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Title: La Faute De L'Abbé Mouret
Author: Zola, Émile, 1840-1902
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "La Faute De L'Abbé Mouret" ***

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La Faute de l'Abbé Mouret.

By Émile Zola.



LIVRE PREMIER



I

La Teuse, en entrant, posa son balai et son plumeau contre l'autel.
Elle s'était attardée à mettre en train la lessive du semestre. Elle
traversa l'église, pour sonner l'Angelus, boitant davantage dans sa
hâte, bousculant les bancs. La corde, près du confessionnal, tombait
du plafond, nue, râpée, terminée par un gros noeud, que les mains
avaient graissé; et elle s'y pendit de toute sa masse, à coups
réguliers, puis s'y abandonna, roulant dans ses jupes, le bonnet de
travers, le sang crevant sa face large.

Après avoir ramené son bonnet d'une légère tape, essoufflée, la
Teuse revint donner un coup de balai devant l'autel. La poussière
s'obstinait là, chaque jour, entre les planches mal jointes de
l'estrade. Le balai fouillait les coins avec un grondement irrité.
Elle enleva ensuite le tapis de la table, et se fâcha en constatant
que la grande nappe supérieure, déjà reprisée en vingt endroits,
avait un nouveau trou d'usure au beau milieu; on apercevait la
seconde nappe, pliée en deux, si émincée, si claire elle-même,
qu'elle laissait voir la pierre consacrée, encadrée dans l'autel de
bois peint. Elle épousseta ces linges roussis par l'usage, promena
vigoureusement le plumeau le long du gradin, contre lequel elle
releva les cartons liturgiques. Puis, montant sur une chaise, elle
débarrassa la croix et deux des chandeliers de leurs housses de
cotonnade jaune. Le cuivre était piqué de taches ternes.

- Ah bien! murmura la Teuse à demi-voix, ils ont joliment besoin
d'un nettoyage! Je les passerai au tripoli.

Alors, courant sur une jambe, avec des déhanchements et des
secousses à enfoncer les dalles, elle alla à la sacristie chercher
le Missel, qu'elle plaça sur le pupitre, du côté de l'Épire, sans
l'ouvrir, la tranche tournée vers le milieu de l'autel. Et elle
alluma les deux cierges. En emportant son balai, elle jeta un coup
d'oeil autour d'elle, pour s'assurer que le ménage du bon Dieu était
bien fait. L'église dormait; la corde seule, près du confessionnal,
se balançait encore, de la voûte au pavé, d'un mouvement long et
flexible.

L'abbé Mouret venait de descendre à la sacristie, une petite pièce
froide, qui n'était séparée de la salle à manger que par un
corridor.

- Bonjour, monsieur le curé, dit la Teuse en se débarrassant. Ah!
vous avez fait le paresseux, ce matin! Savez-vous qu'il est six
heures un quart.

Et sans donner au jeune prêtre qui souriait le temps de répondre:

- J'ai à vous gronder, continua-t-elle. La nappe est encore trouée.
Ça n'a pas de bon sens! Nous n'en avons qu'une de rechange, et je me
tue les yeux depuis trois jours à la raccommoder... Vous laisserez
le pauvre Jésus tout nu, si vous y allez de ce train.

L'abbé Mouret souriait toujours. Il dit gaiement:

- Jésus n'a pas besoin de tant de linge, ma bonne Teuse. Il a
toujours chaud, il est toujours royalement reçu, quand on l'aime
bien.

Puis, se dirigeant vers une petite fontaine, il demanda:

- Est-ce que ma soeur est levée? Je ne l'ai pas vue.

- Il y a beau temps que mademoiselle Désirée est descendue, répondit
la servante, agenouillée devant un ancien buffet de cuisine, dans
lequel étaient serrés les vêtements sacrés. Elle est déjà à ses
poules et à ses lapins... Elle attendait hier des poussins qui ne
sont pas venus. Vous pensez quelle émotion!

Elle s'interrompit, disant:

- La chasuble d'or, n'est-ce pas?

Le prêtre, qui s'était lavé les mains, recueilli, les lèvres
balbutiant une prière, fit un signe de tête affirmatif. La paroisse
n'avait que trois chasubles, une violette, une noire et une d'étoffe
d'or. Cette dernière, servant les jours où le blanc, le rouge ou le
vert étaient prescrits, prenait une importance extraordinaire. La
Teuse la souleva religieusement de la planche garnie de papier bleu,
où elle la couchait après chaque cérémonie; elle la posa sur le
buffet, enlevant avec précaution les linges fins qui en
garantissaient les broderies. Un agneau d'or y dormait sur une croix
d'or, entouré de larges rayons d'or. Le tissu, limé aux plis,
laissait échapper de minces houppettes! les ornements en relief se
rongeaient et s'effaçaient. C'était, dans la maison, une continuelle
inquiétude autour d'elle, une tendresse terrifiée, à la voir s'en
aller ainsi paillette à paillette. Le curé devait la mettre presque
tous les jours. Et comment la remplacer, comment acheter les trois
chasubles dont elle tenait lieu, lorsque les derniers fils d'or
seraient usés!

La Teuse, par-dessus la chasuble, étala l'étole, le manipule, le
cordon, l'aube et l'amict. Mais elle continuait à bavarder, tout en
s'appliquant à mettre le manipule en croix sur l'étole, et à
disposer le cordon en guirlande, de façon à tracer l'initiale
révérée du saint nom de Marie.

- Il ne vaut pas plus grand'chose, ce cordon, murmurait-elle. Il
faudra vous décider à en acheter un autre, monsieur le curé... Ce
n'est pas l'embarras, je vous en tisserais bien un moi-même, si
j'avais du chanvre.

L'abbé Mouret ne répondait pas. Il préparait le calice sur une
petite table, un grand vieux calice d'argent doré, à pied de bronze,
qu'il venait de prendre au fond d'une armoire de bois blanc, où
étaient enfermés les vases et les linges sacrés, les Saintes Huiles,
les Missels, les chandeliers, les croix. Il posa en travers de la
coupe un purificatoire propre, mit par-dessus ce linge la patène
d'argent doré, contenant une hostie, qu'il recouvrit d'une petite
pale de lin. Comme il cachait le calice, en pinçant les deux plis du
voile d'étoffe d'or appareillé à la chasuble, la Teuse s'écria:

- Attendez, il n'y a pas de corporal dans la bourse... J'ai pris
hier soir tous les purificatoires, les pales et les corporaux sales
pour les blanchir, à part bien sûr, pas dans la lessive... Je ne
vous ai pas dit, monsieur le curé: je viens de la mettre en train,
la lessive. Elle est joliment grasse! Elle sera meilleure que la
dernière fois.

Et pendant que le prêtre glissait un corporal dans la bourse, et
qu'il posait sur le voile la bourse, ornée d'une croix d'or sur un
fond d'or, elle reprit vivement:

- A propos, j'oubliais! ce galopin de Vincent n'est pas venu.
Voulez-vous que je serve la messe, monsieur le curé?

Le jeune prêtre la regarda sévèrement.

- Eh! ce n'est pas un péché, continua-t-elle avec son bon sourire.
Je l'ai servie une fois, la messe, du temps de monsieur Caffin. Je
la sers mieux que des polissons qui rient comme des païens pour une
mouche volant dans l'église... Allez, j'ai beau porter un bonnet,
avoir soixante ans, être grosse comme un tour, je respecte plus le
bon Dieu que ces vermines d'enfant, que j'ai surpris encore, l'autre
jour, jouant à saute-mouton derrière l'autel.

Le prêtre continuait à la regarder, refusant de la tête.

- Un trou, ce village, gronda-t-elle. Ils ne sont pas cent
cinquante... Il y a des jours, comme aujourd'hui, où vous ne
trouveriez pas âme qui vive aux Artaud. Jusqu'aux enfants au maillot
qui vont dans les vignes! Si je sais ce qu'on fait dans les vignes,
par exemple! Des vignes qui poussent sous les cailloux, sèches comme
des chardons! Et un pays de loups, à une lieue de toute route!... A
moins qu'un ange ne descende la servir, votre messe, monsieur le
curé, vous n'avez que moi, ma parole! ou un des lapins de
mademoiselle Désirée, sauf votre respect!

Mais, juste à ce moment, Vincent, le cadet des Brichet, poussa
doucement la porte de la sacristie. Ses cheveux rouges en
broussaille, ses minces yeux gris qui luisaient, fâchèrent la Teuse.

- Ah! le mécréant! cria-t-elle, je parie qu'il vient de faire
quelque mauvais coup!... Avance donc, polisson, puisque monsieur le
curé a peur que je ne salisse le bon Dieu!

En voyant l'enfant, l'abbé Mouret avait pris l'amict. Il baisa la
croix brodée au milieu, posa le linge un instant sur sa tête; puis,
le rabattant sur le collet de sa soutane, il croisa et attacha les
cordons, le droit par-dessus le gauche. Il passa ensuite l'aube,
symbole de pureté, en commençant par le bras droit. Vincent, qui
s'était accroupi, tournait autour de lui, ajustant l'aube, veillant
à ce qu'elle tombât également de tous les côtés, à deux doigts de
terre. Ensuite, il présenta le cordon au prêtre, qui s'en ceignit
fortement les reins, pour rappeler ainsi les liens dont le Sauveur
fut chargé dans sa Passion.

La Teuse restait debout, jalouse, blessée, faisant effort pour se
taire; mais la langue lui démangeait tellement, qu'elle reprit
bientôt:

- Frère Archangias est venu... Il n'aura pas un enfant, à l'école,
aujourd'hui. Il est parti comme un coup de vent, pour aller tirer
les oreilles à cette marmaille, dans les vignes... Vous ferez bien
de le voir. Je crois qu'il a quelque chose à vous dire.

L'abbé Mouret lui imposa silence de la main. Il n'avait plus ouvert
les lèvres. Il récitait les prières consacrées, en prenant le
manipule, qu'il baisa, avant de le mettre à son bras gauche, au-
dessous du coude, comme un signe indiquant le travail des bonnes
oeuvres, et en croisant sur sa poitrine, après l'avoir également
baisée, l'étole, symbole de sa dignité et de sa puissance. La Teuse
dut aider Vincent à fixer la chasuble, qu'elle attacha à l'aide de
minces cordons, de façon à ce qu'elle ne retombât pas en arrière.

- Sainte Vierge! j'ai oublié les burettes! balbutia-t-elle, se
précipitant vers l'armoire. Allons, vite, galopin!

Vincent emplit les burettes, des fioles de verre grossier, tandis
qu'elle se hâtait de prendre un manuterge propre, dans un tiroir.
L'abbé Mouret, tenant le calice de la main gauche par le noeud, les
doigts de la main droite posés sur la bourse, salua profondément,
sans ôter sa barrette, un Christ de bois noir pendu au-dessus du
buffet. L'enfant s'inclina également; puis, passant le premier,
tenant les burettes recouvertes du manuterge, il quitta la
sacristie, suivi du prêtre qui marchait les yeux baissés, dans une
dévotion profonde.



II

L'église, vide, était toute blanche, par cette matinée de mai. La
corde, près du confessionnal, pendait de nouveau, immobile. La
veilleuse, dans un verre de couleur, brûlait, pareille à une tache
rouge, à droite du tabernacle, contre le mur. Vincent, après avoir
porté les burettes sur la crédence, revint s'agenouiller à gauche,
au bas du degré, tandis que le prêtre, ayant salué le Saint-
Sacrement d'une génuflexion sur le pavé, montait à l'autel et
étalait le corporal, au milieu duquel il plaçait le calice. Puis,
ouvrant le Missel, il redescendit. Une nouvelle génuflexion le plia;
il se signa à voix haute, joignit les mains devant la poitrine,
commença le grand drame divin, d'une face toute pâle de foi et
d'amour.

- Introibo ad altare Dei.

- Ad Deum qui laetificat juventutem meam, bredouilla Vincent, qui
mangea les répons de l'antienne et du psaume, le derrière sur les
talons, occupé à suivre la Teuse rôdant dans l'église.

La vieille servante regardait un des cierges d'un air inquiet. Sa
préoccupation parut redoubler, pendant que le prêtre, incliné
profondément, les mains jointes de nouveau, récitait le Confiteor.
Elle s'arrêta, se frappant à son tour la poitrine, la tête penchée,
continuant à guetter le cierge. La voix grave du prêtre et les
balbutiements du servant alternèrent encore pendant un instant.

- Dominus vobiscum.

- Et cum spiritu tuo.

Et le prêtre, élargissant les mains, puis les rejoignant, dit avec
une componction attendrie:

- Oremus...

La Teuse ne put tenir davantage. Elle passa derrière l'autel,
atteignit le cierge, qu'elle nettoya, du bout de ses ciseaux. Le
cierge coulait. Il y avait déjà deux grandes larmes de cire perdues.
Quand elle revint, rangeant les bancs, s'assurant que les bénitiers
n'étaient pas vides, le prêtre, monté à l'autel, les mains posées au
bord de la nappe, priait à voix basse. Il baisa l'autel.

Derrière lui, la petite église restait blafarde des pâleurs de la
matinée. Le soleil n'était encore qu'au ras des tuiles. Les Kyrie,
eleison coururent comme un frisson dans cette sorte d'étable, passée
à la chaux, au plafond plat, dont on voyait les poutres
badigeonnées. De chaque côté, trois hautes fenêtres, à vitres
claires, fêlées, crevées pour la plupart, ouvraient des jours d'une
crudité crayeuse. Le plein air du dehors entrait là brutalement,
mettant à nu toute la misère du Dieu de ce village perdu. Au fond,
au-dessus de la grande porte, qu'on n'ouvrait jamais, et dont des
herbes barraient le seuil, une tribune en planches, à laquelle on
montait par une échelle de meunier, allait d'une muraille à l'autre,
craquant sous les sabots les jours de fête. Près de l'échelle, le
confessionnal, aux panneaux disjoints, était peint en jaune citron.
En face, à côté de la petite porte, se trouvait le baptistère, un
ancien bénitier posé sur un pied en maçonnerie. Puis, à droite et à
gauche, au milieu, étaient plaqués deux minces autels, entourés de
balustrades de bois. Celui de gauche, consacré à la sainte Vierge,
avait une grande Mère de Dieu en plâtre doré, portant royalement une
couronne d'or fermée sur ses cheveux châtains; elle tenait, assis
sur son bras gauche, un Jésus, nu et souriant, dont la petite main
soulevait le globe étoilé du monde; elle marchait au milieu de
nuages, avec des têtes d'anges ailées sous les pieds. L'autel de
droite, où se disaient les messes de mort, était surmonté d'un
Christ en carton peint, faisant pendant à la Vierge; le Christ, de
la grandeur d'un enfant de dix ans, agonisait d'une effrayante
façon, la tête rejetée en arrière, les côtes saillantes, le ventre
creusé, les membres tordus, éclaboussés de sang. Il y avait encore
la chaire, une caisse carrée, où l'on montait par un escabeau de
cinq degrés, qui s'élevait vis-à-vis d'une horloge à poids, enfermée
dans une armoire de noyer, et dont les coups sourds ébranlaient
l'église entière, pareils aux battements d'un coeur énorme, caché
quelque part, sous les dalles. Tout le long de la nef, les quatorze
stations du chemin de la Croix, quatorze images grossièrement
enluminées, encadrées de baguettes noires, tachaient du jaune, du
bleu et du rouge de la Passion, la blancheur crue des murs.

- Deo gratias, begaya Vincent, à la fin de l'Épître.

Le mystère d'amour, l'immolation de la sainte victime se préparait.
Le servant prit le Missel, qu'il porta à gauche, du côté de
l'Évangile, en ayant soin de ne point toucher les feuillets du
livre. Chaque fois qu'il passait devant le tabernacle, il faisait de
biais une génuflexion qui lui déjetait la taille. Puis, revenu à
droite, il se tint debout, les bras croisés, pendant la lecture de
l'Évangile. Le prêtre, après avoir fait un signe de croix sur le
Missel, s'était signé lui-même: au front, pour dire qu'il ne
rougirait jamais de la parole divine; sur la bouche, pour montrer
qu'il était toujours prêt à confesser sa foi; sur son coeur, pour
indiquer que son coeur appartenait à Dieu seul.

- Dominus vobiscum, dit-il en se tournant, le regard noyé, en face
des blancheurs froides de l'église.

- Et cum spiritu tuo, répondit Vincent, qui s'était remis à genoux.

Après avoir récité l'Offertoire, le prêtre découvrit le calice. Il
tint un instant, à la hauteur de sa poitrine, la patène contenant
l'hostie, qu'il offrit à Dieu, pour lui, pour les assistants, pour
tous les fidèles vivants ou morts. Puis, l'ayant fait glisser au
bord du corporal, sans la toucher des doigts, il prit le calice,
qu'il essuya soigneusement avec le purificatoire. Vincent était
aller chercher sur la crédence les burettes, qu'ils présenta l'une
après l'autre, la burette du vin d'abord, ensuite la burette de
l'eau. Le prêtre offrit alors, pour le monde entier, le calice à
demi plein, qu'il remit au milieu du corporal, où il le recouvrit de
la pale. Et ayant prié encore, il revint se faire verser de l'eau
par minces filets sur les extrémités du pouce et de l'index de
chaque main, afin de se purifier des moindres taches du péché. Quand
il se fut essuyé au manuterge, la Teuse, qui attendait, vida le
plateau des burettes dans un seau de zinc, au coin de l'autel.

- Orate, fratres, reprit le prêtre à voix haute, tourné vers les
bancs vides, les mains élargies et rejointes, dans un geste d'appel
aux hommes de bonne volonté.

Et, se retournant devant l'autel, il continua, en baissant la voix.
Vincent marmotta une longue phrase latine dans laquelle il se
perdit. Ce fut alors que des flammes jaunes entrèrent par les
fenêtres. Le soleil, à l'appel du prêtre, venait à la messe. Il
éclaira de larges nappes dorées la muraille gauche, le
confessionnal, l'autel de la Vierge, la grande horloge. Un
craquement secoua le confessionnal; la Mère de Dieu, dans une
gloire, dans l'éblouissement de sa couronne et de son manteau d'or,
sourit tendrement à l'enfant Jésus, de ses lèvres peintes;
l'horloge, réchauffée, battit l'heure, à coups plus vifs. Il sembla
que le soleil peuplait les bancs des poussières qui dansaient dans
ses rayons. La petite église, l'étable blanchie, fut comme pleine
d'une foule tiède. Au dehors, on entendait les petits bruits du
réveil heureux de la campagne, les herbes qui soupiraient d'aise,
les feuilles s'essuyant dans la chaleur, les oiseaux lissant leurs
plumes, donnant un premier coup d'ailes. Même la campagne entrait
avec le soleil: à une des fenêtres, un gros sorbier se haussait,
jetant des branches par les carreaux cassés, allongeant ses
bourgeons, comme pour regarder à l'intérieur; et, par les fentes de
la grande porte, on voyait les herbes du perron, qui menaçaient
d'envahir la nef. Seul, au milieu de cette vie montante, le grand
Christ, resté dans l'ombre, mettait la mort, l'agonie de sa chair
barbouillée d'ocre, éclaboussée de laque. Un moineau vint se poser
au bord d'un trou; il regarda, puis s'envola; mais il reparut
presque aussitôt, et, d'un vol silencieux, s'abattit entres les
bancs, devant l'autel de la Vierge. Un second moineau le suivit.
Bientôt, de toutes les branches du sorbier, des moineaux
descendirent, se promenant tranquillement à petits sauts, sur les
dalles.

- Sanctus, Sanctus, Sanctus, Dominus, Deus, Sabaoth, dit le prêtre à
demi-voix, les épaules légèrement penchées.

Vincent donna les trois coups de clochette. Mais les moineaux,
effrayés de ce tintement brusque, s'envolèrent avec un tel bruit
d'ailes, que la Teuse, rentrée depuis un instant dans la sacristie,
reparut en grondant:

- Les gueux! ils vont tout salir... Je parie que mademoiselle
Désirée est encore venue leur mettre des mies de pain.

L'instant redoutable approchait. Le corps et le sang d'un Dieu
allaient descendre sur l'autel. Le prêtre baisait la nappe, joignait
les mains, multipliait les signes de croix sur l'hostile et sur le
calice. Les prières du canon ne tombaient plus de ses lèvres que
dans une extase d'humilité et de reconnaissance. Ses attitudes, ses
gestes, ses inflexions de voix, disaient le peu qu'il était,
l'émotion qu'il éprouvait à être choisi pour une si grande tâche.
Vincent vint s'agenouiller derrière lui; il prit la chasuble de la
main gauche, la soutint légèrement, apprêtant la clochette. Et lui,
les coudes appuyés au bord de la table, tenant l'hostie entre le
pouce et l'index de chaque main, prononça sur elle les paroles de la
consécration: Hoc est enim corpus meum. Puis, ayant fait une
génuflexion, il l'éleva lentement, aussi haut qu'il put, en la
suivant des yeux, pendant que le servant sonnait, à trois fois,
prosterné. Il consacra ensuite le vin: Hic est enim calix, les
coudes de nouveau sur l'autel, saluant, élevant le calice, le
suivant à son tour des yeux, la main droite serrant le noeud, la
gauche soutenant le pied. Le servant donna trois derniers coups de
clochette. Le grand mystère de la Rédemption venait d'être
renouvelé, le Sang adorable coulait une fois de plus.

- Attendez, attendez, gronda la Teuse, en tâchant d'effrayer les
moineaux, le poing tendu.

Mais les moineaux n'avaient plus peur. Ils étaient revenus, au beau
milieu des coups de clochette, effrontés, voletant sur les bancs.
Les tintements répétés les avaient même mis en joie. Ils répondirent
par de petits cris, qui coupaient les paroles latines d'un rire
perlé de gamins libres. Le soleil leur chauffait les plumes, la
pauvreté douce de l'église les enchantait. Ils étaient là chez eux,
comme dans une grange, dont on aurait laissé une lucarne ouverte,
piaillant, se battant, se disputant les mies rencontrées à terre. Un
d'eux alla se poser sur le voile d'or de la Vierge qui souriait; un
autre vint, lestement, reconnaître les jupes de la Teuse, que cette
audace mit hors d'elle. A l'autel, le prêtre anéanti, les yeux
arrêtés sur la sainte hostie, le pouce et l'index joints,
n'entendait point cet envahissement de la nef par la tiède matinée
de mai, ce flot montant de soleil, de verdures, d'oiseaux, qui
débordait jusqu'au pied du Calvaire où la nature damnée agonisait.

- Per omnia saecula saeculorum, dit-il.

- Amen, répondit Vincent.

Le Pater achevé, le prêtre, mettant l'hostie au-dessus du calice, la
rompit au milieu. Il détacha ensuite, de l'une des moitiés, une
particule qu'il laissa tomber dans le précieux Sang, pour marquer
l'union intime qu'il allait contracter avec Dieu par le communion.
Il dit à haute voix l'Agnus Dei, récita tout bas les trois Oraisons
prescrites, fit son acte d'indignité; et, les coudes sur l'autel, la
patène sous le menton, il communia des deux parties de l'hostie à la
fois. Puis, après avoir joint les mains à la hauteur de son visage,
dans une fervente méditation, il recueillit sur le corporal, à
l'aide de la patène, les saintes parcelles détachées de l'hostie,
qu'il mit dans le calice. Une parcelle s'étant également attachée à
son pouce, il le frotta du bout de son index. Et, se signant avec le
calice, portant de nouveau la patène sous son menton, il prit tout
le précieux Sang, en trois fois, sans quitter des lèvres le bord de
la coupe, consommant jusqu'à la dernière goutte le divin Sacrifice.

Vincent s'était levé pour retourner chercher les burettes sur la
crédence. Mais la porte du couloir qui conduisait au presbytère
s'ouvrit toute grande, se rabattit contre le mur, livrant passage à
une belle jeune fille de vingt-deux ans, l'air enfant, qui cachait
quelque chose dans son tablier.

- Il y en a treize! cria-t-elle. Tous les oeufs étaient bons!

Et entr'ouvrant son tablier, montrant une couvée de poussins qui
grouillaient, avec leurs plumes naissantes et les points noirs de
leurs yeux:

- Regardez donc! sont-ils mignons, les amours!... Oh! le petit blanc
qui monte sur le dos des autres! Et celui-là, le moucheté, qui bat
déjà des ailes!... Les oeufs étaient joliment bons. Pas un de clair!

La Teuse, qui aidait à la messe quand même, passant les burettes à
Vincent pour les ablutions, se tourna, dit à haute voix:

- Taisez-vous donc, mademoiselle Désirée! Vous voyez bien que nous
n'avons pas fini.

Une odeur forte de basse-cour venait par la porte ouverte, soufflant
comme un ferment d'éclosion dans l'église, dans le soleil chaud qui
gagnait l'autel. Désirée resta un instant debout, toute heureuse du
petit monde qu'elle portait, regardant Vincent verser le vin de la
purification, regardant son frère boire ce vin, pour que rien des
saintes espèces ne restât dans sa bouche. Et elle était encore là,
lorsqu'il revint tenant le calice à deux mains, afin de recevoir sur
le pouce et sur l'index, le vin et l'eau de l'ablution, qu'il but
également. Mais la poule, cherchant ses petits, arrivait en
gloussant, menaçait d'entrer dans l'église. Alors, Désirée s'en
alla, avec des paroles maternelles pour les poussins, au moment où
le prêtre, après avoir appuyé le purificatoire sur les lèvres, le
passait sur les bords, puis dans l'intérieur du calice.

C'était la fin, les actions de grâce rendues à Dieu. Le servant alla
chercher une dernière fois le Missel, le rapporta à droite. Le
prêtre remit sur le calice le purificatoire, la patène, la pale;
puis, il pinça de nouveau les deux larges plis du voile, et posa la
bourse, dans laquelle il avait plié le corporal. Tout son être était
un ardent remerciement. Il demandait au ciel la rémission de ses
péchés, la grâce d'une sainte vie, le mérite de la vie éternelle. Il
restait abîmé dans ce miracle d'amour, dans cette immolation
continue qui le nourrissait chaque jour du sang et de la chair de
son Sauveur.

Après avoir lu les Oraisons, il se tourna, disant:

- Ite, missa est.

- Deo gratias, répondit Vincent.

Puis, s'étant retourné pour baiser l'autel, il revint, la main
gauche au-dessous de la poitrine, la main droite tendue, bénissant
l'église pleine des gaietés du soleil et du tapage des moineaux.

- Benedicat vos omnipotens Deus, Pater et Filius, et Spiritus
Sanctus.

- Amen, dit le servant en se signant.

Le soleil avait grandi, et les moineaux s'enhardissaient. Pendant
que le prêtre lisait, sur le carton de gauche, l'Évangile de Saint
Jean, annonçant l'éternité du Verbe, le soleil enflammait l'autel,
blanchissait les panneaux de faux marbre, mangeait les clartés des
deux cierges, dont les courtes mèches ne faisaient plus que deux
taches sombres. L'astre triomphant mettait dans sa gloire la croix,
les chandeliers, la chasuble, le voile du calice, tout cet or
pâlissant sous ses rayons. Et lorsque le prêtre, prenant le calice,
faisant une génuflexion, quitta l'autel pour retourner à la
sacristie, la tête couverte, précédé du servant qui remportait les
burettes et le manuterge, l'astre demeura seul maître de l'église.
Il s'était posé à son tour sur la nappe, allumant d'une splendeur la
porte du tabernacle, célébrant les fécondités de mai. Une chaleur
montait des dalles. Les murailles badigeonnées, la grande Vierge, le
grand Christ lui-même, prenaient un frisson de sève, comme si la
mort était vaincue par l'éternelle jeunesse de la terre.



III.

La Teuse se hâta d'éteindre les cierges. Mais elle s'attarda à
vouloir chasser les moineaux. Aussi, quand elle rapporta le Missel à
la sacristie, ne trouva-t-elle plus l'abbé Mouret, qui avait rangé
les ornements sacrés, après s'être lavé les mains. Il était déjà
dans la salle à manger, debout, déjeunant d'une tasse de lait.

- Vous devriez bien empêcher votre soeur de jeter du pain dans
l'église, dit la Teuse en entrant. C'est l'hiver dernier qu'elle a
inventé ce joli coup-là. Elle disait que les moineaux avaient froid,
que le bon Dieu pouvait bien les nourrir... Vous verrez qu'elle
finira par nous faire coucher avec ses poules et ses lapins.

- Nous aurions plus chaud, répondit gaiement le jeune prêtre. Vous
grondez toujours, la Teuse. Laissez donc notre pauvre Désirée aimer
ses bêtes. Elle n'a pas d'autre plaisir, la chère innocente.

La servante se planta au milieu de la pièce.

- Oh! vous! reprit-elle, vous accepteriez que les pies elles-mêmes
bâtissent leurs nids dans l'église. Vous ne voyez rien, vous trouvez
tout parfait... Votre soeur est joliment heureuse que vous l'ayez
prise avec vous, au sortir du séminaire. Pas de père, pas de mère.
Je voudrais savoir qui lui permettrait de patauger comme elle le
fait, dans une basse-cour?

Puis, changeant de ton, s'attendrissant:

- Ça, bien sûr, ce serait dommage de la contrarier. Elle est sans
malice aucune. Elle n'a pas dix ans d'âge, bien qu'elle soit une des
plus fortes filles du pays... Vous savez, je la couche encore, le
soir, et il faut que je lui raconte des histoires pour l'endormir,
comme à une enfant.

L'abbé Mouret était resté debout, achevant sa tasse de lait, les
doigts un peu rougis par la fraîcheur de la salle à manger, une
grande pièce carrelée, peinte en gris, sans autres meubles qu'une
table et des chaises. La Teuse enleva une serviette, qu'elle avait
étalée sur un coin de la table, pour le déjeuner.

- Vous ne salissez guère de linge, murmura-t-elle. On dirait que
vous ne pouvez pas vous asseoir, que vous êtes toujours sur le point
de partir... Ah! si vous aviez connu monsieur Caffin, le pauvre
défunt curé que vous avez remplacé! Voilà un homme qui était
douillet! Il n'aurait pas digéré, s'il avait mangé debout... C'était
un Normand, de Canteleu, comme moi. Oh' je ne le remercie pas de
m'avoir amené dans ce pays de loups. Les premiers temps, nous
sommes-nous ennuyés, bon Dieu! Le pauvre curé avait eu des histoires
bien désagréables chez nous... Tiens! monsieur Mouret, vous n'avez
donc pas sucré votre lait? Voilà les deux morceaux de sucre.

Le prêtre posait sa tasse.

- Oui, j'ai oublié, je crois, dit-il.

La Teuse le regarda en face, en haussant les épaules. Elle plia dans
la serviette une tartine de pain bis qui était également restée sur
la table. Puis, comme le curé allait sortir, elle courut à lui,
s'agenouilla, en criant:

- Attendez, les cordons de vos souliers ne sont seulement pas
noués... Je ne sais pas comment vos pieds résistent, dans ces
souliers de paysan. Vous, si mignon, qui avez l'air d'avoir été
drôlement gâté!... Allez, il fallait que l'évêque vous connut bien,
pour vous donner la cure la plus pauvre du département.

- Mais, dit le prêtre en souriant de nouveau, c'est moi qui ai
choisi les Artaud... Vous êtes bien mauvaise ce matin, la Teuse.
Est-ce que nous ne sommes pas heureux, ici? Nous avons tout ce qu'il
nous faut, nous vivons dans une paix de paradis.

Alors, elle se contint, elle rit à son tour, répondant:

- Vous êtes un saint homme, monsieur le curé... Venez voir comme ma
lessive est grasse. Ça vaudra mieux que de nous disputer.

Il du la suivre, car elle menaçait de ne pas le laisser sortir, s'il
ne la complimentait sur sa lessive. Il quittait la salle à manger,
lorsqu'il se heurta à un plâtras, dans le corridor.

- Qu'est-ce donc? demanda-t-il.

- Rien, répondit la Teuse, de son air terrible. C'est le presbytère
qui tombe. Mais vous vous trouvez bien, vous avez tout ce qu'il vous
faut... Ah! Dieu, les crevasses ne manquent pas. Regardez-moi ce
plafond. Est-il assez fendu! Si nous ne sommes pas écrasés un de ces
jours, nous devrons un fameux cierge à notre ange gardien. Enfin,
puisque ça vous convient... C'est comme l'église. Il y a deux ans
qu'on aurait dû remettre les carreaux cassés. L'hiver, le bon Dieu
gèle. Puis, ça empêcherait d'entrer ces gueux de moineaux. Je
finirai par coller du papier, moi, je vous en avertis.

- Eh! c'est une idée, murmura le prêtre, on pourrait coller du
papier... Quant aux murs, ils sont plus solides qu'on ne croit. Dans
ma chambre, le plancher a fléchi seulement devant la fenêtre. La
maison nous enterrera tous.

Arrivé sous le petit hangar, près de la cuisine, il s'extasia sur
l'excellence de la lessive, voulant faire plaisir à la Teuse; il
fallut même qu'il la sentit, qu'il mit les doigts dedans. Alors, la
vieille femme, enchantée, se montra maternelle. Elle ne gronda plus,
elle courut chercher une brosse, disant:

- Vous n'allez peut-être pas sortir avec de la boue d'hier à votre
soutane! Si vous l'aviez laissée sur la rampe, elle serait propre...
Elle est encore bonne, cette soutane. Seulement relevez-la bien,
quand vous traversez un champ. Les chardons déchirent tout.

Et elle le faisait tourner, comme un enfant, le secouant des pieds à
la tête, sous les coups violents de la brosse.

- Là, là, c'est assez, dit-il en s'échappant. Veillez sur Désirée,
n'est-ce pas? Je vais lui dire que je sors.

Mais, à ce moment, une voix claire appela:

- Serge! Serge!

Désirée arrivait en courant, totue rouge de joie, tête nue, ses
cheveux noirs noués puissamment sur la nuque, avec des mains et des
bras couverts de fumier, jusqu'aux coudes. Elle nettoyait ses
poules. Quand elle vit son frère sur le point de sortir, son
bréviaire sous le bras, elle rit plus fort, l'embrassant à pleine
bouche, rejetant les mains en arrière, pour ne pas le toucher.

- Non, non, balbutiait-elle, je te salirais... Oh! je m'amuse! Tu
verras les bêtes, quand tu reviendras.

Et elle se sauva. L'abbé Mouret dit qu'il rentrerait vers onze
heures, pour le déjeuner. Il partait, lorsque la Teuse, qui l'avait
accompagné jusqu'au seuil, lui cria ses dernières recommandations.

- N'oubliez pas de voir Frère Archangias... Passez aussi chez les
Brichet; la femme est venue hier, toujours pour ce mariage...
Monsieur le curé, écoutez donc! J'ai rencontré la Rosalie. Elle ne
demanderait pas mieux, elle, que d'épouser le grand Fortuné. Parlez
au père Bambousse, peut-être qu'il vous écoutera, maintenant... Et
ne revenez pas à midi, comme l'autre jour. A onze heures, dites, à
onze heures, n'est-ce pas?

Mais le prêtre ne se tournait plus. Elle rentra, en disant entre ses
dents:

- Si vous croyez qu'il m'écoute... Ça n'a pas vingt-six ans, et ça
n'en fait qu'à sa tête. Bien sûr, il en remontrerait pour la
sainteté à un homme de soixante ans; mais il n'a point vécu, il ne
sait rien, il n'a pas de peine à être sage comme un chérubin, ce
mignon-là.



IV.

Quand l'abbé Mouret ne sentit plus la Teuse derrière lui il
s'arrêta, heureux d'être enfin seul. L'église était bâtie sur un
tertre peu élevé, qui descendait en pente douce jusqu'au village;
elle s'allongeait, pareille à une bergerie abandonnée, percée de
larges fenêtres, égayée par des tuiles rouges. Le prêtre se
retourna, jetant un coup d'oeil sur le presbytère, une masure
grisâtre, collée au flanc même de la nef; puis, comme s'il eût
craint d'être repris par l'intarissable bavardage bourdonnant à ses
oreilles depuis le matin, il remonta à droite, il ne se crut en
sûreté que devant le grand portail, où l'on ne pouvait l'apercevoir
de la cure. La façade de l'église, toute nue, rongée par les soleils
et les pluies, était surmontée d'une étroite cage en maçonnerie, au
milieu de laquelle une petite cloche mettait son profil noir; on
voyait le bout de la corde, entrant dans les tuiles. Six marches
rompues, à demi enterrées par un bout, menaient à la haute porte
ronde, crevassée, mangée de poussière, de rouille, de toiles
d'araignées, si lamentable sur ses gonds arrachés, que les coups de
vent semblaient devoir entrer, au premier souffle. L'abbé Mouret,
qui avait des tendresses pour cette ruine, alla s'adosser contre un
des vantaux, sur le perron. De là, il embrassait d'un coup d'oeil
tout le pays. Les mains aux yeux, il regarda, il chercha à
l'horizon.

En mai, une végétation formidable crevait ce sol de cailloux. Des
lavandes colossales, des buissons de genévriers, des nappes d'herbes
rudes, montaient sur le perron, plantaient des bouquets de verdure
sombre jusque sur les tuiles. La première poussée de la sève
menaçait d'emporter l'église, dans le dur taillis des plantes
noueuses. A cette heure matinale, en plein travail de croissance
c'était un bourdonnement de chaleur, un long effort silencieux
soulevant les roches d'un frisson. Mais l'abbé ne sentait pas
l'ardeur de ces couches laborieuses; il crut que la marche
basculait, et s'adossa contre l'autre battant de la porte.

Le pays s'étendait à deux lieues, fermé par un mur de collines
jaunes, que des bois de pins tachaient de noir; pays terrible aux
landes séchées, aux arêtes rocheuses déchirant le sol. Les quelques
coins de terre labourable étalaient des mares saignantes, des champs
rouges, où s'alignaient des files d'amandiers maigres, des têtes
grises d'oliviers, des traînées de vignes, rayant la campagne de
leurs souches brunes. On aurait dit qu'un immense incendie avait
passé là, semant sur les hauteurs les cendres des forêts, brûlant
les prairies, laissant son éclat et sa chaleur de fournaise dans les
creux. A peine, de loin en loin, le vert pâle d'un carré de blé
mettait-il une note tendre. L'horizon restait farouche, sans un
filet d'eau, mourant de soif, s'envolant par grandes poussières aux
moindres haleines. Et, tout au bout, par un coin écroulé des
collines de l'horizon, on apercevait un lointain de verdures
humides, une échappée de la vallée voisine, que fécondait la Viorme,
une rivière descendue des gorges de la Seille.

Le prêtre, les yeux éblouis, abaissa les regards sur le village,
dont les quelques maisons s'en allaient à la débandade, au bas de
l'église. Misérables maisons, faites de pierres sèches et de
planches maçonnées, jetées le long d'un étroit chemin, sans rues
indiquées. Elles étaient au nombre d'une trentaine, les unes tassées
dans le fumier, noires de misère, les autres plus vastes, plus
gaies, avec leurs tuiles roses. Des bouts de jardin, conquis sur le
roc, étalaient des carrés de légumes, coupés de haies vives. A cette
heure, les Artaud étaient vides; pas une femme aux fenêtres, pas un
enfant vautré dans la poussière; seules, des bandes de poules
allaient et venaient, fouillant la paille, quêtant jusqu'au seuil
des maisons, dont les portes laissées ouvertes bâillaient
complaisamment au soleil. Un grand chien noir, assis sur son
derrière, à l'entrée du village, semblait le garder.

Une paresse engourdissait peu à peu l'abbé Mouret. Le soleil montant
le baignait d'une telle tiédeur, qu'il se laissait aller contre la
porte de l'église, envahi par une paix heureuse. Il songeait à ce
village des Artaud, poussé là, dans les pierres, ainsi qu'une des
végétations noueuses de la vallée. Tous les habitants étaient
parents, tous portaient le même nom, si bien qu'ils prenaient des
surnoms dès le berceau, pour se distinguer entre eux. Un ancêtre, un
Artaud, était venu, qui s'était fixé dans cette lande, comme un
paria; puis, sa famille avait grandi, avec la vitalité farouche des
herbes suçant la vie des rochers; sa famille avait fini par être une
tribu, une commune, dont les cousinages se perdaient, remontaient à
des siècles. Ils se mariaient entre eux, dans une promiscuité
éhontée; on ne citait pas un exemple d'un Artaud ayant amené une
femme d'un village voisin; les filles seules s'en allaient, parfois.
Ils naissaient, ils mouraient, attachés à ce coin de terre,
pullulant sur leur fumier, lentement, avec une simplicité d'arbres
qui repoussaient de leur semence, sans avoir une idée nette du vaste
monde, au delà de ces roches jaunes, entre lesquelles ils
végétaient. Et pourtant déjà, parmi eux, se trouvaient des pauvres
et des riches; des poules ayant disparu, les poulaillers, la nuit,
étaient fermés par de gros cadenas; un Artaud avait tué un Artaud,
un soir, derrière le moulin. C'était, au fond de cette ceinture
désolée de collines, un peuple à part, une race née du sol, une
humanité de trois cents têtes qui recommençait les temps.

Lui, gardait toute l'ombre morte du séminaire. Pendant des années,
il n'avait pas connu le soleil. Il l'ignorait même encore, les yeux
fermés, fixés sur l'âme, n'ayant que du mépris pour la nature
damnée. Longtemps, aux heures de recueillement, lorsque la
méditation le prosternait, il avait rêvé un désert d'ermite, quelque
trou dans une montagne, où rien de la vie, ni être, ni plante, ni
eau, ne le viendrait distraire de la contemplation de Dieu. C'était
un élan d'amour pur, une horreur de la sensation physique. Là,
mourant à lui-même, le dos tourné à la lumière, il aurait attendu de
n'être plus, de se perdre dans la souveraine blancheur des âmes. Le
ciel lui apparaissait tout blanc, d'un blanc de lumière, comme s'il
neigeait des lis, comme si toutes les puretés, toutes les
innocences, toutes les chastetés flambaient. Mais son confesseur le
grondait, quand il lui racontait ses désirs de solitude, ses besoins
de candeur divine; il le rappelait aux luttes de l'Église, aux
nécessités du sacerdoce. Plus tard, après son ordination, le jeune
prêtre était venu aux Artaud, sur sa propre demande, avec l'espoir
de réaliser son rêve d'anéantissement humain. Au milieu de cette
misère, sur ce col stérile, il pourrait se boucher les oreilles aux
bruits du monde, il vivrait dans le sommeil des saints. Et, depuis
plusieurs mois, en effet, il demeurait souriant; à peine un frisson
du village le troublait-il de loin en loin; à peine une morsure plus
chaude du soleil le prenait-elle à la nuque, lorsqu'il suivait les
sentiers, tout au ciel, sans entendre l'enfantement continu au
milieu duquel il marchait.

Le grand chien noir qui gardait les Artaud venait de se décider à
monter auprès de l'abbé Mouret. Il s'était assis de nouveau sur son
derrière, a ses pieds. Mais le prêtre restait perdu dans la douceur
du matin. La veille, il avait commencé les exercices du Rosaire de
Marie; il attribuait la grande joie qui descendait en lui à
l'intercession de la Vierge auprès de son divin Fils. Et que les
biens de la terre lui semblaient méprisables! Avec quelle
reconnaissance il se sentait pauvre! En entrant dans les ordres,
ayant perdu son père et sa mère le même jour, à la suite d'un drame
dont il ignorait encore les épouvantes, il avait laissé à un frère
aîné toute la fortune. Il ne tenait plus au monde que par sa soeur.
Il s'était chargé d'elle, pris d'une sorte de tendresse religieuse
pour sa tête faible. La chère innocente était si puérile, si petite
fille, qu'elle lui apparaissait avec la pureté de ces pauvres
d'esprit, auxquels l'Évangile accorde le royaume des cieux.
Cependant, elle l'inquiétait depuis quelque temps; elle devenait
trop forte, trop saine; elle sentait trop la vie. Mais c'était à
peine un malaise. Il passait ses journées dans l'existence
intérieure qu'il s'était faite, ayant tout quitté pour se donner
entier. Il fermait la porte de ses sens, cherchait à s'affranchir
des nécessités du corps, n'était plus qu'une âme ravie par la
contemplation. La nature ne lui présentait que pièges, qu'ordures;
il mettait sa gloire à lui faire violence, à la mépriser, à se
dégager de sa boue humaine. Le juste doit être insensé selon le
monde. Aussi se regardait-il comme un exilé sur la terre; il
n'envisageait que les biens célestes, ne pouvant comprendre qu'on
mît en balance une éternité de félicité avec quelques heures d'une
joie périssable. Sa raison le trompait, ses désirs mentaient. Et,
s'il avançait dans la vertu, c'était surtout par son humilité et son
obéissance. Il voulait être le dernier de tous, soumis à tous, pour
que la rosée divine tombât sur son coeur comme sur un sable aride;
il se disait couvert d'opprobre et de confusion, indigne à jamais
d'être sauvé du péché. Être humble, c'est croire, c'est aimer. Il ne
dépendait même plus de lui-même, aveugle, sourd, chair morte. Il
était la chose de Dieu. Alors, de cette abjection où il s'enfonçait,
un hosannah l'emportait au-dessus des heureux et des puissants, dans
le resplendissement d'un bonheur sans fin.

Aux Artaud, l'abbé Mouret avait ainsi trouvé les ravissements du
cloître, si ardemment souhaités jadis, à chacune de ses lectures de
l'Imitation. Rien en lui n'avait encore combattu. Il était parfait,
dès le premier agenouillement, sans lutte, sans secousse, comme
foudroyé par la grâce, dans l'oubli absolu de sa chair. Extase de
l'approche de Dieu que connaissent quelques jeunes prêtres; heure
bienheureuse où tout se tait, où les désirs ne sont qu'un immense
besoin de pureté. Il n'avait mis sa consolation chez aucune
créature. Lorsqu'on croit qu'une chose est tout, on ne saurait être
ébranlé, et il croyait que Dieu était tout, que son humilité, son
obéissance, sa chasteté, étaient tout. Il se souvenait d'avoir
entendu parler de la tentation comme d'une torture abominable qui
éprouve les plus saints. Lui, souriait. Dieu ne l'avait jamais
abandonné. Il marchait dans sa foi, ainsi que dans une cuirasse qui
le protégeait contre les moindres souffles mauvais. Il se rappelait
qu'à huit ans il pleurait d'amour, dans les coins; il ne savait pas
qui il aimait; il pleurait, parce qu'il aimait quelqu'un, bien loin.
Toujours il était resté attendri. Plus tard, il avait voulu être
prêtre, pour satisfaire ce besoin d'affection surhumaine qui faisait
son seul tourment. Il ne voyait pas où aimer davantage. Il
contentait là son être, ses prédispositions de race, ses rêves
d'adolescent, ses premiers désirs d'homme. Si la tentation devait
venir, il l'attendait avec sa sérénité de séminariste ignorant. On
avait tué l'homme en lui, il le sentait, il était heureux de se
savoir à part, créature châtrée, déviée, marquée de la tonsure ainsi
qu'une brebis du Seigneur.



V.

Cependant, le soleil chauffait la grande porte de l'église. Des
mouches dorées bourdonnaient autour d'une grande fleur qui poussait
entre deux des marches du perron. L'abbé Mouret, un peu étourdi, se
décidait à s'éloigner, lorsque le grand chien noir s'élança, en
aboyant violemment, vers la grille du petit cimetière, qui se
trouvait à gauche de l'église. En même temps une voix âpre cria:

- Ah! vaurien, tu manques l'école, et c'est dans le cimetière qu'on
te trouve!... Ne dis pas non! Il y a un quart d'heure que je te
surveille.

Le prêtre s'avança. Il reconnut Vincent, qu'un Frère des écoles
chrétiennes tenait rudement par une oreille. L'enfant se trouvait
comme suspendu au-dessus d'un gouffre qui longeait le cimetière, et
au fond duquel coulait le Mascle, un torrent dont les eaux blanches
allaient, à deux lieues de là, se jeter dans la Viorne.

- Frère Archangias! dit doucement l'abbé, pour inviter le terrible
homme à l'indulgence.

Mais le Frère ne lâchait pas l'oreille.

- Ah! c'est vous, monsieur le curé, gronda-t-il. Imaginez-vous que
ce gredin est toujours fourré dans le cimetière. Je ne sais pas quel
mauvais coup il peut faire ici... Je devrais le lâcher pour qu'il
allât se casser la tête, là-bas au fond. Ce serait bien fait.

L'enfant ne soufflait mot, cramponné aux broussailles, ses yeux
sournoisement fermés.

- Prenez garde, Frère Archangias, reprit le prêtre; il pourrait
glisser.

Et il aida lui-même Vincent à remonter.

- Voyons, mon petit ami, que faisais-tu là? On ne doit pas jouer
dans les cimetières.

Le galopin avait ouvert les yeux, s'écartant peureusement du Frère,
se mettant sous la protection de l'abbé Mouret.

- Je vais vous dire, murmura-t-il en levant sa tête futée vers celui
ci. Il y a un nid de fauvettes dans les ronces, dessous cette roche.
Voici plus de dix jours que je le guette... Alors, comme les petits
sont éclos, je suis venu, ce matin, après avoir servi votre messe...

- Un nid de fauvettes! dit Frère Archangias. Attends, attends!

Il s'écarta, chercha sur une tombe une motte de terre, qu'il revint
jeter dans les ronces. Mais il manqua le nid. Une seconde motte
lancée plus adroitement bouscula le frêle berceau, jeta les petits
au torrent.

- De cette façon, continua-t-il en se tapant les mains pour les
essuyer, tu ne viendras peut-être plus rôder ici comme un païen...
Les morts iront te tirer les pieds, la nuit, si tu marches encore
sur eux.

Vincent, qui avait ri de voir le nid faire le plongeon, regarda
autour de lui, avec le haussement d'épaules d'un esprit fort.

- Oh! je n'ai pas peur, dit-il. Les morts, ça ne bouge plus.

Le cimetière, en effet, n'avait rien d'effrayant. C'était un terrain
nu, où d'étroites allées se perdaient sous l'envahissement des
herbes. Des renflements bossuaient la terre, de place en place. Une
seule pierre, debout, toute neuve, la pierre de l'abbé Caffin,
mettait sa découpure blanche, au milieu. Rien autre que des bras de
croix arrachés, des buis séchés, de vieilles dalles fendues, mangées
de mousse. On n'enterrait pas deux fois l'an. La mort ne semblait
point habiter ce sol vague, où la Teuse venait, chaque soir, emplir
son tablier d'herbe pour les lapins de Désirée. Un cyprès
gigantesque, planté à la porte, promenait seul son ombre sur le
champ désert. Ce cyprès, qu'on voyait de trois lieues à la ronde,
était connu de toute la contrée sous le nom de Solitaire.

- C'est plein de lézards, ajouta Vincent, qui regardait le mur
crevassé de l'église. On s'amuserait joliment...

Mais il sortit d'un bond, en voyant le Frère allonger le pied.
Celui-ci fit remarquer au curé le mauvais état de la grille. Elle
était toute rongée de rouille, un gond descellé, la serrure brisée.

- On devrait réparer cela, dit-il.

L'abbé Mouret sourit, sans répondre. Et, s'adressant à Vincent, qui
se battait avec le chien:

- Dis, petit? demanda-t-il, sais-tu où travaille le père Bambousse,
ce matin?

L'enfant jeta un coup d'oeil sur l'horizon.

- Il doit être à son champ des Olivettes, répondit-il, la main
tendue vers la gauche... D'ailleurs, Voriau va vous conduire,
monsieur le curé. Il sait sûrement où est son maître, lui.

Alors, il tapa dans ses mains, criant:

- Eh! Voriau! eh!

Le grand chien noir hésita un instant, la queue battante, cherchant
à lire dans les yeux du gamin. Puis, aboyant de joie, il descendit
vers le village. L'abbé Mouret et Frère Archangias le suivirent, en
causant. Cent pas plus loin, Vincent les quittait sournoisement,
remontant vers l'église, les surveillant, prêt à se jeter derrière
un buisson, s'ils tournaient la tête. Avec une souplesse de
couleuvre, il se glissa de nouveau dans le cimetière, ce paradis où
il y avait des nids, des lézards, des fleurs.

Cependant, tandis que Voriau les devançait sur la route poudreuse,
Frère Archangias disait au prêtre, de sa voix irritée:

- Laissez donc! monsieur le curé, de la graine de damnés, ces
crapauds-là! On devrait leur casser les reins, pour les rendre
agréables à Dieu. Ils poussent dans l'irréligion, comme leurs pères.
Il y a quinze ans que je suis ici, et je n'ai pas encore pu faire un
chrétien. Dès qu'ils sortent de mes mains, bonsoir! Ils sont tout à
la terre, à leurs vignes, à leurs oliviers. Pas un qui mette le pied
à l'église. Des brutes qui se battent avec leurs champs de
cailloux!... Menez-moi ça à coups de bâton, monsieur le curé, à
coups de bâton!

Puis, reprenant haleine, il ajouta, avec un geste terrible:

- Voyez-vous, ces Artaud, c'est comme ces ronces qui mangent les
rocs, ici. Il a suffi d'une souche pour que le pays fût empoisonné.
Ça se cramponne, ça se multiplie, ça vit quand même. Il faudra le
feu du ciel, comme à Gomorrhe, pour nettoyer ça.

- On ne doit jamais désespérer des pécheurs, dit l'abbé Mouret, qui
marchait à petits pas, dans sa paix intérieure.

- Non, ceux-là sont au diable, reprit plus violemment le Frère. J'ai
été paysan comme eux. Jusqu'à dix-huit ans, j'ai pioché la terre. Et
plus tard, à l'Institution, j'ai balayé, épluché des légumes, fait
les plus gros travaux. Ce n'est pas leur rude besogne que je leur
reproche. Au contraire, Dieu préfère ceux qui vivent dans la
bassesse... Mais les Artaud se conduisent en bêtes, voyez-vous! Ils
sont comme leurs chiens qui n'assistent pas à la messe, qui se
moquent des commandements de Dieu et de l'Église. Ils forniqueraient
avec leurs pièces de terre, tant ils les aiment!

Voriau, la queue au vent, s'arrêtait, reprenait son trot, après
s'être assuré que les deux hommes le suivaient toujours.

- Il y a des abus déplorables, en effet, dit l'abbé Mouret. Mon
prédécesseur, l'abbé Caffin...

- Un pauvre homme, interrompit le Frère. Il nous est arrivé de
Normandie, à la suite d'une vilaine histoire. Ici, il n'a songé qu'à
bien vivre; il a tout laissé aller à la débandade.

- Non, l'abbé Caffin a certainement fait ce qu'il a pu; mais il faut
avouer que ses efforts sont restés à peu près stériles. Les miens
eux-mêmes demeurent le plus souvent sans résultat.

Frère Archangias haussa les épaules. Il marcha un instant en
silence, déhanchant son grand corps maigre taillé à coups de hache.
Le soleil tapait sur sa nuque, au cuir tanné, mettant dans l'ombre
sa dure face de paysan, en lame de sabre.

- Écoutez, monsieur le curé, reprit-il enfin, je suis trop bas pour
vous adresser des observations; seulement, j'ai presque le double de
votre âge, je connais le pays, ce qui m'autorise à vous dire que
vous n'arriverez à rien par la douceur... Entendez-vous, le
catéchisme suffit. Dieu n'a pas de miséricorde pour les impies. Ils
les brûlent. Tenez-vous-en à cela.

Et comme l'abbé Mouret, la tête penchée, n'ouvrait point la bouche,
il continua:

- La religion s'en va des campagnes, parce qu'on la fait trop bonne
femme. Elle a été respectée tant qu'elle a parlé en maîtresse sans
pardon... Je ne sais ce qu'on vous apprend dans les séminaires. Les
nouveaux curés pleurent comme des enfants avec leurs paroissiens.
Dieu semble tout changé... Je jurerais, monsieur le curé, que vous
ne savez même plus votre catéchisme par coeur?

Le prêtre, blessé de cette volonté qui cherchait à s'imposer si
rudement, leva la tête, disant avec quelque sécheresse:

- C'est bien, votre zèle est louable... Mais n'avez-vous rien à me
dire? Vous êtes venu ce matin à la cure, n'est-ce pas?

Frère Archangias répondit brutalement:

- J'avais à vous dire ce que je vous ai dit... Les Artaud vivent
comme leurs cochons. J'ai encore appris hier que Rosalie, l'aînée du
père Bambousse, est grosse. Toutes attendent ça pour se marier.
Depuis quinze ans, je n'en ai pas connu une qui ne soit allée dans
les blés avant de passer à l'église... Et elles prétendent en riant
que c'est la coutume du pays!

- Oui, murmura l'abbé Mouret, c'est un grand scandale... Je cherche
justement le père Bambousse pour lui parler de cette affaire. Il
serait désirable, maintenant, que le mariage eût lieu au plus tôt...
Le père de l'enfant, paraît-il, est Fortuné, le grand fils des
Brichet. Malheureusement les Brichet sont pauvres.

- Cette Rosalie! poursuivit le Frère, elle a juste dix-huit ans. Ça
se perd sur les bancs de l'école. Il n'y a pas quatre ans, je
l'avais encore. Elle était déjà vicieuse... J'ai maintenant sa soeur
Catherine, une gamine de onze ans qui promet d'être plus éhontée que
son aînée. On la rencontre dans tous les trous avec ce petit
misérable de Vincent... Allez, on a beau leur tirer les oreilles
jusqu'au sang, la femme pousse toujours en elles. Elles ont la
damnation dans leurs jupes. Des créatures bonnes à jeter au fumier,
avec leurs saletés qui empoisonnent! Ça serait un fameux débarras,
si l'on étranglait toutes les filles à leur naissance.

Le dégoût, la haine de la femme le firent jurer comme un charretier.
L'abbé Mouret, après l'avoir écouté, la face calme, finit par
sourire de sa violence. Il appela Voriau, qui s'était écarté dans un
champ voisin.

- Et, tenez! cria Frère Archangias, en montrant un groupe d'enfants
jouant au fond d'une ravine, voilà mes garnements qui manquent
l'école, sous prétexte d'aller aider leurs parents dans les
vignes!... Soyez sûr que cette gueuse de Catherine est au milieu.
Elle s'amuse à glisser. Vous allez voir ses jupes par-dessus sa
tête. Là, qu'est-ce que je vous disais!... A ce soir, monsieur le
curé... Attendez, attendez, gredins!

Et il partit en courant, son rabat sale volant sur l'épaule, sa
grande soutane graisseuse arrachant les chardons. L'abbé Mouret le
regarda tomber au milieu de la bande des enfants, qui se sauvèrent
comme un vol de moineaux effarouchés. Mais il avait réussi à saisir
par les oreilles Catherine et un autre gamin. Il les ramena du côté
du village, les tenant ferme de ses gros doigts velus, les accablant
d'injures.

Le prêtre reprit sa marche. Frère Archangias lui causait parfois
d'étranges scrupules; il lui apparaissait dans sa vulgarité, dans sa
crudité, comme le véritable homme de Dieu, sans attache terrestre,
tout à la volonté du ciel, humble, rude, l'ordure à la bouche contre
le péché. Et il se désespérait de ne pouvoir se dépouiller davantage
de son corps, de ne pas être laid, immonde, puant la vermine des
saints. Lorsque le Frère l'avait révolté par des paroles trop crues,
par quelque brutalité trop prompte, il s'accusait ensuite de ses
délicatesses, de ses fiertés de nature, comme de véritables fautes.
Ne devait-il pas être mort à toutes les faiblesses de ce monde?
Cette fois encore, il sourit tristement, en songeant qu'il avait
failli se fâcher, de la leçon emportée du Frère. C'était l'orgueil,
pensait-il, qui cherchait à le perdre en lui faisant prendre les
simples en mépris. Mais, malgré lui, il se sentait soulagé d'être
seul, de s'en aller à petits pas, lisant son bréviaire, délivré de
cette voix âpre qui troublait son rêve de tendresse pure.



VI.

La route tournait entre des écroulements de rocs au milieu desquels
les paysans avaient, de loin en loin, conquis quatre ou cinq mètres
de terre crayeuse, plantée de vieux oliviers. Sous les pieds de
l'abbé, la poussière des ornières profondes avait de légers
craquements de neige. Parfois, en recevant à la face un souffle plus
chaud, il levait les yeux de son livre, cherchant d'où lui venait
cette caresse; mais son regard restait vague, perdu sans le voir,
sur l'horizon enflammé, sur les lignes tordues de cette campagne de
passion, séchée, pâmée au soleil, dans un vautrement de femme
ardente et stérile. Il rabattait son chapeau sur son front, pour
échapper aux haleines tièdes; il reprenait sa lecture, paisiblement;
tandis que sa soutane, derrière lui, soulevait une petite fumée, qui
roulait au ras du chemin.

- Bonjour, monsieur le curé, lui dit un paysan qui passa.

Des bruits de bêche, le long des pièces de terre, le sortaient
encore de son recueillement. Il tournait la tête, apercevait au
milieu des vignes de grands vieillards noueux, qui le saluaient. Les
Artaud, en plein soleil, forniquaient avec la terre, selon le mot de
Frère Archangias. C'étaient des fronts suants apparaissant derrière
les buissons, des poitrines haletantes se redressant lentement, un
effort ardent de fécondation, au milieu duquel il marchait de son
pas si calme d'ignorance. Rien de troublant ne venait jusqu'à sa
chair du grand labeur d'amour dont la splendide matinée
s'emplissait.

- Eh! Voriau, on ne mange pas le monde! cria gaiement une voix
forte, faisant taire le chien qui aboyait violemment.

L'abbé Mouret leva la tête.

- C'est vous, Fortuné, dit-il, en s'avançant au bord du champ, dans
lequel le jeune paysan travaillait. Je voulais justement vous
parler.

Fortuné avait le même âge que le prêtre. C'était un grand garçon,
l'air hardi, la peau dure déjà. Il défrichait un coin de lande
pierreuse.

- Par rapport, monsieur le curé? demanda-t-il.

- Par rapport à ce qui c'est passé entre Rosalie et vous, répondit
le prêtre.

Fortuné se mit à rire. Il devait trouver drôle qu'un curé s'occupât
d'une pareille chose.

- Dame, murmura-t-il, c'est qu'elle a bien voulu. Je ne l'ai pas
forcée... Tant pis si le père Bambousse refuse de me la donner! Vous
avez bien vu que son chien cherchait à me mordre tout à l'heure. Il
le lança contre moi.

L'abbé Mouret allait continuer, lorsque le vieil Artaud, dit
Brichet, qu'il n'avait pas vu d'abord, sortit de l'ombre d'un
buisson, derrière lequel il mangeait avec sa femme. Il était petit,
séché par l'âge, la mine humble.

- On vous aura conté des menteries, monsieur le curé, s'écria-t-il.
L'enfant est tout prêt à épouser la Rosalie... Ces jeunesses sont
allées ensemble. Ce n'est la faute de personne. Il y en a d'autres
qui ont fait comme eux et qui n'en ont pas moins bien vécu pour
cela... L'affaire ne dépend pas de nous. Il faut parler à Bambousse.
C'est lui qui nous méprise, à cause de son argent.

- Oui, nous sommes trop pauvres, gémit la mère Brichet, une grande
femme pleurnicheuse, qui se leva à son tour. Nous n'avons que ce
bout de champ, où le diable fait grêler les cailloux, bien sûr. Il
ne nous donne pas du pain... Sans vous, monsieur le curé, la vie ne
serait pas possible.

La mère Brichet était la seule dévote du village. Quand elle avait
communié, elle rôdait autour de la cure, sachant que la Teuse lui
gardait toujours une paire de pains de la dernière cuisson. Parfois
même, elle emportait un lapin ou une poule, que lui donnait Désirée.

- Ce sont de continuels scandales, reprit le prêtre. Il faut que ce
mariage ait lieu au plus tôt.

- Mais tout de suite, quand les autres voudront, dit la vieille
femme, très inquiète sur les cadeaux qu'elle recevait. N'est-ce pas?
Brichet, ce n'est pas nous qui serons assez mauvais chrétiens pour
contrarier monsieur le curé.

Fortuné ricanait.

- Moi, je suis tout prêt, déclara-t-il, et la Rosalie aussi... Je
l'ai vue hier, derrière le moulin. Nous ne sommes pas fâchés, au
contraire. Nous sommes restés ensemble, à rire...

L'abbé Mouret l'interrompit:

- C'est bien. Je vais parler à Bambousse. Il est là, aux Olivettes,
je crois.

Le prêtre s'éloignait, lorsque la mère Brichet lui demanda ce
qu'était devenu son cadet Vincent, parti depuis le matin pour aller
servir la messe. C'était un galopin qui avait bien besoin des
conseils de monsieur le curé. Et elle accompagna le prêtre pendant
une centaine de pas, se plaignant de sa misère, des pommes de terre
qui manquaient, du froid qui avait gelé les oliviers, des chaleurs
qui menaçaient de brûler les maigres récoltes. Elle le quitta, en
lui affirmant que son fils Fortuné récitait ses prières, matin et
soir.

Voriau, maintenant, devançait l'abbé Mouret. Brusquement, à un
tournant de la route, il se lança dans les terres. L'abbé dut
prendre un petit sentier qui montait sur un coteau. Il était aux
Olivettes, le quartier le plus fertile du pays, où le maire de la
commune, Artaud, dit Bambousse, possédait plusieurs champs de blé,
des oliviers et des vignes. Cependant, le chien s'était jeté dans
les jupes d'une grande fille brune, qui eut un beau rire, en
apercevant le prêtre.

- Est-ce que votre père est là, Rosalie? lui demanda ce dernier.

- Là, tout contre, dit-elle, étendant la main, sans cesser de
sourire.

Puis, quittant le coin du champ qu'elle sarclait, elle marcha devant
lui. Sa grossesse, peu avancée, s'indiquait seulement dans un léger
renflement des hanches. Elle avait le dandinement puissant des
fortes travailleuses, nu-tête au soleil, la nuque roussie, avec des
cheveux noirs plantés comme des crins. Ses mains, verdies, sentaient
les herbes qu'elle arrachait.

- Père, cria-t-elle, voici monsieur le curé qui vous demande.

Et elle ne s'en retourna pas, effrontée, gardant son rire sournois
de bête impudique. Bambousse, gras, suant, la face ronde, lâcha sa
besogne pour venir gaiement à la rencontre de l'abbé.

- Je jurerais que vous voulez me parler des réparations de l'église,
dit-il, en tapant ses mains pleines de terre. Eh bien! non, monsieur
le curé, ce n'est pas possible. La commune n'a pas le sou... Si le
bon Dieu fournit le plâtre et les tuiles, nous fournirons les
maçons.

Cette plaisanterie de paysan incrédule le fit éclater d'un rire
énorme. Il se frappa sur les cuisses, toussa, faillit étrangler.

- Ce n'est pas pour l'église que je suis venu, répondit l'abbé
Mouret. Je voulais vous parler de votre fille Rosalie...

- Rosalie? qu'est-ce qu'elle vous a donc fait? demanda Bambousse, en
clignant les yeux.

La paysanne regardait le jeune prêtre avec hardiesse, allant de ses
mains blanches à son cou de fille, jouissant, cherchant à le faire
devenir tout rose. Mais lui, crûment, la face paisible, comme
parlant d'une chose qu'il ne sentait point:

- Vous savez ce que je veux dire, père Bambousse. Elle est grosse,
il faut la marier.

- Ah! c'est pour ça, murmura le vieux, de son air goguenard. Merci
de la commission, monsieur le curé. Ce sont les Brichet qui vous
envoient, n'est-ce pas? La mère Brichet va à la messe, et vous lui
donnez un coup de main pour caser son fils; ça se comprend... Mais
moi, je n'entre pas là dedans. L'affaire ne me va pas. Voilà tout.

Le prêtre surpris, lui expliqua qu'il fallait couper court au
scandale, qu'il devait pardonner à Fortuné, puisque celui-ci voulait
bien réparer sa faute, enfin que l'honneur de sa fille exigeait un
prompt mariage.

- Ta, ta, ta, reprit Bambousse en branlant la tête, que de paroles!
Je garde ma fille, entendez-vous. Tout ça ne me regarde pas... Un
gueux, ce Fortuné. Pas deux liards. Ce serait commode si, pour
épouser une jeune fille, il suffisait d'aller avec elle. Dame! entre
jeunesses, on verrait des noces matin et soir... Dieu merci! je ne
suis pas en peine de Rosalie: on sait ce qui lui est arrivé: ça ne
la rend ni bancale, ni bossue, et elle se mariera avec qui elle
voudra dans le pays.

- Mais son enfant? interrompit le prêtre.

- L'enfant? il n'est pas là, n'est-ce pas? Il n'y sera peut-être
jamais... Si elle fait le petit, nous verrons.

Rosalie, voyant comment tournait la démarche du curé, crut devoir
s'enfoncer les poings dans les yeux en geignant. Elle se laissa même
tomber par terre, montrant ses bas bleus qui lui montaient au-dessus
des genoux.

- Tu vas te taire, chienne! cria le père devenu furieux.

Et il la traita ignoblement, avec des mots crus, qui la faisaient
rire en-dessous, sous ses poings fermés.

- Si je te trouve avec ton mâle, je vous attache ensemble, je vous
amène comme ça devant le monde... Tu ne veux pas te taire? Attends,
coquine!

Il ramassa une motte de terre, qu'il lui jeta violemment, à quatre
pas. La motte s'écrasa sur son chignon, glissant dans son cou, la
couvrant de poussière. Étourdie, elle se leva d'un bond, se sauva,
la tête entre les mains pour se garantir. Mais Bambousse eut le
temps de l'atteindre encore avec deux autres mottes: l'une ne fit
que lui effleurer l'épaule gauche; l'autre lui arriva en pleine
échine, si rudement, qu'elle tomba sur les genoux.

- Bambousse! s'écria le prêtre, en lui arrachant une poignée de
cailloux, qu'il venait de prendre.

- Laissez donc! monsieur le curé, dit le paysan. C'était de la terre
molle. J'aurais dû lui jeter ces cailloux... On voit bien que vous
ne connaissez pas les filles. Elles sont joliment dures. Je
tremperais celle-là au fond de notre puits, je lui casserais les os
à coups de trique, qu'elle n'en irait pas moins à ses saletés! Mais
je la guette, et si je la surprends!... Enfin, elles sont toutes
comme cela.

Il se consolait. Il but un coup de vin, à une grande bouteille
plate, garnie de sparterie, qui chauffait sur la terre ardente. Et,
retrouvant son gros rire:

- Si j'avais un verre, monsieur le curé, je vous en offrirais de bon
coeur.

- Alors, demanda de nouveau le prêtre, ce mariage?...

- Non, ça ne peut pas se faire, on rirait de moi... Rosalie est
gaillarde. Elle vaut un homme, voyez-vous. Je serai obligé de louer
un garçon, le jour où elle s'en ira... On reparlera de la chose,
après la vendange. Et puis, je ne veux pas être volé. Donnant,
donnant, n'est-ce pas?

Le prêtre resta encore là une grande demi-heure à prêcher Bambousse,
à lui parler de Dieu, à lui donner toutes les raisons que la
situation comportait. Le vieux s'était remis à la besogne; il
haussait les épaules, plaisantait, s'entêtant davantage. Il finit
par crier:

- Enfin, si vous me demandiez un sac de blé, vous me donneriez de
l'argent... Pourquoi voulez-vous que je laisse aller ma fille contre
rien!

L'abbé Mouret, découragé, s'en alla. Comme il descendait le sentier,
il aperçut Rosalie se roulant sous un olivier avec Voriau, qui lui
léchait la figure, ce qui la faisait rire. Elle disait au chien:

- Tu me chatouilles, grande bête. Finis donc!

Puis, quand elle vit le prêtre, elle fit mine de rougir, elle ramena
ses vêtements, les poings de nouveau dans les yeux. Lui, chercha à
la consoler, en lui promettant de tenter de nouveaux efforts auprès
de son père. Et il ajouta qu'en attendant, elle devait obéir, cesser
tout rapport avec Fortuné, ne pas aggraver son péché davantage.

- Oh! maintenant, murmura-t-elle en souriant de son air effronté, il
n'y a plus de risque, puisque ça y est.

Il ne comprit pas, il lui peignit l'enfer, où brûlent les vilaines
femmes. Puis, il la quitta, ayant fait son devoir, repris par cette
sérénité qui lui permettait de passer sans un trouble au milieu des
ordures de la chair.



VII.

La matinée devenait brûlante. Dans ce vaste cirque de roches, le
soleil allumait, dès les premiers beaux jours, un flamboiement de
fournaise. L'abbé Mouret, à la hauteur de l'astre, comprit qu'il
avait tout juste le temps de rentrer au presbytère, s'il voulait
être là à onze heures, pour ne pas se faire gronder par la Teuse.
Son bréviaire lu, sa démarche auprès de Bambousse faite, il s'en
retournait à pas pressés, regardant au loin la tache grise de son
église, avec la haute barre noire que le grand cyprès, le Solitaire,
mettait sur le bleu de l'horizon. Il songeait, dans l'assoupissement
de la chaleur, à la façon la plus riche possible, dont il
décorerait, le soir, la chapelle de la Vierge, pour les exercices du
mois de Marie. Le chemin allongeait devant lui un tapis de poussière
doux aux pieds, une pureté d'une blancheur éclatante.

A la Croix-Verte, comme l'abbé allait traverser la route qui mène de
Plassans à la Palud, un cabriolet qui descendait la rampe, l'obligea
à se garer derrière un tas de cailloux. Il coupait le carrefour,
lorsqu'une voix l'appela.

- Eh! Serge, eh! mon garçon!

Le cabriolet s'était arrêté, un homme se penchait. Alors, le jeune
prêtre reconnut un de ses oncles, le docteur Pascal Rougon, que le
peuple de Plassans, où il soignait les pauvres gens pour rien,
nommait "monsieur Pascal" tout court. Bien qu'ayant à peine dépassé
la cinquantaine, il était déjà d'un blanc de neige, avec une grande
barbe, de grands cheveux, au milieu desquels sa belle figure
régulière prenait une finesse pleine de bonté.

- C'est à cette heure-ci que tu patauges dans la poussière, toi!
dit-il gaiement, en se penchant davantage pour serrer les deux mains
de l'abbé. Tu n'as donc pas peur des coups de soleil?

- Mais pas plus que vous, mon oncle, répondit le prêtre en riant.

- Oh! moi, j'ai la capote de ma voiture. Puis, les malades
n'attendent pas. On meurt par tous les temps, mon garçon.

Et il lui conta qu'il courait chez le vieux Jeanbernat, l'intendant
du Paradou, qu'un coup de sang avait frappé dans la nuit. Un voisin,
un paysan qui se rendait au marché de Plassans, était venu le
chercher.

- Il doit être mort à l'heure qu'il est, continua-t-il. Enfin, il
faut toujours voir... Ces vieux diables-là ont la vie joliment dure.

Il levait le fouet, lorsque l'abbé Mouret l'arrêta.

- Attendez... Quelle heure avez-vous, mon oncle?

- Onze heures moins un quart.

L'abbé hésitait. Il entendait à ses oreilles la voix terrible de la
Teuse, lui criant que le déjeuner allait être froid. Mais il fut
brave, il reprit aussitôt:

- Je vais avec vous, mon oncle... Ce malheureux voudra peut-être se
réconcilier avec Dieu, à sa dernière heure.

Le docteur Pascal ne put retenir un éclat de rire.

- Lui! Jeanbernat! dit-il, ah! bien! si tu le convertis jamais,
celui-là!... Ça ne fait rien, viens toujours. Ta vue seule est
capable de le guérir.

Le prêtre monta. Le docteur, qui parut regretter sa plaisanterie, se
montra très affectueux, tout en jetant au cheval de légers
claquements de langue. Il regardait son neveu curieusement, du coin
de l'oeil, de cet air aigu des savants qui prennent des notes. Il
l'interrogea, par petites phrases, avec bonhomie, sur sa vie, sur
ses habitudes, sur le bonheur tranquille dont il jouissait aux
Artaud. Et, à chaque réponse satisfaisante, il murmurait, comme se
parlant à lui-même, d'un ton rassuré:

- Allons, tant mieux, c'est parfait.

Il insista surtout sur l'état de santé du jeune curé. Celui-ci,
étonné, lui assurait qu'il se portait à merveille, qu'il n'avait ni
vertiges, ni nausées, ni maux de tête.

- Parfait, parfait, répétait l'oncle Pascal. Au printemps, tu sais,
le sang travaille. Mais tu es solide, toi... A propos, j'ai vu ton
frère Octave, à Marseille, le mois passé. Il va partir pour Paris,
il aura là-bas une belle situation dans le haut commerce. Ah! le
gaillard, il mène une jolie vie!

- Quelle vie? demanda naïvement le prêtre.

Le docteur, pour éviter de répondre, claqua de la langue. Puis, il
reprit:

- Enfin, tout le monde se porte bien, ta tante Félicité, ton oncle
Rougon, et les autres... Ça n'empêche pas que nous ayons bon besoin
de tes prières. Tu es le saint de la famille, mon brave; je compte
sur toi pour faire le salut de toute la bande.

Il riait, mais avec tant d'amitié, que Serge lui-même arriva à
plaisanter.

- C'est qu'il y en a, dans le tas, continua-t-il, qui ne seront pas
aisés à mener en paradis. Tu entendrais de belles confessions, s'ils
venaient à tour de rôle... Moi, je n'ai pas besoin qu'ils se
confessent, je les suis de loin, j'ai leurs dossiers chez moi, avec
mes herbiers et mes notes de praticien. Un jour, je pourrai établir
un tableau d'un fameux intérêt... On verra, on verra!

Il s'oubliait, pris d'un enthousiasme juvénile pour la science. Un
coup d'oeil jeté sur la soutane de son neveu, l'arrêta net.

- Toi, tu es curé, murmura-t-il; tu as bien fait, on est très
heureux, curé. Ça t'a pris tout entier, n'est-ce pas? de façon, que
te voilà tourné au bien... Va, tu ne te serais jamais contenté
ailleurs. Tes parents, qui partaient comme toi, ont eu beau faire
des vilenies; ils sont encore à se satisfaire... Tout est logique là
dedans, mon garçon. Un prêtre complète la famille. C'était forcé,
d'ailleurs. Notre sang devait aboutir là... Tant mieux pour toi, tu
as eu le plus de chance.

Mais il se reprit, souriant étrangement.

- Non, c'est ta soeur Désirée qui a eu le plus de chance.

Il siffla, donna un coup de fouet, changea de conversation. Le
cabriolet, après avoir monté une côte assez roide, filait entre des
gorges désolées; puis, il arriva sur un plateau, dans un chemin
creux, longeant une haute muraille interminable. Les Artaud avaient
disparu; on était en plein désert.

- Nous approchons, n'est-ce pas? demanda le prêtre.

- Voici le Paradou, répondit le docteur, en montrant la muraille. Tu
n'es donc point encore venu par ici? Nous ne sommes pas à une lieue
des Artaud... Une propriété qui a dû être superbe, ce Paradou. La
muraille du parc, de ce côté, a bien deux kilomètres. Mais, depuis
plus de cent ans, tout y pousse à l'aventure.

- Il y a de beaux arbres, fit remarquer l'abbé, en levant la tête,
surpris des masses de verdure qui débordaient.

- Oui, ce coin-là est très fertile. Aussi le parc est-il une
véritable forêt, au milieu des roches pelées qui l'entourent...
D'ailleurs, c'est de là que le Mascle sort. On m'a parlé de trois ou
quatre sources, je crois.

Et, en phrases hachées, coupées d'incidentes étrangères au sujet, il
raconta l'histoire du Paradou, une sorte de légende qui courait le
pays. Du temps de Louis XV, un seigneur y avait bâti un palais
superbe, avec des jardins immenses, des bassins, des eaux
ruisselantes, des statues, tout un petit Versailles perdu dans les
pierres, sous le grand soleil du Midi. Mais il n'y était venu passer
qu'une saison, en compagnie d'une femme adorablement belle, qui
mourut là sans doute, car personne ne l'avait vue en sortir. L'année
suivante, le château brûla, les portes du parc furent clouées, les
meurtrières des murs elles-mêmes s'emplirent de terre; si bien que,
depuis cette époque lointaine, pas un regard n'était entré dans ce
vaste enclos, qui tenait tout un des hauts plateaux des Garrigues.

- Les orties ne doivent pas manquer, dit en riant l'abbé Mouret...
Ça sent l'humide tout le long de ce mur, vous ne trouvez pas, mon
oncle?

Puis, après un silence:

- Et à qui appartient le Paradou, maintenant? demanda-t-il.

- Ma foi, on ne sait pas, répondit le docteur. Le propriétaire est
venu dans le pays, il y a une vingtaine d'années. Mais il a été
tellement effrayé par ce nid à couleuvres, qu'il n'a plus reparu...
Le vrai maître est le gardien de la propriété, ce vieil original de
Jeanbernat, qui a trouvé le moyen de se loger dans un pavillon, dont
les pierres tiennent encore... Tiens, tu vois, cette masure grise,
là bas, avec ces grandes fenêtres mangées de lierre.

Le cabriolet passa devant une grille seigneuriale, toute saignante
de rouille, garnie à l'intérieur de planches maçonnées. Les sauts-
de-loup étaient noirs de ronces. A une centaine de mètres, le
pavillon habité par Jeanbernat se trouvait enclavé dans le parc, sur
lequel une de ses façades donnait. Mais le gardien semblait avoir
barricadé sa demeure, de ce côté; il avait défriché un étroit
jardin, sur la route; il vivait là, au midi, tournant le dos au
Paradou, sans paraître se douter de l'énormité des verdures
débordant derrière lui.

Le jeune prêtre sauta à terre, regardant curieusement, interrogeant
le docteur qui se hâtait d'attacher le cheval à un anneau scellé
dans le mur.

- Et ce vieillard vit seul, au fond de ce trou perdu? demanda-t-il.

- Oui, complètement seul, répondit l'oncle Pascal.

Mais il se reprit.

- Il a avec lui une nièce qui lui est tombée sur les bras, une drôle
de fille, une sauvage... Dépêchons. Tout a l'air mort dans la
maison.



VIII.

Au soleil de midi, la maison dormait, les persiennes closes, dans le
bourdonnement des grosses mouches qui montaient le long du lierre,
jusqu'aux tuiles. Une paix heureuse baignait cette ruine
ensoleillée. Le docteur poussa la porte de l'étroit jardin, qu'une
haie vive, très élevée, entourait. Là, à l'ombre d'un pan de mur,
Jeanbernat, redressant sa haute taille, fumait tranquillement sa
pipe, dans le grand silence, en regardant pousser ses légumes.

- Comment! vous êtes debout, farceur! cria le docteur stupéfait.

- Vous veniez donc m'enterrer, vous! gronda le vieillard rudement.
Je n'ai besoin de personne. Je me suis saigné...

Il s'arrêta net en apercevant le prêtre, et eut un geste si
terrible, que l'oncle Pascal s'empressa d'intervenir.

- C'est mon neveu, dit-il, le nouveau curé des Artaud, un brave
garçon... Que diable! nous n'avons pas couru les routes à pareille
heure pour vous manger, père Jeanbernat.

Le vieux se calma un peu.

- Je ne veux pas de calotin chez moi, murmura-t-il. Ça suffit pour
faire crever les gens. Entendez-vous, docteur, pas de drogues et pas
de prêtres quand je m'en irai; autrement, nous nous fâcherions...
Qu'il entre tout de même, celui-là, puisqu'il est votre neveu.

L'abbé Mouret, interdit, ne trouva pas une parole. Il restait
debout, au milieu d'une allée, à examiner cette étrange figure, ce
solitaire couturé de rides, à la face de brique cuite, aux membres
séchés et tordus comme des paquets de cordes, qui semblait porter
ses quatre-vingts ans avec un dédain ironique de la vie. Le docteur
ayant tenté de lui prendre le pouls, il se fâcha de nouveau.

- Laissez-moi donc tranquille! Je vous dis que je me suis saigné
avec mon couteau! C'est fini, maintenant... Quelle est la brute de
paysan qui est allé vous déranger? Le médecin, le prêtre, pourquoi
pas les croque-morts?... Enfin, que voulez-vous, les gens sont
bêtes. Ça ne va pas nous empêcher de boire un coup.

Il servit une bouteille et trois verres, sur une vieille table,
qu'il sortit, à l'ombre. Les verres remplis jusqu'au bord, il voulut
trinquer. Sa colère se fondait dans une gaieté goguenarde.

- Ça ne vous empoisonnera pas, monsieur le curé, dit-il. Un verre de
bon vin n'est pas un péché... Par exemple, c'est bien la première
fois que je trinque avec une soutane, soit dit sans vous offenser.
Ce pauvre abbé Caffin, votre prédécesseur, refusait de discuter avec
moi... Il avait peur.

Et il eut un large rire, continuant:

- Imaginez-vous qu'il s'était engagé à me prouver que Dieu existe...
Alors, je ne le rencontrais plus sans le défier. Lui, filait
l'oreille basse, je vous assure.

- Comment, Dieu n'existe pas! s'écria l'abbé Mouret, sortant de son
mutisme.

- Oh! comme vous voudrez, reprit railleusement Jeanbernat. Nous
recommencerons ensemble, si cela peut vous faire plaisir...
Seulement, je vous préviens que je suis très fort. Il y a là-haut,
dans une chambre, quelques milliers de volumes sauvés de l'incendie
du Paradou, tous les philosophes du dix-huitième siècle, un tas de
bouquins sur la religion. J'en ai appris de belles, là dedans.
Depuis vingt ans, je lis ça... Ah! dame, vous trouverez à qui
parler, monsieur le curé.

Il s'était levé. D'un long geste, il montra l'horizon entier, la
terre, le ciel, en répétant solennellement:

- Il n'y a rien, rien, rien... Quand on soufflera sur le soleil, ça
sera fini.

Le docteur Pascal avait donné un léger coup de coude à l'abbé
Mouret. Il clignait les yeux, étudiant curieusement le vieillard,
approuvant de la tête pour le pousser à parler.

- Alors, père Jeanbernat, vous êtes un matérialiste? demanda-t-il.

- Eh! je ne suis qu'un pauvre homme, répondit le vieux en rallumant
sa pipe. Quand le comte de Corbière, dont j'étais le frère de lait,
est mort d'une chute de cheval, les enfants m'ont envoyé garder ce
parc de la Belle-au-Bois-dormant, pour se débarrasser de moi.
J'avais soixante ans, je me croyais fini. Mais la mort m'a oublié.
Et j'ai dû m'arranger un trou... Voyez-vous, lorsqu'on vit tout
seul, on finit par voir les choses d'une drôle de façon. Les arbres
ne sont plus des arbres, la terre prend des airs de personne
vivante, les pierres vous racontent des histoires. Des bêtises,
enfin. Je sais des secrets qui vous renverseraient. Puis, que
voulez-vous qu'on fasse, dans ce diable de désert? J'ai lu les
bouquins, ça m'a plus amusé que la chasse... Le comte, qui sacrait
comme un païen, m'avait toujours répété: "Jeanbernat, mon garçon, je
compte bien te retrouver en enfer, pour que tu me serves là-bas
comme tu m'auras servi là-haut."

Il fit de nouveau son large geste autour de l'horizon, en reprenant:

- Entendez-vous, rien, il n'y a rien... Tout ça, c'est de la farce.

Le docteur Pascal se mit à rire.

- Une belle farce, en tous cas, dit-il. Père Jeanbernat, vous êtes
un cachottier. Je vous soupçonne d'être amoureux, avec vos airs
blasés. Vous parliez bien tendrement des arbres et des pierres, tout
à l'heure.

- Non, je vous assure, murmura le vieillard, ça m'a passé.
Autrefois, c'est vrai, quand je vous ai connu et que nous allions
herboriser ensemble, j'étais assez bête pour aimer toutes sortes de
choses, dans cette grande menteuse de campagne. Heureusement que les
bouquins ont tué ça... Je voudrais que mon jardin fût plus petit; je
ne sors pas sur la route deux fois par an. Vous voyez ce banc. Je
passe là mes journées, à regarder pousser mes salades.

- Et vos tournées dans le parc? interrompit le docteur.

- Dans le parc! répéta Jeanbernat d'un air de profonde surprise,
mais il y a plus de douze ans que je n'y ai mis les pieds! Que
voulez-vous que j'aille faire, au milieu de ce cimetière? C'est trop
grand. C'est stupide, ces arbres qui n'en finissent plus, avec de la
mousse partout, des statues rompues, des trous dans lesquels on
manque de se casser le cou à chaque pas. La dernière fois que j'y
suis allé, il faisait si noir sous les feuilles, ça empoisonnait si
fort les fleurs sauvages, des souffles si drôles passaient dans les
allées, que j'ai eu comme peur. Et je me suis barricadé, pour que le
parc n'entrât pas ici... Un coin de soleil, trois pieds de laitue
devant moi, une grande haie qui me barre tout l'horizon, c'est déjà
trop pour être heureux. Rien, voilà ce que je voudrais, rien du
tout, quelque chose de si étroit, que le dehors ne pût venir m'y
déranger. Deux mètres de terre, si vous voulez, pour crever sur le
dos.

Il donna un coup de poing sur la table, haussant brusquement la
voix, criant à l'abbé Mouret:

- Allons, encore un coup, monsieur le curé. Le diable n'est pas au
fond de la bouteille, allez!

Le prêtre éprouvait un malaise. Il se sentait sans force pour
ramener à Dieu cet étrange vieillard, dont la raison lui parut
singulièrement détraquée. Maintenant, il se rappelait certains
bavardages de la Teuse sur le Philosophe, nom que les paysans des
Artaud donnaient à Jeanbernat. Des bouts d'histoires scandaleuses
traînaient vaguement dans sa mémoire. Il se leva, faisant un signe
au docteur, voulant quitter cette maison, où il croyait respirer une
odeur de damnation. Mais, dans sa crainte sourde, une singulière
curiosité l'attardait. Il restait là, allant au bout du petit
jardin, fouillant le vestibule du regard, comme pour voir au delà,
derrière les murs. Par la porte grande ouverte, il n'apercevait que
la cage noire de l'escalier. Et il revenait, cherchant quelque trou,
quelque échappée sur cette mer de feuilles, dont il sentait le
voisinage, à un large murmure qui semblait battre la maison d'un
bruit de vagues.

- Et la petite va bien? demanda le docteur en prenant son chapeau.

- Pas mal, répondit Jeanbernat. Elle n'est jamais là. Elle disparaît
pendant des matinées entières... Peut-être tout de même qu'elle est
dans les chambres du haut.

Il leva la tête, il appela:

- Albine! Albine!

Puis, haussant les épaules:

- Ah bien! oui, c'est une fameuse gourgandine... Au revoir, monsieur
le curé. Tout à votre disposition.

Mais l'abbé Mouret n'eut pas le temps de relever ce défi du
Philosophe. Une porte venait de s'ouvrir brusquement, au fond du
vestibule; une trouée éclatante s'était faite, dans le noir de la
muraille. Ce fut comme une vision de forêt vierge, un enfoncement de
futaie immense, sous une pluie de soleil. Dans cet éclair, le prêtre
saisit nettement, au loin, des détails précis: une grande fleur
jaune au centre d'une pelouse, une nappe d'eau qui tombait d'une
haute pierre, un arbre colossal empli d'un vol d'oiseaux; le tout
noyé, perdu, flambant, au milieu d'un tel gâchis de verdure, d'une
débauche telle de végétation, que l'horizon entier n'était plus
qu'un épanouissement. La porte claqua, tout disparut.

- Ah! la gueuse! cria Jeanbernat, elle était encore dans le Paradou!

Albine riait sur le seuil du vestibule. Elle avait une jupe orange,
avec un grand fichu rouge attaché derrière la taille, ce qui lui
donnait un air de bohémienne endimanchée. Et elle continuait à rire,
la tête renversée, la gorge toute gonflée de gaieté, heureuse de ses
fleurs, des fleurs sauvages tressées dans ses cheveux blonds, nouées
à son cou, à son corsage, à ses bras minces, nus et dorés. Elle
était comme un grand bouquet d'une odeur forte.

- Va, tu es belle! grondait le vieux. Tu sens l'herbe, à empester...
Dirait-on qu'elle a seize ans, cette poupée!

Albine, effrontément, riait plus fort. Le docteur Pascal, qui était
son grand ami, se laissa embrasser par elle.

- Alors, tu n'as pas peur dans le Paradou, toi? lui demanda-t-il.

- Peur? de quoi donc? dit-elle avec des yeux étonnés. Les murs sont
trop hauts, personne ne peut entrer... Il n'y a que moi. C'est mon
jardin, à moi toute seule. Il est joliment grand. Je n'en ai pas
encore trouvé le bout.

- Et les bêtes? interrompit le docteur.

- Les bêtes? elles ne sont pas méchantes, elles me connaissent bien.

- Mais il fait noir sous les arbres?

- Pardi! il y a de l'ombre; sans cela, le soleil me mangerait la
figure... On est bien à l'ombre, dans les feuilles.

Et elle tournait, emplissant l'étroit jardin du vol de ses jupes,
secouant cette âpre senteur de verdure qu'elle portait sur elle.
Elle avait souri à l'abbé Mouret, sans honte aucune, sans
s'inquiéter des regards surpris dont il la suivait. Le prêtre
s'était écarté. Cette enfant blonde, à la face longue, ardente de
vie, lui semblait la fille mystèrieuse et troublante de cette forêt
entrevue dans une nappe de soleil.

- Dites, j'ai un nid de merles, le voulez-vous? demanda Albine au
docteur.

- Non, merci, répondit celui-ci en riant. Il faudra le donner à la
soeur de monsieur le curé, qui aime bien les bêtes... Au revoir,
Jeanbernat.

Mais Albine s'était attaquée au prêtre.

- Vous êtes le curé des Artaud, n'est-ce pas? Vous avez une soeur?
J'irai la voir... Seulement, vous ne me parlerez pas de Dieu. Mon
oncle ne veut pas.

- Tu nous ennuies, va-t-en, dit Jeanbernat en haussant les épaules.

D'un bond de chèvre, elle disparut, laissant une pluie de fleurs
derrière elle. On entendit le claquement d'une porte, puis des rires
derrière la maison, des rires sonores qui allèrent en se perdant,
comme au galop d'une bête folle lâchée dans l'herbe.

- Vous verrez qu'elle finira par coucher dans le Paradou, murmura le
vieux de son air indifférent.

Et, comme il accompagnait les visiteurs:

- Docteur, reprit-il, si vous me trouviez mort, un de ces quatre
matins, rendez-moi donc le service de me jeter dans le trou au
fumier, là, derrière mes salades... Bonsoir, messieurs.

Il laissa retomber la barrière de bois qui fermait la haie. La
maison reprit sa paix heureuse, au soleil de midi, dans le
bourdonnement des grosses mouches qui montaient le long du lierre,
jusqu'aux tuiles.



IX.

Cependant, le cabriolet suivait de nouveau le chemin creux, le long
de l'interminable mur du Paradou. L'abbé Mouret, silencieux, levait
les yeux, regardait les grosses branches qui se tendaient par-dessus
ce mur, comme des bras de géants cachés. Des bruits venaient du
parc, des frôlements d'ailes, des frissons de feuilles, des bonds
furtifs cassant les branches, de grands soupirs ployant les jeunes
pousses, toute une haleine de vie roulant sur les cimes d'un peuple
d'arbres. Et, parfois, à certain cri d'oiseau qui ressemblait à un
rire humain, le prêtre tournait la tête avec une sorte d'inquiétude.

- Une drôle de gamine! disait l'oncle Pascal, en lâchant un peu les
guides. Elle avait neuf ans, lorsqu'elle est tombée chez ce païen.
Un frère à lui, qui s'est ruiné, je ne sais plus dans quoi. La
petite se trouvait en pension quelque part, quand le père s'est tué.
C'était même une demoiselle, savante déjà, lisant, brodant,
bavardant, tapant sur les pianos. Et coquette donc! Je l'ai vue
arriver, avec des bas à jour, des jupes brodées, des guimpes, des
manchettes, un tas de falbalas... Ah bien! les falbalas ont duré
longtemps!

Il riait. Une grosse pierre faillit faire verser le cabriolet.

- Si je ne laisse pas une roue de ma voiture dans ce gredin de
chemin! murmura-t-il. Tiens-toi ferme, mon garçon.

La muraille continuait toujours. Le prêtre écoutait.

- Tu comprends, reprit le docteur, que le Paradou, avec son soleil,
ses cailloux, ses chardons, mangerait une toilette par jour. Il n'a
fait que trois ou quatre bouchées des belles robes de la petite.
Elle revenait nue... Maintenant, elle s'habille comme une sauvage.
Aujourd'hui, elle était encore possible. Mais il y a des fois où
elle n'a guère que ses souliers et sa chemise!... Tu as entendu? le
Paradou est à elle. Dès le lendemain de son arrivée, elle en a pris
possession. Elle vit là, sautant par le fenêtre, lorsque Jeanbernat
ferme la porte, s'échappant quand même, allant on ne sait où, au
fond de trous perdus, connus d'elle seule... Elle doit mener un joli
train, dans ce désert.

- Écoutez donc, mon oncle, interrompit l'abbé Mouret. On dirait un
trot de bête, derrière cette muraille.

L'oncle Pascal écouta.

- Non, dit-il au bout d'un silence, c'est le bruit de la voiture,
contre les pierres... Va, la petite ne tape plus sur les pianos, à
présent. Je crois même qu'elle ne sait plus lire. Imagine-toi une
demoiselle retournée à l'état de vaurienne libre, lâchée en
récréation dans une île abandonnée. Elle n'a gardé que son fin
sourire de coquette, quand elle veut... Ah! par exemple, si tu sais
jamais une fille à élever, je ne te conseille pas de la confier à
Jeanbernat. Il a une façon de laisser agir la nature tout à fait
primitive. Lorsque je me suis hasardé à lui parler d'Albine, il m'a
répondu qu'il ne fallait pas empêcher les arbres de pousser à leur
gré. Il est, dit-il, pour le développement normal des tempéraments...
N'importe, ils sont bien intéressants tous les deux. Je ne passe pas
dans les environs sans leur rendre visite.

Le cabriolet sortait enfin du chemin creux. Là, le mur du Paradou
faisait un coude, se développant ensuite à perte de vue, sur la
crête des coteaux. Au moment où l'abbé Mouret tournait la tête pour
donner un dernier regard à cette barre grise, dont la sévérité
impénétrable avait fini par lui causer un singulier agacement, des
bruits de branches violemment secouées se firent entendre, tandis
qu'un bouquet de jeunes bouleaux semblaient saluer les passants, du
haut de la muraille.

- Je savais bien qu'une bête courait là derrière, dit le prêtre.

Mais, sans qu'on vit personne, sans qu'on aperçût autre chose, en
l'air, que les bouleaux balancés de plus en plus furieusement, on
entendit une voix claire, coupée de rires, qui criait:

- Au revoir, docteur! au revoir, monsieur le curé!... J'embrasse
l'arbre, l'arbre vous envoie mes baisers.

- Eh! c'est Albine, dit le docteur Pascal. Elle aura suivi notre
voiture au trot. Elle n'est pas embarrassée pour sauter les
buissons, cette petite fée!

Et criant, à son tour:

- Au revoir, mignonne!... Tu es joliment grande, pour nous saluer
comme ça.

Les rires redoublèrent, les bouleaux saluèrent plus bas, semant les
feuilles au loin, jusque sur la capote du cabriolet:

- Je suis grande comme les arbres, toutes les feuilles qui tombent
sont des baisers, reprit la voix, changée par l'éloignement, si
musicale, si fondue dans les haleines roulantes du parc, que le
jeune prêtre resta frissonnant.

La route devenait meilleure. A la descente, les Artaud reparurent,
au fond de la plaine brûlée. Quand le cabriolet coupa le chemin du
village, l'abbé Mouret ne voulut jamais que son oncle le reconduisit
à la cure. Il sauta à terre en distant:

- Non, merci, j'aime mieux marcher, cela me fera du bien.

- Comme il te plaira, finit par répondre le docteur.

Puis, lui serrant la main:

- Hein! si tu n'avais que des paroissiens comme cet animal de
Jeanbernat, tu n'aurais pas souvent à te déranger. Enfin, c'est toi
qui a voulu venir... Et porte-toi bien. Au moindre bobo, de nuit ou
de jour, envoie-moi chercher. Tu sais que je soigne toute la famille
pour rien... Adieu, mon garçon.



X.

Quand l'abbé Mouret se retrouva seul, dans la poussière du chemin,
il se sentit plus à l'aise. Ces champs pierreux rendaient à son rêve
de rudesse, de vie intérieure vécue au désert. Le long du chemin
creux, les arbres avaient laissé tomber sur sa nuque, des fraîcheurs
inquiétantes, que maintenant le soleil ardent séchait. Les maigres
amandiers, les blés pauvres, les vignes infirmes, aux deux bords de
la route, l'apaisaient, le tiraient du trouble où l'avaient jeté les
souffles trop gras du Paradou. Et, au milieu de la clarté aveuglante
qui coulait du ciel sur cette terre nue, les blasphèmes de
Jeanbernat ne mettaient même plus une ombre. Il eut une joie vive
lorsque, en levant la tête, il aperçut à l'horizon la barre immobile
du Solitaire, avec la tache des tuiles roses de l'église.

Mais, à mesure qu'il avançait, l'abbé était pris d'une autre
inquiétude. La Teuse allait le recevoir d'une belle façon, avec son
déjeuner froid qui devait attendre depuis près de deux heures. Il
s'imaginait son terrible visage, le flot de paroles dont elle
l'accueillerait, les bruits irrités de vaisselle qu'il entendrait
l'après-midi entière. Quand il eut traversé les Artaud, sa peur
devint si vive, qu'il hésita, pris de lâcheté, se demandant s'il ne
serait pas plus prudent de faire le tour et de rentrer par l'église.
Mais, comme il se consultait, la Teuse en personne parut, au seuil
du presbytère, le bonnet de travers, les poings aux hanches. Il
courba le dos, il dut monter la pente sous ce regard gros d'orage,
qu'il sentait peser sur ses épaules.

- Je crois bien que je suis en retard, ma bonne Teuse, balbutia-t-
il, dès le dernier coude du sentier.

La Teuse attendit qu'il fût en face d'elle, tout près. Alors, elle
le regarda entre les deux yeux, furieusement; puis, sans rien dire,
elle se tourna, elle marcha devant lui, jusque dans la salle à
manger, en tapant ses gros talons, si roidie par la colère, qu'elle
ne boitait presque plus.

- J'ai eu tant d'affaires! commença le prêtre que cet accueil muet
épouvantait. Je cours depuis ce matin...

Mais elle lui coupa la parole d'un nouveau regard, si fixe, si
fâché, qu'il eut les jambes comme rompues. Il s'assit, il se mit a
manger. Elle le servait, avec des sécheresses d'automate, risquant
de casser les assiettes, tant elle les posait avec violence. Le
silence devenait si formidable, qu'il ne put avaler la troisième
bouchée, étranglé par l'émotion.

- Et ma soeur a déjeuné? demanda-t-il. Elle a bien fait. Il faut
toujours déjeuner, lorsque je suis retenu dehors.

Pas de réponse. La Teuse, debout, attendait qu'il eût vidé son
assiette pour la lui enlever. Alors, sentant qu'il ne pourrait
manger sous cette paire d'yeux implacables qui l'écrasaient, il
repoussa son couvert. Ce geste de colère fut comme un coup de fouet,
qui tira la Teuse de sa roideur entêtée. Elle bondit.

- Ah! c'est comme ça! cria-t-elle. C'est encore vous qui vous
fâchez! Eh bien! je m'en vais! Vous allez me payer mon voyage, pour
que je m'en retourne chez moi. J'en ai assez des Artaud, et de votre
église! et de tout!

Elle retirait son tablier de ses mains tremblantes.

- Vous deviez bien voir que je ne voulais pas parler... Est-ce une
vie, çà! Il n'y a que les saltimbanques, monsieur le curé, qui font
ça! Il est onze heures, n'est-ce pas? Vous n'avez pas honte, d'être
encore à table à près de deux heures? Ce n'est pas d'un chrétien,
non, ce n'est pas d'un chrétien!

Puis, se plantant devant lui:

- Enfin, d'où venez-vous? qui avez-vous vu? quelle affaire a pu
vous retenir?... Vous seriez un enfant qu'on vous donnerait le
fouet. Un prêtre n'est pas à sa place sur les routes, au grand
soleil, comme les gueux qui n'ont pas de toit... Ah! vous êtes dans
un bel état, les souliers tout blancs, la soutane perdue de
poussière! Qui vous la brossera, votre soutane? qui vous en achètera
une autre?... Mais parlez donc, dites ce que vous avez fait! Ma
parole! si l'on ne vous connaissait pas, on finirait par croire de
drôles de choses. Et, voulez-vous que je vous le dise? eh bien! je
n'en mettrais pas la main au feu. Quand on déjeune à des heures
pareilles, on peut tout faire.

L'abbé Mouret, soulagé, laissait passer l'orage. Il éprouvait comme
une détente nerveuse, dans les paroles emportées de la vieille
servante.

- Voyons, ma bonne Teuse, dit-il, vous allez d'abord remettre votre
tablier.

- Non, non, cria-t-elle, c'est fini, je m'en vais.

Mais lui, se levant, lui noua le tablier à la taille, en riant. Elle
se débattait, elle bégayait:

- Je vous dis que non!... Vous êtes un enjôleur. Je lis dans votre
jeu, je vois bien que vous voulez m'endormir, avec vos paroles
sucrées... Où êtes-vous allé? Nous verrons ensuite.

Il se remit à table, gaiement, en homme qui a victoire gagnée.

- D'abord, reprit-il, il faut me permettre de manger... Je meurs de
faim.

- Sans doute, murmura-t-elle, apitoyée. Est-ce qu'il y a du bon
sens!... Voulez-vous que j'ajoute deux oeufs sur le plat? Ce ne
serait pas long. Enfin, si vous avez assez... Et tout est froid! Moi
qui avais tant soigné vos aubergines! Elles sont propres,
maintenant! On dirait de vieilles semelles... Heureusement que vous
n'êtes pas sur votre bouche, comme ce pauvre monsieur Caffin... Oh!
çà, vous avez des qualités, je ne le nie pas.

Elle le servait, avec des attentions de mère, tout en bavardant.
Puis, quand il eut fini, elle courut à la cuisine voir si le café
était encore chaud. Elle s'abandonnait, elle boitait d'une façon
extravagante, dans la joie du raccommodement. D'ordinaire, l'abbé
Mouret redoutait la café, qui lui occasionnait de grands troubles
nerveux; mais, en cette circonstance, voulant sceller la paix, il
accepta la tasse qu'elle lui apporta. Et comme il s'oubliait un
instant à table, elle s'assit devant lui, elle répéta doucement, en
femme que la curiosité torture:

- Où êtes-vous allé, monsieur le curé?

- Mais, répondit-il en souriant, j'ai vu les Brichet, j'ai parlé à
Babousse...

Alors, il fallut qu'il lui racontât ce que les Brichet avaient dit,
ce qu'avait décidé Bambousse, et la mine qu'ils faisaient, et
l'endroit où ils travaillaient. Lorsqu'elle connut la réponse du
père de Rosalie:

- Pardi! cria-t-elle, si le petit mourait, la grossesse ne
compterait pas.

Puis, joignant les mains d'un air d'admiration envieuse:

- Avez-vous dû bavarder, monsieur le curé! Plus d'une demi-journée
pour arriver à ce beau résultat!... Et vous êtes revenu tout
doucement? Il devait faire diablement chaud sur la route?

L'abbé; qui s'était levé, ne répondit pas. Il allait parler du
Paradou, demander des renseignements. Mais la crainte d'être
questionné trop vivement, une sorte de honte vague qu'il ne
s'avouait pas à lui-même, le firent garder le silence sur sa visite
à Jeanbernat. Il coupa court à tout nouvel interrogatoire, en
demandant:

- Et ma soeur, où est-elle donc? Je ne l'entends pas.

- Venez, monsieur, dit la Teuse qui se mit à rire, un doigt sur la
bouche.

Ils entrèrent dans la pièce voisine, un salon de campagne, tapissé
d'un papier à grandes fleurs grises d'éteintes, meublé de quatre
fauteuils et d'un canapé tendus d'une étoffe de crin. Sur le canapé,
Désirée dormait, jetée tout de son long, la tête soutenue par ses
deux poings fermés. Ses jupes pendaient, lui découvrant les genoux;
tandis que ses bras levés, nus jusqu'aux coudes, remontaient les
lignes puissantes de la gorge. Elle avait un souffle un peu fort,
entre ses lèvres rouges entr'ouvertes, montrant les dents.

- Hein? dort-elle? murmura la Teuse. Elle ne vous a seulement pas
entendu me crier vos sottises, tout à l'heure... Dame! elle doit
être joliment fatiguée. Imaginez qu'elle a nettoyé ses bêtes jusqu'à
près de midi... Quand elle a eu mangé, elle est venue tomber là
comme un plomb. Elle n'a plus bougé.

Le prêtre la regarda un instant, avec une grande tendresse.

- Il faut la laisser reposer tant qu'elle voudra, dit-il.

- Bien sûr... Est-ce malheureux qu'elle soit si innocente! Voyez
donc, ces gros bras! Quand je l'habille, je pense toujours à la
belle femme qu'elle serait devenue. Allez, elle vous aurait donné de
fiers neveux, monsieur le curé... Vous ne trouvez pas qu'elle
ressemble à cette grande dame de pierre qui est à la halle au blé de
Plassans?

Elle voulait parler d'une Cybèle allongée sur des gerbes, oeuvre
d'un élève de Puget, sculptée au fronton du marché. L'abbé Mouret,
sans répondre, la poussa doucement hors du salon, en lui
recommandant de faire le moins de bruit possible. Et, jusqu'au soir,
le presbytère resta dans un grand silence. La Teuse achevait sa
lessive, sous le hangar. Le prêtre, au fond de l'étroit jardin, son
bréviaire tombé sur les genoux, était abîmé dans une contemplation
pieuse, pendant que des pétales roses pleuvaient des pêchers en
fleurs.



XI.

Vers six heures, ce fut un brusque réveil. Un tapage de portes
ouvertes et refermées, au milieu d'éclats de rire, ébranla toute la
maison, et Désirée parut, les cheveux tombants, les bras toujours
nus jusqu'aux coudes, criant:

- Serge! Serge!

Puis, quand elle eut aperçu son frère dans le jardin, elle accourut,
elle s'assit un instant par terre, à ses pieds, le suppliant:

- Viens donc voir les bêtes!... Tu n'as pas encore vu les bêtes,
dis! Si tu savais comme elles sont belles, maintenant!

Il se fit beaucoup prier. La basse-cour l'effrayait un peu. Mais
voyant des larmes dans les yeux de Désirée, il céda. Alors, elle se
jeta à son cou, avec une joie soudaine de jeune chien, riant plus
fort, sans même s'essuyer les joues.

- Ah! tu es gentil! balbutia-t-elle en l'entraînant. Tu verras les
poules, les lapins, les pigeons, et mes canards qui ont de l'eau
fraîche, et ma chèvre, dont la chambre est aussi propre que la
mienne à présent... Tu sais, j'ai trois oies et deux dindes. Viens
vite. Tu verras tout.

Désirée avait alors vingt-deux ans. Grandie à la campagne, chez sa
nourrice, une paysanne de Saint-Eutrope, elle avait poussé en plein
fumier. Le cerveau vide, sans pensées graves d'aucune sorte, elle
profitait du sol gras, du plein air de la campagne, se développant
toute en chair, devenant une belle bête, fraîche, blanche, au sang
rose, à la peau ferme. C'était comme une ânesse de race qui aurait
eu le don du rire. Bien que pataugeant du matin au soir, elle
gardait ses attaches fines, les lignes souples de ses reins,
l'affinement bourgeois de son corps de vierge; si bien qu'elle était
une créature à part, ni demoiselle, ni paysanne, une fille nourrie
de la terre, avec une ampleur d'épaules et un front borné de jeune
déesse.

Sans doute, ce fut sa pauvreté d'esprit qui la rapprocha des
animaux. Elle n'était à l'aise qu'en leur compagnie, entendait mieux
leur langage que celui des hommes, les soignait avec des
attendrissements maternels. Elle avait, à défaut de raisonnement
suivi, un instinct qui la mettait de plain-pied avec eux. Au premier
cri qu'ils poussaient, elle savait où était leur mal. Elle inventait
des friandises sur lesquelles ils tombaient gloutonnement. Elle
mettait la paix d'un geste dans leurs querelles, semblait connaître
d'un regard leur caractère bon ou mauvais, racontait des histoires
considérables, donnait des détails si abondants, si précis, sur les
façons d'être du moindre poussin, qu'elle stupéfiait profondément
les gens pour lesquels un petit poulet ne se distingue en aucune
façon d'un autre petit poulet. Sa basse-cour était ainsi devenue
tout un pays, où elle régnait en maîtresse absolue; un pays d'une
organisation très compliquée, troublé par des révolutions, peuplé
des êtres les plus différents, dont elle seule connaissait les
annales. Cette certitude de l'instinct allait si loin, qu'elle
flairait les oeufs vides d'une couvée, et qu'elle annonçait à
l'avance le nombre des petits, dans une portée de lapins.

A seize ans, lorsque la puberté était venue, Désirée n'avait point
eu les vertiges ni les nausées des autres filles. Elle prit une
carrure de femme faite, se porta mieux, fit éclater ses robes sous
l'épanouissement splendide de sa chair. Dès lors, elle eut cette
taille ronde qui roulait librement, ces membres largement assis de
statue antique, toute cette poussée d'animal vigoureux. On eût dit
qu'elle tenait au terreau de sa basse-cour, qu'elle suçait la sève
par ses fortes jambes, blanches et solides comme de jeunes arbres.
Et, dans cette plénitude, pas un désir charnel ne monta. Elle trouva
une satisfaction continue à sentir autour d'elle un pullulement. Des
tas de fumier, des bêtes accouplées, se dégageait un flot de
génération, au milieu duquel elle goûtait les joies de la fécondité.
Quelque chose d'elle se contentait dans la ponte des poules; elle
portait ses lapines au mâle, avec des rires de belle fille calmée;
elle éprouvait des bonheurs de femme grosse à traire sa chèvre. Rien
n'était plus sain. Elle s'emplissait innocemment de l'odeur, de la
chaleur, de la vie. Aucune curiosité dépravée ne la poussait à ce
souci de la reproduction, en face des coqs battant des ailes, des
femelles en couches, du bouc empoisonnant l'étroite écurie. Elle
gardait sa tranquillité de belle bête, son regard clair, vide de
pensées, heureuse de voir son petit monde se multiplier, ressentant
un agrandissement de son propre corps, fécondée, identifiée à ce
point avec toutes ces mères, qu'elle était comme la mère commune, la
mère naturelle, laissant tomber de ses doigts, sans un frisson, une
sueur d'engendrement.

Depuis que Désirée était aux Artaud, elle passait ses journées en
pleine béatitude. Enfin, elle contentait le rêve de son existence,
le seul désir qui l'eût tourmentée, au milieu de sa puérilité de
faible d'esprit. Elle possédait une basse-cour, un trou qu'on lui
abandonnait, où elle pouvait faire pousser les bêtes à sa guise. Dès
lors, elle s'enterra là, bâtissant elle-même des cabanes pour les
lapins, creusant la mare aux canards, tapant des clous, apportant de
la paille, ne tolérant pas qu'on l'aidât. La Teuse en était quitte
pour la débarbouiller. La basse-cour se trouvait située derrière le
cimetière; souvent même, Désirée devait rattraper, au milieu des
tombes, quelque poule curieuse, sautée par-dessus le mur. Au fond,
se trouvait un hangar où étaient la lapinière et le poulailler; à
droite, logeait la chèvre, dans une petite écurie. D'ailleurs, tous
les animaux vivaient ensemble, les lapins lâchés avec les poules, la
chèvre prenant des bains de pieds au milieu des canards, les oies,
les dindes, les pintades, les pigeons fraternisant en compagnie de
trois chats. Quand elle se montrait à la barrière de bois qui
empêchait tout ce monde de pénétrer dans l'église, un vacarme
assourdissant la saluait.

- Hein! les entends-tu? dit-elle à son frère, dès la porte de la
salle à manger.

Mais, lorsqu'elle l'eût fait entrer, en refermant la barrière
derrière eux, elle fut assaillie si violemment, qu'elle disparut
presque. Les canards et les oies, claquant du bec, la tiraient par
ses jupes; les poules goulues sautaient à ses mains qu'elles
piquaient à grands coups, les lapins se blottissaient sur ses pieds,
avec des bonds qui lui montaient jusqu'aux genoux; tandis que les
trois chats lui sautaient sur les épaules, et que la chèvre bêlait,
au fond de l'écurie, de ne pouvoir la rejoindre.

- Laissez-moi donc, bêtes! criait-elle, toute sonore de son beau
rire, chatouillée par ces plumes, ces pattes, ces becs qui la
frôlaient.

Et elle ne faisait rien pour se débarrasser. Comme elle le disait,
elle se serait laissé manger, tout cela lui était doux, de sentir
cette vie s'abattre contre elle et la mettre dans une chaleur de
duvet. Enfin, un seul chat s'entêta à vouloir rester sur son dos.

- C'est Moumou, dit-elle. Il a des pattes comme du velours.

Puis, orgueilleusement, montrant la basse-cour à son frère, elle
ajouta:

- Tu vois comme c'est propre!

La basse-cour, en effet, était balayée, lavée, ratissée. Mais de ces
eaux sales remuées, de cette litière retournée à la fourche,
s'exhalait une odeur fauve, si pleine de rudesse, que l'abbé Mouret
se sentit pris à la gorge. Le fumier s'élevait contre le mur du
cimetière en un tas énorme qui fumait.

- Hein! quel tas! reprit Désirée, en menant son frère dans la vapeur
âcre. J'ai tout mis là, personne ne m'a aidée... Va, ce n'est pas
sale. Ça nettoie. Regarde mes bras.

Elle allongeait ses bras, qu'elle avait simplement trempés au fond
d'un seau d'eau, des bras royaux, d'une rondeur superbe, poussés
comme des roses blanches et grasses, dans ce fumier.

- Oui, oui, murmura le prêtre, tu as bien travaillé. C'est très
joli, maintenant.

Il se dirigeait vers la barrière; mais elle l'arrêta.

- Attends donc! Tu vas tout voir. Tu ne te doutes pas...

Elle l'entraîna sous le hangar, devant la lapinière.

- Il y des petits dans toutes les cases, dit-elle, en tapant les
mains d'enthousiasme.

Alors, longuement, elle lui expliqua les portées. Il fallut qu'il
s'accroupit, qu'il mît le nez contre le treillage, pendant qu'elle
donnait des détails minutieux. Les mères, avec leurs grandes
oreilles anxieuses, les regardaient de biais, soufflantes, clouées
de peur. Puis, c'était, dans une case, un trou de poils, au fond
duquel grouillait un tas vivant, une masse noirâtre, indistincte,
qui avait une grosse haleine, comme un seul corps. A côté, les
petits se hasardaient au bord du trou, portant des têtes énormes.
Plus loin, ils étaient déjà forts, ils ressemblaient à de jeunes
rats, furetant, bondissant, le derrière en l'air, taché du bouton
blanc de la queue. Ceux-là avaient des grâces joueuses de bambins,
faisant le tour des cases au galop, les blancs aux yeux de rubis
pâle, les noirs aux yeux luisants comme des boutons de jais. Et des
paniques les emportaient brusquement, découvrant à chaque saut leurs
pattes minces, roussies par l'urine. Et ils se remettaient en un
tas, si étroitement, qu'on ne voyait plus les têtes.

- C'est toi qui leur fais peur, disait Désirée. Moi, ils me
connaissent bien.

Elle les appelait, elle tirait de sa poche quelque croûte de pain.
Les petits lapins se rassuraient, venaient un à un, obliquement, le
nez frisé, se mettant debout contre le grillage. Et elle les
laissait là, un instant, pour montrer à son frère le duvet rose de
leur ventre. Puis, elle donnait la croûte au plus hardi. Alors,
toute la bande accourait, se coulait, se serrait, sans se battre;
trois petits, parfois, mordaient à la même croûte; d'autres se
sauvaient, se tournaient contre le mur, pour manger tranquilles;
tandis que les mères, au fond, continuaient à souffler, méfiantes,
refusant les croûtes.

- Ah! les gourmands! cria Désirée, ils mangeraient comme cela
jusqu'à demain matin!... La nuit, on les entend qui croquent les
feuilles oubliées.

Le prêtre s'était relevé, mais elle ne se lassait point de sourire
aux chers petits.

- Tu vois, le gros, là-bas, celui qui est tout blanc, avec les
oreilles noires... Eh bien! il adore les coquelicots. Il les choisit
très bien, parmi les autres herbes... L'autre jour, il a eu des
coliques. Ça le tenait sous les pattes de derrière. Alors, je l'ai
pris, je l'ai gardé au chaud, dans ma poche. Depuis ce temps-là, il
est joliment gaillard.

Elle allongeait les doigts entre les mailles du treillage, elle leur
caressait l'échine.

- On dirait un satin, reprit-elle. Ils sont habillés comme des
princes. Et coquets avec cela! Tiens, en voilà un qui est toujours à
se débarbouiller. Il use ses pattes... Si tu savais comme ils sont
drôles! Moi je ne dis rien, mais je m'aperçois bien de leurs
malices. Ainsi, par exemple, ce gris qui nous regarde, détestait une
petite femelle, que j'ai dû mettre à part. Il y a eu des histoires
terribles entre eux. Ça serait trop long à conter. Enfin, la
dernière fois qu'il l'a battue, comme j'arrivais furieuse, qu'est-ce
que je vois? ce gredin-là, blotti dans le fond, qui avait l'air de
râler. Il voulait me faire croire que c'était lui qui avait à se
plaindre d'elle...

Elle s'interrompit; puis, s'adressant au lapin:

- Tu as beau m'écouter, tu n'es qu'un gueux!

Et se tournant vers son frère:

- Il entend tout ce que je dis, murmura-t-elle, avec un clignement
d'yeux.

L'abbé Mouret ne put tenir davantage, dans la chaleur qui montait
des portées. La vie, grouillant sous ce poil arraché du ventre des
mères, avait un souffle fort, dont il sentait le trouble à ses
tempes. Désirée, comme grisée peu à peu, s'égayait davantage, plus
rose, plus carrée dans sa chair.

- Mais rien ne t'appelle! cria-t-elle; tu as l'air de toujours te
sauver... Et mes petits poussins, donc! Ils sont nés de cette nuit.

Elle prit du riz, elle en jeta une poignée devant elle. La poule,
avec des gloussements d'appel, s'avança gravement, suivie de toute
la bande des poussins, qui avaient un gazouillis et des courses
folles d'oiseaux égarés. Puis, quand ils furent au beau milieu des
grains de riz, la mère donna de furieux coups de bec, rejetant les
grains qu'elle cassait, tandis que les petits piquaient devant elle,
d'un air pressé. Ils étaient adorables d'enfance, demi-nus, la tête
ronde, les yeux vifs comme des pointes d'acier, le bec planté si
drôlement, le duvet retroussé d'une façon si plaisante, qu'ils
ressemblaient à des joujoux de deux sous. Désirée riait d'aise, à
les voir.

- Ce sont des amours! balbutiait-elle.

Elle en prit deux, un dans chaque main, les couvrant d'une rage de
baisers. Et le prêtre dut les regarder partout, tandis qu'elle
disait tranquillement:

- Ce n'est pas facile de reconnaître les coqs. Moi, je ne me trompe
pas... Ça, c'est une poule, et ça, c'est encore une poule.

Elle les remit à terre. Mais les autres poules arrivaient, pour
manger le riz. Un grand coq rouge, aux plumes flambantes, les
suivait, en levant ses larges pattes avec une majesté circonspecte.

- Alexandre devient superbe, dit l'abbé pour faire plaisir à sa
soeur.

Le coq s'appelait Alexandre. Il regardait la jeune fille de son oeil
de braise, la tête tournée, la queue élargie. Puis, il vint se
planter au bord de ses jupes.

- Il m'aime bien, dit-elle. Moi seule peux le toucher... C'est un
bon coq. Il a quatorze poules, et je ne trouve jamais un oeuf clair
dans les couvées... N'est-ce pas, Alexandre?

Elle s'était baissée. Le coq ne se sauva pas sous sa caresse. Il
sembla qu'un flot de sang allumait sa crête. Les ailes battantes, le
cou tendu, il lança un cri prolongé, qui sonna comme soufflé par un
tube d'airain. A quatre reprises, il chanta, tandis que tous les
coqs des Artaud répondaient, au loin. Désirée s'amusa beaucoup de la
mine effarée de son frère.

- Hein! il te casse les oreilles, dit-elle. Il a un fameux gosier...
Mais, je t'assure, il n'est pas méchant. Ce sont les poules qui sont
méchantes...

Tu te rappelles la grosse mouchetée, celle qui faisait des oeufs
jaunes? Avant-hier, elle s'était écorché la patte. Quand les autres
ont vu le sang, elles sont devenues comme folles. Toutes la
suivaient, la piquaient, lui buvaient le sang, si bien que le soir
elles lui avaient mangé la patte... Je l'ai trouvée la tête derrière
une pierre, comme une imbécile, ne disant rien, se laissant dévorer.

La voracité des poules la laissait riante. Elle raconta d'autres
cruautés, paisiblement: de jeunes poulets le derrière déchiqueté,
les entrailles vidées, dont elle n'avait retrouvé que le cou et les
ailes; une portée de petits chats mangée dans l'écurie, en quelques
heures.

- Tu leur donnerais un chrétien, continua-t-elle, qu'elles en
viendraient à bout... Et dures au mal! Elles vivent très bien avec
un membre cassé.

Elles ont beau avoir des plaies, des trous dans le corps à y fourrer
le poing, elles n'en avalent pas moins leur soupe. C'est pour cela
que je les aime; leur chair repousse en deux jours, leur corps est
toujours chaud comme si elles avaient une provision de soleil sous
les plumes... Quand je veux les régaler, je leur coupe de la viande
crue. Et les vers donc! Tu vas voir si elles les aiment.

Elle courut au tas de fumier, trouva un ver qu'elle prit sans
dégoût. Les poules se jetaient sur ses mains. Mais elle, tenant le
ver très haut, s'amusait de leur gloutonnerie. Enfin, elle ouvrit
les doigts. Les poules se poussèrent, s'abattirent; puis, une
d'elles se sauva, poursuivie par les autres, le ver au bec. Il fut
ainsi pris, perdu, repris, jusqu'à ce qu'une poule, donnant un grand
coup de gosier, l'avala. Alors, toutes s'arrêtèrent net, le cou
renversé, l'oeil rond, attendant un autre ver. Désirée, heureuse,
les appelait par leurs noms, leur disait des mots d'amitié; tandis
que l'abbé Mouret, reculait de quelques pas, en face de cette
intensité de vie vorace.

- Non, je ne suis pas rassuré, dit-il à sa soeur qui voulait lui
faire peser une poule qu'elle engraissait. Ça m'inquiète, quand je
touche des bêtes vivantes.

Il tâchait de sourire. Mais Désirée le traita de poltron.

- Eh bien! et mes canards, et mes oies, et mes dindes! Qu'est-ce que
tu ferais, si tu avais tout cela à soigner?... C'est ça qui est
sale, les canards. Tu les entends claquer du bec, dans l'eau? Et
quand ils plongent, on ne voit plus que leur queue, droite comme une
quille... Les oies et les dindes non plus ne sont pas faciles à
gouverner. Hein! est-ce amusant, lorsqu'elles marchent, les unes
toutes blanches, les autres toutes noires, avec leurs grands cous.
On dirait des messieurs et des dames... En voilà encore auxquels je
ne te conseillerais pas de confier un doigt. Ils te l'avaleraient
proprement, d'un seul coup... Moi, ils me les embrassent, les
doigts, tu vois!

Elle eut la parole coupée par un bêlement joyeux de la chèvre, qui
venait enfin de forcer la porte mal fermée de l'écurie. En deux
sauts, la bête fut près d'elle, pliant sur ses jambes de devant, la
caressant de ses cornes. Le prêtre lui trouva un rire de diable,
avec sa barbiche pointue et ses yeux troués de biais. Mais Désirée
la prit par le cou, l'embrassa sur la tête, jouant à courir, parlant
de la téter. Ça lui arrivait souvent, disait-elle. Quand elle avait
soif, dans l'écurie, elle se couchait, elle tétait.

- Tiens, c'est plein de lait, ajouta-t-elle en soulevant les pis
énormes de la bête.

L'abbé battit des paupières, comme si on lui eût montré une
obscénité. Il se souvenait d'avoir vu, dans le cloître de Saint-
Saturnin, à Plassans, une chèvre de pierre décorant une gargouille,
qui forniquait avec un moine. Les chèvres, puant le bouc, ayant des
caprices et des entêtements de filles, offrant leurs mamelles
pendantes à tout venant, étaient restées pour lui des créatures de
l'enfer, suant la lubricité. Sa soeur n'avait obtenu d'en avoir une
qu'après des semaines de supplications. Et lui, quand il venait,
évitait le frôlement des longs poils soyeux de la bête, défendait sa
soutane de l'approche de ses cornes.

- Va, je vais te rendre la liberté, dit Désirée qui s'aperçut de son
malaise croissant. Mais, auparavant, il faut que je te montre encore
quelque chose... Tu promets de ne pas me gronder? Je ne t'en ai pas
parlé, parce que tu n'aurais pas voulu... Si tu savais comme je suis
contente!

Elle se faisait suppliante, joignant les mains, posant la tête
contre l'épaule de son frère.

- Quelque folie encore, murmura celui-ci, qui ne put s'empêcher de
sourire.

- Tu veux bien, dis? reprit-elle, les yeux luisants de joie. Tu ne
te fâcheras pas?... Il est si joli!

Et, courant, elle ouvrit une porte basse, sous le hangar. Un petit
cochon sauta d'un bond dans la cour.

- Oh! le chérubin! dit-elle d'un air de profond ravissement, en le
regardant s'échapper.

Le petit cochon était charmant, tout rose, le groin lavé par les
eaux grasses, avec le cercle de crasse que son continuel barbotement
dans l'auge lui laissait près des yeux. Il trottait, bousculant les
poules, accourant pour leur manger ce qu'on leur jetait, emplissant
l'étroite cour de ses détours brusques. Ses oreilles battaient sur
ses yeux, son groin ronflait à terre; il ressemblait, sur ses pattes
minces, à une bête à roulettes. Et, par derrière, sa queue avait
l'air du bout de ficelle qui servait à l'accrocher.

- Je ne veux pas ici de cet animal! s'écria le prêtre très
contrarié.

- Serge, mon bon Serge, supplia de nouveau Désirée, ne sois pas
méchant... Vois comme il est innocent, le cher petit. Je le
débarbouillerai, je le tiendrai bien propre. C'est la Teuse qui se
l'est fait donner pour moi. On ne peut pas le renvoyer maintenant...
Tiens, il te regarde, il te sent. N'aie pas peur, il ne te mangera
pas.

Mais elle s'interrompit, prise d'un rire fou. Le petit cochon,
ahuri, venait de se jeter dans les jambes de la chèvre, qu'il avait
culbutée. Il reprit sa course, criant, roulant, effarant toute la
basse-cour. Désirée, pour le calmer, dut lui donner une terrine
d'eau de vaisselle. Alors, il s'enfonça dans la terrine jusqu'aux
oreilles; il gargouillait, il grognait, tandis que de courts
frissons passaient sur sa peau rose. Sa queue, défrisée, pendait.

L'abbé Mouret eut un dernier dégoût à entendre cette eau sale
remuée. Depuis qu'il était là, un étouffement le gagnait, des
chaleurs le brûlaient aux mains, à la poitrine, à la face. Peu à peu
sa tête avait tourné. Maintenant, il sentait dans un même souffle
pestilentiel la tiédeur fétide des lapins et des volailles, l'odeur
lubrique de la chèvre, la fadeur grasse du cochon. C'était comme un
air chargé de fécondation, qui pesait trop lourdement à ses épaules
vierges. Il lui semblait que Désirée avait grandi, s'élargissant des
hanches, agitant des bras énormes, balayant de ses jupes, au ras du
sol, cette senteur puissante dans laquelle il s'évanouissait. Il
n'eut que le temps d'ouvrir la claie de bois. Ses pieds collaient au
pavé humide encore de fumier, à ce point qu'il se crut retenu par
une étreinte de la terre. Et le souvenir du Paradou lui revint tout
d'un coup, avec les grands arbres, les ombres noires, les senteurs
puissantes, sans qu'il pût s'en défendre.

- Te voilà tout rouge, à présent, dit Désirée en le rejoignant de
l'autre côté de la barrière. Tu n'es pas content d'avoir tout vu?...
Les entends-tu crier?

Les bêtes, en la voyant partir, se poussaient contre les treillages,
jetaient des cris lamentables. Le petit cochon surtout avait un
gémissement prolongé de scie qu'on aiguise. Mais, elle, leur faisait
des révérences, leur envoyait des baisers du bout des doigts, riant
de les voir tous là, en tas, comme amoureux d'elle. Puis, se serrant
contre son frère, l'accompagnant au jardin:

- Je voudrais une vache, lui dit-elle à l'oreille, toute
rougissante.

Il la regarda, refusant déjà du geste.

- Non, non, pas maintenant, reprit-elle vivement. Plus tard, je t'en
reparlerai... Il y aurait de la place dans l'écurie. Une belle vache
blanche, avec des taches rousses. Tu verras comme nous aurions du
bon lait. Une chèvre, ça finit par être trop petit... Et quand la
vache ferait un veau!

Elle dansait, elle tapait des mains, tandis que le prêtre retrouvait
en elle la basse-cour qu'elle avait emportée dans ses jupes. Aussi
la laissa-t-il au fond du jardin, assise par terre, en plein soleil,
devant une ruche dont les abeilles ronflaient comme des balles d'or
sur son cou, le long de ses bras nus, dans ses cheveux, sans la
piquer.



XII.

Frère Archangias dînait à la cure tous les jeudis. Il venait de
bonne heure, d'ordinaire, pour causer de la paroisse. C'était lui
qui, depuis trois mois, mettait l'abbé au courant, le renseignait
sur toute la vallée. Ce jeudi-là, en attendant que la Teuse les
appelât, ils allèrent se promener à petits pas, devant l'église. Le
prêtre, lorsqu'il raconta son entrevue avec Bambousse, fut très
surpris d'entendre le Frère trouver naturelle la réponse du paysan.

- Il a raison, cet homme, disait l'ignorantin. On ne donne pas son
bien comme ça... La Rosalie ne vaut pas grand'chose; mais c'est
toujours dur de voir sa fille se jeter à la tête d'un gueux.

- Cependant, reprit l'abbé Mouret, il n'y a que le mariage pour
faire cesser le scandale.

Le Frère haussa ses fortes épaules. Il eut un rire inquiétant.

- Si vous croyez, cria-t-il, que vous allez guérir le pays, avec ce
mariage!... Avant deux ans, Catherine sera grosse; puis, les autres
viendront, toutes y passeront. Du moment qu'on les marie, elles se
moquent du monde... Ces Artaud poussent dans la bâtardise, comme
dans leur fumier naturel. Il n'y aurait qu'un remède, je vous l'ai
dit, tordre le cou aux femelles, si l'on voulait que le pays ne fût
pas empoisonné... Pas de mari, des coups de bâton, monsieur le curé,
des coups de bâton!

Il se calma, il ajouta:

- Laissons chacun disposer de son bien comme il l'entend.

Et il parla de régler les heures du catéchisme. Mais l'abbé Mouret
répondait d'une façon distraite. Il regardait le village, à ses
pieds, sous le soleil couchant. Les paysans rentraient, des hommes
muets, marchant lentement, du pas des boeufs harassés qui regagnent
l'écurie. Devant les masures, les femmes debout jetaient un appel,
causaient violemment d'une porte à une autre, tandis que des bandes
d'enfants emplissaient la route du tapage de leurs gros souliers, se
poussant, se roulant, se vautrant. Une odeur humaine montait de ce
tas de maisons branlantes. Et le prêtre se croyait encore dans la
basse-cour de Désirée, en face d'un pullulement de bêtes sans cesse
multipliées. Il trouvait là la même chaleur de génération, les mêmes
couches continues, dont la sensation lui avait causé un malaise.
Vivant depuis le matin dans cette histoire de la grossesse de
Rosalie, il finissait par penser à cela, aux saletés de l'existence,
aux poussées de la chair, à la reproduction fatale de l'espèce
semant les hommes comme des grains de blé. Les Artaud étaient un
troupeau parqué entre les quatre collines de l'horizon, engendrant,
s'étalant davantage sur le sol, à chaque portée des femelles.

- Tenez, cria Frère Archangias, qui s'interrompit pour montrer une
grande fille se laissant embrasser par son amoureux, derrière un
buisson, voilà encore une gueuse, là-bas!

Il agita ses longs bras noirs, jusqu'à ce qu'il eût mis le couple en
fuite. Au loin, sur les terres rouges, sur les roches pelées, le
soleil se mourait, dans une dernière flambée d'incendie. Peu à peu,
la nuit tomba. L'odeur chaude des lavandes devint plus fraîche,
apportée par les souffles légers qui se levaient. Il y eut, par
moments, un large soupir, comme si cette terre terrible, toute
brûlée de passions, se fût enfin calmée, sous la pluie grise du
crépuscule. L'abbé Mouret, son chapeau à la main, heureux du froid,
sentait la paix de l'ombre redescendre en lui.

- Monsieur le curé! Frère Archangias! appela la Teuse. Vite! la
soupe est servie.

C'était une soupe aux choux, dont la vapeur forte emplissait la
salle à manger du presbytère. Le Frère s'assit, vidant lentement
l'énorme assiette que la Teuse venait de poser devant lui. Il
mangeait beaucoup, avec un gloussement du gosier qui laissait
entendre la nourriture tomber dans l'estomac. Les yeux sur la
cuiller, il ne soufflait mot.

- Ma soupe n'est donc pas bonne, monsieur le curé? demanda la
vieille servante. Vous êtes là, à chipoter dans votre assiette.

- Je n'ai guère faim, ma bonne Teuse, répondit le prêtre en
souriant.

- Pardi! ce n'est pas étonnant, quand on fait les cent dix-neuf
coups!... Vous auriez faim, si vous n'aviez pas déjeuné à deux
heures passées.

Frère Archangias, après avoir versé dans sa cuiller les quelques
gouttes de bouillon restées au fond de son assiette, dit posément:

- Il faut être régulier dans ses repas, monsieur le curé.

Cependant Désirée, qui avait, elle aussi, mangé sa soupe,
sérieusement, sans ouvrir les lèvres, venait de se lever pour suivre
la Teuse à la cuisine. Le Frère, resté seul avec l'abbé Mouret, se
taillait de longues bouchées de pain, qu'il avalait, tout en
attendant le plat.

- Alors, vous avez fait une grande tournée? demanda-t-il.

Le prêtre n'eut pas le temps de répondre. Un bruit de pas,
d'exclamations, de rires sonores, s'éleva au bout du corridor, du
côté de la cour. Il y eut comme une courte dispute. Une voix de
flûte qui troubla l'abbé, se fâchait, parlant vite, se perdant au
milieu d'une bouffée de gaieté.

- Qu'est-ce donc? dit-il en quittant sa chaise.

Désirée rentra d'un bond. Elle cachait quelque chose sous sa jupe
retroussée. Elle répétait vivement:

- Est-elle drôle! Elle n'a pas voulu venir. Je la tenais par sa
robe; mais elle est joliment forte, elle m'a échappé.

- De qui parle-t-elle? interrogea la Teuse, qui accourait de la
cuisine, apportant un plat de pommes de terre, sur lequel
s'allongeait un morceau de lard.

La jeune fille s'était assise. Avec des précautions infinies, elle
tira de dessous sa jupe un nid de merles, où dormaient trois petits.
Elle le posa sur son assiette. Dès que les petits aperçurent la
lumière, ils allongèrent des cous frêles, ouvrant leurs becs
saignants, demandant à manger. Désirée tapa les mains, charmée,
prise d'une émotion extraordinaire, en face de ces bêtes qu'elle ne
connaissait pas.

- C'est cette fille du Paradou! s'écria l'abbé, se souvenant
brusquement.

Le Teuse s'était approchée de la fenêtre.

- C'est vrai, dit-elle. J'aurais dû la reconnaître à sa voix de
cigale... Ah! la bohémienne! Tenez, elle est restée là-bas, à nous
espionner.

L'abbé Mouret s'avança. Il crut voir, en effet, derrière un
genévrier, la jupe orange d'Albine. Mais Frère Archangias se haussa
violemment derrière lui, allongeant le poing, branlant sa tête rude,
tonnant:

- Que le diable te prenne, fille de bandit! Je te traînerai par les
cheveux autour de l'église, si je t'attrape à venir ici tes
maléfices!

Un éclat de rire, frais comme une haleine de la nuit, monta du
sentier. Puis, il y eut une course légère, un murmure de robe
coulant sur l'herbe, pareil à un frôlement de couleuvre. L'abbé
Mouret, debout devant la fenêtre, suivait au loin une tache blonde
glissant entre les bois de pins, ainsi qu'un reflet de lune. Les
souffles qui lui arrivaient de la campagne, avaient ce puissant
parfum de verdure, cette odeur de fleurs sauvages qu'Albine secouait
de ses bras nus, de sa taille libre, de ses cheveux dénoués.

- Une damnée, une fille de perdition! gronda sourdement Frère
Archangias, en se remettant à table.

Il mangea gloutonnement son lard, avalant des pommes de terre
entières en guise de pain. Jamais la Teuse ne put décider Désirée à
finir de dîner. La grande enfant restait en extase devant le nid de
merles, questionnant, demandant ce que ça mangeait, si ça faisait
des oeufs, à quoi on reconnaissait les coqs, chez ces bêtes-là.

Mais la vieille servante eut comme un soupçon. Elle se posa sur sa
bonne jambe, regardant le jeune curé dans les yeux.

- Vous connaissez donc les gens du Paradou? dit-elle.

Alors, simplement, il dit la vérité, il raconta la visite qu'il
avait faite au vieux Jeanbernat. La Teuse échangeait des regards
scandalisés avec Frère Archangias. Elle ne répondit d'abord rien.
Elle tournait autour de la table, boitant furieusement, donnant des
coups de talon à fendre le plancher.

- Vous auriez bien pu me parler de ces gens, depuis trois mois,
finit par dire le prêtre. J'aurais su au moins chez qui je me
présentais.

La Teuse s'arrêta net, les jambes comme cassées.

- Ne mentez pas, monsieur le curé, bégaya-t-elle; ne mentez pas, ça
augmenterait encore votre péché... Comment osez-vous dire que je ne
vous ai pas parlé du Philosophe, de ce païen qui est le scandale de
toute la contrée! La vérité est que vous ne m'écoutez jamais, quand
je cause. Ça vous entre par une oreille, ça sort par l'autre... Ah!
si vous m'écoutiez, vous vous éviteriez bien des regrets!

- Je vous ai dit aussi un mot de ces abominations, affirma le Frère.

L'abbé Mouret eut un léger haussement d'épaules.

- Enfin, je ne me suis plus souvenu, reprit-il. C'est au Paradou
seulement que j'ai cru me rappeler certaines histoires...
D'ailleurs, je me serais rendu quand même auprès de ce malheureux,
que je croyais en danger de mort.

Frère Archangias, la bouche pleine, donna un violent coup de couteau
sur la table, criant:

- Jeanbernat est un chien. Il doit crever comme un chien.

Puis, voyant le prêtre protester de la tête, lui coupant la parole:

- Non, non, il n'y a pas de Dieu pour lui, pas de pénitence, pas de
miséricorde... Il vaudrait mieux jeter l'hostie aux cochons que de
la porter à ce gredin.

Il reprit des pommes de terre, les coudes sur la table, le menton
dans son assiette, mâchant d'une façon furibonde. La Teuse, les
lèvres pincées, toute blanche de colère, se contenta de dire
sèchement:

- Laissez, monsieur le curé n'en veut faire qu'à sa tête, monsieur
le curé a des secrets pour nous, maintenant.

Un gros silence régna. Pendant un instant, on n'entendit que le
bruit des mâchoires du Frère, accompagné de l'étrange ronflement de
son gosier. Désirée, entourant de ses bras nus le nid de merles
resté sur son assiette, la face penchée, souriant aux petits, leur
parlait longuement, tout bas, dans un gazouillis à elle, qu'ils
semblaient comprendre.

- On dit ce qu'on fait, quand on n'a rien à cacher! cria brusquement
la Teuse.

Et le silence recommença. Ce qui exaspérait la vieille servante,
c'était le mystère que le prêtre semblait lui avoir fait de sa
visite au Paradou. Elle se regardait comme une femme indignement
trompée. Sa curiosité saignait. Elle se promena autour de la table,
ne regardant pas l'abbé, ne s'adressant à personne, se soulageant
toute seule.

- Pardi, voilà pourquoi on mange si tard!... On s'en va sans rien
dire courir la pretentaine, jusqu'à des deux heures de l'après-midi.
On entre dans des maisons si mal famées, qu'on n'ose pas même
ensuite raconter ce qu'on a fait. Alors, on ment, on trahit tout le
monde...

- Mais, interrompit doucement l'abbé Mouret, qui s'efforçait de
manger, pour ne pas fâcher la Teuse davantage, personne ne m'a
demandé si j'étais allé au Paradou, je n'ai pas eu à mentir.

La Teuse continua, comme si elle n'avait pas entendu:

- On abîme sa soutane dans la poussière, on revient fait comme un
voleur. Et, si une bonne personne s'intéressant à vous, vous
questionne pour votre bien, on la bouscule, on la traite en femme de
rien qui n'a pas votre confiance. On se cache comme un sournois, on
préférait crever que de laisser échapper un mot, on n'a pas même
l'attention d'égayer son chez soi en disant ce qu'on a vu.

Elle se tourna vers le prêtre, le regarda en face.

- Oui, c'est pour vous, tout çà... Vous êtes un cachottier, vous
êtes un méchant homme!

Et elle se mit à pleurer. Il fallut que l'abbé la consolât.

- Monsieur Caffin me disait tout, cria-t-elle encore.

Mais elle se calmait. Frère Archangias achevait un gros morceau de
fromage, sans paraître le moins du monde dérangé par cette scène.
Selon lui, l'abbé Mouret avait besoin d'être mené droit; la Teuse
faisait bien de lui faire sentir la bride. Il vida un dernier verre
de piquette, se renversa sur sa chaise, digérant.

- Enfin, demanda la vieille servante, qu'est-ce que vous avez vu, au
Paradou? Racontez-nous, au moins.

L'abbé Mouret, souriant, dit en peu de mots la singulière façon dont
Jeanbernat l'avait reçu. La Teuse, qui l'accablait de questions,
poussait des exclamations indignées. Frère Archangias serra les
poings, les brandit en avant.

- Que le ciel l'écrase! dit-il; qu'il les brûle, lui et sa sorcière!

Alors, l'abbé, à son tour, tâcha d'avoir de nouveaux détails sur les
gens du Paradou. Il écoutait avec une attention profonde le Frère
qui racontait des faits monstrueux.

- Oui, cette diablesse est venue un matin s'asseoir à l'école. Il y
a longtemps, elle pouvait avoir dix ans. Moi, je la laissai faire;
je pensai que son oncle l'envoyait pour sa première communion.
Pendant deux mois, elle a révolutionné la classe.

Elle s'était fait adorer, la coquine! Elle savait des jeux, elle
inventait des falbalas avec des feuilles d'arbre et des bouts de
chiffon. Et intelligente, avec cela, comme toutes ces filles de
l'enfer! Elle était la plus forte sur le catéchisme... Voilà qu'un
matin, le vieux tombe au beau milieu des leçons. Il parlait de
casser tout, il criait que les prêtres lui avaient pris l'enfant. Le
garde champêtre a dû venir pour le flanquer à la porte. La petite
s'était sauvée. Je la voyais, par la fenêtre, dans un champ, en
face, rire de la fureur de son oncle... Elle venait d'elle-même à
l'école, depuis deux mois, sans qu'il s'en doutât. Histoire de faire
battre les montagnes.

- Jamais elle n'a fait sa première communion, dit la Teuse, à demi-
voix, avec un léger frisson.

- Non, jamais, reprit Frère Archangias. Elle doit avoir seize ans.
Elle grandit comme une bête. Je l'ai vue courir à quatre pattes,
dans un fourré, du côté de la Palud.

- A quatre pattes, murmura la servante, qui se tourna vers la
fenêtre, prise d'inquiétude.

L'abbé Mouret voulut émettre un doute; mais le Frère s'emporta.

- Oui, à quatre pattes! Et elle sautait comme un chat sauvage, les
jupes troussées, montrant ses cuisses. J'aurais eu un fusil que
j'aurais pu l'abattre. On tue des bêtes qui sont plus agréables à
Dieu... Et, d'ailleurs, on sait bien qu'elle vient miauler toutes
les nuits autour des Artaud. Elle a des miaulements de gueuse en
chaleur. Si jamais un homme lui tombait dans les griffes, à celle-
là, elle ne lui laisserait certainement pas un morceau de peau sur
les os.

Et toute sa haine de la femme parut. Il ébranla la table d'un coup
de poing, il cria ses injures accoutumées:

- Elles ont le diable dans le corps. Elles puent le diable; elles le
puent aux jambes, aux bras, au ventre, partout... C'est ce qui
ensorcelle les imbéciles.

Le prêtre approuva de la tête. La violence de Frère Archangias, la
tyrannie bavarde de la Teuse, étaient comme des coups de lanières,
dont il goûtait souvent le cinglement sur ses épaules. Il avait une
joie pieuse à s'enfoncer dans la bassesse, entre ces mains pleines
de grossièretés populacières. La paix du ciel lui semblait au bout
de ce mépris du monde, de cet encanaillement de tout son être.
C'était une injure qu'il se réjouissait de faire à son corps, un
ruisseau dans lequel il se plaisait à traîner sa nature tendre.

- Il n'y a qu'ordure, murmura-t-il, en pliant sa serviette.

La Teuse desservait la table. Elle voulut enlever l'assiette, où
Désirée avait posé le nid de merles.

- Vous n'allez pas coucher là, mademoiselle, dit-elle. Laissez donc
ces vilaines bêtes.

Mais Désirée défendit l'assiette. Elle couvrait le nid de ses bras
nus, ne riant plus, s'irritant d'être dérangée.

- J'espère qu'on ne va pas garder ces oiseaux, s'écria Frère
Archangias. Ça porterait malheur... Il faut leur tordre le cou.

Et il avançait déjà ses grosses mains. La jeune fille se leva,
recula, frémissante, serrant le nid contre sa poitrine. Elle
regardait le Frère fixement, les lèvres gonflées, d'un air de louve
prête à mordre.

- Ne touchez pas les petits, bégaya-t-elle. Vous êtes laid!

Elle accentua ce mot avec un si étrange mépris, que l'abbé Mouret
tressaillit, comme si la laideur du Frère l'eût frappé pour la
première fois. Celui-ci s'était contenté de grogner. Il avait une
haine sourde contre Désirée, dont la belle poussée animale
l'offensait.

Lorsqu'elle fut sortie, à reculons, sans le quitter des yeux, il
haussa les épaules, en mâchant entre les dents une obscénité que
personne n'entendit.

-Il vaut mieux qu'elle aille se coucher, dit la Teuse. Elle nous
ennuierait, tout à l'heure, à l'église.

- Est-ce qu'on est venu? demanda l'abbé Mouret.

- Il y a beau temps que les filles sont là dehors, avec des brassées
de feuillages... Je vais allumer les lampes. On pourra commencer
quand vous voudrez.

Quelques secondes après, on l'entendit jurer dans la sacristie,
parce que les allumettes étaient mouillées. Frère Archangias, resté
seul avec le prêtre, demanda d'une voix maussade:

- C'est pour le Mois de Marie?

- Oui, répondit l'abbé Mouret. Ces jours derniers, les filles du
pays, qui avaient de gros travaux, n'ont pu venir, selon l'usage,
orner la chapelle de la Vierge. La cérémonie a été remise à ce soir.

- Un joli usage, marmotta le Frère. Quand je les vois déposer
chacune leurs rameaux, j'ai envie de les jeter par terre, pour
qu'elles confessent au moins leurs vilenies, avant de toucher à
l'autel... C'est une honte de souffrir que des femmes promènent
leurs robes si près des saintes reliques.

L'abbé s'excusa du geste. Il n'était aux Artaud que depuis peu, il
devait obéir aux coutumes.

- Quand vous voudrez, monsieur le curé? cria la Teuse.

Mais Frère Archangias le retint un instant encore.

- Je m'en vais, reprit-il. La religion n'est pas une fille, pour
qu'on la mette dans les fleurs et dans les dentelles.

Il marchait lentement vers la porte. Il s'arrêta de nouveau, levant
un de ses doigts velus, ajoutant:

- Méfiez-vous de votre dévotion à la Vierge.



XIII.

Dans l'église, l'abbé Mouret trouva une dizaine de grandes filles,
tenant des branches d'olivier, de laurier, de romarin. Les fleurs de
jardin ne poussant guère sur les roches des Artaud, l'usage était de
parer l'autel de la Vierge d'une verdure résistante qui durait tout
le mois de mai. La Teuse ajoutait des giroflées de muraille, dont
les queues trempaient dans de vieilles carafes.

- Voulez-vous me laisser faire, monsieur le curé? demanda-t-elle.
Vous n'avez pas l'habitude... Tenez, mettez-vous là, devant l'autel.
Vous me direz si la décoration vous plaît.

Il consentit, et ce fut elle qui dirigea réellement la cérémonie.
Elle était montée sur un escabeau; elle rudoyait les grandes filles
qui s'approchaient tour à tour, avec leurs feuillages.

- Pas si vite, donc! Vous me laisserez bien le temps d'attacher les
branches. Il ne faut pas que tous ces fagots tombent sur la tête de
monsieur le curé... Eh bien! Babet, c'est ton tour. Quand tu me
regarderas, avec tes gros yeux! Il est joli, ton romarin! il est
jaune comme un chardon. Toutes les bourriques du pays ont donc pissé
dessus!... A toi, la Rousse. Ah! voilà un beau laurier, au moins! Tu
as pris ça dans ton champ de la Croix-Verte.

Les grandes filles posaient leurs rameaux sur l'autel, qu'elles
baisaient. Elles restaient un instant contre la nappe, passant les
branches à la Teuse, oubliant l'air sournoisement recueilli qu'elles
avaient pris pour monter le degré; elles finissaient par rire, elles
butaient des genoux, ployaient les hanches au bord de la table,
enfonçaient la gorge en plein dans le tabernacle. Et, au-dessus
d'elles, la grande Vierge de plâtre doré inclinait sa face peinte,
souriait de ses lèvres roses au petit Jésus tout nu qu'elle portait
sur son bras gauche.

- C'est ça, Lisa! cria la Teuse, assieds-toi sur l'autel, pendant
que tu y es! Veux-tu bien baisser tes jupes! Est-ce qu'on montre ses
jambes comme ça!... Qu'une de vous s'avise de se vautrer! je lui
envoie ses branches à travers la figure... Vous ne pouvez donc pas
me passer cela tranquillement!

Et se tournant:

- Est-ce à votre goût, monsieur le curé? Trouvez-vous que ça aille?

Elle établissait, derrière la Vierge, une niche de verdure, avec des
bouts de feuillage qui dépassaient, formant berceau, retombant en
façon de palmes. Le prêtre approuvait d'un mot, hasardait une
observation.

- Je crois, murmura-t-il, qu'il faudrait un bouquet de feuilles plus
tendres, en haut.

- Sans doute, gronda la Teuse. Elles ne m'apportent que du laurier
et du romarin... Quelle est celle qui a de l'olivier? Pas une,
allez! Elles ont peur de perdre quatre olives, ces païennes-là.

Mais Catherine monta le degré, avec une énorme branche d'olivier,
sous laquelle elle disparaissait.

- Ah! tu en as, toi, gamine, reprit la vieille servante.

- Pardi, dit une voix, elle l'a volé. J'ai vu Vincent qui cassait la
branche, pendant qu'elle faisait le guet.

Catherine, furieuse, jura que ce n'était pas vrai. Elle s'était
tournée, sans lâcher sa branche, dégageant sa tête brune du buisson
qu'elle portait; elle mentait avec un aplomb extraordinaire,
inventait une longue histoire pour prouver que l'olivier était bien
à elle.

- Et puis, conclut-elle, tous les arbres appartiennent à la sainte
Vierge.

L'abbé Mouret voulut intervenir. Mais la Teuse demanda si on se
moquait d'elle, à lui laisser si longtemps les bras en l'air. Et
elle attacha solidement la branche d'olivier, pendant que Catherine,
grimpée sur l'escabeau, derrière son dos, contre-faisait la façon
pénible dont elle tournait sa taille énorme, à l'aide de sa bonne
jambe; ce qui fit sourire le prêtre lui-même.

- Là, dit la Teuse, en descendant auprès de celui-ci, pour donner un
coup d'oeil à son oeuvre; voilà le haut terminé... Maintenant, nous
allons mettre des touffes entre les chandeliers, à moins que vous ne
préfériez une guirlande qui courrait le long des gradins.

Le prêtre se décida pour de grosses touffes.

- Allons, avancez, reprit la servante, montée de nouveau sur
l'escabeau. Il ne faut pas coucher ici... Veux-tu bien baiser
l'autel, Miette? Est-ce que tu t'imagines être dans ton écurie?...
Monsieur le curé, voyez donc ce qu'elles font, là-bas? Je les
entends qui rient comme des crevées.

On éleva une des deux lampes, on éclaira le bout noir de l'église.
Sous la tribune, trois grandes filles jouaient à se pousser; une
d'elles était tombée la tête dans le bénitier, ce qui faisait tant
rire les autres, qu'elles se laissaient aller par terre pour rire à
leur aise. Elles revinrent, regardant le curé en dessous, l'air
heureux d'être grondées, avec leurs mains ballantes qui leur
tapaient sur les cuisses.

Mais ce qui fâcha surtout la Teuse, ce fut d'apercevoir brusquement
la Rosalie montant à l'autel comme les autres, avec son fagot.

- Veux-tu bien descendre! lui cria-t-elle. Ce n'est pas l'aplomb qui
te manque, ma fille!... Voyons, plus vite, emporte-moi ton paquet.

- Tiens, pourquoi donc? dit hardiment Rosalie. On ne m'accusera
peut-être pas de l'avoir volé.

Les grandes filles se rapprochaient, faisant les bêtes, échangeant
des coups d'oeil luisants.

- Va-t'en, répétait la Teuse; ta place n'est pas ici, entends-tu!

Puis, perdant son peu de patience, brutalement, elle lâcha un mot
très gros, qui fit courir un rire d'aise parmi les paysannes.

- Après? dit Rosalie. Est-ce que vous savez ce que font les autres?
Vous n'êtes pas allée y voir, n'est-ce pas?

Et elle crut devoir éclater en sanglots. Elle jeta ses rameaux, elle
se laissa emmener à quelques pas par l'abbé Mouret, qui lui parlait
très sévèrement. Il avait tenté de faire taire la Teuse, il
commençait à être gêné au milieu de ces grandes filles éhontées,
emplissant l'église, avec leurs brassées de verdure. Elles se
poussaient jusqu'au degré de l'autel, l'entouraient d'un coin de
forêt vivante, lui apportaient le parfum rude des bois odorants,
comme un souffle monté de leurs membres de fortes travailleuses.

- Dépêchons, dépêchons, dit-il en tapant légèrement dans les mains.

- Pardi! j'aimerais mieux être dans mon lit, murmura la Teuse; si
vous croyez que c'est commode d'attacher tous ces bouts de bois!

Cependant, elle avait fini par nouer entre les chandeliers de hauts
panaches de feuillage. Elle plia l'escabeau, que Catherine alla
porter derrière le maître-autel. Elle n'eut plus qu'à planter des
massifs, aux deux côtés de la table. Les dernières bottes de verdure
suffirent à ce bout de parterre; même il resta des rameaux, dont les
filles jonchèrent le sol, jusqu'à la balustrade de bois. L'autel de
la Vierge était un bosquet, un enfoncement de taillis, avec une
pelouse verte, sur le devant.

La Teuse consentit alors à laisser la place à l'abbé Mouret. Celui-
ci monta à l'autel, tapa de nouveau légèrement dans ses mains.

- Mesdemoiselles, dit-il, nous continuerons demain les exercices du
Mois de Marie. Celles qui ne pourront venir, devront tout au moins
dire leur chapelet chez elles.

Il s'agenouilla, tandis que les paysannes, avec un grand bruit de
jupes, se mettaient par terre, s'asseyant sur leurs talons. Elles
suivirent son oraison d'un marmottement confus, où perçaient des
rires. Une d'elles, se sentant pincée par derrière, laissa échapper
un cri, qu'elle tâcha d'étouffer dans un accès de toux; ce qui égaya
tellement les autres, qu'elles restèrent un instant à se tordre,
après avoir dit Amen, le nez sur les dalles, sans pouvoir se
relever.

La Teuse renvoya ces effrontées, pendant que le prêtre, qui s'était
signé, demeurait absorbé devant l'autel, comme n'entendant plus ce
qui se passait derrière lui.

- Allons, déguerpissez, maintenant, murmurait-elle. Vous êtes un tas
de propres à rien, qui ne savez même pas respecter le bon Dieu...
C'est une honte, ça ne s'est jamais vu, des filles qui se roulent
par terre dans une église, comme des bêtes dans un pré... Qu'est-ce
que tu fais là-bas, la Rousse? Si je t'en vois pincer une, tu auras
affaire à moi! Oui, oui, tirez-moi la langue, je dirai tout à
monsieur le curé. Dehors, dehors, coquines!

Elle les refoulait lentement vers la porte, galopant autour d'elles,
boitant d'une façon furibonde. Elle avait réussi à les faire sortir
jusqu'à la dernière, lorsqu'elle aperçut Catherine tranquillement
installée dans le confessionnal avec Vincent; ils mangeaient quelque
chose, d'un air ravi. Elle les chassa. Et comme elle allongeait le
cou hors de l'église, avant de fermer la porte, elle vit la Rosalie
se pendre aux épaules du grand Fortuné qui l'attendait; tous deux se
perdirent dans le noir, du côté du cimetière, avec un bruit affaibli
de baisers.

- Et ça présente à l'autel de la Vierge! bégaya-t-elle, en poussant
les verrous. Les autres ne valent pas mieux, je le sais bien. Toutes
des gourgandines qui sont venues ce soir, avec leurs fagots,
histoire de rire et de se faire embrasser par les garçons, à la
sortie! Demain, pas une ne se dérangera; monsieur le curé pourra
bien dire ses Ave tout seul... On n'apercevra plus que les gueuses
qui auront des rendez-vous.

Elle bousculait les chaises, les remettait en place, regardait si
rien de suspect ne traînait, avant de monter se coucher. Elle
ramassa dans le confessionnal une poignée de pelures de pomme,
qu'elle jeta derrière le maître-autel. Elle trouva également un bout
de ruban arraché de quelque bonnet, avec une mèche de cheveux noirs,
dont elle fit un petit paquet, pour ouvrir une enquête.

A cela près, l'église lui parut en bon ordre. La veilleuse avait de
l'huile pour la nuit, les dalles du choeur pouvaient aller jusqu'au
samedi sans être lavées.

- Il est près de dix heures, monsieur le curé, dit-elle en
s'approchant du prêtre toujours agenouillé. Vous feriez bien de
monter.

Il ne répondit pas, il se contenta d'incliner doucement la tête.

- Bon, je sais ce que ça veut dire, continua la Teuse. Dans une
heure, il sera encore là, sur la pierre, à se donner des coliques...
Je m'en vais, parce que je l'ennuie. N'importe, ça na guère de bon
sens: déjeuner quand les autres dînent, se coucher à l'heure où les
poules se lèvent!... Je vous ennuie, n'est-ce pas? monsieur le curé.
Bonsoir. Vous n'êtes guère raisonnable, allez!

Elle se décidait à partir; mais elle revint éteindre une des deux
lampes, en murmurant que de prier si tard "c'était la mort à
l'huile". Enfin, elle s'en alla, après avoir essuyé de sa manche la
nappe du maître-autel, qui lui parut grise de poussière. L'abbé
Mouret, les yeux levés, les bras serrés contre la poitrine, était
seul.



XIV.

Éclairée d'une seule lampe brûlant sur l'autel de la Vierge, au
milieu des verdures, l'église s'emplissait, aux deux bouts, de
grandes ombres flottantes. La chaire jetait un pan de ténèbre
jusqu'aux solives du plafond. Le confessionnal faisait une masse
noire, découpant sous la tribune le profil étrange d'une guérite
crevée. Toute la lumière, adoucie, comme verdie par les feuillages,
dormait sur la grande Vierge dorée, qui semblait descendre d'un air
royal, portée par le nuage où se jouaient des têtes d'anges ailées.
On eût dit, à voir la lampe ronde luire au milieu des branches, une
lune pâle se levant au bord d'un bois, éclairant quelque souveraine
apparition, une princesse du ciel, couronnée d'or, vêtue d'or, qui
aurait promené la nudité de son divin enfant au fond du mystère des
allées. Entre les feuilles, le long des hauts panaches, dans le
large berceau ogival, et jusque sur les rameaux jetés à terre, des
rayons d'astres coulaient, assoupis, pareils à cette pluie laiteuse
qui pénètre les buissons, par les nuits claires. Des bruits vagues,
des craquements venaient des deux bouts sombres de l'église; la
grande horloge, à gauche du choeur, battait lentement, avec une
haleine grosse de mécanique endormie. Et la vision radieuse, la Mère
aux minces bandeaux de cheveux châtains, comme rassurée par la paix
nocturne de la nef, descendait davantage, courbait à peine l'herbe
des clairières, sous le vol léger de son nuage.

L'abbé Mouret la regardait. C'était l'heure où il aimait l'église.
Il oubliait le Christ lamentable, le supplicié barbouillé d'ocre et
de laque, qui agonisait derrière lui, à la chapelle des Morts. Il
n'avait plus la distraction de la clarté crue des fenêtres, des
gaietés du matin entrant avec le soleil, de la vie du dehors, des
moineaux et des branches envahissant la nef par les carreaux cassés.
A cette heure de nuit, la nature était morte, l'ombre tendait de
crêpe les murs blanchis, la fraîcheur lui mettait aux épaules un
cilice salutaire; il pouvait s'anéantir dans l'amour absolu, sans
que le jeu d'un rayon, la caresse d'un souffle ou d'un parfum, le
battement d'une aile d'insecte, vînt le tirer de sa joie d'aimer. Sa
messe du matin ne lui avait jamais donné les délices surhumains de
ses prières du soir.

Les lèvres balbutiantes, l'abbé Mouret regardait la grande Vierge.
Il la voyait venir à lui, du fond de sa niche verte, dans une
splendeur croissante. Ce n'était plus un clair de lune roulant à la
cime des arbres. Elle lui semblait vêtue de soleil, elle s'avançait
majestueusement, glorieuse, colossale, si toute-puissante, qu'il
était tenté, par moments, de se jeter la face contre terre, pour
éviter le flamboiement de cette porte ouverte sur le ciel. Alors,
dans cette adoration de tout son être, qui faisait expirer les
paroles sur la bouche, il se souvint du dernier mot de Frère
Archangias, comme d'un blasphème. Souvent le Frère lui reprochait
cette dévotion particulière à la Vierge, qu'il disait être un
véritable vol fait à la dévotion de Dieu. Selon lui, cela
amollissait les âmes, enjuponnait la religion, créait toute une
sensiblerie pieuse indigne des forts. Il gardait rancune à la Vierge
d'être femme, d'être belle, d'être mère; il se tenait en garde
contre elle, pris de la crainte sourde de se sentir tenté par sa
grâce, de succomber à sa douceur de séductrice. "Elle vous mènera
loin!" avait-il crié un jour au jeune prêtre, voyant en elle un
commencement de passion humaine, une pente aux délices des beaux
cheveux châtains, des grands yeux clairs, du mystère des robes
tombant du col à la pointe des pieds. C'était la révolte d'un saint,
qui séparait violemment la Mère du Fils, en demandant comme celui-
ci: "Femme, qu'y a-t-il de commun entre vous et moi?" Mais l'abbé
Mouret résistait, se prosternait, tâchait d'oublier les rudesses du
Frère. Il n'avait plus que ce ravissement dans la pureté immaculée
de Marie, qui le sortit de la bassesse où il cherchait à s'anéantir.
Lorsque, seul en face de la grande Vierge dorée, il s'hallucinait
jusqu'à la voir se pencher pour lui donner ses bandeaux à baiser, il
redevenait très jeune, très bon, très fort, très juste, tout envahi
d'une vie de tendresse.

La dévotion de l'abbé Mouret pour la Vierge datait de sa jeunesse.
Tout enfant, un peu sauvage, se réfugiant dans les coins, il se
plaisait à penser qu'une belle dame le protégeait, que deux yeux
bleus, très doux, avec un sourire, le suivaient partout. Souvent,
la nuit, ayant senti un léger souffle lui passer sur les cheveux,
il racontait que la Vierge était venue l'embrasser. Il avait grandi
sous cette caresse de femme, dans cet air plein d'un frôlement de
jupe divine. Dès sept ans, il contentait ses besoins de tendresse,
en dépensant tous les sous qu'on lui donnait à acheter des images de
sainteté, qu'il cachait jalousement, pour en jouir seul. Et jamais
il n'était tenté par les Jésus portant l'agneau, les Christ en
croix, les Dieu le Père se penchant avec une grande barbe au bord
d'une nuée; il revenait toujours aux tendres images de Marie, à son
étroite bouche riante, à ses fines mains tendues. Peu à peu, il les
avait toutes collectionnées: Marie entre un lis et une quenouille,
Marie portant l'enfant comme une grande soeur, Marie couronnée de
roses, Marie couronnée d'étoiles. C'était pour lui une famille de
belles jeunes filles, ayant une ressemblance de grâce, le même air
de bonté, le même visage suave, si jeunes sous leurs voiles, que,
malgré leur nom de mère de Dieu, il n'avait point peur d'elles comme
des grandes personnes. Elles lui semblaient avoir son âge, être les
petites filles qu'il aurait voulu rencontrer, les petites filles du
ciel avec lesquelles les petits garçons morts à sept ans doivent
jouer éternellement, dans un coin du paradis. Mais il était grave
déjà; il garda, en grandissant, le secret de son religieux amour,
pris des pudeurs exquises de l'adolescence. Marie vieillissait avec
lui, toujours plus âgée d'un ou deux ans, comme il convient à une
amie souveraine. Elle avait vingt ans, lorsqu'il en avait dix-huit.
Elle ne l'embrassait plus la nuit sur le front; elle se tenait à
quelques pas, les bras croisés, dans son sourire chaste,
adorablement douce. Lui, ne la nommait plus que tout bas, éprouvant
comme un évanouissement de son coeur, chaque fois que le nom chéri
lui passait sur les lèvre, dans ses prières. Il ne rêvait plus des
jeux enfantins, au fond du jardin céleste, mais une contemplation
continue, en face de cette figure blanche, si pure, à laquelle il
n'aurait pas voulu toucher de son souffle. Il cachait à sa mère
elle-même qu'il l'aimât si fort.

Puis, à quelques années de là, lorsqu'il fut au séminaire, cette
belle tendresse pour Marie, si droite, si naturelle, eut de sourdes
inquiétudes. Le culte de Marie était-il nécessaire au salut? Ne
volait-il pas Dieu, en accordant à Marie une part de son amour, la
plus grande part, ses pensées, son coeur, son tout? Questions
troublantes, combat intérieur qui le passionnait, qui l'attachait
davantage. Alors il s'enfonça dans les subtilités de son affection.
Il se donna des délices inouies à discuter la légitimité de ses
sentiments. Les livres de dévotion à la Vierge l'excusèrent, le
ravirent, l'emplirent de raisonnements, qu'il répétait avec des
recueillements de prière. Ce fut là qu'il apprit à être l'esclave de
Jésus en Marie. Il allait à Jésus par Marie. Et il citait toutes
sortes de preuves, il distinguait, il tirait des conséquences: Marie
à laquelle Jésus avait obéi sur la terre, devait être obéi par tous
les hommes; Marie gardait sa puissance de mère dans le ciel, où elle
était la grande dispensatrice des trésors de Dieu, la seule qui pût
l'implorer, la seule qui distribuât les trônes; Marie, simple
créature auprès de Dieu, mais haussée jusqu'à lui, devenait ainsi le
lien humain du ciel à terre, l'intermédiaire de toute grâce, de
toute miséricorde; et la conclusion était toujours qu'il fallait
l'aimer par-dessus tout, en Dieu lui-même. Puis, c'étaient des
curiosités théologiques plus ardues, le mariage de l'Époux céleste,
le Saint-Esprit scellant le vase d'élection, mettant la Vierge Mère
dans un miracle éternel, donnant sa pureté inviolable à la dévotion
des hommes; c'était la Vierge victorieuse de toutes les hérésies,
l'ennemie irréconciliable de Satan, l'Ève nouvelle annoncée comme
devant écraser la tête du serpent, la Porte auguste de la grâce, par
laquelle le Sauveur était entré une première fois, par laquelle il
entrerait de nouveau, au dernier jour, prophétie vague, annonce d'un
rôle plus large de Marie, qui laissait Serge sous le rêve de quelque
épanouissement immense d'amour. Cette venue de la femme dans le ciel
jaloux et cruel de l'Ancien Testament, cette figure de blancheur,
mise au pied de la Trinité redoutable, était pour lui la grâce même
de la religion, ce qui le consolait de l'épouvante de la foi, son
refuge d'homme perdu au milieu des mystères du dogme. Et quand il se
fut prouvé, points par points, longuement, qu'elle était le chemin
de Jésus, aisé, court, parfait, assuré, il se livra de nouveau à
elle, tout entier, sans remords; il s'étudia à être son vrai dévot,
mourant à lui-même, s'abîmant dans la soumission.

Heure de volupté divine. Les livres de dévotion à la Vierge
brûlaient entre ses mains. Ils lui parlaient une langue d'amour qui
fumait comme un encens. Marie n'était plus l'adolescente voilée de
blanc, les bras croisés, debout à quelques pas de son chevet; elle
arrivait au milieu d'une splendeur, telle que Jean la vit, vêtue de
soleil, couronnée de douze étoiles, ayant la lune sous les pieds;
elle l'embaumait de sa bonne odeur, l'enflammait du désir du ciel,
le ravissait jusque dans la chaleur des astres flambant à son front.
Il se jetait devant elle, se criait son esclave; et rien n'était
plus doux que ce mot d'esclave, qu'il répétait, qu'il goûtait
davantage, sur sa bouche balbutiante, à mesure qu'il s'écrasait à
ses pieds, pour être sa chose, son rien, la poussière effleurée du
vol de sa robe bleue. Il disait avec David: "Marie est faite pour
moi." Il ajoutait avec l'évangéliste: "Je l'ai prise par tout mon
bien." Il la nommait: "Ma chère maîtresse," manquant de mots,
arrivant à un babillage d'enfant et d'amant, n'ayant plus que le
souffle entrecoupé de sa passion. Elle était la Bienheureuse, la
Reine du ciel célébrée par les neuf choeurs des Anges, la Mère de la
belle dilection, le Trésor du Seigneur. Les images vives
s'étalaient, la comparaient à un paradis terrestre, fait d'une terre
vierge, avec des parterres de fleurs vertueuses, des prairies vertes
d'espérance, des tours imprenables de force, des maisons charmantes
de confiance. Elle était encore une fontaine que le Saint-Esprit
avait scellée, un sanctuaire où la très sainte Trinité se reposait,
le trône de Dieu, la cité de Dieu, l'autel de Dieu, le temple de
Dieu, le monde de Dieu. Et lui, se promenait dans ce jardin, à
l'ombre, au soleil, sous l'enchantement des verdures; lui, soupirait
après l'eau de cette fontaine; lui, habitait le bel intérieur de
Marie, s'y appuyant, s'y cachant, s'y perdant, sans réserve, buvant
le lait d'amour infini qui tombait goutte à goutte de ce sein
virginal.

Chaque matin, dès son lever, au séminaire, il saluait Marie de cent
révérences, le visage tourné vers le pan de ciel qu'il apercevait
par sa fenêtre; le soir, il prenait congé d'elle, en s'inclinant le
même nombre de fois, les yeux sur les étoiles. Souvent, en face des
nuits sereines, lorsque Vénus luisait toute blonde et rêveuse dans
l'air tiède, il s'oubliait, il laissait tomber de ses lèvres, ainsi
qu'un léger chant, l'Ave maris stella, l'hymne attendrie qui lui
déroulait au loin des plages bleues, une mer douce, à peine ridée
d'un frisson de caresse, éclairée par une étoile souriante, aussi
grande qu'un soleil. Il récitait encore le Salve Regina, le Regina
coeli, l'O gloriosa Domina, toutes les prières, tous les cantiques.
Il lisait l'Office de la Vierge, les livres de sainteté en son
honneur, le petit Psautier de saint Bonaventure, d'une tendresse si
dévote, que les larmes l'empêchaient de tourner les pages. Il
jeûnait, il se mortifiait, pour lui faire l'offrande de sa chair
meurtrie. Depuis l'âge de dix ans, il portait sa livrée, le saint
scapulaire, la double image de Marie, cousue sur drap, dont il
sentait la chaleur à son dos et à sa poitrine, contre sa peau nue,
avec des tressaillements de bonheur. Plus tard, il avait pris la
chaînette, afin de montrer son esclavage d'amour. Mais son grand
acte restait toujours la Salutation angélique, l'Ave Maria, la
prière parfaite de son coeur. "Je vous salue Marie," et il la voyait
s'avancer vers lui, pleine de grâce, bénie entre toutes les femmes;
il jetait son coeur à ses pieds, pour qu'elle marchât dessus, dans
la douceur.

Cette salutation, il la multipliait, il la répétait de cent façons,
s'ingéniant à la rendre plus efficace. Il disait douze Ave, pour
rappeler la couronne de douze étoiles, ceignant le front de Marie;
il en disait quatorze, en mémoire de ses quatorze allégresses; il en
disait sept dizaines, en l'honneur des années qu'elle a vécues sur
la terre. Il roulait pendant des heures les grains du chapelet.
Puis, longuement, à certains jours de rendez-vous mystique, il
entreprenait le chuchotement infini du Rosaire.

Quand, seul dans sa cellule, ayant le temps d'aimer, il
s'agenouillait sur le carreau, tout le jardin de Marie poussait
autour de lui, avec ses hautes floraisons de chasteté. Le Rosaire
laissait couler entre ses doigts sa guirlande d'Ave coupée de Pater,
comme une guirlande de roses blanches, mêlées des lis de
l'Annonciation, des fleurs saignantes du Calvaire, des étoiles du
Couronnement. Il avançait à pas lents, le long des allées embaumées,
s'arrêtant à chacune des quinze dizaines d'Ave, se reposant dans le
mystère auquel elle correspondait; il restait éperdu de joie, de
douleur, de gloire, à mesure que les mystères se groupaient en trois
séries, les joyeux, les douloureux, les glorieux. Légende
incomparable, histoire de Marie, vie humaine complète, avec ses
sourires, ses larmes, son triomphe, qu'il revivait d'un bout à
l'autre, en un instant. Et d'abord il entrait dans la joie, dans les
cinq mystères souriants, baignés des sérénités de l'aube: c'étaient
la salutation de l'archange, un rayon de fécondité glissé du ciel,
apportant la pâmoison adorable de l'union sans tâche; la visite à
Elisabeth, par une claire matinée d'espérance, à l'heure où le fruit
de ses entrailles donnait pour la première fois à Marie cette
secousse qui fait pâlir les mères; les couches dans un étable de
Bethléem, avec la longue file des bergers venant saluer la maternité
divine; le nouveau-né porté au Temple, sur les bras de l'accouchée,
qui sourit, lasse encore, déjà heureuse d'offrir son enfant à la
justice de Dieu, aux embrassements de Siméon, aux désirs du monde;
enfin, Jésus grandi, se révélant devant les docteurs, au milieu
desquels sa mère inquiète le retrouve, fière de lui et consolée,
puis après ce matin, d'une lumière si tendre, il semblait à Serge
que le ciel se couvrait brusquement. Il ne marchait plus que sur des
ronces, s'écorchait les doigts aux grains du Rosaire, se courbait
sous l'épouvantement des cinq mystères de douleur: Marie agonisant
dans son fils au Jardin des Oliviers, recevant avec lui les coups de
fouet de la flagellation, sentant à son propre front le déchirement
de la couronne d'épines, portant l'horrible poids de sa croix,
mourant à ses pieds sur le Calvaire. Ces nécessités de la
souffrance, ce martyre atroce d'une Reine adorée, pour qui il eût
donné son sang comme Jésus, lui causaient une révolte d'horreur, que
dix années des mêmes prières et des mêmes exercices n'avaient pu
calmer. Mais les grains coulaient toujours, une trouée soudaine se
faisait dans les ténèbres du crucifiement, la gloire resplendissante
des cinq derniers mystères éclatait avec une allégresse d'astre
libre. Marie, transfigurée, chantait l'alléluia de la résurrection,
la victoire sur la mort, l'éternité de la vie; elle assistait, les
mains tendues, renversée d'admiration, au triomphe de son fils, qui
s'élevait au ciel, parmi des nuées d'or frangées de pourpre; elle
rassemblait autour d'elle les Apôtres, goûtant comme au jour de la
conception l'embrasement de l'esprit d'amour, descendu en flammes
ardentes; elle était à son tour ravie par un vol d'anges, emportées
sur des ailes blanches ainsi qu'une arche immaculée, déposée
doucement au milieu de la splendeur des trônes célestes; et là,
comme gloire suprême, dans une clarté si éblouissante, qu'elle
éteignait le soleil, Dieu la couronnait des étoiles du firmament. La
passion n'a qu'un mot. En disant à la file les cent cinquante Ave,
Serge ne les avait pas répétés une seule fois. Ce murmure monotone,
cette parole sans cesse la même qui revenait, pareille au: "Je
t'aime" des amants, prenait chaque fois une signification plus
profonde; il s'y attardait, causant sans fin à l'aide de l'unique
phrase latine, connaissait Marie tout entière, jusqu'à ce que, le
dernier grain du Rosaire s'échappant de ses mains, il se sentit
défaillir à la pensée de la séparation.

Bien des fois le jeune homme avait ainsi passé les nuits,
recommençant à vingt reprises les dizaines d'Ave, retardant toujours
le moment où il devrait prendre congé de sa chère maîtresse. Le jour
naissait, qu'il chuchotait encore. C'était la lune, disait-il pour
se tromper lui-même, qui faisait pâlir les étoiles. Ses supérieurs
devaient le gronder de ces veilles dont il sortait alangui, le teint
si blanc, qu'il semblait avoir perdu du sang. Longtemps il avait
gardé au mur de sa cellule une gravure coloriée du Sacré-Coeur de
Marie. La Vierge, souriant d'une façon sereine, écartait son
corsage, montrait dans sa poitrine un trou rouge, où son coeur
brûlait, traversé d'une épée, couronné de roses blanches. Cette épée
le désespérait; elle lui causait cette intolérable horreur de la
souffrance chez la femme, dont la seule pensée le jetait hors de
toute soumission pieuse. Il l'effaça, il ne garda que le coeur
couronné et flambant, arraché à demi de cette chair exquise pour
s'offrir à lui. Ce fut alors qu'il se sentit aimé. Marie lui donnait
son coeur, son coeur vivant, tel qu'il battait dans son sein, avec
l'égouttement rose de son sang. Il n'y avait plus là une image de
passion dévote, mais une matérialité, un prodige de tendresse, qui,
lorsqu'il priait devant la gravure, lui faisait élargir les mains
pour recevoir religieusement le coeur sautant de la gorge sans
tache. Il le voyait, il l'entendait battre. Et il était aimé, le
coeur battait pour lui! C'était comme un affolement de tout son
être, un besoin de baiser le coeur, de se fondre en lui, de se
coucher avec lui au fond de cette poitrine ouverte. Elle l'aimait
activement, jusqu'à le vouloir dans l'éternité auprès d'elle,
toujours à elle. Elle l'aimait efficacement, sans cesse occupée de
lui, le suivant partout, lui évitant les moindres infidélités. Elle
l'aimait tendrement, plus que toutes les femmes ensemble, d'un amour
bleu, profond, infini comme le ciel. Où aurait-il jamais trouvé une
maîtresse si désirable? Quelle caresse de la terre était comparable
à ce souffle de Marie dans lequel il marchait? Quelle union
misérable, quelle jouissance ordurière pouvaient être mises en
balance avec cette éternelle fleur du désir montant toujours sans
s'épanouir jamais? Alors, le Magnificat, ainsi qu'une bouffée
d'encens, s'exhalait de sa bouche. Il chantait le chant d'allégresse
de Marie, son tressaillement de joie à l'approche de l'Époux divin.
Il glorifiait le Seigneur qui renversait les puissants de leurs
trônes, et qui lui envoyait Marie, à lui, un pauvre enfant nu, se
mourant d'amour sur le carreau glacé de sa cellule.

Et, lorsqu'il avait tout donné à Marie, son corps, son âme, ses
biens terrestres, ses biens spirituels, lorsqu'il était nu devant
elle, à bout de prières, les litanies de la Vierge jaillissaient de
ses lèvres brûlées, avec leurs appels répétés., entêtés, acharnés,
dans un besoin suprême de secours célestes. Il lui semblait qu'il
gravissait un escalier de désir; à chaque saut de son coeur, il
montait une marche. D'abord, il la disait Sainte. Ensuite, il
l'appelait Mère, très pure, très chaste, aimable, admirable. Et il
reprenait son élan, lui criant six fois sa virginité, la bouche
comme rafraîchie chaque fois par ce mot de vierge, auquel il
joignait des idées de puissances, de bonté, de fidélité. A mesure
que son coeur l'emportait plus haut, sur les degrés de lumière, une
voix étrange, venue de ses veines, parlait en lui, s'épanouissant en
fleurs éclatantes. Il aurait voulu se fondre en parfum, s'épandre en
clarté, expirer en un soupir musical. Tandis qu'il la nommait Miroir
de justice. Temple de sagesse, Source de sa joie, il se voyait pâle
d'extase dans ce miroir, il s'agenouillait sur les dalles tièdes de
ce temple, il buvait à longs traits l'ivresse de cette source. Et il
la transformait encore, lâchant la bride à sa folie de tendresse
pour s'unir à elle d'une façon toujours plus étroite. Elle devenait
un Vase d'honneur choisi par Dieu, un Sein d'élection où il
souhaitait de verser son être, de dormir à jamais. Elle était la
Rose mystique, une grande fleur éclose au paradis, faite des Anges
entourant leur Reine, si pure, si odorante, qu'il la respirait du
bas de son indignité avec un gonflement de joie dont ses côtes
craquaient. Elle se changeait en Maison d'or, en Tour de David, en
Tour d'ivoire, d'une richesse inappréciable, d'une pureté jalousée
des cygnes, d'une taille haute, forte, ronde, à laquelle il aurait
voulu faire de ses bras tendus une ceinture de soumission. Elle se
tenait debout à l'horizon, elle était la Porte du ciel, qu'il
entrevoyait derrière ses épaules, lorsqu'un souffle de vent écartait
les plis de son voile. Elle grandissait derrière la montagne, à
l'heure où la nuit pâlit, Étoile du matin, secours des voyageurs
égarés, aube d'amour. Puis, à cette hauteur, manquant d'haleine, non
rassasie encore, mais les mots trahissant les forces de son coeur,
il ne pouvait plus que la glorifier du titre de Reine qu'il lui
jetait neuf fois comme neuf coups d'encensoir. Son cantique se
mourait d'allégresse dans ces cris du triomphe final: Reine des
vierges, Reine de tous les saints, Reine conçue sans péché! Elle
toujours plus haut, resplendissait. Lui, sur la dernière marche, la
marche que les familiers de Marie atteignent seuls, restait là un
instant, pâmé au milieu de l'air subtil qui l'étourdissait, encore
trop loin pour baiser le bord de la robe bleue, se sentant déjà
rouler, avec l'éternel désir de remonter, de tenter cette jouissance
surhumaine.

Que de fois les litanies de la Vierge, récitées en commun, dans la
chapelle, avaient ainsi laissé le jeune homme, les genoux cassés, la
tête vide, comme après une grande chute! Depuis sa sortie du
séminaire, l'abbé Mouret avait appris à aimer la Vierge davantage
encore. Il lui vouait ce culte passionné où Frère Archangias
flairait des odeurs d'hérésie. Selon lui, c'était elle qui devait
sauver l'Église par quelque prodige grandiose dont l'apparition
prochaine charmerait la terre. Elle était le seul miracle de notre
époque impie, la dame bleue se montrant aux petits bergers, la
blancheur nocturne vue entre deux nuages, et dont le bord du voile
traînait sur les chaumes des paysans. Quand Frère Archangias lui
demandait brutalement s'il l'avait jamais aperçue, il se contentait
de sourire, les lèvres serrées, comme pour garder son secret. La
vérité était qu'il la voyait toutes les nuits. Elle ne lui
apparaissait plus ni soeur joueuse, ni belle jeune fille fervente;
elle avait une robe de fiancée, avec des fleurs blanches dans les
cheveux, les paupières à demi baissées, laissant couler des regards
humides d'espérance qui lui éclairaient les joues. Et il sentait
bien qu'elle venait à lui, qu'elle lui promettait de ne plus tarder,
qu'elle lui disait: "Me voici, reçois-moi." Trois fois chaque jour,
lorsque l'Angelus sonnait, au réveil de l'aube, dans la maturité du
midi, à la tombée attendrie du crépuscule, il se découvrait, il
disait un Ave en regardant autour de lui, cherchant si la cloche ne
lui annonçait pas enfin la venue de Marie. Il avait vingt-cinq ans.
Il l'attendait.

Au mois de mai, l'attente du jeune prêtre était pleine d'un heureux
espoir. Il ne s'inquiétait même plus des gronderies de la Teuse.
S'il restait si tard à prier dans l'église, c'était avec l'idée
folle que la grande Vierge dorée finirait par descendre. Et
pourtant, il la redoutait, cette Vierge qui ressemblait à une
princesse. Il n'aimait pas toutes les Vierges de la même façon.
Celle-là le frappait d'un respect souverain. Elle était la Mère de
Dieu; elle avait l'ampleur féconde, la face auguste, les bras forts
de l'Épouse divine portant Jésus. Il se la figurait ainsi au milieu
de la cour céleste, laissant traîner parmi les étoiles la queue de
son manteau royal, trop haute pour lui, si puissante, qu'il
tomberait en poudre, si elle daignait abaisser les yeux sur les
siens. Elle était la Vierge de ses jours de défaillance, la Vierge
sévère qui lui rendait la paix intérieure par la redoutable vision
du paradis.

Ce soir-là, l'abbé Mouret resta plus d'une heure agenouillé dans
l'église vide. Les mains jointes, les regards sur la Vierge d'or se
levant comme un astre au milieu des verdures, il cherchait
l'assoupissement de l'extase, l'apaisement des troubles étranges
qu'il avait éprouvés pendant la journée. Mais il ne glissait pas au
demi-sommeil de la prière avec l'aisance heureuse qui lui était
accoutumée. La maternité de Marie, toute glorieuse et pure qu'elle
se révélât, cette taille ronde de femme faite, cet enfant nu qu'elle
portait sur un bras, l'inquiétaient, lui semblaient continuer au
ciel la poussée débordante de génération au milieu de laquelle il
marchait depuis le matin. Comme les vignes des coteaux pierreux,
comme les arbres du Paradou, comme le troupeau humain des Artaud,
Marie apportait l'éclosion, engendrait la vie. Et la prière
s'attardait sur ses lèvres, il s'oubliait à des distractions, voyant
des choses qu'il n'avait point encore vues, la courbe molle des
cheveux châtains, le léger gonflement du menton, barbouillé de rose.
Alors, elle devait se faire plus sévère, l'anéantir sous l'éclat de
sa toute-puissance, pour le ramener à la phrase de l'oraison
interrompue. Ce fut enfin par sa couronne d'or, par son manteau
d'or, par tout l'or qui la changeait en une princesse terrible,
qu'elle acheva de l'écraser dans une soumission d'esclave, la prière
coulant régulière de la bouche, l'esprit perdu au fond d'une
adoration unique. Jusqu'à onze heures, il dormit éveillé de cet
engourdissement extatique, ne sentant plus ses genoux, se croyant
suspendu, balancé ainsi qu'un enfant qu'on endort, se laissant aller
à ce repos, tout en gardant la conscience d'un poids qui lui
alourdissait le coeur. Autour de lui, l'église s'emplissait d'ombre,
la lampe charbonnait, les hauts feuillages assombrissaient le visage
verni de la grande Vierge.

Quand l'horloge, avant de sonner l'heure, grinça, d'une voix
arrachée, l'abbé Mouret eut un frisson. Il n'avait pas senti la
fraîcheur de l'église lui tomber sur les épaules. Maintenant, il
grelottait. Comme il se signait, un rapide souvenir traversa la
stupeur de son réveil; le claquement de ses dents lui rappelait les
nuits passées sur le carreau de sa cellule, en face du Sacré-Coeur
de Marie, le corps tout secoué de fièvre. Il se leva péniblement,
mécontent de lui. D'ordinaire, il quittait l'autel, la chair
sereine, avec la douceur du souffle de Marie sur le front. Cette
nuit-là, lorsqu'il prit la lampe pour monter à sa chambre, il lui
sembla que ses tempes éclataient: la prière était restée inefficace,
il retrouvait, après un court soulagement, la même chaleur grandie
depuis le matin de son coeur à son cerveau. Puis, arrivé à la porte
de la sacristie, au moment de sortir, il se tourna, il éleva la
lampe, d'un mouvement machinal, cherchant à voir une dernière fois
la grande Vierge. Elle était noyée sous les ténèbres descendues des
poutres, enfoncée dans les feuillages, ne laissant passer que la
croix d'or de sa couronne.



XV.

La chambre de l'abbé Mouret, située à un angle du presbytère, était
une vaste pièce, trouée sur deux de ses faces de deux immenses
fenêtres carrées; l'une de ces fenêtres s'ouvrait au-dessus de la
basse-cour de Désirée; l'autre donnait sur le village des Artaud,
avec la vallée au loin, les collines, tout l'horizon. Le lit tendu
de rideaux jaunes, la commode de noyer, les trois chaises de paille,
se perdaient sous le haut plafond à solives blanchies. Une légère
âpreté, cette odeur un peu aigre des vieilles bâtisses campagnardes,
montait du carreau, passé au rouge, luisant comme une glace. Sur la
commode, une grande statuette de l'Immaculée Conception mettait une
douceur grise, entre deux pots de faïence que la Teuse avait emplis
de lilas blancs.

L'abbé Mouret posa la lampe devant la Vierge, au bord de la commode.
Il se sentait si mal à l'aise, qu'il se décida à allumer le feu de
souches de vignes qui était tout préparé. Et il resta là, les
pincettes à la main, regardant brûler les tisons, la face éclairée
par la flamme. Au-dessous de lui, il entendait le gros sommeil de la
maison. Le silence, qui bourdonnait à ses oreilles, finissait par
prendre des voix chuchotantes. Lentement, invinciblement, ces voix
l'envahissaient, redoublaient l'anxiété dont il avait, dans la
journée, senti plusieurs fois le serrement à la gorge. D'où venait
donc cette angoisse? quel pouvait être ce trouble inconnu, grossi
doucement, devenu intolérable? Il n'avait pas péché cependant. Il
lui semblait être sorti la veille du séminaire, avec toute l'ardeur
de sa foi, si fort contre le monde, qu'il marchait au milieu des
hommes en ne voyant que Dieu.

Alors, il se crut dans sa cellule, un matin, à cinq heures, au
moment du lever. Le diacre de service passait en donnant un coup de
bâton dans sa porte, avec le cri réglementaire:

- Benedicamus Domino!

- Deo gratias! répondait-il, mal réveillé, les yeux enflés de
sommeil.

Et il sautait sur l'étroit tapis, se débarbouillait, faisait son
lit, balayait sa chambre, renouvelait l'eau de son cruchon. Ce petit
ménage était une joie, dans le frisson matinal qui lui courait sur
la peau. Il entendait les pierrots des platanes de la cour se lever
en même temps que lui, au milieu d'un tapage d'ailes et de gosiers
assourdissant. Il pensait qu'ils disaient leurs prières, à leur
façon. Lui, descendait dans la salle des Méditations, où, après les
oraisons, il restait une demi-heure agenouillé, à méditer sur cette
pensée d'Ignace: "Que sert à l'homme de conquérir l'univers, s'il
perd son âme?" C'était un sujet fertile en bonnes résolutions, qui
le faisait renoncer à tous les biens de la terre, avec le rêve si
souvent caressé d'une vie au désert, sous la seule richesse d'un
grand ciel bleu. Au bout de dix minutes, ses genoux, meurtris sur la
dalle, devenaient tellement douloureux, qu'il éprouvait peu à peu un
évanouissement de tout son être, une extase dans laquelle ils se
voyait grand conquérant, maître d'un empire immense, jetant sa
couronne, brisant son sceptre, foulant aux pieds un luxe inouï, des
cassettes d'or, des ruissellements de bijoux, des étoffes cousues de
pierreries, pour aller s'ensevelir au fond d'une Thébaïde, vêtu
d'une bure qui lui écorchait l'échine. Mais la messe le tirait de
ces imaginations, dont il sortait comme d'une belle histoire réelle,
qui lui serait arrivée en des temps anciens. Il communiait, il
chantait le psaume du jour, très ardemment, sans entendre aucune
autre voix que sa voix, d'une pureté de cristal, si claire, qu'il la
sentait s'envoler jusqu'aux oreilles du Seigneur. Et lorsqu'il
remontait à sa chambre, il ne gravissait qu'une marche à la fois,
ainsi que le recommandent saint Bonaventure et saint Thomas d'Aquin;
il marchait lentement, l'air recueilli, la tête légèrement penchée,
trouvant à suivre les moindres prescriptions une jouissance
indicible. Ensuite, venait le déjeuner. Au réfectoire, les croûtons
de pain, alignés le long des verres de vin blanc, l'enchantaient;
car il avait bon appétit, il était d'humeur gaie, il disait par
exemple que le vin était bon chrétien, allusion très audacieuse à
l'eau qu'on accusait l'économe de mettre dans les bouteilles. Cela
ne l'empêchait pas de retrouver son air grave pour entrer en classe.
Il prenait des notes sur ses genoux, tandis que le professeur, les
poignets au bord de la chaire, parlait un latin usuel, coupé parfois
d'un mot français, quand il ne trouvait pas mieux. Une discussion
s'élevait; les élèves argumentaient en un jargon étrange, sans rire.
Puis, c'était, à dix heures, une lecture de l'Écriture sainte,
pendant vingt minutes. Il allait chercher le livre sacré, relié
richement, doré sur tranche. Il le baisait avec une vénération
particulière, le lisait tête nue, en saluant chaque fois qu'il
rencontrait les noms de Jésus, de Marie ou de Joseph. La seconde
méditation le trouvait alors tout préparé à supporter, pour l'amour
de Dieu, un nouvel agenouillement, plus long que le premier. Il
évitait de s'asseoir une seule seconde sur ses talons; il goûtait
cet examen de conscience de trois quarts d'heure, s'efforçant de
découvrir en lui des péchés, arrivant à se croire damné pour avoir
oublié la veille au soir de baiser les deux images de son
scapulaire, ou pour s'être endormi sur le côté gauche; fautes
abominables, qu'il aurait voulu racheter en usant jusqu'au soir ses
genoux, fautes heureuses qui l'occupaient, sans lesquelles il
n'aurait su de quoi entretenir son coeur candide, endormi par la
blanche vie qu'il menait. Il entrait au réfectoire tout soulagé,
comme s'il était débarrassé la poitrine d'un grand crime. Les
séminaristes de service, les manches de la soutane retroussées, un
tablier de coutil bleu noué à la ceinture, apportaient le potage au
vermicelle, le bouilli coupé par petits carrés, les portions de
gigot aux haricots. Il y avait des bruits terribles de mâchoires, un
silence glouton, un acharnement de fourchettes seulement interrompu
par des coups d'oeil envieux jetés sur la table en fer à cheval, où
les directeurs mangeaient des viandes plus tendres, buvaient des
vins plus rouges; pendant que la voix empâtée de quelque fils de
paysan, aux poumons solides, ânonnait sans points ni virgules, au-
dessus de cette rage d'appétit, quelque lecture pieuse, des lettres
de missionnaires, des mandements d'évêques, des articles de journaux
religieux. Lui, écoutait, entre deux bouchées. Ces bouts de
polémiques, ces récits de voyages lointains le surprenaient,
l'effrayaient même, en lui révélant, au delà des murailles du
séminaire, une agitation, un immense horizon, auxquels il ne pensait
jamais. On mangeait encore, qu'un coup de claquoir annonçait la
récréation. La cour était sablée, plantée de huit gros platanes qui,
l'été, jetaient une ombre fraîche; au midi, il y avait une muraille,
haute de cinq mètres, hérissée de culs de bouteille, au-dessus de
laquelle on ne voyait de Plassans que l'extrémité du clocher de
Saint-Marc, une courte aiguille de pierre, dans le ciel bleu. D'un
bout de la cour à l'autre, lentement, il se promenait avec un groupe
de camarades, sur une seule ligne; et chaque fois qu'il revenait, le
visage vers la muraille, il regardait le clocher, qui était pour lui
toute la ville, toute la terre, sous le vol libre des nuages.

Des cercles bruyants, au pied des platanes, discutaient; des amis
s'isolaient, deux à deux, dans les coins, épiés par quelque
directeur caché derrière les rideaux de sa fenêtre; des parties de
paume et de quilles s'organisaient violemment, dérangeant de
tranquilles joueurs de loto à demi couchés par terre, devant leurs
cartons, qu'une boule ou une balle lancée trop fort couvrait de
sable. Quand la cloche sonnait, le bruit tombait, une nuée de
moineaux s'envolait des platanes, les élèves encore tout essoufflés
se rendaient au cours de plain-chant, les bras croisés, la nuque
grave. Et il achevait la journée au milieu de cette paix; il
retournait en classe; il goûtait à quatre heures, reprenant son
éternelle promenade, en face de la flèche de Saint-Marc; il soupait
au milieu des mêmes bruits de mâchoires, sous la grosse voix
achevant la lecture du matin; il montait à la chapelle dire les
actions de grâce du soir, et se couchait à huit heures un quart,
après avoir aspergé son lit d'eau bénite, pour se préserver des
mauvais rêves.

Que de belles journées semblables il avait passées, dans cet ancien
couvent du vieux Plassans, tout plein d'une odeur séculaire de
dévotion! Pendant cinq ans, les jours s'étaient suivis, coulant avec
le même murmure d'eau limpide. A cette heure, il se souvenait de
mille détails qui l'attendrissaient. Il se rappelait son premier
trousseau, qu'il était allé acheter avec sa mère: ses deux soutanes,
ses deux ceintures, ses six rabats, ses huit paires de bas noirs,
son surplis, son tricorne. Et comme son coeur avait battu, ce doux
soir d'octobre, lorsque la porte du séminaire s'était refermée sur
lui! Il venait là, à vingt ans, après ses années de collège, pris
d'un besoin de croire et d'aimer. Dès le lendemain, il avait tout
oublié, comme endormi au fond de la grande maison silencieuse. Il
revoyait la cellule étroite où il avait passé ses deux années de
philosophie, une case meublée d'un lit, d'une table et d'une chaise,
séparée des cases voisines par des planches mal jointes, dans une
immense salle qui contenait une cinquantaine de réduits pareils. Il
revoyait sa cellule de théologien, habitée pendant trois autres
années, plus grande, avec un fauteuil, une toilette, une
bibliothèque, heureuse chambre emplie des rêves de sa foi. Le long
des couloirs interminables, le long des escaliers de pierre, à
certains angles, il avait eu des révélations soudaines, des secours
inespérés. Les hauts plafonds laissaient tomber des voix d'anges
gardiens. Pas un carreau des salles, pas une pierre des murs, pas
une branche des platanes, qui ne lui parlaient des jouissances de sa
vie contemplative, ses bégayements de tendresse, sa lente
initiation, les caresses reçues en retour du don de son être, tout
ce bonheur des premières amours divines. Tel jour, en s'éveillant,
il avait vu une vive lueur qui l'avait baigné de joie. Tel soir, en
fermant la porte de sa cellule, il s'était senti saisir au cou par
des mains tièdes, si tendrement, qu'en reprenant connaissance, il
s'était trouvé par terre, pleurant a gros sanglots. Puis parfois,
surtout sous la petite voûte qui menait à la chapelle, il avait
abandonné sa taille à des bras souples qui l'enlevaient. Tout le
ciel s'occupait alors de lui, marchait autour de lui, mettait dans
ses moindres actes, dans la satisfaction de ses besoins les plus
vulgaires, un sens particulier, un parfum surprenant dont ses
vêtements, sa peau elle-même, semblaient garder à jamais la
lointaine odeur. Et il se souvenait encore des promenades du jeudi.
On partait à deux heures pour quelque coin de verdure, à une lieue
de Plassans. C'était le plus souvent au bord de la Viorne, dans le
bout d'un pré, avec des saules noueux qui laissaient tremper leurs
feuilles au fil de l'eau. Il ne voyait rien, ni les grandes fleurs
jaunes du pré, ni les hirondelles buvant au vol, rasant des ailes la
nappe de la petite rivière. Jusqu'à six heures, assis par bandes
sous les saules, ses camarades et lui récitaient en choeur l'Office
de la Vierge, ou lisaient, deux à deux, les Petites Heures, le
bréviaire facultatif des jeunes séminaristes.

L'abbé Mouret eut un sourire, en rapprochant les tisons. Il ne
trouvait dans ce passé qu'une grande pureté, une obéissance
parfaite. Il était un lis, dont la bonne odeur charmait ses maîtres.
Il ne se rappelait pas un mauvais acte. Jamais il ne profitait de la
liberté absolue des promenades, pendant que les deux directeurs de
surveillance allaient causer chez un curé du voisinage, pour fumer
derrière une haie ou courir boire de la bière avec quelque ami.
Jamais il ne cachait des romans sous sa paillasse, ni n'enfermait
des bouteilles d'anisette au fond de sa table de nuit. Longtemps
même, il ne s'était pas douté les péchés qui l'entouraient, des
ailes de poulets et des gâteaux introduits en contrebande pendant le
carême, des lettres coupables apportées par les servants, des
conversations abominables tenues à voix basse, dans certains coins
de la cour. Il avait pleuré à chaudes larmes, le jour où il s'était
aperçu que peu de ses camarades aimaient Dieu pour lui-même. Il y
avait là des fils de paysans entrés dans les ordres par terreur de
la conscription, des paresseux rêvant un métier de fainéantise, des
ambitieux que troublaient déjà la vision de la crosse et de la
mitre. Et lui, en retrouvant les ordures du monde au pied des
autels, s'était replié encore sur lui-même, se donnant davantage à
Dieu, pour le consoler de l'abandon où on le laissait.

Pourtant, l'abbé se rappela qu'un jour il avait croisé les jambes, à
la classe. Le professeur lui en ayant fait le reproche, il était
devenu très rouge, comme s'il avait commis une indécence. Il était
un des meilleurs élèves, ne discutant pas, apprenant les textes par
coeur. Il prouvait l'existence et l'éternité de Dieu par des preuves
tirées de l'Écriture sainte, par l'opinion des Pères de l'Église, et
par le consentement universel de tous les peuples. Les raisonnements
de cette nature l'emplissaient d'une certitude inébranlable. Pendant
sa première année de philosophie, il travaillait son cours de
logique avec une telle application, que son professeur l'avait
arrêté, en lui répétant que les plus savants ne sont pas les plus
saints. Aussi, dès sa seconde année, s'acquittait-il de son étude de
la métaphysique, ainsi que d'un devoir réglementé, entrant pour une
très faible part dans les exercices de la journée. Le mépris de la
science lui venait; il voulait rester ignorant, afin de garder
l'humilité de sa foi. Plus tard, en théologie, il ne suivait plus le
cours d'Histoire ecclésiastique, de Rorbacher, que par soumission;
il allait jusqu'aux arguments de Gousset, jusqu'à l'Instruction
théologique de Bouvier, sans oser toucher à Bellarmin, à Liguori, à
Suarez, à saint Thomas d'Aquin. Seule, l'Écriture sainte le
passionnait. Il y trouvait le savoir désirable, une histoire d'amour
infini qui devait suffire comme enseignement aux hommes de bonne
volonté. Il n'acceptait que les affirmations de ses maîtres, se
débarrassant sur eux de tout souci d'examen, n'ayant pas besoin de
ce fatras pour aimer, accusant les livres de voler le temps à la
prière. Il avait même réussi à oublier ses années de collège. Il ne
savait plus, il n'était plus qu'une candeur, qu'une enfance ramenée
aux balbutiements du catéchisme.

Et c'était ainsi qu'il était pas à pas monté jusqu'à la prêtrise.
Ici, les souvenirs se pressaient, attendris, chauds encore de joies
célestes. Chaque année, il avait approché Dieu de plus près. Il
passait saintement les vacances, chez un oncle, se confessant tous
les jours, communiant deux fois par semaine. Il s'imposait des
jeûnes, cachait au fond de sa malle des boîtes de gros sel, sur
lesquelles il s'agenouillait des heures entières, les genoux mis à
nu. Il restait à la chapelle, pendant les récréations, ou montait
dans la chambre d'un directeur, qui lui racontait des anecdotes
pieuses, extraordinaires. Puis, quand approchait le jour de la
Sainte-Trinité, il était récompensé au delà de toute mesure, envahi
par cette émotion dont s'emplissent les séminaires à la veille des
ordinations. C'était la grande fête, le ciel s'ouvrant pour laisser
les élus gravir un nouveau degré. Lui, quinze jours à l'avance, se
mettait au pain et à l'eau. Il fermait les rideaux de sa fenêtre,
pour ne plus même voir le jour, se prosternant dans les ténèbres,
suppliant Jésus d'accepter son sacrifice. Les quatre derniers jours,
il était pris d'angoisses, de scrupules terribles qui le jetaient
hors de son lit, au milieu de la nuit, pour aller frapper à la porte
du prêtre étranger dirigeant la retraite, quelque carme déchaussé,
souvent un protestant converti, sur lequel courait une merveilleuse
histoire. Il lui faisait longuement la confession générale de sa
vie, la voix coupée de sanglots. L'absolution seule le
tranquillisait, le rafraîchissait, comme s'il avait pris un bain de
grâce. Il était tout blanc, au matin du grand jour; il avait une si
vive conscience de cette blancheur, qu'il lui semblait faire de la
lumière autour de lui. Et la cloche du séminaire sonnait de sa voix
claire, tandis que les odeurs de juin, les quarantaines en fleurs,
les résédas, les héliotropes, venaient par-dessus la haute muraille
de la cour. Dans la chapelle, les parents attendaient, en grande
toilette, émus à ce point, que les femmes sanglotaient sous leurs
voilettes. Puis, c'était le défilé: les diacres, qui allaient
recevoir la prêtrise, en chasuble d'or; les sous-diacres, en
dalmatique; les minorés, les tonsures, le surplis flottant sur les
épaules, la barrette noire à la main. L'orgue ronflait, épanouissait
les notes de flûte d'un chant d'allégresse. A l'autel, l'évêque,
assisté de deux chanoines, officiait, crosse en main. Le chapitre
était là, les prêtres de toutes les paroisses se pressaient, au
milieu d'un luxe inouï de costumes, d'un flamboiement d'or allumé
par le large rayon de soleil qui tombait d'une fenêtre de la nef.
Après l'épître, l'ordination commençait.

A cette heure, l'abbé Mouret se rappelait encore le froid des
ciseaux, lorsqu'on l'avait marqué de la tonsure, au commencement de
sa première année de théologie. Il avait eu un léger frisson. Mais
la tonsure était alors bien étroite, à peine ronde comme une pièce
de deux sous. Plus tard, à chaque nouvel ordre reçu, elle avait
grandi, toujours grandi, jusqu'à le couronner d'une tache blanche,
aussi large qu'une grande hostie. Et l'orgue ronflait plus
doucement, les encensoirs retombaient avec le bruit argentin de
leurs chaînettes, en laissant échapper un flot de fumée blanche, qui
se déroulait comme de la dentelle. Lui, se voyait en surplis, jeune
tonsuré, amené à l'autel par le maître des cérémonies; il
s'agenouillait, baissait profondément la tête, tandis que l'évêque,
avec des ciseaux d'or, lui coupait trois mèches de cheveux, une sur
le front, les deux autres près des oreilles. A un an de là, il se
voyait de nouveau, dans la chapelle pleine d'encens, recevant les
quatre ordres mineurs: il allait, conduit par un archidiacre, fermer
avec fracas la grande porte, qu'il rouvrait ensuite, pour montrer
qu'il était commis à la garde des églises; il secouait une clochette
de la main droite, annonçant par là qu'il avait le devoir d'appeler
les fidèles aux offices; il revenait à l'autel, où l'évêque lui
conférait de nouveaux privilèges, ceux de chanter les leçons, de
bénir le pain, de catéchiser les enfants, d'exorciser le démon, de
servir les diacres, d'allumer et d'éteindre les cierges. Puis, le
souvenir de l'ordination suivante lui revenait, plus solennel, plus
redoutable, au milieu du même chant des orgues, dont le roulement
semblait être la foudre même de Dieu; ce jour-là, il avait la
dalmatique de sous-diacre aux épaules, il s'engageait à jamais par
le voeu de chasteté, il tremblait de toute sa chair, malgré sa foi,
au terrible: Accedite, de l'évêque, qui mettait en fuite deux de
ses camarades, pâlissant à son côté; ses nouveaux devoirs étaient de
servir le prêtre à l'autel, de préparer les burettes, de chanter
l'épître, d'essuyer le calice, de porter la croix dans les
processions. Et, enfin, il défilait une dernière fois dans la
chapelle, sous le rayonnement du soleil de juin; mais, cette fois,
il marchait en tête du cortège, il avait l'aube nouée à la ceinture,
l'étoile croisée sur la poitrine, la chasuble tombant du cou;
défaillant d'une émotion suprême, il apercevait la figure pâle de
l'évêque qui lui donnait la prêtrise, la plénitude du sacerdoce, par
une triple imposition des mains. Après son serment d'obéissance
ecclésiastique, il se sentait comme soulevé des dalles, lorsque la
voix pleine du prélat disait la phrase latine: "Accipe Spiritum
sanctum: quorum remiseris peccata, remittuntur eis, et quorum
retineris, retenta sunt."



XVI

Cette évocation des grands bonheurs de sa jeunesse avait donné une
légère fièvre à l'abbé Mouret. Il ne sentait plus le froid. Il lâcha
les pincettes, s'approcha du lit comme s'il allait se coucher, puis
revint appuyer son front contre une vitre, regardant la nuit, sans
voir. Était-il donc malade, qu'il éprouvait ainsi une langueur des
membres, tandis que le sang lui brûlait les veines? Au séminaire, a
deux reprises, il avait eu des malaises semblables, une sorte
d'inquiétude physique qui le rendait très malheureux; une fois même,
il s'était mis au lit, avec un gros délire. Puis, il songea à une
jeune fille possédée, que Frère Archangias racontait avoir guérie
d'un simple signe de croix, un jour qu'elle était tombée raide
devant lui. Cela le fit penser aux exorcismes spirituels qu'un de
ses maîtres lui avait recommandés autrefois: la prière, la
confession générale, la communion fréquente, le choix d'un directeur
sage, ayant un grand empire sur l'esprit de son pénitent. Et, sans
transition, avec une brusquerie qui l'étonna lui-même, il aperçut au
fond de sa mémoire la figure ronde d'un de ses anciens amis, un
paysan, enfant de choeur à huit ans, dont la pension au séminaire
était payée par une dame qui le protégeait. Il riait toujours, il
jouissait naïvement à l'avance des petits bénéfices du métier: les
douze cents francs d'appointement, le presbytère au fond d'un
jardin, les cadeaux, les invitations à dîner, les menus profits des
mariages, des baptêmes, des enterrements. Celui-là devait être
heureux, dans sa cure.

Le regret mélancolique que lui apportait ce souvenir, surprit le
prêtre extrêmement. N'était-il pas heureux, lui aussi? Jusqu'à ce
jour, il n'avait rien regretté, rien désiré, rien envié. Et même, en
ce moment, il s'interrogeait, il ne trouvait en lui aucun sujet
d'amertume. Il était, croyait-il, tel qu'aux premiers temps de son
diaconat, lorsque l'obligation de lire son bréviaire, à des heures
déterminées, avait empli ses journées d'une prière continue. Depuis
cette époque, les semaines, les mois, les années coulaient, sans
qu'il eût le loisir d'une mauvaise pensée. Le doute ne le
tourmentait point; il s'anéantissait devant les mystères qu'il ne
pouvait comprendre, il faisait aisément le sacrifice de sa raison,
qu'il dédaignait. Au sortir du séminaire, il avait eu la joie de se
voir étranger parmi les autres hommes, de ne plus marcher comme eux,
de porter autrement la tête, d'avoir des gestes, des mots, des
sentiments d'être à part. Il se sentait féminisé, rapproché de
l'ange, lavé de son sexe, de son odeur d'homme. Cela le rendait
presque fier, de ne plus tenir à l'espèce, d'avoir été élevé pour
Dieu, soigneusement purgé des ordures humaines par une éducation
jalouse. Il lui semblait encore être demeuré pendant des années dans
une huile sainte, préparée selon les rites, qui lui avait pénétré
les chairs d'un commencement de béatification. Certains de ses
organes avaient disparu, dissous peu à peu; ses membres, son
cerveau, s'étaient appauvris de matière, pour s'emplir d'âme, d'un
air subtil qui le grisait parfois d'un vertige, comme si la terre
lui eût manqué brusquement. Il montrait des peurs, des ignorances,
des candeurs de fille cloîtrée. Il disait parfois en souriant qu'il
continuait son enfance, s'imaginant être resté tout petit, avec les
mêmes sensations, les mêmes idées, les mêmes jugements; ainsi, à six
ans, il connaissait Dieu autant qu'à vingt-cinq ans, il avait pour
le prier des inflexions de voix semblables, des joies enfantines à
joindre les mains bien exactement. Le monde lui semblait pareil au
monde qu'il voyait jadis, lorsque sa mère le promenait par la main.
Il était né prêtre, il avait grandi prêtre. Lorsqu'il faisait
preuve, devant la Teuse, de quelque grossière ignorance de la vie,
elle le regardait stupéfaite, entre les deux yeux, en disant avec un
singulier sourire "qu'il était bien le frère de mademoiselle
Désirée." Dans son existence, il ne se rappelait qu'une secousse
honteuse. C'était pendant ses derniers six mois de séminaire, entre
le diaconat et la prêtrise. On lui avait fait lire l'ouvrage de
l'abbé Craisson, supérieur du grand séminaire de Valence: De rebus
venereis ad usum confessariorum. Il était sorti épouvanté,
sanglotant, de cette lecture. Cette casuistique savante du vice,
étalant l'abomination de l'homme, descendant jusqu'aux cas les plus
monstrueux des passions hors nature, violait brutalement sa
virginité de corps et d'esprit. Il restait à jamais sali, comme une
épousée, initiée d'une heure à l'autre aux violences de l'amour. Et
il revenait fatalement à ce questionnaire de honte, chaque fois
qu'il confessait. Si les obscurités du dogme, les devoirs du
sacerdoce, la mort de tout libre arbitre, le laissaient serein,
heureux de n'être que l'enfant de Dieu, il gardait malgré lui
l'ébranlement charnel de ces saletés qu'il devait remuer, il avait
conscience d'une tache ineffaçable, quelque part, au fond de son
être, qui pouvait grandir un jour et le couvrir de boue.

La lune se levait, derrière les Garrigues. L'abbé Mouret, que la
fièvre brûlait davantage, ouvrit la fenêtre, s'accouda, pour
recevoir au visage la fraîcheur de la nuit. Il ne savait plus à
quelle heure exacte l'avait pris ce malaise. Il se souvenait
pourtant que, le matin, en disant sa messe, il était très calme,
très reposé. Ce devait être plus tard, peut-être pendant sa longue
marche au soleil, ou sous le frisson des arbres du Paradou, ou dans
l'étouffement de la basse-cour de Désirée. Et il revécut la journée.

En face de lui, la vaste plaine s'étendait, plus tragique sous la
pâleur oblique de la lune. Les oliviers, les amandiers, les arbres
maigres faisaient des taches grises, au milieu du chaos des grandes
roches, jusqu'à la ligne sombre des collines de l'horizon. C'étaient
de larges pans d'ombre, des arêtes bossuées, des mares de terre
sanglantes où les étoiles rouges semblaient se regarder, des
blancheurs crayeuses pareilles à des vêtements de femme rejetés,
découvrant des chairs noyées de ténèbres, assoupies dans les
enfoncements des terrains. La nuit, cette campagne ardente prenait
un étrange vautrement de passion. Elle dormait, débraillée,
déhanchée, tordue, les membres écartés, tandis que de gros soupirs
tièdes s'exhalaient d'elle, des arômes puissants de dormeuse en
sueur. On eût dit quelque forte Cybèle tombée sur l'échine, la gorge
en avant, le ventre sous la lune, soûle des ardeurs du soleil, et
rêvant encore de fécondation. Au loin, le long de ce grand corps,
l'abbé Mouret suivait des yeux le chemin des Olivettes, un mince
ruban pâle qui s'allongeait comme le lacet flottant d'un corset. Il
entendait Frère Archangias, relevant les jupes des gamines qu'il
fouettait au sang, crachant aux visages des filles, puant lui-même
l'odeur d'un bouc qui ne se serait jamais satisfait. Il voyait la
Rosalie rire en-dessous, de son air de bête lubrique, pendant que le
père Bambousse lui jetait des mottes de terre dans les reins. Et là
encore, croyait-il, il était bien portant, à peine chauffé à la
nuque par la belle matinée. Il ne sentait qu'un frémissement
derrière son dos, ce murmure confus de vie, qu'il avait entendu
vaguement dès le matin, au milieu de sa messe, lorsque le soleil
était entré par les fenêtres crevées. Jamais, comme à cette heure de
nuit, la campagne ne l'avait inquiété, avec sa poitrine géante, ses
ombres molles, ses luisants de peau ambrée, toute cette nudité de
déesse, à peine cachée sous la mousseline argentée de la lune.

Le jeune prêtre baissa les yeux, regarda le village des Artaud. Le
village s'écrasait dans le sommeil lourd de fatigue, dans le néant
que dorment les paysans. Pas une lumière. Les masures faisaient des
tas noirs, que coupaient les raies blanches des ruelles
transversales, enfilées par la lune. Les chiens eux-mêmes devaient
ronfler, au seuil des portes closes. Peut-être les Artaud avaient-
ils empoisonné le presbytère de quelque fléau abominable? Derrière
lui, il écoutait toujours grossir le souffle dont l'approche était
si pleine d'angoisse. Maintenant, il surprenait comme un piétinement
de troupeau, une volée de poussière qui lui arrivait, grasse des
émanations d'une bande de bêtes. Ses pensées du matin lui revenaient
sur cette poignée d'hommes recommençant les temps, poussant entre
les rocs pelés ainsi qu'une poignée de chardons que les vents ont
semés; il se sentait assister à l'éclosion lente d'une race.
Lorsqu'il était enfant, rien ne le surprenait, ne l'effrayait
davantage, que ces myriades d'insectes qu'il voyait sourdre de
quelque fente, quand il soulevait certaines pierres humides. Les
Artaud, même endormis, éreintés au fond de l'ombre, le troublaient
de leur sommeil, dont il retrouvait l'haleine dans l'air qu'il
respirait. Il n'aurait voulu que des roches sous sa fenêtre. Le
village n'était pas assez mort; les toits de chaume se gonflaient
comme des poitrines; les gerçures des portes laissaient passer des
soupirs, des craquements légers, des silences vivants, révélant dans
ce trou la présence d'une portée pullulante, sous le bercement noir
de la nuit. Sans doute, c'était cette senteur seule qui lui donnait
une nausée. Souvent il l'avait pourtant respirée aussi forte, sans
éprouver d'autre besoin que de se rafraîchir dans la prière.

Les tempes en sueur, il alla ouvrir l'autre fenêtre, cherchant un
air plus vif. En bas, à gauche, s'étendait le cimetière, avec la
haute barre du Solitaire, dont pas une brise ne remuait l'ombre. Il
montait du champ vide une odeur de pré fauché. Le grand mur gris de
l'église, ce mur tout plein de lézards, planté de giroflées, se
refroidissait sous la lune; tandis qu'une des larges fenêtres
luisait, les vitres pareilles à des plaques d'acier. L'église
endormie ne devait vivre à cette heure que de la vie extra-humaine
du Dieu de l'hostie, enfermé dans le tabernacle. Il songeait à la
tache jaune de la veilleuse, mangée par l'ombre, avec une tentation
de redescendre, pour soulager sa tête malade, au milieu de ces
ténèbres pures de toute souillure. Mais une terreur étrange le
retint: il crut tout d'un coup, les yeux fixés sur les vitres
allumées par la lune, voir l'église s'éclairer intérieurement d'un
éclat de fournaise, d'une splendeur de fête infernale, où tournaient
le mois de mai, les plantes, les bêtes, les filles des Artaud, qui
prenaient furieusement des arbres entre leurs bras nus. Puis, en se
penchant, au-dessous de lui, il aperçut la basse-cour de Désirée,
toute noire, qui fumait. Il ne distinguait pas nettement les cases
des lapins, les perchoirs des poules, la cabane des canards. C'était
une seule masse tassée dans la puanteur, dormant de la même haleine
pestilentielle. Sous la porte de l'étable, la senteur aigre de la
chèvre passait; pendant que le petit cochon vautré sur le dos,
soufflait grassement, près d'une écuelle vide. De son gosier de
cuivre, le grand coq fauve Alexandre jeta un cri, qui éveilla au
loin, un à un, les appels passionnés de tous les coqs du village.

Brusquement, l'abbé Mouret se souvint. La fièvre dont il entendait
la poursuite, l'avait atteint dans la basse-cour de Désirée, en face
des poules chaudes encore de leur ponte et des mères lapines,
s'arrachant le poil du ventre. Alors, la sensation d'une respiration
sur son cou fut si nette, qu'il se tourna, pour voir enfin qui le
prenait ainsi à la nuque. Et il se rappela Albine bondissant hors du
Paradou, avec la porte qui claquait sur l'apparition d'un jardin
enchanté; il se la rappela galopant le long de l'interminable
muraille, suivant le cabriolet à la course, jetant des feuilles de
bouleau au vent comme autant de baisers; il se la rappela encore, au
crépuscule, qui riait des jurons de Frère Archangias, les jupes
fuyantes au ras du chemin, pareilles à une petite fumée de poussière
roulée par l'air du soir. Elle avait seize ans; elle était étrange,
avec sa face un peu longue; sentait le grand air, l'herbe, la terre.
Et il avait d'elle une mémoire si précise, qu'il revoyait une
égratignure, à l'un de ses poignets souples, rose sur la peau
blanche. Pourquoi donc riait-elle ainsi, en le regardant de ses yeux
bleus? Il était pris dans son rire, comme dans une onde sonore qui
résonnait partout contre sa chair; il la respirait, il l'entendait
vibrer en lui. Oui, tout son mal venait de ce rire qu'il avait bu.

Debout au milieu de la chambre, les deux fenêtres ouvertes, il resta
grelottant, pris d'une peur qui lui faisait cacher la tête entre les
mains. La journée entière aboutissait donc à cette évocation d'une
fille blonde, au visage un peu long, aux yeux bleus? Et la journée
entière entrait par les deux fenêtres ouvertes. C'étaient, au loin,
la chaleur des terres rouges, la passion des grandes roches, des
oliviers poussés dans les pierres, des vignes tordant leurs bras au
bord des chemins; c'étaient, plus près, les sueurs humaines que
l'air apportait des Artaud, les senteurs fades du cimetière, les
odeurs d'encens de l'église, perverties par des odeurs de filles aux
chevelures grasses; c'étaient encore des vapeurs de fumier, la buée
de la basse-cour, les fermentations suffocantes des germes. Et
toutes ces haleines affluaient à la fois, en une même bouffée
d'asphyxie, si rude, s'enflant avec une telle violence, qu'elle
l'étouffait. Il fermait ses sens, il essayait de les anéantir. Mais,
devant lui, Albine reparut comme une grande fleur, poussée et
embellie sur ce terreau. Elle était la fleur naturelle de ces
ordures, délicate au soleil, ouvrant le jeune bouton de ses épaules
blanches, si heureuse de vivre, qu'elle sautait de sa tige et
qu'elle s'envolait sur sa bouche, en le parfumant de son long rire.

Le prêtre poussa un cri. Il avait senti une brûlure à ses lèvres.
C'était comme un jet ardent qui avait coulé dans ses veines. Alors,
cherchant un refuge, il se jeta à genoux devant la statuette de
l'Immaculée-Conception, en criant, les mains jointes:

- Sainte Vierge des Vierges, priez pour moi!



XVII.

L'Immaculée-Conception, sur la commode de noyer, souriait
tendrement, du coin de ses lèvres minces, indiquées d'un trait de
carmin. Elle était petite, toute blanche. Son grand voile blanc, qui
lui tombait de la tête aux pieds, n'avait, sur le bord, qu'un filet
d'or, imperceptible. Sa robe, drapée à longs plis droits sur un
corps sans sexe, la serrait au cou, ne dégageait que ce cou
flexible. Pas une seule mèche de ses cheveux châtains ne passait.
Elle avait le visage rose, avec des yeux clairs tournés vers le
ciel; elle joignait des mains roses, des mains d'enfant, montrant
l'extrémité des doigts sous les plis du voile, au-dessus de
l'écharpe bleue, qui semblait nouer à sa taille deux bouts flottants
du firmament. De toutes ses séductions de femme, aucune n'était nue,
excepté ses pieds, des pieds adorablement nus, foulant l'églantier
mystique. Et, sur la nudité de ses pieds, poussaient des roses d'or,
comme la floraison naturelle de sa chair deux fois pure.

- Vierge fidèle, priez pour moi! répétait désespérément le prêtre.

Celle-là ne l'avait jamais troublé. Elle n'était pas mère encore;
ses bras ne lui tendaient point Jésus, sa taille ne prenait point
les lignes rondes de la fécondité. Elle n'était pas la reine du
ciel, qui descendait couronnée d'or, vêtue d'or, ainsi qu'une
princesse de la terre, portée triomphalement par un vol de
chérubins. Celle-là ne s'était jamais montrée redoutable, ne lui
avait jamais parlé avec la sévérité d'une maîtresse toute puissante,
dont la vue seule courbe les fronts dans la poussière. Il osait la
regarder, l'aimer, sans craindre d'être ému par la courbe molle de
ses cheveux châtains; il n'avait que l'attendrissement de ses pieds
nus, ses pieds d'amour, qui fleurissaient comme un jardin de
chasteté, trop miraculeusement pour qu'il contentât son envie de les
couvrir de caresses. Elle parfumait la chambre de son odeur de lis.
Elle était le lis d'argent planté dans un vase d'or, la pureté
précieuse, éternelle, impeccable. Dans son voile blanc, si
étroitement serré autour d'elle, il n'y avait plus rien d'humain,
rien qu'une flamme vierge brûlant d'un feu toujours égal. Le soir à
son coucher, le matin à son réveil, il la trouvait là, avec son même
sourire d'extase. Il laissait tomber ses vêtements devant elle, sans
une gêne, comme devant sa propre pudeur.

- Mère très pure, Mère très chaste, Mère toujours vierge, priez pour
moi! balbutia-t-il peureusement, se serrant aux pieds de la Vierge,
comme s'il avait entendu derrière son dos le galop sonore d'Albine.
Vous êtes mon refuge, la source de ma joie, le temple de ma sagesse,
la tour d'ivoire où j'ai enfermé ma pureté. Je me remets dans vos
mains sans tache, je vous supplie de me prendre, de me recouvrir
d'un coin de votre voile, de me cacher sous votre innocence,
derrière le rempart sacré de votre vêtement, pour qu'aucun souffle
charnel ne m'atteigne là. J'ai besoin de vous, je me meurs sans
vous, je me sens à jamais séparé de vous, si vous ne m'emportez
entre vos bras secourables, loin d'ici, au milieu de la blancheur
ardente que vous habitez. Marie conçue sans péché, anéantissez-moi
au fond de la neige immaculée tombant de chacun de vos membres. Vous
êtes le prodige d'éternelle chasteté. Votre race a poussé sur un
rayon, ainsi qu'un arbre merveilleux qu'aucun germe n'a planté.
Votre fils Jésus est né du souffle de Dieu, vous-même êtes née sans
que le ventre de votre mère fût souillé, et je veux croire que cette
virginité remonte ainsi d'âge en âge, dans une ignorance sans fin de
la chair. Oh! vivre, grandir, en dehors de la honte des sens! Oh!
multiplier, enfanter, sans la nécessité abominable du sexe, sous la
seule approche d'un baiser céleste!

Cet appel désespéré, ce cri épuré de désir, avait rassuré le jeune
prêtre. La Vierge, toute blanche, les yeux au ciel, semblait sourire
plus doucement de ses minces lèvres roses. Il reprit d'une voix
attendrie:

- Je voudrais encore être enfant. Je voudrais n'être jamais qu'un
enfant marchant à l'ombre de votre robe. J'étais tout petit, je
joignais les mains pour dire le nom de Marie. Mon berceau était
blanc, mon corps était blanc, toutes mes pensées étaient blanches.
Je vous voyais distinctement, je vous entendais m'appeler, j'allais
à vous dans un sourire, sur des roses effeuillées. Et rien autre, je
ne sentais pas, je ne pensais pas, je vivais juste assez pour être
une fleur à vos pieds. On ne devrait point grandir. Vous n'auriez
autour de vous que des têtes blondes, un peuple d'enfants qui vous
aimeraient, les mains pures, les lèvres saines, les membres tendres,
sans une souillure, comme au sortir d'un bain de lait. Sur la joue
d'un enfant, on baise son âme. Seul un enfant peut dire votre nom
sans le salir. Plus tard, la bouche se gâte, empoisonne les
passions. Moi-même, qui vous aime tant, qui me suis donné à vous, je
n'ose à toute heure vous appeler, ne voulant pas vous faire
rencontrer avec mes impuretés d'homme. J'ai prié, j'ai corrigé ma
chair, j'ai dormi sous votre garde, j'ai vécu chaste; et je pleure,
en voyant aujourd'hui que je ne suis pas encore assez mort à ce
monde pour être votre fiancé. O Marie, Vierge adorable, que n'ai-je
cinq ans, que ne suis-je resté l'enfant qui collait ses lèvres sur
vos images! Je vous prendrais sur mon coeur, je vous coucherais à
mon côté, je vous embrasserais comme une amie, comme une fille de
mon âge, j'aurais votre robe étroite, votre voile enfantin, votre
écharpe bleue, toute cette enfance qui fait de vous une grande
soeur. Je ne chercherais pas à baiser vos cheveux, car la chevelure
est une nudité qu'on ne doit point voir; mais je baiserais vos pieds
nus, l'un après l'autre, pendant des nuits entières, jusqu'à que
j'aie effeuillé sous mes lèvres les roses d'or, les roses mystiques
de nos veines.

Il s'arrêta, attendant que la Vierge abaissât ses yeux bleus,
l'effleurât au front du bord de son voile. La Vierge restait
enveloppée dans la mousseline jusqu'au cou, jusqu'aux ongles,
jusqu'aux chevilles, tout entière au ciel, avec cet élancement du
corps qui la rendait fluette, dégagée déjà de la terre.

- Eh bien, continua-t-il plus follement, faites que je redevienne
enfant, Vierge bonne, Vierge puissante. Faites que j'aie cinq ans.
Prenez mes sens, prenez ma virilité. Qu'un miracle emporte tout
l'homme qui a grandi en moi. Vous régnez au ciel, rien ne vous est
plus facile que de me foudroyer, que de sécher mes organes, de me
laisser sans sexe, incapable du mal, si dépouillé de toute force,
que je ne puisse même plus lever le petit doigt sans votre
consentement. Je veux être candide, de cette candeur qui est la
vôtre, que pas un frisson humain ne saurait troubler. Je ne veux
plus sentir ni mes nerfs, ni mes muscles, ni le battement de mon
coeur, ni le travail de mes désirs. Je veux être une chose, une
pierre blanche à vos pieds, à laquelle vous ne laisserez qu'un
parfum, une pierre qui ne bougera pas de l'endroit où vous l'aurez
jetée, sans oreilles, sans yeux, satisfaite d'être sous votre talon,
ne pouvant songer à des ordures avec les autres pierres du chemin.
Oh! alors quelle béatitude! J'atteindrai sans effort, du premier
coup, à la perfection que je rêve. Je me proclamerai enfin votre
véritable prêtre. Je serai ce que mes études, mes prières, mes cinq
années de lente initiation n'ont pu faire de moi. Oui, je nie la
vie, je dis que la mort de l'espèce est préférable à l'abomination
continue qui la propage. La faute souille tout. C'est une puanteur
universelle gâtant l'amour, empoisonnant la chambre des époux, le
berceau des nouveau-nés, et jusqu'aux fleurs pâmées sous le soleil,
et jusqu'aux arbres laissant éclater leurs bourgeons. La terre
baigne dans cette impureté dont les moindres gouttes jaillissent en
végétations honteuses. Mais pour que je sois parfait, ô Reine des
anges, Reine des Vierges, écoutez mon cri, exaucez-le! Faites que je
sois un de ces anges qui n'ont que deux grandes ailes derrière les
joues; je n'aurai plus de tronc, plus de membres; je volerai à vous,
si vous m'appelez; je ne serai plus qu'une bouche qui dira vos
louanges, qu'une paire d'ailes sans tache qui bercera vos voyages
dans les cieux. Oh! la mort, la mort, Vierge vénérable, donnez-moi
la mort de tout! Je vous aimerai dans la mort de mon corps, dans la
mort de ce qui vit et de ce qui se multiple. Je consommerai avec
vous l'unique mariage dont veuille mon coeur. J'irai plus haut,
toujours plus haut, jusqu'à ce que j'aie atteint le brasier où vous
resplendissez. Là, c'est un grand astre, une immense rose blanche
dont chaque feuille brûle comme une lune, un trône d'argent d'où
vous rayonnez avec un tel embrasement d'innocence, que le paradis
entier reste éclairé de la seule lueur de votre voile. Tout ce qu'il
y a de blanc, les aurores, la neige des sommets inaccessibles, les
lis à peine éclos, l'eau des sources ignorées, le lait des plantes
respectées du soleil, les sourires des vierges, les âmes des enfants
morts au berceau, pleuvent sur vos pieds blancs. Alors, je monterai
à vos lèvres, ainsi qu'une flamme subtile; j'entrerai en vous, par
votre bouche entr'ouverte, et les noces s'accompliront, pendant que
les archanges tressailleront de notre allégresse. Être vierge,
s'aimer vierge, garder au milieu des baisers les plus doux sa
blancheur vierge! Avoir tout l'amour, couché sur des ailes de cygne,
dans une nuée de pureté, aux bras d'une maîtresse de lumière dont
les caresses sont des jouissances d'âme! Perfection, rêve surhumain,
désir dont mes os craquent, délices qui me mettent au ciel! O Marie,
Vase d'élection, châtrez-en moi l'humanité, faites-moi eunuque parmi
les hommes, afin de me livrer sans peur le trésor de votre
virginité!

Et l'abbé Mouret, claquant des dents, terrassé par la fièvre,
s'évanouit sur le carreau.



LIVRE DEUXIÈME



I.

Devant les deux larges fenêtres, des rideaux de calicot,
soigneusement tirés, éclairaient la chambre de la blancheur tamisée
du petit jour. Elle était haute de plafond, très vaste, meublée d'un
ancien meuble Louis XV, à bois peint en blanc, à fleurs rouges sur
un semis de feuillage. Dans le trumeau, au-dessus des portes, aux
deux côtés de l'alcôve, des peintures laissaient encore voir les
ventres et les derrières roses de petits Amours volant par bandes,
jouant à deux jeux qu'on ne distinguait plus, tandis que les
boiseries des murs, ménageant des panneaux ovales, les portes à
double battant, le plafond arrondi, jadis à fond bleu de ciel, avec
des encadrements de cartouches, de médaillons, de noeuds de rubans
coleur chair, s'effaçaient, d'un gris très doux, un gris qui gardait
l'attendrissement de ce paradis fané. En face des fenêtres, la
grande alcôve, s'ouvrant sous des enroulements de nuages, que des
Amours de plâtre écartaient, penchés, culbutés, comme pour regarder
effrontément le lit, était fermée, ainsi que les fenêtres, par des
rideaux de calicot, cousus à gros points, d'une innocence singulière
au milieu de cette pièce restée toute tiède d'une lointaine odeur de
volupté.

Assise près d'une console où une bouilloire chauffait sur une lampe
à esprit-de-vin, Albine regardait les rideaux de l'alcôve,
attentivement. Elle était vêtue de blanc, les cheveux serrés dans un
fichu de vieille dentelle, les mains abandonnées, veillant d'un air
sérieux de grande fille. Une respiration faible, un souffle d'enfant
assoupi s'entendait, dans le grand silence. Mais elle s'inquiéta, au
bout de quelques minutes; elle ne put s'empêcher de venir, à pas
légers, soulever le coin d'un rideau. Serge, au bord du grand lit,
semblait dormir, la tête appuyée sur l'un de ses bras replié.
Pendant sa maladie, ses cheveux s'étaient allongés, sa barbe avait
poussé. Il était très blanc, les yeux meurtris de bleu, les lèvres
pâles; il avait une grâce de fille convalescente.

Albine, attendrie, allait laisser retomber le coin du rideau.

- Je ne dors pas, dit Serge d'une voix très basse.

Et il restait la tête appuyée, sans bouger un doigt, comme accablé
d'une lassitude heureuse. Ses yeux s'étaient lentement ouverts; sa
bouche soufflait légèrement sur l'une de ses mains nues, soulevant
le duvet de sa peau blonde.

- Je t'entendais, murmura-t-il encore. Tu marchais tout doucement.

Elle fut ravie de ce tutoiement. Elle s'approcha, s'accroupi devant
le lit, pour mettre son visage à la hauteur du sien.

- Comment vas-tu? demanda-t-elle.

Et elle goûtait à son tour la douceur de ce "tu", qui lui passait
pour la première fois sur les lèvres.

- Oh! tu es guéri, maintenant, reprit-elle. Sais-tu que je pleurais,
tout le long du chemin, lorsque je revenais de là-bas avec de
mauvaises nouvelles. On me disait que tu avais le délire, que cette
mauvaise fièvre, si elle te faisait grâce, t'emporterais la
raison... Comme j'ai embrassé ton oncle Pascal, lorsqu'il t'a amené
ici, pour ta convalescence!

Elle bordait le lit, elle était maternelle.

- Vois-tu, ces roches brûlées, là-bas, ne te valaient rien. Il te
faut des arbres, de la fraîcheur, de la tranquillité... Le docteur
n'a pas même raconté qu'il te cachait ici. C'est un secret entre lui
et ceux qui t'aiment. Il te croyait perdu... Va, personne ne nous
dérangera. L'oncle Jeanbernat fume sa pipe devant ses salades. Les
autres feront prendre de tes nouvelles en cachette. Et le docteur
lui-même ne reviendra plus, parce que, à cette heure, c'est moi qui
suis ton médecin... Il parait que tu n'as plus besoin de drogues. Tu
as besoin d'être aimé, comprends-tu?

Il semblait ne pas entendre, le crâne encore vide. Comme ses yeux,
sans qu'il remuât la tête, fouillaient les coins de la chambre, elle
pensa qu'il s'inquiétait du lieu où il se trouvait.

- C'est ma chambre, dit-elle. Je te l'ai donnée. Elle est jolie,
n'est-ce pas? J'ai pris les plus beaux meubles du grenier; puis,
j'ai fait ces rideaux de calicot, pour que le jour ne m'aveuglât
pas... Et tu ne me gênes nullement. Je coucherai au second étage. Il
y a encore trois ou quatre pièces vides.

Mais il restait inquiet.

- Tu es seule? demanda-t-il.

- Oui. Pourquoi me fais-tu cette question?

Il ne répondit pas, il murmura d'un air d'ennui:

- J'ai rêvé, je rêve toujours... J'entends des cloches, et c'est
cela qui me fatigue.

Au bout d'un silence, il reprit:

- Va fermer la porte, mets les verrous. Je veux que tu sois seule,
toute seule.

Quand elle revint, apportant une chaise, s'asseyant à son chevet, il
avait une joie d'enfant, il répétait:

- Maintenant, personne n'entrera. Je n'entendrai plus les cloches...
Toi, quand tu parles, cela me repose.

- Veux-tu boire? demanda-t-elle.

Il fit signe qu'il n'avait pas soif. Il regardait les mains d'Albine
d'un air si surpris, si charmé de les voir, qu'elle en avança une,
au bord de l'oreiller, en souriant. Alors, il laissa glisser sa
tête, il appuya une joue sur cette petite main fraîche. Il eut un
léger rire, il dit:

- Ah! c'est doux comme de la soie. On dirait qu'elle souffle de
l'air dans mes cheveux... Ne la retire pas, je t'en prie.

Puis, il y eut un long silence. Il se regardaient avec une grande
amitié. Albine se voyait paisiblement dans les yeux vides du
convalescent. Serge semblait écouter quelque chose de vague que la
petite main fraîche lui confiait.

- Elle est très bonne, ta main, reprit-il. Tu ne peux pas t'imaginer
comme elle me fait du bien... Elle a l'air d'entrer au fond de moi,
pour m'enlever les douleurs que j'ai dans les membres. C'est une
caresse partout, un soulagement, une guérison.

Il frottait doucement sa joue, il s'animait, comme ressuscité.

- Dis? tu ne me donneras rien de mauvais à boire, tu ne me
tourmenteras pas avec toutes sortes de remèdes?... Ta main me
suffit, vois-tu. Je suis venu pour que tu la mettes là, sous ma
tête.

- Mon bon Serge, murmura Albine, tu as bien souffert, n'est-ce pas?

- Souffert? oui, oui; mais il y a longtemps... J'ai mal dormi, j'ai
eu des rêves épouvantables. Si je pouvais, je te raconterais tout
cela.

Il ferma un instant les yeux, il fit un grand effort de mémoire.

- Je ne vois que du noir, balbutia-t-il. C'est singulier, j'arrive
d'un long voyage. Je ne sais plus même d'où je suis parti. J'avais
la fièvre, une fièvre qui galopait dans mes veines comme une bête...
C'est cela, je me souviens. Toujours le même cauchemar me faisait
ramper, le long d'un souterrain interminable. A certaines grosses
douleurs, le souterrain, brusquement, se murait; un amas de cailloux
tombait de la voûte, les parois se resserraient, je restais
haletant, pris de la rage de vouloir passer outre; et j'entrais dans
l'obstacle, je travaillais des pieds, des poings, du crâne, en
désespérant de pouvoir jamais traverser cet éboulement de plus en
plus considérable... Puis, souvent, il me suffisait de le toucher du
doigt; tout s'évanouissait, je marchais librement, dans la galerie
élargie, n'ayant plus que la lassitude de la crise.

Albine voulut lui poser la main sur la bouche,

- Non, cela ne me fatigue pas de parler. Tu vois, je te parle à
l'oreille. Il me semble que je pense, et que tu m'entends... Le plus
drôle, dans mon souterrain, c'est que je n'avais pas la moindre idée
de retourner en arrière; je m'entêtais, tout en pensant qu'il me
faudrait des milliers d'années pour déblayer un seul des
éboulements. C'était une tâche fatale, que je devais accomplir sous
peine des plus grands malheurs. Les genoux meurtris, le front
heurtant le roc, je mettais une conscience pleine d'angoisse à
travailler de toutes mes forces, pour arriver le plus vite possible.
Arriver où? je ne sais pas, je ne sais pas...

Il ferma les yeux, rêvant, cherchant. Puis, il eut une moue
d'insouciance, il s'abandonna de nouveau sur la main d'Albine, en
disant avec un rire:

- Tiens! c'est bête, je suis un enfant.

Mais la jeune fille, pour voir s'il était bien à elle, tout entier,
l'interrogea, le ramena aux souvenirs confus qu'il tenait d'évoquer;
il ne se rappelait rien, il était réellement dans une heureuse
enfance. Il croyait être né la veille.

- Oh! je ne suis pas encore fort, dit-il. Vois-tu, le plus loin que
je me souvienne, c'était dans un lit qui me brûlait partout le
corps; ma tête roulait sur l'oreiller ainsi que sur un brasier; mes
pieds s'usaient l'un contre l'autre, à se frotter, continuellement...
Va! j'étais bien mal! Il me semblait qu'on me changeait le corps,
qu'on m'enlevait tout, qu'on me raccommodait comme une mécanique
cassée...

Ce mot le fit rire de nouveau. Il reprit:

- Je vais être tout neuf. Ça m'a joliment nettoyé, d'être malade...
Mais qu'est-ce que tu me demandais? Non, personne n'était là. Je
souffrais tout seul, au fond d'un trou noir. Personne, personne. Et,
au delà, il n'y a rien, je ne vois rien... Je suis ton enfant, veux-
tu? Tu m'apprendras à marcher. Moi, je ne vois que toi, maintenant.
Ça m'est bien égal, tout ce qui n'est pas toi. Je te dis que je ne
me souviens plus. Je suis venu, tu m'as pris, c'est tout.

Et il dit encore, apaisé, caressant:

- Ta main est diède, à présent; elle est bonne comme du soleil... Ne
parlons plus. Je me chauffe.

Dans la grande chambre, un silence frissonnant tombait du plafond
bleu. La lampe à esprit-de-vin venait de s'éteindre, laissant la
bouilloire jeter un filet de vapeur de plus en plus mince. Albine et
Serge, tous deux la tête sur le même oreiller, regardaient les
grands rideaux de calicot tirés devant les fenêtres. Les yeux de
Serge surtout allaient là, comme à la source blanche de la lumière.
Il s'y baignait, ainsi que dans un jour pâli, mesuré à ses forces de
convalescent. Il devinait le soleil derrière un coin plus jaune du
calicot, ce qui suffisait pour le guérir. Au loin, il écoutait un
large roulement de feuillages; tandis que, à la fenêtre de droite,
l'ombre verdâtre d'une haute branche, nettement dessinée, lui
donnait le rêve inquiétant de cette forêt qu'il sentait si près de
lui.

- Veux-tu que j'ouvre les rideaux? demanda Albine, trompée par la
fixité de son regard.

- Non, non, se hâta-t-il de répondre.

- Il fait beau. Tu aurais le soleil. Tu verrais les arbres.

- Non, je t'en supplie... Je ne veux rien du dehors. Cette branche
qui est là me fatigue, à remuer, à pousser, comme si elle était
vivante... Laisse ta main, je vais dormir. Il faut tout blanc...
C'est bon.

Et il s'endormit candidement, veillé par Albine, qui lui soufflait
sur la face, pour rafraîchir son sommeil.



II.

Le lendemain, le beau temps s'était gâté, il pleuvait. Serge, repris
par la fièvre, passa une journée de souffrance, les yeux fixés
désespérément sur les rideaux, d'où ne tombait qu'une lueur de cave,
louche, d'un gris de cendre. Il ne devinait plus le soleil, il
cherchait cette ombre dont il avait eu peur, cette branche haute
qui, noyée dans la buée blafarde de l'averse, lui semblait avoir
emporté la forêt en s'effaçant. Vers le soir, agité d'un léger
délire, il cria en sanglotant à Albine que le soleil était mort,
qu'il entendait tout le ciel, toute la campagne pleurer la mort du
soleil. Elle dut le consoler comme un enfant, lui promettre le
soleil, l'assurer qu'il reviendrait, qu'elle le lui donnerait. Mais
il plaignait aussi les plantes. Les semences devaient souffrir sous
le sol, à attendre la lumière; elles avaient ses cauchemars, elles
rêvaient qu'elles rampaient le long d'un souterrain, arrêtées par
des éboulements, luttant furieusement pour arriver au soleil. Et il
se mit à pleurer à voix plus basse, disant que l'hiver était une
maladie de la terre, qu'il allait mourir en même temps que la terre,
si le printemps ne les guérissait tous deux.

Pendant trois jours encore, le temps resta affreux. Des ondées
crevaient sur les arbres, dans une lointaine clameur de fleuve
débordé. Des coups de vent roulaient, s'abattaient contre les
fenêtres, avec un acharnement de vagues énormes. Serge avait voulu
qu'Albine fermât hermétiquement les volets. La lampe allumée, il
n'avait plus le deuil des rideaux blafards, il ne sentait plus le
gris du ciel entrer par les plus minces fentes, couler jusqu'à lui,
ainsi qu'une poussière qui l'enterrait. Il s'abandonnait, les bras
amaigris, la tête pâle, d'autant plus faible que la campagne était
plus malade. A certaines heures de nuages d'encre, lorsque les
arbres tordus craquaient, que la terre laissait traîner ses herbes
sous l'averse comme des cheveux de noyée, il perdait jusqu'au
souffle, il trépassait, battu lui-même par l'ouragan. Puis, à la
première éclaircie, au moindre coin de bleu, entre deux nuées, il
respirait, il goûtait l'apaisement des feuillages essuyés, des
sentiers blanchissants, des champs buvant leur dernière gorgée
d'eau. Albine, maintenant, implorait à son tour le soleil; elle se
mettait vingt fois par jour à la fenêtre du palier, interrogeant
l'horizon, heureuse des moindres taches blanches, inquiète des
masses d'ombre, cuivrées, chargées de grêle, redoutant quelque nuage
trop noir qui lui tuerait son cher malade. Elle parlait d'envoyer
chercher le docteur Pascal. Mais Serge ne voulait personne. Il
disait:

- Demain, il y aura du soleil sur les rideaux, je serai guéri.

Un soir qu'il était au plus mal, Albine lui donna sa main, pour
qu'il y posât la joue. Et, la main ne le soulageant pas, elle pleura
de se voir impuissante. Depuis qu'il était retombé dans
l'assoupissement de l'hiver, elle ne se sentait plus assez forte
pour le tirer à elle seule du cauchemar où il se débattait. Elle
avait besoin de la complicité du printemps. Elle-même dépérissait,
les bras glacés, l'haleine courte, ne sachant plus lui souffler la
vie. Pendant des heures, elle rôdait dans la grande chambre
attristée. Quand elle passait devant la glace, elle se voyait noire,
elle se croyait laide.

Puis, un matin, comme elle relevait les oreillers, sans oser tenter
encore le charme rompu de ses mains, elle crut retrouver le sourire
du premier jour sur les lèvres de Serge, dont elle venait
d'effleurer la nuque, du bout des doigts.

- Ouvre les volets, murmura-t-il.

Elle pensa qu'il parlait dans la fièvre; car, une heure auparavant,
elle n'avait aperçu, de la fenêtre du palier, qu'un ciel en deuil.

- Dors, reprit-elle tristement; je t'ai promis de t'éveiller au
premier rayon... Dors encore, le soleil n'est pas là.

- Si, je le sens, le soleil est là... Ouvre les volets.



III.

Le soleil était là, en effet. Quand Albine eut ouvert les volets,
derrière les grands rideaux, la bonne lueur jaune chauffa de nouveau
un coin de la blancheur du linge. Mais ce qui fit asseoir Serge sur
son séant, ce fut de revoir l'ombre de la branche, le rameau qui lui
annonçait le retour à la vie. Toute la campagne ressuscitée, avec
ses verdures, ses eaux, son large cercle de collines, était là pour
lui, dans cette tache verdâtre frissonnante au moindre souffle. Elle
ne l'inquiétait plus. Il en suivait le balancement, d'un air avide,
ayant le besoin des forces de la sève qu'elle lui annonçait; tandis
que, le soutenant dans ses bras, Albine, heureuse, disait:

- Ah! mon bon Serge, l'hiver est fini... Nous voilà sauvés.

Il se recoucha, les yeux déjà vifs, la voix plus nette.

- Demain, dit-il, je serai très fort... Tu tireras les rideaux, je
veux tout voir.

Mais, le lendemain, il fut pris d'une peur d'enfant. Jamais il ne
consentit à ce que les fenêtres fussent grandes ouvertes. Il
murmurait: "Tout à l'heure, plus tard." Il demeurait anxieux, il
avait l'inquiétude du premier coup de lumière qu'il recevrait dans
les yeux. Le soir arriva, qu'il n'avait pu prendre la décision de
revoir le soleil en face. Il était resté le visage tourné vers les
rideaux, suivant sur la transparence du linge le matin pâle,
l'ardent midi, le crépuscule violâtre, toutes les couleurs, toutes
les émotions du ciel. Là, se peignait jusqu'au frisson que le
battement d'ailes d'un oiseau donne à l'air tiède, jusqu'à la joie
des odeurs, palpitant dans un rayon. Derrière ce voile, derrière ce
rêve attendri de la vie puissante du dehors, il écoutait monter le
printemps. Et même il étouffait un peu, par moments, lorsque
l'afflux du sang nouveau de la terre, malgré l'obstacle des rideaux,
arrivait à lui trop rudement.

Et, le matin suivant, il dormait encore, lorsque Albine, brusquant
la guérison, lui cria:

- Serge! Serge! voici le soleil!

Elle tirait vivement les rideaux, elle ouvrait les fenêtres toutes
larges. Lui, se leva, se mit à genoux sur son lit, suffoquant,
défaillant, les mains serrées contre sa poitrine, pour empêcher son
coeur de se briser. En face de lui, il avait le grand ciel, rien que
du bleu, un infini bleu; il s'y lavait de la souffrance, il s'y
abandonnait, comme dans un bercement léger, il y buvait de la
douceur, de la pureté, de la jeunesse. Seule, la branche dont il
avait vu l'ombre, dépassait la fenêtre, tachait la mer bleue d'une
verdure vigoureuse; et c'était déjà là un jet trop fort pour ses
délicatesses de malade, qui se blessaient de la salissure des
hirondelles volant à l'horizon. Il naissait. Il poussait de petits
cris involontaires, noyé de clarté, battu par des vagues d'air
chaud, sentant couler en lui tout un engouffrement de vie. Ses mains
se tendirent, et il s'abattit, il retomba sur l'oreiller, dans une
pâmoison.

Quelle heureuse et tendre journée! Le soleil entrait à droite, loin
de l'alcôve. Serge, pendant toute la matinée, le regarda s'avancer à
petits pas. Il le voyait venir à lui, jaune comme de l'or, écornant
les vieux meubles, s'amusant aux angles, glissant parfois à terre,
pareil à un bout d'étoffe dérouté. C'était une marche lente,
assurée, une approche d'amoureuse, étirant ses membres blonds,
s'allongeant jusqu'à l'alcôve d'un mouvement rythmé, avec une
lenteur voluptueuse qui donnait un désir fou de sa possession.
Enfin, vers deux heures, la nappe de soleil quitta le dernier
fauteuil, monta le long des couvertures, s'étala sur le lit, ainsi
qu'une chevelure dénouée. Serge abandonna ses mains amaigries de
convalescent à cette caresse ardente; il fermait les yeux à demi, il
sentait courir sur chacun de ses doigts des baisers de feu, il était
dans un bain de lumière, dans une étreinte d'astre. Et comme Albine
était là qui se penchait en souriant:

- Laisse-moi, balbutia-t-il, les yeux complètement fermés; ne me
serre plus si fort... Comment fais-tu donc pour me tenir ainsi, tout
entier, entre tes bras?

Puis, le soleil redescendit du lit, s'en alla à gauche, de son pas
ralenti. Alors, Serge le regarda de nouveau tourner, s'asseoir de
siège en siège, avec le regret de ne l'avoir pas retenu sur sa
poitrine. Albine était restée au bord des couvertures. Tous deux, un
bras passé au cou, virent le ciel pâlir peu à peu. Par moments, un
immense frisson semblait le blanchir d'une émotion soudaine. Les
langueurs de Serge s'y promenaient plus à l'aise, y trouvaient des
nuances exquises qu'il n'avait jamais soupçonnées. Ce n'était pas
tout du bleu, mais du bleu rose, du bleu lilas, du bleu jaune, une
chair vivante, une vaste nudité immaculée qu'un souffle faisait
battre comme une poitrine de femme. A chaque nouveau regard, au
loin, il avait des surprises, des coins inconnus de l'air, des
sourires discrets, des rondeurs adorables, des gazes cachant au fond
de paradis entrevus de grands corps superbes de déesses. Et il
s'envolait, les membres allégés par la souffrance, au milieu de
cette soie changeante, dans ce duvet innocent de l'azur; ses
sensations flottaient au-dessus de son être défaillant. Le soleil
baissait, le bleu se fondait dans de l'or pur, la chair vivante du
ciel blondissait encore, se noyait lentement de toutes les teintes
de l'ombre. Pas un nuage, un effacement de vierge qui se couche, un
déshabillement ne laissant voir qu'une raie de pudeur à l'horizon.
Le grand ciel dormant.

- Ah! le cher bambin! dit Albine, en regardant Serge qui s'était
endormi à son cou, en même temps que le ciel.

Elle le coucha, elle ferma les fenêtres. Mais le lendemain, dès
l'aube, elles étaient ouvertes. Serge ne pouvait plus vivre sans le
soleil. Il prenait des forces, il s'habituait aux bouffées de grand
air qui faisaient envoler les rideaux de l'alcôve. Même le bleu,
l'éternel bleu commençait à lui paraître fade.

Cela le laissait d'être un cygne, une blancheur, et de nager sans
fin sur le lac limpide du ciel. Il en arrivait à souhaiter un vol de
nuages noirs, quelque écroulement de nuées qui rompît la monotonie
de cette grande pureté. A mesure que la santé revenait, il avait des
besoins de sensations plus fortes. Maintenant, il passait des heures
à regarder la branche verte; il aurait voulu la voir pousser, la
voir s'épanouir, lui jeter des rameaux jusque dans son lit. Elle ne
lui suffisait plus, elle ne faisait qu'irriter ses désirs, en lui
parlant de ces arbres dont il entendait les appels profonds, sans
qu'il pût en apercevoir les cimes. C'étaient un chuchotement infini
de feuilles, un bavardage d'eaux courantes, des battements d'ailes,
toute une voix haute, prolongée, vibrante.

Quand tu pourras te lever, disait Albine, tu t'assoiras devant la
fenêtre... Tu verras le beau jardin!

Il fermait les yeux, il murmurait:

- Oh! je le vois, je l'écoute... Je sais où sont les arbres, où sont
les eaux, où poussent les violettes.

Puis, il reprenait:

- Mais je le vois mal, je le vois sans lumière... Il faut que je
sois très fort pour aller jusqu'à la fenêtre.

D'autre fois, lorsqu'elle le croyait endormi, Albine disparaissait
pendant des heures. Et, lorsqu'elle rentrait, elle le trouvait les
yeux luisants de curiosité, dévoré d'impatience. Il lui criait:

- D'où viens-tu?

Et il la prenait par les bras, lui sentait les jupes, le corsage,
les joues.

- Tu sens toutes sortes de bonnes choses... Hein? tu as marché sur
de l'herbe?

Elle riait, elle lui montrait ses bottines mouillées de rosée.

- Tu viens du jardin! tu viens du jardin! répétait-il, ravi. Je le
savais. Quand tu es entrée, tu avais l'air d'une grande fleur... Tu
m'apportes tout le jardin dans ta robe.

Il la gardait auprès de lui, la respirant comme un bouquet. Elle
revenait parfois avec des ronces, des feuilles, des bouts de bois
accrochés à ses vêtements. Alors, il enlevait ces choses, il les
cachait sous son oreiller, ainsi que des reliques. Un jour, elle lui
apporta une touffe de roses. Il fut si saisi, qu'il se mit à
pleurer. Il baisait les fleurs, il les couchait avec lui, entre ses
bras. Mais lorsqu'elles se fanèrent, cela lui causa un tel chagrin,
qu'il défendit à Albine d'en ceuillir d'autres. Il la préférait,
elle, aussi fraîche, aussi embaumée; et elle ne se fanait pas, elle
gardait toujours l'odeur de ses mains, l'odeur de ses cheveux,
l'odeur de ses joues. Il finit par l'envoyer lui-même au jardin, en
lui recommandant de ne pas remonter avant une heure.

- Vois-tu, comme cela, disait-il, j'ai du soleil, j'ai de l'air,
j'ai des roses, jusqu'au lendemain.

Souvent, en la voyant rentrer, essoufflée, il la questionnait.
Quelle allée avait-elle prise? S'était-elle enfoncée sous les
arbres, ou avait-elle suivi le bord des prés. Avait-elle vu des
nids? S'était-elle assise, derrière un églantier, ou sous un chêne,
ou à l'ombre d'un bouquet de peupliers? Puis, lorsqu'elle répondait,
lorsqu'elle tâchait de lui expliquer le jardin, il lui mettait la
main sur la bouche.

- Non, non, tais-toi, murmurait-il. J'ai tort. Je ne veux pas
savoir... J'aime mieux voir moi-même.

Et il retombait dans le rêve caressé de ces verdures qu'il sentait
près de lui, à deux pas. Pendant plusieurs jours, il ne vécut que de
ce rêve. Les premiers temps, disait-il, il avait vu le jardin plus
nettement. A mesure qu'il prenait des forces, son rêve se troublait
sous l'afflux du sang qui chauffait ses veines. Il avait des
incertitudes croissantes. Il ne pouvait plus dire si les arbres
étaient à droite, si les eaux coulaient au fond, si de grandes
roches ne s'entassaient pas sous les fenêtres. Il en causait tout
seul, très bas.

Sur les moindres indices, il établissait des plans merveilleux qu'un
chant d'oiseau, un craquement de branche, un parfum de fleur, lui
faisaient modifier, pour planter là un massif de lilas, pour
remplacer plus loin une pelouse par des plates-bandes.

A chaque heure, il dessinait un nouveau jardin, aux grands rires
d'Albine, qui répétait, lorsqu'elle le surprenait:

- Ce n'est pas ça, je t'assure. Tu ne peux pas t'imaginer. C'est
plus beau que tout ce que tu as vu de beau... Ne te casse donc pas
la tête. Le jardin est à moi, je te le donnerai. Va, il ne s'en ira
pas.

Serge, qui avait déjà eu peur de la lumière, éprouva une inquiétude,
lorsqu'il se trouva assez fort pour aller s'accouder à la fenêtre.
Il disait de nouveau: "Demain," chaque soir. Il se tournait vers la
ruelle, frissonnant, lorsque Albine rentrait et lui criait qu'elle
sentait l'aubépine, qu'elle s'était griffé les mains en se creusant
un trou dans une haie pour lui apporter toute l'odeur. Un matin,
elle dut le prendre brusquement entre les bras. Elle le porta
presque à la fenêtre, le soutint, le força à voir.

- Es-tu poltron! disait-elle avec son beau rire sonore.

Et elle agitait une de ses mains à tous les points de l'horizon, en
répétant d'un air de triomphe, plein de promesses tendres:

- Le Paradou! le Paradou!

Serge, sans voix, regardait.



IV.

Une mer de verdure, en face, à droite, à gauche, partout. Une mer
roulant sa houle de feuilles jusqu'à l'horizon, sans l'obstacle
d'une maison, d'un pan de muraille, d'une route poudreuse. Une mer
déserte, vierge, sacrée, étalant sa douceur sauvage dans l'innocence
de la solitude. Le soleil seul entrait là, se vautrait en nappe d'or
sur les prés, enfilait les allées de la course échappée de ses
rayons, laissait pendre à travers les arbres ses fins cheveux
flambants, buvait aux sources d'une lèvre blonde qui trempait l'eau
d'un frisson. Sous ce poudroiement de flammes, le grand jardin
vivait avec une extravagance de bête heureuse, lâchée au bout du
monde, loin de tout, libre de tout. C'était une débauche telle de
feuillages, une marée d'herbes si débordante, qu'il était comme
dérobé d'un bout à l'autre, inondé, noyé. Rien que des pentes
vertes, des tiges ayant des jaillissements de fontaine, des masses
moutonnantes, des rideaux de forêts hermétiquement tirés, des
manteaux de plantes grimpantes traînant à terre, des volées de
rameaux gigantesques s'abattant de tous côtés.

A peine pouvait-on, à la longue, reconnaître sous cet envahissement
formidable de la sève l'ancien dessin du Paradou. En face, dans une
sorte de cirque immense, devait se trouver le parterre, avec des
bassins effondrés, ses rampes rompues, ses escaliers déjetés, ses
statues renversées dont on apercevait les blancheurs au fond des
gazons noirs. Plus loin, derrière la ligne bleue d'une nappe d'eau,
s'étalait un fouillis d'arbres fruitiers; plus loin encore, une
haute futaie enfonçait ses dessous violâtres, rayés de lumière, une
forêt redevenue vierge, dont les cimes se mamelonnaient sans fin,
tachées du vert-jaune, du vert pâle, du vert puissant de toutes les
essences. A droite, la forêt escaladait des hauteurs, plantait des
petits bois de pins, se mourait en broussailles maigres, tandis que
des roches nues entassaient une rampe énorme, un écroulement de
montagne barrant l'horizon; des végétations ardentes y fendaient le
sol, plantes monstrueuses immobiles dans la chaleur comme des
reptiles assoupis; un filet d'argent, un éclaboussement qui
ressemblait de loin à une poussière de perles, y indiquait une chute
d'eau, la source de ces eaux calmes qui longeaient si indolemment le
parterre. A gauche enfin, la rivière coulait au milieu d'une vaste
prairie, où elle se séparait en quatre ruisseaux, dont on suivait
les caprices sous les roseaux, entre les saules, derrière les grands
arbres; à perte de vue, des pièces d'herbage élargissaient la
fraîcheur des terrains bas, un paysage lavé d'une buée bleuâtre, une
éclaircie de jour se fondant peu à peu dans le bleu verdi du
couchant. Le Paradou, le parterre, la forêt, les roches, les eaux,
les prés, tenaient toute la largeur du ciel.

- Le Paradou! balbutia Serge ouvrant les bras comme pour serrer le
jardin tout entier contre sa poitrine.

Il chancelait. Albine dut l'asseoir dans un fauteuil. Là, il resta
deux heures sans parler. Le menton sur les mains, il regardait. Par
moments, ses paupières battaient, une rougeur montait à ses joues.
Il regardait lentement, avec des étonnements profonds. C'était trop
vaste, trop complexe, trop fort.

- Je ne vois pas, je ne comprends pas, cria-t-il en tendant ses
mains à Albine, avec un geste de suprême fatigue.

La jeune fille alors s'appuya au dossier du fauteuil. Elle lui prit
la tête, le força à regarder de nouveau. Elle lui disait à demi-
voix:

- C'est à nous. Personne ne viendra. Quand tu seras guéri, nous nous
promènerons. Nous aurons de quoi marcher toute notre vie. Nous irons
où tu voudras... Où veux-tu aller?

Il souriait, il murmurait:

- Oh! pas loin le premier jour, à deux pas de la porte. Vois-tu, je
tomberais... Tiens, j'irai là, sous cet arbre, près de la fenêtre.

Elle reprit doucement:

- Veux-tu aller dans le parterre? Tu verras les buissons de roses,
les grandes fleurs qui ont tout mangé, jusqu'aux anciennes allées
qu'elles plantent de leurs bouquets... Aimes-tu mieux le verger où
je ne puis entrer qu'à plat ventre, tant les branches craquent sous
les fruits?... Nous irons plus loin encore, si tu te sens des
forces. Nous irons jusqu'à la forêt, dans des trous d'ombre, très
loin, si loin que nous coucherons dehors, lorsque la nuit viendra
nous surprendre... Ou bien, un matin, nous monterons là-haut, sur
ces rochers. Tu verras des plantes qui me font peur. Tu verras les
sources, une pluie d'eau, et nous nous amuserons à en recevoir la
poussière sur la figure... Mais si tu préfères marcher le long des
haies, au bord d'un ruisseau, il faudra prendre par les prairies. On
est bien sous les saules, le soir, au coucher du soleil. On
s'allonge dans l'herbe, on regarde les petites grenouilles vertes
sauter sur les brins de jonc.

- Non, non, dit Serge, tu me lasses, je ne veux pas voir si loin...
Je ferai deux pas. Ce sera beaucoup.

- Et moi-même, continua-t-elle, je n'ai encore pu aller partout. Il
y a bien des coins que j'ignore. Depuis des années que je me
promène, je sens des trous inconnus autour de moi, des endroits où
l'ombre doit être plus fraîche, l'herbe plus molle... Écoute, je me
suis toujours imaginé qu'il y en avait un surtout où je voudrais
vivre à jamais. Il est certainement quelque part; j'ai dû passer à
côté, ou peut-être se cache-t-il si loin, que je ne suis pas allée
jusqu'à lui, dans mes courses continuelles... N'est-ce pas? Serge,
nous le chercherons ensemble, nous y vivrons.

- Non, non, tais-toi, balbutia le jeune homme. Je ne comprends pas
ce que tu me dis. Tu me fais mourir.

Elle le laissa un instant pleurer dans ses bras, inquiète, désolée
de ne pas trouver les paroles qui devaient le calmer.

-Le Paradou n'est donc pas aussi beau que tu l'avais rêvé? demanda-
t-elle encore.

Il dégagea sa face, il répondit:

- Je ne sais plus. C'était tout petit, et voilà que ça grandit
toujours... Emporte-moi, cache-moi.

Elle le ramena à son lit, le tranquillisant comme un enfant, le
berçant d'un mensonge.

- Eh bien! non, ce n'est pas vrai, il n'y a pas de jardin. C'est une
histoire que je t'ai contée. Dors tranquille.



V.

Chaque jour, elle le fit ainsi asseoir devant la fenêtre, aux heures
fraîches. Il commençait à hasarder quelques pas, en s'appuyant aux
meubles. Ses joues avaient des lueurs roses, ses mains perdaient
leur transparence de cire. Mais, dans cette convalescence, il fut
pris d'une stupeur des sens qui le ramena à la vie végétative d'un
pauvre être né de la ville. Il n'était qu'une plante, ayant la seule
impression de l'air où il baignait. Il restait replié sur lui-même,
encore trop pauvre de sang pour se dépenser au-dehors, tenant au
sol, laissant boire toute la sève à son corps. C'était une seconde
conception, une lente éclosion, dans l'oeuf chaud du printemps.
Albine, qui se souvenait de certaines paroles du docteur Pascal,
éprouvait un grand effroi, à le voir demeurer ainsi, petit garçon,
innocent, hébété. Elle avait entendu conter que certaines maladies
laissaient derrière elles la folie pour guérison. Et elle s'oubliait
des heures à le regarder, s'ingéniant comme les mères à lui sourire,
pour le faire sourire. Il ne riait pas encore. Quand elle lui
passait la main devant les yeux, il ne voyait pas, il ne suivait pas
cette ombre. A peine, lorsqu'elle lui parlait, tournait-il
légèrement la tête du côté du bruit. Elle n'avait qu'une
consolation: il poussait superbement, il était un bel enfant.

Alors, pendant une semaine, ce furent des soins délicats. Elle
patientait, attendant qu'il grandit. A mesure qu'elle constatait
certains éveils, elle se rassurait, elle pensait que l'âge en ferait
un homme. C'étaient de légers tressaillements, lorsqu'elle le
touchait. Puis, un soir, il eut un faible rire. Le lendemain, après
l'avoir assis devant la fenêtre, elle descendit dans le jardin, où
elle se mit à courir et à l'appeler. Elle disparaissait sous les
arbres, traversait des nappes de soleil, revenait, essoufflée,
tapant des mains. Lui, les yeux vacillants, ne la vit point d'abord.
Mais, comme elle reprenait sa course, jouant de nouveau à cache-
cache, surgissant derrière chaque buisson, en lui jetant un cri, il
finit par suivre du regard la tache blanche de sa jupe. Et quand
elle se planta brusquement sous la fenêtre, la face levée, il tendit
les bras, il fit mine de vouloir aller à elle. Elle remonta,
l'embrassa, toute fière.

- Ah! tu m'as vue, tu m'as vue! criait-elle. Tu veux bien venir
dans le jardin avec moi, n'est-ce pas?... Si tu savais comme tu me
désoles, depuis quelques jours, à faire la bête, à ne pas me voir, à
ne pas m'entendre!

Il semblait l'écouter, avec une légère souffrance qui lui pliait le
cou, d'un mouvement peureux.

- Tu vas mieux, pourtant, continuait-elle. Te voilà assez fort pour
descendre, quand tu voudras... Pourquoi ne me dis-tu plus rien? Tu
as donc perdu ta langue? Ah! quel marmot! Vous verrez qu'il me
faudra lui apprendre à parler!

Et, en effet, elle s'amusa à lui nommer les objets qu'il touchait.
Il n'avait qu'un balbutiement, il redoublait les syllabes, ne
prononçant aucun mot avec netteté. Cependant, elle commençait à le
promener dans la chambre. Elle le soutenait, le menait du lit à la
fenêtre. C'était un grand voyage. Il manquait de tomber deux ou
trois fois en route, ce qui la faisait rire. Un jour, il s'assit par
terre, et elle eut toutes les peines du monde à le relever. Puis,
elle lui fit entreprendre le tour de la pièce, en l'asseyant sur le
canapé, les fauteuils, les chaises, tour de ce petit monde, qui
demandait une bonne heure. Enfin, il put risquer quelques pas tout
seul. Elle se mettait devant lui, les mains ouvertes, reculait en
l'appelant, de façon à ce qu'il traversât la chambre pour retrouver
l'appui de ses bras. Quand il boudait, qu'il refusait de marcher,
elle ôtait son peigne qu'elle lui tendait comme un joujou. Alors, il
venait le prendre, et il restait tranquille, dans un coin, à jouer
pendant des heures avec le peigne, à l'aide duquel il grattait
doucement ses mains.

Un matin, Albine trouva Serge debout. Il avait déjà réussi à ouvrir
un volet. Il s'essayait à marcher, sans s'appuyer aux meubles.

- Voyez-vous, le gaillard! dit-elle gaiement. Demain, il sautera
par la fenêtre, si on le laisse faire... Nous sommes donc tout à
fait solide, maintenant?

Serge répondit par un rire de puérilité. Ses membres avait repris la
santé de l'adolescence, sans que des sensations plus conscientes se
fussent éveillées en lui. Il restait des après-midi entiers en face
du Paradou, avec sa moue d'enfant qui ne voit que du blanc, qui
n'entend que le frisson des bruits. Il gardait ses ignorances de
gamin, son toucher si innocent encore, qu'il ne lui permettait pas
de distinguer la robe d'Albine de l'étoffe des vieux fauteuils. Et
c'était toujours un émerveillement d'yeux grands ouverts qui ne
comprennent pas, une hésitation de gestes ne sachant point aller où
ils veulent, un commencement d'existence, purement instinctif, en
dehors de la connaissance du milieu. L'homme n'était pas né.

- Bien, bien, fais la bête, murmura Albine. Nous allons voir.

Elle ôta son peigne, elle le lui présenta.

- Veux-tu mon peigne, dit-elle. Viens le chercher.

Puis, quand elle l'eut fait sortir de la chambre, en reculant, elle
lui passa un bras à la taille, elle le soutint, à chaque marche.
Elle l'amusait, tout en remettant son peigne, lui chatouillait le
cou du bout de ses cheveux, ce qui l'empêchait de comprendre qu'il
descendait. Mais, en bas, avant qu'elle eût ouvert la porte, il eut
peur, dans les ténèbres du corridor.

- Regarde donc! cria-t-elle.

Et elle poussa la porte toute grande.

Ce fut une aurore soudaine, un rideau d'ombre tiré brusquement,
laissant voir le jour dans sa gaieté matinale. Le parc s'ouvrait,
s'étendait, d'une limpidité verte, frais et profond comme une
source. Serge, charmé, restait sur le seuil, avec le désir hésitant
de tâter du pied ce lac de lumière.

- On dirait que tu as peur de te mouiller, dit Albine. Va, la terre
est solide.

Il avait hasardé un pas, surpris de la résistance douce du sable. Ce
premier contact de la terre lui donnait une secousse, un
redressement de vie, qui le planta un instant debout, grandissant,
soupirant.

- Allons, du courage, répéta Albine. Tu sais que tu m'as promis de
faire cinq pas. Nous allons jusqu'à ce mûrier qui est sous la
fenêtre... Là, tu te reposeras.

Il mit un quart d'heure pour faire les cinq pas. A chaque effort, il
s'arrêtait comme s'il lui avait fallu arracher les racines qui le
tenaient au sol. La jeune fille, qui le poussait, lui dit encore en
riant:

- Tu as l'air d'un arbre qui marche.

Et elle l'adossa contre le mûrier, dans la pluie de soleil tombant
des branches. Puis, elle le laissa, elle s'en alla d'un bond, en lui
criant de ne pas bouger. Serge, les mains pendantes, tournait
lentement la tête, en face du parc. C'était une enfance. Les
verdures pâles se noyaient d'un lait de jeunesse, baignaient dans
une clarté blonde. Les arbres restaient puérils, les fleurs avaient
des chairs de bambin, les eaux étaient bleues d'un bleu naïf de
beaux yeux grands ouverts. Il y avait, jusque sous chaque feuille,
un réveil adorable.

Serge s'était arrêté à une trouée jaune qu'une large allée faisait
devant lui, au milieu d'une masse épaisse de feuillage; tout au
bout, au levant, des prairies trempées d'or semblaient le champ de
lumière où descendait le soleil; et il attendait que le matin prît
cette allée pour couler jusqu'à lui. Il le sentait venir dans un
souffle tiède, très faible d'abord, à peine effleurant sa peau, puis
s'enflant peu à peu, si vif, qu'il en tressaillait tout entier. Il
le goûtait venir, d'une saveur de plus en plus nette, lui apportant
l'amertume saine du grand air, mettant à ses lèvres le régal des
aromates sucrés, des fruits acides, des bois laiteux. Il le
respirait venir avec les parfums qu'il cueillait dans sa course,
l'odeur de la terre, l'odeur des bois ombreux, l'odeur des plantes
chaudes, l'odeur des bêtes vivantes, tout un bouquet d'odeurs, dont
la violence allait jusqu'au vertige. Il l'entendait venir, du vol
léger d'un oiseau, rasant l'herbe, tirant du silence le jardin
entier, donnant des voix à ce qu'il touchait, lui faisant sonner aux
oreilles la musique des choses et des êtres. Il le voyait venir, du
fond de l'allée, des prairies trempées d'or, l'air rose, si gai,
qu'il éclairait son chemin d'un sourire, au loin gros comme une
tache de jour, devenu en quelques bonds la splendeur même du soleil.
Et le matin vint battre le mûrier contre lequel Serge s'adossait.
Serge naquit dans l'enfance du matin.

- Serge! Serge, cria la voix d'Albine, perdue derrière les hauts
buissons du parterre. N'aie pas peur, je suis là.

Mais Serge n'avait plus peur. Il naissait dans le soleil, dans ce
bain pur de lumière qui l'inondait. Il naissait à vingt-cinq ans,
les sens brusquement ouverts, ravi du grand ciel, de la terre
heureuse, du prodige de l'horizon étalé autour de lui. Ce jardin,
qu'il ignorait la veille, était une jouissance extraordinaire. Tout
l'emplissait d'extase, jusqu'aux brins d'herbe, jusqu'aux pierres
des allées, jusqu'aux haleines qu'il ne voyait pas et qui lui
passaient sur les joues. Son corps entier entrait dans la possession
de ce bout de nature, l'embrassait de ses membres; ses lèvres le
buvaient, ses narines le respiraient; il l'emportait dans ses
oreilles, il le cachait au fond de ses yeux. C'était à lui. Les
roses du parterre, les branches hautes de la futaie, les rochers
sonores de la chute des sources, les prés où le soleil plantait ses
épis de lumière, étaient à lui. Puis, il ferma les yeux, il se donna
la volupté de les rouvrir lentement, pour avoir l'éblouissement d'un
second réveil.

- Les oiseaux ont mangé toutes les fraises, dit Albine, qui
accourait, désolée. Tiens, je n'ai pu trouver que ces deux-là.

Mais elle s'arrêta, à quelques pas, regardant Serge avec un
étonnement ravi, frappée au coeur.

Comme tu es beau! cria-t-elle.

Et elle s'approcha davantage; elle resta là, noyée en lui,
murmurant:

- Jamais je ne t'avais vu.

Il avait certainement grandi. Vêtu d'un vêtement lâche, il était
planté droit, un peu mince encore, les membres fins, la poitrine
carrée, les épaules rondes. Son cou blanc, taché de brun à la nuque,
tournait librement, renversait légèrement la tête en arrière. La
santé, la force, la puissance, étaient sur sa face. Il ne souriait
pas, il était au repos, avec une bouche grave et douce, des joues
fermes, un nez grand, des yeux gris, très clairs, souverains. Ses
longs cheveux, qui lui cachaient tout le crâne, retombaient sur ses
épaules en boucles noires; tandis que sa barbe, légère, frisait à sa
lèvre et à son menton laissant voir le blanc de la peau.

- Tu es beau, tu es beau! répétait Albine, lentement accroupie
devant lui, levant des regards caressants. Mais pourquoi me boudes-
tu, maintenant? Pourquoi ne me dis-tu rien?

Lui, sans répondre, demeurait debout. Il avait les yeux au loin, il
ne voyait pas cette enfant à ses pieds. Il parla seul. Il dit, dans
le soleil:

- Que la lumière est bonne!

Et l'on eût dit que cette parole était une vibration même du soleil.

Elle tomba, à peine murmurée, comme un souffle musical, un frisson
de la chaleur et de la vie. Il y avait quelques jours déjà qu'Albine
n'avait plus entendu la voix de Serge. Elle la retrouvait, ainsi que
lui, changée. Il lui sembla qu'elle s'élargissait dans le parc avec
plus de douceur que la phrase des oiseaux, plus d'autorité que le
vent courbant les branches. Elle était reine, elle commandait. Tout
le jardin l'entendit, bien qu'elle eût passé comme une haleine, et
tout le jardin tressaillit de l'allégresse qu'elle lui apportait.

- Parle-moi, implora Albine. Tu ne m'as jamais parlé ainsi. En
haut, dans la chambre, quand tu n'étais pas encore muet, tu causais
avec un babillage d'enfant... D'où vient donc que je ne reconnais
plus ta voix? Tout à l'heure, j'ai cru que ta voix descendait des
arbres, qu'elle m'arrivait du jardin entier, qu'elle était un de ces
soupirs profonds qui me troublaient la nuit, avant ta venue...
Ecoute, tout se tait pour t'entendre parler encore.

Mais il continuait à ne pas la savoir là. Et elle se faisait plus
tendre.

- Non, ne parle pas, si cela te fatigue. Assois-toi à mon côté.
Nous resterons sur ce gazon, jusqu'à ce que le soleil tourne... Et,
regarde, j'ai trouvé deux fraises. J'ai eu bien de la peine, va! Les
oiseaux mangent tout. Il y en a une pour toi, les deux si tu veux;
ou bien nous les partagerons, pour goûter à chacune... Tu me diras
merci, et je t'entendrai.

Il ne voulut pas s'asseoir, il refusa les fraises qu'Albine jeta
avec dépit. Elle-même n'ouvrit plus les lèvres. Elle l'aurait
préféré malade, comme aux premiers jours, lorsqu'elle lui donnait sa
main pour oreiller et qu'elle le sentait renaître sous le souffle
dont elle lui rafraîchissait le visage. Elle maudissait la santé,
qui maintenant le dressait dans la lumière pareil à un jeune dieu
indifférent. Allait-il donc rester ainsi, sans regard pour elle? Ne
guérirait-il pas davantage, jusqu'à la voir et à l'aimer? Et elle
rêvait de redevenir sa guérison, d'achever par la seule puissance de
ses petites mains cette cure de seconde jeunesse. Elle voyait bien
qu'une flamme manquait au fond de ses yeux gris, qu'il avait une
beauté pâle, semblable à celle des statues tombées dans les orties
du parterre. Alors, elle se leva, elle vint le reprendre à la
taille, lui soufflant sur la nuque pour l'animer. Mais, ce matin-là,
Serge n'eut pas même la sensation de cette haleine qui soulevait sa
barbe soyeuse. Le soleil avait tourné, il fallut rentrer. Dans la
chambre, Albine pleura.

A partir de cette matinée, tous les jours, le convalescent fit une
courte promenade dans le jardin. Il dépassa le mûrier, il alla
jusqu'au bord de la terrasse, devant le large escalier dont les
marches rompues descendaient au parterre. Il s'habituait au grand
air, chaque bain de soleil l'épanouissait. Un jeune marronnier,
poussé d'une graine tombée, entre deux pierres de la balustrade,
crevait la résine de ses bourgeons, déployait ses éventails de
feuilles avec moins de vigueur que lui. Même un jour, il avait voulu
descendre l'escalier; mais, trahi par ses forces, il s'était assis
sur une marche, parmi des pariétaires grandies dans les fentes des
dalles. En bas, à gauche, il apercevait un petit bois de roses.
C'était là qu'il rêvait d'aller.

- Attends encore, disait Albine. Le parfum des roses est trop fort
pour toi. Je n'ai jamais pu m'asseoir sous les rosiers, sans me
sentir toute lasse, la tête perdue, avec une envie très douce de
pleurer... Va, je te mènerai sous les rosiers, et je pleurerai, car
tu me rends bien triste.



VI.

Un matin enfin, elle put le soutenir jusqu'au bas de l'escalier,
foulant l'herbe du pied devant lui, lui frayant un chemin au milieu
des églantiers qui barraient les dernières marches de leurs bras
souples. Puis, lentement, ils s'en allèrent dans le bois de roses.
C'était un bois, avec des futaies de hauts rosiers à tige, qui
élargissaient des bouquets de feuillage grands comme des arbres,
avec des rosiers en buissons, énormes, pareils à des taillis
impénétrables de jeunes chênes. Jadis, il y avait eu là, la plus
admirable collection de plants qu'on pût voir. Mais, depuis
l'abandon du parterre, tout avait poussé à l'aventure, la forêt
vierge s'était bâtie, la forêt de roses, envahissant les sentiers,
se noyant dans les rejets sauvages, mêlant les variétés à ce point,
que des roses de toutes les odeurs et de tous les éclats semblaient
s'épanouir sur les mêmes pieds. Des rosiers qui rampaient faisaient
à terre des tapis de mousse, tandis que des rosiers grimpants
s'attachaient à d'autres rosiers, ainsi que des lierres dévorants,
montaient en fusées de verdure, laissaient retomber, au moindre
souffle, la pluie de leurs fleurs effeuillées. Et des allées
naturelles s'étaient tracées au milieu du bois, d'étroits sentiers,
de larges avenues, d'adorables chemins couverts, où l'on marchait à
l'ombre, dans le parfum. On arrivait ainsi à des carrefours, à des
clairières, sous des berceaux de petites roses rouges, entre des
murs tapissés de petites roses jaunes. Certains coins de soleil
luisaient comme des étoffes de soie verte brochées de taches
voyantes; certains coins d'ombre avaient des recueillements
d'alcôve, une senteur d'amour, une tiédeur de bouquet pâmé aux seins
d'une femme. Les rosiers avaient des voix chuchotantes. Les rosiers
étaient pleins de nids qui chantaient.

- Prenons garde de nous perdre, dit Albine en s'engageant dans le
bois. Je me suis perdue, une fois. Le soleil était couché, quand
j'ai pu me débarrasser des rosiers qui me retenaient par les jupes,
à chaque pas.

Mais ils marchaient à peine depuis quelques minutes, lorsque Serge,
brisé de fatigue, voulut s'asseoir. Il se coucha, il s'endormit d'un
sommeil profond. Albine, assise à côté de lui, resta songeuse.
C'était au débouché d'un sentier, au bord d'une clairière. Le
sentier s'enfonçait très loin, rayé de coups de soleil, s'ouvrant à
l'autre bout sur le ciel, par une étroite ouverture ronde et bleue.
D'autres petits chemins creusaient des impasses de verdure. La
clairière était faite de grands rosiers étagés, montant avec une
débauche de branches, un fouillis de lianes épineuses tels, que des
nappes épaisses de feuillage s'accrochaient en l'air, restaient
suspendues, tendaient d'un arbuste à l'autre les pans d'une tente
volante. On ne voyait, entre ces lambeaux découpés comme de la fine
guipure, que des trous de jour imperceptibles, un crible d'azur
laissant passer la lumière en une impalpable poussière de soleil. Et
de la voûte, ainsi que des girandoles, pendaient des échappées de
branches, de grosses touffes tenues par le fil vert d'une tige, des
brassées de fleurs descendant jusqu'à terre, le long de quelque
déchirure du plafond, qui traînait, pareille à un coin de rideau
arraché.

Cependant, Albine regardait Serge dormir. Elle ne l'avait point
encore vu dans un tel accablement des membres, les mains ouvertes
sur le gazon, la face morte. Il était ainsi mort pour elle, elle
pensait qu'elle pouvait le baiser au visage, sans qu'il sentit même
son baiser. Et, triste, distraite, elle occupait ses mains oisives à
effeuiller les roses qu'elle trouvait à sa portée. Au-dessus de sa
tête, une gerbe énorme retombait, effleurant ses cheveux, mettant
des roses à son chignon, à ses oreilles, à sa nuque, lui jetant aux
épaules un manteau de roses. Plus haut, sous ses doigts, les roses
pleuvaient, de larges pétales tendres, ayant la rondeur exquise, la
pureté à peine rougissante d'un sein de vierge. Les roses, comme une
tombée de neige vivante, cachaient déjà ses pieds repliés dans
l'herbe. Les roses montaient à ses genoux, couvraient sa jupe, la
noyaient jusqu'à la taille; tandis que trois feuilles de rose
égarées, envolées sur son corsage, à la naissance de la gorge,
semblaient mettre là trois bouts de sa nudité adorable.

- Oh! le paresseux! murmura-t-elle, prise d'ennui, ramassant deux
poignées de roses et les jetant sur la face de Serge pour le
réveiller.

Il resta appesanti, avec des roses qui lui bouchaient les yeux et la
bouche. Cela fit rire Albine. Elle se pencha. Elle lui baisa de tout
son coeur les deux yeux, elle lui baisa la bouche, soufflant ses
baisers pour faire envoler les roses; mais les roses lui restaient
aux lèvres, et elle eut un rire plus sonore, tout amusée par cette
caresse dans les fleurs.

Serge s'était soulevé lentement. Il la regardait, frappé
d'étonnement, comme effrayé de la trouver là. Il lui demanda:

- Qui es-tu, d'où viens-tu, que fais-tu à mon côté?

Elle, souriait toujours, ravie de le voir ainsi s'éveiller. Alors,
il parut se souvenir, il reprit, avec un geste de confiance
heureuse:

- Je sais, tu es mon amour, tu viens de ma chair, tu attends que je
te prenne entre mes bras, pour que nous ne fassions plus qu'un... Je
rêvais de toi. Tu étais dans ma poitrine, et je te donnais mon sang,
mes muscles, mes os. Je ne souffrais pas. Tu me prenais la moitié de
mon coeur, si doucement, que c'était en moi une volupté de me
partager ainsi. Je cherchais ce que j'avais de meilleur, ce que
j'avais de plus beau, pour te l'abandonner. Tu aurais tout emporté,
que je t'aurais dit merci... Et je me suis réveillé, quand tu es
sortie de moi. Tu es sortie par mes yeux et par ma bouche, je l'ai
bien senti. Tu étais toute tiède, toute parfumée, si caressante que
c'est le frisson même de ton corps qui m'a mis sur mon séant.

Albine, en extase, l'écoutait parler. Enfin, il la voyait; enfin, il
achevait de naître, il guérissait. Elle le supplia de continuer, les
mains tendues:

- Comment ai-je fait pour vivre sans toi? murmura-t-il. Mais je ne
vivais pas, j'étais pareil à une bête ensommeillée... Et te voilà à
moi, maintenant! Et tu n'es autre que moi-même! Écoute, il faut ne
jamais me quitter; car tu es mon souffle, tu emporterais ma vie.
Nous resterons en nous. Tu seras dans ma chair, comme je serai dans
la tienne. Si je t'abandonnais un jour, que je sois maudit, que mon
corps se sèche ainsi qu'une herbe inutile et mauvaise!

Il lui prit les mains, en répétant d'une voix frémissante
d'admiration:

- Comme tu es belle!

Albine, dans la poussière du soleil qui tombait, avait une chair de
lait, à peine dorée d'un reflet de jour. La pluie de roses, autour
d'elle, sur elle, la noyait dans du rose. Ses cheveux blonds, que
son peigne attachait mal, la coiffaient d'un astre à son coucher,
lui couvrant la nuque du désordre de ses dernières mèches
flambantes. Elle portait une robe blanche, qui la laissait nue, tant
elle était vivante sur elle, tant elle découvrait ses bras, sa
gorge, ses genoux. Elle montrait sa peau innocente, épanouie sans
honte ainsi qu'une fleur, musquée d'une odeur propre. Elle
s'allongeait, point trop grande, souple comme un serpent, avec des
rondeurs molles, des élargissements de lignes voluptueux, toute une
grâce de corps naissant, encore baigné d'enfance, déjà renflé de
puberté. Sa face longue, au front étroit, à la bouche un peu forte,
riait de toute la vie tendre de ses yeux bleus. Et elle était
sérieuse pourtant, les joues simples, le menton gras, aussi
naturellement belle que les arbres sont beaux.

- Et que je t'aime! dit Serge, en l'attirant à lui.

Ils restèrent l'un à l'autre, dans leurs bras. Ils ne se baisaient
point, ils s'étaient pris par la taille, mettant la joue contre la
joue, unis, muets, charmés de n'être plus qu'un. Autour d'eux, les
rosiers fleurissaient. C'était une floraison folle, amoureuse,
pleine de rires rouges, de rires roses, de rires blancs. Les fleurs
vivantes s'ouvraient comme des nudités, comme des corsages laissant
voir les trésors des poitrines. Il y avait là des roses jaunes
effeuillant des peaux dorées de filles barbares, des roses paille,
des roses citron, des roses couleur de soleil, toutes les nuances
des nuques ambrées par les cieux ardents. Puis, les chairs
s'attendrissaient, les roses thé prenaient des moiteurs adorables,
étalaient des pudeurs cachées, des coins de corps qu'on ne montre
pas, d'une finesse de soie, légèrement bleuis par le réseau des
veines. La vie rieuse du rose s'épanouissait ensuite: le blanc rose,
à peine teinté d'une pointe de laque, neige d'un pied de vierge qui
tâte l'eau d'une source; le rose pâle, plus discret que la blancheur
chaude d'un genou entrevu, que la lueur dont un jeune bras éclaire
une large manche; le rose franc, du sang sous du satin, des épaules
nues, des hanches nues, tout le nu de la femme, caressé de lumière;
le rose vif, fleurs en boutons de la gorge, fleurs à demi ouvertes
des lèvres, soufflant le parfum d'une haleine tiède. Et les rosiers
grimpants, les grands rosiers à pluie de fleurs blanches,
habillaient tous ces roses, toutes ces chairs, de la dentelle de
leurs grappes, de l'innocence de leur mousseline légère; tandis que,
çà et là, des roses lie-de-vin, presque noires, saignantes,
trouaient cette pureté d'épousée d'une blessure de passion. Noces du
bois odorant, menant les virginités de mai aux fécondités de juillet
et d'août; premier baiser ignorant, cueilli comme un bouquet, au
matin du mariage. Jusque dans l'herbe, des roses mousseuses, avec
leurs robes montantes de laine verte, attendaient l'amour. Le long
du sentier, rayé de coups de soleil, des fleurs rôdaient, des
visages s'avançaient, appelant les vents légers au passage. Sous la
tente déployée de la clairière, tous les sourires luisaient. Pas un
épanouissement ne se ressemblait. Les roses avaient leurs façons
d'aimer. Les unes ne consentaient qu'à entrebâiller leur bouton,
très timides, le coeur rougissant, pendant que d'autres, le corset
délacé, pantelantes, grandes ouvertes, semblaient chiffonnées,
folles de leur corps au point d'en mourir. Il y en avait de petites,
alertes, gaies, s'en allant à la file, la cocarde au bonnet;
d'énormes, crevant d'appas, avec des rondeurs de sultanes
engraissées; d'effrontées, l'air fille, d'un débraillé coquet,
étalant des pétales blanchis de poudre de riz; d'honnêtes,
décolletées en bourgeoises correctes; d'aristocratiques, d'une
élégance souple, d'une originalité permise, inventant des
déshabillés. Les roses épanouies en coupe offraient leur parfum
comme dans un cristal précieux; les roses renversées en forme d'urne
le laissaient couler goutte à goutte; les roses rondes, pareilles à
des choux, l'exhalaient d'une haleine régulière de fleurs endormies;
les roses en boutons serraient leurs feuilles, ne livraient encore
que le soupir vague de leur virginité.

- Je t'aime, je t'aime, répétait Serge à voix basse.

Et Albine était une grande rose, une des roses pâles, ouvertes du
matin. Elle avait les pieds blancs, les genoux et les bras roses, la
nuque blonde, la gorge adorablement veinée, pâle, d'une moiteur
exquise. Elle sentait bon, elle tendait des lèvres qui offraient
dans une coupe de corail leur parfum faible encore. Et Serge la
respirait, la mettait à sa poitrine.

- Oh! dit-elle en riant, tu ne me fais pas mal, tu peux me prendre
tout entière.

Serge resta ravi de son rire, pareil à la phrase cadencée d'un
oiseau.

- C'est toi qui as ce chant, dit-il; jamais je n'en ai entendu
d'aussi doux... Tu es ma joie.

Et elle riait, plus sonore, avec des gammes perlées de petites notes
de flûte, très aigues, qui se noyaient dans un ralentissement de
sons graves. C'était un rire sans fin, un roucoulement de gorge, une
musique sonnante, triomphante, célébrant la volupté du réveil. Tout
riait, dans ce rire de femme naissant à la beauté et à l'amour, les
roses, le bois odorant, le Paradou entier. Jusque-là, il avait
manqué un charme au grand jardin, une voix de grâce, qui fût la
gaieté vivante des arbres, des eaux, du soleil. Maintenant, le grand
jardin était doué de ce charme du rire.

- Quel âge as-tu? demanda Albine, après avoir éteint son chant sur
une note filée et mourante.

- Bientôt vingt-six ans, répondit Serge.

Elle s'étonna. Comment! il avait vingt-six ans! Lui-même était tout
surpris d'avoir répondu cela, si aisément. Il lui semblait qu'il
n'avait pas un jour, pas une heure.

- Et toi, quel âge as-tu? demanda-t-il à son tour.

- Moi, j'ai seize ans.

Et elle repartit, toute vibrante, répétant son âge, chantant son
âge. Elle riait d'avoir seize ans, d'un rire très fin, qui coulait
comme un filet d'eau, dans un rythme tremblé de la voix. Serge la
regardait de tout près, émerveillé de cette vie du rire, dont la
face de l'enfant resplendissait. Il la reconnaissait à peine, les
joues trouées de fossettes, les lèvres arquées, montrant le rose
humide de la bouche, les yeux pareils à des bouts de ciel bleu
s'allumant d'un lever d'astre. Quand elle se renversait, elle le
chauffait de son menton gonflé de rire, qu'elle lui appuyait sur
l'épaule.

Il tendit la main, il chercha derrière sa nuque, d'un geste
machinal.

- Que veux-tu? demanda-t-elle.

Et, se souvenant, elle cria:

- Tu veux mon peigne! tu veux mon peigne!

Alors, elle lui donna le peigne, elle laissa tomber les nattes
lourdes de son chignon. Ce fut comme une étoffe d'or dépliée. Ses
cheveux la vêtirent jusqu'aux reins. Des mèches qui lui coulèrent
sur la poitrine achevèrent de l'habiller royalement. Serge, à ce
flamboiement brusque, avait poussé un léger cri. Il baisait chaque
mèche, il se brûlait les lèvres à ce rayonnement de soleil couchant.

Mais Albine, à présent, se soulageait de son long silence. Elle
causait, questionnait, ne s'arrêtait plus.

- Ah! que tu m'as fait souffrir! Je n'étais plus rien pour toi, je
passais mes journées, inutile, impuissante, me désespérant comme une
propre à rien... Et pourtant, les premiers jours, je t'avais
soulagé. Tu me voyais, tu me parlais... Tu ne te rappelles pas,
lorsque tu étais couché et que tu t'endormais contre mon épaule, en
murmurant que je te faisais du bien?

- Non, dit Serge, non, je ne me rappelle pas... Je ne t'avais
jamais vue. Je viens de te voir pour la première fois, belle,
rayonnante, inoubliable.

Elle tapa dans ses mains, prise d'impatience, se récriant:

- Et mon peigne? Tu te souviens bien que je te donnais mon peigne,
pour avoir la paix, lorsque tu étais redevenu enfant? Tout à
l'heure, tu le cherchais encore.

- Non, je ne me souviens pas... Tes cheveux sont une soie fine.
Jamais je n'avais baisé tes cheveux.

Elle se fâcha, précisa certains détails, lui conta sa convalescence
dans la chambre au plafond bleu. Mais lui, riant toujours, finit par
lui mettre la main sur les lèvres, en disant avec une lassitude
inquiète:

- Non, tais-toi, je ne sais plus, je ne veux plus savoir... Je
viens de m'éveiller, et je t'ai trouvée là, pleine de roses. Cela
suffit.

Et il la reprit entre ses bras, longuement, rêvant tout haut,
murmurant:

- Peut-être ai-je déjà vécu. Cela doit être bien loin... Je
t'aimais, dans un songe douloureux. Tu avais tes yeux bleus, ta face
un peu longue, ton air enfant. Mais tu cachais tes cheveux,
soigneusement, sous un linge; et moi je n'osais écarter ce linge,
parce que tes cheveux étaient redoutables et qu'ils m'auraient fait
mourir... Aujourd'hui, tes cheveux sont la douceur même de ta
personne. Ce sont eux qui gardent ton parfum, qui me livrent ta
beauté assouplie, tout entière entre mes doigts. Quand je les baise,
quand j'enfonce ainsi mon visage, je bois ta vie.

Il roulait les longues boucles dans ses mains, les pressant sur ses
lèvres, comme pour en faire sortir tout le sang d'Albine. Au bout
d'un silence, il continua:

- C'est étrange, avant d'être né, on rêve de naître... J'étais
enterré quelque part. J'avais froid. J'entendais s'agiter au-dessus
de moi la vie du dehors. Mais je me bouchais les oreilles,
désespéré, habitué à mon trou de ténèbres, y goûtant des joies
terribles, ne cherchant même plus à me dégager du tas de terre qui
pesait sur ma poitrine... Où étais-je donc? Qui donc m'a mis enfin à
la lumière?

Il faisait des efforts de mémoire, tandis qu'Albine, anxieuse,
redoutait maintenant qu'il ne se souvînt. Elle prit en souriant une
poignée de ses cheveux, la noua au cou du jeune homme, qu'elle
attacha à elle. Ce jeu le fit sortir de sa rêverie.

- Tu as raison, dit-il, je suis à toi, qu'importe le reste!...
C'est toi, n'est-ce pas, qui m'as tiré de la terre? Je devais être
sous ce jardin. Ce que j'entendais, c'étaient tes pas roulant les
petits cailloux du sentier. Tu me cherchais, tu apportais sur ma
tête des chants d'oiseaux, des odeurs d'oeillets, des chaleurs de
soleil... Et je me doutais bien que tu finirais par me trouver. Je
t'attendais, vois-tu, depuis longtemps. Mais je n'espérais pas que
tu te donnerais à moi sans ton voile, avec tes cheveux dénoués, tes
cheveux redoutables qui sont devenus si doux.

Il la prit sur lui, la renversa sur ses genoux, en mettant son
visage à côté du sien.

- Ne parlons plus. Nous sommes seuls à jamais. Nous nous aimons.

Ils demeurèrent innocemment aux bras l'un de l'autre. Longtemps
encore, ils s'oublièrent là. Le soleil montait, une poussière de
jour plus chaude tombait des hautes branches. Les roses jaunes, les
roses blanches, les roses rouges, n'étaient plus qu'un rayonnement
de leur joie, une de leurs façons de se sourire. Ils avaient
certainement fait éclore des boutons autour d'eux. Les roses les
couronnaient, leur jetaient des guirlandes aux reins. Et le parfum
des roses devenait si pénétrant, si fort d'une tendresse amoureuse,
qu'il semblait être le parfum même de leur haleine.

Puis, ce fut Serge qui recoiffa Albine. Il prit ses cheveux à
poignée, avec une maladresse charmante, et planta le peigne de
travers, dans l'énorme chignon tassé sur la tête. Or, il arriva
qu'elle était adorablement coiffée. Il se leva ensuite, lui tendit
les mains, la soutint à la taille pour qu'elle se mit debout. Tous
deux souriaient toujours, sans parler. Doucement, ils s'en allèrent
par le sentier.



VII.

Albine et Serge entrèrent dans le parterre. Elle le regardait avec
une sollicitude inquiète, craignant qu'il ne se fatiguât. Mais lui,
la rassura d'un léger rire. Il se sentait fort à la porter partout
où elle voudrait aller. Quand il se retrouva en plein soleil, il eut
un soupir de joie. Enfin, il vivait; il n'était plus cette plante
soumise aux agonies de l'hiver. Aussi quelle reconnaissance
attendrie! Il aurait voulu éviter aux petits pieds d'Albine la
rudesse des allées; il rêvait de la pendre à son cou, comme une
enfant que sa mère endort. Déjà, il la protégeait en gardien jaloux,
écartait les pierres et les ronces, veillait à ce que le vent ne
volât pas sur ses cheveux adorés des caresses qui n'appartenaient
qu'à lui. Elle s'était blottie contre son épaule, elle s'abandonnait,
pleine de sérénité.

Ce fut ainsi qu'Albine et Serge marchèrent dans le soleil, pour la
première fois. Le couple laissait une bonne odeur derrière lui. Il
donnait un frisson au sentier, tandis que le soleil déroulait un
tapis d'or sous ses pas. Il avançait, pareil à un ravissement, entre
les grands buissons fleuris, si désirable que les allées écartées,
au loin, l'appelaient, le saluaient d'un murmure d'admiration, comme
les foules saluent les rois longtemps attendus. Ce n'était qu'un
être, souverainement beau. La peau blanche d'Albine n'était que la
blancheur de la peau brune de Serge. Ils passaient lentement, vêtus
de soleil; ils étaient le soleil lui-même. Les fleurs, penchées, les
adoraient.

Dans le parterre, ce fut alors une longue émotion. Le vieux parterre
leur faisait escorte. Vaste champ poussant à l'abandon depuis un
siècle, coin de paradis où le vent semait les fleurs les plus rares.
L'heureuse paix du Paradou, dormant au grand soleil, empêchait la
dégénérescence des espèces. Il y avait là une température égale, une
terre que chaque plante avait longuement engraissée pour y vivre
dans le silence de sa force. La végétation y était énorme, superbe,
puissamment inculte, pleine de hasards qui étalaient des floraisons
monstrueuses, inconnues à la bêche et aux arrosoirs des jardiniers.
Laissée à elle-même, libre de grandir sans honte, au fond de cette
solitude que des abris naturels protégeaient, la nature
s'abandonnait davantage à chaque printemps, prenait des ébats
formidables, s'égayait à s'offrir en toutes saisons des bouquets
étranges, qu'aucune main ne devait cueillir. Et elle semblait mettre
une rage à bouleverser ce que l'effort de l'homme avait fait; elle
se révoltait, lançait des débandades de fleurs au milieu des allées,
attaquait les rocailles du flot montant de ses mousses, nouait au
cou les marbres qu'elle abattait à l'aide de la corde flexible de
ses plantes grimpantes; elle cassait les dalles des bassins, des
escaliers, des terrasses, en y enfonçant des arbustes; elle rampait
jusqu'à ce qu'elle possédât les moindres endroits cultivés, les
pétrissait à sa guise, y plantait comme drapeau de rébellion quelque
graine ramassée en chemin, une verdure humble dont elle faisait une
gigantesque verdure. Autrefois, le parterre, entretenu pour un
maître qui avait la passion des fleurs, montrait en plates-bandes,
en bordures soignées, un merveilleux choix de plantes. Aujourd'hui,
on retrouvait les mêmes plantes, mais perpétuées, élargies en
familles si innombrables, courant une telle prétentaine aux quatre
coins du jardin, que le jardin n'était plus qu'un tapage, une école
buissonnière battant les murs, un lieu suspect où la nature ivre
avait des hoquets de verveine et d'oeillet.

C'était Albine qui conduisait Serge, bien qu'elle parût se livrer à
lui, faible, soutenue à son épaule. Elle le mena d'abord à la
grotte. Au fond d'un bouquet de peupliers et de saules, une rocaille
se creusait, effondrée, des blocs de rochers tombés dans une vasque,
des filets d'eau coulant à travers les pierres. La grotte
disparaissait sous l'assaut des feuillages. En bas, des rangées de
roses trémières semblaient barrer l'entrée d'une grille de fleurs
rouges, jaunes, mauves, blanches, dont les bâtons se noyaient dans
des orties colossales, d'un vert de bronze, suant tranquillement les
brûlures de leur poison. Puis, c'était un élan prodigieux, grimpant
en quelques bonds: les jasmins, étoilés de leurs fleurs suaves; les
glycines, aux feuilles de dentelle tendre; les lierres épais,
découpés comme de la tôle vernie; les chèvrefeuilles souples,
criblés de leurs brins de corail pâle; les clématites amoureuses,
allongeant les bras, pomponnées d'aigrettes blanches. Et d'autres
plantes, plus frêles, s'enlaçaient encore à celles-ci, les liaient
davantage, les tissaient d'une trame odorante. Des capucines, aux
chairs verdâtres et nues, ouvraient des bouches d'or rouge. Des
haricots d'Espagne, forts comme des ficelles minces, allumaient de
place en place l'incendie de leurs étincelles vives. Des volubilis
élargissaient le coeur découpé de leurs feuilles, sonnaient de leurs
milliers de clochettes un silencieux carillon de couleurs exquises.
Des pois de senteur, pareils à des vols de papillons posés,
repliaient leurs ailes fauves, leurs ailes roses, prêts à se laisser
emporter plus loin, par le premier souffle de vent. Chevelure
immense de verdure, piquée d'une pluie de fleurs, dont les mèches
débordaient de toutes parts, s'échappaient en un échevellement fou,
faisaient songer à quelque fille géante, pâmée au loin sur les
reins, renversant la tête dans un spasme de passion, dans un
ruissellement de crins superbes, étalés comme une mare de parfums.

- Jamais je n'ai osé entrer dans tout ce noir, dit Albine à
l'oreille de Serge.

Il l'encouragea, il la porta par-dessus les orties; et comme un bloc
fermait le seuil de la grotte, il la tint un instant debout, entre
ses bras, pour qu'elle pût se pencher sur le trou, béant à quelques
pieds du sol.

- Il y a, murmura-t-elle, une femme de marbre tombée tout de son
long dans l'eau qui coule. L'eau lui a mangé la figure.

Alors, lui, voulut voir à son tour. Il se haussa à l'aide des
poignets. Une haleine fraîche le frappa aux joues. Au milieu des
joncs et des lentilles d'eau, dans le rayon de jour glissant du
trou, la femme était sur l'échine, nue jusqu'à la ceinture, avec une
draperie qui lui cachait les cuisses. C'était quelque noyée de cent
ans, le lent suicide d'un marbre que des peines avaient dû laisser
choir au fond de cette source. La nappe claire qui coulait sur elle
avait fait de sa face une pierre lisse, une blancheur sans visage,
tandis que ses deux seins, comme soulevés hors de l'eau par un
effort de la nuque, restaient intacts, vivants encore, gonflés d'une
volupté ancienne.

- Elle n'est pas morte, va! dit Serge en redescendant. Un jour, il
faudra venir la tirer de là.

Mais Albine, qui avait un frisson, l'emmena. Ils revinrent au
soleil, dans le dévergondage des plates-bandes et des corbeilles.
Ils marchaient à travers un pré de fleurs, à leur fantaisie, sans
chemin tracé. Leurs pieds avaient pour tapis des plantes charmantes,
les plantes naines bordant jadis les allées, aujourd'hui étalées en
nappes sans fin. Par moments, ils disparaissaient jusqu'aux
chevilles dans la soie mouchetée des sirènes roses, dans le satin
panaché des oeillets mignardises, dans le velours bleu des myosotis,
criblé de petits yeux mélancoliques. Plus loin, ils traversaient des
résédas gigantesques qui leur montaient aux genoux, comme un bain de
parfums; ils coupaient par un champ de muguets pour épargner un
champ voisin de violettes, si douces qu'ils tremblaient d'en
meurtrir la moindre touffe; puis, pressés de toutes parts, n'ayant
plus que des violettes autour d'eux, ils étaient forcés de s'en
aller à pas discrets sur cette fraîcheur embaumée, au milieu de
l'haleine même du printemps. Au-delà des violettes, la laine verte
des lobelias se déroulait, un peu rude, piquée de mauve clair; les
étoiles nuancées des sélaginoïdes, les coupes bleues des nemophilas,
les croix jaunes des saponaires, les croix roses et blanches des
juliennes de Mahon dessinaient des coins de tapisserie riche,
étendaient à l'infini devant le couple un luxe royal de tenture,
pour qu'il s'avançât sans fatigue dans la joie de sa première
promenade. Et c'étaient les violettes qui revenaient toujours, une
mer de violettes coulant partout, leur versant sur les pieds des
odeurs précieuses, les accompagnant du souffle de leurs fleurs
cachées sous les feuilles.

Albine et Serge se perdaient. Mille plantes, de tailles plus hautes,
bâtissaient des haies, ménageaient des sentiers étroits qu'ils se
plaisaient à suivre. Les sentiers s'enfonçaient avec de brusques
détours, s'embrouillaient, emmêlaient des bouts de taillis
inextricables: des ageratums à houpettes bleu céleste; des
aspérules, d'une délicate odeur de musc; des mimulus, montrant des
gorges cuivrées, ponctuées de cinabre; des phlox écarlates, des
phlox violets, superbes, dressant des quenouilles de fleurs que le
vent filait; des lins rouges aux brins fins comme des cheveux; des
chrysanthèmes pareils à des lunes pleines, des lunes d'or, dardant
de courts rayons éteints, blanchâtres, violâtres, rosâtres.

Le couple enjambait les obstacles, continuait sa marche heureuse
entre les deux haies de verdure. A droite, montaient les fraxinelles
légères, les centranthus retombant en neige immaculée, les
cynoglosses grisâtres ayant une goutte de rosée dans chacune des
coupes minuscules de leurs fleurs. A gauche, c'était une longue rue
d'ancolies, toutes les variétés de l'ancolie, les blanches, les
roses pâles, les violettes sombres, ces dernières presque noires,
d'une tristesse de deuil, laissant pendre d'un bouquet de hautes
tiges leurs pétales plissés et gaufrés comme un crêpe. Et plus loin,
à mesure qu'ils avançaient, les haies changeaient, alignaient les
bâtons fleuris de pieds-d'alouettes énormes, perdus dans la frisure
des feuilles, laissaient passer les gueules ouvertes des mufliers
fauves, haussaient le feuillage grêle des schizanthus, plein d'un
papillonnage de fleurs aux ailes de soufre tachées de laque tendre.
Des campanules couraient, lançant leurs cloches bleues à toute
volée, jusqu'au haut de grands asphodèles, dont la tige d'or leur
servait de clocher. Dans un coin, un fenouil géant ressemblait à une
dame de fine guipure renversant son ombrelle de satin vert d'eau.
Puis, brusquement, le couple se trouvait au fond d'une impasse; il
ne pouvait plus avancer, un tas de fleurs bouchait le sentier, un
jaillissement de plantes tel, qu'il mettait là comme une meule à
panache triomphal. En bas, des acanthes bâtissaient un socle, d'où
s'élançaient des benoîtes écarlates, des rhodantes dont les pétales
secs avaient des cassures de papier peint, des clarkias aux grandes
croix blanches, ouvragées, semblables aux croix d'un ordre barbare.
Plus haut, s'épanouissaient les viscarias roses, les leptosiphons
jaunes, les colinsias blancs, les lagurus plantant parmi les
couleurs vives leurs pompons de cendre verte. Plus haut encore, des
digitales rouges, les lupins bleus s'élevaient en colonnettes
minces, suspendaient une rotonde byzantine, peinturlurée violemment
de pourpre et d'azur; tandis que, tout en haut, un ricin colossal,
aux feuilles sanguines, semblait élargir un dôme de cuivre bruni.

Et comme Serge avançait déjà les mains, voulant passer, Albine le
supplia de ne pas faire de mal aux fleurs.

- Tu casserais les branches, tu écraserais les feuilles, dit-elle.
Moi, depuis des années que je vis ici, je prends bien garde de ne
tuer personne... Viens, je te montrerai les pensées.

Elle l'obligea à revenir sur ses pas, elle l'emmena hors des
sentiers étroits, au centre du parterre, où se trouvaient autrefois
de grands bassins. Les bassins, comblés, n'étaient plus que de
vastes jardinières, à bordure de marbre émiettée et rompue. Dans un
des plus larges, un coup de vent avait semé une merveilleuse
corbeille de pensées. Les fleurs de velours semblaient vivantes,
avec leurs bandeaux de cheveux violets, leurs yeux jaunes, leurs
bouches plus pâles, leurs délicats mentons couleur chair.

- Quand j'étais plus jeune, elles me faisaient peur, murmura
Albine. Vois-les donc. Ne dirait-on pas des milliers de petits
visages qui vous regardent, à ras de terre?... Et elles tournent
leurs figures, toutes ensemble. On dirait des poupées enterrées qui
passent la tête.

Elle l'entraîna de nouveau. Ils firent le tour des autres bassins.
Dans le bassin voisin, des amarantes avaient poussé, hérissant des
crêtes monstrueuses qu'Albine n'osait toucher, songeant à de
gigantesques chenilles saignantes. Des balsamines, jaune paille,
fleur de pêcher, gris de lin, blanc lavé de rose, emplissaient une
autre vasque, où les ressorts de leurs graines partaient avec de
petits bruits secs. Puis, c'était au milieu des débris d'une
fontaine une collection d'oeillets splendides: des oeillets blancs
débordaient de l'auge moussue; des oeillets panachés plantaient dans
les fentes des pierres le bariolage de leurs ruches de mousseline
découpée; tandis que, au fond de la gueule du lion qui jadis
crachait l'eau, un grand oeillet rouge fleurissait, en jets si
vigoureux que le vieux lion mutilé semblait, à cette heure, cracher
des éclaboussures de sang. Et, à côté, la pièce d'eau principale, un
ancien lac où des cygnes avaient nagé, était devenue un bois de
lilas, à l'ombre duquel des quarantaines, des verveines, des belles-
de-jour, protégeaient leur teint délicat, dormant à demi, toutes
moites de parfums.

- Et nous n'avons pas traversé la moitié du parterre! dit Albine
orgueilleusement. Là-bas sont les grandes fleurs, des champs où je
disparais tout entière, comme une perdrix dans un champ de blé.

Ils y allèrent. Ils descendirent un large escalier dont les urnes
renversées flambaient encore des hautes flammes violettes des iris.
Le long des marches coulait un ruissellement de giroflées pareil à
une nappe d'or liquide. Des chardons, aux deux bords, plantaient des
candélabres de bronze vert, grêles, hérissés, recourbés en becs
d'oiseaux fantastiques, d'un art étrange, d'une élégance de brûle-
parfum chinois. Des sedums, entre les balustres brisés, laissaient
pendre des tresses blondes, des chevelures verdâtres de fleuve
toutes tachées de moisissures. Puis, au bas, un second parterre
s'étendait, coupé de buis puissants comme des chênes, d'anciens buis
corrects, autrefois taillés en boules, en pyramides, en tours
octogonales, aujourd'hui débraillés magnifiquement, avec de grands
haillons de verdure sombre, dont les trous montraient des bouts de
ciel bleu.

Et Albine mena Serge, à droite, dans un champ qui était comme le
cimetière du parterre. Des scabieuses y mettaient leur deuil. Des
cortèges de pavots s'en allaient à la file, puant la mort,
épanouissant leurs lourdes fleurs d'un éclat fiévreux. Des anémones
tragiques faisaient des foules désolées, au teint meurtri, tout
terreux de quelque souffle épidémique. Des daturas trapus
élargissaient leurs cornets violâtres, où des insectes, las de
vivre, venaient boire le poison du suicide. Des soucis, sous leurs
feuillages engorgés, ensevelissaient leurs fleurs, des corps
d'étoiles agonisants, exhalant déjà la peste de leur décomposition.
Et c'étaient encore d'autres tristesses: les renoncules charnues,
d'une couleur sourde de métal rouillé; les jacinthes et les
tubéreuses exhalant l'asphyxie, se mourant dans leur parfum. Mais
les cinéraires surtout dominaient, toute une poussée de cinéraires
qui promenaient le demi-deuil de leurs robes violettes et blanches,
robes de velours rayé, robes de velours uni, d'une sévérité riche.

Au milieu du champ mélancolique, un Amour de marbre restait debout,
mutilé, le bras qui tenait l'arc tombé dans les orties, souriant
encore sous les lichens dont sa nudité d'enfant grelottait.

Puis, Albine et Serge entrèrent jusqu'à la taille dans un champ de
pivoines. Les fleurs blanches crevaient, avec une pluie de larges
pétales qui leur rafraîchissaient les mains, pareilles aux gouttes
larges d'une pluie d'orage. Les fleurs rouges avaient des faces
apoplectiques, dont le rire énorme les inquiétait. Ils gagnèrent, à
gauche, un champ de fuchsias, un taillis d'arbustes souples, déliés,
qui les ravirent comme des joujoux du Japon, garnis d'un million de
clochettes. Ils traversèrent ensuite des champs de véroniques aux
grappes violettes, des champs de géraniums et de pélargoniums, sur
lesquels semblaient courir des flammèches ardentes, le rouge, le
rose, le blanc incandescent d'un brasier, que les moindres souffles
du vent ravivaient sans cesse. Ils durent tourner des rideaux de
glaïeuls, aussi grands que des roseaux, dressant des hampes de
fleurs qui brûlaient dans la clarté, avec des richesses de flamme de
torches allumées. Ils s'égarèrent au milieu d'un bois de tournesols,
une futaie faite de troncs aussi gros que la taille d'Albine,
obscurcie par des feuilles rudes, larges à y coucher un enfant,
peuplée de faces géantes, de faces d'astre, resplendissantes comme
autant de soleils. Et ils arrivèrent enfin dans un autre bois, un
bois de rhododendrons, si touffu de fleurs que les branches et les
feuilles ne se voyaient pas, étalant des bouquets monstrueux, des
hottées de calices tendres qui moutonnaient jusqu'à l'horizon.

- Va, nous ne sommes pas au bout! s'écria Albine. Marchons,
marchons toujours.

Mais Serge l'arrêta. Ils étaient alors au centre d'une ancienne
colonnade en ruine. Des fûts de colonne faisaient des bancs, parmi
des touffes de primevères et de pervenches. Au loin, entre les
colonnes restées debout, d'autres champs de fleurs s'étendaient des
champs de tulipes, aux vives panachures de faïences peintes; des
champs de calcéolaires, légères soufflures de chair, ponctuées de
sang et d'or; des champs de zinnias, pareils à de grosses
pâquerettes courroucées; des champs de pétunias, aux pétales molles
comme une batiste de femme, montrant le rose de la peau; des champs
encore, des champs à l'infini, dont on ne reconnaissait plus les
fleurs, dont les tapis s'étalaient sous le soleil, avec la bigarrure
confuse des touffes violentes, noyée dans les verts attendris des
herbes.

- Jamais nous ne pourrons tout voir, dit Serge, la main tendue,
avec un sourire. C'est ici qu'il doit être bon de s'asseoir, dans
l'odeur qui monte.

A côté d'eux était un champ d'héliotropes, d'une haleine de vanille,
si douce, qu'elle donnait au vent une caresse de velours. Alors, ils
s'assirent sur une des colonnes renversées, au milieu d'un bouquet
de lis superbes qui avaient poussé là. Depuis plus d'une heure, ils
marchaient. Ils étaient venus des roses dans les lis, à travers
toutes les fleurs. Les lis leur offraient un refuge de candeur,
après leur promenade d'amants, au milieu de la sollicitation ardente
des chèvrefeuilles suaves, des violettes musquées, des verveines
exhalant l'odeur fraîche d'un baiser, des tubéreuses soufflant la
pâmoison d'une volupté mortelle. Les lis, aux tiges élancées, les
mettaient dans un pavillon blanc, sous le toit de neige de leurs
calices, seulement égayés des gouttes d'or légères des pistils. Et
ils restaient, ainsi que des fiancés enfants, souverainement
pudiques, comme au centre d'une tour de pureté, d'une tour d'ivoire
inattaquable, où ils ne s'aimaient encore que de tout le charme de
leur innocence.

Jusqu'au soir, Albine et Serge demeurèrent avec les lis. Ils y
étaient bien; ils achevaient d'y naître. Serge y perdait la dernière
fièvre de ses mains. Albine y devenait toute blanche, d'un blanc de
lait qu'aucune rougeur ne teintait de rose. Ils ne virent plus
qu'ils avaient les bras nus, le cou nu, les épaules nues. Leurs
chevelures ne les troublèrent plus, comme des nudités déployées.
L'un contre l'autre, ils riaient, d'un rire clair, trouvant de la
fraîcheur à se serrer. Leurs yeux gardaient un calme limpide d'eau
de source, sans que rien d'impur montât de leur chair pour en ternir
le cristal. Leurs joues étaient des fruits veloutés, à peine mûrs,
auxquels ils ne songeaient point à mordre. Quand ils quittèrent les
lis, ils n'avaient pas dix ans; il leur semblait qu'ils venaient de
se rencontrer, seuls au fond du grand jardin, pour y vivre dans une
amitié et dans un jeu éternels. Et, comme ils traversaient de
nouveau le parterre, rentrant au crépuscule, les fleurs parurent se
faire discrètes, heureuses de les voir si jeunes, ne voulant pas
débaucher ces enfants. Les bois de pivoines, les corbeilles
d'oeillets, les tapis de myosotis, les tentures de clématites,
n'agrandissaient plus devant eux une alcôve d'amour, noyés à cette
heure de l'air du soir, endormis dans une enfance aussi pure que la
leur. Les pensées les regardaient en camarades, de leurs petits
visages candides. Les résédas, alanguis, frôlés par la jupe blanche
d'Albine, semblaient pris de compassion, évitant de hâter leur
fièvre d'un souffle.



VIII.

Le lendemain, dès l'aube, ce fut Serge qui appela Albine. Elle
dormait dans une chambre de l'étage supérieur, où il n'eut pas
l'idée de monter. Il se pencha à la fenêtre, la vit qui poussait ses
persiennes, au saut du lit. Et tous deux rirent beaucoup, de se
retrouver ainsi.

- Aujourd'hui, tu ne sortiras pas, dit Albine, quand elle fut
descendue. Il faut nous reposer... Demain, je veux te mener loin,
bien loin, quelque part où nous serons joliment à notre aise.

- Mais nous allons nous ennuyer, murmura Serge.

- Oh! que non!... Je vais te raconter des histoires.

Ils passèrent une journée charmante. Les fenêtres étaient grandes
ouvertes, le Paradou entrait, riait avec eux, dans la chambre. Serge
prit enfin possession de cette heureuse chambre, où il s'imaginait
être né. Il voulut tout voir, tout se faire expliquer. Les Amours de
plâtre, culbutés au bord de l'alcôve, l'égayèrent au point qu'il
monta sur une chaise pour attacher la ceinture d'Albine au cou du
plus petit d'entre eux, un bout d'homme, le derrière en l'air, la
tête en bas, qui polissonnait. Albine tapait des mains, criait qu'il
ressemblait à un hanneton tenu par un fil. Puis, comme prise de
pitié:

- Non, non, détache-le... Ça l'empêche de voler.

Mais ce furent surtout les Amours peints au-dessus des portes qui
occupèrent vivement Serge. Il se fâchait de ne pouvoir comprendre à
quels jeux ils jouaient, tant les peintures étaient pâlies. Aidé
d'Albine, il roula une table, sur laquelle ils grimpèrent tous les
deux. Albine donnait des explications.

- Regarde, ceux-ci jettent des fleurs. Sous les fleurs, on ne voit
plus que trois jambes nues. Je crois me souvenir qu'en arrivant ici,
j'ai pu distinguer encore une dame couchée. Mais, depuis le temps,
elle s'en est allée.

Ils firent le tour des panneaux, sans que rien d'impur leur vint de
ces jolies indécences de boudoir. Les peintures, qui s'émiettaient
comme un visage fardé du dix-huitième siècle, étaient assez mortes
pour ne laisser passer que les genoux et les coudes des corps pâmés
dans une luxure aimable. Les détails trop crus, auxquels paraissait
s'être complu l'ancien amour dont l'alcôve gardait la lointaine
odeur, avaient disparu, mangés par le grand air; si bien que la
chambre, ainsi que le parc, était naturellement redevenue vierge,
sous la gloire tranquille du soleil.

- Bah! ce sont des gamins qui s'amusent, dit Serge, en redescendant
de la table... Est-ce que tu sais jouer à la main chaude, toi?

Albine savait jouer à tous les jeux. Seulement, il fallait être au
moins trois pour jouer à la main chaude. Cela les fit rire. Mais
Serge s'écria qu'on était trop bien deux, et ils jurèrent de n'être
toujours que deux.

- On est tout à fait chez soi, on n'entend rien, reprit le jeune
homme, qui s'allongea sur le canapé. Et les meubles ont une odeur de
vieux qui sent bon... C'est doux comme dans un nid. Voilà une
chambre où il y a du bonheur.

La jeune fille hochait gravement la tête.

- Si j'avais été peureuse, murmura-t-elle, j'aurais eu bien peur,
dans les premiers temps... C'est justement cette histoire-là que je
veux te raconter. Je l'ai entendue dans le pays. On ment peut-être.
Enfin, ça nous amusera.

Et elle s'assit à côté de Serge.

- Il y a des années et des années... Le Paradou appartenait à un
riche seigneur qui vint s'y enfermer avec une dame très belle. Les
portes du château étaient si bien fermées, les murailles du jardin
avaient une telle hauteur, que jamais personne n'apercevait le
moindre bout des jupes de la dame.

- Je sais, interrompit Serge, la dame n'a jamais reparu.

Comme Albine le regardait toute surprise, fâchée de voir son
histoire connue, il continua à demi-voix, étonné lui-même.

- Tu me l'as déjà racontée, ton histoire.

Elle protesta. Puis, elle parut se raviser, elle se laissa
convaincre. Ce qui ne l'empêcha pas de terminer son récit en ces
termes:

- Quand le seigneur s'en alla, il avait les cheveux blancs. Il fit
barricader toutes les ouvertures, pour qu'on n'allât pas déranger la
dame... La dame était morte dans cette chambre.

- Dans cette chambre! s'écria Serge. Tu ne m'avais pas dit cela...
Es-tu sûre qu'elle soit morte dans cette chambre?

Albine se fâcha. Elle répétait ce que tout le monde savait. Le
seigneur avait fait bâtir le pavillon, pour y loger cette inconnue
qui ressemblait à une princesse. Les gens du château, plus tard,
assuraient qu'il y passait les jours et les nuits. Souvent aussi,
ils l'apercevaient dans une allée, menant les petits pieds de
l'inconnue au fond des taillis les plus noirs. Mais, pour rien au
monde, ils ne se seraient hasardés à guetter le couple, qui battait
le parc pendant des semaines entières.

- Et c'est là qu'elle est morte, répéta Serge, l'esprit frappé. Tu
as pris sa chambre, tu te sers de ses meubles, tu couches dans son
lit.

Albine souriait.

- Tu sais bien que je ne suis pas peureuse, dit-elle. Puis, toutes
ces choses, c'est si vieux... La chambre te semblait pleine de
bonheur.

Ils se turent, ils regardèrent un instant l'alcôve, le haut plafond,
les coins d'ombre grise. Il y avait comme un attendrissement
amoureux, dans les couleurs fanées des meubles. C'était un soupir
discret du passé, si résigné, qu'il ressemblait encore à un
remerciement tiède de femme adorée.

- Oui, murmura Serge, on ne peut pas avoir peur. C'est trop
tranquille.

Et Albine reprit en se rapprochant de lui:

- Ce que peu de personnes savent, c'est qu'ils avaient découvert
dans le jardin un endroit de félicité parfaite, où ils finissaient
par vivre toutes leurs heures. Moi, je tiens cela d'une source
certaine... Un endroit d'ombre fraîche, caché au fond de
broussailles impénétrables, si merveilleusement beau, qu'on y oublie
le monde entier. La dame a dû y être enterrée.

- Est-ce dans le parterre? demanda Serge curieusement.

- Ah! je ne sais pas, je ne sais pas! dit la jeune fille, avec un
geste découragé. J'ai cherché partout, je n'ai encore pu trouver
nulle part cette clairière heureuse... Elle n'est ni dans les roses,
ni dans les lis, ni sur le tapis des violettes.

- Peut être est-ce ce coin de fleurs tristes, où tu m'as montré un
enfant debout, le bras cassé?

- Non, non.

- Peut être est-ce au fond de la grotte, près de cette eau claire,
où s'est noyée cette grande femme de marbre, qui n'a plus de visage?

- Non, non.

Albine resta un instant songeuse. Puis, elle continua, comme se
parlant à elle-même:

- Dès les premiers jours, je me suis mise en quête. Si j'ai passé
des journées dans le Paradou, si j'ai fouillé les moindres coins de
verdure, c'était uniquement pour m'asseoir une heure au milieu de la
clairière. Que de matinées perdues vainement à me glisser sous les
ronces, à visiter les coins les plus reculés du parc!... Oh! je
l'aurais vite reconnue, cette retraite enchantée, avec son arbre
immense qui doit la couvrir d'un toit de feuilles, avec son herbe
fine comme une peluche de soie, avec ses murs de buissons verts que
les oiseaux eux-mêmes ne peuvent percer!

Elle jeta l'un de ses bras au cou de Serge, élevant la voix, le
suppliant:

- Dis? nous sommes deux maintenant, nous chercherons, nous
trouverons... Toi qui es fort, tu écarteras les grosses branches
devant moi, pour que j'aille jusqu'au fond des fourrés. Tu me
porteras, lorsque je serai lasse; tu m'aideras à sauter les
ruisseaux, tu monteras aux arbres, si nous venons à perdre notre
route... Et quelle joie, lorsque nous pourrons nous asseoir côte à
côte, sous le toit de feuilles, au centre de la clairière! On m'a
raconté qu'on vivait là dans une minute toute une vie... Dis? mon
bon Serge, dès demain, nous partirons, nous battrons le parc
broussailles à broussailles, jusqu'à ce que nous ayons contenté
notre désir.

Serge haussait les épaules, en souriant.

- A quoi bon! dit-il. N'est-on pas bien dans le parterre? Il faudra
rester avec les fleurs, vois-tu, sans chercher si loin un bonheur
plus grand.

- C'est là que la morte est enterrée, murmura Albine, retombant
dans sa rêverie. C'est la joie de s'être assise là qui l'a tuée.
L'arbre a une ombre dont le charme fait mourir... Moi, je mourrais
volontiers ainsi. Nous nous coucherions aux bras l'un de l'autre;
nous serions morts, personne ne nous trouverait plus.

- Non, tais-toi, tu me désoles, interrompit Serge inquiet. Je veux
que nous vivions au soleil, loin de cette ombre mortelle. Tes
paroles me troublent, comme si elles nous poussaient à quelque
malheur irréparable. Ça doit être défendu de s'asseoir sous un arbre
dont l'ombrage donne un tel frisson.

- Oui, c'est défendu, déclara gravement Albine. Tous les gens du
pays m'ont dit que c'était défendu.

Un silence se fit. Serge se leva du canapé où il était resté
allongé. Il riait, il prétendait que les histoires ne l'amusaient
pas. Le soleil baissait, lorsque Albine consentit enfin à descendre
un instant au jardin. Elle le mena, à gauche, le long du mur de
clôture, jusqu'à un champ de décombres, tout hérissé de ronces.
C'était l'ancien emplacement du château, encore noir de l'incendie
qui avait abattu les murs. Sous les ronces, des pierres cuites se
fendaient, des éboulements de charpentes pourrissaient. On eût dit
un coin de roches stériles, raviné, bossué, vêtu d'herbe rude, de
lianes rampantes qui se coulaient dans chaque fente comme des
couleuvres. Et ils s'égayèrent à traverser en tous sens cette
fondrière, descendant au fond des trous, flairant les débris,
cherchant s'ils ne devineraient rien de ce passé en cendre. Ils
n'avouaient pas leur curiosité, ils se poursuivaient au milieu des
planchers crevés et des cloisons renversées; mais, à la vérité, ils
ne songeaient qu'aux légendes de ces ruines, à cette dame plus belle
que le jour, qui avait traîné sa jupe de soie sur ces marches, où
les lézards seuls aujourd'hui se promenaient paresseusement.

Serge finit par se planter sur le plus haut tas de décombres,
regardant le parc qui déroulait ses immenses nappes vertes,
cherchant entre les arbres la tache grise du pavillon. Albine se
taisait, debout à son côté, redevenue sérieuse.

- Le pavillon est là, à droite, dit-elle, sans qu'il l'interrogeât.
C'est tout ce qui reste des bâtiments... Tu le vois bien, au bout de
ce couvert de tilleuls?

Ils gardèrent de nouveau le silence. Et comme continuant à voix
haute les réflexions qu'ils faisaient mentalement tous les deux,
elle reprit:

- Quand il allait la voir, il devait descendre par cette allée;
puis, il tournait les gros marronniers, et il entrait sous les
tilleuls... Il lui fallait à peine un quart d'heure.

Serge n'ouvrit pas les lèvres. Lorsqu'ils revinrent, ils
descendirent l'allée, ils tournèrent les gros marronniers, ils
entrèrent sous les tilleuls. C'était un chemin d'amour. Sur l'herbe,
ils semblaient chercher des pas, un noeud de ruban tombé, une
bouffée de parfum ancien, quelque indice qui leur montrât clairement
qu'ils étaient bien dans le sentier menant à la joie d'être
ensemble. La nuit venait, le parc avait une grande voix mourante qui
les appelait du fond des verdures.

- Attends, dit Albine, lorsqu'ils furent revenus devant le
pavillon. Toi, tu ne monteras que dans trois minutes.

Elle s'échappa gaiement, s'enferma dans la chambre au plafond bleu.
Puis, après avoir laissé Serge frapper deux fois à la porte, elle
l'entrebâilla discrètement, le reçut avec une révérence à l'ancienne
mode.

- Bonjour, mon cher seigneur, dit-elle en l'embrassant.

Cela les amusa extrêmement. Ils jouèrent aux amoureux, avec une
puérilité de gamins. Ils bégayaient la passion qui avait jadis
agonisé là. Ils l'apprenaient comme une leçon qu'ils ânonnaient
d'une adorable manière, ne sachant point se baiser aux lèvres,
cherchant sur les joues, finissant par danser l'un devant l'autre,
en riant aux éclats, par ignorance de se témoigner autrement le
plaisir qu'ils goûtaient à s'aimer.



IX.

Le lendemain matin, Albine voulut partir dès le lever du soleil,
pour la grande promenade qu'elle ménageait depuis la ville. Elle
tapait des pieds joyeusement, elle disait qu'ils ne rentreraient pas
de la journée.

- Où me mènes-tu donc? demanda Serge.

- Tu verras, tu verras!

Mais il la prit par les poignets, la regarda en face.

- Il faut être sage, n'est-ce pas? Je ne veux pas que tu cherches
ni ta clairière, ni ton arbre, ni ton herbe où l'on meurt. Tu sais
que c'est défendu.

Elle rougit légèrement, en protestant, en disant qu'elle ne songeait
pas même à ces choses. Puis, elle ajouta:

- Pourtant, si nous trouvions, sans chercher, par hasard, est-ce
que tu ne t'assoirais pas?... Tu m'aimes donc bien peu!

Ils partirent. Ils traversèrent le parterre tout droit, sans
s'arrêter au réveil des fleurs, nues dans leur bain de rosée. Le
matin avait un teint de rose, un sourire de bel enfant ouvrant les
yeux au milieu des blancheurs de son oreiller.

- Où me mènes-tu? répétait Serge.

Et Albine riait, sans vouloir répondre. Mais, comme ils arrivaient
devant la nappe d'eau qui coupait le jardin au bout du parterre,
elle resta toute consternée. La rivière était encore gonflée des
dernières pluies.

- Nous ne pourrons jamais passer, murmura-t-elle. J'ôte mes
souliers, je relève mes jupes d'ordinaire. Mais, aujourd'hui, nous
aurions de l'eau jusqu'à la taille.

Ils longèrent un instant la rive, cherchant un gué. La jeune fille
disait que c'était inutile, qu'elle connaissait tous les trous.
Autrefois, un pont se trouvait là, un pont dont l'écroulement avait
semé la rivière de grosses pierres, entre lesquelles l'eau passait
avec des tourbillons d'écume.

- Monte sur mon dos, dit Serge.

- Non, non, je ne veux pas. Si tu venais à glisser, nous ferions un
fameux plongeon tous les deux... Tu ne sais pas comme ces pierres-là
sont traîtres.

- Monte donc sur mon dos.

Cela finit par la tenter. Elle prit son élan, sauta comme un garçon,
si haut, qu'elle se trouva à califourchon sur le cou de Serge. Et,
le sentant chanceler, elle cria qu'il n'était pas encore assez fort,
qu'elle voulait descendre. Puis, elle sauta de nouveau, à deux
reprises. Ce jeu les ravissait.

- Quand tu auras fini! dit le jeune homme, qui riait. Maintenant,
tiens-toi ferme. C'est le grand coup.

Et, en trois bonds légers, il traversa la rivière, la pointe des
pieds à peine mouillée. Au milieu, pourtant, Albine crut qu'il
glissait. Elle eut un cri, en se rattrapant des deux mains à son
menton. Lui, l'emportait déjà, dans un galop de cheval, sur le sable
fin de l'autre rive.

- Hue! Hue! criait-elle, rassurée, amusée par ce jeu nouveau.

Il courut ainsi tant qu'elle voulut, tapant des pieds, imitant le
bruit des sabots. Elle claquait de la langue, elle avait pris deux
mèches de ses cheveux, qu'elle tirait comme des guides, pour le
lancer à droite ou à gauche.

- Là, là, nous y sommes, dit-elle, en lui donnant de petites
claques sur les joues.

Elle sauta à terre, tandis que lui, en sueur, s'adossait contre un
arbre pour reprendre haleine. Alors, elle le gronda, elle menaça de
ne pas le soigner, s'il retombait malade.

- Laisse donc! Ça m'a fait du bien, répondit-il. Quand j'aurai
retrouvé toutes mes forces, je te porterai des matinées entières...
Où me mènes-tu?

- Ici, dit-elle en s'asseyant avec lui sous un gigantesque poirier.

Ils étaient dans l'ancien verger du parc. Une haie vive d'aubépine,
une muraille de verdure, trouée de brèches, mettait là un bout de
jardin à part. C'était une forêt d'arbres fruitiers, que la serpe
n'avait pas taillés depuis un siècle. Certains troncs se déjetaient
puissamment, poussaient de travers, sous les coups d'orage qui les
avaient pliés; tandis que d'autres, bossués de noeuds énormes,
crevassés de cavités profondes, ne semblaient plus tenir au sol que
par les ruines géantes de leur écorce. Les hautes branches, que le
poids des fruits courbait à chaque saison, étendaient au loin des
raquettes démesurées; même, les plus chargées, qui avaient cassé,
touchaient la terre, sans qu'elles eussent cessé de produire,
raccommodées par d'épais bourrelets de sève. Entre eux, les arbres
se prêtaient des étais naturels, n'étaient plus que des piliers
tordus, soutenant une voûte de feuilles qui se creusait en longues
galeries, s'élançait brusquement en halles légères, s'aplatissait
presque au ras du sol en soupentes effondrées. Autour de chaque
colosse, des rejets sauvages faisaient des taillis, ajoutaient
l'emmêlement de leurs jeunes tiges, dont les petites baies avaient
une aigreur exquise. Dans le jour verdâtre, qui coulait comme une
eau claire, dans le grand silence de la mousse, retentissait seule
la chute sourde des fruits que le vent cueillait.

Et il y avait des abricotiers patriarches, qui portaient
gaillardement leur grand âge, paralysés déjà d'un côté, avec une
forêt de bois mort, pareil à un échafaudage de cathédrale, mais si
vivants de leur autre moitié, si jeunes, que des pousses tendres
faisaient éclater l'écorce rude de toutes parts. Des pruniers
vénérables, tout chenus de mousse, grandissaient encore pour aller
boire l'ardent soleil, sans qu'une seule de leurs feuilles pâtit.
Des cerisiers bâtissaient des villes entières, des maisons à
plusieurs étages, jetant des escaliers, établissant des planchers de
branches, larges à y loger dix familles. Puis, c'étaient des
pommiers, les reins cassés, les membres contournés, comme de grands
infirmes, la peau racheuse, maculée de rouille verte; des poiriers
lisses, dressant une mâture de hautes tiges minces, immense,
semblable à l'échappée d'un port, rayant l'horizon de barres brunes;
des pêchers rosâtres, se faisant faire place dans l'écrasement de
leurs voisins, par un rire aimable et une poussée lente de belles
filles égarées au milieu d'une foule. Certains pieds, anciennement
en espaliers, avaient enfoncé les murailles basses qui les
soutenaient; maintenant, ils se débauchaient, libres des treillages
dont les lambeaux arrachés pendaient encore à leurs bras; ils
poussaient à leur guise, n'ayant conservé de leur taille
particulière que des apparences d'arbres comme il faut, traînant
dans le vagabondage les loques de leur habit de gala. Et, à chaque
tronc, à chaque branche, d'un arbre à l'autre, couraient des
débandades de vigne. Les ceps montaient comme des rires fous,
s'accrochaient un instant à quelque noeud élevé, puis repartaient en
un jaillissement de rires plus sonores, éclaboussant tous les
feuillages de l'ivresse heureuse des pampres. C'était un vert tendre
doré de soleil qui allumait d'une pointe d'ivrognerie les têtes
ravagées des grands vieillards du verger.

Puis, vers la gauche, des arbres plus espacés, des amandiers au
feuillage grêle, laissaient le soleil mûrir à terre des citrouilles
pareilles à des lunes tombées. Il y avait aussi, au bord d'un
ruisseau qui traversait le verger, des melons couturés de verrues,
perdus dans des nappes de feuilles rampantes, ainsi que des
pastèques vernies, d'un ovale parfait d'oeuf d'autruche. A chaque
pas, des buissons de groseilliers barraient les anciennes allées,
montrant les grappes limpides de leurs fruits, des rubis dont chaque
grain s'éclairait d'une goutte de jour. Des haies de framboisiers
s'étalaient comme des ronces sauvages; tandis que le sol n'était
plus qu'un tapis de fraisiers, une herbe toute semée de fraises
mûres, dont l'odeur avait une légère fumée de vanille.

Mais le coin enchanté du verger était plus à gauche encore, contre
la rampe de rochers qui commençait là à escalader l'horizon. On
entrait en pleine terre ardente, dans une serre naturelle, où le
soleil tombait d'aplomb. D'abord, il fallait traverser des figuiers
gigantesques, dégingandés, étirant leurs branches comme des bras
grisâtres las de sommeil, si obstrués du cuir velu de leurs
feuilles, qu'on devait, pour passer, casser les jeunes tiges
repoussant des pieds séchés par l'âge. Ensuite, on marchait entre
des bouquets d'arbousiers, d'une verdure de buis géants, que leurs
baies rouges faisaient ressembler à des mais ornés de pompons de
soie écarlate. Puis, venait une futaie d'aliziers, d'azeroliers, de
jujubiers, au bord de laquelle des grenadiers mettaient une lisière
de touffes éternellement vertes; les grenades se nouaient à peine,
grosses comme un poing d'enfant; les fleurs de pourpre, posées sur
le bout des branches, paraissaient avoir le battement d'ailes des
oiseaux des îles, qui ne courbent pas les herbes sur lesquelles ils
vivent. Et l'on arrivait enfin à un bois d'orangers et de
citronniers, poussant vigoureusement en pleine terre. Les troncs
droits enfonçaient des enfilades de colonnes brunes; les feuilles
luisantes mettaient la gaieté de leur claire peinture sur le bleu du
ciel, découpaient l'ombre nettement en minces lames pointues, qui
dessinaient à terre les millions de palmes d'une étoffe indienne.
C'était un ombrage au charme tout autre, auprès duquel les ombrages
du verger d'Europe devenaient fades: une joie tiède de la lumière
tamisée en une poussière d'or volante, une certitude de verdure
perpétuelle, une force de parfum continu, le parfum pénétrant de la
fleur, le parfum plus grave du fruit, donnant aux membres la
souplesse pâmée des pays chauds.

- Et nous allons déjeuner! cria Albine, en tapant dans ses mains.
Il est au moins neuf heures. J'ai une belle faim!

Elle s'était levée. Serge confessait qu'il mangerait volontiers, lui
aussi.

- Grand bêta! reprit-elle, tu n'as donc pas compris que je te
menais déjeuner. Hein! nous ne mourrons pas de faim, ici? Tout est
pour nous.

Ils entrèrent sous les arbres, écartant les branches, se coulant au
plus épais des fruits. Albine qui marchait la première, les jupes
entre les jambes, se retournait, demandait à son compagnon, de sa
voix flûtée:

- Qu'est-ce que tu aimes, toi? les poires, les abricots, les
cerises, les groseilles?... Je te préviens que les poires sont
encore vertes; mais elles sont joliment bonnes tout de même.

Serge se décida pour les cerises. Albine dit qu'en effet on pouvait
commencer par ça. Mais, comme il allait sottement grimper sur le
premier cerisier venu, elle lui fit faire encore dix bonnes minutes
de chemin, au milieu d'un gâchis épouvantable de branches. Ce
cerisier-là avait de méchantes cerises de rien du tout; les cerises
de celui-ci étaient trop aigres; les cerises de cet autre ne
seraient mûres que dans huit jours. Elle connaissait tous les
arbres.

- Tiens, monte là-dedans, dit-elle enfin, en s'arrêtant devant un
cerisier si chargé de fruits, que des grappes pendaient jusqu'à
terre comme des colliers de corail accrochés.

Serge s'établit commodément entre deux branches, et se mit à
déjeuner. Il n'entendait plus Albine; il la croyait dans un autre
arbre, à quelques pas, lorsque, baissant les yeux, il l'aperçut
tranquillement couchée sur le dos, au-dessous de lui. Elle s'était
glissée là, mangeant sans même se servir des mains, happant des
lèvres les cerises que l'arbre tendait jusqu'à sa bouche.

Quand elle se vit découverte, elle eut des rires prolongés, sautant
sur l'herbe comme un poisson blanc sorti de l'eau, se mettant sur le
ventre, rampant sur les coudes, faisant le tour du cerisier, tout en
continuant à happer les cerises les plus grosses.

- Figure-toi, elles me chatouillent! criait-elle. Tiens, en voilà
encore une qui vient de me tomber dans le cou. C'est qu'elles sont
joliment fraîches!... Moi, j'en ai dans les oreilles, dans les yeux,
sur le nez, partout! Si je voulais, j'en écraserais une pour me
faire des moustaches... Elles sont bien plus douces en bas qu'en
haut.

- Allons donc! dit Serge en riant. C'est que tu n'oses pas monter.

Elle resta muette d'indignation.

- Moi! moi! balbultia-t-elle.

Et, serrant sa jupe, la rattachant par-devant à sa ceinture, sans
voir quelle montrait ses cuisses, elle prit l'arbre nerveusement, se
hissa sur le tronc, d'un seul effort des poignets. Là, elle courut
le long des branches, en évitant même de se servir des mains; elle
avait des allongements souples d'écureuil, elle tournait autour des
noeuds, lâchait les pieds, tenue seulement en équilibre par le pli
de la taille. Quand elle fut tout en haut, au bout d'une branche
grêle, que le poids de son corps secouait furieusement:

- Eh bien! cria-t-elle, est-ce que j'ose monter?

- Veux-tu vite descendre! implorait Serge pris de peur. Je t'en
prie. Tu vas te faire du mal.

Mais, triomphante, elle alla encore plus haut. Elle se tenait à
l'extrémité même de la branche, à califourchon, s'avançant petit à
petit au-dessus du vide, empoignant des deux mains des touffes de
feuilles.

- La branche va casser, dit Serge éperdu.

- Qu'elle casse, pardi! répondit-elle avec un grand rire. Ça
m'évitera la peine de descendre.

Et la branche cassa, en effet; mais lentement, avec une si longue
déchirure, qu'elle s'abattit peu à peu, comme pour déposer Albine à
terre d'une façon très douce. Elle n'eut pas le moindre effroi, elle
se renversait, elle agitait ses cuisses demi-nues, en répétant:

- C'est joliment gentil. On dirait une voiture.

Serge avait sauté de l'arbre pour la recevoir dans ses bras. Comme
il restait tout pâle de l'émotion qu'il venait d'avoir, elle le
plaisanta.

- Mais ça arrive tous les jours de tomber des arbres. Jamais on ne
se fait de mal... Ris donc, gros bêta! Tiens, mets-moi un peu de
salive sur le cou. Je me suis égratignée.

Il lui mit un peu de salive, du bout des doigts.

- Là, c'est guéri, cria-t-elle, en s'échappant, avec une gambade de
gamine. Nous allons jouer à cache-cache, veux-tu?

Elle se fit chercher. Elle disparaissait, jetait le cri: Coucou!
coucou! du fond de verdures connues d'elle seule, où Serge ne
pouvait la trouver. Mais ce jeu de cache-cache n'allait pas sans une
maraude terrible de fruits. Le déjeuner continuait dans les coins où
les deux grands enfants se poursuivaient. Albine, tout en filant
sous les arbres, allongeait la main, croquait une poire verte,
s'emplissait la jupe d'abricots. Puis, dans certaines cachettes,
elle avait des trouvailles qui l'asseyaient par terre, oubliant le
jeu, occupée à manger gravement. Un moment, elle n'entendit plus
Serge, elle dut le chercher à son tour. Et ce fut pour elle une
surprise, presque une fâcherie, de le découvrir sous un prunier, un
prunier qu'elle-même ne savait pas là, et dont les prunes mûres
avaient une délicate odeur de musc. Elle le querella de la belle
façon. Voulait-il donc tout avaler, qu'il n'avait soufflé mot? Il
faisait la bête, mais il avait le nez fin, il sentait de loin les
bonnes choses. Elle était surtout furieuse contre le prunier, un
arbre sournois qu'on ne connaissait seulement pas, qui devait avoir
poussé dans la nuit, pour ennuyer les gens. Serge, comme elle
boudait, refusant de cueillir une seule prune, imagina de secouer
l'arbre violemment. Une pluie, une grêle de prunes tomba. Albine,
sous l'averse, reçu des prunes sur les bras, des prunes dans le cou,
des prunes au beau milieu du nez. Alors, elle ne put retenir ses
rires; elle resta dans ce déluge, criant: Encore! encore! amusée par
les balles rondes qui rebondissaient sur elle, tendant la bouche et
les mains, les yeux fermés, se pelotonnant à terre pour se faire
toute petite.

Matinée d'enfance, polissonnerie de galopins lâchés dans le Paradou.
Albine et Serge passèrent là des heures puériles d'école
buissonnière, à courir, à crier, à se taper, sans que leurs chairs
innocentes eussent un frisson. Ce n'était encore que la camaraderie
de deux garnements, qui songeront peut-être plus tard à se baiser
sur les joues, lorsque les arbres n'auront plus de dessert à leur
donner. Et quel joyeux coin de nature pour cette première escapade!
Un trou de feuillage, avec des cachettes excellentes. Des sentiers
le long desquels il n'était pas possible d'être sérieux, tant les
haies laissaient tomber de rires gourmands. Le parc avait, dans cet
heureux verger, une gaminerie de buissons s'en allant à la
débandade, une fraîcheur d'ombre invitant à la faim, une vieillesse
de bons arbres pareils à des grands-pères pleins de gâteries. Même,
au fond des retraites vertes de mousse, sous les troncs cassés qui
les forçaient à ramper l'un derrière l'autre, dans des corridors de
feuilles, si étroits, que Serge s'attelait en riant aux jambes nues
d'Albine, ils ne rencontraient point la rêverie dangereuse du
silence. Rien de troublant ne leur venait du bois en récréation.

Et quand ils furent las des abricotiers, des pruniers, des
cerisiers, ils coururent sous les amandiers grêles, mangeant les
amandes vertes, à peine grosses comme des pois, cherchant les
fraises parmi le tapis d'herbe, se fâchant de ce que les pastèques
et les melons n'étaient pas mûrs. Albine finit par courir de toutes
ses forces, suivie de Serge, qui ne pouvait l'attraper. Elle
s'engagea dans les figuiers, sautant les grosses branches, arrachant
les feuilles qu'elle jetait par-derrière à la figure de son
compagnon. En quelques bonds, elle traversa les bouquets
d'arbousiers, dont elle goûta en passant les baies rouges; et ce fut
dans la futaie des aliziers, des azeroliers et des jujubiers que
Serge la perdit. Il la crut d'abord cachée derrière un grenadier;
mais c'était deux fleurs en bouton qu'il avait pris pour les deux
noeuds roses de ses poignées. Alors, il battit le bois d'orangers,
ravi du beau temps qu'il faisait là, s'imaginant entrer chez les
fées du soleil. Au milieu du bois, il aperçut Albine qui, ne le
croyant pas si près d'elle, furetait vivement, fouillait du regard
les profondeurs vertes.

- Qu'est-ce que tu cherches donc là? cria-t-il. Tu sais bien que
c'est défendu.

Elle eut un sursaut, elle rougit légèrement, pour la première fois
de la journée. Et, s'asseyant à côté de Serge, elle lui parla des
jours heureux où les oranges mûrissaient. Le bois alors était tout
doré, tout éclairé de ces étoiles rondes, qui criblaient de leurs
feux jaunes la voûte verte.

Puis, quand ils s'en allèrent enfin, elle s'arrêta à chaque rejet
sauvage, s'emplissant les poches de petites poires âpres, de petites
prunes aigres, disant que ce serait pour manger en route. C'était
cent fois meilleur que tout ce qu'ils avaient goûté jusque-là. Il
fallut que Serge en avalât, malgré les grimaces qu'il faisait à
chaque coup de dent. Ils rentrèrent éreintés, heureux, ayant tant
ri, qu'ils avaient mal aux côtes. Même, ce soir-là, Albine n'eut pas
le courage de remonter chez elle; elle s'endormit aux pieds de
Serge, en travers sur le lit, rêvant qu'elle montait aux arbres,
achevant de croquer en dormant les fruits des sauvageons, qu'elle
avait cachés sous la couverture, à côté d'elle.



X.

Huit jours plus tard, il y eut de nouveau un grand voyage dans le
parc. Il s'agissait d'aller plus loin que le verger, à gauche, du
côté des larges prairies que quatre ruisseaux traversaient. On
ferait plusieurs lieues en pleine herbe; on vivrait de sa pêche, si
l'on venait à s'égarer.

- J'emporte mon couteau, dit Albine, en montrant un couteau de
paysan, à lame épaisse.

Elle mit de tout dans ses poches, de la ficelle, du pain, des
allumettes, une petite bouteille de vin, des chiffons, un peigne,
des aiguilles. Serge dut prendre une couverture; mais, au bout des
tilleuls, lorsqu'ils arrivèrent devant les décombres du château, la
couverture l'embarrassait déjà à un tel point, qu'il la cacha sous
un pan de mur écroulé.

Le soleil était plus fort. Albine s'était attardée à ses
préparatifs. Dans la matinée chaude, ils s'en allèrent côte à côte,
presque raisonnables. Ils faisaient jusqu'à des vingtaines de pas,
sans se pousser, pour rire. Ils causaient.

- Moi, je ne m'éveille jamais, dit Albine. J'ai bien dormi, cette
nuit. Et toi?

- Moi aussi, répondit Serge.

Elle reprit:

- Qu'est-ce que ça signifie, quand on rêve un oiseau qui vous
parle?

- Je ne sais pas... Et que disait-il, ton oiseau?

- Ah! j'ai oublié... Il disait des choses très bien, beaucoup de
choses qui me semblaient drôles... Tiens, vois donc ce gros
coquelicot, là-bas. Tu ne l'auras pas! Tu ne l'auras pas!

Elle prit son élan; mais Serge, grâce à ses longues jambes, la
devança, cueillit le coquelicot qu'il agita victorieusement. Alors,
elle resta les lèvres pincées, sans rien dire, avec une grosse envie
de pleurer. Lui, ne sut que jeter la fleur. Puis, pour faire la
paix:

- Veux-tu monter sur mon dos? Je te porterai, comme l'autre jour.

- Non, non.

Elle boudait. Mais elle n'avait pas fait trente pas, qu'elle se
retournait, toute rieuse. Une ronce la retenait par la jupe.

- Tiens! je croyais que c'était toi qui marchais exprès sur ma
robe... C'est qu'elle ne veut pas me lâcher! Décroche-moi, dis!

Et, quand elle fut décrochée, ils marchèrent de nouveau à côté l'un
de l'autre, très sagement. Albine prétendait que c'était plus
amusant, de se promener ainsi, comme des gens sérieux. Ils venaient
d'entrer dans les prairies. A l'infini, devant eux, se déroulaient
de larges pans d'herbes, à peine coupés de loin en loin par le
feuillage tendre d'un rideau de saules. Les pans d'herbes se
duvetaient, pareils à des pièces de velours; ils étaient d'un gros
vert peu à peu pâli dans les lointains, se noyant de jaune vif, au
bord de l'horizon, sous l'incendie du soleil. Les bouquets de
saules, tout là-bas, semblaient d'or pur, au milieu du grand frisson
de la lumière. Des poussières dansantes mettaient aux pointes des
gazons un flux de clartés, tandis qu'à certains souffles de vent,
passant librement sur cette solitude nue, les herbes se moiraient
d'un tressaillement de plantes caressées. Et, le long des prés les
plus voisins, des foules de petites pâquerettes blanches, en tas, à
la débandade, par groupes, ainsi qu'une population grouillant sur le
pavé pour quelque fête publique, peuplaient de leur joie répandue le
noir des pelouses. Des boutons-d'or avaient une gaieté de grelots de
cuivre poli, que l'effleurement d'une aile de mouche allait faire
tinter; de grands coquelicots isolés éclataient avec des pétards
rouges, s'en allaient plus loin, en bandes, étaler des mares
réjouissantes comme des fonds de cuvier encore pourpres de vin; de
grands bleuets balançaient leurs légers bonnets de paysanne ruchés
de bleu, menaçant de s'envoler par-dessus les moulins à chaque
souffle. Puis c'étaient des tapis de houques laineuses, de flouves
odorantes, de lotiers velus, des nappes de fétuques, de cretelles,
d'agrostis, de pâturins. Le sainfoin dressait ses longs cheveux
grêles, le trèfle découpait ses feuilles nettes, le plantain
brandissait des forêts de lances, la luzerne faisait des couches
molles, des édredons de satin vert d'eau broché de fleurs violâtres.
Cela, à droite, à gauche, en face, partout, roulant sur le sol plat,
arrondissant la surface moussue d'une mer stagnante, dormant sous le
ciel qui paraissait plus vaste. Dans l'immensité des herbes, par
endroits, les herbes étaient limpidement bleues, comme si elles
avaient réfléchi le bleu du ciel.

Cependant, Albine et Serge marchaient au milieu des prairies, ayant
de la verdure jusqu'aux genoux. Il leur semblait avancer dans une
eau fraîche qui leur battait les mollets. Ils se trouvaient par
instants au travers de véritables courants, avec des ruissellements
de hautes tiges penchées dont ils entendaient la fuite rapide entre
leurs jambes. Puis, des lacs calmes sommeillaient, des bassins de
gazons courts, où ils trempaient à peine plus haut que les
chevilles. Ils jouaient en marchant ainsi, non plus à tout casser,
comme dans le verger, mais à s'attarder, au contraire, les pieds
liés par les doigts souples des plantes goûtant là une pureté, une
caresse de ruisseau, qui calmait en eux la brutalité du premier âge.
Albine s'écarta, alla se mettre au fond d'une herbe géante qui lui
arrivait au menton. Elle ne passait que la tête. Elle se tint un
instant bien tranquille, appelant Serge.

- Viens donc! On est comme dans un bain. On a de l'eau verte
partout.

Puis, elle s'échappa d'un saut, sans même l'attendre, et ils
suivirent la première rivière qui leur barra la route. C'était une
eau plate, peu profonde, coulant entre deux rives de cresson
sauvage. Elle s'en allait ainsi mollement, avec des détours
ralentis, si propre, si nette, qu'elle reflétait comme une glace le
moindre jonc de ses bords. Albine et Serge durent, pendant
longtemps, en descendre le courant, qui marchait moins vite qu'eux,
avant de trouver un arbre dont l'ombre se baignât dans ce flot de
paresse. Aussi loin que portaient leurs regards, ils voyaient l'eau
nue, sur le lit des herbes, étirer ses membres purs, s'endormir en
plein soleil du sommeil souple, à demi dénoué, d'une couleuvre
bleuâtre. Enfin, ils arrivèrent à un bouquet de trois saules; deux
avaient les pieds dans l'eau, l'autre était planté un peu en
arrière; troncs foudroyés, émiettés par l'âge, que couronnaient des
chevelures blondes d'enfant. L'ombre était si claire, qu'elle rayait
à peine de légères hachures la rive ensoleillée. Cependant, l'eau si
unie en amont et en aval avait là un court frisson, un trouble de sa
peau limpide, qui témoignait de sa surprise à sentir ce bout de
voile traîner sur elle. Entre les trois saules, un coin de pré
descendait par une pente insensible, mettant des coquelicots jusque
dans les fentes des vieux troncs crevés. On eût dit une tente de
verdure, plantée sur trois piquets, au bord de l'eau, dans le désert
roulant des herbes.

- C'est ici, c'est ici! cria Albine, en se glissant sous les
saules.

Serge s'assit à côté d'elle, les pieds presque dans l'eau. Il
regardait autour de lui, il murmurait:

- Tu connais tout, tu sais les meilleurs endroits... On dirait une
île de dix pieds carrés, rencontrée en pleine mer.

- Oui, nous sommes chez nous, reprit-elle, si joyeuse, qu'elle tapa
les herbes de son poing. C'est une maison à nous... Nous allons tout
faire.

Puis, comme prise d'une idée triomphante, elle se jeta contre lui,
lui dit dans la figure, avec une explosion de joie:

- Veux-tu être mon mari? Je serai ta femme.

Il fut enchanté de l'invention; il répondit qu'il voulait bien être
le mari, riant plus haut qu'elle. Alors, elle, tout d'un coup,
devint sérieuse; elle affecta un air pressé de ménagère.

- Tu sais, dit-elle, c'est moi qui commande... Nous déjeunerons
quand tu auras mis la table.

Et elle lui donna des ordres impérieux. Il dut serrer tout ce
qu'elle tira de ses poches dans le creux d'un saule, qu'elle
appelait "l'armoire". Les chiffons étaient le linge; le peigne
représentait le nécessaire de toilette; les aiguilles et la ficelle
devaient servir à raccommoder les vêtements des explorateurs. Quant
aux provisions de bouche, elles consistaient dans la petite
bouteille de vin et les quelques croûtes de la ville. A la vérité,
il y avait encore les allumettes pour faire cuire le poisson qu'on
devait prendre.

Comme il achevait de mettre la table, la bouteille au milieu, les
trois croûtes alentour, il hasarda l'observation que le régal serait
mince. Mais elle haussait les épaules, en femme supérieure. Elle se
mit les pieds à l'eau, disant sévèrement:

- C'est moi qui pêche. Toi, tu me regarderas.

Pendant une demi-heure, elle se donna une peine infinie pour
attraper des petits poissons avec les mains. Elle avait relevé ses
jupes, nouées d'un bout de ficelle. Elle s'avançait prudemment,
prenant des précautions infinies afin de ne pas remuer l'eau; puis,
lorsqu'elle était tout près du petit poisson, tapi entre deux
pierres, elle allongeait son bras nu, faisait un barbotage terrible,
ne tenait qu'une poignée de graviers. Serge alors riait aux éclats,
ce qui la ramenait à la rive, courroucée, lui criant qu'il n'avait
pas le droit de rire.

- Mais, finit-il par dire, avec quoi le feras-tu cuire, ton
poisson? Il n'y a pas de bois.

Cela acheva de la décourager. D'ailleurs, ce poisson-là ne lui
paraissait pas fameux. Elle sortit de l'eau, sans songer à remettre
ses bas. Elle courait dans l'herbe, les jambes nues, pour se sécher.
Et elle retrouvait son rire, parce qu'il y avait des herbes qui la
chatouillaient sous la plante des pieds.

- Oh! de la pimprenelle! dit-elle brusquement, en se jetant à
genoux. C'est ça qui est bon! Nous allons nous régaler.

Serge dut mettre sur la table un tas de pimprenelle. Ils mangèrent
de la pimprenelle avec leur pain. Albine affirmait que c'était
meilleur que de la noisette. Elle servait en maîtresse de maison,
coupait le pain de Serge, auquel elle ne voulut jamais confier son
couteau.

- Je suis la femme, répondait-elle sérieusement à toutes les
révoltes qu'il tentait.

Puis, elle lui fit reporter dans "l'armoire" les quelques gouttes de
vin qui restaient au fond de la bouteille. Il fallut même qu'il
balayât l'herbe, pour qu'on pût passer de la salle à manger dans la
chambre à coucher. Albine se coucha la première, tout de son long,
en disant:

- Tu comprends, maintenant, nous allons dormir... Tu dois te
coucher à côté de moi, tout contre moi.

Il s'allongea ainsi qu'elle le lui ordonnait. Tous deux se tenaient
très raides, se touchant des épaules aux pieds, les mains vides,
rejetées en arrière, par-dessus leurs têtes. C'étaient surtout leurs
mains qui les embarrassaient. Ils conservaient une gravité
convaincue. Ils regardaient en l'air, de leurs yeux grands ouverts,
disant qu'ils dormaient et qu'ils étaient bien.

- Vois-tu, murmurait Albine, quand on est marié, on a chaud... Tu
ne me sens pas?

- Si, tu es comme un édredon... Mais il ne faut pas parler, puisque
nous dormons. C'est meilleur de ne pas parler.

Ils restèrent longtemps silencieux, toujours très graves. Ils
avaient roulé leurs têtes, les éloignant insensiblement, comme si la
chaleur de leurs haleines les eût gênés. Puis, au milieu du grand
silence, Serge ajouta cette seule parole:

- Moi, je t'aime bien.

C'était l'amour avant le sexe, l'instinct d'aimer qui plante les
petits hommes de dix ans sur le passage des bambines en robes
blanches. Autour d'eux, les prairies largement ouvertes les
rassuraient de la légère peur qu'ils avaient l'un de l'autre. Ils se
savaient vus de toutes les herbes, vus du ciel dont le bleu les
regardait à travers le feuillage grêle; et cela ne les dérangeait
pas. La tente des saules, sur leurs têtes, était un simple pan
d'étoffe transparente, comme si Albine avait pendu là un coin de sa
robe. L'ombre restait si claire, qu'elle ne leur soufflait pas les
langueurs des taillis profonds, les sollicitations des trous perdus,
des alcôves vertes. Du bout de l'horizon, leur venait un air libre,
un vent de santé, apportant la fraîcheur de cette mer de verdure, où
il soulevait une houle de fleurs; tandis que, à leurs pieds, la
rivière était une enfance de plus, une candeur dont le filet de voix
fraîche leur semblait la voix lointaine de quelque camarade qui
riait. Heureuse solitude, toute pleine de sérénité, dont la nudité
s'étalait avec une effronterie adorable d'ignorance! Immense champ,
au milieu duquel le gazon étroit qui leur servait de première couche
prenait une naïveté de berceau.

- Voilà, c'est fini, dit Albine en se levant. Nous avons dormi.

Lui, resta un peu surpris que cela fût fini si vite. Il allongea le
bras, la tira par la jupe, comme pour la ramener contre lui. Et elle
tomba sur les genoux, riant, répétant

- Quoi donc? Quoi donc?

Il ne savait pas. Il la regardait, lui prenait les coudes. Un
instant, il la saisit par les cheveux, ce qui la fit crier. Puis,
lorsqu'elle fut de nouveau debout, il s'enfonça la face dans l'herbe
qui avait gardé la tiédeur de son corps.

- Voilà, c'est fini, dit-il en se levant à son tour.

Jusqu'au soir, ils coururent les prairies. Ils allaient devant eux,
pour voir. Ils visitaient leur jardin. Albine marchait en avant,
avec le flair d'un jeune chien, ne disant rien, toujours en quête de
la clairière heureuse, bien qu'il n'y eût pas là les grands arbres
qu'elle rêvait. Serge avait toutes sortes de galanteries
maladroites; il se précipitait si rudement pour écarter les hautes
herbes, qu'il manquait la faire tomber; il la soulevait à bras-le-
corps, d'une étreinte qui la meurtrissait, lorsqu'il voulait l'aider
à sauter les ruisseaux. Leur grande joie fut de rencontrer les trois
autres rivières. La première coulait sur un lit de cailloux, entre
deux files continues de saules, si bien qu'ils durent se laisser
glisser à tâtons au beau milieu des branches, avec le risque de
tomber dans quelque gros trou d'eau; mais Serge, roulé le premier,
ayant de l'eau jusqu'aux genoux seulement, reçut Albine dans ses
bras, la porta à la rive opposée pour qu'elle ne se mouillât point.
L'autre rivière était toute noire d'ombre, sous une allée de hauts
feuillages, où elle passait languissante, avec le froissement léger,
les cassures blanches d'une jupe de satin, traînée par quelque dame
rêveuse, au fond d'un bois; nappe profonde, glacée, inquiétante,
qu'ils eurent la chance de pouvoir traverser à l'aide d'un tronc
abattu d'un bord à l'autre, s'en allant à califourchon, s'amusant à
troubler du pied le miroir d'acier bruni, puis se hâtant, effrayés
des yeux étranges que les moindres gouttes qui jaillissaient
ouvraient dans le sommeil du courant. Et ce fut surtout la dernière
rivière qui les retint.

Celle-là était joueuse comme eux; elle se ralentissait à certains
coudes, partait de là en rires perlés, au milieu de grosses pierres,
se calmait à l'abri d'un bouquet d'arbustes, essoufflée, vibrante
encore; elle montrait toutes les humeurs du monde, ayant tour à tour
pour lit des sables fins, des plaques de rochers, des graviers
limpides, des terres grasses, que les sauts des grenouilles
soulevaient en petites fumées jaunes. Albine et Serge y pataugèrent
adorablement. Les pieds nus, ils remontèrent la rivière pour
rentrer, préférant le chemin de l'eau au chemin des herbes,
s'attardant à chaque île qui leur barrait le passage. Ils y
débarquaient, ils y conquéraient des pays sauvages, ils s'y
reposaient au milieu de grands joncs, de grands roseaux, qui
semblaient bâtir exprès pour eux des huttes de naufragés. Retour
charmant, amusé par les rives qui déroulaient leur spectacle, égayé
de la belle humeur des eaux vivantes.

Mais, comme ils quittaient la rivière, Serge comprit qu'Albine
cherchait toujours quelque chose, le long des bords, dans les îles,
jusque parmi les plantes dormant au fil du courant. Il dut l'aller
enlever du milieu d'une nappe de nénuphars, dont les larges feuilles
mettaient à ses jambes des collerettes de marquise. Il ne lui dit
rien, il la menaça du doigt, et ils rentrèrent enfin, tout animés du
plaisir de la journée, bras dessus, bras dessous, en jeune ménage
qui revient d'une escapade. Ils se regardaient, se trouvaient plus
beaux et plus forts; ils riaient pour sûr d'une autre façon que le
matin.



XI.

- Nous ne sortons donc plus? demanda Serge, à quelques jours de là.

Et la voyant hausser les épaules d'un air las, il ajouta comme pour
se moquer d'elle:

- Tu as donc renoncé à chercher ton arbre?

Ils tournèrent cela en plaisanterie pendant toute la journée.
L'arbre n'existait pas. C'était un conte de nourrice. Ils en
parlaient pourtant avec un léger frisson. Et, le lendemain, ils
décidèrent qu'ils iraient faire une promenade au fond du parc, sous
les hautes futaies, que Serge ne connaissait pas encore. Le matin du
départ, Albine ne voulut rien emporter; elle était songeuse, même un
peu triste, avec un sourire très doux. Ils déjeunèrent, ils ne
descendirent que tard. Le soleil, déjà chaud, leur donnait une
langueur, les faisait marcher lentement l'un près de l'autre,
cherchant les filets d'ombre. Ni le parterre, ni le verger, qu'ils
durent traverser, ne les retinrent. Quand ils arrivèrent sous la
fraîcheur des grands ombrages, ils ralentirent encore leurs pas, ils
s'enfoncèrent dans le recueillement attendri de la forêt, sans une
parole, avec un gros soupir, comme s'ils eussent éprouvé un
soulagement à échapper au plein jour. Puis, lorsqu'il n'y eut que
des feuilles autour d'eux, lorsque aucune trouée ne leur montra les
lointains ensoleillés du parc, ils se regardèrent, souriants,
vaguement inquiets.

- Comme on est bien! murmura Serge.

Albine hocha la tête, ne pouvant répondre, tant elle était serrée à
la gorge. Ils ne se tenaient point à la taille, ainsi qu'ils en
avaient l'habitude. Les bras ballants, les mains ouvertes, ils
marchaient, sans se toucher, la tête un peu basse.

Mais Serge s'arrêta, en voyant des larmes tomber des joues d'Albine
et se noyer dans son sourire.

- Qu'as-tu? cria-t-il. Souffres-tu? T'es-tu blessée?

- Non, je ris, je t'assure, dit-elle. Je ne sais pas, c'est l'odeur
de tous ces arbres qui me fait pleurer.

Elle le regarda, elle reprit:

- Tu pleures aussi, toi. Tu vois bien que c'est bon.

- Oui, murmura-t-il, toute cette ombre, ça vous surprend. On
dirait, n'est-ce pas? qu'on entre dans quelque chose de si
extraordinairement doux, que cela vous fait mal... Mais il faudrait
me le dire, si tu avais quelque sujet de tristesse. Je ne t'ai pas
contrariée, tu n'es pas fâchée contre moi?

Elle jura que non. Elle était bien heureuse.

- Alors, pourquoi ne t'amuses-tu pas?... Veux-tu que nous jouions à
courir?

- Oh! non, pas à courir, répondit-elle en faisant une moue de
grande fille.

Et comme il lui parlait d'autres jeux, de monter aux arbres pour
dénicher des nids, de chercher des fraises ou des violettes, elle
finit par dire avec quelque impatience:

- Nous sommes trop grands. C'est bête de toujours jouer. Est-ce que
ça ne te plaît pas davantage, de marcher ainsi, à côté de moi, bien
tranquille?

Elle marchait, en effet, d'une si agréable façon, qu'il prenait le
plus beau plaisir du monde à entendre le petit claquement de ses
bottines sur la terre dure de l'allée. Jamais il n'avait fait
attention au balancement de sa taille, à la traînée vivante de sa
jupe, qui la suivait d'un frôlement de couleuvre. C'était une joie
qu'il n'épuiserait pas, de la voir ainsi s'en aller posément à côté
de lui, tant il découvrait de nouveaux charmes dans la moindre
souplesse de ses membres.

- Tu as raison, cria-t-il. C'est plus amusant que tout. Je
t'accompagnerais au bout de la terre, si tu voulais.

Cependant, à quelques pas de là, il la questionna pour savoir si
elle n'était pas lasse. Puis, il laissa entendre qu'il se reposerait
lui-même volontiers.

- Nous pourrions nous asseoir, balbutia-t-il.

- Non, répondit-elle, je ne veux pas!

- Tu sais, nous nous coucherions comme l'autre jour, au milieu des
prés. Nous aurions chaud, nous serions à notre aise.

- Je ne veux pas! Je ne veux pas!

Elle s'était écartée d'un bond, avec l'épouvante de ces bras d'homme
qui se tendaient vers elle. Lui, l'appela grande bête, voulut la
rattraper. Mais, comme il la touchait à peine du bout des doigts,
elle poussa un cri, si désespéré, qu'il s'arrêta, tout tremblant.

- Je t'ai fait du mal?

Elle ne répondit pas tout de suite, étonnée elle-même de son cri,
souriant déjà de sa peur.

- Non, laisse-moi, ne me tourmente pas... Qu'est-ce que nous
ferions, quand nous serions assis? J'aime mieux marcher.

Et elle ajouta, d'un air grave qui feignait de plaisanter:

- Tu sais bien que je cherche mon arbre.

Alors, il se mit à rire, offrant de chercher avec elle. Il se
faisait très doux, pour ne pas l'effrayer davantage: car il voyait
qu'elle était encore frissonnante, bien qu'elle eût repris sa marche
lente, à son côté. C'était défendu, ce qu'ils allaient faire là, ça
ne leur porterait pas chance; et il se sentait ému, comme elle,
d'une terreur délicieuse, qui le secouait d'un tressaillement, à
chaque soupir lointain de la forêt. L'odeur des arbres, le jour
verdâtre qui tombait des hautes branches, le silence chuchotant des
broussailles, les emplissaient d'une angoisse, comme s'ils allaient,
au détour du premier sentier, entrer dans un bonheur redoutable.

Et, pendant des heures, ils marchèrent à travers les arbres. Ils
gardaient leur allure de promenade; ils échangeaient à peine
quelques mots, ne se séparant pas une minute, se suivant au fond des
trous de verdure les plus noirs. D'abord, ils s'engagèrent dans des
taillis dont les jeunes troncs n'avaient pas la grosseur d'un bras
d'enfant. Ils devaient les écarter, s'ouvrir une route parmi les
pousses tendres qui leur bouchaient les yeux de la dentelle volante
de leurs feuilles. Derrière eux, leur sillage s'effaçait, le
sentier, ouvert, se refermait; et ils avançaient au hasard, perdus,
roulés, ne laissant de leur passage que le balancement des hautes
branches. Albine, lasse de ne pas voir à trois pas, fut heureuse,
lorsqu'elle put sauter hors de ce buisson énorme dont ils
cherchaient depuis longtemps le bout. Ils étaient au milieu d'une
éclaircie de petits chemins; de tous côtés, entre des haies vives,
se distribuaient des allées étroites, tournant sur elles-mêmes, se
coupant, se tordant, s'allongeant d'une façon capricieuse. Ils se
haussaient pour regarder par-dessus les haies; mais ils n'avaient
aucune hâte pénible, ils seraient restés volontiers là, s'oubliant
en détours continuels, goûtant la joie de marcher toujours sans
arriver jamais, s'ils n'avaient eu devant eux la ligne fière des
hautes futaies. Ils entrèrent enfin sous les futaies, religieusement,
avec une pointe de terreur sacrée, comme on entre sous la voûte
d'une église. Les troncs, droits, blanchis de lichens, d'un gris
blafard de vieille pierre, montaient démesurément, alignaient à
l'infini des enfoncements de colonnes. Au loin, des nefs se
creusaient, avec leurs bas-côtés plus étouffés; des nefs étrangement
hardies, portées par des piliers très minces, dentelées, ouvragées,
si finement fouillées, qu'elles laissaient passer de toutes parts le
bleu du ciel. Un silence religieux tombait des ogives géantes; une
nudité austère donnait au sol l'usure des dalles, le durcissait,
sans une herbe, semé seulement de la poudre roussie des feuilles
mortes. Et ils écoutaient la sonorité de leurs pas, pénétrés de la
grandiose solitude de ce temple.

C'était là certainement que devait se trouver l'arbre tant cherché,
dont l'ombre procurait la félicité parfaite. Ils le sentaient
proche, au charme qui coulait en eux, avec le demi-jour des hautes
voûtes. Les arbres leur semblaient des êtres de bonté, pleins de
force, pleins de silence, pleins d'immobilité heureuse. Ils les
regardaient un à un, ils les aimaient tous, ils attendaient de leur
souveraine tranquillité quelque aveu qui les ferait grandir comme
eux, dans la joie d'une vie puissante. Les érables, les frênes, les
charmes, les cornouillers, étaient un peuple de colosses, une foule
d'une douceur fière, des bonshommes héroïques qui vivaient de paix,
lorsque la chute d'un d'entre eux aurait suffi pour blesser et tuer
tout un coin du bois. Les ormes avaient des corps énormes, des
membres gonflés, engorgés de sève, à peine cachés par les bouquets
légers de leurs petites feuilles. Les bouleaux, les aunes, avec
leurs blancheurs de fille, cambraient des tailles minces,
abandonnaient au vent des chevelures de grandes déesses, déjà à
moitié métamorphosées en arbres. Les platanes dressaient des torses
réguliers, dont la peau lisse, tatouée de rouge, semblait laisser
tomber des plaques de peinture écaillée. Les mélèzes, ainsi qu'une
bande barbare, descendaient une pente, drapés dans leurs sayons de
verdure tissée, parfumés d'un baume fait de résine et d'encens. Et
les chênes étaient rois, les chênes immenses, ramassés carrément sur
leur ventre trapu, élargissant des bras dominateurs qui prenaient
toute la place au soleil; arbres titans, foudroyés, renversés dans
des poses de lutteurs invaincus, dont les membres épars plantaient à
eux seuls une forêt entière.

N'était-ce pas un de ces chênes gigantesques? Ou bien un de ces
beaux platanes, un de ces bouleaux blancs comme des femmes, un de
ces ormes dont les muscles craquaient? Albine et Serge s'enfonçaient
toujours, ne sachant plus, noyés au milieu de cette foule. Un
instant, ils crurent avoir trouvé: ils étaient au milieu d'un carré
de noyers, dans une ombre si froide, qu'ils en grelottaient. Plus
loin, ils eurent une autre émotion, en entrant sous un petit bois de
châtaigniers, tout vert de mousse, avec des élargissements de
branches bizarres, assez vastes pour y bâtir des villages suspendus.
Plus loin encore, Albine découvrit une clairière, où ils coururent
tous deux, haletants. Au centre d'un tapis d'herbe fine, un
caroubier mettait comme un écroulement de verdure, une Babel de
feuillages, dont les ruines se couvraient d'une végétation
extraordinaire. Des pierres restaient prises dans le bois, arrachées
du sol par le flot montant de la sève. Les branches hautes se
recourbaient, allaient se planter au loin, entouraient le tronc
d'arches profondes, d'une population de nouveaux troncs, sans cesse
multipliés. Et sur l'écorce, toute crevée de déchirures saignantes,
des gousses mûrissaient. Le fruit même du monstre était un effort
qui lui trouait la peau. Ils firent lentement le tour, entrèrent
sous les branches étalées où se croisaient les rues d'une ville,
fouillèrent du regard les fentes béantes des racines dénudées. Puis,
ils s'en allèrent, n'ayant pas senti là le bonheur surhumain qu'ils
cherchaient.

- Où sommes-nous donc? demanda Serge.

Albine l'ignorait. Jamais elle n'était venue de ce côté du parc. Ils
se trouvaient alors dans un bouquet de cytises et d'acacias, dont
les grappes laissaient couler une odeur très douce, presque sucrée.

- Nous voilà perdus, murmura-t-elle avec un rire. