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Title: Les Romans de la Table Ronde (1 / 5) - Mis en nouveau langage et accompagnés de recherches sur - l'origine et le caractère de ces grandes compositions
Author: Anonyme
Language: French
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*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Les Romans de la Table Ronde (1 / 5) - Mis en nouveau langage et accompagnés de recherches sur - l'origine et le caractère de ces grandes compositions" ***

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  LES ROMANS DE LA TABLE RONDE.

  CE VOLUME CONTIENT:

    JOSEPH D'ARIMATHIE.
    LE SAINT-GRAAL.

  Paris.--Typ. de Ad. Lainé et J. Havard, rue des Saints-Pères, 19.



  LES ROMANS DE LA TABLE RONDE

  MIS EN NOUVEAU LANGAGE
  ET ACCOMPAGNÉS DE RECHERCHES SUR L'ORIGINE
  ET LE CARACTÈRE DE CES GRANDES COMPOSITIONS

  PAR

  PAULIN PARIS

  Membre de l'Institut, Professeur de langue et littérature du Moyen âge
  au Collége de France.


  TOME PREMIER.



  PARIS,
  LÉON TECHENER, LIBRAIRE,
  RUE DE L'ARBRE-SEC, 52.
  MDCCCLXVIII



LES ROMANS DE LA TABLE RONDE.



INTRODUCTION.


Le nom de _Romans de la Table ronde_ appartient à une série de livres
écrits en langue française, les uns en vers, les autres en prose, et
consacrés, soit à l'histoire fabuleuse d'Uter-Pendragon et de son fils
Artus, soit aux aventures d'autres princes et vaillants chevaliers,
contemporains présumés de ces rois. Ces livres ont offert, durant les
quatre siècles littéraires du Moyen âge, la théorie de la perfection
chevaleresque: on se plut, dans un grand nombre de familles baronnales,
à donner aux enfants, même sur les fonts de baptême, le nom de ces
héros imaginaires, auxquels on attribua des armoiries, pour avoir le
plaisir de les leur emprunter. On alla plus loin encore, en plaçant
sous leur patronage les joutes, les tournois, parfois même les combats
judiciaires. Dans cet ordre de compositions, un certain nombre de
traditions religieuses, particulières à l'église gallo-bretonne,
devinrent le tronc d'où parurent s'échapper les récits primitifs,
comme autant de branches et de rameaux. Disposition réellement fort
habile, quoique peut-être elle se soit présentée d'elle-même, pour
donner une apparence de sincérité aux inventions les plus incroyables
et les plus éloignées de toute espèce de vraisemblance.

On est aujourd'hui d'accord sur l'origine de ces fameuses
compositions. Elles sont comme le reflet des traditions répandues au
douzième siècle parmi les Bretons d'Angleterre et de France. Le
courant de ces traditions provenait lui-même de trois sources
distinctes:--les souvenirs de la longue résistance des Bretons
insulaires à la domination saxonne;--les _lais_ ou chants poétiques
échappés à l'oubli des anciennes annales, et dont l'imagination
populaire était journellement bercée;--les légendes relatives soit à
l'établissement de la foi chrétienne dans la Bretagne insulaire, soit
à la possession et à la perte de certaines reliques. Encore faut-il
ajouter à ces trois sources patriotiques un certain nombre
d'émanations orientales, répandues en France et surtout en Bretagne,
dès le commencement du douzième siècle, par les pèlerins de la Terre
sainte, les Maures d'Espagne et les Juifs de tous les pays.

Nos romans représentent donc assez bien l'ensemble des traditions
historiques, poétiques et religieuses des anciens Bretons, toutefois
modifiées plus ou moins, à leur entrée dans les littératures
étrangères. Étudier les Romans de la Table ronde, c'est, d'un côté,
suivre le cours des anciennes légendes bretonnes; et, de l'autre,
observer les transformations auxquelles ces légendes ont été soumises
en pénétrant, pour ainsi dire, la littérature des autres pays. Le même
fond s'est coloré de nuances distinctes, en passant de l'idiome
original dans chacun des autres idiomes. Mais je n'ai pas l'intention
de suivre les Récits de la Table Ronde dans toutes les modifications
qu'ils ont pu subir: je laisse à d'autres écrivains, plus versés dans
la connaissance des langues germaniques, le soin d'en étudier la forme
allemande, flamande et même anglaise. La France les a pris dans le
fond breton et les a révélés aux autres nations, en offrant par son
exemple les moyens d'en tirer parti: j'ai borné le champ de mes
recherches aux différentes formes que les traditions bretonnes ont
revêtues dans la littérature française. La carrière est encore assez
longue, et si j'arrive heureusement au but, la voie se trouvera frayée
pour ceux qui voudront se rendre compte des compositions du même
ordre, dans les autres langues de l'Europe.



I.

LES LAIS BRETONS.


C'est dans la première partie du douzième siècle que Geoffroy, moine
bénédictin d'une abbaye située sur les limites du pays de Galles, fit
passer dans la langue latine un certain nombre de récits fabuleux,
décorés par lui du nom d'_Historia Britonum_. Je dirai tout à l'heure
si, comme il le prétendait, il n'avait fait que traduire un livre
anciennement écrit en breton;--s'il n'avait eu d'autre guide qu'un
livre purement latin;--s'il avait plus ou moins ajouté à ce texte
primitif. Mais, en admettant que Geoffroy de Monmouth n'eût consulté
qu'un seul livre écrit, il ne faudra pas conclure que tous les récits
ajoutés à ce premier document aient été l'oeuvre de son imagination.
Bien avant le premier tiers du douzième siècle, les harpeurs bretons
répétaient les récits dont les romanciers français devaient s'emparer
plus tard. Disons quels étaient ces harpeurs bretons.

Pour constater leur existence et leur antique popularité, il n'est pas
besoin de citer les fameux passages si souvent allégués d'Athénée, de
César, de Strabon, de Lucain, de Tacite: il suffit de rappeler qu'au
quatrième siècle, en plein christianisme, il y avait encore en France
un collége de Druides; Ausone en offre un témoignage irrécusable.
Fortunat, au septième siècle, faisait, à deux reprises, un appel à la
harpe et à la rhote des Bretons. Au commencement du onzième siècle,
Dudon de Saint-Quentin, historien normand, pour que la gloire du duc
Richard Ier se répandît dans le monde, conjurait les harpeurs
armoricains de venir en aide aux clercs de Normandie. Il est donc bien
établi que les Bretons de France

  Jadis suloient, par proesse,
  Par curteisie et par noblesse,
  Des aventures qu'il ooient
  Et qui à plusurs avenoient,
  Fere les lais, por remenbrance;
  Qu'on ne les mist en obliance[1].

[Note 1: Marie de France. _Lai d'Equitan_.]

On donnait donc le nom de lais aux récits chantés des harpeurs
bretons. Or ces lais affectaient une forme de versification
déterminée, et se soumettaient à des mélodies distinctes qui
demandaient le concours de la voix et d'un instrument de musique.
L'accord de la voix aux instruments avait assurément un charme
particulier pour nos ancêtres; car, lorsqu'on parle des jongleurs
bretons dans nos plus anciens poëmes français, c'est pour y rendre
hommage à la douceur de leurs chants comme à l'intérêt de leurs
récits. Mon savant ami, M. Ferdinand Wolf, dont l'Europe entière
regrette la perte récente, a trop bien étudié tout ce qui se
rapportait aux lais bretons, pour que j'aie besoin aujourd'hui de
démontrer leur importance et leur ancienne célébrité: je me
contenterai de rassembler un certain nombre de passages qui pourront
servir à mieux justifier ou à compléter ses excellentes recherches. Et
d'abord, nous avons d'assez bonnes raisons de conjecturer que la forme
des lais réclamait, même fort anciennement, douze doubles couplets de
mesures distinctes. Le trouvère français Renaut, traducteur du
très-ancien lai d'Ignaurès, suppose qu'en mémoire des douze dames qui
refusèrent toute nourriture, après avoir été servies du coeur de leur
ami[2], le récit de leurs aventures fut ainsi divisé:

  D'eles douze fu li deuls fais,
  Et douze vers plains a li lais.

[Note 2: Les deux lais d'Ignaurès et de Guiron ont été les modèles du
beau roman du _Chastelain de Coucy_, écrit au commencement du
quatorzième siècle.]

Telle dut être la forme assez ordinaire des autres lais; au moins au
quatorzième siècle l'exigeait-on pour ceux que les poëtes français
composaient à leur imitation. «Le lai,» dit Eustache Deschamps, «est
une chose longue et malaisée à trouver; car il faut douze couples,
chascune partie en deux.» Mais la forme ne s'en était pas conservée
dans les traductions faites aux douzième et treizième siècles. Marie
de France et ses émules n'ont reproduit que le fond des lais bretons,
sans se plier au rhythme particulier ni à la mélodie qui les
accompagnaient. On reconnaissait pourtant l'agrément que cette mélodie
avait répandue sur les lais originaux, et Marie disait en finissant
celui de _Gugemer_:

  De ce conte qu'oï avés
  Fu li lais Gugemer trovés,
  Qu'on dit en harpe et en rote,
  Bone en est à oïr la note.

Et au début de celui de _Graelent_:

  L'aventure de Graelent
  Vous dirai, si com je l'entent,
  Bon en sont li ver à oïr,
  Et les notes à retenir.

La partie musicale des lais était aussi variée que le fond des récits;
tantôt douce et tendre, tantôt vive et bruyante. L'auteur français
d'un poëme allégorique sur le _Château d'amour_ nous dit que les
solives de cet édifice étaient formées de _doux_ lais bretons:

  De rotruenges estoit tos fais li pons,
  Toutes les planches de dis et de chansons;
  De sons de harpe les ataches des fons,
  Et les solijes de _dous_ lais des Bretons.

Et, d'un autre côté, l'auteur du roman de _Troie_, contemporain de
Geoffroy de Monmouth, voulant donner une idée du vacarme produit dans
une mêlée sanglante par le choc des lances et les clameurs des
blessés, dit qu'auprès de ces cris, les lais bretons n'auraient été
que des pleurs:

  Li bruis des lances i fu grans,
  Et haus li cris, à l'ens venir;
  Sous ciel ne fust riens à oïr,
  Envers eus, li lais des Bretons.
  Harpe, viele, et autres sons
  N'ert se plors non, enviers lor cris...

Tel n'était pas assurément celui que blonde Yseult se plaisait à
composer et chanter:

  En sa chambre se siet un jour
  Et fait un lai piteus d'amour;
  Coment dans Guirons fu sospris
  Por s'amour et la dame ocis
  Que il sor totes riens ama;
  Et coment li cuens puis dona
  Le cuer Guiron à sa mollier
  Par engien, un jour, à mangier.
  La reine chante doucement,
  La vois acorde à l'instrument;
  Les mains sont beles, li lais bons,
  Douce la vois et bas li tons.

Remarquons ici que ces lais de _Gorion_ ou _Goron_ et de _Graelent_
n'étaient pas chantés seulement en Bretagne, mais sur tous les points
de la France. La geste d'_Anséis de Cartage_ nous en fournit la
preuve. On lit dans un des manuscrits qui la contiennent:

  Rois Anséis dut maintenant souper:
  Devant lui fist un Breton vieler
  Le lai Goron, coment il dut finer.

Un autre manuscrit du même poëme présente cette variante:

  Li rois séist sor un lit à argent,
  Por oblier son desconfortement
  Faisoit chanter le lai de Graelent.

Dans la geste de Guillaume d'Orange, quand la fée Morgan a transporté
Rainouart dans l'île d'Avalon:

  Sa masse fait muer en un faucon,
  Et son vert elme muer en un Breton
  Qui _doucement_ harpe le lai Gorhon.

Enfin Roland lui-même comptait au nombre de ses meilleurs amis le
jeune Graelent, dont l'auteur de la geste d'_Aspremont_ fait un
jongleur breton:

  Rolans appelle ses quatre compaignons,
  Estout de Lengres, Berengier et Hatton,
  Et un dansel qui Graelent ot non,
  Nés de Bretaigne, parens fu Salemon.
  Rois Karlemaine l'avoit en sa maison
  Nourri d'enfance, mout petit valeton.
  Ne gisoit mès se en sa chambre non.
  Sous ciel n'a home mieux viellast un son,
  Ne mieux déist les vers d'une leçon.

Ces passages attestent assurément la haute renommée des lais bretons.
Nos poëtes français les connaissaient au moins de nom; mais ils
aimaient le chant sans en comprendre toujours les paroles. Alors ils
confondaient comme dans le précédent exemple, le nom du héros avec
celui de l'auteur ou du compositeur.

De tous ces anciens récits chantés, les plus fameux étaient ceux que
la tradition attribuait à Tristan, tels que _le lai Mortel_, _les lais
de Pleurs_, _des Amans_ et _du Chevrefeuil_. Tristan lui-même, dans un
des anciens poëmes consacrés à ses aventures et dont il ne reste
malheureusement que de rares fragments, rappelle à sa maîtresse ces
compositions:

  Onques n'oïstes-vous parler
  Que moult savoie bien harper?
  Bons lais de harpe vous apris,
  Lais bretons de nostre païs.

Et Marie de France a raconté avec un charme particulier à quelle
occasion Tristan avait trouvé le lai du _Chevrefeuil_: il en était,
dit-elle, d'Iseut et de Tristan,

  Come del chevrefeuil estoit
  Qui à la codre se prenoit.
  Ensemble pooient bien durer,
  Mais qui les vousist desevrer,
  Li codres fust mors ensement
  Com li chievres, hastivement.
  «Bele amie, si est de nus:
  Ne vus sans mei, ne jo sans vus.»
  Pour les paroles remembrer,
  Tristans qui bien savoit harper
  En avoit fet un novel lai;
  Assez briefment le numerai:
  _Gottlief_, l'apelent en engleis,
  Chievre le noment en franceis.

Or ce lai du _Chevrefeuil_ était déjà regardé au douzième siècle comme
un des plus anciens. L'auteur de la geste des _Loherains_ le fait
chanter dans un banquet nuptial:

  Grans fu la feste, mès pleniers i ot tant;
  Bondissent timbre, et font feste moult grant
  Harpes et gigues et jugléor chantant.
  En lor chansons vont les lais vielant
  Que en Bretaigne firent _jà_ li amant.
  Del _Chevrefoil_ vont le sonet disant
  Que Tristans fist que Iseut ama tant.

Au reste, il ne faut pas croire que tous les sujets traités dans les
lais bretons se rapportassent à des aventures bretonnes. Marie de
France, dans sa version du _lai de l'Espine_, parle d'un Irlandais qui
chantait l'histoire d'Orphée:

  Le lai escoutent d'Aelis
  Que un Irois doucement note[3].
  Mout bien le sonne ens sa rote.
  Après ce lai autre comence.
  Nus d'eux ne noise ne ne tense.
  Le lai lor sone d'Orféi;
  Et quant icel lai est feni,
  Li chevalier après parlerent,
  Les aventures raconterent
  Qui soventes fois sont venues,
  Et par Bretagne sont séues.

[Note 3: Les bardes irlandais étaient renommés en Angleterre et même
en France, ainsi qu'on peut le conclure de ce passage. Ajoutons que
sous le règne d'Étienne on voit un prince de North-Wales, Gryfydd ap
Conan, faire venir des chantres irlandais pour instruire et réformer
les bardes gallois. (Walker, _Mém. hist. sur les bardes irlandais_,
cité par M. Park, dans Warton, _Dissertat._ I.)]

Ainsi les harpeurs bretons, gallois, écossais et irlandais admettaient
dans leur répertoire des récits venus, plus ou moins directement, de
la Grèce ou de l'Italie: précieux débris échappés au naufrage des
souvenirs antiques. Seulement les lais, étant dits de mémoire et non
écrits, offraient le mélange des traditions de tous les temps, et
devenaient l'occasion naturelle des confusions les plus multipliées.
Dans nos romans de la Table ronde nous n'aurons pas de peine à
reconnaître de fréquents emprunts faits aux légendes d'Hercule,
d'Oedipe et de Thésée; aux métamorphoses d'Ovide et d'Apulée: et nous
n'en ferons pas honneur à l'érudition personnelle des romanciers, pour
avoir droit de contester l'ancienneté des lais: car plusieurs de ces
récits mythologiques devaient être depuis longtemps la propriété de la
menestraudie bretonne.

De tous les peuples de l'Europe, cette race bretonne avait été dans la
position la plus favorable pour conserver et son idiome primitif, et
les traditions les moins brisées. Les Bretons insulaires, devenus la
proie des Anglo-Saxons, s'étaient renfermés dans une morne soumission,
mais n'avaient jamais pu ni voulu se plier aux habitudes des
conquérants. Ils furent, dans le pays de Galles, comme les Juifs dans
le monde entier; ils gardèrent leur foi, leurs espérances, leurs
rancunes. Ceux qui vinrent en France donner à la presqu'île
armoricaine le nom que les Anglais ravissaient à leur patrie, ne se
confondirent jamais non plus avec la nation française. Aussi put-on
mieux retrouver chez eux le dépôt des traditions gauloises que chez
les Gallo-Romains devenus Français. Ils avaient été réunis autrefois
de culte et de moeurs avec les Gaulois: le culte avait changé, non le
fond des moeurs, non les anciens objets de la superstition populaire.
Jamais les évêques, appuyés des conciles, ne parvinrent à détruire
chez eux la crainte de certains arbres, de certaines forêts, de
certaines fontaines. Que l'étrange disposition des pierres de Carnac,
de Mariaker et de Stone-Henge ait été leur oeuvre ou celle d'autres
populations antérieures dont l'histoire ne garde aucun souvenir, ils
portaient à ces amas gigantesques un respect mêlé de terreur qui ne
laissait au raisonnement aucune prise. Rien ne put jamais les
soustraire à la préoccupation d'hommes changés en loups, en cerfs, en
lévriers; de femmes douées d'une science qui mettait à leur
disposition toutes les forces de la nature. Et comme ils regardaient
les anciens lais comme une expression fidèle des temps passés, ils en
concluaient, et leurs voisins de France et d'Angleterre n'étaient pas
loin d'en conclure après eux, que les deux Bretagnes avaient été
longtemps et pouvaient être encore le pays des enchantements et des
merveilles.

Voilà donc un fait littéraire bien établi. Les _lais_, récits et
chants poétiques des Bretons, furent répandus en France, tantôt dans
leur forme originale par les harpeurs et jongleurs bretons, tantôt
dans une traduction exclusivement narrative par les trouvères et
jongleurs français; et cela longtemps avant le douzième siècle. Les
lais embrassaient une vaste série de traditions plus ou moins
reculées, et ne souffraient de partage, dans les domaines de la poésie
vulgaire, qu'avec les chansons de geste et les enseignements moraux
dont le _Roman des Sept Sages_ fut un des premiers modèles. Il est
fait allusion aux trois grandes sources de compositions dans ces vers
de la _Chanson des Saisnes_:

  Ne sont que trois materes à nul home entendant:
  De France, de Bretagne et de Rome la grant.
  Et de ces trois materes n'i a nule semblant.
  Li conte de Bretagne sont et vain et plaisant,
  Cil de Rome sont sage et de sens apparent,
  Cil de France sont voir chascun jour aprenant.

D'ailleurs, on conçoit que les lais bretons, en passant par la
traduction des trouvères français, aient dû perdre l'élément mélodieux
qui recommandait les originaux. C'est le sort de toutes les
compositions musicales de vieillir vite; on se lasse des plus beaux
airs longuement répétés: mais il n'en est pas de même des histoires et
des aventures bien racontées. Ainsi l'on garda les récits originaux,
on oublia la musique qui en avait été le premier attrait, et d'autant
plus rapidement qu'on l'avait d'abord plus souvent entendue.

Cependant ces anciennes mélodies avaient offert à nos aïeux du dixième
siècle, du onzième et du douzième, autant de charmes que peuvent en
avoir aujourd'hui pour nous les chansons napolitaines ou vénitiennes,
les plus beaux airs de Mozart, de Rossini, de Meyerbeer. Partagés en
plusieurs couplets redoublés, offrant une variété de rhythme et de
ton, réunissant la musique vocale et instrumentale, les lais bretons
ont été nos premières cantates. On l'a dit: si le monde est l'image de
la famille, les siècles passés doivent avoir avec les temps présents
d'assez nombreux points de ressemblance. Pourquoi des générations si
passionnées pour les grands récits de guerre, d'amour et d'aventures,
qui permettaient à ceux qui les chantaient de former une corporation
nombreuse et active, n'auraient-ils rien compris aux mélodieux
accords, aux grands effets de la musique? Pourquoi n'auraient-ils pas
eu leur Mario, leur Patti, leur Malibran, leur Chopin, leur Paganini?
Le sentiment musical n'attend pas, pour se révéler, la réunion de
plusieurs centaines d'instruments et de chanteurs: il agit sur l'âme
humaine en tous temps, en tous pays, comme une sorte d'aspiration
involontaire vers des voluptés plus grandes que celles de la terre. Ce
sentiment, il est malaisé de le définir; plus malaisé de s'y
soustraire. Je ne tiens pas compte ici des exceptions; je parle pour
la généralité des hommes. Il en est parmi nous quelques-uns qui ne
voient dans le système du monde qu'un jeu de machines, organisé de
toute éternité par je ne sais qui, pour je ne sais quoi. D'autres ne
reconnaissent dans les plus suaves mélodies qu'un bruit d'autant plus
tolérable qu'il est moins prolongé. Ces natures exceptionnelles, et
pour ainsi dire en dehors de l'humanité, ne détruiront pas plus
l'instinct de la musique que l'idée non moins innée, non moins
instinctive de la Providence[4].

[Note 4: Quand nos ancêtres admettaient les chanteurs et les joueurs
d'instruments dans toutes leurs fêtes et dans toutes leurs expéditions
guerrières, ils nous donnaient un exemple que nous avons suivi. Il n'y
a pas aujourd'hui un seul régiment qui n'ait son corps de musiciens.
Seulement, au lieu de généreux chants de guerre, nous avons de grands
effets d'instruments aussi bien appréciés des chevaux que des hommes.
Dans le moyen âge, le roi des ménestrels n'était souvent que le chef
d'orchestre d'un corps de musiciens, et je me souviens d'avoir vu, en
1814, des régiments, des hordes de cosaques marcher sur des chevaux
non sellés, la lance au poing, et précédés de plusieurs rangs de
chanteurs qui, sans instruments, produisaient les plus grands
effets.]

Oui, nos ancêtres, et j'entends ici parler de toutes les classes de la
nation sans préférence des plus élevées aux plus humbles, étaient
sensibles au charme de la musique et de la poésie, autant, pour le
moins, que nous nous flattons de l'être aujourd'hui. Quel cercle
verrions-nous se former maintenant sur les places publiques de Paris,
cette capitale des arts et des lettres, autour d'un pauvre acteur qui
viendrait réciter ou chanter un poëme de plusieurs milliers de vers,
le poëme fût-il de Lamartine ou de Victor Hugo? Eh bien, ce qui ne
serait plus possible aujourd'hui, l'était dans toutes les parties de
la France aux temps si décriés (peut-être parce qu'ils sont très-mal
connus), de Hugues Capet, de Louis le Gros. Et pour des générations si
avides de chants et de vers, il fallait assurément des artistes,
jongleurs, musiciens, trouvères et compositeurs, d'une certaine
habileté, d'une certaine éducation littéraire. Qu'ils aient ignoré le
grec, qu'ils n'aient pas été de grands latinistes, qu'ils se soient
dispensés fréquemment de savoir écrire et même lire, je l'accorde.
Mais leur mémoire ne chômait pas pour si peu: elle n'en était que
mieux et plus solidement fournie de traditions remontant aux plus
lointaines origines et rassemblées de toutes parts: traditions
d'autant plus attrayantes qu'elles avaient traversé de longs espaces
de temps et de lieux, en s'y colorant de reflets qui les douaient
d'une originalité distincte. Les jongleurs avaient à leur disposition
des chants de toutes les mesures, des récits de tous les caractères.
Pour être assurés de plaire, ils devaient savoir beaucoup, bien
chanter et bien dire, respecter l'accent dominant des masses
auxquelles ils s'adressaient, posséder l'art d'alimenter l'attention
sans la fatiguer. La profession offrait d'assez grands avantages pour
entretenir entre ceux qui l'avaient embrassée une émulation salutaire,
et pour les obliger à chercher constamment des sources nouvelles de
récits et de chants. Aussi n'avaient-ils pas tardé à s'approprier les
principaux lais de Bretagne comme les plus agréables contes de
l'Orient, en imprimant à ces glanes plus ou moins exotiques la forme
française d'un dit, d'un fabliau, d'un roman d'aventures.

L'ancienneté incontestable et la priorité des lais bretons sur les
romans de la Table ronde résout une des difficultés qui m'avaient
longtemps préoccupé. Comment expliquer, me disais-je, le caractère et
la composition du deuxième _Saint-Graal_, du _Lancelot_ et du
_Tristan_, au milieu d'une société qui, jusque-là, n'avait écouté,
retenu que les chansons de geste, expression de moeurs si rudes, si
violentes et si primitives? Comment Garin le Loherain, Guillaume
d'Orange, Charlemagne, Roland, ont-ils pu si soudainement être
remplacés par le courtois Artus, le langoureux Lancelot, le fatal
Tristan, le voluptueux Gauvain? Comment, à la sauvage Ludie, à la
violente Blanchefleur, à la fière Orable, a-t-on pu substituer si vite
des héroïnes tendres et délicates, comme Iseult, Genièvre, Énide et
Viviane? Comment enfin des oeuvres si différentes, expression de deux
états de société si contraires, ont-elles pu se coudoyer dans le
douzième siècle?

C'est qu'au douzième siècle, et même avant le douzième siècle, il y
avait en France deux courants de poésie, et deux expressions de la
même société. Les trouvères français puisaient à l'une de ces sources,
les harpeurs bretons à l'autre. Les premiers représentaient les
moeurs, le caractère et les aspirations de la nation franque; les
seconds, séparés par leur langue et par leurs habitudes du reste de la
population française, se berçaient à l'écart des souvenirs de leur
ancienne indépendance, conservaient le culte des traditions
patriotiques, et préféraient au tableau des combats et des luttes de
la baronnie française le récit des anciennes aventures dont l'amour
avait été l'occasion, ou qui justifiaient les superstitions
inutilement combattues par le christianisme. Les formes mélodieuses de
la poésie bretonne retentirent dans le lointain, et ne tardèrent pas à
charmer les Français de nos autres provinces: les harpeurs furent
accueillis en-dehors de la Bretagne; puis on voulut savoir le sujet
des chants qu'on aimait à écouter; peu à peu, les jongleurs français
en firent leur profit et comprirent l'intérêt qui pouvait s'attacher à
ces lais de Tristan, d'Orphée, de Pirame et Tisbé, de Gorion, de
Graelent, d'Ignaurès, de Lanval, etc. On traitait bien, en France,
tout cela de fables et de contes inventés à plaisir; longtemps on se
garda de les mettre en parallèle avec les Chansons de geste, cette
grande et vigoureuse expression de l'ancienne société franque; mais
cependant on écoutait les fables bretonnes, et les gestes perdaient
chaque jour le terrain que les lais et récits bretons gagnaient, en
s'insinuant dans la société du moyen âge. Grâce à cette influence, les
moeurs devenaient plus douces, les sentiments plus tendres, les
caractères plus humains. On donnait une préférence chaque jour plus
marquée sur le récit des querelles féodales, des guerres soutenues
contre les Maures qui ne menaçaient plus la France, au tableau des
luttes courtoises, des épreuves amoureuses et des aventures
surnaturelles qui faisaient le fond de la poésie bretonne.

Mais cette mémorable révolution ne fut pas accomplie en un jour: la
France ne faisait encore que s'y préparer, quand Geoffroy de Monmouth
écrivit le livre qui devait être le précurseur et conduire à la
composition des _Romans de la Table ronde_.



II.

NENNIUS ET GEOFFROY DE MONMOUTH.


Il faut d'abord remarquer que la première partie du douzième siècle
avait vu renaître la curiosité et le goût des études historiques,
négligées ou plutôt oubliées depuis le règne de Charlemagne. Le
faussaire effronté qui venait de rédiger, sous le nom de l'archevêque
Turpin, la relation mensongère du voyage de Charlemagne en Espagne,
avait même eu sur cette espèce de renaissance une assez grande
influence. En discréditant les chansons de geste populaires, qui
seules tenaient lieu de toutes traditions historiques, en remplaçant
les fables des jongleurs par d'autres récits non moins fabuleux, mais
qu'il appuyait sur l'autorité d'un archevêque déjà rendu fameux par
les chanteurs populaires, le moine espagnol, auteur de cette fraude
pieuse, avait accoutumé ses contemporains à n'ajouter de foi qu'aux
récits justifiés par les livres de clercs autorisés. Bientôt après, le
célèbre abbé de Saint-Denis, Suger, non content de donner l'exemple,
en rédigeant lui-même l'histoire de son temps, chargeait ses moines du
soin de réunir les anciens textes de nos annales, depuis Aimoin,
compilateur de Grégoire de Tours, jusqu'aux historiens contemporains
de la première croisade, sans en excepter cette fausse Chronique de
Turpin. En même temps, Orderic Vital érigeait, pour l'histoire de la
Normandie, une sorte de phare dont la lumière devait se refléter sur
la France entière; et, dans la Grande-Bretagne, Henry Ier et son fils
naturel, Robert, comte de Glocester, se déclaraient les patrons
généreux de plusieurs grands clercs qui, tels que Guillaume de
Malmesbury, Henry de Huntingdon et Karadoc de Lancarven, travaillaient
à rassembler les éléments de l'histoire de l'île d'Albion et des
peuples qui l'avaient tour à tour habitée et conquise.

Ordinairement, ces historiens, si dignes de la reconnaissance de la
postérité, n'ont pas daté leurs ouvrages: et quand même, ainsi
qu'Orderic Vital, ils indiquent le temps où ils les terminent, ils
nous laissent encore à deviner quand ils les commencèrent, et le temps
qu'ils mirent à les exécuter. En général, ils n'en avaient pas plutôt
laissé courir une première rédaction, qu'ils faisaient subir au
manuscrit original des changements plus ou moins nombreux et des
remaniements qui, dans les années suivantes, formaient autant
d'éditions considérablement revues et augmentées. Tout ce qu'on peut
donc affirmer, c'est que les livres de Guillaume de Malmesbury, de
Henri de Huntingdon, d'Orderic Vital et de Suger furent mis en
circulation dans l'intervalle des années 1135 à 1150.

La même date approximative appartient à l'_Historia Britonum_ de
Geoffroy de Monmouth. Mais nous avons de fortes raisons de croire que
le livre subit plusieurs remaniements assez éloignés l'un de
l'autre[5]. Henri de Huntingdon dit positivement, dans une lettre
destinée à compléter son _Historia Anglica_, qu'en 1139 l'abbé du Bec
lui avait montré, dans la bibliothèque de son couvent, un exemplaire
de l'_Historia Britonum_, qu'il regrettait de n'avoir pas plus tôt
connue. D'un autre côté, Geoffroy de Monmouth lui-même avertit au
début de son septième livre qu'il y insère les prophéties de Merlin,
pour répondre au voeu d'Alexandre, évêque de Lincoln, en son temps le
plus généreux et le plus vanté des prélats. Or ces dernières paroles
ne se concilient pas avec la date donnée par Henri de Huntingdon: car
l'évêque de Lincoln Alexandre, qui ne devait plus exister quand
Geoffroy parlait ainsi de lui, ne mourut qu'au mois d'août 1147[6].
Ainsi le préambule du septième livre ne se trouvait pas dans
l'exemplaire de l'_Historia Britonum_ qu'avait pu consulter Henri de
Huntingdon en 1139; et, ce qui complique encore le recensement des
dates, l'oeuvre entière est dédiée à Robert, comte de Glocester, et,
comme je vais le justifier, longtemps avant sa mort, arrivée au mois
d'octobre de cette même année 1147. On se voit donc obligé d'admettre,
pour tout concilier, que Geoffroy de Monmouth aura plusieurs fois
remanié son ouvrage.

[Note 5: Cette partie de l'Introduction avait été lue à l'Académie des
Inscriptions et Belles-lettres, quand mon honorable ami, sir Frédéric
Madden, m'envoya l'étude qu'il venait de publier _On Geoffroy of
Monmouth_, en échange de mon travail. Je vis avec une bien grande
satisfaction que les conclusions du savant antiquaire anglais
s'accordaient exactement avec les miennes, pour la double date de la
publication de l'_Historia Britonum_. Si j'en avais eu plus tôt
connaissance, je me serais contenté de traduire tout ce qu'il a si
bien dit de cette double date.]

[Note 6: Voyez M. T. Wright, _On the litterary history of Geoffroy of
Monmouth_. In-4º, 1848, p. 7.]

Voici comment la pensée lui vint de le composer. Vers l'année 1130,
Gautier, archidiacre d'Oxford[7], auquel on attribuait de grandes
connaissances historiques, avait rapporté de France un livre qui
aurait été écrit en langue bretonne, et qui, breton ou latin,
contenait l'histoire des anciens rois de l'île de Bretagne. Gautier
avait montré son volume à Geoffroy de Monmouth, en l'engageant, si
l'on s'en rapporte au témoignage de celui-ci, à le _traduire en
latin_. «Précisément alors,» ajoute Geoffroy, «j'avais été conduit,
dans l'intérêt d'autres études, à jeter les yeux sur l'histoire des
rois de Bretagne[8]; et j'avais été surpris de ne trouver, ni dans
Bède ni dans Gildas, la mention des princes dont le règne avait
précédé la naissance de Jésus-Christ; ni même celle d'Arthur et des
princes qui avaient régné en Bretagne depuis l'incarnation. Cependant
les glorieuses gestes de ces rois étaient demeurées célèbres dans
maintes contrées où l'on en faisait d'agréables récits, comme aurait
pu les fournir une relation écrite. Je me rendis aux voeux de Gautier,
bien que je ne fusse pas exercé dans le beau langage et que je n'eusse
pas fait amas d'élégantes tournures empruntées aux auteurs. J'usai de
l'humble style qui m'appartenait, et je fis la traduction exacte du
livre breton. Si je l'avais embelli des fleurs de rhétorique, j'aurais
contrarié mes lecteurs en arrêtant leur attention sur mes paroles et
non sur le fond de l'histoire. Tel qu'il est aujourd'hui, ce livre,
noble comte de Glocester, se présente humblement à vous. C'est par
vos conseils que j'entends le corriger, et y faire assez distinguer
votre heureuse influence pour qu'il cesse d'être la méchante
production de Geoffroy, et devienne l'oeuvre du fils d'un roi, de
celui que nous reconnaissons pour un éminent philosophe, un savant
accompli, un vaillant guerrier, un grand chef d'armée; en un mot, pour
le prince dans lequel l'Angleterre aime à retrouver un second Henry.»

[Note 7: Le nom de famille de l'archidiacre Gautier ou Walter ne nous
est pas donné par Geoffroy. Mais, en consultant les listes d'anciens
dignitaires de l'église d'Oxford, on a trouvé Walter of Wallingford,
contemporain présumé de Geoffroi de Monmouth.]

[Note 8: _In mirum contuli quod intra mentionem quam de regibus
Britanniæ Gildas et Beda luculento tractatu fecerant, nihil de regibus
qui ante incarnationem Christi Britanniam inhabitaverant, nihil etiam
de Arturo cæterisque compluribus qui post incarnationem successerunt,
reperissem: cum et gesta eorum digna æternitatis laude constarent, et
a multis populis, quasi inscripta, jocunde et memoriter
prædicentur_[8-A]. (Epistola dedicatoria.)]

[Note 8-A: Ce passage aurait dû empêcher les critiques anglais, et
même les savants éditeurs des _Monumenta historica Britannica_, Henri
Parrie et le Rév. John Sharp, 1848, in-folio, p. 63 de leur préface,
de croire que Geoffroy de Monmouth, en citant Gildas, entendait parler
de la _Chronique de Nennius_; cette chronique étant précisément
consacrée aux rois bretons dont Gildas ne faisait pas même mention.]

Ces lignes de Geoffroy de Monmouth nous donnent les moyens de
conjecturer la première date de son livre. Le caractère des éloges
prodigués au comte de Glocester convient au temps où ce fils naturel
de Henry Ier, méconnaissant l'autorité du roi son frère, prenait en
main la défense des droits et des intérêts de sa soeur l'impératrice
Mathilde, comtesse d'Anjou, sans doute avec le secret espoir d'obtenir
lui-même une grande part dans l'héritage du feu roi leur père. Cette
guerre civile, dont les premiers succès furent suivis de revers
prolongés, durait encore en 1147, quand la mort surprit le comte de
Glocester. C'est donc avant cette époque, et probablement vers 1137,
au début de la guerre, que Geoffroy lui présentait son livre. Alors
les Gallois, sous la conduite de ce Walter Espec dont il est parlé
dans la chronique de Geoffroy Gaymar, venaient de remporter une
victoire signalée qui semblait faire présager le triomphe définitif de
Mathilde et la déchéance de son frère Étienne Ier. Mais après les
longs revers qui suivirent les succès passagers de l'année 1137,
Geoffroy n'aurait plus apparemment parlé dans les mêmes termes à son
patron le comte de Glocester. Au moins est-il certain qu'il n'attendit
pas même la mort de ce prince pour présenter au roi Étienne un autre
exemplaire de son livre, aujourd'hui conservé dans la bibliothèque de
Berne.

Le préambule qu'on vient de lire semble renfermer plusieurs
contradictions. Si Geoffroy n'a traduit le livre breton que pour céder
aux instances de l'archidiacre d'Oxford, pour quoi le dédie-t-il au
comte de Glocester?

S'il s'est contenté de rendre fidèlement et sans ornement étranger ce
vieux livre breton, pourquoi remercie-t-il à l'avance le comte Robert
de ses bons avis et des changements qu'il fera subir à son livre?
comment enfin y retrouvons-nous les prophéties de Merlin, déjà
publiées par lui longtemps auparavant?

J'ajouterai que, de son propre aveu, à partir du onzième livre, il a
complété le prétendu texte breton à l'aide des souvenirs personnels de
Gautier d'Oxford, cet homme si profondément versé dans la connaissance
des histoires. _Ut in britannico præfato sermone inveni, et a
Gualtero Oxinefordensi in multis historiis peritissimo viro audivi._

Ainsi, que le livre breton ait ou non existé, il est évident que
Geoffroy de Monmouth ne s'est pas contenté de le traduire ou de le
reproduire: il a été embelli, développé, complété. Nous en avons la
preuve dans son propre témoignage.

Maintenant, je n'élève aucun doute, je ne soulève aucune objection
contre l'existence d'un livre, premier type, première inspiration de
celui de Geoffroy de Monmouth. J'accorde même très-volontiers avec M.
Le Roux de Lincy, auteur de précieuses recherches sur les origines du
roman de _Brut_, que le livre modèle fut rapporté de basse Bretagne
par Gautier d'Oxford, et que ce fut à ce Gautier que Geoffroy de
Monmouth en dut la communication.

Mais j'oserai soutenir que le livre rapporté de la petite Bretagne, ou
ne fut jamais écrit en breton, ou fut, aussitôt son arrivée en
Angleterre, traduit en latin par Geoffroy de Monmouth. Et ce livre est
précisément celui qu'on désigne sous le nom de chronique de Nennius.

Geoffroy de Monmouth, comme on vient de voir, exprime sa surprise de
n'avoir rien lu dans le Vénérable Bède ni dans S. Gildas qui se
rapportât aux anciens rois bretons, et même au fameux et populaire
Artus. Bède en effet ni Gildas ne disent mot de tout cela, et si
Geoffroy de Monmouth avait pu lire l'Histoire ecclésiastique d'Orderic
Vital, publiée dans le temps où lui-même se mettait à l'oeuvre, il n'y
aurait encore rien trouvé sur ces rois ni sur ce héros. Cependant il
existait un récit bien antérieur à l'histoire ecclésiastique
d'Orderic, un récit dans lequel lui, Geoffroy de Monmouth, avait
reconnu assurément la plupart de ces mêmes noms, et qu'il avait entre
les mains, puisqu'il en pouvait transporter des phrases entières dans
son propre ouvrage. C'était cette chronique de Nennius, anonyme dans
les plus anciennes leçons, et dans quelques autres attribuée à Gildas
le Sage. Malgré la date postérieure des manuscrits (les plus anciens
sont du milieu du douzième siècle), il est impossible de contester
l'époque reculée de la composition. Elle remonte au neuvième siècle,
et, dans son texte le plus sincère, à l'année 857, ou, suivant MM.
Parrie et J. Sharp, à 858, la quatrième du règne de S. Edmund, roi
d'Estangle. Mais il faut qu'elle n'ait pas été répandue en Angleterre
avant le douzième siècle; car les deux premiers historiens qui l'ont
consultée sont Guillaume de Malmesbury et Henri de Huntingdon.
Malmesbury lui dut le récit de l'amour de Wortigern pour la belle
Rowena, fille d'Hengist, et tout ce qu'il a cru devoir rappeler de
l'ancien chef des Bretons Artus. «Cet Artus,» dit-il, «source de tant
de folles imaginations bretonnes; bien digne cependant d'inspirer, au
lieu de fables mensongères, des relations véridiques, comme ayant été
le soutien généreux de la patrie chancelante, et le vaillant promoteur
de la résistance à l'oppression étrangère[9].»

[Note 9: _Hic est Arturus de quo Britonum nugæ hodièque délirant;
dignus plane quod non fallaces somniarent fabulæ, sed veraces
prædicarent historiæ; quippe qui labantem patriam diu sustinuerit
infractasque civium mentes ad bellum acuerit._ (De Gestis Angliæ
Regum, lib. I.)]

Guillaume de Malmesbury nous paraît dans ce passage témoigner un
double regret, et de la concision de Nennius, et des fabuleuses
amplifications de Geoffroy de Monmouth, déjà devenues l'objet d'une
vogue extraordinaire. Que l'_Historia Britonum_ eût paru avant
l'_Historia Regum Anglorum_ de Malmesbury, les dernières lignes de
Monmouth ne permettent pas d'en douter. «Je laisse,» dit-il, «le soin
de parler des rois saxons qui régnèrent en Galles à Karadoc de
Lancarven, à Guillaume de Malmesbury et à Henry de Huntingdon.
Seulement, je les engage à garder le silence sur les rois bretons,
attendu qu'ils n'ont pu voir le livre breton rapporté par Gautier
d'Oxford, lequel j'ai traduit en latin.» Or ce livre prétendu breton
était précisément, je le répète, la courte chronique latine de
Nennius, et Geoffroy se faisait illusion en croyant s'en réserver seul
la connaissance; car Malmesbury, avant de mettre la dernière main à sa
précieuse histoire des rois anglais, put la consulter et distinguer ce
que le vieux chroniqueur avait sincèrement raconté de ce que Geoffroy
de Monmouth y avait gratuitement ajouté.

Mais pendant que Malmesbury faisait ainsi preuve d'un judicieux
sentiment historique, les deux autres annalistes contemporains, Henri
de Huntingdon et Alfred de Bewerley, admettaient sans contrôle les
récits de ce même Geoffroy. Le premier, pour se consoler de les avoir
connus trop tard, les résumait dans une épître jointe aux plus
récentes transcriptions de son ouvrage; le second reproduisait en
entier l'_Historia Britonum_, phrase par phrase, sinon mot par
mot[10].

[Note 10: _Alvredi Beverlacens. Annales, seu Historia de gestis regum
Britanniæ lib. IX._]

Je reviens à Nennius. Warton et les meilleurs critiques s'accordent à
regarder la chronique qui porte ce nom comme l'oeuvre d'un Breton
armoricain, et M. Thomas Wright est persuadé que le texte n'en parvint
en Angleterre que dans la première partie du douzième siècle[11].
Bien plus, avec une sagacité qui, suivant nous, aurait pu le conduire
à d'autres inductions, mon savant ami a constaté que Geoffroy de
Monmouth avait eu cette chronique du douzième siècle devant les yeux,
et qu'il en avait même copié textuellement des phrases et des pages
entières. Ainsi, par exemple, Geoffroy applique à la route suivie par
le Troyen Brutus le récit que fait Nennius de la traversée d'un chef
égyptien qui aurait peuplé l'Irlande. Voici d'abord Nennius: _At ille
per quadraginta et duos annos ambulavit par Africam, et venerunt ad
aras Philistinorum per lacum Salinarum, et venerunt inter Ruscicadam
et montes Azariæ, et venerunt per flumen Malvum, et transierunt per
Mauritaniam ad Columnas Herculis, et navigaverunt Tyrrhenum mare_,
etc. (§ 15).

[Note 11: «The most remarquable circumstance connected with the
earlier manuscripts of Nennius is that they appear to have been
written _abroad_, and, in fact, never to have been in England... Every
thing in fact seem to show that this book was new in England, when it
fell into the hands of William of Malmsbury and Henry of Huntingdon;
and we may fairly be allowed to presume that it was brought from
France.» (_On the litterary history of Geoffroy of Monmouth_.
_London_, in-4º, 1848, fº 7.) Cette opinion est d'autant plus
précieuse que M. Wright ne tire aucune conséquence de l'origine
continentale du Nennius et de son introduction tardive en
Angleterre.]

Voici maintenant Geoffroy de Monmouth (liv. I, § II):

_Et sulcantes æquora cursu triginta dierum venerunt ad Africam. Deinde
venerunt ad aras Philenorum et ad locum Salinarum, et navigaverunt
intra Ruscicadam et montes Azaræ... Porro flumen Malvæ transeuntes,
applicuerunt in Mauritaniam; deinde... refertis navibus, petierunt
Columnas Herculis... utrumque tamen elapsi venerunt ad Tyrrhenum
æquor._

Ces indications géographiques dont Geoffroy peut-être aurait
difficilement essayé de justifier l'exactitude, et qu'il se contente
de rapporter au fabuleux voyage de Brutus, pour enfler la légende
bretonne aux dépens de celle des Irlandais, sont évidemment l'oeuvre
d'un seul des deux auteurs, c'est-à-dire de Nennius, le plus ancien
des deux. Un grand nombre d'autres phrases ne permettent pas de
contester l'influence de la première histoire sur la seconde: comme le
récit de la présentation d'Ambrosius (le Merlin de Geoffroy) à la cour
de Wortigern; la description du festin dans lequel la belle Rowena,
fille d'Hengist, porte la santé du roi breton. Or, si l'on considère
que Geoffroy de Monmouth avait pu dire, la chronique de Nennius sous
les yeux, que le livre breton était le seul qui fît mémoire d'Artus et
de ses prédécesseurs, on devra se trouver assez naturellement conduit
à douter de sa parfaite sincérité, et l'on cherchera les motifs d'une
pareille dissimulation. Ainsi l'on en viendra, sans trop d'effort, à
présumer que cette chronique latine de Nennius était le texte original
ou la traduction du livre breton, rapporté du Continent par
l'archidiacre d'Oxford. Cette conjecture n'a rien à craindre de
l'examen du livre breton conservé sous le titre de _Brut y Brennined_;
car il est aujourd'hui généralement reconnu, même par les antiquaires
bretons que leurs préventions ont entraînés le plus loin des réalités,
que cet autre livre n'est que la traduction de l'_Historia Britonum_
de Geoffroy de Monmouth, traduction d'une date relativement récente,
au sentiment des meilleurs juges, MM. de Courson et de la Borderie,
que j'ai pris soin de consulter. Si pourtant on s'en rapportait au
témoignage de William Owen, le principal éditeur de la _Myvyrian
Archæology of Wales_, on aurait conservé jusqu'à la fin du dernier
siècle un manuscrit autographe de l'archidiacre d'Oxford, à la fin
duquel on lisait: _Moi, Gautier, j'ai traduit ce livre du gallois en
latin, et, dans ma vieillesse, je l'ai traduit de latin en gallois._
Mais n'est-il pas probable qu'il faudrait supprimer le premier membre
de cette phrase et se contenter du second: _dans ma vieillesse j'ai
traduit ce livre du latin en gallois_? On ne devinerait pas autrement
pourquoi Gautier, possesseur et révélateur de l'original breton,
aurait eu besoin de le traduire en latin, et de le remettre en
gallo-breton sur sa propre traduction latine. Dans tous les cas, cette
traduction latine ou bretonne de Gautier d'Oxford ne se rapporterait
qu'au livre même de Geoffroy de Monmouth, et non pas à celui qui en
aurait été l'occasion.

Nous avons d'autres moyens de démontrer que Geoffroy a toujours eu sous
les yeux la chronique de Nennius, et qu'il ne s'est aidé d'aucun autre
texte écrit. Il commence, comme Nennius, par donner le même nombre de
milles à l'île de Bretagne, en longueur et en largeur; comme Nennius, il
décrit la fertilité, l'aspect, les monts, les rivières, les promontoires
de la contrée; il ne change rien à la chronologie du premier auteur,
depuis le fabuleux Brut jusqu'au fantastique Artus. Seulement, au lieu
d'un mot ou d'une ligne accordée à chaque roi, Geoffroy écrit une ligne
pour un mot, un paragraphe, un chapitre pour une phrase. Tout devient
pour lui matière à développement. Si vous rapprochez sa fluidité de la
source originelle, vous le verrez enfler celle-ci tantôt de souvenirs
d'école, tantôt de traditions nationales consacrées par les chanteurs et
jongleurs de la Bretagne insulaire ou continentale; non par d'autres
livres bretons ou gallois qui probablement n'existaient pas encore. Mais
c'est aux légendes latines que Geoffroy va surtout demander les couleurs
qu'il étend sur la première trame. Le voyage de Brutus et l'apparition
des Sirènes sont empruntés à l'_Énéide_. La prêtresse de Diane arrêtant
Brutus pour lui révéler ses destinées est imitée d'un chapitre de Solin.
L'histoire d'Uter-Pendragon et d'Ygierne est le plagiat de la fable
d'Amphitryon. Le roi Bladus avec ses ailes de cire est le Dédale des
_Métamorphoses_. Le combat d'Artus contre le géant du mont Saint-Michel
est la contrefaçon de la lutte d'Hercule et de Cacus. On ne pensera pas
assurément que toutes ces belles choses, ignorées de Nennius, aient pu
se rencontrer dans un livre écrit en bas breton longtemps avant le
douzième siècle. Mais on admettra volontiers qu'un habile homme, tel
qu'était réellement Geoffroy de Monmouth, ait eu recours à Virgile, à
Ovide, pour broder la très-simple trame de Nennius, et il sera toujours
aisé de faire la part de chacun d'eux. C'est ainsi que les brillantes
couleurs d'une verrière n'empêchent pas de suivre les tiges de plomb qui
l'enchâssent et la retiennent. Je ne veux pourtant pas dire que Geoffroy
de Monmouth n'ait dû qu'aux poëtes latins tout ce qu'il a ajouté à
Nennius: il a pris aux traditions locales ce qu'il a écrit des pierres
druidiques de Stonehenge, transportées des montagnes d'Irlande dans la
plaine de Salisbury; aux lais de la Bretagne appartiennent encore la
touchante histoire du roi Lear, la dernière bataille d'Artus, sa
blessure mortelle et sa retraite dans l'île d'Avalon.

Voici une dernière preuve du lien étroit qui unit la chronique de
Nennius à celle de Geoffroy. La première s'arrêtait à la mention des
douze combats d'Artus[12]. À compter de là, Geoffroy, sentant le
besoin d'un autre guide, nous avertit qu'il va compléter ce qu'il
avait trouvé dans le livre breton par ce qu'il a recueilli de la
bouche même de l'archidiacre d'Oxford, cet homme si versé dans la
connaissance de toutes les histoires. Pouvait-il avouer plus
clairement la perte du bâton qui l'avait jusqu'alors soutenu? Après
avoir donc suivi les légendes populaires pour ce qui regardait Artus,
il se borne à mentionner les événements liés à l'histoire de la
conquête anglo-saxonne. Il accepte les récits connus, sans faire pour
les dénaturer un nouvel appel à ses souvenirs scolastiques. C'était le
seul moyen de donner une sorte de consistance aux fables précédemment
accumulées. On pouvait en effet être tenté d'accorder à ces fables une
certaine confiance, en voyant celui qui les avait rassemblées se
rapprocher, pour les temps mieux connus, du récit de tous les autres
historiens.

[Note 12: Tout ce qui suit ce passage dans les manuscrits de la
chronique de Nennius n'en fait plus partie. Ce sont des additions que
les copistes ont même eu soin de bien distinguer de ce qui précédait;
comme la vie de saint Patrice, le récit de la mission d'Augustin,
etc., etc. Je suis heureux de voir que mon opinion sur le véritable
terme de la chronique de Nennius est partagée par MM. Parrie et J.
Sharp. «There is good ground for believing that all the matter in the
_Historia Britonum_, later than the accounts of the exploits of
Arthur, is subsequent interpolation.» (_Monumenta historica
Britannica_, t. I, préface, p. 64.)]

Mais ici je m'attends à une objection, même de la part des mieux
disposés à retrouver avec moi dans Nennius l'original de l'_Historia
Britonum_. Pourquoi hésiterions-nous à reconnaître que cette chronique
de Nennius ait été écrite en breton, et, dans cette forme, rapportée
du continent en Angleterre?

Je réponds que le latin de Nennius semble accuser, non pas une
traduction du douzième siècle, mais un original du neuvième, qu'on ne
saurait attribuer sans scrupule à des clercs tels que Gautier d'Oxford
ou Geoffroy de Monmouth. Ce latin conserve toute la rouille, toute la
physionomie de la seconde partie du neuvième siècle: il semble donc
l'oeuvre d'un écrivain qui n'avait pas l'habitude d'écrire en latin,
et qui, vivant dans un temps où les seuls lecteurs étaient des clercs,
où personne encore ne s'était avisé de composer un livre breton,
avait, tant bien que mal, rendu en latin ce qu'il aurait sans doute
exprimé plus clairement dans l'idiome qu'il avait l'habitude de
parler. Le latin de Grégoire de Tours, de Frédégaire et du moine de
Saint-Gall, ce contemporain de Nennius, n'est pas celui de Suger, de
Malmesbury ou de Geoffroy de Monmouth. D'ailleurs, si le livre eût été
breton, comment Geoffroy de Monmouth en eût-il reproduit plusieurs
passages, retrouvés textuellement dans la rédaction latine? On dira
peut-être encore que Gautier l'archidiacre aura pu traduire le livre
breton, et Geoffroy suivre cette traduction; mais, je le répète,
l'archidiacre l'aurait traduit dans un latin moins grossier. Et puis,
une fois décidé à feindre l'existence d'un texte breton, afin de
pouvoir en amplifier le contenu, Geoffroy devait désirer la
suppression, plutôt que la reproduction du livre qui aurait mis à
découvert ses propres inventions. Aussi pouvons-nous conjecturer que
s'il lui a fait tant d'emprunts plagiaires, c'est dans la conviction
que l'exemplaire qu'il avait entre les mains ne serait jamais connu de
personne.

Et puis les autres objections qu'on peut faire à l'existence d'une
chronique bretonne du neuvième siècle, conservent toute leur force.
Pourquoi aurait on écrit ce livre? Pour ceux qui n'entendaient que le
breton? Mais ceux-là étaient aussi incapables de lire le breton que le
latin. On n'apprenait à lire qu'en se mettant au latin, et c'est par
la science de la lecture que les clercs étaient distingués de tous les
autres Français, Anglais ou Bretons[13]. Admettez au contraire qu'au
neuvième siècle un clerc ait eu la bonne pensée de marcher sur les
traces du vénérable Bède, en inscrivant dans la seule langue alors
littéraire les traditions vraies ou fabuleuses de ses compatriotes,
les difficultés qui nous arrêtaient disparaissent. Cette chronique,
rarement transcrite en basse Bretagne où elle était née, n'aura passé
qu'au douzième siècle dans la Bretagne insulaire, par les mains de
l'archidiacre d'Oxford: Geoffroy de Monmouth en aura reçu la
communication, et, la supposant entièrement inconnue, il en aura fait
la base d'une plus large composition; mais comme, en avouant la source
à laquelle il avait puisé, il s'exposait à ce qu'on lui demandât
compte de tout ce qu'il avait ajouté, il aura prévenu les objections
en supposant l'existence d'un autre livre tout différent de celui
qu'il avait entre les mains.

[Note 13: Je ne prétends pas cependant nier que certaines traditions
bretonnes n'aient été écrites même avant que l'on eût essayé d'écrire
un livre français. Cela, pour ne pas m'être démontré, n'est pas
impossible: les chefs bretons et leurs bardes peuvent avoir senti le
besoin de consigner par écrit certains vers prophétiques, certaines
listes généalogiques, certaines traditions locales et superstitieuses;
mais, si ces feuillets existaient au temps de Geoffroy, on peut
assurer qu'il ne les a pas consultés et qu'il ne laisse supposer nulle
part qu'il ait connu ces triades, ces poëmes gallois du cinquième au
onzième siècle, dont on a fait tant de bruit et si peu de profit.]

Maintenant, si le premier Gildas, si le vénérable Bède n'avaient rien
dit des rois bretons cités dans la chronique de Nennius, leur silence
est facile à justifier. Tous ces princes, fabuleux descendants du
Troyen Brutus, n'étaient encore connus que dans la petite Bretagne où
l'on en avait fait les naturels émules des Francus et des Bavo des
légendes françaises et belges. Si Bède n'a même pas écrit une seule
fois le nom d'Artus, c'est peut-être parce que le souvenir du héros
breton ne s'était perpétué que parmi les habitants de l'Armorique et
du pays de Galles. Bède, Anglo-Saxon d'origine, écrivant l'histoire
des Anglais, n'avait pas à se préoccuper des fables bretonnes[14].
Pour saint Gildas, il n'avait rien à dire des généreux efforts d'Artus
pour résister à l'oppression des Anglais, dans le petit nombre de
pages où sont énumérés les malheurs et les péchés de ses compatriotes.
Artus avait cependant existé: il avait réellement lutté contre
l'établissement des Saxons, et le souvenir de ses glorieux combats
s'était conservé dans le coeur des Bretons réfugiés, les uns dans les
montagnes du pays de Galles, les autres dans la province de France
habitée par leurs anciens compatriotes. Il était devenu le héros de
plusieurs lais fondés sur des exploits réels. Mais l'imagination
populaire n'avait pas tardé à le transformer; chaque jour les lais
qui le célébraient avaient pris un développement plus chimérique. De
défenseur plus ou moins heureux de la patrie insulaire, il devint
ainsi le vainqueur des Saxons; le souverain des trois royaumes; le
conquérant de la France, de l'Islande, du Danemark; la terreur de
l'empereur de Rome. Bien plus, affranchi de la loi commune, les Fées
l'avaient transporté dans l'île d'Avalon; elles l'y retenaient pour le
faire un jour reparaître dans le monde et rendre aux Bretons leur
ancienne indépendance. Tel était déjà l'Artus des chants bretons,
longtemps avant la rédaction de Geoffroy de Monmouth. Ces chants,
surtout répandus en Armorique, étaient écoutés dans toute la France
avec une grande curiosité, au moment où la récente conquête des
Normands leur assurait en Angleterre un accueil également favorable.
C'est alors que Geoffroy de Monmouth s'appuya de la chronique informe
de Nennius pour faire entrer ces traditions fabuleuses dans la
littérature latine, d'où bientôt elles devaient passer dans nos Romans
de la Table ronde.

[Note 14: Il me semble pourtant qu'on aurait dû remarquer une lacune
assez apparente dans l'Histoire ecclésiastique de Bède, précisément à
l'endroit où pouvait se trouver le nom d'Artus, chef des guerriers
bretons, sous le règne d'Aurélius Ambroise. C'est au chapitre XVI de
son premier livre, lequel finit ainsi: «Utebantur eo tempore (vers
450) duce Ambrosio Aureliano,... hoc ergo duce, _vires capessunt
Britones_, et victores provocantes ad proelium, _victoriam_ ipsi, Deo
favente, suscipiunt. Et ex eo tempore nunc cives, nunc hostes
vincebant, usque ad annum obsessionis Badonici montis, quando _non
minimas_ eisdem hostibus _strages dabant: sed hæc postmodum_.» Il
s'agit bien ici de la victoire de Bath ou du mont Badon, dont on
s'accorde à faire honneur à Artus. Or, après ce mot, _sed postmodum_,
qu'il faut entendre, _mais nous en parlerons plus tard_, on doit
penser que Bède reviendra sur ces grands événements dans les chapitres
suivants. Il n'en est rien cependant: il passe à l'histoire de
l'hérésie Pélagienne, raconte une victoire des Bretons due aux prières
et au courage de saint Germain, puis arrive à la conversion des
Saxons, commencée près d'un siècle après la victoire du mont Badon.]

Mais Nennius tient dans les domaines de la véritable histoire une
place que Geoffroy s'est interdit le droit de réclamer. S'il a
recueilli beaucoup de traditions fabuleuses, il l'a fait de bonne foi.
On reconnaît dans son livre plus d'un souvenir précieux et sincère.
La passion de Wortigern pour la fille d'Hengist, la perfidie des
Saxons, les vains efforts des Bretons pour éloigner ces terribles
auxiliaires, tout cela est du domaine des faits réels. L'auteur,
étranger aux procédés de la composition littéraire, rapporte avec une
parfaite candeur les deux opinions répandues de son temps sur
l'origine des Bretons. «Les uns,» dit-il, «nous font descendre de
Brutus, petit-fils du Troyen Énée; les autres soutiennent que Brutus
était petit-fils d'Alain, celui des descendants de Noé qui alla
peupler l'Europe.» Ainsi, tout en se rendant l'écho des traditions
populaires, Nennius ne se prononce pas entre elles et garde la mesure
qu'on peut attendre d'un historien sincère. Il ne parle pas même de
Merlin, mais d'un certain Ambrosius dont on a fait le premier nom du
fabuleux prophète des Bretons. Pour Nennius, Ambrosius n'est pas
encore un être surnaturel, c'est le fils d'un comte ou consul romain.
Il ne raconte pas les amours d'Uter-Pendragon et d'Ygierne,
renouvelées d'Ovide. Il se contente de nous dire d'Artus qu'il
conduisait les armées bretonnes, et qu'il avait livré douze glorieux
combats aux ennemis de son pays. «Au temps d'Octa, fils d'Hengist,»
lisons-nous à la fin de son livre, «Artus résistait aux Saxons, ou
plutôt les Saxons attaquaient les rois bretons qui avaient Artus pour
conducteur de leurs guerres[15]. Bien qu'il y eût des Bretons de plus
noble race, il fut élu douze fois pour les commander et fut autant de
fois victorieux. Le premier de ses combats fut livré à l'embouchure de
la rivière Glem (à l'extrémité du Northumberland); les quatre
suivants, sur une autre rivière nommée par les Bretons le Douglas (à
l'extrémité méridionale du Lothian); le sixième, sur la rivière Bassas
(près de Nort-Berwick); le septième, dans la forêt de Célidon
(peut-être Calidon ou Calédonienne); le huitième, près de
Gurmois-Castle (près de Yarmouth). Ce jour-là, Artus porta sur son
bouclier l'image de la sainte Vierge, mère de Dieu, et, par la grâce
de Notre-Seigneur et de sainte Marie, il mit en fuite les Saxons et
les poursuivit longtemps en faisant d'eux un grand carnage. Le
neuvième fut dans la ville de Légion appelée Cairlion (Exeter); le
dixième, sur le sable de la rivière Ribroit (dans le Somersetshire);
le onzième, sur le mont nommé Agned Cabregonium (Catbury); le
douzième, enfin, longtemps et vivement disputé, devant le mont Badon
(Bath), où il parvint à s'établir. Dans ce dernier combat, il tua de
sa main neuf cent quarante ennemis. Les Bretons avaient obtenu
l'avantage dans tous ces engagements; mais nulle force ne pouvait
prévaloir contre les desseins de Dieu. Plus les Saxons éprouvaient de
revers, plus ils demandaient de renforts à leurs frères de la
Germanie, qui ne cessèrent d'arriver jusqu'au temps d'Ida, le fils de
Eoppa, et le premier prince de race saxonne qui ait régné en Bernicie
et à York.»

