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Title: Histoire de France 1484-1515 (Volume 9/19)
Author: Michelet, Jules, 1798-1874
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Histoire de France 1484-1515 (Volume 9/19)" ***

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                             HISTOIRE

                                DE

                              FRANCE



                                PAR

                            J. MICHELET



                 NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET AUGMENTÉE



                           TOME NEUVIÈME



                                PARIS

                      LIBRAIRIE INTERNATIONALE
                     A. LACROIX & Cie, ÉDITEURS
                 13, rue du Faubourg-Montmartre, 13

                                1876

         Tous droits de traduction et de reproduction réservés.



Dix ans d'études données au _Moyen âge_, dix ans à la _Révolution_, il
nous reste, pour relier ce grand ensemble, de placer entre ces deux
histoires celle de la _Renaissance_ et de l'âge moderne.

Ce volume est la _Renaissance_ proprement dite, le suivant, qui va
paraître, s'appellera la _Réformation_. Ces titres nous dispensent de
leur donner leurs chiffres dans la série totale.

Nous supprimons généralement les citations de livres imprimés que tout
le monde a dans les mains. Nous ne citerons guère que les manuscrits.

Ayant marqué le point de départ et le but, en deux longues histoires,
nous marcherons d'un pas d'autant plus sûr et plus rapide dans
l'espace intermédiaire.

Nous ne pouvions retourner de la Révolution à la Renaissance, sans
revoir nos travaux sur le Moyen âge, sans connaître et apprécier les
publications qui se sont faites depuis leur achèvement.

Elles n'ont modifié en rien ce que nous avons écrit sur le XIVe et le
XVe siècles (_tomes_ III, IV, V, VI, VII _et_ VIII). Les dix années
qui se sont écoulées depuis n'ont en rien ébranlé ce travail, le
premier où les textes imprimés aient été contrôlés par les actes
manuscrits.

Quant à nos origines, dont le _premier volume_ donne l'histoire, de
savantes recherches y ont ajouté, peu changé toutefois. Telle nous
avons posé la base de cette construction, telle nos estimables
concurrents l'ont adoptée, et ils ont bâti dessus avec confiance.

C'est au Moyen âge proprement dit (_volumes_ II _et_ III, de l'an 1000
à l'an 1300) que se rapportent généralement les nombreuses
publications de textes inédits qu'on a faites dans cet intervalle.
Elles nous ont fort éclairés sur les moeurs de ces temps, sur l'art
gothique, etc. Il n'est point de notre franchise d'effacer rien de ce
qui est écrit. Nous aimons mieux donner, dans l'Introduction qu'on va
lire, la pensée plus exacte qui sort des textes. Ce que nous écrivîmes
alors est vrai comme l'idéal que se posa le Moyen âge. Et ce que nous
donnons ici, c'est sa réalité accusée par lui-même.

Le résultat, au total, diffère peu. Alors (en 1833), quand
l'entraînement pour l'art du Moyen âge nous rendit moins sévère pour
ce système en général, nous déclarâmes pourtant que son principe était
sujet à la loi universelle de toute vie, qu'il devait passer, comme
nous tous, hommes, peuples et religions, par l'utile épuration de la
mort. Est-ce un si grand mal de mourir? À ce prix, on renaît en ce
qu'on eût de meilleur.

Ce livre, au reste, n'est pas écrit pour faire peine aux mourants.
C'est un appel aux forces vives.

Celle de l'antiquité tenait, je pense, à ce qu'elle crut que l'homme
fait son destin lui-même (_fabrum suæ quemque esse fortunæ_). Ce
temps-ci, au contraire, frappé des grandes puissances collectives
qu'il a créées, s'imagine que l'individu est trop faible contre elles.
Ces temps-là crurent à l'_homme_; nous croyons à l'_individu_.

Il en résulte cette chose fâcheuse: nos progrès tournent contre nous.
L'énormité même de notre oeuvre, à mesure que nous l'exhaussons, nous
ravale et nous décourage. Devant cette pyramide, nous nous trouvons
imperceptibles, nous ne nous voyons plus nous-mêmes. Et qui l'a bâtie,
sinon nous?

L'industrie que nous avons créée hier, elle nous semble déjà notre
embarras, notre fatalité. L'histoire, qui n'est pas moins que
l'intelligence de la vie, elle devait nous vivifier, elle nous a
alanguis au contraire, nous faisant croire que le temps est tout, et
la volonté peu de chose.

Nous avons évoqué l'histoire, et la voici partout; nous en sommes
assiégés, étouffés, écrasés; nous marchons tout courbés sous ce
bagage, nous ne respirons plus, n'inventons plus. Le passé tue
l'avenir. D'où vient que l'art est mort (sauf de si rares exceptions)?
c'est que l'histoire l'a tué.

Au nom de l'histoire même, au nom de la vie, nous protestons.
L'histoire n'a rien à voir avec ces tas de pierres. L'histoire est
celle de l'âme et de la pensée originale, de l'initiative féconde, de
l'héroïsme, héroïsme d'action, héroïsme de création.

Elle enseigne qu'une âme pèse infiniment plus qu'un royaume, un
empire, un système d'états, parfois plus que le genre humain.

De quel droit? du droit de Luther, qui, d'un Non dit au pape, à
l'Église, à l'Empire, enlève la moitié de l'Europe.

Du droit de Christophe Colomb, qui dément et Rome et les siècles, les
conciles, la tradition.

Du droit de Copernic, qui, contre les doctes et les peuples, méprisant
à la fois l'instinct et la science, les sens même et le témoignage des
yeux, subordonna l'observation à la Raison, et seul vainquit
l'humanité.

C'est la solide pierre où s'asseoit le XVIe siècle.

  Paris, 15 janvier 1855.



INTRODUCTION



§ Ier

Sens et portée de la Renaissance.


L'aimable mot de Renaissance ne rappelle aux amis du beau que
l'avénement d'un art nouveau et le libre essor de la fantaisie. Pour
l'érudit, c'est la rénovation des études de l'antiquité; pour les
légistes, le jour qui commence à luire sur le discordant chaos de nos
vieilles coutumes.

Est-ce tout? À travers les fumées d'une théologie batailleuse,
l'_Orlando_, les arabesques de Raphaël, les ondines de Jean Goujon,
amusent le caprice du monde. Trois esprits fort différents, l'artiste,
le prêtre et le sceptique, s'accorderaient volontiers à croire que tel
est le résultat définitif de ce grand siècle. Le _que sais-je?_ de
Montaigne, c'est tout ce qui voyait Pascal; et Bossuet, dans cette
pensée, écrivit ses _Variations_.

Ainsi ce colossal effort d'une révolution, si complexe, si vaste, si
laborieuse, n'eût enfanté que le néant. Une si immense volonté fût
restée sans résultat. Quoi de plus décourageant pour la pensée
humaine?

Ces esprits trop prévenus ont seulement oublié deux choses, petites en
effet, qui appartiennent à cet âge plus que tous ses prédécesseurs: la
découverte du monde, la découverte de l'homme.

Le XVIe siècle, dans sa grande et légitime extension, va de Colomb à
Copernic, de Copernic à Galilée, de la découverte de la terre à celle
du ciel.

L'homme s'y est retrouvé lui-même. Pendant que Vesale et Servet lui
ont révélé la vie, par Luther et par Calvin, par Dumoulin et Cujas,
par Rabelais, Montaigne, Shakespeare, Cervantès, il s'est pénétré dans
son mystère moral. Il a sondé les bases profondes de sa nature. Il a
commencé à s'asseoir dans la Justice et la Raison. Les douteurs ont
aidé la foi, et le plus hardi de tous a pu écrire au portique de son
_Temple de la Volonté_: «Entrez, qu'on fonde ici la foi profonde.»

Profonde en effet est la base où s'appuie la nouvelle foi, quand
l'antiquité retrouvée se reconnaît identique de coeur à l'âge moderne,
lorsque l'Orient entrevu tend la main à notre Occident, et que, dans
le lieu, dans le temps commence l'heureuse réconciliation des membres
de la famille humaine.



§ II

L'ère de la Renaissance[1].

[Note 1: Cette ère eût été certainement le XIIe siècle, si les choses
eussent suivi leur cours naturel. L'inspiration ecclésiastique, ayant
produit son symbole, son rituel et sa légende, avait décidément tari.
Et l'inspiration laïque, sortie déjà de son âge primitif de chants
populaires, arrivée aux grands poèmes, avait opposé aux types
légendaires de sainteté monastique les types directement contraires
d'héroïsme et d'action. Un saint, comme Godefroy de Bouillon, faisant
la guerre au pape et plantant sur les murs de Rome le drapeau de
l'Empire, c'était déjà la Réforme, le changement complet de l'idéal
humain. On écrivait peu; mais comment douter que la culture ne fût
très-avancée quand on voit que l'enseignement d'Abailard eut tant de
milliers d'auditeurs? Je ne sais si l'on trouverait aujourd'hui tant
d'esprits avides d'études métaphysiques.

C'est, comme on sait, à Sainte-Geneviève, au pied de la tour (très-mal
nommée) de Clovis qu'ouvrit cette grande école. Cette tour, qui
s'élève derrière le Panthéon, a été fondée entre 1000 et 1031 (Lebeuf,
II, 374, _d'après le nécrologe de Sainte-Geneviève_). Sa base antique,
qui subsiste, a donc entendu le grand Abailard. Le point de départ de
la philosophie moderne est ainsi à deux pas des caveaux du Panthéon,
où reposent Voltaire et Rousseau. De la montagne sont descendues
toutes les écoles modernes. Je vois au pied de cette tour une terrible
assemblée, non-seulement les auditeurs d'Abailard, cinquante évêques,
vingt cardinaux, deux papes, toute la scolastique; non-seulement la
savante Héloïse, l'enseignement des langues et la Renaissance, mais
Arnaldo de Brescia, c'est-à-dire la Révolution. Énorme grandeur!
Combien cette tour a droit de mépriser le Capitole! Regardez-la bien,
pendant qu'elle dure. Nos démolisseurs frénétiques pourront bien la
faire disparaître.

Quel était donc ce prodigieux enseignement, qui eut de tels efforts?
Certes, s'il n'eût été rien que ce qu'on en a conservé, il y aurait
lieu de s'étonner. Mais on entrevoit fort bien qu'il y eut tout autre
chose. C'était plus qu'une science, c'était un esprit: esprit surtout
de grande douceur, effort d'une logique humaine pour interpréter la
sombre et dure théologie du Moyen âge. C'est par là très-probablement
qu'il enleva le monde, bien plus que par sa logique et sa théorie des
universaux. MM. Cousin et Rémusat, dans leurs beaux travaux, M.
Hauréau, dans son résumé, ferme, net et si lumineux, n'ont pu
malheureusement, gênés qu'ils étaient par leur cadre, prendre l'homme
par ses deux côtés. Mais est-il possible de les séparer? Si la foule,
au XIIe siècle, sentit si vivement la portée de la logique d'Abailard
dans les plus obscures questions, c'est certainement parce qu'elle
était très-fortement avertie par son enseignement théologique bien
plus populaire. Sous la forme rebutante du temps, cette théologie,
éminemment humaine et douce, indique dans Abailard une vraie tendresse
de coeur. Voyez particulièrement l'_Introductio ad Theologiam_, p.
988, sur le péché originel.

Je regrette de n'avoir pas senti cela quand j'ai parlé si durement de
ce grand homme; sa froideur pour Héloïse m'avait indisposé, je dois
l'avouer. J'étais sous l'impression de la légende, du dévouement de
cette femme admirable et de son immortel amour. Elle s'immola à la
gloire du grand logicien, et elle eut pour consolation la science et
le don des langues. L'enseignement des trois langues, fondé par elle
dans l'église du Saint-Esprit (le Paraclet), est resté, par Raymond
Lulle et autres, l'idée fixe de la Renaissance, réalisée enfin, sous
François Ier, dans le Collége de France. Ce mariage de la logique et
de la science, cruellement séparées, est la plus belle légende du
monde, la seule aussi du Moyen âge dont le peuple ait gardé le
souvenir. Les restes des deux époux, réunis dans le tombeau, ont été
remis, en 1792, à la municipalité de Nogent, et plus tard déposés, par
M. Lenoir, au Musée des Monuments français. (Voir sa _Description_, I,
219.) Ils sont maintenant au cimetière de l'Est, toujours visités du
peuple, chargés de couronnes.]


L'état bizarre et monstrueux, prodigieusement artificiel, qui fut
celui du Moyen âge, n'a d'argument en sa faveur que son extrême durée,
sa résistance obstinée au retour de la nature.

Mais n'est-elle pas naturelle, dira-t-on, une chose qui, ébranlée,
arrachée, revient toujours? La féodalité, voyez comme elle tient dans
la terre. Elle semble mourir au XIIIe siècle, pour refleurir au XIVe.
Même au XVIe siècle encore, la Ligue nous en refait une ombre, que
continuera la noblesse jusqu'à la Révolution. Et le clergé, c'est bien
pis. Nul coup n'y sert, nulle attaque ne peut en venir à bout. Frappé
par le temps, la critique et le progrès des idées, il repousse
toujours en dessous par la force de l'éducation et des habitudes.
Ainsi dure le Moyen âge, d'autant plus difficile à tuer qu'il est mort
depuis longtemps. Pour être tué, il faut vivre.

Que de fois il a fini!

Il finissait dès le XIIe siècle, lorsque la poésie laïque opposa à la
légende une trentaine d'épopées; lorsque Abailard, ouvrant les écoles
de Paris, hasarda le premier essai de critique et de bon sens.

Il finit au XIIIe siècle, quand un hardi mysticisme, dépassant la
critique même, déclare qu'à l'Évangile historique succède l'Évangile
éternel et le Saint-Esprit à Jésus.

Il finit au XIVe, quand un laïque, s'emparant des trois mondes, les
enclôt dans sa comédie humaine, transfigure et ferme le royaume de la
vision.

Et définitivement, le Moyen âge agonise aux XVe et XVIe siècles, quand
l'imprimerie, l'antiquité, l'Amérique, l'Orient, le vrai système du
monde, ces foudroyantes lumières, convergent leurs rayons sur lui.

Que conclure de cette durée? Toute grande institution, tout système
une fois régnant et mêlé à la vie du monde, dure, résiste, meurt
très-longtemps. Le paganisme défaillait dès le temps de Cicéron, et il
traîne encore au temps de Julien et au delà de Théodose.

Que le greffier date la mort du jour où les pompes funèbres mettront
le corps dans la terre, l'historien date la mort du jour où le
vieillard perd l'activité productive.

Entrez dans une bibliothèque, demandez les _Acta sanctorum_ de
Mabillon, le grand recueil qui a reçu siècle par siècle, couche par
couche, l'alluvion successive de l'invention populaire, l'histoire de
ces milliers de saints qui, selon le temps, les nuances enfantines de
la piété barbare, ont donné à chaque pays le Dieu du lieu, le Christ
local. Tout finit au XIIe siècle; le livre se ferme; cette féconde
efflorescence, qui semblait intarissable, tarit tout à coup.

«Les jésuites ont continué, dira-t-on; les saints surabondent dans le
recueil des Bollandistes.»

D'autres saints, les saints du combat, excentriques et polémiques,
dont le violent mysticisme, qui vient secourir Jésus, l'épouvante et
lui fait peur. Il recula en présence du délire de saint François,
vraie bacchante de l'amour de Dieu; et la Vierge recula en présence de
son chevalier, l'Espagnol saint Dominique, qui, pour elle, dressait
les bûchers, organisait l'inquisition, commençait ici les feux
éternels.

Ces véhémentes figures contrastent, à faire frémir, avec les vieilles
figures bénédictines. Dans cette fréquence des gestes, dans cette
fureur de paroles, dans la vultuosité du visage bouleversé, celles-ci,
en regardant le ciel, ont quelque chose de ce qu'elles maudissent, de
l'enfer et de l'hérésie.

Ouvrez les conciles, vous trouverez même changement que dans la
légende. Les anciens conciles sont généralement d'institution, de
législation. Ceux qui suivent, à partir du grand concile de Latran,
sont de menaces et de terreurs, de farouches pénalités. Ils
organisent une police. Le terrorisme entre dans l'église, et la
fécondité en sort. Ses derniers efforts ont cela qu'en lui donnant des
victoires, ils lui créent de nouveaux périls. Saint Bernard, son
défenseur victorieux contre Abailard, lui donne un triomphe apparent
sur la raison et la critique. Par quelle force? par le mysticisme qui,
dès la fin du siècle, crée les formidables prophéties de Joachim de
Flore, l'enseignement de Jean de Parme, le docteur de l'Évangile
éternel.

L'art, ecclésiastique jusque-là, sous la clef des prêtres maçons,
devient alors chose laïque; il passe aux mains des francs-maçons,
serviteurs mariés de l'Église, dont les humbles colonies, abritées de
son patronage, n'en élèvent pas moins dans des formes indépendantes
ces édifices grandioses, où la poitrine de l'homme trouve enfin la
respiration, avec le vague du rêve et la liberté des soupirs.

Est-ce tout? Non. De la création du gothique, qui ne soutient encore
le temple que sur un pénible appareil d'étais et de contre-forts, la
Renaissance marche à la création de l'architecture rationnelle et
mathématique, qui s'appuie sur elle-même, et dont Brunelleschi donna
le premier exemple dans Sainte-Marie de Florence.

L'art finit, et l'art recommence; il n'y a pas d'interruption. Moins
vivace est la scolastique. Elle meurt pour ne pas renaître. Ockam
l'achève en la replaçant au point où l'avait laissée Abailard; sa
suprême et dernière victoire est de rentrer à son berceau.

Que dire du Moyen âge scientifique? Il n'est que par ses ennemis, par
les Arabes et les Juifs. Le reste est pis que le néant; c'est une
honteuse reculade. Les mathématiques, sérieuses au XIIe siècle,
deviennent une vaine astrologie, le commerce des carrés magiques. La
chimie, sensée encore dans Roger Bacon, devient une alchimie folle, un
délire. La sorcellerie épaissit au XVe siècle ses fantastiques
ténèbres. Le jour baisse horriblement. Et il ne faut pas croire qu'il
renaisse avec l'imprimerie; elle agit lentement, nous le prouverons;
cette grande et impartiale puissance aida d'abord tous les partis, les
ennemis de la lumière aussi bien que ses amis.

Disons nettement une chose que l'on n'a pas assez dite. La Révolution
française trouva ses formules prêtes, écrites par la philosophie. La
révolution du XVIe siècle, arrivée plus de cent ans après le décès de
la philosophie d'alors, rencontra une mort incroyable, un néant, et
partit de rien.

Elle fut le jet héroïque d'une immense volonté.

Générations trop confiantes dans les forces collectives qui font la
grandeur du XIXe siècle, venez voir la source vive où le genre humain
se retrempe, la source de l'âme, qui sent que seule elle est plus que
le monde et n'attend pas du voisin le secours emprunté de son salut.

Le XVIe siècle est un héros.



§ III

L'organisation de l'ordre et l'énervation de l'individu, du XIIe au
XVe siècle[2].

[Note 2: Nous ne nions pas l'évidence. En présence des savants
travaux, des publications si utiles de MM. Augustin Thierry, Henri
Martin, de Stadler, Chéruel, etc., qui ont paru ou vont paraître, nous
ne voulons nullement contester le progrès administratif, qui a été
l'oeuvre patiente de la France depuis le XIIIe siècle, et par lequel
elle a devancé les autres États de l'Europe. Nous ne voulons pas
davantage nier le progrès de la langue et la formation de la prose
française, curieuse formation, si rapide de Joinville à Froissard, en
trente ou quarante années, si lente de Froissard à Commines, dans une
période de cent cinquante ans! Dans ce temps, si long, je ne vois
aucun nom vraiment littéraire, sauf Deschamps, Charles d'Orléans et le
petit chef-d'oeuvre de _Patelin_. Chastelain est un grand effort,
impuissant, comme celui de son maître, Charles le Téméraire. Commines
arriva fort tard: il écrit sous Charles VIII et Louis XII. Encore une
fois, nous ne nions pas le progrès sous ces deux formes,
administrative et littéraire. Nous examinons seulement s'il n'eût pu
se faire à meilleur marché, sans un tel aplatissement du caractère
individuel. Cet affaiblissement moral livra ce pays désarmé à
l'invasion anglaise; la royauté, qui avait pris pour elle seule l'épée
de tous, ne sut s'en servir, et cette création de l'ordre, dont on
parle tant, subît deux très-longs, deux horribles entr'actes, où tout
ordre disparut. Notez que rien ne reprit avec la même grandeur et la
même vie qu'auparavant. Aux États généraux de 1357, la France avait vu
et posé nettement le but de l'avenir. Ceux qui suivent, comme on le
verra, sont presque toujours des comédies menteuses, de pures
réactions féodales.]


D'éminents historiens ont parfaitement décrit comment le gouvernement
ecclésiastique et laïque s'organise ou s'achève en ces quatre siècles,
comment se constituent l'ordre et la paix publique.

Seulement ils ont laissé dans l'ombre le mouvement rétrograde qui
s'accomplit alors dans la religion, dans la littérature, la
défaillance du caractère et des forces vives de l'âme.

Des trente poèmes épiques du XIIe siècle, imités de toute l'Europe,
jusqu'à la platitude du _Roman de la Rose_, jusqu'aux tristes gaietés
de Villon, quel pas rétrograde!

Les auteurs de l'Histoire littéraire, spécialement M. Fauriel, ont
très-bien dit: «Le XIIe siècle est une aurore. Le XIVe est un
couchant.» Et que dire, hélas! du XVe?

Le fait même que les historiens politiques ont fait le plus valoir, la
multiplication immense des affranchissements, l'augmentation et la
richesse de la bourgeoisie, la facilité croissante de monter d'une
classe à l'autre, tout cela devait, ce semble, produire un résultat
moral, fortifier le nerf de l'âme, développer, par le sens tout
nouveau de la dignité, le Dieu qui est en elle, la rendre créatrice et
lui donner l'inspiration.

La liberté civile, qui se répand alors, n'a pourtant guère d'effet
visible. De chose qu'il était, l'homme devient personne, devient
homme. Qu'y gagne-t-il? S'il y gagne, il n'y paraît pas. Il tarit et
devient stérile.

Que s'est-il passé pendant ce temps dans le monde supérieur dont il
subit les influences?

L'Église est devenue une monarchie, un gouvernement armé d'une police
terrible, la plus forte qui fut jamais. La monarchie est devenue une
espèce d'église, bâtie sur la chute des fiefs, comme la papauté sur
l'abaissement de l'épiscopat, une église qui a ses conciles laïques,
son pontificat de jurisprudence.

Deux gouvernements par la grâce de Dieu, deux espèces de dieux
mortels, dont l'infaillibilité implique le caractère divin. Le peuple
de leurs dévots sent en eux une incarnation. La loi vivante, la
sagesse de chair, dans un individu infirme, un Dieu dans un rien,
c'est le culte nouveau de ce monde.

Le monarchique autel des deux idoles se bâtit sur la ruine de ce que
le Moyen âge avait pu essayer de gouvernements collectifs, sur la
ruine des conciles, des communes et des municipes, des grandes
fédérations, ligues lombardes, diètes de l'Empire, États généraux de
France. Tout cela au XVe siècle est couché dans le tombeau.
L'incarnation sous ses deux formes (pape et roi) a vaincu partout. Le
mysticisme a tout rempli. Quelle place a la raison? Aucune.

L'opération qu'Origène pratiqua, dit-on, sur lui, est celle que
l'esprit humain a subie dans cette période, jusqu'à ce que la nature,
la vie productive, qui ne peut jamais s'éteindre, se fût réveillée et
révoltée au XVIe siècle avec une sauvage énergie.

M. Guizot soupçonne que nous avons perdu _quelque chose_ à la chute
des communes. Rien que l'âme,--la fierté personnelle, l'esprit des
fortes résistances, la foi en soi, qui fit la commune du XIIe siècle
plus forte que Frédéric Barberousse, et qui a si parfaitement disparu
dans la bourgeoisie du XVe.

M. Augustin Thierry, en admirant la réforme administrative qu'essaya
en 1413 le Paris des Cabochiens, y voit un progrès sur la révolution
de Marcel, antérieure de soixante années. Il ne paraît pas remarquer
cette énorme chute de l'esprit public, tellement baissé, qu'il croit
pouvoir améliorer l'administration sans changer le cadre politique qui
l'enserre et l'étouffe. Quelle réforme sérieuse sous la girouette d'un
gouvernement capricieusement viager, entre l'étourderie de Jean et la
folie de Charles VI? Le XIVe siècle sent encore où est le mal et
cherche où est le remède. Le XVe n'y songe même plus.

Cette imbécillité du pauvre Frédégaire qui, en tête de sa chronique,
s'avoue à moitié idiot, elle semble reparaître dans tels monuments du
XVe siècle; et je ne sais si aucun des moines mérovingiens eût atteint
la platitude des rimes de Molinet.



§ IV

Nobles origines du Moyen âge.--Abaissement au XIIIe siècle[3].

[Note 3: La date la plus sinistre, la plus sombre de toute l'histoire,
est pour moi l'an 1200, le 93 de l'Église.--Bien moins parce que c'est
l'époque de l'extermination d'un peuple, des Vaudois et des Albigeois,
mais surtout parce que cette époque est celle de l'organisation de la
grande police ecclésiastique. Terrorisme épouvantable; à tous les
moyens de 93 il en joignit un qu'aucune autre autorité n'a eu en ce
monde, la confession.--Un oeil fut dès lors ouvert, une fenêtre percée
sur toute maison et sur tout foyer, une vue sur l'intérieur de l'âme,
et cela avec tant de force, que la pensée, corrompue contre elle-même,
devint son propre espion et son délateur. «Mais si cette Terreur fut
telle, prouvez-la, montrez-en la trace, indiquez les monuments.»
Malicieuse interrogation! Vous ne savez que trop vous-mêmes comment
vous avez fait en sorte qu'il n'y eut point de monument.--Le monument,
c'est le désert, c'est la disparition subite du génie, de l'âme d'un
peuple,--en 1200, le premier de tous; en 1300, le dernier. En 1200,
l'éclat inouï de cette muse des troubadours où s'est inspirée
l'Italie. En 1300, la platitude des cantiques des Jeux
Floraux.--Voulez-vous d'autres monuments? Venez près de Carcassonne, à
l'entrée des montagnes Noires; entrons dans ces grottes qu'on a
retrouvées en 1836. Elles étaient remplies de squelettes couchés en
cercle, tous les crânes rapprochés au centre, et les corps faisaient
les rayons du cercle. Point d'inscriptions, point de restes de
vêtements, nul signe qui pût les faire reconnaître. La Terreur
ecclésiastique poursuivant même les morts, les familles cachaient
ainsi les restes de leurs parents pour éviter la honte et l'horreur de
voir brûler ces pauvres os en place publique. Nus, sans honneur,
anonymes, ces morts sont restés là cachés jusqu'en 1836.--Le grand
mort, c'est le peuple même, tué dans tous ses souvenirs, dans sa
langue et sa tradition. Je lis, dans la belle et froide préface que M.
Fauriel a mise au poème des _Albigeois_, que ce poème, répandu au
XIIIe siècle, traduit deux fois, disparut tout à coup, et ne reparut
que quand sa langue se trouva si vieille et si oubliée, que «l'ouvrage
étant inintelligible, il se retrouva innocent.» Populaire au XIIIe
siècle, illisible au XIVe! la langue est changée, les souvenirs
effacés! Quelle complète, quelle barbare destruction fait supposer un
tel oubli! Non-seulement on n'ose penser, mais on n'ose se souvenir.
On croit sans difficulté cette sottise du roman en vers, que le pape
déplora les résultats de la croisade. J'ai trouvé aux Archives la
preuve certaine du contraire, deux lettres d'Innocent III, écrites
bien près de sa mort, où il accepte, dans les termes d'un enthousiasme
frénétique, le poids de tout le sang versé. Voilà le véritable
Innocent, et non l'Innocent douteux et pleureur que moi-même, comme
les autres, j'avais fait d'après ce roman. Voir _Trésor des Chartes_,
registre XIII-18, folio 32, et carton J, 430.]


La tyrannie du Moyen âge commença par la liberté. Rien ne commence que
par elle. C'est vers le Xe siècle, dans ce moment obscur dont les
résultats immenses ont assez dit la grandeur, quand Eudes défendait
Paris, quand Robert le Fort fut tué, quand Allan Barbetorte jeta les
Normands dans la mer; c'est alors que, sans nul doute, commencèrent
les chants de Roland. Ces chants, déjà antiques sous Guillaume le
Conquérant, en 1066, ne sont pas, comme on le croit, l'oeuvre du
pesant âge féodal, qui n'a fait que les délayer. De telles choses ne
datent pas d'un âge de servitude, mais d'un âge vivant, libre encore,
de l'âge de la défense, de l'âge qui résista, bâtit les asiles de la
résistance, et sauva l'Europe de l'invasion normande, hongroise et
sarrasine.

On ne s'informait guère alors de noblesse en ces grands périls. Celui
qui avait hasardé d'élever un fort sur les marches ravagées ou à
l'embouchure d'un fleuve ne demandait pas l'origine des braves qui
venaient le défendre. Les races, les différences de Gaulois, Francs ou
Romains, qui nous font faire tant de systèmes, lui étaient fort
indifférentes. Quelle était l'association? De toutes formes: en
certains pays, d'adoption mutuelle, c'est la forme la plus antique;
ailleurs, d'hommage mutuel (par exemple en Franche-Comté). Même
l'inféodation était sous quelque rapport un contrat à titre égal. Ce
qu'il y avait de plus rare, c'était l'homme (l'homme de combat). Ce
n'était rien d'avoir une tour; il fallait y mettre des hommes. L'homme
de la tour appelait le passant, le fugitif, et lui disait: «Reste, et
défendons-nous ensemble. Tu partiras quand tu voudras, et je t'aiderai
à partir; je te conduirai s'il le faut, etc. (voir les formules
primitives dans mes _Origines du Droit_). Donc, je te confie dès ce
jour ce pont, ce pas de la vallée, ma porte, mon foyer, ma vie,
moi-même, ma femme et mes enfants.» À quoi l'autre répondait: «Et moi,
je me donne à vous, à la vie et à la mort, par delà...» Ils
s'embrassaient et mangeaient à la même table. Ce lien était le plus
fort; tout autre venait après.--«Je donnerais deux impératrices, dit
Frédéric Barberousse, pour un chevalier comme toi.»

Tels étaient les contrats antiques. Que la liberté est féconde! Voilà
que les pierres se font hommes; les enfants multiplient sans nombre;
les peuples grouillent de la terre. Et ce n'est pas seulement le
nombre qui croît, mais le coeur augmente, la vie forte et
l'inspiration. On ne veut pas seulement faire de grandes choses, on
veut les dire. Le guerrier chante ses guerres. C'est ce que dit encore
très-expressément le chroniqueur: «Les preux chantaient.» Qu'on
n'espère pas me faire accroire que le jongleur mercenaire qui chante
au XIIe siècle, que le chapelain domestique qui écrit au XIIIe siècle,
soient les auteurs de pareils chants. Dans le plus ancien qui nous
reste, la sublime _Chanson de Roland_, quoique nous ne l'ayons encore
que dans sa forme féodale, j'entends la forte voix du peuple et le
grave accent des héros.

J'ai dit longuement dans mes cours, et je dirai mieux plus tard,
comment périt le système des libertés du Moyen âge, par quelle
interprétation fatale et perfide, par quel enchaînement d'équivoques
les mots de _vassal_ (ou vaillant), de _servus_ (serviteur? ou serf?),
etc., devinrent les formules magiques qui enchantèrent l'homme libre
et le lièrent à la terre; l'équivoque, l'oubli, l'ignorance,
ténébreuses et glissantes voies qui permirent à ces mots funestes de
passer d'un sens à l'autre. J'ai dit les résistances désespérées de la
propriété libre, le mortel combat des alleux assiégés et étouffés
dans la grande mer féodale, la fureur de l'homme qui s'est couché
libre, se lève serf, apprend qu'il n'est plus homme, qu'il est pierre,
glèbe, animal. Lisez la terrible histoire du prévôt de Bruges,
l'histoire de l'homme du Hainaut, qui, dans les risées des cours
féodales, entend que sa terre n'est plus libre, et tombe foudroyé de
fureur, crève sa veine, laissant échapper son sang libre encore.

La noble _Chanson de Roland_ est antérieure, on le sent partout, à
cette mauvaise époque. La pénétrante critique de l'éditeur a démêlé
qu'elle est antérieure aux croisades, antérieure à l'âge des poèmes
composés dans les châteaux pour l'amusement du baron. Le caractère de
ceux-ci, tels que les _Quatre Fils Aymon_, est la haine de la royauté
et du gouvernement central; ils portent tout l'intérêt sur le vassal
révolté. Charlemagne y est un sot; il est le jouet d'un sorcier.
Triste majesté qui dort sur son trône, la tête couronnée d'un torchon,
et s'éveille, aux rires de la cour, pour voir en sa main une bûche
éteinte au lieu de l'épée de l'Empire.

Ce sont là des choses trouvées en pleine féodalité pendant le sommeil
de la royauté. Au contraire, dans le Xe siècle, dans le grand combat
contre les barbares, on regrette, on admire et bénit l'ancienne unité
impériale. Rien entre l'empereur et le peuple. Les Roland, les
Olivier, n'en sont nullement séparés; ils ne sont que le peuple armé.
C'est ce qui fait la grandeur étonnante de ce poème, même sous cette
forme relativement moderne, qui peut être est de 1100.

Il faut voir l'énorme chute qui se fait entre cette époque et le temps
de saint Louis. En un siècle ou un siècle et demi, mille ans semblent
avoir passé. L'un des plus essentiels services qu'on ait rendus à la
critique, c'est d'avoir marqué ce passage. L'éditeur du _Roland_ l'a
fait d'une manière admirable, notant avec une extrême finesse et une
étonnante verve de critique et de bon sens les rajeunissements
étranges qu'on a fait subir au poème, de manuscrit en manuscrit. Le
premier est parent d'Homère; le dernier, de la Henriade.

Et pourtant court est l'intervalle du XIIe au XIIIe siècle. Déjà dans
ce temps, le temps de saint Louis, les rajeunisseurs du vieux poème
sont des gens de lettres modernes qui pouvaient vivre aussi bien au
siècle de Louis XV.

Le XIIe siècle est un siècle littéraire. Et vous croiriez qu'à ce
titre un sentiment de sobriété élégante lui fera resserrer le détail
et condenser les idées. C'est tout le contraire. La pensée maigre est
étouffée sous les rimes accumulées. L'expansion immodérée, l'étalage
des mots, l'amplification, sentent partout le collége. Au XIIe, les
poèmes étaient courts et se chantaient; c'étaient des chants, des
_chansons_, comme dit leur titre. Au XIIIe, on ne songe plus à
l'oreille, mais plutôt aux yeux. On écrit pour le cabinet. La
rhétorique fleurit; une rhétorique verbeuse, intarissable, qui, de
deux ou trois mille vers qu'avait le poème original, vous en fait
vingt ou trente mille. Comment s'en étonner? Ces auteurs sont des
chapelains, des scribes, assis dans la tour d'un château, ou bien ce
sont des jongleurs qui deviennent déjà des marchands, une espèce de
libraires qui vendent les vers au nombre et les manuscrits au poids.

Inutile de dire que ces gens ne comprennent déjà plus rien à la forte
et croyante époque dont ils délayent les ouvrages. Ils sont plus
étrangers que nous à la vie des temps héroïques. Ils n'ont ni le temps
ni le goût de connaître et d'étudier ces moeurs d'un âge voisin, mais
complétement oublié. Ils prennent sans difficulté des noms de lieux
pour des noms d'hommes, etc., etc.

Étrange illusion! l'auréole de saint Louis suffit pour illuminer la
France d'alors de sainteté et jette sur ce temps, déjà moderne, un
faux reflet du Moyen âge.

J'ai dit (t. IV) à quel point le monde s'était oublié. Oublié
naturellement, de lui-même et par le temps, par la négligence? Oh!
non. On ne dira jamais, dans la vérité, la pénétrante blessure qui
fendit le coeur de l'homme vers 1200, lui rompit sa tradition, brisa
sa personnalité, et le sépara si bien de lui-même, que, si l'on
parvient à lui retrouver quelque image de ce qu'il fut, il a beau y
regarder, il dit: «Quel est cet homme-là?»



§ V

Des abdications successives de l'indépendance humaine, du XIIe au XVe
siècle[4].

[Note 4: Qui a supprimé l'esclavage? Personne, car il dure encore; il
ne faut pas être dupe des formes ou des mots.--Le christianisme a-t-il
décidé la transformation de l'esclave en serf après la chute de
l'Empire? Non, puisque le servage existait dans l'Empire, même sous le
nom de colonat.--Ces grandes révolutions dans la vie économique et
dans les formes du travail ne se tranchent point par les influences
religieuses. Les chrétiens de l'Empire eurent des esclaves tant que
cette forme de travail parut la plus productive, et les chrétiens
modernes, pour le même motif, en eurent et en ont encore dans nos
colonies. La douceur des moeurs chrétiennes fut sans doute favorable à
l'esclave; mais l'esprit de résignation que prêcha le christianisme,
l'abandon de tout effort d'émancipation qui en résulta, furent
visiblement très-utiles à la tyrannie, la consolidèrent et la
rassurèrent. Du temps de saint Basile, quelques esprits hardis
s'étaient avisés de soutenir «que l'Esprit-Saint ne réside pas dans la
condition de maître et esclave, mais dans celle de l'homme libre.»
Saint Basile réfute énergiquement cette doctrine _de l'Esprit-Saint_,
c. XX; sous Théodose le jeune, au Ve siècle, Isidore de Péluse
s'exprime dans le même sens (lib. IV, _epist._ XII): Quand même tu
pourrais être libre, _tu devrais mieux aimer être esclave_, car il te
sera demandé un compte moins rigoureux de tes actions.» Et ailleurs
(lib. XIV, 169): «_L'esclavage vaut mieux que la liberté._» Sont-ce là
des opinions individuelles, accidentelles? Non, elles sortent du fonds
essentiel du dogme chrétien, de l'idée d'élection gratuite et du
privilége des élus. L'esclave n'a rien à dire; le maître est l'élu de
ce monde. Respectez toute puissance, car elle est de Dieu.» Voilà ce
qui fait du christianisme l'allié naturel de la monarchie, de
l'aristocratie, des maîtres en tous pays d'esclaves; voilà ce qui
constitue, en Europe, la forte et indissoluble alliance des deux
branches (religieuse et politique) du parti conservateur; voilà ce qui
fait de la foi du moyen âge, non-seulement l'âme et le moyen, mais
l'_essence même_ de la contre-révolution.--Qu'est-il besoin de répéter
ces vérités invinciblement établies par MM. de Maistre et de Bonald,
que dis-je? par le gallican Bossuet? Il a solidement prouvé, dans sa
politique et partout, que le christianisme était la religion de
l'autorité, la foi de l'esclave. Le premier logicien de ce temps, M.
Bonavino de Gênes (Ausonio Franchi), a élevé tout ceci jusqu'à la
rigueur des mathématiques. Personne, après sa formule, n'y changera
rien.]


«L'esclavage, dit l'antiquité dans sa simplicité tragique, c'est une
forme de la mort.» Voilà une position nette, qui ne donne rien à
l'équivoque ni à la moquerie; l'esclave n'est point un être ridicule
ni méprisable; c'est la victime du destin, qui a perdu ses dieux et sa
cité, qui n'est plus comme citoyen. Il est mort, mais peut rester
grand, et s'appeler l'esclave Epictète.

Le servage est un état absurde et contradictoire. Voilà un chrétien,
une âme rachetée de tout le sang d'un Dieu, une âme égale à toute âme,
qui ne traîne pas moins ici-bas dans un esclavage réel dont le nom
seul est changé; que dis-je? dans un état profondément antichrétien,
tout à la fois responsable et irresponsable, qui le soumet, l'associe
aux péchés du maître, et qui le mène tout droit à partager sa
damnation.

Est-il libre? ne l'est-il pas? Il l'est, il a une famille garantie
par le sacrement. Et il ne l'est pas; sa femme, en pratique, n'est pas
plus sienne que la femme de l'esclave antique. Ses enfants sont-ils
ses enfants? Oui et non. Il est tel village où la race entière
reproduit encore aujourd'hui les traits des anciens seigneurs (je
parle des Mirabeau).

Le serf, ni libre ni non libre, est un être bâtard, équivoque, né pour
la dérision.

C'est là la plaie du Moyen âge. C'est que tous s'y moquent de tous.
Tout est louche et rien n'est net; tout y peut sembler ridicule. Les
formes bâtardes abondent, et du plus haut au plus bas. La création
tardive qui ferme le Moyen âge, le bourgeois, mi-parti de l'homme
inférieur des villes et jouant le petit noble, avec des mains de
paysan, des épaules de forgeron, est devant l'homme de cour ce qu'est
l'oie devant le cygne.

Riez donc, bons vieux temps joyeux; riez, facétieux noëls; riez,
plaisants fabliaux; amusez-vous de votre honte.

La gaieté d'Aristophane n'est point basse; elle élève encore. Lorsque,
par-devant le peuple souverain, le peuple juge, qui tous les jours
juge à mort, l'intrépide satirique met en scène le _Bonhomme Peuple_,
dont ses favoris se moquent, cela est hardi et grand. La farce du
Moyen âge attriste plutôt; je ne lui vois que trois gaietés, la
potence, la bastonnade et le cocu; mais celui-ci, cocu par force, est
trop malheureux pour faire rire.

J'oubliais l'objet principal des risées de ces temps, c'est le peu qui
y reste d'indépendance et de liberté. Les _francs alleux_ sont chez
nous l'éternelle plaisanterie. Les _fiefs du soleil_, réclamant une
indépendance ancienne comme le soleil et nette comme la lumière, sont
l'amusement de l'Allemagne. Cette touchante réclamation de la liberté
antique est la dérision des esclaves. Plaisante seigneurie qui n'a ni
vassal ni suzerain, rien au-dessous, rien au-dessus! C'est une
anomalie, un monstre. On ne sait quel nom donner à cette chose
ridicule; on l'appelle une royauté. Qui n'a ri du _roi d'Yvetot_?
Cette étrangère, la Liberté, inconnue dans un monde serf, elle est
stupidement moquée, honnie, conspuée; on lui met un diadème de papier
avec un sceptre de roseau.

De même que d'abord l'homme libre, cruellement persécuté, a été forcé
de s'abdiquer, de se donner, lui et sa terre, au seigneur, prêtre ou
baron; la libre ville, la commune, ne naît au XIe siècle que pour se
donner au XIIIe, se mettre aux mains du seigneur roi.

À leur naissance, âge de force, de grandeur et d'activité, les
communes du midi de la France ont commencé le mouvement du monde;
celles d'Italie, d'Allemagne, des Pays-Bas, ont suivi, créant d'un
seul coup tous les arts, toutes les formes de civilisation qu'aura
l'Europe jusqu'au XVIe siècle.

Mais la ruine épouvantable de notre Midi, qui s'est affaissé dans les
flammes, sous la torche des papes et des rois, instruit assez nos
communes du Nord. À l'oppression locale d'un seigneur du voisinage, on
croyait pouvoir résister. Le seigneur universel, lointain, mystérieux,
le roi, qui paraît au XIIIe siècle, armé de la double puissance de
l'État et de l'Église, est-il quelqu'un d'assez fou pour vouloir
lutter contre lui? Le coeur n'avait pas baissé dans les luttes
féodales. Mais ici il baisse; on s'effraye; on commence à se regarder
dans chaque ville avec défiance. Il y a les hommes de la ville, mais
il y a les hommes du roi. À la première discussion, croyez bien que
ces derniers, contre les magistrats du lieu «qui oppriment le pauvre
peuple,» vont appeler ce maître lointain, et personne n'y contredira.
Les villes italiennes invoquent le podestat étranger, le capitaine
étranger; les villes françaises appellent ce podestat supérieur, le
prévôt ou juge du roi. Dans ses mains, agenouillés, ils résignent la
commune, l'élection, le gouvernement de soi par soi, tous leurs droits
de régler leur propre sort. L'épée de justice passe aux mains d'un
homme étranger à la coutume et qui n'en sait pas la justice. La
vieille voix de la cité, le beffroi descend de sa tour. La ville
rentre dans le silence, et si la cloche y sonne encore, c'est la
cloche monastique qui sonne au profit des seigneurs, du seigneur roi,
du seigneur prêtre. Que dit-elle? Humiliez-vous, obéissez, dormez,
enfants. Sous sa monotonie pesante, l'âme, assourdie d'un même son,
s'hébête d'ennui et bâille; elle a la nausée d'elle-même.

Ceux qui priment dans cette commune devenue une ville muette, obscur
petit trou de province, ce sont sans nul doute les hommes du roi, les
gens de la justice royale et des finances royales, monsieur le
lieutenant du bailli, du sénéchal, etc. Voilà les coqs de ce fumier,
ceux qui marchent la tête haute et qui tiennent le haut du pavé, dans
les boueuses petites rues. Tout se fera à leur exemple. Quel est
l'esprit, quels sont les moeurs de cette bourgeoisie? Timides,
honnêtes, répondent nos modernes historiens. Effrontées et débridées,
répondent les vieilles histoires et les monuments juridiques.
Consultez un de ceux-ci, cent fois plus riche et plus fécond que
toutes nos gazettes des tribunaux: je parle des trois cents registres
du Trésor des chartes, spécialement les lettres de grâce. Vous
trouverez là les moeurs que les fabliaux indiquaient, et les Villon,
et les Basselin, et les Régnier, et jusque sous Louis XIV, les curieux
mémoires de Fléchier. Ces naïves archives de la bourgeoisie nous la
montrent sans chemise, sans pudeur et par le dos. On y voit toute la
bassesse d'une société fondée sur l'imitation fidèle de Patelin, de
Grippeminaud, du procureur, du magistrat, qui le soir mange avec les
filles les épices du matin et les profits de la potence. Madame,
pendant ce temps, la présidente ou conseillère, l'élue, qui ne peut
souffrir que les gens d'épée, ouvre la porte de derrière à son galant
en plumet qu'elle paye et qui le matin conte sa nuit à tous les
passants[5].

[Note 5: L'opinion trop favorable que nous avions des moeurs du Moyen
âge a dû se modifier par la publication des textes nouveaux. Mes
propres études pour le second volume du _Procès des Templiers_ m'ont
éclairé pour le XIVe; ces actes sont accablants pour l'ordre du
Temple.--Le XIe et le XIIe siècles, que nous avions regardés comme un
âge de sainteté, apparaissent sous un jour tout autre par la
publication récente du _Cartulaire de Saint-Bertin_. La vie des
moines, surprise et dévoilée dans l'intérieur d'un couvent, y est
scandaleuse de disputes, de licence, de misère morale.--Mais la plus
terrible lumière est celle que nous donne, sur le XIIIe siècle, le
_Journal des visites épiscopales d'Eudes Rigaud_, publié à Rouen, en
1845, par M. Bonnin. Rigaud est un franciscain, un homme de saint
Louis, son conseiller. Devenu archevêque de Rouen (1248-1269), il
parcourt son diocèse d'église en église, et chaque soir, en notes
très-rudes, brèves et âpres, il dit ce qu'il a vu. Ce qu'il voit
partout, c'est le scandale et l'horreur du faux célibat, qui, n'ayant
pas encore la facilité d'approches et de relations féminines que la
direction a donnée plus tard, est forcé de montrer ses vices. Tous ont
des femmes, tel sa propre soeur. Une foule de religieuses sont
enceintes; elles vont, viennent, hors du couvent; les noms de leurs
amants connus sont notés par l'archevêque. Son embarras est visible;
il a toute autorité, le roi, le pape et le peuple, et il ne peut rien.
Tous sont coupables. À qui se fier? Il défend aux religieuses de
recevoir des laïques, et il avoue que ceux qui les ont rendues
enceintes sont des ecclésiastiques. La corruption est irrémédiable,
tenant non-seulement à l'oubli du principe, à l'abandon de la foi,
mais plus profondément encore au principe même, qui est l'amour,
l'énervant mysticisme, la pente fatale à la faiblesse.]

Quel dédommagement à cet abaissement des moeurs et du caractère? une
justice impartiale peut-être, parce qu'elle émane du centre? Mais ce
juge, cet homme du roi, enveloppé, dominé par la coterie locale, en
prononce au tribunal les sentences intéressées. Et que voulez-vous
qu'il refuse, ce magistrat galantin, aux déesses des belles ruelles,
pour qui, ce matin, entre deux arrêts de mort, il rimait des
madrigaux? Toute justice locale, par les femmes ou par l'argent, par
le coffre ou par l'alcôve, frappera, de haut et plus pesante, au nom
de la royauté.

La triste lumière se fait aux XIVe et XVe siècles. La centralisation,
qui sans doute doit être un jour la force et le salut de la France,
fait provisoirement sa ruine.

Elle est centralisée pour rendre le désordre général, centralisée pour
tourner d'ensemble au vertige d'un fou, pour universaliser le désastre
et la banqueroute, pour être prisonnière avec Jean, idiote avec
Charles VI.

Et la royauté, même habile et hardie, Louis XI, n'y pourra remédier,
pas plus que n'a fait Marcel. À la première tentative de réforme, tout
l'abandonne; comme le tribun fut seul, seul reste le roi (en 1464).
Pourquoi? Pour la même cause. À l'un comme à l'autre, les hommes
manquèrent. On avait misérablement aplati les caractères, brisé le
ressort moral, anéanti l'énergie. Quand le roi voulut être un roi, il
se trouva le roi du vide.

En sorte que cette longue abdication au profit de la royauté
n'aboutissait qu'à la rendre impuissante elle-même.

Par quels circuits infiniment longs, tortueux, obscurs, devait-on, de
ce désert d'hommes, revenir à la vie nouvelle qui recommencerait un
monde? Personne ne pouvait le prévoir. Et, en attendant, les
meilleurs, les plus fiers, se décourageaient. Du règne de la
platitude, de jeunes et vigoureux esprits se rejetaient sur
l'impossible, sur la noble, l'héroïque, l'irréalisable antiquité. Le
célèbre ami de Montaigne, la Boétie, magistrat, homme du roi, écrit le
_Contr'un_. Violent, douloureux petit livre, qui, d'ensemble, efface
tout le Moyen âge, le dédaigne plutôt, l'oublie, disant en substance
le mot de Saint-Just: «Le monde est vide depuis les Romains.»



§ VI

De la création du peuple des sots[6].

[Note 6: Déjà le savant Jourdain, dans ses recherches sur les
traductions d'Aristote, nous avait fait entrevoir sur quel terrain peu
solide nos grands scolastiques avaient cheminé. Albert le Grand et
saint Thomas font profession de ne prendre aucune initiative, de
partir toujours d'un texte, de commenter, rien de plus. Que sera-ce
s'il est démontré qu'ils n'ont pas eu de textes sérieux, qu'ils ont
marché constamment sur le sol flottant, perfide, des versions
infidèles? et cela sans s'apercevoir que tel prétendu passage
d'Aristote, par exemple, est anti-aristotélique? Eussent-ils eu de
meilleurs textes, la seule tentative de concilier Aristote avec
l'Église (le noir et le blanc, la glace et le feu) n'indique pas que
ces fameux raisonneurs aient eu le cerveau bien sain. Voilà ce qu'on
devait conclure des recherches de Jourdain, et ce qui ressort, éclate,
du livre de M. Hauréau,--livre de franchise héroïque, de verte et
sauvage critique, qui descend tout droit de Kant. Le stoïcien de
Koenigsberg, le grand juge qui, de son rocher du Nord, a justicié les
écoles, les systèmes, les hommes et les dieux, Kant aurait signé ce
livre. Ce n'est pas seulement un livre, mais un beau fait moral du
temps. L'auteur, qui le présentait à un concours de l'Institut, n'en a
pas moins jugé ses juges sans le moindre ménagement. Cela est beau,
cela est rare, cela donne confiance. On comprend qu'après avoir parlé
si librement du prudent éclectisme de M. Cousin, il caractérisera en
toute franchise celui des anciens docteurs. Ce qui ne l'honore pas
moins, c'est que, obligé de révéler les adresses, les habiletés trop
habiles des scolastiques, il le fait avec les ménagements dus à un si
grand effort, à cette première tentative de rapprocher l'antiquité et
le Moyen âge. Par cette noble volonté, ils appartiennent à la
Renaissance, quoique leur enseignement ait créé, en résultat, une
masse d'esprits anti-critiques qui lui fit obstacle.]


L'antiquité, dans l'esclave et le maître, eut le stupide et
l'insensé. Le Moyen âge monastique eut un monde d'idiots. Mais le sot
est une création essentiellement moderne, née des écoles du vide et de
la suffisance scolastique; il a fleuri, multiplié, dans les classes si
nombreuses où la vanité prétentieuse se gonfle de mots, se nourrit de
vent.

L'académie, le barreau, la littérature, le gouvernement parlementaire,
ont donné à ce grand peuple de notables accroissements. Mais, si l'on
veut en marquer le vénérable berceau, l'histoire, aussi bien que la
logique, ne peuvent en donner l'honneur qu'à un âge essentiellement
verbal, à l'âge qui adora les mots, qui imposa à l'esprit le culte
des entités creuses, des abstractions réalisées, qui partit de ce
principe _que toute idée_ (la plus fantasque, la plus arbitraire) _a
nécessairement un objet_ correspondant dans la nature, imposant au
Créateur cette étrange condition de créer des réalités pour donner
corps et fondement à toutes les idées des fous.

«Tout mot répond à une idée, et toute idée est un être. Donc la
grammaire est la logique, et la logique est la science. Pourquoi
étudier la nature, pourquoi observer, s'informer? Il faut regarder le
monde dans sa pensée creuse; on verra le vrai, le réel, au miroir de
la fantaisie.»

Cette doctrine a suffi à l'humanité pendant trois ou quatre cents ans.
Avec quel fruit? On le vit lorsque le dernier scolastique, Ockam,
nouveau Samson, secoua les colonnes du temple et que tout s'écroula
d'un coup. Où étaient les ruines? On chercha en vain. Pas une idée
n'était restée. Ce que professait le dernier scolastique, c'était de
revenir au premier, au point de départ du bon sens, à l'enseignement
d'Abailard, autrement dit d'avouer qu'on avait perdu trois siècles.

La difficulté était grande. Si l'on n'avait pas créé une philosophie,
on avait créé un peuple, une race nouvelle, qui n'avait aucune envie
de finir. Tant d'écoles, tant de chaires, tant de docteurs, tant de
sottises! Ah! supprimer tout cela, quel coup à l'autorité! Où trouver
une création plus solide et plus massive, une plus épaisse muraille
pour intercepter les rayons du jour?

Interdire la philosophie, le raisonnement, c'eût été les stimuler
davantage; mais placer la philosophie dans un petit cercle légal où,
sans avancer, elle pourrait tourner éternellement; permettre de
raisonner un peu, et, jusqu'à un certain point, n'autorisant la raison
qu'à combattre la raison, c'était plus habile et plus sage. On avait
trouvé vaccine de cette maladie dangereuse qui s'appelle le bon sens.

Au moment où Abailard hasarda ce petit mot que des idées n'étaient pas
des êtres, que les abstractions qu'on appelait les universaux
n'étaient pas des réalités, mais des conceptions de l'esprit, toute
l'école se signa d'horreur. L'insurrection régulière commença contre
la raison. Abailard fit pour elle amende honorable, comme fera plus
tard Galilée. Seulement il avertit ses ineptes adversaires qu'en
s'enfonçant étourdiment dans ce réalisme, qu'ils croyaient plus
orthodoxe, ils marchaient droit à un abîme où leur orthodoxie, leur
dogme, irait s'abîmant sans remède. Du fond du XIIe siècle, il montra
déjà Spinosa.

La raison étant prohibée, l'intuition restait peut-être. L'esprit,
auquel on défendait de marcher, se mit à voler. Il s'appuya des
puissances d'amour et de seconde vue qui permettent au génie
d'atteindre la vérité lointaine et d'anticiper l'avenir. Les
mystiques, par lesquels le pape avait accablé Abailard, vinrent, dans
leur parfaite innocence, lui offrir la révélation de l'âge du libre
Esprit, où le pape devait disparaître avec l'Église vieillie; une
jeune Église allait naître, de lumière, de liberté, d'amour. Rome
épouvantée aperçut tout ce qu'elle avait à craindre de ces terribles
amis qui voulaient la rajeunir, mais en la mettant dissoute dans le
chaudron de Médée. Le danger n'était pas plus grand du côté des
raisonneurs. Comment revenir à ceux-ci? Comment condamner les
mystiques? Si l'Église ne soutient pas l'arbitraire du mysticisme,
elle rentre dans la doctrine de la justice et de la loi, dans la foi
du jurisconsulte opposée à celle du théologien. L'Église légiste et
raisonneuse, c'est le contraire de l'Église, un effet sans cause, un
néant.

On imagina un pauvre expédient. De même qu'après Abailard on avait
souffert des demi-raisonneurs qui pouvaient raisonner un peu, on
permit des demi-mystiques qui pouvaient délirer un peu, s'emporter
jusqu'à un certain point, être fous, mais avec méthode. C'est la
seconde classe des sots.

Ceux-ci furent vraiment admirables. Les autres allaient gauchement,
avec des entraves aux jambes, tristes quadrupèdes qui marchaient
pourtant quelque peu. Mais les mystiques raisonnables étaient des
animaux ailés; ils donnaient l'étonnant spectacle de volatiles
étendant par moments de petites ailes, liées, bridées, les yeux
bandés, sautant au ciel jusqu'à un pied de terre, et retombant sur le
nez, prenant incessamment l'essor pour rasseoir leur vol d'oisons dans
la basse-cour orthodoxe et dans le fumier natal.

Les choses en étaient là vers 1200. L'école était florissante, la
dispute fort engagée entre ces deux classes, entre les sots
méthodiques et les sots enthousiastes, lorsque les juifs leur jouèrent
le mauvais tour de leur apporter d'Espagne ce qu'on avait tant désiré:
l'oeuvre d'Aristote. Abailard en avait eu à peine quelques petits
traités. Toute la bibliothèque philosophique du XIIe siècle était de
cinq ou six volumes. Mais voici la masse immense de l'encyclopédie
antique et de tous ses commentateurs, de quoi charger quatre chameaux.
On peut deviner avec quel fureur de gloutonne avidité nos gens
saisirent cette pâture, l'absorbèrent, sans prendre garde que c'était
un faux Aristote, mutilé, faussé, gâché, de grec en arabe, d'arabe en
latin, estropié par Avicenne, défiguré, jusqu'à dire le contraire de
sa pensée, par le panthéiste Averrhoès et les cabalistes juifs.

Voici un curieux spectacle. Ces gens qui, dans la croisade, dans les
guerres des Maures d'Espagne, dans l'extermination des hérétiques du
Midi, dans l'âpre poursuite des juifs, croient mettre le fil du
glaive entre eux et les infidèles, ils les admettent et les subissent
au coeur de leur théologie, les enseignent dans leurs écoles, le plus
souvent, il est vrai, en dissimulant leur nom. L'éclectique arabe
Avicenne impose ses classifications et bon nombre de ses idées à
l'éclectisme chrétien d'Albert le Grand et de saint Thomas. «Avicenne,
dit nettement Brucker dans sa grande histoire, a été le roi de l'École
arabe et chrétienne.» Influence peu orthodoxe. Le faux Aristote
d'Orient, parmi son péripatétisme, mêle le germe spinosiste de David
le juif, d'Averrhoès et d'Alkindi.

Remercions le dernier historien de la philosophie, M. Hauréau, ce
ferme et courageux critique qui a rompu la barrière, disant nettement
ce que nos amis même, par un respect filial pour les docteurs du Moyen
âge, s'étaient abstenus de dire. Il a établi: 1º qu'ils s'étaient
souvent trompés, attribuant à Aristote les opinions de ses glossateurs
arabes; 2º qu'ils ont souvent trompé les autres, substituant à
Aristote ce qu'ils appellent les _péripatéticiens_ et dissimulant sous
ce nom les Arabes, très-infidèles du péripatétisme; 3º que, dans leur
désir passionné de concilier Aristote qu'ils connaissent mal, et
Platon qu'ils ne connaissent point, avec la doctrine orthodoxe, ils
font parfois dire à ces maîtres le contraire de ce qu'ils ont dit.
Pour ne prendre qu'un exemple, Albert le Grand, saint Thomas et Duns
Scot s'accordent pour attribuer à Aristote une définition de _la
cause_ qui n'est point dans ses écrits, et qui ne peut y être, étant
justement opposée à l'esprit de ses doctrines.

Cette tentative pour faire un Aristote orthodoxe, un paganisme
chrétien, en mêlant à cette base fausse quelque peu de doctrine arabe,
travestie du manteau grec et du capuchon dominicain, donna, quelle que
fût la dextérité de ces grands docteurs, un enseignement hybride,
trois fois bâtard, trois fois faux. Leur louable intention de
réconcilier le monde au sein d'une même doctrine, leur étonnante
vigueur d'abstraction et de subtilité, n'en a pas moins produit des
monstres d'incohérence. La division extrême des questions en poudre
impalpable, qui semble vouloir éclaircir et réellement obscurcit,
trompe la vue et la rend flottante; vous restez embarrassé, mais
nullement convaincu, au contraire plein de défiance; mille raisons, et
point d'évidence; mille yeux à la fois pour mieux voir, tous troubles
et tous louches.

Le mulet n'engendre point. Cette école est restée stérile. En vain,
après saint Thomas, prit-elle une nouvelle audace qu'on crut un moment
créatrice. Un jeune cerveau hibernois, le plus étonnant disputeur qui
ait existé, Duns Scot, lança la scolastique dans les champs de la
fantaisie. Saint Thomas, dans les choses les plus excentriques, par
exemple dans ses recherches sur la psychologie des anges, s'efforce
de garder encore un peu de raison et de sens. Mais l'intrépide
Irlandais a quitté tous les rivages, certain qu'il est que toute chose
pensée et qui peut exister _se classe légitimement dans les entités de
la substance_. Il vogue aux pays inconnus, aux nuées, grosses d'êtres
étranges; il est familier avec tous les monstres, chevauche hardiment
la chimère, l'hircocerf et le bucentaure.

Si le rêve équivaut à l'être, le mot équivaut à la chose, toute
combinaison de mots est une combinaison de choses et de réalités.
Enchaîner des mots, c'est connaître. Cet enchaînement, prévu, tracé
dans un système de formules, nous donne la _machine à penser_. Unique
et superbe recette pour parler sans jugement des choses qu'on n'a pas
apprises. Penser mécaniquement, penser sans penser! quel coup de
génie! et quelle profondeur! Les sots se frappèrent le front
d'étonnement et d'admiration. Raymond Lulle a vaincu Duns Scot, comme
Scot a vaincu saint Thomas.

Tout cela est beau en soi, mais plus beau pour l'éducation et les
habitudes intellectuelles. Comme déformation de l'intelligence, comme
gymnastique spéciale pour faire des bossus, des boiteux, des borgnes,
on ne trouvera rien de semblable. Il y a ce miracle même que
d'inconciliables défauts étaient pourtant conciliés dans cet
enseignement unique. Il était léger d'insignifiance, de futilité, et
pourtant il était lourd, appesanti par les textes. Excentrique et
chimérique, il n'en traînait pas moins à terre par sa lente,
minutieuse, fatigante déduction.

On procédait prudemment. On ne se mettait en route qu'avec un maître,
un docteur, un guide, qui vous gardait à vue, répondait de vous. Ce
maître était un manuscrit, plus ou moins falsifié, mauvaise traduction
latine d'une mauvaise version arabe. Double obscurité, et déjà
complète absence de critique, habitude de confusion.

Cette nuit s'épaississait par le commentaire de l'École. L'étudiant
prenait là une précieuse faculté, celle de se payer de mots. Que si
pourtant il s'obstinait à garder quelque jugement, la dispute en
venait à bout. Heureux effets de concurrence, d'émulation, de vanité!
Mis en présence, dressés sur leurs ergots, ces jeunes coqs prenaient
là un coeur héroïque pour argumenter à mort, embrouiller les
questions, stupéfier les auditeurs, et eux-mêmes s'hébéter au vertige
de leur propre escrime. La gloire était de ferrailler six heures, dix
heures, sans reculer, et de trouver des mots encore. Tournois
sublimes, mirifiques batailles que la nuit seule pouvait finir. Juges
et combattants, tous se retiraient pleins d'admiration pour eux-mêmes,
gonflés, vides et presque idiots.

Arrière les combats d'Homère! La guerre des rats et des grenouilles,
la _Secchia rapita_, doivent céder le pas ici. Dès le XIIe siècle, la
boue de la rue du Fouarre, le ruisseau de la rue Saint-Jacques,
virent, front à front, se heurter les factions des cornificiens et des
nihilistes. Le jeu grave de ceux-ci consistait à calculer rapidement,
sans broncher, combien de négations il faut pour faire une
affirmation. Deux négations affirment, trois nient, quatre affirment
encore, etc., etc. Les cornificiens (ou faiseurs d'arguments cornus)
agitaient des problèmes d'extrême importance, par exemple: «Le porc
qu'on mène au marché est-il tenu par le porcher ou bien par la corde?»
On sait l'âne de Buridan; entre deux mobiles égaux, deux tentations
égales, deux boisseaux d'avoine, que fera le pauvre Bruneau (c'est le
nom scolastique de l'âne)? L'École garantissait qu'il resterait
immobile, et partant mourrait de faim.

Des têtes nourries de telles pensées, sans aucune étude de faits,
parfaitement préservées des lumières de l'expérience, grossissaient
étonnamment, soufflées de vent et de vide. On les voyait majestueux
dans la robe jadis noire et toujours crottée des Capets, roulant sur
leur sombre sourcil et leurs gros yeux menaçants des orages de
syllogismes.

Respectables étudiants qui ergotaient quinze ans, vingt ans, sans
avoir jamais le chagrin de céder à l'évidence!

Athlètes vaillants de la sottise et ses champions émérites, sûrs de
n'avoir point de rival, et d'être par dessus tous les hommes,
doctement, logiquement sots!

Les systèmes pouvaient passer; mais la sottise est immortelle. Quand
tous les fantômes de la scolastique disparurent, soufflés par Ockam,
la scolastique subsista, comme institution gymnastique, immuable école
du Rien.

Deux historiens illustres ont honoré son tombeau. Hutten, d'une plume
naïve, écrit les effusions touchantes de la moinerie ignare et de la
Bêtise. Rabelais, d'une haute formule, résume la Sottise savante et le
génie de l'École, posant l'horrifique question: «On demande si la
Chimère, bourdonnant dans le vide, ne pourrait pas dévorer les
secondes intentions? Question débattue à fond pendant douze ou quinze
semaines au concile, etc.»



§ VII

Proscription de la nature[7].

[Note 7: Ajoutons _proscription du Créateur_.--Une révélation
singulière s'est faite en 1843, la découverte de la profonde impiété
du Moyen âge. Le croirez-vous? _Dieu n'a pas eu un seul temple! un
seul autel! du_ Ier _au_ XIIe _siècle!_ Il s'agit, bien entendu, de
Dieu le Père, de Celui dont vit toute vie! Étrange ingratitude!
monstrueuse hérésie qui isola l'Europe si longtemps de la communion
générale du monde! La Vierge avait ses temples, et tous les Saints de
la légende; le moindre moine qui marquait dans son ordre passait au
ciel, avait sa fête, son église, son culte; mais Dieu n'en avait pas.
«Tout était Dieu, excepté Dieu même.» (Bossuet.)--Cela est-il prouvé?
direz-vous, et, si la chose est sûre, comment le clergé n'a-t-il pas
étouffé cela?--L'histoire est étrange à conter, mais honorable pour le
savant antiquaire à qui l'on doit la découverte. M. Didron n'avait
obtenu de publier son iconographie chrétienne (_Histoire de Dieu_)
dans la grande collection des documents inédits qu'en acceptant un
censeur de l'archevêché, M. le chanoine Gaume; mais que faire? La
lacune était bien évidente; dans cette succession des images de Dieu,
M. Didron _n'en trouvait aucune, n'en pouvait donner aucune, du_ Ier
_au_ XIIe _siècle_. Le Père apparaît pour la première fois à côté du
Fils sur une miniature du XIIIe. Il reste égal au Fils et du même âge,
jusque vers 1360, où il se détache, rompt l'égalité, devient plus âgé,
et peu à peu siége à la première place, au centre des trois personnes
divines. (P. 207, 220, 222.) Mais il y faut du temps, et les premières
images qu'on lui accorde ne sont nullement respectueuses. À Notre-Dame
de Paris (portail du nord, 1300), il ne montre encore qu'une main dans
le cordon de la voussure. Au portail du sud, sa figure apparaît, mais
au cordon extérieur, exposée à la pluie et au vent, tandis que de
simples anges sont abrités. À la porte centrale sa figure est (du
moins _était en_ 1843) étranglée entre les pointes des cordons de la
voussure et les dais des martyrs. On l'a mis là pour remplir un vide,
et parce que, les dimensions étant mal calculées, il restait encore de
la place. (P. 189.)--Comment le censeur, M. Gaume, digéra-t-il cette
page 189 du trop exact archéologue? Je n'en sais rien. Les pages
207-242 étaient composées, en épreuves, quand l'orage éclata. «Mais,
monsieur, dit le chanoine, on a toujours rendu des honneurs égaux à
chacune des trois personnes divines; dans le culte, comme dans le
dogme, le Fils n'a jamais plus été que le Père et le Saint-Esprit!»
(P. 242, lignes 16-20 de la note.) M. Didron s'en tira avec adresse,
mais avec fermeté, en répondant respectueusement qu'il aurait
volontiers corrigé le manuscrit, mais que tout était composé et qu'il
faudrait remanier plusieurs feuilles d'impression. S'il eût obéi et
détruit ses feuilles, il nous replongeait pour longtemps dans
l'ignorance où nous étions sur ce point capital, essentiel, de
l'histoire religieuse.]


On avait assez adroitement, ce semble, bouché et calfeutré les trous
par où aurait pu passer la lumière. On avait, chose ingénieuse, au
lieu de faire des aveugles qui eussent eu la fureur de voir, on avait
fait des myopes, des oiseaux de nuit, qui n'aimaient point du tout à
voir, auxquels on disait hardiment: «Regardez, vous avez des yeux.»

On avait également découragé les deux puissances, la raison et la
déraison, la logique et la prophétie, de sorte que l'esprit humain, à
qui l'on interdisait son procédé régulier, n'avait plus même la
ressource de ces héroïques folies par lesquelles il atteint d'un bond
ce qu'on lui défend de toucher. Entre la marche et le vol, également
prohibés, permis de ramper sur le ventre; l'autorité satisfaite
instituait des courses au clocher pour la chenille et la limace et
leur proposait des prix.

Tout cela, c'est le lendemain du _Connais-toi_ d'Abailard et de
l'_Évangile éternel_, également étouffés; c'est la florissante époque
du Lombard, où son manuel de sottise eut deux cents commentateurs.
Mais voyez! L'esprit humain a un tel fond de révolte et de perversité
native, qu'exclu de l'étude de l'âme et des libertés du monde
intérieur, il commença à regarder sournoisement du côté de la nature.
Plus de libre raison, d'accord; plus de poésie, à la bonne heure. Mais
du moins, si l'on observait!... Est-ce donc une grande hérésie que de
recueillir les herbes des champs, d'assister l'homme malade, de tirer
des simples la vie qu'y mit Dieu et qui peut réparer la nôtre?

Prenez garde, mon fils, prenez garde. Il n'y a pas, en effet, de plus
monstrueuse hérésie. Eh! c'est justement pour cela que les Juifs et
les Arabes sont maudits de Dieu. Misérables! ils n'ont pu comprendre
que la maladie est un don, un avertissement du ciel, un léger
purgatoire de ce monde en déduction des supplices de l'autre. Dieu
aussi, pour punition, a multiplié autour d'eux toutes les tentations
de la terre. Véritables paradis du diable, la _huerta_ de Valence et
la _vega_ de Grenade ont accumulé sur un point tous les trésors des
trois mondes, Europe, Afrique et Asie. Soie, riz, safran, canne à
sucre, dattier, bananier, myrrhe, gingembre, al-bricot et al-coton,
leur tyrannique industrie a violenté les climats, embrouillé l'oeuvre
de Dieu. Ces barbares, qui ont trouvé la poudre, le papier et la
boussole, ont eu la témérité d'élever des observatoires pour veiller
de plus près le ciel, espionner les étoiles, que dis-je? ils les font
descendre au moyen d'un verre convexe, les obligent de déposer leur
image au fond d'une lunette obscure, d'avouer tous leurs mouvements,
d'humilier sous l'oeil de l'homme ces triomphants luminaires que
l'Écriture et les Pères avaient sagement cloués au cristal immobile
des cieux.

En un mot, les mécréants, renouvelant le péché d'Adam, se sont remis
à manger les fruits de l'arbre de science. Ils ont cherché le salut,
non dans le miracle, mais dans la nature; non dans la légende du Fils,
mais dans la création du Père[8].

[Note 8: Jean de Salisbury explique parfaitement qu'après la
dispersion de l'école d'Abailard et la victoire du mysticisme,
plusieurs s'enterrèrent dans les cloîtres, d'autres se tournèrent vers
la bagatelle du monde, le néant de cours (_nugis curialibus_); c'est
ce que fit Jean lui-même, esprit léger, agréable et sceptique, qui
devint le client, l'ami du pape Adrien IV; mais d'autres, plus
sérieux, partirent pour Salerne ou pour Montpellier. (_Métalogicus_,
c. III.) Là s'abrita la foi. Ces sanctuaires de la science reçurent
les croyants de la Nature et du Créateur oublié. De l'autel du Fils
ils se réfugièrent à l'autel du Père, du Dieu qui crée la vie, qui la
conserve et la guérit par tous les arts conservateurs. Tandis que
l'Occident voyait de Dieu le doux reflet lunaire, l'Orient et
l'Espagne arabe et juive le contemplaient en son fécond soleil, dans
sa puissance créatrice qui verse ses dons à torrents. L'Espagne est le
champ du combat. Où paraissent les chrétiens, paraît le désert; où
sont les Arabes, l'eau et la vie jaillissent de toutes parts, les
ruisseaux courent, la terre verdit, devient un jardin de fleurs. Et le
champ de l'intelligence aussi fleurit. Barbares, que serions-nous sans
eux? Faut-il dire cette chose honteuse que notre Chambre des Comptes
attendit au XVIIe siècle pour adopter les chiffres arabes, sans
lesquels on ne peut faire le plus simple calcul? Les Arabes ont fait
au monde le plus riche présent dont aucun génie de peuple ait doué le
genre humain. Si les Grecs lui ont donné le mécanisme logique, les
Arabes lui ont donné la logique du nombre, l'arithmétique et
l'algèbre, l'indispensable instrument des sciences.

Et combien d'autres choses utiles! la distillation, les sirops, les
onguents, les premiers instruments de chirurgie, l'idée de la
lithotritie, etc., etc. (Voy. Sacy, Sédillot, Rainaud, Viardot, Libri,
Renan, Amari, pour la Sicile et les rapports de Frédéric II et des
Arabes.) Certes, le peuple qui, aux VIIIe et IXe siècles, donna les
modèles admirables de l'architecture ogivale, fut un peuple
d'artistes. Le contraste apparaît frappant entre eux et leurs sauvages
voisins du Nord, dans le poème du _Cid_. La chevalerie alors est au
Midi, la douceur, la délicatesse, la religion de la femme et la bonté
pour les enfants. C'est ce qu'avouent les chrétiens mêmes (Ferreras,
ann. 1139.) Je n'en citerai qu'un trait, mais charmant, et bien propre
à toucher le coeur. Dans cette guerre exterminatrice qui déjà avait
fait du paradis de Cordoue un désert, la croisade était parvenue au
royaume de Grenade, et les _gastadores_, brûlant tout, coupant tout,
plantes, arbres, vignes, faisaient consciencieusement leur oeuvre de
faim. Un vaillant chef arabe sortit de la ville sans doute pour
ramasser des vivres. Dans une prairie, hors du camp des chrétiens, il
trouva une troupe d'enfants, fils des grands seigneurs espagnols, qui
jouaient en sécurité. Il les caressa du bois de sa lance, et dit:
«Allez, petits, allez trouver vos mères.» On s'étonnait. «Que
voulez-vous? dit-il, je n'ai pas vu de barbes.» (Circourt, _Histoire
des Mores Mudejares_, I, 312; Viardot, _Mores d'Espagne_, I, 351.) Je
parlerai des Juifs à la fin du volume.]

Comprenez donc ce monde-ci, comprenez le Moyen âge. Remarquez que
pendant quinze siècles, Dieu le Père, Dieu le Créateur, n'a pas eu un
temple et pas un autel. Son image, jusqu'au XIIe siècle, est
absolument absente (Didron, _Histoire de Dieu, approuvée par
l'archevêque de Paris_). Au XIIIe siècle, il se hasarde de paraître à
côté du Fils. Mais il reste toujours inférieur. Qui s'est avisé de lui
faire faire la moindre offrande, de lui faire dire une messe? Il reste
avec sa longue barbe, négligé et solitaire. La foule est ailleurs. On
le souffre; le Fils et la Vierge, maître de céans, ne l'expulsent pas
de l'Église. C'est beaucoup. Qu'il se tienne heureux qu'on ne lui
garde pas rancune. Car enfin il a été juif. Et qui sait si ce Jéhovah
est autre que l'Allah de la Mecque? Arabes et Juifs soutiennent qu'ils
sont croyants de Dieu le Père, et qu'en récompense il leur verse les
dons de sa création.

Création, production, industrie de Dieu, industrie de l'homme, tous
mots de sens peu favorables et mal sonnants au Moyen âge. La force
génératrice, naïvement mise sur l'autel dans les anciennes religions,
fait scandale dans celle-ci, pâle et blême religieuse devant qui on
ose à peine parler de maternité. Si la mère est sur l'autel, c'est
comme vierge. La mère n'est pas mère; le fils n'est pas fils. «Quoi de
commun entre vous et moi?» Le père est-il père? non pas; nourricier et
rien de plus. Les noëls du Moyen âge, implacable pour la modeste et
souffrante image de Joseph, en font leur risée[9].

[Note 9: On se trompe entièrement sur le caractère qu'a la famille du
Moyen âge dans l'idéal et dans le réel.

_La mère est-elle mère? le fils est-il fils?_ ni l'un ni l'autre. Elle
ne l'élève pas; il est au-dessus d'elle. L'enfant idéal est docteur et
prêche en naissant. L'enfant réel, qui naît damné par le péché
originel, est élevé comme damné, à force de coups. (Luther avait le
fouet cinq fois par jour.)

