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Title: L'Illustration, No. 3656, 22 Mars 1913
Author: Various
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "L'Illustration, No. 3656, 22 Mars 1913" ***

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L'Illustration, No. 3656, 22 Mars 1913


AVEC CE NUMÉRO
La Petite Illustration CONTENANT L'HOMME QUI ASSASSINA PIÈCE EN 4 ACTES
par M. Pierre FRONDAIE.


LA REVUE COMIQUE, par Henriot.



Ce numéro comprend VINGT-QUATRE PAGES.--Il est accompagné de LA PETITE
ILLUSTRATION, Série-Théâtre n° 2 contenant le texte complet de L'HOMME
QUI ASSASSINA, de M. Pierre Frondaie.

[Illustration: L'ILLUSTRATION
_Prix du Numéro: Un Franc._
SAMEDI 22 MARS 1913
71e Année.--Nº 3656.]

[Illustration: LA REINE. LE NOUVEAU ROI CONSTANTIN Ier. LE ROI GEORGES
Ier (qui vient d'être assassiné).

LA FAMILLE ROYALE DE GRÈCE A SALONIQUE

_Photographie prise le jour anniversaire de la naissance du roi Georges
Ier qui allait être assassiné, dans cette même ville de Salonique
quelques semaines plus tard._]

[Illustration: La revue de printemps, à Vincennes, le dimanche 16 mars
Vue panoramique prise de la route de la Pyramide.]



COURRIER DE PARIS

LE PERPÉTUEL

M. Étienne Lamy, la semaine dernière, nommé à l'unanimité secrétaire
perpétuel de l'Académie française, venait de se rasseoir, après nous
avoir adressé, debout, avec la plus délicate des émotions, les
remerciements que lui seul méritait. Nous finissions à peine de
l'adopter par nos bravos, et nous reprenions, avec une allègre et
distraite ténacité, le travail du dictionnaire au mot: _équivalent..._
quand une voix s'éleva, une voix douce, serrée, persuasive et grave,
qui, sans les étouffer, dominait les paroles, une voix à laquelle
personne ne semblait faire attention, et que, par un privilège
miraculeux, j'étais seul à percevoir, à entendre en dedans. A peine
cette voix s'était-elle manifestée, que je l'avais reconnue. C'était
celle de M. Thureau-Dangin. Elle s'adressait au nouvel élu, et, autant
qu 'il m'en souvient, elle lui disait à peu près ceci:

«--Mon éminent confrère, mon bien cher ami, monsieur le secrétaire
perpétuel. C'est fait. Vous me succédez. C'est vous qui prenez ma
brusque suite... Je ne pensais pas, sincèrement, vous d'accorder
aussitôt, mais puisqu'il a plu à Dieu de me «recevoir» au premier tour,
avant la vieillesse, et de m'éviter les longues attentes, mon bonheur
est très grand et absolu de vous voir occuper la place d'où j'ai le
mieux aimé l'Académie, et à laquelle j'ai dû d'avoir été compris et
goûté par tous, d'avoir senti, avec un charme qui me dure, même ici
parmi les vrais immortels, la sincérité d'une estime cordiale et d'un
respect dont j'ai tiré les dernières joies permises de ma vie. Bien que
les trente-sept confrères que j'ai quittés fussent tous dignes de la
fonction dont ils m'avaient honoré, quelques-uns seulement, je ne vous
l'apprends pas, étaient capables de la remplir, et, en premier lieu,
vous, dont la personne nécessaire s'est imposée par la modestie de son
grand talent aux suffrages de l'Académie dès que je leur eus, par mon
départ, rendu la liberté, vous que j'aurais choisi, et désigné par
testament, si cette charge du secrétariat perpétuel m'avait appartenu
avec le droit de la léguer. Telle qu'elle est, je vous la passe, et
cette transmission de pouvoirs qui s'opère en secret, de moi à vous,
entre deux mots du dictionnaire, et sans que rien n'en transpire, me
cause une joie consolante.

» Je n'ai pas besoin de vous préciser où vous allez et ce qui vous
attend. Vous le savez. Vous n'ignorez pas qu'en acceptant ce poste envié
vous tournez avec résolution le dos à la paix, à la paresse, aux appels
de l'oisiveté. Mais le travail et le devoir ne vous ont jamais fait
peur. Ils vous ont toujours attiré partout où ils étaient, car vous avez
éprouvé qu'ils vont et viennent et ne restent pas à la même place. Ils
en changent exprès, à tout moment. Nous croyons avoir pris avec eux nos
habitudes, et, sans crier gare, ils nous faussent compagnie. Ils rompent
avec nos routines et, s'écartant, allant plus loin ou plus haut, nous
forcent à les suivre, en faisant du chemin, du chemin qui monte. C'est
leur manière de nous secouer et de nous empêcher de dormir, même sur
eux. Ainsi, quand d'autres pensaient que peut-être d'avoir fourni
pendant des années une si belle somme de labeur, d'activité généreuse et
féconde, pouvait, même sans bulletin de fatigue, donner légitimement
droit à quelque repos, vous, qui connaissez seul, et mieux que vos plus
intimes, les ressources et les ardeurs de votre abnégation, vous avez
estimé au contraire que le passé vous engageait, qu'il n'était que la
préface du dévouement et l'introduction du sacrifice. Sacrifice agréable
aussi par instants et glorieux, convenons-en. Vous voilà celui qu'avec
une affectueuse familiarité on appelle: le Perpétuel. Vous semblez être,
en vérité, à partir d'aujourd'hui, plus qu'un membre ordinaire; vous
personnifiez l'Académie, vous la représentez d'une façon continue aux
côtés du directeur fragile qui change tous les trois mois, tandis que
vous, permanent, esclave et souverain de toutes les séances, de toutes
les solennités, de toutes les représentations officielles, rapporteur de
tous les prix, orateur de tous les discours, vous paraissez le
personnage investi et consacré, sur lequel se portent les regards de la
déférence et de l'admiration publique. Vous avez un peu, parmi nous, la
popularité dont au Paradis bénéficie saint Pierre. En effet, si vous
n'avez pas les clefs de l'Académie, vous êtes pourtant le plus près de
la porte et vous savez, le premier, les mots auxquels selon le jour,
l'heure, elle s'entre-bâille, s'ouvre à demi, ou toute grande, ou reste
fermée. Vous pourriez faire beaucoup sans vos confrères. Ils ne peuvent
rien sans vous.

«Depuis 1803, d'où date la création des secrétaires perpétuels, on
pourrait, a dit assez justement Sainte-Beuve, écrire une histoire de
l'Académie par chapitres inscrits à leur nom. On a l'Académie sous M.
Suard, sous M. Raynouard, sous M. Auger, sous M. Andrieux (ce fut court;
M. Arnault également n'eut qu'un règne très court), enfin sous M.
Villemain: ce dernier règne depuis trente-deux ans.»

» Quand Sainte-Beuve disait ceci, c'était sous l'Empire, en 1867, époque
où vous aviez vingt et un ans, et si vous ne pensiez pas que vous seriez
député quatre ans plus tard, vous étiez encore plus éloigné de vous
douter que vous succéderiez ici, un jour, à ce même M. Villemain, sous
le buste duquel, après les six ans de M. Patin, les dix-neuf de Camille
Doucet, les treize de Gaston Boissier, et mes pauvres cinq petites
années à moi, si pleines et si rapides, vous viendriez vous asseoir.

» Que votre règne à vous, cher ami, soit heureux, et nombreux, je le
souhaite, et, je vous le dis tout bas, j'en ai presque obtenu déjà pour
vous la promesse. Vous allez tellement réussir que vous causeriez une
vraie déception si vous ne commenciez par bien marquer vous-même tout de
suite le sérieux dessein que vous avez de détenir au secrétariat
perpétuel le record de la longévité. Laissez-vous aller à être
centenaire en confiance. Vous avez toutes les qualités, les dons et les
vertus qui doivent vous attacher un temps infini à cette fonction de
mesure, de sagesse, de lenteur ordonnée et de certitude sereine. Vous
êtes pensif, attentif, réfléchi, sérieux avec tendresse, et quand on
vous connaît bien, sous la tenue d'une mélancolie qui fait partie de
votre caractère, et qui en semble la pudeur, vous savez être, aux
instants qu'il faut, de la plus bienfaisante et spirituelle gaieté. Vous
êtes resté jeune, plein de flamme, et vos enthousiasmes ne tomberont
qu'en même temps que vous, et vous êtes artiste aussi, bel ouvrier
curieux de la pensée et de la phrase, épris de la forme élégante et rare
sous laquelle l'idée doit exiger toujours qu'on la présente à son
honneur.

» Vous aurez beaucoup de besogne, des quantités de lettres à lire, à
écrire, à classer, à retenir, à égarer, à oublier, vous recevrez maintes
visites, vous craindrez parfois de fléchir sous les dossiers et les
rapports, vous devrez être accueillant à tous et abolir vos nerfs, et
vous serez cependant pressé de mille demandes indiscrètes et gêné de
sollicitations cruelles. On ne vous laissera pas un instant rêveur.
«Tout faire» est, à dater de ce jour, votre devise, votre obligation
naturelle. Ah! quand vous proposiez autrefois à l'Assemblée nationale la
réduction du nombre des fonctionnaires, c'est que vous saviez déjà être
assez fort à vous tout seul pour abattre le travail de quarante. Et
voilà votre voeu de jeunesse exaucé.

» Mais, sous la lourde chaîne dont votre résistance d'esprit et d'âme
allégera le poids, vous savourerez, et souvent, des tranquilles délices
qui vous dédommageront. A fréquenter davantage ces anciens et vénérables
bâtiments dont vous serez devenu, même si vous ne les habitez pas, le
locataire moral, vous éprouverez comme cela m'est arrivé, une quiétude
singulière, empreinte de noblesse, et nourrie de fierté. Nos vieilles
cours aimeront vous voir aller, venir au milieu d'elles, comme chez
vous, et se feront plus placides et plus provinciales quand vous
traverserez leur désert, et nos grises murailles attireront--pour la
garder plus longtemps quand vous les longerez--votre ombre discrète et
hâtive de philosophe chrétien.--et nos pavés, qui sont parmi les
derniers beaux pavés du passé, du cher vieux Paris, nos pavés, un peu
inégaux, d'entre lesquels n'est pas arrachée toute l'herbe des quais
d'autrefois, nos pavés seront sous vos pieds exercés: aussi doux que du
sable.

» Vous allez connaître et préférer le son méditatif que fait à notre
horloge l'heure d'aujourd'hui, qui tinte avec la voix triste d'hier.
Vous allez tout apprendre à nouveau et en détail de l'antique maison,
vous familiariser avec le dédale de ses corridors, pratiquer ses petits
escaliers, ses bureaux, ses appartements, ses combles, ses entresols
studieux à rideaux blancs et à pendules de marbre noir... ses placards
vitrés, ses souvenirs, ses traditions,... vous allez vous lier
étroitement avec les pauvres bustes si délaissés, devant lesquels vous
passerez plus souvent que vos confrères, et en vous arrêtant parfois,
pour souffler la poussière qui met des cendres à leur front, et songer
en face de leur détresse à ce qui reste ici-bas des grandes gloires. Et
quand, redescendant à la fin du jour, pour regagner votre logis de
l'Aima, vous repasserez entre les deux pots à feu de pierre qui flambent
et montent la garde dans la cour, à droite et à gauche du seuil, vous
sentirez, cher ami, que toutes ces choses vous tiennent avec une force
incroyable au coeur et à la pensée, et qu'elles ont pris à vos yeux,
depuis que vous vivez en elles, une importance touchante et familiale...
Et chaque fois qu'aux nombreuses séances publiques vous mettrez, pour
obéir à l'usage, cet habit couleur de ciguë, qu'auparavant vous
n'endossiez par corvée que de loin en loin, vous le ferez avec l'espèce
de sainte coquetterie qu'éprouve le prêtre à se parer de la chasuble en
soie fleurie d'épis d'or et de roses. Et votre épée elle-même vous sera
nouvelle, jolie, et plus significative, et moins inutile.

»... Allons, adieu, cher Lamy. Personne ne me voit, mais vous sentez que
je ne suis pas loin. C'est qu'au début de cette séance, votre première
de secrétariat perpétuel, j'ai voulu revenir, une petite minute, dans
cette salle, pour entendre pétiller le feu de bois sous le portrait de
notre Richelieu et pour m'approcher de vous contre l'estrade. Belle
réunion. Poincaré est là. Et c'est tout à fait comme de mon temps. Rien
n'est changé... que moi.»

HENRI LAVEDAN.

_(Reproduction et traduction réservées.)_



LA REVUE DE PRINTEMPS

La revue de printemps, qui fut si heureusement restituée, l'an passé,
par le ministre de la Guerre, a offert, dimanche dernier, aux Parisiens,
le spectacle que depuis quelques semaines ils désiraient de toute leur
ferveur patriotique. L'occasion souhaitée de manifester allégrement leur
confiance en l'armée, leur ardente sympathie pour nos soldats, ils l'ont
saisie avec empressement, en allant admirer à Vincennes les belles
troupes qui leur étaient présentées.

L'arrivée du chef de l'État, dont la daumont, attelée de six chevaux
montés par des artilleurs, passa devant les lignes, le martial défilé
des régiments en tenue de campagne, aux accents familiers du _Chant du
départ_, de _Sambre-et-Meuse_ et de la _Marche lorraine_, très applaudis
par manière d'hommage à M. Poincaré, la charge des fantassins, masse
tumultueuse hérissée de baïonnettes, et des cavaliers lancés au grand
galop, sabre au clair, firent courir dans la foule immense qui se
pressait sous les tribunes et tout autour du champ de courses, de longs
frémissements. Et sans doute, à cet enthousiasme joyeux, se mêlait-il,
cette année, un sentiment de particulière affection pour nos soldats,
vers lesquels, plus que jamais, se tourne aujourd'hui notre sollicitude.



LA PROTECTION DES ÉGLISES

Depuis plusieurs années, une Campagne ardente est poursuivie, dans les
milieux artistiques, littéraires et politiques, aux fins de protéger les
trésors d'art que renferme notre beau pays de France. A plusieurs
reprises, au Parlement, à l'Académie, dans la presse, on a signalé les
dangereuses répercussions que peuvent avoir eues de récentes lois sur la
conservation de certains monuments publics, et en particulier des
églises.

Cette campagne a fini par porter ses fruits, puisque la Chambre a, dans
une de ses dernières séances, incorporé à la loi de finances un article
aux ternies duquel sont créées deux caisses alimentées par des legs,
dons ou subventions, véritables personnalités civiles destinées à
faciliter l'entretien et la réparation, la première, des monuments
classés, la seconde, de ceux qui ne le sont point.

Désormais, donc, nos églises ne tomberont plus en ruines, faute d'argent
pour les restaurer, et l'on n'aura plus le spectacle injuste de
donateurs, désireux d'empêcher la destruction, dont le cadeau était
refusé par une municipalité défiante ou sectaire.

C'est, pour une grande partie, sur l'insistance de M. Maurice Barrès,
dont on sait le noble souci à tout ce qui touche aux choses de l'art,
que ce texte fut voté. L'éminent académicien avait en effet, à cette
occasion, prononcé un fort beau discours dans lequel, après avoir
examiné le problème au point de vue juridique, il s'est plu à donner
connaissance à la Chambre de certains faits typiques qui venaient à
l'appui de sa thèse:

_Dans la contrée privilégiée, a-t-il conté, qu'on appelle le jardin de
la France, il existe une ville aimable entre toutes, où subsiste un
vestige charmant d'une architecture du quinzième siècle, quelque chose
d'assez pareil à ce qu'est à Paris la tour Saint-Jacques._

_Les artistes, les catholiques, les citoyens amoureux de leur petite
ville, ont désiré faire classer cette tour. Le conseil municipal voyait
la chose avec hostilité; puis, à un instant donné, en présence du grand
mouvement qui se dessinait, il a dit:_

_«Eh bien! vous voulez la conserver: conservons-la; on peut toujours en
faire quelque chose; elle peut toujours servir.»_

_Et savez-vous à quoi cette tour, pour laquelle il y a une instance de
classement, pour laquelle déjà la commission des monuments historiques a
donné un avis favorable, savez-vous à quoi ils la font servir? Ils y
installent des latrines publiques!_ (Mouvements divers.) _L'installation
est commencée, elle se poursuit contre la loi, alors que le classement
est décidé, est accordé en principe par un avis favorable de la
commission._

[Illustration: Un acte de vandalisme: les travaux d'aménagement en
latrines publiques de la tour Saint-Martin, à Vendôme.--_Photographies
communiquées par M. Maurice Barrès._]

_Il s'agit, messieurs, de la tour Saint-Martin à Vendôme._

_Au cours des travaux, des ossements humains, et même un squelette
entier, ont été découverts; au lieu de les transporter au cimetière, on
les a enfouis sous les tuyaux de vidange._ (Vives exclamations.)