[Note 15: _Arthur pugnabat contra illos in illis diebus, videlicet
Saxones contra regibus Britannorum. Sed ipse dux erat bellorum._]

Il y a loin de ce témoignage, peut-être entièrement historique, à ce
qu'on devait trouver sur le héros breton dans le livre de Geoffroy de
Monmouth.

M. Thomas Wright a déjà parfaitement reconnu que la plupart des
additions faites à Nennius par le bénédictin anglais ne pouvaient être
traduites d'un livre breton. Passons rapidement en revue ces
additions. L'histoire de Brut ou Brutus y est exposée avec autant de
confiance et de netteté que s'il s'était agi d'un prince contemporain.
On nous donne ses lettres missives, les délibérations de son conseil,
ses discours et ceux qu'on lui adresse, les fêtes de son mariage.
Avant d'arriver au terme de ses voyages de long cours, voyages
renouvelés de l'Énéide, il aborde sur le rivage gaulois, où Turnus,
un de ses capitaines, bâtit la ville de Tours, comme Homère, ajoute
Geoffroy, l'avait déjà raconté. Assurément personne, au temps de
Geoffroy, n'était en mesure de rechercher dans Homère la mention d'un
pareil fait. Mais le conteur savait bien qu'on l'en croirait sur
parole[16]. Il arrive enfin dans l'île d'Albion, marquée par l'oracle
de Diane pour le terme et la récompense de ses travaux. Il impose son
nom à la contrée et construit avant de mourir une grande ville qu'il
appelle Troie-Neuve, ou _Trinovant_, en souvenir de Troie: nom plus
tard remplacé par celui de London. «De _London_,» ajoute Geoffroy,
«les étrangers» (c'est-à-dire apparemment les Normands) «ont fait
_Londres_.»

[Note 16: On retrouverait peut-être cette fable dans le Roman de Troie
de Benoît de Sainte-Maure, poëte contemporain de Geoffroy de
Monmouth.]

L'histoire fabuleuse des successeurs de Brutus doit moins à Virgile,
et plus aux traditions orales de la Bretagne. À l'occasion du roi
Hudibras, Geoffroy exprime un scrupule assez inattendu: «Comme ce
prince,» dit-il, «élevait les murs de Shaftesbury, on entendit parler
une aigle; et je rapporterais son discours, si le fait ne me semblait
moins croyable que le reste des histoires.» (Livre II, § 9.) Les
prophéties de l'aigle de Shaftesbury étaient célèbres parmi les
anciens Bretons: dans son douzième et dernier livre, Geoffroy, malgré
l'incrédulité qu'il avait d'abord affectée, assurera qu'en l'année
688, le roi de la Petite-Bretagne Alain les avait consultées en même
temps que les livres des Sibylles et de Merlin, pour savoir s'il
devait ou non mettre ses vaisseaux à la disposition de Cadwallader.

Après Hudibras viennent Bladus, fondateur de Bath;--Leir ou Lear, si
fameux par les ballades et par Shakespeare;--Brennus, le conquérant de
l'Italie;--Elidure, Peredure, dont les poëtes allemands s'emparèrent
plus tard;--Cassibelaun, le rival de César. Enfin, sous le règne de
Lucius, vers 170 de l'ère nouvelle, la foi chrétienne est pour la
première fois introduite en Grande-Bretagne par les missionnaires du
pape Éleuthère. Geoffroy traduit ici Nennius, et ne laisse pas
soupçonner l'autre courant des traditions bretonnes qui rapportaient
l'origine de la prédication évangélique à Joseph d'Arimathie, comme
elle est exposée dans le roman du Saint-Graal. Je donne ailleurs
l'explication du silence qu'il a gardé.

Plus loin Geoffroy rappellera, peut-être avec plus d'exactitude qu'on
ne l'admet aujourd'hui, la grande émigration bretonne en Armorique, à
l'époque du tyran Maxime: il racontera l'histoire des Onze mille
vierges, enfin l'arrivée de Constantin, frère d'Audren, roi de la
Petite-Bretagne. Constantin fut proclamé roi de l'île d'Albion, et
c'est à partir de l'histoire de ce prince que Geoffroy de Monmouth est
mis à contribution par l'auteur ou les auteurs des romans de Merlin et
d'Artus. Je ne vais plus m'attacher qu'aux passages de l'_Historia
Britonum_ reproduits ou imités par les romanciers.

Constantin avait laissé trois fils: Constant, Aurélius Ambroise et
Uter-Pendragon.

Constant, l'aîné, fut d'abord relégué dans un monastère; mais
Wortigern, un des principaux conseillers de Constantin, l'en avait
tiré pour le faire proclamer roi. Sous ce prince faible et timide,
Wortigern gouverna sans contrôle; si bien qu'aspirant lui-même à la
couronne, il entoura le Roi-moine de serviteurs choisis parmi les
Pictes, et, sur un prétexte d'irritation envenimé par le ministre
ambitieux, ces étrangers massacrèrent le pauvre roi qu'ils devaient
défendre. Ils se confiaient dans la reconnaissance du premier
instigateur du crime: ils se trompèrent. Wortigern recueillit le fruit
du meurtre, mais, à peine couronné, il fit pendre les meurtriers de
celui dont il recueillait la couronne.

Cependant personne ne doutait de la part qu'il avait prise à la mort
de Constant. Ceux qui gardaient les deux autres fils de Constantin se
hâtèrent de mettre en sûreté leur vie, en les faisant passer dans la
Petite-Bretagne, où le roi Bude les accueillit et pourvut à leur
éducation.

Wortigern, l'usurpateur, se vit bientôt menacé d'un côté par les
Pictes, qui voulaient venger les meurtriers de Constant, de l'autre
par les deux frères dont il occupait le trône. Pour conjurer ce double
danger, il appela les Saxons à son aide. Ici, Geoffroy raconte au
long, d'après Nennius, l'arrivée d'Hengist, l'amour de Wortigern pour
la belle Rowena, ses démêlés avec les Saxons. Mais l'auteur du roman
de Merlin a passé sous silence tous ces détails et s'est contenté de
dire d'après Geoffroy: «Tant fist Anguis et pourchaça que Vortiger
prist une soe fille à feme, et saichent tuit cil qui cest conte orront
que ce fu celle qui premierement dist en cest roiaume: _Garsoil_.»

Dans Geoffroy de Monmouth, le roi Wortigern est invité à un somptueux
banquet, et, quand il est assis, la fille de Hengist entre dans la
salle, tenant à la main une coupe d'or remplie de vin; elle approche
du Roi, s'incline courtoisement et lui dit: _Lawerd King, Wevs heil!_
Le Roi, subitement enflammé à la vue de sa grande beauté, demande à
son latinier ce que la jeune dame avait dit et ce qu'il lui fallait
répondre: «Elle vous appelle Seigneur roi, et elle offre de boire à
votre santé. Vous devez lui répondre: _Drinck heil!_ Ainsi fit
Wortigern, et, depuis ce temps, la coutume s'est établie en Bretagne,
quand on boit à quelqu'un, de lui dire _Wevs heil_ et de l'entendre
répondre _Drinck heil_.»--De cette tradition paraît venir notre mot
français trinquer et l'ancienne expression si fameuse de _vin de
Garsoi_ ou _Guersoi_, c'est-à-dire versé pour porter des santés, à la
fin des repas. Au reste, c'est aux Anglais à nous dire aujourd'hui
quelle est la meilleure forme de ce mot: _Garsoil_ ou _Wevs heil_, et
quel respect on garde encore pour cet ancien et patriotique usage.

Wortigern, victime de la confiance qu'il accordait aux Saxons, s'était
retiré dans la Cambrie ou pays de Galles. Ses magiciens ou astrologues
lui conseillèrent alors d'élever une tour assez forte pour ne lui
laisser rien craindre de ses ennemis. Il choisit pour le lieu de cette
construction le mont Friri; mais, chaque fois que le bâtiment
commençait à monter, les pierres se séparaient et croulaient l'une sur
l'autre. Le Roi demande à ses magiciens de conjurer ce prodige: ils
répondent, après avoir consulté les astres, qu'il fallait trouver un
enfant né sans père, et humecter de son sang les pierres et le ciment
dont on se servait. Messagers sont envoyés à la recherche de
l'enfant: un jour, en traversant la ville nommée depuis
Kaermerdin[17], ils remarquent plusieurs jeunes gens jouant sur la
place; et bientôt une dispute s'élève: «Oses-tu bien,» disait l'un
d'eux, «te quereller avec moi! Sommes-nous de naissance pareille? Moi,
je suis de race royale par mon père et par ma mère. Toi, personne ne
sait qui tu es; tu n'as jamais eu de père.» En entendant ces mots, les
messagers approchent de Merlin; ils apprennent qu'en effet l'enfant
n'a jamais connu son père, et que sa mère, fille du roi de Demetie (le
Southwall), vivait retirée dans l'église de Saint-Pierre, parmi les
nonnes. La mère et le fils sont aussitôt conduits devant Wortigern, et
la dame interrogée répond: «Mon souverain seigneur, sur votre âme et
sur la mienne, j'ignore complétement ce qui m'est arrivé. Tout ce que
je sais, c'est que, me trouvant une fois avec mes compagnes dans nos
chambres, je vis paraître devant moi un très-beau jouvenceau, qui me
prit dans ses bras, me donna un baiser, puis s'évanouit. Maintes fois,
il revint comme j'étais seule, mais sans se découvrir. Enfin, je le
vis à plusieurs reprises sous la forme d'un homme, et il me laissa
avec cet enfant. Je jure devant vous que jamais je n'eus de rapport
avec un autre que lui.» Le Roi, étonné, fit venir le sage Maugantius:
«J'ai trouvé,» dit celui-ci, dans les livres des philosophes et les
anciennes histoires, que plusieurs hommes sont nés de la même façon.
Apuléius nous apprend dans le livre du Démon de Socrate qu'entre la
lune et la terre habitent des esprits que nous appelons _Incubes_. Ils
tiennent de la nature des hommes et de celle des anges; ils peuvent à
leur gré prendre la forme humaine et converser avec les femmes.
Peut-être l'un d'eux a-t-il visité cette dame et déposa-t-il un enfant
dans ses flancs[18].»

[Note 17: _Kaer-Merdin_, ville de Merdin; aujourd'hui _Caermarthen_,
dans le Southwall.]

[Note 18: Geoffroi de Monmouth, qui n'avait assurément pas trouvé ce
discours de Maugantius dans un ancien livre breton, reparlera dans le
poëme _de Vita Merlini_ de cette classe d'esprits intermédiaires:

  _At cacodæmonibus post lunam subtus abundat,
  Qui nos decipiunt et temtant, fallere docti,
  Et sibi multotiens ex aere corpore sumpto
  Nobis apparent, et plurima sæpe sequuntur;
  Quin etiam coitu mulieres aggrediuntur
  Et faciunt gravidas, generantes more prophano.
  Sic igitur coelos habitatos ordine terno
  Spirituum fecit....._

                                        (_Vita Merlini_, v. 780.)

Apulée, dans le curieux livre du Démon de Socrate, parle en effet de
ces esprits intermédiaires, mais il se tait des _Incubes_, dont saint
Augustin rappelle les faits et gestes, au XVe livre de la _Cité de
Dieu_.]

L'histoire des deux dragons découverts dans les fondements de la
tour, leur combat acharné, les explications données par Merlin, et la
construction de la haute tour, tout cela se trouvait dans Nennius
avant d'être amplifié par Geoffroy de Monmouth, et a été fidèlement
suivi par Robert de Boron. Au milieu de son récit, Geoffroy intercale
les prophéties de Merlin que, dit-il, il a traduites du breton, à la
prière d'Alexandre, évêque de Lincoln. Ces prophéties ont été admises
dans un assez grand nombre de manuscrits du roman de Merlin; mais on
ne peut nier qu'elles ne soient, au moins dans leur forme latine,
l'oeuvre de Geoffroy de Monmouth. Comme les lais bretons, elles
s'étaient conservées dans la mémoire des harpeurs et chanteurs
populaires: et c'est de ces traditions ondoyantes et mobiles, comme il
convient à des prophéties, que Geoffroy dut tirer la rédaction que
nous en avons conservée, et qui eut aussitôt dans l'Europe entière un
si grand retentissement.

Voici les autres récits de l'_Historia Britonum_ que s'est appropriés
l'auteur du roman de Merlin et que Geoffroy n'avait pas trouvés dans
Nennius.

Wortigern, après la première épreuve du savoir de Merlin, désire
apprendre ce qui peut encore le menacer, et la façon doit il doit
mourir. Merlin l'avertit d'éviter le feu des fils de Constantin. «Ces
princes voguent déjà vers l'île de Bretagne; ils chasseront les
Saxons, ils te contraindront à chercher un refuge dans une tour à
laquelle ils mettront le feu. Hengist sera tué, Aurélius Ambroise
couronné. Il aura pour successeur son frère Uter-Pendragon.»

Les événements répondent à la prédiction; mais, chez le romancier,
l'intervention de Merlin est permanente et plus décisive. Le transport
des pierres d'Irlande dans la plaine de Salisbury, ces pierres si
fameuses sous le nom de _Stonehenge_ et de _Danse des géants_, est
mieux et plus longuement raconté par Geoffroy; l'événement est placé
sous le règne d'Ambrosius-Uter, qui aurait ainsi voulu consacrer la
sépulture des Bretons immolés par les Saxons, et dont les corps
reposaient dans la plaine; tandis que le romancier fait arriver les
pierres un peu plus tard, pour entourer la tombe de ce roi Ambrosius,
frère aîné d'Uter-Pendragon.

C'est encore à Geoffroy que les romanciers ont emprunté l'histoire des
amours d'Ygierne et d'Uter et la naissance d'Artus. Mais, chez le
latiniste, Artus succède à son père, sans passer par l'épreuve de
l'épée fichée dans l'enclume du perron.

Plusieurs des héros secondaires de nos romans sont nommés par
Geoffroy, mais avec une rapidité qui permet de croire que leur
célébrité populaire n'était pas encore très-bien établie. Tels sont
les trois frères Loth, Urien et Aguisel d'Écosse. Loth, ici comme dans
les romans, époux de la soeur d'Artus, a deux fils, le fameux Walgan
ou Gauvain, et Mordred, qui devait trahir son oncle Artus. Artus a
épousé Gwanhamara (la belle Genièvre), issue d'une noble famille
romaine. Il a pour premier adversaire le Norwégien Riculf, le même que
le roi Rion qui, dans le roman d'Artus, voudra réunir aux vingt-huit
barbes royales de son manteau celle du roi Léodagan de Carmélide, père
de Genièvre. Frollo, roi des Gaules, est également vaincu par Artus,
et bientôt après l'empereur Lucius de Rome vient dans les plaines de
Langres payer de sa vie l'audace qu'il avait eue de déclarer la guerre
aux Bretons.

La belle description des fêtes du couronnement d'Artus, due à
l'imagination et aux souvenirs classiques de Geoffroy, n'est pas
reproduite dans le roman, où elle eût été peut-être mieux à sa place.
Mais les conteurs français ont emprunté à Geoffroy le récit du combat
d'Artus contre le géant du mont Saint-Michel. Quelques jours après la
grande victoire remportée sur les Romains et les Gaulois, Artus reçoit
la nouvelle de la révolte de Mordred et de l'infidélité de
Gwanhamara. Après avoir tué son neveu, il est lui-même mortellement
blessé, et de là transporté dans l'île d'Avalon, où Geoffroy nous
permet de supposer, sans le dire expressément, que les fées l'ont
guéri de ses plaies et le tiennent en réserve pour la future
délivrance des Bretons.

Nous ne suivrons pas l'_Historia Britonum_ au-delà de la mort d'Artus.
Les deux derniers livres se rapportent aux successeurs du héros breton
et n'ont plus d'intérêt pour l'étude particulière des Romans de la
Table ronde. Il nous suffit d'avoir rappelé les passages du livre
latin dont les romanciers ont évidemment profité. Ce que Geoffroy de
Monmouth dit de Gwanhamara qui, au mépris de son premier mariage,
avait accepté pour époux Mordred, prouve que cet historien ou plutôt
ce conteur n'avait aucune idée du roman de Lancelot. D'ailleurs ses
omissions dans la longue liste de tous les personnages illustres qui
assistèrent aux fêtes du couronnement d'Artus permet également de
penser que la plupart des héros de la Table ronde, Yvain, Agravain,
Lionel, Galehaut, Hector des Mares, Sagremor, Baudemagus, Bliombéris,
Perceval, Tristan, Palamède, le roi Marc, la belle Yseult et Viviane
n'existaient pas, ou du moins n'avaient pas encore figuré dans une
composition littéraire. Il faut en dire autant de la Table ronde
elle-même, dont Geoffroy n'a pas dit un seul mot. Uter-Pendragon,
Artus et Merlin, voilà les trois portraits dont il a fourni la
première esquisse aux romanciers, et c'est en partant de là qu'ils
sont arrivés à tous les beaux récits qui durant plusieurs siècles
devaient charmer le monde.

L'_Historia Britonum_ produisit en France et en Angleterre un effet
immense. Les manuscrits s'en multiplièrent; tous les clercs voulurent
aussitôt l'avoir entre les mains. Geoffroy de Monmouth, bientôt après
nommé évêque de Saint-Azaph, reçut le surnom d'Artus, le héros dont il
venait de consacrer la renommée. Son livre fut une sorte de révélation
inattendue pour Henry de Huntingdon, pour Alfred de Bewerley, pour
Robert du Mont-Saint-Michel, qui n'exprimèrent aucun doute sur
l'existence de l'original breton et l'exactitude de la traduction.
Mais on n'accueillit pas en tous lieux ces fabuleux récits avec la
même confiance. Dans le pays de Galles même, source adoptive, sinon
primitive, des fictions bretonnes, il y eut des protestations dont un
auteur contemporain, d'ailleurs assez crédule de sa nature, Giraud de
Galles ou Giraldus Cambrensis, s'est rendu l'organe d'une assez
plaisante façon. C'est en parlant d'un certain Gallois doué de la
faculté d'évoquer les malins esprits et de les conjurer. Cet homme,
ayant su qu'un de ses voisins était tourmenté par ces esprits de
ténèbres, s'avisa de placer l'Évangile de saint Jean sur la poitrine
du malade; aussitôt les démons s'évanouirent comme une volée
d'oiseaux. Il tenta sans désemparer une seconde expérience: à la place
de l'Évangile, il posa le livre de Geoffroy Arthur; aussitôt les
démons revinrent en foule, couvrirent et le livre et tout le corps de
celui qui le tenait, de façon à le tourmenter beaucoup plus qu'ils
n'avaient jamais fait[19]. Il faut avouer que l'épreuve était on ne
peut plus décisive.

[Note 19: _Girald. Cambr. Walliæ Descriptio. Cap. VII_. (Cité par M.
Th. Wright.)]

Mais un autre témoignage bien autrement honorable pour le sentiment
critique des contemporains de Geoffroy de Monmouth est celui de
Guillaume de Newburg, _De rebus anglicis sui temporis libri quinque_,
dont la chronique fut publiée vers la fin du douzième siècle. On dit
qu'il avait voué une haine particulière aux Bretons, et que c'était
pour satisfaire une vengeance personnelle qu'il avait attaqué le livre
de Geoffroy. Peu importe: il nous suffit d'être obligés de reconnaître
dans son invective une argumentation solide et la preuve que tout ou
presque tout semblait déjà fabuleux dans le livre dont il ne conteste
d'ailleurs ni l'ancienneté ni l'origine bretonne.

«La race bretonne,» dit Guillaume de Newburg, «qui peupla d'abord
notre île, eut dans Gildas un premier historien que l'on rencontre
rarement et dont on a fait de rares transcriptions, en raison de la
rudesse et de la fadeur de son style[20]. C'est pourtant un monument
précieux de sincérité. Bien que Breton, il n'hésite pas à gourmander
ses compatriotes, aimant mieux en dire peu de bien et beaucoup de mal
que de dissimuler la vérité. On voit par lui combien ils étaient peu
redoutables comme guerriers, et peu fidèles comme citoyens.

[Note 20: _Cum enim sermone sit admodum impolitus atque insipidus,
paucis eum vel transcribere vel habere curantibus, raro
invenitur_.--Il se pourrait ici que Guillaume de Newburg entendit par
le livre de Gildas celui que nous attribuons à Nennius, et qui, dans
plusieurs manuscrits du douzième siècle, porte cette attribution.]

«À l'encontre de Gildas, nous avons vu de notre temps un écrivain qui,
pour effacer les souillures du nom breton[21], a ourdi une trame
ridiculement fabuleuse, et, par l'effet d'une sotte vanité, nous les a
présentés comme supérieurs en vertu guerrière aux Macédoniens et aux
Romains. Cet homme, nommé Geoffroy, a reçu le surnom d'Artus, pour
avoir décoré du titre d'histoire et présenté dans la forme latine les
fables imaginées par les anciens Bretons à propos d'Artus, et par lui
fort exagérées. Il a fait plus encore, en écrivant en latin, comme une
oeuvre sérieuse et authentique, les prophéties très-mensongères d'un
certain Merlin auxquelles il a de lui-même beaucoup ajouté. C'est là
qu'il nous présente Merlin comme né d'une femme et d'un démon incube,
et comme étant doué d'une vaste prescience, sans doute en raison de la
sainteté de son père; tandis que le bon sens, d'accord avec les livres
sacrés, nous apprend que les démons, étant privés de la clarté divine,
ne voient rien des choses qui ne sont pas encore et ne peuvent que
conjecturer la suite de quelques événements d'après les signes qui
sont à leur portée aussi bien qu'à la nôtre. Il est aisé de
reconnaître la fausseté de ces prédictions de Merlin, pour tout ce qui
touche aux événements arrivés en Angleterre depuis la mort de ce
Geoffroy. Il avait traduit, dit-il, du breton ces impertinences; en
tout cas il les a fortifiées de ses propres inventions, comme il
convient d'en avertir ceux qui seraient tentés d'y ajouter la moindre
confiance. Pour les événements arrivés avant le temps où il écrivait,
il a pu donner à ces prophéties toutes les additions nécessaires, afin
de les mettre en rapport avec les événements mêmes; mais, quant au
livre qu'il appelle _Histoire des Bretons_, il faut être tout à fait
étranger aux anciennes annales, pour ne pas voir les insolents et
audacieux mensonges qu'il ne cesse d'y accumuler. Je passe tout ce
qu'il nous raconte des gestes des Bretons avant Jules César, gestes
peut-être inventés à plaisir par d'autres, mais présentés par lui
comme authentiques. Je passe ce qu'il ajoute à la gloire des Bretons,
depuis Jules César qui les avait subjugués jusqu'au temps d'Honorius,
quand les Romains abandonnèrent l'île, pour pourvoir à leur propre
défense sur le continent. On sait que les Bretons ainsi laissés à la
merci de leurs ennemis eurent alors pour roi Wortigern, le premier qui
réclama le secours d'Hengist, chef des Saxons ou Anglais. Ceux-ci,
après avoir repoussé les Pictes et les Écossais, cédèrent à l'appât
que leur présentait d'un côté la fertilité de l'île, de l'autre la
lâcheté de ceux qui les avaient appelés à leur défense. Ils
s'établirent en Bretagne, accablèrent ceux qui essayèrent de leur
résister, et contraignirent les misérables restes de leurs
adversaires, ceux qu'on nomme aujourd'hui les Gallois, à chercher un
refuge sur des hauteurs ou dans des forêts également inaccessibles.
Les Anglais victorieux eurent une suite de rois très-puissants, entre
autres le petit-neveu d'Hengist, Éthelbert, qui, réunissant sous son
sceptre toute l'île d'Albion jusqu'à l'Humber, reçut la loi de
l'Évangile annoncée par Augustin. Alfred ajouta le Northumberland aux
précédentes conquêtes, après une grande victoire sur les Bretons et
les Écossais. Edwin fut son successeur; Oswald vint après Edwin, et ne
trouva pas dans l'île entière la moindre résistance. Tout cela, le
Vénérable Bède, dont personne ne récuse le témoignage, l'a
parfaitement établi. Il faut donc reconnaître le caractère fabuleux de
tout ce que ce Geoffroy a écrit d'Artus et de ses successeurs d'après
quelques autres et d'après lui-même. Il a rassemblé ces mensonges,
soit par un éloignement coupable de la vérité, soit dans l'intention
de plaire aux Bretons, dont la plupart sont, dit-on, assez stupides,
pour attendre encore Artus et soutenir qu'il n'est pas mort. À
Wortigern il fait succéder Aurélius Ambroise, qui aurait vaincu les
Saxons et reconquis l'île entière. Après Ambroise aurait régné son
frère Uter-Pendragon avec la même autorité. C'est alors qu'il insère
tant de rêveries mensongères à l'occasion de Merlin. Artus, prétendu
fils de ce prétendu Uter, aurait été le quatrième roi des Bretons à
partir de Wortigern; de même que, dans la véritable histoire de Bède,
Éthelbert, converti par Augustin, est le quatrième roi des Saxons à
partir d'Hengist. Ainsi le règne d'Artus et celui d'Éthelbert devaient
être contemporains. Mais on voit aisément ici de quel côté se trouve
la vérité. C'est précisément l'époque du règne d'Éthelbert qu'il
choisit pour élever la gloire et les exploits de son Artus; qu'il le
fait triompher des Anglais, des Écossais, des Pictes; réduire au joug
de ses armes l'Irlande, la Suède, les Orcades, le Danemark, l'Islande:
peu de jours lui suffisent pour lui faire conquérir les Gaules
elles-mêmes, que Jules César avait eu bien de la peine à réduire en
dix ans; de façon que le petit doigt de ce Breton aurait été plus fort
que les reins du plus grand des Césars. Enfin, après tant de
triomphes, il fait revenir Artus en Bretagne et présider une grande
fête avec les princes et les rois subjugués, en présence des trois
archevêques de Londres, de Carléon et d'York, bien que les Bretons
n'eussent pas alors un seul archevêque. Pour couronner tant de fables,
notre conteur fait engager une grande guerre contre les Romains: Artus
est d'abord vainqueur d'un géant de merveilleuse grandeur, bien que,
depuis le temps de David, personne de nous n'ait entendu parler
d'aucun géant. À cette guerre des Romains il fait concourir tous les
peuples de la terre, les Grecs, les Africains, les Espagnols, les
Parthes, les Mèdes, les Libyens, les Égyptiens, les Babyloniens, les
Phrygiens, qui tous périssent dans le même combat, tandis
qu'Alexandre, le plus fameux des conquérants, mit à conquérir tant de
nations diverses plus de douze années. Comment tous les
historiographes qui ont pris si grand soin de raconter les événements
des siècles passés, qui nous en ont même transmis d'une importance
fort contestable, auraient-ils pu passer sous silence les actions d'un
héros si incomparable? Comment n'auraient-ils rien dit non plus de ce
Merlin aussi grand prophète qu'Isaïe? Car la seule différence entre
eux, c'est que Geoffroy n'a pas osé faire précéder les prédictions
qu'il prête à Merlin de ces mots: _Voici ce que dit le Seigneur_, et
qu'il a rougi de les remplacer par ceux-ci: _Voici ce que dit le
diable_. Notez enfin qu'après nous avoir représenté Artus mortellement
frappé dans un combat, il le fait sortir de son royaume pour aller
guérir ses plaies dans une île que les fables bretonnes nomment l'île
d'Avalon; et qu'il n'ose pas dire qu'il soit mort, par la crainte de
déplaire aux Bretons, ou plutôt aux _Brutes_ qui attendent encore son
retour.»

[Note 21: _Pro expiandis his Britonum maculis._]

Je ne vois pas bien ce que la critique moderne pourrait dire de plus
contre ce fameux livre de Geoffroy de Monmouth. Les bons esprits ne
l'avaient donc accepté que comme un recueil d'histoires controuvées à
plaisir, auxquelles les Bretons seuls pouvaient ajouter une foi
sérieuse.

Mais ce jugement lui-même permettait à l'imagination et aux fantaisies
poétiques de prendre l'essor. Geoffroy avait donné l'exemple dont nos
romanciers avaient besoin et qu'ils ne tardèrent pas à suivre. La
courte, informe et cependant précieuse chronique de Nennius avait
éveillé la verve de Geoffroy de Monmouth; et ce que Nennius avait été
pour lui, Geoffroy le fut pour Robert de Boron, et pour les auteurs
des autres romans en prose et en vers, dont la France nous semble
avoir le droit de réclamer la composition, et qui devaient produire
une si grande révolution dans la littérature et même dans les moeurs
de toutes les nations chrétiennes.



§ III.

LE POÈME LATIN: _Vita Merlini_.


Avant d'aborder les romans de la Table ronde, il faut épuiser l'oeuvre
de celui qui paraît en avoir fait naître la pensée.

Les _Prophéties de Merlin_ forment maintenant le septième livre de
l'_Historia Britonum_. Elles avaient été rédigées avant la publication
de cette histoire, et l'auteur les avait envoyées séparément à
l'évêque de Lincoln. Orderic Vital, dont la chronique finit en 1128,
Henri de Huntingdon et Suger, qui n'avaient pas connu l'_Historia
Britonum_, avaient fait usage des _Prophéties_. D'ailleurs, Geoffroy
de Monmouth a constaté cette antériorité: «Je travaillais à mon
histoire,» dit-il au début du septième livre, «quand, l'attention
publique étant récemment attirée sur Merlin[22], je publiai ses
prophéties, à la prière de mes amis, et particulièrement d'Alexandre,
évêque de Lincoln, prélat d'une sagesse et d'une piété éminentes, et
qui se distinguait entre tous, clercs ou laïques, par le nombre et la
qualité des gentilshommes que retenait auprès de lui sa réputation de
vertu et de générosité. Dans l'intention de lui être agréable,
j'accompagnai l'envoi de ces prophéties d'une lettre que je vais
transcrire...»

[Note 22: _Cum de Merlino divulgato rumore_. Expressions curieuses,
qui semblent assez bien prouver que la réputation de Merlin était
alors de date récente, même chez les Gallo-Bretons. Nennius ne l'avait
pas même nommé. Les pages de Guillaume de Newburg citées plus haut
(page 65) confirment encore le peu d'ancienneté de la tradition
merlinesque.]

Dans cette lettre, Geoffroy se flatte d'avoir répondu aux voeux du
prélat en interrompant l'_Historia Britonum_ pour traduire du breton
en latin les Prophéties de Merlin. «Mais,» ajoute-t-il «je m'étonne
que vous n'ayez pas demandé ce travail à quelque autre plus savant et
plus habile. Sans vouloir rabaisser aucun des philosophes anglais,
j'ai le droit de dire que vous-même, si les devoirs de votre haute
position vous en eussent laissé le temps, auriez mieux que personne
composé de pareils ouvrages.»

Soit que l'évêque Alexandre eût regretté d'avoir demandé un livre dont
l'Église contestait l'autorité, soit que ce livre n'eût pas répondu à
ce qu'il en attendait, soit enfin qu'il eût oublié, comme cela
n'arrive que trop souvent, les promesses faites à l'auteur, il mourut
sans avoir donné à Geoffroy le moindre témoignage de gratitude; et
nous l'apprenons dès le début du poëme de la _Vita Merlini_.

«Prêt à chanter la folie furieuse et les agréables jeux[23] de Merlin,
c'est à vous, Robert, de diriger ma plume; vous, honneur de
l'épiscopat et que la philosophie a parfumé de son nectar; vous qui
brillez entre tous par votre science; vous le guide et l'exemple du
monde. Soyez favorable à mon entreprise; accordez au poëte une
bienveillance qu'il n'avait pas trouvée dans le prélat auquel vous
avez mérité de succéder.

[Note 23: Les tours de Merlin, ses prestiges, sont souvent désignés
comme autant de jeux.]

«Je voudrais entreprendre vos louanges, rappeler vos moeurs, vos
antécédents, votre noble naissance, l'intérêt public qui faisait
désirer votre élection au peuple et au clergé de l'heureuse et
glorieuse ville de Lincoln; mais il ne suffirait pas, pour parler
dignement de vous, de la lyre d'Orphée, de la science de Maurus, de
l'éloquence de Rabirius.....»

  Fatidici vatis rabiem musamque jocosam
  Merlini cantare paro: tu corrige carmen,
  Gloria Pontificum, calamos moderando, Roberte.
  Scimus enim quia te perfudit nectare sacro
  Philosophia suo, fecitque per omnia doctum,
  Ut documenta dares, dux et præceptor in orbe.
  Ergo meis coeptis faveas, vatemque tueri
  Auspicio meliore velis quam fecerit alter
  Cui modo succedis, merito promotus honore.
  Sic etenim mores, sic vita probata genusque
  Utilitasque loci clerus populusque petebant,
  Unde modo felix Lincolnia fertur ad astra.

Le poëme contient 1530 vers, et doit être un des derniers ouvrages de
l'auteur. «Bretons,» s'écrie-t-il en l'achevant, «tressez une couronne
à votre Geoffroy de Monmouth. Il est bien _vôtre_ en effet, car
autrefois il a chanté vos exploits et ceux de vos chefs dans le livre
que le monde entier célèbre sous le nom de _Gestes des Bretons_.»

  Duximus ad metam carmen. Vos ergo, Britanni,
  Laurea serta date Gaufrido de Monumeta:
  Est enim vester, nam quondam proelia vestra
  Vestrorumque ducum cecinit scripsitque libellum
  Quem nunc Gesta vocant Britonum celebrata per orbem.

Il semble donc qu'on ne pouvait élever des doutes sur l'auteur de ce
poëme. Le style rappelle l'_Historia Britonum_, autant que la prose
peut rappeler la versification: et Geoffroy avait déjà prouvé qu'il
aimait à faire des vers, par ceux dont il a parsemé, sans la moindre
nécessité, son histoire. Il loue ses patrons dans les deux ouvrages,
avec la même emphase; et si, dans le premier, il fait appel à la
générosité du prélat dont il accuse, dans le second, le défaut de
reconnaissance, c'est qu'il n'aura pas ressenti les effets attendus de
cette générosité. Il avait loué en pure perte, comme notre rimeur
français Wace, lequel, après avoir vanté la libéralité du roi Henry II
d'Angleterre, finit tristement son poëme de _Rou_ en regrettant
l'oubli de ce prince:

  Li Reis jadis maint bien me fist,
  Mult me dona, plus me pramist.
  Et se il tot doné m'éust
  Ce qu'il me pramist, miels me fust.
  Nel pois avoir, nel plut al Rei...

Ses plaintes auraient eu sans doute un accent de reproche plus
prononcé, si le Roi eût alors, comme l'évêque Alexandre, cessé de
vivre. Alexandre, mort en 1147, avait eu pour successeur Robert de
Quesnet; et c'est à cet évêque Robert que Geoffroy adressa la _Vita
Merlini_, comme pour le mettre en mesure de tenir les engagements de
son prédécesseur.

Tout, dans ce poëme de Merlin, marche en parfait accord avec ce que
Geoffroy avait mis dans son _histoire_. On y retrouve le fond des
prophéties de Merlin, auxquelles est ajoutée celle de sa soeur
Ganiede, pour devenir un prétexte d'allusions aux événements
contemporains. Dans l'_histoire_, et non dans les romans, Merlin est
fils d'une princesse de Demetie; et dans le _poëme_, non ailleurs,
Merlin, devenu vieux, règne sur cette partie de la principauté de
Galles:

  Ergo peragratis sub multis regibus annis,
  Clarus habebatur Merlinus in orbe Britannus;
  Rex erat et vates: Demætarumque superbis
  Jura dabat populis...

Dans les deux ouvrages, Wortigern est duc des Gewisseans ou
West-Saxons (aujourd'hui, Hatt, Dorset et Île de Wight); Biduc est roi
de la Petite Bretagne où se réfugient les deux fils de Constant; Artus
succède sans opposition à son père Uter-Pendragon, et la reine
Gwanhamara n'est mentionnée qu'en raison de ses relations criminelles
avec Mordred.

  Illicitam venerem cum conjuge Regis habebat.

Enfin, dans les deux ouvrages, on appuie du témoignage d'Apulée
l'existence d'esprits dispersés entre le ciel et la terre, qui peuvent
entretenir un commerce amoureux avec les femmes. Il est vrai que, dans
le poëme seul, Merlin est marié à Guendolene et a pour soeur Ganiede,
femme de Rodarcus, roi de Galles: l'auteur, en cela, suivait
apparemment une tradition répandue dans le pays de Galles, tradition
qui, pour se transformer, attendait encore la plume des romanciers de
la Table ronde. Mais, puisqu'on ne retrouve dans le poëme de Merlin
aucun trait qui soit inspiré par ces romans de la Table ronde; puisque
la Genièvre, l'Artus, la fée Morgan ne sont pas encore ce qu'ils sont
devenus dans ces romans, il faut absolument en conclure que le poëme a
été composé avant les romans, c'est-à-dire de 1140 à 1150. Il n'était
plus permis, après la composition de l'_Artus_ et du _Lancelot_, de ne
voir qu'une fée dans Morgan, que l'épouse d'Artus enlevée par Mordred
dans Genièvre, et que le mari d'une femme délaissée dans Merlin. Ainsi
tout se réunit pour conserver à Geoffroy de Monmouth l'honneur d'avoir
écrit, vers le milieu du douzième siècle, le poëme _De Vita Merlini_,
après l'_Historia Britonum_ que semble continuer le poëme, pour ce qui
touche à Merlin, et avant le roman français de _Merlin_, qui devait
faire au poëme d'assez nombreux emprunts.

Je regrette donc infiniment de me trouver ici d'une opinion opposée à
celle de mes honorables amis, M. Thomas Wright et M. Fr. Michel,
auxquels on doit d'ailleurs une excellente édition de la _Vita
Merlini_[24]. Oui, le poëme fut assurément composé avant les romans de
la Table ronde. Les allusions qu'on croit y découvrir aux guerres
d'Irlande, extrêmement vagues en elles-mêmes, sont empruntées aux
textes des prophéties en prose, dont la date est bien connue. Je dois
ajouter que toute mon attention n'a pas suffi pour y découvrir le
moindre trait qui pût se rapporter au règne de Henry II. Il est vrai
que le poëte donne au savoir de l'évêque Robert de Quesnet des éloges
que la postérité n'a démentis ni confirmés; mais, dans la bouche de
l'auteur de l'_Historia Britonum_, ces éloges ne sortent pas de la
banalité des compliments obligés. J'en excepte pourtant le vers où
l'on rappelle l'intérêt que les habitants de Lincoln avaient pris à
l'élection du prélat:

  Sic etenim mores, sic vita probata genusque,
  Utilitasque loci, clerus populusque petebant.
  Unde modo felix Lincolnia fertur ad astra.

On peut, en effet, rapprocher ces vers de l'empressement que montra
Robert de Quesnet, suivant Giraud de Galles, pour multiplier dans la
ville de Lincoln les foires et les marchés.

[Note 24: Publiée d'après le manuscrit de Londres. Paris, Didot, 1837;
in-8.]

J'ajouterai qu'il ne peut y avoir aucune raison sérieuse de croire que
la _Vita Merlini_ ait été adressée à Robert Grossetest, évêque de
Lincoln dans la première moitié du treizième siècle. Ce Robert fut
sans doute un prélat très-savant, très-recommandable; il a laissé
plusieurs ouvrages longtemps célèbres; mais il était de la plus basse
extraction, et notre poëte, au nombre des éloges qu'il accorde à son
patron, vante son illustre origine; ce qui convient parfaitement à
Robert de Quesnet, dont la famille était au rang des plus
considérables de l'Angleterre.

C'est encore, à mon avis, bien gratuitement qu'on a voulu séparer du
poëme les quatre derniers vers dans lesquels l'auteur recommande son
oeuvre à l'intérêt de la nation bretonne. Geoffroy, en rappelant la
renommée de l'_Historia Britonum_, n'a rien exagéré, et, en se plaçant
aussi haut dans l'estime publique, il n'a fait que suivre un usage
assez ordinaire alors, et même dans tous les siècles. C'est ainsi que
Gautier de Chastillon terminait son poëme d'Alexandre en promettant à
l'archevêque de Reims, Guillaume, un partage égal d'immortalité:

  Vivemus pariter, vivet cum vate superstes
  Gloria Guillelmi, nullum moritura per ævum.

Les derniers vers de la _Vita Merlini_ sont, dans le plus ancien
manuscrit, de la même main que le reste de l'ouvrage; ce serait donc
accorder à la critique une trop grande licence que lui permettre de
supposer apocryphes tous les passages qui dans un ouvrage
justifieraient l'opinion qu'elle voudrait contredire.

Alexandre était mort en 1147, et Geoffroy de Monmouth fut lui-même
élevé au siége de Saint-Azaph, dans le pays de Galles, en 1151. Il est
naturel de penser que ce fut dans l'intervalle de ces quatre années
qu'il adressa la _Vita Merlini_ à l'évêque Robert de Quesnet,
successeur d'Alexandre.

Mais (dira-t-on, pour expliquer la différence des légendes) il y eut
deux prophètes du nom de Merlin: l'un fils d'un consul romain, l'autre
fils d'un démon incube; le premier, ami et conseiller d'Artus, le
second, habitant des forêts; celui-ci surnommé _Ambrosius_, celui-là
_Sylvester_ ou le _Sauvage_. L'_Historia Britonum_ a parlé du premier,
et la _Vita Merlini_ du second.

Je donnerai bientôt l'explication de tous ces doubles personnages de
la tradition bretonne: mais il sera surtout facile de prouver à ceux
qui suivront le progrès de la légende de Merlin que l'_Ambrosius_, le
_Sylvester_ et le _Caledonius_ (car les Écossais ont aussi réclamé
leur Merlin topique) ne sont qu'une seule et même personne.

Après avoir été, dans Nennius, fils d'un consul romain, et dans
l'_Historia Britonum_ fils d'un démon incube, Merlin deviendra dans le
poëme français de Robert de Boron l'objet des faveurs égales du ciel
et de l'enfer. Il aimera les forêts, tantôt celles de Calidon en
Écosse, tantôt celles d'Arnante ou de Brequehen dans le
Northumberland, tantôt celles de Brocéliande dans la Cornouaille
armoricaine. Cet amour de la solitude ne l'empêchera pas de paraître
souvent à la Cour, d'être le bon génie d'Uter et de son fils Artus.
Ainsi, Geoffroy de Monmouth a pu suivre une tradition qui faisait de
la mère du prophète une princesse de Demetie, et du prophète devenu
vieux un roi de ce petit pays; tandis que les continuateurs de Robert
de Boron auront suivi la tradition continentale en le faisant retenir
par Viviane dans la forêt de Brocéliande. Mais ce double récit ne fait
pas qu'il y ait eu réellement deux ou trois prophètes du nom de
Merlin.

Réunissons maintenant les traits légendaires ajoutés dans le poëme
latin à ceux que renfermait déjà l'_Historia Britonum_.

Merlin perd la raison à la suite d'un combat dans lequel il a vu périr
plusieurs vaillants chefs de ses amis. Il prend en horreur le séjour
des villes, et, pour se dérober à tous les regards, il s'enfonce dans
les profondeurs de la forêt de Calidon.

  Fit silvester homo, quasi silvis editus esset.

Sa soeur la reine Ganiede envoie des serviteurs à sa recherche. Un
d'eux l'aperçoit assis sur les bords d'une fontaine et parvient à le
faire rentrer en lui-même en prononçant le nom de Guendolene, et en
formant sur la harpe de douloureux accords:

  Cum modulis citharæ quam secum gesserat ultro.

Merlin consent à quitter les bois, à reparaître dans les villes. Mais
bientôt le tumulte et le mouvement de la foule le replongent dans sa
première mélancolie; il veut retourner à la forêt. Ni les pleurs de sa
femme, ni les prières de sa soeur, ne peuvent le fléchir. On
l'enchaîne; il pleure, il se lamente. Puis tout à coup, voyant le roi
Rodarcus détacher du milieu des cheveux de Ganiede une feuille verte
qui s'y trouvait mêlée, il jette un éclat de rire. Le roi s'étonne et
demande la raison de cet éclair de gaieté. Merlin veut bien répondre,
à la condition qu'on lui ôtera ses chaînes et qu'on lui permettra de
retourner dans les bois. Dès que la liberté lui est rendue, il dévoile
les secrets de sa soeur, la reine Ganiede. Le matin même, elle avait
prodigué ses faveurs à un jeune varlet, sur un lit de verdure dont une
des feuilles était demeurée dans ses cheveux. Ganiede proteste de son
innocence: «Comment, dit-elle, ajouter la moindre foi aux paroles d'un
insensé!» Et, pour justifier le mépris que méritaient de telles
accusations, elle fait prendre successivement trois déguisements à
l'un des habitués du palais. Merlin interrogé annonce à cet homme
trois genres de mort. La prédiction s'accomplit, mais beaucoup plus
tard[25], et la reine, en attendant, triomphe de la fausse science du
devin. On retrouvera dans le roman de Merlin cet épisode devenu
célèbre.

[Note 25:

  Sicque ruit, mersusque fuit lignoque pependit,
  Et fecit vatem per terna pericula verum.

Il faut remarquer que sir Walter Scott, d'après l'ancien chroniqueur
écossais Fordun, a commis une étrange méprise en appliquant cette
prophétie du triple genre de mort de la même personne à Merlin
lui-même: «Merlin, according to his own prediction, perished at once
by wood, earth and water. For being pursued with stones by the
rustics, he fell from a rock into the river Tweed, and was transfixed
by a sharp stake fixed there for the purpose of extending a fish-net.»
Et là-dessus de citer quatre vers dont les deux derniers appartiennent
au poëme de Geoffroy:

  Inde perfossus, lapide percussus, et unda
  Hanc tria Merlini feruntur inire necem;
  Sicque ruit mersusque fuit, lignoque prehensus,
  Et fecit vatem per terna pericula verum.

Nouvelle preuve de la facilité avec laquelle les traditions se
transforment et se corrompent.]

Merlin reprend le chemin de la forêt. En le voyant partir, sa femme et
sa soeur semblent inconsolables: «Ô mon frère,» dit Ganiede, «que
vais-je devenir, et que va devenir votre malheureuse Guendolene? si
vous l'abandonnez, ne pourra-t-elle chercher un consolateur?--Comme il
lui plaira,» répond Merlin; «seulement celui qu'elle choisira fera
bien d'éviter mes regards. Je reviendrai le jour qui devra les unir,
et j'apporterai mon présent de secondes noces.»

  «Ipsemet interero donis munitus honestis,
  Dotaboque datam profuse Guendoloenam.»

Un jour, les astres avertissent Merlin retiré dans la forêt que
Guendolene va former de nouveaux liens. Il rassemble un troupeau de
daims et de chèvres, et lui-même, monté sur un cerf, arrive aux portes
du palais et appelle Guendolene. Pendant qu'elle accourt assez émue,
le fiancé met la tête à la fenêtre et se prend à rire à la vue du
grand cerf que monte l'étranger. Merlin le reconnaît, arrache les bois
du cerf, les jette à la tête du beau rieur et le renverse mort au
milieu des invités. Cela fait, il pique des deux et veut regagner les
bois: mais on le poursuit; un cours d'eau lui ferme le passage; il
est atteint et ramené à la ville:

  Adducuntque domum, vinctumque dedere sorori[26].

[Note 26: Il n'y avait rien à tirer de ce singulier épisode, emprunté
sans doute à quelque ancien lai. On n'en retrouve aucune trace dans
les romans de la Table ronde.]

On ne voit pas que la mort du fiancé de Guendolene ait été vengée, et
Merlin demeure l'objet du respect des gens de la cour. Pour lui rendre
supportable le séjour des villes, le roi lui offre des distractions et
le conduit au milieu des foires et des marchés. Merlin jette alors
deux nouveaux ris dont le roi veut encore pénétrer la cause. Il met à
ses réponses la même condition: on le laissera regagner sa chère
forêt. D'abord il n'a pu voir sans rire un mendiant bien plus riche
que ceux dont il sollicitait la charité, car il foulait à ses pieds un
immense trésor. Puis il a ri d'un pèlerin achetant des souliers neufs
et du cuir pour les ressemeler plus tard, tandis que la mort
l'attendait dans quelques heures. Ces deux jeux se retrouveront dans
le roman de Merlin.

Libre de retourner une seconde fois dans la forêt, le prophète console
sa soeur et l'engage à construire sur la lisière des bois une maison
pourvue de soixante-dix portes et de soixante-dix fenêtres: lui-même y
viendra consulter les astres et raconter ce qui doit avenir.
Soixante-dix scribes tiendront note de tout ce qu'il annoncera.

La maison construite, Merlin se met à prophétiser, et les clercs
écrivent ce qu'il lui plaît de chanter:

  O rabiem Britonum quos copia divitiarum
  Usque superveniens ultra quam debeat effert!...

Après un long accès fatidique, le poëte, sans trop prendre souci de
nous y préparer, fait intervenir Telgesinus ou Talgesin, qui,
nouvellement arrivé de la Petite-Bretagne, raconte là ce qu'il a
appris à l'école du sage Gildas. Le système que le barde développe
résume les opinions cosmogoniques de l'école armoricaine. Il admet les
esprits supérieurs, inférieurs et intermédiaires. Puis le vieux devin
passe en revue les îles de la mer. L'île des Pommes, autrement appelée
Fortunée, est la résidence ordinaire des neuf Soeurs, dont la plus
belle et la plus savante est Morgen; Morgen connaît le secret et le
remède de toutes les maladies; elle revêt toutes les formes; elle peut
voler comme autrefois Dédale, passer à son gré de Brest à Chartres, à
Paris; elle apprend la «mathématique» à ses soeurs, Moronoe, Mazoe,
Gliten, Glitonea, Gliton, Tyronoe, Thyten, et l'autre Thyten, grande
harpiste. «C'est dans l'_île Fortunée_,» ajoute Talgesin, «que, sous
la conduite du sage pilote Barinthe, j'ai fait aborder Artus, blessé
après la bataille de Camblan; Morgen[27] nous a favorablement
accueillis, et, faisant déposer le roi sur sa couche, elle a touché de
sa main les blessures et promis de les cicatriser s'il voulait
demeurer longtemps avec elle. Je revins, après lui avoir confié le
roi.»

  Inque suis thalamis posuit super aurea regem
  Strata, manuque detexit vulnus honesta,
  Inspicitque diu, tandemque redire salutem
  Posse sibi dixit, si secum tempore longo
  Esset...

[Note 27: Morgen n'est pas encore dans le poëme la soeur d'Artus.]

Monmouth, dans sa très-véridique histoire, s'était contenté de dire
qu'Artus, mortellement blessé, avait été porté dans l'île d'Avalon
pour y trouver sa guérison; ce qui présenterait une contradiction
ridicule, si l'île d'Avalon et le pays des Fées n'étaient pas
ordinairement, dans les chansons de geste et dans les traditions
bretonnes, l'équivalent des Champs-Élysées chez les Anciens.

D'ailleurs, la description de cette île:

  Insula pomorum quæ Fortunata vocatur,

avec son printemps perpétuel et sa merveilleuse abondance de toutes
choses, convient assez mal à cette île d'Avalon, qu'on crut plus tard
reconnaître dans Glastonbury.

Un dernier trait de la légende galloise de Merlin se retrouve dans
notre poëme. Merlin et Talgesin exposaient à qui mieux mieux les
propriétés de certaines fontaines et la nature de certains oiseaux,
quand ils sont interrompus par un fou furieux qu'on entoure et sur
lequel on interroge Merlin: «Je connais cet homme,» dit-il; «il eut
une belle et joyeuse jeunesse. Un jour, sur le bord d'une fontaine,
nous aperçûmes plusieurs pommes qui semblaient excellentes. Je les
pris, les distribuai à mes compagnons et n'en réservai pas une seule
pour moi. On sourit de ma libéralité, et chacun s'empressa de manger
la pomme qu'il avait reçue; mais l'instant d'après, les voilà tous
pris d'un accès de rage qui les fait courir dans les bois en poussant
des cris et des hurlements effroyables. L'homme que vous voyez fut une
des victimes. Les fruits cependant m'étaient destinés et non pas à
eux. C'était une femme qui m'avait longtemps aimé et qui, pour se
venger de mon indifférence, avait répandu ces fruits empoisonnés dans
un lieu où je me plaisais à venir. Mais cet homme, en humectant ses
lèvres de l'eau de la fontaine voisine, pourra retrouver sa raison.»

L'épreuve fut heureuse: l'insensé, revenu à lui-même, suivit Merlin
dans la forêt de Calidon; Talgesin demanda la même faveur, et la reine
Ganiede ne voulut pas non plus se séparer de son frère. Tous quatre
s'enfoncèrent dans l'épaisseur des bois, et le poëme finit par une
tirade prophétique chantée par Ganiede, devenue tout à coup presque
aussi _prévoyante_ que son frère.

Je l'ai déjà dit, ce poëme, expression de la tradition galloise du
prophète Merlin, ne sera pas inutile au prosateur français, et nous
permettra de mieux suivre les développements de la légende
armoricaine, exprimée dans la seconde branche de nos Romans de la
Table ronde.



IV.

SUR LE LIVRE LATIN DU GRAAL ET SUR LE POÈME DE JOSEPH D'ARIMATHIE.


Établissons d'abord comme un fait dont nous aurons plus tard à fournir
les preuves, que les cinq branches romanesques qui forment le Cycle
primitif de la Table ronde, bien que réunies assez ordinairement dans
les anciens manuscrits, ont été séparément écrites, sans qu'on eût
d'abord l'intention de les coordonner l'une à l'autre. Ces récits ont
été disposés comme on les voit aujourd'hui par des _assembleurs_ (il
faut me permettre ce mot) qui, pour en effacer les disparates, en
former les jointures, ont été conduits à des interpolations et
additions assez nombreuses.

Le _Saint-Graal_ et _Merlin_ parurent les premiers. Un second auteur
donna le livre d'_Artus_, que les assembleurs réunirent au Merlin. Un
troisième fit le _Lancelot du Lac_; un quatrième, la _Quête du
Saint-Graal_, qui compléta les récits précédents.

Ces livres, composés à des époques assez rapprochées, furent d'abord
transcrits à petit nombre, en raison de leur longueur et du refus que
faisaient les clercs de les admettre dans le trésor des maisons
religieuses. On n'en trouvait çà et là un exemplaire que chez certains
princes pour lesquels on les avait copiés et qui rarement les
possédaient tous. Helinand, dont la chronique s'arrête à l'année 1209,
n'en avait parlé que par ouï-dire, et Vincent de Beauvais, qui nous a
conservé cette chronique en l'insérant dans le _Speculum historiale_,
ne semble pas les avoir mieux connus. Voici les précieuses paroles
d'Helinand:

«Anno 717. Hoc tempore, cuidam eremitæ monstrata est mirabilis quædam
visio per Angelum, de sancto Josepho, decurione nobili, qui corpus
Domini deposuit de cruce; et de catino illo vel paropside in quo
Dominus coenavit cum discipulis suis; de qua ab eodem eremita
descripta est historia quæ dicitur _Gradal_. Gradalis autem vel
Gradale dicitur gallicè scutella lata et aliquantulum profunda in qua
pretiosæ dapes, cum suo jure» (dans leur jus), «divitibus solent
apponi, et dicitur nomine _Graal_... Hanc historiam latinè scriptam
invenire non potui; sed tantum gallicè scripta habetur à quibusdam
proceribus; nec facilè, ut aiunt, tota inveniri potest. Hanc autem
nondum potui ad legendum sedulò ab aliquo impetrare.»

La curiosité, vivement éveillée, conduisit bientôt à la pensée de
former un recueil unique de ces romans, devenus l'entretien de toutes
les cours seigneuriales[28]. En les étudiant aujourd'hui, on pourrait
encore y distinguer la main des assembleurs. Ainsi, tandis que le
romancier du Saint-Graal avait annoncé le livre comme apporté du ciel
par Jésus-Christ, les assembleurs le donnent pour une histoire faite
de toutes les histoires du monde; messire de Boron l'aurait composée,
tantôt seul et par le commandement du roi Philippe de France, tantôt
avec l'aide de Me Gautier Map, et par le commandement du roi Henry
d'Angleterre. Ils privent le livre de Merlin de son dernier
paragraphe, où se trouvait annoncée la suite de l'histoire d'Alain le
Gros, et remplacent la branche promise par celle d'Artus. On lisait
encore vers la fin du Merlin qu'Artus, à partir de son couronnement,
«avait longuement tenu son royaume en paix.» La ligne a été biffée,
parce qu'immédiatement après on insérait le livre d'Artus, oeuvre d'un
autre écrivain, où d'abord étaient racontées les longues guerres
d'Artus avec les Sept rois, avec Rion d'Islande, avec les Saisnes ou
Saxons. Il faut prendre garde à toutes ces retouches, à ces
interpolations, si l'on veut se rendre compte de la composition
successive de ces fameux ouvrages.

[Note 28: «Ferebantur per ora,» dit Alfred de Beverley, vers 1160,
«multorum narrationes de historia Britonum; notamque rusticitatis
incurrebat qui talium narrationum scientiam non habebat.» (Cité par
sir Fred. Madden.)]

Voilà tout ce que j'avais besoin de dire ici de l'ensemble des cinq
grands romans, qui, comme on le pense bien, ne sont pas venus d'une
manière fortuite, _prolem sine matre creatam_, changer le mouvement
des idées et le caractère des oeuvres littéraires. L'écrivain français
auquel revient l'honneur d'avoir mis sur la trace d'une source si
féconde est, ainsi que tous les critiques l'ont déjà reconnu, Robert
de Boron. Robert de Boron n'est cependant pas l'auteur du roman[29] du
_Saint-Graal_, comme l'ont dit et répété les assembleurs; il n'a fait
que le poëme de _Joseph d'Arimathie_.

[Note 29: Je préviens une fois pour toutes que je laisse au mot
_roman_ son ancienne signification de _livre écrit en français_.]

Ce roman en vers est fondé sur une tradition que j'appellerais
volontiers l'Évangile des Bretons, et qui remontait peut-être au
troisième ou quatrième siècle de notre ère. Le pieux décurion qui
avait mis le Christ au tombeau était devenu, sous la main des
légendaires, l'apôtre de l'île de Bretagne. Il avait miraculeusement
passé la mer, était venu fonder sur la Saverne, dans le Somersetshire,
le célèbre monastère de Glastonbury, et son corps y avait été déposé.
Telle était l'ancienne croyance bretonne, et l'on peut voir combien
elle était devenue chère à ce peuple, en se reportant aux dernières
années du sixième siècle, quand le pape saint Grégoire, à la demande
du roi saxon Éthelbert, envoya des prêtres romains pour travailler à
la conversion des nouveaux conquérants. Les vieux Bretons
s'indignèrent de cette intervention de l'évêque de Rome, qui venait
ouvrir les portes du paradis à la race détestée de leurs oppresseurs.
Et ce fut bien pis, quand Augustin, le chef de la mission, s'avisa de
blâmer les formes consacrées de leur liturgie. «De quel droit,»
disaient-ils, «le Pape vient-il désapprouver nos cérémonies et
contester nos traditions? Nous ne devons rien aux Romains; nous avons
été jadis chrétiennés par les premiers disciples de Jésus-Christ,
miraculeusement arrivés d'Asie. Ils ont été nos premiers évêques; ils
ont transmis à ceux qui leur ont succédé le droit de sacrer et
ordonner les autres.»

Il faut voir, dans le beau livre des _Moines d'Occident_, l'histoire
de cette grande et curieuse querelle. L'animosité prit alors d'assez
larges proportions pour que les envoyés de Rome fussent accusés par
les clercs bretons d'avoir provoqué la ruine et l'incendie du célèbre
monastère de Bangor, centre de la résistance à la nouvelle liturgie.
Que l'accusation ait ou n'ait pas été fondée, que les motifs de
séparation aient été plus ou moins plausibles, il n'en faut pas moins
admettre que, pour justifier une si longue obstination, le clergé
breton devait alléguer une ancienne tradition qui ne s'accordait pas
avec les traditions des autres églises et les décisions de la cour de
Rome.

M. le comte de Montalembert, après avoir reconnu l'ancienneté de la
légende de l'apostolat de Joseph d'Arimathie[30], refuse cependant,
avec M. Pierre Varin, d'admettre que l'Église bretonne ait jamais eu
la moindre tendance schismatique. Suivant lui, les Bretons, avant les
Anglo-Saxons, croyaient bien devoir les premières semences de la foi à
Joseph, «qui n'aurait emporté de Judée pour tout trésor que quelques
gouttes du sang de Jésus-Christ; et c'est ainsi que le midi de la
France faisait remonter ses origines chrétiennes à Marthe, à Lazare, à
Madeleine. Mais,» ajoute ailleurs le grand écrivain[31], «les usages
bretons ne différaient des usages romains que sur quelques points qui
n'avaient aucune importance; c'était sur la date à préférer pour la
célébration de la fête de Pâques; c'était sur la forme de la tonsure
monastique et sur les cérémonies du baptême[32].» Si M. de
Montalembert et les autorités qu'il allègue avaient pu devancer
l'opinion générale et attacher quelque importance à la lecture du
Saint-Graal, ils auraient assurément changé d'opinion; ils auraient
reconnu que les légendes vraies ou fabuleuses de l'arrivée en Espagne
et en France de saint Jacques le Mineur, de Lazare, Marthe et
Madeleine, pouvaient bien se concilier avec la tradition romaine, mais
qu'il en avait été tout autrement de la légende de Joseph, qui, le
faisant dépositaire du vrai sang de Jésus-Christ, le présentait comme
le premier évêque investi par le Christ du droit de transmettre le
sacrement de l'Ordre aux premiers clercs bretons, desquels seuls
aurait procédé toute la hiérarchie sacerdotale, dans cette ancienne
Église.

[Note 30: _Moines d'Occident_, t. III, p. 24, 25.]

[Note 31: P. 87.]

[Note 32: Bède, après avoir parlé de cette supputation différente du
temps pascal, ajoute pourtant: «Alia plurima unitati ecclesiasticæ
contraria faciebant. Sed suas potius traditiones universis quæ per
orbem concordant ecclesiis, præferebant» (lib. II, ch. II).]