La femme, n'ayant point le caractère de mère qui fait son équilibre,
devient une vision (la Béatrix du Dante) ou la triste réalité de
Boccace, la pauvre Griselidis. Griselidis aime et regarde en haut, et
elle épouse un chevalier qui s'amuse à briser son coeur, si bien brisé
qu'elle ne défend pas même son enfant, qu'elle est dénaturée, n'est
plus mère, n'est plus femme.--Béatrix n'est pas moins contre nature.
Elle regarde en bas, élève l'homme inférieur, l'initie; mais à quoi? à
la lumière stérile, sans fécondité, sans chaleur. Il en reste aux
pleurs, aux regrets.--Dans le réel, c'est la dame féodale qui élève
son page. L'élève-t-elle, tombe-t-elle avec lui? Voir le Petit Jehan
de Saintré. Le mariage est condamné dans toute la Société féodale
comme lien inférieur. Là, comme dans l'idéal religieux de la famille,
il n'y a pas de famille, parce que le père et l'époux manque. L'époux
n'est pas l'époux du coeur. Le père n'est pas le père, n'étant pas
l'initiateur. L'initiateur, c'est l'étranger, la pierre d'achoppement
et le brisement du foyer.

Le Moyen âge est impuissant pour la famille et l'éducation autant que
pour la science. Comme il est l'_anti-nature_, il est la
_contre-famille_ et la _contre-éducation_.]

L'Ormuzd créateur de la Perse, le fécond Jéhovah des Juifs, l'héroïque
Jupiter de Grèce, sont tous des dieux à forte barbe, amants ardents de
la nature ou promoteurs énergiques des activités de l'homme. Le doux
et mélancolique Dieu du Moyen âge est imberbe, et reste tel dans les
vrais siècles chrétiens. Les monuments presque jamais ne lui ont prêté
la barbe jusqu'au rude âge féodal. La barbe génératrice! à quoi bon,
pour annoncer la fin prochaine du monde? Que sert d'engendrer pour
mourir demain? Toute activité productive doit cesser. «Voyez les lis,
ils ne savent pas filer, et ils sont mieux vêtus que vous.» Ainsi
finit le travail. «À César ce qui est à César.» Toute patrie finit
dans l'Empire. «Ni Grec, ni Romain, ni barbare.» L'Empire s'écroule,
le barbare entre. Saint Paul même, démentant hardiment la loi Julia,
tolère à peine le mariage; la famille aussi finit, et de la manière
la plus froide, les époux se séparant d'un commun accord, lui moine,
elle religieuse, bons amis, parfaitement unis dans l'idée de la
séparation.

Voilà la vraie tradition. Si l'ordre de Saint-Benoît cultive un moment
la terre, dans la disette qui suit l'invasion, c'est une dérogation
forcée à l'inertie légitime. Tout bientôt rentre en son repos.

Comment la chaîne des temps allait-elle continuer? La course éternelle
du monde, où, comme aux fêtes d'Athènes, «tous se passent le flambeau
de la vie,» (_et quasi currentes vitaï lampada tradunt_), n'était-elle
pas finie? N'était-ce pas fait de ce sublime choeur? Les dieux de la
beauté, brisés, étaient enfouis dans la terre. Les manuscrits brûlés,
perdus. Constantinople, elle-même, sous l'Isaurien iconoclaste,
faisait aux muses la même guerre que faisait Grégoire le Grand. Le
jour s'était vu où l'humanité ruinée, pauvre veuve, eut son dernier
patrimoine réduit à une phrase de Porphyre dans la traduction de
Boëce! L'occasion était belle pour renoncer à toute science, pour
embrasser une bonne fois l'imbécillité. Pascal n'eût eu que faire de
dire son mot pieux: «Abêtissez-vous.»

Ici vient la grande formule, qu'on ne manque jamais de dire:
«Heureusement les moines étaient là, religieux conservateurs de
l'antiquité, ses sauveurs. Écrivains infatigables, ces bons
bénédictins copiaient, multipliaient les livres.» Et voilà justement
où était le mal. Plût au ciel que les bénédictins n'eussent su ni
lire ni écrire! Mais ils eurent la rage d'écrire et de gratter les
écrits. Sans eux, la fureur des barbares, des dévots, n'eût pas
réussi. La fatale patience des moines fit plus que l'incendie d'Omar,
plus que celui des cent bibliothèques d'Espagne et de tous les bûchers
de l'inquisition. Les couvents où l'on visite avec tant de vénération
les manuscrits palimpsestes (c'est-à-dire grattés et regrattés), ce
sont ceux où s'accomplirent ces idiotes Saint-Barthélemy des
chefs-d'oeuvre de l'antiquité.

«Me trouvant au mont Cassin, je demandai humblement la grâce de
visiter la fameuse bibliothèque. Un moine me dit sèchement: «Montez,
la porte est ouverte.» Il n'y avait ni porte ni clef. L'herbe poussait
sur la fenêtre; les livres dormaient sur les bancs dans une épaisse
poussière. J'ouvris force livres anciens, mais pas un complet; aux
uns, il manquait des cahiers; à d'autres, on avait coupé des feuillets
pour profiter des marges blanches. Je descendis les larmes aux yeux,
et je demandai pourquoi cette mutilation barbare. Un moine me dit que
ses frères, pour gagner quatre ou cinq sous, arrachaient, grattaient
un cahier, et vendaient aux enfants de petits psautiers, aux femmes de
petites lettres (_sans doute des talismans_).» Tel est le récit naïf
de Benvenuto d'Imola.

Près de ces conservateurs admirables des manuscrits, il y avait une
école arabe de médecine, la vieille école de Salerne, obstinément
protégée par les rois qui voulaient vivre et faisaient cas des
sciences qui pouvaient conserver la vie. Un Maure d'Afrique, à en
croire la légende, voyageur hardi aux pays d'Asie, en avait apporté,
traduit Hippocrate et Galien, premier trésor de cette école. Mais les
Arabes ne s'en tenaient pas à cette impiété de lire l'ancienne
médecine païenne. Hardis des encouragements du prince des impies,
l'empereur Frédéric II, ils firent cette chose intrépide, ce sacrilége
sublime, d'ouvrir la mort pour lire la vie; ils assassinèrent, chose
horrible, un cadavre qui n'y sentait rien, tuèrent une chose pour
sauver des hommes. Leur protecteur, penseur hardi, charmant poète et
mauvais croyant, passait pour un tel scélérat qu'on crut pouvoir lui
attribuer le livre des _Trois Imposteurs_, qui n'a jamais été écrit.
Ce qui est sûr, c'est que ce grand prince, l'une des voix de
l'humanité par qui l'Europe reprit son dialogue fraternel avec l'Asie,
interrogea les docteurs musulmans, et posa cette question qui eût pu
briser l'épée des croisades: «Quelle idée avez-vous de Dieu?»

Par Salerne, par Montpellier, par les Arabes et les Juifs, par les
Italiens, leurs disciples, une glorieuse résurrection s'accomplissait
du Dieu de la nature. Inhumé, non pas trois jours, mais mille ou douze
cents ans, il avait pourtant percé de sa tête la pierre du tombeau.
Il remontait vainqueur, immense, les mains pleines de fruits et de
fleurs, l'Amour consolateur du monde. Les Maures avaient découvert ces
puissants élixirs de vie que la Terre, de son sein profond, par
l'intermédiaire des simples, envoie à l'homme, son enfant, et qui sont
peut-être sa vie maternelle. La tendresse de ce Dieu-mère, qu'on ne
sait comment nommer, éclatait, débordait pour lui. Le voyant faible,
chancelant, qui ne pouvait aller à elle, elle s'élançait, la grande
mère, la puissante nourrice, pour le soutenir dans ses bras.

Que pouvait lui rendre l'homme? Un grand coeur, une sublime et immense
volonté. Un héros parut: c'est Roger Bacon (1214-1294).

Élève d'Oxford et de Paris, ayant épuisé d'abord la creuse théologie
du temps, il apprit l'hébreu, le grec et l'arabe, tranchant les
vieilles questions par cette simplicité hardie: «Il n'y a point de
chrétien que celui qui lit l'Écriture.»

Ayant centralisé à grands frais la science d'alors, tout ce qu'on
pouvait avoir d'écrits arabes et grecs, il suivait la voie des Arabes,
poussait vigoureusement au sein de la nature. Dénoncé, comme de juste,
par les moines ses confrères qui le croyaient magicien, il envoya au
pape pour justification son colossal _Opus majus_, se prouvant
infiniment plus coupable qu'on n'avait cru. «La magie n'est rien,»
disait-il. «Bien, dit l'Église; mais pourquoi?» Il ajoutait: «Parce
que l'_esprit humain peut tout_ en se servant de la nature.»

Effrayante assertion qui supprimait la magie, mais en renversant la
magie sacrée, et laissant pour tout miracle la toute-puissance de
l'homme.

Encore s'il n'eût envoyé qu'un livre! mais il y joignit un livre
vivant, un homme improvisé par lui, se dénonçant ainsi pour le plus
rapide, le plus terrible éducateur qui eût existé. «Voyez bien,
disait-il au pape, ce jeune homme qui porte mon livre; il s'appelle
Jean de Paris; il a appris en une année ce qui m'en a coûté quarante.»

Foudroyante rapidité de l'éducation du bon sens! Puissance étrange de
tirer, avec l'étincelle électrique, la science préexistante au cerveau
de l'homme, et d'en faire jaillir la Minerve armée!

Les moines avaient très-bien dit que ce dangereux Bacon forgeait une
tête d'airain qui devait rendre des oracles.

Le pape, qui reçut ce message, fut stupéfait, n'osa toucher au
magicien. Son successeur l'emprisonna. Combien judicieusement! Son
livre, plein de lueurs terribles, préparait pour un nouveau monde la
force et la vérité.

La force, l'égalité des forces, la poudre et l'artillerie, y sont
enseignées; l'Amérique indiquée, prédite, et c'est sur ce mot qu'est
parti Christophe Colomb. Le télescope, connu des Arabes, est pour la
première fois ici entrevu par un chrétien. La haute loi des sciences
et de l'homme, la perfectibilité indéfinie, se lit dans l'_Opus majus_
cinq cents ans avant Condorcet. Que devient le type immuable de
l'_Imitation_ et le _Consummatum est_?

On l'eût brûlé certainement. Mais il lui advint justement ce qui
arrive plus tard à son confrère Armand de Villeneuve, l'inventeur de
l'eau-de-vie. Le pape le poursuit comme pape, le ménage comme médecin.
Bacon a écrit un livre sur les moyens d'éviter les infirmités de la
vieillesse. Si ce mécréant avait l'art d'éterniser la vie de l'homme?
Pendant que le pape rumine cette question et ce doute, Bacon, qui a
quatre-vingts ans, se tire d'affaire en mourant, et vole à ses ennemis
le bonheur de lui voir faire le désaveu de Galilée.

Voilà la perplexité de l'autorité de ce temps. L'homme de l'esprit est
ébranlé par les craintes du corps, le désir de vivre, de sauver la
chair.

Les papes approuvent la médecine, s'entourent de médecins juifs, mais
défendent l'anatomie, la chimie, les moyens de la médecine.

Les observateurs sont découragés. L'étude des faits est trop
dangereuse. On s'abrite derrière les livres, on se ménage de vieux
textes pour appuyer la science vaine, fantasque, d'imagination. Le
champ de la vérité se stérilise; nulle découverte au XIVe siècle.

En revanche, l'erreur est féconde. Le peuple des hommes d'erreur, des
bavards et des fripons, astrologues et alchimistes, va multipliant.
Les mathématiciens sérieux au XIIe siècle, du temps de Fibonacci et de
l'école de Pise, sont des sorciers au XIVe, des faiseurs de carrés
magiques. Charlemagne avait une horloge qu'il avait reçue du calife;
mais saint Louis, qui revient d'Orient, n'en a pas, et mesure ses
nuits par la durée d'un cierge. La chimie, féconde chez les Arabes
d'Espagne, et prudente encore chez Roger Bacon, devient l'art de
perdre l'or, de l'enterrer au creuset pour en tirer de la fumée. La
reculade que nous notions en philosophie, en littérature, se fait plus
magnifique encore et plus triomphante dans les sciences. Copernic,
Harvey, Galilée, sont ajournés pour trois cents ans. Une nouvelle
porte solide ferme la passage au progrès, porte épaisse, porte
massive, la création d'un monde de bavards qui jasent de la nature
sans s'en occuper jamais.

Bonne légion de renfort pour l'armée immense des sots.



§ VIII

Prophétie de la Renaissance.--Évangile éternel.--Impuissance de Dante.


La Renaissance s'était présentée au XIIe siècle comme la sibylle à cet
ancien roi de Rome, les mains toutes pleines d'avenir, chargées des
livres du destin. Il hésite; de cinq volumes, elle en brûle deux, et
pour trois demande le même prix que pour cinq. Il hésite; deux volumes
disparaissent encore dans les flammes. Il lui arrache ce qui reste, et
il l'achète à tout prix.

C'est ainsi que la Renaissance, en son premier essor, offrit tout
d'abord à l'homme les voies rapides et directes de l'initiation
moderne; si bien que les raisonneurs et les mystiques même de ce
premier âge se font entendre de nous bien mieux que tous leurs
successeurs. Puis, ce moment solennel étant passé et manqué, les voies
de la Renaissance deviennent obliques, incertaines; elle ne s'achemine
au but que par des circuits immenses, bien plus, par des tâtonnements,
des impasses où elle se heurte. L'esprit humain fourvoyé, las de ces
ambages infinis, s'asseoit plus d'une fois aux pierres du chemin, et
là, comme un enfant qui pleure, ne veut plus écouter personne, ni
marcher, ni avancer, sinon peut-être à reculons pour faire en arrière
des pas rétrogrades qui doubleront sa fatigue et l'éloigneront du but.

Rappelons le point de départ, le premier critique, le premier
prophète, l'auteur du _Connais-toi toi-même_, et la révélation de
l'_Évangile éternel_.

Lorsque Abailard, proscrit de l'école de la montagne, proscrit de son
asile même, l'abbaye de Saint-Denis, alla se cacher au désert, il y
dressa l'autel nouveau du Paraclet, du Saint-Esprit, de l'Esprit de
science et d'amour. Une telle lumière ne put se dérober. Les écoles le
suivirent, avec toutes leurs nations, campèrent autour de lui, comme
elles purent, bâtirent des cabanes. Une ville s'éleva au désert, à la
science, à la liberté. Ce monde indigent d'écoliers se trouva riche en
un moment pour bâtir le nouveau temple que devait garder Héloïse. Son
abbaye du Paraclet, fondée de l'aumône du peuple, fut la première et
la dernière église qu'on éleva au Saint-Esprit.

L'Esprit-Saint, misérablement oublié ou pauvrement représenté sous une
figure bestiale, Abailard l'avait rétabli dans son droit par cette
statue célèbre où les trois personnes de la Trinité parurent dans leur
égalité, toutes trois sous visages d'hommes. Étrange trinité
jusque-là, dans laquelle ne paraissaient ni le Père ni le
Saint-Esprit!

Et il enseigna _que l'Esprit était identique à l'amour_, que le Fils
était, non l'amour, comme le disait le Moyen âge, mais l'intelligence
et la parole. Doctrine antique, conforme aux origines platoniciennes
du christianisme. Doctrine de grande portée moderne, qui ouvrait
l'interprétation, voulait sauver l'ancienne foi en lui ménageant le
progrès, de sorte qu'elle allât s'étendant à la mesure du nouveau
monde.

On sait avec quelle fureur sauvage cette voix fut étouffée par ceux
qui voulaient périr. Tous les systèmes, dès lors, d'interprétation
hardie, destructives, paraissent au XIIe siècle.

Les Vaudois, dégageant l'Évangile du lieu et du temps, enseignent
qu'il se renouvelle tous les jours, que l'incarnation de Dieu en
l'homme recommence sans cesse et qu'elle est sa passion. Donc
l'Évangile ne date plus de telle année de Tibère; il est de toutes les
années et de tous les temps, hors du temps; il est l'_Évangile
éternel_.

Redoutable simplification, qui apparut comme la mort du christianisme.
La plupart frémirent et fermèrent les yeux devant cette cuisante
lumière. Mais elle brillait inexorable, et du dedans au dehors, du
fonds même de leur esprit.

Il y avait en Calabre un simple, le portier d'un couvent, nommé
Joachim. Un jour qu'il rêvait au jardin, une figure d'homme
merveilleusement belle lui apparaît, un vase en main, le lui met aux
lèvres. Joachim, discrètement, boit une goutte: «Eh! pauvre homme,
dit l'inconnu, si tu avais bu jusqu'au fond, tu aurais bu tout
l'avenir!»

Mais, n'ayant pris qu'une goutte, moins éclairé que tourmenté,
épouvanté des abîmes qui s'ouvraient au christianisme, Joachim quitta
son pays et chercha au tombeau du Christ l'apaisement de ses
tentations.

Au retour, dit son disciple, il s'arrêta en Sicile dans un couvent au
pied de l'Etna, et il y fut saisi d'une si étrange pensée, qu'il eut
trois jours d'une sorte d'agonie, sans pouls, sans voix et comme mort.

Qu'avait-il rêvé? on n'en sut rien que longtemps après, lorsqu'il se
décida à en faire écrire quelque chose: «J'étais à ses pieds,
j'écrivis, et deux autres avec moi; il dictait nuit et jour: son
visage était pâle comme la feuille sèche des bois.»

Cette unique goutte d'eau, bue dans l'amour et la simplicité à l'urne
de l'avenir, c'est une mer, vous allez le voir.

Chose étonnante! le christianisme naissant semblait s'être compris
lui-même comme un simple âge du monde, une de ses formes historiques.
Tertullien dit au second siècle: «Tout mûrit, et la Justice aussi. En
son berceau, elle ne fut que _nature_ et crainte de Dieu. La loi et
les prophètes ont été son enfance: l'_Évangile_, sa jeunesse: le
_Saint-Esprit_ lui donnera sa maturité.»

L'homme de l'an 1200 en sait plus. Il sait que le Saint-Esprit, c'est
le libre esprit, l'âge de science:

«Il y a ou trois âges, ou trois ordres de personnes parmi les
croyants. Les premiers ont été appelés au travail de l'accomplissement
de la Loi; les seconds, au travail de la Passion; les derniers, qui
procèdent des uns et des autres, ont été élus pour la Liberté de la
contemplation. C'est ce qu'atteste l'Écriture lorsqu'elle dit: «Où est
l'Esprit du Seigneur, là est la Liberté.» Le Père a imposé le travail
de la Loi, qui est la crainte et la servitude; le Fils, le travail de
la Discipline, qui est la sagesse; le Saint-Esprit offre la Liberté,
qui est l'amour. Le second âge, sous l'Évangile, a été, est libre, en
comparaison de celui qui précéda, mais non relativement à l'âge à
venir.

«Au peuple juif a été commise la lettre de l'Ancien Testament; au
peuple romain, la lettre du Nouveau; aux hommes spirituels a été
réservée l'intelligence spirituelle qui procède de l'un et de
l'autre.»

Le mystère du royaume de Dieu apparut d'abord comme dans une nuit
profonde, puis il est venu à poindre comme l'aurore; un jour il
rayonnera dans son plein midi; car, à chaque âge du monde, la science
croît et devient multiple. Il est écrit: «Beaucoup passeront, et la
science ira se multipliant.»

«Le premier âge est un âge d'esclaves; le second, d'hommes libres; le
troisième, d'amis. Le premier âge, de vieillards; le second, d'hommes;
le troisième, d'enfants. Au premier, les orties; au second, les roses;
au dernier, les lis.» (_Concordia_, p. 9, 20, 96, 112.)

Voilà ce que Tertullien n'a point vu, et qui est grand, vraiment
inspiré de l'Esprit, de la _lumière des coeurs_. L'ancien docteur
menait la foi de l'enfance à l'âge mur; et Joachim la montre qui
devient jeune d'âge en âge; pour fruit de la maturité, pour couronne
de la sagesse, il nous promet l'enfance. Oh! sublime parole! La sainte
enfance héroïque du coeur; c'est par elle, en effet, que toute vie
recommence!

Règne du libre esprit, âge de science et d'enfance à la fois! Doctrine
attendrissante qui embarque le genre humain dans ce vaisseau d'amis où
Dante aurait désiré voguer pour toujours, où nous-mêmes demandons à
Dieu de naviguer de monde en monde!

Ce grand enseignement était l'alpha de la Renaissance. Il circula dès
lors comme un Évangile éternel. Plusieurs l'enseignèrent dans les
flammes. Et Jean de Parme, aux Cordeliers, professa hardiment: «_Quod
doctrina Joachimi excellit doctrinam Christi._»



§ IX

L'évangile héroïque.--Jean et Jeanne.--Efforts impuissants.


Le premier mot de la Renaissance était dit, et le plus fort. Toutes
ses tentatives ultérieures, celles même du XVIe siècle, sont
relativement rétrogrades. L'originalité de génie et d'invention, la
grandeur des caractères, ne feront rien à cela, jusqu'au XVIIIe
siècle. La porte a été ouverte et elle a été fermée. Tout ce qu'on
essayera maintenant, pour s'affranchir du Moyen âge, se fait
lentement, à grand'peine, et avec peu de succès. Pourquoi? C'est que
ces efforts se font dans le cadre même du système dont on veut sortir.
On le veut, on ne le veut pas. On en sort, et l'on n'en sort pas.
Joachim de Flore lui-même s'excuse, repousse bien loin l'idée
d'Évangile éternel. À qui offre-t-il son livre? Au pape même qu'il
anéantit. Dante qui, cent ans après, a levé le sceau des trois mondes,
humanisé le Moyen âge par la force de son coeur, il le détruit dans un
sens, mais dans l'autre il le consacre, lui prêtant, par son génie,
un nouvel enchantement[10]. Luther même, au XVIe siècle, dans son élan
héroïque, «dans son mépris magnifique et de Rome et de Satan,» vous
croyez qu'il va démolir le passé de fond en comble. Point du tout. Il
veut un passé plus antique, et par saint Paul il prétend y retourner.

[Note 10: Dans son cours sur Dante, récemment publié par M. Mohl, M.
Fauriel établit fort bien que le grand poète théologien ne fut jamais
populaire en Italie. Les Italiens de ce temps, qui étaient des hommes
d'affaires et succédaient partout aux juifs, ne retinrent du poème que
quelques vers satiriques. Du reste, la parfaite conformité de la
théologie de Dante à celle de saint Thomas leur fit oublier tout à
fait l'audace extraordinaire de la déification de la femme, d'une dame
morte récemment et que tout le monde connaissait. On sentit si peu la
portée d'une telle nouveauté, qu'on fit des leçons dans les églises
sur la _Divine Comédie_. L'Église enseigna gravement l'apothéose de
madame Béatrix de Portinari. M. Fauriel, avec un parfait bon sens,
prouve qu'il ne s'agit nullement d'une allégorie ni d'un mysticisme
amoureux, mais très-positivement d'amour.]

Spectacle extraordinaire, étrange, auquel il faut bien s'arrêter. Dans
ces âges de fer et de plomb, de 1300 à 1500, la Providence prodigue
les miracles, et c'est en vain. Elle secoue l'humanité et ne la
réveille pas. _Ferreus urget somnus._ Dieu ne sait plus que croire de
sa création.

Voyez vous-même. En 1300, l'oeuvre la plus inspirée, la plus calculée
du genre humain, ce mortel effort de science et de passion concentrée,
la _Divine Comédie_, passe et n'a nulle action. Florence, qui à ce
moment succède partout aux Juifs, dans la banque et dans l'usure, a
bien autre chose à faire. L'Italie, antidantesque, ne lit que le
_Décaméron_. Le grand poème théologique est renvoyé à saint Thomas, à
l'École et à l'Église, aux prédications du dimanche.

Pétrarque, bien plus populaire, échoue dans son pieux effort d'exhumer
l'antiquité. Il attire les maîtres grecs, mais ils n'ont point
d'écoliers. Ombre errante d'un monde détruit, lui-même va rejoindre
ses morts, sans pouvoir relever leur culte. On le trouva sur un Homère
qu'il baisait et ne pouvait lire.

Les vrais restaurateurs de Rome, zélateurs de l'ancien Empire,
c'étaient nos légistes, ce semble, ce Guillaume Nogaret, qui porta à
Boniface VIII le soufflet de Philippe le Bel. Le droit du _salus
populi_, attesté contre les papes, l'est bientôt contre les rois. Les
Marcel et les Artevelde croient fonder la République sur la base de la
bourgeoisie. Celle-ci se dérobe et s'efface, s'aplatit, et tout
s'écroule.

Née hier à peine du peuple, elle le voit avec épouvante dans sa
première apparition. La révolution de Paris ne veut avoir rien de
commun avec la Jacquerie des campagnes. Elle en frémit, en a horreur.
Ce Lazare ressuscité est tellement défiguré, que tout fuit à son
approche; est-ce un homme encore? on en doute, on se dispense d'en
avoir compassion.

Et pourtant, à ce moment, une révolution commençait, obscure, mais
grande et sainte, prélude d'unité fraternelle. Le génie de chaque
nation, qui est surtout dans sa langue, révélait, par de timides
tentatives, par un premier bégayement, ce mystère d'unité: _Patrie!_

L'Italie commençait à parler le même idiome; aux dialectes effacés
succédait la langue du _si_. La France dénouait la sienne dans
Froissard, son charmant conteur. En attendant que Luther rendît son
Verbe à l'Allemagne, un simple, un héros, un prophète, Jean Huss,
avait formulé celui de la Bohême, évoqué le génie slave, créé sa
patrie et sa langue.

Patrie! mot saint! pourquoi faut-il qu'en t'écrivant la vue se trouble
et s'obscurcissent les yeux? Est-ce ta longue et tragique histoire,
l'accablant souvenir de tant de gloire, de tant de chutes, qui pèse
trop sur notre coeur? Ou bien ton point de départ, la Passion
douloureuse qui commence ton Incarnation, l'histoire de cette femme en
qui tu apparus, et qui, contée cent fois, cent fois renouvelle les
larmes?

Le monde, abreuvé de légendes et de faux miracles, vit le vrai et le
réel, un miracle sûr, ne le sentit pas.

Quelle légende pourtant, quelle fable se soutient devant cette
histoire? Des trente mille incarnations de l'Orient, des dieux mortels
de l'Occident, héros, sages ou martyrs, qui osera lutter ici?

Songez-y bien. Ici, ce n'est pas un docteur, un sage éprouvé par la
vie et fort de ses doctrines. Ce n'est point un martyre passif,
repoussé, accepté. C'est un martyre actif, voulu, prémédité, une mort
persévérante de blessure en blessure, sans que le fer décourage
jamais, jusqu'à l'affreux bûcher.

L'Évangile monastique, renouvelé alors par le livre de l'_Imitation_,
nous dit: «Fuyez ce méchant monde.» L'Évangile héroïque (un livre?
non, une âme) nous dit: «Sauvez ce monde, combattez et mourez pour
lui.»

Et quel est ce révélateur, cet étonnant martyr qui prêche de son sang
à travers les épées? C'est cette fille qui filait hier près de sa
mère, une fille des champs, ignorante, une enfant. Mais sa force est
son coeur, et dans son coeur est sa lumière[11].

[Note 11: J'ai conté deux fois la légende de Jeanne d'Arc dans mon
_Histoire de France_ et dans un des volumes de la Bibliothèque des
chemins de fer. Voir les _Pièces du Procès_ dans l'excellente
publication de M. Jules Quicherat.--M. Bonnechose a rendu le service
essentiel de traduire les _lettres de Jean Huss_, M. Alfred Dumesnil
de les dater et de les interpréter, de replacer dans la lumière un si
grand événement. Ce saint, ce simple, ce martyr, si peu théologien, et
tellement le héros du peuple! est un des précurseurs directs de la
Révolution, autant et plus que de la Réformation. Âme sainte et tendre
coeur, il n'a rien enseigné au monde, rien que ce qui est tout, le
grand mystère moderne, le banquet de la Révolution: _La coupe au
peuple!_ (C'est le cri des Hussites.) Communion circulaire des égaux
de la table ronde, sans prêtre, et la table est l'autel. À la sombre
ivresse du jeûne, au mysticisme sanguinaire qui prodigua les victimes
humaines, succède la joie vraie de tous unis en l'Un, la communion
fraternelle au libre sein de Dieu, dans l'éternelle Raison et la bonté
de la Nature.]

Elle couvre la patrie de son sein de femme et de sa charmante pitié.
Il y aura une patrie. Elle seule dit et sentit ce mot: «Le sang de
France!» La France naîtra de cette larme.

Et, la patrie fondée, elle fonde sur le bûcher, dans son ignorance
sublime qui confond les docteurs, l'autorité de la voix intérieure, le
droit de la conscience.

Le monde va tomber à genoux? Vous le croyez; lui dresser un autel?
Détrompez-vous. Quand le bûcher s'allume, quand l'antique légende, que
tous ont à la bouche, reparaît, réelle, agrandie, personne ne la
reconnaît, personne n'y prend garde. Et c'est nous, critiques
modernes, qui trouvons si tard la sainte relique, pour l'associer aux
nôtres, aux grands morts de la liberté.

Ô génération malheureuse! Âge désespéré qui vit sans voir! Est-ce donc
l'excès des maux, la torpeur des misères, la faim, la voix du ventre,
qui ferma votre oreille, boucha vos yeux et votre esprit? Non, même
avant ces maux, un pesant prosaïsme, une léthargie de plomb, avaient
envahi le siècle, disons mieux, un néant! Maîtres jaloux du peuple,
ses prétendus éducateurs n'avaient formé qu'un peuple d'ombres. La
stérilité, tant prêchée, avait trop réussi. Le Moyen âge, en s'en
allant, laissait derrière lui un désert.

Qui restait pour entendre Dante? Personne. Et pour comprendre Ockam,
quand il brisa la scolastique? Personne. Tout fut anéanti. Combien
moins restait-il des hommes pour entendre Jeanne d'Arc, l'Évangile
héroïque du peuple, la prophétie vivante de la Révolution?

Il s'était fait plus que le vide, plus que le désert et la mort. Car
une chose vivait, la discorde, le germe du fatal divorce, dont nous
goûtons toujours les fruits, et qui est le malheur durable de ce
peuple: _deux Frances en une_, deux peuples, peu amis, de culture
diverse et contraire. Aux pires siècles du Moyen âge, quand tous,
peuple et barons, chantaient les mêmes chants, et le _Dies iræ_, et le
chant de Roland, il y avait, certes, de dures différences sociales,
pourtant quelque unité d'esprit. Vers le XIIe siècle, les hautes
classes voulant des chants à elles, une littérature raffinée, le
clergé a gardé le peuple et s'est couché dessus, se chargeant seul de
lui. Malheur à qui y eût touché! Ce nourricier, comment l'a-t-il
nourri? De latin qu'il ne comprend plus, d'abstractions byzantines
qu'Aristote n'aurait pas comprises. Cependant, par en haut, les
grands, nobles ou riches, allaient, de plus en plus subtils; par en
bas, morne, abandonné, restait le peuple. La distance a grandi
toujours, la malveillance aussi. Pas un mot de langue commune, pas un
chant vraiment populaire. La musique, qui relie tout en Allemagne, est
nulle ici. Le XVIe siècle n'a point rapproché les deux peuples, et le
fastueux XVIIe les a encore plus séparés. Quel paysan connaît Molière?
Et que connaît-il? Rien du tout.



§ X

L'architecture rationnelle et mathématique.--La déroute du
gothique[12].

[Note 12: On écrira un jour l'histoire d'une curieuse maladie de notre
temps, la manie du gothique. On en sait le premier et ridicule
commencement. M. de Chateaubriand, au Val aux Loups, près Sceaux,
hasarda de bonne heure une très-grotesque imitation. La chose resta là
vingt-cinq ans. En 1830, Victor Hugo la reprit avec la vigueur du
génie, et lui donna l'essor, partant toutefois du fantastique, de
l'étrange et du monstrueux, c'est-à-dire de l'accidentel. En 1833,
dans mon second volume, j'essayai de donner la loi vivante de cette
_végétation_; Goethe avait dit _cristallisation_. Mon trop aveugle
enthousiasme s'explique par un mot: nous devinions, et nous avions la
fièvre de la divination. Les textes qui ont éclairci le sujet
n'étaient pas publiés.--Le clergé, dans ces premiers temps, était fort
éloigné de tout cela, indifférent, peu bienveillant, comme à toute
nouveauté; l'abbé Pascal protestait encore contre le gothique.
Peut-être n'eût-il pas été amnistié si les jeunes architectes, bien
plus intelligents, n'eussent entrepris de faire entendre aux prêtres
qu'on pouvait faire de cela _une affaire_. La presse, qui va vite,
avait beau oublier la chose, les architectes ne l'oubliaient pas. Ils
couraient chez Hugo, venaient aussi chez moi, cultivaient tous les
gens de lettres. Nous étions un peu étonnés de leur fanatisme pour
_nos doctrines_; nous ne comprenions pas. Voici en réalité ce qui se
passait. Les hommes de gouvernement, se sentant si isolés dans la
nation, tendaient la main au clergé et voulaient s'entendre avec lui.
(Voy. les articles de M. Guizot dans la _Revue française_.) Mais
s'entendre sur quoi? Que voulait le clergé? Nos enfants, notre avenir,
l'enseignement. Le gouvernement eût voulu le contenter à moindre prix,
lui livrer l'art, les monuments. Voilà ce que saisirent
merveilleusement les architectes hommes de lettres. Ils coururent des
uns aux autres. Le côté facile était le gouvernement, le difficile
était le clergé. Il ne se soucie guère, au fond, de ces vieilles
masures; à toutes les avances gouvernementales, il disait sèchement:
«Gardez vos pierres, donnez-nous les écoles.» Les artistes, pourtant,
lui firent comprendre l'importance de la clientèle populaire
d'ouvriers qu'il allait acquérir dans toutes les villes. Ce qu'on lui
proposait, c'était tout bonnement une clef du Trésor, une plume pour
écrire lui-même au budget ce qu'il daignerait recevoir. Dix millions
pour Sainte-Clotilde, vingt sans doute pour Notre-Dame, trois ou
quatre pour Saint-Denis; combien pour Saint-Germain-des-Prés! et pour
cent autres églises! Le gouvernement lâcha tout. Les villes lâchèrent
tout. Les plus obérées votèrent des sommes énormes pour ajouter aux
dons de l'État. Rouen (d'un si terrible octroi, avec ses tisserands à
dix sous par jour, dans une telle cherté des denrées) vota trois
millions pour gâter Saint-Ouen!--Pendant que l'alliance du
gouvernement des bourgeois avec le prêtre et le maçon se consommait,
portait ses fruits, nous autres, gens de lettres, nous regardions plus
attentivement l'objet de notre enthousiasme. De savantes études se
publiaient. M. Vitet établissait, dans sa _Cathédrale de Noyon_, que
les oeuvres gothiques, que nous avions crues anonymes, furent bâties
par des gens connus, par des francs-maçons, _laïques et mariés_.--M.
Vinet, dans ses très-beaux articles du _Semeur_, manifestait la
crainte que l'âme religieuse ne se prît à ces pierres, et que, tout
occupée du matériel, elle n'oubliât trop le moral; il citait le mot de
Jésus aux disciples qui admirent le peuple: «Est-ce là ce que vous
regardez?»--Les années 1843-1845, la lutte du Collége de France contre
les jésuites, furent un réveil de la critique. Le _Journal des Débats_
fut contre le clergé, et le gouvernement n'osa trop le soutenir. En
1846, l'Académie des beaux-arts, par l'organe de M. Raoul-Rochette,
lança un manifeste contre le gothique. Grand trouble chez les
architectes alors en plein cours de travaux; leur fortune périclitait.
M. Violet-Leduc, homme d'esprit autant qu'artiste distingué, trouva
vite le mot sauveur de la situation, le mot _national_. «C'est
l'architecture _nationale_ qu'on attaque,» dit-il.

Un nouveau champion entra alors en lutte, intrépide jeune homme qui se
jeta entre les Grecs et les Gothiques, et leur dit: «Assez
d'imitations! _Essayez d'inventer._ Finissons cette mascarade
d'édifices d'autres pays et d'autre âge, ce carnaval de pierres!» Ce
jeune homme était Laviron. Ses deux brochures (_Revue nouvelle_,
1846-7) mériteraient bien d'être réimprimées. Pleines de force et de
sens, elles tranchaient la question et ne laissaient point de
réplique. On se garda d'en faire. On alla son chemin. Chacun le sien,
les uns vers la fortune, et Laviron vers Rome, où il devait mourir (on
sait comment).--Huit ans se sont passés (1847-1855) sans polémique;
les Gothiques, complétement rassurés et maîtres du terrain, vont de la
truelle, de la plume, vont hardiment. N'ont-ils pas imprimé ces
jours-ci que le gothique _est l'art calculateur_? Insigne maladresse
de fixer l'attention sur le point faible! Le plus simple bon sens
indique _que le calcul était de luxe dans un art qui, soutenant ses
constructions sur des appuis extérieurs, était toujours maître de
fortifier_ ces contre-forts, ces arcs-boutants, ces béquilles
architecturales, pouvant y ajouter à volonté, selon qu'il découvrait
ses fautes et ses faiblesses. Cet art calculait peu d'avance, par la
raison très-simple qu'il pouvait toujours réparer. Nos Gothiques ne
diraient point ces choses imprudentes s'ils savaient à quel point leur
théorie est minée, porte en l'air. Pendant qu'ils triomphent de dire
et font la roue, la modeste _École des chartes_ a ruiné de fond en
comble, par des textes irrécusables, ce système tout littéraire. Le
jour où ces textes seront imprimés, les Gothiques chercheront en vain
un contre-fort pour l'étayer; tout tombera. M. Jules Quicherat leur
prouvera, par les archives du Rhin et de Paris, par le témoignage même
de ces maîtres anciens dont ils se disent les disciples: 1º que l'art
gothique n'a calculé que tard, _in extremis_, au XVe siècle; des
pièces officielles, authentiques, établissent qu'alors seulement,
trente ans après Brunelleschi, ils élevèrent la flèche de Strasbourg
(1439), faussement attribuée à Erwin;--2º par d'autres preuves non
moins sûres, M. Quicherat démontre que, si les églises gothiques
subsistent encore, c'est qu'elles ont été l'objet d'un continuel
raccommodage. Ce sont d'immenses décorations qu'on ne soutient debout
que par des efforts constamment renouvelés. Elles durent, parce
qu'elles changent pièce à pièce; c'est le vaisseau de Thésée.
Notre-Dame a subi en 1730 une restauration presque aussi forte que
celle d'aujourd'hui. Sa grande rose, qu'on croyait du XIIIe siècle,
descendue dans l'église, a laissé lire sur sa membrure aux antiquaires
déconcertés quatre chiffres _arabes_, donc très-modernes. M. Quicherat
y a lu de ses yeux: 1730.--La restauration actuelle sera-t-elle la
dernière? Nullement. D'autres viendront, amis plus réels du gothique
et qui tiennent au style, au caractère, à la date du monument; ils
effaceront les mélanges qu'on se permet en ce moment; ils ne
laisseront pas les coquetteries de Reims sur Notre-Dame de Paris, ils
en ôteront des clochetons surajoutés et rétabliront cette église dans
l'austérité de Philippe-Auguste. Combien de millions faudra-t-il
alors? Je ne puis le dire. Je crois seulement qu'avec le prix de deux
restaurations de Notre-Dame on eût fondé une autre église plus vivante
et plus selon Dieu: renseignement primaire, l'éducation universelle du
pauvre.]


Le premier coup senti, populaire, de la Renaissance devait avoir lieu
dans l'art, et cela pour deux raisons.

_La voie théologique semblait décidément fermée._ Les réformateurs de
l'Église, les Pères du concile de Constance, un Gerson! brûlèrent
vivant le fervent chrétien dont la foi différait si peu de la leur!
Pour une dissidence extérieure, les partisans de Jean Huss furent
voués à l'anathème, comme l'avaient été ceux qui renversaient
l'édifice entier du christianisme. Un peuple fut livré à l'épée et
toute la terre appelée à son extermination. Exemple inouï, terrible,
des férocités de la peur. Gerson, à qui l'on attribuait l'_Imitation
de Jésus_, n'aurait pas trempé ses mains dans le sang du juste s'il
n'eût cru en faire un ciment pour réparer cette ruine croulante de
l'Église, cette voûte lézardée qu'il suait à soutenir et qui
s'affaissait sur lui.

_C'était par des voies indirectes qu'on pouvait accélérer la fin du
Moyen âge_, de ce terrible mourant qui ne pouvait mourir ni vivre, et
devenait plus cruel en touchant à sa dernière heure. La voie de la
science était fermée depuis la persécution de Roger Bacon et d'Arnauld
de Villeneuve. Mais l'art était moins surveillé. Les tyrans sentaient
peu les liens profonds, intimes, qu'ont entre elles les libertés
diverses de l'esprit humain, la chance que l'art affranchi pouvait
donner à l'affranchissement littéraire et philosophique.

Notez que, si le vieux système faisait encore grande figure, c'était
dans l'art: il le revendiquait comme sien, comme son oeuvre et son
fruit. Quand un système religieux s'est emparé de toute chose, chaque
énergie productrice des activités de l'homme semble inspirée de ce
système, et on lui en fait honneur. Déjà cependant Giotto, le grand
peintre, tout en restant dans le cercle des sujets sacrés, avait
montré, par un coup inattendu d'audace, combien en réalité il était
libre de la vieille inspiration. Il avait laissé les types consacrés,
les insipides et muettes figures du Moyen âge, pour peindre ce qu'il
voyait, d'ardentes têtes italiennes, de belles et vivantes madones,
qu'il entoura de l'auréole et mit hardiment sur l'autel. Changement
immense qui doit renouveler la tradition, surtout quand, du fond du
Nord, le puissant Van Eyck, laissant la fade couleur à l'oeuf, fait
flamboyer la vie dans cette brûlante peinture qui pâlit l'autre et
l'envoya, ombre ennuyeuse, dormir près de la scolastique.

Là pourtant n'était pas vraiment le combat décisif de l'art. Le coeur
de l'art chrétien, sa poésie, sa prétention d'effacer les âges passés,
était dans l'architecture. L'ogive arabe et persane (des VIIIe et IXe
siècles) avait été adoptée au XIIe par les francs-maçons, combinée
avec génie dans des monuments sublimes. Cette révolution laïque, qui
enleva l'architecture aux mains des prêtres, n'en faisait pas moins
leur orgueil. L'Église s'y croyait invincible. À qui contestait sa
logique ou mettait sa légende en doute, elle répondait en montrant
cette légende de pierre, le miracle subsistant de ces voûtes
improbables. Elle disait: «Voyez, et croyez.»

La tradition mystérieuse des maçons gothiques semblait au XIVe siècle
exister surtout sur le Rhin. Elle y était venue tard, mais elle y
avait fait école. Elle y dressait le monument d'ambition infinie où
plusieurs ont voulu voir le type définitif de l'art, l'inachevable
cathédrale de Cologne. L'Italie même ne semblait pas contester la
primatie des loges maçonniques de Cologne et de Strasbourg. Elle leur
rendait hommage, et le duc Jean Galéas ne crut, dit-on, pouvoir, sans
leur secours, fermer les voûtes de Milan.

Cette papauté des francs-maçons, cette infaillibilité qui les
constituait en une espèce d'Église d'art, cliente de l'Église
théologique, trouva son douteur, son sceptique, dans un ferme esprit
italien. Le florentin Brunelleschi, calculateur impitoyable, regarda
d'un oeil sévère ces fantasques constructions, contesta leur solidité,
et contre leur orthodoxie fragile bâtit la durable hérésie qui
maintenant est la foi de l'art.

Le gothique faisait bruit, ostentation de calcul et de nombres. Le
sacro-saint nombre trois, le mystérieux nombre sept, étaient
soigneusement reproduits, en eux-mêmes ou dans leurs multiples, pour
chaque partie de ces églises. «Remarquez-bien, disait-on, ces 7
portes et ces 7 arcades, cette longueur de 16 fois 9 (9 lui-même est 3
fois 3); ces tours ont 204 pieds, c'est-à-dire 18 fois 12, encore un
multiple de 3, etc. Bâtie sur 3 et sur 7, cette église est
très-solide.» Pourquoi donc alors tout autour cette armée
d'arcs-boutants, ces énormes contre-forts, cet éternel échafaudage qui
semble oublié du maçon? Retirez-les; laissez les voûtes se soutenir
d'elles-mêmes. Tout ce bâtiment, vu de près, communique au spectateur
un sentiment de fatigue. Il avoue, tout neuf encore, sa caducité
précoce. On s'inquiète, on est tenté, le voyant chercher tant
d'appuis, d'y porter la main pour le soutenir.

Que laisse-t-il au dehors, sous l'action destructive des pluies, des
hivers? Les appuis qui font sa solidité. Vous diriez d'un faible
insecte montrant, traînant après lui un cortége de membres grêles,
qui, blessés, le feront choir. Une construction robuste abriterait,
envelopperait ses soutiens, garants de sa durée. Celle-ci, qui laisse
aux hasards ces organes essentiels, est naturellement maladive. Elle
exige qu'on entretienne autour d'elle un peuple de médecins; je
n'appelle pas autrement les villages de maçons que je vois établis au
pied de ces édifices, vivant, engraissant là-dessus, eux et leurs
nombreux enfants, réparateurs héréditaires de cette existence fragile
qu'on refait si bien pièce à pièce, qu'au bout de deux ou trois cents
ans pas une pierre peut-être ne subsiste de la construction
primitive.

S'il y a un monument romain à côté, le contraste est grand. Dans son
altière solitude, il regarde dédaigneusement l'éternel raccommodage de
son fragile voisin, et cette fourmilière d'hommes qui le fait vivre et
qui en vit. Lui, bâti depuis deux mille ans par la main des légions,
il reste invincible aux hivers, n'ayant pas plus besoin de l'homme que
les Alpes ou les Pyrénées.

Ce contraste fut senti du calculateur italien. C'était, dit son
biographe, un homme d'une volonté terrible, qui avait commencé par
apprendre tous les arts au profit de l'art central qui trouve dans les
mathématiques son harmonie et sa durée. Il avait l'âme de Dante, son
universalité d'esprit, mais dominée et guidée par une autre Béatrix,
la divine mélodie du nombre et du rhythme visible.

Par elle, il échappa vainqueur à toutes les tentations, spécialement à
la sculpture, dont l'attrait viril le retint d'abord. Perspective,
mécanique, arts divers de l'ingénieur, voilà la route par laquelle il
alla serrant toujours la poursuite de cette Uranie qui imite sur la
terre la régularité du ciel et l'éternité des constructions de Dieu.

Jamais il n'y eut un temps moins favorable à ces hautes tendances.
L'Italie entrait dans une profonde prose, la matérialité vivante des
tyrans, des bandes mercenaires, la platitude bourgeoise des hommes de
finance et d'argent. Une religion commençait dans la banque de
Florence, ayant dans l'or sa présence réelle, et dans la lettre de
change son eucharistie. L'avénement des Médicis s'inaugurait par ce
mot: «Quatre aunes de drap suffisent pour faire un homme de bien.»

Brunelleschi vend un petit champ qu'il avait, et s'en va à Rome avec
son ami, le sculpteur Donatello. Voyage périlleux alors. La campagne
romaine était déjà horriblement sauvage, courue des bandits, des
soldats des Colonna, des Orsini. Chaque jour, en ce désert, l'homme se
perdait, le buffle sauvage devenait le roi de la solitude. Elle
continuait dans Rome. Les rues étaient pleines d'herbe, entre les
vieux monuments devenus des forteresses, défigurés et crénelés. Ce
n'était pas la Rome des papes, mais celle de Piranesi, ces ruines
grandioses et bizarres que le temps, «ce maître en beauté,» a
savamment accumulées dans sa négligence apparente, les noyant d'ombres
et de plantes, qui les parent et qui les détruisent. De statues, on
n'en voyait guère; elles dormaient encore sous le sol; mais des bains
immenses restaient, onze temples, presque tous disparus maintenant,
des substructions profondes, des égouts monumentaux où auraient pu
passer les triomphes des Césars, toutes les sombres merveilles de
_Roma sotteranea_.

Pétrarque avait désigné Rome oubliée à la religion du monde,
Brunelleschi la retrouva, la recomposa en esprit. Que n'a-t-il laissé
écrit ce courageux pélerinage! Presque tout était enfoui. En creusant
bien loin dans la terre, on trouvait le faîte d'un temple debout. Pour
atteindre cette étrange Rome, il fallait y suivre les chèvres aux plus
hasardeuses corniches, ou, le flambeau à la main, se plonger aux
détours obscurs des abîmes inconnus.

Le Christophe Colomb de ce monde n'était pas un dessinateur pour se
contenter de la forme. Il fit la plus profonde étude du genre des
matériaux, de la qualité des ciments, du poids des différentes
pierres, de l'art qui les liait entre elles. Il apprit des Romains
tous leurs secrets, et, de plus, celui de les surpasser. Ce sont gens
timides encore qui donnent (voyez au pont du Gard, au cirque d'Arles)
des bases énormément larges, et par delà le besoin, à leurs monuments.
L'ambition titanique de Brunelleschi, sa foi au calcul, lui firent
croire que, sur des assises moins larges, il mettrait premièrement les
voûtes énormes des Tarquins, et, par-dessus, enlèverait le Panthéon à
trois cents pieds dans les airs.

Il revint et demanda à achever la cathédrale de Florence, dont
l'architecte était mort après avoir seulement jeté les fondations en
terre. Fondations octogones et d'un plan particulier qui compliquait
la question. Dans cette affaire difficile, le génie n'était pas tout.
Il fallait encore infiniment d'adresse et d'industrie pour s'emparer
de ces bourgeois de Florence, banquiers, marchands, qui ne savaient
rien, croyaient tout comprendre, ne manquaient pas d'écouter les
ignorants, les envieux. Brunelleschi eut besoin d'une plus fine
diplomatie qu'il n'eût fallu pour régler toutes les affaires de
l'Europe.

Son coup de maître fut de dire qu'il fallait préalablement qu'on fît
venir de partout les grands architectes, surtout les maîtres
allemands, qu'on n'eût pas manqué de lui opposer, s'il ne les eût
appelés lui-même. Il voulait les voir tous ensemble et les vaincre en
une fois. Convoqués, il leur fallut bien avouer l'insuffisance de
leurs moyens, l'incertitude de leur art. Ils avaient le génie des
formes, des effets et du pittoresque de l'architecture, point du tout
la connaissance des moyens scientifiques de construction. Ils avaient
opéré jusque-là par tâtonnements, fortifiant les appuis extérieurs,
selon la poussée des murs. L'enfant se tenait debout, mais à condition
d'être soutenu par la lisière paternelle. C'est fort tard qu'ils ont
calculé, seulement au XVe siècle. Nul calcul ne subsiste d'eux qui
soit antérieur à ce congrès architectural de Florence, réuni en 1420.

Là, placés au pied du mur et sommés de se passer de leurs soutiens
extérieurs, ils ne surent rien proposer qu'un moyen grossier, l'appui
ultérieur d'un gigantesque pilier sur lequel porterait le dôme. Tel
était cet art sans art dont on faisait tant de bruit.

Non-seulement ils employaient toute sorte d'étais visibles; mais,
comme me l'a montré l'architecte actuel d'une de nos cathédrales, dans
l'ornementation même, les parties les plus hasardées étaient soutenues
par des crampons de fer qu'on cachait soigneusement. Inutile de dire
que ce fer s'oxydait bientôt, et qu'il fallait une réparation
continuelle, un va-et-vient de pierres qui se succédaient, sans être
jamais plus solides.

Il s'agissait de faire pour la première fois une construction durable
qui se soutînt elle-même et sans secours étrangers.

Le grand artiste dit son plan. Mais personne ne voulut comprendre. Les
juges se mirent tout d'abord du côté des impuissants. Tous rirent. Il
fut convenu qu'il était fou. On le dit; le peuple le crut, et on
disait en le voyant passer: «C'est ce fou de Brunelleschi.»

Cependant, les autres ne proposant rien, on daigna le faire revenir:
«Eh bien, montre-nous ton modèle.» Ils l'auraient copié sans doute. À
ces malicieux ignorants, Brunelleschi répliqua par un argument digne
d'eux, il tira un oeuf de sa poche: «Voilà le modèle, dit-il,
dressez-le...» Et, personne n'y réussissant, il le casse et le fait
tenir. Tous crient: «Rien n'était plus simple!--Eh! que ne vous en
avisiez-vous?»

Je voudrais pouvoir tout conter. C'est tout à la fois l'héroïsme et
l'art, l'oeuvre et le martyre du génie. Il vainquit, à condition qu'il
subirait comme adjoint un sculpteur qui entravait tout. Mille autres
difficultés lui vinrent. Ses ouvriers le quittèrent. Il en fit. Il
apprit à tous leur métier, aux maçons à maçonner, aux serruriers à
forger, etc. Il eût échoué cent fois, s'il n'eût été soutenu dans le
détail par cette étonnante universalité qu'il avait de bonne heure
acquise et subordonnée au grand but.

Sans charpente, ni contre-fort, ni arc-boutant, sans secours d'appui
extérieur, se dressa la colossale église, simplement, naturellement,
comme un homme fort se lève le matin de son lit, sans chercher bâton
ni béquille. Et, au grand effroi de tous, le puissant calculateur lui
mit hardiment sur la tête son pesant chapeau de marbre, la lanterne,
riant de leurs craintes, et disant: «Cette masse elle-même ajoute à la
solidité.»

Voilà donc la forte pierre de la Renaissance fondée, la permanente
objection à l'art boiteux du moyen âge, premier essai, mais
triomphant, d'une construction sérieuse qui s'appuie sur elle-même,
sur le calcul et l'autorité de la raison.

L'art et la raison réconciliés, voilà la Renaissance, le mariage du
beau et du vrai.

Profondes religions de l'âme!

«Où voulez-vous être enterré?» demandait-on à Michel-Ange, qui venait
de bâtir Saint-Pierre. «À la place d'où je pourrai contempler
éternellement l'oeuvre de Brunelleschi.»



§ XI

Élans et rechute.--Vinci.--L'imprimerie.--La Bible.


L'héroïsme encyclopédique qui veut embrasser toute chose semble le
génie de Florence sous Brunelleschi. Avant, tout était divisé; il y
avait des peintres, des orfèvres, des sculpteurs, des architectes.
L'art est quelque temps général, mêlé et marié de tous les arts. Cela
dure un demi-siècle, jusqu'à Vinci, génie vraiment universel de tout
art et de toute science. Michel-Ange, qui n'est plus un savant, unira
du moins les arts du dessin, sera sculpteur, peintre, architecte; mais
Raphaël et les autres grands maîtres du XVIe siècle se concentreront
dans un art.

Ce qui étonne le plus dans le mouvement du XVe, c'est que l'oeuvre qui
fait l'admiration, la stupeur universelle, celle de Brunelleschi, a
peu d'influence, est peu imitée. En présence de cette victoire de la
Renaissance, le gothique mourant se survit; il fait son dernier
effort; il apprend à calculer et dresse la flèche de Strasbourg.
Fatigué dès ce moment, il s'enfonce dans l'impénitence; loin de songer
à s'amender, il devient plus fragile encore, s'entourant de plus en
plus de tous les petits arts d'ornement, des mignardises du ciseleur,
du brodeur, frisures, guipures. La coquette église de Brou,
défaillante à sa naissance, demande tout d'abord des réparations;
Saint-Pierre même, oeuvre sublime du plus grand disciple de
Brunelleschi, rappellera les formes du maître, mais non son robuste
génie. Ce dôme admirable sera contrebandé, appuyé du dehors; il ne se
tient pas de lui-même.

La peinture a ses rechutes. Au grand Van Eyck, à l'énergique créateur
et générateur, à l'homme succède une femme, Hemling, qui peint au
clair de lune, et qui s'est si bien exprimé à l'hospice de Bruges, où
on le voit en bonnet de malade.

Ainsi la Flandre retomba. L'Italie retomberait-elle? Si jamais on dut
supposer que l'élan de la Renaissance était décidément donné, c'est
lorsqu'au milieu du siècle apparut le grand Italien, l'homme complet,
équilibré, tout-puissant en toute chose, qui résumait tout le passé
anticipait l'avenir, qui, par delà l'universalité florentine, eut
celle du Nord, unissant les arts chimiques, mécaniques, à ceux du
dessin. On entend bien que je parle de Léonard de Vinci.

«Anatomiste, chimiste, musicien, géologue, mathématicien,
improvisateur, poète, ingénieur, physicien, quand il a découvert la
machine à vapeur, le mortier à bombe, le thermomètre, le baromètre,
précédé Cuvier dans la science des fossiles, Geoffroy Saint-Hilaire
dans la théorie de l'unité, il se souvient qu'il est peintre, et il
veut appliquer à l'art humain le dessin du créateur dans l'unité des
organisations.» (Quinet, _Rév. d'Italie_.)

Le Moyen âge s'était tenu dans une timidité tremblante en présence de
la nature. Il n'avait su que maudire, exorciser la grande fée. Ce
Vinci, fils de l'amour et lui-même le plus beau des hommes, sent qu'il
est aussi la nature; il n'en a pas peur. Toute nature est comme
sienne, aimée de lui. Son point de départ effraya. Des gens de la
campagne lui apportant une espèce d'écusson de bois pour y mettre des
ornements, il le leur rend paré d'un monde d'animaux repoussants,
terribles, combiné en un monstre sublime qui attirait et faisait peur.
Même audace dans ses Lédas, où l'hymen des deux natures est marqué
intrépidement, tel que la science moderne l'a découvert de nos jours,
et toute la création retrouvée parente de l'homme.

Entrez au Musée du Louvre, dans la grande galerie, à gauche vous avez
l'ancien monde, le nouveau à droite. D'un côté, les défaillantes
figures du frère Angelico de Fiesole, restées aux pieds de la Vierge
du Moyen âge; leurs regards malades et mourants semblent pourtant
chercher, vouloir. En face de ce vieux mysticisme, brille dans les
peintures de Vinci le génie de la Renaissance, en sa plus âpre
inquiétude, en son plus perçant aiguillon. Entre ces choses
contemporaines, il y a plus d'un millier d'années.

Bacchus, saint Jean et la Joconde, dirigent leurs regards vers vous;
vous êtes fascinés et troublés, un infini agit sur vous par un étrange
magnétisme. Art, nature, avenir, génie de mystère et de découverte,
maître des profondeurs du monde, de l'abîme inconnu des âges, parlez,
que voulez-vous de moi? Cette toile m'attire, m'appelle, m'envahit,
m'absorbe; je vais à elle malgré moi, comme l'oiseau va au serpent.

Bacchus ou saint Jean, n'importe, c'est le même personnage à deux
moments différents. «Regardez le jeune Bacchus au milieu de ce paysage
des premiers jours. Quel silence! quelle curiosité! il épie dans la
solitude le premier germe des choses, le bruissement de la nature
naissante: il écoute sous l'antre des cyclopes le murmure enivrant des
dieux.

«Même curiosité du bien et du mal dans son saint Jean précurseur: un
regard éblouissant qui porte lui-même la lumière et se rit de
l'obscurité des temps et des choses; l'avidité infinie de l'esprit
nouveau qui cherche la science et s'écrie: _Je l'ai trouvée!_»
(Quinet). C'est le moment de la révélation du vrai dans une
intelligence épanouie, le ravissement de la découverte, avec une
ironie légère sur le vieil âge, enfant caduc. Ironie si légitime, que
vous reverrez victorieuse, décidément reine du monde, dans les
dialogues voltairiens de Galilée.

Il n'y a à dire qu'une chose; ceux-ci sont des dieux, mais malades.
Nous n'en sommes pas à la victoire. Galilée est loin encore. Le
Bacchus et le saint Jean, ces âpres prophètes de l'esprit nouveau, en
souffrent, en sont consumés. Vous le voyez à leurs regards. Un désert
les en sépare, avec cent mirages incertains. Une étrange île d'Alcine
est dans les yeux de Joconde, gracieux et souriant fantôme. Vous la
croyiez attentive aux récits légers de Boccace. Prenez garde. Vinci
lui-même, le grand maître de l'illusion, fut pris à son piége; longues
années il resta là sans pouvoir sortir jamais de ce labyrinthe mobile,
fluide et changeant, qu'il a peint au fond du dangereux tableau.

Personne ne fut plus admiré que Léonard de Vinci. Personne ne fut
moins suivi. Ce surprenant magicien, le frère italien de Faust, étonna
et effraya. Il ne fut encouragé ni de Florence ni de Rome. Milan imita
ses peintures, faiblement, de loin. Ce fut tout. Il resta seul, comme
prophète des sciences, comme le créateur hardi, qui, en face de la
nature, enfante et combine comme elle, lui rend vie pour vie, monde
pour monde, la défie. Prenez-moi les agréables arabesques du Vatican,
faibles représentations de la nature animale, et placez-les à côté du
combat où Vinci a mis aux prises ses ardents coursiers qui se mordent,
ces guerriers barbares vêtus d'armures monstres, d'écailles de
serpents, de scorpions, vous verrez où est la science. Raphaël copie
toujours le cheval de Marc-Aurèle, lorsque, depuis tant d'années,
Vinci avait peint le cheval avec la savante énergie de Rubens et la
spécialité de Géricault.

Revenons au XVe siècle. Ces élans suivis de chutes, ces efforts de
Brunelleschi, de Van Eyck, après lesquels on retombe, ne révèlent que
trop une chose, c'est leur grande sollicitude. Les mille artistes de
Florence, les trois cents peintres de Bruges, n'empêchent pas que les
grands novateurs en peinture, en architecture, ne meurent sans enfants
légitimes, et n'attendent longtemps leur postérité. Guttenberg et
Colomb même (comme on le verra), après une odyssée pénible d'efforts,
de recherches, d'essais avortés, ne trouvent nullement, le but
atteint, les résultats immédiats que devaient faire espérer leurs
étonnantes découvertes. Un abîme reste évidemment entre ces cinq ou
six hommes, les héros de la volonté, et la foule, misérablement
entravée et arriérée, qui ne peut se soulever du Moyen âge gothique et
de l'aplatissement du XVe siècle.

L'imprimerie, bienfait immense qui va centupler pour l'homme les
moyens de la liberté, sert d'abord, il faut le dire, à propager les
ouvrages qui, depuis trois cents ans, ont le plus efficacement entravé
la Renaissance. Elle multiplie à l'infini les scolastiques et les
mystiques. Si elle imprime Tacite, elle inonde les bibliothèques de
Duns Scot et de saint Thomas; elle publie, elle éternise les cent
glossateurs dit Lombard qu'on délaissait dans la poussière. Submergées
des livres barbares du Moyen âge qu'on exhume à la fois, les écoles
subissent une déplorable recrudescence d'absurdités théologiques.

Peu ou rien en langue vulgaire. Les livres anciens se publient avec
une extrême lenteur. C'est quarante ou cinquante ans après la
découverte qu'on s'avise d'imprimer Homère, Tacite, Aristote. Platon
est pour l'autre siècle. Si l'on publie l'antiquité, on publie et
republie bien autrement le Moyen âge, surtout ses livres de classes,
les sommes, les abrégés, tout l'enseignement de sottise, des manuels
de confesseurs et de cas de conscience; dix Nyder contre une Iliade;
pour un Virgile, vingt Fichet.

L'imprimerie avait, il est vrai, rendu à l'humanité le service immense
de lui mettre entre les mains le livre auquel depuis si longtemps elle
obéissait sans le connaître. Aux Bibles latines innombrables
succédèrent les traductions, dix-sept rien qu'en allemand! L'embarras
était pourtant dans l'énormité de ce livre, dans la variété des
ouvrages qu'il réunit. L'humanité était ravie de tenir son Dieu écrit,
étonnée et effrayée de lui trouver cent visages. Le premier attribut
de Dieu, l'unité, l'immutabilité, semblait en contradiction avec cette
diversité infinie, changeante. _On aurait voulu un symbole_, on eut
une encyclopédie. _On aurait voulu un type_, simple, applicable, qu'on
pût imiter. L'esprit du temps était inquiet, mais non pas
révolutionnaire. Les audacieux du Moyen âge qui prièrent le Christ
d'abdiquer étaient extrêmement loin. Le XVe siècle, en inventant,
n'aurait voulu qu'imiter. Mais les types bibliques, peu en rapport
avec ceux de l'Évangile, compliquèrent la question. David tentait plus
que Jésus.

De ce pêle-mêle immense de la Bible, de tant de doctrines contraires
(par exemple, pour et contre le péché originel), sortirait-il un
principe vainqueur qui fît oublier les autres, les dominât pour
quelque temps? Il y avait bien peu d'apparence. Jean Wessel, grand et
savant prédicateur qui lisait la Bible en hébreu, prêcha partout sur
le Rhin la doctrine que Luther devait répandre plus tard avec ce
merveilleux succès. Le temps n'était pas venu. On y fit peu
d'attention. Devant un objet trop multiple, le premier effet était de
vertige. L'esprit humain, étourdi, ahuri, au lieu de choisir, restait
immobile et ne prenait rien.



§ XII

La farce de Patelin.--La bourgeoisie.--L'ennemi.


L'oeuvre saillante du XVe siècle, la forte et vive formule qui le
révèle tout entier, le perce de part en part, c'est la farce de
_Patelin_, publiée tout récemment par le très-habile éditeur qui déjà
nous avait donné le _Chant de Roland_.

Le critique, d'une main sûre, a touché le premier et le dernier
monument du Moyen âge; celui-ci, non moins important, non moins
expressif. Fait pour un âge de fripons, _Patelin_ en est le _Roland_,
la _Marseillaise_ du vol.

L'avocat dupe le marchand, le renvoie payé de grimaces, de la farce
sacrilége d'une agonie bien jouée. Mais lui-même, le fin et l'habile,
il est dupé par le simple des simples, le bon, l'ignorant Agnelet,
pauvre berger qui le paye d'une monnaie analogue, parlant comme ses
moutons, bêlant dès qu'il s'agit d'argent, et ne sachant dire que
_Bè_!

Noble enseignement mutuel de la bourgeoisie au peuple. Celui-ci n'est
pas si grossier que, sur ces modèles honorables de l'avocat, du
marchand, il ne puisse devenir escroc.

L'éditeur veut que _Patelin_ ait pour auteur l'écrivain auquel nous
devons le roman le plus répandu du siècle, le _Petit Jehan de
Saintré_. Peu importe. Ce qui est sûr, c'est que ce roman éclaire
l'abaissement de la noblesse aussi bien que _Patelin_ a exprimé la
bassesse du peuple et de la bourgeoisie.

C'est un pesant Télémaque du XVe siècle, écrit pour l'éducation d'un
prince, oeuvre ennuyeuse et pédantesque visiblement copiée et mêlée
de plusieurs romans. Les changements ne sont pas heureux. La donnée
seule est jolie, c'est l'histoire, commune au Moyen âge, du page
favorisé par une grande dame, qui l'élève, le dirige, l'avance, et le
rend accompli. Mais comment? par quel lourd et sot enseignement? Il
faudra que Saintré ait une nature bien heureuse pour y résister. Entre
autres choses, elle lui apprend la morale en vers techniques, dans le
goût des _Racines grecques_. «Malle mori fame quàm nomen perdere famæ.
Tristiniam mentis caveos plusquàm mala dentis.» (De l'âme crains
l'abattement encore plus que le mal de dent, etc.) La reine Genièvre
aurait donné à son favori Lancelot un coursier ou une épée; la
princesse de Saintré lui met de l'argent dans la poche. La fin est
ignoble. Saintré, revenu de la croisade, trouve sa place occupée par
un gaillard de première force, un abbé de taille athlétique, qui le
défie à la lutte. Le chevalier n'a garde d'accepter; il trouve plus
simple de se servir de ses armes contre un homme désarmé. Tout cela
devant la princesse éperdue et avilie. Voilà la reconnaissance du
chevalier accompli pour sa protectrice, pour cette mère et nourrice,
cette maîtresse adorée.

C'est le caractère de ce siècle, que les meilleures choses y nuisent.
De même qu'en philosophie, la victoire du bon sens sur la scolastique
n'a rien produit qu'un grand vide; ainsi, dans l'ordre politique,
l'avénement de la justice, l'ascension des classes inférieures, ne
crée rien de vraiment vital, rien qu'une classe amphibie, bâtarde,
servilement imitatrice, qui ne veut que faire fortune et devenir une
noblesse.

Mettons les deux classes en face. Pour l'âpreté intéressée,
l'activité, la vigueur, le bourgeois éclipse le noble. Il est vert et
plein d'avenir.

Le hardi bourgeois, Jacques Coeur, marchand d'esclaves, commerçant aux
pays sarrasins, écrit sur sa maison de Bourges: «À vaillant _coeur_
rien d'impossible.»

Le noble Jean de Ligny, de la maison impériale, met dans son blason un
chameau pliant sous le faix: «Nul n'est tenu à l'impossible.» Il fut
fidèle à sa devise. C'est lui qui livra la Pucelle.

Voilà la bourgeoisie bien haut dans cette chute de la noblesse. Eh
bien, regardez à Versailles le portrait, non d'une bourgeoise, mais de
la bourgeoisie même. Vous aurez l'idée précise de ce nouveau monde qui
vient. Cette bonne et naïve statue est la femme d'un conseiller de
Louis XI, la fille de Jean Bureau, homme de plume et de finances, qui
fit une révolution dans les choses de la guerre, organisa
l'artillerie. La fille de cet habile homme est elle-même une femme
évidemment énergique, d'esprit et de sens. Point belle, il s'en faut
de beaucoup, avouons-le, elle est plutôt d'une vigoureuse laideur,
avec de déplaisants contrastes, jeune et vieille, doucereuse et dure,
équilibrée cependant, robuste de corps et d'esprit, mais avec une
complète absence de grâce et d'élévation. Une telle bassesse de visage
implique presque infailliblement celle de l'âme.

Soyez sûrs, avec cette classe maintenant dominante en Europe, dans la
France de Louis XI, dans les villes impériales d'Allemagne, même en
Italie sous les Médicis, que la Renaissance ne se fera point par
révolution populaire. Partout, au contraire, la bourgeoisie, qui fut
l'ascension du peuple, sera un obstacle au peuple, l'arrêtera au
besoin et pèsera lourdement sur lui.

Deux choses semblent faire la misère irrémédiable du temps.

C'est un temps soucieux, envieux, à l'image de la classe qui monte et
influe, de la bourgeoisie. Plus libre, le paysan est plus inquiet
qu'autrefois. Plus riche, le bourgeois a plus de soucis en tête.
L'avocat et le marchand, le drapier ou Patelin, ont toujours peur
qu'Agnelet ne leur mange leurs moutons et ne paye point la rente.

L'autre sujet de tristesse, c'est que la satire est usée. Les redites
l'ont tuée.

Trois cents ans de plaisanteries sur le pape, les moeurs des moines,
la gouvernante du curé, c'est de quoi lasser à la fin. Notez que les
premières satires ont peut-être été les meilleures. Cette critique,
extérieure et légère, bien loin de remédier au mal, l'avait corroboré
plutôt, faisant diversion constante aux questions fondamentales. On
discutait sur l'abus, sur le principe jamais. Telle avait été la
France, d'autant moins révolutionnaire qu'elle était badine et rieuse.

De tant de rires que restait-il? Rien que l'aggravation des maux, le
découragement, le désespoir du bien, l'ennui et le mal de coeur. Il
semble que le jour ait baissé; le temps n'est pas noir, mais gris. Un
monotone brouillard décolore la création. Que l'infatigable cloche
sonne aux heures accoutumées, l'on bâille; qu'un chant nasillard
continue dans le vieux latin, l'on bâille. Tout est prévu; on n'espère
rien de ce monde. Les choses reviendront les mêmes. L'ennui certain de
demain fait bâiller dès aujourd'hui, et la perspective des jours, des
années d'ennui qui suivront, pèse d'avance, dégoûte de vivre. Du
cerveau à l'estomac, de l'estomac à la bouche, l'automatique et fatale
convulsion va distendant les mâchoires sans fin ni remède. Véritable
maladie que la dévote Bretagne avoue, en la mettant toutefois sur le
compte des malices du diable. Il se tient tapi dans les bois, disent
les paysans bretons; à celui qui passe et garde les bêtes, il chante
vêpres et tous les offices, et fait bâiller à mort.

Les efforts de fausse gaieté qu'on fait au XVe siècle, ces entreprises
travaillées et préméditées pour faire rire, assombrissent encore le
temps. Quoi de moins gai que ces moralités de Brandt et son _Vaisseau
des fous_? J'aime autant les _Danses des morts_ qu'on imprime sous
toutes les formes. Faibles et plates allégories qui rappellent
ennuyeusement le vertige frénétique d'un temps plus vivant du moins:
les grandes danses de saint Gui, les rondes de Charles VI.

De ces belles inventions, celle qui est vraiment du temps et doit
emporter le prix, c'est le baroque instrument qui simule un choeur du
mauvaises basses, stupide caricature de la voix profonde des foules.
Le _serpent_, dans une église chaque jour moins fréquentée, remplacera
désormais le peuple, ou du moins diminuera le choeur trop coûteux des
chantres. Douze chantres ivres ne produiraient pas un pareil
mugissement. C'est la voix humaine déshumanisée et retombée à la bête,
aux brutales harmonies d'un choeur d'ânes et de taureaux.

Voilà donc l'éducateur actuel du peuple. Entre l'office en latin et le
catéchisme moins compris encore, il écoute le _serpent_. Son oreille
est occupée par ces barbares mélodies. Il écoute, bouche béante, muet,
distrait. De son corps, il est ici, il doit y être. Est-il sûr que son
esprit ne s'envole pas hors de ces murs? Je n'en voudrais pas
répondre. Je gagerais bien plutôt que cet esprit, captif et serf, n'en
voltige pas moins aux champs, aux forêts. Croyez-vous donc, idiots,
qu'on retienne lié dans un sac l'insaisissable lutin, l'éther de la
pensée humaine?

Si vous voulez que je le dise, eh bien, non, l'homme que voici est
loin, très-loin, partout ailleurs. Où est-il? Au chêne des fées, à la
source où, depuis mille ans, on se réunit la nuit. Le croiriez-vous
bien? Ce simple, dont la naïveté vous fait rire, il garde contre vous,
mes maîtres, l'indépendante tradition des cultes que vous croyez
éteints. La belle Diane des forêts, les libertés du clair de lune
(puisque le jour est aux tyrans), sont chantées et fêtées le soir.
Immuable au fond des sources, au crépuscule éternel des grandes
forêts, réside l'Esprit des anciens jours, l'âme vivace de la contrée.
Muet, mais indestructible, il voit en paix passer les dieux, ceux de
Rome et d'autres qui passent. Il ne s'émeut, sachant trop bien que
l'homme, dans ses inventions, n'a trouvé rien de plus pur que le
cristal des sources vives, de plus ferme et de plus loyal que le coeur
inviolé des chênes.

Innocente rébellion qui dure dans tout le Moyen âge. (Voir la _Myth.
de Grimm_.) Innocente, je le répète, dans l'instinct d'un coeur simple
et pur. Eh! qui ne sait que la meilleure âme de France, celle en qui
renaquit la France, la sainte vierge Jeanne d'Arc, prit sa première
inspiration aux marches lorraines, dans la mystérieuse clairière où se
dressait, vieux de mille ans, l'arbre des fées, arbre éloquent qui lui
parla de la Patrie?

Tels devaient être les effets du tout puissant retour du coeur vers
la consolante mère, la Nature. Malheureusement ceux-ci ne sont point
les vrais simples. Faussés, dévoyés si longtemps par l'effort bizarre
d'un art insensé qui veut des enfants scolastiques, des paysans
théologiens, ils n'évitent d'être idiots qu'en devenant fous. Un accès
de sombre folie éclate en ce siècle; elle va gagnant par l'ennui et le
désespoir. Sur la prairie des sorcières revient moins la blanche Diane
que le détestable Arimane, l'aîné, le dernier des faux dieux.



§ XIII

La sorcellerie[13].--Résumé.

[Note 13: La sorcellerie a peu d'importance dans les classes élevées,
oisives, de moeurs libertines, qui, en tout temps, ont eu de mauvaises
curiosités, cherché les mystères obscènes, cru sottement trouver des
plaisirs au delà de la nature. Mais elle a beaucoup d'importance, la
plus sombre et la plus triste, dans les folies épidémiques du peuple,
surtout des campagnes, dans les accès d'ennui et de désespoir qui
saisissaient des foules d'hommes, et les menaient, troupeau crédule, à
la suite des vieilles hystériques en qui véritablement résidait le
mauvais esprit.

Les sabbats des sorciers des villes furent souvent nommés ainsi par
l'autorité ecclésiastique, lorsqu'ils n'étaient que des cercles de
libres-penseurs, de critiques, de hardis moqueurs du clergé. C'est, je
crois, le mot réel de la Vaudoiserie d'Arras.

Dans mes extraits du _Malleus maleficarum_, j'ai eu constamment sous
les yeux trois éditions: la première, sans date, qui doit être du XVe
siècle, de Paris (_venumdatur vico divi Jacobi_); la seconde, de
Cologne, 1520; et la troisième, de Venise, 1576.]


Le bon moine allemand Sprenger, qui a écrit le _Marteau des
sorcières_, manuel fameux de l'inquisition, se demande pourquoi il y a
si peu de sorciers et tant de sorcières, pourquoi le Diable s'entend
mieux avec les femmes. À cette question il trouve vingt réponses
savamment sottes; c'est que la femme a perdu l'homme, c'est qu'elle a
la tête légère, qu'elle a en elle (Salomon l'assure) un abîme de
sensualité, etc., etc. Il y a d'autres raisons, plus simples et plus
vraies peut-être.

La femme, en ce temps bizarre, idéalement adorée en remplaçant Dieu
sur l'autel, est dans la réalité la victime de ce monde sur laquelle
tous les maux retombent, et elle a l'enfer ici-bas. Boccace, dans sa
_Griselidis_, ne dit qu'une histoire trop commune, la dureté
insouciante de l'homme pour le pauvre coeur maternel. L'homme se
résignant pieusement aux maux qui frappent la femme, il résulte de son
imprévoyance une fécondité immense, balancée par une immense mortalité
d'enfants. La femme, jouet misérable, toujours mère, toujours en
deuil, ne concevait qu'en disant (dit Sprenger): «Le fruit soit au
Diable!» Vieille à trente ou quarante ans, survivant à ses enfants,
elle restait sans famille, négligée, abandonnée. Et dans sa famille
même, au dur foyer du paysan, quelle place a la _vieille_? Le dernier
des serviteurs, le petit berger, est placé plus haut. On lui envie les
morceaux, on lui reproche de vivre. En tel canton de la Suisse, il
faut une loi écrite pour que la mère, chez son fils, conserve sa
place au feu.

Elle s'éloigne en grondant, elle rôde sur la prairie déserte, elle
erre dans les froides nuits, le fiel au coeur et maudissante. Elle
invoque les mauvais esprits. Et, s'ils n'existent, elle en créera. Le
diable, qui est en elle, n'a pas long chemin pour venir. Elle est sa
mère, sa fiancée, ne veut plus adorer que lui.

