement à chercher, dans les
puissances occidentales, un point d'appui contre l'ambition moscovite.

[Note 523: _Mémoires de Metternich_, t. VI, p. 40.]

[Note 524: Lettre du 28 juin 1833 et du 12 février 1834. (_Documents
inédits._)]

[Note 525: _Documents inédits._ Le même ambassadeur écrivait, un peu
plus tard: «Les formes extérieures sont plus amicales, et nous avons
gagné notablement dans l'opinion de la société. Nulle différence,
aujourd'hui, entre l'attitude de cette société envers nous et celle
qu'elle avait il y a dix ans. Cela vaut ce que cela vaut.»]

Le duc de Broglie, si prévenu qu'il fût contre le gouvernement de
Vienne, prenait acte de ces dispositions nouvelles et commençait à
comprendre la nécessité de les cultiver. Il répondait à M. de
Sainte-Aulaire, le 14 décembre 1835: «La disposition de M. de
Metternich est de se dire: «L'empereur Nicolas est un fou: on ne sait
trop sur quoi compter avec lui; il est possible qu'il fasse, du soir
au lendemain, quelque incartade qui me mettrait dans un grand
embarras. Le roi des Français est très-raisonnable; il ne fera point
de folies; on sait à peu près à quoi s'en tenir avec lui. Mais c'est
une terrible chose qu'une alliance avec la France: c'est un bien bon
point d'appui que la Russie. Attendons, patientons; à chaque jour sa
peine. En attendant, donnons-nous les airs du médiateur général, de
l'homme qui tient dans sa main le sort de tout le monde.» Je pense,
comme vous, que cette disposition d'esprit doit être cultivée,
secondée, ménagée, plutôt qu'attaquée vivement.» Le duc de Broglie
demandait même si, pour pressentir le chancelier, il n'y aurait pas
lieu de lui proposer une entente sur quelque autre sujet moins
effrayant, par exemple, sur l'évacuation d'Ancône. «Ne serait-il pas
possible, écrivait-il, de remettre sur le tapis cette affaire de
l'engagement réciproque, de l'accord préalable à l'évocation de la
Romagne, en faisant sentir à M. de Metternich quel intérêt s'attache
aujourd'hui à la parfaite harmonie entre l'Autriche et la France, en
lui faisant entendre qu'au premier dissentiment, à la première
complication entre ces deux puissances, la Russie poussera
sur-le-champ ses affaires à Constantinople, assurée que l'Autriche lui
appartient corps et bien? Si l'on parvenait à décider M. de Metternich
à une convention sur ce sujet, cela aurait, outre l'avantage de la
convention elle-même, l'avantage beaucoup plus grand d'un traité fait
en vue d'une entente contre la Russie dans les affaires
d'Orient[526].» Si l'Autriche était changée, M. de Broglie ne
l'était-il pas quelque peu, et ne devait-il pas être alors le premier
à reconnaître que naguère il avait traité trop durement ceux avec
lesquels, si peu de temps après, il était amené à chercher un accord?

[Note 526: _Documents inédits._]

Qu'avec le temps et la pression des événements, l'Autriche dût finir
par venir à nous, nous n'en voulons pour preuve que ce qui s'est passé
depuis, en 1839, quand la question d'Orient s'est rouverte: le premier
mouvement de l'Autriche a été de se joindre à la France et à
l'Angleterre; elle ne s'est détachée de nous, à regret, que quand
notre politique égyptienne nous eut brouillés avec le gouvernement de
Londres[527].

[Note 527: M. de Sainte-Aulaire écrivait en effet à M. Guizot le 1er
décembre 1840: «Au début de l'affaire d'Orient (mai 1839), M. de
Metternich s'est uni à nous, de très-bonne foi, contre la Russie. Il a
suivi, avec plus de résolution que ne le permettait sa circonspection
habituelle, une politique indépendante, et, pour continuer dans les
même voies, il ne nous demandait que de rester unis à l'Angleterre.
Quand notre dissentiment avec cette puissance a éclaté, il n'a pas
hésité à me déclarer qu'il se rangeait du côté de l'Angleterre... Dans
tous les cas, d'ailleurs, on ne pouvait raisonnablement espérer que
l'Autriche fît face à la Russie et à l'Angleterre... Il ne serait donc
pas équitable de garder rancune à M. de Metternich pour son adhésion
au traité de Londres; il l'a donnée avec regret, après de longues
hésitations.»]

Donc, qu'on regarde l'Angleterre ou l'Autriche, l'entreprise dont le
duc Broglie avait tracé le plan, dès février 1834, n'avait rien de
chimérique. Ce fut grand dommage pour la France et la monarchie de
Juillet que le renversement du cabinet du 11 octobre n'ait pas permis
à l'éminent homme d'État d'y donner suite, grand dommage aussi que M.
Thiers y ait substitué plus tard la déplorable aventure de 1840. Il a
fallu attendre jusqu'à la guerre de Crimée, pour voir réaliser par le
second Empire le projet formulé, vingt ans auparavant, par un ministre
de Louis-Philippe. En 1854-1855, la France, se dégageant enfin des
suspicions créées par la république et le premier empire, et ravivées
en 1830, a heureusement accompli ce dont on l'avait crue, ce dont elle
s'était jugée elle-même, si longtemps, incapable, une grande guerre
qui demeurât politique et localisée, qui ne fît pas surgir d'un côté
la révolution, de l'autre la coalition. Cette guerre, heureuse entre
toutes, non-seulement a ainsi libéré sa politique extérieure, mais
elle lui a donné, en Europe, une situation incomparable avec laquelle
on eût pu faire les plus grandes choses, si tout n'avait été aussitôt
gâché et perdu par les rêveries et les complicités italiennes de
Napoléon III. Eût-il donc été impossible d'avancer de plusieurs années
cet événement? N'était-il pas juste que l'avantage en appartînt à la
monarchie constitutionnelle, sans torts envers l'Europe, au lieu
d'échoir, par une étrange ironie, à l'héritier même du conquérant
contre lequel s'était formée la Sainte-Alliance?