Bien que le Vénérable Bède n'ait pas déterminé quels étaient ces
sentiments «contraires à l'église universelle,--ces traditions que les
Bretons et les Scots mettaient au-dessus de celles qui sont admises
par toutes les Églises du monde,» peut être dans la crainte de jeter
un nouveau brandon dans le feu des résistances, il n'est pas malaisé
de voir, dans son livre même, une sorte d'indication des points sur
lesquels portait le désaccord. Au livre V, dans le chapitre XXI
consacré à rappeler la vie de saint Wilfride, originaire d'Écosse et
réformateur de plusieurs monastères, nous voyons le saint, avant même
d'être tonsuré, apprendre les Psaumes et quelques autres livres[33].
Puis, entré dans le monastère de Lindisfarn[34], Wilfride vient à
penser, après un séjour de quelques années, que la voie du salut telle
que la traçaient les Scots, ses compatriotes, était loin d'être celle
de la perfection[35]: il prend donc le parti de se rendre à Rome, pour
y voir quels étaient les rites ecclésiastiques et monastiques qu'on y
observait. Arrivé dans cette ville, il doit à Boniface, savant
archidiacre et conseiller du Souverain Pontife, les moyens d'apprendre
dans leur ordre les _quatre Évangiles_, le comput raisonnable de
Pâques, «et beaucoup d'autres choses qu'il n'avait pu apprendre dans
sa patrie[36].» Arrêtons-nous ici. N'est-il pas singulier de voir
Wilfride obligé d'aller à Rome pour y entendre les quatre
Évangélistes? et n'est-il pas permis d'en conclure que les Scots, et à
plus forte raison les Gallois, mettaient quelque chose au-dessus de
ces quatre livres consacrés? En tout cas, on sait qu'ils refusaient
de reconnaître le droit réclamé par les papes de nommer ou désigner
leurs évêques. C'était suivant eux du métropolitain d'York, que devait
exclusivement procéder toute la hiérarchie de l'Église bretonne.
Comment auraient-ils pu justifier cette prétention, sinon sur la foi
d'un cinquième Évangile, ou du moins de seconds _Actes des Apôtres_?
MM. Varin et de Montalembert triomphent en nous défiant de trouver,
dans la liturgie bretonne, un autre rapport avec l'Église grecque que
celui du comput pascal. Mais, d'abord, nous ne savons pas bien toutes
les formes de cette liturgie bretonne; puis, nous comprenons sans
peine que la tradition de l'apostolat de Joseph d'Arimathie, née
peut-être de la possession de quelque relique attribuée à ce
personnage, et déposée originairement dans le monastère de
Glastonbury, que cette tradition, disons-nous, n'ait rien eu de commun
avec les usages et les rites de l'Église byzantine. Les Bretons
croyaient simplement avoir été faits chrétiens sans le secours de
Rome, et ils ne tenaient qu'à rester indépendants de ce siége suprême.

[Note 33: _Quia acri erat ingenii, didicit citissimè Psalmos et
aliquos codices, necdum quidem attonsus_.]

[Note 34: Aujourd'hui Holy-Island, en Écosse, à quatre lieues de
Berwick.]

[Note 35: _Animadvertit animi sagacis minimè perfectam esse virtutis
viam quæ tradebatur a Scotis._]

[Note 36: _Veniens Romam, ac meditatim rerum ecclesiasticarum
quotidiana mancipatus instantia, pervenit ad amicitiam viri
sanctissimi Bonifacii... cujus magisterio quatuor Evangeliorum libros
ex ordine didicit, computum Paschæ rationabilem et alia multa quæ in
patria nequiverat, eodem magistro tradente, percepit._]

Voilà donc quel fut le vrai sujet de la résistance du clergé breton
aux missionnaires du pape Grégoire. Si les dissidences de ce genre ne
constituent pas une tendance au schisme, je ne vois pas trop qu'on ait
le droit d'appeler schismatiques les Arméniens, les Moscovites, et
les Grecs. J'oserai donc appliquer à M. de Montalembert les paroles
que notre romancier adresse au poëte Wace. Si le clergé breton ne lui
semble pas avoir jamais décliné la suprématie du souverain pontife,
c'est qu'il n'avait pas connaissance du livre du Saint-Graal, dans
lequel il eut vu l'origine et les motifs de cette résistance
incontestable.

Que les Bretons du sixième siècle aient reconnu pour leurs premiers
apôtres les disciples du Sauveur, ou bien seulement le décurion Joseph
d'Arimathie, cette tradition est, en tous cas, le fondement de
l'édifice romanesque élevé dans le cours du douzième siècle. Passons
de l'époque de la première conversion des Anglo-Saxons, à la fin du
septième siècle, alors que l'antagonisme des deux Églises, exalté par
le massacre des moines de Bangor et le triomphe des Saxons, n'a rien
perdu de sa violence. Les deux derniers rois de race bretonne,
Cadwallad et Cadwallader, ont été l'un après l'autre chercher un
refuge en Armorique: le premier, auprès du roi Salomon[37], dont les
vaisseaux le ramenèrent bientôt dans l'île; le second, auprès du roi
Alain le Long, ou le Gros. Cadwallad, pour quelque temps rétabli,
laissa dans les établissements saxons une trace sanglante et prolongée
de son retour. Après sa mort, son fils Cadwallader, victime d'une
lutte renouvelée, quitta et abandonna la Grande-Bretagne en promettant
d'y revenir comme avait fait son père; mais, au lieu d'accepter les
secours que semblait lui offrir Alain, il s'en va mourir à Rome, où le
Pape le met au rang des saints et lui fait dresser un tombeau, objet
de la vénération des pèlerins bretons. Ceux-ci, refoulés dans le pays
de Galles, attendaient toujours de leurs princes la fin de la
domination étrangère; car les bardes, dont l'influence se confondait
avec celle des clercs, avaient annoncé que Cadwallad, d'abord, puis
Cadwallader, étaient prédestinés à renouveler les beaux jours d'Artus,
et que ce n'était pas en vain que Joseph d'Arimathie avait jadis
apporté dans l'île le vase dépositaire du vrai sang de Jésus-Christ.

[Note 37: La _Nef de Salomon_ dont l'imagination gallo-bretonne a tiré
un si merveilleux parti dans le _Saint-Graal_ et la seconde partie de
_Lancelot_, doit peut-être son inspiration à l'un des vaisseaux
fournis par le roi breton Salomon à Cadwallad.]

Je ne sais; mais tout me porte à croire que la tradition de ce vase
miraculeux grandit au milieu des circonstances que je viens
d'indiquer. Les noms de Cadwallad et d'Alain le roi de la
Petite-Bretagne rappellent de trop près ceux de Galaad, chevalier
destiné à retrouver le vase, et d'Alain le Gros, qui devait en être
le gardien, pour nous permettre d'attribuer au hasard une telle
coïncidence. Mais les rois Cadwallad, Cadwallader et Alain le Long,
triple fondement de tant d'espérances, étant morts sans que le
précieux sang eût été retrouvé, et que les Saxons eussent été chassés,
la même confiance ne fut plus sans doute accordée aux bardes, aux
devins, quand ils répétèrent que le triomphe des Bretons était
seulement retardé, que l'heure de la délivrance sonnerait quand le
corps de saint Cadwallader serait ramené en Bretagne, et quand on
aurait retrouvé la relique tant regrettée et jusque-là si vainement
cherchée.

Geoffroy de Monmouth, tout en se gardant de prononcer le nom de Joseph
d'Arimathie et de son plat, s'est rendu l'interprète de ces espérances
bretonnes.

«Cadwallader,» dit-il, «avait obtenu du roi Alain, son parent, la
promesse d'une puissante assistance: la flotte destinée à la conquête
de l'île de Bretagne était déjà prête, quand un ange avertit le prince
fugitif de renoncer à son entreprise. Dieu ne voulait pas rendre aux
Bretons leur indépendance avant les temps prédits par Merlin: Dieu
commandait à Cadwallader de partir pour Rome, de s'y confesser au
Pape, et d'y achever pieusement ses jours. À sa mort, il serait mis au
rang des saints, et les Bretons verraient la fin de la domination
saxonne quand sa dépouille mortelle serait ramenée en Bretagne et
qu'on retrouverait certaines reliques saintes[38] qu'on avait enfouies
pour les soustraire à la fureur des païens.»

[Note 38: Tunc demum, revelatis etiam cæterorum sanctorum reliquiis,
quæ propter paganorum invasionem absconditæ fuerant, amissum regnum
recuperarent, etc.]

Ce fut trente ans environ après la mort du roi Cadwallader, vers l'an
720, qu'un clerc du pays de Galles, prêtre ou ermite, s'avisa
d'insérer dans un recueil de leçons ou de chants liturgiques
l'ancienne tradition de l'apostolat de Joseph d'Arimathie et du
précieux vase dont il avait été dépositaire. Pour donner à ce
_Graduel_ (voyez Du Cange, à _Gradale_) une incomparable autorité, il
annonça que Jésus-Christ en avait écrit l'original, et lui avait
ordonné de le copier mot à mot, sans y rien changer. Il avait, dit-il,
obéi, et transcrit fidèlement l'histoire de l'amour particulier du
Fils de Dieu pour Joseph, de la longue captivité de celui-ci, de sa
délivrance miraculeuse, due au fils de l'empereur Vespasien, que la
vue de l'image du Sauveur, empreinte sur le voile de la Véronique,
avait guéri de la lèpre. Joseph, premier évêque sacré de la main de
Jésus-Christ, avait reçu le privilége d'ordonner les autres évêques et
de donner commencement à la hiérarchie ecclésiastique. Il était
arrivé miraculeusement dans l'île de Bretagne, avait marié ses parents
aux filles des rois de la contrée nouvellement convertis, et était
mort après avoir remis le dépôt du vase précieux à Bron, son
beau-frère, qui, plus tard, en avait confié la garde à son petit-fils,
le Roi pécheur. Le _Gradale_ finissait par la généalogie, ou, comme
dit Geoffroy Gaimar, la _transcendance_ des rois bretons, tous issus
des compagnons de Joseph d'Arimathie.

Ce livre fut conservé dans la maison religieuse où sans doute il avait
été composé; soit à Salisbury, comme prétend le pseudonyme auteur du
livre de _Tristan_, soit plutôt à Glastonbury, que Joseph avait,
dit-on, fondée, où l'on croyait posséder son tombeau, où l'on crut
ensuite retrouver celui d'Artus. Mais l'influence que cette oeuvre
audacieuse devait exercer plus tard sur le mouvement littéraire ne fut
pas celle que son auteur en avait attendue. Le clergé breton sentit de
bonne heure le danger d'en faire usage, et recula devant les
conséquences du schisme qu'elle n'eût pas manqué de provoquer. C'eût
été rompre en effet avec l'Église romaine, et révoquer en doute les
paroles de l'Évangile, qui font de saint Pierre la pierre angulaire de
la nouvelle loi. Demeuré secret, le _Graal_ breton fut, durant trois
siècles, oublié; du moins n'éveilla-t-il une sorte de curiosité
respectueuse que parmi les bardes du pays de Galles. Peut-être même
n'en aurait-on jamais parlé, sans les luttes de la papauté et de Henri
II, sans le désir qu'eut un instant ce prince de rompre entièrement
avec l'Église romaine.

L'auteur du _Liber Gradalis_ avait rapporté sa vision à l'année 717.
J'aurai bien étonné ceux qui ont jusqu'à présent étudié le roman du
Saint-Graal, en avouant que cette date ne me semble pas chimérique, et
que je la trouve même en assez bon accord avec la disposition d'esprit
où pouvaient et devaient être les Bretons du huitième siècle. Ils
avaient cessé de voir dans les deux Cadwallad et dans Alain les
libérateurs prédestinés de la Bretagne: mais, bien que la tradition
religieuse ne fût plus, dans leur imagination, liée aux aspirations
patriotiques, la légende de Joseph était demeurée chère à tous ceux
qui tenaient encore à la liturgie nationale. D'ailleurs ils s'étaient
résignés à souffrir pour voisins les Anglo-Saxons, qu'ils ne voulaient
pas avoir pour maîtres. Les leçons du _Gradale_ ne faisaient plus
mention de ces vieux ennemis de la race bretonne; elles ne
présentaient plus ces noms mystérieux de _Galaad_ et du Roi pécheur
comme le reflet, le dernier écho des espérances patriotiques
longtemps fondées sur les rois Cadwallad et Cadwallader, sur le
prince armoricain Alain le Long. Les traditions qui s'étaient liées un
demi-siècle auparavant aux aspirations politiques avaient même perdu
dans ce livre leur sens et leur portée. Galaad n'était déjà plus que
l'heureux enquêteur, Alain que le gardien prédestiné du vase
eucharistique, et le silence de l'auteur laissait croire que les
Bretons n'avaient plus rien à attendre de cette relique, bien qu'on
lui eût dû tout ce que les Bardes racontaient d'Artus. Mais, comme cet
auteur affectait la prétention d'appartenir à la race des anciens rois
bretons, il avait eu soin de rassembler les preuves de sa généalogie,
depuis Bron, beau-frère de Joseph, jusqu'aux successeurs d'Artus. Or,
je le répète, la date de 717, attribuée à la vision, répond à tout ce
qu'il est permis de conjecturer des sentiments qui devaient animer les
Gallo-Bretons de cette époque. Rien n'y fait disparate, et n'offre la
moindre allusion aux tendances, aux événements du douzième siècle,
époque de la forme romanesque imprimée aux leçons du _Gradale_. La
seule intention qu'on puisse y reconnaître, c'est de constater la
séparation de l'Église bretonne et de l'Église romaine, en glorifiant
les princes que l'auteur déclarait ses ancêtres et dont un grand
nombre de familles galloises prétendaient également descendre.

Occupons-nous maintenant du poëme de Joseph d'Arimathie, première
expression française de toutes ces traditions gallo-bretonnes.

Robert de Boron n'eut pas sous les yeux le livre latin qui lui
fournissait les éléments de son oeuvre, ni le roman en prose, déjà,
comme nous dirions, en voie d'exécution. Il en convient lui-même:

  Je n'ose parler ne retraire,
  Ne je ne le porroie faire,
  (Neis se je feire le voloie),
  Se je le grant livre n'aveie
  Où les estoires sont escrites,
  Par les grans clercs feites et dites.
  Là sont li grant secré escrit
  Qu'on nomme le Graal...

C'est-à-dire: «Je n'ose parler des secrets révélés à Joseph, et je
voudrais les révéler que je ne le pourrais, sans avoir sous les yeux
le grand livre où les grands clercs les ont rapportées et qu'on nomme
le _Graal_.»

D'ailleurs, en sa qualité de chevalier, il ne devait pas entendre le
texte latin, comme il l'a prouvé en transportant au vase de Joseph le
nom du livre liturgique; mais je ne doute pas que le _Gradale_ ne fût
connu de Geoffroy de Monmouth, bien que dans sa fabuleuse histoire des
Bretons il ait évité de dire un seul mot de Joseph d'Arimathie. La
position de Geoffroy dut naturellement l'empêcher d'aborder un pareil
sujet. Il était moine bénédictin; il aspirait aux honneurs
ecclésiastiques, auxquels il ne tarda pas d'arriver: une grande
réserve lui était donc commandée à l'égard d'un livre aussi contraire
à la tradition catholique.

Pour Robert de Boron, il n'a voulu prendre parti ni pour ni contre les
prétentions romaines ou galloises. On lui avait raconté une belle
histoire de _Joseph d Arimathie_ et de la _Véronique_, consignée dans
«un livre qu'on nommait le Graal,» et d'une table faite à l'imitation
de celle où Jésus-Christ avait célébré la Cène: il ne vit dans tout
cela rien qui ne fût orthodoxe, et il ne crut pas un instant que
l'amour de Jésus-Christ pour Joseph pût porter la moindre atteinte à
l'autorité de saint Pierre et de ses successeurs. En un mot, il
n'entendit pas malice à toutes ces histoires, et il ne les mit en
français que parce qu'elles lui parurent faites pour plaire et pour
édifier. Il n'en sera pas de même, comme nous verrons, de l'auteur du
roman du _Saint-Graal_, qui, traducteur plus ou moins fidèle, ne
craindra pas d'opposer aux droits de la souveraineté pontificale, les
fabuleuses traditions de l'Église bretonne.

Maintenant il y a, j'en conviens, quelque raison d'être étonné qu'un
Français du comté de Montbéliart ait, le premier, révélé au continent
l'existence d'une légende gallo-bretonne. Mais que savons-nous si
Robert de Boron n'avait pas séjourné en Angleterre, ou si, dans un
temps où les villes et les châteaux étaient le rendez-vous des
jongleurs de tous les pays, quelqu'un de ces pèlerins de la gaie
science ne lui avait pas raconté le fond de cette tradition
religieuse? En tout cas, nous ne pouvons récuser son propre
témoignage; Robert s'est nommé, et il a nommé le chevalier auquel il
soumettait son oeuvre. Après avoir conté comment Joseph remit le vase
qu'il nomme le _Graal_ aux mains de Bron, comment étaient partis vers
l'Occident Alain et Petrus: «Il me faudrait,» ajoute-t-il, «suivre
Alain et Petrus dans les contrées où ils abordèrent, et joindre à leur
histoire celle de Moïse précipité dans un abîme; mais

                        Je bien croi
  Que nus hons nes puet rassembler,
  S'il n'a avant oï conter
  Dou Graal la plus grant estoire[39],
  Sans doute qui est toute voire.
  A ce tens que je la retreis,
  Ô mon seigneur Gautier en peis,
  Qui de Montbelial esteit,
  Unques retreite esté n'aveit
  La grant estoire dou Graal,
  Par nul home qui fust mortal.
  Mais je fais bien à tous savoir
  Qui cest livre vourront avoir,
  Que se Diex me donne santé
  Et vie, bien ai volenté
  De ces parties assembler,
  Se en livre les puis trouver.
  Ausi, come d'une partie
  Lesse que je ne retrai mie,
  Ausi convenra-il conter
  La quinte et les quatre oblier.

C'est-à-dire: «Mais quand je fis, sous les yeux de messire Gautier de
Montbéliart, le roman qu'on vient de lire, je n'avais pu consulter la
grande histoire du Graal, que nul mortel n'avait encore reproduite.
Maintenant qu'elle est publiée, j'avertis ceux qui tiendront à la
suite de mes récits, que j'ai l'intention d'en réunir toutes les
parties, pourvu que je puisse consulter les livres qui les
renferment.»

[Note 39: La suite des histoires de Petrus, d'Alain et de Moïse, se
retrouve en effet dans le roman en prose du Saint-Graal.]

Je ne crois pas qu'on puisse entendre et développer autrement cet
important passage, et j'en conclus que si Robert de Boron écrivit le
poëme de Joseph avant la publication du Saint-Graal, c'est dans une
tardive révision, seule parvenue jusqu'à nous, qu'il a réclamé le
mérite de l'antériorité, afin de se justifier, soit de n'avoir pas
suivi et continué la légende, soit d'arriver sans autre transition à
l'histoire de Merlin, en attendant la suite des récits commencés dans
le Joseph d'Arimathie. Eut-il le temps ou la volonté d'acquitter cette
promesse? Je ne sais et n'en ai pas grand souci, puisque nous
possédons les romans qu'il n'eût plus alors fait que tourner en vers.

J'ai dit qu'il était originaire du comté de Montbéliart. On trouve en
effet, à quatre lieues de la ville de ce nom, un village de Boron, et
ce village nous fait en même temps reconnaître un des barons de
Montbéliart dans le personnage auprès duquel Robert composa son livre.
J'ai longtemps hésité sur le sens qu'il fallait donner à ces deux
vers:

  Ô monseigneur Gautier en peis
  Qui de Montbelial esteit.

En changeant quelque chose au texte, en lisant _Espec_ au lieu d'_en
peis_, en ne tenant pas compte du second vers, je m'étais demandé s'il
ne serait pas permis de retrouver dans le patron de Robert de Boron,
Gautier ou Walter Espec, ce puissant baron du Yorkshire, constamment
dévoué à la fortune du comte Robert de Glocester, le protecteur de
Geoffroy de Monmouth et de Guillaume de Malmesbury[40]. Mais, après
tout, nous n'avions pas le droit, même au profit de la plus séduisante
hypothèse, de faire violence à notre texte pour donner à l'Angleterre
l'oeuvre française d'un auteur français. Walter Espec n'a réellement
rien de commun avec la ville de Montbéliart, située à l'extrémité de
l'ancien comté de Bourgogne; et le nom de Gautier, qui appartenait
alors au plus célèbre des frères du comte de Montbéliart, ne permet
pas de méconnaître, dans l'écrivain qui tirait son nom d'un lieu
voisin de la ville de Montbéliart, un Français attaché au service de
Gautier. Cette conjecture si plausible est d'ailleurs justifiée par le
texte d'une rédaction en prose faite peu de temps après la composition
originale. Voici comme les vers précédents y sont rendus: «Et au temps
que messire Robers de Boron lou retrait à monseigneur Gautier, lou
preu conte de Montbéliart, ele n'avoit onques esté escrite par nul
homme.» Et un peu auparavant: «Et messire Robers de Boron qui cest
conte mist en autorité, par le congié de sainte Église et par la
proiere au preu conte de Montbéliart en cui service il esteit...»
Comment, à une époque aussi rapprochée de l'exécution du poëme, le
prosateur aurait-il pu commettre la méprise d'attribuer à un chevalier
de Gautier de Montbéliart l'oeuvre d'un chevalier attaché au baron
anglais Walter Espec?

[Note 40: Ce qui rendait l'attribution séduisante, c'est qu'un autre
rimeur contemporain, Geoffroy Gaimar, nous apprend que Walter Espac ou
Espec lui avait communiqué un livre d'histoires ou généalogies
galloises:

  Il (_Gaimar_) purchassa maint essemplaire,
  Livres angleis et par grammaire,
  Et en romans et en latin;...
  Il enveiad à Helmeslac
  Pur le livre Walter Espac;
  Robers li bons cuens de Glocestre
  Fist translater icelle geste
  Solunc les livres as Waleis
  Qu'il aveient des Bretons reis.
  Walter Espec la demanda,
  Li quens Robers li enveia...
  Geffray Gaimart cest livre escrist
  Et les transcendances i mist
  Que li Walleis orent lessié.
  Que il avoit ains purchassié,
  U fust à dreit u fust à tort,
  Le bon livre d'Oxenefort
  Ki fu Walter l'Arcediaen;
  S'en amenda son livre bien.
  En ce tens que je le retreis
  Ô monseigneur Gautier en peis
  Qui de Monbelial esteit.]

Reste une dernière incertitude sur le sens qu'on doit attacher à ces
mots: _en peis_: Remarquons d'abord que l'imparfait _esteit_
s'applique assez naturellement à un personnage défunt: d'où la
conjecture, qu'au moment où Boron parlait ainsi, Gautier de
Montbéliart avait cessé de vivre. Alors ne peut-on reconnaître dans
_en peis_ le synonyme du latin _in pace_, lu sur tant d'anciennes
inscriptions funéraires?[41] Je traduirais donc ainsi: «Au temps où je
travaillais à ce livre avec feu monseigneur Gautier, de la maison de
Montbéliart.»

[Note 41: Voyez dans le précieux _Dictionnaire des Antiquités
chrétiennes_ de l'abbé Martigny, l'article _In pace_, mot que bon
nombre d'épitaphes portent simplement, sans l'addition de _requiescat:
Urse in pace--Achillen in pace;--Victori,--Donati, in pace._]

Quelques mots maintenant sur ce dernier personnage, qui ne figure pas
dans nos biographies dites universelles.

C'était le frère puîné du comte Richard de Montbéliart: il avait pris
la croix au fameux tournoi d'Ecry, en 1199. Mais, au lieu de suivre
les croisés devant Zara et Constantinople, il les avait devancés pour
accompagner son parent Gautier de Brienne en Sicile. Joffroy de
Villehardoin, le grand historien de la quatrième croisade, revenant de
Venise en France pour y rendre compte du traité conclu avec les
Vénitiens, avait rencontré, en passant le mont Cénis, le comte
Gautier de Brienne, qui «s'en aloit en Poulle conquerre la terre sa
femme, qu'il avoit espousée puis qu'il ot prise la crois, et qui
estoit fille au roi Tancré. Avec lui aloit Gautier de Montbéliart,
Robert de Joinville et grans partie de la bonne gent de Champaigne. Et
quant Joffrois leur conta coment il avoient exploitié, si en orent
moult grant joie et disrent: _Vous nous troverez tout près quant vous
venrez_. Mais les aventures avienent si com à Nostre Seignour plaist;
car onques n'orent povoir qu'il assemblassent à leur ost; dont ce fut
moult grant domage, quar moult estoient preudome et vaillant
durement.»

De Pouille Gautier de Montbéliart passa dans l'île de Chypre, où il ne
tarda pas à faire un grand établissement en épousant Bourgogne de
Lusignan, soeur du roi Amaury. À la mort de ce prince arrivée en 1201,
il obtint le bail ou régence du royaume de Chypre pendant la minorité
de son neveu, le petit roi Hugon; enfin il mourut lui-même vers 1212,
avec la réputation de prince opulent, habile et valeureux, mais sans
avoir revu la France, dont il s'était éloigné quatorze ans auparavant.

Ce serait donc avant ce départ, avant l'année 1199, que Robert de
Boron aurait composé le poëme de _Joseph d'Arimathie_, et après 1212
qu'il en aurait fait une sorte de révision. Or les romans en prose du
_Saint-Graal_ et de _Lancelot_, sont antérieurs aux poëmes du
_Chevalier au Lion_, de la _Charrette_ et de _Perceval_ qu'ils ont
inspirés, et Chrestien de Troyes, auteur de ces poëmes, était mort
vers 1190. Les romans en prose ont donc été faits avant cette année
1190[42], et ont assurément suivi de très-près le _Joseph
d'Arimathie_. Ainsi nous arrivons aux dates approximatives de 1160 à
1170 pour le _Joseph_ et pour les romans en prose du _Saint-Graal_ et
de _Merlin_; à 1185 pour le _Chevalier au Lion_ et la _Charrette_:
enfin à 1214 ou 1215 pour notre remaniement du _Joseph d'Arimathie_.

[Note 42: M. le professeur Jonckbloet, de La Haye, dans un excellent
travail sur les poëmes de Chrestien de Troyes, a mis hors de doute
l'antériorité des romans en prose du _Lancelot_ et de la _Quête du
Graal_ sur les poëmes de la _Charrette_, du _Chevalier au Lion_ et de
_Perceval_.]

Je ne prétends pas mettre ces supputations chronologiques à l'abri de
toute incertitude; j'attendrai toutefois pour y renoncer qu'on en
trouve de plus satisfaisantes. Et je le répète en finissant, si Robert
de Boron avait écrit les vers du _Joseph_ après la prose du
_Saint-Graal_, il ne se serait pas avisé de dire qu'avant lui personne
n'avait encore mis à la portée des laïques cette légende du
_Saint-Graal_.

Avant qu'on soupçonnât l'existence du poëme de _Joseph d'Arimathie_,
la critique était en droit de reconnaître l'oeuvre de Robert de Boron
dans le roman du _Saint-Graal_, qui lui est fréquemment attribué par
les assembleurs du treizième siècle. La méprise n'est plus permise
depuis que M. Francisque Michel a publié le _Joseph_[43]. Le savant
philologue le fit imprimer en 1841 (Bordeaux, in-12), avec
l'exactitude qu'on était en droit d'attendre de lui. Malheureusement
le texte unique qu'il avait reproduit était assez défectueux. Un
feuillet en avait été enlevé; un autre semblait y avait été placé par
méprise et se rapporter à quelque éloge de la vierge Marie. Mais la
rédaction en prose permet de combler ces lacunes et de retrouver le
sens des cinquante vers qui appartenaient au feuillet perdu.

[Note 43: Le seul manuscrit qui l'ait conservé vient de l'abbaye de
Saint-Germain des Prés, et porte aujourd'hui, dans la Bibliothèque
impériale, le nº 1987. Il est réuni à un texte de l'_Image du monde_
de Gautier de Metz; ce qui vient encore à l'appui de l'origine
présumée lorraine de la composition.]

J'ai déjà dit un mot de cette rédaction en prose, qui avait dû suivre
de bien près le poëme original: sous cette forme, le récit semble
avoir été plus goûté. Au moins en conservons-nous un assez grand
nombre d'exemplaires[44], tandis qu'un seul manuscrit nous a jusqu'à
présent révélé l'existence du poëme.

[Note 44: J'en ai jusqu'à présent reconnu quatre manuscrits: deux dans
la Bibliothèque impériale, un à l'Arsenal, un autre dans le précieux
cabinet de mon honorable ami M. Ambr.-Firmin Didot.]

On pourra demander ici quelles raisons de croire que le poëme ait été
le modèle suivi par celui qui nous en représente toute la substance en
prose. Ces raisons, les voici: malgré l'intention que le prosateur
avait de suivre pas à pas le poëme, il en a souvent mal rendu le
véritable sens, et quelquefois il y a fait des additions
impertinentes. Citons quelques exemples, que j'aurais pu facilement
multiplier.

Le poëte, au vers 165, expose comment Jésus-Christ avait donné charge
à saint Pierre d'absoudre les pécheurs, et comment saint Pierre avait
délégué son pouvoir aux ministres de l'Église:

  A sainte église a Dieu doné
  Tel vertu et tel poesté:
  Saint Pierre son commandement
  Redona tout comunalment
  As menistres de sainte eglise;
  Seur eus en a la cure mise.

Ces vers sont d'un sens plus clair pour nous qu'ils ne le furent pour
notre prosateur; car il les rend ainsi:

«Cest pooirs dona nostre Sire sainte Église, et les comandemens des
menistres dona messire sains Pierres.»

Voici qui est plus fort: au vers 473, Robert de Boron avait écrit:

  D'ileques Joseph se tourna,
  Errant à la crois s'en ala,
  Jhesu vit, s'en ot pitié grant...

Puis, s'adressant aux gardiens du corps, Joseph dit, au vers 479:

  Pilates m'a cest cors donné,
  Et si m'a dit et comandé
  Que je l'oste de cest despit...

Et plus loin encore, vers 503:

  Ostez Jhesu de la haschie
  Où li encrismé l'ont posé.

Notre prosateur ne va-t-il pas s'imaginer que le mot despit (honte,
outrage) du vers 482 était le nom particulier de la croix? «Lors
s'entorna Joseph et vint droit à la croix qu'il apeloient
_despit_..... Si li comanda que il alast au _Despit_, et lou cors
Jhesu en ostast.»

Au vers 171, le poëte dit que la mort de Jésus-Christ avait racheté le
péché de luxure dont Adam s'était rendu coupable:

  Ainsi fu luxure lavée
  D'ome, de femme, et espurée.

Peut-être le prosateur avait-il lu espousée au lieu _d'espurée_, ce
qui l'a conduit à une énorme bévue: «Ainsi lava nostre sire luxure
d'homme et de femme, de pere et de mere par mariage.» Mais le mariage,
ayant été institué avant la chute d'Adam, ne devait rien à
Jésus-Christ fait homme, et Boron n'avait rien dit de pareil.

C'est encore par suite d'une autre méprise que le prosateur qualifie
du titre de comte de Montbéliart messire Gautier, qui ne fut jamais
investi de ce fief, régulièrement recueilli par son frère aîné. Il
serait superflu de donner d'autres moyens de distinguer le texte
original de la mise en prose. D'ailleurs je craindrais de retenir trop
longtemps mon lecteur sur une matière aride, en accumulant les
arguments en faveur des allégations précédentes. Je dirai seulement
qu'une étude opiniâtre m'a fait pénétrer dans les nombreux détours du
terrain que j'avais à parcourir; que je crois avoir reconnu l'ordre
chronologique des récits, la forme et l'étendue de chaque rédaction,
la part qui revient à chacun des auteurs désignés ou anonymes. Je
crois marcher sur un fond solide, et l'on peut me suivre avec
confiance; sauf à me confondre plus tard, si l'on parvient à détruire
la force des raisons auxquelles je me suis rendu.



LIVRE PREMIER.


LE ROMAN EN VERS

DE

JOSEPH D'ARIMATHIE


PAR ROBERT DE BORON.



LE ROMAN EN VERS

DE JOSEPH D'ARIMATHIE.


Les pécheurs doivent savoir qu'avant de descendre en terre,
Jésus-Christ avait fait annoncer par les prophètes sa venue et sa
passion douloureuse. Tous jusque-là, rois, barons et pauvres gens,
justes et coupables, passaient en enfer à la suite d'Adam et Ève,
d'Abraham, Ysaïe, Jérémie. Le démon réclamait leur possession, et
croyait avoir sur eux un droit absolu; car la justice éternelle devait
être satisfaite. Il fallut que la rançon de notre premier père fût
apportée par les trois personnes divines qui sont une seule et même
chose. À peine Adam et Ève avaient-ils approché de leurs lèvres le
fruit défendu, que, s'apercevant de leur nudité, ils étaient tombés
dans le péché d'impureté[45]. Dès ce moment s'évanouit le bonheur dont
ils jouissaient. Ève conçut dans la douleur, leur postérité fut comme
eux soumise à la mort, et le démon réclama de droit la possession de
leurs âmes. Pour nous racheter de l'enfer, Notre-Seigneur prit
naissance dans les flancs de la vierge Marie. Et quand il voulut être
baptisé par saint Jean, il dit: «Tous ceux qui croiront en moi et
recevront l'eau du baptême, seront arrachés au joug du démon, jusqu'au
moment où de nouveaux péchés les rejetteront dans la première
servitude.» Notre-Seigneur fit plus encore pour nous: il institua,
comme un second baptême, la confession, par laquelle tout pécheur qui
témoignait de son repentir obtenait le pardon de ses nouvelles fautes.

[Note 45: Robert de Boron semble penser ici que Dieu avait interdit
l'arbre de la science du bien et du mal, parce que la pomme fatale
devait ouvrir leur imagination aux appétits charnels, et les priver
ainsi de l'innocence dans laquelle ils avaient été créés. «Et ils
virent qu'ils étaient nus,» se contente de dire la Genèse.]

Or, au temps où Notre-Seigneur allait prêchant par les terres, le pays
de Judée était en partie soumis aux Romains, dont Pilate était le
bailli. Un prudhomme, nommé Joseph d'Arimathie, rendait à Pilate un
service de cinq chevaliers. Dès que Joseph avait vu Jésus-Christ, il
l'avait aimé de grand amour, bien qu'il n'osât pas le témoigner par la
crainte des mauvais Juifs. Pour Jésus, il avait un petit nombre de
disciples; encore un d'entre eux, Judas, était-il des plus méchants.
Judas avait dans la maison de Jésus la charge de sénéchal et touchait,
à ce titre, une rente appelée dîme, sur tout ce qu'on donnait au
maître. Or il arriva, le jour de la Cène, que Marie la Madeleine entra
chez Simon, où Jésus était à table avec ses disciples; elle
s'agenouilla aux pieds de Jésus et les mouilla de ses larmes; puis
elle les essuya de ses beaux cheveux, et répandit sur son corps un pur
et précieux onguent. La maison fut aussitôt inondée des plus suaves
odeurs; mais Judas, loin d'en être touché: «Ces parfums,» dit-il,
«valaient bien trois cents deniers; c'est donc une rente de trente
deniers dont on me fait tort.» Dès l'heure, il chercha les moyens de
réparer ce dommage[46].

[Note 46: «Marie prit ensuite une livre d'huile de senteur d'un nard
excellent et de grand prix, elle en lava les pieds de Jésus et les
essuya avec ses cheveux; et la maison fut embaumée de cette
liqueur.--Alors Judas l'Iscariote, qui devait le livrer, dit: «Que
n'a-t-on vendu cette liqueur trois cents deniers et que ne les a-t-on
donnés aux pauvres?» Ce qu'il dit, non qu'il s'intéressât pour les
pauvres, mais parce que c'était un voleur, et qu'étant chargé de la
bourse, il avait entre les mains ce qu'on y mettait.» (S. Jean, chap.
XI, v. 3.)]

Il sut que dans la maison de l'évêque Chaiphas se tenait une assemblée
de Juifs pour y délibérer sur les moyens de perdre Jésus. Il s'y
rendit et offrit de livrer son maître, s'ils voulaient lui donner
trente deniers. Un Juif aussitôt les tira de sa ceinture et les lui
compta. Judas assigna le jour et le lieu où ils pourraient saisir
Jésus: «N'allez pas,» dit-il, «prendre à sa place Jacques, son cousin
germain, qui lui ressemble beaucoup: pour plus de sûreté, vous
saisirez celui que je baiserai.»

Le jeudi suivant, Jésus, dans la maison de Simon, fit apporter une
grande piscine, dans laquelle il ordonna à ses disciples de mettre les
pieds, qu'il lava et qu'il essuya tous ensemble. Saint Jean lui
demanda pourquoi il s'était servi de la même eau pour tous. «Cette
eau,» répondit Jésus, «devient sale comme est l'âme de tous ceux dont
je l'approche: les derniers sont pourtant lavés comme les premiers. Je
laisse cet exemple à Pierre et aux ministres de l'Église. L'ordure de
leurs propres péchés ne les empêchera pas d'enlever celle des
pécheurs qui se confesseront à eux[47].»

[Note 47: Passage remarquable qui semble répondre au développement de
l'axiome: _Fais ce que je dis, non ce que je fais_. On voit ici que
Robert de Boron n'hésite pas à regarder Pierre comme le chef de
l'Église. On ne retrouvera plus cela dans le _Saint-Graal_.]

Ce fut dans cette maison de Simon que les Juifs vinrent prendre
Notre-Seigneur. Judas en le baisant leur dit: «Tenez-le bien, car il
est merveilleusement fort.» Jésus fut emmené; les disciples se
dispersèrent. Sur la table était un vase où le Christ avait fait son
sacrement[48]. Un Juif l'aperçut, le prit et l'emporta dans l'hôtel
de Pilate, où l'on avait conduit Jésus; et quand le bailli, persuadé
de l'innocence de l'accusé, demanda de l'eau pour protester contre le
jugement, le Juif qui avait pris le vase le lui présenta, et Pilate,
après s'en être servi, le fit mettre en lieu sûr.

[Note 48:

  Séans ot un vessel mout grant,
  Où Crist faiseit son sacrement.

Il serait naturel d'entendre par ce mot _sacrement_ l'institution de
l'Eucharistie. Cependant l'auteur semble plutôt désigner ici le bassin
dans lequel Jésus-Christ avait lavé ses mains en rendant grâces après
le repas. Il y aurait alors une méprise du copiste, qui aurait mis
_sacrement_ au lieu de _lavement_. On sait que saint Jean est le seul
qui ait parlé du _lavement des pieds_, et qu'il n'a rien dit de
l'Eucharistie. C'est peut-être parce que les inventeurs de la légende
du Graal connaissaient seulement l'Évangile de saint Jean, qu'ils
conçurent l'idée d'un vase eucharistique qui donnait cette autre
explication de la présence réelle, dans le sacrifice de la messe.]

Et quand Jésus fut crucifié, Joseph d'Arimathie vint trouver Pilate et
lui dit: «Sire, je vous ai longtemps servi de cinq chevaliers, sans en
recevoir de loyer; je viens demander pour mes soudées le corps de
Jésus crucifié.--Je l'accorde de grand coeur,» répondit Pilate.
Aussitôt Joseph courut à la Croix; mais les gardes lui en défendirent
l'approche. «Car,» disaient-ils, «Jésus s'est vanté de ressusciter le
troisième jour; s'il a dit vrai, tant de fois ressuscitera-t-il, tant
de fois le referons-nous mourir.» Joseph revint à Pilate, qui, pour
vaincre la résistance des gardes, chargea Nicodème de prêter
main-forte. «Vous aimiez donc bien cet homme!» dit Pilate; «tenez,
voici le vase dans lequel il a lavé ses mains en dernier; gardez-le en
mémoire du juste que je n'ai pu sauver.» Pilate, d'ailleurs, ne
voulait pas qu'on pût l'accuser de rien retenir de ce qui avait
appartenu à celui qu'il avait condamné.

Ce ne fut pas sans peine que les deux amis triomphèrent de la
résistance des gardes. Nicodème était entré chez un fèvre, et, lui
ayant emprunté tenailles et marteau, ils montèrent à la croix, en
détachèrent Jésus. Joseph le prit entre ses bras, le posa doucement à
terre, replaça convenablement les membres, et les lava le mieux qu'il
put. Pendant qu'il les essuyait, il vit le sang divin couler des
plaies; et, se souvenant de la pierre qui s'était fendue en recevant
le sang que la lance de Longin[49] avait fait jaillir, il courut à son
vase, et recueillit les gouttes qui s'échappaient des flancs, de la
tête, des mains et des pieds: car il pensait qu'elles y seraient
conservées avec plus de révérence que dans tout autre vaisseau. Cela
fait, il enveloppa le corps d'une toile fine et neuve, le déposa dans
un coffre qu'il avait fait creuser pour son propre corps, et le
recouvrit d'une autre pierre que nous désignons sous le nom de tombe.

[Note 49: Le nom grec de lance est λόγχη, d'où l'on
a fait Longin, nom propre du soldat qui avait ouvert de sa _lance_ le
côté de Notre-Seigneur.]

Jésus, le lendemain de sa mort, descendit en enfer pour délivrer les
bonnes gens; puis il ressuscita, se montra à Marie la Madeleine, à ses
disciples, à d'autres encore. Plusieurs morts, rappelés à la vie,
eurent permission de visiter leurs amis avant de prendre place au
Ciel. Voilà les Juifs bien émus, et les soldats chargés de garder le
sépulcre bien inquiets du compte qu'ils auraient à rendre. Pour
échapper au châtiment, ils résolurent de s'emparer de Nicodème et de
Joseph et de les faire mourir; puis, si l'on venait leur demander ce
qu'ils avaient fait de Jésus, ils convinrent de répondre que c'était
aux deux Juifs chargés de le garder de dire ce qu'il était devenu[50].

[Note 50: Cette circonstance se trouve dans l'Évangile de Nicodème.]

Mais Nicodème, averti à l'avance, parvint à leur échapper. Il n'en fut
pas de même de Joseph, qu'ils surprirent au lit et auquel ils
donnèrent à peine le temps de se vêtir, pour l'emmener et le faire
descendre à force de coups dans une tour secrète et profonde. L'entrée
de la tour une fois scellée, il ne devait plus jamais être question de
lui.

Mais au besoin voit-on le véritable ami. Jésus lui-même descendit dans
la tour, et se présenta devant Joseph, tenant à la main le vase où son
divin sang avait été recueilli. «Joseph,» dit-il, «prends confiance.
Je suis le Fils de Dieu, ton Sauveur et celui de tous les
hommes.»--«Quoi!» s'écria Joseph, «seriez-vous le grand prophète qui
prit chair en la vierge Marie, que Judas vendit trente deniers, que
les Juifs mirent en croix, et dont ils m'accusent d'avoir volé le
corps?--Oui; et pour être sauvé il te suffit de croire en moi.--Ah!
Seigneur,» répondit Joseph, «ayez pitié de moi; me voici enfermé dans
cette tour, je dois y mourir de faim. Vous savez combien je vous ai
aimé; je n'osais vous le dire, par la crainte de n'en être pas cru,
dans la mauvaise compagnie que je hantais.--Joseph,» dit
Notre-Seigneur, «j'étais au milieu de mes amis et de mes ennemis. Tu
étais des derniers, mais je savais qu'au besoin tu me viendrais en
aide, et, si tu n'avais pas servi Pilate, tu n'aurais pas obtenu le
don de mon corps.--Ah! Seigneur, ne dites pas que j'aie pu recevoir un
si grand don.--Je le dis, Joseph, car je suis aux bons comme les bons
sont à moi. Je viens à toi plutôt qu'à mes disciples, parce qu'aucun
d'eux ne m'a autant aimé que toi et n'a connu le grand amour que je
t'ai porté: tu m'as détaché de la croix, sans vaine gloire, tu m'as
secrètement aimé, je t'ai chéri de même, et je t'en laisse un précieux
témoignage en te rapportant ce vase, que tu garderas jusqu'au moment
où je t'apprendrai comment tu devras en disposer.»

Alors Jésus-Christ lui tendit le saint vaisseau en ajoutant:
«Souviens-toi que trois personnes devront en avoir la garde, l'une
après l'autre. Tu le posséderas le premier, et, comme tu as droit à
de bonnes soudées, jamais on n'offrira le sacrifice sans faire mémoire
de ce que tu fis pour moi.

«--Seigneur,» reprit Joseph, «veuillez m'éclaircir ces paroles.

«--Tu n'as pas oublié le jeudi où je fis la Cène chez Simon avec mes
disciples. En bénissant le pain et le vin, je leur dis qu'ils
mangeaient ma chair avec le pain, et qu'ils buvaient mon sang avec le
vin. Or il sera fait mémoire de la table de Simon en maints pays
lointains: l'autel sur lequel on offrira le sacrifice sera le sépulcre
où tu me déposas; le corporal sera le drap dont tu m'avais enveloppé;
le calice rappellera le vase où tu recueillis mon sang; enfin le
plateau (ou patène) posé sur le calice signifiera la pierre dont tu
scellas mon sépulcre.

«Et maintenant, tous ceux auxquels il sera donné de voir d'un coeur
pur le vase que je te confie, seront des miens: ils auront
satisfaction de coeur et joie perdurable. Ceux qui pourront apprendre
et retenir certaines paroles que je te dirai auront plus de pouvoir
sur les gens, et plus de crédit près de Dieu. Ils n'auront jamais à
craindre d'être déchus de leurs droits, d'être mal jugés, et d'être
vaincus en bataille, quand leur cause sera juste.»

«Je n'oserais,» dit ici Robert de Boron, conter ni transcrire les
hautes paroles apprises à Joseph, et je ne le pourrais faire, quand
j'en aurais la volonté, si je n'avais par-devers moi le grand livre,
écrit par les grands clercs, et où l'on trouve le grand secret nommé
le Graal.»

Jésus-Christ ne quitta pas Joseph sans l'avertir qu'il serait un jour
affranchi de sa prison. Il y demeura plus de quarante ans; on l'avait
complétement oublié en Judée, quand arriva dans la ville de Rome un
pèlerin, jadis témoin de la prédication, des miracles et de la mort de
Jésus. L'hôte qui l'hébergeait lui apprit que Vespasien, le fils de
l'Empereur, était atteint d'une affreuse lèpre qui le forçait à vivre
séparé de tous les vivants. Il était renfermé dans une tour sans
fenêtre et sans escalier, et chaque jour on déposait sur une étroite
lucarne le manger qui le soutenait. «Ne sauriez-vous,» ajouta l'hôte,
«indiquer un remède à sa maladie?--Non,» répondit le pèlerin, «mais je
sais qu'au pays d'où je viens, il y avait dans ma jeunesse un grand
prophète qui guérissait de tous les maux. Il se nommait Jésus de
Nazareth. Je l'ai vu redressant les boiteux, illuminant les aveugles,
rendant sains les gens pourris de lèpre. Les Juifs le firent mourir;
mais, s'il vivait encore, je ne doute pas qu'il n'eût le pouvoir de
guérir Vespasien.»

L'hôte alla conter le tout à l'Empereur, qui voulut entendre lui-même
le pèlerin. Il apprit de lui que la chose s'était passée en Judée,
dans la partie romaine de la contrée soumise à l'autorité de Pilate.
«Sire,» dit le pèlerin, «envoyez de vos plus sages conseillers pour
enquerre; et, si je suis trouvé menteur, faites-moi trancher la tête.»

Les messagers furent envoyés avec recommandation, dans le cas où les
récits du pèlerin seraient trouvés sincères, de chercher les objets
qui pouvaient avoir appartenu au prophète injustement condamné.

Pilate, auquel ils s'adressèrent, leur raconta les enfances de Jésus,
ses miracles, la haine des Juifs, les vains efforts qu'il avait faits
pour l'arracher de leurs mains, l'eau qu'il avait demandée pour
protester contre sa condamnation et le don fait à l'un de ses
chevaliers du corps du prophète. «J'ignore,» ajouta-t-il, «ce que
Joseph est devenu: personne ne m'en a parlé, et peut-être les Juifs
l'ont-ils tué, noyé, ou mis en prison.»

L'enquête faite en présence des Juifs justifia le récit de Pilate, et
les messagers, ayant demandé si l'on n'avait pas conservé quelque
objet venant de Jésus: «Il y a,» répondit un Juif, «une vieille femme
nommé Verrine qui garde son portrait; elle demeure dans la rue de
l'École.»

Pilate la fit venir, et, tout bailli qu'il était, fut contraint de se
lever, quand elle parut devant lui. La pauvre femme, effrayée et
craignant un mauvais parti, commença par nier qu'elle eût un portrait;
mais, quand les messagers l'eurent assurée de leurs bonnes intentions
et lui eurent appris qu'il s'agissait pour eux de trouver un remède à
la lèpre du fils de l'Empereur, elle dit: «Pour rien au monde je ne
vendrais ce que je possède: mais, si vous jurez de me le laisser,
j'irai volontiers à Rome avec vous et j'y porterai l'image.»

Les messagers promirent ce que Verrine souhaitait et demandèrent à
voir la précieuse image. Elle alla ouvrir une huche, en tira une
guimpe, et, l'ayant couverte de son manteau, revint bientôt vers les
envoyés de Rome, qui se levèrent comme avait fait auparavant Pilate.
«Écoutez,» dit-elle, «comment je la reçus: je portais ce morceau de
fine toile entre les mains, quand je fis rencontre du prophète que les
Juifs menaient au supplice. Il avait les mains liées d'une courroie
derrière le dos. Ceux qui le conduisaient me prièrent de lui essuyer
le visage, je m'approchai, je passai mon linge sur son front
ruisselant de sueur, puis je le suivis: on le frappait à chaque pas
sans qu'il exhalât de plaintes. Rentrée dans ma maison, je regardai
mon drap, et j'y vis l'image du saint prophète.»

Verrine partit avec les messagers. Arrivée devant l'Empereur, elle
découvrit l'image, et l'Empereur s'inclina par trois fois, bien qu'il
n'y eût là ni bois, ni or, ni argent[51]. Jamais il n'avait vu d'image
aussi belle. Il la prit, la posa sur la lucarne qui tenait à la tour
de son fils, et Vespasien n'eut pas plutôt arrêté les yeux sur elle
qu'il se trouva revenu dans la plus parfaite santé.

[Note 51: La peinture, au douzième siècle, employait constamment l'or
sur les tablettes qui recevaient le dessin et la couleur, soit pour
remplir les fonds, soit pour varier les vêtements.]

Ne demandez pas si le pèlerin et Verrine furent grandement récompensés
de ce qu'ils avaient dit et fait. «L'image fut conservée à Rome comme
relique précieuse; on la vénère encore aujourd'hui sous le nom de la
_Véronique_.» Pour le jeune Vespasien, son premier voeu fut de
témoigner de sa reconnaissance, en vengeant le prophète auquel il
devait la santé. L'Empereur et lui parurent bientôt en Judée à la tête
d'une armée nombreuse. Pilate fut mandé, et, pour prévenir la défiance
des Juifs, Vespasien le fit conduire en prison comme accusé d'avoir
voulu soustraire Jésus au supplice. Les Juifs, persuadés qu'on
entendait les récompenser, vinrent à qui mieux mieux se vanter d'avoir
eu grande part à la mort de Jésus. Quel ne fut pas leur effroi quand
ils se virent eux-mêmes saisis et chargés de chaînes! L'Empereur fit
attacher à la queue des chevaux indomptés trente des plus coupables.
«Rendez-nous le prophète Jésus,» leur dit-il, «ou nous vous traiterons
tous de même.» Ils répondirent: «Nous l'avions laissé prendre par
Joseph, c'est à Joseph seul qu'il faudrait le demander.» Les
exécutions continuèrent; il en mourut un grand nombre. «Mais,» dit un
d'entre eux, «m'accorderez-vous la vie si j'indique où l'on a mis
Joseph?»--«Oui,» dit Vespasien, «tu éviteras à cette condition la
torture et conserveras tes membres.» Le Juif le conduisit au pied de
la tour où Joseph était enfermé depuis quarante-deux ans. «Celui,» dit
Vespasien, «qui m'a guéri, peut bien avoir conservé la vie de son
serviteur. Je veux pénétrer dans la tour.»

On ouvre la tour, il appelle; personne ne répond. Il demande une
longue corde, et se fait descendre dans les dernières profondeurs;
alors il aperçoit un rayon lumineux et entend une voix: «Sois le
bienvenu, Vespasien! que viens-tu chercher ici?--Ah! Joseph,» dit
Vespasien en l'embrassant, «qui donc a pu te conserver la vie et me
rendre la santé?»--«Je te le dirai,» répond Joseph, «si tu consens à
suivre ses commandements.»--«Me voici prêt à les entendre. Parle.

«--Vespasien, le Saint-Esprit a tout créé, le ciel, la terre et la
mer, les éléments, la nuit, le jour et les quatre vents. Il a fait
aussi les archanges et les anges. Parmi ces derniers il s'en trouva de
mauvais, pleins d'orgueil, de colère, d'envie, de haine, de mensonge,
d'impureté, de gloutonnerie. Dieu les précipita des hauteurs du ciel;
ce fut une pluie épaisse qui dura trois jours et trois nuits[52]. Ces
mauvais anges formaient trois générations: la première est descendue
en Enfer: leur soin est de tourmenter les âmes. La seconde s'est
arrêtée sur la terre: ils s'attachent aux femmes et aux hommes pour
les perdre et les mettre en guerre avec leur Créateur; ils tiennent
registre de nos péchés afin qu'il n'en soit rien oublié. Ceux de la
troisième génération séjournent dans l'air: ils prennent diverses
formes, usent de flèches et de lances, dont ils percent les âmes des
hommes pour les détourner de la droite voie. Telle est leur
généalogie. Pour les anges demeurés fidèles, ils ont leur hôtel dans
le ciel et ne sont plus soumis à la tentation des mauvais esprits.»

[Note 52: Milton, je ne sais d'après quelle autorité, a prolongé de
six jours le temps que les mauvais anges mirent à descendre du haut
des cieux dans le fond des enfers:

  Nine times the space that measures day and night
  To mortal men, he with his horrid crew
  Lay vainquished, rolling in the fiery gulf...

                                                       (Book I.)]

Joseph dit ensuite comment, pour combler le vide laissé dans le
Paradis par la désobéissance des anges, Dieu avait créé l'homme et la
femme; comment le grand Ennemi, ne le pouvant souffrir, avait ménagé
la chute de nos premiers parents, et comment il se croyait assuré de
les entraîner dans le même abîme, le Paradis ne pouvant supporter la
moindre souillure. Mais Dieu avait envoyé son Fils sur la terre pour
fournir la rançon exigée par la Justice. «C'est ce Fils que les Juifs
ont fait mourir, qui nous a rachetés des tourments d'Enfer, qui m'a
sauvé et qui t'a guéri. Crois donc à ses commandements, et reconnais
que Dieu, Père, Fils et Saint-Esprit, sont une seule et même chose.»

Vespasien n'hésita pas à confesser les vérités qu'on lui apprenait. Il
remonta, fit dépecer la tour, d'où sortit Joseph entièrement sain de
corps et d'esprit. «Voici Joseph que vous réclamez,» dit-il aux
Juifs, «c'est à vous maintenant à me rendre Jésus-Christ.» Ils ne
surent que répondre, et Vespasien ne tarda plus à faire d'eux bonne et
sévère justice. On cria par son ordre qu'il donnerait trente Juifs
pour un denier à qui voudrait les acheter. Quant à celui qui avait
indiqué la prison de Joseph, on le fit entrer en mer avec toute sa
famille dans un vaisseau sans agrès qui les porta là où Dieu voulut
les conduire.

C'est ainsi que Vespasien vengea la mort de Notre-Seigneur.

Or Joseph avait une soeur appelée Enigée, mariée à un Juif nommé Bron:
les deux époux, en apprenant que Joseph était encore vivant,
accoururent et lui crièrent merci. «Ce n'est pas à moi qu'il la faut
demander, mais à Jésus ressuscité, auquel vous devez croire.» Ils
accordèrent tout ce qu'on voulait et décidèrent leurs amis à suivre
leur exemple. «Et maintenant,» dit Joseph, «si vous êtes sincères,
vous abandonnerez vos demeures, vos héritages; vous me suivrez et nous
quitterons le pays.» Ils répondirent qu'ils étaient prêts à
l'accompagner partout où il voudrait les conduire.

Joseph les mena en terres lointaines; ils y demeurèrent un grand
espace de temps, fortifiés par ses bons enseignements. Ils
s'adonnaient à la culture des champs. D'abord tout alla comme ils
voulaient, tout prospérait chez eux; mais un temps vint où Dieu parut
se lasser de les favoriser; rien ne répondait plus à leurs espérances.
Les blés se desséchaient avant de mûrir, et les arbres cessaient de
donner des fruits. C'était la punition du vice d'impureté auquel
plusieurs d'entre eux s'abandonnaient. Dans leur affliction, il
s'adressèrent à Bron, le beau-frère de Joseph, et le prièrent
d'obtenir de Joseph qu'il voulût bien leur dire si leur malheur venait
de leurs péchés ou des siens.

Joseph eut alors recours au saint vaisseau. Il s'agenouilla tout en
larmes, et, après une courte oraison, pria l'Esprit-Saint de lui
apprendre la cause de la commune adversité. La voix du Saint-Esprit
répondit: «Joseph, le péché ne vient pas de toi; je vais t'apprendre à
séparer les bons des mauvais. Souviens-toi qu'étant à la table de
Simon, je désignai le disciple qui devait me trahir. Judas comprit sa
honte et cessa de converser avec mes disciples. À l'imitation de la
Cène, tu dresseras une table, tu commanderas à Bron, l'époux de ta
soeur Enigée, d'aller pêcher dans la rivière voisine et de rapporter
ce qu'il y prendra. Tu placeras le poisson devant le vase couvert
d'une toile, justement au milieu de la table. Cela fait, tu appelleras
ton peuple; quand tu seras assis précisément à la place que
j'occupais chez Simon, tu diras à Bron de venir à ta droite, et tu le
verras laisser entre vous deux l'intervalle d'un siége. C'est la place
qui représentera celle que Judas avait quittée. Elle ne sera remplie
que par le fils du fils de Bron et de ta soeur Enigée.

«Quand Bron sera assis, tu diras à ton peuple que, s'ils ont gardé
leur foi en la sainte Trinité, s'ils ont suivi les commandements que
je leur avais transmis par ta bouche, ils peuvent venir prendre place
et participer à la grâce que Notre-Seigneur réserve à ses amis.»

Joseph fit ce qui lui était commandé. Bron alla pêcher, et revint avec
un poisson que Joseph plaça sur la table, auprès du saint vaisseau. Puis
Bron ayant, sans en être averti, laissé une place vide entre Joseph et
lui, tous les autres approchèrent de la table, les uns pour s'y asseoir,
les autres pour regretter de n'y pas trouver place. Bientôt ceux qui
étaient assis furent pénétrés d'une douceur ineffable qui leur fit tout
oublier. Un d'entre eux, cependant, nommé Petrus, demanda à ceux qui
étaient restés debout s'ils ne sentaient rien des biens dont lui-même
était rempli. «Non, rien,» répondirent-ils.--«C'est apparemment,» dit
Petrus, «que vous êtes salis du vilain péché dont Notre-Seigneur veut
que vous receviez la punition.»

Alors, couverts de honte, ils sortirent de la maison, à l'exception
d'un seul, nommé Moïse, qui fondait en larmes et faisait la plus laide
chère du monde. Joseph cependant commanda à ses compagnons de revenir
chaque jour participer à la même grâce, et c'est ainsi que fut faite
la première épreuve des vertus du saint vaisseau.

Ceux qui étaient sortis de la maison refusaient de croire à cette
grâce qui remplissait de tant de douceurs le coeur des autres: «Que
sentez-vous donc?» disaient-ils en se rapprochant d'eux, «quelle est
cette grâce dont vous nous parlez? Ce vaisseau dont vous nous vantez
les vertus, nous ne l'avons pas vu.--«Parce qu'il ne peut frapper les
yeux des pécheurs.--Nous laisserons donc votre compagnie; mais que
pourrons-nous dire à ceux qui demanderont pourquoi nous vous avons
quittés?--Vous direz que nous autres sommes restés en possession de la
grâce de Dieu, Père, Fils et Saint-Esprit.--Mais comment
désignerons-nous le vase qui semble vous tant agréer?--Par son droit
nom,» répondit Petrus, «vous l'appellerez _Gréal_, car il ne sera
jamais donné à personne de le voir sans le prendre en _gré_, sans en
ressentir autant de plaisir que le poisson quand de la main qui le
tient il vient à s'élancer dans l'eau.» Ils retinrent le nom qu'on
leur disait et le répétèrent partout où ils allèrent, et depuis ce
temps on ne désigna le vase que sous le nom de _Graal_ ou _Gréal_.
Chaque jour, quand les fidèles voyaient arriver l'heure de tierce, ils
disaient qu'ils allaient à la grâce, c'est-à-dire à l'office du
_Graal_.

Or Moïse, celui qui n'avait pas voulu se séparer des autres bons
chrétiens, et qui, rempli de malice et d'hypocrisie, séduisait le
peuple par son air sage et la douleur qu'il témoignait, Moïse fit
prier instamment Joseph de lui permettre de prendre place à la table.
«Ce n'est pas moi,» dit Joseph, «qui accorde la grâce. Dieu la refuse
à ceux qui n'en sont pas dignes. Si Moïse veut essayer de nous
tromper, malheur à lui!--Ah! Sire,» répondent les autres, «il témoigne
tant de douleur de ne pas être des nôtres[53], que nous devons l'en
croire.--Eh bien!» dit Joseph, «je le demanderai pour vous.»

[Note 53: C'est ici qu'un feuillet du manuscrit a été enlevé. Nous le
suppléons à l'aide de la rédaction en prose.]

Il se mit à genoux devant le Graal et demanda pour Moïse la faveur
sollicitée.

«Joseph,» répondit le Saint-Esprit, «voici le temps où sera faite
l'épreuve du siége placé entre toi et Bron. Dis à Moïse que, s'il est
tel qu'il le prétend, il peut compter sur la grâce et s'asseoir avec
vous.»

Joseph étant retourné vers les siens: «Dites à Moïse que, s'il est
digne de la grâce, nul ne peut la lui ravir; mais qu'il ne la réclame
pas s'il ne le fait de coeur sincère.--Je ne redoute rien,» répond
Moïse, «dès que Joseph me permet de prendre siége avec vous.» Alors
ils le conduisirent au milieu d'eux, dans la salle où la table était
dressée.

Joseph s'asseoit, Bron et chacun des autres, à leur place accoutumée.
Alors Moïse regarde, fait le tour de la table et s'arrête devant le
siége demeuré vide à la droite de Joseph. Il avance, il n'a plus qu'à
s'y asseoir: aussitôt voilà que le siége et lui disparaissent comme s
ils n'avaient jamais été, sans que le divin service soit interrompu.
Le service achevé, Petrus dit à Joseph: «Jamais nous n'avons eu tant
de frayeur. Dites-nous, je vous prie, ce que Moïse est devenu.--Je
l'ignore,» répondit Joseph, «mais nous pourrons le savoir de Celui qui
nous en a déjà tant appris.»

Il s'agenouilla devant le vaisseau: «Sire, aussi vrai que vous avez
pris chair en la vierge Marie[54] et que vous avez bien voulu
souffrir la mort pour nous, que vous m'avez délivré de prison et que
vous avez promis de venir à moi quand je vous en prierais,
apprenez-moi ce que Moïse est devenu, pour que je puisse le redire aux
gens que vous avez confiés à ma garde.»

[Note 54: Ici finit la lacune dans le poëme.]