Qui eût retenu cette femme? Dieu ne lui parlait qu'en latin, en
symboles incompréhensibles. Le Diable parlait par la nature, par le
Monde dont il est roi; les biens et les maux d'ici-bas proclamaient
assez sa puissance. Le monde! croyez-vous que celle-ci y ait renoncé?
Fanée, pauvre, déguenillée, huée des enfants, elle garde une volonté
violente, un infini de haines, de désirs bizarres. (Où s'arrête-t-on
une fois sorti du possible et lancé dans le désir?) Mais ce qu'elle
acquiert surtout, c'est une diabolique puissance d'enfanter tout ce
qu'elle veut. Elle enfante la maladie dont le voisin est frappé. Elle
opère l'avortement que subit la dédaigneuse qui la regarde avec
dégoût. Une royauté de terreur lui revient. On ne rit plus, on n'ose
plus dire la _vieille_. C'est _Madame_, on la salue. La mère lui
viendra les mains pleines, tremblante pour ses enfants. Le beau jeune
homme y viendra, pour que son mariage ne manque, donnera tout ce
qu'elle voudra, fera ce qui lui plaira. «La sorcière, en son grenier,
a montré à sa camarade quinze beaux fils en habit vert, et dit:
«Choisis, ils sont à toi.»

Sprenger raconte avec effroi qu'il vit, par un temps de neige, toutes
les routes étant enfoncées, une misérable population, éperdue de peur,
et maléficiée de maux trop réels, qui couvraient tous les abords d'une
petite ville d'Allemagne. Jamais, dit-il, vous ne vîtes d'aussi
nombreux pèlerinages à Notre-Dame-de-Grâce ou à
Notre-Dame-des-Ermites. Tous ces gens, par les fondrières, clochant,
se traînant, tombant, s'en allaient à la sorcière, implorer leur grâce
du Diable. Quels devaient être l'orgueil et l'emportement de la
vieille de voir tout ce peuple à ses pieds! Elle avait alors des
envies fantasques, étant si puissante, d'être belle, aimée du moins.
Elle s'amusait à rendre fous les plus graves personnages. Des moines
d'un couvent disaient à Sprenger: «Nous l'avons vue ensorceler trois
de nos abbés tour à tour, tuer le quatrième, disant avec effronterie:
Je l'ai fait et le ferai, et ils ne pourront se tirer de là, parce
qu'ils ont mangé...» désignant le moins appétissant des philtres.

Les sorcières, comme on le voit, prenaient peu de peine pour cacher
leur jeu. Elles s'en vantaient plutôt, et c'est de leur bouche même
que Sprenger a recueilli une grande partie des histoires qui ornent
son manuel. C'est un livre pédantesque, calqué ridiculement sur les
divisions et subdivisions usitées par les Thomistes, mais naïf,
très-convaincu, d'un homme vraiment effrayé, qui, dans ce duel
terrible entre Dieu et le Diable, où _Dieu permet_ généralement que le
Diable ait l'avantage, ne voit de remède qu'à poursuivre celui-ci la
flamme en main, brûlant au plus vite les corps où il élit domicile.

Sprenger n'a eu que le mérite de faire un livre plus complet, qui
couronne un vaste système, toute une littérature. Aux anciens
_pénitentiaires_, aux manuels des confesseurs pour l'inquisition des
péchés, succédèrent les _directoria_ pour l'inquisition de l'hérésie,
qui est le plus grand péché. Mais pour la plus grande hérésie, qui est
la sorcellerie, on fit des _directoria_ ou manuels spéciaux, des
Marteaux pour les sorcières. Ces manuels, constamment enrichis par le
zèle des dominicains, ont atteint leur perfection dans le _Malleus_ de
Sprenger, livre qui le guida lui-même dans sa grande mission
d'Allemagne, et resta pour un siècle au moins le guide et la lumière
des tribunaux d'inquisition.

Comment Sprenger fut-il conduit à étudier ces matières? Il raconte
qu'étant à Rome, au réfectoire où les moines hébergeaient des
pèlerins, il en vit deux de Bohême; l'un jeune prêtre, l'autre son
père. Le père soupirait et priait pour le succès de son voyage.
Sprenger, ému de charité, lui demande d'où vient son chagrin. C'est
que son fils est possédé; avec grande peine et dépense, il l'amène à
Rome, au tombeau des saints. «Ce fils, où est-il? dit le moine.--À
côté de vous. À cette réponse, j'eus peur, et je me reculai.
J'envisageai le jeune prêtre et je fus étonné de le voir manger d'un
air si modeste et répondre avec douceur. Il m'apprit qu'ayant parlé un
peu durement à une vieille, elle lui avait jeté un sort; ce sort était
sous un arbre. Sous lequel? La sorcière s'obstinait à ne pas le dire.»
Sprenger, toujours par charité, se mit à mener le possédé d'église en
église et de relique en relique. À chaque station, exorcisme, fureur,
cris, contorsions, baragouinage en toute langue et force gambades.
Tout cela devant le peuple, qui les suivait, admirait, frissonnait.
Les diables, si communs en Allemagne, étaient rares en Italie, une
vraie curiosité. En quelques jours, Rome ne parlait d'autre chose.
Cette affaire, qui fit grand bruit, recommanda sans nul doute le
dominicain à l'attention. Il étudia, compila tous les _Malleï_ et
autres manuels manuscrits, et devint de première force en procédure
démoniaque. Son _Malleus_ dut être fait dans les vingt ans qui
séparent cette aventure de la grande mission donnée à Sprenger par le
pape Innocent VIII, en 1484.

Il était bien nécessaire de choisir un homme adroit pour cette mission
d'Allemagne, un homme d'esprit, d'habileté, qui vainquît la répugnance
des loyautés germaniques au ténébreux système qu'il s'agissait
d'introduire. Rome avait eu aux Pays-Bas un rude échec qui y mit
l'Inquisition en horreur et, par suite, lui ferma la France (Toulouse
seule, comme ancien pays albigeois, y subit l'Inquisition). Vers
l'année 1460, un pénitencier de Rome, devenu doyen d'Arras, imagina de
frapper un coup de terreur sur les _chambres de rhétorique_ (ou
réunions littéraires), qui commençaient à discuter des matières
religieuses. Il brûla comme sorcier un de ces _rhétoriciens_ et, avec
lui, des bourgeois riches, des chevaliers même. La noblesse, ainsi
touchée, s'irrita; la voix publique s'éleva avec violence.
L'Inquisition fut conspuée, maudite, surtout en France. Le Parlement
de Paris lui ferma rudement la porte, et Rome, par sa maladresse,
perdit cette occasion d'introduire dans tout le Nord cette domination
de terreur.

Le moment semblait mieux choisi vers 1484. L'Inquisition, qui avait
pris en Espagne des proportions si terribles et dominait la royauté,
semblait alors devenue une institution conquérante, qui dût marcher
d'elle-même, pénétrer partout et envahir tout. Elle trouvait, il est
vrai, un obstacle en Allemagne, la jalouse opposition des princes
ecclésiastiques, qui, ayant leurs tribunaux, leur inquisition
personnelle, ne s'étaient jamais prêtés à recevoir celle de Rome. Mais
la situation de ces princes, les très-grandes inquiétudes que leur
donnaient les mouvements populaires, les rendaient plus maniables.
Tout le Rhin et la Souabe, l'Orient même vers Saltzbourg, semblaient
minés en dessous. De moment en moment éclataient des révoltes de
paysans. On aurait dit un immense volcan souterrain, un invisible lac
de feu, qui, de place en place, se fût révélé par des jets de flamme.
L'Inquisition étrangère, plus redoutée que l'allemande, arrivait ici à
merveille pour terroriser le pays, briser les esprits rebelles,
brûlant comme sorciers aujourd'hui ceux qui, peut-être demain,
auraient été insurgés. Excellente arme populaire pour dompter le
peuple, admirable dérivatif. On allait détourner l'orage cette fois
sur les sorciers, comme, en 1349 et dans tant d'autres occasions, on
l'avait lancé sur les juifs.

Seulement il fallait un homme. L'inquisiteur qui, le premier, devant
les cours jalouses de Mayence et de Cologne, devant le peuple moqueur
de Francfort ou de Strasbourg, allait dresser son tribunal, devait
être un homme d'esprit. Il fallait que sa dextérité personnelle
balançât, fît quelquefois oublier l'odieux de son ministère. Rome, du
reste, s'est piquée toujours de choisir très-bien les hommes. Peu
soucieuse des questions, beaucoup des personnes, elle a cru, non sans
raison, que le succès des affaires dépendait du caractère tout spécial
des agents envoyés dans chaque pays. Sprenger était-il bien l'homme?
D'abord, il était Allemand, dominicain, soutenu d'avance par cet ordre
redouté, par tous ses couvents, ses écoles. Un digne fils des écoles
était nécessaire, un bon scolastique, un homme ferré sur la Somme,
ferme sur son saint Thomas, pouvant toujours donner des textes.
Sprenger était tout cela. Mais, de plus, c'était un sot.

«On dit, on écrit souvent que _dia-bolus_ vient de _dia_, deux, et
_bolus_, bol ou pilule, parce qu'avalant à la fois et l'âme et le
corps, des deux choses il ne fait qu'une pilule, un même morceau. Mais
(dit-il, continuant avec la gravité de Sganarelle), selon l'étymologie
grecque, _diabolis_ signifie _clausus ergastulo_; ou bien, _defluens_
(Teufel?), c'est-à-dire tombant, parce qu'il est tombé du ciel.»

D'où vient maléfice? «De _maleficiendo_, qui signifie _malè de fide
sentiendo_.» Étrange étymologie, mais d'une portée très-grande. Si le
_maléfice_ est assimilé aux _mauvaises opinions_, tout sorcier est un
hérétique, et tout douteur est un sorcier. On peut brûler comme
sorciers tous ceux qui penseraient mal. C'est ce qu'on avait fait à
Arras; et ce qu'on voulait peu à peu établir partout.

Voilà l'incontestable et solide mérite de Sprenger. Il est sot, mais
intrépide; il pose hardiment les thèses les moins acceptables. Un
autre essayerait d'éluder, d'atténuer, d'amoindrir les objections.
Lui, non. Dès la première page, il montre de face, expose une à une
les raisons naturelles, évidentes, qu'on a de ne pas croire aux
miracles diaboliques. Puis il ajoute froidement: _Autant d'erreurs
hérétiques_. Et sans réfuter les raisons, il copie les textes
contraires, saint Thomas, Bible, légendes, canonistes et glossateurs.
Il vous montre d'abord le bon sens, puis le pulvérise par l'autorité.

Satisfait, il se rasseoit, serein, vainqueur; il semble dire: Eh bien!
maintenant, qu'en dites-vous? Seriez-vous bien assez osé pour user de
votre raison?... Allez donc douter, par exemple, que le Diable ne
s'amuse à se mettre entre les époux, lorsque tous les jours l'Église
et les canonistes admettent ce motif de séparation!

Cela, certes, est sans réplique. Personne ne soufflera. Sprenger, en
tête de ce manuel des juges, déclarant le moindre doute _hérétique_,
le juge est lié; il sent qu'il ne doit pas broncher, que si
malheureusement il avait quelque tentation de doute ou d'humanité, il
lui faudrait commencer par se condamner et se brûler lui-même.

C'est partout la même méthode. Le bon sens d'abord; puis de front, de
face et sans précaution, la négation du bon sens. Quelqu'un, par
exemple, serait tenté de dire que, puisque l'amour est dans l'âme, il
n'est pas bien nécessaire de supposer qu'il y faut l'action
mystérieuse du Diable. Cela n'est-il pas spécieux? Non pas, dit
Sprenger, _distinguo_. Celui qui fend le bois n'est pas cause de la
combustion; il est seulement cause indirecte. Le fendeur de bois,
c'est l'amour (voir Denis l'Aréopagite, Origène, Jean Damascène). Donc
l'amour n'est que la cause indirecte de l'amour.

Voilà ce que c'est que d'étudier. Ce n'est pas une faible école qui
eût fabriqué un tel homme. Cologne seule, Louvain, Paris, avaient les
machines propres à mouler ainsi le cerveau humain. L'école de Paris
était forte; pour le latin de cuisine, qu'opposer au _Janotus_ de
Gargantua? Mais plus forte était Cologne, glorieuse reine des ténèbres
qui a donné à Hutten le type des _Obscuri viri_, des obscurantins et
ignorantins, race si prospère et si féconde.

Ce solide scolastique, plein de mots, vide de sens, ennemi juré de la
nature autant que de la raison, siége avec une foi superbe dans ses
livres et dans sa robe, dans sa crasse et sa poussière. Sur la table
de son tribunal, il a la _Somme_ d'un côté, de l'autre le
_Directorium_. Il n'en sort pas. À tout le reste il sourit. Ce n'est
pas à un homme comme lui qu'on en fait accroire, ce n'est pas lui qui
donnera dans l'astrologie ou dans l'alchimie, sottises pas encore
assez sottes, qui mèneraient à l'observation. Que dis-je? Sprenger est
esprit fort, il doute des vieilles recettes. Quoique Albert le Grand
assure que la sauge dans une fontaine suffit pour faire un grand
orage, il secoue la tête. La sauge? à d'autres! je vous prie. Pour peu
qu'on ait d'expérience, on reconnaît ici la ruse de celui qui voudrait
faire perdre sa piste et donner le change, l'astucieux Prince de
l'air; mais il y aura du mal, il a affaire à un docteur plus malin que
le Malin.

J'aurais voulu voir en face ce type admirable du juge et les gens
qu'on lui amenait. Des créatures que Dieu prendrait dans deux globes
différents ne seraient pas plus opposées, plus étrangères l'une à
l'autre, plus dépourvues de langue commune. La vieille, squelette
déguenillé à l'oeil flamboyant de malice, trois fois recuite au feu
d'enfer; le sinistre solitaire, berger de la forêt Noire ou des hauts
déserts des Alpes: voilà les sauvages qu'on présente à l'oeil terne du
savantasse, au jugement du scolastique.

Ils ne le feront pas, du reste, suer longtemps en son lit de justice.
Sans torture, ils diront tout. La torture viendra, mais après, pour
complément et ornement du procès-verbal. Ils expliquent et content par
ordre tout ce qu'ils ont fait. Le Diable est l'intime ami du berger et
il couche avec la sorcière. Elle en sourit, elle en triomphe. Elle
jouit visiblement de la terreur de l'assemblée. C'est son maître,
c'est son amant. Seulement, c'est un rude maître qui la mène à force
de coups. Une fois pleine et gonflée de lui, elle voudrait en vain
jeter hors l'hôte terrible, en vain courir; où elle court, elle
l'emporte. Comme le malade travaillé du ver solitaire, qui le sent
montant, descendant, vivant en lui et malgré lui, elle s'agite parfois
furieuse; lui s'en amuse d'autant plus; c'est son jouet, c'est sa
toupie; et si elle flagelle le monde, c'est qu'elle est durement
flagellée.

Voilà une vieille bien folle, et l'autre ne l'est pas moins. Sots? Ni
l'un ni l'autre. Loin de là, ils sont affinés, subtils, entendent
pousser l'herbe et voient à travers les murs. Ce qu'ils voient le
mieux encore, ce sont les monumentales oreilles d'âne qui ombragent le
bonnet du docteur. C'est surtout la peur qu'il a d'eux. Car il a beau
faire le brave, il tremble. Lui-même avoue que le prêtre, s'il n'y
prend garde, en conjurant le démon, le décide parfois à changer de
gîte, à passer dans le prêtre même, trouvant plus flatteur de loger
dans un corps consacré à Dieu. Qui sait si ces simples diables de
bergers et de sorcières n'auraient pas l'ambition d'habiter un
inquisiteur? Il n'est nullement rassuré lorsque, de sa plus grosse
voix, il dit à la vieille; «S'il est si puissant, ton maître, comment
ne sens-je point ses atteintes?»--«Et je ne les sentais que trop, dit
le pauvre homme dans son livre. Quand j'étais à Ratisbonne, que de
fois il venait frapper aux carreaux de ma fenêtre! Que de fois il
enfonçait des épingles à mon bonnet! Puis c'étaient cent visions, des
chiens, des singes,» etc.

La plus grande joie du Diable, ce grand logicien, c'est de pousser au
docteur, par la voix de la fausse vieille, des arguments
embarrassants, d'insidieuses questions, auxquels il n'échappe guère
qu'en faisant comme ce poisson qui s'enfuit en troublant l'eau et la
noircissant comme l'encre. Par exemple: «Le Diable n'agit qu'autant
que Dieu le permet. Pourquoi punir ses instruments?»--Ou bien: «Nous
ne sommes pas libres. Dieu permet, comme pour Job, que le Diable nous
tente et nous pousse, nous violente avec des coups... Doit-on punir
qui n'est pas libre?»

Sprenger s'en tire en disant: «Vous êtes des êtres libres (ici force
textes). Vous n'êtes serfs que de votre pacte avec le Malin.»--À quoi
la réponse serait trop facile: «Si Dieu permet au Malin de nous tenter
de faire un pacte, il rend ce pacte possible; il en est cause,» etc.

«Je suis bien bon, dit-il, d'écouter ces gens-là! Sot qui dispute avec
le Diable.»--Tout le peuple dit comme lui. Tous applaudissent au
procès; tous sont émus, frémissants, impatients de l'exécution. De
pendus, on en voit assez. Mais le sorcier et la sorcière, ce sera une
curieuse fête de voir comment ces deux fagots pétilleront dans la
flamme.

Le juge a le peuple pour lui. Il n'est pas embarrassé. Avec son
_Directorium_, il suffirait de trois témoins. Comment n'a-t-on pas
trois témoins, surtout pour témoigner le faux? Dans toute ville
médisante, dans tout village envieux, plein de haines de voisins, les
témoins abondent. Au reste, le _Directorium_ est un livre suranné,
vieux d'un siècle. Au XVe siècle de lumière, tout est perfectionné. Si
l'on n'a pas de témoins, il suffit de la _voix publique_, du cri
général.

Cri sincère, cri de la peur, cri lamentable des victimes, des pauvres
ensorcelés. Sprenger en est fort touché. Ne croyez pas que ce soit un
de ces scolastiques insensibles, homme de sèche abstraction. Il a un
coeur. C'est justement pour cela qu'il tue si facilement. Il est
pitoyable, plein de charité. Il a pitié de cette femme éplorée,
naguère enceinte, dont la sorcière étouffa l'enfant d'un regard. Il a
pitié du pauvre homme dont elle a fait grêler le champ. Il a pitié du
mari qui, n'étant nullement sorcier, voit bien que sa femme est
sorcière, et la traîne, la corde au cou, à Sprenger, qui la fait
brûler.

Avec un homme cruel, on s'en tirerait peut-être; mais, avec ce bon
Sprenger, il n'y a rien à espérer, trop forte est son humanité; on est
brûlé sans remède, ou bien il faut bien de l'adresse, une grande
présence d'esprit. Un jour, on lui porte plainte de la part de trois
bonnes dames de Strasbourg qui, au même jour, à la même heure, ont été
frappées de coups invisibles. Comment? Elles ne peuvent accuser qu'un
homme de mauvaise mine qui leur aura jeté un sort. Mandé devant
l'inquisiteur, l'homme proteste, jure par tous les saints qu'il ne
connaît point ces dames, qu'il ne les a jamais vues. Le juge ne veut
point le croire. Pleurs, serments, rien ne servait. Sa grande pitié
pour les dames le rendait inexorable, indigné des dénégations. Et déjà
il se levait. L'homme allait être torturé, et là il eût avoué, comme
faisaient les plus innocents. Il obtient de parler encore, et dit:
«J'ai mémoire, en effet, qu'hier, à cette heure, j'ai battu... mais
qui? non des créatures baptisées, mais trois chattes qui furieusement
sont venues pour me mordre aux jambes...»--Le juge, en homme
pénétrant, vit alors toute l'affaire; le pauvre homme était innocent;
les dames étaient certainement à tels jours transformées en chattes,
et le Malin s'amusait à les jeter aux jambes des chrétiens pour perdre
ceux-ci et les faire passer pour sorciers.

Avec un juge moins habile, on n'eût pas deviné ceci. Mais on ne
pouvait toujours avoir un tel homme. Il était bien nécessaire que,
toujours sur la table de l'Inquisition, il y eût un bon guide-âne qui
révélât au juge, simple et peu expérimenté, les ruses du vieil Ennemi,
les moyens de les déjouer, la tactique habile et profonde dont le
grand Sprenger avait si heureusement fait usage dans ses campagnes du
Rhin. Dans cette vue, le _Malleus_, qu'on devait porter dans la poche,
fut imprimé généralement dans un format rare alors, le petit in-18. Il
n'eût pas été séant qu'à l'audience, embarrassé, le juge ouvrît sur la
table un in-folio. Il pouvait, sans affectation, regarder du coin de
l'oeil, et, sous la table, fouiller son manuel de sottise.

Le _Malleus_, comme tous les livres de ce genre, contient un singulier
aveu, c'est que le Diable gagne du terrain, c'est-à-dire que Dieu en
perd; que le genre humain, sauvé par Jésus, devient la conquête du
Diable. Celui-ci, trop visiblement, avance de légende en légende.

Que de chemin il a fait depuis les temps de l'Évangile, où il était
trop heureux de se loger dans des pourceaux, jusqu'à l'époque de
Dante, où, théologien et juriste, il argumente avec les saints,
plaide, et, pour conclusion d'un syllogisme vainqueur, emportant l'âme
disputée, dit avec un rire triomphant: «Tu ne savais pas que j'étais
logicien!»

Aux premiers temps du Moyen âge, il attend encore l'agonie pour
prendre l'âme et l'emporter. Sainte Hildegarde (vers 1100) croit
«_qu'il ne peut pas entrer dans le corps d'un homme vivant_, autrement
les membres se disperseraient; c'est l'ombre et la fumée du Diable qui
y entrent seulement.» Cette dernière lueur du bon sens disparaît au
XIIe siècle. Au XIIIe, nous voyons un prieur qui craint tellement
d'être pris vivant, qu'il se fait garder jour et nuit par deux cents
hommes armés.

Là commence une époque de terreurs croissantes, où l'homme se fie de
moins en moins à la protection divine. Le Démon n'est plus un esprit
furtif, un voleur de nuit qui se glisse dans les ténèbres; c'est
l'intrépide adversaire, l'audacieux singe de Dieu, qui, sous son
soleil, en plein jour, contrefait sa création. Qui dit cela? La
légende? Non, mais les plus grands docteurs. Le Diable transforme les
êtres, dit Albert le Grand. Saint Thomas va bien plus loin. «Tous les
changements, dit-il, qui peuvent se faire de nature et par les germes,
le diable peut les imiter.» Étonnante concession, qui, dans une bouche
si grave, ne va pas à moins qu'à constituer un Créateur en face du
Créateur! «Mais pour ce qui peut se faire sans germe, ajoute-t-il, une
métamorphose d'homme en bête, la résurrection d'un mort, le Diable ne
peut les faire.» Voilà la part de Dieu petite. En propre, il n'a que
le miracle, l'action rare et singulière. Mais le miracle quotidien, la
vie, elle n'est plus à lui seul: le Démon, son imitateur, partage avec
lui la nature.

Pour l'homme, dont les faibles yeux ne font pas la différence de la
nature créée de Dieu à la nature créée du Diable, voilà le monde
partagé. Une terrible incertitude planera sur toute chose. L'innocence
de la nature est perdue. La source pure, la blanche fleur, le petit
oiseau, sont-ils bien de Dieu, ou de perfides imitations, des piéges
tendus à l'homme?... Arrière! tout devient suspect. Des deux
créations, la bonne, comme l'autre, en suspicion, est obscurcie et
envahie. L'ombre du Diable voile le jour, elle s'étend sur toute vie.
À juger par l'apparence et par les terreurs humaines, il ne partage
pas le monde, il l'a usurpé tout entier.

Les choses en sont là au temps de Sprenger. Son livre est plein des
aveux les plus tristes sur l'impuissance de Dieu. _Il permet_, dit-il,
qu'il en soit ainsi. _Permettre_ une illusion si complète, laisser
croire que le Diable est tout, Dieu rien, c'est plus que _permettre_,
c'est décider la damnation d'un monde d'âmes infortunées que rien ne
défend contre cette erreur. Nulle prière, nulle pénitence, nul
pèlerinage ne suffit; non pas même (il en fait l'aveu) le sacrement de
l'autel. Étrange mortification! Ces nonnes, bien confessées, l'_hostie
dans la bouche_, avouent qu'à ce moment même elles ressentent
l'infernal amant, qui, sans vergogne ni peur, les trouble et ne lâche
pas prise. Et, pressées de questions, elles ajoutent, en pleurant,
qu'il a le corps, _parce qu'il a l'âme_.

Les anciens Manichéens, les modernes Albigeois, furent accusés d'avoir
cru à la puissance du Mal qui luttait à côté du Bien, et fait le
Diable égal de Dieu. Mais ici il est plus qu'égal. Si Dieu, dans
l'hostie, ne fait rien, le Diable paraît supérieur.

Je ne m'étonne pas du spectacle étrange qu'offre alors le monde.
L'Espagne, avec une sombre fureur, l'Allemagne, avec la colère
effrayée et pédantesque dont témoigne le _Malleus_, poursuivent
l'insolent vainqueur dans les misérables où il élit domicile; on
brûle, on détruit les logis vivants où il s'était établi. Le trouvant
trop fort dans l'âme, on veut le chasser des corps. À quoi bon? Brûlez
cette vieille, il s'établit chez la voisine; que dis-je? il se saisit
parfois (si nous en croyons Sprenger) du prêtre qui l'exorcise,
triomphant dans son juge même, chansonnant son jugement et riant de
cette lutte des feux grossiers contre un esprit.

Les dominicains, aux expédients, conseillaient pourtant d'essayer
l'intercession de la Vierge, la répétition continuelle de l'_Ave
Maria_. Toutefois Sprenger avoue que ce remède est éphémère. On peut
être pris entre deux _Ave_. De là l'invention du Rosaire, le chapelet
des _Ave_ par lequel on peut sans attention marmotter indéfiniment
pendant que l'esprit est ailleurs. Des populations entières adoptent
ce premier essai de l'art par lequel Loyola essayera de mener le
monde, et dont ses _Exercitia_ sont l'ingénieux rudiment.

La scolastique avait fini par la machine à penser. La religion
semblait finir par les machines à prier.



§ XIV

Résumé de l'introduction.


Pourquoi la Renaissance arrive-t-elle trois cents ans trop tard?
Pourquoi le Moyen âge vit-il trois siècles après sa mort?

Son terrorisme, sa police, ses bûchers, n'auraient pas suffi. L'esprit
humain eût tout brisé. L'École le sauva, la création d'un grand peuple
de raisonneurs contre la Raison.

Le néant fut fécond, créa.

De la philosophie proscrite naquit l'infinie légion des ergoteurs, la
dispute sérieuse, acharnée, du vide et du rien.

De la religion étouffée naquit le monde béat des mystiques
raisonnables, l'art de délirer sagement.

De la proscription de la nature et des sciences sortirent en foule les
fripons et les dupes, qui lurent aux astres et firent de l'or.

Immense armée des fils d'Éole, nés du vent et gonflés de mots. Ils
soufflèrent. À leur souffle, une Babel de mensonges et de billevesées,
un solide brouillard, magiquement épaissi, où la raison ne mordait
pas, s'éleva dans les airs. L'humanité s'assit au pied, morne,
silencieuse, renonçant à la Vérité.

Si du moins, au défaut du Vrai, on pouvait atteindre le Juste? Le roi
l'oppose au pape. Grand bruit, grand combat de nos dieux. Et tout cela
pour rien. Les deux incarnations s'entendent, et toute liberté est
désespérée. On tombe plus bas qu'auparavant. Les communes ont péri. La
bourgeoisie est née, avec la petite prudence.

Les masses ainsi amorties, que pourront les grandes âmes? Des
apparitions surhumaines, à réveiller les morts, vont venir, et ne
feront rien. Ils voient passer Jeanne d'Arc, et disent: «Quelle est
cette fille?»

Dante a bâti sa cathédrale, et Brunelleschi calcule Santa Maria del
Fiore. Mais on ne goûte que Boccace. L'orfévrerie domine
l'architecture. La vieille église gothique, _in extremis_, s'entoure
de petits ornements, frisures, guipures, etc., elle s'attife et se
fait jolie.

La persévérante culture du faux, continuée tant de siècles,
l'attention soutenue d'aplatir la cervelle humaine, a porté ses
fruits. À la nature proscrite a succédé l'anti-nature, d'où
spontanément naît le monstre, sous deux faces, monstre de fausse
science, monstre de perverse ignorance. Le scolastique et le berger,
l'inquisiteur et la sorcière, offrent deux peuples opposés. Toutefois
les uns et les autres, les sots en hermine, les fous en haillons, ont
au fond la même foi, la foi au Mal, comme maître et prince de ce
monde. Les sots, terrifiés du triomphe du Diable, brûlent les fous
pour protéger Dieu.

C'est bien là le fonds des ténèbres. Et il se passe un demi-siècle
sans que l'imprimerie y ramène un peu de lumière. La grande
encyclopédie juive, publiée dans sa discordance de siècles, d'écoles
et de doctrines, embrouille d'abord et complique les perplexités de
l'esprit humain. La prise de Constantinople, la Grèce réfugiée,
n'aident guère; les manuscrits qui arrivent cherchent des lecteurs
sérieux; les principaux ne seront imprimés qu'au siècle suivant.

Ainsi, grandes découvertes, machines, moyens matériels, secours
fortuits, tout est encore inutile. À la mort de Louis XI et dans les
premières années qui suivent, rien ne permet de prévoir l'approche
d'un jour nouveau.

Tout l'honneur en sera à l'âme, à la volonté héroïque. Un grand
mouvement va se faire, de guerre et d'événements, d'agitations
confuses, de vague inspiration. Ces avertissements obscurs, sortis des
foules, mais peu entendus d'elles, quelqu'un (Colomb, Copernic ou
Luther) les prendra pour lui seul, se lèvera, répondra: «Me voici!»



HISTOIRE

DE FRANCE

AU XVIe SIÈCLE



LIVRE PREMIER



CHAPITRE PREMIER

LA FRANCE, RÉUNIE SOUS CHARLES VIII, ENVAHIT L'ITALIE

1483-1494


Le 31 décembre 1494, à trois heures de l'après-midi, l'armée de
Charles VIII entra dans Rome, et le défilé se prolongea dans la nuit,
aux flambeaux[14]. Les Italiens contemplèrent, non sans terreur, cette
apparition de la France, entrevoyant chez les _barbares_ un art, une
organisation nouvelle de la guerre, qu'ils ne soupçonnaient pas.

[Note 14: Pour prendre le vrai point de départ du siècle, il eût fallu
d'abord parler de la découverte de l'Amérique. La génération des
découvertes fut telle: _celle de Gutenberg éclaira Colomb_, lui mit en
main les textes, surtout la phrase décisive de Roger Racon. _L'opinion
d'un disciple de Brunelleschi, le mathématicien Toscanelli_, ajouta à
ces présomptions historiques l'autorité supérieure du calcul, et, pour
ainsi dire, coupa le câble qui tenait encore Colomb au rivage.--Colomb
ayant prouvé la rotondité de la terre, _on en conclut qu'elle devait
tourner_, comme les phases de deux planètes le faisaient soupçonner,
et comme le prouva Copernik, etc.--La découverte de Colomb est le
grand fait générateur du temps, celui qui influa le plus à la
longue.--Mais les faits initiateurs, ceux qui eurent l'influence la
plus immédiate, furent, d'une part, _l'expulsion des 800,000 juifs
d'Espagne_, et la dispersion dans l'Europe de cette population
industrieuse et civilisée; d'autre part, _les expéditions de Charles
VIII et de Louis XII en Italie_, la France italianisée, etc.--C'est
par ces deux faits que l'histoire générale doit commencer.

Ceci donné à la méthode, il reste à examiner les sources.--Des livres
imprimés, nos chroniques sont extraordinairement ou sèches ou
romanesques; souvent ce sont des panégyriques écrits par les
domestiques des grandes familles. Il n'y a rien à comparer à Machiavel
et à Guichardin. Commines, admirable et exquis, doit toutefois être
examiné de près et discuté. C'est un vieillard frondeur, qui _a tâté
de la cage de fer_, un conseiller de Louis XI, qui néanmoins s'associe
à la réaction féodale contre sa fille.--Ses belles pages démocratiques
n'ont pas d'autre sens.--Son procès avec les Thouars est aux
_Archives_ (_section judiciaire_).

Les sources manuscrites sont fort pauvres pour ces trente années
(1483-1514).--Les collections de la Bibliothèque, riches pour Louis
XI, abondantes pour François Ier, surabondantes et débordantes pour
les derniers Valois, sont indigentes pour les règnes de Charles VIII
et de Louis XII.--Gaignières ne donne rien ou presque rien. Cela
étonne surtout pour Louis XII, qui, dans sa guerre au pape, fut obligé
de faire un appel continuel à l'opinion.--Il est infiniment probable
que le roi, fort timide, et la reine Anne, fort dévote, ont détruit,
autant qu'ils pouvaient, la trace de leurs témérités.--Les _Registres
du Parlement_ et ce qui reste des archives de la _Chambre des Comptes_
sont encore la principale source.--Dans les actes judiciaires, on a
généralement détruit les papiers des Commissions auxquelles on
renvoyait la plupart des procès politiques.]

Les bandes provençales de la maison d'Anjou, qu'ils avaient vues de
temps à autre, ne leur avaient rien révélé de tel. Les armées de
Charles le Téméraire, où servaient nombre d'Italiens, ne donnaient pas
non plus l'idée de celle-ci. Sauf l'avant-garde suisse, elle était
toute française. La diversité d'armes et de provinces y concourait à
l'unité. Sa force principale, unique alors, était l'artillerie, arme
nationale, organisée sous Charles VII et devenue mobile, qui devait à
cette mobilité une action décisive et terrible[15]. Il y avait bientôt
un demi-siècle que cette révolution dans la guerre avait eu lieu en
France. Les Italiens n'en savaient rien encore ou dédaignaient de
l'imiter.

[Note 15: Comparez les Italiens Paul Jove et Guichardin, les Français
la Trémouille, etc., et les deux pièces rarement citées du _Voyage
littéraire de deux Bénédictins_, t. II, p. 184 et p. 379. La diversité
d'évaluation peut tenir à ce que les uns comptent l'armée avant le
passage des Alpes, les autres à Florence ou à Rome. Même incertitude
sur la force réelle de l'armée de Bonaparte en 1796. Selon sa
Correspondance, il avait 45,000 hommes contre 76,000; selon ses
Mémoires, 30,000 contre 80,000; selon Jomini 42,000 contre 52,000.]

L'armée, forte de soixante mille hommes au passage des Alpes, ayant
laissé des corps détachés sur tout son chemin, n'en comptait guère, à
Rome, plus de trente mille. Mais c'était le nerf même, les plus lestes
et les mieux armés; pour être dégagée des faibles et des traînards,
elle n'était que plus redoutable.

En tête marchait, au bruit du tambour, en mesure, le bataillon
barbare des Suisses et Allemands, bariolés de cent couleurs, en courts
jupons et pantalons serrés. Beaucoup étaient de taille énorme, et pour
se rehausser encore, ils se mettaient au casque de grands panaches.
Ils avaient généralement, avec l'épée, des lances aiguës de frêne; un
quart d'entre eux portait une hallebarde (le fer en hache, surmontée
d'une pointe à quatre angles), arme meurtrière dans leurs mains, qui
frappait de pointe et de taille; chaque millier de soldats avait cent
fusiliers. Ces Suisses méprisaient la cuirasse; le premier rang
seulement avait des corselets de fer.

Derrière ces géants suisses venaient cinq ou six mille petits hommes
noirs et brûlés, à méchantes mines, les Gascons, les meilleurs
marcheurs de l'Europe, pleins de feu, d'esprit, de ressources, d'une
main leste et vive, qui tiraient dix coups pour un seul.

Les gens d'armes suivaient à cheval, deux mille cinq cents, couverts
de fer, ayant chacun, derrière, son page et deux varlets; plus, six
mille hommes de cavalerie légère. Troupes féodales en apparence, mais
tout autres en réalité. Généralement les capitaines n'étaient plus des
seigneurs conduisant leurs vassaux, mais des hommes du roi commandant
souvent de plus nobles qu'eux.

«En France, dit Guichardin, tous peuvent arriver au commandement.»

Les gros chevaux de cette cavalerie, taillés à la mode française, sans
queue et sans oreilles, étonnaient fort les Italiens et leur
semblaient des monstres.

Les chevau-légers portaient le grand arc anglais d'Azincourt et de
Poitiers, qui, bandé au rouet, dardait de fortes flèches. Les Français
avaient ainsi adopté les moyens de leurs ennemis.

Autour du roi marchaient à pied, avec la garde écossaise, trois cents
archers et deux cents chevaliers tout or et pourpre; sur l'épaule, des
masses de fer.

Trente-six canons de bronze, pesant chacun six mille, puis de longues
couleuvrines, une centaine de fauconneaux venaient ensuite lestement,
non traînés par des boeufs à l'italienne, mais chaque pièce tirée par
un rapide attelage de six chevaux, avec affûts mobiles, qui, pour le
combat laissaient leur avant-train, et sur-le-champ étaient en
batterie.

Tout cela se dessinait aux flambeaux, sur les palais de Rome et dans
la profondeur des longues rues, avec des ombres fantastiques, plus
grandes que la réalité, d'un effet sinistre et lugubre. Tout le monde
comprenait que c'était là une grande révolution et plus que le passage
d'une armée; qu'il en adviendrait non-seulement les tragédies
ordinaires de la guerre, mais un changement général, décisif dans les
moeurs et les idées même. Les Alpes s'étaient abaissées pour toujours.

Ce qu'il y avait de moins imposant dans l'armée, c'était sans
contredit le roi Charles VIII, jeune homme faible et relevé naguère de
maladie, petit, la tête grosse, visiblement crédule et sans
méchanceté; il était tout entouré de cardinaux, généraux, grands
seigneurs. Mais les vrais rois, ses conseillers intimes, étaient son
valet de chambre, de Vesc, et un ancien marchand, Briçonnet; l'un
déguisé en sénéchal, l'autre en prélat. C'étaient eux qui, depuis dix
ans, animaient le jeune homme, le préparaient à cette expédition,
malgré sa soeur Anne de France et tous les vieux conseillers de Louis
XI. À quatorze ans, il demandait qu'on lui fît venir un _portrait de
Rome_.

Rien n'indique que ces deux favoris aient été aussi malhabiles qu'on
l'a dit. Mais ils n'en furent pas moins funestes par leur avidité,
leur bassesse de coeur, dans les affaires de l'Italie et de l'Église.

On voit qu'une grande flotte avait été armée pour seconder
l'expédition; que trois mille tentes et pavillons suivirent pour la
campagne d'hiver; que les alliances italiennes avaient été prévues et
ménagées: le duc de Milan devait avoir Otrante, Venise, quelque port à
l'entrée de l'Adriatique. Si l'on ne prit ni vivres ni argent, c'est
qu'on crut que, faisant la guerre dans le plus riche pays de l'Europe,
on trouverait des ressources chez ceux qui imploraient l'invasion, que
cinquante mille Français armés sauraient se faire nourrir partout.

Tous savaient et prévoyaient dès longtemps l'événement; tous en furent
terrifiés. Une chose était visible: c'est que la France était
très-forte, et que seule elle l'était. L'Espagne, quoique réunie sous
Ferdinand et Isabelle qui venaient de prendre Grenade, n'était pas
préparée encore. Cette France qu'on croyait épuisée, qui avait diminué
l'impôt, réduit la gendarmerie, elle apparut tout à coup regorgeant de
moyens et d'armes de tous genres, d'armes spéciales, arquebusiers,
artillerie, que n'avait nulle autre puissance.

On avait cru, à la mort de Louis XI, que son ouvrage, oeuvre d'art
très-pénible, retomberait en poudre. Cette oeuvre, l'unité de la
France, avait pourtant sa légitimité naturelle qui devait la
perpétuer. L'unité qui naissait dans la décomposition de la tyrannie
féodale au XIIIe siècle avait été, il est vrai, brisée de nouveau par
la maladresse des rois, qui refirent une seconde féodalité. Louis XI
avait expié cette faute, et, par un miracle de patience et de ruse,
écrasé celle-ci à la sueur de son front. Mais était-elle vraiment
anéantie, et n'allait-elle pas reparaître?

Il y avait apparence. Lui mort, l'impôt cessa; plus d'argent, plus de
Suisses; ils partirent tous. La royauté désarmée, avec un roi de
treize ans sous une soeur de vingt, gisait à terre: princes et grands,
nobles, clergé, tous accourent, crient, pendent ses domestiques, mais
ils ne peuvent ramasser le pouvoir[16]. Le plus vivant encore, après
tout, c'était le mort. Et le plus terrible. Il n'y en avait pas un
qui ne pâlit et ne claquât des dents, s'il eût reçu à l'improviste un
parchemin signé: Loys.

[Note 16: Nos archives possèdent cent trente actes sur le procès
d'Olivier le Daim, Coctier et Doyac. Le Parlement procéda contre
Olivier avec une violence, disons-le, avec une fureur extraordinaire.
Le pauvre diable ne pouvait échapper, ayant contre lui l'évêque de
Paris, l'Université, enfin tous ceux qui en voulaient à Louis XI. Son
grand crime était d'avoir, par ordre de son maître, emprisonné un
greffier et même un conseiller du Parlement. Il ne pouvait se
justifier par aucun ordre écrit. Il fut traité avec une extrême
barbarie. On lui fit porter un carcan dans son cachot, et un
chirurgien fit rapport qu'il était blessé par ses fers. L'arrêt rendu:
«Fust mis en délibération si on avertiroit le Roy. Conclu a esté par
la cour que le dict arrest sera exécuté _sans aucunement en avertir le
Roy_, veues ses lettres,» etc. Le greffier rapporte qu'il mourut avec
fermeté, en montrant la plus grande attention pour faire payer ses
moindres dettes. _Registres du Parlement, Criminel, reg. 46, 49._]

Ces pauvres gens, princes et seigneurs, le duc d'Orléans en tête,
n'ayant aucune force en eux, en demandent à une ombre, à cette
cérémonie qu'on appelait les _États généraux_. Je suis fâché de voir
que tous les historiens se soient trompés sur ces États de 1484, qui
ne sont autre chose qu'une réaction de l'aristocratie. Rien qui
ressemble moins aux vrais et sérieux États de 1357, qui furent la
nation même, autant qu'on pouvait la représenter alors. Ceux de 1484
furent une comédie. De grandes provinces, comme la Guienne, la
Provence, daignèrent à peine y prendre part. Paris, qui avait fait
1357 et 1409, sous Marcel et les Cabochiens, sentit parfaitement qu'il
n'y avait rien à faire.

L'ouverture est fort théâtrale. Tous accusent le dernier règne. On
montre le frère d'Armagnac, on montre les enfants de Nemours, il faut
leur rendre au moins leurs biens; les légendes lugubres sont forgées
par les avocats à l'appui des demandes. Il faut rendre aux Saint-Pol,
rendre aux Croy, rendre à René, à la maison d'Anjou. Et tout à l'heure
les étrangers vont venir à leur tour. Aux princes, aux seigneurs, aux
voisins, par pitié pour les uns, justice pour les autres, il eût fallu
rendre la France.

Le tout pour la France elle-même et dans son intérêt. Le peuple! la
nation! le droit! c'est le cri général. Revenir aux armées, aux impôts
du bon roi Charles VII, remonter de vingt ou trente ans, pour les
ventes surtout, pouvoir racheter les biens aliénés alors avec
condition de rachat. Les prix de rachat stipulés si anciennement
étaient minimes. Les nobles eussent tout repris pour rien, ruiné les
acheteurs, qui étaient les bourgeois.

Les deux provinces où les rois de clocher se trouvaient le plus forts
étaient la Normandie et la Bourgogne. Et ce furent elles aussi qui
parlèrent le plus _pour le peuple_.

Un député surtout étonna l'assemblée, le Bourguignon Philippe Pot,
docile courtisan de Charles le Téméraire, puis de Louis XI. Ce
spirituel parleur (l'un des brillants conteurs des _Cent Nouvelles_)
fit taire tous ces amis du peuple, en passant de cent lieues tout ce
qu'ils avaient dit. «Tout pouvoir vient du peuple, dit-il, tout
pouvoir lui retourne. Et par le peuple, j'entends tout le monde; je
n'en excepte aucun _habitant_ du royaume.

«Le peuple a fait les rois, et c'est pour lui qu'ils règnent... Le roi
manquant, la puissance appartient aux États.»

Cela finit toute déclamation qui eut popularisé les princes. Ce
discours, d'excellent effet, fut probablement concerté avec la soeur
du roi; car je vois Philippe Pot attaché à l'éducation de Charles
VIII.

Il était difficile, au reste, de se méprendre sur le sens des plaintes
que les nobles portaient au nom du peuple. Ils demandaient justement
les deux choses que le peuple redoutait; qu'on leur rendit les places
frontières, qui, dans leurs mains, avaient tant de fois ouvert la
France aux ravages de l'ennemi, et que l'on respectât leur droit de
chasse, c'est-à-dire le ravage permanent des terres, l'impossibilité
de l'agriculture.

Tout avorta. La langue d'oil et la langue d'oc ne purent jamais
s'entendre. Les hommes du parti d'Orléans ne tirèrent rien des États
pour leur prince qu'un peu d'argent; du parlement, que la mort du
barbier de Louis XI; de Paris, qu'ils régalèrent fort de fêtes et de
caresses princières, rien que des mots timides[17].

[Note 17: Il faut lire avec plus de critique qu'on ne l'a fait
jusqu'ici le procès-verbal de Masselin, surtout le fameux discours
tant cité de Philippe Pot. Le manuscrit le plus ancien qu'ait eu
l'éditeur, M. Bernier, est une copie de la fin du XVIe ou du
commencement du XVIIe siècle. Si elle a été faite après les États de
la Ligue, il y a à parier que cette copie et les suivantes auront été
interpolées.]

Cette réaction hypocrite de l'aristocratie trouva sa barrière, son
obstacle, un second Louis XI, dans sa très-ferme et politique fille,
Anne de France, et dans Pierre de Beaujeu, son mari, cadet de Bourbon,
qui, sans titre ni pouvoir légal, régnèrent sous Charles VIII. La
France était pour Anne en réalité, et elle put sauver l'oeuvre du
dernier règne, conservant au royaume ses barrières récemment
conquises, cette belle ceinture de provinces nouvelles. Elle la ferma
par la Bretagne, dont Charles VIII épousa l'héritière.

Il reste fort peu d'actes d'Anne de Beaujeu. Il semble qu'elle ait mis
autant de soin à cacher le pouvoir que d'autres en mettent à le
montrer. Le peu d'écriture qu'on a de sa main est d'un caractère
singulièrement décidé, vif et fort, qui étonne parmi toutes les
écritures gauches et lourdes du XVe siècle.

Le 15 juillet 1830, madame la duchesse d'Angoulême passant en
Bourbonnais et visitant l'abbaye de Souvigny, sépulture des ducs de
Bourbon, se fit ouvrir leurs caveaux et voulut les voir dans leurs
cercueils. Tout était poussière, ossements dispersés. Un de ces morts
avait mieux résisté, il gardait ses cheveux, de longs cheveux
châtains: c'était Anne de Beaujeu.

Le spectacle est curieux de voir cette femme de vingt ans, entourée,
il est vrai, du chancelier et autres conseillers de Louis XI,
reprendre la vie de son père, déjouer comme lui une _ligue du bien
public_, qu'on nomma très-bien la _guerre folle_. Une première
victoire ne fit qu'augmenter le danger. Les ligués appelaient
Maximilien des Pays-Bas, Richard III d'Angleterre, l'horrible Richard
III. Elle lui lança un concurrent, Tudor. Ce Tudor, Henri VII, aidé
par elle, arme contre elle tout d'abord, passe en France, d'accord
avec Maximilien et Ferdinand le Catholique. La France craint un
démembrement, et dans Maximilien elle voit l'Empereur, le souverain
des Pays-Bas, qui, par un mariage, va s'emparer de la Bretagne. Anne y
met trois armées, devance Maximilien, prend l'héritière, la marie à
Charles VIII. Elle peut alors, avec toutes ses forces disponibles,
montrer les dents aux alliés, qui restent impuissants, ne trouvant ici
aucune prise.

Ces miracles semblent inexplicables, quand on voit que de si grandes
choses se firent avec des impôts considérablement réduits. Mais l'état
de la France avait énormément changé, et changeait d'année en année.
On cultivait bien plus; bien plus de gens payaient l'impôt et plus
facilement. C'était moins le fait du gouvernement que le résultat
naturel de la disparition des cruels mangeurs féodaux qu'avait mangés
le dernier roi. La folle et prodigue cour d'Anjou n'existait plus.
L'orgueil sauvage et meurtrier de la maison de Bourgogne n'effrayait
plus le Nord. Les Nemours et les Armagnacs n'étaient plus en mesure
d'ouvrir la Gascogne à l'Espagne. Toute province avait désormais sa
barrière. L'Île-de-France, en profonde paix, travaillait, labourait,
derrière la Picardie; et celle-ci était abritée par l'Artois. La
Champagne et le Bourbonnais étaient gardés par les Bourgognes. Le
Languedoc, garanti par les acquisitions nouvelles, redevenait le grand
et magnifique centre du Midi.

La mémoire d'Anne de Beaujeu serait trop grande si cet habile
continuateur de Louis XI contre la féodalité n'eût précisément relevé
son plus dangereux représentant dans le trop fameux connétable de
Bourbon. Par un fatal orgueil, qui dément tous ses actes et fait
douter de son génie, elle entassa sur cette jeune, audacieuse et
mauvaise créature, une fortune énorme de je ne sais combien de
provinces.

Elle était très-contraire à l'expédition d'Italie, et croyait toujours
retenir son frère. Il lui échappa un matin.

Il avait été nourri dans ces idées. Louis XI, malgré ses embarras
innombrables, n'avait jamais un moment détourné les yeux de l'Italie.
Jeune, encore dans son Dauphiné, il avait visé le Piémont, intrigué
pour se faire demander par Gênes pour seigneur. Vieux, il acquit
soigneusement les droits de la maison d'Anjou.

Il était facile à prévoir que la France serait forcée tôt ou tard
d'envahir l'Italie. Appelée dix fois, vingt fois peut-être, elle avait
fait la sourde oreille, laissant démêler cette affaire entre
l'Aragonais et le Provençal qui, depuis deux cents ans, se disputaient
le royaume de Naples. Mais le temps arrivait où l'Italie allait
infailliblement devenir la proie d'une grande puissance. Deux
paraissaient à l'horizon, l'Espagne et l'empire turc.

Celui-ci était un empire, mais bien plus encore un grand mouvement de
populations musulmanes, qui, chaque année, par un progrès fatal,
gravitait vers l'ouest et venait heurter l'Italie. Au midi, il se
révélait comme force maritime. Il venait de détruire Otrante,
phénomène sinistre qui inaugura pour toutes les côtes les ravages des
barbaresques, l'enlèvement périodique des populations. Au nord, il se
montrait dans l'Istrie, le Frioul et autres États vénitiens, par son
côté tartare, je veux dire par ces courses d'immense cavalerie
irrégulière qui, répétées annuellement, rendaient le pays inhabitable,
incultivable, désert, et préparaient ainsi la conquête définitive.

Les sultans ottomans entraînaient le monde barbare par l'attrait de
ces pillages, par l'idée religieuse et la haine de l'idolâtrie
chrétienne, par le serment de prendre Rome. Leurs guerres, à cette
époque, étaient effroyablement destructrices.

C'était jouer un jeu terrible que de les appeler, comme faisait Venise
contre Naples, et celle-ci contre Venise.

Nous n'hésitons pas toutefois à dire qu'une invasion espagnole était
peut-être plus à craindre que celle du Turc.

L'Espagne, en ce moment, consommait sur elle-même une oeuvre
épouvantable: ayant achevé dans la destruction l'oeuvre de l'épée,
elle organisait celle du feu; on n'avait vu rien de pareil depuis les
Albigeois. Par les bûchers, par la ruine et la faim, par la
catastrophe d'une fuite subite, pleine de misères et de naufrages,
périrent en dix années presque un million de Juifs, autant de Maures.
L'inquisition, refaite sur une base nouvelle et dans une extension
immense, emplit l'Espagne de sa royauté, jusqu'à braver le roi et le
pape; elle ne craignait pas d'envahir les revenus de la couronne; elle
brûlait ceux que le pape innocentait à prix d'argent. Elle dressa aux
portes de Séville son échafaud de pierres, dont chaque coin portait un
prophète, statues de plâtre creux où l'on brûlait des hommes; on
entendait les hurlements, on sentait la graisse brûlée, on voyait la
fumée, la suie de chaire humaine; mais on ne voyait pas la face
horrible et les convulsions du patient. Sur ce seul échafaud d'une
seule ville, en une seule année, 1481, il est constaté qu'on brûla
deux mille créatures humaines, hommes ou femmes, riches ou pauvres,
tout un peuple voué aux flammes. Quatorze tribunaux semblables
fonctionnaient dans le royaume. Pendant ces premières années surtout,
de 1480 à 1498, sous l'inquisiteur général, Torquemada, l'Espagne
entière fuma comme un bûcher.

Exécrable spectacle! et moins encore que celui des délations. Presque
toujours c'était un débiteur qui, bien sûr du secret, comme en
confession, venait de nuit porter contre son créancier l'accusation
qui servait de prétexte. C'est ainsi qu'on payait ses dettes dans le
pays du Cid. Tout le monde y gagnait, l'accusateur, le tribunal, le
fisc. L'appétit leur venant, ils imaginèrent, en 1492, la mesure
inouïe de la spoliation d'un peuple. Huit cent mille juifs apprirent
le 31 mars qu'ils sortiraient d'Espagne le 31 juillet; ils avaient
quatre mois pour vendre leurs biens; opération immense, impossible, et
c'est sur cette impossibilité que l'on comptait; ils donnèrent tout
pour rien, «une maison pour un âne, une vigne pour un morceau de
toile.» Le peu d'or qu'ils purent emporter, on le leur arrachait sur
le chemin; ils l'avaient alors; mais, dans plusieurs pays où ils
cherchèrent asile, on les égorgeait, les femmes surtout, pour trouver
l'or dans leurs entrailles.

Ils s'enfuirent en Afrique, en Portugal, en Italie, la plupart sans
ressources, mourant de faim, laissant partout des filles, des enfants
à qui les voulait. Des maladies effroyables éclatèrent dans cette
tourbe infortunée et gagnèrent l'Europe. L'Italie vit avec horreur
vingt mille juifs mourir devant Gênes, elle fut tout entière envahie
de ces spectres, avant l'invasion de Charles VIII.

Si l'Espagne n'eût pas eu la rivalité de la France dans la conquête
d'Italie, son invasion, à cette époque, aurait été celle de
l'inquisition; l'Italie serait devenue, elle aussi, un bûcher. Ce
malheur n'eut pas lieu. L'invasion, retardée, ménagée, fut toute
politique. L'Italie résista généralement; Milan et Naples luttèrent,
non sans succès.

L'inquisition romaine, corrompue et vénale, brûla des victimes
individuelles, mais non pas des peuples entiers.

À cela tint aussi que, dans la servitude, le caractère italien ne
reçut pas l'atteinte mortelle que lui aurait donnée la police de
l'inquisition.

La destruction que celle-ci opéra fut surtout celle des âmes. Tout
homme fut tenu constamment dans l'asphyxie d'une peur continuelle,
sentant toujours l'espion derrière lui, que dis-je? ne se rassurant
qu'en se faisant espion.

Une aridité effroyable s'empara du pays, dans tous les sens. En
chassant les Maures et les juifs, l'Espagne avait tué l'agriculture,
le commerce, la plupart des arts.

Eux partis, elle continua l'oeuvre de mort sur elle-même, tuant en soi
la vie morale, l'activité d'esprit. Cette stérilité terrible eût gagné
l'Italie, si l'Espagne, sans concurrent, en eût pris possession au
tragique moment où l'inquisition régna seule.

L'Espagne, dans son génie farouche, n'était nullement le disciple aimé
de l'Italie, nullement l'interprète qui devait la traduire au monde.

La France, au contraire, arrivait dans des conditions favorables à
cette grande initiation, peu arrêtée, flottante et d'autant plus
docile.

Dans son ardente avidité de boire à cette coupe, elle aurait voulu
absorber l'Italie tout entière; elle prit et le mal et le bien. Même
souvent elle préféra le mal.

N'importe, elle s'imbiba au total, se pénétra, se transforma, de ce
fécond esprit. Et elle n'en fut pas absorbée.

Tout au contraire, elle trouva sa propre original contact, elle devint
elle-même pour le salut de l'Europe et de l'esprit humain; elle-même,
je veux dire le vivant organe de la Renaissance.

Ni les Espagnols, ni les Allemands, ne comprirent rien à l'Italie.

L'invasion était infaillible, commencée dès longtemps; l'Italie la
voulait et y travaillait.

L'invasion des deux fanatismes, musulman, espagnol, aurait été un fait
horrible, sans le contre-poids de la France.

Là était son vrai rôle, sa mission. Nous ne reprochons nullement aux
ministres de Charles VIII d'avoir présenté leur maître comme chef de
l'Europe contre les Turcs, et d'avoir cherché en Italie l'avant-poste
de la défense générale. Nous les blâmons seulement de n'avoir pas
persévéré.

Une mesure étonnante pour les contemporains de Commines, de Machiavel,
ce fut celle qu'on avait louée dans saint Louis, et qu'on blâma dans
Charles VIII, celle d'ouvrir son règne par une restitution. À ses
voisins Maximilien et Ferdinand, il rendit les conquêtes de Louis XI,
le Roussillon, la Franche-Comté et l'Artois, ne leur demandant rien
que de lui permettre de les couvrir des Turcs et de respecter en lui
le défenseur de la chrétienté.

Cela pouvait être hasardeux; mais sans nul doute on achetait ainsi les
sympathies de l'Europe, on partait avec tous ses voeux. Cette faute,
si c'en était une, n'eut pas fait tort à Huniade. Il fallait seulement
la soutenir, cette belle faute, se montrer grand et rester digne des
voix prophétiques qui proclamaient la France au delà des Alpes, et qui
l'appelaient l'envoyée de Dieu.



CHAPITRE II

DÉCOUVERTE DE L'ITALIE

1494-1495


«Ô Italie! ô Rome! je vais vous livrer aux mains d'un peuple qui vous
effacera d'entre les peuples. Je les vois qui descendent affamés comme
des lions. La peste vient avec la guerre. Et la mortalité sera si
grande, que les fossoyeurs iront par les rues, criant: Qui a des
morts? Et alors l'un apportera son père et l'autre son fils... Ô Rome!
je te le répète, fais pénitence! Faites pénitence, ô Venise! ô
Milan!...

«Ils écrivent à Rome que j'attire le mal sur l'Italie. Hélas!
l'attirer et le prédire, est-ce la même chose?

«Florence, qu'as-tu fait? Veux-tu que je te le dise? Ton iniquité est
comblée; prépare-toi à quelque grand fléau. Seigneur, tu m'es témoin
qu'avec mes frères je me suis efforcé de soutenir par la parole cette
ruine croulante; mais je n'en puis plus, les forces me manquent. Ne
t'endors pas, ô Seigneur! sur cette croix. Ne vois-tu pas que nous
devenons l'opprobre du monde? Que de fois nous t'avons appelé! que de
larmes! que de prières! Où est ta providence? où est ta bonté? où est
ta fidélité? Étends donc ta main, ta puissance sur nous! Pour moi, je
n'en puis plus; je ne sais plus que dire. Il ne me reste qu'à pleurer
et qu'à me fondre en larmes dans cette chaire. Pitié, pitié,
Seigneur!» (Trad. de Quinet, _Révolutions d'Italie_.)

Ces paroles heurtées, brisées à chaque instant, mêlées de cris, de
larmes, de sanglots, des douloureux silences d'une douleur trop pleine
qui ne se fait plus jour, étaient recueillies, prises au vol, pour
ainsi dire, dans les églises de Florence par les nombreux croyants.
Ils les ont écrites et transmises. Nous entendons encore, dans son
incohérence naïve et pathétique, Jérôme Savonarole. Cette voix d'un
monde fini, à travers le bûcher, à travers les flammes et les siècles,
est venue jusqu'à nous.

Des hommes de génie bien divers ont écouté Savonarole, et lui portent
témoignage, Michel-Ange, Commines et Machiavel.

Le premier a été son verbe dans les arts, il a reproduit son effort,
écrit sa parole tonnante, son immense douleur, dans les peintures de
la Sixtine.

Machiavel, non moins frappé peut-être, s'est, pour cette raison même,
jeté dans l'extrême opposé. Dieu ne faisant plus rien pour l'Italie,
l'apôtre et le martyr n'ayant été d'aucun secours, Machiavel invoqua,
pour le salut de la patrie, une politique sans Dieu; le ciel manquant,
il appela l'enfer.

Sur l'homme même, tous sont d'accord. Ils le jugent, comme le juge
l'avenir, un vrai voyant, un prophète, un martyr, en qui l'Italie se
crucifia elle-même.

«La grandeur de Savonarole, a dit très-bien Edgar Quinet, est d'avoir
senti que, pour sauver la nationalité italienne, il fallait porter la
révolution dans la religion même.» (_Révol. d'Italie_).

À quoi nous ajoutons: «L'impuissance de Savonarole et de l'Italie,
dont il fut la voix, fut de croire que cette révolution se ferait dans
l'enceinte de l'idée chrétienne, de la contenir dans la mesure du
Christ, qu'elle dépassait de toutes parts, comme l'avaient senti
Joachim de Florès et les voyants du XIIIe siècle.»

Son principal ouvrage, le _Triomphe de la croix_, est un effort pour
démontrer logiquement, scolastiquement, à un peuple raisonneur, que le
christianisme est raisonnable, qu'il répond à tous les besoins de la
raison.

Le retour à la foi, la réforme des moeurs, amenés par la terreur
salutaire de l'invasion, c'est toute la portée de sa tentative. Il se
défend, dans ses interrogatoires, d'avoir lu ou goûté les prophéties
d'Évangile éternel qui essayaient d'agrandir et de renouveler le
dogme. L'extrême tendresse de coeur qui éclate dans ses sermons ne lui
permettait pas sans doute de toucher à l'Église malade. Il respecta
tellement la vieille mère qu'il ne fit rien pour la sauver. Il la
respecte en la papauté même, souillée et écroulée. Il la respecte
dans Alexandre VI. Il est mort sans que tant d'ennemis eussent pu
surprendre en lui la moindre nouveauté.

Que fut-il donc? une idée? Non. Il ne fut rien qu'une voix de douleur,
la voix de la mort du pays.

Voix sainte? Oui. Mais fut-elle innocente politiquement? On a pu en
douter. Celui qui proclame la mort, c'est celui qui l'achève. En
attendrissant tellement le mourant sur lui-même, il peut finir son
dernier souffle. Il révèle du moins le secret de son agonie.

L'Europe, tellement ignorante, aveugle et relativement barbare, en
était à savoir que l'Italie n'existait plus. Elle ne le crut bien
qu'en le lui entendant proclamer elle-même.

Ce prophète de mort, docteur en l'art de bien mourir, eût-il un secret
pour la vie? un moyen de résurrection? Ni pour l'État, ni pour
l'Église. Au premier, il n'apporte que la résignation, qui confirme la
mort en l'acceptant. Et à l'Église, il n'offre que le conseil (inutile
pour les religions autant que pour l'individu) de retourner à sa
jeunesse, d'être ce qu'elle fut, et de se réformer dans son idée
originelle, tellement dépassée par le temps.

Il fut un vrai voyant pour la mort et le désespoir. Son erreur fut le
songe de la restauration du droit par l'étranger. En son coeur pur, le
vieux péché héréditaire de l'Italie eut pourtant une place, la foi à
la justice étrangère, l'appel au podestat barbare. Ce podestat, pour
Dante, est l'Allemand, masqué du faux nom de César; pour Savonarole,
le Français, sous son faux nom de très-chrétien.

«Il voyait l'avenir, dit son disciple Pic de la Mirandole, aussi
clairement qu'on voit _que le tout est plus grand que la partie_.» Je
le crois. Mais le présent, le voyait-il? le connut-il? Eut-il l'idée
du problème insoluble au jugement duquel il appelait Charles VIII?
Connaissait-il ce juge qu'il appelait, cette France barbare, mais
point du tout naïve, et qui n'apportait à un tel jugement ni la
lumière de l'âge mûr, ni la rectitude des instincts d'enfance, mais
une avidité aveugle de plaisir, une fougue meurtrière de plaisir, de
destruction?

Telle était cette France: jouir ou tuer. Elle n'était pas féroce par
ivresse, comme les Allemands; ni âprement cruelle par avarice ou
fanatisme, comme les Espagnols; mais plutôt outrageuse par légèreté ou
sensualité, quelquefois capricieusement sanguinaire, par accès de
chaleur du sang.

Les Français eurent aussi de très-mauvais initiateurs en Italie, les
Suisses et Allemands de leur avant-garde, qui, quoique souvent venus
dans le pays, n'y comprenaient rien et le détestaient, qui s'y
rendaient malades en s'engloutissant dans les caves, et se figuraient
toujours qu'on les empoisonnait. Ces brutes tiraient aussi vanité de
leur barbarie. À la première rencontre, à Rapallo, près Gênes, les
Suisses, pour faire les braves devant les Français, non-seulement
tuèrent les hommes armés et combattant, mais des prisonniers qui se
rendaient, et enfin des malades dans leurs lits. Les nôtres ne
voulurent pas rester au-dessous, ils imitèrent ce bel exemple, à la
première bourgade qu'ils trouvèrent et emportèrent d'assaut. C'était
aussi le sot orgueil de ne pas vouloir qu'on tînt un seul jour devant
l'armée royale, où était le Roi en personne.

Telle armée et tel roi, sensuel, emporté. Il s'était révélé dès Lyon,
où il s'amusa si bien qu'on crut qu'il ne passerait pas les Alpes. Et
quand il les eut passées, quand le duc de Milan fut venu à sa
rencontre avec un cortége de dames, il s'amusa si bien qu'on crut
encore qu'il n'irait pas plus loin. Il n'en pouvait plus à Asti et y
tomba malade; les uns disent de la petite vérole, d'autres de la
maladie nouvelle qui éclata cette année même, qui envahit l'Europe et
qu'on appela le mal français.

La découverte de l'Italie avait tourné la tête aux nôtres; ils
n'étaient pas assez forts pour résister au charme.

Le mot propre est découverte. Les compagnons de Charles VIII ne furent
pas moins étonnés que ceux de Christophe Colomb.

Excepté les Provençaux, que le commerce et la guerre y avaient souvent
menés, les Français ne soupçonnaient pas cette terre ni ce peuple, ce
pays de beauté, où l'art, ajoutant tant de siècles à une si heureuse
nature, semblait avoir réalisé le paradis de la terre.

Le contraste était si fort avec la barbarie du Nord que les
conquérants étaient éblouis, presque intimidés, de la nouveauté des
objets. Devant ces tableaux, ces églises de marbre, ces vignes
délicieuses peuplées de statues, devant ces vivantes statues, ces
belles filles couronnées de fleurs qui venaient, les palmes en main,
leur apporter les clefs des villes, ils restaient muets de stupeur.
Puis leur joie éclatait dans une vivacité bruyante.

Les Provençaux qui avaient fait les expéditions de Naples avaient été
ou par mer ou par le détour de la Romagne et des Abbruzes. Aucune
armée n'avait, comme celle de Charles VIII, suivi la voie sacrée,
l'initiation progressive qui, de Gênes ou de Milan, par Lucques,
Florence et Sienne, conduit le voyageur à Rome. La haute et suprême
beauté de l'Italie est dans cette forme générale et ce _crescendo_ de
merveilles, des Alpes à l'Etna. Entré, non sans saisissement, par la
porte des neiges éternelles, vous trouvez un premier repos, plein de
grandeur, dans la gracieuse majesté de la plaine lombarde, cette
splendide corbeille de moissons, de fruits et de fleurs. Puis la
Toscane, les collines si bien dessinées de Florence, donnent un
sentiment exquis d'élégance, que la solennité tragique de Rome change
en horreur sacrée... Est-ce tout? Un paradis plus doux vous attend à
Naples, une émotion nouvelle, où l'âme se relève à la hauteur des
Alpes devant le colosse fumant de Sicile.

Tout se résume dans la femme, qui est toute la nature. Les yeux noirs
d'Italie, généralement plus forts que doux, tragiques et sans enfance
(même dans le plus jeune âge), exercèrent sur les hommes du Nord une
fascination invincible. Cette rencontre première de deux races se
précipitant l'une vers l'autre fut tout aussi aveugle que le contact
avide de deux éléments chimiques qui se combinent fatalement. Mais,
passé la violence première, la supériorité du Midi éclata: partout où
les Français firent un peu de séjour, ils tombèrent inévitablement
sous le joug des Italiennes, qui en firent ce qu'elles voulaient.

Charles VIII faillit en mourir, et y céda partout, souvent par
sensualité, souvent par sensibilité. Et cela le jeta dans des
difficultés imprévues qui compliquèrent fort sa situation d'arbitre de
l'Italie.

Elles apparurent dès la descente des Alpes; le roi, dès le premier
pas, ne se souvint plus de la politique et suivit la nature.

Dans la misérable situation où était l'Italie, les intérêts de famille
dominaient tout. La brouillerie de trois familles et de trois femmes
avait été l'occasion décisive qui entraîna l'invasion. Les trois
femmes étaient Béatrix d'Este, Isabelle d'Aragon, Alfonsine Orsini.

Béatrix, la jeune et brillante fille du duc d'Este, sortie de cette
cour qu'ont illustrée l'Arioste et le Tasse, avait besoin d'un trône
et siégeait sur celui de Milan. Son mari, noir et vieux, n'était pas
duc de Milan, mais simplement régent pour son jeune neveu, Jean-Galéas
Sforza, maladif, incapable, qu'il tenait enfermé. Ce régent, Ludovic
le More, habile homme et faible mari, ne pouvait quitter le pouvoir
pour le céder à un idiot; Béatrix ne l'eût pas permis.

Le jeune duc cependant, dans sa réclusion, n'en avait pas moins épousé
la fille du roi de Naples, Isabelle d'Aragon. C'était une princesse
ardente et fière, jalouse surtout de Béatrix, qui trônait dans la plus
belle cour de l'Europe, pendant qu'Isabelle se consumait près d'un
malade dans une prison. Elle se plaignait à son père, qui menaçait
Ludovic et le sommait de rendre le trône à son neveu.

Ludovic jusque-là avait été couvert par l'alliance de Florence. Il
n'avait pas à craindre qu'elle ouvrît le passage au roi de Naples,
tant qu'elle fut gouvernée par Laurent le Magnifique, prudent arbitre
de l'équilibre italien. Tout changea à la mort de Laurent. Son fils
Pierre, qu'il avait eu d'une Romaine, Clarisse Orsini, avait lui-même
épousé Alfonsine Orsini, fille du connétable de Naples. Romain,
Napolitain de coeur, élevé par sa mère, entretenu par sa femme dans un
orgueil de prince, Pierre prit hautement parti pour la légitimité
princière, rompit la vieille alliance milanaise, menaça Ludovic, le
força d'appeler les Français.

Ce Pierre de Médicis, aussi sage que Jean Galéas, était un athlète, un
acteur, figure de tournoi, de théâtre. Il était stupidement fier de
ses succès à la lutte, à la paume. L'hiver, il employait la main la
plus habile à faire des statues de neige, la main de Michel-Ange.

Ainsi c'était la guerre de trois cours et de trois femmes.

Dès que le Roi arrive, il est habilement enveloppé. Un prince généreux
comme lui peut-il passer sans accorder une visite au pauvre duc
malade? Tous les nôtres déjà étaient du parti d'Isabelle, sa jeune
femme, la fille de notre ennemi le Roi de Naples. Le Roi cède; il voit
ce mourant; il voit l'infortunée princesse qui embrasse ses genoux,
les arrose de larmes. Nourri dans la lecture des romans de chevalerie,
le voilà, dès l'entrée de son expédition, en face d'une suppliante,
obligé de refuser sa protection à une femme. Il ne dit rien; mais
Ludovic comprit son coeur, sentit qu'il était contre lui. Il le sentit
bien mieux quand Charles VIII, à peine entré dans la Toscane, lui
renvoya ses troupes italiennes. Il ne lui resta plus, après nous avoir
appelés en Italie, qu'à faire en sorte que nous y périssions. Galéas
mourut à point, et l'on crut généralement que Ludovic l'avait
empoisonné.

Mêmes fautes en Toscane. Le roi, de même, y agit contre ses amis et
ses alliés naturels.

Un premier fort ayant été pris et tout tué, Pierre de Médicis perd la
tête. Il ouvre la forteresse qu'il avait voulu défendre. Florence
profite de son trouble, le chasse, reprend sa liberté. Le pouvoir est
aux mains de ceux qui avaient appelé, prophétisé l'invasion. Ils
arrivent pleins de joie à Lucques pour saluer le roi; il leur tourne
le dos.

Il était déjà sous l'influence des agents des Médicis. Il voyait, dans
son ignorance, Pierre comme un roi chassé par ses sujets.

Ce fut bien pis quand il vit la femme de Pierre, Alfonsine Orsini, en
deuil, que la nouvelle république avait eu la débonnaireté de laisser
chez elle. Savonarole l'avait voulu ainsi, protégeant tout ce qui
tenait aux Médicis, empêchant les vengeances. Voici donc encore une
princesse affligée, encore un appel au roi chevalier, à son devoir de
protéger les dames. Celle-ci, fille du connétable de Naples que
Charles VIII devait combattre, alla au coeur du roi en lui demandant
s'il était bien vrai qu'il voulût la ruine, la mort de tous les siens.
Le roi fut fort touché, et il écouta volontiers Briçonnet, qui lui
faisait entendre qu'un prince était son allié naturel plutôt qu'une
république. Il sacrifia tous les amis de la France, et expédia un
message à Médicis pour le faire revenir.

En pénétrant dans la Toscane, où ils suivaient la mer et les contrées
du bas Arno, nos Français commençaient à voir les signes trop
sensibles de la mort de l'Italie.

Ces contrées si fertiles étaient devenues marécageuses et malsaines
par l'abandon des canaux; c'était déjà presque un désert; oeuvre de la
nature? Non, mais de l'homme et des mauvais gouvernements. L'Italie,
dès le XIIIe siècle, se dévorait elle-même. Non que la population
générale eût peut-être diminué de beaucoup; mais la campagne était
délaissée pour les villes, qui la dominaient tyranniquement,
l'astreignant à certaines cultures, en défendant telle autre. Entre
les villes elles-mêmes, la plupart étaient devenues de pauvres villes
sujettes que les cités souveraines tenaient très-bas et durement.
Souveraines elles-mêmes autrefois, ces républiques asservies avaient
dans leur glorieux passé une humiliation d'autant plus grande, de
mortelles douleurs dans leurs souvenirs.

Sismondi estime, d'après une évaluation très-vraisemblable, que
l'Italie, au XIIIe siècle, n'avait guère moins de un million huit cent
mille citoyens; qu'elle en eut le dixième au siècle suivant (cent
quatre-vingt mille), et au XVe, seulement le dixième de ce dixième,
dix-huit mille citoyens peut-être.

Venise, dans ce nombre misérable, compte pour deux ou trois mille;
Gênes pour quatre ou cinq; Florence, Sienne et Lucques, en tout cinq
ou six mille. Tout le reste était sujet de ces villes ou des tyrans.

Dix-huit mille hommes avaient intérêt à défendre l'Italie.

Ces dix-huit mille étaient-ils libres? Oui, sous le bon plaisir du
Conseil des Dix à Venise; à Florence, sous l'autorité des Médicis; à
Sienne, sous les Petrucci, etc.

Le gouvernement personnel portait ses fruits. La ville de la banque,
la riche Florence, qui absorbait les capitaux du monde, venait de
faire banqueroute. Pourquoi? parce que les Médicis avaient mêlé leur
fortune avec celle de la république. Leur somptuosité de princes
dérangea leurs affaires, et ils ne sauvèrent leur caisse qu'en faisant
sauter celle de l'État.

En Romagne et partout, c'était une foule de petites cours vaniteuses,
brillantes à l'envi, dévorantes, mangées de parasites et mangeant
leurs sujets. Les gens de lettres, artistes et poètes, chantaient
cette gloire coûteuse.

L'horreur, c'était à Naples, où le vieux roi aragonais, par-dessus
l'impôt écrasant, avait organisé un gouvernement de famine, trafiquant
de tout ce qui se mange, spéculant sur les jeûnes de ses maigres
sujets.

Tout cela couvert d'une fausse paix, de calme et d'art, d'un certain
mouvement pédantesque d'érudition.

L'Italie, en réalité, soupirait, haletait; elle attendait quelque
chose comme le jugement dernier. Ce n'était pas seulement Savonarole
qui parlait; un mendiant à Rome, et d'autres avaient été les
trompettes de l'archange. Les habiles, le vieux Ferdinand, son fils
Alfonse, le pape Alexandre VI, vacillaient et flottaient, changeaient
sans cesse de résolution. Que ceux qui doutent de la puissance des
remords et du Vengeur moral lisent ce drame, digne de Shakespeare.
Ferdinand meurt comme étouffé sous les ombres de ses victimes.
Alfonse, un politique, un guerrier, la plus forte tête de l'Italie,
devient comme idiot; il s'enfuit, se fait moine.

De toutes parts se levait le voile, et la réalité apparaissait. Le
mensonge croulait. Tout semblait se dissoudre, comme il arrive dans
les grandes épidémies, où, la main de Dieu pesant sur tous, il n'y a
plus ni fort ni faible; personne ne craint personne; tous se sentent
égaux, affranchis par la faiblesse commune.

Mais ce réveil simultané de tant d'éléments différents, désharmonisés
depuis longtemps, opposés et contraires, était un embarras immense.
Charles VIII eût-il été véritablement l'envoyé de Dieu, guidé par sa
lumière, ce n'eût pas été trop pour juger un pareil procès. Dans un
pays où une décomposition successive avait couché les uns sur les
autres tant de peuples et de cités défuntes, il n'y avait pas de mort
si bien mort qui ne reprît la voix et ne réclamât ses atomes. Ceux-ci,
passés dans d'autres, étaient revendiqués, défendus par des morts
récents. Pour faire revivre l'un, on se trouvait forcé peut-être
d'étouffer l'autre et de le clore définitivement au sépulcre.

La première scène, bizarre et violente, d'un imprévu fantastique, eut
lieu à Pise. On vit un mort d'un siècle qui portait la parole, et,
presque au milieu du discours, un mort de cinquante ans parla. Ces
morts, c'étaient les républiques de Pise et de Florence, la première
étouffée par l'autre, toutes deux réveillées à la fois (même jour, 9
novembre).