CHAPITRE XV

LA CHUTE DU MINISTÈRE DU 11 OCTOBRE

(Décembre 1835--février 1836)

     I. Bon état des affaires au dedans et au dehors, vers la fin de
     1835. Le ministère va-t-il en recueillir le bénéfice?--II.
     Discussion de l'Adresse de 1836. Incident sur la Pologne.
     Pressentiments dans les régions ministérielles. Déclaration de M.
     Humann sur la conversion des rentes. Démission du ministre des
     finances. Débat sur la conversion. Le ministère, mis en minorité,
     donne sa démission. Qu'y a-t-il derrière le vote de la Chambre?
     Manoeuvre du tiers parti. Le groupe Ganneron. Dans quelle mesure
     faut-il y voir la main de Louis-Philippe?--III. Le Roi s'occupe
     de constituer un nouveau cabinet. Il veut en charger M. Thiers.
     Celui-ci est poussé par M. de Talleyrand. Premier refus de M.
     Thiers. Il finit par consentir. Séparation irrévocable de M.
     Guizot et de M. Thiers. Malheur de cette séparation qui a été
     mieux compris plus tard. Grandes choses accomplies dans les six
     premières années de la monarchie de Juillet.


I

À la fin de 1835, au moment où allait s'ouvrir la session de 1836, le
gouvernement pouvait considérer avec quelque satisfaction l'état où il
avait mis les affaires du pays. Au dehors, nulle complication n'était
à craindre. La politique suivie avait eu ce résultat que la France,
loin d'être menacée, était courtisée par les puissances que notre
révolution avait le plus effarouchées. L'étranger commençait à prendre
con-fiance dans la durée d'un régime qui lui avait d'abord semblé si
précaire[528]. Au dedans, le procès des accusés d'avril et les lois de
septembre avaient consommé l'éclatante et complète défaite du parti
républicain. L'opposition dynastique, atteinte par la déconfiture de
la faction avec laquelle elle s'était trop souvent compromise,
cherchait, sans l'avoir encore trouvée, une nouvelle tactique pour
remplacer celle qui lui avait si mal réussi[529]. Un peu de lustre
militaire s'ajoutait heureusement à ces succès politiques. En Algérie,
où, depuis cinq ans, nous avions tant tâtonné, le maréchal Clauzel
venait de venger des échecs récents, par une heureuse expédition
contre Mascara[530]. Le jeune duc d'Orléans avait obtenu d'y prendre
part et s'y était montré aussi intelligent que brave; sa présence
marquait l'importance que le pouvoir central, devenu plus libre de
regarder au loin, allait désormais attacher aux opérations militaires
d'outre-mer: première page d'une brillante histoire que notre armée
n'a pas oubliée, celle des campagnes des Fils de France sur la terre
d'Afrique. Dans le sein même du gouvernement, l'union la plus complète
régnait entre les hommes considérables qui composaient ce cabinet d'un
éclat et d'une autorité sans pareils; la leçon des crises récentes
suffisait à prévenir toute tentation de désaccord. Ainsi, de quelque
côté que l'on portât les yeux, l'horizon paraissait serein. Le pays
goûtait cette paix et cette sécurité si nouvelles. Le commerce et
l'industrie prenaient un développement inconnu jusqu'alors[531]. M. de
Tocqueville écrivait à M. Senior: «Excepté l'agriculture qui souffre
un peu, tout le reste prospère d'une manière surprenante; l'idée de la
stabilité pénètre, pour la première fois depuis cinq ans, dans les
esprits, et avec elle le goût des entreprises. L'activité presque
fébrile qui nous caractérisa en tout temps quitte la politique, pour
se porter vers le bien-être matériel. Ou je me trompe fort, ou nous
allons voir, d'ici à peu d'années, d'immenses progrès dans ce sens...
La nation a été horriblement tourmentée; elle jouit avec délices du
repos qui lui est enfin donné[532].»

[Note 528: Un Anglais, M. Croker, disait à M. Guizot, en 1848: «Après
l'attentat Fieschi, quand je vis par quelle fortune le roi
Louis-Philippe y avait échappé, et avec quelle vigueur son
gouvernement défendait la société menacée, je le crus, pour la
première fois, destiné à fonder en France le régime constitutionnel et
sa dynastie. Même sentiment se manifestait à Berlin et à Vienne.]

[Note 529: C'est ce qui fera dire tout à l'heure à M. Odilon Barrot,
dans la discussion de l'Adresse: «Je n'ai pris aucune part à la
discussion sur la politique intérieure; je sais accepter des faits
accomplis, je sais prendre en politique un point de départ, et ne pas
continuellement recommencer le passé et renouveler des luttes qui sont
terminées.»]

[Note 530: Novembre et décembre 1835.]