«Joseph,» répondit la voix, «je t'ai dit qu'en souvenir de la trahison
de Judas, une place doit rester vide à la table que tu fondais. Elle
ne sera pas remplie avant la venue de ton petit-neveu, fils du fils de
Bron et d'Enigée.

«Quant à Moïse, j'ai puni son hypocrisie et l'intention qu'il avait de
vous tromper. Comme il ne croyait pas à la grâce dont vous étiez
remplis, il espérait vous confondre. On ne parlera plus de lui avant
le temps où viendra le délivrer celui qui doit remplir le siége
vide[55]. Désormais, ceux qui désavoueront ma compagnie et la tienne
réclameront le corps de Moïse et auront grand sujet de l'accuser[56].»

[Note 55: Tout cela a été changé dans la seconde composition, le
_Saint Graal_. Ce n'est plus le petit-fils de Bron, petit-neveu de
Joseph, qui doit remplir le siége vide, c'est Galaad, à la suite des
temps. Avant lui, Lancelot doit ouvrir le gouffre où fut précipité
Moïse qu'il ne délivrera pas.]

[Note 56:

  Qui recréront ma compagnie
  Et la teue, ne doute mie,
  De Moyses se clameront
  Et durement l'accuseront.

Le dernier vers jette un peu d'incertitude sur le sens. Le texte en
prose rend ainsi le passage: _Et cil qui recroiront ma compagnie
clameront la sepulture cors Moys_. Cet endroit semble rappeler d'un
côté l'épître de saint Jude, vers 5 et 9; de l'autre l'Évangile saint
Matthieu, ch. XXIII, § 1, 2 et 3:

«Jésus, parlant au peuple et à ses disciples, dit:--Les Scribes et les
Pharisiens sont sur la _chaire de Moïse_.--Observez et faites ce
qu'ils diront, mais ne faites pas comme eux; car ils disent et ne font
pas.»]

Or Bron et Enigée avaient douze enfants qui, devenus grands, les
embarrassèrent. Enigée pria son époux de demander à Joseph ce qu'ils
devaient en faire.--«Je vais,» répondit Joseph, «consulter le Saint
Vaisseau.» Il se mit à genoux, et cette fois un ange fut chargé de lui
répondre. «Dieu,» dit-il, «fera pour tes neveux ce que tu peux
désirer. Il leur permet à tous de prendre femmes, à la condition de se
laisser conduire par celui d'entre eux qui n'en prendra pas.»

Bron, quand ces paroles lui furent rapportées, réunit ses enfants et
leur demanda quelle vie ils voulaient mener. Onze répondirent qu'ils
désiraient se marier. Le père leur chercha et trouva des femmes
auxquelles il les unit dans les formes primitives de sainte
Église[57]. Il leur recommanda de garder loyalement la foi de mariage,
et d'être toujours purs et unis de coeur et de pensées.

[Note 57:

  Prisrent les selonc la viez loi,
  Tous sans orgueil et sans bufoi,
  En la forme de sainte Église.

                                                  (V. 295.)]

Un seul, nommé Alain, dit qu'il se laisserait écorcher avant de
prendre femme. Bron le conduisit à son oncle Joseph, qui l'accueillit
en riant: «Alain doit m'appartenir,» dit-il; «je vous prie, ma soeur
et mon frère, de me le donner.»--Alors, le prenant entre ses bras: Mon
beau neveu,» dit-il, «réjouissez-vous, Notre-Seigneur vous a choisi
pour glorifier son nom. Vous serez le chef de vos frères, et vous les
gouvernerez.»

Il revint au Graal, pour demander comment il devait instruire son
neveu. «Joseph,» répondit la voix, «ton neveu est sage et prêt à
recevoir tes instructions. Tu lui feras confidence du grand amour que
je te porte et à tous ceux qui sont endoctrinés sagement. Tu lui
conteras comment je vins en terre pour y souffrir mort honteuse;
comment tu lavas mes plaies et reçus mon sang dans ce vaisseau; et
comment j'ai fait le plus précieux don à toi, à ton lignage et à tous
ceux qui voudront mériter d'y avoir part. Grâce à ce don, vous serez
bien accueillis partout, vous ne déplairez à personne; je soutiendrai
votre cause dans toutes les cours, et vous n'y serez jamais condamnés
pour des délits que vous n'aurez pas commis. Quand Alain sera instruit
de tout cela, apporte le saint vaisseau; montre-lui le sang qui sortit
de mon corps; avertis-le des ruses qu'emploie l'ennemi pour décevoir
ceux que j'aime: surtout, qu'il se garde de colère, la colère aveugle
les hommes et les éloigne de la bonne voie: qu'il se défie des
plaisirs de la chair et n'hésite pas à glorifier mon nom devant tous
ceux dont il approchera. Il aura la garde de ses frères et soeurs; il
les conduira dans la contrée la plus reculée de l'Occident.

«Demain, quand vous serez tous assemblés, une grande clarté descendra
sur vous, vous apportera un bref à l'adresse de Petrus, pour l'avertir
de prendre congé de vous. Ne lui désignez pas la route à suivre;
lui-même vous indiquera celle qui conduit aux Vaus d'Avaron[58]; il y
demeurera jusqu'à l'arrivée du fils d'Alain, qui lui révélera la vertu
de ton saint vaisseau, et lui apprendra ce que Moïse est devenu.»

[Note 58: Ces Vaus d'Avaron, vers Occident, rappellent les fontaines
d'_Alaron_ que le poëme de Merlin place en Grande-Bretagne:

  Sic Bladudus eos, regni dum sceptra teneret,
  Constituit nomenque suæ consortis _Alaron_ (v. 873).]

Joseph fit ce qui lui était commandé. Il enseigna le jeune Alain, que
Dieu remplit de sa grâce. Il lui conta ce qu'il savait lui-même de
Jésus-Christ et ce que la voix lui en avait encore appris.

Puis, le lendemain, ils furent tous au service du Graal, et virent
descendre du ciel une main lumineuse qui déposa le bref sur la sainte
table. Joseph le prit, et appelant Petrus: «Beau frère, Jésus, qui
nous racheta d'enfer, vous a nommé son messager. Voici le bref qui
vous revêt de cet office: apprenez-nous de quel côté vous pensez
aller.--Vers Occident,» répond Petrus, «dans une terre sauvage, nommée
les Vaus d'Avaron; c'est là que j'attendrai tout de la bonté de Dieu.»

Cependant les onze enfants de Bron, conduits par Alain qu'ils
agréèrent pour leur guide, avaient pris congé de leurs parents. Ils se
rendirent en terres lointaines, annonçant à tous ceux qu'ils
rencontraient le nom de Jésus. Partout Alain gagnait la faveur de ceux
qui l'écoutaient.

Mais Petrus, cédant aux prières de ses amis, consentait à demeurer un
jour de plus au milieu d'eux. Et l'ange du Seigneur dit à Joseph:
«Petrus a bien fait de retarder son départ; Dieu veut le rendre témoin
des vertus du Graal. Bron, que le Seigneur avait déjà choisi pour
pêcher le poisson, gardera le Graal après toi. Il apprendra de toi
comment il se doit maintenir, et quel amour Jésus-Christ eut pour toi.
Tu lui diras les paroles douces, précieuses et saintes appelées _les
secrets du Graal_. Puis tu lui remettras le saint vaisseau, et
désormais ceux qui voudront lui donner son vrai nom l'appelleront _le
Riche Pêcheur_.»

Puis l'ange du Seigneur ajouta: «Tous tes compagnons doivent se
diriger vers l'Occident: Bron, le Riche Pêcheur, prendra la même route
et s'arrêtera où le coeur lui dira. Il y attendra le fils de son fils,
pour lui remettre le vase et la grâce attachée à sa possession.
Celui-ci en sera le dernier dépositaire. Ainsi se trouvera accompli le
symbole de la bienheureuse Trinité, par les trois prud'hommes qui
auront eu le vase en garde. Pour toi, après avoir remis le Graal à
Bron, tu quitteras le siècle et entreras dans la joie perdurable
réservée aux amis de Dieu[59].»

[Note 59: Il y a une sorte de contradiction entre ces vers:

  Et tu, quant tout ce fait aras,
  Dou siecle te départiras,
  Si venras en parfaite joie
  Qui as boens est et si est moie;
  Ce est en pardurable vie....          (V. 3395.)

et ce qu'on lit plus loin, après le récit du départ de Bron:

  Ainsi Joseph se demoura...
  En la terre là ù fu nez:
  Et Joseph si est demourés.            (V. 3455.)

Mais ces derniers vers sont transposés et peut-être sottement ajoutés.
En tous cas, que Joseph soit retourné en Syrie ou soit mort après le
départ de Bron, d'Alain et de Petrus, un voit que Robert ne le faisait
pas aborder en Albion.]

Joseph fit ce que lui commandait la voix. Le lendemain, après le
service du Graal, il apprit à tous ses compagnons ce qu'il avait
entendu, à l'exception de la parole sacrée que Jésus-Christ lui avait
révélée dans la prison; parole seulement transmise au Riche Pêcheur,
qui la mit en écrit avec d'autres secrets que les laïques ne doivent
pas entendre.

Le troisième jour après le départ de Petrus, Bron, désormais gardien
du Graal, dit à Joseph: «J'ai la volonté de m'éloigner, je te demande
congé de le faire.--De grand coeur,» répond Joseph, «car ta volonté
est celle de Dieu.» C'est ainsi qu'il se sépara du Riche Pêcheur, dont
on a depuis tant parlé[60].

[Note 60:

  Dont furent _puis_ maintes paroles
  Contées, qui ne sont pas folles.

                                            (V. 3457.)]

Messire Robert de Boron dit: «Maintenant il conviendrait de savoir
conter ce que devint Alain, le fils de Bron; en quelle terre il
parvint; quel héritier put naître de lui, et quelle femme put le
nourrir.--Il faudrait dire la vie que Petrus mena, en quels lieux il
aborda, en quels lieux on devra le retrouver.--Il faudrait apprendre
ce que Moïse devint, après avoir été si longuement perdu;--puis enfin
où alla le Riche Pêcheur, où il s'arrêtera et comment on pourra
revenir à lui.

«Ces quatre choses séparées, il faudrait les réunir et les exposer,
chacune comme elles doivent l'être: mais nul homme ne les pourrait
assembler, s'il n'a d'abord entendu conter les autres parties de la
grande et véridique histoire du Graal; et dans le temps où je la
retraçais[61], avec feu monseigneur Gautier, qui était de Mont-Belial,
elle n'avait encore été retracée par nulle personne mortelle.
Maintenant je fais savoir à tous ceux qui auront mon oeuvre que, si
Dieu me donne vie et santé, j'ai l'intention de reprendre ces quatre
parties, pourvu que j'en trouve la matière en livre. Mais, pour le
moment, je laisse non-seulement la branche que j'avais jusque-là
poursuivie, mais même les trois autres qui en dépendaient, pour
m'attacher à la cinquième, en promettant de revenir un jour aux
précédentes. Car, si je négligeais d'en avertir, je ne sais personne
au monde qui ne dût les croire perdues, et qui pût deviner pourquoi je
les aurais laissées.»

[Note 61:

  Et ce tens que je la _retreis_,...
  Unques _retraite_ esté n'aveit.]



TRANSITION.


Tel est le premier livre ou, pour mieux parler, l'introduction
primitive de tous les Romans de la Table ronde. Après l'histoire de
_Joseph d'Arimathie_, Robert de Boron, laissant en réserve la suite
des aventures d'Alain, de Bron, de Petrus et de Moïse, aborde une
autre _laisse_ ou branche, celle de _Merlin_, dont nous trouverons la
seule forme entièrement conservée, dans le roman en prose du même nom.

Mais occupons-nous d'abord du roman en prose du _Saint-Graal_,
deuxième forme de la légende de _Joseph_ que Robert de Boron avait
versifiée.

Ce n'est plus, comme dans le poëme, un interprète plus ou moins exact
de la légende galloise du _Graal_; c'est l'auteur du _Graal_ qui,
parlant en son nom, va rapporter à Jésus-Christ lui-même la rédaction,
la communication du livre.

Cet auteur ne se nomme pas, et nous a donné de sa réserve trois
raisons peu satisfaisantes. S'il se faisait connaître, dit-il, on
aurait peine à croire que Dieu eût révélé d'aussi grands secrets à une
personne aussi humble; on n'aurait pas pour le livre le respect qu'il
mérite; enfin on rendrait l'auteur responsable des fautes et des
méprises que peuvent commettre les copistes. Ces raisons, dis-je, ne
sont pas bonnes. Dieu, qui lui ordonnait de transcrire le livre, ne
lui avait pas en même temps recommandé de cacher son nom; s'il avait
été jugé digne de recevoir une telle faveur, il ne devait pas prendre
souci de ce qu'en diraient les envieux; enfin la crainte des méprises
et des interpolations que pouvaient commettre les copistes ne devait
pas lui causer plus d'inquiétude qu'elle n'en avait causé à Moïse, aux
Apôtres, à tant d'auteurs sacrés ou profanes. Il ne s'est pas nommé,
pour entourer sa prétendue révélation d'un mystère plus impénétrable;
mais c'est là ce qu'il ne pouvait dire: seulement il eût pu se
dispenser d'alléguer d'autres excuses.

Il s'est donné pour un prêtre, retiré dans un ermitage éloigné de tous
chemins frayés. Laissons-le maintenant parler en abrégeant son récit:

«Le jeudi saint de l'année 717, après avoir achevé l'office de
Ténèbres, je m'endormis, et bientôt je crus entendre d'une voix
éclatante ces mots: _Éveille-toi: écoute d'une trois, et de trois
une._ J'ouvris les yeux, je me vis entouré d'une splendeur
extraordinaire. Devant moi se tenait un homme de la plus merveilleuse
beauté: «As-tu bien compris mes paroles?» dit-il.--«Sire, je n'oserais
l'assurer.--C'est la reconnaissance de la Trinité. Tu doutais que dans
les trois personnes il n'y eût qu'une seule déité, une seule
puissance. Peux-tu maintenant dire qui je suis?--Sire, mes yeux sont
mortels; votre grande clarté m'éblouit, et la langue d'un homme ne
peut exprimer ce qui est au-dessus de l'humanité.»

«L'inconnu se baissa vers moi et souffla sur mon visage. Aussitôt mes
sens se développèrent, ma bouche se remplit d'une infinité de
langages. Mais, quand je voulus parler, je crus voir jaillir de mes
lèvres un brandon de feu qui arrêta les premiers mots que je voulus
prononcer. «Prends confiance,» me dit l'inconnu. «Je suis la source de
toute vérité, la fontaine de toute sagesse. Je suis le Grand Maître,
celui dont Nicodème a dit: _Nous savons que vous êtes Dieu._ Je viens,
après avoir confirmé ta foi, te révéler le plus grand secret du
monde.»

«Alors il me tendit un livre qui eût aisément tenu dans le creux de la
paume: «Je te confie,» dit-il, «la plus grande merveille que l'homme
puisse jamais recevoir. C'est un livre écrit de ma main, qu'il faut
lire du coeur, aucune langue mortelle ne pouvant en prononcer les
paroles sans agir sur les quatre éléments, troubler les cieux, agiter
les airs, fendre la terre et changer la couleur des eaux. C'est pour
tout homme qui l'ouvrira d'un coeur pur la joie du corps et de l'âme,
et quiconque le verra n'aura pas à craindre de mort subite, quelle que
soit même l'énormité de ses péchés.»

«La grande lumière que j'avais eu déjà tant de peine à soutenir
s'accrut alors au point de m'aveugler. Je tombai sans connaissance,
et, quand je sentis mes esprits revenir, je ne vis plus rien autour de
moi, et j'aurais tenu pour songe ce qui venait de m'arriver, si je
n'eusse retrouvé dans ma main le livre que le Grand Maître m'avait
donné. Je me relevai alors, rempli d'une douce joie; je fis mes
prières, puis je regardai le livre et y trouvai au premier titre:
_C'est le commencement de ton lignage_. Après l'avoir lu jusqu'à
Prime[62], il me sembla l'avoir à peine commencé, tant il y avait de
lettres dans ces petites pages. Je lus encore jusqu'à Tierce, et
continuai à suivre les degrés de mon lignage et le récit de la bonne
vie de ceux qui m'avaient précédé. Auprès d'eux, je n'étais qu'une
ombre d'homme, tant j'étais loin de les égaler en vertu. En avançant
dans le livre, je lus: _Ici commence le saint Graal_. Puis, le
troisième titre: _C'est le commencement des Peurs_. Puis un quatrième
titre: _C'est le commencement des Merveilles_. Un éclair brilla devant
mes yeux, suivi d'un coup de tonnerre. La lumière persista, je n'en
pus soutenir l'éclat, et tombai une seconde fois sans connaissance.

[Note 62: Six heures du matin.--_Tierce_ répond à neuf; _Sexte_,
_None_ et _Vêpres_ à midi, trois et six heures.]

«J'ignore combien de temps je demeurai ainsi. Quand je me relevai, je
me trouvai dans une obscurité profonde. Peu à peu le jour revint, le
soleil reprit sa clarté, je me sentis pénétré des odeurs les plus
délicieuses, et j'entendis les plus doux chants que j'eusse encore
entendus; les voix d'où ils partaient semblaient me toucher, mais je
ne les voyais ni ne pouvais les atteindre. Elles louaient
Notre-Seigneur et disaient en refrain: _Honneur et gloire au Vainqueur
de la mort, à la source de la vie perdurable_!

«Ces paroles huit fois répétées, les voix s'arrêtèrent; j'entendis un
grand bruissement d'ailes, suivi d'un parfait silence: il ne resta que
les parfums dont la douceur me pénétrait.

«None arriva, je me croyais encore aux premières lueurs du matin.
Alors je fermai le livre et commençai le service du vendredi saint.
On ne consacre pas ce jour-là, parce que Notre-Seigneur l'a choisi
pour y mourir. En présence de la réalité, on ne doit pas recourir à la
figure; et, si l'on consacre les autres jours, c'est en mémoire du
vrai sacrifice du vendredi[63].

[Note 63: «Car là où la vérité vient, la figure doit arrières estre
mise. Les autres jours sacre-l'en en remembrance de ce que il fu
sacrefiés. Mais à celui jour du saint venredi fu-il veraiement
sacrefiés; car il n'i a point de senifiance, puis que li jours est
venus que il fu voirement sacrefiés.»]

«Comme je me disposais à recevoir mon Sauveur et que j'avais déjà fait
trois parts de pain, un ange vint, me prit par les mains et me dit:
«Tu ne dois pas employer ces trois parts, avant d'avoir vu ce que je
vais te montrer.» Alors il m'éleva dans les airs, non en corps, mais
en esprit, et me transporta dans un lieu où je fus inondé d'une joie
que nulles langues ne sauraient exprimer, nulles oreilles entendre,
nuls coeurs ressentir. Je ne mentirais pas en disant que j'étais au
troisième ciel où fut transporté saint Paul; mais, pour n'être pas
accusé de vanité, je dirai seulement que là me fut découvert le grand
secret que, suivant saint Paul, aucune parole humaine ne pourrait
exprimer. L'ange me dit: «Tu as vu de grandes merveilles, prépare-toi
à la vue de plus grandes.» Il me porta plus haut encore, dans un lieu
cent fois plus clair que le verre, et cent fois plus étincelant de
couleurs. Là j'eus vision de la Trinité, de la distinction du Père, du
Fils et du Saint-Esprit, et de leur réunion dans une même forme, une
même déité, une même puissance. Que les envieux ne me reprochent pas
d'aller ici contre l'autorité de saint Jean l'Évangéliste, quand il
nous a dit que _les yeux mortels ne verront et ne pourront voir jamais
le Père éternel_; car saint Jean entendait les yeux du corps, tandis
que l'âme peut voir, quand elle est séparée du corps, ce que le corps
l'empêcherait d'apercevoir.

«Comme j'étais en telle contemplation, je sentis le firmament
trembler, au bruit du plus éclatant tonnerre. Une infinité de Vertus
célestes entourèrent la Trinité, puis se laissèrent tomber comme en
pâmoison. L'ange alors me prit et me ramena où il m'avait pris. Avant
de rendre à mon âme son enveloppe ordinaire, il me demanda si j'avais
vu de grandes merveilles.--«Ah! si grandes,» répondis-je, «que nulle
langue ne pourrait les raconter.--Reprends donc ton corps, et,
maintenant que tu n'as plus de doutes sur la Trinité, va dignement
recevoir celui que tu as appris à connaître.»

L'ermite, ainsi rentré en possession de son corps, ne vit plus
l'ange, mais seulement le livre, qu'il lut après avoir communié et
qu'il déposa dans la châsse où l'on enfermait la boîte aux hosties. Il
ferma le coffre à la clef, retourna dans son _habitacle_, et ne voulut
plus toucher au livre avant d'avoir chanté le service de Pâques. Mais
quelle fut sa surprise et sa douleur quand, après l'office, il ouvrit
la châsse et ne l'y retrouva plus, quoique la porte n'en eût pas été
défermée! Bientôt une voix lui apporta ces paroles: «Pourquoi
t'étonner que ton livre ne soit plus où tu l'avais enfermé? Dieu
n'est-il pas sorti du sépulcre sans en remuer la pierre? Voici ce que
le Grand Maître te commande: demain matin, après avoir chanté la
messe, tu déjeuneras, puis entreras dans le sentier qui mène au grand
chemin. Ce chemin te conduira à celui de la Prise, auprès du Perron.
Tu te détourneras un peu et prendras vers la droite le sentier qui
conduit au carrefour des Huit Voies, dans la plaine de Valestoc.
Arrivé à la fontaine de Pleurs, où fut jadis la grande tuerie, tu
trouveras une bête étrange chargée de te guider. Quand tes yeux la
perdront de vue, tu entreras dans la terre de Norgave[64], et là sera
le terme de ta quête.»

[Note 64: Je n'ai retrouvé la trace d'aucun de ces noms de lieu. Je
suis assez disposé à les croire défigurés.]

«Le lendemain,» reprend ici l'ermite, «je fis ce qui m'était commandé.
Je sortis de mon habitacle en faisant le signe de la croix sur la
porte et sur moi. Je passai le Perron, arrivai au Val des morts, que
je reconnus aisément pour y avoir autrefois vu combattre les deux
meilleurs chevaliers du monde. Je marchai pendant une lieue
galloise[65] et j'arrivai au carrefour: devant moi, sur le bord d'une
fontaine, s'élevait une croix, et sous la croix gisait la bête dont
l'ange m'avait parlé. En me voyant, elle se leva; plus je la
regardais, moins je reconnaissais sa nature. Elle avait la tête et le
cou d'une brebis, de la blancheur de la neige tombée. Ses pieds, ses
jambes, étaient d'un chien noir, sa croupe et son corps d'un renard,
son poil et sa queue d'un lion. Dès qu'elle me vit faire le signe de
la croix, elle se leva, gagna le carrefour et prit à droite la
première voie. Je la suivis d'aussi près que mon âge et ma faiblesse
le permettaient: à l'heure de Vêpres, elle quitta le grand chemin
frayé pour aborder une longue coudrière, dans laquelle elle marcha
jusqu'à la chute du jour. Alors nous nous enfonçâmes dans une vallée
profonde ombragée d'une épaisse forêt. Nous arrivâmes ainsi devant
une loge[66]: à la porte se tenait un vieillard en habit de religion.
Le prud'homme en me voyant ôta son chaperon, se mit à genoux, et
demanda ma bénédiction.--«Je suis,» lui dis-je, «un pécheur comme
vous, et ne puis vous la donner.» Mais j'eus beau faire, il ne se leva
qu'après avoir été béni. Alors il me prit par la main, me conduisit
dans sa loge et me fit partager son repas. J'y reposai la nuit, et le
lendemain, après avoir chanté, comme le bon homme m'en avait prié, je
me remis en chemin, et trouvai à la fin de l'enclos la bête qui
m'avait conduit jusque-là. Je continuai à la suivre dans la forêt, et
nous arrivâmes, vers midi, dans une belle lande[67]: là s'élevait le
Pin dit _des aventures_, sous lequel coulait une belle fontaine, dont
le sable était rouge comme feu ardent, et l'eau froide comme glace.
Chaque jour elle devenait à trois reprises verte comme émeraude et
amère comme fiel. La bête se coucha sous le Pin: comme j'allais
m'asseoir auprès d'elle, je vis venir à moi sur un cheval en sueur un
valet qui, descendant près de la fontaine, détacha de son cou une
toile et me dit à genoux: «Madame vous salue, celle qui dut au
Chevalier au cercle d'or sa délivrance[68], le jour que celui que bien
connaissez vit la grande merveille. Elle vous envoie à manger.» Il
développa la toile, en tira des oeufs, un gâteau blanc et chaud, un
hanap et un barillet plein de cervoise. Je mangeai avec appétit, puis
je dis au valet de recueillir ce qui restait et de le reporter à la
dame en lui rendant grâce de son envoi.

[Note 65: «Une lieuve galesche.» Je crois que ces lieues sont les
milles, dont les Anglais ont le bon sens de préférer le nom
traditionnel à celui de _double kilomètre_.]

[Note 66: Ancien synonyme de petit logis. Il est encore usité par les
bûcherons et forestiers.]

[Note 67: Ce mot reviendra si souvent qu'il faut le conserver: c'est
une terre non cultivée, comme il y en avait tant alors.]

[Note 68: «Requéist de sa perde» (ms. 759), «reçut» ms. 747.]

«Le valet s'éloigna, et je repris mon chemin à la suite de la bête.
Nous sortîmes du bois au déclin du jour, et arrivâmes à un carrefour,
devant une croix de bois. Là s'arrêta la bête: j'entendis un bruit de
chevaux, puis parurent trois chevaliers. «Bien êtes-vous venu!» me dit
le premier en descendant; il me prit par la main, me pria de venir
héberger chez lui. «Emmenez les chevaux,» dit-il à son écuyer. Je
suivis les deux chevaliers jusqu'à l'hôtel. Le premier crut me
reconnaître à un signe que j'avais sur moi; il m'avait vu dans un lieu
qu'il me nomma. Mais je ne voulus rien lui dire de ce que j'avais en
pensée, si bien qu'il n'insista pas et se contenta de me recevoir
aussi bien que possible.

«Je repartis le matin, et reconnus la bête à la porte de mon hôte, en
prenant congé. Vers l'heure de Tierce, nous trouvâmes une voie qui
conduisait à l'issue de la forêt, et je vis, au milieu d'une grande
prairie, une belle église appuyée sur de grands bâtiments, devant une
eau qu'on appelait le _Lac de la Reine_. Dans l'église étaient de
belles nonnes qui chantaient l'office de tierce à haute et agréable
voix. Elles m'accueillirent, me firent chanter à mon tour, puis me
donnèrent à déjeuner; mais en vain me prièrent-elles de séjourner: je
pris congé d'elles et rentrai dans la forêt à la suite de la bête.
Quand vint le soir, je jetai les yeux sur une dalle au bord du chemin;
et j'y aperçus des lettres fermées que je m'empressai de déplier; j'y
lus: «Le Grand Maître te mande que tu achèveras ta quête, cette nuit
même.» Je me tournai vers la bête, et ne la vis plus; elle avait
disparu. Je me repris à lire les lettres où j'appris ce qui me restait
à faire.

«La forêt commençait à s'éclaircir: sur un tertre à demi-lieue de
distance s'élevait une belle chapelle, d'où j'entendis partir une
clameur épouvantable. Je hâtai le pas, j'arrivai à la porte, en
travers de laquelle était étendu de son long un homme entièrement
pâmé. Je fis devant son visage le signe de la croix; il se leva, et je
m'aperçus à ses yeux égarés qu'il avait le diable au corps. Je dis au
démon de sortir, mais il me répondit qu'il n'en ferait rien, qu'il
était venu de par Dieu, et que de par Dieu seul il sortirait. J'entrai
alors dans la chapelle, et la première chose que je vis sur l'autel
fut le livre que je cherchais. J'en rendis grâce à Notre-Seigneur et
le portai devant le forcené. Le diable alors se prit à hurler:
«N'avance pas davantage,» criait-il, «je vois bien qu'il me faut
partir; mais je ne le puis, à cause du signe de la croix que tu as
fait sur la bouche de cet homme.»--«Cherche,» répondis-je, «une autre
issue.» Il s'échappa par le bas, en poussant des hurlements hideux,
comme s'il eût renversé sur son passage tous les arbres de la forêt.
Je pris alors entre mes bras le forcené, et le portai devant l'autel,
où je le gardai toute la nuit. Le matin je lui demandai ce qu'il
voulait manger.--«Ma nourriture ordinaire.--Et quelle est-elle?--Des
herbes, des racines, des fruits sauvages. Voilà trente-trois ans que
je suis ermite, et depuis neuf ans je n'ai pas mangé autre chose.»

«Je le laissai, pour dire mes heures et chanter ma messe: quand je
revins, il dormait; je m'assis près de lui et je cédai au sommeil. Je
crus voir en dormant un vieillard qui, passant devant moi, déposait
pommes et poires dans mon giron. Je trouvai à mon réveil ce
vieillard, qui en me donnant de ses fruits m'annonça que, tous les
jours de ma vie, le Grand Maître me ferait le même envoi. Je réveillai
l'autre prud'homme et lui présentai un fruit qu'il mangea
très-volontiers, comme celui qui de longtemps n'avait rien pris. Je
restai huit jours avec lui, ne trouvant rien que de bon dans ce qu'il
disait et faisait. En prenant congé, il m'avoua que le démon s'était
emparé de lui pour le seul péché qu'il eût commis depuis qu'il avait
pris l'habit religieux. Voyez un peu la justice de Notre-Seigneur: ce
prud'homme le servait depuis trente-trois ans le mieux qu'il pouvait;
pour un seul péché, le démon prit possession de lui, et, s'il était
mort sans l'avoir confessé, il serait devenu la proie de l'enfer;
tandis que le plus méchant homme, s'il fait à la fin de ses jours une
bonne confession, rentre pour jamais en grâce avec Dieu, et monte dans
le Paradis.

«Je repris le chemin de mon ermitage avec le livre qui m'était rendu.
Je le déposai dans la châsse où d'abord je l'avais mis; je fis le
service de Vêpres et Complies, je mangeai ce que le Seigneur me fit
apporter, puis je m'endormis. Le Grand Maître vint à moi durant mon
somme et me dit: «Au premier jour ouvrable de la semaine qui commence
demain, tu te mettras à la transcription du livret que je t'ai donné;
tu finiras avant l'Ascension. Le monde en sera saisi ce jour-là même
où je montai au Ciel. Tu trouveras dans l'armoire placée derrière
l'autel ce qu'il faut pour écrire.» Le matin venu, j'allai à
l'armoire, et j'y trouvai ce qui convient à l'écrivain, encre, plume,
parchemin et couteau. Après avoir chanté ma messe, je pris le livre,
et, le lundi de la quinzaine de Pâques, je commençai à écrire, en
partant du crucifiement de Notre-Seigneur, ce que l'on va lire[69].»

[Note 69: Il y a dans ce préambule plusieurs points très-obscurs qui
pourraient bien être autant d'interpolations, et se rattacher à
l'intention qu'avaient les Assembleurs de faire du prêtre, auteur de
la légende latine, le fils de Nascien, ou Nascien, dont on va bientôt
parler. Ainsi l'allusion au combat mortel «des deux plus vaillants
chevaliers du monde,» ainsi le «chemin de Pleurs,» peuvent s'appliquer
au dernier épisode des romans de la Table ronde. Après la mort du roi
Artus, Nascien, ou le fils de Nascien, aurait renoncé aux armes pour
prendre l'habit religieux, et c'est alors qu'il aurait eu la vision
qui lui ordonnait de transcrire le livre divin du Graal. Rien n'était
assurément plus absurde que de faire d'un prêtre du huitième siècle le
contemporain d'autres personnages appartenant les uns au premier, les
autres au cinquième siècle de notre ère. Mais, au temps de
Philippe-Auguste, on ne reculait pas encore devant de pareilles
énormités. Les siècles passés ne semblaient former qu'une seule et
grande époque, où se réunissaient toutes les célébrités de l'histoire;
comme dans la toile peinte par Paul Delaroche pour l'hémicycle de
l'École des Beaux-Arts.]



LIVRE II.


LE

SAINT-GRAAL.



I.

JOSEPH ET SON FILS JOSEPHE ARRIVENT À SARRAS.--SACRE DE
JOSEPHE.--PREMIER SACRIFICE DE LA MESSE.


Nous ne nous arrêterons pas sur le début du Saint-Graal: il est, à peu
de chose près, le même que celui du poëme de Robert de Boron. Le
romancier s'évertue pour la première fois, en supposant que Joseph
avait été marié, que sa femme se nommait Enigée[70] et qu'il avait eu
un fils dont le nom différait du sien par l'addition d'un _e_ final.
Josephe, dans tout le cours du récit, dominera Joseph; il sera l'objet
de toutes les grâces divines et le souverain pontife de la religion
nouvelle. Baptisé par saint Philippe évêque de Jérusalem, il avait
nécessairement plus de quarante ans quand Vespasien tira de prison son
père.

[Note 70: Non sa soeur, comme dans le poëme. Var. Éliab.]

Nous quittons le poëme de Robert de Boron pour suivre les deux Joseph
et leurs parents, nouvellement baptisés, sur le chemin qui conduit à
Sarras, ville principale d'un royaume du même nom qui confinait à
l'Égypte. C'est de cette ville, qui devait une des premières adopter
la fausse religion de Mahomet, que tirent leur nom ceux qui croient
aujourd'hui à ce faux prophète.

Ils n'emportaient avec eux d'autre trésor, d'autres provisions, que la
sainte écuelle rendue par Jésus-Christ lui-même à Joseph d'Arimathie:
Joseph à la présence de cette précieuse relique avait dû de ne pas
sentir la faim ni la soif: les quarante années de sa captivité
n'avaient été qu'un instant pour lui. Avant d'arriver à Sarras, il
avait entendu le Fils de Dieu lui commander, comme autrefois Dieu le
Père à Moïse, de faire une arche ou châsse, pour y enfermer ce vase.
Les chrétiens qu'il conduisait devaient faire à l'avenir leurs
dévotions devant l'arche. À Joseph et à son fils seuls le droit de
l'ouvrir, de regarder dans le vase, de le prendre dans leurs mains.
Deux hommes choisis entre tous devaient porter l'arche sur leurs
épaules, toutes les fois que la caravane serait en marche.

En arrivant à Sarras, Joseph apprit que le roi du pays, Évalac le
Méconnu, était en guerre avec le roi d'Égypte Tolomée[71], et qu'il
venait d'être vaincu dans une grande bataille. Doué du don de
l'éloquence, Joseph se présenta devant lui pour lui déclarer que, s'il
voulait reprendre l'avantage sur les Égyptiens, il devait renoncer à
ses idoles et reconnaître Dieu en trois personnes. Son discours
présente un excellent résumé des dogmes de la foi chrétienne; rien n'y
paraît oublié, et c'est encore la doctrine exposée dans nos
catéchismes.

[Note 71: Tolomeus ou _Tholomée_ est le nom francisé _Ptolémée_; car
les syllabes initiales _pto_, _sta_, _spa_, _stra_, répugnaient à
l'ancienne langue française: on supprimait alors la première consonne,
ou on la faisait précéder de la voyelle _e_, qui rendait la
prononciation supportable.]

Évalac eut la nuit suivante une vision qui lui fit comprendre le Dieu
trinitaire, la seconde Personne revêtue de l'enveloppe mortelle et
conçue dans le sein d'une Vierge immaculée. Le Saint-Esprit vint en
même temps avertir Joseph que son fils Josephe était choisi pour
garder le saint vase; qu'il serait ordonné prêtre de la main de
Jésus-Christ; qu'il aurait le pouvoir de transmettre le sacerdoce à
ceux qu'il en jugerait dignes, comme ceux-ci le transmettraient à leur
tour, dans les contrées où Dieu les établirait[72].

[Note 72: «Cil qui tel ordre auront, des ores en avant le rechevront
de Josephe par toutes les terres où je metrai et toi et ta semence.»
Voilà le point où l'Église bretonne se séparait de l'Église
catholique. Elle ne voulait pas que ses prélats reçussent leur
consécration du Pape de Rome, et réclamait ce droit en faveur de
l'archevêque d'York, élu lui-même par le peuple et le clergé breton.
Mais cette prétention schismatique, ne menaçant pas d'être contagieuse
et n'ayant pas empêché le souverain pontife, au moins à partir de la
fin du dixième siècle, de présider au choix ou de sanctionner
l'élection des prélats gallois et bretons, la cour de Rome, toujours
sage et prudente, ne s'éleva pas contre l'exposition romanesque des
origines de l'Église bretonne. Armée de l'incomparable autorité de
l'Évangile: _Tu es Petrus, et super hanc petram_, etc., elle laissa
dire les romanciers, et ne rechercha pas le livre latin sur lequel ils
s'appuyaient sans en divulguer le texte original.]

Le Saint-Esprit dit à Joseph: «Quand l'aube prochaine éclairera
l'arche, quand tes soixante-cinq compagnons auront fait leurs
génuflexions devant elle, je prendrai ton fils, je l'ordonnerai
prêtre, je lui donnerai ma chair et mon sang à garder.»

Et le lendemain, la même voix divine, parlant aux chrétiens
assemblés: «Écoutez, nouveaux enfants! Les anciens prophètes eurent le
don de mon Saint-Esprit; vous l'obtiendrez également, et vous aurez
bien plus encore, car vous aurez chaque jour mon corps en votre
compagnie, tel que je le revêtis sur la terre. La seule différence,
c'est que vous ne me verrez pas en cette semblance. Ô mon serviteur
Josephe! je t'ai jugé digne de recevoir en ta garde la chair et le
sang de ton Sauveur. Je t'ai reconnu pour le plus pur des mortels et
le plus exempt de péchés, le mieux dégagé de convoitise, d'orgueil et
de mensonge: ton coeur est chaste, ton corps est vierge; reçois le don
le plus élevé que mortel puisse souhaiter: seul tu le recevras de ma
main, et tous ceux qui l'auront plus tard devront le recevoir de la
tienne. Ouvre la porte de l'arche, et demeure ferme à la vue de ce qui
te sera découvert.»

Alors Josephe ouvrit l'arche en tremblant de tous ses membres.

Il vit dedans un homme vêtu d'une robe plus rouge et plus éclatante
que le feu ardent. Tels étaient aussi ses pieds, ses mains et son
visage.

Cinq anges l'entouraient, vêtus de même, et portant chacun six ailes
flamboyantes. L'un tenait une grande croix sanglante; le second trois
clous d'où le sang paraissait dégoutter; le troisième une lance dont
le fer était également rouge de sang; le quatrième étendait devant le
visage de l'homme une ceinture ensanglantée; dans la main du cinquième
était une verge tortillée, également humide de sang. Sur une bande que
les cinq anges tenaient développée, il y avait des lettres qui
disaient: _Ce sont les armes avec lesquelles le Juge de tout le monde
a vaincu la mort_; et sur le front de l'homme d'autres lettres
blanches: _En cette forme viendrai-je juger toutes choses, au jour
épouvantable_.

La terre sous les pieds de l'homme paraissait couverte d'une rosée
sanglante qui la rendait toute vermeille.

Et l'arche semblait avoir alors dix fois sa première étendue. Les cinq
anges circulaient sans peine dans l'intérieur autour de l'homme,
qu'ils contemplaient les yeux remplis de larmes.

Josephe, ébloui de tout ce qu'il voyait, ne put prononcer une parole;
il s'inclina, baissa la tête et restait tout abîmé dans ses pensées,
quand la voix céleste l'appela; aussitôt il releva le front et vit un
autre tableau.

L'homme était attaché sur la croix que tenaient les cinq anges. Les
clous étaient entrés dans ses pieds et dans ses mains; la ceinture
serrait le milieu de son corps, sa tête retombait sur la poitrine; on
eût dit un homme dans les angoisses de la mort. Le fer de la lance
pénétrait dans le côté, d'où jaillissait un ruisselet d'eau et de
sang; sous les pieds était l'écuelle de Joseph, recueillant le sang
qui dégouttait des mains et du côté; elle en était remplie au point de
donner à croire qu'elle allait déborder.

Puis les clous parurent se détacher, et l'homme tomber à terre la tête
la première. Alors Josephe, d'un mouvement involontaire, se jeta en
avant pour le soutenir: comme il avançait un pied dans l'arche, cinq
anges s'élancèrent, les uns vibrant contre lui la pointe de leurs
épées, les autres élevant leurs lances comme prêtes à le frapper. Il
essaya pourtant de passer, tant il avait à coeur de venir en aide à
celui qu'il reconnaissait déjà pour son Sauveur et son Dieu; mais la
force invincible d'un ange le retint malgré lui.

Comme il demeurait immobile, Joseph, incliné à quelque distance,
s'inquiétait de voir son fils arrêté au seuil de l'arche: il se leva
et se rapprocha de lui. Mais Josephe, le retenant de la main: «Ah!
père,» dit-il, «ne me touche pas, ne m'enlève pas de la gloire où je
suis. L'Esprit-Saint me transporte par-delà la terre.» Ces mots
redoublèrent la curiosité du père, et, sans égard pour la défense, il
se laissa tomber à genoux devant l'arche, en cherchant à découvrir ce
qui se passait à l'intérieur.

Il y vit un petit autel couvert d'un linge blanc sous un premier drap
vermeil. Sur l'autel étaient posés trois clous et un fer de lance. Un
vase d'or en forme de hanap occupait la place du milieu. La toile
blanche jetée sur le hanap ne lui permit pas de distinguer le
couvercle et ce qu'il enfermait. Devant l'autel, il vit trois mains
tenir une croix vermeille et deux cierges, mais il ne sut pas
reconnaître à quels corps ces mains appartenaient.

Il entendit un léger bruit; une porte s'ouvrit et laissa voir une
chambre dans laquelle deux anges tenaient, l'un une aiguière, l'autre
un gettoir ou aspersoir. Après eux venaient deux autres anges portant
deux grands bassins d'or, et à leur cou deux toiles de merveilleuse
finesse. Trois autres portaient des encensoirs d'or illuminés de
pierres précieuses, et de leur autre main des boîtes pleines d'encens,
de myrrhe et d'épices dont la suave odeur se répandait à l'entour. Ils
sortirent de la chambre les uns après les autres. Puis un septième
ange, ayant sur son front des lettres qui disaient: _Je suis appelé la
force du haut Seigneur_, tenait dans ses mains un drap vert comme
émeraude qui enveloppait la sainte écuelle. Trois anges allèrent à sa
rencontre portant des cierges dont la flamme produisait les plus
belles couleurs du monde. Alors Josephe vit paraître Jésus-Christ
lui-même sous l'apparence qu'il avait en pénétrant dans sa prison, et
tel qu'il s'était levé du sépulcre. Seulement son corps était
enveloppé des vêtements qui appartiennent au sacerdoce.

L'ange chargé du gettoir puisa dans l'aiguière, et en arrosa les
nouveaux chrétiens; mais les deux Joseph pouvaient seuls le suivre des
yeux.

Alors Joseph s'adressant à son fils: «Sais-tu maintenant, beau fils,
quel homme conduit cette belle compagnie?--Oui, mon père; c'est celui
dont David a dit au Psautier: «_Dieu a commandé à ses anges de le
garder partout où il ira._»

Tout le cortége passa devant eux et parcourut les détours du palais
que le roi Évalac avait mis à leur disposition; palais que Daniel,
jadis, dans une intention prophétique, avait appelé le Palais
spirituel. Et quand ils arrivaient devant l'arche et avant d'y
rentrer, chacun des anges s'inclinait une première fois pour
Jésus-Christ, debout dans le fond; une seconde fois pour l'arche.

Notre-Seigneur s'approchant alors de Josephe: «Apprends,» lui dit-il,
«l'intention de cette eau que tu as vu jeter de part et d'autre. C'est
la purification des lieux où le mauvais esprit a séjourné. La
présence du Saint-Esprit les avait déjà sanctifiés, mais j'ai voulu te
donner l'exemple de ce que tu feras, partout où mon service sera
célébré.--Mon Seigneur,» demanda Josephe, «comment l'eau pourra-t-elle
purifier, si elle n'est pas elle-même purifiée?--Elle le sera par le
signe de la rédemption que tu lui imposeras, en prononçant ces
paroles: _Que ce soit au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit!_

«Maintenant je vais te conférer la grâce suprême que je t'ai promise;
le sacrement de ma chair et de mon sang, que, cette première fois, mon
peuple verra clairement, pour que tous puissent, devant les rois et
les princes du monde, témoigner que je t'ai choisi pour être le
PREMIER PASTEUR de mes nouvelles brebis, et pour établir les pasteurs
chargés de nommer ceux qui, dans les âges suivants, gouverneront mon
peuple. Moïse avait conduit et gouverné les fils d'Israël par la
puissance que je lui avais donnée: de même seras-tu le guide et le
gardien de ce nouveau peuple: ils apprendront de ta bouche comment ils
me doivent servir, et comment ils pourront demeurer dans la vraie
créance.»

Jésus-Christ prit alors Josephe par la main droite et l'attira vers
lui. Tout le peuple assemblé le vit clairement ainsi que les anges
dont il était environné.

Et quand Josephe eut fait le signe de la croix, voilà qu'un homme aux
longs cheveux blancs sortit de l'arche, portant à son cou le plus
riche et le plus beau vêtement que jamais on put imaginer. En même
temps parut un autre homme, jeune et de beauté merveilleuse, tenant
dans l'une de ses mains une crosse, dans l'autre une mitre de
blancheur éclatante. Ils couvrirent Josephe du vêtement épiscopal, en
commençant par les sandales, puis le reste du costume, depuis ce
temps-là consacré. Ils assirent le nouveau prélat dans une chaire dont
on ne pouvait distinguer la matière, mais étincelante des plus riches
pierreries que la terre ait jamais fournies[73].

[Note 73: Ici le romancier ajoute que cette chaire était encore de son
temps conservée dans la ville de Sarras, sous le nom de Siége
spirituel. Jamais homme n'eut la témérité de s'y asseoir sans être
frappé de mort ou privé de quelqu'un de ses membres. Plus tard, le roi
d'Égypte Oclefaus essayera vainement de la mouvoir: quand il voudra
s'y asseoir, les yeux lui voleront de la tête; il sera, le reste de
ses jours, privé de l'usage de ses membres.]

Alors tous les anges vinrent devant lui. Notre-Seigneur le sacra et
l'oignit de l'huile prise dans l'ampoule que tenait celui des anges
qui l'avait arrêté précédemment au seuil de l'arche. De la même
ampoule fut prise l'onction qui, plus tard, servit à sacrer les rois
chrétiens de la Grande-Bretagne jusqu'au père d'Artus, le roi
Uter-Pendragon. Notre-Seigneur lui mit ensuite la crosse en main, et
lui passa dans un de ses doigts l'anneau que nul mortel ne pourrait
contrefaire, nulle force de pierre séparer. «Josephe,» lui dit-il, «je
t'ai oint et sacré évêque en présence de tout mon peuple. Apprends le
sens des vêtements que je t'ai choisis: les sandales avertissent de ne
pas faire un pas inutile, et de tenir les pieds si nets qu'ils
n'entrent dans nulle maligne souillure, et ne marchent que pour donner
conseil et bon exemple à ceux qui en auraient besoin.

«Les deux robes qui couvrent la première jupe sont blanches, pour
répondre aux deux vertus soeurs, la chasteté et la virginité. Le
capuchon qui enferme la tête est l'emblème, et de l'humilité qui fait
marcher le visage incliné vers la terre, et de la patience que les
ennuis et les contrariétés ne détournent pas de la droite voie.

«Le noeud suspendu au bras gauche indique l'abstinence; on le place
ainsi parce que le propre de ce bras est de répandre, comme le propre
du bras droit est de retenir. Le lien du col, semblable au joug des
boeufs, signifie obéissance à l'égard de toutes les bonnes gens. Enfin
la chape ou vêtement supérieur est vermeille, pour exprimer la
charité, qui doit être brûlante comme le charbon ardent.

«Le bâton recourbé que doit tenir la main gauche a deux sens:
vengeance et miséricorde. Vengeance pour la pointe qui le termine;
miséricorde en raison de sa courbure. L'évêque doit en effet commencer
par exhorter charitablement le pécheur: mais, s'il le voit trop
endurci, il ne doit pas hésiter à le frapper.

«L'anneau passé au doigt est le signe du mariage contracté par
l'évêque avec l'Église, mariage que nulle puissance ne peut dissoudre.

«Le chapeau cornu signifie confession. Il est blanc, en raison de la
netteté que l'absolution donne. Les deux cornes répondent l'une au
repentir, l'autre à la satisfaction: car l'absolution ne porte ses
fruits qu'après la satisfaction ou pénitence accomplie.»

Après ces enseignements, Notre-Seigneur avertit Josephe qu'en
l'élevant à la dignité d'évêque, il le rendait responsable des âmes
dont il allait avoir la direction. Et dans le même temps qu'il le
chargeait du gouvernement des âmes, il laissait à son père le soin de
gouverner les corps et de pourvoir à tous les besoins de la
compagnie[74].

[Note 74: C'est la distinction du pouvoir temporel et du pouvoir
spirituel.]

«Avance maintenant, Josephe,» ajouta Notre-Seigneur, «viens offrir le
sacrifice de ma chair et de mon sang, à la vue de tout mon peuple.»
Tous alors virent Josephe entrer dans l'arche, et les anges aller et
venir autour de lui. Ce fut le premier sacrement de l'autel. Josephe
mit peu de temps à l'accomplir; il ne dit que ces paroles de
Jésus-Christ à la Cène: _Tenez et mangez, c'est le vrai corps qui sera
tourmenté pour vous et pour les nations._ Puis, en prenant le vin:
_Tenez et buvez, c'est le sang de la loi nouvelle, c'est mon propre
sang, qui sera répandu en rémission des péchés._ Il prononça ces
paroles en posant le pain sur la patène du calice; soudain le pain
devint chair, le vin sang. Il vit clairement entre ses mains le corps
d'un enfant dont le sang paraissait recueilli dans le calice. Troublé,
interdit à cette vue, il ne savait plus que faire: il demeurait
immobile, et les larmes coulaient de ses yeux en abondance.
Notre-Seigneur lui dit: «Démembre ce que tu tiens, et fais-en trois
pièces.»--«Ah! Seigneur,» répondit Josephe, «ayez pitié de votre
serviteur! Jamais je n'aurai la force de démembrer si belle
créature!--Fais mon commandement,» reprit le Seigneur, «ou renonce à
ta part dans mon héritage.»

Alors Josephe sépara la tête, puis le tronc du reste du corps, aussi
facilement que si les chairs eussent été cuites; mais il n'obéit
qu'avec crainte, soupirs et grande abondance de larmes.

Et comme il commençait à faire la séparation, tous les anges tombèrent
à genoux devant l'autel et demeurèrent ainsi jusqu'à ce que
Notre-Seigneur dît à Josephe: «Qu'attends-tu maintenant? Reçois ce qui
est devant toi, c'est-à-dire ton Sauveur.» Josephe se mit à genoux,
frappa sa poitrine et implora le pardon de ses péchés. En se relevant,
il ne vit plus sur la patène que l'apparence d'un pain. Il le prit,
l'éleva, rendit grâces à Notre-Seigneur, ouvrit la bouche et voulut
l'y porter; mais le pain était devenu un corps entier: il essaya de
l'éloigner de son visage; une force invincible le fit pénétrer dans sa
bouche. Dès qu'il fut entré, il se sentit inondé de toutes les
douceurs et suavités les plus ineffables. Il saisit ensuite le calice,
but le vin qui s'y trouvait renfermé, et qui s'était, en approchant de
ses lèvres, transformé en véritable sang.

Le sacrifice achevé, un ange prit le calice et la patène et les mit
l'un sur l'autre. Sur la patène se trouvaient plusieurs apparences de
morceaux de pain. Un second ange posa ses deux mains sur la patène,
l'éleva et l'emporta hors de l'arche. Un troisième prit la toile et
suivit le second. Dès qu'ils furent hors de l'arche et à la vue de
tout le peuple, une voix dit: «Mon petit peuple nouvellement régénéré,
j'apporte la rançon; c'est mon corps qui, pour le sauver, voulut
naître et mourir. Prends garde de recevoir avec recueillement cette
faveur. Nul n'en peut être digne, s'il n'est pur d'oeuvres et de
pensées, et s'il n'a ferme créance.»

Alors l'ange qui portait la patène s'agenouilla; il reçut dignement le
Sauveur, et chacun des assistants après lui. Tous, en ouvrant la
bouche, reconnaissaient, au lieu du morceau de pain, un enfant
admirablement formé. Quand ils furent tous remplis de la délicieuse
nourriture, les anges retournèrent dans l'arche et déposèrent les
objets dont ils venaient de se servir. Josephe quitta les habits dont
Notre-Seigneur l'avait revêtu, referma l'arche, et le peuple fut
congédié.

Pour complément de cette grande cérémonie, Josephe, appelant un de ses
cousins nommé Lucain, dont il connaissait la prud'homie, le chargea
particulièrement de la garde de l'arche, durant la nuit et le jour.
C'est à l'exemple de Lucain qu'on trouve encore aujourd'hui, dans les
grandes églises, un ministre désigné sous le nom de _trésorier_,
chargé de la garde des reliques et des ornements de la maison de Dieu.



II.

ÉVALAC, ROI DE SARRAS.--SERAPHE, SON SEROURGE.--THOLOMÉE SERASTE, ROI
D'ÉGYPTE.--BAPTÊME D'ÉVALAC ET DE SERAPHE, SOUS LES NOMS DE MORDRAIN
ET DE NASCIEN.--VOYAGE DE MORDRAIN.--L'ÎLE DU PORT PÉRILLEUX.


Le roi de Sarras, Évalac, était surnommé le Méconnu, parce qu'on ne
savait rien de sa famille et de sa patrie. Il en avait fait mystère à
tout le monde; aussi Josephe le surprit-il grandement en lui rappelant
l'histoire de ses premières années, et comment il était fils d'un
savetier[75] de la ville de Meaux, en France. Quand la nouvelle
s'était répandue dans le monde du prochain avénement du Roi des rois,
l'empereur César Auguste, assiégé des plus vives inquiétudes, s'était
préparé à combattre celui qu'il pensait devoir être un conquérant. Il
avait ordonné de lever un denier par tête dans toute l'étendue de
l'Empire; et comme la France passait pour nourrir la plus fière des
nations soumises à Rome, il lui avait demandé cent chevaliers, cent
jeunes demoiselles, filles de chevaliers, et cent enfants mâles âgés
de moins de cinq ans. Le choix dans Meaux était tombé sur les deux
filles du comte de la ville, nommé Sevin, et sur le jeune Évalac. On
les conduisit à Rome, où bientôt furent remarquées la bonne grâce et
la beauté de l'enfant, si bien que personne ne doutait de sa naissance
généreuse. Sous le règne de Tibère, il fut attaché au service du comte
Félix, gouverneur de Syrie, et avait trouvé grâce devant lui; le comte
l'avait armé chevalier en lui confiant le commandement de ses hommes
d'armes. On parla beaucoup alors de ses prouesses; mais un jour,
s'étant pris de querelle avec le fils du gouverneur, il le tua et
s'enfuit pour éviter la vengeance du père. Le roi d'Égypte, Tholomée
Seraste[76], lui offrit alors des soudées, et lui dut la conquête du
royaume de Sarras, qui confinait à l'Égypte. Pour le récompenser, il
l'investit de la couronne de Sarras, sous la condition d'un simple
hommage.

[Note 75: «D'un afaitierre de viex soliers.»]

[Note 76: Le surnom de Seraste semble une corruption du mot
_Sebastos_, souverain, qu'on lit sur les monnaies grecques des
Ptolémées à la suite de leur nom. Quant à Félix, on sait qu'il fut
réellement procurateur de Syrie. D'ailleurs le choix de la ville de
Meaux et les éloges donnés à la France n'offrent-ils pas déjà une
présomption en faveur de l'origine française de l'auteur?]

Mais Évalac, dans la suite, avait voulu se rendre indépendant. Afin de
punir sa désobéissance, Tholomée étant entré dans ses États l'eût
apparemment détrôné, sans la protection miraculeuse du Dieu des
chrétiens. Grâce au bouclier marqué d'une croix que Josephe lui remit,
grâce aux exploits du duc Seraphe, son serourge ou beau-frère, Évalac
triompha de ce puissant ennemi, Tholomée fut vaincu. Le roi de Sarras,
plusieurs fois averti par des songes longuement racontés et expliqués,
reconnut l'impuissance de ses idoles, et reçut des mains de Josephe le
baptême avec le nom de Mordrain[77]; son exemple fut imité par
Seraphe, qui, sous le nom de Nascien, devait être l'objet des
prédilections divines. Mais, avant de suivre dans leurs voyages ces
princes nouvellement convertis, il faut dire un mot de la reine
Saracinthe, femme de Mordrain.

[Note 77: Ce nom aurait signifié, suivant notre romancier _tardif en
créance_. Saracinthe, _pleine de foi_. Le porte-étendard Clamacides,
_gonfalonier de N.-S._]

C'était la fille du duc d'Orcanie, et la soeur de Seraphe ou Nascien.
Il y avait trente ans qu'un saint ermite nommé Saluste l'avait
convertie, et, depuis qu'elle était devenue reine de Sarras, elle
n'attendait qu'un moment favorable pour essayer d'ôter le bandeau qui
couvrait les yeux de son époux. Mais l'honneur de répandre la _bonne
nouvelle_ dans cette contrée était réservé aux deux Joseph. Nous
citerons un seul trait de leurs travaux apostoliques.

Tandis que le père baptisait les gens du royaume de Sarras, le fils
suivait Nascien en Orcanie et faisait aux idoles une guerre
impitoyable. Dans le temple de la ville d'Orcan était une figure posée
sur le maître-autel. Josephe dénoua sa ceinture et se plaça devant
elle, en conjurant le démon d'en sortir d'une façon visible; en même
temps il jeta la ceinture autour du cou de l'idole, et la traîna en
dehors du temple jusqu'aux pieds de Mordrain. Le diable poussait des
cris aigus qui faisaient accourir de tous côtés la foule. «Pourquoi me
tourmenter ainsi?» disait-il à Josephe.--«Tu le sauras: mais
j'apprends en ce moment la mort de Tholomée Seraste, dis-moi pourquoi
tu l'as tué.--Je répondrai, si tu me desserres le cou.» Josephe,
lâchant la ceinture et prenant l'idole par le haut de la tête: «Parle
maintenant.--Je voyais les miracles que Dieu opérait, j'étais témoin
du baptême d'Évalac, je craignais pour l'âme de Tholomée; alors je
pris la figure d'un messager et je vins lui dire qu'Évalac voulait le
faire pendre; que je le garantirais, s'il voulait se donner à moi. Il
me fit hommage: je pris la forme d'un griffon, il monta sur moi en
croupe; et quand je me fus élevé à une certaine hauteur, je le laissai
choir et se casser les os.»

Josephe remit alors sa ceinture au cou de l'idole, et la promena par
toutes les rues de la ville. «Voilà,» disait-il à la foule, «voilà les
dieux dont vous aviez peur! Frappez vos poitrines et reconnaissez un
seul Dieu en trois personnes!» Ensuite il demanda au diable son nom:
«Je suis Ascalaphas, chargé de porter aux gens et de répandre dans le
monde les méchants bruits, les fausses nouvelles.»

Tout n'était pas fini avec Ascalaphas. La plupart des habitants
d'Orcan avaient accepté le baptême, les autres avaient résolu de
quitter le pays pour s'y soustraire. Ils avaient pris un mauvais
parti: à peine eurent-ils franchi les portes de la ville qu'ils
tombèrent frappés de mort. Josephe, auquel on apprit cette nouvelle,
accourut; le premier objet qu'il aperçut fut le démon qu'il venait de
conjurer, et qui gambadait sur les corps de toutes ces victimes.
«Regarde, Josephe,» criait Ascalaphas, «regarde comme je sais venger
ton Dieu de ses ennemis!--Et qui t'en a donné le droit?--Jésus-Christ
lui-même.--Tu as menti!» Disant ces mots, il courut à lui dans
l'intention de le lier. Mais un ange au visage ardent lui ferma le
passage et lui perça la cuisse d'une lance dont le fer demeura dans la
plaie. «Cela,» dit-il, «t'apprendra à ne plus retarder le baptême des
bonnes gens, pour aller au secours des ennemis de ma loi.» À douze
jours de là, Nascien, curieux indiscret, voulut voir ce que contenait
la sainte écuelle: il souleva la patène et comprit toutes les
merveilles qui devaient advenir dans le pays choisi pour être le
dépositaire de cette précieuse relique. Il fut puni d'un aveuglement
subit. Mais l'ange qui avait blessé Josephe reparut et, prenant en
main le fût de la lance dont le fer était demeuré dans la plaie, il
l'approcha de Josephe, le posa sur le fer dont elle était séparée. De
la plaie sortirent de grosses et nombreuses gouttes de sang: l'ange
les recueillit, en humecta le bout du fût, et le rejoignit au fer, de
façon qu'on ne put désormais deviner que l'arme eût été tronquée.
Seulement, à l'entrée de la période aventureuse, on verra les gouttes
de sang s'échapper de la lance, et l'arme ira blesser un autre homme
du même lignage et de même vertu que Josephe. C'est là ce que la
seconde partie du livre de _Lancelot_ devra nous raconter. L'ange vint
ensuite à Nascien, humecta ses yeux d'une certaine liqueur, et lui
rendit la vue que son indiscrétion lui avait fait perdre[78].

[Note 78: Cette punition de la curiosité de Nascien, géminée avec la
punition de Mordrain, est renouvelée dans un des chapitres suivants.]

Josephe, guéri de la plaie angélique, acheva la conversion de tous les
gens de Sarras et d'Orcanie. Des soixante-deux, soixante-cinq ou
soixante-douze parents sortis avec lui de Jérusalem, il en sacra
trentre-trois, comme évêques d'autant de cités dans ces deux contrées.
Les autres, après avoir été ordonnés prêtres, furent dispersés dans
les villes moins importantes.

Il découvrit ensuite les lieux où reposaient les corps de deux ermites
à l'un desquels la reine Saracinthe, femme de Mordrain, avait dû sa
conversion. Un livret conservé dans chacune des fosses disait, le
premier: «Ci gist Saluste de Bethléem, le beau sergent de
Jésus-Christ, qui fut trente-sept ans ermite, et ne mangea plus aucune
viande accommodée de la main des hommes.» Le second: «Ci gist
Hermoines, de Tarse, qui vécut trentre-quatre ans et sept mois, sans
changer une fois de souliers ni de vêtements.» Les deux corps furent
transportés, l'un à Sarras, l'autre en Orcanie, et devinrent l'objet
d'une dévotion que des miracles multipliés ne laissèrent pas ralentir.