Le roi entrait à Pise. Il marchait, entouré de tous ses capitaines,
vers le fameux _Duomo_, où il allait entendre la messe. Il traversait,
entre la tour penchée, le baptistère et le _Campo-Santo_, cette place
vénérable, pleine de hautes antiquités du lointain Moyen âge. Au seuil
du temple, un homme se jeta à lui, effaré, comme un frénétique; il
prit le roi aux genoux et embrassa ses jambes. Il parlait en français
et avec une grande volubilité. Le roi ne put pas s'en tirer qu'il ne
lui fît un long discours. C'était l'histoire de Pise, la plus tragique
d'Italie, ville morte en une fois, en un jour, quand tout son peuple
fut emporté à Gênes; puis vendue aux marchands, aux Médicis, qui ont
sucé sa vie, ont détruit son commerce, lui ont fermé la mer, et la
terre elle-même, par une négligence voulu et meurtrière, a été changée
en marais, plus de canaux; la fièvre organisée pour l'extermination
d'un peuple...

Ici, les larmes lui vinrent dans une telle abondance qu'il s'arrêta;
mais tout le monde continuait de l'écouter. Il se leva alors violent
et furieux, et commença une terrible invective contre la concurrence,
la férocité de boutique, qui ne laissait pas seulement Pise affamée
gagner sa vie avec la soie, la laine, et la faisait mourir du supplice
d'Ugolin... Cependant, grâce à Dieu, au bout de cent années, la
liberté venait... À ce mot _liberté_, le seul que le peuple entendît,
il s'éleva de la foule un concert de cris et de larmes qui perça le
coeur des Français. Le roi se détourna, sans doute parce qu'il
pleurait lui-même, et entra dans l'église. Mais ses gens, tout émus,
hardis de leur émotion (ce n'était pas encore les courtisans bien
appris et dressés de la cour de Louis XIV), insistèrent près de lui et
continuèrent le discours du Pisan. Un conseiller du parlement du
Dauphiné, qui s'appelait Rabot, qui était en faveur et que le Roi
venait d'attacher à son hôtel, dit fortement: «Pour Dieu, Sire! voilà
chose piteuse! Vous devriez bien octroyer... Il n'y a jamais eu de
gens si maltraités que ceux-ci!...» Le roi, sans trop songer, répondit
vaguement qu'il ne demandait pas mieux. Rabot le quitte à l'instant
même, retourne vers le parvis où était la foule du peuple: «Enfants,
le roi de France entend que votre ville ait ses franchises...»

«Vive la France! vive la liberté!» Tous se précipitent au pont de
l'Arno. Le grand lion de Florence, qui était là sur une colonne, est
emporté par l'ouragan, et va, la tête en bas, s'enterrer dans le
fleuve.

Sans malice, dans son ignorance, le roi avait tranché le grand procès
des siècles. Ce procès n'était pas celui de Pise et de Florence:
c'était celui de toutes les villes sujettes, celui des cités
souveraines.

Proclamé le libérateur et le restaurateur du droit, quel droit
allait-il restaurer? À quelle époque remonter? Et quelle Italie
allait-on refaire?

La vraie, la forte, la vivante, était celle du XIIIe siècle; mais le
même peuple vivait-il? Les hommes du XVe siècle, était-ce la même
chose que les citoyens du XIIIe? Oui, si l'on jugeait par la ténacité
étonnante, héroïque, que montra Pise à maintenir sa liberté reprise
ainsi. S'il en était partout de même, il fallait à chaque ville rendre
son droit, consuls et podestat, bourse d'élection, cloche et glaive.
Plus de duché de Milan; les villes de l'ancienne Ligue lombarde
redevenaient autant de républiques. Plus d'État de Venise. Vérone,
Vicence, Padoue, Brescia, renvoyaient leurs provéditeurs. En Toscane,
dissolution complète; ce n'était pas Pise seulement qu'il fallait
soustraire à Florence; mais les vénérables cités étrusques, Volterra
et Cortone, Pistoya la guerrière, enfin «les roquets d'Arezzo,» comme
parle Dante. Tous réclamaient, tous s'isolaient. Un immense passé,
plein de rivalité, de gloire, de haine et de vengeance, surgissait de
la terre. Maintenant l'arbitrage de la France aurait-il la vertu
d'harmoniser cette discorde, de transformer les tyrannies brisées en
fédérations volontaires? C'était chose douteuse et dans l'avenir. Mais
la chose présente et certaine, c'était la dissolution de l'Italie.

Le roi n'avait pas quitté Pise qu'au milieu de la joie du peuple, qui
brisait les lions de Florence, arrivent les envoyés florentins,
Savonarole en tête.

«Enfin tu es venu, ministre de la justice, ministre de Dieu; c'est toi
que, depuis quatre ans, le serviteur inutile qui te parle prédisait
sans te nommer. Nous te recevons avec un coeur satisfait, avec un
visage joyeux. Ta venue a exalté les âmes de tous ceux qui aiment la
justice. Ils espèrent que par toi Dieu abaissera les superbes,
exaltera les humbles et renouvellera le monde. Viens donc joyeux,
tranquille et triomphant, puisqu'il t'envoie, Celui qui triompha pour
nous sur le bois de la croix. Néanmoins, ô roi très-chrétien! écoute
mes paroles et grave-les dans ton coeur... Ne sois point l'occasion de
multiplier les pêchés; protége l'innocence, les veuves, les épouses du
Christ qui sont aux monastères. D'autre part, sois clément, à
l'exemple de ton Sauveur. S'il y a des pécheurs dans Florence, il y a
des serviteurs de Dieu. Pardonne! Christ a bien pardonné!»

Le sublime visionnaire, très-positif ici pourtant et d'une politique
magnanime, demandait, avec plus de précision qu'on ne l'eût attendu,
deux points qui semblaient en effet essentiels: que les Français ne se
fissent point haïr de l'Italie par leurs outrages aux femmes, et,
d'autre part, qu'ils épargnassent les ennemis de la France, les
ennemis de Savonarole, les partisans des Médicis.

L'idée ne venait à personne que Charles VIII fût assez fou pour
adopter précisément le parti contraire à la France pour ne pas
profiter du grand mouvement populaire qui se faisait en sa faveur.

Le roi ne répondit que des paroles vagues, et, sur la route encore, il
refusa de dire comment il venait à Florence.

La nouvelle république, qui se recommandait de lui, qui venait de
mettre ses lys sur le drapeau national, fut obligée à tout hasard de
se mettre en défense à l'approche d'un si étrange ami. Chaque
propriétaire fit venir ses paysans, les arma, se pourvut de vivres, de
munitions, enfin se tint prêt pour un siége.

Cependant le petit peuple, sans défiance, va au-devant du roi avec de
joyeuses acclamations; le clergé chante des hymnes. Lui, si bien
accueilli, il entre en appareil de guerre, les armes hautes, la lance
à la cuisse. Établi au palais des Médicis, il répond aux hommages des
magistrats qu'il a conquis Florence, qu'il est chez lui.
Gouvernerait-il par lui-même ou par les Médicis? C'était la seule
question. Les Florentins protestèrent, et, des deux côtés, l'attitude
devint très-menaçante.

Cependant les conseillers de Charles VIII, regardant bien Florence,
cette grande population, ces hautes et massives maisons de pierre, ces
rues étroites où une armée peut, sans combattre, être écrasée des
toits, commencèrent à songer. Le valet de chambre de Vesc, l'évêque
Briçonnet, n'étaient pas gens à affronter une telle entreprise.

Et d'ailleurs que voulait le roi? Hâter sa marche vers Naples. Ils
s'en souvinrent alors. Aplatis tout à coup, ils tombèrent honteusement
à demander une somme d'argent, se contentant de rançonner la ville
amie et alliée qu'ils désespéraient de prendre.

Mais cette somme, ils la voulaient énorme. Les Italiens, qui
reprenaient courage, refusèrent net. L'un d'eux, arrachant le papier,
dit: «Sonnez vos trompettes, nous sonnerons nos cloches.» Enfin, pour
cent vingt mille florins, le roi les tint quittes et partit. Pour
cette somme, il faisait une triste concession; il abandonnait Pise, ne
stipulant pour elle que le _pardon de ses offenses_.

Il tuait Pise, mais n'avait pas moins tué Florence. Son passage devait
y porter des fruits de mort. La république et le parti français
devaient bientôt périr. On put savoir alors combien Savonarole était
un vrai prophète, voyant profondément le vieux péché du peuple et sa
fatalité. Il avait toujours dit que le roi de France viendrait à Pise,
et que ce jour-là mourrait l'État de Florence.



CHAPITRE III

LA DÉCOUVERTE DE ROME--FORNOUE

1495


Quand Charles VIII entra dans Rome, le 31 décembre 1494, le pape
Roderic Borgia, le fameux Alexandre VI, monté récemment au pontificat,
n'était pas encore le personnage illustre qui a laissé une telle trace
dans l'histoire. C'était un homme de soixante ans, fort riche, qui
maniait depuis quarante ans les finances de l'Église et percevait les
droits du sceau. Il était à son avénement le plus grand capitaliste du
sacré collége. C'est pour cela qu'il fut nommé. Il ne marchanda pas
sa place, paya généreusement chaque vote et sans mystère, envoyant en
plein jour à l'un quatre mules chargées d'argent, à l'autre cinq mille
couronnes d'or, pratiquant à la lettre le mot de l'Évangile: «Donne
ton bien aux pauvres.»

Il avait de sa maîtresse Vanozza quatre enfants, qu'il avait élevés
publiquement et reconnus. Ses moeurs n'étaient pas plus mauvaises que
celles des autres cardinaux, et il était beaucoup plus laborieux, plus
appliqué aux affaires. On lui reprochait une chose, d'être toujours
gouverné par une femme. Il l'avait été longtemps par deux Romaines, la
Vanozza et la mère de Vanozza; depuis il l'était par sa fille, la
belle Lucrezia, qui a été chantée par les poètes de l'époque; il était
très-faible pour elle et l'aimait trop pour son honneur.

Ce qui étonnait fort aussi dans cette cour du pape, c'est que Borgia,
né au pays des Maures, à Valence en Espagne, avait attiré à Rome
nombre de trafiquants de ce pays, des Maures, des juifs. Il était en
correspondance intime avec le Turc, et recevait pension de lui pour
garder prisonnier, son frère, le sultan Gem.

Cette étrange amitié alla si loin, dit-on, qu'il fit évêques et
cardinaux des protégés de Bajazet.

Ce pontificat mémorable arrivait pour couronner une étonnante série de
mauvais papes. Un seul, en soixante ans, Pie II, avait fait exception.
Le caractère des autres fut d'allier trois choses, d'être d'impudents
débauchés, et en même temps si bons pères de famille, tellement
avides, avares, ambitieux pour les leurs, qu'ils auraient mis le monde
en cendres pour faire de leurs bâtards des princes. Avec cela, prêtres
féroces, Paul II tortura lui-même les académiciens de Rome suspects
d'être platoniciens; l'un d'eux lui mourut dans les mains. Ce Paul eut
tellement soif du sang des Bohémiens que, pour les exterminer, il
poussa Mathias Corvin, l'unique défenseur de l'Europe, à laisser là
les Turcs pour se faire le bourreau de la Bohême. Il avait trouvé un
moyen nouveau et singulier d'amasser un trésor; c'était de ne plus
nommer à aucun évêché, de laisser tout vacant, et de percevoir seul
les fruits. S'il eût vécu, il aurait été le dernier évêque de la
chrétienté.

Sixte IV fut bien pire. Son pontificat colérique, impudent, effréné,
passe tous les récits de Suétone. Rome, du temps des papes comme du
temps des empereurs, a fait souvent des fous. L'infaillibilité leur
montait à la tête, et tel homme sensé devenait un maniaque furieux.
Sixte, devenu pape, donne un nouvel exemple: il chasse les femmes, vit
à la turque, ne veut plus que des pages. Ces mignons, grandissant,
deviennent les pasteurs des âmes, évêques ou cardinaux. Avec ces
moeurs dénaturées, il n'en suit pas moins la nature, ruine l'Église
pour ses bâtards, pour deux surtout qu'il avait de sa soeur, brouille
toute l'Italie; le fer et le feu à la main, il leur cherche des
principautés. Il crée un nouveau droit des gens, mettant, chose
inouïe! des prisonniers de guerre à la torture, et menaçant les
évêques qui ne se joindraient pas à lui de les vendre comme esclaves
aux Turcs.

Ce pape épouvantable mourut; on rendit grâce à Dieu. Qui aurait cru
que le pontificat suivant pût être pire encore? Cela se vit. Innocent
VIII, non moins avide pour les siens et non moins corrompu, eut cela,
par-dessus ses crimes, qu'il tolérait tous ceux des autres. Il n'y eut
plus de sûreté. Vol et viol, tout devint permis dans Rome. Des dames
nobles étaient enlevées le soir, rendues le matin: le pape riait.
Quand on le vit si bon, on commença à tuer: il ne s'émut pas
davantage. Un homme avait tué deux filles. À ceux qui dénonçaient le
fait, le camérier du pape dit gaiement: «Dieu ne veut pas la mort du
pécheur, mais qu'il paye et qu'il vive.»

À la mort d'Innocent, il y avait à Rome deux cents assassinats par
quinzaine. Alexandre VI eut le mérite de remettre un peu d'ordre.

Les cardinaux comptaient avoir nommé en lui un administrateur. Il
était originairement avocat à Valence. On le croyait avare, mais point
ambitieux. Neveu de Calixte III, au lieu d'un établissement de prince,
il n'avait voulu qu'un bon poste pour faire de l'argent. Un des
Rovère, neveu de Sixte IV, eut trois archevêchés. Borgia, visant au
solide, eut seulement les revenus de trois archevêchés. Homme
d'affaires avant tout, parleur facile, aimable, donneur, prodigue de
promesses, intarissable de mensonges, ce Figaro ecclésiastique
réussissait singulièrement dans les missions; c'est ce qui l'avait
maintenu si longtemps au poste de _factotum_ des papes, qui ne
pouvaient se passer de lui ni pour l'intrigue politique, ni pour le
grand négoce spirituel, le comptoir des grâces et justices, la banque
des bénéfices, des péchés, des procès.[18]

[Note 18: Les archives du Vatican ne sont pas venues à Paris
inutilement; un bureau, créé exprès, en a tiré en peu d'années
vingt-cinq cartons d'extraits, grand catalogue détaillé qui donne
parfois des pièces entières, souvent de simples titres, souvent aussi
des notices bien faites. L'étude très-attentive que nous fîmes de ces
cartons aux Archives en 1851, nous a montré qu'ils contenaient la
substance d'une curieuse _Histoire financière de l'Église_. Les pièces
d'intérêt politique sont infiniment moins nombreuses, un dixième tout
au plus. Mais bien moins nombreuses encore sont les pièces d'intérêt
spirituel et ecclésiastique. J'ose dire que celles-ci ne sont pas la
dixième partie du dixième. Les finances remplissent tout. Elles sont
l'alpha et l'oméga de l'administration romaine. Au total, c'est
l'histoire, moins du pontificat ou de la souveraineté que d'une maison
de commerce.

Il y a une infinité de curieux détails de moeurs, de piquantes
anecdotes. J'y vois que les exactions de Jean XXII avaient réduit
l'archevêque de Lyon à la mendicité; il dit qu'il est prêt à
abandonner tout revenu pour avoir au moins _la vie et l'habit_, comme
le moindre des moines. Une pièce de 1501 contient force recettes
médicales, des discours de médecins, des notices sur les vertus des
plantes et des minéraux: s'agit-il de guérir ou d'empoisonner? On se
le demande, en songeant que cette pièce est du pontificat d'Alexandre
VI, etc., etc. _Extraits des Archives du Vatican_, cartons 376-378.]

Dans cette banque d'échange entre l'or de ce monde et les biens du
monde à venir, deux choses montrent que Borgia n'était pas un
financier vulgaire, mais inventif, un esprit créateur.

Le premier des papes, il déclara officiellement qu'il pouvait d'un mot
laver les péchés des morts mêmes, délivrer les âmes souffrantes en
purgatoire. C'était bien comprendre son temps. Il devinait
parfaitement que, si la foi diminuait, la nature prenait force, que,
si l'on était moins chrétien, on devenait plus homme, plus tendre,
plus sensible. Quel fils eut eu le coeur de laisser sa mère dans les
flammes dévorantes? Quelle mère n'eût payé pour son fils?

Mais si les feux spirituels du purgatoire étaient d'un bon rapport,
combien les flammes visibles et temporelles étaient plus sûres encore
de faire impression et de tirer l'argent des poches! Qui peut dire ce
que rapporta au Saint-Siége la terreur de l'Inquisition? En Allemagne,
deux moines envoyés par Innocent VIII dans un petit pays, le diocèse
de Trêves, brûlèrent six mille hommes comme sorciers. Nous avons parlé
de l'Espagne. Quiconque se sentait en péril courait à Rome, mettait
ses biens aux pieds du pape. Que faisait celui-ci? L'avide Sixte IV,
si sanguinaire en Italie, se fit doux et bon en Espagne, rappelant à
l'Inquisition l'histoire du bon pasteur. Alexandre VI, au contraire,
bien plus intelligent, comprit que plus elle brûlerait d'hommes, plus
on aurait besoin du pape. Il loua les inquisiteurs, fut cruel en
Espagne, clément en Italie; les juifs et Maures, contre lesquels il
jetait feu et flammes, le trouvaient chez lui le meilleur des hommes,
s'établissaient sous sa protection et apportaient leurs capitaux.

Un pape si bien avec les juifs, ami de Bajazet, avait beaucoup à
craindre devant l'armée de la croisade. Il y voyait son mortel ennemi,
le cardinal Saint-Pierre, Rovère, neveu de Sixte IV, et qui devint
Jules II. Rovère ne l'appelait pas autrement que le _Marane_ (le
Maure, le mécréant). Il était pendu à l'oreille du roi, et ne perdait
pas un moment pour lui dire et redire qu'il fallait en purger l'Église
et déposer ce misérable.

Sous cette terreur, Alexandre VI donna un spectacle étonnant,
changeant de volonté de quart d'heure en quart d'heure, ne pouvant
s'arrêter à rien. Il appelait Bajazet, qui était trop loin pour venir
à temps. Il réparait les murs de Rome, recevait les troupes de Naples.
Puis il voulait négocier; il envoyait à Charles VIII. Puis il voulait
partir, et il faisait promettre aux cardinaux de le suivre. Ils
promettaient, et, sous main, faisaient leurs traités, s'arrangeaient
un à un. Personne n'était pour le payer, ni la ville, ni la campagne,
qui toute se levait contre lui. L'événement le surprit dans ses
fluctuations. Il ne put ni partir, ni traiter, ni combattre. Il se
blottit tremblant dans le château Saint-Ange.

Selon un récit populaire, le pape aurait fait dire au roi qu'il ne lui
conseillait pas de venir à Rome, parce qu'il y avait peste et famine;
que, de plus, son arrivée mettrait le Turc en Italie. À quoi le roi
aurait répondu en riant qu'il ne craignait pas la peste; que la mort
serait le repos de son pèlerinage; qu'il ne craignait pas la faim;
qu'il venait pourvu de vivres pour rétablir l'abondance; et que, pour
le Turc, ne demandant qu'à le combattre, il lui saurait gré de venir,
de lui épargner moitié du chemin.

Les Français trouvaient le pape jugé par sa peur même. Caché dans le
tombeau d'Adrien, il avait l'attitude d'un coupable qui se connaît et
se rend justice. Ils ne demandaient qu'à tirer dessus, et tournaient
leurs canons vers le vieux nid pour déloger l'oiseau. Mais le Roi
avait deux oreilles: à l'une criait l'accusateur, le cardinal Rovère;
à l'autre, un peu plus bas, parlait le favori, le marchand de
Briçonnet, qui s'était fait évêque et voulait être cardinal. Cette
bassesse de coeur que nous avons vue à Florence, elle éclata ici dans
tout son lustre: l'homme vendit pour un chapeau l'honneur de la France
et l'Église.

Le pape, ainsi sauvé et averti, reprit courage et langage de pape; il
fit dire au roi dignement qu'il était prêt à recevoir son serment
d'obédience. Le roi qui, en faisant cette lâcheté, s'en voulait
cependant et restait de mauvaise humeur, répondit: «D'abord, je veux
ouïr la messe à Saint-Pierre; je dînerai ensuite; après quoi, je le
recevrai.»

Le président du parlement de Paris régla les conditions:

1º Continuation du privilége secret qu'avaient le roi, la reine et le
dauphin (celui de pouvoir entendre la messe, même étant excommunié);

2º L'investiture du royaume de Naples;

3º La reddition du frère du sultan.

Le premier article accordé; les deux autres, le pape comptait les
éluder. Au lieu de l'investiture expresse, il donna la _rose d'or_,
signe de distinction que les papes donnaient aux rois défenseurs de
l'Église. Pour Gem, il affecta de le consulter, lui demanda devant le
roi s'il voulait rester à Rome ou suivre le roi de France. Le
prisonnier, homme supérieur par l'intelligence et sentant à merveille
le péril de sa situation, refusa d'avoir un avis. «Je ne suis pas
traité comme sultan, dit-il; qu'importe à un prisonnier d'aller ou de
rester?» Le pape, embarrassé, dit qu'il n'était pas prisonnier, que
tous deux ils étaient rois, qu'il n'était que leur interprète. Charles
VIII n'insista pas en présence de Gem, mais trois jours après se le
fit livrer.

Borgia, malgré la protection de Briçonnet, n'était pas rassuré. Comme
il se rendait au banquet royal, on tira le canon pour lui faire
honneur. Il crut que c'était un signal pour s'emparer de sa personne,
se sauva et ne dîna point.

La familiarité des Français n'était pas rassurante. Aux moindres
occasions, ils entraient chez le pape, s'asseyaient pêle-mêle avec les
cardinaux. Ils lui avaient pris les clefs de Rome, avaient dressé
leurs potences au champ de Flore, et jugeaient au nom du roi.

Leurs respects mêmes épouvantaient. Au baisement des pieds, il y eut
une telle presse, une telle furie d'empressement (chez ces gens qui
deux jours avant voulaient tirer sur lui), qu'ils faillirent le jeter
par terre.

Le roi, qui ne se fiait guère à lui, emmena de Rome, outre le sultan
Gem, le fils du pape, César, cardinal de Valence, sous titre de légat,
en réalité comme otage.

Fils d'une femme de Servie, Gem avait l'air d'un chevalier chrétien,
une très-noble figure, triste et pâle, un nez de faucon, les yeux d'un
poète et d'un mystique. Nos gentilshommes lui trouvaient des manières
vraiment royales, avec un mélange de fierté et de grâce flatteuse qui
n'appartient qu'à l'Orient. Le malheureux n'alla pas loin. Prisonnier
depuis treize années, l'air, le jour, le ciel italien, l'affluence
aussi de l'armée qui l'admirait et le fêtait, purent lui être fatales.

On a cru généralement qu'Alexandre VI, par vengeance ou pour gagner
l'argent de Bajazet, l'avait livré au roi empoisonné. Ce qui est sûr,
c'est que le jour où il parut frappé, le fils du pape se sauva déguisé
et revint à Rome. Porté jusqu'à Capoue, Gem y était si faible qu'il ne
put lire une lettre de sa mère qu'on lui apportait d'Égypte. On le
mena jusqu'à Naples, où il expira, dit-on, dans un élan religieux,
remerciant Dieu de ne pas permettre que l'ennemi de sa foi se servît
de lui pour combattre l'islamisme. Charles VIII, qui le plaignait
fort, le fit embaumer, et envoya à sa mère tout ce qui restait de lui.

Le pape avait jeté le masque, et l'Espagne le jeta aussi.
L'ambassadeur de Ferdinand le Catholique, qui suivait le roi et qui
n'avait rien dit à Rome, imagina, entre Rome et Naples, de faire une
grande scène de protestation qui pût relever le courage du parti
espagnol de Naples.

Cet éclat ne servit à rien. Tout échappa aux Aragonais, l'armée et les
places et le peuple. Le vieux roi meurt. Son fils Alfonse se sauve.
Son fils, le jeune Ferdinand, perd terre, passe dans Ischia. Les seuls
forts qui résistèrent furent emportés, et tout tué. La terreur gagne
le royaume, elle passe l'Adriatique. Les Turcs voient le drapeau
français en face, prennent la panique, se sauvent, abandonnent les
forts d'Albanie. Les Grecs achètent des armes, prêts, disent-ils, à
tuer tous les Turcs au débarquement des Français.

Un capitaine fut envoyé en Calabre sans soldats pour recevoir la
province. Partout les gendarmes, sans armure, en habit léger, les
pieds dans les pantoufles, allaient marquer les logements.

Charles VIII débuta à Naples par une mesure qui eût gagné le peuple
s'il y avait eu un peuple: il réduisit l'impôt à ce qu'il était du
temps de la maison d'Anjou. La réduction n'allait pas à moins de deux
cent mille ducats.

Le pays était féodal, et les seigneurs ne tenaient compte d'une
diminution qui soulageait leurs vassaux sans augmenter leurs revenus.
Chacun d'eux comptait plutôt sur quelque faveur personnelle. Ceux
d'Anjou parlaient haut, exigeaient au nom d'une si vieille fidélité;
et ceux d'Aragon voulaient être payés comptant de leur trahison
récente. Il n'était pas de fief pour lequel il ne se présentât deux
propriétaires en litige. Charles VIII les accorda en fermant l'oreille
à tous, refusant de se faire juge et maintenant le _statu quo_. Ils
furent d'accord, mais contre lui.

La conduite des Français était contradictoire. Ils voulaient tout,
arrachaient tout, emplois et fiefs, et, d'autre part, ils ne voulaient
pas rester; ils n'aspiraient qu'à retourner chez eux; ils
redemandaient la pluie, la boue du Nord sous le ciel de Naples. Quant
ils apprirent la ligue de l'Italie avec l'Empereur et l'Espagne, cette
effrayante nouvelle les mit dans la plus grande joie. Ils espérèrent
perdre l'Italie et pouvoir retourner chez eux. Ils en firent deux
_soties_, où le pape empoisonneur, Maximilien, l'Espagnol et la Ligue,
parurent tous en figures de Gilles. Le roi y assista et en rit de tout
son coeur.

Le 12 mai, autre pièce où l'acteur fut le roi. En manteau impérial,
la couronne d'Orient en tête, il fit une entrée solennelle dans
Naples. Ne faisant la croisade, il fit tout du moins le triomphe.

C'était pourtant une question de savoir si ce triomphateur pourrait
rentrer chez lui. La jeunesse qui l'entourait, outrecuidante et
méprisante, n'avait pas là-dessus la moindre inquiétude. Venise
cependant et Ludovic avaient en un moment fait une grosse armée de
quarante mille hommes. Le roi s'affaiblissant encore au retour par des
détachements, n'en avait que neuf mille (en comptant les valets) quand
il trouva l'ennemi sur les bords du Taro, à Fornoue, dans les
Apennins. On parlementa fort; les Italiens étaient fort refroidis par
la mollesse de leurs gouvernements, qui ne demandaient qu'à traiter
avec cet ennemi si faible. Pour les Français, qui avaient tout contre
eux, la position, le défaut de vivres, un orage de nuit, le torrent
qui grossit, ils montrèrent une étonnante confiance.[19]

[Note 19: Pour cette époque, et en général pour les guerres d'Italie,
voir un livre peu consulté: la Vie de Trivulce, par Rosmini, 1815,
livre sorti des archives de la famille, qui a fait copier soixante-dix
volumes d'actes dans tous les dépôts de l'Europe.--Trivulce avait de
Louis XII quatre cents livres de pension. _Archives, cartons des
rois_, K. 94, _quittance du 7 juin 1501_.]

«Le 6 juillet, l'an 1495, environ sept heures du matin, le roi monta à
cheval et me fit appeler, dit Commines. Je le trouvai armé de toutes
pièces et sur le plus beau cheval que j'aye vu de mon temps, appelé
_Savoie_; c'étoit un cheval de Bresse qui étoit noir et n'avoit qu'un
oeil; moyen cheval, mais de bonne grandeur pour celui qui étoit
dessus. Et sembloit que ce jeune homme fût tout autre que sa nature ne
portoit, ni sa taille, ni sa complexion; car il étoit fort craintif à
parler (ayant été nourri en grande crainte et avec petites gens). Et
ce cheval le montroit grand; il avoit le visage bon et de bonne
couleur, et la parole audacieuse et sage. Il sembloit bien que frère
Hieronyme (Savonarole) m'avoit dit vray, que Dieu le conduiroit par la
main, et qu'il auroit bien à faire au chemin, mais que l'honneur lui
en demeureroit.»

Cette bataille fut la dérision de la prudence humaine.

Tout ce qu'on pouvait faire de fautes, les Français le firent, et ils
vainquirent. D'abord, leur excellente et redoutable artillerie, ils ne
s'en servirent pas, la laissèrent de côté. Ils ne voulaient,
disaient-ils, que passer leur chemin; mais ils passaient plus ou moins
vite, de sorte que l'avant-garde, le corps de bataille et
l'arrière-garde se trouvèrent séparés par de grandes distances.

Le marquis de Mantoue, Gonzague, très-bon général italien, qui les
voyait si mal en ordre de l'autre côté d'un torrent presque à sec qui
les séparait, avait beau jeu pour se jeter entre eux, les couper et
les écraser.

Les Stradiotes, très-bons soldats grecs de Venise, chevau-légers,
armés de cimeterres orientaux, devaient pénétrer dans les files de la
lourde gendarmerie française, et, de côté, faucher, poignarder les
chevaux.

Cette manoeuvre eût été terrible; heureusement, le Milanais Trivulce,
qui la connaissait bien et la prévit, trouva une diversion. Il laissa
sans défense, à leur discrétion, le camp du roi, ses brillants
pavillons, les coffres et malles, les mulets richement chargés. Il
était sûr que ces pillards se jetteraient sur cette proie et
laisseraient là la bataille. C'est ce qui eut lieu en effet.

Des deux côtés, les hommes d'armes donnèrent des lances avec une
extrême vigueur; toutefois, il y avait cette différence que les
chevaux des Italiens étaient plus faibles, leurs lances légères et
souvent creuses. Après le premier choc, ils n'avaient plus rien que
l'épée.

Le roi était au premier rang; nul ne le précédait que le bâtard de
Bourbon, qui fut pris. Les choses étaient si mal prévues, que par
trois fois il resta seul, attaqué par des groupes de cavaliers, et ne
s'en démêla que par la force et la furie de cet excellent cheval noir.

La perte des Italiens fut énorme, trois mille cinq cents morts en une
heure. Cela tint à ce que les valets français, armés de haches,
taillèrent et mirent en pièces tout ce qui était à terre. Il n'y eut
pas de prisonniers.

Nombre de vaillants Italiens restèrent sur le carreau, entre autres
les Gonzague, parents du général, qui étaient cinq ou six, et se
firent tous tuer.

Le sénat de Venise fit faire des feux de joie, prétendant avoir gagné
la bataille, puisqu'on avait pris le camp du roi. Cependant cet
affreux carnage, fait si vite, sans artillerie, par cette poignée
d'hommes, laissa une extrême terreur dans l'Italie, le plus grand
découragement. «Une bataille perdue, dit le maréchal de Saxe, c'est
une bataille qu'on croit perdue.» Les Italiens, fort imaginatifs, se
jugèrent vaincus et le furent, déclarant qu'il était impossible de
soutenir la _furie des Français_.



CHAPITRE IV

RÉSULTATS GÉNÉRAUX--LA FRANCE SE CARACTÉRISE--L'ARMÉE ADOPTE ET DÉFEND
PISE, MALGRÉ LE ROI.

1496


Un événement immense s'était accompli. Le monde était changé. Pas un
État européen, même des plus immobiles, qui ne se trouvât lancé dans
un mouvement tout nouveau.

Quoi donc! qu'avons-nous vu? Une jeune armée, un jeune roi qui, dans
leur parfaite ignorance et d'eux-mêmes et de l'ennemi, ont traversé
l'Italie au galop, touché barre au détroit, puis non moins vite et
sans avoir rien fait (sauf le coup de Fornoue), sont revenus conter
l'histoire aux dames.

Rien que cela, c'est vrai. Mais l'événement n'en est pas moins immense
et décisif. La découverte de l'Italie eut infiniment plus d'effet sur
le XVIe siècle que celle de l'Amérique. Toutes les nations viennent
derrière la France; elles s'initient à leur tour, elles voient clair à
ce soleil nouveau.

«N'avait-on pas cent fois passé les Alpes?» Cent fois, mille fois.
Mais ni les voyageurs, ni les marchands, ni les bandes militaires
n'avaient rapporté l'impression révélatrice. Ici, ce fut la France
entière, une petite France complète (de toute province et de toute
classe), qui fut portée dans l'Italie, qui la vit et qui la sentit et
se l'assimila, par ce singulier magnétisme que n'a jamais l'individu.
Cette impression fut si rapide que cette armée, comme on va voir, se
faisant italienne et prenant parti dans les vieilles luttes
intérieures du pays, y agit pour son compte, même malgré le roi, et
d'un élan tout populaire.

Rare et singulier phénomène! la France arriérée en tout (sauf un
point, le matériel de la guerre), la France était moins avancée pour
les arts de la paix qu'au XIVe siècle. L'Italie, au contraire,
profondément mûrie par ses souffrances mêmes, ses factions, ses
révolutions, était déjà en plein XVIe siècle, même au delà, par ses
prophètes (Vinci et Michel-Ange). Cette barbarie étourdiment heurte un
matin cette haute civilisation; c'est le choc de deux mondes, mais
bien plus, de deux âges qui semblaient si loin l'un de l'autre; le
choc et l'étincelle; et de cette étincelle, la colonne de feu qu'on
appela la Renaissance.

Que deux mondes se heurtent, cela se voit et se comprend; mais que
deux âges, deux siècles différents, séparés ainsi par le temps, se
trouvent brusquement contemporains; que la chronologie soit démentie
et le temps supprimé, cela paraît absurde, contre toute logique. Il ne
fallait pas moins que cette absurdité, ce violent miracle contre la
nature et la vraisemblance, pour enlever l'esprit humain hors du vieux
sillon scolastique, hors des voies raisonneuses, stériles et plates,
et le lancer sur des ailes nouvelles dans la haute sphère de la
raison.

Quand Dieu enjambe ainsi les siècles et procède par secousse, c'est un
cas rare. Nous ne l'avons revu qu'en 89.

N'oublions pas ce qui a été établi dans l'Introduction.

Ce qui retardait la Renaissance et la rendait presque impossible, du
XIIIe au XVIe siècles, ce n'était pas qu'on eût par le fer et le feu
détruit tout jet puissant qui se manifestait; d'autres auraient surgi
du même fonds. Mais on avait créé, par-dessus ce fonds productif, un
monde artificiel, de médiocrité pesante, monde de plomb, qui tenait
submergés toute noblesse de vie et de pensée, toute grandeur et tout
_ingegno_. Le vieux principe, dans sa caducité, avait engendré
malheureusement, engendré des fils de vieillesse, maladifs,
rachitiques et pâles. Quels fils? nous l'avons dit, la stérilité
scolastique. Quels fils? Toutes les fausses sciences, la vraie étant
proscrite. Quels fils? la médiocrité bourgeoise et la petite prudence.

Pour résumer l'obstacle, ce n'était pas qu'il n'y eût rien, qu'on
n'eût rien fait pendant deux siècles. C'était qu'on eût fait quelque
chose, créé, fondé la platitude, la sottise, la faiblesse en tout.

La France de Charles V, tristement aplatie dans la _sagesse_ et dans
la prose, la France de Louis XI et de l'avocat Patelin, radicalement
bourgeoise, rieuse et méprisante de toute grandeur, sont si
parfaitement médiocres qu'elles ne savent même plus ce que c'est que
la médiocrité.

Il n'est pas facile de deviner, quand cela eût fini, si elle n'eût
pourtant, dans un vif mouvement de jeunesse et d'instinct, sauté le
mur des Alpes, et ne se fût jetée dans un monde de beauté, tout au
moins de lumière, où rien n'était médiocre. Elle retrouva, à ce
contact, quelque chose de sa nature originaire; elle y reprit la
faculté du grand.

Rien n'était plat en Italie, rien prosaïque, rien bourgeois. Le laid
même et le monstrueux (il y en avait beaucoup au XVe siècle) étaient
élevés à la hauteur de l'art, Machiavel, Léonard de Vinci, ont pris
plaisir à dessiner des crocodiles et des serpents.

Milan n'était pas médiocre sous Vinci et Sforza, dans son bassin
sublime, cerné des Alpes, Alpe elle-même par sa cathédrale de neige,
éblouissante de statues; Milan sur le trône des eaux lombardes, dans
sa centralisation royale des arts, des fleuves et des cultures.

Rome n'était pas médiocre sous Borgia. L'ennuyeuse Rome moderne, bâtie
des pierres du Colysée par les neveux des papes, n'existait pas
encore, ni la petite hypocrisie, le vice masqué de décence. Rome était
une ruine païenne, où l'on cherchait le christianisme sans le
trouver. Rome était une chose barbare et sauvage, mêlée de guerres,
d'assassinats, de bouviers brigands des marais Pontins et des fêtes de
Sodome. Au milieu, un banquier, entouré de Maures et de juifs: c'était
le pape, et sa Lucrezia tenant les sceaux de l'Église.

Cela n'était pas médiocre. Quand notre armée rentra, elle rapporta de
Rome une histoire peu commune, propre à faire oublier tout ce que la
France gauloise trouvait piquant, tous les enfantillages des
Cent-Nouvelles et des vieux fabliaux.

Ils essayèrent à Naples de jouer cette histoire sur les tréteaux. Mais
il y avait là un grandiose dans le mal, qu'on ne pouvait jouer et que
l'innocence des nôtres n'était pas faite pour atteindre.

On attendit trente ans pour trouver le vrai nom d'un tel monde. Ni
Luther ni Calvin n'y atteignirent. Rabelais seul, le bouffon colossal,
y réussit. _Antiphysis_, c'est le mot propre, qu'il a seul deviné
(l'envers de la nature). Par le beau, par le laid, le monde fut
illuminé; et il rentra dans le sens poétique, dans le sens de la
vérité, des réalités hautes et de la grande invention.

Cette vision de Rome, effrayante, apocalyptique, du pape siégeant avec
le Turc, la scène la plus forte que l'on eût vue depuis mille ans,
jeta le monde dans un océan de rêveries et de pensées.

En ce mensonge des mensonges, en ce vice des vices, les raisonneurs
trouvèrent l'_Antiphysis_, l'envers de la nature, l'envers de l'idéal,
que la raison n'eût pas donné, monstruosité instructive qui les
éclaira par contraste, et sans autre recherche indiqua la voie du bon
sens et le retour à la nature.

D'autre part, les mystiques, ivre d'étonnement dans ce monstre à deux
têtes, crurent voir le signe de la Bête et la face de l'Antéchrist.
Ils fuirent à reculons contre le cours des siècles et jusqu'au berceau
des âges chrétiens.

Dès ce jour, deux grands courants électriques commencent dans le
monde: Renaissance et Réformation.

L'un, par Rabelais, Voltaire, par la révolution du droit, la
révolution politique, va s'éloignant du christianisme.

L'autre, par Luther et Calvin, les puritains, les méthodistes,
s'efforce de s'en rapprocher.

Mouvements mêlés en apparence, le plus souvent contraires. Le jeu de
leur action, leurs alliances et leurs disputes, sont l'intime mystère
de l'histoire, dont leur lutte commune contre le Moyen âge occupe le
premier plan, le côté extérieur.

       *       *       *       *       *

Tel est le résultat général. Mais notons aussi le spécial, qui n'en a
pas moins une importance profonde.

Une nation, l'organe principal de la Renaissance, se caractérise pour
la première fois. Le monde apprend ici, par le bien, par le mal, ce
que c'est que la France.

Organe dominant et principal acteur dans le drame humain au XVIe
siècle, elle ne se relève qu'en révélant l'homme du temps, de sorte
que ce fait spécial redevient général encore. Le Français de Charles
VIII et de Louis XII, c'est l'homme vrai de l'Europe d'alors, plus en
dehors et mieux connu que celui d'aucune nation.

Et d'abord, le vice français, c'est le vice général du XVIe siècle,
celui qui devait éclater après la longue hypocrisie et l'abstinence
forcée. C'est le violent élan des jouissances, une aveugle furie
d'amour physique qui ne respecte rien, outrage ce qu'il aime et
désire. La femme a sa revanche. Par une réaction naturelle, par la
douceur et son adresse, elle s'empare de cette force brutale et la
gouverne. Ce siècle est le règne des femmes, spécialement en France.
Par les Anne et les Marguerite, les Diane, les Catherine de Médicis,
les Marie Stuart, elles le troublent, le corrompent et le civilisent.

Non-seulement l'art, la littérature, les modes et toutes les choses de
forme changent par elles, mais le fonds de la vie. La constitution
physiologique est atteinte dans son essence. La maladie du Moyen âge,
la lèpre, fut un mal solitaire, un mal de moine, né de la négligence
et de l'abandon du corps. La maladie du XVIe siècle au contraire a sa
source dans le mélange confus, violent, impur des sexes et des
populations[20]. Elle éclata au moment de la grande migration des
juifs et des Maures, au passage des armées de Charles VIII, de Louis
XII et de Maximilien, de Gonsalve de Cordoue.

[Note 20: Les brusques changements de température (qui perpétuent
encore aujourd'hui la lèpre sur la côte de Gênes) se produisaient chez
beaucoup des nôtres qui passaient les Alpes, non plus par l'ancienne
lèpre, mais par d'autres maladies de peau. Ce grand fléau du Moyen
âge, affaibli par sa division même, ne se retirait pas pourtant sans
laisser de vives irritations.--Les deux fléaux se rencontrèrent. C'est
ainsi que Paracelse, excellent observateur (malgré le bizarre de ses
théories), explique la naissance du mal immense qui enveloppa le XVIe
siècle, circulant de mille manières, et gagnant les plus sains mêmes,
les plus purs, les plus abstinents.--Excepté trois maux violents dans
cette période (le scorbut, la suette et la coqueluche), la grande
maladie du temps absorba toutes les autres. Toutes entrèrent dans cet
océan.--Quand Rabelais dédia son livre à ce genre de malades, c'était
le dédier à tout le monde. Hutten adresse l'histoire de sa guérison à
son patron, l'archevêque de Mayence.--Charles VIII fut frappé, tout
des premiers, à sa descente en Italie. François Ier et Léon X le
furent plus tard, comme on sait. Le premier ayant séjourné peu de
temps avec sa cour dans la ville de Nantes, le fléau y fut si intense
qu'il fallut sur-le-champ y fonder un grand hôpital. (Voir le docteur
Guépin.) Ainsi, au moment où l'on ferme les léproseries, s'ouvrent les
hospices des vénériens.--L'amiral de Soliman, Barberousse, fit sa cour
au roi, ami de son maître, en lui faisant l'hommage d'un remède
nouveau, des pilules qui portent son nom. Voir surtout le _Recueil des
textes_ (Vesale, Fallope, Cardan, Fracastor, Rondelet, etc.) publié à
Venise, 1566 (in-folio), et Gruner, Jena, 1789.]

La femme, à ce moment, prend possession de l'homme; elle paraît son
jouet, sa captive, et devient sa fatalité.

On a vu avec quelle facilité les Italiennes s'emparèrent de Charles
VIII et le firent agir contre sa politique et son intérêt. L'histoire
du roi fut celle de l'armée, partout où elle s'arrêta. Nos Français,
insolents, violents le premier jour, dès le lendemain changeaient et
voulaient plaire. Ils aidaient à raccommoder ce qu'ils avaient cassé
la veille. Ils jasaient sans savoir la langue; les enfants s'en
emparaient, et la femme finissait par les faire travailler, porter
l'eau et fendre le bois.

Il en était tout autrement avec les Allemands, qui séjournaient dix
ans sans savoir un mot d'italien, étaient toujours sujets à s'enivrer
et à battre leur hôte. Encore moins était-on en sûreté avec
l'Espagnol, méprisant, taciturne, horriblement avare, qui, sur la
moindre idée de quelque argent caché, liait l'homme avec qui il venait
de manger, lui mettait l'épée à la gorge, le torturait à mort.

Le caractère français, aimable et généreux, éclata d'une manière bien
frappante dans l'affaire de Pise, et par une résistance singulière,
unique, aux ordres du roi.

Cette religion d'idolâtrie et d'obéissance absolue dans le reste,
faiblit ici. Les nôtres, qui n'eussent jamais résisté dans une affaire
française, résistèrent, par honneur, par pitié, par amour, dans une
cause tout italienne.

Reprenons d'un peu haut.

Quand le roi alla de Florence à Rome, son homme, Briçonnet, pour tirer
l'argent des Florentins, s'était fait fort de leur faire rendre Pise.
Il y alla, mais revint à Florence, jurant qu'il avait fait ce qu'il
pouvait, mais que les Pisans _ne voulaient pas_ se rendre, qu'il eût
fallu une bataille, et qu'en sa qualité d'homme d'Église il ne pouvait
verser le sang.

Cette bataille, il n'eût pu la livrer: la garnison française, en deux
mois de séjour, était devenue tout italienne, liée de coeur avec la
ville et décidée à ne rien faire contre elle.

Il y avait près du roi deux partis, pour et contre Pise. Son
irrésolution était telle, que, de Naples, il donna six cents hommes
aux Pisans pour les défendre contre les Florentins.

La difficulté fut plus grande encore au retour. L'armée, passant à
Pise, fut enveloppée et gagnée par la garnison française, qui lui
communiqua sa vive sympathie pour la ville.

Cette garnison y avait des liens d'amour ou d'amitié; mais l'armée,
qui venait de Naples et qui ne connaissait de Pise que son malheur,
montra une générosité désintéressée, admirable.

Cette armée monarchique s'éleva par le coeur jusqu'à comprendre une
idée, bien nouvelle pour elle à coup sûr, le deuil du citoyen qui perd
son âme et meurt en perdant la patrie.

Il y eut autour du roi comme une émeute de prières et de larmes,
autour de Briçonnet des cris, des menaces de mort. Les gentilshommes
de la garde entrèrent en foule au logement du roi, où il jouait aux
tables, et l'un d'eux, Sallesard, lui dit impétueusement: «Sire, si
c'est de l'argent qu'il faut, ne vous souciez, car en voici.» Et ils
arrachaient de leur cou leurs chaînes et leurs colliers d'argent.
«Nous vous laisserons par-dessus, dit-il encore, notre solde
arriérée.»

Le roi ne voulut rien répondre, de peur d'être sans doute grondé de
Briçonnet. Seulement, il donna les commandements de la ville et des
forteresses aux chefs les plus amis de Pise.

Après Fornoue, dans la détresse de toutes choses où il était pour
revenir, il se trouva heureux de puiser dans la bourse des Florentins,
à toute condition; il leur donnait en gage ses pierreries, et, de
plus, un ordre pour livrer Pise.

Le commandant, d'Entragues, n'obéit pas. Il prétendit qu'il avait ses
ordres secrets et déclara qu'il n'en suivrait pas d'autres. En
réalité, il suivait ceux d'une demoiselle de Pise, dont il était
amoureux. Cet amour le mena loin.

Il se laissa enfermer par une circonvallation que les Pisans élevèrent
pour empêcher la jonction de l'armée florentine. Bien plus, les
Florentins ayant pénétré dans la ville, d'Entragues tira le canon sur
eux, sur les alliés de son maître. Il ne partit qu'après avoir vu les
Pisans sous la protection de Venise et de Ludovic; il alla jusqu'à les
armer en leur laissant les canons du roi.

L'amour fit tout cela, dira-t-on; mais nous trouvons la même
partialité dans l'armée toute nouvelle que Louis XII vendit aux
Florentins et qu'ils menèrent à Pise. Nos soldats, traînés à l'assaut,
refusèrent de se battre. Et, de leur côté, les Pisans ne fermèrent
point leurs portes.

Les nôtres laissaient passer les renforts qui entraient dans la ville.
Ils se pillaient eux-mêmes, arrêtaient leurs propres convois de vivres
pour faire manquer le siége.

Le général français avait envoyé deux gentilshommes pour sommer les
Pisans. Ils trouvèrent partout exposé le portrait de Charles VIII
parmi les images des saints. «Ne détruisez pas son ouvrage, leur
dit-on; faites-nous Français ou emmenez-nous en France.» Cinq cents
jeunes demoiselles, en blanc, entourèrent les deux gentilshommes et
les prièrent, en larmes, de se montrer leurs chevaliers. «Si vous ne
pouvez, dirent-elles, nous aider de vos épées, vous nous aiderez de
vos prières.» Et elles les emmenèrent devant une image de la Vierge,
avec un chant si pathétique, que les Français fondirent en larmes.

Le roi avait beau vendre Pise, et faire toujours payer Florence, le
même obstacle se présentait toujours. On ne trouvait pas de Français
pour la livrer.

Qu'on juge de la reconnaissance et de l'émotion de tant de villes,
asservies comme Pise par les grandes cités, qui voyaient toute leur
cause dans la sienne, se sentaient défendues en elle par le bon coeur
de nos soldats.

Ceux-ci créaient, sans s'en douter, un trésor de sympathie pour la
France, que toutes les infamies de la politique épuisèrent
difficilement.

Ce ne fut que dix ans après que Florence réussit enfin, et en donnant
à Pise les conditions les plus honorables, l'égalité de droits et même
des indemnités.

Mais, quelque favorable que fût l'arrangement, les Pisans n'en
profitèrent pas. Presque tous émigrèrent et n'eurent plus de patrie
que le camp français. Tant que nos armées restèrent en Italie, les
Pisans erraient avec elles et partout se sentaient chez eux.

Quand nous fûmes enfin forcés de repasser les Alpes, ils ne voulurent
plus être Italiens, ils se fixèrent chez nous dans nos provinces du
Midi; ils défendirent leur patrie adoptive contre les Français mêmes,
repoussant de Marseille le connétable de Bourbon.

Nous leur devons plusieurs excellents citoyens, un surtout dont nous
sommes fiers, homme d'un caractère antique, le chaleureux historien
des républiques italiennes, le ferme et consciencieux annaliste de la
France, mon maître, l'illustre Sismondi.



CHAPITRE V

ABANDON DU PARTI FRANÇAIS À FLORENCE--MORT DE SAVONAROLE[21]

[Note 21: Je me suis beaucoup servi de sa Vie, par Pic de la
Mirandole, et encore plus de ses sermons, qui contiennent beaucoup de
faits et d'allusions aux circonstances personnelles. La bibliothèque
du Panthéon possède, je crois, tout ce qu'on en a publié. Les
protestants les imprimèrent au XVIe siècle. Et au XVIIe le pape Urbain
VII légua cinq cents écus pour les réimprimer. Faible et tardive
expiation! Comment les protestants ne les ont-ils pas encore traduits?
En supprimant des longueurs, des répétitions, ce serait un merveilleux
livre.]

1498


On est saisi de douleur et de honte en voyant avec quelle légèreté
barbare une politique inepte gaspilla, détruisit le plus précieux bien
de la France, l'amour qu'elle inspirait. Le dévouement enthousiaste de
Pise pour cette généreuse armée, la fanatique religion de Florence
pour l'alliance des lys qu'elle avait mis dans son drapeau, c'étaient
là des trésors qu'il fallait garder à tout prix. L'arrangement était
facile au passage de Charles VIII, quand il tenait son Borgia
tremblant dans Rome; il pouvait assurer la liberté de Pise, en
indemnisant Florence sur les États du pape. Il devait, à tout prix,
étendre et fortifier la république florentine, la rendre dominante au
centre de l'Italie. Dieu avait fait un miracle pour nous. Dans une
grande ville de commerce, de banque, de vieille civilisation, dans
cette ville de Florence qui savait tout, doutait de tout, il avait
suscité au profit de la France le fait le plus inattendu, un mouvement
populaire d'enthousiasme religieux. Pour elle, tout exprès, il avait
fait un saint, un vrai prophète, dont les paroles s'accomplirent à la
lettre, créature innocente du reste, et sans orgueil, qui
n'embarrassait pas d'un grand esprit de nouveauté, se tenant, il le
dit lui-même, dans les limites de Gerson. Comment expliquer l'étrange
délaissement où Charles VIII avait laissé cette Florence mystique qui
se donnait à lui, qui le sanctifiait malgré lui, qui s'obstinait à lui
reconnaître un divin caractère? Étrange bassesse de coeur! de reculer
devant ce miracle, de répudier cet enthousiasme, une telle force qui,
partout où elle se montre, met un poids infini dans la balance des
choses humaines!

La fidélité de Florence fut une chose inouïe. Nous lui enlevons Pise;
elle persiste, reçoit le roi avec des hymnes. Toute son influence se
dissout en Toscane; Lucques, Sienne, Arezzo, de petites bourgades,
tout se rit de Florence. Et elle n'en est pas moins pour nous. La
ligue générale de l'Italie contre le roi ne parvient pas à
l'entraîner. Loin de là; c'est à ce moment que le parti français est
porté par le peuple au gouvernement.

Il y avait trois partis dans Florence: «celui de la réforme et de la
liberté, parti austère, populaire et mystique, qui, pour toute
politique, suivait son amour de la France et les prophéties de
Savonarole; celui des libertins, des sceptiques, des aristocrates,
gens de plaisirs, qui s'appelaient eux-mêmes les _compagnacci_, les
mauvais compagnons; le troisième, celui des Médicis, restait dans
l'ombre et attendait le moment de profiter de la division des deux
autres; parti ténébreux, équivoque, prêt à passer du blanc au noir; on
l'appela celui des _gris_ (bigi).»

L'honneur éternel de Savonarole et de son parti, c'est de n'avoir péri
que par sa générosité. Les aristocrates, d'accord avec lui pour
chasser les Médicis, voulaient de plus commencer contre eux et leurs
nombreux amis une carrière de proscriptions, de confiscations, de
vengeances lucratives. Le parti des saints refusa; Savonarole exigea
l'amnistie. Dès ce jour il signa sa mort. Il avait ôté le frein de
terreur qui contenait ses ennemis. Rassurés, tous s'unirent. Les
_bigi_, les _compagnacci_, se réconcilièrent contre lui; la ligue
universelle des princes, des prêtres et des sceptiques, des athées et
des moines, se forma contre le prophète et le mena au bûcher.

Le peuple et la clémence, Florence se gouvernant elle-même et graciant
ses tyrans, tel était le simple principe du gouvernement de
Savonarole. L'esprit de Dieu plane ici sur un peuple, l'illumine;
l'inspiration n'est plus, comme autrefois, le monopole de tel
individu. Tous sont dignes de se gouverner. Mais alors tous naissent
bons. Et que devient le péché originel? Que devient le christianisme?
Rien n'indique que Savonarole ait senti cette opposition radicale du
christianisme et de la démocratie.

Cette république d'inspiration et de sainteté, fondée sur la clémence,
était désarmée d'avance et périssait, si elle n'avait un appui
extérieur. Son épine, sa fatalité était l'affaire de Pise. La France
devait l'en soulager par un arrangement honorable aux deux
républiques. Elle devait les garder contre les Médicis, intimider,
décourager ceux-ci. Elle fit justement le contraire, et mit la jeune
république innocente dans la nécessité cruelle de périr ou de frapper
ses ennemis. Il y a, comme l'a dit si bien Quinet (_Marnix,
Provinces-Unies_), il y a pour chaque république un moment où ses
ennemis la somment de périr au nom de son principe même, l'invitent à
se tuer, pour être conséquente.

La république de Hollande n'y consentit pas. La France de 93 n'y
consentit pas. Elles ne se prêtèrent point au pharisaïsme perfide qui
tue la liberté pour l'honneur de la liberté.

La république florentine était appelée, en 1497, à vider cette
question de vie et de mort. Envahie par les Médicis, elle eut à juger
leurs amis. Mais sa situation était pire que la nôtre, son
gouvernement étant celui du pardon, de l'amnistie divine. Amnistie du
passé; mais pourquoi pas de l'avenir? La patience de Dieu doit être
infinie, disaient les pharisiens, son indulgence inépuisable. En vous
faisant gouvernement de Dieu, vous avez gracié d'avance vos
meurtriers, vous avez brisé l'épée de justice.

Le peuple se montra faible, hésitant. Les citoyens, nés dans un âge de
servitude déjà ancienne, marchands pour la plupart, gens timides et
qui se voyaient tout seuls en Italie, sans alliés, n'avaient nulle
envie de se compromettre, eux et les leurs, par une sentence de mort
contre les traîtres. Ils voyaient au contraire les Médicis soutenus
non-seulement par la ligue italienne, le pape, Milan, Venise, et tous
les ennemis de la France, mais en réalité par la France même. Il ne
fallait que gagner du temps. Si la sentence était seulement différée,
on allait voir des envoyés du roi intercéder, prier et menacer, exiger
qu'on épargnât les ennemis du parti français.

C'était un jugement bien grave, non sur des individus seulement, mais
sur la république, sur la base du gouvernement et sur la légitimité de
son principe. La république était proclamée légitime par la
condamnation des traîtres; et par l'absolution des traîtres, la
république était condamnée.

Les amis de Savonarole prirent leur parti. Ils violèrent, pour le
salut de la liberté, une loi de liberté qu'ils avaient faite eux-mêmes
et qui n'avait que trop encouragé l'ennemi. Cette loi donnait au
condamné la ressource de l'appel au peuple, constituait juge en
dernier ressort une masse mobile, où cent motifs de sentiment, de peur
ou d'intérêt, agissent si aisément dans une affaire judiciaire. Ils
firent juger la Seigneurie, arrachèrent la juste sentence, que tous
avouaient juste, et que nul n'osait rendre.

Et alors, il arriva ce qui arrive toujours. L'absolution aurait fait
rire; on eût méprisé le gouvernement, il eût péri sous les sifflets.
La condamnation fit pleurer et crier; il y eut une comédie de soupirs
et de larmes; on colporta de cour en cour cette grande douleur; on
pleura chez le pape, on pleura chez le roi, on pleura à Milan. Chose
énorme! En vérité, la république avait refusé de se tuer elle-même.

Une touchante harmonie se trouva établie d'elle-même entre tous les
ennemis de la justice et de la morale. Où est cette sainteté? disaient
les hypocrites. Où est cette prospérité tant promise, cet appui de la
France? disaient les politiques. Où est la liberté? disaient les
libertins. Les moines, qui voulaient être propriétaires, malgré leur
voeu, étaient ravis de voir attaquer l'apôtre de la pauvreté. Les
augustins spécialement le haïssaient, comme dominicain. Les
dominicains mêmes n'étaient pas tous pour lui; ceux qui n'étaient pas
réformés et d'étroite observance voulaient supprimer la réforme,
supprimer les réformateurs. Dans cette ville de banque, il n'avait pas
toujours parlé avec respect de la royauté de l'usure; la banque, le
gros commerce qui languissait, par suite des événements, en
renvoyaient la faute au seul Savonarole. N'était-ce pas une chose
inquiétante, faite pour effrayer les propriétaires, les gens
tranquilles, les honnêtes gens, de le voir traîner après lui d'église
en église la foule du petit peuple, prêcher l'égalité, donner l'espoir
aux pauvres? Ses invectives contre le luxe, dans une ville de
commerce, n'était-ce pas un crime? Les riches n'osaient plus acheter,
les ouvriers ne gagnaient plus leur vie.

Ceci touchait précisément l'écueil réel de Savonarole, la cause de
son impuissance et de sa chute. Sa réforme contemplative n'arrivait à
nul résultat. Il censurait l'usure, mais épargnait les usuriers. Il
revenait toujours à demander la conversion volontaire des riches, qui
se moquaient de lui, et la patience indéfinie du peuple, le renvoyant
pour l'adoucissement de ses misères à la Jérusalem céleste. Et
cependant, les riches, se serrant, ne commerçant plus, organisaient
tout doucement l'asphyxie, d'où ce peuple affamé et désespéré pouvait
un matin se tourner contre son faible défenseur et son malencontreux
protecteur. Une violente épidémie vint s'ajouter à tant de maux.
Beaucoup d'hommes s'enfuirent de Florence. Savonarole restait avec les
pauvres, dans cette ville demi-déserte; sa parole, toujours ardente,
tombait en vain sur un auditoire endurci par la souffrance et peu à
peu hostile.

Chaque soir il rentrait, triste de n'agir plus, dans son couvent de
Saint-Marc, et le diable l'y attendait avec d'étranges tentations. Le
diable devenait hardi, guettant le moment où le saint allait faiblir
par l'abandon du peuple. Il venait le troubler sous la figure d'un
vieil ermite, qui lui disait avec douceur, d'un ton grave et sensé:
«Tes révélations, mon ami, sont-elles sérieuses? Conviens donc, entre
nous, que ce sont rêveries, purs effets d'imagination.»

Était-il vraiment inspiré? N'était-il qu'un coupable fou? Doute cruel
pour l'homme retombé sur lui-même, abandonné et solitaire. Il pouvait
toutefois se soutenir par cette pensée, que toutes ses prédictions
s'étaient réalisées et se vérifiaient chaque jour.

Et c'était justement ce qui épouvantait et faisait souhaiter sa mort.
Il avait averti quatre hommes, Laurent de Médicis, Charles VIII, le
pape et Sforza. Et Laurent était mort, et le pape et le roi étaient
frappés dans leurs enfants. À Sforza (à ce prince jusque-là si
brillant, si heureux, à son orgueilleuse Béatrix d'Este) il avait
prédit que sa chute était proche et qu'il mourrait dans un cachot. Cet
Hérode, son Hérodiate, blessés au coeur, s'acharnèrent à sa mort, et
le poursuivirent près du pape.

Mais celui-ci de même avait peur de Savonarole. Il avait dit à ceux
qui l'accusaient: «Je le canoniserais plutôt.» Et il lui avait offert
le chapeau de cardinal. «J'aime mieux, dit le saint, la couronne du
martyre.» Le pape, d'autant plus effrayé, dit: «Il faut que ce soit un
grand serviteur de Dieu... Qu'on ne m'en parle plus.»

Bien décidé à ne pas s'amender, il eût voulu ne rien entendre, et se
calfeutrait les oreilles. Entre Lucrezia, sa fille, et Julia Bella, sa
concubine en titre, qui trônait dans Saint-Pierre aux fêtes de
l'Église, son immonde famille l'amusait de fêtes obscènes, renouvelées
d'Héliogabale. Tout cela était public. Il y manquait seulement que le
pape lui-même criât et proclamât ses crimes dans une confession
solennelle. C'est ce qui arriva quand son second fils, César Borgia,
cardinal de Valence, poignarda son aîné. Le père, suffoquant de
sanglots, assemble le consistoire, et là, vaincu par la douleur, il
déplore ses débordements, ses moeurs infâmes, avoue, raconte; il dit
tout haut ce qu'on disait avec horreur tout bas. Il crée une
commission pour réformer l'Église. Lui-même, le lendemain, ressaisi
par ses femmes et par ses mignons, il retourne à sa fange, mais cette
fois plus farouche, plus cruel. Il commença alors à avoir soif du sang
de Savonarole, espérant que, cette voix étouffée, il ferait taire
Dieu.

Celui-ci savait parfaitement qu'il lui restait bien peu à vivre, et il
se hâtait d'autant plus de verser sur ce monde les dernières effusions
de l'esprit qui était en lui. Il s'éleva alors aux plus sublimes
hauteurs. Il faudrait citer dans sa langue. J'emprunte la traduction
inspirée de l'auteur de la _Foi nouvelle_:

«Les prophètes vous ont annoncé, il y a cent ans, la flagellation de
l'Église. Depuis cinq ans, on vous l'annonce... Eh bien, je vous le
dis encore, oui, Dieu est irrité...» _Là, apparaît dans son discours
un tableau d'une épouvantable grandeur, dont le jugement dernier de
Michel-Ange est une faible esquisse. Tous les saints et tous les
prophètes viennent, chacun à son tour, prier Dieu d'envoyer la peine
et le remède._ Les anges, à genoux, lui disent: Frappe! frappe! Les
bons sanglotent et crient: Nous n'en pouvons plus! Les orphelins, les
veuves disent: Nous sommes dévorés, nous ne pouvons plus vivre...
Toute l'Église triomphante dit à Christ: Tu es mort en vain!

«C'est le ciel qui combat; les saints de l'Italie, les anges, sont
avec les barbares. Ce sont eux qui les ont appelés, qui ont mis la
selle aux chevaux. L'Italie est toute brouillée, dit le Seigneur, elle
sera vôtre cette fois. Et le Seigneur vient au-dessus des saints, des
bienheureux qui se rangent en bataille, et tous sont dans les
escadrons... Où vont-ils? Saint-Pierre marche en criant: À Rome! à
Rome! Et saint Paul, saint Grégoire s'en vont criant: À Rome! Et
derrière eux marchent le glaive, la peste, la famine. Saint Jean,
saint Antonin, disent: Sus, sus, à Florence! Et la peste les suit.
Saint Antoine: Sus, en Lombardie! Saint Marc: Allons vers cette ville
qui s'élève au-dessus des eaux! Les saints patrons de l'Italie vont
chacun dans leur ville pour la châtier, saint Benoît dans ses
monastères, saint Dominique dans les siens, et saint François contre
les Frères. Et tous les anges du ciel, l'épée à la main, et toute la
cour céleste marchent à cette guerre.

«...Temps cruel! temps mortel!... Gare à qui vivra dans ce temps!...
Temps obscur où pleuvront la tempête, le feu et la flamme!... Il y
aura de tels hurlements que je ne veux pas te les dire... Tu verras
tout troublé, le ciel troublé, Dieu troublé!...»

Ces prophéties terribles respirent en même temps une magnifique
indifférence sur son propre sort:

«Vous me demandez quelle sera la fin de notre guerre? Si vous me le
demandez en général, je dirai: _La victoire_. Si vous le demandez en
particulier, je répondrai: _Mourir ou être mis en morceaux._ Ceci est
notre foi, ceci est notre gain, ceci est notre récompense. Nous ne
cherchons pas autre chose. Mais quand vous me verrez mort, ne vous
troublez point. Tous ceux qui ont prophétisé ont souffert et sont
morts. Pour que ma parole devienne une vérité pour le monde, il faut
le sang d'un grand nombre. Au premier sang, il n'y aura qu'un cri, et
pour un qui sera mort, Dieu en suscitera dix-sept. Et cette
persécution sera bien autrement grande que celle des martyrs... Voici
le trésor que j'ai à gagner avec ce peuple, voici ce qu'il a à me
donner.» (_Trad. d'A. Dumesnil, Collége de France, 1850._)

Est-ce à dire que la nature avait disparu dans la sainteté, que
l'homme avait fini en lui? Oh! non. Si les disciples redoublaient de
ferveur, il voyait la masse s'éloigner de lui, et son coeur était
déchiré. On sent dans les derniers discours cette mortelle douleur, ce
désespoir de ne plus être aimé. Il n'essaye nullement de le
dissimuler. Nulle vanité, nulle dignité hypocrite; il y a là une
naïveté tout italienne:

«Ô Dieu! tu m'as trompé pour me faire entrer dans tes voies. Je me
suis fait anathème pour toi, et tu as fait de moi comme la cible pour
la flèche.--Je ne te demandais rien que de n'avoir jamais à gouverner
les hommes, et tu as fait tout le contraire.--Je ne me réjouissais que
de la paix, et tu m'as attiré ici, sans que j'en ai eu conscience. Tu
m'as fait entrer dans cette grande mer. Mais quel moyen d'aller au
rivage?

«Ô ingrate Florence! J'ai fait pour toi ce que je n'ai pas voulu faire
pour mes frères selon la chair. Je n'ai parlé pour eux à aucun prince,
quoique les princes m'en priassent (j'en ai leurs lettres). Et pour
toi, cependant, j'allai au roi de France... Que t'ai-je fait, mon
peuple?... Eh bien, crucifie-moi, lapide-moi... Je souffrirai tout
pour l'amour de toi.» (_Prediche soprà li salmi_, éd. 1539, p. 24.)

Né Lombard, Savonarole s'était fait Florentin; il avait, non sans
raison, élu le peuple de Florence; il voyait, et très-justement, que
ce peuple, avec tous ses vices, était l'intelligence au plus haut
degré, la tête et le cerveau du monde. Perdre l'amour de Florence,
c'était pour lui mourir. Il avoue sa tendresse et sa douleur avec une
extrême faiblesse qui arrache les larmes: «Ô Florence! pour toi, je
suis devenu fou... Hélas! Seigneur! je suis fou de ce peuple. Je vous
prie de me pardonner!»

Cela donné à la faiblesse humaine, il allait magnanimement au-devant
de la mort, prononçant son jugement définitif sur le pape. Il avait eu
la vision d'une croix noire plantée sur Rome. Il dit son mot hardi où
il s'est transfiguré: «l'Église ne me paraît plus l'Église. _Il
viendra un autre héritier à Rome!_»

«Les anges sont partis, et le palais du peuple est rempli de démons.
Écoutez bien cette parole. Vous dites: La paix! la paix! Je vous
réponds qu'il n'y aura point de paix. Apprenez à mourir. Il n'y a pas
de remède. C'est le dernier combat, le moment de combattre _et de tuer
par la prière_.»

Au mois de mai 1497, le pape le déclara hérétique, condamnant comme
tels ceux qui approcheraient de lui. Cela ne fit pas grand effet.
Savonarole, qui s'était soumis d'abord, fut reporté à sa chaire par
ses disciples, qui soutenaient, d'après Gerson et le concile de
Constance, qu'une excommunication injuste ne peut être obéie.

Mais le pape, plus habile, toucha ensuite une corde sensible. Il fait
savoir aux Florentins que s'ils méprisaient l'excommunication, il
autoriserait la confiscation de leurs marchandises dans tous les pays
étrangers. La boutique frémit. Il ne fallait plus qu'un prétexte pour
livrer à la mort un homme qui compromettait Florence dans ses intérêts
les plus chers.

Le prétexte fut celui-ci: Savonarole, dans un moment éloquent, parlant
comme Isaïe, avait défié les prêtres de Bélial de faire descendre le
feu sur l'autel. On avisa qu'il fallait le sommer de faire un miracle,
comme si ce n'en était pas un que l'accomplissement de ses prophéties.
On alla chercher dans la Pouille un de ces prédicateurs de carrefour
qui ont le feu du pays dans le sang, un de ces cordeliers effrontés,
éhontés, qui, dans les foires d'Italie, par la force de la poitrine et
la vertu d'une gueule retentissante, font taire la concurrence du
bateleur et de l'histrion. On lança l'homme, soutenu d'aboyeurs
franciscains, augustins. «S'il est saint, dit l'homme du pape, qu'il
ose donc entrer avec moi dans un bûcher ardent; j'y brûlerai, mais lui
aussi; la charité m'enseigne à purger à ce prix l'Église d'un si
terrible hérésiarque.»

Savonarole avait un ardent disciple, Domenico Bonvicini, d'une foi,
d'un courage sans bornes, et qui l'aimait profondément. Il ne lui
manqua pas plus que Jérôme de Prague à Jean Huss. Modèle
attendrissant, mémorable, de l'amitié en Dieu!

«Trois choses me sont chères en ce monde, disait Domenico, le
Sacrement de l'autel, l'Ancien et le Nouveau Testament et Jérôme
Savonarole.»

Il s'écria qu'il n'était pas besoin que Savonarole entrât dans les
flammes, que le moindre de ses disciples suffisait à faire ce miracle,
que Dieu le sauverait tout aussi bien, et dit: «Ce sera moi.»

Le pape se hâta d'écrire pour approuver la chose. Chose horrible!
Cette Rome sceptique, dans cette Italie raisonneuse, permettait,
ordonnait une de ces épreuves barbares où la folie antique bravait la
nature, tentait Dieu! Féroce comédie! Un athée affectant d'attendre un
miracle pour brûler un saint!

Les politiques, au moins, devaient-ils le permettre? Le parti de la
France pouvait-il laisser accomplir l'acte machiavélique qui allait le
frapper au coeur, en tuant son chef ou le couvrant de risée?

Ce parti, il faut le dire, s'évanouissait, il baissait de nombre et de
coeur, tarissait d'espérance. Il avait cru un moment que Charles VIII
allait rentrer en Italie. Toute la France le croyait. Des préparatifs
immenses avaient été faits à Lyon, avec une dépense énorme. L'armée
était réunie, elle attendait. Et, en effet, le roi y vient enfin. Il a
quitté ses châteaux de la Loire, fait ses adieux à la reine. On croit
partir. Le roi se rappelle alors qu'il a oublié de prier saint Martin
de Tours; qu'on l'attende, il va revenir. En vain on le retient; ses
capitaines pleurent, s'accrochent à ses vêtements. Il était évident
que ce retard allait perdre tout ce que nous avions laissé en Italie,
nos troupes, nos amis. Cela pesait peu au jeune homme; une amourette
le rappelait. Tout fut fini. L'Italie abandonnée, perdue, l'honneur
aussi. Que la destinée s'accomplisse!

On put juger, au moment décisif, combien d'âmes vivaient de la vie de
Savonarole, en apparence abandonné. Ce fut pour lui une grande
consolation de voir qu'une foule d'hommes, moines, prêtres, laïcs,
des femmes même et des enfants supplièrent la Seigneurie de les
préférer, de leur permettre d'entrer avec lui dans les flammes. La
Seigneurie n'en prit que deux, Domenico et un autre.

Le 7 avril 1498, sur la place du Palais, au matin, on vit l'échafaud.
De toute l'Italie on était venu, et les toits même étaient chargés de
monde. L'échafaud, de cinq pieds de haut, de dix de large et de
quatre-vingts de longueur, portait deux piles de bois mêlé de fagots,
de bruyères, chacun de quatre pieds d'épaisseur; entre, se trouvait
ménagé un étroit passage de deux pieds, inondé de flammes intenses,
âpre foyer de ce grand incendie. Par cette horrible voie de feu
devaient marcher les concurrents, et la traverser tout entière.

Le lugubre cortége entra dans une loge séparée en deux, d'où l'on
devait partir, tous les moines en psalmodiant, et derrière, force gens
portant des torches, non pas pour éclairer, car il restait six heures
de jour.

Les difficultés commencèrent, comme on pouvait prévoir, surtout du
côté franciscain. Ils dirent d'abord qu'ils ne voulaient nul autre que
Savonarole. Mais Domenico insista, réclama le bûcher pour lui. Ils
dirent ensuite que ce Domenico était peut-être un enchanteur et
portait quelque sortilége. Ils exigèrent qu'il quittât ses habits, et,
qu'entièrement dépouillé, il en prît d'autres à leur choix. Cérémonie
humiliante, sur laquelle on disputa fort. Domenico finit par s'y
soumettre. Alors Savonarole lui mit en main le tabernacle qui
contenait le Saint-Sacrement et qui devait le préserver. «Quoi!
s'écrièrent les franciscains, vous exposez l'hostie à brûler. Quel
scandale, quelle pierre d'achoppement pour les faibles!» Savonarole ne
céda point. Il répondit que son ami n'attendait son salut que du Dieu
qu'il portait.

Pendant ces longues discussions qui prirent des heures, la masse du
peuple, qui était sur les toits depuis l'aube et se morfondait sans
manger ni boire, frémissait d'impatience et tâchait en vain de
comprendre les motifs d'un si long retard. Elle ne s'en prenait pas
aux franciscains qui faisaient les difficultés. Elle s'irritait plutôt
contre les autres qui, sûrs de leur miracle et d'être sauvés de toute
façon, n'avaient que faire de chicaner. Elle regardait la place d'un
oeil sauvage, farouche d'attente et de désir. Cet horrible bûcher lui
portait à la tête, lui donnait des vertiges, une soif bestiale de
meurtre et de mort. Quoi qu'il advînt, il lui fallait un mort. Et elle
ne pardonnait pas que l'on frustrât sa rage.

Tout au milieu de ces transports, un orage éclate, une pluie à
torrents qui noie les spectateurs... La nuit, d'ailleurs, était venue.
La Seigneurie congédia l'assemblée.

Savonarole était perdu. Il fut assailli d'outrages en retournant à son
couvent. Il n'en fut pas moins intrépide, monta en chaire, raconta ce
qui venait de se passer, du reste sans vouloir échapper à son sort. Le
lendemain, dimanche des Rameaux, il fit ses adieux au peuple et dit
qu'il était prêt à mourir. Tous ses ennemis étaient à la cathédrale et
ameutaient la foule; le parti des _compagnacci_, l'armée des
libertins, des riches, les amis des tyrans, criant tous à la liberté,
disaient qu'il était temps de se débarrasser de ce fourbe, de cet
hypocrite, qui avait fait un cloître de la joyeuse Florence, de ce
prêcheur de pauvreté qui faisait mourir le commerce, tuait le travail,
affamait l'industrie. Eh! sans les riches contre lesquels il parle,
qui fera travailler les pauvres?... Ce raisonnement, tant de fois
répété, entraîna tout le _peuple maigre_. On prit des barres de fer,
des haches et des marteaux, des torches enflammées. On courut à
Saint-Marc, où les partisans de Savonarole entendaient les vêpres. Ils
fermèrent en hâte les portes, mais elles furent brûlées; il leur
fallut livrer leur maître, avec Domenico et un troisième; la foule les
traîna en prison avec des cris de fureur et de joie; la république
était sauvée...

La Seigneurie ne parut nulle part en tout ceci. De neuf membres, six
étaient les secrets ennemis de Savonarole. Ils laissèrent faire. La
nuit avait calmé le peuple. Les _compagnacci_, au matin, n'en
frappèrent pas moins un coup de terreur. Ils prirent Francesco Valori,
l'austère républicain qui avait fait voter la mort des traîtres; un
parent de ceux-ci le tua en pleine rue, et on tua encore sa femme et
la femme d'un de leurs amis. Les partisans de Savonarole n'osèrent
plus se montrer. C'est ce qu'on voulait. On convoqua le peuple et on
lui fit nommer de nouveaux juges, de nouveaux décemvirs de la guerre.
Tout cela vivement et gaiement. La ville reprit l'ancien aspect. Les
nouveaux magistrats, aimables et bons vivants, encourageaient les jeux
et les amusements publics. On dansa dans les places bien nettoyées de
sang; les brelans et les femmes perdues reparurent.

Cependant Alexandre VI faisait instruire à Rome le procès de
Savonarole. Il eût voulu tirer une sentence de la justice romaine, du
tribunal de Rote. Mais, chose inattendue, qui honore les
jurisconsultes italiens, ils soutinrent qu'il n'y avait rien à dire
contre l'accusé. Le pape ne trouva que le général des dominicains qui
osât entamer ce procès. Ainsi l'ordre de Savonarole le répudia à la
mort; il fut jugé, condamné par les siens.

Les moines nous ont donné ce moine, nous l'acceptons; il compte parmi
les martyrs de la liberté.