«_Eh bien! disent-ils...»--je prends les termes du_ Progrès de
Loir-et-Cher, _qui fait l'apologie de cette utilisation de la tour
Saint-Martin--«...eh bien! quoi? nous élevons en terrain bénit un
temple au Dieu de la digestion._» (Exclamations.--Mouvements divers.)

Nous avons tenu à citer, telles qu'elles figurent au _Journal officiel_,
les paroles mêmes de M. Maurice Barrès qui a ajouté:

_Pour qu'il n'y ait pas de doute, je tiens les photographies à la
disposition de mes collègues. J'espère bien qu'il se trouvera un journal
illustré pour les mettre sous les yeux du public..._

Ces photographies, que nos lecteurs trouveront ici, ont soulevé à la
Chambre une indignation générale. Mais l'émoi qui s'est manifesté au
Parlement n'a pas empêché qu'un nouvel acte de vandalisme se produisît à
Vendôme; et M. Maurice Barrès pouvait annoncer, quelques jours après son
intervention à la tribune, dans un article de l'_Écho de Paris_, qu'une
pierre tombale, prise au cimetière de la ville, avait été honteusement
utilisée pour les bas travaux d'aménagement de la tour Saint-Martin.

Mieux que de longs commentaires, les clichés que nous reproduisons
démontrent qu'il était grand temps que la Chambre se décidât à régler
cette émouvante et angoissante question de l'architecture religieuse
dans notre pays et sauver enfin ces églises de France que des malheureux
ou des fous voudraient démolir ou--ce qui est pis encore--déshonorer.

P. H.



A CRISE MINISTÉRIELLE

Le cabinet Aristide Briand, sur lequel on avait fondé tant d'espérances,
est, depuis mardi, démissionnaire. Un vote du Sénat, fait rare dans les
annales parlementaires--c'est la troisième fois en vingt-cinq ans--l'a
mis en minorité, sur la question de la représentation proportionnelle.

[Illustration: M. Paul Peytral, sénateur des Bouches-du-Rhône, dont un
amendement à la loi électorale a renversé le cabinet Briand. _Phot.
Pirou, Saint-Germain._]

M. Aristide Briand avait pourtant prononcé, pour défendre un projet que
la Chambre des députés a adopté un admirable discours, clair, loyal,
généreux, l'un des plus parfaits, peut-être, de toute sa carrière de
grand orateur. Et il avait conclu par un éloquent appel à la
conciliation.

M. Georges Clemenceau, qui s'est posé en adversaire irréductible de la
réforme projetée dès qu'elle a été soumise au Sénat, répondit au
président du Conseil, l'attaquant vivement et directement.

C'était maintenant l'heure du scrutin, et, conformément aux règlements,
le président mit aux voix le premier contre-projet présenté, oeuvre de
M. Maujan, dont l'article premier portait: _Les membres de la Chambre
des députés sont élus au scrutin de liste..._

Mais, à cette phrase, M. Peytral voulait ajouter, par un amendement, ces
mots: _... suivant la règle majoritaire, nul ne pouvant être élu s'il a
moins de voix que ses concurrents._

C'est ce membre de phrase qui allait provoquer la chute du ministère.

Au premier examen, rien n'apparaît plus juste que la restriction posée
par M. Peytral. Mais elle contient la négation même, l'antithèse du
principe accepté par la Chambre: l'adopter, c'était précisément refuser
formellement à une minorité, quelle que fût son importance, tout droit
d'avoir un représentant, si son candidat le plus favorisé obtenait une
seule voix de moins que le dernier candidat de la liste de la majorité.
Et M. Aristide Briand, de quelques mots nets, soulignait cette
conséquence:

«L'amendement de M. Peytral, qui semble s'imposer avec une apparence de
logique, disait-il, est en réalité le rejet absolu de l'offre que je
vous ai faite. Vous rendez impossible tout effort de conciliation.»

Vaine adjuration: par 161 voix contre 128 et 10 abstentions, sur 289
votants, l'amendement Peytral était voté.

Le gouvernement, battu, se retirait. Le soir même, M. Aristide Briand
remettait au président de la République la démission du cabinet.



NOS ARMOIRIES DIPLOMATIQUES

Une réforme assez intéressante vient d'être réalisée au quai d'Orsay: il
s'agit des écussons de nos postes diplomatiques.

Jusqu'ici, les chefs de postes diplomatiques ou consulaires n'étaient
guidés par aucune règle précise; ils choisissaient un modèle à leur
convenance et la fantaisie individuelle variait les armoiries
extérieures de nos légations et de nos consulats; le résultat était
tantôt heureux, tantôt contestable.

Un type officiel et uniforme vient d'être choisi pour les écussons qui
servent d'insigne national à nos postes de l'étranger. Ce type a été
exécuté d'après le modèle figurant sur les gardes d'épée et les boutons
d'uniforme diplomatique: le dessin avait été composé, il y a une dizaine
d'années, par le maître graveur Chaplain, membre de l'Institut.
L'éminent artiste, à défaut de disposition visant les emblèmes nationaux
en dehors du décret du 25 septembre 1870 qui ne réglemente que le type
et la légende du sceau de l'État, privé des ressources décoratives et
héraldiques dont dispose une monarchie, avait adopté un symbole sobre et
de bon goût, figurant le régime politique français.

[Illustration: Les nouvelles armoiries diplomatiques françaises.
_D'après une composition de Chaplain._]

La composition de Chaplain représente un faisceau de licteurs surmonté
d'une hache et recouvert d'un bouclier, sur lequel sont gravées les
initiales R. P.; une couronne de feuillage entoure le motif.

L'exécution des écussons a été confiée à la maison Devambez, et les
matrices viennent d'être gravées. Dorénavant, l'emblème officiel du
gouvernement de la République sera uniformément fixé au fronton de tous
nos édifices diplomatiques et consulaires.



L'ASSASSINAT DU ROI DE GRÈCE

La mort du roi Georges Ier de Grèce, frappé stupidement cette semaine, à
Salonique, par la balle d'un fou, a provoqué une sorte de stupeur en
Europe où cette nouvelle victime du «métier de roi» avait la haute
estime des gouvernements et la sympathie des peuples.

[Illustration: Le roi de Grèce, Georges Ier, assassiné à Salonique le 18
mars.--_Phot. Boissonnas et Taponier._]

L'événement, si imprévu et si rapide, a pu être conté en dix lignes de
dépêche. Le mardi 18 mars, le souverain sortait du palais de son fils,
le prince Nicolas qu'il venait de visiter et rentrait à pied, selon son
habitude, en compagnie d'un seul officier, lorsqu'un coup de feu
retentit. Un homme, que l'aide de camp saisit aussitôt à la gorge,
venait de tirer à bout portant. Et le roi, bien visé, gisait inanimé sur
le sol. Il mourut, après quelques minutes, tandis qu'on le transportait
à l'hôpital militaire.

Si l'assassin, un ancien instituteur grec déséquilibré, nommé Skinas,
avait attendu deux mois encore, il aurait pu abattre sa victime en
pleine apothéose. On devait, en effet, au prochain mois de mai, fêter la
cinquantième année du règne du roi Georges, et Salonique,
merveilleusement reconquise sur le Turc par la puissance militaire
grecque ressuscitée, aurait été le cadre émouvant de ce jubilé d'un
vainqueur.

Car le roi des Hellènes meurt en plein triomphe, au moment le plus
heureux de sa vie de père et de roi, après avoir connu, grâce aux
victoires du généralissime, son fils, grâce à la valeur de son armée,
tellement critiquée depuis la déroute de Larissa, la réalisation
inespérée des ambitions de son peuple.

Au mois d'octobre 1862, lorsque, à la suite d'une révolte militaire à
Athènes, le premier souverain de la Grèce indépendante, Othon Ier, dut
s'embarquer en hâte pour l'exil sur la corvette anglaise _Sylla_, M.
Bourée, ministre de France à Athènes, écrivait à M. Thouvenel: «La
question de succession va occuper beaucoup. La dynastie bavaroise est
jetée par-dessus bord. A qui devra échoir la couronne de Grèce? La Suède
n'a rien, _le Danemark moins encore_, l'Allemagne est enveloppée dans
l'aversion qu'on porte à la Bavière; je ne vois que la Belgique ou
l'Italie.»

Les Grecs demandaient à l'Europe un prince qui ne fût pas Allemand, qui
possédât une grande fortune et qui fît élever ses enfants dans la
religion grecque orthodoxe. Des raisons de prévoyante diplomatie firent
écarter la candidature du prince de Leuchtenberg, parent du tsar, et
celle du prince Alfred d'Angleterre, second fils de la reine Victoria,
qui venait d'être élu par les Grecs à une forte majorité. On ne savait
plus qui proposer ni trouver. Les suffrages des puissances garantes se
réunirent enfin, en dépit du pronostic de M. Bourée, sur la tête d'un
prince cadet de la maison de Danemark, le prince Guillaume, qui fut élu
par les représentants de ses futurs sujets sous le nom de Georges Ier,
le 31 mars 1863. A la demande de la Turquie, le nouveau souverain prit
le titre officiel de «roi des Hellènes» et non de roi des Grecs, la
qualification de Grec étant trop extensive et s'appliquant à de nombreux
sujets ottomans.

A ce prince de dix-sept ans, sans expérience et que l'on arrachait
brusquement à ses fonctions d'aspirant dans la marine danoise, on
offrait une couronne bien pauvre et bien fragile. La Grèce indépendante,
telle que l'avait délimitée la conférence de Londres, ne comptait guère
plus de 800.000 habitants; insuffisamment peuplée, ruinée pour longtemps
par la guerre étrangère et civile qui avait précédé son organisation
autonome, pillée par les Palikares que la paix avait rendus au
brigandage, elle était à peine viable, et offrait un aspect analogue à
celui que présente l'Albanie actuelle à la recherche d'un roi. La partie
la plus riche du territoire hellénique, la Thessalie, était demeurée
sous la domination ottomane avec l'Epire et les grandes îles. Ainsi,
dans la crainte d'affaiblir la Turquie, on avait étrangement compromis
l'avenir de l'État renaissant, on lui avait enlevé tout moyen de
reprendre son rôle glorieux d'autrefois, et c'est ce qu'il convient de
rappeler pour expliquer les difficultés d'évolution de la nation
émancipée et pour admirer l'espèce de miracle qu'avec des moyens si
réduits, et après bien des échecs et des angoisses, elle est parvenue à
réaliser avec le secours de son roi.

[Illustration: Le roi Georges tel que le connaissaient les Parisiens.
_Photographie prise, place Vendôme, en 1912._]

Ce roi, qui n'était pas riche, et auquel la France, l'Angleterre et la
Russie avaient dû faire chacune, sur les intérêts de la dette
hellénique, l'abandon de 4.000 livres sterling pour l'entretien de sa
cour, portait à son royaume un premier accroissement de territoire, les
îles Ioniennes, que l'Angleterre cédait à Georges Ier en don de joyeux
avènement. «Ma force est dans l'amour de mon peuple, dit le jeune
souverain en montant sur le trône, je veux faire de la Grèce un modèle
pour les royaumes balkaniques.» La tâche devait être ardue et, pendant
tout un demi-siècle, en dirigeant, avec la plus souple intelligence et à
travers tant d'obstacles, les destinées de la nation qui lui avait été
confiée, il lui fallut s'appliquer à défendre les intérêts et les
espoirs de son peuple sans encourir le reproche de troubler la paix
européenne. Il voyagea beaucoup, de capitale en capitale, s'autorisant
de ses relations de famille et d'amitié pour plaider avec chaleur, avec
adresse, avec constance toujours, la cause hellène. Cet homme aimable,
simple, bon vivant, dont la svelte et jeune silhouette d'officier de
cavalerie et le visage barré par une blonde et forte moustache de
Gaulois ou de Palikare étaient familiers aux Parisiens, connut, dans son
palais d'Athènes, des heures terribles et de véritables angoisses
dynastiques. Il en fut ainsi au cours des difficultés crétoises, des
désastres de la guerre gréco-turque de 1897, et, récemment encore, il y
a quatre ans, lors des sommations de la ligue militaire qui l'obligèrent
à exclure de l'armée les princes, ses fils et petits-fils, et l'héritier
du trône lui-même. Un autre, sans doute, eût succombé à la tâche devenue
trop ingrate. Le roi Georges sut persister dans son effort, et ce fut
heureux pour la Grèce. Il venait d'ailleurs de rencontrer le
collaborateur du destin, un grand Crétois, M. Venizelos, qui réconcilia
les partis dans une oeuvre commune de régénération nationale,
reconstitua l'armée qu'il fit instruire par le général français Eydoux,
et prépara ainsi les admirables résultats d'aujourd'hui.

Le roi Georges Ier est mort en arrivant au but. Il tombe symboliquement
à Salonique comme ces victorieux qui expirent en plantant leur drapeau
sur le mur d'une ville conquise; et lorsque, sur la place de la
Constitution, devant le palais royal d'Athènes qui prit feu si
mystérieusement pendant la crise intérieure de 1909, on élèvera un
monument national au roi Georges, on y inscrira qu'il reconstitua la
patrie grecque.

Le successeur du souverain mort, le Diadoque d'hier, duc de Sparte,
maintenant le roi Constantin, est né à Athènes en 1868. De son mariage
avec la princesse Sophie de Prusse sont nés cinq enfants, dont trois
princes. Les désastres militaires de 1897, dont on lui fit un moment
porter la responsabilité, affaiblirent sa popularité et il dut, on se le
rappelle, abandonner, il y a quatre ans, sur les injonctions de la ligue
militaire, les fonctions de généralissime. Mais M. Venizelos vint
remettre chaque chose à sa place et l'héritier du trône à la tête de
l'armée du roi. Heureusement! Car le Diadoque, au cours de la campagne
actuelle, s'est révélé un vrai chef de guerre. C'est lui qui a inscrit
sur le drapeau grec les noms des grandes victoires de Thessalie et
d'Epire et l'on peut affirmer que le roi Constantin Ier est aujourd'hui,
par les satisfactions qu'il a données à l'orgueil de son peuple, l'homme
le plus populaire de son royaume.

ALBÉRIC CAHUET.



_Le croiseur turc_ Hamidieh--_ce vaisseau errant qui, depuis un mois,
avait été signalé à Malte, dans les eaux du Levant et jusque dans la mer
Rouge--vient d'accomplir un raid surprenant, et de jeter le trouble là
où on ne l'attendait point. Il s'est brusquement présenté, le 12 mars
dernier, devant Durazzo, puis devant Saint-Jean-de-Médua, où il a coulé
ou endommagé quelques transports serbes et grecs, chargés de vivres et
de munitions. Quelques jours auparavant, il avait fait escale à
Beyrouth. C'est de là qu'un de_ _nos lecteurs, M. Nour El-Dine Beyhum,
qui a pu être reçu par son commandant, Hussein Raouf bey, nous adresse,
avec la photographie reproduite ci-dessus, les notes suivantes sur sa
visite à bord du_ Hamidieh. _Elles prennent un intérêt documentaire, par
suite de l'apparition inopinée du croiseur dans l'Adriatique, et du fait
qu'on l'avait prétendu commandé par un Anglais._

[Illustration: Le croiseur cuirassé turc _Hamidieh_ à Beyrouth.]

Le lundi 3 mars, à 7 h. 1/2 du soir, un navire illuminé, promenant sans
cesse autour de lui les rayons de ses projecteurs, apparaissait en vue
de Beyrouth: c'était le _Hamidieh_, qui, peu après, jetait l'ancre en
rade.