[Note 531: Un des orateurs de l'opposition, M. Bignon, a reconnu
l'existence de cette grande prospérité, dans la discussion de
l'Adresse de janvier 1836.]

[Note 532: Lettre du 27 janvier 1836.]

De si heureux résultats n'allaient-ils pas profiter au ministère qui
les avait obtenus? Son pouvoir n'en devait-il pas être affermi, sa
durée garantie? Se flatter de cet espoir serait oublier que, dans la
majorité conservatrice d'alors, le retour de la sécurité avait presque
toujours pour conséquence l'indiscipline et les divisions. Dans son
beau discours sur la loi de la presse, après avoir marqué la
responsabilité que le cabinet assumait, le duc de Broglie avait
ajouté, avec une mélancolique fierté: «Les périls s'éloigneront; avec
le péril, le souvenir du péril passera; car nous vivons dans un temps
où les esprits sont bien mobiles et les impressions bien passagères.
Les haines et les ressentiments que nous avons amassés sur nos têtes
subsisteront; car les haines sont vivaces et les ressentiments ne
s'éteignent pas. À mesure que l'ordre se rétablira, le poste que nous
occupons deviendra, de plus en plus, l'objet d'une noble ambition; les
Chambres, dans un temps plus tranquille, verront les changements
d'administration comme quelque chose qui compromet moins l'ordre
public. Les hommes s'usent vite, d'ailleurs, messieurs, aux luttes que
nous soutenons. Savez-vous ce que nous aurons fait? Nous aurons
préparé, hâté l'avénement de nos successeurs. Soit, nous en acceptons
l'augure avec joie, nous en embrassons avidement l'espérance.»

L'heure était proche où la prédiction du duc de Broglie allait
s'accomplir.


II

Dans les premiers jours de la session, ouverte le 29 décembre 1835,
rien cependant qui fît prévoir un accident. Le discours du trône
n'était nullement provocant. Il «se félicitait de la situation du
pays», constatait que «sa prospérité s'accroissait chaque jour, que sa
tranquillité intérieure paraissait désormais hors d'atteinte et
assurait sa puissance au dehors». Puis il terminait par ces paroles
d'apaisement qui convenaient après la pleine victoire: «J'espère que
le moment est venu pour la France de recueillir les fruits de sa
prudence et de son courage. Éclairés par le passé, profitons d'une
expérience si chèrement acquise; appliquons-nous à calmer les esprits,
à perfectionner nos lois, à protéger, par de judicieuses mesures, tous
les intérêts d'une nation qui, après tant d'orages, donne au monde
civilisé le salutaire exemple d'une noble modération, seul gage des
succès durables. Le soin de son repos, de sa liberté, de sa grandeur,
est mon premier devoir; son bonheur sera ma plus chère récompense.»

Dans la discussion de l'Adresse, un seul épisode intéressa vivement la
Chambre et l'opinion. Il s'agissait de la Pologne. Le Czar, en
revenant de Toeplitz, vers la fin de 1835, s'était arrêté à Varsovie:
il y avait manifesté, avec une affectation de dureté, ses
ressentiments et ses menaces contre des sujets infidèles. Peu après,
des ukases avaient supprimé les derniers vestiges du royaume de
Pologne, et, en conséquence, l'exequatur avait été retiré au consul
général de France à Varsovie. Il n'en fallait pas tant pour soulever
l'opinion à Paris. Toute la presse, le _Journal des Débats_ en tête,
avait lancé de brûlants réquisitoires contre le despote moscovite. Le
gouvernement, plus réservé parce qu'il était tenu à plus de
prévoyance, n'avait rien dit de ces événements dans le discours du
trône. Il eût désiré que l'Adresse gardât le même silence: c'était
impossible avec l'excitation des esprits; il obtint du moins de la
commission qu'elle se contentât de recommander, en termes généraux,
«le maintien des droits consacrés par les traités», sans nommer la
Pologne. Mais cela ne suffit pas à la Chambre; un amendement fut
présenté, contenant un voeu pour «la conservation de l'antique
nationalité polonaise». Vainement le duc de Broglie fit-il entendre
le langage de la raison politique, l'amendement, appuyé par M.
Saint-Marc Girardin et M. Odilon Barrot, fut adopté à une grande
majorité. Ce vote tout sentimental n'indiquait pas d'hostilité contre
le cabinet. Celui-ci, du reste, l'emporta sans difficulté dans tous
les autres paragraphes de l'Adresse.

En somme, la discussion avait été singulièrement paisible, et les
votes peu disputés. Le _Journal des Débats_ le remarquait[533]. «Nous
signalons avec plaisir, disait-il, le caractère de modération qui a
marqué toute cette discussion. Le calme est dans la Chambre comme il
est dans le pays... La passion manque, parce que la cause qui
passionnait n'existe plus, et que, la question révolutionnaire vidée,
il n'y a pas de question purement parlementaire qui puisse émouvoir
fortement la Chambre et le pays. Il n'y en a pas, parce qu'au fond
tout ce que le pays demandait, la révolution de Juillet le lui a
donné.» Mais la feuille ministérielle ajoutait aussitôt: «Le calme ne
doit pas nous engourdir, à Dieu ne plaise! Ce serait une puérilité de
croire que tout soit fini, et qu'un jour de calme soit l'éternité!...
Le danger resserre les rangs de tous les bons citoyens; la sécurité
les relâche et les ouvre, si l'on n'y prend garde... Une époque est
finie, l'époque des violences révolutionnaires et du tumulte des rues.
Une autre commence, qui aura aussi ses difficultés et ses périls. Le
calme dont nous jouissons n'est qu'un moment de halte après une
journée fatigante; c'est la récompense de cinq années de peine et de
travail, moment heureux dont il faut savoir profiter pour assurer
l'avenir. Les jours de danger nous ont trouvés fermes et courageux; il
faut espérer que les jours de prospérité ne nous trouveront pas
insouciants et présomptueux.» Ce langage révélait quelque inquiétude
dans les régions ministérielles, peut-être une sorte de pressentiment.