Les crimes de Savonarole étaient trop faciles à prouver; qu'était-ce?
des paroles que tout le monde avait entendues, des révélations
prophétiques que l'événement avait justifiées. On ne l'en mit pas
moins à la torture, et cruellement, et plusieurs fois, dans l'espoir
d'en tirer, par l'excès de la douleur, quelques mots indignes de lui.
Que répondit-il? Qui le sait? Dans les ténèbres d'une chambre de
tortures, au milieu de ses ennemis, quels étaient les témoins pour
instruire la postérité? On sait l'usage invariable des jugements
ecclésiastiques: c'est d'affirmer que le coupable a avoué, tout
rétracté, qu'il s'est démenti à la mort. Depuis que l'Église n'a plus
le chevalet ni l'estrapade, elle a toujours le confesseur qui suit le
patient bon gré mal gré, et qui ne manque pas de dire du plus ferme
des nôtres: «Il s'est reconnu heureusement, il a abjuré ses folies.
C'était un grand misérable! Mais, grâce à Dieu, il a fait une
très-bonne fin.»

Il en fut ainsi de Savonarole. Ses ennemis assurèrent qu'il avait
avoué dans la torture, puis désavoué ses aveux, puis confessé encore
dans une nouvelle épreuve, sa nature très-nerveuse et physiquement
faible ne lui permettant pas de lutter contre la douleur.

Du reste, quoi qu'il ait avoué, ou quoi qu'on ait écrit de faux dans
sa prétendue confession, on ne hasarda pas de la lui faire connaître
ni de le mettre à même de réclamer. On ne la lui lut point sur
l'échafaud, comme la loi le voulait. Il mourut sans savoir ce qu'on
lui faisait dire, laissant sa mémoire aux faussaires qui purent à
volonté ajouter ou retrancher.

Le procès ne fut pas long; on craignait un retour du peuple.
Savonarole, en son cachot, écrivait son commentaire du _Miserere_,
travail qu'il avait réservé pour ce dernier moment. Il put s'y
affermir et assurer son coeur par l'accomplissement littéral de sa
grande prédiction. Au retour de Charles VIII, il l'avait vu et lui
avait prédit qu'il serait frappé en sa famille, et cela s'était
vérifié; il perdit ses enfants. Depuis, il avait annoncé la mort du
roi. Le 7 avril, au jour même de l'épreuve du bûcher, au jour où le
prophète périt moralement, sa parole se vérifiait: Charles VIII
périssait aussi, frappé d'apoplexie. Il avait vingt-huit ans, et
depuis quelques mois, il semblait s'amender; il se repentait
amèrement, dit-on, d'avoir fait tant de fautes dans l'expédition
d'Italie; il aurait voulu soulager son peuple. Il essayait de juger
lui-même, s'efforçait de rendre attentive sa faible tête, siégeait
jusqu'à deux heures de suite à écouter les pauvres. Tout cela trop
tard. Son jugement était prononcé, la punition de son abandon de
l'Italie, de tant d'ingratitude pour ceux qui l'avaient salué
l'envoyé de Dieu.

Le 23 mai, un bûcher fut dressé sur la place, un pieu et une potence;
le bûcher, soigneusement arrosé d'huile et de poudre, pour brûler
rapidement. On amena Savonarole, l'intrépide et fidèle Domenico, et un
autre, Silvestre Maruffi, qui avait persévéré et voulu mourir pour sa
foi. On les lia autour du pieu pour le premier supplice, la risée, la
malédiction. Du reste, point de formalités; on ne lut pas même la
sentence. Le jugement, comme la question et les aveux, resta dans les
ténèbres. Le bourreau les dégrada en leur arrachant la robe
ecclésiastique. Savonarole pleura, dit-on, sur cette robe dans
laquelle il avait vécu tant d'années digne et pur avec la bénédiction
d'une telle intimité de Dieu. Il demandait l'hostie et ne l'espérait
pas. Mais le pape, consulté d'avance, et qui savait parfaitement qu'on
allait faire mourir un saint, avait répondu qu'on pouvait la lui
donner tant qu'il voudrait.

L'évêque de Florence ayant dit qu'il les retranchait de l'Église,
Savonarole répliqua: «De l'Église militante, oui; mais non pas de la
triomphante; cela n'est pas en ton pouvoir.»

On lui donna d'abord la douleur de voir exécuter ceux qui mouraient
par lui. Ainsi il resta longtemps seul. Quand le bourreau lui mit la
corde et le hissa à la potence, un de ses ennemis craignit qu'il ne
mourût trop vite et n'évitât le bûcher, il accourut et mit le feu;
l'huile anima la flamme qui monta vive et claire. Cependant une foule
de mauvais garçons, d'apprentis, jetaient des pierres au mort balancé
dans les airs, poussant des cris de joie s'ils touchaient le coeur ou
la face, cette face sacrée sur laquelle, tant de fois, Florence vit
avec tremblement passer la lueur de l'Esprit.

Sauf ces furieux en petit nombre, la masse regardait avec tristesse et
doute; dans plus d'une âme s'éveillait le repentir. Beaucoup eurent
des visions, et des femmes, au retour, tombèrent en extases
prophétiques. Leur plus sûre prophétie, conforme à celle du maître,
c'était la mort de Florence. Nul parti ne reprit force; les amis, les
ennemis de Savonarole étaient frappés également. Ceux-ci firent
horreur et dégoût, et les autres pitié. On les vit sur les places,
dans des accès de dévotion monacale, faire des rondes en chantant des
hymnes ridicules et criant: «Vive Jésus!» À cela se réduisit le viril
effort des amis de la liberté.

Florence avait péri, lui seul était sauvé. Beaucoup le virent vivant
dans une triple couronne de gloire. Et il l'eut, en effet, cette
couronne, dans la pensée de Michel-Ange, où il vécut toujours, dans
celle de tous les grands réformateurs qui ont succédé.

Il influa d'autant plus que, n'ayant point leur audace d'esprit, il ne
formula rien de spécial, rien d'exclusif. Il ne donna qu'une âme, un
souffle, mais qui passa dans tous.

Le génie des prophètes qui fut en lui, il s'est envolé de son bûcher,
fixé aux voûtes de la chapelle Sixtine, triomphe de l'Ancien
Testament. Il a lancé les études Hébraïques, les Pics et les Reuchlin,
précurseurs de Luther.

Le coeur d'un simple et la brûlante parole qui en jaillit ont rallumé
le siècle.

On avait tout prévu pour que Savonarole ne laissât aucune trace; des
ordres sévères étaient donnés pour que ses cendres recueillies fussent
jetées à l'Arno. Mais les soldats qui gardaient le bûcher en pillèrent
les reliques eux-mêmes. Ils ne purent empêcher que d'autres
n'approchassent, et le coeur, ce coeur pur, plein de Dieu et de la
patrie, se retrouva entier dans la main d'un enfant.



CHAPITRE VI

AVÉNEMENT DE CÉSAR BORGIA--SON ALLIANCE AVEC GEORGES D'AMBOISE

1498-1504


     «Le 14 juillet, le seigneur cardinal de Valence (_César Borgia_)
     et l'illustre seigneur Jean Borgia, duc de Gandie, fils (_aîné_)
     du pape, soupèrent à la vigne de madame Vanozza, leur mère, près
     de l'église de Saint-Pierre-aux-Liens. Ayant soupé, le duc et le
     cardinal remontèrent sur leurs mules; mais le duc, arrivé près du
     palais du vice-chancelier, dit qu'avant de rentrer il voulait
     aller à quelque amusement; il prit congé de son frère et
     s'éloigna, n'ayant avec lui qu'un estafier et un homme qui était
     venu masqué au souper, et qui, depuis un mois, le visitait tous
     les jours au palais. Arrivé à la place des Juifs, le duc renvoya
     l'estafier, lui disant de l'attendre une heure sur cette place,
     puis de retourner au palais s'il ne le voyait revenir. Cela dit,
     il s'éloigna avec l'homme masqué, et je ne sais où il alla, mais
     il fut tué et jeté dans le Tibre, près de l'hôpital
     Saint-Jérôme. L'estafier, demeuré sur la place des Juifs, y fut
     blessé à mort et recueilli charitablement dans une maison; il ne
     put faire savoir ce qu'était devenu son maître.

     «Au matin, le duc ne revenant pas, ses serviteurs intimes
     l'annoncèrent au pape qui, fort troublé, tâchait pourtant de se
     persuader qu'il s'amusait chez quelque fille, et qu'il
     reviendrait le soir. Cela n'étant pas arrivé, le pape,
     profondément affligé, ému jusqu'aux entrailles, ordonna qu'on fît
     des recherches. Un certain Georges, qui avait du bois au bord du
     Tibre, et le gardait la nuit, interrogé s'il avait vu, la nuit du
     mercredi, jeter quelqu'un à l'eau, répondit qu'en effet il avait
     vu deux hommes à pied venir par la ruelle à gauche de l'hôpital,
     vers la cinquième heure de la nuit (_onze heures_), et que, ces
     gens ayant regardé de côté et d'autre si on les apercevait et
     n'ayant vu personne, deux autres étaient bientôt sortis de la
     ruelle, avaient regardé aussi et fait signe à un cavalier qui
     avait un cheval blanc et qui portait en croupe un cadavre dont la
     tête et les bras pendaient d'un côté et les pieds de l'autre;
     qu'ils avaient approché de l'endroit où l'on jette les ordures à
     la rivières, et y avaient lancé ce corps de toutes leurs forces.
     On lui demanda pourquoi il n'avait pas révélé le fait au préfet
     de la ville. Il répondit que dans sa vie il avait vu se répéter
     cent fois la même chose, et ne s'en était jamais occupé. On
     appela alors trois cents pêcheurs, qui cherchèrent, et à l'heure
     des vêpres trouvèrent le duc tout vêtu, ayant son manteau, son
     habit, ses chausses et ses bottes, avec trente ducats dans ses
     gants, blessé de neuf blessures, dont une à la gorge et les huit
     autres à la tête, au corps et aux jambes. Le corps mis dans une
     barque, fut conduit au château Saint-Ange, où on le dépouilla, le
     lava et le revêtit d'un costume militaire, le tout sous
     l'inspection de mon collègue Bernardino Guttorii, clerc des
     cérémonies. Le soir il fut porté par les nobles de sa maison à
     l'église Sainte-Marie-du-Peuple. Devant marchaient deux cent
     vingt torches et tous les prélats du palais; les camériers et
     écuyers du pape suivaient sans ordre avec beaucoup de larmes. Le
     corps était porté honorablement sur un catafalque, et semblait
     moins d'un mort que d'un homme endormi. Le pape, voyant que son
     fils avait été tué et jeté à l'eau comme un fumier, fut
     très-troublé, et de douleur s'enferma dans sa chambre où il
     pleura amèrement. Un cardinal et plusieurs autres, à force
     d'exhortations et de prières, le décidèrent à ouvrir
     enfin et à les faire entrer. Il ne but ni ne mangea depuis le
     soir du mercredi jusqu'au samedi suivant, et ne se coucha point.
     Enfin, à leur persuasion, il commença à réprimer sa douleur,
     considérant qu'un mal plus grand encore en pourrait advenir.»

Tel est le simple et froid récit du maître des cérémonies Burchard,
digne Allemand de Strasbourg, dont le flegme ne se dément jamais, qui
voit tout sans étonnement, meurtre et viol, empoisonnements, banquets
de filles nues, massacres pour égayer des noces, prisonniers mis à
mort pour l'amusement de la cour et de la main du fils du pape, etc.,
etc. Rien ne le fait sortir de son assiette. Je me trompe; il
s'échauffe fort quand nos Français, sans s'informer de l'ordre ni de
l'étiquette papale, envahissent le palais en impertinents curieux, et
s'asseyent pêle-mêle avec les cardinaux.

J'ai fait jadis injure à ce brave homme, et je lui dois réparation.
Considérant que, sous Jules II, l'ennemi des Borgia, Burchard, obtint
un évêché, j'avais pensé que son journal pouvait être suspecté
d'exagération. Quand je vois, cependant, sur les mêmes faits,
l'unanimité des historiens, de ceux même qui écrivent pour les amis
des Borgia, je reviens sur mes doutes. Les récits de Burchard,
d'ailleurs, ont ce caractère de candeur, de simplicité véridique, qui
rassure tout à fait. J'ai vu et lu bien des menteurs. On ne ment pas
ainsi.

Pour revenir, les magistrats de Rome étaient trop bien appris pour
scruter indiscrètement la chose. Simples hommes, ils se turent, ne se
mêlèrent pas des affaires des dieux. L'affaire n'était pas
judiciaire, mais politique, et des plus hautes; elle eut tous les
effets d'un changement de règne.

Ce fut, en réalité, l'avénement de César Borgia.

Avec quatre pouces d'acier, le cardinal de Valence avait fait
plusieurs choses.

D'abord, il s'était lui-même déprêtrisé, s'était fait l'aîné,
l'héritier. Son père, qui voulait fonder sa maison, était bien obligé
de délier César, de le refaire laïc, pour l'établir et lui faire faire
un mariage royal.

Ensuite, il s'était fait maître de Rome, maître du pape et du coffre
du pape, achetant à volonté des _bravi_ par toute l'Italie, tenant les
cardinaux sous la terreur, en tuant un chaque fois qu'il avait besoin
d'argent. Cette terreur s'étendait sur son père. Il lui tua son favori
Peroso dans ses bras et sous son manteau, où il s'était réfugié; le
sang jaillit au visage du pape.

Enfin, en tuant son frère, il restait maître du bijou disputé par
toute la famille: de la Lucrezia. Andalouse-Italienne, adorée de son
père, celui qu'elle préférait de ses frères, c'était le plus doux,
l'aîné, ce duc de Gandie; et ce fut, dit-on, la principale cause de sa
mort. César se délivra aussi du mari de Lucrèce, du troisième mari.
Toute jeune encore, elle en avait eu trois. Un noble de Naples,
d'abord; son père, devenu pape, trouva l'alliance au-dessous de lui,
prononça le divorce, la maria à un bâtard des Sforza. Puis l'ambition
croissant, il la divorça encore pour la donner à un bâtard du roi de
Naples. Ce mari avait suivi Charles VIII et ne voulait pas revenir à
Rome, craignant cette terrible famille et la jalousie de César. Mais
Lucrezia lui jura qu'elle le défendrait contre tous, et elle le fit
revenir. En plein jour, sur les marches du palais, César le fit
poignarder. Il n'était que blessé. Lucrezia le soigna, et la soeur du
blessé préparait ses aliments elle-même, de crainte du poison. Le pape
avait mis des gardes à la porte pour défendre son gendre contre son
fils. César ne fit qu'en rire: «Ce qu'on n'a pas fait à midi,
disait-il, se fera le soir.» Il tint parole. Le blessé étant
convalescent, il pénétra lui-même dans sa chambre, en chassa les deux
femmes, et le fit étrangler devant lui.

César avait de grandes vues sur sa soeur, et s'il lui fallait un mari,
il ne voulait pas moins qu'un prince souverain. Il la mit en effet sur
le trône de Ferrare, où elle fut l'idole des gens de lettres et
l'inspiration des poètes, spécialement du cardinal Bembo.

Pour lui-même, il voulait une fille de roi. Il fit demander par le
pape celle de Frédéric II, roi de Naples. Espagnol par son père, César
eût préféré se marier ainsi dans la maison d'Aragon. Mais Frédéric eut
peur d'un tel gendre; il croyait d'ailleurs, comme les Vénitiens, que
cette fortune de fils de pape était viagère, et que, quelque haut
qu'elle montât, elle n'aurait rien de solide, «et ne serait qu'un feu
de paille.»

César, cherchant sa dupe, avait besoin d'un homme qui lui-même eût
besoin de la cour papale, et qui eût toute son ambition à Rome. Cet
homme fut Georges d'Amboise, qui venait de monter sur le trône avec
Louis XII. Ce favori était d'église; César le fit faire cardinal et
lui promit de le faire pape à la mort d'Alexandre VI, à condition
qu'il l'aiderait à reprendre le patrimoine de saint Pierre pour s'en
faire une royauté. Des deux côtés, rien que de facile. César, maître
du pape, pouvait à volonté défaire et faire des cardinaux pour
préparer l'élection. D'autre part, capitaine et gonfalonier des armées
de l'Église, il n'avait pas besoin de grandes forces; il suffisait
qu'on vît qu'il était l'homme de la France; la terreur, le fer, le
poison, travailleraient assez pour lui.

Amboise passait pour un homme honnête et désintéressé. Il trouva ce
plan admirable, ne voulant pas prévoir, sans doute, ni trop
approfondir ce qui en adviendrait.

On avait déjà fait, par Briçonnet, la première expérience d'un
cardinal-ministre. La seconde fut celle de Georges d'Amboise. Elles
parurent si heureuses qu'on continua pendant cent cinquante ans. La
grande raison politique pour mettre un prêtre à la tête des affaires,
c'était qu'un homme sans famille, sans femme ni enfants, serait moins
ambitieux, moins avide, et les mains plus nettes: tout au roi, tout à
Dieu, _ne demandant et ne voulant que sa petite vie en ce monde_,
comme disaient ces bons religieux mendiants.

Le nouveau roi, le cardinal d'Amboise, fut tellement désintéressé
qu'il ne voulut jamais qu'un bénéfice, l'archevêché de Rouen. Ce
pauvre homme, à sa mort, laissa vingt-cinq millions. Toute sa vie il
eut secrètement une grosse pension de Florence, de quoi il fit l'aveu
au roi à son lit de mort.

Les étranges histoires de César n'étaient nullement secrètes. On
savait que l'ex-cardinal était un homme d'exécution, dont il ne
faisait pas bon d'être l'ennemi. Et il ne semble pas que cette
réputation lui ait nui beaucoup près du roi ou de l'honnête ministre.
On le regarda d'autant plus à la cour de France quand il fit son
entrée. Sa mine haute et sa beauté tragique brillaient fort dans un
somptueux costume de velours cramoisi brodé de perles sur toutes les
coutures. Et toute sa suite était de même: chevaliers, pages, et
jusqu'aux mules, tout aux mêmes couleurs, dans le même velours et la
même magnificence. Un bruit qui courut imposa aussi, et fit croire
d'autant plus qu'il fallait compter avec lui. Un évêque indiscret, qui
avait parlé chez le roi d'une chose que César voulait cacher, mourut
subitement.

Il ne pouvait être mal reçu. Gracieux messager de l'Église, il
apportait la bulle de divorce dont Louis XII avait besoin pour quitter
la fille de Louis XI et épouser Anne de Bretagne. On le combla. Comme
il avait été cardinal de Valence en Espagne, pour le nom et la rime on
lui donna Valence en Dauphiné. Le voilà duc de Valentinois, avec
trente mille ducats d'or, payés comptant, et vingt mille livres de
rente (qui en feraient deux cent mille); de plus, chose inappréciable,
une compagnie de cent lances françaises, c'est-à-dire le drapeau de la
France, la terreur de nos lys, affichés à côté des clefs pontificales.
C'était lui livrer l'Italie.

Regardons bien en face, contemplons la dupe qui, dans un pareil temps,
put croire à la parole d'un pareil homme, qui ne devina pas d'ailleurs
qu'un pouvoir si haï, tenant à la vie d'un vieux pape, n'aurait le
temps de rien fonder, rien que l'exécration du monde et le mépris de
la France.

J'ai vu, revu dix fois, sur son tombeau, à Rouen, la statue du
cardinal et de son neveu, bons, excellents portraits, impitoyablement
fidèles. Vous diriez la forte encolure d'un paysan normand; sur cette
large face et ces gros sourcils baissés, vous jureriez que ce sont de
ces parvenus qui, par une épaisse finesse, un grand travail, une
conscience peu difficile, ont monté à quatre pattes. Et vous vous
tromperiez. Ce sont des nobles de la Loire. Phénomène curieux! Pendant
que le bourgeois tâchait de se faire noble, ceux-ci, nés nobles, pour
faire fortune, changèrent de peau, se firent bourgeois. Les rois se
défiaient trop des nobles; la première condition pour les rassurer et
leur plaire, était de se faire simples, grossiers de forme et de
manière, _pauvres gens, bonnes gens_. Et la seconde condition pour
réussir était de se faire d'église, de mettre cette affiche, de
n'avoir pas d'enfants, de ne pas fonder de maison, de ne vouloir en ce
monde _que sa pauvre petite vie_.

Celui-ci, par instinct d'avarice et de convoitise, s'associa à
merveille au grand mouvement du temps, qui, depuis Louis XI, était un
étonnante ascension de la bourgeoisie, des deux bourgeoisies, celle
des juges et juges de finance, et celle des commerçants, fabricants,
boutiquiers. C'est là ce qui crevait les yeux; on bâtissait partout,
partout on ouvrait des boutiques. Amboise eut le mérite de voir cela,
et de voir parfaitement ce qui était dessous: un profond égoïsme et
une indifférence extraordinaire pour les intérêts extérieurs et la
réputation de la France. Que voulaient ces gens-là? Une seule chose,
être bien jugés, dans les nombreux procès que ce croisement infini
d'intérêts nouveaux suscitait de toutes parts. Amboise leur fit donner
cela par le vieux chancelier de Louis XI, Rochefort, habile homme qui
réforma les Parlements, fit écrire les Coutumes, fonda surtout
(bienfait réel) la magistrature de finances pour juger les comptes du
fisc d'une part, d'autre part les litiges entre le fisc et les
contribuables. Pour tout le reste, le cardinal sut bien que la
boutique n'avait nulle idée haute, qu'elle se contenterait de tout,
avalerait les hontes, les crimes même, s'il y avait lieu. Par lui
s'inaugurent en Europe le gouvernement bourgeois et la politique
marchande.

On ne s'y attendait pas. Son maître, le duc d'Orléans, sous madame de
Beaujeu, déjà gouverné par Amboise, avait été le drapeau de la
noblesse, le mannequin des grands, comme son pauvre père le poète,
Charles d'Orléans, l'avait été sous Louis XI.

Charles était-il son père? On en doutait. Né en 1462 d'un
septuagénaire infirme, usé et par le temps et par les passions, par
une énervante captivité en Angleterre, cet enfant était tombé
inattendu dans un mariage stérile depuis vingt-deux années. Charles
d'Orléans, resté en 1415 sous les morts d'Azincourt, n'était pas bien
vivant quarante-six ans après, à la naissance de ce fils. Il mourut
décidément en 1465, et sa veuve, Anne de Clèves, épousa son maître
d'hôtel Rabodanges, à qui on attribuait l'enfant. Celui-ci, de figure
vulgaire, comme on peut voir dans ses portraits, n'eut guère la grâce
des Valois; faible et bon, à l'allemande, comme sa mère, mais colère
par moment, il rappelait pourtant le vieux prince, par sa débilité
précoce, son tempérament maladif. Amboise, un gros homme, fort et
actif, tenace et lourd, n'en pesa que davantage sur cette faible
créature, incapable d'application.

Il est curieux de voir comment les panégyristes, Saint-Gelais, Seyssel
(récemment Roederer), s'y prennent pour attribuer à ce bonhomme tout
ce qui se fit sous son règne. Ils copient maladroitement un excellent
original, Joinville, la poétique légende du saint roi jugeant sous un
chêne. Ceux-ci n'osent pas dire que Louis XII jugea, mais ils le font
venir souvent au Parlement, s'intéresser à la justice. Le greffier du
Tillet, bien autrement instruit, et qui avait les pièces sous les
yeux, dit qu'il y vint deux fois, dans des affaires de politique et de
cour, les ministres voulant probablement forcer la main à la justice
par la présence du roi.

Machiavel a dit que le Prince est à la fois bête et homme. Il y parut.
Ce règne à son commencement est un monstre de discordances. Au dedans,
la justice, l'ordre, l'économie, la continuation des bonnes réformes.
Au dehors, l'injustice, la perfidie, la honte, l'accouplement cynique
de la France avec Borgia.

_La justice dans l'intérieur._--Grande ordonnance de Blois; plus de
ventes d'offices judiciaires; l'honneur du Parlement assuré et sa
pureté; plus d'épices, plus de jugement de famille pour les parents
des juges. La justice juste pour elle-même, se punissant si elle punit
mal, s'emprisonnant si elle arrête à tort. Les sénéchaux seront
docteurs ou payeront des docteurs. Les seigneurs n'imposeront plus
leurs sujets, sauf leurs droits constatés. Les gradués des universités
auront le tiers au moins des bénéfices. Ajoutez des choses humaines et
qui étonnent: la question n'est pas abolie, mais elle ne sera jamais
donnée deux fois. Miracle enfin! une classe d'hommes où la loi n'avait
jamais vu que l'affaire du bourreau, une chose acquise à la potence,
les vagabonds et mendiants, commencent à passer pour des hommes; on
leur donne quelques garanties. Les baillifs et les sénéchaux ne les
jugeront pas sans appeler quelques juges, au moins les praticiens du
lieu.

À ces belles réformes répondait celle de la cour elle-même, de la
maison royale. Après le scandaleux désordre de celle de Charles VIII,
on voyait l'ordre même dans Louis XII et Anne de Bretagne. Celle-ci,
tout entourée de dames graves, de demoiselles austères, filant ou
brodant tout le jour, tenait école de sagesse. Toujours mal mariée, et
par la raison politique qui unissait son duché à la France, elle
vivait d'orgueil et de domination. Maximilien, son fiancé, qu'elle ne
vit jamais, mais qu'elle aima, eut son coeur, et depuis, nul autre.
Louis XII, que les romanciers lui donnent pour amant du vivant de
Charles VIII, fut au contraire persécuté par elle pour avoir montré de
la joie à la mort du dauphin. Quand il fallut, aux termes du traité
qui réunissait la Bretagne, qu'Anne épousât le successeur quelconque
du roi de France, Louis XII prit grande peine pour apaiser la reine et
se réconcilier avec elle. Elle fut dure et haute; elle exigea que son
duché désormais ne dépendît que d'elle, qu'elle le gouvernât, y nommât
à tous les emplois. Elle tint en personne les états de Bretagne. Mais
elle ne se mêlait pas moins des affaires de France. Tout le monde le
savait. Les ambassadeurs étrangers songeaient à s'assurer d'abord des
deux vrais rois, du roi femelle et du roi cardinal. Sûrs de la reine
et de Georges d'Amboise, ils n'avaient guère à craindre l'opposition
de Louis XII.

Le gouvernement de famille commence ici, et la régularité des moeurs
du prince, son asservissement à une seule femme, vont influer sur les
affaires. L'idée de patrimoine et de propriété, jusque-là étrangère
aux rois, devient aussi très-forte. La reine a son duché, son trésor
et sa cour bretonne. Le roi a sa ville d'Asti et veut avoir son duché
de Milan, l'héritage de sa grand'mère. Amboise y pousse. Sa conquête,
à lui aussi, c'est l'Italie, l'influence sur l'Italie. Si le roi a
Milan et Naples, si Borgia a la Romagne, combien Georges d'Amboise
aura meilleur marché de Rome, meilleure chance pour s'assurer la
survivance d'Alexandre VI!

Il n'y avait pas grand obstacle à l'affaire de Milan. Maximilien était
occupé en Suisse; son fils, Philippe le Beau, traita sans lui et
contre lui. Ferdinand le Catholique avait des vues profondes sur
l'Italie; il laissa faire la France. L'Italie se livrait. Les
Vénitiens en voulaient à Sforza; ils écoutèrent Amboise, qui leur
offrait un morceau du Milanais. La partie se lia entre la France,
Venise et le pape.

Ludovic Sforza, dit le More, qu'il s'agissait de dépouiller, était,
au total, le plus capable et le meilleur prince de l'Italie. Il en
avait été jadis l'arbitre et le défenseur, se constituant le portier
des Alpes, dont il fortifia les passages. S'il appela Charles VIII,
c'est lorsque la ligue insensée de toute l'Italie contre lui le mit
sérieusement en péril. Il était au plus haut degré actif, intelligent,
accessible, de douce parole, jamais colère. Il avait habilement paré à
la famine dans les mauvaises années. Sa police excellente avait
supprimé les brigands. Le Milanais lui devait le complément de son
admirable réseau d'irrigation, un canal gigantesque, qui mariait ses
fleuves. De la vieille Milan obscure et tortueuse, il avait fait la
ville incomparable que l'on voit aujourd'hui. Pour tout dire, le grand
esprit de l'époque, Vinci, l'homme de tout art et de toute science,
cherchant en Italie un gouvernement de progrès, un génie qui comprît
le sien, avait quitté Florence pour Milan, et choisi pour maître
Ludovic Sforza.

Sauf la mort, fort douteuse, de Jean Galéas et sa fatale insistance à
poursuivre Savonarole, on ne lui reprochait aucune cruauté. Dans cet
âge des Borgia, Ludovic n'avait jamais versé le sang, jamais ordonné
de supplices.

Il ne trouva secours ni dans Naples épuisée, ni dans son beau-père, le
duc de Ferrare, immobilisé par la peur. Bajazet fit pour lui une
diversion contre Venise, mais tardive et lointaine. Il fut abandonné
de tous, trahi, vendu. La terreur marcha devant les Français. Une
seule ville résista, tout y fut massacré. Le peuple, chargé d'impôts,
fut ravi de voir finir la guerre; il reçut Louis XII avec une joie
folle. Sous un si grand roi, et si riche, on n'aurait plus rien à
payer. La foule se précipite au-devant de lui jusqu'à une lieue de
Milan; quarante beaux enfants en drap d'or chantaient des hymnes au
libérateur de l'Italie.

La noblesse eut à se louer de Louis XII; il lui rendit ses droits de
chasse. Pour le peuple, il allégea peu son fardeau. Son général
Trivulce, exilé milanais, haï de tous, était insultant et féroce. Sur
la place même de Milan, il tua des hommes de sa main.

La guerre devant nourrir la guerre, Ferrare fut durement rançonnée;
puis Bologne, Florence enfin. Elle paya pour ravoir Pise. Grande
honte! Et ce n'était pas la plus grande. L'alliance du roi avec les
Borgia se révéla dans son horreur. En décembre, deux mois après
l'entrée du roi à Milan, César Borgia _de France_ (il prit ce titre)
eut à son tour son entrée triomphale dans Imola, peu après, dans
Forli. Trois cents lances françaises, sous les ordres du brave et
honnête Yves d'Allègre, durent l'assister, lui ouvrir la Romagne. Il
avait aussi quatre mille Suisses, payés de l'argent de l'Église, mais
sous un commandant français. Misérable instrument, condamné à servir
un Néron, Yves dut assiéger, forcer et ruiner la régente de Forli, la
vaillante Catherine Sforza. Elle avait éloigné son fils, et dès lors,
ne craignant plus rien, elle lutta, comme une lionne, dans la ville,
dans le fort, puis de tour en tour. Yves emporta la dernière, prit
Catherine, la remit à César. Celui-ci voulait en tirer la lâche
vengeance de l'envoyer au sérail de son père. Cela était trop fort; la
docilité d'Yves cessa ici; il menaça, et la tira de leurs horribles
mains.

L'Italie, pénétrée d'horreur, eut un rayon d'espoir, quand elle vit
Ludovic reparaître à l'entrée des Alpes et regagner le Milanais aussi
vite qu'il l'avait perdu. Il avait été droit en Suisse, et le grand
marché d'hommes lui avait vendu huit mille soldats. Troupe peu sûre.
Les armées en présence, les Suisses de Ludovic, voyant des Suisses
dans notre camp et avec eux les bannières des cantons, calculant bien
d'ailleurs qu'un roi de France était plus riche qu'un duc de Milan
ruiné, commencent à avoir des scrupules; d'ailleurs, ils ne sont pas
payés. Ils crient, menacent; Ludovic leur donne ce qu'il a, ses
bijoux, son argenterie, leur jure que l'argent est en route, qu'il
arrive de Milan. Rien ne sert. Il prie alors pour sa vie. Qu'ils le
sauvent, l'emmènent. Ces soldats de louage ne voulurent rien entendre.
Ils laissèrent seulement le prince se cacher parmi eux en habit de
moine mendiant; ses frères se mirent en soldats suisses. Mais on les
désigna. Menés en France, ils furent montrés sur toute la route, à
Lyon surtout, où l'on fit voir Ludovic comme une bête sauvage. Cet
homme du Midi, prisonnier dans le Nord, on l'enferma dans l'humide et
obscure prison de Loches. Les autres dans la tour de Bourges. Et les
fils même de Galéas, innocents à coup sûr, enfants dont Ludovic était
accusé de détenir l'héritage, le roi les mit dans un cachot. Ludovic,
enfermé dix ans, jusqu'à sa mort, conserva une âme indomptable; dans
le froid, la misère, l'absence de soleil, si dure à l'Italien! Il
garda en lui l'âme de l'Italie, écrivant ses droits sur le mur, en ces
fortes paroles; au rebours du proverbe: _Services n'est héritage_, il
écrivit: «_Les services qu'on m'aura rendus compteront comme
héritage._» Et cela se vérifia par la reconnaissance de la patrie
italienne qui garda souvenir au dernier de ses princes, Ludovic, fils
du grand Sforza.

La France était à bonne école, entre les Borgia et Ferdinand le
Catholique. Ce vénérable doyen des rois de l'Europe, l'homme qui avait
le plus fait et violé de traités, ne voulait pas mourir sans laisser
de lui un chef-d'oeuvre en ce genre, qu'on ne surpassât plus. Et, en
effet, le traité de Grenade entre lui et la France est la grande
perfidie du siècle, que nul siècle n'a surpassé.

La France devait marcher sur Naples. Le roi aragonais de Naples,
Frédéric, allait naturellement se rassurer par l'alliance de son
cousin d'Espagne, Ferdinand, se faire garder par lui. Il ouvrait ses
ports et ses places aux troupes espagnoles, se livrait et se
trahissait. Coup simple et sûr. Le royaume était conquis et partagé.

Le préambule du traité est un pieux manifeste sur le devoir royal de
maintenir la paix, d'empêcher les blasphèmes, de protéger la pudeur
des vierges, de défendre surtout l'Église contre les Turcs, _contre
l'ami des Turcs_, dom Frédéric de Naples. C'était une affaire de
religion, de dévotion, si bien que la reine Anne, voulant aussi être
pour quelque chose dans l'oeuvre pie, donna de son argent particulier
pour l'armement de la flotte.

César était dans la croisade comme capitaine français. Il s'était fait
payer d'avance en tirant du roi carte blanche pour ses petites
affaires de Romagne. Amboise, décoré du titre de légat, lui avait
rendu en retour le vaillant Yves, signifiant aux États italiens que
quiconque voudrait s'opposer au duc de Valentinois était l'ennemi du
roi. Venise, Ferrare, Florence en prirent une telle peur qu'elles
déclarèrent retirer leur protection aux seigneurs de Romagne. Ils
s'enfuirent, sauf un, celui de Faenza, qui essaya de résister.

C'était un très-jeune homme, et presque enfant, Astorre Manfredi. Il
se fiait dans la vaillance de ses Romagnols qui l'aimaient et dans
l'appui de son grand-père, le puissant seigneur de Bologne,
Bentivoglio. Mais celui-ci, qui, à grand'peine, s'était arrangé avec
la France pour quarante mille ducats, fit dire au malheureux jeune
homme, fils de sa fille, qu'il ne ferait rien pour lui.

L'imperceptible peuple de Faenza, contre le roi, contre l'Église,
contre César, résista heureusement. Trois guerres n'y suffirent pas.
Les premiers assauts furent repoussés et le siége levé; plus tard,
nouvelle expédition, escalade, surprise; inutile. Alors un grand
effort, batteries formidables, brèche ouverte, assauts, et toujours
impuissants. Un traité y réussit mieux.

Borgia admira cette vaillance, jura de respecter la liberté du jeune
prince, et de lui conserver ses revenus. Il l'accueillit dans son camp
en père, en frère, dit qu'il le gardait près de lui, qu'il se ferait
un plaisir de former une nature si heureuse.

Un matin, ce fils adoptif disparaît, et avec lui son frère, plus
jeune encore.

Qu'étaient-ils devenus? Envoyés à l'égout de Rome, au sérail du
pontife. Tel est l'unanime récit de tous les historiens de l'époque.
Les deux enfants, avilis et souillés, furent le jouet des Borgia, puis
étranglés et jetés dans le Tibre.



CHAPITRE VII

LA CHUTE DE CÉSAR BORGIA--LA DÉCONFITURE D'AMBOISE ET DE LOUIS XII

1501-1503


Une force quelconque qui se produit encore chez un peuple expirant lui
reste chère, quoi qu'il arrive, et conserve chez lui la faveur qu'on
accorde au dernier souvenir. Pour la Provence et pour l'Anjou, le roi
René est resté le bon roi, Anne, pour la Bretagne, est toujours la
grande duchesse. Les Flandres, si hostiles à Charles le Téméraire en
son vivant, et qui ne contribuèrent pas peu à sa chute, n'en gardèrent
pas moins sa légende, aimèrent sa fille et jusqu'à ses petites-filles,
les Marguerite, qui leur conservaient, sous l'Espagne, une ombre de
vie à part. Cette partialité pour le dernier représentant d'une
nationalité se retrouve partout.

Voilà tout le secret de la faveur avec laquelle Machiavel a traité
César Borgia.

Il y a, du reste, tout un monde entre les admirables _Légations_, où
ce grand et pénétrant observateur note son Borgia jour par jour, et le
paradoxe du _Prince_, écrit longtemps après pour les Médicis dans une
vue très-systématique et qu'on peut appeler la politique du désespoir.
La politique du _Prince_ est celle du scélérat puissant, habile,
heureux, en qui tout crime est juste; comment? en considération de son
but, le salut du peuple et l'unité de la patrie, la vengeance de
l'Italie violée et le châtiment des _Barbares_.

De quel exemple appuiera-t-il cette théorie? Du dernier qui fut fort,
de César Borgia.

Malheureusement Machiavel se contredit ici lui-même. Dans ses
_Légations_, écrites au moment même, en présence des événements, il
montre son héros, brillant d'abord, ingénieux, rusé, tant que lui
sourit la fortune, puis tombant au premier revers, _ayant perdu
l'esprit_ et frappé de _stupeur_, s'emportant contre le destin en
vaines plaintes, accusant tout le monde et croyant tout le monde, se
figurant _que la parole des autres vaudra mieux que la sienne_; enfin
se portant le dernier coup par ses bravades et ses sottes menaces, qui
forcèrent un ennemi généreux qui voulait l'épargner à consommer sa
ruine.

Non, César Borgia n'est nullement l'idéal légitime du système de
Machiavel.

Je sais que César fut regretté des Romagnols. Il leur avait rendu
l'essentiel service de tuer leurs princes; il donnait de l'emploi aux
deux classes principales du pays, une solde aux brigands et des
bénéfices aux savants, qui commençaient à influer. Sa soeur Lucrèce
fit de même à Ferrare, choyant les poètes et les pédants, comme plus
tard Charles-Quint faisait sa cour à l'Arétin.

Cela, sans doute, était habile. César montra en plusieurs choses du
bon sens, de l'adresse, surtout beaucoup d'activité. Qu'on le compare
pourtant aux vrais héros de Machiavel, aux Castracani, aux Sforza, ces
héros de la patience et de la ruse, qui se créèrent de rien, on fera
peu de cas de cet enfant gâté de la fortune, à qui elle donna de
naître d'abord fils d'un pape, de puiser à volonté dans le coffre de
saint Pierre, enfin d'user et d'abuser de la duperie du cardinal
d'Amboise et de la royale stupidité de Louis XII.

Machiavel le dit lui-même, il apparut à l'Italie «comme ayant la
France pour arme,» _armato de' Francesi_, la montrant toujours
derrière lui comme un épouvantail, traînant nos drapeaux près du sien.
Il déploya, il est vrai, un grand talent de mise en scène dans ce trop
facile terrorisme. Peut-on appeler ce talent l'habileté d'un vrai
grand homme? Non, un grand homme fait beaucoup avec peu, et celui-ci
fit peu avec beaucoup, étant toujours énormément trop fort pour les
petites choses qu'il fit.

Rapportons-nous-en sur ceci à quelqu'un qui fut bien plus
machiavéliste que Machiavel, à la république de Venise. Elle craignit
Borgia sans doute, c'est-à-dire l'argent de Rome et l'épée de la
France; quant à l'homme personnellement, elle resta convaincue qu'il
n'y avait qu'à attendre un peu, qu'avec ses prodigieux moyens il ne
fonderait rien du tout _et passerait comme un feu de paille_.

Ce conquérant, au printemps de 1501, entre en triomphe dans Rome, sous
les drapeaux mêlés de la France et du pape. Il fait nommer douze
cardinaux exprès pour se faire déclarer duc de Romagne et gonfalonier
de l'Église. Sur qui va tomber ce César? Quelle conquête nouvelle
va-t-il tenter? Venise est un trop gros morceau. Il n'a le choix
qu'entre Bologne et les villes toscanes; des deux côtés, alliés de la
France, gens qui payent des tributs au roi ou des pensions à
d'Amboise. Que dira celui-ci? Rien ou peu; il grondera peut-être;
mais, comme l'homme qui se donne au diable, il appartient à Borgia; il
se résignera, respectera les _faits accomplis_.

Le comble de l'effronterie, c'est que César entreprit de soumettre les
alliés du roi avec les troupes du roi, employant à son profit
l'expédition de Naples, usant de notre armée à son passage pour faire
des conquêtes sur nous. Capitaine français à notre solde, il envahit
en effet la Toscane, menant les Médicis, les montrant sur la route,
comme un appât à leur parti. Il réussit à Pise, à Sienne, à Piombino.
Florence est en défense; il en tire du moins de l'argent, se déclarant
l'homme des Florentins, leur soldat, et comme tel, exigeant pension.
Il n'en pille pas moins le pays. Et que dit le roi? rien du tout.

La croisade du roi catholique et du roi très-chrétien contre l'_ami
des Turcs_, Frédéric II de Naples, ne pouvait pas manquer de réussir.
Frédéric lui-même appelait les armées de son bon cousin Ferdinand.
Elles étaient toutes prêtes, déjà dans l'Adriatique, sous prétexte de
la guerre des Turcs. Gonzalve, le grand capitaine, joua très-bien son
petit rôle. Frédéric ayant quelques doutes, il jura, protesta et
parvint à le rassurer, occupa toutes ses places. Mais les Français
arrivent, le tour est fait; Gonzalve s'en tire avec un _distinguo_:
celui qui a juré, c'était l'homme du roi d'Espagne, et non Gonzalve;
et le roi n'est pas engagé non plus par un serment fait sans son aveu.
Le fils de Frédéric gardait encore une place; Gonzalve s'en empara en
jurant sur l'hostie la liberté du prince, qu'il fit arrêter aussitôt.

Cette conquête si facile, nous la souillâmes par un grand massacre à
Capoue; toutes les femmes furent violées, moins quarante, que notre
ami César se réserva et envoya à Rome, pour amuser la cour dans la
fête qui se préparait. Fête splendide pour un honneur inespéré que
recevaient les Borgia. Cette Lucrèce, à qui il avait tué son amant
préféré (son frère), et dont il étrangla le mari, il la dédommageait
en la mariant à l'héritier de Ferrare. La maison d'Este, si fière, qui
ne s'alliait guère qu'aux rois, avait ambitionné l'alliance des
bâtards d'Alexandre VI, l'ex-avocat de Valence. Elle voyait César
venir à elle, et elle était instruite, par l'atroce tragédie du jeune
Astorre (et de tant d'autres), de ce qu'elle avait à attendre.

Le 4 septembre 1501, Lucrèce, veuve de trois mois d'un homme
assassiné, quitta le deuil, et cavalcada par la ville avec Alfonse de
Ferrare jusqu'à Saint-Jean de Latran. Le coup d'oeil était magnifique.
Deux cents dames de Rome, superbement montées, chacune escortée à sa
gauche d'un brillant chevalier, ayant l'aspect d'autant de reines,
chevauchaient gravement derrière l'idole, que son père et ses frères,
sur un balcon, couvaient des yeux. D'étranges fêtes suivirent, et qui
purent quelque peu étonner le prince étranger. Une fois, César Borgia,
pour faire preuve d'adresse et de force, faisait venir après souper
six pauvres diables qui devaient périr (_gladiandi_). Comment?
pourquoi? on ne le sait. Amenés dans la cour, sous le balcon du pape,
devant le père de la chrétienté et la belle Lucrèce, devant les
seigneurs étrangers, César, élégamment vêtu, vous les perçait de
flèches. Leur peur, leurs cris, leur triste mine et leurs contorsions,
amusaient la noble assemblée.

Généralement le pape aimait mieux des combats d'amour, des pastorales
obscènes copiées des priapées antiques, qui réveillaient un peu ses
sens. Le banquet de noces, on l'assure, servi par des femmes nues,
finit par des luttes effrénées, où l'impudeur recevait ses couronnes
des mains mêmes de la fiancée.

Le côté sérieux de la chose, c'est que, désormais sûr du côté de
Ferrare, César fut plus libre d'agir. Il prit Urbin et il ne lui en
coûta qu'une lettre. Il écrit au duc, en ami, de lui prêter son
artillerie; le duc la prête, et Borgia entre chez lui, conquérant sans
combat. Pendant ce temps ses capitaines soulevaient Arezzo. C'était le
faubourg de Florence, pour ainsi dire. Elle pousse des cris, elle
envoie se plaindre à Asti, où était Louis XII. Mais César lui-même y
arrive, masqué et déguisé; il avait traversé moitié de l'Italie.
Complète fut sa justification. Comment l'accusait-on, et que
pouvait-il faire si Arezzo s'était proclamé libre? il s'en lavait les
mains. Amboise fit semblant de le croire, et le fit croire à Louis
XII.

Une ligue se formait cependant contre Borgia, celle de ses propres
capitaines, qui voulaient être indépendants. Venise saisit ce moment,
l'accuse auprès du roi; Venise, chose nouvelle, invoque la morale,
l'humanité. Le roi répond brutalement que si Venise bouge, il la
traitera en ennemie. Grande terreur pour la république. Borgia,
autorisé à ce point, ne tentera-t-il pas un coup de main? Chaque nuit,
les recteurs de la ville vont eux-mêmes, en gondoles, faire des rondes
et visiter les postes des lagunes.

Pour Florence, non moins effrayée, mais n'osant même se mettre en
garde, elle se contenta d'observer Borgia, plaçant auprès de lui un
agent agréable, d'esprit très-vif, qui pouvait l'amuser, le faire
parler, le deviner; homme sans conséquence, du reste, agent tout
inférieur, à dix écus par mois. César sentit l'importance réelle de
l'homme; il fut charmant pour lui, confiant, familier. Il affecta de
lui tout dire, d'exposer ses projets, de le prendre à témoin de sa
fine politique, de l'en faire juge. Entre Italiens, c'est-à-dire entre
artistes, le succès est moins précieux encore que l'art même du
succès, le mérite de l'imbroglio, l'ingénieuse conduite de l'intrigue.
Venu pour observer et surprendre l'intime pensée de Borgia, l'homme
fut pris lui-même, et devint partial pour un seigneur si confiant. Il
lui arriva, comme il arrive aux grands esprits (l'agent était
Machiavel), de prêter sa grandeur, sa poésie, sa subtilité, aux
révélations, fausses ou vraies, dont le fourbe l'amusait, sans le
satisfaire jamais entièrement. Il lui levait un coin du voile,
Machiavel complétait le tableau. Plus tard, de ces souvenirs,
complétés par sa forte imagination, il a fait un tout grandiose, le
poème imposant et complet du grand scélérat politique.

Heureuse et rare fortune d'avoir pu s'acquérir ainsi ce pauvre
subalterne, qui devait à son gré distribuer l'immortalité.

L'avantage que l'homme d'esprit eut sur l'homme de génie, l'illusion
qu'il lui fit d'abord, tinrent en grande partie à certains effets de
surprise, à ces coups de partie qui font crier au spectateur: _Bien
joué!_

Mais, si les dés étaient pipés? et ils l'étaient. César jouait une
partie sûre, ayant le coffre de l'Église et la France derrière lui,
même le peuple, en lui sacrifiant quelques hommes haïs.

«Ramiro d'Orco, qui était l'un des plus accrédités dans cette cour,
est arrivé hier de Pesaro et a été enfermé sur-le-champ au fond d'une
tour, par ordre du duc, qui pourrait bien le sacrifier aux gens de ce
pays, qui désirent ardemment sa perte... Je vous conjure de m'envoyer
des secours pour vivre. Si le duc se remettait en route, je ne saurais
où aller, n'ayant point d'argent... On a trouvé ce matin sur la place
le corps de Ramiro divisé en deux parties. Il y est encore, et le
peuple entier a pu le voir. On ne sait pas la cause de sa mort. Votre
courrier m'a remis vingt-cinq ducats d'or et seize aunes de damas
noir.»

Ce Ramiro était l'instrument détesté des cruautés de Borgia; sa mort
mit dans la joie toute la Romagne. Ses capitaines révoltés se
rallièrent à lui, se fièrent à sa parole jusqu'à venir le trouver. Ils
conservaient pourtant de l'inquiétude, et ils n'en vinrent pas moins,
comme fascinés par le serpent. Borgia les fit étrangler, de quoi toute
la contrée lui sut un gré infini. Machiavel conte la chose avec une
admiration contenue, mais réelle et sentie.

Un de ces étranglés, Orsini, avait pour frère un cardinal. Le pape
l'eut de même, et il n'en coûta qu'un serment. Le cardinal et ses
parents signèrent sous la menace l'abandon de leurs forteresses. Mais
le cardinal était riche. Le vieux pape voulait cette proie. Il avait
saisi sa maison, fait apporter ses meubles. En étudiant les livres de
comptes du cardinal, il trouva qu'il avait une créance anonyme de deux
mille ducats, et vit qu'il avait acheté une grosse perle qui ne se
retrouvait point. Il ordonna qu'on fermât la porte à sa mère, qui lui
apportait à manger, et déclara qu'il ne mangerait plus.

La mère paya aussitôt les deux mille ducats, et la maîtresse du
prélat, prenant des habits d'homme, vint apporter la perle. Le pape
laissa passer alors la nourriture, mais auparavant il lui avait fait
donner à boire pour toute l'éternité. Il disait le même jour aux
cardinaux: «Je l'ai bien recommandé aux médecins.» Le maître des
cérémonies, notre Burchard, s'abstint discrètement de se mêler de
l'enterrement. «Jamais, dit ce bon Allemand, je n'ai voulu en savoir
plus que je ne dois.»

Ces Orsini étaient des protégés de la France. Les Borgia commençaient
à nous ménager peu. Nos affaires allaient mal dans le royaume de
Naples. Nous fûmes battus à la Cérignola. César, sans perdre de temps,
négociait avec l'Espagne. Si pourtant nous voulions son amitié, nous
la pouvions avoir encore en lui sacrifiant la Toscane. Louis XII
ouvrait enfin les yeux sur cet ami, mais tard. Il essayait ce qu'il
eût dû faire tout d'abord, une fédération de villes; l'obstacle était
la jalousie de Sienne et de Florence, l'acharnement de celle-ci sur
Pise. La Toscane eût péri certainement par Borgia, sans la mort subite
d'Alexandre VI (18 août 1503).

Le père et le fils avaient coutume, quand ils avaient besoin d'argent,
d'expédier un cardinal; cette fois, l'échanson fut gagné; on se
trompa: la drogue fut divisée en trois. Le pape but et fut foudroyé;
le fils et le cardinal tombèrent aussi, mais ne furent que malades.

Alexandre VI, horrible et tout noir, fut porté à Saint-Pierre, où le
peuple, avec une indicible joie, courut voir cette charogne. César,
sans connaissance, est porté au Vatican. Voilà le cas qu'il n'avait
pas prévu, lui, jeune et bien portant, celui où il serait frappé en
même temps que son père. Ses ennemis rentrent à grand bruit dans Rome,
battent et dispersent ses troupes. Fabio Orsini, ayant eu le bonheur
de trouver et tuer un Borgia, se délecta à laver ses mains dans son
sang et s'en rinça la bouche.

Borgia, en s'éveillant, s'informe de ses cardinaux espagnols.

Ils avaient trop d'esprit pour se lier à la fortune d'un homme si haï.

Comment voteraient-ils? L'armée d'Espagne était loin, et celle de
France près.

Cela semblait porter à la tiare le cardinal d'Amboise. Celui-ci touche
enfin à ce but désiré, auquel il a tant sacrifié. Il retient notre
armée déjà fort en retard.

Louis XII s'était laissé amuser par un traité qui eût donné Naples à
sa fille, en la mariant au petit-fils de Ferdinand. Gonzalve se moqua
du traité.

L'armée partit en plein été, au risque d'arriver dans les pluies de
l'automne. Et le voilà encore à attendre sous les murs de Rome.

Tard, bien tard, les cardinaux persuadent Amboise que sa nomination
est sûre, et que, pour son honneur, il doit la laisser libre, laisser
partir l'armée.

Cette armée, noyée dans les pluies, succombe au Garigliano; nous
perdons tout. Amboise échoue comme son maître.

Tous les cardinaux l'abandonnent; ils nommeront cependant un ami du
parti français, le vieux Julien de la Rovère. Amboise se résigne, lui
donne ses voix; autant en fait César pour celles qui lui restent
fidèles; il a promesse de rester général de l'Église. Une élection
unanime porte au pontificat, sur la recommandation des Français et des
Espagnols, Jules II, un vrai pape italien, bien décidé à chasser les
uns et les autres.

Ce pape, caractère âpre, violent, colérique, n'était pas sans
élévation. Il se montra fidèle, reconnaissant. Les Français fugitifs,
après leur malheureuse défaite, trouvèrent chez lui des secours. Son
ennemi, l'ancien ennemi de sa famille, César Borgia, qui avait aidé à
son élection, fut ménagé par lui. Il le protégea même contre les
vengeances, lui donna un logement sûr au Vatican, mais il ne commit
pas l'imprudence de le faire général de l'Église.

Il savait qu'il avait gardé un parti en Romagne et n'en était pas
fâché, craignant par-dessus tout l'invasion des Vénitiens qu'un autre
parti appelait.

Borgia se perdit lui-même en disant fort imprudemment que, si on le
poussait, il pourrait bien ouvrir lui-même ses forteresses aux
Vénitiens. Le pape, qui l'avait engagé à passer en Romagne, réfléchit
qu'après tout on ne pouvait se fier à un tel homme. Il lui fit dire au
port d'Ostie, où il était déjà embarqué, de signer l'ordre aux
commandants d'ouvrir les forteresses aux troupes de l'Église.

Il refusa. On l'arrêta et on le ramena au Vatican. Il obéit alors,
donna l'ordre, en avertissant sous main qu'on n'en tînt compte. Le
pape se fâcha et le jeta dans un cachot. Cela lui arracha un ordre
sérieux et qui fut efficace.

Cependant il s'était ménagé sous main un sauf-conduit de Gonzalve.
Libre, il alla à Naples, où le grand capitaine le reçut avec toute
sorte de respect et de baisemain. Mais, s'étant assuré des intentions
de son maître, après une entrevue pleine d'effusion et d'amitié,
Gonzalve fit lier son grand ami et le dépêcha en Espagne, où il
trouva pour résidence l'_in pace_ d'une forteresse.

Échappé peu après et guerroyant pour Jean d'Albret, l'aventurier
périt au coin d'un bois.



CHAPITRE VIII

LA FRANCE PORTE LE DERNIER COUP À L'ITALIE--LIGUE DE CAMBRAI

1504-1509


Le lecteur demandera pourquoi, abrégeant tant de faits importants,
nous avons fait en grand détail l'histoire d'un Borgia. C'est que
malheureusement cette histoire donne celle de la réputation de la
France et de l'opinion qu'on prit de nous en Italie.

Les Italiens subirent les Espagnols, les Suisses, les Allemands; ils
portèrent, tête basse et sans plainte, leur brutalité, comme chose
fatale. Mais ils haïrent la France. Et l'on vit en 1509 les paysans
des États vénitiens se faire pendre en grand nombre plutôt que de
crier: Vive le roi!

Pourquoi? Pour trois raisons justes et légitimes:

D'abord, nous vînmes prédits, proclamés par un saint, par la voix même
du peuple, comme les libérateurs de l'Italie, les exécuteurs
irréprochables de la justice de Dieu. On nous promit aux bons comme
amis et consolateurs, et comme punition aux méchants. Qu'arriva-t-il,
dès la Toscane, au passage de Charles VIII? Les nôtres vinrent à
Florence l'épée nue et la bourse vide, rançonnant ce peuple
d'enthousiastes qui nous chantaient des hymnes; ils escomptèrent, pour
trente deniers, l'amour et la religion.

L'affaire de Pise cependant, l'intervention chaleureuse de notre armée
dans les vieilles infortunes de l'Italie, le bon coeur et l'honnêteté
des d'Aubigny, des Yves, des Bayard et des la Palice, réclamaient fort
pour nous. Qu'advint-il quand on vit nos meilleurs capitaines attachés
en Romagne à César Borgia? quand les peuples qui regardaient si le
drapeau sauveur leur revenait des Alpes le virent, porté par Borgia,
briser les dernières résistances qui arrêtaient la bête de proie, lui
préparer des meurtres et garnir son charnier de morts?

Borgia ne pouvait durer; on espérait encore. Mais la France ne s'en
tint pas là: elle fonda solidement l'étranger en Italie, mettant
l'Espagnol à Naples par le traité de Grenade, le Suisse au pied du
Saint-Gothard, et elle voulait mettre l'Allemagne dans l'État de
Venise, donner à la maison d'Autriche la grande porte des Alpes
(Trente et Vérone, la ligne de l'Adige), réaliser déjà contre
elle-même l'erreur de Campo Formio.

Nous ne prîmes pas seuls, nous appelâmes le monde à prendre. Nous
livrâmes toutes les entrées de l'Italie, nous rasâmes ses murs et ses
barrières. Une force y restait: Venise; nous liguâmes l'Europe pour
l'anéantir.

Imprévoyance singulière! Les politiques d'alors craignent Venise,
s'épouvantent pour deux ou trois places qu'elle vient de prendre. Ils
s'inquiètent des Suisses, croyant les voir déjà renouveler les
migrations barbares, et ils ne voient pas un bien autre péril, un fait
énorme et gigantesque qui se prépare, non pas secrètement, mais réglé
et fixé, écrit dans les traités, accompli d'avance par la force des
actes; à savoir: la grandeur de la maison d'Autriche, la moitié de
l'Europe centralisée déjà dans le berceau de Charles-Quint.

Le monde, sans s'en apercevoir, par une suite de mariages et d'actes
pacifiques, a conçu, porte en lui, un monstre de puissance qui voudra
l'empire de la terre! un monstre d'interminables guerres, guerroyant
deux cents ans pour se faire et pour se défaire, cent ans pour l'un,
cent ans pour l'autre. Monstre de guerre civile qui, soixante ans
durant au XVIe siècle, trente ans au XVIIe, secouera au sein de la
France, de l'Écosse, de l'Allemagne, la flamme des haines religieuses,
des incendies et des bûchers.

Ce fatal et funeste enfant, où vont converger tous ces fruits de
l'incarnation monarchique, est né en 1500.

Fils de Philippe le Beau, c'est-à-dire arrière-petit-fils de Charles
le Téméraire, il va reprendre dans une proportion gigantesque le rêve
de l'empire du Rhin, de Bourgogne et des Pays-Bas.

Petit-fils de Maximilien, il hérite des terres d'Autriche, de
l'attraction fatale qui mettra dans son tourbillon la Hongrie et la
Bohême, des vieilles prétentions sur l'empire germanique, de la
succession légendaire des faux Césars du Moyen âge.

Du côté maternel, Ferdinand et Isabelle lui gardent les Espagnes,
Naples et la Sicile, les ports d'Afrique et le nouveau monde. Bien
plus, à ce roi diplomate ils transmettent l'arme effroyable d'une
révolution fanatique dont son fils usera, le vrai fils de
l'inquisition.

Voilà le monde immense de guerre et de malheur qui couve en ce
berceau, où l'enfant est gardé par sa bonne tante Marguerite la
Flamande, qui lui chante ses propres rimes en cousant les chemises de
l'empereur Maximilien.

Exemple touchant pour le monde! Marguerite cousait; notre Anne de
Bretagne filait, comme la reine Berthe. Louise de Savoie, mère de
François Ier, que nous verrons bientôt, lisait des livres graves. Je
vois encore sa chambre dans une maison d'Angoulême, et la modeste
inscription: _Libris et liberis_, «Mes livres et mes enfants.»

Cousant, filant, lisant, ces trois fatales Parques ont tissu les maux
de l'Europe.

Romanesques, machiavéliques, leur doux amour de la famille, leur
mépris pour les nations, les rendent propres aux grands crimes de la
diplomatie. Créer l'empire universel sur une tête, unir les peuples
sous un joug, pacifier la terre soumise par le mariage de deux
enfants, voilà le roman de ces bonnes mères. Qu'importe l'horreur des
peuples accouplés malgré eux, qu'importent deux cents ans de guerre!
Règnent ces deux enfants et périsse le monde!

Telle fut la tentative d'Anne de Bretagne en 1504, qu'elle tenta
d'accomplir pendant une maladie de son mari. S'il fût mort, elle eût
fait ce crime, donné la France à Charles-Quint. Conquérant au maillot,
il recevait de sa future belle-mère l'épée mêmes des résistances
européennes, notre épée de chevet volée sous l'oreiller de Louis XII,
l'épée que François Ier eut à Marignan, à Pavie, et qui, malgré tant
de malheurs, sauva pourtant l'Europe, avec l'aide de Soliman.

Cette femme âpre, hautaine, solitaire au milieu du monde, qui passait
son temps à filer, était tout orgueil, n'aimait rien. Mariée malgré
elle, elle avait eu des fils de Charles VIII et de Louis XII, et les
avait perdus. Elle n'avait au coeur que sa Bretagne, le souvenir de
Max, son premier fiancé, et une ambition furieuse pour cette fille au
maillot. Elle la voulait impératrice du monde, femme du petit-fils de
Max. Cet enfant redoutable, qui allait absorber les trois couronnes de
l'Espagne, de l'Autriche et des Pays-Bas, épouvantait l'Europe de sa
future grandeur; elle le voulait encore plus grand.

Tout cela enfermé en elle-même, ou dans sa petite cour bretonne, mal
contente, envieuse et serrée, qui ne se mêlait nullement à celle du
roi. Les gardes bretons de la reine restaient sournoisement en groupe
sur un coin isolé de la terrasse de Blois, comme un nuage noir, ou
comme un bataillon de sauvages oiseaux de mer.

Louis XII voyait tout cela et en riait. «Il faut, disait-il, en
passer beaucoup à une femme chaste.» Il ne savait pas à quel point sa
dévote Bretonne appartenait à ses ennemis, au pape et à Maximilien.

Louis XII, nuisible à la France par ses vices d'emprunt, par sa fatale
imitation de la politique italienne, faillit l'être bien plus encore
par ses vertus réelles. Mari fidèle et bon père de famille, il
associait la reine, autant qu'il pouvait, à la royauté. Les
ambassadeurs qui venaient, il les envoyait à la reine, qui ne manquait
guère de leur faire des réponses graves et bien préparées, mêlées de
mots de leur langue qu'elle apprenait exprès. Le pis, c'est qu'en
représentant comme reine de France, elle restait souveraine étrangère,
correspondant directement avec le pape, et lui restant fidèle dans la
guerre que lui fit le roi.

Celui-ci, toujours maladif, tombe malade, s'alite. Elle le soigne
seule, l'enveloppe, en tire un pouvoir _pour le mariage de sa fille_;
et, avec ce pouvoir, elle signe d'un coup la mort de l'Italie et de la
France, rayant Venise de la carte, et démembrant la monarchie.

Les États vénitiens, divisés entre l'empereur, le roi et le pape,
donneront au premier la grande entrée de l'Italie.

Charles le Téméraire est refait; elle lui rend ses provinces, et de
plus la Bretagne. Par Blois, par Arras, par Auxerre, le nouveau
Charles sera de toutes parts aux portes de Paris.

Est-ce tout? Non; à une nouvelle maladie du roi, en 1505, elle veut
enlever sa fille en Bretagne, saisir l'héritier du royaume, le jeune
François Ier. Elle eût biffé la loi salique, abaissé la barrière qui
ferme le trône à l'étranger. Cette fois, il n'était besoin de lui
désigner des provinces; elle eût raflé la monarchie.

La Bretonne eut heureusement pour obstacle un Breton, le maréchal de
Gié, gouverneur du jeune prince, qui s'empara des passages de la
Loire, et se tint prêt à la prendre elle-même, si elle tentait cette
trahison de la France.

Le roi, revenu à lui, comprit le danger, convoqua les États, et se fit
demander de rompre le traité fatal qui nous livrait la maison
d'Autriche.

Que disait le bon sens? Qu'il fallait préserver l'Italie autant que la
France; qu'en l'Italie confédérée étaient le grand espoir et la grande
ressource contre cette monstrueuse puissance qui grossissait à
l'horizon; que, protégée surtout contre elle-même par un voisin
puissant, qui ne prendrait pour lui que la présidence armée de la
fédération, elle deviendrait en Europe l'utile contre-poids qui ferait
équilibre du côté de la liberté.

La France ne pouvait la laisser aux influences mobiles et viagères, le
plus souvent funestes, de la politique des papes. Elle devait y créer
elle-même une amphyctionie perpétuelle où elle eut pris la première
place. Que l'Italie dût marcher seule un jour, nous le croyons, nous
l'espérons, malgré le désolant _fédéralisme_ qu'elle eut, qu'elle a au
fond des os. Combien plus l'avait-elle alors! On le voit par la peine
que nous avions en 1503 à unir contre Borgia quelques villes de
Toscane. N'importe! quelque difficile que fût la chose, il fallait
insister, peser du double poids de la puissance et de l'amitié,
contraindre l'Italie d'être une et forte et de se sauver elle-même.

Le crime de l'Italie, la triste affaire de Pise, ne contribua pas peu
au crime de la France. Florence, le coeur, la tête pesante de
l'Italie, était inexcusable. Son très-faible gouvernement s'usait à
marchander la ruine de Pise auprès du roi de France, et celle de
Venise, protectrice des Pisans. Il en résulta encore celle de Gênes,
dont le peuple voulut aider Pise malgré la noblesse génoise, et se fit
écraser par les armes françaises.

Le singulier, c'est que l'agent employé par les Florentins pour
négocier contre Pise et ses amis, Venise et Gênes, c'est-à-dire pour
obtenir la ruine de l'Italie, était Machiavel, pauvre homme de génie,
asservi à transmettre et traduire les pensées des sots, intermédiaire
obligé entre l'ineptie du gonfalonier Soderini et celle du cardinal
d'Amboise. On le voit, dans ses lettres, faisant le pied de grue à la
porte du cardinal, traité négligemment par lui, menacé des valets de
nos gens d'armes, qui serrent de près sa bourse. Bourse vide, s'il en
fut! Une bonne partie de ses dépêches est employée à dire qu'il meurt
de faim et à obtenir une culotte. Il s'est vengé de tout cela par une
violente épigramme contre Soderini. Soderini mourant a peur de tomber
en enfer. «À toi l'enfer! dit Pluton. Non les limbes des petits
enfants!»

Machiavel voyait parfaitement ce qu'il y avait à faire: grandir
Florence et annuler le pape. Il hausse les épaules en voyant la guerre
à genoux que le pauvre Louis XII essaye de faire à Rome, demandant
grâce chaque fois qu'il hasarde de porter un coup: «Pour mettre un
pape à la raison, il n'est besoin de tant de formes, ni d'appeler
l'empereur. Les rois de France, comme Philippe le Bel, qui ont battu
le pape, l'ont fait mettre par ses propres barons au château
Saint-Ange. Ces barons ne sont pas si morts qu'on ne puisse les
réveiller.» (_Lég._, 9 août 1510.)

Ce qu'on ôtait au pape, il fallait l'ajouter à la Toscane, aux
Florentins. Telle quelle, Florence était encore le coeur de l'Italie,
les bras de Gênes et de Venise. On devait les fortifier.

Gênes, cette ville singulière, qui seule a reproduit l'activité du
Grec antique, combattant seule, ramant seule sur ses flottes, s'était
naturellement usée. Rien d'étonnant si une ville de la force de Gênes,
qui remplit d'elle la Méditerranée, qui fonda un empire dans la mer
Noire, finit par défaillir d'épuisement. Cependant, il y avait là un
riche fonds, une vitalité étonnante dans la race ligurienne. La ville
n'avait plus de marine militaire; mais son personnel admirable de
marine marchande couvrit toujours la côte, comme aujourd'hui. Cela est
indestructible. Les Génois furent, sont et seront les plus hardis
marins du monde. Les Anglais, les Américains, frémissent en les voyant
traverser l'Océan sur une barque de trois ou quatre hommes. Héroïques
par économie, ces vrais fils de la mer font tous les jours des choses
plus hardies que Christophe Colomb.

Économes entre tous les hommes, les Génois avaient eu un merveilleux
moment de générosité; ils avaient accueilli l'appel de Pise, leur
vieille rivale. On avait eu ce spectacle admirable des galères de
Gênes apportant des vivres aux Pisans et nourrissant leurs anciens
ennemis. Ceci, malgré la France, malgré la noblesse génoise dévouée au
roi. Là fut l'étincelle de la guerre civile. Un homme du peuple est
frappé par un noble; le peuple se fait un doge, le teinturier Paul de
Novi, grand coeur, qui accepta le pouvoir dans une lutte sans
espérance. Le roi, pris pour arbitre, n'accepte la révolution qu'à une
condition impossible, que les nobles reprendront les fiefs qui, du
haut des montagnes, dominent Gênes et peuvent l'affamer. Refus. Le roi
se met en marche avec une armée telle qu'il l'eût fallu pour reprendre
le royaume de Naples; il lève la massue de la France pour écraser une
mouche. Ces pauvres marins, chancelant sur terre, ne pouvaient guère
tenir devant de vieux soldats comme Bayard. Le roi entra vêtu
d'abeilles d'or, et la devise: «Le roi des abeilles n'a pas
d'aiguillon.» Il y eut peu de pendus, il est vrai, mais beaucoup
d'outrages, une nouvelle plaie au coeur de l'Italie. L'ingénieux
monarque rendit la force aux nobles, amortissant le peuple, ce héros
de la mer, qui, sur cet élément, aurait amorti Charles-Quint.

La sottise était forte, mais on pouvait en faire une plus grande,
magnifique et splendide, celle de ruiner Venise. Et l'on n'y manqua
pas.

Un conseiller du roi osa pourtant lui dire que Venise était justement
la gardienne du Milanais, la sentinelle de l'Italie contre
l'Allemagne, et demander s'il s'était bien trouvé d'appeler l'étranger
au royaume de Naples.

Tout était résolu d'avance, en famille plutôt qu'en conseil. Il est
incroyable combien cette royauté bourgeoise en trois personnes, Anne,
le cardinal et Louis XII, restait, au point de vue du Moyen âge, dans
la vénération du saint-siége et du saint-empire, hostile aux États
libres. Le roi, comme la reine, avait l'âme d'un propriétaire, et sa
propriété patrimoniale et personnelle était Milan, fief de l'empire;
de coeur, il se sentait le vassal de Maximilien, prêt à servir sous sa
bannière dans une croisade contre les Vénitiens, ces usurpateurs des
droits impériaux et des biens de l'Église.

Le roi, bavard et imprudent, déclamait à tout venant contre Venise.
Celle-ci le savait, et voyait venir l'orage; mais elle se sentait
aussi tellement nécessaire à la France, qu'elle ne put jamais se
persuader que le roi eût la pensée sérieuse de la détruire, encore
moins qu'il réussît à former une ligue de l'Europe contre elle, contre
un État inoffensif qui couvrait la chrétienté à l'Orient, et seul
luttait sur mer avec les Turcs. Donc elle repoussa obstinément les
offres de Maximilien, et resta alliée fidèle de la France qui ameutait
le monde contre elle.

Comment expliquer la persévérance étonnante avec laquelle le roi, de
traité en traité, pendant plusieurs années, allait animant tout le
monde contre Venise, c'est-à-dire pour l'Autriche, à qui Venise
fermait l'Italie? Louis XII n'était point de nature à haïr longtemps.
Sa conduite en ceci ne s'explique que par la ténacité bretonne de la
reine, fixée au mariage autrichien et zélée pour son futur gendre.
Les rois tendaient à devenir une famille, et l'esprit de famille,
très-fort dans la maison d'Autriche, lui gagnait le coeur d'Anne
autant que le souvenir romanesque de Maximilien.

Un mot sur celui-ci et sur sa fille, la bonne couseuse de chemises,
Margot, comme elle s'appelait elle-même, la forte tête de cette
maison, la Flamande rusée qui contribua tant à sa fortune.

Le profond Albert Durer, dans son portrait de Maximilien, l'a buriné
pour l'avenir au complet, et l'histoire n'ajoute pas deux mots au
portrait du maître. Cette grande figure osseuse, fort militaire, d'un
nez monumental, est un don Quichotte sans naïveté. Le front est pauvre
comme l'âpre rocher du Tyrol que l'on voit dans le fond; aux corniches
des précipices errent les chamois, que Max mettait toute sa gloire à
atteindre. Il était chasseur avant tout, et secondairement empereur;
il eut la jambe du cerf et la cervelle aussi. Toute sa vie fut une
course, un _hallali_ perpétuel. On le voyait, mystérieux, courir d'un
bout de l'Europe à l'autre, gardant d'autant mieux son secret qu'il ne
le savait pas lui-même. Du reste, les coudes percés, toujours
nécessiteux autant que prodigue, jetant le peu qui lui venait, puis
mendiant sans honte au nom de l'Empire. On le vit, à la fin, gagnant
sa vie comme condottiere, dans le camp des Anglais, empereur à cent
écus par jour.

Qui le poussait ainsi de tous côtés? le démon de vertige qui pousse le
chasseur tyrolien? l'affront continuel d'un César demandant des
millions pour recevoir des liards? ou, mieux encore, l'agitation
fébrile que sa monstrueuse origine lui mettait dans le sang?
Autrichien-Anglo-Portugais, il était croisé de toutes les races de
l'Europe. Ces mariages de rois, tellement discordants, étaient
très-propres à faire des fous.

Il fit en toute sa vie une chose de bon sens, ce fut de quitter
définitivement les Pays-Bas, où sa nature était antipathique, et de
les confier à sa fille Marguerite.

Celle-ci est le vrai grand homme de la famille, et, selon moi, le
fondateur de la maison d'Autriche, la racine et l'exemple de cette
médiocrité forte, rusée, patiente, qui a caractérisé cette maison avec
un équilibre de qualités extraordinaires, qui l'a rendue si propre à
réussir, à concilier l'inconciliable, à exploiter surtout l'entr'acte
du XVIe siècle à la Révolution française. Cette maison de génie moyen
a dû primer, avec la non moins médiocre maison de Bourbon, dans la
période diplomatique, long jour crépusculaire entre ces deux éclairs:
Renaissance et Révolution. Nos frères avaient des noms
très-significatifs pour les mauvais mystères d'alors, pour cette
politique de famille et d'alcôve; cela s'appelait les _intérêts des
princes_ et _l'intrigue des cabinets_.

De bonne heure Marguerite jeta sa poésie et se fit Margot la Flamande,
la simple et bonne femme[22]. Enfant, elle avait été élevée chez nous
comme petite femme de Charles VIII enfant. Renvoyée, à sa grande
douleur, elle en resta la mortelle ennemie de la France. Elle épousa
l'infant d'Espagne, qui mourut; puis le beau Philibert de Savoie,
qu'elle aima éperdument, et qui mourut; elle a bâti une église de
trente millions sur son tombeau. Elle fut dès ce jour un homme, et
telle elle est restée. Avare pour son église, joujou prodigieux de
sculpture, où travaillèrent de longues années les grands sculpteurs de
l'Europe. Sauf cette part, faite au roman du coeur, et cette avarice
pour l'art, qui lui fit faire en Flandre d'étonnantes collections,
elle fut toute aux affaires de famille, au ménage, faisant à la fois
des confitures pour son père et la ligue de Cambrai.

[Note 22: La lecture attentive de ses lettres dans les collections de
Godefroy, de M. Leglay et de M. Vanderberg, fait voir (ce que les
chroniques cachent parfaitement) que Marguerite tient le fil de
l'intrigue européenne, et que le centre des affaires est Bruxelles.
Voir aussi ses biographes, MM. Leglay, Altmeyer, Baux (pour son église
de Brou), etc.]

Cette bonne femme a tramé trois choses qui restent attachées à son
nom:

Elle berça, endormit, énerva le lion belge, entre l'époque des guerres
de communes et des guerres religieuses;

Elle acheta l'Empire pour Charles-Quint, trafiqua des âmes et des
voix, trempa sans hésiter ses blanches mains dans cette cuisine;

Elle avilit la France par les deux traités de Cambrai (1508, 1530),
obtenant d'elle sa honte et sa ruine, l'Italie livrée par la France à
l'Autriche. Tout cela bonnement, en devisant amicalement et comme
entre parents. Le fil filé par elle fut à deux fins, un lien pour les
rois, un lacet pour les peuples, dont l'Italie fut étranglée; la
France et l'Allemagne, liées d'un bras, ne se battirent plus que de
l'autre.

Elle est, nous le répétons, le vénérable fondateur et de la maison
d'Autriche et de la diplomatie;--elle est la tante, la nourrice de
Charles-Quint, élevé sous sa jupe, à Bruxelles, et par elle devenu
l'homme complet, équilibré de toute instruction et de toute langue, de
flegme et d'ardeur, de dévotion politique, qui devait exploiter la
vieille religion contre la Renaissance.

Le traité de Cambrai fut manipulé à huis clos de cette main fine et de
la grosse main d'Amboise. On était sûr de tous les rois; on savait
bien qu'une fois la chasse ouverte sur cette proie de Venise, ils
courraient tous à la curée. Grands et petits, voisins ou éloignés,
tous coururent en effet. L'Angleterre, la Hongrie, se déclarèrent
aussi bien que l'Espagne; les dogues aussi bien que les lions, les
principicules de Savoie, de Ferrare, de Mantoue.

Il y avait, en effet, de grands pardons à gagner, la guerre étant
sacrée, _pour préparer celle des infidèles_, et contre _les infidèles
eux-mêmes, les Vénitiens_, voleurs de biens d'église. La chose étant
posée ainsi par cette déliée Marguerite, l'Autriche-Espagne était à
même de s'en tirer le lendemain, dès qu'elle aurait les mains garnies,
et de tourner contre la France. Il était facile à prévoir, dans cette
guerre _pour le pape_, que le pape serait bientôt satisfait, que les
Vénitiens se hâteraient de lui rendre ses deux ou trois places. Pape,
Autriche et Espagne, tous allaient retomber sur Louis XII. La ligue de
Cambrai contre Venise contenait en puissance _la sainte ligue_ contre
la France. Savant tissu, en vérité, ingénieuse tapisserie flamande,
plus belle encore à l'envers qu'à l'endroit.