Josephe eut ensuite à purifier le roi Mordrain, nouvellement converti,
d'une dernière souillure qui avait résisté à l'eau du baptême. Ce
prince avait fait depuis longtemps construire dans les parois de sa
chambre une cellule réservée à certaine idole féminine dont il était
épris. C'était, dit le roman, une image de beauté merveilleuse que le
roi habillait lui-même des robes les plus riches. Dès que la reine
Saracinthe était levée, il prenait une petite clef qui pénétrait dans
une fissure imperceptible de la muraille, atteignait un petit maillet
qu'elle écartait pour laisser une grande barre de fer se dresser en
permettant d'ouvrir une porte secrète. Le roi tirait alors à lui
l'idole et lui faisait partager sa couche. Quand il en avait eu son
plaisir, il la faisait rentrer dans sa cellule, la porte se refermait,
et sur le maillet retombait la barre de fer qui la rendait
impénétrable à tous. Il y avait quinze ans qu'il se complaisait dans
cette honteuse habitude, quand un songe dont Josephe lui donna
l'explication lui prouva que rien ne pouvait rester caché aux amis de
Dieu. Il confessa son crime, fit venir la reine, son serourge et
Josephe, puis, en leur présence, jeta l'idole dans les flammes en
témoignant le plus grand repentir.

Ce fut le dernier acte de Josephe dans le pays de Sarras. Une voix
céleste l'avertit de prendre congé du roi et d'emmener avec lui la
plupart de ses compagnons pour aller prêcher la foi nouvelle chez les
Gentils. Dans le cours de ce grand voyage, les denrées venant à leur
manquer, il s'agenouilla devant l'arche du saint vase pour implorer le
secours de Dieu. Alors eut lieu le repas spirituel dont Robert de
Boron avait parlé le premier, mais qu'il avait eu soin de distinguer
de la communion eucharistique. Dans notre roman, les deux tables ici
n'en font réellement qu'une, et l'hérésie se trouve parfaitement
accentuée. On en va juger.

La voix dit à Joseph: «Fais mettre les nappes sur l'herbe fraîche: que
ton peuple se place à l'entour. Quand ils seront disposés à manger,
dis à ton fils Josephe de prendre le vase, et de faire avec lui trois
fois le tour de la nappe. Aussitôt ceux qui seront purs de coeur
seront remplis de toutes les douceurs du monde. Ils feront de même,
chaque jour, à l'heure de Prime. Mais, dès qu'ils auront cédé au
vilain péché de luxure, ils perdront la grâce d'où leur arrivait tant
de délices. Quand tu auras ainsi établi le premier repas, tu iras vers
ta femme Enigée, et tu la connaîtras charnellement. Elle concevra un
fils qui recevra en baptême le non de Galaad le Fort. Il aura grande
force et foi robuste: si bien qu'il prévaudra contre tous les
mécréants de son temps.»

Joseph fit ce qui lui était commandé, et son fils, ceint d'une étole
bénite, après avoir fait les trois tours vint s'asseoir à la droite de
son père, mais en laissant entre deux l'intervalle d'une place. Puis
il posa le vase couvert d'une patène et de cette toile fine que nous
appelons corporal[79]. Tous furent aussitôt remplis de la grâce divine
au point de n'avoir rien qu'il leur pût venir en pensée de désirer. Le
repas achevé, Josephe replaça le Graal dans l'arche, comme il y était
auparavant[80].

[Note 79: Corporal, linge bénit que le prêtre étend sur l'autel pour
mettre le calice dessus et ensuite l'hostie. (Dictionnaire de
l'Académie.)]

[Note 80: Il importe de remarquer que cet épisode n'est pas conservé
dans le second texte, qui a servi de modèle aux imprimés. Là, les
compagnons de Joseph trouvent dans le bois, sans le demander, les
meilleures viandes, et le Saint-Esprit ne parle à Joseph que pour lui
ordonner de coucher avec sa femme Éliab. Comparez le ms. 749, fº 90.
et l'éd. de Ph. Lenoir, 1523, fº 89.]

Le lendemain de ce grand jour, la voix dit à Josephe: «Va-t'en droit à
la mer: il te faut aller habiter la terre promise à ta lignée: quand
tu seras arrivé sur le rivage, à défaut de navire, tu avanceras le
premier, étendras ta chemise en guise de nef: elle se développera en
raison du nombre de ceux qui seront exempts de péché mortel.»

Josephe, arrivé sur le bord de la mer, ôta de son dos la chemise, et
l'ayant étendue sur l'eau, monta le premier sur l'une des manches,
puis son père Joseph sur l'autre. Devant eux se placèrent Nascien et
les porteurs de l'arche; les flots qui les soutenaient ne mouillèrent
pas même la plante de leurs pieds. Enigée, Bron, Éliab et leurs douze
enfants, montèrent sur le milieu de la chemise, qui s'étendit en
proportion du nombre de ceux qui arrivaient; leur exemple décida tous
les autres, ils se trouvèrent ainsi au nombre de cent quarante-huit.
Deux juifs à demi convertis, Moïse et Simon son père, bien que peu
confiants dans la vertu de la chemise, voulurent essayer d'y passer: à
peine avaient-ils fait trois pas que les flots les entourèrent et que
les autres gens demeurés sur le rivage eurent grand'peine à les
recueillir. Pour Josephe et tous ceux qui l'avaient suivi, ils
s'éloignèrent, malgré les prières de ceux qui étaient demeurés à
terre, et qui les conjuraient d'attendre. «Ah! folles gens,» leur dit
Josephe, «le péché de luxure vous a retardés. Vous n'êtes pas à la
fin de vos peines; faites pénitence et méritez de nous rejoindre
bientôt.»

Après quelques jours de traversée, Josephe et ses compagnons
abordèrent dans la Grande-Bretagne, où nous les prierons de nous
attendre, pour nous donner le temps de retourner aux autres
personnages du roman, et d'abord au roi Mordrain.

Il avait été, peu de jours après le départ de Josephe, visité par un
nouveau songe qui lui exposa d'une façon très-claire pour nous, mais
pour lui très-obscure, la destinée glorieuse des enfants qui devaient
naître de lui et de Nascien, son serourge. Comme il en demandait
vainement l'explication à ceux qui l'entouraient, voilà qu'une tempête
effroyable ébranle le palais; il est pris aux cheveux par une main
sortant d'un nuage, et transporté au milieu des mers sur une roche
aiguë, située à dix-sept journées de Sarras. Grande fut la douleur des
barons du pays en apprenant qu'il avait disparu. Nascien fut accusé de
l'avoir tué, dans l'espoir de régner à sa place. Excités par un
traître chevalier nommé Calafer, les barons saisirent Nascien et le
jetèrent en prison, en lui déclarant qu'il n'en sortirait pas avant
que le roi Mordrain ne leur fût rendu.

La roche aride sur laquelle celui-ci avait été déposé était appelée
la Roche du Port périlleux. Elle se dressait au milieu de la mer, sur
la ligne qui de la terre d'Égypte conduit directement à l'Irlande. Si
loin que l'oeil pouvait s'étendre, on apercevait à droite les côtes
d'Espagne, à gauche les terres qui formaient la dernière ceinture de
l'Océan. Quelques débris de constructions annonçaient pourtant que la
Roche avait été jadis habitée. Elle avait en effet servi longtemps de
repaire à un insigne brigand nommé Focart, qui sur la plus haute
pointe avait fait dresser un château où pouvaient héberger vingt de
ses compagnons; mais, comme ils étaient ordinairement trois ou quatre
fois plus nombreux, les autres se tenaient dans plusieurs galères
arrêtées sous un petit abri couvert, et, toutes les nuits, ils
allumaient un grand brandon pour avertir les vaisseaux de passage de
venir se reposer dans cet îlot, comme dans un port de salut. Mais les
abords en étaient si dangereux que les bâtiments se brisaient contre
les rochers, de sorte que les passagers ne pouvaient échapper soit à
la fureur des flots, soit à celle des brigands, qui mettaient à mort
ceux que la mer n'avait pas engloutis.

Focart jouissait du fruit de ses crimes, quand le grand Pompée,
empereur, passa de Grèce en Syrie, après avoir mis sous le joug de
Rome tout l'Orient. En apprenant le mauvais repaire de la Roche du
Port périlleux, il jura de purger la terre de ces odieux brigands, et
ne perdit pas un moment pour mettre en état de voguer une petite
flotte bien garnie de bons et vaillants chevaliers. Il savait quels
écueils bordaient la Roche, et il sut les éviter en approchant à la
nuit serrée. Focart n'en fut pas moins averti de son approche, et,
donnant le signal aux larrons qui ne quittaient pas les galères, il
entra lui-même dans une d'elles et commanda l'attaque de la flottille
romaine. Mais les soldats de Pompée s'étaient munis de grands crocs,
avec lesquels ils abordèrent les galères, l'épée à la main, et
parvinrent à couler la plus redoutable. Les autres furent abandonnées,
et les brigands regagnèrent à grande peine la Roche, où les Romains
les poursuivirent en tâtonnant çà et là. De la hauteur, Focart faisait
tomber sur eux d'énormes poutres et d'autres débris de mâts qui
tuèrent une partie des assaillants et contraignirent les autres à
regagner les vaisseaux. Mais, au point du jour, Pompée reprit
l'offensive: malgré l'âpreté du lieu et les difficultés de la montée,
les Romains forcèrent les brigands à chercher un refuge dans une
caverne creusée sous leur château, et qu'ils fermèrent de toutes les
planches et bruyères qu'ils avaient accumulés. Pompée y fit mettre le
feu; alors, pour éviter d'être étouffés, Focart ordonna de verser de
grandes tonnes d'eau sur les flammes, qui, prenant la direction
opposée, contraignirent les Romains à reculer à leur tour. Les
brigands sortirent et reprirent l'offensive. Les soldats de Pompée,
forcés de reculer l'un sur l'autre, avaient peine à défendre leur vie.
L'empereur Pompée seul ne quitta pas la place: revêtu de ses armes, il
attendit Focart, s'élança la hache à la main sur lui, finit par
l'abattre et lui trancher la tête. Cependant les Romains, honteux
d'avoir un instant abandonné leur empereur, étaient revenus à la
charge; les brigands ne leur opposèrent plus qu'une faible résistance.
Tous furent mis à mort, leurs corps jetés à la mer, et, depuis ce
temps, le Port périlleux cessa d'être l'effroi des navigateurs; mais
son approche inspirait toujours une certaine terreur, et personne ne
s'avisait d'y aborder.

Ce fut là peut-être le plus insigne exploit de Pompée: jamais il
n'avait fait plus grande preuve de courage et d'intrépidité.
L'histoire cependant n'en a pas parlé, parce que ce grand homme avait
quelque honte des indignes ennemis qui lui avaient donné tant de peine
à détruire[81]. En reprenant le chemin de Rome, il passa par
Jérusalem, et ne craignit pas de faire du temple de Salomon l'étable
de ses chevaux. Dans la cité sainte était alors un vieillard pieux et
sage; ce fut le père du prêtre Siméon, qui devait plus tard recevoir
la sainte Vierge quand elle présenta son Fils. Cet homme alla trouver
Pompée et s'écria: «Malheur à moi qui ai vu les enfants de Dieu manger
dehors, et les chiens assis à la table qui leur était préparée!
Malheur à moi qui ai vu les lieux saints devenir des chambres privées
à l'usage des porcs!» Puis, s'adressant à l'empereur: «Pompée,» lui
dit-il, «on voit bien que tu as fréquenté Focart et que tu l'as choisi
pour modèle; mais ton impiété a courroucé le Tout-Puissant, et tu
sentiras le poids de sa vengeance.» À compter de ce jour, la victoire
abandonna Pompée: il n'entra plus dans une seule ville qu'il n'en
sortît honteusement; il ne livra plus de combats qu'il ne fût jeté
hors des lices. Sa première gloire fut oubliée, et l'on ne se souvint
plus que de ses revers.

[Note 81: On peut admettre que ce récit est inspiré par ce que le
romancier savait de la guerre faite par Pompée aux pirates qui
infestaient la Méditerranée.]

Telle était donc la Roche du Port périlleux, sur laquelle le roi
Mordrain avait été transporté. Plus il regardait autour de lui, plus
il perdait l'espoir de vivre en un tel lieu. Tout à coup il voit
approcher une petite nef, d'une forme singulièrement agréable. Le mât,
les voiles et les cordages étaient de la blancheur de la fleur de
lis, et au-dessus de la nef était dressée une croix vermeille. Quand
elle eut touché la roche, un nuage de délicieuses odeurs se répandit à
l'entour et parvint jusqu'à Mordrain, déjà rassuré par la vue de la
croix. Un homme de la plus excellente beauté se leva dans la nef, et
demanda au roi qui il était, d'où il venait, et comment il se trouvait
là. «Je suis chrétien,» répondit Mordrain, «mais j'ignore comment je
me trouve ici; et vous, beau voyageur, vous plairait-il de m'apprendre
ce que vous êtes et ce que vous savez faire?--Je suis,» répondit
l'inconnu, «ménestrel d'un métier qui n'a pas son pareil. Je sais
faire d'une femme laide et d'un homme laid la plus belle des femmes et
le plus beau des hommes. Tout ce que l'on sait, on l'apprend de moi;
je donne au pauvre la richesse, la sagesse au fou, la puissance au
faible.»--«Voilà,» dit Mordrain, d'admirables secrets; mais ne me
direz-vous pas qui vous êtes?»--«Qui veut justement m'appeler me nomme
Tout en tout.»

--«C'est,» dit Mordrain, «un beau nom; bien plus, il me semble par le
signe dont votre nef est parée que vous êtes chrétien.--«Vous dites
vrai, sachez que sans cela il n'y a pas d'oeuvre parfaitement bonne.
Ce signe vous assure contre tous les maux; malheur à qui
s'accompagnerait d'une autre bannière; il ne pourrait venir de Dieu.»

Mordrain, en l'écoutant, sentait son corps pénétré de mille douceurs:
il oubliait qu'il était privé depuis deux jours de toute nourriture.
«Pourriez-vous m'apprendre,» lui dit-il, «si je dois être tiré d'ici
ou y demeurer toute ma vie?--Eh quoi!» répondit l'inconnu, «n'as-tu
pas ta créance en Jésus-Christ, et ne sais-tu pas qu'il n'oublie
jamais ceux qui l'aiment? Il les chérit plus qu'ils ne s'aiment
eux-mêmes; comment, avec un si bon et si puissant gardien, s'inquiéter
du lendemain?

«Ne fais pas comme ceux-là qui disent: Dieu a trop affaire ailleurs
pour avoir le temps de penser à moi, et s'il voulait s'occuper d'une
si faible créature, il n'y suffirait jamais. Ceux qui parlent ainsi
sont plus hérétiques que popelicans.»

Ces paroles jetèrent Mordrain dans une profonde et délicieuse rêverie.
Quand il releva la tête, il ne vit plus la nef ni le bel homme qui la
conduisait; tout avait disparu. Combien alors il regretta de ne pas
l'avoir assez regardé! car il ne doutait plus que ne ce fût un
messager de Dieu ou Dieu lui-même.

Tournant alors ses regards vers Galerne[82], il vit approcher une
seconde nef, richement équipée; les voiles en étaient noires ainsi que
tous les agrès; elle semblait avancer d'elle-même et sans aucun
secours. Quant elle eut touché le bord de la roche, une femme se leva,
dont la beauté lui parut des plus merveilleuses. Comme il lui eut
donné la bienvenue: «Je l'ai,» répondit la belle dame, «puisque je
trouve enfin l'homme que je cherchais. Oui, j'ai désiré t'entretenir,
Évalac, depuis que je suis au monde. Laisse-moi te conduire, te faire
connaître un lieu plus délicieux que tout ce que tu as jamais
rêvé.--Grand merci, dame,» répondit Mordrain, «j'ignore comment je
suis ici et dans quelle intention; mais je sais que j'en dois sortir
par la volonté de celui qui m'y transporta.--Viens avec moi;» reprit
la dame; «viens partager tout ce que je possède.--Dame, si riche que
vous soyez, vous n'avez pas le pouvoir d'un homme qui passa naguère
ici: vous ne pourriez comme lui faire d'un pauvre un riche, d'un
insensé un sage. D'ailleurs, sans le signe de la croix, il m'a dit
qu'on ne saurait rien faire de bien, et je ne le vois pas sur vos
voiles.--Ah!» reprit la dame, «quelle erreur! Et tu le sais mieux que
personne, puisque tu as éprouvé une infinité d'ennuis et de mécomptes,
depuis que tu as pris cette nouvelle créance. Tu as renoncé à toutes
les joies, à tous les plaisirs; souviens-toi des épouvantes de ton
palais: Seraphe, ton serourge, en a perdu le sens et n'a plus que
quelques jours à vivre.--Quoi! sauriez-vous d'aussi tristes nouvelles
de Nascien?--Oui, je les sais; à l'instant même où tu fus enlevé, il a
été mortellement frappé: il me serait pourtant aisé de te rendre tes
domaines et ta couronne; il te suffirait de venir avec moi, pour
éviter de mourir ici de faim. Je connais bien celui qui prétendait
faire de noir blanc, et d'un méchant un prud'homme: c'est un
enchanteur. Jadis il fut amoureux de moi: je ne l'écoutai pas, et sa
jalousie lui fait chercher les moyens de priver mes amis des plaisirs
que je leur offre.» Ces paroles firent une grande impression sur
Mordrain; en la voyant instruite de ce qui lui était arrivé, il ne
pouvait se défendre de croire un peu ce qu'elle annonçait. «Qu'as-tu
donc à rêver?» lui dit encore la dame, «approche et laisse-toi
conduire dans un lieu où tes vrais amis t'attendent. Mais hâte-toi,
car je m'en vais.» Mordrain ne trouvait rien à répondre, n'osant ni
résister ni condescendre à ce qu'elle lui demandait. Cependant la dame
leva l'ancre et s'éloigna, disant à demi-voix: «Le meilleur arbre est
celui qui porte des fruits tardifs.» Ces mots tirèrent Mordrain de sa
rêverie; il releva la tête, vit les flots s'agiter, une horrible
tempête s'élever, et la nef disparaître dans un tourbillon écumeux.

[Note 82: Le nord-ouest.]

Comme il regrettait de n'avoir pas demandé à cette belle dame qui elle
était et d'où elle sortait, il revint sur tout ce qu'elle lui avait
dit; que jamais il n'aurait de joie ni de paix tant qu'il garderait sa
créance: il se représenta les richesses, les honneurs et les
prospérités qu'il avait longtemps eus, les terreurs, les ennuis qui
l'accompagnaient depuis qu'il avait reçu le baptême, si bien que le
trouble de son coeur le fit tomber presque en désespérance.

Pour comble d'épouvante, la mer fut battue d'une horrible tempête.
Mordrain, dans la crainte d'être submergé par les flots déchaînés,
gravit péniblement la roche jusqu'à l'entrée sombre de la caverne. Il
voulait y entrer pour se mettre à couvert des vents, de la pluie et
des vagues, quand il se sentit arrêté par une force invincible, comme
si deux mains l'eussent violemment retenu par les cheveux. La nuit
vint, il se crut engouffré dans un abîme sans fond; à force de
souffrir, il cessa de sentir et tomba dans une faiblesse dont il ne
revint qu'au retour du jour, quand la mer se fut calmée et que la
pluie, la grêle et les vents se furent apaisés. Alors il fit le signe
de la croix, s'inclina vers Orient, dans la direction de Jérusalem, et
pria longuement. Comme il se relevait, il vit revenir à lui la nef et
le bel homme qui l'avait une première fois visité.

Celui-ci lui reprocha ses doutes et la complaisance avec laquelle il
s'était laissé prendre à la beauté d'une femme. Il devait s'en
rapporter, non pas à ses yeux, mais au cri de son coeur. Le coeur seul
devait être interrogé, car les yeux sont la vue du corps, et le coeur
seul est la vue de l'âme. «Cette femme qui t'a semblé si belle et si
richement vêtue l'était cent fois davantage quand elle avait entrée
dans ma maison; elle y avait tout à souhait, rien ne lui était refusé:
je l'ai réellement beaucoup aimée; mais elle espéra devenir plus
grande et plus puissante que moi-même. Son orgueil la perdit, je la
chassai de ma cour, et depuis ce temps elle cherche à se venger sur
tous ceux auxquels j'accorde mes grâces particulières; tous les moyens
lui sont bons pour les rendre aussi coupables et aussi malheureux
qu'elle-même.»

Après le départ du Saint-Esprit, car c'était Dieu lui-même, la belle
femme revint, ou plutôt le démon qui avait pris cette forme. Elle sut
encore ébranler un instant la foi de Mordrain en lui annonçant
mensongèrement la mort de Seraphe et de Saracinthe, en lui découvrant
les immenses richesses dont sa nef était remplie; mais elle ne le
décida pas à la suivre. Le lendemain, Mordrain, exténué de faim et de
lassitude, vit assez près de lui un pain noir qu'il se hâta de saisir.
Comme il le portait avidement à ses lèvres, il entendit un immense
bruissement dans les airs, comme si tous les habitants du ciel se
fussent réunis sur sa tête. Un oiseau des plus merveilleux lui arracha
le pain des mains. Il avait la tête d'un serpent noir et cornu, les
yeux et les dents rouges comme charbons embrasés, le cou d'un dragon,
la poitrine d'un lion, les pieds d'un aigle, et deux ailes dont l'une,
placée au haut de la poitrine, avait la force et l'apparence de
l'acier, aussi tranchante que le glaive le mieux effilé; l'autre, au
milieu des reins, était blanche comme la neige et bruyante comme la
tempête, agitant les branches des plus grands arbres. Enfin
l'extrémité de sa queue présentait une épée flamboyante capable de
foudroyer tout ce qu'elle touchait.

Les docteurs disent que cet oiseau apparaît seulement dans le cas où
le Seigneur veut inspirer au pécheur qu'il aime une épouvante
salutaire. À son approche, tous les autres oiseaux du ciel prennent la
fuite, comme les ténèbres devant le soleil. Sa nature est de rester
seul sur la terre. Ils naissent pourtant au nombre de trois et sont
conçus sans accouplement. Quand la mère a pondu trois oeufs, elle sent
en elle une froideur glaciale, si bien que, pour les faire éclore,
elle a recours à une pierre nommée piratite, que l'on trouve dans la
vallée d'Ébron, et dont la propriété est d'échauffer et brûler tout ce
qui vient à la frotter. Si elle est doucement touchée, elle retient sa
chaleur première, et dès que l'oiseau l'a trouvée, il la lève avec
précaution, la dépose sur son nid, et la frotte assez pour qu'elle
embrase le nid et fasse éclore les oeufs. Bientôt, enflammée par le
mouvement qu'elle s'est donné, la mère est réduite dans une cendre que
ses nouveau-nés dévorent à défaut d'autres aliments. Ils naissent deux
mâles et une femelle: le désir de posséder la femelle rend les deux
frères ennemis mortels. Ils s'attaquent, se déchirent et meurent des
coups terribles qu'ils se sont mutuellement portés. Si bien que la
femelle, restée seule, se reproduit comme on vient de voir: on lui
donne le nom de Serpelion.

Il est fâcheux qu'un oiseau si merveilleux et si rare ne vienne ici
que pour effrayer le pauvre roi Mordrain et pour lui enlever son pain
bis. Mais à ces moments d'angoisse succédèrent des heures plus
riantes: le roi, sans avoir mangé, se trouva parfaitement rassasié: le
bel homme revint le visiter à plusieurs reprises, et pourtant ses
exhortations ne l'empêchèrent pas de céder à une dernière séduction de
la belle femme; mais il avait déjà tant souffert! Il se voyait
transporté sur une roche aride et hideuse, dont une partie venait de
se fendre et tomber avec fracas dans la mer; à la grêle la plus dure,
à la gelée la plus rude, succédait une température embrasée; pas un
abri contre les vents, la gelée, la grêle, les ardeurs plus
insupportables encore d'un soleil de plomb: devant lui, une nef aux
brillantes couleurs qui lui promettait un doux abri, la plus
somptueuse abondance de toutes choses, l'amour de la plus belle femme
du monde. Il avait été inaccessible à tant de séductions. Les orages
avaient cessé, la grande ardeur du jour était tombée, l'air était
redevenu pur et serein, quand il vit approcher une grande nef au
châtelet de laquelle étaient suspendus deux écus; c'étaient, il n'en
douta pas, le sien et celui de Nascien, son serourge. Il entendit les
hennissements de son cheval qu'il n'eut pas de peine à reconnaître, à
la façon dont il piaffait et grattait des pieds. La nef ayant touché
la roche, Mordrain s'en approcha et la vit remplie d'hommes noblement
vêtus; le premier chevalier qu'il aperçut était le frère de son
sénéchal tué dans la dernière bataille d'Orcan. Le chevalier salua le
roi: «Sire,» lui dit-il en pleurant, «j'apporte de tristes nouvelles:
vous avez perdu le meilleur de vos amis, le duc Seraphe, votre
serourge. Il est là, mort, dans cette nef.» En même temps il lui
tendit la main, le fit entrer dans la nef, lui montra la bière qui
semblait recouvrir le corps de Nascien, puis leva le drap qui le
cachait et Mordrain reconnut la figure de son beau-frère. Il tomba
sans connaissance: quand il revint à lui, la Roche du Port périlleux
était à si grande distance qu'à peine pouvait-il encore la distinguer
comme un point dans l'espace. Heureusement la douleur ne l'empêcha pas
de faire le signe de la croix, et soudain disparurent les hommes et
les femmes qu'il avait vus, la bière même et ce qu'elle contenait. Il
demeura seul dans la nef, regrettant l'illusion qui l'avait fait
contrevenir aux ordres de Dieu en quittant la Roche du Port périlleux.

Alors apparut le bel homme qui l'avait si souvent réconforté de bonnes
paroles: «Essuie tes larmes,» lui dit-il, «mais prépare-toi à de
nouvelles épreuves. D'abord tu ne mangeras pas avant d'être réuni à
Nascien, et ta délivrance suivra de près son arrivée. C'est l'esprit
de mensonge qui t'annonçait sa mort; c'est le démon qui, sous la forme
d'une belle femme, puis sous celle d'un chevalier, était enfin parvenu
à te pousser dans cette nef: le signe de la croix dont tu as su
t'armer fit disparaître les mauvais esprits. Garde-toi mieux à
l'avenir de tels artifices.»

Le bel homme disparut, et la nef vogua sur les flots, pendant deux
jours et deux nuits. Le troisième jour, Mordrain vit approcher un
homme que deux oiseaux soutenaient à fleur d'eau; cet homme, en les
abordant, fit sur la mer un grand signe de croix, puis de ses deux
mains arrosa toutes les parties de la nef. «Mordrain,» dit-il,
«apprends quel est ton gardien, de par Jésus-Christ. Je suis Saluste,
celui qui te doit une belle église dans la ville de Sarras. L'Agneau
me charge de te découvrir le sens du dernier songe que tu as fait,
avant de quitter tes États. Tu vis jaillir de la poitrine de ton neveu
un grand lac d'où sortaient huit fleuves également purs et limpides;
puis un neuvième plus pur et plus grand que les autres. Un homme de la
semblance du vrai Dieu crucifié entra dans ce lac, y lava ses pieds et
ses bras. Du lac il passa dans les huit premiers fleuves, et, quand il
vint au neuvième, il ôta le reste de ses vêtements, et s'y plongea
tout-à-fait. Or le lac indique le fils qui naîtra de ton neveu, et que
Dieu visitera toujours, en raison de ses bonnes pensées et de ses
bonnes oeuvres. De ce fils descendront en droite ligne et l'un de
l'autre huit personnages héritiers de la bonté de leur premier
auteur. Mais le neuvième l'emportera sur eux tous, en vertu, en
mérite, en valeur, en grands faits d'armes; Jésus-Christ se baignera
tout à fait dans ses oeuvres: et si le songe t'a fait voir le Seigneur
entièrement nu avant de se joindre à lui, c'est qu'il entend lui
découvrir tous ses mystères, ne rien avoir de caché pour lui et lui
permettre enfin de pénétrer tous les secrets du Graal[83].»

[Note 83: Nous nous étions contenté d'indiquer ce songe, page 200.]

Saint Saluste, ayant ainsi parlé, disparut.

Telles furent les aventures du roi Évalac devenu Mordrain, jusqu'au
jour où il retrouvera les personnages qui composent sa famille. Nous
reviendrons à lui quand nous aurons dit les non moins surprenantes
épreuves réservées à Nascien son serourge, à Saracinthe sa femme, à
Célidoine son neveu. Le récit en est fort long dans le roman; nous
l'abrégerons, autant que nous le pourrons sans nuire à la clarté de
l'ensemble de la composition.



III.

AVENTURES DE NASCIEN.--L'ÎLE TOURNOYANTE.--LA NEF DE SALOMON.


On a vu que Nascien avait été accusé de la disparition de son
beau-frère, le roi Mordrain. Calafer, le plus méchant de ses
accusateurs, l'avait fait jeter en prison avec son jeune fils,
l'aimable Célidoine. Mais il ne put l'y retenir longtemps; Nascien,
favorisé d'un songe prophétique, vit une main entr'ouvrir la voûte de
son cachot, le saisir par les cheveux et le transporter à treize
journées de sa ville d'Orbérique, dans une île que nous allons
décrire. À quelque temps de là, l'impie Calafer fut lui-même foudroyé,
après avoir vu le jeune Célidoine échapper miraculeusement à la mort
qu'il lui réservait. Nous suivrons d'abord Nascien dans les lieux où
la main mystérieuse vient de le déposer.

C'était une île située au milieu de la mer d'Occident; les gens du
pays l'appelaient l'île Tournoyante, et ce n'était pas sans raison,
ainsi qu'on va l'exposer; car ici l'on n'avance rien qu'on n'en donne
l'explication: sans cela on ne verrait dans le Graal qu'un enlacement
de paroles, et l'on n'en garderait qu'une idée confuse; mais dans ce
livre, qui est l'histoire de toutes les histoires, il ne faut laisser
aucun doute sur rien de ce qu'on rapporte.

Avant le commencement de toutes choses, les quatre éléments confondus
n'étaient qu'une masse inerte et sans forme arrêtée. Le fondateur du
monde[84] disposa d'abord le ciel, dont il fit le séjour du feu, la
voûte et la dernière limite de l'univers. Entre le feu, qui de sa
nature est extrêmement léger, et la terre, qui est extrêmement lourde,
il plaça l'air, puis creusa des lits plus ou moins vastes pour
recueillir les eaux. Mais, avant cette séparation, chacun des
éléments, en luttant et en se pénétrant, avait perdu quelque chose de
ses propriétés naturelles; c'était une sorte de rouille, d'écume ou de
scorie, qui tenait de tous les quatre, et formait comme une cinquième
substance de tout ce que les autres avaient rejeté. Or l'harmonie
établie par le divin Créateur aurait été troublée, si l'on n'avait pu
se débarrasser de ce fâcheux résidu.

[Note 84: _Li establissieres del monde._ On voit que notre auteur
croyait à l'éternité des quatre éléments, de ce que nous appelons la
Matière.]

Et comme cette masse, où se confondait la légèreté de l'air et du feu
avec la pesanteur, la froideur de l'eau et de la terre, se trouvait
également repoussée par la terre et par le ciel, en faisant d'inutiles
efforts pour se rattacher à l'un ou à l'autre, il lui arriva de planer
un jour sur la mer d'Occident, entre l'île Onagrine et le port au
Tigre. Là se rencontre une énorme masse d'aimant, et l'on sait que
l'aimant a la propriété d'attirer le fer. La rouille ferrugineuse qui
formait une grande partie de la masse fut ainsi retenue par cette
roche sous-marine, mais non pas assez pour vaincre toute résistance de
la part du résidu des autres éléments; si bien que, l'air et le feu
tendant à s'élever, l'eau à s'étendre, la terre à s'abaisser et la
rouille ferrugineuse à suivre l'aimant, il résulta de ces efforts
contraires une sorte d'état stationnaire pour la masse, et d'agitation
pour ses diverses parties. Retenue par l'aimant, elle pivota sur
elle-même, d'après les évolutions du ciel et des constellations.
Ainsi, par le mouvement en sens contraire de son quadruple élément,
igné, vaporeux, liquide et terrestre, fut-elle condamnée à une sorte
de tourmente perpétuelle. Voilà pourquoi ce rebut des Éléments avait
reçu le nom de l'île Tournoyante. Sa longueur n'était pas moindre de
douze cent quatre-vingts stades, et sa largeur de huit cent douze
stades. Le stade est la seizième partie d'une lieue[85]; l'île
Tournoyante avait donc quatre-vingts lieues de large sur
quatre-vingt-sept de longueur.

[Note 85: Ce calcul est juste; et la mention des stades (_estas_)
semble indiquer pour cette légende une origine grecque ou byzantine.]

Au reste, ajoute ici notre conteur, le Livre ne garantit pas que l'île
Tournoyante ne fût encore d'une plus grande étendue; il se contente
d'affirmer qu'elle avait au moins celle qu'il lui assigne. Le Graal
dit quelquefois moins, mais jamais plus que la vérité. Nul mortel
assurément ne connaîtra tout-à-fait ce que renferme le Graal, mais au
moins pouvons-nous promettre qu'on n'y trouvera jamais rien qui
s'écarte de la vérité. Et qui oserait douter des paroles écrites par
Jésus-Christ lui-même, c'est-à-dire par la source de toutes les
vérités? On sait que Notre-Seigneur, avant de monter au ciel, avait
seulement deux fois tracé des lettres. La première fois, quand il fit
la digne oraison de la Patenôtre; il la traça de son pouce sur la
pierre. La seconde fois, quand, les Juifs ayant amené la femme
adultère, il écrivit sur le sable: «Que celui de vous tous qui est
sans péché lui jette la première pierre.» Puis, un instant après, il
ajouta: «Ah! terre, comment oses-tu accuser la terre!» Comme s'il eût
écrit: «Homme, fait de si vile argile, comment peux-tu punir chez les
autres les péchés que tu es si disposé toi-même à commettre!»

Et vous ne trouverez pas un seul clerc assez téméraire pour dire que
Jésus-Christ, tant qu'il fut enveloppé des liens de la chair humaine,
ait écrit autre chose. Mais, depuis sa résurrection, il écrivit le
Saint-Graal. Grande serait donc la folie qui révoquerait en doute ce
qu'on lit dans une histoire tracée de la propre main du Fils de Dieu,
quand il eut dépouillé le corps mortel et revêtu la céleste
majesté[86].

[Note 86: La hardiesse et la témérité de ces derniers paragraphes sont
réellement inconcevables. On ose ainsi placer le _Saint-Graal_
au-dessus des Évangiles, puisque ceux-ci furent seulement écrits sous
l'inspiration, et non de la propre main de Jésus-Christ. «Mais,»
ajoute ici le prétendu secrétaire de Dieu, «il convient de revenir aux
paroles de la véritable histoire, à laquelle ce qu'on vient de lire a
été ajouté.»]

Nascien, après avoir longtemps examiné les lieux, descendit vers le
point où la mer lui semblait plus proche, et, quand il aperçut les
flots, il distingua en même temps, dans la plaine liquide, une nef qui
arrivait à lui. Plus elle approchait, plus il la voyait grande et
somptueuse. Elle parut jeter l'ancre sur le rivage; alors il s'étonna
de ne voir et de n'entendre personne sur le pont, et voulut juger par
lui-même si la beauté de l'intérieur répondait à celle du dehors. Mais
il fut arrêté par une inscription chaldéenne dont le sens était:

_Toi qui veux entrer ici, prends garde d'avoir une foi parfaite. Il
n'y a ici que foi et vraie créance. Si tu faiblis sur ce point,
n'espère jamais de moi le moindre secours._

Nascien réfléchit un instant, et ne trouva dans son esprit aucun doute
sur la vraie créance; il mit hardiment le pied dans la nef. Il la
visita dans toutes ses parties, et ne put retenir son admiration de la
voir si belle, si somptueuse et si solidement construite. Revenant sur
ses pas, il vit, dans le milieu de la salle principale, de longs
rideaux blancs qu'il souleva: ils entouraient un lit beau, grand et
riche. Sur le chevet était posée une couronne d'or; aux pieds, une
épée qui jetait grande clarté, étendue en travers du lit et à demi
tirée du fourreau. La poignée était faite d'une pierre qui semblait
offrir la réunion de toutes les couleurs, et chacune de ces couleurs
avait, ainsi qu'on le dira plus tard, une vertu particulière. La
poignée de l'épée[87] était faite de deux côtes, fournies l'une par le
serpent nommé Palaguste, qu'on trouve surtout dans le pays de
Calédonie: quand on la touche, on devient insensible à l'ardeur du
soleil, on a toujours le corps frais et dispos. L'autre côte venait
d'un poisson de grandeur médiocre, nommé Cortenans, et qu'on trouve
dans le fleuve d'Euphrate. Celui qui la touche oublie aussitôt les
sujets qu'il avait eus jusque-là de tristesse ou de joie, pour être
tout entier à la pensée qui lui avait fait saisir l'épée. Le drap
vermeil sur lequel cette épée était placée laissait voir des lettres
qui disaient: _Je suis merveilleuse à voir, plus merveilleuse à
connaître. Le privilége de m'employer n'appartiendra qu'à un seul,
lequel surpassera en bonté tous les autres hommes qui sont nés ou à
naître._

[Note 87: L'enhoudeure.]

Nascien lut ensuite les lettres tracées sur la partie découverte de la
lame; elles disaient: _Que nul ne soit assez hardi pour achever de me
tirer, s'il ne sait mieux frapper que personne. Tout autre serait puni
de sa témérité par une mort soudaine._

Il examina ensuite le fourreau, dont il ne put reconnaître la
véritable matière. Il était de la couleur d'une feuille de rose, et
portait une inscription en lettres d'or et d'azur. Quant aux bandes
ou _renges_ qui tenaient le fourreau, elles étaient tout à fait
indignes d'un si noble emploi; on eût dit de la mauvaise étoupe de
chanvre, si bien qu'en les prenant pour lever l'épée, on n'aurait pas
manqué de les déchiqueter. Voici le sens des lettres tracées sur le
fourreau:

_Qui me portera devra être le plus preux de tous les hommes; et tant
qu'il portera ces renges autour du corps, il n'aura pas à craindre
d'être honni. Malheur à qui voudra remplacer les renges; il attirera
sur lui les plus grandes calamités. Il n'est réservé de les changer
qu'à la main d'une femme, fille de roi et de reine. Elle seule pourra
les remplacer par une chose qu'elle portera sur elle et qu'elle aimera
le plus. Elle nous donnera, à l'épée et à moi, le vrai nom qui nous
appartient._

Et Nascien, ayant voulu voir encore si les deux côtés de l'épée
étaient semblables, y porta la main et tourna la lame dans l'autre
sens. Il vit qu'elle était de couleur de sang, et qu'on lisait sur la
partie que le fourreau n'enfermait pas: _Qui plus me prisera aura le
plus sujet de se plaindre de moi. Qui devrait me trouver la plus
favorable me trouvera la plus dangereuse, au moins pour la première
fois._

Tels étaient donc le lit, la couronne, l'épée et ses renges. Mais il y
avait encore trois fuseaux dont l'intention semblera plus
merveilleuse. Le premier était dressé au milieu du bois de lit. Du
côté opposé s'en trouvait un autre dressé de la même manière. Un
troisième était posé en travers du lit et comme chevillé aux deux
autres. De ces fuseaux, le premier était blanc comme la neige, le
second vermeil comme sang; on eût dit le troisième fait de la plus
belle émeraude. Ces couleurs ne devaient rien à l'invention humaine.
Et, comme on pourrait douter de ce qu'on vient de dire, il est à
propos d'en expliquer le sens et la véritable origine. Cela nous
écartera un peu de notre sujet, mais l'histoire en est agréable à
entendre; d'ailleurs, de la connaissance de ces fuseaux dépend celle
de la nef.

       *       *       *       *       *

Quand Ève la pécheresse, prêtant l'oreille aux conseils de l'Ennemi,
eut cueilli le fruit défendu, elle arracha de l'arbre, avec la seconde
pomme, le rameau auquel elle était attachée. Adam la prit, et laissa
le rameau entre les mains d'Ève, qui le garda sans y penser, comme il
arrive souvent à ceux qui retiennent en main une chose qu'ils auraient
aussi bien pu laisser tomber. À peine eurent-ils mangé le fruit, que
leur nature fut transformée: ils se regardèrent, rougirent à la vue de
leur chair, et se hâtèrent de couvrir de la main leurs parties
honteuses.

Ève cependant avait toujours le rameau à la main. En sortant du
paradis, elle le regarda; il était du plus beau vert, et, comme il
venait de l'arbre funeste, occasion de leur perte, elle dit qu'en
souvenir de son péché, elle le conserverait tant qu'elle pourrait, et
le placerait dans un lieu où elle irait souvent le voir, pour y
pleurer sa désobéissance. Comme il n'y avait pas encore de huche ou de
boîte où l'on pût renfermer quelque chose, elle piqua le rameau en
terre, et se promit de ne pas l'oublier.

La tige crût aussitôt et prit racine; mais nous devons le dire: tant
qu'Ève le tint à la main, il était pour elle une enseigne de
réparation, et lui représentait la postérité qu'elle devait avoir.
Dans l'état où Dieu l'avait créée et mise dans le Paradis, elle devait
demeurer vierge, n'étant pas vouée à la mort; mais, après sa chute et
celle d'Adam, le genre humain devait se perpétuer par elle; et, le
rameau lui paraissant une image de sa postérité, elle lui souriait en
disant: «Ne vous désolez pas; vous n'avez pas à jamais perdu
l'héritage dont nous vous avons privés.» Maintenant, si l'on demande
pourquoi ce ne fut pas Adam qui emporta du Paradis le rameau, l'homme
étant de plus haute nature que la femme, nous répondrons que la femme
dut le retenir, parce que par elle était la vie perdue, et par elle
devait-elle être recouvrée.

Le rameau devint un grand arbre: sa tige, ses branches, ses feuilles
et son écorce furent de la blancheur de la neige tombée. La blancheur
est la couleur de la chasteté. Et vous devez savoir ici qu'entre
virginité et chasteté, la distance est grande. La première est un don
qui appartient à toute femme qui n'a jamais subi d'assemblage charnel;
la seconde est une haute vertu propre à celles qui n'ont jamais eu le
moindre désir de cet assemblage, telle qu'Ève était encore, le jour
qu'elle fut chassée du Paradis et qu'elle planta le rameau en terre.

La beauté, la vigueur de l'arbre sous lequel ils aimaient à se
reposer, les engagea bientôt à en détacher quelques autres rameaux
qu'ils plantèrent, et qui prirent également racine. Ils en formèrent
une espèce de forêt, et tous conservèrent la blancheur éclatante de
celui dont ils venaient. Or, il arriva qu'un jour (c'était, dit la
sainte bouche de Jésus-Christ, un vendredi), comme ils reposaient à
l'ombre du premier arbre, ils entendirent une voix qui leur ordonnait
de se réunir charnellement. Mais telle fut leur confusion et leur
vergogne, qu'ils ne purent supporter la vue ni même la pensée d'une
oeuvre aussi vilaine, l'homme ici n'étant pas moins honteux que la
femme. Ils se regardèrent longtemps sans avoir le courage d'aller au
delà, si bien que notre sire eut pitié de leur embarras. Et comme il
avait la ferme volonté de former l'humain lignage et de lui donner la
place que la dixième légion de ses anges avait perdue par son orgueil,
il fit descendre sur eux un nuage qui ne leur permit pas de se voir
l'un l'autre.

Étonnés de cette obscurité soudaine, qu'ils attribuèrent à la bonté de
Dieu, ils s'appelèrent de la voix et, sans se voir, se rapprochèrent,
se touchèrent, et enfin se joignirent charnellement. Alors ils
sentirent quelque allégement de leur péché; Adam avait engendré, Ève
avait conçu Abel le juste, celui qui rendit toujours loyalement à son
créateur ce qu'il lui devait.

Au moment de cette conception, l'arbre, qui avait été jusque-là d'une
blancheur éclatante, devint vert et de la couleur de l'herbe des prés.
Pour la première fois il commença à fleurir et porter des fruits. Et
tous ceux qui, à compter de ce moment, descendirent de lui, furent
comme lui de couleur verte. Mais ceux qu'il avait produits avant la
conception d'Abel restèrent blancs et privés de fleurs et de fruits.

Cet arbre et ceux qui en vinrent conservèrent leur verdure jusqu'au
temps où Abel devint pour son frère Caïn un objet de haine et de
jalousie. Un jour, comme Abel avait conduit ses brebis assez loin du
manoir de son père, et près de l'arbre de vie enlevé du Paradis
terrestre, la grande chaleur du jour l'engagea à se reposer sous
l'ombrage de cet arbre. Comme il commençait à sommeiller, il entendit
venir Caïn, et se levant aussitôt: «Soyez le bienvenu, mon frère!»
dit-il. L'autre lui rendit son salut, en l'invitant à se rasseoir;
mais, comme Abel se tournait pour le faire, Caïn, tirant un couteau
recourbé, le lui plongea dans la poitrine. Il était né le vendredi, et
ce fut un autre jour de vendredi qu'il reçut la mort.

Notre-Seigneur maudit Caïn, mais il ne maudit pas l'arbre sous lequel
Abel avait été tué. Seulement il lui ôta sa couleur verte et le rendit
entièrement vermeil, en mémoire du sang qu'il avait vu répandre. Il ne
produisit plus ni fleurs ni fruits; nul de ses rameaux ne reprit en
terre; d'ailleurs ce fut le plus bel arbre qu'on pût voir.

Tous ces arbres, les blancs, qui étaient nés avant la conception
d'Abel, les verts, produits avant le crime de Caïn, et l'arbre
vermeil, unique de sa couleur et nommé d'abord arbre de mort, puis
arbre de vie, puis arbre d'aide et de confort, tous ces arbres,
disons-nous, subsistèrent et ne perdirent leurs vertus ni leur
beauté, à l'époque du déluge; ils conservaient encore leur premier
éclat au temps où régna le grand roi Salomon, fils de David. Dieu
avait donné à ce roi sens et discrétion outre mesure d'homme; il
savait tout ce qu'on peut savoir de la force des herbes, du mouvement
des étoiles, de la vertu des pierres précieuses; et cependant il fut
tellement aveuglé et déçu par la beauté d'une femme, qu'il en oublia
ce qu'il devait à Dieu. Il devinait bien que cette femme le trompait
et lui faisait toutes les hontes qu'elle pouvait imaginer; mais il
l'aimait trop pour avoir la force de s'en garder, tant il est vrai que
toute la science de l'homme ne saurait empêcher la femme de le
décevoir, quand elle en a pris la résolution; et ce n'est pas
d'aujourd'hui qu'on peut en voir la preuve, mais à partir du
commencement du monde.

Voilà pourquoi Salomon a dit, dans son livre appelé Paraboles: «J'ai
fait le tour du monde; j'ai parcouru les mers et les terres habitées;
je n'ai pas rencontré une prude femme.» Le soir même où il avait écrit
cela, il entendit une voix céleste qui dit: «Salomon, ne prends pas en
tel dédain les femmes; si le mal vint d'abord par la première dans le
monde, une autre doit un jour apporter aux hommes plus de joie qu'ils
n'avaient éprouvé de peines. Par la femme sera guérie la blessure
faite par la femme. Et c'est de ton lignage que la guérison viendra.»

Cette vision le fit repentir de ce qu'il avait dit et pensé à la honte
des femmes. Il se mit alors à chercher, à consulter toutes les
écritures, et parvint enfin à pressentir la venue de la bonne sainte
Marie, dans le sein virginal de laquelle devait être conçu
l'Homme-Dieu. Il se réjouit en pensant que cette dame bienheureuse
appartiendrait à son lignage, mais un seul doute lui restait:
serait-elle la dernière de sa postérité? La nuit suivante, une voix
lui vint ôter ses inquiétudes: «Salomon,» dit-elle, «longtemps après
la Vierge bienheureuse, un chevalier, le dernier de ta race, passera
en sainteté de moeurs, en vaillance de chevalerie, tous ceux qui
auront été ou seront avant ou après lui. Le soleil n'efface pas mieux
les rayons de la lune, Josué, ton serourge, n'est pas plus au-dessus
de tous les autres chevaliers de ton temps[88], que celui-ci
n'effacera et ne surmontera la bonté, la prouesse de tous les
chevaliers de tous les siècles.»

[Note 88: On voit que notre auteur ne connaissait que par ouï dire la
sainte Bible: autrement, Josué, devenu, de par les poëtes du moyen
âge, un des Neuf preux, ne serait pas ici le contemporain de Salomon,
et, bien plus, son beau-frère.]

Tout ravi que fût Salomon de ces nouvelles, il regrettait encore que
l'avénement de ce chevalier fût remis à une époque trop éloignée pour
lui laisser la moindre espérance de le voir. Deux mille ans et plus
devaient séparer son siècle de celui de son dernier et glorieux
descendant. Si seulement il pouvait trouver un moyen de lui faire savoir
que sa venue avait été prévue et pressentie! Il rêvait jour et nuit à
cela, si bien que sa femme s'aperçut de ses préoccupations; elle en prit
ombrage, pensant qu'il avait peut-être découvert quelqu'une de ses ruses
et tromperies. Une nuit qu'elle le vit mieux disposé, plus enjoué que
d'ordinaire, elle lui demanda quel était le sujet de ses longues
rêveries. Salomon savait que nul homme n'était capable de résoudre la
difficulté qui le tourmentait; mais peut-être, se dit-il, la femme, dont
l'esprit est plus subtil, y parviendrait-elle. Il lui découvrit donc
toute sa pensée, ce qu'il avait deviné, et ce que la voix céleste lui
avait appris; enfin son désir de faire parvenir au dernier chevalier de
son lignage la preuve que le roi Salomon avait prédit ses hauts faits et
connu le temps de son avénement.

«Sire,» fait alors la dame, «je vous demande trois jours pour penser à
ce que vous m'avez dit.» Et, la troisième nuit venue: «J'ai,»
dit-elle, «longuement cherché comment le dernier chevalier de votre
lignage pourrait savoir que vous avez prévu son avénement, et voici le
moyen que j'ai trouvé: vous manderez tous les charpentiers de votre
royaume; quand ils seront réunis, vous leur ordonnerez de construire
une nef d'un bois qui ne puisse redouter de l'eau ou du temps la
moindre pourriture, avant quatre mille ans. Pendant qu'ils disposeront
cette nef, je me chargerai du reste.»

Salomon prit confiance en ces paroles. Le lendemain, il manda les
charpentiers, auxquels il donna ses ordres; la nef fut construite en
six mois. La dame alors: «Sire, puisque ce chevalier doit passer en
prouesse tous ceux qui furent ou qui après lui seront, il conviendrait
de lui préparer une arme également supérieure à toutes les autres
armes, et qu'il porterait en votre remembrance.--«Où trouver une telle
arme?» demanda Salomon.--«Je le vous dirai. Il y a, dans le temple que
vous avez fait bâtir en l'honneur de Jésus-Christ, l'épée du roi
David, votre père. C'est la meilleure et la plus précieuse qu'on ait
jamais forgée: prenez-la, séparez-la de sa poignée et de sa garde.
Vous qui connaissez la force des herbes et la vertu des pierres, vous
ferez une poignée d'un mélange de pierres précieuses tellement subtil
que personne ne puisse distinguer l'une de l'autre, ni douter qu'elle
ne soit faite d'une matière unique. La poignée, le fourreau,
répondront à l'excellence de l'épée. Et quant aux renges, je me
réserve le soin de les fournir.»

Salomon fit tout ce que lui conseillait sa femme: il tira du Temple
l'épée de David, en fabriqua lui-même la poignée; mais, au lieu de
fondre ensemble un grand nombre de pierres, il en choisit une seule
qui réunissait toutes les couleurs qu'on peut imaginer. Et, regardant
alors l'épée, le fourreau, la garde et la poignée, ainsi qu'il était
parvenu à les réunir, il fut convaincu que jamais chevalier n'avait
possédé une arme pareille. «Plaise à Dieu maintenant,» s'écria-t-il,
«que nulle autre main que celle de l'incomparable chevalier auquel
elle est destinée ne se hasarde à la tirer du fourreau, sans en être
aussitôt puni!--Salomon,» dit alors une voix, «ton désir sera exaucé.
Nul ne tirera cette épée qu'il n'ait sujet de s'en repentir, si ce
n'est celui auquel elle est destinée.»

Restait à tracer sur l'épée les lettres qui devaient la faire
distinguer de toutes les autres, et à fabriquer les renges qui
devaient la joindre au côté de celui qui la posséderait. Salomon traça
les inscriptions. Quant aux renges, la femme du roi les apporta.
Elles étaient laides, misérables, faites de chanvre si mal lié qu'on
ne pouvait y suspendre l'épée sans que bientôt elle ne dût s'en
détacher. «Y pensez-vous?» dit Salomon; «jamais la plus vile épée ne
tint à d'aussi viles renges.--C'est pour cela que j'entends les
joindre à la plus merveilleuse de toutes les épées. Dans les temps à
venir, une demoiselle saura bien les changer contre d'autres plus
dignes de la soutenir. Et l'on reconnaîtra ici l'influence des deux
femmes dont je vous entends parler; car, de même que la Vierge
bienheureuse réparera le tort de notre première mère, ainsi la
demoiselle ôtera les renges qui déshonorent votre épée, et les
remplacera par les plus belles et les plus précieuses du monde.» Plus
la dame parlait, et plus Salomon s'émerveillait de la subtilité de son
esprit et de la justesse de ses inventions. Il fit alors transporter
dans la nef un lit du bois le plus précieux, sur lequel il mit, comme
on a vu, la couronne et l'épée du roi David.

Mais la dame aperçut qu'il manquait encore quelque chose à la
perfection de l'oeuvre. Elle conduisit des charpentiers devant l'arbre
de vie sous lequel Abel avait été tué: «Vous voyez,» leur dit-elle,
«cet arbre vermeil, et ces autres arbres, les uns blancs, les autres
verts; vous allez en couper trois fuseaux, l'un vermeil, l'autre vert
et l'autre blanc.» Les charpentiers hésitèrent, parce que,
jusqu'alors, personne n'avait eu la hardiesse de toucher à la première
de ces tiges. Mais enfin, cédant aux menaces de la dame, ils
l'entamèrent de leurs cognées. Quelle ne fut pas leur surprise quand
ils en virent jaillir des gouttes de sang, abondantes comme si elles
fussent sorties d'un bras d'homme nouvellement coupé! Ils n'osaient
continuer, mais il fallut obéir à de nouvelles injonctions de la dame.
Les trois fuseaux furent portés dans la nef, et disposés comme on a
vu: «Sachez,» dit la dame, «que personne ne verra ces trois fuseaux
sans penser au paradis terrestre, à la naissance et à la mort d'Abel.»
Comme elle disait ces mots, on apprit que les charpentiers qui avaient
tranché les fuseaux étaient frappés d'aveuglement. Salomon accusa
justement sa femme de leur malheur et déposa dans la nef un bref où
ces lignes étaient tracées:

«_Ô bon chevalier, qui dois être le dernier de ma race, si tu veux
conserver paix, vertu, et sagesse, garde-toi de la subtilité des
femmes. Rien n'est plus à craindre que la femme. Si tu la crois, ton
sens ni ta prouesse ne t'empêcheront pas d'être trompé._»

Puis, au chevet du lit et sous la couronne, il mit un autre bref
exposant les vertus de la nef, du lit, des fuseaux et de l'épée, enfin
l'intention qu'avait eue le roi Salomon en la faisant construire.
Cette intention ne suffisait pas pour expliquer la véritable
signification de l'oeuvre; la voix céleste crut devoir le lui révéler
dans un songe: «Cette nef,» dit-elle, représentera ma nouvelle maison
et sera l'image de l'Église, dans laquelle on ne doit pas entrer si
l'on n'est simple de foi, pur de péché, ou du moins repentant des
outrages que l'on aurait commis envers la majesté de Dieu. Les nefs
ordinaires ont été faites pour contenir ceux qui veulent passer d'un
rivage à un autre rivage; la nef de sainte Église est destinée à
soutenir les chrétiens sur la mer du monde, pour les conduire au port
de salut, qui est le ciel.»

Salomon, ayant alors recouvert sa nef d'un drap de soie que la
pourriture ne pouvait atteindre, la fit transporter sur la rive de mer
la plus prochaine. Puis on dressa près de là par son ordre plusieurs
pavillons qu'il vint occuper, lui, sa femme et une partie de leurs
gens.

Le Roi ne fut pas longtemps sans souhaiter d'entrer dans la nef, en la
voyant si belle et si remplie de précieux objets; mais il fut retenu
par une voix qui lui cria: «Arrête, si tu ne veux mourir; laisse la
nef flotter à l'aventure. Elle sera vue maintes fois avant d'être
rencontrée par celui qui doit en découvrir tous les mystères.»

Alors le vent enfla les voiles, la nef prit le large, et se perdit
bientôt dans le lointain.

       *       *       *       *       *

Telle était donc la nef qui s'était arrêtée devant l'île Tournoyante
où le duc Nascien venait d'être transporté. Sa grande foi lui avait
permis d'y entrer et de bien considérer le lit, la couronne et l'épée.
Mais il ne put conserver jusqu'à la fin sa robuste créance, et, à la
vue des trois fuseaux qui, suivant les lettres, étaient de la couleur
primitive du bois qui les avait fournis: «Non,» dit-il, «je ne puis me
persuader que tant de merveilles soient réelles: il faut qu'il y ait
ici quelque chose de mensonger.» À peine eut-il prononcé ces mots que
la nef s'entr'ouvrit sous ses pieds et le laissa glisser dans la mer.
Heureusement il se hâta de recommander son âme à Dieu, et, à force de
nager, il regagna l'île Tournoyante, d'où il était passé dans la nef:
alors il demanda pardon à Dieu, pria beaucoup, s'endormit, et, quand
il se réveilla, il ne vit plus la nef de Salomon, qui avait poursuivi
sa route.

Nous laisserons Nascien dans l'île Tournoyante, et nous vous parlerons
de son fils.

       *       *       *       *       *

Célidoine était né sous les plus heureuses influences célestes. Le
soleil était en plein midi quand sa mère l'avait mis au monde;
aussitôt on avait vu l'astre rebrousser chemin vers l'horizon, et la
lune paraître au couchant dans tout son éclat. On en conclut que
l'enfant aurait toutes les vertus et toute la science que pouvait
avoir un homme, et on lui donna le nom de Célidoine, c'est-à-dire,
donné par le ciel.

Cet enfant, que l'odieux Calafer avait fait enfermer dans le même
souterrain que son père, avait été délivré d'une façon non moins
miraculeuse. Après l'enlèvement de Nascien, dont nous avons parlé, le
tyran avait ordonné que l'on précipitât Célidoine du sommet de la plus
haute tour d'Orbérique: à peine les bourreaux de Calafer l'eurent-ils
laissé tomber que neuf mains dont les corps étaient cachés par un
nuage l'arrêtèrent et le transportèrent au loin. C'est à quelques
jours de là que la foudre céleste avait atteint Calafer.

Les traversées de Célidoine offrent moins d'incidents que celles de
Mordrain et de Nascien. Les neuf mains qui l'avaient enlevé le
conduisent dans une île lointaine où vient aborder le roi de Perse
Label, dont il explique les songes multipliés, dont il prédit la mort
prochaine et qu'il décide à recevoir le baptême, la veille de sa mort.
Puis, abandonné dans une légère nacelle à la merci des flots par les
Persans qui lui reprochaient d'avoir converti leur souverain, il fait
rencontre de la nef de Salomon, dans laquelle il lui est permis
d'entrer et qui le conduit dans l'île Tournoyante où il retrouve son
père Nascien. Après s'être mutuellement raconté leurs aventures
précédentes, ils rentrent dans la nef de Salomon qui les mène dans une
autre île habitée par un cruel géant. Nascien, pour le combattre, va
prendre l'épée de David, qu'il tire de son mystérieux fourreau; mais
aussitôt la poignée s'en détache et la lame tombe à terre devant lui.
Il reconnaît alors qu'il a témérairement agi en voulant se servir de
l'arme destinée au dernier de ses descendants; puis, apercevant une
autre épée couchée près de la première, il la prend, va combattre le
géant et le frappe d'un coup mortel. Ils remontent ensuite dans la nef
de Salomon et continuent leur voyage, dont la direction est abandonnée
à la volonté céleste, jusqu'à ce qu'ils rencontrent la nacelle du roi
Mordrain qui, en rapprochant de l'épée de David la poignée que Nascien
en avait séparée, voit les deux parties se rejoindre comme elles
étaient auparavant[89]. Puis une voix leur ordonne de quitter
sur-le-champ la nef et de rentrer dans la nacelle qui leur avait
amené le roi Mordrain. Nascien, plus irrésolu que les deux autres,
sent une épée flamboyante descendre sur son épaule gauche et y faire
une large et douloureuse ouverture. «C'est,» dit une voix «la punition
de la faute que tu as commise en tirant du fourreau l'épée de David.»
La douleur contraignit Nascien de tomber à terre, mais ne put lui
arracher le moindre murmure. Il crut au contraire que cette blessure
était un nouveau témoignage de l'amour que Dieu lui portait, puisqu'il
le punissait en ce monde au lieu de lui préparer une seconde vie
éternellement malheureuse.

[Note 89: Variante de la lance qui blessa Joseph, fut brisée et
ressoudée par un ange.]

Ici notre auteur laisse le roi Mordrain, le duc Nascien et le jeune
Célidoine, pour nous entretenir de la reine Sarracinthe et de la
duchesse Flégétine, femme de Nascien, demeurées dans le royaume de
Sarras après l'éloignement de leurs époux.



IV.

VOYAGE DES MESSAGERS EN QUÊTE DE MORDRAIN, DE NASCIEN ET DE CÉLIDOINE.


La nouvelle de la mort de Calafer et de la disparition de Nascien fut,
on peut le croire, un grand sujet d'étonnement pour la bonne et belle
duchesse Flégétine. Nascien son époux lui apparut bientôt en songe,
pour la consoler et l'avertir que Dieu voulait les réunir un jour et
établir leur postérité dans une contrée lointaine, vers Occident. La
dame prit aussitôt la résolution de quitter sa ville d'Orbérique et de
suivre pour sa _quête_ la direction assez vague que la vision lui
avait indiquée. Elle venait de partir, accompagnée d'un vavasseur
loyal, quand la reine Sarracinthe, écoutant une impulsion analogue,
chargeait cinq fidèles sergents d'entreprendre un autre voyage en
quête de Mordrain. Les messagers partirent, munis d'un bref qui
devait, à l'occasion, leur servir de lettres de créance, et où se
trouvaient indiqués le but de leur voyage et l'histoire des épreuves
subies par le roi Mordrain, le duc Nascien et le jeune Célidoine.

Les cinq prud'hommes prirent leur chemin vers Égypte, et arrivèrent
dans la ville de Coquehan, patrie de l'aïeul de la bonne dame Marie
l'Égyptienne. Avertis, dans un songe, qu'ils faisaient fausse route,
et que celui qu'ils cherchaient errait en ce moment sur la mer de
Grèce, ils revinrent sur leurs pas et entrèrent dans Alexandrie, où
ils ensevelirent un de leurs compagnons qui n'avait pu supporter la
chaleur excessive du climat.