[Note 533: _Journal des Débats_ du 14 janvier 1836.]

Le jour même où paraissait cet article, le 14 janvier 1836, M. Humann,
ministre des finances, lisait à la Chambre l'exposé des motifs du
budget de 1837. Personne ne s'attendait à voir sortir une crise d'un
document de ce genre. Mais à peine le ministre eut-il commencé, que
l'attention, d'ordinaire assez distraite pendant de telles lectures,
fut saisie par une déclaration imprévue sur la conversion des rentes 5
pour 100: M. Humann présentait comme nécessaire et imminente cette
mesure que M. de Villèle avait tentée sans succès, en 1824. L'accueil
de la Chambre fut généralement favorable. Par contre, surprise et
irritation des autres membres du cabinet, qui n'avaient ni approuvé ni
même connu d'avance cette déclaration. Le procédé était si insolite
qu'on y a soupçonné quelque complot mystérieux, tendant à la
dislocation du ministère. Rien de pareil. Personne ne se cachait
derrière M. Humann. Celui-ci, a écrit son collègue M. Guizot, était
«un esprit à la fois profond et gauche, obstiné et timide devant la
contradiction, persévérant dans ses vues, quoique embarrassé à les
produire et à les soutenir». Il tenait beaucoup à la conversion et
s'imagina ainsi l'avancer. Il eût été flatté d'ailleurs de marquer son
ministère par un acte important où son initiative personnelle eût été
bien manifeste. «Que voulez-vous? disait M. Royer-Collard avec sa moue
railleuse, M. Guizot a sa loi sur l'instruction primaire, M. Thiers sa
loi sur l'achèvement des monuments publics; Humann aussi veut avoir sa
gloire.» «Il y eut de sa part, dit encore M. Guizot, une imprudence un
peu égoïste et sournoise, mais point d'intrigue.»

Devant les réclamations fort vives de ses collègues, M. Humann dut
reconnaître l'incorrection de sa conduite, et donna sa démission: M.
d'Argout prit sa place. Mais les choses n'en restèrent pas là. Dès le
premier jour, une interpellation avait été annoncée. Le débat
s'ouvrit, le 18 janvier. Loin de se dérober, le duc de Broglie aborda
sans ménagement la question de la conversion. «On nous demande,
dit-il, s'il est dans les intentions du gouvernement de proposer la
mesure dans cette session. Je réponds: Non. Est-ce clair?»
L'impatience et la roideur de ce langage piquèrent la Chambre. Le
fameux: «Est-ce clair?» fut aussitôt commenté et envenimé par tous
ceux qui désiraient un conflit. Des députés répondirent à la
provocation qu'ils prétendaient leur avoir été faite, en déposant des
propositions de conversion. De part et d'autre, on résolut d'en finir
promptement, et la discussion de l'une des propositions, celle de M.
Gouin, fut fixée au 4 février.

Le ministère engageait ainsi son existence sur une question spéciale
et tout à fait étrangère à la direction de la politique générale.
Mauvais terrain pour une bataille parlementaire: il s'exposait à
rencontrer contre lui, outre l'opposition, prompte à saisir toute
occasion de lui faire échec, ceux des conservateurs qui pensaient
autrement que lui sur ce problème économique. L'idée de la conversion
paraissait alors assez populaire: les porteurs de rente étaient encore
peu nombreux en dehors de Paris; la province ne voyait donc dans cette
mesure que l'avantage d'alléger le budget, et de l'alléger aux dépens
des capitalistes parisiens, ce qui ne déplaisait pas à ses petites
jalousies. Aussi, quand vint le débat, le gouvernement, par l'organe
de M. Thiers et de M. Duchâtel, eut beau combattre avec force la
proposition et se borner à demander un ajournement, les esprits
étaient prévenus et montés; l'ajournement fut repoussé par 194 voix
contre 192 (5 février). Au sortir de la séance, tous les ministres
portèrent au Roi leur démission.

Bien petit grain de sable pour arrêter une machine si puissante et qui
semblait marcher si bien! Disproportion singulière entre la cause
apparente et l'effet réel, surtout si l'on pense que cet ajournement,
repoussé au prix d'une crise ministérielle, prévaudra en fait, sans que
personne y trouve à redire, et que, le cabinet tombé, il ne sera pas
donné suite à la proposition de conversion! N'y avait-il donc pas,
derrière ce vote, autre chose que la question financière qui avait
fourni l'occasion et le terrain de la bataille? À bien chercher, on y
eût découvert les mêmes causes qui avaient amené les crises
ministérielles de la fin des années précédentes, et surtout l'action
dissolvante du tiers parti. Celui-ci avait été plus mortifié et irrité
que découragé et affaibli par ses récentes mésaventures. Pour n'avoir
plus osé faire une guerre ouverte qui n'était pas, du reste, dans ses
goûts, il n'en avait pas moins poursuivi ses manoeuvres souterraines.
Aux conservateurs de frontière, on insinuait que les ministres dont
l'énergie avait vaincu le désordre, n'étaient peut-être pas les plus
propres à l'oeuvre d'apaisement qui devait suivre le combat. On
invoquait le besoin d'hommes nouveaux, argument qui, depuis Aristide, a
toujours réussi auprès des médiocrités envieuses. On exploitait
l'impopularité de M. Guizot, accusé vaguement de vouloir ramener les
idées de la Restauration. On irritait toutes les petites blessures
qu'avait pu faire la roideur un peu gauche du duc de Broglie, toutes les
jalousies qu'éveillait sa haute considération[534]. Ce travail n'avait
pas été sans obtenir quelque succès. Au début même de la session, un
groupe d'une cinquantaine de députés, venus les uns du tiers parti, les
autres de la majorité ministérielle, s'était constitué et se réunissait
d'habitude dans l'hôtel de M. Ganneron. Leur prétention était d'être
entièrement «indépendants» à l'égard du cabinet. Le bruit courait qu'ils
s'étaient engagés à toujours voter ensemble. Ce Ganneron était un riche
fabricant de chandelles, esprit court et fantasque, mais qui s'était
fait une sorte d'importance politique, depuis que, présidant le tribunal
de commerce, au début de la révolution de Juillet, il avait déclaré
l'illégalité des Ordonnances. Conservateur et ministériel tant qu'il
avait eu peur des émeutes, il se trouvait maintenant assez rassuré pour
se poser en «indépendant». Le groupe Ganneron paraît avoir joué un rôle
décisif et fatal dans l'affaire de la conversion.

[Note 534: «Il aurait fallu beaucoup d'art au duc de Broglie, écrivait
à cette époque un de ses amis, pour se faire pardonner, tout à la
fois, sa haute position aristocratique, son irréprochable probité, son
désintéressement, son talent. Cet art, qui n'est autre que celui de
ménager les amours-propres, M. de Broglie ne l'a jamais eu.»
(_Documents inédits._)]

On a voulu voir là également la main du Roi. N'a-t-on pas été jusqu'à
accuser ce dernier d'avoir tramé, contre son ministère, une sorte de
complot machiavélique? Pure fantasmagorie. Ce qui est vrai, c'est
qu'autour du Roi, plus d'un conseiller poussait, depuis quelque temps,
au renversement du cabinet, entre autres M. de Talleyrand, le plus
écouté de tous. Celui-ci en voulait au duc de Broglie de ne l'avoir
pas suivi dans l'évolution par laquelle il s'était éloigné de
l'Angleterre, pour se rapprocher des trois cours orientales[535]. De
l'hôtel de la rue Saint-Florentin, partaient, contre le ministre des
affaires étrangères, des condamnations en forme d'oracles, qui
circulaient à la cour et dans le monde politique. Le duc y était
déclaré absolument impropre à la diplomatie et convaincu de s'être mis
à dos tous les représentants des puissances étrangères[536]. Ces
derniers, et particulièrement les ambassadeurs d'Autriche et de Prusse
dont nous avons signalé ailleurs les relations fréquentes avec le Roi,
secondaient, autant qu'il était en leur pouvoir, les efforts de M. de
Talleyrand. Louis-Philippe, bien que ses rapports personnels avec le
duc de Broglie fussent moins tendus depuis un an, ne refusait pas
d'écouter ce qu'on disait contre le président de son conseil. Il
l'avait vu sans plaisir rentrer en mars 1835; il était préparé à voir
sans regret son nouveau départ; peut-être même, suivant l'expression
du général de Ségur, en «attendait-il l'occasion[537]». Il sentait le
duc peu disposé à le suivre dans ses tentatives pour se rapprocher des
puissances continentales. Un autre ministre, surtout si l'on avait
soin de le choisir de tempérament moins inflexible, n'entrerait-il pas
plus facilement dans l'idée royale?

[Note 535: M. Molé écrivait à M. de Barante, le 22 février 1836: «La
devise de M. de Talleyrand est: «Tout plutôt que M. de Broglie.»
(_Documents inédits._)]

[Note 536: «Sa vocation est de n'être pas ministre des affaires
étrangères», disait M. de Talleyrand du duc de Broglie. Ou bien
encore: «Je ne sais comment a fait M. de Broglie, mais il a trouvé
moyen de se rendre désagréable tout à la fois à Londres, à Vienne et à
Saint-Pétersbourg; c'est jouer de malheur.» M. de Talleyrand se
trompait, au moins en ce qui regarde Londres. Les hommes d'État
anglais ne cachaient pas combien ils eussent désiré le maintien du duc
de Broglie. Le fait est constaté par une dépêche de M. de Werther,
ambassadeur de Prusse à Paris. (HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_,
1830-1870, t. I, p. 598.)]

[Note 537: «C'est un fait que le Roi, préparé à ce changement, en
attendait l'occasion.» (_Mémoires du général de Ségur_, t. VII, p.
443.) Le général de Ségur raconte au même endroit de ses Mémoires
qu'ayant exprimé au duc de Broglie son étonnement de la susceptibilité
qu'il avait montrée dans l'affaire de la conversion, ce dernier lui
«expliqua qu'il cédait bien moins à cet incident, qu'à une
incompatibilité très-prononcée entre lui et Louis-Philippe».]

Les ennemis du cabinet s'étaient d'ailleurs efforcés de réveiller chez
le prince sa vieille répugnance pour les ministères imposants qui lui
laissaient trop peu d'action et de prestige; on tâchait de lui faire
voir dans l'union du 11 octobre une coalition menaçante qu'il avait
intérêt à dissoudre. Certaines gens, rapporte M. Guizot, disaient à la
couronne qu'au lieu d'un cabinet unique avec lequel il lui fallait
compter, elle pouvait s'en ménager deux, dont un toujours en réserve
et prêt à remplacer l'autre. Ces insinuations et ces conseils,
habilement présentés, n'étaient pas mal reçus. Quant au péril
d'affaiblir ainsi le gouvernement, nous avons déjà vu que le Roi
croyait pouvoir n'en pas tenir compte; ayant le sentiment très-fondé
de sa capacité, mais se faisant illusion sur l'étendue de son action,
«il était porté à croire, comme le dit encore M. Guizot, que, par
lui-même, il suffirait toujours pour faire prévaloir la bonne
politique». Tout cela sans doute ne prouve pas que Louis-Philippe ait
comploté la chute de son cabinet; mais cela explique comment il le vit
tomber sans faire effort ni pour le maintenir, ni pour le restaurer.


III

Conduit à constituer un ministère nouveau, le Roi s'adressa d'abord,
sans succès, à M. Humann, au comte Molé et au maréchal Gérard. Il fit
aussi appeler les personnages importants du tiers parti, MM. Dupin,
Passy et Sauzet; ceux-ci, peu soucieux de recommencer le fiasco du
ministère des trois jours, apportèrent plus d'objections que de
solutions, prêts à être ministres, non à se charger de faire un
ministère. Le Roi avait probablement prévu ces refus, et ce n'est pas
de ces côtés qu'il désirait vraiment réussir. Dès le premier jour,
reprenant du reste un dessein ancien, il avait résolu de détacher M.
Thiers de ses anciens collègues et d'en faire le chef de la nouvelle
administration. Nous avons déjà eu occasion de noter le faible du
prince pour ce jeune et brillant homme d'État. Au lendemain d'une
victoire sur les oppositions de gauche, un ministère Thiers, sans les
doctrinaires, lui paraissait avoir cet avantage de marquer, à
l'intérieur, une sorte de détente, sans cependant être en réalité un
désaveu ou un abandon de la politique suivie jusqu'alors. L'humble
origine et la fortune récente de celui dont on voulait faire un
président du conseil, son autorité morale encore contestée, et aussi
la mobilité de son esprit, faisaient supposer qu'il n'apporterait pas,
dans ses rapports avec la couronne, trop d'arrogance ou d'entêtement.
D'ailleurs, au besoin, ne pourrait-on pas avoir raison de ses
résistances, en lui faisant entrevoir un ministère Guizot?

M. de Talleyrand patronnait chaleureusement M. Thiers; se flattait-il
de le dominer? À l'entendre, c'était l'homme indispensable. «M.
Thiers, disait-il sentencieusement, n'est pas parvenu, il est arrivé.»
Il lui obtenait même l'appui de ceux des ambassadeurs étrangers qui
désiraient avant tout ne plus avoir affaire au duc de Broglie. Il leur
faisait valoir que son protégé s'était montré récemment opposé à
l'alliance proposée par l'Angleterre à la France, en vue d'une action
en Orient[538]. Peut-être était-ce déjà par l'effet de ces
recommandations qu'en septembre 1835, M. de Metternich, tout en
tâchant d'exciter le Roi contre le duc de Broglie, avait glissé
quelques compliments à l'adresse de M. Thiers, qu'il «regardait,
disait-il, comme doué d'un esprit plus droit que plusieurs de ses
collègues[539]».

[Note 538: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, 1830-1870, t. I, p.
598.]

[Note 539: _Mémoires de Metternich_, t. VI, p. 48.]

Que M. Thiers fût ou non au courant de ces manoeuvres, sa tenue n'en
avait pas moins été très-correcte avant et pendant la crise. Loin
d'avoir trempé dans l'intrigue sous laquelle était tombé le cabinet,
il avait pris la parole contre la conversion. Aux premières offres que
lui fit le Roi, il répondit par un refus. «M. Thiers, écrivait, le 6
février, un ami de M. de Broglie, s'exprime avec une extrême
vivacité. Il veut qu'on ne puisse conserver aucun doute sur sa ferme
intention de ne pas se séparer de ses collègues. Cela dérange
singulièrement les calculs des intrigants qui comptaient sur son
concours pour composer un ministère.» Il déclarait hautement, devant
de nombreux députés, que «celui des ministres du 11 octobre qui
reparaîtrait sur le banc ministériel mériterait d'en être chassé à
coups de pied[540]». Quel était le motif du jeune ministre? était-ce
intelligence patriotique des avantages de l'union qu'on l'invitait à
rompre? était-ce, malgré sa confiance en soi, souci des risques qu'il
courait, en brusquant trop la fortune et en voulant marcher seul[541]?
Toujours est-il que sa résistance fut d'abord très-nette et
très-sincère. Les tentateurs ne s'en émurent pas outre mesure; ils
connaissaient cette ambitieuse imagination, et ils comptaient sur elle
pour développer les germes qu'ils y avaient jetés. Quel rêve, pour le
journaliste d'hier, de se voir à trente-huit ans président du conseil,
comme Casimir Périer, comme le maréchal Soult, comme le duc de
Broglie, et avant M. Guizot! Son esprit si ardemment curieux et si
vite blasé n'était-il pas possédé depuis quelque temps du désir de
manier les affaires étrangères, désir que M. de Talleyrand avivait
encore, en lui répétant que l'Europe le désirait et l'attendait? On
lui persuadait qu'il mènerait à bonne fin le projet de mariage du duc
d'Orléans avec une archiduchesse d'Autriche. Allait-il sacrifier de si
brillantes visées pour rester à jamais lié à des collègues avec
lesquels il avait peu d'affinités, dont il avait toujours jalousé la
considération supérieure, et dont l'impopularité lui avait tant de
fois paru compromettante? De toutes parts, il se voyait pressé par le
Roi, par M. de Talleyrand, par ses amis particuliers de la Chambre
qui se trouvaient être, pour la plupart, les ennemis des doctrinaires,
et jusque par les opposants de gauche qui, comprenant de quel intérêt
il était pour eux de diviser les hommes du 11 octobre, lui faisaient
espérer leur bienveillance. Enfin, pour piquer son amour-propre, on
lui rapportait que les doctrinaires traitaient son élévation à la
présidence du conseil de scandale impossible et promettaient à sa
présomption le plus prompt châtiment. Il y avait là de quoi ébranler
un coeur plus fidèle, plus austère et plus ferme. Aussi s'aperçut-on
bientôt qu'il s'habituait peu à peu à l'idée d'une séparation.
Toutefois, pour faire le pas décisif, il eût voulu y être poussé ou au
moins autorisé par ses anciens collègues eux-mêmes. On disait
généralement que les membres du cabinet s'étaient engagés, les uns
envers les autres, à s'en aller ou à rentrer tous ensemble.
L'engagement avait-il été formel, ou n'était-ce qu'une obligation
morale, résultant de la situation plus encore que des paroles
échangées? Toujours est-il que M. Thiers se sentait gêné, tant qu'il
n'avait pas été délié par le duc de Broglie dont l'autorité morale lui
imposait. Il lui fit, à plusieurs reprises, des insinuations dans ce
sens, affectant de le prendre pour confident de ses incertitudes et de
ses scrupules; mais le duc ne voulait pas comprendre. Le Roi se décida
alors à intervenir et à demander à M. de Broglie de rendre la liberté
à son jeune collègue. L'ancien président du conseil était trop fier
pour refuser. Il déclara donc que M. Thiers était entièrement libre;
seulement, avec une clairvoyance à laquelle ne se mêlait aucune petite
jalousie, il invita Louis-Philippe à bien réfléchir, avant de donner
suite à son dessein, l'avertissant que s'il élevait une fois M. Thiers
au premier rang, il devrait l'y garder toujours; car il ne pourrait
l'en faire descendre sans risquer de le rejeter dans le parti
révolutionnaire. Le Roi n'était pas en disposition d'écouter
l'avertissement; il se borna à remercier le duc de Broglie d'avoir
levé l'obstacle devant lequel hésitait M. Thiers, et il le fit avec
une effusion qui révélait tout le prix qu'il attachait avoir aboutir
sa combinaison.

[Note 540: _Documents inédits._]

[Note 541: M. Thiers se rappelait-il ce que lui avait dit peu
auparavant Rossini, un jour que le musicien avait deviné chez le jeune
ministre le désir de se séparer de ses collègues? «Mon cher monsieur
Thiers, avait dit Rossini, vous avez tort. Quand, nous autres
musiciens, nous voulons former une bonne troupe, nous ne nous
contentons pas d'un seul chanteur: il nous faut une basse, un baryton,
un ténor. Rubini n'exclut ni Lablache, ni Tamburini. Vous, mon cher
monsieur, vous êtes le Rubini de la bande.»]

Dès lors, M. Thiers ne se défendit plus. Son parti pris, il ne fut
pas long à constituer son ministère. Tout fut terminé le 22 février.
Il garda trois membres de l'ancien cabinet, le maréchal Maison,
l'amiral Duperré et le comte d'Argout, et il leur adjoignit trois
députés du tiers parti, MM. Passy, Sauzet et Pelet de la Lozère, ainsi
que M. de Montalivet, qui avait la confiance du Roi. Il eût voulu
conserver aussi M. Duchâtel, mais celui-ci refusa.