Qu'était en réalité cette Venise, dernière force de l'Italie? Une
ville, un empire, une création d'art unique, qui se maintenait par un
grand art, gouvernement oriental qu'il faut juger par les difficultés
infinies qu'il avait, étant si petit et si grand, et obligé de faire
marcher d'ensemble le bizarre attelage de vingt races diverses. Ce
prodige ne s'opérait que par une direction infiniment forte autant que
sage, d'une action discrète et rapide, qui ne répugnait pas aux moyens
turcs. Toutefois, quand on a pénétré le mystère de terreur, on a vu
que les ténèbres dont s'enveloppait ce gouvernement et qui faisaient
sa force l'avaient calomnié. L'ombre avait effrayé, mais on a trouvé
peu de sang. Les prisons d'État de Venise étaient si peu de chose,
qu'il faut bien juger, à les voir, qu'elles n'ont guère eu de
prisonniers. Qu'est-ce, grand Dieu! que les _plombs_ et les _puits_
dont on parle toujours, en comparaison des Bastille, des Spielberg,
des Cronstadt, dont les rois ont couvert l'Europe?

Il y a, au reste, une chose qui répond à tout: c'est que ce
gouvernement, infiniment meilleur que ceux qu'il avait remplacés, fut
partout regretté et défendu du peuple qui se fit tuer pour le drapeau
de Saint-Marc et parvint à le relever.

Tous les penseurs du siècle, les Commines, les Machiavel, que dis-je?
l'ami de Montaigne, le jeune La Boétie, plein de l'antiquité
républicaine, disent tous que Venise était le meilleur des
gouvernements du XVIe siècle.

Il y avait trois choses grandes à Venise et uniques: un gouvernement
d'abord, sérieux, économe; ni cour, ni volerie, ni
favoris;--gouvernement qui nourrissait son peuple, ouvrant à son
commerce, à sa libre industrie, d'immenses débouchés;--gouvernement
enfin très-ferme contre Rome et libéral pour les choses de la pensée,
abritant les libres penseurs, presque autant que fit la Hollande. Où
était l'imprimerie libre, la vraie presse? D'où pouvait-on élever une
voix d'homme dans la publicité européenne? De deux villes, de Venise
et de Bâle. Le Voltaire de l'époque, Érasme, se partagea entre elles.
Les saintes imprimeries des Alde et des Froben ont été la lumière du
monde. Cette révolution, lancée par Guttenberg par le massif in-folio,
n'eut son complément qu'à Venise, vers 1500, lorsque Alde quitta le
format des savants et répandit l'in-8º[23], père des petits formats,
des livres et des pamphlets rapides, légions innombrables des esprits
invisibles qui filèrent dans la nuit, créant, sous les yeux mêmes des
tyrans, la circulation de la liberté.

[Note 23: J'avais écrit ceci d'après l'autorité de M. Nodier. M.
Firmin Didot ne s'est point expliqué sur ce point dans son bel et
savant article _Typographie_ (Encyclopédie). Consulté par nous, il
nous a assuré avoir vu des livres de prières et autres imprimés dans
le format in-8º peu après la découverte de l'imprimerie. Cependant il
croit qu'en effet l'in-8º n'est devenu d'un usage populaire qu'après
1500, par les publications de Venise et de Bâle. C'est aussi l'opinion
de MM. Magnin, Ravenel et Taillandier, excellents juges en cette
matière.]

Sombres rues de Venise, passages étroits de ses canaux, noires
gondoles qui les parcourent, voilà le saint nid d'alcyons qui, au
milieu des mers, couva la pensée libre. Et qui ne verrait avec
attendrissement cette place de Saint-Marc où les innombrables
pigeons, mêlés aux promeneurs, témoignent de la douceur italienne?
Elle fut, cette place, le premier salon de la terre, salon du genre
humain où tous les peuples ont causé, où l'Asie parla à l'Europe par
la voix de Marco Polo, où, dans ces âges difficiles, antérieurs à la
presse, l'humanité put tranquillement communiquer avec elle-même, où
le globe eut alors son cerveau, son _sensorium_, la première
conscience de soi.

Le plus sacré devoir d'un roi de France, d'un duc de Milan, était
non-seulement de garder, de défendre Venise, mais, par sa constante
amitié, d'influer heureusement sur elle, de la seconder en Orient, et
de la détourner des fausses directions où sa politique s'égarait
alors. Découragée par les succès des Turcs qui venaient de lui prendre
Lépante, Leucade et autres places, elle se retournait vers l'Italie, y
devenait conquérante, y faisant de petites acquisitions qui mettaient
tout le monde contre elle. Elle était menacée de la plus redoutable
révolution commerciale. Les Portugais avaient trouvé la route des
Indes et en rapportaient les produits. L'Espagne allait lui fermer
tous ses ports par des droits excessifs, et ceux de l'Afrique, autant
qu'elle pouvait. Au premier mal il y avait un remède, une étroite
union avec les maîtres de l'Égypte, quels qu'ils fussent. L'alliance
des Turcs qu'eut bientôt la France, l'intimité de nos ambassadeurs
avec les renégats qui gouvernaient Constantinople, devaient conserver
à Venise la voie courte, naturelle, de l'Orient, celle de l'isthme de
Suez. Par là Venise aurait vécu; l'Italie eût gardé sa défense contre
l'Allemagne.

C'était un tel crime de toucher à Venise, qu'au moment de porter le
coup, Jules II, qui avait le coeur italien, en sentit un remords,
hésita et dit tout aux envoyés de Venise; mais ils ne crurent pas le
danger réel?

Louis XII, cependant, a passé les Alpes en personne. L'orage se
déclare de tous côtés. Venise ne s'étonne pas. Elle avait rassemblé
une très-bonne armée, de Grecs et d'Italiens, la fleur des Romagnols.
Elle choisit deux bons généraux, à tort; il n'en eût fallu qu'un;
c'étaient deux Orsini, célèbres condottieri de la campagne de Rome:
l'un, brave et vieux et refroidi par l'âge, l'illustre Pitigliano,
l'autre, bâtard de la même maison, le vaillant Alviano, qui venait,
par une campagne heureuse, de fermer le passage aux Allemands et de
faire reculer le drapeau de l'Empire. Ce succès avait consolé le coeur
ému des Italiens; il prouvait, contre l'injure ordinaire des barbares,
que l'antique vertu se retrouvait toujours chez les fils des
conquérants du monde. Les moindres succès en ce genre étaient
avidement saisis et relevés; de grands duels, de douze contre douze,
avaient eu lieu dans le royaume de Naples, d'Italiens contre Français
ou contre Espagnols, toujours à la gloire des premiers. Mais ici,
c'était tout un peuple, la Romagne qui, pour Venise, portait le
drapeau italien; les brisighella romagnols, aux casaques rouges et
blanches, juraient de relever la nation. Ils l'auraient fait, si cette
armée de lions n'eût été mise en laisse par le vieux sénat de Venise;
il eut peur de sa propre armée, de son esprit aventureux, du bouillant
Alviano, et le subordonna au septuagénaire. En les voyant au-devant
de l'ennemi, on leur recommandait de ne pas compromettre l'unique
armée de la république, de sorte que, par une manoeuvre bizarre, cette
armée n'avançait que pour reculer sans se battre.

Alviano avait trouvé des positions admirables le long de l'Adda; il
espérait combattre, malgré Venise, et laissait les Français construire
des ponts. La difficulté était d'entraîner le vieux collègue qui avait
le mot du Sénat. Ce mot était _retraite_. Donc Pitigliano se retirait
toujours, laissant traîner Alviano derrière; finalement, les Français
passent; Alviano avertit son collègue qui n'y veut croire et continue
sa route. Alviano est écrasé avec ses Romagnols qui se font tous tuer;
il aurait voulu l'être, mais, blessé au visage, il eut le malheur
d'être pris.

La victoire adoucit les coeurs communément. Le contraire arriva. Le
roi était maladif et aigri; il en voulait aux Vénitiens, de quoi?
d'être une république? ou indociles au pape? Il ne le savait pas bien,
et les haïssait d'autant plus. Ses deux maîtres, sa femme et son
ministre, en voulaient à Venise, elle par dévotion au pape, l'autre
par mauvaise humeur depuis son grand échec de Rome. Quoi qu'il en
soit, la route du roi fut marquée par les supplices; toute garnison
qui l'arrêta une heure fut mise à mort, les soldats passés à l'épée,
les commandants pendus. Sa Majesté ne devait trouver nul obstacle.

Il est triste de lire dans la chronique de Bayard et ailleurs les
gorges chaudes qu'on faisait de ces exécutions, de voir «ces rustres
essayer d'emporter les créneaux au cou.» Le roi faisait le fort et
affectait d'en rire. Deux ans encore après, apprenant que son général,
Chaumont, avait massacré une ville, il disait en riant devant
Machiavel: «On m'a dit méchant homme; maintenant c'est au tour de
Chaumont!»

La guerre devenait laide, sauvage, furieuse sans cause de fureur. À
Vicence, la population épouvantée avait pris asile dans une grotte
immense qui est près de la ville. Il y avait six mille âmes, gens de
toutes classes, beaucoup même de gentilshommes et de dames avec leurs
enfants, qui craignaient les derniers outrages et n'avaient osé
attendre l'ennemi. Les bandes d'aventuriers y vinrent, et, n'y pouvant
entrer, ils apportèrent du bois, de la paille, et y mirent le feu. Là,
il y eut une scène effroyable entre les enfermés. Les gentilshommes et
les dames voulaient sortir, espérant se racheter, mais les autres leur
mirent l'épée à la gorge et dirent: «Vous mourrez avec nous!» Une
fumée horrible remplissait tout, on ne respirait plus; tous se
tordaient dans d'horribles convulsions. Tout fut fini bientôt, et l'on
entra. Les victimes n'avaient pas brûlé, elles étaient entières, sauf
quelques femmes grosses, à qui on voyait des enfants morts qui
pendaient des entrailles. Les capitaines furent indignés, et Bayard,
tout le jour, chercha les scélérats qui avaient fait le coup; au
hasard on en saisit deux, gens déjà repris de justice; l'un n'avait
pas d'oreilles, l'autre n'en avait qu'une. Le prévôt du camp les mena
à la grotte; Bayard, qui ne lâcha pas prise, pour en être plus sûr,
les fit pendre par son bourreau. Pendant l'exécution, on vit avec
horreur sortir encore un mort de cette cave, mort du moins de visage;
c'était un garçon de quinze ans, tout jaune de fumée; il avait trouvé
une fente et un peu d'air pour respirer. Ce fut lui qui raconta tout.

Chose curieuse! ce crime est revendiqué par deux nations. Nous avons
suivi le récit français. Mais les Allemands assurent que la chose fut
ordonnée par le prince d'Anhalt, général de l'empereur.

Quels qu'étaient les coupables, on comprend l'horreur qu'une telle
invasion inspira et le mouvement populaire qui se manifesta pour
Venise. Elle avait tout perdu; elle était revenue à son âge primitif,
à son étroit berceau; son empire, c'était la lagune, et les boulets
français y arrivaient déjà. Elle prit ce moment pour proclamer cette
résolution romaine, hardie et généreuse: Qu'elle voulait épargner aux
villes les calamités de la guerre, les déliait de leurs serments, les
laissait libres. L'usage qu'elles firent de cette liberté, ce fut de
relever le drapeau de Saint-Marc. À Trévise, un cordonnier, nommé
Caligaro, sort le drapeau de sa maison, et fait rentrer les Vénitiens
à Padoue; les nombreux paysans réfugiés dans la ville s'unirent avec
le peuple, et les nobles seuls furent pour l'empereur. À la faveur des
foins, qui entraient par longues files de charrettes, ils mirent
dedans les troupes de Venise; et il en fut de même, un peu plus tard,
à Brescia.

Au siége de Padoue, l'empereur eut la plus forte armée qu'on eût vue
depuis des siècles: cent mille hommes, Allemands, Français, Italiens,
l'armée du roi, du pape et de l'Espagne. La ville eut un accord
sublime, et les assiégeants, neutralisés par leurs divisions,
finirent par s'éloigner. Ce qu'on avait pu prévoir arriva; Ferdinand,
reprenant ses villes, Jules II les siennes, ils rentrèrent dans leur
rôle naturel, celui d'ennemis de la France.

Qu'avait fait celle-ci? une seule chose: elle avait transféré la
primatie de l'Italie, des Vénitiens au pape, de ses amis à son ennemi.

Ceux-ci sortaient ruinés de cette lutte, mais admirables et grands.
Les populations italiennes avaient montré pour eux tous les genres
d'héroïsme, les Brisighella celui des batailles, et de même Brescia,
Padoue. Les Vénitiens avaient été tels qu'en 1849, héroïques de
patience. Que comparer au dernier siége, où le dernier écu, la
dernière balle, le dernier pain, finirent le même jour! Tout cela
enduré sans murmure! «Et encore, nous disait Manin, si nous eussions
appris une victoire de Hongrie, ce peuple eût mangé, sans mot dire,
les briques de nos quais et les pierres de Saint-Marc.»



CHAPITRE IX

LA PUNITION DE LA FRANCE.--LIGUE SAINTE CONTRE ELLE

1510-1512


La perfidie tant reprochée aux Italiens par leurs vainqueurs avait été
égalée par l'Espagnol dans la surprise du royaume de Naples. Celle de
l'Espagne fut égalée, surpassée par l'Autriche, par l'empereur
Maximilien et son Égérie, Marguerite.

Je dis surpassée en ce sens que tout le monde connaissait, prévoyait
dans Ferdinand la perfidie mauresque. L'Allemand, au contraire, outre
la candeur allemande, la débonnaireté, le _gemüth_, rassurait par
l'étourderie d'un chasseur, d'un soldat. L'Europe voyait dans ce bon
Max un enfant héroïque, courant le monde au son du cor, et tout aussi
content d'orner sa salle d'un nouveau bois de cerf, d'une peau d'ours,
abattu par lui, que d'acquérir une province. L'âge avait beau venir,
toujours même homme, brillant dans les tournois, vainqueur superbe au
jeu d'enfant où l'Europe s'entêtait toujours; toujours les femmes
palpitaient à ces combats menteurs, où de splendides cavaliers sur
leurs armures impénétrables brisaient à grand bruit des lances
creuses, des perches de bois blanc.

Max était brave aussi, il faut le dire, dans les guerres sérieuses,
battant, battu, mais guerroyant toujours. À tous ces titres, il
paraissait le roi chevalier de l'Europe, comme plus tard le fut
François Ier. C'est par là sans nul doute qu'il garda si longtemps le
coeur d'Anne de Bretagne, qui comparait cette brillante figure au
piètre Louis XII.

D'autant plus sûrement fut asséné à celui-ci par une main si peu
suspecte, par cette main chevaleresque, le violent coup par derrière,
le surprenant coup de poignard, qui faillit le jeter par terre. Je
parle du subit abandon des Allemands en pleine Italie, dans
l'entreprise où Louis XII avait fait l'effort insensé de leur donner
Venise et la porte des Alpes.

L'Europe inattentive croyait voir tout partir de Rome, de la violence
de Jules II, qui criait, tonnait, menaçait, se portait à grand bruit
pour chef de la croisade contre la France. Les documents publiés
aujourd'hui démontrent que, dès cette époque, le fil central des
affaires est à Bruxelles.

Jules II, dur et violent Génois, variable comme le vent de Gênes,
occupait toute l'attention par ses brusques fureurs, ses prouesses
militaires. On riait d'un père des fidèles qui ne prêchait que mort,
sang et ruine, dont les bénédictions étaient des canonnades. C'était
un homme âgé et qui semblait octogénaire, très-ridé, très-courbé,
avare, mais pour les besoins de la guerre. Il était colérique, et
surtout après boire (sans s'enivrer toutefois). Il ne négligeait point
le soin de sa famille, mais n'aimait réellement que la grandeur du
saint-siége, sa grandeur temporelle, l'agrandissement du patrimoine de
saint Pierre. Pour cela rien ne lui coûtait; on le vit à la Mirandole
pousser lui-même les attaques; un boulet traversa sa tente et y tua
deux hommes; il n'en fit pas moins les approches, logea sous le feu au
milieu de ses cardinaux tremblants et voulut entrer par la brèche.

Le théâtre ainsi occupé par ce bruyant acteur qui ramenait sur lui
tous les yeux, la discrète Marguerite agissait d'autant mieux. Tante
et nourrice du petit Charles-Quint, médiatrice entre les deux
grands-pères, Maximilien et Ferdinand, intime amie de l'Angleterre,
qu'elle anime contre nous, elle flatte Louis XII, l'amuse, écoute ses
vieilles galanteries, jusqu'à ce qu'elle puisse le perdre.

Et pourquoi cette haine? C'est la haine et la jalousie de la Belgique
en général contre la France; c'est la haine particulière de deux
mariages manqués, le souvenir de la petite reine Marguerite qui n'a
pas été reine, mais renvoyée par Charles VIII; l'irritation plus
grande encore d'avoir manqué la surprise du traité de Blois.
L'Autriche ne se consolait pas d'avoir été si près d'escamoter la
France, quand le stupide orgueil d'Anne de Bretagne fut au moment de
la donner.

Ce beau projet subsiste, et l'intimité reste entière entre Anne et
Marguerite. Quand le roi convoque son clergé pour s'appuyer de lui
contre le pape, les deux dames restent fidèles au pape. Les évêques de
Bretagne le déclarent au concile de Tours, et ceux des Pays-Bas
français ne viennent pas au concile de Lyon.

Voilà le roi bien faible; Amboise meurt, et il emporte avec lui ce qui
lui restait de fermeté. Le cardinal aurait poussé la guerre contre le
pape et sa déposition, croyant lui succéder. Que fera ce roi maladif,
époux d'une reine dévote, homme dominé par l'habitude et la famille,
qui, jusque dans son lit, trouve l'amie du pape? Lui-même n'est pas
bien sûr de ce qu'il veut. Il a beau s'échauffer, se redire les torts
de Jules II, il ne réussit pas à se mettre assez en colère pour croire
qu'un pape puisse avoir tort. Il convoque un concile à Pise, un
concile général où il ne vient personne. Comment s'en étonner? Le roi
disait publiquement que son concile était une farce; que si le pape
voulait avancer d'un doigt, il ferait une lieue de chemin!

Les succès ne servent à rien; il gagne une bataille sur les troupes du
pape, et se garde d'en profiter (mai 1511). C'est l'armée victorieuse
qui fuit et qui, pouvant aller à Rome, va à Milan; le roi la licencie
dans l'espoir d'apaiser le pape.

Si l'on veut suivre, en ces années, la patiente trame ourdie par
Marguerite, qu'on lise seulement deux lettres (8 octobre 1509, 14
avril 1511). On y verra en plein la malicieuse fée filant autour de
nous son fin réseau de fer. La chaîne, c'est la réconciliation de
Maximilien et de Ferdinand; la trame, c'est l'union de tous deux à
l'Angleterre, pour accabler la France.

La première lettre, curieuse, très-claire, par son emportement, c'est
celle de Gattinara, ambassadeur de Maximilien, que Marguerite
soupçonne _de vouloir lui tirer des mains la médiation entre
l'Autriche et l'Espagne_. Elle révèle le fonds de la dame, sa jalousie
ambitieuse dans ses affaires, et comme elle tenait son père même.

La seconde, de Marguerite au roi d'Angleterre, Henri VIII, nous révèle
qu'en avril 1511, elle croyait enfin avoir formé la grande ligue de
l'Autriche, de l'Espagne et de l'Angleterre (avec le pape et contre la
France). L'obstacle est Ferdinand qui, peu zélé pour le petit Flamand
qui doit hériter de tout, aurait l'idée de donner Naples à je ne sais
quel bâtard espagnol. Elle prie Henri VIII de lui faire entendre
raison.

Ainsi, longtemps d'avance, tout était arrangé. Mais l'empereur, mais
l'Angleterre, ne devaient éclater qu'au moment où Louis XII, épuisé,
isolé, _mortifié_ par la calamité, deviendrait une proie et qu'on y
pourrait mordre.

Le prétexte, tout prêt, est mis déjà habilement dans le traité contre
Venise, c'était _l'impiété d'une guerre au pape_. De plus, les courses
du duc de Gueldre, ami de la France. Maximilien, du reste, semblait si
peu brouillé avec le roi de France, que tous les jours il lui
empruntait de l'argent.

Ce piége compliqué ne put avoir effet qu'à l'hiver de 1512. Le pape
avait les Suisses et il les lançait en Italie; cela était public;
ainsi que la _sainte ligue_ qui fut signée (5 octobre 1511) entre le
pape, Venise et Ferdinand; mais le meilleur était caché encore; on ne
montra qu'en février l'épée de l'Angleterre, en avril seulement le
poignard de l'Autriche, qui devait rompre avec nous au jour même d'une
bataille, et devant l'Espagnol à qui elle nous livrait.

Ce sont là les situations qui grandissent la France. Elle a dans ces
moments de foudroyants réveils, où sa vigueur étonne le monde.

Ce fut précisément l'apparition de l'infanterie nationale.

Le brave et patient la Palice, général des revers, qu'une chanson
ridicule a immortalisé, organisait péniblement l'armée nouvelle. Il
n'avait que seize cents lances, environ six mille cavaliers; la
noblesse était déjà moins empressée pour les guerres d'Italie. Il
avait cinq mille Allemands, secours très-incertain qu'un ordre de
l'Empire pouvait à tout moment rappeler. D'autant moins dut-il
dédaigner les piétons qui, jusque-là, jouaient un rôle fort
secondaire. Ceux du Midi étaient déjà excellents, puisque le duc de
Gueldre et le sanglier des Ardennes, dans leurs fameuses bandes
noires, qui tinrent si longtemps en échec et l'Allemagne et les
Pays-Bas, mettaient force Gascons. Il n'y avait à dire que la taille.
Mais ces petits hommes ardents, ayant une fois la jaquette allemande,
entre les inertes colosses allemands, mettaient un feu, un élan, une
pointe (disons déjà, un _ça ira!_) qui entraînait, emportait tout.

La Palice prit cinq mille Gascons. Et, ce qui était plus nouveau, il
prit huit mille Français du Nord, nullement formés encore, point
disciplinés, des _aventuriers_, comme on les appelait. Il y avait,
dans ces huit mille, quelques Italiens; mais la majorité étaient des
Picards, race septentrionale qui a tout le feu du Midi. Comment
ramassa-t-il cette infanterie? On l'ignore. On voit seulement que la
guerre d'Italie devenait populaire, que tant d'expéditions coup sur
coup avaient éveillé les imaginations; tous ceux qui revenaient
racontaient des merveilles, rapportaient et montraient des choses
précieuses, propres à entraîner les foules vers cette guerre brillante
et lucrative.

Pour capitaine général de cette troupe, dont on doutait, on choisit un
homme admirable, le plus brave et le plus honnête, vieux, modeste et
ferme soldat, qui fut le spécial ami de Bayard. C'est le sire Dumolard
qui figure si souvent dans l'histoire du bon chevalier.

Il se trouva, par un très-grand hasard, que cette armée toute neuve
eut un général neuf, un Gascon de vingt-trois ans, un prince
aventurier qui cherchait sa fortune et visait un royaume. Ce général,
Gaston de Foix, quoique fils d'une soeur de Louis XII, attendait tout
de sa vaillance; il plaidait au parlement pour la couronne de Navarre,
et croyait emporter sa cause par une victoire rapide en Italie.

Les familles du Midi, Foix, Albret et Armagnac, prodigieusement
intrigantes et batailleuses, fécondes en crimes, en violences,
brillaient par leur emportement. Tantôt en guerre, tantôt en ligue,
elles se détruisaient ou détruisaient les autres. L'un des derniers
comtes de Foix avait tué son fils. Un autre, par sa valeur aveugle,
nous fit perdre la bataille de Verneuil. Cette maison s'usait
très-vite, ne se renouvelant que par des branches collatérales plus ou
moins éloignées. Des Foix aînés, elle tomba aux Grailly, et de ceux-ci
aux Castelbon, origine petite d'où provenait Gaston de Foix.

Ces princes de montagnes passaient toute leur vie à suivre l'ours et
le chamois. Chaussés de l'_abarca_, ou pieds nus sur les rocs
glissants, ils disputaient d'audace et de vivacité aux chasseurs
béarnais, aux coureurs basques. Gaston trouva tout naturel d'exiger de
l'infanterie une rapidité que jusque-là on n'osait demander aux
cavaliers. Dans une course de deux mois (qui fut toute sa vie et son
immortalité), il révéla la France à elle-même, démontrant, par une
incroyable célérité de mouvements, une chose qu'on ignorait, c'est que
les Français étaient les premiers marcheurs de l'Europe,--donc, le
peuple le plus militaire. Le maréchal de Saxe a très-bien dit: «On ne
gagne pas les batailles avec les mains, mais avec les pieds.»

Par un temps effroyable, un ouragan de neige, lorsque personne n'osait
regarder dehors, il fait une marche prodigieuse, passe devant les
Espagnols qui n'en savent rien, se jette dans Bologne assiégée, y
jette des soldats et des vivres.

Là, il apprend que Brescia se refait vénitienne. Avec la même
célérité, entraînant l'infanterie au pas des cavaliers, il fait
quarante lieues et fond sur Brescia. Pas une heure, pas un moment de
halte; l'assaut! Mais qui y montera?

Une question d'amour-propre avait empêché nos gens d'armes d'y monter
à Padoue; ils exigeaient que toute la baronnie allemande, les comtes,
princes d'Empire, etc., en fissent autant. Les uns comme les autres ne
voulaient combattre qu'à cheval. Dans la réalité, leurs pesantes
armures faisaient obstacle pour gravir des remparts en talus ou une
brèche de décombres. À Brescia, on décida que les _aventuriers_,
légèrement armés, équipés (beaucoup n'ayant ni bas ni chausses),
monteraient les premiers et essuieraient le premier feu. Légère était
la perte, et moins regrettable sans doute, dans les idées du temps.
Cet arrangement plut fort à tout le monde. Le brave Dumolard était
prêt à conduire cette pauvre troupe. Bayard seul réclama. Il trouva
fort injuste que ses hommes tout nus fussent exposés seuls, et dit
qu'il fallait les soutenir d'une centaine d'hommes, fortement armés.
«Oui, mais qui les mènera? dit Gaston.--Monseigneur, ce sera moi.»

Tout n'était pas fini. Les hommes d'armes trouvaient le terrain
glissant et tombaient. «N'est-ce que cela?» dit Gaston. Il ôta ses
souliers, et se mit à monter pieds nus.

Gaston avait menacé la ville et dit qu'on tuerait tout. Effectivement,
on égorgea quinze mille personnes. Bayard, blessé, garantit, non sans
peine, une dame et deux demoiselles chez lesquelles on l'avait porté.

Savonarole l'avait dit, vingt ans auparavant, prêchant à Brescia:
«Vous verrez cette ville inondée de sang.»

Cet affreux événement fut un malheur pour Gaston même.

Ses soldats s'y gorgèrent de butin, et se firent si lourds, qu'il en
fut un moment paralysé. Beaucoup se crurent trop riches pour continuer
la guerre; ils repassèrent les Alpes.

Cependant la situation ne comportait aucun délai. Louis XII, qui
venait encore de payer aux Anglais un terme du subside ordinaire, et
se croyait en sûreté, reçoit la foudroyante nouvelle qu'Henri VIII
annonce au Parlement une grande expédition.

Ce jeune roi avait trouvé ses coffres pleins par l'avarice de son
père. Sanguin et violent, chimérique, il ne rêvait que Crécy et
Poitiers, la conquête de son royaume de France.

Pour commencer, il envoyait au midi une armée pour agir avec
Ferdinand, et l'on ne doutait pas que lui-même il ne fît au nord une
solennelle descente, comme celle du vainqueur d'Azincourt.

Louis XII écrivit à Gaston qu'il ne s'agissait plus de l'Italie
seulement, mais de la France; qu'il lui fallait une bataille, une
grande bataille et heureuse, ou qu'il était perdu.

Il commençait à voir l'oeuvre de Marguerite: il connaissait son père,
et frémissait de perdre son unique allié.

Un agent de Maximilien écrit de Blois à Marguerite: «Depuis que France
est France, jamais ceux-ci ne furent si étonnés; ils doubtent
merveilleusement de leur destruction, et ont si grand'crainte que
l'empereur ne les abandonne, qu'ils en pissent en leurs brayes.»

C'était le carnaval; Gaston paraissait oublier; mais, en réalité, il
ne pouvait agir. Dès qu'il eut des renforts, il alla droit aux
Espagnols. Il avait toutes sortes de raisons de combattre, les vivres
lui manquaient; ses chevaux ne trouvaient rien que les jeunes pousses
de saules.

La difficulté était d'obtenir le combat. Des généraux alliés, D.
Cardone, vice-roi de Naples, Pietro Navarro. Prospero Colonna, les
deux Espagnols, voulaient refuser la bataille, aimant mieux que
l'ennemi mourût de faim.

Eux, ils vivaient fort bien dans cette Romagne; les Vénitiens d'une
part, les gens du pape de l'autre, les approvisionnaient; ils
n'avaient hâte de vaincre au profit de Jules II ou de Maximilien.

Celui-ci venait de tourner. La veille du vendredi-saint, une lettre
arrive de l'empereur au chef des lansquenets, Jacob. L'empereur
ordonnait aux capitaines allemands, _et sur leur vie_, qu'ils eussent
à quitter sur-le-champ les Français.

Voilà Jacob embarrassé. Partir la veille d'une affaire décisive!
Démoraliser l'armée par ce départ de cinq mille vieux soldats, des
cinq mille lances à pied qui faisaient toute la stabilité de la
bataille, dans la tactique du temps! C'était assurer la déroute,
faire tuer les Français, les perdre, car ils n'avaient pas moins de
trois ou quatre rivières à repasser pour retrouver les Alpes, et tout
le pays était contre eux.



CHAPITRE X

LA BATAILLE DE RAVENNE.--LE DANGER DE LA FRANCE

1512-1514


La fraternité militaire est chose sainte. La longue communauté de
dangers, d'habitudes, crée un des liens les plus forts qui soient
entre les hommes. Elle était dans le Nord antique une adoption
mutuelle entre guerriers, une sorte de saint mariage. Ici, elle sauva
l'armée.

L'homme le plus populaire était le chevalier Bayard. Chose bien
méritée. On l'a vu tout à l'heure à l'assaut de Brescia. Il ne voulut
jamais que Dumolard montât sans lui. Il avait un autre ami, fort
dévoué, dans cet Allemand Jacob. Étrange ami, qui le voyait beaucoup,
le suivait, se réglait sur lui, mais ne lui parlait pas, ne sachant
point le français, sauf deux mots: «Bonjour, monseigneur.» Le coeur de
ce brave homme hésitait entre deux devoirs. D'une part, il était
Allemand et sujet de l'Empire; de l'autre, soldat du roi de France,
recevant sa solde et mangeant son pain. Il prit son interprète et alla
consulter Bayard. Le chevalier lui dit qu'en effet il était l'homme du
roi; que le roi était riche et saurait le récompenser; qu'il fallait
mettre la lettre dans sa poche et ne la montrer à personne. Mais
d'autres lettres allaient venir sans doute. Gaston n'avait qu'un jour
pour vaincre: les Allemands allaient lui échapper.

Il était devant Ravenne; il essaya d'emporter la ville, pour voir si
l'ennemi endurerait de la voir prendre sous ses yeux. Allemands,
Français, Italiens, les trois nations, séparément, furent lancées à
l'assaut; mais la brèche n'était pas faite, il y avait à peine une
trouée étroite. Les Colonna, qui étaient dedans, la défendirent avec
une vigueur toute romaine. Aux cinquième et sixième assauts, l'armée
se retira.

Les Espagnols étaient en vue, comme un nuage noir, dans un camp
extrêmement fort, entouré de fossés profonds, fermé de pieux, de
madriers, de chariots à lances, sauf un petit passage pour la
cavalerie. Ils étaient tout infanterie, la cavalerie était italienne.
Pour les attaquer, il fallait se mettre entre eux et Ravenne, entre
deux ennemis; il fallait passer le Ronco, torrent contenu par des
digues, et qui, en avril, était assez fort, Gaston le passa au matin,
les Allemands d'abord, sur un pont; nos fantassins de France devaient
passer ensuite. Le capitaine Dumolard dit à ses rustres: «Comment,
compagnons, on dira que ces lansquenets ont passé avant nous!...
J'aimerais mieux avoir perdu un oeil!» Tout chaussé et vêtu, il se
jeta dans l'eau, et les autres après lui. Ils en eurent jusqu'à la
ceinture et arrivèrent avant les Allemands.

Gaston, se promenant à l'aube et, rencontrant des Espagnols, leur
avait dit: «Messieurs, je m'en vais passer l'eau, et je jure Dieu de
ne pas la repasser que le champ ne soit à vous ou à moi.»

Le soleil se levait très-rouge, pour cette grande effusion de sang;
plusieurs en augurèrent que Gaston ou Cardone y resterait. Gaston
était armé, richement, pesamment, avec d'éclatantes broderies aux
armes de Navarre. Seulement, il avait le bras nu jusqu'au coude,
espérant le tremper dans le sang des Espagnols, ses ennemis personnels
et de famille. Il disait en riant aux siens qu'il avait fait ce voeu
pour l'amour de sa mie, qu'il voulait voir comment ils allaient
soutenir l'honneur de sa belle.

Il avait fait raser les digues, qui l'auraient séparé des Espagnols,
et s'était avancé jusqu'à quatre cents pas. On voyait bien de là que
la victoire resterait à ceux qui pourraient se réserver: il s'agissait
d'attendre, de soutenir patiemment ce feu à bout portant. Les ravages
ne pouvaient manquer d'être effroyables à si petite distance. Pietro
fit coucher ses Espagnols à plat ventre, sans point d'honneur
chevaleresque. Les nôtres, au contraire, Français et Allemands,
tinrent à honneur de figurer debout. Notre infanterie eut là une rude
et solennelle entrée sur le champ de bataille. On ne sait ce qu'elle
perdit; mais ses capitaines, lui donnant l'exemple, et tenant ferme au
premier rang, périrent tous: quarante, moins deux!

Le brave Dumolard avait trouvé dans son coeur la noble idée de fêter
le vrai héros de la journée, ce bon Jacob, si fidèle à la France, et
qui avait magnifiquement réhabilité l'honneur de l'Allemagne, sacrifié
par la perfidie de l'empereur. Il fit apporter du vin; tous deux
s'assirent et burent; tous deux, le verre à la main, furent emportés
du même boulet.

N'importe, qu'il soit dit pour les âges à venir que le jour où
l'infanterie française est venue au monde, en ce jour de baptême, la
France communia avec l'Allemagne!

Cette fraternité parut au moment même. Nos fantassins, furieux d'avoir
perdu Dumolard et tous les capitaines, quoique fort mal armés, se
ruèrent aux canons, voulant tuer les Espagnols sur leurs pièces. Ils
furent arrêtés court par une sorte de rempart mobile que Pietro tenait
sur ses chariots. De là, tirés à bout portant, chargés, si malmenés
qu'ils ne s'en seraient jamais tirés sans les Allemands et un corps de
Picards, qui s'avancèrent et les reçurent dans leurs rangs.

Le ravage de l'artillerie n'avait pas été moins terrible sur les
alliés, mais sur les cavaliers, c'est-à-dire sur les Italiens,
trente-trois, dit-on, furent enlevés d'un seul boulet. Ces Italiens
crurent que Pietro, si économe de sang espagnol, les avait placés là
en vue pour périr tous. Colonna n'y tint plus; il se fit ouvrir les
barrières, entraîna la cavalerie, fondit sur nos canons. Les gens
d'armes français, plus forts et fortement montés, vinrent le choquer
en flanc, en tête Ives d'Allègre, vieux soldat de nos guerres, qui
venait de perdre ses deux fils, et qui combattait pour mourir. Il fut
tué, Colonna prisonnier, après une furieuse résistance, les Italiens
détruits. Le vice-roi, Cardone, ne les soutint nullement et se mit en
sûreté.

La bataille durait entre les fantassins. Les Espagnols, en une masse
énorme, serrés, couverts et cuirassés, avec l'épée pointue et le
poignard, soutinrent, sans sourciller, la mouvante forêt des lances
allemandes. On vit alors combien la lance, à pied, est une arme peu
sûre. Le noir petit homme d'Espagne, leste, maigre, filait entre deux
lances; la grande épée du lansquenet ne pouvait pas même se tirer dans
la presse; son corselet de fer lui gardait la poitrine, mais
l'Espagnol le frappait au ventre. Les Allemands étaient fort malmenés,
quand la gendarmerie française tomba au dos, aux flancs des Espagnols,
d'un choc épouvantable. Ils périrent presque tous, et Pietro Navarro
fut pris, ainsi qu'un nombre énorme d'officiers et Jean de Médicis
(Léon X), jeune et gros légat, qui avait eu la prudence de garder son
habit de prêtre.

Des bandes d'Espagnols, parvenues à se dégager, s'en allaient vers
Ravenne, au pas et fièrement; mais il leur fallait suivre une longue
et étroite chaussée. Bayard, qui revenait de la poursuite, avec
quelques gens d'armes, les vit, et voulait les charger. Un seul sort
de la troupe, et lui dit gravement: «Senor, vous voyez bien que vous
n'avez pas assez d'hommes!... Vous avez gagné la bataille, que cela
vous suffise, et laissez-nous aller; car, si nous échappons, c'est par
la volonté de Dieu.» Bayard le crut, et d'autant mieux que son cheval
n'en pouvait plus.

Gaston eût dû en faire autant. Il revenait couvert de sang et de
cervelle humaine. En le voyant, il dit à un Gascon: «Qu'est-ce que
cette bande?--Les Espagnols qui nous ont battus.» Il ne supporta pas
ce mot. Avec quelques cavaliers, il galope vers eux, et il est tiré à
bout portant; il tombe de la chaussée dans l'eau; ils fondent dessus
avec les piques, tranchent les jarrets de son cheval, le percent de
cent coups; il en avait quinze au visage.

En deux mois, il avait pris dix villes et gagné trois batailles. Il
avait eu l'insigne gloire, cet homme de vingt ans, d'attacher son nom
à la grande révolution qui produisit la vraie France, l'infanterie,
sur le théâtre des guerres. Il n'en fut pas indigne; cette révolution,
qui devait amener l'égalité sur les champs de bataille, se trouva
avancée le jour où, ôtant ses souliers, il monta à l'assaut en
va-nu-pieds gascon.

Il mourut: une grande énigme! Cet impétueux général était-il vraiment
un grand homme? Eût-il soutenu son succès comme Bonaparte en 96?

Le temps et la situation n'étaient nullement les mêmes. Bonaparte ne
pouvait que regarder au nord. Tout pour lui était sur l'Adige. Mais
Gaston, en 1512, n'ayant rien à craindre de l'Allemagne, sûr de ses
Allemands fixés par la victoire, devait marcher sur Rome; là était le
grand coup. Il y aurait mis le concile et fait un pape à lui, brisé
Jules II.

Roi, il l'eût fait peut-être; mais il était le général d'un roi. Que
voulait Louis XII? Rien qu'effrayer le pape, obtenir son pardon.[24]
Si Gaston eût marché sur Rome, il se serait perdu dans son grand
procès de Navarre; la reine aurait été en personne au parlement
solliciter contre lui. Que dis-je? Elle ne lui eût pas laissé faire un
pas de plus sur terre d'Église; elle eût fait ce qu'on fit pour elle à
la mort de Gaston; elle aurait dissout son armée. En un mot, Gaston
avait pour maître une femme, Anne de Bretagne; Bonaparte, la
République.

[Note 24: J'ai fait remarquer plus haut que presque tous les écrits,
farces, etc., qu'on fit alors contre le pape, ont péri sans laisser de
trace.--La publicité restreinte de ce premier essai de polémique
religieuse a permis d'en détruire les monuments.--Une collection de la
_Bibliothèque_ (_Fontanieu_, nº 158) en donne cinq fort curieux.--Ce
sont de petits imprimés avec vignettes, vrais bijoux typographiques,
évidemment destinés à être répandus, mais d'un luxe qui, sans doute,
ne permettait pas de les rendre très-populaires. C'est la _Bataille et
trahison de Gênes_, la _Sommation du Roi aux Phéniciens_, et trois
brochures de 1511: _Lettre du Sénéchal de Normandie à ceux de Rouen_,
_Lettre de Trivulce au Roi, avec l'entrée dans Bologne-la-Grasse_,
enfin _la Prise de Crémone et celle de Brescia_.--L'extrême timidité
du roi est frappante dans sa lettre à Léon X, 1513. Il proteste _qu'il
ne veult consentir à mauvaises sectes_... Il le prie de songer _que la
guerre a longue queue_, etc. (_Collection Fontanieu_, _ibidem._)]

Le pape ne savait guère l'allié qu'il avait dans la reine; il aurait
eu moins peur. Il s'était arraché la barbe à la nouvelle de Brescia; à
celle de Ravenne, il n'en eut plus la force; il s'enfuit au château
Saint-Ange; toutes les boutiques étaient fermées dans Rome. On
regardait du haut des murs si l'on voyait venir une armée qui
n'existait plus.

Chose étonnante à dire, mais trop réelle: le trésorier du roi qui
était à Milan licencia l'armée.

Il renvoya toute l'infanterie italienne et la majeure partie de la
française.

Fit-il de lui-même une telle chose? Qui le croira? Comment un
trésorier a-t-il un tel pouvoir? On ne voulait plus vivre sur terre
d'Église, en Romagne? D'accord. Mais l'armée pouvait rentrer sur les
terres vénitiennes. Le mot économie, dont on colora cette mesure,
n'eût pas sauvé la tête du trésorier, si la reine elle-même ne l'eût
certainement défendu près du roi. Pour apaiser le pape, on livra
l'Italie, on hasarda la France, on enhardit l'Anglais dans son
débarquement; Ferdinand conquit la Navarre, c'est-à-dire l'entrée du
royaume.

L'Italie? Perdue tout entière, Maximilien ouvre passage aux Suisses
qui mettent à Milan un Sforza, leur vassal, leur tributaire, leur
hôte, qui les recevra tous les ans; Milan est leur hôtellerie, le
grand cabaret de la Suisse.

Les Espagnols demandant de l'argent, Ferdinand, à la place, leur donne
l'Italie; qu'ils s'arrangent eux-mêmes, qu'ils mangent le pays, qu'ils
sucent, épuisent tout, chair et sang; qu'ils tordent et retordent. On
commença à voir une armée sans gouvernement, se dirigeant elle-même,
n'ayant nul maître au fond, menant ses généraux, sans chef, sans loi,
sans Dieu. Armée impie dans sa dévotion, qui faillit étouffer son
légat pour avoir les pardons avant la bataille, et qui n'en fit pas
moins bientôt dans la Toscane plus de maux que n'eût fait le Maure,
le Barbaresque.

Les Médicis en profitèrent; ils suivirent ce hideux drapeau, et pour
une somme ronde, comptée aux Espagnols, ils furent rétablis à
Florence. Jules II put voir alors son oeuvre et à quels maîtres il
avait livré l'Italie. Il protesta en vain qu'il n'avait nullement
combattu pour refaire des tyrans. Les Médicis en rirent. Ils firent
plus: ils le remplacèrent. Le vieillard colérique mourut, et Jean de
Médicis fut élevé à sa place par ce qu'on appelait les jeunes
cardinaux; c'étaient généralement de grands seigneurs, de familles
pontificales ou souveraines.

Ils choisirent l'homme qu'ils croyaient le plus différent de Jules II.

Ce vieux pape batailleur les avait rendus misérables; il les traînait
d'un bout de l'Italie à l'autre dans son armée, les transformait en
aides de camp, en généraux, les forçait de camper avec lui sous le feu
des places assiégées.

Jean paraissait leur homme, un viveur, un rieur, un ami de la paix. Il
avait tous leurs vices, leurs habitudes et leurs maladies même. Un
ulcère l'épuisait; la maladie du temps, proche parente de la lèpre,
apparut dans son premier âge (jusqu'en 1520 environ), comme une lèpre
vive.

C'est par là encore qu'il leur plut; quoique jeune, il semblait qu'il
eût peu d'années devant lui. Il ne pouvait plus aller qu'en litière et
à bien petites journées. Toutefois, il était résolu à faire mentir
leurs prévisions. Il leur joua le tour de vivre.

Que devenait Florence? Ceux qui veulent avoir la vraie saveur, la
senteur de la mort, liront les lettres familières de Machiavel. Chose
cruelle! elles sont gaies. Il meurt de faim, et rit; il subit la
torture, et rit encore; rien n'est plus gai. Comme le chien battu, il
câline, et s'exerce à faire des tours sous le bâton. Il lui faut une
place, et il tâche de croire que celui qui en donne est un prince de
grande espérance. Que ferait-il, après tout, n'étant dans aucun art,
ni dans la soie, ni dans la laine? il n'est bon qu'au gouvernement. Il
y a seulement un malheur, c'est que son cerveau tinte, tout tourne
autour de lui. Tous ses amis deviennent fous.

«Vous connaissez notre société, elle est comme une chose égarée;
pauvres oiseaux effarouchés, le même colombier ne nous rassemble plus.
Girolamo vient de perdre sa femme; vous diriez un poisson étourdi,
hors de l'eau. Donato a imaginé d'ouvrir une boutique où il fait
couver des pigeons; il court de tous côtés et semble un imbécile. Le
comte Orlando est tombé amoureux d'un garçon, et il n'entend plus ce
qu'on dit. Tommaso est devenu bizarre, fantasque, horriblement avare;
l'autre jour, il a acheté de la viande; puis, s'effrayant de la
dépense, il cherche des convives, chacun à quinze sols; je n'en avais
que dix; il me poursuit depuis ce temps...»

Machiavel rendra les cinq sols; il attend seulement que Vettori, son
ami, lui trouve une place; il le croit en crédit auprès des Médicis.

La bassesse du détail, le ridicule, la pauvreté morale où tombe un tel
esprit annonce assez quel règne a commencé, un temps plat et décoloré,
sans espérance, que même les chagrins cuisants ne tireront pas de sa
monotonie de plomb. Tout baisse, s'aplatit ou s'éteint. L'esprit
radote, la sagesse bégaye, et le génie délire. Machiavel ne sait plus
ce qu'il dit. Consulté sur la politique et les chances du temps, il ne
refuse pas son oracle, il passe sa robe de prophète, prend sa lunette
d'astrologue. Seulement il a perdu les yeux.

L'avenir? qui le voit? Ce qu'on voit du présent; c'est une certaine
danse macabre, où les rois, presque tous finis, vont s'en aller
ensemble. Trois, du moins, Ferdinand, Louis XII et Maximilien. La
pièce n'est pas bonne, mais les acteurs sont excellents.

Quel Harpagon comparer au vieux _marane_ Ferdinand jurant sur l'or de
Grenade et de l'Amérique qu'il est ruiné, pour ne plus nourrir son
armée; se servant, se jouant de son gendre Henri VIII? Avec son
argent, ses soldats, il conquiert la Navarre pour lui-même, renvoie
l'Anglais.

Celui-ci est le capitan, monté sur Azincourt, vomissant feu et flamme,
ne faisant rien, dévalisé par tous, surtout par l'empereur. Max, le
fameux chasseur, chasseur d'argent, chevalier (d'industrie), vendant
la paix à Louis XII et lui faisant la guerre; à Henri VIII vendant un
futur mariage, se vendant lui-même surtout, prenant la solde de
l'Anglais pour guerroyer à son profit.

Le vrai Cassandre est Louis XII, bon homme qui, pour avoir tranché du
Borgia, aura partout les étrivières, en Italie, en France. Il ne reste
à Milan que pour y recevoir un violent coup de griffe de l'ours de
Berne, pendant que le dogue d'Angleterre lui mord le dos.

Deux défaites à la fois, celle de la Trémouille à Novare et la panique
étrange de nos gens d'armes à Guinegate, la triste et ridicule journée
des _Éperons_. Moins triste encore que le mensonge par lequel La
Trémouille, sans pudeur, attrape les Suisses qui nous allaient prendre
Dijon. Ce vieux chevalier respecté, le premier nom de France, leur
fait accroire que le roi renonce à l'Italie, leur promet la somme
incroyable de quatre cent mille écus d'or; bref, les fait boire et les
renvoie. Le roi se fâche ou fait semblant, et La Trémouille en rit;
chevalerie un peu loin des héros de la Table ronde.

Reconnaissance au cinquième acte; tous les fripons s'accusent les uns
les autres. La dupe universelle, Henri VIII, voit qu'on l'a joué,
qu'on se souci peu de sa fille; il menace Max et Marguerite de publier
les lettres. Mais Marguerite aussi veut publier les lettres d'Henri
VIII, pour le couvrir de ridicule.

De rage, celui-ci donne sa fille à qui? au pauvre Louis XII.

Cette forte Anglaise de seize ans, galante, audacieuse et déjà pourvue
d'un amant, au défaillant malade qui fait son testament! Fatal
présent! et le beau-père, au lieu de donner une dot, en exige une,
énorme. Marié et ruiné, le roi s'achève, en voulant plaire; il veille
pour le bal, il change ses heures, ses habitudes. Mais comment tenir
cette Anglaise?

Non content de sa fille Claude et de Louise de Savoie, qui la gardent
à vue, il fait venir exprès du fond du Bourbonnais la vieille fille de
Louis XI, la redoutable fée, Anne de Beaujeu.

La prisonnière du moins ne souffre pas longtemps. Louis XII y succombe
et, sans perdre un moment, sans retourner en Angleterre, l'Anglaise se
remarie en deuil.



CHAPITRE XI

LA SITUATION S'ÉCLAIRCIT.--L'ANTIQUITÉ. ÉRASME. LES ÉTIENNE

1512-1514


Nous avons écrit cette histoire dans un point de vue bien sévère,
point de vue italien, européen, plus que français: voilà ce qu'on nous
reprochera.

À tort. La France encore nous inspirait, et l'honneur de la France,
déplorablement immolé.

Est-ce à dire que nous méconnaissions les bienfaits de ce règne,
l'économie de Georges d'Amboise, la réforme de la justice, oeuvre du
chancelier Rochefort? Aurions-nous oublié que Louis XII fut une halte
heureuse entre le gaspillage de Charles VIII et les prodigieuses
dépenses de François Ier?

Nullement. Nous croyons même que, dans cette oeuvre d'économie et
d'ordre, Louis XII, quoique peu capable, a personnellement beaucoup à
réclamer. Nul doute qu'il n'ait aimé le peuple, qu'il n'ait voulu le
ménager. Lui-même, il en était sorti probablement (nous l'avons dit);
il n'eut point une âme de roi.

C'était un bon homme, naturellement honnête, ridicule parfois,
indiscret, bavard, colérique; mais il avait du coeur; et la seule
manière de le flatter, c'était de lui persuader qu'on voulait le bien
des sujets. Le très-fin courtisan Amboise, sous une grosse enveloppe,
gagna le roi et le garda, en lui faisant valoir ses réductions
d'impôts, telle économie de sous ou de deniers, pendant qu'il amassait
pour lui, ou jetait des millions dans son affaire de papauté. Je ne
crois point du tout ce que dit le panégyriste Seyssel, qu'on ait pu
réduire les impôts du tiers, au milieu d'une si grande guerre. Qui le
savait d'ailleurs? Quelle publicité y a-t-il alors? Quels chiffres
authentiques? Ce qui est sûr, c'est que Louis XII, tant qu'il put, fit
payer la guerre d'Italie par l'Italie elle-même, décidé à tirer plus
pour ménager la France. L'armée se nourrit, se solda, comme elle put,
sur l'ennemi, et sur l'allié même. Ce fut ce qu'on a vu de 1806 à
1812, époque du _trésor de l'armée_. Système qui rend la guerre plus
légère à la nation guerroyante, sauf à entasser contre elle des
montagnes de haine, et qui prépare de cruelles représailles pour le
jour des revers.

La France sentit peu les guerres de Louis XII. Elle fut très-sincère
dans sa reconnaissance pour lui. Il y eut un véritable enthousiasme et
des larmes lorsqu'aux états de Tours, le voyant pâle, chancelant, à
peine relevé de maladie, et déchirant le traité qui eût donné la
France à l'étranger, on le salua le _Père du peuple_.

On le remercia pour trois choses, vraies toutes trois: d'avoir réduit
l'impôt, réprimé les pillages des gens de guerre, réformé les juges.

L'indépendance de la chambre des comptes, de celle des aides, la forte
organisation de la justice des finances, sont la gloire de ce règne.

Roi étrange! il payait et ne faisait point de dettes!

À peine en laissa-t-il une, très-faible, à la fin de son règne, après
deux ans d'une guerre générale où la France tint tête à l'Europe.

C'est-à-dire qu'il ne mangea pas son blé en herbe, qu'il n'entra pas
dans cette carrière où les pères gaspillent d'avance le gain possible
du travail des enfants, reportant le faix du jour sur l'épaule des
générations à venir, ajoutant chaque matin un chiffre au grand livre
des malédictions futures.

Non, le peuple ne s'est pas trompé: cet âge, ce règne, ne sont pas
indignes de son souvenir.

La France commence alors, en toutes choses, une production
immense[25]. Dans l'agriculture, dans l'industrie et le commerce, elle
s'aperçoit qu'elle est féconde et bénit sa fécondité.

[Note 25: Elle se développa cependant plus lentement que ne disent
Seyssel et les autres panégyristes. Des actes de 1501 font une triste
peinture de l'état du Midi, spécialement de l'Agénois, _alors désert_
par suite d'une épidémie. La peste avait tué dix-sept mille personnes
à Bordeaux, quoique la meilleure partie de la population eût quitté la
ville. _Archives_, K. 94, _Payement des gens envoyés au Parlement pour
poursuivre les nobles qui profitent de ces circonstances pour usurper
le domaine, 25 février 1501_,--et _Diminution de péage, 7 juin 1501_.]

Mais le trésor de l'homme est de se connaître, de savoir ce qu'il est
et ce qu'il peut. Le trésor de la France, qu'elle ignora profondément
et dont elle ne songea nullement à profiter, c'était son étonnante
sociabilité, son assimilation rapide à toute humanité, la générosité
et le bon coeur de cette race gauloise remarquée par Strabon dès la
plus haute antiquité (Voy. le Ier vol. de notre Histoire), avouée par
les Anglais au XIVe siècle, et si éclatante au XVIe, dans la défense
de Pise. Il suffisait à la France qu'elle voulût, pour être adorée.

Elle ignora cela, et elle manqua sa destinée. Si elle commence alors à
se comprendre, c'est uniquement par la guerre. Elle se connaît déjà
comme un vaillant peuple à Ravenne, je dis proprement comme peuple,
comme piéton, comme infanterie. Elles pressent, dans cet éclair d'une
campagne de deux mois, que tout ce qu'on lui demandera plus tard de
miracles, cette féerie des marches rapides qui la rendront partout
présente et partout victorieuse, elle a déjà tout cela dans la
vivacité de son infanterie, dans son activité brûlante, dans son
jarret d'acier.

Elle s'entrevoit dans la guerre, elle s'entrevoit dans le droit. Grand
spectacle, quand, à portes ouvertes, s'inaugure dans les tribunaux
l'universelle enquête d'où sort la rédaction des Coutumes!

Louis XI, qui ne voulait de tyrannie que la sienne, avait
passionnément désiré qu'on levât partout ce vieux voile d'ignorance
derrière lequel s'abritait l'arbitraire infini des rois de provinces
et de cantons. Avec quelle facilité, sous la coutume non écrite,
confiée à la mémoire peu sûre, corruptible, des praticiens, toutes les
volontés des seigneurs laïques, ecclésiastiques, devaient valoir comme
lois! Lois changeantes au gré du caprice, de l'intérêt, du besoin du
jour! Qui aurait réclamé? Quel est le pauvre vieil homme qui, devant
ces fils de Robert-le-Diable, eût osé dire en face: «Et pourtant,
autre est la Coutume?»

C'est, je crois, pour cette grande oeuvre d'écrire et de fixer le
droit que Louis XI s'attacha, attira de Bourgogne en France l'éminent
légiste Rochefort, qui devient son chancelier, celui de Charles VIII
et de Louis XII. Dès 1493, Rochefort écrivit, en cent onze articles,
l'immense ordonnance qui comprend tout un code de réformation de la
justice. En 1497, il ordonna, au nom du roi, la publication des
Coutumes. Pour publier, il fallait écrire, formuler, rédiger. Voici
comment se fit la chose en chaque siége: «Nos commissaires ayant
assemblé nos officiers (du lieu) et les gens des trois états,
praticiens _et autres_ des bailliages et jurisdictions, publieront,
etc.»

Ces _autres_, c'est la nation.

Je veux dire qu'en ce débat où les seigneurs ecclésiastiques et
laïques pouvaient imposer aux commissaires du roi une rédaction
féodale, on consultait les praticiens, et, comme ceux-ci presque
partout étaient clients des seigneurs, on appelait à témoigner des
notables, des vieillards, des hommes enfin, la foule. Les commissaires
étaient libres, dans un cas controversé, de faire une sorte d'enquête
_par tourbe_, c'est-à-dire d'appeler le peuple à témoigner du vrai
droit du pays.

Révolution énorme pour les résultats d'avenir, quelque petits, timides
qu'ils aient été d'abord. Si la Coutume est mauvaise, écrasante, au
moins n'empire-t-elle plus au hasard des volontés fantasques et
mauvaises. La voilà écrite, on la voit, on la lit chaque matin.
Fiez-vous à la raison humaine, au sentiment de justice qui est au
coeur de l'homme. La lumière est mortelle au mal. Mal connu est
demi-guéri.

La Coutume de Paris est écrite en 1510, coutume d'esprit moyen,
coutume centrale du nord, à laquelle le hardi centralisateur Demoulin
comparera toutes les autres, cherchant leurs rapports mutuels et
préparant de loin cette terre promise où aspire la France dans
l'hétérogénéité barbare qui la divise encore: l'_unité de la loi
civile_.

Il y eut trois grands coups de lumières qui transfigurèrent le monde
du droit. L'imprimerie, en publiant une à une nos coutumes locales
dans la naïveté de leur discorde, mit en face deux monuments d'unité,
bien différents entre eux. D'une part, le Droit canonique, bâti sur
son fondement grêle des fausses Décrétales. D'autre part, le solide,
harmonique et majestueux monument du Droit romain. Le premier, faible
de base, faible d'inconséquence, démontrait à l'oeil du plus simple
que l'autorité infaillible, partie d'un mensonge évident, s'était
jour par jour contredite, démentie, condamnée elle-même, biffant
aujourd'hui l'oracle d'hier, raccommodant sans cesse l'oeuvre malade.
Chose possible et tolérable dans le monde obscur des manuscrits qu'on
peut altérer à plaisir, impossible dans l'impitoyable lumière et la
fixité de l'imprimerie. Contre cet entassement de vieux plâtras,
surgit, dans la majesté grave du Pont-du-Gard ou du cirque de Nîmes,
le colossal _Corpus juris_. On comprit quelle avait été la sagesse des
papes qui tant de fois avaient défendu d'enseigner le Droit romain. Ce
système si robuste, dont la cohésion étonnante est comparée par
Leibnitz à celle même des mathématiques, fit crouler l'édifice
branlant de la fausse Rome en face de la Rome éternelle.

Mais ce n'était pas le Droit seul qui devenait si dangereux, ce
n'était pas seulement Papinien, Ulpien, qu'il eût fallu brûler. Paul
II le sentit à merveille. Conséquent dans le véritable esprit
pontifical, fidèle à la tradition du pape Grégoire, le destructeur des
manuscrits, il comprit, au moment où l'on venait de traduire Platon,
qu'il ne suffisait pas de proscrire et la traduction et l'original,
qu'il fallait surtout arracher l'âme de l'antiquité des enthousiastes
coeurs où elle ressuscitait. Il enferma, tortura (plusieurs à mort)
les Platoniciens de Rome. Que si l'on extirpait Platon, combien
n'était-il pas plus nécessaire encore d'exterminer Aristote, si
essentiellement païen! Là, jamais l'Église ne put s'entendre avec
elle-même. Aristote fut sa pierre d'achoppement. Elle le censure
d'abord, le rejette par les Pères. Elle le tolère au Moyen âge pendant
cinq ou six siècles. Elle le condamne (1209) et elle le suit, trente
ans après, dans saint Thomas; elle va jusqu'à le recommander aux XIVe
et XVe siècles (1366, 1452). Elle le soutient encore, quand il devient
plus dangereux, au XVIe, lorsque tout le monde comprend qu'il est
antichrétien et que Luther le poursuit comme ennemi du christianisme.
Variations étonnantes de l'autorité immuable! Qu'en conclure?
Qu'apparemment elle lut mal, ou ne comprit point.

Cette polémique est ressuscitée naguère, entre les catholiques.
Maîtres de l'éducation, ils ont agité si les moins coupables des
auteurs profanes pouvaient entrer dans les écoles. Plusieurs ont
bravement répondu: Non, et fermé la porte à l'esprit humain. Ceux-là
sont les vrais orthodoxes.

Nous les félicitons de leur courage, de leur conséquence dans leur
principe. Le voulez-vous dans sa pureté, qui seule peut lui donner
durée? Il est bien moins dans Polyeucte qui brise l'autel de Jupiter
que dans le pape qui veut que l'on brûle Homère et Virgile. «Rompez,
rompez tout pacte avec l'impiété!» Le silence de Rome, en cette
matière, sa faiblesse pour les demi-chrétiens, étonne et scandalise.
Homère, le fatal magicien, qui transfigura dans l'éther l'Olympe des
démons de la Grèce! Virgile, le funeste sorcier qui évoque la sibylle,
qui découvre le rameau d'or d'un christianisme antérieur au Christ!...
Chassez-les loin du temple, loin du parvis, loin de l'école! Combien
les philosophes sont moins dangereux! Leurs fatigantes abstractions
ont fait disputer les savants. Mais ces poètes ont ravi le monde; ils
emportent avec eux à travers les siècles le coeur même de l'humanité!

Fixons ces dates si graves, qui sont des ères nouvelles pour le genre
humain.

Virgile fut imprimé en 1470, Homère en 1488, Aristote en 1498, Platon
en 1512.

Si Pétrarque pleurait de joie en voyant Homère manuscrit, le touchait
et le baisait, ne pouvant encore le comprendre, quel aurait été son
transport de le voir multiplié dans les nobles caractères de Venise et
de Florence, circuler par toute l'Europe, versant à tous la pure
lumière du ciel hellénique, la fraîcheur de ses vives eaux, ces
torrents de jeunesse qui coulent éternellement des sources de
l'Iliade.

Mais on ne sait plus aujourd'hui les sueurs, les veilles inquiètes que
coûtèrent aux grands imprimeurs ces premières publications des
manuscrits difficiles, discordants, de l'antiquité. Oeuvre sainte!
Ceux qui y mirent les premiers la main furent saisis d'une émotion
religieuse et d'une anxiété immense. Tels ils allaient les rendre au
monde, ces dieux de la pensée, tels il les garderait. Imprimeurs,
correcteurs, éditeurs, ils ne dormaient plus (l'un d'eux trois heures
par nuit); ils demandaient à Dieu de réussir, et leur travail était
mêlé de prières. Ils sentaient qu'en ces lettres de plomb, viles et
ternes, était la Jouvence du monde, le trésor d'immortalité.

La Rome et la Jérusalem de cette religion nouvelle, l'imprimerie, sont
bien moins Mayence et Strasbourg, que Venise, Bâle et Paris. Les
premières n'ont fait qu'imprimer. Paris, Bâle et Venise ont édité,
avec des travaux infinis d'épuration, correction, critique, discussion
des textes et variantes, les bibles épineuses de la philosophie, je
veux dire l'oeuvre immense de Platon, si délicate de finesse, de grâce
et de dialectique, où l'accent, la virgule, change tout, détruit tout,
rend l'intelligence impossible;--l'oeuvre encore bien plus gigantesque
d'Aristote, formidable encyclopédie de l'antiquité, écrite dans une
langue algébrique, tellement concise et abstraite! On avait bavardé
infiniment sur Aristote et Platon, on les avait traduits faiblement,
peu fidèlement. Tout cela n'était rien auprès de ce que firent, à
Venise, les Alde dans l'épouvantable travail qu'ils mirent à fin,
ressuscitant et dressant sur ses jambes ce double colosse, ce cheval
de Troie, plein de guerres fécondes, qui, dans le ventre, a toute
école, toute dispute et toute hérésie, le duel inextinguible de
l'intelligence humaine.

Aristote ressuscita d'abord, l'année de la mort de Savonarole et de
Charles VIII, en plein règne des Borgia (1498).

Les terreurs de Venise en ce temps maudit, les malheurs infinis de la
guerre, de la ligue de Cambrai, où Venise fut réduite à ses lagunes,
arrêtèrent les presses des Alde. Les boulets barbares franchissaient
la mer, sans respect pour le vieil asile qui fut respecté d'Attila.
Venise était pourtant alors le berceau vénérable où renaissait Platon.
Il ne put paraître que dans l'année sanglante des massacres de Brescia
et de Ravenne, en 1512. Le monde, parmi ces malheurs, reçut de la
désolée Venise l'incomparable fleur de la sagesse grecque, la
sublimité consolante du _Banquet_ et du _Phédon_.

Homère, Platon, Aristote, les trois bibles de l'antiquité. Ajoutez-y
un monument non moins grand, le _Corpus juris_.

Qu'on ne s'étonne pas si Luther, le furieux défenseur du christianisme
oublié, s'indigne, non sans terreur, de voir debout, la tête dans le
ciel, ces géants qui, du haut d'une logique éternelle, regardent en
pitié la Légende.

Une nouvelle dialectique renaissait, ingénieuse, à la fois fine et
forte, qui, mortelle à la scolastique, triomphait et par la raison et
par l'élégance de la démonstration, renvoyant dans la poussière le
Lombard et Duns-Scot, mettant court saint Thomas et lui brouillant son
_distinguo_.

Et ce n'était pas un vain jeu, une escrime, un duel de langues. Il n'y
eut dans les commencements rien d'hostile au christianisme. L'esprit
nouveau le ruinait, sans s'en apercevoir, dans une étonnante
innocence. Ce qu'on voyait, loin d'être une dispute, était un
embrassement, une reconnaissance touchante des membres égarés de la
grande famille; l'Europe moderne revoyait sa mère, l'antiquité, et se
jetait dans ses bras.

L'Orient va se rapprocher tout à l'heure, de l'Amérique. Spectacle
digne de l'oeil de Dieu! La famille humaine réunie, à travers les
lieux et les temps, se regardant, se retrouvant, pleurant de s'être
méconnue.

Combien cette grande mère, la noble, la sereine, l'héroïque antiquité,
parut supérieure à tout ce qu'on connaissait, quand on revit, après
tant de siècles, sa face vénérable et charmante! «Ô mère! que vous
êtes jeune! disait le monde avec des larmes, de quels attraits
imposants nous vous revoyons parée! Vous emportâtes au tombeau la
ceinture éternellement rajeunissante de la mère d'amour... Et moi,
pour un millier d'années, me voici tout courbé et déjà sous les
rides.»

Il y eut là, en effet, un mystère amer pour l'humanité. Le nouveau se
trouva le vieux, le ridé, le caduc. L'antiquité parut jeune et par son
charme singulier, et par un accord profond avec la science naissante.
Un sang plus chaud, une flamme d'amour revint dans nos vieilles veines
avec le vin généreux d'Homère, d'Eschyle et de Sophocle. Et, non moins
viril qu'enchanteur, le génie grec guidait Copernic et Colomb.
Pythagore et Philolaüs leur enseignaient le système du monde. Aristote
leur garantissait la rotondité de la terre. Platon leur montrait
l'Occident et désignait les Hespérides.

Est-ce tout? Non, notre coeur demandait à l'antiquité autre chose que
l'Amérique, autre chose que la science ou le charme littéraire. Nous
lui demandions surtout de désemprisonner nos âmes, de nous faire
respirer mieux, d'accorder à nos poitrines l'élargissement d'une
moralité plus douce et vastement humaine, non liée à la formule
byzantine, obscure, de Nicée. Nous lui demandions, non pas de briser
l'autel, mais de l'étendre; non de supprimer les saints, mais de les
multiplier, d'ouvrir les bras de l'Église, si indignement resserrés, à
saint Socrate, aux Antonin, et à vous aussi, saint Virgile!

«Saint Virgile, priez pour moi!» Moi-même j'avais ce mot au coeur,
bien avant de savoir qu'un autre a parlé ainsi au XVIe siècle. Et qui
plus que moi a droit de le dire, moi, élevé sur vos genoux, qui n'eus
si longtemps nul autre aliment que l'antiquité adoucie par vous; moi
qui vécus de votre lait avant de boire dans Homère le vin, le sang et
la vie? Mes heures de mélancolie, jeune, je les passai près de vous;
vieux, quand les pensées tristes viennent, d'eux-mêmes, ces rhythmes
aimés chantent encore à mon oreille; la voix de la douce sibylle
suffit pour éloigner de moi le noir essaim des mauvais songes.

Quand on passa des voies rudes et scabreuses de la scolastique à cette
splendide antiquité, ce fut le même changement qui vous frappe en
laissant le pavé pointu de la Suisse, ses cailloux de torrent qui
déchiraient vos pieds, pour les rubans de dalles où vous glissez,
léger comme une âme bienheureuse, à travers les villes italiennes,
dans Florence ou dans l'immensité de Milan.

Il y eut un violent retour, bien sévère pour le Moyen âge. Le
christianisme, à sa naissance, avait accusé de grossièreté le
symbolisme antique, et l'antiquité renaissante reprocha au Moyen âge
d'être à la fois grossier et subtil, d'envelopper le matérialisme
légendaire dans la chicane byzantine et l'aridité scolastique.

L'imprimerie lui lança ses faux, tout à coup découverts, fausses
légendes, fausses décrétales.

Une haine immense s'éleva contre les destructeurs de l'antiquité, les
brûleurs, gratteurs de manuscrits. L'auto-da-fé d'un million de
volumes, qui se fit à Grenade après la conquête, parut un vaste crime
contre la raison, contre Dieu. Le cardinal Ximenès, imprimant la Bible
en cinq langues, expia-t-il par là les quatre-vingt mille manuscrits
qu'il avait brûlés de sa main.

Chaque fois qu'on découvrait sous quelque antienne insipide un mot des
grands auteurs perdus, on maudissait cent fois ce crime, ce vol fait
au genre humain, cette diminution irréparable de son patrimoine.
Souvent, la ligne commencée mettait sur la voie d'une découverte,
d'une idée qui semblait féconde; on croyait saisir de profil la
fuyante nymphe, on y attachait les yeux, à cette trace évanouie,
jusqu'à l'éblouissement et la défaillance. En vain; l'objet désiré
rentrait obstinément dans l'ombre, l'Eurydice ressuscitée retombait au
sombre royaume et s'y perdait pour toujours.

On a dit, non sans vraisemblance, que les statues antiques qui sont
arrivées jusqu'à nous, statues de marbre, sont les moindres. Les
ouvrages capitaux de Phidias, de Praxitèle, furent faits d'or,
d'argent, d'ivoire, et ils ont péri. Il en est peut-être de même avec
les manuscrits anciens. Peut-être n'avons-nous que les moins précieux.
Où sont ces oeuvres politiques, célèbres dans l'antiquité? où sont les
mémoires de Sylla et ceux de Tibère? où est le livre où Auguste fit
écrire pour lui la description de l'Empire romain? Et Carthage, et la
Syrie, parentes immédiates du monde juif, comment n'en reste-t-il
rien? Là eût été le véritable éclaircissement du peuple biblique, dont
les livres, tellement isolés dans la ruine générale des nations
sémitiques, restent aussi peu accessibles qu'une arche d'un pont
rompu au milieu d'un fleuve. Les deux bouts en furent emportés; ni de
l'un ni de l'autre bout vous ne pouvez y arriver; ruine d'autant plus
grandiose, mystérieuse, qu'on n'en approche plus. Qui sait si, dans ce
million de livres orientaux que brûlèrent les Espagnols, il ne restait
pas quelque chose des hautes antiquités de la Syrie, de l'Arabie,
d'Ismaël, frère d'Israël?

La Renaissance, dans sa fureur contre les destructeurs de l'antiquité,
ne voulait voir en celle-ci qu'harmonie et qu'unité. Elle ne
l'envisageait pas comme un monde de variété, mêlé d'âges et de
couleurs infiniment différentes, mais comme la Vénus éternelle. De
cette unité, qu'elle exagérait, elle accablait la complexité
laborieuse, hétérogène du Moyen âge, mêlée de diamants, de plâtras.
L'indignation venait et la fureur d'avoir été si longtemps à genoux
devant cette Babel gothique. Ce monde de contradictions, d'hypocrisie,
de sanguinaire douceur, ce monde serf, ce monde moine, mis en face de
la cité antique, du monde d'harmonie et de dignité, faisait frémir de
haine. «Ne verra-t-on pas le jour où l'homme, redevenu citoyen,
redressé et refait homme, rentrera dans son âge de majorité,
interrompu si longtemps par la religion des serfs?...»

Ceux qui savent ce que c'est que révolution et inondation savent que,
les eaux une fois amoncelées, c'est une goutte d'eau de plus qui
semble décider la rupture, emporter les digues. Érasme fut la goutte
d'eau.

Érasme, l'ingénieux latiniste, né en Hollande d'un hasard d'amour,
esprit italien (et point hollandais), dans sa vie errante, subsistant
d'enseignement, de corrections d'imprimerie, de compilations, avait
imprimé, en 1500, passant à Paris, un petit recueil d'adages et de
proverbes anciens. Le public se jeta dessus; la boutique de la rue
Saint-Jacques, où parut l'heureux volume, ne désemplissait plus;
chacun avait hâte d'acheter, de porter en poche, la petite sagesse
pratique, la prudence populaire de l'antiquité. D'éditions en
éditions, toujours augmentées, à Venise, à Bâle, le livre devint un
gros in-folio en fins caractères. Alde fit l'édition complète en 1508,
et Froben, à Bâle, la réimprima six fois. Bien plus, Érasme, étant en
Italie, sur le passage du pape, le pontife et ses cardinaux vinrent
saluer l'illustre compilateur des _Adagia_. Nul chef-d'oeuvre ne fut
jamais l'objet d'un tel enthousiasme. C'était, en réalité, un grand
secours offert à tous, même aux moindres, un véritable _Dictionnaire
de la conversation_. Qu'on se figure toute l'antiquité réunie en un
livre; tout ce qu'elle a produit de pensées, de sentences et de
maximes, ramené comme des rayons à un seul foyer.

L'illustre prévôt des marchands, Budé, l'ami d'Érasme et de Rabelais,
Budé, qui lui-même avait tellement éclairé l'antiquité par son travail
sur les monnaies et ses notes sur les _Pandectes_, disait du livre des
_Adages_. «C'est le magasin de Minerve; tout le monde y a recours,
comme aux feuilles de la sibylle.»

Holbein, le grand peintre de Bâle, peignit Érasme en habit de
triomphateur, passant, couronné de lauriers, sous un arc romain, et
comme entraînant le monde par cette _via sacra_ de l'antiquité.

L'effet en réalité était légitime et vraiment grand en deux sens. On
vit que la majeure partie de ces proverbes antiques n'en étaient pas
moins modernes, que l'antiquité n'était pas un illisible grimoire,
monopole des savantasses, qu'elle était nous-mêmes et l'homme
éternellement identique. On vit que cette antiquité, que les _Janotus
de Bragmardo_, les pédants crottés dont parle Rabelais, représentaient
à leur image, gourmée, pédantesque et sotte, était l'élégance même,
l'urbanité, la grâce. La cour, aussi bien que la ville, reconnut que
Platon, Xénophon, étaient de _parfaits gentilshommes_, pleins
d'aménité et d'esprit. L'_honnête homme_, ce faible idéal, qui a
toujours été si populaire dans la moyenne sagesse française, parut
tout à fait représenté dans certaines productions de l'antiquité
pâlie, comme les _Offices_ de Cicéron, livre qu'on imprima partout et
qui partout devint usuel.

Du reste, quelque faibles que fussent les résultats encore, ce qu'il y
avait de grand, c'était l'effort, la volonté. Et quoi de plus grand,
en ce monde, que de vouloir sérieusement? Dans le transport, jamais
calmé, d'une activité haletante, on exhumait de la terre, de la poudre
des vieux dépôts, médailles et monnaies, bas-reliefs, manuscrits de
toute sorte, médecine, géographie, poésie, moeurs, usages domestiques,
toute la vie de l'antiquité. Bons _humanistes_! qui leur refusera ce
nom, en les voyant embrasser d'un si impartial amour tout ce qu'on
pouvait savoir alors, tout peuple, tout âge et tout dieu, toute langue
et toute humanité?

Venez, dans la nuit noire encore; montons, l'hiver, de grand matin,
la rue Saint-Jacques. Voyez-vous toutes ces lumières? Des hommes, des
vieillards même, mêlés aux enfants, vont portant sous le bras
l'in-folio, de l'autre le chandelier de fer. Vont-ils tourner à
droite? Non, la vieille Sorbonne est endormie encore; elle se tient
chaude entre ses draps. La foule va aux écoles grecques. Athènes est à
Paris. Cet homme à grande barbe, dans sa majestueuse hermine, c'est le
descendant des Empereurs, Jean Lascaris. L'autre docteur, c'est
Aléandre, qui enseigne l'hébreu. Vatable est à ses pieds, qui écrit et
déjà imprime. Étrange renversement des choses! Cette ville, qui vers
1300 ravit aux juifs leurs manuscrits pour les anéantir, elle les
imprime aujourd'hui. En 1508, on fond les premiers caractères
hébraïques. La vieille Loi, si cruellement persécutée par la nouvelle,
devient impérissable, multipliée par les chrétiens. Le défenseur des
livres juifs, Reuchlin, ébranle l'Allemagne de sa lutte héroïque
contre les ignorants persécuteurs et destructeurs de livres, qui les
brûlent, ne sachant les lire.

Croyons aux victoires de l'esprit! Au moment où l'Espagne détruit les
livres par milliers! l'Allemagne, la France, l'Italie en impriment par
millions!

Nul lieu, ni temple, ni école, ni assemblée de nations, n'a jamais
porté à mon coeur la religieuse émotion que j'éprouve quand j'entre
dans une imprimerie. Le poète-ouvrier de Manchester l'a très-bien dit:
«La Presse est l'Arche sainte!» Les révolutions de Paris se sont
faites autour de la Presse. Imprimeur en 93, mon père avait planté la
sienne au choeur même d'une église, et j'y suis né. Vives religions
du berceau, elles me revinrent en 1843, quand ma chaire assiégée me
fut presque interdite et la parole disputée par une cabale fanatique.
Le soir même, je cours à la Presse; elle haletait sous la vapeur;
l'atelier n'était que lumière, brûlante activité; la machine sublime
absorbait du papier, et rendait des pensées vivantes... Je sentis
Dieu, je saisis cet autel. Le lendemain j'étais vainqueur.