Le lendemain, à peine le bruit de son arrivée s'était-il répandu, qu'une
foule de curieux gagnait les quais malgré la pluie et le vent, pour
admirer de loin ce bateau de guerre très estimé. Voulant le voir de plus
près, je pris un canot, qui me conduisit à bord. Un soldat porta ma
carte au commandant et m'introduisit dans un salon, où je n'eus pas
longtemps à attendre. Le commandant, Raouf bey toujours gai et content,
entra bientôt, la main tendue, et engagea la conversation en anglais, me
parlant de la beauté du Liban et de la ville que l'on pouvait apercevoir
par les fenêtres, de la générosité des habitants de Beyrouth, dont il
avait reçu de nombreux présents: du sucre, du riz, de la farine, des
cigarettes... S'interrompant un instant, Raouf bey appela un de ses
officiers, auquel il remit un rouleau de papier de grand format en lui
disant de le porter à la T. S. F. C'était sans doute un rapport qu'il
faisait adresser au ministère de la Marine.

Midi ayant sonné, je me levai pour prendre congé; mais le commandant,
passant dans la salle à manger du bord, me pria de bien vouloir lui
tenir compagnie et de déjeuner avec lui et ses officiers. A table,
j'essayai plusieurs fois d'amener l'entretien sur des sujets politiques.
Mes efforts furent vains: Raouf bey sut toujours détourner la
conversation, paraissant s'intéresser beaucoup aux changements de
température, fréquents ce jour-là. Voici le menu du repas servi par le
maître d'hôtel du _Hamidieh_, un Grec sujet Ottoman: potage aux pattes
de moutons; omelette; poulet; fèves vertes sautées au beurre; baklavia
(gâteau du pays); café.

Le déjeuner fini, je demandai au commandant un autographe de lui, qu'il
m'accorda avec plaisir. Et je me retirai, emportant le souvenir
ineffaçable de son amabilité et de sa parfaite courtoisie.

[Illustration: Signature autographe de Hussein Raouf bey, commandant du
_Hamidieh._]



[Illustration: Silistrie vue de Medjidjié Tabié: au fond, le Danube.]

SILISTRIE ET LE DIFFÉREND BULGARO-ROUMAIN

(LETTRE DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL)

_Silistrie, voilà bien l'un de ces noms de villes danubiennes qui, hier
encore ignorés du tourisme lui-même, doivent au caprice des événements
de surgir brusquement dans l'histoire. Le différend bulgaro-roumain, en
ce moment soumis au conseil des ambassadeurs à Saint-Pétersbourg, vient
de placer Silistrie au premier rang de l'actualité diplomatique et c'est
de Silistrie que l'un de nos meilleurs écrivains militaires et
correspondants de guerre, M. Réginald Kann, qui vient de se rendre, pour
L'Illustration, en Bulgarie, nous a adressé, texte et documents, les
intéressantes informations de nos trois pages sur la grave et
inquiétante discussion bulgaro-roumaine._

Silistrie, 5 mars.

                           C'était un beau sujet de guerre
        Qu'un logis où lui-même il n'entrait qu'en rampant.

Les vers du bon La Fontaine s'imposent à l'esprit du voyageur qui
débarque à Silistrie. Pour s'y rendre, de Sofia, il a fallu accomplir un
long et fastidieux circuit, car le petit port danubien n'est pas relié
au réseau ferré bulgare et le service des bateaux à vapeur ne fonctionne
pas encore en cette saison. On doit donc passer par Rouchtchouk,
Bucarest et gagner Calarachi, ville roumaine située sur le petit bras du
fleuve. De ce point il y a encore trois heures de navigation en barque;
pour remonter le courant, la rame ne suffit pas; les mariniers attachent
au mât une corde, à l'aide de laquelle ils halent l'embarcation, en
suivant la berge boueuse d'un pas lent et mal assuré.

[Illustration: Barque faisant le service de Silistrie à Calarachi.]



LA VILLE DE SILISTRIE

Au débouché dans le grand'bras du Danube, Silistrie apparaît allongée
sur le rivage. Cette première vision ne manque pas de beauté. Les
minarets, les peupliers dominant les maisons basses, se découpent en
pointes élancées sur la pourpre du soleil d'hiver à son déclin:
Silistrie se montre ainsi comme quelque ville orientale de conte de
fées. Mais, à mesure qu'on s'approche en luttant contre le flot, le
mirage s'évanouit, et lorsque, tout transi par la bise glacée qui n'a
cessé de souffler, on saute enfin à terre, on se sent envahi par la
pénétrante tristesse du lieu.

Cinq minutes de marche vous conduisent d'un bout à l'autre de la ville,
dont la lisière est marquée par une large rigole à demi comblée, où des
enfants turcs et des pourceaux jouent et se poursuivent à travers les
immondices; ce dépotoir est tout ce qui reste du fossé de l'ancienne
enceinte, dont les murs ont depuis longtemps disparu.

Le quartier ouest de Silistrie, habité presque exclusivement par des
Turcs, vaste fouillis de baraques en planches, rappelle la zone
militaire parisienne; la population en est également misérable; mais,
sous ses haillons bariolés, le musulman conserve une dignité nonchalante
qu'ignorent les chiffonniers de l'Occident. Le reste de la ville offre à
l'oeil une succession de maisons ternes, mal bâties et souvent
délabrées; les boutiques, les cabarets sont rares et de médiocre
apparence; la plupart, dont les propriétaires ont été appelés sous les
drapeaux, sont fermées depuis le commencement de la guerre. On remarque
à peine l'église, carré de maçonnerie fraîchement badigeonnée, et
l'hôtel de ville, installé dans le konak, ancienne résidence du dernier
pacha. Sans le lycée et la caserne, édifices monumentaux et récents, qui
attestent les efforts des Bulgares pour développer l'instruction et la
puissance militaire de la nation, on se croirait ici dans une grosse
bourgade turque du dix-huitième siècle. La tournée d'exploration
s'achève en moins d'une heure à travers les rues vides, où quelques
réverbères hésitants s'allument dans le crépuscule. Malgré l'impression
pénible qui s'en dégage, on ne peut s'empêcher de sourire en songeant
que cette nécropole a failli déchaîner la guerre et peut-être entraîner
toute l'Europe en un conflit général. Rappelons dans quelles conditions
la controverse s'est engagée et sur quels arguments s'appuient les
antagonistes.



LA THÈSE ROUMAINE ET LA THESE BULGARE

«Nous avons été les mauvais marchands de tous les traités du siècle
dernier, disent les Roumains. En 1848, nos frères de Pennsylvanie ont
secouru l'Autriche contre la Hongrie; pour prix de leur dévouement, les
Autrichiens les ont soumis à la domination des Hongrois, qui les
oppriment. De même, en 1877, nous avons secondé les Russes à Plevna et,
grâce à nous, ils ont pu arracher à la domination turque ces mêmes
Bulgares, qui se dressent aujourd'hui contre nous. Comment nous en
a-t-on récompensés? En nous enlevant la riche Bessarabie, peuplée de
Roumains, pour nous donner la Dobroudja, pays inculte qu'habitaient
quelques milliers de musulmans et de Bulgares; grâce à l'activité de nos
colons et aux dépenses que nous nous sommes imposées pour construire le
port de Constantza et le pont de Cernavoda, un des plus beaux ouvrages
d'art du monde, nous avons transformé ce désert en une contrée de bon
rapport, dont la population est aujourd'hui en majorité roumaine. Mais
le traité de 1878 ne nous a pas accordé la totalité de la province; il
nous a, en outre, imposé une frontière indéfendable. Or, les Bulgares
n'ont cessé de réclamer la Dobroudja et leur propagande irrédentiste se
poursuit sans trêve. La Bulgarie va bientôt doubler son territoire et sa
population à la suite de ses succès. En échange de notre neutralité, qui
lui a permis de remporter la victoire, nous demandons une rectification
de frontière, nous donnant Baltchik sur la mer Noire et Silistrie sur le
Danube, surtout cette dernière ville, qui est la clef de la Dobroudja et
que plusieurs négociateurs du traité de Berlin, notamment le délégué
français, M. Waddington, avaient réclamée pour nous.»

[Illustration:
---- Chemin de fer.
==== Routes.
'*'*' Chemin de fer projeté par la Roumanie si elle obtient
Silistrie.]

Les Bulgares répondent: «Si les Roumains ont à se plaindre de n'avoir
pas été bien traités par les Russes en 1877, qu'ils s'en prennent à
ceux-ci et non à nous qui n'y pouvons rien. D'ailleurs la Dobroudja n'a
pas été une mauvaise acquisition, à telle enseigne qu'ils ne
l'échangeraient certes pas aujourd'hui pour la Bessarabie, si on le leur
offrait; ils ont plutôt gagné au change. Au contraire, les Bulgares ont
perdu de ce fait une province, où ils se trouvaient en majorité. Ce sont
donc eux qui ont subi le plus grave préjudice. Cependant nous ne
songeons pas à revendiquer ce territoire d'abord par respect pour la
décision du tsar libérateur, ensuite parce que nous reconnaissons
qu'elle est indispensable à nos voisins. Nous rejetons l'accusation
d'irrédentisme qu'on porte contre nous; jamais le gouvernement ni
l'opinion n'ont encouragé aucune campagne de ce genre et on ne peut nous
rendre responsables des paroles en l'air de quelques chauvins isolés.
Mais nous nous refusons à céder de nouvelles régions nous appartenant.
Si la Roumanie voulait profiter du remaniement de la péninsule
balkanique, il lui fallait prendre sa part des sacrifices que tous les
autres peuples chrétiens se sont imposés. Pourtant, par esprit de
conciliation, nous consentons à rectifier la frontière, mais en nous
refusant à livrer Silistrie, ville purement bulgare et centre
intellectuel que nous ne pouvons céder. Nous avons été particulièrement
froissés de voir nos voisins attendre si longtemps pour formuler leurs
revendications, en venant nous mettre le couteau sur la gorge au moment
où nous nous trouvions engagés à fond contre les Turcs.»

[Illustration:
--Chemins de fer.
+ + + + Frontière actuelle.
-.-. Rectification acceptée par la Bulgarie.
........ Rectification réclamée par la Roumanie.]

[Illustration: Groupe des fonctionnaires de Silistrie.]

A cette dernière récrimination, les Roumains répliquent que, s'ils ne
sent pas intervenus plus tôt, c'est parce que l'Europe avait d'abord
annoncé qu'elle exigerait le maintien du _statu quo_ dans la Péninsule.
En ce cas, ils n'avaient rien à demander. Mais, du jour où l'Europe a
modifié son point de vue et admis un remaniement de la carte balkanique,
la Roumanie avait le droit de se faire entendre et l'a fait, sans qu'on
puisse lui reprocher de méditer un coup de Jarnac.

Telles sont, dans leur ensemble, les thèses des deux parties. En ce qui
concerne la ville de Silistrie, la discussion s'appuie sur un ensemble
de considérations, qui seront soumises aux délégués des puissances
médiatrices et que nous avons entrepris d'examiner sur l'emplacement
même du litige.



LES DROITS HISTORIQUES ET L'ARGUMENT DES NATIONALITÉS

[Illustration: UNE MANIFESTATION A SILISTRIE.--Un jeune étudiant
harangue la foule réunie pour célébrer l'anniversaire de la libération
de la Bulgarie du joug ottoman.]

Il suffit de quelques jours de résidence dans une capitale balkanique
pour se familiariser avec le jargon politique habituellement employé
dans la discussion des questions d'Orient. Lorsqu'un pays désire opérer
une annexion territoriale par voie diplomatique, sa procédure se fonde
invariablement sur les quatre arguments suivants: droits historiques,
considérations ethniques ou de nationalités, conditions économiques,
nécessités stratégiques; dans le différend actuel, la discussion n'est
pas sortie du cadre accoutumé.

Le demandeur commence toujours par faire valoir ses droits historiques:
c'est l'argument le plus commode. En effet, suivant l'époque à laquelle
on se place, chaque peuple peut revendiquer non seulement telle ou telle
région, mais encore la Péninsule entière, ou peu s'en faut. Les Serbes
de Douchan, les Bulgares du tsar Siméon ont possédé tout le pays
s'étendant de la mer Egée à l'Adriatique; les Roumains se réclament de
l'empereur Trajan, les Grecs de Justinien ou d'Alexandre le Grand. Les
Albanais vont plus loin; ne descendent-ils pas des Pélages, les premiers
occupants; pour eux, il ne s'agit plus de droits historiques, mais de
droits... préhistoriques. Malheureusement, la conquête ottomane, en
courbant toutes les têtes sous le joug commun, est venue niveler ces
prétentions. D'ailleurs on a tellement usé et abusé des droits
historiques que l'effet s'en est émoussé. Aussi, n'est-ce sans doute que
pour se conformer à une vénérable tradition qu'on a vu la Roumanie
rappeler qu'un de ces volvodes, un certain Mitcho, occupa Silistrie
pendant une trentaine d'années au quatorzième siècle.

Il n'est guère plus facile d'apprécier l'argument des nationalités, car,
dans les Balkans, on change son origine à peu de frais. C'est une simple
question de désinence des noms propres. La terminaison _of_ est bulgare,
_vitch_ serbe, _esco_ roumaine, _idis_ hellénique. Combien de personnes
ont mutilé une syllabe pour échapper à l'oppression d'un gouvernement de
propagande! Combien de Popof sont devenus Popesco ou Popovitch, ou
inversement!

On voit quel parti il est possible de tirer de pareilles fluctuations.
«Pourquoi diable, me dit un fonctionnaire roumain, nos voisins
tiennent-ils tant à Silistrie? Une statistique digne de foi montre que
plus de la moitié de ses habitants sont étrangers.» Mais les Bulgares
s'indignent lorsque je leur rapporte ce propos. L'actif secrétaire de la
mairie de Silistrie court compulser les statistiques et en extrait les
chiffres suivants: population totale: 12.537. Bulgares, 8.260; Turcs,
3.780 (y compris environ 500 Tartares et Tziganes); Arméniens. 250;
Israélites, 165; Roumains, 57; divers, 25. «Si, ajoute-t-il, nous avions
si peu de nationaux ici, pourquoi aurions-nous fondé cinq écoles
primaires, deux lycées, une école normale, sans compter les écoles
primaires supérieures et professionnelles? Notre ville a versé un
million à l'emprunt de guerre intérieur, alors que la capitale, dix fois
plus peuplée et plus riche, n'y a contribué que pour 7 millions. Le
régiment de Silistrie, le valeureux 31e, a mérité à Bounar-Hissar le
surnom de «régiment des héros». D'ailleurs, c'est demain notre fête
nationale; vous pourrez voir les habitants de Silistrie réunis et juger
par vous-même.»



L'ANNIVERSAIRE DU TRAITÉ DE SAN STEFANO

[Illustration: Soldats se rendant à la cérémonie commémorative du traité
de San Stefano Ce sont des jeunes gens de la dernière classe appelée,
s'instruisant au dépôt du 31e régiment.]

Le lendemain j'assiste à la cérémonie commémorative de la libération de
la Bulgarie qui se déroule sur la grand'place, entre la mairie et la
mosquée. On a planté quelques poteaux ornés de fanions tricolores. La
garnison vient se former en carré, puis voici les jeunes filles des
écoles, qui accompagnent de leurs cantiques le service divin, et toute
une multitude endimanchée composée presque exclusivement de vieillards,
de femmes et d'enfants. L'office terminé, la troupe regagne les
casernes; la foule, au contraire, se resserre autour d'une estrade
improvisée, du haut de laquelle un jeune étudiant entreprend de la
haranguer; il s'agit, bien entendu, du différend bulgaro-roumain. Après
avoir rappelé les événements passés, qui rassemblent en ce jour tous les
Bulgares, l'orateur expose le sujet du litige actuel. «N'en veuillez pas
au peuple roumain, s'écrie-t-il, il n'est pour rien dans les
revendications du gouvernement de Bucarest; seuls des politiciens,
poussés par des intérêts de parti, ont échafaudé cette oeuvre néfaste.
Pourquoi veulent-ils nous annexer de force? Qu'avons-nous fait pour
qu'on nous traite ainsi? Est-ce un crime d'avoir secouru nos frères de
Macédoine? Tous nos hommes valides sont allés combattre l'ennemi
séculaire; depuis cinq mois ils souffrent et meurent pour la patrie.
Allez à la mairie et vous y trouverez affichés les noms de quatre cents
de nos braves tombés dans les plaines de Thrace, à l'ombre de notre
drapeau glorieux. Que dirons-nous aux survivants lorsqu'ils rentreront
dans leurs foyers? Faut-il qu'ils aient combattu et peiné si durement
pour qu'on les contraigne à devenir Roumains? Est-ce là le prix de leur
victoire si chèrement acquise?

«Et quel sort vous attendrait sous le régime étranger? Vous faites
partie d'une nation démocratique, égalitaire, où les biens sont
justement répartis, où tous jouissent des mêmes droits politiques. La
Roumanie est un pays féodal; le peuple n'y compte pour rien, le suffrage
universel n'y existe pas. Les Bulgares de Dobroudja, soumis aux
Roumains, ont vécu pendant plus de trente ans sous un régime spécial et
désavantageux. Comme Bulgares, comme hommes libres, nous ne pouvons
accepter l'annexion.»

Cette allocution, prononcée d'une voix chaude et passionnée, paraissait
agir profondément sur l'auditoire. Aucune manifestation ne l'accueillit,
mais un silence morne, mille fois plus impressionnant que des vivats.



CE QUE VAUT SILISTRIE AUX POINTS DE VUE ÉCONOMIQUE ET STRATÉGIQUE

Il y a peu de chose à dire de la vie économique de Silistrie. Son port,
qui desservait autrefois une vaste région, s'est vu amputé d'une partie
de l'hinterland qui l'alimentait; le traité de 1878, en effet, a fait
passer la frontière roumaine presque sous ses murs. Depuis lors elle a
de la peine à vivre.

Il nous reste à examiner la situation au point de vue stratégique.
Silistrie faisait autrefois partie du quadrilatère du Bas-Danube, avec
Rouchtchouk, Choumla et Varna. Ces places, quoique fort archaïques,
jouèrent encore un rôle important au cours de la dernière guerre
turco-russe. Elles empêchèrent l'armée moscovite de déboucher dans la
Bulgarie orientale et les obligèrent à passer le fleuve en amont, à
Sistova. Les progrès de l'artillerie ont, depuis cette époque, rendu les
défenses du quadrilatère tout à fait inutilisables. Silistrie est
dominée par un plateau d'une soixantaine de mètres d'altitude, ou, plus
exactement, par trois éperons qui s'en détachent, s'abaissent en pente
douce et viennent mourir à quelques pas des premières maisons de la
ville. Sur ces trois éperons les Turcs ont construit, en 1810, trois
ouvrages: Medjidjié Tabié, Ordou Tabié et Arab Tabié. Le traité de
Berlin a laissé les deux premiers en territoire bulgare et donné le
troisième aux Roumains. J'ai pu longer le fort de Medjidjié Tabié,
redoute rectangulaire d'environ 600 mètres de développement,
complètement abandonnée et veuve de ses canons. Le talus s'écroule;
seule l'escarpe de pierre tient encore bon. Même si la ligne de forts
était composée d'ouvrages plus modernes et bien armés, elle ne
présenterait pas une valeur militaire sérieuse, car la frontière, en la
coupant en deux, la neutralise en quelque sorte pour les Bulgares comme
pour les Roumains.

[Illustration: Le plateau de Medjidjié Tabié.]

Il n'est pas surprenant, dans ces conditions, que les dernières
propositions du gouvernement de Sofia aient compris la cession d'Ordou
Tabié et de Medjidjié Tabié, malgré le dommage qui en résultera pour les
habitants de Silistrie; ils perdront leurs vignes, leurs vergers et les
sources qui alimentent la ville. Cette offre n'a pas satisfait les
Roumains, dont les visées stratégiques sont d'une bien plus grande
envergure. Les voici:

Afin de défendre la frontière de la Dobroudja contre une offensive
bulgare dirigée sur Constantza et le pont de Cernavoda, mal protégé par
une tête de pont insuffisante, les Roumains veulent établir, du Danube à
la mer Noire, une ligne fortifiée solide. Cette barrière doit
nécessairement s'appuyer, à ces deux extrémités, à des forteresses de
premier rang, qui seront les musoirs de la digue, comme Epinal et
Belfort pour celle de la Moselle, Verdun et Toul pour celle de la Meuse.
Le point d'appui oriental sera Mangalia, dont la lagune, profonde de 30
mètres, peut être facilement reliée à la mer et servira de port
militaire à la flotte de guerre qu'on désire augmenter. Quant au point
d'appui occidental, il devra être relié à la Roumanie proprement dite
par un pont de chemin de fer. Or, en amont de Cernavoda, Silistrie est
le premier point où ce pont peut être construit. C'est là, en effet, que
commence l'île de Baltea, dont le sol marécageux est trop inconsistant
pour servir d'infrastructure aux masses métalliques qu'il devrait
supporter. Silistrie seule, où le fleuve se rétrécit, remplit les
conditions voulues. La Roumanie ne saurait se passer ni de la ville
même, où doit aboutir le pont, ni d'une zone environnante de plusieurs
kilomètres de rayon sur le périmètre de laquelle on construira des forts
capables de protéger la place contre les projectiles de gros calibre.
Medjidjié Tabié et Ordou Tabié sont beaucoup trop rapprochées pour
remplir ce rôle. La frontière nouvelle, au lieu de partir de Medjidjié
Tabié pour aboutir à la mer, à hauteur de Dobritch, comme on l'a proposé
récemment à Sofia, commencerait à quelques kilomètres en amont de
Silistrie et se terminerait à Baltchik.

«Nous répétons, disent les Bulgares, que nous n'avons aucune intention
hostile à l'égard de la Roumanie. La preuve en est que notre armée ne
possède pas un seul équipage de pont, tandis que les Roumains ont un
matériel qui leur permet de jeter un ou deux ponts de bateaux sur le
Danube et viennent de passer des commandes pour se procurer un
supplément de matériel. Quant à leur projet concernant Silistrie, il ne
présente pas seulement un caractère défensif. La ville ainsi transformée
en forteresse reliée à l'autre rive du Danube par une voie ferrée
deviendrait un point d'appui offensif extrêmement dangereux pour nous.
Les armées roumaines qui se concentreraient à l'abri de ses forts se
trouveraient à pied d'oeuvre pour se jeter au coeur de notre pays. Nous
ne pouvons vivre sous cette menace constante.»

Nous avons essayé d'exposer les causes du différend, les demandes et les
arguments des deux nations qu'il met aux prises. Il ne nous appartient
pas d'exprimer un avis sur le bien-fondé des revendications de l'une ou
l'autre des parties. Nous nous contenterons de faire observer que la
question stratégique constitue le fond du litige, qui peut se résumer en
une seule phrase: la Roumanie obtiendra-t-elle le moyen de construire à
Silistrie une forteresse défensive et offensive? Tel est le problème qui
se pose aux puissances médiatrices.

RÉGINALD KANN.



L'ARMÉE BULGARE

CROQUIS ET IMPRESSIONS D'UN PEINTRE MILITAIRE FRANÇAIS EN THRACE

[Illustration.]

INFANTERIE EN CAMPAGNE

Tambours.--Officier monté.--Jeune clairon du 1er régiment.--Officiers et
soldats (réserve).

_Page de croquis en couleurs de GEORGES SCOTT._

[Illustration: Le ravitaillement de Tchataldja: un convoi partant de
Dimotika vers le front. _D'après une aquarelle de GEORGES SCOTT._]



VISIONS DE GUERRE

UN PEINTRE FRANÇAIS SUR LES CHAMPS DE BATAILLE DE THRACE

Le souci qui doit guider toujours et avant tout un journal tel que
_L'Illustration_ d'être rapidement et exactement documenté nous imposait
d'abord, et nécessairement, en présence des événements qui viennent de
se dérouler à l'Orient de l'Europe, le devoir de recourir à la
collaboration d'habiles et actifs reporters photographes et
d'informateurs spécialisés dans les questions militaires. Les articles
et les photographies de MM. Georges Rémond, Alain de Penennrun, Jean
Leune, etc. (1), qui ont paru ici depuis le commencement des hostilités
dans les Balkans, n'ont dû, certes, laisser aux lecteurs qui nous
avaient fait confiance aucune déception.

(1) L'auteur de cet article n'a pas voulu citer ici son propre nom. Mais
personne n'a oublié ses remarquables correspondances du Monténégro,
pendant la première phase des hostilités.--N. D. L. R.

Pourtant, dans le même moment que nous dépêchions vers les lieux où se
jouaient les destinées de l'empire ottoman ces excellents
collaborateurs, il nous apparaissait qu'à côté de l'objectif,
enregistreur exact, mais un peu trop machinal, souvent, des brutales
réalités, il devait y avoir, sur tous ces champs de bataille, une belle
moisson à récolter pour un peintre militaire de bonne souche, pénétré
des traditions du genre, mais soucieux de les rafraîchir aux sources
vives de la réalité.

Qu'on veuille bien, en effet, remarquer que très peu, parmi nos actuels
peintres de batailles, ont vu, de leurs yeux vu, les scènes qu'ils nous
représentent, ou des scènes analogues susceptibles de les inspirer.
Édouard Detaille, qui vient de disparaître, était l'un des derniers
survivants des temps héroïques, l'un des derniers qui eussent réellement
contemplé «la guerre et ses désastres». Et cet accent de vérité qui nous
saisissait dans les toiles d'un Neuville, d'un Protais, d'un Lagarde,
risque fort de faire défaut aux oeuvres purement imaginatives de leurs
successeurs. Les toiles militaires de demain n'auront plus la valeur de
témoignages.

Cette terrible guerre balkanique, qui nous aura apporté tant d'autres
enseignements plus graves, pouvait donc, nous semblait-il, fournir à la
peinture militaire l'occasion d'une sorte de rajeunissement, de
renaissance. Et c'est pourquoi, dès qu'il nous parut qu'il lui serait
possible d'avancer jusqu'au front, nous proposions à notre fidèle
collaborateur Georges Scott de se rendre à l'état-major bulgare.
L'occasion était trop belle pour qu'il la dédaignât.

Nous avons dit, de reste, quelles difficultés furent opposées aux
correspondants qui auraient désiré voir de près les opérations. Aucune
ne fut épargnée à Georges Scott encore que sa réputation d'artiste l'eût
précédé. A Sofia, qu'il avait gagné, il lui fallut, avant d'obtenir
l'officielle lettre de recommandation qui devait lui assurer le bon
accueil de l'état-major, attendre l'accomplissement d'interminables
formalités. Les hostilités s'achevaient quand il put se mettre en route.
Mais combien furent plus favorisés que lui? Combien même n'ont pu
entrevoir ces champs de bataille où s'étaient accomplies d'effroyables
tueries, et qu'il allait être mis à même, pour sa part, de parcourir en
détail sous la conduite des meilleurs guides, dont certains avaient pris
part aux actions qu'ils évoquaient sous ses yeux.

C'est donc surtout l'envers de la guerre qu'a vu Georges Scott. Mais, de
moins en moins, nous le répétons, les journalistes seront admis à voir
autre chose, à contempler le combat ou le peu qu'en aperçoivent ceux-là
mêmes qui le livrent.

Dans ce voyage aux champs de bataille de Thrace, Georges Scott avait
amassé d'abondants et vivants documents. Vite revenu en France, encore
sous le coup des fortes impressions qu'il avait ressenties, il se
mettait à l'oeuvre, au milieu des souvenirs rapportés de là-bas,
tambours crevés au feu, pièces d'uniformes, dans ce clair atelier de la
rue Denfert-Rochereau qui est comme un musée militaire en réduction; il
achevait ses croquis ou ses études, et brossait, dans la fièvre, une
suite de compositions palpitantes. Toutes ces oeuvres exposées vingt
jours à la galerie Georges Petit y ont obtenu le plus franc et le plus
légitime succès, passionnant aussi bien les soldats que nous autres, par
la nouveauté, l'inattendu des spectacles qu'elles présentaient, par la
vision, si différente des idées que nous nous en formions d'après de
classiques et triomphales reproductions, qu'elles nous donnaient de la
guerre.

Et ce n'était pas une exposition gaie, certes.

Georges Scott lui-même, que l'amour qu'il porte à son art a conquis
d'avance à tout ce qui touche de près ou de loin aux fastes militaires,
Georges Scott, ardemment «panachard», fut même pris d'un scrupule, au
moment où il allait soumettre au jugement du public ces impressions
souvent cruelles. Au point qu'il crut devoir s'en expliquer dans une
préface dont il fit précéder son catalogue.

Il ne voulait pas qu'on vît dans cette suite de scènes souvent pénibles
«une expression symbolique de la guerre».

«D'abord, ajoutait-il, je n'ai vu que le dernier acte de la tragédie,
l'oeuvre de mort.

» Lorsque je suis arrivé sur le terrain des opérations, le canon était
sur le point de se taire. Je n'ai donc vu que les tristesses inévitables
de la guerre en ses heures poignantes, les champs de bataille couverts
de morts, les convois de blessés et de malades, les ambulances, les
hôpitaux.»

LES ÉTAPES DE LA VICTOIRE

De fait, la première sensation qu'il a du drame--c'est à Rouchtchouk,
sitôt franchi le Danube--est affreuse. Les hôpitaux débordent de
blessés, qui refluent sur la rue sitôt qu'il leur est possible de
s'évader de la géhenne. Dans la ville, les soldats des milices ont
remplacé la police et montent leurs gardes coiffés du _bachelik_, cet
étrange petit capuchon de drap brun, si parfaitement pratique en
campagne, déclare Scott.

Et puis, à Rouchtchouk encore, la boue apparaît, la boue qui donnera à
la plupart des scènes retracées plus tard par le pinceau du peintre leur
aspect caractéristique;--la boue, horrible, enlisante, déprimante, qu'il
faut avoir vue, affrontée, pour se rendre compte des souffrances
véritables qu'elle peut causer, de l'obstacle qu'elle peut être aux
volontés des coeurs les plus vaillants.

De Rouchtchouk, Georges Scott s'en va directement à Mustapha-Pacha. Les
trains arrivent jusque-là, et c'est la partie aisée du voyage.

On croise en abondance des combattants qui reviennent du feu, des
blessés, des malades évacués en arrière sur les hôpitaux. Et, dès
l'abord, l'artiste est frappé de l'allure, de l'aspect, si différents de
ce qu'il s'attendait à voir, de ces troupes qui ont fait campagne. Où
sont les corrects uniformes du début? Ces soldats sont vêtus à la diable
d'effets récoltés au hasard, une fois la tenue régulière détériorée ou
perdue. Beaucoup arborent des uniformes turcs. La plupart même de ces
revenants n'ont pas de casquette, plus de coiffure,--le _bachelik_ tout
au plus, tantôt cache-nez, tantôt capuchon.

A Mustapha, les tableaux de guerre se précisent. La plaine se jalonne de
villages incendiés. De longs convois de chariots chargés de blessés,
convergeant vers ce noeud, y produisent un inévitable encombrement, et,
quelle que soit l'activité du commandement, un peu de désarroi. Ces
véhicules étranges, attelés de boeufs, bâtis à l'aventure, et qui
tiennent bon dans cette boue, dans ces fondrières, en vertu d'on ne sait
quel miracle, vont et viennent, en interminables files, d'un bout à
l'autre de l'espace monotone, combles d'hommes, de vivres, de munitions.
Le bruit de leurs roues grinçantes obsède encore, après des semaines,
celui qui l'a une fois entendu.

Après deux jours de halte, on repart. Une route--une piste, plutôt,
défoncée, ravinée, un lacis d'ornières--court vers Dimotika, à travers
les champs fangeux. Sur toutes les choses plane un silence lugubre,
poignant, que trouble le seul gémissement des chars; car les blessés,
les malades, les mourants, sur leur litière, n'ont pas une parole, pas
une plainte, muets comme une armée d'ombres.

Au bord du chemin, de place en place, une voiture s'est écroulée, ses
roues brisées; on l'a laissée là, abandonnée, amas de bois perdu. Des
cadavres de buffles achèvent de se décomposer au creux d'une flaque de
vase, à demi rongés par les chiens.

A Sémely, on trouve un service d'automobiles qui fonctionne vers
Dimotika: de grosses autos de transports, des fourgons massifs et
résistants, dont les larges roues s'enfoncent jusqu'au moyeu dans le
marécage de la piste.

