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Title: Les guêpes; séries 3 & 4
Author: Karr, Alphonse, 1809-1890
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Les guêpes; séries 3 & 4" ***

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Notes de transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont été corrigées. L’orthographe d’origine a été conservée
et n’a pas été harmonisée. [GU]=l'image d'une guêpe.



                         COLLECTION MICHEL LÉVY

                                  LES

                                 GUÊPES



                                 ŒUVRES

                            D’ALPHONSE KARR

                          Format grand in-18.


  LES FEMMES                          1 vol.
  AGATHE ET CÉCILE                    1 --
  PROMENADES HORS DE MON JARDIN       1 --
  SOUS LES TILLEULS                   1 --
  LES FLEURS                          1 --
  SOUS LES ORANGERS                   1 --
  VOYAGE AUTOUR DE MON JARDIN         1 --
  UNE POIGNÉE DE VÉRITÉS              1 --
  LA PÉNÉLOPE NORMANDE                1 --
  ENCORE LES FEMMES                   1 --
  MENUS PROPOS                        1 --
  LES SOIRÉES DE SAINTE-ADRESSE       1 --
  TROIS CENTS PAGES                   1 --
  LES GUÊPES                          6 --


AVIS

En attendant que le bon sens ait adopté cette loi en un article «la
propriété littéraire est une propriété,» l’auteur, pour le principe, se
réserve tous droits de reproduction et de traduction, sous quelque forme
que ce soit.


Paris.--Imprimerie A. WITTERSHEIM, 8, rue Montmorency.



                                  LES

                                 GUÊPES

                                  PAR

                             ALPHONSE KARR

                          --TROISIÈME SÉRIE--

                            NOUVELLE ÉDITION

                        [Illustration: colophon]

                                 PARIS

                 MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS

                          RUE VIVIENNE, 2 BIS

                                  1858

                 Reproduction et traduction réservées.



LES

GUÊPES



Juillet 1841.

     A Victor Hugo.--Le rossignol et les
     oies.--1.--40.--450.-33,000,000.--M. Conte.--Les lettres et la
     poste.--Les harpies.--M. Martin (du Nord).--Nouvelles de la
     prétendue gaieté française.--La queue de la poêle.--Un trait
     d’esprit du préfet de police.--Les chiens enragés.--Les
     journaux.--Renseignement utile aux gens d’Avignon.--Où est le
     tableau de M. Gudin.--M. Quenson dénoncé.--A monseigneur
     l’archevêque de Paris.--Mots nouveaux.--Victoria à Rachel.--Les
     esclaves et les domestiques.--L’Opéra.--Le Cirque-Olympique.--Le
     duc d’Orléans.--Le maréchal Soult.--Nouvelles frontières de la
     France.--Les vivants et les morts.--M. de Lamartine.--La
     postérité.--M. Hello accusé de meurtre.--La
     Fête-Dieu.--Giselle.--M. Ancelot.--M. de Pongerville.--Les
     vautours.--M. Villemain.--Une voix.--M. Garnier-Pagès.--Un
     oncle.--Le charbon de terre et les propriétaires de forêts.


                              Sainte-Adresse.

[GU] JUILLET.--_A Victor Hugo._--Il faisait hier une belle soirée, mon
cher Hugo; j’étais allé voir au bord de la mer le soleil se coucher dans
une pourpre plus splendide que ne l’a jamais été celle des rois--quand
il y avait de la pourpre--et quand il y avait des rois.

On voyait passer à l’horizon--des silhouettes de navires noirs sur un
fond d’or rouge, et je cherchais à reconnaître un bateau d’Étretat qui
doit m’emmener dans quelques heures,--non à ses voiles brunes et tannées
qu’on n’aurait pu distinguer à cette heure, où les couleurs
s’effacent,--mais à la forme particulière de son beaupré incliné vers la
mer.

Après les couleurs, les formes commencèrent à disparaître.--Je vis
s’allumer les lumières rouges des phares sur les jetées du Havre,--les
lumières bleuâtres des étoiles au ciel--et les lumières presque vertes
des lucioles dans l’herbe.--J’entendais le bruit de la mer qui montait,
et je reconnaissais à son parfum une petite fleur jaune qui pousse à
foison sur cette côte et qui embaume l’air.

Et je pensai à un de vos anciens ouvrages, à un beau livre,--au _Dernier
jour d’un condamné_,--dans lequel le malheureux qu’on juge,--en proie à
une bizarre hallucination,--ne peut détourner ses regards et sa pensée
d’une petite fleur jaune qui se balance sur une fenêtre où elle a été
semée par le vent ou par quelque oiseau.

Et je pensai à ces longues promenades que j’ai faites quelquefois avec
vous sur les boulevards de Paris,--à l’heure où Paris dormait,--à ces
promenades où nous parlions des magnificences de la nature, que vous
aimiez comme moi,--et dont vous me parliez si bien.

Et je songeai que ce jour-là vous étiez reçu membre de l’Académie
française.--Vous voyez que je vous aime, Victor, puisque, sous de beaux
arbres, à travers lesquels je voyais les étoiles comme des fruits de
feu,--ayant à mes pieds la mer qui rejetait les varechs et les algues de
ses prairies profondes où paissent les phoques,--assis sur une côte
revêtue du beau manteau dont la terre se couvre l’été,--au milieu de
tant de feuilles et d’herbes,--au milieu de tant de belles choses
vertes,--j’ai pu penser aux deux pauvres petites palmes dont vous avez
le droit maintenant d’enrichir le collet de votre habit.

Vous voilà donc enfin à l’Académie!--Vous y êtes entré comme le fils de
Philippe de Macédoine entra à Babylone. Mais ne vous semblerait-il pas
singulier de lire dans son historien, Quinte-Curce, qu’Alexandre ne
demanda, pour prix de ses victoires, que d’être nommé citoyen de la
ville de Darius?

Ne vous êtes-vous pas un peu laissé faire--ce que le père Loriquet, _e
societate Jesu_, voulait faire de Napoléon, que, dans son _Histoire de
France_, il appelait le marquis de Buonaparte, général en chef des
armées de Louis XVIII?

Je lisais dernièrement un des romans de Walter Scott, intitulé le
_Pirate_: c’est l’histoire de Clémont Vaughan, qui, après avoir été
pendant plusieurs années le chef d’une troupe déterminée--et le maître
d’une frégate au redoutable pavillon noir,--s’amende à la fin et devient
officier sur un vaisseau de Sa Majesté, où ses supérieurs sont fort
contents de lui.

Je regardais l’autre jour sur une feuille d’un rosier planté au bord
d’un ruisseau--une goutte de pluie plus brillante qu’une opale;--tout à
coup elle roula tout le long de la feuille, et tomba dans l’eau du
ruisseau, où elle se perdit.

C’est par l’individualité que charme un poëte; vous étiez un
tout,--pourquoi devenir une partie?

Il y a un grand nombre de pierres à la base d’une pyramide; il n’y en a
qu’une au sommet.

Le rossignol chante seul dans les buissons en fleurs;--les oies volent
en troupes.

Vous êtes entré à l’Académie en en enfonçant les portes;--en vain vous
avez caché votre triomphe,--en vain vous avez pris une allure modeste et
hypocrite:--vos confrères malgré eux--ont fait comme les vieilles femmes
d’une ville prise d’assaut:--elles jettent du haut des fenêtres, sur la
tête de l’ennemi, tous leurs ustensiles de ménage.

Ce n’était vraiment pas la peine de se faire Victor Hugo--pour devenir
l’un des quarante.

Mon pauvre Victor,--vous voici donc enfin l’égal de M. Flourens!--tout
le monde dit maintenant que vous voulez devenir député, c’est-à-dire un
des quatre cent cinquante.

De succès en succès,--si on vous laisse faire, vous arriverez à être
l’un des trente-trois millions qui composent la nation française.

[GU] De mieux en mieux.--Le parquet, conformément à une instruction du
ministre de la justice,--a fait ouvrir, dans les bureaux de poste, des
lettres adressées à des particuliers;--lettres qui n’ont été remises à
leur destination qu’après avoir été ouvertes.

Je suis fort indulgent pour les attaques à certaines libertés inutiles,
embarrassantes et assujettissantes que réclament sans cesse certains
partis;--mais, quand il s’agit de véritables libertés, c’est une autre
affaire.

Quoi! vous avez le monopole d’une exploitation qui rapporte des
bénéfices énormes, et vous en usez pour de honteuses et criminelles
investigations!--Quoi! il ne reste aucun moyen de mettre sa vie, ses
affections, ses pensées, en dehors des ignobles débats que se livrent et
les gens du pouvoir et ceux qui y prétendent sous divers noms et sous
divers prétextes?

Quoi! ces mots que je crois écrire à un ami,--ces paroles que j’adresse
à une femme,--toutes ces choses qui sortent d’un cœur pour retomber
dans un autre,--c’est M. Martin (du Nord) ou l’un de ses acolytes qui
les lira!

Messieurs, partagez-vous, arrachez-vous, disputez-vous les places,
l’argent, les honneurs,--les rubans,--je ne m’en mets pas en peine;--je
n’y prétends pas plus, après que vous les avez tiraillés, qu’à un reste
de festin de harpies.

    At subitæ horrifico lapsu de montibus adsunt
    Harpyæ...
    Diripiuntque dapes, contactuque omnia fœdant
    Immundo.....
    Semesam prædam, et vestigia fœda relinquunt.

            (_Énéide_, liv. III.)

Mais je ne permets ni à M. Martin (du Nord) d’ouvrir mes lettres, ni à
M. Conte, directeur des postes, de livrer lâchement les lettres que je
lui confie.--Il est des choses qu’il faut respecter, messieurs,--sous
peine de ne plus voir en France qu’un seul parti, le parti des gens qui
ont du cœur et de l’honnêteté, et de le voir contre vous.

Pour moi,--si une semblable chose m’arrivait,--je poursuivrais par tous
les moyens et M. Martin (du Nord) et M. Conte,--quand il me faudrait
vendre, pour parvenir à en avoir raison,--jusqu’à mon dernier
habit,--jusqu’à la montre que m’a donnée Méry.

Vous n’aurez pas besoin, messieurs, d’ouvrir frauduleusement une lettre
pour savoir ce que je pense;--je le dis hautement et je l’imprime,--et
je charge M. Conte de le faire porter dans toute la France et dans toute
l’Europe;--c’est une trahison et une infamie, et je suis à la fois de
tous les partis où l’on blâme et où l’on flétrit de semblables actes.

Le prétexte que l’on a pris est que les lettres ouvertes _paraissaient
contenir des billets de loteries étrangères_.

Et comment le savez-vous,--et de quel droit regardez-vous ce que les
lettres paraissent contenir?--Vous n’avez qu’un droit: c’est de recevoir
le prix des lettres qu’on vous confie; qu’un devoir: c’est de les
remettre fidèlement à leur destination.

                 NOUVELLES DE LA PRÉTENDUE GAIETÉ FRANÇAISE.

                Le Français, né malin, créa la guillotine.

[GU] Beaucoup de gens ont déjà remarqué qu’on ne s’amusait plus en
France.--Cette question, beaucoup plus grave qu’on ne semble le croire,
a dû occuper quelques-unes de mes méditations.--Voici les causes que
j’en ai trouvées: à cette époque où le gouvernement de la France était
une _monarchie absolue tempérée par des chansons_,--il n’y avait dans
les affaires qu’un très-petit nombre de rôles à jouer,--et ces rôles,
réservés à certaines castes, une fois remplis, le reste de la nation
était réduit naturellement à l’état de spectateurs. Les spectateurs
d’une pièce quelconque sont décidés à s’amuser;--s’ils n’en trouvent pas
dans la pièce qu’on joue devant eux un prétexte suffisant, ils
s’amuseront à se moquer de la pièce, de l’auteur et des acteurs,--ou à
les siffler, ou à leur jeter des pommes.

Mais, aujourd’hui, on a fort agrandi le théâtre, et on a supprimé les
banquettes et les loges;--il n’y a plus de spectateurs, et tout le monde
est acteur,--même ceux qu’on en soupçonne le moins.

Prenez, au hasard, le premier homme que vous rencontrez dans la rue:--il
n’est peut-être ni ministre,--ni sous-secrétaire d’État,--ni pair,--ni
député;--mais il est peut-être électeur,--car, en moyenne,--chacun des
quatre cent cinquante députés a été envoyé à la Chambre par quatre cent
cinquante électeurs.--S’il n’est pas électeur, il est membre du conseil
d’arrondissement,--ou du conseil municipal,--ou du conseil communal,--ou
du conseil de salubrité,--ou de la commission de,--ou de,--ou de,--ou
officier supérieur ou inférieur de la garde nationale,--ou sergent, ou
caporal,--ou membre du conseil de discipline,--membre de la Légion
d’honneur ou aspirant à l’être,--de la Société des naufrages ou de celle
d’agriculture,--et si, par hasard, il a trouvé moyen d’échapper à
quelqu’un de ces rôles si nombreux,--grâce aux journaux, il est de tel
ou tel club,--de telle ou telle société;--ou bien il est, comme
bureaucrate,--toujours grâce aux journaux, fonctionnaire
indépendant,--ou, comme soldat, baïonnette intelligente.--Si, par
hasard, cependant,--après avoir épuisé toutes les questions, vous
arrivez à découvrir que l’homme que vous avez arrêté n’est revêtu
d’aucun de ces rôles, ne jouit d’aucune de ces parcelles du pouvoir,
débris de la puissance royale brisée; s’il n’est rien de rien,--je vous
le dis, en vérité, ne cherchez pas plus longtemps, cet homme est le roi
Louis-Philippe, cet homme est votre roi.

[GU] A moins cependant que ce ne soit votre obéissant serviteur Alphonse
Karr.

[GU] C’est ce qui a fait le succès de cette énorme chose appelée
gouvernement représentatif;--certes, on siffle de temps en temps
certains acteurs, mais on ne siffle pas leurs rôles,--parce qu’on ne
siffle les acteurs que pour les remplacer,--et surtout on ne siffle pas
la pièce parce qu’on y joue un rôle et parce qu’on aspire à en jouer
successivement plusieurs autres.

En un mot, le gouvernement représentatif n’a eu qu’une adresse et un
esprit, c’est de faire de lui-même une poêle dont la queue est assez
longue pour que chacun la tienne un peu.

[GU] UN TRAIT D’ESPRIT DU PRÉFET DE POLICE.--Je ne suis pas fort
craintif, mais il y a une terreur dont je n’ai jamais pu triompher:
c’est celle que m’inspire la pensée d’être mordu par un chien
enragé.--Certes, j’ai eu un chien appelé Freyschütz, que j’aimais
beaucoup, quoiqu’il ne m’aimât guère que comme on aime le bifteck, ainsi
qu’il l’a prouvé en me dévorant deux fois;--ce qui fait que l’auteur des
_Guêpes_ n’est que le restant de deux soupers de cette énorme bête
féroce.--Eh bien! mes amis ont pu m’entendre dire souvent que, malgré
les craintes que je ressentais pour la conservation de Freyschütz, qui
ne souffrait pas qu’on le muselât,--je n’élèverais pas la moindre
plainte s’il était quelque jour victime de quelque mesure de police
contre les chiens.

Pendant bien des années on s’est contenté de jeter dans les tas
d’ordures des boulettes de viande empoisonnée.

Ce système était insuffisant pour deux raisons:

_Première raison._--Des tombereaux parcouraient la ville dès l’aube du
jour, et enlevaient les boulettes avec les ordures.

_Deuxième raison._--Un des caractères de la rage est que le chien
hydrophobe ne mange pas, de sorte que les chiens enragés se trouvaient
précisément les seuls qui fussent à l’abri.

Il y a quelques années, un préfet de police,--je crois que c’est M.
Debelleyme,--avisa cette insuffisance et fit faire de grands massacres
de chiens. On jeta les hauts cris;--parce que, dans ce bienheureux pays
de France, on est décidé d’avance à se prononcer contre l’autorité,
quelle qu’elle soit et quoi qu’elle fasse, et principalement contre la
police.

D’où il arrive ce qui suit:--que l’horreur générale contre la police
éloigne de ses fonctions tous les gens un peu honnêtes et pouvant faire
autre chose,--et qu’elles ne sont exercées que par des gens qui ne
valent guère mieux que ceux contre lesquels on les emploie,--ce qui
justifie en partie la haine d’abord injuste qu’elle inspire.

Une partie des journaux,--les hauts politiques d’estaminet--et la moitié
du public, prirent alors le parti des chiens enragés contre le préfet de
police.

M. Gabriel Delessert, averti par cet exemple, a pris un parti plus
adroit,--invention pour laquelle je lui pardonne presque son grotesque
numérotage des voitures.

Il a donné à deux ou trois journaux une anecdote épouvantable, et de son
invention, d’un chien enragé qui avait mordu huit ou dix personnes dans
les Champs-Élysées et plusieurs chevaux sur la place de la Concorde, où
il avait été tué d’un coup de couteau par un brave citoyen.--L’histoire
était parfaitement contée. On n’avait oublié aucune des circonstances
qui pouvaient la rendre vraisemblable, y compris l’oubli dans lequel on
laissait le dévouement admirable de l’homme qui, avec une arme aussi
courte qu’un couteau, s’était exposé à d’horribles blessures et surtout
à de si horribles suites.--En effet, disaient les plus incrédules, si
l’histoire était apocryphe, l’inventeur eût ajouté que l’auteur de
cette belle action avait eu la croix d’honneur.

Mais une telle ingratitude ne s’invente pas, il faut qu’elle soit vraie.

Il y a un genre d’amorces auquel les journaux mordent toujours:--c’est
l’anecdote.--Chaque journal s’empare du petit nombre de celles que
trouvent ses confrères avec une avidité qu’on ne saurait comparer qu’à
celle du requin qui avale un matelot avec son chapeau, ses bottes, son
couteau et son portefeuille.--Ils coupent le fait avec des ciseaux, sans
même en changer la date,--de telle sorte que le journal qui tient
l’anecdote de cinquième main la commence par ces mots: «Il est arrivé
_hier_, etc.»

L’anecdote du chien, prise par tous les journaux, frappa beaucoup les
esprits, et, quelques jours après, M. G. Delessert fit afficher contre
les chiens d’horribles menaces,--qu’il aura, je pense, mises à exécution
avec l’approbation générale.

J’avais de bonnes raisons de croire l’anecdote controuvée, attendu qu’un
de mes amis croisait, pour des raisons particulières,--sur le théâtre
qu’on lui prête, au jour et à l’heure indiqués,--et qu’il y attendit
pendant quatre heures une personne qui l’attendait ailleurs;--mais je
n’ai pas voulu, le mois dernier, atténuer l’effet de l’invention louable
de M. le préfet de police;--_pie mendax_.

[GU] Puisque je parle de la police,--je dois dire combien j’approuve
l’uniforme donné aux officiers de paix,--ainsi que celui que portent
depuis longtemps les sergents de ville;--les fonctions de police
deviendraient honorables et honorées--si cette mesure était
universelle,--et si la police cessait d’agir par guet-apens.

[GU] CHAPITRE TROP LONG.--Dans le premier numéro des _Guêpes_, publié,
il y a plus d’un an et demi, j’ai expliqué la position que s’est faite
le gouvernement actuel vis-à-vis de la presse;--je n’empêche pas de
relire ce chapitre les personnes qui veulent avoir un résumé vrai et
impartial de cette position si bêtement et si volontairement choisie. Si
j’en parle aujourd’hui, c’est que j’ai à traiter cette question sous un
autre point de vue. J’ai dit que les entraves mises à la presse
faisaient une partie de sa puissance, et je l’ai prouvé, je crois, d’une
façon claire et péremptoire.--J’ajoute que la seule ressource
aujourd’hui de la royauté de Juillet,--son dernier et unique moyen de
lutter contre la presse, qui l’attaque avec plus d’audace et
d’acharnement qu’elle ne l’a jamais fait contre Charles X,--serait de
changer brusquement son système et de promulguer une loi ainsi conçue:

Art. 1er.--La presse est libre fiscalement;--le cautionnement et le
timbre sont supprimés;

Art. 2.--La presse est libre moralement:--chacun peut exprimer sa
pensée, quelle qu’elle soit;--aucune action ne sera dirigée contre un
journal;

Art. 3.--Chaque article sera signé du nom réel de son auteur;

Art. 4.--Chaque journal sera tenu d’insérer toute réponse qu’il plaira
de lui faire à toute personne nommée dans un de ses articles.--Cette
réponse ne devra pas être plus du double de l’article où la personne
aura été nommée.

[GU] Je vais développer et défendre chacun de ces quatre articles en peu
de mots.

Art. 1er.--_La presse est libre fiscalement:--le cautionnement et le
timbre sont supprimés..._

J’ai dit la maladresse d’avoir imposé aux journaux des conditions
pécuniaires qui les ont mis aux mains des marchands et qui ont réuni
plusieurs nuances d’opinions dans une seule couleur,--condition même
nécessaire pour l’existence de feuilles qui ne pourraient sans cela
réunir un nombre suffisant d’abonnés pour couvrir leurs frais.

Le cautionnement et le timbre abolis, chaque couleur se décomposera en
toutes ses nuances. L’écrivain qui, pour exprimer ses idées, était
obligé de s’affilier à un journal où on lui donnait asile au prix du
sacrifice d’une partie de ces mêmes idées,--sacrifice auquel il ne se
résignait que par impuissance pécuniaire,--lèvera son propre
étendard,--des essaims nombreux partiront des plus grosses ruches.

Les journaux, vingt fois plus nombreux, se partageront et se diviseront
le même nombre d’abonnés;--chacun n’aura que les gens qui pensent comme
lui--et n’aura plus de ces gens si nombreux qui, plus près de lui que
d’une autre couleur, se rapprochent encore de lui, faute de nuances
intermédiaires,--et se laissent peu à peu entraîner.

[GU] Art. 2.--_La presse est libre moralement:--chacun peut exprimer sa
pensée, quelle qu’elle soit;--aucune action ne sera dirigée contre un
journal._

Avant de crier à l’énormité, faites-moi le plaisir d’examiner avec moi
le résultat des lois répressives accumulées contre la presse.

Il n’y a pas une de ces lois qui ne soit éludée.--Il s’établit entre un
journal et ses lecteurs un argot parfaitement clair, formé de réticences
et de synonymes--qui permet de tout dire et de tout entendre sans
danger.--Il n’y a que les maladroits de pris.

Il est défendu d’attaquer le roi,--mais il n’est pas défendu d’attaquer
QUELQU’UN,--ni une PERSONNE INFLUENTE,--ni le TRÔNE,--ni la
COURONNE,--ni le POUVOIR,--ni une HAUTE INFLUENCE,--ni le CHATEAU,--ni
mille autres synonymes--qui obligeraient nos quatre cent cinquante
faiseurs de lois à travailler en permanence.

[GU] Semblables à ce maire d’une petite ville qui défendit à ses
administrés de sortir sans lanterne après neuf heures du soir.

Le lendemain de la promulgation de l’ordonnance,--on amène à M. le
maire un individu arrêté par une patrouille.

--Ne connaissez-vous pas l’ordonnance?

--Si, vraiment.

--Eh bien! où est votre lanterne?

--La voilà.

--Mais il n’y a pas de chandelle dedans!

--L’ordonnance n’en parle pas.

--C’est bien. Allez-vous-en.

Le maire se remet à l’ouvrage,--et promulgue un erratum--par lequel est
expliqué qu’on doit porter une lanterne avec une chandelle dedans.

Le lendemain,--on amène un récalcitrant.

--Eh! Dieu me pardonne! c’est encore vous?

--Oui, monsieur le maire.

--Vous saviez pourtant la nouvelle ordonnance?

--Oui, monsieur le maire.

--Eh bien! où est votre lanterne?

--La voici.

--Et la chandelle?

--La voici.

--Mais elle n’est pas allumée!

--L’ordonnance n’en dit pas un mot.

Il fallut encore relâcher le réfractaire--et publier un nouvel erratum,
qui annonçait que la chandelle devait être allumée.

Le dernier des synonymes au moyen desquels on traite, comme vous savez,
le roi Louis-Philippe, mon illustre ami,--selon le _National_, le
_Journal du Peuple_, et divers autres carrés de papier,--a été inventé
par Me Partarrieu-Lafosse, dans le procès des lettres attribuées au
roi.--Cet honorable accusateur public ayant eu, entre autres
saugrenuités, le malheur d’établir une niaise et puérile distinction
entre Louis-Philippe, duc d’Orléans, et Louis-Philippe, roi de
France,--la presse s’en est emparée, et, parodiant, d’après le ministère
public, le mot d’un autre duc d’Orléans devenu roi de France:--«Qu’il
n’appartient pas au roi de France de venger les injures faites au duc
d’Orléans,»--elle s’en donne à cœur joie sur ce sujet,--en éludant
une loi dont l’extension ne pourrait lui être appliquée sans qu’on
commençât par faire le procès à ce malencontreux Me
Partarrieu-Lafosse;--et les journaux opposants jouent, à l’abri de la
loi, depuis un mois, d’incessantes variations sur ce
thème:--Louis-Philippe, duc d’Orléans, est un ci,--est un là,--et un pis
encore...--le tout soit dit sans attaquer la personne de Louis-Philippe,
roi de France.

[GU] Ainsi donc les lois coërcitives de la presse ne préviennent rien et
ne réparent rien;--elles ne font que donner à l’expression de la pensée
des journaux un nouvel attrait de variété,--d’audace et
d’adresse,--trois choses qui ont beaucoup de partisans,--qui se laissent
facilement accoquiner au parti qui les possède ou qui paraît les
posséder.

La presse libre n’aurait plus de prétexte pour la guerre de buissons
qu’elle fait au pouvoir.--Chaque journal serait obligé de dire tout haut
ce qu’il veut et ce qu’il ne veut pas;--on combattrait alors à découvert
et en plaine.

[GU] Art. 3.--_Chaque article sera signé du nom réel de son auteur._

Ceci est une garantie qu’aucun homme qui prétend à la loyauté n’a le
droit de refuser, du moins tout haut;--cela arrache à la presse ce
prestige mystérieux si connu des anciennes royautés de l’Orient,--qui a,
pour un journaliste, l’avantage de le dérober aux représailles
d’agression et de personnalités,--masque dont la suppression forcera
l’écrivain de se fixer à l’égard des autres les bornes qu’il désirera
pour lui même, et donnera à chaque article sa valeur réelle,--en
laissant voir que tel qui parle si haut de moralité et exerce une
inquisition si sévère dans la maison de verre que la presse, retirée
prudemment dans ses sombres cavernes, a faite à tous ceux qui ne sont
pas avec elle,--a eu bien du mal, après un souper trop prolongé, à
retrouver la porte de l’imprimerie où il venait la plume à la main
exiger d’autrui toutes les perfections et toutes les vertus dont la
liste est d’autant plus longue qu’elle se compose de celles qui lui
manquent.

[GU] Art. 4.--_Chaque journal sera tenu d’insérer_, etc.

Cet article existe déjà dans la loi, mais d’une manière vague qui permet
de l’éluder sans cesse.--Nettement exprimé, il épargnerait au
gouvernement le coq-à-l’âne volontaire, perpétuel et grotesque par
lequel il se justifie sans cesse devant des gens qui ne savent rien des
choses dont on l’accuse, et n’a aucun moyen de parvenir à ceux qui ont
entendu l’accusation.

[GU] RENSEIGNEMENTS UTILES AUX GENS D’AVIGNON.--Dans le numéro des
_Guêpes_ du mois de mai dernier, il est fait mention d’un tableau de M.
Gudin qui, donné par le roi à la ville d’Avignon en 1836, n’était pas
encore arrivé à sa destination depuis cinq ans qu’il est en route.

Nous racontions, en outre, qu’on s’occupait activement de rechercher ce
tableau égaré, de douze pieds de haut.

Jusqu’ici les recherches de messieurs de la liste civile et de leurs
employés ont été inutiles.--Nous croyons pouvoir leur dire où est le
tableau.

Le tableau est tranquillement accroché dans le musée de la ville de
Douai.

Astarté,--une de nos Guêpes les plus vagabondes, prétend l’avoir
parfaitement reconnu;--elle assure en outre que ce tableau, envoyé, sans
autre avis, aux autorités de la ville de Douai, est resté six mois sans
qu’on ouvrît la caisse qui le renfermait; enfin, au bout de ce temps, M.
Quenson, conseiller à la cour royale,--grand amateur de peinture et
quelque chose au musée,--prit sur lui d’ouvrir la caisse et de
s’emparer,--pour le musée,--du tableau de Gudin, ne laissant aux gens
d’Avignon que la reconnaissance pour le présent qu’ils n’ont pas reçu.

                 A MONSEIGNEUR L’ARCHEVÊQUE DE PARIS.

                                Paris.

[GU] _Note à l’appui de son discours dans lequel il tâche d’insinuer
adroitement au roi Louis-Philippe que, malgré la grandeur et la
vénération qui l’entourent, il ferait bien de se rappeler quelquefois
qu’il n’est qu’un homme._--Monseigneur, me promenant hier du côté de la
barrière de l’Étoile, j’ai vu les douaniers,--dits gabelous,--chargés
d’empêcher l’introduction frauduleuse des objets soumis au droit,
visiter les voitures de la maison du roi venant de Neuilly,--les
voitures attelées de mules de sa propre maison.

           Agréez, monseigneur, etc.

[GU] _Suite des mots nouveaux introduits dans la langue française--par
MM. les membres du Club-Jockey._--Dead haet,--stags hund,--foal
stalkes,--comfort,--stud book.

Une des bonnes plaisanteries de cette époque est, sans contredit,
l’invention de mademoiselle Rachel.--Mademoiselle Rachel est une fille
qui récite les vers assez juste,--et qui a réussi par la froideur et la
sécheresse--comme il y a quelques années d’autres ont réussi par les
cris, le désordre et l’exagération, et uniquement par la même
raison,--c’est-à-dire parce que c’était autre chose.

Il ne faut croire qu’une petite partie des ridicules extravagances que
certains journaux prêtent à nos voisins au sujet de ladite Rachel,--et
de ces extravagances, ce qui est vrai a pour cause la morgue des
Anglais, qui, ayant lu dans nos journaux les ridicules déclamations dont
elle a été le prétexte, veulent nous surpasser dans l’admiration même de
ce qu’ils ne comprennent pas.--Du reste ces récits se font à Paris.

[GU] Un journal a dit que la reine avait donné à la comédienne un
bracelet avec ces mots:--VICTORIA A RACHEL.

Douce et touchante intimité qui dépasse de bien loin celle que Henry
Monnier, dans ses rêves démocratiques, voulait voir s’établir entre les
fils de pairs de France et les marchands de peau de lapin.

Encore un peu, et les reines de théâtre n’accepteront plus les airs de
familiarité que se donnent les reines du monde.

Voyez,--monseigneur Affre,--archevêque de Paris,--voici un sujet digne
de vos méditations.--Voyez les comédiens, race autrefois
proscrite,--voyez-les régner seuls aujourd’hui sur les peuples, qui ont
pris au sérieux leur couronne de papier, et recevoir tous les hommages
en place des rois véritables, qui ont en échange hérité de leur
opprobre.--S’il est des gens, monseigneur, qu’il faut rappeler au
souvenir de la condition humaine,--ce sont les comédiennes et les
danseuses,--dont les peuples si fiers d’avoir brisé le joug des rois
tiennent à honneur de traîner les carrosses,--tandis que maintenant,
s’il est un état avili et avilissant,--c’est celui de ces anciens
maîtres de la terre.

[GU] Tel dans sa farouche indépendance et dans son dédain ne rend pas le
salut au roi de France,--qui se fait gloire de s’atteler au fiacre d’une
danseuse en sueur--et dispute à coups de coudes l’honneur d’être plus
près du timon dans cet attelage grotesque.

Encouragez donc encore le peuple à reconquérir,--dans les luttes et le
sang,--une liberté dont la dignité l’embarrasse si fort,--qu’après avoir
arraché violemment aux rois les marques de servilité qu’il leur a
rendues si longtemps,--il conserve ces priviléges dans la tradition la
plus pure--pour les reporter aux pieds des danseuses,--seules aimées,
seules honorées aujourd’hui, sans qu’il s’élève personne pour crier du
milieu de ces triomphes ridicules--que la plus belle, la plus habile, la
plus adorée, la plus fêtée des danseuses--n’est pas digne d’entrer dans
la mansarde de la plus humble des femmes d’ouvrier.

Et vous voulez que le peuple se moralise--quand vous offrez à ses filles
de pareils exemples,--quand vous lui montrez qu’il n’y a d’heureuses,
d’aimées, de riches, que celles d’entre elles qui, renonçant à toute la
pudeur, à toutes les charges et à tous les devoirs de leur sexe, ont
pour état de gambader nues devant un public enthousiaste!

[GU] Ne faites plus de grandes phrases avec les grands mots de joug
brisé, de fers rompus.--Allons donc,--les hommes ne sont pas des
esclaves,--ce n’est pas vrai,--ils se flattent,--ce sont des domestiques
volontaires--qui aiment à changer de place et de maître.

[GU] Certes, si je m’intéressais autrement à ces choses--je féliciterais
les conseils de mademoiselle Rachel du tact et de l’à-propos avec
lesquels ils lui ont fait choisir la pièce de _Marie Stuart_ pour sa
représentation à bénéfice:--on sait l’admiration des Anglais pour
Élisabeth, qu’ils appellent leur _reine vierge_;--ils prétendent avec
indignation que l’histoire est tronquée dans cette tragédie, qui n’a eu
aucun succès.

Un journaliste a dit: «Pendant toute la soirée les Anglais ont eu l’air
de comprendre,--l’Hospitalité.»

[GU] A MM. DE LA QUOTIDIENNE.--Messieurs du journal la _Quotidienne_ ont
eu la bonté de vouloir bien prendre quelques pages dans les _Guêpes_
pour les insérer dans leurs colonnes:--ils ont bien voulu faire précéder
ce fragment de quelques mots plus ou moins obligeants,--voici le moins
obligeant--M. Karr _assure_ n’appartenir à aucun parti.

_Assure_ est, messieurs, un mot un peu jésuitique,--surtout au moment où
vous donniez vous-mêmes une preuve assez évidente de la vérité de mon
assertion.

Une bonne preuve, messieurs, je crois, que je n’appartiens pas aux
partis opposés au vôtre,--c’est que vous ne manquez guère de
m’emprunter chaque mois des fragments assez longs. Une preuve, non moins
bonne, que je n’appartiens pas non plus à votre parti, c’est que vous
avez soin de tronquer ces fragments et d’en élaguer parfois des phrases
qui vous embarrasseraient.

A propos, messieurs,--comment vous qui niez si fort la famille
régnante,--et, à votre point de vue, cela se comprend,--vous qui appelez
le prince royal duc de Chartres, pour montrer avec quelle sollicitude
vous gardez à son père le titre de duc d’Orléans, voici une phrase qu’on
vous fait mettre pour trois francs aux annonces,--phrase qui a pour but
incontestable de donner comme attrait à une ville de bains la présence
probable d’une princesse de cette maison:

«On parle du voyage de madame la duchesse de Nemours--aux eaux minérales
de Forges,--où sont allés depuis Louis XIII, en le comptant, la plupart
des membres de la famille royale de France.»

Je vous _assure_, messieurs, que je ne fais pas de ces choses-là.

[GU] _Arrêté d’une administration philanthropique._--Considérant que
_l’orphelin_ N... s’est échappé de chez son maître, pour aller se
réfugier _chez son père_;

Qu’il importe de prendre les mesures nécessaires pour ramener ce jeune
homme à de meilleurs sentiments, etc...

Arrête:

L’enfant N... sera renfermé six mois, à titre de _correction
paternelle_, dans une maison de détention, etc., etc.

[GU] Un monsieur a trouvé plaisant,--pendant qu’on célébrait la
Fête-Dieu à Auteuil, d’allumer son cigare à un cierge.--Je ne pense pas
qu’un chétif animal comme l’homme ait le pouvoir d’offenser Dieu; mais
ce genre de facétie a pour inconvénient d’offenser tous les gens qui
suivent une procession;--ledit monsieur a pu s’en apercevoir: quatre
femmes se sont saisies de lui et l’ont si considérablement houspillé,
qu’il est probable qu’il cherchera à l’avenir d’autres distractions.

[GU] L’OPÉRA.--On a joué à l’Opéra le _Freyschütz_ de Weber;--cet
ouvrage est massacré par les transpositions du fait des acteurs; il y a
un trio qui fait pitié: madame Stoltz en a tant baissé le ton, qu’elle
chante dans son busc,--ce qui oblige Boucher à chanter dans sa barbe et
Marié à chanter dans ses bottes.

Il y avait un pas contre lequel la pudeur du public s’est révoltée. Ces
nouveaux pas excitent l’indignation des dames du faubourg Saint-Germain,
qui ne veulent plus mener leurs filles au ballet;--mais, en revanche,
vont tous les soirs à Franconi, où les dames écuyères trouvent moyen de
montrer au moins autant que les danseuses, et de plus près.--Il y a
surtout une certaine danse de cerceau, où le cerceau accroche
fréquemment les jupes déjà si diaphanes et les maintient en l’air un
temps plus que raisonnable.

[GU] Irrité du vote courageux du duc d’Orléans, à la Chambre des pairs,
contre la loi du recrutement,--le vieux Soult-Spire--s’est mis à bouder
et à offrir sa démission.--Alors grande terreur au château (mon ami,
selon le _National_, le _Journal du Peuple_ et autres carrés de papier):
on a envoyé demander au président du conseil s’il voulait pardonner à la
mauvaise tête du jeune homme;--on lui a offert en outre d’envoyer son
fils, le marquis de Dalmatie, en ambassade à Rome ou à Vienne. La
seconde destination est une excellente bouffonnerie.--On sait assez que
jamais à Vienne on n’a voulu reconnaître ni admettre les noms de
bataille donnés par Napoléon à ses généraux.--Mais, dans cette occasion,
c’est encore mieux, parce que l’empereur d’Autriche, dans ses titres, se
nomme _duc de Dalmatie_.

On a, dit-on,--dépêché à Vienne un envoyé extraordinaire pour savoir si
on s’arrangerait d’un changement de nom,--ce qui serait tout à fait
misérable.

Des gens bien en cour--ont eu le malheur de trouver cela tout simple et
de dire: «Mais, au fait, pourquoi l’appellerait-on autrement que
_monsieur l’ambassadeur de France_?»

Les villes de province ne savent plus si elles font encore partie de la
France,--qui, grâce à M. Thiers,--aux Chambres et à S. M.
Louis-Philippe,--est désormais un pays borné,

Au levant par Charenton,

A l’ouest par le bois de Boulogne,

Au nord par Montmartre,

Au midi par Montrouge.

Aussi, beaucoup d’entre ces villes, n’espérant rien du présent ni de
l’avenir,--se mettent en mesure de régler leurs comptes avec l’histoire
de France.--On érige des monuments aux grands hommes morts,--à
Duguesclin,--à Latour-d’Auvergne, etc.--Quoiqu’ils soient morts depuis
assez longtemps, on ne s’en était pas encore avisé jusqu’ici.--Mais il
n’y a de grandeur que par la comparaison,--et jamais on n’avait si bien
remarqué la grandeur des morts:--c’est qu’on n’avait jamais vu de si
petits vivants.

[GU] M. de Lamartine a publié des vers pleins à la fois de raison et
d’un sentiment élevé;--il a eu l’adresse et l’abnégation de glisser dans
son œuvre quelques mauvaises strophes pour engager à en parler même
ceux qui sont mal disposés ou pour lui ou pour ses opinions,--et à
répandre par là des idées bonnes et utiles.--Certes, de cette courageuse
tentative contre ces idées rétrécies--qui ferait croire _que l’homme n’a
inventé l’amour de la patrie, c’est-à-dire d’une petite partie de la
terre et des hommes, que pour se mettre à son aise dans sa méchanceté et
haïr tranquillement tout le reste_,--je dirais plus de bien que je n’en
dis, si je n’avais, il y a bientôt un an, pris l’initiative, et traité
cette question dans les _Guêpes_ (octobre 1840).

[GU]--J’en appelle à la postérité, disait l’autre jour un poëte
tombé,--je récuse un public de tailleurs.

--Hélas! monsieur,--lui répondit quelqu’un en ouvrant la fenêtre,--voyez
ces enfants qui jouent aux billes dans la cour: voilà ceux qui seront la
postérité.--Les tailleurs d’aujourd’hui, dont vous vous plaignez, sont
la postérité tant réclamée par les poëtes sifflés il y a cinquante
ans.--En appeler à la postérité, c’est en appeler des tailleurs
d’aujourd’hui aux bottiers de l’avenir.

[GU] Je n’ai aucune raison de ne pas dire que ce mois-ci je m’amuse
énormément à propos des journaux et de la Fête-Dieu.--L’année dernière
déjà la même circonstance m’avait procuré quelque distraction,--comme en
peut faire foi le volume des _Guêpes_ de juillet 1840,--où il est
question de M. Roussel, chef de bataillon de la garde nationale de la
petite commune de Montreuil.

Plusieurs de ces bons carrés de papier racontent avec indignation que
dans plusieurs villes de province--_on a osé_ faire des processions à
l’occasion de la Fête-Dieu, et que les soldats commandés pour l’escorte
ont rendu au dais les honneurs ordinaires. «Nous voilà donc en pleine
Restauration!» s’écrient ces _organes_ vénérés de l’opinion publique.

[GU] J’ai eu longtemps pour domestique un Indien fort noir auquel je
m’avisai un jour de demander--de quelle religion il était.

--Je ne sais pas.

--Qu’est-ce que tu adores?

--Oh! chez nous, nous adorons le soleil.

--Et ici?

--Ici nous n’adorons rien.

Ceci me paraît un catéchisme qui obtiendrait facilement l’approbation de
M. Chambolle--et une religion peu chargée de dogmes,--fort
convenable,--selon les carrés de papier précités,--pour devenir la
religion de la majorité des Français.

Malheureusement pour ces doctrines, il y a chez l’homme un instinct qui
le pousse invinciblement à la vénération,--et il faut qu’il adore
quelque chose, quand il devrait, comme certains bonzes, adorer son
propre nombril.

Il est à remarquer que les plus grands génies--sont ceux qui acceptent
le plus sincèrement le culte de la Divinité,--par cela qu’un peu plus
rapprochés d’elle que le vulgaire, s’ils ne voient pas Dieu--_face à
face_--ils aperçoivent quelques-uns des rayons de la lumière qui émane
de lui.

Les carrés de papier philosophiques--ont une doctrine fixe à l’égard des
choses de la religion.--Quand le fils aîné du roi a épousé une princesse
protestante,--ils ont parlé de _notre sainte religion_.--Peu s’en est
fallu que M. Jay, du _Constitutionnel_, ne se mît à prêcher une croisade
comme un nouveau Pierre l’Ermite, et que la rédaction en masse de cette
feuille ne prît la croix rouge.

Mais, quand il s’agit de quelque cérémonie catholique--_approuvée par
l’autorité_,--ils crient alors au cagotisme et aux jésuites avec une
nouvelle fureur,--et maltraitent fort le bon Dieu, parce qu’ils le
croient une créature du préfet de police.

Mais, comme je le disais tout à l’heure, il y a dans l’homme un besoin
de vénération qui l’entraîne malgré lui,--et, si vous lui ôtez Dieu,
qui, après tout, est au moins un prétexte honnête d’exercer ce
sentiment, vous pouvez voir avec un peu d’attention qu’il se reportera
sur d’autres objets, sur des comédiennes jaunes, sur des danseuses
vertes, etc., etc.

Et, quelques torts que puisse avoir l’Être suprême,--comme je le crois
volontiers,--envers M. Jay, du _Constitutionnel_,--M. Chambolle, du
_Siècle_,--M. Léon Faucher, du _Courrier Français_, etc., ces messieurs
seront forcés d’avouer que, religion pour religion, puisque l’homme est
ainsi fait qu’il lui en faille une absolument, il valait autant s’en
tenir à l’ancienne,--jusqu’à ce qu’à force de progrès on en vienne à
tendre les maisons et à joncher les rues de fleurs à certains jours
consacrés aux susdits MM. _Jay_, _Chambolle_ et _Léon Faucher_.

Du reste, on peut voir par les clameurs des journaux,--en quoi je leur
reprocherai de manquer d’adresse,--ce que ces braves papiers entendent
par la liberté. Ils ont commencé par demander qu’on ne fût pas forcé
d’aller à la messe, et ils avaient raison;--maintenant ils ne veulent
plus permettre qu’on y aille;--en quoi j’ai raison, à mon tour, quand je
dis que tous ces fervents apôtres de liberté n’attaquent les tyrannies
et les abus--que comme on attaque certaines villes, non pour les
détruire, mais pour s’en emparer et s’y installer à leur tour.

Au commencement de la saison, du reste,--on aurait dit que Dieu allait
célébrer sa fête lui-même en se donnant un petit régal de vengeance. Les
fleuves sont sortis de leurs lits et ont un moment supprimé des
provinces tout entières,--puis, un peu plus tard, avec une ironie plus
poignante, il a fait retirer les fleuves et a livré les hommes à des
adversaires grotesques: il a paru un instant que les hannetons et les
chenilles allaient manger en herbe les fruits et les moissons; et je ne
sais alors ce qu’eussent fait les hommes--quelque protégés qu’ils
eussent été par les carrés de papier auxquels ils sont abonnés:--_ne pas
oublier de renouveler avant le 15 courant_.

[GU] On a joué avec grand succès, à l’Opéra, un très-joli ballet de MM.
Th. Gautier et Saint-Georges,--sous le nom de _Giselle_ ou _les
Willis_.--On a applaudi avec raison un clair de lune de M. Cicéri.--Je
ne vois pas pourquoi je ne dirais pas que j’ai publié, il y a sept ou
huit ans,--dans un volume appelé _Vendredi soir_,--un petit roman d’une
vingtaine de pages sur cette tradition allemande.

[GU] On dit que M. Ancelot est fâché d’être de l’Académie.--Il ne peut
plus se mettre sur les rangs, lui qui en avait une si longue habitude,
qu’apprenant la mort de M. de Cessac, il a fait une visite à M. de
Pongerville, et que ce n’est qu’après un quart d’heure de conversation
qu’il s’est rappelé tout à coup qu’il n’avait plus rien à demander à son
mielleux confrère.

[GU] Sitôt qu’il y a de l’argent quelque part, il se rue dessus une
foule avide et insatiable.--A peine le crédit a-t il été accordé au
ministère pour les dépenses de la cérémonie funèbre de Napoléon,--que
les prétentions les plus saugrenues sont arrivées au ministère de
l’intérieur.

Tel veut qu’on lui rembourse le bénéfice qu’il a manqué de faire ce
jour-là.--Du Havre à Paris, tous les maires font des réclamations pour
leur commune et demandent des indemnités.--Ici, une cloche a été fêlée
par un sonneur trop enthousiaste: là, le marché a été dépavé par la
foule accourue sur le passage du convoi.

[GU] On cite un monsieur qui demande une indemnité pour son habit
déchiré dans la foule.

L’administration de l’Hôtel des Invalides demande sept à huit mille
francs pour restaurer l’orgue de son église,--engorgé,--dit-elle,--par
la poussière de la cérémonie.

Or, nous savons que cet instrument est depuis dix ans dans un tel état,
qu’on n’a pas pu s’en servir une seule fois,--et l’invalide qui
remplissait les fonctions d’organiste a été enterré il y a cinq ou six
ans sans qu’on ait songé à le remplacer.

[GU] Depuis la mort de M. de Cessac,--les sollicitations académiques ont
recommencé.

Un ministre a envoyé une personne de confiance à un des quarante--pour
le prier de ne pas promettre sa voix.

L’académicien a répondu au messager du ministre: «Vous direz à Son
Excellence que j’ai pour elle la plus haute considération,--que je suis
son tout dévoué serviteur, que je voterai comme elle le voudra,--qu’il
faut qu’elle m’envoie mille francs.»

[GU] Il y a quelques jours, un assassin était sur le banc de la cour
d’assises.--Les jurés, après une absence de quelques minutes, viennent
dire que l’accusé est coupable,--et cette fois, par hasard, sans
circonstances atténuantes.--Il est condamné à mort.--A ce moment, un
brave homme, dans l’audience, tombe subitement frappé d’apoplexie.--On
s’empresse,--on le ramasse,--on l’entoure, il est mort. «Est-ce le père
de l’assassin?--Non, il est plus jeune que lui.--Est-ce son fils?--Non,
il est presque de même âge.--Est-ce son ami?--Nullement, dit un jeune
homme en perçant la foule, il ne le connaissait pas,--c’est un curieux
comme vous et moi.»

C’était, en effet, un homme condamné à mort par le sort commun de tous
les hommes, qui n’admet pas de circonstances atténuantes.

Justice humaine,--pauvre chose! la plus forte peine qu’elle puisse
imposer est une peine que tous subissent fatalement, et les innocents
qu’elle absout aussi bien que les criminels qu’elle condamne.

[GU] A propos de circonstances atténuantes,--le jury de la cour
d’assises du Cantal vient de les appliquer avec un discernement égal à
celui du jury de la Seine.

Un homme de cinquante ans, ayant déjà subi six condamnations, se prend
de querelle avec ses deux beaux-frères, et, en plein jour, les tue tous
les deux à coups de fusil,--menace les témoins, dont un est son
beau-père, de leur faire subir le même sort, puis retourne à son
village, raconte, à qui veut l’entendre, le crime qu’il vient de
commettre.--Le soir, il force un des habitants de lui donner une
lanterne, avec laquelle il va froidement considérer ses victimes pendant
plus d’une heure. Le jury du Cantal a vu là des circonstances
atténuantes.

Décidément ceci est par trop...--Comment! l’assassin condamne, de son
chef, deux hommes à mort,--et lui en est quitte pour les travaux
forcés!--Toutes ces décisions forment autant d’encouragements dont on
n’hésite pas à profiter.

[GU] Un condamné politique, M. Charles Lagrange, soumis à la
surveillance,--s’est occupé à Mulhouse d’industrie et
d’affaires.--Aujourd’hui il arrive à Paris avec un passe-port en règle,
voyageant pour faire des observations dont il est chargé par une
compagnie sur le chemin de fer de Rouen.--On l’arrête pour rupture de
ban et on lui fait un procès.--C’est une sottise:--un homme qui
travaille, un homme qui s’occupe activement de gagner sa vie, n’est pas
un homme dangereux.--Il vaut bien mieux voir vos ennemis politiques
prendre ce sage parti que de les tenir en prison.--C’est mille fois plus
sûr pour vous.--Mais vous faites de la rigueur excessive, aussi bien que
de la faiblesse extrême, toujours à contre-temps.

[GU] M. Garnier-Pagès est mort;--c’était un homme d’esprit et de
talent,--qui a montré, en outre, de l’énergie, de la bonne foi et de la
loyauté, en se séparant des hommes et des journaux de son parti au sujet
des fortifications, contre lesquelles il s’est courageusement élevé, au
risque de perdre une partie de sa popularité; seule et triste récompense
des luttes qui ont usé le peu d’existence que la nature lui avait
donnée.--L’autorité a sagement évité toute manifestation de force
militaire au convoi du député du Mans,--où tout s’est passé avec ordre
et décence.

[GU] Mon ami *** rentrait tard chez lui,--près de la Madeleine; il
voit un enfant qui pleurait près d’un tas noir.

--Qu’as-tu, petit?

--Monsieur, j’ai peur.

--Qu’est-ce que c’est que ça qui est par terre?

--Monsieur, c’est mon oncle.

--Qu’a-t-il, ton oncle?

--Monsieur, il est un peu bu.

--Est-ce qu’il ne peut pas se relever?

--Je ne crois pas, monsieur,--je ne suis pas assez fort pour le ranger
sur le côté, et il sera écrasé.

Et l’enfant se remit à pleurer.

*** prend l’oncle pour le traîner auprès du mur;--mais l’oncle se
développe et dit:

--Allons chez nous.

--Où demeures-tu, petit?

--Telle rue,--tel numéro.

--Crois-tu que ton oncle puisse marcher?

--Il a essayé plusieurs fois, mais il est toujours tombé;--je ne suis
pas assez fort pour le soutenir.

Il n’y avait pas là de voiture,--*** ajoute que _c’était à peu près
son chemin_.--*** est de ces gens qui colorent une bonne œuvre de
quelque prétexte pour ne pas avoir à en rougir.

Il prit l’oncle sous le bras,--et lui dit:

--Allons, mon brave,--en route!

L’oncle obéit machinalement, et commença à marcher, moitié dormant,
moitié trébuchant.--Cependant le mouvement rendit un peu de lucidité à
ses idées,--et il dit à ***:

--Vous êtes tout de même un bon enfant,--nous allons prendre quelque
chose.

Et il désigna du doigt un marchand de vins dont la boutique était encore
ouverte.

Mais, comme il s’aperçut que *** ne répondait pas à son invitation,
il ajouta:

--C’est moi qui paye.

--Non, vous avez au moins assez bu,--marchons.

--Ah! c’est parce que je ne suis qu’un ouvrier que tu ne veux pas boire
avec moi?--Tu méprises le peuple;--j’te vas crever la gueule!

--Allons, allons, marchons!

L’oncle retomba dans l’engourdissement pendant quelques minutes et
suivit son conducteur;--mais bientôt, oubliant sa colère, il reprit en
voyant une autre boutique:

--Vous êtes un bon enfant,--entrons là,--c’est moi qui paye.

Cette fois *** lui dit:

--Pas là,--j’en connais un qui a du petit blanc à douze.

--Où ça?

--Au bout de la rue.

--Eh ben! allons au petit blanc.

Arrivés au bout de la rue,--il s’arrêta et dit:

--Eh ben! où est-il, votre vin blanc?

--Je ne le retrouve plus.

--Ah! c’est parce que je suis un ouvrier;--eh ben! j’te vas casser la
gueule!

--Toi, me casser la gueule!--Viens-y donc!--viens donc seulement avec
moi au bout de la rue!

--Tout de suite--que j’y vas,--j’te vas corriger.

On se remet en marche.--Au bout de la rue, *** lui dit:

--Si tu veux venir encore un peu,--je m’y reconnais à présent, le petit
blanc est au bout de la rue.

--Eh ben! allons.

Au bout de la rue, pas de vin blanc.--*** dit:

--C’est que la boutique est fermée.

--Tu me fais aller,--répond l’oncle,--j’te vas crever la gueule!

--Allons, je le veux bien;--viens au bout de la rue.

Et, de cette façon, *** ramena l’oncle jusque chez lui.

[GU] Voici ce qu’on raconte de M. Eugène Delacroix et de l’architecte de
la Chambre des députés.

M. Delacroix est allé le trouver et lui a dit: «--Je ne peux pas peindre
sur votre plafond, il ne tient à rien, cela ne durera pas trois ans.

--Qu’est-ce que cela vous fait,--pourvu qu’on vous paye?»

M. Delacroix n’a pas cru devoir adopter ces principes d’art moderne et a
fait recrépir le plafond à ses frais.

[GU] POUR LES PAUVRES.--MM. de Noailles, Dupin aîné,--marquis d’Osmond,
comte Roy, Vassal,--Rousselin, Michault,--viennent de demander, par une
pétition, que les droits qui pèsent sur le charbon de terre et la
houille soient élevés de trente centimes à quatre-vingts centimes.

C’est toujours le système absurde dont j’ai parlé le mois dernier à
propos de la viande.

[GU] Je demanderai d’abord pourquoi l’on protége et l’on encourage
plutôt une industrie qui nous fait payer le chauffage cher qu’une
industrie qui nous le donne à bon marché.

[GU] Si les intérêts de MM. les propriétaires de forêts et de MM. les
marchands de bois sont lésés, et s’ils ne peuvent cesser de l’être qu’en
élevant le prix du chauffage économique, tant pis pour MM. les
propriétaires de forêts et pour MM. les marchands de bois.

Ils sont à coup sûr moins nombreux que les pauvres consommateurs et les
intérêts des consommateurs doivent passer avant les leurs.

[GU] Que diraient-ils si un monsieur ayant chez lui du bois
d’acajou,--désirant le vendre pour le chauffage, voulait qu’on élevât
les droits sur le bois ordinaire, jusqu’à ce que ce bois coûtât aussi
cher que son bois d’acajou?

Cela leur paraîtrait absurde.

C’est précisément ce qu’ils demandent.

Mais,--au nom du ciel!--cessez donc,--ô philanthropes! de faire tant de
phrases sur le peuple, et occupez-vous un peu de lui.--Ne demandez pas
tant de droits électoraux,--et donnez-lui un peu plus de moyens de
n’avoir ni faim ni froid.

Vous, messieurs de Noailles, Dupin aîné,--d’Osmond, Roy, Vassal,
Rousselin, Michault,--vous, dont les noms sont cités entre ceux des plus
riches habitants de la France, vous osez signer une demande qui aurait
pour résultat de condamner au froid le plus insupportable des milliers
de familles!

Vous n’avez donc jamais vu de pauvres ouvriers avec des femmes et des
enfants demi-nus,--dans des chambres sans feu pendant les rigueurs de
l’hiver, grelottant et pleurant,--pour que vous osiez tenter de leur
enlever--en augmentant le prix d’un combustible heureusement moins
cher,--le peu de secours qu’ils peuvent espérer contre les horribles
souffrances du froid?

Ce que je demanderais, moi,--ce que j’ai demandé chaque fois que j’en ai
trouvé l’occasion,--ce serait le contraire;--ce serait de reporter les
droits sur le luxe,--ce serait de dégrever tout ce qui est destiné au
peuple et aux pauvres.--Quel bonheur, messieurs, que cela ne puisse rien
vous rapporter!--Vous feriez mettre des droits sur le soleil,--sous
prétexte que le peuple, l’ayant pour rien, achète moins de bois de vos
riches forêts.



Août 1841.

     Les anniversaires.--Paris et Toulouse.--Les trois journées de
     Toulouse.--M. Floret.--M. Plougoulm.--M. Mahul.--M. de
     Saint-Michel.--Ce qu’en pensent Pascal, Rabelais et M.
     Royer-Collard.--Un quatrain.--Le peuple et l’armée.--Les
     Anglais.--Un pensionnat à la mode.--Les maîtres d’agrément.--A
     monseigneur l’archevêque de Paris.--Un projet de révolution.--Un
     baptême.--Une lettre de M. Dugabé.--Le berceau du gouvernement
     représentatif.--En faveur d’un ancien usage, excepté M.
     Gannal.--Parlons un peu de M. Ingres.--Un chat et quatre cents
     souris.--Le roi et les archevêques redevenus cousins.--A M. le
     vicomte de Cormenin.--M. Thiers en Hollande.--Contre l’eau.--MM.
     Mareschal et Souchon.--Les savants et le temps qu’il fait.--Les
     citoyens les plus honorables de Lévignac, selon M.
     Chambolle.--Triste sort d’un prix de vertu.--De l’héroïsme.--La
     science et la philanthropie.--Les médailles des peintres.--Les
     ordonnances de M. Humann.--De l’homicide légal.--AM RAUCHEN _sur le
     bonheur_.


[GU] AOUT.--LES ANNIVERSAIRES.--Les Français, selon moi, ne se défient
pas assez des anniversaires, qui ont le défaut de les mettre dans de
singulières contradictions.

Voici, par exemple, dans le mois de juillet qui vient de finir,--des
gens qui pourraient être fort embarrassés,--je parle du roi
Louis-Philippe et du parti dont le journal le _National_ est l’organe.

Le _National_ a proclamé avec le roi et avec M. Thiers la nécessité de
construire des forts contre lesquels il s’était élevé pendant plusieurs
années;--j’ai dit,--quand il a été question de ces forts,--les raisons
secrètes de chacun,--voici qu’aujourd’hui on les bâtit grand train,--que
le roi met lui-même la main à la besogne et se fait un véritable plaisir
de poser la première pierre de chacun d’eux.

[GU] Malheureusement, le _National_ est obligé, le 14 juillet, de
célébrer l’anniversaire de la prise de la Bastille avec une emphase
convenable--au moment même où cette vieille Bastille, où l’on mettait de
temps en temps un Parisien ou deux,--est remplacée avantageusement,--du
consentement du _National_,--par un demi-quarteron de forts qui mettent
Paris tout entier et à la fois à la Bastille.

[GU] D’autre part, le roi Louis-Philippe, obligé de fêter avec pompe
l’anniversaire de l’émeute réussie qui l’a mis sur le trône,--est forcé
en même temps et précisément dans le même mois, de réprimer à Toulouse
l’insurrection dont il célèbre la fête à Paris.

[GU] C’est une bouffonnerie qui manquait à cette époque, que je crois à
présent fort complète.

[GU] LES TROIS JOURNÉES DE TOULOUSE.--J’ai plusieurs fois parlé de la
haute bêtise qui a fait imaginer de ce temps-ci--_l’indépendance des
fonctionnaires et l’intelligence des baïonnettes_,--c’est-à-dire une
machine politique dont chaque rouage irait au hasard de sa volonté,--_un
char de l’État_,--pour parler le langage du _Constitutionnel_, dont
chacune des quatre roues--roulerait dans un sens particulier.

M. Floret,--préfet de Toulouse,--n’approuvait pas les mesures fiscales
de M. Humann;--il n’avait à prendre que deux partis honnêtes:--obéir, ou
donner sa démission;--il en a pris un troisième qui a eu et qui devait
avoir le plus grand succès dans certains journaux et dans certains
esprits; il s’est établi _fonctionnaire indépendant_,--a gardé sa place
et s’est opposé au nouveau recensement.

Le ministère a donné congé à M. Floret et a nommé à sa place M.
Mahul.--M. Mahul aurait, je crois, de la peine à s’établir prophète
quelque part,--et on l’envoie précisément dans son pays,--c’est-à-dire
là où personne ne peut l’être.

Demandez, en effet, à tous les hommes qui se sont élevés par leur
talent, si leurs parents et leurs amis n’ont pas attendu pour
reconnaître ce talent qu’ils en aient été avertis par les
applaudissements du dehors,--et demandez-leur aussi jusqu’à quel point
ils l’ont reconnu.

--Un grand poëte, Pierre? disait un camarade d’enfance de Corneille:--ce
n’est pas possible,--il allait à l’école avec moi.

--Voilà un fameux préfet--qu’on nous donne là,--disaient les
Toulousains,--le _petit Mahul_,--que j’ai vu pas plus haut que ça.

--Qui ça?--celui qui demeurait dans ma rue?

--Précisément, porte à porte avec vous.

--C’est là le préfet qu’on nous envoie?--mais j’ai été en classe avec
lui,--mais j’ai joué à la balle avec lui,--mais je l’ai vu vingt fois
comme je vous vois là,--mais il avait une redingote marron.

--C’est impossible;--ça doit être un mauvais préfet.

[GU] Il y a dans Pascal un argument terrible contre M. Mahul:--«Le
pouvoir, dit-il, ayant été établi sans raison, il faut le faire regarder
comme authentique, éternel, et en cacher le commencement, si on ne veut
qu’il prenne bientôt fin.»

Je dénonce ledit Pascal à Me Partarrieu-Lafosse,--à cause qu’il ne
serait pas impossible d’appliquer ceci à toute espèce de nouvelle
royauté.

Alors on donna deux charivaris--dont l’un, sous les fenêtres de M.
Floret, fut intitulé sérénade.

Je me suis souvent inquiété de l’anxiété d’un malheureux député ou
fonctionnaire qui entend sous ses fenêtres une musique populaire--mêlée
de cris,--et je me suis demandé:--«A quoi reconnaît-on qu’on reçoit une
sérénade ou un charivari?»

[GU] Puis la colère du peuple s’exaspérant sans autre cause nouvelle que
cette même colère,--on commença à tout briser dans la ville et à
assiéger l’hôtel de la préfecture et accessoirement la maison de M.
Plougoulm.

Alors l’esprit de vertige descendit sur la ville.

Le maire, fonctionnaire indépendant, fit relâcher les prisonniers
arrêtés dans les émeutes.--M. de Saint-Michel, baïonnette intelligente
commandant la place, refusa le renfort de troupes que requérait M. Mahul
pour sa propre sûreté.--Les officiers de la garde nationale, baïonnettes
non moins intelligentes, annoncèrent audit M. Mahul qu’ils ne
répondaient pas de l’ordre tant qu’il resterait dans la ville,--et M.
Mahul se retira.

En quoi personne ne fit son devoir et tout le monde manqua de
courage,--le maire, le commandant militaire, les officiers de la garde
nationale,--se laissant ainsi entraîner en insurrection et en
émeute.--Pour M. Mahul,--sa situation était dangereuse;--mais, quand on
a accepté un poste, on ne le quitte pas parce qu’il devient périlleux.

M. Mahul parti,--le commandant militaire et M. Plougoulm--publièrent un
avis ainsi conçu et signé de leurs deux noms:

_M. Mahul est parti, toute cause de désordre doit cesser._

On envahit la maison de M. Plougoulm et on jette ses meubles par les
fenêtres,--et M. Plougoulm s’enfuit.

Le gouvernement, alors, destitua M. Mahul _pour avoir quitté la
ville_.--Mais faire ainsi cette concession à l’émeute,--n’était-ce pas
faire précisément ce qu’avait fait M. Mahul, c’est-à-dire lâcher le pied
devant elle?--et, si quelqu’un était au gouvernement ce qu’est le
gouvernement à M. Mahul, ce quelqu’un ne devrait-il pas destituer le
gouvernement?

Certes,--le choix de M. Mahul pouvait être discuté,--mais c’était avant
de l’envoyer à Toulouse;--une fois là, il devait être soutenu et
installé,--_à quelque prix que ce fût_. Et, si on avait à le
destituer,--ce qui était justice,--ce ne devait être qu’après avoir
imposé silence à l’émeute, et en destituant en même temps le commandant
militaire, le maire, les officiers de la garde nationale et M.
Plougoulm,--et en leur faisant leur procès.

Pour celui-là du moins,--le peuple a fait justice de sa lâcheté,--et je
n’ai pas le courage de blâmer l’émeute en ce point.--Ce n’était pas de
là que devait venir la punition,--mais toujours est-il qu’elle est
arrivée,--et, comme dit Rabelais: «Les cuisiniers du diable rêvent
parfois et mettent bouillir ce qu’il destinait pour rôtir,--mais
n’importe, pourvu que cela soit cuit à point.»

Si quelque poëte candidat à l’églantine veut faire une épopée sur les
trois journées de Toulouse,--il trouvera son commencement dans le
commencement de l’_Enéide_ de Virgile.

    Arma virumque cano Trojæ qui primus ab oris...
....... fato profugus.

Je chante les baïonnettes intelligentes (_arma_) et le fonctionnaire
(_virum_) qui le _premier_ (M. Mahul,--le second est M. Plougoulm)
s’enfuit de Toulouse.

Comme on demandait à M. Royer-Collard ce qu’il pensait de l’affaire de
Toulouse: «Je pense, dit-il, que le ministère s’est trompé: il a cru que
les oies pourraient encore une fois sauver le Capitole;--mais il y a
entre les oies d’aujourd’hui et les oies de ce temps-là la même
différence qu’entre le Capitole de Toulouse et le Capitole romain.»--Je
trouve le mot un peu cynique.

[GU] On a affiché sur les murailles à Toulouse--ces quatre vers, dont
l’auteur a gardé l’anonyme:

    Quand ce pauvre Mahul, en habit de préfet,
    Aux remparts de Toulouse a manqué son effet,
    Il a justifié cette belle parole:
    La roche tarpéienne est près du Capitole.

[GU] LE PEUPLE ET L’ARMÉE.--Il est une plaisanterie des journaux dont il
est temps de faire justice;--lorsque dans une émeute--la troupe, sur
l’ordre de ses chefs, se répand dans une ville pour y rétablir
l’ordre,--les malheureux soldats sont traités comme on ne traita pas les
Cosaques en 1814.--Des pierres sont lancées du haut des fenêtres;--des
coups de fusil leur sont tirés des angles des rues ou des toits, de
derrière les cheminées,--et, lorsque plusieurs ont été atteints,
lorsque, exaspérés,--ils finissent par se défendre,--les journaux du
lendemain--n’ont aucun blâme pour les habitants de la ville--et traitent
les soldats d’assassins.

Certes, je suis moins partisan que personne du despotisme
militaire,--qui serait le plus odieux et le plus aveugle de tous sans le
despotisme populaire,--et je me félicite de n’avoir pas vécu sous
l’Empire;--mais ni les journaux ni le peuple ne doivent oublier que les
soldats sont des Français, leurs compatriotes, leurs frères,--et que,
quand il y a quelqu’un qui assassine dans une émeute, ce n’est pas celui
qui se bat à découvert et après avoir essuyé les insultes et les
projectiles de tout genre, mais bien celui qui à l’abri tire à
l’improviste des coups de fusil sur des soldats qui passent l’arme au
bras.--Qu’on se rappelle seulement combien de vieux soldats, respectés
par la mort pendant trente ans sur les champs de bataille,--ont succombé
dans les rues de Paris--sous la balle d’un pistolet tiré dans le dos par
un enfant.

Les journaux voudraient que nos soldats s’élevassent tous à la hauteur
de ce type grotesque qu’ils ont inventé de la _baïonnette intelligente_,
c’est-à-dire que chaque soldat, selon ses lumières, souvent plus que
médiocres,--examinât les ordres qu’on lui donne avant de s’y
soumettre,--c’est-à-dire qu’il fût traître à ses serments,--et qu’il se
conduisît d’une façon qui le rendrait digne d’être fusillé d’après les
codes militaires de tous les pays. Ils ne pensent pas--que le seul moyen
qu’on n’ait rien à craindre de l’armée est qu’elle soit retenue dans
les règles de la plus stricte discipline.

Mais cela est si bête, que j’aurais honte d’en parler si je ne
rencontrais à chaque instant des gens qui récitent les phrases que font
les journaux à ce sujet, et s’indignent d’après eux contre les soldats.

[GU] Il est évident qu’une fois l’affaire engagée les soldats ne peuvent
manquer de commettre des excès;--mais les victimes de semblables
accidents ne pourraient-elles pas s’en prendre moins aux soldats qu’aux
gens qui, dans l’intérêt d’hypocrites ambitions, tiennent depuis dix ans
la France en état de guerre civile permanente,--et, par des prédications
insensées, des théories captieuses,--mettent à chaque instant aux
Français les armes à la main contre d’autres Français?

[GU] Messieurs,--vous qui vous prétendez mus par l’amour du
peuple,--n’avez-vous pas de remords quand vous comptez combien,--par vos
conseils et vos préceptes,--vous avez envoyé déjà de pauvres ouvriers au
cimetière et en prison?

[GU] Et vous qui vous dites de si grands politiques,--ne voyez-vous pas,
quand vous félicitez le peuple--de ce que _force lui est restée_,--que
vous justifiez d’avance tout succès dû à la force, et que vous perdez le
droit de blâmer une revanche si le pouvoir s’avisait d’en vouloir
prendre une?

[GU] LES ANGLAIS.--Je ne sais rien de ridicule comme ces injures de
nation à nation,--comme ces épithètes qui s’appliquent à un peuple tout
entier,--comme si tous les hommes d’un pays étaient faits exactement sur
le même modèle;--comme si les qualités et les vices étaient soumis à la
surveillance de la douane et ne dépassaient pas les frontières.

Aussi, en lisant les injures adressées récemment par un ministre anglais
à la nation française,--n’ai-je recueilli que malgré moi ce mot qui m’a
été arraché par l’orgueil de l’insulaire:

«Les Anglais sont jugés par cela seul que, pour avoir six pieds, ils ont
imaginé de faire le pied de onze pouces.»

[GU] M. de C... n’a qu’un fils,--je ne vous dirai pas toutes ses raisons
de ne pas le mettre au collège. Il est allé, il y a quelques jours,
visiter avec sa femme un de ces pensionnats renommés aujourd’hui parmi
les gens du monde.--Celui qu’on leur avait indiqué n’admet pas plus de
quinze élèves,--et leur fait suivre les cours les plus _avancés, en
harmonie avec les progrès de la société actuelle_.

M. de C..., dans sa sollicitude, prend quelques renseignements sur la
nourriture de la maison:

--Ah!--monsieur, pour la nourriture, vous n’aurez pas de reproches à
faire,--je donne à mes élèves du vin de Champagne le jeudi et le
dimanche,--et du vin de Bordeaux toute la semaine.

--Mais mon fils n’a pas cela chez moi.

Madame de C..., femme spirituelle et pieuse, demande à son tour si l’on
suit exactement les devoirs de la religion,--si l’on va à la messe tous
les dimanches.

--Oh! non,--pas tous les dimanches,--quelquefois,--de temps en
temps,--par-ci, par-là.

--Mais enfin, monsieur, vous avez sans doute un prêtre attaché à votre
maison?

--Ah! oui, madame, certainement,--certainement, M. votre fils pourra
avoir son confesseur,--rien ne l’en empêche; mais le prospectus vous a
prévenue que les maîtres d’agrément se payent à part.

                 A MONSEIGNEUR L’ARCHEVÊQUE DE PARIS.

[GU] _Note à l’appui de son discours, dans lequel il tâche d’insinuer
adroitement au roi Louis-Philippe que, malgré la grandeur et la
vénération qui l’entourent, il ferait bien de se rappeler quelquefois
qu’il n’est qu’un homme._--Monseigneur, on lit dans la
_Quotidienne_,--le _National_, etc., etc.. «Le roi ne peut plus sortir
qu’au milieu des précautions les plus minutieuses.--Depuis les
Champs-Élysées jusqu’au pont Royal,--on compte, quand il sort, plus de
cent cinquante sergents de ville.--Toute la brigade de M. Delessert est
échelonnée auprès du château.»--Agréez, monseigneur, etc.

[GU] UN PROJET DE RÉVOLUTION.--Sous certains rapports, c’est une
singulière situation que celle du roi Louis-Philippe. En effet, il n’est
pas une de ses actions à laquelle on ne donne une fâcheuse
interprétation.--Tout ce qui lui est opposé jouit à l’instant même d’une
popularité certaine.--Tout homme _accusé_ de ne pas être son
ennemi,--s’empresse de se justifier.--On n’ose pas tout à fait louer les
misérables qui ont tenté de l’assassiner, mais on se complaît à parler
de leur fermeté,--on l’exagère et on l’invente.--Je ne crois pas que
Néron, ni Caligula, ni Tibère, aient jamais excité, en apparence, une
haine aussi ardente et aussi implacable.

A quelqu’un qui verrait les choses de loin,--il semblerait qu’il faut
qu’un peuple soit bien lâche pour conserver deux jours un roi aussi
odieux.--Mais, de près,--il faut d’abord voir, en faisant la liste des
crimes reprochés aux trois tyrans dont ma plume vient de rencontrer les
noms,--qu’il n’y a pas un seul de ces forfaits qu’on puisse attribuer à
Louis-Philippe.--Appliquez au contraire à Caligula tout ce qu’on
reproche à Louis-Philippe,--et Caligula vous paraîtra un assez honnête
homme,--ce qui vous laissera quelque étonnement de voir tant de
_Tacites_ pour si peu de _Nérons_,--tant de _Brutus_ pour si peu de
_Césars_.

Il faut diviser en trois classes ces haïsseurs de rois:

Les premiers sont des gens qui ont contribué à faire le coup de la
révolution de Juillet, et qui n’ont pas eu leur part ou n’ont eu qu’une
part insuffisante aux dépouilles qu’elle a produites.--Ils sont
semblables aux gens qui poussent à la queue d’un théâtre,--alors qu’un
bras inflexible de gendarme placé en travers ne laisse approcher le
public des bureaux que par escouade d’une dizaine de
personnes.--Quelques-uns ont poussé, espérant être dans les dix
premiers,--mais le bras rigide s’est abaissé devant eux, et ils
s’efforcent de pousser jusqu’à ce qu’on laisse passer une seconde
dizaine dont ils comptent bien s’arranger cette fois pour faire
partie.--Ils font contre Louis-Philippe précisément ce qu’ils ont fait
contre Charles X.--S’ils réussissent, et s’ils sont plus heureux et plus
adroits, ils seront à leur tour poussés par d’autres qui voudront
remettre la partie,--car quelque menu hachée que soit aujourd’hui la
France, on n’a pas pu faire encore les morceaux si petits qu’il y en ait
pour toutes les avidités.

[GU] La seconde classe se compose des gens auxquels on avait fait
croire,--sous la Restauration,--que tout le mal venait du gouvernement
d’alors;--qu’en le renversant on renverserait en même temps toutes les
dures conditions imposées à l’humanité;--que la poudre tirée en Juillet
devait faire tomber du ciel des alouettes toutes plumées, rôties,
bardées,--assaisonnées.

[GU] Aujourd’hui, ceux de la première classe leur disent, à l’égard de
Louis-Philippe, comme ils disaient à l’égard de Charles X: que si
Louis-Philippe n’était plus roi,--les ruisseaux couleraient du café à la
crème;--qu’on payerait la journée triple aux ouvriers, sans qu’ils
dussent pour cela travailler; que les petits pois seraient gros comme
des melons, qu’une tranche suffirait pour le dîner d’un homme,--et que
les fruitiers les donneraient pour rien.--Ceux-là sont une classe
éternellement bête et éternellement victime et de ceux qui possèdent et
de ceux qui veulent posséder,--ceux-ci les ruant sur les autres, ce qui
les amène habituellement à être pressés et écrasés entre les deux
partis.

[GU] La troisième classe est inoffensive:--elle se compose de gens
vaniteux, entraînés par la joie d’être audacieux sans danger.--Il y a
entre eux la distance qui existe entre les esprits forts qui plaisantent
ou insultent le ciel et les Titans qui l’escaladent.

[GU] Mais supposez que tout cela arrive au résultat qu’on ne prend la
peine de cacher que bien juste ce qu’il faut pour que les _Plougoulm_ ou
les _Partarrieu-Lafosse_ ne trouvent pas à mordre; supposez qu’on
finisse par faire une nouvelle révolution,--il arrivera précisément ce
qui est arrivé de l’autre:--un parti ou quelqu’un s’en emparera,--ce
quelqu’un ou ce parti aura ses amis et sa queue,--et ce sera à
recommencer.--Il y aura toujours--des avides et des envieux.--Les
révolutions sont comme la loterie,--il y a cinq numéros gagnants sur
quatre-vingt-dix,--conséquemment, quatre-vingt-cinq qui veulent
recommencer le coup.

Pour arriver aux mêmes résultats,--il me semble qu’on paye un peu
cher,--qu’on met bien de l’ardeur et qu’on joue gros jeu.--On comprend
l’impétuosité du cheval de course ou du cheval de chasse, mais on ne
comprendrait pas celle que manifesterait un cheval de manège tournant
avec fureur toujours dans le même cercle.

[GU] L’infériorité du gouvernement actuel à l’égard de celui qui l’a
précédé--vient de ce que c’est un nouveau gouvernement,--de ce qu’il
a,--pour nous servir de nos comparaisons de tout à l’heure,--proclamé
cinq numéros sortants de la loterie,--de ce qu’il a laissé passer les
dix premiers de la queue,--et, comme il n’y a pas plus d’ambition que
d’amour sans espoir,--de ce qu’il a montré qu’on pouvait gagner et qu’on
pouvait arriver.

Sous ce rapport, le gouvernement qui lui succéderait serait encore
pire,--attendu que les cinq numéros gagnants qu’il proclamerait, joints
aux cinq de celui-ci, en feraient _dix_;--que les dix qu’il laisserait
approcher du bureau, joints aux dix passés précédemment, en feraient
vingt.

Il est bien facile pour les agitateurs--de critiquer tel ou tel
acte;--mais il le serait moins d’ajouter à leur critique ce qu’ils
feraient à la place du gouvernement,--de prouver qu’ils le pourraient
faire, d’en déduire les conséquences nécessaires, et d’établir sans
réplique qu’elles seraient bonnes.

Cette agitation furieuse contre la royauté et contre le pouvoir, qui
n’aurait, en cas de succès, d’autre résultat que d’amener un autre
pouvoir et une autre royauté absolument semblables, est une
niaiserie.--Prenez votre temps,--ne vous occupez plus de la
royauté;--faites vos plans,--présentez-les,--faites-en signer
l’approbation comme vous faites signer vos projets de réforme
électorale;--puis, quand vous aurez clairement _établi_ que cette fois
vous ne bercez plus les gens de contes de fées,--que vous _pouvez_ faire
le bonheur du peuple,--quand vous l’aurez _prouvé_ d’une manière
incontestable,--quand vous aurez en outre _démontré_ que le seul
obstacle, la seule digue à ces torrents de bonheur qui vont inonder le
pays--est le roi Louis-Philippe ou tout autre,--que tout le monde se
lève en masse,--et qu’on déclare lâches et indignes de la vie et de la
liberté ceux qui ne marcheront pas,--et que le roi Louis-Philippe soit
renversé, s’il ne s’en va pas de son plein gré;--et moi-même, qui ai
caché ma vie dans l’herbe,--qui ai placé mes désirs et mes besoins si
bas--que toutes les avidités de ce temps-ci se battent au-dessus sans
pouvoir rien leur prendre,--moi-même--je saisirai alors mon innocent
fusil de chasse,--et je jure sur l’honneur que je marcherai avec vous.

[GU] Mais jusque-là--il faut penser que la moitié des fautes du
gouvernement viennent des obstacles dont vous jonchez sa route,--que le
meilleur gouvernement du monde, aussi harcelé que celui-ci, ne ferait
pas beaucoup mieux.

Mettez dans un chapeau--les noms que vous voudrez,--M. Fulchiron,
mademoiselle Déjazet,--M. Chambolle, Alcide Tousez, etc., etc., tirez au
hasard,--et ensuite, quel que soit le nom qui sortira de cette
urne,--laissez-vous gouverner et aidez un peu ce monarque improvisé et
provisoire,--je réponds que les affaires iront un peu mieux qu’elles ne
vont,--jusqu’au moment où vous serez convenus de ce que vous voulez.

[GU] UN BAPTÊME. Je suis allé l’autre jour à _Étretat_ pour une
cérémonie religieuse; on bénissait un bateau appartenant à _Césaire
Blanquet_ et à _Martin Glam_:--on l’a appelé la GUÊPE D’ÉTRETAT.

Il y avait là un homme étranger au pays, qui, tandis que je distribuais
aux enfants du pays toutes les dragées de la boutique de _Pierre
Paumel_, me dit:

--Quelle singulière superstition!

--Pas si singulière, monsieur, lui dis-je;--si, comme les marins, vous
vous trouviez sans cesse dans des situations où tous les hommes de toute
la terre, réunissant leurs efforts, ne pourraient rien pour vous,--vous
inventeriez un dieu pour avoir recours à lui, si on ne vous avait pas
appris à le prier.

Ce qui obtient de coutume votre vénération,--on n’a guère ici le loisir
d’y penser;--tous les monarques du monde ne pourraient réussir à faire
tourner à l’_est_ ce vent d’_ouest_ maudit qui empêche les bateaux de
sortir et d’aller à la pêche.

Quand vous êtes dans une ville,--tout ce qui vous entoure a été
construit de la main des hommes,--tous les accidents qui peuvent vous
arriver, il dépend de vous ou du préfet de police et de ses agents de
vous les faire éviter;--mais ici tout ce que nous voyons était là avant
nous et durera après nous;--ces arbres ont abrité de leur ombre épaisse
bien des générations et en abriteront d’autres encore après que nous
serons morts, tous tant que nous sommes ici.--Quand la mer gronde et se
livre à ses colères, vos quatre cent cinquante députés ne peuvent
décréter qu’elle se calmera.

Tout ce qui a du pouvoir ailleurs,--on n’a ici aucune raison de s’en
occuper.--Au-dessus de la mer il n’y a que le ciel--sans intermédiaire.

[GU] CORRESPONDANCE.--M. Dugabé--me fait l’honneur de m’écrire pour
protester contre les renseignements qui m’ont été donnés à son sujet.
(Numéro de juin.)

«S’il faut tout dire,--me dit M. Dugabé,--j’ai été l’adversaire constant
du projet qui sert de base à des attaques que votre loyauté regrettera,
j’en suis certain... Il y a trois ans que j’attaque la censure, et je
suis décidé à la poursuivre de mes plaintes jusqu’à ce qu’elle soit
digne, élevée, morale... Vous voyez, monsieur, que mes discours ne sont
pas près de finir.

»J’ai appelé l’attention du gouvernement sur l’emploi des fonds destinés
aux monuments publics, et, si l’engagement pris par deux ministres
devant la Chambre demeure sans résultats, je reproduirai des faits qui
prouvent avec quel soin on ménage l’argent des contribuables.

»Il est bien, monsieur, de poursuivre sans trêve ni merci la corruption
et ses adeptes; mais prenez garde de vous tromper d’adresse en acceptant
des renseignements qui détournent vos piqûres de ceux qui ont le plus à
les redouter.

»J’oublie, monsieur, les droits que la loi me donne, et je demande à
votre loyauté bien connue l’insertion de ma lettre dans votre première
livraison.

»Recevez, monsieur, l’assurance, etc.

              »DUGABÉ, _député_.»

Je mets donc la dénégation de _M. Dugabé_ en présence du renseignement
qui m’avait été donné.--C’est un devoir de la presse dont j’ai parlé
dans mon dernier volume.--Lorsqu’il m’est arrivé de refuser de pareilles
rectifications, c’est que les personnes qui les demandaient
manifestaient des exigences exagérées--ou formulaient leur demande avec
un accompagnement de menaces et d’airs terribles qui ne me permettaient
pas d’y faire droit.

[GU] LE BERCEAU DU GOUVERNEMENT REPRÉSENTATIF.--A la bonne heure,--voilà
qui est clair, sans circonlocutions et sans ambages;--voilà le
gouvernement représentatif tel que je l’aime, c’est-à-dire dans toute sa
naïveté, dans toute sa pureté et dans tout son éclat.

[GU] EXTRAITS DES JOURNAUX ANGLAIS.--Un tourneur d’Huddersfield est
occupé à confectionner quatre cents bâtons ferrés qui lui ont été
commandés par les wighs libéraux, pour être employés contre leurs
adversaires politiques aux élections de Wakefield.

A Harwick,--où deux candidats fort riches étaient en présence,--les
votes se sont payés de sept à huit mille francs; les dix derniers qui
devaient décider la question ont monté à cent mille francs.

A Carlow, les tories ont tiré des coups de fusil sur leurs adversaires.

A Bath, les radicaux ont traîné les officiers de police dans la
boue.--Lord Duncan et M. Roebuck ont été élus, lord Powescourt et M.
Bruges _n’ayant pu se présenter sur les hustings, où leur vie eût été
compromise_. Une seule élection a coûté au candidat élu un million deux
cent cinquante mille francs.

Nous n’en sommes pas encore là sous quelques rapports;--mais, sous
quelques autres, nous avons de beaucoup dépassé nos voisins d’Angleterre
(berceau du gouvernement représentatif).

Nous avons laissé bien loin derrière nous ce procédé naïf et vulgaire
d’acheter de sa propre fortune les suffrages éclairés de ses
concitoyens.--Nos candidats ne procèdent pas comme les candidats
anglais, dont les amis vont grossièrement dans la foule mettre de
l’argent dans la main des électeurs.--Cela est honteux et humilierait
nos électeurs.

Le candidat français ne donne rien, il promet,--non pas son argent à
lui,--mais à celui-ci la gloire de nos armées et un bureau de tabac;--à
celui-là les frontières du Rhin et une bourse pour son fils;--à tel
autre la reprise du rang que doit tenir la France dans le congrès
européen et une permission de chasse dans une forêt de l’État qui
avoisine sa demeure;--à M. *** la conservation de _notre_ conquête
d’Alger et une recette particulière.

[GU] EN FAVEUR D’UN ANCIEN USAGE. M. Gannal,--irrité de n’avoir pas été
choisi pour _empailler les cendres_ de l’Empereur,--s’est renfermé
longtemps dans un silence plus significatif que la tente d’Achille.--Le
voilà qui reparaît à la quatrième page des journaux, où il annonce qu’il
embaume les personnes _sans soustraction des organes_.

Oh! diable,--voici une belle nouvelle.--Les Égyptiens poursuivaient
leurs embaumeurs à coups de pierres.--Nous avions laissé tomber cet
usage en désuétude, faute d’en connaître l’origine et la cause.

La voilà dévoilée.

Les embaumeurs,--M. Gannal excepté,--ont la mauvaise habitude de vous
_soustraire des organes_, je ne sais pas bien précisément quels organes
ils volent,--ni ce qu’ils en font;--peut-être les revendent-ils aux
morts, qui naturellement manquent de quelques-uns.

Et voilà cependant comme on est embaumé! Je demande qu’on fouille à
l’avenir les embaumeurs pour voir s’ils n’ont pas dérobé quelques
organes,--et qu’on ramène l’usage de les poursuivre à coups de
pierres,--toujours à l’exception de M. Gannal.

[GU] PARLONS UN PEU DE M. INGRES. M. Ingres est un peintre qui, pendant
bien longtemps, s’est contenté d’avoir un grand talent et une grande
réputation.--M. Ingres a sa couleur comme un autre;--à force de regarder
ses tableaux, on finit par y trouver toute la gamme de tons des
coloristes,--seulement à travers un verre bleu.

M. Ingres était lui-même,--on l’admirait, on l’aimait;--mais ses défauts
ont amorcé des élèves qui n’ont pas tardé à devenir une école
complète;--cette école a étudié sans relâche les défauts du maître et
les a non-seulement atteints, mais surpassés.

En vain on leur a dit:

«Mes bons messieurs,

»Voyez les peintres de talent,--leur peinture ressemble-t-elle à la
peinture de leur maître?--_Géricault_ peint-il comme
_Guérin_?--_Decamps_, _Roqueplan_, _Delacroix_, peignent-ils comme
_Gros_ et _Girodet_?--_Robert-Fleury_ fait-il comme _Horace Vernet_?--et
ledit _Horace Vernet_ et M. _Ingres_ lui-même peignent-ils comme
_David_?»

[GU] L’empereur Napoléon a fait sortir bien des généraux de
l’obscurité;--ces hommes, pour la plupart si distingués, n’étaient pas
des singes qui se contentaient de s’affubler d’une redingote grise pour
effaroucher l’ennemi.

M. Ingres, à force de voir sa charge faite par ses élèves,--s’est trouvé
fort laid;--il a eu de récents remords en se croyant cause de la façon
dont plusieurs jolies femmes--avaient été massacrées au dernier salon
par ses plus chers disciples;--il s’est pris lui-même en horreur,--et a
cherché une nouvelle manière, abandonnant avec dégoût, à son école,
celle qu’elle lui a gâtée et rendue odieuse même à ses propres yeux.

[GU] Il vient de faire pour la cour de Russie une vierge dans laquelle
il s’est efforcé d’être coloriste,--et il y tenait tant, qu’il a été
jusqu’à lui sacrifier le dessin.--Il y a là une tête de jeune homme dont
la bouche n’est pas sous le nez;--c’est ce que les peintres appellent,
je crois, dans leur argot, ne pas être ensemble; la vierge est d’un
_modèle mou et rend_--(toujours le même argot).

Oh! monsieur Ingres, je vous aime mieux vous-même;--j’ai vu par hasard
une étude faite par vous en une seule séance,--d’après madame E... B...,
âgée de dix-sept ans; rien n’est plus pur, plus jeune, plus naïf;--le
modelé est la plus admirable chose qu’on puisse voir.

Donc, comme je le disais au commencement de ces pages qui lui sont
consacrées,--M. Ingres s’est longtemps contenté de son talent et de sa
réputation; voilà que des amis maladroits l’ont réveillé de cette noble
indifférence, et qu’ils l’ont rendu jaloux de la gloire de la _pommade
mélaïnocome_ et du journal l’_Audience_.

Ils ont regagné tout le temps perdu pour la _réclame_, et ont à la fois
et brusquement entassé feuilletons sur statuettes, lithographies sur
banquets.

Et ils ont déclaré que M. Ingres était coloriste.

Je ne connais, pour moi, rien de niais comme ces perpétuelles disputes
sur le _dessin_ et la _couleur_: la nature a donné à ses créations la
richesse des tons comme la beauté de la forme;--tant pis pour les
artistes s’ils sont forcés de se partager l’imitation de ses
magnificences;--mais qu’ils ne nous forcent pas de nous irriter contre
leur impuissance en en tirant vanité et en en faisant une prétention
ridicule.

[GU] Madame D*** avait un chat magnifique;--M. de C*** s’amusa un
jour à le tuer d’un coup de fusil;--faute de grives, on prend des
merles;--faute de merles, des chats.

Madame D*** fait dresser dans sa maison et dans celles de ses amis
toutes sortes de souricières; quand elle a réuni trois ou quatre cents
souris, elle les fait renfermer dans une caisse et l’adresse à madame de
C***, dans son château.--Madame de C*** ouvre la caisse elle-même,
comptant y trouver quelques modes nouvelles,--les souris s’échappent et
remplissent la maison;--au fond de la caisse était un billet adressé à
madame de C***.

«Madame, votre mari a tué mon chat, je vous envoie mes souris.»

[GU] A M. LE VICOMTE DE CORMENIN. Vous, monsieur, qui avez tant
d’esprit, et qui, cependant, n’en avez pas assez pour cacher tout le bon
sens qui vous gêne,--dans votre position d’homme de parti,

Dites-moi, je vous prie, ce que c’est que le peuple,--où il commence et
où il finit,--car, je ne puis me contenter des définitions saugrenues
qu’en donnent les journaux.

Le _peuple_--des journaux--_est un peuple_ d’opéra-comique--auquel on
fait dire:--_Allons_,--_partons_,--_marchons_;--ou bien: _Célébrons ce
beau jour_.

L’armée recrutée dans le peuple--(car les riches s’abstiennent--et il
n’y a en France que les enfants du peuple et les enfants des rois--qui
ne puissent s’exempter du service militaire),--l’armée fait-elle partie
du peuple d’où elle sort et où elle retourne après quelques années
passées sous les drapeaux? Tout homme du peuple est, a été ou sera
soldat.

Cependant, à propos des émeutes de Toulouse, vos journaux ne cessent
d’opposer l’armée au peuple.

J’ai cité,--en son temps,--un article spirituel du _National_,--dans
lequel ce carré de papier--s’indignait avec raison--contre les talons
rouges de comptoir;--le commerce est donc également exclu du peuple.

Ces mêmes journaux louent parfois la garde nationale de son intervention
entre le pouvoir et le peuple.

La garde nationale ne fait donc pas partie du peuple;--on ne sait que
trop cependant jusqu’où les sergents-majors vont trouver les gens pour
les enrôler dans cette _institution_. J’ai vu des garçons marchands de
vin,--des maçons,--des menuisiers (le mien, M. Collaye, m’a envoyé trois
jours en prison, avec l’approbation de mon fruitier).

Dans la seule garde que j’aie jamais montée,--j’ai rencontré en faction
avec moi,--chacun gardant une des bornes de la mairie, un marchand de
charbon de terre qui passa les deux heures de notre faction à me
reprocher amèrement de lui avoir _ôté ma pratique_.

Mon portier dit: «Nous, nous vivons encore,--mais le peuple a bien du
mal.»

Où est donc le peuple?

Je ne le trouve pas, et cependant il paraît qu’il y en a plusieurs et
que chaque parti a le sien.

J’ai vu souvent les journaux raconter des revues du roi.--Les journaux
ministériels disaient: «_Le peuple_ a accueilli Sa Majesté par
d’unanimes acclamations.»

Les journaux de l’opposition écrivaient: «_Le peuple_ est resté
silencieux et grave.»

    «Le silence du peuple est la leçon des rois.»

Comme il s’agissait du même roi et de la même revue, il est évident
qu’il ne peut s’agir du même peuple.

J’appelle peuple, monsieur, tout ce qui souffre,--tout ce qui gagne
péniblement sa vie par le travail,--tout ce qui ne peut vivre qu’au
moyen de la paix et des développements de l’industrie, qui en est la
conséquence,--et je considère comme ses ennemis non pas seulement ceux
qui laissent peser sur lui une trop lourde charge d’impôts,--mais aussi
ceux qui, sous prétexte de défendre ses intérêts,--le jettent dans le
découragement, en lui faisant faire des vœux impossibles à
réaliser--et le précipitent dans des luttes sanglantes et
criminelles--où les uns perdent la vie et la liberté, et les autres
l’_ouvrage_ et le pain de leur famille, que leur enlèvent le trouble et
la défiance qui suivent toujours l’insurrection et l’émeute.

Pardonnez-moi, monsieur, de vous déranger dans vos loisirs.

On dit que vous êtes à Vichy,--et que vous pêchez à la ligne dans
l’Allier;--j’ai fait justice, dans un livre publié il y a une douzaine
d’années déjà,--des plaisanteries vulgaires prodiguées de tout temps à
la pêche à la ligne.--Je regrette de n’avoir pu citer alors votre
exemple;--au lieu d’avouer timidement que je pêchais aussi,--je l’aurais
proclamé avec orgueil.

J’ai, comme vous, monsieur, passé quelque temps à Vichy,--et, comme
vous,--j’y ai pêché à la ligne;--je ne crois pas y avoir fait autre
chose,--mais je ne pêchais pas dans l’Allier;--je pêchais dans le
_Lignon_. C’est une petite rivière que vous trouverez en allant de Vichy
à Cusset,--et que je vous recommande: elle a dix pieds de largeur et
tout au plus deux pieds de profondeur; elle coule claire et limpide sur
un fond de sable, entre deux rives de gazon; des saules et des aunes qui
la bordent enlacent leur feuillage par-dessus et couvrent l’eau d’un
réseau d’ombre et de soleil. Par places, des touffes d’iris s’élèvent
dans le lit du ruisseau. Au pied des saules, des ronces jettent d’un
arbre à l’autre leurs rameaux et leurs feuilles d’un vert sombre, avec
des fleurs d’un blanc rosé: la reine des prés, la filipendule, s’élance
droite et svelte et balance ses thyrses semblables à des bouquets de
mariées; le liseron blanc grimpe et serpente, et étend ses guirlandes
d’un riche feuillage parsemé de grandes cloches; des bergeronnettes se
cachent dans les saules où elles ont leur nid.

On n’y prend pas grand’chose,--c’est probablement comme dans
l’Allier,--mais les fleurs, l’herbe, l’eau, y exhalent avec leurs odeurs
de charmantes rêveries.

[GU] CONTRE L’EAU.--On se rappelle peut-être--MM. _Huret et
Fichet_,--deux serruriers qui occupèrent un moment Paris par leurs
querelles à la quatrième page des journaux et sur les murailles;--chacun
d’eux prétendait ouvrir sans clef toutes les serrures, sans en excepter
celles de son rival;--à la façon dont ils parlaient des serruriers qui
les avaient précédés, il était évident qu’on n’était un peu bien fermé
qu’en s’adressant à un de ces deux messieurs,--mais auquel?--Si vous
achetiez une serrure _Fichet_, il y avait _Huret_ qui pouvait ouvrir
votre serrure;--si vous preniez une serrure _Huret_, _Fichet_ ne vous
cachait pas qu’il pouvait entrer chez vous à toute heure du jour et de
la nuit. Je n’ai jamais eu grand’chose à renfermer, aussi je ne m’en
souciais guère;--cependant, si j’avais été préfet de police,--je me
serais assuré de ces deux messieurs, qui sont probablement fort honnêtes
gens, mais qui pouvaient au moins troubler la sécurité des mères et
celle des époux;--peut-être le préfet de police y avait-il pensé;--mais
comment retenir enfermés ces deux messieurs? Il n’y avait même pas la
ressource de faire cadenasser _Huret_ par _Fichet_, et _Fichet_ par
_Huret_;--car _Huret_ disait qu’avec un clou il ouvrirait toute serrure
construite par _Fichet_.

--Et moi, disait _Fichet_, je ne demande qu’une épingle pour forcer une
serrure de _Huret_.

--Mon ongle, disait _Huret_.

--Un cheveu, disait _Fichet_.

--Rien qu’en soufflant dessus, disait _Huret_.

--Rien qu’en la regardant, disait _Fichet_.

Les gens malins prétendirent que cette grande guerre n’était qu’un
semblant,--un moyen de faire du bruit, de battre la caisse et de se
mettre en évidence;--toujours est-il qu’on crut ces deux messieurs, non
en ce que chacun disait de soi, mais en ce que chacun disait de
l’autre,--et qu’on se contenta des serrures dont on s’était contenté
jusque-là.

Depuis quelque temps, deux gérants de compagnies de filtrage des eaux de
la Seine renouvellent toujours à la quatrième page des journaux--la
guerre de MM. _Huret_ et _Fichet_;--MM. _Souchon_ et _Mareschal_--ont,
dans cinq ou six longues lettres qu’ils ont échangées,--émis l’un contre
l’autre des assertions graves.

--Vous ne mettez pas de charbon,--dit l’un.

--J’en mets plus que vous,--répond l’autre.--Et d’ailleurs vous mettez
des éponges,--l’éponge est une _pourriture_.

--Vous mettez de la laine,--la laine est une _infection_.

--Votre eau n’est pas filtrée du tout.

--La vôtre est empoisonnée.

--C’est bien plutôt la vôtre.

--Non.

--Si.

--Je maintiens mon opinion.

--Je soutiens la mienne.

Que fait le public au milieu de semblables débats? Le public n’est pas
chimiste, il se dit pour ce qui est de l’eau de M. _Mareschal_: «M.
_Souchon_ doit savoir mieux que moi ce qui en est,--c’est sa
partie;--_il paraît_ évident que M. _Mareschal_ emploie pour filtrer son
eau de l’éponge, qui est une _pourriture_.

«Pour ce qui est de l’eau de M. _Souchon_, c’est une autre
affaire.--Certes, M. _Mareschal_, qui en fait son état, doit s’y
connaître mieux que moi--qui ne m’en suis jamais occupé.--Je dois donc
croire que _M. Souchon_ filtre avec de la laine, qui est une
_infection_.»--Croyez cela et buvez de l’eau, si vous l’osez.

Il y a à Paris une Académie des sciences,--qui, dans un débat de ce
genre, devrait, il me semble, se prononcer.--Comment! la ville fait de
grandes dépenses pour donner au Parisien de l’eau qu’elle fait filtrer
par MM. _Souchon_ et _Mareschal_, et on laisse chacun d’eux dire que
l’autre ne filtre guère l’eau, mais l’empoisonne beaucoup,--sans que la
ville ni l’Académie des sciences s’occupe d’établir la vérité et de
rassurer le Parisien! Mais M. Humann n’est peut-être pas innocent de
ceci:--il n’ose pas encore imposer l’eau;--il veut en inspirer une
invincible horreur aux Parisiens--qui, n’osant plus en boire,--auront
recours au vin--qui rapporte, comme on sait, raisonnablement au trésor.

[GU] Au moins, pour ce qui a rapport à la température bizarre que nous
avons cet été, les savants n’ont pas laissé les journaux s’égarer en
théories absurdes et en saugrenuités:--ils ont mêlé quelques niaiseries
de leur cru à celles qui étaient en circulation.

Ils ont attribué le froid et la pluie,--les uns à l’approche des
montagnes de glace du pôle nord,--les autres à la vapeur des chemins de
fer, qui amoncelait les nuages;--d’autres ont dit que les neiges
excessives ont rendu le soleil hydropique.

[GU] Cette fois-ci on ne dira pas que j’ai de la malveillance pour les
journaux;--ce n’est pas moi qui ai prié M. Chambolle de mettre dans le
_sien_ ce qui suit.--MM. les imprimeurs des _Guêpes_ peuvent certifier
que le fragment que je cite n’est pas dans le manuscrit écrit de ma
main, mais bien coupé dans un exemplaire du _Siècle_:

«La petite ville de Levignac (Haute-Garonne) a donné hier au soir
dimanche des preuves de _sympathie_ à la population toulousaine. Grand
nombre D’HOMMES MARIÉS et une bonne partie de la jeunesse, _à la tête
desquels_ se trouvaient LES CITOYENS LES PLUS HONORABLES, munis de
_cornes et autres instruments_, ont _entonné la Marseillaise devant la
halle_, en face du lieu où étaient placardées les proclamations du
nouveau préfet de la Haute-Garonne.

»Ils ont parcouru la ville, _alternant les couplets de l’hymne
révolutionnaire avec les_ ÉCLATS _d’une musique_ PEU SONORE. _Les cris_:
A bas Mahul! étaient proférés avec force et souvent répétés. Ils sont
revenus plusieurs fois à l’endroit d’où ils étaient partis. Des groupes
attendaient devant les proclamations, COUVERTES D’ORDURES depuis le
moment où on les avait affichées. La soirée a été clôturée par
l’incendie des proclamations, aux applaudissements de la foule.»

[GU] TRISTE SORT D’UN PRIX DE VERTU.--Ceux qui ont inventé les
rosières--ont pensé, à ce qu’il paraît, que la vertu est un fruit
excellent dans sa maturité, mais qui se conserve difficilement après.
Aussi, au prix donne à la sagesse, ont-ils de tous temps, en mariant
immédiatement les rosières, ajouté le moyen le plus honnête de ne pas
avoir à la conserver plus longtemps.

On sait que l’Académie a reçu de M. de Montyon un legs destiné à
récompenser les actes de vertu qui parviendraient à sa
connaissance.--Tous les Français indistinctement sont admis à composer
en vertu, comme on compose en thème au collège,--et l’Académie distribue
les prix.

Il est, à ce sujet, une chose à remarquer, c’est que c’est toujours dans
les classes inférieures que l’Académie exhume les traits d’héroïsme et
de dévouement qu’elle est chargée de découvrir,--en quoi les classes
_inférieures_ me paraissent très-_supérieures_ aux autres.

Mais il y a encore là quelque chose de très-incomplet--une fois un homme
déclaré vertueux,--la société qui est allée le voir couronner et
l’applaudir, ce qui n’est qu’un spectacle de jour, où les femmes qui ont
de la fraîcheur et des chapeaux neufs vont humilier les femmes fatiguées
et les chapeaux passés,--la société ne s’en occupe plus:--voilà donc la
vertu payée!--Le prix est bientôt dépensé;--il ne reste alors qu’une
vertu en jachère qui n’est plus susceptible d’aucun rapport.

Il faudrait faire pour la probité des hommes--ce qu’on fait pour la
vertu des rosières,--ne pas obliger à recommencer sans cesse une course
périlleuse à travers les dangers;--on sait la ballade allemande.

Le roi jette sa coupe dans un gouffre,--un plongeur se précipite,--et la
rapporte: «La coupe est à toi, dit le roi,--mais va la chercher une
seconde fois, et tu auras ma fille.» Le plongeur se jette une seconde
fois,--mais ne revient plus.

Quand on trouve un homme qui est resté vainqueur dans la lutte horrible
de l’honneur et de la pauvreté, il ne faut pas faire recommencer cette
lutte; il ne peut pas se contenter d’un prix qui, une fois dépensé, le
rend encore nécessaire:--il faut lui assurer à jamais un travail
honorable.

C’est ce qu’on ne fait pas;--aussi,--le nommé _Caillet_, qui avait été
déclaré homme vertueux en 1839, et qui avait, en cette qualité, reçu un
prix de cinq cents francs, voyant que tout le produit de la vertu était
mangé,--qu’il n’y avait plus rien à en attendre,--a eu recours au vice
et _a passé à d’autres exercices_.--La cour d’assises de l’Orne vient
d’avoir la douleur, le 8 juillet dernier, de le condamner à huit années
de réclusion pour vol avec circonstances aggravantes.

[GU] Il y a des vertus de peuple que le monde méprise naturellement et
sans affectation,--il n’y prétend pas plus qu’à porter un sac de farine.

Ainsi, les croix d’honneur ont été acquises,--et je parle de celles qui
l’ont été le plus légitimement, pour avoir tué un peu de monde.--Quand
un homme du port, un marin,--un pompier,--expose sa vie pour sauver
celle d’un autre homme,--on lui donne une médaille à laquelle ne sont
attachés aucuns honneurs;--la conséquence morale en est bizarre.--J’ai
reçu, il y a dix ans, une de ces médailles, que je porte quelquefois et
dont je suis plus fier que je ne le serais d’aucune décoration que je
connaisse.--Eh bien! j’ai vu dans le monde bien des gens qui auraient
senti germer en eux une grande estime pour moi, s’ils m’avaient vu
obtenir la croix d’_honneur_,--même par les moyens les moins
_honorables_,--et qui trouvaient ma médaille ridicule.--Les journaux
mêmes s’en sont parfois égayés,--quelques caricatures ont été faites à
ce sujet;--il m’a été impossible de trouver le côté plaisant de cette
affaire.

[GU] DE L’HÉROÏSME.--Soyez donc héros,--faites donc quelque chose de
grand aujourd’hui!--Autrefois, l’histoire vous jugeait de loin,--et ne
voyait des grands hommes que ce qui avait le plus d’éclat et
d’importance.--Aujourd’hui, elle se fait chaque jour, et elle est
hostile et éplucheuse;--les âges à venir nous estimeront _crétins_,--car
il n’y aura pas un seul homme de ce temps-ci, quelque grand et illustre
qu’il puisse être,--dont on ne puisse trouver dans les journaux, qui
seront alors les _Mémoires du temps_, une histoire qui démentira sa
grandeur et détruira sa célébrité.

Un fils du roi revient d’Afrique, où il est allé partager les dangers
des soldats; les journaux annoncent avec empressement qu’il revient
malade de la dyssenterie.--Voilà certes une maladie peu héroïque, et il
est triste, plus qu’on ne le pourrait dire, que le seul endroit où il
soit possible aujourd’hui d’acquérir un peu de gloire militaire soit un
pays où la dyssenterie règne avec une effrayante obstination.

[GU] LA SCIENCE.--LA PHILANTHROPIE.--Depuis quinze ans au moins,--la
philanthropie et la science, réunissant leurs efforts, avaient inventé
la _gélatine_,--c’est-à-dire une nouvelle alimentation, formée d’un
prétendu jus tiré des os de la viande; je me rappelle avoir dénoncé, il
y a une dizaine d’années, cette nourriture fallacieuse sous le nom de
_potage de boutons de guêtres_.

Depuis quinze ans, on nourrissait les malades dans les hospices, les
pauvres dans les établissements de charité,--les prisonniers dans les
maisons de détention,--avec la fameuse gélatine.

On allait appliquer la chose aux casernes,--quelqu’un s’est avisé de
dire: «Pardon, voyons donc un peu si cette nourriture est véritablement
une nourriture.» On s’est ému de cette observation;--la science a haussé
les épaules et a procédé, par une faiblesse qu’elle se reprochait, à de
nouvelles expériences.

Et il résulte d’un rapport signé par MM. _Magendie_, _Chevreul_ et
_Thénard_, que les propriétés nutritives de la gélatine n’existent
pas;--que de deux chiens nourris, l’un avec de la gélatine, l’autre avec
de l’eau claire,--le second a vécu plus longtemps que le premier.

En un mot, que depuis _quinze ans_,--grâce aux efforts réunis de la
science et de la philanthropie,--tous ceux qui, dans les prisons, les
hôpitaux et les hospices,--ont été _nourris_ avec la gélatine, sont
littéralement _morts de faim_!

Et que l’armée l’a échappé belle!

[GU] LES MÉDAILLES DES PEINTRES.--Qu’y a-t-il de plus singulier que de
voir donner clandestinement des récompenses disputées en public?

Autrefois,--le roi distribuait lui-même les médailles aux peintres après
l’exposition du Louvre;--maintenant on apprend par M. de Cayeux que l’on
a une médaille, et il faut aller la chercher chez lui.

Cette récompense n’a de publicité que celle que peut lui faire donner le
peintre qui a des amis dans les journaux.

La clandestinité a un inconvénient,--outre celui de distribuer à huis
clos la gloire qui n’existe que par la publicité,--c’est qu’on en abuse
singulièrement.--Ainsi, j’ai là toutes les médailles dénoncées par les
journaux,--et je n’ai pas retrouvé _un seul_ des noms dont les ouvrages
avaient attiré au Louvre l’attention et les éloges.

Cela a presque l’air d’une gageure,--à moins que les médailles ne soient
aujourd’hui une consolation.

[GU] LES ORDONNANCES DE M. HUMANN.--En arrivant dernièrement à Paris,
j’ai levé les yeux sur une petite fenêtre située sur un des toits qui
avoisinent mon logis,--et je l’ai vue fort changée.--A mon dernier
voyage, elle était riante et fraîche,--les capucines s’y mêlaient aux
volubilis et lui faisaient un charmant cadre de verdure et de fleurs.

Quelquefois, au milieu de ce cadre, se montrait une jolie figure, avec
des bandeaux de cheveux noirs comme deux ailes de corbeau, qui
travaillait là tout le jour sans lever les yeux une seule fois, si ce
n’est sur ses fleurs,--ou sur quelque flatteur de papillon qui, arrivé
au milieu de Paris, je ne sais comment,--traitait la fenêtre en
véritable jardin,--et faisait semblant de humer, en déroulant sa trompe,
un miel que n’ont pas ces pauvres fleurs, sans air, sans terre et sans
soleil.

Mais alors--les fleurs étaient séchées,--la verdure était jaunie,--on
voyait que depuis longtemps elles n’avaient pas été soignées.

Je rencontrai dans la rue--la Sémiramis de ce jardin suspendu.

--Ma jolie voisine,--lui dis-je,--pourquoi négligez-vous votre
jardin?--Quelle passion a donc détruit celle que vous aviez pour les
fleurs?

--Hélas! me dit-elle,--je ne demeure plus là-haut,--mon propriétaire
_m’a augmentée_, parce qu’on a augmenté les impôts de sa maison,--et je
n’ai pu rester.

Et alors, j’ai découvert le mauvais côté de l’ordonnance de M. Humann.

On a crié à l’illégalité, et on a eu tort,--et tout le bruit qu’on fait
en France à ce sujet, en ce moment, n’est absolument que pour faire du
bruit.

Dès l’instant que les Chambres ont voté un impôt, il faut qu’il soit
perçu,--et tout ce qui peut en assurer la perception n’est point
illégal, mais cela peut être injuste et cruel.--Le ministère prétend
qu’il y a en France cent vingt-neuf mille quatre cent quatre-vingt-six
maisons qui ne sont pas imposées;--il y a là une grosse erreur
volontaire.--Une vieille loi ne soumet à l’impôt les maisons
nouvellement construites que la troisième année de leur construction, et
ces maisons exceptées sont comptées dans les cent vingt-neuf mille
quatre cent quatre-vingt-six.

C’est le droit du ministère de percevoir l’impôt voté et de découvrir
les maisons et les chambres qui ont échappé jusqu’ici; c’est même un
devoir à certains égards, car par ce moyen on pourra faire une
répartition plus égale.--S’il y en a qui ne payent pas, il y en a qui
payent trop;--mais le fisc a peu l’habitude de rendre.

Il est triste seulement de penser que ce nouveau recensement dénonce aux
loups du fisc une foule de pauvres mansardes dont les habitants auraient
plus besoin de recevoir qu’ils ne peuvent donner;--pauvres gens qui
auront à économiser sur le pain qu’ils ont tant de peine à gagner--de
quoi payer l’air qu’on découvre aujourd’hui qu’ils respirent
clandestinement et illégalement.

Et puis ensuite, après avoir fait _rendre à l’impôt tout ce qu’il peut
rendre_, image qui fait ressembler le pays à un citron entre deux
grosses mains,--on ne manquera pas de trouver qu’il ne _rend_ pas assez.

C’est ainsi qu’autrefois on permettait de passer aux barrières de Paris
de petites quantités de vin et de viande;--on a supprimé cette
tolerance, qui ne s’appliquait qu’aux plus pauvres.

Cela est légal comme l’ordonnance de M. Humann, mais cela est
injuste,--mais cela est triste,--et ce n’était pas à un gouvernement qui
a pris les affaires _au rabais_,--qu’il convenait de râcler ainsi le
fond des pauvres écuelles.

[GU] Décidément le ministère Thiers coûte cher;--c’est à cause du
déficit qu’on m’a fait timbrer les _Guêpes_--et donner chaque mois
quelques centaines de francs au gouvernement.

Voici maintenant qu’on cherche de nouveaux expédients; un ministère
Thiers est une jolie chose,--mais une chose de luxe dont il ne faut pas
se passer trop souvent la fantaisie.

Voilà la vérité sur l’ordonnance Humann,--comme je vous la dis sur les
autres choses de ce temps.

[GU] DE L’HOMICIDE LÉGAL.--Il existe à Paris une compagnie d’assurance
contre les amendes et les dommages-intérêts que peuvent encourir les
conducteurs de voitures lorsqu’ils écrasent quelqu’un,--c’est-à-dire
que, moyennant une prime payée annuellement, on peut se livrer à cœur
joie à l’_homicide par imprudence_,--crime prévu, qualifié et puni par
tous les codes.--De là à une compagnie d’assurance contre les mauvaises
chances que MM. les voleurs peuvent rencontrer dans l’exercice de leur
profession, il n’y a qu’un pas, et un pas et demi à l’assurance contre
le chagrin que la justice voudrait faire à MM. les assassins.

Il faut dire que cette compagnie est autorisée par le gouvernement.



Septembre 1841.

Diverses réponses.--L’auteur rassure plusieurs personnes.--M. Molé.--M.
Guizot.--M. Doublet de Bois-Thibault.--La vérité sur plusieurs
choses.--Les protestations.--Les adresses.--Les troubles.--Ce que c’est
qu’une foule et une masse.--Le peuple des théâtres et le peuple des
journaux.--L’évêque d’Évreux et l’archevêque de Paris.--Dénonciation
contre les savants.--M. Montain.--En quoi M. Duchâtel ressemble à
Chilpéric.--Le suffrage universel.--Naïveté.--La pudeur d’eau douce et
la pudeur d’eau salée.--Les fêtes de Juillet.--Apparition de plusieurs
phénomènes.--Toujours la même chose.--Les banquets.--M. Duteil et M.
Champollion.--Voyage du duc d’Aumale.--Est-ce une pipe ou un
cigare?--Histoire d’un député.--Sur quelques noms.--Les bureaux de
tabac.--A M. Villemain.--A M. Rossi.--En faveur de M. Ledru-Rollin.--Les
Parias.--Madame O’Donnell.


[GU] SEPTEMBRE.--Il faut que je réponde à des lettres que je reçois de
divers côtés:

_On dit partout_, m’écrit-on, _que ce n’est plus vous qui faites les_
GUÊPES.

RÉPONSE.--Et qui donc alors?--Est-ce vous, mon bon monsieur!--Est-ce
celui qui vous le dit? Est-ce quelque autre? Nommez-moi, désignez-moi
l’auteur des _Guêpes_,--que je le connaisse.--Jusque-là, ayez la bonté
de croire ceci:--_que je n’ai jamais écrit une ligne sans la signer, et
que je n’ai jamais signé une ligne sans l’avoir écrite_.

Je continue _à faire les_ GUÊPES,--je les _fais seul_.--_Personne autre
que moi n’y a jamais écrit une ligne;--personne n’y écrira jamais une
ligne._

Quand il m’arrivera de ne plus vouloir _faire les_ GUÊPES,--et nous n’en
sommes pas là,--les _Guêpes_ finiront.--Mon essaim restera avec moi;--je
ne le vendrai, je ne le louerai, je ne le donnerai à personne.--S’il
arrive que je n’aie plus le courage de rire de ce qui se passe,--si de
dégoût j’en détourne les yeux et les oreilles, mes _Guêpes_ resteront à
butiner dans la pourpre de mes roses;--elles prendront leurs invalides
avec moi, dans mon jardin;--mais jamais leur escadron aux cuirasses d’or
n’obéira à un autre maître.

Ceci est clair,--n’est-ce pas?

[GU] _Un monsieur voyage dans le Midi,--sous votre nom,--et accepte
beaucoup de dîners._

RÉPONSE.--1º Je ne suis jamais allé dans le Midi.--Une seule fois, en
allant en Suisse,--comme j’arrivais à Lyon au mois de mai, et que je
voyais le printemps à gauche et l’hiver à droite,--j’eus fort envie de
descendre le Rhône au lieu de me diriger vers Genève;--mais je me
rappelai à temps que j’étais attendu.

2º Je ne dîne jamais en ville.

Néanmoins,--je remercie ledit monsieur--de me mettre à même de connaître
d’aussi bonnes dispositions à mon égard de la part de quelques habitants
du Midi,--et je compatis d’avance au chagrin qu’il aura quelque jour
d’être reconnu par quelqu’un et chassé à coups de bâton,--comme il le
mérite.

[GU] _Votre absence de Paris vous fait le plus grand tort._

RÉPONSE.--Qu’appelez-vous mon absence de Paris?--Mon absence de Paris;
mais voici une lettre de M. _Léon Gozlan_ qui m’écrit: «J’ai vu hier
votre barbe aux Variétés.»

En voici une de M. _d’Épagny_,--qui a la bonté de m’inviter à faire
partie du comité de lecture du théâtre de l’Odéon.

Je ne suis pas toujours à Paris,--mais je ne suis pas toujours
ailleurs.--On va vite à Paris à vol de guêpes, quand on n’en est qu’à
seize heures par les messageries.--J’y suis aujourd’hui, plus près de
vous que vous ne le croyez, que vous ne le voulez, peut-être. Je n’y
serai pas demain;--mais savez-vous si je n’y serai pas
après-demain?--m’avez-vous jamais connu autrement que libre et
vagabond?--Croyez-vous que j’aie envie, comme une partie des bons
Parisiens, de passer mon été à aller voir un dimanche les fortifications
de Vincennes, un autre où en sont les fortifications de Belleville?
Suis-je donc un forçat? pensez-vous que j’aie rompu mon ban parce que
quelqu’un m’a vu pêcher des _crevettes_ et des _équilles_ sur les côtes
de Normandie,--et croyez-vous que je ne sais plus ce qui se passe?

[GU] Est-ce vous,--messieurs Soult, Humann,--monsieur Martin (du Nord),
etc., etc.; est-ce vous, messieurs, qui avez la bonté de craindre que
mon absence de Paris ne m’empêche de savoir ce que vous
faites?--Tranquillisez-vous, bonnes âmes,--je sais que vous êtes décidés
à passer la session qui vient,--que vous n’êtes pas sûrs de la Chambre,
et que, si l’adresse n’est pas favorable, vous êtes déterminés à la
dissoudre et à faire des élections.

Est-ce bien cela, messieurs?

Ai-je besoin d’être à Paris pour savoir que M. Guizot n’a, à ce sujet,
qu’une seule inquiétude,--à savoir que le roi ne consente à des
élections qu’autant qu’elles seraient faites par M. Molé?

Ai-je besoin d’être à Paris pour savoir que M. Molé et M. Guizot sont
parfaitement d’accord sur ce point qu’ils ne peuvent s’accorder
ensemble?

C’est comme si j’avais besoin d’être à Chartres pour savoir que M.
Doublet de Boisthibaut, avocat du barreau de cette ville,--homme
très-érudit et facétieux,--auteur d’un ouvrage estimé sur le système
pénitentiaire--et de plusieurs Mémoires couronnés par des académies de
province, etc., vient de mettre le comble à sa gloire en faisant
distribuer à ses amis un distique latin,--commençant par ces mots:

                 Clam contra tabulas.....

distique que je ne puis citer, par la raison pour laquelle la _Gazette
des Tribunaux_, dont M. Doublet est le correspondant ordinaire, n’a pu
l’insérer.

[GU] _Les chiens lâches et hargneux aboient après vous quand vous n’êtes
pas là._

RÉPONSE.--Je me suis quelquefois efforcé de me mettre en colère dans de
semblables circonstances, je n’ai jamais pu y réussir.--D’ailleurs, je
ne puis rien infliger de pis à ces gens-là que leur propre lâcheté.

[GU] LA VÉRITÉ SUR PLUSIEURS CHOSES.--L’autre jour, la mer commençait à
remonter, et le soleil achevait de se coucher derrière de gros nuages
gris;--entre les nuages et la mer il restait un espace où le ciel pur
était d’un bleu pâle, avec lequel se fondaient harmonieusement des
teintes jaunes et orangées.--A l’horizon, au-dessous de ces couleurs
brillantes, la mer était d’un bleu sombre presque noir.

Plus près de moi, éclairée obliquement par les derniers rayons du soleil
affaibli,--elle était d’un azur pâle et mal glacé par grandes
taches--comme de grands miroirs;--ici d’une belle couleur d’algue
marine,--là d’un jaune peu lumineux.

Je revenais de pêcher des plies et des crevettes,--et, arrivé sur le
sommet d’une petite colline qui conduit à ma demeure, je me retournai
pour voir le beau spectacle de toutes ces belles couleurs enchâssées
dans l’ombre et la nuit.

Quelqu’un me dit: «Bonsoir, voisin,» et je reconnus un habitant de la
commune que j’habite,--un ancien militaire qui vit au bord de la mer
avec sa petite retraite--et venait jouir comme moi de ce spectacle
_gratis_, proportionné à ses moyens.--Nous prîmes deux _stalles_
voisines sur le thym sauvage qui tapisse cette colline,--et nous
regardâmes le ciel et la mer, puis nous parlâmes de choses et d’autres.

--Il paraît, voisin, que les choses vont bien mal là-bas, me dit-il en
me désignant de la main la route que suivaient de gros nuages qui
portaient de la pluie aux Parisiens.

Et, comme je ne répondis pas,--il continua:

J’ai lu LE _journal_ ce matin,--tout va mal;--la France entière est en
combustion.--Le journal était tout rempli de protestations de diverses
_villes_ et _cités_ contre l’ordonnance de M. Humann,--et ces
protestations, signées des _citoyens les plus honorables_, à ce que dit
LE _journal_,--étaient faites plus contre le gouvernement actuel et
contre ses allures--que contre l’ordonnance de recensement, qui n’est
qu’un prétexte.--Il en arrive de tous les coins de la France.

D’autre part, les gardes nationales de _partout_--envoient des adresses
emphatiques à la garde nationale de Toulouse, et ces adresses servent
encore de cadre à des paroles de haine contre le gouvernement de
Louis-Philippe.

Les élèves des écoles sont allés porter des compliments à M. de
Lamennais--et faire assaut de phrases menaçantes et républicaines avec
M. Ledru-Rollin, le nouveau député de la Sarthe.

D’après cela, voisin, il est évident que les citoyens les plus
honorables de toutes les villes de France,--toutes les gardes nationales
et toute la jeunesse,--en un mot que la France entière ne veut plus de
Louis-Philippe.

Les Français sont braves, voisin; et, puisque _le pays tout entier_ est
si parfaitement d’accord, à ce que dit LE _journal_, et contre le
gouvernement de Juillet et pour la République,--on ne s’en tiendra pas à
envoyer des phrases boursouflées aux journaux.--J’en suis encore à
comprendre comment, après une manifestation aussi universelle, on n’a
pas renvoyé, hier soir, Louis-Philippe des Tuileries et proclamé la
République ce matin.--Après cela, comme nous n’avons les nouvelles que
de deux jours, nous ne savons pas bien ce qui en est à l’heure qu’il
est,--et pour moi, quand je suis arrivé sur la côte,--comme il faisait
encore jour, j’ai porté les yeux sur la jetée du Havre, où nous ne
voyons plus maintenant que la lueur rouge du phare, pour voir si c’était
toujours le drapeau tricolore qui y flottait.

--Rassurez-vous, mon voisin, lui dis-je,--les choses ne vont pas tout à
fait aussi mal que vous le pensez.--Quel journal lisez-vous?

--Un journal que me prête un de mes voisins,--le _National_.

--Eh bien! si vous lisiez le _Journal des Débats_,--que ceux qui le
lisent d’habitude appellent aussi «LE _journal_»,--vous verriez que tout
est parfaitement tranquille,--que la garde nationale, les populations et
les écoles, sont animées du meilleur esprit.

--Vous me rassurez.

--Je ne vous ai pas dit, mon voisin,--que cela fût non plus la vérité.

--Que voulez-vous que je croie alors?

--Ni l’un ni l’autre;--mais raisonnons un moment: la déduction que vous
tirez de tout ce que vous avez vu dans le journal est parfaitement
juste;--si le pays est si parfaitement d’accord, rien ne peut s’opposer
à sa volonté;--je puis vous affirmer qu’on n’a, cependant, jusqu’à
présent, prononcé ni la déchéance de Louis-Philippe, ni l’installation
de la République;--il faut donc penser que le journal se trompe ou vous
trompe;--c’est ce que nous allons examiner si vous voulez me donner du
feu pour allumer ma pipe.

--Je fumerais volontiers aussi, me dit le voisin, donnez-moi du tabac.

--Tenez, en voici que je vous recommande;--il me vient d’un marchand de
tabac de contrebande, fournisseur du duc d’Orléans et du duc de
Nemours.--Le tabac que vend la régie, avec privilége du roi, est si
mauvais, que les princes, qui devraient l’exemple de la soumission aux
lois,--protégent la contrebande et fument un tabac prohibé.

Revenons aux protestations, aux lettres, aux adresses, etc.

Tantôt _le_ journal vous dit: «Cette protestation est signée de _plus de
cent cinquante noms_.»

Tantôt elle est revêtue de la signature des _citoyens les plus
honorables_.

Tantôt, après la lettre, vous lisez: «Suit _une foule_ ou _une masse_ de
signatures,» etc.

Dans une adhésion quelconque à quoi que ce soit, il faut examiner deux
choses:--le nombre et la valeur des adhérents;--en effet, vous admettez
que, sur dix hommes, il puisse arriver que l’opinion de quatre vaille
mieux que celle des six autres--si vous composez ce nombre de dix de
quatre hommes distingués par leurs connaissances, leur esprit et leur
désintéressement,--et de six choisis parmi des ignorants, des avides et
des fous.

Il ne faut pas se figurer qu’une ville tout entière--s’écrie: _Nous le
jurons!_--ou _Partons_!--comme _un peuple_ d’opéra.

Pour ce qui est des _protestations signées de plus de cent cinquante
noms_, il faut songer que, même en ramenant à leurs proportions réelles
les divers bourgs--appelés _villes_ et _cités_ par le journal depuis
qu’ils ont protesté,--on ne peut supposer une population moindre de deux
mille hommes.

--C’est la population d’Étretat, qui n’est qu’un village.

--Plus de cent cinquante ont signé,--cela veut dire cent cinquante et
un;--c’est comme les gens qui, après avoir fait suivre leurs noms de
tous leurs titres, grades et décorations,--disent, etc., etc., etc.,
quand ils ont fini.

Si cent cinquante et un citoyens ont signé, il s’ensuit tout
naturellement que dix-huit cent quarante-neuf n’ont pas voulu
signer,--ce qui fait une protestation beaucoup plus forte contre celle
dont on fait tant de bruit.

Pour les protestations _signées des noms les plus honorables_--ou d’_une
foule_ ou d’_une masse_ de signatures, soyez persuadé que ce ne sont
qu’autant de périphrases adroites pour ne pas énoncer un nombre un peu
mesquin.

Vous avez vu souvent sur les affiches de théâtre.

  LE PEUPLE:                                 MM. Arthur.
                                                Léopold.
  VILLAGEOIS ET VILLAGEOISES:               M. Alcindor.
                               Mesdemoiselles Anastasie.
                                              Zéphyrine.

Au théâtre, quand un acteur dit en scène: _Le peuple demande du pain_,
le peuple est fait par un seul monsieur qui bourdonne et trépigne dans
la coulisse;--_la foule_,--_la masse_,--_le nombre considérable_,
doivent s’entendre ainsi.--Soyez bien sûr que, s’il y avait réellement
_un nombre considérable_,--_une foule et une masse_,--on n’aurait pas
manqué de vous en offrir le spectacle;--n’hésitez pas à croire que
_toute foule_,--_toute masse_ et _tout nombre considérable_, se
composent d’un nombre inférieur au plus petit des nombres énoncés en
chiffres.

Pour les citoyens les plus honorables... vous ne lisez pas le journal de
M. Chambolle, voisin?

--Non.

--Si vous le lisiez, vous sauriez à quoi vous en tenir au sujet des
_citoyens les plus honorables_[A]; vous y auriez vu que les CITOYENS
LES PLUS HONORABLES _de la ville de Levignac_--_ont couru la ville avec
des cornes, des pincettes et des chaudrons_,--_chanté la Marseillaise
devant la halle_,--_et ont_ COUVERT D’ORDURES _les proclamations du
préfet_.--Voyons, de bonne foi,--représentez-vous cinq ou six seulement
des _citoyens honorables_ que vous connaissez,--et figurez-vous-les se
livrant à de pareils exercices.

       *       *       *       *       *

[GU] Ici, j’eus un tort de pédant.--Je dis: _Ab uno disce omnes_.--Je
parlai latin à un homme qui n’est pas obligé de le savoir et qui ne le
sait pas.--En quoi je ressemblai parfaitement au médecin malgré lui de
Molière.

[GU] Passons aux écoles. Tenez, j’ai reçu, il y a peu de temps, une
lettre d’un étudiant en droit.

«Monsieur, me dit-il, arrive-t-il qu’un démocrate exalté est envoyé, à
tort ou à raison, pour quelques mois à Sainte-Pélagie,--ou qu’un avocat
a crié à la Chambre plus haut que de coutume,--vous voyez le lendemain
dans certains journaux:--_Les délégués_ des écoles--ou _une députation_
des écoles--ont été ou a été complimenter, etc., etc.»

Il y a effectivement quelques centaines d’étudiants,--toujours les
mêmes, qu’on voit apparaître dans toutes les exhibitions
démocratiques.--Mais ils ne sont _députés délégués_ que par leurs
convictions personnelles, sans avoir reçu pour cela aucun mandat de
leurs condisciples, etc., etc.

[GU] J’aime la jeunesse, parce que c’est encore ce qu’il y a de
meilleur.--Quand elle fait des folies, c’est, d’ordinaire, par
l’exagération de quelque sentiment généreux.--Dans dix ans d’ici, les
étudiants qui sont allés complimenter MM tels et tels riront bien de
cette démarche,--je n’ai pas le courage de les gourmander aujourd’hui de
cette petite manie de perdre de bonnes leçons de leurs professeurs pour
en aller donner de médiocres aux députés ou au roi.--Il faut se rappeler
les flatteries que leur a prodiguées ledit roi, il y a onze ans.--Il
est juste qu’il subisse aujourd’hui l’importance qu’il leur a donnée
alors.

Nous n’avons plus à parler que des gardes nationales.--On a licencié la
garde nationale de Toulouse; la première qui lui a envoyé une adresse de
félicitations a été également licenciée.--J’ai d’abord cru que c’était
cela qui amorçait les autres, et que c’était l’ennui de monter la garde
qui poussait les gens à de semblables manifestations.--Je vous avouerai
même, mon voisin,--que je méditais une protestation plus verte, plus
boursouflée, plus subversive, plus louangeuse à l’égard des gardes
nationales de Toulouse,--qu’aucune que vous ayez jamais lue,--ne voulant
rien négliger pour arriver à un tel résultat;--mais on ne continue pas à
licencier,--parce qu’on a sans doute découvert _le véritable nombre_ des
_nombres considérables_ de signatures qui _couvraient_ ces
adresses.--J’ai donc ajourné la mienne.

[GU] En mentionnant que certaines adresses et certaines protestations
étaient _couvertes_ des signatures des _citoyens les plus honorables_,
les organes du parti démocratique ont avoué qu’ils ne donnaient pas la
même importance à toutes les adhésions; ils admettront donc qu’on
constate que quelques-uns des signataires n’ont pas toutes les lumières
désirables pour que leur opinion sur quoi que ce soit ait une grande
valeur,--puisqu’ils ont signé de leur croix, _ne sachant écrire_.

[GU] Je ne parle que pour mémoire du renvoi par la cour royale de
Montpellier devant la cour d’assises de l’Aude de MM. V*** et
Guizard, cordonnier, pour avoir couvert une protestation de ce genre, en
faveur de la réforme électorale, d’un _nombre considérable_ de
signatures honorables--mais fausses.

Mon cher voisin, ces protestations, ces adresses, etc., sont, pour la
plupart, envoyées toutes faites de Paris aux villes qui en demandent ou
qui n’en demandent pas,--absolument comme faisaient, sous la
Restauration, les hommes aujourd’hui au pouvoir; et bien des villes
apprennent seulement par les journaux et avec un grand étonnement
qu’elles sont livrées au trouble et à la discorde. Des commis voyageurs
spéciaux colportent les listes et récoltent des signatures,--s’attachant
plus au nombre qu’à une importance qu’il est difficile de discuter vu la
distance,--toujours comme faisait, sous la Restauration, le parti
libéral aujourd’hui aux affaires. Il a à subir les manœuvres qu’il a
imaginées,--il les connaît pour les avoir pratiquées quinze ans; il aura
donc plus de facilité pour se défendre,--mais il n’a guère le droit de
se plaindre.

Mon voisin se leva, me serra la main et partit un peu rassuré,--me
laissant occupé à regarder s’allumer les étoiles.

[GU] Quand un fameux ministre disait:--_Laissez, laissez, qu’ils
chantent, ils payeront_,--c’est que de son temps ce n’était pas la
_Marseillaise_ qu’on chantait.

[GU] Quand M. Rossi a été nommé pair de France, quelqu’un a écrit à un
de ses cousins: «Cette nomination a dû vous causer une grande joie; car
moi, qui ne suis ni son parent, ni son ami, j’ai failli en mourir de
rire.»

[GU] Comme on parlait, devant l’archevêque de Paris, du duel, que
certains tribunaux condamnent et que d’autres acquittent,--monseigneur
Ollivier, évêque d’Évreux, dont on connaît l’impétuosité, eut
l’indiscrétion de dire à monseigneur Affre:--«Mais enfin, monsieur, si
on vous donnait un soufflet, que feriez-vous?--Monsieur, répondit
l’archevêque de Paris, je sais bien ce que je devrais faire, mais je ne
sais pas ce que je ferais.»

[GU] A propos, il ne faut pas que j’oublie ma note pour M. Affre.

                 A MONSEIGNEUR L’ARCHEVÊQUE DE PARIS.

_Note à l’appui de son discours dans lequel il tâche d’insinuer
adroitement au roi Louis-Philippe que, malgré la grandeur et la
vénération qui l’entourent, il ferait bien de se rappeler quelquefois
qu’il n’est qu’un homme._--Plusieurs journaux racontent, de la manière
suivante, une sortie du roi:

«Louis-Philippe est sorti, le 29 au soir, vers neuf heures, des
Tuileries, accompagné du général Athalin. Il était précédé de M. Marut
de Lombre et de deux officiers de paix. Une escouade nombreuse d’agents
de police éclairait sa marche et le suivait à quelque distance. Après
s’être arrêté quelques instants près de l’obélisque, le roi a gagné le
rond-point des Champs-Élysées en longeant le côté droit du bois; puis il
est rentré au château par le même chemin.»

[GU] DÉNONCIATION CONTRE LES SAVANTS.--Il serait bon, je crois, de
commencer à surveiller les savants,--du moins dans l’application de
leurs théories.--J’ai dénoncé,--le mois dernier,--combien les savants
philanthropes ont fait mourir de faim de malades et de
prisonniers,--sous prétexte de doter l’humanité d’un nouvel aliment.

Voici un gaillard qui marche sur leurs traces, un peu timidement encore,
il est vrai; mais soyez sûr qu’il ne lui manque qu’un peu
d’encouragements, et qu’il est destiné à aller loin.

«M. Montain a mis sous les yeux de la Société d’agriculture de Lyon une
nouvelle variété de pommes de terre.--L’échantillon se partage entre les
membres de la Société d’agriculture, qui se proposent de propager cette
nouvelle variété de solanées.»

Ceci est copié textuellement sur le rapport.

On se demande naturellement quels sont les avantages de cette importante
découverte, si bien accueillie par une société savante,--et dont on va
propager la culture avec tant de zèle et de sollicitude.

Sans doute, c’est un énorme tubercule renfermant plus de farine et de
sucs nourriciers que tous ceux de la même espèce connus jusqu’ici?

Vous n’y êtes pas tout à fait;--reprenons le rapport fait par la Société
d’agriculture de Lyon sur la pomme de terre de M. Montain:

«Cette nouvelle variété de pommes de terre, à cause de sa petitesse, est
désignée sous le nom de _pomme de terre haricot_;--_les plus grosses_
dépassent à peine _le volume d’une noisette_.»

M. Montain, sans aucun doute, encouragé par le favorable accueil de la
Société d’agriculture de Lyon,--va s’efforcer de se rendre de plus en
plus digne de la reconnaissance de ses contemporains et de la
postérité.--Je suis d’avance persuadé que ses efforts seront couronnés
de succès, et que l’année prochaine nous lirons dans les annales
scientifiques:

«1842.--M. Montain a envoyé à la Société d’agriculture--une nouvelle
variété de la pomme de terre haricot.--Les tubercules de celle-ci sont
durs comme des cailloux et ne cuisent pas au feu; on l’appelle pomme de
terre silex.--L’échantillon se partage entre les membres de la Société
d’agriculture, qui se proposent de propager cette nouvelle variété de
solanées.»

Puis, d’année en année, de progrès en progrès:

«1843.--M. Montain a envoyé à la Société d’agriculture--une nouvelle
variété de sa pomme de terre silex.--Celle-ci n’est pas moins dure que
celle de l’année dernière, elle ne cuit pas davantage,--mais elle est
beaucoup plus petite;--son principal mérite est d’être rentrée dans la
famille des _solanées_, qui se compose entièrement de plantes
vénéneuses, au milieu desquelles la pomme de terre faisait une anomalie
désagréable et embarrassante pour la science.--La nouvelle solanée
régénérée--est un poison violent.--L’échantillon se partage entre les
membres de la Société d’agriculture, qui se proposent de propager cette
nouvelle variété de solanées.»

«1844.--Enfin, M. Montain est arrivé au plus haut point de
perfection.--Il a envoyé à la Société d’agriculture une nouvelle variété
de pommes de terre,--qui ne produit aucun tubercule.--On peut en planter
autant qu’on veut,--on ne retrouve jamais rien à la
place.--L’échantillon se partage entre les membres de la Société
d’agriculture, qui se proposent de propager cette nouvelle variété de
solanées.»

[GU] C’est du reste une manie d’agriculteur et d’horticulteur dont je me
rappelle un autre exemple.--Les horticulteurs qui se respectent ont
proscrit la rose aux cent feuilles, qui reste malgré eux la plus belle
rose connue.--Il y a quelques années, j’allai voir les roses de
Hardy,--le jardinier du Luxembourg, à Paris;--c’est la plus riche et la
plus belle collection qu’il y ait en Europe.--Je vis pour la première
fois une admirable rose blanche,--aujourd’hui bien connue des amateurs,
à laquelle il a donné le nom de madame Hardy.

Je fis à l’habile jardinier des compliments mérités, auxquels je dus
probablement d’être introduit dans le saint des saints,--dans une partie
mystérieuse du jardin, où il me fit voir la rose _berberidifolia_, qui
est une sorte de corcoplis épineux;--puis, me conduisant un peu plus
loin, il me dit: «En voici une qui, depuis trois ans que je l’ai
_obtenue_ de graines, n’a pas donné une seule fleur.»

Je n’ai pas eu occasion, depuis ce temps, de retourner au
Luxembourg,--dans le beau mois des roses, et je ne sais pas si Hardy
aura eu le bonheur de voir son rosier perdre ses feuilles. Le ciel lui
devait cela.

[GU] Voici bien longtemps que les partis crient les uns contre les
autres,--se jetant réciproquement à la tête les mêmes reproches et les
mêmes injures--comme des balles de paume;--hélas! mes braves gens,--vous
luttez contre quelque chose qui existait avant vous et qui vous
survivra,--contre l’avidité et contre l’orgueil, vous en avez tous
votre part;--si les uns n’en étaient pas infectés,--ils ne se
plaindraient pas tant d’y voir les autres en proie;--l’avidité et
l’orgueil de vos adversaires ne vous irritent tant que parce que ces
vices gênent par la concurrence votre orgueil et votre avidité.

[GU] On vient de condamner plusieurs marchands à l’amende pour avoir
laissé subsister dans leurs boutiques des dénominations que prohibe la
nouvelle loi des poids et mesures:--un épicier pour avoir mis sur sa
porte: sucre à vingt _sous la livre_;--il n’y a plus de _sous_ ni de
_livre_.

Le gouvernement actuel veut prendre sa revanche de l’absurdité de 93 qui
défendait de s’appeler _de Saint-Cyr_, parce qu’il n’y avait plus ni
_de_, ni _saints_, ni _sire_.

Peut-être le ministre devrait-il commencer par retirer de la circulation
les monnaies diverses sur lesquelles on lit:

Deux sous,--vingt sous,--etc., etc.; il devient embarrassant de ne
pouvoir plus énoncer la monnaie que l’on donne par la dénomination
qu’elle porte;--il faut donc à présent lire et épeler
ainsi:--d--e--u--x--dix,--s--o--u--s--centimes,--dix centimes.

Longtemps avant la naissance de M. Duchâtel, Chilpéric supprima deux
lettres de l’alphabet--avec défense de s’en servir, sous peine d’être
_essorillé_,--c’est-à-dire d’avoir _les oreilles coupées_;--j’ai su
autrefois quelles étaient ces deux lettres,--je l’ai oublié,--je n’ai
jamais su le motif de l’animosité qu’avait contre elles le roi
Chilpéric.

Mais ce qu’il y a de triste pour le ministre, c’est que ces deux lettres
eurent leurs martyrs--comme toute chose persécutée;--deux savants, qui
avaient pour elles une affection aussi mystérieuse dans ses causes que
la haine du roi,--s’obstinèrent à les employer et furent
essorillés;--après quoi ils s’en donnèrent à cœur joie,--le roi
n’avait pas prévu la récidive,--et d’ailleurs il était au moins
difficile de couper deux fois les mêmes oreilles.

[GU] LE SUFFRAGE UNIVERSEL. On ne se figure pas de combien d’embarras on
se tire avec un peu d’esprit.--Voici bien longtemps qu’on fait tous les
jours des phrases en faveur du suffrage universel en matière
d’élections;--que l’on colporte des pétitions pour la réforme
électorale; que l’on compte, pour le conquérir, sur le tapage, sur
l’émeute, sur une nouvelle révolution.--Un droguiste anglais vient de
réaliser ce rêve bruyant de nos politiques.--Partisan du suffrage
universel et cependant faisant partie de la classe privilégiée des
électeurs, il a mis sur le devant de sa boutique l’avis suivant, en gros
caractères: «Tous les habitants de ce district, exclus par la loi du
droit de voter, sont engagés à vouloir bien me faire connaître quel est
celui des deux candidats,--Garnett et Brotherton,--auquel je dois donner
ma voix.»

Beaucoup se rendirent à cet avis.--A chacun de ceux qui se présentaient,
on ouvrait un registre sur lequel il inscrivait son nom, son adresse et
le nom du candidat de son choix.--La veille des élections, l’affiche
collée sur la devanture de la boutique fut remplacée par une autre ainsi
conçue:

«Cent cinquante-sept citoyens m’ont engagé à voter pour Brotherton, cent
vingt-trois pour Garnett.--En conséquence, demain matin je voterai pour
Brotherton.»

Comme on le voit, il n’y a rien de plus simple que cet expédient.--Après
un tel exemple, ceux de nos électeurs partisans du suffrage universel
qui n’imiteront pas le droguiste de _Salford_,--et qui continueront à
demander bruyamment la réforme,--seront à nos yeux convaincus de ne la
point demander pour l’obtenir, mais pour faire du tapage.

[GU] Et d’ailleurs que demandez-vous?--le droit de voter.--Mais il me
semble que vous le prenez assez largement--Le roi choisit un
ministre,--M. Guizot;--nomme un préfet,--M. Mahul;--vous ahurissez M.
Guizot d’un charivari;--vous chassez M. Mahul avec des pierres et des
hurlements.--Cela me semble équivaloir pour le moins à un vote contre
eux,--et une foule de carrés de papier, se prétendant les organes de
l’opinion publique,--demandant le règne de l’intelligence,--racontent
avec approbation les charivaris et les émeutes.--Prenons le journal de
M. Chambolle, par exemple.

Le journal de M. Chambolle est un journal naïf. Dernièrement, le
_Journal des Débats_ ayant dit: «Une _feuille banale et stérile_,» sans
désigner autrement la feuille dont il voulait parler,--le journal de M.
Chambolle a dit le lendemain: «Nous répondrons au _Journal des Débats_,
etc.»

[GU] Le journal de M. Chambolle s’est donné au ministère de M.
Thiers.--Il l’a soutenu de toutes ses forces, de toutes ses colonnes.

Aujourd’hui il enregistre avec joie les charivaris donnés à M.
Guizot.--Il les appelle manifestations de l’opinion publique.

Mais voici qu’on en donne également à M. Thiers.--Comment
appréciera-t-il ceux-ci?

[GU] Le _National_, lors de la fameuse affaire de Saint-Bérain, a mis
tout au long dans ses colonnes toutes les pièces du procès, le
réquisitoire, la condamnation, etc., etc.

Il a appelé le jugement: _la justice du pays_.--Aujourd’hui, un jugement
aussi sévère au moins vient de frapper la _Société plâtrière_, dirigée
par MM. _Higonnet_ et _Laffitte_. Le _National_ n’insère pas le jugement
et maltraite le tribunal. Il accuse le président de partialité, etc.
Qu’a donc fait le _National_ de sa vertueuse emphase? Ses amis sont-ils
infaillibles et au-dessus des lois,--par cela seul qu’ils sont ses
amis?--Prenez garde,--messieurs,--la presse est comme ce bourreau qui,
ayant coupé toutes les têtes, finit par se guillotiner lui-même.--Jamais
un tyran, en aucun temps,--ne s’est enivré de sa puissance, n’a fait des
orgies de despotisme comme la presse.--Tous les pouvoirs sont tombés
sous ses coups.--Elle seule peut se tuer,--elle se tuera,--elle se tue.

[GU] LA PUDEUR D’EAU DOUCE ET LA PUDEUR D’EAU SALÉE.--Quelqu’un me
disait l’autre jour:

«A cette époque des eaux et des bains de mer, il est une chose qui
frappe nécessairement l’esprit, même le moins observateur,--c’est que la
pudeur des femmes est pour beaucoup d’entre elles une question d’usage,
de mode et de convention.

»J’ai vu successivement des années où il était reçu de montrer ses
épaules, d’autres où c’était la gorge qu’on laissait voir.--Une femme
_habillée_ pour le bal, c’est-à-dire presque nue,--ne recevrait pas en
ce costume un homme qui viendrait lui faire une visite.--Il serait
réputé inconvenant de montrer à un seul ce qu’on fera voir à deux cents
une heure après.

»Il y a à Paris, sur la Seine, des bains froids fort à la mode depuis
quelques années pour les femmes et surtout pour les jeunes filles, qui y
apprennent à nager.--Leur costume est exactement celui qu’on porte aux
bains de mer.--Eh bien! on ne laisserait, sous aucun prétexte, un père y
mener sa fille ni un mari y accompagner sa femme.--Un homme qui y
mettrait le pied--ferait jeter des cris de paon à toutes les femmes qui
y barbotent.

»Mais à la mer, c’est différent.--Au Havre, par exemple, les femmes se
baignent sous les yeux des promeneurs de la jetée,--pêle-mêle avec les
hommes vêtus d’un simple caleçon,--personne ne s’en offusque.--Les
femmes pensent-elles que, de même qu’on a longtemps permis aux marins de
jurer,--surtout au théâtre,--la mer autorise bien des choses,--et qu’il
y a une pudeur d’eau douce et une pudeur d’eau salée?»

A ces paroles, je fus saisi d’une indignation convenable,--et, tout en
voyant bien ce qu’avait de spécieux l’accusation de mon interlocuteur,
je m’occupai de le réfuter,--ce que je fis en ces termes:

«Il faut cependant tout dire, monsieur.--S’il semble, au premier abord,
que cette pudeur, si féroce dans la Seine,--soit comme les poissons de
rivière qui ne peuvent vivre dans l’Océan--et remontent les fleuves sans
se laisser jamais entraîner jusqu’à leur embouchure, on doit remarquer
que les femmes, aux bains de mer, font à la chasteté le plus grand
sacrifice qu’on puisse faire à aucune vertu:--elles lui sacrifient leur
beauté.

»On sait l’histoire de cette vierge chrétienne qui se coupa le nez pour
échapper à la passion d’un proconsul romain.

»Eh bien! vous voyez au Havre, à Dieppe ou à Trouville trois cents
femmes qui deux fois par jour renouvellent ce trait si vanté.

»Avec leur costume de laine,--leur veste,--leur pantalon et leur bonnet
de toile cirée,--elles semblent une foule de singes teigneux qui
gambadent sur la plage.

»Obligées de se baigner au milieu des hommes,--elles ont ingénieusement
imaginé de s’entourer d’un voile de laideur.»

Mon interlocuteur se retira humilié et me laissa fier de la belle
défense que j’avais faite en faveur du _beau sexe_.

[GU] Aux fêtes de Juillet, célébrées à Paris,--un plaisant, faisant
allusion aux affaires de Toulouse, avait mis le soir sur un transparent
ces quatre vers:

    L’émeute est tour à tour défendue et permise:
        Le gouvernement de Juillet,
    Selon les temps, les lieux et surtout l’intérêt,
        La canonne ou la canonise.

La police n’a pas tardé à faire supprimer le transparent, devant lequel
commençait à s’amasser une foule curieuse.

[GU] Il y avait aux Champs-Élysées--des baraques pour les
spectacles,--d’autres pour les restaurateurs;--une avait sur sa façade
un large écriteau ainsi conçu: _Secours aux blessés_.

Les journaux ministériels racontaient le lendemain avec orgueil que,
dans toute la fête, il n’y avait eu personne de tué.

[GU] LES PHÉNOMÈNES.--Tout ce tumulte à propos du recensement a été fort
utile aux journaux. On sait leur embarras pendant les vacances des
Chambres,--et de combien de phénomènes, de miracles et d’accidents ils
surchargent à cette époque la crédulité de leurs lecteurs. Il commençait
à mourir pas mal de mendiants dans la besace desquels on trouvait
trente-deux mille francs en or.--Les soldats français échappés de la
Sibérie reparaissaient à l’horizon,--ainsi que les enfants à deux têtes
et le grand serpent de mer, inventé par les rédacteurs du _Figaro_ en
1829. Beaucoup de pianistes de douze ans profitaient de la situation
pour offrir cinq lignes agréables pour eux-mêmes, qu’on admettait avec
empressement,--et on rendait compte dans tous les feuilletons de
l’epppppopppéeee de M. Soumet.

_N. B._ Peut-être quelqu’un des puristes qui m’honorent de leur
correspondance et qui me font des avanies périodiques au sujet des
fautes d’impression qui se rencontrent dans les _Guêpes_ va-t-il
m’écrire pour me faire de justes observations sur la façon dont ce mot
est écrit.--Pour lui éviter ce souci, je lui réponds d’avance que j’ai
essayé ainsi de donner une idée de la manière dont M. Soumet prononce ce
mot quand il parle de son ouvrage.

Les affaires de Toulouse, le recensement,--les protestations, les
adresses, tout cela est venu mettre la France dans l’état normal;--les
phénomènes sont momentanément rentrés dans leurs cartons.

[GU] TOUJOURS LA MÊME CHOSE.--Si décidément il ne reste plus qu’à
recommencer les choses déjà faites,--ce n’est vraiment pas la peine de
s’agiter si fort.

On l’a dit avec raison, l’esprit humain marche en cercle, et il n’y a de
nouveau que ce qu’on a eu le temps d’oublier.--Plusieurs personnes en ce
temps me paraissent se hâter un peu trop d’inventer certaines
choses,--que l’on se rappelle fort bien.

Espartero, duc de la Victoire, que la reine Christine appelle, dit-on,
maintenant, prince de la Sottise et marquis de la Trahison,--avait un
discours à faire.--Il a pris et récité un discours de Bonaparte à la
Convention, sans y changer un seul mot.

M. Arzac, ex-maire de Toulouse, sommé de se retirer de la
mairie,--répéta le mot de Mirabeau, et dit:

--Je ne sortirai que par la violence!

--Eh bien, monsieur, lui dit M. Duval,--je vais vous faire arrêter.

M. Arzac se trouva tout à coup embarrassé dans son rôle,--comme tout
acteur auquel son camarade refuserait de donner la réplique.--Le cas
n’était pas prévu.--La scène de Mirabeau finissait là,--et le maire de
Toulouse fut forcé de dire:

--Je trouve cette menace une violence morale suffisante, et je me
retire.

Puis il sortit du théâtre.

[GU] Le mot de M. Arzac--_violence morale_--a eu du succès.--En voici
une imitation que je trouve dans un journal de la même ville de
Toulouse:--«Le sieur Raynal, cordonnier, a été arrêté;--il a subi des
_violences morales_ ayant pour but d’obtenir l’adresse d’un de ses
ouvriers. Sur son refus, on a _menacé_ de l’emprisonner, et _sa fermeté_
n’a pas résisté à _cette dernière épreuve_. Il n’y a pas de termes assez
forts pour qualifier, etc., etc., etc.»

Je voudrais savoir en quoi consistent les _violences morales_. Une
_menace_ d’emprisonnement n’est pas _violence_;--c’est cependant bien
plus terrible que les _violences morales_ dont on se plaint avec tant
d’éloquence, puisque la _fermeté_ du cordonnier Raynal,--qui avait
résisté aux _violences morales_, n’a pu résister à cette _dernière
épreuve_:--_la menace d’être_ mis en prison.

[GU] LES BANQUETS.--Nos pères dînaient ensemble pour chanter, rire,
boire, manger, causer avec abandon et avec esprit.

Aujourd’hui--un dîner est une action politique; on dîne contre ou pour
le gouvernement, contre ou pour un principe.

C’est une chose bien ridicule que ces banquets.--Peu importe--contre ou
pour quel principe ou quel gouvernement on mange et on boit.

Un poëte latin a dit de ces festins où l’on se querelle,--de ces festins
constitutionnels qu’il semblait prévoir:

    Natis in usum lætitiæ scyphis
    Pugnare Thracum est.

Comment n’est-on pas honteux d’avouer,--que dis-je? de publier dans les
journaux,--que c’est l’estomac chargé de viandes,--la tête appesantie
par le vin, que l’on discute d’une langue épaisse les intérêts les plus
sérieux du pays!

Mais, dans cette situation, après vos dîners de province de huit
heures,--vous refuseriez de vendre ou d’acheter cent cinquante bottes de
luzerne,--vous vous défieriez comme d’un voleur d’un homme qui voudrait
vous faire conclure un marché ou un arrangement,--vous n’oseriez pas
décider de tuer et de saler un des porcs de votre étable.

[GU] M. DUTEIL ET M. CHAMPOLLION.--J’ai reçu un dictionnaire des
hiéroglyphes, par M. Camille Duteil.--C’est un livre hardiment conçu et
simplement écrit,--ayant moins pour but encore d’éclaircir les
hiéroglyphes que de mettre en lumière que M. Champollion, qui en fait
son état, n’y entend absolument rien.--Peut-être M. Champollion
prépare-t-il un livre pour prouver la même chose à l’égard de M.
Duteil.--Nous autres, ignorants, nous sommes forcés de nous en rapporter
aux érudits, même pour l’opinion qu’ils ont les uns des autres.--En
attendant, voici une petite anecdote à l’appui de l’opinion de M. Duteil
sur M. Champollion.

C’était à l’époque où M. Denon s’occupait avec tant de zèle des
antiquités égyptiennes;--il recevait fréquemment des cargaisons de
momies et de papyrus.--Un brave garçon, peintre intelligent, nommé
Machereau,--était chargé de démêler et de copier les
hiéroglyphes,--auxquels il n’avait pas la prétention de comprendre la
moindre chose.

Un jour M. Denon l’appela de grand matin, et lui dit: «Mon cher
Machereau, voici de la besogne:--il faut que cela soit copié pour ce
soir; j’attends M. Champollion à dîner,--je veux le régaler de la
primeur de ces hiéroglyphes au dessert;--l’original est un peu vieux,
déchiré et confus,--faites-nous-en une copie nette et soignée.»

Machereau se met à l’ouvrage avec ardeur;--mais à peine avait-il
commencé, qu’il renverse un encrier sur la bande de papyrus. Il éponge,
il essuie, il gratte,--impossible d’enlever l’encre et de découvrir une
seule des figures qu’il avait à reproduire.--Je ne vous peindrai pas son
désespoir.--«Le papyrus est perdu, disait-il,--mais si encore le malheur
n’était arrivé qu’après une copie faite, M. Denon aurait pu me
pardonner.»

Cette idée en enfanta une autre.--«Parbleu,--dit-il, depuis le temps que
je copie ces maudites images, je ne vois pas en quoi elles diffèrent les
unes des autres; c’est toujours une même kyrielle d’ibis, d’ânes,
d’étoiles, d’hommes à têtes de chiens, etc.--Je ne sais vraiment pas
l’importance qu’on y peut attacher;--toujours est-il que M. Denon va me
mettre à la porte si je lui avoue mon accident.»--Il resta quelques
instants abattu,--puis tout à coup il se décida à tenter un coup de
désespoir.--«N’importe,--dit-il,--je vais leur faire une vingtaine de
pages de crocodiles,--d’ibis, de taureaux,--de tout ce que je copie
d’ordinaire;--peut-être M. Champollion ne viendra pas,--ou bien je puis
soutenir que ma copie est exacte,--et que ce n’est pas ma faute si
l’auteur du manuscrit manque de clarté dans son style.»

Machereau entasse les ibis, les ânesses,--les vases.--M. Champollion
arrive; M. Denon invite à dîner Machereau, qui refuse; mais M. Denon
insiste tellement, que Machereau est contraint d’accepter.--Le dîner se
passe trop vite au gré du malheureux peintre. M. Denon lui dit:
«Machereau, faites donc voir à M. Champollion ce que vous savez.»

Machereau fait répéter l’ordre,--c’est une minute de gagnée; mais elle
se passe, il se lève et sort.--«Cent fois, disait-il en racontant sa
mésaventure, j’eus envie de ne plus rentrer, de m’enfuir et de ne jamais
remettre les pieds chez M. Denon.» Cependant il revient tour à tour pâle
et cramoisi.--Il donne ses feuillets à M. Denon, qui les transmet à M.
Champollion:--c’était encore une minute,--mais ce n’était qu’une minute
pour retarder le moment où on allait découvrir l’imposture et l’expulser
honteusement.--M. Champollion prend les prétendus hiéroglyphes,--les
examine,--les lit, et explique sans hésiter--ce qui ne voulait
absolument rien dire.

[GU] Une chose digne de quelque remarque pour les esprits justes et amis
du vrai,--c’est que cette même époque où on prodigue tant d’injures au
souverain et à tout ce qui l’approche--est également celle où l’on
adresse aux princes les flatteries les plus ridicules:--cela vient de ce
que ce pays est en proie à une insatiable avidité.--Il n’y a de la
flatterie à l’injure que la différence qui existe entre la mendicité--et
l’attaque à main armée.--Toutes deux ont le même but et ne diffèrent que
par les moyens.

Ceux-là soutiennent les abus pour en profiter,--ceux-là les attaquent
pour les conquérir.

[GU] Le 16 du mois d’août,--le duc d’Aumale passait à Valence avec son
régiment;--M. Delacroix, maire de la ville--et député de la Drôme, crut
que cela lui donnait le droit de haranguer le prince, et il en usa.--La
chose fut raisonnablement longue, et M. le maire crut qu’elle se
terminerait agréablement par un vivat énergique;--il s’écria, en agitant
son chapeau: _Vive le duc... d’Angoulême!_

Ce _lapsus linguæ_--n’est pas sans exemples:--sous la Restauration, le
maire de la ville de Tain, dans le même département, termina un discours
au duc d’Angoulême par le cri de _Vive l’Empereur!_

Vous riez,--mais j’aurais voulu vous voir à sa place.--A cette époque,
en 1815,--à Tournon (Ardèche), les mêmes autorités proclamèrent trois
fois, le même jour, tour à tour _Napoléon le Grand_ et _Louis le
Désiré_,--en se félicitant chaque fois de l’heureux événement.

[GU] Revenons aux flatteries grotesques dont je voulais parler.--Les
journaux ont fort loué le jeune duc,

1º _D’avoir fumé des cigares_;--une lettre que je reçois m’affirme que
c’était _une pipe_.--J’accueillerai avec gratitude les renseignements
qui me seront envoyés à ce sujet;

2º _D’avoir marché sans gants_;

3º _D’avoir,--étant descendu de cheval, gravi une côte comme un simple
piéton._

Dès l’instant que vous n’êtes plus à cheval,--vous passez à l’état de
piéton, quelque illustre que soit le sang qui coule dans vos veines.--De
bonne foi, le prince ne pouvait faire autrement,--et il n’y a pas plus
lieu de le louer de cela que de ce qu’il aurait monté la côte comme un
cavalier, s’il était resté à cheval, etc., etc., etc.

Voir,--pour ce que je pense de ces voyages entremêlés de discours,--le
volume de la première année,--page 15.

[GU] Louis XIII disait que les harangues lui avaient fait blanchir les
cheveux de bonne heure.--_Le peuple souverain_ entend plus de discours
qu’aucun roi de ses prédécesseurs;--jusqu’à ce jour il ne lui manque
aucun des ennuis de la royauté.

[GU] Il y a dans la maison du roi--plusieurs domestiques dont on est
mécontent pour des causes graves;--la reine supplie perpétuellement pour
qu’ils ne soient pas chassés;--dans sa triste préoccupation, elle craint
qu’un homme, livré au désespoir, ne renouvelle contre son mari--des
tentatives auxquelles il a jusqu’ici échappé avec tant de bonheur.

[GU] Mademoiselle Esther, qui est une très-belle fille, a personnifié
les _Guêpes_ dans une pièce du théâtre des Variétés.

[GU] Dans une ville où passait le général Saint-Michel,--on a peint sur
un transparent un bourgeois et un soldat se donnant la main et couronnés
par un ange.--Certains journaux ont appelé cela un magnifique
transparent.--Avouez, messieurs, que si ce transparent avait été fait à
propos du roi ou de quelque prince, vous l’eussiez trouvé
burlesque,--comme il l’est.

[GU] Un journal de l’opposition,--qui enregistre d’ordinaire avec
enthousiasme les gueuletons divers de son parti--sous le nom de
_banquets patriotiques_, appelle un banquet ministériel--une _séance
bachique_.--Toutes ces ripailles sont également ridicules.

[GU] Un député allait quitter Paris; il s’habillait pour aller faire ses
adieux au ministre de l’intérieur lorsqu’une femme entre chez lui,--et,
avec l’accent de la province qu’il représente: «Ah! monsieur, lui
dit-elle, que je suis donc aise de vous voir!--j’espère que vous n’avez
pas oublié votre filleul,--mon fils;--il faut absolument que vous
demandiez quelque chose pour lui au ministre;--vous savez le mal que mon
mari s’est donné pour les élections, etc., etc.»--Le député promet pour
renvoyer la femme. Mais, pendant qu’il attend que le ministre soit
visible, il lui revient en l’esprit--qu’il a tenu cet enfant sur les
fonts avec sa femme avant son mariage, et qu’elle l’aime beaucoup.--Il
se décide à la démarche;--il n’a pas pensé à demander ce qu’il savait
faire;--cependant, en y réfléchissant, il avise qu’il faut qu’il
s’occupe d’arts pour que sa famille ait pensé à la protection du
ministre; d’ailleurs il se rappelle que le petit dessinait:--il demande
un tableau et l’obtient.--Le lendemain revient la mère du protégé.

--Eh bien! j’ai votre affaire.

--Ah! monsieur.

--Oui, une copie du portrait du roi pour la ville de ***.

--Comment! une copie du portrait du roi?

--Oui; votre fils n’est-il pas peintre?

--Mais non, monsieur, il est poêlier-fumiste.

--Ah bien, vous m’avez fait faire là une jolie chose!--Pourquoi diable
ne me dites-vous pas que votre fils est poêlier-fumiste?

--Vous ne m’avez rien demandé, j’ai cru que vous le saviez.

--C’est juste, j’ai tort aussi; mais alors que pouvais-je demander au
ministre?

--Les travaux de son hôtel.

--C’est encore juste; mais il dessinait un peu?

--Il a fait des yeux et des nez.

--C’est égal, puisque le tableau est accordé, il faut le faire;--qu’il
se fasse _aider_ par un peintre avec lequel il partagera l’argent.

[GU] Depuis quelques années, on couvre Paris de fontaines de tous
genres.--Il n’y a qu’une chose à laquelle on ne songe pas,--c’est d’y
ajouter un vase ou une écuelle au moyen desquels on puisse y boire. Je
ne sais s’il y a encore, comme autrefois, à la petite fontaine du
Luxembourg,--une coupe en fer enchaînée.--C’était un exemple à
suivre;--c’est un avis que je donne à M. le préfet de la Seine.

[GU] Je l’ai déjà dit,--en France,--la démocratie n’est pas un but, elle
n’est qu’un moyen.--On ne veut pas arriver à la démocratie, mais par la
démocratie.--Tout le monde proclame sur les toits son propre
désintéressement;--mais que ferait l’avidité des autres à un homme
réellement et entièrement désintéressé!--C’est comme les marchands de
tisane qui crient leur marchandise, mais n’en boivent jamais,--et vont
avec son produit boire du vin au cabaret.

Voyez aujourd’hui, parmi les gens parvenus et ceux qui veulent
parvenir,--toutes les velléités d’aristocratie qui percent malgré
eux.--L’ancienne noblesse portait des noms de terres qui leur
appartenaient;--eux, ils prennent les noms de villes auxquelles ils
appartiennent. Croyez-vous que les petits-fils de MM. David,--Dubois et
Ollivier _d’Angers_,--Martin _de Strasbourg_ et Martin _du
Nord_,--Dupont _de l’Eure_ et Michel _de Bourges_, etc., etc., se
gêneront beaucoup pour se faire des titres des sobriquets de leurs
pères?--Et, quand je dis les petits-fils,--je pourrais dire les
fils,--je pourrais dire ces grands hommes eux-mêmes.

J’ai connu un honnête homme--qui s’appelait quelque chose comme Dubois;
ceci n’est pas son vrai nom, il n’est pas mauvais garçon du reste,--et
je ne veux pas le troubler.--Il a mis sept ans à séparer la première
syllabe de son nom des deux autres, et j’ai suivi sur toutes ses cartes
du jour de l’an toutes les tentatives de ces deux malheureuses lettres
_du_ pour s’écarter des autres.--Les premiers essais ont été
timides;--il écrivait Dubois en séparant _du_ de _bois_ d’une manière
imperceptible,--puis il augmenta un peu l’intervalle; puis un jour il
mit un B majuscule à Bois;--puis il recommença a écarter ses
syllabes,--et, enfin, aujourd’hui il s’appelle tranquillement M. du
Bois.

[GU] A la fin de chaque session, on voit s’établir de nouveaux bureaux
de tabac accordés à la sollicitation de MM. les députés.

Il faut savoir qu’il n’y a à la Chambre, sur quatre cent cinquante
membres, que vingt députés qui ne demandent rien aux ministres;--ceci
n’est pas un chiffre écrit au hasard, c’est le résultat d’une
statistique faite par deux représentants, dont l’un avoue qu’il ne fait
pas partie de ce nombre de vingt.

Cette fois, les bureaux de tabac sortent de terre dans toutes les rues.

[GU] La distribution des prix de l’Université à la Sorbonne a eu lieu
comme de coutume;--c’est un M. Collet, professeur, je crois, à
Versailles,--qui a prononcé ce ridicule thème latin--que l’on est
convenu d’appeler «le discours.»--Il y a mis la phrase obligée contre la
littérature moderne;--ce discours est semblable à tous ceux du même
genre, c’est un latin contourné et prétentieux.--Les femmes, qui ne se
croient pas obligées de comprendre, se dispensent d’écouter;--mais les
hommes font des mouvements de tête aux endroits que, par le débit de
l’orateur, ils supposent être les beaux endroits.

M. Villemain a parlé à son tour:--c’est à peu près le même discours
qu’avait prononcé M. Cousin l’année dernière;--aussi je prie mes
lecteurs de jeter un coup d’œil sur le volume de septembre 1840.--Et
je dirai à M. Villemain,--comme je disais alors à M. Cousin: «Non,
monsieur, il n’est pas vrai que les lettres conduisent à tout;--fouillez
votre mémoire, monsieur, fouillez votre conscience,--et voyez si c’est
seulement aux lettres que vous devez d’être aujourd’hui
ministre;--rappelez-vous depuis 1815, monsieur, où vous fîtes assaut
avec M. Cousin d’adulation envers l’empereur de Russie,--jusqu’à ce jour
où nous sommes;--et que faites-vous, monsieur, et à quoi pensez-vous
donc,--de venir jeter dans toutes ces jeunes têtes des ferments
d’ambition?--Mais ne voyez-vous pas, monsieur, que c’est là la maladie
de l’époque,--et que votre discours, pour être raisonnable et moral,
devrait dire précisément tout le contraire de ce qu’il dit?--L’éducation
exclusivement littéraire que vous donnez à la jeunesse est déjà assez
ridicule et mauvaise comme cela,--et vous la poussez encore aux
conséquences de cette éducation,--au lieu d’enseigner aux jeunes gens
la modération, au lieu de leur faire aimer la situation où le sort les a
placés,--au lieu de leur apprendre à honorer la profession de leur
père.»

[GU] Au collége de Bourbon, M. Rossi, qui présidait la distribution des
prix,--a traité la même question.--Eh! non, monsieur Rossi,--mille fois
non,--ce n’est pas par les lettres que vous êtes arrivé à être pair de
France,--ce n’est pas vrai, vous le savez bien.

Vous êtes plus près de la vérité quand vous dites: «Ne croyez pas que le
génie des lettres soit _frivole_,--il régnait dans la Florence au milieu
de ces _marchands_ dont les _spéculations hardies_, etc., etc.»

Oui,--monsieur,--le génie des lettres n’est pas _frivole_,--ici, vous
avez raison, et vous le savez bien,--quand on est _marchand_, quand on
vend beaucoup de choses, et quand on fait des _spéculations hardies_.

[GU] Messieurs Villemain et Rossi,--vous trompez tous ces jeunes gens
qui vous écoutent;--il fallait leur raconter en détail--l’histoire de
votre élévation;--il fallait leur avouer que les _lettres_ ne suffisent
pas,--qu’il faut encore la _manière de s’en servir_.

[GU] Il n’y a que deux écrivains que je n’ai pas rencontrés,--disait
dernièrement un étranger, c’est M. Paul de Karr et M. Alphonse Kock.

[GU] On parle de modifications dans l’uniforme de l’infanterie;--les
fournisseurs ne sont pas les seuls à remarquer que c’est toujours sous
le ministère de M. Soult--que le besoin de ces modifications, de ces
changements onéreux, se fait généralement sentir.

[GU] C’est le moment des banquets:--le parti légitimiste est celui qui
boit le moins;--le parti de l’opposition libérale et républicaine a des
festins plus nombreux;--le parti ministériel, des festins plus
somptueux.--Les uns et les autres sont également ridicules.

Chaque fois qu’il se trouve que dans un repas on mange du lapin,--il se
rencontre toujours quelqu’un pour faire la vieille plaisanterie usée,
qui consiste à manifester des doutes sur l’authenticité de l’animal,--à
laisser soupçonner que c’est peut-être un chat,--à demander à voir la
tête, etc., etc. Cette facétie est tellement obligée,--qu’elle semble
faire partie de la sauce du lapin.--J’ai vu les gens les plus
respectables se dévouer et la faire en rougissant,--parce qu’il faut
qu’elle soit faite et que personne ne la faisait.

Il en est de même d’un toast sans objet aujourd’hui comme sans résultat
possible:--il ne se fait pas un banquet sans que quelqu’un se lève et
boive à la délivrance de la Pologne.

[GU] EN FAVEUR DE Me LEDRU-ROLLIN.--Le roi Louis-Philippe a commencé
un discours par ces mots: «_J’ai toujours aimé les avocats._»--Grand
bien lui fasse!--Me Ledru-Rollin,--avocat aux conseils du roi et à la
cour de cassation,--voulait être député;--il s’est présenté, il y a deux
ou trois ans, dans un collége,--où il a fait une profession de foi--dans
le sens de l’opposition dynastique,--c’est-à-dire assez pâle et assez
modérée.--Il n’a pas été élu.

Cette fois,--il s’agissait de remplacer Garnier-Pagès:--il a formulé un
discours furibond,--dont son prédécesseur, homme d’esprit et de
goût,--n’aurait pas consenti,--au prix de sa vie,--à prononcer une seule
phrase.

C’était un ramassis des lieux communs qui traînent dans tous les
journaux;--la chose a eu grand succès.

On fait en ce moment un procès à Me Ledru,--on fait une sottise.--Le
gouvernement de Juillet serait sauvé s’il pouvait amener tous ses
adversaires à des professions de foi aussi claires et aussi précises.

Le discours de Me Ledru n’est justiciable que du ridicule.--Ce n’est
pas d’aujourd’hui que je m’aperçois que le gouvernement constitutionnel
est un mensonge.--S’il n’en était pas ainsi, un candidat aurait le droit
de dire à des électeurs:

«Messieurs, mon intention est de hacher le roi Louis-Philippe comme
chair à pâté.»

Si les électeurs ne sont pas d’avis que le roi soit mis en pâté,--ils ne
donnent pas leur voix au candidat,--et tout est fini.

Si, au contraire, ils désirent que le roi Louis-Philippe soit mis en
pâté,--vous aurez beau obliger l’avocat à déguiser sa pensée,--il
trouvera bien moyen de se faire comprendre;--et non-seulement il aura le
vote de ceux qui désirent voir le roi en pâté,--mais aussi de beaucoup
de ceux qui ne le veulent pas, et qui auraient voté contre cette motion
si le candidat avait pu s’expliquer clairement et sans ambages.

Je ne sais, mais il me semble que, dans la guerre que se font la presse
et le gouvernement, ils agissent--comme les seigneurs japonais quand ils
ont une affaire d’honneur:--chacun des adversaires se donne à soi-même
un coup de couteau,--pour humilier son ennemi par le sang-froid avec
lequel il mourra.--J’ai lu cela dans des livres de voyageurs.

[GU] Me Ledru se plaint des priviléges,--il fait bon marché de son
privilége d’électeur, qui ne lui coûte rien, mais il ne dit mot de sa
charge d’avocat aux conseils du roi et à la cour de cassation, qui lui a
coûté _trois cent trente mille francs_.--A la bonne heure! c’était là
une belle offrande à déposer sur l’autel de la patrie.--Mais il y a
privilége et privilége,--et c’est, en effet, une hideuse chose que les
priviléges dont jouissent _les autres_.

Me Ledru prend en grand’pitié les _parias_ de la société _moderne_.
Où sont-ils, maître Ledru?--montrez-les du doigt, que je les voie et que
je m’attendrisse sur eux avec vous.--Tout le monde aujourd’hui arrive à
tout,--comme vous ne l’ignorez;--tenez, maître Ledru, vous en savez un
exemple:--Il existe au Palais un avocat que l’on dit petit-fils de
_Comus_, le célèbre prestidigitateur;--ce n’est pas là une origine
aristocratique,--je ne lui en fais pas un tort,--je serais plutôt
disposé à lui faire un mérite de s’être créé lui-même;--mais cet
avocat,--qui est aujourd’hui avocat aux conseils du roi et à la cour de
cassation et député,--doit bien rire en vous entendant parler des
_parias_ de la société moderne.

Ah! à propos, maître Ledru,--moi qui prétends que vous aviez le droit de
faire votre discours,--je songe qu’il y a quelque chose qui a dû vous
gêner un moment,--c’est que comme avocat aux conseils du roi et à la
cour de cassation,--vous avez prêté _serment de fidélité au roi
Louis-Philippe_, avant votre discours, et qu’il vous faut maintenant,
après le discours, répéter ce même _serment de fidélité au roi
Louis-Philippe_ en qualité de député.

[GU] La comtesse O’Donnell est morte à Paris, le 8 août;--c’était une
femme tellement spirituelle, qu’on lui eût pardonné d’être un peu
méchante;--si excellente, si courageuse, si distinguée,--qu’elle n’eût
pas eu besoin de son esprit pour être recherchée et aimée.

Elle exerçait une noble influence sur beaucoup des esprits les plus
distingués de ce temps-ci;--j’ai vu les plus intrépides au milieu des
succès les mieux établis--demander avec inquiétude: «Qu’en pense madame
O’Donnell?»

Sévère avec ses amis, dans l’intérêt de leur talent et de leur
réputation,--elle les défendait en leur absence avec une noble
énergie;--elle était encore jeune et belle,--elle était aimée;--eh bien!
au milieu de tant de raisons de plaindre une mort si inattendue,--je
n’ai pu encore trouver de pitié pour elle, tant j’en ressens pour ceux
qui l’ont perdue.



Octobre 1841.

     A M. Augustin, du café Lyonnais.--BILAN _de la royauté_.--M.
     Partarrieu-Lafosse.--La charte constitutionnelle.--L’article 12 et
     l’article 13.--Moyen nouveau de dégoûter les princes de la
     flatterie.--BILAN _de la bourgeoisie_.--M.
     Ganneron.--M***.--L’orgie et la mascarade.--Madame J. de
     Rots...--La chatte métamorphosée en femme.--BILAN _de la
     pairie_.--BILAN _de la députation_.--Une tombola.--Ce que demandent
     soixante-dix-sept députés.--Ce qu’obtiennent quarante-deux
     députés.--M. Ganneron.--BILAN _des ministères_.--M. Molé.--M.
     Buloz.--M. Duvergier de Hauranne.--M. Thiers.--M. Guizot.--Angelo,
     tyran de Padoue.--Un œuf à la coque.--M. Passy.--M. Dufaure.--M.
     Martin (du Nord).--BILAN _de l’administration_.--Les
     synonymes.--BILAN _de la justice_.--BILAN _de la littérature_.--Les
     Louis XVII.--La parade.--Louis XIV et les propriétaires de
     journaux.--M. _Dumas_ et M. _de Balzac_.--BILAN _de la
     police_.--Facéties des enfants de Paris.--Trois minutes de
     pouvoir.--BILAN _de l’Église_.--_Les bons curés._--M. Ollivier.--M.
     Châtel.--M. Auzou.--BILAN _de l’armée_.--BILAN _du
     peuple_.--_Frédéric le Grand._--Le _pays_.--BILAN _de la
     presse_.--Dieu ou champignon.--La sainte ampoule et les
     écrouelles.--BILAN _de l’auteur_.

    On s’est saisi du maire, et il était sur le point
    d’être lapidé, lorsque _Augustin_, du café Lyonnais,
    s’est mis entre lui et le peuple, et a obtenu
    qu’on le lâchât. On a _exigé de lui_ qu’il _quittât
    sa décoration_ pour ne jamais la reprendre.

              (_Tous les journaux._)

....... Votre fille
    Voyait pour elle _Achille_, et contre elle l’_armée_.

              RACINE.


[GU] OCTOBRE.--_A. M. Augustin, du café Lyonnais, à Clermont._--Vous
avez une belle position, monsieur Augustin,--je ne vous connais pas
autrement,--et je ne sais si vous en userez, si vous en
abuserez.--Permettez-moi, cependant, de me tourner vers votre gloire
naissante, comme vers le soleil levant--et de vous dédier ce
volume,--qui est le dernier de la seconde année des _Guêpes_, et qui
contient le _bilan_ de la France.


                 LA ROYAUTÉ.

                        Ab Jove principium.

[GU] Il n’y a plus de royauté.

Je vous défie, monsieur Augustin, de trouver au café Lyonnais un seul
Français qui vous dise: «Je n’entends rien à la politique;»--tandis que
vous en trouverez beaucoup qui vous avoueront qu’ils ne sont _pas forts
aux dominos_; et qu’ils acceptent des _points_ au billard.

(Cela vient peut-être de ce qu’au billard et aux dominos--on joue et on
perd son propre argent,--tandis qu’_à la politique_ on joue celui des
autres.)

Cet homme rare que je vous demande,--cet homme qui, dis-je, n’entend
rien à la politique,--vous ne le trouverez non plus dans aucune école,
ni dans aucun collége,--ni dans aucun atelier.--Les Français sont
naturellement si forts sur la politique, qu’ils n’ont pas besoin des
études élémentaires--pour former leurs idées et leurs convictions.

Peut-être, me direz-vous ici, monsieur Augustin, que cela peut jeter
quelques-uns d’entre eux dans des erreurs d’une certaine importance.

Je ne le nie pas tout à fait,--monsieur Augustin;--ainsi ils ont lu dans
les _journaux_--que, _d’après la charte_, LE ROI joue le rôle que joue
son buste en plâtre bronzé derrière le dos des maires,--qu’il _règne et
ne gouverne pas_.

C’est-à-dire qu’il _règne_--comme une corniche _règne_ autour d’un
plafond.

Les Français n’ont pas pensé a regarder dans la charte si cela était
parfaitement exact; ils auraient trouvé:

Art. 13.--Le roi est le chef suprême de l’État,--_commande_ les forces
de terre et de mer,--_déclare_ la guerre,--_fait_ les traités de paix,
d’alliance et de commerce,--_nomme_ à tous les emplois d’administration
publique, etc.

Vous conviendrez avec moi, monsieur Augustin,--que la charte, pour
laquelle tant de gens se sont fait tuer et en ont tué tant d’autres
depuis quelques années,--vaut bien la peine d’être lue une petite fois
dans la vie d’un homme politique,--comme l’est tout le monde;--cette
ignorance ferait croire à la postérité que, comme les Égyptiens, nous
avons une langue sacrée, intelligible pour les seuls initiés, et que
nous avons l’habitude d’écrire les lois en hiéroglyphes.--Disons à la
postérité--que la charte est écrite en langue vulgaire,--avec les
vingt-quatre lettres de l’alphabet ordinaire,--et que dans les codes
elle remplit, en petit texte, quatre pages d’un format à peu près
semblable à celui des _Guêpes_.

_Donc_, il est parfaitement établi que, d’après la charte, le roi doit
faire le mort,--que toute manifestation de sa volonté,--que toute
_participation_ aux affaires, est une _violation de la charte_, et un
manque de foi à ses serments.

Et, si la _charte_ paraît dire le contraire, c’est qu’elle est payée par
la police.

_Charte_, art. 12.--La personne du roi est inviolable et sacrée, ses
ministres sont responsables. Au roi seul appartient la puissance
exécutive.

On dit: «La France est perdue par le _gouvernement personnel_,»

C’est-à-dire, la participation du roi aux affaires.--La charte, il est
vrai, défend d’attaquer la personne du roi par l’art. 12;--mais, comme
_par l’art. 13_ elle défend au roi de s’immiscer en rien dans les
affaires, c’est lui qui le premier viole la charte; et, si on la viole
contre lui, ce n’est qu’après qu’il l’a violée le premier contre nous.

Mais, me direz-vous, monsieur Augustin, l’art. 13 dit positivement le
contraire.

Cela ne fait rien;--on a inventé en sus que les ministres devaient
_couvrir_ la royauté,--et on leur a reproché de la _découvrir_; sans
songer que, par l’art. 12,--ils ne peuvent pas la _découvrir_, qu’ils la
_couvrent_ toujours de leur responsabilité.

Puis on a établi en principe que le roi est comme un chevreuil dans une
broussaille;--tant mieux pour lui si on ne le voit pas;--mais, si les
ministres (la broussaille) en laissent voir la tête ou la patte,--on a
le droit de tirer dessus--(et vous avez vu qu’on ne s’en tient pas en ce
genre au sens métaphorique).

[GU] Je n’ai pas besoin de vous rappeler, monsieur Augustin, combien de
fois on a essayé d’assassiner le roi Louis-Philippe:--voici qu’un
monsieur membre, dit-on, d’une des sociétés qu’il serait temps de ne
plus appeler secrètes, après que depuis dix ans on n’a pas parlé d’autre
chose, a tiré sur le jeune duc d’Aumale;--un de ces jours on tirera sur
les princesses.

[GU] La reine, assure-t-on, n’est jamais si heureuse que lorsque ses
fils sont en Afrique, au milieu des maladies du pays,--exposés au fer et
au feu des Arabes,--parce qu’alors ils sont à l’abri des dangers plus
grands des rues de Paris.

Le _Courrier Français_,--un carré de papier dont le plus fort rédacteur
en chef,--feu Châtelain, disait: «Voilà vingt ans que je fais tous les
matins le même article avec le même succès.» le _Courrier Français_--dit
que l’_on a été imprudent de décerner une sorte d’ovation à un jeune
prince:--car, à son avis, c’est là ce qui a éveillé la pensée de ce
crime abominable_.

En effet,--voici un bon moyen de faire détester aux princes les
adulateurs; chaque fois qu’un prince recevra une flatterie, qu’on tire
dessus comme sur une bête fauve, et je réponds que les princes
redouteront les flatteries.

De bonne foi--cependant, monsieur V*** de la P***,--si, chaque
fois que le _Courrier Français_ a _décerné des ovations_ à mademoiselle
Fitzjames,--cette danseuse maigre et verte que vous savez,--un
spectateur lui avait tiré un coup de pistolet du parterre de
l’Opéra,--n’auriez-vous pas trouvé cela un peu sévère?

Enfin, monsieur Augustin, il y a en France plus de cent cinquante
journaux qui tous les jours prodiguent au roi les injures et les
sarcasmes, et plus de cent cinquante mille personnes qui répètent ces
sarcasmes et ces injures;--et vous savez, monsieur Augustin, que, dans
les habitués des cafés, si quelqu’un laissait remarquer qu’il prononce
le nom du roi sans y joindre quelque fâcheuse épithète, on ne tarderait
pas à le soupçonner d’être un mouchard.

Ce n’est pas qu’au fond ces gens lui en veuillent beaucoup; car pensez-y
un peu, et vous verrez que le roi n’a pas le pouvoir de faire quoi que
ce soit à n’importe qui;--ce n’est pas qu’ils le connaissent,--mais
c’est que cela a l’air intrépide et n’est pas dangereux.

Et moi-même, en voyant dans les journaux que le roi a fait donner un des
plus beaux chevaux de ses écuries au lieutenant-colonel Levaillant,--en
échange d’un cheval arabe de grand prix qui a été tué sous lui lors de
l’attentat du faubourg Saint-Antoine, je ne puis m’empêcher de vous
renvoyer au numéro du mois de mai 1840 des _Guêpes_,--où vous verrez des
révélations édifiantes sur les chevaux et sur les écuries du roi.

En résumé, la couronne royale est devenue la couronne du Christ, dont
chaque fleuron est une épine,--le sceptre est le roseau dérisoire qu’on
met à la main du fils de Marie.

La royauté se meurt,--la royauté est morte.

Et les poëtes et les prosateurs, voyant ainsi la royauté morte en
France, vont s’écrier partout:

--«C’est qu’il n’y a plus de _croyances_.»

Ne me laissez pas oublier, monsieur Augustin, de vous prévenir que ceci
est une bêtise.

Passons à la bourgeoisie,--s’il vous plaît.

[GU] LA BOURGEOISIE.--C’est la bourgeoisie qui a renversé l’ancienne
royauté et l’ancienne aristocratie; le peuple n’y a contribué que de
quelques coups de fusil tirés et reçus sans savoir pourquoi!

Et cela devait être ainsi.

La haine la plus vivace est celle qui a pour origine l’envie;--l’envie
est une sorte d’amour lâche et honteux;--on n’envie comme on n’aime que
ce qui a un certain degré de possibilité;--le peuple n’enviait pas le
faste et les dignités de l’aristocratie, parce que cela était trop loin
de lui pour que ses yeux en fussent blessés.

La bourgeoisie s’est fait un roi bourgeois,--avec un chapeau gris pour
couronne et un parapluie pour sceptre;--puis les talons rouges de la
finance,--les roués de comptoir, s’en sont donné à cœur joie; ils se
sont mis à jouer de leur mieux les rôles de ceux qu’ils avaient
supplantés, manifestant ainsi qu’ils les avaient attaqués,--non par
haine pour les renverser, mais par envie pour prendre leur place.

Les bourgeois sont entrés dans la société comme dans une ville prise
d’assaut,--ils se sont emparés de tout, ils sont devenus
tout:--gouvernement, comme députés,--l’armée, comme gardes
nationaux,--la justice, comme jurés.

[GU] Ils se sont gorgés de tout,--ils ont mis de vieilles armoiries sur
leurs voitures et sur leur papier à lettres:--il n’y a pas une femme de
marchand qui se refuse la couronne de comtesse;--on n’ose pas n’être que
baron, à moins de l’être réellement.

Un de ces seigneurs de nouvelle date, ayant acheté de la vaisselle
d’argent, la fait rouler par les escaliers pour la bossuer, et lui
donner un aspect de vétusté, afin qu’elle ait l’air d’être depuis
longtemps _dans sa famille_.

Une princesse de la finance,--madame J. de Rotsch..., a outrepassé la
mode qui prescrit le luxe des appartements.--Quelqu’un admirait le
nouvel arrangement de sa maison: «Je n’ai pas pu faire tout ce que je
voulais,--dit-elle,--M. J. de R. n’a pas voulu dépasser cent mille
francs pour ma chambre à coucher; j’ai été obligée de m’y soumettre.»

Cette chambre à laquelle madame J. de R. se résigne est arrangée avec
des dentelles dont les femmes les plus élégantes portent sur elles une
demi-aune en grande toilette.

Les fauteuils de son salon,--où M. J. de R. n’a pas mis la même
lésinerie, sont incrustés d’argent doré, au lieu de bronze.

Malheureusement pour eux--les bourgeois n’ont pas compris leur
situation: ils ressemblent à la chatte métamorphosée en femme, qui, en
voyant une souris, se jeta à quatre pattes et la poursuivit sous le lit.
Ils ressemblent à ce laquais enrichi par la banque de Law, qui, tandis
qu’on lui ouvrait _sa_ voiture, fut assez distrait pour monter derrière.
Ils ressemblent à ce garçon de café devenu millionnaire, qui, lorsqu’il
était surpris par un bruit de sonnette, ne pouvait s’empêcher de
crier--_voilà_!

Ils se sont accoutumés pendant longtemps à attaquer la royauté.

Aussi ils ne peuvent s’empêcher de se mêler un peu par air et par
habitude aux nouvelles attaques dont elle est l’objet.

Ils ne voient pas, les malheureux,--que c’est leur royauté à eux,--que
c’est eux qu’on attaque,--que c’est eux qu’on détruit.

Louis-Philippe est un roi bourgeois et le roi des bourgeois.

Ils devraient se relayer autour de lui pour défendre de tout ce qu’ils
ont de courage et de sang chacun des poils de sa barbe: car, s’ils le
laissent renverser,--que dis-je? s’ils aident à le renverser, ils sont
perdus à jamais, ils expieront leur usurpation grotesque et la mascarade
et l’orgie à laquelle ils se livrent avec tant de confiance; leur
puissance deviendra un rêve pour eux-mêmes, et leurs enfants refuseront
d’y croire.

Le journal le _National_, du reste, a déclaré qu’il n’y a _plus de
bourgeois_, qu’il n’y a plus de _classes parmi nous_.

La royauté se meurt;--la bourgeoisie se tue,--et les poëtes et les
prosateurs vont disant partout: «C’est qu’il n’y a plus de _croyances_.»

Ne me laissez pas oublier, monsieur Augustin, de vous dire que ceci est
une bêtise.

[GU] LA PAIRIE.--On appelle la Chambre des pairs--la chambre
aristocratique,--comme on appelle _Tuileries_ le jardin du roi, où on ne
fait plus de tuiles depuis l’an 1564.

Il n’y a plus d’aristocratie réelle en France;--l’abolition du droit
d’aînesse détruit les grandes fortunes en terres et en argent, par la
division; il ne resterait donc que le relief des grands noms et la
considération du corps.--Pour le relief des grands noms, les héritiers,
pour la plupart, y mettent bon ordre; pour la considération du corps,
les journaux se chargent d’empêcher qu’elle ne soit excessive; la
Chambre des pairs s’amoindrit tous les jours, et de ceux de ses membres
que la mort en ôte, et surtout de ceux que les ministères y mettent.

Et les poëtes et les prosateurs s’en vont disant: «Il n’y a plus
d’aristocratie, parce qu’il n’y a plus de _croyances_.»--Vous savez,
monsieur Augustin, ce que je vous ai prié de me rappeler.

[GU] LA DÉPUTATION.--Voici, monsieur Augustin, le grand triomphe de la
bourgeoisie:--quatre cent cinquante messieurs sont censés représenter
les électeurs, qui sont censés représenter le reste du pays.--C’était un
moyen d’apaiser un certain nombre de bourgeois en leur donnant part au
gâteau du pouvoir et du budget;--car il faut ajouter à ceux qui sont
élus tous ceux qui pourraient l’être,--et tous ceux qui élisent.

Dans la théorie du gouvernement constitutionnel, on avait pensé qu’en
donnant à presque tout le monde une petite part du pouvoir on
intéressait tout le monde à la conservation de l’ordre social;--on avait
compté sans ses nouveaux hôtes;--la bouchée qu’on leur a donnée leur a
montré la succulence du morceau,--et chacun veut le dévorer tout entier.

Autrefois, quand un fabricant de cachemires français avait fait sa
fortune en mêlant à sa laine un peu plus de coton qu’il n’en
avouait,--quand il se trouvait trop vieux pour les affaires, il passait
le reste de sa vie dans le repos, à jouer aux dominos, à pêcher à la
ligne.

Mais, depuis l’invention de la représentation nationale,--on a remplacé
ces délassements innocents de la pêche à la ligne et du jeu de dominos
par la Chambre législative. On est usé pour ses affaires à soi; mais on
ne l’est pas pour faire celles des autres, qui ont toujours moins
d’importance que les siennes propres.

Je sais qu’il y a pour répondre à ce que je vous dis là de grandes
phrases toutes faites,--je les sais par cœur comme vous,--ne me les
dites pas;--si je ne les dis pas moi-même, c’est que je ne leur trouve
aucun sens.

Une fortune acquise était le but de la vie;--maintenant ce n’est plus
qu’un échelon;--payer le cens est un sacrement, un baptême
politique;--aussi veut-on faire fortune de bonne heure;--aussi
risque-t-on gros jeu dans l’industrie et dans les affaires; aussi
voit-on un député et un agent de change,--M. Gervais et M.
Joubert,--faire faillite dans la même semaine.

Aussi pouvait-on supprimer le jeu sans causer de grandes privations aux
gens; et la fermeture des maisons autorisées n’a-t-elle pas fait
beaucoup crier,--parce qu’on donnait en place une grande tombola
d’honneurs, de places, de fortune, de croix, etc., etc.?

Je vous l’ai dit,--il y a moins loin pour devenir ministre quand on est
député que pour devenir député quand on est marchand de
chandelles,--comme l’était M. Ganneron.--Aussi la députation n’est-elle
qu’une étape, et M. Ganneron se met-il, par moments, au nombre des
députés mécontents, qui trouvent que les _affaires_ ne vont pas,--je
suppose qu’il ne parle pas des siennes.

M. Lebœuf a exigé que madame Lebœuf fût reçue à la cour.

Il y a des députés qui s’occupent d’améliorations matérielles... de
leurs propres affaires.--En ce moment, soixante-dix-sept députés
demandent soixante dix-sept places de préfet;--c’est une des sessions où
ils en ont demandé le moins.

Sur soixante-douze places de premiers présidents et de procureurs
généraux de cours royales, on en a donné quarante-deux à des députés.

J’ai chargé trois de mes mouches, Mégère, Alecto et Tisiphone, de me
faire le compte exact des députés qui ne demandent rien, ni pour eux, ni
pour leurs parents, ni pour leurs amis; je vous en donnerai le chiffre
exact un de ces jours.

[GU] D’autres ont une ambition plus creuse; ils veulent de la popularité
et des éloges;--ils ne veulent pas parler pour leurs quatre cent
quarante-neuf collègues, ils veulent que la France les lise.--Ceux-là
sont dans la dépendance des journaux; il faut qu’ils se donnent à un
parti.

[GU] Car les journaux font de tout cela ce qui leur convient. Voyez le
même discours du même député, rapporté dans le _National_ et dans les
_Débats_. Dans l’un,--l’honorable membre prouve que...;--dans
l’autre,--M. un tel essaye de prouver...--Dans le premier, vous voyez le
discours semé de parenthèses, telles que: (Sensation profonde), (Marques
d’assentiment), (Écoutez, écoutez), et, à la fin, cette remarquable
IMPROVISATION, etc., etc.--Dans l’autre journal, il y a aussi des
parenthèses, mais elles sont différentes: (Interruption), (Marques
nombreuses d’improbation) et--(Le bruit des _conversations
particulières_ nous empêche d’entendre la fin de cette longue
_élucubration_), ou (La voix mal assurée de l’_orateur_, couverte par
le bruit des _conversations particulières_, ne parvient pas jusqu’à
nous).

Etc., etc., etc.

[GU] Les questions d’intérêt matériel trouvent la Chambre au moins
inattentive et souvent déserte.

La sotte invention de la tribune, qui exige une longue habitude de la
parole en public, empêche de parler les hommes spéciaux qui savent les
choses, pour livrer toutes les discussions aux hommes qui ne savent
rien, si ce n’est parler.

Il n’y a de suivi que les questions de ministère, c’est-à-dire celles
qui ont pour but de savoir si une partie de la Chambre va entrer aux
affaires, au pouvoir et au budget, sous le nom de M. Thiers, en
renversant une autre partie qui tombera des affaires, du pouvoir et du
budget--sous le nom de M. Guizot.

On a récemment imaginé les coalitions.--Une coalition est une alliance
dans le genre d’une julienne,--ou plutôt du thé de madame
Gibou;--alliance entre les partis les plus opposés,--les plus
hétérogènes, qui n’ont entre eux d’autre rapport que celui de ne pas
être au pouvoir; alliance qui a pour but de renverser le parti qui est
au pouvoir, sauf à se disputer la place quand celui-ci sera par terre.
Chacun des partis s’engage par des promesses, que celui qui, à la fin du
grabuge, gagne la partie, a soin de ne pas tenir. Alors la fraction
renversée vient, à son tour, se joindre à ceux qui l’ont renversée, mais
n’ont pas obtenu sa place; et on renverse, à son tour, le dernier
usurpateur.

Il n’y a aucune espèce de raison pour que les choses n’aillent pas
toujours ainsi,--et il est moralement et matériellement impossible,
depuis cette invention des coalitions, qu’un ministère vive plus d’une
session sans être renversé, ou pour le moins modifié.

Si vous demandez aux grands moralistes,--en prose et en vers,--les
causes de tout cela,--il vous répondront qu’_il n’y a plus de
croyances_. N’oubliez pas, monsieur Augustin... vous savez?

[GU] LE MINISTÈRE.--L’homme qui gouverne n’est pas précisément celui qui
est ministre,--c’est celui qui va l’être.--Avant le dernier ministère de
M. Thiers,--il y avait six mois--(les _Guêpes_ l’ont dénoncé en ce
temps-là) qu’on n’obéissait qu’à lui, qu’il dirigeait tout, qu’il
donnait des ordres aux préfets, qu’il faisait donner des croix et des
places, et prononçait des destitutions.

Je vous en donnerai pour exemple M. Buloz, homme sans aucuns titres
littéraires,--directeur de deux Revues et du Théâtre-Français,--nom
inventé par M. Molé.--Vous le croyez peut-être très-perplexe, entre M.
Duvergier de Hauranne, qui lui impose des articles hostiles au
ministère, et M. Guizot, qui lui défend de les publier sous peine de
perdre sa place?--Eh bien, pas le moins du monde; M. Buloz n’est point
embarrassé: il publie un à un les articles de M. Duvergier, il promet à
chaque article à M. Guizot de n’en plus publier, et il recommence.

[GU] Quand on dit d’un ministre:--«Il est vendu à l’étranger,--il trahit
le pays,--il amoindrit l’autorité,--il écrase le peuple,» etc.,

Cela n’a rien précisément de bien injurieux; ce sont des paroles de
convention, que celui qui les reçoit aujourd’hui disait hier à celui qui
les lui donne;

Absolument comme lorsque, dans la pièce d’_Angelo, tyran de
Padoue_,--madame Dorval jouait la _Thisbé_, et mademoiselle Mars
_Catarina_.--Quelque temps après, mademoiselle Mars joua la Thisbé, et
madame Dorval prit le rôle de Catarina.

Ce n’est jamais qu’une comédie et deux rôles; cela a cependant un assez
grave inconvénient. Monsieur Augustin, permettez-moi de vous le
signaler.

[GU] «La France,» «la patrie,» «la _gloire nationale_,» «la liberté,»
«le maintien de nos institutions,» «le peuple,» «les lois,» etc., etc.;
chacun de ces mots n’est qu’un plomb, une balle ou un boulet, dont
chaque personnage politique charge son pistolet, sa canardière ou son
obusier, qu’il tire sur ses ennemis politiques, c’est-à-dire sur ceux
qui occupent la place qu’il veut avoir ou qui veulent avoir la place
qu’il occupe.

Les meilleurs moyens s’usent;--il faut en trouver d’autres.--Pour cela,
on ne regarde pas plus à remuer le pays que cet égoïste dont parle un
auteur grec, qui avait mis le feu à la maison de son voisin pour se
faire cuire un œuf; l’important est que l’œuf soit cuit à point.

[GU] D’abord les petits moyens suffisaient; on attribuait au
_gouvernement actuel_, c’est-à-dire au ministère, la pluie qui tombait
ou qui ne tombait pas;--jamais on n’avait vu tant de chenilles que
_cette année_,--la récolte serait mauvaise,--le pain très-cher, etc.

Ces petits moyens étaient bien assez grands pour les résultats auxquels
ils tendaient: car tout cela, c’est toujours la question de cuire
l’œuf à la coque; il ne s’agit que de savoir si M. Passy, ou M.
Dufaure, ou M. Martin (du Nord) sera ministre.

Puis on y ajouta une petite émeute,--une émeute de rien, trois lanternes
cassées, une pierre jetée à un commissaire.

Cela réussit.

La seconde fois,--il fallut six lanternes et deux commissaires;--puis,
quand on eut inventé les coalitions, les partis extrêmes demandèrent des
concessions; on agita le pays de telle sorte, qu’on fit monter la vase à
la surface.

Et chaque fois les choses vont de mal en pis: pour un changement de
ministère, on ne fait pas moins de trois ou quatre émeutes; et
maintenant on y tue plus de monde que dans les fêtes et réjouissances
publiques, où il y a toujours trois ou quatre morts et sept ou huit
blessés.

L’émeute est plus fréquente, plus longue, plus meurtrière, et dégénère
en guerre civile, toujours pour savoir si M. Dufaure ou M. Passy
rentreront au ministère.

Le _National_, accusé d’avoir provoqué à la haine du roi, répond avec
raison qu’il n’a fait qu’imiter en cela--M. Thiers, qui était au pouvoir
hier, et M. Guizot, qui est au pouvoir aujourd’hui. Il cite leurs
paroles, semblables à celles pour lesquelles il est mis en cause, et on
l’acquitte;--peut-être eût-on dû au contraire faire le procès à M.
Thiers et à M. Guizot; mais les lecteurs des _Guêpes_ savent ce que je
pense des procès de presse.

Mais ces pauvres grands hommes politiques, toujours occupés du seul soin
de faire cuire leur œuf à la coque, continuent à mettre le feu à
tout, bêtement traîtres qu’ils sont envers le pays et envers eux-mêmes:
car, à force de se disputer et de s’arracher le pouvoir et de se faire
aider pour le tirer à eux par des mains peu choisies, à chaque fois
qu’ils le ressaisissent et l’enlèvent à leurs adversaires, ils doivent
voir qu’il est plus sali et plus déchiré, qu’il en reste des lambeaux
entre les mains de leurs alliés et dans la boue du champ de bataille, et
qu’aujourd’hui déjà ce n’est plus qu’un déplorable lambeau.

Tout cela vient-il de ce qu’_il n’y a plus de croyances_?

Nous en reparlerons, monsieur Augustin.

[GU] L’ADMINISTRATION.--De cette mobilité du pouvoir il arrive
nécessairement qu’il n’y a pas d’administration.

Les choses vont encore à peu près, parce que nous avons hérité de la
vieille machine administrative impériale, qui était bien faite, et qui,
semblable à un tourne-broche, continue à tourner,--que ce soit un chien
de race qu’on mette dedans pour y remuer les pattes, ou un de ces hideux
chiens devant la nomenclature desquels Buffon a reculé.--On n’est pas
nommé à une place ou à des fonctions parce qu’on est capable ou qu’on a
fait des études spéciales, mais parce qu’on est cousin de quelqu’un ou
utile à quelque autre.

Il y a des vaudevillistes devenus préfets.

[GU] On a inventé le fonctionnaire indépendant,--rouage d’une machine où
il tourne à sa fantaisie;--ceci n’a l’air que d’une bêtise. Mais c’est
plus fort que ça n’en a l’air au premier abord, quand on sait que
l’_indépendance_ d’un _fonctionnaire_ consiste à abandonner le ministre
qui s’en va pour se tourner vers le ministre qui vient, et que c’est un
nom honnête qu’on est convenu de donner à la trahison pour la commodité
des personnes.

Est-ce au défaut de croyances qu’il faut attribuer cela? j’en sais plus
de vingt qui me diraient oui. Vous savez ce que j’en pense, monsieur
Augustin, et je sais ce que vous en penserez tout à l’heure.

[GU] LA JUSTICE.--Il n’y a plus de justice.

Le jury a été inventé sous prétexte de bon sens; il a voulu avoir de
l’esprit,--il a manqué de bon sens.

Un juré est appelé à répondre sur cette question: «Un tel a-t-il fait
ceci,--ou ne l’a-t-il pas fait?»--L’application de la peine ne le
regarde pas, il ne doit la prendre en aucune considération.--Ce n’est
pas ainsi que fait le jury; il décide dans sa volonté--s’il lui plaît ou
ne lui plaît pas qu’un tel subisse telle ou telle peine; et à un appel à
son bon sens et à sa conscience sur l’existence matérielle d’un
fait,--il répond par des décisions aussi arbitraires que celle d’un cadi
turc.

Un journal est accusé d’avoir attaqué la personne du roi,--il avoue à
l’audience qu’il a prétendu attaquer la personne du roi.

Le jury interrogé répond que l’accusé n’a pas attaqué la personne du
roi.

Le journal est acquitté et explique avec les autres journaux de
l’opposition que le jury avait voulu donner une leçon au gouvernement.

Les journaux trouveraient sans doute fort mauvais que le gouvernement
voulût donner une leçon au jury.

Cependant, s’ils approuvent que le jury,--qu’ils appellent _juges
citoyens_ et _justice du pays_ quand ils sont acquittés, comme ils
l’appellent _bourgeois sans lumières_ quand ils sont condamnés;--s’ils
approuvent que le jury juge d’après ses opinions
politiques,--c’est-à-dire d’après le hasard qui fera que la majorité des
douze juges appartiendra à leur parti;--il doivent admettre et louer
également qu’un jury composé autrement le condamne pour _leur donner une
leçon_.--Et alors il n’y a plus de justice,--il n’y a même plus de
semblant de justice.

Rappelez-vous, d’autre part, ce que je vous ai dit,--que, sur
soixante-douze places de présidents et procureurs généraux de cour
royale,--il y en a quarante-deux données à des députés.

Rappelez-vous--que depuis que les marchands rendent la justice,
l’assassinat est devenu un crime moins horrible que le vol, que le jury
a trouvé des circonstances atténuantes dans plusieurs parricides.

D’autre part encore,--avant qu’un procès politique ne vienne à
l’audience, il y a un mois que les journaux en parlent, flattent et
menacent les juges; en un mot, grâce à la presse, il faut qu’un juge
aime assez la justice pour lui sacrifier jusqu’à la réputation de la
justice.

[GU] DE LA LITTÉRATURE.--Nous allons, un moment, s’il vous plaît,
monsieur Augustin, parler de la littérature considérée comme puissance.

Elle n’existe pas comme puissance, et elle est en train de ne plus
exister comme littérature.

La _presse_,--cela veut dire, les journaux,--s’est inventée un jour
elle-même; elle a fait semblant d’être la littérature, tant que cela a
été utile à ses projets. Elle s’est servie de la littérature comme
certains intrigants ont essayé de se servir de certains Louis XVII.

La littérature sert aujourd’hui au bas des journaux à faire la parade à
la porte,--c’est le paillasse de la troupe.

Un poëte qui n’est que poëte vivra pauvre, mourra de faim et mourra
inconnu.

Il ne peut pas dire comme Malherbe:--«J’ai toujours gardé cette
discrétion de me taire de la conduite d’un vaisseau où je ne suis que
passager.»

Il faut qu’il s’agrége à un parti politique; il devra, de préférence,
écrire quelques phrases contre les tyrans et l’esclavage--(vieux style),
parce que les journaux du gouvernement ne sont lus par personne.--Il n’y
a pas d’exemple d’éloges sans restrictions perfides donnés par un
journal à un écrivain qui n’est pas de son parti.

[GU] Le gouvernement, de son côté, ne fait de cas que des
journalistes.--Un roman, une pièce de théâtre, ne peuvent que détruire
la société; qu’est-ce que cela fait? mais un journal renverse un
ministère, et ceci est grave.

[GU] Les croix données à la littérature,--ce que je vous dis là n’est
pas une plaisanterie,--mais un fait, monsieur Augustin;--les croix
données à la littérature ne viennent pas du ministère de l’instruction
publique, mais du ministère de l’intérieur, et plus souvent encore du
ministère des affaires étrangères, auquel est, en général, attachée la
présidence du conseil.

La littérature est aujourd’hui indépendante;--on méprise Boileau et
Racine à cause des pensions que leur faisait Louis XIV.--Louis XIV ne
trouverait pas aujourd’hui un écrivain qui accepterait une pension de
lui. Il n’y a qu’une tache à cette indépendance:--c’est que les
écrivains font antichambre chez les directeurs et propriétaires des
journaux.

[GU] Quand la littérature n’était pas encore affranchie, un bon ouvrage
faisait la fortune d’un homme.

Aujourd’hui, il faut travailler et vendre tous les jours;--la plume
n’obéit pas à l’esprit, mais à la faim;--on n’a rien à dire, mais on a à
dîner.

Les plus grands esprits de ce temps d’indépendance et d’affranchissement
sont obligés de délayer leurs plus belles pensées dans des phrases
inutiles. Les marchands de ce genre de denrée se sont rendu justice, en
avouant qu’ils ne pouvaient reconnaître certainement que l’étendue d’un
ouvrage et non point son mérite. Il faut s’arranger pour étaler ce qu’on
a d’esprit, de talent et de pensée, sur un nombre de pages suffisant
pour en pouvoir vendre toute sa vie.

On fait des chefs-d’œuvre,--comme les cabaretiers font de la soupe le
dimanche:--on ajoute toujours de l’eau au bouillon primitif.

On a supprimé la _postérité_, ce paradis des auteurs tombés ou
affamés,--parce qu’il faut manger de son vivant.

Une petite anecdote pour vous distraire, monsieur Augustin; c’est une
petite médisance sur deux grands talents: M. de Balzac et M. Alexandre
Dumas sont brouillés.

Au dernier voyage de M. Dumas, venant à Paris de Florence d’où, à la
surprise générale, il n’a rapporté aucune nouvelle décoration,--un ami
commun leur fait passer la soirée ensemble;--ils ne s’adressent pas la
parole;--vers minuit, M. de Balzac sort et dit en passant devant M.
Dumas: «Quand je serai usé, je ferai du drame.

--Commencez donc tout de suite,»--répond M. Dumas.

[GU] LA POLICE.--Je ne vous parlerai de la police que pour mémoire,
monsieur Augustin;--le Français a horreur de la police;--il s’ensuit que
les gens honorables n’y veulent pas entrer--et que cette horreur,
d’abord sans raison, finit par être assez juste.

Dans une émeute, si la police arrive au commencement, on dit: «On a
donné, par une intervention maladroite, le caractère sérieux d’une
émeute à un rassemblement inoffensif.»--Si la police attend que l’émeute
se forme, on dit: «Au lieu de réprimer dès l’origine les cris de
quelques gamins, la police, par sa coupable négligence, a laissé
dégénérer un léger désordre en une émeute inquiétante.»

Je vous défie, quand un mouchard arrête un voleur, de dire à la mine
quel est le voleur des deux.

Tâchez, cependant, de ne pas vous tromper; car le voleur se fâcherait.

L’uniforme donné aux sergents de ville était une mesure morale et
honnête.

Mais il aurait fallu que cette mesure eût été générale.

La presse aurait dû soutenir cette mesure de tout son pouvoir;--loin de
là, elle n’a que peu ou point blâmé les brigands qui en ont assassiné
quelques-uns dans le faubourg Saint-Antoine; mais je vous défie,
monsieur Augustin, d’inventer une mesure, quelque généreuse, utile,
libérale qu’elle soit, qui obtienne l’assentiment sans restriction des
journaux. Il est donc resté une partie de la police et la plus grande
partie,--qui procède comme les voleurs,--c’est-à-dire par surprise et
par guet-apens.

Ces gens qu’on lâche dans les émeutes sans aucun insigne se meuvent
indistinctement sur les curieux et sur les émeutiers, et frappent les
uns et les autres avec une intolérable brutalité.

C’est de la sauvagerie:--tous les agents de l’autorité doivent être
reconnaissables à des marques distinctives; on doit punir avec la plus
grande sévérité tout citoyen qui leur oppose la moindre résistance; mais
tout citoyen a le droit de tuer comme un chien tout homme qui, sans se
faire reconnaître à un signe irrécusable comme agent avoué de
l’autorité, porte la main sur lui pour le frapper ou pour l’arrêter.

[GU] Les gens qui manquent de délicatesse dans l’esprit, ou
d’imagination ou de gaieté,--tâchent d’assommer les agents de la police.

Ceux qui sont plus gais se contentent de _farces_ plus ou moins
exagérées.--A Paris, surtout, la police a toujours tort; il n’y a pas de
position si élevée dans la police qui puisse sauver le magistrat qui
l’exerce.

Dans les dernières émeutes,--la police avait fort à faire pour défendre
le préfet contre les enfants du peuple qui voulaient absolument monter
en croupe sur son cheval blanc.--A mesure qu’on en ôtait un,--il en
regrimpait deux autres.

[GU] Le bourgeois de Paris, du reste, s’est fort habitué aux
émeutes;--quand elle n’est pas dans sa rue ni devant sa boutique, il n’y
voit déjà plus un danger. Il viendra peut-être un jour où il n’y verra
plus un spectacle. Or, les spectateurs forment la moitié d’une
émeute,--la police y est pour un quart,--les vrais émeutiers pour
l’autre quart.

Seulement, ceux-ci se sauvent,--et on ne prend presque que les
spectateurs, qui, fiers de leur innocence, restent sur la place, où on
les empoigne.

[GU] Un nommé Barbet, tonnelier, est amené devant le tribunal.--Il est
accusé d’avoir porté le drapeau rouge:

«Ce drapeau était ma cravate. On voulait me la prendre à cause de la
couleur pour en faire un drapeau. J’ai mieux aimé porter le drapeau que
de me séparer de ma cravate, qu’on m’aurait volée.»

Qui sait où Barbet pouvait être conduit pour ne pas quitter sa
cravate?--Que l’émeute eût réussi, et M. Barbet pouvait devenir roi de
France sous le nom de Barbet Ier.

Vous froncez le sourcil,--monsieur Augustin;--Barbet vous semble un
homme dangereux pour les droits que vous avez failli tenir de la nation.

Mais soyez sûr que tout ceci finira par une bouffonnerie de cette
force-là.

[GU] J’ai connu un homme qui, à la révolution de Juillet,--voyant à
l’Hôtel de Ville une table ronde où étaient assis des messieurs qui
écrivaient, s’y assit dans un coin vacant, et apprit que par ce seul
fait il faisait partie du gouvernement provisoire; il se mit donc à
écrire comme les autres; mais il eut besoin de s’absenter trois minutes.
Quelque gouvernement que l’on soit à l’improviste, quelque obligé qu’on
se trouve de consacrer son temps à son pays, la nature a des lois
inexorables;--notre homme sort et laisse son chapeau à sa place.

Il reste trois minutes et rentre,--il n’était plus gouvernement. Un
autre monsieur s’était assis à la place, et le repoussa du coude.--«Au
moins,--dit-il,--rendez-moi mon chapeau.»--On lui rendit son chapeau.

[GU] L’ÉGLISE.--Il n’y a plus d’Église.

Ou au moins l’Église n’a plus ni force ni action. Il y a deux classes de
personnes qui vont à la messe:

Les partisans de la légitimité,--parce que c’est une protestation contre
les doctrines libérales;

Les bourgeois parvenus et les danseuses,--parce que cela est comme il
faut, et parce que l’ancienne aristocratie y allait.

Ah!--il y a aussi... les gens pieux qui y vont pour prier Dieu.

Il y a deux classes de prêtres:

Ceux qui ont pris pour modèle les _bons curés_ de M. de Béranger,--qui
chantent à table,--prennent le menton aux filles et vont à la chasse;

Ceux qui, au contraire, voulant s’opposer au flot du libéralisme, se
sont renfermés dans les vieilles choses de l’Église,--parlent contre les
juifs, contre les pharisiens, contre Luther,--traitent des questions de
dogme,--ne se mêlent à rien des choses de ce temps-ci,--professent les
doctrines qu’on n’attaque pas, parce qu’on ne s’en occupe guère, et une
religion qui exerce précisément autant d’influence que celle du bœuf
Apis,--ou celle de Teutatès.

Je n’appelle pas prêtre--M. ***, qui n’est pas chrétien,--ni M.
Châtel, qui, sacré évêque par un épicier de la rue de la Verrerie, a
sacré Auzou, ancien comédien de la banlieue, lequel Auzou l’a
excommunié, et, qui pis est, mis à la porte;

Ce M. Châtel, primat des Gaules,--qui tour à tour dit la messe dans une
église de garçon, à l’entresol,--rue de la Sourdière;--dans un local,
boulevard Saint-Martin,--où il remplaçait un rhinocéros et un éléphant,
et dans l’écurie des pompes funèbres.

[GU] Je ne suis pas très-disposé à appeler prêtres non plus des hommes
qui ont pris ce métier _comme un autre_,--pour faire leurs affaires,
comme M. Ollivier,--hier curé de Saint-Roch, aujourd’hui évêque
d’Évreux, qui attirait du monde dans son église au moyen de la musique
de l’Opéra;

Ni celui de Notre-Dame-de-Lorette, qui _travaille_ dans une église
Musard si mal composée, que la police est obligée d’y tenir des sergents
de ville;

Ni celui,--j’ai oublié son nom,--qui faisait annoncer dans les journaux
(un franc la ligne), avec les sous-jupes-Oudinot,--que M. Lacordaire
prêcherait dans son église _en costume de dominicain_;

Et, s’il n’ajoutait pas, comme le marchand de _crinoline, cinq ans de
durée_,--c’est que ce n’est pas une qualité que l’on prise d’ordinaire
dans les sermons.

[GU] La prêtrise est à ces gens-là ce que la farine est au paillasse
Debureau: elle sert à les rendre plus grotesques.

[GU] L’ARMÉE.--Les _baïonnettes intelligentes_ inventées pour l’armée
par les journaux sont le digne pendant de l’_indépendance des
fonctionnaires_.--L’émeute réussie de Juillet, où on a récompensé les
soldats qui avaient passé du côté du peuple, et les émeutes manquées de
Lyon et autres lieux, où on a puni ceux qui avaient fait la même chose,
ont jeté quelque perturbation dans l’armée.

Les _journaux_ ont loué l’insubordination et attaqué violemment la
discipline.

Quand il a fallu réprimer des émeutes, on a dit que les soldats
_assassinaient_ le peuple.

Pour plaire aux journaux, il faut qu’ils trahissent leur serment,
manquent à leur honneur, et s’exposent à être fusillés de par un conseil
de guerre, à Grenelle;--pour ne pas trahir leur serment, ne pas manquer
à leur honneur, et ne pas s’exposer à être fusillés à Grenelle, il faut
qu’ils s’exposent à être appelés assassins dans les journaux et fusillés
par le peuple au coin des rues. La position est difficile;--quand, à
Clermont, ils combattaient l’émeute, dont le recensement était le
prétexte, on disait qu’ils assassinaient le _peuple_; comme s’ils
n’étaient pas le peuple aussi, et comme si, en fait d’impôts, ils ne
payaient pas le plus lourd de tous, l’impôt de la vie et du sang!

En même temps que vous vous plaignez de l’armée, vous faites tous vos
efforts pour rompre tous les liens de la discipline;--mais, si vous
réussissiez, c’est alors que l’armée serait redoutable et odieuse.

[GU] LE PEUPLE.--Il y a un mois,--dans un chapitre des _Guêpes_ adressé
à M. de Cormenin,--je lui demandais ce qu’était le peuple.--Cette
question a été fort débattue dans les journaux depuis quinze jours.

Sur cette question comme sur les autres,--on a vu tomber

    Un déluge de mots sur un désert d’idées.

            FRÉDÉRIC LE GRAND.

Le peuple, comme partie du pays tranchée et séparée, n’existe
pas.--Quand une chose existe, on doit pouvoir dire où elle commence et
où elle finit.

Quelques dissentiments politiques qu’il y ait entre vous et moi, vous ne
pouvez pas me nier qu’une pomme est une pomme.--Si vous me montrez un
soldat, et que vous me disiez: «Voici un soldat,»--je ne puis pas vous
répondre: «Ce n’est pas un soldat.»

Le _peuple_ de certains journaux se compose des gens qui font des
émeutes.

Le peuple de certains autres se compose des gens qui n’en font pas.

Le «pays» a absolument le même sens.

Le pays, comme le peuple, veut dire ceux qui pensent comme nous,--ou
ceux par qui nous faisons tirer les marrons du feu.

Les journaux républicains appellent le _peuple_ la classe _la plus
nombreuse_.

Puis, un jour d’émeute, ils disent: «Le _peuple_ est sur la place.»

Puis, l’émeute finie, on trouve que l’émeute se composait de trois cents
hommes,--dont cent cinquante spectateurs,--cinquante gamins au-dessous
de seize ans,--quarante voleurs,--et cinquante agents de police,--et une
dizaine de pauvres diables de bonne foi qui croient combattre pour la
_liberté_ dont ils jouissaient sans contestation, et dont ils se sont
privés pour quelques mois.

Le _National_ a déclaré qu’il n’y avait plus de bourgeois, qu’ils
étaient trop mêlés au peuple pour qu’on pût les reconnaître.

Disons alors que le peuple est également trop mêlé aux bourgeois pour
qu’on puisse le discerner.

Pourquoi alors le _National_ parle-t-il si souvent du peuple, par
opposition aux bourgeois?

Les gens qui se font tuer dans les émeutes sont pris généralement sur
les dix pauvres diables de bonne foi dont je parlais tout à l’heure.

On brûle un peu,--on pille pas mal.

Et alors vous lisez le lendemain dans le _Constitutionnel_ que tout cela
aura pour résultat heureux de ramener M. Passy aux affaires.

Le _Courrier Français_ préfère M. Dufaure.

Le _peuple_, si respecté,--si prôné, si sanctifié par les partis; le
peuple, pour lequel on fait tout, pour lequel on demande tout, est une
assez heureuse invention. Si on disait, par exemple, qu’on prend ou
qu’on demande telle ou telle chose pour M. Augustin, du café Lyonnais,
M. Augustin, du café Lyonnais, dirait le lendemain: «Mais vous ne m’en
donnez pas!»

Tandis que le peuple... Qui est-ce qui peut dire: «Je suis le peuple?»

Et d’ailleurs on peut toujours répondre:--«Vous n’êtes pas le peuple.»

Voyez, du reste, monsieur Augustin, relativement au peuple, le dernier
numéro des _Guêpes_.

[GU] Songez seulement à l’importance qu’a une émeute aux yeux de la
raison--en voyant que:

Un grand nombre des habitants des communes de Beaumont et d’Aubières se
sont battus dans les rues de Clermont pour empêcher le recensement;
lequel recensement avait été fait dans les communes d’Aubières et de
Beaumont depuis longtemps déjà, et n’y avait rencontré aucune
opposition.

[GU] LA PRESSE.--C’est ici, monsieur Augustin, que vous avez à me
rappeler quelque chose.

O moralistes!--ô philosophes!--ô poëtes!--qui dites: «La société tombe
en dissolution,--parce qu’il n’y a plus de _croyances_,--parce qu’on ne
croit plus à rien.»

[GU] O mes braves gens! plus de croyances! Mais jamais il n’y a eu
autant de crédulité; jamais les hommes n’ont été aussi jobards et aussi
gobe-mouches; mais les peuples qui adorent et prient la fiente du grand
_lama_ sont des incrédules et des voltairiens auprès de nous.

Plus de croyances!--Mais on croit à tout;--mais on se dispute pour
tout;--mais on se bat pour tout.

Plus de croyances!--à une époque où un pouvoir aussi singulier que celui
de la presse est le seul pouvoir!

On ne croit plus à rien!--Mais écoutez donc, monsieur Augustin.

La presse est un pouvoir qu’il faudrait comparer à Dieu si on ne
connaissait pas les champignons,--car il ne procède que de lui-même.

La presse est un champignon qui s’est élevé un matin sur le _détritus_
de tous les autres pouvoirs.

La presse est une puissance nourrie de toutes les autres puissances
qu’elle a dévorées.

La liberté de la presse est engraissée du carnage de toutes les autres
libertés.

Elle crève d’indigestion et de pléthore.

«On ne croit plus à rien,» dites-vous, parce qu’on ne croit plus à la
sainte ampoule, parce qu’on ne prie pas Louis-Philippe de toucher les
écrouelles;--on ne croit plus à rien, parce qu’on ne croit plus à nos
vieux contes.

Vous dites qu’il n’y a plus de croyances, comme les vieilles femmes
disent qu’il n’y a plus de galanterie et plus d’amour.

On ne croit plus à rien!--mais on croit à M. Léon Faucher,--mais on
croit à M. Chambolle,--mais on croit à M. Jay.

Mais on croit aux journaux.

Mais on croit aux histoires de centenaires, de veaux à deux têtes, de
mendiants millionnaires, toujours les mêmes qu’ils vous racontent quand
il n’y a ni séances des Chambres, ni crime un peu corsé.

On ne croit plus à rien!--mais vous avez cru le journal le _Temps_ quand
il vous racontait que les Espagnols avaient saisi la _Victorieuse_; et,
quand il a été obligé d’insérer le démenti du ministère, vous avez cru
aux choses qu’il vous a racontées le lendemain.

On ne croit plus à rien!--mais, quand le _National_ vous a dit:

«M. Pauchet, membre du conseil général d’Eure-et-Loir, a voté contre le
recensement,»

On lui a répondu:

«M. Pauchet n’a pas voté contre le recensement, parce qu’il est MORT
depuis plusieurs mois.»

Et vous avez cru ce qu’il a plu au _National_ de vous dire le lendemain.

On ne croit plus à rien!--mais vous avez cru que le duc de Bordeaux
était mort, parce que le _Moniteur parisien_ vous l’avait dit.

On ne croit plus à rien! mais le journal le _Siècle_ vous dit: «Le
recensement va _commencer_ à Paris; nous ne nous y soumettrons pas, nos
portes seront fermées.» On lui répond: «Mais, monsieur le _Siècle_, il y
a quatre mois que vous êtes recensé--vous et votre imprimerie et vos
bureaux,--et le lendemain vous lisez le _Siècle_, et vous croyez ce
qu’il vous dit.

On ne croit plus à rien!--mais vous croyez aux _pluies de
crapauds_,--vous croyez au _serpent de mer_,--vous croyez aux
_revenants_,--vous croyez au _chou colossal_,--vous croyez à tout ce que
les journaux vous racontent.

Les journaux vous disent qu’il y a une émeute à la porte
Saint-Denis,--vous allez voir l’émeute qui n’y est pas;--mais la police,
aussi naïve que vous, qui vient de son côté, vous prend pour l’émeute et
vous empoigne.

Il n’y a plus de croyance! mais trouvez-moi dans une religion,--chez les
sauvages mêmes,--croyance plus bizarre à des dogmes plus absurdes.

Quoi! vingt-quatre caractères,--vingt-quatre lettres,--arrangés de
certaines façons et mis sous vos yeux sur un carré de papier,--suffisent
pour vous rendre gais ou furieux!

Quoi! ces vingt-quatre fétiches, ces vingt-quatre idoles, selon que
celle-ci est mise avant celle-là, et celle-là avant celle-ci,--vous
imposent toutes leurs volontés!

[GU] La presse est un pouvoir immense qui n’en reconnaît aucun au-dessus
de lui,--ni aucun à côté de lui.

La presse demande compte de ses actions et de ses pensées au capitaine
comme au législateur, à l’agriculteur comme au marin, à l’artiste comme
au savant.

La presse est donc dirigée par les savants, les artistes, les
agriculteurs, les marins, les capitaines, les législateurs les plus
illustres, les plus infaillibles et reconnus par tout le monde comme les
plus sages et les plus érudits--pour qu’ils osent ainsi parler d’en haut
à tout le monde?

Non, la presse est dirigée par des écrivains--et non pas même par les
écrivains les plus illustres du pays;--il n’y en a pas dix dans tous les
journalistes dont vous sachiez les noms.

Que le plus fort de tous ces autocrates parle dans une assemblée,--on ne
l’écoutera pas;--mais que ses paroles arrivent par la poste, imprimées
sur un carré de papier, on ne s’avisera pas de les révoquer en doute, si
ce n’est sur la foi d’un autre carré de papier.

Contrairement à la religion du Christ, l’esprit est une religion qui
périrait, par l’incarnation; c’est un dieu qui doit ne se manifester que
par le bruit de sa colère et de sa foudre, et qui est perdu quand il se
montre lui-même.

Grand Dieu! toutes les puissances donnent leur démission, parce qu’il
n’y a plus de croyances à une époque où les hommes ont la charmante
naïveté de se laisser gouverner par vingt-quatre morceaux de plomb, du
papier et de l’encre.

[GU] Mais ne faites donc plus de balles. La puissance militaire est
morte comme les autres. Je vous ai dit que la presse l’avait mangée.
Fondez donc toutes vos balles pour en faire des alphabets. Démolissez
vos arsenaux et faites des casses d’imprimerie.

Quoi! il y a une puissance comme celle-là, et ce n’est pas la royauté
qui la tient dans ses mains!--Ah! vous méritez ce qui vous arrive, et,
qui pis est, ce qui vous arrivera.

Cette puissance, vous ne savez pas la prendre; et vous lui donnez de la
force,--vous lui créez des priviléges par vos sottes lois fiscales, par
votre avarice insatiable: ne vous plaignez donc pas d’être fouettés,
puisqu’on vous paye pour cela, puisque vous faites et vendez les verges.

Liberté illimitée à la presse, plus de timbre, plus de cautionnement,
plus de procès,--et elle meurt apoplectique.

[GU] Vous ne savez pas la tuer,--vous ne savez pas la conquérir:--elle
vous tuera,

Puis elle se tuera après; car il faut aussi lui dire la vérité.

Elle peut tout contre les autres,--elle ne peut rien ni pour les autres,
ni pour elle-même.

Elle tue, elle ne crée pas,--elle ne vit pas.

Elle mange tout et elle ne produit rien; quand elle aura tout
dévoré,--elle mourra d’indigestion ou de faim.

[GU] Ainsi donc, monsieur Augustin,--vous savez comment sont les choses,
je crois vous les avoir montrées avec fidélité.

Permettez-moi de vous donner un conseil: tâchez qu’on tue le moins de
monde possible, ne dégradez plus personne; il y a bien assez de gens qui
se dégradent eux-mêmes, vous pouvez bien attendre.

Croyez-moi, restez au café Lyonnais,--ne livrez pas votre modeste
existence à tout ce brouhaha.--Qui sait si votre gloire n’a pas déjà
produit pour vous des fruits amers,--et si on ne dit pas de vous, au
café Lyonnais,--comme du héros d’un des spirituels dessins de
Daumier,--que «vous connaissez le double blanc?»

[GU] L’AUTEUR. Les choses sont _au fond_ comme elles ont toujours
été,--comme elles seront toujours.

Les hommes ne sont pas si frères qu’on le dit; à peine étaient-ils trois
ou quatre au monde, qu’ils ont commencé à s’entre-tuer.

Et La Bruyère l’a dit:

«S’il n’y avait que deux hommes sur la terre, ils ne tarderaient pas à
avoir dispute, quand ce ne serait que pour les limites.»

La perturbation actuelle vient de ce que le _peuple_ est un peu comme
l’ours du Jardin des Plantes: on lui jette au bout de son arbre un
gâteau au haut d’une ficelle pour le faire monter,--puis, quand il
monte, on retire la ficelle.

On lui a montré depuis onze ans le gâteau de trop près,--et il est
d’autant plus irrité de ne pas le manger.

Que ce soient ceux-ci ou ceux-là,--les plus forts opprimeront toujours
les autres, comme les gros poissons mangent les petits et sont eux-mêmes
mangés par de plus gros.--Que ceux qu’on appelle le _peuple_
aujourd’hui--deviennent ceux qu’on appelle le _pouvoir_,--ceux-ci
joueront à leur tour le rôle du _peuple_,--qui jouera le rôle que joue
le pouvoir aujourd’hui.

C’est pourquoi tout cela--m’est égal.



Novembre 1841.

     Les papiers brûlés.--Service rendu à la postérité.--Une phrase du
     _Courrier français_.--PREMIÈRE OBSERVATION.--De la rente.--DEUXIÈME
     OBSERVATION.--L’infanterie et la cavalerie.--TROISIÈME
     OBSERVATION.--Les _que_.--QUATRIÈME OBSERVATION.--Une
     épitaphe.--CINQUIÈME OBSERVATION.--Réponse à plusieurs lettres.--M.
     de Cassagnac et le mal de mer.--De la solitude.--M.
     Lautour-Mézeray.--Abdalonyme.--M. Eugène Sue.--M. Véry.--Louis
     XIII.--M. Thiers et M. Boilay.--Deux mots de M. Thiers.--Un
     rédacteur entre deux journaux.--Encore le roi et ses
     maraîchers.--M. Cuvillier-Fleury.--M. Trognon.--M. de
     Latour.--Charlemagne.--La Salpêtrière.--La police et les
     cochers.--Les cigares de Manille.--Sagacité d’un carré de
     papier.--SIXIÈME OBSERVATION.--SEPTIÈME OBSERVATION.--HUITIÈME
     OBSERVATION.--Sur l’égalité.--Un blanc domestique d’un
     noir.--Caisse d’Épargne.--Les mendiants.--Aperçu du _Journal des
     Débats_.--_Arbor sancta_, nouveau chou colossal.--NEUVIÈME
     OBSERVATION.--Jules Janin, poëte latin.--Une caisse.--Éducation des
     enfants.--DIXIÈME OBSERVATION.--La vérité sur Anacréon et sur ses
     sectateurs.--Une élection.--ONZIÈME OBSERVATION.--DOUZIÈME
     OBSERVATION.--Post-scriptum.


[GU] NOVEMBRE.--Je commencerai cette troisième année par rendre un
immense service à la postérité.

Comme hier, à la fin du jour, il s’élevait de la terre un brouillard
froid et épais, je passai la soirée devant le feu à brûler des
papiers;--j’ouvris successivement plusieurs cartons, et je fis un triage
sévère,--en conservant quelques-uns et livrant aux flammes le plus grand
nombre. Toutes ces pensées confiées au papier à diverses époques, par
diverses personnes et dans des intentions différentes, formaient un
pêle-mêle assez bizarre;--il y avait des promesses et des menaces: des
paroles d’amitié, d’amour, de haine, de politesse, enfouies dans ces
cartons comme dans la mémoire. En y plongeant la main et en chiffonnant
et faisant crier le papier, il me semblait entendre s’échapper une
multitude de petites voix qui toutes à la fois me répétaient ce que ces
papiers en leur temps avaient été chargés de m’apprendre.--C’était une
singulière confusion: Merci des belles fleurs que vous m’avez envoyées,
mon ami.--CONTRIBUTIONS DIRECTES. Sommation avec frais.--M*** prie M.
Karr de lui faire le plaisir de passer la soirée chez lui le.....--Je ne
sais, monsieur, à quoi attribuer.....--Eh bien, oui, je vous
crois...--Louis-Philippe, Roi des Français, à tous ceux qui...

Et je les jetais au feu par poignées; puis je vins à rencontrer une
liasse énorme de journaux, et je les brûlai tous sans examen.

Et je pensai que, sans doute, je n’étais pas le seul qui profitât des
premiers jours où le foyer se rallume pour débarrasser sa maison de
l’encombrement des journaux; je me rappelai aussi à combien d’usages
domestiques on les consacre d’ordinaire,--et je me dis: «Il viendra un
jour où il ne restera plus aucun de ces carrés de papier si puissants
aujourd’hui,--un jour où les savants d’une autre époque tâcheront
inutilement d’en recomposer un de fragments déshonorés et de cornets
épars, comme CUVIER a fait pour les animaux antédiluviens, tels que les
_dinotherium giganteum_.»--Et, dans cette triste pensée, je résolus de
laisser à mes arrière-neveux, dans mes petits volumes, qui vivront
éternellement, ainsi que vous l’a appris leur éditeur dans son avis du
mois dernier,--un fragment important d’un des plus redoutables de ces
tyrans de notre époque, en l’ornant d’un commentaire destiné à en faire
ressortir les beautés, et à fixer le sens des passages qui pourraient
présenter quelque obscurité à une époque plus avancée, ainsi qu’on l’a
fait à l’égard de Virgile et d’Homère, qui certes n’ont jamais exercé
sur leurs contemporains une puissance égale à celle du moindre des
susdits carrés de papier. Ce passage ne peut être long; on sait ce que
c’est qu’un commentaire. Il y a tel hémistiche de Virgile sur lequel un
seul commentateur a fait trente pages d’explications.

Je prendrai donc une phrase très-courte et très-récente du _Courrier
français_.

«Pour que cet océan reprenne son niveau, il faut que les flots montent
graduellement et lentement.»

Écoutez donc, mes guêpes, la voix de votre maître qui vous rappelle des
jardins.--Voici la belle saison finie:--les feuilles des arbres roulent
par les chemins,--la vigne marchande au vent ses feuilles jaunes,--le
cerisier ses dernières feuilles orange.--La feuille de la ronce a pris
dans les bois de riches teintes de pourpre. La séve paresseuse ne monte
plus jusqu’au sommet des rameaux.--Les dahlias sont décolorés et
presque simples,--les astres seuls et les chrysanthèmes de l’Inde
montrent encore leurs fleurs:--les premières, étoiles inodores d’un
violet triste;--les secondes, houppes échevelées, exhalant une odeur qui
semble appartenir à la boutique d’un parfumeur.

Une pluie froide appesantit vos ailes;--rentrez, mes guêpes, et cette
fois cherchez votre butin dans la poussière des vieux livres.

[GU] _Première observation._--«Pour que cet océan reprenne son niveau,
il faut que les flots montent graduellement et lentement.»

C’est de la _rente_ qu’entend ici parler l’écrivain.--La rente est de
nos jours une chose assez importante pour qu’il n’ait pas hésité à
employer, à propos d’elle, une figure hardie et neuve, non pas
précisément en elle-même, mais par son application.--Nous ne voyons pas,
en effet, qu’aucun poëte ancien ait jamais comparé l’Océan au _cinq_ ni
au _trois pour cent_; et cependant on ne peut pas leur reprocher d’avoir
été trop sobres de comparaisons océaniennes.

Quelques personnes demanderont quel est le célèbre financier qui traite
de la rente dans les colonnes du _Courrier français_. Nous sommes fâché
d’avoir à dire pour la centième fois à nos lecteurs que ce n’est pas un
financier; on pourra m’opposer ces deux vers d’_Andrieux_:

        «..... Retenez de moi ce salutaire avis:
    Pour savoir quelque chose, il faut l’avoir appris.»

Cette maxime spécieuse n’a aucun sens quand il s’agit des journaux. On
est pour ou contre le pouvoir; si on est pour, tout ce qu’il fait est
bien fait;--si on est contre, tout ce qu’il fait est mal fait:--il n’y a
pas besoin d’être financier pour cela,--ce serait même une gêne.

Ce monsieur n’est pas non plus un marin; autrement il aurait remarqué
que, lorsque l’Océan n’a plus son niveau, ce n’est pas par l’abaissement
des flots, mais bien au contraire par leur élévation,--et que les flots,
remontant graduellement ou autrement, ne peuvent lui rendre ce niveau.

L’écrivain a écrit cela comme _madame de Pompadour_ traçait à sa
toilette sur la carte et envoyait à l’armée au _maréchal d’Estrées_ des
plans de campagne marqués avec des _mouches_.--Mais, comme l’a dit
Voltaire, il vaut mieux frapper fort que frapper juste.

Passons aux remarques de détail.

_Deuxième observation._--POUR.

Nous retrouvons ce mot dans plusieurs écrivains.--Mais nous ne pensons
pas qu’aucun s’en soit servi aussi à propos que notre auteur. Donnons
quelques exemples:

    «Qu’on a de maux _pour_ servir sainte Église[B]!»--MAROT.

«Il faut que l’homme, dans sa lutte avec la vie hostile, combatte _pour_
arriver au bonheur.»--SCHILLER.

«Lorsque je cherche des noms _pour_ les sentiments nouveaux que
j’éprouve...»--GOETHE, _Faust_.

«Messieurs, je suis _pour_ les pauvres. Tous les habitants de Paris sont
mes enfants; _c’est_ les pauvres _qu’est_ les aînés.»

           M. DE RAMBUTEAU, préfet de la Seine.

Cherchez dans RACINE la scène entre _Achille_ et _Agamemnon_, vous
verrez _pour_ répété quatre ou cinq fois en sept ou huit vers.--C’est un
défaut que notre auteur a sagement évité: lisez et relisez sa phrase,
vous n’y verrez _pour_ qu’une seule fois.

Le capitaine D*** me disait: «Voici un des mille avantages du
cavalier sur le fantassin:--si, après dîner, le fantassin prend un
morceau de sucre et un morceau de pain pour son déjeuner du
lendemain,--il a l’air d’un grigou et d’un meurt-de-faim; le cavalier
dit: C’est _pour_ ma jument,--et personne ne le trouve mauvais.»

_Troisième observation._--QUE.

«Ma chambre, ou plutôt une armoire _qu_’on a faite pour me
serrer.»--CHAPELLE.

    Κρεἱσσσν τὁ μη ξην εστιν, ἡ ξἡν ἁθλιως

    «Il vaut mieux ne pas vivre _que_ vivre misérablement.»

                      PLUTARQUE.

«Attendez _que_ je chausse mes lunettes.»--RABELAIS.

«Notre envie dure plus longtemps _que_ le bonheur de ceux que nous
envions.»--LA ROCHEFOUCAULD.

    «Et vous n’aimez _que_ vous quand vous croyez l’aimer.»

                   CORNEILLE, _Bérénice_.

«C’est à M. Rousselot, mon prédécesseur à la cour, _que_ le public est
redevable des premiers éléments de l’art de soigner les pieds.»--M.
LAFOREST, pédicure du roi et de Monsieur, frère du roi. 1781.

    «Pour être heureux, _qu_’est-ce donc qu’il en coûte?»--VOLTAIRE.

De ce temps-ci le _que_ est tombé dans une sorte de discrédit à cause
des discours de _S. M. Louis-Philippe_, où les journalistes ont cru en
remarquer plus qu’il n’est rigoureusement nécessaire. Il n’en est pas
moins vrai que tous nos bons auteurs s’en sont servis, et que le
rédacteur du _Courrier français_, est suffisamment autorisé par leur
exemple. La malveillance lui reprochera peut-être de l’avoir employé
deux fois dans cette phrase. Je citerai, pour le justifier, un exemple
également applicable aux discours du roi:

«Ce _qu_’on nomme libéralité n’est le plus souvent _que_ la vanité de
donner, _que_ nous aimons mieux _que_ ce _que_ nous donnons.»--LA
ROCHEFOUCAULD.

[GU] _Quatrième observation._--CET.

Notre auteur s’est bien gardé de commettre ici une de ces grossières
erreurs si fréquentes dans la bouche ou sous la plume des hommes
illettrés. Il a fait accorder le pronom _cet_ en genre et en nombre avec
le substantif auquel il se rapporte. Il n’a pas imité M. de B***, qui
écrivait _cette_ exemple,--_cette_ horoscope.

Il a suivi, pour l’emploi de ce mot, _Ovide_, qui dit:

«Ablatum mediis opus in cudibus _istud_.»

«On m’enlève _cet_ ouvrage encore sur le métier.»

Nous retrouvons ce pronom dans plusieurs écrivains, qui l’ont employé
absolument dans le même sens.

Une femme priait _Scarron_ de faire son épitaphe; c’était un compliment
qu’elle voulait obtenir, et _Scarron_ n’était pas disposé à le donner.
«Eh bien! dit-il après s’en être défendu longtemps,--mettez-vous
derrière cette porte;--il m’est impossible de faire l’épitaphe d’une
personne que je vois vivante sous mes yeux.»--Elle obéit, et, après
avoir rêvé un moment, il dit:

                 ÉPITAPHE;

    «Ci-gît, derrière _cette_ porte,
    Une femme qui n’est pas morte.»

«_Cet_ aigle en _cette_ cage.»--VICTOR HUGO.

_Cinquième observation._--OCÉAN.

L’avocat MICHEL (_de Bourges_) a dit, en pleine Chambre des
députés:--«Un _océan_ inextricable.»--C’est une métaphore qui équivaut
absolument à celle qui nous peindrait un _écheveau de fil en fureur_.

Me Michel n’est pas le seul avocat qui s’exprime ainsi. Consolons-le
par l’exemple de deux hommes d’un grand talent.

Me BERRYER a à se reprocher:--«C’est _proscrire_ les _bases_ du
_lien_ social.»

Et M. le vicomte DE CORMENIN a écrit:--«Le budget est un livre qui _tord
les larmes_ et _la sueur_ du peuple pour en tirer de l’or.»

Ajoutons, pour consoler à leur tour ces deux messieurs, que MALHERBE a
dit:

     «Prends ta _foudre_, Louis, et va comme un _lion_.»

M. DE CASSAGNAC a dernièrement raconté, avec beaucoup d’esprit et je
dirai d’éloquence, les effets du mal de mer;--seulement il se trompe
quand il dit que les anciens n’en ont pas dit un mot. PLUTARQUE, cité
par MONTAIGNE, en parle dans le _Traité des causes naturelles_, et
SÉNÈQUE a écrit à ce sujet:

_Pejus vexabar quam ut periculum mihi succurreret._ «Je souffrais trop
pour penser au danger.»

Plus je multiplierais les exemples,--plus je prouverais que l’emploi que
notre auteur a fait du mot _océan_ est neuf et hardi.

[GU] _Réponse à plusieurs lettres._--Beaucoup de gens me blâment de
passer la plus grande partie de ma vie au bord de la mer. C’est
incroyable tout ce qu’on a de sagesse pour les autres,--et comme on voit
clair dans leurs affaires et dans leurs intérêts.

Quelqu’un m’écrivait dernièrement: «Vous n’êtes pas à Paris, vous
n’allez pas dans le monde,--vous ne savez pas ce qui se passe.»--Et ce
quelqu’un terminait sa lettre par me _faire part_ de cinq ou six choses
dont j’avais parlé un mois auparavant dans les _Guêpes_; choses qu’il
n’avait apprises que de gens qui les tenaient de mes petits soldats
ailés.

J’ai souvent cherché la cause qui fait qu’on est si fort irrité contre
quelqu’un qui vit dans la solitude. Est-ce donc que les gens ont besoin
de tant de spectateurs pour les belles choses qu’ils disent et qu’ils
font, qu’ils ne vous permettent de vous absenter que pendant leurs
entr’actes d’héroïsme et de grandeur?

Est-ce que l’homme qui vit seul semble dire aux autres un peu trop
orgueilleusement qu’il n’a pas besoin d’eux?

Est-ce que l’homme qui vit seul est pour les autres un ami de moins à
duper, à exploiter, à trahir, une victime dont on fait tort à leur
avidité?

Est-ce que l’homme qui vit seul paraît dire, en se retirant du
_commerce_ des hommes: Je ne veux plus vous donner mon amitié pour votre
amitié,--mon esprit pour votre esprit,--mon dévouement pour votre
dévouement,--ma bonne foi pour votre bonne foi,--parce que je vois que
c’est un marché dans lequel je suis toujours dupe et toujours volé?

Je me suis souvent demandé: Que cherche-t-on dans la société des hommes?
Est-ce un échange de services? Vous savez bien que chacun ne fait ces
échanges qu’avec l’espoir de gagner et de recevoir plus qu’il ne donne.

Est-ce la conversation? Mais combien de choses vous dit-on qui vous
intéressent?--et, si vous avez le bonheur de rencontrer par hasard un
mot qui vous soit agréable, par combien de phrases creuses vous faut-il
l’acheter!--D’ailleurs, n’avez-vous pas les livres, qui vous parlent
quand vous voulez,--qui se taisent quand vous voulez,--qui vous parlent
de ce que vous voulez, puisque vous pouvez en quitter un pour en prendre
un autre, aussi brusquement que bon vous semble? Il ne vous reste à
regretter de la conversation que le bruit de la voix: n’avez-vous pas le
souvenir qui vous raconte des histoires et l’imagination qui vous
raconte des romans?

Regretterai-je les insipides représentations des théâtres,--quand je
vois le ciel et la mer,--et l’herbe et les fleurs, et les
insectes;--quand je suis entouré de miracles sans cesse
renaissants;--quand mes journées se passent douces et calmes,--sans
craintes, sans désirs?

Tenez,--rappelez vos souvenirs,--souvenez-vous des bonheurs réels que
vous avez rencontrés:--n’avez-vous pas songé alors à les aller cacher
dans la solitude, par un instinct secret qui vous disait que l’homme
heureux est un ennemi public et un voleur, et qu’il est prudent d’être
heureux tout bas?

J’ai fait avec la société--comme les marchands avec les affaires:--quand
ils ont fait fortune, _ils se retirent_. La fortune que j’ai faite se
compose de l’indifférence et du dédain de tout ce qu’on se dispute, de
tout ce qui est le but de votre vie, et la cause de tous vos chagrins et
de toutes vos joies, de tous vos combats, de toutes vos défaites, de
tous vos triomphes.

Je ne veux rien,--je ne désire rien:--combien y a-t-il d’hommes aussi
riches que moi?

[GU] Pour en revenir aux _Guêpes_,--mes fidèles lecteurs n’ont pas
besoin de savoir comment je sais les choses, pourvu que je les leur
dise.--Il leur est égal que mes _Guêpes_ traversent la Seine à
Quillebeuf ou sur le pont des Arts,--qu’elles se reposent dans les
fleurs sans parfum des terrasses parisiennes ou dans les ajoncs dorés
des côtes de Bretagne et de Normandie.--Ma vie et mes goûts leur sont un
garant de plus que je n’ai aucune raison ni aucun intérêt pour ne pas
leur dire vrai dans les conversations que j’ai avec eux chaque mois.

Écoutez bien--et vous allez voir si je sais ce qui se passe au milieu de
vous.

[GU] M. LAUTOUR-MÉZERAY.--Les journaux vous disent tous, les uns après
les autres, que M. _Lautour-Mézeray_ vient d’être nommé sous-préfet à
BELLAC.

Rendez-moi grâces, habitants de Bellac, je vais vous parler de votre
sous-préfet,--je vais vous donner des sujets de conversation pour quinze
jours;--je vais vous dire--sa taille, ses habitudes et ses goûts.

Une de mes _Guêpes_ (Grimalkin) arrive de _Paris_, de la _rue Pigale_,
nº 19 _bis_,--c’est là que demeure encore votre sous-préfet au moment où
je vous écris,--dans un joli appartement au rez-de-chaussée, donnant sur
un jardin, qui est à lui, et qu’il cultive de ses mains,--comme faisait
_Abdalonyme_ quand Alexandre le Grand le choisit pour roi.

M. _Lautour-Mézeray_,--il y a une dizaine d’années, a créé le _Journal
des enfants_. Cette entreprise, qui a eu entre ses mains un immense
succès,--l’a fait passer pour un digne successeur de Berquin. M.
Lautour, qui a aujourd’hui trente-six ou trente-huit ans, était alors
fort jeune. Les pères de province lui écrivaient pour lui demander des
avis particuliers pour l’éducation de leurs garçons;--les mères venaient
le consulter pour leurs filles.

Pendant ce temps, il prenait sa place à l’Opéra, dans la loge dite des
_lions_--et il allait dîner au Café de Paris, dans une calèche traînée
par deux chevaux bais.--A quelque temps de là, il créa le _Journal
d’horticulture_. Il ne faut pas jouer avec l’horticulture:--M. Mézeray
fut mordu; il vendit sa calèche et ses chevaux, et acheta pour une
calèche et deux chevaux des rosiers et des tulipes--qu’il se mit à
cultiver avec amour.

Il n’abandonna pas pour cela sa place dans la loge des _lions_, ni ses
dîners au Café de Paris;--il n’était jardinier que le matin.--Seulement,
comme il avait changé de luxe, et que le luxe aime à se montrer, au lieu
d’être porté à l’Opéra par ses chevaux,--qu’au bout du compte on est
forcé de laisser à la porte, il y portait une fleur rare à la
boutonnière de son habit.

On commença par en rire, puis on l’imita; et c’est aujourd’hui une mode
presque générale parmi les jeunes élégants. Seulement, comme il est
fâcheux d’être éclipsé par ses imitateurs, M. Lautour s’est vu forcé de
mettre des fleurs de plus en plus éclatantes. Mais à peine avait-il
imaginé un nouveau bouquet, qu’un plagiaire effronté l’obligeait à en
chercher un autre; il affectionnait surtout les _passiflores_.

M. Lautour-Mézeray est généreux de ses fleurs: plus d’une élégante
perdra, à son éloignement de Paris, des parures complètes de camélias
naturels, qui, placés dans les cheveux, sur les épaules et sur la robe,
faisaient un effet ravissant.

Les dames de Bellac sont appelées à hériter.

M. Lautour-Mézeray a fait des prosélytes. Mordu par le démon de
l’horticulture, il a mordu, à son tour: 1º M. _Eugène Sue_, qui a fait
construire une serre dans sa retraite de la rue de la Pépinière, et qui
portait, l’hiver dernier, un camélia par-dessus les deux ou trois croix
qui décorent sa boutonnière; 2º M. _Véry_, un riche Parisien, qui a
dépensé de grosses sommes à Montmorency.

Je suis fâché,--réellement,--habitants de Bellac, de n’avoir pas plus de
mal à vous dire de votre sous-préfet:--cela vous amuserait
davantage;--mais voilà tout ce que j’en sais,--et j’ai la douleur de
dire encore que c’est un homme d’un grand bon sens.

Je ne puis qu’ajouter, pour vous consoler, que la nature lui ayant
refusé le don de l’improvisation, il ne vous ferait pas de longs
discours,--quand même son bon sens ne l’en rendrait pas ennemi;--ce qui
fait que l’heureuse ville de Bellac se trouve seule sous le parapluie,
pendant cette averse de discours, de paroles creuses et harangues
saugrenues qui inondent la France, depuis que nous avons pour maîtres
les avocats et les rhéteurs.

[GU] M. THIERS ET M. BOILAY.--Je sais encore que M. Thiers, qui, avant
et pendant son ministère, avait accaparé presque tous les
journaux,--les perd, en ce moment, peu à peu.--Le désintéressement
n’aime pas attendre;--il vient de subir une défection douloureuse.--M.
_Boilay_, qu’il avait inventé, passe à l’ennemi avec armes et bagages.
M. _Boilay_ était celui de tous les écrivains de la presse qui convenait
le mieux à M. Thiers;--il allait, tous les matins, _causer_ place
Saint-Georges, et, le soir, il sténographiait, de mémoire, la pensée
exacte du maître. M. _Boilay_ a quitté le _Constitutionnel_ pour le
_Messager_, où il reçoit mille francs par mois. On parle d’arrhes, que
les uns portent à vingt mille francs, les autres seulement à dix mille.

M. Thiers était obligé de _faire un mot_ sur cette trahison,--on lui en
prête deux. Quelques personnes prétendent qu’il a répété le mot de
César: «_Tu quoque, Brute!_» C’est un mot dont on a usé et
abusé.--J’aime mieux l’autre.--M. _Boilay_,--dit l’ex-ministre, «a fait
comme font les cuisinières: aussitôt qu’il a su faire la cuisine, il a
changé de maître.»

Je sais encore que S. M. Louis-Philippe continue à faire aux
cultivateurs de Versailles une concurrence ruineuse pour ces derniers.
Dans le volume du mois de mars 1841, j’avais raconté à M. _de
Montalivet_ ce qui se passait. Je lui avais dit les noms des jardiniers
de Sa Majesté qui font ce trafic,--et les noms et les adresses des
fruitiers et des marchands de comestibles auxquels ils vendent (détails
que vous trouverez au susdit volume).

J’ajoutais qu’_Abdalonyme_ avait été jardinier avant d’être roi;--que
_Dioclétien_ le fut après avoir été maître du monde;--mais que je ne
voyais aucun prince qui eût cumulé les deux professions de roi et de
maraîcher et qui les eût exercées simultanément. J’expliquais comment
les jardiniers du roi, auxquels les fruits et les légumes de primeur ne
coûtent rien, les donnent au commerce à un prix bien inférieur à celui
que leur culture coûte aux cultivateurs, et que ceux-ci, par conséquent,
ou ne peuvent plus placer leurs produits, ou sont obligés de les donner
à perte.

Ma dénonciation eut d’abord d’heureux résultats: la vente ostensible des
produits du potager royal cessa tout à coup.

Malheureusement, M. _Cuvillier-Fleury_,--ou M. _Trognon_,--ou M.
_Delatour_,--auront trouvé un exemple pour justifier le commerce qu’on
faisait faire au roi;--et, en effet,--j’ai moi-même découvert que
_Charlemagne_,--dans un de ses _Capitulaires_, ordonne de vendre les
poulets des basses-cours de ses domaines et les légumes de ses jardins.

Et le potager a continué d’envoyer aux Tuileries vingt fois plus de
fruits et de légumes de primeur qu’on ne peut y en consommer;--et les
jardiniers sont fondés à croire que, si on ne fait plus vendre, du moins
on laisse vendre le surplus;--car, de même qu’avant la défense qui a été
faite les jardiniers trouvent chez les fruitiers, crémiers et marchands
de comestibles une grande quantité de fruits et de légumes de primeur
qu’on leur offre à un prix auquel ils ne peuvent, eux, les donner sans
subir une perte énorme,--les marchands ont ordre de dire que tout cela
leur vient de la Belgique; mais les cultivateurs demandent par où cela
leur arrive.--Les diligences de Bruxelles n’ont pu le leur dire.

[GU] Je sais aussi,--Parisiens,--qu’il se fait au milieu de vous une
belle et noble chose sans que vous en sachiez rien.

La Salpétrière est un hospice où on reçoit les vieilles femmes et les
folles.

Il faudrait deux millions aux directeurs pour faire seulement les
améliorations nécessaires.--C’est un établissement grand comme une ville
et qui fait vivre six mille personnes,--et où sont les deux plus grandes
misères de la vie humaine: la vieillesse et la folie.

Ces pauvres créatures,--secourues par une chanté impuissante,--sont mal
vêtues,--mal couchées;--la maison n’est pas assez riche.

Les folles incurables ont depuis peu pour médecin M. _Trélat_:--c’est
un homme doux et persévérant, prenant en pitié ces malheureuses et
cherchant ce qu’il pourrait donner de distractions à leurs
maux,--puisqu’il ne peut les guérir.--Il a imaginé de les faire
chanter;--elles y ont pris goût, et s’en sont bien trouvées; aujourd’hui
elles apprennent à lire.

Cette pensée, conçue par la bonté du médecin, est exécutée par deux
hommes qui accomplissent gratuitement une tâche d’une difficulté qu’on
se représente facilement,--et s’astreignent au spectacle le plus
attristant.

Ces pauvres folles aiment leurs professeurs et leurs leçons;--elles
accourent en classe dès qu’elles les voient entrer;--celles qui n’y sont
pas admises encore--n’ont d’autre ambition que d’y entrer.

Quelques-unes déjà lisent couramment et déchiffrent un peu la musique.

La musique est montrée par le collaborateur de M. Wilhem.

La lecture, par un instituteur, M. Teste,--le frère du ministre.

C’est un homme de soixante ans,--qui gagne sa vie par son travail,--n’a
jamais rien voulu accepter de son frère,--et, n’ayant rien à
donner,--trouve moyen encore d’être généreux en donnant son temps et son
travail.

D’autre part, on les fait travailler à l’aiguille, ainsi que les
aveugles et les sourdes-muettes. L’ouvrage que font ces malheureuses est
fait parfaitement,--plus promptement que par les ouvrières de la ville;
mais _il manque des acheteurs_.

Voilà les annonces que j’aime à faire et que je ferai tant qu’on voudra.

[GU] LA POLICE ET LES COCHERS. La police--continue à justifier les
reproches que je lui ai faits déjà bien des fois.

Elle rend une ordonnance sur un abus--et tout est fait.

Mais--Voltaire l’a dit: «Un abus est toujours le patrimoine d’une partie
de la nation.»

L’abus ne dit rien,--laisse passer l’ordonnance comme une pluie de
printemps,--et reparaît huit jours après;--pour l’ordonnance, il n’en
est plus question.

Il y a six mois environ, on a enjoint à tout coche de place de présenter
à chaque personne qui monterait dans sa voiture une carte contenant le
numéro sous lequel cette voiture est inscrite à la police.

D’abord quelques-uns se soumirent à cette formalité, puis ensuite ils se
contentèrent de laisser dans un coin de leur voiture un paquet de ces
cartes. Maintenant on s’épargne même ce dernier soin. Disons encore à M.
Gabriel Delessert que ses devoirs consistent non-seulement à prendre des
mesures utiles dans l’intérêt des habitants de Paris, mais encore à en
surveiller l’exécution.

[GU] DEUX NOUVEAUX PARTIS. Les nouveaux cigares de Manille de la régie
ne valent pas grand’chose;--ils n’ont d’autre intérêt que les deux
partis qu’ils ont fait naître en France.--Absolument comme à Lilliput
pour les œufs,--il y a les gros boutiens et les petits boutiens.

La régie a fait publier dans les journaux qu’on devait fumer les cigares
de Manille par le gros bout.

Le Français, fier et indépendant, s’est révolté contre cette atteinte à
sa liberté.--Beaucoup s’obstinent, pour vexer le pouvoir, à fumer les
cigares de Manille par le petit bout. Il serait dangereux, dans certains
estaminets, de faire autrement;--on passerait pour un courtisan et pour
un agent de police.

Je connaissais depuis longtemps les cigares de Manille, qui sont
bons,--forts et capiteux.--L. Corbière, mon ami, m’en faisait fumer
depuis bien des années, quand je passais par le Havre.--C’est la régie
qui a raison. On doit les fumer par le gros bout.--Je le dis hautement,
quand je devrais me faire appeler encore _ami du château_.

Mais ceux de la régie ne valent rien;--et, si on me demande: «Êtes-vous
gros boutien ou petit boutien; fumez-vous les cigares de Manille par le
gros bout?»--je suis obligé de répondre, comme à l’égard des autres
partis politiques: «Je ne les fume par aucun bout.»

[GU] SAGACITÉ D’UN CARRÉ DE PAPIER. A propos--d’un article sur la
presse, où je demande qu’on supprime le _timbre_ et le _cautionnement_,
et qu’on laisse tout journal dire,--sans exception,--tout ce qu’il
veut,--sans jamais lui faire un procès sous aucun prétexte,--un journal
de province qui s’appelle le _Patriote de Saône-et-Loire_,--tire la
conséquence que «_je demande la censure_.»

[GU] _Sixième observation._--REPRISE.

    «A ton collet je vois une reprise,
      Et c’est encore un souvenir.»

         M. DE BÉRANGER, _le Vieil habit_.

«Je n’ai pas encore dit une parole devant vous sans être
reprise.»--_Comédie de_ CATHERINE II.

_Septième observation._--SON.

    «Trois fois le hérisson a fait entendre _son_ cri plaintif.»

              SHAKSPEARE, _Macbeth_.

    «Il orna de rayons _sa_ blonde chevelure.»--LE TASSE.

«Quand nous résistons à une passion, c’est plus par _sa_ faiblesse que
par notre force.»--LA ROCHEFOUCAULD.

_Huitième observation._--NIVEAU.

«Oui, Philippe-Égalité, songe bien que, si tu avais l’audace de t’élever
au-dessus du reste des Français, songe que la faux de l’égalité est là
pour rétablir le _niveau_.»--FAYE, _Discours à la Convention_.

Félicitons notre auteur de ne s’être pas servi du mot _niveau_ pour
faire une phrase aussi sauvage que celle de l’orateur de la
Convention:--rien ne l’en empêchait; cela même eût eu une sorte de
succès;--et il ne l’a pas fait,--il a employé le mot _niveau_ dans son
acception la plus innocente.

Vous voyez bien que je sais encore à peu près ce qui se passe,--pour un
homme qui a, ce matin, pêché à la mer des morues et des limandes.

Comme l’autre jour j’allais à Paris,--il me revint à l’esprit tout ce
qui se dit et s’écrit sous prétexte de l’_égalité_, et je me suis mis à
regarder autour de moi pour vérifier certains soupçons sur ce que c’est
que cette égalité et sur le besoin qu’en ont tous les hommes.

Nous étions cinq dans le milieu de la voiture, et je remarquai avec quel
soin et quelle hauteur réclamèrent leurs droits ceux qui, étant venus
les premiers, avaient retenu les quatre coins, et voyageaient ainsi
mieux appuyés et d’une manière moins fatigante; et, entre ces quatre
privilégiés, il y avait cette remarque à faire que les deux qui avaient
les deux premières places ne les auraient pas laissé prendre pour les
deux autres qui étaient traînés en arrière.

Je ne vis là de partisan de l’égalité que moi, qui me trouvais avoir la
plus mauvaise place;--ceux qui allaient en arrière l’auraient de bonne
grâce acceptée aussi, mais avec ceux qui tenaient les deux meilleurs
coins et nullement avec moi;--pour moi, j’aurais volontiers consenti à
avoir une place égale à une des leurs; mais j’aurais refusé une des
places de la rotonde où étaient encaqués huit voyageurs,--qui auraient
bien aimé, sans doute, à être aussi bien placés que moi.

Vers minuit nous descendîmes à _Rouen_,--où on prit un bouillon;--nous
remarquâmes à l’unanimité que les voyageurs du coupé s’étaient mis à
table assez loin de nous avec une sorte de dédain;--nous trouvâmes cet
air parfaitement ridicule,--laissant aux voyageurs de la rotonde le soin
de remarquer que nous avions vis-à-vis d’eux précisément le même air
qu’avaient vis-à-vis de nous les gens du coupé.

On remonta en voiture,--et chacun s’arrangea pour dormir.--Comme nous
arrivions à _Magny_,--le conducteur ouvrit la portière pour introduire
un nouveau compagnon de voyage:--c’était une femme;--alors nous nous
empressâmes d’arracher les foulards dont nous avions couvert nos têtes
pour la nuit,--de passer la main dans nos cheveux,--de resserrer nos
cravates;--en un mot,--chacun de nous sembla ne rien négliger pour
rehausser ses avantages naturels et éclipser ses compagnons aux yeux de
la nouvelle arrivée.

Notre compagne était jolie,--elle aurait pu s’en dispenser; car en
voyage c’est déjà être assez jolie que d’être femme;--elle semblait fort
réservée,--elle répondit poliment à quelques questions permises, mais
assez froidement pour qu’on cessât de lui parler.--Les hommes alors
causèrent entre eux,--non pour causer, mais pour être entendus
d’elle,--chacun s’efforçant d’obliger son interlocuteur à lui servir de
compère,--ou de confident de tragédie classique,--pour faire une plus
éclatante exhibition de lui-même,

L’un tira une fort belle montre d’or.

Un autre dit:

--Je suis arrivé trop tard au bureau,--et je n’ai pu avoir de place de
coupé.

--Monsieur, dit un troisième,--M. ***, député,--me disait
dernièrement...

--Savez-vous,--répliqua le premier,--si _Dumas_ est de retour?--Il doit
être furieux contre moi:--il y a un siècle que je ne suis allé le voir.

--Parlez-moi d’une route comme celle-ci.--L’année dernière je voyageais
_en poste_,--_en Suisse_:--il n’y avait pas moyen de faire plus de deux
lieues à l’heure,--malgré les _pourboires_.

--J’espère trouver _mon cabriolet_ au bureau.--_Mon domestique_ est
prévenu de mon retour.

Etc., etc., etc.

Pour moi, je m’aperçus, en examinant bien, que le silence majestueux
dans lequel je m’enveloppais n’était qu’une autre manière de jouer le
même rôle que mes compagnons,--et que j’espérais tout bas--que la
voyageuse--remarquerait combien de sottises je m’abstenais de dire.

Au relais de Poissy, plusieurs mendiants entourèrent la voiture.

--Mon bon monsieur, disait l’un, je suis estropié d’une main.

--Moi des deux,--disait un autre.

--Et moi,--je suis épileptique, disait un troisième.

--Il n’est pas si épileptique que moi,--reprenait le premier.

La voiture partit au galop, et je me dis: «Ceux-ci ne veulent même pas
de l’égalité d’infirmités.»

Je vous dirai tout à l’heure à quoi je pensai pendant le reste du
voyage.

J’ai eu autrefois un domestique noir,--qui se plaignait sans cesse de ne
pouvoir tout faire à la maison,--petite maison cependant.--Un jour,
impatienté de ses jérémiades,--je crus devoir lui dire avec le ton le
plus épigrammatique:

--Eh bien, prends un domestique.

Deux jours après il me dit:

--Monsieur, j’ai trouvé mon affaire.

--Et quelle affaire?--demandai-je,--car j’avais oublié mon sarcasme.

--Eh! le domestique que monsieur m’a dit de louer.

J’étais pris; je voulus faire les choses de bonne grâce.--D’ailleurs, si
le drôle m’avait joué un tour, je pensais le déconcerter en n’ayant pas
l’air de m’en apercevoir.

Je répondis que c’était bien,--et le jour même le domestique d’_Apollon
Varaï_ entra en fonctions.--Au bout de huit jours nous y étions
parfaitement habitués l’un et l’autre;--et quand je disais: «_Varaï_,
envoie _ton domestique_ porter cette lettre,» ce n’était plus une
plaisanterie ni pour lui, ni pour moi.--Quant à lui, du reste, il avait
le sérieux imperturbable d’un singe, auquel il ressemblait sous beaucoup
de rapports. Une chose m’intéressait singulièrement dans leurs
relations,--c’est la rigueur extrême avec laquelle le noir traitait son
domestique.--J’étais souvent obligé d’intercéder pour le pauvre
blanc,--et _Varaï_ me disait:

--Monsieur, si vous l’écoutez, il ne fera rien, il est très-paresseux.

_Varaï_, cependant, s’était débarrassé sur lui de toutes les corvées.
C’était le blanc qui cirait et mes bottes et celles du noir
quelquefois.--Je disais à Varaï:

--Ton domestique a mal ciré mes bottes.--On a été trop longtemps dehors.

Et Varaï descendait faire un bruit affreux.

Un jour,--je sonnai Varaï,--et je lui dis:

--Donne cette lettre à porter à ton domestique.

--Monsieur,--me répondit Varaï,--je la porterai moi-même.

--Et pourquoi cela? demandai-je.

--Monsieur,--c’est que je l’ai chassé ce matin.

--Ah! diable!--Et en as-tu un autre?

--Non, monsieur, celui-là m’a trop ennuyé; j’aime mieux n’en plus avoir.

[GU] RÉSUMÉ.--On demande l’égalité,--comme on promet aux femmes de se
contenter d’une tendresse platonique.

Si nous voulons arriver sur un échelon où sont ceux avec lesquels nous
réclamons l’égalité, ce n’est pas pour y être à côté d’eux, mais pour
les pousser et pour les rejeter à l’échelon inférieur que nous
occupions.

L’égalité ne peut pas plus exister dans les positions et dans les
fortunes qu’elle n’existe dans les forces du corps et dans les forces de
l’esprit.

J’avertis donc mes contemporains qu’il est parfaitement bête de se faire
tuer pour l’égalité, et parfaitement féroce de tuer les autres sous le
même prétexte,--attendu que l’égalité n’existe pas et ne peut
exister,--et que, si elle existait, vous n’en voudriez à aucun prix.

Je leur dirai encore qu’il est dangereux de donner des noms honnêtes aux
passions honteuses,--ou de les leur laisser donner par des gens qui
comptent les exploiter:--l’avidité et l’envie ne pourraient paraître
sous leur nom véritable;--le nom d’égalité les met parfaitement à
l’aise.

C’est ainsi que ce qu’on appelait autrefois _faire danser l’anse du
panier_--s’appelle aujourd’hui _mettre à la caisse d’épargne_. Le _vol_
se cachait, la _prévoyance_ se montre avec orgueil.

[GU] SUR LES MENDIANTS.--Voici les réflexions qui m’occupèrent de Poissy
à Paris.--Je ne veux pas vous parler des mendiants politiques et
littéraires:--grâce à la lâcheté des hommes en place,--il n’y a plus de
mendiants que sur le patron de celui de _Gil Blas_,--c’est-à-dire
appuyant leur humble requête d’une escopette chargée et amorcée. La
plupart des positions secondaires et beaucoup des autres ont été
accordées à des menaces et à des attaques conditionnelles dans les
journaux.--J’ai eu occasion d’en citer bien des exemples, depuis deux
ans que paraît mon volume mensuel.

Je veux parler des mendiants des rues.

On a défendu la mendicité à Paris.

On a eu raison,--il n’y a que deux sortes de mendiants:

1º Ceux qui ne peuvent pas ou ne peuvent plus travailler, la société
doit y pourvoir:--ce n’est pas seulement une justice, c’est une
économie.--Un vieillard ou un infirme qui vit en communauté coûte
quinze sous par jour;--l’aveugle isolé donne vingt sous par jour à la
femme qui le conduit,--il faut donc que sa journée lui rapporte au moins
quarante sous.--Qui les donne? Vous et moi.

2º Celui qui ne veut pas travailler,--qui existe d’une perpétuelle
souscription nationale,--semblable à celles que l’on fait de temps à
autre pour élever des tombeaux de marbre aux grands hommes,--ou réputés
tels, que l’on a laissés mourir de faim.

Au milieu de cette agitation continuelle, de ce mouvement de
fourmilière, que chacun se donne pour _gagner_ sa vie,--vie de luttes,
d’incertitudes, d’anxiétés.--lui seul ne fait rien,--reste tranquille au
coin de sa borne, au soleil;--tous ces gens qui remuent,--qui se
hâtent,--sont ses esclaves et ses tributaires,--ils travaillent pour lui
et lui payent une dîme.

Ceux-là sont une lèpre,--et la prison où on les contraint au travail est
une léproserie où on met la lèpre sans le lépreux.

Mais.....--diable de mot qui vient presque toujours après
l’éloge,--comme l’insulteur après le triomphe des généraux
romains;--mais,--pourquoi des priviléges,--pourquoi, tandis que la
police correctionnelle envoie tous les jours vingt mendiants pris sur le
fait à la maison de refuge de Saint-Denis,--pourquoi certains mendiants
exploitent-ils seuls,--avec privilége et sans concurrence,--la charité
et le dégoût publics?

Pourquoi un tronc d’homme,--traîné sur une charrette par un
cheval,--jouant de l’orgue et promenant sur la foule de gros yeux
effrontés, se promène-t-il publiquement dans Paris, et mendiant depuis
plus de dix ans? Pourquoi était-il encore, il y a quelques jours, dans
la rue Vivienne?

Pourquoi un petit homme, déguisé en paysan breton, avec un chapeau
semblable à celui des charbonniers et une large ceinture
rouge,--aborde-t-il, depuis quinze ans, les passants dans la rue,--sous
prétexte de leur demander la lecture d’une adresse ou d’un papier,--et
en réalité pour demander l’aumône?

Pourquoi, depuis sept ou huit ans,--une femme, couverte d’un vieux châle
brun, accoste-t-elle les gens le soir, entre onze heures et minuit, sur
le boulevard,--non loin du passage des Variétés,--en disant:

--Monsieur, quelque chose pour mon pauvre petit enfant, auquel je ne
puis plus donner le sein faute de nourriture.

Une première fois,--cette requête me toucha,--je lui donnai quelques
secours.--Trois ans après, me trouvant au même endroit, à la même
heure,--je la rencontrai encore;--elle avait son même châle brun,--et me
dit:

--Monsieur, quelque chose pour mon pauvre petit enfant, auquel je ne
puis plus donner le sein faute de nourriture.

--Comment! dis-je dans un accès de naïf étonnement,--il tette encore?

Elle me quitta en murmurant.

A propos de pauvres plus intéressants,

A propos des ouvriers et de leur misère, le _Journal des Débats_ a
trouvé un remède:--c’est qu’ils mettent à la caisse d’épargne.

Cet aperçu rappelle le mot vrai ou faux qu’on rapporte de
Marie-Antoinette: «S’il n’y a pas de pain, on mangera de la brioche.»

L’autorité a du reste fréquemment des aperçus aussi heureux.

A l’époque du choléra,--le préfet de police fit afficher UN AVIS _au
peuple_; dans cet avis il _conseillait_ au peuple--d’éviter la mauvaise
nourriture et de boire du vin de Bordeaux.

Les journaux populaires et amis du peuple ne sont pas plus heureux:--ils
ne trouvent de remède à la faim que dans la réforme électorale, et un
peu aussi dans l’émeute.--Ce dernier procédé est encore le plus
puissant:--les pauvres diables qui s’y font tuer n’ont plus besoin de
rien,--et ceux qu’on met en prison sont nourris aux frais de l’État.

On s’étonne souvent de voir les gens qui exploitent le peuple--le
prendre juste aux mêmes appeaux par lesquels ses pères ont été
attrapés:--c’est que l’expérience d’autrui ne sert pas du tout, et que
l’expérience personnelle ne sert guère:--un aveugle qui a perdu son
bâton fait une chute,--cela ne l’empêche pas d’en faire une seconde au
premier trou qu’il rencontre.

D’ailleurs, qu’est-ce que l’expérience?

Le vieillard n’a pas plus d’expérience pour la vieillesse que n’en a
pour la jeunesse l’homme qui entre dans la vie;--le vieillard n’a
d’expérience que celle qui ne peut plus lui servir;--la plus grande
sagesse à laquelle l’homme puisse arriver ne peut s’appliquer qu’à un
temps qui ne lui appartient plus.

On s’occupe, du reste, d’une réorganisation des ouvriers par
l’institution de prud’hommes.--C’est une mesure qu’il faut louer.

[GU] ARBOR SANCTA.--Comme le mois dernier--je vous parlais--de vos
_croyances_--à cette époque d’_incrédulité_,--je vous rappelais le _chou
colossal_.--Savez-vous ce qu’a produit ce souvenir?--une grande défiance
des annonces des journaux? Nullement: l’idée à un monsieur de renouveler
la plaisanterie.

Il y a deux ou trois ans,--on vit, à la quatrième page de tous les
journaux de toutes les couleurs, un éloge pompeux d’un nouveau
_chou_.--Je vous ai souvent fait remarquer la touchante unanimité des
organes de l’opinion publique quand il s’agit de choses se payant _un
franc_ la ligne.

Ce chou était le vrai chou:--les choux qu’on avait vus jusque-là
n’étaient que des ébauches, des embryons de choux,--_le chou colossale
de la Nouvelle-Zélande_--servait à la fois à la nourriture des hommes et
des bestiaux, et donnait un ombrage agréable pendant l’été;--c’était un
peu moins grand qu’un chêne,--mais un peu plus grand qu’un prunier.--On
vendait chaque graine un franc.

On en achetait de tous les coins de la France.--Je me permis quelques
plaisanteries à ce sujet.--«Ah! le voilà encore,--dit-on,--il ne veut
croire à rien.»

Je croyais, au contraire, beaucoup à la crédulité d’une partie de mes
contemporains, et à l’effronterie de l’autre partie.

Au bout de quelques mois,--les graines du chou colossal de la
Nouvelle-Zélande avaient produit deux ou trois variétés de choux connues
et dédaignées depuis longtemps;--la justice s’en mêla,--je ne sais trop
pourquoi,--car c’est ainsi à peu près que _travaille_ le commerce.--Le
vendeur voulut soutenir que ses graines étaient réellement les graines
du _chou colossal de la Nouvelle-Zélande_,--mais que le terrain de ce
pays ne leur convenait pas,--ou qu’on les avait changées en nourrice.

Toujours est-il qu’à peine avais-je rappelé cette mystification,--on vit
paraître dans les journaux,--quatrième page,--une gravure représentant
un chêne--et une note ainsi conçue:

«Les pépiniéristes,--les horticulteurs et tous les amateurs des
jardins--trouveront à Paris, rue Laffitte, 40,--une _collection_ de
graines de l’ORGUEIL DE LA CHINE, arbre importé par un planteur de la
Louisiane en France, où il va devenir avant peu l’ornement de tous les
jardins.

«Cet arbre se _reproduit de graines_,--et on le sème d’octobre à
novembre.»

C’était moins bien fait que le chou colossal:--on n’aime pas semer des
arbres qui ont besoin d’une dizaine d’années pour croître;--une seule
chose me parut intelligente,--c’est le soin d’annoncer que _ce chou_ se
semait d’octobre à novembre,--pour brusquer le débit.

Je ne sais si on a acheté beaucoup de ses graines,--mais il paraît qu’il
en reste encore,--car voici le mois d’octobre fini,--et conséquemment
l’époque des semis passée,--selon la note,--et je vois encore l’annonce
à la quatrième page des journaux; seulement on supprime cette
particularité que l’arbre se sème d’octobre à novembre,--et on donne
deux noms à l’arbre: _Orgueil de la Chine_,--_Arbor sancta_.

On ne sait pas encore ce qui lèvera de cette graine,--peut-être des
choux;--toujours est-il que j’estime que, comme l’autre, c’est encore de
la graine de niais,--ce qui n’a peut-être pas empêché d’en acheter
beaucoup.

Pendant que je suis sur l’horticulture--remarquons cette note dans
plusieurs journaux à propos de l’exposition de l’orangerie du Louvre:

«Nous avons remarqué de _jolies_ plantes, telles que le _strelitzia
reginæ_,--le _tillandria pyramidalis_,--le _bursaria spinosa_, qui
_répand une odeur fétide_.

[GU] LE JURY.--Il est arrivé du jury précisément ce que je vous avais
annoncé:--le _National_ avait trois procès.

Pour le premier, il a été acquitté:--le jury s’appelait _juges
citoyens_, _justice du pays_,--et _il donnait une leçon au pouvoir_.

Deuxième procès.--Huit jours après, le _National_ est condamné:--le
jugement s’appelle _une méprise_ et _une de ces erreurs funestes qui
n’accusent rien, si ce n’est l’insuffisance et la faiblesse de la raison
humaine_.

Troisième procès.--Huit jours après, le _National_ est acquitté:--le
jury redevient _juges citoyens_ et _justice du pays_.--Le jugement est
de nouveau _une leçon donnée au pouvoir_.

[GU] LA TOUSSAINT.--A propos du prétexte que donnait la Toussaint
d’économiser un numéro sur les abonnés,--les journaux, même les plus
irréligieux, n’ont pas paru--par scrupule;--ils ont continué, comme de
coutume, à user de l’hypocrite formule que j’ai déjà fait remarquer:

«Demain, jour de la Toussaint, les ateliers étant fermés, le journal ne
paraîtra pas.»

En vain je leur ai dit que c’est un gros mensonge et qu’il serait plus
juste de dire:--Demain, le journal ne paraissant pas, les ateliers
seront fermés.»--Il n’y a que la _Quotidienne_ qui ait adopté une
formule franche: «Les bureaux de la _Quotidienne_ étant fermés, le
journal ne paraîtra pas.»

_Neuvième observation._--IL.

Notre auteur ne s’est pas servi du mot _il_ à la légère; il savait le
parti qu’en avaient tiré nos meilleurs écrivains, qui s’en sont tous
servis;--son _il_ vaut n’importe quel _il_, quel qu’en soit
l’auteur;--je le préfère même à un _il_ de Voltaire qui se trouve
enclavé dans une phrase peu euphonique.

    «Non, _il_ n’est rien que _Nanine_ n’honore.»

«_Il_ ne faut pas être timide, de peur de commettre des
fautes.»--VAUVENARGUES.

«Le premier venu peut représenter une muraille: _il_ n’a qu’à se couvrir
d’un enduit de plâtre.»--SHAKSPEARE.

«Pour l’amour, _il_ divise les femmes en deux classes: les belles et les
laides.»--Madame DUBARRY.

Il y a dans des femmes qui ne sont ni si belles ni si agréables que
d’autres un charme invincible qui captive les hommes et étonne et
indigne les autres femmes, qui ne peuvent s’en rendre compte, parce que
ce charme ne s’exerce que sur les hommes. C’est que telle femme est bien
plus femme que telle autre. De même qu’entre deux bouteilles de vin du
même volume il y en a une qui contient bien plus d’arôme et d’essence de
vin que l’autre, de même il y a dans telle femme bien plus de femme que
dans une autre.

Janin a fait sur madame Sand un vers latin:

     «Fœmina fronte patet, vir pectore, carmine musa.»

«Femme par la beauté, homme par le cœur, muse par le talent.»

Je dis homme par le cœur, contrairement au sentiment de ***, qui
prétend que _vir pectore_ veut dire qu’elle n’a pas de gorge.

«_Il_ n’en est pas moins vrai que je vous donne un démenti.»--M. COUSIN
à M. Molé en pleine Chambre des pairs.

_Non ponebat enim nummos ante salutem._--«Il ne mettait pas l’argent
au-dessus de la vie.»

En général, on aime trop l’argent et on en dit trop de mal.--Les hommes
en médisent comme d’une maîtresse avec laquelle on est brouillé.

L’argent a son mérite, je ne trouve d’ennuyeux que les moyens de
l’avoir.

Nous ne pouvons nous souvenir sans tressaillement de la première fois
qu’on ouvrit devant nous une _caisse_, une vraie _caisse_ en fer, avec
de gros clous et une serrure à secret; une de ces caisses qui coûtent si
cher, qu’une fois que nous l’aurions payée, nous n’aurions plus rien à
mettre dedans. Il y avait dans cette caisse des billets de banque, de
l’or et de l’argent de toutes sortes. Nous nous rappelons encore
parfaitement les paroles qui retentirent à nos oreilles pendant que le
caissier y fourrait la main et agitait l’or et les billets de banque.
Par moments, c’était un bruit confus de voix claires et aiguës ou
fêlées, et un frottement de papiers; d’autres fois, une seule voix
prenait la parole, puis toutes reprenaient ensemble; et, quand la caisse
fut fermée, nous entendions encore un sourd murmure. Mais voici ce que
nous nous rappelons:

UNE PIÈCE DE DIX SOUS, _d’une petite voix flûtée_. Un bon petit livre
relié en parchemin,--un Horace chez les bouquinistes,--une contre-marque
au théâtre de la Gaîté.

PLUSIEURS PIÈCES DE DEUX SOUS, _d’une voix de cuivre_. Des aumônes aux
pauvres aveugles, des petits cierges à faire brûler devant la chapelle
de la Vierge à l’église.

UNE PIÈCE DE CINQ FRANCS. Une bouteille de vin d’Aï, une bouteille
d’esprit et de gaieté, une bouteille d’insouciance, une bouteille
d’illusions.

TROIS PIÈCES DE CINQ FRANCS, _à l’unisson_. Un beau bouquet pour la
femme que l’on aime, des camélias rouges comme ses lèvres;--le bouquet,
entre tous ceux qu’on lui a envoyés le matin, sera préféré, soigné,
conservé, et le soir, au bal, on le tiendra à la main: les rivaux seront
furieux. Et, en sortant, au moment où on cachera de belles épaules sous
un manteau de moire grise, on rendra à l’heureux son bouquet, sur lequel
il aura vu, pendant le bal, appuyer une bouche charmante; et le baiser,
il va le chercher toute la nuit sur les pétales de rubis des camélias.

UN LOUIS D’OR. La discrétion de la femme de chambre de celle que tu
aimes, la femme de chambre elle-même, si tu veux, et si elle est
jolie;--un dîner avec un camarade que l’on n’a pas vu depuis longtemps,
et que l’on rencontre sur le boulevard, marchant dans l’ombre pour que
le soleil ne trahisse pas les coutures blanchies d’un habit trop
vieux;--les souvenirs de l’enfance au dessert, la jeunesse, les
illusions, la gaieté, le souvenir des premières amours.

UN BILLET DE CINQ CENTS FRANCS. Veux-tu ce beau bahut gothique, à
figures de bois richement sculptées?

TROIS BILLETS DE MILLE FRANCS, _d’une petite voix grêle et chiffonnée_.
Veux-tu, dis-moi, ce beau cheval aux jarrets d’acier, que tu admirais
l’autre jour, et qui donnait tant de noblesse au cavalier qui le
montait, sous les fenêtres de la femme que tu aimes?

Veux-tu ce châle de cachemire vert, qu’un autre va donner demain, et qui
sera le prix de bien douces faveurs?

BILLETS DE MILLE FRANCS, _dont nous ne dirons pas le nombre, attendu que
les uns trouveraient que nous n’en mettons pas assez,--les autres que
nous en mettons trop_. Veux-tu une femme vertueuse, veux-tu des vierges
au boisseau, veux-tu des myriades d’épouses invincibles? Ne souris pas
avec cet air d’incrédulité: celles qui refuseraient de l’argent
accepteront des fleurs, des plaisirs, des sérénades, des fêtes; elles
accepteront l’admiration de ton luxe et la beauté qu’il te donnera.

Veux-tu des princesses?

Veux-tu des reines?

Veux-tu des impératrices?

UNE CENTAINE DE BILLETS DE MILLE FRANCS, _mis en paquet_. Veux-tu des
prairies à toi, des arbres à toi, de l’ombre à toi; des oiseaux, de
l’air, des étoiles à toi; veux-tu la terre, veux-tu le ciel?

BEAUCOUP MOINS DE BILLETS. Veux-tu des consciences d’hommes
incorruptibles; veux-tu, veux-tu de la gloire, des honneurs, des croix;
veux-tu être grand homme, veux-tu être homme incorruptible; veux-tu être
demi-dieu, dieu, dieu et demi?

_Suite de la neuvième observation._--«_Il_ a l’oreille rouge et le teint
fleuri.»--MOLIÈRE.

«_Il_ ne mérite aucune indulgence.»--M. DESMORTIERS, procureur du roi.
(Note mise de sa main au bas d’une condamnation à la prison de la garde
nationale contre votre serviteur.)

     «Jean s’en alla comme _il_ était venu.»--LA FONTAINE.

Les enfants prononcent I.

Disons à ce propos que voici en quoi consiste la première éducation des
enfants.

1º--On lui apprend une langue entière qu’il oublie à six ans pour en
apprendre une autre.--Avec le même soin et le même temps on aurait pu
lui en apprendre deux dont il pourrait se souvenir.--Cette première
langue, cette langue provisoire, nous l’avons tous parlée.

_Nanan_,--_tonton_,--_dada_,--_toutou_,--_tété_,--_tuture_,--_memère_,
--_sesœur_,--_dodo_,--_faire dodo_,--_coco_,--_tata_.

Qu’il faut remplacer par
_viande_,--_oncle_,--_cheval_,--_chien_,--_sein_,--_confiture_,--_mère_,
--_sœur_,--_lit_,--_dormir_,--_soulier_,--_tante_.

2º--Quand l’enfant, qui a deux mains, veut se servir de la main gauche,
on le gronde et on le bat s’il se défend contre l’infirmité qu’on veut
lui infliger; cette sottise énorme équivaut à l’amputation d’un membre.

A force de ne se servir que de la main droite, on a arrangé tous les
exercices et fabriqué tous les instruments pour cette main: de sorte que
la main gauche, dont on ne se sert pas, finit par être réellement plus
faible et plus maladroite que l’autre.

Et on rit beaucoup des sauvages qui se mettent des anneaux au nez!

_Dixième observation._--FAUT.

L’auteur aurait pu, comme bien d’autres, remplacer _il faut_ par _il est
nécessaire_;--mais on a déjà pu apprécier son énergique concision:--il a
craint de mériter le reproche que _Brutus_ faisait à _Cicéron_, dont il
appelait l’éloquence--_fractam et elumbem_,--_cassée et éreintée_. Il a
pensé à _Montaigne_, qui dit, en parlant des longues phrases de certains
orateurs ou écrivains: «Ce qu’il y a de vie et de moelle est estouffé
par ces longueries.»

Et il a mis _il faut_--qui est, de toutes les façons que possède la
langue française, le tour le plus vif et le plus concis pour exprimer
son idée.

Cherchons quelques exemples d’un choix d’expression aussi heureux.

«_Il faut_ qu’un seul commande.»--HOMÈRE.

«Aux écus et aux armoiries des gentilshommes, il ne serait pas
convenable de voir une poule, une oie, un canard, un veau, une
brebis,--ou autre animal bénin et utile à la vie: _il faut_ que les
marques et enseignes de la noblesse tiennent de quelque bête féroce et
carnassière.»

                 UN ANCIEN--_de Vanitate scientiarum_.

          Δεἱ πινειν μετριως, «_il faut_ boire avec mesure.»--ANACRÉON.

Parbleu! je profiterai de la circonstance--pour parler un peu
d’Anacréon. Beaucoup trop de gens ont été trouvés la nuit au coin des
bornes, qui s’en consolaient et n’en avaient nulle honte,--prétendant
leur cas un simple ébat _anacréontique_.

Or, les trois mots que je viens de vous citer sont le titre d’une petite
pièce d’Anacréon:--ces trois mots sont déjà assez
significatifs;--voyons, cependant, de quelle mesure entendait parler
_Anacréon_.

«Esclave, dit-il, mets dans ma coupe cinq mesures de vin et dix mesures
d’eau.»

              Δἑχ ἑγχεἁς
    ὑδατος, τἁ πἑντε δ’οἱνου

boisson qui me paraît être assez voisine de l’eau rougie.

J’aimais encore mieux, à vous dire franchement mon avis, les soupers où
on se grisait et où on chantait--que les banquets politiques où on ne se
grise pas moins et où on traite des intérêts sérieux, où l’on improvise
des constitutions et des grands hommes; j’aimais mieux de bonnes grosses
figures rouges, réjouies, débraillées, que des figures grimaçant la
dignité et faisant de longs discours ennuyeux, empruntés à un journal,
qui les reproduira le lendemain.

Hélas!--la pauvre chanson,--cette création des Français,--elle est
devenue une _ode_, et elle en est morte;--toutes ces sociétés
chantantes--_des enfants du délire, des fils anacréontiques d’Apollon_,
qui n’étaient que ridicules, qui s’amusaient et qui n’ennuyaient
personne, ont été remplacées par les gueuletons, où on parle, où on ne
s’amuse pas, où on ennuie les autres, et d’où il sort des phrases
boursouflées pour lesquelles nous sommes depuis onze ans en pleine
guerre civile.

Le hasard m’a fait apprendre où en est réduit le _Caveau_, cette espèce
d’académie plus buvante et chantante et souvent plus spirituelle que
l’autre.

_Le Français né malin a créé_ l’un après l’autre le _vaudeville_ et la
guillotine--et _les cultive_ simultanément, pour me servir de
l’expression d’un avocat cité par les _Guêpes_: «C’est en Italie qu’on
_cultive_ le poignard, mais en France jamais.»

Observation pleine de justesse.--Rappelez les grands crimes:--vous y
verrez employer--le marteau,--le compas,--le couteau,--l’alène;--mais
jamais le poignard.

C’est un bienfait que nous devons à la police, qui défend de tuer......
avec un poignard,--sous peine de quinze francs d’amende en sus de la
mort.

Pour en revenir à la guillotine, les partisans de la gaieté
française--prétendent que le Français l’a inventée, il est vrai, mais
pour faire des chansons sur ce sujet nouveau,--le _vin_, les _belles_,
l’_amour_, commençant à s’user; ainsi qu’en peuvent faire foi un grand
nombre de couplets badins de ce temps-là,--et que ce n’est que par cas
fortuit que l’invention a été un peu détournée de son but primitif.

Quoi qu’il en soit,--il y a eu des phrases où la gaieté française a paru
éprouver du malaise et a subi des interruptions qui ont fait craindre à
quelques _joyeux drilles_ qu’elle ne disparût tout à fait.--Ils ont
pensé qu’il convenait de lui créer un temple et un asile où elle pût se
retirer dans les moments difficiles.--Ils se sont nommés _vestales_ de
ce feu sacré,--et, sous le titre bien connu de _membres du Caveau_, ils
se sont réunis à jour fixe pour l’empêcher de s’éteindre et faire des
libations.

Il n’y a pas bien longtemps, j’entrais pour dîner dans un cabaret;--je
ne tardai pas à m’impatienter de la lenteur qu’on mettait à me servir.
Je m’en plaignis au garçon.

--Voilà dix fois que je vous appelle,--vous avez l’air tout
effaré,--vous allez, vous venez.--Que se passe-t-il donc dans cette
maison?

--Monsieur, c’est que c’est le dîner du Caveau.

--Comment! le Caveau existe encore?

--Oui, monsieur, et il dîne;--vous ne tarderez pas à entendre ces
messieurs.

--Entendre? est-ce que réellement ils chantent?

--Certainement.

--Peut-on voir la salle?

--Oui,--il n’y aura personne avant un quart d’heure.

Je suis le garçon et j’entre dans la salle du banquet.

Il y avait une vingtaine de couverts. Sur la table, en forme de surtout,
étaient les vases de porcelaine avec des pyramides de fruits
magnifiques,--des temples de carton doré portant des pastilles, etc.,
etc.--Je me récriai sur la beauté des fruits:--il y avait des oranges
monstrueuses, des grenades,--des ananas.

--Je le crois bien, monsieur, que vous les admirez, me dit le garçon;
c’est qu’ils sont beaux aussi,--et chacune de ces corbeilles sera
comptée soixante-dix francs sur la carte _de demain_.

--Comment! demain?--Vous me disiez que le banquet était pour
aujourd’hui.

--Oui, le banquet du Caveau;--mais il y a une noce demain:--les convives
d’aujourd’hui n’y toucheront pas,--c’est seulement pour le coup
d’œil;--ces fruits ont été achetés pour la noce de
demain,--aujourd’hui c’est un décor.

Je détournai les yeux de ces fruits: semblables aux fruits de carton des
dîners de théâtre,--ou plutôt semblables aux fruits de Gomorrhe, qui
remplissaient la bouche de cendre,--ceux-ci eussent vidé la poche de
trop d’écus et trop _enflé_ la carte.

--Au moins, dis-je,--je vois que ces messieurs ne négligent pas le vin.

--C’est à la forme des bouteilles que monsieur voit cela?

--Oui, certes.

--Ce sont bien des bouteilles à vin de Bordeaux, monsieur a
raison,--mais on a mis dedans du piqueton à quinze sous.

--Comment! brigand...

--Il n’y a pas de brigand,--c’est convenu avec eux,--ce sont eux qui le
veulent. Ils ne donnent que cent sous par tête, _vin compris_;--et ils
sont contents, pourvu que le festin _ait l’air_ somptueux: aussi voyez
ce poisson.

--Il est magnifique.

--On l’a servi hier à une _société_,--la _société_ en a mangé la
moitié:--aujourd’hui on l’a retourné, et on le sert à ces messieurs du
Caveau.

--C’est un profil de poisson.

--Comme vous dites.--Mais, j’entends du monde.

[GU] Sous la Restauration, les gens qui, aujourd’hui au pouvoir, jouent
le rôle que jouait la Restauration,--jouaient alors précisément le rôle
que joue aujourd’hui l’opposition.

Aux époques d’élections,--on envoyait des commis voyageurs politiques
courir les campagnes--et endoctriner les fermiers.--Trois jeunes gens,
entre lesquels était D***, fondateur de la _Gazette des Tribunaux_,
aujourd’hui mort,--allaient en Normandie appuyer l’élection de je ne
sais qui;--on les reçut à ravir chez un gros fermier; on les fit chasser
le matin;--ces messieurs n’y étaient pas habitués, ils rentrèrent à deux
heures pour le dîner, complétement harassés.--On commença alors un de
ces dîners normands, qui laissent loin derrière eux les festins décrits
par Homère.--Celui-ci dura six heures,--c’est un repas moyen; j’en ai
fait de huit heures.--On but, Dieu sait combien: nos trois amis étaient
morts de fatigue et d’eau-de-vie.--D***, qui était chargé de porter
la parole, avait prononcé un discours suffisamment subversif, et s’était
endormi.

Le second, qui devait chanter une chanson patriotique, s’était assoupi
pendant le discours de son collègue;--D*** seul veillait, mais il se
sentait la tête lourde et du sable dans les yeux. Cependant il s’aperçut
que les Normands avaient gardé toutes leurs forces,--et n’étaient gris
qu’au point bien juste où on traite, dans les banquets, les affaires de
l’État.--Il poussa du coude le chanteur,--mais l’autre ne dormit que de
plus belle.--D*** ne savait pas une seule chanson du genre
exigé;--cependant, quand vint son tour,--il vit qu’il fallait
s’exécuter, et, après s’être recueilli, il chanta:

    Le général Kléber,
    A la porte d’Enfer,
    Aperçut un Prussien
    Qui passait son chemin.

Ceci, messieurs, est une allusion à l’invasion et au gouvernement qui
nous a été imposé par les baïonnettes étrangères.

          REFAIN.

    Larifla, flafla, larifla.

        DEUXIÈME COUPLET.

    Le général Marceau,
    Qui n’était pas manchot,
    Dit: «C’est pas étonnant,
    J’en ferais bien autant.»

Oui, messieurs, s’écria D***, Marceau ne disait pas assez:--la France
est la première des nations, elle doit avoir le sceptre du monde.

        REFRAIN.

    Larifla, flafla, larifla.

Il y a une vingtaine de couplets.--A chaque couplet, le refrain se
répétait en chœur, et on buvait un verre d’eau-de-vie de
cidre;--l’enthousiasme allait croissant, comme vous pouvez le supposer.
On arrive au dernier.

    Le général Vendamme...

D*** s’arrêta et dit au maître de la maison: «Faites retirer les
domestiques.»

Sur un signe du fermier, les domestiques sortirent;--D*** se leva et
regarda derrière les portes s’il n’en était pas resté quelqu’un; assuré
sur ce point, il revient à sa place et dit son couplet en baissant la
voix:

    Le général Vendamme,
    Ayant perdu sa femme,
    Dit: C’est bien malheureux
    De les pleurer tous deux.

Ceci, messieurs, est un regret de la mort de l’empereur,--oui,
messieurs, la gloire de l’Empire n’est pas encore éteinte, elle n’est
qu’éclipsée par une dynastie qui pèse sur le pays.

--L’empereur n’est pas mort,--dit un des fermiers.

--Vive l’empereur!--crièrent les autres.

        REFRAIN.

    Larifla, flafla, larifla.

_Onzième observation_.--QUE.

Ceci est le second QUE _que_ nous avons déjà reproché à notre
auteur;--il est souvent bien difficile d’éviter le _que_,--nous venons
nous-mêmes d’en placer un immédiatement après un autre (QUE _que_), que
l’oreille ne peut... bien! en voici un troisième à présent.

_Douzième observation._--LES. (_Au numéro prochain._)

[GU] POST-SCRIPTUM.--En général, on gourmande beaucoup un auteur qui
parle de lui-même;--il semble, au premier abord, difficile d’accorder ce
blâme avec la curiosité qu’ont les gens de savoir les plus petits et les
plus intimes détails de la vie et les habitudes des hommes qui
s’élèvent... tant soit peu au-dessus de la foule par le hasard ou par le
talent. Ces deux choses cependant proviennent de la même cause. On aime
à trouver dans les hommes auxquels survient la célébrité des coins par
lesquels ils rentrent dans les proportions communes,--des côtés par
lesquels on reprend sur eux l’avantage qu’ils ont pris d’autres côtés.
La curiosité qu’on a pour eux n’est donc nullement bienveillante,--et
elle ne peut être satisfaite par les indications qu’ils donneraient
eux-mêmes;--il vaut mieux que les renseignements soient moins certains,
pourvu qu’ils soient plus fâcheux. Il n’est fable si grotesque sur un
homme en vue qui ne soit accueillie par le public, et avec une confiance
sans bornes.

Aussi, dans mes premières observations sur l’œuvre du _Courrier
Français_, ai-je un regret très-vif de ne pouvoir parler que de
l’ouvrage, faute de connaître l’auteur: il vous eût été agréable de
savoir, par exemple, s’il a le nez trop long ou trop court, s’il a une
épaule un peu haute, ou une jambe un peu courte; vous aimeriez que son
père fût portier et qu’il eût des dettes.

Je sais bien que, si je vous le disais, vous le croiriez sans scrupule
et que vous n’admettriez aucune preuve du contraire, quelque
convaincante qu’elle pût paraître; ces renseignements qui ravalent les
gens sont suffisamment prouvés par le désir qu’ont ceux à qui on les
donne qu’ils soient véritables.

J’aurais voulu, au moins, vous dire quel tic l’auteur a eu en écrivant;
car les uns tambourinent sur la table, les autres roulent du tabac dans
leurs doigts;--celui-ci siffle entre ses dents;--celui-là se gratte le
front. M. Victor Hugo marche en faisant ses vers;--M. A. de Musset
fume;--M. Antony Deschamps s’enfonce les poings dans les yeux;--M. Janin
parle d’autre chose avec les gens qui sont autour de lui;--M. de Balzac
boit des soupières de café;--M. Gautier joue avec ses chats;--M. de
Vigny passe ses doigts dans ses cheveux;--M. Paul de Kock renifle du
tabac;--pour votre serviteur, il tourmente ses moustaches et les tire
jusqu’à se faire mal.

Malheureusement,--je n’ai aucun moyen de vous donner des renseignements
de ce genre sur notre auteur,--et je comprends tout ce que mon travail à
d’incomplet.--En effet, comme je vous le disais tout à l’heure, on aime
à tempérer l’admiration qu’on croit ne pouvoir refuser à un homme par
quelque chose d’horrible ou de ridicule qu’on sait de lui, ce qui
rétablit l’équilibre; et, tout en nous le montrant supérieur par un
côté, nous rend cette supériorité d’un autre côté. Il n’est pas un seul
homme, si élevé qu’il soit au-dessus des autres, que nous ne nous
croyions supérieur à lui en quelque point.

N’ai-je pas moi-même, tout à l’heure, dans ma première observation sur
le fragment que je commente, abusé de mes habitudes sur les côtes de
Normandie pour chicaner mon auteur sur une petite erreur au sujet des
causes qui agitent ou qui calment la mer, et n’avais-je pas, il faut
l’avouer, pour but, beaucoup moins de vous éclairer que de prendre
moi-même un avantage sur cet écrivain, et de me venger des éloges que je
suis forcé de lui donner, en le rabaissant sur un point où j’ai une
supériorité du moins apparente?



Décembre 1841.

     Les tombeaux de l’empereur.--M. Marochetti.--M. Visconti.--M.
     Duret.--M. Lemaire.--M. Pradier.--Un nouveau métier.--L’arbre de la
     rue Laffitte.--Les annonces.--Les réclames.--Un rhume de
     cerveau.--Un menu du _Constitutionnel_.--D’un acte de bienfaisance
     qui aurait pu être fait.--Les départements vertueux et les
     départements corrompus.--M. Ledru-Rollin.--Un nouveau noble.--M.
     Ingres et M. le duc d’Orléans.--Les prévenus.--L’opinion
     publique.--Suite des commentaires sur l’œuvre du _Courrier
     français_.--M. Esquiros.--Le secret de la paresse.


[GU] Quand un journaliste parle de la _presse_ en général,--c’est tout
ce qu’il y a de vertueux, d’honnête, de désintéressé, de respectable.

C’est la seule majesté qu’il soit possible de reconnaître.--Les lois
doivent plier devant elle;--c’est un crime de se défendre contre ses
attaques;--elle a raison sur tout et contre tout.--La presse est
infaillible.

Nous pourrions un peu démêler ce faisceau serré et en examiner chaque
brin et chaque fascine l’un après l’autre,--mais laissons ce soin à la
presse elle-même.

La presse se divise en deux grands partis: 1º ceux qui sont pour le
gouvernement, c’est-à-dire qui veulent obtenir d’_amitié_ les places et
l’argent;

2º Ceux qui sont contre le gouvernement, c’est-à-dire qui veulent
prendre de force l’argent et les places. Chacun de ces deux partis
traite l’autre fort mal.

Prenons un journal ministériel: Les journaux de l’opposition sont des
anarchistes,--des révolutionnaires,--des fauteurs de troubles et de
désordres.

Un journal de l’opposition, parlant des journaux ministériels,--les
appelle des journaux corrompus et vendus au pouvoir,--des oppresseurs du
peuple;--puis, si d’autre part vous recueillez les jugements portés sur
les hommes parvenus de la presse par ceux qui ne sont pas parvenus, si
nous admettons en principe que la presse est infaillible, nous sommes
fort embarrassés quand elle se trouve ainsi divisée. Chacun des deux
partis est de la presse qui est infaillible, il faudrait donc croire et
admettre ce qu’ils disent tous les deux l’un de l’autre.

[GU] Je ne compte pas vous entretenir du tombeau de
Napoléon;--quatre-vingt-trois projets de tombeau! Il n’y avait, selon
moi, qu’un tombeau,--pour l’empereur,--celui que la destinée lui avait
donné dans une île presque déserte, sous un arbre.

Puis ensuite,--comme la pensée semble comme les vents avoir plusieurs
couches à diverses hauteurs; au point de vue de la gloire humaine, de
l’orgueil national,--c’est-à-dire au-dessous du point de vue
poétique,--il fallait l’enterrer à Saint-Denis, là où il avait fait
faire deux portes en bronze pour son tombeau; et enfin, au point de vue
de l’admiration contemporaine de ses soldats, il fallait le mettre sous
la colonne de la place Vendôme.

Je ne parlerai donc pas des quatre-vingt-trois projets qui tous ont la
prétention d’être exécutés aux Invalides; d’ailleurs, qu’est-ce que ces
concours où la plupart des artistes les plus distingués d’un pays ne se
mêlent pas?--Lemaire est à Pétersbourg.--Pradier en Italie.--Duret bien
plus loin, car il est au fond de son atelier, où il boude.--M. Visconti
a conçu un projet qui ne manque pas de grandeur.

M. Marochetti en a présenté un qui paraît réunir plusieurs
suffrages,--mais qui présente en même temps une petite difficulté qui
pourrait bien faire reculer le jury d’examen:--il faudrait commencer par
enlever la voûte et le dôme des Invalides.

[GU] Au commencement de la saison, on a eu à enregistrer cinq ou six
morts funestes de savants,--d’artistes, etc.,--sans compter les
propriétaires et les pauvres diables, victimes de leur propre maladresse
à la chasse, ou de celles de leurs compagnons;--ceci coïncidant avec la
diminution progressive du gibier,--donne pour résultat qu’il se tue
beaucoup moins de perdreaux que de chasseurs.

On lit ceci dans un journal--(_N. B._ C’est un sarcasme):

«Nos escadres de la Méditerranée, qui _offusquaient l’Angleterre_, ont
été dispersées et désunies. Mais le _Moniteur_ s’empressait hier de nous
offrir une _glorieuse compensation_ à cette humiliation maritime: il
résulte d’un rapport du prince de Joinville, daté de Terre-Neuve, que
nous n’avons pas cessé _d’occuper un rang des plus brillants_ sous le
rapport de la pêche de la morue et des harengs.»

De même qu’en fait de modes d’habits on voit succéder les gilets trop
longs aux gilets trop courts;--de même, en fait de mode de langage, au
chauvinisme qui, sous la Restauration, montrait toujours un soldat
français triomphant des armées coalisées de l’Europe,--a succédé,
aujourd’hui, un autre ridicule qui consiste, de la part des journaux, à
montrer toujours la France humiliée et foulée aux pieds. Un journal un
peu répandu doit au moins deux fois la semaine raconter qu’un Français a
reçu des coups de pieds à Pétersbourg, qu’un autre a été empalé à
Constantinople, et un troisième mangé quelque autre part; tant ces
honnêtes journaux se complaisent dans une humiliation que le plus
souvent ils inventent. Mais ici, on peut voir d’une manière manifeste ce
que c’est que la politique de ces pauvres carrés de papier.

Ils seraient fort étonnés si on leur disait: «Mais cette pêche du hareng
et de la morue est une des branches de commerce les plus importantes;
mais c’est la vie de populations entières; mais il y avait plus de vingt
ans qu’on n’avait pas fait une bonne pêche: il y avait plus de vingt ans
qu’un nombre prodigieux de familles vivaient dans la misère et dans les
privations.

Oui, certes, c’est une belle compensation à une diminution d’appareil
militaire, et de fanfaronnades inutiles.

Mais on dit que je fais des paradoxes quand je crie, comme je le fais
depuis trois ans, que le premier besoin du peuple, c’est de manger.

[GU] Ah! si vous voyiez, comme moi, ces pauvres pêcheurs de la Normandie
et de la Bretagne;--leurs durs travaux,--leurs journées et leurs nuits
de fatigues avec la mort sous les pieds;--si vous voyiez, comme moi,
toutes ces blondes familles de dix enfants, à peine vêtus, à peine
nourris, quand leur père revient sans rapporter de quoi souper,
remerciant Dieu de ce qu’il n’a pas permis qu’il fût englouti dans les
vagues de l’Océan; vous ne trouveriez pas que ce soit une nouvelle si
peu importante, si ridicule même, celle qui vient vous dire que cette
année la pêche du hareng a été favorable, et que tous ces gens-là
mangeront.

[GU] Je me rappelle un temps où Henry Monnier n’avait pas de plus grand
plaisir que de chercher les métiers bizarres et inconnus auxquels se
livrent certaines gens. Il a fait ainsi de singulières découvertes. En
voici un qu’il n’a pas trouvé, et que ni lui ni moi n’aurions inventé.

Les habitants de la campagne ne sont guère exposés, en fait de maladies,
qu’à des pleurésies et des fluxions de poitrine,--on leur ordonne des
sangsues.--Le village d’Augerville-Bayeul est situé à cinq lieues de
Havre,--d’où il tire ses sangsues. Au Havre chaque sangsue coûte sept
sous. C’est fort cher. Une brave femme du pays a imaginé de louer des
sangsues,--elle en a acheté une vingtaine et elle s’est faite bergère de
ce noir troupeau,--elle les soigne et les entretient; quand un malade a
besoin de sangsues, elle en loue la quantité demandée à l’heure ou à la
saignée;--l’opération faite, on lui rapporte ses sangsues.--Si
quelqu’une de ses sangsues meurt ou fait une maladie entraînant
incapacité de travail, elle se fait payer la valeur de la morte,--ou
convenablement indemniser de la perte qui résulte de l’indisposition de
son animal.

[GU] Le monsieur qui annonçait dans les journaux--_des graines de
l’orgueil de la Chine_ à vendre,--rue Laffitte, 40,--a profité de l’avis
que je lui ai donné dans le volume du mois dernier.

Je faisais remarquer que les annonces publiées pendant le mois
d’octobre--portaient que cet arbre--se semait d’_octobre à
novembre_,--et que les annonces insérées dans les journaux--omettaient
cette particularité.

Qu’a fait le monsieur,--le planteur de la Louisiane?--Il a continué à
publier des annonces à la quatrième page des journaux;--seulement dans
ces dernières annonces publiées tout le long du mois de
novembre,--l’orgueil de la Chine--(en chinois _arbor sancta_) ne se sème
plus du tout d’_octobre à novembre_,--il se sème maintenant de la
_mi-octobre jusqu’à la mi-mars_.

Pas avant,--pas après.

Mais que feront ces braves gens qui, sur la foi de la première
annonce,--ont acheté et semé de la graine de l’orgueil de la Chine?

Ces gens-là, dites-vous?

Oui.

Eh bien,--ils en achèteront d’autre, qu’ils sèmeront maintenant de la
mi-octobre à la mi-mars.

Parbleu! l’ami Mars est venu là fort à propos et s’est montré un
véritable ami pour prolonger le délai pendant lequel le planteur de la
Louisiane--espère duper le public,--avec l’assistance des carrés de
papier de toutes les couleurs et de toutes les opinions,--un franc la
ligne.

Sérieusement,--carrés de papier,--croyez-vous jouer là un rôle bien
honorable,--que d’être ainsi complices de toutes les friponneries
contemporaines,--de tous les charlatanismes,--de vous établir compère de
tous les marchands d’orviétans?

[GU] Vous répondez: «_On_ sait bien que la quatrième page des journaux
est livrée aux annonces--et que nous ne sommes pas responsables de ce
qu’elles disent.»

On? qui est-ce que ce _on_?--vous,--moi..., et ce n’est pas ici le lieu
de dire que je m’y suis laissé prendre plus d’une fois.

«Et, d’ailleurs, ajoutez-vous en général, la signature des gérants
précède les annonces, ce qui explique, clair comme le jour, que nous ne
garantissons pas au public la vérité des annonces que nous insérons.»
Très bien;--mais alors, gens si vertueux pendant trois pages, pourquoi
cette facilité de mœurs à la quatrième page? pourquoi ne pas mettre
en gros caractères en haut de votre quatrième page:

«Ceci est un mur public--où on affiche ce qu’on veut,--moyennant la
somme de...--Nous ne garantissons pas ce qu’il plaît aux marchands d’y
mettre;--ce sont eux qui parlent--et qui crient ainsi leur
marchandise--à une distance où leur voix ne parviendrait pas.»

Vous ne l’avez jamais fait, carrés de papier, vous ne le ferez pas; bien
plus, quand vous avez pensé qu’_on_ commençait à soupçonner que ce
pouvait bien être cela, vous avez imaginé la _réclame_; la réclame est
une annonce mieux déguisée, là le journal ne se contente pas de ne pas
dire qu’il ne garantit pas le vérité de ce qu’il publie.

Là, il assume toute la responsabilité de la chose; là, il prend la
parole, il se fait crieur public, il annonce lui même les marchandises
plus ou moins honteuses, et il donne son opinion à lui, il dit _je_; par
exemple, c’est dix sous de plus.

Il dit: «_Nous_ ne saurions trop recommander la pommade de M. un tel.

«_Nous_ avons vu des effets surprenants de la poudre de madame de
Trois-Étoiles.»

Le tout signé du nom de chaque rédacteur ou gérant responsable.

[GU] Pendant que nous parlons des annonces,--disons que le _Journal des
Débats_, ce rigoriste--qui prêche la morale, publie à sa quatrième page
des annonces dont je ne puis pas imprimer ici le contenu,--et une
gravure--représentant une femme qui se livre à des danses prohibées par
la police, et qui, tout en dansant, appuie son pouce sur son nez et fait
tourner sa main sur ce pivot pour narguer un garde municipal qui la
regarde.

[GU] Il est un mal horrible,--un mal qui, en quelques instants, fait de
l’homme le plus spirituel une buse et un idiot;--je veux parler du rhume
de cerveau. Un rhume de cerveau fait horriblement souffrir, et rend en
même temps parfaitement ridicule.--Un jeune homme est obligé d’attendre
la nuit, dans un jardin, un entretien longtemps désiré et demandé.--Tout
ce qui l’entoure invite à la plus douce et à la plus poétique
rêverie;--la lune monte à travers les arbres,--les clématites exhalent
de suaves odeurs.--Il entend des pas légers et le frôlement d’une
robe,--c’est elle!--son cœur bat si fort, qu’il semble qu’il va
rompre sa poitrine pour s’échapper.--Enfin, il pourra donc lui dire tout
ce qu’elle lui a inspiré depuis qu’il la connaît;--il va lui révéler
tout ce trésor d’amour qu’il a amassé dans son âme,--et les premiers
mots qu’il prononce sont ceux-ci: «Ah! badabe, cobe je vous aibe!»

Le malheureux s’est enrhumé à attendre sous les arbres. Un autre a à
prononcer un discours en public,--un toast à porter dans un gueuleton
patriotique;--il répète son toast d’avance et s’entend avec effroi dire:
«Bessieurs, dous dous sobes réudis dans ude intention purebent
patriotique,--ou: «Je debande la bort des tyrans.»

Comment faire? Son discours lui a coûté bien du mal--et ferait tant
d’effet!--à coup sûr on le mettrait dans le journal.--Il va trouver un
médecin.

--Bossieur, il faut que vous me rendiez un grand service.

--Volontiers, monsieur, si cela dépend de moi.

--J’aibe à le croire, bossieur;--j’ai ud’affreux _rhube de cerbeau_.

--Ah! ah! un coryza?

--Un rhube de cerbeau!

--Oui,--j’entends bien,--c’est ce que nous appelons un coryza.

Le malade est flatté de voir que la science s’est occupée assez
spécialement de son mal pour lui donner un nom inconnu du vulgaire;--il
se voit d’avance guéri.

--Bossieur,--c’est que, pour ud’ adiversaire, je suis bembe d’un dîder,
et il d’y a pas boyen d’y banquer.

--Cela n’empêche pas de manger,--seulement les aliments vous paraîtront
moins savoureux.

--Bossieur, s’il s’agissait seulebent de banger... ça de be ferait
rien,--je be boque des alibents,--mais c’est que j’ai un discours à
prodoncer,--et vous compredez qu’avec bon rhube de cerbeau,--on
d’entendra pas le boindre bot.

--Alors, c’est fort désagréable.

--Qu’est-ce qu’il faut faire, bossieur, pour bon rhube de cerbeau?

--Pour votre coryza?

--Oui,--bossieur,--on b’avait dit de redifler de l’eau de Cologne.

--Ça n’est pas mauvais.

--Ça n’est pas bauvais, bais j’en d’ai rediflé trois verres et ça de va
pas bieux.--On m’avait dit également de be bettre du suif de chandelle
autour du dez.

--On en a vu de bons effets.

--Je be suis bis deux chandelles entières sur la figure et ça de va pas
bieux.--Qu’est-ce qu’il faut faire, bossieur?

--Il faut essayer d’une fumigation.

--Et ça be guérira-t-il?

--C’est possible.

--Cobent! ça d’est pas sûr!

--Non, monsieur.

--Et vous d’avez pas d’autre boyen?

--Des bains de pieds.

--Ah! et ça be guérira-t-il?

--Peut-être,--d’ailleurs, ça n’est jamais bien long, attendez que ça se
passe.

Et le malade s’en va persuadé que les médecins, comme certains parrains
de complaisance, se sont contentés de donner un nom au rhume de
cerveau,--sans se soucier de ce qu’il deviendrait à l’avenir;

Qu’ils sont très-forts sur la lèpre qu’on n’a plus, et sur la peste
qu’on n’a pas;--mais qu’ils ne savent rien sur les rhumes de cerveau et
sur les cors aux pieds.

[GU] Le _Constitutionnel_, en parlant d’un repas donné par M. O’Connell,
a fait une énumération qui a lieu d’étonner de la part d’un journal qui
compte au nombre de ses fondateurs des hommes qui passent pour savoir
manger.

On lit dans le menu du _Constitutionnel_: «Cent pommes de pin» (_pine
apple_, que le _Constitutionnel_ traduit par _pommes de pin_--veut dire
_ananas_. Il y a de quoi rompre la bonne harmonie qui existe, d’après
certains journaux, ou qui n’existe pas, d’après certains autres, entre
la France et l’Angleterre, en prêtant de semblables nourritures à nos
voisins). Le _Constitutionnel_ ajoute: «Trente plats d’orange et _autres
tourtes_.»

Ce mot me rappelle une locution semblable d’un portier que j’ai eu et
qu’on appelait M. Gorrain. «Monsieur, disait-il, malgré les crimes des
jésuites, il ne faut pas oublier que c’est à eux que nous devons
l’importation des abricotiers, des dindons et d’une multitude d’autres
fruits à noyau.»

[GU] L’autre jour,--dans une maison--où on lisait le journal à haute
voix, le lecteur arriva à cette anecdote:

«Le roi était attendu hier, vers une heure, au château des
Tuileries.--Tout à coup des cris: Au secours! un homme se noie! se font
entendre,--dix batelets se détachent de la rive,--on saisit un homme qui
allait disparaître,--on le porte au bureau de secours,--puis chez le
commissaire de police,--où cet homme déclare que c’est la misère qui l’a
poussé à cet acte de désespoir.»

Le lecteur s’arrêta.

--Continuez donc, lui dit la maîtresse de la maison.

--Mais c’est tout; il y a un point.

--Mais non;--il est impossible que le roi n’ait pas fait donner des
secours... Tournez la page.

--Je la tourne, et je lis: «Nous ne saurions trop recommander à nos
lecteurs le mou de veau...»

--Assez... Comment, le roi?

--Il ne passait peut-être pas précisément à ce moment-là;--et puis, on
peut ne pas lui avoir dit la chose.

--C’est égal, il n’a pas eu de bonheur cette fois-là.

[GU] Il est évident que la presse est l’origine de l’horrible désordre
qui mine la société.--Quelques niais demandent à ce sujet des lois
répressives.--Je l’ai dit vingt fois,--c’est, au contraire, le moment de
lui mettre la bride sur le cou.--Laissez la presse libre,--sans
cautionnement,--sans timbre,--sans procès,--dans deux ans la presse sera
morte ou réformée et moralisée.--C’est une gageure que je tiendrais en
mettant ma tête pour enjeu.

Toutes ces sociétés secrètes sont comme les _mans_ qu’on trouve dans la
terre, où ils rongent les racines; le soleil, le jour et l’air les font
mourir.

[GU] Si la presse était libre,--les communistes, les égalitaires, qui
sais-je, moi, chacune des trente ou quarante républiques dont se compose
le parti républicain aurait son journal et développerait ses idées.--Vos
lois répressives de la presse donnent à tous les journaux de toutes les
opinions des limites égales dans l’expression de leurs opinions,--qui
rendent leur langage presque identique, de telle sorte qu’ils se
trouvent combattre ensemble,--et dans les mêmes rangs contre vous,--pour
des causes toutes différentes, ou ennemies.

Laissez chacun arborer l’étendard qui lui plaît,--et vous verrez cette
grande armée de l’opposition que, par vos sottes lois répressives, vous
réunissez malgré elle sous un seul et même drapeau d’une couleur bizarre
formée du mélange de tant de nuances,--vous la verrez se diviser en
petites cohortes, chacune sous son véritable étendard, avec ses
couleurs, combattant pour son compte,--et contre ses alliées
d’aujourd’hui.

Le procès fait à Me Ledru-Rollin, et qui se termine par la
condamnation de cet avocat,--est encore une sottise.--Votre gouvernement
représentatif est un mensonge--si un candidat ne peut exprimer sa
véritable opinion.--J’admets ici que Me Ledru, ou tout autre avocat,
ait une véritable opinion.

Ne comprenez-vous pas, d’ailleurs, que Me Ledru ou tout autre, forcé
par vos lois à l’hypocrisie,--réunira les suffrages de toutes les
nuances qui avoisinent la sienne,--au lieu d’être réduit à ses
véritables sectaires?

[GU] Le _National_ a eu un nouveau procès;--cette fois il a été
acquitté.--Il a appelé encore ce jugement une leçon donnée au pouvoir.

M. Ledru-Rollin a été condamné.--On a dit que c’était une erreur du
jury.

M. Quesnaut, candidat ministériel, échoue à Cherbourg.--Gloire aux
électeurs,--leur bon sens et leur patriotisme sauvent la France.

M. Hébert, autre candidat ministériel, est nommé à Pont-Audemer à une
grande majorité.--On crie à la corruption,--à la vénalité,--à
l’ignorance.

Ainsi, il y a des départements entiers corrompus et des départements
vertueux;--cela vient de l’eau ou de l’air:--on n’en sait rien.

Cela est décidément par trop leste,--et le gouvernement maintient des
lois répressives contre les journaux!--Mais laissez-les donc faire,--je
vous le répète,--laissez-les deux ans,--laissez-les un an,--et la presse
sera morte ou réformée.

[GU] Un M. Doyen, âgé de quatre-vingt-six ans, vient de faire entériner
par la cour royale des lettres patentes qui lui confèrent le titre de
baron;--ces lettres ne sont que la confirmation d’un titre qui remonte à
1628.--C’est s’aviser un peu sur le tard, et cela ressemble un peu à ce
que faisaient les seigneurs qui voulaient mourir dans un habit de moine
de quelque ordre religieux,--supposant sans doute qu’ainsi déguisés ils
ne seraient pas reconnus à la porte du paradis et y entreraient plus
sûrement;--pour ce qui est de M. Doyen, le lendemain de l’entérinement
de ses lettres patentes, il était déjà, et pour ce fait, exposé aux
avanies de quelques journaux.

Au premier abord, on pourrait s’étonner de voir à la même époque tant de
manifestations de mépris pour les titres et les honneurs,--et tant
d’avidité pour s’en affubler;--c’est que les gens qui crient le plus ont
moins de haine pour les dignités que pour ceux qui les possèdent; que ce
mépris est tout en paroles et n’est qu’une façon de dire de l’envie.

[GU] Quand Jésus-Christ chassa les marchands du temple,--c’était avec
une corde;--on a employé des moyens plus doux pour M. Ollivier, qu’on a
fait évêque.--On assure que c’est sur les instances réitérées du
directeur de l’Opéra, qui voulait se débarrasser d’une dangereuse
concurrence:--Saint-Roch, succursale de l’Académie royale de musique
sous M. Ollivier, est redevenu une église sous M. l’abbé Fayet.

[GU] M. Ingres, un peu enflé des éloges qu’on lui a récemment donnés
avec une sorte de frénésie,--s’est laissé longtemps supplier par M. le
duc d’Orléans de faire son portrait;--il a fini par céder aux instances
du prince royal, à trois conditions: 1º que M. le duc d’Orléans poserait
chez lui, M. Ingres;--2º qu’il revêtirait tous les jours l’uniforme
adopté et qu’il poserait au moins cent cinquante fois;--3º que le
portrait ne lui serait payé que trois mille francs.--M. le duc d’Orléans
a accepté toutes ces conditions, et même la dernière.

[GU] On doit s’élever avec indignation contre le système appliqué en
France aux _prévenus_.

D’après les statistiques des tribunaux, sur cinq accusés il n’y a pas
deux condamnations;--donc, un prévenu a trois chances contre deux pour
être dans quinze jours:--un homme que la société a injustement
arrêté,--emprisonné,--flétri aux yeux de bien des gens,--gêné et
peut-être ruiné dans ses affaires,--humilié et désespéré,--un homme pour
lequel il n’est pas de réparations trop grandes.

Le prévenu doit être traité avec tous les égards possibles;--s’il est
plus tard reconnu coupable,--la loi le punira;--mais, s’il est déclaré
innocent,--comment réparerez-vous votre erreur? tâchez donc du moins
qu’elle ait les conséquences les moins fâcheuses qu’il vous sera
possible.

Personne n’a le droit d’infliger un mauvais traitement à un
prévenu,--quelque léger qu’il soit;--un prévenu doit être
transporté,--s’il y a lieu,--avec toutes les aises imaginables et aux
frais de la société.

Que le prévenu soit homme de la presse ou cordonnier,--c’est tout
un;--tant qu’il n’est pas condamné, il est innocent, il a droit à tous
les égards qu’on aurait pour un innocent, bien plus: à ceux qu’on aurait
pour un innocent injustement accusé.

D’ailleurs, s’il est coupable, son châtiment, sous quelque forme que ce
soit, ne doit pas commencer avant que la loi l’ait prononcé.

C’est une chose qu’on ne saurait trop rappeler à messieurs de la justice
dans tous les degrés de la hiérarchie,--c’est une honte pour un pays
tout entier qu’il n’y ait pas de lois qui puissent préserver un innocent
des ignobles traitements qu’on fait subir aux prévenus.

[GU] Un matin que j’étais avec M...y,--il lui prit une sainte colère
contre la phraséologie des journaux et contre la crédulité de ceux qui
les lisent. Il nous en tomba un sous la main qui parlait de je ne sais
plus quelle _mesure_ que l’_opinion publique flétrissait_.

Nous nous demandons d’abord:--Qu’est-ce que l’opinion publique? et
qu’est-ce que le carré de papier que voici? Qu’entend-on par ces
paroles, «l’opinion publique,» l’opinion publique veut-elle dire
l’opinion de _tout le monde_?

Non, par deux raisons: la première, c’est qu’une mesure ou n’importe
quoi qui serait blâmé par _tout le monde_ ne pourrait pas subsister un
instant; il faut donc excepter au moins de _tout le monde_: 1º ceux qui
prennent la mesure; 2º ceux qui la soutiennent; 3º ceux qui en
profitent.

[GU] La seconde raison, est que voici cinq autres carrés de
papier:--trois approuvent la mesure et se disent les organes de
l’_opinion publique_;--deux autres,--aussi organes qu’eux de l’_opinion
publique_,--n’en disent pas un mot.

[GU] Il y a donc plusieurs opinions publiques sur le même sujet?

Le résumé de notre discussion--fut qu’il n’y a pas d’opinion
publique;--qu’il n’y a pas assez de bonheur dans le monde pour que tous
en aient une part;--que celui des uns n’existe qu’au détriment des
autres. Que, par cela qu’une mesure nuit à certains intérêts, elle sert
merveilleusement à certains autres.

Que l’_opinion publique_ se fait comme les _émeutes_, comme la _foule_.

Quand les journaux disent qu’il y a une émeute quelque part, les
bourgeois et les ouvriers vont voir l’émeute,--les gendarmes s’y
transportent pour la réprimer; ceux-ci prennent les curieux pour
l’émeute, et les bousculent, les curieux s’irritent et se défendent,--et
l’émeute se constitue.

Les gens qui vont voir une pièce où on leur dit qu’il y a _foule_--ne
s’aperçoivent pas qu’ils forment eux-mêmes cette foule, qu’ils venaient
voir autant que la pièce.

Beaucoup de gens s’empressent de se ranger à ce qu’on leur dit être
l’opinion publique,--surtout quand elle est contraire au gouvernement;
parce que, tout en obéissant à leur instinct de moutons de Panurge, ils
ont un certain air d’audace sans danger qui flatte le bourgeois.--Ils
seraient bien effrayés parfois s’ils savaient qu’ils sont à la tête de
l’opinion dont ils croient suivre la queue,--et qu’ils seraient seuls de
_leur opinion publique_--s’il n’y avait pas d’autres bourgeois pris dans
le même piége.

Une chose tourmentait surtout M...y, c’était de savoir où on _flétrit
les mesures_: car,--disait-il,--si chacun des membres de l’opinion
publique,--qui doivent être nombreux,--se contente de flétrir ladite
mesure chez lui,--comment le journal qui paraît ce matin a-t-il pu
rassembler, dans l’espace de quelques heures, toutes ces flétrissures
éparses d’une mesure prise hier matin,--pour pouvoir en former un total
qui lui permette de présenter le nombre de flétrissures qu’il a réunies
comme équivalant à une opinion publique?

Il doit y avoir un endroit où on flétrit les mesures,--comme il y a une
halle à la viande,--comme il y a une Bourse;--il doit y avoir un endroit
où on flétrit les mesures,--comme il y a un endroit où on en prend,--au
bout du pont Louis XV.

Il faisait beau;--nous nous mîmes en route pour une grande
promenade.--Aux Tuileries, il y avait beaucoup de monde autour d’un
bassin;--M...y s’approcha pour voir si ces gens étaient réunis pour
flétrir la mesure.--Ce n’était pas cela; ils n’avaient pas même l’air de
savoir qu’il y eût une mesure;--ils donnaient des miettes de pain aux
cygnes,--qui livraient leurs ailes entr’ouvertes au vent
printanier,--semblables à de petits navires à la voile.

Dans un autre coin du jardin, beaucoup de gens qui, comme tout le monde,
ont droit de considérer leur opinion comme partie intégrante de
l’opinion publique,--appréciaient, en lisant les journaux, la
mesure--qu’ils étaient censés avoir flétrie la veille.

Nous nous approchâmes d’un groupe fort serré,--à l’endroit appelé la
Petite-Provence,--mais c’étaient des gens qui se chauffaient au
soleil;--personne n’y parlait--de la mesure.

Sur les quais,--quelques Français vendaient des gâteaux de Nanterre,
quelques autres en achetaient;--les uns fouettaient leurs chevaux, les
autres regardaient couler l’eau.

De l’autre côté du pont, un monsieur lisait un livre mis sur le parapet
à l’étalage d’un bouquiniste, et faisait une corne à la page où il
restait de sa lecture, qu’il comptait continuer le lendemain.

Personne n’avait l’air de flétrir la mesure.--Ah!--voici bien du monde
rassemblé devant l’Institut.--Nous perçons la foule avec
peine;--c’étaient deux cochers qui se battaient. Nous demandâmes
pourquoi c’était,--parce qu’après tout ce pouvait bien être à cause de
la mesure:--l’un des cochers la flétrissant, l’autre ne la flétrissant
pas;--mais ce n’était pas cela: l’un avait pris une demi-botte de foin à
l’autre;--le volé fut rossé.

Nous prîmes alors la rue Guénégaud en suivant trois hommes qui en
entraînaient un autre.

--Qu’a-t-il fait? demanda M...y.

--C’est à cause des mesures, répondit le passant interpellé.

M...y avait un air triomphant:

--Venez, me dit-il, il s’agit cette fois de la mesure.

On fit entrer notre homme au nº 9, sous une porte ronde.

--Le voilà chez David, dit alors l’homme auquel M...y avait adressé sa
première question.

--Et que fait-on chez David? demanda M...y.

--C’est la _fourrière_, répondit l’homme.

--Est-ce là qu’on flétrit les mesures? demanda M...y.

--C’est là qu’on les vérifie.

--Comment?

--Oui, cet homme qu’on emmenait a été surpris par les agents à vendre à
faux poids.--On l’amène chez David.--Si David trouve que ses mesures ne
sont pas justes,--il met en fourrière les poids, les balances et tout le
bataclan.--C’est sans doute ce que vous appelez flétrir les mesures.

Ce n’était pas encore là ce que nous cherchions.--Découragés, nous
montâmes en voiture et nous allâmes à Saint-Ouen, comme nous faisions
souvent.--Là, grand nombre de Parisiens pêchaient à la ligne.--J’appelai
Bourdin, un batelier de mes amis,--qui avait l’obligeance de garder mon
canot.

_N. B._ J’apprends que le gouvernement l’a saisi et confisqué comme
n’ayant pas les dimensions qu’il lui plaît d’exiger par une ordonnance
qu’il aurait dû rendre avant que je fisse faire mon bateau;--et les
journaux disent qu’on désarme et qu’on disloque la flotte,--tandis
qu’au contraire on prend des moyens quelque peu extrêmes pour posséder
un plus grand nombre de bâtiments.--O mon pays! si mon canot peut servir
à ta gloire,--s’il peut surtout augmenter l’effectif de ta
flotte,--faire trembler la perfide Albion--et faire taire les
journaux,--je te l’offre de grand cœur.

Mais réellement,--pour un _ami du château_, ainsi que m’intitulent
certains carrés de papier,--on me traite assez mal;--le roi me donne
douze francs par an--pour son abonnement aux _Guêpes_,--et on prend mon
canot, qui m’a coûté cent écus.

J’appelai donc Bourdin,--Bourdin me mena près de ce pauvre canot, qui
était caché dans les saules;--il était fort joli, ma foi,--tout noir
avec une bordure orange,--et le plus rapide de ces doux parages;--nous
montâmes dedans,--et je laissai dériver jusqu’à Saint-Denis.--Nous
étions heureux comme deux poëtes que nous étions. C’était un spectacle
ravissant;--la rive était bordée de grands peupliers, droits comme des
clochers,--de saules bleuâtres,--de fleurs de toutes sortes, de spirées
avec leurs bouquets blancs, de campanules bleues;--sur l’eau il y avait
des nénufars jaunes et des anémones aquatiques.--Parfois un
martin-pêcheur traversait la rivière droit et rapide comme une flèche en
poussant un cri aigu;--à peine si nous avions le temps de voir son
plumage vert et bleu.--Nous regardions tout cela,--et nous écoutions les
bruits de l’air et de l’eau,--et, à l’heure où le soleil se couchait
derrière l’église Saint-Ouen,--nous arrivions à l’île Saint-Denis, dont
M. le maire,--M. Perrin,--un autre ami à moi qui joint à ses fonctions
municipales celles de restaurateur, et qui cache modestement son écharpe
tricolore sous un tablier de cuisine,--nous donnait un dîner excellent
et un vin de Bordeaux que M...y, qui s’y connaît, déclarait
irréprochable.

...J’oubliais la mesure..., personne ne la flétrissait, personne ne la
connaissait.

Je voulais seulement vous dire ce qu’il faut croire de ces phrases
stéréotypées dont les journaux sont si prodigues.

[GU] SUITE DES COMMENTAIRES SUR L’ŒUVRE DU COURRIER FRANÇAIS.--Il
faut que je termine mes commentaires sur l’œuvre du _Courrier
Français_.

Nous en étions à:

LES.

_Douzième observation_:--LES.

_Les_, article pluriel,--

     «_Je_ n’est qu’un singulier, _vous_ est un _pluriel_.»--MOLIÈRE.

«_Pluriel_, terme de grammaire qui s’emploie pour caractériser un des
nombres destinés à marquer la quotité.»

                 GIRAULT DUVIVIER.

Je trouve la définition un peu moins claire que la chose définie, mais
c’est ainsi que procèdent tous les grammairiens;--Vaugelas est le
premier qui ait écrit _pluriel_, avant lui on disait et on écrivait
_plurier_.

On trouvera sans peine des exemples d’articles s’accordant aussi bien
avec leurs substantifs,--mais je ne pense pas qu’on en puisse trouver
qui s’accordent mieux. Comparez et jugez.

«_Le_ larcin,--_l_’inceste,--_le_ meurtre _des_ enfants et _des_
pères,--tout a eu sa place entre _les_ actions vertueuses.»

    «Ta lyre, qui ravit par de si doux accords,
    Te donne _les_ esprits dont je n’ai que _les_ corps.»

           CHARLES IX à RONSARD.

    «_La_ belle serviette et _le_ torchon doré.»

          Poëme de la _Madeleine_.

«Il s’agit des cheveux blonds de la pécheresse dont elle essuya les
pieds du Christ.

«Je hais _le_ philosophe qui n’est pas sage pour lui-même: Μισω
σοφιστην, etc.»--EURIPIDE.

[GU] _Treizième observation._--FLOTS.

«L’auteur n’a pas répété _Océan_,--il n’a pas mis _vagues_ ni _lames_,
il a parfaitement distingué les nuances qui existent entre ces
mots.--_Flots_ est, des trois synonymes, celui qui engage le moins; les
autres ont un sens plus précis. Il a pour autorités plusieurs bons
écrivains.

«Quel respect ces _flots_ mugissants ont-ils pour le nom du
roi?»--SHAKSPEARE, la _Tempête_.

    «Le _flot_ qui l’apporta...»--RACINE.
    «Fendant le flot ému sous la brise qui passe.»

                 Alphonse ESQUIROS.

M. Alphonse Esquiros est un bon jeune homme,--autrefois poëte rêveur, ne
manquant pas d’une sorte de naïveté un peu affectée, mais assez
gracieuse;--c’est une de ces natures simples, semblables au fleuve
limpide d’Horace:

    «Liquidus puroque simillimus amni,»

qui reflète dans son cours tout ce qu’il voit sur ses bords,--les grands
peupliers et les petites herbes, le soleil et les étoiles,--la barque
qui glisse et l’oiseau qui passe.

La poésie d’Alphonse Esquiros avait des qualités naturelles,--mais elle
manquait d’originalité,--elle reflétait trop ses lectures du moment;--je
l’ai vu, tour à tour, sans cependant copier servilement, imiter la
manière de M. Hugo,--celle de M. de Lamartine et celle de cent autres.
Il y a quelques mois, il publia une nouvelle fantastique inspirée de la
_Larme du diable_, de M. Th. Gautier, charmante création inspirée par le
_Faust_ de Goëthe.

A cette époque parut je ne sais quel livre de M. de Lamennais,--Esquiros
le lut, et fit l’_Évangile du peuple_;--le parquet se saisit de
l’affaire, et on mit Esquiros en prison,--comme M. de
Lamennais;--c’était pour Esquiros pousser l’imitation plus loin qu’il ne
l’avait cru.

S’il y avait en France un ministre de l’instruction publique,--il aurait
connu Esquiros,--il l’aurait fait venir et lui aurait dit: «Vous faites
de jolis vers aux arbres et à la lune, ne vous mêlez pas à ces choses;
quand vous imitez, n’imitez pas les gens que l’on met en prison.»

C’est ce qu’on ne fit pas, et on prit le crime d’Esquiros au
sérieux,--et on le mit à Sainte-Pélagie.

Qu’arriva-t-il de là? qu’il prit à son tour au sérieux le martyre et la
persécution; que les journaux, qui n’avaient jamais parlé de lui tant
qu’il n’avait eu que son talent, le louèrent beaucoup quand il fut mis
en prison,--ce qui prouva pour la millième fois que ce n’est pas du
talent, mais de la prison, qu’ils font cas.

Et encore que ce pauvre enfant innocent et doux comme une
fille--s’ennuie,--s’attriste, pleure,--réclame le soleil et l’air,--fait
de jolis vers là-dessus en retour desquels, comme martyr, persécuté
_pour le peuple_, il reçoit de mauvais lieux communs emphatiques.

[GU] _Quatorzième observation._--REMONTENT.

Il n’y a ici qu’un petit défaut,--c’est que, pour que sa phrase eût un
sens, l’auteur aurait dû dire _descendent_; cependant le mot est
correctement orthographié.

_Quinzième observation._--GRADUELLEMENT.

Je n’ai trouvé ce mot employé qu’autour des mirlitons.

    «Je sens que _graduellement_
    «Mon amour est plus violent.»

[GU] _Seizième observation._--ET.

Il y a plusieurs façons d’écrire ce mot: est,--haie,--hé,--hait.--Notre
auteur ne s’y est pas trompé, et a parfaitement choisi celui de ces mots
qui convenait à sa phrase.

[GU] _Dix-septième observation._--LENTEMENT.

    «Il faut aller _lentement_ à accuser ses amis.»
          SAINT-ÉVREMONT.

Ces deux adverbes,--graduellement et lentement,--sont peu agréables à
l’oreille;--mais des écrivains fort châtiés n’ont pas cru devoir éviter
des consonnances semblables.

    «Elle se tenait à cheval _dextrement_ et _dispostement_.»
             BRANTÔME.

«_Conséquemment_ il perd la somme, ou il est _incontestablement_ déchu
de son droit.» LA BRUYÈRE.

Certes, commettre une faute avec La Bruyère,--ce n’est plus une faute,
c’est une beauté.

Qu’est-ce que les puristes d’ailleurs,--et qu’est-ce que la langue?

L’académie-dictionnaire 1798--ne veut-elle pas qu’on prononce
_quatre-z-yeux_?

PASCAL ne dit-il pas--«elle a couru de _grandes risques_

Et l’ACADÉMIE,--en faisant remarquer que _risque_ est
masculin,--n’excepte-t-elle pas--cette locution: A _toute_ risque?

Et MOLIÈRE, dans le _Florentin_,--_rebarbaratif_?

Et VAUGELAS, _sens_ dessus dessous?

Et M. DE PONGERVILLE, de l’Académie,--dans le dialogue familier,--sens
_sus_ dessus?

Et BOSSUET: C’est là que règne _un pleur_ éternel?

Je termine ce travail--en constatant que l’œuvre que nous venons
d’examiner est un des morceaux les plus remarquables sous les deux
rapports de la pensée et du style--qu’ait produits jusqu’ici la
littérature politique des carrés de papier se disant _organes de
l’opinion publique_ ou _boulevard des libertés_.

[GU] LE SECRET DE LA PARESSE.--Il y a deux ennemis irréconciliables,
acharnés, mortels,--comme le sont les gens forcés de vivre ensemble:--ce
sont le corps et la pensée,--la partie matérielle et la partie
intellectuelle de notre être.

Tout le monde a éprouvé, au moment de se mettre au travail,--une sourde
hésitation, suite d’une lutte entre l’esprit qui veut et le corps qui ne
veut pas:--tous les poëtes anciens en ont parlé;--quel est l’homme
d’ailleurs qui n’a pas entendu mille fois au dedans de lui le dialogue
suivant:

LA PENSÉE. Les formes incomplètes et sans contours qui passent devant
moi avec des nuances douteuses et changeantes--semblent prendre un corps
et une couleur,--le nuage se dissipe, le chaos a cessé de s’agiter, tout
se met en ordre; travaillons.

LE CORPS. Il fait un beau soleil,--peut-être le dernier de l’année,--on
trouverait, j’en suis sûr, encore une violette en fleur sous les
feuilles sèches;--nous devrions aller nous promener dans le jardin.

Cette proposition maladroite, sans précautions oratoires, n’obtient
d’ordinaire aucun succès; c’est comme si l’on disait à un homme qui a
soif: «Voilà un excellent morceau de pâté.» La pensée ne daigne pas
seulement répondre,--elle s’obstine à vouloir travailler et à
contraindre le corps à prendre la plume.

Celui-ci, qui est paresseux, comme vous savez,--comprend alors qu’il ne
faut pas heurter de front cette fantaisie de travail,--mais qu’il faut,
au contraire, y rattacher d’une manière indirecte la distraction qui
doit plus tard la détruire.

LE CORPS. Le grand air rafraîchit la tête et fait du bien à
l’imagination, et puis, il y a tant de souvenirs pour vous, ma belle,
dans ces fleurs que vous m’avez fait planter,--et que vous me faites
arroser l’été,--que vous serez d’autant mieux disposée au travail quand
vous les aurez revues quelques instants.

LA PENSÉE (_à part_). Peut-être ce butor a-t-il raison.--Allons au
jardin.

Dès lors la pensée est perdue! Une fois au jardin, la malheureuse se
divise à l’infini:--elle suit la feuille qui s’envole; ce rosier
dépouillé lui rappelle un bouquet qu’elle a donné il y a
longtemps;--chaque arbre, chaque plante, est habité par un souvenir
comme les hamadryades de la poésie antique.

Tous l’entourent, la caressent, l’occupent, et le travail est oublié.

C’est ce qui arrive chaque fois qu’elle essaye une bataille en plaine
avec le corps, qui a pour lui la paresse,--la plus puissante de toutes
les passions,--celle qui triomphe de toutes les autres et les anéantit.

La pensée ne l’emporte pas; elle peut s’élever à son insu à une hauteur
où il ne puisse plus l’atteindre.--Il faut qu’elle ruse,--qu’elle le
trompe, pour le jeter dans une de ces occupations d’habitude, auxquelles
il peut se livrer seul sans son concours à elle.

LA PENSÉE. Or ça, mon bon ami, voyons donc si vous saurez bien me
tailler cinq ou six plumes?

Tailler des plumes est une chose que la main fait d’elle-même.

Pendant que le corps taille des plumes, la pensée s’échappe furtivement;
mais quelquefois le corps saisit le premier prétexte venu pour ne pas
tailler de plumes.

LE CORPS. Vous en aurez six toutes neuves, ma mie.--J’aime mieux faire
des armes.

LA PENSÉE. Y pensez-vous, mon bon ami? vous exténuer comme hier! j’en
suis encore malade,--ou prendre un rhume de cerveau,--et j’en
mourrai.--Je ne vous cache pas même que je vous trouve un peu pâle
aujourd’hui;--et, puisque vous ne pouvez pas rester en
place,--promenez-vous dans la chambre en long et en large.

Si le corps est assez sot pour se laisser prendre à cette fausse
sollicitude,--pendant qu’il s’agite machinalement dans cet étroit
espace,--la pensée, qui n’a que faire à cela, s’envole et lui échappe.

Il y a, il est vrai, des corps innocents et niais qu’on peut occuper et
distraire avec la moindre des choses: ils se laissent prendre à jouer du
piano sur leur table;--un poëte de mes amis a un corps qui s’amuse à
s’arracher un à un les cils des yeux.

Mais il en est de plus récalcitrants,--ceux-là se défient de toute
occupation qui leur est indiquée par la pensée, il faut qu’elle ne
compte que sur un hasard extérieur,--sur un de ces bruits monotones
qu’on entend sans l’écouter; le vent qui souffle dans les feuilles,--une
cloche qui tinte,--la pluie qui bat les vitres,--la mer qui gronde au
loin.

Ces bruits le bercent, et il s’endort comme Argus aux sons de la flûte
de Mercure;--puis tout à coup il se réveille en sursaut,--et il
s’aperçoit que la pensée l’a laissé là,--il la regarde,--il la suit d’un
œil hébété,--comme l’enfant entre les mains duquel vient de glisser
une fauvette,--il la voit sur la plus haute branche d’un acacia secouer
ses plumes au soleil,--il l’entend chanter librement.

Et le pauvre corps, qui s’ennuie alors de n’avoir plus l’esclave
intelligente qui lui invente des plaisirs et l’aide à les conquérir,
passe par les conditions qu’elle veut lui imposer pour la faire
redescendre,--octroie une charte,--et consent à écrire sous sa dictée.



Janvier 1842.

     Règlement de comptes.--Un pèlerinage.--M. Aimé Martin.--M.
     Lebœuf et une trompette.--Un colonel et un triangle.--Jugement
     d’un jugement.--Le colin-maillard.--Les cantonniers des Tuileries à
     la place Louis XVI.--Les nouveaux pairs.--M. de Balzac et une
     petite chose.--La quatrième page des journaux et les brevets du
     roi.--M. Cherubini.--Le général Bugeaud.--A quoi ressemble la
     guerre d’Afrique.--Une bonne intention du duc d’Orléans.--La
     Chambre des députés.--Consolations à une veuve.--Un joli
     métier.--Aménités d’un carré de papier.--Une besogne
     sérieuse.--Correspondance.--Un secret d’influence.--Les écoles
     gratuites de dessin.


[GU] A la fin de l’année,--il faut, quand on le peut,--régler ses
comptes.

Je trouve deux notes sur mon agenda:

La première contient ces mots: «Pèlerinage annuel à Honfleur;»

La seconde: «Ne pas oublier de faire un peu de chagrin à M. Aimé
Martin.»

Le pèlerinage à Honfleur ne me prendra que deux heures avant de
retourner à Paris.

Il s’explique par un beau distique que je fis autrefois,--et dont je
n’ai gardé que le premier vers, parce que le second renfermait des
longueurs:

    «Des malheurs évités le bonheur se compose!»

L’homme le plus ennuyeux que j’aie jamais rencontré est un certain***,
aubergiste à Honfleur;--j’ai eu à supporter ses familiarités et sa
conversation opiniâtre pendant vingt-quatre heures que j’ai passées
chez lui;--mais qu’est-ce que la familiarité avec un homme qui est là et
qui s’efforce d’y mettre quelques bornes,--en comparaison de celle qu’il
étale à l’égard des absents qui ne peuvent se défendre?

--Goûtez-moi ce vin,--mon cher ami,--me disait-il,--Méry n’en voulait
pas d’autre quand il venait ici;--ah! ah!--vous ne voulez pas qu’on
détache les huîtres,--c’est absolument comme Eugène Sue;--le
connaissez-vous?--c’est un de mes bons amis;--et Hugo--donc!--c’est ici
qu’il a fait le _Gamin de Paris_, son dernier
vaudeville;--connaissez-vous Bérat? c’est un charmant sculpteur, vous
n’êtes pas sans avoir vu son lion de marbre aux Tuileries?

Et, quand je sortais, il me suivait--et ne me quittait qu’avec peine
pour dormir, de telle sorte que mon voyage avait un but qui fut tout à
fait manqué.

Depuis ce temps, je vais tous les ans à Honfleur _ne pas voir_***.

Je m’embarque au Havre,--j’arrive à Honfleur,--je suis tout près de
lui,--je me rappelle bien l’ennui qu’il m’a causé dans ses moindres
circonstances, et je savoure avec friandise la joie d’en être
débarrassé;--il est là,--à vingt pas de moi,--je pourrais le voir et je
ne le vois pas,--je pourrais l’entendre et je ne l’entends pas.

Je ressens ce bien-être du convalescent qui vient de se raccrocher aux
branches de la vie,--je regarde de loin la maison de *** comme le
naufragé regarde la mer, aux fureurs de laquelle il vient
d’échapper,--et moi qui ai si peur de l’ennui!--moi qui ne peux le
supporter un instant!

Ailleurs,--à Paris,--ne pas voir ***, c’est un plaisir émoussé,--on
ne le sent pas plus que la joie de la santé quand on se porte
bien;--c’est au château de Chilon,--en sortant de ce souterrain plus bas
que le lac qui baigne ses murs,--que j’ai savouré la joie de la
liberté;--c’est après avoir vu le roc usé par les pas des
prisonniers--que j’ai senti ma poitrine se dilater à la pensée que
j’étais libre!

C’est à Honfleur--qu’on peut apprécier tout le plaisir de ne pas voir
***;--c’est dans ces rues, où il a passé peut-être un moment avant
vous,--que vous comprendrez ce qu’il y a d’heureux à ne pas le
rencontrer;--c’est une sorte d’assaisonnement qui ajoute à tout une
saveur inusitée.

Gravissez la côte de Grâce,--jetez les yeux sur la mer,--et, si vous
connaissez ***, après vous être dit: «Je vois la mer!»--dites-vous:
«Et je ne vois pas ***!--et vous sentirez tout ce que le second
plaisir ajoute au premier.

Pour moi, le souvenir de l’ennui que m’a causé cet homme n’a rien perdu
de son âcreté:--je hais la couleur de la chambre que j’ai habitée chez
lui,--je hais ce que j’y ai mangé;--j’aimais autrefois les
éperlans,--maintenant je les trouve ennuyeux,--parce que j’en ai mangé
avec lui,--et je n’en mange jamais.

Ç’a été pour moi une consolation dans une infinité de traverses et de
tourments.--Oui, disais-je--au milieu des plus grands ennuis;--_mais_ je
suis à cinquante lieues de ***.

Pour M. Aimé Martin,--nous en parlerons une autre fois.

M. Lebœuf, député,--recevant l’autre jour la lettre de convocation
pour l’ouverture de la Chambre,--dit à son domestique:

--Qu’est-ce qui apporte ça... _une trompette_?

--Oui, monsieur.

--Faites-_la_ asseoir et rafraîchir.

[GU] Un autre de nos honorables est colonel de la garde nationale;--un
monsieur, électeur, lui recommandait, pour obtenir je ne sais quoi, son
fils, qui fait partie de la musique dans la légion que commande le
député;--le pauvre colonel ne connaissait pas plus le fils qu’il ne
connaissait le père,--il savait seulement qu’il était électeur.

--Et comment se nomme M. votre fils, demanda-t-il (moyen adroit pour
savoir en même temps le nom du père).

--Il s’appelle Gobinard.

--Gobinard?

--Oui... Gobinard.

--Ah! oui, Gobinard... j’y suis... Gobinard... très-bien!... Gobinard...
je me rappelle parfaitement... Gobinard... Et qu’est-ce qu’il est, M.
votre fils,--monsieur Gobinard?

--Il est triangle.

--Ah! oui,--oui,--oui,--Gobinard, parbleu! Gobinard... charmant
triangle!... charmant triangle! maintenant je me le rappelle
parfaitement,--charmant triangle!

[GU] Les pairs ont rendu leur jugement dans l’affaire du coup de
pistolet tiré sur les princes. L’auteur du crime et deux de ses
complices sont condamnés à mort,--les autres à la détention.--M. Dupoty,
rédacteur du _Journal du Peuple_, a pour sa part cinq ans de prison.--On
a beaucoup parlé, du moins dans les journaux, de cette dernière
condamnation. J’ai à dire aussi mon opinion, que je n’ai exprimée que
très-incomplètement--le mois dernier.

M. Dupoty a été condamné comme complice de l’attentat de Quénisset, qui
a tiré un coup de pistolet sur les princes.--Eh bien! dans mon âme et
conscience,--devant Dieu et devant les hommes,--comme disent les
jurés,--_non_, M. Dupoty n’est pas complice de l’attentat de Quénisset.

La lettre qui lui a été adressée par Launois, dit Chasseur, un des
conjurés, ne prouve absolument rien; il n’est pas un homme dirigeant ou
écrivant quelque chose qui s’imprime et paraît périodiquement qui ne
reçoive une foule de lettres de ce genre, et, si on faisait chez moi une
perquisition, je suis persuadé qu’on y trouverait vingt chiffons de
papier plus compromettants que la lettre adressée par Launois à M.
Dupoty.

Mais à cette première question, que je résous négativement, j’en
ajouterai une seconde:

Oui,--M. Dupoty est coupable d’avoir, par ses écrits, poussé au mépris
des lois et du gouvernement établi,--aux conspirations et aux
émeutes;--_mais_ précisément autant que le _Constitutionnel_, le
_Courrier français_,--le _Temps_, le _Siècle_, en un mot, que tous les
journaux de l’opposition, quelque timide et détournée que soit
l’expression de la guerre qu’ils font au gouvernement existant, les uns
pour le renverser et prendre sa place,--les autres pour l’_obliger à
choisir_ des ministres dans leurs amis.

[GU] Et,--pour dire toute ma pensée,--je trouve,--sinon moins
criminels,--du moins beaucoup moins bêtes,--ceux qui jettent dans le
pays des ferments de discorde avec l’intention de le bouleverser, ceux
qui jettent des torches dans la maison pour la brûler, que ceux qui
agitent tout le pays pour amener un petit revirement entre M. Dufaure et
M. Passy,--que ceux qui mettent le feu à la maison pour y allumer leur
cigare.

M. Dupoty a été pris comme l’on est pris au colin-maillard ou au pied de
bœuf.

[GU] Si l’on veut admettre ce système, il faudra remonter bien haut, et
je ne sais vraiment où on trouvera une complète innocence.

Moi-même, quand j’ai reproché à M. de Strada de laisser le roi sortir
avec des chevaux dont quelques-uns ne valent pas cinquante francs; quand
j’ai, à plusieurs reprises, signalé à M. de Montalivet l’abus qu’on
faisait du potager royal,--ces atteintes légères ont fait admettre plus
facilement des attaques plus fortes, faites par d’autres journaux, et
que l’on eût trouvées de trop haut goût sans cette transition.--Le
_Constitutionnel_ conduit tout doucement les esprits au _Courrier
Français_, le _Courrier Français_ (quand mademoiselle Fitz-James n’est
pas rengagée) les reçoit, leur fait faire un pas et les livre au
_Siècle_, le _Siècle_ les mène au _Temps_, le _Temps_ au _National_, le
_National_ au _Journal du Peuple_, le _Journal du Peuple_ au
_Populaire_, le _Populaire_ au _Moniteur républicain_, le _Moniteur
républicain_ aux discours de cabaret.--Chaque journal, échelonné comme
les cantonniers sur les grandes routes, pave et ferre de ses phrases sa
part d’un chemin qui conduit de la royauté à l’émeute et à la
révolution,--DES TUILERIES A LA PLACE LOUIS XVI.

Il n’y a pas de loi sur la presse qu’on ne puisse éluder.--Chaque loi
répressive est le barreau d’une cage; et, quelque serrés que soient les
barreaux d’une cage, il y a toujours entre eux un espace, et la pensée,
plus mince et plus ténue que la vapeur, passe facilement entre deux.

Vous ne tiendrez pas la presse avec des lois.--Il n’y a que l’arbitraire
qui ait quelques chances d’en venir à bout, et encore l’arbitraire ne
peut que remplacer les barreaux de la cage par les murs de la prison. Si
la pensée est ténue comme la vapeur, la compression la rend terrible
comme elle, et elle risque fort de faire éclater vos murs.

D’ailleurs, il ne faut pas que les gens, au pouvoir aujourd’hui,
oublient leur origine. Quand on veut opposer une digue à un torrent, il
faut la construire sur un terrain sec, que n’aient pas encore envahi les
eaux: et vous, vous êtes le premier flot du torrent, c’est lui qui vous
a poussés, qui vous a portés où vous êtes,--et qui est arrivé en même
temps que vous. Vous ne pouvez l’arrêter. Peut-être, si vous l’aviez
laissé passer, se fût-il divisé en une multitude de petits filets d’eau
et de ruisseaux murmurants. Mais, par vos lois absurdes, vous avez forcé
fleuves et ruisseaux de couler ensemble et d’accroître sans cesse, la
force invincible de leurs flots.

Le réquisitoire de M. Hébert est composé précisément des mêmes arguments
que les considérations qui précèdent les ordonnances de juillet 1830.

[GU] Il faut que je vous le dise encore une fois,--il fallait laisser
la presse libre--sans cautionnement--sans timbre--sans procès,--vous
auriez cinq cents journaux, dont chacun aurait de cent à cent cinquante
abonnés.--Je crois l’avoir suffisamment prouvé dans le numéro d’octobre.

Il fallait d’autre part, inventer pour la littérature ce qu’on a inventé
pour l’armée;--il fallait, c’est-à-dire, le bâton de maréchal dans la
giberne du soldat,--c’est-à-dire un espoir fondé d’arriver par le
talent, et par le talent seul, aux hautes positions du pays.

Vous avez précisément--fait le contraire;--un écrivain, quel que soit
son génie, n’existe pas à vos yeux s’il n’écrit pas dans les
journaux,--et s’il n’écrit pas contre vous.

Vous n’avez rien que pour deux classes d’écrivains,--et ces deux classes
sont renfermées dans une seule: les journalistes.--A ceux qui vous
harcèlent et vous menacent, vous jetez les gros morceaux,--puis aux
pauvres diables qui se rangent tristement, et faute de mieux, sous votre
bannière, vous donnez à ronger les os que laissent vos adversaires
repus.

[GU] Depuis longtemps on méditait la nomination d’une vingtaine de
nouveaux pairs.

On avait murmuré les noms de MM. Hugo,--Casimir Delavigne,--Horace
Vernet.

Les nominations ont paru,--il n’y a rien pour les arts ni pour la
littérature. Pourquoi? c’était montrer aux jeunes écrivains une voie
autre que celle du journalisme,--c’était séparer la presse de la
littérature,--c’était abaisser la première de toute l’estime que vous
montriez pour la seconde.

Mais non: vous aimez mieux dire, par vos actes, que les écrivains
n’auront rien que par la violence et par le désordre.

Vous refusez de leur donner dans la société un intérêt qui les porte à
combattre pour elle;--vous voulez qu’ils défendent la place et vous les
tenez hors des murailles.

[GU] On lit dans le dernier ouvrage de M. de Balzac:

«Il a demandé pour son gendre le grade d’officier de la Légion
d’honneur; fais-moi le plaisir d’aller voir le mamamouchi quelconque que
cette nomination regarde, et de veiller à _cette petite chose_.»

Pourquoi M. de Balzac n’a-t-il pas la croix depuis longtemps? Il ne
l’appellerait pas une petite chose;--un homme du talent de M. de Balzac
fabrique des pensées pour bien des gens; il ne fallait que lui rendre
justice, et vous ne le verriez pas, pour sa part, discréditer un de vos
moyens d’action et de gouvernement. Vous n’en avez cependant pas trop,
et ceux que vous avez ne sont pas si peu usés qu’ils n’aient besoin de
quelques ménagements.

[GU] Vous ne lutterez contre la presse qu’avec la presse.

Vous n’avez dans la presse que des ennemis et des domestiques.

Vous n’y avez ni alliés ni amis.

[GU] J’ai souvent querellé les journaux sur leur quatrième page; il
serait injuste de ne pas signaler une industrie identique qu’exerce le
gouvernement: je veux parler des _brevets_.

Il n’y a pas d’invention saugrenue,--de préparation honteuse,--qui se
fasse faute d’un _brevet du roi_.

Le public prend ledit brevet pour une approbation spéciale de Sa
Majesté, et tombe dans le panneau.--On ne sait pas assez qu’un brevet du
roi n’est qu’un reçu de huit ou quinze cents francs, selon la durée que
l’exploitant veut donner à son affaire;--qu’on ne demande à quiconque
sollicite un brevet d’autre condition que de verser la somme ci-dessus
mentionnée.

Ceci n’est qu’un guet-apens dont le gouvernement est aussi complice
qu’on peut l’être; il ne peut ignorer la fausse idée qu’ont les gens
d’un brevet,--et il la laisse s’accréditer:--il n’a jamais dit, par
l’organe de ses journaux ni autrement, ce que c’était réellement qu’un
brevet.--C’est pourquoi je le dis aujourd’hui.

J’ai déterré un bouquin que je destine en présent à mon ami le docteur
Alph... L.--Ce bouquin a été imprimé avec brevet et privilége du roi,
donné le quatrième jour de novembre 1668, _signé par le roi et son
conseil_.

Il a pour titre:

_Remèdes souverains et secrets expérimentés_, de M. le chevalier
Digby.--Paris, chez Guillaume Cavelier, au quatrième pilier de la grande
salle du Palais.--MDCLXXXIV. Avec brevet et privilége du roi.

Je transcris littéralement une des recettes que j’y ai trouvées
préconisées, toujours avec privilége du roi.

Remède infaillible pour arrêter le sang d’une plaie ou un saignement de
nez,--éprouvé par la comtesse d’Ormont.

«Prenez deux parts de mousse qui vient sur les têtes des morts, et que
ce soit une tête humaine;--tirez-la en la séparant et la rendez plus
menue que pourrez avec les doigts;--mêlez-la avec une part de mastic en
poudre,--puis, réduisez tout en onguent avec de la gomme tragogante
trempée en eau de plaintain et eau de rose,--ensuite l’étendez sur du
cuir de la longueur du pouce et non si large, et le mettrez sur la veine
du front descendant sur le nez.»

On ne se figure pas comme le chevalier Digby, auteur de ce livre, et M.
le docteur Jean Molbec de Tresfel, médecin auquel le privilége est
accordé,--usaient, dans divers cas, de la tête de mort, apprêtée de
façons variées.--Dans un article fort curieux où ils parlent légèrement
de la thériaque, _panacée longtemps en faveur_, ils donnent la véritable
recette de l’orviétan.

L’orviétan se compose de cinquante et une drogues différentes, entre
lesquelles on trouve:

«De l’os du cœur de cerf pilé, un dragme.

»De fenouil, une demi-once.

»Un cœur de lièvre séché au four.

»Gentiane, une once.

»Crâne humain, une demi-once, etc.»

Ce que je trouve le plus curieux, c’est qu’après le remède indiqué
contre le saignement de nez que je viens de rapporter--les auteurs en
donnent un autre _également bon_, et que je considère comme beaucoup
plus simple.

«Prenez de l’herbe nommée _bursapastoris_,--flairez dessus et la tenez
dans la main. _Il suffira de la porter sur soi en la poche._»

S’il suffit de la porter en la poche, pourquoi alors se donnerait-on la
peine de la flairer?--et, à plus forte raison, pourquoi irait-on
s’amuser à gratter des têtes de morts?--Je vous livre les deux recettes
comme je les trouve,--avec brevet et privilége du roi;--elles sont
_également_ bonnes,--vous pouvez choisir,--je ne vous donne pas de
conseil;--mais, _si j’étais que vous_, je préférerais la seconde.

[GU] M. Lebœuf était à dîner dans une maison;--il voit un vieillard à
l’air refrogné, à côté du maître de la maison.--Il demande à son voisin
de droite:

--Qui est ce monsieur?

--Cherubini,--répond le voisin en mangeant et la bouche pleine.

M. Lebœuf entend: _C’est Rubini_.

Après dîner, il s’approche de M. Cherubini, l’homme le plus _féroce_ de
France, et lui dit gentiment:

--Il faut avouer, monsieur, que vous ne paraissiez pas votre âge à la
scène.--Est-ce que vous n’allez pas nous chanter quelque chose tout à
l’heure?

M. Cherubini lui lance un regard froid et mortel comme une pointe
d’acier,--lui tourne le dos, et s’en va au maître de la maison, auquel
il dit presque haut, en lui montrant M. Lebœuf:

--Quel est, etc.

Mais je ne puis répéter ce que dit en cette circonstance M. Cherubini.

[GU] Quand M. Bugeaud a été envoyé en Afrique, les _Guêpes_ seules, au
milieu de l’indignation des journaux, ont osé prédire les succès qu’il y
obtiendrait. Dernièrement, M. Bugeaud avait, dit-on, demandé un congé
pour assister au commencement de la session.--On l’a cru en disgrâce, et
les journaux, qui avaient tant blâmé son départ, ont alors commencé à
crier contre son retour.--Il n’y avait pas assez d’éloges pour M.
Bugeaud, brouillé avec le château:--il allait passer à l’état de héros
invincible.--Quand on a su qu’il ne revenait pas, et qu’il n’était
nullement en disgrâce,--l’enthousiasme s’est refroidi aussi subitement
qu’il s’était allumé.

Puisque nous parlons des affaires d’Alger, disons un mot de ce gouffre
d’hommes et d’argent:--la Chambre des députés aime mieux faire à
perpétuité à la terre d’Afrique une rente de six mille cadavres
français--que d’accorder une fois le nombre d’hommes suffisant pour en
finir.

La situation des Français en Afrique est précisément celle d’un joueur
qui a deux dames quand son adversaire n’en a qu’une;--celui qui a deux
dames a évidemment l’avantage,--mais il ne pourra, faute d’un pion,
prendre la dame que son adversaire promène sur la grande ligne du
damier;--il aura toujours l’avantage, mais il ne gagnera jamais la
partie.

Le caractère et le goût des peuples changent avec l’âge.--La France a
aimé longtemps la gloire militaire,--aujourd’hui elle aime l’argent, et
elle veut de l’économie; la gloire est chère, on n’en a pas au rabais;
il n’y a pas moyen d’allier ces deux passions.

[GU] Dans le golfe de Lyon, deux braves marins, Layec et Hervé, du
navire la _Marianne_,--ont péri en sauvant l’équipage de la _Picardie_.

M. le duc d’Orléans a fait remettre à M. Achille Vigier, député du
Morbihan, une somme de deux cents francs destinée aux veuves de ces deux
héros.

Deux cents francs!--C’est de quoi retarder la mendicité de quelques
mois pour les veuves de deux hommes qui sont morts de la mort la plus
belle et la plus héroïque.

Il faut savoir gré à M. le duc d’Orléans de sa pensée, et le plaindre de
n’avoir pas près de lui des personnes qui puissent en diriger
l’application.

Mais,--voyez-vous,--jamais les hommes n’accorderont autant d’admiration
et de respect à l’homme qui sauve son semblable qu’à celui qui le tue.

Le vieux proverbe «qui aime bien châtie bien» doit être retourné, et n’a
été imaginé que pour donner un air vertueux de reconnaissance à
l’affection naturelle qu’ont les hommes pour ceux qui leur font du
mal;--il faut dire «aime bien qui est bien châtié.»

On n’aime que les gens et les choses dont on souffre,--il n’y a d’amour
réel que l’amour malheureux,--il n’y a de patrie que pour les exilés.

Entre deux amants,--s’il y en a un--(et il en est toujours ainsi,
ajoutons: _presque_, pour ne pas trop faire crier) qui accable l’autre
de douleurs et de tortures, c’est celui-là qui est aimé et
adoré;--l’autre, pour prix du dévouement et du sacrifice de toute la
vie, consent tout au plus à se laisser aimer.

[GU] Voici la session ouverte,--_le besoin s’en faisait sentir_ pour les
journaux;--le procès de la Chambre des pairs était terminé,--ils ne
savaient plus comment remplir leurs colonnes;--quelques centenaires
commençaient à poindre;--un veau à deux têtes était né dans le
département de l’Ardèche;--j’attendais à chaque instant _le grand
serpent de mer_ qui, depuis treize ans qu’un petit journal l’a inventé,
ne manque jamais de faire une apparition chaque année dans les journaux,
dans l’intervalle d’une session à l’autre. Quelques feuilles
commençaient à se livrer à de bizarres excès: un journal auquel il
manque cinq lignes est capable de tout; il n’y a ni parents ni amis qui
soient à l’abri de ses attaques: il fera cinq lignes contre lui-même
s’il le faut.

Un de ces carrés de papier s’est mis à raconter que le neveu de
Colombier,--l’un des condamnés dans l’affaire Quénisset--apprenant qu’il
allait être condamné comme complice de l’attentat du 13
septembre,--s’était noyé de désespoir;--les autres feuilles se sont
emparées des cinq lignes que cela produisait.

Le lendemain,--le jeune homme s’est présenté au premier carré de papier,
et a demandé une rectification;--on l’a ressuscité le troisième jour
avec d’autant plus d’empressement, que cela faisait cinq autres lignes.

[GU] Cette session qui s’ouvre est la dernière de la législature
actuelle.--Espérons que les membres qui la composent vont en finir avec
les niaiseries qui sont, depuis l’invention du gouvernement dit
représentatif,--décorées du nom de politique,--qu’on s’occupera pour la
dernière fois de l’_amoindrissement_ du pouvoir de M. Passy et de M.
Dufaure, de la réforme électorale, etc., etc., et de toutes ces choses
qui produisent tant de phrases et ne produisent que cela.

Espérons que les départements se lasseront de vivre sous le despotisme
des estaminets de Paris,--les seules localités qui aient un intérêt
sérieux aux discussions oiseuses qui remplissent les sessions;--qu’ils
cesseront d’envoyer à la Chambre des prétendus représentants qui ne
s’occupent que de tripotages de ministères,--et, sous prétexte
d’_intérêts_ généraux, ne tiennent aucun compte des intérêts
particuliers, qui sont néanmoins nécessaires pour former un _intérêt
général_ quel qu’il soit.--Ceci est aussi absurde que si on contestait
cette formule à la _Cuisinière bourgeoise_: «Pour faire du café à la
crème, ayez de la crème et du café.»

Espérons que chaque département comprendra qu’il est temps de donner à
ses représentants des mandats circonstanciés, c’est-à-dire de rogner un
peu un libre arbitre que n’a jamais un ambassadeur, et d’imposer à tout
député ses conditions; par ce moyen, on arrivera à des sessions
sérieuses où on fera les affaires réelles du pays;--car on doit
commencer à comprendre que cet hypocrite dédain pour les intérêts
matériels ne s’applique qu’aux _intérêts matériels des autres_, et cache
plus ou moins adroitement le soin qu’on prend de ses intérêts matériels
à soi.

Mais je ne commencerai à prendre au sérieux la Chambre des députés que
lorsqu’on aura brûlé publiquement la tribune;--tant qu’elle existera, il
n’y aura que les avocats qui feront et qui mèneront les affaires, et
voilà trois ans que je vous explique comment ils les font et comment ils
les mènent.

[GU] Madame *** a perdu son mari;--madame ***, célèbre par les
ridicules du sien, a cru devoir lui envoyer une lettre de condoléance
qui se termine ainsi: «Permettez-moi de vous féliciter, ma chère amie,
de ce que vous portez le nom d’un homme qui ne peut plus faire de
sottises.»

[GU] Ah ça!--je faisais réellement là un joli métier. Les lecteurs de
nos petits livres savent avec quel touchant désintéressement j’ai
annoncé, il y a longtemps déjà, que je ne faisais pas partie de la
Société des gens de lettres, et que je ne prétendais recevoir aucun
argent pour la reproduction des morceaux qu’il conviendrait aux journaux
de me prendre.

Cette déclaration, qui me paraissait franche et sans arrière-pensée, a
eu,--à ce que j’apprends,--de déplorables résultats pour quelques
journaux innocents qui en avaient profité pour faire quelques citations
qu’ils croyaient gratuites.

Il n’en est pas ainsi.

Je reçois de M. Pommier, agent central de la Société des gens de
lettres, une épître ainsi conçue:

«Monsieur, je viens d’établir le compte des droits de reproduction que
j’ai touchés pour vous, et je tiens à votre disposition la somme de cent
soixante-cinq francs soixante-seize centimes qui vous est due.--Agréez,
etc.»

D’où il ressort qu’à mesure qu’une honnête feuille, trompée par nos
protestations, avait l’imprudence de copier quelques pages des _Guêpes_,
M. Pommier arrivait avec sa quittance et la faisait financer.

Cette manœuvre, que M. Pommier et moi nous avons pratiquée jusqu’ici
fort innocemment, est connue parmi les voleurs de Paris sous le nom de
_chaulage_.

Je crois que nous devons y mettre un terme.

Dans l’origine de la Société des gens de lettres,--cédant à quelques
amitiés et à quelques sollicitations, j’avais acquiescé aux statuts de
ladite Société, mais je me suis abstenu de paraître à aucune séance,--et
j’ai adressé à M. Pommier une lettre qu’il a oubliée ou qu’il n’a pas
reçue, dans laquelle je lui signifiais ma décision négative.

Je pense que M. Pommier pensera,--comme moi,--que nous n’avons qu’un
parti à prendre pour tâcher de reconquérir l’estime de nos
contemporains, c’est de restituer aux feuilles victimes les sommes
indûment perçues, en joignant à la somme indiquée dans la lettre de M.
Pommier celle qui, probablement, aura été retenue pour ma part de
contributions aux frais et dépenses de la Société.

Je prie les susdites feuilles victimes d’adresser à M. Pommier des
réclamations que, sans aucun doute, il ne leur laissera pas le temps de
faire.

Si parmi les journaux il en est à la reconnaissance plus ou moins
volontaire desquels je dois mettre des bornes,--il en est d’autres qui
me traitent tout différemment.

J’ai eu l’honneur d’être dernièrement le sujet d’une polémique assez
vive entre deux journaux belges.

L’un, le _Précurseur_, qui donne tous les mois un extrait des
_Guêpes_,--croyait devoir accompagner cet emprunt d’une note où il
affirmait à ses lecteurs--qu’attendu que je ne suis pas un écrivain
sérieux,--un écrivain politique, ce que j’écris ne doit être pris que
comme une charade, une énigme, un rébus, ou tout autre hors-d’œuvre
innocent que certaines feuilles donnent à leurs abonnés, et que mes
idées et mes opinions ne peuvent être considérées que comme non avenues.

Le _Fanal_, que je remercie beaucoup de sa bienveillance, a bien voulu
me défendre un peu.--Le _Précurseur_ a répondu en ces termes:

«Nous reproduisons, il est vrai, _chaque mois_, quelques passages des
_Guêpes_, mais le succès de cette production est _notre excuse_.--Les
lecteurs de journaux aiment quelquefois à se dérider, et les piqûres de
ces guêpes qui volent _à l’aventure_, atteignent _au hasard_,
s’acquittent de ce devoir avec beaucoup de succès.--Il ne s’agit pas ici
de la _justesse des pensées_, ni de la _solidité des principes_, ni de
l’_exactitude de l’observation_.--M. A. Karr est un _faiseur_ de
nouvelles et de _petits romans_.

_Quant à nous_, qui avons chaque jour une _besogne sérieuse_ à faire,
etc.»

Ah! ah!--voyons donc la besogne sérieuse.

J’occupe la première colonne.--Les deux suivantes sont consacrées à une
correspondance particulière, à une lettre adressée au _Précurseur_.--Ce
n’est donc pas encore cela la besogne sérieuse en question.

Quatrième colonne,--extraits des journaux anglais,--du _Morning
Chronicle_,--du _Times_,--du _Morning Post_,--du _Standart_,--ce n’est
pas encore là la besogne sérieuse du _Précurseur_,--ce n’est pas même la
besogne.--Continuons:

«_Nouvelles d’Espagne._--Lettre du chargé d’affaires, etc.;»--ce n’est
pas cela.

«La _Sentinelle des Pyrénées_ contient...»

«Proclamation de _Fernando Cadoz_.»--Jusqu’ici, il n’y a pas une ligne
appartenant à la rédaction du _Précurseur_.--Cherchons toujours.

Cinquième colonne.

«France.--Un journal prétend que...»--Ce ne peut être la besogne
sérieuse du _Précurseur_ qu’un autre journal prétende.

Allons toujours:

«_Extraits des journaux français._»

«Hollande.--On lit dans le _Noord-Brabander_...»--Ceci est de la besogne
du _Noord-Brabander_.

«_On_ écrit de Maestricht...»--Est-ce le _Précurseur_? non, c’est AU
_Precurseur_,--ce n’est pas encore cela.

Sixième colonne.

«Belgique.--On lit dans le _Moniteur_...» Qui cela, on?--ah! peut-être
bien le _Précurseur_;--c’est une besogne,--mais ce ne peut être cette
besogne si sérieuse.

«L’_Éclair_ publie...» Besogne de l’_Éclair_.

Où est donc la besogne sérieuse du _Précurseur_?

«Anvers.--Comme nous ne l’avions que trop malheureusement prédit...»

Ah! ah!--la besogne consiste à prédire... non, ce n’est pas encore
cela,--une parenthèse indique que c’est le _Journal des Flandres_ qui a
prédit malheureusement,--et que la besogne sérieuse du _Précuaseur_ se
borne jusqu’ici à avoir coupé l’article avec des ciseaux.

«Il paraît que...»

Ceci est pris de la _Tribune de Liége_.

L’article suivant appartient à l’_Écho de la Frontière_.

Septième colonne.

«Le _Courrier des États-Unis_ raconte, etc...» Ceci est de la besogne du
_Courrier des États-Unis_.

Ah! ah!--«_Correspondance._»

«CORRESPONDANCE.--Monsieur le rédacteur, votre empressement à saisir
toutes les occasions d’être utile au commerce de la place m’engage,
comme un de vos abonnés, à vous signaler un fait fort incommode aux
habitués de la Bourse; les annonces d’arrivages se placent à la Bourse
dans un cadre fermé par un grillage en fil de fer; ce grillage étant
déchiré par son milieu, pour qu’on ne puisse enlever ces annonces par
cette déchirure, l’on place à présent ces bulletins dans la partie la
plus élevée du cadre, de manière qu’à moins d’être d’une stature plus
qu’ordinaire, il est impossible de les lire.

«Agréez, monsieur le rédacteur, l’assurance de ma considération.

RIGHT                       Votre abonné.»

Ceci est utile, philanthropique;--mais, enfin, c’est encore l’abonné en
question qui a fait la besogne. Mais c’est que nous voilà à la huitième
colonne, qui contient le compte rendu d’un procès au tribunal de
commerce et l’annonce d’un concert _au profit de M. Milord, par mesdames
Marneffe,--Espinasse, M. Wanden-Bobogoert_, etc.

Neuvième colonne.--Annonces de marchandises et de prix courants.

Quatrième page,--et dernière.--Annonce du _Poliafiloir_, nouvel
instrument à quatre faces pour l’effilage des rasoirs.

Annonce de la vente, par actions, du palais l’_Hottagenitsckowa_, avec
dépendances;--c’est tout,--et je jure, sur l’honneur, que je n’ai rien
omis.--Et la besogne sérieuse du _Précurseur_?

C’est celle de presque tous ces carrés de papier;--elle consiste à se
découper les uns les autres, au moyen de ciseaux,--avec un sérieux,--une
importance,--une majesté,--qui n’ont pas encore perdu leur comique à mes
yeux,--quoique je les regarde faire depuis bien longtemps.

[GU] M. Scribe a cent mille francs de rente.--Mon ex-ami, M. de Balzac,
gagne quarante mille francs par an,--Janin, à peu près autant.

Je ne pousserai pas plus loin mes citations, parce que j’arriverais à
quelques noms qui ne gagnent pas tout à fait vingt mille francs,--qui
en sont honteux et me sauraient mauvais gré de trahir le secret de leur
pauvreté.

Mettez en regard de ceci la part de Diderot, pour l’_Encyclopédie_, cet
ouvrage dont il a conçu le plan et exécuté une grande partie, et qui
forme à lui seul une bibliothèque;--cet ouvrage, qui a donné aux
libraires associés pour sa publication, outre leurs frais, qui
s’élevaient à neuf cent trente-huit mille deux cent quatre-vingt-onze
livres deux sous six deniers,--un honnête bénéfice de deux millions
quatre cent quarante-quatre mille deux cent quatre livres dix-sept sous
six deniers:

La part de Diderot fut de mille francs de rente sa vie durant.