Sur le rivage ils aperçurent une nef qui semblait abandonnée. Grande
fut leur surprise, en l'abordant, de trouver sur le pont et dans le
fond de la nef deux cents cadavres. Ils regardèrent çà et là, et
découvrirent enfin une jeune dame qui fondait en pleurs. Comment et
par quelle aventure se trouvait-elle en pareil lieu? «Seigneurs,» leur
dit-elle, «si vous promettez de m'épargner, je vous le dirai: les gens
que vous voyez étaient sujets du roi Label, mon père; il prit envie,
il y a quelque temps, au roi Ménélau, un de mes oncles, d'aller voir
son fils, gouverneur de Syrie. Il se mit en mer et me permit de
l'accompagner. Le roi de Tarse, qui depuis longtemps était en guerre
avec lui, ayant avis de son départ, fit équiper un grand nombre de
nefs et vint croiser et attaquer la nôtre. Le combat fut long et des
plus acharnés, mais il fallut céder au nombre; mon oncle mourut les
armes à la main: ceux qui l'accompagnaient eurent le même sort; c'est
eux dont les corps sont étendus devant vous. Par une sorte de
compassion pour ma jeunesse, la vie que j'aurais tant désiré perdre me
fut laissée. C'est à vous de voir s'il ne conviendrait pas mieux de me
faire mourir.»

Les messagers furent touchés de ce récit, mais résolurent de profiter
de la nef pour continuer leur quête. Ils demandèrent à la fille du roi
Label s'il lui conviendrait de les accompagner. La demoiselle répondit
que, s'ils s'engageaient à ne pas lui faire de honte, elle les
suivrait volontiers partout où il leur plairait d'aller. Leur premier
soin fut d'aviser au moyen de débarrasser la nef de tous les cadavres,
et de les mettre à l'abri de la dent des ours et des lions. Aidés par
les gens du pays, ils creusèrent une large fosse où furent déposés les
deux cents corps; on les recouvrit d'une large pierre avec cette
inscription: _Ci-gisent les gens de Label, tués par ceux de Tarse; les
messagers en quête de Nascien les ensevelirent par un pieux respect
de leur humanité_[90]. Ils garnirent ensuite la nef de tout ce qui
pouvait les soutenir durant une traversée aussi aventureuse; mais
vainement cherchèrent-ils un pilote: la nuit venue, ils s'endormirent
tous dans la nef. Comme les voiles étaient restées tendues, voilà
qu'un souffle puissant ébranla le vaisseau, le poussa en pleine mer,
si bien que le lendemain, au réveil, ils n'aperçurent plus le rivage
et se trouvèrent sans maître et sans pilote, voguant aussi rapidement
que l'émerillon quand on le poursuit ou qu'il poursuit une proie.

[Note 90: «Par pitiet d'umaine semblance» (fº 143 vº).]

Ils ne manquèrent pas de se mettre à genoux, et d'implorer à chaudes
larmes la protection céleste. Le matin du quatrième jour, leur nef fut
poussée contre une île hérissée de rochers et se fendit en quatre
morceaux. Des quatre messagers, deux furent noyés, les deux autres
gagnèrent les rochers qui bordaient cette île. Pour la demoiselle,
elle se soutenait sur une planche en implorant la pitié de ses
compagnons de voyage. L'un d'eux, au risque de se noyer lui-même, ôta
ses vêtements, s'élança vers elle à la nage, et la traîna jusqu'à
l'endroit qui les avait recueillis.

Alors ils regardèrent de tous côtés et aperçurent à la droite de la
roche un petit sentier qui conduisait à la cime d'une montagne fermée
par les rochers du rivage opposé. À mesure qu'ils avançaient, ils
découvraient de bonnes terres, des vergers, des jardins depuis
longtemps incultes; puis un château grand et fort à merveille, bien
que plusieurs pans de muraille en fussent abattus. Dans une enceinte
démantelée s'élevait un palais ruiné, mais somptueux, construit en
marbre de couleurs variées, dont plusieurs piliers étaient encore
debout. Quel prince avait possédé, quel maître avait pu construire un
si merveilleux édifice? En regardant de tous côtés, ils découvrirent,
sous un portique de marbre incrusté d'or, d'argent et d'agate, un lit,
le plus riche du monde, dont les quatre pieds étaient émaillés et
couverts de pierres précieuses. Sous le lit avait été déposée une
tombe d'ivoire ornée de figures d'oiseaux et sur laquelle on lisait en
lettres d'or: _Ci-gît Ipocras, le plus grand des physiciens, qui fut
trompé et mis à mort, par l'engin et la malice des femmes._

       *       *       *       *       *

L'histoire des philosophes atteste qu'Ipocras fut le plus habile de
tous les hommes dans l'art de physique. Il vécut longtemps sans être
grandement renommé; mais une chose qu'il fit à Rome répandit en tous
lieux le bruit de sa science incomparable.

C'était au temps de l'empereur Augustus César. Ipocras en entrant dans
Rome fut étonné de voir tout le monde en deuil, comme si chacun des
citoyens eût perdu son enfant. Une demoiselle descendait alors les
degrés du palais; il l'arrête par le giron et la prie de lui apprendre
la cause d'une si grande douleur: «C'est,» lui répond cette
demoiselle, «que Gaius, le neveu de l'empereur, est en ce moment mort
ou peu s'en faut. L'empereur n'a pas d'autre héritier, et Rome fait à
sa mort la plus grande perte du monde, car c'était un très-bon et
très-beau jeune homme, bien enseigné, large aumônier envers les
pauvres gens, humble et doux envers tout le monde.--Où est le corps?»
demanda Ipocras.--«Dans la salle de l'empereur.»

Si l'âme, pensa Ipocras, n'est pas encore partie, je saurai bien la
faire demeurer. Il monte les degrés du palais, et trouve à l'entrée de
la chambre une foule qui ne semblait pas permettre de passer outre.
Toutefois il rejette en arrière le capuchon de son manteau, enfonce
son chapeau «de bonnet [91],» pousse et se glisse tellement entre les
uns et les autres qu'il arrive au lit du jeune Gaius. Il le regarde,
pose sa main sur la poitrine, sur les tempes, puis sur le bras à
l'endroit du pouls: «Je demande,» dit-il, «à parler à l'empereur.»

[Note 91: «Son chapel de bonnet.» Ms. 2455, fº 145. Le bonnet était,
je crois, la bourre de soie; nous avons plus tard transporté à la
coiffure le nom du tissu.]

L'empereur arrive: «Sire, que me donnerez-vous si je vous rends votre
neveu sain et guéri?--Tout ce que vous demanderez. Vous serez à jamais
mon ami, mon maître.--En prenez-vous l'engagement?--Oui, sauf mon
honneur.--Oh! quant à votre honneur,» répond Ipocras, «vous n'avez
rien à craindre, je le tiens plus cher que tout votre empire.»

Alors il tira de son aumônière une herbe qu'il détrempa dans la
liqueur d'une fiole qu'il portait toujours sur lui; puis, faisant
ouvrir les fenêtres, il desserra les dents de Gaius avec son petit
canivet, et fit pénétrer dans la bouche tout ce qu'il put de son
breuvage. Aussitôt l'enfant commence à se plaindre et entr'ouvre les
yeux; il demande à voix basse où il était. Qu'on juge de la joie de
l'empereur! Chacun des jours suivants, Gaius sentit la douleur
diminuer et les forces revenir, si bien qu'au bout d'un mois il fut
aussi sain, aussi bien portant qu'il eût jamais été.

Dès ce moment on ne parla plus que d'Ipocras dans Rome; tous les
malades venaient à lui et s'en retournaient guéris. Il parcourut les
environs de Rome et conquit ainsi l'amour et la reconnaissance de tous
ceux qui réclamèrent son secours. Il ne demandait jamais de salaire,
mais on le comblait de présents, si bien qu'il devint très-riche. Ce
fut en vain que l'empereur lui offrit des terres, des honneurs; il
répondit qu'il n'avait rien à souhaiter s'il avait son amour.
Seulement il consentit à vivre au pain, au vin et à la viande de
l'empereur, et à recevoir de lui ses robes. Mais cela ne suffisait pas
au coeur de César Auguste, et voici le moyen qu'il imagina pour
reconnaître ce qu'Ipocras avait fait pour lui.

Il fit élever au milieu de Rome un pilier de marbre plus haut que la
plus haute tour, et par son ordre on plaça au sommet deux images de
pierre, représentant, l'une Ipocras, l'autre Gaius. De la main gauche,
Ipocras tenait une tablette sur laquelle était écrit en grandes
lettres d'or:

_C'est Ipocras, le premier des philosophes, lequel mit de mort à vie
le neveu de l'Empereur, Gaius dont voici l'image._

Le jour même où ces images furent découvertes, l'empereur prit Ipocras
par la main et le conduisit aux fenêtres de son palais d'où l'on
pouvait voir le pilier. «Quelles sont,» dit Ipocras, «ces deux
images?--Vous pouvez bien le voir,» répond l'empereur; «vous savez
assez de lettres pour lire celles qui sont là tracées.--Elles sont
bien éloignées,» dit Ipocras. Cependant il prit un miroir et avisa les
lettres. Il les vit retournées, mais n'en reconnut pas moins ce
qu'elles signifiaient. «Sire,» dit-il à l'empereur, «vous auriez bien
pu, sauf votre grâce, vous dispenser de dresser ces images: je n'en
vaudrai pas mieux pour elles. Elles ont coûté grand, et peu valent.
Mon véritable gain, c'est votre amour que j'ai conquis. Et, comme dit
la vieille sentence: Qui à prud'homme s'accompagne est assez payé de
son service.»

Dans le temps qu'Ipocras était en si grand honneur à Rome, une dame,
née des parties de Gaule, vint séjourner dans cette noble ville. Elle
était d'une grande beauté; tout annonçait en elle une naissance
illustre. Elle serait venue pour épouser l'empereur, qu'elle n'eût pas
porté des vêtements plus riches et mieux assortis à sa personne.
L'empereur, en la voyant si belle, voulut qu'elle fût de son hôtel,
qu'elle prît de ses viandes. On lui donna pour elle seule une chambre,
et des dames et demoiselles pour lui faire compagnie. Elle vivait déjà
depuis quelque temps à Rome, quand un jour l'empereur, Ipocras et
quelques autres chevaliers de la cour s'arrêtèrent devant sa chambre.
Dès qu'elle les entendit parler, elle entr'ouvrit sa porte, et les
rayons du soleil, qui frappaient alors sur l'or dont les deux images
étaient décorées, vinrent retomber sur son visage et l'éblouirent au
point de l'empêcher de voir l'empereur. À quelques moments de là,
voulant savoir ce qui l'avait ainsi éblouie, elle aperçut les deux
images sur le pilier; on lui dit que c'était Gaius, le neveu de
l'empereur, et celui qui avait ramené Gaius de mort à vie,
c'est-à-dire Ipocras, le plus sage des philosophes. «Oh!» reprit-elle,
«celui-là qui peut ramener un homme de mort à vie n'est pas encore né.
Que cet Ipocras soit le premier des philosophes, j'y consens; mais, si
je voulais m'en entremettre, je n'aurais besoin que d'un jour pour en
faire le plus grand fou de la ville.»

Le mot fut rapporté à Ipocras, qui le prit en dédain, parce qu'il
avait été dit par une femme. Toutefois il pria l'empereur de lui
donner les moyens de voir celle qui avait ainsi parlé.--«Je vous la
montrerai demain, quand nous irons faire nos prières au Temple.» De
son côté, la dame, à partir de ce jour, prit un plus grand soin de se
parer, pour arrêter plus sûrement les regards d'Ipocras.

Le lendemain, à heure de Primes, l'empereur alla, comme il en avait
l'habitude, au Temple, et mena Ipocras avec lui. Ils se placèrent aux
siéges réservés des clercs. La dame de Gaule eut soin de se mettre en
face, et, quand elle se leva pour l'offrande, on admira la beauté de
son visage et de ses vêtements. L'empereur alors faisant un signe à
Ipocras: «La voilà,» dit-il. Ipocras suivit des yeux la dame à
l'aller et au retour; elle, en passant devant leurs siéges, jeta sur
lui à la dérobée un regard doux et amoureux; puis, revenue à sa place,
elle ne cessa de le regarder, si bien qu'Ipocras fut aussitôt troublé,
surpris et enflammé. À la fin du service, il eut grand'peine à
regagner son hôtel, se mit au lit et resta plusieurs jours sans
manger, le coeur gonflé, les yeux remplis de larmes, et tellement
confus qu'il aimait mieux se laisser mourir que d'en révéler la cause.

Toute la ville de Rome fut consternée en apprenant que le grand
philosophe était atteint d'un mal qu'il ne pouvait ou ne voulait
guérir. Son hôtel était constamment rempli des gens qui venaient
demander s'il n'y avait aucune espérance de le sauver. Un jour toutes
les dames de la cour se réunirent pour aller le voir, et du nombre se
trouva la belle Gauloise, dans la plus riche parure du monde. Quand il
les eut toutes remerciées de leur visite, et qu'elles commencèrent à
prendre congé, il fit avertir la belle dame de rester, pour lui parler
un instant seul à seule. Elle se douta déjà de son intention, et
revenant près de son lit: «Ipocras, beau doux ami,» lui dit-elle,
«est-il vrai que vous désiriez me parler? Je suis prête à faire tout
ce qu'il vous plaira de demander.--Ah! dame,» répondit Ipocras, «je
n'aurais pas le moindre mal, si vous m'aviez dit cela plus tôt. Je
meurs par vous, pour l'amour dont vous m'avez brûlé. Et si je ne vous
ai entre mes bras, comme amant pouvant tout réclamer de son amie, je
n'éviterai pas de mourir.--Que dites-vous là?» répond la dame, «mieux
vaudrait que je fusse morte, moi et cent autres telles que moi, à la
condition de vous laisser vivre. Reprenez courage: buvez, mangez,
tenez-vous en joie; nous prendrons notre temps, et je n'entends rien
vous refuser.--Grand merci, dame: pensez à votre promesse, quand vous
me reverrez à la cour.»

Elle sortit, et Ipocras, à partir de ce moment, revint en couleur, en
bonne disposition. Il ne refusa plus les aliments, se leva, et
quelques jours suffirent pour que la nouvelle de la guérison du grand
philosophe se répandît dans toute la ville. Il reparut à la cour, et
Dieu sait l'accueil et la belle chère qu'on lui fit; mais personne ne
le reçut plus gracieusement que la dame gauloise qui, mettant sa main
dans la sienne, le fit monter au haut de la tour du palais, jusqu'aux
créneaux auxquels une longue et forte corde était attachée.
«Voyez-vous cette corde, bel ami?» dit-elle.--«Oui.--Savez-vous quel
est son usage? Nullement.--Je vais vous le dire. Dans une des chambres
de la tour où nous sommes est enfermé Glaucus, le fils du roi de
Babylone. On ne veut pas que sa porte soit jamais ouverte: quand il
doit manger on pose sa viande dans la corbeille que vous voyez
attachée près de la terre, et on la fait monter jusqu'à la petite
fenêtre qui répond à sa chambre. Beau très-doux ami, écoutez-moi bien;
si vous souhaitez faire de moi votre volonté, vous viendrez devant la
fenêtre de ma chambre, au-dessous de celle de Glaucus: dès qu'il fera
nuit, vous vous placerez dans la corbeille; nous tirerons la corde
jusqu'à nous, moi et ma demoiselle; vous entrerez, et nous pourrons
converser librement jusqu'au point du jour: vous descendrez comme vous
serez monté, et nous continuerons à nous voir aussi souvent qu'il nous
plaira.»

Ipocras, loin d'entendre malice à ces paroles, remercia grandement la
dame et promit bien de faire ce qu'elle lui proposait, sitôt que la
nuit serait venue, et que l'empereur serait couché. Mais il arrive
trop souvent qu'on se promet grand plaisir de ce qui doit causer le
plus d'ennui, et ce fut justement le cas d'Ipocras. Il ne pouvait
détourner les yeux du solier où reposait la dame qu'il devait visiter,
et il lui tardait de voir arriver la nuit. Enfin les sergents
cornèrent le souper: les nappes mises, l'empereur s'assit et fit
asseoir autour de lui ses chevaliers et Ipocras, auquel chacun
portait honneur: car il était beau bachelier, le teint brun et
amoureux, agréable en paroles, et toujours vêtu de belles robes. Il
but et mangea beaucoup au souper, il fut plus avenant, mieux parlant
que jamais, comme celui qui comptait avoir bientôt joie et liesse de
sa mie. Au sortir de table, l'empereur annonça qu'il irait le
lendemain chasser avant le point du jour, et se retira de bonne heure,
tandis qu'Ipocras passa chez les dames pour converser et s'ébatre avec
elles jusqu'au moment où chacun prit congé pour aller reposer. Minuit
arriva: quand tout le monde fut endormi du premier sommeil, Ipocras se
leva, se chaussa, se vêtit et s'en vint doucement au corbillon. La
dame et sa demoiselle étaient en aguet à leur fenêtre: elles tirèrent
la corde jusqu'à la hauteur de la chambre où Ipocras pensait entrer;
puis elles continuèrent à tirer, si bien que, le corbillon s'éleva
plus de deux lances au-dessus de leur fenêtre. Alors elles attachèrent
la corde à un crochet enfoncé dans la tour, et crièrent: «Tenez-vous
en joie, Ipocras, ainsi doit-on mener les musards tels que vous.»

Or ce corbillon n'était pas là pour transporter les denrées au fils du
roi de Babylone: il servait à exposer les malfaiteurs avant d'en faire
justice, comme les piloris établis aujourd'hui dans les bonnes
villes. On peut juger quelles furent la douleur et la confusion
d'Ipocras en entendant les paroles de la dame, et en se voyant ainsi
trompé. Il demeura dans cette corbeille toute la nuit et le lendemain
jusqu'à vêpres: car l'empereur ne revint de la chasse que tard, et ne
put auparavant savoir mot de ce qui ne manqua pas de faire l'entretien
de toute la ville. Dès que le jour fut levé, et qu'on aperçut le
corbillon empli: «Allons voir,» se dit-on l'un l'autre, «allons voir
quel est le malfaiteur qu'on a exposé, si c'est un voleur ou bien un
meurtrier.» Et quand on reconnut que c'était Ipocras, le sage
philosophe, le bruit devint plus fort que jamais. «Eh quoi! c'est
Ipocras!--Eh! qu'a-t-il fait? Comment a-t-il pu mériter si grande
honte?»--On avertit les sénateurs, on s'enquiert d'eux si le jugement
vient d'eux ou de l'empereur; mais personne ne sait en donner raison.
«L'empereur,» disait-on, «n'a pu ordonner cela; il aimait trop
Ipocras; il sera très-courroucé en apprenant qu'on l'a si indignement
traité: il faut descendre la corbeille.--Non,» disaient les autres,
«encore ne savons-nous bien si l'empereur n'a pas eu ses raisons
d'agir ainsi. En tout cas, il aura bien mal reconnu les grands
services qu'Ipocras a rendus à lui et à tant d'autres bonnes gens de
la ville.»

Ainsi parlaient petits et grands autour de la corbeille, si haut
levée qu'une pelote la mieux lancée n'aurait pu l'atteindre. Pour
Ipocras, il avait remonté son chaperon, et se tenait si profondément
pensif qu'il se fût laissé volontiers tomber, sans l'espoir qu'il
gardait de se venger. Cependant l'empereur revint de sa chasse, tout
joyeux de la venaison qu'il rapportait. Il aperçut le corbillon, et
demanda quel était le malfaiteur qu'on y avait exposé. «Eh! Sire, ne
le savez-vous pas? c'est Ipocras, votre grand ami; n'est-ce pas vous
qui avez ordonné de le punir ainsi?--Moi, puissants dieux! avez-vous
pu le croire? Qui osa lui faire un tel affront? Malheur à lui, je le
ferai pendre. Qu'on descende la corbeille, et qu'on m'amène Ipocras.»

Il fut sur-le-champ descendu. L'empereur, en le voyant venir, courut
au-devant et lui jetant les bras au cou: «Ah! mon cher Ipocras, qui
vous a pu faire une pareille honte?--Sire,» répondit-il tristement,
«je ne sais, et, quand je le connaîtrais, je ne saurais dire pourquoi.
Je dois attendre patiemment le moment d'en avoir satisfaction.»
Quelque soin que prît l'empereur de lui en faire dire plus, il ne put
y parvenir; Ipocras, évitant avec grand soin de parler de rien qui pût
rappeler sa triste aventure.

Seulement, à partir de ce jour, il cessa de visiter les malades et de
répondre à ceux qui vinrent le consulter sur leurs infirmités.
L'empereur, auquel tout le monde se plaignait du silence d'Ipocras,
eut beau le prier, il répondit qu'il avait perdu toute sa science, et
qu'il ne la pourrait retrouver qu'après avoir obtenu vengeance de la
honte qu'on lui avait faite.

Revenons maintenant à la belle dame, la plus heureuse d'entre toutes
les femmes, pour avoir ainsi trompé le plus sage des hommes. Elle ne
s'en tint pas encore là; mais, faisant venir un orfèvre de Rome
qu'elle connaissait beaucoup, et, comme elle, venu des parties de la
Gaule, elle lui dit, sous le sceau du secret, ce qu'elle avait fait
d'Ipocras. «Je vous prie maintenant,» lui dit-elle, «de disposer pour
moi une table dorée de votre meilleur travail, avec l'image d'Ipocras
au moment où il entre dans la corbeille, à laquelle tiendra une corde.
Dès que vous l'aurez faite, vous attendrez la nuit, et vous la
porterez vous-même sur le pilier où sont déjà les images d'Ipocras et
de Gaius. Surtout, si vous aimez votre vie, faites que personne ne
sache rien de tout cela.» L'orfèvre promit tout, et la table qu'il
exécuta fut plus belle, l'image d'Ipocras plus fidèle que la dame ne
l'avait espéré.

Quand il fut parvenu secrètement à la fixer sur le pilier, durant une
nuit des plus sombres, toute la ville la vit flamboyer le lendemain
aux premiers rayons du soleil. Ce fut pour tous un nouveau sujet de
surprise et de chuchotements qui tournaient encore à la honte
d'Ipocras: on se souvenait de son aventure, on se demandait qui
pouvait l'avoir aussi bien représentée. L'empereur était alors absent
de la ville: quand il y revint, un de ses premiers soins fut de
paraître aux fenêtres avec Ipocras. Ayant arrêté les yeux sur les deux
images: «Quel sens a cette nouvelle table,» dit-il au philosophe, «et
qui a pu oser la placer sans mon ordre?--Ah! Sire,» répondit Ipocras,
n'y voyez-vous pas l'intention d'ajouter à ma honte? Si vous m'aimez,
ordonnez, je vous prie, que la table et les statues soient abattues
sur-le-champ; autrement, je quitterai la ville et vous ne me reverrez
jamais.»

L'empereur fit ce qu'Ipocras désirait, et c'est ainsi qu'on perdit le
souvenir du séjour du grand médecin dans la ville et de ses
merveilleuses guérisons. La dame ne s'en félicita que plus d'avoir
réduit à néant la renommée de celui qu'on disait le plus sage des
hommes. Pour Ipocras, on ne le vit plus rire et se jouer avec les
dames: il restait dans sa chambre et répondait à peine à ceux qui se
présentaient pour jouir de son entretien. Un jour qu'il était
tristement appuyé à l'une des fenêtres du palais, il vit sortir, d'un
trou pratiqué sous les degrés, un nain boiteux et noir, au visage
écrasé, aux yeux éraillés, aux cheveux hérissés, en un mot, la plus
laide créature que l'on pût imaginer. Le malheureux vivait des reliefs
de la table et des aumônes que lui faisaient les gens du palais.
L'empereur, ému de compassion, lui avait permis de placer dans ce trou
un méchant lit et d'en faire sa demeure ordinaire.

Ipocras choisit ce monstre pour l'instrument de sa vengeance. Il alla
cueillir une herbe dont il connaissait la vertu, fit sur elle un
certain charme, et quand il l'eut conjurée comme il l'entendait, il
s'en vint au bossu, et se mit à parler et plaisanter avec lui.
«Vois-tu,» lui dit-il, «cette herbe que je tiens à la main? Si tu
pouvais la faire toucher à la plus belle femme, à celle que tu
aimerais le mieux, tu la rendrais aussitôt amoureuse de toi, et tu
ferais d'elle ta volonté.--Ah!» reprit le bossu, «vous me gabez, sire
Ipocras. Si j'avais une herbe pareille, j'éprouverais sa vertu près de
la plus belle dame de Rome, celle qui vint de Gaule.--Promets-moi,»
reprend Ipocras, «que tu ne la feras toucher à nulle autre et que tu
me garderas le secret.--Je vous le promets sur ma foi et sur nos
dieux.»

L'herbe fut donnée, et le lendemain, de grand matin, le nain se plaça
sur la voie que l'on suivait pour aller au temple. Quand la dame de
Gaule passa devant lui, il s'approcha, et, tout en riant: «Ah! Madame,
que vous avez la jambe belle et blanche! Heureux le chevalier qui
pourrait la toucher!» La dame était en petits souliers ouverts que
l'on appelle escarpins; le nain l'arrêta par le pan de son hermine,
et, portant l'autre main sur le soulier étroitement chaussé, appliqua
l'herbe sur le bas de la jambe, en disant: «Faites-moi l'aumône,
Madame, ou donnez-moi votre amour.» La dame passa tête baissée sans
mot répondre: mais sous sa guimpe elle ne put se tenir de sourire.
Arrivée au temple avec les autres, elle se sentit tout émue et ne put
dire sa prière. Elle devint toute rouge, en ne pouvant détourner du
nain sa pensée: si bien qu'elle fit un grand effort pour ne pas
revenir à l'endroit où il lui avait parlé. Elle ne suivit pas ses
demoiselles au retour du temple, mais retourna précipitamment à sa
chambre, se jeta sur son lit, fondit en larmes et en soupirs tout le
reste du jour et la nuit suivante. Quand vint la minuit, tout éperdue,
elle quitta sa couche, et s'en alla seule vers le repaire du nain,
dont la porte était demeurée entr'ouverte. Elle y pénétra, comme si
elle eût été poursuivie. «Qui est là?» dit-elle.--«Dame!» répondit le
nain, «votre ami, qui vous attendait.» Aussitôt elle se précipita sur
lui, les bras ouverts, et l'embrassa mille fois. L'heure de primes
arriva qu'elle le tenait encore fortement serré contre son beau corps.
Or Ipocras, averti par son valet, l'avait vue arriver aux degrés. Il
courut éveiller l'empereur: «Venez, Sire, voir merveilles, venez, vous
et vos chevaliers.» Ils descendirent le degré, et arrivèrent au lit du
nain, qu'ils trouvèrent amoureusement uni à la belle Gauloise
échevelée.

«En vérité,» dit l'empereur en parlant à ses chevaliers, «voilà bien
ce qui prouve que la femme est la plus vile chose du monde.»
L'emperière, bientôt appelée à voir ce tableau, en témoigna une honte
extrême en songeant que toutes les autres femmes souffriraient de
l'affront. Comme l'empereur ne voulut pas permettre à la dame de
rentrer au palais dans ses chambres, il n'y eut personne à Rome qui ne
vînt la visiter sur la couche de l'affreux nain, qu'elle ne pouvait,
malgré son dépit, s'empêcher de regarder amoureusement. Telle était
l'indignation générale qu'on parlait de mettre le feu au lit et de les
brûler tous deux: mais Ipocras s'y opposa vivement, et se contenta
d'engager l'empereur à les marier et à donner à la dame la charge de
lavandière du palais. Le mariage fut donc célébré à deux jours de là;
on leur donna dix livrées de terre et un logis près des degrés. La
dame savait travailler en fils d'or et de soie: elle fit des
ceintures, des aumônières, des chaperons de drap ornés d'oiseaux et de
toute espèce de bêtes; elle amassa dans sa nouvelle condition de
grandes richesses, dont elle fit part au nain, qu'elle ne cessa
d'aimer uniquement, jusqu'à sa mort; et quand, après dix ans, elle le
perdit, elle demeura en viduité et ne voulut jamais entendre à d'autre
amour.

Ainsi parvint Ipocras à se venger de la belle dame gauloise, et à
prouver que la sagesse de l'homme pouvait l'emporter sur la subtilité
de la femme. Dès lors il reprit son ancienne sérénité. Il consentit à
visiter, à guérir les malades, et à faire l'agrément des dames et des
demoiselles, avec lesquelles il passait tout le temps qu'il ne donnait
pas soit à l'empereur, soit à ceux qui se réclamaient de sa haute
science.

C'est en ce temps-là qu'un chevalier, revenant à Rome après un grand
voyage, se rendit au palais, où l'empereur, après l'avoir fait asseoir
à sa table, lui demanda de quel pays il arrivait. «Sire, de la terre
de Galilée, où je vis faire les choses les plus merveilleuses à un
homme de ce pays. C'est pourtant un pauvre hère; mais il faut avoir
été témoin de ses oeuvres pour y ajouter la moindre foi.--Voyons,» dit
Ipocras, «racontez-nous ces grandes merveilles.--Sire, il fait voir
les aveugles, il fait entendre les sourds, il fait marcher droit les
boiteux.--Oh!» fit Ipocras, «tout cela, je le puis faire aussi bien
que lui.--Il fait plus encore: il donne de l'entendement à ceux qui en
étaient privés.--Je ne vois en cela rien que je ne puisse faire.--Mais
voilà ce que vous n'oseriez vous vanter d'accomplir: il a fait revenir
de mort à vie un homme qui durant trois jours avait été dans le
tombeau. Pour cela, il n'eut besoin que de l'appeler: le mort se leva
mieux portant qu'il n'avait jamais été.»

«Au nom de Dieu,» dit Ipocras, «s'il a fait ce que vous contez là, il
faut qu'il soit au-dessus de tous les hommes dont on ait jamais
parlé.--Comment,» dit l'empereur, «l'appelle-t-on?--Sire, on l'appelle
Jésus de Nazareth, et ceux qui le connaissent ne doutent pas qu'il ne
soit un grand prophète.--Puisqu'il en est ainsi», dit Ipocras, «je
n'aurai pas de repos avant d'être allé en Galilée pour le voir de mes
propres yeux. S'il en sait plus que moi, je serai son disciple; et, si
j'en sais plus que lui, je prétends qu'il soit le mien.»

Il prit congé de l'empereur à quelques jours de là, et se dirigea vers
la mer. Dans le port arrivait justement Antoine, roi de Perse, menant
le plus grand deuil du monde pour son fils Dardane, qui venait de
succomber après une longue maladie[92]. Ipocras, apprenant ces
nouvelles, descendit de sa mule et alla trouver le roi; puis, sans lui
parler, il se tourna vers la couche où Dardane était étendu comme
celui qu'on se dispose à ensevelir. Il l'examina avec attention: le
pouls ne battait plus, les lèvres seules, légèrement colorées,
laissaient quelque soupçon d'un dernier souffle de vie. Il demanda un
peu de laine, il en tira un petit flocon qu'il posa devant les narines
du gisant. Ipocras vit alors les fils légèrement venteler, et, se
tournant aussitôt vers le roi Antoine: «Que me donnerez-vous, Sire, si
je vous rends votre fils?--Tout ce qu'il vous conviendra de
demander.--C'est bien! je ne réclamerai qu'un don; et je vous en
parlerai plus tard.» Alors Ipocras prit un certain électuaire, qu'en
ouvrant la bouche du malade, il fit pénétrer sur la langue. Quelques
minutes après, Dardane poussa un soupir, ouvrit les yeux et demanda
où il était. Ipocras ne le perdit pas un instant de vue, le ramena
peu à peu des bords du tombeau à la plus parfaite santé, si bien que,
le huitième jour, il put se lever et monter à cheval comme s'il
n'avait jamais eu le moindre mal. Cette guérison fit encore plus de
bruit que celle de Gaius; les simples gens disaient qu'il avait
ressuscité un mort, et qu'il était un dieu plutôt qu'un homme; les
autres se contentaient de le regarder comme le plus grand, le plus
sage des philosophes.

[Note 92: Légende géminée ou deux fois employée. Voyez plus haut
l'histoire de la guérison de Gaius.]

Antoine ne savait comment il pourrait reconnaître le grand service
qu'Ipocras venait de lui rendre; et, comme son intention était d'aller
visiter le roi de Tyr, qui avait épousé sa fille, il proposa à Ipocras
de le conduire en Syrie. Ils se mirent en mer, et arrivèrent après une
heureuse traversée. Antoine, en présentant Ipocras à son gendre, lui
raconta comment il avait rendu la santé à son fils, et le roi de Tyr
prit en si grande amitié le philosophe qu'il s'engagea, comme Antoine,
à lui accorder tout ce qu'il lui demanderait, à la condition de rester
quelque temps auprès de lui.

Ce prince avait une fille de l'âge de douze ans, très-belle et
avenante, autant qu'on pouvait l'imaginer. Ipocras ne fut pas
longtemps sans en devenir amoureux. Un jour, se tenant entre le roi
de Perse et celui de Tyr: «Chacun de vous,» leur dit-il, «me doit un
don. Le moment est venu de vous acquitter. Vous, roi de Tyr, je vous
demande la main de votre fille. Et vous, roi de Perse, je vous demande
de faire en sorte qu'elle me soit accordée.» Les deux rois, d'abord
fort étonnés, demandèrent le temps de se conseiller. «En vérité,» dit
le roi de Tyr, «je n'entends pas que ma fille me fasse manquer à mon
serment.--Je vous approuve,» reprit le roi Antoine, «car, pour
m'acquitter envers Ipocras, j'irais jusqu'à vous enlever la
demoiselle, afin de la lui donner.» Ainsi devint Ipocras le gendre du
roi de Tyr; les noces furent belles et somptueuses. On s'étonnerait
aujourd'hui d'un semblable mariage; mais autrefois les philosophes
étaient en aussi grand honneur que s'ils avaient tenu le plus puissant
état. Les temps sont bien changés.

Après les noces, Ipocras, s'adressant à ceux qui connaissaient le
mieux la mer, les pria de lui indiquer une île voisine de Tyr qui lui
offrît une habitation agréable et sûre. Ils lui indiquèrent l'île
alors appelée _au Géant_, parce qu'elle avait appartenu à un des plus
puissants géants dont on ait parlé, et qu'avait mis à mort Hercule,
parent du fort Samson. Ipocras s'y fit conduire, et, la trouvant bien
à son gré, donna le plan de ces belles constructions, dont les
messagers en quête de Nascien avaient admiré les dernières traces.

Or la fille du roi de Tyr, orgueilleuse de sa naissance, avait à
contre-coeur épousé un simple philosophe: elle ne put l'aimer, et ne
songeait qu'aux moyens de le tromper et de se défaire de lui. Il n'en
était pas ainsi d'Ipocras, qui la chérissait plus que lui-même, mais
qui, depuis l'aventure de la dame de Gaule, ne se fiait en aucune
femme. Il avait fait une coupe merveilleuse dans laquelle tous les
poisons, même les plus subtils, perdaient leur force, par la vertu des
pierres précieuses qu'il y avait incrustées. Maintes fois, sa femme
lui prépara des boissons envenimées, qu'elle détrempait du sang de
crapauds et couleuvres; Ipocras les prenait sans en être pour cela
moins sain et moins allègre: si bien qu'elle s'aperçut de la vertu de
la coupe. Alors elle fit tant qu'elle parvint à s'en emparer; tout
aussitôt elle la jeta dans la mer. Grand dommage assurément, car nous
ne pensons pas qu'on l'ait encore retrouvée.

Il en fit une autre aussitôt, moins belle, mais de plus grande vertu;
car il suffisait de la poser sur table pour enlever à toutes les
viandes qu'on y étalait leur puissance pernicieuse. Il fallut bien que
la méchante femme renonçât à l'espoir de faire ainsi mourir son mari.
Et c'était déjà beaucoup de l'avoir détourné de se rendre en Judée
pour y voir les merveilles accomplies par Notre-Seigneur Jésus-Christ,
qui eût été son sauveur, comme il sera celui de tous les hommes qui
ont cru et qui croiront en lui.

Il arriva que le roi Antoine, tenant grande cour, fit prier Ipocras de
venir le voir: Ipocras y consentit, emmenant avec lui sa femme, qu'il
aimait toujours sans qu'elle lui en sût le moindre gré. La cour fut
grande et somptueuse, les festins abondants et multipliés. Un jour, en
sortant de table, après avoir bu et mangé plus que de coutume, Ipocras,
voulant prendre l'air, conduisit sa femme devant les loges, ou galeries,
qui répondaient à la cour. Comme ils étaient appuyés sur le bord des
loges, ils virent passer devant eux une truie en chaleur que suivait un
verrat. «Regardez cette bête,» dit alors Ipocras. «Si on la tuait au
moment où elle est ainsi échauffée, il n'est pas d'homme qui pût
impunément manger de la tête.--Sire, que dites-vous là?» fit sa femme.
«Comment! on en mourrait, et sans remède?--Assurément; à moins qu'on ne
bût aussitôt de l'eau dans laquelle la hure aurait été cuite.»

La dame fit grande attention à ces paroles: elle n'en laissa rien
voir, sourit et changea de conversation. On entendit alors le son des
tambours et des instruments; Ipocras la quitta pour aller aux
ménétriers. Elle, sans perdre de temps, appela le maître-queux, et lui
désignant la truie: «Monseigneur Ipocras désire manger de la tête de
cette bête à souper, ayez soin d'en mettre dans son écuelle: voici
pour votre récompense. Et vous aurez encore soin, quand la tête sera
préparée, de jeter l'eau dans laquelle elle aura bouilli sur un tas de
pierres ou dans un fumier.--Je n'y manquerai pas,» dit le queux. Il
accommoda la tête; on corna le souper, les nappes furent mises; quand
on eut lavé, le roi s'assit, et fit placer Ipocras et les autres. Or,
Ipocras était l'homme du monde qui aimait le mieux un rôt de tête de
porc. Dès qu'il en vit son écuelle chargée, il se fit un plaisir d'en
manger. Mais à peine le premier morceau eut-il passé le noeud de la
gorge qu'il sentit une grande oppression dans son pouls et dans son
haleine. Alors son premier mot fut: «Je suis un homme mort, et je
meurs par ma faute; qui n'est pas maître de son secret ne l'est pas de
celui des autres.» Il quitta la table aussitôt, courut à la cuisine et
demanda au maître queux l'eau dans laquelle avait été mise la tête de
la truie.--«Je l'ai jetée,» dit l'autre, sur le fumier que vous
voyez.» Ipocras y courut, essaya d'aspirer quelques gouttes de cette
eau, mais en vain; la fièvre, une soif ardente le saisit: et quand il
sentit qu'il n'avait plus que quelques instants à vivre, il fit
approcher le roi et lui dit: «Sire, je ne devais avoir confiance en
aucune femme, je meurs par ma faute.--Ne connaissez-vous,» dit
Antoine, «aucun remède?--Il y en a bien un; ce serait une grande table
de marbre qu'une femme entièrement nue parviendrait à chauffer au
point de la rendre brûlante.--Eh bien! faisons l'essai, et, puisque
votre femme est la cause de votre mort, c'est elle que nous étendrons
sur le marbre.--Oh! non,» dit Ipocras, «elle en pourrait
mourir.--Comment!» reprit le roi, «je ne vous comprends pas. Vous
craignez pour la vie de celle qui vous donne la mort! Tout le monde
doit la haïr, et vous l'aimez encore! Oh! que c'est bien là nature
d'homme et de femme! Plus nous les aimons, plus nous plions devant
leurs volontés, et plus elles se donnent de mal afin de nous perdre.»
Mais Ipocras parlait ainsi pour mieux assurer sa vengeance. La dame
fut donc étendue sur le marbre, et, le froid de la pierre la gagnant
peu à peu, elle mourut dans de cruelles angoisses, une heure avant
Ipocras, qui ne put s'empêcher de dire: «Elle voulait ma mort, elle
ne l'a pas vue, je vivrai plus qu'elle. Je demande au roi, pour
dernière grâce, qu'il me fasse conduire dans l'île qui, désormais,
sera nommée l'île d'Ipocras. Je désire que mon corps soit déposé dans
la tombe qu'on trouvera sous le portique, et qu'on trace sur la dalle
de marbre les lettres qui diront:

«_Ci-gît Ipocras, qui souffrit et mourut par l'engin et la malice des
femmes_[93].»

[Note 93: Cette belle légende d'Hippocrate, ou Ipocras, a été mise, à
partir du XVe siècle, sur le compte de Virgile. Elle a été plusieurs
fois imprimée, avec le titre: «_Les faits merveilleux de Virgile_.]



V.

LES CHRÉTIENS ARRIVENT LES UNS APRÈS LES AUTRES SUR LES CÔTES DE LA
GRANDE-BRETAGNE.


On ne retrouve pas, et il s'en faut de beaucoup, dans toutes les
parties du Saint-Graal, l'agrément de l'histoire d'Ipocras et de la
nef de Salomon. Le romancier n'évite pas les répétitions, les
digressions ascétiques, les incidents qui font perdre de vue le but.
Nous passerons rapidement à travers ces landes péniblement arides. Au
point où nous sommes arrivés, il nous reste à conduire tous les
nouveaux chrétiens sur le rivage de la Grande-Bretagne où les attend
déjà Joseph d'Arimathie. Tandis que les deux belles-soeurs, la reine
Sarracinthe et la duchesse Flégétine, soupirent après le retour des
cinq messagers qu'elles ont envoyés en quête de leurs époux, le jeune
Célidoine, comme on l'a vu plus haut, a retrouvé son père Nascien dans
l'_Île Tournoyante_ où il avait été transporté. De là, recueillis par
la nef de Salomon, ils ont pu rejoindre en pleine mer le navire qui
conduisait le roi Mordrain.

Quant aux messagers, nous les avons laissés dans l'île d'Ipocras avec
la demoiselle de Perse, fille du roi Label; ils y sont visités à
plusieurs reprises et par le démon, qui, sous diverses formes, les
invite à revenir au culte des idoles, et par Jésus-Christ, qui les
fortifie dans leur nouvelle créance. Le roi Mordrain et le duc Nascien
nous ont habitués déjà aux épreuves de ce genre. Disons seulement que,
s'étant remis en mer, ils rejoignent ceux qu'ils cherchaient. Mais à
peine se sont-ils reconnus, que saint Hermoine, cet ermite auquel
Nascien avait dédié une église dans sa ville d'Orbérique, fend les
eaux sur un léger esquif et vient prendre Célidoine pour le conduire
en Grande-Bretagne. Cependant Mordrain et Nascien retournent en
Orient, sans doute pour avoir occasion d'introduire dans leurs récits
un nouveau personnage, le fils naturel du roi de Sarras, nommé Grimaud
ou Grimal, le Grimaldi des Italiens. Ses aventures nous occuperont
tout à l'heure. Disons tout de suite que Nascien, avant d'obéir au
nouvel ordre céleste qu'il reçoit de retourner en Occident, est arrêté
par le géant Farin, parent éloigné de Samson _Fortin_, ou le fort, et
par Nabor, son sénéchal, que Flégétine avait envoyé pour l'obliger à
revenir à Orbérique. Le géant est tué par Nabor, et Nabor est frappé
de mort subite, au moment où il va lui-même immoler Nascien. La nef de
Salomon transporte ensuite sur le rivage du pays de Galles Nascien et
les chrétiens qui n'avaient pas su profiter de la chemise de Josephe,
pour faire cette longue traversée. Dans la ville de Galeford, Nascien
retrouve son fils Célidoine travaillant à convertir le duc Ganor. Le
roi de Northumberland veut obliger Ganor à garder ses idoles, et perd
une grande bataille; Nascien lui tranche la tête, est reconnu roi de
Northumberland, et les habitants de la contrée reçoivent la religion
que les Asiatiques leur apportent.

Il y avait pourtant à Galeford cinquante obstinés qui, pour éviter le
baptême, résolurent de quitter le pays. À peine entrés en mer, une
horrible tempête engloutit leur vaisseau et rejette leurs cadavres sur
le rivage. Ganor, sur l'avis de Josephe, fit élever une tour fermée de
murailles sous lesquelles on déposa le corps des cinquante naufragés.
Ce monument, appelé la Tour du _Jugement_ ou des _Merveilles_, donnera
lieu plus tard à de grandes aventures. La tour brûle d'un feu
permanent qui en défend l'approche aux profanes, et trois chevaliers
de la cour d'Artus pourront seuls pénétrer dans l'enceinte, avant
d'accomplir les épreuves qui doivent précéder la découverte du Graal.

Pour l'évêque Josephe, après avoir achevé la conversion des habitants
du Northumberland, il revient sur ses pas et entre dans le pays de
Norgalles. Là règne le roi Crudel, qui, loin de recevoir avec bonté
les chrétiens, les fait jeter en prison et défend qu'on leur porte la
moindre nourriture. Jésus-Christ devient alors leur pourvoyeur, et,
pendant les quarante jours que dure leur captivité, ils croient, grâce
à la présence du saint Graal, que toutes les meilleures épices leur
sont abondamment servies.

Le roi Mordrain, avant d'être une seconde fois averti de quitter
Sarras, avait confié le gouvernement de son royaume aux deux barons
auxquels il se fiait le plus, tandis que Grimaud, son fils bâtard,
résidait dans la ville de Baruth ou Beyrout. Mordrain reparut en
Bretagne avec une armée considérable, cette fois emmenant avec lui la
reine Sarracinthe, la duchesse Flégétine et la fille du roi Label,
baptisée sous ce même nom de Sarracinthe. Un seul incident marque la
traversée de Mordrain.

Le châtelain de la Coine (Iconium), qui faisait partie de la flotte,
nourrissait depuis longtemps un coupable amour pour la duchesse
Flégétine; mais il la savait trop vertueuse pour la solliciter. Un
démon offrit de lui rendre la duchesse favorable, s'il voulait faire
un pacte avec lui. Le châtelain renia Dieu et fit hommage au malin
esprit, lequel, prenant aussitôt les traits de Flégétine, permit au
châtelain d'assouvir sa passion criminelle. Alors une violente tempête
s'éleva sur la mer et menaça d'engloutir toute la flotte; un saint
ermite, éclairé par un songe, conseille au roi d'arroser d'eau bénite
le vaisseau qui portait le châtelain. On voit aussitôt la fausse
duchesse entraîner dans l'abîme le châtelain de la Coine, en criant:
«J'emporte ce qui m'appartient.» L'orage s'apaise, et la flotte fend
tranquillement les flots jusqu'à l'endroit de la Grande-Bretagne où
l'Humbre tombe dans la mer, à trois petites lieues de Galeford[94].

[Note 94: L'autre texte, ms. 747, dit qu'ils approchèrent du royaume
de Norgalles, et devant un château nommé _Calaf_. Il est en effet bien
douteux que les romanciers n'aient pas entendu conduire les chrétiens
dans le pays de Galles.]

À peine installé, Mordrain, obéissant à la voix céleste, partagea le
lit de la bonne reine Sarracinthe, et engendra en elle un fils, plus
tard roi de Sarras. La reconnaissance du roi Mordrain et des dames
avec Nascien et Célidoine est suivie du long récit d'un double combat
entre les Northumberlandois nouvellement convertis et les Norgallois.
On y retrouve plusieurs épisodes de la bataille livrée par Évalac et
Seraphe au roi d'Égypte Tholomée. Ici Crudel, le roi de Norgalles, est
immolé par Mordrain, et les sujets de Crudel consentent à reconnaître
un Dieu qui fait ainsi triompher ceux qui croient en lui. Les deux
Joseph, enfermés dans les prisons de Crudel et privés de nourriture
depuis quarante jours[95], avaient, par bonheur, ainsi que nous
l'avons dit plus haut, été repus par la grâce de Jésus-Christ et du
Graal. Le chevalier, envoyé par Mordrain dans le souterrain où ils
avaient été jetés, fut d'abord ébloui de la clarté dont les arceaux
étaient illuminés, et qui semblait l'effet de trente cierges ardents.
Il appela les deux Joseph, leur apprit la mort de Crudel, l'arrivée de
Mordrain et la conversion des Norgallois: une belle église fut bâtie
dans la cité de Norgalles. Mais ici le roi Mordrain, si lent à croire
et si facilement disposé à la défiance, reçoit le châtiment de sa
curiosité téméraire, comme on le va voir.

[Note 95: C'est une réminiscence des quarante années que Joseph avait
passées dans la Tour dont Vespasien l'avait tiré.]

Josephe avait fait porter dans la chambre de ce prince l'arche qui
contenait le Graal. Les chrétiens se rendirent au service ordinaire,
puis allèrent recevoir la grâce. Le roi, qui lui-même en avait
ressenti les délicieux effets, dit qu'il ne souhaitait rien tant que
de voir de ses yeux, dans l'arche, l'intérieur du sanctuaire d'où
semblait venir le don de cette grâce. Malgré les blessures qu'il avait
reçues dans les combats précédents, il se lève de son lit, passe sur
sa chemise un surcot et s'avance jusqu'à la porte de l'arche, en telle
sorte que sa tête et ses épaules étaient dans l'intérieur. Alors il
considéra la sainte écuelle placée près du calice dont Josephe se
servait pour accomplir le sacrement. Il vit l'évêque revêtu des beaux
vêtements dans lesquels il avait été sacré de la main de Jésus-Christ.
Tout en les admirant, il reportait vivement ses regards sur la sainte
écuelle qui lui offrait bien d'autres sujets d'admiration. Nul esprit
ne pourrait penser, nulle bouche dire tout ce qui lui fut découvert.
Il s'était, jusqu'à présent, tenu agenouillé, la tête et les épaules
en avant: il se relève, et tout aussitôt sent dans tous ses membres un
tremblement, un frisson qui devait l'avertir de son imprudence. Mais
il ne put se décider à faire un mouvement en arrière. Il portait même
la tête plus en avant, quand une voix terrible sortant d'une nuée
flamboyante: «Après mon courroux, ma vengeance. Tu as été contre mes
commandements et mes défenses; tu n'étais pas encore digne de voir si
clairement mes secrets et mes mystères. Résigne-toi donc à demeurer
paralysé de tous les membres, jusqu'à l'arrivée du dernier et du
meilleur des preux, qui, en te prenant dans ses bras, te remettra dans
l'état où tu avais été jusqu'à présent.»

La voix cessa, et Mordrain tomba lourdement comme une masse de plomb:
de tous ses membres il ne conserva que l'usage de la langue, et ne put
de lui-même faire le moindre mouvement. Les premières paroles qu'il
prononça furent: «Ô mon Dieu! soyez adoré! Je vous remercie de m'avoir
frappé; j'ai mérité votre courroux pour avoir osé surprendre vos
secrets.»

Les deux Joseph, Nascien, Ganor, Célidoine, Bron et Pierre, entourant
alors le roi, le saisirent et l'emportèrent sur son lit, non sans
pleurer en voyant son corps devenu mou et flasque, comme le ventre
d'une bête nouvellement écorchée. Pour Mordrain, il répétait qu'au
prix de la santé qu'il avait perdue, il ne voudrait pas ignorer ce
qu'il avait vu dans l'arche. «Qu'avez-vous donc tant vu?» demanda le
duc Ganor.--«La fin,» reprit-il, «et le commencement du monde; la
sagesse de toutes les sagesses; la bonté de toutes les bontés; la
merveille de toutes les merveilles. Mais la bouche est incapable
d'exprimer ce que mes regards ont pu reconnaître. Ne me demandez rien
de plus.»

Sarracinthe et Flégétine arrivèrent à leur tour pour gémir de
l'infirmité du roi Mordrain. Sans perdre de temps, celui-ci fit
approcher Célidoine et sa filleule, la jeune Sarracinthe. «Je vais
vous parler,» leur dit-il, de la part de Dieu. Josephe, il vous faut
procéder au mariage de ces deux enfants; leur union mettra le comble à
tous mes voeux.» Le lendemain, en présence des nouveaux chrétiens de
la cité de Longuetown, Célidoine et la fille du roi de Perse furent
mariés par Josephe; les noces durèrent huit jours, pendant lesquelles
Nascien, le roi de Northumberland, investit son fils du royaume de
Norgalles, et le couronna dans cette ville de Longuetown[96]. Le menu
peuple fit hommage au nouveau souverain, qui disposa généreusement en
leur faveur du grand trésor amassé par le roi Crudel auquel il
succédait.

[Note 96: Longtown est une ville située à l'extrémité septentrionale
du Cumberland: ainsi le Norgalles répond à cette province.]

Ce mariage ne pouvait rester stérile. La jeune Sarracinthe mit au
monde, avant que l'année ne fût révolue, un fils qu'on nomma Nascien
et qui dut succéder à son père.

Après être restés quinze jours à Longuetown, il fallut se séparer; le
saint Graal fut ramené à Galeford avec le roi _Mehaignié_, comme on
désignera maintenant Mordrain; on le transporta péniblement en
litière. Célidoine demeura dans ses nouveaux domaines, et le
romancier, en s'étendant longuement sur ses bons déportements,
remarque qu'il chevauchait souvent de ville en ville, et de châteaux
en châteaux, fondant églises et chapelles, faisant instruire aux
lettres les petits enfants, et gagnant mieux de jour en jour l'amour
de tous ses hommes.

Nascien retourna dans le pays de Northumberland avec Flégétine. Comme
son fils, il fut grand fondateur d'églises, grand ami de l'instruction
des enfants.

À Galeford vinrent, avec le roi Mehaignié, la reine Sarracinthe,
Ganor, Joseph et son fils. Peu de jours après leur arrivée, la femme
de Joseph mit au monde un fils qui, d'après l'avertissement céleste,
fut nommé Galaad le Fort. Le roi Mehaignié, voyant accompli tout ce
qu'il avait souhaité, dit à son beau-frère Nascien: «Je voudrais qu'il
vous plût me transporter dans un hospice ou ermitage éloigné de toute
autre habitation. Le monde et moi n'avons plus aucun besoin l'un de
l'autre; je serais un trop pénible fardeau pour ceux que d'autres
soins réclament. Trouvez-moi l'asile que je désire, pendant que vous
et votre soeur vivez encore: car, si j'attendais votre mort, je
risquerais de rester au milieu de gens qui ne me seraient rien.»

Nascien demanda l'avis de Josephe. «Le roi Mehaignié,» dit l'évêque,
«a raison. Il est bien éloigné du temps où la mort le visitera; nous
ni les enfants de nos enfants ne lui survivrons. Près d'ici, à sept
lieues galloises, nous trouverons le réduit d'un bon ermite qui
l'accueillera et se réjouira de pouvoir le servir. C'est là qu'il
convient de transporter le roi Mehaignié.»

Quand fut disposée la litière sur laquelle on l'étendit, il partit
accompagné du roi Nascien, du duc Ganor, des deux Joseph et de la
reine Sarracinthe. L'ermitage où ils s'arrêtèrent était éloigné,
comme avait dit Josephe, de toute habitation. On lui avait donné le
nom de Milingène, qui en chaldéen a le sens de «engendré de miel», en
raison des vertus et de la bonté des prudhommes qui l'avaient tour à
tour occupé. On déposa le roi Mehaignié à l'angle avancé de l'autel,
sur un lit enfermé dans une espèce de prosne en fer[97]. De là
pouvait-il voir le _Corpus Domini_ toutes les fois que l'ermite
faisait le sacrement. Dans l'enceinte de fer était pratiquée une
petite porte qui lui permettait de suivre des yeux le service de
l'ermite. Quand il fut là déposé, le roi demanda qu'on lui présentât
l'écu qu'il avait autrefois porté en combattant Tolomée-Seraste, et
qui sur un fond blanc portait l'empreinte d'une croix vermeille. On le
pendit au-dessus du lit, et le roi Mehaignié dit en le regardant:
«Beau sire Dieu! aussi vrai que j'ai vu sans en être digne une partie
de vos secrets, faites que nul ne tente de pendre cet écu à son col,
sans être aussitôt châtié, à l'exception de celui qui doit mener à
fin les merveilles du royaume aventureux, et mériter d'avoir après moi
la garde du vaisseau précieux.» On verra que Dieu accueillit
favorablement cette prière. Depuis ce moment, le roi Mehaignié ne prit
aucune autre nourriture qu'une hostie consacrée par l'ermite, et que
celui-ci lui posait dans la bouche, après la messe. Il était entré
dans l'ermitage l'an de grâce 58, la veille de la saint Barthélemy
apôtre.

[Note 97: «Et firent son lit environner de prosne de fer.» (Ms. 2455.
fº 257.) _Prosne_ doit venir non de _proeconium_, mais de
_proscenium_, et le sens primitif doit être barre de tribune, ou
échafaud avancé; de là le prône du curé. On appelle encore, bien que
l'Académie ne le dise pas, la petite porte à claire-voie, que l'on
ouvre et ferme quand la véritable porte est ouverte, un _prône_.]

La reine Sarracinthe résista à toutes les prières que lui firent
Nascien, Ganor et les deux Joseph pour retourner avec eux à Galeford.
Elle préféra demeurer auprès du roi Mehaignié, jusqu'aux jours où,
plus avancée dans sa grossesse, elle revint à Galeford pour donner
naissance à l'enfant qui lui avait été prédit, et qui fut nommé
Éliézer. Quittons maintenant la Grande-Bretagne, où déjà nous avons
établi les rois Mordrain, Nascien et Célidoine, où sont nés les
infants Nascien, Galaad et Éliézer, et retournons pour la dernière
fois en Syrie et en Égypte[98].

[Note 98: Le curieux épisode qu'on va lire a été supprimé dans le plus
grand nombre des manuscrits et dans les deux éditions gothiques du
XVIe siècle.]



VI.

HISTOIRE DE GRIMAUD.


Grimaud, nous l'avons dit, était un fils naturel du roi Mordrain.
Après le départ de son père, il s'était rendu dans Orbérique pour
défendre cette ville assiégée par le roi d'Égypte, successeur de
Tolomée-Seraste. Il avait alors seize ans, et déjà c'était un
bachelier incomparable; grand, beau, gracieux, vaillant, rempli de
sagesse. Il chantait bien, il avait appris les lettres tant
chrétiennes que païennes. Son arrivée dans Orbérique, en ranimant le
courage des assiégés, fut le signal d'une heureuse succession de
sorties et d'attaques dans lesquelles il conserva toujours l'avantage.
Le récit de ces combats multipliés semble animer le romancier d'une
verve toujours nouvelle. Ce ne sont que surprises, stratagèmes,
combats acharnés, prudentes retraites. Grimaud forme toujours les
meilleurs plans, combat toujours aux premiers rangs, immole les chefs
les plus redoutés, et sait le mieux profiter de ses avantages. Après
avoir résisté sept ans aux Égyptiens, les habitants d'Orbérique
s'accordèrent à désirer de le voir succéder à leur roi Mordrain, dont
on n'espérait plus le retour. Mais Grimaud aurait cru commettre un
méfait en acceptant la couronne, avant d'être assuré que son père y
eût renoncé. Et quand il vit qu'il ne pourrait résister au voeu des
gens du pays, il quitta furtivement la ville. Puis, dès qu'il se vit à
l'abri des poursuites, il renvoya le seul écuyer qui l'avait
accompagné, pour avertir Agénor, gouverneur de Sarras, qu'il avait
résolu de visiter l'Occident, dans l'espoir d'y retrouver son père et
de le décider à revenir.

Il commença sa quête en entrant vers la chute du jour dans une forêt.
Le chant des oiseaux et la douceur du temps l'avaient plongé dans une
profonde rêverie, d'où il n'était sorti qu'en sentant une branche
d'arbre contre laquelle s'était heurté son front. Il était engagé dans
une voie peu sûre; il voulut continuer, et fit bientôt rencontre d'une
quarantaine de fourrageurs égyptiens qui menaçaient de mort un pauvre
ermite, s'il ne leur découvrait un trésor caché, suivant eux, près de
sa retraite. Attaquer les malfaiteurs, les frapper, les tuer ou mettre
en fuite, fut pour Grimaud l'affaire d'un moment; le bon ermite,
après l'avoir remercié, le retint pour la nuit dans son ermitage et
lui prédit la meilleure fortune, s'il n'oubliait pas, dans le cours de
ses aventures, trois recommandations: la première, de préférer les
chemins ferrés aux voies étroites et peu battues; la seconde, de ne
prendre jamais pour confident ni pour compagnon un homme roux; la
troisième, de ne jamais loger chez le vieux mari d'une jeune femme.
Grimaud promit de suivre les bons avis du pieux solitaire. Puis il
revêtit ses armes à l'exception du heaume, monta à cheval et continua
sa route à travers la forêt. Bientôt il fit rencontre d'une caravane
de marchands réunis autour d'une belle fontaine qu'ombrageait un grand
sycomore. Ces voyageurs reposaient pour donner à leurs chevaux le
temps de paître. Grimaud les salua; les marchands, reconnaissant à ses
armes, à son écu, à son grand coursier, qu'ils avaient devant eux un
chevalier, se levèrent et le prièrent de partager leur repas. Grimaud
accepta, et, de son côté, leur fit offre de services. «Nous devons,»
disent les marchands, «gagner à l'entrée de la nuit l'hôtel d'un de
nos amis; mais il y a pour y arriver un pas assez difficile à
traverser; nous vous prions de vouloir bien nous accompagner et
d'accepter le même gîte.--J'y consens; prenez seulement les devants,
restez dans le chemin le mieux frayé, et je ne tarderai pas à vous
rejoindre.»

Ils partirent pendant que Grimaud, retenu par l'agrément du lieu, se
laissait surprendre au sommeil. En se réveillant, il remonta et suivit
le meilleur chemin jusqu'à la sortie de la forêt; mais, arrivé là, il
entendit de grands cris, un grand cliquetis d'armes. C'est que les
marchands, engagés dans un étroit sentier qui semblait plus direct,
avaient été assaillis par une bande de quinze voleurs, pourvus de
chapeaux de fer et de gambesons, armés d'épées, de couteaux aigus et
de grandes plommées. Ils ne trouvaient qu'une faible résistance de la
part de gens qui n'avaient d'autre arme que des épées et des bâtons.
Plusieurs furent blessés, les autres se répandirent çà et là en
appelant à leur aide, tandis que les larrons détroussaient leurs
quarante chevaux chargés des plus précieuses marchandises. Grimaud,
entendant des cris, se hâta de lacer son heaume, et revint sur ses pas
jusqu'au chemin fourché que les marchands avaient eu, malgré son avis,
l'imprudence de choisir: il atteignit les brigands et renversa les
premiers qui se présentèrent. À mesure qu'il les désarçonnait, les
marchands dispersés revenaient à lui et achevaient de tuer ceux qu'il
avait abattus. Sauvés par la valeur du chevalier inconnu, ils lui
rendirent mille actions de grâces. «Qu'au moins,» dit Grimaud, «cela
vous apprenne à ne jamais quitter la grande voie pour le chemin de
traverse.»

Le château, c'est-à-dire la ville fortifiée dans laquelle se trouvait
l'hôtel des marchands, se nommait Methonias. Elle était entourée de
murs et de belles et fortes tournelles, habitée par nombre de
bourgeois riches et aisés. L'hôte chez lequel ils arrivèrent était
d'un grand âge: il avait une femme jeune et belle, mais assez
orgueilleuse pour refuser de partager le lit de son vieil époux.

Les marchands descendirent les premiers; Grimaud en arrivant vit à
l'entrée de la porte le prud'homme, et près de lui sa femme, brillante
et richement parée, comme pour une grande fête annuelle. Il se souvint
de la recommandation de l'ermite et détourna son cheval. «Quoi! sire,»
lui dirent les marchands, «ne voulez-vous héberger avec nous? L'hôte
est riche et courtois, vous n'avez pas à craindre d'être mal reçu.--Il
en sera ce que vous voudrez, mais je trouve cet hôtel dangereux pour
vous et pour moi. Je prendrai logis près de vous, non avec vous.»

Il frappa à la maison voisine, occupée par un bachelier de prime
barbe, dont la femme brune, belle, gracieuse et de même âge, aimait
son mari autant qu'elle en était aimée. Six des marchands, pour ne
pas laisser Grimaud sans compagnie, voulurent partager son hôtel. Le
bachelier et la dame vinrent à leur rencontre, et les accueillirent en
gens des mieux appris. Les chevaux, conduits à l'étable, furent
abondamment fournis de litière, d'avoine et de foin; l'hôte reçut la
lance, l'écu et le heaume du chevalier; la dame prit son épée et le
conduisit dans une belle chambre où elle le désarma, prépara l'eau
chaude dont elle voulut elle-même laver son visage et son cou noirci
et camoussé par les armes et les luttes précédentes; elle l'essuya
avec une toile blanche et douce, puis lui mit sur les épaules un
manteau vert fourré d'écureuil, pour prévenir le passage trop subit du
frais à l'excessive chaleur. Alors le chevalier monta au solier: avant
de penser à reposer, il alla s'appuyer sur la fenêtre, pour recevoir
le vent frais; car on était en été, et la chaleur était grande.

Comme il laissait courir son regard çà et là, il aperçut un clerc aux
cheveux roux, mais élégamment vêtu, qui allait et venait devant
l'hôtel du prud'homme. La jeune épouse du vieillard avança bientôt la
tête, et le clerc, après lui avoir témoigné l'intention de passer la
nuit avec elle, s'éloigna. Grimaud vint alors prendre place au souper
plantureux et bien servi. Les nappes ôtées, ils allèrent, le
bachelier, les six marchands et Grimaud, promener dans le jardin,
pendant que la dame faisait dresser les lits dans une chambre du
rez-de-chaussée dont la porte et les fenêtres s'ouvraient comme on
voulait sur la rue. Cela fait, elle rejoignit les hôtes dans le
jardin. «Tout,» leur dit-elle, «est prêt, et vous pourrez aller
reposer quand il vous plaira.» On donna de nouveau pâture de blé aux
chevaux, et le bachelier se sépara d'eux. Grimaud fit un premier
somme, se vêtit, vint à la fenêtre et écouta si tout dans la rue était
tranquille.

Il était alors environ minuit. Grimaud ne fut pas longtemps sans
entendre le clerc frapper à la porte où reposait la dame de l'autre
hôtel. Il la vit sortir en chemise, le corps seulement enveloppé d'un
léger et court manteau. Aussitôt ils s'embrassèrent, firent leur
volonté l'un de l'autre sur la voie même, avant de rentrer ensemble
dans la maison. Peu de temps après qu'ils eurent fermé la porte sur
eux, Grimaud entend des cris perçants, des gémissements étouffés. Il
prend son épée et sort sans être aperçu de personne. Le bruit
augmente, on entend crier: «Au larron! au larron!» Et cependant le
clerc, monté au solier et n'osant revenir par où il était entré,
s'élançait par la fenêtre sur la voie. Mais un des marchands l'avait
prévenu et avait tenté de le frapper de son bâton; le clerc venait
d'esquiver le coup quand Grimaud courut à lui l'épée nue: l'obscurité
de la nuit ne lui permettant pas de bien distinguer le clerc, il
l'atteignit seulement au talon, qu'il sépara du pied et qu'il ramassa,
pendant que le clerc, surmontant la douleur de sa blessure,
s'éloignait à toutes jambes; Grimaud, de son côté, rentra dans son
logis, se recoucha et dormit jusqu'au jour.

Au matin, les marchands furent grandement surpris en voyant deux de
leurs compagnons blessés, le corps et la gorge ensanglantés et près de
rendre l'âme. Leurs trousses avaient été ouvertes, mais non vidées,
parce que le temps avait fait défaut au larron qui les avait aussi
cruellement traités. Quel était le coupable? Comment, dans une maison
aussi honorablement connue, avait-on pu préparer un pareil guet-apens?
On se perdait en soupçons, en conjectures. Un malfaiteur était sorti
de la maison en entendant les cris: _Au larron!_ il avait été vu, et
l'un des marchands l'avait frappé: le prévôt, le châtelain, toléraient
donc des larrons dans la ville: qui maintenant voudrait y séjourner,
quand on y commettait impunément de pareils crimes? Le châtelain,
personne fort honnête et fort loyale, ressentait un profond chagrin;
mais nul indice ne le mettait sur la trace des malfaiteurs.

Grimaud dit au châtelain: «Si vous m'en croyez, sire, vous ferez
passer devant le corps des trois victimes tous les gens de cette
ville, sans exception. Quand le tour des coupables arrivera, on ne
doit pas douter que les plaies qu'ils ont faites ne se rouvrent et ne
saignent de nouveau.--Je ferai,» dit le châtelain, «ce que vous
demandez.»

Tous les habitants, sans exception d'âge ou de sexe, furent avertis de
se rendre sur la place où les corps étaient exposés. À mesure qu'ils
passaient, Grimaud leur faisait tourner les talons, sans donner raison
de cette action. Quand tous les bourgeois furent passés: «C'est
maintenant,» dit Grimaud, «le tour des clercs.» On les avertit, et le
clerc roux eut beau se cacher et feindre une maladie, il fallut se
présenter comme les autres. Å peine parut-il sur la place que les
plaies des morts crevèrent et répandirent des ruisseaux de sang.
Grimaud s'approcha et lui fit mettre à nu les pieds. «Pourquoi
n'avez-vous qu'un talon?--Parce,» dit l'autre, «que je me suis coupé
par mégarde en fendant une bûche.--Vous mentez,» répond Grimaud, «vous
l'avez perdu au moment où vous veniez de sauter d'une fenêtre, à telle
enseigne que je l'ai recueilli; le voici.» On rapprocha le talon du
pied qui l'avait perdu, et le clerc, ne pouvant plus dissimuler,
avoua tout ce qu'il avait fait. «Quelle était donc ton intention,
traître roux?--De tuer tous les marchands, d'emporter ce qu'ils
possédaient, et de passer en terres lointaines avec la dame qui
m'avait donné son amour.»

«--Je te sais bon gré de tes aveux,» reprit le châtelain, «mais
dis-moi, le maître et la dame de la maison savaient-ils et
approuvaient-ils ce que tu entendais faire?--Ni l'un ni l'autre,» dit
le clerc. «Il n'y a pas au monde de meilleur homme que le mari; quant
à sa femme, elle a mis tout en usage pour me détourner de mes projets.
Je fus même obligé de la menacer de mort si elle en parlait à
personne; et c'est pour avoir, en se retirant, poussé de grands
gémissements, que l'éveil fut donné et que les cris me forcèrent à
prendre la fuite.»

«Il ne reste plus,» dit le châtelain, «qu'à faire bonne justice.» On
amena un roncin vigoureux; le clerc fut étroitement lié à la queue,
traîné par les rues de la ville et à travers champs, jusqu'à ce que
ses membres, détachés l'un après l'autre, fussent jetés et dispersés
çà et là. Quant à la dame, elle fut enfermée dans une tour pour le
reste de ses jours. Le prud'homme conserva le bon renom qu'il
méritait; on enterra les trois marchands tués, on pansa ou guérit les
autres; et, comme il y avait sur le rivage de la mer, à sept lieues de
Methonias, un navire qui les attendait pour les transporter en
Grande-Bretagne, Grimaud accepta l'offre qu'ils firent tous de le
conduire. Les marchands, en prenant congé de leur hôte, lui laissèrent
pour marquer leur reconnaissance un des chevaux que les larrons de la
forêt avaient abandonnés. Grimaud entendit la messe, sella son cheval,
et revêtit ses armes à l'exception du heaume (car en ce temps-là les
chevaliers ne se mettaient pas en chemin sans être armés). Puis il
prit congé de son hôte et du châtelain, que Grimaud reconnut pour un
proche parent, et qui lui avait fait le meilleur accueil du monde.

Ils trouvèrent la nef sur le rivage et se mirent en mer. Les premières
journées furent belles: un vent favorable les fit passer devant l'île
d'Ipocras, et côtoyer sans danger la roche du Port-Périlleux. Mais au
sixième jour une forte tempête les jeta violemment sur la côte de
l'île qu'on appelait _Onagrine_.

L'île Onagrine était habitée par Tharus le grand, un géant féroce qui
n'avait pas moins de quatorze pieds à la mesure de ce temps, et avait
voué aux chrétiens une haine implacable; si bien qu'il faisait mourir
tous ceux qu'il soupçonnait de tenir à la foi nouvelle.

Il avait enlevé la fille du roi Résus d'Arcoménie, la belle Recesse,
qui gémissait d'être contrainte à recevoir ses caresses, et soupirait
après le jour qui la délivrerait de ce monstre. Autant les habitants
de l'île abhorraient le géant Tharus, autant ils aimaient et
plaignaient la belle et vertueuse Recesse. Des fenêtres de son
château, Tharus vit la nef des marchands que les flots poussaient
violemment au rivage. Il se leva, demanda ses armes, la peau de
serpent qui lui servait de heaume, sa masse, un faussart et trois
javelots. Dans cet attirail il alla défier Grimaud qui ne perdit pas
un instant pour lacer son heaume et monter à cheval. L'issue du
combat, longuement raconté, mais dont les vives couleurs sont autant
de lieux communs de ces sortes de descriptions, se termina, comme on
le pense bien, par la mort de Tharus et la délivrance des insulaires,
dont la plupart, suivant l'exemple de la princesse Recesse,
demandèrent et reçurent le baptême. La dame conserva son nom, qui
répondait au sens de _Pleine de bien_; et quant aux autres, chacun
trouva le nom qu'il devait désormais porter tracé dans la paume de sa
main. Il y eut pourtant un certain nombre de païens qui refusèrent le
baptême. Ils firent même une guerre cruelle aux nouveaux chrétiens,
comme on le dira plus tard dans les autres branches du roman.

La dame n'avait pas vu son vaillant libérateur sans éprouver le désir
d'en être aimée; et tout porte à croire que Grimaud eût répondu
volontiers à ce qu'elle attendait de lui, s'il ne se fût souvenu qu'il
venait de lui servir de parrain. Voici comment elle lui raconta son
histoire.

«Parrain,» dit-elle, «mon père, le roi Résus, était allé visiter un de
ses frères en Arphanie, quand il survint dans notre terre d'Arcoménie
une grande flotte de gens de Cornouaille, sortis de la race des géants.
On ne leur opposa pas de résistance. Tharus, un d'entre eux, m'ayant
aperçue sur le bord de la mer comme je m'ébattais avec mes compagnes,
m'enleva, et, charmé de ma beauté, de ma jeunesse, me conduisit bientôt
dans cette île Onagrine dont il avait hérité après la mort de son oncle,
vaincu et tué par le duc Nascien d'Orbérique[99]. Il fallut me résigner
à lui servir de concubine, et à feindre des sentiments bien opposés à
ceux que j'avais réellement. Car, on le dit en commun proverbe: Souvent
déchausse-t-on le pied qu'on aimerait mieux trancher. Vous m'avez
délivrée de ce tyran détesté; mais maintenant que vais-je devenir?
Comment retourner vers mon père, qui ne me pardonnera pas d'avoir
quitté le culte de ses idoles? Comment demeurer ici, quand les habitants
ne m'ont pas fait hommage, et quand je ne suis pas souveraine par droit
héréditaire? Ils ne me porteront révérence qu'autant qu'il leur plaira,
et ne choisiront pas sans doute une femme pour être leur reine. Ah! si
je pouvais compter sur un vaillant et hardi chevalier qui partageât mes
honneurs, je tremblerais moins pour l'avenir.»

[Note 99: Voyez plus haut, page 274.]

Grimaud la consola de son mieux. Il réunit ensuite les nouveaux
chrétiens devant le palais, et leur fit jurer de reconnaître pour leur
souveraine la princesse Recesse, qui reçut leur hommage, et dès lors
cessa de craindre. Grimaud et les marchands prirent congé d'elle, et
après quelques jours de traversée, abordèrent sur les frontières de
Norgalles, en vue de la fameuse _Tour des Merveilles_.

«En quelle contrée abordons-nous?» demanda Grimaud aux six marchands.
«Sire,» répondit l'un d'eux nommé Antoine, «nous sommes à l'entrée du
Northumberland et à la sortie de Norgalles, là où commence le duché de
Galeford, dont le château principal est à la distance de quatre lieues
galloises.--Galeford?» répéta Grimaud, «mais comment savoir si c'est
la ville de ce nom que je cherche?--C'est bien elle,» reprit Antoine,
«car en toute la Grande-Bretagne il n'y a pas d'autre château du même
nom.--Montons donc sur-le-champ, car j'ai la plus grande envie d'y
arriver.»

Ils chevauchent entre deux vallons au milieu de beaux arbres qui
abritaient le plus épais pâturage; cette verdure ombragée s'étendait
de deux journées dans le Northumberland et de trois journées dans le
Norgalles. Une montagne la séparait du château de Galeford. Avant
d'arriver, ils rencontrèrent plusieurs chevaliers qu'ils reconnurent
d'abord comme chrétiens, puis comme attachés aux nouveaux rois de la
contrée. Le premier d'entre eux était Clamacide, un des barons de
Sarras, devenu sénéchal de Northumberland. Ils firent un récit mutuel
des incidents qui leur étaient survenus, comment la cité de Sarras
était prise et celle d'Orbérique assiégée; comment Nascien était
devenu roi de Northumberland, Célidoine roi de Norgalles et époux de
la fille du roi Label; comment Mordrain avait été _Mehaignié_ et
devait attendre pour sa guérison l'avénement du dernier de sa race;
comment enfin Énigée, femme de Joseph, avait mis Galaad au monde, et
la reine Sarracinthe Éliézer, alors dans sa onzième année. Ces récits
émerveillèrent Grimaud, qui se réjouit de tout ce qu'on lui apprit du
jeune Éliézer. La rencontre de Grimaud avec la reine Sarracinthe,
avec Éliézer, avec Nascien, Célidoine et le roi Mehaignié ne fut pas
moins arrosée de douces larmes. Il fut convenu qu'Éliézer demanderait
à ses parents la permission de retourner en Orient avec Grimaud et
l'armée que le roi Mordrain, onze ans auparavant, avait conduite en
Bretagne. La reine Sarracinthe consentit avec douleur au départ de son
fils. Puis toute la compagnie se rendit à l'ermitage où était déposé
le roi Méhaignié, lequel confirma les projets de Grimaud et fit entre
Éliézer et lui le partage de ses domaines de Syrie. Grimaud, quoique
fils naturel, eut le royaume du roi Label, c'est-à-dire l'ancien pays
de Madian, auquel fut réuni le duché d'Orbérique, ancien fief de
Nascien. Éliézer, armé chevalier devant le roi Méhaignié, fut roi de
Sarras qu'ils allaient reconquérir.

Nous les laisserons retourner en Orient, chasser les Égyptiens, tuer
le roi Oclefaus-Seraste et ses deux fils, recevoir enfin l'hommage des
habitants de Sarras, d'Orbérique et de Madian. Si nous entendons
encore parler d'eux, ce sera dans les autres branches du cycle[100].

[Note 100: Ce curieux épisode de Grimaud, emprunté à quelque récit
oriental, est omis dans la plupart des manuscrits du Saint-Graal. Je
ne l'ai même reconnu que dans le nº 2455.]



VII.

MOÏSE, SIMÉON ET CANAAN.--LES TOMBES DE FEU.--LES ÉPÉES DRESSÉES.


Josephe, en quittant le roi Méhaignié, poursuivit le cours de ses
prédications. Le père, le fils et les Juifs convertis qui les avaient
suivis en Occident s'arrêtèrent d'abord dans une ville nommée
Kamaloth[101], et tel fut l'effet de leurs exhortations, que tout le
peuple de la province demanda et reçut le baptême. Le roi Avred le
Roux (Alfred), n'osant résister au mouvement général, feignit d'être
lui-même converti, et, pour mieux tromper Josephe, reçut le baptême de
sa propre main. Mais à peine les chrétiens avaient-ils quitté la ville
pour continuer leurs prédications, en laissant dans Kamaloth douze
prêtres chargés d'entretenir la bonne semence, que le méchant Avred
jeta le masque, renia son baptême et contraignit ses sujets à suivre
son coupable exemple. Les douze prêtres voulurent résister: on les
saisit, on les attacha à la grande croix que Josephe avait fait élever
près de la ville; ils furent battus de verges, puis lapidés par les
mêmes gens qui, peu de temps auparavant, avaient confessé la religion
nouvelle. Ce crime ne pouvait rester impuni. Comme il revenait de
couvrir de boue la croix nouvelle, Avred rencontra sur son chemin sa
femme, son fils et son frère: aussitôt, saisi d'une fureur infernale,
il se jeta sur eux et les étrangla tous trois, en dépit des efforts du
peuple pour les arracher de ses mains. Puis, courant comme un forcené
parmi les rues, il arriva devant un four nouvellement allumé et
s'élança dans le brasier ardent, qui réduisit en cendres son corps
maudit. Effrayés de ce qu'ils venaient de voir, les gens de Kamaloth
ne doutèrent plus du pouvoir du Dieu des chrétiens, et s'empressèrent
d'envoyer des messagers à Josephe pour le prier de leur pardonner et
de les relever de leur apostasie. Josephe revint donc sur ses pas, les
arrosa tous d'eau bénite, reçut de nouveau leur promesse de vivre et
mourir chrétiens, et, jetant les yeux sur la croix encore souillée du
sang des douze martyrs et de la boue qu'on leur avait jetée: «Cette
croix,» dit-il, «sera désormais appelée la _Croix Noire_, en souvenir
de la noire trahison d'Avred le Roux.» Le nom est jusqu'à présent
demeuré. Avant de s'éloigner une seconde fois de Kamaloth, Josephe
institua un évêque et fit construire une belle église sous
l'invocation de saint Étienne martyr.

[Note 101: Aujourd'hui Colchester, à l'extrémité du comté de Sussex.
C'est l'ancienne _Camulodunum_.]

Ici notre romancier se reprend au poëme de Robert de Boron[102].
Durant les courses de Josephe à travers les provinces de la
Grande-Bretagne, il arriva que les provisions vinrent à faire défaut,
et que ses compagnons sentirent les angoisses de la faim. Josephe fit
arrêter l'arche et disposer la table carrée au milieu d'une plaine.
Après avoir dit ses oraisons, il posa le saint vaisseau au milieu de
la table, et s'assit le premier en invitant les chrétiens à suivre son
exemple, pour savourer la divine nourriture réservée à tous ceux dont
les pensées demeuraient pures et chastes.

[Note 102: Voyez plus haut, pp. 143-146.]

Josephe avait eu soin de laisser entre son père et lui l'espace d'un
siége vide. Bron se plaça près de Joseph et tous les autres à la
suite, d'après leur rang de parenté, la table s'étendant d'elle-même
en proportion de ceux qui méritaient d'en approcher. Un seul des
parents de Joseph ne put trouver où s'asseoir; il se nommait Moïse. Il
eut beau aller d'un côté à l'autre, il n'y avait puisqu'un seul siége
à occuper, celui qu'avaient laissé entre eux les deux Joseph.
«Pourquoi ne m'assoirais-je pas là?» se dit-il; «j'en suis aussi digne
que personne.» Cependant Josephe avait posé devant lui le Graal,
qu'une toile recouvrait des trois côtés opposés à son visage; il
sentit l'arrivée de la grâce, et tous les chrétiens assis ne tardèrent
pas à la partager et à la savourer dans un respectueux silence.

Moïse avança d'un pas: comme il se disposait à prendre le siége vide,
Josephe le regarda avec une surprise partagée par les autres chrétiens
que leurs péchés privaient de la grâce. Ceux qui étaient assis virent
alors trois mains sortir d'un blanc nuage, ondoyant comme un drap
mouillé; l'une de ces mains prit Moïse par les cheveux, les deux
autres par les bras; ainsi fut-il soulevé en haut: alors, tout à coup,
entouré de flammes dévorantes, il fut transporté loin de la vue des
convives. L'histoire dit qu'il fut conduit dans la forêt d'Arnantes
(ou Darnantes), et que son corps y demeura au milieu des flammes, sans
en être consumé.

Le châtiment de Moïse ne troubla pas le bonheur dont jouissaient les
convives, au nombre de soixante-dix. À l'heure de tierce, dès qu'ils
revinrent à eux-mêmes, ils ne manquèrent pas, en se levant, de
demander à Josephe ce que Moïse était devenu. «Ne m'interrogez pas;
vous le saurez plus tard.--Au moins,» dit Pierre, «expliquez-nous
comment cette table, qui semble faite pour treize convives, s'étend en
proportion du nombre de ceux qui se présentent.--Elle s'étend,» répond
Josephe, «en faveur de quiconque est digne de s'y asseoir. Celui qui
doit siéger près de moi sera vierge et sans impureté; les autres
doivent rester libres de tout péché mortel. La place vide représente
celle que Judas occupait à la Cène. Après son crime, personne ne l'a
remplie avant que Matthias n'en fût jugé digne. Notre-Seigneur, en me
choisissant pour porter sa parole dans certaines contrées, à l'exemple
des apôtres, m'a donné en garde le saint vaisseau dans lequel son
divin corps est journellement sacré et sanctifié. Plus tard, au temps
du roi Artus, sera établie une troisième table pour représenter la
Trinité.»

Ils continuèrent leur route vers l'Écosse, traversèrent de belles
forêts et atteignirent une grande plaine arrosée d'un vivier limpide.
Alors ils eurent faim, et Josephe les avertit de se mettre tous en
état de recevoir la grâce, petits et grands, justes et pécheurs. Puis,
s'adressant à Alain le Gros, le plus jeune des fils de Bron, il lui
ordonna d'aller tendre un filet sur le vivier. Alain obéit et prit un
grand poisson qui fut aussitôt mis sur la braise et préparé comme il
convenait. Josephe fit mettre les tables et étendre les nappes; ils
s'assirent sur l'herbe fraîche, dans l'ordre accoutumé. «Pierre,» dit
Josephe, «prenez le saint vaisseau, faites avec lui le tour des
tables, pendant que je ferai les parts du poisson.» Dès que Pierre eut
fait ce qui lui était demandé, tous se sentirent remplis de la grâce,
et se crurent nourris des plus douces épices, des plus savoureux mets.
Ils restèrent dans cet état jusqu'à l'heure de tierce.

Bron alors demanda à son neveu ce qu'il entendait faire de ses douze
fils. «Nous saurons d'eux,» répondit Josephe, «quelles sont leurs
dispositions». Les onze premiers souhaitèrent de prendre femmes pour
continuer leur lignée; Alain le Gros seul déclara ne pas vouloir se
marier. C'est lui que le conte appellera désormais le _Riche Pêcheur_,
ainsi que tous ceux qui furent après lui saisis du saint Graal, et
portèrent couronne. Mais cet Alain ne fut pas roi comme eux, et ne
doit pas être confondu avec le roi Alain ou Hélain, issu de Célidoine.
Ajoutons que le vivier dans lequel fut pêché le gros poisson reçut, à
partir de ce jour, le nom de l'_étang Alain_.

Nos chrétiens passent de cette contrée vers les abords de Brocéliande,
que nous devons craindre de confondre avec la célèbre forêt de la
Petite-Bretagne qui portait le même nom, et dont il sera parlé si
souvent dans les autres branches. Près de l'endroit où ils
s'arrêtèrent s'élevait le château de La Roche, autrement nommé
Rochefort. Un païen tout armé se présenta devant Josephe et lui
demanda ce qu'il venait faire, lui et ses compagnons, dans ces
parages. «Nous sommes chrétiens, et notre intention est d'annoncer par
le pays la vérité.--Qu'est-ce que votre vérité?» Josephe alors exposa
les principes de la doctrine chrétienne; le païen, dont l'esprit était
subtil, lui tint tête en cherchant à contester ce qui lui était conté
de Jésus-Christ et de sa douce mère. «Mais enfin,» ajouta-t-il, «si tu
ne mens pas dans ce que tu nous as dit de ton Dieu, je t'offre une
belle occasion de le mettre en évidence. Je vais de ce pas chez mon
frère, atteint d'une plaie jugée incurable par tous les médecins; si
tu parviens à la guérir, je promets de devenir chrétien et de décider
mon frère à suivre mon exemple.--Et moi,» répondit Josephe, «si vous
parlez sincèrement, je promets de rendre à votre frère la meilleure
santé qu'il ait jamais eue.»

Il fit signe à ses compagnons de l'attendre et suivit le cavalier
païen. Arrivés à l'entrée du château, voilà qu'un lion sort de la
forêt voisine, fond sur Agron (c'était le nom du païen) et l'étrangle
comme il eût fait d'un poussin. Josephe continua son chemin sans
paraître ému; mais les gens du pays, qui avaient vu le lion s'élancer
sur Agron, accusèrent Josephe de l'avoir évoqué par ses enchantements;
ils le saisissent, le lient et le conduisent à la forteresse. Comme
ils voulaient le pousser dans une noire prison: «Eh quoi!» leur
dit-il, «je suis venu pour rendre la santé à votre duc Matagran, et
vous me traitez ainsi!» Il avait à peine prononcé ces mots que le
sénéchal du pays s'avance furieux et le frappe de son épée,
précisément à l'endroit où il avait été jadis frappé par l'ange. La
lame se brisa en deux, et le premier tronçon demeura dans la plaie.
«Je suis venu,» dit Josephe, «pour guérir les malades, et c'est vous
qui me blessez! Conduisez-moi soit à votre maître, soit dans le temple
de vos dieux, et vous verrez si vous ne vous êtes pas mépris sur mon
compte.»

On le conduisit au temple, et tout aussitôt il se mit à prêcher la
sainte loi. Le peuple l'écoutait avec attention: «Si,» lui dit-on,
«vous rendez la santé à tous nos infirmes, nous croirons en votre
Dieu.» Josephe se mit alors à genoux et fit une prière fervente; avant
qu'il fût relevé, le tonnerre éclata, une lueur de feu descendit sur
les idoles de Jupin, Mahon, Tervagan et Cahu, et les réduisit en
poudre. Tous ceux qui, parmi les assistants, souffraient de quelque
mal, les boiteux, les aveugles, les borgnes, sentirent qu'ils étaient
délivrés de leurs maux, si bien que c'était à qui demanderait à hauts
cris le baptême.

Matagran, averti de la rumeur, se rendit au temple à son tour: il
avait été, longtemps avant, atteint d'une pointe de flèche qui lui
demeurait en la tête. «Chrétien,» dit-il à Josephe, «je recevrai le
baptême comme toutes ces gens, si tu me guéris et si tu rends la vie à
mon Frère Agron.» Josephe, sans répondre, fait tenir droit le duc
Matagran; il étend les mains autour de sa tête, et fait sur l'endroit
entamé le signe de la croix. On voit aussitôt le fer de la flèche
poindre, sortir, et Matagran s'écrier, transporté de joie, qu'il ne
sent plus la moindre douleur.

Restait Agron dont le corps, déjà séparé de l'âme, lui fut amené.
Josephe haussa la main, fit le signe de la croix, aussitôt on vit les
deux parties séparées de la gorge se rejoindre; Agron se leva et
s'écria qu'il revenait du purgatoire où il commençait à brûler en
flammes ardentes. On conçoit aisément qu'après tant de merveilles, les
deux frères fussent disposés à croire aux vérités de la nouvelle
religion. Pour le sénéchal qui avait blessé Josephe, il vint
humblement demander pardon. Josephe toucha le tronçon de l'épée
demeuré dans la cuisse et le fit sortir de la plaie qui sur-le-champ
se referma. Prenant alors les deux tronçons de la lame: «À Dieu ne
plaise,» dit-il, «que cette bonne épée soit ressoudée, sinon par celui
qui doit accomplir l'aventure du siége périlleux de la Table-Ronde, au
temps du roi Artus; et que la pointe cesse de saigner avant que les
deux parties ne soient rejointes.»

Après avoir ainsi destiné cette épée, Josephe établit des prêtres dans
la contrée, pour y faire le service divin dans une nouvelle église
qu'il dédia à Notre-Dame. Là fut déposée l'épée dans un bel écrin; là
fut aussi mis en terre le frère de Matagran qui ne vécut pas au-delà
de huit jours après sa résurrection[103]. Josephe alors retourna vers
ses compagnons, arrêtés sur la rivière de _Colice_, et leur raconta
toutes les merveilles que Dieu venait d'opérer par son ministère.

[Note 103: Mais, avant de mourir, «Matagran fist mettre en escrit
toutes les paroles que Josephe destinoit de l'espée; et par ce
furent-eles sceues d'oir en oir, et sont encoires jusc'à jourd'ui.»
(Ms. 2453, fº 313.)]

Cette rivière de Colice tombait dans un bras de mer et portait de
grands vaisseaux. Elle traversait la forêt de Brocéliande et fermait
la voie devant eux. Comment la traverser? «Vous avez,» dit Josephe,
«passé de plus grandes eaux. Mettez-vous en prières, et le Seigneur
viendra à notre aide.» Ils se jetèrent à genoux, le visage tourné
vers l'Orient. Bientôt ils voient sortir de la forêt de Brocéliande un
grand cerf blanc, portant au col une chaîne d'argent, et escorté par
quatre lions. Josephe fait un salut en les voyant: le cerf s'avance
vers la Colice, et la passe tranquillement ainsi que les lions, sans
que leurs pieds soient plus mouillés que s'ils eussent traversé une
rivière glacée.

Josephe dit alors: «Vous tous mes parents, qui êtes de la Table du
Saint-Graal, suivez-moi; que les pécheurs seuls attendent un nouveau
secours.» Il suivit la ligne que le cerf avait tracée sur la rivière
en la traversant, et parvint le premier de l'autre côté du rivage, où
tous ses compagnons le rejoignirent, à l'exception des deux grands
pécheurs, Siméon et Canaan.

Or, ce Canaan avait douze frères, qui tous supplièrent Josephe de ne
pas le laisser ainsi abandonné. Josephe, cédant à leurs prières,
repassa la Colice et prit par la main les deux retardataires. Mais, en
dépit de son exemple et de ses exhortations, il ne put les décider à
poser le premier pied sur les eaux, si bien qu'il dut revenir seul à
l'autre bord. Heureusement, en apparence, un vaisseau monté par des
marchands païens passa devant eux. Canaan et Siméon les prièrent de
les prendre sur leur navire pour les transporter de l'autre côté. Les
païens consentirent à les déposer près des autres chrétiens: mais à
peine étaient-ils débarqués qu'une tempête s'éleva; un horrible
tourbillon de vent engloutit le vaisseau et ceux qui le montaient.
«Dieu,» dit alors Josephe, a puni ces païens, apparemment parce qu'ils
nous ont ramené deux faux chrétiens, indignes de rester dans notre
compagnie.»

Puis il leur donna l'explication du grand cerf qu'ils avaient vu.
«C'est,» dit-il, «l'image du Fils de Dieu, blanc parce qu'il est
exempt de souillure. La chaîne de son cou rappelle les liens dont fut
attaché Jésus-Christ avant de mourir: les quatre lions sont les quatre
Évangélistes.»

La forêt de Darnantes confinait à celle de Brocéliande. Les chrétiens
s'engagèrent dans ses détours, et arrivèrent devant un hôpital de
construction très-ancienne. C'est là qu'avait été transporté le corps
de Moïse, et mis dans une tombe de pierre ardente, d'où s'échappaient
des flammes dont la chaleur se répandait à grande distance. «Ah!
Josephe,» s'écria le malheureux, quand il le vit arriver, «ah! digne
évêque de Jésus-Christ, prie notre Seigneur d'adoucir un peu mes
souffrances; non de les terminer, car il ne sera donné de me délivrer
qu'à celui qui, sous le règne d'Artus, occupera le siége périlleux de
la Table-Ronde.» La prière de Josephe fit descendre sur la tombe de
Moïse une pluie bienfaisante qui amortit la violence des flammes, au
point de diminuer de moitié les souffrances du pauvre pécheur. Josephe
et ses compagnons poursuivirent leur voyage. Après avoir reposé dans
une belle plaine, ils allèrent le lendemain de grand matin à la grâce,
c'est-à-dire à la Table du Graal, où tous furent largement repus, à
l'exception de Canaan et de Siméon, le père de Moïse. Cette exclusion
les rendit encore moins dignes d'y participer, par l'envie qu'ils
conçurent aussitôt contre les bons chrétiens, et par leur désir de
tirer une odieuse vengeance de leurs frères. «N'est-ce pas,» se
dirent-ils, «une honte insupportable d'être ainsi privés seuls d'une
faveur prodiguée à nos frères et à tant d'autres?--Qu'ils se gardent
de moi,» reprit Canaan, surtout mes frères, car je suis bien résolu de
ne pas laisser passer la première nuit sans les frapper.--Et moi,» dit
Siméon, «c'est à Pierre, mon cousin, que je m'en prendrai.--Tu feras
bien,» dit Canaan. «Le premier de nous qui aura fini attendra l'autre
sous le figuier que tu vois de ce côté du champ.»

La nuit vint: quand Canaan crut ses frères plongés dans le premier
sommeil, il s'approcha, un couteau à pointe recourbée dans la main.
Tous les douze furent frappés et mis à mort. Pendant qu'il revenait
tranquillement s'asseoir sous le figuier, l'odieux Siméon, armé d'une
pointe envenimée, s'approchait de Pierre endormi, et voulait le
frapper au milieu du corps; mais le couteau alla seulement percer
l'épaule, si bien que Pierre éveillé ne le laissa pas redoubler et se
mit à crier: _Au secours!_ de toutes ses forces. On accourut, on
arriva: «Qu'avez-vous, Pierre?--Vous le voyez au sang qui coule de ma
blessure; c'est Siméon, je l'ai reconnu, qui est ainsi venu pour me
tuer.» On cherche Siméon, on le joint; il n'hésite pas à reconnaître
son crime; il avait voulu tuer Pierre. Autant en dit Canaan quand, à
la vue des douze frères étendus sans vie, les autres chrétiens
demandèrent s'il n'était pas le meurtrier. «Oui, je ne pouvais les
souffrir plus favorisés que je ne l'étais de la grâce et de la Table
du Graal.» Conduits devant Josephe, Bron, le Riche Pêcheur et les
autres, tous dirent qu'il fallait en faire rigoureuse justice. Ils
furent condamnés à être enterrés vivants, à la place même où le crime
avait été commis.

La première fosse fut creusée pour Siméon. Comme on l'y conduisait,
les mains liées derrière le dos, le ciel tout à coup s'obscurcit, des
hommes en feu traversèrent les airs, puis vinrent saisir Siméon et
l'emportèrent loin de là, sans que les autres chrétiens pussent savoir
dans quel lieu il allait être déposé.

Canaan fut à son tour conduit à la fosse qui lui était destinée. On le
recouvrit de terre, et comme il en avait déjà jusqu'aux épaules, il
témoigna un si profond repentir de son forfait qu'il n'y eut personne
qui n'en fût ému. «Ah! sire Josephe,» s'écriait-il, «je suis le plus
grand criminel du monde; il n'est pourtant aucun péché, si grand qu'il
soit, que notre Dieu ne pardonne comme un père à son enfant, s'il voit
que l'enfant en ait un véritable repentir. Que mon corps soit
tourmenté, que mes douleurs se prolongent au-delà de la mort, mais que
mon âme ne soit pas éternellement condamnée au séjour des réprouvés!
Et vous, mes parents, mes anciens amis, de grâce déliez-moi les mains,
et consentez à ensevelir les douze frères que j'ai immolés, autour de
ma tombe. Peut-être leur innocence protégera-t-elle mon iniquité:
peut-être les lettres que vous tracerez sur les pierres
inviteront-elles les voyageurs à prier pour eux et pour moi!»

Josephe et les chrétiens furent touchés de son repentir et firent ce
qu'il désirait. On l'ensevelit les mains déliées, on creusa douze
fosses autour de la sienne, on y enferma ses douze frères, et chacune
des fosses fut fermée d'une grande pierre sur laquelle on traça le nom
des victimes; sur celle de Canaan fut écrit: _Ci-gist Canaan, né de la
cité de Jérusalem, qui par envie mit à mort ses douze frères._

Josephe dit alors: «Nous avons oublié une chose importante: les treize
frères que nous venons d'inhumer avaient porté les armes et fait en
mainte occasion preuve de vaillance et de prud'homie; il conviendrait
d'indiquer sur la pierre de leur tombeau qu'ils avaient été
chevaliers. Vous y déposerez leurs épées, et sachez qu'il ne sera
donné à personne de les déplacer.»

On fit ce que Josephe demandait, et, le lendemain, ils furent bien
émerveillés quand ils virent les épées se tenir dressées sur la pointe
de la lame, sans que personne y eût touché. Pour la tombe de Canaan,
ils la virent brûler comme ferait une bûche sèche jetée sur un brasier
enflammé. «Ce feu,» dit Josephe, «durera jusqu'au temps du roi Artus,
et sera éteint par un chevalier qui, bien que pécheur, surmontera en
chevalerie ses compagnons. En raison de sa prouesse, et malgré le
honteux péché dont il sera souillé, il lui sera donné d'éteindre les
flammes de ce tombeau. On le nommera Lancelot; par lui sera engendré
en péché le bon chevalier Galaad, qui, par la pureté de ses moeurs et
la grandeur de son courage, mettra fin aux temps aventureux de la
Grande-Bretagne.»

C'est ainsi que Josephe se plaisait à indiquer ce qui plus tard devait
arriver, en montrant comment les choses étranges dont ils étaient
témoins devaient se lier à ce que verraient les hommes d'un autre âge.
Quand il invita ses compagnons à reprendre leur voyage et leurs
prédications, un d'entre eux, le prêtre Pharan, demanda la permission
de rester auprès des tombes, d'ériger là une chapelle, et d'y offrir
chaque jour le saint sacrifice, en appelant sur l'âme de Canaan la
miséricorde divine. La chapelle, aussitôt commencée, fut achevée quand
le sire de la contrée, le comte Basain, se convertit à la foi
chrétienne. Elle est encore aujourd'hui telle que Pharan l'avait
élevée.



VIII.

AVENTURES DE PIERRE. SON ÉTABLISSEMENT.


Pierre, dont jusqu'à présent le romancier avait à peine parlé, va
maintenant jouer dans les récits un rôle qui semble devoir quelque
chose à la légende de Tristan.

Siméon l'avait frappé d'un glaive empoisonné: sa plaie, au lieu de se
fermer, s'ouvrait plus grande et plus douloureuse de jour en jour. Il
ne put suivre Josephe dans ses derniers voyages, et fut contraint de
s'arrêter près de la tombe de Canaan, déjà gardée par le prêtre
Pharan, qui connaissait assez bien l'art de guérir. Comme on ne
supposait pas que le fer dont il avait été frappé fût empoisonné, on
n'eut pas recours au véritable remède, si bien que, le mal s'aggravant
tous les jours, Pierre dit à Pharan: «Je vois, bel ami, que je ne
guérirai pas ici; Dieu veut sans doute que je visite un autre pays
pour y recouvrer la santé. Veuillez me conduire sur le bord de la
mer; elle n'est pas très-éloignée, j'y trouverai peut-être un peu de
soulagement.»

Pharan se mit en quête d'un âne sur le dos duquel il posa son pauvre
ami. Ils atteignirent le rivage et ne trouvèrent à bord qu'une légère
nacelle, dont la voile était tendue et prête à prendre le large.
Pierre rendit grâce à Notre-Seigneur: «Beau doux ami,» dit-il,
«descendez-moi et me transportez dans cette nacelle; elle me conduira
à la grâce de Dieu, et sans doute où je trouverai la fin de mes
maux.--Ah! sire,» répond Pharan, «voulez-vous affronter la mer, faible
et souffrant comme vous êtes? Au moins laissez-moi vous
accompagner.--Posez-moi d'abord dans la nacelle,» répond Pierre; «puis
je vous dirai ma volonté.»

Pharan, tout en pleurant, le prit dans ses bras et le transporta dans
la nacelle, le plus doucement qu'il put: «Grand merci, beau doux ami,»
dit Pierre, «vous avez fait ce que je vous avais demandé: maintenant,
j'ai le désir de m'éloigner seul. Retournez à votre chapelle, vous
prierez Notre-Seigneur de procurer ma guérison. Si vous voyez Josephe,
dites-lui que j'eus de bonnes raisons de m'éloigner de lui. Le coeur
me le dit: je retrouverai la santé aux lieux où Dieu va me conduire.»

Pharan sortit de la nacelle en pleurant. Le vent aussitôt enfla la
voile: Pharan la suivit des yeux, tant qu'il put l'apercevoir dans le
lointain; puis il remonta sur son âne et retourna tristement à la
chapelle, en songeant aux dangers de Pierre, au peu d'espérance qu'il
avait de jamais le revoir.

Pendant quatre jours, la nacelle vogua rapidement sur les flots sans
qu'elle parût approcher d'aucune terre. Le cinquième jour, Pierre,
épuisé de faim, souffrant de lassitude, s'endormit. On était au temps
des plus grandes chaleurs, et, pour être mieux à son aise, il avait à
grand'peine quitté sa cotte et sa chemise, quand la nacelle s'arrêta
devant une île dans laquelle, à peu de distance du rivage, s'élevait
un grand château, demeure ordinaire du roi Orcan. C'était, au jugement
des païens, un des plus forts chevaliers de son temps.

Comme la nacelle touchait à la rive, la fille du roi, belle et
avenante, y vint prendre le frais et s'ébattre avec ses compagnes.
Elle approcha de la barque et fut grandement surprise d'y trouver un
homme nu et endormi. En voyant la plaie qui lui rongeait le haut de
l'épaule: «Voyez,» dit-elle, «la pâleur et la maigreur de cet homme;
comment n'est-il pas mort d'une aussi cruelle blessure? En vérité,
c'eût été grand dommage; malgré sa maigreur, on ne peut méconnaître la
beauté de son corps. Pourquoi ne puis-je le mettre entre les mains du
chrétien que mon père retient en prison, et qui sait comment on guérit
les plus fortes blessures!»

Ces paroles, dites à demi-voix, réveillèrent Pierron, dont grande fut
la surprise en voyant devant sa nacelle plusieurs demoiselles
richement vêtues. La fille du roi, quand il ouvrit les yeux, dit: «Qui
êtes-vous, jeune homme?--Dame, je suis un chevalier chrétien, né à
Jérusalem: je me suis abandonné à la mer, dans l'espoir de trouver un
homme assez sage pour connaître mon mal et le guérir.--Se peut-il,»
reprit la demoiselle, «que vous soyiez chrétien! Hélas! mon père
déteste les chrétiens et ne les souffre pas dans sa terre. Toutefois,
en vous voyant si malade, j'ai grand désir de travailler à votre
guérison. Que ne puis-je vous tenir dans nos chambres! je vous ferais
visiter par un mire de votre créance, qui sans doute trouverait la
médecine qu'il vous faut. Mais, si mon père venait à le savoir, nous
serions perdus, vous et moi.--Ah! demoiselle,» reprit Pierron, «au nom
de votre Dieu, non pour moi, mais en considération de gentillesse et
de franchise, faites-moi parler au chrétien que vous dites.» Quand
elle l'entend si doucement parler, elle regarde ses compagnes, comme
pour savoir leur avis. «Si vous voulez,» dit l'une d'elles, «tant de
bien à cet homme, sa guérison est entre vos mains. Il nous sera facile
à nous toutes de le soulever, de le faire sortir de la nacelle, et de
le transporter à l'entrée de votre jardin; de là, nous le conduirons
au préau, et du préau dans votre chambre[104]. Une fois là, vous
trouverez aisément le moyen d'avertir le chrétien de venir visiter la
plaie de ce dolent chevalier.»

[Note 104: Cette distribution d'une grande habitation, le jardin, le
préau et les appartements, n'est pas sans quelque rapport avec nos
maisons dont le jardin s'ouvre devant les fenêtres par un large gazon,
et se continue plus ou moins loin.]

Alors toutes en même temps le lèvent aussi doucement qu'elles peuvent,
le descendent sur le rivage et l'emportent jusqu'au jardin, du jardin
dans le préau, et du préau à la chambre de la demoiselle, fille du roi.
Elles le couchent dans un lit, pour y reposer autant que ses douleurs le
permettraient. «Comment vous va-t-il?» demandèrent-elles.--«Oh! bien
mal, demoiselles, et sans doute je ne vivrai pas jusqu'à la fin du
jour.--Il n'y a donc pas de temps à perdre.» Et la fille du roi se hâta
d'aller parler au geôlier de son père; elle fit tant auprès de lui,
qu'il lui confia pour quelques heures le chrétien qu'il avait charge de
garder. «Ah! demoiselle,» dit le prisonnier comme on détachait ses
chaînes, «que voulez-vous faire de moi? Que gagnerez-vous à ma mort?--Je
ne veux pas vous faire mourir,» répond-elle; «suivez-moi dans ma
chambre; vous verrez pourquoi je vous fais sortir d'ici.»

Elle marche alors devant lui; quand ils furent arrivés: «Voici,»
dit-elle, «un chrétien que nous avons trouvé sur la rive de mer. Il
est bien malade; si vous pouvez le guérir, je vous ôterai de prison et
vous renverrai comblé de mes dons; car j'ai grande compassion de ses
douleurs.»

Le prisonnier, ravi de pouvoir soulager un homme de sa loi, approche de
Pierre et lui demande s'il est depuis longtemps malade. «Il y a plus de
quinze jours; la plaie que j'ai reçue s'est constamment élargie; les
mires, jusqu'à présent, n'y ont rien entendu.--Demoiselle,» dit le
prisonnier, «faites porter le malade sur le préau, je verrai mieux la
nature de la plaie.» Quand on eut fait ce qu'il demandait, il regarda
avec la plus grande attention la partie malade. «Il y a,» dit-il, «du
venin dans la plaie; il faudrait, pour en être maître, commencer par
l'en séparer. Toutefois ayez bon courage, je promets de vous guérir
avant un mois.» Alors il s'éloigna, chercha çà et là dans le préau les
herbes qu'il voulait employer, les réunit, en fit une apostume qu'il
appliqua sur le mal, et, avant que le mois fût passé, Pierre, revenu
dans sa première santé, parut devant la demoiselle, plus beau que dans
ses plus belles années, quand il était parti de Jérusalem.

Il y avait en ce temps un roi d'Irlande nommé Maraban, vassal du roi
Luce de la Grande-Bretagne. Le jour même où la demoiselle avait trouvé
Pierron, il était venu voir le roi Orcan, vassal comme lui du roi
Luce. Il arriva que le bouteiller d'Orcan, pour se venger d'une
offense, versa du poison dans la coupe du fils de Maraban, de sorte
que le jeune homme en mourut; le roi d'Irlande, persuadé que le venin
lui avait été donné par l'ordre d'Orcan, se rendit à la cour du roi de
la Grande-Bretagne, et demanda justice. Orcan répondit à l'appel, nia
le crime, tendit son gage contre l'accusateur, et déclara qu'il était
prêt à combattre de son corps, ou du corps d'un de ses chevaliers. Il
fit cette réserve, parce que le roi Maraban passait pour le plus fort
jouteur et le plus vaillant qu'on eût vu depuis longtemps. Les gages
furent retenus, les otages livrés et le jour de la bataille fixé.

Alors, voulant connaître s'il y avait parmi ses hommes un champion
plus fort et plus habile que lui, Orcan s'avisa d'un expédient qui
devait l'éclairer sur ce point. Il feignit une grande maladie, et
quand on lui demanda la cause de son mal: «C'est,» dit-il, «une
profonde tristesse. J'apprends que le roi Maraban vient d'envoyer ici
un chevalier qui se vante d'abattre dans une seule journée douze de
mes meilleurs hommes. Il sera tous les matins au point du jour sous
l'arbre du Rond-Pin. Qu'allons-nous faire? Ne trouverai-je personne en
état d'abattre son orgueil; et pourra-t-il, à son retour en Irlande,
se vanter de n'avoir rencontré dans ma terre aucun chevalier assez
hardi pour se mesurer avec lui?--Non assurément,» répondent les
chevaliers; «nous serons demain au nombre de douze au rendez-vous, et
nous pourrions, au besoin, en trouver d'autres pour mettre cet
Irlandais à la raison.»

Le roi les remercia, puis les pria de le laisser dormir. Et quand la
nuit fut venue, il appela son sénéchal. «Faites apporter des armes
déguisées, étendez une couverture sombre sur mon cheval: je veux
sortir avant le point du jour et ne reviendrai que le soir. Si
quelqu'un demande à me parler, dites que je suis trop malade pour
recevoir. Surtout, gardez-vous de dire un mot de ma sortie et de mon
retour.»

Le roi s'arma, monta à cheval, passa le pont du château et atteignit
le Rond-Pin, où il attendit jusqu'à l'heure de prime. Alors arrivèrent
douze chevaliers entièrement armés, à l'exception des lances; car,
dans tous les temps, on en trouvait sous le Pin un grand choix, comme
dans l'endroit le plus ordinairement choisi pour les joutes, les
tournois et les combats. Dès que les chevaux eurent repris haleine,
chacun d'eux saisit un glaive à sa convenance, et, de son côté, le
roi, s'étant mis en mesure, attendit le premier chevalier et l'abattit
à la première course. Le second se présente et va rejoindre le
premier; ainsi des dix autres dont le roi fut assez mécontent de
demeurer vainqueur; car, tout vaillant et vigoureux qu'il fût, il
savait que le roi d'Irlande était encore meilleur champion.
S'adressant alors aux chevaliers désarçonnés: «Seigneurs,» dit-il,
«reprenez vos chevaux, vous êtes pourtant mes prisonniers et je
pourrais disposer de vous comme je l'entends. Allez trouver le roi
Orcan, et rendez-vous à lui. Il saura qui je suis, en apprenant que je
vous ai vaincus; car nous avons fait de compagnie maintes besognes.»

Le roi, après qu'ils furent éloignés, entra, pour ne pas être reconnu,
dans la forêt voisine; et, la nuit venue, il retourna au château,
traversa le jardin et gagna le pied de la tour où l'attendait le
sénéchal. Quand on l'eut désarmé, il se mit au lit et fit entrer les
barons, qui lui demandèrent comment il se portait: «Toujours assez
mal,» répondit-il, «mais j'espère en guérir; ne soyez pas inquiets, et
continuez à faire belle chère.»

Le lendemain il donna audience. Les chevaliers vaincus vinrent
confesser leur mésaventure et se mirent en sa prison.--«Oui,» leur dit
le roi, «je devine quel est ce chevalier. Et j'ai honte pour vous
d'apprendre qu'un seul homme vous ait vaincus. D'autres, je l'espère,
se présenteront et soutiendront mieux l'honneur de ma chevalerie.»
Mais le bruit de la défaite des douze chevaliers, cités comme les plus
braves de la terre d'Orcan, détourna les autres de tenter l'aventure;
si bien que chaque jour le roi, qu'on croyait malade, sortait de grand
matin et revenait le soir, sans avoir combattu et sans que personne
devinât quel était le chevalier du Rond-Pin.

La nouvelle de ces défis et de la victoire du vassal irlandais arriva
jusqu'aux oreilles de Pierre, qui depuis sa guérison vivait
secrètement logé dans les chambres de la fille du roi. «Qu'avez-vous?»
lui dit un jour la demoiselle, «vous êtes plus pensif qu'à
l'ordinaire. N'y aurait-il aucun moyen de vous mettre le coeur plus à
l'aise?--Ce moyen, demoiselle, est à votre disposition.--Parlez, et
vous me verrez prête à le saisir.

«--Je vous dirai donc que le bruit de la prouesse de ce chevalier
d'Irlande m'a mis en grande pensée: et quand j'ai appris que le roi
Orcan avait fait crier un ban pour inviter ses barons à le combattre,
je me suis dit que si tel ban avait été crié dans la terre où je suis
né, je n'aurais pas manqué, pour un royaume, de revêtir mes armes et
d'aller m'éprouver contre lui. C'est pour ne pouvoir le faire
aujourd'hui que vous me voyez si triste et si dolent.»

Alors la fille d'Orcan pensa que si ce chevalier n'était pas de grande
prouesse, il ne parlerait pas ainsi: «Consolez-vous donc, Pierre,» lui
dit-elle, «vous ne manquerez pas la joute pour défaut d'armes ou de
cheval. C'est moi qui vous les fournirai; mais je tremble en pensant
que vous allez courir un grand danger, en vous mesurant contre celui
qui n'a pas jusqu'à présent trouvé de vainqueur.»

Elle ne perdit pas un moment pour lui faire apporter de bonnes armes
et pour s'assurer d'un cheval. Puis elle conduisit Pierre par la main
du préau dans le jardin, en lui indiquant la route à suivre jusqu'au
Rond-Pin. Pierre passa le reste de la nuit dans la forêt voisine; il
ôta le frein et la selle de son cheval, et s'endormit jusqu'au point
du jour. En s'éveillant il revint à son cheval, lui remit le frein et
la selle, laça son heaume, reprit son écu, remonta à cheval et
retourna vers le Pin, où le roi se trouvait déjà, attendant, sans trop
l'espérer, un chevalier qui consentît à se mesurer avec lui.

Après s'être salués, ils s'éloignent et reviennent l'un vers l'autre
avec la rapidité d'un cerf poursuivi par les chiens. Telle est la
violence de leur premier choc que les écus ne les garantissent pas et
qu'ils sentent le fer pénétrer dans leurs chairs blanches et tendres.
Mais le glaive du roi fut brisé, tandis que celui de Pierre fit voler
le roi par-dessus la croupe de son cheval, et tellement étourdi
qu'Orcan ne put de longtemps penser à se relever.

Pierre alors descendit, et tirant du fourreau l'épée: «Chevalier,»
dit-il, «vous avez perdu votre joute; mais peut-être serez-vous plus
heureux à la prise des épées[105].» En même temps, il lève le brand,
et se couvre la tête de l'écu. Le roi se met en garde le mieux qu'il
peut; mais il avait plus besoin de repos que de bataille.

[Note 105: Le combat à pied.]

La lutte fut pourtant longue et opiniâtre. Le sang coula de part et
d'autre; ils s'atteignirent en cent endroits, tous deux grandement
surpris de trouver dans leur adversaire tant de prouesse. Enfin le
roi, épuisé de forces, tomba sans mouvement et baigné dans son sang.
Pierre aussitôt lui arrachant le heaume: «Reconnaissez, chevalier, que
vous êtes vaincu, ou vous êtes mort.--Non,» répond faiblement le roi
en ouvrant les yeux, «tu peux me tuer, non me faire dire une seule
parole dont je puisse rougir moi et tous les autres rois.--Comment!
sire,» dit Pierre, «seriez-vous donc roi couronné?--Oui, vous avez
vaincu le roi Orcan.» Ces paroles portèrent le trouble et le regret
dans le coeur de Pierron. Il tendit au roi son épée: «Ah! sire,»
dit-il, pardonnez-moi; je n'aurais jamais jouté contre vous, si je
vous eusse connu.

«--En vérité,» reprit Orcan, «voici la première fois que le vainqueur
demande grâce au vaincu. Qui êtes-vous donc?--Sire, un chevalier de
terre étrangère, de la cité de Jérusalem. J'ai nom Pierre, et je suis
chrétien. L'aventure m'a conduit dans votre château. J'étais en
arrivant navré d'une plaie envenimée: grâce à Dieu, à votre fille et
au chrétien, votre prisonnier, j'ai recouvré la santé. J'entendis
parler du ban que vous aviez fait crier; votre fille voulut bien me
procurer un cheval et des armes; mais j'ai grand regret d'avoir aussi
mal reconnu le bon accueil que j'ai reçu de votre fille et dans votre
hôtel. Pardonnez-moi de vous avoir combattu.

«--Non-seulement,» dit le roi, «je vous pardonne, mais je vous tiens
de mes meilleurs amis, bien que votre loi me soit odieuse. Maintenant,
j'entends à vous demander un grand service. Consentez à combattre à ma
place le roi Maraban, qui me met en cause pour un méfait que je n'ai
pas commis. Il n'est rien après cela que je ne sois disposé à vous
accorder de tout ce qu'il vous plaira de réclamer de moi. Seulement
vous aurez soin de cacher votre nom et votre créance; car si Maraban
venait à savoir que vous êtes chrétien, il pourrait refuser de jouter
contre un homme d'une autre loi que la sienne.»

Ils revinrent alors au château où le sénéchal, en ouvrant, courut à
l'étrier d'Orcan, puis à celui de son compagnon. Pierre fut conduit
dans la chambre du roi: dès qu'ils furent désarmés, Orcan envoya
quérir sa fille qui, en apercevant Pierron, trembla de tous ses
membres. «Belle fille,» dit le roi, «connaissez-vous cet homme?--Sire,
non: je ne pense pas.--Allons! il ne s'agit plus de feindre, et si
vous l'avez jusqu'à présent bien traité, il faut le traiter cent fois
mieux encore, comme le meilleur chevalier du monde, celui qui m'a
vaincu. Encore m'a-t-il promis davantage, en consentant à devenir mon
champion contre Maraban.» La demoiselle ne cacha pas la joie que lui
causaient ces paroles, et promit d'obéir à son père, en traitant
Pierron du mieux qu'elle pourrait.

Tous les deux étaient couverts de plaies; mais les médecins appelés
déclarèrent qu'il n'y en avait aucune qui ne fût cicatrisée avant un
mois. Or c'était justement dans un mois que le champ devait être
ouvert à Maraban.

Le jour arriva: Orcan et Pierre se rendirent à Londres où se trouvait
déjà Maraban, qui renouvela devant Luce sa première accusation. Le roi
de Bretagne demanda au roi Orcan s'il entendait combattre en personne
ou présenter un champion. Pierre aussitôt s'avança et tendit son gage
que Luce joignit au gage de Maraban.

On ne pouvait deviner dans le palais quel était le chevalier assez
téméraire pour se mesurer contre le roi d'Irlande. On savait seulement
que c'était un des barons du roi Orcan. L'issue du combat prouva que
Pierre n'avait pas trop compté sur ses forces. Après une lutte
acharnée qui dura depuis l'heure de prime jusqu'à none, Maraban fut
renversé; Pierre lui trancha la tête et vint la présenter au roi:
«Sire,» dit-il, «pensez-vous que monseigneur le roi Orcan soit purgé
de l'accusation portée contre lui?--Assurément,» répond Luce, «vous en
avez assez fait pour m'obliger à reconnaître en vous le meilleur
chevalier de notre temps. Aussi suis-je désireux de vous retenir. Y
consentez-vous?--Pour le moment, sire, je dois retourner d'où je
viens.» Luce, dans l'espoir de s'attacher Pierre, avertit Orcan qu'il
viendrait le visiter dans huit jours et qu'il aurait alors besoin
d'entretenir le chevalier vainqueur de Maraban.

Orcan et Pierron, à leur retour, virent arriver au-devant d'eux tous
les hommes de la terre, jonchant de fleurs la voie sur leur passage et
criant: «Bienvenu soit le meilleur de tous les bons, le vainqueur du
roi Maraban!»

Quand ils furent reposés, le roi prenant à part Pierron: «Sire
chevalier, je n'oublie pas ma promesse de ne rien refuser de tout ce
qu'il vous plairait me demander, fût-ce le don de ma couronne.--Grand
merci, sire; je réclamerai de vous une seule chose, elle tournera
mieux à votre profit que vous ne pouvez en ce moment le penser.
Consentez à vous rendre chrétien.» Sans attendre la réponse du roi,
il lui exposa la nouvelle croyance, la fausseté de ses idoles, la
vérité de l'Évangile et les preuves de cette vérité. Si bien qu'après
deux jours d'enseignements, le roi se trouva désabusé, convaincu, et
demanda le baptême. Un ermite, habitant secret de la forêt du
Rond-Pin, le purifia dans les eaux saintes. Tous les habitants de
l'île suivirent un si bon exemple, et personne ne le fit avec plus
d'ardeur que la demoiselle, fille du roi. On changea sur les fonts le
nom d'Orcan en celui de Lamer; et en considération de son premier nom,
l'île qu'il gouvernait ne fut plus, à partir de ce moment, connue que
sous celui d'Orcanie[106].

[Note 106: En anglais: _Orkney_, en français: _Îles Orcades_.]

«Maintenant,» dit le roi Lamer, «j'ai fait, Pierron, ce que vous
m'avez demandé; je réclame à mon tour, beau doux ami, un don de vous;
me l'accorderez-vous?--Assurément, s'il est en mon pouvoir de le
faire.--Or bien, vous connaissez ma fille Camille; elle est née de
rois et de reines: je vous prie de la prendre à femme, et j'entends en
même temps vous saisir de mes terres et de ma couronne. Ainsi
pourrez-vous me rendre le plus heureux des hommes.--Ah! sire,» dit
Pierron, «je n'osais espérer tant de bonheur. J'aimais d'amour votre
belle fille; jamais elle n'en eût rien su, si vous ne m'aviez
auparavant permis de lui en parler.» Le roi lui tendit les bras, ils
se baisèrent sur la bouche en signe de foi mutuelle. Camille fut
aussitôt fiancée à Pierron; puis vinrent le mariage et les noces
auxquelles assista le roi Luce qui, tout en regrettant que Pierre fût
chrétien, espérait toujours qu'il voudrait bien l'accompagner jusqu'à
Londres.

Mais il était loin de penser, en arrivant, que Pierre le sermonnerait
assez bien pour lui faire sentir la vanité des dieux auxquels il
croyait, et la vérité, la bonté de la loi de Jésus-Christ. Luce
consentit à recevoir le baptême, à la condition que Pierre
l'adopterait pour son compagnon d'armes et de chevalerie. Tant que
Pierre vécut, il aima le roi Luce plus que tout autre, et ne laissa
passer aucune occasion de le servir.

Ainsi (dit ici notre romancier) fut chrestienné le roi Luce, et avec
lui tous ses hommes, par les exhortations de Pierre. Messire Robert de
Boron, qui mit, avant nous, ce livre de latin en français, s'y accorde
fort bien, ainsi que la vieille histoire. Toutefois, le livre de Brut
ne le dit pas et ne s'y accorde aucunement. La raison, c'est que celui
qui le mit en roman ne savait rien de la haute histoire du
Saint-Graal. Cela suffit pour expliquer le silence qu'il a gardé sur
Pierron. Mais, pour dissimuler son ignorance, il s'est contenté
d'ajouter au récit qu'il adoptait, ces mots: _Ainsi le racontent
aucunes gens_[107].

[Note 107: Il y aurait à dire bien des choses sur ce passage. Ce
traducteur de l'histoire de Brut est sans doute notre Wace. Wace,
ainsi que Bède, rapporte aux missionnaires envoyés par le pape
Éleuthère, en 156 de J.-C., la conversion du roi Luce et de son
peuple. Et remarquons que notre romancier, au lieu de citer Geoffroi
de Monmouth, n'allègue ici que son traducteur français, d'où l'on a
droit de conjecturer qu'il ne connaissait pas le livre latin. C'est
une nouvelle raison de penser qu'il écrivait en France et qu'il était
Français. S'il eût écrit en Angleterre, il aurait eu beau ne pas
savoir de lettres, c'est-à-dire de latin, la rumeur publique lui
aurait fait connaître bien plutôt l'_Historia Britonum_ de l'Anglais
Geoffroi, que le roman de _Brut_ du Normand Wace.]



X.

DESCENDANCES.--CONCLUSION.