La rue Saint-Jean-de-Beauvais n'est pas une belle rue, et elle a le
tort d'avoir eu l'école de subtilités vaines qu'on appelait le Droit
canonique. Et elle a pourtant une grande gloire: elle eut au clos
Bruneau la vénérable enseigne des Estienne, les premiers imprimeurs du
monde, dynastie mémorable, qui, un siècle durant, par Henri Ier, par
le grand Robert, par Charles et Henri II, illumina le monde. De là
sortit toute une antiquité, épurée, corrigée, judicieusement annotée,
mise en commun pour tous. Le colossal _Trésor de la langue latine_ a
immortalisé Robert, comme Henri II celui de la langue grecque. Ce ne
sont plus ici des pédants. Leur verve, leur vigoureux bon sens
éclairent toutes leurs publications. L'un d'eux, médecin illustre,
naturaliste original, écrit et publie tout à l'heure le premier traité
pratique d'agriculture, la _Maison rustique_.

Les Estienne impriment en 1512, quatre ou cinq ans avant Luther, le
premier livre de la Réformation, le Nouveau Testament de Lefebvre
d'Étaples.

La Réforme française, toutefois, est encore loin. La religion de cette
maison des Estienne, c'est jusqu'ici l'imprimerie elle-même. On sait
qu'ils proposaient des prix à ceux qui trouveraient des fautes dans
leurs publications. La correction se faisait par un décemvirat
d'hommes de lettres de toutes nations et la plupart illustres. L'un
d'eux fut le grec Lascaris, un autre Rhenanus, l'historien de
l'Allemagne, l'Aquitain Rauconet, depuis président du Parlement de
Paris, Musurus, que Léon X fit archevêque, etc.

On se demande comment ces Estienne, imprimeurs admirables,
irréprochables correcteurs, ayant à mener cette grande maison, purent
être de féconds éditeurs, des écrivains piquants, des maîtres en notre
langue. L'un d'eux l'explique en adressant à un ami la préface de son
Thucydide: «Reçois, ami, le produit des sueurs qu'un travail âpre tire
de mon front, pendant le rude hiver, pendant les sombres nuits où
j'écris au vent de la bise.»

Deux choses les soutenaient:

L'une (dont je leur réponds), la reconnaissance qu'ils attendaient de
nous. «Postérité! disait Henri, tu pourras reposer, nous travaillons
pour toi. Tu dormiras paisible, heureuse de nos veilles.»

L'autre soutien (Dieu nous donne à tous de suivre en ceci ces grands
ouvriers!), ce fut la parfaite unité du foyer et de la famille. Les
dames Estienne, levées de grand matin, parmi cette légion d'hommes de
toutes langues, parlaient la seule que tous entendaient, le latin.
«Votre ayeule, écrit Henri II dans sa préface d'Aulu-Gelle,
l'entendait parfaitement. Et votre tante Catherine s'énonçait en latin
de manière à être entendue de tous. Les domestiques s'y habituaient
et finissaient par parler de même. Pour nous, enfants, depuis que
nous commençâmes à balbutier, nous n'aurions jamais osé parler
autrement que latin devant mon père et ses correcteurs.»

Ainsi tout était harmonie, et le grand imprimeur, ses correcteurs
illustres, ses ouvriers lettrés, ses enfants, ses savantes dames,
présentaient l'unité du vrai foyer antique, l'image des familles et
clientèles romaines, de sorte qu'en entrant chez Henri, chez Robert,
chez Charles, auteur de la _Maison rustique_, vous vous seriez cru
chez Caton.



CHAPITRE XII

LA SITUATION RESTE ENCORE OBSCURE.--DE MICHEL-ANGE, COMME PROPHÈTE

1512-1514


Ainsi se faisait la lumière. Elle revenait au monde, mais par
d'insensibles degrés. L'ardeur même y mettait obstacle; la passion par
enivrement s'entrave, s'arrête elle-même. Cette première renaissance,
qui adorait tout de l'antiquité, la recherchait dans sa forme bien
plus que dans son principe. Ce principe, celui des gouvernements
populaires, des religions nationales où le peuple avait fait ses
dieux, était trop éloigné de l'éducation messianique que le clergé a
donnée à l'homme du Moyen âge, et que continuent les légistes au
profit de la royauté.

Le nouveau Messie est le roi. À mesure que s'affaiblit dans les
esprits le dogme de l'incarnation, grandit et se fortifie l'idolâtrie
monarchique. La centralisation, qui commence, immense et confuse
encore, n'est guère comprise des foules que comme la force infinie
d'un individu. Point de vue populaire, enfantin, que Rabelais va
reproduire tout à l'heure sous des masques ridicules, dans ses rois
géants: le Pantagruel, le Grand-Gousier, le Gargantua.

C'est l'adoration de la force, l'obscurcissement du droit.

Ainsi l'idée qui fait la vie, la moralité des religions et des États,
le Droit chemine lentement.

Tous l'obscurcissent à l'envi.

Les jurisconsultes littérateurs, un Alciat par exemple, le servent et
lui nuisent par la richesse de leurs commentaires, par l'accumulation
des textes oratoires ou poétiques, appelant Ovide ou Catulle à
témoigner pour Papinien.

Les procureurs, classe immense qui pullule sous Louis XII, étouffent
le droit bien mieux encore, l'entourant, pour cacher leurs vols, de
l'épineuse et noire forêt d'une nouvelle scolastique.

De même que les théologiens vont tout à l'heure proclamer la déchéance
de la Loi, le règne absolu de la Grâce, les croyants de la royauté
n'envisagent dans la législation qu'un don de la grâce royale, une
faveur toute précaire et révocable à volonté.

Mais la grâce est chose variable. Louis XII craint que ses réformes ne
soient viagères, mortelles comme lui. Comment garder l'avenir? Qui
prendra au sérieux la _défense que fait le roi d'obéir aux ordres du
roi_ qui seraient contre la justice?

Les corps de magistrature qui faisaient illusion sur la servitude
publique vont s'aplatir sous le successeur de Louis XII, et les choses
apparaîtront dans leur rude vérité. Un pouvoir, le roi; rien de plus.
Le gouvernement est tout personnel. Plus d'action collective. Plus de
cours féodales où le seigneur appelait ses barons. Plus de communes
délibérantes. Le fil des affaires politiques, moins multiple, moins
complexe, et mis dans une seule main, devient pourtant plus difficile
à suivre; cette main unique est fermée. Toute affaire est maintenant
personnelle, de famille, de favoritisme, de galanterie. Le destin des
nations est désormais enclos aux ténébreux appartements, aux chambres
à coucher, aux alcôves, aux retraits de Leurs Majestés. Leur humeur,
leur santé variable, voilà maintenant la règle du monde. Le mystère de
la digestion trône au sommet de la politique.

Tels rois, tels peuples; ceux-ci participent aux maladies des princes.
La France tousse, la France a mal à la poitrine, la France fait un
enfant mort; on dirait qu'elle meurt elle-même, et cela, regorgeant de
vie! oui, mais elle est malade en son incarnation: Louis XII, Anne de
Bretagne.

Et non moins malade est l'histoire. Elle a cessé, sauf les
panégyristes ou les chroniqueurs romanesques, pauvres copistes des
romans qui ont copié, gâté les poèmes. J'excepte la charmante
chronique de Bayard, qui d'ailleurs fut écrite plus tard et sous
François Ier. Commines m'a quitté, et le bon sens aussi semble avoir
délaissé le monde. Le ferme et fin Machiavel, et sa plume d'airain,
sont brisés; il le dit lui-même. Il se précipite effaré dans le
paradoxe insensé du _Prince_, poignardant le droit et le juste, afin
qu'il ne reste rien, et jetant ce dernier mort sur les morts d'un
monde détruit.

Cette politique dernière du crime et du désespoir a pourtant
l'ambition d'être une politique encore, une sagesse positive,
pratique; elle donne des règles, des recettes pour le succès. Ces
règles, sur quoi les appuyer, lorsque nous entrons dans un monde de
toute-puissance individuelle, c'est-à-dire d'arbitraire suprême, de
fluctuation, de variation? Tes règles, tes recettes, telles quelles,
tu peux les remporter, mon pauvre Machiavel. Qui sera sûr maintenant
que la règle générale se rapporte au cas singulier, au hasard obscur
de ce jour? Qui peut savoir? qui peut prévoir? Tout au plus puis-je
étudier le tempérament de ces princes, consulter leurs médecins.
Vesale me renseignera sur la goutte de Charles-Quint; Agrippa me
guidera par les maladies ou par les amours de la galante reine-mère,
qui gouverne sous François Ier.

L'art portait l'empreinte naïve de cette personnalité absorbante. Tout
se rabaissait à l'individu. Rien ne se faisait plus de grand. Voilà
déjà près d'un siècle que Brunelleschi, bâtissant la Renaissance sur
la solide construction de Santa Maria del Fiore, a définitivement
vaincu le gothique. Qu'a-t-on fait depuis? En Italie, des palais, des
villas pour les banquiers de Florence, pour les sénateurs de Venise.
Le gothique persévère dans les églises du Nord, mais comment? par la
sculpture; l'architecture a péri. Mourante et désormais stérile, elle
appelle à son secours les ciselures, toutes sortes de minuties
charmantes à l'ornement des gigantesques cathédrales. À ces prodigieux
colosses, elle met des frisures et des fleurs, les galantes moulures
de l'orfévre et jusqu'aux guipures du brodeur. Ces hautes tours, ces
nefs énormes, ces Alpes de pierre, soeurs de pyramides d'Égypte,
commencent à vouloir se faire belles dans leur décrépitude; elles
s'attifent coquettement. Ainsi le veut le goût du temps, ainsi le
commandent les reines et les rois.

Leurs lacs d'amour, leurs devises galantes, les emblèmes de lit et
d'alcôve, ils veulent tout cela dans l'église. Les stalactites
artificielles, pendentifs hasardés qu'on admirait dans les bijoux,
dans les meubles, on les fait en pierre; elles descendent des choeurs
et des nefs, énormes, lourdes à faire peur, écrasantes; le fidèle,
sous cette menace, ne se hasarde qu'en tremblant.

Tel est le gothique fleuri du sanctuaire de Westminster, de
Saint-Pierre de Caen, et encore de la blanche église de Brou.
Celle-ci, miracle de sculpture, fut vingt ans durant le joujou
laborieux de la Flamande Marguerite. Elle en a fait l'église de Dieu?
non, mais de Philibert de Savoie, son jeune époux, et son temple aussi
à elle-même. Toute figure, toute histoire, y rappelle la prééminence
de la femme; mais ses défauts y sont aussi: l'amour du joli, du petit.
Sous cette voûte sans élévation, vous voyez un enchantement de
guipures et de broderies de blanche pierre ou d'albâtre; partout
uniformément se croisent la marguerite et la plume des lacs d'amour et
du traité de Cambrai. Rébus, énygmes et logogriphes témoignent de
l'esprit du temps. Brodeuse et fileuse excellente, la princesse semble
avoir, en rêvant ces devises, filé son église au fuseau des fées, filé
infatigablement; mais le spectateur se fatigue dans son admiration
monotone. François Ier, entrant dans l'église de Brou, en remarqua
tout d'abord la fragilité; cette pierre d'un blanc virginal, peu
solide aux fortes gelées, demanda des réparations même avant
l'achèvement. L'habile Flamand qui la bâtit avait justement oublié la
conduite des eaux, la question capitale de conservation.

Le XVIe siècle, sous ces rapports, ne se montrait pas en progrès sur
le XVe. L'art y est grand, mais il est serf, dépendant de l'individu.
Il était courtisé des peuples, il devient courtisan des rois.

Et lui-même semble organisé monarchiquement. Ses grands maîtres, rois
de la peinture et de la sculpture, apparaissent isolés, là où
fermentait un peuple d'artistes. Vinci, Michel-Ange, sont de grands
solitaires. Raphaël est toute une école, il est vrai; mais, jusqu'à sa
mort, lui seul paraît, lui seul nomme de son nom les oeuvres communes:
une légion de peintres est absorbée en lui.

L'art s'éloigne alors de la vie, des luttes et des malheurs du temps,
se retranche dans l'indifférence. Pour moi, admirateur autant que
personne de cette grande école qu'on appelle Raphaël, et qui a couvert
le monde de peintures, je suis étonné de sa quiétude, de sa sérénité
étrange au milieu des plus tragiques événements. Ces impassibles
madones savent-elles ce que leurs soeurs vivantes ont éprouvé de
Borgia au sac de Forli, de Capoue? Ces philosophes de l'_École
d'Athènes_ peuvent-ils raisonner, calculer, au jour du sac de Brescia,
à l'heure où un furieux frappe au sein de sa mère mourante le futur
restaurateur des mathématiques? Et cette _Psyché_, enfin, peinte deux
fois par Raphaël avec tant de charmes dans toute sa longue histoire,
n'a-t-elle donc pas entendu l'effroyable cri de Milan, torturée par
les Espagnols qui seront à Rome demain?

La comparaison trop fréquente de Virgile et de Raphaël fait, en
vérité, au premier une cruelle injure. Le charme de Virgile, sa grâce
sainte, c'est justement d'avoir constamment souffert avec l'Italie.
Quelque loin qu'en soit le sujet, son âme en est toujours atteinte.
Vous sentez partout, avec un attendrissement infini, que le pauvre
paysan de Mantoue, le dernier et infortuné représentant des vieilles
populations italiques, a en lui un monde de deuil. Poète de l'exil
dans la première églogue et dans tant de passages divers, il l'est
même dans la poésie officielle que ses patrons lui commandent. Dans le
chant triomphal qu'on lui fait faire pour la naissance d'un petit-fils
d'Auguste, il veut être joyeux et il pleure; ce qui lui vient à la
bouche, c'est l'éternel exil de Térée, qui a perdu jusqu'à la figure
d'homme, non pourtant le coeur et le souvenir:

«Malheureux! dans son vol, il revenait planer sur le foyer qui fut le
sien!»

Où fut l'âme de l'Italie au XVIe siècle? Dans la placide facilité du
charmant Raphaël? dans la sublime ataraxie du grand Léonard de Vinci,
le centralisateur des arts, le prophète des sciences? Celui-ci,
toutefois, qui voulut l'insensibilité, qui se disait: «_Fuis les
orages_,» il a, qu'il le voulût ou non, laissé dans le _Saint Jean_,
dans le _Bacchus_ et la _Joconde_ même, dans le sourire nerveux et
maladif que ces têtes étranges ont toutes aux lèvres, une trace
douloureuse des tiraillements de l'esprit italien, de cette fièvre de
maremme qu'il couvrait d'hilarité fausse, du badinage plutôt léger que
gai de Pulci et de l'Arioste.

Il y a eu un homme, en ce temps, un coeur, un vrai héros.

Avez-vous vu dans le _Jugement dernier_, vers le milieu de cette toile
immense, celui que se disputent les démons et les anges? Avez-vous vu
dans cette figure et d'autres ces yeux qui nagent et s'efforcent de
regarder en haut, l'anxiété mortelle de l'âme, où luttent deux infinis
contraires?... Images vraies du XVIe siècle entre les croyances
anciennes et les nouvelles, images de l'Italie entre les nations,
images de l'homme d'alors et de Michel-Ange lui-même. Ce tableau,
oeuvre savante et calculée de sa vieillesse, mais si longuement
préparé, montre ainsi des parties naïves, jeunes, spontanées,
arrachées du coeur même, et sa révélation profonde.

On l'a dit à merveille: «Michel-Ange fut la conscience de l'Italie...
De la naissance à la mort, son oeuvre fut le jugement.» (A. Dumesnil:
l'_Art italien_.)

Il ne faut faire attention ni aux premières sculptures païennes de
Michel-Ange, ni aux velléités chrétiennes qui ont traversé sa vie.
Dans Saint-Pierre, il n'a guère songé au triomphe du catholicisme; il
n'a rêvé que le triomphe de l'art nouveau, l'achèvement de la grande
victoire de son maître Brunelleschi, devant l'oeuvre duquel il a fait
placer son tombeau, afin, disait-il, de la contempler pendant toute
l'éternité. Il a procédé de deux hommes, Savonarole et Brunelleschi.
Il n'est ni païen, ni chrétien. Il est de la religion des Sibylles, de
celle du prophète Élie, des sauvages mangeurs de sauterelles de
l'Ancien Testament.

Sa gloire et sa couronne unique (rien de tel avant, rien après), c'est
d'avoir mis dans l'art la chose éminemment nouvelle, la soif et
l'aspiration du Droit.

Ah! qu'il mérite d'être appelé le défenseur de l'Italie, non pas pour
avoir fortifié les murs de Florence à son dernier jour, mais pour
avoir, dans les jours infinis qui suivent et suivront, montré dans
l'âme italienne, suppliciée comme une âme sans droit, la triomphante
idée du Droit que le monde ne voyait pas encore.

Rappeler ses origines, c'est dire pourquoi seul il put faire ces
choses.

Né dans une ville de juges (Arezzo) dans laquelle toutes les autres
allaient chercher des podestats, il eut un juge pour père. Il
descendait des comtes de Canossa, parents des empereurs qui fondèrent
à Bologne, contre les papes, l'école du droit romain. Il ne faut pas
s'étonner si sa famille le doua en naissant du nom de l'ange de
justice, l'ange Michel, de même que le père de Raphaël nomma le sien
du nom de l'ange de la grâce.

C'était une race colérique. Arezzo, vieille ville étrusque, petite
république déchue, était méprisée de la grande ville de banque; Dante
lui donne un coup en passant. Un des sujets les plus ordinaires des
farces italiennes était le podestat, représentant impuissant de la loi
dans les villes étrangères qui l'appelaient, le soldaient, le
chassaient. Tout le monde en Italie se moquait de la justice. Il
fallait un effort héroïque, comme celui de Brancaleone, pour faire
respecter le glaive du juge. Il lui fallait un coeur de lion pour
exécuter lui-même, étranger et isolé, ses jugements contestés de tous.
Michel-Ange eût été un de ces juges guerriers au XIIIe siècle. Il
était du coeur, de la taille des grands Gibelins de ce temps, de celui
que Dante honore sur sa couche de feu, de l'autre à la face tragique:
«Âme lombarde, quel était le lent mouvement de tes yeux? On aurait dit
le lion dans son repos.» (_A guisa di leone quando si posa._)

Ne portant pas le glaive, sous ce règne des hommes d'argent, à la
place il prit le ciseau. Il a été le Brancaleone, le juge et le
podestat de l'art italien. Il a exercé dans le marbre et la pierre la
haute censure du temps.

Sa vie de près d'un siècle fut un combat, une continuelle
contradiction. Noble et pauvre, il est élevé dans la maison des
Médicis, où nous l'avons vu employé à sculpter des statues de neige.

Âme républicaine, il sert toute sa vie les princes, les papes.

L'envie le défigure. Un rival le rend pour toujours difforme. Fait
pour aimer et être aimé, toujours il sera seul.

Mais sa plus grande contradiction est encore en lui-même. Né
stoïcien, austère, fièrement posé dans le devoir, ce coeur n'était pas
une pierre, ce n'était point ce globe de roc où Zénon figurait le
sage; c'était une grande âme italienne, toujours épandue hors de soi
par la contemplation avide du beau, la poursuite de l'idéal; il
dérivait à la fois de Zénon et de Platon. C'est de cette lutte
intérieure, de cet effort contradictoire, qu'il souffrit, mourut, si
l'on peut dire, pendant toute sa longue vie. Quiconque fût entré chez
lui la nuit (il dormait peu) l'eût trouvé travaillant la lampe au
front, comme un Cyclope, et aurait cru voir un frère des Titans. Et il
y avait quelque chose de tel en ce génie.

Mais sous le Titan était l'homme. Sa confidente unique, la poésie, le
fait assez connaître. Chaque soir, après son unique repas, d'un peu de
pain et de vin, il rimait un sonnet, et toujours sur les mêmes textes,
sur l'effort impuissant de l'âme pour se sculpter elle-même, se tirer
de son bloc, sur la difficulté qu'elle rencontre à dégager du marbre
l'Idée, objet de son désir, son austère fiancée.

Plusieurs fois il voulut mourir.

Un jour qu'il s'était blessé à la jambe, il barricada sa porte, se
coucha, n'ayant plus envie de se relever jamais. Un ami, voyant cette
porte qui ne s'ouvrait plus, eut des craintes, chercha, trouva un
passage, et étant arrivé à lui, le força de se laisser soigner et
guérir.

Pourquoi ce désespoir? il ne l'a dit à personne, mais nous, nous le
dirons. Parce que son âme excéda infiniment sa destinée, son talent
même qui fut prodigieux, parce qu'il manqua deux fois son oeuvre, qui
était la Mort et le Jugement.

Le monument de la Mort devait être un tombeau. Le violent Jules II,
dans son ambition infinie, avait osé accepter pour son mausolée le
plan de Michel-Ange, plan immense qui aurait été un temple dans un
temple, vraie tombe d'un César ou d'un Alexandre le Grand. Elle eût
porté quarante colosses de vertus, de royaumes conquis, de religions,
Moïse et l'Évangile. Le Ciel s'y réjouissait et la Terre y pleurait.
Là devait éclater, bien à sa place, cette profonde étude de la mort
qu'il avait faite dix années (au point d'oublier les arts même pour
l'anatomie). Tout était prêt, et la moitié de la place Saint-Pierre
déjà couverte de marbres qu'il avait lui-même cherchés à Carrare et
amenés par mer. La girouette tourna. Jules II changea, sur l'idée
misérable que son flatteur Bramante lui suggéra, que «faire son
tombeau de son vivant c'était chose de mauvais augure.» Il ne resta de
l'oeuvre commencée que le Moïse et les esclaves; ces derniers sont au
Louvre (le plâtre du Moïse aux Beaux-Arts).

Tel était cet étrange gouvernement de vieillards. Arrivés tous vieux,
et très-vieux, la mort, la vie, se disputaient les papes; le
gouvernement de l'Immuable était l'inconsistance même. Un prêtre, un
moine, tout à coup prince et roi des rois, voulait jouir de la vie
ajournée, d'autre part la perpétuer par sa famille ou par son nom.
Jules II, qu'on croyait un grand pape, ce conquérant Jules II, qui
semblait né pour être le vrai patron de Michel-Ange, le laissa là du
jour où son tentateur, le Bramante, lui présenta la gracieuse figure
du peintre des madones, cet étonnant enfant en qui fut l'éternelle
puissance de réalisation, l'Italie elle-même en son plus fécond
_ingegno_. Jules II fit effacer toute peinture existante, et lui donna
à peindre l'immensité du Vatican.

Le Moïse était là cependant, non achevé, et déjà redoutable, qui
reprochait au pape son changement d'esprit. Oeuvre nullement
flatteuse; du marbre se dégageait déjà la sauvage figure qui tenait de
Savonarole. Le coeur de Michel-Ange, plein du martyr, l'avait
transfiguré ici et par le trait le plus hardi qui, selon l'histoire,
marquait cette physionomie unique: quelque chose du bouc (_oculi
caprini_); figure sublimement bestiale et surhumaine, comme dans ces
jours voisins de la création où les deux natures n'étaient pas encore
bien séparées. Les cornes ou rayons plantés au front rappellent à
l'esprit ce bouc terrible de la vision «qui n'allait qu'à force de
reins et frappait de cornes de fer.» Le pied ému, violent, porte à
terre sur un doigt pour écraser les ennemis de Dieu et les
contempteurs de la Loi. Moïse est la Loi incarnée, vivante,
impitoyable. Lui seul donna à Michel-Ange une pure satisfaction
d'esprit.

On conte que, quarante ans après, quand on le traîna dans l'église où
il devait siéger, son père, qui marchait devant lui, s'indigna de le
voir aller si lentement, se retourna, lui jeta son maillet, disant
avec tendresse: «Eh! que ne vas-tu donc?... Est-ce donc que tu n'es
pas en vie?»

Ce sont là des figures qu'il faut cacher aux puissants de ce monde,
qui rappellent trop franchement les justes jugements qu'ils ont à
attendre et l'égalité de l'expiation.

Le pape avait décidément tourné le dos à Michel-Ange. Il ne le voyait
plus; il le laissait payer les marbriers de son argent. Un jour qu'il
était venu encore s'asseoir en vain à la porte du pape, il dit: «Si Sa
Sainteté me demande, vous direz que je n'y suis plus.» Et il part pour
Florence, pour Constantinople peut-être; le sultan l'appelait pour
construire un pont à Péra.

Mais cinq courriers arrivent en même temps à Florence, cinq lettres
coup sur coup. Plaintes, fureur, menaces; le pape fera plutôt la
guerre, si on ne lui rend son sculpteur. Le sculpteur n'en tient
compte. Jules II, conquérant, dans Bologne, était à l'apogée de son
colérique orgueil. Le pauvre magistrat Soderini eut peur: «Nous ne
pouvons pas, dit-il à Michel-Ange, avoir la guerre pour toi... Tu iras
honorablement comme ambassadeur de la République.»

La scène fut plaisante. Jules II, sur son bâton, le regardant avec
fureur, lui dit: «Enfin!... Tu as donc attendu que j'allasse à toi au
lieu de venir!» Un évêque, qui se trouvait là, dit maladroitement:
«Pardonnez-lui, Saint-Père. Ces gens-là sont des rustres qui ne savent
que leur métier.» Le pape, heureux d'avoir quelqu'un sur qui il pût
frapper, tombe alors sur l'évêque: «Rustre toi-même!» crie-t-il, et il
le chasse à coups de bâton.

Cependant, ce serpent, Bramante, avait imaginé un coup pour désespérer
Michel-Ange. Il lui fit ordonner par ce pape insensé, à lui
sculpteur, de peindre la chapelle Sixtine. Michel-Ange n'avait jamais
touché pinceau ni couleur, ne savait ce que c'était qu'une fresque, et
l'on voulait qu'il fît, en face, en concurrence du plus facile et du
plus grand des peintres, cette oeuvre énorme de peindre toute cette
petite église (deux cents pieds sur cent pieds de haut). Il en frémit,
essaya d'éluder; Jules II fut inflexible. Michel-Ange fit venir les
plus habiles maîtres de Florence pour apprendre la fresque, les fit
quelque peu travailler; puis, mécontent, il les paya et ne voulut plus
les revoir. Il s'enferma dès lors dans la chapelle, peignant seul et
préparant seul, broyant seul des couleurs. Terrible épreuve, de nature
à tuer l'homme le plus robuste. Et arrivé au tiers de ce travail
immense, il crut que tout était perdu. La chaux séchait lentement, et,
par places, elle se couvrait de moisissures.

Ce qui aida fort Michel-Ange, c'est que la chapelle Sixtine, oeuvre de
Sixte IV, l'oncle de Jules II, n'était qu'une pensée secondaire pour
celui-ci, qui attachait la gloire de son pontificat à la construction
de Saint-Pierre. Il obtint d'avoir seul la clef de la chapelle, de
n'avoir aucune visite. Celle du pape, qu'il n'osait refuser, il la lui
rendait difficile, en ne laissant d'accès aux échafauds que par une
roide échelle à chevilles où le vieux pape devait se hasarder.

Cette voûte obscure et solitaire, dans laquelle il passa au moins cinq
ans (1507-1512), fut pour lui l'antre du Carmel, et il y vécut comme
Élie. Il y avait un lit, sur lequel il peignait suspendu à la voûte,
la tête renversée. Nulle compagnie que les prophètes et les sermons
de Savonarole.

Dans quel ordre doit-on étudier ce livre sibyllin? C'est une des plus
difficiles questions que puisse poser la critique, une de celles qui
nous ont le plus souvent embarrassé. Rien n'est plus important que la
filiation logique des idées, la vraie série chronologique des travaux,
dans cette oeuvre capitale, dominante, de la Renaissance.

Mettons à part le _Jugement dernier_, qui fut fait bien après, dans la
vieillesse du maître, de 1533 à 1541.

Il ne s'agit ici que de la voûte, et bien plus, et surtout des
intervalles des fenêtres.

Un mot de Vasari nous apprend d'abord que, _la première moitié ayant
été découverte, Raphaël, qui la vit_, peignit en concurrence _ses
prophètes et sibylles de Sainte-Marie della Pace_.

Puis, _que l'autre moitié_ fut expédiée _en vingt mois, après lesquels
la chapelle fut décidément ouverte pour la Toussaint_ (1er novembre
1512).

C'est donc dans cette solitude absolue des années 1507, 1508, 1509,
1510, c'est pendant la guerre de la Ligue de Cambrai, où le pape porta
le dernier coup à l'Italie en tuant Venise, que le grand Italien fit
les prophètes et les sibylles, réalisa cette oeuvre de douleur, de
liberté sublime, d'obscurs pressentiments, de pénétrantes lueurs. La
lampe que le grand cyclope portait au front dans l'obscurité de sa
voûte, elle nous éclaire encore.

Il y a mis quatre ans. Moi, j'ai mis trente ans à l'interroger. Pas
une année, du moins, ne s'est passée, que je ne reprisse cette Bible,
ce Testament, qui n'est ni l'ancien ni le nouveau, mais d'un âge
encore inconnu; né de la Bible juive, il la dépasse et va bien au
delà.

Dante, qu'il a suivi plus tard dans le _Jugement dernier_, et trop
sans doute, ne paraît point du tout ici. Et les sibylles ne sont pas
davantage virgiliennes. Celles-ci sont robustes et terribles, et leur
trépied de fer est le trône du destin.

À ce point de la vie, il avait perdu terre, comme Christophe Colomb,
sur l'Océan, ne voyait plus aucun rivage.

Son maître immédiat, qu'il l'ait su ou ne l'ait pas su, n'est plus
même Savonarole; c'est le XIIe siècle et la vision de Joachim de Flore
que Savonarole n'osait lire.

Il faut bien se garder d'aller dans la chapelle, comme on fait, aux
solennités de la semaine sainte et avec la foule. Il faut y aller
seul, s'y glisser, comme le pape osait le faire parfois (mais
Michel-Ange l'effraya en jetant une planche). Il faut affronter seul
ce tête-à-tête. Rassurez-vous: cette peinture, éteinte et obscurcie
par la fumée de l'encens et des cierges, n'a plus le même trait de
terreur; elle a perdu de ses épouvantements, gagné en harmonie, en
douceur; elle participe de la longue patience et de l'équanimité du
temps. Elle apparaît noircie du fond des âges, mais d'autant plus
victorieuse, non surpassée, non démentie.

Il y a trouble d'abord pour les spectateurs et difficulté de
s'orienter. On ne sait, voyant de tous côtés ces visages terribles,
lequel écouter le premier, ni dans qui on trouvera un favorable
initiateur. Ces gigantesques personnages sont si violemment occupés,
qu'on n'oserait s'adresser à eux. Car voilà Ézéchiel dans une furieuse
dispute. Daniel copie, copie, sans s'arrêter ni respirer. La _Lybica_
va se lever. Le vieux Zacharie, sans cheveux, une jambe haute et
l'autre basse, ne s'aperçoit pas même d'une position si fatigante,
dans sa fureur de lire. La _Persica_, le nez pointu, serrée dans son
manteau de vieille qui lui enveloppe la tête, bossue de son long âge
et d'avoir lu des siècles, lit, avare, envieuse, pour elle seule, un
tout petit livre en illisibles caractères, où elle use ses yeux
ardents. Elle lit dans la nuit sans doute et tard, car je vois à côté
la belle _Erythræa_ qui, pour écrire, fait rallumer son feu éteint et
remettre l'huile à la lampe. Studieuses et savantes sibylles qui sont
bien du XVIe siècle. La plus jeune et la seule antique, la _Delphica_,
qui tonne sur son trépied. Vierge et féconde, débordante de l'Esprit,
gonflée de ses pleines mamelles et le souffle aux narines, elle lance
un regard âpre, celui de la vierge de Tauride.

Grand souffle et grand esprit! Quel air libre circule ici, hors de
toute limite de nations, de temps, de religions! Tout l'Ancien
Testament y est, mais contenu. Et ceci le déborde. Du christianisme
nul signe. Le salut viendra-t-il? Rien n'en parle, mais tout parle du
jugement. Ces anges mêmes sont-ils des anges? Je n'en sais rien. Ils
n'ont pas d'ailes. Êtres à part, enfants de Michel-Ange qui n'eurent
jamais, n'auront jamais de frères, ils tiennent de leur père,
d'Hercule et de Titan.

Si David, logé dans un coin, chante le futur Sauveur, il faut croire
qu'il chante à voix basse. Nul ne semble écouter. Isaïe, son voisin,
si profondément absorbé, fait peu d'attention à l'appel d'un enfant
qui peut-être lui dit: Écoute! Il tourne un peu la tête, la tête et
non l'esprit; dans ce mouvement machinal, sa rêverie dure et durera.

«Eh! quoi donc? Michel-Ange avait-il brisé avec le christianisme?»
Non, mais visiblement il ne s'en est plus souvenu.

Cette douce parole de paternité, de salut, redite et ajournée toujours
du Moyen âge, a contracté les coeurs. La dérision semble trop forte.
La grâce, qui ne fut que vengeance, verge et flagellation, a apparu si
rude, que désormais le monde n'attend plus rien que la justice.

Justice et jugement, la grande attente d'un terrible avenir, c'est ce
qui emplit la chapelle Sixtine. Un frémissement de terreur y fait
trembler les murs, les voûtes, et, pour se rassurer, on ne sait où
poser les yeux. Voici des mères épouvantées qui pressent leurs enfants
contre leur sein. Là une figure pâle qui, sur un dévidoir voit filer
l'irrésistible fil que rien n'arrêtera. Un autre, en face d'un miroir,
voit s'y réfléchir des objets qui sans doute passent derrière lui, si
effrayants, que de son pied crispé il frappe au mur, recule. Même
geste au plafond et souvent répété dans les figures d'en haut, figures
désespérées, qui, nues, n'ayant plus souci de la pudeur, se montrant
par où l'on se cache, ébranlent la voûte à coups de pied. Ils
entendent rouler le tonnerre de la prophétie, qui les a pris en plein
sommeil. On le voit par leurs camarades réveillés en sursaut, qui se
jettent hors des couvertures, les cheveux dressés de terreur,
ramassent et brouillent leurs vêtements, sans y voir, d'une main
tremblante.

Évidemment les personnages ne sont pas dans l'ordre logique, mais
placés selon les effets, les nécessités de l'art et de la lumière.
Pour se guider, il faut moins regarder ceux qui parlent que ceux qui
écoutent. C'est alors qu'on commence à entrer dans le mystère de cette
révélation (_suivre du moins sur les gravures_).

Selon nous, le point de départ se trouve dans la belle femme endormie
qui est au-dessous d'Ézéchiel: elle est visiblement enceinte. C'est le
mot de Dieu au prophète: «Tu engendreras un enfant.» Vérité littérale.
La parole prophétique est en effet une réalité et un être; la
prédiction fait la chose à la longue; la persistante incubation des
siècles, de la pensée des pères et du rêve des mères nourrissant le
germe de vie, accomplit l'être désiré. Il naît, pourquoi? Il fut
prédit... La parole est sa raison d'être. Ce que Dieu dit d'un mot:
«Va, engendre un enfant.»

Mais quel fils? quelle parole? Un enfant de justice et la justice
même.

Ézéchiel était, dit-on, un simple valet de Jérémie. Les plus petits
sont les plus grands. Ce valet en sait plus que le maître.

Sa parole furieuse, cynique, d'un symbolisme obscène, contient la
révélation dernière des prophètes et celle qui enserre tout le reste,
qui détruit la doctrine impie des vengeances de Dieu poursuivies sur
l'enfant _jusqu'à la dixième génération_, et toujours, damnant le
monde pour le péché d'un seul.

L'Ézéchiel de Michel-Ange, la tête serrée d'un turban de Syrie, tête
de fer, tête révolutionnaire, s'il en fut, par un mouvement brusque où
l'a saisi le peintre, se tourne vers un interlocuteur qu'on ne voit
pas (un docteur d'Israël sans doute), et, laissant de côté la Loi
qu'il tient de la main gauche, lui lance le verset sans réplique:
«D'où vient, dit le Seigneur, que vous dites, comme un proverbe: _Nos
pères ont mangé du verjus, et nos dents en sont agacées?_ Non, cela
n'est pas vrai. Je jure qu'un tel proverbe ne passera plus. Toute âme
est mienne. Qui pèche mourra de son péché; qui est juste vivra. Si le
fils est voleur, usurier, assassin, cela ne revient pas au père. Et
pourquoi davantage du père au fils? Non, qui pèche payera pour lui
seul.»

Cette splendide lumière du dernier des prophètes, ce brisement des
superstitions, cette fondation de la justice finissait le combat cruel
du disciple de Savonarole, assistant aux douleurs de l'Italie et
entendant sa plainte. Elle lui rendit le coeur et les bras le jour où,
de cette haute antiquité, la Justice éternelle lui dit déjà le mot
moderne: «Non, le mal ne vient pas d'ailleurs ni des fautes d'autrui;
non, homme, il vient de toi!»

Sous le même prophète, en face de la jeune femme enceinte qui dort,
vous la revoyez, mais moins jeune, éveillée, et mère maintenant. Il
est là devant vous, robuste, ce fils de la parole, cette parole
vivante. L'artiste vous rassure; quelle force! quels muscles il a
déjà! Il vivra, ce fruit de justice.

«Mais je voudrais savoir, ô mère! comment a grandi ce robuste enfant.»
Regardez-le là-bas, sous les pieds de la Persicha. Au petit livre où
lit la vieille, répond en bas le petit nourrisson. Là, il est au
maillot; il dort et rêve, l'innocent, enveloppé comme une momie
d'Égypte, n'ayant ni bras ni jambes visibles, ne pouvant rien encore
pour lui-même, les yeux clos et pas de cheveux; la pauvre tête est
rase... Sa mère, baissée sur lui, l'entoure, l'embrasse et l'enveloppe
d'elle-même... Par bonheur; car sur tous les deux (je le vois aux
robes flottantes) passe violent le vent de l'Esprit... Dors, petit,
n'ouvre pas les yeux, laisse passer le tourbillon. Et que l'envieuse
sibylle que je vois sur ta tête, vieille vierge méchante, qu'on dirait
une fée, lise sans se douter que ce qui pour elle est un livre, c'est
ton destin, à toi, ta faible vie d'enfant. Son destin, au petit,
c'est, Dieu aidant, de se faire grand, de manger le bon grain de Dieu.
Vous le voyez enfin délivré du maillot, grandelet; il a maintenant des
pieds, des mains et des cheveux; il voit, regarde. Ce qu'il regarde,
et attentivement, c'est sa mère qui fait la bouillie, sa mère qui
saura bien la donner peu à peu; elle la prend, la dispense d'un doigt
prudent (naïve peinture, oeuvre tendre d'un génie si mâle!). Et il le
faut ainsi... Le temps est nécessaire, la mesure nécessaire, peu à la
fois, peu chaque jour; la vie croîtra en lui, et l'intelligence
viendra, et de plus en plus il verra clair et sera initié.

Est-ce le même enfant qu'une mère effrayée presse au sein, le même à
qui l'on montre je ne sais quel objet derrière lui, et qu'il ne veut
pas voir, trépignant d'épouvante?... Est-ce lui que je vois reproduit
tant de fois, majestueuse figure d'herculéenne adolescence, entre
douze et quinze ans, devenu l'Atlas des prophètes, portant, sans
plier, ces géants, et tête haute... Je le vois, l'enfant est un
peuple, et un peuple héroïque qui naît de la justice et mettra la
justice au monde.

Mais qu'il nous faut de siècles, de générations, de malheurs! et dans
quelle abondance de larmes continue cette oeuvre si fière!...
L'artiste n'avait pas prévu un tel déluge de maux... Ce qui perce le
coeur, ce sont toutes ces familles de pèlerins qui sont assises aux
coins obscurs, pauvres voyageurs fatigués qui ne se plaignent plus, ne
pleurent plus, restent inertes, stupides de faim, et de misère, le sac
et le bâton à terre, souvent le menton dans la main, regardant venir
sur la route, quoi? ils ne le savent pas eux-mêmes. Mais peut-être
viendra quelque chose, une aumône peut-être. Car toute l'Italie est
mendiante, ou va l'être. Un sou à l'Italie, je vous prie... Mais ces
femmes qui ont les yeux baissés, qu'est-ce qu'on leur donnera? et
qu'est-ce qui relèvera leur coeur humilié? Pour les yeux (trop grande
fut leur honte), elles ne les relèveront jamais.

«_Ah! ah! ah! Domine, Deus!_» Ce cri enfantin de Jérémie est tout ce
qui peut venir, avec les larmes, en un malheur qui dépasse toutes les
paroles. Et ce sont des larmes sans doute qui coulent invisibles le
long de cette longue barbe orientale à longues tresses. «_Ah! ah! ah!
Domine Deus!_» Sa tête colossale tombe dans ses mains, et il ne peut
plus la soutenir... Mais si vous voyiez ce qu'il voit! votre coeur
crèverait. Pour lui, je ne crois pas qu'il se relève jamais du siége
où je le vois appesanti et cloué d'une si écrasante douleur...

Ce qu'il voit, ce n'est pas seulement ceci qui arrache vos larmes,
c'est ce qui va venir... C'est Ravenne, c'est Brescia, vastes ruines
et massacres d'un peuple qui n'aura lieu qu'en 1512; deux ans après
cette peinture, ce sont les tortures de Milan; plus tard encore, le
sac de Rome... Un monde d'art, une complète _umanità_ noyée d'une
vague et d'un coup, et la barbarie qui commence, l'horreur hérissée du
désert, la prospérité du chardon, les moissons de la ronce...

Il y avait deux hommes justes encore, et bons... Hélas! je les vois
là, plus bas que Jérémie. Trouvez-moi en ce monde une figure meilleure
que celle du pauvre pèlerin que je vois à ma droite: faible tête,
peut-être, sans prudence, et la barbe au vent; il n'a pas su prévoir,
voilà pourquoi il parcourt toute la terre, demandant son pain. Voilà
l'émigrant italien, l'éternel exilé qui ira toujours maintenant et
marchera jusqu'au jugement. Ah! qu'il lui reste de chemin à faire!
qu'il est fatigué, qu'il est vieux! il est arqué déjà et bossu de
fatigue; sa pauvre épine d'homme, sous la besace, a plié et s'est
déformée. Mais comment ira-t-il plus loin? ses pieds noueux sont si
endoloris qu'il n'ose les poser par terre; assis sur une pierre, il ne
peut repartir. Pars pourtant, il le faut; tu dois marcher toujours,
afin que tous les peuples disent: «Voilà l'Italie qui passe.»

Celui-ci va, se meut encore. Mais que dire de l'autre qui siége en
face? Désespoir accompli! et la plus-naïve douleur qu'aucune main ait
hasardé de peindre... Malheur à qui rira! Où a-t-il pris cette figure?
Au père qui a vu le brigand prenant son enfant par le pied, et en
battant la pierre... au mari qui, lié, a vu sa femme rugir sous les
soldats, et l'appeler en vain, mourir, et une armée passer par son
cadavre?... Il a tout cela dans les yeux.

Il fut changé en pierre. Il a la tête haute, les yeux ouverts et
grands, sans regarder. Mais, voyez, il est mort, et il a maudit Dieu.

Vous croyez que c'est tout? Non, il y a une chose abominable, le
résidu de l'abomination. Elle sera féconde malheureusement. Le viol
sera fécond; l'esclavage, les pleurs, le désespoir féconds. Mais ici
la douleur de l'artiste a été si profonde qu'il a perdu ce qui est la
pudeur de l'artiste; j'entends par ce mot le respect de la beauté, que
l'art garde toujours, même en peignant des monstres. Quand Vinci peint
un lézard, un serpent, il vous oblige à dire: Le beau serpent! Mais
ici, hélas! voici la désolante réalité humaine, basse, avilie,
vulgaire: l'enfant de l'enfant des esclaves, pour nous poursuivre de
sa basse laideur, pour représenter, subsistante malédiction, les
infamies fatales d'une race vouée au vice, pour faire rougir les siens
et blasphémer tout le jour.

Cette misérable cariatide, qu'il a posée sous Jérémie, est sans
comparaison son oeuvre la plus triste, et elle a été conçue par lui
certainement dans son plus sombre désespoir, le jour peut-être où il
s'était enfermé pour mourir. Basse, trapue et grosse, elle n'a pas
grandi, elle a décru plutôt, sous les fardeaux qui depuis sa
naissance ont toujours écrasé sa tête. Et encore si cet être informe
et malheureux devait rester stérile, mourir sans laisser trace! Mais,
chose lamentable à dire, c'est une femme, une femme féconde; sa courte
et forte taille déborde de mamelles pleines. L'esclavage est fécond,
très-fécond; le monstre s'accouplera, il aura des petits, une race,
pour faire rire les athées, et leur faire dire: «Où donc est Dieu?»

Voilà ce qui embarrasse furieusement Jérémie, on le voit; car il a
justement sous l'oeil cette cruelle objection. Et, en y regardant
mieux, je vois, en effet, qu'il ne pleure plus. Une trop grande
horreur l'absorbe, un abîme de perplexités, un gouffre de ténèbres, un
embourbement de pensées où il est englué et d'où il ne peut plus
sortir. La main d'Ézéchiel ne peut pas le tirer de là. Comment faire
pour croire enfin à la justice? De moment en moment, sa tête
s'appesantit, et il peut à peine la tenir... Elle va toucher son
genou.

S'il pouvait douter tout à fait? Il se ferait de son doute une foi.
Mais non, pas cela même... Il restera flottant, misérable naufragé,
comme une herbe de mer battue et rebattue. Pas un mot à répondre à la
plainte du monde, ni au cri de son coeur.

Son coeur lui dit: «Menteur! tu prédis le règne de Dieu, et le Diable
règne ici-bas!»

Le Diable, sous des formes inouïes, imprévues. Non plus celui des âges
enfantins, le fantasque démon dont on fit peur aux simples. Non, mûri,
plein d'arts diaboliques, fort contre Dieu. Ici, démon-docteur; au
marché de Florence, démon-prêtre et démon-athée, brûlant le Christ au
nom du Christ; là, démon-moine, sous la guenille du dévot soldat
espagnol, mendiant implacable, démon des _bisogni_ (nom effroyable à
l'Italien), qui, ayant rançonné, torturé et _chauffé_, dit encore à
l'homme qui râle: «Quelque chose au pauvre soldat!»

Dante n'avait pas vu ces choses à son dernier cercle. Mais Michel-Ange
les vit et les prévit, osant les peindre au Vatican[26], écrivant les
trois mots du festin de Balthazar aux murs souillés des Borgia, des
meurtriers Rovère. Heureusement il ne fut pas compris. Ils auraient
fait tout effacer.

[Note 26: La sculpture de Michel-Ange n'est pas faite généralement
pour avoir un toit au-dessus d'elle. L'exagération des muscles, qui
est son défaut, devient un mérite dans ces positions où la lumière
absorbe et dévore tout. Élevez son _Moïse_ dans une place, à trente
pieds de haut, il impose, il effraye, il écrase.

Un art nouveau viendra que personne n'ose hasarder, _la sculpture des
colosses au grand jour, a ciel découvert, bravant la lumière, les
climats et le temps_. Notre grand et illustre maître, David d'Angers,
y a songé parfois, par exemple dans le _Condé_ de Versailles, fait
pour le pont de la Concorde. M. Rude y a songé dans son sublime
_Départ de 92_, qui est à l'Arc-de-Triomphe. Ni l'un ni l'autre
pourtant n'a osé être assez grossier, assez peuple.

Et pourtant ces fortes ébauches, quand elles sont savantes et
profondes, comme le _Jour_, de Michel-Ange, ce n'est pas seulement la
sculpture forte, mais c'est la sculpture éternelle.--Un essai unique
en ce genre, le _Gaulois_, de Préault, durera des siècles, lorsque ses
voisins du pont d'Iéna auront disparu depuis longtemps. Inutile de
dire que cette oeuvre hardie a été universellement critiquée. Le
public ne veut dans les arts que les procédés de la miniature. Il a
comparé ce colosse aux très-fines sculptures qui ornent le pont. Il a
trouvé mauvais le cheval primitif de la Gaule chevelue, engorgé encore
de l'humidité des marais, des grandes forêts. Il a trouvé étrange que
cet hercule barbare, le _miles gloriosus_ de l'antiquité, ne fût pas
un lancier du XIXe siècle. Il a regardé de près une figure faite pour
être vue du Champ-de-Mars, la plus vaste place du monde, figure en
lutte avec un infini d'espace et de lumière.]

On sait comment, plusieurs années, il défendit la porte de la chapelle
Sixtine, et comment Jules II lui disait: «Si tu tardes, je te jetterai
du haut des échafauds.»

Au jour dangereux où la porte s'ouvrit enfin et où le pape entra en
grand cortége, Michel-Ange put apercevoir que son oeuvre restait
lettre close, qu'en voyant ils ne voyaient rien. Étourdis de l'immense
énigme, malveillants, mais n'osant médire de ces géants dont les yeux
foudroyaient, tous gardèrent le silence. Le pape, pour faire bonne
mine, et ne pas se laisser dompter par la vision terrifiante, gronda
ces mots: «Il n'y a pas d'or dans tout cela!»

Michel-Ange, alors rassuré et sûr de n'être pas compris, à cette
censure futile répliqua en riant de sa bouche amère et tragique:
«Saint-Père! les gens qui sont là-haut, ce n'étaient pas des riches,
mais de saints personnages qui ne portaient pas d'or et faisaient peu
de cas des biens de ce monde.»



CHAPITRE XIII

CHARLES-QUINT

1512-1514


«Je suis la tige de l'arbre funeste qui couvre la chrétienté de son
ombre.»

Ce mot que Dante met dans la bouche du premier des Capets doit
s'entendre depuis dans un plus large sens. La maison des Capets est
liée à toutes les autres familles royales. Les rois n'en font qu'une
en Europe. Un seul arbre la couvre de ses rameaux, de ses fruits, de
ses feuilles. Quels fruits? Surtout les guerres. Pour la France seule,
quatre ou cinq siècles de guerres de successions.

«Que cherches-tu?»--«La paix,» répond l'homme moderne. C'est pour
avoir la paix qu'il a abandonné le _self-government_, gouvernement de
soi par soi, qui a fait autrefois la dignité de l'homme, a créé ces
États si féconds en génies, dont la lumière éclaire encore l'Europe.
Pour la paix seule, pour le travail possible, ce monde laborieux, dans
son grand enfantement d'arts et de sciences, a accepté l'étonnante
fiction d'une incarnation royale, d'un messie politique, sauveur
héréditaire. Dieu par droit de naissance; tel est l'idéal de la
monarchie.

Qu'est-ce qu'un royaume? La paix entre provinces. Qu'est-ce qu'un
empire? La paix entre royaumes. Dante avait répondu au besoin de la
paix en écrivant son livre _de la Monarchie universelle_. L'unité
grossière et barbare sous un individu dispensera peut-être de l'union
des esprits et de la concorde morale. Peut-être, toutes les forces
vives s'amoindrissant, se perdant dans un seul, ce seul homme
absorbant la vie et le génie d'un peuple, peut-être à ce haut prix
aurons-nous le repos. Improbable hypothèse! Mais elle ira plus loin
s'enfonçant dans l'absurde. Chacune de ces incarnations, qui prétend
contenir la vie si compliquée d'un peuple, ira compliquant les
mélanges, portant son droit à l'étranger. Les peuples, par traités de
famille, vont et circulent d'une main à l'autre, et ce que n'eût pu la
conquête, un parchemin le fait, un banquet de familles, un mariage
d'enfants... La Patrie pour cadeau de noces!

À ces peuples transmis, donnés ou hérités, la tâche et le devoir de
s'assimiler, comme ils peuvent, aux associés étrangers que le hasard
leur donne. De prodigieux accouplements se tenteront ici, dont nulle
ménagerie n'a fait l'expérience: le lion marié à l'ours blanc,
l'éléphant attelé avec le crocodile.

Guerres furieuses, guerres acharnées, c'est ce qu'on doit attendre de
ce système de paix! guerres des résistances obstinées à ces
accouplements barbares! guerres de ces dieux mortels dont la froide
démence réclame et soutient les faux droits!

Rêvons-nous? est-ce un mauvais songe? ou la réalité et l'histoire?
C'est la triste question qu'on se fait à soi-même en regardant à
Bruges, sur les tombeaux de Marie et de Charles le Téméraire, la trop
naïve image de ce système, l'arbre généalogique des maisons d'Autriche
et de Bourgogne.

  _Bella gerant alii; tu, felix Austria, nube._

Ces mariages contiennent tous des guerres; tous ont été féconds en
batailles, en famines; ces feux de joie ont incendié l'Europe.
Mariages féconds, prolifiques; berceaux combles de deuil, riches
d'enfants et de calamités; chaque naissance méritait des larmes, si
l'on songe que ces innombrables rejetons apportaient des titres royaux
sur des peuples lointains; qu'il leur fallait des trônes; qu'il n'en
était pas un, de ces innocents nourrissons, qui, pour lait, ne pût
exiger le sang d'un million d'hommes.

Certes, ce n'est pas à tort que ces tombes de Bruges, en marbres
violets, couverts de leurs statues d'airain, troublent l'esprit de
leur aspect tout ensemble splendide et lugubre. Les arbres dont les
rameaux de cuivre embrassent le soubassement, dont chaque branche est
une alliance, chaque feuille un mariage, chaque fruit une naissance de
prince, apparaissent à l'oeil ignorant comme une laborieuse énigme;
mais, pour celui qui sait, ils sont un objet d'épouvante; des anges
les soutiennent, charmants enfants naïfs, et ce n'en sont pas moins
les anges de la mort.

Voyez Charles le Téméraire, l'aïeul de Charles-Quint; il procède de
trois tragédies: celle de _Jean sans Peur_, du mariage fatal qui fit
tuer Louis d'Orléans et mit l'Anglais en France; celle d'_York et
Lancastre_, qui fait les guerres des Roses, qui tue quatre-vingts
princes (mais le peuple, qui l'a compté?); enfin la _tragédie de
Portugal_, de Pierre le Cruel, du bâtard qui, de son poignard, fonda
sa dynastie. Charles le Téméraire lui-même, par héritage, mariage et
conquêtes, il est l'hymen fatal de je ne sais combien d'États; il en
est l'amortissement et non la conciliation, le rapprochement pour la
guerre et la haine; Flamands, Wallons, Allemands, se battent et se
déchirent en lui. En sorte qu'en un seul homme vous voyez deux
batailles morales, deux croisements absurdes d'éléments
inconciliables, qui hurlent d'être ensemble. Comme race et comme sang,
il est Bourgogne, Portugal, Angleterre; il est le Nord et le Midi;
comme prince et souveraineté, il est cinq ou six peuples. Que dis-je?
il est cinq ou six siècles différents; il est la Frise barbare, où
subsiste vivant le _Gau_ germanique des temps d'Arminius; il est la
Flandre industrielle, le Manchester d'alors; il est la noble et
féodale Bourgogne. À Dijon et à Gand, aux chapitres de la Toison
d'or, il vous figure une sorte de Louis XIV gothique tenant la table
ronde du roi Arthur. Il est tout, il n'est rien; ou, s'il est, il est
fou.

Tel il meurt à Nancy. Et tel survient son gendre, le grand chasseur
Maximilien, Autrichien-Anglo-Portugais. La discorde de race n'est pas
fureur dans celui-ci, mais vertige, vaine agitation, course étourdie
jusqu'à la mort; un lutin hante son cerveau, le poursuit, le mène et
démène, ne le laissant pas respirer une heure.

Le produit de ces deux folies, le fils de Max, le petit-fils de
Charles, Philippe, ne vivra pas. Ce beau joueur de paume s'use à la
balle, aux amusements puérils, et il meurt à ce champ d'honneur. Pas
assez tôt, pourtant, pour qu'il ne soit pas marié; aux deux éléments
de folie qu'il tient de ses parents, il en joint un troisième, la
mélancolie sombre de Jeanne la Folle. Celle-ci, produit infortuné du
mariage forcé des peuples espagnols, de la chevaleresque Isabelle de
Castille avec le vieux _marane_ avare, Ferdinand d'Aragon, consomme en
un enfant l'accord des trois folies, des trois discordes. Ce chaos
d'éléments divers s'incarne en Charles-Quint.

J'ai pitié de la tête qui doit contenir tout ceci. Tête flamande
heureusement, où tout arrive calmé, pâli, demi-éteint. Celui-ci, qui
est la résultante de vingt peuples brisés, leur conciliation
artificielle et laborieuse, instruit, informé à merveille,
parfaitement dressé à soutenir son rôle immense, il n'en embrasse la
complexité qu'à condition d'amoindrir, d'affaiblir et d'énerver tout.
La vieille séve allemande est-elle en lui? Oh! non! Maximilien ne fut
Allemand que par sa fougue du Tyrol. La noblesse du pays du Cid, de la
Castillane Isabelle, est-elle en lui? Oh! non, il a trop de sang
d'Aragon, il procède de Ferdinand. La Flandre même dont il est, qui
est sa nourrice et sa mère, en a-t-il le vrai sens? Sait-il bien les
ménagements dus à cette poule aux oeufs d'or, à cette source
intarissable de richesses? Flamand très-peu flamand, il pressera à
mort le sein de sa nourrice, en tirera le lait et le sang.

Et tout ceci le constitue le souverain moderne, _le centralisateur_,
tranchons le mot, l'amortisseur commun des nationalités, dirai-je? la
mort des nations.

Je dirai _non_, si, dans cette extinction des vieux éléments de race,
il apporte l'idée nouvelle qui doit leur succéder.

Je dirai: _Oui, il est la mort_, s'il ne combat l'originalité de
chaque peuple que pour lui imposer la généralité vide qu'on appelle
ordre politique, et la stérilité d'une diplomatie sans but, ce vide
mystérieux, cette énigme sans mot qu'on appelle _l'intrigue des
cabinets, les intérêts des princes_.

L'empire d'Alexandre eut un sens. La centralisation de l'esprit grec
s'était accomplie dans la science, dans cette langue unique, puissant
instrument d'analyse; l'élève d'Aristote porta cet esprit par toute la
terre, et fonda dans Alexandrie la centralisation des dieux.

Et l'empire romain eut un sens. Il n'amortit les nationalités épuisées
qu'en leur imposant un droit supérieur; les dieux vaincus ne se
courbèrent que sous un Dieu plus grand, la Loi, la Raison dans la
Loi.

Quel est le sens, la raison d'être de ce nouvel empire qui surgit au
XVIe siècle, de ce chaos énorme de royaumes que la politique de
famille, l'intrigue des mariages, ont jeté pêle-mêle dans le berceau
de Charles-Quint?

Quelle est sa personnalité? et qui est-il pour que la terre s'abîme en
lui? Est-ce le vrai César antique? Est-ce le César féodal, le faux et
blond César des XIIe et XIIIe siècles? Ni l'un, ni l'autre. Et encore
moins le roi bâtard, le bizarre androgyne moderne qu'on appelle
constitutionnel. Charles-Quint ne répond à aucune des trois
hypothèses.

Le très-exact et consciencieux Claude Janet, à qui l'on doit le beau
portrait de L'hôpital, celui de plusieurs rois et cent chefs-d'oeuvre,
a fait aussi un excellent portrait de Charles-Quint. Il est armé de
toutes pièces, sauf la tête, amaigrie, usée, celle d'un scribe qui
vécut dans une écritoire, dans l'agitation féminine de la diplomatie.
Élève d'une femme, couvé vingt ans par cette Marguerite qui fut
l'intrigue elle-même, il en porte l'empreinte, en rappelle la passion.
Il y a encore une flamme nerveuse dans ces yeux fatigués, un mortel
petit feu d'inextinguible ambition. Malade et tremblant de la fièvre
ou noué par la goutte, il n'en ira pas moins traînant ses os d'un pôle
à l'autre, inquiétant la terre entière de son inquiétude, jusqu'à ce
qu'une malice de la fortune qui le ballotte, un vigoureux coup de
raquette, comme elle en donne dans ses jeux, relance cet homme si sage
au couvent de Saint-Just, à la mélancolie de Jeanne la Folle et de
Charles le Téméraire.

«Eh! mon cher Picrochole, lui eût dit Rabelais, pourquoi tant
t'agiter? De Tunis en Hollande, d'Alger à la Baltique ou de Madrid à
Vienne, négociant, guerroyant, écrivant, tu vas comme un courrier?
Apparemment tu portes quelque chose? Sais-tu bien nettement ce que tu
veux? Avec ta merveilleuse étude des hommes et des choses et des
langues, le sais-tu? sais-tu ton mystère? Pourrais-tu t'expliquer?
J'en doute. Ta dextérité, ton activité, tous ces dons supérieurs, ne
t'empêchent pas d'être une vivante Babel; tu sais toutes les langues
et pas une.»

Cette dernière remarque est grave. Le Verbe de chaque peuple, son
génie le plus intime et son âme profonde, est surtout dans sa langue.
Ces princes n'en ont pas su une; ils les estropient toutes; toutes
visiblement sont étrangères pour eux. Eux-mêmes sont étrangers
partout, citoyens du néant, et partout rois illégitimes. Rien de plus
baroque que les lettres de Maximilien: Charles Quint n'écrit guère
qu'en un français barbare. Le français pourtant est sa langue, un
français brabançon, comme on jargonnait à Bruxelles.

Il ne faut pas s'étonner si parfois le cerveau leur tinte. Ne vous
fiez pas trop aux formes froides et sages. Il y a ici une dissonance
intrinsèque qui reparaîtra par moments. Pour la dextérité, la finesse,
les expédients, le nouveau prince a tout cela; c'est l'héritage de sa
tante. Mais le ferme bon sens, le sens juste des nationalités
auxquelles il a affaire, la vraie mesure de ce qu'il doit leur
demander, c'est-à-dire la mesure du possible et de l'impossible, il
ne l'aura jamais. Aveuglément, brutalement, il voudra les pousser vers
une centralisation nullement préparée, et qui n'eût été que la mort.

Sur ce monstre à deux têtes, on peut prévoir ceci, que, s'il agit par
sa partie froide et flamande, il créera la royauté de plomb de la
bureaucratie, l'indifférence des armées mercenaires, le meurtre
impartial. Et, s'il agit par le côté ardent, l'élément espagnol, il
entreprendra de fondre l'Europe aux fournaises de l'inquisition,
associant le monde au peuple anti-nature qui l'enfonça dans les
bûchers. Horrible alternative!

C'est un curieux contraste à observer, que celui de la douce école où
se forme ce génie de trouble qui va vouloir unir l'Europe et
l'ensanglantera si cruellement. Nous sommes ici au commencement de la
politique moderne qui, dans ses grands acteurs, unit le calme de
l'esprit et l'atrocité des résolutions. L'aimable Marguerite
d'Autriche écrit: «Il faut brûler Térouenne,» aussi calme que le bon
Turenne quand il brûle le Palatinat.

Nous l'avons déjà fait connaître, cette nourrice de Charles-Quint, ce
modèle des femmes d'alors, fille accomplie, meilleure épouse,
inconsolable veuve, qui passe toute sa vie à bâtir un tombeau. Elle
appelle tous les grands sculpteurs à son église de Brou, tous les
musiciens à Bruxelles. Sa chapelle est la première du monde. Et elle
est elle-même artiste éminente parmi les artistes, trouvant des vers
légers, faisant les airs de ses chansons. Seulement sa langue est un
peu vieille, sentant les temps de Louis XI. Elle ne vivait point à
Paris. Mais Paris lui venait. Le spirituel Agrippa, l'auteur du livre
_Contre les sciences_, vint écrire près d'elle et pour elle sa
_Prééminence des femmes_. Les grands douteurs du siècle, les Érasme,
les Vivès, aimaient cette cour d'une femme spirituelle, indifférente
et politique, qui tolérait la sensualité, laissait Érasme vanter les
baisers des Anglaises, et l'enfant Jean Second écrire le livre des
_Baisers_.

Elle était indulgente, elle était sérieuse. Sa passion était aux
affaires, à la grandeur de son neveu, à l'abaissement de la France, à
qui elle ne pardonnait pas, qu'elle regrettait et haïssait. Cette
haine, cachée sous les sourires, on la voit bien dans ses dépêches.
Elle éclate aigrement aux marges d'un de ses beaux manuscrits. La
brutalité basse du mouvement est celle de la passion solitaire, plus
violente dans ces grands acteurs aux rares moments où ils sont sans
témoins: «B..... pour les Français!»

Quel était son conseil? C'est celui de la maison de Bourgogne, c'est
l'école qui a régné sous Philippe le Bon et Charles le Téméraire,
l'école franc-comtoise, celle des procureurs diplomates, des Armeniet,
des Raulin, des Caroudelet, des Perrenot-Granvelle. Le Jura et le
Doubs, si pauvres en certaines parties, ont, comme la Suisse, beaucoup
d'émigrants, rouliers, colporteurs, gens d'affaires. La Franche-Comté
est le carrefour du sud-est, la route des Alpes, un pays très-mêlé.
Chose curieuse! fournissant tant de légistes et de gens d'affaires,
elle n'a pas donné de grand jurisconsulte. Les Caroudelet seulement
commencent la rédaction des coutumes en Bourgogne; les Rochefort la
continuent en France.

Au XVe siècle, ils organisent; au XVIe, ils négocient. Même la Toison
d'or, institution qui semble romanesquement féodale, est leur ouvrage,
et sur les vingt-quatre premiers chevaliers, six étaient
Francs-Comtois. On rit de cet enfantillage; mais on rit beaucoup moins
quand on vit, par les procès terribles d'Orange et de Nevers, le
danger d'un tel tribunal, qui vous jugeait sans forme régulière, vous
flétrissait, biffait votre écusson.

Les Caroudelet, les Granvelle, sont de bonne heure les hommes de
Marguerite. Ajoutez-y des Italiens, Carpi, Gattinara. Point
d'Allemands ni d'Espagnols; je ne vois près d'elle qu'un valet de
Chambre castillan qu'elle dépêche parfois dans ses affaires
diplomatiques.

Le seul de ces agents qui indique un grand caractère et dont on lit
avec plaisir les lettres, c'est Mercurin de Gattinara, d'origine
piémontaise, conseiller de Savoie, puis président du parlement de
Franche-Comté, chancelier de Charles-Quint. Ce qui plaît dans
Gattinara, c'est que ses dépêches sont claires; il parle à sa
maîtresse avec la force et l'autorité que lui donne sa haine pour la
France; du reste, une fierté espagnole. Il dit à Marguerite que, si
elle a quelque défiance, elle ne mérite pas d'avoir un serviteur comme
lui. Il fut disgracié sous son neveu par la souple dextérité des
Granvelle.

Voilà les gens de Marguerite, les rois du jour. Regardons à côté, ceux
de demain, ceux qui tiennent en leur main, qui forment, et font à leur
image, préparent à leur profit cet enfant, ce prince, ce roi, cet
empereur, sur lequel est déjà le destin de l'Europe.

Dans cette salle de Malines, où siége de côté, mal vu et négligé de
son élève, le pédant Adrien d'Utrecht, regardez à la lampe cet enfant
pâle en velours noir, figure intelligente et froide, où la lèvre
inférieure accuse le sang d'Autriche, où la mâchoire de crocodile
rappelle la forte race anglaise. Le dur travailleur apparaît, avide,
absorbant, insatiable de travail, d'intrigue et d'affaires. Personne
dévorante, estomac exigeant[27] (ce mot n'est pas une figure). Où
trouver, pour le satisfaire, assez d'aliments, de royaumes.

[Note 27: Dans son intéressante brochure sur Charles-Quint, M. Mignet,
quoique trop favorable à son héros, ne dissimule nullement sa
gloutonnerie. J'ai bien de la peine à croire que le grand homme
d'affaires, si grossièrement sensuel, ait été vraiment grand. De
telles habitudes accusent l'absence des idées hautes et des sentiments
généreux qui rempliraient autrement l'âme.--Ce petit livre, si
complet, qui révèle tellement le fond de l'homme, eût fait le bonheur
de Montaigne.--Quant à l'ingratitude de Charles-Quint pour sa tante
Marguerite, il faut lire le Mémoire présenté par celle-ci, pièce
d'histoire capitale, s'il en fut. Elle y raconte toute son
administration, s'excuse, _prouve son innocence_ (p. 118). Elle
explique qu'on a ménagé _à son insu l'émancipation de Charles_ (p.
124): «Parquoy, monseigneur veulx conclure que je n'ay mérité
nullement qu'on me charge et traicte ainsy que l'on fait, ni qu'on me
fasse traîner la poursuite de ma pension si longuement. Si la mienne
est plus grande, aussi suis-je votre unique tante et n'ay aultre fils
ni héritier que vous.» _Corresp. de Marguerite, publiées par Van der
Bergh_, t. II, p. 117-127.]

Des monceaux de dépêches et de papiers d'État sont devant lui. Tout ce
qui vient, même de nuit, arrive ici, et passe sous ses yeux; son
gouverneur, de Chièvres, veut que le prince lise, afin de lire
lui-même, et qu'il fasse rapport au conseil. Ainsi l'éducation
deviendra peu à peu le gouvernement. Le pouvoir insensiblement
échappera à Marguerite et passera au gouverneur.

M. de Chièvres, homme fort entendu, était un cadet des Croy, de cette
ambitieuse maison qui régna sous Philippe le Bon jusqu'à se poser
audacieusement pour adversaire du fils de la maison et le faire mettre
à la porte. Ces Croy étaient originairement des Italiens, dit-on, des
hommes de Venise, qui, au XIIe siècle, s'établirent en Picardie. Leur
position y fut petite, jusqu'à ce que deux frères, Antoine de Croy et
Jean de Chimay, s'emparèrent, par une captation inouïe, du faible
esprit de Philippe le Bon, l'enveloppèrent et le lièrent, comme
l'araignée une mouche, l'isolant tout à fait des siens, profitant de
l'antipathie qu'il avait pour sa femme, la roide et dure Anglaise
Marguerite d'York, et pour son fils, Charles le Téméraire. Ces Croy
prirent d'abord de l'argent, thésaurisèrent. Puis ils se firent donner
de grands offices et des commandements de places frontières, des
châteaux en pur don, et enfin, pour en avoir d'autres, ils profitèrent
des embarras de leur prodigue maître, lui prêtèrent l'argent même
qu'ils avaient eu de lui, prenant en gage des places fortes. Celles
qu'ils n'avaient pas en leur nom, ils les occupaient par des hommes à
eux. Position exorbitante, qui leur faisait un État dans l'État, et
qui porta au comble l'irritation de la duchesse et de l'héritier
présomptif. Ils s'effrayèrent alors et s'appuyèrent par des alliances
étrangères, spécialement du côté le plus militaire, en Lorraine, où
Antoine de Croy se maria dans la maison ducale. Il se trouva ainsi
cousin de René II, futur vainqueur de Charles le Téméraire et
destructeur de la maison qui fit la grandeur des Croy. Ils
s'entendaient sous main avec l'Angleterre, et recevaient publiquement
des places, des pensions de Louis XI. Leur amitié pour lui alla
jusqu'à lui faire rendre les places de la Somme, boulevard des États
de Philippe le Bon. _Son bouclier_, dit Chastelain, sa cuirasse, ils
la lui ôtent, à leur vieux maître, lui découvrent le coeur.
L'ingratitude pouvait aller plus loin encore. Ils avaient trois places
en main, d'extrêmes frontières, et des premières de l'Europe, où ils
pouvaient mettre l'étranger: Luxembourg, Namur et Boulogne. Ils
l'auraient fait peut-être, si l'héritier, par un coup de vigueur,
n'eût fait appel au peuple même, et, revenant à main armée, n'eut pris
possession de son père et de ses États.

M. de Chièvres, petit-fils d'Antoine de Croy, n'entra pas dans une
voie tellement excentrique et dangereuse. Au lieu de frustrer
l'héritier de telle ou telle possession, il prit l'héritier même,
c'est-à-dire qu'il prit tout. Il ne combattit pas Charles le
Téméraire, mais le refit. Charles Quint, son élève, fut
laborieusement, _sagement_ élevé par lui dans la folie de l'autre. Les
visions de monarchie universelle, étranges et romanesques pour un duc
de Bourgogne, semblaient l'être bien moins pour celui en qui la
fortune unissait les Espagnes, les Pays-Bas, les États autrichiens. Le
rêve de Pyrrhus et de Picrochole, ce n'était plus un rêve; il se
trouvait déjà plus qu'à demi réalisé par ce caprice du sort. L'Empire
ne pouvait guère manquer à un petit-fils de Maximilien, maître de tant
d'États. Charlemagne, agrandi, revenait pour l'Europe. Le monde
allait reprendre l'unité et la paix du grand empire romain. Que
fallait-il pour cela? Rien que briser la France, la démembrer si l'on
pouvait, briser l'une par l'autre l'Espagne et l'Allemagne. Mais le
succès était certain, écrit déjà la devise prophétique du sage
fondateur de la maison d'Autriche, l'empereur Frédéric III: A. E. I.
O. U. (Austriæ est imperare orbi universo).

Pour cela, il fallait de grands travaux, de la suite, de
l'application. De Chièvres plia son élève, qui aurait tenu de
Maximilien pour les exercices du corps, à une vie de scribe et d'homme
d'affaires, que les princes n'avaient guère alors. Il lui inculqua
surtout cette haute qualité du politique, la froideur d'un coeur sec,
étranger aux sentiments d'homme. La grandeur des Croy s'était faite
par l'ingratitude. L'ingratitude encore fut un moyen. Le jeune prince,
tenu par de Chièvres dans une taciturnité sournoise pour une tante qui
lui servait de mère, la mit de côté un matin.

Ce qui fut le plus fort, c'est que la gouvernante déchue fut tout à
coup négligée au point qu'on remit de jour en jour à régler sa
pension. Elle s'en plaint dans une belle et longue lettre adressée au
conseil, où elle rend compte de son administration. Pièce fort
honorable pour sa mémoire, qui touchera la postérité et ces Français
qu'elle hait tant, plus que ce fils d'adoption pour qui elle a tant
travaillé.

Les premiers actes du jeune prince sont de même caractère. On y sent
un esprit très-libre de tous les sentiments de la nature. Ce sont deux
traités avec la France contre ses deux grands-pères. Dans le premier
(1515), se défiant de Ferdinand, il l'abandonne _et s'engage à ne pas
le secourir_ si, dans six mois, il n'a pas rendu la Navarre. Dans le
second traité (1516), il trouve bon que François Ier, pour défendre
Venise, _fasse la guerre à Maximilien_.



CHAPITRE XIV

FRANÇOIS Ier

1512-1514


  C'est luy que ciel, et terre, et mer contemple...
  La terre a joie, le voyant revestu
  D'une beauté qui n'a point de semblable.
  La mer, devant son pouvoir redoutable,
  Douce se rend, connoissant sa bonté.
  Le ciel s'abaisse, et, par amour dompté,
  Vient admirer et voir le personnage
  Dont on luy a tant de vertus conté.
  C'est luy qui a grâce et parler de maître,
  Digne d'avoir sur tous droit et puissance,
  Qui, sans nommer, se peut assez connoître.
  C'est luy qui a de tout la connoissance...
  De sa beauté il est blanc et vermeil,
  Les cheveux bruns, de grande et belle taille
  En terre il est comme au ciel le soleil.
  Hardi, vaillant, sage et preux en bataille,
  Il est benin, doux, humble en sa grandeur.
  Fort et puissant, et plein de patience,
  Soit en prison, en tristesse et malheur...
  Il a de Dieu la parfaite science...
  Bref, luy tout seul est digne d'être roy.

Racine, dans l'élégance incomparable de sa _Bérénice_, semble avoir
imité ces vers pour les appliquer à Louis XIV. Mais sa noble poésie
nous touche moins, nous l'avouons, que l'effusion passionnée qu'on
vient de lire. Le pauvre coeur de femme (l'auteur est Marguerite),
dans l'impuissance de son gaulois naïf, appelle la terre, la mer, le
ciel à son secours, prie toute la nature de parler à sa place et de
l'aider à proclamer la divinité de l'objet aimé.

Ce portrait si ému du prisonnier de Pavie paraît avoir été rimé par
Marguerite dans le triste voyage qu'elle fit pour délivrer son frère.
La pièce est intitulée le _Coche_, et, en effet, la reine était dans
sa voiture, cheminant lentement vers les Pyrénées; elle voulait
tromper son impatience; les pensées d'un autre âge et tous les
souvenirs d'enfance se réveillèrent, et elle écrivit ces vers
touchants. Le sujet est un débat d'amour sur cette thèse: _Quelle
femme aime le mieux?_ Marguerite prend son frère pour juge.

Dans la réalité, ce bien-aimé de la nature reçut d'elle tout ce que
Louis XIV acquit et se donna par une attention persévérante. Louis XIV
devint majestueux; mais François Ier, tout naturellement, imposait par
sa stature superbe, qui dépassait à peu près de la tête celle du
grand roi. L'armure de Marignan et de Pavie, toute faussée qu'elle est
de coups de feu et de coups de piques, témoigne de l'effet que dut
produire ce magnifique homme d'armes.

Contraste parfait avec Charles-Quint, tellement dénué de ces avantages
physiques. Pâle figure d'études et de labeur, instruit, disert, mais
mauvais écrivain, harangueur calculé, sans grâce. L'autre fut la grâce
même, parleur charmant, facile, trop facile, pour qui la parole fut
chose légère. Même les bouts-rimés (sur Laure, Agnès ou Marguerite),
que son diamant fantasque laissa aux vitres de Chambord, ne sont pas
trop indignes d'un petit-fils de Charles d'Orléans. Les beaux vers de
ses successeurs, Henri II, Charles IX, sentent bien les faiseurs de
cour qui les auront aidés. Ce sont des vers d'hommes de lettres. Ceux
de François Ier, légers caprices du roi qui se joua de tout, sont la
pensée naïve, l'épigraphe de la Renaissance:

  Gentille Agnès, plus d'honneur tu mérites
  (La cause étant de France recouvrer)
  Que ce que peut dedans un cloître ouvrer
  Close nonnain ou bien dévot hermite.

Ces vers-là contiennent toute son éducation, toute sa politique. Les
femmes, la guerre,--la guerre pour plaire aux femmes. Il procéda
d'elles entièrement. Les femmes le firent tout ce qu'il fut, et le
défirent aussi.

La tradition d'Agnès et de la cour de Charles VII, fort arrangée alors
par la légende romanesque, enveloppait François Ier. Son gouverneur,
Artus Gouffier, était fils du gouverneur de Charles VIII, qui, dans sa
première jeunesse, avait été valet de chambre de Charles VII, de sorte
que l'enfant fut bercé de ces souvenirs et de la Dame de beauté et de
la cour du roi René, de la vie molle et voyageuse où les rois
vivaient, en ces temps, de château en château. Ajoutez-y le récit
éternel des affaires d'Italie, où Gouffier avait suivi Charles VIII et
Louis XII, Fornoue, Agnadel et Ravenne, les belles femmes venant
au-devant des vainqueurs, les voluptés de Naples. Ce paradis était au
roi s'il savait le reprendre. Le tout orné du Boiardo, de Roland,
d'Angélique.

  Les dames, les combats, les nobles cavaliers...