Dimotika est un autre point de concentration, un noeud aussi important,
et aussi encombré, d'ailleurs, que Mustapha-Pacha. La voie ferrée de
Tchataldja s'arrête là, en deçà d'Andrinople assiégée. Elle sert
seulement au transport des hommes, les lourds chariots
d'approvisionnements continuant, vers Tchataldja, leur route lente.

Dans l'aquarelle reproduite à la page précédente, Georges Scott nous a
donné une impression de magnifique allure de cette plaine dénudée,
trempée d'eau, où, sous un ciel brouillé, gros de menaces encore, qui
verse sur la scène, à travers ses nuages, une pâle lumière hivernale, se
déroulent jusqu'à perte de vue, vers l'horizon tendu comme un horizon
marin, les trois lignes serpentantes du convoi, escortées d'hommes en
armes. A voir ces primitifs véhicules, si admirablement adaptés au pays,
d'après Georges Scott, en raison de leur simplicité même de structure,
on dirait la marche en avant de quelque invasion barbare,--n'était
l'ordre des files, aussi régulièrement alignées que le peut permettre la
difficulté du terrain.

Arrivé, après un harassant voyage qui lui avait montré les lieux témoins
des premiers engagements, à Kirk-Kilissé, le peintre y rencontrait et le
général Savof, commandant en chef des armées bulgares, et le général
Radko Dimitrief, le vainqueur même des batailles récentes encore. Les
deux chefs et leurs états-majors firent à ce Français qui leur tombait
l'accueil le plus charmant. Il eut, pour se documenter, toutes les
facilités qu'il put désirer, et les indications du cicérone le plus
obligeant et le mieux documenté: le colonel Stanciof, à qui on l'avait
confié dès le principe.

Le colonel Stanciof avait primitivement été chargé de conduire aux
champs de bataille le groupe des attachés militaires étrangers. Lourde
et délicate tâche! et qui exigeait un tact tout particulier. Car il s'en
fallait que la concorde, la camaraderie, régnassent entre ces officiers
représentant des pays si opposés. Entre le groupe «triplice» et le
groupe «triple entente», on imagine aisément combien il devait être
difficile de louvoyer sans verser. La mission que remplissait le colonel
auprès de l'envoyé de _L'Illustration_ était moins périlleuse, et, sans
doute, moins absorbante aussi.

UNE BATAILLE ÉCRITE A LA PELLE ET A LA PIOCHE

La première observation qui frappa Georges Scott, ce fut l'importance
que prennent, dans la guerre moderne, les tranchées, les abris divers.
«C'est, dit-il, une guerre de taupes et de terrassiers.» Il ne s'agit
plus seulement de creuser le petit fossé, avec sa terre rejetée en
épaulement, à l'avant, qui suffisait pour se défendre naguère contre les
balles. Le fusil--on l'a répété à satiété au cours de cette campagne
meurtrière--le fusil est relativement peu dangereux. C'était de
longtemps un axiome, et l'on se rappelle le dicton sur le poids de plomb
qu'avec les armes anciennes il fallait lancer pour tuer son homme. Les
balles actuellement en usage vous traversent un tireur couché de
l'épaule au bas-ventre sans lui occasionner le plus souvent de désordres
graves. Mais l'usage des shrapnells a sensiblement modifié les
conditions de la bataille: cette pluie dense de mitraille qui crible,
pouce par pouce, le terrain, défonce et broie les crânes, décervelle et
tue avec une inéluctable sûreté. Devant la nécessité reconnue de
protéger le soldat à la tête, les hommes compétents, ceux qui viennent
de voir la guerre, en arrivent à reconnaître l'utilité du casque,--non
plus coiffure de parade, mais armure défensive. Georges Scott rapporte
que, dans les tranchées, nombre d'hommes, en entendant éclater les
shrapnells, se couvraient la tête de leurs pelles de mineurs!

Mais, en général, les Bulgares aménageaient, dans la paroi antérieure de
leurs retranchements, deux rangées de cavités: une en haut, petite, où
ils déposaient leurs munitions, une autre au-dessous, plus large,
comparable, toutes proportions gardées, à ces sortes d'arches, de
niches, à ces refuges qui, dans les tunnels, peuvent servir aux
cantonniers surpris par un train à se garer. Et, au premier éclat, les
hommes se tapissaient sous ces abris. Quant aux Serbes, ils se
couvraient en hâte la tête de quelques pelletées de terre.

La plaine entière était remuée, fouillée en tous sens, hérissée de
parapets. Avec ces lignes, on lisait la bataille comme sur une carte,
heure par heure, bond par bond, avec une merveilleuse clarté.

A Kirk-Kilissé, Georges Scott avait rencontré ces cavaliers endurants
dont il nous a donné de si alertes croquis en couleurs. A
Loule-Bourgas--théâtre de la plus grande bataille de cette guerre--il
allait avoir comme modèles ces fantassins aux longs manteaux gris de
fer, chargés à plier, et qui pourtant, à la fin de la première partie de
cette rude campagne, gardaient encore une martiale contenance.

A Loule-Bourgas, on lui fit explorer aussi méticuleusement qu'à
Kirk-Kilissé tout le champ de bataille, toujours sillonné par ses
ouvrages, ses tranchées, ses fortifications temporaires, parcourir les
lignes turques après les lignes bulgares. Passionnante leçon sur le vif,
pour cet artiste ardemment épris de toutes les choses militaires. Les
Bulgares, ici, se mouvaient dans une plaine nue, ondulée à peine, qui ne
fournissait nul abri naturel, et que fermait au fond, devant eux, une
véritable muraille, abrupte, quasi inaccessible. Les Turcs étaient
établis là-haut, dans les conditions les plus favorables, par
conséquent, voyant venir à leurs pieds les adversaires: la victoire,
pourtant, demeura à l'armée bulgare.

[Illustration: «Dans les plaines infinies et boueuses de la Thrace.»
Blessés en route vers les hôpitaux de l'arrière. _D'après une aquarelle
de GEORGES SCOTT._]

ASPECT D'UNE GARE PENDANT LA GUERRE

_Un train venant de Tchataldja a ramené des blessés et des malades. Ils
sont transbordés dans les voitures d'ambulance qui vont les conduire aux
hôpitaux. Des troupes fraîches partent pour le "front" et croisent ceux
qui en reviennent. Aquarelle de GEORGES SCOTT._

[Illustration: Devant Andrinople: le tsar Ferdinand inspecte les
positions de l'armée bulgare.--_Phot. de M. Stéphane Tchaprachikof._]

Georges Scott visita encore Bounar-Hissar, et poussa jusqu'à Viza, ayant
ainsi refait sur les pas des troupes, pour ainsi dire, toute cette
foudroyante campagne qui conduisit les Bulgares jusqu'à Tchataldja,
dernier rempart de Constantinople. Puis il s'en revint, chargé de son
précieux butin, se mettre à l'oeuvre.

L'EXPOSITION DE GEORGES SCOTT

Il y a longtemps, sans doute, qu'on n'avait soumis au jugement du public
un ensemble de visions aussi directes de la guerre. Le Russe
Verestchaguine en a, comme à plaisir--par conviction philosophique, pour
plaider une thèse humanitaire--accumulé les horreurs dans des pages
inoubliables, mais souvent presque révoltantes. Ici, rien de pareil; une
série de comptes rendus exacts, par un artiste très vibrant, très doué,
tout plein d'un sujet qui l'a profondément remué. Cette exposition
n'était point, je le répète, ne pouvait pas être un spectacle aimable.
Elle était singulièrement émouvante, tragique parfois.

Dans la plupart de ces compositions, et même des simples croquis
rehaussés de couleurs ou enlevés seulement à la pointe du crayon, des
«notes de route», le décor s'harmonise de saisissante façon avec la
scène qu'il enveloppe.

Des grands ciels largement brossés ou lavés glisse sur des épisodes
poignants ou lugubres une morne lumière, pâle, hésitante. Très rarement
un jour blond caresse d'un rayon favorable à l'espoir ces hommes qui
s'en vont à la mort ou qu'on emporte vers les tables de chirurgie.
Pourtant, ces deux lamentables blessés qui, d'un pas traînant, «à
travers les plaines infinies et boueuses de la Thrace», s'en reviennent
vers des ambulances lointaines, peut-être pour eux inaccessibles,
cheminent dans un joli crépuscule d'or pâle qui se reflète en étincelles
aux flaques du sol. Et, de même, une blondeur d'aube éclaire, dans
l'aquarelle que nous avons reproduite en couleurs sur double page, cette
saisissante rencontre: un train venant de Tchataldja, lourd de blessés
et de malades, a déposé sur le quai son triste chargement que des
voitures, maintenant, vont reprendre pour le conduire vers
Mustapha-Pacha, d'où se fera l'évacuation sur les ambulances et les
hôpitaux; un autre convoi, dans le même temps, amenait des troupes
fraîches que voilà en route pour le front, sitôt débarquées. Des regards
s'échangent entre ces soldats qui demain... et les autres, ceux qui,
hier, vaillants, pleins de vie, d'audace, se battaient de si bon coeur
pour le drapeau et pour la croix. Mais toute cette scène se déroule dans
le même silence qui pèse partout sur ce pays en guerre, quand n'y gronde
pas la voix sourde du canon.

Un couchant éclatant s'éploie aussi derrière la _Batterie turque réduite
au silence, à Karagatch_, une mystérieuse silhouette de machine tendant
vers cette pourpre sanglante des morceaux de ferraille dépecée, pareils
à d'impuissants moignons.

Mais ce sont les atmosphères tristes qui dominent, des ciels comme
voilés encore par les fumées des incendies, d'autres blafards comme des
suaires, éclairant des scènes indicibles, villages en ruines, pauvres
morts héroïques injuriés par les animaux faméliques, pour n'avoir pas
été enterrés assez profond, ou maltraités encore, après la fin suprême,
par les vivants, traînés comme de la chair vile, demi-nus, derrière
quelque chariot dont la moisson de cadavres est déjà trop abondante.

«J'aurais voulu, écrit Georges Scott à la fin de sa courte préface,
j'aurais voulu, pour compléter ces impressions de guerre par un
contraste équitable, pouvoir aussi donner une idée de l'enthousiasme
patriotique des troupes au départ et au combat, de l'émulation de
sacrifice pendant l'action des batailles; j'ai préféré ne montrer que ce
que j'ai vu, en essayant d'exprimer ces visions avec toute l'exactitude
possible.»

[Illustration: Aux positions avancées de l'artillerie: debout, le major
Droumef, un héros de Loule-Bourgas.]

[Illustration: Les tranchées extrêmes de l'infanterie, sous les
shrapnells turcs.]

PENDANT LES COMBATS DE TCHATALDJA.--(Clichés pris le 20 novembre 1912.)
_Photographies de M. S. Tchaprachikof._

Pourtant le peintre en a rencontré, de ces régiments stoïques partant au
front du même air impassible que celui qu'il vit à Dimotika, croisant le
train des blessés, et il nous donnera, sans doute, quelque jour, après
avoir mûrement pensé, quelques évocations de ce bel enthousiasme qui
animait l'armée, le peuple entier, préparé de longtemps à la lutte
inévitable, et soudain dressé dans un élan furieux, soulevé par la foi
patriotique et religieuse contre l'ennemi séculaire.

UN SOLDAT PHOTOGRAPHE

A L'ÉTAT-MAJOR BULGARE

Alors que Georges Scott a exploré ainsi, le crayon aux doigts, les
champs de bataille de Thrace, où se décida le sort de la puissance
ottomane, un correspondant de marque, et que nous avons eu déjà
l'occasion de remercier ici de son aimable collaboration, M. Stéphane
Tchaprachikof, secrétaire de S. M. le tsar Ferdinand, a, depuis le début
de la campagne, glané, à l'avant des lignes bulgares où ses fonctions
officielles lui permettaient, à lui, d'accéder, de fort intéressants
clichés dont il a bien voulu faire bénéficier _L'Illustration_.

Ceux que nous publions aujourd'hui nous font assister à l'action,
directement.

C'est d'abord une apparition assez curieuse du tsar Ferdinand, visitant
en tout petit comité les positions les plus avancées de son armée devant
l'indomptable Andrinople.

Au début de la guerre, en effet, M. Tchaprachikof accompagnait à
Mustapha-Pacha--la première conquête des Bulgares en terre
ottomane--puis à Yamboli, le tsar Ferdinand. Exalté, comme tant
d'autres, par les spectacles dont il avait été témoin, il sollicitait
alors du souverain l'autorisation de s'engager comme volontaire dans la
troisième armée. On peut penser qu'elle ne lui fut point marchandée: il
voulut être incorporé comme simple soldat, ordonnance à l'état-major,
qu'il rejoignit à Ermenikeui.

Du 17 au 20 novembre, il prenait part à la bataille engagée devant
Tchataldja.

Le 20, il était envoyé en mission aux avant-postes, à l'endroit le plus
énergiquement canonné par les batteries turques. Il y demeura tout le
temps du duel d'artillerie, exposé à la pluie de shrapnells. voyant
tomber, à son côté, un soldat blessé grièvement. Ce fut alors qu'il prit
ces clichés dont l'un nous conduit à la position avancée de
l'artillerie, près du major Droumef, l'un des héros de Loule-Bourgas,
dont le second nous introduit dans les tranchées extrêmes de
l'infanterie, au milieu d'hommes si calmes qu'ils s'occupent de
l'objectif, cependant que les shrapnells meurtriers, sifflant au-dessus
de leurs têtes, s'en vont retomber un peu plus loin en mitraille et
accomplir leur oeuvre. Une dernière photographie nous montre l'ensemble
des mamelons de Tchataldja, où de seules fumées blanches révèlent le
drame sanglant qui se déroule.

Le soir même de cette journée--hommage à sa vaillance dont il a le droit
de n'être pas médiocrement fier--il recevait des mains du chef de la
troisième armée la croix de l'ordre de Bravoure.

Il devait, lors de l'armistice, être appelé à des fonctions qui le
firent assister à l'un des actes les plus importants de l'histoire
contemporaine: il fut nommé secrétaire de la commission bulgare chargée
de discuter les conditions auxquelles, de part et d'autre, on allait
cesser le feu. Il suivit toutes les négociations, et ce fut lui qui
rédigea le protocole de suspension des hostilités.

Ces services le désignaient pour suivre à Londres les plénipotentiaires
bulgares. Traversant tout le pays conquis, il gagna Vienne, puis Paris
et l'Angleterre: mais, hélas! la mission pacificatrice à laquelle il
prenait part ne devait pas être couronnée de succès.

GUSTAVE BABIN.



[Illustration.]

Gnl Savof. Gnl Radko Dimitrief. M. Tchaprachikof.

En haut: l'état-major bulgare à la bataille de Tchataldja, le 17
novembre.--En bas: le champ de bataille pendant l'action d'artillerie.
Le dernier cliché fut pris par M. Stéphane Tchaprachikof du même point
que le croquis panoramique de M. Alain de Penennrun publié dans le
numéro du 14 décembre dernier. Le document photographique témoigne de
l'exactitude du dessin.

L'ARMÉE BULGARE

CAVALIERS ET ARTILLEURS (CAMPAGNE DE THRACE)

[Illustration.]

Trompettes du 9e régiment.--Cavalier en
observation.--Gendarme.--Cavalier du 9e régiment (au centre).--Officiers
des 9e et 4e régiments. Artilleurs.--Attelage de boeufs traînant une
pièce d'artillerie. _Page de croquis en couleurs de GEORGES SCOTT._



LE TRIOMPHE GREC A JANINA

Le deuil dans lequel l'assassinat de son roi vient de plonger la Grèce
apparaît d'autant plus cruel qu'il succède brutalement pour elle, à une
suite de succès. de joies, dont la plus vive, sans doute, lui fut donnée
le 8 mars dernier par la nouvelle de la prise de Janina.

Les premiers renseignements quelque peu détaillés, comme les premiers
documents graphiques sur la reddition de la place, ont été apportés
jusqu'à notre Occident lointain par un de nos confrères anglais au prix
d'un tour de force trop joli, aux yeux des gens du métier, pour que nous
ne nous empressions pas de le signaler.

M. David Mac Lellan, envoyé spécial du _Daily Mirror_ du côté grec,
dormait tranquille à Emin Agha, petit village à quelque 90 kilomètres de
Janina, quand il fut réveillé à la pointe du jour par le bruit du canon.
Préjugeant que peut-être on livrait à la forteresse le suprême assaut,
il se précipitait dehors.