Dans la dissolution qui venait de s'accomplir, il y avait de
l'irréparable. Le ministère tombé n'était pas de ceux qui ont chance
de se relever. Cette chute brisait à jamais l'union fragile, mais
précieuse et féconde entre toutes, qui, commencée sous l'autorité de
Casimir Périer, confirmée dans le cabinet du 11 octobre, avait
rassemblé sous le même drapeau, dans le même faisceau, des hommes
comme le duc de Broglie, M. Guizot et M. Thiers. Le drapeau replié, le
faisceau rompu, chacun de ces hommes reprenait sa liberté d'action, et
dès lors devaient éclater entre eux les contradictions de leurs
origines, de leurs natures et de leurs doctrines. La formation du
nouveau ministère hâta l'explosion de ces contradictions. Pendant que
M. Thiers prenait le pouvoir dans des conditions qui le forçaient à
incliner vers la gauche, M. Guizot se retrouvait le chef des
conservateurs purs, dans une attitude d'observation peu bienveillante,
inquiet pour ses idées et froissé dans son ambition, attendant
impatiemment le moment où il pourrait à la fois rétablir la vraie
politique de résistance et regagner l'avance que son jeune rival
venait de prendre sur lui[542]. Quelques esprits clairvoyants,
soucieux d'empêcher ou d'atténuer une séparation si fâcheuse, eussent
désiré que M. Guizot fût porté à la présidence de la Chambre. M.
Duvergier de Hauranne s'en ouvrit à M. Thiers. «Vous avez, lui dit-il,
M. Guizot et vous, servi puissamment, par votre union, notre cause
commune. Il faut que, séparés, vous la serviez encore tous les deux.
Puis donc que vous ne pouvez plus faire partie du même ministère, que
l'un soit chef du cabinet et l'autre président de la Chambre. Ainsi
vos amis ne se diviseront pas, la majorité restera unie, et, ce qui
est, à la vérité, une considération secondaire, M. Dupin, qui depuis
trois ans travaille à vous diviser, sera puni par son propre succès.»
En parlant ainsi, M. Duvergier de Hauranne regardait avec attention
son interlocuteur. Tout alla bien jusqu'à l'allusion faite à la
présidence de la Chambre. Mais, à ce mot, il vit la lèvre du jeune
ministre se recourber et son sourcil se froncer. Il lui fut clair, dès
ce moment, que si M. Thiers entrait au ministère, ce serait pour
rompre avec M. Guizot et chercher son appui ailleurs[543]. Quant au
duc de Broglie, il vit tomber le ministère qu'il présidait, avec
tristesse pour son pays, sans regret pour lui-même, emportant, des
intrigues qu'il avait vues s'agiter autour de lui et contre lui, une
impression de dégoût sans aigreur, mais non sans mépris, qui augmenta
encore son éloignement naturel pour le pouvoir. Aussi, étranger
désormais aux compétitions de personnes, supérieur aux coteries, s'en
tiendra-t-il, jusqu'à la fin de la monarchie, au rôle d'une sorte de
politique consultant, servant parfois de parrain ou de conseiller aux
ministres, mais résolu à ne plus être leur collègue; heureux
d'ailleurs de pouvoir reprendre des études fièrement solitaires dont
il ne sentira même pas le besoin de livrer le résultat au public, et
surtout de se livrer aux méditations philosophiques et religieuses, si
droites et si viriles, qui devaient, par une montée laborieuse, mais
constante, l'élever peu à peu jusqu'à la pleine possession de la
vérité chrétienne.

[Note 542: M. Guizot a reproduit dans ses _Mémoires_ les lettres qui
s'échangèrent entre lui et M Thiers, au moment de la formation du
cabinet présidé par ce dernier. Sous la froide politesse, on entrevoit
les hostilités qui se préparent. M. Thiers écrivait: «Mon cher
Monsieur Guizot, je n'ai pas eu le temps d'aller vous annoncer, hier
soir, notre constitution définitive, car nous sommes sortis fort tard
des Tuileries. Les événements nous ont séparés; mais ils laisseront
subsister, je l'espère, les sentiments qu'avaient fait naître tant
d'années passées ensemble dans les mêmes périls. S'il dépend de moi,
il restera beaucoup de notre union, car nous avons encore beaucoup de
services à rendre à la même cause, quoique placés dans des situations
diverses. Je ferai de mon mieux pour qu'il en soit ainsi. J'irai vous
voir dès que j'aurai suffi aux nécessités du premier moment.» M.
Guizot répondit: «Mon cher ami, vous avez raison de croire à la durée
des sentiments qu'a fait naître entre nous une si longue communauté de
travaux et de périls. J'appartiens à la cause que nous avons soutenue
ensemble. J'irai où elle me mènera, et je compte bien vous y retrouver
toujours. Adieu. J'irai vous voir dès que je vous supposerai un peu de
loisir.»]

[Note 543: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]

Pendant son existence, le ministère du 11 octobre, à la différence du
ministère Périer, n'avait pas toujours été apprécié à sa valeur par
l'opinion conservatrice. Mais si tout le monde ne vit pas, au moment
même, ce qu'avait d'irrémédiable et de néfaste la séparation des
hommes qui venaient de gouverner ensemble la France pendant plus de
trois ans, on allait bientôt s'en rendre compte, au spectacle de la
longue crise qui devait se prolonger de 1836 à 1840: triste période de
décomposition parlementaire et d'instabilité ministérielle, qui
aboutira au dedans au démoralisant scandale de la coalition, au dehors
à la périlleuse mésaventure de 1840, et dont les fâcheuses
conséquences pèseront jusqu'à la révolution de Février sur notre
politique intérieure et extérieure. Combien alors d'hommes politiques
comprendront trop tard et regretteront amèrement le mal fait à la
cause conservatrice, au régime parlementaire, à la monarchie, à la
France, par la rupture consommée en février 1836!

Avant de passer à cette nouvelle phase de la monarchie de Juillet,
jetons, de haut et de loin, un dernier et rapide regard sur les années
qui viennent de s'écouler. Considérons les grands résultats
d'ensemble, sans nous arrêter aux petites misères de détail,
conséquences nécessaires de tout gouvernement humain, pas plus
nombreuses, mais seulement plus en vue avec le régime parlementaire.
Que voyons-nous? En 1830, la révolution maîtresse de toutes les
institutions et de tous les esprits, avec une puissance d'élan à
laquelle rien ne semble devoir ré