Voilà ce que le complaisant gouverneur contait à son disciple dans ces
chevauchées nonchalantes aux interminables circuits de la Charente, ou
suivant le cours fortuit de la trompeuse Loire, qui vous égare en
s'égarant. Les portraits du jeune homme (point hâbleurs, point ridés
de mensonge et de ruse, comme celui du Titien) sont d'un grand garçon
pâle, un peu fluet et fade, mais qui bientôt va prendre une suprême
fleur de force et de beauté. Dans l'émail italien, elle est atteinte,
et véritablement incomparable, l'achèvement de la forme humaine,
majestueuse et pure, avec un caractère de douceur, de bonté royale,
qui disparut bientôt.

Ce dangereux objet, qui devait tromper tout le monde, naquit, on peut
le dire, entre deux femmes prosternées, sa mère, sa soeur, et telles
elles restèrent dans cette extase de culte et de dévotion. Louise de
Savoie, veuve dès dix-huit ans, l'aimait comme un fils de l'amour, et
plusieurs croyaient, en effet, que la galante dame, âpre, violente,
audacieuse dans ses passades, ne s'en fia pas à son insignifiant époux
pour concevoir un dieu. Elle mit sur cette tête toute l'ambition de sa
vie, ambition condamnée au silence, à l'attente, aux voeux meurtriers,
tant que vécut Anne de Bretagne. Celle-ci la sentait qui, à chaque
couche, faisait l'office de la mauvaise fée, les doigts serrés, et la
reine accouchait d'un mort. Anne l'eût voulue hors du royaume. Elle se
tenait comme cachée avec ses enfants à Amboise, bien près de Blois, où
était Anne; ou, quand Anne était trop furieuse, à Cognac, dans une
simple maison d'Angoulême que je vois encore.

Quel était l'intérieur des châteaux de Cognac, d'Amboise, où se
faisait l'éducation? Ce qu'on en sait, c'est que Louise avait des
dames, aussi bien qu'Anne, mais beaucoup moins sévères. La petite
cour, entourant un enfant, ne put qu'avoir sur lui la plus détestable
influence. Le livre favori du temps, le petit _Jehan de Saintré_, fut
très-probablement le guide de Louise. Tendre et peu scrupuleuse, elle
ferma les yeux.

Une chose pouvait neutraliser ce libertinage d'enfant, c'était un
véritable amour. On ne peut nommer autrement la passion éperdue de
Marguerite pour son frère. Elle avait deux ans de plus, et dix ans en
réalité; la jeune soeur, pour celui qu'elle vit naître, qu'elle
enveloppa tout d'abord de son instinct précoce, fut la mère, la
maîtresse, la petite femme, dans les jeux enfantins; à grand'peine
fut-elle avertie qu'après tout elle était sa soeur. Cette passion fut,
n'en doutons pas, l'événement décisif, capital, de François Ier; il
lui dut ce qu'il eut de grâce et ce qui séduit encore la postérité.
Marguerite, la vraie Marguerite, la _perle des Valois_ (née d'une
perle qu'avala sa mère, c'est la légende), esprit charmant et pur, si
le temps grossier l'eût permis, était née pour l'amour céleste, comme
l'a dit Rabelais dans ses vers.

Elle avait été élevée par une dame accomplie, madame de Châtillon,
remariée secrètement au cardinal Jean du Bellay, ami du grand
Pantagruel et le meilleur conseiller qu'ait eu François Ier.
Marguerite, par cette influence, fut préparée à un beau rôle, celui de
protectrice de tous les esprits libres. Elle l'a rempli, autant qu'il
fut en elle, comme une femme craintive, sans doute, dépendante d'un
frère qui fut fort dur pour elle. Femme de plus très-peu protestante,
plutôt philosophe ou mystique, flottant de l'audace à la peur, de
l'amour à l'amour de Dieu. N'importe, souvenons-nous toujours de cette
douce reine de Navarre, près de laquelle les nôtres, fuyant les
cachots et les flammes, trouvèrent sûreté, honneur et amitié. Notre
éternelle reconnaissance vous restera, mère aimable de la Renaissance,
dont le foyer fut celui de nos saints, dont le giron charmant fut le
nid de la Liberté.

Cette passion, née au berceau, fut son malheur, la fatalité de sa vie,
et ses vers ne le révèlent que trop. L'idole, en ce luxurieux berceau
des grosses vignes de la Charente (qui ne sont qu'ivresse, alcool),
sous cette molle éducation des femmes poitevines (stigmatisée dans
les nourrices impudiques de Gargantua), eut l'âme matérielle en
naissant. Sous l'homme et l'enfant même, il y eut le faune et le
satyre. Sa soeur put influer sur lui, mais en restant de moins en
moins sa soeur. Et nous verrons à quelle extrémité il poussa la
faiblesse de ce trop tendre coeur.

Ce qui, sans nul doute, exaltait la passion inquiète de la mère et de
la soeur, c'étaient les frayeurs continuelles que leur donnait son
caractère fougueux, les jeux violents et dangereux qu'il partageait
avec ses camarades, spécialement avec l'étourdi Bonnivet, fils de son
gouverneur. À six ans, nous le voyons en danger de mort, emporté par
un cheval qu'on ne pouvait arrêter, plus tard blessé, une autre fois
malade d'excès précoces, plus tard encore (alors il était roi),
violemment frappé à la tête dans un assaut d'espiègles. Il eut le bon
sens généreux de ne jamais dire qui l'avait frappé.

Ses chasses étaient audacieuses, et il se jouait de la mort. Une fois,
un cerf lui mit son bois dessous et l'enleva de selle, sans qu'il
parût ému. Une autre fois, il trouva amusant de lâcher dans la cour
d'Amboise un sanglier furieux qu'il venait de prendre. L'animal heurte
aux portes, en enfonce une, et monte dans les appartements. On
s'enfuit; lui, très-froidement, il lui va au-devant, lui plonge l'épée
jusqu'à la garde; le monstre roule, et, par les degrés, retombe
expirant dans la cour.

Ces actes de vigueur, joints à sa grâce, à sa facilité, cette faculté
française qu'a l'ignorant de savoir toute chose, faisaient croire
(bien à la légère) qu'on allait avoir un grand roi. La nation n'en
savait pas plus. Elle aimait son image. Brave, hâbleur, libertin, il
lui manquait fort peu pour remplir l'idéal d'alors.

On fut ravi de son mariage. Le lendemain de la mort du tyran (je veux
dire d'Anne de Bretagne), Louis XII, enfin libre, donne sa fille à un
Français, ferme la porte à l'étranger. Charles-Quint n'aura pas la
France. Sa joie fut vraie, sincère. La liberté qu'elle pouvait
comprendre, c'était d'avoir un roi français.

Et il fut salué de l'Italie, comme de la France. L'Italie haletait;
elle n'en pouvait plus; l'horreur indéfinie du pillage éternel des
bandes suisses, des armées espagnoles, ce jeu atroce de diables et de
damnés, se relayant pour les tortures, avait poussé le peuple au
dernier désespoir. Maximilien Sforza, maître des pays les plus riches
de la riche Lombardie, pleure dans ses dépêches, et porte envie aux
mendiants. La peur des Espagnols et des Français l'a fait valet des
Suisses. Mais comment satisfaire ce sauvage torrent qui court
incessamment des Alpes, amenant chaque jour au banquet de nouveaux
affamés? Comment soûler ces ours, réveillés au printemps par un jeûne
de six mois d'hiver? Les Suisses, ivres, cruels, sont regrettés encore
par les infortunés sur qui tombent les Espagnols, bourreaux sobres,
qui gardent dans leur férocité un calme diabolique, une froide et
implacable présence d'esprit.

François Ier, n'ayant changé qu'un seul des ministres de Louis XII,
continuant sa politique, gagnant le gouvernement du jeune Charles et
profitant de ses embarras prochains pour la succession d'Espagne,
contentant Henri VIII par l'appât d'un traité d'argent, est libre
d'agir contre les Suisses, contre Maximilien et les restes de l'armée
d'Espagne, qui végètent en Italie. Venise, ruinée par la France,
n'espère cependant qu'en la France. Florence, sous les Médicis, ne
peut parler; mais son silence parle.

«J'irai, soyez-en sûrs, dit le jeune roi aux Italiens, je veux
vaincre ou périr!»



CHAPITRE XV

MARIGNAN

1515


Les réveils et les renouvellements subits, imprévus, de la France,
sont des miracles inconnus à toutes les nations du monde. Le temps et
la tradition, ces deux chaînes de l'humanité, la France les brise à
chaque instant. L'art que souhaitait Thémistocle, l'_art d'oublier_,
c'est sa nature à elle. Mais rarement c'est somnolence; bien plus
souvent c'est au contraire un élan d'activité nouvelle qui l'éloigne
violemment du passé.

Plus qu'aucun autre, ce peuple très-chrétien a fait l'Église; mais
c'est lui qui, plus qu'aucun autre, l'a défaite, par les Albigeois,
par Calvin, par la Renaissance, par la Révolution française. C'est lui
qui fait la croisade, et lui qui a dressé le bûcher où périt la
croisade, avec l'ordre des Templiers. C'est lui qui donna le type des
institutions féodales, lui qui fonda en face leur destructeur, la
bourgeoisie.

Au point où nous arrivons, la France encore va détruire une de ses
vieilles oeuvres. Chevalerie, gendarmerie, vieille organisation
militaire, tout cela s'en va ensemble; le peuple, dans l'infanterie, a
fait son apparition sur le champ de Ravenne. Et c'est lui qui opère,
en 1515, le grand passage des Alpes.

Révolution européenne, et qui appartient à la France. L'Angleterre eut
ses fantassins, à Poitiers, à Azincourt, et pourtant elle ne créa pas
une tradition d'infanterie. L'Espagne eut ses fantassins, sous
Charles-Quint, Philippe II, et jusqu'à Rocroi; cette tradition
commencée s'arrête au XVIIe siècle. Mais la France, dès Charles VIII,
par ses Gascons et ses Bretons, dès Louis XII, par ses Picards et
autres Français du Nord, sous François Ier, par l'institution des
_légions provinciales_, commença une tradition durable qui se perpétue
jusqu'à nous.

Dans la courte et foudroyante campagne de Gaston de Foix, on entrevit
le Français comme premier marcheur du monde; c'est dire, éminemment
soldat. Au premier passage des Alpes, sous François Ier, on le vit
comme le grand, l'admirable ouvrier de guerre (qu'a décrit le général
Foy dans les guerres de la Péninsule), improvisant de ses mains, de sa
brûlante activité, mille moyens subits, inconnus, sachant tout à
coup, au jour du péril, les arts qu'il n'apprit jamais, frayante des
voies inattendues par les abîmes où le chasseur ne se hasardait qu'en
tremblant, légitime conquérant des Alpes, roi des monts qu'il sait
seul franchir.

Jamais les autres nations, Allemands, Suisses, Italiens, Espagnols,
n'ont deviné par où les Français allaient passer: toujours, ils ont
été surpris.

Les Piémontais et Autrichiens gardaient les Alpes et la Corniche;
Bonaparte passe à Albenga, au défaut des montagnes entre les Alpes et
l'Apennin. Chemin trop facile, a-t-on dit; mais s'il était le plus
facile, c'est celui qu'il fallait garder.

De même au passage du grand Saint-Bernard, on s'écria que, cette fois,
on ne pouvait s'y attendre. La voie était trop difficile; un fort
pouvait arrêter tout. Le fort de Bard faillit faire manquer toute
l'entreprise. L'armée passa furtivement, par un tour de force inouï,
que pouvait faire seul le bras de la France, cinquante mille hommes se
trouvèrent passés en bonne fortune de l'autre côté des monts.

Mais ce miraculeux passage l'est moins que celui de 1515, exécuté avec
les moyens tellement inférieurs de l'époque, et par une voie, après
tout, moins frayée encore. L'artillerie était beaucoup plus pesante
alors, et le génie n'était pas né. Le passage fut si rapide, si
brusque et si inattendu, que le général ennemi, Prosper Colonna, fut
trouvé à table par le chevalier Bayard, et demanda si les Français
étaient descendus du ciel. Les Suisses, qui gardaient les routes
ordinaires du mont Cenis et du mont Genèvre, se croyaient sûrs de
barrer le pas de Suse où les deux routes aboutissent, et comptaient
que la gendarmerie viendrait à ce lieu étroit où cinquante cavaliers
peuvent à peine charger de front, heurter contre leur mur de fer, se
briser sur leurs lances. L'expérience de Novare et de Guinegate
montrait que cette brillante cavalerie, les premières charges
repoussées, était sujette à d'étranges paniques. On avait chansonné en
France la _journée des éperons_, et l'on disait hardiment que les
gendarmes étaient des _lièvres armés_.

À ce moment notre jeune infanterie se formait sous un maître habile,
Pietro Navarro, passé au service de France. L'ingrate et sordide
avarice de Ferdinand l'eût laissé mourir sans rançon dans sa captivité
de Ravenne. Cet homme de génie, qui connaissait si bien les bandes
espagnoles, trouva pour leur opposer des montagnards fermes et vifs,
nos Basques et la verte race des hommes de Dauphiné. En tout, un corps
de dix mille hommes. On y joignit huit mille Français, Picards,
Bretons, Gascons. Ajoutez trois mille pionniers et sapeurs, Français
de même. Ce sont ces vingt et un mille hommes qui, de leurs bras, de
leur audace, de leur industrieuse agilité, exécutèrent en cinq jours
le miracle du passage, domptant et perçant le rocher, enlevant et
faisant passer sur la triple échine des Alpes soixante-douze énormes
canons, cinq cents petites pièces à dos de mulets, un nombre immense
de charrettes, deux mille cinq cents lances (chacune de huit hommes),
et vingt mille lansquenets allemands.

On était arrivé à Lyon avec l'imprévoyance ordinaire. On sut que tout
était fermé. Le vieux Trivulce se mit à courir les Alpes, et trouva
cet affreux passage entre les glaces et les abîmes. Sauvages gorges où
nul marchand, nul colporteur, nul contrebandier, n'avait imprimé ses
pas. La virginité de leurs neiges n'était effleurée, depuis la
création, que par l'enfant de la montagne, le craintif et rusé
chamois, et parfois aussi, peut-être, par l'intrépide folie du
chasseur que la passion entraîne aux corniches étroites des gouffres.

La Durance une fois passée, on monta jusqu'au rocher de Saint-Paul,
qui arrêta court. On le perça avec le fer, travail énorme qui se fit
en un jour. On n'était encore qu'à Barcelonnette, c'est-à-dire au pied
des Alpes.

La chaîne centrale des monts se dressait ici, le dos monstrueux qui
sépare les eaux qui vont au Rhône de celles que recevra le Pô. Pietro,
qui était l'inventeur des mines, fit sa route à force de poudre,
faisant sauter des blocs énormes. C'était encore le plus facile. Le
plus hasardeux était, sur les rapides glissades, au-dessus des
précipices, de s'accrocher et d'enfoncer les premiers pieux sur
lesquels on devait jeter des ponts, d'établir le long des abîmes des
galeries en bois où les chevaux osassent passer, et sur ces frêles
improvisations de charpentes tremblantes, gémissantes et criantes, de
rouler 72 gros canons de bronze. Souvent, on n'osait le faire. Et
alors, avec des câbles, on descendait les canons au fond de l'abîme,
pour les remonter de l'autre côté avec un effort infini.

On trouva enfin la pente italienne et la vallée de la Stura. Mais là,
le mont _Pic-di-Porco_ se mettait encore en travers, dernière défense
que les Alpes vaincues opposaient à cette titanique entreprise. On la
franchit le quatrième jour, et le cinquième, on était dans les plaines
de Saluces, à l'entrée de la Lombardie.

Il était temps. L'armée n'avait emporté que trois jours de vivres. Si
les Suisses, mieux avertis, lui avaient fermé la porte, ce qui n'était
pas difficile, elle restait clouée dans ces gorges pour mourir de
faim.

L'entreprise si audacieuse, si heureuse, de ce chemin inouï,
bouleversa l'imagination italienne. C'était par les sources mêmes du
Pô que les Français entraient en Italie. On les voyait descendre avec
l'invincible fleuve, le conquérant des eaux lombardes, qui les emporte
toutes à la mer. Pour premier coup, ils avaient enlevé Colonna, le
vaillant Romain. Les Suisses étonnés reculèrent. Le rival de Colonna,
le vieux bâtard des Orsini, le bouillant Alviano, se mit avec ses
Vénitiens, nos alliés, devant les Espagnols, les empêcha d'aider les
Suisses. L'armée papale et florentine, conduite par les Médicis, dans
sa neutralité douteuse, comptait bien, au cas probable de la défaite
des Français, leur porter aussi quelques coups. Et voilà qu'ils sont
tout près d'elle; elle perd à l'instant le goût d'avancer.

Les Suisses avaient parmi eux de grands amis de la France, les Bernois
Diesbach et la Pierre et le Valaisan Super-Sax. Ils soutenaient que la
Suisse ne gagnait rien à se saigner pour exalter l'Allemagne, sa
principale ennemie, sur les ruines de la France. En réalité, sang et
vie, morale, honneur, tout enfin, la Suisse entière fondait en
Italie, elle s'échappait à elle-même, s'écoulait, se perdait. Un
argument plus sensible peut-être, c'est que ni le pape, ni l'Espagne
n'avait un sol à leur donner, que leur Maximilien Sforza, rançonné,
épuisé, tordu jusqu'à la dernière goutte, était fini, ne rendait plus.
La France, au contraire, arrivait les mains pleines de belles pièces
neuves, d'argent non pas futur, fictif, mais d'écus comptants et
sonnants. Elle les payait pour ne rien faire; et les autres, pour les
faire agir, ne les payaient pas. Le roi les aimait tellement qu'il ne
comptait pas avec eux. Au lieu des quatre cent mille écus promis à
Dijon, il leur en donnait six cent mille, et trois cent mille encore
pour les bailliages italiens (Bellinzona et Lugano) qu'ils avaient au
pied des Alpes. Ils ne trahissaient point Sforza, au contraire; d'un
duc ruiné, le roi allait faire un prince, le marier dans la famille
royale.

Tout cela prenait assez bien. Mais voilà que du Saint-Gothard, roule
une avalanche de vingt mille Suisses, tout neufs, avides, qui viennent
gagner en Italie. Ceux-ci voient leurs compagnons gras et tout chargés
de pillage, la poche enflée, qui parlent, à l'arrivée, de revenir. Les
nouveaux venus frémissent pour l'honneur de la Suisse de la honteuse
cession des passages du Tésin; ce serait donner l'Italie sans retour
et s'en exclure pour jamais. Les Français ont là de l'argent?... Eh
bien! pourquoi ne pas le prendre?... Ils y couraient en effet. Les
nôtres eurent à peine le temps de sauver la caisse.

Cependant, l'homme du pape, le fameux Mathieu Shiner, cardinal de
Sion, le prêcheur endiablé des Suisses, pendant que Léon X, son
maître, parlait de la neutralité, chevauchait de tous côtés, pour
faire écraser les Français. Les Espagnols, qui voyaient Alviano les
menacer avec le drapeau de Saint-Marc, n'écoutèrent point le cardinal
et restèrent en observation, comme l'armée pontificale. Les Suisses,
concentrés à Milan, étaient fortement balancés; les uns leur disaient:
«Retournons, recevons le premier payement.» Les autres disaient:
«Combattons, et, vainqueurs, nous aurons le tout.» Mathieu arrive, se
fait dresser sur la place du château une chaire assez haute pour
dominer toute l'armée. Là, devant ces trente mille hommes, l'aboyeur
se faisant entendre par des cris et des yeux roulants, par un geste
frénétique, prêchait pêle-mêle la défense de l'Église, le drapeau des
clefs de saint Pierre, la vengeance de l'ours de Berne, la fureur du
taureau d'Uri, le sang partout, le sang: «Je veux, dit-il, me laver
les mains, m'abreuver dans le sang des Français.»

Ce sermon évangélique n'ayant pas beaucoup d'action, le drôle, qui
connaissait parfaitement ce peuple, fait faire une fausse alarme.
«Voilà les Français qui avancent!»

Cela finit tout. Les partisans de la paix prirent les armes, comme les
autres, ne pouvant abandonner leurs frères au moment du danger.

Le roi n'avait pas bougé. Il croyait toujours négocier. Sa situation
était assez dangereuse. Il s'était placé à Marignan, à dix milles de
Milan, ayant derrière lui les armées espagnoles et pontificales, qu'il
séparait ainsi des Suisses. Les Vénitiens, il est vrai, veillaient
pour lui sur ces armées. Mais seraient-ils assez forts, surtout ayant
en tête les redoutés fantassins espagnols?

Qui commandait l'armée française? Tout le monde et personne. Le roi,
tout novice, de vingt et un ans, était censé commander, et sous lui,
Charles de Bourbon, de vingt-cinq, qu'il venait de faire connétable.
Les généraux de Louis XII, La Trémouille et Trivulce, étaient près du
roi, mais comme de vieux meubles hors de mise. On avait fait l'insigne
faute de laisser partir l'homme essentiel, le commandant des Bandes
noires et en général des troupes allemandes, le fameux duc de Gueldre,
qui seul avait la confiance des lansquenets. L'ami et l'allié du roi,
son futur gendre (Charles-Quint), avait pris ce moment pour attaquer
la Gueldre, forcer le duc de revenir, démoraliser l'armée du roi. En
quoi, il imitait fidèlement son grand-père Maximilien, qui fit
parvenir à nos Allemands l'ordre de revenir, précisément la veille de
la bataille de Ravenne.

Le duc de Gueldre crut à la paix prochaine, partit et laissa le
commandement en chef des Allemands à un Français, son neveu, Claude de
Guise, que pas un d'eux ne connaissait.

Ces gens, sans communication avec les nôtres, séparés par la langue,
et ne sachant rien de la situation que les allées et venues, les
pourparlers du roi avec les Suisses, leurs mortels ennemis, écoutèrent
les avis charitables qu'on semait parmi eux. Le roi de France
(disait-on), qui leur devait beaucoup d'argent, avait trouvé un moyen
de payer la solde arriérée, en les mettant au premier feu et les
livrant aux Suisses pour être exterminés. Et pourquoi, disait-on,
votre chef serait-il parti, si ce n'est qu'il a eu horreur de tremper
dans la trahison?

Ce roman insensé du roi se détruisant lui-même, se désarmant et se
faisant battre, parut tout naturel au bon sens de ces Allemands. Leurs
préjugés nationaux sur la foi des Welches (Français et Italiens) les
hébétèrent de défiance et de peur.

C'était la grosse moitié de notre infanterie, et la seule fortement
armée, qui était frappée de cette panique; les autres fantassins,
Basques et Gascons, Français formés par Pietro Navarro, étaient des
troupes légères qui ne pouvaient porter seules le poids des bataillons
des Suisses.

Le roi avait, il est vrai, une très-forte gendarmerie, et tous les
grands seigneurs de France avec leur suite personnelle; mais il eût
fallu une plaine pour faire agir cette magnifique cavalerie, et
justement il était sur une étroite chaussée qui permettait à peine à
vingt hommes de charger de front: à droite, à gauche des fossés, des
marais devaient couvrir la colonne assaillante, empêcher la cavalerie
de la tourner ou de la prendre de flanc.

Dans cette situation si peu favorable, le grand maître de l'artillerie
ne put profiter de la supériorité des forces qu'il avait; seulement il
posta à notre droite une forte batterie, et dans les retranchements
qui la couvraient, Pietro Navarro jeta une masse de notre infanterie
nationale: Basques, Gascons, Picards.

Ceux qui connaissaient bien les Suisses, Fleuranges, par exemple, qui
avait reçu d'eux quarante blessures à Novare, Fleuranges, fils du
fameux Sanglier des Ardennes, Robert de la Mark, et l'un des chefs des
Bandes noires, ne doutaient point qu'il y eût bataille. Ce n'était pas
tant une guerre politique qu'une rivalité de métier entre deux armées
mercenaires, entre les Suisses, si longtemps les seuls fantassins de
l'Europe, et cette nouvelle infanterie allemande que l'empereur et les
princes avaient formée surtout contre eux. Le drapeau des montagnes,
le drapeau suisse à la croix blanche avait horreur du drapeau noir de
la basse Allemagne. Ils partirent de Milan en criant: «C'est leur
deuil qu'ils portent.» Ils avaient ôté leurs souliers pour qu'on
n'entendît pas de loin la masse de l'armée en marche, et pour mieux
sauter les canaux, traverser les marais et se trouver plus vite devant
leurs ennemis. Unique occasion! les lansquenets étaient vingt mille;
on pouvait, cette fois, les égorger en un monceau.

Nulle bataille n'a été plus diversement racontée. Du Bellay est fort
sec, le chroniqueur de Bayard si ignorant, qu'il croit que le
connétable fut tué. Les historiens suisses disent que les leurs
n'avaient pas d'artillerie, ce qui est faux; ils avaient avec eux
celle du duc de Milan. La fameuse lettre de François Ier à sa mère est
étonnamment inexacte, légère, pleine de vanterie, plus qu'on ne
l'attendrait d'un prince si brave; mais c'est un garçon de vingt ans
qui ne se contient pas dans sa joie et croit avoir tout fait. Avec
deux cents cavaliers _il a défait quatre mille Suisses, leur faisant
jeter leurs piques et crier France!--Nous sommes restés vingt-huit
heures à cheval_ (il dormit sur une charrette).--Il se vante _d'avoir
fait le guet_.--De vingt-huit mille Suisses il n'en réchappa _que
trois mille_! Ils _s'enfuirent_! etc.--Autant de mots, autant de
faussetés démenties par les autres acteurs et témoins oculaires.

Il convient que l'artillerie a bien fait. Le grand maître ose bien
dire «_qu'il a été cause_ en partie _du gain de la bataille_.»
Cependant le roi croit que c'est la gendarmerie _qui a fait toute
l'exécution_. Il fait honneur de tout à la noblesse, à la cavalerie et
aux grands coups de lance.

Ce récit, si léger, constate pourtant par trois fois que l'infanterie
française eut une grande part à la bataille, chose dont plus d'une
chronique s'est bien gardée de dire un mot. Fleuranges en parle à
peine une fois. Bouchet, qui écrit sous la dictée de La Trémouille,
est seul juste pour l'infanterie.

Mais venons au récit.

L'armée fut presque surprise, quoiqu'on fût averti trois fois, d'abord
par un Lombard, puis par un gentilhomme, enfin par Fleuranges
lui-même. Le connétable allait se mettre à table. Le roi essayait une
armure d'Allemagne, propre à combattre à pied, armure si
industrieusement faite, dit Fleuranges, qu'on ne l'eût pu blesser
d'une épingle. Le roi l'embrassa pour la bonne nouvelle, mais n'y
voulait pas croire encore. Fleuranges prit sur lui de faire sonner
l'alarme. Le roi, voyant alors que c'était tout de bon, s'adressa au
général de Venise, l'Alviano, qui était là, lui prit la main et le
pria d'amener ses troupes en toute hâte; Alviano sauta à cheval,
croyant ce jour suprême et décisif pour l'Italie autant que pour la
France.

Fidèle aux vieilles traditions, le roi employa les dernières minutes,
si précieuses, à se faire armer chevalier. Avec sa bonne grâce
ordinaire, laissant là tous les princes et grands seigneurs, il
s'adressa à l'homme le plus aimé de l'armée, fit avancer Bayard et
reçut l'ordre de sa main.

Cependant Fleuranges observait les Suisses. Ils étaient à deux milles
et paraissaient vouloir camper. Ils y pensaient peut-être, car la
journée était fort avancée. Tout à coup les voilà qui se remettent en
marche et ne s'arrêtent qu'à deux traits d'arc du camp français, où
ils soufflèrent un peu, déployèrent la bannière des clefs de saint
Pierre et reçurent la bénédiction.

Le roi et La Trémouille, ici d'accord, disent que la gendarmerie
chargea d'abord, et que, malgré sa valeur, elle fut _reboutée par les
gens de pied_. Ce qui est bien croyable; elle ne pouvait charger que
par vingt ou trente à la fois, et les Suisses avançaient en piquant
les chevaux ou démontant les cavaliers du croc ou de la hallebarde.

Ils arrivèrent ainsi aux lansquenets, furieux de la vue seule du
drapeau noir, ayant soif de leur sang. Ces Allemands étaient troublés
de cette furie, et l'écart des gens d'armes, rejetés de côté, les
confirmait dans l'idée folle que nous les livrions. Ils reculèrent.
Mais au moment, les fantassins français, défendus par eux à Ravenne,
se jetèrent à leur tour devant les Allemands, s'élancèrent sur les
Suisses au nombre de deux mille, et du premier coup dispersèrent un
corps double de nombre. Le roi qui, avec deux cents cavaliers,
soutenait ces deux mille piétons, les supprime dans son récit. Mais
La Trémouille les rétablit avec une impartiale équité.

Ce qui rend la bataille obscure ici et pleine de contradictions, c'est
que la nuit venait, et que déjà il y avait une nuée de poussière
effroyable. De plus, de nombreux corps des Suisses avançaient, dit le
roi, _par le pays couvert_, c'est-à-dire, sans doute, sous les arbres
fruitiers ou à travers les grandes vignes qui coupent la campagne
italienne. La scène était immensément confuse.

Deux épisodes s'y dessinaient pourtant. D'une part, les lansquenets,
qui voyaient le roi en avant et la vaillance de nos piétons, troupe
légère qui avait protégé leur grosse infanterie, rougirent de cette
étrange situation et voulurent se relever. Mille d'entre eux, par la
gauche, tournèrent dans le marais pour prendre en flanc les Suisses.
Mais, arrivés aux bords profonds de la chaussée, ils ne purent s'en
tirer ni se soulever de là; les piques les y enfoncèrent et ils n'en
sortirent pas.

À notre droite, les Suisses souffraient d'une batterie de Pietro
Navarro. Ils y lancèrent ce qu'on appelait _les enfants perdus_ de la
Suisse, corps de jeunes gens à plumes blanches, payés double, qui
firent double ouvrage effectivement; avec un sacrifice énorme
d'hommes, ils comblèrent les fossés des Basques et Gascons de Pietro,
éteignirent la batterie.

La lune éclairait la bataille. Et cependant il y eut d'étranges
méprises. Le roi alla donner dans un gros corps de huit mille hommes
qu'il croyait sien: c'étaient des Suisses. «Ils me jetèrent, dit-il,
six cents piques au nez, pour me faire voir qui ils étaient. Le roi
eut cependant le temps de réunir trois cents chevaux, quelques
milliers de lansquenets, et se retira sur ses canons. «Et cependant,
dit-il, mon frère le connétable rallia _tous les piétons français_ et
quelque nombre de gendarmerie, leur fit une charge si rude qu'il en
tailla cinq ou six mille en pièces et jeta cette bande dehors. Nous,
par l'autre côté, fîmes jeter _une volée d'artillerie_ à l'autre
bande, nous les chargeâmes, les emportâmes et leur fîmes repasser un
gué qu'ils avaient passé sur nous.»

Ce passage indique assez clairement que l'infanterie ferma pour ce
jour la bataille, et que les Suisses s'étaient rendus maîtres d'une
partie du camp de François Ier. Ils furent chassés, mais non partout;
ils restèrent sur plusieurs points établis entre les Français. La lune
ayant retiré sa lumière, ceux-ci ne pouvaient aisément se rapprocher
les uns des autres. Il y avait des Suisses qui voulaient profiter de
cette division, tenter un grand et dernier coup. Ils voyaient le roi à
deux pas, à son feu, parmi les canons, mais mal accompagné. Il fallait
de l'ensemble, et c'eût été déjà, peut-être, la captivité de Pavie.
Ils hésitèrent, perdirent l'irréparable occasion. Mathieu Shiner
lui-même semble en avoir été la cause. Il avait fait venir des vivres
et des tonneaux de vin. Les Suisses étaient trop bien, adossés à la
grande ville, qui leur fournissait tout. Les Français, au contraire,
n'eurent pas tous à manger.

Le roi buvait de l'eau sanglante qui lui fit vomir son repas. Il
avait prudemment fait éteindre son feu; non vu, il voyait tout, et
pouvait assister à la bombance des Suisses.

Le cardinal croyait la bataille gagnée, il l'écrivit à Rome et
partout.

Toute la nuit donnèrent les cors sinistres d'Unterwald et d'Uri pour
rallier les Suisses; les Français sonnèrent leurs trompettes. Le roi,
qui par moment se trouva presque seul, comme Charles VIII à Fornoue,
avait un Italien avec lui, qui sonna constamment comme Roland Furieux
sonnait à Roncevaux. On pensa bien que cette puissante trompette, qui
faisait taire les autres, sonnait où était le roi, et l'on s'en
rapprochait.

Nul ne doute que les vieux et expérimentés capitaines La Trémouille,
La Palice, Trivulce, n'aient bien mis la nuit à profit. Galeo et
Pietro en profitèrent surtout pour changer les positions de
l'artillerie. Le roi avait soixante-douze grosses pièces, un nombre
infini de petites. C'est le spectacle qu'eurent les Suisses au matin.
Derrière ce confus rideau de troupes éparses, une armée entière
s'était reformée; de tous côtés, entre les corps, canons, fauconneaux,
serpentines, montraient la gueule et attendaient.

L'homme des Bandes noires, Fleuranges, avoue magnanimement, à la
gloire de ses ennemis, que si les Suisses n'attaquèrent pas la nuit,
c'est que vraiment ils n'étaient pas en nombre suffisant.--Et, s'ils
avaient bien fait la veille, dit-il, ils firent encore mieux le
matin.--Mais l'artillerie les reçut rudement, et ils virent vingt
mille lansquenets qui, parfaitement remis et ralliés, présentaient
vingt mille piques. Cette grande attitude leur imposa; «ils glissèrent
outre,» et n'essayèrent pas de les enfoncer. Il y eut même des Suisses
qui se souvinrent que ces braves, après tout, étaient aussi des
Allemands. «Un gros capitaine sortit des rangs, alla aux lansquenets
et se mit à les haranguer; on tira sur lui au plus vite, de peur
qu'ils n'entendissent trop bien; il fut tué.»

Cependant, d'autres s'avisèrent de marcher sur l'artillerie, de
l'enlever; déjà, la veille, ils avaient pris plusieurs canons. «Je
vis, dit du Bellay, un Suisse qui, passant toutes les batailles, vint
toucher de la main sur l'artillerie du roi, où il fut tué. Et, sans la
gendarmerie, qui soutint le faix, on était en hasard.» Les Suisses
furent plus écrasés que vaincus; hommes et chevaux, couverts de fer,
fondant sur eux de tout leur poids, il fallait à des fantassins,
non-seulement le plus ferme courage, mais une grande dextérité pour
choisir juste les rares défauts de la cuirasse où pouvait pénétrer le
fer. Les parfaites armures étaient celles des très-grands seigneurs et
de leurs chevaux de bataille. Ce furent eux, cette fois, qui
chargèrent définitivement, mais non sans grand dommage. Bon nombre
mesurèrent la plaine; plusieurs même restèrent et périrent. Chose
toutefois rare et difficile: il fallut que les Suisses frappassent
soixante-deux coups sur le fils de La Trémouille pour le blesser
mortellement. Le frère du connétable périt aussi. Claude de Guise, à
la tête des lansquenets, fut porté par terre, et des bataillons
entiers passèrent sur lui; il eût péri sans un écuyer allemand qui se
jeta devant lui, reçut les coups à sa place, jusqu'à ce qu'une
nouvelle charge écartât les Suisses. Il en fut à peu près de même de
Fleuranges; lui et ses gens d'armes furent accrochés des hallebardes,
tirés de leurs chevaux blessés; «et sans monsieur de Bayart, qui tint
bonne mine et ne l'abandonna pas, sans point de faute, il étoit
demeuré.»

Remonté à cheval, Fleuranges vit que les Suisses étaient décidément
rompus. Ils avaient tâté l'arrière-garde et avaient été repoussés. Un
de leurs corps s'était jeté dans une grande cassine où l'on avait logé
force tonneaux de vin de Beaune; ils lui livrèrent bataille, s'y
noyèrent, si bien que Fleuranges y mit le feu sans qu'ils s'en
occupassent; ils furent brûlés plus de huit cents.

Ce qui avait achevé de les décourager, c'est que, vers dix heures du
matin, ils entendirent crier: _Marco! Marco!_ et virent les drapeaux
de Venise. C'était Alviano qui avait marché toute la nuit avec sa
cavalerie. Son armée le suivait de loin; les Suisses crurent l'avoir
sur les bras, et se décidèrent à la retraite. Nos chroniques assurent
qu'ils étaient réduits de moitié, ayant laissé quinze mille hommes
dans cette terrible bataille. Et cependant les autres s'en allaient
vers Milan, si froids, si fiers (à pas comptés), qu'ils ne lâchaient
pas même les pièces enlevées aux Français. Faute de chevaux, ils
s'efforçaient de les tirer, de les porter à bras. Ils se lassèrent
enfin et les jetèrent dans les fossés.

Maximilien Sforza, assiégé quelques jours au château de Milan, et
forcé par les mines de Pietro Navarro, se rendit, tout joyeux d'être
quitte d'une souveraineté qui n'avait été qu'un esclavage. «Grâce à
Dieu! disait-il, me voici affranchi de la brutalité des Suisses, des
vols de l'Empereur et des perfidies espagnoles.»

Il n'y eut jamais victoire plus complète. Des deux armées que le roi
avait à dos, la papale obtint de traiter, et l'Espagnole sollicita
d'être comprise dans l'arrangement, pour retourner à Naples.

Les Suisses, si bien battus des lances et des boulets du roi, le
furent encore plus de son argent. Il les gorgea, les renvoya.
Corrompus contre eux-mêmes, ils acceptèrent, tête basse, plus d'argent
que ne valait toute la Suisse, vendant les bailliages italiens et
renonçant à l'Italie.



CHAPITRE XVI

ESPÉRANCES DE L'EUROPE.--FRANÇOIS Ier REPOUSSE L'ITALIE ET
L'ALLEMAGNE

1515


La fausse nouvelle de la victoire des Suisses avait ravi Léon X. Le
lendemain, l'ambassadeur de Venise vint tout joyeux lui dire la vérité
et observer sa mine. La grosse face rouge et rieuse ne rit plus cette
fois. Il pâlit, et, sans s'apercevoir qu'il était sous un oeil
curieux, il joignit les mains, disant: «Que deviendrons-nous?»

Notre victoire le prenait en flagrant délit de duplicité. Il avait
promis la neutralité, il avait fait épouser à son frère une tante du
roi; et il avait envoyé une armée contre lui.

Nul secours à attendre; l'Europe admirait et tremblait. Il n'y avait
alors aucune force militaire au monde, que l'infanterie de
Basse-Allemagne, qui combattait pour nous, celle des Suisses par nous
battue, et les Espagnols humiliés, à la barbe desquels on avait gagné
la bataille.

Le roi pouvait ce qu'il voulait.

Il était salué de tous le _triomphant César, vainqueur des
Helvétiens_.

À lui de défendre la chrétienté, de résister au conquérant Sélim,
nouveau Mahomet II.

À lui de balancer le monstre hétérogène du triple empire de
Charles-Quint, qui, se formant de mort en mort et par successions,
sans bruit, tout doucement, menaçait bientôt d'engloutir l'Europe.

À lui enfin de délivrer l'Italie et de prendre Rome, de réformer
l'Église.

Le pape avait raison de craindre et de dire: «Que deviendrons-nous?»

Cette grande force de François Ier n'était pas seulement de
circonstance et de situation: elle était aussi personnelle. Tout
réussit à la jeunesse, tout lui sourit. La sienne véritablement
faisait grande illusion. Ce qu'on voyait de mal en lui, on
l'attribuait à ses vingt ans; mais le bien dominait, et la belle
apparence. Ce magnifique jeune homme fascinait tout le monde par la
parole et par l'épée, par cette figure aimable qui, après Marignan,
apparut imposante. Elle n'était point fine, mais forte et belle alors.
L'hilarité menteuse qu'il avait dans les yeux semblait gaieté
française et noble gaillardise de gentilhomme et de soldat. Ni
Charles VIII, ni Louis XII, les sauveurs prédits par Savonarole,
n'avaient répondu aux exigences de l'imagination populaire; l'un,
petit, mal bâti, difforme par sa grosse tête, l'autre, cacochyme,
bourgeois, roi des bourgeois. Celui-ci, au contraire, beau de race, de
fleur de jeunesse, plus beau de sa victoire, trouvant pour tous, sur
sa langue facile, des mots de grâce et d'espérance, n'était-il pas
enfin, pour l'Italie et pour le monde, ce Messie promis, attendu?

Sa famille l'encadrait, l'embellissait. On le voyait dans l'auréole
qu'a tout être aimé, noble apparition entre deux femmes et deux
amours, sa mère, ardente et belle encore, sa fine et charmante soeur,
la Marguerite des Marguerites, qui disait: «Notre trinité!...»

Son respect pour sa mère, excessif dans un roi, semblait d'un bon
coeur tout nature, qui n'était blasé ni gâté. Il ne lui parlait guère
que la toque à la main, abaissant sa grande taille et le genou plié.

Ce sentiment de la famille, ces dons aimables de jeunesse, lui
auraient aisément donné la faveur populaire s'il eût eu seulement le
bon sens de ne pas la repousser. Sa politique était toute tracée. Une
grande révolution, de vingt formes diverses, dans l'État, dans
l'Église, fermentait en Europe. Elle allait éclater partout, mais à
des moments différents, sans accord, sans entente, avec ce trait
commun toutefois que tous ces mouvements regardaient vers l'Église.
Sans les biens ecclésiastiques, l'État ne pouvait plus vivre un seul
jour. On le vit en Espagne même et autres pays catholiques, qui ne
prirent pas les biens, mais grande partie du revenu. Cette révolution
financière était partout liée à la diversité des révolutions
politiques. Des masses immenses, impatientes, fermentaient et bientôt
tourbillonnaient aveuglément, cherchant un centre hors d'elles-mêmes.

Qu'avait à faire le jeune roi et le roi-chevalier? d'être, en effet,
et chevalier et jeune, fidèle à cette tradition de générosité qu'il se
flattait de suivre. Ce que l'armée française avait été à Pise, le roi
devait l'être en Italie, en Allemagne, en Europe. Si l'on eût cru
réellement qu'il voulut être le protecteur des faibles et le centre de
la résistance contre le pape et la maison d'Autriche, il était le
maître du monde. Cette politique, sans doute chimérique aux yeux des
procureurs qui gouvernaient la France sans rien connaître de l'Europe,
était la seule pratique. Cette folie était la sagesse.

Qui s'y serait opposé? l'Angleterre seule peut-être. Nulle autre alors
ne le pouvait. Le roi y tenait Wolsey, l'homme dirigeant, qui croyait
ne pouvoir sans lui arriver à la papauté. Il eût tenu l'Angleterre
même, par une grande guerre d'Écosse, s'il eût fortement soutenu ce
pauvre pays. Il ne suffisait pas d'y mettre un régent français, comme
on fit. Il fallait largement pensionner les clans, encourager la trop
légitime défense de cette race contre la féodale Angleterre. Les
_highlander_ n'auraient pas disparu de la terre, et la haute Écosse ne
serait pas ce qu'elle est aujourd'hui. La France aurait sauvé un
peuple en se défendant elle-même. Seulement il fallait pour cela de
grandes ressources, qu'on ne pouvait trouver que dans la révolution
ecclésiastique.

L'Espagne, dans le progrès de son affreux cancer, venait de s'arracher
sa plus riche substance, l'agriculture et l'industrie, les Maures, les
Juifs. Elle arrivait au second acte, où elle devait périr comme
liberté et vieilles franchises. La lutte allait s'ouvrir, des nobles
et des villes, contre le roi; un roi flamand, tellement ignorant de
cette fière Espagne, qu'il sollicitait de la France une armée de vingt
mille étrangers pour s'installer; lui qui d'avance était aimé, comme
fils de Juana, petit-fils de la grande Isabelle, comme remplaçant le
vieux roi détesté d'Aragon; lui pour qui Ximénès, un grand coeur
Castillan, avait, par de fortes mesures, frayé la voie, dressé le
trône. Il n'avait qu'à s'asseoir, et il débuta par outrager l'Espagne
en disgraciant Ximénès mourant.

L'Empire n'avait pas moins de deux révolutions en lui, la révolution
allemande et celle de l'esprit humain. Le Rhin spécialement était
comme dissous. Nous l'avons expliqué dès le temps de Charles le
Téméraire. Il n'avait su en profiter, dans son insigne maladresse,
inquiétant, irritant tous ces peuples et les rattachant ainsi à
l'Empire, se portant brutalement pour conquérant de terres et
accapareur de provinces, au lieu de solder les hommes et de se faire
le chef de ces populations guerrières et pauvres. François Ier, qui
n'avait pas les Pays-Bas, ne faisait craindre rien de tel. Contre leur
ennemi naturel, successeur de Charles le Téméraire, contre l'Empereur,
hautain et faible dans ses prétentions insensées, la France était leur
bonne amie, leur alliée et leur défense. Ce que Max avait eu de
populaire en ses bonnes années, la bravoure et l'air batailleur,
François Ier l'avait bien plus. Sur le Rhin, comme en France, on
tenait compte d'un roi qui se battait, prenait sa part des coups et
des fatigues.

À la grande différence des révolutions italiennes, l'allemande n'était
pas seulement une discorde d'États et de villes; elle descendait bien
plus bas, entraînait les campagnes, soulevant à la fois la noble
populace des chevaliers ruinés qui mouraient de faim dans leurs
châteaux, et des masses de paysans réduits au désespoir[28]. Les uns,
les autres, accusaient également les hauts seigneurs, spécialement les
seigneurs ecclésiastiques. L'Église d'Allemagne avait engraissé de la
ruine commune. Et c'était elle aussi qui était accusée de tous; tous,
discordants sur d'autres points, étaient d'accord sur ce seul point,
qu'on ne pouvait plus tolérer l'état de l'Église. Cette question
universelle, obscure encore ailleurs, était claire en Allemagne. Et le
peuple, au défaut des rois, semblait tout près de la franchir.

[Note 28: Très-bien résumées dans l'_Allemagne_ de M. Ewerbeck. Peu
sympathique à l'école de Feuerbach, je ne puis m'empêcher d'exprimer
mon admiration pour le dévouement de son traducteur, Ewerbeck, savant
comme l'Allemagne, hardi comme la Pologne, généreux comme la France,
et digne de ces trois patries.--Il a consacré tout ce qu'il avait à la
dépense des publications de cette école: _De la Religion_, _Qu'est-ce
que la Bible?_ etc. Exemple rare en ce temps! Ewerbeck nous a fait
l'honneur de se faire naturaliser Français. Nous le remercions du
coeur.]

La France ne devait rien faire qu'en communauté avec l'Allemagne.
C'est vers elle qu'elle devait tourner son attention, autant et plus
que vers l'Italie. Le point grave, décisif, ce n'était pas que nous
eussions un peu plus, un peu moins de possessions au delà des Alpes,
que le Milanais s'arrondît de quelques villes. C'était de savoir
comment on agirait avec le pape, et, si l'on était contre lui, comment
on lancerait l'Allemagne dans les mêmes voies, comment on soutiendrait
la révolution allemande contre la maison d'Autriche, alliée du pape.

L'Empereur était vieux; qui lui succéderait? C'était la grosse
affaire. Tout le reste ne venait qu'après. L'intérêt de la France
était non d'alarmer l'Empire en demandant la couronne impériale, mais
de l'ôter à la maison d'Autriche, de faire qu'elle tombât sur la tête
d'un électeur qui, d'accord avec elle, entrerait dans la révolution
naturelle, légitime du siècle, la sécularisation de l'Église et des
biens d'Église.

François Ier avait une prise naturelle et très-forte sur l'Allemagne.
C'est à lui que s'adressaient tous les ennemis de l'Autriche, à lui
que se louaient ces innombrables gens de guerre de toutes classes, que
les désordres de l'Empire, les luttes des villes impériales, les
insurrections des campagnes, avaient jetés hors du foyer.

François Ier n'y vit que des soldats. Que serait-il arrivé, s'il eût
compris que c'était une émigration, que c'était la révolution
allemande, dont les tronçons brisés, les débris, les épaves, venaient
se jeter au rivage de la France?

Il était beaucoup plus qu'un roi, s'il eût su profiter de sa
situation. Il était, sur toutes les Marches, depuis les Alpes et les
sources du Rhin, jusqu'aux Ardennes et le long de la Meuse, jusqu'aux
marais de Gueldre, de Hollande et de Frise, le refuge et l'espoir de
la libre Allemagne. Le soldat mécontent du service des villes, le
chevalier ruiné par l'usure ecclésiastique et les chicanes des
légistes, exproprié par l'électeur, que dis-je? le chef des paysans
traqués dans la forêt, tous reprenaient coeur en disant: «Je me
vendrai au roi de France.»

Ils allaient en Basse-Allemagne s'adresser à ses enrôleurs, au duc de
Gueldre sur le Rhin, et, sur la Meuse, au Sanglier des Ardennes. La
vie de ces deux fameux chefs des Bandes noires ferait une Iliade, mais
longue; nous ne pouvons la faire ici. Qu'il suffise de dire que ces
imperceptibles princes furent, pendant tout un siècle, l'épée de la
France contre les maisons de Bourgogne et d'Autriche. Épée peu
dépendante qui quelquefois frappa à contre-temps. Les Sangliers des
Ardennes, les la Mark, avec Liége, sauvèrent plus d'une fois Louis XI
et souvent le mirent en péril. À Novare, la valeur emportée de Robert
de la Mark nous fit battre, dit-on, et son fils Fleuranges y resta,
couvert de quarante-deux blessures. Nous ne l'en voyons pas moins
vivant et combattant plus que tout autre à Marignan, où il eût péri,
sans Bayard. Tout à l'heure, c'est son père, le vieux Robert, qui va,
à la diète de Worms, jeter le gant à Charles-Quint.

Pour le duc de Gueldre, il n'y a pas en vérité de plus grande histoire
que celle de ce petit prince, l'Annibal acharné qui, cinquante ans
durant, tint en échec et les Pays-Bas, et l'Autriche, et l'Empire.
Cela serait inexplicable si, comme nous l'avons dit, il n'avait été
le point de ralliement des fugitifs et des bannis, de tout ce qu'il y
avait de plus vaillant en Allemagne. La maison de Bourgogne, sous
Charles le Téméraire, celle d'Autriche sous Maximilien, avait deux
fois donné en Gueldre le scandaleux spectacle d'un juge prononçant
entre les deux partis pour s'adjuger à lui-même l'objet contesté.
L'empereur n'en eut que la honte. Il échoua toujours, même avec le
secours des Saxons et des Bavarois. Loin de céder, le duc attaquait,
pillait tour à tour le Brabant, la Hollande. La gouvernante des
Pays-Bas, Marguerite, était si peu protégée par son père, que, pour
faire tête à ce diable incarné, elle invoquait le pape, les rois
d'Angleterre, d'Aragon.

La protection déclarée ou secrète que le Roi avait donnée au duc de
Gueldre dans la Basse-Allemagne, il devait l'étendre au haut Rhin,
soutenir la résistance des chevaliers et petits nobles contre les
seigneurs.

La révolution éclatait en haut et en bas à la fois dans une incroyable
grandeur. En bas, les paysans; en haut, les nobles, les savants, les
juristes. Une question que plusieurs jugeaient d'abord petite, la
question des juifs, la défense de leurs livres, que les moines
voulaient brûler, avait formé le centre inattendu, l'anneau central où
se nouait la grande chaîne des intérêts et des partis.

Question nullement petite en réalité, mais grave et révolutionnaire
contre le Moyen âge: la défense de l'humanité, une protection
généreuse, étendue à ceux même qu'on torturait depuis mille ans comme
_meurtriers de Dieu_; la revanche de la justice sur les persécuteurs,
les juges enfin jugés, et les princes et les prêtres tous passés au
crible sévère de la loyauté germanique.

Cette grande et profonde question, comme toutes celles du temps, vint
se présenter à l'arbitrage du vainqueur, justement après la bataille.
Les dominicains d'Allemagne, poursuivant près du pape les défenseurs
des juifs[29] (Reuchlin, Hutten), vinrent chercher l'appui de François
Ier. À qui serait-il favorable? cela dépendait d'une question plus
générale encore, celle de savoir s'il serait l'ami ou l'ennemi du
pape.

[Note 29: Je regrette d'être obligé d'ajourner au prochain volume ce
que j'avais à dire sur ce grand sujet. Le beau livre de M. Frank,
celui de M. José Amador de los Rios, et autres, ont jeté un jour tout
nouveau sur la littérature juive.--Une remarque bien essentielle de M.
Beugnot est celle-ci: «Les Juifs ne connurent pas l'usure aux Xe et
XIe siècles, c'est-à-dire aux époques où on leur permit
l'industrie.»--De nos jours, tant de juifs illustres (Meyerbeer,
Néander, Graus, Heine, Boerne, Mlle Rachel, etc.) les ont bien
réhabilités.]

Ce garçon de vingt ans était bien neutre au fond dans tous ces grands
débats. Entre la révolution et le pape, il avait choisi... quoi? une
boulangère de Lodi. De même que les Suisses vaincus se noyèrent dans
le vin de Beaune et se laissèrent brûler, le vainqueur s'établit,
dit-on, chez cette _fornarina_; à son dam; il tomba malade, comme il
l'avait été déjà, avant son avénement.

Telle fut la palme de César, comme l'appelait sa mère, la couronne de
ce roi du monde, l'espoir des opprimés, la poétique idole du faible
coeur de Marguerite.

Il s'était montré bon soldat, mais ne comprenait rien à la victoire.
Il en était encore à la tactique d'Azincourt, et croyait que la
gendarmerie avait tout fait. Selon lui, c'est la lance qui brisa la
forêt des piques; ce sont les preux, c'est Roland, c'est Renaud, le
roi, le connétable. Il s'amusa le soir à faire des chevaliers. On
croit lire l'Arioste. L'_Orlando_ paraît à propos, oeuvre de légère
ironie, sourire de l'Italie sur l'ineptie de ses vainqueurs.

Cette royale figure, qui semblait tout comprendre et hâblait à
merveille, était en réalité un splendide automate entre la main de sa
mère, l'intrigante, violente et rusée Savoyarde, et d'un homme
d'affaires, Duprat, fin, vil et bas, qu'il prit pour chancelier.

La mère aimait passionnément son fils, et pourtant s'en jouait. Elle
disait hardiment au légat: «Adressez-vous à moi, et nous irons notre
chemin. Si le roi gronde, il faut le laisser dire.»

Duprat voulait le chapeau. Soit orgueil, soit prudence de voleur et
recette contre le gibet, les ministres tâchaient d'être cardinaux. On
ne pend pas un cardinal. Nous avons vu l'histoire de Briçonnet,
d'Amboise. Nous verrons celle de Birague, l'homme de la
Saint-Barthélemy, tellement impatient d'être cardinal, qu'il fut tout
à coup veuf. Duprat, qui l'était, avait eu l'attention de se faire
tondre. Il venait en solliciteur, en courtisan du pape. Le roi était
livré d'avance par sa mère et par son ministre.

Sa mère avait une pauvre ambition, celle de s'allier aux Médicis. Elle
venait de donner une de ses soeurs au frère du pape, Julien. Et elle
poussait son fils à donner une princesse du sang royal au neveu du
pape, Laurent; à unir les lis de France aux pilules, qui sont les
armes de la maison de Médicis, sortie, dit-on, d'une boutique
d'apothicaire. Ce neveu était si malade de la maladie du temps, qu'à
peine marié, il en mourut, et la mariée aussi, nous laissant toutefois
une fille, fatal présent! Catherine de Médicis.

De tout cela, qu'arriva-t-il?

Que le jeune homme insouciant suivit, les yeux fermés, la politique du
cardinal d'Amboise, refit les Borgia dans les Médicis, immola
l'Italie.

Que, loin d'encourager la révolution allemande qui commençait, il
laissa son confesseur, Guillaume Petit, écrire contre elle au pape et
protéger les moines.

Enfin (comme on verra plus tard), dans les fêtes papales de Bologne
_la grasse_, dans les caresses d'Italiennes et les mangeries de
Gargantua, Duprat lui fit signer le Concordat, le partage avec le
pape. Il prit part, pouvant avoir tout. Sa grande position et unique,
du seul fort, quand tous étaient faibles, du seul en qui l'on espérât,
le protectorat de l'Italie, et bientôt de l'Empire, le trésor
ecclésiastique et le trésor des coeurs, bien autrement précieux, il
laissa tout aller, vendit tout, nouvel Esaü, pour un plat de
lentilles.



CHAPITRE XVII

CARACTÈRE DE CE PREMIER ÂGE DE LA RENAISSANCE

1515


Trente-quatre ans se sont écoulés depuis la mort de Louis XI, vingt
environ depuis l'expédition de Charles VIII et la révélation de
l'Italie. Ces vingt années peuvent s'appeler le premier âge de la
Renaissance, âge indécis encore et d'un caractère incertain.

Elle est déjà lancée, immense, irrévocable; son génie remplit tout,
mais ses grands résultats n'ont pas encore leur action.

Des deux faits dominants, la découverte de l'Amérique (1492) et celle
du système du monde (1507), le premier n'est point apprécié dans sa
portée immense, et le second est inconnu.

Où est la Renaissance? Dans la littérature, si l'on veut entendre par
là l'exhumation de l'antiquité.

Mais peu d'oeuvres nouvelles. Le grand succès du temps est celui d'une
compilation latine, les _Adages_ d'Érasme. Machiavel et l'Arioste sont
médiocrement goûtés. Les mémoires de Commines n'ont pas paru encore.

La Renaissance est dans l'art, à coup sûr, par Vinci et par
Michel-Ange, deux prophètes, énormément loin en avant de leur âge. Ils
en sont la stupeur plus que l'admiration. Le roi du temps est Raphaël.
Ce que la France envie le plus à l'Italie, ce sont les ornements,
arabesques et _grotesques_, récemment déterrés à Rome. Elle prend un
plaisir enfantin à parer, à charger sa vieille architecture de ces
capricieuses fleurs.

Tout cela est bien vague encore, et bien flottant d'un jour
crépusculaire. Où donc décidément voit-on la Renaissance? à quel
caractère certain, profond, la reconnaîtrons-nous?

Rappelons-nous l'Introduction de ce volume. Quel fut l'obstacle
infranchissable des XIIIe au XVe siècles? c'est que, le Moyen âge se
survivant par un effort artificiel, n'enfantant plus, empêchant
d'enfanter, il s'est fait un grand désert d'hommes. Les efforts des
héros, des hardis précurseurs, sont restés individuels, isolés,
impuissants. Le peuple n'est pas né qui eût pu les soutenir.

Eh bien! dans ces trente dernières années, le grand pas est franchi;
ce peuple commence d'apparaître. Si les idées ne sont pas éclaircies,
les hommes existent; une nouvelle humanité est née maintenant avec des
yeux pour voir, une âme ardente et curieuse.

L'État détruit et l'Église détruite, au temps de Charles VI, on a
touché le fond, puis recommencé à monter. De la sécurité donnée par
Louis XI, de la prospérité de Louis XII, quelque chose a surgi, de
médiocre et de mesquin sans doute, mais de vital enfin. Puis un coup
de lumière, un rayon subit de soleil a doré ce monde pâle, quand
l'épée de France ouvrit les monts, révéla l'Italie.

Découverte d'un effet immense. La sublime officine des arts et des
sciences, tenue longtemps comme en réserve, se manifeste tout à coup,
doublement rayonnante d'Italie et d'Antiquité.

Et alors, par l'imprimerie, se constitue le grand duel. D'une part,
l'Antiquité grecque et romaine, si haute dans sa sérénité héroïque.
D'autre part, l'Antiquité biblique, mystérieuse, pathétique et
profonde. De quel côté penchera l'âme humaine? à qui sera la
Renaissance? qui renaîtra des anciens dieux?

L'arbitre est la Nature. Et celui-là serait vainqueur, à qui elle
donnerait son sourire, son gage de jeunesse éternelle. Plus jeune et
plus vieille que tous, mère et nourrice des dieux, comme des hommes,
elle les berça aux anciens jours et sourira encore sur leurs tombeaux.

«Suis la Nature.» Ce mot des stoïciens fut l'adieu de l'Antiquité.
«Reviens à la Nature,» c'est le salut que nous adresse la Renaissance,
son premier mot. Et c'est le dernier mot de la Raison.

Mot que le grand prophète Rabelais traduit ainsi: «Fondez la foi
profonde.» Il l'écrit au portique de son temple de la Volonté. Nous
l'avons mis aux premières lignes de l'histoire du XVIe siècle.

Trois filles de serfs, ouvriers héroïques, taillent les trois pierres
où se fonde la nouvelle Église: Colomb, Copernic et Luther.

L'Italien trouve le monde, et le Polonais en trouve le mouvement,
l'harmonie, l'infini du ciel.

L'Allemand reconstitue la famille et y met le sacerdoce. C'est fonder
le monde de l'homme.

Effort énorme, unique; jamais il n'y eut plus d'obstacles. Et le
succès aussi est difficile, le résultat d'abord obscur, amer.

L'Amérique, plusieurs fois trouvée en vain, mais cette fois manifestée
et assurée au monde par l'obstination d'un grand coeur, éclaircit,
obscurcit la question morale. À peine découverte, elle est le champ de
l'esclavage.

Luther éclaircit, obscurcit la question religieuse, ne rouvrant
l'avenir que par un appel au passé.

Copernic sera un scandale, la plus rude contradiction qui ait troublé
la Renaissance. Au moment où l'observation est uniquement recommandée,
dans un âge qui, las des vains raisonnements, ne veut plus croire que
ce qu'il voit, celui-ci vient démentir le témoignage des yeux. Tête
dure! L'expérience des sens n'est rien pour lui si elle n'est
raisonnable. Elle est son marchepied et rien de plus, pour s'élever
plus haut. Les observateurs se moquent de lui[30]. S'il a raison
contre eux, le témoignage des sens ayant perdu sa force, les
témoignages historiques, bien plus faibles, branlent et chancellent.
Où est la certitude? Qui croirons-nous? La Raison seule.

[Note 30: Entre autres le médecin Fernel qui, en 1527, dans sa
_Cosmotheoria_, y fait déjà allusion.]

Seule elle règne, seule elle est immuable. Tout autre immuable est
fini.

Le mouvement du monde, l'infinie profondeur du ciel apparaîtront vers
le milieu du siècle, au moment où Vesale ouvre les profondeurs de
l'homme, où Servet aperçoit la circulation de la vie. Qui désormais
niera le mouvement a beau faire, il le porte en lui.

Victoires définitives, mais combien contestées! que dis-je? exploitées
des vaincus!

Le pape partage gravement l'Amérique qui l'a démenti, trace du doigt
une ligne sur le monde, donne à l'un l'Orient, à l'autre l'Occident.
Qui donne? apparemment c'est celui qui possède.

Le second démenti, le système du monde, qui lui brise son ciel
immobile; le pape daigne aussi en agréer l'hommage. Le monde
agenouillé le voit grandi de ses défaites.

Oh! la Renaissance est obscure! l'humanité va lentement, par
secousses, et souvent se renfonce dans la paresse, l'inertie du passé.
Emportée par l'universel mouvement, elle travaille, fatigue, halète et
sue.

Cette fatigue est dans les premiers monuments de la Renaissance. Ils
travaillent infiniment, énormément, à se parer. Charmants dans le
détail, ils éblouissent, n'ayant point d'unité; tranchons le mot,
n'ayant point d'âme encore. Observez le moment où, le gothique fleuri
ayant fait son dernier effort dans les pendentifs, de Saint-Pierre de
Caen et de Westminster, il en reste les fleurs, les feuillages, pour
enrouler les arabesques italiennes[31]. Ce charmant mariage qu'on
admire à Gaillon et autres monuments du temps de Louis XII ne se fait
pas sans quelque effort et quelque maladresse.

[Note 31: Lire une page éloquente et charmante de M. Henri Martin,
_Histoire de France_, t. VIII, p. 477-478, _seconde édition_.]

Telle est la Renaissance. Elle se cherche à tâtons, elle ne se sait
pas, ne se tient pas encore. Elle marche à la nature, s'y assimile
lentement. La nymphe en Daphné devint arbre. Et ici, de l'arbre
gothique, la nymphe sort, au contraire, plante et femme, animale,
humaine, tout ensemble; elle est l'efflorescence confuse, pénible, de
la vie. C'est l'enfant de Léda qui brise sa coquille, et dont
l'incertain mouvement, l'oeil oblique, peu humain encore, accuse la
bizarre origine. Léda en tient aussi; son cygne s'humanise; elle, par
le regard et l'étrange sourire, elle est cygne et s'animalise. Telle
est la profonde peinture de Vinci qui vit le premier la grande pensée
moderne: l'universelle parenté de la Nature[32].

[Note 32: Je parle de la Léda qu'on a gravée, et de celle qui était à
La Haye, dans la collection du roi de Hollande, malheureusement vendue
et dispersée.--La Léda est le sujet propre de la Renaissance. Vinci,
Michel-Ange et Corrége y ont lutté, élevant ce sujet à la sublime idée
de l'absorption de la nature. Un imbécile, le ministre Dunoyer,
détruisit la Léda de Michel-Ange, qui était en France, comme objet
licencieux.--Il y a une grande décadence déjà dans la Léda du Poussin;
elle est digne et reine, mais le tout est plus froid que le marbre du
bassin où la scène se passe.--Michel-Ange est, comme partout,
merveilleusement noble et digne.--Vinci a vu le fond même de la
question scientifique. C'est le prédécesseur direct de Lamarque,
Geoffroy Saint-Hilaire, Oken, etc. Voir Libri, Quinet, Alfred
Dumesnil.]

Mais ces côtés hardis, trop précoces de la Renaissance, l'étonnent et
l'effraient. Elle est tentée de reculer. À l'entrée d'un monde infini
de formes, d'idées, de passions, qu'elle avait si peu soupçonnées,
elle a l'hésitation du voyageur à la lisière des forêts vierges
d'Amérique, de ce prodigieux enlacement d'arbres et de lianes, de
mille et mille plantes bizarres, habitées et bruyantes d'animaux
imprévus... Retournera-t-elle au désert, à ses mille ans d'aridité?

Non, va, marche, sois confiante, entre sans t'effrayer. Qu'un seul mot
te rassure: _Un monde d'humanité commence, de sympathie universelle._
L'homme est enfin le frère du monde. Ce qu'on a dit d'un précurseur de
l'art: «Il y mit la _bonté_,» on le dira du temps nouveau: il mit en
nous _plus de bonté_[33]...

[Note 33: Ce mot admirable est de Vasari, parlant de Giotto: «Il
renouvela l'art, parce qu'il mit plus de bonté dans les têtes.»--Le
portrait du gros jeune Holbein, à Bâle, témoigne de la bonté charmante
de ce grand artiste.]

C'est là le vrai sens de la Renaissance: tendresse, bonté pour la
nature.

Le parti des libres penseurs, c'est le parti _humain_ et sympathique.

Notre grand docteur Rabelais eut tellement horreur du sang, qu'il
n'ordonnait pas même de saignée. Les médecins Agrippa et Wyer
plaidèrent pour les sorciers. Un pauvre prote d'imprimerie, Châtillon,
seul, défendit Servet, et posa pour tout l'avenir la grande loi de
tolérance. Vinci achetait des oiseaux pour les mettre hors de cage et
jouir du spectacle des ravissements de la liberté. La Marguerite des
Marguerites, recueillant dans son sein ceux qui n'ont point de nid,
fonda à Paris le premier asile pour le orphelins délaissés.


FIN DU NEUVIÈME VOLUME.



TABLE DES MATIÈRES


  PRÉFACE                                                            1

  INTRODUCTION                                                       5


  § Ier

  SENS ET PORTÉE DE LA RENAISSANCE                                   5

    Elle est essentiellement créatrice, organisatrice                6


  § II

  L'ÈRE DE LA RENAISSANCE.                                           7

    Le Moyen âge finit plusieurs fois avant de finir                 9

    Il perdit au XIIIe siècle la faculté d'engendrer                11

    Le XVIe siècle fut très-peu et très-mal préparé                 13


  § III

  L'ORGANISATION DE L'ORDRE ET L'ÉNERVATION DE L'INDIVIDU,
  DU XIIe AU XVe SIÈCLE.                                            14

    Mysticisme religieux et politique                               15

    M. Guizot et M. Augustin Thierry                                17


  § IV

  NOBLES ORIGINES DU MOYEN ÂGE.--ABAISSEMENT AU
  XIIIe SIÈCLE.                                                     18

    Au IXe siècle, les nécessités de la défense favorisèrent
      la liberté                                                    19

  La _Chanson_ de Roland                                            21

  Chute littéraire du XIIIe siècle                                  23


  § V

  DES ABDICATIONS SUCCESSIVES DE L'INDÉPENDANCE HUMAINE.            25

    État bâtard et équivoque du serf                                26

    Tristes gaietés du Moyen âge                                    27

    La commune se donne au roi                                      29

    Les gens du roi, la bourgeoisie                                 30

    Ni Marcel ni Louis XI ne trouvèrent d'hommes pour
      les soutenir                                                  32


  § VI

  DE LA CRÉATION DU PEUPLE DES SOTS.                                33

    Le sot est une création moderne, née surtout de la suffisance
      scolastique et du culte des mots!                             34

    Petit cercle légal où tourna le raisonnement                    35

    Les demi-mystiques et l'art de délirer avec méthode             37

    Les scolastiques acceptent un Aristote arabe                    39

    Leur enseignement hybride                                       40

    La machine à penser                                             41

    La gymnastique du néant                                         42


  § VII

  PROSCRIPTION DE LA NATURE.                                        44

    Civilisation des Arabes                                         47

    Le Moyen âge néglige Dieu le Père                               49

    Le Père est nul dans la famille idéale du Moyen âge             50

    Anéantissement des sciences                                     52

    Les moines ont-ils conservé les manuscrits?                     52

    Salerne et Montpellier                                          54

    Roger Bacon emprisonné                                          55

    La proscription de la science crée la fausse science, les
      diseurs de riens                                              58


  § VIII

  PROPHÉTIE DE LA RENAISSANCE.--ÉVANGILE ÉTERNEL.                   59

    L'abbaye du Paraclet ou du Saint-Esprit                         60

    Les Vaudois, l'Évangile éternel                                 61

    Joachim de Flore                                                62

    L'âge du libre esprit, de science et d'enfance                  63


  § IX

  L'ÉVANGILE HÉROÏQUE.--JEAN ET JEANNE.--EFFORTS
  IMPUISSANTS.                                                      64

    Impuissance de Dante, de Pétrarque et de nos légistes           65

    La langue et la patrie                                          67

    Jean Huss. Jeanne d'Arc                                         69

    Divorce permanent des deux Frances                              70


  § X

  BRUNELLESCHI.--LA DÉROUTE DU GOTHIQUE.                            71

    Solidité des monuments romains, fragilité du gothique           76

    Brunelleschi à Rome                                             80

    1420.--Congrès des architectes à Florence                       81

    Érection de Santa-Maria-del-Fiore                               84


  § XI

  ÉLANS ET RECHUTES.--VINCI.--L'IMPRIMERIE.--LA BIBLE.              85

    Faible influence de Brunelleschi, de Léonard de Vinci           86

    Le Bacchus, le Saint-Jean et la Joconde                         88

    L'imprimerie fut d'abord peu utile                              90

    La Bible embarrassa par la diversité infinie de ses doctrines
      et de ses types                                               91


  § XII

  LA FARCE DE PATELIN.--LA BOURGEOISIE.--L'ENNUI.                   92

    Patelin et le petit Jehan de Saintré                            93

    Bassesse du noble, laideur du bourgeois                         95

    Au XVe siècle la plaisanterie est usée                          96

    Le _serpent_                                                    98

    Culte de Diane et du Diable                                     99


  § XIII

  LA SORCELLERIE.                                                  100

    La vieille                                                     101

    Terreur qu'inspire la sorcière                                 102

    Marteau des sorcières                                          104

    L'auteur du _Marteau_, Sprenger                                105

    Vaudoiserie d'Arras en 1460                                    108

    Révolutions allemandes vers la fin du siècle                   109

    Intrépidité dogmatique de Sprenger                             110

    Arguments de la sorcière                                       112

    Sensibilité de l'inquisiteur                                   114

    Le Diable gagne du terrain                                     117

    Terreur et fureur                                              118

    La machine à prier                                             119


  § XIV

  RÉSUME DE L'INTRODUCTION.                                        119



  LIVRE PREMIER


  CHAPITRE PREMIER

  LA FRANCE, RÉUNIE SOUS CHARLES VIII, ENVAHIT L'ITALIE.           123

    Les États généraux de 1484 furent une réaction féodale         130

    _Guerre folle_ et administration d'Anne de Beaujeu, la
      Bretagne réunie                                              132

    1494. Invasion de l'Italie par les Français                    134

    Celle des Espagnols était bien plus à craindre                 136

    L'inquisition, l'expulsion des Juifs                           137


  CHAPITRE II

  DÉCOUVERTE DE L'ITALIE.                                          141

    Mort morale de l'Italie                                        144

    Charles VIII affranchit Pise, irrite Florence                  154


  CHAPITRE III

  LA DÉCOUVERTE DE ROME.--FORNOUE. 1495.                           160

    Caractère d'Alexandre VI et de ses prédécesseurs               161

    Son génie financier                                            163

    Les ministres du roi sauvent le pape                           167

    Le roi à Naples. Retour et victoire                            170


  CHAPITRE IV

  RÉSULTATS GÉNÉRAUX.--LA FRANCE SE CARACTÉRISE.--L'ARMÉE
  FRANÇAISE ADOPTE ET DÉFEND PISE, MALGRÉ LE ROI.                  175


  CHAPITRE V

  VIE ET MORT DE SAVONAROLE. 1494-1498                             188

    Son imprudente générosité                                      190

    Tous les partis s'unissent contre lui                          193

    Sa mort et celle de Charles VIII. 1498                         206


  CHAPITRE VI

  AVÉNEMENT DE CÉSAR BORGIA.--LOUIS XII.--ALLIANCE
  DE BORGIA ET DE GEORGES D'AMBOISE. 1498-1504.                    210

    Le journal d'Alexandre VI par Burchard                         212

    Portrait de Georges d'Amboise et de Louis XII                  215

    Belles réformes de Louis XII                                   219

    Le gouvernement de famille, Anne de Bretagne                   221

    Conquête du Milanais, appui donné aux Borgia                   222

    Louis XII et Ferdinand envahissent Naples                      225


  CHAPITRE VII

  LA CHUTE DE CÉSAR BORGIA.--LA DÉCONFITURE
  D'AMBOISE ET DE LOUIS XII. 1501-1503.                            228

    Les _Légations_ et le _Prince_ de Machiavel                    229

    Terreur qu'inspirait Borgia, les noces de Lucrèce              232

    Mort d'Alexandre VI et chute de Borgia. 1503                   237


  CHAPITRE VIII

  LA FRANCE PORTE LE DERNIER COUP À L'ITALIE. 1504-1509.--LIGUE
  DE CAMBRAI.                                                      241

    Naissance de Charles-Quint et danger dont il menace l'Europe   243

    Anne veut lui donner la France. 1504                           246

    Louis XII écrase Gênes et ligue l'Europe contre Venise. 1507   250

    Le Maximilien d'Albert Durer                                   252

    Marguerite d'Autriche tient le fil des affaires de l'Europe    253

    Ce qu'était Venise                                             256

    Bataille d'Agnadel, un peuple brûlé vif                        261

    On relève le drapeau vénitien                                  262


  CHAPITRE IX

  LA PUNITION DE LA FRANCE.--LIGUE SAINTE CONTRE
  ELLE. 1510-1512.                                                 264

    Violence de Jules II                                           265

    Perfidie de Marguerite et de Maximilien, qui rappelle
      les Allemands le jour de la bataille                         269

    Gaston de Foix                                                 270

    L'armée française est sauvée par la loyauté d'un Allemand      274


  CHAPITRE X

  BATAILLE DE RAVENNE.--DANGER DE LA FRANCE. 1512-1514.            276

    Première apparition de l'infanterie française                  280

    L'armée victorieuse est licenciée                              283

    Les Médicis, mort de Florence                                  284

    Danger de la France, défaites de Novare et de Guinegate        287

    Mariage et mort de Louis XII                                   288


  CHAPITRE XI

  LA SITUATION S'ÉCLAIRCIT.--L'ANTIQUITÉ.--ÉRASME.--LES ESTIENNE.  289

    Les mérites de Louis XII, _père du peuple_                     290

    La grande enquête pour la rédaction des Coutumes               293

    On imprime les Décrétales, le _Corpus juris_, Virgile,
      Homère, Aristote et Platon                                   295

    Les adages d'Érasme                                            304

    Gloire de l'imprimerie, les Estienne                           307


  CHAPITRE XII

  LA SITUATION RESTE OBSCURE ENCORE.--DE MICHEL-ANGE
  COMME PROPHÈTE.                                                  310

    Mystères du gouvernement royal                                 311

    L'art s'individualise                                          313

    Michel-Ange et la chapelle Sixtine                             324

    Les prophètes et les sibylles                                  325


  CHAPITRE XIII

  CHARLES-QUINT.                                                   338

    Les tombeaux de Bruges, l'arbre de guerre                      340

    Charles-Quint avait dans sa race trois folies, trois discordes 342

    Son monstrueux empire                                          343

    La cour de Marguerite d'Autriche                               344

    L'éducation de Charles-Quint                                   346

    Son ingratitude                                                350


  CHAPITRE XIV

  FRANÇOIS Ier.                                                    354

    Son portrait par sa soeur                                      355

    Ses vers, son éducation                                        356

    La Marguerite des Marguerites                                  358

    François Ier appelé par l'Italie                               361


  CHAPITRE XV

  MARIGNAN. 1515.                                                  363

    Nos passages des Alpes ont toujours été imprévus               365

    Passage de l'Argentière                                        366

    Mauvaise position et discordes de notre armée                  371

    Récits divers de la bataille                                   373

    Premier et second jour de la bataille                          374

    Belle retraite des Suisses                                     380


  CHAPITRE XVI

  ESPÉRANCES DE L'EUROPE.--FRANÇOIS Ier REPOUSSE
  L'ITALIE ET L'ALLEMAGNE.                                         382

    Le roi pouvait ce qu'il voulait                                383

    Ni l'Angleterre, ni l'Espagne, ni l'Empire ne l'eût arrêté     384

    Révolution imminente de l'Allemagne                            386

    Prise que le roi avait sur l'Allemagne                         388

    François Ier, gouverné par sa mère et Duprat, immole
      l'Italie, décourage l'Allemagne et s'allie au pape           392


  CHAPITRE XVII

  CARACTÈRE DE CE PREMIER ÂGE DE LA RENAISSANCE.                   394

    La Renaissance hésitait encore, mais un peuple nouveau
      était né                                                     395

    Le grand duel des deux Antiquités jugé par la Nature           396

    Colomb, Luther et Copernic                                     397

    Rome grandit par ses défaites                                  398

    La Renaissance s'effraye d'elle-même                           399

    Elle est une ère de bonté et d'humanité                        400


PARIS.--IMPRIMERIE MODERNE (Barthier dr), rue J.-J. Rousseau, 61.





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