[Illustration: Une colonne grecque allant faire son entrée à
Janina.--_Phot. Rhomaïdes Zeitz._]

[Illustration: La population de Janina venue, avec des drapeaux,
au-devant des troupes grecques. _Phot. Mac Lellan du_ Daily Mirror.]

Mais déjà les négociations étaient engagées depuis la nuit, les
conditions fixées pont la capitulation. Déjà, sur sa route, des hommes
se congratulaient, échangeaient de vigoureuses poignées de main.

Un fourgon qui passait le prit, l'emmena vers la ville. Le bon hasard le
jeta juste sur un petit groupe qui entourait le général Soutzos, délégué
par le prince héritier vers les parlementaires ottomans.

Bientôt, Vehid bey, représentant du commandant de Janina, s'avançait
«lentement, le front baissé vers la terre». Il ne leva les yeux que
lorsqu'il fut en face du général. Il le fixa un moment et dit: «Je suis
venu rendre la ville de Janina.»

Le correspondant anglais fut un des premiers à pénétrer dans Janina. La
joie y éclatait partout, au moins chez les Grecs, car les Turcs furent
quelques jours avant de se résigner. On dansait dans les rues. Mais les
casernes. où 12.000 soldats turcs silencieux, abattus, étaient
maintenant prisonniers, présentaient un pénible spectacle.

Sa tâche de reporter remplie, quand il eut assisté à l'entrée solennelle
des troupes helléniques, le prince Constantin en tête, M. Mac Lellan
demanda à voir le Diadoque, lui fit part du succès de sa mission, lui
exprimant ses craintes de ne pouvoir, en temps utile, faire tenir à son
journal les documents précieux qu'il venait de conquérir. Et,
bienveillamment, le prince lui fit donner une automobile pour gagner
Preveza. De là. un transport de la marine royale le conduisit à Patras,
d'où il est facile d'atteindre Brindisi. En cinq jours, M. David Mac
Lellan était à Londres, Et voilà comment, le septième jour après la
reddition de Janina, le _Daily Mirror_ put en raconter et en présenter à
ses lecteurs les épisodes marquants.

[Illustration: Un canon victorieux.]

[Illustration: Général Soutros Vehid bey. Vehid bey, représentant du
commandant de Janina, venant offrir la reddition de la ville au général
grec Soutzos.--_Phot. du_ Daily Mirror.]

Cette prise de possession officielle, par les Grecs, d'une ville que
depuis tant d'années, ils ambitionnaient de reconquérir, s'effectua dans
l'allégresse. La foule était allée, hors des portes de la ville,
au-devant des vainqueurs, qu'elle escorta jusqu'à leurs quartiers. Les
canons eux-mêmes, puissants auxiliaires d'une difficile conquête,
étaient associés à la victoire, leurs longs cols couronnés de lauriers
et de fleurs, et le premier acte du prince Constantin fut d'aller, salué
sur son parcours de cris de «Vive la Grèce! Vive le Diadoque!». assister
au service d'actions de grâces en l'honneur des armes grecques.

La population de Janina sur le passage des troupes grecques pénétrant
dans la ville.--_Phot. de M. David Mac Lellan_, du Daily Mirror.



L'OCCUPATION DE JANINA PAR
L'ARMÉE GRECQUE D'EPIRE

Princes Georges, Andréas et Alexandre. Général Danglis. Le Diadoque.
Entrée solennelle du diadoque Constantin à Janina le 6 mars.--_Phot.
Rhomaïdes-Zeitz._



[Illustration: AU «CONGRÈS DE L'ÉDUCATION PHYSIQUE».--Le renouvellement
«musico-plastique» d'un jeu éternel par les jeunes élèves de M.
Jaques-Dalcroze.]

LA GRACE ET LA FORCE

_Au Congrès de l'éducation physique et des sports qui s'est tenu à Paris
cette semaine et où la démonstration des diverses méthodes a été suivie
par des milliers de personnes, nous avons vu à côté de la force
triompher la grâce; et les jeunes élèves de M. Jaques-Dalcroze, soit au
grand amphithéâtre de la Sorbonne, soit au théâtre Antoine, nous ont
véritablement révélé l'esthétique du geste et des attitudes, d'après la
méthode de «gymnastique rythmique» que nous explique, comme il suit, M.
Elie Marcuse:_

M. Jaques-Dalcroze est Suisse. Il est né, voici quelque quarante ans, à
Vienne, de parents genevois. Il y a été l'élève de Bruckner. Il a été, à
Paris, celui de Léo Delibes. Il a composé un opéra (_Sancho_), un
opéra-comique (_le Bonhomme Jadis_), de la musique de chambre, des
recueils de chansons populaires, des recueils de chansons enfantines.

Ayant fait quelque chose pour les enfants, M. Dalcroze aurait voulu que
les enfants fissent quelque chose pour lui et les voir danser ses
chansons. C'est alors qu'il fut frappé par l'anarchie des mouvements et
cette «disharmonie» presque constante entre l'expression mimique et la
pensée à rendre. De là, son idée de gymnastique rythmique.

Le corps doit être, de l'avis de M. Dalcroze, un instrument apte à
exprimer les sentiments, à traduire les impressions reçues.

Si le musicien a composé son oeuvre sur tel rythme plutôt que sur tel
autre, c'est que ce rythme était plus particulier au sentiment qu'il
éprouvait. A l'audition, le rythme éveillera donc chez l'élève de M.
Dalcroze un sentiment identique. L'élève s'efforcera d'exprimer ce
sentiment, en gestes et en attitude.

De prime abord, deux sortes de gens en sont incapables: 1° ceux qui ne
sont pas musiciens; 2° ceux qui sont musiciens.

Les premiers, étant sourds à la mesure, à la cadence et au rythme, sont
dans l'impossibilité d'y obéir.

Les seconds sont victimes de l'automatisme. Après avoir, durant quelques
mesures, accordé leurs mouvements avec la musique, c'est-à-dire après
avoir reproduit un rythme musical par une série de gestes, ils sont
tentés, si le rythme nouveau rappelle tel ou tel de ces gestes, à
répéter mécaniquement et à la file tous les gestes qui suivent dans la
première série. Mais la musique, dans l'entre-temps, a changé d'allure
et de direction. Tandis qu'elle poursuit d'un côté, ils s'égarent de
l'autre. Les voilà perdus.

Les élèves qu'a présentés M. Dalcroze au public parisien sont dégagées
de cet automatisme. On les voit battre simultanément une certaine mesure
avec le bras droit, une autre avec le bras gauche, et en marquer une
troisième dans la vitesse du pas. Chacun de leurs membres, chacune des
parties de chacun de leurs membres est exercée à jouer différemment dans
un ensemble harmonisé, comme font, par exemple, les mains sur le
clavier.

M. Dalcroze esquisse au piano, durant une mesure, un rythme quelconque.
Ses élèves le traduisent ensuite dans leurs gestes et leur démarche.
Mais déjà M. Dalcroze leur indique un rythme différent. Elles le
relieront au premier. Et ainsi, toujours en retard d'une mesure, elles
obéissent sans se laisser distraire et sans broncher jamais. Aussi,
voudront-elles «danser» une impression ou un sentiment, une mélodie
entendue ou celle qui chanterait en elles, elles ne seront plus
asservies à cet automatisme dont nous parlions tantôt.

«Il y a, dit Platon, des danses qui ont surtout en vue le corps
lui-même; elles servent à développer sa vigueur, sa souplesse, sa
beauté; elles exercent chaque membre à se plier et à s'étendre, à se
prêter docilement, par des mouvements faciles et harmonieux, à toutes
les figures, à toutes les attitudes qu'on peut exiger.» Tels sont les
exercices de M. Jaques-Dalcroze. Il ne leur a pas, peut-être, assigné
d'autres fins. Mais il n'empêche que l'intelligence y participe, la
volonté et la mémoire, cette mère de tous les arts, au dire des anciens.

M. Jaques-Dalcroze a-t-il rejoint les Grecs sur le chemin de la sagesse?
Il se réjouit de cette rencontre, mais il se défend bien de l'avoir
recherchée. Il les a trouvés à la source où lui-même venait puiser un
peu de fraîcheur et de limpidité.

Il n'a rien imité. Il n'a pas copié les silhouettes de leur céramique.
Ce pédagogue excellent, ce musicien remarquable ne se promène pas, dans
le Paris contemporain, chaussé de sandales et vêtu du péplos. Son
incontestable originalité est plus profonde et plus vraie.

La scène est tendue d'une toile bise, M. Jaques-Dalcroze est en
redingote, et son instrument est un pleyel. Il parle au public avec
bonhomie. Il ne conférencie pas: il cause. Il explique sa méthode. Il
interpelle l'une ou l'autre de ses élèves et la tutoie paternellement.
Ce sont des fillettes de huit à quinze ans, dont aucune ne se destine à
la danse et qui vont toutes encore à l'école.

Tantôt, elles étaient en maillots noirs, jambes et pieds nus. Elles
«solfiaient» les éléments de la gymnastique rythmique. Maintenant, les
voici portant de courtes tuniques mauves: elles vont faire des
_réalisations musico-plastiques_. Vous entendez qu'elles vont danser.

M. Jaques-Dalcroze s'assied au piano. Scherzo de Bach, rondo de
Beethoven: les petites dansent le rondo de Beethoven et le scherzo de
Bach. M. Dalcroze veut que la danse ne soit pas qu'esthétique, mais
pathétique encore. Celle des fillettes nous plaît nous émeut.

Et puis, elles jouent. C'est de leur âge. Trois d'entre elles se
tiennent par la main. Une quatrième les conduit, les rênes hautes. Voilà
un attelage et son conducteur. Toutes quatre conforment leur allure au
rythme de la mélodie; mais, tandis que les chevaux font deux pas et
semblent galoper, le conducteur, lui, n'en fait qu'un et semble vouloir
les retenir. Mais à la manière de la raison qui réfrènent l'instinct et
lui cède de ce qu'il faut.

Nous avons tous joué à ce jeu éternel. Le voici renouvelé, moins
frénétique et plus gracieux.

Et, tandis que les doigts de M. Dalcroze se cabraient sur les touches en
un accord final, j'admirais dans tout cela, dans le jeu, dans les
danses, dans les exercices, un clair et classique esprit d'analyse et de
coordination, une dissociation facile des mouvements, et cette aisance,
et cette absence d'effort ou plutôt cet effort si bien balancé chez de
petites filles, saines, simples, qui souriaient, qui souriaient...

Et je me sentais, dans mon fauteuil, un corps paralytique et une âme un
peu humiliée.

ELIE MARCUSE.

_Avec d'autres groupes de jeunes filles, mercredi, au Vélodrome d'Hiver,
se manifestèrent les excellents résultats d'autres méthodes de culture
physique féminine, au premier rang desquelles il faut placer la méthode
française de M. le professeur Demeny._

_Et, pendant les quatre jours que dura le Congrès, toutes les après-midi
et même les soirées furent remplies par des démonstrations pratiques où
triomphèrent tour à tour, dans leurs exercices de force et de souplesse,
Suédois, Danois, et surtout les admirables équipes françaises présentées
par l'école de Joinville et par le lieutenant de vaisseau Hébert, le
génial instructeur des pupilles et des fusiliers de notre marine, le
directeur demain du Collège d'Athlètes de Reims._

[Illustration: AU CONGRÈS DE L'ÉDUCATION PHYSIQUE.--Le lancement du
poids par les fusiliers marins du lieutenant de vaisseau Hébert.]



LES LIVRES & LES ÉCRIVAINS

STENDHALIANA

On parle un peu moins de Balzac. On parle un peu plus de Stendhal. Sans
doute on continue de lire Balzac, mais on recommence de lire Stendhal.
C'est une mode si vous voulez, un goût du jour, une élégance, une équité
aussi, peut-être. Un monument doit commémorer à Paris le souvenir du
grand écrivain. La très ancienne maison d'éditions Honoré et Édouard
Champion entreprend la publication définitive des Oeuvres complètes de
Stendhal et les deux premiers tomes consacrés à _la Vie de Henri
Brulard_ viennent de paraître. Enfin, un nouveau prix littéraire, qui
portera le nom de _Prix Stendhal_, est fondé par la _Revue critique des
idées et des livres_ dont le numéro du 10 mars est entièrement consacré
«à celui qui, dit notre confrère, a le mieux représenté au dix-neuvième
siècle la tradition ardemment psychologique de notre littérature». Il
suit que le prix Stendhal sera décerné chaque année «au meilleur roman
psychologique, à la meilleure nouvelle du même caractère, choisis parmi
les manuscrits inédits présentés au concours». Les romans et nouvelles
devront être déposés aux bureaux de la revue avant le 10 mai prochain;
le prix pour le roman est de 2.000 francs et de 500 francs pour la
nouvelle. En outre, l'ouvrage couronné sera publié par la _Revue
critique_.

Voici donc un nouveau prix littéraire. Quand nous serons à cent... Le
geste est d'ailleurs louable. Le patronage est grand. Les satisfactions
morales offertes aux jeunes écrivains sont appréciables. Il ne s'ensuit
pas que le jury de la _Revue critique_ pourra chaque année réussir à
nous révéler un nouveau chef-d'oeuvre. Tous les jurys littéraires qui
ont le même objet ont échoué les uns après les autres dans cette tâche
irréalisable. Il ne naît pas un chef-d'oeuvre tous les ans, et il y a
trop de consécrations obligatoires pour trop peu de génies frais éclos.
Mais il n'importe! Il faut continuer à créer des prix, beaucoup de prix.
Ce sera le meilleur et le plus digne moyen de soutenir, parmi les
difficultés de la carrière, les jeunes écrivains qui manifestent, dès
leur début, des qualités intéressantes et qui auront peut-être un jour
du talent et mieux encore. _Le prix Stendhal!_ Cela sonne beau. On
aimera fort, j'en suis sûr, avoir écrit un livre, un premier livre, qui
aura été jugé digne de mériter les suffrages posthumes d'Henri Beyle.

_Zislin_

_D'Alsace, il nous vient une fois encore un beau livre qui sera «pour nos
oeufs de Pâques ce que _l'Histoire d'Alsace_ de l'oncle Hansi a été pour
nos étrennes». Les dessins de Zislin (2), ainsi présentés dans
l'éloquente et spirituelle préface de M. Paul Déroulède, ont été choisis
par le sympathique directeur des _Marches de l'Est_, M. Georges Ducrocq,
parmi les illustrations--presque toutes sensationnelles en terre
annexée--dont le courageux artiste mulhousien a enrichi son journal
satirique _Dur's Elsass_.

(2) _Sourires d'Alsace_, édition des _Marches de l'Est_.

Hansi, Zislin, deux ardents et souples jouteurs dont nous savons les
audaces et les prisons et qui, par toutes leurs oeuvres cinglantes, nous
répètent: «Vous voyez que l'esprit français ne meurt pas en Alsace. Plus
l'immigration accumule autour de nous, annexés, de colères allemandes,
plus nous demeurons français et traditionnels. Et, puisque le
pangermanisme nous provoque, à chaque instant, au combat, nous
combattons le pangermanisme, joyeusement et à la française...» Car il ne
faut point s'y tromper. Ce n'est point contre tout ce qui est allemand
en Alsace que la lutte est systématiquement engagée. Zislin écrit en
légende sous un de ses dessins: «A l'abri de deux arbres, cultures
française et allemande, l'Alsace-Lorraine était florissante; mais le
nouveau maître, Pangerman, vint et dit: «Que cet arbre étranger
disparaisse!...» Et voilà pourquoi ces deux » artistes, formés par la
pensée française, Hansi et Zislin, ont déclaré la guerre au maître
Pangerman.

Zislin, on le sait, est né à Mulhouse. Il entra à l'âge de dix-sept ans
à l'atelier de dessins industriels de son père. Mais une autre voie,
plus riche en imprévus et en périls, le tentait. De 1902 à 1905 il
publia un petit hebdomadaire satirique, le «Klapperstei», c'est-à-dire
le _Bavard_, de Mulhouse. En 1905, éclate la première bombe. On parlait
fort à cette époque de l'autonomie alsacienne. Zislin lance un placard
où l'on voit, sous cette légende: «l'Alsace, Etat confédéré», l'aigle de
Prusse qui enfonce ses serres dans le corps d'une Alsacienne abattue sur
le sol. Le placard est confisqué et Zislin arrêté, une première fois,
pour quarante-huit heures. En décembre 1905, le hardi railleur est
condamné, pour un autre dessin, à 150 marks d'amende. En 1907, il fonde
«_Dur's Elsass_», dont il est à la fois le directeur et l'unique
collaborateur. Cette publication atteint et pénètre la masse populaire.
Le gouvernement impérial s'en rend bien compte; aussi frappe-t-il sans
pitié le dessinateur qui est condamné à huit mois de prison en 1908, à
deux mois en 1910, à quinze jours en 1911.

Il y a quinze mois--il faut se rappeler cela--une image du
_Simplicissimus_, représentant l'évasion du capitaine Lux, portait cette
légende: «La glorieuse tradition de l'armée française existe toujours.
Tout comme en 1870, les gaillards savent déguerpir.» La provocation,
brutale, voulait être cruelle. Instantanément, Zislin saisit son crayon
de riposte, peuple de pierres tombales un vaste champ de mort avec, sur
des croix, les noms de Sedan et Waterloo, puis il fait surgir de cet
ossuaire la foule des tués allemands avec leurs fusils en pièces et,
au-dessous de l'évocation, il écrit cette phrase courte et formidable, à
la Cyrano: «Les seuls qui pourraient répondre!»

L'album où nous trouvons cette réplique et où il est prouvé que, si «la
Force a primé le droit, elle n'est point parvenue à supprimer l'esprit»,
sera fort goûté chez nous. Ces sourires qui nous viennent d'Alsace
continuent, et nous être très chers. Et nous conservons toute notre
tendresse à cette petite Alsacienne de Zislin qui, persécutée par les
procédés sommaires de séduction de ses trop nombreux prétendants
pangermanistes, a ce cri de l'âme:

--Décidément, je préfère rester veuve!

ALBÉRIC CAHUET.

_Voir dans_ La Petite Illustration _jointe à ce numéro le compte rendu
de_ la Poursuite du Bonheur aux États-Unis, _de Mrs B. Van Vorst, de_
Pékin qui s'en va, _de M. Louis Carpeaux, de_ l'Avant-Guerre, _de M.
Léon Daudet, et des ouvrages de critique littéraire récemment publiés et
des autres limes nouveaux._



LES THÉÂTRES

La Porte-Saint-Martin a repris, avec un succès véritablement triomphal,
_Cyrano de Bergerac_, le chef-d'oeuvre d'Edmond Rostand, dont la
première représentation eut, il y a quinze ans, un retentissement
universel. On attendait cette reprise avec la double curiosité de voir
comment cette comédie héroïque réapparaîtrait devant le public quinze
ans après sa «création» et de juger comment le nouvel interprète de son
rôle principal, M. Le Bargy, succéderait à l'inoubliable «créateur» M.
Coquelin. Or la pièce a reparu avec tout son éclat. On n'est plus
surpris par cette virtuosité constamment renouvelée et par ces traits
qui partent tantôt de l'esprit et tantôt du coeur, par tant de pensées
ingénieuses, tant d'images neuves et saisissantes, tant de mots
pittoresques et tintinnabulants, tant de scènes d'une gaieté héroïque ou
d'une si douce émotion; on les attend au contraire et, pour ainsi dire,
on les guette; mais on en est toujours étonné et plus encore ravi. C'est
indiquer l'accueil fait de nouveau à cette oeuvre si essentiellement
française. Et l'accueil fait à sa nouvelle interprétation n'a pas été
moins chaleureux. M. Le Bargy est à souhait un Cyrano batailleur et
tendre, laid de visage et beau de coeur, et l'on a pu dire que, s'il ne
fait pas oublier son illustre prédécesseur dans ce rôle, il ne le fait
pas regretter non plus. Nous reproduirons dans notre prochain numéro une
photographie en couleurs de ce nouveau Cyrano. Mme Andrée Mégard est une
souple, jolie et séduisante Roxane. M. Jean Coquelin est toujours un
parfait Raguenau. MM. Pierre Magnier, Desjardins, Jean Kemm, Etiévant,
sont à la hauteur des protagonistes dans leurs rôles respectifs de
Christian, de Guiche, du capitaine des Cadets, de Le Bret.

[Illustration: Hélène Ardouin (Mlle Vera Sergine) et Sébasien Real (M.
L. Rozenberg) au 4e acte de la nouvelle pièce de M. Alfred Capus:
_Hélène Ardouin_, tirée de son remarquable roman; _Robinson_, et joué
sur la scène du Vaudeville.--_Phot. Bert_.]

Au Vaudeville M. Alfred Capus, que l'on n'avait pas applaudi depuis les
Favorites aux Variétés et depuis _En Garde!_ à la Renaissance, a fait
représenter une pièce nouvelle qui a, dès son apparition, conquis la
faveur du public, mais qui intéressera particulièrement tous nos
lecteurs: _Hélène. Ardouin_. C'est en effet l'héroïne du roman
_Robinson_, paru dans _L'Illustration_ en 1910, qui a fourni le titre de
cette belle et touchante comédie, et l'on peut voir autour de la
protagoniste, admirablement incarnée par Mlle Vera Sergine, évoluer sur
la scène du Vaudeville les principaux personnages du livre.

C'est une émouvante histoire d'amour, et d'autant plus émouvante qu'elle
se déroule parmi des êtres de condition moyenne, au milieu des réalités
de l'existence quotidienne, mais celles-ci dépeintes et ceux-là animés
avec une rare expérience de la vie, une profonde intuition
psychologique, et la plus clairvoyante philosophie. Le partenaire de
Mlle Sergine, M. Rozenberg, a composé avec beaucoup de mesure et de tact
le personnage attachant et curieux de Sébastien Real.

La carrière de _l'Homme qui assassina_, au théâtre Antoine, se poursuit
fort brillante, avec une nouvelle interprète du rôle principal. A Mlle
Madeleine Lely, appelée par des engagements antérieurs sur une autre
scène, a succédé, en effet, pour incarner lady Falkland, la femme même
de l'auteur, M. Pierre Frondaie. Mme Michèle--c'est le nom de théâtre
de Mme Pierre Frondaie--tient ce rôle, déjà si émouvant par lui-même,
avec une beauté et une force d'expression qui lui valent chaque soir,
auprès de M. Gémier en colonel de Sévigné, les plus légitimes et les
plus chaleureux applaudissements.



LA CAMPAGNE D'UN AVIATEUR BULGARE

On n'a eu jusqu'à présent que des renseignements assez rares sur le rôle
joué par les aéroplanes durant la guerre balkanique. Les états-majors
des armées coalisées comme de l'armée turque n'ont point fait connaître
les services qu'ont pu leur rendre les reconnaissances aériennes.
Quelques sorties heureuses ont été, de loin en loin, signalées; et l'on
a appris, récemment, par une brève information, la chute à Andrinople
d'un aviateur bulgare, immédiatement fait prisonnier. Les alliés
disposaient pourtant de quelques appareils, dont les pilotes ont, dans
l'ensemble, rempli leur mission avec succès. Une lettre adressée par
l'un d'eux, le lieutenant Siméon Pétrof, à des amis de France, qui
veulent bien nous la communiquer, nous apporte sur ce point un
témoignage précis.

[Illustration: Le lieutenant Siméon Pétrof.]

Le lieutenant Pétrof, du 4e régiment d'artillerie bulgare, fils du
colonel Pétrof, directeur de l'École militaire de Sofia, mort il y a
quelques années, venait d'accomplir un stage de quatre mois à l'école
Blériot d'Etampes, où il avait brillamment passé son brevet, lorsque la
guerre commença. Envoyé, dès le début des hostilités, à Mustapha-Pacha,
il reçut l'ordre, le 7 novembre, d'aller reconnaître les défenses
d'Andrinople. Il partit à 5 heures du soir, et il faisait nuit lorsqu'il
parvint au-dessus des positions ennemies. «Tout à coup, écrit-il, je
remarquai que les Turcs tiraient sur moi. Un instant après, une terrible
détonation éclatait au-dessus de ma tête: c'étaient les shrapnells
lancés par les obusiers turcs. Instinctivement je détournai mon
appareil, et je me dirigeai vers la ville, dont je fis deux fois le
tour.» Tous les fusils de la garnison, dont le lieutenant Pétrof
apercevait les feux, le saluèrent de balles; aucune ne l'atteignit, et
il put revenir sans accident dans les lignes bulgares, après un voyage
de 74 kilomètres.



[Illustration: Au milieu des décombres, les maisons à l'épreuve du feu.]

[Illustration: Les palissades élevées pour délimiter les propriétés.]

[Illustration: La reconstruction d'une maison, 48 heures après
l'incendie.]

UN INCENDIE GIGANTESQUE A TOKIO.--_Phot. J. du Mesle_.

Le 9 novembre, le courageux pilote effectuait une nouvelle
reconnaissance au-dessus d'Andrinople, et, le 16, il se rendait de
Mustapha-Pacha à Tchorlou, franchissant en 1 h. 45 minutes 180
kilomètres. De Tchorlou, il partait, le 23 du même mois, pour Kadaktcha,
à 10 kilomètres de Tchataldja, où il se présentait au général Dimitrief.
Là, les pourparlers entrepris pour la conclusion de l'armistice
devaient, à son grand regret, le contraindre à l'inaction.

Et le lieutenant Pétrof, contant ensuite, dans sa lettre, la marche
foudroyante des troupes bulgares, conclut par ce mot significatif: «Moi,
avec mon aéroplane, je n'ai pas pu attraper cette armée qui avançait si
vite...»



DOCUMENTS et INFORMATIONS

LE CHARBON FRANÇAIS. Le tableau suivant, récemment dressé par le
syndicat des Houillères de France, nous fait connaître les mouvements de
la production et de la consommation du charbon en France, depuis près
d'un siècle.

                                        Production
        Années.                         française.    Consommation.

                                            Milliers de tonnes.

        1820.........                       1.000        1.300
        1840.........                       3.000        4.000
        1860.........                       8.000       14.000
        1880.........                      19.000       28.000
        1890.........                      26.000       36.000
        1900.........                      32.000       48.000
        1910.........                      38.000       56.000
        1911.........                      39.000       59.000

Comme on voit, notre situation s'est grandement améliorée au cours des
trente dernières années.

Depuis 1880, la production française a doublé, ainsi que la
consommation; dans cette période, la proportion de combustibles
étrangers dans la consommation totale a seulement passé de 32 à 34%.

Quant à notre exportation, elle reste sensiblement stationnaire et très
minime: 900 tonnes en 1900; 1.700 en 1910; 500 en 1911.

Sur les 39 millions de tonnes extraites des mines françaises en 1911, 26
millions ont été fournis par le bassin du Nord et du Pas-de-Calais.

LES VICTIMES DES ALPES.

D'après un relevé du Club alpin allemand, 1.117 personnes ont péri dans
les Alpes au cours des douze dernières années (1900-1912).

Le nombre des victimes, qui avait atteint 132 en 1911 et 128 en 1910,
fut seulement de 95 en 1912.

Sur ces 95 victimes, dont 6 femmes, 36 se tuèrent en Allemagne, 26 aux
environs de Vienne, 29 dans le Tyrol, 4 en Suisse et en France.

On compte: 53 personnes tombées dans un précipice, 13 englouties par des
avalanches, 8 mortes de froid.

Trois touristes ont trouvé la mort en même temps dans le massif du
Mont-Blanc le 15 août 1912: M. Jones, de Cambridge, sa femme et son
guide.

Comme toujours, la très grande majorité de ces accidents sont dus à des
imprudences ou à des maladresses peu excusables.



UN INCENDIE À TOKIO.

Un incendie considérable, comme on n'en voit guère qu'au Japon, a éclaté
à Tokio dans la nuit du 19 au 20 février et a consumé un quartier du
district de Kanda deux fois plus étendu que le fameux Yoshiwara,
également détruit par le feu il y a quelques mois. Poussées par un vent
violent, favorisées par la légèreté des constructions faites de bois et
de papier, les flammes ont dévoré en cinq ou six heures environ trois
mille maisons parmi lesquelles se trouvaient un grand nombre d'écoles et
une église catholique française. Sur ce vaste champ de ruines, où il est
souvent difficile de distinguer les rues, les _dodzo_ ou magasins à
l'épreuve du feu sont seuls restés debout.

On chercherait en vain des mobiliers arrachés au désastre; les habitants
ont eu le sentiment très net de leur impuissance, et nul n'a essayé de
déménager. Aussi, le nombre des accidents de personnes fut fort
restreint; on compte seulement quelques blessés et un mort.

Le brasier à peine éteint, on vit les sinistrés se promener au milieu
des débris fumants pour tâcher de reconnaître l'emplacement de leur
demeure. Ici, un propriétaire marque son coin avec une carte de visite
attachée à une baguette fichée en terre; ailleurs, des palissades
s'élèvent pour délimiter les propriétés et reconstituent le tracé des
rues.

Tous ces gens, d'ailleurs, vont et viennent comme s'ils vaquaient à
leurs occupations ordinaires. La catastrophe semble n'avoir guère touché
leur impassibilité fataliste et l'on sent qu'à bref délai un quartier
neuf, tout aussi japonais et fragile, se dressera sur l'enclos
aujourd'hui couvert de cendres.



LA TRUFFE FRANÇAISE.

La campagne trufficole est close ou à peu près, car les quelques truffes
qu'on déterre maintenant ça et là ne peuvent compter comme une récolte
sérieuse.

La récolte de la truffe qui, cette année, avait commencé de très bonne
heure, finit donc, par contre, très tôt. En effet, certaines années on
creuse des truffes jusqu'au 15 avril. Les truffes tardives sont, en
général, particulièrement savoureuses et parfumées, mais leur volume est
moindre.

Malgré l'arrêt prématuré de la production trufficole, la campagne aura
été excellente et, dans toutes les régions où la précieuse cryptogame se
récolte, les trufficulteurs se sont montrés particulièrement satisfaits.
Partout la truffe a été abondante et de qualité parfaite. L'an dernier,
au contraire, la campagne trufficole fut désastreuse. Ceci était dû à
l'été exceptionnellement chaud de 1911. Pour qu'il y ait de la truffe,
il faut qu'il pleuve au mois d'août. Or, en 1911, dans certains
départements méridionaux comme le Vaucluse, qui est aujourd'hui le plus
grand producteur de truffes de France, il n'était pas tombé une goutte
d'eau pendant quatre mois.

L'abondance de la truffe est une richesse pour le pays, car il n'y a
qu'en France qu'on rencontre la belle truffe d'un beau noir dont la
chair est marbrée de mille veines blanches, la _Tuber melanosporum_,
dénommée couramment truffe du Périgord. Or, la récolte de celle-ci se
monte en moyenne à plus de 3 millions de kilogrammes.

La production de la truffe a augmenté depuis cinquante ans d'une façon
progressive. Elle augmente d'année en année, car, chaque année, on
plante de nouveaux chênes truffiers. C'est ainsi qu'en 1892 la
statistique portait pour le Vaucluse une production annuelle de 470.000
kilogrammes et en 1903 de 716.000 kilogrammes, soit une augmentation de
250.000 kilogrammes en onze ans. En Dordogne les chiffres nous montrent
également l'augmentation formidable de la production de la truffe qui de
160.000 kilogrammes en 1892 est montée à 420.000 kilogramme.

Malgré cela, la truffe n'a pas diminué de prix, parce que plus sa
production augmente plus sa consommation croît en proportion. Peu de
produits jouissent d'une telle faveur. Et cette faveur n'est pas
imméritée, avouons-le...



LE TOMBEAU DE SAINTE-HÉLÈNE.

Dans son ouvrage, dont nous avons rendu compte récemment, sur les
lendemains de Sainte-Hélène: _Après la mort de l'empereur_, notre
collaborateur Albéric Cahuet a dit, d'après des documents actuels,
comment les domaines français de Sainte-Hélène (la maison de la
captivité et le tombeau de Napoléon acquis en 1858 par Napoléon III au
prix de 178.600 francs) se trouvaient sur le point d'être condamnés à
l'abandon et à un prompt anéantissement par suite de l'insuffisance de
crédits d'entretien qu'il est question de réduire encore, sinon de
complètement supprimer. Ces crédits figurent actuellement au budget pour
6.000 francs (entretien d'un gérant, qui est en même temps notre agent
consulaire à Sainte-Hélène) au chapitre: «Personnel des services
extérieurs», et pour 3.000 francs au chapitre: «Entretien des immeubles
à l'étranger.» Ces 3,000 francs servent à payer à la fois les salaires
des gardiens, les réparations et les impôts. Or, la maison de Longwood,
reconstituée à grands frais de 1858 à 1860 par une mission spécialement
envoyée de France, menace maintenant ruine et il est question de
supprimer le dernier gardien qui protège le tombeau--toujours très
visité et avec beaucoup de recueillement, par les voyageurs--contre les
incursions de bestiaux des domaines voisins.