Pierre fut roi d'Orcanie après Lamer, et engendra dans sa femme un
fils qui reçut le nom d'Herlan. Avant de mourir, il demanda que son
corps fût déposé dans l'église de Saint-Philippe qu'il avait fait
ériger dans la cité d'Orcanie. Son fils Herlan lui succéda, prince
valeureux et loyal, qui, de la fille du roi d'Irlande, eut un fils
nommé Mélian. À Mélian succéda son fils Argiste, orné de grand savoir,
et qui épousa une Saxonne de haut lignage. Il en eut un fils, le roi
Hédos, un des meilleurs chevaliers d'Orcanie. La femme d'Hédos, fille
du roi de Norgales, fut mère du roi Loth d'Orcanie, qui épousa la
soeur d'Artus, belle et plaisante entre toutes. De ce mariage vinrent
quatre fils, dont l'histoire parlera longuement. Le premier et le plus
fameux de tous, dans les livres bretons, fut Gauvain, bon chevalier et
hardi de la main, mais trop incontinent de sa nature. Le second,
Agravain, moins luxurieux, mais aussi moins bon chevalier, et le plus
orgueilleux des hommes. Gaheriet, le troisième, beau, preux et hardi,
eut grandement à souffrir durant sa vie et mourut assez peu
glorieusement de la main soit du roi Bohor de Gannes, soit de
Lancelot, je ne sais lequel. Le quatrième, Guerres, eut les vertus de
prouesse et de loyauté: peut-être le meilleur des quatre et pour sa
valeur égal à Gauvain, quoi qu'en disent les histoires bretonnes. Un
cinquième chevalier, Mordret, passait généralement encore pour être
fils du roi Loth: la vérité, c'est que le roi Artus l'avait engendré
dans sa propre soeur, la reine d'Orcanie, une nuit qu'il pensait
partager la couche de la belle dame d'Irlande. Ses regrets et ceux de
la reine furent grands quand ils reconnurent la méprise. C'était
d'ailleurs avant son mariage avec la noble et belle Genièvre[108].

[Note 108: On voit ici comment ce fameux Gauvain appartenait à la
lignée de Joseph d'Arimathie, dont Pierre, son premier ancêtre, était
cousin germain ou issu de germain.]

Suivons maintenant les dernières gestes des deux Joseph. Éliab ou
Enigée, femme de Joseph d'Arimathie, mourut à Galeford et fut
ensevelie dans une abbaye voisine. Joseph d'Arimathie dut à son tour
quitter le siècle pour se réunir à Jésus-Christ qui l'avait tant aimé.
On l'enterra dans l'abbaye de Glare, en Écosse.

Restaient l'évêque Josephe et son frère Galaad. En laissant Pierre
avec Pharan près du tombeau de Canaan, Josephe avait pris le chemin
d'Écosse et répandu la semence évangélique dans toutes les parties de
ce royaume et de l'Irlande. Il revint à Galeford et rendit grâces à
Dieu de voir la ville accrue d'églises, d'abbayes et de population.

Surtout il fut surpris de retrouver son frère Galaad qu'il avait
laissé petit enfant, beau, vigoureux, sensé, adroit aux armes et
nouvellement armé chevalier de la main de son oncle Nascien, le roi de
Northumberland.

Bientôt il reçut un message de la part des gens du royaume d'Hofelise
qui lui demandaient un roi, à la place de celui qu'ils avaient perdu.
Josephe ne voulut pas leur répondre avant d'avoir pris conseil au duc
Ganor et au roi Nascien. «Sire,» dirent-ils, «notre avis est que vous
ne pouvez choisir un prince plus propre à gouverner cette terre que
votre frère Galaad, dont on connaît déjà la prouesse et la prud'homie.
Si nous le désignons, c'est moins en considération de vous que dans la
pensée de faire une chose agréable au Seigneur-Dieu.»

Josephe ne s'en tint pas à ce premier conseil. Il invita douze des
plus prud'hommes et des plus sages du pays d'Hofelise à venir conférer
avec lui: il demanda leur avis sur le roi qu'il convenait de choisir.
Tous firent la même réponse; si bien que Josephe appelant Galaad:
«Tenez, beau frère,» dit-il, «je vous investis du royaume d'Hofelise,
par le conseil des prud'hommes de cette terre. Je savais que vous
méritiez de porter couronne; mais comme vous êtes mon frère, je ne
vous aurais pas choisi, si les autres ne vous eussent volontairement
désigné d'eux-mêmes.»

Ils partirent, Josephe, Nascien, Ganor et Galaad, pour la terre
d'Hofelise. Reçus à grande joie et grandes fêtes par le peuple de la
contrée, Galaad fut couronné pompeusement le jour de Pentecôte, dans
la cité de Palagu, alors la plus importante du pays. Ce fut l'évêque
Josephe qui le sacra, et répandit sur lui la sainte huile. Galaad
régna glorieusement et se fit si bien aimer, qu'en mémoire de lui la
terre perdit son ancien nom d'Hofelise pour prendre celui de Galles
qu'elle conservera jusqu'à la fin des siècles.

Un soir que le roi Galaad chevauchait seul au travers d'une grande
plaine, après avoir chassé toute la journée, il perdit la trace de ses
hommes et de ses chiens, ne sut pas retrouver son chemin et ne réussit
qu'à s'égarer davantage. La lune qui l'avait longtemps éclairé avait
cessé de luire quand, à l'heure de minuit, il distingua devant lui une
grande flamme qui semblait jaillir d'une fosse ouverte. Il s'approche,
et bientôt il entend une voix: «Galaad, beau cousin, c'est par mon
péché que j'ai mérité les tourments que je souffre.» Le roi surpris
dit à son tour: «Chose qui me parles et qui te dis mon cousin,
apprends-moi qui tu es.--Je suis Siméon, dont tu as souvent entendu
parler. C'est moi qui voulus tuer Pierron. Je ne te demande pas de
prier pour que mon supplice cesse entièrement; daigne seulement
implorer la bonté de Dieu pour qu'il soit un peu moins cruel et moins
douloureux.--Siméon» reprit Galaad, «j'ai souvent entendu parler de
toi. Tu es bien de ma parenté, tu peux donc être assuré que je ferai
ce que tu demandes. Je fonderai une abbaye dans laquelle on ne cessera
de prier pour toi, et je recommanderai qu'on y transporte mon corps
quand mon âme en sera séparée. Mais, dis-moi, les tourments que tu
souffres finiront-ils un jour?--Oui, mais au temps du roi Artus, quand
viendra m'en délivrer un chevalier du même nom que toi. À lui seul est
réservé le pouvoir d'éteindre le feu qui me tourmente, parce qu'il
sera le plus chaste et le plus pur de tous ceux qui auront avant lui
vécu.»

Galaad ayant quitté Siméon retrouva la voie perdue, revint à ses gens,
et, sans perdre de temps, appela maçons et charpentiers pour construire
une abbaye qu'il dédia à la sainte Trinité. Ce fut là que, d'après ses
ordres, on l'ensevelit, après qu'on l'eut revêtu de ses armes, chausses
et haubert, le heaume à son côté, la couronne à ses pieds. La lance
posée sur son corps ne dut jamais être levée par un autre que Lancelot
du Lac, comme on le verra dans la suite de l'histoire. Or Galaad avait
épousé la fille du roi des Îles-Lointaines; il en eut un fils, nommé
Lianor, roi de Galles après lui. De Lianor descendait en droite ligne le
roi Urien de Galles, qui fit tant de prouesses au temps d'Artus, et fut
chevalier de la Table ronde. Urien perdit la vie dans les plaines de
Salebière, durant la dernière bataille où mourut Mordret et où le roi
Artus fut mortellement navré.

Ainsi descendaient les rois de Galles en ligne directe de Joseph
d'Arimathie, père de Galaad.

Josephe se consola de la mort de son père et de sa mère, en recevant
un message du roi Mehaignié qui le priait de venir le visiter. «Sire,»
dit en le voyant Mordrain, «soyez le bienvenu! j'ai grandement désiré
de vous revoir. Comment le faites-vous?--Mieux que je n'ai fait depuis
longtemps, sire roi; car, avant l'heure des prochaines primes, je dois
passer de ce siècle à la vie éternelle.

«--Hélas!» dit en pleurant Mordrain, «faut-il prendre aussi congé de
vous, et seul demeurer sur cette terre d'exil! Par vous et par la
lumière dont vous m'avez éclairé, j'ai quitté mon pays et mes hommes.
Si je vous perds, laissez-moi du moins vos armes pour me servir de
réconfort et de remembrance.--Volontiers,» répond Josephe; «faites
apporter l'écu que je vous donnai, quand vous allâtes combattre Tolomé
Seraste.»

Comme on apportait l'écu, il prit à Josephe un violent saignement de
nez. Il humecta les doigts dans le sang qu'il répandait et traça sur
l'écu une large croix vermeille. «Voilà, sire, le souvenir que je vous
laisse. Tant que durera l'écu, la croix qui le traverse conservera son
éclat et sa fraîcheur. Que personne n'essaye de suspendre l'écu à son
cou, s'il ne veut être aussitôt puni, jusqu'au dernier des bons, le
vaillant, le chaste Galaad, auquel il sera donné de le porter.»

Le roi voulut qu'on approchât l'écu de son visage; il le baisa à
plusieurs reprises, puis demanda à Josephe dans quel endroit il
convenait de le garder. «Il restera,» dit Josephe, à cette place,
jusqu'au jour où vous apprendrez le lieu que Nascien aura choisi pour
sa sépulture. Vous le ferez déposer sur sa tombe, et c'est là que
viendra le prendre le bon chevalier Galaad, cinq jours après avoir été
armé chevalier.»

Josephe mourut le lendemain au point du jour et fut enterré dans
l'abbaye de Glare, en Écosse, auprès de son père. Il y avait, dans le
temps que son âme passa dans l'autre monde, une grande famine en
Écosse; elle cessa tout à coup, à l'arrivée de son corps. D'autres
miracles avertirent les gens du pays de la vénération qu'ils devaient
à jamais témoigner pour ses reliques.

Il ne faut pas oublier que Josephe, avant de mourir, avait revêtu son
cousin Alain le Gros du don du Saint-Graal, en lui laissant la liberté
d'en revêtir après lui celui qu'il jugerait le plus digne d'un pareil
honneur. Alain s'éloigna de Galeford, emmenant avec lui ses frères,
tous mariés, à l'exception de Josué. Il marcha sans autre direction
que celle de Dieu et parvint ainsi dans le pays de la _Terre Foraine_,
dont le roi, depuis longtemps frappé de lèpre, accepta le baptême en
récompense de sa guérison miraculeuse. Ce roi s'appelait Calafer;
Alain, en le baptisant, changea son nom en celui d'Alfasan. Alfasan
avait une fille qu'il donna en mariage à Josué, frère d'Alain.

Celui-ci avait déposé le saint vaisseau dans la grande salle du palais
d'Alfasan; le roi voulut dormir, la nuit des noces de sa fille, dans
une chambre voisine. Après le premier somme, il ouvre les yeux et
regarde autour de lui. Sur une table ronde d'argent se trouvait le
Graal: au-devant, un homme, revêtu des ornements sacerdotaux, semblait
officier; à l'entour, nombre de voix rendaient grâce à Notre-Seigneur.
Alfasan ne voyait pas d'où les chants partaient, seulement il
entendait un immense battement d'ailes, comme si tous les oiseaux du
ciel eussent été là rassemblés. L'office achevé, le saint vaisseau fut
reporté dans la grande salle, et le roi vit entrer un homme de feu,
armé d'un glaive: «Alfasan,» lui dit-il, «il est à peine un homme
assez saint parmi ceux qui vivent aujourd'hui, qui puisse reposer ici
sans recevoir le châtiment de sa témérité.» En même temps, il laisse
aller son glaive et lui perce les deux cuisses d'outre en outre.
«C'est ici,» dit-il, «le palais aventureux, où nul ne doit à l'avenir
pénétrer, s'il n'est le meilleur des bons chevaliers.»

Le lendemain, le roi raconta ce qui lui était arrivé et la punition
qu'il avait reçue. Il mourut à quelques jours de là. Dans les âges
suivants, tout chevalier assez hardi pour méconnaître cette défense
était trouvé mort le lendemain dans son lit. Le seul Gauvain, en
considération de ses prouesses, en sortit vivant, mais après avoir
subi tant de honte et d'ennui qu'il eût donné le royaume de Logres
pour n'y être pas entré.

Le Palais aventureux avait été construit au milieu d'une ville
nouvelle, qui, en l'honneur du Saint-Graal, fut appelée _Corbenic_,
mot qui, en chaldéen, répondrait au français: _le très-saint vase_.
Le roi Alfasan fut enterré dans une église de cette ville, dédiée à
Notre-Dame.

De Josué et de la fille du roi Alfasan naquit Almonadap, marié à l'une
des filles du roi Luce de la Grande-Bretagne. Ses successeurs furent
le bon Cartelois, Manuel et Lambour, tous rois de la Terre Foraine,
tous surnommés _Riches pêcheurs_.

Ce dernier roi Lambour eut à soutenir la guerre contre un puissant
voisin, nommé Narthan, et nouvellement converti. Narthan, vaincu dans
une grande bataille, avait fui jusqu'à la mer, quand il vit approcher
une nef si merveilleusement belle que, par curiosité et pour esquiver
la poursuite des vainqueurs, il y entra et vit sur le lit l'épée dont
on a déjà parlé. C'était, en effet, la nef que Nascien avait vue jadis
arrêtée devant l'Île Tournante; c'était l'oeuvre du grand roi Salomon.

Narthan tira l'épée du fourreau, revint sur ses pas, et, rencontrant
le roi Lambour, haussa la lame, le frappa sur le heaume: l'arme était
si tranchante qu'elle fendit en deux le heaume, le corps du roi et le
cheval qu'il montait. Tel fut le premier essai de l'épée de Salomon.
Mais la mort du roi fut le signal de grands malheurs; la Terre Foraine
et le pays de Galles demeurèrent longtemps sans culture, si bien qu'on
changea pour un temps le nom des deux royaumes en celui de _Terre
Gaste_ ou déserte. Pour le roi Narthan, après l'épreuve qu'il avait
faite de la bonne trempe de l'épée, il voulut aller la remettre dans
le fourreau. Mais, au moment où il la replaçait, lui-même tomba frappé
de mort subite auprès du lit, et son corps demeura là gisant, jusqu'au
moment où vint l'en tirer une pucelle, au temps de la fin des
aventures. Car les lettres qu'on lisait à l'entrée de la nef de
Salomon empêchaient quiconque en prenait connaissance de passer outre.

Lambour eut pour successeur le roi Pelehan, surnommé le Mehaignié,
pour avoir perdu l'usage de ses deux jambes. Il ne devait en être
guéri que par Galaad, le bon chevalier[109]. De Pelehan descendit le
roi Pheles ou plutôt Pelles, beau chevalier, dont la fille passa de
beauté toutes les autres femmes de la Grande-Bretagne, à l'exception
de la reine Genièvre. C'est en cette demoiselle que Lancelot engendra
Galaad, celui qui devait mettre à fin toutes les aventures. Il est
vrai qu'il fut conçu en péché, mais Dieu n'eut égard qu'aux grands et
vaillants princes dont il était descendu et à ses bonnes oeuvres
personnelles.

[Note 109: Cet incident, répétition de l'histoire de Mordrain, sert à
justifier un épisode de la _Quête du Graal_.]

Passons maintenant à Nascien, devenu roi de Northumberland, et à son
fils Célidoine, devenu roi de Norgales. Le même jour moururent les
deux soeurs Saracinthe et Flégétine, et le roi Nascien. Les reines
furent ensevelies dans l'abbaye, résidence du roi Mehaignié; pour
Nascien, il préféra reposer dans une abbaye plus éloignée, où Mordrain
ne manqua pas de faire porter l'écu que le seul Galaad devait avoir le
droit de pendre à son cou.

Célidoine vécut douze ans après son père et se fit aimer de ses
peuples autant que lui-même aima le Seigneur. Il était grand clerc et
savait surtout lire dans les astres; si bien qu'ayant reconnu
l'approche de plusieurs années de disette, il fit faire avant qu'elles
arrivassent de grands amas de blé qui maintinrent en abondance le
Norgales, tandis que tous les autres pays étaient en proie à la
famine. Et ce n'est pas tout: les Saxons, apprenant qu'on trouvait du
blé dans le royaume de Norgales, armèrent une flotte et firent une
descente sur les côtes. Célidoine, averti de leur arrivée par les
astres, ne leur laissa pas le temps de mettre leurs chevaux à terre;
il parut à la tête d'une armée formidable et les extermina sans
trouver la moindre résistance.

Célidoine fut enseveli à Kamalot, et eut pour successeur son fils
Narpus. Nascien II succéda à Narpus, Élain le Gros à Nascien II, Jonas
à Élain. Ce Jonas, ayant quitté la terre de son père pour aller en
Gaule, épousa la fille du roi Mathanas. Un fils qu'il eut, nommé
Lancelot, revint dans la Grande-Bretagne, hérita du Norgales, et prit
à femme la fille du roi d'Irlande. Mais il renvoya dans les Gaules ses
deux fils, qui partagèrent les domaines du roi Mathanas, leur aïeul.
L'aîné, Ban, fut roi de Benoïc; le second, Bohort, fut roi de Gannes.
Ban eut deux enfants, l'un bâtard, l'autre légitime. Le bâtard fut
Hector des Mares, l'autre le très-renommé Lancelot du Lac. Pour le roi
Bohort, ses deux fils furent Lyonel et Bohort. Et maintenant que nous
avons fait le compte de la descendance royale du lignage de Joseph
d'Arimathie, nous terminerons par le récit de ce qui advint au roi
Lancelot, père des deux rois Ban et Bohort.

Près d'une ville de son domaine s'élevait le château de Bellegarde,
habité par une dame de sa parenté, des plus belles et des plus
vertueuses femmes de son temps: elle vivait dans une mortification
continuelle; mais, en dépit de son désir d'échapper à l'attention des
autres, il en fut d'elle comme d'un cierge dont la clarté ne peut se
dissimuler, quand il est posé sur le chandelier. Le roi Lancelot
entendit parler des perfections de la dame et désira la mieux
connaître. Bientôt sa compagnie lui fut si agréable qu'à la faveur
des mêmes sentiments de vertu et de piété, il s'établit entre eux un
commerce de l'amitié la plus tendre et la plus pure. Peu de jours
passaient sans qu'ils se visitassent l'un l'autre, si bien que les
méchantes gens ne tardèrent pas à le remarquer pour en médire. «Le
roi,» disaient-ils, «aime cette dame d'un fol amour, et l'on ne
comprend pas que son mari n'en ressente aucun ombrage.» Le frère du
châtelain lui dit un jour: «Comment souffrez-vous que le roi Lancelot
vive avec votre femme comme il le fait? Pour moi, je m'en serais
depuis longtemps vengé.--Frère,» répondit le châtelain, «croyez que si
je pensais avoir la preuve des intentions que vous prêtez au roi, je
ne le souffrirais pas un instant.» Tant lui dit le frère que le mari
demeura convaincu de son déshonneur. On était alors aux derniers jours
de carême, et, la sainteté du temps ajoutant à la ferveur de la dame
et du roi, ils se plaisaient mieux que jamais à ranimer mutuellement
leur amour des choses spirituelles. Le jour du vendredi saint, le roi
sortit pour aller visiter un ermitage situé au milieu de la _Forêt
Périlleuse_, et entendre le service divin. Il n'avait avec lui que
deux serviteurs. Il arrive, se confesse, reprend le même chemin, et
bientôt, ayant soif, il s'arrête devant une belle fontaine et
s'incline pour y puiser de l'eau. Le duc l'avait secrètement suivi;
quand il le vit penché sur l'eau, il s'approcha et le frappa de son
épée: la tête détachée du tronc tomba dans la fontaine. Non content
d'avoir ainsi tué le roi Lancelot, il voulut reprendre la tête et la
couper en morceaux; à peine eut-il plongé la main dans la fontaine que
l'eau, jusqu'alors très-froide, se prit à bouillonner d'une telle
violence que le duc eut à peine le temps de retirer ses doigts devenus
charbons. Il reconnut alors qu'il avait offensé Dieu, et que sa
victime était innocente du crime dont il avait cru tirer vengeance.
«Prenez ce corps,» dit-il aux deux sergents, «mettez-le en terre, et
que personne ne sache de quelle façon est mort le roi.» Ils
enterrèrent Lancelot près de l'ermitage, et reprirent le chemin du
château. Comme ils en approchaient, un enfant vint dire au duc: «Vous
ne savez pas les nouvelles, sire? Les ténèbres couvrent votre château;
ceux qui s'y trouvent ne voient goutte, et cela, depuis midi.» C'était
précisément l'heure où le duc avait frappé le roi. «Je vois,» dit-il
alors à ses compagnons, «que nous avons mal exploité; mais je veux
juger par moi-même de ces ténèbres.» Il s'approcha, franchit le seuil
de la première porte; aussitôt un côté des créneaux se détachant de la
muraille tomba sur lui et l'écrasa. Telle fut la vengeance prise par
Notre-Seigneur de la mort du roi Lancelot. Depuis ce jour, la fontaine
de la Forêt Périlleuse ne cessa de bouillir jusqu'au moment où Galaad,
le fils de Lancelot, vint la visiter.

Il y eut une autre merveille plus grande encore. De la tombe dans
laquelle on avait déposé le corps du roi sortirent, à partir de ce
moment, des gouttes de sang qui avaient la vertu de guérir les
blessures de ceux qui en humectaient leurs plaies. Si bien qu'il y
avait, sur le chemin qui conduisait à la fontaine, un concours de gens
navrés qui venaient y chercher leur soulagement.

Or il arriva qu'un jour un lion, poursuivant un cerf, l'atteignit
devant cette tombe et le tua. Comme il commençait à le dévorer,
survint un second lion qui lui disputa la proie: ils se prirent des
dents et des ongles, jusqu'à ce que de guerre lasse ils s'arrêtèrent,
labourés de plaies mortelles. L'un des lions s'étendit sur la tombe,
et, voyant que des gouttes de sang en jaillissaient, il les recueillit
sur sa langue, en lécha ses plaies, qui sur-le-champ se refermèrent.
L'autre lion imita son exemple et fut également guéri; si bien que les
deux animaux, en se regardant, perdirent toute envie de recommencer le
combat, et, bien plus, devenus grands amis, ils ne voulurent plus se
quitter. L'un se coucha au chevet, l'autre au pied de la tombe, comme
pour la dérober à tous les yeux. Quand les chevaliers y venaient pour
humecter leurs plaies du sang salutaire, les lions les empêchaient
d'approcher et les étranglaient s'ils tentaient de le faire. Quand la
faim les prenait, l'un allait en chasse, l'autre demeurait à la garde
de la tombe. La merveille dura jusqu'au temps de Lancelot du Lac, qui
combattit les lions et les mit tous deux à mort.


FIN DU SAINT GRAAL.



TRANSITION.


Robert de Boron nous avait avertis, dans les derniers vers de _Joseph
d'Arimathie_, qu'il laissait les branches de Bron, d'Alain, de Petrus
et de Moïse, promettant de les reprendre quand il aurait pu lire le
roman nouvellement publié du _Saint-Graal_. Ce roman nous a donné la
suite des récits commencés par Robert; on y trouve en effet la
conclusion des aventures de Petrus, d'Alain et de Bron: ce qui s'y
voit ajouté au compte de Moïse nous prépare à ce qu'on en devra dire à
la fin du _Lancelot_. Que Boron ait continué son poëme sur les mêmes
données, ou qu'il ait renoncé à le continuer, peu nous importe: il
n'aurait pu que suivre la ligne tracée par l'auteur du _Saint-Graal_.
Ainsi, d'un côté, il a pu renoncer à l'espèce d'engagement qu'il avait
pris; de l'autre, on conçoit le peu de soin qu'on aura mis à conserver
la suite de ses premiers récits, s'il les avait en effet continués.

En attendant que ce livre du Graal lui tombât entre les mains, Boron
s'attacha à une autre légende, celle de _Merlin_. Pour la composer, il
n'avait pas besoin du _Saint-Graal_; il lui suffisait d'ouvrir le
roman de _Brut_, de notre Wace[110], traducteur de l'_Historia
Britonum_ de Geoffroi de Monmouth, et de laisser, sur cette première
donnée, un peu de champ libre à son imagination.

[Note 110: J'ai déjà fait remarquer que Boron citait plusieurs fois le
_Brut_ et nulle part l'_Historia Britonum_. De là l'induction qu'il ne
connaissait pas le texte latin, et qu'il écrivait son livre en
France.]

Il écrivit encore ce livre en vers, comme la suite du _Joseph
d'Arimathie_. Nous n'avons conservé de cette continuation que les cinq
cents premiers vers; le temps a dévoré le reste. Mais, comme nous
avons déjà dit, l'ouvrage entier fut heureusement réduit en prose vers
la fin du douzième siècle, fort peu de temps après la publication du
poëme; et les exemplaires nombreux tirés de cette habile réduction
suppléent à l'original que l'on n'a pas retrouvé.

Le _Merlin_ finit avec le récit du couronnement d'Artus: on l'a
prolongé, dans la plupart des copies qui nous restent, jusqu'à la mort
du héros breton. Ainsi, de deux ouvrages composés par deux auteurs,
on a fait l'oeuvre unique d'un seul auteur. C'est aux assembleurs du
treizième siècle qu'il est juste de faire remonter cette
confusion[111]. Ce qu'ils ont appelé la seconde partie du _Merlin_
doit porter le nom de roman d'_Artus_, et ne peut être de Robert de
Boron; il nous sera facile de le prouver.

[Note 111: Voyez plus haut, p. 90.]

Iº Robert de Boron, après avoir raconté le couronnement d'Artus,
reconnu par les rois et barons feudataires pour fils et héritier
d'Uter-Pendragon; après l'avoir fait sacrer par l'archevêque
Dubricius, et couronner par les rois et barons, conclut par ces mots:

«Ensi fu Artus esleu et fait rois dou roiaume de Logres, et tint la
terre et le roiaume longuement en pès.» (Msc. 747, fol. 102.)

Mais au début de l'_Artus_, dont la première laisse suit immédiatement
la dernière du _Merlin_, nous voyons les rois feudataires indignés
d'être convoqués par un roi d'aventure qu'ils ne reconnaissent pas
pour le fils d'Uter-Pendragon et qu'ils n'ont pas couronné. En
conséquence, ils lui déclarent une guerre à mort.

Est-ce le même auteur qui, d'une ligne à l'autre, se serait ainsi
contredit?

IIº Robert de Boron avait promis, en finissant le _Joseph
d'Arimathie_, de reprendre la suite des aventures d'Alain le Gros,
quand il aurait lu le grand livre du _Graal_, où elles devaient se
trouver, et où elles se trouvent effectivement.

Le _Saint-Graal_ avait paru, dans le temps même où il achevait le
_Joseph_; il avait donc pu le lire pendant qu'il écrivait le _Merlin_.
C'est pourquoi, se trouvant alors en état d'acquitter une partie des
promesses qu'il avait faites, il finit le _Merlin_ par ces lignes
qu'un seul manuscrit nous a conservées:

«_Et tint le roiaume longtems en pès._ Et je, Robers de Boron qui cest
livre retrais.... ne doi plus parler d'Artus, tant que j'aie parlé
d'Alain, le fils de Bron, et que j'aie devisé par raison por quelles
choses les poines de Bretaigne furent establies; et, ensi com li
livres le reconte, me convient à parler et retraire qués hom fu Alain,
et quele vie il mena et qués oirs oissi de lui, et quele vie si oir
menerent. Et quant tems sera et leus, et je aurai de cetui parlé, si
reparlerai d'Artu et prendrai les paroles de lui et de sa vie à
s'election et à son sacre.» (Man. nº 747, fol. 102 vº)[112].

[Note 112: La branche d'_Artus_ dans quelques manuscrits, comme le nº
370, ouvre le volume. Dans d'autres, comme le nº 747, elle est
franchement séparée du _Merlin_, dont les dernières lignes emploient
seules le haut du _verso_ précédent. Dans d'autres, une grande
initiale en marque assez bien la séparation: mais, ailleurs encore,
les deux parties ne sont pas même distinguées par un alinéa. Après les
derniers mots, ils continuent: «et après la mi aout que li rois Artus
fu couronnés, tint li rois cour grand et merveilleux...» La main des
assembleurs est facile à reconnaître dans cette fusion arbitraire.]

Ces lignes, que les assembleurs ont senti la nécessité de supprimer,
appartenaient évidemment à la première rédaction en prose du poëme de
_Merlin_, et répondent aux derniers vers perdus de ce poëme. Mais, au
lieu de trouver après le _Merlin_, comme l'annonçait Robert de Boron,
cette histoire d'Alain et de sa postérité, nous passons aujourd'hui
sans intermédiaire au récit des guerres soulevées par les barons,
aussitôt après le couronnement d'Artus.

Voici la conclusion à tirer de ce double rapprochement:

1º Robert de Boron n'a pas eu de part au livre du _Saint-Graal_, écrit
dans le temps même où il composait le _Joseph d'Arimathie_.

2º Après avoir pris connaissance du _Graal_, il eut l'intention de
continuer, sinon les histoires de Bron et de Petrus, au moins celle
d'Alain le Gros.

3º Les assembleurs, trouvant l'histoire d'Alain suffisamment éclaircie
dans le _Graal_, ont laissé de côté la rédaction poétique qu'en avait
faite Robert de Boron; ils y ont substitué le livre d'_Artus_, qu'ils
se contentèrent de raccorder, tant bien que mal, au livre de _Merlin_
pour en devenir la continuation.

Ainsi le livre qu'on appelle aujourd'hui le roman de _Merlin_ contient
deux parties distinctes. La première, qui seule doit conserver le nom
de _Merlin_, est l'oeuvre réduite en prose de Robert de Boron. La
seconde, dont le vrai nom est le _Roman d'Artus_, sort d'une main
anonyme, peut-être la même à laquelle on devait déjà le _Saint-Graal_.

J'ai si longtemps hésité avant de m'arrêter à ces conclusions, qu'on
me pardonnera peut-être d'y revenir à plusieurs reprises, comme pour
mieux affirmer le résultat de mes recherches successives. Je n'ai pas
dissipé tous les nuages, éclairci toutes les obscurités; mais ce que
j'ai découvert, je crois l'avoir bien vu; et si je ne me suis pas
trompé, c'est un pas de plus fait sur le terrain de nos origines
littéraires.

Le magnifique début du _Merlin_ se lie à l'ensemble de la tradition et
des croyances bretonnes. Pour justifier l'autorité des prophéties
attribuées à ce personnage, il fallait reconnaître à leur auteur une
nature et des facultés supérieures à la nature et aux facultés des
autres hommes. On n'osa pas mettre Merlin en commerce direct avec
Dieu, et le placer sur la même ligne que les Daniel et les Isaïe; mais
on admit, d'un côté, que le démon avait présidé à sa naissance, de
l'autre, qu'il avait été purifié de cette énorme tache originelle par
la piété, l'innocence et la chasteté de sa mère. C'est à Robert de
Boron que nous croyons pouvoir accorder l'honneur de cette belle
création de la mère de Merlin: pure, humble et pieuse, telle que la
Vierge Marie nous est elle-même représentée. Fils d'un ange de
ténèbres ennemi des hommes, Merlin aurait dû plutôt venir en aide aux
méchants, aux oppresseurs de son pays; il n'eût pas connu les secrets
de l'avenir, car, ainsi que l'avait fait remarquer Guillaume de
Newburg[113], les démons savent ce qui a été, non ce que l'avenir
réserve. Mais la mère de Merlin, victime d'une illusion involontaire,
ne devait pas être punie dans son fils. Dieu donna donc à Merlin des
facultés supérieures qui, formant une sorte d'équilibre avec celles
qu'il tenait de son père, lui permirent de distinguer le juste et le
vrai, en un mot, de choisir entre la route qui descendait à l'enfer et
celle qui montait au paradis. On pouvait donc, sans offenser Dieu,
croire à ses prophéties, et la Bretagne pouvait l'honorer comme le
plus zélé défenseur de son indépendance. C'est ainsi que le démon qui
l'avait mis au monde pour en faire l'instrument de ses volontés, vit
tous ses plans déjoués, et n'en recueillit qu'un nouveau sujet de
confusion.

[Note 113: Voyez plus haut, p. 65.]

De cette première création, l'imagination poétique de la race bretonne
a su tirer un admirable parti. Merlin a non-seulement la connaissance
parfaite de l'avenir et du passé; il peut revêtir toutes les formes,
changer l'aspect de tous les objets. Il voit ce qui peut conduire à
l'heureux succès des entreprises; il est naturellement bon, juste,
secourable. Cependant le démon ne perd pas tous ses droits; Merlin ne
peut surmonter les exigences de la chair, il ne commande pas à ses
sens; il a, pour les faiblesses de ses amis, des prévenances qu'il
serait impossible de justifier. Lui-même est tellement désarmé devant
les femmes que, tout en voyant l'abîme dans lequel Viviane veut le
plonger, il n'aura pas la force de s'en détourner.

J'ai dit que Robert de Boron avait trouvé dans Geoffroy de Monmouth
les éléments du livre de _Merlin_; quelle énorme distance cependant
entre les récits du moine bénédictin et la grande scène par laquelle
va débuter le romancier français! Scène toute biblique, que seront
heureux d'imiter les plus grands poëtes des trois derniers siècles,
les Tasse, les Milton, les Goethe et les Klopstock. Aucun d'eux
cependant ne connaissait peut-être l'oeuvre qui les avait devancés;
mais quand une forme est introduite dans l'expression et le
développement des sentiments et des idées, c'est un nouvel élément de
conception mis à la portée de tous; et ceux qui ne dédaignent pas de
s'en servir n'ont pas besoin de connaître celui qui l'a pour la
première fois employé. D'ailleurs le début du _Merlin_ doit beaucoup
lui-même aux premiers chapitres de Job, et aux beaux versets dialogués
de la liturgie pascale: _Attollite portas, Principes, vestras...--Quis
est iste rex gloriæ?_ versets eux-mêmes empruntés à l'évangile
apocryphe de Nicodème[114]. Arrêtons-nous, et laissons la parole à
Robert de Boron.

[Note 114: Le début du _Merlin_ était déjà préparé dans les premières
lignes du _Joseph_; on y voit le péché originel brouiller l'homme avec
la justice divine, et nous rendre la propriété inévitable du démon, si
Dieu ne consent à s'offrir lui-même pour notre rançon.]



TABLE

DES NOMS DE LIEUX ET DE PERSONNES

CITÉS DANS L'INTRODUCTION[115].

[Note 115: J'ai pensé que cette première table donnerait aux lecteurs
des romans de la Table Ronde un moyen facile de recourir à l'une ou
l'autre des dissertations dont l'Introduction se compose. La _Table
générale_ terminera le quatrième et dernier volume.]


    A.

  ADAM.                                                       118, 119

  AELIS (lai d').                                                   14

  _Africa_. 36. AFRICAINS.                                          69

  _Agned Cabregonium_; Catburg.                                     49

  AGRAVAIN, frère de Gauvain.                                       61

  AIMOIN, historien.                                                25

  ALAIN, descendant de Noé,--roi de la Petite-Bretagne.
                                        52, 92, 99, 100, 101, 104, 105

  ALAIN LE GROS, gardien du Graal.                       100, 105, 108

  _Albion_ (l'île d').                                  25, 51, 53, 67

  ALEXANDRE LE GRAND.                                               69

  ALEXANDRE, évêque de Lincoln; fait écrire les prophéties de Merlin.
                                                27, 58, 70, 72, 75, 80

  ALFRED (le roi).                                                  67

  AMBROSIUS, premier nom de Merlin.                                 37

  AMPHITRYON.                                                       40

  ANGLAIS (les).                                16, 44, 45, 46, 55, 68

  _Angleterre_,            14, 30, 32, 33, 36, 42, 47, 62, 65, 79, 108.
    Voy. _Bretagne_ et BRETONS.

  ANGLO-SAXONS (les).                          15, 45, 67, 95, 99, 104

  ANSÉIS DE CARTHAGE (geste d').                                    11

  APULÉE. Ses _Métamorphoses_, Son _Démon de Socrate_.          57, 76

  ARMÉNIENS (les).                                                  98

  _Armorique_.                                      45, 46, 47, 52, 99

  _Arnante_, forêt du Northumberland.                               81

  ARTUS-ARTHUR-ARTURUS, fils du roi Uter-Pendragon,     1, 22, 28.--29,
                        32, 34, 37, 39, 40, 41, 45, 46, 47, 48, 49, 53,
                    59, 60, 61, 62, 65, 67, 68, 69, 76, 77, 80, 81, 87.
    _Le roman d'Artus_.                          90, 92, 100, 103, 105

  _Asie_.                                                           94

  _Aspremont_ (geste d').                                           12

  ATHÉNÉE.                                                           7

  AUGUSTIN (saint).                                             57, 94

  AUGUSTIN, missionnaire.                                       41, 67

  AURÉLIUS AMBROISE, roi breton.                        45, 53, 59, 67

  AUSONE.                                                            7

  _Avalon_ (île d'),                                11, 41, 47, 61, 69,
    synonyme breton des Champs-Élysées.                         87, 88

  _Azariæ montes_.                                                  36


    B.

  BABYLONIENS (les).                                                69

  _Bangor_, monastère.                                          94, 99

  BARINTHE, pilote.                                                 87

  _Bassas_, rivière près de Nort-Berwick.                           49

  _Bath_ ou _Mont-Baton_,                                       46, 49,
    fondée par le roi Bladus.                                       52

  BAUDEMAGUS.                                                       61

  BAVO I, roi des Belges.                                           45

  BÈDE (le Vénérable) historien,        28, 32, 33, 44, 45, 46, 67, 68,
                                                                95, 96

  BENOÎT DE SAINTE-MAURE, auteur du roman de Troie.                 51

  _Berne_ (bibliothèque de).                                        31

  _Bernicie_.                                                       50

  BEVERLEY (Alfred de), historien.                          35, 62, 91

  BLADUS, le Dédale des _Métamorphoses_.                        40, 52

  BLANCHEFLEUR.                                                     22

  BLIOMBÉRIS.                                                       61

  BONIFACE, archidiacre romain.                                     97

  _Boron_, village du comté de Montbéliart.                        110

  BORON (Robert de)                                 58, 70, 81, 92, 93;
    auteur du _Joseph d'Arimathie_,            106, 107, 108, 109, 110,
                                     112, 113, 114, 115, 116, 118, 119

  _Brequehen_, forêt du Northumberland.                             81

  BRENNUS.                                                          52

  _Bretagne insulaire_,                                          4, 28;
    ou _Grande-Bretagne_,                       25, 39, 55, 59, 66, 93,
                                               100, 101, 102, 103, 104;
    continentale,                                                5, 11;
    pays des merveilles,                17, 21, 23, 32, 41, 44, 45, 49,
                                                    50, 51, 52, 54, 86

  BRETONS d'Angleterre et de France, ont donné naissance
      aux Romans de la Table Ronde,                               4, 5;
    leurs lais,                                                  6, 24;
    leurs harpeurs,                                  7, 15, 16, 17, 34;
    leurs églises,                                          96, 98, 99.
    Armoricains,        35, 44, 45, 46, 47, 48, 49, 50, 51, 52, 53, 59,
                           61, 63, 64, 65, 70, 74, 86, 91, 93, 95, 103,
                                          104, 105, 106, 107, 108, 111

  BRIENNE (Gautier de).                                       113, 114

  _Brocéliande_, forêt de la Cornouaille armoricaine.               81

  BRON, beau-frère de Joseph.                            103, 105, 108

  BRUTUS le Troyen,                                         36, 37, 45.
    BRUT,                                           39, 40, 48, 50, 51

  BUDE, roi de la Petite-Bretagne, 54, ou BIDUC.                    76


    C.

  CACUS                                                             40

  CADWALLAD, roi breton                         99, 100, 101, 102, 104

  CADWALLADER, dernier roi breton,          50, 99, 100, 101, 102, 104

  _Camblan_ (bataille de)                                           87

  _Cambrie_, ou pays de Galles                                      55

  _Carlion_                                                         68

  _Carnac_ (pierres de)                                             16

  CASIBELAUN, rival de César                                        52

  _Célidon_, _Calidon_, ou _Calédonienne_, forêt en Écosse  49, 81, 89

  _Cénis_ (le mont)                                                113

  CÉSAR (J.)                                                 7, 52, 66

  _Champagne_ (la bonne gent de)                                   114

  CHARLEMAGNE ou KARLEMAINE                                 12, 22, 24

  CHASTELAIN DE COUCY (roman du)                                     8

  CHOPIN                                                             8

  CHRESTIEN DE TROYES                                              115

  _Chypre_ (île de)                                                114

  CONSTANT, fils de Constantin,                                 53, 54;
    ses fils                                                        76

  CONSTANTIN, frère d'Audran, roi de la Petite-Bretagne,    52, 53, 58

  _Constantinople_                                                 113

  COSAQUES, leurs chanteurs                                         20

  COURSON (M. Aurélien de)                                          38


    D.

  _Danemark_                                                        47

  DAVID, fils de Salomon                                            68

  DÉDALE                                                            40

  _Demetie_, partie du pays de Galles,                      56, 76, 81

  DESCHAMPS (Eustache) cité                                          9

  DIANE, sa prêtresse                                           40, 51

  DIDOT (M. Amb. Firmin)                                           117

  _Dorset_                                                         117

  _Douglas_, rivière du Lothian                                     49

  DU CANGE                                                         102

  DUDON DE SAINT-QUENTIN, cité                                       7


    E.

  ÉCOSSAIS,                                                 66, 67, 68,
    ou SCOTS,                                                   96, 97

  _Écry_, en Picardie (aujourd'hui _Asfeld_)                       113

  EDMOND (saint), roi d'Estangle                                    32

  EDWIN, successeur d'Alfred                                        67

  ÉGYPTIENS                                                         69

  ÉLEUTHÈRE, pape                                                   52

  ÉLIDUR, roi breton                                                52

  ÉNÉE, aïeul de Brutus                                             48

  ÉNIDE                                                             22

  Ériri (le mont)                                                   55

  _Espagne_,                                                    24, 96.
    ESPAGNOLS                                                       69

  ESPEC (Walter)                                     30, 110, 111, 112

  ESTIENNE Ier, roi d'Angleterre                                    21

  ÉTHELBERT, petit-neveu d'Hengist,                                 67;
    converti par Augustin,                                      68, 93

  _Europe_                                                      48, 58


    F.

  FORDUN, historien                                                 53

  FORTUNAT                                                           7

  FRANÇAIS                                            23, 44, 108, 112

  _France_, Son influence sur les romans de la Table-Ronde;      5, 70;
    son collége de Druides,                                          7;
    lais chantés dans ses provinces             11, 14, 16, 17, 20, 23,
                                            24, 25, 28, 47, 62, 95, 96

  FRANCUS                                                           45

  FRÉDÉGAIRE, historien                                             43

  FROLLO, roi des Gaules                                            60


    G.

  GALAAD                                                      100, 105

  GALEHAUT                                                          61

  _Galles_. Pays, principauté, royaume,              6, 15, 34, 45, 46;
    source adoptive ou primitive des fictions bretonnes     62,76, 100,
                                                              102, 104

  GALLO-ROMAINS ou GAULOIS                                          16

  GALLOIS ou GALLO-BRETONS,                        30, 66, 71, 97, 105;
    WALEIS                                                         111

  GANIEDE, soeur de Merlin                              75, 76, 84, 89

  GARIN LE LOHERAIN                                                 22

  GAULOIS (les)                                                     60

  GAUTIER, archidiacre d'Oxford, apporte du continent une histoire
    des rois bretons. G. DE WALLINGFORD,        28, 29, 30, 31, 32, 34,
                                                38, 39, 41, 42, 43, 44;
    WALTER L'ARCEDIAEN                                             111

  GAUTIER DE CHASTILLON, auteur de l'Alexandréide                   79

  GAUTIER DE METZ                                                  116

  GAUVAIN,                                                          22,
    ou WALGAN                                                       60

  GAYMAR (Geoffroy), historien                            30, 103, 111

  GENIÈVRE,                                                         22,
    ou GWANHAMARA                                       60, 61, 75, 76

  GEOFFROY DE MONMOUTH,                                          6, 10.
    Dissertation sur son _Historia Britonum_,                    24-70;
    sur sa _Vita Merlini_                  71 à 89; 101, 106, 107, 110

  GERMAIN (saint)                                                   46

  GERMAINS                                                          50

  GEWISSEANS ou WEST-SAXONS                                         76

  GILDAS, historien                     28, 29, 32, 33, 45, 46, 64, 86

  GIRALD DE GALLES ou _Giraldus Cambrensis_                     62, 78

  _Glastonbury_, présumée l'_île des Pommes_ ou d'_Avalon_,         88;
    monastère                                              93, 98, 103

  _Glem_, rivière du Northumberland                                 49

  GLOCESTER (Robert comte de), patron de Geoffroy de Monmouth   25, 27,
                                                  29, 30, 31, 110, 111

  GRAELENT (lai de); harpeur de Roland, parent de Salomon
    de Bretagne                                                 12, 23

  GRECS (les)                                               69, 98, 99

  _Grèce_ (traditions venues de)                                    15

  GRÉGOIRE, (saint), pape                                       93, 98

  GRÉGOIRE DE TOURS                                             25, 43

  GRYFYDD AP CONAU, prince de North-Wales                           14

  GUENDOLENE, femme de Merlin                               76, 84, 85

  GUILLAUME, archevêque de Reims                                    79

  GUILLAUME D'ORANGE (geste de)                                 11, 22

  GUIRON (lai de), modèle du roman du Châtelain de Coucy,            8,
    ou _Gorion_, _Goron_, _Gorhon_                          11, 12, 23

  _Gurmois-Castle_, près de Yarmouth                                49


    H.

  _Hatt_                                                            76

  HECTOR DES MARES                                                  61

  HELINAND, historien                                               90

  _Helmeslac_, dans le Yorkshire                                   111

  HENGIST, chef des Anglo-Saxons, père de Rowena        33, 37, 54, 59,
                                                                66, 68

  HENRY Ier, roi d'Angleterre                                   25, 30

  HENRY II, roi d'Angleterre                           75, 78, 92, 104

  HERCULE (légende d'),                                         15, 40;
    ses colonnes                                                    36

  HOMÈRE                                                            51

  HONORIUS (l'empereur)                                             66

  HUDIBRAS, ancien roi breton                                   51, 52

  HUGO (Victor)                                                     20

  HUGUES CAPET                                                      20

  HUGUES de Lusignan, roi de Chypre                                114

  _Humber_ (l'), rivière                                            67

  HUNTINGDON (Henry de), historien              26, 27, 32, 36, 62, 71


    I.

  IDA, fils de Eoppa, premier roi saxon de Bernicie                 50

  IGNAURÈS (lai d'), très-ancien                              8, 9, 23

  IRLANDAIS, leurs bardes renommés;
    IROIS,                                                          14,
    leurs légendes                                                  37

  _Irlande_                                             36, 41, 47, 79

  ISEUT, reine de Cornouaille,                                  13, 14,
    ou ISEULT, ou YSEULT                                            61

  _Italie_, (traditions venues d')                              15, 52


    J.

  JACQUES LE MINEUR (saint)                                         96

  JOINVILLE (Robert de)                                            114

  JONCKBLOET (M.) de La Haye                                       115

  JOSEPH D'ARIMATHIE, 52; Recherches sur le poème
    de _Joseph d'Arimathie_                                   89 à 119

  _Judée_                                                           95

  JUIFS. Leur influence sur les romans de la Table-Ronde         5, 15


    K.

  _Kaermerdin_, aujourd'hui Caermarthen, dans le South-Wales        56


    L.

  LA BORDERIE (M. de)                                               38

  LAMARTINE                                                         20

  LANCARVEN (Karadoc de), historien                             25, 34

  LANCELOT (le livre de)                       22, 61, 77, 90, 99, 115

  _Langres_                                                         60

  LANVAL (lai de)                                                   23

  LAZARE                                                        95, 96

  LEAR (le roi)                                                 41, 52

  _Légion_, ou _Cairlion_, dans l'Exeter                            49

  LÉODAGAN, roi de Carmélide                                        60

  LE ROUX DE LINCY (M.)                                             32

  LIBYENS                                                           69

  _Lincoln_, évêché                                         73, 74, 78

  _Lindisfarn_, monastère, auj. Holy-Island, en Écosse, à quatre
    lieues de Berwick                                               97

  LIONEL                                                            61

  _Logres_, _London_ ou _Londres_                               51, 68

  LOHERAINS (geste des)                                         13, 14

  LOTH (le roi)                                                     60

  LOUIS LE GROS                                                     20

  LUCAIN                                                             7

  LUCIUS, empereur de Rome                                          60

  LUCIUS, premier roi chrétien de la Grande-Bretagne                52

  LUDIE                                                             22

  LUSIGNAN (Amaury de)                                             114

  LUSIGNAN (Bourgogne de)                                          114


    M.

  MACÉDONIENS                                                       64

  MADDEN (sir Frédéric)                                         26, 91

  MADELEINE (sainte)                                            95, 96

  MALIBRAN                                                          18

  MALMESBURY (Guillaume de), historien                  25, 26, 32, 34,
                                                       35, 36, 43, 110

  _Malvum flumen_                                                   36

  MAP (Me Gautier)                                                  92

  MARC (le roi)                                                     61

  _Mariaker_ (pierres de)                                           15

  MARIE. La _Sainte Vierge_.--_Notre-Dame_                         116

  MARIE DE FRANCE.
    Ses lais d'_Équitan_,                                            7;
    de _Gugemer_ et de _Graelent_,                               9, 11;
    de _Tristan_,                                               10, 13;
    de l'_Espine_                                                   14

  MARIO                                                             18

  MARTHE (sainte)                                               95, 96

  MARTIGNY (l'abbé)                                                113

  MATHILDE (l'impératrice), comtesse d'Anjou, fille
    de Henry I                                               1, 30, 31

  MAUGANTIUS                                                        57

  MAURES D'ESPAGNE. Leur influence sur les romans
    de la Table-Ronde                                            5, 23

  _Mauritania_                                                      36

  MAURUS (Terentianus)                                              73

  MAXIME, tyran                                                     52

  MÈDES                                                             69

  MERLIN.
    Ses prophéties                                              27, 52;
    nommé Ambrosius,                                                37;
    surnommé _Sylvester_,--_Caledonius_,        48, 53, 54, 56, 57, 58,
                                                    59, 61, 65, 67, 69;
    Examen de la _Vita Merlini_; le roman
      de Merlin                                  90, 92, 101, 110, 115

  MEYERBEER                                                         18

  MICHEL (M. Francisque),                                           77;
    éditeur du poëme du Saint-Graal                                116

  MOÏSE, chrétien hypocrite puni                                   108

  _Mont Saint-Michel_ (le Géant du)                             40, 60

  MONTALEMBERT (M. le comte de)                         94, 05, 98, 99

  MONTBELLIART (Gauthier de) ou _Montbelial_        108, 109, 111, 112,
                                                         113, 114, 119

  _Montbéliart_ (comté de),                         108, 109, 110, 112

  MONTBELLIART (Richard, comte de)                                 118

  MORDRED                                                   60, 61, 76

  MORGAN (la fée),                                              11, 17;
    _Morgen_ et ses soeurs: _Moronoe_, _Majoe_, _Gliten_,
      _Glitona_, _Tyronoe_, _Thyten_, _Thyten_                  86, 87

  MOSCOVITES (les)                                                  98

  MOZART                                                            18


    N.

  NENNIUS; Dissertation sur sa chronique,                      24 à 70;
    n'a pas nommé Merlin                                        71, 80

  NEWBURG (Guillaume de)                                    63, 64, 71

  NOÉ                                                               48

  _Norgales_ ou _North-Wales_                                       14

  _Normandie_.
    Ses clercs,                                                      7;
    ses historiens                                                  25

  NORMANDS                                                      47, 51

  _Northumberland_                                                  67


    O.

  OCTA, fils d'Hengist                                              48

  OEDIPE (légende d')                                               15

  ONZE MILLE VIERGES                                                52

  ORABLE                                                            22

  ORPHÉE (lai d')                                           14, 23, 73

  OSWALD, successeur d'Edwin                                        67

  OVIDE. Ses _Métamorphoses_                                15, 40, 48

  OWEN (William), éditeur de la _Myvyrian Archæology of Wales_      38

  _Oxford_ (évêché d')                                         28, 111


    P.

  PAGANINI                                                          18

  PALAMÈDE                                                          61

  _Paris_                                                           20

  PARRIE (H.) et SHARP (J.), éditeurs des _Monumenta historica
    britannica_                                                 29, 33

  PARTHES (les)                                                     69

  PATRICE (saint)                                                   41

  PATTI                                                             18

  PERCEVAL (roman de)                                          61, 115

  PEREDURE, roi breton                                              52

  PETRUS, PIERRE ou PIERRON                                        108

  PHILIPPE (II), roi de France                                      92

  _Philistinorum aræ_                                               36

  PHRYGIENS (les)                                                   69

  PICTES (les)                                          53, 54, 66, 68

  PIERRE (saint)                                    103, 107, 117, 118

  PILATE                                                           118

  PIRAME ET TISBÉ (lai de)                                          23

  _Pommes_ (île des) ou _Fortunée_                              86, 87

  _Pouille_                                                        114


    R.

  RABIRIUS                                                          73

  RAINOUART, transporté dans l'île d'Avalon                         11

  RENAUT, trouvère français, auteur du lai d'_Ignaurès_              8

  _Ribroit_, rivière du Somersetshire                               49

  RICHARD Ier, duc de Normandie                                      7

  RICULF ou RION, prince norwégien,                                 60;
    RION D'IRLANDE                                                  92

  ROBERT DU MONT-SAINT-MICHEL                                       62

  ROBERT DU QUESNET, évêque de Lincoln, auquel
    Geoffroy de Monmouth dédie sa _Vita Merlini_    73, 75, 78, 79, 80

  ROBERT GROSSETESTE, évêque de Lincoln                         78, 79

  RODARCUS, roi de Galles, époux de Ganiede                         76

  ROLAND. Son harpeur Graelent                                  12, 22

  ROMAINS (les)                                     60, 64, 68, 66, 94

  _Rome_ (comtes de); Empire, 46; Évêché,     93, 94, 97, 98, 100, 101

  ROSSINI                                                           18

  ROWENA, fille d'Hengist                               33, 37, 48, 54

  _Ruscicada_                                                       36


    S.

  SAGREMOR                                                          61

  _Saint-Gali_ (le moine de)                                        43

  _Saint-Germain des Près_ (abbaye de)                             116

  SAINT JEAN. Son Évangile                                          63

  SAISNES (Chanson de geste des). (Voy. SAXONS.--ANGLO-SAXONS.)

  _Salinarum lacus_                                                 36

  _Salisbury_                                              41, 59, 103

  SALOMON, roi de Judée                                             99

  SALOMON, roi d'Armorique                                      12, 99

  _Saverne_ (la), rivière du Somersetshire                          93

  SAXONS ou SAISNES                 46, 47, 48, 49, 50, 54, 55, 59, 67,
                                                          92, 100, 101

  SCOTT (sir Walter)                                                83

  _Shaftesbury_                                                     51

  SHAKSPEARE                                                        52

  SIBYLLES                                                          52

  _Sicile_                                                         113

  SIRÈNES (les)                                                     40

  SOLIN, historien fabuleux                                         40

  _South-Wales_. Son église de Saint-Pierre                         56

  _Stone-Henge_ (pierres de),                               16, 40, 59

  STRABON                                                            7

  SUGER, abbé de Saint-Denis                            25, 26, 43, 71


    T.

  TACITE                                                             7

  TALGESIN, TALGESINUS, ou TALIESEN, ancien barde armoricain    87, 88

  TANCRÉ (ou Tancrède), roi de Sicile                              114

  THÉSÉE (légende de)                                               15

  _Tours_, bâtie par Turnus                                         51

  TRISTAN. Ses lais; le livre de Tr.,                          22, 103

  _Troie_ (le roman de)                                             10

  _Troie neuve_, ou _Trinovant_, premier nom de Londres.            54

  TURNUS, fondateur de Tours                                    50, 51

  TURPIN (l'archevêque)                                         24, 25

  _Tweed_, rivière                                                  83

  _Tyrrhenum mare_                                                  36


    U.

  UTER, ou AMBROSIUS-UTER                                       59, 68

  UTER-PENDRAGON, roi de Bretagne,   1, 40, 48, 53, 59, 62, 67, 76, 81


    V.

  VARIN (M. Pierre)                                             95, 98

  _Venise_                                                         113

  VÉNITIENS (les)                                                  113

  VÉRONIQUE (la)                                              102, 107

  VESPASIEN, empereur                                              102

  VILLEHARDOIN (Joffroi de), historien                         11, 114

  VINCENT DE BEAUVAIS                                               90

  VIRGILE                                                       40, 51

  VITAL (Orderic), historien                            25, 26, 33, 71

  VIVIANE                                                   22, 61, 81


    W.

  WACE, auteur du _Brut_                                        75, 99

  WALKER, auteur d'un _Mémoire sur les bardes irlandais_.           14

  WARTON                                                        14, 35

  _Wigh_ (île de)                                                   76

  WILFRIDE (Saint)                                              96, 97

  WOLF (M. Ferdinand)                                                2

  WORTIGERN                     33, 37, 48, 53, 54, 55, 56, 57, 68, 76

  WRIGHT (M. Thomas)                            27, 35, 36, 50, 63, 77


    Y.

  YGIERNE, mère d'Artus                                     40, 41, 59

  _York_,                                                   50, 68, 98;
    _Yorhshire_                                                    110

  YVAIN                                                             61


    Z.

  _Zara_, en Dalmatie                                              113



ADDENDA

à la page 102, sur le mot _Graal_.


Il faut bien remarquer que la forme attribuée dans tous les manuscrits
au vase où le sang du Sauveur avait été recueilli répondait à celle
d'un calice, et que le mot graal, grael, greal ou greaux répondait
dans ce sens à celui de plat ou large assiette. Aussi Helinand a-t-il
soin de dire: _de catino illo, vel paropside;_ puis: _Gradalis dicitur
gallice scutella lata et aliquantulum profunda in qua pretiosæ dapes
cum suo jure divitibus solent apponi._ Comment admettre alors que
l'idée soit venue d'elle-même à nos romanciers de désigner comme un
plat, ou large assiette, le vase, apparemment fermé, que portait
Joseph? il faut présumer une méprise et la confusion de deux sens
distincts. D'un côté, l'histoire de la relique était écrite dans le
_graduel_, ou _lectionnaire_ des Gallois. De l'autre, le mot vulgaire
répondant au _gradualis_ latin était aussi _greal_, _graal_, ou
_grael_. On parla longtemps du graal ou livre liturgique des Gallois,
comme renfermant de précieux et mystérieux récits, entre autres celui
du calice de Joseph d'Arimathie, et l'on finit par donner à ce calice,
apporté en Angleterre, le nom de _graal_, parce qu'on en trouvait la
légende dans le _gradale_ ou _graduale_ gallois. Le secret que les
clercs gallois faisaient de ce livre liturgique et la curiosité qu'il
éveillait trouvent également leur justification dans la crainte de la
désapprobation du clergé orthodoxe, et dans l'espoir d'y trouver la
révélation des destinées de la race bretonne.

Le grael ou graduel est le recueil des leçons et des répons chantés
devant les degrés, _gradus_, de l'autel. Bède, en son traité _de
Remedio peccatorum_, énumère les livres d'Église: _Psalterium,
lectionarium, antiphonarium, missalem, gradalicantum_, etc. Dans une
charte de l'an 1335, en faveur de la chapelle de Blainville: «Je, sire
de Blainville, ai garnies les dites chapelles d'un messel, et d'un
_grael_ pour les deux chapelles.»--«GRADALE, GRADUALE, id est
_responsum_ vel _responsorium_: quia in gradibus canitur. _Versus
gradales._»--Et Amalaire, au onzième siècle: «Notandum est volumen,
quod nos vocamus antiphonarium, tria habere nomina apud Romanos. Quod
dicimus _graduale_, illi vocant cantatorium, et adhuc _juxta morem
antiquum_ apud illos, in aliquibus ecclesiis uno volumine
continetur.»(Du Cange.) On appelait l'office du jour le grael ou
graal, en opposition à l'office nocturne. Aussi voyons-nous dans
Robert de Boron que Joseph donne rendez-vous à ses compagnons chaque
jour à heure de tierce, et les avertit d'appeler cet office le service
de graal. Le sens des vers est rendu plus clairement par l'ancienne
traduction: «Et ce non de graal abeli à Joseph; et ensi venoient à
tierce, et disoient qu'il alloient au service du graal. Et des lors en
çà fu donnée à ceste histoire le nom de Graal.»(Manuscrit Didot.) Mais
les romanciers, poëtes et prosateurs, ne sachant plus l'origine
véritable du mot, ont voulu l'expliquer et nous en apprendre plus
qu'ils n'en savaient. Qui maintenant ne reconnaît dans le premier sens
du mot _graal_, l'office du jour, le diurnal? Un glossaire
latin-français du douzième siècle porte: GRADALE, _greel, livre à
chanter la messe_. Dans le _Catholicon armoricum_, grasal, grael, un
livre à chanter: _latinè gradale_. En voilà bien assez pour justifier
notre explication du _Graal_.

Le sens de plat, saucière, en latin _catinus_, donné à ce mot, est
également ancien, et sans doute formé de cratera, _cratella_, comme
de _patera_ vint _petella_, _paelle_. pelle; de _crassus_, gras et
gros, etc. Mais, je le répète, il est à peu près impossible que le
calice fermé dans lequel Joseph était censé conserver le sang divin
ait d'abord reçu le nom de plat, écuelle ou graal. Ceux auxquels on
raconta des premiers la légende du sang conservé demandèrent d'où elle
était tirée: Du _Graal_, leur répondit-on, que l'on conserve à
Salisbury, ou à Glastonbury.--Alors le vase qu'on eût hésité à appeler
calice fut nommé _Graal_. Et quand il fallut donner l'explication du
mot on imagina qu'il avait été adopté parce que le vase _agréait_, et
venait au gré de ceux qui participaient à ses vertus.



ERRATA.

P. 22, _lig._ 11. Banchefleur, _lis._ Blanchefleur.

P. 29, _note_. Perrie, _lis._ Parrie.

P. 33, _lig._ 21. Shap, _lis._ Sharp.

P. 33, _lig._ 28. soeur d'Hengist, _lis._ fille d'Hengist.

P. 38. «Le _Brut y Brennined_ est reconnu par les antiquaires bretons
comme la traduction de Geoffroy de Monmouth.» Je regrette d'être
obligé d'excepter de ce nombre mon ingénieux et savant ami, M. de la
Villemarqué, qui persiste à soutenir toutes les assertions de W. Owen.



[Notes au lecteur de ce fichier numérique:

Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
corrigées. L'orthographe de l'auteur a été conservée.

Les corrections présentes dans l'errata ont été appliquées dans le
texte.

Dans la note 11, "Every think in fact seem" a été remplacé par "Every
thing in fact seem".

Note 101, Colchester se trouve en fait dans l'Essex.

Les pages 128 et 308 sont suivies de planches illustrées.]





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Les Romans de la Table Ronde (1 / 5) - Mis en nouveau langage et accompagnés de recherches sur - l'origine et le caractère de ces grandes compositions" ***

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