[GU] Pourquoi,--demandais-je à ***,--presque tous les hommes
deviennent-ils avares en vieillissant?--C’est, me dit-il, que l’égoïsme,
chassé des diverses positions qu’il occupait, se replie sur celle-là--en
désespoir de cause;--jeune, l’homme obtient tout par échange: l’amour
pour de l’amour,--l’amitié pour de l’amitié;--vieux, il faut qu’il
achète ce qu’on lui donnait. D’ailleurs, ne vous trompez pas sur la
générosité des jeunes gens,--l’âge auquel on partage tout est
généralement l’âge où on n’a rien.

Ceci est une exagération.

Pas déjà tant,--vous ne me nierez pas au moins que le jeune homme donne
volontiers, parce qu’il ne considère ce qu’il possède en tout genre--que
comme un léger à-compte sur le trésor qu’il s’imagine que la vie lui
doit;--ce sont des hors-d’œuvre avant le grand festin de joie auquel
il se croit convié.

Plus tard, quand il s’aperçoit que l’héritage est moins opulent,--que le
festin est moins splendide,--quand il croit avoir sa part, il compte
pour voir s’il aura assez, et il ménage parce qu’il n’attend plus rien
au delà de ce qu’il a.

Mais de toutes les choses c’est l’argent auquel l’homme est le plus
attaché;--il n’est presque aucun homme qui ose prendre la fuite s’il
voit son ami attaqué par des gens qui en veulent à sa vie,--et qui ne
reste avec lui pour partager le danger;--il en est encore moins qui
exposent leur argent.

Aussi, j’ai imaginé un puissant moyen d’influence sur mes amis;--il
n’est aucun homme, peut-être, qui les ait à sa disposition comme
moi,--et je dois cette puissance peu commune à la simple observation du
fait que je viens de vous signaler; à quelque ennuyeuse corvée que je
destine un ami, à quelque démarche que je l’aie condamné, à quelque réel
danger que j’aie besoin de l’exposer; je suis sûr de lui trouver le plus
grand empressement.

Je l’aborde d’un air piteux et flatteur,--d’un ton humble et
patelin,--je mets tout en œuvre pour lui faire croire que je viens
pour lui emprunter de l’argent,--je vois son embarras,--je me plais à
l’accroître;--à mesure que je vois qu’il a trouvé une excuse et qu’il la
tient prête pour le moment où je m’expliquerai clairement,--je la
détruis à l’avance et je l’oblige à en chercher une autre,--je le
presse, je l’entoure, je le harcèle;--enfin, quand je vois son anxiété
au plus haut degré,--par un revirement soudain, je dévoile en peu de
mots le but réel de ma visite et la véritable corvée que j’ai à lui
imposer;--quelle que soit cette corvée,--je n’ai jamais vu une fois mon
homme--manquer de respirer à l’aise, comme délivré d’un poids qui
l’oppressait, il est si heureux d’avoir échappé au danger qu’il
redoutait, que tout autre lui paraît un jeu.

[GU] Les écoles gratuites de dessin ne sont pas une invention tout à
fait récente.--La première a été ouverte à Paris par M. de Sartines, en
1766 ou 1767.--On voit même dans les journaux d’alors que le sieur
Lecomte, vinaigrier ordinaire du roi, donna en 1769 trois mille livres
aux écoles gratuites de dessin.

Il y a aujourd’hui à Paris deux écoles gratuites de dessin;--dans nos
mœurs vaniteuses, il n’y a que les enfants des pauvres qui vont aux
écoles gratuites,--c’est-à-dire les enfants destinés à être
ouvriers.--Le dessin est utile dans tous les états et aiderait
singulièrement à y apporter des perfectionnements; nous n’en serions pas
plus malheureux--si, par suite de ce supplément d’éducation donné aux
ouvriers, les objets qui nous entourent et qui servent aux usages
journaliers avaient du style et de la forme.

Les réchauds et les trois-pieds, tous les ustensiles de cuisine trouvés
à Herculanum, ne ressemblent guère aux choses hideuses auxquelles nous
sommes arrivés, de progrès en progrès. Les bijoux et les vêtements
antiques avaient un style et une beauté que les bijoux et les vêtements
modernes n’imitent que de bien loin.--Il n’y a de sots métiers que parce
qu’il y a de sottes gens. Nos tailleurs s’occupent trop de
politique.--En effet, dans les deux écoles de dessin de Paris on ne
montre aux élèves qu’à faire des têtes et des dessins ombrés, d’après la
_Transfiguration_ de Raphaël, ce qui ne peut les mener qu’à devenir de
mauvais et de malheureux peintres,--comme l’éducation des colléges à
devenir de mauvais et malheureux poëtes.

Au contraire, des écoles gratuites de dessin bien
dirigées,--c’est-à-dire applicables aux états divers que les élèves ont
à exercer, seraient un grand bienfait.

Des deux écoles gratuites, l’une devrait être consacrée aux enfants des
ouvriers destinés à être ouvriers,--et l’on y apprendrait le dessin
applicable aux arts et métiers;--l’autre serait comme les colléges
royaux:--les riches y payeraient, les enfants d’artistes distingués y
auraient des bourses ou des demi-bourses, d’après la fortune de leurs
parents;--cette faveur, devenant aussi une récompense au talent, serait
acceptée avec empressement.

Nous aurions ainsi moins de mauvais peintres,--et moins de mauvais
tailleurs.



Février 1842.

     Les fleurs de M. de Balzac.--Mémoires de deux jeunes mariées.--Les
     Ananas.--La balançoire des tours Notre-Dame.--A monseigneur
     l’archevêque de Paris.--Un mot de M. Villemain.--Un conseil à M.
     Thiers, relativement à l’habit noir de l’ancien ministre.--Une
     annonce.--Un député justifié.--Sur quelques Nisards.--M. Michelet
     et Jeanne d’Arc.--M. Victor Hugo archevêque.--M. Boilay à
     Charenton.--Une lettre de M. Jean-Pierre Lutandu.--Une nouvelle
     invention.--Seulement...--Une croix d’honneur et une rose
     jaune.--Les Glanes de mademoiselle Bertin.--MM. Ancelot, Pasquier,
     Ballanche, de Vigny, Sainte-Beuve, A. Dumas, Vatout, Patin, de
     Balzac, l’évêque de Maroc.--Question d’Orient.--Le roi de
     Bohême.--M. Nodier.--M. Jaubert.--M. Liadières.--M. Joly.--M.
     Duvergier de Hauranne _Grand-Orient_.--Le général Hugo.--Naïveté de
     deux ministres.--M. Aimé Martin et la Rochefoucauld.--Pensées et
     maximes de M. Aimé Martin.--Éloge de M. Aimé Martin.--Au revoir.


[GU] J’ai déjà eu occasion de parler des fleurs de quelques romanciers.
Quelque magnificence que déploie la nature dans ses productions,--ils ne
peuvent prendre sur eux de s’en contenter. Les fleurs des prairies et
celles des jardins sont si nombreuses, que la vie d’un homme serait de
beaucoup trop courte pour les regarder toutes l’une après l’autre.--Il y
en a, dans la neige éternelle des Alpes et au fond des mers, des
milliers que personne n’a jamais vues. Il y en a de toutes les
formes,--de toutes les nuances;--leurs parfums sont variés comme leurs
couleurs;--eh bien! nos romanciers n’en ont pas encore assez pour leur
consommation, ils ne peuvent s’empêcher d’en inventer quelqu’une de
temps à autre. Les fleurs du bon Dieu ne sont pas assez belles pour
leurs livres;--celles qui naissent sous la rosée du mois de mai leur
semblent trop communes; ils en tirent de leur encrier, qu’on ne voit
nulle part que là.

M. de Balzac, entre autres, si exact pour décrire les meubles,--est loin
d’apporter la même sévérité dans la description des fleurs qu’il daigne
mettre en scène;--il ne croit rien pouvoir ajouter à l’art du tapissier,
mais il n’a pas le même respect pour les œuvres de Dieu.

Dans un roman publié dans le journal la _Presse_, roman qui, au milieu
de certaines incohérences, renferme des passages de la plus haute
beauté,--des pages d’une simplicité pleine de noblesse,--d’une vérité
poignante,--dans les _Mémoires de deux jeunes mariées_, il s’est passé
la fantaisie d’inventer une nouvelle variété d’_azalea_: il nous peint
«une maison,--_empaillée_ de _plantes grimpantes_, de houblon, de
clématite, de jasmin, d’_azalea_, de cobæa, etc.»

On ne connaît pas d’_azalea_ grimpante.--L’_azalea_ est un petit
arbrisseau dont quelques espèces viennent de l’Amérique,--et quelques
autres de l’Inde;--mais elles ne grimpent ni dans l’Inde, ni dans
l’Amérique; elles ne se livrent à ce libertinage que dans les _Mémoires
de deux jeunes mariées_.

M. de Balzac aura trouvé le mot joli, et s’en sera servi à tout hasard,
en mêlant son _azalea_ à d’autres plantes nullement grimpantes: il a
compté sur l’exemple.--Si M. de Balzac venait encore me voir, il verrait
autour de ma maison des plantes grimpantes dont le nom n’est pas moins
harmonieux que celui de l’_azalea_;--il y verrait la _glycine_ de la
Chine, qui couvre une des façades, au printemps, de ses longues grappes
de fleurs bleues,--et la _passiflore_,--cette fleur qui ornait
d’habitude la boutonnière de M. Lautour-Mézeray, aujourd’hui sous-préfet
à Bellac,--et qui, de loin, ressemble à une plaque d’ordre
militaire;--il verrait encore un _bignonia radicans_, aux grandes fleurs
rouges,--et les deux _roses banks_, la blanche et la jaune, qui
tapissent le mur de leur feuillage luisant et de leurs roses doubles,
grandes comme des pièces de dix sous.

M. de Balzac, du reste, a, de tout temps, voulu faire entrer les
végétaux dans la voie de la rébellion contre les décrets de la nature.

--Je me rappelle que, il y a quelques années, M. de Balzac songea à
cultiver des _ananas_ dans une propriété qu’il avait achetée près de
Ville-d’Avray.--Il fit part de ses projets à un de ses amis.

--Je veux, disait l’auteur de la _Vieille Fille_, que le peuple mange
des ananas. Pour cela, il faut qu’on puisse avoir des ananas à cinq
francs.

--Mais, lui répondit l’ami, les jardiniers qui les vendent vingt francs
n’y font guère de bénéfices, et quelque-uns s’y ruinent: on cite le
descendant d’une grande famille de l’Empire qui n’y fait guère
d’affaires.

--Laisse-moi donc tranquille, reprit M. de Balzac, il serait bien
singulier qu’un homme d’intelligence, se livrant à la culture de
l’ananas, ne réussît pas à le produire à meilleur marché.--J’ai une
boutique en vue sur le boulevard des Italiens.--Je vais aller à Paris
tantôt, et la louer.

--_Mais_,--interrompit l’ami,--où sont tes ananas?

--Mes ananas? je n’en ai pas encore; je vais faire construire des
serres.

--_Mais_, dit l’ami, l’ananas ne rapporte qu’au bout de trois ans et ta
boutique restera vide jusque-là.

--Ah! bah! tu vois toujours des difficultés; il est impossible que je ne
trouve pas un moyen de les faire produire la première année.

Heureusement que deux jours après M. de Balzac avait oublié entièrement
son projet de faire manger des ananas au peuple.

[GU] C’est une chose réellement curieuse que l’aspect de fourmilière que
présente Paris vu du haut des tours de Notre-Dame:--tous ces petits
hommes allant à leurs petites affaires ou à leurs petits plaisirs,--se
pressant, se heurtant, se coudoyant presque uniquement pour s’enlever
les uns aux autres de petits ronds de métal dont le plus gros ne
pourrait de cette hauteur être distingué par l’œil le plus perçant.

Il y a dans la cage de charpente d’une des cloches une curiosité dont M.
Victor Hugo n’a pas parlé, je crois, dans _Notre-Dame de Paris_,--c’est
une balançoire très-suivie par les enfants du quartier.--On a vu plus
d’une fois le poëte assister à cet exercice avec complaisance.--La
balançoire a été récemment supprimée; on assure que M. Hugo a fait
notifier à monseigneur Affre, archevêque de Paris, qui se met sur les
rangs pour l’Académie, qu’il lui refuserait opiniâtrément sa voix tant
qu’il n’aurait pas fait rétablir la balançoire.

[GU] M. Thiers joue en ce moment l’austérité. Il affecte de venir seul
chez le duc d’Orléans en habit noir,--lorsque tout le monde y est en
habit habillé.

M. Thiers laisse fréquemment percer la prétention assez saugrenue de
contrefaire l’empereur Napoléon,--il refait quelques-uns de ses mots.

Il devrait bien alors l’imiter en ce point.

S’il est décidé à n’avoir pas la politesse de se faire faire un habit
habillé pour aller chez le prince royal,--ou si son intégrité comme
ministre ne lui a pas laissé les moyens de subvenir à cette dépense,--il
pourrait se présenter en costume de membre de l’Institut, c’est l’habit
que portait le général Bonaparte à son retour d’Égypte.

[GU] Voici l’annonce arrivée, je crois, au plus haut degré de
l’inconvenance.--M. Gannal obtient des carrés de papier, même les plus
vertueux, l’insertion de l’article nécrologique que voici:--et cela non
pas à la quatrième page, à la page vénale, mais à la deuxième,
c’est-à-dire à une des pages indépendantes et incorruptibles:

«Madame la comtesse de la Roche-Lambert vient de mourir en son hôtel à
Paris. Sa famille a bien voulu confier le soin de son embaumement à
l’habile chimiste, M. Gannal.»

Encore un peu, et M. Gannal fera mettre sur les monuments funèbres:
_Embaumé par M. Gannal_.

Cette inscription même sur un corbillard serait d’un assez bon effet
dans une cérémonie.

[GU] Encore un mot relativement à cette annonce:--il n’est pas probable
que ce soit la famille qui ait songé à faire faire cette annonce à M.
Gannal,--et d’ailleurs, elle n’eût pas mis, le «_a bien voulu_» qui
dévoile la modestie de M. Gannal;--mais alors pourquoi, après cette
louable humilité, M. Gannal s’intitule-t-il lui-même _habile chimiste_?

[GU] Un ami de M. D*** avait répandu le bruit que ce député est
impuissant.--Ceci aurait été un texte admirable pour je ne sais plus
quel carré de papier, qui s’écriait lors de l’élection de M. Fould: «Il
faut bien que les Juifs soient représentés!»

M. D***, décidé à arrêter ce bruit, fait écrire à un homme de sa
connaissance une lettre anonyme, par laquelle on lui apprend que M.
D*** est l’amant de sa femme.--L’époux outragé accourt chez M.
D***, le trouve au lit, le roue de coups, et s’en va.

M. D*** s’habille, et va disant partout dans la ville: «Je ne suis
pas impuissant, demandez plutôt à M***, qui m’a battu ce matin.»

[GU] SUR QUELQUES NISARDS.--M. Nisard aîné avait naturellement toutes
les proportions d’un professeur de quatrième peu distingué. Il chercha
une autre voie, il imagina d’insulter, sous forme de critique, les deux
plus grandes gloires poétiques de ce temps-ci, M. Hugo et M. de
Lamartine. La chose faite, il se croisa les bras et attendit. Il
n’attendit pas longtemps: on le nomma chevalier de la Légion d’honneur,
maître des requêtes au conseil d’État, maître de conférences à l’école
normale, chef de division au ministère de l’instruction publique.

En ce moment, il veut être député comme tout le monde.--C’est sur
l’arrondissement de Châtillon que M. Nisard a jeté les yeux.--Il remplit
les bibliothèques communales de ses futurs commettants avec les
souscriptions du ministère.--Tous les gamins de Châtillon ont des
bourses dans les colléges de Paris.--M. Villemain laisse faire.--Sans
doute M. le ministre pense qu’il faut que les professeurs de quatrième
soient représentés à la Chambre.

Dernièrement, M. Nisard aîné a envoyé au roi des Belges deux volumes de
sa composition, intitulés: _Mélanges littéraires_. S. M. Léopold, qui
est un homme poli, a compris tout de suite que M. Nisard aîné en voulait
à sa petite croix inoffensive, et la lui a envoyée.

Le hasard fit que le roi envoya en même temps la même croix au célèbre
chimiste allemand, Berzelius.--M. Nisard aîné explique ainsi cette
coïncidence: «Le roi Léopold, en jetant les yeux sur l’Europe--a voulu
récompenser en même temps et le représentant de la science et celui de
la haute critique littéraire.--Ier Nisard.»

M. Nisard cadet n’a pas eu beaucoup de peine à trouver la voie ouverte
par monsieur son frère. Mais il s’est trouvé dans la situation
d’Alexandre,--qui pleurait à chaque victoire de son père Philippe,--en
disant: «Il ne me laissera rien à faire.»

Les pères Philippe en général aiment assez à tout faire eux-mêmes.

M. Nisard cadet--passa en revue les hommes de génie de l’époque;--le
compte n’en est pas plus long qu’il ne faut. «Il n’y a rien à faire là,
se dit-il, mon frère _me_ les a insultés.»--Il lui fallut se rabattre
sur un homme de beaucoup de mérite,--et il s’est lancé sur M. Michelet.

M. Michelet a eu la bonté de m’envoyer son livre,--qui m’a fait
plaisir.--M. Nisard cadet pense autrement: «_Ce livre_,
dit-il,--_échappe à une analyse un peu forte_, à cause de _l’érudition
extravagante de l’auteur_.--_De graves facéties, des peintures
renforcées et graveleuses_, etc.--_A quoi sert_, s’écrie M. Nisard
cadet, _cette curiosité qui se met sur la trace des moindres détails du
passé_?--_Il n’y a qu’une manière d’écrire l’histoire de la
Pucelle_,--dit M. Nisard cadet, _c’est que l’écrivain se laisse emporter
lui et toute sa science archéologique au cours impétueux de la tradition
populaire_.» En un mot, l’opinion longuement exprimée par M. Nisard
cadet est que l’érudition est au moins inutile pour écrire. Cela serait
de l’histoire--à peu près comme en font les journaux pour la politique
et les portières pour les mœurs.

L’histoire n’est déjà pas trop vraie, et l’on doit savoir gré aux
savants qui s’efforcent de l’empêcher de devenir tout à fait un recueil
de contes de ma mère l’Oie.

Cela fait,--M. Nisard cadet--se croise les bras et attend.--IIe
Nisard.

[GU] ***, qui a eu une vie fort dissipée, vient de se marier;--comme
il sortait de la mairie, après avoir prononcé le serment d’usage, sa
belle-mère le prend à part et lui dit:

--Voilà qui est fini; j’espère que vous ne ferez plus de sottises?

--Non, ma belle-maman, répond ***; je vous promets que celle-ci est
la dernière.

[GU] C’était à l’époque d’une des candidatures de M. Victor Hugo à
l’Académie.--M. Hugo s’est présenté cinq ou six fois, et cinq ou six
fois ses collègues d’aujourd’hui l’ont déclaré indigne d’entrer dans
leur compagnie.--M. Hugo se présentait cette fois pour succéder à M. de
Quélen, et il avait de grandes chances de succès.--Deux ou trois jours
avant l’élection, les journaux du soir contenaient une note conçue en
ces termes: «Il paraît à peu près certain que c’est M. Victor Hugo qui
succédera à monseigneur l’archevêque de Paris.» Cette phrase tomba, par
hasard, sous les yeux de mademoiselle Dupont, l’ancienne soubrette de la
Comédie-Française, qui lisait le journal dans sa loge, tandis qu’on la
coiffait;--elle lut la phrase,--la relut,--se frotta les yeux,--la relut
encore, puis tout à coup, elle entra, le journal à la main, où se
trouvaient dix ou douze de ses camarades.

--Par exemple, voilà qui est trop fort! s’écria-t-elle, je vous annonce
une drôle de nouvelle.--Certes, M. Hugo a du talent, je ne dis pas le
contraire; mais c’est égal,--je n’aurais jamais cru cela.--Allons, il ne
faut plus s’étonner de rien maintenant.--Ne voilà-t-il pas M. Victor
Hugo qui va être nommé archevêque de Paris!

[GU] M. Boilay, inventé et décoré par M. Thiers.--a, comme je vous l’ai
raconté, passé dernièrement avec armes et bagages dans le camp de M.
Guizot.

C’est là un de ces actes qui ont besoin d’être payés magnifiquement pour
cacher ce qui leur manque du côté de la noblesse et du désintéressement.
M. Boilay a la prétention d’être fait conseiller référendaire à la cour
des comptes.

(C’est étonnant combien il y a de gens qui usent leur vie, et commettent
une foule de choses pour arriver à des buts dont je connais à peine les
noms, et dont l’éclat m’échappe tout à fait.)

Le ministère fait la sourde oreille.--M. Boilay valait à ses yeux la
peine d’être acheté.--Mais, une fois acheté, un homme ne peut plus vous
faire du mal, et conséquemment ne vaut guère la peine qu’on le paye. On
l’a nommé directeur de la prison de Charenton.

M. Boilay se débat autant pour ne pas diriger la maison de Charenton que
s’il s’agissait de ne pas y être dirigé.--Peut-être craint-il que ce ne
soit une de ces ruses employées par les familles pour faire entrer de
bonne volonté un parent dans ces maisons.--Cependant la place est bonne;
il s’agit de dix mille francs par an, avec un logement. Mais M. Boilay
aime mieux être le dernier à la cour des comptes que le premier à
Charenton.--D’ailleurs, il prend cette proposition pour une épigramme;
le ministère, de son côté, paraît tenir à la plaisanterie.

[GU] Lors du passage de M. le duc de Nemours à Vendôme,--M. Jean-Pierre
Lutandu, officier de la garde nationale, fut invité à orner de sa
présence le bal que les _autorités_ donnaient à Son Altesse Royale; il
tomba dans la même erreur qu’un maire de la banlieue de Paris, dont j’ai
raconté l’histoire, qui avait amené _son épouse_ au bal des Tuileries,
et qui fut obligé de la laisser en dépôt chez le portier. M. Lutandu,
heureusement, apprit à temps que ce n’était pas précisément M. Lutandu,
mais l’officier de la garde nationale qu’on invitait, et que les _dames_
avaient besoin d’invitations spéciales.

M. Jean-Pierre Lutandu crut devoir en écrire au journal le _Loir_; le
journal le _Loir_ n’accepta pas la collaboration de M. Jean-Pierre
Lutandu,--en quoi je le trouve bien dégoûté.--M. Jean-Pierre fit
imprimer sa lettre et la distribua. La voici.

Il faut, pour l’intelligence de la chose, remarquer un artifice oratoire
de M. Jean-Pierre Lutandu,--qui se sépare en deux personnages,--afin que
l’un, M. Lutandu, ne soit pas gêné dans l’expression de ses sentiments
par l’autre, M. Jean-Pierre.--Cette facétie, imitée de Paul-Louis
Courier,--a plus de piquant pour les habitants de Vendôme que pour
nous,--parce qu’ils savent bien réunir les deux personnages en un seul
et même Jean-Pierre Lutandu.

_Lettre de M. Jean-Pierre Lutandu._--«La lettre suivante n’ayant pu être
insérée au journal le _Loir_, j’ai cru devoir la publier moi-même, et la
faire imprimer à part.»

Remarquons ici en passant la modération peu commune de M. Jean-Pierre;
je sais plus d’un de ces correspondants de journaux qui, voyant leur
épître repoussée, accuseraient immédiatement le carré de papier d’être
vendu au pouvoir. M. Jean-Pierre Lutandu dit simplement: _n’ayant pu
être insérée_.

«Monsieur le rédacteur du journal le _Loir_, j’ai lu, dans votre numéro
du 19 novembre dernier, que madame la baronne X*** n’ira pas au bal
donné par les autorités de Vendôme à S. A. monseigneur le duc de
Nemours, si madame Jean-Pierre _en_ est invitée; que M. Jean-Pierre,
officier de la garde nationale, serait prié personnellement, et que de
dépit et de rage il _en_ donnerait sa démission.»

Hélas, monsieur Jean-Pierre, à dire vrai, il y a fort peu de différences
réelles entre les femmes (on pourrait dire même qu’il n’y en a pas
d’autres que la beauté); aussi, faute de différences, elles mettent des
distances. Les hommes peuvent se mêler, parce qu’un homme de génie, de
talent et d’esprit, ne sera jamais confondu avec un domestique.--Mais
une femme a toujours raison de se défier d’une trop jolie femme de
chambre.--Il est si facile de faire en six mois d’une grisette une
duchesse fort présentable.

«Je connais parfaitement le nommé Jean-Pierre, je suis même un de ses
intimes amis. Je vous avouerai, monsieur le rédacteur, qu’effectivement
rage et dépit se sont emparés de lui. Jean-Pierre a été rudement froissé
par la réalité de votre annonce. En cette circonstance, _son ennemi_
peut donc se flatter doublement d’avoir touché en lui la corde la plus
sensible. Jean-Pierre est vexé, courroucé, indigné, mystifié, mortifié
au delà de toute expression. Si ce camarade, à titre de marchand ou
d’artisan, si vous l’aimez mieux, n’eût pas été invité _du_ bal de la
mairie, _sottise faite maladroitement à tout le commerce et dont nous
devons gracieusement remercier MM. les commissaires_, comme les autres,
il eût subi son mécontentement _sous_ le silence le plus absolu; il se
fût dit: «J’ai des compagnons d’infortune, je suis de ceux qui n’ont pas
eu le bonheur de convenir;» son amour-propre seul en eût été blessé.
Mais c’est bien pis encore, monsieur le rédacteur: Jean-Pierre, officier
de la garde nationale, est le seul de tout le bataillon que l’on invite
personnellement. «Parais au bal, sous-lieutenant, puisque nous n’avons
pas le droit de t’en chasser, mais laisse ta _dame_ à la maison;» tel
est le sens de _cette sotte invitation_; et, je le répète, il reste
seul, accablé sous le poids de cette humiliante assignation. Si, comme
moi, monsieur le journaliste, vous connaissiez Jean-Pierre, vous
prendriez part à sa peine, elle est poignante. Pour vous aider à
compatir à sa douleur, laissez-moi vous tracer un croquis moral de mon
infortuné camarade.»

Une petite observation seulement: M. Jean-Pierre Lutandu a un
ennemi;--il ne nous donne pas de grands détails à ce sujet «_son
ennemi_.» Sans doute, on sait à Vendôme quel est le _guelfe_ du
_gibelin_ Jean-Pierre Lutandu. Passons au croquis moral.

«Jean-Pierre, natif de Vendôme, est âgé de trente-huit ans, issu
d’artisans honnêtes, qui ont emporté dans la tombe les regrets des
Vendômois _de leur classe et de leur âge_; Jean-Pierre en a hérité _la
probité_, _l’honneur_ et quelque peu d’éducation. N’ayant de sa vie
dévié des principes qui lui ont été transmis par _ses ancêtres_, il
croit devoir marcher la tête levée. _Un tel bouclier_, que n’a jamais
_terni la moindre des taches_, espérons-le, saura parer les coups de
_ses ennemis_. A tout prix il demande aujourd’hui une réparation; MM.
les commissaires la lui doivent publiquement.»

Apprécions la modestie avec laquelle M. Jean-Pierre avoue que ses
_ancêtres_ étaient d’honnêtes _artisans_.--Mais il y a dix lignes, M.
Jean-Pierre Lutaundu n’avait qu’un ennemi, voici maintenant qu’il en a
plusieurs.--Il ne nous dit pas combien,--et l’imagination s’effraye du
nombre possible que peut désigner ce pluriel.

«Jean-Pierre est socialement ce qu’on appelle un _bon enfant_; il est de
ces gens qui, pour tout au monde, ne commettraient une action
désobligeante; c’est un homme calme, paisible, _rond en esprit_, rond en
affaires, _qui vit retiré_, trouvant son plaisir, _son unique bonheur,
au sein de sa famille_. Voilà, monsieur le rédacteur, bien exactement
l’esquisse morale de mon frère d’armes, de celui que MM. les
commissaires _vexent_ aujourd’hui _si audacieusement_.

              »Votre dévoué serviteur,
                             LUTANDU.»

Vous vivez _retiré_, monsieur Jean-Pierre, c’est fort bien; vous trouvez
votre _unique bonheur_ au sein de votre famille, c’est encore
mieux;--mais avouez que ces vertus paisibles se sont bien développées
depuis votre mésaventure du bal. Du reste, c’est tant mieux pour vous;
les gens qui se sont servis de la petite bourgeoisie ne lui pardonneront
jamais les égards qu’ils se croient forcés d’avoir pour elle,--et ils ne
négligeront jamais une occasion de saupoudrer d’un peu d’avanie les
gracieusetés qu’ils n’osent pas ne pas lui faire.

«_P. S._ Jean-Pierre étant indigne de paraître avec sa femme au bal que
la mairie offre, etc., prie son commandant, _qui est un des
commissaires_, de le dispenser de service _pendant le séjour du prince à
Vendôme_; voilà le seul motif qui a empêché mon pauvre Jean-Pierre de se
rendre aujourd’hui au corps d’officiers de la garde nationale pour une
visite à laquelle il aurait dû participer. Jean-Pierre ne donnera point
sa démission, il finira tranquillement son triennal pour _rentrer
voltigeur_ dans sa compagnie _qu’il vénère_.

                       »_Vendôme, ce 1_er _décembre 1841_.»

Dans ce _post-scriptum_ plein de mélancolie,--M. Jean-Pierre Lutandu
nous montre une fatigue du pouvoir et des honneurs--qui n’est pas sans
exemple.--Sylla, Dioclétien,--Christine de Suède,--ont agi, en leur
temps, comme M. Jean-Pierre Lutandu.

Après tout,--je gage tout ce qu’on voudra que M. Lutandu est un
très-brave et très-honnête homme.

[GU] J’ai annoncé, il y a quelques mois, à propos de la découverte faite
par un savant d’une nouvelle pomme de terre, un peu plus mauvaise et
beaucoup plus petite que celles que nous possédons déjà,--que je
surveillerais à l’avenir MM. les savants et mesdames leurs inventions.

En voici une assez curieuse:

La _pyrale_ est un insecte qui fait quelque tort à la vigne dans
certaines localités.--Voici le moyen qu’une réunion d’érudits a trouvé
pour en délivrer les ceps:

«_Il suffit_, disent-ils, d’enduire les treillages et les échalas d’une
certaine quantité d’eau provenant de l’épuration du gaz destiné à
l’éclairage.--SEULEMENT _cette eau peut brûler et faire périr les jeunes
pousses_.

»DE PLUS, _elle agit sur la peau comme des cantharides, et les cloches
qu’elle fait venir sont douloureuses_.»

[GU] On ne saurait trop admirer avec quelle héroïque patience les
Français, qu’on prétend si légers, se résignent à entendre les mêmes
choses rebattues pendant si longtemps.

Quand il se passe quelque chose d’un peu important pendant les vacances
des Chambres, chaque journal rapporte la chose sous forme d’un _on dit_.

Le lendemain, il découpe avec des ciseaux et imprime le _on dit_ de tous
ses confrères sur le même sujet.

Le surlendemain--on recommence avec cette phrase préliminaire: «Nous ne
nous étions pas trompés; il n’est que trop vrai, etc.»

Le jour d’après,--opinions des confrères coupées aux ciseaux.

Le jour d’après,--réponse des journaux ministériels.

Le jour d’après,--réponse aux journaux ministériels.

Le jour d’après,--les journaux ministériels répliquent.

Le jour d’après,--les journaux dits indépendants répliquent à leur
tour.--Ce n’est qu’au bout de quinze jours qu’on laisse la chose en
repos--et qu’on commence à retrouver des _araignées dilettantes_, des
_médailles de Tetricus_.--des _mâchoires de dynotherium giganteum_.--Les
enfants tombent d’un sixième étage dans une voiture de poussier de
mottes à brûler, et leur mère les remonte sans accident avec le boisseau
qu’elle marchandait.--Les chiens se signalent par des actions
vertueuses.--Le grand serpent de mer est rencontré par un navire
hollandais.--Des bûcherons coupent un arbre et trouvent dedans--une
croix peinte en bleu, etc., etc.

A ces signes, on se rassure, on se dit: «Allons! c’en est fini de telle
ou telle question.»

Pas le moins du monde.

La session s’ouvre,--les députés récitent à la tribune les articles des
journaux sur la chose que vous espériez oubliée:--les journaux impriment
les discours des députés, et on recommence tout.

[GU] Quelques jeunes gens des écoles sont allés visiter M. de
Lamennais,--et lui ont tenu ce langage:

«Citoyen, il y a un an, votre condamnation marquait d’un sceau
indélébile les tendances réactionnaires d’un pouvoir oppresseur. Ce
pouvoir avait démontré depuis longtemps ses vues antipopulaires,
antinationales; mais il nous a appris, depuis votre captivité, qu’il
n’avait pas achevé son œuvre; lâcheté au dehors, corruption et
arbitraire au dedans, déchaînement de la force contre la presse,
construction de bastilles, aversion pour l’organisation du travail: tout
nous dit assez haut qu’il veut renverser l’édifice révolutionnaire de
1830.

«Mais sait-il bien, ce pouvoir, que son audace peut le perdre? Sait-il
bien que les victimes qu’il atteint viennent réchauffer le zèle des
patriotes, et grandir leur cause?... Il ne l’ignore pas, sans doute, et
d’ailleurs nous sommes moins jaloux de le lui apprendre que de venir ici
vous témoigner, citoyen, quel est l’esprit de réprobation que ce système
inspire généralement.»

Il est difficile de trouver une plus grande preuve d’une liberté
illimitée--que cette façon de se plaindre de n’en pas avoir.

[GU] Depuis quelques mois, mes amis se plaisent à orner les collets de
leurs habits de toutes sortes de couleurs:--M. Hugo a mis du vert à son
habit sous forme de petites palmes d’académicien;--voici que M.
Théophile Gautier met au sien un peu de rouge, sous prétexte de croix
d’honneur;--j’ai un jeune camarade qu’on avait obligé, lui, de revêtir
un collet entièrement rouge,--mais c’était le plus mécontent des trois;
il s’est fait réformer et est rentré avec joie dans la vie civile et
dans sa redingote noire.

M. Théophile Gautier est un jeune poëte qui a fait d’abord de fort beaux
vers:--on ne lui a pas donné la croix pour cela;--il s’est mis à faire
dans les journaux de la prose spirituelle. C’était aux yeux des gens
déjà un peu mieux, en cela que c’était déjà moins; mais on ne pouvait
pas encore lui donner la croix.--Il la désirait, cependant, parce qu’il
aime le rouge, et que c’était, disait-il, un moyen légal d’en porter sur
ses habits.--Il avait une fois, dans sa jeunesse, essayé d’un gilet de
soie ponceau, mais cela avait mis ses voisins dans une telle fureur,
qu’il avait été obligé d’y renoncer.

On lui fit faire alors un long dithyrambe sur la naissance d’un fils du
prince royal:--cela commençait à aller assez bien;--on avait promis la
croix, et je crus même alors qu’on l’avait donnée.--Malheureusement, par
suite d’une fâcheuse habitude dès longtemps contractée, il avait par
mégarde laissé tomber encore quelques beaux vers dans son ode; cela fit
peur aux gens, et on vit qu’il n’était pas encore mûr pour les
récompenses du pouvoir.

On attendit une meilleure occasion.

Elle se présenta à propos du concours pour le tombeau de l’empereur
Napoléon.--M. Gautier fut chargé de rédiger le rapport de la commission,
et, sur cette pièce d’écriture, où on lui a donné plusieurs
collaborateurs pour qu’il ne s’échappât pas trop en esprit, on lui a
donné enfin le ruban rouge.

J’approuve, on ne saurait davantage, qu’on ait accordé cette
distinction à un jeune homme d’esprit et de talent,--mais je demande
pourquoi on la lui a donnée après le rapport de la commission sur le
concours pour le tombeau de Napoléon, au lieu de la lui donner après la
publication de la _Comédie de la Mort_, volume plein de charmantes
fantaisies et de vers du plus grand mérite.

Et je me réponds: C’est que le pouvoir a toujours un peu peur des
supériorités.--Tant qu’on les tient au pied de l’échelle, on paraît
toujours plus grand qu’elles, parce qu’on est plus élevé, et, pour le
public, c’est la même chose.--Mais, si une fois on les laisse se hisser
sur les mêmes tréteaux, alors les médiocrités qui les y ont précédées,
réduites à leur taille réelle, risquent fort de ne pas conserver leur
avantage.--C’est pourquoi on exige des gens de talent une foule de
conditions préalables relatives au niveau.--On ne les laisse entrer dans
les faveurs du pouvoir--que comme les chevaux de remonte entrent dans
les régiments; il faut qu’ils prouvent par des papiers bien en règle
qu’ils sont hongres comme tout le monde.

Pour cette fois, cependant, je ne leur conseille pas de s’y fier.

Je suis sûr, néanmoins, mon cher Théophile, que vous ne vous êtes pas, à
beaucoup près, donné tant de mal pour obtenir la croix--que j’en ai
depuis huit jours à décider mon voisin à me vendre un rosier à fleurs
jaunes qu’il avait dans sa haie.--Je n’ose repasser dans ma
mémoire--tout ce que j’ai fait de bassesses, ce que j’ai commis de
fourberies, pour décider mon homme; et j’ose moins penser à ce que j’en
aurais fait de plus s’il n’avait pas cédé aussitôt. Il faut dire que
c’est la grosse rose jaune double,--et que le rosier a sept pieds de
haut.

[GU] On vient de publier, sous le titre de _Glanes_, un volume de
mademoiselle Louise Bertin.

En voici huit vers pleins d’une exquise délicatesse:

    «Si la mort est le but,--pourquoi donc, sur les routes,
    Est-il dans les buissons de si charmantes fleurs?
    Et, lorsqu’au vent d’automne elles s’envolent toutes,
    Pourquoi les voir partir d’un œil mouillé de pleurs?

    Si la vie est le but,--pourquoi donc, sur les routes,
    Tant de pierres dans l’herbe et d’épines aux fleurs!
    Que, pendant le voyage, hélas! nous devons toutes
    Tacher de notre sang et mouiller de nos pleurs?»

[GU] L’Académie, la vieille coquette, semble ne vouloir céder qu’à un de
ces _beaux feux_, qu’à une de ces longues passions sur lesquelles
mademoiselle de Scudéri faisait dix volumes. Il faut lui faire longtemps
la cour pour obtenir ses faveurs.--On trouve, dans le _Journal des
Débats_ de 1824, la candidature de M. Ancelot officiellement
annoncée.--Cette candidature a duré quinze ans. M. le chancelier
Pasquier date de plus de vingt ans. Il y a vingt ans, du moins, que,
sans se présenter tout à fait, il tâte le terrain et attend le moment.

D’après toutes les probabilités, M. Pasquier succédera à M. de Cessac,
et M. Ballanche à M. Duval.

Les autres candidats, fruits secs, sont: MM. de
Vigny,--Sainte-Beuve,--Alexandre Dumas,--Casimir
Bonjour,--Vatout,--l’évêque de Maroc,--Patin,--M. de Balzac et M. Aimé
Martin.--L’Académie est le prix de l’obstination; elle n’est pas pour
celui qui arrive le premier, mais pour celui qui court le plus
longtemps. Tous les concurrents y arriveront.

[GU] Les trois ou quatre académiciens qui ont assisté à l’enterrement de
M. Duval ont fait une assez bonne journée: il y a des jetons de présence
pour ces cérémonies, comme pour les séances; c’est-à-dire deux cent
quarante francs à partager entre les assistants. Les jeunes s’occupent
de vivre, les vieux ont peur de mourir; de sorte qu’on ne va aux
enterrements qu’en petit nombre.

Autrefois, pour les séances, on fermait la porte à trois heures. On
raconte qu’un jour l’abbé Delille, se trouvant seul à cette séance, et
entendant des pas, ferma promptement la porte, empocha les jetons, et
s’en alla.

[GU] QUESTION D’ORIENT.--Relire ici les différentes sorties auxquelles
je me suis laissé aller à diverses reprises contre la tribune.

Connaissez-vous l’_Histoire du roi de Bohême et de ses sept châteaux_,
par M. Nodier? A la première page du volume, qui est fort gros, le roi
de Bohême part pour visiter tous ses châteaux, et à la dernière page il
n’est pas encore arrivé au premier.

C’est absolument ce qui s’est passé à la Chambre des députés dans les
séances consacrées à ce qu’on a appelé la question d’Orient. Voici une
partie du programme:

QUESTION D’ORIENT.--M. Jaubert--parle du recensement de Toulouse.

M. Liadières--reproche à M. Joly d’avoir parlé des canons de Brunehaut.

M. Jaubert--remonte à la tribune et parle légèrement des tragédies de M.
Liadières.

SUITE DE LA QUESTION D’ORIENT.--M. Joly monte à la tribune et explique
les canons de Brunehaut.

M. Liadières--monte à la tribune et se déclare satisfait de
l’explication;--il répond aux critiques de M. Jaubert sur ses tragédies.

M. Jaubert--monte à la tribune et menace M. Liadières de le faire
chasser de la Chambre, attendu qu’il y a incompatibilité entre son
service auprès du roi et ses fonctions de député.

(Ce qui est une niaiserie, attendu que les électeurs qui ont envoyé M.
Liadières à la Chambre l’ont accepté et choisi comme cela, et que M.
Jaubert n’a rien à y voir.)

M. Liadières--remonte à la tribune, et dit qu’il donnera, si cela est
nécessaire, sa démission au roi, mais qu’il restera député.

M. Joly--donne de nouvelles explications; il n’a pas dit précisément
qu’il y eût des canons dans l’armée de Brunehaut.

M. Jaubert--se plaint de M. Guizot.

Pendant que ces choses se passent--la Chambre n’écoute pas par
discrétion les conversations particulières de ces trois messieurs qui
occupent la tribune, se livre à des dialogues variés,--on devise sur la
rareté du gibier,--des actions du chemin de fer de Rouen,--du pavage en
bois, et on échange quelques prises de tabac, on raconte l’aventure de
l’honorable M. D*** de seize manières différentes.

FIN DE LA QUESTION D’ORIENT.--A ce propos, disons que M. Duvergier de
Hauranne colporte partout ses paperasseries fastidieuses, sous prétexte
de la question d’Orient.--A la Chambre, on ne l’appelle plus, dans les
couloirs et dans la salle des conférences, que le _Grand-Orient_.

[GU] M. LE GÉNÉRAL COMTE HUGO.--Lorsqu’il fut question d’inscrire sur
l’arc de triomphe de l’Étoile les noms des gloires de l’Empire,--on
avait lieu de croire que la chose se ferait sans étourderie, et que la
liste des noms à graver serait la suite d’un mûr examen.

Pas le moins du monde:--on a écrit des noms d’abondance et au fil de la
mémoire,--de telle sorte que les réclamations sur de graves oublis se
sont fait entendre de tous côtés.

D’une lettre adressée à la postérité, on n’aurait pas dû écrire le
brouillon sur la pierre.--C’est élever à l’état de monument et la gloire
d’une génération et la saugrenuité d’une autre. Toujours est-il que cela
fut fait ainsi.

Une réclamation surtout fit beaucoup d’effet: c’était celle de M. Victor
Hugo, au nom de son père.

Il y a un des plus nobles et des plus honorables généraux de la
République et de l’Empire, que l’ancien roi de Naples et d’Espagne, le
frère de l’empereur, le roi Joseph, appelle encore dans ses
correspondances particulières _son meilleur ami_; un homme qui se
distingua brillamment au siége de Gaëte, qui organisa le royaume de
Naples de concert avec Joseph Bonaparte; qui, gouverneur de la province
d’Avellino, chassa, battit et saisit au corps le fameux Fra Diavolo, qui
le jugea l’homme _le plus tenace_ et le plus redoutable auquel il ait
jamais eu affaire; un homme que le roi Joseph Bonaparte, fait par son
frère roi des Espagnes et des Indes, crut indispensable à
l’affermissement de la domination française en Espagne, et qu’il appela
à Madrid en qualité de majordome du palais, d’abord, et ensuite en
qualité de gouverneur des provinces d’Avila et de Guadalajara; un homme
qui donna à son pays, son sang, ses jours, ses nuits, sa vie entière;
qui se montra avec éclat à Cifuentes, à Siguenza, à Valdajos, à Hita, à
Caldiero; un de ces fiers et intègres généraux de la République, qui
refusa avec indignation, plusieurs fois et au vu de ses soldats, des
millions que lui fit offrir l’ennemi pour livrer le drapeau de la
France; qui ne reçut ses grades que un à un, qui ne se laissa qu’à son
corps défendant créer par le roi d’Espagne comte de Cifuentes et marquis
de Siguenza; un homme, enfin, auquel l’empereur, à deux reprises
différentes, confia, comme au seul capable de la bien défendre,
Thionville, un des boulevards de la frontière, en 1814 et en 1815; qui
s’y immortalisa deux fois, qui y soutint un bombardement, et se défendit
jusqu’à la dernière heure avec un courage héroïque, après avoir fait
dire aux parlementaires ennemis: «Qu’il s’ensevelirait sous les ruines
de Thionville plutôt que de livrer la place aux généraux
prussiens.»--Cet homme, ce noble et modeste soldat, c’est M. le général
comte Hugo.

Le second fils du général, M. V. Hugo,--vit avec tristesse que le nom de
son père n’était pas inscrit entre les généraux de l’empereur
Napoléon.--Il publia un volume de poésies,--les _Voix intérieures_, et
le dédia _à son père, Joseph-Léopold-Sigisbert, comte Hugo, oublié sur
l’arc de triomphe de l’Étoile_.

[GU] Le volume paraît le 24 juin 1837.

Le 27 juin, M. Victor Hugo, en rentrant chez lui, trouve dans son salon
un tableau que M. le duc et madame la duchesse d’Orléans lui envoient en
signe d’admiration et de sympathie.

On s’occupe beaucoup de cette dédicace.--Peu de temps après, le
gouvernement se voit forcé de faire un erratum,--un post-scriptum de
pierre à son monument; il compulse ses états de service, s’agite, se
remue, creuse ses archives, recueille ça et là les réclamations, et
finit par inscrire _soixante_ nouveaux noms sur l’arc de triomphe de
l’Étoile. Il n’en oublie qu’un seul, le nom du général Hugo.

M. le maréchal Soult, président du conseil, a pourtant été le compagnon
d’armes de M. le général Hugo!

Un ancien ministre reprochait à l’un des ministres actuels cette
incroyable légèreté, et cette grave maladresse. «Que
voulez-vous?--répondit le ministre en question, M. Victor Hugo n’a pas
réclamé.»

Il est inutile de dire que le ministre capable d’une pareille réponse
n’est ni M. Guizot, ni M. Villemain, qui sont les amis particuliers de
M. Victor Hugo.

[GU] De notre temps se sont réalisées ces paroles de l’Écriture: «Les
premiers seront les derniers.» Il y a une haine insatiable contre tout
ce qui est grand;--c’est de cette haine que se forme la ridicule et
fausse admiration pour tout ce qui est petit. Mais une chose doit
consoler les bons esprits,--c’est qu’à force d’élever les petites
choses,--on finira par les croire grandes, on les haïra comme telles, et
on les renversera pour remettre en place les grandes choses, si basses
aujourd’hui.

[GU] A nous deux, monsieur Aimé Martin!

D’abord, monsieur Aimé Martin, ne me prenez pas pour un homme méchant et
hargneux, et ne croyez pas que je déchaîne sur vous mes guêpes--au
hasard et par malice. Vous m’avez attaqué et blessé, monsieur, dans un
des livres que j’aime et dans les fleurs, que j’aime toutes. J’ai retenu
si peu de choses pour ma part de celles qu’on se dispute dans la vie,
que j’en suis horriblement avare,--et que je deviens féroce quand on y
touche.

Un des plus beaux livres qui soient sortis de la cervelle humaine--est
le livre des _Maximes_ de la Rochefoucauld. Ce livre se compose d’une
trentaine de pages;--c’est, sans contredit, celui de tous les livres qui
renferme le moins de mots, mais c’est aussi celui de tous les livres qui
renferme le plus de choses, c’est un livre qui dit la vérité sur tout.

Certes, si Dieu,--en un jour de colère, ou plutôt, de bonté, avait mis
tous les livres et toutes les actions des hommes dans une immense
cornue, et qu’il eût fait évaporer par la distillation tous les
mensonges, tous les semblants, toutes les hypocrisies--on n’eût trouvé
pour résidu au fond de l’alambic que les trente pages de la
Rochefoucauld.

Le livre de la Rochefoucauld me raconte l’histoire publique et secrète
de tous les temps et de tous les siècles,--l’histoire du passé et
l’histoire de l’avenir.--Loin de m’irriter contre l’homme en me le
dévoilant, il me rend au contraire bon et indulgent.

Il m’apprend à ne pas demander à la vie plus qu’elle ne contient, à ne
pas attendre de l’homme plus qu’il ne possède. Les Samoyèdes, j’en suis
sûr, ne ressentent qu’un médiocre chagrin de ne pas manger d’ananas;--je
n’ai plus sujet d’en vouloir aux hommes de ce qu’ils n’exercent pas à
mon bénéfice une foule de noms de vertus qui, en réalité, ne mûrissent
pas dans leur cœur;--l’homme le plus laid du monde est au même point
que la plus jolie fille du monde;--il suffit de bien établir qu’un
pommier est un pommier pour qu’on renonce à la fantaisie de cueillir
dessus des pêches; on s’arrange des pommes et on n’en veut pas au
pommier.

Ce livre, M. Aimé Martin me l’a gâté.

[GU] M. Aimé Martin a publié une édition de la Rochefoucauld.--La chose
commence par une préface beaucoup plus longue que tout le livre des
_Maximes_,--où ledit M. Aimé Martin établit sa prééminence,
incontestable à lui Aimé Martin, sur Marc-Aurèle et sur la
Rochefoucauld. Puis il s’emporte en une longue diatribe contre son
auteur,--puis il passe à l’examen critique des maximes. C’est, à vrai
dire, une chose curieuse par son excès. Il prend chaque maxime une à
une, et il met au-dessous toutes les vieilles rapsodies, toutes les
inepties, toutes les phrases vides et hypocrites,--tous les grands mots
creux, tous les lieux communs rapiécés, qui traînent depuis des siècles
dans les mauvais livres de cette vieille bavarde, menteuse, cohue de
prétendus moralistes qui n’ont plus aucun prétexte de vivre depuis
l’instant où la Rochefoucauld a taillé sa plume pour écrire le premier
mot de la première phrase de ses _Maximes_, c’est ce qu’il appelle
_réfuter les maximes et leur fausse philosophie_.

Je voudrais vous donner un spécimen de la manière de travailler de M.
Aimé Martin;--mais le choix m’embarrasse, je prends au hasard:

«La constance des sages, dit la Rochefoucauld, n’est que l’art de
renfermer leur agitation dans leur cœur.»

«Ainsi donc, s’écrie M. Aimé Martin, la sagesse n’est que de
l’hypocrisie. Ainsi donc, etc., quelles seraient les conséquences,
etc.?» La valeur de six pages de conséquences.

[GU] «La philosophie, dit la Rochefoucauld, triomphe aisément des maux
passés et des maux à venir, mais les maux présents triomphent d’elle.»

«Anaxarque, répond M. Aimé Martin, Diogène, Épictète, Socrate,
apprirent au monde, etc. La Rochefoucauld prétendrait-t-il nier ces
grands exemples?» (Quatre pages.)

Le tout lardé des termes du plus profond mépris, de la plus vertueuse
horreur pour la Rochefoucauld.--Le volume finit par un _post-scriptum_
deux fois long comme le livre des _Maximes_, où M. Martin s’applaudit
d’avoir écrasé son auteur et de l’avoir réduit à néant.

Certes, l’idée de M. Aimé Martin était dans son origine assez ingénieuse
et assez sensée; il a compris que ce serait une bonne affaire que de
s’accrocher à la Rochefoucauld--comme le gui au chêne,--de s’y
cramponner des ongles et des dents, de telle sorte qu’on ne pût les
séparer,--et d’obliger ainsi les lecteurs et les acheteurs à cette
alternative, ou n’avoir pas la Rochefoucauld ou avoir M. Aimé Martin.

Ce résultat a été ce qu’il devait être,--quelque lourde, creuse,
pommadée, que soit la prose de M. Aimé Martin, on aime encore mieux s’en
charger que d’être privé des _Maximes_, et la spéculation a réussi à un
certain point;--mais peut-être aurait-elle pu le faire également sans
insulter un des plus grands génies que la France ait possédés.

Pour moi, je cherche en ce moment un exemplaire de la
Rochefoucauld,--sans M. Aimé Martin.

Le résumé du travail susmentionné est que le livre de la Rochefoucauld
est un livre absurde, immoral et ridicule.--J’ai pensé que la
destruction de cet ouvrage laisserait dans les bibliothèques une lacune
fâcheuse:--j’ai songé à la combler.--Il m’a semblé que la place
abandonnée par la Rochefoucauld vaincu revenait de droit à M. Aimé
Martin vainqueur, et j’ai _énucléé_ de ses œuvres quelques maximes
qui remplaceront celles qu’il a détruites d’une manière si
triomphante.--MM. les imprimeurs peuvent affirmer que le manuscrit
desdites pensées est formé de lignes imprimées coupées avec des ciseaux
dans un ouvrage de M. Aimé Martin--et que ces maximes sont
authentiques;--à la première réclamation d’un ayant droit, j’indiquerai
le volume et la page de chacune.

                 PENSÉES ET MAXIMES

De M. Louis-Aimé Martin.

I. De tous les maux de la vie, l’absence est le plus douloureux.

II. Une jeune fille est une rose encore en bouton.

III. Heureux berger! vous pouvez danser dans la prairie, vous couronner
des épis de Cérès, vous enivrer des dons de Bacchus.

IV. L’amour se plaît quelquefois à unir une timide bergère à un superbe
guerrier.

V. Avant que le souffle de l’amour eût animé le monde, toutes les roses
étaient blanches, et toutes les filles insensibles.

VI. Les personnes dédaigneuses sont pour la plupart exigeantes et peu
aimables.

VII. Une jeune fille loin de sa mère est, au milieu du monde, comme une
rose qui a perdu sa fraîcheur.

VIII. A son aspect (la luzerne), la génisse se réjouit; aimée de la
brebis, elle fait les délices de la chèvre et la joie du cheval.

IX. IL Y A TOUT A GAGNER AVEC LA BONNE COMPAGNIE.

X. Nous quittons trop souvent un bonheur certain pour courir après de
vains plaisirs qui fuient et s’envolent.

XI. Pour orner les leçons de la sagesse, souvent les muses ont emprunté
une rose aux amours.

XII. La faiblesse plaît à la force, et souvent elle lui prête ses
grâces.

XIII. Il faut à l’amour des ailes et un bandeau.

XIV. Il faut que l’amour dérobe tout à l’innocence, il méprise les dons
volontaires.

Ah! mon Dieu! est-ce bien M. Louis-Aimé Martin qui dit cela? mais c’est
horrible,--mais on ferait sur ces maximes un commentaire plus sérieux
que celui qu’il a fait sur les maximes de la Rochefoucauld!--mais ce que
M. Aimé Martin nous conseille là,--ce n’est ni plus ni moins que le
viol!

Est-ce que ces maximes seraient moins innocentes que je ne l’avais cru
d’abord?--je me rappelle le numéro III, qui renferme des tendances un
peu bachiques.

Mais rassurez-vous, mères prudentes, qui songiez à mettre les maximes de
M. Aimé Martin aux mains de vos filles,--ce n’est que par hasard qu’il
s’échappe ainsi en pensées inquiétantes; les idées de M. Aimé Martin sur
l’amour sont tout autres que celles que vous pourriez lui supposer
d’après le numéro XIV.

M. Aimé Martin est partisan de l’amour platonique: «Les autres passions,
dit-il, cherchent leurs jouissances dans les choses de la terre, le
véritable amour ne s’attache qu’aux choses du ciel. Ce n’est pas la
beauté physique qu’_on aime_, mais la douceur, la générosité, etc., ou
quelques autres beautés morales.»

«Ce ne sont pas les plus belles femmes qui inspirent les plus grandes
passions, mais celles qui possèdent les vertus dans un degré éminent,
voilà ce qu’_on aime_.»

«Un demi-aveu enchante bien plus qu’une certitude entière.»

Il est évident que M. Aimé Martin parle de l’amour comme les anciens
acteurs tyrannisés par l’Opéra,--qui récitaient leurs rôles dans la
coulisse et laissaient faire les gestes à d’autres.

Voici ce que m’a fait M. Aimé Martin relativement à la Rochefoucauld. Je
vous dirai une autre fois ce qu’il m’a fait relativement aux fleurs.

M. Louis-Aimé Martin se présente pour un des fauteuils vacants à
l’Académie française.



Mars 1842.

     Les bals de l’Opéra.--Une rupture.--M. Thiers et les _Guêpes_.--Le
     bal du duc d’Orléans.--Plusieurs adultères.--Grosse scélérate.--Une
     gamine.--Sur quelques Nisards (suite).--Les capacités.--M.
     Ducos.--M. Pelletier-Dulas.--A. M. Guizot.--L’_acarus du
     pouvoir_.--Grattez-vous.--M. Ballanche.--M. de Vigny.--M.
     Vatout.--M. Patin.--Le droit de visite.--M. de Salvandy et M. de
     Lamartine.--Les chaises du jardin des Tuileries.--Une prompte fuite
     à Waterloo.--Le capitaine Bonardin.--M. Gannal au beurre
     d’anchois.--A. M. E. de Girardin.--M. Dumas.--M. Ballanche.--M.
     Pasquier.--M. Dubignac.


[GU] Les bals de l’Opéra ont fini par se moraliser, et cela d’une
singulière manière;--ils sont arrivés à un point de sans-façon tel,
qu’une femme comme il faut ne peut plus trouver aucun prétexte pour s’y
faire conduire.

C’est du reste une époque qui sert de raison à bien des brouilles.--Nous
avons parlé l’année dernière d’une femme qui avait chassé son amant
pendant le carême, et en avait repris un autre pour obéir à cet usage
populaire qui veut qu’on _ait_ quelque chose de neuf à Pâques.--Cette
année, madame *** a écrit au sien, qu’elle soupçonnait d’une
infidélité:

«Certainement ce n’est pas contre vous que je suis irritée, mais bien
contre celle qui a accepté votre hommage: vous n’avez ni figure ni
esprit, et la femme qui vous prend pour amant ne peut avoir eu pour but
que de me contrarier.»

[GU] M. THIERS ET LES GUÊPES.--Le dernier numéro des _Guêpes_ a paru le
1er février; le 5 du même mois, M. Thiers portait au bal de M. le duc
d’Orléans l’habit de membre de l’Institut,--absolument _comme le général
Bonaparte à son retour d’Égypte_. On ne saurait mieux ni plus vite
profiter d’un bon avis.

Tous les morceaux de papier imprimé ont donné, sous le bon plaisir de
leurs imprimeurs respectifs, des détails plus ou moins circonstanciés,
plus ou moins apocryphes, sur le bal des Tuileries;--l’ensemble était
riche et piquant;--on a critiqué avec raison le quadrille des
bergères;--toutes les bergères étaient vêtues en rose et tous les
bergers en bleu, je crois. Il eût été bien plus vrai et bien plus
charmant de donner à chaque couple une couleur particulière,--ainsi
qu’on le voit dans les bons Vatteau. Chaque bergère doit avoir son
berger vêtu de _sa couleur_.--Il aurait dû y avoir un couple rose, un
autre tourterelle, un autre gris-de-la-reine, etc., etc.

[GU] M. Hugo avait le costume de membre de l’Institut,--habit aussi
glorieux pour les combats qu’il a livrés pour l’obtenir que par la
grandeur de la chose elle-même,--habit qui faisait allusion à la peau du
lion dont se couvrait Alcide;--il causait fort galamment avec la belle
madame de ***, il se livrait aux madrigaux et aux concettis les plus
_rocailles_.

--Vraiment, lui dit madame de ***, votre esprit complète pour moi
l’illusion, il semble que nous soyons à une des belles nuits de
Versailles.

--Madame, répondit l’académicien, il me manque pour cela bien des
choses:--tenez, par exemple,--un costume d’abbé,--la poudre, le petit
collet, le rabat et une rose à la main.

[GU] QUE LE VRAI N’EST PRESQUE JAMAIS VRAISEMBLABLE.--Quand un pauvre
romancier veut mettre en scène une femme adultère, il se creuse la
cervelle pour orner de fleurs,--adoucir et rendre insensible la pente
qui conduit une femme, une épouse, une mère, du milieu des vertus
domestiques--_à l’oubli de tous ses devoirs_.

_Le vrai_, _le réel_, ne se donnent pas tant de peine;--il semble que la
plupart des femmes qui trompent leur mari ne sont nullement abusées,
aveuglées, etc., etc.;--qu’elles trahissent la foi conjugale, tout
simplement parce qu’il leur plaît de trahir la foi conjugale;--car les
amants que la vengeance des maris produit au grand jour de la police
correctionnelle ne paraissent d’ordinaire, ni par les agréments de leur
personne, ni par l’astuce de leurs _moyens_, justifier ni même expliquer
ce qu’on appelle un _entraînement_.

Il y a dans un adultère beaucoup plus de haine contre le mari que
d’amour pour l’amant,--qui n’est, le plus souvent, qu’un élément
désagréable, mais malheureusement nécessaire d’un crime qu’on est décidé
à commettre.

Quelques procès récents viennent à l’appui de ce que nous avançons.

Le jeune Charles *** est _traîné_ devant les juges par un _époux_
justement irrité;--ledit époux a des preuves accablantes,--il a trouvé
la _correspondance_.

(Les amoureux sont comme les conspirateurs, ils se donnent une peine
incroyable pour _fabriquer_ des preuves contre eux. Dans tous les procès
en adultère,--on trouve des correspondances. Dernièrement, M. D***,
ancien notaire, qui, surprenant sa femme en flagrant délit, s’est
contenté de faire signer au docteur R..., son complice, une lettre de
change de soixante mille francs,--avait _découvert_ la
correspondance,--où?--sur le parquet de son salon.)

Dans l’affaire du jeune Charles ***, le ministère public s’est élevé
avec force contre le _séducteur_ qui, par des _manœuvres_ coupables,
un _art perfide_, avait détourné de ses devoirs les plus sacrés une
femme jusque-là pure et innocente:--à l’appui de sa vertueuse
indignation, il lisait une lettre où on remarquait ce passage:

«Penses-tu un peu à moi? Combien fais-tu de toilettes par jour? Mais
écris-moi donc tout cela, GROSSE SCÉLÉRATE.»

En effet, comme dit M. le procureur du roi, résistez donc à cela;--on
comprend qu’une mère de famille, une femme honnête et distinguée, risque
tout et perde tout--pour recevoir de semblables lettres.

Nous appelons sur ce sujet l’attention des femmes adultères ou sur le
point de le devenir.--Certes, pour un semblable usage,--pour s’entendre
appeler _grosse scélérate_, un mari est bien suffisant, et on peut se
dispenser de prendre un amant.

Voici un autre exemple que nous tirons des mœurs de magasin:

Un marchand aime la femme d’un autre marchand, son voisin, le sieur
D***.

Une première fois, M. D*** surprend une correspondance coupable,--il
pardonne.

Mais, une seconde fois, il s’irrite, fait incarcérer sa femme et son
complice, et demande judiciairement à ce dernier quarante mille francs
de dommages-intérêts, somme à laquelle il évalue les avaries et dégâts
causés dans son honneur.--Débat devant la... je ne sais combienme
chambre,--comme d’usage, M. D*** produit les lettres.

Une de ces lettres, que nous allons citer _textuellement_,--est écrite
par le marchand amoureux à l’objet criminel de sa flamme adultère,--tout
simplement sur une de ses _factures_, laquelle porte au tiers de la page
son nom, sa profession, son adresse.

                   N*** TIENT MAGASIN ET ASSORTIMENT
                             DE COUVERTURES
                    _de laines de toutes qualités_,
                     MÉRINOS, SOLOGNE _et_ AUTRES;
                    _Il remet les vieilles à neuf_,
                        Rue ***, nº ***, Paris.

_N. B._ Autrefois les amoureux appelaient leur maîtresse _leur dame_ ou
_leur souveraine_,--et s’intitulaient leur _chevalier_ ou leur
_esclave_.

M. N*** appelle celle qu’il aime _sa gamine_, et se donne à lui-même
le titre de _gamin_.--Mais quels sont les amoureux qui seraient charmés
de voir imprimés les _jolis_ noms qu’ils ont donnés et reçus?

L’_individu_, c’est le mari.

Voici la lettre.

«A ma meilleure amie, mon ange idolâtré du plus sincère des amis
jusqu’au tombeau, plutôt mourir que de vivre sans Éléonore. Jurement
indissoluble, _ton gamin_ ne peut vivre plus longtemps sans te voir; je
suis _bani_ de ta maison. J’ai reçu une lettre de l’_individu_. Je lui
ai répondu. Mais, comme je mettais bien des civilités respectueuses pour
toi, il n’aura pas manqué de déchirer la lettre en _fronsant_ le
sourcil. Ah! ma pauvre _gamine_, _supportent_ avec courage tes

                   N*** TIENT MAGASIN ET ASSORTIMENT
                             DE COUVERTURES
                    _de laines de toutes qualités_,
                     MÉRINOS, SOLOGNE _et_ AUTRES;
                    _Il remet les vieilles à neuf_,
                        Rue ***, nº ***, Paris.

maux, ayant devant nous un chemin qui nous conduira où nos cœurs
_haspirent_. Ah! mon idole, quand tu entends monter des sabots, c’est
dit, il n’y a pas moyen de presser la main de ma _gamine_ sur mon
cœur, car _c’est_ les sabots de l’_individu_. Je _redoulte
l’individu_. Tâche, lorsque je passerai et que je pourrai monter, de ne
faire qu’un signe de tête en la baissant pour le _oui_, et en la
tournant pour le _non_. Quand nous sommes ensemble, c’est _tant_ de pris
sur l’ennemi. Mais, comme dit le proverbe, un bon os tombe toujours à un
mauvais chien. O bonne amie! nos cœurs ne demandent qu’à prendre leur
_volé_, il y a des hommes comme le _tient_, par exemple, qui regardent
leur femme comme leur _pissalé_.

«Adieu, _chère trésore_, reçois les _serment_ inextinguibles à la vie à
la mort de ton ami. J’ai tant lu et baisé ma lettre, qu’elle est
_salle_. Reçois-la avec ton indulgence et ta bonté _accoutumez_. Vaincre
ou mourir!»

[GU] SUR QUELQUES NISARDS[C] (_suite_).--Voici une note qui a paru ces
jours-ci dans les journaux:

«M. CHARLES _Nisard_, auteur des traductions de, etc., etc., et
particulièrement des discours de Cicéron qu’il a _épurés_ d’après _une
méthode nouvelle_, vient de traduire en dernier, et a eu l’honneur de
présenter à S. A. R. le duc d’Aumale, les _Histoires philippiques de
Justin_. Son Altesse Royale a bien voulu encourager le traducteur dans
l’étude de ces écrivains sérieux qui seront toujours les _éternels
modèles_ de tous les littérateurs.»

Il faut savoir gré au jeune prince, qui, ayant sans doute remarqué que
M. Désiré Nisard et M. Auguste Nisard se sont donné la mission de
dépecer les vivants, a pensé à garantir les contemporains de ce
troisième Nisard, et tâché de l’amener par des gracieusetés à se
contenter d’écorcher les morts; mais les critiques sont comme les
médecins, leur travail sur le _cadavre_ n’est qu’une étude préparatoire.

[GU] SUR LES CAPACITÉS.--M. Ducos a présenté à la Chambre une
proposition ayant pour but d’admettre les _capacités_ dans son sein.

Les discours qui ont été prononcés en faveur de la proposition ne
pouvaient être agréables à la Chambre;--en effet, ils peuvent tous se
résumer par cette phrase:

«Il est temps d’_appeler_ l’intelligence au pouvoir. Je demande à MM.
les députés qu’ils reconnaissent et certifient par un vote solennel, que
le système électoral actuel n’envoie à la Chambre que des buses et des
oisons.»

Le plus grand nombre des députés a refusé de faire cette profession de
foi humiliante.

Je dois dire à mes lecteurs ce que ce serait que l’adjonction des
_capacités_.

Au premier abord et en théorie, il n’y a pas un seul argument
raisonnable contre cette proposition: appeler au pouvoir les hommes
d’intelligence! Qui osera faire une objection? Il faudra seulement, pour
l’honneur de la France,--faire un carton au _Moniteur_,--antidater et
intercaler cette loi pour la mettre au premier jour du gouvernement
représentatif,--afin que la postérité ne croie pas que la France a
hésité vingt-cinq ans sur ce sujet; je dirai plus,--toujours en théorie
et au premier abord,--ce n’est pas assez d’admettre le _sens_ à partager
les honneurs du _cens_,--il faut se dépêcher de substituer entièrement
le premier au second.

Quelles seront vos bases pour reconnaître l’intelligence et la capacité?
Quels seront les juges et les électeurs? Pourrez-vous garder encore pour
électeurs des gens qui ne seront pas éligibles? Puisque tout homme
intelligent et capable sera éligible, les électeurs, c’est-à-dire ceux
qui ne seront ni capables ni intelligents, seront des juges médiocres
pour apprécier l’intelligence et la capacité des autres. Il faudra
abolir l’élection de bas en haut.

Si vous lui substituez l’élection de haut en bas,--quels seront alors
les juges? C’est un sentier qui vous conduit à l’arbitraire ou
gouvernement absolu et nullement représentatif.

On peut prouver qu’on paye le cens d’éligibilité;--mais il est difficile
de prouver sans réplique qu’on est un homme capable.

Vous pouvez dire à un homme: «Monsieur, vous ne payez pas cinq cents
francs de contributions.»

Ou bien, comme on a dit dans le temps à M. Pelletier-Dulas: «Monsieur,
il s’en faut de trente-quatre sous que vous payiez le cens.»

Et M. Lepelletier ou Pelletier-Dulas s’en est retourné avec ses
pareils,--c’est-à-dire avec ceux qui payent trente-quatre sous de moins
que M. Ganneron.

Et, s’il a tenu à faire des discours,--il n’a eu d’autres
ressources,--ainsi que je le lui ai conseillé dans le temps,--que de se
faire philanthrope,--agronome, membre d’une Académie pour l’éducation
des vers à soie, ou du comité des prisons, etc.,--toutes ces choses qui,
sous divers prétextes, n’ont qu’un seul et même but, qui est de monter
sur quelque chose et de faire des discours sur n’importe quoi!

Mais prenez dans l’intelligence de M. Ganneron une fraction équivalente
à trente-quatre sous dans le cens d’éligibilité, et osez dire à M.
Pelletier-Dulas: «Monsieur, vous êtes moins intelligent de _cela_ que M.
Ganneron.»

Qui est-ce qui se chargera de cette commission?--Ce n’est pas moi,--car
le M. Pelletier-Dulas, auquel on adresserait ce compliment, pourrait le
trouver mauvais et me faire un mauvais parti.

Voulez-vous seulement (et c’était ce qu’on demandait) admettre les
_capacités_ et l’_intelligence_ parmi les électeurs? Quel sera le rôle
des éligibles? Dans quelle position secondaire les placez-vous?
L’intelligence par votre vote sera déclarée valoir deux cents
francs,--mais pas un sou de plus.

Et puis encore le même inconvénient: comment dresserez-vous vos listes?

Quand on dit à un commis: «Monsieur, d’où vient que je ne suis pas sur
la liste électorale?» il vous répond: «Monsieur, c’est que vous ne payez
pas le cens.»

Vous n’avez pas le moindre prétexte de vous fâcher,--et d’ailleurs, vous
avez, pour consolation, des phrases toutes faites contre l’argent et les
richesses,--et vous dites: «J.-J. Rousseau n’aurait pas été
électeur,--je suis comme J.-J. Rousseau.»

Mais, si vous admettez le _sens_ au lieu du _cens_, ou si vous admettez
l’un avec l’autre, la chose change de face.

Le commis vous répond d’abord: «Monsieur, c’est que vous ne payez pas le
cens.»

Vous répliquez: «Parbleu, monsieur,--mais ce n’est pas à ce titre.

--Monsieur, répond alors le commis, c’est que...»

De quelque euphémisme que s’avise le commis pour dire: «Vous n’êtes pas
électeur,» il est impossible qu’on ne lui réponde pas: «Imbécile
vous-même,» car sa réponse négative ne veut pas dire autre chose.

Et, c’est alors que vous verriez bien d’autres réclamations encore dans
les journaux.

C’est alors qu’on lirait:--«Notre grand Aristide Bachault n’a pas été
inscrit sur les listes électorales,--c’est ainsi que les gens qui nous
gouvernent répudient toutes nos gloires! etc., etc.»

On constate facilement qu’un homme a cessé de payer le _cens_; mais
comment constater d’une année à l’autre qu’il est devenu un peu plus
bête, et comment surtout le lui faire comprendre et admettre?

«Mais, dit M. Ducos en m’interrompant, j’ai prévu toutes ces
objections,--je fais représenter l’intelligence par la seconde liste du
jury,--par les médecins, les avocats, etc., etc.»

Oh! oh! monsieur Ducos, les médecins! votre proposition est donc bien
malade! les avocats,--n’en avez-vous donc pas assez à la Chambre, bon
Dieu! et qu’en voulez-vous faire? ou plutôt, que voulez-vous qu’ils
fassent de vous et de nous?

M. Ducos ne fait pas semblant d’entendre ce lazzi d’un goût médiocre, et
il continue:

«Les citoyens qui ont assez de lumières pour décider, comme jurés, de la
vie, de la fortune et de l’honneur de leurs compatriotes, n’en ont-ils
pas assez?.....»

Pardon, monsieur Ducos, et qui vous dit qu’ils en ont assez pour décider
de l’honneur et de la vie de leurs compatriotes?

Et d’ailleurs, l’intelligence, reconnue seulement dans certaines
professions, n’est-ce pas encore un mensonge, et un faux semblant, et un
privilége absurde?

Prenez garde à votre édifice de gouvernement représentatif; il
est,--comme disent les maçons, _soufflé_;--n’y mettez pas trop la
truelle pour le réparer, parce qu’il tombera sur vous.

Les institutions politiques sont comme les vieux chênes,--elles se
creusent au dedans, et il vient un moment où elles ont encore la forme,
l’écorce et l’apparence, un moment où elles sont debout,--et où il ne
faut pas grand’chose pour les abattre.

[GU] Si vous vouliez appeler réellement l’intelligence au pouvoir,--il
ne faudrait pas seulement que les hommes intelligents fussent électeurs,
il faudrait qu’ils fussent _éligibles_, et qu’ils le fussent seuls.--Je
viens de vous dire ce que vous auriez d’impossibilités dans
l’application.

[GU] A. M. GUIZOT.--M. Guizot a dit dans le débat relatif à la
proposition Ducos: «Ce n’est pas un besoin réel du pays de se mêler
ainsi aux affaires publiques, c’est une certaine _démangeaison_, une
_maladie de la peau_.» L’histoire naturelle devra à M. Guizot la
découverte de l’_acarus_ de l’ambition,--qu’elle rangera à la suite de
l’_acarus_ de la gale.

M. de Lamartine, qui soutenait l’adjonction des capacités, parce qu’en
effet il n’y a pas, en théorie, d’objection possible,--a trouvé peu
parlementaire cette façon de dire à ses adversaires: Vous êtes des
galeux, grattez-vous les uns les autres et laissez-nous tranquilles;» et
il a dit en parlant de M. Guizot: «Je ne répéterai pas l’expression dont
s’est servi M. le ministre.»

Je répondrai, moi, à M. Guizot: «Monsieur, vous avez parfaitement
raison, c’est une démangeaison qu’ont aujourd’hui toutes les classes de
la société;--mais vous l’avez eue aussi cette démangeaison, et vous vous
êtes fait gratter par ces mêmes gens qui veulent que vous les grattiez
aujourd’hui qu’ils ont gagné votre _acarus_ en vous grattant.»

Sérieusement,--si les gens ont cette démangeaison, c’est vous autres,
aujourd’hui au pouvoir, qui la leur avez donnée en les chatouillant
pendant quinze ans.

[GU] L’élection de M. Ballanche a présenté un singulier hasard; les
candidats étaient M. Ballanche, M. de Vigny, M. Vatout, M. Patin. M. de
Barante a tiré les noms de l’urne, et ils sortis dans l’ordre que voici:

  M. Ballanche.
  M. de Vigny.
  M. Vatout.
  M. Patin.
  M. Ballanche.
  M. Ballanche.
  M. de Vigny.
  M. de Vigny.
  M. Vatout.
  M. Vatout.
  M. Patin, etc., etc.

[GU] Voici une affaire qui fait bien du bruit à la Chambre et dans les
journaux, et qui me paraît la plus simple du monde.

Il s’agit du droit mutuel que s’accorderaient la France et
l’Angleterre,--pour les croiseurs des deux nations, de visiter les
vaisseaux de l’une et de l’autre.

Cette convention a pour prétexte d’empêcher la traite des nègres.

1º On n’empêchera pas la traite tant qu’on n’aura pas aboli
l’esclavage,--et ceci n’est pas une petite question,--si ce n’est pour
les philanthropes qui ne voient aucune difficulté à affranchir les
nègres _des autres_. Le prix des esclaves augmente au moins à proportion
des risques.

2º Si la France ne fait pas la traite,--c’est qu’elle ne veut pas la
faire;--elle n’a pas besoin que l’Angleterre l’aide à faire la police de
ses vaisseaux.

3º Permettre la visite, c’est admettre que la France ne fait pas la
traite parce que l’Angleterre ne le veut pas.

4º Ce serait tout simplement une lâcheté.

[GU] On lit dans les journaux:

«Le ministre de la marine a alloué aux auteurs de divers faits de
sauvetage, des gratifications montant, _en totalité!_ à _neuf cents_
francs.

Le pouvoir ne veut pas ôter à la vertu et au courage le mérite du
désintéressement.

La totalité de ces récompenses serait loin de satisfaire la plus modérée
des corruptions pendant trois mois.

[GU] Notre âge aura dans l’histoire un éclat tout particulier. A toutes
les époques on a dit et fait des sottises;--mais le temps et l’oubli en
effaçaient le plus grand nombre. Aujourd’hui, on écrit, on imprime, on
enregistre tout, et ceux qui viendront après nous nous prendront pour
une génération d’insensés.

[GU] L’ambassade de M. de Salvandy a duré _une semaine_; à son retour,
il parut à la Chambre.--La première personne qu’il rencontra fut M. de
Lamartine. M. de Lamartine va à lui: «Ah! vous voilà, mon cher Salvandy!
comment allez-vous?»

M. de Salvandy s’apprête à répondre agréablement. M. de Lamartine, qui
est la politesse et l’aménité même, l’interrompt cependant et lui dit
d’un air distrait: «Eh bien! avez-vous fait un bon voyage...
_physiquement_?»

_Physiquement_ voulait si bien dire: Bien entendu, qu’en homme bien
élevé je ne vous parle pas de votre voyage sous le rapport
politique,--que M. de Salvandy en fut un moment embarrassé; et M. de
Lamartine, voyant son embarras,--était prêt d’en avoir plus que lui.

[GU] D’où venez-vous, Grimalkin, et dans quelle fleur déjà ouverte vous
êtes-vous vautrée que vous m’arrivez toute jaune de _pollen_?

Il n’y a au jardin que des primevères,--des violettes et des
perce-neige, et le colicothus.

Ah! je devine;--j’ai vu en me promenant tout à l’heure les noisetiers
qui sont déjà couverts de leurs fleurs mâles et femelles;--les fleurs
femelles sont un petit pinceau du plus beau pourpre, les fleurs mâles
semblent des chenilles couvertes d’une poussière jaune.--Vous venez des
coudriers.--Pourquoi paraissez-vous si pressée?

--Maître,--dit Grimalkin,--c’est que j’ai quelque chose à dire sur les
Tuileries.

Voici ce que m’a rapporté _Grimalkin_:

«Le jardin des Tuileries est un jardin royal; comment se fait-il qu’on y
paye les chaises; ne serait-il pas convenable qu’on pût s’y asseoir
gratuitement?--Est-il royal de donner à bail,--à des vieilles femmes à
châles bruns,--les chaises du jardin des Tuileries,--et le roi doit-il
tirer un bénéfice des gens qu’il laisse entrer chez lui?

«Les bancs de pierre et de bois,--qui du reste sont fort rares,--ne sont
occupés que par les bonnes d’enfants,--parce que s’asseoir sur un banc
gratuit,--quand il y a des chaises qui se payent,--c’est avouer qu’on
n’a pas deux sous ou qu’on les destine à un autre usage.»

--Grimalkin,--vous avez raison;--retournez à vos noisetiers.

[GU] On m’écrit: «Monsieur, je vois, dans vos _Guêpes_ du mois dernier,
que le duc d’Orléans n’a remis que deux cents francs pour être partagés
entre les veuves des malheureux Layec et Hervé, victimes de leur noble
dévouement lors du naufrage dans la Méditerranée du brick la
_Picardie_.--Ajoutez, monsieur, que le roi a envoyé quatre mille cinq
cents francs.»

Allons, allons,--cela me rend un peu plus indulgent pour les chaises du
jardin des Tuileries.--Néanmoins, mon observation subsiste.

[GU] A la bataille de Waterloo, vers la fin de la journée, un régiment
français fut forcé de mettre bas les armes. Un officier, nommé
Bonnardin, fut comme les autres emmené au bivac,--ou plutôt emporté, car
il était grièvement blessé et évanoui.--En reprenant ses sens, il se
trouva comme de raison complètement dépouillé; mais ce qui le mit au
désespoir, ce fut de voir qu’une croix, qui lui avait été donnée par
l’empereur à Wagram, était devenue la proie des lanciers anglais.--Il
s’adressa à un officier, et le supplia, les larmes aux yeux, de la lui
faire restituer. L’officier prit son nom et lui donna sa parole de
gentilhomme qu’il ferait toutes les recherches nécessaires.

Le pauvre Bonnardin alla comme tant d’autres souffrir sur les pontons;
puis, à la paix, il rentra en France.--Mais, quoiqu’il n’eût plus que
quelques années de service à faire pour obtenir sa retraite, il refusa
de prendre du service sous les Bourbons.

Lorsqu’en 1830--il revit le drapeau tricolore, il pensa à gagner sa
retraite;--quelques affaires, un voyage, une maladie, retardèrent ce
projet de plusieurs années; enfin, il y a un an,--il entra comme
capitaine dans un régiment (le 41e, je crois). Il n’y avait que peu
de temps qu’il avait repris son ancien métier, lorsqu’il reçut de
Londres une lettre ainsi conçue:

«Monsieur, il y a vingt-trois ans que j’achète tous les ans et que je
lis avec la plus complète attention l’_Annuaire militaire de
France_--pour y découvrir le nom de Bonnardin.--Êtes-vous le Bonnardin
auquel un officier anglais fit une promesse solennelle après la
bataille de Waterloo? Si c’est vous, faites-le-moi savoir et donnez-m’en
la preuve: il y a vingt-trois ans que je suis en mesure de remplir ma
promesse;--si ce n’est pas vous, je me remettrai à lire l’_Annuaire_.»

Le bon capitaine répond en toute hâte, et quelques jours après reçoit
par l’ambassade anglaise--le don regretté de l’empereur Napoléon.

[GU] LES SAVANTS SOUS LA HAUTE SURVEILLANCE DES GUÊPES.--En général, je
ne suis pas partisan de l’embaumement mis à la portée de tout le
monde.--Si l’on réfléchit que sur la surface de la terre il _meurt un
homme par seconde_, c’est-à-dire à chaque battement de pouls; si l’on
songe que cette terre, sur laquelle nous vivons, est tout entière formée
de la poussière humaine,--il deviendrait vite difficile de savoir où
mettre les morts,--ou du moins où mettre les vivants, qui, eux, ne sont
pas embaumés.

A quoi a-t-il servi à cinq _pharaons_ d’Égypte, un peu avariés, du musée
Charles X, d’avoir été embaumés en leur temps?--Ils ont été jetés sur la
place du Louvre à la révolution de 1830, et ensuite enterrés sous la
colonne comme héros de Juillet.

[GU] Les enfants conserveraient leur père.--Très-bien.--Les
petits-enfants conserveraient leur père et leur grand-père,--mais la
troisième génération serait encombrée.--Les administrations des
cimetières n’accepteraient pas les morts embaumés aux fosses
communes,--parce que le temps pendant lequel ils doivent occuper la
terre,--qui ne leur est que louée, est prévu;--le temps après lequel ils
doivent avoir divisé leurs molécules entre les éléments entre en ligne
de compte:--les cimetières seraient trop petits.

[GU] D’ailleurs, pour les idées pieuses attachées à la mort de ceux que
l’on a aimés,--tant que le corps garde la forme, l’imagination ne voit
qu’un cadavre sous la terre;--quand il n’en reste plus rien,--elle songe
à une âme dans le ciel.

Aussi les anciens avaient-ils bien raison de brûler leurs morts.--Il n’y
avait pas dans un sentiment pieux un mélange de dégoût dont on ne peut
se défendre--pour un mort enterré.

Mais voici quelque chose de plus dangereux.--On lit dans un journal de
Nantes, du 16 février:

»Jeudi dernier, 12 février, M. Cornillier a fait une expérience publique
du procédé Gannal. MM. le commissaire général et le directeur des
subsistances de la marine, le directeur et l’inspecteur des douanes, le
sous-intendant militaire, plusieurs de MM. les membres de la chambre de
commerce et M. Guépin, docteur-médecin, étaient présents.

«M. Cornillier leur a montré du mouton conservé depuis deux mois, qui
avait l’aspect de viande fraîche.»

Je déclare qu’à compter de ce jour--je perds toute confiance à l’égard
de la viande. A quelles côtelettes se fier, bon Dieu!--Un homme de
trente ans ne sera pas assuré contre la chance de manger un bifteck plus
âgé que lui,--ou recevra en héritage un pot-au-feu octogénaire et
patrimonial,--resté de père en fils dans la famille;--les gigots seront
des momies, et nous aurons, au lieu de côtelettes panées, des côtelettes
empaillées.

Horace dit à Mécènes: «Nous boirons d’un vin mis en pot--le jour où le
peuple salua par trois fois Mécènes, chevalier, à son entrée au
théâtre.»

Dans vingt ans d’ici, un poëte de ceux qui _tettent_ aujourd’hui,
écrira, non pas à M. Mécènes,--les Mécènes aujourd’hui coûtent trop cher
et minent les poëtes,--mais à un simple ami: «Viens manger des
côtelettes d’un mouton tué le jour où M. Pasquier fut élu membre de
l’Académie française.»

[GU] Je m’élève contre l’embaumement de la viande de la boucherie.--Les
bœufs de Poissy ne doivent pas être traités comme le bœuf _Apis_,
parce que celui-là on ne le mangeait pas. Et puis, à force d’embaumer
et d’empailler tout le monde,--les pharaons, les doyens, les bourgeois,
les moutons, les gardes nationaux,--il se mettra dans la boucherie une
confusion fâcheuse.--Je ne veux pas être exposé à manger un jour, au
café de Paris, M. Gannal au beurre d’anchois.

[GU] J’ai donné place de si bonne grâce aux réclamations, qu’on ne me
saura pas mauvais gré d’en faire une moi-même,--et je l’adresse à M.
Émile de Girardin, qui, j’en suis convaincu, aura la loyauté de la
mettre dans la _Presse_,--autrement ce serait imiter ce prédicateur,
qui, voulant réfuter les doctrines de Rousseau, adressait ses objections
foudroyantes à son propre bonnet placé sur le bord de sa
chaire,--sommait ledit bonnet de répondre;--et après quelques instants,
disait: «Tu ne réponds pas, philosophe de Genève, donc tu es convaincu
sur ce point.--Passons à un autre.»

«Monsieur, je lis dans un des derniers numéros de la _Presse_, après
quelques lignes où il est question de moi:

«Si nous citons ici le nom de M. Alphonse Karr, c’est que,
contrairement, cette fois, à son habitude, il a insisté avec plus
d’esprit que de bon sens, dans plusieurs numéros des _Guêpes_, sur la
nécessité d’obliger les auteurs à signer leurs articles, comme la
_meilleure base_ qu’on pût donner à une nouvelle loi sur la presse.»

«Je vous remercie d’abord, monsieur, d’avoir bien voulu mentionner mon
opinion dans un article où vous passez en revue celle des publicistes
les plus distingués,--même quand vous ne faites paraître la mienne que
pour déclarer qu’elle n’a pas le sens commun.

»Je n’appellerais pas de ce jugement, monsieur, car je sais que, pour
les hommes même les plus sincères, «il a tort,» veut dire «il ne pense
pas comme moi;»--«il a raison» signifie «il est de mon avis;»--nous
sommes les antipodes des Chinois comme ils sont les nôtres.

»Mais l’opinion que vous me prêtez n’est nullement exprimée dans les
_Guêpes_;--voici le résumé de celle que j’y ai émise en diverses
circonstances.

»J’ai dit aux hommes du pouvoir:

»Il n’y a pas de loi sur la presse qu’on ne puisse éluder et qu’on
n’élude.--Chaque loi répressive est le barreau d’une cage; quelque
serrés que soient les barreaux, il y a toujours un espace entre eux, et
la pensée, plus mince et plus ténue que la vapeur, passe aisément entre
deux.--Osez-vous supprimer la liberté de la presse? c’est-à-dire fermer
la cage par un mur au lieu de la fermer par des barreaux; c’est un coup
qui peut se jouer, mais l’enjeu en est cher,--et d’ailleurs, il ne faut
pas oublier votre origine.--Quand on veut opposer une digue à un
torrent, il faut la construire sur un terrain sec que les eaux n’ont pas
encore envahi;--et vous, vous êtes le premier flot du torrent.

»Laissez-le passer libre;--il se divisera en une multitude de petits
filets d’eau et de ruisseaux murmurants.

«Loin de là;--par vos lois fiscales,--par le timbre, par le
cautionnement, vous mettez la presse aux mains des marchands, et vous
créez pour elle des priviléges qui font sa puissance.--Vous vendez les
verges cher, mais vous les vendez pour vous fouetter.--La presse
libre,--chaque nuance, quelque bizarre qu’elle soit, aurait son
organe--et son petit pavillon.--La presse, sous les lois fiscales, est
obligée, pour vivre, de réunir douze ou quinze nuances sur un gros
drapeau d’une couleur fausse.

»Vous lui donnez, malgré elle, l’unité qui vous tue et la fait vivre.

»Vous réunissez les ruisseaux en un lit profond entre des berges de
lois,--et cela devient un torrent.

»Laissez la presse sans timbre, sans procès pendant un an, et elle sera
morte ou réformée.»

«Voilà ce que je dis depuis trois ans dans les _Guêpes_, monsieur, je
n’ai jamais donné _l’obligation de signer les articles comme la
meilleure base_ à une nouvelle loi sur la presse.

»J’en ai parlé comme d’un des moyens de la moraliser et de la réduire en
même temps à son importance réelle--en lui ôtant le prisme des royautés
anciennes dont on ne voyait jamais le visage,--et vous savez par quelles
transitions,--du jour où les rois se sont laissé voir, on est arrivé,
par une pente lente, mais continue, à les guillotiner ou à leur tirer
des coups de fusil.

»Un article signé n’aura plus que l’influence qui lui est due,
c’est-à-dire celle du raisonnement et de l’esprit.--Une opinion mise en
avant ne sera plus l’opinion de la _presse_, mais l’opinion de monsieur
un tel.--Un livre est amèrement déchiré,--dans un article anonyme,--le
public dit: «La critique est défavorable à l’ouvrage,» et il passe
condamnation.--Si l’article est signé, le public dit: «Ah! ah!--c’est ce
monsieur,--un petit,--très-frisé.--Ah! très-bien!--c’est son idée à
lui,--eh bien! je vais lire pour avoir la mienne.»

«Tout journaliste qui signe n’a plus de pouvoir que celui qu’il se donne
par son talent et par son bon droit.--Ses opinions sont celles de
monsieur un tel;--on les discute et on les repousse si elles ne sont pas
bonnes.--Mais un article non signé,--c’est l’opinion de la _presse_,--du
_boulevard de nos droits_, de la _plus vivace de nos libertés_.--(Dieu
sait toutes les phrases emphatiques imaginées à ce sujet.)--On accepte
l’opinion toute faite,--comme article de foi.

»D’ailleurs, pour un écrivain, signer un écrit politique ou littéraire,
c’est dire:

     Me me adsum qui feci.

»C’est moi,--me voilà,--ce que je vous reproche de faire, vous pouvez
chercher si je l’ai fait.--Je loue tel homme, vous pouvez dire s’il m’a
donné quelque chose,--j’attaque tel autre, dites s’il m’a refusé.

»Signer un article, c’est sortir des remparts d’où la presse tire depuis
longtemps contre les _autres pouvoirs_ combattant en rase campagne.

»C’est renoncer au bénéfice des cavernes sombres d’où elle exerce une
inquisition si sévère dans les maisons de verre qu’elle a faites à tous
ceux qui ne sont pas avec elle.

»Voilà mes raisons pour que les articles soient signés, monsieur, vous
en avez donné de meilleures, vous prouvez qu’il est plus commode de ne
pas signer.

»Au fond, monsieur, vous savez bien que l’autre parti est plus loyal, et
vous signez les vôtres.

»Agréez, monsieur, l’assurance de ma considération distinguée.

           Alph. KARR.»

[GU] M. Alexandre Dumas, voyant que ce n’était pas encore son tour
d’être de l’Académie, a dit en s’en retournant à Florence, où il demeure
depuis quelque temps: «Je demande a être le quarantième,--mais il paraît
qu’on veut me faire faire quarantaine.»

On a nommé,--comme nous l’avions annoncé à l’avance,--M. Pasquier et M.
Ballanche.--Je me rends d’ordinaire peu volontiers complice des
criailleries vulgaires;--mais, cette fois, je dois dire que je ne
comprends pas l’étrange aplomb avec lequel l’Académie ouvre de si bonne
grâce les bras d’un de ses fauteuils à un homme qui n’a jamais rien
écrit; le pauvre M. Cuvillier-Fleury, obligé de faire, dans le _Journal
des Débats_, l’éloge de M. Pasquier, s’est avisé de faire remonter sa
gloire littéraire à _Étienne Pasquier_,--il ne nous dit pas qu’Étienne
Pasquier, né à Paris en 1529, y est mort le 31 août 1615. Gloire, dit M.
Cuvillier, _discrettement_ cultivée par M. Pasquier le président.

La candidature de M. Pasquier a dû singulièrement encourager, sinon
faire naître celle de M. Dubignac, qui a envoyé à chacun des membres de
l’Institut les deux pièces authentiques et imprimées que voici:

«Monsieur, désireux d’avoir l’honneur de devenir membre de l’Académie
française _ou_ de l’Institut, et voulant vous _épargner_ une visite _de
moins_, que je regarde comme importune ou peu agréable, j’ai l’honneur
de vous écrire et de vous adresser _ci-joint_ l’analyse de mes ouvrages;
daignez avoir la bonté de la lire, vous jugerez de leur utilité _pour ma
patrie_; c’est pour éclairer votre religion et impartialité pour le
choix d’un membre digne de l’Institut.

»Daignez agréer l’hommage de ma considération distinguée.

                       DUB.»

[GU] M. Dubignac, qui ne garde dans sa lettre que le tiers de l’anonyme,
est agronome--comme M. Pasquier est président de la Chambre des pairs;
ces deux positions, qui ont peu de rapports entre elles, au premier
abord, en ont cependant un qui va jusqu’à la plus parfaite ressemblance,
c’est leur égale et commune et complète absence de rapports avec
l’Académie française.--M. Dubignac n’écrit pas bien, il serait naturel
qu’on lui préférât un homme qui écrit mieux,--mais non un homme qui
n’écrit pas. Voici les documents destinés à _éclairer la religion et
impartialité_ de MM. les trente-huit (qu’ils étaient
alors);--j’élaguerai les passages les moins importants.

ANALYSE DE L’AGRONOME DUBIGNAC.--«Cet ouvrage se composera de deux
volumes in-12.

»_Son_ style est _simple_, tout naturel, à la portée de tout le monde,
notamment des _communes rurales_, pour lesquelles il a été fait.

»Méthode pour la composition des différentes espèces de fumiers,
engrais, terreaux, et les moyens de leur conservation d’un an à l’autre
en étant meilleurs. C’est l’_âme_ de toute ferme.

»Très-bonne méthode pour donner une excellente éducation aux chevaux, _à
qui il ne manquait que la parole_; et notion sur la parfaite
connaissance de leurs défauts, vices, comme de leurs bonnes qualités et
de leurs âges, qu’on connaît jusqu’à dix ans.

»Notion sur la vraie et bonne position d’un jardin, sur sa fermeture, sa
distribution, plantation; car, _quoi de plus agréable qu’un joli jardin
à la campagne_; mais sa culture, d’un jardinier, talents, expérience,
soin, travail, comme une surveillance de tout propriétaire.

»Notion très-étendue sur la _vraie_ culture de tout légume, fèves, pois,
_nantilles_, notamment des haricots à donner _cent pour cent_, comme sur
la conservation de la plupart en verdure d’un an à l’autre.

»Notion sur la culture des pommes de terre, sur _sa_ grande utilité pour
les bestiaux et volailles, comme pour les hommes.

»Il en est de même du blé de Turquie, dont la culture est la même, qui
également est d’une très-grande ressource pour les gens de la campagne,
_dont la nourriture est un régal pour eux_.

»Notion sur le chanvre, denrée très-précieuse par sa grande utilité,
_dont_ le commerce _en_ est très-grand,--ainsi que sa graine très-bonne
pour la volaille, _dont_ la farine est utilisée dans le commerce.

»Il en est de même du lin, dont la graine est très-précieuse pour
l’_espèce humaine_; _l’un et l’autre_ exigent que la terre soit bonne,
bien amendée, bien préparée,

»Notion sur une excellente méthode pour conserver le blé au moins d’une
année à l’autre, au moyen des appareils lithographiés joints à
l’ouvrage, _qui_, une fois encaissé, ne donne _aucuns soucis_ pour sa
conservation.

»Notion sur la vigne et le vin, qui est une branche de commerce et
d’industrie _la_ plus étendue par sa grande utilité; nécessaire à
l’homme pour la conservation de sa santé, _préférable à tout_, et lui
procurant _plaisir_, _jouissance_, _joie_, _gaieté_.

»Excellente méthode pour avoir du beau fruit et améliorer l’espèce et
qualité, comme d’en varier, multiplier les espèces sur le même arbre, et
de préférence sur l’_amandier_, qu’on doit regarder comme la _mère_ de
tous les arbres fruitiers à noyaux.

»Grand nombre d’autres expériences curieuses; enfin, le _joli_ tableau
de la France et de sa belle capitale _couronne_ le premier volume en
disant:

    «Qui mon Tableau de Paris lira,
    Paris très-beau, tel qu’il est, trouvera
    De la France admirable, son organisation,
    De l’Europe digne de grande admiration.
    Qui mon tableau lira connaîtra Paris.
    Plus d’envie et désir n’aura de voir Paris,
    Et, après l’avoir lu, l’on jugera
    Si de le louer il ne mérite pas.

»Dans le second volume, deuxième édition, corrigée, augmentée, le _Vrai
Guide de la Santé_, dédié à l’humanité, dont le but de l’auteur a été de
faire connaître combien est grand le malheur de perdre la santé, si
difficile à rétablir, et à, etc., etc.

»Résultat d’une expérience pratique pendant les _dix-huit ans_ qu’il a
été maire de _sa commune_, où il avait de grandes propriétés, _dont_
tous les habitants le regardaient _comme leur père_ et lui _comme ses
enfants_.

»Amateur de la médecine, il s’occupait à en lire les meilleurs ouvrages
sur _le_ botanique, herborisant dans _ses_ bois et champs, _il se
familiarisait avec les simples_, dont il parvint à _en_ connaître les
propriétés; il était _leur médecin_, pharmacien, _avocat_, aussi n’y
avait-il jamais de procès; il se faisait un vrai plaisir de _leur_
donner des soins, et avait-il la bien grande jouissance de les
soulager, et bien souvent la douce consolation de les guérir, et par des
moyens _consistant en infusions, en décoctions_ de quelques simples dont
il connaissait les propriétés et vertus (les remèdes les plus simples
sont souvent les meilleurs), des nombreuses maladies qui les
affligeaient, plus exposés que les habitants des villes par leurs
travaux ou par leurs imprudences.

»L’auteur, dans cet ouvrage, s’est regardé comme un vrai père de
famille, aimant tous ses enfants, voulant, désirant leurs prospérités,
bonheurs, félicité, et leur procurer cette chère santé sans laquelle on
ne peut être heureux, et qui, à cet effet, l’a écrit et fait d’après la
théorie-pratique la mieux suivie, et des expériences très-réfléchies et
avec soin; aussi peut-on dire:

    «De plus instructif, nul en sera des agronomes,
    De plus utile, il serait de la campagne aux personnes;
    Pour faire fortune, il faut bien travailler.
    Pour bien travailler, il faut se bien porter,
    Des vrais moyens l’un donne en travaillant,
    De s’enrichir en peu de temps, travail faisant,
    Et vous procurera bonheur, prospérité;
    L’autre, de rétablir, conserver sa santé.
            Vive, vive, l’_agricuture_
            Et sa chère sœur la _culture!_
            Vive, vive le commerce
          En tout genre, de toute espèce!
            Vive, vive l’industrie
          De ma patrie c’est la vie!
        Vive, vive cette chère santé,
        Sans elle, bonheur ni félicité!

»S’adresser à l’auteur, passage de la Treille, 5, près l’église
Saint-Germain-l’Auxerrois.»

                 _Imprimerie de_ DUCESSOIS, _quai des Augustins_, 55.

M. Dubignac n’a pas été élu.



Avril 1842.

     Une pension de mille écus et M. Hébert.--Longchamps.--M. de
     Vigny.--M. Patin.--M. Royer-Collard.--Remède contre le froid aux
     pieds.--M. C. Bonjour, le roi Louis-Philippe, M. Rudder et M.
     Cayeux.--EXPOSITION DU LOUVRE: M. Hébert à propos du portrait de la
     reine.--Louis XVIII et un suisse d’église.--M. Vickemberg et M.
     Biard.--M. Meissonnier et M. Béranger.--M. Gudin.--Le lion de M.
     Fragonard.--M. Affre.--Monseigneur de Chartres.--M. Ollivier et une
     dinde truffée.--La Vierge de Bouchot.--Les ânes peints par
     eux-mêmes.--Question des sucres.--Un tailleur _à
     façon_.--_Lorenzino_ de M. Al. Dumas.--Un vendeur de beau
     temps.--M. Listz.--Le cancan, la béquillade, la chaloupe, dansés
     par M. de B... au dernier bal de madame la duchesse de M...--M.
     Dubignac sur Napoléon, les femmes et l’amour, etc., etc.--Succès
     pour le commerce français, obtenu sur la plaidoirie de Me
     Ledru-Rollin.


AVANT-PROPOS.--On savait depuis longtemps que j’étais _vendu_ au
gouvernement.--Quelques _carrés de papier_ m’appelaient, par euphémisme,
_ami du château_;--mais dans plusieurs estaminets ou disait nettement la
chose. Cependant on n’était pas d’accord sur certains détails. Quelques
personnes portaient la somme dont on m’avait acheté à une importance qui
pouvait devenir une dangereuse amorce pour les désintéressements les
plus inabordables.

Mais l’autre jour, comme j’arrivais à Paris pour voir l’exposition de
peinture,--une des premières choses que m’a dites un des premiers hommes
que j’ai rencontrés a été qu’on sait maintenant à quoi s’en tenir: «M.
Cavé est venu me trouver au bord de la mer, où je péchais des soles et
des barbues, et là nous avons fixé le prix à trois mille francs de
pension annuelle.»

D’autre part, je reçois une lettre signée Pauline, où on me dit de
prendre garde à moi,--parce que M. Hébert surveille attentivement les
_Guêpes_, dont quelques aiguillons lui ont percé l’épiderme.--Est-ce que
M. Hébert serait chargé de me reprendre, sous forme d’amende périodique,
les trois mille francs de pension dont je vous parlais tout à
l’heure?--Tout cela m’inquiète fort, et ne me laisse prendre la plume
qu’avec une extrême timidité.

En effet, on comprendra facilement mon embarras:--je voudrais bien dire
des choses extrêmement hardies,--pour démentir le bruit de la
pension;--mais j’ai peur que M. Hébert ne profite de la circonstance
pour me faire un procès.--Heureusement que j’ai à parler du Salon et de
l’exposition de peinture: il n’y a là rien de politique, et je pourrai
naviguer entre les deux écueils que je redoute.

[GU] Voici les quatre choses qui m’ont le plus frappé à Longchamps:

Un marchand de briquets promenait six voitures rouges;

Un marchand de chemises, en cabriolet, faisait tomber sur la foule une
neige d’adresses et de prospectus;

Plusieurs messieurs à pied--étaient vêtus de toiles représentant des
cheminées, avec l’adresse et l’éloge des fabricants;--ils étaient
coiffés d’un tuyau de poêle;--un de ces malheureux a été chassé de
l’administration parce qu’il s’était permis de fumer;

La garde municipale était en petite tenue,--ce dont on était
généralement fâché, parce que la grande tenue est d’un aspect
magnifique. (Peut-être ceci, à propos de la garde municipale, va-t-il
confirmer l’affaire des mille écus:--je l’effacerai sur les épreuves.)

[GU] M. de Vigny refait en ce moment ses visites à ses futurs collègues.
Cette fois, les chances sont pour lui, quoique cependant la rivalité de
M. Patin présente quelques dangers.--On a généralement trouvé de mauvais
goût qu’en parlant de son concurrent M. de Vigny feignît de ne pas
savoir son nom et affectât de l’appeler M. Pantin.

[GU] M. Royer-Collard tient singulièrement à la vie. M. Andr..., son
gendre et son médecin, lui a recommandé, avec la plus grande sévérité,
d’apporter à ses repas une régularité inflexible. Un de ces jours
derniers, au moment où la pendule marquait six heures,--M. Royer-Collard
mettait la main sur le bras de son fauteuil pour se lever et s’approcher
de la cheminée devant laquelle on venait de lui servir une _sole_
fumante,--lorsqu’un domestique maladroit annonce brusquement M. le comte
Alfred de Vigny.--M. de Vigny suivait le domestique de fort près et
entendit parfaitement la réponse de M. Royer-Collard, qui s’écria:--«Je
n’y suis pas.»--Il entra néanmoins, et allait ouvrir la bouche quand
l’académicien lui dit:

--Monsieur, vous reviendrez une autre fois.

--Mais, monsieur,--reprit M. de Vigny,--l’affaire dont j’ai à vous
entretenir est sérieuse.

--Eh bien! vous reviendrez une autre fois.

--Je pense, monsieur,--que l’on m’a mal annoncé:--je suis le comte A. de
Vigny.

--Eh bien!--dit M. Royer-Collard,--qui regardait avec anxiété,--et la
pendule qui marquait six heures dix minutes,--et la sole, dont la fumée
paraissait déjà moins intense;--eh bien! vous reviendrez un autre jour.

--Mais, monsieur...

--Mais, monsieur,--je vous dis de revenir;--je ne vous connais pas.

--Je croyais, monsieur, que mon nom était parvenu jusqu’à vous; il a
fait un peu de bruit dans la littérature.

--Eh bien, monsieur, c’est pour cela;--il n’a fait qu’un peu de bruit,
et il en faut faire beaucoup pour venir jusqu’à moi.--Je suis vieux;
j’ai besoin de régularité:--faites-moi le plaisir de me laisser dîner
tranquillement.

[GU] A une parade, le marquis de ***, un des jeunes officiers les
plus élégants de l’armée,--se plaignait du froid aux pieds qu’il
ressentait à cheval:

--Vous avez froid aux pieds, capitaine? lui dit un vieux maréchal des
logis.

--Je t’en réponds.

--Je sais ce que c’est, capitaine; j’y ai eu froid pendant vingt ans.

--Eh bien, tu as dû avoir du plaisir.

--Mais, maintenant, c’est fini;--on m’a indiqué un moyen...

--Ah! quel est ton moyen?

--C’est bien simple, allez, capitaine,--vous ne vous figurez pas comme
je souffrais:--c’est-à-dire que les larmes m’en venaient aux yeux.

--Eh bien, qu’as-tu fait?

--Ce n’est presque rien.--On va toujours chercher midi à quatorze
heures; j’ai vu des jours où je serais tombé de cheval.

--Mais, enfin, quel est ton moyen?

--Le plus simple du monde, comme je vous dis, capitaine,--presque
rien;--moi, j’ai eu froid pendant vingt ans, et, quand on m’a eu donné
ce moyen-là, ç’a été fini,--je n’ai plus jamais eu froid aux pieds de ma
vie; et, comme je vous dis,--ce qu’il y a de meilleur,--c’est que c’est
un moyen aussi simple qu’il est excellent.--Vous n’y avez pas froid
comme j’y ai eu froid pendant vingt ans;--et aujourd’hui...

--Eh bien?

--Si vous avez froid aux pieds,--il ne faut pas aller s’ingérer ça ou
ça;--le moyen est bien simple... il faut mettre des chaussettes dans vos
bottes.

[GU] M. Casimir Bonjour,--auteur des _Deux Cousins_ et de la mort de M.
Alexandre Duval, qu’il a forcé d’aller, mourant, voter pour lui à
l’Institut,--n’ose plus se mettre sur les rangs depuis qu’un académicien
lui a dit: «Franchement, mon cher ami, votre candidature n’a plus de
chances:--tous les jours la _Gazette des Tribunaux_ met l’Académie en
garde contre le _vol au bonjour_.»

[GU] Un de mes amis reçoit hier une lettre de son jardinier;--cette
lettre est datée d’une charmante retraite qu’il possède dans le midi de
la France;--le jardinier lui dit:

«Monsieur, voici le printemps,--il va m’arriver comme l’année
passée.--Permettez-moi d’aller demeurer à la ferme; il y a dans le
jardin des rossignols qui _gueulent_ toute la nuit: il n’y a pas moyen
de fermer l’œil.»

[GU] Il y a au Musée un portrait du roi Louis-Philippe,--que l’auteur,
M. de Rudder, avait fait de son chef, sans en prévenir personne,--et
d’après d’autres portraits.--M. de Cayeux offrit à l’artiste de lui
obtenir du roi une ou deux séances pour arriver à une plus complète
ressemblance.--Il est facile de voir, à l’aspect du portrait, que M. de
Rudder a ajouté des cheveux blancs--qui ne se mêlent nullement aux
autres.

Un jour que le roi donnait séance à M. de Rudder, il prit envie à Sa
Majesté de faire le tour du Musée,--et elle pria M. de Rudder de
l’accompagner avec M. de Cayeux, qui se trouvait là.

Pendant qu’on traversait les appartements, M. de Cayeux, qui aime
beaucoup les conseils... quand il les donne,--avait pris M. de Rudder à
part, et lui avait dit à voix basse: «Il y a une chose dont il faut que
je vous avertisse: le roi n’aime pas qu’on soit trop près de
lui,--restez un peu en arrière.»

M. de Rudder croit la chose et n’en demande pas davantage.

On arrive dans les galeries;--le roi tourne souvent la tête à droite et
à gauche pour parler à M. de Rudder,--mais c’était M. Cayeux qui
interceptait les questions et faisait les réponses.

Il faut dire que c’était un manége assez fatigant pour le roi, qui a la
fâcheuse habitude de porter deux cravates fort serrées,--dont ses
médecins ne peuvent pas obtenir de lui qu’il affranchisse son cou.

Enfin, Sa Majesté, impatientée de ne pas voir M. de Rudder, avec qui
elle voulait causer, lui cria d’un peu loin: «Mais, monsieur, je vous en
prie, venez à côté de moi!»

M. de Rudder obéit et resta près du roi, avec lequel il causa quelque
temps.

Ce jour-là, du reste, une fenêtre tomba avec fracas aux pieds du roi
pendant cette promenade.

Cette anecdote sur le roi,--M. de Rudder et M. de Cayeux,--nous amène
naturellement au Musée.--Entrons au Musée.

[GU] EXPOSITION DU LOUVRE.--Constatons d’abord une chose: c’est que les
expositions du Louvre ont singulièrement l’air de ne plus amuser le
public, et que, excepté moi, je n’ai vu là personne qui fît un peu plus
de cent lieues pour se promener dans les galeries en renversant les
vertèbres du cou d’une façon si douloureuse et si fatigante.

Je ne reparlerai pas des membres du jury, _doctores non docti_. Deux
fois déjà à pareille époque les _Guêpes_ se sont expliquées à leur
sujet.

Je vais vous dire ce que j’ai remarqué en me promenant dans les
galeries.

D’abord un portrait de la reine;--ce portrait est fait avec soin, par M.
Winterhalter.--Je voudrais seulement savoir pourquoi les mains sont
aussi bleues,--est-ce le velours qui déteint?

_N. B._ (Phrase à refaire tout entière: d’un bout, elle est exposée aux
estaminets et aux carrés de papier, et de l’autre à M. Hébert,--en
effet «_d’abord la reine_» c’est le _ab Jove principium_ des Latins.--Il
est évident que j’ai la pension de mille écus.

Puis à la fin--une critique: _les mains sont bleues_--les mains de la
_reine_.--M. Lévy ne voudra peut-être pas imprimer cela,--et, s’il
l’imprime, M. Hébert, qui me surveille, selon madame ou mademoiselle
Pauline,--peut se fâcher.--J’aurai soin, pour les estaminets et les
carrés de papier, de parler de quelque bourgeoise ou bien de la
_cuisinière piquant un fricandeau_ de M. Chollet, avant de parler de S.
M. la reine Amélie.--A l’égard de M. Hébert, j’expliquerai que j’entends
parler des mains du tableau.)

Il y a dans ce même salon carré, une grande image ainsi intitulée au
livret:

M. VINCHON. 1831. _Séance royale pour l’ouverture des Chambres et la
proclamation de la Charte constitutionnelle_ (_14 juin 1814_).

                       _Maison du Roi._

Qu’est-ce que la peinture historique si elle n’ose pas poétiser un peu
les figures? Pourquoi donner à Louis XVIII cet air de suisse
d’église?--pourquoi avoir présenté de face un homme d’une grosseur
extraordinaire qu’on pouvait dissimuler sans mensonge en changeant sa
position? pourquoi faire la lumière de ce blanc pâteux?--la lumière se
compose de toutes les couleurs.

En voyant ce tableau, M. Villemain a dit:

--Il faudra donner cinq cents francs à l’auteur.

--Mais, a répondu quelqu’un,--cinq cents francs! le cadre les vaut!

--Aussi est-ce en comptant le cadre, a répondu M. Villemain.

[GU] M. Lestang-Parade a à se reprocher une _Bethsabée_ très-décolletée,
dont la peau est couleur gorge de pigeon.

[GU] Au-dessus de la _Bethsabée_ est un petit tableau de M.
Wickemberg,--c’est un étang gelé, sur lequel des enfants jouent avec un
traîneau; deux autres enfants apportent des fagots;--c’est d’une vérité
charmante et d’un fini précieux. C’est une comparaison fâcheuse pour les
glaces bleu de ciel de M. Biard.--Il n’y avait pas besoin d’aller en
Laponie,--un baquet de blanchisseuse oublié dans une cour, une nuit de
décembre, donne une glace de cette couleur.--Je ne pense pas qu’il y en
ait ailleurs.

Au-dessous d’un _Combat naval_ de M. Th. Gudin,--toujours dans le salon
carré,--sont deux tableaux, grands comme des tabatières, et qui méritent
l’attention,--un _Fumeur_, de M. Meissonnier, et surtout un _Lièvre et
une Perdrix_, de M. Béranger.--Je ne pense pas que la peinture soit
jamais allée plus loin comme imitation.

Un monsieur, voulant savoir si c’était peint sur toile, a donné un coup
violent de la pointe de son doigt sur le tableau. «Heureusement qu’il
est peint sur bois, me disait A. L***, qui était avec moi.--Du reste,
ajoutait-il, ce monsieur avait pris un bon moyen de satisfaire sa
curiosité,--car, si le tableau avait été sur toile, il l’aurait vu tout
de suite; son doigt aurait passé au travers.»

A propos de M. Gudin, sa _Barque de pêche danoise_ est un de ses
meilleurs tableaux.

Au-dessus est un tableau de M. Fragonard, ainsi nommé au livret: _Femmes
chrétiennes livrées aux bêtes féroces dans le Cirque_.

Or, il n’y a qu’une femme,--il n’y a qu’une bête, et il n’y a pas de
cirque.

La bête est un lion qui, par sa forme et sa pose, ressemble
singulièrement aux lions qui servent d’enseigne à beaucoup de marchands
de vins.--La femme est renversée, et une des pattes du lion est levée,
arrondie, un peu au-dessus d’un des seins nus de la malheureuse
chrétienne. Ce sein nu fait tout à fait l’effet de la boule que la
tradition place sous la patte des _lions d’or_ et des _lions d’argent_.
M. Fragonard a senti la chose, et, pour éviter l’application, pour
empêcher d’appeler son tableau le _Lion d’or_, il a fait son lion brun.

[GU] _Deux taureaux appuyés l’un sur l’autre dans une grande prairie._
Ce tableau est une de ces fenêtres que M. Brascassat ouvre de temps en
temps dans les murs du Louvre sur les prairies de Normandie. Son tableau
a une étendue immense dans un cadre de quelques pieds.

[GU] Il y a énormément de femmes nues et laides, ce qui constitue la
véritable et la plus haute indécence.--Parmi celles qui ont eu le regret
de se faire peindre habillées, plusieurs ont imaginé une autre
indécence; elles se sont fait peindre entières, vues de dos, sur des
sièges sans dossiers, qui ne permettent de rien perdre des formes
Oudinot (crinoline--cinq ans de durée), que les femmes exagèrent
singulièrement depuis quelques années.--Je prendrai, pour l’exemple le
plus frappant de ce que je dis, le portrait de S. A. I. la
grande-duchesse Hélène Paulowna, peint par M. Court, portrait détestable
du reste, dont la guipure, parfaitement imitée par des procédés connus
des derniers rapins,--excite au musée une assez vive admiration.

[GU] Madame. G*** (84) est rouge;--madame G. est jaune;--mademoiselle
R. est violette;--madame *** est grosse comme un muid;--mademoiselle
de R. est orange;--Madame de ***, gris-bleu;--M. R*** est chauve,
etc. Je pense que c’est là ce que veulent faire savoir au public les
diverses personnes qui ont fait mettre leurs portraits au Louvre.

[GU] A propos de portraits,--il y a un peintre qui a fait le portrait de
sa femme; sa femme est, dit-on, jolie, et le portrait semble avoir pour
but de le cacher au public;--quelqu’un disait à l’original: «Votre mari
est jaloux, c’est pour cela qu’il vous a faite si laide; ils sont tous
comme cela.--Oui-da, répondit-elle, et à quoi cela les avance-t-il?

[GU] UN CHANOINE DE SAINT-DENIS.--Nous venons de voir M. Affre,
archevêque de Paris.--M. Ollivier, ancien curé de Saint-Roch,--puis un
évêque de je ne sais où;--il y a au moins quinze prélats attifés avec
une coquetterie féminine,--des recherches de parures inouïes, des
raffinements d’élégance inimaginables, des dentelles qui font envie aux
femmes.

L’Église est pour le moment assez mondaine; monseigneur de Chartres fait
depuis quelque temps des feuilletons dans les journaux.

[GU] Madame la comtesse de B*** n’a pas suffisamment compté sur ses
charmes,--elle a fait mettre son écusson dans un coin du tableau.

Ah! mon bon monsieur Lévy,--laissez-moi une fois dire ce que je pense
sur cette odieuse galerie de bois.

Quel est le malheureux qui a eu l’idée d’accrocher cette hideuse baraque
au flanc d’un monument comme le Louvre? Jamais les peuples barbares
n’ont rien imaginé de cette force.--Les Vandales eussent peut-être
détruit le Louvre, mais ils ne l’eussent pas ainsi déshonoré.--Ah!
diable,--et M. Hébert... à ce que dit madame ou mademoiselle Pauline.

[GU] Près de ce portrait blasonné est celui d’une femme vêtue de
noir,--c’est une figure intéressante et un tableau remarquablement
peint.--Il faut lui reprocher un fond d’un bleu dur et uniforme,--comme
le papier de tenture d’un appartement;--mais ce n’est pas, à ce qu’il
paraît, si facile de faire des fonds.

Du vivant de Rubens,--une femme alla le trouver et lui dit:

--_Monsieur_ Rubens--(on l’appelait monsieur), mon fils a d’heureuses
dispositions (c’est incroyable combien ont d’heureuses dispositions les
enfants dont on est la mère): il faut absolument qu’il travaille auprès
de vous.

Rubens, qui n’en voulait à aucun prix, s’excuse sur ses occupations.

--Oh! monsieur Rubens, il ne vous fera pas perdre de temps; au
contraire, il vous aidera: il y a un tas de petites choses qu’il fera à
votre place, il vous fera vos fonds...

--Ah! parbleu, madame, s’écrie Rubens, il me rendra là un vrai service,
car je ne sais pas encore les faire!

[GU]--Pardon, la grosse mère qui êtes en face, serrez un peu vos gros
bras contre votre gros corps, vous me cachez trop de ce beau papier qui
sert de fond à votre portrait.

Dans l’épisode du _Combat de Trafalgar_, de M. Caussé,--on remarque un
fragment de mât brisé,--sur lequel quelques matelots sont debout ou
assis comme dans des fauteuils.--Je voudrais vous y voir, monsieur
Caussé;--je gage que, par une mer un petit peu houleuse, vous ne vous
tenez pas sur le bateau du Havre à Honfleur comme vos matelots se
tiennent sur leur morceau de mât.--Tenez-vous la gageure?

[GU] Mademoiselle Dimier a peint son propre portrait (567), cela m’a
rappelé ce que fit Phryné:--Accusée devant l’aréopage,--elle se
contenta, pour toute réponse, de montrer sa gorge aux juges,--et elle
obtint son acquittement par cette plaidoirie d’un genre tout
particulier, qui n’aurait guère de succès aujourd’hui..., du moins en
audience publique.--Mademoiselle Dimier paraît appeler son visage au
secours de son pinceau; ils sont agréables l’un et l’autre.

[GU] Tiens,--deux singes!

Ah! non... pardon; mille pardons.--C’est un ménage vert--dans une
forêt.--Cela s’appelle portrait de M. et de madame ***; mais je serai
plus discret que le peintre, M. Defer, je ne mettrai pas les
initiales;--j’intitulerai l’objet: _Portrait du livret du salon, tenu à
la main par M***, qui est dans une forêt_; c’est du reste ce que cela
représente.--Le livret est fort ressemblant.--J’espère que M. et
madame*** le sont moins.

[GU] M. Lafond a peint nue--une femme grosse de sept mois;--c’est laid.

[GU] Je ne sais pourquoi certains carrés de papier ne font pas plus
attention à la manière dont on peint les villes de la conquête d’Alger.
Le jury qui admet ces tableaux ne peut avoir pour but que de dégoûter
les Français de leurs possessions d’Afrique.

Selon M. Frère, Constantine est couleur chocolat à l’eau et Alger
couleur chocolat au lait.

Joignez à cela un _Combat_ de M. Guyon, et dites-moi si vous vous sentez
envie d’aller être héros là-bas, pour qu’on vous peigne comme cela ici.

[GU] Le 4 avril 1840, dit M. Chazal dans le livret,--il se passait dans
le port de Cherbourg un de ces rares et majestueux événements où se
révèle la puissance du génie de l’homme: on lançait à la mer le vaisseau
le _Friedland_.

Ce qu’il y a de plus remarquable dans ce tableau, c’est une sorte de
dressoir où sont figurées les autorités de Cherbourg, et qui ressemble,
à s’y méprendre, à l’un des côtés de la boutique d’un pharmacien avec
les fioles de diverses couleurs qui y sont rangées sur des tablettes.

Quelques-unes des fleurs de M. Chazal, dans le tableau qui est près du
portrait de la reine, dans le salon carré, valent mieux que son tableau
du _Friedland_; cependant je ne les aime guère;--au reste,--je dois dire
pour consoler M. Chazal, en lui donnant le moyen de se réfugier dans un
grand mépris de mon opinion,--que la plupart des fleurs, même des
maîtres en ce genre,--me paraissent un barbouillage de convention.

Il y a cependant au Salon, dans la galerie de bois, un remarquable
tableau de fleurs de madame Chantereine:--c’est à peu près la seule fois
que j’ai vu aussi bien reproduire _l’étoffe des fleurs_;--c’est un
charmant tableau et un charmant talent.

Disons encore, toujours pour consoler M. Chazal et les autres peintres
de fleurs, que j’ai quitté mes pêchers et mes abricotiers en fleurs pour
venir voir leurs tableaux, et que cela me rend difficile et un peu de
mauvaise humeur.

[GU] M. Villiers a peint un bœuf bleu, sous le nº 1847.

M. Raynaud a représenté une famille se réjouissant de la convalescence
d’un homme que je déclare mort depuis six semaines;--voir le visage
dudit.

[GU] 614. _Tobie et l’Ange._--Sur le livret, on croirait que c’est une
marchande de poisson à laquelle un ange marchande sa denrée.

Au bout de la galerie de pierre, en tournant pour entrer dans la galerie
de bois,--je vous recommande une très-drôle de dame jouant du tambour de
basque,--et une Cléopâtre de quatorze pieds.

[GU] Puisque M. Olivier, évêque d’Évreux et ancien curé de Saint-Roch, a
fait mettre son portrait au Musée,--c’est qu’il n’est pas ennemi de la
publicité;--nous pensons lui être agréable en citant un mot de lui. Au
commencement de l’hiver qui finit, il avait, je ne sais à quel sujet,
fait une gageure avec un de ses vicaires:--l’enjeu était une dinde
truffée;--le vicaire perdit, et ne montra aucun empressement pour
s’acquitter;--en vain M. Ollivier portait au pari des allusions chaque
jour plus directes;--le vicaire paraissait décidé à ne pas
comprendre.--M. Ollivier, poussé à bout, résolut de s’expliquer
clairement et lui dit:

--Ah ça! monsieur le vicaire,--je voudrais bien vous rappeler
adroitement que vous me devez une dinde truffée?

--Je le sais bien, monseigneur, dit le vicaire,--et, si je ne me suis
pas acquitté plus tôt, c’est que les truffes sont de mauvaise qualité
cette année.

--Allons donc, mon cher vicaire!--s’écria M. Ollivier, n’en croyez donc
pas un mot: c’est un bruit que les dindons font courir.

[GU] Je voudrais voir le _Passage d’Honfleur_ de M. Biard.--J’ai lu dans
tous les journaux qu’une foule compacte stationnait devant le
tableau.--Je n’aurai pas de peine à le reconnaître.--Où est-ce qu’il y a
une foule compacte?--Je ne vois pas de foule compacte:--c’était pourtant
dans les journaux.

Où peut être le tableau de M. Biard?

En attendant, voici celui de M. Decamps, la _Sortie de l’école
turque_;--on m’a dit d’admirer cela;--eh bien! je n’admire pas;--je
soupçonne fort les qualités de ce tableau de consister principalement en
difficultés plus ou moins vaincues, en adresse, en habileté,--toutes
choses qui peuvent intéresser les peintres.--M. Decamps a beau lever les
jambes de ses petits bonshommes, il n’en est pas moins vrai qu’ils ne
sautent pas,--qu’ils ne courent pas, qu’ils ne jouent pas;--rapprochez
de cela cette si spirituelle gravure de vacarme dans l’école que nous
avons tant vue sur les boulevards,--rappelez-vous-en la vie et la
malice, et vous comprendrez la froideur du tableau de M. Decamps,--pour
les qualités probables que j’ai mentionnées plus haut,--je suis tout à
fait incapable de les apprécier, et, si elles existent, elles n’en
existent pas moins pour cela.

C’est un argument qu’on m’oppose habituellement pour la peinture et pour
la musique.--En fait de musique, je n’ai jamais que sonné de la
trompe,--et, en dessin, je n’ai jamais fait un nez au profil.--Je
réponds que les peintres et les musiciens ne faisant pas de la peinture
et de la musique entre eux, et postulant au contraire les suffrages du
_public_, on doit attendre d’eux des ouvrages qui aient un charme qu’on
puisse éprouver sans être peintre ou musicien.--Si, pour admirer un
tableau de M. Decamps, ou la musique de M. Meyer-Beer, il me faut
travailler huit ans au Conservatoire et à l’atelier,--je ne vous cache
pas que je me priverai d’un plaisir aussi laborieux.--Heureusement que
ces messieurs ont assez souvent le bonheur de n’avoir pas besoin que
nous soyons aussi savants. Quand un ignorant comme moi leur adresse un
éloge, ils n’élèvent pas de réclamation.--Je ne juge que ce qui est à ma
portée,--je laisse toutes réserves pour les arcanes de l’art.

Par exemple, je demanderai à M. Decamps comment il y a tant de poussière
sur un sol aussi pierreux,--et pourquoi elle est si lourde.--Il faudrait
un escadron de cavalerie pour soulever cette poussière de plomb.

Deux grands dessins de M. Decamps, placés en face de la sortie de
l’école, ont des parties remarquables et d’un beau style;--mais pourquoi
s’avise-t-il de faire ses chevaux d’après des bas-reliefs et non d’après
des chevaux?--Les chevaux de profil, bas sur leurs jambes, à encolure
roide des bas-reliefs, sont une impuissance;--si le sculpteur savait
leur donner de la vie, du mouvement et de la couleur, je suppose qu’il
s’en ferait un vrai plaisir. Pourquoi alors ne pas faire les lions
d’après les lions du blason?

[GU] M. Chevaudier est auteur d’un tableau qu’il appelle un _Ruisseau
dans la campagne de Rome_.--L’eau est bleue, les arbres sont
bleus,--l’herbe est bleue,--et l’auteur, voulant mettre un oiseau dans
un coin, a cherché un oiseau bleu et a peint un martin-pêcheur un peu
plus bleu qu’il ne faut.--Le paysage est animé par une bacchante qui se
laisse aller à de singulières exagérations.

[GU] Je ne sais plus de qui est une _Niobé_ vert-pomme qui pleure ses
enfants vert-choux.

[GU] Mais où est donc la foule compacte qui m’empêche de voir le tableau
de M. Biard? «Voici le tableau,» me dit quelqu’un qui
m’accompagnait;--pour la foule, elle se compose d’un monsieur en
redingote verte qui se presse devant.

J’attends que ce monsieur se soit écoulé, et je me presse à mon tour
devant le _Passage du Havre à Honfleur_; c’est tout simplement une
caricature triviale.

[GU] Mais voici une chose véritablement intéressante,--et qui vous
laisse longtemps pensif.--Voici un tableau inachevé,--la Vierge et saint
Joseph sont endormis et l’enfant-Dieu lève ses yeux au ciel;--la tête de
la Vierge, pleine d’une angélique suavité, est seule terminée.--Bouchot
est mort sans pouvoir achever son tableau;--on voit encore les lignes
faites à la craie de l’esquisse:--ce qui est fait est d’une grande
beauté.

Trois autres tableaux offrent le même intérêt et une partie des mêmes
qualités.

[GU] Ceci est un tableau de M. Bidault, de l’Institut,--et l’un des
membres de ce jury d’admission; ou, si vous voulez, de ce jury de
refus--contre lequel on élève un si magnifique concert de malédictions.

Je renvoie encore mes lecteurs pour ce sujet aux volumes qui ont parlé
des deux dernières expositions.

Disons seulement que deux tableaux de M. Gudin, qu’il avait oublié de
signer, ont été parfaitement refusés.

M. Bidault est, assure-t-on, l’un des plus grands _refuseurs_ du
jury;--c’est donc à lui un louable courage d’exposer ainsi son tableau
au jugement de ses victimes.

J’aurais voulu voir plus de monde devant un tableau aussi curieux.--Les
peintres refusés devraient au moins étudier, dans une contemplation
assidue de l’œuvre de M. Bidault, quelles beautés il faut chercher,
quels défauts il faut fuir pour mériter l’indulgence du jury. Voici le
sujet du tableau 137:--_Vue de Mycènes et d’une partie de la ville
d’Argos._

«Le site que le peintre a voulu représenter est celui qui se trouve
indiqué dans les premiers vers de l’_Electre_ de Sophocle. Oreste, son
gouverneur et Pylade, tous trois partis de la Phocide, arrivent à
Mycènes, et le gouverneur indique à Oreste les temples et les principaux
monuments qui composent cette ville. Pendant un dialogue entre ces deux
héros, Pylade est occupé à cacher dans les broussailles le vase
d’airain qui est censé renfermer les cendres d’Oreste.»

Je crois devoir, de l’étude que j’ai faite du tableau en question,
pouvoir tirer une poétique à l’usage des jeunes peintres. Homère n’a pas
fait ses poëmes d’après les règles d’Aristote,--comme il serait facile
de le démontrer.--C’est, au contraire, Aristote qui a fait sa poétique
d’après l’_Iliade_ et l’_Odyssée_.--Voici le résumé de mon travail:

Voulez-vous peindre Mycènes?--Beaucoup croiraient travailler d’après
nature et suivraient tout pensifs le chemin de Mycènes.--C’est une voie
parfaitement fausse.--M. Bidault peint d’après des vers de Sophocle.--Il
veut représenter Mycènes,--il place dans son tableau la Madeleine, la
Chambre des députés, l’Hôtel-Dieu,--l’église Notre-Dame-de-Lorette et
cinq ou six bornes-fontaines.--Si Mycènes n’est pas comme cela, tant pis
pour Mycènes,--C’est elle qui a tort.

Pour l’eau,--vous croyez peut-être devoir lui donner de la transparence
et de la limpidité?--Autre erreur, ce serait alors comme de l’eau
véritable.--Quoi de plus commun que de l’eau?--Si vous faites de l’eau
semblable à la vraie eau, j’aime mieux regarder couler l’eau de la Seine
que de regarder votre tableau.

Pour les personnages,--il est bon d’attacher quelquefois un bras à
l’oreille pour mettre un peu de variété dans les bras attachés à
l’épaule, ce qui est du dernier commun. (Voir le gouverneur.)

Il est des parties du corps humain qu’on est convenu de dérober aux
yeux,--et que beaucoup de peintres représentent cependant comme tout le
reste.--Vous comprenez, dans un personnage, vu de dos, tout ce qu’on
évite d’inconvenant en lui faisant partir les jambes du milieu des
reins. (Voir le personnage, en char, dans le fond, traînant, avec un
cheval de bois, un petit canon de cuivre comme en font les enfants.)

Vous trouverez un nouvel exemple de la variété qu’il est bon de mettre
dans les bras dans Pylade, qui cache le vase d’airain;--vous tâchez sans
cesse de donner à vos personnages des bras de longueur égale,--eh bien!
cela n’est pas vrai; il y a beaucoup de gens qui ont des bras inégaux.

J’ai entendu dire,--par un mauvais plaisant, que le vase d’airain était
une casserole de cuivre; par un autre, que Pylade cueille une citrouille
sur un olivier; ces critiques n’ont aucun sens,--attendu que le livret
dit positivement que c’est un vase _d’airain_ que Pylade cache dans des
broussailles;--si c’était une casserole, il ne coûtait pas plus à M.
Bidault de mettre au livret que c’était une casserole;--également, si
c’était une citrouille, rien ne l’empêchait de mettre une citrouille; il
est donc évident que c’est un vase d’airain.

Je désire que ces quelques conseils puissent servir aux jeunes peintres.

[GU] Il y a une impression que d’autres ont dû ressentir comme moi;--en
tout cas la voici:

L’autre jour, je vis ouverte la partie de la galerie, séparée par un
rideau, qui ne renferme que des tableaux des maîtres anciens;--j’y
entrai et je sentis à l’instant même un grand calme dans tous mes sens.

Dans les galeries que je venais de quitter,--c’était à l’œil une
confusion presque bruyante; la lumière, divisée violemment entre les
tableaux qui se disputaient les rayons, s’éparpillait en tons durs et
heurtés;--il semblait qu’elle fût mise au pillage,--et que toutes ces
images, comme une peuplade d’Esquimaux, s’arrachassent les lambeaux de
lumière, les rouges et les bleus les plus féroces.--C’était un charivari
de couleurs,--un tintamarre de tons crus et hostiles.

Mais tout à coup succéda une harmonie calme et paisible; il semblait
qu’on passât d’un cabaret en tumulte dans un salon de bonne compagnie.

J’y restai quelque temps pour me reposer, et je pris la fuite.

[GU] Qu’ai-je encore vu?--un turban dans une baignoire, par M.
Court,--un paysage vrai, mais un peu commun, de M. Flers;--de bien jolis
enfants de madame Boulanger;--un beau tableau par Troyon;--des marines
très-estimables de M. Gilbert de Brest;--un gué de M. Loubon, vrai et
d’une bonne couleur;--un joli tableau de mademoiselle Colin;--beaucoup
d’ânes dont quelques-uns semblent peints par eux-mêmes, comme les
_Français_ de M. Curmer;--des bonshommes en fer-blanc par M. Hesse.

[GU] J’ai déjà parlé, il y a un an, de cette question des sucres qui
cause aujourd’hui tant de rumeur;--je ne la mentionne aujourd’hui que
parce qu’elle me rappelle une caricature faite sous l’Empire, à l’époque
où Napoléon voulait absolument du sucre de n’importe quoi.

On voyait le petit roi de Rome--faisant une grimace horrible à une
betterave qu’il tenait à la main,--sa nourrice lui disait: «Mange donc,
petit, ton papa dit que c’est du sucre.»

[GU] M*** est un homme économe qui se défie des tailleurs--achète son
drap lui-même et donne ses habits _à façon_. Dernièrement, il demande
son tailleur,--qui prend mesure en tous sens et lui déclare qu’il n’y a
pas moyen de lui faire une redingote avec le coupon d’étoffe qu’il a
acheté. Il le chasse ignominieusement et en demande un autre.--Celui-ci
arrive, prend l’étoffe et promet l’habit pour dans deux jours.

--Apportez la note.

--Volontiers.

Le troisième jour, le tailleur arrive avec l’habit, qui est bien fait et
d’une ampleur suffisante.

--Et la note?

--Ah! mon Dieu, je l’ai oubliée;--je l’avais mise sur l’établi avec mes
gants, j’ai laissé les gants et la note.

On sonne. Un domestique arrive et dit:

--C’est le fils du tailleur.

Celui-ci se trouble.

--Que veut-il? demande M. M***.

--Il demande son père.

--Faites-le entrer.

Le tailleur s’oppose à ce qu’on fasse entrer son fils:

--Sans doute, c’est la note qu’il m’apporte.

--Eh bien! qu’il entre.

--Le tailleur se trouble de plus en plus,--surtout quand entre le gamin
orné d’une veste d’un drap tout à fait pareil à celui de la redingote.

--Que viens-tu faire, brigand?

--C’est maman qui m’a envoyé à cause de la note.

--Donne et sauve-toi.

Mais, pendant ce temps, M. M*** tient l’enfant par la veste et
s’assure de l’identité du drap.

--Oh ça! maître,--comment se fait-il que mon autre tailleur n’ait pas pu
me faire une redingote--quand, vous, vous m’avez fait une redingote et
une veste à votre fils.

--Monsieur,--dit le tailleur, qui a repris tout son sang-froid,--c’est
qu’il a probablement un fils plus grand que le mien.

[GU] Voici ce qu’on lit dans un journal:

Au _recto_.

«Le nouveau drame de M. Alexandre Dumas, _Lorenzino_, qui a été
représenté hier au Théâtre-Français, est une de ces _compositions
romantiques_ qui n’ont aucune chance de durée. C’est une véritable
chute, et cependant, M. Alexandre Dumas aurait recueilli tous les traits
de génie qui caractérisent la nouvelle école: duel, enterrement,
procession de religieuses, confession, absolution, empoisonnement,
guet-apens et assassinat.

«On s’étonne à bon droit que les comédiens français, dont le répertoire
se compose de tant de chefs-d’œuvre, consentent encore à jouer le
_drame romantique_, qui n’est plus maintenant qu’une vieillerie. Les
meilleurs acteurs perdent leur talent en jouant ces pièces, dont le
style trivial ne peut prêter qu’au ridicule et à l’ennui. Nous
reviendrons sur ce drame, si l’on prétend l’IMPOSER encore au public.»

Au _verso_:

«_Lorenzino_, drame nouveau de M. Alexandre Dumas, a produit le PLUS
GRAND EFFET avant-hier soir au Théâtre-Français. Ce soir, on donne la
deuxième représentation de ce BEL OUVRAGE. Il sera précédé des _Rivaux
d’eux-mêmes_.»

[GU] Il existe à Rouen--un homme appelé Lebarbier--qui vend du beau
temps;--on a jusqu’ici vendu bien des choses; mais c’est, je crois, la
première fois qu’on imagine de vendre du soleil.--Il répand des
prospectus--dont je donne un à copier à MM. les imprimeurs.

                        PIERRE-LOUIS LEBARBIER,
                               FRANÇAIS,
                         DOMINATMOSPHÉRISATEUR,
                          DOMINATURALISATEUR,
                    _Rue aux Ours, nº 32, à Rouen._

Souscription par chaque Boutique à la Foire, Étalagistes, Débitants,
Aubergistes, à l’effet d’obtenir du beau temps la veille, le jour de
Fête donnée par un Particulier, jour de Noce,

Cette Souscription sera payée d’avance dans les mains dudit sieur
LEBARBIER, à son domicile précité, sauf par lui de la rendre, dans le
cas contraire.

     IL FAUT AU MOINS CINQUANTE SOUSCRIPTEURS.
      IL Y A UN DIXIÈME POUR LES PAUVRES.

  La veille de la Foire                        » fr. 75 c.
  Le jour de la Foire                          1      »
  Jours suivants                               »     50
  Jour de marché                               »     50
  Jour de Fête donnée par un Particulier, ou
    jour de Noce                              10      »
  Entretien ou conférence sur une infinité
    d’objets d’intérêt particulier ou public,
    par quart d’heure                          »     75
  Réponse et moyens écrits, la page            5      »

Le même Louis Lebarbier--donne des séances de moralisation;--le
prospectus de ces séances contient une particularité que je recommande
aux _donneurs_ de concerts, etc.

«En attendant la séance, les hommes sont servis d’un verre de cognac, et
les dames d’un verre de bavaroise.»

[GU] M. Listz est un homme de talent;--mais lui, qui, en France, était
devenu Français,--qui a reçu à Paris une si grande hospitalité, qui se
disait avec orgueil le frère de tous nos _grands hommes_, quels qu’ils
fussent,--devrait démentir, dans les journaux où il fait dire tant de
choses,--le bruit qu’on répand--qu’il chante dans des banquets, en
Allemagne, des chansons où les Français sont traités un peu plus mal que
des chiens.

Les lecteurs des _Guêpes_ savent, du reste, ce que je pense, pour ma
part, de ces chansons dites patriotiques, sur quelque air et dans
quelque pays qu’on les chante.

[GU] Un écrivain a épousé une Anglaise;--il y a, dans le contrat de
mariage, une clause qui dit que les enfants naîtront
Anglais.--Quelqu’un, prenant singulièrement à la lettre--cette
formule,--disait:

--Ah ça, c’est bien embarrassant d’aller comme cela faire ses enfants en
Angleterre.

--Surtout pour M***, répondit-on, qui n’en peut faire en France.

[GU] Au dernier bal donné par madame la duchesse de M.,

--M. de B.--s’est laissé aller, après le souper, aux danses les plus
hasardées.--Rien, du reste, de si imminent que l’invasion dans la haute
société, des danses bizarres,--telles que le _cancan_,--la
_béquillade_,--la _chaloupe_, etc.

[GU] On lisait dernièrement dans les journaux l’horrible phrase que
voici:

«NANTES, _mars_.--Près de cent idiots ou aliénés non furieux vont être,
d’ici à quelques jours, expulsés de l’hospice de Saint-Jacques, _par
suite de l’insuffisance de l’allocation_ faite par le conseil général
pour cet exercice;--tous ces malheureux vont errer dans la ville, sans
asile et sans pain.»

Je serais assez d’avis qu’on profitât de ce que l’hôpital est libre pour
y renfermer ledit conseil général.

[GU] Plusieurs personnes m’ont écrit que j’avais inventé M. Dubignac; M.
Dubignac m’a fait l’honneur de venir me voir en personne:--c’est un
homme un peu âgé, mais parfaitement conservé.--Il a bien voulu m’offrir
quelques-uns de ses ouvrages,--en remercîment, m’a-t-il dit, de la
mention équitable que j’ai faite de lui.--M. Dubignac paraît décidé à ne
pas faire de visites à messieurs de l’Académie: je ne sais si je puis me
flatter d’avoir ébranlé sa résolution.--Je veux faire partager à mes
lecteurs, par quelques citations prises ça et là, le plaisir que m’a
procuré le présent de M. Dubignac.

              SUR NAPOLÉON.

...Telle fut la faute du grand Napoléon,
    Dont les nobles cendres nous fêtons et respectons,
    Qui fut la source de plusieurs autres;
    Par les perfides conseils des uns et des autres;
    Mais si des grandes fautes il fit et commit,
    Que de belles actions, toutes nobles, ne fit-il aussi;
...Du grand Napoléon la vraie gloire,
    Par son grand génie et ses victoires,
    Dubignac, par reconnaissance,
    Vertu très-rare, quoique bien aimable.
    Qui n’est pour lui que jouissance,
    De ses vers lui fait hommage,
    Pour, en 1811, l’avoir nommé,
    A Cosne, comme receveur particulier...

              AUX FEMMES.

    Charmant, aimable sexe, ah! quelle gloire pour vous en serait!
    De pouvoir obtenir des mœurs la restauration,
    La postérité vous devrait cet insigne bienfait,
    Et la société vous doterait de sa considération.
    Ah! quel bien grand bonheur pour la postérité,
    Quel plaisir et joie pour toute société,
    Pour père et mère, quelle tranquillité d’âme,
    Pour leurs demoiselles jolies, aimables,
    Vive la modestie, la décence et la prudence,
    Qui de l’aimable sexe sera toujours leur défense,
    Et tous les hommes seront honnêtes et respectueux
    En leur offrant leurs hommages et vœux.

             SUR L’AMOUR.

      Un amoureux...
    Dans la société, plein de respect, affable,
    Jolies manières, très-obligeant, aimable,
    Jouant avec goût et talent de quelque instrument,
    Pour plaire à l’amie de son cœur s’évertuant.
    En particulier il lui adresse ses tendres vœux,
    En public, ses yeux sont les messagers de son cœur,
    Plein de tendres désirs, mais très-respectueux,
    Avec la résolution de l’aimer de tout son cœur.

          SUR LES TUILERIES.

    Quoi de plus superbe que ces terrasses
    Qui d’un bout à l’autre, ont neuf cents toises;
        Quel plaisir si permis était
        La nuit d’y prendre le frais.

             SUR LE PAIN.

    Le pain, c’est le premier des besoins;
    Avec le pain, on ne crève jamais de faim.

             SUR LUI-MÊME.

    De prétention, Dubignac aucune n’a;
    De ces concitoyens, l’estime lui suffira.

[GU] Une vieille femme est traduite en police correctionnelle sous
prévention de mendicité;--on fait une perquisition à son domicile,--on
trouve dix-huit cents francs dans sa paillasse.

Les mendiants ont pris depuis quelques années, s’il faut en croire les
journaux, l’habitude d’avoir dix-huit cents francs dans leur paillasse.

[GU] Les journaux sont dans un abattement profond,--l’ordre de choses
actuel se consolide;--tous les arrivés tirent chacun sa PETITE
ÉCHELLE.--C’est en vain que ceux qui voulaient monter après eux
s’efforcent de les retenir. Les gens arrivés maintenant--auront
probablement à passer par toutes les phases qu’ont franchies les castes
qui ont disparu en juillet 1830. Ils agissent à découvert;--ils avouent
par leurs actes que leur patriotisme était de l’envie,--et que ce qu’ils
ont renversé, ils n’ont jamais voulu le détruire, mais s’en emparer.
D’autre part, comme ceux qui les attaquent feraient juste les mêmes
choses,--nous n’y perdons et nous n’y gagnons rien;--seulement il se
glisse dans les esprits une grande indifférence politique.--Les têtes,
comme le thermomètre, ont baissé en France de dix degrés.

[GU] Voici la copie authentique d’un certificat délivré à un domestique:

«Je soussigné, doyen des colonels, des chevaliers de Saint-Louis et des
gentilshommes domiciliés dans l’arrondissement communal du***, électeur
du département de la Seine-Inférieure, otage et volontaire royal, ancien
commissaire de la noblesse aux états de Bretagne et en d’autres
assemblées légalement délibérantes, associé de plusieurs Académies
royales d’histoire, sciences et belles-lettres, commissaire de
l’association paternelle des chevaliers de Saint-Louis et du mérite
militaire pour le canton municipal de***, certifie que _Pierre*** m’a
toujours servi fidèlement et avec zèle_, en foi de tout quoi j’ai
délivré le présent avec apposition de l’empreinte du cachet de mes
armes.

»Fait ce..., au château de***, commune dont feu mon père, aussi officier
supérieur et chevalier de Saint-Louis, était, par longue dépendance et
succession patrimoniale, seigneur paroissial et haut justicier au 4 août
1789, et dont je suis depuis plusieurs années doyen du conseil
municipal, n’en ayant point accepté la mairie, que les règlements ne
rendaient pas compatible avec ma place de chef d’une légion nationale
par laquelle j’ai longtemps exercé un commandement à la fois régulier,
paternel et fraternel, supprimé par les dernières ordonnances relatives
à ce corps ou à cette arme.

                       »Le vicomte T. de R.»

[GU] En ce moment où les nouvelles routes et les tracés de chemins de
fer entraînent de nombreuses expropriations,--il est assez curieux
d’entendre les doléances des propriétaires dont les terrains sont
écornés.

Voici quelques-uns de ces cris, partant de l’âme, que j’ai recueillis:

Un propriétaire auquel on prend trois pommiers parfaitement payés sur
estimation légale:

«Ah! monsieur, vous prenez ces trois-là;--mais, monsieur, il n’y a pas
de pommiers comme ceux-là pour faire _le bonheur d’une famille_. Le
cidre qu’ils donnent est parfait; je n’ai acheté tout le verger que pour
ces trois pommiers.»

Un autre auquel on prend sa haie--(toujours en payant):

«Il peut bien prendre tout,--ça m’est bien égal.--Qu’est-ce que c’est
qu’un champ qui n’a pas de haie?--j’aime mieux ne rien avoir.»

Un autre auquel on achète la moitié d’un champ:

«Quelle terre je vous abandonne!--l’année dernière j’y ai récolté des
pommes de terre grosses comme les deux poings;--dans la moitié qui me
reste, il n’y a que de la _pierraille_.»

A entendre les propriétaires, on croirait qu’il n’y avait de fertilité
dans le pays que précisément sur une longueur de huit mètres et sur une
largeur de douze cents, et que tout le reste n’est que landes et
steppes.

[GU] «Il s’est agité devant la chambre des requêtes une question d’une
haute gravité pour le commerce de France.

«On sait avec _quelle avidité_ le commerce étranger contrefait les
objets de notre fabrication, emprunte les marques, le nom des maisons
les plus renommées de France dans les différents genres d’industrie.

»Quelques-uns de nos négociants ont pensé que le seul moyen de
neutraliser les funestes effets de cette _déloyale rivalité_ était
d’user de représailles envers le commerce étranger.

»C’est ainsi que la maison Guélaud, de Paris, avait vendu en France un
article recherché de parfumerie, sous l’adresse de la maison Rewland, de
Londres.

»Cette dernière maison s’adressa aux tribunaux français pour obtenir des
dommages-intérêts, qui lui furent accordés, par arrêt de la Cour de
Paris du 30 novembre 1840.

»Sur le pourvoi formé contre cet arrêt s’élevait la question, fort
importante, de savoir si les fabricants étrangers peuvent poursuivre en
France la contrefaçon de leur marque ou de leur nom.

»La Cour, sur la plaidoirie de Me Ledru-Rollin, au rapport de M. le
conseiller Hervé, et sur les conclusions de M. l’avocat général
Delangle, a admis le pourvoi.

»_C’est un succès pour le commerce français._»

Je trouve le succès assez joli.--Les succès de ce genre sont _prévus_
par les codes de tous les pays.



Mai 1842.

     Le roi Louis-Philippe et le jardinier de Monceaux.--Un concurrent à
     M. Émile Marco de Saint-Hilaire.--Propos légers d’une _Dame_.--M.
     de Lamartine au château.--M. Aimé Martin et la reine d’Espagne.--Le
     sucre.--Les rues de Paris.--Les morts d’avril.--M. Boursault.--Le
     duc de Joinville.--Un costume complet.--M. Lacave-Laplagne et M.
     Royer-Collard.--Un bon livre.--Dialogue de M. d’Arlincourt.--Un
     vicaire général et un curé.--M. Surgis.--Éloge d’un tailleur.--M.
     Nodier et M. Flourens.--Les eaux.--M. Perlet.--M. Romieu et le
     _Cid_.--Un triomphe de M. de Balzac.--M. Roger de Beauvoir au
     contrôle des Folies-Dramatiques.--Un bruit sur M. Hugo.--De M.
     Delecluse.--Comme quoi il est brouillé avec la nature.--Un souvenir
     historique.--Opinion d’un journaliste de 1780 sur les
     fortifications de Paris.--Encore le droit de visite.--Une nouvelle
     muse.--Bévue d’une Académie.--Un homme qui a de l’huile à
     vendre.--Le premier mai.


On dit que le roi va vendre son jardin de Monceaux,--et qu’on y bâtira
un nouveau quartier;--des maisons vont remplacer les arbres séculaires,
et des rues pavées les belles pelouses du jardin dirigé par
Schœne.--Je ne sais pourquoi cela m’attriste:--j’y suis allé
plusieurs fois dans ma première jeunesse,--en mon avril,--comme disaient
les vieux poëtes,--et je me rappelle les pensées et les rêves que j’ai
portés dans les silencieuses allées de ce pauvre jardin;--il me semble
que ces souvenirs, ces rêveries,--ces méditations--vont être, avec les
chênes et les acacias,--débités en rondins et en fagots, et vendus au
stère et à la voie.

J’ai prononcé le nom de Schœne,--je vais vous parler un peu de
lui:--c’est un caractère remarquable,--un philosophe pratique,--un homme
simple, bon et fier;--vous le connaîtrez mieux par deux ou trois petites
anecdotes que par les phrases que je pourrais vous faire.

Schœne se lève le matin, revêt une veste de la plus grossière étoffe
qui n’a pas changé de mode depuis vingt ans,--et allume sa pipe;--cette
pipe ne s’éteint que le soir lorsque Schœne s’endort.

Il travaille avec ses garçons jardiniers, et réserve pour lui les
travaux les plus durs, et ceux que l’on donne d’ordinaire au plus
ignorant de ses ouvriers.

Un jour, le roi, visitant Monceaux, lui dit:

--Ah ça! Schœne, quel diable de tabac fumez-vous? les serres en sont
infectées, c’est ce qui fait que la reine n’ose pas y entrer.

--C’est vrai, sire, répondit Schœne, mais cela ne peut pas être
autrement,--_tout le monde sait_ que les plantes de serres sont exposées
à un ennemi dangereux, qui est le puceron vert;--le seul moyen de les
écarter est la fumée du tabac;--or, comme j’aime que mes plantes soient
propres et non pas mangées par les pucerons,--je dois faire, dans les
serres, des fumigations de tabac;--comme d’autre part j’aime beaucoup à
fumer, je fais passer cette fumée par ma bouche,--les plantes ne s’en
trouvent pas plus mal, et moi je m’en trouve mieux;--si cependant Votre
Majesté ne veut pas que je fume dans son domaine de Monceaux, j’irai
tous les jours fumer dehors, mais cela doublera ma dépense en tabac.

Le roi lui dit:

--Fumez où vous voudrez.

[GU] Un autre jour, un chien, ordinairement d’assez mauvais caractère,
brisa sa chaîne et vint auprès de la reine, dont il lécha les
souliers.--Le roi dit à Schœne:

--Votre chien est bien doux pour la reine.

--Oui, sire, répondit le jardinier, qui est Allemand et parle assez
difficilement français; oui, il a des dispositions à la _servilitude_.

[GU] Le roi donna l’ordre de construire un énorme manége; l’architecte
choisit pour cette construction précisément la partie du jardin où
Schœne mettait sa magnifique collection d’œillets allemands et ses
plantes de terre de bruyère, ses rhododendrums, ses magnalia, kalmia,
azalea.

(A propos, on n’a pas encore trouvé l’azalea grimpant de M. de Balzac.)

On vint dire à Schœne,--de la part du roi,--d’arracher toutes ses
plantes de terre de bruyère, de les placer ailleurs et d’en avoir le
plus grand soin.

--Dites _de ma part_ au roi, répondit Schœne indigné, que les soins
que je prendrai ne me fatigueront pas; j’arracherai tout,--et je f.....
tout par-dessus le mur, dans la rue.--Dites encore au roi--que je veux
partir et qu’il me fasse mon compte.

Depuis ce temps on n’a jamais revu à Monceaux d’œillets ni de plantes
de terre de bruyère;--c’est une singularité que bien des promeneurs ont
sans doute remarquée sans en deviner la raison.

Je ne sais si on rendit bien fidèlement au roi la réponse de Schœne;
mais j’ignore si le roi répliqua.

Toujours est-il qu’à quelque temps de là le roi alla voir le manége
qu’il avait fait faire.

Schœne, qui n’était pas consolé du sort de ses plantes, aperçut le
roi et se sauva d’un autre côté. Le roi s’en aperçut et l’appela; mais
Schœne feignit d’être fort occupé et ne répondit pas.--Le roi appela
une seconde fois sans plus de succès; à la troisième il appela si fort,
qu’il n’y avait pas moyen de ne pas entendre.--D’ailleurs Schœne
était attendri de cette persévérance.--Il se retourna et dit
brusquement:

--Qu’est-ce que vous me voulez, sire?

Le roi, qui n’ignorait pas la cause de sa mauvaise humeur,--voulut
essayer de l’adoucir et lui dit:

--Ah ça! qu’est-ce qu’ils m’ont fait là? On dirait une église du temps
de Louis XIII;--ce n’est pas ce que j’avais demandé.

--Si vous ne l’aviez pas ordonné, dit Schœne, on ne l’aurait pas
fait.--Votre Majesté a perdu Monceaux avec cette affreuse baraque; elle
en est bien le _maître_.

(Que dirait donc Schœne, bon Dieu! s’il voyait la galerie de bois
pendue et accrochée comme un garde-manger de bonne femme, contre une
galerie du Louvre?)

Cette fois cependant on causa et on se raccommoda. Lorsque
Louis-Philippe était encore duc d’Orléans, longtemps avant les anecdotes
que je viens de vous raconter, on avait beaucoup tourmenté Schœne
pour qu’il portât la livrée du prince;--il refusa positivement.--Quand
le duc d’Orléans fut roi de France,--un jour qu’il se promenait à
Monceaux, il dit à Schœne:

--Schœne, vous n’avez pas voulu porter la livrée du duc d’Orléans,
porterez-vous celle du roi des Français?

--Pas davantage, sire, je ne suis pas domestique, je suis
jardinier;--_vous seriez empereur_, que ce serait la même chose:--j’aime
mieux m’en aller.

Le roi rend justice à Schœne et l’aime beaucoup;--il a défendu qu’on
lui fît jamais aucune plainte contre son favori.

[GU] J’avertis--M. E. Marco--de Saint-Hilaire--qu’il y a dans la commune
que j’habite un pêcheur qui lui fait une assez sérieuse
concurrence.--Voici un _souvenir intime de l’Empire_--qu’il m’a conté
l’autre jour, et qui ne le cède en rien à ceux de l’_ancien page du
palais_:

--Eh bien, maître Vincent, lui dis-je, avons-nous quelque chose ce
matin?

--Un peu de _bouquet_, me dit-il.

--Le vendez-vous bien?

--Mais, oui;--deux sous chaque.

--C’est bien payé.

--J’en ai vendu plus cher que ça.--C’était du temps de l’empereur;--je
revenais de mon parc,--et l’empereur montait voir les phares avec toute
l’armée et plusieurs officiers.

Comme je passais près de lui avec mes _lanets_ et mes _candelettes_ sur
une épaule et une manne de bouquets sur l’autre,--quelques généraux
s’arrêtèrent pour voir ce que je portais; l’empereur revint au galop
pour voir ce que regardaient ses maréchaux.

--S.... n.. de D....--me dit-il,--qu’est-ce que tu portes là?

--Votre Majesté,--que je lui répondis--en ôtant mon chapeau,--c’est du
_bouquet_ que par le Nord ils appellent _selicoque_.

--S.... n.. de D...,--répliqua l’empereur;--voilà de beau
bouquet,--porte-le à mon hôtel.

Il remit son cheval au galop et alla voir les phares.

Moi, j’allai le soir à l’hôtel,--où l’empereur me fit donner quatre sous
pour chaque _bouquet_, avec beaucoup de viande.

[GU] Le S.... n.. de D...,--que prête maître Vincent à l’empereur,--sera
peut-être révoqué en doute par M. Émile Marco. Je lui avouerai--que ce
pourrait bien être un agrément qu’ajoutent volontiers au récit les gens
de la localité.

Il y a un jardinier que je vais voir quelquefois et qui a de fort belles
plantes; dernièrement,--je lui _marchandais_ un _delphinium azureum_:

--Il est fort beau,--disais-je.

--J’en avais deux pareils,--répondit-il,--mais madame *** (je ne mets
pas le nom, qui est fort connu), madame *** est venue l’autre jour,
et m’a dit:

--Ah, sacredieu!--il faut que vous me vendiez un de vos delphiniums.

[GU] Chapelain était, sous Louis XIV,

    Le mieux renté de tous les beaux esprits,

de même le roi Louis-Philippe ne reconnaît d’écrivain moderne que M.
Casimir Delavigne.--Sa Majesté pousse si loin ce dédain pour la
littérature contemporaine, que, dans un dîner où se trouvait invité M.
de Lamartine _comme député de Mâcon_, le roi fit semblant d’ignorer
qu’il eût jamais écrit, lui parla de choses indifférentes,--mais ne
prononça pas un mot qui eût trait à la littérature ni à la poésie.

[GU] On cite un mot assez singulier de la reine Christine.--Quelques-uns
disent que c’est fort spirituel; d’autres, que c’est fort naïf.--M. Aimé
Martin, admis à la faveur de lui être présenté, lui offrit obligeamment
ses ouvrages: «Merci, monsieur, dit-elle; je ne veux pas vous en
priver.»

[GU] A propos des phares--dont je parlais tout à l’heure,--quelqu’un que
je ne nommerai pas, mais qui ne demeure pas loin de là, avait pris à la
fois un cheval et un domestique.--Il s’ensuivait que le domestique avait
un cheval, et que le cheval avait un domestique; mais lui n’avait ni
domestique ni cheval.

Un jour, le cheval et le domestique disparurent pendant quatre heures.
Au retour, le maître, fâché, demanda au domestique:

--Ah ça! qu’as-tu fait et d’où viens-tu?

--Monsieur, répondit tranquillement celui-ci, cette pauvre bête... je
l’ai menée voir les phares.

[GU] Voici un résumé plus curieux qu’il n’en a l’air:

Sous le règne de Henri IV, le sucre se vendait à l’once chez les
apothicaires. En 1700, la consommation du sucre s’éleva, en France, à un
million de kilogrammes.--La population était alors de seize millions
d’hommes.--Cela faisait pour l’année, par personne, à peu près deux
onces.--En 1815, on en consomma seize millions de kilogrammes.--Et, en
1841, cette consommation s’est élevée à plus de cent millions de
kilogrammes.

Ceci peut donner le secret des embarras de la position actuelle.--Le
sucre n’est pas la seule friandise dont l’usage se soit ainsi
répandu.--Tout le monde veut être quelque chose dans l’État, comme tout
le monde veut manger du sucre.

Il faut, à chaque période politique, trouver moyen de multiplier les
parts de bonbons;--les anciennes grosses parts en sont fort
diminuées.--Ceux qui les possédaient autrefois se contentent aujourd’hui
d’avoir de gros cornets dans lesquels il n’y a presque rien; on les a
vidés pour faire de petites parts à presque tout le monde.

En effet, il n’est aujourd’hui presque personne qui n’ait, sous un titre
quelconque,--un petit morceau du sucre du
pouvoir,--député,--électeur,--juré,--garde national,--membre de tel ou
tel conseil,--de tel ou tel comité,--rédacteur de tel ou tel journal,
etc.

Eh bien! il y a encore des gens qui n’ont pas leur part et qui
crient,--qui demandent une réforme électorale;--ceux qui ont les grosses
parts, tirées du cornet de la puissance royale,--ont peur qu’on ne tire
de leur cornet pour faire de nouvelles petites parts:--comment faire?

On a déjà usé, en fait de pouvoir, de tous les expédients dont on a usé
en fait de sucre pour égaliser la production et la consommation;--on a
imaginé des équivalents au sucre de betteraves, au sucre brut,--à la
cassonade et à la mélasse.

Mais tout le monde veut du sucre blanc;--mais tout le monde en veut
beaucoup:--les nouveaux cornets se ferment avec frénésie, le cornet
royal est vide ou peu s’en faut.

Comment faire?

[GU] J’avais remarqué déjà la négligence de l’autorité qui permet au
monsieur chargé d’inscrire les noms des rues de Paris aux coins
d’icelles, de retrancher certains _de_ au bénéfice probablement des
opinions politiques dudit monsieur peintre en lettres;--j’ai cité, je
crois, la _rue Rohan_, la _rue Grammont_ et quelques autres;--mais on
m’a fait observer que cette suppression, loin d’être blâmable, provenait
au contraire d’un louable sentiment d’économie de la part des
administrateurs des deniers publics.--On sait, en effet, que ces
inscriptions se payent à tant la lettre,--et que toutes celles qu’on
peut retrancher sont un bénéfice net pour l’État.

Je m’étais expliqué de même la désignation d’_avenue Gabrielle_ donnée à
cette allée des Champs-Élysées, dédiée jadis par la duchesse de Berry à
la belle Gabrielle d’Estrées,--qui, certes, n’avait rien en son temps de
l’existence incorporelle des archanges.

Mais je ne peux plus appliquer la même excuse à une transposition de
lettres sans bénéfice, comme celle qu’on a fait subir sur l’arc de
l’Étoile au glorieux nom d’Eckmuhl,--que l’on a écrit _Eckmulh_,--mais
heureusement à une hauteur inaccessible à l’œil nu.

Mais comment expliquer surtout qu’on ait fait présent d’une lettre à
l’historique famille de Beauvau, et que l’on ait écrit place
_Beauveau_;--passe encore si l’on avait écrit _Bovo_,--l’économie
justifiait la hardiesse;--mais _Beauveau_,--cette lettre n’a rien
d’agréable et coûte de l’argent.

Je soumets cette nouvelle observation comme la première, et avec le même
respect, à l’autorité compétente.

[GU] Le mois d’avril, qui vient de finir, a vu mourir M. le ministre des
finances Humann; M. le maréchal Moncey; M. le maréchal Clauzel; M. le
général Castex; M. le général Heymès; M. Bertin de Vaux, pair de France;
M. de Rigny, conseiller d’État; M. le comte de Mesnard, premier écuyer
de la duchesse de Berry; M. Bouilly, doyen des auteurs dramatiques; M.
l’abbé Boyer, directeur du séminaire Saint-Sulpice; M. Aguado, marquis
de las Marismas, M. Boursault, membre de la Convention; M. le comte de
Sesmaisons; madame la baronne Virginie de Gazan, fille de Bernardin de
Saint-Pierre; madame la comtesse de Balby; madame la marquise de
Boisgelin; madame la comtesse de Sallaberry; madame Wanlerberghe, mère
de madame Jacqueminot et grand’mère de madame Duchâtel; M. de Lur
Saluces, ancien député; M. Beaupré, ancien danseur de l’Opéra; M.
Wilhem, inspecteur des écoles de chant; Antonio Espartero, frère du
régent d’Espagne, etc., etc.

Je ne cite que les personnages très-connus.

En général, on ne se rend pas bien compte de la mort même ou plutôt
surtout de la sienne.--J’ai vu mourir, ces jours derniers, une pauvre
fille qui souffrait beaucoup et qui disait: _je serai bien contente_
quand ça sera fini.»

Je lis en même temps,--dans le testament du roi Gústave de Suède, mort
il y a cinquante ans: «Si quelque auteur veut écrire des anecdotes
concernant l’histoire de mon règne, _je le verrai avec plaisir_.»

[GU] Un jour du printemps dernier, comme j’allais à Versailles déjeuner
avec quelques amis, je pris place dans un waggon du chemin de
fer.--Assis à côté de moi, se trouvait un vieillard d’une belle figure
avec de longs cheveux blancs,--coiffé d’une toque de velours noir et
vêtu d’une douillette violette,--un domestique était en face de nous et
tenait sur ses genoux une petite plante que mon voisin ne quittait pas
des yeux;--bientôt même, craignant quelque maladresse, il la prit et la
garda entre ses mains.

--Vous avez là, lui dis-je, un rhododendron qui n’est pas encore dans le
commerce.

--C’est vrai, me répondit le vieillard; est-ce que vous êtes jardinier?

--Un peu, lui dis-je.

Notre connaissance se trouva faite.--Nous regardâmes ensemble les
cerisiers qui étaient encore en fleurs sur la route. Comme nous étions
près d’arriver, il me dit:

--J’ai de beaux rhododendrons en fleurs,--voulez-vous les venir voir?

--Volontiers, repris-je?

Je lui offris le bras pour descendre du waggon.

--Je vous remercie de votre politesse, me dit-il, mais je n’en ai pas
encore besoin.

En effet, il était leste et dispos;--il remit le petit rhododendron au
domestique, nous prîmes une sorte de fiacre dont le cocher le
connaissait sans doute, car il ne demanda pas où il fallait le
conduire.--Au bout d’un quart d’heure, on nous descendit devant une fort
jolie maison;--je dis au cocher de m’attendre, et j’entrai avec
l’inconnu dans un magnifique jardin.--Nous nous mîmes alors à parcourir
de grandes et nombreuses serres remplies de plantes précieuses et
parfaitement soignées;--chemin faisant, nous parlions de
fleurs;--quelquefois il me racontait une anecdote curieuse de la
Révolution.--Toujours est-il qu’il vint un moment où il me dit:

--Il est tard, voulez-vous déjeuner avec moi?

--Non,--répondis-je,--car vous me rappelez en ce moment--que l’on
m’attend pour déjeuner depuis plus de deux heures--et que je suis sans
doute l’homme le plus maudit du monde.

--Eh bien! me dit-il, venez me voir rue Blanche, à Paris,--nous
reparlerons des fleurs, et, puisque vous avez un jardin,--je vous ferai
quelques cadeaux;--je m’appelle Boursault.

Je le saluai et lui donnai ma carte.

--Oh bien! dit-il en la lisant, cela se trouve bien, je suis abonné aux
_Guêpes_ et j’avais envie de vous connaître.

Je ne l’ai jamais revu--depuis ce temps. J’ai si peu resté en place, que
je n’ai pas trouvé le moment de lui faire ma visite. Il est au nombre
des morts du mois d’avril.

[GU] Lors d’un des derniers retours du duc de Joinville,--sa sœur, la
princesse Clémentine, lui fit de vifs reproches de n’avoir pas rapporté
quelque costume de femme des pays qu’il avait visités.

--J’aurais aimé,--dit-elle,--à en essayer un.

--Rien n’est plus facile,--ma sœur,--répondit le jeune prince,--car
vos reproches sont injustes, et j’ai précisément acheté le costume
_complet_ d’une reine sauvage,--qui était à peu près de votre taille.

--Voyons-le.

--Je vous le ferai apporter demain.

Le lendemain,--le prince arrive et dit à sa sœur:

--Je n’ai pas oublié ma promesse,--me voici!

--Et le costume?

Le duc de Joinville, sans répondre,--tire de sa poche un collier fort
bizarre formé d’un rang de graines rouges mêlées de morceaux de verre
bleu.

La princesse Clémentine le regarde avec attention, le trouve assez joli
malgré sa simplicité,--puis le place sur un meuble et attend.

Mais le prince s’occupe à regarder un tableau.

--Mais, Joinville, lui dit-elle,--à quoi pensez-vous?

--Pourquoi cette question, ma sœur?

--C’est parce que vous savez bien que j’attends.

--Et qu’attendez-vous?

--Le costume.

--Est-ce que je ne vous ai pas donné...

--Un collier.

--Eh bien?

--Eh bien! j’attends le reste.

--Mais il n’y a pas de reste.

--Comment?

--Je vous jure que c’est le costume complet,--et que la reine dont je
vous parle ne portait rien de plus.

[GU] M. Humann--mort, on a mis à sa place M. Lacave-Laplagne.--M.
Royer-Collard, en apprenant cette nomination,--a parodié un mot connu,
et a dit: «Il n’y a rien de changé, ce n’est qu’un gascon de plus.»

[GU] Je vous ai quelquefois parlé de la quatrième page des
journaux,--vous savez, celle où on met tout ce qu’on veut, cette sorte
de mur où on affiche librement--et contre lequel il n’est défendu de
déposer quoi que ce soit.--Eh bien!--le _Journal des Débats_ a, le 10
avril dernier, admis,--en gros caractères,--une annonce dont je
n’oserais à aucun prix écrire ici le premier mot. (Voir le _Journal des
Débats_ dudit jour.)

[GU] Un autre journal a imaginé une forme assez heureuse de critique
pour les ouvrages modernes.

«AVIS IMPORTANT.--Au milieu de cette inondation de livres de tous
genres, dont beaucoup sont inutiles ou dangereux, il est de la dernière
importance d’en signaler un qui mérite les plus grands éloges et qui
intéresse au plus haut degré une immense quantité de personnes.

»Les auteurs, hommes du métier, sans aucun charlatanisme, avec une
conscience et une modestie qui _devraient faire la règle de tous les
écrivains_, enseignent dans cet ouvrage si éminemment utile:

»A obtenir à la fonte du suif en rame une plus grande quantité de suif
que par l’ancien procédé.»

En effet, qu’apprend-on dans nos romans?--lisez-en tant que vous
voudrez,--Balzac, Hugo, Dumas, madame Sand,--que saurez-vous après cela?
vous y brûlerez quelques bougies,--mais vous n’en ferez pas mieux une
chandelle.

[GU] On lit dans un nouveau roman de M. d’Arlincourt, un roman inutile
comme nous disions tout à l’heure,--un dialogue qui rappelle celui de
l’ancien mélodrame dans ses beaux jours.

--Un meurtre!!!

--Il a été mérité!

--Un prêtre!!

--Il n’en avait que l’habit.

--Lui! pas plus ministre du ciel...

--Que je ne suis religieux.

Dans ce genre de dialogue, il faut qu’il y ait eu plusieurs répétitions
et que celui qui parle le premier sache parfaitement ce que lui répondra
son interlocuteur.

Car jamais un homme ne s’aviserait de dire: «Lui! pas plus ministre du
ciel...» si on ne lui a promis par les plus grands serments et sous les
plus certaines garanties d’ajouter immédiatement: «Que je ne suis
religieux;» sans cela la phrase serait absurde.

[GU] L’autre jour, dans un procès en adultère, deux avocats dont je
regrette de ne pas savoir le nom, ont donné un nouvel exemple de
l’audace de ces messieurs.

Il s’agissait d’un escalier et du nombre de marches dont il est
composé:--l’un l’évaluait à trente et l’autre à quatre-vingt-deux.--Tous
deux ont affirmé les avoir comptées.

[GU] Il existe dans la hiérarchie ecclésiastique de grands abus à
l’encontre des _petits_, c’est-à-dire des curés et des pauvres
desservants de campagne,--de la part de messeigneurs les évêques, et
surtout,--comme cela ne manque jamais,--de la part des grandeurs
subalternes, c’est-à-dire de M.M les vicaires généraux;--une guêpe est
spécialement chargée en ce moment--de recueillir sur les tracasseries
subies par ces pauvres curés, sur ces fleurs amères de leur
vie,--quelque chose qui ressemblera moins au miel qu’à l’absinthe.

En attendant mieux, voici un fait récent--qui ne manque pas d’une
certaine bouffonnerie.

Le desservant d’une pauvre commune qui ressort de l’archevêché de
Rouen--s’est vu brusquement suspendu de ses fonctions,--sans qu’on lui
en fît connaître la cause.

Les interprétations n’ont pas manqué,--et naturellement on n’a examiné
les versions diverses que strictement le temps nécessaire pour adopter
exclusivement les plus fâcheuses,--en quoi les gens se sont montrés fort
ignorants de la discipline ecclésiastique.

Car ce n’est pas l’oubli des devoirs ni des serments que l’Église punit
le plus sévèrement dans ses ministres, c’est l’indiscipline,--tout autre
péché, quelque gros qu’il soit,--n’est qu’un péché véniel.

Les commandements de Dieu passent après les ordres de l’Église.

Il n’y a rien dans ce que je dis ici qui ait la moindre
exagération;--ceux qui ont lu les _Guêpes_ depuis bientôt trois ans,--et
mes autres écrits depuis douze ans, savent que je n’ai jamais mêlé ma
voix aux criailleries si à la mode contre les prêtres.

Notre desservant donc, lassé de voir son malheur aggravé de toutes
sortes d’interprétations peu bienveillantes, s’est avisé de demander à
l’archevêché une sorte de certificat de _bonnes vie et mœurs_;--il a
paru désagréable et embarrassant aux vicaires de monseigneur de Croy
d’avoir à donner un certificat favorable;--ils n’ont pas répondu;--le
curé a insisté pour que son certificat lui fût envoyé ou pour qu’on lui
_accordât_ un refus motivé.

Enfin on s’est décidé, et voilà ce qu’il a reçu.

     «Nous, soussigné, prêtre vicaire général de S. A. E. le cardinal
     prince de Croy, archevêque de Rouen, certifions que M*** a
     exercé pendant à peu près l’espace de douze ans les fonctions du
     ministère ecclésiastique en différents endroits et en différentes
     qualités, et que, pendant ce temps, il n’a jamais été _accusé_ de
     mauvaises mœurs, ni connu pour avoir une conduite scandaleuse;
     le présent certificat lui a été accordé conforme à sa demande--pour
     lui servir et valoir ce que de droit.

     «Rouen..... 1842.

                       «Signé SURGIS, vic. génér.»

Le desservant était après cette lettre plus blanc que neige,--il n’avait
pas même été _accusé_; c’était la vertu poussée au degré que César
exigeait de sa femme.

Mais le malheureux curé, innocent aux yeux du monde, devenait par cela
même coupable aux yeux de ses supérieurs--qui considèrent comme une
rébellion ouverte son audace de demander un certificat d’innocence
précisément au moment où on le punissait;--aussi M. Surgis, le même
vicaire général, joignit-il au certificat la lettre que voici:

     «Monsieur, le temps jusqu’à ce moment m’a _à peu près_ manqué pour
     vous envoyer la pièce que vous avez demandée à S. A. E.; j’éprouve
     aussi quelque embarras, ne sachant trop comment formuler le
     certificat objet de vos désirs. Enfin, je vous l’envoie aujourd’hui
     et je souhaite qu’il remplisse vos vues.

»Je suppose que votre départ devant avoir lieu incessamment, et ne
     vous comptant plus vous-même comme faisant partie du clergé du
     diocèse de Rouen, vous avez déjà cessé toute espèce de fonctions
     ecclésiastiques, _même de célébrer les saints mystères. Vous
     sentez_ qu’un _certificat aussi extraordinaire_ que celui que vous
     sollicitez _vous étant accordé_, S. A. E. ne peut plus que _vous
     plaindre_ et vous regarder comme étranger au sacerdoce,--et vous ne
     pouvez plus désormais dire la messe dans son diocèse.--Vous
     trouverez ci-inclus le certificat, comme j’ai cru devoir le faire
     pour suivre vos intentions.

»Recevez l’assurance, etc.

                       «_Signé_ SURGIS.»

Ces deux pièces sont authentiques,--je les tiens dans les mains et je
les copie.

M. le vicaire général Surgis me permettra de trouver sa lettre beaucoup
plus _extraordinaire_ que le certificat qui lui cause tant d’étonnement.

En effet, quel est ce certificat après lequel celui qui l’obtient ne
peut plus dire la messe--ni faire partie du clergé du diocèse,--et cela
d’une manière si évidente, que M. Surgis ne croit pas avoir à en donner
de raison,--qu’il se contente de dire: «_Vous sentez_ que vous devenez
par ce certificat étranger au sacerdoce?»

Tout ce certificat est incompatible avec la prêtrise; ce certificat est
un certificat de vie honnête et de mœurs décentes.

Savez-vous, monsieur le vicaire général, qu’on pourrait tirer de là de
singulières conséquences pour le clergé;--car enfin, monsieur Surgis,
vous ne pouvez échapper à ce raisonnement: si ce prêtre auquel on
_accorde_ ce _certificat extraordinaire_ (un certificat de bonne vie et
de bonnes mœurs), par cela même devient _étranger au sacerdoce, ne
peut plus célébrer les saints mystères_ (c’est tout simplement une
excommunication), les qualités nécessaires et habituelles pour faire
partie du clergé sont les contraires de celles (énoncées en cet
_extraordinaire_ certificat) et qui entraînent _nécessairement_ et
évidemment l’exclusion, l’anathème et l’excommunication.

[GU] Pendant le carême, les églises de Paris étaient curieuses à
observer;--les jours où un prédicateur plus ou moins célèbre devait
travailler, on disposait les places comme au théâtre.--On se rappelle,
du reste, la fameuse annonce: M. LACORDAIRE PRÊCHERA EN COSTUME DE
DOMINICAN. Il y avait des places où on voyait et où on
entendait,--d’autres où on entendait sans voir,--d’autres où on voyait
sans entendre,--enfin un quatrième ordre de places où on ne voyait ni
n’entendait absolument rien;--pour faire le service de ces diverses
places, il y avait des contrôleurs, des ouvreuses, etc., qui faisaient
valoir les meilleures.

[GU] Les lois sont faites par des avocats;--on ne le saurait pas, qu’on
s’en douterait à la façon dont ils se sont ménagés: ils se sont bien
gardés de se placer dans la catégorie des patentés, dans laquelle ils
ont rangé les médecins;--on serait probablement embarrassé d’en trouver
une bonne raison. Le médecin, avant d’obtenir son diplôme, a à faire
des études bien plus chères, bien plus dangereuses, il gagne beaucoup
moins,--et n’a d’avenir que dans ses économies;--l’avocat, au contraire,
n’est en rapport qu’avec des gens qui ont quelque chose; d’ailleurs ils
se sont prudemment interdit tout recours judiciaire pour leurs
honoraires, pour avoir un prétexte honnête de se faire payer d’avance.
Quand ils vieillissent ils se transforment en ce qu’ils veulent,
magistrats,--députés,--que sais-je? ils ne payent pas patente.

[GU] Un pauvre malade demande son admission dans un hôpital,--on lui
dit: «Présentez-vous au bureau central, parvis Notre-Dame.» Comme il ne
peut pas marcher, il prend une voiture. Arrivé, il attend deux heures,
quelquefois quatre heures, son tour de visite,--bien heureux lorsque
l’encombrement de la salle d’attente--ne le force pas de se tenir debout
sur la place, exposé aux injures du temps.

Enfin son tour arrive, et le médecin lui dit qu’il n’y a pas de place ou
qu’il n’est pas assez malade,--ou bien encore, ce qui vous paraîtra plus
singulier, qu’il est trop malade.

En effet, les affections chroniques sont exclues des hôpitaux:--qu’un
pauvre phthisique se présente, aucun hôpital ne s’ouvrira pour lui;--le
malade refusé prend une seconde voiture et rentre dans son triste logis,
plus malade, plus pauvre et surtout plus découragé.

Pendant ce temps-là, vingt sociétés--mangent, boivent, parlent, parlent
surtout, car c’est la manie de ce temps-ci,--tout cela sous prétexte de
philanthropie.

[GU] Les journaux les plus _indépendants_,--_je n’en excepte pas un_, ne
se font aucun scrupule de se rendre complices des mensonges et du
charlatanisme de tous les marchands de n’importe quoi,--complicité
honteuse, puisqu’elle se fait en partageant les bénéfices de ces
industriels.--Un de ces journaux, obligé de faire l’éloge d’un tailleur,
n’a trouvé à dire sur son compte que ceci: «Ses redingotes sont _plus
que jamais_ à deux rangs de boutons.»

[GU] Voici une épigramme échappée à M. Nodier.

Comme il se trouvait l’autre jour avec M. Flourens, son collègue à
l’Académie,--il lui dit:

--Ah ça! M. de Balzac se présente.

--Je ne crois pas, répondit M. Flourens; il n’a pas fait de visites.

--Pardon, il est venu me voir.

--Moi, je ne l’ai pas vu.

--C’est que peut-être il ne vous croit pas de l’Académie.

[GU] Au moment de la saison des bains, il me revient à l’esprit une
anecdote assez édifiante à ce sujet.

L’acteur Perlet était triste et malade;--quelques personnes lui
conseillèrent les eaux d’Enghien. Perlet alla trouver le docteur
Bouland, médecin des eaux, et lui exposa piteusement sa situation en lui
demandant _franchement_ son avis.

--Croyez-vous, lui dit-il, que vos eaux me donneront un peu
d’embonpoint?

--Certainement, monsieur, certainement;--baignez-vous, et vous
engraisserez.

Perlet se baigne, se baigne, et n’engraisse pas; il se plaint au
docteur.

--Oh! mais, monsieur Perlet, il faut de la persévérance, il faut un peu
de temps;--baignez-vous, monsieur, baignez-vous, et vous engraisserez.

Mais un jour que, conformément aux conseils du docteur Bouland, Perlet
était dans sa baignoire,--il entend parler dans le cabinet voisin et
reconnaît la voix du docteur.

--Certainement, monsieur, disait le docteur.

--Mais, répondait l’interlocuteur,--j’ai beau me baigner, je ne maigris
pas.--Je crois que je suis plus énorme encore qu’à mon arrivée.

--Ah! mais, monsieur, il faut de la persévérance, il faut du
temps;--baignez-vous, et vous maigrirez.

Perlet se leva effrayé, jeta un regard sur lui-même.--Il lui sembla
qu’il était maigri.--Il se précipita hors de son bain, et s’enfuit.

[GU] Un ancien administré de M. Romieu est venu le voir un de ces
jours,--et il lui racontait ce qu’il avait vu à Paris.

--A propos, dit-il, j’ai été au Théâtre-Français.

--Et qu’avez-vous vu?

--Ma foi, une fort belle pièce;--ça peut bien durer de cinq quarts
d’heure à une heure et demie.

--Mais quelle pièce?

--Je vous dis... une très-belle pièce, mais je ne sais plus le
nom;--tout ce que je peux vous dire, c’est que mademoiselle Rachel _en_
joue.

--Qu’est-ce qu’on dit dans cette pièce?

--Je ne sais pas trop... je me rappelle seulement qu’il y a un vieux, au
commencement, à qui on donne un soufflet.

--Ah! c’est le _Cid_.

--Oui, ça peut bien être ça... comment dites-vous? le _Cid_!--Pardon,
avez-vous un morceau de papier, que j’écrive ça.--C--i--d--le
_Cid_,--c’est bien ça.

[GU] L’éditeur d’une série d’ouvrages, sur divers sujets, a publié dans
les journaux une annonce dans laquelle il proclame et les titres des
ouvrages qu’il met en vente, et les noms des auteurs qui les ont
composés;--ces noms sont au nombre de vingt ou vingt-cinq, et tous,
moins un, sont écrits sans le M. dont on se sert pour les simples
hommes.--Paul de Kock, Maurice Alhoy, Deyeux, Marco Saint
Hilaire,--_monsieur_ de Balzac,--etc.

M. de Balzac est, du reste, accoutumé à de pareilles distinctions.--Je
me rappelle qu’il y a une huitaine d’années l’éditeur Werdet, avec
lequel je me trouvais en relations,--m’annonça que M. de Balzac lui
faisait l’honneur de dîner chez lui,--et voulut bien m’inviter à prendre
ma part du festin et du spectacle de ce célèbre écrivain;--j’acceptai
volontiers, et je trouvai là, en outre, Jules Sandeau et Michel Masson,
qui étaient de mes amis, et M. Paul de Kock, que je ne connaissais pas
plus que je ne connaissais alors l’auteur de la _Vieille fille_ et
d’_Eugénie Grandet_.

On était tous sur des chaises.--M. de Balzac seul, faute d’un trône, que
probablement M. Werdet ne possédait pas dans son mobilier, était assis
sur un fauteuil élevé--et mangeait dans un couvert de vermeil,--tandis
que les autres n’avaient que des couverts d’argent. M. de Balzac ne
manifesta ni le moindre étonnement ni le moindre embarras.

[GU] On lit dans le _Moniteur_:

«Dans le mois dernier, le ministre de la marine a alloué aux auteurs de
DIVERS _actes de sauvetage_ des _gratifications_, montant en totalité à
DEUX CENT QUARANTE FRANCS.»

Je l’ai déjà remarqué,--les hommes n’ont de respect, de vénération, que
pour ceux qui leur font du mal.--Une croix d’honneur, je parle de celles
qui sont bien gagnées, est le prix de quelques têtes fendues;--on
accorde à celui qui en est porteur toutes sortes d’honneurs et de
considération,--au contraire, celui qui sauve la vie d’un homme au péril
de la sienne est traité avec un remarquable dédain.--On appelle son
action--acte de _sauvetage_.--Cette formule s’applique également à celui
qui repêche des barriques ou des morceaux de bois,--au courant de l’eau.

_Gratification_ est le terme dont on use à l’égard des expéditionnaires
des bureaux dont on veut récompenser l’écriture propre et soignée; du
reste, il en a toujours été ainsi.

Sous Louis XVI,--le pilote Boussard, de Dieppe, sauva seul huit hommes
sur dix, qui périssaient sur un bâtiment naufragé.--On lui donna une
pension de trois cents francs.

[GU] Il a été arrêté à l’Académie qu’on inviterait les académiciens à se
rendre aux séances en costume.--Il y a bien longtemps que les _Guêpes_
ont provoqué cette mesure;--il est douteux qu’elles obtiennent le même
succès auprès des députés.

[GU] Il y a à Paris, sur le boulevard, un petit théâtre qui fait
d’excellentes affaires, sous la direction de M. Mourier: c’est le
théâtre des Folies-Dramatiques.--Voici une économie que l’on n’aurait
pas imaginée.--Les contrôleurs qui reçoivent les billets au commencement
du spectacle sont des acteurs dont la présence est nécessaire ensuite
sur ce théâtre.

L’autre jour,--M. Roger de Beauvoir--s’avisa de se présenter vers neuf
heures;--il prit un billet au bureau et se présenta au contrôle, où il
ne trouva qu’un énorme chien qui voulut le manger.

[GU] Le vieux prince T***, usé, contrefait, et ayant l’air d’être
tombé sur la tête d’un troisième étage,--se promenait à pieds dans les
Champs-Élysées, péniblement soutenu par un domestique;--il rencontra un
de ses amis qui lui dit:

--Eh bien! que faites-vous de G***?

(Madame G*** est une maîtresse fort connue du prince en question.)

--Ma foi, mon cher, répond le prince en toussant,--son règne est passé,
le cœur n’y est plus pour rien, il n’y a plus entre nous que l’amour
physique.

[GU] On a essayé dernièrement de répandre le bruit que M. Victor Hugo
avait éprouvé une attaque de folie.--Ce n’est pas la première édition de
cette plaisanterie.

On se rappelle encore le bruit qui avait eu lieu à la première
représentation du _Roi s’amuse_: on chanta la _Marseillaise_,--on hurla
le _Chant du Départ_, on demanda deux ou trois têtes et plusieurs
perruques.--Le lendemain, la pièce fut _défendue_.--M. Hugo fit un
procès, et, dans le cours de ce procès, fut peu bienveillant pour M.
d’Argout, qui n’a laissé au ministère d’autre souvenir que celui de son
nez plus qu’humain, ce dont M. d’Argout conserve encore un vif
ressentiment.

Plus tard, on représenta _Lucrèce Borgia_.--Le lendemain de la
représentation, un grand nombre d’amis de M. Hugo vinrent le féliciter
de son succès.--Au nombre des visiteurs était un jeune poëte,--fils d’un
imprimeur et compositeur dans l’imprimerie de son père;--ledit père, qui
est mort aujourd’hui, imprimait un journal ayant pour titre: le
_Télégraphe des départements_.

Après être resté une heure chez M. Hugo, le jeune homme le quitta pour
aller _composer_ le journal;--il se met à l’ouvrage; mais quel est son
étonnement lorsque, dans la part de manuscrit qui lui est échue, il voit
cette phrase:

«M. Victor Hugo vient d’être attaqué d’une folie furieuse; sa famille a
dû le faire transporter à Charenton.»

Il laissa cette phrase sans la composer, et chargea le prote de
l’avertir quand M. ***, rédacteur du journal et secrétaire de M.
d’Argout, viendrait ce qu’on appelle corriger les épreuves.

En effet, ce monsieur arrive, il va le trouver et lui dit qu’il n’avait
pas composé la phrase parce que le renseignement était faux, qu’il
quittait M. Hugo à l’instant même, etc., etc.

M. *** lui répondit qu’il eût à garder ses avis pour quand on les lui
demanderait, qu’il s’occupât de son ouvrage, et eût la bonté de ne pas
se mêler du reste.

Le jeune homme s’y refuse et va trouver son père.

Le père répond majestueusement que cela ne le regarde pas; que, s’il lui
fallait s’assurer de la vérité de ce que les journaux lui donnaient à
imprimer, le papier sortirait souvent de chez lui plus blanc qu’il n’y
était entré.

Enfin la nouvelle fut insérée et copiée les jours suivants par tous les
journaux de départements.

Je l’ai déjà fait remarquer,--si on vous dit: «L’épicier du coin a battu
sa femme,» vous direz: «En êtes-vous bien sûr?» Mais si l’on vous dit
qu’un homme célèbre par son talent est devenu enragé et a mordu trois
personnes, vous dites: «_Il paraît_ que le grand poëte un tel a mangé
beaucoup de monde dans un accès d’hydrophobie.»--Il est si doux pour les
envieux de rabaisser par quelque côté celui qui s’élève au-dessus
d’eux,--qu’ils ne s’avisent jamais de prendre la moindre information: la
chose n’aurait qu’à ne pas être vraie!

[GU] L’autre jour il me tomba sous les yeux un article de M. Delecluse,
qui est chargé dans le _Journal des Débats_ de la critique d’art.

Je parcourus cet article et je vis avec chagrin que je ne me trouvais
d’accord presque en rien dans mes jugements sur le Salon de cette année
avec le révérend M. Delecluse.

L’article commençait par un grand éloge de M. Bidault, dont je vous ai
signalé le tableau à propos de l’exposition de peinture,--et par une
attaque violente contre la nature.

En effet, selon M. Delecluse, le plus grand tort des paysagistes, c’est
de s’_asservir_ à l’imitation _servile_ de la nature;--ceux qui font le
contraire et qui ne se _préoccupent_ pas trop de ladite nature ont, aux
yeux de M. Delecluse, par cela même un _avantage unique_ et _un mérite
inestimable_.

En effet--et je suis honteux de mon erreur,--il n’y a pas trop de dédain
possible pour ces peintures timides et sans génie--qui s’asservissent
ainsi à l’imitation de la nature au lieu de lutter avec elle, et
d’inventer un autre soleil.--M. Delecluse n’est pas content de la
nature: je ne sais s’il a à se plaindre d’elle, je n’ai jamais vu cet
écrivain;--toujours est-il qu’il veut qu’on lui fasse mieux que cela.

[GU] Parlez-moi de M. Bidault--à la bonne heure--et de M. Victor Bertin,
et de M. Édouard Bertin, et de M. Aligny.--Voilà des hommes! Croyez-vous
qu’ils s’amusent à copier servilement un arbre--un de ces mauvais vieux
arbres communs comme la nature, cette vieille radoteuse, en met
partout?--Regardez les paysages de ces messieurs,--je veux mourir si
j’ai jamais vu d’arbres comme les leurs--et les montagnes--et les
hommes--et les chevaux--et la lumière,--voilà qui n’est pas copié
servilement!--voilà qui est une création!--voilà qui n’appartient qu’à
ces grands peintres! voilà où la nature n’a rien à réclamer!--Vous ne
verrez pas là de ces chevaux vivants, souples, bondissant dans les
prairies--de ces chevaux comme on en voit partout.--Fi donc!

Vous ne verrez pas des hommes ayant les bras attachés aux épaules--et la
tête sur le cou.--C’est trop commun.

Vous ne verrez pas là de ces arbres qui balancent dans l’air leurs beaux
panaches pleins d’oiseaux, pleins de chants et pleins d’amours--allons
donc!--on ne voit que ça au mois de mai.

Vous ne verrez pas dans les tableaux de ces grands peintres selon le
cœur de M. Delecluse cette lumière commune qui donne aux objets leurs
couleurs diverses--fi donc! la lumière de M. Bidault est grise;--celle
de M. E. Bertin est brune, chacun a la sienne.

Parlez-moi donc auprès de cela de rapins comme Brascassat, qui vous fait
honteusement de l’herbe qu’un mouton viendrait brouter, et des moutons
sur lesquels se jetterait un loup.

Parlez-moi de malheureux comme M. Wickemberg qui vous fait de la glace
devant laquelle on a froid--et de vrais enfants comme vous en avez vu
sur la place du Louvre avant d’entrer.

Et ce pauvre M. Béranger avec son lièvre et sa perdrix,--quelle
misérable et servile imitation de la nature!--c’est à s’y méprendre;--et
cet autre,--j’ose à peine le nommer, Meissonnier--avec son fumeur!
Comment le jury admet-il de semblables choses au Salon?

[GU] Le jury se montre cependant tous les ans bien digne de comprendre
et d’appliquer la théorie de M. Delecluse, belle et ravissante théorie!
En effet, qu’est-ce que l’imitation de la nature dans le paysage?--c’est
aussi méprisable que la ressemblance dans un portrait.

Ah! monsieur Delecluse,--vous venez de publier un roman qui s’appelle
_Olympia_,--vite qu’on m’envoie _Olympia_,--que je lise _Olympia_!
j’espère bien ne pas trouver là de ces serviles imitations de la
nature,--de ces communes études du cœur humain;--au nom du ciel, que
l’on m’envoie bien vite _Olympia_!

[GU] M. R*** vient, dit-on, de faire un riche héritage; sur ce, il a
invité un certain nombre de ses anciens amis à un dîner au _Rocher de
Cancale_.--Le choix du lieu,--la renommée gastronomique de l’amphitryon,
sa nouvelle position financière,--tout avait alléché les amis;--mais
quel ne fut pas leur triste étonnement quand ils virent que le festin se
composait d’une soupe à l’oignon,--de veau aux carottes! Les figures se
sont allongées,--et même, à un des bouts de la table, un des amis
désappointés se mit à dire: «R*** a passé la première moitié de sa
vie à cacher sa misère; il va passer la seconde moitié à cacher sa
fortune.»--Heureusement que le vin de Champagne, qui fut servi à
profusion, vint égayer la fin du dîner.

[GU] Quand on lit l’histoire avec un peu d’attention, on voit qu’elle se
compose en général d’événements imprévus et impossibles,--que le plus
hardi romancier n’oserait admettre dans ses livres.

S. M. Louis-Philippe est aujourd’hui roi des Français;--voici une petite
anecdote que je trouve dans un bouquin de 1780, et qui constate à quel
point cela paraissait impossible alors: «M. le duc de Chartres[D] étant
allé, suivant l’usage, prendre les ordres du roi[E] au sujet de son
intention d’instituer gouverneur de ses enfants[F] madame la comtesse
de Genlis,--Sa Majesté a fait un moment de réflexion, puis a dit: «J’ai
un dauphin[G]; Madame[H] pourrait être grosse.--Le comte d’Artois[I] a
plusieurs princes[J], vous pouvez faire ce que vous voudrez.»

[GU] Voici, dans le même bouquin,--des phrases assez singulières:

«Les Parisiens, qui devraient s’indigner de se voir insensiblement
constitués prisonniers et renverser cette muraille extravagante, ne font
qu’en rire; elle leur sert de spectacle et de but de promenade; ils
s’amusent à la voir croître par degrés.»

Remarquez qu’il ne s’agit ni des forts, ni de l’enceinte continue,--on
veut parler de la muraille et des barrières de Paris, construites en
1780.

[GU] Le droit de visite, dont abuse si étrangement l’Angleterre et que
tolère plus étrangement encore le gouvernement français,--est une
question plus sérieuse qu’on ne pense.

J’ai été le premier à attaquer par le ridicule--les besoins que les
journaux prêtaient au peuple,--la réforme électorale,--et autres marrons
qu’on voulait lui faire tirer du feu;--mais ici ce n’est plus le cas de
plaisanter:--le peuple français est orgueilleux,--cet orgueil est un
arbre dont sortent deux branches:--l’une produit les vaudevilles,--où il
écoute et applaudit avec fureur l’éloge de sa propre bravoure;--elle
produit le rappel à l’ordre d’un député qui ose dire à la Chambre que
les Français ont quelquefois été vaincus.

Mais l’autre donne pour fruits les traits d’héroïsme et de dévouement
des guerres de la Révolution et de l’Empire,--et les belles actions
qu’on a admirées dans les récentes campagnes d’Afrique.

C’est un arbre qu’il faut laisser debout.

Il ne faut pas attaquer les Français dans leur vanité.

Jusqu’au fond des boutiques et des campagnes, on voit des épiciers et
des paysans humiliés, tristes, furieux,--des affaires du _Marabout_ et
de la _Sénégambie_.

L’opposition au recensement était une sottise,--c’était du bruit pour du
bruit;--mais dans l’affaire du droit de visite, l’orgueil national est
blessé,--car, il faut le redire, c’est une lâcheté.

[GU] Je dénonce à l’admiration des contemporains une nouvelle femme de
lettres, mademoiselle Godin. Cette muse annonce à la fois une épître en
vers et du chocolat.--On trouve les deux objets à la même
adresse.--L’épître se vend à la livre, et le chocolat au
cent.--Peut-être, cependant, est-ce le chocolat qui se vend à la
livre.--Du reste, voici l’annonce telle qu’elle est faite:

«Demoiselle GODIN, rue..... CORRESPONDANCE AMOUREUSE, en vers, d’un
Pêcheur picard avec une cuisinière de la rue Saint-Honoré; 25 c. Par la
poste, 30 c.; le cent 15 fr.--CHOCOLAT fin, 1 fr.; surfin, 2 fr. 40 c.;
Caraque, 3 fr.; praliné, le plus exquis des bonbons, 4 fr.»

[GU] Une académie propose un prix pour la destruction de la pyrale,
insecte qui attaque la vigne, au vigneron qui aura découvert le meilleur
moyen.

Or, quel est ce prix? Un ouvrage du savant M. Audoin sur la pyrale.

Si l’ouvrage est bon, pourquoi mettre au concours des moyens préférables
à ceux qu’il indique?

Si l’on a besoin d’autres moyens, si ceux donnés par M. Audoin sont
insuffisants--que sera-ce pour le vigneron qu’un prix consistant en un
ouvrage inférieur à celui qu’on demande de lui sur le même sujet?

Est-ce que par hasard cela ne serait pas absurde?

[GU] Voici un exemple frappant des excès auxquels peut se porter un
homme qui a de l’huile à vendre.--La plupart des journaux ont reproduit
(un franc la ligne) l’annonce que voici.

L’homme qui a de l’huile à vendre commence par des conseils sévères et
d’amers reproches au gouvernement de son pays. Il met son huile dans
l’opposition; je copie textuellement:

«La tolérance du gouvernement, qui après avoir reconnu que la religion
catholique était celle de la majorité des Français, et qui néanmoins par
son indifférence et surtout par son exemple, en faisant travailler aux
édifices publics les dimanches et les fêtes solennelles de l’année, est
cause que cette interdiction est sur ce point généralement transgressée;
cette infraction au troisième commandement de Dieu, loin d’ébranler nos
croyances, les raffermit plus que jamais. Comme il ne suffit pas de
rendre à César ce qui appartient à César, et qu’il faut aussi rendre à
Dieu ce qui est à Dieu, nous sommes fier de résister à un entraînement
qui n’est imité par aucun autre gouvernement, attendu qu’ils savent tous
très-bien que, quand Dieu n’a plus d’empire sur les hommes, les
gouvernements n’ont plus d’action sur les esprits.

«Pour nous, ajoute l’homme qui a de l’huile à vendre, conséquent avec
nos croyances, fidèle à la ligne que nos pères nous ont tracée, nous
nous interdisons toute œuvre servile le dimanche.

«Nous sommes resté stationnaire malgré l’entraînement des siècles.»

L’homme qui a de l’huile à vendre se jette dans d’amers regrets du
passé. «Les usages du bon vieux temps, dit-il, étaient en harmonie avec
les usages de nos pères, qui, plus sages que nous, apportaient dans
leurs relations, intimes ou commerciales, une franchise et une urbanité,
qui malheureusement se sont éloignées de nos mœurs.--Mais le goût
ancien reprend dans les objets matériels, dans les ameublements, les
constructions et les édifices publics.»

L’homme qui a de l’huile à vendre--entrevoit de flatteuses espérances
pour l’avenir de sa patrie. «Les nobles et antiques usages du bon vieux
temps renaîtront aussi dans la morale publique;--et déjà ne voyez-vous
pas un retour aux mœurs de nos pères dans la direction d’un
établissement où, tout en s’abstenant scrupuleusement de travailler le
dimanche,--la vieille loyauté, les croyances religieuses et les
principes de son fondateur forment une puissante garantie, et lui font
un commandement de ne livrer aux consommateurs en huile à manger que
celles provenant uniquement de l’olivier!»

Voilà l’huile annoncée!--Cela se fait un peu plus attendre que le chapon
de Petit-Jean;--mais nous n’y perdons pas;--certes, il est un des héros
de comédie auquel Molière n’aurait pas prêté un meilleur langage, si
Tartufe avait eu de l’huile à vendre.

[GU] Je suis sûr que M. Aymès se consolera de cette remarque innocente,
en songeant que les _Guêpes_ lui font en même temps une annonce,--et une
annonce qui ne lui coûte rien.

                       1er mai.

[GU] Comme il fait beau dans la campagne!--Les pommiers sont couverts de
leurs fleurs blanches et roses;--les fauvettes chantent dans les
feuilles,--les insectes bourdonnent dans les fleurs.--Comment dire tout
ce qui s’épanouit,--tout ce qui chante dans le cœur?--Le soir, les
yeux quittent la terre et les fleurs,--et contemplent le ciel et les
étoiles;--mais les campagnes sont désertes;--il y a fête à la ville;
c’est la fête du roi;--et le peuple se soucie bien des étoiles et des
parfums du soir quand il peut voir des lampions et respirer l’odeur du
suif.

FIN DU TROISIÉME VOLUME.



TABLE DES MATIERES


1841

JUILLET.--A Victor Hugo.--Le rossignol et les
oies.--1.--40.--450.--33,000,000.--M. Conte.--Les lettres et
la poste.--Les harpies.--M. Martin (du Nord).--Nouvelles de
la prétendue gaieté française.--La queue de la poêle.--Un
trait d’esprit du préfet de police.--Les chiens enragés.--Les
journaux.--Renseignement utile aux gens d’Avignon.--Où est le tableau
de M. Gudin.--M. Quenson dénoncé.--A monseigneur l’archevêque de
Paris.--Mots nouveaux.--Victoria à Rachel.--Les esclaves et les
domestiques.--L’Opéra.--Le Cirque-Olympique.--Le duc d’Orléans.--Le
maréchal Soult.--Nouvelles frontières de la France.--Les vivants et les
morts.--M. de Lamartine.--La postérité.--M. Hello accusé de meurtre.--La
Fête-Dieu.--Giselle.--M. Ancelot.--M. de Pongerville.--Les vautours.--M.
Villemain.--Une voix.--M. Garnier-Pagès.--Un oncle.--Le charbon de terre
et les propriétaires de forêts.....1

AOUT.--Les anniversaires.--Paris et Toulouse.--Les trois journées de
Toulouse.--M. Floret.--M. Plougoulm.--M. Mahul.--M. de Saint-Michel.--Ce
qu’en pensent Pascal, Rabelais et M. Royer-Collard.--Un quatrain.--Le
peuple et l’armée.--Les Anglais.--Un pensionnat à la mode.--Les
maîtres d’agrément.--A monseigneur l’archevêque de Paris.--Un projet
de révolution.--Un baptême.--Une lettre de M. Dugabé.--Le berceau du
gouvernement représentatif.--En faveur d’un ancien usage, excepté
M. Gannal.--Parlons un peu de M. Ingres.--Un chat et quatre cents
souris.--Le roi et les archevêques redevenus cousins.--A M. le vicomte
de Cormenin.--M. Thiers en Hollande.--Contre l’eau.--MM. Mareschal et
Souchon.--Les savants et le temps qu’il fait.--Les citoyens les plus
honorables de Lévignac, selon M. Chambolle.--Triste sort d’un prix de
vertu.--De l’héroïsme.--La science et la philanthropie.--Les médailles
des peintres.--Les ordonnances de M. Humann.--De l’homicide légal.--AM
RAUCHEN _sur le bonheur_.....31

SEPTEMBRE.--Diverses réponses.--L’auteur rassure plusieurs
personnes.--M. Molé.--M. Guizot.--M. Doublet de Bois-Thibault.--La
vérité sur plusieurs choses.--Les protestations.--Les adresses.--Les
troubles.--Ce que c’est qu’une foule et une masse.--Le peuple des
théâtres et le peuple des journaux.--L’évêque d’Évreux et l’archevêque
de Paris.--Dénonciation contre les savants.--M. Montain.--En quoi M.
Duchâtel ressemble à Chilpéric.--Le suffrage universel.--Naïveté.--La
pudeur d’eau douce et la pudeur d’eau salée.--Les fêtes de
Juillet.--Apparition de plusieurs phénomènes.--Toujours la même
chose.--Les banquets.--M Duteil et M. Champollion.--Voyage du duc
d’Aumale.--Est-ce une pipe ou un cigare?--Histoire d’un député.--Sur
quelques noms.--Les bureaux de tabac.--A M. Villemain.--A M. Rossi.--En
faveur de M. Ledru-Rollin.--Les Parias.--Madame O’Donnell.....61

OCTOBRE.--A M. Augustin, du café Lyonnais.--BILAN _de la royauté_.--
M. Partarrieu-Lafosse.--La charte constitutionnelle.--L’article
12 et l’article 13.--Moyen nouveau de dégoûter les princes de la
flatterie.--BILAN _de la bourgeoisie_.--M. Ganneron.--M***.--L’orgie
et la mascarade.--Madame J. de Rots...--La chatte métamorphosée
en femme.--BILAN _de la pairie_.--BILAN _de la députation_.--Une
tombola.--Ce que demandent soixante-dix-sept députés.--Ce qu’obtiennent
quarante-deux députés.--M. Ganneron.--BILAN _des ministères_.--M.
Molé.--M. Buloz.--M. Duvergier de Hauranne.--M. Thiers.--M.
Guizot.--Angelo, tyran de Padoue.--Un œuf à la coque.--M. Passy.--M.
Dufaure.--M. Martin (du Nord).--BILAN _de l’administration_.--Les
synonymes.--Bilan de la justice.--BILAN _de la littérature_.--Les Louis
XVII.--La parade.--Louis XIV et les propriétaires de journaux.--M.
_Dumas_ et M. _de Balzac_.--BILAN _de la police_.--Facéties des enfants
de Paris.--Trois minutes de pouvoir.--BILAN _de l’Église_.--_Les
bons curés._--M. Ollivier.--M. Châtel.--M. Auzou.--BILAN _de
l’armée_.--BILAN _du peuple_.--_Frédéric le Grand._--Le _pays_.--BILAN
_de la presse_.--Dieu ou champignon.--La sainte ampoule et les
écrouelles.--BILAN _de l’auteur_.....94

NOVEMBRE.--Les papiers brûlés.--Service rendu à la postérité.--Une
phrase du _Courrier français_.--PREMIÈRE OBSERVATION.--De la
rente.--DEUXIÈME OBSERVATION.--L’infanterie et la cavalerie.--TROISIÈME
OBSERVATION.--Les _que_.--QUATRIÈME OBSERVATION.--Une
épitaphe.--CINQUIÈME OBSERVATION.--Réponse à plusieurs
lettres.--M. de Cassagnac et le mal de mer.--De la solitude.--M.
Lautour-Mézeray.--Abdalonyme.--M. Eugène Sue.--M. Véry.--Louis XIII.--M.
Thiers et M. Boilay.--Deux mots de M. Thiers.--Un rédacteur entre deux
journaux.--Encore le roi et ses maraîchers.--M. Cuvillier-Fleury.--M.
Trognon.--M. de Latour.--Charlemagne.--La Salpêtrière.--La police
et les cochers.--Les cigares de Manille.--Sagacité d’un carré de
papier.--SIXIÈME OBSERVATION.--SEPTIÈME OBSERVATION.--HUITIÈME
OBSERVATION.--Sur l’égalité.--Un blanc domestique d’un
noir.--Caisse d’Épargne.--Les mendiants.--Aperçu du _Journal
des Débats_.--_Arbor sancta_, nouveau chou colossal.--NEUVIÈME
OBSERVATION.--Jules Janin, poëte latin.--Une caisse.--Éducation
des enfants.--DIXIÈME OBSERVATION.--La vérité sur Anacréon et sur
ses sectateurs.--Une élection.--ONZIÈME OBSERVATION.--DOUZIÈME
OBSERVATION.--Post-scriptum......123

DÉCEMBRE.--Les tombeaux de l’empereur.--M. Marochetti.--M. Visconti.--M.
Duret.--M. Lemaire.--M. Pradier.--Un nouveau métier.--L’arbre de la rue
Laffitte.--Les annonces.--Les réclames.--Un rhume de cerveau.--Un menu
du _Constitutionnel_.--D’un acte de bienfaisance qui aurait pu être
fait.--Les départements vertueux et les départements corrompus.--M.
Ledru-Rollin.--Un nouveau noble.--M. Ingres et M. le duc d’Orléans.--Les
prévenus.--L’opinion publique.--Suite des commentaires sur l’œuvre du
_Courrier français_.--M. Esquiros.--Le secret de la paresse......163


1842

JANVIER.--Règlement de comptes.--Un pèlerinage.--M. Aimé Martin--M.
Lebœuf et _une_ trompette.--Un colonel et un triangle.--Jugement d’un
jugement.--Le colin-maillard.--Les cantonniers des Tuileries à la place
Louis XVI.--Les nouveaux pairs.--M. de Balzac et une petite chose.--La
quatrième page des journaux et les brevets du roi.--M. Cherubini.--Le
général Bugeaud.--A quoi ressemble la guerre d’Afrique.--Une bonne
intention du duc d’Orléans.--La Chambre des députés.--Consolations à une
veuve.--Un joli métier.--Aménités d’un carré de papier.--Une besogne
sérieuse.--Correspondance.--Un secret d’influence.--Les écoles gratuites
de dessin......188

FÉVRIER.--Les fleurs de M. de Balzac.--Mémoires de deux jeunes
mariées.--Les ananas.--La balançoire des tours Notre-Dame.--A
monseigneur l’archevêque de Paris.--Un mot de M. Villemain.--Un
conseil à M. Thiers, relativement à l’habit noir de l’ancien
ministre.--Une annonce.--Un député justifié.--Sur quelques Nisards.--M.
Michelet et Jeanne d’Arc.--M. Victor Hugo archevêque.--M. Boilay
à Charenton.--Une lettre de M. Jean-Pierre Lutandu.--Une nouvelle
invention.--Seulement...--Une croix d’honneur et une rose jaune.--Les
_Glanes_ de mademoiselle Bertin.--MM. Ancelot, Pasquier, Ballanche,
de Vigny, Sainte-Beuve, A. Dumas, Vatout, Patin, de Balzac, l’évêque
de Maroc.--Question d’Orient.--Le roi de Bohême.--M. Nodier.--M.
Jaubert.--M. Liadières.--M. Joly.--M. Duvergier de Hauranne
_Grand-Orient_.--Le général Hugo.--Naïveté de deux ministres.--M.
Aimé Martin et la Rochefoucauld.--Pensées et maximes de M. Aimé
Martin.--Éloge de M. Aimé Martin.--Au revoir.....209

MARS.--Les bals de l’Opéra.--Une rupture.--M. Thiers et les
_Guêpes_.--Le bal du duc d’Orléans.--Plusieurs adultères.--Grosse
scélérate.--Une gamine.--Sur quelques Nisards (suite).--Les
capacités.--M. Ducos.--M. Pelletier-Dulas.--A. M. Guizot.--L’_acarus_
du pouvoir.--Grattez-vous.--M. Ballanche.--M. de Vigny.--M. Vatout.--M.
Patin.--Le droit de visite.--M. de Salvandy et M. de Lamartine.--Les
chaises du jardin des Tuileries.--Une prompte fuite à Waterloo.--Le
capitaine Bonnardin.--M. Gannal au beurre d’anchois.--A M. E. de
Girardin.--M. Dumas.--M. Ballanche.--M. Pasquier.--M. Dubignac.....233

AVRIL.--Une pension de mille écus et M. Hébert.--Longchamps.--M.
de Vigny.--M. Patin.--M. Royer-Collard.--Remède contre le froid
aux pieds.--M. C. Bonjour, le roi Louis-Philippe, M. Rudder et M.
Cayeux.--EXPOSITION DU LOUVRE: M. Hébert à propos du portrait de
la reine.--Louis XVIII et un suisse d’église.--M. Vickemberg et
M. Biard.--M. Meissonnier et M. Béranger.--M. Gudin.--Le lion de
M. Fragonard.--M. Affre.--Monseigneur de Chartres.--M. Olivier et
une dinde truffée.--La Vierge de Bouchot.--Les ânes peints par
eux-mêmes.--Question des sucres.--Un tailleur à _façon_.--_Lorenzino_
de M. Al. Dumas.--Un vendeur de beau temps.--M. Listz.--Le cancan, la
béquillade, la chaloupe, dansés par M. de B., au dernier bal de madame
la duchesse de M...--M. Dubignac sur Napoléon, les femmes et l’amour,
etc., etc.--Succès pour le commerce français, obtenu sur la plaidoirie
de Me Ledru-Rollin.....259

MAI.--Le roi Louis-Philippe et le jardinier de Monceaux.--Un concurrent
à M. Emile Marco de Saint-Hilaire.--Propos légers d’une _Dame_.--M.
de Lamartine au château.--M. Aimé Martin et la reine d’Espagne.--Le
sucre.--Les rues de Paris.--Les morts d’avril.--M. Boursault.--Le
duc de Joinville.--Un costume complet.--M. Lacave-Laplagne et M.
Royer-Collard.--Un bon livre.--Dialogue de M. d’Arlincourt.--Un vicaire
général et un curé.--M. Surgis.--Éloge d’un tailleur.--M. Nodier
et M. Flourens.--Les eaux.--M. Perlet.--M. Romieu et le _Cid_.--Un
triomphe de M. de Balzac.--M. Roger de Beauvoir au contrôle des
Folies-Dramatiques.--Un bruit sur M. Hugo.--De M. Delecluse.--Comme quoi
il est brouillé avec la nature.--Un souvenir historique.--Opinion d’un
journaliste de 1780 sur les fortifications de Paris.--Encore le droit de
visite.--Une nouvelle muse.--Bévue d’une Académie.--Un homme qui a de
l’huile à vendre.--Le 1er mai......286

FIN DE LA TABLE DU TROISIÈME VOLUME.

Paris.--Imprimerie de A. WITTERSHEIM, rue Montmorency, 8.



                                  LES

                                 GUÊPES



                                 ŒUVRES

                            D’ALPHONSE KARR

                          Format grand in-18.


  LES FEMMES                       1 vol.
  AGATHE ET CÉCILE                 1 --
  PROMENADES HORS DE MON JARDIN    1 --
  SOUS LES TILLEULS                1 --
  LES FLEURS                       1 --
  SOUS LES ORANGERS                1 --
  VOYAGE AUTOUR DE MON JARDIN      1 --
  UNE POIGNÉE DE VÉRITÉS           1 --
  LA PÉNÉLOPE NORMANDE             1 --
  ENCORE LES FEMMES                1 --
  MENUS PROPOS                     1 --
  LES SOIRÉES DE SAINTE-ADRESSE    1 --
  TROIS CENTS PAGES                1 --
  LES GUÊPES                       6 --


En attendant que le bon sens ait adopté cette loi en un article, «la
propriété littéraire est une propriété,» l’auteur, pour le principe, se
réserve tous droits de reproduction et de traduction, sous quelque forme
que ce soit.

Paris.--Imprimerie de A. WITTERSHEIM, rue Montmorency, 8.



                                  LES

                                 GUÊPES

                                  PAR

                             ALPHONSE KARR

                          --QUATRIÈME SÉRIE--

                            NOUVELLE ÉDITION

                        [Illustration: colophon]

                                 PARIS

                 MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS
                          RUE VIVIENNE, 2 BIS

                                  1859

                 Reproduction et traduction réservées.



LES GUÊPES



Juin 1842.

     Un feuilleton de M. Jars, membre de la Chambre des députés.--Les
     vieilles phrases et les vieux décors.--Les enseignements du
     théâtre.--Un nouveau cerfeuil.--Les circonstances atténuantes.--M.
     Jasmin.--Un peintre de portraits.--La refonte des monnaies.--M.
     Lerminier.--M. Ganneron.--M. Dosne.--M. l’Herbette.--M. Ingres.--M.
     Boilay.--M. Duvergier de Hauranne.--M. Étienne.--M. Enfantin.--M.
     Enouf.--M. Rossi.--Le droit de pétition.--M. l’Hérault.--M.
     Taschereau.--M. d’Haubersaert.--M. Bazin de Raucou.--Madame
     Dauriat.--Les tailleurs.--M. Flourens.--Le _Journal des Débats_,
     Fourier et Saint-Simon.--Pétition de M. Arago.--Le droit de
     visite.--Un éloge.


[GU] On a trouvé d’assez mauvais goût un feuilleton fait par M. _Jars_ à
la Chambre des députés;--ce feuilleton, outre des compliments à
mademoiselle Georges--et une déclaration d’amour à mademoiselle Rachel,
renferme une particularité assez curieuse.--Selon M. Jars, _les
directeurs des théâtres vont chaque matin chez les auteurs_, et leur
disent: _Voici de l’or! travaillez pour nous, travaillez vite!_

M. Jars--adresse ensuite quelques reproches et quelques conseils aux
auteurs.

Quand on a à porter un nom comme celui de M. Jars, on devrait, ce nous
semble,--l’exposer beaucoup moins aux hasards du calembour.

[GU] Il est, selon nous, à la fois odieux et ridicule de voir cette même
Chambre, qui traite si légèrement tant d’autres choses,--accorder chaque
année une si grotesque importance aux divers tréteaux comiques et
tragiques de Paris.

[GU] M. Auguis a demandé une chose presque raisonnable,--à savoir: que
la ville de Paris fût chargée de payer les subventions des théâtres qui
la divertissent plus ou moins.--N’est-il pas en effet singulier que le
pauvre paysan breton ou alsacien--soit obligé de payer sa part de la
subvention accordée à l’Opéra, au Théâtre-Français, à
l’Opéra-Comique--de Paris!

[GU] Du reste, je signalerai ici une tactique assez habile de la part de
la direction de l’Opéra.

Beaucoup de MM. les députés et de MM. les journalistes jouissent d’une
entrée gratuite à l’Opéra.

Il y a un article du règlement qui défend d’accorder ces entrées. Or, au
moment où la Chambre arrive à ce qu’on appelle _ussion_ de la subvention
de l’Opéra,--pour que les députés et les journalistes qui ont promis de
l’appuyer n’oublient pas leur engagement, pour que les autres aient au
moins le soin de rester neutres et muets,--la direction de l’Opéra--fait
mettre dans tous les journaux une note qui rappelle la prohibition de
l’article tant du règlement--et invite les personnes ayant _droit_ aux
entrées à faire établir ce droit sous bref délai.

Ce qui, pour les privilégiés, veut dire: «Vous voyez que vous n’avez
aucun droit à la faveur dont vous jouissez; vous voyez qu’il nous est
même défendu de vous l’accorder;--une faveur surtout gratuite ne peut
pas se donner pour rien;--ayez donc soin de la mériter et faites votre
devoir.»

[GU] Et alors, députés et journalistes sortent d’une des cases de leur
cervelle cinq ou six phrases vermoulues consacrées à cette
question,--absolument comme on sort de temps en temps du magasin les
vieux décors de la _Vestale_ et de _Fernand Cortez_. «L’Opéra est une
gloire nationale;--le Théâtre-Français est l’_école des mœurs_;--la
comédie est le _miroir des vices: castigat ridendo mores_; c’est
l’_utile dulci_ d’Horace; c’est la _morale embellie par les grâces_;
c’est un _magasin de hauts enseignements_,» etc., etc.

[GU] Cette fois-ci, je résolus de savoir ce qu’il en était--et de
m’assurer par moi-même des heureux effets que produit le théâtre sur la
morale publique.

A cet effet, j’allai me mêler aux groupes qui, à la sortie du spectacle,
se pressent autour de la statue de Voltaire, sous le péristyle du
Théâtre-Français,--pour surprendre les impressions que venaient de
recevoir les spectateurs des hauts enseignements qui leur étaient
présentés.


               ENSEIGNEMENT DU THÉÂTRE.

                 _Premier groupe._

--Je ne comprends pas que mademoiselle *** mette une robe verte avec
des rubans bleus.

--Quel âge peut bien avoir ***?

--Vous croyez....

--J’ai vu ses débuts....

--Il est changé.

                 _Deuxième groupe._

--_J’aimerais bien_ mademoiselle ***.

--Elle a un amant,

--Est-il riche?

--C’est lui qui a donné les diamants qu’elle portait ce soir.

--Ah! ah!--ils sont fort beaux.

--Ce gaillard-là ne laisse aux autres que la ressource d’être aimés pour
rien.

                 _Troisième groupe._

--Quand je pense que je demeure sur le carré de cet homme-là et qu’il
est si tranquille!

--Vous ne l’entendez jamais déclamer?

--Non. Il est toujours à cultiver ses œillets.

                 _Quatrième groupe._

--Où allez-vous, demain matin?

--J’irai au bois de Boulogne.

--A cheval?

--Non!--en voiture.--Et vous?

--Moi je comptais aller à cheval,--mais si vous voulez me donner une
place, prenez-moi en passant,

--Avez-vous encore de ces cigares?...

--Oui!--j’en apporterai.

                 _Cinquième groupe._

--Au nom du ciel, ne m’envoyez plus de bouquets, mon mari s’en inquiète.

--A quelle heure serez-vous...

--Chut!--le voilà.

                 _Sixième groupe._

--Mais, monsieur, pourquoi me poussez-vous comme cela?

--Monsieur, je vous demande mille pardons.

--Monsieur, il n’y a pas de quoi.

--Ah! mon Dieu! le coquin avait de bonnes raisons pour me pousser, il
m’a volé ma montre.

                 _Septième groupe._

--Certainement, je ne m’en irai pas à pied.

--Mais, ma bonne, il fait un temps superbe,

--C’est égal, je suis fatiguée.

                 _Huitième groupe._

--Mademoiselle *** est faite comme un ange.

--Elle n’a pas de gorge.

--Il m’a semblé, cependant...

--Je te dis que je sais à quoi m’en tenir.

                 _Neuvième groupe._

--Croiriez-vous qu’on ne m’a envoyé qu’une stalle d’orchestre!

--C’est comme à moi,

--Je vais joliment éreinter la pièce.

--Et moi donc!

--Avec ça que le cinquième acte est trop long.

--Et puis cela traîne partout.

--Je vais faire mon article tout de suite.

                 _Dixième groupe._

--Les banquettes sont furieusement dures.

--On peut dire qu’elles sont rembourrées avec des noyaux de pêches.

--Hi! hi! hi!

[GU] Le péristyle se désemplissait peu à peu;--dans le dernier flot de
foule qui sortait une femme jeta un cri;--son mari, qui lui donnait le
bras,--lui demanda ce qu’elle avait.

--Ce n’est rien, mon ami.

--Tu n’aurais pas crié pour rien.

--C’est quelqu’un qui m’a _poussée_.

Le mari jette autour de lui un regard menaçant.

Un homme qui était derrière eux a déjà disparu.

Je savais à quoi m’en tenir sur les _hauts enseignements_ de cette
_école des mœurs_.--J’allumai un cigare et je rentrai chez moi.

[GU] Laquelle est-ce de vous, mes guêpes,--que j’ai chargée de la
surveillance de messieurs les savants et de mesdames leurs inventions?

--C’est vous, Grimalkin...--N’avez-vous rien à me dire?

--Si, vraiment, maître;--M. Lissa a envoyé à la Société royale
d’horticulture de Paris des graines de cerfeuil bulbeux,--plante qu’il a
introduite en France--et dont il _enrichit_ nos jardins.

--C’est donc un fameux cerfeuil, Grimalkin?

--Je le crois bien, maître.--On l’appelle _chacrophyllum bulbosum_.

--Et qu’a dit la Société royale d’horticulture?

--Elle a reçu avec plaisir et reconnaissance...

--Mais enfin quels avantages présente ce cerfeuil?

--Je ne sais pas, maître.

--Vous me direz au moins quelle différence?

--Oh! il y en a une:--le rédacteur des _Annales de la Société_, tout en
conseillant de le cultiver, conseille de n’en pas trop manger, parce que
plusieurs raisons lui font penser qu’il pourrait bien _être vénéneux_.

«Il faut le semer en automne--ou en février au plus tard.»

--A moins qu’on ne le sème pas du tout, Grimalkin.

[GU] Le jury et les _circonstances atténuantes_ vont toujours leur
train.

DÉPARTEMENTS (Isère).--_Pont-de-Beauvoisin._--Une accusation de
parricide accompagnée de circonstances horribles était portée aux
assises de l’Isère contre Jean Boudrier, de Pont-de-Beauvoisin, accusé
d’avoir mis le feu à une grange où dormait son père, vieillard
octogénaire et paralytique. A peine si le lendemain, dans les décombres
de l’incendie, on a retrouvé quelques ossements humains calcinés.

Les péripéties de ce drame, qui s’est terminé par une scène aussi
terrible, duraient depuis quinze ans, époque à laquelle Jean Boudrier,
fuyant la maison paternelle, avait proféré pour dernier adieu ces
atroces paroles: «Je voudrais voir rôtir mon père comme un crapaud sur
une pelle.»

Le jury a reconnu Jean Boudrier coupable du crime dont il était accusé,
mais avec des _circonstances atténuantes_. En conséquence, Jean Boudrier
a été condamné aux travaux forcés à perpétuité.

[GU] Je vous le disais bien, il y a un an,--que vous seriez honteux
d’avoir soutenu les fortifications:--et vous, monsieur Barrot, qui les
attaquez maintenant à la tribune,--et vous journalistes qui les
invectivez dans vos feuilles,

[GU] M. Jasmin, coiffeur et poëte, est arrivé à Paris où il a dîné avec
le roi Louis-Philippe, et avec MM. les coiffeurs de la capitale;--il a
été invité et reçu dans plusieurs maisons du faubourg Saint-Germain.

Rapprochez ceci de ce que je vous ai dit de ce dîner où le roi fit
semblant de ne pas savoir que M. de Lamartine fait des vers, et vous en
tirerez pour conséquence ce que je vous ai répété déjà bien des fois.

O poëtes,--vous serez toujours méprisés et dédaignés.--La _presse_ est
arrivée aux affaires, aux _honneurs_ (quels honneurs!) mais la presse
n’est pas plus la poésie, que les Cosaques ne sont l’armée russe.

Les ravages qu’a causés la _presse_ sur son passage--n’ont fait
qu’ajouter un peu de haine au mépris que l’on avait pour vous.

On n’accueillerait pas ainsi au château un poëte qui ne serait pas en
même temps perruquier.

Peut-être,--par suite de cette affaire,--quelques poëtes vont se faire
coiffeurs,--et je n’y verrai pas grand mal;--mais je suis sûr que depuis
huit jours les jeunes coiffeurs inoccupés ont fait plus de trois
millions de vers.

[GU] Voici ce qui arrive à un peintre qui fait un portrait, sauf les
nuances qu’apportent nécessairement la position sociale et l’éducation
du modèle.

--Monsieur, suis-je bien ainsi?

--Madame, je ne saurais trop vous recommander de prendre une position
naturelle.

--Mais, monsieur, je ne crois pas me maniérer.

--Ce n’est pas ce que je veux dire, madame; je veux simplement vous
engager à prendre la pose qui vous est la plus habituelle; je ne puis
peindre que ce que je vois, et il faut avant tout que la personne que
l’on peint tâche de se ressembler à elle-même.

La femme considère cette observation comme non avenue: elle garde une
pose prétentieuse et maniérée; elle lève les yeux au ciel, ou les ferme
languissamment; elle serre les lèvres pour se rapetisser la bouche; elle
est naturellement enjouée, elle prend un air majestueux.

Le peintre fait son esquisse.

--Dites-moi, monsieur, ne serais-je pas mieux ainsi?

--Je ne pense pas.

--Cependant, je pense que cela fera mieux.

Elle prend une pose toute différente de la première, sans être pour cela
moins affectée.

Le peintre efface son esquisse. Comme il va en commencer uns autre:

--Décidément, vous aviez raison, la première pose valait mieux.

Et le malheureux artiste recommence ce qu’il a effacé.

--Je vous recommanderai la couleur de mes yeux; j’ai la faiblesse d’y
tenir. Cela est excusable quand on a si peu de chose de bien.

--Madame est trop modeste; car au contraire...

Pendant ce temps, elle a encore changé de position.

--Voudriez-vous avoir la bonté, madame, de reprendre la position où vous
étiez tout à l’heure?

--C’est qu’elle me gêne un peu.

--Alors, madame, prenez-en une que vous puissiez garder, car il me faut
recommencer mon ouvrage chaque fois que vous remuez.

--Alors je vais reprendre celle de tout à l’heure. Suis-je bien comme
cela?

--Très-bien, si vous y restez.

--Bérénice!

Entre la femme de chambre, laquelle est aussi la cuisinière.

--Bérénice, apportez-moi mon écrin.

Écrin est un mot qui n’est pas d’un usage habituel entre la maîtresse et
la domestique, et dont on ne se sert que pour le peintre et pour lui
donner une brillante idée de sa distinction.

--Comment dit madame?

--Ma boîte à bijoux, imbécile.

Bérénice apporte une boîte.

--Dites-moi, monsieur, quel collier et quels pendants d’oreilles me
conseillez-vous de mettre?

--Ceux qui vous plairont le mieux, madame.

--Mais il me semble qu’un peintre doit avoir là-dessus des idées?

--J’aimerais assez le corail.

--Cependant, ce sont ordinairement les femmes brunes qui affectionnent
le corail, et, si j’ai quelque chose de passable, c’est la blancheur de
la peau.

--Je n’en ai jamais vu de plus belle.

--Je vais mettre des diamants.

--Bérénice!

--Madame?

--Avez-vous pensé à prévenir le coiffeur pour ce soir?

--Non, madame.

--A quoi sert-il alors que je vous parle? allez-y tout de suite.

--Ah! monsieur, on est bien malheureux d’avoir des domestiques; je me
surprends quelquefois à envier la position d’un artiste: au moins vous
êtes indépendant, vous faites vos affaires vous-même.

--Hélas! madame, je suis forcé de vous ôter cette illusion: je ne suis
pas assez heureux pour cirer mes bottes moi-même;--mais je vous
supplierai de tourner la tête un peu plus à droite, comme vous étiez
tout à l’heure.

--Mon Dieu! monsieur, je ne sais pourquoi on n’a jamais pu me faire
ressemblante; j’ai deux portraits de moi, ce sont deux horreurs. Sur le
dernier, j’ai une bouche qui n’en finit pas; je vous recommanderai la
bouche, ce n’est pas que j’y tienne. Quand on a une grande fille de six
ans... (La fille en a neuf.)--quand on a une grande fille de six ans, il
faut renoncer à toutes les prétentions; mon mari aime beaucoup ma
bouche, et il serait désolé de la voir trop grande sur le portrait.

--Je vous la ferai aussi petite que vous voudrez, madame.

--Surtout, monsieur, je ne veux pas être flattée; je ne suis pas comme
ces femmes qui exigent qu’on donne à leurs portraits tous les charmes
qui leur manquent.--Je fais demander le coiffeur pour une soirée, pour
un bal où je vais ce soir. Je n’aime guère le monde, mais on ne peut se
dérober aux exigences et aux devoirs de la société. Et puis mon mari
veut que je sorte un peu de la solitude, qui me plaît infiniment. Je ne
sais comment m’habiller ce soir, car il ne faut pas faire peur.

--Certainement, madame...

--Pensez-vous que je ferai bien de mettre du bleu?

--Le bleu doit vous aller à ravir.

--Cependant, toutes réflexions faites, je mettrai une robe de crêpe
rose.--Remarquez, s’il vous plaît, que j’ai le nez assez délicat; c’est
même tout ce que j’ai de remarquable dans la figure.

--Ah! madame!

--Permettez que je voie.

--Il n’y a presque rien de fait.

--C’est égal, c’est très-joli; mais pourquoi ai-je ainsi le cou noir et
bleu?

--Ce sont des ombres indiquées.

--Mais c’est que je passe au contraire pour avoir le cou très-blanc, je
vous avouerai même que c’est ma prétention.

--Je vois mieux que personne, madame, que vous avez le cou d’une
blancheur éblouissante; mais j’ai eu l’honneur de vous dire que ce sont
des ombres que j’indique; d’ailleurs, cela ne restera pas ainsi.

--A la bonne heure.

--Voulez-vous, madame, vous remettre en place?

--Très-volontiers: suis-je bien ainsi?

--Vous êtes charmante de toutes les manières, madame; mais, si vous
préférez maintenant cette pose, il va falloir que j’efface tout pour
recommencer.--La tête un peu à droite,--baissez les yeux un peu plus.

--Est-ce que je n’avais pas les yeux au ciel?

--Non, madame.

--C’est singulier! c’est que c’est un mouvement qui m’est très-familier.

--Il est alors facile de changer le mouvement des yeux.

Entre un monsieur; ce monsieur est un courtier marron que madame décore
du titre d’agent de change.

--Tenez, monsieur T***, mon mari veut que je me fasse peindre encore
une fois.

--On ne saurait trop reproduire un aussi charmant visage.

--Voyons, T***, vous savez que j’ai horreur des compliments.
Trouvez-vous que je sois ressemblante?

--Certainement, la peinture de monsieur est fort bien; je dirai plus...
elle est... fort bien; mais vous êtes plus jolie que cela.

Le peintre se retourne avec l’intention de faire observer au connaisseur
que le portrait n’est qu’ébauché; mais il s’arrête, et sa pensée se
dessine sur ses lèvres en un sourire ironique. Le connaisseur continue:

--Il y a, ou plutôt il n’y a pas... un je ne sais quoi; enfin, monsieur,
je voudrais voir ici, dans les yeux, plus de... vous comprenez, et aussi
quelque chose dans le front.

--Et, dit la femme, ne trouvez-vous pas aussi que le cou est un peu
noir?

--J’ai eu l’honneur, dit le peintre un peu impatienté, de dire à madame
que, si je ne marque pas d’ombres, elle aura la figure plate comme une
silhouette; avec plus d’attention, madame apercevrait ces ombres sur la
nature.

--Ah! pour cela, dit le connaisseur, monsieur a raison: ce sont les
ombres;--on ne peut chicaner les peintres là-dessus; c’est une
imperfection, mais ils ne peuvent faire autrement; l’art a ses limites.
Les madones de Raphaël ont peut-être un peu moins d’ombres que le
portrait que fait monsieur, mais elles en ont cependant.

Le peintre, pour cette fois, se lève et annonce qu’il reviendra le
lendemain. Le lendemain, on le fait attendre une heure; plus, on ne veut
plus mettre de diamants, et la coiffure a été changée.

Toujours préoccupée des ombres de son cou, la dame a clandestinement
enlevé et jeté ce que le peintre avait mis de bleu sur la palette.

[GU] Au moment où on s’occupe de la refonte des monnaies, M. Anténor
Joly a adressé au gouvernement un mémoire dans lequel il propose un
système qui a reçu l’approbation d’une grande partie des
journaux.--D’après ce système,--on échapperait à la monotonie de voir
sans cesse sur les gros sous la même figure de roi d’un côté, et de
l’autre l’invariable couronne de chêne.

On se rappelle ce paysan qui exilait Aristide seulement parce que cela
l’ennuyait de l’entendre appeler le _Juste_. Qui sait si les révolutions
n’ont pas pour principe l’ennui de voir toujours la même figure sur les
pièces de monnaie?

Selon le nouveau système, nos sous seraient frappés aux diverses
effigies des grands hommes:--d’un côté le visage,--de l’autre les vertus
et belles actions.--De même qu’on dit un _louis_,--un _napoléon_,--un
_philippe_,--on dirait un _martin_,--un _chambolle_,--un
_lerminier_.--J’aurais bien quelques objections à faire à cette
innovation:

1º Nous avons beaucoup de grands hommes fort laids;--l’aspect trop
fréquent de leur figure pourrait diminuer sensiblement le respect que
méritent leurs actes.

2º Ce serait donner au pouvoir un nouveau et terrible moyen de
corruption;--tant de gens échangent volontiers l’honneur contre les
honneurs;--que ne fera-t-on pas pour devenir gros sou! Quelle gloire
d’être gros sous, et devant quelle infamie reculera-t-on si elle aide à
y parvenir?

3º Ne serait-ce pas donner à la fois un nouvel aliment et un nouveau
prétexte à l’amour de l’argent?

4º N’a-t-on pas à craindre un fâcheux agiotage,--une dépréciation de
certains gros sous et un enchérissement de quelques autres;--tandis
qu’un système monétaire bien établi doit être fondé sur un rapport
quelconque entre le signe et la valeur représentée?--Ne verra-t-on
pas,--et cela--à l’arbitraire des goûts, des sympathies et des
caprices,--donner trois _ledru_ pour un _jars_,--et _vice versa_?

Néanmoins,--et malgré ces objections et plusieurs autres encore qu’il
serait facile de faire,--nous donnons un spécimen de quelques-unes des
nouvelles monnaies qui proviendraient de l’application de ce
système.--Je prends une pièce au hasard;--pour savoir de quel côté je la
présenterai à mes lecteurs,--je la jette en l’air:

--Pile ou face?

La pièce tombe pile:--c’est le côté des vertus et des belles actions.

       M. LERMINIER.

  1830 Démocrate assez farouche.
  1840 Dévoué à la dynastie, nommé professeur.
  1841 On lui jette des pommes cuites.
  1842 _Idem_ crues.
      Dieu protége la France.

       M. GANNERON.

  1820 Épicier. Apporte à la chandelle de notables perfectionnements.
  1832 Député, colonel de la deuxième légion.
  1840 Écrit: «Plusieurs compagnies ont ouverTES des souscriptions.»
  1841 Danse avec les filles du roi.
  1842 Est mécontent.

      Dieu protége la France.

       M. JARS.

  Est envoyé à la Chambre pour le maintien des droits et des
  libertés de la France.

  --Monte à la tribune et dit des douceurs à mademoiselle
  Rachel.

  --Le _Moniteur_ est chargé de porter le poulet.

      Dieu protége la France.

       M. DOSNE.

  1825 Reçoit gratuitement une charge d’agent de change de la
  duchesse d’Angoulême.

  1840 Parie à la Bourse contre la politique de son gendre.--S’en
  retourne à Lille.

      Dieu protége la France.

       M. L’HERBETTE.

  1839 Se coupe les cheveux en brosse.

  1840 Demande à la Chambre des députés que les femmes de
  lettres puissent écrire malgré leurs maris.

      Dieu protége la France.

       M. INGRES.

  1828 Supprime le rouge.

  1832 Nettoie sa palette du jaune.

  1841 Ne sait pas où Dieu avait la tête quand il a mis tant de
  vert dans la nature.

      Dieu protége la France.

       M. BOILAY.

  1839 Est inventé par M. Thiers.
  1841 Passe à M. Guizot.
  1842 Est mis à Charenton.

      Dieu protége la France.

       M. DUVERGIER DE HAURANNE.

  1828 Fait des vaudevilles.

  1829 La fameuse chanson de la redingote; après la révolution
  de Juillet, se donne à M. Guizot.

  1840 Passe à M. Thiers.

      Dieu protége la France.

       M. DE RAMBUTEAU.

  1837 Prononce le fameux discours: «Les habitants de Paris
  sont mes enfants.--C’est les pauvres qu’est les aînés.»

  1838 Reprononce le fameux discours.

  1839 Prononce le discours où il appelle _donataire_ celui qui
  donne.

  1840-41-42 Fait paver la rue Vivienne perpétuellement.

      Dieu protége la France.

       M. CHAMBOLLE.

  1840 S’en va-t-en guerre.--Le 25 août 1840,--imprime
  que M. de Lamartine est un niais.

      Dieu protége la France.

       M. ÉTIENNE.

  Fait des vaudevilles et des chansons bachiques; est reçu
  membre du Caveau et de plusieurs sociétés buvantes et chantantes.

  Est nommé pair de France.

  Trouve mauvais qu’un poëte (M. de Lamartine) se mêle de
  politique.

  Écrit: «C’est avec une plume trempée dans notre cœur.»

      Dieu protége la France.

       M. COUSIN.

  1815 Baise la botte de l’empereur de Russie.

  Dit à M. Molé, à la Chambre des pairs: «Je vous donne
  un démenti.»

  1840 Cire les souliers de M. Thiers.

  Se lave les mains.

  Laisse tomber la littérature en quenouille.

  1841 Refuse un titre _vain_.

      Dieu protége la France.

       M. DUPIN L’AINÉ.

  1830 A très-peur.

  1835 Insulte M. Clauzel.--M. Clauzel demande raison.--Me
  Dupin s’excuse.--Fait trois discours contre le
  duel.

  Est très-audacieux.--Son audace n’effraye que lui.--Il
  va le soir en demander pardon au château.

      Dieu protége la France.

  M. ENFANTIN.

  1827 Invente un nouveau bleu pour le billard.

  1828 Rend un point au garçon de billard du Grand-Balcon.

  1830 Se déclare dieu.

  1840 Découvre un nouveau crapaud.

      Dieu protége la France.

       M. ENOUF.

  1826 Elève des veaux à Carentan.

  1838 Fait à la Chambre une proposition hardie qui n’est pas
  appuyée;--à savoir: de ne parler pas plus de quatre
  à la fois.

      Dieu protége la France.

       M. VIVIEN.

  1828 Ecrit le _Code des théâtres_ et le _Mercure des salons_,--journal
  des modes.

  --Est ministre après la révolution de Juillet.

      Dieu protége la France.

  M. AUGUIS.

  1832 Fait mettre une paire de manches à son habit vert.

  1833 Fait retourner ledit habit.

  1835 Le donne à son portier.

  1837 Le reprend à son portier pour ses étrennes.

  1840 Y fait mettre des pans neufs.

  1841 Y fait mettre des boutons.

      Dieu protége la France.

       M. ROSSI.

  En 17»» naît Autrichien.

  En 1808 devient Français.

  En 1812--Italien.

  1814--Napolitain.

  1820--Genevois.

  1830--Refrançais.

      Dieu protége la France.

       M. ARAGO.

  18»» Annonce que des étoiles fileront, les étoiles ne filent pas.

  1840 Dîne beaucoup à Perpignan.

      Dieu protége la France.

       DROIT DE PÉTITION.

  1828 Les garçons de bureau vendent les pétitions à la livre.

  1842 Les garçons de bureau vendent les pétitions au kilogramme.

      Dieu protége la France.

       M. L’HÉRAULT.

  Est envoyé à la Chambre pour le maintien des droits et des
  libertés de la France.

  Il porte une redingote gris-crapaud.

      Dieu protége la France.

      JOURNAL DES DÉBATS.

  Epouse successivement et non _sans dot_ les intérêts de tous les
  gouvernements, prouve qu’il n’a jamais varié dans ses opinions
  et qu’il a été de tout temps pour le gouvernement _actuel_.

  Conseille aux _pauvres_ de mettre à la _Caisse d’épargne_.

      Dieu protége la France.

       M. DE BALZAC.

  Se livre à diverses incarnations comme Vichnou.

  --Imprimeur.

  --Viellerglé.

  --Horace de Saint-Aubin.

  --Balzac.

  --De Balzac.

  --Le plus fécond de nos romanciers.

  --Cultive des ananas.

  --Défend Peytel, qui lui pardonne en mourant.

  --Tombe du théâtre, et se remet à faire de beaux romans.

      Dieu protége la France.

       M. TASCHEREAU.

  1839 Dit: «Oh! oh!»

  1840 «Allons donc!»

  1841 «La clôture!»

  1842 «L’appel nominal!!!»

      Dieu protége la France.

       M. TROGNON.

  Est nommé professeur du duc de Joinville.

  1833 Son élève le force de s’habiller en Turc.

  1840 Le fait mettre à terre à l’île de Wight, parce que sa figure
  attristait un bal que le prince donnait sur son
  vaisseau.

      Dieu protége la France.

       M. D’HAUBERSAERT.

  1830 Il avait le nez couleur cerise.

  1833 cramoisi.

  1835 ponceau.

  1840 écarlate.

  1842 Beaucoup plus rouge qu’en 1840.

      Dieu protége la France.

       M. BAZIN DE ROCOU.

  Manifeste l’intention d’écrire plusieurs ouvrages.

  Est nommé par le roi chevalier de la Légion d’honneur.

      Dieu protége la France.

       M. LEDRU-ROLLIN.

  --Achète un privilége trois cent trente mille francs.

  --Fait un discours contre les priviléges.

  1840 Se présente comme candidat dynastique.

  1842 Se présente comme candidat républicain.

      Dieu protége la France.

       M. AMILHAU.

  1820 Conspire.

  1840 Juge les conspirateurs.

      Dieu protége la France.

       M. CHAPUYS DE MONTLAVILLE.

  1840 Ne salue pas la reine.

  1841 Fait son grand discours contre les épingles de la duchesse
  d’Orléans.

  --Demande une réduction de huit cent mille francs sur un
  article de cent quarante mille.

  1842 Découvre qu’un greffier de justice de paix grève le Trésor
  de cinquante francs par an.

      Dieu protége la France.

       S. M. LOUIS-PHILIPPE.

  1842, 20 février. Vend les premiers haricots verts de l’année.

      Dieu protége la France.

       M. COULMAN.

  --Se présente aux Tuileries fort mal vêtu.

  Demande si on le prend pour un marquis.

      Dieu protége la France.

       LE PETIT MARTIN.

  Origine de sa _grandeur_.--Il a un pouce de moins que
  M. Thiers.

  Il fait les commissions.

  Il entre au conseil d’Etat.

      Dieu protége la France.

       LE DANDYSME.

  Enrichit la langue française des mots: «deat heat,--stagss
  hund,--joal stalkes,--comfort,--stud book,--new betting
  room stakes,--two years old stakes,--sport,--sportmen,--sportwomen,
  --gentlemen riders,--turf,--sport,--steeple
  chase, etc.»

  --En 1839 invente les gilets trop courts.

      Dieu protége la France.

       MADAME DAURIAT.

  A neuf ans commence à fumer des cigares.

  A quarante ans se déclare contre un gouvernement sous lequel
  on n’est plus jeune.

  Prêche publiquement la liberté de la femme.

  Demande à être _députée_.

  Laisse croître _sa barbe_.

      Dieu protége la France.

       M. LEBŒUF.

  Fait la _banque_ à Fontainebleau.--Donne sa voix en échange
  d’une invitation aux bals de la cour pour madame Lebœuf.

      Dieu protége la France.

       LES TAILLEURS.

  1831 Demandent des droits politiques.

  1838 Se prononcent pour le _sans-culottisme_ avec une touchante
  abnégation.

  1840 Veulent fumer en travaillant.

      Dieu protége la France.

       M. GANNAL.

  Veut _empailler les cendres_ de l’empereur.

  --Écrit clandestinement sur les pierres tumulaires à la suite
  des vertus des défunts: «Empaillé par M. Gannal.»

  --Un de ses élèves empaille les côtelettes et les petits pois--qui
  seront mangés par nos descendants.--Nous pouvons
  aujourd’hui faire à dîner pour nos arrière-neveux.

  Dieu protége la France.

       LE COURRIER FRANÇAIS.

  1840 Veut qu’on chasse à coups de pieds le roi de Sardaigne.

  1842 Pense que le roi de Sardaigne est un grand prince,--puisqu’il
  a su apprécier mademoiselle Fitz-James.

      Dieu protége la France.

       LA SCIENCE.

  On s’obstine à _nourrir_ de gélatine les malades des hôpitaux
  qui s’obstinent à en mourir de faim.

  On découvre un nouveau cerfeuil vénéneux.

  On attaque la pyrale, insecte qui nuit à la vigne, au moyen
  d’une composition qui détruit les ceps--et brûle les mains qui
  l’emploient.

  Le gaz éclate.

  Les chemins de fer causent d’horribles catastrophes.

  On propose d’employer la vapeur et les rails à marcher plus
  lentement qu’un fiacre sur le pavé.

       Dieu protége la France.

       JUSTICE.

  Une douzaine d’empoisonneurs, d’assassins, de parricides,
  éprouvent chaque année l’indulgence du jury.

  Ces encouragements réussissent autant qu’on devait s’y attendre.

      Dieu protége la France.

       M. FLOURENS.

  Élève des canards.

  Est élu membre de l’Académie française.

      Dieu protége la France.

On voit que, malgré quelques inconvénients, ce système monétaire n’est
pas sans agréments.--Je joins ma voix à celle de la plupart des journaux
pour conseiller au ministère d’en user; on dit que cela coûtera cher et
que chaque pièce de deux sous reviendra à cinq cents francs.--Mais cela
fera une galerie curieuse, et il faudrait, pour s’en priver, n’avoir pas
une centaine de millions dans la poche des autres.

[GU] Le _Journal des Débats_ avait à rendre compte d’un ouvrage où il
est question de quelques dieux qui se sont révélés à la France dans ces
dernières années,--entre autres de Fourier et du père Enfantin,--le
_Journal des Débats_ s’est trouvé un peu embarrassé;--il a attaché à sa
rédaction trois ou quatre saint-simoniens;--qu’est-il arrivé de
là?--Fourier, qui n’aurait eu que six colonnes tout au plus d’amertumes
et de sarcasmes sur les douze colonnes du feuilleton, a empoché en outre
la part de facéties et de reproches à laquelle avait droit le
saint-simonisme, dont l’article ne dit pas un mot.

[GU] Dans plusieurs départements, le ciel s’est fait d’airain, les
nuages ne laissent pas échapper une goutte d’eau;--quelques
personnes,--frappées du bouleversement qui a eu lieu depuis quelques
années dans l’ordre des saisons,--veulent s’en prendre à M. Arago.

Voici leurs raisons:

Il y a des artisans qui mettent sur leur enseigne: _fait tout ce qui
concerne son état_.

Il serait à désirer que ce principe,--et la négation qui en est le
corollaire obligé, reçût son application dans toutes les positions
sociales.--On verrait beaucoup mieux aller l’_état_ particulier dont
chacun s’occuperait, et ainsi l’état en général, dont chacun ne
s’occuperait pas.

Malheureusement beaucoup de gens semblent avoir adopté aujourd’hui une
enseigne contraire:

                 FAIT TOUT CE QUI CONCERNE L’ÉTAT DES AUTRES.

On en voit surtout de fréquents exemples à la Chambre des députés.

Entre autres, M. Arago.--M. Arago est un savant célèbre; pendant
longtemps, on s’est habitué à n’avoir chaud ou froid en France que sur
l’avis de M. Arago. Les journaux considéraient M. Arago comme un capucin
hygromètre; on disait: M. Arago a ôté ou a remis son
capuchon,--c’est-à-dire il fait beau ou il pleut.

En ce temps-là, les affaires du ciel allaient on ne peut mieux.--La nuit
succédait au jour régulièrement et le jour à la nuit,--et l’on savait
gré à M. Arago;--l’année avait ses cinquante-deux dimanches, et l’on
disait: «Cet excellent M. Arago!»

Pour les affaires de la terre, elles allaient comme elles ont toujours
été et comme elles iront toujours:--fort mal pour le plus grand
nombre,--au bénéfice de quelques-uns.

Mais voici qu’un jour M. Arago se laissa choir dans le puits des
affaires politiques,--qu’il se fit député et _grand citoyen_.

De ce jour, les affaires de la terre se mirent à aller absolument comme
elles allaient auparavant;--pour les affaires du ciel, ce fut autre
chose: l’anarchie se mit dans les astres;--la voix même de M. Arago ne
fut plus écoutée:--M. Arago avait dit: «Les étoiles fileront.»

Et les étoiles ne filèrent pas:--il y eut au ciel des étoiles
_intelligentes_,--comme sur terre des baïonnettes _intelligentes_;--il
pleut l’hiver, il ne pleut pas l’été;--il fait chaud en février et froid
en mai; enfin, on s’attend à voir arriver, d’un moment à l’autre, la
fameuse semaine des trois jeudis, tant prédite par les prophètes.

Voilà sur quoi se fondent les personnes qui veulent s’en prendre à M.
Arago de ce qu’il ne pleut pas.

[GU] A force de récriminations, il est et il demeure avéré que tous les
ministres que nous avons eus depuis douze ans--se sont au moins laissé
jouer par l’Angleterre, et que quelques-uns en vue de la
traite,--d’autres en vue de l’alliance anglaise,--quelques autres par
pusillanimité,--tous ont plus ou moins consenti au _droit de visite_ qui
institue les Anglais _commissaires de police des mers_. Le soin que les
ministres, ceux d’aujourd’hui et ceux qui les ont précédés, prennent de
se rejeter la chose les uns sur les autres, montre au moins qu’ils
reconnaissent unanimement que l’état de choses actuel ne peut
durer,--que ratifier le traité serait une lâcheté,--que, si la France ne
veut pas que les vaisseaux fassent la traite, c’est elle seule qui
surveillera l’exécution des lois qu’elle s’impose à elle-même et qu’elle
seule a le droit de s’imposer.

Je vous l’ai déjà dit: il ne faut pas jouer avec l’orgueil national; la
Chambre des députés a voté un supplément de fonds pour la marine,--c’est
une bonne et sage manifestation;--tenez-vous pour avertis,--car cette
guerre que vous redoutez trop,--vous l’aurez par les moyens mêmes que
vous employez pour l’éviter; peut-être, au moment où j’écris ces lignes,
commence-t-elle par un coup de poing entre deux matelots.



Juillet 1842.

     Dédicace à la reine Pomaré.--Dissertation sur les tabatières.--La
     cuisine électorale.--_Am Rauchen._


[GU] _Pourquoi et comment ce numéro est offert et dédié à la reine
Pomaré, et ce que c’est que la reine Pomaré.--Une digression peu étendue
au sujet de MM. Hatstard, Piati, Mamoi, Priter et Tate._--A une date
récente, on lit dans le _Journal d’Anvers_--que S. M. Pomaré, reine
d’Otaïti,--par l’organe de ses ministres;

Hatstard, président du conseil et ministre des relations extérieures;

Piati, secrétaire d’État au département de l’instruction publique;

Mamoi, ministre de la justice et des cultes;

Priter, ministre de la guerre;

Et Tate, ministre de l’intérieur,

Reconnaît à S. M. Louis-Philippe et à la nation française la
souveraineté sur son pays.--On ne donne pas le nom du ministre des
finances,--parce qu’il n’y a pas de finances à Otaïti, ou parce que le
secrétaire d’État qui en est chargé--est quelque Gouin ou quelque
Passy,--ou quelque autre ministre de remplissage,--quelque cheville
comme en met M. de Pongerville dans ses vers hexamètres,--auxquels on
n’a cependant jamais fait le reproche de ne pas être assez longs.

[GU] DÉDICACE A S. M. LA REINE POMARÉ, SOUVERAINE DE L’ILE
D’OTAÏTI.--«Madame, j’ignore ce que vous avez l’habitude de donner pour
les dédicaces.--Autrefois, en France, le roi donnait une tabatière
enrichie de diamants;--il y avait des poëtes qui avaient ainsi un revenu
fixe de quatre ou cinq tabatières de rente.--On ne s’informait pas si
l’auteur de la dédicace prenait ou non du tabac, parce qu’on était sûr
que, ne prît-il pas de tabac, il prendrait néanmoins volontiers des
tabatières--enrichies de diamants.

»La tabatière est ici tombée en désuétude;--la dédicace aussi;--les
académies en province, qui proposent,--pour de magnifiques prix de trois
cents francs,--tant de questions saugrenues à résoudre, devraient bien
encourager à des recherches ayant pour but de fixer l’histoire du
cœur humain sur ce point: «a-t-on cessé de donner des tabatières
après qu’on a cessé de faire des dédicaces, ou a-t-on cessé de faire des
dédicaces aux rois depuis qu’ils ne donnent plus de
tabatières--_enrichies de diamants_?»

»Il ne faut pas croire cependant que la source des faveurs royales soit
tout à fait tarie et desséchée.

»Le public,--le peuple roi,--est jaloux des autres rois;--par ses
trente-trois millions de mains, il donne plus,--chacune ne donnât-elle
qu’un liard,--que ne peut donner le prince le plus magnifique.

»Il n’y a donc plus que quelques poëtes, mal avec ledit public,--qui
risquent de temps en temps la dédicace.

»Non pas au roi,--ce serait trop hardi.

»Autrefois, pour insulter le roi de France, on allait un peu pourrir à
la Bastille;--mais aujourd’hui, pour ne pas l’insulter,--le public vous
condamne à mourir de faim.

»C’est pourquoi les plus audacieux--cherchent des objets pour les
dédicaces à l’ombre du trône;--M. Fouinet a dédié, il y a quelques
années, quelque chose au fils du duc d’Orléans; la duchesse lui a envoyé
un porte-crayon en or.--La portière de la maison qu’habite M. Fouinet, à
laquelle madame Fouinet a montré le porte-crayon, m’a assuré que le
porte-crayon était _contrôlé par la Monnaie_.

»Le porte-crayon est le présent ordinaire de la duchesse d’Orléans.

»La reine de France--donne des épingles.

»La duchesse de Nemours ne donne rien.

»Personne ne donne de tabatière;--la tabatière est une forme réservée à
la munificence personnelle du roi,--lequel n’en donne jamais[K].

»Quelques autres,--comme M. Nisard,--je ne sais, princesse, si vous
connaissez M. Nisard,--dédient leurs ouvrages à des princes étrangers,
au roi Léopold, par exemple, qui leur donne en échange--son innocente
contrefaçon de la croix d’honneur française.

»J’ignore, princesse, quelle forme prendra votre munificence pour
répondre à la dédicace que je lui fais de ce volume in-32;--je n’ose
espérer votre portrait en pied:--c’est une faveur par trop intime, si,
comme l’assurent plusieurs navigateurs, vous ne portez pour vêtement
qu’une paire de boucles d’oreilles.

»Je crois donc devoir avertir Votre Majesté que je serais certainement
flatté d’une décoration--quoique la vôtre se compose d’un clou de
girofle comme on sait:--cela se met dans la sauce, il est vrai, mais
c’est un sort commun avec le laurier des poëtes.

»Je serais donc flatté--d’être grand girofle,--à moins cependant que
vous n’aimiez autant m’envoyer un peu de bon tabac[L].

»_De progrès en progrès, de liberté en liberté_, nous en sommes arrivés
à ce point que le gouvernement ne permet d’acheter ni de vendre du tabac
que dans ses propres boutiques, dans lesquelles il entasse avec soin
toutes sortes d’herbes âcres et nauséabondes qu’il nous vend fort cher.

»Vous voulez, grande reine, donner vous et vos États au roi des Français
et à la nation française[M].--Vous voulez prendre votre part des
bienfaits du régime constitutionnel.--Permettez-moi de vous détailler
quelques-uns de ces bienfaits,--et de vous donner ainsi un avant-goût
des félicités auxquelles vous et vos sujets vous vous dévouez avec tant
d’empressement.

»J’ai l’honneur d’être, madame, de Votre Majesté, etc.

                       »A. K.»

                 NOTES SUR LA DÉDICACE.

^1 Il faut dire cependant--que j’ai eu une fois dans ma vie l’occasion
de demander quelque chose à la famille royale,--c’était pour de pauvres
pêcheurs de mes amis,--pour un village entier que le ciel et la mer
avaient ruiné;--deux jours après, j’avais reçu des secours pour mes
amis.

Tandis que plusieurs _amis du peuple_ auxquels je m’étais adressé en
même temps n’avaient pas jugé à propos de me répondre.

^2 Le tabac que vend le gouvernement est tellement mauvais, que les fils
du roi fument du tabac de contrebande, qu’ils achètent pas bien loin de
la rue Vivienne, à Paris.

^3 A dire le vrai, je ne suis pas fâché que le peuple français--se
trouve un peu roi--et roi constitutionnel, je désire qu’il reçoive à son
tour, pendant quelque temps, toutes les avanies qu’il prodigue aux siens
depuis une vingtaine d’années.

Il est bon que les épiciers, bonnetiers, marchands d’allumettes
chimiques, cessent un moment d’être tyrans pour devenir rois
constitutionnels, et trempent un peu leurs grosses lèvres dans les
breuvages amers qu’ils font boire à leurs rois.

    Mihi demandatis rationem quare
          Opium facit dormire,
          A cela respondeo
          Quia est in eo
          Virtus dormitiva.
                  MOLIÈRE.

Je commencerai, madame, par vous parler d’une invention qui a produit le
gouvernement constitutionnel.

Vos sujets ont été bien étonnés la première fois qu’ils ont entendu un
coup de fusil et qu’ils en ont vu les résultats.--Leur étonnement n’a
pas diminué--quand ils ont vu que ce bruit et cette mort soudaine--se
produisaient--en mettant dans un tube une ou deux pincées d’une petite
graine noire ressemblant fort à la graine de pavots;--que cette graine,
au lieu de germer et de produire des feuilles et des fleurs,--éclatait
et allait tuer les gens à de grandes distances,--ressemblant encore en
cela à la graine de pavots, qui endort de certaine façon, mais
l’emportant de beaucoup sur les qualités de cette graine, en cela que le
sommeil qu’elle procure est éternel.

Eh bien, l’invention de cette graine noire,--qui a donné au nombre, à la
lâcheté et à l’adresse,--un avantage invincible sur la force et le
courage,--cette invention n’est rien en comparaison de celle dont j’ai à
vous entretenir.

La première se fait avec du charbon et du salpêtre.--Voici comment on
use de la seconde:

Plusieurs milliers d’hommes vont chercher aux coins des bornes, dans les
tas d’ordures,--dans les endroits les plus boueux,--tout ce qu’il y a de
chiffons misérables, de lambeaux infects, de haillons pourris.--On les
entasse dans des caves, on les fait pourrir encore,--puis on en fait une
pâte que l’on étale et que l’on fait sécher en feuilles minces.

[GU] D’un autre côté,--on concasse un poison violent que l’on appelle
noix de galle;--on y mêle un peu d’un autre poison qu’on nomme
vitriol,--et on en fait un liquide d’une couleur triste et funeste, de
la couleur du deuil et de la mort.

D’autre part, on a rassemblé curieusement les plumes d’un animal,
emblème de la sottise, et dont le nom est devenu une injure;--on les
taille en forme de dard.--Quand cela est fait,--des milliers de
gens--s’établissent sur les tables et se livrent au singulier exercice
que voici.

[GU] Cette liqueur noire, composée du mélange de deux poisons, est dans
un petit vase,--devant eux; ils s’arment de leur harpon de plume
d’oie,--et ils se livrent à la pêche de vingt-quatre petits _signes_
qu’ils mettent sécher, à mesure qu’ils les ont pêchés, l’un après
l’autre sur les feuilles minces provenant des pourritures diverses dont
je vous parlais tout à l’heure,--c’est-à-dire, pour parler plus
clairement, que de leur plume d’_oie_, trempée dans ce poison noir,--ils
dessinent sur leur papier vingt-quatre petits dessins, toujours les
mêmes, mais dans un ordre différent,--mettant l’un avant l’autre, ou
celui-ci après celui-là.

C’est par ce moyen qu’on détruit les religions, qu’on renverse les
rois,--qu’on déshonore ou ridiculise les particuliers, qu’on excite les
haines, qu’on allume les guerres, qu’on engendre des flots de bile,--et
qu’on fait répandre des flots de sang.

C’est bien pis que les caractères magiques, que les signes cabalistiques
des sorciers.

Vous voyez un homme qui vit calme, heureux, sans désirs, dans la
retraite, à cent lieues de vous;--vous tracez deux ou trois douzaines de
ces signes choisis entre les vingt-quatre:--cet homme pâlit, ses yeux
s’animent d’un feu sombre; il repousse les caresses de ses enfants,--il
cesse d’arroser son jardin, ses fleurs sont flétries,--son dîner est
empoisonné, les mets qu’il aime ne lui inspirent plus que le
dégoût,--son oreiller est rembourré d’épines;--il est sous des arbres
frais, il ne goûte plus la fraîcheur,--il ne sent plus les parfums du
chèvrefeuille,--il n’entend plus la voix de la fauvette cachée dans les
feuilles;--son chien vient le flatter, il repousse le chien d’un coup de
pied;--il n’oserait sortir, tout le monde rirait sur sa route;--il avait
commencé un ouvrage avec ardeur, il y avait déposé ses plus doux
souvenirs, ses plus fraîches sensations, il jette l’ouvrage au
feu;--tout cela parce que vous avez tracé ces maudits signes dans tel ou
tel ordre.

Maintenant, regardez ailleurs, à cent lieues d’un autre côté: un pauvre
jeune homme, dans une mansarde sans meubles, grignotte quelques
mauvaises croûtes de pain;--quelques grosses larmes roulent dans ses
yeux,--rougis par les veilles et par la misère;--il n’oserait sortir de
chez lui,--il est timide,--de cette timidité des orgueilleux;--il lui
semble que tout le monde voit sa misère et y insulte;--d’ailleurs, il
trouve qu’on a raison, il est découragé, il ne se sent ni talent ni
esprit,--il n’est bon à rien, il ne fera rien.

Prenez alors les mêmes signes dont vous vous êtes servis tout à
l’heure:--mettez celui-ci avant celui-là,--bien;--ôtez celui-là d’où il
est, rapportez-le ici,--très-bien;--changez de place ces deux
autres,--c’est bien cela;--mettez au commencement celui-là qui est à la
fin,--mettez à la fin celui-là qui est au milieu,--séparez ces deux-ci
par celui-là, mettez cet autre à côté:--on ne peut mieux,--eh bien!

[GU] Voyez,--il relève la tête;--les couleurs de la santé, de la vie, de
l’espoir, reviennent sur son visage;--il lève les yeux au ciel;--son
sang coule à pleine veine, il se sent fort,--il sait qu’il arrivera à
son but;--toutes les misères du passé et du présent sont effacées, il ne
voit que les gloires et les joies de l’avenir;--son pain dur est plus
savoureux que le meilleur salmis de bécasses;--son lit de
sangle--devient un moelleux divan recouvert des étoffes les plus
riches;--l’eau de sa cruche se change en vin du Rhin;--les belles filles
qu’il n’osait regarder dans la rue sont maintenant à lui;--son ouvrage,
il le continue avec confiance;--il sort pour qu’on le voie, pour qu’on
le salue, pour qu’on l’admire, et il baisse la tête en passant sous la
porte cochère, tant il se sent grandi.--Il se baisserait sous le ciel
pour ne pas décrocher quelques étoiles.

Voilà, madame, avec quoi et comment on gouverne aujourd’hui le pays.--Il
y a beaucoup d’écoles où on apprend aux enfants à tremper des plumes
d’oie dans le poison en question et à tracer les vingt-quatre
signes;--avec ces vingt-quatre signes,--que tous savent tracer,--on
s’attaque, on se fait maigrir, on se blesse les uns les autres,--on
renverse et on détruit tout.

Nous allons parler un peu de l’éducation des enfants.

[GU] On renferme les enfants au nombre de soixante dans une chambre; on
les empêche de jouer à la balle ou à la toupie--jeux de leur âge--pour
leur faire apprendre les _belles-lettres_, qui sont les récréations de
l’âge mûr.

On leur fait passer huit années d’ennui, de chagrin, de pleurs, de
privations,--pour leur apprendre une langue que personne ne parle plus
sur toute la surface de la terre.

De telle sorte que le but de l’éducation, le résultat de ces années de
tristesse et de travail--est de se trouver à vingt ans beaucoup moins
habile que ne l’était un jeune Romain à six ans.

On a trouvé singulier que Caton s’avisât d’apprendre le grec dans un âge
avancé.--Il est, selon moi, bien plus singulier qu’on force de pauvres
petits enfants à apprendre le latin.--Caton apprenait le grec parce
qu’il avait envie de le savoir--et d’ailleurs il y avait encore des
Grecs.

L’éducation consiste tout entière dans le langage;--on récompensera
l’enfant qui dépeindra la débauche en beau style; celui qui exprimerait,
avec des solécismes, les plus nobles et les plus purs sentiments, aurait
nécessairement des pensums et serait mis en retenue.

On vous fait traduire toutes les vertus républicaines;--on ne vous parle
pendant huit ans que de république;--on vous fait admirer Mucius
Scævola. D’autre part--on ne vous apprend qu’à écrire de belle prose et
à faire des vers.

Après quoi, ceux qui sont trop poëtes meurent de faim dans les greniers;
ceux qui sont trop républicains meurent dans les rues--en prison ou au
bagne:--aussi, parmi ces enfants devenus hommes,--tout ne consiste-t-il
qu’en paroles.

Qu’un procureur du roi passe dix ans--à envoyer le plus possible les
gens au bagne ou à l’échafaud, que pendant dix ans il s’efforce de faire
condamner trois innocents contre deux coupables, et cela avec la même
ardeur,--il n’en sera pas moins considéré;--mais qu’il s’avise d’écrire
_homme_ sans _h_--_omme_,--il est perdu, il ne peut plus se montrer,--on
le désigne du doigt,--il faut qu’il change de nom et qu’il quitte la
ville;--il vaut mieux, pour sa fortune et sa considération, qu’il fasse
couper la tête à un homme sur l’échafaud--que de lui retrancher une
lettre sur le papier.

[GU] Parlons un peu, madame, du gouvernement.

Un droguiste qui voudrait se faire bonnetier ferait hausser les épaules
à tous les bonnetiers de son quartier. «Eh? s’écrierait-on de toutes
parts, où a-t-il appris notre état? quand s’en est-il occupé,--et
comment veut-il le faire s’il ne l’a pas appris?»

Mais qu’un droguiste ou qu’un bonnetier ait amassé une fortune
suffisante--dans les raccourcissantes préoccupations du commerce qui
consistent à payer les choses au-dessous de leur valeur et à les
revendre au-dessus,--il aspire à gouverner son pays, et personne ne le
trouve mauvais.

Notez qu’il ne s’avise de cela qu’à l’âge où ses facultés s’effacent au
point qu’il n’est plus capable de tenir sa maison comme par le
passé.--Ses enfants alors et ses gendres craignent qu’il ne patauge
d’une manière désastreuse dans ses affaires, et ils lui font venir
l’idée d’être député.--Peu leur importe qu’il aille porter sa part de
sottises dans l’administration du pays,--pourvu qu’il ne fasse plus de
fautes dans l’achat et la vente du coton.

Certes, si un homme de cinquante ans était venu trouver M. Ganneron ou
M. Cunin-Gridaine--et avait dit à l’un: «Je veux être épicier,»--ou à
l’autre: «Je me destine à la fabrication des draps,»--M. Ganneron ou M.
Gridaine aurait dit à cet homme:

--Mon bon ami, vous êtes-vous occupé de la partie?

--Non, monsieur, aurait-il répondu.

--Alors, mon bon ami, vous êtes fou.

[GU] Eh bien, M. Ganneron et M. Cunin ont passé leur jeunesse et une
bonne moitié de leur âge mûr dans les préoccupations de l’épicerie et de
la fabrication des draps.--Après quoi un jour ils se sont mis dans le
gouvernement,--l’un comme député, l’autre comme ministre.

Il n’y a pas un seul métier pour lequel on n’exige un apprentissage:--un
maçon,--un coiffeur,--un cordonnier,--apprennent leur état.--Mais le
Français qui, autrefois, se contentait de naître malin,--naît
aujourd’hui profond politique et parfaitement capable de gouverner son
pays,--ce talent lui vient si bien tout seul, qu’en attendant les
occasions de l’exercer il fait comme les chevaux qu’on va lancer sur
l’hippodrome, il s’amuse à galoper en sens contraire du chemin qu’il a à
parcourir.

Il s’occupe en attendant l’âge ou le cens,--de toutes les choses qui
n’ont aucun rapport avec la politique.

On ne tient aucun compte des connaissances spéciales, tel ministre passe
de l’intérieur aux affaires étrangères ou aux finances.--M. Thiers n’a
pas été bien loin de prendre le portefeuille de la guerre, et c’est
parce qu’on n’a pas voulu le lui confier qu’il n’a pas eu celui des
finances.

La Chambre des députés--c’est-à-dire le véritable gouvernement du
pays--se compose donc, pour les deux tiers, d’épiciers retirés, de
bonnetiers fatigués, de rôtisseurs fourbus, d’étuvistes édentés, de
marchands de vin usés;--l’autre tiers, à très-peu d’exceptions près,
est formé d’avocats--accoutumés à plaider sur tous les sujets le pour ou
le contre, souvent même le pour et le contre.

Mais en ce moment, madame, la France vous présente un aspect assez
curieux:--on prépare des élections générales;--il s’agit, pour les uns,
de se faire réélire; pour les autres, d’arriver à la députation.

Certes, à voir la quatrième page de tous les journaux sans cesse remplie
de remèdes pour les maladies les plus horribles,--on pourrait croire que
la France est un pays particulièrement malsain, qui ne produit que des
êtres chétifs et livrés aux maux les plus variés, aux affections les
plus déplorables et les plus dégoûtantes.--Mais, quand on lit les autres
pages, on est bien consolé, en voyant les professions de foi des
candidats,--de quel fervent amour de la patrie tout le monde est ici
possédé,--avec quel désintéressement, quelle abnégation--on se résigne à
la députation!

C’est partout le même langage et les mêmes vertus,--à proprement parler,
il n’y a, pour tous les candidats, qu’une seule et même profession de
foi.

C’est celle exactement--que font sur les places publiques les arracheurs
de dents,--les extirpateurs de cors, les destructeurs de punaises.

«Ce n’est pas leur intérêt particulier qui les attire sur cette place;
non, messieurs, c’est l’amour de l’humanité, c’est l’amour de la
patrie!--c’est pour faire profiter leurs compatriotes de ce précieux
citoyen,--qui va ramener l’âge d’or, proscrire les abus,--diminuer les
impôts, etc.

«Et combien le vends-tu?--Je ne le vends pas vingt sous--je ne le vends
pas dix sous, messieurs,--je ne le vends pas, je le donne.»

Que l’antiquité vienne donc encore nous parler de son Décius,--qui se
jette à cheval dans un gouffre pour sauver la république;--nous avons
en ce moment sept ou huit cents Décius--qui, pour sauver la France,--se
pressent, se bousculent, se battent comme des crocheteurs aux bords du
gouffre--où leur patriotisme et leur dévouement les précipitent;--mais
l’ardeur de tous est la même,--et comme le gouffre ne peut contenir
qu’un nombre fixe de victimes,--il n’est pas de moyen qu’on n’emploie
pour supplanter les autres qui veulent aussi se dévouer,--les
crocs-en-jambe,--les coups portés par derrière,--etc.--Heureuse France!

[GU] Je me rappelle un bal masqué où il se trouva vingt-deux
polichinelles;--c’est un peu l’aspect que présentent les candidats;--ils
ont tous pris le même costume,--la robe blanche et sans tache des
candidats de l’antiquité;--les mêmes paroles,--le même masque;--tous les
intérêts particuliers se transforment en _intérêts du pays_;--c’est bien
l’histoire de mes vingt-deux polichinelles. Celui-ci, cependant, veut
être député pour quitter sa province et son ménage;--celui-là veut avoir
la croix;--cet autre une place:--tout cela s’appelle, pour l’instant,
_dévouement_ et _intérêt du pays_. Vingt-deux polichinelles!

Les électeurs sont comme le public des théâtres;--il leur faut du
commun;--il faut que le candidat ressemble à un type de candidat qu’ils
ont dans la tête.

Quelque chose d’indépendant en paroles,--quelque chose qui fasse de
l’opposition,--mais sans succès,--parce que l’électeur ne veut pas de
révolution ni d’émeute.--Il aime la provocation, mais il n’aime pas le
combat.

Aussi les républicains, dans leurs professions de foi, se font doux
comme des moutons;--leur drapeau n’est plus rouge, il est rose.

Les candidats du ministère mettent au contraire leur chapeau sur
l’oreille et font les crânes et les tapageurs;--ils ont de grandes
cannes--et font la grosse voix.

Le ministère a permis à ses candidats de s’élever _contre le droit de
visite_;--l’opposition a autorisé les siens à ne pas s’élever contre le
_recensement_, dont elle a tant fait de bruit.

La profession de foi est ce qui se crie sur les toits, ce qui
s’imprime;--mais les candidats sont loin de se fier à ce programme de
leurs vertus,--ils ont soin de caresser tout bas les vices de leurs
commettants.--Ils achètent les voix une à une, l’opposition par des
promesses et des menaces,--le ministère par des promesses et des
à-compte. Une fois ces marchés passés à voix basse,--on met tout haut la
chose aux enchères;--les professions de foi servent alors de
prétexte;--celui qui a obtenu une bourse dans un collége pour son fils,
ou un bureau de tabac pour lui-même, ne peut pas dire que c’est pour
cela qu’il vote de telle ou telle manière. Il choisit dans la profession
de foi de son candidat la phrase la plus ronflante--et il dit «Voilà
pourquoi je vote pour lui.»

[GU] Un spectacle qui ne manque pas non plus de gaieté, c’est l’attitude
des journaux au moment des élections.

Les professions de foi de tous les candidats sont identiquement les
mêmes.

UN JOURNAL DE L’OPPOSITIONS:

«Voici, vous dit-il,--la profession de foi du candidat de l’opposition,
de M. Évariste Bavoux:

«Nous voulons au dedans la sage répartition des impôts,--le règne des
lois et le progrès.

»Au dehors, la force et la dignité.»

»Ces nobles paroles, ajoute le journal, sont une garantie plus que
suffisante,--tous les patriotes doivent voter pour M. Bavoux.»--Voici
maintenant ce que dit M. Chevalier;--comparez et jugez:

«Nous voulons au dedans la sage répartition des impôts,--le règne des
lois et le progrès.

»Au dehors, la force et la dignité.»

«Certes, si c’est avec de telles paroles, respirant le servilisme et le
dévouement au ministère, que M. Michel Chevalier croit abuser les
électeurs, il est dans une erreur dont nous devons l’avertir.--Les
électeurs comprennent à demi-mot et traduisent la profession de foi de
M. Michel Chevalier par soutenir le ministère de l’étranger,--l’aider à
augmenter encore les impôts--et voter pour le droit de visite.

»M. Chevalier n’est pas pour M. Bavoux un concurrent sérieux.»

UN JOURNAL MINISTÉRIEL:

«Nous donnons la profession de foi de M. Michel Chevalier;--ce sont de
nobles paroles.--L’élection de M. Chevalier est certaine.

«Nous voulons, dit M. Michel Chevalier,--au dedans, la sage répartition
des impôts,--le règne des lois et le progrès.

»Au dehors, la force et la dignité.»

»On s’expliquera facilement l’échec assuré de M. Bavoux en comparant sa
profession de foi à celle de M. Michel Chevalier.

»La voici:

«Nous voulons, au dedans, la sage répartition des impôts,--le règne des
lois et le progrès.

»Au dehors, la force et la dignité.»

»C’est le langage audacieux du désordre et de l’anarchie.--Les électeurs
en feront justice.»

Quelques personnes désœuvrées se rassemblent dans diverses salles de
concert,--chez M. Herz, chez M. Érard,--non pour y entendre ou y faire
de la musique,--mais pour y proposer divers _rébus_ aux
candidats.--C’est, pour le candidat, une situation analogue à celle
d’Œdipe devant l’énigme du sphinx; s’il ne devine pas, il est mis en
pièces.

[GU] Cependant, les phénomènes que j’ai déjà signalés reparaissent dans
les journaux--qui ont à remplir à quelque prix que ce soit--la place
réservée d’ordinaire aux débats des Chambres.--On attribue à divers
cochers de fiacre contemporains certaines actions que nous avons
autrefois vues en thème attribuées à Épaminondas ou à Périclès.

On rend compte de livres envoyés au journal il y a sept ou huit mois.

On _annonce_ un concert qui a eu lieu l’hiver dernier--et dont le
bénéficiaire n’a jamais pu obtenir une mention en _temps utile_, comme
on dit au Palais.

Voici encore deux de ces histoires qu’on peut retrouver tous les ans
dans les journaux à la même époque:

«Une femme de trente-huit ans est accouchée à Caen, le 14 mai, de son
vingtième enfant, en second mariage. Sa fille aînée a épousé le frère de
son second mari; elle se trouve donc la belle-sœur de sa fille, qui a
un enfant de trois ans; l’accouchée est la grand’mère et la tante de
l’enfant, sa fille devient la tante de son frère, et le nouveau-né
devient oncle de sa tante et frère de son cousin germain.»

«EURE.--Dernièrement, un enfant de trois ans est tombé dans l’Avre,
éloigné de tout secours. Fort heureusement, un chien qui était avec lui
se précipite à l’eau et ramène sur la rive ce pauvre enfant. L’animal
avait mis une telle prudence dans cet acte instinctif, qu’on n’a pas
même retrouvé l’indice de ses crocs sur le bras de l’enfant, qu’il avait
saisi pour le retirer de la rivière.»

_N. B._--L’année passée, l’enfant était tombé dans la Marne.

Nous conseillons la Nièvre pour l’année prochaine: c’est une rivière
encore vierge de belles actions.

[GU] Il n’est pas de recueil de vers de jeune homme--_Premières rimes_,
_Fleurs d’Avril_, _Premiers élans_, etc., etc.,--premiers essais si
méprisés, d’ordinaire, dans les bureaux de journaux, qui n’obtienne en
ce moment une mention honorable.

C’est la belle saison pour se livrer fructueusement à des actions
recommandables.--En temps ordinaire, les journaux n’en disent mot;--mais
pour le moment, sauvez la vie à une mouche qui se noie;--dites à un
passant: «Monsieur, vous allez perdre votre foulard;»--avertissez une
femme que le cordon de son soulier est dénoué,--vous voyez votre nom en
toutes lettres dans les feuilles publiques avec le récit de votre belle
action et un convenable éloge d’icelle.

Les journaux se sentent pris d’un goût subit pour les sciences,--pour
l’agriculture,--pour tout ce qu’on trouve dans les recueils spéciaux et
qui fournit des lignes.

Voici, par exemple, une histoire qui reparaît tous les ans à la même
époque, c’est-à-dire dans l’intervalle d’une session à l’autre,--en même
temps que les _centenaires_, les veaux à deux têtes,--les détails
circonstanciés d’incendies dans des pays qui n’existent pas, etc.

«Un monsieur qui est en ce moment à Bruxelles, et qui s’appelle le baron
Frédéric d’A..., a l’honneur d’exposer au public qu’étant doué d’un
talent de conversation fort distingué, nourri d’études solides (ce qui
devient de plus en plus rare), ayant recueilli dans ses nombreux voyages
une foule d’observations instructives et intéressantes, il met son temps
au service des maîtres et maîtresses de maison, ainsi que des personnes
qui s’ennuieraient de ne savoir avec qui causer agréablement.

»Le baron Frédéric d’A... fait la conversation en ville et chez lui. Son
salon, ouvert aux abonnés deux fois par jour, est le rendez-vous d’une
société choisie (vingt-cinq francs par mois). Trois heures de ses
journées sont consacrées à une causerie instructive, mais aimable. Les
nouvelles, les sujets littéraires et d’arts, des observations de
mœurs où domine une malice sans aigreur, quelques discussions polies
sur divers sujets, toujours étrangers à la politique, font les frais des
séances du soir.

»Les séances de conversation en ville se règlent à raison de dix francs
l’heure. M. le baron Frédéric d’A... _n’accepte que trois invitations
par semaine_, à vingt francs (sans la soirée). L’esprit de sa causerie
est gradué selon les services. (Les calembourgs et jeux de mots sont
l’objet d’arrangements particuliers.)

»M. le baron Frédéric d’A... se charge de fournir des causeurs
_convenablement_ vêtus pour soutenir et varier la conversation, dans le
cas où les personnes qui l’emploieraient ne voudraient pas avoir
l’embarras des répliques, observations ou réponses. Il les offre
également comme _amis_ aux étrangers et aux particuliers peu répandus
dans la société.»

Cette plaisanterie a été inventée il y a six ans par Gérard, l’auteur de
la traduction de _Faust_,--un jour que nous mangions ensemble du
macaroni fait par Théophile Gautier.

[GU] Je n’ai pas encore vu cette année le _serpent de mer_,--mais il ne
peut tarder à faire son apparition annuelle;--le _serpent de mer_ a été
imaginé par Léon Gozlan, je crois, il y a treize ou quatorze
ans.--Depuis ce temps, les journaux en ont annoncé une nouvelle
apparition chaque année,--toujours entre deux sessions.

Pour en revenir aux élections,--selon les journaux de l’opposition,
toutes les candidatures hostiles au gouvernement sont assurées;--les
amis du ministère n’ont aucune espèce de chance;--d’après les journaux
ministériels, les candidats de l’opposition n’ont aucun succès à
attendre, et ne sont pas même des rivaux sérieux pour les
_conservateurs_.

On appelle _conservateurs_--ceux qui sont aux affaires, qui tiennent les
places et l’argent et voudraient les _conserver_:--cela, dans les
journaux du parti, est représenté comme une vertu civique.

On appelle _indépendants_ ceux qui voudraient les places et
l’argent,--qui attaquent les places, les abus, l’argent, les sinécures,
non pour les détruire, mais pour les conquérir, et qui, à mesure qu’ils
arrivent, deviennent les _conservateurs_ les plus énergiques et les plus
féroces.

Selon les journaux ministériels, tous les candidats de l’opposition sont
des anarchistes, des gens sans portée, des brouillons,--en un mot, tout
ce qu’étaient, sous la Restauration, les gens appelés aujourd’hui
conservateurs.

Selon les journaux de l’opposition, tous les candidats conservateurs
sont des gens gorgés d’or, abreuvés de la sueur du peuple et ignorant
complètement l’orthographe.

Or, conservateurs ou indépendants,--les journaux de toutes les couleurs,
de toutes les nuances, sont d’accord sur ceci: c’est que la _presse_ a
toujours raison.

Il n’y a pas un journal cependant dont un autre journal ne dise,--ou
qu’il est vendu au pouvoir,--ou qu’il veut rétablir la guillotine en
permanence.

La presse en général ne souffre pas d’appel de ses décisions, comment
cependant de tant de journaux vendus, absurdes, féroces (d’après ses
propres paroles), former une presse noble, indépendante,
courageuse,--désintéressée,--amie de la nation, qu’elle prétend
être?--Comment faire un édifice de marbre avec de la boue et du
sable?--C’est une observation que je leur soumets.

[GU] Il se fait en ce moment pour les élections une alliance qu’il m’est
impossible de ne pas trouver singulière:--c’est celle des républicains
et des légitimistes.

C’est une alliance bizarre et fondée sur ceci: le parti qui est le plus
fort est évidemment le parti conservateur.--Le parti légitimiste, livré
à ses propres forces, ne peut espérer le renverser;--le parti
républicain est dans la même situation,--mais tous deux réunis peuvent
l’emporter sur le parti conservateur.--Le parti conservateur une fois
abattu, les deux partis alliés se sépareront, prendront du champ et se
battront entre eux.

Ils ne se réunissent provisoirement que pour conquérir le champ de
bataille où chacun des deux alliés espère écraser l’autre.

Quel que soit le résultat des élections,--tous les candidats, dont les
deux tiers à peu près n’ont pour but que de renverser le roi
Louis-Philippe,--sont prêts à lui prêter le serment de fidélité exigé
par la loi.

[GU] Il n’y a donc d’aucun côté--ni bonne foi, ni probité, ni
convictions sérieuses.

Sans parler des ruses, des perfidies, des intrigues de toutes
sortes,--sans parler de la corruption qu’emploient tous les partis.

C’est la plus sale cuisine qu’on puisse imaginer;--pendant ce temps le
pays est encore plus embarrassé que celui qui tient la queue de la
poêle,--car c’est lui qu’on fait frire.

Et--des gens m’écrivent chaque mois pour me reprocher de ne pas prendre
de _couleur_, de n’appartenir à aucun parti;--montrez-m’en un qui soit
honnête--et nous verrons.

Les couleurs politiques sont comme les couleurs du peintre, elles n’ont
qu’une surface mince, et cachent toutes la même toile.

En peinture,--grattez le rouge,--le blanc,--le vert,--le bleu: vous
trouverez la toile--et la même toile.

En politique,--grattez les rouges,--les verts,--les bleus,--vous
trouverez des ambitieux, des vaniteux, des avides.

Il s’imprime en ce moment--assez et plus qu’assez de _journaux_, de
_brochures_, de _revues_, de _pamphlets_, de _circulaires_, de _comptes
rendus_, de _lettres_, de _professions de foi_, etc., etc.

Tout cela est au service des ambitions, des orgueils, des avidités dont
je vous parle,

Il n’y a que ce petit livre qui vous dise la vérité.

Mais on ne le reconnaîtra que plus tard, quand une autre folie aura
remplacé celle d’aujourd’hui et permettra de la juger.

Continuez,--reine Pomaré,--à demander pour votre peuple et pour
vous--les bienfaits du gouvernement constitutionnel.

Pour moi, je vous ai avertie,--il ne me reste qu’à me dire itérativement
de Votre Majesté le très-humble et très-obéissant serviteur.

[GU] Certes,--on a bien dit des choses contre certains musiciens et
certains instruments,--contre la clarinette, qui rend sourds ceux qui
l’entendent et aveugles ceux qui en jouent, contre les trompes de
chasse--qui se disent de l’une à l’autre,--depuis si longtemps, que le
roi Dagobert a mis sa culotte à l’envers,--ce qui a nécessairement donné
à M. Sudre l’idée première de son télégraphe musical.

Contre l’orgue de Barbarie, dans lequel on a l’air de moudre un
air--comme on moud du café;--mais je ne sais rien de plus terrible
contre les instruments de cuivre que ce qu’on trouve dans un journal
anglais:

«On vient d’imaginer, pour les régiments, un instrument pour la
_marque_.»

Cet instrument, substitué au fer brûlant, est en cuivre, et représente
la lettre D. Cette lettre est percée d’une multitude de trous, à travers
chacun desquels le mouvement d’un ressort fait sortir autant d’aiguilles
acérées.

Après avoir appliqué l’instrument sur le bras ou dans le creux de la
main du déserteur, selon que le porte la sentence, on fait, à l’aide
d’une pression, sortir des pointes qui pénètrent dans l’épidermie à la
profondeur requise, et y tracent l’empreinte sanglante de la lettre D.
Pour rendre la marque indélébile, on frotte la plaie avec une brosse
imbibée d’indigo en poudre et d’encre de la Chine délayée dans une
quantité d’eau suffisante.

D’après le règlement, la marque ne peut être infligée qu’en présence de
la troupe rassemblée sous les armes, et sous les yeux du chirurgien,
_par le trompette-major_ pour la cavalerie, et par le _musicien qui joue
du cor_ dans l’infanterie.

Les joueurs de cor--et de trompette remplacent le _bourreau_!

[GU] Cette année sera tristement célèbre par les grandes catastrophes et
les accidents sans nombre qui ont frappé tous les pays. Mais, au milieu
des massacres, des incendies, des orages, des tempêtes et des
tremblements de terre, les trois derniers jours de la première semaine
du mois de mai doivent marquer parmi les jours néfastes, parce qu’ils
rappellent les trois plus grands malheurs de l’année: 6 mai, l’incendie
de Hambourg laisse sans asile vingt-deux mille habitants; le 7 mai, le
tremblement de Saint-Domingue écrase dans la ville du Cap dix mille
personnes sur une population de quinze mille; et le 8 mai, l’événement
du chemin de fer de Versailles jette dans le deuil deux cents familles,
et porte l’effroi et l’inquiétude dans toutes les provinces. On
trouverait difficilement le triste pendant de ces trois journées.

[GU] Un des prétextes sous lesquels on m’écrit le plus habituellement
des injures,--c’est qu’il m’arrive parfois de parler un peu de moi. J’ai
essayé de prendre ce reproche en considération--et de suivre le conseil
qu’on me donnait en même temps,--c’est-à-dire d’en laisser parler les
autres;--j’avouerai franchement que je ne suis pas parfaitement
satisfait de l’épreuve.

En effet, sans parler de ceux qui ne m’aiment pas--et qui m’appellent
«ami du château,» je n’ai pas fort à me louer de ceux qui n’ont pour moi
que des sentiments de bienveillance.--L’éditeur Souverain--a fait
imprimer une fois à la quatrième page des journaux une annonce dans
laquelle j’étais traité d’arc-en-ciel.

Un autre éditeur--y fait dire (toujours à la quatrième page) que je suis
_médisant_, _cancanier_ et un peu _venimeux_.

Il y a un brave homme qui gagne sa vie à vendre mes petits livres, et
qui fait mieux que cela encore.

Si je suis éloigné de Paris,--si je pêche des maquereaux à Étretat ou
des sardines à Sainte-Adresse, si le volume arrive un peu trop tard,--ce
pauvre homme s’inquiète, conçoit contre moi une vive malveillance,--et
commence à dire à tout venant que les _Guêpes_ ne paraissent plus,--que
l’on ne sait pas où je suis, etc., etc.

Cela ne le console que pendant les deux ou trois premiers jours de
retard;--au quatrième, il dit aux gens qu’il rencontre: «Il paraît que
les _Guêpes_ se sont arrangées avec le ministère.» Le lendemain, il sait
le chiffre de ma honte: «l’auteur reçoit trois mille francs par an.»

--Ah! ah!

--Oui, c’est M. Cavé qui a arrangé l’affaire.

--Mais cependant je ne vois pas qu’il soit bien complaisant pour le
ministère...

--Aussi on a suspendu la pension.

--Alors il s’est vendu pour l’honneur?--c’est singulier!

--Vous savez qu’il est très-bizarre.

Le surlendemain,--ce n’est plus trois mille, mais six mille francs que
je reçois par an.--Ce mois-ci,--diverses circonstances retardent l’envoi
du manuscrit, je suis persuadé que ma subvention, que le prix de mon
infamie, est monté à un chiffre qui pourrait me tenter.

Les gens qui ont lu les différentes sottises que quelques journaux ont
écrites contre moi--seraient bien désappointés si, par hasard, ils me
rencontraient.

Comment reconnaître en effet un _ami du château_,--un _familier du duc
d’Orléans_,--un écrivain _vendu_ au pouvoir, dans un homme qui vit seul
au bord de la mer,--qui a le visage brûlé par le soleil, les mains
durcies par la bêche et par la rame,--que l’on trouverait mêlé avec les
autres pêcheurs,--vêtu comme eux,--les aidant à mettre les bateaux à la
mer,--ou à _virer au cabestan_--pour les monter sur la terre,--quand la
mer est en colère.

Dans le plus _dur_ pêcheur de _crevettes_ de la commune.

Dans un homme qui, si on lui demandait _ses papiers_,--n’aurait à
présenter que celui dont voici la copie exacte:

                       FRANCE.

                 POLICE DE NAVIGATION.

  _Nom du navire_,               _n._ 7.

  L’ARSELIN.                     _Tonnage_,

  _Nom du patron_,               »95/100.

  ALPHONSE KARR.

          Congé valable pour un an.

LOUIS-PHILIPPE, ROI DES FRANÇAIS, à tous ceux qui les présentes verront,
salut.

«Vu les articles 2-4-5-11 et 22 de la loi du 27 vendémiaire an XI,--et
l’article 5 de l’ordonnance du 23 juillet 1838;

»Nous déclarons qu’il est donné congé au sieur _Alphonse Karr_ de sortir
du port avec le bateau nommé l’_Arselin_,--à charge par ledit sieur de
se conformer aux lois et règlements de l’État;--ledit navire a été
reconnu du tonnage de--»tonneaux--quatre-vingt-quinze centièmes,--non
ponté,--deux mâts,--et il est actuellement attaché au port de Fécamp.

»_Prions_ et _requérons_ tous souverains, États, amis et alliés de la
France et leurs subordonnés, mandons à tous fonctionnaires publics, aux
commandants des bâtiments de l’État, et à tous autres qu’il
appartiendra,--de le laisser sûrement et librement passer avec son
bâtiment,--sans lui faire ni souffrir qu’il lui soit fait aucun trouble
ni empêchement quelconque,--mais, au contraire, de lui donner toute
faveur, secours et assistance partout où besoin sera.

»Reçu soixante-quinze centimes.»

Certes, voilà qui n’est pas cher! protégé par tant d’États, de
souverains, d’officiers publics, de fonctionnaires--et vaisseaux de
l’État pour soixante-quinze centimes.

Je donnerais volontiers soixante-quinze autres centimes pour être
protégé comme écrivain aussi bien que je le suis comme
pêcheur;--malheureusement il n’en est pas ainsi,--j’en raconterai une
autre fois--une preuve convaincante.

[GU] AM RAUCHEN.--L’amour est comme ces arbres à l’ombre desquels meurt
toute végétation.--L’homme qui aime une femme, non-seulement n’aime rien
autre chose, mais finit par ne rien haïr non plus; c’est en vain qu’il
cherche dans les replis de son cœur toutes les préférences, toutes
les sympathies, toutes les répugnances, tout cela est mort, mort
d’indifférence.

[GU] Il faut qu’un jeune homme--jette ses gourmes,--qu’il fasse un poëme
épique en _seconde_.

Qu’il porte des souliers lacés, dissimulés par des sous-pieds
très-tirés, des éperons si longs qu’on devrait, pour la sûreté des
passants, y attacher de petites lanternes et crier: «Gare!»--qu’il
s’écrive à lui-même des lettres de _comtesse_ et se les envoie par la
poste;--qu’il ait pour ami un acteur de mélodrame et le tutoie très-haut
dans la rue;--qu’il mette un œillet rouge à sa boutonnière pour
simuler à vingt pas le ruban de la croix d’honneur; qu’il parle de
créanciers et de dettes qu’il n’a pas; qu’il plaisante beaucoup sur les
femmes et sur l’amour, tandis que le moindre geste de la femme de
chambre de sa mère le fait pâlir ou devenir cramoisi, et que le son de
sa voix le fait frissonner;--qu’il appelle, en parlant d’eux, tous les
hommes remarquables de l’époque simplement par leur nom sans y joindre
le monsieur;--qu’il se dise désillusionné quand il n’a encore rien vu de
la vie;--qu’il parle avec dédain de l’amour, de l’amitié, de la vertu, à
cette riche époque de l’existence où le cœur, gonflé de bienveillance
et d’exaltation, laisse déborder toutes les tendresses et tous les
beaux sentiments;--qu’il prétende fumer avec le glus grand plaisir des
cigares violents qui lui font vomir, dans une allée écartée du jardin,
jusqu’aux clous de ses souliers;--qu’il parle avec un enthousiasme
grotesque des choses à la mode qu’il ne sent pas, et cache avec soin les
beaux et vertueux enthousiasmes de son âge;--qu’il vole dans les maisons
des cartes de visite de personnages qu’il n’a jamais vus--et les
accroche à sa propre glace, pour donner à son portier et à sa femme de
ménage--une haute opinion de ses relations;--qu’il parle tout haut avec
un ami qu’il rencontre au théâtre ou à la promenade,--et ne lui dise
rien qui l’intéresse,--toute la conversation n’ayant d’autre but que
d’être entendu des promeneurs et des spectateurs sur lesquels on veut
_faire de l’effet_;--qu’il porte un lorgnon avec des yeux
excellents;--qu’en parlant de ses parents, il les appelle _ganaches_,
quand, le matin même, trouvant dans la chambre de sa mère un de ses
vêtements tombé sur un tapis, il l’a baisé en le ramassant
précieusement;

Toutes choses dont les gens les plus sensés, les meilleurs, les plus
spirituels, trouveront quelques-unes dans leurs souvenirs.

Je ne parle pas de ceux qui recommencent ces sottises toute leur
vie;--ce ne sont plus des gourmes: c’est la teigne.

[GU] Il n’y a rien d’égal à la petitesse de l’homme, si ce n’est sa
vanité.--Il a jugé à propos de se créer un Dieu;--de lui imposer ses
passions,--de le mêler à ses querelles,--de lui donner sa sotte
figure,--de l’affubler de vêtements roses et bleus;--il existe des
discussions écrites où deux auteurs soutiennent deux opinions touchant
la chevelure de Dieu.--L’un, dont j’ai oublié le nom, prétend qu’elle
est rousse;--l’autre, l’historien Josèphe, soutient qu’elle est couleur
noisette.

Il y a des hommes qui ont _protégé_ Dieu--contre d’autres hommes,--et
qui les ont brûlés pour les forcer de croire.

Mais ce qui me semble le plus singulier, c’est quand un homme croit
avoir _offensé_ Dieu.

L’homme qui ne peut anéantir ni une goutte d’eau ni un grain de
poussière,--lui, toujours enfermé dans les mêmes passions, dans les
mêmes joies, dans les mêmes douleurs.

O homme! mon pauvre ami, avec quelles armes penses-tu offenser Dieu,--et
quelle est donc sa partie vulnérable? a-t-il, comme Achille, quelque
bout de talon qu’il ait négligé de rendre éternel?

O homme! Dieu est tout ce qui est; Dieu est la mer, le ciel, et les
étoiles;--Dieu est la terre et l’herbe qui la couvre;--Dieu est à la
fois les forêts et le feu qui dévore les forêts;--Dieu est l’amour qui
rend les tigres caressants, et qui force les papillons à se poursuivre
dans les luzernes,--et l’amour des fleurs qui se fécondent en mêlant
leurs parfums;--Dieu est les hommes qui pourrissent dans la terre et les
violettes qui tirent leurs couleurs et leurs parfums de la putréfaction
des hommes;--Dieu est l’air bleu, les nuages, le soleil,--les hautes
montagnes--et les insectes qui vivent huit cents dans une goutte d’eau.

Et tu crois offenser Dieu! tu crois offenser Dieu! mais regarde celui
qui, selon toi, a le plus offensé Dieu,--le soleil cesse-t-il de
caresser son front?--les parfums des fleurs deviennent-ils fétides pour
lui?--l’eau des fleuves recule-t-elle devant ses lèvres sèches?--les
fruits deviennent-ils de la cendre dans sa bouche?--l’herbe jaunit-elle
sous ses pieds? Non, pas que je sache.

Dieu t’a jeté dans la vie et t’a renfermé dans des limites
infranchissables;--ta chaîne te permet de cueillir quelques fleurs à
droite et à gauche et de te piquer les doigts à leurs épines, mais il ne
t’en faut pas moins parcourir la même route que ceux qui t’ont précédé
et ceux qui te suivront;--il te faut mettre tes pieds dans l’empreinte
de leurs pieds.

Toi-même tu es en Dieu,--mais tu es moins que n’est un grain de sable
dans la mer.

Et cependant te figures-tu ce que serait la révolte d’un grain de
sable--dans les profondeurs de l’Océan?

[GU] Les femmes n’aiment réellement que les hommes qui sont plus forts
qu’elles.

Car, si _leur plaisir_ le plus vif est de _plaire_ et de
_commander_,--leur bonheur est d’_aimer_ et d’_obéir_.

En général, les rêveries des femmes ne sortent guère des espaces
réels;--il faut que toute idée puisse se traduire à leurs yeux par une
forme visible.--Pour les conduire au ciel, Dieu doit faire la moitié du
chemin;--leur religion est l’amour pour un Dieu fait homme.

Il ne faut croire l’indulgence des gens que lorsqu’elle s’exerce dans
les choses qui leur sont personnelles.--Tel homme se prend de pitié pour
un empoisonneur,--pour un assassin,--vous le croyez indulgent;--attendez
pour le juger qu’on lui marche sur le pied dans une foule,--ou qu’on
casse par maladresse--une de ses tasses du Japon.

[GU] La lune montait au ciel derrière les peupliers,--un rossignol fit
entendre ces trois sons graves et pleins sur la même note,--prélude
ordinaire de son hymne à la nuit et à l’amour.

LE ROSSIGNOL. La lune monte au ciel en silence,--le
travail,--l’ambition,--l’avidité, sont endormis,--ne les réveillons
pas;--ils ont pris tout le jour, mais la nuit est à nous.

Beaux acacias dont les panaches verts s’étendent sur nos têtes, secouez
vos grappes de fleurs blanches, arrosez la terre de vos douces odeurs.

Brunes violettes, roses éclatantes, le parfum que vous ne dépensiez le
jour qu’avec avarice,--exhalez-le de vos corolles, comme les âmes
exhalent leur parfum, qui est l’amour.

Les lucioles se cherchent dans l’herbe, ils semblent voir des amours
d’étoiles tombées du ciel.

LA CHOUETTE. Il n’y a dans l’année que quelques nuits comme celle-ci. Il
n’y a que quelques étés dans la jeunesse. Il n’y a qu’un amour dans le
cœur.

Tout est envieux de l’amour, et le ciel lui-même, car il n’a pas de
félicités égales à donner à ses élus.

Le malheur veille et cherche;--cachez votre bonheur, soyez heureux tout
bas.

Tout bonheur se compose de deux sensations tristes: le souvenir de la
privation dans le passé, et la crainte de perdre dans l’avenir.

LE ROSSIGNOL. Beaux acacias, dont les panaches verts s’étendent sur nos
têtes, secouez vos grappes de fleurs blanches, arrosez la terre de vos
douces odeurs.

Chèvrefeuilles, jasmins, cachez sous vos enlacements les amants qui vous
ont demandé asile. Faites-leur des nids de fleurs et de parfums.

LA CHOUETTE. Le malheur veille et cherche, cachez votre bonheur, soyez
heureux tout bas.

Et toi, l’amoureux, tes yeux auront perdu leur éclat.

Soyez heureux bien vite, car toi, la belle fille, bientôt le duvet de
pêche de tes joues sera remplacé par des rides.

LE ROSSIGNOL. Qu’est-ce que le passé, qu’est-ce que l’avenir? les rudes
épreuves de la vie ne payent pas trop cher une heure d’amour.

Mille ans de supplice pour un baiser,

LA CHOUETTE. Cette existence qui déborde de vos âmes, vous en deviendrez
avares,--et vous la cacherez dans votre cœur comme si vous
enfouissiez de l’or.

Vos mains sèches se toucheront, sans faire tressaillir votre
cœur,--vous ne vous rappellerez cette nuit d’aujourd’hui, si vous
vous la rappelez jamais, que comme une folie, une imprudence, et vous
frémirez de l’idée que vous auriez pu vous enrhumer,--puis vous mourrez.

LE ROSSIGNOL. Oui, nous mourrons, mais la mort n’est qu’une
transformation.

Nous ressortirons de la terre fécondée par nos corps--tubéreuses, roses,
jasmins--et nous exhalerons nos parfums toujours dans de belles nuits
comme celle-ci.

Et toi, chouette, n’es-tu pas aussi amoureuse, et n’échanges-tu pas de
tristes caresses dans les ruines et les tombeaux?

Beaux acacias, dont les panaches verts s’étendent sur nos têtes, secouez
vos grappes de fleurs blanches,--arrosez la terre de vos douces odeurs.



Août 1842.

     Mort du duc d’Orléans.--La Régence.--Le duc de Nemours et la
     duchesse d’Orléans.--M. Guizot.--Un curé de trop.--Humbles
     remontrances à monseigneur Blancart de Bailleul.--Un violon de
     _Stra_, dit _Varius_.--Fragilité des douleurs humaines.--Sur les
     domestiques.--Correspondance.--M. Dormeuil.--Une foule d’autres
     choses.--M. Simonet.--Une Société en commandite.--Quelques
     annonces.--M. Trognon. M. Barbet.--M. Martin.--M. Poulle.--M.
     Pierrot.--M. Lebœuf.--M. Michel (de Bourges).--M. Dupont (de
     l’Eure).--M. Boulay (de la Meurthe).--M. Martin (du Nord),
     etc.--_Am Rauchen._--_Wergiss-mein-nicht._


Le 13 juillet 1842, le duc d’Orléans allant à Neuilly--a été jeté hors
de sa voiture par des chevaux emportés.--Il est tombé sur les pavés de
la route--qui lui ont brisé la tête en plusieurs parties. Il est mort à
quatre heures du soir,--sans avoir repris connaissance, dans une pauvre
boutique d’épicier.--Le roi et la reine, qui étaient accourus, ont suivi
le corps de leur fils porté par les soldats, sur un brancard.

Toute la France a compris cette immense douleur et l’a respectée.--Tout
le monde a été frappé à la fois de compassion et de respect--en voyant
que, de toutes les grandeurs qui séparent des autres la famille royale,
il n’y en a qu’une seule qu’on lui ait laissée;--qu’elle ne dépasse
aujourd’hui le commun des hommes que par la grandeur de ses misères et
de son affliction.

Beaucoup de gens ne se souciaient guère des attaques au trône, à la
couronne, à la pourpre,--et à cent autres métaphores, qui ont senti ce
coup qui s’adressait au cœur--et qui en ont tressailli.--Un roi avait
paru quelque chose d’autre qu’eux-mêmes, qui n’a ni les mêmes joies, ni
les mêmes douleurs; mais alors, en pensant au roi, à la reine, à la
duchesse d’Orléans, on a dit: «Pauvre père! pauvre mère! pauvre femme!»
et on a compris, et on a pleuré avec eux.

On parlait surtout de la reine, qui avait à creuser dans son cœur une
nouvelle tombe à côté de celle de sa fille Marie;--de la reine--qui,
dans la partie politique qui se joue depuis tant d’années, a vu mettre
en jeu si souvent déjà la vie de tous ceux qu’elle aime,--et qui croyait
les avoir regagnés et rachetés, tant elle avait craint, pleuré et prié
pour eux.--On a compté les épines qui forment les fleurons de sa
couronne royale.

Puis, quand le duc d’Orléans a été mort--tout le monde a vu ce que
presque personne n’avait songé à remarquer auparavant: c’est que c’était
un des hommes les plus distingués de ce temps-ci; on a vu qu’il tenait,
par des liens qu’on n’a sentis que lorsqu’ils se sont rompus, à tout ce
qui a de la vie, de la force et de la jeunesse en France.

On a vu que son absence laissait un vide, et, en regardant autour de soi
parmi les grands hommes que les journaux inventent et annoncent
pêle-mêle avec les pommades pour teindre les cheveux, et l’eau pour
détruire les punaises,--on a vu que parmi ces héros de réclame--il n’y
avait personne pour remplacer le prince mort.

Puis ensuite on a songé aux conséquences politiques de ce triste
événement.

On a vu que le roi Louis-Philippe a soixante-dix ans et que son
successeur n’a pas encore quatre ans.

Et on a compté tout ce qu’entre ces deux règnes il peut tenir de
troubles, de désordres et de malheurs.

Après ce moment de stupeur--les avidités, les rapacités ardentes des
partis se sont ranimées.--Le duc d’Orléans n’était pas encore
enterré--que chaque parti a voulu tirer avantage de sa mort.

[GU] L’opposition s’en est servie d’argument contre M. Guizot:--M.
Guizot s’en est servi d’argument contre l’opposition.

M. Guizot a fait venir le roi à la Chambre des députés;--il ne lui a pas
laissé le temps d’être père quelques jours au milieu de sa famille; et
l’a forcé de reprendre son rôle de roi; il était trop tôt;--cet
homme,--éprouvé par des fortunes si diverses, auquel ses ennemis les
plus acharnés n’ont pu refuser le courage et la fermeté,--n’a pu jouer,
au bénéfice de M. Guizot, son rôle jusqu’au bout; il a pleuré devant les
envoyés de la nation.

Les uns ont dit: «Le duc d’Orléans est mort, donc il faut renvoyer M.
Guizot.»

Les autres: «Le duc d’Orléans est mort, donc il faut garder M. Guizot.»

Le raisonnement des uns était aussi insolemment absurde que celui des
autres.

Puis vint la question de la régence.--Les journaux de l’opposition
demandèrent une loi spéciale, personnelle et provisoire,--c’est-à-dire
un petit nid à débats, à troubles et à émeutes.

[GU] Les journaux du ministère commencèrent à demander, de leur côté, la
régence pour M. le duc de Nemours.

C’était justement tomber dans l’écueil où voulaient les amener leurs
ennemis.

Ils se ravisèrent et demandèrent la régence pour le plus proche parent
ascendant mâle du roi mineur,--c’est encore le duc Nemours;--mais c’est
en même temps un principe et une loi fondamentale.--Il est déjà assez
honteux pour quatre cent cinquante législateurs de n’avoir pas prévu le
cas d’une minorité et d’une régence, sans que lesdits quatre cent
cinquante législateurs hésitent à en faire une quand la nécessité le
commande.

Les journaux de l’opposition avaient crié très-fort quand le duc
d’Orléans avait épousé une luthérienne,--ce qui ne les avait pas
empêchés dans le temps de soutenir l’élection de M. Fould par cette
raison remarquable qu’il fallait bien avoir un juif à la Chambre,--ce
qui amènerait un jour à dire: «Il faut bien qu’il y ait un ferblantier
au Palais-Bourbon,» s’il n’y en avait déjà plusieurs.

Lesdits journaux demandèrent alors la régence pour la duchesse
d’Orléans.

[GU] Cette tendresse subite ne voulait pas dire autre chose que l’espoir
de voir des troubles plus faciles sous l’administration d’une femme.

[GU] C’est un procès qui peut honnêtement se plaider,--car les raisons
pour chacun des deux prétendants peuvent se balancer.

On peut dire pour le duc de Nemours--qu’il s’est bien battu en
Afrique,--que c’est un caractère ferme et froid,--que la régence est
une royauté provisoire, qu’une des lois fondamentales du royaume exclut
les femmes du trône,--que d’ailleurs, à l’époque où nous vivons, il peut
arriver qu’il y ait besoin, chez le régent, des qualités que la plus
noble des femmes n’est pas forcée d’avoir.

On peut dire pour la duchesse d’Orléans--que, à tort ou à raison,--le
duc de Nemours n’est pas populaire,--que cette impopularité vient en
partie de cette malheureuse dotation qu’on a eu la sottise de demander
pour lui,--ce qui est cause qu’il s’est répandu dans le public plusieurs
centaines de phrases toutes faites contre lui.

[GU] Et on ne sait pas avec quelle facilité le gros du public adopte
d’abord les phrases, puis ensuite les sentiments qu’elles expriment.

[GU] On pourrait dire--qu’il ne serait peut-être pas d’une mauvaise
politique--que le régent fût dans une position à ne pouvoir être roi
dans aucun cas; de telle façon que le roi mineur fût pour lui un pupille
et non une barrière.

[GU] On pourrait encore faire une longue énumération des brillantes et
solides qualités que reconnaissent à la duchesse d’Orléans--ceux qui
l’ont approchée.

Pour moi, j’ai sur la régence l’opinion que j’ai sur la royauté: nommez
n’importe qui,--pourvu que ce soit d’une manière stable;--faites une loi
sérieuse,--une loi fondamentale que vous n’ayez pas besoin de rapiécer,
de ressemeler à chaque événement imprévu,--et réellement je trouve qu’il
ne devrait pas y avoir autant d’événements imprévus pour près de cinq
cents que vous êtes qui devez les prévoir.

[GU] «M. le général Rulhières,--commandant la dixième division
militaire, était dans son appartement lorsque, le pied lui ayant glissé
sur le parquet,--il est tombé et s’est grièvement blessé au genou.»

Je saisis cette occasion pour remarquer une fois tout haut qu’il
n’existe dans aucun pays sauvage,--dans aucun pays de la
Nouvelle-Zélande,--un usage aussi barbare, aussi saugrenu,--aussi
grotesque, aussi bête,--que celui qui consiste à rendre
laborieusement--les appartements et les escaliers glissants.--En les
cirant et en les frottant, les gens auxquels il m’est arrivé de dire
cela--m’ont répondu: «C’est plus propre.»

Ces gens qui exposent eux et leurs connaissances à se rompre la colonne
vertébrale sous prétexte de propreté--regarderaient à deux fois à se
laver les mains l’hiver, s’ils ne pouvaient avoir d’eau chaude.

On rit beaucoup en France des sauvages qui se peignent les oreilles en
rouge,--pourquoi? Parce qu’en France--on se peint les sourcils en
noir,--et que ce n’est que sur les joues qu’on met du rouge.--On rit des
Hottentots tatoués,--quoique la moitié de nos soldats et les deux tiers
de nos serruriers portent sur les bras, peints en bleu ineffaçable,--des
cœurs percés--et des Napoléons.

[GU] Mais on rirait bien plus si un voyageur venait d’un pays récemment
découvert--et nous disait:

«Les _naturels_--ont un usage dont il est difficile de s’expliquer la
raison.

»Au moyen de certaines préparations, ils rendent le plancher de leurs
habitations tellement glissant, qu’il est impossible d’y faire un pas
sans tomber, à moins d’une grande habitude et d’une extrême attention.

»Leurs escaliers, qui, par leur forme et leur disposition, présentent
déjà assez de chances pour des chutes graves,--sont également enduits de
la même façon,--pour rendre les accidents inévitables, de fréquents
qu’ils seraient seulement sans cette précaution.

»Nous avons tâché de découvrir le but secret de cette préparation,--mais
ils gardent à ce sujet un secret impénétrable;--quelqu’un de nous avait
pensé d’abord que cette habitude singulière avait le même but que celui
qu’ont adopté les Chinois de ferrer et de déformer les pieds de leurs
femmes au point de leur en rendre l’usage impossible;--mais nous n’avons
pu admettre cette explication,--parce que les hommes, chez nos naturels,
ne sont pas moins exposés que les femmes aux accidents qui résultent
fréquemment de cette coutume.

»La seule explication un peu plausible que nous avons pu trouver est
qu’ils attachent probablement quelque idée superstitieuse aux chutes
imprévues,--de même qu’en France les bonnes femmes prennent pour un
heureux présage le hasard qui leur fait mettre un de leurs bas à
l’envers.--Peut-être les naturels dont nous parlons, considérant comme
d’un favorable augure les chutes violentes, ont-ils cru ne devoir
négliger aucun moyen de les rendre fréquentes et dangereuses.»

[GU] La douleur que cause la mort d’une personne aimée est tellement
profonde,--que la Providence a mis l’oubli le plus près possible, par
pitié pour l’homme, qui ne pourrait supporter longtemps ce désespoir à
un égal degré.

[GU] On fêtait l’autre jour un des saints du mois de juillet chez un de
nos peintres les plus connus;--un de nos amis se trouvait parmi les
convives bruyants--qui _sablaient_, comme on disait jadis, le vin de
Champagne dans la chambre à coucher du peintre, transformée pour la
circonstance en salle à manger.

Mon ami était à la droite de la maîtresse de la maison,--seconde femme
du peintre en question,--remarié depuis quelques mois seulement. Il
avait en face de lui le maître de la maison, derrière lequel s’élevait
un beau dressoir gothique en bois sculpté,--chargé de porcelaines de
Chine--et surmonté de quelque chose comme une urne funéraire de
très-mauvais goût.

Les verres et les paroles s’entre-choquaient, la gaieté était à son
comble,--le maître de la maison surtout paraissait en proie à une
hilarité indicible;--le contentement de soi et le bonheur de vivre se
lisaient sur ses traits:--il souriait à ses amis--et paraissait fier de
sa femme, dont la beauté, la grâce et l’enjouement--faisaient du reste
le plus bel ornement de cette étourdie et étourdissante assemblée.

Tout à coup,--mon ami lève les yeux par hasard, probablement en suivant
le vol d’une mouche--et, apercevant cette urne de mauvais goût, dont je
vous ai parlé,--s’écrie: «Ah mon Dieu!--qu’est-ce que c’est donc que cet
abominable _machin_ que vous avez là-haut?»

Heureusement le bruit des verres et des conversations couvrit la
question, qui ne fut entendue que de la maîtresse de la maison; elle se
pencha à l’oreille de mon ami, et lui dit: «Taisez-vous donc! c’est le
cœur de la première femme.»

[GU] Monseigneur Blancart de Bailleul, évêque de Versailles, se trouve
en ce moment dans un grand embarras:--voici l’histoire:

Il y a dans une commune de Seine-et-Oise--appelée Santeny,--un vieux
curé--qui dessert la commune, je crois, depuis une trentaine d’années.
C’est un bon vieux prêtre, qui a pris au sérieux le vœu de
pauvreté,--qui ne possède rien au monde--et qui met tous ses plaisirs
mondains--à faire pousser dans le jardin du presbytère des petits pois
qu’à force de soins--il réussit presque toujours à voir en cosses avant
tous ceux du pays,--et il met alors sa joie à en faire de petits
présents.

Il y a quelque temps, un jeune prêtre allemand se présente au
presbytère--et demande à parler à M. le curé,--M. le curé était à
table--se lève, le force à prendre place, et l’oblige à dîner avec
lui--en affirmant qu’il ne l’écoutera pas sans cela.

--Vous êtes ici pour quelques jours?

--Mais... oui, répond le jeune prêtre avec embarras.

--Marianne, dit le curé à sa vieille servante,--il faut faire un bon
lit à monsieur, vous le bassinerez,--car il doit être fatigué.--A
propos, Marianne, donnez-moi cette bouteille de vin--que l’on nous a
envoyée.

Le jeune prêtre se repent amèrement d’avoir cédé aux instances du
curé--et de s’être ainsi exposé à cet excellent accueil;--comment lui
dire qu’il ne vient pas lui faire une de ces visites que se font les
prêtres entre eux, mais qu’il se présente--de par monseigneur Blancart
de Bailleul, pour le remplacer.

D’ailleurs--le vieux curé cause avec tant d’abandon,--tant de bonté!--Le
jeune homme remet au lendemain à déclarer l’objet de sa visite. Ils font
ensemble la prière du soir, le curé conduit son hôte à sa
chambre,--l’hôte ne tarde pas à s’endormir.

Le lendemain matin, il découvre en se levant qu’il a occupé le seul lit
de la maison--et que le curé a passé la nuit sur un vieux canapé;--il se
sent touché,--il veut partir sans rien dire,--et de quelque autre maison
envoyer au bonhomme la dure nouvelle qu’il n’ose lui dire de vive voix.

Mais le déjeuner est prêt,--le bon curé a cueilli lui-même le dernier
plat de ses petits pois;--il aborde son hôte avec tant de bienveillance,
il lui serre la main avec tant de bonhomie, que l’autre n’ose
refuser;--il s’assied;--le bonhomme parle des trente ans qu’il a passés
dans sa cure,--de l’amitié qu’il a pour ses paroissiens et de celle
qu’il pense leur avoir inspirée:--il est heureux, mille fois plus
heureux qu’il ne peut le dire;--il aime sa maison, il aime son
jardin--qui est si heureusement exposé, où les petits pois viennent si
bien et sont si précoces!--le puits a une eau excellente et n’est pas
profond:--c’est si commode pour arroser!

Comment précipiter le bon curé de tout ce bonheur-là?--comment lui
arracher tous ses trésors d’un seul mot? Le jeune prêtre remet au tantôt
à faire sa révélation; mais à dîner le vieux lui dit: «Vous ne m’avez
pas encore dit ce que vous venez faire ici.--Je ne vous le demande pas;
mais, voyez-vous,--je parie que vous n’êtes pas riche;--eh bien! vous
pouvez rester ici tant que vous voudrez;--regardez cette maison comme la
vôtre;--l’ordinaire n’est pas somptueux, mais il y a assez pour nous
deux et pour Marianne.»

Comment prendre brutalement à un homme qui offre tout de si bon cœur?

Toujours est-il que huit jours se passent ainsi,--au bout desquels--le
jeune prêtre se trouve mille fois plus embarrassé que le premier.--Enfin
il prend le parti qu’il avait imaginé le premier jour;--il quitte sans
rien dire le presbytère, et envoie au curé une lettre dans laquelle--il
lui raconte--et la cause de son arrivée--et son embarras et son chagrin.

Le vieux curé relit la lettre à plusieurs reprises;--n’en peut croire
ses lunettes, se la fait relire par Marianne,--des pleurs s’échappent de
ses yeux.--Il fait chercher le jeune homme et lui dit:

--Qu’ai-je fait à monseigneur?--on ne déloge plus à mon âge que pour
prendre son dernier logement;--je suis vieux,--il ne pouvait donc pas
attendre un peu?--Où veut-il que j’aille?

--Je n’en sais rien, répondit le jeune homme;--mais les ordres sont
formels, et les voici.

--Mon Dieu! s’écria le curé,--comment y a-t-il tant de dureté dans le
cœur des chefs de votre Église!--Que veut-on que je devienne,--vieux
et pauvre comme je suis?--Mais obéir, ce serait un suicide, et je
n’obéirai pas.--Monsieur, dit-il au jeune prêtre,--allez dire à
monseigneur de Bailleul que je n’abandonnerai pas mon église;--que, si
l’on veut m’en arracher, il faudra qu’on emploie la violence.

Voici un schisme à Santeny.

Le jeune curé _in partibus_--va loger chez le charpentier de l’endroit.

L’ancien curé reste au presbytère--et refuse les clefs du tabernacle et
le calice,--dont il continue à faire usage.--Le jeune dit aussi la
messe,--mais avec des ornements loués ou empruntés.

Que va faire monseigneur Blancart de Bailleul?--Va-t-il révoquer ses
ordres,--ou les faire exécuter en employant la force?

Peut-être monseigneur, distrait par d’autres préoccupations, ne sait-il
pas qu’il y a en France beaucoup de villages qui n’ont pas de curé,--ce
qui ne rend nullement nécessaire d’en mettre deux à Santeny.

[GU] On rapporta dernièrement à deux hommes bien placés dans
l’administration que M. Passy avait dit, en parlant d’eux: «L’un est un
fou, l’autre est un voleur.»

--Cela ne se passera pas ainsi! s’écria M. ***.

--Et comment voulez-vous donc que ça se passe?--lui demanda son
compagnon d’infortune.

--J’obtiendrai raison de M. Passy;--je me battrai avec lui.

--Il refusera de se battre avec son subordonné.

--Oui, eh bien! je vais donner ma démission.

--Vous êtes fou!

--Comment dites-vous?

--Allons, allez-vous me chercher querelle aussi à moi?

--Non, je veux savoir ce que vous m’avez dit.

--Je vous ai dit: «Vous êtes fou.»

--Alors, je suis content, et je ne demanderai rien à M. Passy.

--Comment? que voulez-vous dire?

--M. Passy a dit de nous deux--«l’un est un _fou_, l’autre est un
_voleur_.»--Vous dites que c’est moi le _fou_,--donc c’est vous qui
êtes... _l’autre_; c’est à vous à vous fâcher.

[GU] M. ***,--commissaire-priseur,--a, l’autre jour, _mis sur la
table_, comme on dit à l’hôtel de la place de la Bourse, un violon de
Stradivarius,--avec toutes les attestations nécessaires à l’authenticité
de son origine.--M. *** l’a ainsi nommé: «Un violon de Stra, _dit_
VARIUS.»

[GU] Comme on présentait à M. Guizot pour une place de consul qui se
trouvait vacante un homme qui réunissait les deux conditions principales
de l’ancienneté et de la capacité,--M. Guizot répondit: «C’est vrai,
mais que voulez-vous, il faut avant tout obéir aux exigences
parlementaires; dites à votre candidat de se faire appuyer par des
_députés de l’opposition_.

[GU] On trouve à la quatrième page des journaux une annonce ainsi
conçue:

                 MAISON SUSSE.

            ENCRE ROYALE DE JOHNSON.

       *       *       *       *       *

_Cette encre préserve les plumes métalliques de l’oxydation, quand elles
sont de bonne qualité comme celles de Bookman._

       *       *       *       *       *

                 PLUMES ROYALES DE BOOKMAN.

              _Ces plumes sont inoxydables._

C’est-à-dire que les plumes royales de Bookman sont _inoxydables_ dans
une encre _qui préserve de l’oxydation_, comme l’_encre royale de
Johnson_.

Et que, de son côté, l’encre royale de Johnson _préserve de
l’oxydation_--les plumes qui sont _inoxydables_,--comme les _plumes
royales de Bookman_.

[GU] On trouve encore à la quatrième page des mêmes journaux une autre
annonce qui n’est pas indigne de l’attention:

                 LOTION DE GOWLAUW.

«Le célèbre inventeur de cette lotion, le docteur Gowlauw, médecin du
prince de GALLES en 1755,--rencontra dans l’exercice de ses fonctions
élevées des circonstances _particulières_ qui exigèrent qu’il dévouât
longtemps ses talents à l’étude des _maladies de la peau_.»

Je l’ai dit,--l’annonce ne respecte rien;--la voilà qui jette sur la
mémoire du prince qui fut depuis roi d’Angleterre--une dégoûtante
insinuation.--Mais ce qu’on ne saurait trop admirer,--c’est le sérieux
et l’industrie de celui qui imagine que le _médecin du prince de Galles_
a dû, plus que tout autre, avoir à s’occuper des maladies de la peau.

[GU] Voici un aperçu de M. Vivien--qui n’a pas semblé heureux.--Il était
question de l’élection de M. Pauwels,--élection qui a été
ajournée--parce qu’il y a eu deux bulletins _signés_ qui ont été comptés
à M. Pauwels contrairement à l’intention de la loi, qui veut que les
votes soient secrets.

D’autre part, M. Pauwels est accusé d’avoir amené deux électeurs en
voiture.

Là-dessus--M. Vivien s’écrie--contre M. Pauwels:

«Messieurs, le fait des deux bulletins signés est grave, mais ce n’est
pas tout; et, à propos de ce fait, un rapprochement me frappe: il y a eu
deux bulletins signés, et M. Pauwels avoue avoir été chercher deux
électeurs.»

Il ne s’est trouvé personne--pas même M. Pauwels, pour dire à M. Vivien:
«Mais, monsieur, tout le monde sait que la loi défend de voter avec des
bulletins signés; donc M. Pauwels serait allé chercher exprès, en
voiture, les deux électeurs qui devaient entacher son élection
d’illégalité et en faire prononcer au moins l’ajournement.»

[GU] Les quatre-vingt-six départements de la France--envoient à Paris
quatre cent cinquante-neuf députés--qui ouvrent la session--en faisant
un serment qui n’est pas formulé en français.

«Je jure fidélité... etc... et de me conduire en bon et loyal député.»

Il faudrait dire: «_Je jure d’être fidèle_,»--ou répéter «_je jure_»--au
second membre de la phrase.

[GU] Tous les partis se sont accusés mutuellement d’avoir corrompu des
électeurs pour faire nommer leurs candidats,--cela me paraît un terrible
argument contre le suffrage universel et l’abaissement du cens
électoral.--En effet, s’il est si facile de corrompre des gens qui sont
riches, puisqu’un électeur doit payer deux cents francs de contributions
directes,--qu’adviendra-t-il quand vous admettrez au scrutin des hommes
pauvres et besogneux,--sinon ce que je vous ai annoncé déjà plusieurs
fois,--c’est-à-dire des électeurs à trois francs,--à deux francs
cinquante centimes, si on prend une certaine quantité, avec le treizième
en sus?

[GU] Un député a été accusé d’avoir fait boire deux électeurs; la chose
était attestée par une protestation signée de plusieurs
électeurs;--c’est une jolie chose que le gouvernement représentatif, si
les représentants du pays pensent eux-mêmes qu’on peut obtenir les
suffrages de ses concitoyens au moyen de quelques verres de
vin.--Toujours est-il que le député accusé a apporté à la Chambre un
certificat de ses deux électeurs, qui affirment sur l’honneur qu’ils
étaient un peu _gais_, mais nullement ivres au point de n’avoir pas su
ce qu’ils faisaient.

[GU] M. Pauwels a été convaincu d’avoir emmené deux électeurs dans sa
voiture;

Conséquemment de les avoir corrompus.

Ah ça! messieurs les députés, sérieusement, c’est donc en France une
chose déjà bien _avancée_ et bien _faisandée_ que la masse
électorale,--puisqu’elle n’attend qu’un aussi futile prétexte pour _se
corrompre_?

Parlez-moi de l’Angleterre,--où une élection coûte pour le moins un
demi-million;--à la bonne heure,--mais en France, c’est honteux:--un
litre de vin ou une promenade en voiture.

[GU] Qui osera maintenant saluer un électeur,--ou sa femme, ou sa nièce,
si l’électeur est chose si fragile qu’on ne puisse le rencontrer sans
risquer de le corrompre!

Les divers partis qui composent la Chambre se sont reproché, avec
preuves à l’appui,--une foule de manœuvres peu honorables.--Le
ministère n’a pu nier que maladroitement certaines munificences qu’un
hasard malheureux a placées quelques jours avant les élections.--Le
parti de la République et le tiers-parti--se sont, de leur côté, fort
mal défendus de leur alliance avec les légitimistes.--M. Barrot, entre
autres, a remarquablement pataugé à ce sujet.

[GU] Mais,--au nom du ciel,--que prouve tout ceci?--que les hommes sont
avides et rapaces.--Ne le savions-nous pas déjà?--Commencez donc par
être une fois tous d’accord pour décréter--le désintéressement, le
patriotisme, l’abnégation; jusque-là ce sera la plus laide et la plus
sotte chose du monde que votre gouvernement représentatif.

[GU] Le _Siècle_ a eu dernièrement à soutenir un procès--parce qu’un de
ses rédacteurs s’était permis quelques critiques à l’égard des produits
d’une madame H...,--marchande de modes,--je crois,--ou de quelque chose
d’analogue.

Plusieurs procès de ce genre avaient déjà été jugés en faveur des
marchands contre les journalistes.

Cette fois, cependant, le tribunal a pensé sagement--qu’il ne fallait
pas punir les rares effets des remords qui peuvent s’emparer des
journalistes à l’occasion de leur complicité quotidienne avec les
marchands de n’importe quoi. Le jugement qui a acquitté le _Siècle_--est
d’autant plus remarquable, que cent exemples dans un an viennent
démontrer que les tribunaux, qui ne reconnaissent pas en fait la
propriété littéraire,--n’appliquent les lois que contre les
écrivains--et point pour eux.

En effet, une marchande de modes a cru pouvoir intenter un procès à un
journal, parce que ledit journal avait trouvé qu’elle faisait pencher
ses plumes un peu trop à gauche,--ou que ses capotes n’avaient pas tout
à fait aussi bon air que celles de mademoiselle une telle.

Et en cela elle était encouragée par des précédents nombreux de procès
ainsi intentés et gagnés.

Mais qu’un écrivain pâlisse sur un ouvrage, qu’il y consacre de longues
veilles, qu’il y mette les études et les souffrances de toute sa vie;

Le moindre grimaud,--le petit jeune homme auquel on confie des articles
d’essai pour son admission à un journal, dit impunément que le livre est
mauvais, que l’auteur n’a pas le sens commun, etc., etc.

[GU] Un tribunal rirait beaucoup,--et croirait qu’on lui apporte une
_cause grasse_,--si un auteur s’avisait de lui déférer une plainte
relativement à un fait de ce genre.

Et cependant--c’est assez quelquefois pour influencer un grand nombre de
lecteurs,--pour empêcher l’auteur de trouver un libraire, c’est assez
pour le ruiner.

Mais la justice ne reconnaît que la propriété des choses
matérielles.--M. Hugo et M. de Lamartine, s’ils veulent être pris par
elle au sérieux, devront se faire marchands d’allumettes chimiques ou
fabricants de cirage podophile.

En énumérant le mois passé tout ce que j’avais obtenu de protection de
la part des rois, d’États, de vaisseaux, pour la somme de
soixante-quinze centimes, je disais que je donnerais volontiers
soixante-quinze autres centimes pour trouver comme écrivain la
protection dont je jouis comme pêcheur.--Voilà un exemple de ce que
j’avançais:

Il y a environ deux mois, j’appris, par deux feuilletons de Janin et de
Théophile Gautier, que trois ou quatre messieurs avaient bien voulu
prendre dans un petit roman de moi, qui s’appelle _Hortense_,--le sujet
d’une pièce jouée sur le théâtre du Vaudeville.

Quelques jours après je vis, dans un autre journal, l’analyse d’une
autre pièce jouée sur le théâtre du Palais-Royal,--et intitulée: _Dans
une armoire_. Cette pièce est entièrement prise dans un petit conte qui
a été imprimé sous le titre de: _Histoire de tant de charmes ou de la
Vertu même_.

Je ne fais pas partie de la Société des gens de lettres,--d’aucune autre
société.--Je n’aime pas qu’un musicien ou poëte puisse aller prendre au
collet un homme qui fredonne dans la rue une romance de lui,--en lui
disant: «C’est trois francs.»

Je me contentai donc d’écrire à M. Dormeuil,--directeur du théâtre du
Palais-Royal,--et le soir accessoirement _père noble_ et jouant les
_rôles à canne_, les _utilités_, etc.

Je disais à ce M. Dormeuil--que je ne venais pas inquiéter _ses
auteurs_--dans _leurs droits et recettes_, mais que, sachant peu leur
nom,--et pas du tout leur adresse, je le priais de me rendre, d’accord
avec eux, une justice qui ne leur coûterait rien.

Le même sujet, avec les mêmes détails, paraissant à la fois sur le
théâtre du Palais-Royal--et dans un livre de moi,--je ne voulais pas que
le public,--qui ne s’amuserait pas à consulter les dates,--m’accusât
d’avoir _pris_ l’ouvrage de MM. Laurencin et... je ne sais qui...

Il me semblait donc qu’il serait honnête à ces messieurs de mettre sur
l’affiche que leur pièce était tirée d’un ouvrage de moi.

M. Dormeuil ne crut pas devoir me répondre.

Sur ces entrefaites j’arrivai à Paris, et j’allai, avec un de mes amis,
demander une réponse à M. Dormeuil; j’eus beaucoup de peine à rencontrer
cet acteur,--qui s’excusa de ne pas m’avoir répondu, et m’affirma qu’il
avait cru en être dispensé parce qu’il avait fait droit à ma réclamation
immédiatement en mettant sur l’affiche la note que j’avais demandée.

«Du reste, me dit-il, la pièce n’a pas eu grand succès, elle est mal
écrite,--comme tout ce que fait M. Laurencin.»

Je me retirai--et ne pensai plus à la chose.

Mais voilà que j’apprends que M. Dormeuil--n’a point mis sur ses
affiches ce qu’il m’a dit y avoir mis.

Pour moi je suis assez embarrassé;--que puis-je faire à M. Dormeuil pour
le punir de jouer le jour des Scapins, les _Lafleur_, les rôles les plus
honteux du répertoire comique? Rien, sinon de le siffler en plein jour
et en pleine rue,--quand je le rencontrerai, comme si j’avais encore
dix-huit ans.

Ce n’est pas par une semblable conduite que messieurs les comédiens
plaideront avec succès contre le préjugé qui les sépare de la société,
et dont ils se plaignent si amèrement.

Je me défie beaucoup des grands hommes, des héros de désintéressement et
de dévouement à la patrie, dont les organes de certains partis veulent
aujourd’hui nous imposer l’admiration et le joug,--quand je relis dans
les journaux et les brochures; publiés il y a treize ou quatorze
ans,--précisément les mêmes éloges pour des gens à l’égard desquels ils
ne trouvent pas aujourd’hui assez d’injures.

[GU] Voici quelques lignes prises au hasard dans un gros livre publié
sous les auspices de ce qu’on appelait alors le _Comité
directeur_,--sous le titre de BIOGRAPHIE DES DÉPUTÉS.

_Session de_ 1828.

Imprimerie de Anthelme Boucher,--rue des Bons-Enfants, 34.

«L’opposition d’aujourd’hui (1828) peut être regardée comme le type
d’une véritable représentation nationale; elle renferme l’élite de la
France.»

_N. B._ C’est cette opposition qui est aujourd’hui aux affaires.--Le
langage des journaux et des brochures a un peu changé à leur égard.

[GU] M. de Chantelauze est un homme de courage et de patriotisme qui ne
cédera jamais aux suggestions de l’autorité.»

[GU] Un des hommes sur lesquels, depuis dix ans, il a tombé l’averse la
plus drue d’injures et de quolibets, est M. Etienne.--Le journal le plus
bafoué est sans contredit le _Constitutionnel_.--Lisez:

«ÉTIENNE (Meuse, _candidat libéral_). C’est un député dont le nom seul
vaut la biographie la plus étendue. Homme de lettres distingué,
rédacteur du _Constitutionnel_ et de la _Minerve_, ses titres à la
députation sont bien connus de tous les amis des libertés publiques.
Comme littérateur, M. Étienne, ancien membre de l’Institut, éliminé par
M. de Vaublanc, _a fait ses preuves_ de telle manière, qu’_il serait
puéril de les rappeler_: comme publiciste, il a assuré à la _Minerve_ le
succès de vogue qu’elle a obtenu, par les _délicieuses_ lettres sur
Paris dont il a enrichi cet important ouvrage. Il a également assuré le
succès du _Constitutionnel, répandu aujourd’hui dans les quatre parties
du monde_. Comme député, il a soutenu les intérêts de ses concitoyens
avec autant d’_énergie que de talent_. On se rappelle surtout sa belle
et touchante improvisation en faveur de son honorable collègue et ami
Manuel, expulsé, par l’arbitraire et la tyrannie, d’un poste où il avait
été porté par la volonté libre du peuple français. M. Étienne n’a pas
fait partie de la Chambre septennale. Il viendra jeter une nouvelle
lumière sur la nouvelle Assemblée, chère à tant de titres aux véritables
libéraux.»

[GU] Et M. Jacques Lefebvre,--qu’on appelle aujourd’hui
loup-cervier,--Fesse-Mathieu,--gorgé des sueurs du peuple, etc., voici
son article:

«M. Jacques Lefebvre (ferme libéral):

»Ce banquier est connu depuis longtemps pour un des membres les plus
éclairés du commerce français.

»Les opinions politiques de M. J. Lefebvre ne sont pas douteuses:
indépendant par sa position comme par son caractère, il sera l’un des
plus fermes défenseurs de la monarchie constitutionnelle.

»Mandataire exact et scrupuleux dans les transactions privées, M. J.
Lefebvre s’acquittera avec la même fidélité de la grande mission qui lui
est confiée. Il sera un de ces hommes nouveaux, libres de tous fâcheux
antécédents et destinés à faire revivre parmi nous la probité politique,
vertu si nécessaire pour mettre fin aux agitations de notre patrie.»

Et M. Sébastiani,--comment le traitent aujourd’hui ceux qui disaient
alors de lui:

«Nous devons nous borner à remercier les électeurs de l’Aisne. La France
leur doit la nomination d’un des plus illustres et des plus généreux
défenseurs de ses droits, etc.»

D’où dérive naturellement ce petit raisonnement:--ou messieurs les
publicistes se sont étrangement trompés à cette époque,--et nous ne
sommes pas obligés de nous en rapporter aujourd’hui à leur clairvoyance;

Ou ils étaient simplement les compères de leurs grands hommes
d’alors,--et leur grande colère vient de ce que les compères, au jour de
la curée, n’ont pas voulu partager la recette.

Ce qui fait qu’ils recommencent le même jeu,--avec les mêmes
paroles,--absolument comme aux parades des escamoteurs;--dans l’un et
l’autre cas, qu’ils soient dupes ou complices,--on a aujourd’hui le
droit d’avoir quelque défiance et de s’en servir.

[GU] Qu’est devenu l’ancien _serviteur_ dont le type se retrouve si
fréquemment dans les romans et dans les comédies?--ce domestique
vertueux, sensible et désintéressé, qui pleure des chagrins de ses
maîtres, qui pleure de leur joie,--qui pleure en embrassant l’enfant de
la maison,--qui pleure en conduisant le grand-père au cimetière,--qui
pleure en suivant la petite-fille à l’autel?

Où est-il, ce domestique,--presque toujours un vieillard à cheveux
blancs, qui, lorsque la fortune de ses maîtres vient à s’écrouler,
pleure encore, pour qu’on lui permette de servir sans gages,--et vient,
_avec des larmes de joie_, offrir le résultat de ses petites économies?

Sans parler des assassinats assez fréquents de maîtres par leurs
domestiques dont sont remplies les colonnes de la _Gazette des
Tribunaux_,--les domestiques n’introduisent-ils pas avec eux dans les
maisons toutes sortes de dangers--et par leurs petits pillages habituels
et par leurs trahisons--et par leurs complaisances intéressées, etc.?

Pourquoi la police n’impose-t-elle pas aux domestiques des livrets,
comme elle en impose aux ouvriers?

Il est peut-être utile que les ouvriers présentent cette garantie, mais
elle est indispensable pour les domestiques.

On introduit et on enferme avec soi dans sa maison,--dans sa famille, au
milieu de sa femme et de ses enfants,--dans son intérieur, dans ses
secrets,--des gens qui ne sont sous aucune surveillance spéciale,--qui
ne vous donnent comme garantie que de vagues certificats arrachés le
plus souvent par l’importunité à l’égoïsme et à
l’insouciance,--certificats tellement insignifiants, que la plupart des
maîtres ne les demandent plus et s’en rapportent au hasard.

J’ai vu une lettre d’un homme qui écrivait à un de ses amis:

«Envoyez-moi un domestique qui s’appelle Pierre.»

Un autre qui a une riche livrée disait: «Trouvez-moi un laquais qui ait:
hauteur, cinq pieds quatre pouces;--épaisseur, trois pouces six
lignes,--afin qu’il puisse entrer dans les habits que j’avais fait faire
pour son prédécesseur.»

[GU] Beaucoup d’esprits poétiques et un peu superficiels se sont laissé
séduire par tout ce que présente de gracieux le gouvernement d’une
femme; ils ont rêvé une cour brillante et chevaleresque,--un nouveau
règne pour les arts, pour les lettres, pour les plaisirs.--Non, non, le
règne des marchands, des avocats et des bourgeois n’est pas fini, il
faut qu’il ait son cours.--C’est une dynastie qui doit avoir sa
durée.--Vous l’avez voulue, mes braves gens, vous l’aurez, vous la
subirez, vous la garderez.--Vous savez l’histoire des grenouilles de la
Fontaine;--vous avez été plus heureux qu’elles,--vous avez obtenu du
premier coup des soliveaux qui vous mangent.

[GU] Faites une cour bien galante avec des noms tels que
Lebœuf,--Poulle,--Martin,--Barbet,--Pierrot!

Et M. Trognon, le trouvez-vous joli? Je sais que, parodiant un mot de
Sylla, on a dit de lui: _Je vois dans Trognon plusieurs pépins_.

Mais voulait-on parler de Pépin le Bref ou de Pépin l’auteur de
un,--deux,--trois,--quatre, etc., ans de règne, qui est au contraire
fort long.

Il est vrai qu’en prévision de tout ceci--M. _Barbet_, maire de
Rouen,--est en instance près du garde des sceaux pour se faire appeler
_de Valmont_.

Et M. _Pierrot_--prend tout doucement le nom de _Selligny_.

[GU] Les journaux de l’opposition se sont beaucoup moqués de ces
changements de noms, et ils ont eu raison; mais, pendant qu’ils y
étaient, ils auraient pu faire justice--de quelques dynasties
bourgeoises,--qui usurpent certaines villes,--certaines
rivières,--certains départements:--MM. Martin, de Strasbourg,--idem, du
Nord,--Michel, de Bourges,--Dupont, de l’Eure,--David,
d’Angers,--Boulay, de la Meurthe, etc.

Pendant quelque temps on a renfermé la ville ou le département conquis
dans une parenthèse; quelques-uns ont déjà supprimé la parenthèse, les
autres suivent sans bruit leur exemple.

Ainsi, quand on avait l’air de crier si fort, si longtemps, contre les
préjugés, contre les castes, contre les noms, contre tout, ce n’était
pas contre les choses qu’on était réellement si fort en colère, c’était
contre ceux qui les possédaient.

Aussi, après avoir renversé les gens,--les a-t-on dépouillés le plus
promptement possible et les dépouille-t-on tous les jours.

Les vainqueurs s’arrachent entre eux les lambeaux conquis--et se font de
bizarres ornements des morceaux qu’ils peuvent s’approprier.

[GU] La curée qui a lieu depuis douze ans de places, d’honneurs, de
titres, ressemble tout à fait à un tableau que fait le capitaine Cook
d’une horde sauvage qui a surpris et massacré l’équipage d’un
navire.--L’un passe ses jambes dans les manches d’un habit,--un autre,
tout nu, se revêt d’une perruque et d’un chapeau;--un autre met des
lunettes--ceux-ci s’attachent au nez les boutons de cuivre des habits
des matelots.

Puis ils se croient bien mis,--et se promènent avec fierté.

[GU] Une régente, bon Dieu! c’était bon quand les Français étaient polis
et bien élevés.--Est-ce qu’il n’y a pas deux députés, dont j’ai consigné
le nom dans quelque volume des _Guêpes_, qui ont refusé de saluer la
reine!--Une régente!--livrez donc une pauvre femme aux insultes de
certains journaux et à la protection de certains autres!--Une
régente!--Dieu vous en garde, pauvre princesse, déjà assez éprouvée!

[GU] Une régence et une régente!--on vous en donnera,--roués
d’arrière-boutiques,--talons rouges de comptoir,--raffinés d’estaminet!

AM RAUCHEN. Celui qui n’est rien--est l’égal de tout le monde.

[GU] Tous les hommes aiment le repos.

--Vous me permettrez d’en excepter quelques-uns.

--Lesquels?

--Ceux qui le possèdent.

--Pour que je ne trouve pas la discussion une chose ridicule, il
faudrait qu’on me montrât un _seul homme_--depuis l’origine du monde,
que la discussion eût fait changer d’opinion.

[GU] Souvent, par une matinée d’automne, alors qu’il fait si bon de
flâner par les plaines, un fusil sur l’épaule, vous avez aperçu à
l’horizon un lac immense; vous avez continué votre route, et, arrivé au
point où vous aviez vu le lac, vous marchez sur l’herbe et vous ne voyez
que des vapeurs qui s’exhalaient de la terre;--plus loin, vous vous êtes
retourné et vous avez revu le lac avec sa surface unie.

Telle est la vie; on mourrait de désespoir quand on découvre que ce
qu’on avait pris pour but de ses pensées, de ses désirs, de ses rêves,
n’existe pas, ou n’est qu’un brouillard auquel la distance donne des
formes gigantesques.--Mais, comme il faut marcher, entraîné que l’on est
par la vie, il vient un moment où, en se retournant, on voit les mêmes
prestiges, et jusqu’au bout de la route on jette de temps à autre un
regard d’adieu à ce qu’on croit avoir possédé; la vie est toute dans ce
qui n’est pas encore et dans ce qui n’est plus:--désirs et regrets.

Aussi, avec quelle ténacité nous nous rattachons aux moindres souvenirs!
Quelle influence gardent sur nous une mélodie quelquefois sans couleur
pour tous,--certains aspects du ciel,--la fleur que d’autres foulent aux
pieds avec indifférence!

C’est pour cela--que je me suis laissé plus d’une fois reprocher de
parler trop souvent d’une petite fleur bleue--que les Suisses appellent
herbe aux perles--et les botanistes _mosotipioïdes_.

Voici pourquoi les Allemands les ont appelées _vergissmeinnicht_,
c’est-à-dire _ne m’oubliez pas_.

Dussions-nous nuire à l’intérêt de notre histoire, nous dirons que c’est
une des traditions les plus intéressantes que nous ayons jamais
entendues.

Il y a un tombeau à Mayence;--comme le nom que l’on y avait gravé a été
effacé, le tombeau est à la disposition du premier venu d’entre les
morts; mais, attendu qu’il est simple, et qu’aucune famille ne pourrait
s’enorgueillir de l’attribuer à un de ses membres morts, l’opinion
générale le laisse à un poëte, dont on n’a pas même conservé le nom de
famille.

[GU] Il s’appelait Henreich; et comme ses vers, dont nous ne croyons pas
qu’il soit rien resté, étaient tous à la louange des femmes, et surtout
à celle de Marie, on l’appelait Henreich Frauenlob, c’est-à-dire le
poëte des femmes.

Quand il était parti pauvre pour courir l’Allemagne et chercher fortune
au moyen de ses romances et de son talent, Henreich avait laissé à
Mayence une fille qui attendait son retour, s’éveillait pâle, dans les
nuits d’orage, et priait pour lui.

Après trois ans, il revint riche et renommé. Longtemps avant son retour,
Marie avait entendu son nom mêlé à la louange et à l’admiration; et, par
une noble confiance, elle savait que ni la louange ni l’admiration
n’avaient donné à son amant autant de bonheur et d’orgueil que lui en
donnerait le premier regard de la jeune fille qui l’attendait depuis si
longtemps.

Quand Henreich vit de loin la fumée des maisons de Mayence, il s’arrêta
oppressé, s’assit sur un tertre d’herbe verte, et fit entendre un chant
simple et mélancolique--comme le bonheur.

Le lendemain, vers le coucher du soleil, les cloches tintèrent pour
annoncer le mariage de Henreich et de Marie à la première aurore.

A ce moment, tous deux se promenaient seuls sur l’allée qui s’étend le
long du Rhin.

Ils s’assirent l’un près de l’autre sur un tapis de mousse, et passèrent
de longs et fugitifs instants à se regarder, à se serrer les mains sans
rien dire,--tant ce qui remplissait leurs âmes était intraduisible par
des paroles.

La teinte de pourpre que le soleil avait laissée à l’horizon était
devenue d’un jaune pâle, et l’ombre s’avançait sur le ciel, du levant au
couchant.

Tous deux comprirent qu’il fallait se quitter: Marie voulut fixer le
souvenir de cette belle soirée, et montra de la main à Henreich des
fleurs bleues sur le bord du fleuve.

Henreich la comprit et cueillit les fleurs, mais son pied glissa, il
disparut sous l’eau; deux fois l’eau s’agita, et il reparut, se
débattant, écumant, les yeux hors de la tête,--mais deux fois elle
ressaisit sa proie.

Il voulut crier; mais l’eau le suffoquait. A la seconde fois qu’il
reparut, il tourna un dernier regard vers la rive où était Marie, et,
sortant un bras, il lui jeta les fleurs bleues qu’une contraction
nerveuse avait retenues dans sa main; main ce mouvement le fit enfoncer:
il disparut, l’eau reprit son cours, et le fleuve resta uni comme une
glace. Ainsi mourut Henreich Frauenlob.

Pour Marie, elle mourut fille, dans une communauté religieuse.

On a traduit l’éloquent adieu de Henreich, et on a appelé la fleur
bleue: _vergissmeinnicht_, c’est-à-dire _ne m’oubliez pas_.



Septembre 1842.

     La justice.--Ce qu’elle coûte.--Et pour combien nous en avons.--De
     quelques gargotiers faussement désignés sous d’autres noms.--Un
     directeur des postes.--Un gendarme et un voyageur.--Sur les chiens
     enragés.--La Régence.--Le duc de Nemours.--La Chambre des
     pairs.--M. Thiers.--M. de Lamartine.--Crime d’un carré de
     papier.--La Tour de François 1er et le _Journal du
     Commerce_.--Une montagne.


[GU] SEPTEMBRE.--Il m’est arrivé quelquefois de soutenir que nous
marchions en rond--comme les chevaux de manége--et de nier le _progrès_.
Je suis obligé de me rétracter--quand je vois, d’après le rapport de M.
le garde des sceaux, que nous n’avions eu que pour trois millions quatre
cent trente-quatre mille trois cent quatre-vingt-trois francs de justice
en 1831.

Tandis qu’aujourd’hui on nous en donne pour quatre millions cinq cent
soixante et onze mille trois cent vingt-cinq francs.

[GU] Que vouliez-vous qu’on nous donnât de justice pour trois millions,
quand pour les quatre millions que nous en avons aujourd’hui--il
resterait encore bien des petites choses à dire?

[GU] Disons quelques-unes de ces petites choses.

[GU] D’abord parlons des prévenus,--des accusés.

Un prévenu est peut-être innocent:--si même vous comptez combien il y a
de condamnés sur un certain nombre de prévenus, vous serez presque forcé
de dire, qu’un prévenu est probablement innocent;--en effet, parmi les
accusés il y en a beaucoup plus d’acquittés que de condamnés.

Un prévenu est donc peut-être un homme innocent,--auquel, par erreur,
vous faites subir une situation plus que fâcheuse.--Vous l’enlevez à sa
famille, à ses affaires--pendant plusieurs mois; pendant plusieurs mois
vous faites peser sur lui un soupçon de déshonneur;--pendant plusieurs
mois vous le condamnez à toutes les angoisses de l’imagination.

Un magistrat disait que, s’il était par hasard accusé d’avoir volé les
tours de Notre-Dame,--il commencerait par prendre la fuite.

Et, d’autre part, pas mal de gens rompus, guillotinés, roués, marqués
par erreur,--ont laissé leur triste histoire pour montrer que la justice
peut quelquefois se tromper.

Il me semble que c’est bien assez pour le pauvre diable de prévenu.

Loin de là,--vous le traitez précisément comme s’il était
condamné;--vous le mettez dans la même prison où il sera renfermé s’il
est reconnu coupable; il reçoit la même nourriture et les mêmes
brutalités.

Cependant vient le jour du jugement:--trois prévenus sur cinq sont
ordinairement acquittés.--Notre homme est du nombre; au premier
moment,--il se réjouit,--il embrasse avec joie sa femme, ses enfants,
ses amis;--ses amis... je me trompe, la plupart se sont retirés.--Il
rentre chez lui,--ses voisins l’évitent,--on a associé pendant quatre
mois son nom à l’idée du crime dont il était accusé,--et pendant quatre
heures le procureur du roi s’est efforcé d’entasser tous les arguments
possibles pour prouver sa culpabilité.--Quelques-uns le croient plus
heureux qu’innocent--le voilà dans son logement avec sa femme et ses
enfants: «Où est donc la pendule--et la petite montre,--et nos deux
couverts d’argent, tout ce que nous avions acheté à force d’économie?

--Hélas! il a fallu vendre tout cela,--comment aurions-nous vécu, tes
enfants et moi pendant ta détention?

--C’est vrai; mais me voilà libre,--je vais travailler, nous allons
réparer cela.»

Mais le lendemain--ceux qui lui donnaient de l’ouvrage l’ont
remplacé;--il faut chercher, attendre, souffrir, faire des dettes,--et
ce n’est peut-être qu’au bout de plusieurs années qu’il aura réparé le
mal que lui a fait la justice.

Il me semble que voilà cependant un homme auquel on devrait la plus
grande et la plus solennelle réparation.--Nullement.--Le président
psalmodie d’un ton monotone:--«Ordonne que le prévenu sera mis en
liberté, s’il n’est détenu pour autre cause.»

Et on le renvoie avec son honneur compromis par une accusation
flétrissante,--sa tête fatiguée par l’instruction et l’anxiété, son
corps malade par la prison, sa fortune et son industrie perdues par les
dépenses et les pertes qui accompagnent nécessairement une accusation
criminelle.

Et le procureur du roi ne lui dit pas seulement: «Pardon de vous avoir
dérangé.»

Et il n’y a pour lui aucune réparation à attendre de tant de malheurs.

[GU] Je voudrais qu’on fît à ce sujet deux choses:

1º Que l’on donnât à l’acquittement, autant que possible, la publicité
et l’éclat de l’accusation;--que le procureur du roi ou le président des
assises--demandât pardon à l’accusé innocent, au nom de la société et de
la justice;--que tous les journaux sans exception fussent chargés de
dire: «Un tel, injustement accusé--de tel crime,--a été reconnu
innocent.»

2º Qu’une caisse publique fût établie, sur laquelle les tribunaux
décerneraient, suivant l’exigence des cas,--des indemnités à ceux qui,
après une longue prévention, seraient reconnus innocents.

Eh quoi! me direz-vous? vous en parlez à votre aise. _Une caisse!_ et
avec quel argent, s’il vous plaît?

--Je vais vous le dire: tous les jours les tribunaux prononcent des
amendes sur les biens des condamnés.--N’est-il pas juste que cet argent
dont bénéficie le trésor soit consacré à indemniser, autant que
possible,--les malheureux injustement accusés, emprisonnés et ruinés?

[GU] Mais il paraît que la justice est fort chère,--puisque malgré ces
choses et bien d’autres qu’on pourrait lui reprocher, et les
circonstances atténuantes du jury, et tous ces crimes à propos desquels
on nous dit: «La justice informe,» après quoi il n’en est plus jamais
question, pas plus que du meurtre d’Abel par Caïn, etc.;--puisque le peu
que nous en avons revient à quatre millions cinq cent soixante et onze
mille trois cent vingt-cinq francs. Il n’y a pas moyen de nous en donner
davantage pour ce prix-là: le gouvernement y perdrait.

[GU] Il est vrai de dire que le garde des sceaux--accuse les huissiers
de dévorer pour leur part plus d’un tiers des quatre millions en
question,--au moyen de toutes sortes d’abus, inventés par leur
ingénieuse avidité.

[GU] Il est fâcheux de voir ainsi plus qu’écorner cette pauvre somme de
quatre millions cinq cent soixante et onze mille trois cent vingt-cinq
francs.--Sans cela, bien des choses ne se passeraient pas comme elles se
passent,--mais la France n’a pas le moyen.

[GU] EXEMPLE.--A*** un M. de Marcellange, vivant avec sa femme et sa
belle-mère,--comme on vit avec une femme et une
belle-mère,--c’est-à-dire assez mal,--se plaint qu’un de ses domestiques
a voulu l’assassiner et le chasse.--Sa belle-mère et sa femme prennent
immédiatement le domestique à leur service particulier; quelque temps
après, ce domestique, Jacques Besson, tue en effet M. de Marcellange
d’un coup de fusil;--il est accusé et mis en prison.--La femme de M.
Marcellange envoie à ce pauvre Besson, dans la prison, un lit pour qu’il
ne soit pas trop mal couché,--et un dîner par jour.

Aux débats, il est établi qu’une femme de chambre, témoin important et
de plus accusée de quelques peccadilles à l’endroit de M. de
Marcellange, entre autres de l’avoir un peu empoisonné, a été emmenée en
Savoie et laissée là par la belle-mère.

En outre, des propos plus que singuliers sont prêtés à ces dames par
plusieurs témoins.

Eh bien!--ces malheureuses femmes restent sous le coup d’une fâcheuse
impression, parce que le ministère public ne leur donne pas l’occasion
de se justifier et d’expliquer des _apparences_ fatales--en les accusant
directement--comme c’était son devoir.

[GU] Probablement à cause que la justice, qui n’a que quatre millions
cinq cent soixante et onze mille trois cent vingt-cinq francs à
consacrer à ses menus frais,--n’a pas le moyen--d’entrer plus avant dans
la question.

[GU] AUTRE EXEMPLE.--On veut supprimer le duel;--bien!--mais--voici un
M. Herpin qui reçoit un soufflet d’un M. Dissard,--affaires d’élections.

M. Dissard est condamné à six jours de prison.

[GU] Ah! j’oubliais; il y a aussi seize francs d’amende.

--Au bénéfice de M. Herpin?

--Non! au bénéfice de S. M. Louis-Phifippe.

--Comment! Est-ce que c’est Sa Majesté?...

--Non!--c’est M. Herpin.

--Eh bien! alors, comment se fait-il que ce soit S. M. Louis-Philippe
qui reçoive les seize francs.

[GU] L’homme qui reçoit un soufflet--est en proie à deux
impressions:--1º il est en colère et il veut se venger;--2º il songe
qu’il a été convenu, je ne sais pourquoi ni comment,--qu’un homme qui a
reçu un soufflet doit s’exposer, en outre, à recevoir un coup
d’épée,--sans quoi il serait déshonoré.

Il serait possible que le souffleté fît le sacrifice de son impression
nº 2,--s’il était parfaitement satisfait sur l’impression nº 1.

D’ailleurs, avec le raisonnement le plus vulgaire, il est évident que si
l’on veut proscrire le duel--il faut punir avec plus de rigueur que le
duel lui-même--une insulte qui rend le duel nécessaire pour l’insulté,
sous peine de déshonneur.

Il faudrait qu’un homme qui donne un soufflet à un autre--fût traduit en
cour d’assises--sous prévention de tentative d’homicide.

Vous ne le ferez pas.--Eh bien! vous ne proscrirez le duel--qu’entre
gens qui ne se battraient pas,--même sans votre défense.

Il est vrai que, pour traduire l’_insulteur_ en cour d’assises, cela
entraînerait quelques frais; et, je vous l’ai dit, la justice n’a que
quatre millions cinq cent soixante et onze mille trois cent vingt-cinq
francs à dépenser;--elle est forcée d’avoir de l’ordre.

Je me suis expliqué, il y a longtemps,--dans les _Guêpes_,--sur cette
prohibition du duel par les avocats.

[GU] Voici une anecdote qui montre en son jour l’empire des préjugés:

M ***, bien connu à la Bourse, va trouver un de ses amis, et lui dit:

--Va chez M. B...--il m’a hier donné un soufflet:--il faut qu’il m’en
rende raison.

L’ami se met en route, et trouve M. B...--qui déjeunait avec quelqu’un.

--Monsieur, je désirerais avoir avec vous quelques instants d’entretien?

--Monsieur,--monsieur qui déjeune avec moi est mon ami, vous pouvez
parler devant lui.

--Monsieur, je viens de la part de ***.

--Ah! c’est vrai, nous nous sommes querellés hier soir;--j’espère qu’il
n’y pense plus.--Moi, j’ai tout oublié!

--Au contraire, il y pense,--et je viens vous demander à quelle heure il
pourrait vous rencontrer aujourd’hui à Vincennes.

--Comment! comment!

--Il a naturellement le choix des armes;--il prendra le pistolet.

--Mais pardon, monsieur, nous ne nous entendons pas du tout.

--Je crois pourtant être clair, monsieur; vous avez hier insulté M
***, et il vous en demande aujourd’hui réparation.

--Mais c’est que je ne l’ai pas du tout insulté!

--Allons donc! monsieur!

--Parole d’honneur!

--Allons donc! ce n’est pas là une de ces insultes arbitraires qui
peuvent se discuter;--celle que vous avez faite à *** est telle,
qu’il est convenu de tout temps qu’elle ne peut se laver que dans le
sang.

--Mais que voulez-vous dire?--Quelle insulte?

--Mon Dieu! monsieur,--vous tenez donc bien à me faire dire le
mot?--Vous lui avez donné un soufflet!

--Moi! j’en suis incapable.

--Monsieur, avoir reçu un soufflet n’est pas une chose dont on se vante
pour son plaisir, c’est un genre de fatuité qu’on n’a pas encore
inventé; c’est M. *** qui m’envoie vous demander raison d’un soufflet
qu’il a reçu de vous hier.

--Monsieur, je ne lui ai pas donné de soufflet, je ne lui ai donné QU’un
coup de poing sur le visage, je vous en donne ma parole d’honneur, et je
vous le ferai attester par dix témoins.

--Alors c’est bien différent, je vais aller le retrouver et prendre de
nouvelles instructions.

--Avez-vous une voiture?

--Oui.

--Eh bien, mon ami et moi nous allons aller avec vous.

On part,--on arrive chez M. ***.--M. B... va à lui et lui répète ce
qu’il a dit à son témoin:

--Mon cher ami, je ne vous ai pas donné de soufflet, mais un coup de
poing.

--Au fait, cela m’a cassé deux dents!

--Qu’est-ce que je disais! un soufflet ne casse pas deux dents.

--Il faut que ce soit un coup de poing, et un bon coup de poing!

--C’est possible,--j’étais en colère.

Pendant ce temps, les deux témoins confèrent dans l’embrasure d’une
fenêtre;--il est établi que M. *** n’a pas reçu un soufflet, mais un
simple coup de poing.--Donc il n’y a pas de mal.--B...--fait quelques
excuses, et tout est fini.

[GU] Revenons à la justice.

[GU] AUTRE EXEMPLE.--A Dieppe, le sieur Leteurtre, boulanger, chargé par
l’administration municipale de fournir le pain qui devait être distribué
aux pauvres de la ville--est convaincu d’avoir volé les pauvres en
fournissant du pain de mauvaise qualité.

Il est condamné à trois jours de prison.

Chaque jour, à Paris, de semblables délits sont punis par de semblables
peines,--ce qui est loin de les réprimer:--les boulangers qui vendent le
pain à faux poids--en sont quittes pour cinq francs d’amende--et un ou
deux jours de prison,--tandis que le malheureux qui,--poussé par la
faim,--leur déroberait, la nuit, un pain d’un sou en cassant un
carreau,--pourrait être condamné au moins à un an de prison.

Il semble nécessaire--de revenir sur un pareil ordre de choses.--Le vol
du boulanger doit être puni au moins comme tout autre vol.

Pourquoi--ne ferait-on pas peindre sur l’enseigne du boulanger pris en
fraude, au-dessus de sa boutique,--pendant un temps fixé par le
tribunal, selon la gravité du délit, au lieu de: «_Un tel, boulanger_,

«UN TEL, VOLEUR.»

Ou, encore, pourquoi ne fermerait-on pas sa boutique pendant quelques
jours,--en faisant écrire sur les volets fermés: «_Boutique fermée pour
tant de jours--pour vol--et vente à faux poids_.»

Ah! si la justice n’était pas forcée de se renfermer dans ses pauvres
quatre millions cinq cent soixante et onze mille trois cent vingt-cinq
francs!

[GU] AUTRE EXEMPLE.--A Tulle, un directeur des postes et un gendarme
arrêtent un voyageur,--lui prennent de force son portefeuille--pour y
chercher des lettres,--sous prétexte qu’il est en contravention à la loi
sur le transport des lettres.

Le voyageur est traduit en justice;--le tribunal déclare que la saisie
faite sur lui est illégale--_et le renvoie de la plainte_.

--Oh! très-bien!

--Et le directeur de la poste,--que lui fait-on?

--Rien.

--Ah!--Et le gendarme, que lui fait-on?

--Rien.

--Cependant, si le voyageur avait été condamné,--ç’aurait été pour
contravention à la loi, qui protége le directeur de la poste;--est-ce
qu’il n’y a pas quelque part quelque bout de loi--qui protége les
citoyens et les voyageurs?

--Il y en a plusieurs.

--Comment se fait-il alors qu’on n’ait pas mis en jugement le directeur
de la poste et le gendarme, quand on y mettait un homme faussement
accusé d’attentat à un privilége fiscal, eux qui violaient ouvertement
la plus respectable, la plus sainte des choses humaines: la liberté d’un
citoyen?

--Ah! c’est que cela coûterait de l’argent.

--N’importe!

--Je voudrais vous y voir, si vous n’aviez que quatre mauvais millions
cinq cent soixante et onze mille trois cent vingt-cinq francs!

[GU] Dans les années précédentes des _Guêpes_,--j’ai adressé à M. Cousin
et à M. Villemain, tour à tour ministres de l’instruction publique,--de
respectueuses remontrances au sujet des choses peu vraies qu’ils ont
débitées à la distribution des prix du concours général.

Il y a une de ces choses peu vraies dont je n’ai pas parlé;--c’est la
tendresse mutuelle qu’éprouvent les maîtres et les élèves.

C’est une chose qu’on dit tous les ans--pour terminer dignement douze
mois de guerre acharnée, de luttes, de ruses ourdies et déjouées, de
perfidie et de vengeance.

Je me rappelle, à ce sujet, la petite anecdote que voici: Victor Hugo
habitait avec une charmante famille le quartier des Champs-Élysées.--Un
jour il descendit, le matin, l’escalier de sa maison pour aller faire
une promenade et respirer sous les arbres.

Il entend un grand bruit au bas de l’escalier,--il reconnaît le bruit de
ses deux petits enfants, comme une femme reconnaît le pas de son
amant;--cependant ils ne reviennent ordinairement de l’école voisine
qu’à quatre heures de l’après-midi et il n’est que neuf heures du
matin.--Ce sont cependant bien eux,--ils se tiennent par la main, et ils
montent bruyamment l’escalier--en chantant sur une sorte d’air de leur
invention, sur une espèce de ton de psalmodie, les paroles suivantes:

«Le maître est mort; il n’y a pas d’école,--il n’y a pas d’école; le
maître est mort,--le maître est mort, il n’y a pas d’école.»

[GU] A peine les députés partis,--les centenaires reparaissent dans les
journaux,--et comme d’ordinaire,--_ils lisent sans lunettes_.

C’est à ce moment que les journaux, si incrédules d’ordinaire, croient à
tout ce qui peut remplir leurs colonnes.--Un plaisant s’avise d’écrire à
un journal (le _Commerce_, je crois)--qu’un navire entrant dans le port
du Havre a coulé bas en frappant la tour de François Ier,--et a
démoli une partie de la tour.

Tous les journaux répètent la nouvelle.

J’étais alors à une demi-lieue du Havre:--c’était une grande marée, et
je pêchais des limandes.--Tout en pêchant je m’étonnais, parce que
l’événement était assez singulier pour qu’on en parlât un peu au Havre
et dans les environs.

Un journal du Havre reproche alors aux journaux de Paris leur crédulité
et leur explique que la tour de François Ier, démolie par un
navire,--était une nouvelle de la force de celle-ci:

«Un fiacre ayant accroché l’arc de triomphe de l’Étoile, l’a en partie
démoli.»

Si j’en avais eu le temps, j’aurais fait dessiner et graver pour les
_Guêpes_--un dessin représentant la tour de François Ier renversée
par une de ces galiotes de papier que font les enfants.--La galiote eût
été faite d’un morceau d’un des journaux qui ont répandu la
nouvelle.--Je livre le sujet à Daumier.

[GU] Depuis le 1er septembre dernier,--on a imprimé en France un peu
plus de trois millions de volumes.--Il y a des montagnes qui ne sont pas
si grosses.

[GU] Plusieurs fonctionnaires indépendants ont donné dans diverses
branches de l’administration des preuves d’indépendance malheureusement
prévues par plusieurs codes,--et malhonnêtement qualifiées par iceux.

[GU] Tu disais donc tout à l’heure, Théophile, que tu es amoureux?

--Hélas oui!--ô Gérard!

--Et à quoi vois-tu donc que tu es amoureux? ô Théophile!

--Parbleu! cela est bien facile à reconnaître,--et je n’ai pas eu de
peine à en être convaincu, attendu le symptôme grave qui s’est manifesté
ces jours passés.

--Et quel est ce symptôme? ô Théophile!

--O Gérard! j’ai senti le besoin de m’acheter un chapeau neuf.

[GU] Un artiste, l’un des plus connus de ce temps-ci,--est adressé à M.
de Rambuteau,--préfet de la Seine,--par quelqu’un de sa famille, pour
avoir part aux travaux de l’Hôtel de Ville. Il arrive avec la lettre
autographe de M. de Rambuteau, qui désigne le jour d’audience. M. de
Rambuteau le reçoit comme un écolier.--L’artiste est très-embarrassé et
visiblement au supplice. Il voudrait pour tout au monde renoncer aux
travaux, et n’être pas venu là. M. de Rambuteau--lui répétait sans
cesse ces deux phrases sans attendre de réponse,--et prenait à peine le
temps de respirer: «Monsieur, êtes-vous élève de l’école de Rome? Il
faut être bien connu pour être connu de moi;--je ne connais que ce qui
est très-connu.--Il paraît, monsieur, que vous n’êtes pas un grand prix
de Rome, etc.»

L’artiste veut répliquer et parler un peu à M. le préfet de ses travaux
que tout Paris connaît.--M. de Rambuteau lui coupe la parole en répétant
les deux phrases ci-dessus.

Alors l’artiste exaspéré lui dit:

--En vérité, monsieur, vous m’obligez à relever une grande erreur dans
ce que vous dites.--Vous prétendez ne connaître que ce qui est
très-connu!--il y a pourtant, monsieur, quelque chose de bien connu que
vous ne connaissez pas.

--Quelle chose?

--L’orthographe, monsieur,--et voici votre lettre.

[GU] Il y a différentes espèces de restaurateurs et de marchands de
soupe, depuis le _hasard de la fourchette_, où, pour un sou, on plonge
un trident dans une marmite de laquelle on retire, _selon sa chance_, un
morceau de viande, un oignon, ou rien, jusqu’au Café anglais; c’est une
longue échelle qui a tous ses échelons.

Il faut signaler entre ces divers restaurants le maître de pension, le
chef d’institution; si vous aimez mieux, celui auquel vous confiez votre
fils pour lui faire donner la ridicule éducation que je vous ai déjà
plus d’une fois signalée.

M. Villemain disait à un homme d’esprit, qui s’était ruiné dans une
exploitation de ce genre:

--Mon cher, votre malheur m’afflige sans m’étonner; vous avez cru qu’un
maître de pension est un instituteur qui accessoirement nourrit ses
élèves; vous ne seriez pas ruiné si vous aviez compris, au contraire: un
maître de pension est un restaurateur qui, entre les repas, fait copier
à ses élèves la _Cigale et la Fourmi_, de la Fontaine, et le récit de
Théramène, de Racine.

C’est sur la soupe, sur le beurre qu’on peut y épargner,--sur le prix de
la viande et des légumes,--sur le choix d’un vin qui supporte beaucoup
d’eau, que devait se baser votre spéculation, que devaient se porter vos
soins et vos études; vous avez fait un accessoire de ce qui est le
principal,--et vous êtes ruiné.

[GU] Je ferai quelqu’un de ces jours--un petit livre sur
l’éducation;--je vous dirai une bonne fois,--mes braves gens,--ce que
c’est que l’éducation que vous faites donner à vos petits.

En attendant,

Les susdits marchands de soupe s’y prennent de toutes les manières pour
achalander leurs établissements:--à la manière de ces escamoteurs des
boulevards, qui essayent de détourner votre attention de leurs
mains--par des paroles pressées,--tandis qu’ils font disparaître la
muscade.

Les marchands de soupe,--dits maîtres de pension,--tâchent de vous
occuper des lettres et des sciences, dont ils ne se soucient pas, pour
détourner votre attention de l’affreux potage, qui est le véritable but
de leur spéculation.

Ils ont, depuis quelques années, inventé de faire imprimer dans les
annonces des journaux les noms de ceux de leurs innocentes victimes qui
ont obtenu un prix de thème ou un accessit de vers latins,--ces deux
choses ridicules auxquelles on consacre tristement plusieurs années de
la vie des enfants.

Les pauvres enfants voient leurs noms imprimés--entre les annonces
honteuses du docteur Charles Albert--et la pommade mélaïnocome.

Il y a des parents qui trouvent cela charmant.

[GU] J’entends chaque jour parler avec terreur de toutes sortes de
dangers--métaphoriques:--les chaînes de la tyrannie et l’hydre de
l’anarchie sont tour à tour déclarées imminentes;--on parle,--on écrit,
on dispute pour les prévenir.

Je ne sais pourquoi, au milieu de ce bruit,--je réserve mes craintes
pour des dangers plus immédiats;--de même que je n’aime pas à me laisser
prendre à des espérances trop lointaines,--ayant depuis longtemps
remarqué qu’il en est des bonheurs comme des perdrix: quand on les vise
de trop loin, on court grand risque de ne pas les atteindre.

Cet été a été d’une âpre sécheresse;--le nombre des chiens enragés s’est
singulièrement accru. On a pris à Paris quelques précautions
insuffisantes;--hors de Paris, on en a pris de moins en moins à
proportion de la distance,--à dix lieues de Paris on n’en prend aucune.

Je demanderai pourtant aux gens de bonne foi s’il est quelque chose de
plus horrible à l’imagination que le danger d’être mordu par un chien
hydrophobe?--On frémit aux récits des voyageurs qui racontent qu’ils
ont, au détour d’un chemin, rencontré un ours ou un tigre,--et cependant
contre ces animaux on peut se défendre, on peut combattre.--Il est des
exemples qui peuvent faire espérer la victoire; dans le cas contraire,
la mort est cruelle, mais elle n’excite que la compassion, et d’ailleurs
elle est mêlée d’une sorte de grandeur et de noblesse--qui, sans la
rendre moins terrible--la rend moins hideuse à envisager.

Mais si vous êtes attaqué par un chien enragé,--la force, le courage,
l’adresse,--le sang-froid,--rien ne peut vous sauver;--vous êtes
vainqueur, vous avez tué l’animal; mais il vous a, de ses dents,
effleuré l’épiderme.--Eh bien! vous êtes perdu,--et vous mourez dans
d’affreuses convulsions, répandant par la bouche--une écume
contagieuse,--objet d’horreur, d’épouvante et de dégoût pour votre
femme, pour vos enfants, pour vos amis;--un délire de bête féroce
s’empare de vous,--vous mordez,--vous devenez presque un chien enragé
vous-même.

C’est la mort la plus désespérée, la plus horrible de toutes les morts.

Eh bien!--chaque jour,--à chaque heure, à chaque instant vous vous
exposez à ce sort épouvantable.--L’animal qui, par un funeste privilége,
est, avec le loup, la seule espèce chez laquelle la rage puisse se
déclarer spontanément,--cet animal,--on le donne pour jouet aux
enfants,--on le laisse vaquer par la ville et par les chemins,--on le
laisse se multiplier sans mesure,--on n’exige aucune responsabilité de
la part de ceux qui ont des chiens.

Si l’on vous disait, cependant, qu’il court par les rues un animal dont
le contact peut vous donner la fièvre, vous jetteriez les hauts cris.

S’il se répand--faussement le bruit d’une maladie contagieuse et
épidémique--vous êtes frappé de terreur.

Et tous les ans--un grand nombre de personnes sont mordues par des
chiens enragés, deviennent elles-mêmes hydrophobes, et meurent de la
plus funeste mort.

Et on n’y fait aucune attention.

Ah! pardon:

La police fait répandre des boulettes empoisonnées dans les tas
d’ordures.

INCONVÉNIENTS DE CE SYSTÈME:--1º On en fait payer à la police beaucoup
plus qu’on n’en jette;

2º Les boueux enlèvent chaque matin les ordures et les boulettes;

3º Un des symptômes de la rage étant que l’animal ne veut plus
manger,--les chiens enragés sont précisément les seuls à l’abri des
boulettes.

Ensuite,--au milieu de cette _destruction_ des chiens errants que la
police prétend faire,--allez-vous-en sur la place du Louvre,--sur celle
de la Concorde,--sur celle de la Bastille,--et je vous promets que vous
en verrez quarante,--de ceux auxquels il serait aussi difficile
d’assigner un maître qu’une espèce.

Qui de vous,--et je m’adresse aux plus braves,--qui de vous se
soucierait d’habiter une ville où on laisserait errer librement trente
ou quarante mille tigres?--qui de vous n’aimerait mieux dix mille fois
cependant rencontrer un tigre qu’un chien enragé.

Tout homme qui a un cabriolet--prend un numéro--et est responsable de
tous les accidents qui peuvent résulter de son cabriolet.--En effet, on
ne peut être exposé sans garantie à une maladresse ou à une imprudence
qui peut vous renverser sur le pavé et vous blesser grièvement.

Mais, par exemple, on s’expose très-bien à être mordu par un chien
hydrophobe:--on n’a aucun moyen de reconnaître le maître du
chien;--peut-être d’ailleurs est-il sans maître,--et personne n’est
responsable.

Et cependant--j’appuierai encore sur ce point:--est-il une
maladie,--est-il une mort plus épouvantable que celle à laquelle vous
vous exposer à chaque coin de rue?

Chaque fois que vous sortez de chez vous--vous ne pouvez pas être sûr
que cet horrible accident ne vous arrivera pas sur la route.

Plusieurs accidents de ce genre arrivent chaque année à Paris.

On ne saurait compter ceux qui arrivent dans les campagnes.

Si j’écrivais ici que le gouvernement menace l’indépendance d’un commis
surnuméraire dans l’administration des tabacs,--on ferait attention à ma
réclamation;--les journaux s’en empareraient--et feraient beaucoup de
tapage,--tandis que ce sera grand hasard si quelqu’un s’avise de lire
ces pages.

[GU] Il faudrait cependant prendre une mesure universelle et énergique.

Il faudrait d’abord dans chaque ville, comme dans chaque bourg,--qu’on
fixât--un espace de temps (une semaine ou davantage si c’est
nécessaire)--pendant lequel les propriétaires de chiens seraient tenus
de les renfermer chez eux.--On profiterait de cet espace pour faire
abattre sans exception tous ceux qu’on trouverait dehors.

Ensuite,--on exigerait de ceux qui veulent garder des chiens d’en faire
une déclaration à la police et de leur mettre au cou--un collier
poinçonné portant leur nom et leur adresse.

Tout propriétaire de chien aurait ainsi une responsabilité qu’il ne
pourrait éluder, si l’on prenait cependant deux précautions.

La première, de ne pas punir l’infraction à l’ordonnance de cinq on de
dix francs d’amende,--comme on fait en d’autres cas, mais de cinq cents
à mille francs,--en y ajoutant un emprisonnement de trois à six mois.

La seconde, de condamner à une peine très-forte et très-redoutable--tout
propriétaire de chien--qui, devenant hydrophobe,--causerait des
accidents.

Aucun chien,--sans exception,--par aucun temps, ne devrait être
rencontré dehors sans être muselé.

Je sais qu’il existe dans les ordonnances de police certaines
dispositions qui ont quelque rapport avec quelques-unes de celles que je
propose ici;--mais on ne les fait pas observer,--et le risque que l’on
court à ne pas les observer est tellement faible, qu’il n’oblige
personne.

En ne supposant qu’un chien par vingt personnes dans une ville comme
Paris, où presque tout le monde en a,--et en supposant que tous les
chiens ont des maîtres,--chez chacun desquels il ne faut que la réunion
de deux ou trois petites circonstances très-ordinaires pour faire
déclarer l’hydrophobie;--je voudrais bien savoir si l’on découvrira
quelque jour que cela mérite qu’on s’en occupe.

[GU] Ajoutons que, si l’on voulait remplacer par un impôt sur les
chiens--quelques-uns de ceux qui pèsent si cruellement sur les objets de
première consommation, cet impôt serait un gros revenu,--et dégrèverait
des objets qu’il est odieux d’imposer.--En Angleterre, un impôt de ce
genre rapporte par an plus de quarante millions.

[GU] Le duc d’Orléans mort,--une nuée de corbeaux s’est abattue sur
lui,--puis chacun de ces oiseaux a tiré une plume de son aile noire,--et
s’est mis à dessiner, à écrire,--et surtout à vendre.

Il y a tant de gens qui ne voient dans un naufrage que les épaves.

M. Gannal a élevé la voix; il a accusé les médecins qui avaient embaumé
le prince mort de l’avoir mal embaumé,--il les a accusés d’avoir _dérobé
des organes_.

[GU] La quantité innombrable de mauvais vers dont la mort du duc
d’Orléans a été le prétexte--nous rappelle la prudente épitaphe que fit
pour lui-même le poëte Passerat--et qui finissait par ces deux vers:

    Pour que rien ne pèse à ma cendre et à mes os,
    Amis, de mauvais vers ne chargez pas ma tombe.

[GU] Le 26 juin dernier,--vers une heure et demie de
l’après-midi,--Sophie Ollivier, jeune fille de dix-sept ans, journalière
à Faumont, prés de Douai,--partit de chez elle pour aller voir une de
ses sœurs à quelques lieues de là.--Un misérable, appelé Mogren,--la
rencontre dans le bois de Faumont,--lui adresse des propositions
insultantes,--et, sur son refus,--se précipite sur elle,--la
renverse,--la saisit par les cheveux et lui coupe le cou avec une
serpe;--elle est morte, il la déshabille,--et s’enfuit en emportant
jusqu’aux souliers de la malheureuse Sophie Ollivier.

Le criminel, arrêté,--est reconnu coupable d’assassinat et de vol par
le jury des assises du Nord;--mais le jury reconnaît en sa faveur des
circonstances atténuantes.

On dit que le ridicule tue en France;--il faut croire qu’il ne tue pas
vite,--peut-être ce qu’a de ridicule la fréquence de pareils jugements
est-il atténué par ce qu’ils ont d’horrible et de dangereux.

[GU] Un malheureux est traduit en police correctionnelle sous la
prévention d’avoir volé une tabatière.

M. le président le tance vertement--avant de prononcer sa
condamnation.--Entre autres choses remarquables que renfermait la petite
harangue du président, j’ai remarqué spécialement celle-ci:

«Prévenu, quand vous avez été arrêté, on a trouvé sur vous UNE SOMME de
_un franc vingt-cinq centimes_; vous ne direz DONC pas que c’est la
_misère_ qui vous a poussé à commettre ce délit.»

En effet, comme cette somme de un franc vingt-cinq centimes vous met un
homme au-dessus de la misère!--Pourquoi, en effet, ne plaçait-il pas son
franc vingt-cinq centimes pour vivre avec les intérêts de ladite SOMME?

Ajoutez que le prévenu était un pauvre diable d’Italien arrivé depuis
peu à Paris de Parme, son pays natal.--Il avait fait la route à pied--et
n’avait pas d’ailleurs de mauvais antécédents.

A propos de pauvres,--rappelons-nous ici--que le _Journal des Débats_ a
un jour conseillé aux _pauvres_ de mettre leurs économies à la caisse
d’épargne.

C’est dommage que l’abonnèment un peu cher au _Journal des
Débats_--prive les pauvres de puiser dans sa lecture d’aussi utiles
conseils.

Il est vrai de dire que cette recette contre la misère avait pu être
inspirée au _Journal des Débats_ par une ordonnance de police que l’on a
vue placardée sur tous les murs de Paris à l’époque du choléra.

M. le préfet de police recommandait au peuple de manger de bonne viande
et de boire du vin de Bordeaux.

[GU] A propos de la loi de régence, on a fait à la loi de régence des
objections que les _Guêpes_ avaient prévues.--M. de Lamartine s’est
séparé du parti conservateur--et s’est prononcé contre la loi.--Il a dit
que, dans l’histoire des régences, sur vingt-huit régences d’hommes, il
y a eu vingt-trois usurpations.--Le parti de l’opposition avait bien
besoin de cette conquête pour se consoler un peu de sa défaite et de ses
maladresses.--Quelques-uns veulent que M. de Lamartine ait abandonné les
conservateurs par mauvaise humeur de ce qu’il n’avait pas été soutenu
par eux lorsqu’il s’était laissé porter à la présidence de la Chambre
par ses amis;--d’autres ont dit que, comme Caton, il s’était mis par une
sorte de courage--du parti des vaincus.

    Victrix causa Diis placuit--sed victa Catoni.

[GU] M. Thiers, lui, a abandonné l’opposition et a voté avec les
conservateurs en faveur de la loi de régence.

C’était une position difficile;--mais M. Thiers l’a attaquée hardiment.

Il se résignait à peu près de bonne grâce à se voir presque impossible
pour le présent,--mais il comptait sur le règne suivant;--la mort du duc
d’Orléans et la loi de régence, qui en est la conséquence,--venaient
l’embarrasser;--pour rester dans l’opposition, il fallait voter contre
la loi de la régence--et s’aliéner le futur régent.

M. Thiers a reconquis d’un seul vote et d’une seule palinodie--le
présent et l’avenir.

[GU] C’est un peu honteux, mais cela s’oublie vite de ce temps-ci, et ne
nuit à personne;--que je voie.

[GU] Les journaux de l’opposition,--qui renvoyaient d’ordinaire M. de
Lamartine à sa lyre, à sa barque, à Elvire, quand il ’n’était pas de
leur avis,--l’ont déclaré grand poëte et homme d’État distingué.

En quoi ils ont assez raison.--La position de M. de Lamartine à la
Chambre est belle et grande, et elle ne peut manquer de prendre dans
l’avenir une plus grande importance encore,--s’il sait la conserver
intacte;--il ne reconnaît de drapeau que celui de la raison et des
intérêts nobles du pays;--il n’appartient à aucun parti, mais
cependant--j’ai trouvé un peu d’exagération dans ses coquetteries à M.
Odilon Barrot.

[GU] Les conservateurs ont, de leur côté,--loué la haute raison de M.
Thiers,--ils savent mieux que personne à quoi s’en tenir sur les mobiles
de la politique du Mirabeau-mouche.

[GU] M. Fulchiron a dit: «M. de Lamartine nous quitte,--mais M. Thiers
nous revient, c’est une fiche de consolation.--Vous voulez dire, reprit
M. Vatry,--c’est une fichue consolation.»

[GU] Le parti des conservateurs est victorieux; s’il veut garder sa
victoire et en profiter, il faut qu’il marche, il faut qu’il lève, comme
faisaient ses adversaires, le drapeau du progrès, mais d’un progrès
réel, raisonnable; qu’il fasse des choses et pas de métaphores, des
améliorations et pas de bouleversements; qu’il s’occupe de questions
sociales et pas de questions de portefeuilles.

On a traité dans toute cette affaire la Chambre des pairs avec le dédain
le plus insultant, avec l’inconvenance la plus révoltante.

Une fois la loi votée par la Chambre basse,--on a envoyé par le
télégraphe et par les journaux la nouvelle que la loi était votée;--les
_autorités_ ont harangué le duc de Nemours--en l’appelant régent de
France.

Les pairs ont paru peu sensibles à cet affront: ils ont voté la
loi--comme un clerc d’huissier copie un acte.

[GU] Le _Journal des Débats_ a commencé à enregistrer les harangues
faites au duc de Nemours et les réponses du prince.

Il a dit que le prince avait _parfaitement réussi_ à Strasbourg.

On s’est élevé avec raison contre l’inconvenance choquante de cette
expression.

Outre l’inconvenance, cela avait un inconvénient dont on n’a pas tardé à
s’apercevoir.

On a invité le _Journal des Débats_--à modérer ou à mieux diriger son
zèle.

Le _Journal des Débats_, subitement calmé,--s’est contenté de dire: «Le
prince est entré dans telle ville,»--et de relater les discours.

Alors les journaux de l’opposition ont dit: «Le prince n’a donc pas
_réussi_,--il a donc eu du _désagrément?_»

On nous disait qu’il avait réussi à Strasbourg,--et les journaux du
ministère ne nous disent rien des autres villes. Il faut qu’il n’ait pas
réussi.--Et on tirait de là une foule de conséquences et
d’hypothèses--extrêmement fâcheuses.

[GU] Au moment où les divers restaurateurs et gargotiers, se disant
maîtres de pension,--remplissent les journaux d’annonces et de réclames
dans lesquelles ils font figurer de pauvres enfants qui n’en peuvent
mais, je crois leur être agréable en leur donnant un remarquable modèle
en ce genre.

L’_Indicateur_ pour la ville de Strasbourg, imprimé en ladite ville par
Daunbach,--contient les lignes que voici:

     «Charles-Conservé OBERLIN fils, et selon le système de feu
     Jean-Frédéric Oberlin, de son vivant très-digne et très-zélé
     pasteur à Waldbach, au Ban-de-la-Roche, dont la maison était
     constamment remplie d’élèves et dont ils aiment toujours à se
     rappeler avec plaisir, donnera son cours d’éducation physique et
     morale des enfants, en français et en allemand, pour les messieurs
     et pour les dames, _séparément, sans distinction de culte ni de
     condition_, aussitôt qu’il y aura assez de souscripteurs. Le prix
     est de douze francs. Ce serait vraiment bien triste si dans ma
     ville natale, dont _je me fais gloire_, dans une cité de cinquante
     à soixante mille âmes, il n’y avait pas cinquante ou soixante
     personnes sensées et _équitables_ qui veuillent bien consacrer
     pendant trois mois environ, toutes les semaines, _une heure de
     temps_ et en tout douze francs en argent pour le salut, _le
     véritable salut temporel et éternel, corporel et spirituel_ de
     leurs enfants actuels ou futurs. Oui, ce serait en vérité bien
     triste!

»_Auditor et altera pars._ Il est impossible de pouvoir juger de ce
     que l’on n’a pas entendu _et bien entendu soi-même. Il est interdit
     de prendre des notes au cours._ Mais il sera permis de faire des
     questions _par écrit_. L’on paye en souscrivant. L’on souscrit à
     Strasbourg, chez EHRMANN, libraire, place de la Grande-Boucherie,
     nº 28.

                       OBERLIN fils.»

     Waldbach, 1842.

[GU] M. V. Hugo a un barbier--qui cause beaucoup;--entre autres sujets
de discours, il parle fréquemment de sa femme--et ne manque jamais de
dire: _Mon épouse_.

Un jour, M. V. Hugo, impatienté, lui dit: «Pourquoi donc appelez-vous
toujours ainsi madame ***?--Comment voulez-vous donc que j’appelle ma
femme?» répondit le barbier.

[GU] Le même barbier fut fort effrayé lorsqu’il apprit, en 1839,--des
commères de son quartier que le monde allait finir.

Tout en rasant M. V. Hugo, il lui fit part de ses terreurs.

--Ah! mon Dieu! disait-il,--on assure que l’année prochaine le monde va
finir.--Le _deux_ janvier les bêtes mourront, et le _quatre_ ce sera le
tour des hommes.

--Vous m’effrayez, dit M. V. Hugo; qui donc alors me rasera le _trois_?

[GU] Madame Louise Dauriat, qui a figuré en effigie dans les
_Guêpes_,--a eu la bonté de m’adresser d’avance une lettre--_qu’elle se
propose de publier_. Je crois pouvoir considérer cette déclaration
comme une permission tacite de citer quelques fragments de la lettre de
madame Dauriat. C’est d’ailleurs une justice, puisque madame Dauriat me
l’a écrite dans l’intention de rectifier ce que j’ai avancé sur elle.

                 FRAGMENTS D’UNE LETTRE DE MADAME LOUISE DAURIAT.


            *       *       *       *       *

     Ainsi, vous dites: «Madame Dauriat à neuf ans commence à fumer des
     cigares, à quarante ans se déclare contre un gouvernement sous
     lequel _on_ n’est plus jeune; prêche publiquement la liberté de la
     femme, demande à être députée, laisse croître sa barbe.--Dieu
     protége la France.»

     Eh bien! cette transformation en partie d’une femme en un homme,
     notamment quand il s’agit _de cigares_ et _de longues barbes_, est
     tout l’opposé de mes principes: il faut mettre au rang de mes
     antipathies la fumée de tabac et les barbes longues et touffues,
     toujours fort sales, et donnant aux hommes une figure semblable à
     celle de la brute des forêts. On se fait la barbe comme on se coupe
     les ongles; cela est un indice de civilisation.

     Je ne veux rien qui ne soit selon la nature et l’équité: j’ai donc
     raison de prêcher publiquement la liberté de la femme, que l’on n’a
     pas le droit de lui ôter.

     Vous trouvez qu’une femme n’est plus jeune à quarante ans; on ne
     voit pas quel gouvernement la déclare vieille à cet âge, en
     aurait-elle même quarante-cinq. Quant à moi, je ne m’en cache pas,
     je suis en plein automne; et il est des automnes qui valent mieux
     que de certains étés. Et les femmes de cet âge sont plus jeunes que
     _messieurs les hommes_, comme les appelle un de mes amis, qui y
     sont arrivés. Ils sont la plupart tout gris, tout chauves; ils
     n’ont plus de dents qu’en petit nombre: leur démarche est pesante;
     et nous autres femmes, à cet âge, nous nous coiffons encore de
     notre chevelure; notre bouche est encore fraîche et meublée. Nous
     sommes vives, alertes, et toujours prêtes à nous donner bien du mal
     pour secourir, assister la _race masculine_, que la moindre maladie
     abat, qu’un rien déconcerte, anéantit. Qui osera nier cela? Il y a
     bien d’autres choses qu’il ne faut pas nier!

            *       *       *       *       *

                       LOUISE DAURIAT.

[GU] Au commencement du mois de septembre a eu lieu, à la mer, une des
grandes marées de cette année.--La mer s’est retirée à un quart de lieue
de nos côtes, laissant à découvert des roches au-dessus desquelles il y
a d’ordinaire plus de trente pieds d’eau,--et montrant des prairies
d’herbes marines, d’algues et de varechs d’un vert sombre presque
noir,--et des mousses d’un beau rouge de pourpre,--les herbes et les
mousses aussi variées que celles que nous voyons sur la terre.

Nous étions sur ces roches au moins une soixantaine de pêcheurs, occupés
à chercher et à prendre quelques huîtres, quelques poissons négligents,
et aussi, au risque de se faire vigoureusement pincer les doigts,--des
étrilles,--sorte de crabes qui en diffèrent cependant par cette
nuance--que les hommes mangent les étrilles, et que les crabes mangent
les hommes.

Le soleil se couchait derrière de gros nuages qui semblaient se reposer
sur la mer comme s’ils eussent été fatigués de leurs courses de la
journée.--Les bords de ces nuages, plus minces que le centre,--étaient
transparents--et semblaient une frange d’or, de pourpre et de feu.--Du
soleil jusqu’à nos pieds,--un sillon de feu s’étendait sur la mer.

Je suspendis un peu la pêche pour contempler ces magnificences,--et je
m’assis sur une roche;--je rétablis en pensée le niveau de la mer,--tel
qu’il allait se refaire deux ou trois heures plus tard,--et je me
figurai resté sur ces prairies, où reviendraient alors les gros
poissons;--je me figurai les navires au-dessus de ma tête, sillonnant la
mer en tous sens.

Nos yeux s’arrêtèrent par hasard sur quelque chose qui me parut être un
fragment de roche d’une forme singulière; c’était la moitié d’une boule
creuse.--Je l’examinai de plus près, et je reconnus la moitié d’une
bombe,--une de ces gentillesses imaginées par les hommes pour
s’entre-détruire avec le plus de facilité.

Il serait difficile de dire depuis combien de temps cette bombe est là,
au fond de la mer.--Les Anglais en ont tiré un assez grand nombre sur le
Havre du temps de l’Empire, avec l’intention de brûler les
vaisseaux,--et ils n’ont réussi qu’à abattre quelques maisons.--On a dû
leur en renvoyer quelques-unes.

J’examinai la bombe;--plusieurs sortes de petites plantes marines
végétaient entre les fentes du fer;--une entre autres était rude,
granuleuse,--rose,--et semblait au moins autant un très petit polype
dans le genre du corail qu’une plante réelle.

Mais ce qui me frappa le plus,--ce fut de voir appliquée, contre la
paroi intérieure de la bombe,--une huître,--une véritable
huître,--parfaitement vivante,--qui y avait élu son domicile, qui y
demeurait,--qui y bâillait,--qui s’y engraissait depuis longtemps.

Ce n’était pas la première fois que j’avais occasion de remarquer
l’indifférence profonde de la nature à l’endroit de l’homme et de ses
passions.

L’homme qui meurt,--et la feuille jaunie qui tombe ont précisément la
même importance.--Dans la nature, la mort n’est pas une chose triste
plus que la naissance;--c’est un des pas du cercle perpétuel que font
les choses créées.--Tout meurt pour que tout vive:--la mort n’est que
l’engrais de la vie.--Mais je fus cependant, cette fois,
particulièrement surpris de ce que je voyais.

Certes, il n’est pas de la colère humaine une plus terrible expression
qu’une bombe.--Cette horrible boîte dans laquelle l’homme renferme mille
cruelles blessures et la mort,--qui vient à travers les airs,--et,
arrivée à sa destination, s’ouvre et vomit la destruction.--Eh bien,--il
a suffi de quelques années,--et ceux qui ont tué les autres ont été tués
par le temps,--par la vie;--car la vie est le poison qui tue le plus
inévitablement de tous quand il est pris à grandes doses.

Sur cet horrible instrument de destruction--ont poussé des herbes
innocentes,--et une huître,--une sorte de caillou un peu vivant,--de
toutes les choses vivantes, celle qui l’est le moins,--l’emblème du
calme, de l’apathie,--y a fixé son domicile.

C’est une grande et belle ironie.

C’est une chose bizarre que de voir les inventions variées qu’ont eues
les hommes pour s’entre-tuer.--C’est une dépense de génie que je trouve
exorbitante pour des gens implacablement condamnés à mort par le fait de
leur naissance.

La vie renferme le germe de la mort,--et la mort le germe de la
vie,--comme la graine renferme une fleur, laquelle renferme une graine à
son tour. C’est un cercle fatal et inévitable.

[GU] Un crime a été commis il y a deux ans.--Deux accusés étaient, il y
a huit jours, sur les bancs de la cour d’assises.--Un des deux seul est
coupable;--il est condamné à mort par les juges.--L’autre est
acquitté;--mais, quand on va les chercher pour leur lire leur arrêt,
l’innocent est trouvé étendu par terre,--frappé subitement d’une attaque
d’apoplexie.--Le condamné vivra donc huit jours de plus que celui qui a
été acquitté.

Mais supposez qu’il en eût été autrement.--Attendez une cinquantaine
d’années,--et l’innocent, les juges, les spectateurs, le bourreau, vous
et moi,--nous serons précisément aussi morts que le condamné.--C’est ce
qui frappe, quand on lit dans l’histoire le récit de quelque combat
fameux.--Que d’adresse, que de sang-froid déployés pour tuer et ne pas
être tué!--Ah! voici le combat fini,--en voilà un de tué; et l’autre, le
vainqueur?--Oh! il est mort il y a cent ans.

On se plaint de la brièveté de la vie.--Mais prenez un mort
illustre;--supposez que François Ier ait vécu trois cents
ans:--quelle serait la différence aujourd’hui avec celui qui n’aurait
vécu que jusqu’aux limites ordinaires?

[GU] Mais à qui est-ce que je raconte cela? Il meurt sur la terre un
homme par seconde, c’est-à-dire trois mille par heure. La journée n’est
pas terminée, et depuis que j’écris ce volume quatre-vingt-six mille
quatre cents des hommes qui vivaient quand je l’ai commencé ne sont déjà
plus au monde.--Quand il sera imprimé,--quand vous l’aurez entre les
mains,--près de quatre cent mille de ceux auxquels je m’adressais en le
commençant auront cessé d’exister.



Octobre 1842.


[GU] OCTOBRE.--Voici l’hiver,--mes chers petits oiseaux d’or,--les
feuilles jaunes des poiriers, les feuilles rouges de la vigne s’en vont
au souffle du vent aigre d’octobre.--Voici les fleurs qui meurent de
froid.--Vous allez quitter la campagne et vos douces paresses;--vous
allez rentrer dans cette immense ruche, dans ce grand bourdonnement de
Paris.

On se plaint de vous,--mes petits soldats ailés;--rassemblez-vous autour
de moi,--que je vous répète ces plaintes.--Allons, Padocke,--venez
donc; que faites-vous dans cette austère violette sans parfum?--Et vous,
Grimalkin, quittez ce chrysanthème qui sent la pommade:--abandonnez sans
regrets ces tristes et dernières fleurs.

On se plaint de vous;--il ne s’agit pas ici des plaintes de vos
ennemis:--je sais que vous vous en souciez médiocrement.

Mais ce sont, cette fois, vos amis qui se plaignent,--et cela mérite
attention.--Il est bien de ne craindre personne,--excepté cependant ceux
qui nous aiment et ceux que nous aimons.

On vous trouve assez peu disciplinées,--chères filles de l’air;--on
croit que, tout en combattant les saugrenuités de ce temps,--vous avez
cependant adopté sur l’indépendance certaines idées exagérées. Quand on
a besoin de vous, on ne sait où vous êtes;--on vous attend à Paris,--et
vous bourdonnez dans les fleurs jaunes des ajoncs de la Normandie,--ou
dans les fleurs roses des bruyères de la Bretagne;--vous vous jouez dans
l’écume de la mer,--ou vous vous endormez dans le fond du nénufar, ce
beau lis des étangs.

Il n’en peut plus être ainsi;--il faut que je ramène la discipline parmi
vous;--il faut qu’à l’heure où je sonne la retraite chacune de vous,
sans tarder, arrive à tire-d’aile avec son butin.

Vous ne devez pas fâcher vos amis;--vos amis sont les gens qui aiment la
vérité, le bon sens, la loyauté;--vos amis sont des gens qu’on doit
respecter.--Vous devez arriver quand ils vous attendent--et ne pas leur
manquer de parole,--comme vous le faites si souvent.

Vous arrivez encore ce mois-ci,--je ne sais comment,--je ne sais
quand,--je ne sais d’où.--C’est pour la dernière fois, mes petits
archers,--que je tolère de semblables incartades.

[GU] Le roi Louis-Philippe, qui, lorsqu’il invite M. de Lamartine à
dîner comme député,--feint d’ignorer que M. de Lamartine fait des
vers,--ignore également l’existence de M. Scribe.

Il est difficile de s’expliquer de semblables faiblesses de la part d’un
homme aussi habile que le roi.--Un gouvernement fort,--je dirai plus, un
gouvernement réel,--se compose ou doit se composer--de toutes les
supériorités, de toutes les puissances, de toutes les influences du
pays.--De semblables maladresses mettent sinon dans l’opposition, du
moins dans l’indifférence, beaucoup de gens qui par leur talent exercent
une influence extrêmement grande sur les esprits.

Charles IX, qui n’était pas un roi constitutionnel, me semble avoir
mieux compris les choses de ce genre.--On connaît les vers qu’il adresse
à Ronsard:

    Ta muse, qui ravit par de si doux accords,
    Te donne les esprits dont je n’ai que les corps.

Autrefois,--quand le roi de France faisait la guerre,--il appelait à lui
ses barons.

Chaque baron arrivait avec ses vassaux marchant sous son étendard et
avec son cri de guerre.

Il y a une guerre incessante aujourd’hui qu’a à soutenir le roi de
France:--c’est une guerre contre les idées.

[GU] Ce ne sont plus des barons couverts de fer et armés de lances et de
haches d’armes--que le roi doit appeler autour de lui,--ce sont d’autres
barons et d’autres suzerains,--ce sont tous les hommes qui, par leur
talent, ont trouvé moyen de rassembler sous leur drapeau,--quelque petit
qu’il soit,--ne fût-ce qu’un simple guidon,--un certain nombre de gens.

Mais,--je l’ai déjà dit,--ce n’est pas par la corruption qu’il faut les
avoir;--la corruption tue à la fois l’homme, le talent et
l’influence.--Il faut les avoir pour associés et non pour domestiques.

[GU] Il faut avoir plusieurs cordes à son arc.

M. Duchâtel,--ministre de l’intérieur,--vient de joindre à cette
industrie celle de marchand de vins.

Il a acheté,--moyennant huit cent mille francs,--un vignoble appelé
Lagrange.--Cette propriété, située du côté de Médoc,--tire de ce
voisinage des prétentions peu justifiées par un vin de cinquième cru.

[GU] Nous avons parlé récemment des divers cris que font entendre dans
les journaux les maîtres de pension, à l’instar de ceux que font
entendre dans les rues les marchands de salade et les marchands de
cages, pour annoncer leurs marchandises.

En voici un qui mérite, entre tous, une mention honorable.

On trouve à la quatrième page de la plupart des carrés de papier,--se
disant les organes de l’opinion publique, l’annonce que voici (un franc
vingt-cinq centimes la ligne en _nonpareille_,--un franc cinquante
centimes en _mignonne_):

«L’institution J. Dillon, faubourg Poissonnière, 105, a fait sa rentrée
le 1er octobre.--Le directeur de cet établissement, jaloux de mériter
de plus en plus la confiance publique,--_s’est entouré d’hommes
spéciaux_.»

Voyons un peu,--monsieur J. Dillon,--je ne veux rien vous dire de
désagréable,--mais il ressort de vos propres paroles une chose
incontestable.

Vous vous êtes _entouré d’hommes spéciaux pour mériter de plus en plus
la confiance publique_.

C’est-à-dire que vous aviez déjà obtenu cette confiance avant de vous
être _entouré d’hommes spéciaux_.

C’est-à-dire que, l’année dernière, vous n’aviez pas, pour instruire vos
élèves, songé à vous _entourer d’hommes spéciaux_.

C’est-à-dire que, pendant les vacances,--vous vous êtes dit: «Tiens! une
idée. Je vais _m’entourer d’hommes spéciaux_;--c’est-à-dire--j’aurai,
pour montrer les mathématiques, un mathématicien,--un latiniste pour
enseigner le latin.»

C’est-à-dire que, l’année dernière,--vous aviez peut-être pour
professeur de latin--un marchand de briquets phosphoriques;

Pour maître de dessin, un frotteur;

Pour maître de musique, un ébéniste;

Pour professeur d’histoire, un coiffeur.

Réellement,--monsieur J. Dillon,--vous avez eu là une excellente
idée;--il est malheureux qu’elle ne vous soit pas venue plus tôt.

Nous avons signalé déjà--une variété d’indépendance politique
extrêmement curieuse.

Un certain carré de papier aime une danseuse maigre;--de temps à autre,
il faut faire rengager ladite danseuse.

La chose ne se fait pas toute seule.--M. le directeur du théâtre--ni le
public ne s’en souvient;--il faut que le gouvernement
intervienne:--voici comment s’exécute le tour.

Lorsque l’engagement précédemment obtenu est sur sa fin,--ledit carré de
papier fronce le sourcil--et devient très-rigide, il s’aperçoit que le
ministère trahit la France; il découvre que le gouvernement nous avilit
aux yeux de l’étranger;--le pays penche vers sa ruine.--Toutes nos
libertés sont audacieusement attaquées;--les courtisans envahissent le
pouvoir et boivent la sueur du peuple;--on a oublié les promesses de
Juillet et le programme,--le fameux programme de l’Hôtel de Ville,
etc.--Tout cela ne suffirait peut-être pas; on ajoute quelques attaques
contre tel ami ou telle amie de tel ministre.--L’ami a reçu un
pot-de-vin:--l’amie a trois fausses dents.

L’ami ou l’amie vient se plaindre au ministre, et lui dit, sous forme
de conseil, que le carré de papier fait un grand tort au
gouvernement;--qu’il faut l’apaiser, etc.

On entame les conférences.--Le carré de papier est d’une férocité
croissante;--il ne peut rien accorder.--On insiste; il laisse
échapper--que, _dans l’intérêt de l’art_, on devrait rengager
mademoiselle Trois-Étoiles.

On fait chercher le directeur,--on le force de rengager ladite
demoiselle.

Or, l’écrivain recommandable--qui protége ainsi les arts n’a dans le
carré de papier en question qu’une portion d’influence. On lui permet
bien de vendre le journal,--mais on ne lui permet pas de le livrer.--Or,
comme le bruit du rengagement de la danseuse peut transpirer, comme la
malveillance en pourrait tirer de fâcheuses inductions relativement à
l’indépendance de la feuille,--cette indépendance doit se manifester et
se manifeste par l’injure à l’endroit du gouvernement.

La dernière fois que ce tour a été exécuté,--la danseuse a été rengagée
pour quinze ans;--le lendemain, on citait dans le carré de papier, comme
proverbiale, la _stupidité de M. de Gasparin_.

[GU] STATISTIQUE.--D’après le docteur Julius, qui s’est livré à un
volumineux travail sur les aveugles et les établissements qui leur sont
destinés, on compte:

  En Prusse,                1 aveugle sur 1,600 habitants.
  En France,                1             1,650
  En Belgique,              1             1,009
  En Danemark,              1               738
  En Angleterre,            1               800
  En Autriche,              1               800
  Aux États-Unis,           1             1,200

D’après beaucoup de choses qui se passent, on ne devinerait pas que la
France est le pays d’Europe où il y a le moins d’aveugles.

[GU] Plusieurs journaux reprochent amèrement à M. Duchâtel le refus
qu’il a fait de donner à M. Rubini, chanteur, la croix d’honneur qu’il
demandait pour reparaître au Théâtre-Italien.--Comme on parlait de ce
refus devant M. de Rémusat, on vint à lui demander si, à la place de M.
de Duchâtel, il eût agi comme lui. «Non, répondit M. de
Rémusat,--j’aurais fait tout le contraire; j’aurais donné deux croix à
M. Rubini, en exigeant qu’il les portât toujours toutes deux, l’une à
gauche, l’autre à droite de la poitrine.»

[GU] Quelques-uns des plus gros traitements du ministère des
finances--sont industriellement gonflés par des _indemnités_,--des
_gratifications_,--des _faux frais_,--des _suppléments pour pertes et
erreurs_, etc., etc.

Ainsi, on assure que le _caissier central du Trésor_--reçoit une
indemnité de quarante mille francs pour couvrir les erreurs que peuvent
commettre les garçons de caisse chargés des payements et des recettes.

Les garçons, en effet, se trompent quelquefois (le cas est cependant
extrêmement rare).--Toutefois, le cas échéant, M. le caissier fait
appeler le garçon en défaut, le prévient qu’il s’est trompé, que son
erreur est de... _tout_,--et que, par conséquent, cette somme lui sera
retenue sur ses appointements; et ceci n’est pas une menace, la retenue
s’effectue réellement; et, au bout de l’année, M. le caissier a touché
quatorze mille francs en sus de son traitement.

Si je commets une erreur, je prie M. le caissier de m’en avertir, avec
preuves à l’appui.

[GU] De ce temps-ci, toutes les professions sont encombrées,--même la
profession de Dieu. Les _Guêpes_ en ont déjà signalé
quelques-unes.--Voici venir un homme plus modeste--qui se contente
d’être prophète.--On ne saurait trop louer une semblable abnégation.

Cet homme s’appelle M. _Cheneau_ ou _Chaînon_, lui-même paraît
incertain sur le meilleur de ces deux noms;--il les offre tous deux à la
vénération publique. On est libre de l’invoquer sous les deux noms;
chacun là-dessus peut s’en rapporter à son goût. Il est prophète et
négociant. Il publie en ce moment la _Troisième et dernière alliance du
ciel avec sa créature_ (4 vol. grand in-8º). Ainsi, pour la troisième et
dernière fois, le ciel ne le répétera plus:--Voulez-vous, oui ou non,
vous allier avec lui?

«J’ai reçu, dit M. Cheneau ou Chaînon,--j’ai reçu du ciel le pouvoir
d’édifier la vérité; le Seigneur m’a dit: «Établis le baptême spirituel,
enseigne la religion d’amour, que je t’ai révélée pour former mon
alliance éternelle avec mes enfants; accomplis ta mission; heureux celui
qui la gravera dans son cœur.»

_Gravons dans notre cœur la mission_ de M. Chaînon ou Cheneau,--sans
nous arrêter au langage peu correct du ciel.

M. Chaînon ou Cheneau--a deux amis qui le visitent--familièrement:
l’empereur Napoléon, qui lui a encore fait visite, dit-il, en janvier
1841 (page 295), et saint Jean-Baptiste qu’il appelle «son ami sincère.»

M. Chaînon ou Cheneau--raconte ensuite que c’est à _Lyon, en février
1838,--à l’Hôtel du Nord,--chambre 32,--de six heures et demie du soir
jusqu’à six heures trois quarts du matin qu’il a combattu et vaincu
toute l’armée infernale et Satan lui-même_.

«J’ai promis,--dit-il à l’Éternel, de désarmer tous ceux qui combattent
contre la vérité;--l’on attentera à mes jours, et une somme sera offerte
pour me faire détruire, mais tous leurs projets seront détruits,--et le
serpent viendra m’offrir lui-même sa langue pour que je l’arrache.»

Nous n’analysons pas la nouvelle religion proposée par M. Cheneau ou
Chaînon,--attendu que nous n’y comprenons rien,--ni lui non plus; nous
ne reproduirons que quelques conseils donnés aux femmes, et qui
pourront paraître à nos lectrices de quelque utilité.

CONSEILS AUX FEMMES. «Sachez vous servir des _faveurs_ que le ciel vous
a confiées, vous rendrez doux et aimable l’homme méchant et
irraisonnable.

»Observez si votre époux est travailleur, courageux, préparez-lui
quelques _agréables distractions_ et contrariez-le un _jour sur vingt_,
afin que son cœur ne devienne point insensible à vos intentions.

»Prodiguez-lui les moyens de consolation qui vous sont _spécialement_
confiés par le Créateur.

»Je répandrai de mon esprit sur toutes sortes de personnes.»

_Gare de dessous!_

On lit dans un gros livre de M. A. Pépin que l’auteur de _Lélia_ porte
sur son cœur des cheveux d’un des assassins de Louis-Philippe. Le
livre de M. A. Pépin, qui est fait, du reste, avec courage, a été peu
lu.--Sans doute madame Sand ignore ce passage qui la concerne.

[GU] Je n’ai pas voulu m’en rapporter, à propos des essais de pavage en
bois,--aux réclames des journaux, à un franc la ligne,--j’ai consulté
cinq ou six cochers de cabriolets, qui m’ont affirmé que par un temps de
pluie, il est impossible aux chevaux de tenir pied sur ce nouveau pavé.

[GU] Voici un mot que je ne raconte qu’à cause de son authenticité:

Au sujet d’une nouvelle _fournée_ de pairs,--qui va, assure-t-on, se
faire prochainement,--beaucoup de candidats se remuent outre mesure. On
cite entre autres le maire d’un des plus nombreux arrondissements de
Paris,--ancien député conservateur, tristement repoussé aux dernières
élections. Comme il causait avec M. Sauzet sur ses bonnes et ses
mauvaises chances:

--Hélas! mon cher monsieur, reprit le président, comment voulez-vous
qu’on vous fasse pair?--La chose, quant à moi, me semble tout à fait
impossible.

--Comment cela? impossible! et pourquoi?

--Parce que, répondit le facétieux M. Sauzet, vous ne pouvez pas être à
la fois _pair_ et _maire_.

M. de Rambuteau, qui se trouvait là,--c’est chez lui que la conversation
avait lieu,--réfléchit un instant, et dit: «Au fait, c’est vrai.»

[GU] PARENTHÈSE RELATIVEMENT AU TIMBRE.--(Il y a d’_honnêtes gens_ qui
ont imaginé d’acheter des numéros des _Guêpes_,--d’arracher la page sur
laquelle est le timbre,--et d’envoyer à la direction ces exemplaires
ainsi mutilés.

La direction n’est pas fâchée de prendre les _Guêpes_ en défaut,--et
dresse un procès-verbal,--pour absence de timbre.

On a _prouvé_ à la direction du timbre,--par les reçus du timbre, par
les livres de l’imprimeur, par les livres de l’éditeur, par ceux du
marchand de papier,--qu’il n’a jamais, à aucune époque, été imprimé un
exemplaire de plus qu’il n’y a eu de feuilles timbrées.

La direction a maintenu son procès-verbal,--on a appelé de ce jugement
au ministre;--le ministre a confirmé.

Les _Guêpes_ viennent encore une fois d’être condamnées à une amende
assez forte au profit du Trésor.

L’auteur des _Guêpes_ ne croyait pas devoir se soumettre au timbre, il a
plaidé il y a deux ans contre l’administration,--et a perdu son procès.
Il s’est contenté de protester contre la sotte obstination de
l’administration, qui veut absolument mettre sur de petits livres--une
tache d’encre égale, en grosseur,--au timbre qu’on met sur les
cabriolets,--tandis qu’un poinçon, quelque petit qu’il fût, atteindrait
parfaitement le but.

Mais--en même temps il a formellement interdit à son éditeur--d’essayer
contre l’administration aucune de ces fraudes que font presque tous les
journaux.

L’auteur des _Guêpes_ a agi loyalement;--il ne pense pas que ni
l’administration ni le ministre aient suivi son exemple--en maintenant
des amendes--contre les preuves sans réplique qui leur étaient
fournies;--l’administration du timbre--a plusieurs fois fait demander à
l’auteur des _Guêpes_--la suppression de la petite phrase qui accompagne
depuis deux ans la sale tache d’encre qu’elle a imposée à ses petits
livres;--l’administration a cru devoir lui fournir une occasion de la
remplacer--par la dénonciation de ses petites persécutions.)

[GU] De 1791 à 1794, il y a eu en France les aristocrates, les
monarchiens, les constitutionnels, les républicains, les démocrates, les
hommes du 14 juillet, les fayettistes, les orléanistes, les cordeliers,
les jacobins, les feuillants, les maratistes, les chevaliers du
poignard, les septembriseurs, les égorgeurs, les girondins, les
brissotins, les fédéralistes, les modérés, les suspects, les hommes
d’État, les membres de la plaine, les crapauds du Marais, les
montagnards, les accapareurs, les alarmistes, les apitoyeurs, les
endormeurs, les dantonistes, les hébertistes, les sans-culottes, les
habitants de la Crète, les terroristes, les patriotes de 89, les
thermidoriens, une jeunesse dorée, etc., etc.

Sous l’Empire, les bourbonistes, les émigrés, les jacobins, les
idéologues, les hommes de 89, les nopoléonistes, les fédérés, etc.

Sous la Restauration nous avons eu les bonapartistes, les royalistes,
les libéraux, les blancs et les bleus, un côté gauche, un côté droit, un
centre gauche, un centre droit, les ventrus, les absolutistes, les
_ultra_, les révolutionnaires, le parti de la défection, les
constitutionnels, les carbonari, la société Aide-toi, le Ciel t’aidera,
etc., etc.

Depuis la Révolution de juillet, nous avons eu des carlistes, des
légitimistes, des philippistes, des henriquinquistes, des impérialistes,
des hommes du mouvement, des hommes de la résistance, le parti de
l’avenir, des républicains de 93, des républicains à l’américaine, des
saint-simoniens, des fouriéristes, des phalanstériens, des humanitaires,
des bousingots, des radicaux, des patriotes, des hommes du progrès, des
juste-milieu, des modérés, des politiques, des doctrinaires, des amis de
l’ordre, des hommes du tiers-parti, un côté gauche, un côté droit, un
centre droit, un centre gauche, des monarchistes, des amis du peuple,
des anarchistes, des réformistes, des jeunes-France, la société des
Droits de l’Homme, la société des Familles, des réactionnaires, les
conservateurs, le parti social, etc., etc.

[GU] Beaucoup de gens font semblant de prendre les _Guêpes_ pour une
facétie sans but.

Voici un grand journal--qui imprimait avant-hier quelques lignes dans
lesquelles il demande que l’impôt pèse sur les objets de luxe et cesse
d’augmenter le prix des objets de première nécessité.

Il y a trois ans que les _Guêpes_ ont, pour la première fois, émis le
même vœu.

Ce journal est un de ceux qui appelaient si plaisamment l’auteur des
_Guêpes--ami du château_, et qui s’intitulent eux-mêmes, mais plus
plaisamment, _amis du peuple_.

[GU] Il vient de mourir à Paris un homme d’un grand talent;--le public,
après avoir suffisamment _cuvé_ son admiration frénétique pour Paganini,
en était revenu à dire: «Eh bien, j’aime mieux le violon de
Baillot.»--Baillot est mort à soixante-onze ans. En 1821, Baillot avait
été nommé premier violon solo à l’Académie royale de musique; dix ans
après, quand l’Opéra devint une spéculation particulière,--Baillot parut
un luxe trop cher;--depuis cette époque on ne l’entendit plus que
rarement,--et depuis plus d’une année il avait cessé de toucher à son
violon.

Tout le monde connaissait son talent, mais voici une petite
anecdote--qui montre mieux que du talent,--qui montre du
désintéressement et de la noblesse.

Baillot avait une pension sur la liste civile de Charles X,--après
1830,--on avisa par toutes sortes de moyens à soulager ces pauvres
pensionnaires ruinés.--Un jour Baillot reçut une lettre des commissaires
de l’ancienne liste civile, qui l’invitaient à venir toucher une partie
de sa pension.--Baillot se présente et demande si tout le monde est
payé.

--Tant s’en faut, lui répond-on,--nous donnons seulement quelques
à-compte.

--Oh! alors,--répond noblement l’artiste,--le grand artiste,--ne me
donnez rien, les autres ont plus besoin que moi.

--Mais, monsieur Baillot,--vous n’êtes pas riche.

--C’est égal, je travaille et je gagne de l’argent.

[GU] On lit dans les journaux:

«M. le ministre de l’intérieur, ayant appris que feu Baillot laisse une
veuve et une fille sans autres ressources qu’une pension de huit cents
francs, vient d’ACCORDER--une _indemnité annuelle_ de douze cents francs
à madame veuve Baillot.»

Je ne parlerai pas de cette _indemnité annuelle_ qui n’est pas même une
pension--et qui s’élève majestueusement à la somme de douze cents francs
pour la veuve--d’un des plus grands artistes de ce temps-ci.

Le gouvernement est pauvre,--il faut faire des engagements de quinze ans
et de quinze mille francs par an à des danseuses maigres--pour se
concilier la bienveillance douteuse d’écrivains sans talent qui les
protégent.

Mais il aurait été plus décent, sans que cela coûtât un sou de plus--de
faire mettre dans les journaux: «Monsieur le ministre de l’intérieur
vient de prier madame veuve Baillot d’accepter une pension de douze
cents francs.»

[GU] Un célèbre vaudevilliste vient de se marier--presque à la même
époque que J. Janin, le fléau des vaudevilles;--tous deux ont fini comme
tous les vaudevilles que l’un a faits, que l’autre a critiqués.

On a beaucoup parlé de ce mariage;--j’ai recueilli deux versions
différentes.

Voici la première:

M. ***, il y a sept ou huit ans, rencontra chez son notaire une jeune
dame dont la figure et les manières l’intéressaient:--il demande qui
elle est.

--C’est la femme d’un négociant en vins, son mari est embarrassé,--elle
cherche de l’argent.

--Serait-ce un placement sûr?

--Oui, sans doute.

--J’ai des capitaux disponibles; je prête l’argent.

De temps en temps, M. *** s’informait de la dame;--un jour il apprend
qu’elle est veuve.--Cette fois ce n’est plus de l’argent, mais sa
personne, son cœur et sa fortune, qu’il fait offrir,--il est
accepté,--et _les rideaux tombent_.

[GU] Voici la seconde version:

M. *** aimait les femmes.--Que diable aimerait-on?--il en aimait
plusieurs,--je ne m’aviserai pas de le défendre sur ce point.--Un jour
après dîner, il va voir une de ces dames. «Ah! vous êtes le bienvenu,
vous allez me mener voir les _Pilules du Diable_.--Volontiers.»

Le lendemain, il était chez une autre.

--Je vous attendais, j’ai fait retenir une loge, nous allons au
spectacle.

--Ah!--et où?

--Franconi.

--Qu’est-ce qu’on donne?

--Les _Pilules du Diable_.

--Diable!

--Pourquoi?

M. *** comprend qu’il faut s’exécuter; s’il dit qu’il a vu la veille
les maudites pilules,--on lui demandera avec qui.

--Seul.

--Vous pouviez bien venir me chercher.

Il se contente de dire: «Je vous accompagnerai avec plaisir.»

Le lendemain, troisième dame,--troisième invitation.

--J’aurais bien voulu vous voir hier.

--Vous êtes trop bonne.

--Oh! c’était intéressé:--j’avais besoin de vous.

--Il m’a été impossible de venir, j’ai travaillé toute la soirée.

--C’est égal,--aujourd’hui est aussi bon; je veux aller voir les
_Pilules du Diable_.

M. *** frémit.--Mais il vient de dire qu’il a passé la soirée à
travailler, il ne peut plus dire qu’il était aux _Pilules_,--et
d’ailleurs,--avec qui?

Il s’ennuya tellement,--qu’il passa la nuit à énumérer tous les
inconvénients de la vie qu’il menait,--il vit qu’il y avait dans la vie
de garçon et d’homme à bonnes fortunes par trop de choses à faire trois
fois;--un mois après il était marié.

[GU] M. Gannal a de nouveau paru sur la place, et je crois être agréable
à la fois au public et à lui--en contribuant, pour ma part, à donner la
publicité à une brochure qu’il vient de mettre au jour.

M. Gannal commence par dire pourquoi il prend la parole.

_C’est parce que tant de personnes sont étonnées qu’il n’ait pas embaumé
le prince royal_,--qu’il croit devoir leur _expliquer le mauvais vouloir
qui lui a ôté à lui_, M. Gannal, _cette consolation_.

[GU] M. Gannal en est _d’autant plus affligé_, qu’il savait à part
lui--que le prince royal désirait _vivement être embaumé par lui_.

_Consolation_ est une expression toute nouvelle, appliquée à
l’industrie, et qui ne pouvait manquer de faire fortune.

Les marchands fashionables disent déjà, à l’imitation de M. Gannal:
«Permettez, monsieur, que j’aie la _consolation_ de vous vendre cette
paire de bas.»

«Ne me refusez pas la _consolation_ de vous vendre ce briquet
phosphorique.»

«Madame, je ne puis céder ce châle au prix que vous m’en offrez, je
renoncerais plutôt à la _consolation_ de vous le vendre.»

Il faut dire que M. Gannal et M. le docteur Pasquier, chirurgien du duc
d’Orléans, s’étaient rencontrés lorsque M. Gannal a embaumé le maréchal
Moncey.

C’est ce qui fait le sujet de la lettre ou plutôt des lettres adressées
à M. le docteur Pasquier par M. Gannal,--_doctores ambo_.

Remarquons en passant--une tendance de notre époque qui ne peut tarder à
diminuer singulièrement les revenus de la poste aux lettres.--Autrefois
quand on avait une communication à faire à quelqu’un qui se trouvait
éloigné,--on lui écrivait une petite lettre que l’on pliait
proprement,--on l’enfermait dans une enveloppe,--on la cachetait,--on
mettait dessus le nom et l’adresse de la personne à laquelle on avait à
faire,--et on jetait le tout à la boîte d’un bureau de poste.

Il n’en est plus ainsi aujourd’hui:--on fait imprimer sa lettre à mille
exemplaires,--on la répand dans Paris et la province,--on la fait
annoncer dans les journaux,--et un jour ou un autre celui auquel la
lettre est adressée--rencontre un de ses amis qui lui dit:

--Eh bien! M. un tel vous a écrit?

--Ah!

--Oui, j’ai lu la lettre hier au café.

Où s’arrêtera ce besoin de notre époque de tout faire ainsi en public?

[GU] Nous allons maintenant citer des fragments de la lettre de M.
Gannal;--nous mettrons entre parenthèses les quelques petites
observations qui nous paraîtront indispensables pour éclaircir le texte.

      «Monsieur,

            *       *       *       *       *

»J’eus l’honneur d’accepter a proposition faite par vous d’une
     expérience solennelle.

»J’attendais _avec patience les circonstances favorables_.
     (C’est-à-dire la mort d’un grand personnage. La pensée est un peu
     féroce, monsieur Gannal.)

»Je croyais que le temps et l’occasion seuls avaient manqué; mais
     la décision prise au sujet des restes du prince royal,
     _indépendamment_ des sentiments douloureux que sa perte m’inspire,
     _comme à tout le monde_,--m’a amené à penser très-sérieusement que
     sa volonté exprimée dès longtemps ne peut avoir dicté la décision
     prise; J’AI LA PREUVE CONTRAIRE ENTRE LES MAINS.»

[GU] (Voici donc arrivée une de ces _circonstances favorables_ que M.
Gannal attendait avec _patience_.--Le duc d’Orléans meurt,--M. Gannal
s’en afflige _comme tout le monde_, mais il espère avoir la
_consolation_ de l’embaumer. M Gannal n’est pas comme cette mère éperdue
qui ne veut pas être consolée:--_noluit consolari_;--ce qu’il demande,
au contraire, c’est d’être consolé.

On ne prend aucun souci de _consoler_ M. Gannal,--on ne le charge pas de
l’embaumement du prince.--M. Gannal fait entendre ses gémissements,--il
donne à penser que le prince royal lui avait promis de se faire embaumer
par lui.

M. Gannal avait déjà demandé la _consolation_ d’embaumer l’empereur
Napoléon.--Il lui a été refusé également d’enregistrer cette
_consolation_ sur ses livres en partie double. M. Gannal alors jette
son gant dans l’arène,--il adresse à M. Pasquier un superbe défi.)

»Pour arriver à un résultat comparatif et certain, voici comment je
     pense que devront être faites les expériences, en présence de MM.
     Ribes, Cornac et Gimelle, que je choisis pour mes juges, et trois
     autres docteurs que vous choisirez à votre volonté.

»Je ferai un embaumement sans autopsie, et un second embaumement
     après une autopsie, en tout semblable à celle pratiquée sur le
     corps de M. le maréchal Moncey. Vous, monsieur le docteur, vous
     pratiquerez un embaumement en tout point semblable à celui que vous
     venez de faire pour le corps du malheureux prince _dont toute la
     France déplore la perte_. Je m’en rapporte entièrement à votre
     bonne foi sur l’identité des deux opérations.

»Les trois corps ainsi embaumés et déposés dans trois cercueils
     seront mis sous la surveillance de M. l’intendant des Invalides, et
     la clef de la pièce où ils seront placés sera confiée à la garde de
     M. le lieutenant général baron Petit; tous les mois les
     commissaires voudront bien vérifier les corps et constater l’état
     de leur conservation.

                       GANNAL, rue de Seine.»

[GU] (Cette fois on n’attendra pas une _occasion favorable_.--On prendra
trois corps--au jour dit;--où les prendra-t-on?--c’est peu
important.--M. Gannal ne s’arrête pas à ces menus détails; il nomme de
son autorité privée le gouverneur des Invalides et M. le général Petit à
d’étranges fonctions.--Il se réserve également de désigner les sujets à
embaumer, et j’aime à croire que son choix tombera sur des
morts.--Remarquons la petite phrase chevillée de mauvaise grâce, _dont
toute la France déplore la perte_.--Il est évident que M. Gannal
_déplore cette perte comme tout le monde_, ainsi qu’il nous l’a déjà
dit,--mais qu’il déplore bien plus encore la perte de
l’embaumement,--et cela non plus comme tout le monde,--mais d’une façon
tout à fait spéciale,--puisque c’était la seule _consolation_ qu’il pût
recevoir.--Qu’arrive-t-il, cependant? M. Pasquier ne vient pas sur le
terrain,--et M. Gannal lui écrit une autre lettre.--Passons à l’autre
lettre.)

[GU] Le commencement de la lettre est d’un style virulent,--c’est
pourquoi nous ne le transcrirons pas ici;--on connaît les aménités des
savants.--Molière nous en a donné un type indélébile dans _Trissotin_ et
_Vadius_.

«Vous m’appelez _charlatan_,--dit M. Gannal,--eh bien! vous en êtes un
autre.»

(M. Gannal passe ensuite à l’examen de sa vie entière, il cite ses
travaux.)

«J’ai perfectionné la fabrication de la colle.

«J’ai fait un travail sur la conservation des viandes alimentaires.»

(Les _Guêpes_ se sont déjà expliquées et sur l’embaumement en général,
et en particulier sur l’embaumement des côtelettes de mouton--et les
momifications des gigots entamés;--elles ont surtout insisté sur le
danger d’une conclusion fâcheuse.--Si on se met ainsi à tout embaumer et
à tout conserver,--il deviendra inévitable de manger de temps en temps
des côtelettes d’homme.--Le moindre malheur qui pourra arriver sera de
se nourrir de biftecks centenaires.--Un cuisinier de ce temps-ci fera
tranquillement un rosbif--qu’il lèguera à sa troisième génération;--tout
ceci est inquiétant.)

«Pourtant l’_embaumement_, c’est votre père, votre femme, votre enfant,
que vous voulez voir encore, que vous désirez _embrasser_ sans effroi.»

(Vous me faites peur, monsieur Gannal.)

[GU] «M. Double était médecin du duc de Choiseul;--je n’ai point embaumé
le duc de Choiseul, mais j’ai embaumé M. Double.»

(Entendez-vous bien, monsieur Pasquier, l’apologue me semble clair.--M.
Double a empêché M. Gannal d’embaumer le duc de Choiseul; qu’a fait M.
Gannal? il a embaumé M. Double.)

Vous avez empêché M. Gannal d’embaumer le duc d’Orléans;--eh bien!--M.
Gannal vous embaumera;--cela vous apprendra.--Oui, il faut que M. Gannal
embaume,--_si ce n’est toi, c’est donc ton frère_.

[GU] Vous serez embaumé, monsieur Pasquier, vous serez embaumé par M.
Gannal: évitez-le,--sortez armé et accompagné.--Si M. Gannal vous
rencontre un soir--au coin d’une rue,--votre affaire est faite,--il vous
embaume,--et le lendemain il vous dira que vous êtes venu au monde comme
cela.

Vous avez raison, monsieur Gannal,--embaumez-moi un peu M. Pasquier--et
gardez-le dans _votre cabinet_, comme vous le dites dans votre
lettre,--avec les _autres sujets_ qui _depuis tant d’années_ en font
l’ornement et peut-être l’ameublement,--cela apprendra aux autres à se
conduire;--_erudimini_.

Ici--une légère annonce.

«L’embaumement est une affaire de sentiment, de famille, une
quasi-cérémonie _religieuse: c’est du moins ainsi que je l’ai compris_,
et c’est aussi par cette raison que je le fais, _comme vous dites_, à
vil prix. Oui, monsieur, zéro est mon minimum, deux mille francs mon
maximum, _et je suis aux ordres des familles; c’est aux familles à me
demander le travail qu’elles désirent, toujours heureux d’exécuter leur
volonté_.»

(Combien vends-tu ton baume?--Je ne le vends pas, je le
donne:--approchez, faites-vous servir.) M. Gannal revient à M. Pasquier.

[GU] «Je sais que vous avez un titre, un diplôme terrible, qui vous
confère le droit de vie et de mort sur vos semblables, qui vous permet
de tailler, _de rogner cette chétive espèce humaine_; vous avez le droit
de mutiler votre semblable et de lui faire payer la mutilation.--C’est
bien.--Ce droit est absolu sur les vivants; mais sur les
morts?--Halte-là, monsieur; pour les vivants, je les abandonne à leur
malheureux sort; _mais quant aux morts, je les réclame comme ma
propriété exclusive_.»

(Ainsi nous voilà nous, le pauvre monde, partagés entre M. Pasquier et
M. Gannal:--les vivants à M. Pasquier, les morts à M. Gannal.--M. Gannal
abandonne généreusement les vivants à M. Pasquier; il s’en rapporte à
lui du soin de lui faire des morts.

M. Gannal est le _roi des morts_!)

[GU] M. Gannal passe ensuite à l’examen de l’embaumement, dont la
_consolation_ (maximum deux mille francs) lui a été refusée. Il fait
quelques questions à M. Pasquier.

«Où avez-vous pris le _natrum_ pour saponifier la graisse?»

(Ah! oui, où M. Pasquier a-t-il pris le _natrum_? Voilà ce que nous
voudrions savoir,--l’a-t-il acheté, l’a-t-il volé?--où l’a-t-il
pris?--qu’il nous dise un peu où il a pris le _natrum_.)

[GU] «--Où avez-vous été chercher l’huile de cèdre, qui devenait un
objet aussi indispensable que le soleil d’Égypte?--Le _natrum_, vous
l’avez remplacé par TRENTE-HUIT KILOGRAMMES de sublimé corrosif; l’huile
de cèdre a été remplacée par de la teinture de benjoin, et le soleil a
été éclipsé par _quatre vingts kilogrammes_ de poudres aromatiques.
Enfin les bandelettes elles-mêmes ont dû céder la place au sparadrap.
Qu’y a-t-il donc d’égyptien dans votre travail? Vous avez mutilé,
écorché le cadavre, et il vous a fallu trente-six aiguilles à suture
pour recoudre vos nombreuses lacérations. Trente-six aiguilles pour un
embaumement! Mais j’en fais cent avec la même et qui reste en bon état.»

(Niez donc, monsieur Pasquier,--qu’il y ait dans le procédé de M. Gannal
une grande économie d’aiguilles!)

Ici M. Gannal ne menace plus M. Pasquier seulement de l’embaumer, il lui
annonce en même temps la réprobation générale.

«--Mais, monsieur, avez-vous donc songé à la réprobation générale qui
doit tomber sur vous quand la population saura que, sans égards pour les
dépouilles de l’illustre défunt, _dans des vues que je ne veux pas
qualifier, vous avez haché en lambeaux l’héritier présomptif de la
couronne_?--Votre procédé est sauvage.»

(Quel malheur que M. Gannal ne qualifie pas les vues de M. Pasquier:
nous en aurions appris de belles.)

[GU] Nous nous arrêtons ici--et nous donnons notre avis et sur le
procédé de M. Gannal et sur sa brochure.--Son procédé est évidemment
supérieur à tout ce qu’on a fait jusqu’ici.--Nos lecteurs savent ce que
nous pensons de l’embaumement universel auquel tend M. Gannal, mais on
aurait dû l’adopter pour le prince royal.

Pour la brochure,--elle est ridicule et indécente au plus haut degré.

[GU] Il y a à Paris une société de gens d’esprit, une charmante petite
coterie,--où lorsque l’on veut dire qu’une chose est impraticable on
donne avec le plus imperturbable sérieux la raison que voici:

«Le roi de Sardaigne est bien sévère, madame.»

Voici l’explication et l’origine de cette locution devenue proverbiale:

Mon ex-ami,--M. de Balzac,--a voyagé dans les États sardes;--entre
autres aventures, il plut à une douairière du pays--qui se mit à le
combler d’attentions inquiétantes.

M. de Balzac a juste la vertu de la chaste Suzanne, laquelle ne voulut
jamais prendre pour amants--deux vieillards chassieux et repoussants.

J’aime ces grands exemples qui ne sont pas trop difficiles à imiter.

Il eut peur--et un jour--il s’avisa de raconter à la respectable
matrone--une histoire de son invention, qu’il attribua sans façon au
roi de Sardaigne.--Ce monarque, selon le romancier, ayant surpris deux
jeunes amants occupés à s’aimer et à _se le dire_, leur fit trancher la
tête, sans autre forme de procès. La belle ne se décourageant pas par
les respects du _plus fécond de nos romanciers_,--dépassa une à une les
limites de la timidité de son sexe,--et finit par devenir
très-embarrassante; mais quand M. de Balzac voyait le danger trop
imminent, il prenait la figure patibulaire d’un condamné à mort, et
disait avec un grand soupir: «Ah! madame, le roi de Sardaigne est bien
sévère.»

[GU] Entre autres phrases toutes faites--qui se reproduisent _plus
souvent qu’à leur tour_,--comme dit la portière d’Henry Monnier, il faut
citer celle-ci dont les journaux du gouvernement ont fait pendant
longtemps un usage que j’appellerais presque abusif.

«Il faut trancher les têtes sans cesse renaissantes de l’hydre de
l’anarchie.»

Un de ces journaux disait hier:

«Il faut museler à jamais le monstre de l’anarchie.»

Les bourgeois timorés nous sauront sans doute gré de porter autant qu’il
est en nous cette phrase à leur connaissance.

Lesdits bourgeois remarqueront avec plaisir à quel degré d’abjection est
descendue l’_ancienne hydre de l’anarchie_, ou plutôt l’anarchie
elle-même.

Autrefois, en effet, on ne savait comment trouver pour la peindre de
métaphore suffisamment magnifique;--l’hydre avec ses sept têtes
renaissantes avait fini par être l’image consacrée.--Mais
aujourd’hui--le gouvernement semble, en se servant du mot _museler_,
adopter une expression moins ambitieuse, qui semble ravaler l’_ancienne
hydre de l’anarchie_ aux mesquines proportions d’un caniche suspect.

[GU] L’autre jour,--j’entre dans un salon de figures de cire établi aux
Champs-Élysées;--un vieillard sec invitait les passants; un jeune
homme, avec un chapeau gris sur l’oreille et une baguette à la main,
était chargé de la démonstration des figures.--Sa démonstration était
évidemment une pièce apprise de mémoire, il la récitait sur cet air
traînant des écoliers qui, allongeant du dernier mot les _syllabes
honteuses_, tâchent de faire un chemin de _euh, euh, euh_, entre le mot
qu’ils se rappellent et celui qu’ils ne se rappellent pas.

Quand je l’interrompais pour lui faire une question, il parlait de sa
voix naturelle;--puis, sa réponse faite, il reprenait sa leçon où il
l’avait laissée, en répétant les derniers mots,--toujours sur le même
air.

[GU] Il nous montra cinq ou six fois Napoléon dans diverses
circonstances et avec diverses figures,--en faisant, chaque fois,
précéder son récit de ces mots: «Ceci, messieurs, est la plus belle
action de l’empereur Napoléon.»--Nous arrivâmes au maréchal
Moncey.--«Voici le maréchal Moncey,--nous dit-il,--gouverneur des
Invalides,--leurs insignes meurent avec eux; il a été _interré_ avec
toutes ses croix et _ganalisé_.»

Nous arrivâmes à un coin où les figures plus anciennes avaient toutes
une remarquable teinte: «Dans ce coin sont tous les personnages qui ont
attenté à la vie les uns des autres.»

Nous y trouvâmes en effet les _assassins de Fualdès_--et celui de la
_bergère d’Ivry_; _Lacenaire, voleur et homme de lettres_, etc.

Dans ce coin,--on avait mêlé à ces monstres des monstres d’une autre
espèce:--un veau à deux têtes, un enfant à quatre jambes, les jumeaux
siamois, etc., etc.--Témoignage évident des principes philosophiques du
propriétaire des figures de cire,--qui met sur la même ligne toutes les
monstruosités que la nature crée par distraction.

--Mais, demandai-je au démonstrateur,--vous n’avez rien de plus nouveau?

--Ah! monsieur, reprit-il de sa voix de conversation,--on nous a
arraché le pain de la main;--on nous a fait enlever la mort de
monseigneur le duc d’Orléans.--C’était pour nous une _excellente
affaire_:--la mort d’un prince, c’est de l’histoire, et l’histoire
appartient aux figures de cire.

--Peut-être, lui dis-je,--votre explication n’était-elle pas convenable?

--Oh! que si, monsieur, la voici:--Monsieur (et il me désignait le
vieillard qui criait à la porte: «Entrez, entrez, trois cents sujets
différents!») monsieur avait pris la démonstration dans le _Journal des
Débats_;--du reste la voici:

J’ôtais mon chapeau--et je disais:...

Ici il se remit à chanter les vingt lignes empruntées au _Journal des
Débats_.

--C’est une injustice,--monsieur,--ajouta-t-il en remettant son chapeau
et en reprenant sa voix naturelle,--j’avais envie d’en écrire aux
journaux,--mais je n’ai pas le temps--et je ne sais pas
écrire;--monsieur,--c’est comme cela que les gouvernements se font
détester; je ne vous dis que cela parce qu’on ne sait pas toujours à qui
on parle.

Je ne voulus pas achever d’exaspérer ce pauvre diable en lui disant qu’à
Rouen un confiseur a fait deux tableaux en sucre représentant la chute
de voiture du prince royal--et sa mort chez l’épicier;--que ces deux
tableaux, exposés publiquement dans sa boutique, excitent à la fois la
moquerie et l’indignation;--que le talent du sculpteur en sucre n’a pu
s’élever qu’à faire des personnages de ces deux tristes scènes de
révoltantes caricatures,--et que la police en a toléré l’exhibition
indécente.

En effet, l’artiste,--à l’imitation des sculpteurs grecs,--qui mêlaient
au marbre l’or et l’ivoire,--l’artiste a usé de toutes les ressources
que lui présentait sa boutique: le chocolat joue un grand rôle et
représente à la fois et le tuyau de poêle dans l’arrière-boutique--et la
perruque de Sa Majesté Louis-Philippe.

Je quittai le _salon_ après avoir offert au démonstrateur quelques
consolations,--et je repris ma route en songeant à une de ses phrases:

«Voilà comme les gouvernements se font détester.»

On a beaucoup parlé du fameux mot de Louis XIV: _L’Etat, c’est moi_.

Hélas! c’est aujourd’hui la pensée déguisée de nos gouvernants ou de
ceux qui aspirent à l’être sous divers titres et sous divers
prétextes.--Quand on nous crie: «La _patrie_ souffre,--le _peuple_ se
plaint, le _pays_ est dans l’anxiété;--nous qui avons un peu creusé les
choses,--qui avons étudié les hommes de ce temps, nous ne pouvons nous
empêcher d’entendre: «--J’ai besoin d’argent;--je voudrais une
place,--je ne sais comment arriver;» ou: «Mes bottes ont besoin d’être
ressemelées.»

[GU] M. Adolphe Dumas--qui n’est nullement parent d’Alexandre
Dumas,--rencontra celui-ci dans un couloir le jour de la première
représentation du _Camp des Croisés_,--pièce dudit M. Adolphe
Dumas--dans laquelle--les ennemis de l’auteur ont prétendu avoir entendu
ce vers:

    Et sortir d’ici-bas comme un vieillard en sort,

qu’ils écrivent et prononcent:

    Comme un vieil hareng saur.

--Monsieur, dit M. Adolphe à M. Alexandre,--pardonnez-moi de prendre un
peu de votre place au soleil, mais il peut bien y avoir deux Dumas,
comme il y a eu deux Corneille.

--Bonsoir Thomas, dit Alexandre en s’éloignant.

[GU] Un ami de M. Alfred de Musset--insistait beaucoup auprès de M.
Villemain pour qu’il donnât la croix d’honneur à l’auteur de
_Namouna_.--L’ami de M. de Musset est influent, très-influent,--il a
fait vingt démarches auprès du ministre de l’instruction publique:--on
ne s’explique pas l’obstination de M. Villemain dans son refus
d’accorder une récompense méritée à un poëte aussi original et aussi
distingué que M. de Musset.

Pour moi, je suis presque sûr que le ministre académicien ne donne pas
la croix à M. de Musset parce qu’il a écrit ce vers:

    Nu comme le discours d’un académicien.

[GU] A propos de certaines réceptions de la cour,--réceptions, du reste,
peu nombreuses et surtout peu divertissantes à cause du deuil de la
famille royale, qui cette fois n’est pas seulement en deuil
d’étiquette,--un _carré de papier_--publie une nouvelle homélie contre
le costume décent--que la tyrannie--veut imposer aux invités.--Nous
sommes parfaitement d’accord avec lui s’il nous dit qu’il y aura des
hommes et des habits fort ridicules;--mais nous différons avec lui quand
il veut qu’on aille à la cour et qu’on y aille en habit de ville.

Nous comprenons parfaitement que ledit carré de papier dise à ses
abonnés (et il ne le leur dit pas): «Que diable! ô mes abonnés et mes
abonnées, allez-vous faire à la cour?--Il y a une foule de choses qu’il
faut savoir là, et que vous n’avez apprises ni derrière votre comptoir,
ni dans votre arrière-boutique; vous n’en êtes pas moins des gens
parfaitement honorables, mais vous ne saurez entrer, ni sortir.--Vous,
madame l’épicière, vous êtes une _belle femme bien conservée_;--mais, si
vous vous habillez à la cour comme de coutume, vous serez ridicule et
humiliée, et, si vous vous habillez autrement, vous serez un peu plus
humiliée, parce que vous n’aurez aucun droit à l’indulgence,--et
infiniment plus ridicule,--vos pieds feront crever le satin,--vos
façons de danser, qui en valent bien d’autres, feront rire tout le
monde, comme ferait rire vous et vos amis une femme de la cour qui
viendrait danser avec vous à votre entresol.--Cette soirée de gêne,
d’humiliation, d’ennui, vous coûtera en toilettes et voitures ce que
vous coûteraient à peine trente soirées de plaisir--où vous seriez la
reine et la belle de la fête.

»Et vous, monsieur l’épicier, devrait toujours dire le susdit carré de
papier, monsieur l’officier de la garde nationale (car c’est la garde
nationale qui introduit l’épicier aux Tuileries), vous êtes un gaillard
de belle humeur;--vous êtes adoré à l’estaminet du coin;--vous n’avez
pas votre égal au billard pour le _bloc fumant_ et le _carambolage de
douceur_;--vous avez tous les soirs le même succès avec les mêmes
plaisanteries que vous faites depuis dix ans sur les numéros des billes
de poule.--Quand on tire 22, et que vous avez dit: «Les _cocottes_»
toute la galerie rit aux éclats, et votre partenaire dit: «Tais-toi
donc, tu es trop drôle, tu m’empêches de jouer tant je ris.»--Personne
ne sait, comme vous, rendre en fumant la fumée par le nez.

»Et votre habit noir,--comme il vous fait respecter!--et, quand vous
l’ôtez pour jouer au billard, comme on admire vos bretelles rouges!

»Pourquoi aller de gaieté de cœur perdre vos succès et votre
importance?--Ce luxe excessif qui vous distingue, il paraîtra là-bas
mesquin et ridicule.

»Restez donc chez vous, ou allez chez vos amis;--faites des crêpes,
jouez au loto.»

Voilà ce que le carré de papier devrait dire à ses abonnés; mais, non:
le carré de papier veut que ses abonnés aillent aux Tuileries;--mais il
veut qu’ils y aillent en soques, en vestes et sans gants.--C’est
l’égalité pour le carré de papier.--Nous soutenons, nous, que c’est la
plus sotte et la plus grande inégalité.--Montez si vous pouvez, mais ne
faites pas descendre les autres;--tâchez, si vous le croyez amusant,
d’ajouter des pans aux vestes, mais ne coupez pas les pans des habits.

O carré de papier!--que dirait votre abonnée l’épicière, si la fruitière
sa voisine,--invitée (si elle l’invitait, ce que je ne crois pas) à une
soirée d’_as qui court_ ou de _vingt-et-un_,--que dirait votre abonnée
l’épicière, si sa voisine et son inférieure la fruitière venait chez
elle en marmotte et en sabots?--Ne trouverait-elle pas indécent qu’elle
n’eût pas mis un bonnet et des souliers?

[GU] Un des plus beaux rêves dont l’homme doit successivement se
réveiller, c’est sans contredit la liberté.

Hélas!--tous ces bonheurs après lesquels nous soupirons ne sont que des
êtres de raison,--tout simplement le contraire _fictif_ des malheurs
_réels_ que nous éprouvons dans la vie.

La liberté en politique est une grande pensée et un grand mot
misérablement exploité par quelques-uns qui veulent être les maîtres _à
leur tour_;--la liberté en politique veut dire l’esclavage des
autres;--l’_égalité_--n’est qu’un échelon--pour arriver à marcher sur la
tête d’autrui.

La liberté! où est-elle? Cherchez l’homme le plus libre de tous,--et
comptez à combien de maîtres durs et inflexibles il doit obéir.

Approchez ici,--vous, monsieur, qui avez tout sacrifié à la
liberté,--voyons un peu,--montrez-nous ce joyau précieux que vous avez
conquis si laborieusement,--montrez-nous cette liberté dont vous êtes si
fier.

Sortez de chez vous, et venez causer un moment.

Vous vous levez;--mais j’aperçois--un homme gros, court et pâle,--nu
jusqu’à la ceinture et vêtu uniquement d’un cotillon de toile grise.

«Arrête!--vous crie-t-il, arrête! Ne faut-il pas que tu m’apportes
demain le prix de ton travail,--ne faut-il pas que tu payes le pain que
je te vendrai? ne suis-je pas ton maître? ne suis-je pas le boulanger?»

En voici un autre,--plein de santé,--le visage d’un rose vif,--un
tablier est devant lui,--il semble fier des taches de sang qui le
couvrent.

«Eh! eh!--dit-il,--à l’ouvrage, malheureux, à l’ouvrage! Ne faut-il pas
que tu m’apportes demain le prix de ton travail?--ne faut-il pas que tu
m’apportes demain ton tribut quotidien?--ne suis-je pas ton maître? ne
suis-je pas le boucher.»

Et celui-ci:--il a des habits neufs,--coupés à la mode du jour, ou
plutôt à la mode de demain;--mais il n’a pas de gants,--et ses bottes
éculées n’ont pas été cirées depuis cinq semaines,--son chapeau est
partie chauve, partie ébouriffé.

«Tiaple--mein herr!--s’écrie-t-il,--trafaillez pour
moi,--trafaillez.--il me faut de l’argent;--que che fous foie ainsi
fumer tes ciquarrettes! trafaillez, fous tis-je,--_trafaillez_! che suis
votre maître, che suis le tailleur!»

Et celui-ci, avec un galon d’or à son chapeau: «Allons, maître,
dit-il,--il me faut une belle livrée,--il me faut à manger et à
boire,--il me faut un chapeau neuf;--travaillez,--travaillez;--ne me
reconnaissez-vous pas,--que vous continuez à faire ainsi tourner vos
pouces?--je suis votre maître, je suis votre domestique. Obéissez-moi!»

Il n’y a d’un peu plus libre que celui qui a moins de maîtres que les
autres, que celui qui a moins de besoins.

Chaque besoin, chaque goût, est une chaîne dont quelqu’un tient le bout
quelque part.

Comptez de bonne foi combien vous en avez.



Novembre 1842.

     Les inondés d’Étretat, d’Yport et de Vaucotte.--Le roi
     Louis-Philippe et M. Poultier, de l’Opéra.--Un philosophe
     moderne.--Les femmes et les lapins.--_Une mesure
     inqualifiable._--M. Lestiboudois.--M. de Saint-Aignan.--Un
     dictionnaire.--Le véritable sens de plusieurs mots.--A. et B.


[GU] LES INONDÉS.--J’ai voulu aller voir ces pauvres gens d’Étretat et
d’Yport, auxquels une trombe d’eau a fait tant de mal, il y a un peu
plus d’un mois.--Gatayes se trouvait avec moi dans la vieille masure que
j’habite aux bords de la mer; nous nous sommes mis en route une heure
avant le jour--pour prendre au passage une voiture qui nous a conduits à
Fécamp.

Fécamp a également souffert de l’inondation,--mais le sinistre n’a
attaqué que les gens riches.--Nous n’avons fait que traverser Fécamp,
et, en suivant les sinuosités de la falaise, nous nous sommes dirigés
vers Yport--en gardant la mer à notre droite, mais à trois cents pieds
au-dessous de nous.

Après deux heures de marche, nous avons vu le grand bouquet d’arbres qui
cache Yport.--On entre dans les arbres, et, par des chemins escarpés, on
descend dans le fond d’une petite vallée où est situé Yport.

Dès lors on commence à voir quelques traces de l’inondation: les chemins
sont élargis et violemment creusés, tantôt à deux, tantôt à trois pieds
dans le roc;--quelques champs sont encore couverts de limon. De la
paille, du menu bois, de grandes herbes, sont restés accrochés dans les
branches des arbres, à sept ou huit pieds de hauteur;--c’est l’eau qui
les a portés là en se précipitant du sommet des côtes qui entourent
Yport de toutes parts.

Nous entrons dans les rues:--les maisons portent encore l’empreinte de
l’eau à une grande hauteur, les haies les plus élevées qui entourent les
jardins sont remplis de paille;--l’eau a passé par-dessus;--puis, à
mesure qu’on avance,--le désastre a laissé des marques plus visibles:
voici un mur renversé,--là une maison à moitié démolie, ici un arbre
déraciné.

Mais une fois arrivés aux deux tiers de la grande rue qui conduit à la
mer,--nos yeux sont frappés d’un horrible spectacle:--le torrent a
emporté la terre et les pierres qui formaient le chemin à une profondeur
de six ou huit pieds; des deux côtés les maisons se sont
écroulées.--Nous descendons dans le ravin formé par l’eau,--et nous
voyons des restes de maisons suspendus au-dessus de nos têtes;--presque
partout--le mur qui était sur la rue--et la façade de la maison ont été
emportés avec leurs fondations et le terrain qui les soutenait.--Les
maisons sont coupées et déchirées en deux,--depuis le toit jusqu’au sol;
les débris ont été entraînés à la mer.--On voit, depuis le haut jusqu’en
bas,--l’intérieur des chambres coupées en deux;--des meubles encore en
place,--des lits, des tables, sont à moitié en dehors de ce qui reste
d’un plancher incliné qui vacille et qui va s’écrouler d’un instant à
l’autre;--des toits, qui ne sont plus supportés que par un pan de
muraille, restent suspendus sans qu’on comprenne comment,--et vont
tomber au moindre vent.

Nous avançons parmi les décombres et les inégalités du lit que s’est
creusé l’eau;--nous voici au bord de la mer:--la trombe a renversé et
jeté en bas un parapet de granit large de plus de deux pieds.--«Tenez,
nous dit un pêcheur, regardez cette grande place à gauche:--il y avait
là huit maisons;--eh bien, il n’y en reste _pas mention_.»

Les débris ont été jetés à la mer,--pêle-mêle avec cinq malheureuses
femmes qui n’ont pas eu le temps de se sauver.--On n’en a retrouvé
qu’une, morte sous la vase et le limon.

Nous cherchons la maison de Huet.--Huet est un aubergiste--chez lequel
autrefois je m’arrêtais pour déjeuner quand j’allais d’Étretat à
Fécamp;--nous avons peine à retrouver l’auberge, tant le pays est
dévasté et changé.--Le grand puits qui était devant la porte a presque
disparu sous la terre que la trombe a enlevée du haut de la côte.

Huet était riche,--il a beaucoup perdu;--le torrent a passé entre ses
deux maisons, qui se touchaient,--et a emporté des morceaux de murailles
et tous ses meubles, jusqu’à d’énormes armoires en bois sculpté pleines
de linge,--qu’on n’a retrouvées qu’au bord de la mer: «_c’était comme si
on eût tout balayé_.» Là on nous raconte le commencement du
désastre.--C’était deux heures avant le jour;--on entendait «_hogner_»
l’eau dans les bois au-dessus d’Yport;--l’eau s’était enfermée elle-même
dans une digue de paille, d’herbe, de branchages, de feuilles arrêtées
dans les arbres; mais cette digue ne put résister longtemps,--l’eau la
rompit--et se précipita de trois côtés du haut des côtes--sur Yport, qui
est dans le fond d’un entonnoir, entraînant avec elle--des arbres,--des
pierres énormes,--emportant les chemins jusqu’à deux et trois pieds de
profondeur;--alors on entendit de grands cris poussés par ceux qui, plus
près de la côte, étaient les premières victimes de ce désastre.--En
quelques instants les maisons commencèrent à crouler avec fracas;--les
habitants s’échappaient par les toits et passaient d’une maison à
l’autre. «Pour nous, disait Huet, nous étions, comme les autres,
réfugiés dans nos greniers;--là, nous voyions nos voisins montés sur
leurs toits, et nous nous disions adieu les uns aux autres en nous
criant: «Adieu, voisins, il faut mourir.»--Songez qu’il ne faisait pas
encore jour,--que nous entendions le bruit de l’eau roulant du haut des
côtes et des maisons qui tombaient,--les cris de frayeur de ceux qui se
sauvaient,--les cris de désespoir des pauvres femmes qui ont été
noyées,--et que nous sentions notre maison trembler par secousses.--Je
m’attendais d’un moment à l’autre à être écrasé avec ma femme et ma
fille;--elles s’étaient jetées le visage à terre,--pleuraient et
priaient Dieu;--elles me disaient de prier aussi,--mais je ne m’en
sentais pas le courage,--je jurais;--je sais bien qu’il faut prier
Dieu,--mais,--monsieur, _ça n’était pas du bien qu’il nous faisait,
ça_;--je l’aurais prié que _ça n’aurait pas été de bon cœur_.--Pour
ne prier que de la bouche, j’aime mieux ne pas prier;--je dis à la femme
et à la fille de continuer à prier pour elles et pour moi, et je me
remis à jurer.»

Nous étions, Gatayes et moi, auprès de la grande cheminée de la
cuisine,--et nous rallumions nos pipes pour nous remettre en
route--quand il entra une grande fille pâle, vêtue de noir;--la fille de
Huet nous la montra,--et nous dit: «Tenez, c’est sa mère qu’on a
retrouvée dans la vase--trois jours après l’événement.»

Nous disons adieu à toute la famille, et nous serrons la main au père
Huet, qui nous accompagne _un bout de chemin_.

Nous gravissons la côte pour sortir d’Yport par l’autre côté de
l’entonnoir--en nous entretenant tristement du spectacle que nous venons
d’avoir sous les yeux. Nous nous étonnons de la négligence de
l’autorité.--Il y a cinq semaines que le malheur est arrivé,--et depuis
cinq semaines on laisse une trentaine de maisons à moitié démolies
suspendues au-dessus des chemins de la manière la plus menaçante;--les
chemins eux-mêmes creusés inégalement jusqu’à sept et huit pieds de
profondeur,--impraticables pour les voitures,--difficiles et dangereux
pour les hommes,--et l’autorité supérieure ne s’est mêlée de rien.--Il
était urgent de faire démolir ces restes de maisons, qui, d’un moment à
l’autre, au premier vent, peuvent causer de nouveaux malheurs; il était
urgent de faire remblayer les chemins:--il n’y a rien de fait, rien de
commencé.

[GU] Le roi, aussitôt le sinistre arrivé, a envoyé sur sa cassette trois
mille francs--à chacun des pays ravagés.

M. Poultier, le chanteur,--qui était en représentation à Rouen,--est
arrivé en toute hâte au Havre, où il a donné une représentation au
bénéfice des inondés.--Il n’a rien voulu prélever sur la recette ni pour
son déplacement ni pour ses frais de voyage;--il a fait envoyer aux
victimes de l’inondation les sept ou huit cents francs qui lui
revenaient pour sa part.

Des souscriptions ont été ouvertes de tous côtés.

[GU] Nous voici arrivés sur la côte,--il faut redescendre dans une autre
vallée, pour passer par le petit village de Vaucotte.--Le soleil s’est
dégagé des nuages,--et éclaire gaiement les lieux témoins naguère d’une
si grande désolation. Du reste, tout le pays est ici
ravissant.--Vaucotte est au fond de la vallée comme Yport, comme
Étretat;--les collines qui entourent Vaucotte sont couvertes d’ajoncs et
de bois taillis en pentes escarpées, auxquels l’automne prête les
couleurs les plus splendides;--les feuilles des chênes sont d’un jaune
orangé,--celles des châtaigniers sont jaune clair;--les cornouillers
sont rouges,--les ajoncs et les genêts sont restés d’un vert vif et
vigoureux.

Mais bientôt nous voyons le chemin qu’a suivi le torrent:--c’est une de
ces _cavées_ normandes,--si charmantes d’ordinaire,--un chemin creusé
entre des rangées d’arbres, de façon qu’on a la tête à peine au pied des
arbres et que le regard est emprisonné sous un berceau de verdure;--mais
le torrent a creusé le chemin en certaines places jusqu’à quinze pieds
de profondeur;--des arbres sont arrachés et jetés çà et là;--quand on
marche au fond des chemins,--on voit loin au-dessus de sa tête les
racines nues et dépouillées des arbres qui restent.

Il y avait à Vaucotte une dizaine de personnes: il n’en reste plus que
la moitié,--quatre ou cinq personnes ont été noyées.--Une femme
emportait sur son dos sa fille malade, une fille de dix-neuf ans.--Elles
sont renversées par la trombe,--entraînées, roulées avec les pierres, et
noyées toutes les deux.

De l’autre côté de Vaucotte, nous étions à Étigues;--à Étigues, un
chemin creusé dans le roc permet de descendre jusqu’à la mer;--la mer
était basse:--nous ferons jusqu’à Étretat le chemin par les roches
qu’elle laisse à découvert;--c’est un chemin un peu difficile,--mais
magnifique. A gauche, la falaise, blanche et droite comme une muraille,
s’élève à la hauteur de cinq maisons qui seraient placées les unes sur
les autres. A droite, la mer, qui remonte en grondant.--Il y a une lieue
et demie à faire,--il ne faut pas trop flâner;--il faut marcher sur des
pointes de roches revêtues d’herbe verte et de mousses cramoisies, qui
sont du plus bel effet,--mais aussi fort glissantes;--il faut franchir
des flaques d’eau que la mer a laissées dans des trous de roc semblables
à des bassins de marbre blanc. Puis, de temps en temps, le chemin est
barré par de gros rochers dont il faut faire le tour.

Dans les flaques d’eau, transparentes comme l’air, des crabes, des
loches, sont restés et se cachent à notre approche.--On s’arrête, on les
regarde;--on les prend;--on ramasse des galets ronds et transparents
comme des billes d’agate,--et des cailloux couverts de teintes rouges et
vertes,--et les mousses cramoisies,--et de petits madrépores,--des
coraux lie-de-vin,--serrés et rudes comme du velours d’Utrecht.

Bon! voici un cormoran--qui bat l’air de ses petites ailes noires,--et
qui, sans se hâter, mais sans s’arrêter et surtout sans se détourner,
suit son vol droit et paisible.--Gatayes prétend qu’il a l’air d’un
employé qui va à son bureau.

De grandes mouettes plongent et remontent dans l’air avec un poisson
qu’elles ont saisi dans l’eau.

Le temps se passe,--le jour baisse. Je me rappelle alors qu’il y a neuf
ans,--précisément le même jour,--le 2 novembre, allant d’Étretat à
Étigues,--je me suis fait surprendre par la nuit et par la marée.

La mer était houleuse ce jour-là--et montait avec grand bruit.--Il vint
un moment où je fus obligé de m’arrêter. Devant moi la mer en colère se
brisait contre la falaise;--je retournai sur mes pas.--A cent toises de
là, elle battait également contre le rocher.--J’étais renfermé dans un
cercle que la mer rétrécissait à chaque instant.--Il faisait nuit.--Je
savais que dans une heure il y aurait quinze pieds d’eau là où j’étais
encore à pied sec,--entre la mer écumante et une muraille droite de
trois cents pieds,--soixante fois la hauteur d’un homme.--Je nage bien;
mais de quel côté me diriger, c’était la première fois que je venais
dans ce pays,--et d’ailleurs les lames m’auraient bientôt broyé contre
le rocher.

Un douanier, qui m’observait depuis longtemps, m’appela du haut de la
falaise quand il me perdit dans la nuit. Il descendit à moitié chemin
par un sentier à peu près taillé dans le roc--et me jeta une corde au
moyen de laquelle j’allai le rejoindre.

Il y avait précisément neuf ans;--je revoyais la falaise contre laquelle
la mer, en se brisant, m’avait emprisonné;--mais maintenant--je sais des
abris et des chemins que les oiseaux ont appris aux pêcheurs et que les
pêcheurs m’ont montrés;--d’ailleurs la mer n’est encore remontée qu’à
moitié, et elle n’est pas en colère.

Nous marchons,--nous rencontrons un vieux pêcheur d’Étretat.

--Peut-on encore passer sous la porte d’Aval?

--Non, il y a au moins huit pieds d’eau.

--Alors, nous monterons par la Valleuse.

La Valleuse est un de ces chemins serpentant dans le roc, dont je
parlais tout à l’heure. Ils ont le défaut d’être un peu étroits.--En
touchant le roc d’une épaule,--on a la moitié du corps en dehors du
chemin--et deux ou trois cents pieds au-dessous;--il faut s’y
accoutumer.

--Vous connaissez le pays,--dit le pêcheur,--vous n’avez pas l’air
embarrassés.

--Est-ce que vous ne nous reconnaissez pas? père Aubry, demanda Gatayes.

--Tiens, c’est M. Léon--et M. _Alphonche_.--Ah bien! je ne m’attendais
guère à vous voir aujourd’hui.

Nous faisons route avec le père Aubry, qui nous donne des nouvelles de
tout le monde.

Ce n’est que le lendemain que nous avons pu visiter les désastres causés
par la trombe.

A Yport et à Vaucotte l’eau a creusé le chemin et emporté les
maisons;--à Étretat, elle a entraîné la terre et a englouti les
habitations.--Notre ami Valin, le garde-pêche, nous mène voir un grand
terrain où il y avait six maisons, dont deux à son frère Benoît;--l’eau
y a apporté huit pieds de terre,--on ne voit plus que le toit de
chaume,--c’est une inondation de terre qui est restée après l’inondation
d’eau. On a percé les toits pour sauver les habitants;--il y a eu
plusieurs noyés.--M. Fauvel,--maire d’Étretat,--qui a montré le plus
grand zèle, est allé en bateau pour sauver une pauvre femme.--On a
ouvert le toit de la maison;--la maison était pleine de vase--qui était
montée à plus de dix pieds de haut.--On a vu une main qui sortait de la
vase,--on a exhumé la malheureuse femme: elle était morte!--Plus de
cinquante maisons sont restées entourées et pleines de limon jusqu’au
toit; il en coûterait dix fois la valeur des maisons pour les dégager.

On nous disait encore avec un sentiment de terreur,--en nous montrant
ce que la trombe avait enlevé de terre sur les côtés,--que, sans un pan
de mur qui avait forcé l’eau à se diviser autour du cimetière, qui est à
moitié de la colline,--le torrent aurait déterré tous les morts et les
aurait roulés jusque dans la commune.

[GU] A Étretat, comme à Yport, comme à Vaucotte, l’autorité supérieure
n’a fait commencer aucuns travaux. Il y a cinquante familles sans asile.

Les maires de ces trois malheureuses communes--ont reçu déjà des dons
assez importants.--Le maire d’Elbeuf a envoyé une quantité considérable
de vêtements de toutes sortes,--mais aucun des hommes qui, à Paris, sont
les rois de l’argent--n’a jusqu’ici envoyé son offrande.

[GU] Je crois vous avoir déjà entretenu d’un philosophe--de ce temps-ci
qui a mis au jour plusieurs ouvrages d’une réelle importance; je veux
parler de M. Maldan, auteur de l’ART _d’élever les lapins et de s’en
faire trois mille francs de revenu_.

M. Maldan est également auteur de: L’ART _de se faire aimer des
femmes_.--_Moyen certain de les rendre heureuses pour la vie._

Je ne vois point dans la littérature d’ouvrages plus sérieux et plus
utile.--Que peut désirer un homme qui possède à la fois l’art d’élever
les lapins et de s’en faire trois mille francs de rente,--et en même
temps l’art de se faire aimer des femmes?

Une chose triste pour notre époque,--c’est que l’art d’élever les lapins
a eu déjà huit éditions, et que l’art de se faire aimer des femmes et de
les rendre heureuses pour la vie n’en a eu que deux.

Réparons cette injustice du public--en citant quelques fragments de ce
dernier ouvrage.--Je me trompe fort, ou les lecteurs des _Guêpes_ s’y
intéresseront plus qu’à l’art d’élever des lapins, quelque perfectionné
qu’il puisse être.

L’auteur de l’_Art d’élever les lapins_ n’admet l’amour que dans le
mariage;--il propose, en conséquence, un projet de loi dont voici les
termes:

«Tout être qui se _fréquenterait_ ne pourrait habiter _ensemble_
qu’autant qu’_ils auraient_ contracté leur union _par-devant les lois_.

»Aucun _locataire, n’importe le sexe,--même dans ses propriétés_, ne
pourrait _vivre deux_ comme mari et femme.»

L’auteur de l’_Art d’élever les lapins_--passe ensuite aux divisions
qu’il a établies entre les femmes.

«La _beauté_ étant le cadre qui nous flatte le plus, _il_ attire à lui
la société en général; le prince comme l’artisan espère l’obtenir; le
prince a, pour arriver, ses titres et sa galanterie; le riche, sa
fortune et les agréments qu’elle procure; l’artisan, pour qu’il
réussisse auprès d’une belle, il lui faut de l’usage, de la douceur, de
la prévenance, et surtout de la fidélité, car la beauté sait ce qu’elle
vaut, et se voir préférer pour moins belle n’est pas pardonnable; et du
plus bel ornement de la nature, par votre faute, vous en faites
quelquefois un rebut.

»Vous voici, dit-il, au moment de votre choix.

»La _haute_ société étant séparée des autres, j’ai peu d’observations à
faire pour elle: l’éducation, la beauté, les grâces, la fortune, devant
s’y trouver, le bonheur doit s’ensuivre; si cependant vous voulez le
conserver, n’ayez jamais d’amis auprès de votre épouse, qui vous
remplace; emmenez-la toujours avec vous partout où vous allez; elle voit
vos actions, et la jalousie ne la dispose pas à vous manquer: les fêtes,
plaisir et toilette variés; ajoutez à cela amitié, douceur et
prévenance, vous y trouverez la félicité.

»_Insouciante_; cette classe de femmes est très-nombreuse, vous les
trouvez partout, depuis le noble jusqu’au roturier; riche, pauvre, bonne
ou méchante, elle est facile à séduire pour le bon motif, car ce n’est
que l’occasion qui la fait accepter votre main; cependant, pour être
heureux avec elle, voilà ce qu’il vous faut en partage; s’il est
impossible, une qualité de plus ou de moins ne la fera pas décider plus
tôt; pourvu que la douceur, le courage, la richesse, la beauté,
l’esprit, les prévenances, la santé, et surtout ne pas lui promettre
pour sa toilette, ses plaisirs ou son avenir que vous ne teniez parole;
avec des chatteries et une bonne table, vous serez accepté pour époux et
elle vous sera fidèle.

»_Caractère difficile_; ce genre de femmes est non-seulement rare, mais
il se trouve dans toutes les classes de la société; celle protégée par
la fortune et le rang, le personnel de sa maison souffre beaucoup, et il
faut avoir faim pour y rester; l’homme assez hardi pour chercher à lui
plaire doit être ferré à la glace. Celle douée de la beauté ne peut
faire que des victimes; pour la séduire, il faut faire tout l’opposé de
ce caractère; je vous dirai à tous: «Sauve qui peut, malheureux qui est
pris.»

»_Malingre_; mon opinion est que c’est plutôt manie que maladie; la
femme a pour prétexte les nerfs, la migraine, la poitrine, les coliques.
L’agrément qu’il y a dans cette classe est qu’elle reste presque
toujours chez elle ou sort fort peu, cela garantit de leur conduite;
l’homme dont le choix tombe sur elle doit apporter, de rigueur, fortune
ou courage, douceur et patience, esprit et fidélité; en dire davantage
serait vous ennuyer; j’ai vu par moi-même que la femme peut faire et
défaire le sort d’une maison; vous qui voulez vous établir, avant de
vous présenter, faites votre entrée dans le monde, fréquentez toutes les
classes de la société si votre fortune le permet; nous savons que le
hasard fait beaucoup, ne comptons pas sur lui; la fidélité n’a qu’un
habit, celui qui le met s’en sert jusqu’au tombeau: après lui le
souvenir.»

_Imprimerie de A. Saintain, rue Saint-Jacques, 38._

[GU] Il faut croire que j’ai des ennemis bien acharnés dans l’imprimerie
de M. Lange Lévy.

Je ne puis obtenir qu’on imprime dans mes petits livres ce que je mets
sur mon manuscrit.

Le dernier volume de la troisième année est rempli de fautes;--on écrit
_société_ pour _facétie_,--dix mille deux cents--pour douze cents. On
mêle ensemble des choses qui n’ont aucun rapport entre elles;--on en
sépare d’autres qui devraient être réunies, etc., etc.

[GU] UNE MESURE INQUALIFIABLE.--M. Lestiboudois est à la fois député du
Nord--et médecin de l’hospice des aliénées à Lille.

Un arrêté ministériel, provoqué par M. de Saint-Aignan, préfet du Nord,
vient de destituer ce fonctionnaire.

Quelques journaux s’élèvent contre «cette _inqualifiable
mesure_,--contre cette destitution faite, disent-ils, _sous
prétexte_--que _l’ordonnance_ du 18 décembre 1839--exige que les
médecins restent dans l’asile des aliénées,--tandis que les fonctions
législatives de M. Lestiboudois le retiennent à Paris pendant la plus
grande partie de l’année.»

Ils ajoutent--«que l’ordonnance du 18 décembre,--bien interprétée,--ne
fait pas une obligation impérieuse de la résidence.»

Il est incroyable que l’on ose ainsi chaque jour attaquer de front le
plus simple bon sens. L’ordonnance du 18 décembre 1839 n’a qu’un tort à
nos yeux,--c’est de ne pas avoir été rendue dès le jour où on a nommé un
médecin pour l’hospice des aliénées.

Elle a un second tort si elle «ne fait pas une obligation impérieuse de
la résidence.»

Il n’y a en effet là ni besoin d’ordonnance, ni d’arrêté, ni
d’interprétation,--il n’y a besoin que de bonne foi et de bon sens.

Pourquoi donne-t-on un médecin aux aliénées? pour qu’il les soigne,
probablement.

M. Lestiboudois soigne-t-il les aliénées de Lille--pendant les cinq ou
six mois qu’il passe chaque année au Palais-Bourbon, à Paris?

Ceci est une question facile à résoudre.

On a assez ri du séjour habituel en Égypte et en Espagne de M.
Taylor,--_commissaire royal_ PRÈS _le Théâtre-Français_.

[GU] Une aliénée est malade.

«Où est le médecin?--A Paris.--Diable, c’est qu’elle a un coup de
sang.--La session n’est plus bien longue; M. Lestiboudois sera de retour
avant quatre mois d’ici.--En voici une qui est à la diète et qui demande
à manger.--Le docteur n’y est pas.--Où est-il?--A Paris; qu’elle
attende; il ne peut maintenant rester plus de deux mois ou deux mois et
demi.»

[GU] On dit, il est vrai, que M. Lestiboudois a un suppléant pendant ses
absences,--mais le suppléant vaut comme médecin M. Lestiboudois ou ne le
vaut pas.

S’il le vaut, il a sur lui l’avantage de la résidence,--et alors il faut
lui donner la place.

S’il ne le vaut pas,--il faut ou obliger M. Lestiboudois à remplir ses
fonctions lui-même--ou donner la place à un homme qui inspire une
confiance suffisante.

On a donc eu raison de destituer M. Lestiboudois.

Malheureusement,--les journaux qui disent une sottise en blâmant cette
destitution--ont raison sur un autre point, ou du moins--je suis
parfaitement de leur avis sur ledit point (c’est ce qu’on entend
toujours quand on dit que quelqu’un a raison).

Ils disent que M. Lestiboudois est député de l’opposition, et que, s’il
appartenait au ministère, on aurait fermé les yeux sur l’incompatibilité
de ses fonctions.

Je le crois comme eux,--et j’en donnerais pour exemple les nombreux
procureurs généraux et procureurs du roi qui abandonnent leurs postes
pour venir siéger et surtout voter à Paris.

On a eu raison de destituer M. Lestiboudois, et on a eu tort de ne pas
destituer ceux qui sont dans le même cas.

[GU] Il y a un ouvrage qu’on devrait faire tous les quarts de
siècle,--c’est un dictionnaire, non pas un dictionnaire contenant
seulement les mots de la langue,--mais un dictionnaire servant à
traduire les dictionnaires précédents.--Les mots restent les mêmes, mais
ils changent de sens.--Chaque génération les prend dans une
acception:--il n’y a plus moyen de s’entendre.

Prenez le mot _indépendance_:

Un homme _indépendant_ était autrefois celui qui, ne demandant
rien,--n’acceptant rien,--n’espérant rien,--n’avait rien à craindre ni à
rendre.

Si vous attachez le même sens au mot _indépendant_ appliqué à nos hommes
d’aujourd’hui,--vous ferez de lourds contre-sens.--En effet,
l’_indépendance_ n’est qu’un moyen de surfaire sa marchandise; c’est un
bouchon de paille un peu plus gros que celui des autres.

Demandez dans les bureaux du ministère,--vous saurez que les députés
indépendants sont ceux qui font le plus de demandes--et montrent le plus
d’exigence.

Les électeurs envoient à la Chambre une foule de députés sous condition
d’_obtenir_ publiquement pour la ville un pont et un embranchement de
chemin de fer, et tout bas pour tel et tel électeur un bureau de tabac,
une bourse dans un collége, une croix, etc.

En ajoutant la recommandation d’être indépendant.

Il est évident que dans ce sens l’indépendance recommandée est destinée
à être le prix des choses à obtenir.

[GU] Pour le mot _liberté_:

Si vous vous attachez au sens qu’il avait autrefois,--vous commettez les
plus graves erreurs.

Il est bon d’être averti que la _liberté_ est un mot au moyen
duquel--les _amis du peuple_ (autre mot à traduire) font faire au peuple
des choses qui n’ont pour résultat possible que de le conduire _en
prison_.

[GU] Le dictionnaire _dont le besoin se fait sentir_, comme disent les
annonces, est un dictionnaire sur le modèle des dictionnaires
_français-latin_, c’est-à-dire traduisant les mots d’une langue dans une
autre langue,--du français d’autrefois au français d’aujourd’hui. C’est
un dictionnaire--français-français.

Nous ferons donc un essai du dictionnaire--français-français, dont nous
donnerons de temps en temps des fragments.

DICTIONNAIRE FRANÇAIS-FRANÇAIS.--A--Troisième personne du verbe
avoir;--a aujourd’hui le même sens que le verbe être,--quand on dit:
«Qu’_est_-ce que cet homme? on répond le plus souvent: «Il _a_ cinquante
mille livres de rente.»--C’est donc comme si on demandait: «Qu’est-ce
que _a_ cet homme? «--C’est l’application d’un vieux proverbe italien:
«_Chi non ha non è_,--qui n’a pas n’est pas.»

[GU] ABUS.--Les _abus_ sont le patrimoine des deux tiers de la
nation;--ceux qui crient contre les _abus_ ne veulent pas les détruire,
mais les confisquer à leur profit.--Il en est de même d’un homme qui,
couché avec un autre, se plaint qu’il tire à lui toute la couverture,
et, en même temps, la tirant de son côté, tâche d’en avoir à son tour un
peu plus que sa part.

[GU] ADMIRATION.--Vieux mot.--On n’admire plus;--il n’y a pas d’homme,
quels que soient son talent, son désintéressement, sa noblesse,--qui ne
soit de temps en temps fort maltraité dans quelque carré de
papier.--Quelques personnes affectent encore d’_admirer_ les morts, mais
c’est pour déprécier les vivants plus à leur aise.

[GU] AMYGDALES.--Ne servaient autrefois qu’à sécréter la
salive;--aujourd’hui elles sécrètent force pièces d’or et d’argent pour
certains individus:--il y a tel chanteur auquel chaque son échappé de
son gosier rapporte une pièce de cinq francs,--c’est-à-dire la journée
de deux ouvriers.

[GU] ARBRE.--On peut lire dans les poëtes ce qu’étaient autrefois les
arbres avec leurs panaches verts pleins d’oiseaux et
d’amours;--aujourd’hui, depuis le gaz et l’asphalte, les arbres sont à
Paris de grands poteaux noirs,--sur lesquels on colle des affiches.

[GU] ARSENIC.--On a de tout temps un peu empoisonné ses parents, amis et
connaissances;--mais il est singulier que cette industrie, loin d’avoir
fait des progrès, soit au contraire retombée dans la
grossièreté.--Autrefois, on empoisonnait en faisant respirer une fleur,
en offrant des gants.--Aujourd’hui, vous voyez à chaque instant une
femme se défaire d’un mari incommode--au moyen de ce poison rustique,
appelé arsenic, dont les symptômes sont connus,--et que l’on retrouve à
l’instant même dans l’estomac;--quelqu’un, auquel j’ai soumis cette
observation, m’a répondu d’une manière peu consolante--qu’il semblait
qu’on empoisonne maladroitement, parce que les empoisonnements
maladroits sont les seuls découverts et punis.

[GU] ANNIVERSAIRE.--Vieux mot représentant un vieil usage dont la
suppression est inévitablement prochaine.--En effet, en ces temps de
revirement politique, les _anniversaires_ présentent perpétuellement des
circonstances odieuses et ridicules à la fois.

Comment célébrer l’_anniversaire_ des journées de Juillet quand un grand
nombre des _héros de Juillet_ sont en prison?

Comment célébrer l’_anniversaire_ de la démolition de la Bastille quand
on en bâtit quatorze?

[GU] C’est un des inconvénients d’un gouvernement fondé sur la révolte
qu’il lui faut combattre ses propres éléments.

[GU] AFFAIRES.--Un homme d’affaires est un monsieur qui a pour état de
faire ses affaires dans les vôtres.

[GU] ABAISSEMENT DU PAYS.--Quand un journal, un député, un homme
politique, gémit sur l’_abaissement du pays_,--cela ne veut rien dire,
sinon--qu’il voudrait partager avec ses amis les places, les dignités et
l’argent.--En effet, si ledit homme politique renverse ses adversaires,
vous les entendez à leur tour pousser de semblables gémissements sur
l’abaissement du pays.--_Abaissement du pays_ veut dire: déception de
ceux qui s’en plaignent.

[GU] ACTEUR.--Métier bizarre, qui consiste à venir grimacer devant
quinze cents personnes pour les faire rire ou pleurer par des lazzi
appris par cœur. On payait fort cher ces gens-là quand leur métier
était réputé infâme;--mais aujourd’hui qu’il est spécialement
considéré,--aujourd’hui que le peuple traîne le fiacre des
danseuses,--que la femme d’un ministre de l’intérieur reçoit une actrice
comme son amie intime,--il n’y a peut-être plus les mêmes raisons de les
payer aussi cher.

Il peut paraître singulier en effet de comparer la magistrature au
théâtre,--ce que l’on peut oser aujourd’hui que les comédiens sont reçus
dans la société et y sont recherchés et prisés au moins à l’égal de tout
le monde.

Un juge d’instruction reçoit quinze cents francs par an.

Un conseiller de cour royale trois mille francs.

Un président trois mille huit cents.

Et ces pauvres magistrats, obligés à une représentation convenable,--ne
pouvant se livrer à aucune industrie, à aucun trafic, à aucun commerce,
vivent dans la gêne; disons le mot, dans la pauvreté.

Voici, de ce que nous avançons, un exemple d’hier:

Il y a des comédiens qui n’ont pour tout talent qu’une infirmité ou une
défectuosité.

Ils me rappellent ce saltimbanque qui, dans un tour d’équilibre, laisse
tomber son enfant sur le pavé et lui casse une jambe: «Ah! maintenant,
dit-il, tu as un bon état dans les mains,--tu te feras mendiant.»

Ainsi, Odry a l’air bête, Arnal a l’air sot, Alcide Tousez a l’air
niais!--ôtez-leur cet air-là: ils sont ruinés.

M. Arnal plaidait l’autre jour pour faire rompre un engagement qui ne
lui donnait que vingt-quatre mille francs par an, plus vingt francs par
jour.

Eh bien! si, au lieu de paraître au tribunal de commerce, il se fût
trouvé devant des juges ordinaires, on eût vu des magistrats, dont le
plus cher payé ne reçoit pas quatre mille francs par an, invités à
déclarer que trente et quelques mille francs ne payent pas suffisamment
M. Arnal.

Joignez,--comme on veut absolument le faire de ce temps-ci,--de la
considération à ces appointements exorbitants, les magistrats envieront
les comédiens,--n’auront aucune raison, pour ne pas exploiter comme eux
les négligences que la nature peut avoir commises en les créant, et
voudront monter sur le théâtre.--Qui les remplacera?--Ce ne seront
certes pas les acteurs,--ils ne le voudraient pas.

[GU] ADULTÈRE.--Les peines infligées à la femme adultère--ont
singulièrement varié jusqu’à nos jours.

Les Locriens--lui arrachaient les yeux.--La loi de Moïse la condamnait à
mort.--Chez les anciens Saxons, on la pendait et on la brûlait.--Le roi
Canut, chez les Anglais,--ordonna que la femme adultère eût les oreilles
coupées.--Chez les Égyptiens, on lui coupait le nez.--Par la loi Julia,
chez les Romains, on lui coupait la tête.--En Crête, on l’obligeait à
porter une couronne de laine et on la faisait esclave.

Aujourd’hui, en France, quand une femme est surprise en adultère, on se
moque de son mari.

[GU] AUSTÈRE.--_Austérité._--Quand un parti est obligé d’accepter, pour
faire nombre,--quelque allié d’une stupidité proverbiale,--qui n’a ni
talent, ni caractère,--on dit de lui qu’il est _austère_ ou _vertueux_.
(_Voir_ BONNE, une _bonne personne_.)

Être _austère_ n’engage absolument à rien;--j’en sais des plus
_austères_ dont un _mineur_ n’avouerait pas les fredaines.--Je connais
un _vertueux_ personnage politique qui a pour spécialité--de boire douze
verres de vin de Champagne pendant que _minuit_ sonne à une horloge.

[GU] ADOLESCENCE.--Autrefois, printemps de la vie, plein de fleurs
suaves et charmantes.--C’est aujourd’hui un mot qui ne peut manquer de
tomber en désuétude, la chose qu’il exprimait n’existant plus.--La
jeunesse a cru montrer de la maturité en n’étant plus jeune; elle s’est
fort trompée; il n’y a point de fruits qui n’aient été précédés par les
fleurs; secouez l’arbre pour en faire tomber les fleurs au printemps, il
ne produira pas de fruits à l’automne.

[GU] AMADOU.--On ne trouve plus l’_amadou_ que chez les pharmaciens,
sous le nom d’_agaric_,--pour arrêter l’hémorragie que cause quelquefois
la piqûre des sangsues. L’ancien briquet, si curieusement décrit par
Boileau, n’existe plus,--il a été remplacé par des _allumettes
chimiques_, des _briquets phosphoriques_, etc., etc., et toutes sortes
d’autres inventions infectes et dangereuses. La pierre et l’amadou--ne
donnaient du feu que quand on leur en demandait,--quelquefois même en se
faisant un peu solliciter;--mais les nouveaux briquets s’allument
d’eux-mêmes au moindre frottement dans une poche ou dans une malle;--une
allumette ne prend pas, on la jette par terre,--sous une table,--sur de
la paille, elle s’allume un quart d’heure après.--Un grand nombre des
incendies dont on parle si fréquemment aujourd’hui doit être attribué à
ce progrès de l’industrie.

[GU] AGRAIRE.--Loi agraire.--La première loi agraire parut en l’an de
Rome 268;--elle avait pour but de partager entre les citoyens les terres
conquises sur l’ennemi.--Les citoyens y prirent goût, et, une quinzaine
de fois depuis, de nouveaux partages de terres furent proposés par
quelques tribuns qui n’en avaient pas. Les terres à partager, cette
fois, étaient celles des plus riches citoyens.

La loi agraire a été de tous temps le rêve de beaucoup d’amis du peuple,
gênés dans leurs affaires particulières; on aime assez à partager les
biens des autres.--Un des inconvénients d’une loi agraire,--et un des
moindres,--serait de ne rien changer absolument. Faites aujourd’hui un
partage égal entre tous--et, avant dix ans, le travail, l’astuce,
l’avidité, l’industrie, l’avarice d’une part,--la paresse,
l’insouciance, la droiture, la prodigalité d’autre part, le hasard des
deux côtés,--auront rétabli les choses en l’état où elles sont
aujourd’hui.

[GU] ARCHITECTE.--Un architecte apprend pendant dix ans à faire des
temples grecs--pour finir par construire péniblement des appartements de
cinq cents francs de loyer, sous la direction d’un maître maçon; je ne
me rends pas bien compte de l’art des architectes:--leurs plus sublimes
inventions sont renfermées dans les combinaisons peu variées que l’on
peut faire avec cinq chapiteaux de colonnes qui, du reste, font un effet
affreux quand ils sont mélangés,--comme on le fait assez volontiers
aujourd’hui;--ce qui réduit l’art de l’architecte à décider quel ordre
il adoptera entre cinq,--ou plutôt, si l’on regarde nos monuments
modernes, quel monument ancien il copiera honteusement.

[GU] AIR.--L’air est au moins aussi indispensable à la vie que les
aliments.--En conséquence, il a été longtemps considéré comme chose de
première nécessité.

On serait fort étonné si l’on savait que des gens, pour un avantage
quelconque, se résignent à ne manger habituellement que le tiers ou le
quart de ce qui leur est nécessaire;--on ne s’étonne pas que des gens
passent une partie de leur vie à s’efforcer d’arriver à avoir le droit
de s’enfermer cinq heures par jour dans une grande chambre où ils sont
quatre cent cinquante à se disputer l’air qui suffirait à peine à cent
cinquante hommes.

Il est prouvé par la chimie que, pour qu’un homme respire librement et
sans souffrance, il lui faut au moins six mètres cubes d’air par heure.

Dans les théâtres, on n’a pas le quart de cette quantité d’air, pas le
cinquième à la Chambre des députés.

Ceci est le résultat d’analyses exactes faites par les chimistes les
plus distingués.

[GU] APÔTRES.--Les apôtres deviennent fort rares,--tout le monde se
déclarant dieu dans sa petite sphère--et personne n’admettant plus ni
hiérarchie ni autorité.

[GU] ASSASSINS.--Jouissent d’une assez grande considération.--Beaucoup
de femmes ont _obtenu_ des autographes de Fieschi.--Nous parlions, le
mois dernier, d’une femme célèbre, qui, dit-on, porte sur son cœur
des cheveux d’un autre assassin.--On a imprimé de fort mauvais vers d’un
nommé Lacenaire, et les éditeurs de ces vers ont raconté avec orgueil
leurs conversations avec ce Mandrin prétentieux.

On a vu récemment de quels égards,--disons plus,--de quelle admiration
était entourée une femme qui avait empoisonné son mari.

Nous avons signalé plusieurs fois deux classes de philanthropes, dont
Dieu devrait bien délivrer la France,--si la protection qu’il lui
accorde n’est pas simplement un faux bruit que font courir et M. Persil,
en sa qualité de directeur de la Monnaie, et les pièces de cent sous.

L’une de ces deux classes de philanthropes fait des essais qui aggravent
d’une façon horrible les peines infligées par la loi, essais qui
condamnent au désespoir, à la folie, au suicide, des gens que la loi et
la vengeance publique ne condamnent qu’à quelques années de prison.

[GU] La seconde classe des philanthropes, au contraire, est prise d’une
tendre pitié pour les assassins; elle ne songe qu’à les entourer de
toutes les douceurs de la vie, ce qui ne contribue pas peu à les
maintenir dans leur voie.

[GU] Le jury, de son côté,--trouve presque toujours dans les crimes les
plus horribles des circonstances dites atténuantes,--qui ne laissent pas
de donner ainsi quelques encouragements.

[GU] ASSISES.--_Cour d’assises._--Je ne sais pourquoi on ne donne pas un
peu plus de majesté aux chambres de justice, invariablement ornées, pour
le fond, d’une sorte de paravent en papier bleu de l’effet le plus
déplorable.--C’est bien assez des avocats, et quelquefois du jury, pour
y mêler du mesquin et du ridicule.

[GU] ALCHIMIE.--Cette science, qui consistait autrefois à chercher les
moyens de faire de l’or,--par la transsubstantiation des métaux,--a fait
aujourd’hui de notables progrès;--elle consiste encore aujourd’hui à
faire de l’or,--mais on y arrive d’une manière certaine,--et ce ne sont
plus des métaux que l’on met dans la cornue,--mais bien toutes sortes
d’un rare usage,--telles que--la probité, la liberté, les douces
affections, l’amour-propre, la dignité, la justice, etc., etc.

[GU] AMARYLLIS.--Voir AMBROISIE.

[GU] ANNONCES.--Procédé par lequel--les journaux--se font les paillasses
chargés d’attirer la foule par leurs lazzis, autour de tous les
charlatans de l’époque.

[GU] AUTEL.--Manière vicieuse dont M. de Rambuteau, préfet de la Seine,
écrit le mot _hôtel_.

[GU] AMAZONES.--Les anciennes amazones se brûlaient, dit-on, le
sein--pour tirer plus commodément de l’arc;--les _amazones_ modernes, au
contraire,--loin de diminuer aussi brutalement leurs attraits,--ont
adopté un costume qui en montre--au moyen des jupes de crinoline ou de
la ouate, un peu plus que la plupart n’en ont réellement.

[GU] AMBROISIE.--Liqueur dont parlaient beaucoup les poëtes--à l’époque
où, mis en dehors des plaisirs de la vie,--ils étaient obligés de les
suppléer par des fictions.--L’ambroisie est aujourd’hui remplacée par
le vin de Champagne, qu’ils boivent réellement.--Ils ont également
remplacé les _Amaryllis_, les _Iris_, _Églé_,--auxquelles ils
adressaient autrefois leurs vers, par des comtesses de***, des marquises
de*** et des duchesses également de trois étoiles; je désire pour eux
que les unes soient plus réelles que n’étaient les autres.

[GU] AIGUILLE.--Les femmes s’en servaient à une époque où elles
comprenaient qu’il était plus beau d’inspirer des vers que d’en faire
soi-même.--Beaucoup ont remplacé l’aiguille par la plume,--quelques-unes
par le cigare.

[GU] ALMANACH.--Un _almanach_ a été longtemps--un petit livre ou un
carré de carton--spécialement destiné à dire le jour du mois,--le
quartier de la lune--et les éclipses de soleil.

Le double Liégeois--y ajoutait «l’art de savoir l’heure qu’il est à midi
au moyen d’une paille» et un certain nombre de bons mots attribués à des
Gascons--et commençant toujours par _cadédis_!

On fait aujourd’hui _pour le peuple_ des almanachs politiques assez
curieux.

En voici un dans lequel on trouve les phrases que voici;--quoiqu’elles
soient de M. le vicomte de Cormenin,--elles font regretter les _cadédis_
du double Liégeois:

«De tous les _gouvernocrates_ sous lesquels nous avons eu depuis
cinquante ans le bonheur de vivre, il n’y en a pas de plus inconséquents
que ceux de ce quart d’heure-ci.»

Que veut dire gouvernocratie?

Nous avons _démocratie_, qui veut dire gouvernement du
peuple;--_aristocratie_, qui veut dire gouvernement des meilleurs ou de
la noblesse.

Ces deux mots sont formés de deux mots grecs.

_Gouvernocratie_--est formé d’un mot grec et d’un mot de l’invention de
M. de Cormenin:--la gouvernocratie est le _gouvernement des
gouvernements_.

«Si la loi se tait, ils la font parler:--si elle ne dit pas un mot de ce
qu’ils veulent qu’elle dise, ils la tordent, ils la tirent dans tous les
carrefours pour en frapper au visage tous les citoyens, ils montent à
l’échelle--et ils placardent leur loi.»

Quel langage! bon Dieu!

[GU] AVOCAT.--Lire les _Guêpes_ depuis trois ans.

[GU] APPRENTISSAGE.--Mot qui n’a plus aucun sens dans la langue:--on
n’apprend plus, on sait.

Qu’un adolescent,--ayant l’_intention_ d’écrire, se présente dans un
journal;--la première chose qu’on lui confiera, c’est la critique
littéraire;--il fera paraître à sa barre tous les plus grands talents et
il les traitera dédaigneusement,--leur reprochant leurs fautes et leur
enseignant comment il faut faire.

On prend les législateurs et les ministres dans la classe des fabricants
de drap, des épiciers, des raffineurs de sucre.

[GU] ASSURANCES CONTRE L’INCENDIE.--L’agent d’une société d’assurances
contre l’incendie vous persécute pendant trois mois, s’introduit chez
vous sous cent prétextes, vous envoie sous bande les récits des
incendies que racontent les journaux;--enfin, vous cédez, vous vous
faites _assurer_. L’agent vous aide dans l’estimation de votre mobilier.

--Pour combien faites-vous assurer vos tableaux?

--Mes tableaux?--je n’ai pas de tableaux.

--Eh bien! et ces cadres?

--De mauvaises croûtes.

--Mais non,--mais non, c’est meilleur que vous ne pensez;--faites-moi
assurer ça pour dix mille francs.

--Mais ils ne valent pas cinq cents francs. Je ne veux pas voler votre
Compagnie, qui aurait à me rembourser en cas d’incendie--une somme dix
fois égale à la valeur de mes images.

--Vous ne la volez pas le moins du monde, la spéculation consiste à
payer _peut-être_ une forte somme--et à recevoir _certainement_ un grand
nombre de petites--proportionnées à la grosse somme qu’on espère bien
ne pas payer;--les risques et les chances sont calculés.--L’assurance
est un pari:--je parie dix mille francs une fois pour toutes que vos
tableaux ne brûleront pas;--vous pariez tous les ans une certaine somme
qu’ils brûleront. Ceci est comme l’ex-loterie:--on vous donnait
soixante-quinze mille francs pour vingt sous,--mais il y avait tant de
chances contre vous, que vous apportiez pendant toute votre vie vos
vingt sous tous les deux jours--et qu’on ne vous donnait jamais les
soixante-quinze mille francs.

Vous cédez,--votre conscience est calmée, vous n’avez plus peur de voler
la Compagnie.

Au bout d’un an, de cinq ans, de dix ans, vos tableaux brûlent.

La Compagnie cherche d’abord si elle ne pourrait pas vous faire
guillotiner,--ou au moins vous envoyer aux galères, en établissant que
vous y avez mis le feu à dessein;--si elle ne réussit pas,--comme on a
sauvé quelques morceaux de cadre, dans lesquels restent une jambe ou une
tête, on vous explique que vous n’avez subi qu’un sinistre partiel, et
qu’il est juste de procéder à une estimation.--On vous défend alors de
rentrer chez vous; on met les scellés sur votre logis;--si vous dérangez
une épingle, l’assurance ne répond plus de rien,--vous rendez son
expertise impossible.

On traîne en longueur,--on élève des difficultés;--beaucoup de gens se
découragent, s’impatientent,--ou sont obligés de se servir des choses
qu’ils ont chez eux,--et renoncent à l’assurance.

Vous êtes plus persévérant, vous ne vous rebutez ni des retards ni des
ambages.

La Compagnie fait évaluer par des experts la valeur réelle des tableaux
qui sont brûlés;--on a recours aux marchands qui vous les ont vendus. Et
on vous _indemnise_ sur cette estimation,--après que vous avez payé
pendant dix ans une somme proportionnée à la valeur fictive à laquelle
on vous avait fait porter vos tableaux; et le tour est fait.

[GU] AVANT-SCÈNE.--L’avant-scène, dans certains théâtres,--remplace les
bancs qu’on mettait autrefois sur le théâtre et sur lesquels les
élégants d’alors venaient prendre place, se mêlant aux acteurs par leurs
gestes et par leur voix, empêchant le public de voir et d’entendre.

Les spectateurs de l’avant-scène--paraissent décidés à faire partie du
spectacle;--leur mise, leurs gestes affectés, leurs poses, leur ton de
voix élevé, tout l’annonce d’une manière certaine.

[GU] ADMINISTRATION.--Aucun ministre ne se mêle
d’_administration_,--tous sont absorbés par ce qu’on appelle les
_questions politiques_,--c’est-à-dire par le soin de rester en place.

L’administration est faite au moyen de quelques vieilles routines et de
quelques vieux chefs de bureau.

Il n’en peut, du reste, être autrement à une époque où un ferblantier
ambitieux--ou un marchand de parapluies qui sent baisser son aptitude,
peuvent devenir députés et ministres, pourvu qu’ils soient attachés à un
parti qui arrive aux affaires.

[GU] AMOUR.--Il est bien rare qu’on n’éprouve pas un étonnement mêlé de
désappointement en voyant pour la première fois l’objet d’une grande
passion.--On cherche le plus souvent en vain dans les charmes de la
personne aimée--l’explication de l’amour qu’elle a inspiré.

En effet, l’amour est tout dans celui qui aime;--l’aimé n’est qu’un
prétexte.

Voici une statue,--le sculpteur a voulu en faire un dieu;--peu importe
qu’il ait réussi à lui donner l’air de la majesté et de la
puissance:--ce n’est pas le sculpteur qui fait le dieu,--c’est le
premier manant qui se mettra à genoux devant la statue et qui la
priera.--Faites un Jupiter plus beau que le Jupiter Olympien,--ce ne
sera qu’une belle statue.--Allez voir dans l’église d’Étretat une bûche
peinte en bleu et en rouge et appelée _saint Sauveur_,--vous verrez un
dieu.

[GU] AMOUR DU PEUPLE.--C’est un rôle qu’on joue et pas autre
chose;--c’est un emploi qu’on adopte en montant sur la scène politique;
on joue les amis du peuple, comme sur d’autres théâtres on joue les
_Trial_ ou les _Elleviou_.

Les prétendus amis du peuple--l’ont de tout temps poussé à la paresse, à
la pauvreté, à la révolte, à la prison et à la mort.

[GU] AMITIÉ.--Il n’est personne qui ne veuille avoir un ami;--mais où
sont les gens qui s’occupent d’en être un!

On se construit un type de Pylade--devoué, humble, obéissant, prêt à
toutes les corvées,--et on gémit de ne pas le trouver.--Demander un ami
ainsi fait, sans avoir bien examiné si on est prêt à être ce qu’on veut
qu’il soit,--ce n’est pas montrer une âme tendre, comme le croient ceux
qui remplissent l’air de leurs plaintes à ce sujet,--c’est faire un
vœu d’avare pareil à celui de désirer cent mille livres de rente.

[GU] AMITIÉ DES FEMMES.--A la rigueur, il pourrait y avoir de l’amitié
entre deux hommes qui n’auraient ni le même état ni les mêmes
prétentions,--et dont aucun n’aurait rendu de services importants à
l’autre.

Mais, les femmes ayant toutes le même état, qui est celui d’être jolies
et de plaire,--il ne peut y avoir d’amitié entre deux femmes, à moins
qu’une des deux ne soit laide et vieille, le sache, le croie,--ne
veuille le cacher à personne, et ait de bonne foi donné sa démission de
femme.

[GU] B.--Lettre qui remplace momentanément la lettre M pour l’_austère_
M. Passy, qui est depuis huit jours enrhumé du cerveau,--ce qui le
condamnait, il y a deux ou trois jours, à dire: «Je ne peux pas _b_anger
de _b_outon.»

[GU] BALADIN.--BATELEUR.--(Voyez ACTEUR.)

[GU] BAÏONNETTES.--Un officier français assistant à l’exercice à feu
d’un régiment prussien--ne put s’empêcher d’admirer la précision des
tireurs.

--Eh bien! lui dit un général prussien,--que pensez-vous de cela?

--Je pense, reprit le Français, que je suis de l’avis de beaucoup de mes
camarades;--nous voulons proposer au ministre de la guerre de supprimer
la poudre dans l’armée française,--et de ne plus admettre que l’usage de
la baïonnette.

Nous avons parlé déjà, à plusieurs reprises, de l’admirable invention
des politiques de ce temps-ci,--qui ont imaginé les _baïonnettes
intelligentes_,--c’est-à-dire une armée composée de quatre cent mille
hommes,--chacun agissant à sa guise et d’après ses idées particulières.

Un digne pendant a été presque en même temps trouvé à cette remarquable
découverte,--c’est-à-dire une administration dans laquelle personne
n’obéit à personne.

On jouit en ce moment d’un _spécimen_ agréable de fonctionnaires
indépendants.--MM. Hourdequin, Morin et autres employés de la préfecture
de la Seine sont occupés à répondre en cour d’assises au sujet d’actes
d’INDÉPENDANCE poussée jusqu’à la prévarication et la concussion.

[GU] BADE.--Autrefois était une ville d’Allemagne. Aujourd’hui ce nom
s’applique à deux ou trois villages des environs de Paris,--où certains
élégants peu riches vont se cacher pendant trois mois,--pour dire à leur
rentrée à Paris--qu’ils viennent de _Baden-Baden_--ou de quelque autre
lieu de plaisir et de faste.

[GU] BAILLONNER.--Ce mot, autrefois, signifiait l’action de mettre à un
homme un bâillon qui l’empêchait de parler.--Aujourd’hui un journal
injurie le roi, les ministres, provoque un peu le peuple à la révolte et
se plaint à sa troisième page de ce que l’on _bâillonne_ la presse.--Un
avocat ayant à défendre un voleur, défend en même temps le vol, et
propose une loi agraire à main armée;--il termine en disant: «Je
m’arrête, _bâillonné_ que je suis par la _partialité_ du ministère
public.»

Bâillonné n’a donc plus le sens qu’il avait autrefois; un homme
bâillonné est un homme qui n’a plus rien à dire et qui veut faire croire
qu’il s’arrête volontairement.

[GU] BANLIEUE.--Campagne des Parisiens,--le Parisien, fatigué de l’_air
épais_ de la ville,--va respirer l’air pur des champs;--il va dans un
village où les maisons sont entassées dans la boue,--il dîne dans un
salon de cent cinquante couverts,--et revient enchanté de sa journée--et
de ses plaisirs champêtres.

[GU] BÉNIR.--L’autorité, qui poursuit avec tant d’exactitude des
publications politiques, ennuyeuses, que personne ne lirait sans cela, a
laissé représenter des pièces d’une immoralité plus effrayante qu’on n’a
voulu le voir.

La fameuse pièce de _Robert-Macaire_--a fourni des formules facétieuses
pour une foule de choses, dont ceux mêmes qui les faisaient n’osaient
pas parler;--la police correctionnelle présente chaque jour des
_épreuves_ nouvelles de ce modèle offert au peuple.

La bénédiction paternelle,--une des choses les plus touchantes et les
plus respectables,--est tombée dans le domaine du ridicule;--il y a bien
des jeunes gens braves et courageux, prêts à se faire tuer pour une
bagatelle,--combien y en a-t-il qui oseraient dire tout haut, dans une
société d’autres gens: «Mon père m’a donné hier soir sa bénédiction,»
depuis qu’on nous a représenté le baron de Wormspire bénissant sa
fille,--et Robert-Macaire disant: «Voilà un gaillard qui bénit bien.»

[GU] BÉSICLES.--Les bésicles ou les lunettes--sont la marque d’une
infirmité fâcheuse.--D’où vient que ceux qui en portent en tirent à
leurs propres yeux une grande importance, montrent par leur attitude,
leur manière de porter la tête, de parler, et, en un mot, par un air
capable et dédaigneux, qu’ils prennent cela pour une supériorité sur
ceux qui ont de bons yeux?

C’est une chose réelle,--que j’ai remarquée cent fois, mais dont je n’ai
pu jusqu’ici deviner la raison.

[GU] BAVARDER.--Le pays a été saisi depuis un certain nombre d’années
d’une fièvre de bavardage inouïe dans les fastes de la sottise
humaine.--Tout le monde veut parler,--on a recours pour cela à des
subterfuges incroyables.--On veut être député,--ou membre du conseil
municipal,--ou membre d’une société savante,--ou d’une société
philanthropique,--ou littéraire, ou de sauvetage,--ou
d’horticulture,--non pour sauver des naufragés, non pour faire des
recherches, mais pour parler; on ne cause plus, on ne rit plus, on ne
chante plus;--on parle,--tout le monde parle et tout le monde parle à la
fois;--les gens de la tour de Babel,--gens peu avancés, se séparèrent
quand ils virent qu’ils ne s’entendaient plus,--aujourd’hui, grâce aux
progrès, on ne s’arrête pas pour si peu.--Qu’est-ce que fait de ne pas
comprendre à des gens qui n’écoutent pas, et qui ne veulent que parler?
(Voir AVOCAT.)

[GU] BARON.--Tout le monde prenant à son gré aujourd’hui des titres de
_comte_ et de _marquis_,--celui de _baron_ ne vaut pas la peine d’être
usurpé,--et c’est le seul qui m’inspire quelque confiance; il n’y a que
ceux qui l’ont réellement qui s’avisent de le porter:--les autres ont
aussitôt fait de prendre un titre plus élevé.

[GU] BALAYER.--Les portiers de Paris ont l’ordre de balayer le devant de
leur porte.

En conséquence, tout portier du côté des numéros pairs--pousse ses
ordures de l’autre côté du ruisseau contre les numéros impairs;--les
portiers des numéros impairs poussent leurs ordures contre les bornes
des numéros pairs.

[GU] BANAL.--_Banalités._--On n’applaudit pas la plus belle chose du
monde la première fois qu’elle est dite;--pour cela il faut juger
soi-même et risquer d’applaudir seul:--c’est un courage qui est
peut-être le moins vulgaire de tous les courages.

Il y a des sottises banales,--que les gens d’esprit ne veulent pas dire
et qui rapportent gros aux imbéciles.

[GU] BABEL.--(Voir BAVARDER.)

[GU] BAPTÊME.--Quelqu’un, je ne sais qui,--a imaginé une assez belle
expression--pour les soldats qui pour la première fois assistent à une
bataille:--ce quelqu’un a dit qu’ils recevaient le _baptême du feu_.

On a abusé de ce mot,--ou plutôt on l’a parodié sérieusement;--il y a un
parti en France,--qui dans son opposition au gouvernement a accepté une
position si dangereuse et si radicale à la fois, qu’il lui faut prendre
la défense de tout ce que le gouvernement attaque,--à tort ou à
raison.--Quelques voleurs ont dû à ce système un grand appui--et une
importance politique assez curieuse;--on en est venu à faire à un homme
un mérite de tout démêlé avec la justice,--et l’on a créé cette
expression, qui a été à plusieurs reprises employée sérieusement par des
gens qui affichent des prétentions à la gravité: «--Il a reçu le baptême
de la police correctionnelle.»--Ce qui a fait un peu de tort à cette
phrase, c’est que plusieurs des héros auxquels on l’avait attribuée--ont
reçu ultérieurement la _confirmation_ des travaux forcés.

[GU] BANQUET.--Il y a une dizaine d’années--que j’ai dit pour la
première fois ce que je pensais des banquets politiques, alors fort en
honneur;--j’ai dit la vérité sur ces ripailles où les chansons à boire
étaient remplacées par des discours mêlés de hoquets;--je peignis nos
représentants se disant entre eux: «La patrie est en danger, mangeons du
veau.» Je fis une image fidèle de ces gueuletons où tout le monde parle,
où personne n’écoute, et où on commence à régler les plus graves
intérêts du pays à un moment où il serait fort difficile aux convives de
regagner leur demeure sans le secours d’un fiacre, et de gagner le
fiacre sans le secours d’un garçon.

Je n’ai atteint qu’un but:--chaque parti a adopté mon _appréciation_
pour les banquets de ses adversaires,--mais non pour les siens.

[GU] BOURGEOIS.--Dans les procès de la presse, le jury qui prononce a
aussi un jugement à entendre à son tour. Si le journal incriminé gagne
son procès, il appelle les jurés sauvegardes des libertés de la
France--et raconte comme quoi il a été acquitté par l’_élite du
pays_.--S’il est au contraire condamné,--le jury est une institution
usée, et le journal a _succombé devant de stupides bourgeois_.

[GU] BATIFOLER.--On connaît la façon dont les paysans entendent
l’amour:--des coups de coude, des tapes bien appliquées,--toutes sortes
de niches brutales,--sont pour eux les premières expressions d’une
véritable flamme; mais la plupart des filles des champs savent que ce
n’est qu’un prélude.

Je rencontre l’autre jour une petite fille de douze ans,--à la mine
éveillée;--elle avait le teint animé.--Je lui demande d’où elle vient!

--Eh! des bois donc.

--Et qu’allais-tu faire aux bois?

--J’étais avec mon amoureux donc.

--Et qu’est-ce que tu faisais au bois avec ton amoureux.

--Et vous l’savais ben.

Je me sentis un peu embarrassé,--effrayé même de la précocité de la
bergère.

--Non, vraiment, je ne le sais pas.

--Vous riais,--je vous dis q’vous l’savais ben.

--Je t’assure que non.

--Vous voulais m’faire croire qu’vous n’savais point c’qu’une fille va
fare au bois avec son amoureux?

--Peut-être les autres, mais toi.

--Moi, comme les aut’donc!

--Enfin que faisais-tu?

--Vous l’savais ben--que je vous dis.

--Eh! non.

--Eh ben,--j’nous j’tions d’la tarre--donc.

[GU] BONNE.--Une _bonne personne_, dans la bouche d’une femme qui parle
d’une autre femme,--veut dire que la femme dont elle parle--est laide,
mal faite et bête.

C’est dire qu’elle a la _bonté_ de n’être pas une rivale possible.

Une _femme bien faite_--est une femme qui est maigre et qui a des
marques de petite vérole. (Voir AUSTÈRE,--AUSTÉRITÉ.)



Décembre 1842.

     Économie de bouts de chandelles.--Les alinéa.--Une lettre de faire
     part.--Qui est le mort?--Le _Télémaque_ et M. Victor Hugo.--Le
     procès Hourdequin.--M. Froidefond de Farge.--Un poëte.--Les
     philanthropes et les prisonniers de Loos.--M. Dumas, M. Jadin, et
     Milord.--Une lettre de M. Gannal.--M. Gannal et la gélatine.--Une
     récompense.--Le privilége de M. Ancelot.--Amours.--Les chemins de
     fer.--L’auteur des GUÊPES excommunié.--Un Dieu-mercier.--Ciel
     dudit.--Un marchand de nouveautés donne la croix d’honneur à son
     enseigne.--Le chantage.--Histoire d’une innocente.--Histoire d’une
     femme du monde et d’un cocher.--Dictionnaire
     français-français.--Suite de la lettre _B_.


[GU] Il n’y a qu’un sot qui puisse se moquer d’un homme qui a un mauvais
habit, mais on a le droit de rire de celui qui porte des bijoux faux, ou
qui se promène au bois de Boulogne sur un mauvais cheval.--On est obligé
d’avoir un habit,--donc on l’a comme on peut, et tel qu’on peut;--mais
on n’est pas obligé d’avoir des diamants ni d’avoir un cheval.

La pauvreté fastueuse est la plus triste et la plus ridicule chose qui
soit au monde.

Voyez, à Paris, cette place qui a si souvent changé de nom et qu’on
appelle, je crois, aujourd’hui, place de la Concorde.--Je ne veux pas
vous parler des fontaines mal dorées,--qui ne donnent d’eau qu’à une
certaine heure,--ni des détestables statues qui les décorent;--je ne
prétends mentionner ici que le nombre prodigieux de lanternes de mauvais
goût dont est parsemée la place.

Certes, ces lanternes,--telles qu’elles ont été établies dans l’origine
sur cette place immense, laissant échapper chacune une quantité de
gaz,--de beaucoup inférieure à celle qui éclaire les plus petites
boutiques de Paris,--ces lanternes répandaient une clarté déjà fort
douteuse.

On regrettait qu’on n’eût pas imaginé de placer sur cette place--quelque
grand foyer de lumière.

Mais aujourd’hui--on en est venu,--par une hideuse lésine, à fermer aux
deux tiers les tuyaux déjà insuffisants du gaz,--et il ne reste sur la
place de la Révolution qu’une vingtaine de veilleuses vacillantes,--qui
ne servent qu’à augmenter, par une morne scintillation, l’incertitude et
les hésitations de l’obscurité.

De plus, attendu qu’il y a beaucoup de lanternes sur la place de la
Concorde,--on n’allume pas, ou on n’allume qu’à moitié les lanternes des
rues adjacentes.

Ceci nous paraît être fait dans l’intérêt d’autres voleurs encore--que
les voleurs qui travaillent le soir dans les rues.

[GU] Deux de nos journalistes les plus spirituels--causaient
dernièrement ensemble à l’Opéra.--L’un des deux est nouvellement marié,
l’autre est depuis peu célibataire.

--Comment trouvez-vous votre nouvelle situation? demanda le premier.

--Mais, fort bonne... et vous, que dites-vous de la vôtre?

--Ah! mon bon ami, il n’y a que d’être marié, voyez-vous; je travaille
et j’ai ma femme à côté de moi; à chaque alinéa, je l’embrasse,--c’est
charmant!

--Ah! je comprends,--dit l’autre en s’inclinant vers la femme de son
confrère, qui paraissait fort attentive au spectacle,--je comprends
pourquoi votre style est maintenant si haché.

Le célibataire a raconté les confidences du nouveau marié.--Ceux
auxquels il en a parlé les ont, à leur tour, racontées à d’autres,--et
chaque lundi--on compte curieusement combien il y a d’alinéas dans le
feuilleton de l’heureux époux.--Il s’établit à ce sujet les discussions
les plus singulières pour ceux qui ne sont pas initiés.

--Comment! il n’a mis là que point et virgule?

--Oui.

--Comme les hommes sont inconstants! Il pouvait mettre un point.

--Le sens n’indique que point virgule.

--Oui,--mais sa femme est si jolie,--j’aurais mis un point.

--Pauvre petite femme! le dernier feuilleton est bien compacte!

[GU] J’ai déjà parlé de cet usage peu décent qui se glisse, depuis
quelque temps, à propos des lettres de _faire part_.

Autrefois le mort avait la place d’honneur, et c’était au bas de la
lettre--qu’on mettait: _de la part de ***, de *** et de ***_.

Aujourd’hui les parents et héritiers--commencent par vous annoncer leurs
noms et prénoms, titres, emplois, décorations, etc.; puis, quand tout
est fini, quand il ne reste plus rien à dire sur eux-mêmes, ils vous
apprennent accessoirement en deux lignes que monsieur un tel est
mort,--et que ce monsieur un tel avait pour titres et dignités l’honneur
d’être père, oncle et cousin des remarquables personnages mentionnés
plus haut.

Voici de cette inconvenance un des exemples les plus frappants qui me
soient encore tombés sous la main.

«M. S*** Mais***, négociant à Lesay, ancien militaire, ancien
notaire, ancien maire, ancien suppléant du juge de paix, ancien membre
du conseil d’arrondissement, ancien membre du conseil général, et
actuellement membre du conseil municipal de sa commune, du comice
agricole de Melle et de la Société d’agriculture de Niort; M. L***
R***, notaire à Sauzé, membre du conseil d’arrondissement et du
conseil municipal de sa commune, et mademoiselle Louise L*** R***,
ont l’honneur de vous faire part de la perte douloureuse qu’ils viennent
de faire, le 19 de ce mois, de madame S*** Mai***, L*** M***
Berl***, leur épouse, belle-mère et grand’mère.»

[GU] Ce nouveau mode a plusieurs inconvénients:

1º En lisant: «M. M***, _ancien_ militaire, _ancien_ notaire,
_ancien_ maire, _ancien_ suppléant du juge de paix, _ancien_ membre du
conseil d’arrondissement, _ancien_ membre du conseil général,» vous
pouvez supposer que ce monsieur, qui n’est plus tant de choses, n’est
peut-être plus vivant,--a quitté la vie avec tous ses honneurs et que
c’est lui que vous êtes invité à pleurer;--vous vous le tenez pour
dit--et vous n’en lisez pas davantage.--Quelque temps après vous le
rencontrez dans la rue,--quand vous l’avez suffisamment regretté et
quand vous êtes entièrement consolé de sa perte.

2º Ennuyé de tant de parents, de tant de dignités, de tant de
gloire,--vous n’allez pas jusqu’au bout, vous jetez le papier au
feu,--et, deux mois après, vous allez tranquillement faire une visite à
madame Berl***--la vraie défunte,--vous la demandez au concierge, lequel
vous répond qu’elle est toujours morte. Il est vrai que la lettre de
faire part est à deux fins,--et qu’elle annonce à la fois la perte
douloureuse de madame Berl*** et celle des titres de notaire, de
suppléant de juge de paix,--de maire, etc., etc.

Rapprochez cette lettre d’une autre lettre publiée par le même M.
Mais*** le 26 juillet 1842--et où l’on trouve--après deux ou trois
pages consacrées à l’éloge de son administration comme maire de
Lesay:--«Si j’ai parlé de ce que j’ai fait pour mon endroit, qu’on
n’aille pas croire que j’y mets de la vanité;--non, je n’en ai jamais
été affublé.»

[GU] Vers 1793,--je crois, un navire appelé _Télémaque_--sombra devant
Quillebœuf,--près du Havre-de-Grâce. On fit plusieurs récits à ce
sujet. D’immenses richesses, dit-on, avaient été cachées dans ce navire,
dont le chargement de bois de construction n’était qu’un
prétexte.--Plusieurs millions et une énorme quantité de vaisselle
d’argent étaient enfouis dans les flancs du vaisseau submergé.--Deux
Sociétés par actions se sont, depuis quelques années, fondées pour le
sauvetage du _Télémaque_.--Le gouvernement a mis de son côté toute la
bonne grâce possible:--il a fait l’abandon de la part que la loi lui
accorde,--ne réservant qu’un cinquième pour les invalides de la
marine,--et «le droit d’_acheter_, par préférence, les objets d’art qui
pouvaient se trouver dans le vaisseau.»

La première tentative n’a pas réussi.--La seconde Société a été plus
heureuse, et on a vu le navire sortir du sable--et paraître à fleur
d’eau.

On a pensé alors à émettre les actions qui restaient encore. «Allons,
messieurs, on voit le navire.--Voulez-vous marcher sur le pont? vous
n’aurez de l’eau que jusqu’aux genoux. Prenez des actions.--Chaque
action donne droit à une part proportionnelle dans les immenses
richesses probablement cachées dans le _Télémaque_--dans le _Télémaque_
sur lequel vous marchez; prrrrenez les actions!»

Mais bientôt un bruit courut dans la ville du Havre: «M. Victor Hugo ne
veut pas qu’on achève le sauvetage du _Télémaque_.»

Et pourquoi M. Victor Hugo ne veut-il pas?

Voilà la chose:

M. Victor Hugo s’est présenté avec son frère, M. Abel Hugo, chez l’agent
de la Société à Paris, et il a fait opposition au sauvetage du
_Télémaque_--parce qu’il y a dedans quelques millions y déposés par un
oncle de ces messieurs, appelé archevêque Hugo.--Ils réclament leurs
millions.

Ceci fit grand effet. «M. Hugo a tort, disaient les uns.--M. Hugo a
raison, répondaient les autres.--Il y a prescription, s’écriaient
ceux-là.--Il n’y a pas prescription, répliquaient ceux-ci.--Il y a plus
de trente ans.--Oui, mais il n’y a pas eu de nouveau propriétaire en
faveur duquel on puisse invoquer la prescription; l’espace écoulé n’est
qu’une parenthèse dans la propriété: M. Hugo est dans son droit.»

Et quelques-uns disaient: «Vous voyez bien qu’il y a dans ce navire des
richesses infinies,--puisque la famille Hugo réclame déjà des sommes
énormes.--Prrrrenez des actions!»

J’allai alors à Paris,--et je demandai à M. Hugo,--comme on le demandait
au Havre: «Ah ça! pourquoi ne voulez-vous pas qu’on amène à terre le
_Télémaque_?»

A quoi M. Hugo me répondit qu’il ne connaissait d’autre Télémaque que le
fils d’Ulysse;--le _Télémaque_ de Fénelon, qu’on en pouvait bien faire
ce qu’on voulait, qu’il ne s’en souciait en aucune façon,--et ne le
lisait pas.

Je lui appris alors de quoi il était question;--il fut très-étonné, ne
renia pas son oncle l’archevêque, mais m’apprit qu’il était mort depuis
plus de cent cinquante ans, et que, par conséquent, il n’était pas
probable qu’il eût mis ses richesses sur le _Télémaque_ en 1793.

Le _Télémaque_ est toujours entre deux eaux,--mais je suis heureux de
faire savoir aux habitants du Havre que M. Hugo--ne s’oppose pas à ce
qu’on amène le _Télémaque_ à terre,--ne fût-ce que pour voir en quel
état se trouvent les tableaux que le gouvernement s’est réservé le droit
d’acheter.

Ce qui m’inquiète pour la conservation de ces tableaux, c’est qu’un
marin m’a apporté un anneau de la chaîne de l’ancre du _Télémaque_, et
que cet anneau est plus d’à moitié rongé.

[GU] Le procès des employés de la ville de Paris--accusés de
prévarication s’est terminé par la condamnation des principaux accusés à
trois et à quatre ans de prison.

Mais, par un oubli plus singulier, il n’est nullement question de
restitution envers les propriétaires que ces messieurs, de leur autorité
et par leurs manœuvres, ont condamnés à la misère _à perpétuité_.

[GU] Un témoin--auquel, dans l’affaire Hourdequin,--le président
demandait s’il reconnaissait le principal accusé--n’a pu contenir un
mouvement d’indignation en voyant l’auteur de sa ruine--et a ajouté à sa
réponse affirmative une épithète plus juste qu’agréable.

Le président, M. Froidefond de Farge, a été assez malheureux pour dire:
«Témoin, taisez-vous, et RESPECTEZ LE MALHEUR.»

[GU] Il résulte de ceci, entre autres choses,--qu’il y a en France trop
de fonctionnaires et qu’ils ne sont pas assez payés;--qu’il y a un
danger qui se glisse dans toutes les existences:--c’est que toutes les
classes de la société ont augmenté leurs besoins et leurs dépenses,--et
que les salaires diminuent partout;--plus mille autre choses que je
dirai une autre fois.

[GU] Pendant le procès Hourdequin, le président, le procureur du roi et
tous les avocats--ont fait des allusions plus ou moins directes--à ceci:

«La loi reconnaît coupable et punit le corrupteur comme le
corrompu.--Pourquoi ceux qui ont corrompu les accusés ne sont-ils pas
assis à côté d’eux et enveloppés dans la même accusation?»

Le président, le procureur du roi et les avocats avaient raison sur une
des faces de la question.

Les gens qui avaient donné de l’argent aux employés de la ville doivent
être divisés en deux classes.--Les uns sont des spéculateurs--qui
donnaient à ces messieurs une partie de leurs bénéfices;--l’avidité et
la corruption entraient dans leurs calculs:--ceux-là sont complices et
devaient être jugés.--Les autres sont des propriétaires menacés dans
leur fortune et persuadés avec raison qu’ils ne sauveraient une partie
de leur patrimoine qu’en sacrifiant l’autre partie; ils ont fait la part
du feu:--ceux-ci sont des victimes, ils devraient être indemnisés.

On n’a ni jugé les premiers ni indemnisé les seconds.

[GU] On m’envoie un livre belge qui explique suffisamment le besoin
qu’éprouvent les libraires belges de n’imprimer que des livres
français;--voici quelques échantillons des vers _français_ de M. K.
Kersch.

                   LE PARRICIDE.

        Je suis un parricide,--un monstre dégoûtant,
    Meurtrier de mon semblable,--un homme bien innocent.

Pardon, monsieur Kersch,--je ne veux pas vous chicaner sur votre second
vers, qui a deux syllabes de trop,--mais je désire vous demander une
explication sur le sens des deux vers.--Votre criminel dit qu’il a tué
_son semblable_--et il s’intitule lui-même _monstre dégoûtant_:--le
semblable d’un _monstre dégoûtant_ est un autre _monstre
dégoûtant_,--alors ce semblable ne peut pas être un _homme bien
innocent_.

Ou, s’il est un _homme bien innocent_ et en même temps le _semblable_ de
votre parricide,--votre parricide est forcément le _semblable_ de ce
_semblable_;--donc il serait également un _homme bien innocent_--et en
même temps un _monstre dégoûtant_ et un _parricide_.--Tout cela est
difficile à arranger.

        Mais le parricide va mourir.
    Quoi! des milliers de bras, comme sur l’Océan,
    Se lèvent agités, s’agitent en baissant;
    Mille voix en furie ont vomi le délire:
    Une tête bondissante ensanglante le sable.
    Elle hurle et mugit,--elle n’est plus coupable.

Encore un vers un peu long;--mais si M. Kersch fait des vers trop longs
assez souvent, il n’en fait jamais de courts,--ce qui prouve que ce
n’est pas par défaut de fécondité,--mais que, au contraire, son génie
est à l’étroit dans les douze syllabes de notre vers français.

«Ensanglante le sable» n’est pas très-exact.--M. Kersch ne connaît pas
une horrible histoire qu’on raconte dans les ateliers,--histoire où le
grotesque est singulièrement mêlé à l’horrible;--histoire que je vous
dirai quelque jour où elle me paraîtra plus grotesque qu’horrible.--Dans
cette histoire, le criminel--arrive sur l’échafaud, regarde le panier
qui va recevoir sa tête--et il s’écrie: «Minute, minute!--qu’est-ce que
c’est que ça?--qu’est-ce qu’il y a dans le panier? c’est pas de la
sciure de bois, au moins; j’ai droit à du son, j’exige du son.»

          INSOMNIE D’UN POÈTE:

    Bientôt le ciel présente un air centicolore,
    Qui ne doit s’évanouir qu’au lever de l’aurore.

Qu’est-ce, me direz-vous, qu’un _air centicolore_?--Vous n’avez jamais
vu de pareil air au ciel; je le crois bien, mon bon ami;--mais vous
n’êtes pas poëte;--vous croyez qu’un poëte qui ne dort pas--va voir
simplement ce que vous voyez.*--Quoi! les étoiles, fleurs de feu, dans
les peupliers noirs,--les lucioles, violettes de feu sous l’herbe!--vous
croyez qu’il entendra, comme vous et moi,--le bruit lointain de la mer,
qu’il respirera--les odeurs des fleurs qui s’ouvrent le soir pour les
papillons de nuit!--Allons donc, c’est à la portée de tout le monde,
cela: c’est commun, c’est vulgaire;--parlez-moi, à la bonne heure, de
voir _un ciel qui a l’air centicolore_; voilà ce qui vaut la peine de ne
pas dormir, de prendre du café ou de ne pas lire les vers de M. Kersch.

    Ne dis plus désormais, philosophe arbitraire,
    Que nuit est un repos aux mortels nécessaire.

Il paraît qu’il y a quelque part un philosophe, belge probablement,--qui
a osé dire qu’il fallait dormir la nuit;--mais, comme notre poëte le
réfute, comme il le traite de philosophe arbitraire,--c’est-à-dire de
tyran, comme il réclame hautement le droit de ne pas dormir,

..... C’est le trépas à la large crinière
    Qui vient tout alarmer.

Après avoir remarqué cette image neuve du _trépas à la large crinière_,
passons à un sujet moins triste;--passons à l’éloge de M. le comte de
Liedekerke-Beaufort, ancien gouverneur de Liége:

    Liedekerke-Beaufort, ex-gouverneur de Liége,
    Pendant des ans nombreux, il occupa le siége.
    Le banc de gouverneur, de père des Liégeois.

Mais aussi quand M. Liedekerke cessa d’occuper _le banc de père des
Liégeois_, ce fut un grand chagrin dans la ville:

    D’un avenir d’azur s’éclipsèrent les charmes.

Voici des peintures riantes:--c’est le printemps:

      Mille zéphyrs, doux et velus,
    Vont murmurer dans les humbles feuillages (p. 48).

Les jeunes hommes se baignent.

    Faites gonfler sur vous les modestes étangs
          A la large crinière (p. 51).

Il paraît qu’en Belgique les étangs sont comme le trépas: ils ont la
crinière extrêmement large.

Ce que c’est que de voyager!--j’ai vraiment regret de toutes les
irrévérences que j’ai laissé échapper maintes fois à l’égard des
voyages--et du gros livre que je fais en ce moment contre eux.

Si j’étais allé en Belgique,--j’aurais vu des _zéphyrs velus_;--j’ai
passé presque toute ma vie aux bords de la mer,--dans mon jardin,--et je
n’ai jamais vu de _zéphyrs velus_.

Mais continuons:

M. Kersch--sort de chez lui et va errer dans le bois; il raconte ce
qu’il y trouva:

    Mon âme fut saisie
    D’une pleurante voix (p. 61).

           *       *       *       *       *

    Mes pas se dirigèrent
    Vers le lieu du soupir...
    Grand Dieu! la belle noire!
    Aux cheveux de corbeau.

Je ne pense pas que M. Kersch prétende que la _belle noire_ qu’il
rencontre ait des corbeaux pour cheveux,--comme les furies avaient des
serpents.--Si nous cherchons un autre sens, nous trouvons que les
cheveux de corbeaux sont des plumes,--donc il faut ne voir ici qu’une
figure hardie pour exprimer que la belle avait des cheveux noirs comme
l’aile d’un corbeau.


           *       *       *       *       *

    Au sein charmant d’albâtre.

Ah! ah!--la _belle noire_ est une blanche. Eh bien! tant mieux.

    Au corps souple, mince et rond;

Le vers est long;--mais faites donc entrer tant de perfections dans un
vers de sept syllabes!

    Au léger pied mignon,
    Au petit bras blanchâtre.

Pourquoi _blanchâtre_--quand la gorge est d’_albâtre_?--Ah çà!
définitivement, de quelle couleur est la belle noire? Pourquoi
blanchâtre?--Peut-être la belle a du duvet sur ses bras d’albâtre, ce
qui les rend _blanchâtres_ ou grisâtres; je n’aime pas trop cela, mais
c’est peut-être très-bien porté en Belgique.

M. Kersch--s’approche,

    Pour être plus capable
    De la comprendre mieux (p. 62).

Alors la bergère exhale son désespoir:

    «Je pourrais en furie (p. 36)

Dit-elle,

    Maudire sans pitié
    Les auteurs de ma vie,
    Écraser l’amitié,
    Percer la terre et l’onde,
    Bouleverser le ciel,
    Poignarder tout le monde...»

La bergère ne fait rien de tout cela cependant, et il faut convenir que
c’est bien de sa part.

    Elle mugit et pleure (p. 64),
    Déchire ses habits.

Quand elle a mugi et déchiré ses habits, elle tire un poignard.--M.
Kersch s’élance, la désarme

    Et lui dit d’un regard:
    «Qu’à ça le jeu ne se termine.»

La bergère lui raconte ses malheurs:--elle veut mourir parce que son
amant ne vient pas; mais tout à coup,--derrière M. Kersch, paraît
l’amant injustement accusé;--la bergère renaît au bonheur, et dit à M.
Kersch:

    Adieu! Dieu vous bénisse!
    Pour ce noble service (p. 65).

Je dirai comme la bergère,--comme la belle noire aux bras blanchâtres:

    M. Kersch, Dieu vous bénisse!

L’ouvrage se trouve à Liége,--imprimerie de DESSAIN, libraire, place
Saint-Lambert.

[GU] ENCORE LES PHILANTHROPES!--A une lieue de Lille est l’abbaye de
Loos;--c’est une des principales maisons de détention de France: elle
contient trois mille prisonniers.

Si on lisait les condamnations des malheureux qui y sont renfermés,--on
verrait qu’ils sont simplement condamnés à tant de mois ou d’années de
prison.

Mais cette prison est livrée aux philanthropes de la seconde
classe,--c’est-à-dire à ceux qui ont imaginé le régime cellulaire,--au
moyen duquel les prisonniers deviennent, en moins de deux ans, fous ou
enragés.

On condamne les prisonniers de l’abbaye de Loos au silence absolu,--qui
est une nuance du régime cellulaire.

Le directeur actuel a,--dit-on,--demandé plusieurs fois l’autorisation
d’accorder, comme récompense, aux prisonniers qui le mériteraient par
leur conduite, un petit morceau de tabac et un verre de bière.

Il assure--que la passion de ces malheureux pour le tabac et la peine
qu’ils éprouvent de s’en voir privés sont si grandes, que l’espoir d’en
obtenir pour deux sous par semaine sur le prix de leur travail
remplacerait--et avec plus d’efficacité, chez tous, tous sans exception,
la crainte des châtiments et du cachot.

Cette demande du directeur est jusqu’ici restée sans résultats.

Je ne crois pas que l’administration ait le droit d’aggraver ainsi le
régime des prisons.--Le régime cellulaire est une atrocité.

Un ministre ne peut l’autoriser sans l’assentiment des Chambres.--Quand
un homme est condamné à la prison, on n’a pas plus le droit de l’isoler
ainsi,--surtout après les horribles résultats qu’on en a vus,--que de
lui faire trancher la tête.

[GU] Les _Impressions de voyage_ de Dumas sont le plus souvent un petit
drame--dans lequel paraissent invariablement, comme personnages
principaux, d’abord Dumas lui-même,--puis Jadin le peintre,--puis
Milord, le chien de Jadin.

Dumas transporte ses deux compagnons, non pas seulement dans tous les
pays où il va,--mais encore dans tous ceux où il lui plaît d’être allé.

Ainsi, il n’est pas rare que Jadin, dans son atelier de la rue des
Dames, lise avec autant de plaisir que de surprise quelques reparties
heureuses que lui, Jadin, aurait faites la veille à un pâtre sicilien. A
chaque instant il lui faut endosser des responsabilités imprévues.

Il rencontre un ami--qui lui dit:

--Nous avons fait, il y a quinze jours, un souper ravissant;--nous
voulions t’inviter, mais nous avons vu, par un feuilleton de Dumas, que
tu étais en Suisse avec lui.

--Eh bien! monsieur, lui dit une femme,--je comprends à présent pourquoi
vous n’aviez pas le temps de m’écrire,--moi qui vous croyais malade à
Paris,--quand j’apprends par un feuilleton de M. Alexandre Dumas--que
vous étiez avec lui à Livourne,--où vous preniez le menton d’une fille
d’auberge.

--Pourquoi, diable, mon cher ami, faites-vous ainsi des plaisanteries
sur le gouvernement pontifical?

--Moi, je n’ai jamais parlé du gouvernement pontifical.

--Allons donc,--c’est dans le journal.

Un soir,--j’étais alors voisin de Jadin,--il vint me chercher pour
souper:--il avait un certain pâté.--Nous partons,--nous entrons à
l’atelier, nous ne trouvons que Milord tenant entre ses pattes un
restant de la croûte de pâté qu’il achevait de manger.--Quelques jours
après,--je lus dans un feuilleton de Dumas que ce même jour où Milord,
pour Jadin et pour moi, n’avait été que trop à Paris,--le même Milord
avait montré les dents à un lazarone à Naples.

Si Milord avait su lire,--cela lui aurait servi à prouver à Jadin son
_alibi_ au moment du crime, et à ne pas recevoir une certaine quantité
de coups de cravache.

Ceux qui voient souvent reparaître Milord dans les _Impressions de
voyage_ d’Alexandre Dumas ne seront peut-être pas fâchés de savoir que
c’est un affreux bouledogue blanc.

[GU] J’ai reçu de M. Gannal une lettre raisonnablement longue,--avec
deux présents: l’un est un ouvrage de lui, accompagné de plusieurs
brochures sur divers sujets;--l’autre, «une promesse formelle de
m’embaumer pour rien, _après ma mort_.»--Je remercie M. Gannal de ses
gracieusetés, je suis surtout sensible à la délicate attention qui lui a
fait ainsi fixer la date de son bienfait à une époque aussi convenable.

M. Gannal me reproche mes _coupables plaisanteries_.

Je plaisante, le plus souvent, beaucoup moins que je ne le parais.

Si vous sautez à pieds joints sur une vessie pleine d’air,--la vessie
glissera sous vos pieds, et vous fera tomber;--si, au contraire, vous la
piquez tout doucement de la pointe d’une épingle, l’air qui la gonflait
s’échappera--et elle restera plate et vide.

La plupart des grandes choses de ce temps-ci--sont des vessies gonflées
de vent, de paroles de vanité;--j’ai choisi l’arme que m’a paru contre
elles la plus efficace.

D’ailleurs,--placé par mes goûts,--par mes idées,--par mes
habitudes,--en dehors de toutes les ambitions; ne désirant rien, et, par
conséquent, ne redoutant rien--de ce qu’on désire et de ce qu’on
redoute,--je vois les choses à peu près ce qu’elles sont, et il en est
bien peu que je puisse prendre au sérieux.

Néanmoins, j’ai blâmé qu’on ne se fût pas servi pour l’embaumement du
duc d’Orléans du procédé de M. Gannal,--qui paraît être, sous plusieurs
rapports,--préférable à ceux connus antérieurement,--mais j’ai blâmé
également la forme peu convenable des réclamations de M. Gannal.

Je n’ai même pas voulu parler alors d’un bruit qui a couru sur le
dernier archevêque de Paris, lequel, embaumé par M. Gannal,--aurait été
cependant enterré, exhalant une odeur qui ne doit pas être--ce qu’on
appelle «odeur de sainteté,»--parce que ce n’était qu’un bruit.

J’ai vu dans les brochures que M. Gannal a bien voulu m’envoyer--sa
lutte longue et ardente contre les préjugés de l’Académie de
médecine--à propos de la _gélatine_.--Il a été reconnu depuis dix ans
que la _gélatine_ ne contient aucun principe nutritif--et qu’elle est,
au contraire, fort malsaine,--au point que les animaux soumis à ce
régime, dit alimentaire,--meurent plus promptement de faim que ceux
auxquels on ne donne que de l’eau claire.

L’Académie de médecine--n’en a pas encore prescrit l’emploi dans les
hôpitaux.

On ne saurait dire combien de malheureux ont ainsi été condamnés à la
mort la plus horrible.

On doit louer M. Gannal--de sa courageuse persistance.--Je lui
rappellerai à ce sujet que, depuis plus de trois ans, les _Guêpes_--se
sont élevées à plusieurs reprises--contre cette désastreuse
philanthropie,--et qu’il y a dix ans,--j’ai parlé dans un livre--appelé
le _Chemin le plus court_--des philanthropes--qui, dans les
hôpitaux,--font mourir les malades de faim en se glorifiant d’avoir
inventé à leur usage--du bouillon de boutons de guêtres.

Ces _plaisanteries_ paraîtront sans doute moins _coupables_ à M.
Gannal--que celles que je me suis permises envers ses brochures à M.
Pasquier.

[GU] On lisait cette semaine dans presque tous les journaux de Paris:
«La crue rapide des eaux de la Seine a failli coûter, avant-hier au
soir, la vie à un vieillard qui, monté sur un petit batelet amarré près
du pont de Beau-Grenelle, avait été renversé dans le fleuve par un
violent coup de vent. Le malheureux vieillard allait périr lorsqu’un
ouvrier maçon, nommé Renaud, se jeta aussitôt à la nage et parvint
jusqu’au vieillard qu’il soutint d’un bras, tandis que de l’autre il
nagea jusqu’à la rive. Ses courageux efforts eurent un plein succès; il
déposa son précieux fardeau sur la berge, et bientôt après il conduisit
le vieillard dans sa demeure, où les bénédictions d’une famille
reconnaissante l’ont PAYÉ de sa généreuse action.»

Les actions de ce genre,--il faut le dire,--sont assez fréquentes,--et
c’est un genre de courage que les gens bien élevés paraissent abandonner
au peuple--comme une vertu trop robuste;--toujours est-il que nous
n’entendons jamais dire à la suite de ces récits--que l’autorité--soit
intervenue pour récompenser cette belle action;--pardon,--je me
trompe,--si le maçon Renaud--l’exige, la préfecture de police--lui
donnera vingt-cinq francs.

Vingt-cinq francs pour avoir sauvé la vie d’un autre homme au péril de
la sienne!

Il n’y a donc plus que les actions honteuses et infâmes qui soient
récompensées en France?

Mais faites le compte des désintéressements qu’il faut acheter, des
incorruptibilités qu’il faut payer,--des indépendances qu’il faut
soudoyer,--et vous verrez qu’il ne reste pour PAYER le dévouement du
maçon Renaud que les _bénédictions d’une famille reconnaissante_.

Certes, je ne suis pas d’avis qu’un trait de ce genre soit récompensé
par une somme fixe et par l’argent;--mais regorge-t-on donc d’honnêtes
gens au point qu’il n’y ait pas une place à donner à un homme brave et
généreux?

[GU] Des personnes,--ordinairement bien informées,--assurent que le
privilége du Vaudeville donné à M. Ancelot--a pour cause des
considérations toutes politiques. Il s’agissait d’assurer à l’élection
de M. Jacqueminot deux voix de deux amis de madame Ancelot.

[GU] On parle beaucoup de la passion d’une Excellence d’un âge mûr pour
une princesse d’un âge avancé.--Il faut que jeunesse se passe; mais il
est fâcheux que ce soit si longtemps après qu’elle est passée.

[GU] On assure que c’est le roi qui a imaginé l’union commerciale de la
France avec la Belgique.--M. Guizot a reçu, par les divers ambassadeurs
des puissances étrangères, des protestations très-sérieuses à ce sujet.
Le roi a alors compris que, cédant à un entraînement trop juvénile, il
était sorti des limites ordinaires de sa politique prudente.

Le projet a été abandonné tout bas et ajourné tout haut.

[GU] Ce qu’il y a de plus curieux dans les chemins de fer,--et de plus
admirable, ce n’est pas de voir ces deux terribles éléments, l’eau et le
feu, s’accorder et se réunir au service de l’homme sous un seul joug;
c’est de voir dans ceux qui ordonnent les chemins de fer et dans ceux
qui les font une ignorance profonde des résultats qu’ils doivent avoir.

Les uns voient là une satisfaction à donner à l’opinion publique et à
l’orgueil national,--et quelque peu aussi quelques modifications
stratégiques;--les autres, des _actions_ à acheter et à vendre;--les
autres, des fournitures de _rails_ à obtenir;--les autres,--quelques
voix d’électeurs à acheter,--soit en faisant passer les chemins par
telles et telles villes,--soit en concédant des fournitures, soit en
donnant des emplois;--ceux-ci pensent qu’ils auront le poisson plus
frais; ceux-là, qu’ils iront manger des huîtres au bord de la mer.

Mais personne ne s’aperçoit que c’est non pas seulement dans le
commerce, mais dans les relations de peuple à peuple,--dans la société
entière,--une révolution au moins égale à celle qu’a produite la poudre
dans l’art militaire.

Commençons par le projet _ajourné_ de l’union commerciale de la France
avec la Belgique.

Quand le chemin de fer sera en activité,--il y aura des convois qui
porteront quinze mille voyageurs;--les voici à la frontière;--aurez-vous
là une armée de quinze mille douaniers pour les visiter et pour fouiller
leurs malles?--C’est difficile.

Mais s’il n’en est pas ainsi,--vous faites perdre aux voyageurs au moins
le temps qu’ils ont gagné en venant par le chemin de fer.--En prenant
les voitures ordinaires, ils sont plus longtemps en route, mais en ne se
présentant à la frontière qu’une douzaine en même temps, ils
n’éprouvent de la part de la douane qu’un retard presque
insignifiant.--Votre chemin de fer est ridicule et inutile,--si vous
laissez subsister votre système de douane tel qu’il est aujourd’hui.

Mais ceci n’est qu’une considération commerciale;--passons à quelques
considérations sociales.

On fait des chemins de fer partout;--avec cette facilité et cette
rapidité de communication par toute l’Europe,--les relations de peuple à
peuple ne tarderont pas à changer entièrement.--Tel allait passer la
belle saison à l’île Saint-Denis, qui ira sur les bords du Rhin;--il y
aura des connaissances, des amis; il y mariera sa fille; il s’y
associera à quelque industrie;--d’autre part, nécessairement et par
suite de relations fréquentes,--on apprendra partout les langues de tous
les pays de l’Europe,--ou peut-être le français deviendra la langue
universelle,--pour deux causes:--d’abord, parce qu’on le parle déjà dans
le monde entier et que c’est la langue du _bel air_,--ensuite, parce que
les Français aiment mieux apprendre pendant dix ans le latin,--qu’au
bout de dix ans ils ne savent pas, et qui d’ailleurs ne leur servirait à
rien;--et naturellement le peuple dont la langue deviendra universelle
sera celui qui s’obstinera à ne pas apprendre celle des autres peuples.

Un homme aura sa maison de ville à Paris, sa maison de campagne à
Mayence, sa maison de commerce à Londres,--sa maîtresse à Naples, ses
garçons à l’université de Leipsick, des amis et des intérêts d’affaires
dans toutes les villes.

Les intérêts, les relations de tous les peuples de l’Europe se mêleront,
s’entrelaceront, se confondront d’une manière inextricable;--les
intérêts communs remplaceront les intérêts contraires,--la guerre sera
impossible,--les frontières n’auront plus de sens,--les distances et
l’étendue n’existent que par le temps qu’on met à les parcourir;--avec
les chemins de fer, la France n’aura pas l’étendue qu’avait autrefois
une de ses provinces,--le continent européen--ne sera pas plus grand
que n’est la France aujourd’hui.--La Belgique sera de Paris à la
distance qu’en était Versailles avant l’application de la vapeur.

Il y aura un royaume d’Europe ou une république européenne;--toutes les
vieilles laisses par lesquelles on tient les peuples,--toutes les
vieilles ficelles par lesquelles on fait jouer les ressorts
politiques,--tout cela se brisera.--Il faudra un code universel comme
une langue universelle. Ce qui est aujourd’hui un crime à Paris n’en est
pas un à cinq cents lieues de là, et cela n’est qu’absurde,--mais peut
aller encore parce que ce sont différents hommes qui sont soumis à
différentes lois;--mais quand, par la rapidité et la fréquence des
communications, on aura remarqué que le même homme se lève criminel,
déjeune innocent, dîne coupable,--et se couche blanc comme neige,--à
cause des différentes lois des pays qu’il aura traversés en vingt-quatre
heures,--on comprendra qu’il faut faire une seule et même chose des deux
choses qui, aujourd’hui, n’ont aucun rapport entre elles,--la justice et
l’équité,--qu’il faut faire des lois basées sur une seule et même
raison, sur une seule et même équité.

Ce n’est pas nous qui verrons tout cela.--Nous n’assisterons qu’à
l’agonie des vieilles choses.

Mais il viendra un jour où on s’étonnera de voir dans les livres qu’il y
a eu un royaume de France,--un royaume de Prusse,--un royaume d’Espagne;
comme nous nous étonnons aujourd’hui quand nous lisons qu’en France, en
511, Thierry était roi de Metz, Clodomir, roi d’Orléans, Childebert roi
de Paris, et Clotaire roi de Soissons, parce qu’alors l’Europe, par les
distances qui en sépareront les différents peuples,--par le mélange des
intérêts et des mœurs,--n’aura pas plus d’étendue et aura plus
d’homogénéité que n’en avait la France en 511.

Un avocat à la cour royale de Paris, appelé M. Gagne--paraît seul
jusqu’ici avoir eu un pressentiment de ce qui doit arriver par suite de
l’établissement des chemins de fer:--il a prévu le besoin d’une langue
universelle.

Il est évident que, dans un temps donné, celui des peuples de l’Europe
qui s’obstinera à ne pas apprendre les langues des autres peuples verra
la sienne universellement adoptée.

[GU] Vous connaissez bon nombre de ferblantiers ambitieux, de droguistes
retirés des affaires, qui consacrent la fin de leur vie à gouverner
l’Etat,--quand ils s’aperçoivent qu’ils commencent à ne plus trop bien
diriger leurs propres affaires. C’est ce qui fait que la Chambre des
députés n’est pas entièrement composée d’avocats.

Voici un mercier qui porte plus loin ses vues:--il n’attend pas à ne
plus être mercier pour se présenter aux suffrages de son
arrondissement;--il n’a pas besoin de suffrages, il s’élit lui-même, et
il s’élit dieu. Je veux parler de M. Cheneau ou Chaînon,--qui a publié,
il y a quelque temps, un gros livre dont je vous ai entretenu, sur la
_Troisième et dernière alliance de Dieu avec sa créature_.--J’ai eu la
patience de lire cet ouvrage,--et j’ai donné consciencieusement mon
résumé,--en disant que la religion nouvelle que propose M. Cheneau est
une religion a galimatias double,--c’est-à-dire à laquelle ni les
lecteurs ni l’auteur ne comprennent absolument rien. A l’appui de mon
opinion, j’ai cité quelques passages du livre, qui ont généralement paru
ne laisser aucun doute à ce sujet.

Je vous avouerai que je ne pensais plus ni à M. Cheneau ni à sa
religion,--quand je reçus de la direction de la poste de Paris--une
lettre m’invitant à aller retirer moi-même un _paquet chargé_ à mon
adresse.--C’est une précaution qu’on ne prend d’ordinaire qu’à l’égard
de lettres contenant de fortes sommes ou des papiers très-importants.

Je me transportai à la poste, et l’on me remit une lettre, qui n’était
chargée que des foudres du dieu Cheneau. Voyez comme les religions se
simplifient.--Autrefois un dieu irrité faisait pour punir un seul homme
un grand bruit mêlé d’éclairs, qui effrayait les populations
innocentes.--Voici un dieu qui met tranquillement ses foudres
vengeresses à la poste et les _affranchit_.--La Fontaine l’a dit:

    Même en frappant, un père est toujours père.

Le Dieu me foudroie, mais il affranchit son tonnerre.

[GU] Voici comment parla le dieu Cheneau: «Que les humains se
souviennent que je ne suis point pour condamner les personnes égarées,
mais pour les aimer.

»Les _Guêpes_ sont les insectes qui piquent et qui pincent; si, par
malheur pour elles, elles veulent piquer au-dessus de _leurs facultés_,
elles se détruisent d’_elles_-mêmes.

»Je m’aperçois à l’instant que les _Guêpes_ légères viennent de se
déclarer très-faibles en logique ainsi _quen_ conception en déclarant
que la faculté de comprendre leur manquait.

»Vous n’êtes pas _théologiens_, laissez donc ce soin aux apprentis
papes; que les _Guêpes_ soient légères, c’est vrai, mais qu’elles
apprennent que je ne suis point comme elles inconséquent avec les règles
de la raison. Les _Guêpes_ ont dit: «Nous n’analyserons pas l’ouvrage de
M. Cheneau, attendu que nous n’y comprenons rien, ni lui non plus.»

»Les _Guêpes_ sauront à l’avenir qu’elles manquent de sens en
plaisantant sur mon ouvrage.»

[GU] Pardon, monsieur Cheneau, n’y a-t-il pas dans votre réponse un peu
d’aigreur?--et êtes-vous bien conséquent avec votre première phrase:

«Que les humains se souviennent que je ne suis point pour condamner les
personnes égarées, mais pour les aimer.»

De bonne foi, dieu Cheneau, avez-vous l’air, dans votre lettre, de
m’aimer beaucoup?

«Que les humains se souviennent,» dites-vous; c’est très-bien; mais
souvenez-vous-en aussi, monsieur le dieu. Continuons la lecture des
tables de la loi.

«Vous avez fait connaître aux _négociants_ et aux autres les mesures de
votre esprit, monsieur Karr,:--vous vous moquez de l’Évangile.»

[GU] De votre Évangile, dieu Cheneau, n’oublions pas que c’est de votre
Évangile,--quand vous dites: «En ce temps-là, je chassai les démons.

»En ce temps-là, mon bon ami saint Jean-Baptiste vint me voir avec mon
autre ami Napoléon.»

[GU] «Suivez mon conseil, relisez mon ouvrage.»

Merci, monsieur Cheneau,--merci,--détournez de moi ce calice, ou plutôt
permettez-moi de le détourner moi-même.

[GU] «Vous découvrirez que j’ai rendu sensible à tous les hommes le vrai
principe théologique, philosophique et la religion d’amour qui est
destinée à produire la foi éclairée par le raisonnement et la liberté
intellectuelle.»

(Encore ici, dieu Cheneau, vous n’êtes pas conséquent, mon bon dieu:
vous appelez la liberté d’examen,--et vous me maltraitez parce que
j’examine votre religion.--Vous dites que vous rendez votre religion
sensible à tous les hommes, et vous ajoutez que je ne la comprends
pas.--Il y a un autre Dieu, Dieu l’ancien, vous savez, celui qui s’est
fait homme,--mais qui, il faut l’avouer, n’avait pas songé à se faire
mercier;--il avait, pour éclairer les choses et les gens, un procédé que
je vous recommande;--pour les choses, «Dieu dit: Que la lumière
soit,--et la lumière fut.»--Pour les hommes, il fit descendre le
Saint-Esprit sur les apôtres.--Pourquoi, mon bon dieu Cheneau, ne
m’éclairez-vous pas, au lieu de me reprocher ma stupidité avec autant
d’amertume?)

[GU] «Vous m’avez supposé, monsieur A. Karr, que j’avais écrit sans
base, cela ne prouve pas une grande profondeur d’intelligence en vous.»

[GU] (Je vous assure, dieu Cheneau, que, lorsque vous me parlez ainsi,
vous n’avez pas l’air de m’aimer du tout,--malgré votre première
phrase.)

[GU] «Je n’ai pas fait comme les Augustin, les Fénelon, les Bossuet, les
Chateaubriand,--les Lamartine, les Victor Hugo, qui n’ont pas compris
leur religion: j’écris pour que l’on comprenne.»

Vous savez que j’en excepte toujours vous et moi.

[GU] «_Je me trouve donc directement en opposition avec_ leur
avilissante doctrine et leur science honteuse; les jeunes auteurs ne
pourront régénérer la littérature, la société même, qu’après avoir
adopté la nouvelle religion que j’ai manifestée. Qu’_ils_ en _sonde_ la
profondeur!»

--Pardon encore une fois, mais peut-être fallait-il ne pas donner tant
de profondeur à une religion qui doit être comprise de tous.

[GU] «J’ai encore bien des choses à dire,--mais j’attendrai votre
réponse pour savoir si elles sont au-dessus de votre portée.»

[GU] Ainsi fulmina le dieu.--Je mis la foudre dans ma poche,--et je me
sentis touché d’un grand désir de voir M. Cheneau. Voici l’avantage d’un
dieu--mercier,--c’est que la joie de voir Dieu face à face était
autrefois réservée aux élus,--tandis qu’avec un dieu mercier on peut se
procurer cette félicité en allant acheter chez lui pour quatre sous de
n’importe quoi.

[GU] Je me transportai à l’adresse indiquée,--l’olympe du dieu Cheneau
est rue Croix-des-Petits-Champs, 15, au rez-de-chaussée,--ce que je
trouve un peu bas pour un ciel.

Le ciel de M. Cheneau est peint en jaune; j’aime mieux le bleu. Je lus
sur la porte:

                 CHENEAU ET P. JOUIN.
            _Fournitures pour tailleurs.
Doublures, fabrique de boutons, dépôt de boutons anglais,
      mercerie, soierie en gros et en détail._

Dieu l’ancien avait fait le ciel et la terre--il était réservé au dieu
Cheneau de faire les boutons.

Mais qu’est-ce que P. Jouin?--N’est-il associé de M. Cheneau que pour
les boutons?--n’est-il que comercier,--ou est-il en même temps
codieu?--Pourquoi M. Cheneau ne parle-t-il pas de M. P. Jouin?

J’entre dans le ciel;--de chaque côté de la porte est un comptoir de
noyer;--au fond est un escalier en forme de fourche, qui monte à droite
et à gauche.

Pas la moindre houri dans les comptoirs.--Je crie: «A la boutique!»--Il
arrive un chérubin crépu.

--Donnez-moi un écheveau de fil.

--Voilà.

--M. Cheneau est-il ici?

--Non, monsieur, il est sorti.

Le dieu va en ville.

Je me retire en pensant que si un dieu mercier a quelques avantages, il
regagne l’infériorité sous d’autres points.--Dieu l’ancien est partout à
la fois,--tandis que le dieu Cheneau,--quand il est sorti, n’est pas à
son comptoir.--Les affaires du dieu doivent nuire à celles du
mercier.--Ainsi ne soit-il pas.

[GU] Comme j’allais voir Janin, l’autre jour,--je m’arrêtai surpris au
coin de la rue de Tournon.--J’étais au milieu de la rue:--deux ou trois
cochers me crièrent: «Gare!»--J’allai m’adosser à une boutique pour voir
si mes yeux ne m’avaient pas trompé.

Vous savez cette vieille enseigne, autrefois célèbre, de M. Pigeon?
Elle représente un garde national en costume bourgeois, par-dessus
lequel il a endossé la giberne et le sabre avec leurs larges courroies
blanches en croix: c’est une caricature assez bien faite.

Ce qui causait ma surprise,--c’était de voir que le marchand de
nouveautés avait décoré, de son autorité privée, son enseigne de la
croix de Juillet et de la croix d’honneur.

Je ne suis pas partisan effréné de la garde nationale;--trente-huit
volumes des _Guêpes_ en feraient foi au besoin;--mais si j’étais préfet
de police ou ministre donnant des ordres au préfet de police,--et ayant
besoin de la garde nationale, je ne voudrais pas avoir signé une
autorisation--pour qu’on mît ainsi au-devant d’une maison une caricature
permanente contre la garde nationale.

Mais ceci n’est qu’une considération secondaire.

Certes, c’est une belle et puissante chose--que d’avoir persuadé aux
hommes que les plus grands dévouements, le risque perpétuel de la vie,
la perte d’un bras ou d’une jambe, étaient plus que récompensés par
quelques centimètres de ruban d’une certaine couleur.

Et un gouvernement qui possède une pareille monnaie est assez bête pour
l’avilir!--d’abord en la prodiguant sottement et en en payant des
services honteux,--mais encore en la laissant insulter par qui le veut.

Certes, si j’écrivais aujourd’hui que le gouvernement rogne les pièces
de cent sous ou mêle un tiers d’alliage aux pièces de vingt francs,--le
procureur du roi exigerait une rectification ou mieux encore me ferait
un procès.--«Quoi! me dirait-il, vous dépréciez la monnaie, vous
cherchez à tuer la confiance, à détruire la sécurité des
transactions!--mais vous faites là une mauvaise action, monsieur,--une
action dangereuse.»

Et on permet à une marchande de foulards de coton de tourner en
ridicule cette noble et belle monnaie avec laquelle on paye les braves
sans les déshonorer!

C’est une lâcheté et une sottise.

[GU] Il est une chose honteuse, infâme, qui n’est assez flétrie ni par
les tribunaux ni par l’opinion.

Je veux parler d’une sorte de vol lâche et ignoble--que les filous
appellent _chantage_, et que l’on retrouve aujourd’hui, sans
interruption, depuis les carrefours les plus mal famés jusque dans les
administrations, dans les ministères,--dans les lieux les plus élevés et
les plus respectés.

PREMIER EXEMPLE.--Une petite fille de quatorze ans s’introduit chez un
homme, sous prétexte de lui vendre des cure-dents;--un quart d’heure
après, le père et la mère,--ou un oncle,--ou un frère aîné,--arrivent en
fureur,--menacent, crient, pleurent: la fille était, jusqu’ici,
vertueuse;--elle n’a pas seize ans;--on va faire un procès
criminel;--l’honneur de la malheureuse enfant est perdu;--toute une
famille désolée ne pourra se calmer que par cent écus; on marchande la
consolation de la famille,--on s’arrange à soixante francs: le tour est
fait,--et la jeune innocente--va continuer ses exercices dans un autre
quartier.

[GU] DEUXIÈME EXEMPLE.--Un cocher de fiacre a conduit une femme bien
mise dans un quartier éloigné;--elle était pâle, troublée;--elle est
restée plusieurs heures, s’est fait descendre au coin d’une rue et a
payé le cocher généreusement--sans compter.

Le cocher la suit, voit où elle demeure,--apprend son nom du
portier,--et le lendemain vient demander à lui parler;--il s’adresse à
une femme de chambre;--la femme de chambre avertit sa maîtresse qu’une
sorte d’ouvrier vêtu d’un carrick veut lui parler.

--Demandez ce qu’il veut.

--Il ne veut répondre qu’à madame.

--Alors je ne le reçois pas,--renvoyez-le.

--C’est le cocher qui a conduit madame hier.

--Ah! mon Dieu!

Elle pâlit,--s’appuie sur un meuble.

--Faites-le entrer,--bien vite,--que personne ne le voie!

La femme de chambre, étonnée, obéit.

--Madame, dit le cocher, je suis bien fâché qu’on ait dérangé madame,
j’aurais aussi bien parlé à monsieur,

--Grand Dieu!--ne vous en avisez pas;--que me voulez-vous?

--C’est qu’hier madame s’est trompée d’un quart d’heure;--nous sommes
restés trois heures _là-bas_,--et...

--Vite, combien est-ce?

--C’est à la générosité de madame.

--Tenez, voilà cent sous; allez-vous-en bien vite!

--J’ai eu bien froid à attendre madame; je suis sûr que M... aurait été
plus généreux.

--Voilà vingt francs.

Le cocher s’en va:--mais de temps en temps--il vient mystérieusement
trouver la femme de chambre--et demande si madame n’a rien à lui
ordonner.--La malheureuse femme,--à demi morte de frayeur,--lui fait
chaque fois remettre un louis.

Une fois--elle a voulu refuser cet impôt;--le cocher a alors demandé si
M... y était.--Elle a envoyé le louis à l’instant même.

[GU] TROISIÈME EXEMPLE.--Un acteur va débuter,--un journal lui est
apporté avec la carte du directeur.--S’il ne va pas trouver le directeur
pour _s’arranger avec lui_,--on l’ÉREINTE,--on l’insulte, on le bafoue
dans le journal--jusqu’à ce qu’il se soumette,--et alors on
constate--que l’artiste, _docile aux conseils de la_ CRITIQUE,--_a fait
de notables progrès, qu’il est juste d’encourager ses efforts_, etc.--Le
prix d’un abonnement--à quatre ou cinq billets de mille
francs,--suivant la sensibilité de l’acteur et de ses appointements.

COROLLAIRE.--Quelquefois un journaliste _aime_ une actrice:--il la
maltraite jusqu’à ce qu’il ait obtenu du _retour_.

D’autres fois--il s’agit d’obtenir ses _entrées_ à un
théâtre:--directeur, auteurs, acteurs,--tout est insulté sans pitié
jusqu’à ce que la direction se soit exécutée.

D’autres fois,--après les _entrées_, on exige des subventions annuelles.

[GU] QUATRIÈME EXEMPLE.--Un homme politique ou autre veut une place pour
lui ou pour un de ses amis;--on attaque dans deux ou trois journaux,--et
le ministre duquel elle dépend,--et le roi,--«_la France marche à sa
perte,--les ministres nous déshonorent_,» jusqu’à obtention de la
place--ou du bureau de tabac demandé.

[GU] CINQUIÈME EXEMPLE.--Une trentaine d’hommes occupent depuis douze
ans les ministères,--il ne peut y en avoir que huit aux affaires à la
fois.--Les vingt-deux autres les attaquent, les insultent, les
calomnient--jusqu’à ce qu’ils les aient renversés;--huit des vingt-deux
prennent leur place, les huit renversés se joignent alors aux quatorze
qui ont fait la guerre à leurs dépens,--et on attaque, insulte et
calomnie les huit nouveaux arrivés.

[GU] SIXIÈME EXEMPLE.--Il y a des gens qui ont pour profession--de
savoir une anecdote ridicule,--une fantaisie vicieuse, une liaison
cachée--d’un ministre ou d’un homme en place;--cette profession les fait
vivre dans le luxe et les plaisirs, attendu que l’homme en place leur
fait confier une _mission scientifique_ ou accorder une pension pour
_services rendus à l’État_, etc., etc., etc., etc.

[GU] Il serait facile de multiplier à l’infini des exemples de ce genre.

Seulement, je ne sais pourquoi les auteurs de ces faits ignominieux ne
sont pas punis d’un juste et égal mépris--dans quelque classe qu’ils se
trouvent,--quelque but qu’ils veuillent atteindre.

Au bas de l’échelle, la justice intervient; à mesure que l’objet de ce
honteux trafic prend de l’importance, les opérateurs sont salués, reçus
dans le monde, recherchés, courtisés et enviés.

[GU] DICTIONNAIRE FRANÇAIS-FRANÇAIS.--BOUCHER, _boucherie_.--Sorte de
morgue où sont étalés publiquement des cadavres sur des linges tachés de
sang.--C’est là que chacun va choisir le morceau de cadavre qu’il aime
le mieux pour s’en repaître le soir avec sa famille et ses amis.

[GU] BOUCON, voyez ARSENIC.

[GU] BREVET.--Un brevet est un morceau de papier ou de parchemin que
tout le monde _obtient_ moyennant une somme de sept cent cinquante ou de
quinze cents francs.

Il n’y a pas de pilules inconvenantes, de pâtes obscènes, de mécanique
ridicule,--qui ne commence par se munir d’un brevet;--après quoi on met
dans les journaux: «A obtenu un _brevet_ du roi.»

Ce qui a tout à fait l’air d’une approbation spéciale de Sa Majesté.--Le
public achète, et se trouve volé ou empoisonné.

Il serait de la dignité du gouvernement de ne pas laisser ainsi le roi
complice des marchands d’orviétan de son royaume,--et d’expliquer d’une
manière formelle ce que c’est qu’un brevet;--mais il s’agit bien de
dignité aujourd’hui!

Si le public savait ce que c’est qu’un brevet, il ne s’y laisserait plus
prendre.--Si le public ne se laissait plus prendre à ce gluau, les
charlatans ne le tendraient plus.--Conséquemment, cela ferait un certain
nombre de pièces de sept cent cinquante francs et de quinze cents francs
qui cesseraient de tomber dans les coffres de l’État[N].

[GU] BROUILLARD.--Interrompt toujours les dépêches télégraphiques dont
le gouvernement ne veut faire connaître que la moitié.

[GU] BOUILLON.--Les savants sont des gens qui, sur la route des choses
inconnues, s’embourbent un peu plus loin que les autres,--mais restent
embourbés, parce qu’ils ne veulent pas avouer qu’ils le sont,--et se
gardent bien de crier au secours.

Il y a vingt-cinq ans, M. Darcet imagina de faire du bouillon avec de la
gélatine,--c’est-à-dire en soumettant les os dépouillés de viande à
l’action de la vapeur.

Le bouillon ainsi produit était fade,--donnait des nausées, etc.; mais
l’Académie--représentée par une commission--le trouva et le déclara
excellent. En conséquence,--on en donna, sans réclamation, pendant
_quinze ans_ aux malades des hôpitaux.

Au bout de _quinze ans_,--on crut s’apercevoir de quelque chose.--On fit
de nouvelles expériences sur la gélatine,--et on découvrit cette fois
que la gélatine et le bouillon qui en est fait sont d’une mauvaise odeur
et d’un mauvais goût, ne contiennent _aucun principe alimentaire_, mais
chargent et fatiguent l’estomac, qui ne peut les digérer.--Un élève des
hôpitaux se soumit à la gélatine pour toute nourriture, il ne put
continuer ce régime que quatre jours et resta avec une _gastralgie
intense_.

M. Gannal a essayé d’en nourrir lui et sa famille. Au bout de quelques
jours, ils étaient tous malades et mourant de faim.

Eh bien! il y a dix ans de cela, et on n’a pas encore défendu l’emploi
de la gélatine dans les hôpitaux.--Les malheureux malades--reçoivent
encore comme bouillon--un liquide mauvais au goût, malsain et sans
aucuns principes nutritifs.

Parce que M. Darcet ne veut pas s’être trompé.

Parce que l’Académie des sciences ne veut pas avouer qu’elle s’est
laissé tromper.

Parce que les divers ministres qui se succèdent ont bien d’autres choses
à faire.

[GU] BRUNE.--C’est le nom qu’une femme blonde donne à la maîtresse
présumée de son mari.--«Il est allé voir sa _brune_.»

Une femme brune, au contraire, dit--en pareille circonstance: «Il est
allé voir sa _blonde_.»

Toutes les femmes savent, par un merveilleux instinct,--que l’infidélité
n’est pas pour une femme plus jolie, mieux faite ou plus spirituelle,
mais simplement pour une _autre_ femme.

Ceci devrait mettre leur amour-propre à son aise: on peut être blessée
de se voir préférer une femme--pour l’esprit ou pour la figure,--mais il
est en ce cas une supériorité incontestable dont on ne peut se
fâcher--et à laquelle on ne peut prétendre,--c’est celle d’être une
_autre_ femme.



Janvier 1843.

[GU] JANVIER.--On sème sur couche et sous châssis les radis, la laitue
et le cresson.--On continue à récolter le produit des tendresses, des
soins, des bassesses semés dans la seconde quinzaine de
décembre.--Arrivée de beaucoup d’oies et de très-peu de
cygnes.--Ouverture de la session des Chambres.--Les avocats enrichiront
le _français_ de plusieurs barbarismes et appauvriront les _Français_ de
plusieurs millions.--On taille les pommiers et les poiriers.--Le
_Journal des Débats_ renouvellera l’avis qu’il a donné, il y a quelques
années, aux pauvres, au milieu de la saison rigoureuse: il leur
conseillera de mettre leurs économies à la caisse d’épargne.--M. Armand
Bertin sera incommodé à la suite d’un dîner.--Vers la seconde moitié du
mois, on voit cesser assez brusquement certaines tendresses, certains
soins, qui avaient signalé la fin du mois de décembre.

[GU] On remarquera avec amertume que les diablotins et les papillotes
continuent à marcher dans une voie de progrès.

Autrefois les devises des bonbons étaient de la plus charmante
naïveté:--c’étaient d’innocents madrigaux adressés à la _beauté_,--des
énigmes et des logogriphes proposés à tout le monde.--J’en ai gardé
quelques-uns qui ne datent pas de plus de quinze ans:

      Iris, voyez combien vos charmes
      Me coûtent chaque jour de larmes!

            AUTRE.

      Voyez, à mon émotion,
      Quelle est l’ardeur de ma passion.

            AUTRE.

      Chloé, partagez mon ardeur,
      Ou je vais mourir de douleur.

            AUTRE.

    J’ai cinq pieds, et pourtant je ne suis qu’un oiseau,
    Otez mon cœur, je suis votre premier berceau. (_Serin sein._)

[GU] Tout cela n’était pas bien neuf, mais ne chargeait pas plus
l’esprit que les bonbons ne chargeaient l’estomac.--Cette poésie même
excitait généralement un léger sourire.--Aujourd’hui les diablotins ont
entrepris de former le cœur et l’esprit:--les papillotes ont leur
mission sociale.--Je vous signale surtout les pastilles de chocolat
recouvertes de petites graines blanches et enfermées deux à deux dans
des papiers blancs;--leur tendance est tout à fait déplorable,--elles
paraissent avoir pour but de dégoûter les enfants et les femmes de
l’existence.

Si les diablotins donnent à leurs lecteurs quelques pièces de Pascal et
de Larochefoucauld qui montrent la fausseté et le vide des choses
humaines, les pastilles de chocolat vous disent des choses dans le genre
de celles-ci:

    La beauté, le pouvoir, les honneurs, la richesse.
    Ne peuvent éviter l’inévitable sort;
    La poussière confond le crime et la sagesse,
    Et le même sentier nous conduit à la mort.
              BERTHELEMOT.

      On ne peut éviter son sort:
    Chaque année est un coup dont nous frappe la mort.
        LE FIDÈLE BERGER.

    Les roses de ton front seront bientôt fanées,
    Belle fille, à mourir en naissant condamnée.
         DUPONT-JOURNER, _rue Saint-Martin_.

Le gouvernement ne paraît en aucune manière s’inquiéter de cette marche
inquiétante;--je suppose donc qu’il exerce une censure cachée et
scrupuleuse sur les devises de bonbons, et qu’il y a quelque homme de
lettres attaché spécialement à la surveillance des écarts politiques que
pourraient se permettre les diablotins.

Autrement, je ne comprends pas comment ils n’arriveraient pas
très-prochainement à traiter les plus graves questions politiques.--Les
pralines donneraient dans l’opposition;--le chocolat abandonnerait ses
lugubres méditations et ferait des théories humanitaires contre la
propriété;--le roi Louis-Philippe, malgré son inviolabilité, serait
personnellement attaqué par les pistaches.

[GU] Je pense que les poëtes qui faisaient autrefois, l’hiver, les
devises innocentes des papillotes étaient les mêmes qui, l’été,
composaient la poésie qui s’enroule autour des mirlitons;--je n’ai pas
eu occasion de suivre les révolutions de cette dernière poésie--comme
j’ai observé les phases de celle des bonbons,--mais tout me porte à
croire qu’elles marchent d’un pas égal dans la voie du sérieux et du
lamentable!

[GU] Je suppose que le gouvernement étend sur les mirlitons sa
sollicitude à l’égard des papillotes.

[GU] Je suis persuadé qu’une des causes qui ont poussé les confiseurs à
faire des bonbons aussi mélancoliques est une honteuse parcimonie, pour
éviter de payer les droits d’auteur aux poëtes qui jusqu’ici leur
avaient prêté leur concours.

Que deviendront ces malheureux poëtes?

[GU] Monsieur ***,--ex-parvenu assez insolent,--enrichi par des
spéculations hasardées,--a fini par se ruiner,--par suite d’un bilan
dont le passif a été fidèlement déclaré, mais l’actif scrupuleusement
gardé dans sa poche; il offrira--rien pour cent à ses créanciers;--il
sera un peu inquiété à ce sujet:--obligé de se cacher pendant le
jour,--il vivra somptueusement la nuit.--Nous le prévenons que, pendant
le mois de janvier, le soleil se couchera légalement à quatre heures
trente-trois minutes et se lèvera à sept heures cinquante minutes.

[GU] FÉVRIER.--Vers la moitié de ce mois, S. M. Louis-Philippe--vendra,
comme l’année précédente (20 février 1842),--les premiers haricots verts
de l’année.--Fureur de M. de Rothschild, qui n’en pourra livrer au
commerce que plusieurs jours après le roi des Français.--CARNAVAL, _bals
de l’Opéra_; attendu que dix théâtres et établissements publics seront
pleins chaque soir de masques, qui s’y encaqueront par milliers, et que
lesdits masques dormiront le jour, les journaux de l’opposition feront
remarquer qu’on ne voit pas un seul masque sur les boulevards, _signe
évident de la misère, des souffrances et de la tristesse du peuple_.--On
ne rira pas assez des grandes phrases que ces braves journaux feront sur
ce thème.--Plusieurs législateurs seront mis au violon pour danses un
peu trop risquées.--Quelques femmes libres également cesseront
momentanément de l’être pour l’avoir été trop dans leurs
attitudes.--Quelques vieilles femmes abuseront du masque pour séduire et
mener à mal des jeunes gens sans expérience.

[GU] Plusieurs auront des aventures du genre que voici:

UN DOMINO. Je te connais, tu t’appelles Charles.

UN AUTRE. Je te reconnais, tu es employé au ministère des finances.

UN AUTRE. Je te connais, tu avais avant-hier un pantalon bleu.

Et le jeune homme est le plus heureux des mortels; il se dit: «Comme on
m’intrigue donc! comme je suis donc connu! comme on s’occupe donc de
moi!»

[GU] Un domino lui prend brusquement le bras et marche avec lui sans
parler.

--Eh bien! dit le jeune homme s’arrêtant enfin dans un coin, est-ce là
tout? n’as-tu rien à me dire?

--Absolument rien, répond le domino.

Et le jeune homme lève les yeux au plafond et se ronge un ongle, ce qui
lui donne pour les passants l’air de dire: «Où diable a-t-elle appris
tout cela? je suis le plus intrigué des hommes.»

--Je ne te connais pas, ajoute le domino, je ne t’ai jamais vu.

Et le jeune homme frappe du pied avec l’air dépité d’un homme auquel on
raconterait ses aventures les plus secrètes;*--un de ses amis, voyant
ses gestes, dit: «Il paraît qu’on en dit de dures à Charles.»

--Je t’ai pris le bras, continue le domino, parce que tu passais près de
moi, et que c’était le seul moyen de me débarrasser d’un de mes amis qui
s’était cramponné à moi et ne voulait pas me quitter,--je le remercie et
je te laisse.

Le jeune homme reste seul, garde quelque temps l’air d’un homme
très-préoccupé des révélations qu’on vient de lui faire.

L’ami qui l’avait observé l’aborde et lui dit:

--Eh bien, tu parais intrigué?

--Ne m’en parle pas! une femme charmante! un lutin pour l’esprit et la
malice!--oh! elle ne m’a pas ménagé;--elle sait de moi des choses... et
je ne puis savoir qui elle est;--je lui ai fait les questions les plus
insidieuses, elle s’en est tirée avec un sang-froid, un tact, une
présence d’esprit admirables!--Oh! je la connaîtrai.

--Heureux coquin! dit l’ami.

[GU] MARS.--Le 21, commence le printemps des astronomes, des almanachs
et des poëtes.

Le 21, gelée.--Le 22, gelée.--Le 23, neige.--Le 24, pluie.--Le 25,
bise.--Le 26, gelée.--Le 27, pluie.--Le 28, pluie.--Le 29, neige.--Le
30, gelée.--Le 31, froid.

[GU] L’homme tourne dans un cercle bizarre de désirs et de crainte;--le
printemps, que nous attendons avec tant d’impatience, nous rapproche de
l’hiver prochain, que nous redoutons.

[GU] AVRIL.--Semer les betteraves et les haricots,--et prendre garde aux
poissons d’avril.

Un ministre renversé fera à la tribune un grand discours sur la misère
du peuple; s’il veut rentrer aux affaires, s’il veut reprendre le
_fardeau_ du pouvoir, c’est uniquement dans l’intérêt du pays, etc.

Il y aura des proclamations,--des professions de foi--et une foule
d’autres choses de circonstance:--les philosophes, les philanthropes,
les savants,--tout le monde se moquera de vous et cherchera à vous
attraper.

[GU] MAI.--Tout fleurit:--les fraisiers au pied de la haie d’épines
blanches;--les papillons fleurissent dans l’air,--et cherchent, fleurs
vivantes, une tige vacante parmi toutes les fleurs qu’ils visitent en
voltigeant.

Les insectes cherchent, sur cette table opulente et toujours mise que la
terre offre à toutes les créatures, chacun la plante qui lui est
destinée.

[GU] L’air,--silencieux pendant l’hiver,--se remplit de chants d’oiseaux
et de bourdonnements d’abeilles.

Partout--sur l’herbe, dans les arbres, dans l’air, dans l’eau,--sous la
mousse, dans la corolle éclatante des fleurs,--tout est plein de
nouvelles amours,--tout aime,--comme tout fleurit.

[GU] Mais rien ne bourgeonne,--rien ne fleurit comme le nez de M.
d’Haubersaert.

[GU] C’est au commencement de ce mois que paraissent les
hannetons,--c’est une nouvelle indifférente pour un siècle où il n’y a
plus d’enfants;--on fume aujourd’hui à l’âge où autrefois on chantait la
fameuse romance:

    Hanneton, vole, vole, vole, etc.

[GU] Vers le 25, floraison des fèves de marais!

C’est un préjugé populaire--que le moment de la floraison des
fèves--agit singulièrement sur le cerveau des gens;--on dit même souvent
d’un homme qui fait quelque grande sottise: «Il a passé un champ de
fèves en fleurs.»

Il existe à ce sujet un proverbe latin consigné dans un assez mauvais
vers.

    Cum faba florescit, stultorum copia erescit.

La floraison des fèves exercera cette année--une fâcheuse et remarquable
influence.

M. Lherbette, député,--montera encore une fois à la tribune pour
défendre les femmes de lettres--contre la tyrannie des époux--qui
mettent de force dans leur existence la prose des enfants, du
pot-au-feu--et de deux ou trois petits devoirs gênants et surannés.

M. Chapuys de Montlaville reprochera amèrement au roi sa mauvaise
habitude de mettre des cravates blanches qui coûtent énormément cher de
blanchissage,--tandis que Sa Majesté elle-même a breveté, moyennant huit
cents francs, les cols en crinoline Oudinot (cinq ans de durée).

[GU] Un ministre qui ne le sera plus alors--s’inspirera, pour ressaisir
le pouvoir, d’une Égérie--que l’on croit être la même qui autrefois
donna de si bons conseils à Numa Pompilius,--l’an 714 avant
Jésus-Christ.

[GU] La rue Laffitte, parquetée depuis un an,--sera cirée et frottée.

[GU] Les Anglais imagineront de vendre des coups de bâton.--S’apercevant
au bout de quelque temps que cet article d’exportation est en
souffrance, ils feront la guerre à une petite puissance du
Nord.--L’Europe entière regardera sans rien dire.--La petite puissance,
après avoir perdu quelques milliers d’hommes,--viendra à composition et
fera un traité par lequel elle s’engagera à acheter tous les ans pour
sept ou huit millions de coups de bâton.

[GU] M. de Balzac continuera à pousser les fleurs dans la voie de la
révolte ouverte contre la nature.--Il naîtra dans un de ses livres--une
violette de haute futaie.

Une foule de nouveaux auteurs paraîtront à l’horizon littéraire.
Autrefois les gens qui avaient échoué dans leurs projets,--qui
pleuraient les objets d’une grande affection,--qui avaient quelque faute
à expier, _entraient en religion_;--ces gens-là, aujourd’hui, _entrent
en feuilleton_.--A cette époque de la floraison des fèves, des beautés
fanées, des administrateurs destitués, des femmes du monde qui auront
trop voyagé avec des pianistes, encombreront de leur prose et de leurs
vers les revues de journaux.

[GU] Au mois de mai,--on sème des choux de Bruxelles;--retour des
bécasses, floraison du serpolet.--Le petit Martin perd sa faveur, fondée
sur ce qu’il a un pouce de moins que M. Thiers,--par l’imprudence qu’il
a de regagner ce pouce au moyen de bottes à talons.--Vers le 25, on sème
le chanvre; il lève si bien, qu’en songeant aux belles cordes qu’on en
fera et en voyant certains actes administratifs, on regrette qu’on ne
pende plus.--On met des dahlias en place. Premiers melons.

[GU] JUIN.--Il faut éclaircir l’oignon et repiquer les poireaux.--Un
assassin empoisonne toute une famille;--mais, comme il est établi aux
débats que c’est chez lui une mauvaise habitude, puisqu’il est constant
que c’est la troisième fois qu’il se livre à de pareils écarts,--le
jury, reconnaissant la force irrésistible des habitudes,--admet des
circonstances atténuantes, et l’accusé en est quitte pour quinze jours
de prison;--tous les jurés signent un recours en grâce.--Une révolution
avorte et s’appelle émeute criminelle,--attendu que ce sont les
vainqueurs qui sont parrains.--On plante des pois qui doivent produire
en septembre; on repique les ciboules pour l’hiver.--M. Jars, député,
adresse à la tribune ses madrigaux à une actrice maigre.--Quelques
fonctionnaires indépendants méritent d’être pendus.--Plusieurs villes
par lesquelles passent les chemins de fer--voient les voyageurs leur
tomber tout rôtis;--en effet, sur quelques rails on va fort vite, mais
on arrive cuit;--sur d’autres, on arrive en bon état, mais on va un peu
moins vite qu’en fiacre à l’heure.--M. Jay fait dans le
_Constitutionnel_ un article pour lequel, ainsi qu’il l’a dit dans ce
carré de papier, «il trempe sa plume dans son cœur.»--Arroser
abondamment et seulement le soir;--faucher les gazons et greffer les
rosiers; on tond les moutons; on établira sur le lait un impôt dont on
parle depuis longtemps.

[GU] M. Lesourd, directeur de l’octroi de Paris,--tombé en
disgrâce,--débutera à l’Opéra.--On connaît dans le monde la magnifique
voix de cet administrateur.

[GU] JUILLET.--On sème les carottes pour l’hiver.

--Anniversaire de la prise de la Bastille--et consécration des quatorze
petites bastilles qui entourent Paris.

--On sème des radis, des oignons blancs et plusieurs espèces de choux.

--Une émeute réussit et s’appelle glorieuse révolution.--Vers le 15, on
marcotte les œillets.--On sait que Napoléon avait bravé les
œillets rouges, et que la Restauration en a eu fort peur, moins
cependant que des violettes.--Une fleur se fera une mauvaise affaire
avec la police.--Saison des bains et des eaux;--plus d’un dandy sans
argent ira passer l’été à Saint-Denis pour raconter l’hiver suivant
qu’il a perdu un _argent fou_ à _Baden-Baden_.--Les femmes nagent, les
hommes ne nagent plus.--Une des causes de cette bizarrerie est que les
filles portent leurs cheveux nattés ou lissés en bandeau, et que les
hommes se font friser;--les jeunes garçons fument et lisent les
journaux,--tandis que les jeunes filles font de la gymnastique.--Avant
trente ans, les hommes seront devenus à leur tour le _sexe faible et
timide_.

[GU] AOUT.--Récolte des cornichons,--troisième labour de la
vigne.--Moisson des céréales: quelles que soient la qualité et la
quantité des blés cette année, les journaux ministériels diront que
jamais on n’a vu une aussi belle récolte, et qu’il en faut rendre grâce
au gouvernement paternel sous lequel nous avons le bonheur de vivre;--et
les journaux de l’opposition, que les épis sont vides, que la moisson
est misérable, et que c’est la faute du gouvernement tyrannique sous
lequel nous avons le malheur de vivre.

--Jours caniculaires.--La police continuera à jeter des boulettes pour
les chiens attaqués de la rage, dont le signe caractéristique est que
l’animal atteint ne mange pas.--Des citoyens, voyant la patrie en
danger, se réuniront chez Véfour et feront un excellent dîner;--les
journaux de leur parti célébreront avec enthousiasme le courage et le
généreux dévouement dont ils auront fait preuve dans cette
occasion.--Ceux du parti opposé traiteront la chose de gueuleton, mais
feront à leur tour une ripaille semblable, à propos de laquelle ils
feront à leur tour éclater leur courage et leur généreux dévouement.

[GU] SEPTEMBRE.--Des phénomènes sans nombre viennent étonner la France:
de tous côtés il naît des veaux à deux têtes--et des enfants
prodigieux.--On creuse les fondations d’une maison et l’on trouve un
trésor.--On rencontre une fille sauvage dans la forêt de
Montmorency;--d’innombrables centenaires sont cités dans tous les
départements.--Il tombe dans plusieurs localités des grêlons gros comme
des melons.--Un sansonnet,--commensal d’un savetier des faubourgs,
récite aux passants la Charte constitutionnelle.--Plusieurs cochers de
place rapportent des bourses oubliées dans leurs voitures.--Si un
mendiant meurt,--on trouve chez lui sept cent mille francs en or cachés
dans une vieille chaussette.--Un chasseur tue un cygne,--il porte au cou
un collier en argent,--sur lequel sont écrites plusieurs choses qui
prouvent qu’il a appartenu à Charles XII, roi de Suède.--Si une femme
accouche,--ce ne peut être de moins que de douze enfants,--tous bien
portants et parfaitement conformés.

En un mot,--de toutes parts, on n’entend parler que de miracles et de
prodiges;--tout cela parce que, la session des Chambres étant
terminée,--les journaux ne savent comment remplir les deux colonnes
qu’ils avaient l’habitude de consacrer au compte rendu des débats
législatifs.

[GU] OCTOBRE.--Ouverture de la chasse.--Vu le prix des ports d’armes, la
division des propriétés et la destruction des forêts,--il sera mangé des
mésanges et des pinsons qui reviendront à l’heureux chasseur qui en aura
_chargé_ son carnier à trois francs la pièce.--Les feuilles de la vigne
deviennent pourpres,--celles des poiriers oranges,--celles des ormes
jaunes.--Les philanthropes inventeront un nouveau pain de sciure de
bois.--M. Gannal embaumera plusieurs médecins.--La récolte de vins de M.
Duchâtel sera de médiocre qualité.--Vers le 15, chute des
feuilles;--plusieurs journaux de toutes couleurs seront victimes de
cette époque fatale.--Le 28 octobre,--selon un vieux proverbe,--on ne
trouve plus une seule mouche vivante:

      A la Saint-Simon (28 octobre),
    Une mouche vaut un mouton.

Nous demandons la permission d’excepter les _Guêpes_ de cette
condamnation.

[GU] NOVEMBRE.--Récolte des nèfles et des pommes d’api;--plantation des
arbres fruitiers;--la régie des tabacs imaginera de vendre dix sous
(cinquante centimes) de nouveaux cigares en feuilles de
betteraves;--elle sollicitera du gouvernement l’autorisation pour les
collégiens de fumer en classe;--cette extension augmentera
considérablement ses recettes, qui se sont élevées l’année dernière à
quatre-vingts millions.--On rira beaucoup d’un mot de M. de Rambuteau;
voici ce mot, que le préfet de la Seine prononcera du 17 au 20
novembre:--quelqu’un lui demandera quel est l’inventeur de la régie.
«C’est _Tabaca_, répondra M. de Rambuteau.

--Comment? que voulez-vous dire?

--Ne voyez-vous pas sur tous les bureaux: TABACA FUT MÈRE DE LA RÉGIE?»

C’est ainsi que M. de Rambuteau écrit et prononce ce qu’on lit en effet
sur les vitres des bureaux de tabac: _Tabac à fumer de la régie_.

Le 25 novembre, la Sainte-Catherine, fête des filles,--comme le dit une
vieille chanson:

    Aucun jardin n’est resté vert;
    L’amour et l’hymen, _malins drilles_.
    Exprès, pour punir les filles,
    Ont mis leur fête l’hiver.

[GU] Quand on voit une de ces belles jeunes filles au visage calme, au
maintien modeste, aux cheveux lissés sur le front, aux regards doux et
incertains,--l’imagination ne la sépare guère de son vêtement, il semble
qu’elle ait des pieds de satin,--et que ce nuage bleu que forment autour
d’elle les plis de la gaze qui descendent jusqu’à terre--soit son corps.

Mais qu’il est difficile de ne pas rompre ce charme mystérieux,--cet
amour sans désir,--cet amour religieux et poétique!

Il suffit d’une mère qui vienne dire: «Ma fille est un peu malade,--elle
a monté à cheval, elle a les _cuisses_ rompues.» Ou: «Ne cours pas, on
verrait tes _jambes_.» Ou: «Je lui ai acheté des _chemises_ de
batiste--ou des _jarretières_.» Et combien peu de mères savent se priver
de pareilles mentions!

[GU] DÉCEMBRE.--Il semble que l’âge d’or va renaître:--les femmes aiment
leurs maris, les enfants entourent leurs parents de respect, les
domestiques sont empressés et laborieux, les portiers sont polis.--C’est
surtout à prendre du 15 de ce mois que ces changements se font
apercevoir d’une manière sensible;--toutes sortes de beaux sentiments
sont tirés du cœur comme les fourrures des cartons;--les uns comme
les autres secoués, brossés et remis à neuf.--En ce mois finira une
année qui aura eu, comme celles qui la suivront et celles qui l’ont
précédée, cinquante-deux dimanches, et aura été remplie des mêmes
passions, des mêmes sottises, des mêmes craintes, des mêmes désirs;--la
forme seule change un peu,--le fond reste toujours le même,--malgré les
opinions contradictoires et de ceux qui se félicitent du progrès--et de
ceux qui se plaignent que le monde dégénère.

[GU] FOIRES ET MARCHÉS.--Plusieurs réélections auront lieu à la Chambre
des députés. Les journaux avertiront de l’époque des foires et marchés
qui seront tenus à cet effet dans divers départements;--les voix y
seront payées à leur valeur.--MM. les maires garantissent aide et
protection aux marchands.--Une danseuse verte sera rengagée au théâtre
de l’Opéra.--Un publiciste, ardent ennemi du pouvoir, sera nommé
sous-préfet dans une ville du Nord.--Une jeune cantatrice enlèvera à une
rivale qui a plus de talent qu’elle,--mais qui a du talent depuis
longtemps, un rôle écrit pour ladite rivale dans un opéra-comique de M.
Auber.--Plusieurs bureaux de tabac seront accordés à plusieurs femmes
quelconques, sur la recommandation des honorables MM.
***,--***,--***, etc.--Madame Lebœuf, femme du député de ce nom,
sera invitée aux bals de la cour.--Un jeune peintre sans talent,--neveu
d’un député de l’opposition, recevra du ministère de l’intérieur des
travaux extrêmement importants.--Il sera accordé une nouvelle direction
de théâtre.--Le _Journal des Débats_ protégera le gouvernement
_actuel_.--Mademoiselle de ***, qui est si belle,--épousera M.
***, qui est si laid.--Des places seront données en foule à toute
sorte de gens.--Des croix d’honneur seront distribuées.

[GU] ANECDOTES.--Un ancien administrateur poursuivait depuis quelques
mois M. Villemain de ses demandes et de ses réclamations.--Il y a
quelques jours, le ministre reçoit une dernière lettre dans laquelle
l’ex-fonctionnaire annonce qu’il est désespéré,--qu’il est réduit à la
plus affreuse misère, etc., etc.

M. Villemain envoie sous enveloppe une réponse consistant en un billet
de cinq cents francs.

Le lendemain, il lui est remis une lettre ainsi conçue:

«Monsieur, je demandais justice,--mais je ne demandais pas l’aumône; ne
croyez pas acheter mon indépendance par vos bienfaits.--Je vous renvoie
votre billet de cinq cents francs, pour lequel, sans doute, vous vous
êtes trompé d’adresse.--Votre serviteur, etc.»

M. Villemain admire--et tourne le feuillet pour reprendre le billet de
cinq cents francs annoncé.--Il ne le voit pas; il cherche à ses
pieds,--peut-être l’a-t-il fait tomber en ouvrant précipitamment la
lettre:--il n’est pas à ses pieds.--Il cherche dans ses
poches,--peut-être l’y a-t-il mis par distraction:--il n’est pas dans
ses poches.

L’ex-fonctionnaire n’avait pas renvoyé le billet. Il s’était contenté de
l’envoi de la lettre superbe--qu’il avait montrée à trente personnes.

[GU] Un jeune écrivain, le baron T***, nous contait dernièrement des
particularités curieuses sur les chemins de fer aux États-Unis.--Je
regrette de ne me rappeler que les choses sans me rappeler la façon dont
il les disait.

Aux États-Unis on ne s’amuse pas à niveler le terrain,--à aplanir des
côtes, à supprimer des montagnes;--on jette deux rails d’un endroit à un
autre,--sur les montées, sur les vallons, dans l’herbe,--puis on lance
les wagons sur ces rails et l’on va le plus vite possible;--les vaches
et les bœufs--paissent sur le chemin;--les wagons sont précédés d’une
sorte de proue qui les ramasse, qui les entraîne et les jette plus ou
moins broyés à droite et à gauche.

[GU] Tout cela donne lieu à une foule d’accidents; souvent un rail se
brise,--le bout brisé--alors se redresse, et dernièrement une de ces
lances de fer a percé un wagon et blessé plusieurs voyageurs.

On remarquait, à ce sujet, à quel point les choses changent sous nos
yeux chaque jour,--mais tout progrès n’est pas une
amélioration;--pendant bien longtemps, il est vrai, les voyageurs ont
traversé les chemins;--mais, quelque ami que l’on soit du
changement,--on ne saurait approuver cette tendance révolutionnaire que
manifestent les chemins à traverser à leur tour les voyageurs.

Lorsqu’il s’agit, à l’Académie, de distribuer les derniers prix de
vertu,--un académicien, M. D***,--racontant à ses collègues--la belle
conduite d’une pauvre fille qui, sur son travail, avait, pendant
plusieurs années, nourri une famille à laquelle elle n’était alliée que
par sa générosité,--dit par distraction: «Et cette vertueuse
fille--trouvait moyen, sur son faible gain, de donner chaque jour à
cette misérable famille deux _kilomètres_ de pain.»

Tout le monde se mit à rire de ce _lapsus linguæ_--et à s’extasier sur
cette immense tartine.--Un des confrères de l’académicien prit la parole
et dit: «Messieurs, loin de rire comme vous de la distraction qui a fait
dire à notre collègue kilomètres pour kilogrammes,--je le féliciterai de
cette protestation contre une langue barbare imposée à l’Académie
française par la police de Paris.»

[GU] André entre chez M***, qui peint dans son atelier.
«Bonjour.--Bonjour.--Comment vas-tu?--Bien, et toi?--Très-bien.--Tu n’en
as pas l’air.--Tu as raison,--ça va mal.--Diable! est-ce que tu es
malade?--Non.»

André prend une pipe, la bourre de tabac,--l’allume, la laisse
éteindre,--la rallume, fredonne un air.--Pendant ce temps, M***
continue à travailler. «Rien ne me réussit,--dit André,--je n’ai pas de
travaux, je n’ai pas d’argent,--j’ai des dettes,--je voudrais être
mort.» M*** alors pose son pinceau sur son chevalet,--le regarde d’un
air surpris--et dit: «Ah! tu voudrais être mort!--eh bien! tu n’es pas
dégoûté.»

[GU] L’enseigne du marchand de nouveautés du coin de la rue de Seine est
toujours décorée de l’ordre de la Légion d’honneur.

[GU] Comme on parlait de M***,--quelqu’un demanda: «A-t-il des
filles?--Non, répondit M. Romieu,--et tant mieux pour elles.»

[GU] Un journal qui a publié les portraits d’un grand nombre de
célébrités contemporaines, en mettant au-dessous quelques vers souvent
assez heureux,--nous a paru s’être trompé en faisant imprimer ceux-ci
au-dessous du portrait de M. Étienne Arago, vaudevilliste, et frère de
M. François Arago, l’astronome:

    Dans la famille on sait d’avance
    Comment le partage se fit:
    _François_ prit toute la science,
    _Étienne_ garda tout l’esprit.

Ce qu’il y a de remarquable en ceci, c’est que le journal en question
suit une ligne politique dans laquelle l’admiration sans bornes pour M.
François Arago est de rigueur.

Or, si l’on s’en rapportait aux susdits vers, M. Étienne ayant _gardé
tout l’esprit_,--M. François n’en aurait aucun vestige;--il est vrai
que, ledit M. François ayant pris _toute_ la science, M. Étienne
resterait avec la plus profonde ignorance de toutes choses;--je crois
que chacun de ces deux messieurs serait en droit de se plaindre;--mais
que dira M. Jacques, un troisième frère, qui fait des livres et des
vaudevilles?--que lui restera-t-il? Et n’y a-t-il pas aussi un quatrième
frère, M. Emmanuel, qui est avocat? quel est son lot?--et je ne sais
combien d’autres, car la famille des Arago est nombreuse comme celle
des Atrides,--et elle a fait autant de vaudevilles que celle des Atrides
a causé de tragédies.

[GU] J’aurai, quelque jour, à vous parler longuement d’un monsieur qui
sera quelqu’un de ces jours député,--et qui n’est pour le moment que
membre du conseil municipal de Nîmes--et chevalier de la Légion
d’honneur, comme tout le monde.

Ce monsieur a été bonnetier,--comme M. Ganneron a été fabricant de
chandelles;--comme M. Ganneron, il a fait une belle fortune dans son
commerce.

On raconte qu’à un voyage de quelques jours que fit à Nîmes une des
princesses de la branche aînée--l’ex-bonnetier trouva moyen d’être, par
le conseil municipal, nommé chevalier d’honneur de la duchesse.--Il
était au comble de la joie,--il prenait tous les prétextes pour parler à
voix basse à la princesse. «Mais que dit-il donc ainsi? demanda
quelqu’un.--Vous le voyez, répondit-on, il parle _bas_.»

Jusqu’ici cela me serait parfaitement égal,--mais ce qui me l’est
moins,--c’est que ce monsieur, qui arrivera un jour à la Chambre--comme
défenseur des intérêts populaires--comme dévoué à la classe
malheureuse,--loue sept francs par an à de pauvres diables le droit de
ramasser des escargots dans ses bois.

[GU] A une des dernières élections--l’affaire était chaudement
disputée.--Le parti de l’opposition fit boire un électeur outre mesure.

Le parti contraire s’aperçut de la chose,--et, pensant, selon toutes
probabilités, que ce serait une voix gagnée pour ses adversaires,--prit
sans façon l’électeur aviné, et le mit comme un paquet dans la diligence
de Paris qui passait.

Le lendemain--on vote--et tout s’explique:--l’électeur envoyé à Paris
devait voter pour le candidat conservateur.--Les amis du candidat de
l’opposition n’avaient pas voulu le griser pour qu’il votât avec
eux,--mais l’enivrer tout à fait pour qu’il ne votât pas,--n’ayant pu,
par aucun moyen, le décider à passer sur leur bord.--Les conservateurs
avaient donc fait, dans l’intérêt de leurs adversaires, ce que ceux-ci
n’avaient pas osé faire pour eux-mêmes.

[GU] Le procès de Besson est terminé--il a été condamné à mort.

Nous avons déjà donné notre opinion sur cette scandaleuse
affaire.--Besson, domestique de M. de Marcellange, est chassé par lui
pour avoir menacé de le tuer;--la femme et la belle-mère de M. de
Marcellange prennent Besson à leur service particulier.--M. de
Marcellange est assassiné, la rumeur publique accuse Besson,--on le mêt
en prison;--là, les dames de Chamblas lui envoient un lit,--et chaque
jour un plat de leur table;--un témoin--plus qu’un témoin
peut-être,--Marie Boudon,--a été emmenée en Suisse par les dames de
Chamblas et n’a pas reparu.

Des charges tellement fortes s’élèvent, aux débats, contre les dames de
Chamblas, que le procureur du roi en est atterré et se trouve presque
mal à l’audience.

Cependant je ne sais quelle égide protège ces femmes,--on arrête et on
condamne des témoins pour faux témoignage,--on ne surveille même pas les
dames de Chamblas;--cependant Besson est condamné à mort, donc la plus
grande indulgence accuse les dames de Chamblas au moins de faux
témoignage,--puisqu’elles ont juré qu’il n’avait pas quitté leur maison
le jour où il assassinait son maître à six lieues de là.

Les journaux de toutes parts avertissent le ministère public que les
dames de Chamblas sont en fuite,--le ministère public fait la sourde
oreille--le procès s’instruit de nouveau:--on ne trouve plus les dames
de Chamblas,--le ministère public n’ose pas élever la voix contre
elles,--l’avocat de la famille Marcellange, qui demande vengeance de la
mort du malheureux assassiné,--n’ose risquer que des allusions;--enfin,
vaincu par la rumeur, par l’indignation publiques,--le procureur du
roi--finit par parler; mais sa pensée est entourée de nuages.

Il parle des dames de Chamblas avec une respectueuse terreur:--«Elles
sont en fuite, dit-il,--elles ont une punition terrible, seule punition
que le monde puisse leur infliger,--l’exil et les remords.»

Vraiment, monsieur, croyez-vous que Besson, que vous venez de faire
condamner à mort; Arzac, qui est aux galères, ne s’arrangeraient pas
parfaitement de cette _terrible punition, l’exil et les
remords_?--Laissez seulement ouverte un instant la porte de leur prison,
et vous verrez avec quel empressement ils se condamneront eux-mêmes aux
_remords et à l’exil,--cette terrible punition_.

En un mot, voici le résultat de votre jugement:--je parle ici au
procureur du roi, aux juges et aux jurés.

Arzac est condamné aux travaux forcés--pour avoir porté un faux
témoignage en faveur de Besson.

Ce qui est prouvé aux débats,--prouvé pour vous jusqu’à
l’évidence,--puisque vous avez condamné Besson à la peine de
mort,--puisque pour vous Besson a assassiné M. de Marcellange,--c’est
que les dames de Chamblas ont,--comme Arzac,--rendu un faux témoignage
en faveur de Besson--et qu’elles ont rendu ce témoignage pour sauver
l’assassin de leur gendre et de leur mari.

Je ne vous donne pas ici mon opinion,--je vous donne la vôtre,--la vôtre
approuvée par un jugement terrible,--par une condamnation à mort.

Et si vous rapprochez de ce fait les autres circonstances des
débats,--ne vous naît-il pas d’autres pensées dans l’esprit?--D’où vient
donc que ces pensées que tout le monde a, personne,--ni au tribunal ni
dans la presse, n’a osé les formuler tout haut?--Quelle puissance
invisible protége donc ces deux femmes?--quel danger mystérieux court
donc l’imprudent qui parlerait hautement? quel prestige vous frappe
donc tous de terreur?--Ce danger, je veux le connaître,--et je vais m’y
exposer pour le connaître.

_Dans ma conviction, sur mon âme et sur ma conscience,--ou Besson est
innocent,--ou madame de Chamblas et madame de Marcellange sont ses
complices._

Par votre jugement vous avez déclaré qu’elles avaient rendu, comme
Arzac, le pauvre berger qui est aux galères pour ce fait, un faux
témoignage en faveur de Besson. Et quand ce faux témoignage a pour but
de sauver l’assassin du gendre de l’une, du mari de l’autre,--comment
l’appelez-vous?

«_Ou Besson est innocent, ou les dames de Chamblas sont ses complices._»

[GU] Un homme fort petit--parlait de sa force prodigieuse devant M.
Dorsay,--qui est d’une taille élevée: «Monsieur, disait-il avec ce ton
haineux qu’ont les hommes de petite taille quand ils parlent des
grands,--il n’y a pas un exercice de force ou d’adresse,--il n’y a rien,
en un mot, que fasse un homme aussi grand que vous--que je ne m’engage à
faire aussi bien que lui.»

M. Dorsay,--levant le bras,--toucha du bout du doigt le plafond du salon
et lui dit: «Faites cela.»

[GU] Le dieu Cheneau prépare contre moi des foudres imprimées;--je suis
entré dans le sanctuaire à deux reprises différentes: la première fois,
j’avais retrouvé dans une armoire un vieux paletot auquel il manquait
des boutons.--Je suis allé chez M. Cheneau,--là je n’ai vu que son
co-mercier. Je dois ici faire l’éloge desdits boutons,--je serai forcé
de faire mettre un paletot neuf à ces boutons-là.

La seconde fois, j’ai pénétré dans l’arrière-ciel du dieu mercier, cette
partie de l’Olympe chauffée par le charbon de terre,--éclairée par le
gaz,--donne par son excessive chaleur un avant-goût des peines de
l’enfer.--Le dieu serait blond--s’il avait des cheveux.

[GU] C’est un métier très-couru aujourd’hui que celui de
Mécène;--beaucoup de gens riches _protégent_ les écrivains et les
artistes de talent ou de réputation. Les écrivains leur font présent de
leurs livres,--ou leur donnent des loges le jour qu’on représente leurs
pièces; les artistes jouent gratuitement à leurs soirées.

Ah! c’est là ce que vous appelez des Mécènes; mais c’est une spéculation
sordide.--Je ne vous empêche pas d’apprécier la chose comme vous
l’entendez,--mais c’est comme cela.

Mademoiselle R*** est une jeune artiste qui jouit en ce moment d’une
grande réputation.--Il est d’assez bon genre de l’avoir dans son
salon.--Si elle se faisait payer, cela serait fort cher,--on pourrait
encore ne pas la payer,--on m’a dit qu’elle ne le veut pas;--mais il
faudrait lui faire de riches cadeaux.--Il faut donc la recevoir comme
amie.

Mademoiselle R*** est dans une position qui l’expose à beaucoup de
récits;--on accepte facilement sur elle, comme sur tous les gens en
évidence, les anecdotes les plus saugrenues.--Quelques-unes sont
vraies,--la plupart sont fausses;--beaucoup de gens les croient toutes.

Mais chez madame Réc*** on ne souffre pas la moindre atteinte à la
renommée de la jeune actrice;--si vous l’accusiez même de la moindre
légèreté, vous seriez fort mal venu.--M. de Châ***, habitué de la
maison, est prêt à prendre la cuirasse et la lance contre le téméraire
qui parlerait imprudemment de la vertu sans tache de mademoiselle
R***: elle serait, hors de là, mère d’une nombreuse famille, qu’elle
serait chez madame Réc*** vierge immaculée jusqu’à la fin de ses
jours.

Parce que mademoiselle R*** lit chez madame Réc*** les vers de M.
de Châ***, que si on admettait sur elle la moindre des choses, on ne
pourrait plus la recevoir comme amie,--parce que, ne la recevant pas
comme amie, il faudrait lui faire des cadeaux ou ne la plus avoir à ses
soirées.

[GU] Dans une pièce appelée les _Abeilles_, que l’on a dernièrement
représentée aux Variétés;--chacune des abeilles porte un nom de
fleur;--la censure a fait débaptiser l’une d’elles, qui s’appelait
_Capucine_, parce que, M. Guizot demeurant sur le boulevard des
_Capucines_, le public, en y mettant un peu de malice, pourrait trouver
dans ce nom une allusion politique.

[GU] Le _Télémaque_, dont nous avons parlé dans le dernier numéro des
_Guêpes_,--est encore sous l’eau avec ses immenses richesses, y compris
les millions de M. Hugo; M. Taylor, entrepreneur du sauvetage, a pris la
fuite, abandonnant, sans les payer, trente-cinq ouvriers qu’il avait
fait venir d’Angleterre; ces malheureux ont travaillé pendant cinq ou
six mois, et restent sans pain, sans ressources et dans l’impossibilité
de retourner chez eux.--On assure que le _Télémaque_ n’a pas bougé de
place et qu’il est tout aussi enterré dans le sable qu’au commencement
de l’opération;--au dernier moment et pour faire prendre encore quelques
actions, on aurait fait marcher quelques personnes sur un plancher
soutenu entre deux eaux, en leur persuadant que c’était le pont du
navire.

[GU] Il y a dans chaque administration des heures fixes pour l’ouverture
et la fermeture des bureaux; messieurs les employés du ministère des
finances s’enferment au verrou dix minutes ou un quart d’heure avant
l’heure fixée pour la fermeture, dans la crainte que quelqu’un, arrivant
à l’extrême limite de l’heure indiquée, ne vienne retarder leur départ
de quelques instants;--des intérêts graves sont à chaque instant
compromis par l’_indépendance_ de ces fonctionnaires
subalternes;--chaque jour, des personnes croyant pouvoir se fier au
règlement affiché, arrivent cinq ou six minutes avant l’heure fatale et
trouvent les portes fermées.

[GU] Comme je parlais tout à l’heure des Mécènes, j’en ai oublié un et
un véritable, un homme qui rendait des services réels à des _gens de
lettres_. Il est vrai qu’il est mort, et c’est précisément pour cela que
j’ai à vous parler de lui. C’était M. A***. M. A*** protégeait les
arts et quelquefois, en particulier, celui de la danse;--quelques
journalistes avaient trouvé moyen de lui faire redouter une appréciation
fâcheuse de cette protection.--D’autres menaçaient l’objet de la
protection.--Puis, ils empruntaient de l’argent à M. A***; celui-ci
consentait à prêter, mais seulement contre des lettres de change,--les
lettres de change étaient enfermées au fond d’un secrétaire, et le
bienfaiteur ne songeait nullement à s’en faire jamais payer: seulement,
à l’échéance, il avait soin de les faire protester--et de faire de temps
en temps ce qu’il fallait pour que _ses titres_ ne fussent pas périmés,
afin de conserver une garantie contre de trop fortes exigences ou contre
quelques excès d’ingratitude. «La reconnaissance, disait-il, est un
sentiment délicat qui a besoin d’être étayé d’un peu de crainte.» M.
A*** est mort subitement; ses héritiers ont trouvé les lettres de
change parfaitement en règle, et ont annoncé l’intention formelle de les
faire payer,--par suite de quoi plusieurs personnes ont cru devoir
passer cet hiver à la campagne.



Février 1843.


[GU] FÉVRIER.--Ce mois-là--mon cher père mourut; Gatayes alla trouver
quelques-uns de mes amis et leur dit: «Nous allons faire le numéro des
_Guêpes_.--Alphonse Karr s’en est allé au bord de la mer.»

Ce numéro fut fait par Ad. Adam.--E. d’Anglemont.--Le vicomte
d’Arlincourt.--R. de Beauvoir.--H. Berthoud.--L. Desnoyers.--J.
Ferrand.--Th. Gautier.--Gavarni.--L. Gozlan.--V. Hugo.--J. Janin.--A. de
Lamartine.--Vicomte de Launay.--H. Lucas.--Mallefille.--Méry.--H.
Monnier.--A. Soumet.--E. Sue.

Je leur renouvelle ici mes remercîments;--je ne crois pas devoir, pour
cette nouvelle édition, m’emparer de ce qui me fut prêté alors et a sa
place dans leurs œuvres. Je conserve seulement la notice écrite par
Ad. Adam.

[GU] HENRI KARR.--Henri Karr est né vers 1780, à Deux-Ponts (Bavière);
son père, maître de chapelle du duc de Bavière, était aussi son ami.
Cela nous surprendra peut-être un peu, nous autres habitants d’un pays
où, dit-on, règne l’égalité; mais cela paraît fort ordinaire en
Allemagne, pays d’aristocratie et de préjugés, où l’on a celui de croire
que par la raison que l’on est musicien on n’est pas nécessairement un
imbécile et que l’on peut être bon à donner quelques conseils, fût-ce
même à un prince. Celui dont nous parlons affectionnait donc
particulièrement son maître de chapelle, et comme la Révolution
française venait d’éclater, il le chargea d’une mission délicate auprès
du gouvernement révolutionnaire et l’y envoya en qualité de légat. En ce
bon temps, le respect dû aux personnages diplomatiques n’était pas la
vertu dominante des favoris du pouvoir. On avait l’usage alors de vous
emprisonner dès que vous étiez _suspect_, suspect de quoi? on
l’ignorait, on l’ignore à peu près encore: quoi de plus suspect qu’un
Bavarois? Le père d’Henri Karr fut donc emprisonné au palais du
Luxembourg. Peu habitué à ce genre de réception, il tomba malade et ne
tarda pas à succomber à une hydropisie de poitrine, à l’âge de
trente-six ans.

Voici donc Henri Karr, à peine âgé de quinze ans, seul soutien de sa
mère et de ses frères et sœurs, sans aucune ressource. A l’aide de
son piano et de son violon, car, dans sa jeunesse, il jouait aussi
très-bien de cet instrument, il combattit la mauvaise fortune; mais les
affaires politiques prirent une tournure très-défavorable en Bavière,
tandis qu’elles commençaient à s’améliorer en France. Henri Karr partit
alors pour Paris, où il arriva à l’âge de vingt-deux ans, sans
protection, ignorant même la langue du pays, et plus embarrassé dans la
nouvelle patrie qu’il voulait se faire qu’il ne l’avait jamais été dans
son pays natal. Heureusement il y avait, à cette époque, une providence
pour les artistes: c’était la maison des frères Érard; là, la plus
généreuse hospitalité accueillait les étrangers et les nationaux, il n’y
avait nulle distinction, nulle étiquette, point de différence
d’opinions; vous étiez artiste, donc vous étiez de la maison. Ce fut à
cette porte qu’alla frapper Henri Karr; elle s’ouvrit à deux battants
devant lui, et dès lors il eut une famille. Mais que pouvait-on faire
pour le pauvre artiste? Ignorant notre langue, il ne pouvait donner de
leçons, et il n’avait point encore essayé de composer. Les frères Érard
eurent l’idée d’offrir à Karr de rester à demeure chez eux pour faire
entendre leurs instruments aux étrangers qui venaient pour les acheter.
Soit que cette nécessité eût développé chez leur protégé une spécialité
dont ils étaient loin de se douter, soit que les qualités naturelles de
l’artiste le portassent à la perfection de cette branche de l’art,
toujours est-il que Karr se trouva sans rival pour faire valoir un
instrument. On ne peut se faire une idée du talent qu’il déployait dans
ces occasions. Je vous conterai tout à l’heure comme quoi il donna une
preuve éclatante de sa supériorité. Karr resta pendant vingt ans, je
crois, dans la maison Érard, autant comme ami que comme employé; mais
ses ressources s’étaient accrues; dès qu’il put parler français, les
leçons ne lui manquèrent plus, et puis il se mit à composer des morceaux
de piano d’un style facile et à la portée des moyennes forces. Leur
succès fut immense. On ne peut en expliquer la prodigieuse quantité que
par l’inexplicable facilité avec laquelle il les composait. Nous l’avons
vu souvent, chez les marchands de musique, achevant d’écrire, sans même
l’avoir essayée, la fantaisie qu’on venait de lui commander une heure
auparavant. Ces morceaux avaient une grande qualité: c’était, outre la
facilité d’exécution, un naturel et une conséquence parfaite, ce qui
s’explique naturellement, puisque c’était, pour ainsi dire, de
l’improvisation écrite. Mais, quel que fût leur succès, Karr faisait
trop voir aux éditeurs le peu de peine qu’il se donnait pour produire
ces œuvres qui s’enlevaient par centaines, et on ne peut se figurer
les prix fabuleux de mesquinerie avec lesquels on le rétribuait;
d’ailleurs l’insouciance de Karr était telle, qu’il ne s’inquiétait
jamais de la modicité de ce prix, et qu’il avait l’air de remercier
l’éditeur qu’il venait d’enrichir. C’est ainsi que s’est écoulée la
douce vie d’Henri Karr. Il y a peu de temps qu’il reçut la décoration de
la Légion d’honneur, en même temps que Thalberg, ce favori de la fortune
à qui aucun bonheur n’a manqué: talent, naissance, richesse; celui-là a
eu tout en partage; et, de plus, son caractère est si aimable, qu’il ne
compte que des amis. Mais revenons à Henri Karr. J’ai parlé de sa
supériorité pour faire entendre un piano; je veux vous raconter une
circonstance où il eut l’occasion de déployer tout son talent.

C’était en 1827. L’exposition de l’industrie avait lieu au Louvre. Érard
avait fait disposer un orgue magnifique (le premier qui ait paru en
France avec les mutations de jeu à la pédale) dans une des salles basses
où se fait maintenant l’exhibition des travaux de sculpture. Outre
l’orgue, les pianos et les harpes occupaient une partie de ce local.
Karr touchait les pianos, Léon Gatayes jouait les harpes, et moi je
jouais l’orgue. Te rappelles-tu, Gatayes, comme nous étions heureux
alors? Et pourtant tu n’avais pas de chevaux à monter, tu courais le
cachet, quand tu trouvais des leçons, et moi j’étais bien fier quand un
éditeur me donnait quinze francs d’une romance et cinquante francs d’un
morceau de piano: nous avons eu depuis ce temps-là presque tout ce que
nous avions rêvé, et cependant nous regrettons cette époque
d’insouciance et de folle vie où nous voudrions bien revenir. Nous avons
bien des choses de plus aujourd’hui, mais alors nous avions seize ans de
moins.

Notre concert attirait une foule immense: le Français est fou de musique
gratis. Le fait est que nous faisions de fort jolies choses, et je ne
sais pas s’il y a eu beaucoup d’exemples d’improvisations à trois,
surtout aussi heureusement réussies. Nous avions surtout une fantaisie
sur l’air: _Il pleut, bergère_, où chacun faisait sa variation, puis
l’orgue simulait un orage avec une vérité parfaite, et nos trois
instruments se réunissaient dans un finale qui n’était jamais le même,
et qui avait un succès fou. Tout Paris venait nous entendre: Rossini y
vint aussi, ce fut là que je le vis pour la première fois: je voulus me
distinguer et je jouai d’une manière déplorable; j’étais si troublé de
me sentir ce colosse sur les épaules, que je ne savais plus ce que je
faisais, mes doigts barbotaient sur le clavier, mes pieds
s’embarrassaient dans les pédales, c’était une cacophonie épouvantable.
Jamais je ne fus si malheureux.

Le jour de la visite du jury d’exposition arriva. Les autres facteurs de
pianos avaient leurs instruments exposés dans les salles du premier
étage, encombrées d’étoffes et de tapis et d’une sonorité bien moins
favorable que les salles basses, où étaient les pianos d’Érard. Déjà les
pianos d’Érard avaient été examinés, les membres du jury étaient dans
les salles du premier étage, lorsqu’un facteur de pianos, et des plus
renommés, demanda que ses instruments fussent entendus à côté de ceux
d’Érard et dans les mêmes conditions. On accéda à sa demande. Lorsqu’on
vint proposer au père Érard de faire porter un de ses pianos au premier
étage pour être comparé à ceux d’un rival, il bondit de fureur: cet
homme de génie, qui, en fait de pianos, a presque tout inventé, sentait
si bien sa supériorité sur ses confrères, qu’il n’en voulait reconnaître
aucun; pour lui les deux mots _piano Érard_ étaient inséparables; hors
de sa maison il ne se fabriquait pas de pianos; il n’y avait que les
envieux qui pussent propager un bruit si exorbitant. Il ne voulut jamais
laisser emporter son instrument, et nous eûmes toutes les peines du
monde à le faire consentir à laisser descendre celui de son rival. «Eh
bien! s’écria-t-il, puisque vous le voulez tous, qu’il vienne; qu’on
apporte son plus grand piano à queue, et je le combattrai avec un petit
piano à deux cordes.»--Pour le coup nous le crûmes fou, mais il n’y eut
pas moyen de le dissuader. Notre effroi pour l’honneur de la maison
s’augmenta encore lorsque nous vîmes que le piano à queue du rival
d’Érard allait être joué par un des plus célèbres pianistes. Pendant dix
minutes, celui-ci tint ses auditeurs sous le charme de son jeu savant et
harmonieux. Quand il eut fini, Érard fit un signe à Karr, qui alla se
placer devant le piano à deux cordes. Gatayes et moi nous tremblions
pour Érard et pour Karr: mais ni l’un ni l’autre n’avaient peur; la
belle tête d’Érard avait perdu la contraction de colère qui l’agitait un
instant auparavant, pour reprendre cette dignité calme qui était son
expression habituelle; la bonne grosse figure de Karr était riante et
narquoise; il y avait déjà du triomphe dans son malin sourire. Je ne
sais ce que ce diable d’homme avait dans ses doigts, mais nul pianiste
n’avait cette élégante facilité, ce charme brillant que l’on croyait
venir de l’instrument et qui n’avait pas l’air d’appartenir à
l’exécutant, dont il était pourtant la qualité essentielle. Il ne
faisait pas de grandes difficultés, mais il surmontait la plus grande de
toutes, celle de plaire, et il réussissait toujours. Le morceau qu’il
improvisa n’était pas si savant que celui de son adversaire; il se
serait gardé, sur ce petit instrument, d’aborder le style grandiose qui
en eût démontré l’insuffisance; il fut gracieux, léger, coquet; bref, au
bout d’une trentaine de mesures, il avait gagné la partie.

Érard eut encore cette année la médaille d’or; mais cette fois ce fut
bien à Henri Karr qu’il la dut.

Henri Karr vient de mourir d’une attaque d’apoplexie, dans sa
soixante-troisième année. Sur la fin de sa vie, tout son bonheur était
dans les succès et la réputation de son fils: je ne le rencontrais pas
de fois qu’il ne m’en parlât: il avait fait abnégation de sa personne et
de sa réputation, il vivait tout entier dans celles d’Alphonse.
Consolons-nous donc de la perte de cet artiste estimable en songeant aux
jouissances qu’il a su trouver pendant ses dernières années dans les
succès de celui en qui il se sentait revivre, et puisse l’hommage
d’amitié que nous rendons tous au fils rejaillir encore sur la mémoire
du père!

                       Ad. ADAM.



Mars 1843.

     Le vendredi 13 janvier.--A monseigneur l’archevêque de Paris, pour
     les besoins de l’Église.--La grande politique et la petite
     politique.--Chandelle et lumière.--M. Lehoc.--Le dieu Cheneau.--Les
     _Guêpes_ refoudroyées.--Messieurs les savants et mesdames leurs
     inventions.--M. de Lamartine et les journaux.--Sur quelques
     décorations.--Chiromancie.--Catholique.--M. Jouy.--M.
     Jay.--Ciguë.--Confiscation.


                 A MONSEIGNEUR L’ARCHEVÊQUE DE PARIS.

                       Vendredi 13 janvier.

[GU] «13.--Jésus monta à Jérusalem.

»14.--Et trouva au temple des gens qui vendaient des bœufs et des
brebis et des pigeons,--et les changeurs qui y étaient assis.

»15.--Et ayant fait un fouet de cordelettes, il les jeta tous hors du
temple,--et les brebis et les bœufs,--et répandit la monnaie des
changeurs, et renversa les tables.

»16.--Et dit à ceux qui vendaient des pigeons: Otez ces choses d’ici et
ne faites pas de la maison de mon Père un lieu de marché.» (_Évangile_
selon saint Jean.)

Monseigneur, le vendredi--treize janvier de cette année, un fils suivait
avec quelques amis le corps de son père, le cortége s’arrêta rue
Saint-Louis, vis-à-vis l’église de Saint-Denis-du-Saint-Sacrement, et on
porta le corps dans l’église.

Des menuisiers travaillaient dans l’église, sciaient des planches et
enfonçaient des clous à coup de marteau;--il ne se trouva personne pour
leur imposer silence; il y avait bien là un homme, mais il offrait de
l’eau bénite et tendait la main; il y avait bien là une femme, mais elle
passait dans les rangs des chaises, et tendait la main. Un des amis du
mort alla trouver les ouvriers et ne put leur faire suspendre leur
travail qu’en leur donnant de l’argent. Le suisse vint chercher le fils
du mort et un de ses amis et les mena à la sacristie.--La sacristie leur
parut répondre à ce qu’on appelle les _coulisses_ dans les théâtres.--En
effet, il y avait là deux hommes dont l’un s’habillait et revêtait le
costume du rôle qu’il avait à jouer.--L’autre, qui avait fini le sien,
remettait l’habit bourgeois.

Un vieux prêtre--faisait au fils du mort--quelques questions dont il
inscrivait les réponses sur un registre;--pendant ce temps les deux
hommes qui changeaient de vêtement causaient et riaient tout haut.--Je
remarquai surtout celui qui allait entrer en scène;--c’était un grand
drôle--déguisé en prêtre;--il avait des cheveux noirs
huilés--prétentieusement aplatis sur les tempes;--il riait et parlait
comme personne de bien élevé n’oserait rire et parler dans un endroit où
il y a quelqu’un qui fait des questions et quelqu’un qui répond. Je ne
parle ni de la solennité du lieu,--ni de la solennité de la cérémonie;
et pendant ce temps--le fils, arraché à son profond recueillement,
sentait dans son âme la douleur s’aigrir en colère et en haine.--Son ami
l’entraîna--à la triste stalle--où il devait assister à cette
représentation.--En effet, la chose commença.

Le personnage aux cheveux huilés ne tarda pas à faire son entrée; il
avait revêtu avec la chasuble--un air contrit, humble et béat; il tenait
les yeux modestement baissés à terre;--il portait à la main une
bourse--et allait à chaque personne demander quelques sous--en faisant
des révérences;--il ne riait plus, car c’était le _moment sérieux_ de la
cérémonie,--le moment de la recette.--Quelque riche que soit devenue
l’Église, elle n’a pas pour cela cessé d’être humble, et, pour montrer
cette humilité, elle ne laisse jamais passer une occasion de demander
l’aumône. Le drôle aux cheveux huilés,--d’une voix cauteleuse et
caressante,--bien différente de sa voix de la sacristie,--accompagnait
chacune de ses révérences de ces mots: «Pour les besoins de l’église,
s’il vous plaît.»

Ces paroles m’ont frappé, monseigneur, et j’ai songé que l’Église est
dans une mauvaise voie.

Ce n’est pas des quelques gros sous--que cet homme recueille dans sa
bourse--que _l’Église a besoin_,--pensai-je alors,--mais c’est de
croyance et de foi dans son propre sein.

Quoi! monseigneur, c’est au moment où un fils et des amis brisés par la
douleur vont demander à l’Église et à la religion des consolations pour
eux et des prières pour leur père et leur ami,--qu’ils ne trouvent que
de mauvais comédiens qui ne prennent pas la peine de savoir leur
rôle--et de le jouer décemment!

Il y avait là des poëtes, des musiciens, des soldats,--et tout ce
monde-là était décent et recueilli,--tous, excepté les prêtres,
monseigneur.

Tout le monde priait pour le mort,--excepté les prêtres, qui
l’insultaient.

Tout le monde avait l’air de croire et d’espérer en Dieu,--tout le
monde...--excepté les prêtres.

Jamais, dans mes écrits et dans mes paroles, je ne me suis mêlé aux
attaques vulgaires contre la religion du pays--et contre l’Église;--loin
de là, j’ai souvent élevé la voix contre leurs ennemis;--mais jamais
l’Église et la religion n’ont eu d’ennemis aussi dangereux que de
semblables ministres;--jamais l’impiété ne leur a porté d’aussi
terribles coups que de pareils prêtres.

_Pour les besoins de l’Église_, monseigneur,--je vous demande justice.

_Pour les besoins de l’Église_, monseigneur, je vous demande un désaveu
de semblables choses et de semblables gens.

_Pour les besoins de l’Église_, monseigneur, que les prêtres aient l’air
de croire en Dieu.

_Pour les besoins de l’Église_, si ce sont des comédiens, qu’ils
apprennent leur rôle; qu’ils respectent leur public--et qu’ils ne
laissent personne dans les coulisses.

_Pour les besoins de l’Église_, déguisez mieux les marchands que
Jésus-Christ a chassés du temple, qui y sont rentrés et en ont fait une
boutique--où ils ne vendent, il est vrai, ni bœufs, ni brebis, ni
pigeons,--mais des prières qui ne partent que des lèvres.

J’aimais mieux ceux qui vendaient des bœufs et des brebis et des
pigeons: ils n’étaient que marchands;--ceux-ci sont marchands--et
voleurs.

_Pour les besoins de l’Église_,--monseigneur,--montrez que vous ne
voulez pas que les prêtres agissent ainsi;--montrez que l’Église peut
être un asile sûr pour la douleur,--et qu’elle n’y doit pas rencontrer
l’insulte et le mépris.

_Pour les besoins de l’Église_,--faites, comme Jésus-Christ votre
Maître, un fouet de cordelettes--et chassez ceux-ci du temple--pour
qu’on n’abatte pas un jour le temple lui-même sur vous tous.

Pour le fils du mort,--il est allé pleurer et prier,--loin de là dans la
campagne--au bord de la mer,--là--où tout parle de Dieu,--sous la voûte
bleue de cette belle et grande église--qui est toute la nature,--là où
il n’y a pas de prêtres impies et sacriléges.

[GU] Il se dit depuis quelque temps des choses plus qu’étranges--à
propos du droit de visite,--sur lequel les _Guêpes_ se sont expliquées
assez clairement.

On a un peu parlé de dignité nationale, d’honneur et de fierté
légitime.--A quoi un pair d’abord, puis tous les partisans et tous les
journaux du ministère ont dit:--«Ce sont des préoccupations étrangères à
la _grande_ politique.»

Ce mot m’a expliqué bien des choses qui se sont passées sous mes yeux,
et que je n’avais pas parfaitement comprises en leur temps.

De brusques revirements d’opinions,--des principes défendus aujourd’hui
et attaqués demain, des personnes vénérées et adulées d’abord, puis
ensuite traînées dans la boue.

Des haines irréconciliables se terminent par des alliances honteuses au
profit d’autres haines communes.

Le mensonge,--la mauvaise foi,--l’injustice,--tout cela, c’est de la
grande politique.

Au contraire,--ne se vendre ni aux avantages d’un parti ni aux promesses
d’un autre,--petite politique.

Juger d’après sa conscience et parler d’après son jugement,--petite
politique.

Dire la vérité à tout le monde, sur tout le monde et sur toute
chose,--petite politique.

N’admettre ni la fourberie ni la lâcheté,--petite politique.

Dieu nous délivre de ces grands Machiavels de comptoir et de leur
grande politique--et de leurs grandes phrases, et de leurs grandes
sottises, et de leurs grandes apostasies,--et de leurs grandes lâchetés.

[GU] Sur messieurs les savants et sur mesdames leurs inventions.--Nous
avons à plusieurs reprises signalé certains progrès de la science qu’il
nous a paru utile de dénoncer à la prudence publique.

La gélatine moins nourrissante que l’eau claire, mais plus
malsaine,--que l’on continue à donner aux malades dans les hôpitaux.

Une nouvelle pomme de terre--grosse comme un pois.

Un cerfeuil nouveau, mais vénéneux, etc.

Voici quelque chose d’aussi nouveau,--mais de plus inquiétant.

Les moutons et les bœufs sont sujets à la pleurésie; on a imaginé
depuis quelque temps de leur faire avaler, quand ils en sont
atteints,--_une once d’arsenic_.

C’est-à-dire de quoi empoisonner cinquante personnes.

Les moutons et les bœufs guérissent,--mais ceux qui les mangent
ensuite courent le plus grand risque d’être empoisonnés et de mourir.

On ne peut plus se fier aux côtelettes de mouton, ni aux biftecks.

De bonnes gens qui ont passé toute leur vie à se priver de
champignons--dans la crainte d’un accident--se trouveront empoisonnés
par la soupe et le bouilli,--cette nourriture considérée jusqu’ici comme
au moins assez innocente.

Ce n’était pas assez que M. Gannal et ses disciples--eussent trouvé le
moyen d’empailler le rosbif,--d’embaumer les rognons de mouton--et de
nous faire manger des côtelettes qui sont nos aînées--et des œufs
frais--dont les poulets auraient quarante ans;

Il faut qu’on empoisonne la viande.

Cette découverte des savants serait réputée une infamie si quelqu’un
l’exerçait même à la guerre contre ses ennemis.

[GU] _Le parti conservateur_ qui est _arrivé aux affaires_--a horreur de
toute supériorité d’un de ses membres: il veut que les choses restent ce
qu’elles sont;--tout homme d’action et de puissance le gêne,
l’embarrasse et lui inspire de l’ombrage.

L’opposition, au contraire,--qui veut arriver,--accepte volontiers des
recrues,--sauf à faire plus tard,--en cas de succès,--précisément ce que
font aujourd’hui les conservateurs.

Toujours est-il que lorsque M. de Lamartine vint apporter aux
conservateurs l’appui d’un nom célèbre, d’un beau talent, d’un beau
caractère,--il fut accueilli d’abord assez froidement,--puis ensuite,
l’objet de la jalousie et de la malveillance de son parti, qui ne le
trouvait pas assez médiocre, et dans lequel il voyait plus d’adversaires
réels que dans l’opposition qu’il combattait avec eux.

Il a abandonné solennellement ce parti et s’est rangé dans l’opposition.

L’opposition l’a laissé se placer à sa tête,--à côté de ses chefs les
plus prônés.

Ce qu’il y a d’assez singulier en ceci, c’est de rapprocher ce que
disent aujourd’hui les journaux de l’opposition sur M. de Lamartine de
ce qu’ils en disaient alors.

«Il se perdait dans les nuages...., il ferait mieux de chanter
Elvire.--..... On l’avertissait de reprendre sa harpe ou son téorbe,»
etc., etc.

Aujourd’hui,--c’est un concert d’éloges mérités: «M. de Lamartine est un
homme--sérieux,--éloquent.»

Le vendredi,--3 mars 1843, M. Chambolle a dit dans le journal le
_Siècle_:

«M. de Lamartine a parlé,--_il ne faut pas prétendre_ à analyser ce
_majestueux tableau_ de la situation de la France vis-à-vis de l’Europe;
il ne faut point tenter de reproduire _les élans, les images_ de cette
_parole souveraine_.

»M. de Lamartine _serait notre adversaire_ que nous payerions à son
talent le _même tribut d’éloges_; ce talent laissera après lui une
_trace lumineuse_, _éclatante_, et _honorera à jamais notre pays_.

       *       *       *       *       *

»Les nobles intérêts qu’il sa