Ces faits auxquels notre confrère le _Matin_ a donné sa grande publicité
ont vivement ému tous ceux qui considèrent que le souvenir de
Sainte-Hélène demeure un grand souvenir français.

Parmi les nombreuses lettres que notre collaborateur a reçues à cette
occasion, il en est une, particulièrement touchante, qui lui a été
adressée par le petit-fils d'un des vieux soldats de la Grande Armée, M.
Jules Delaunay, à Dozulé (Calvados), et que nous croyons intéressant de
reproduire. M. Jules Delaunay écrit:

«Voulez-vous me permettre, monsieur, de vous soumettre une idée?

» Est-ce que ce n'est pas un devoir sacré pour les descendants des
soldats de Napoléon, de ceux qui eurent «sa dernière pensée», de se
réunir et de contribuer à l'entretien de la maison qui a vu mourir le
héros et de la tombe qui a contenu son cercueil?

» Une société s'est formée pour conserver Versailles, c'est bien, mais
ce qui serait bien aussi, à mon avis du moins, ce serait de conserver,
de restaurer le domaine français de Sainte-Hélène. Nous avons des
descendants des maréchaux du premier Empire. Que l'un d'eux prenne la
présidence d'honneur de cette Société et vous verrez accourir à son
appel tous les enfants de ceux qui entrèrent à la suite des aigles d'or
dans les capitales de l'Europe.

» Il va sans dire que cette société n'aurait aucun but politique; ce
serait la rabaisser; si tous les descendants des soldats du premier
Empire ont le droit d'avoir l'opinion que bon leur semble, aucun ne peut
renier la parcelle de gloire, si petite soit-elle, que son ancêtre lui a
léguée; c'est faire à nouveau briller cette étincelle que de s'associer
pour conserver à la postérité le lieu et la maison qui ont vu le martyre
et l'agonie du plus grand capitaine des temps modernes.»

Le dernier abri de l'empereur prisonnier et son tombeau de Sainte-Hélène
entretenus par les soins des descendants de ses maréchaux et des plus
humbles parmi ses vieux soldats, voilà, évidemment, qui ajouterait une
jolie page de sentiment à la légende de l'Aigle.



INFLUENCE MINIME DU SOLEIL SUR L'ABONDANCE DES RÉCOLTES.

L'assimilation du carbone par les plantes s'opère sous l'influence des
radiations solaires, et quand on l'étudié en atmosphère confinée on
constate qu'elle est plus grande à la lumière directe qu'à la lumière
diffuse.

Il semblerait donc qu'un ciel couvert est un obstacle à la décomposition
de l'acide carbonique de l'air, et, par suite, à l'accroissement de la
matière végétale. Or, les régions à nébulosité fréquente ont souvent une
végétation plus puissante que les autres, c'est-à-dire à climat humide.

Pour expliquer cette apparente contradiction, on admet que l'efficacité
de l'eau est incomparablement plus grande que celle de la lumière, et
que la végétation souffre moins de la rareté de soleil que de la rareté
d'eau.

M. Muntz, membre de l'Académie des sciences, a étudié ce phénomène avec
une précision toute scientifique, en observant un champ de luzerne, à
Meudon, au cours des étés 1910, 1911, 1912. Deux de ces étés, 1910 et
1912, ont été d'une extrême humidité; celui de 1911 a été marqué par une
sécheresse exceptionnelle.

L'accroissement, par jour et par mètre carré, de matière végétale sèche
a varié dans les proportions suivantes: sur la partie du champ
abandonnée aux caprices atmosphériques:

        1910............     5 gr. 24
        1911............     1 gr. 24
        1912............     3 gr. 12

Une autre partie de la culture fut arrosée régulièrement à raison de 40
litres d'eau par jour et par mètre carré. On relève les accroissements
sensiblement différents des premiers:

        1910............    10 gr. 56
        1911............     7 gr.
        1912............     9 gr. 42

Dans les deux cas, c'est donc l'année 1911, la plus ensoleillée, qui a
produit la plus faible récolte.

LES FORCES NAVALES HELLÉNIQUES.

Un récent article sur les opérations navales dans la guerre des Balkans,
paru dans notre numéro du 22 février, établissait le compte des navires
de la flotte hellénique et faisait figurer dans cette énumération huit
contre-torpilleurs de construction récente.

Un de nos lecteurs d'Alexandrie, le docteur A. Londo-Leondopoulo, qui
appartient à une famille largement représentée tant dans la marine que
dans l'armée grecques, nous fait observer que ces unités sont
actuellement au nombre de 14, dont 4 de 1.000 tonnes et 4 de 300 tonnes
construites en Angleterre, et 2 de 600 tonnes et 4 de 300 tonnes
construites en Allemagne. A ces forces, on peut ajouter le _Nicopolis_,
l'ancien _Attalia_ turc, coulé par son équipage à Preveza, depuis
renfloué et remis en service actif.



«MARIE-MADELEINE» DE MAETERLINCK À NICE.--Les miraculés insultent
Marie-Madeleine convertie et qui refuse de sauver Jésus par un nouveau
péché.

UNE NOUVELLE OEUVRE DE MAETERLINCK

_Mardi soir, au théâtre du Casino municipal de Nice, a été représenté
pour la première fois dans le texte original français_ Marie-Madeleine,
_le nouveau drame de Maurice Maeterlinck. Notre collaborateur Gérard
Harry, l'ami et biographe du célèbre dramaturge et poète, qui assistait
à cette représentation, nous écrit:_

Maeterlinck a vraiment renouvelé, par une trouvaille psychologique,
l'aventure de la courtisane de Magdala, si souvent traitée en prose ou
en vers, C'est, dans sa version, la belle pécheresse convertie qui tient
entre les mains le sort de Jésus arrêté, bafoué, battu et prêt à marcher
au suprême supplice. Mais elle ne peut le sauver qu'à la condition de
retomber dans le péché abominable, en se livrant aux caresses du tribun
militaire romain Lucius Verus, le geôlier du Nazaréen. Jésus lui-même
voudrait-il échapper aux bourreaux, moyennant l'avilissement de
l'exemplaire femme impure à laquelle sa grâce a rendu en quelque sorte
la chasteté, la vertu d'une vierge? Non. Ce serait la ruine de l'idéal
auquel il a voué sa vie. Périsse le corps du divin moraliste plutôt que
sa pure morale!... Ainsi pense et en décide Marie-Madeleine, après un
rude combat contre elle-même et malgré les outrages et les menaces dont
l'accablent à la fois Lucius Verus, l'amant repoussé, et une foule de
lépreux, bossus, aveugles, paralytiques, que le Nazaréen a guéris.

Ce magnifique drame, encadré de décors de M. Dethomas, est interprété
avec une rare perfection d'allures et d'expression, notamment par Mme
Georgette Leblanc-Maeterlinck et M. Jacques Fenoux de la
Comédie-Française.

_Marie-Madeleine_, acclamée à Nice. va parcourir l'Europe, comme
spectacle inaugural du «théâtre Maeterlinck» que Mme Georgette Leblanc
fonde pour la représentation itinérante de tout ce que l'auteur de
_Marie-Madeleine_ a écrit pour des publics épris de ce qu'on appelle
souvent «art exceptionnel», parce que c'est du très grand art.

GÉRARD HARRY.



POUR NOTRE ARTILLERIE

LE TRACTEUR AUTOMOBILE

C'est cette semaine que se terminait le concours de tracteurs
automobiles à quatre roues motrices organisé du 6 au 20 mars par le
ministère de la Guerre. Pour n'avoir pas fait beaucoup de bruit, ce
concours n'en a pas moins donné, au point de vue militaire, des
résultats fort intéressants Il s'agissait de choisir parmi les modèles
existants un véhicule automobile capable de remorquer dans de mauvais
chemins, et même à travers champs, une charge de 15 tonnes (un wagon et
demi de marchandises). Le service de l'artillerie a, en effet, reconnu
depuis longtemps la nécessité de suivre l'exemple de l'Autriche et de
trouver le moyen d'installer rapidement sur le champ de bataille
l'artillerie lourde, l'artillerie de gros calibre que les chevaux ne
parviennent pas à amener en temps utile sur la ligne de feu. Les lourdes
voitures qui constituent ces convois nécessitent en effet d'énormes
attelages peu maniables, à peu près incapables de se déplacer à une
allure autre que le pas; elles occupent des longueurs formidables et
encombrent les routes d'une façon fâcheuse. Ajoutons que le
développement des impedimenta de nos armées est devenu tel que la
réquisition n'arrive plus que difficilement à fournir les chevaux
nécessaires. C'est pour ces raisons que l'administration de la Guerre
s'est trouvée forcée de recourir à la traction mécanique et qu'elle a
constitué un concours de tracteurs.

Les conditions à remplir étaient malheureusement assez difficiles, et
l'on se trouvait en outre forcé d'aboutir dans les deux ou trois
premiers mois de l'année de façon à pouvoir inscrire au budget de 1913
les crédits nécessaires et à faire construire les voitures avant 1914.

Il est résulté de là que les constructeurs n'ont pas eu le temps de
construire des voitures nouvelles et qu'ils ont dû amener au concours
celles qu'ils possédaient déjà. Dans ces conditions, trois tracteurs
seulement ont pu prendre part aux épreuves. Un seul d'entre eux au reste
satisfaisait complètement aux exigences du programme; c'est le tracteur
Chatillon-Panhard qui avait déjà participé antérieurement aux manoeuvres
de l'Ouest ainsi qu'à de nombreux essais exécutés tant à Vincennes qu'à
Satory.

Le concours actuel comprenait un certain nombre de parcours sur des
routes plus ou moins accidentées, mais ne présentant pas de difficultés
exceptionnelles; il comprenait aussi ce qu'on pouvait appeler une série
d'exercices _acrobatiques_. C'est ainsi que le tracteur, constituant
avec ses remorques un train de 22 tonnes, a remonté près de
Neauphle-le-Château une rampe de 13 à 14% (l'équivalent de la rue Le
Nôtre au Trocadéro) A Nogent-sur-Marne, le tracteur seul a gravi la
rampe de 18% de la rue Bauyn-de-Péreuse. On a également réussi à lui
faire passer un arbre de 40 centimètres de diamètre couché en travers de
la route, etc., etc.

La photographie que nous reproduisons montre un train de voitures de 220
évoluant dans les terrains mouvants qui se trouvent au fond du terrain
de manoeuvre de Vincennes La commission d'expérience a même été jusqu'à
faire franchir au tracteur une mare d'un mètre de profondeur.

De pareilles exigences paraîtront peut-être excessives, car des efforts
de ce genre ne seront pas habituellement demandés à notre nouveau
matériel automobile, mais il était bon de savoir dès maintenant jusqu'où
l'on pouvait aller de manière à établir définitivement le programme du
futur concours de février 1914.

[Illustration: Tracteur automobile remorquant un train de voitures
d'artillerie de 22 tonnes au polygone de Vincennes.]

On peut dire dès aujourd'hui que les résultats obtenus sont excellents
et que le problème de l'artillerie lourde automobile est désormais
résolu Une première solution est acquise et notre armée possédera
prochainement un tracteur de 7 tonnes capable, grâce à ses larges roues,
de circuler dans les plus mauvais chemins de terre, voire en plein
champ, et de remplacer avantageusement les monstres de 10 ou 11 tonnes
si dangereux pour la conservation des ponts et des routes de notre pays.



L'OBUSIER LÉGER

Le ministre de la Guerre vient de trancher une grave question qui
préoccupait depuis longtemps l'artillerie et l'état-major de l'armée, la
question de l'obusier léger de campagne.

On sait qu'en raison de la grande vitesse initiale de son projectile la
trajectoire de notre canon de campagne de 75 est entièrement tendue.
C'est là une qualité en terrain plat et découvert, car la zone
dangereuse des balles lancées par le shrapnell, au moment où il éclate,
est alors beaucoup plus considérable et le terrain se trouve beaucoup
mieux battu. A ce point de vue, notre canon est sensiblement supérieur
au canon allemand, mais il a, par contre, les défauts de ses qualités:
quand on l'emploie en terrain très accidenté ou contre des couverts, des
obstacles peu élevés suffisent à créer des zones de protection très
étendues où l'adversaire peut se réfugier, se mettant ainsi complètement
à l'abri des feux de l'artillerie.

Les Allemands, dont le canon présente le même inconvénient, bien qu'à un
degré un peu moindre puisque la trajectoire n'est pas aussi tendue, ont
paré à cette difficulté en adoptant dès 1898 un obusier léger de
campagne du calibre de 105mm. Cette bouche à feu, qui possède une
vitesse initiale beaucoup moindre que celle du canon (300 mètres au lieu
de 465), peut alors exécuter facilement du tir courbe, ses projectiles
venant s'élever au-dessus de l'obstacle pour retomber ensuite en arrière
de ce dernier.

Le corps d'armée allemand, qui possédait d'abord 3 batteries de ce genre
(18 pièces), en possède aujourd'hui 6 batteries (36 pièces), alors que
nous ne disposions d'aucune bouche à feu de ce genre. Il y avait là pour
notre artillerie une cause sérieuse d'infériorité à laquelle on
cherchait depuis longtemps à remédier. Dans ces derniers mois,
l'administration de la Guerre paraissait s'être ralliée à l'adoption
d'un obusier de 105, construit par les usines Schneider, du Creusot,
obusier qui avait donné aux essais d'excellents résultats. La commission
du budget prévoyait de ce chef une dépense d'environ 80 millions et l'on
reconnaissait la nécessité de créer de nouvelles batteries de campagne
ou de transformer des batteries de 75 en batteries de 105, lorsqu'une
solution très ingénieuse est intervenue qui a tranché la difficulté de
la façon la plus simple.

Pour obtenir une trajectoire peu tendue, il faut n'imprimer au
projectile qu'une vitesse réduite. On aurait donc pu donner au canon de
75 une trajectoire courbe en réduisant sa charge et par suite sa
vitesse, mais c'était obliger le personnel à exécuter sur le champ de
bataille des manipulations de poudres toujours un peu litigieuses. Il
fallait de plus retirer le projectile de sa douille en laiton, le
_dessertir_, pour vider en partie la douille, puis replacer le
projectile sur sa douille et le _ressertir_; tout cela nécessitait
l'emploi d'un appareil spécial dont on a beaucoup parlé depuis quelque
temps, le _dessertisseur_.

De pareilles opérations sont relativement faciles, mais elles n'en
constituent pas moins un travail d'atelier qui n'est pas tout à fait à
sa place sous le feu ennemi. Un officier d'artillerie, le capitaine
Malandrin, s'est alors demandé s'il ne serait pas plus pratique de
laisser la cartouche du 75 telle quelle et de trouver un moyen de
_ralentir_ le projectile. Cela revenait en effet au même que d'imprimer
au projectile une vitesse moindre. La difficulté était de découvrir le
moyen en question et surtout de découvrir un moyen suffisamment simple.
Le capitaine Malandrin y réussit au delà de toute espérance et, à
l'heure actuelle, il est devenu possible de donner aux obus de 75 une
trajectoire aussi courbe que celle des obusiers allemands. La
manipulation à effectuer ne complique en aucune façon les opérations
préliminaires du tir; elle ne prête donc nullement aux critiques que
suscitait la modification de la charge sous le feu.

Il en résulte qu'à l'heure actuelle notre artillerie possède autant
d'obusiers que de canons, alors que le corps d'armée allemand ne dispose
que de 36 obusiers légers. Et cette heureuse transformation ne coûtera
pas un demi-million, alors que la création des obusiers en eût demandé
quatre-vingts.



[Illustration: MIDI DANS LA JUNGLE, par Henriot.]





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "L'Illustration, No. 3656, 22 Mars 1913" ***

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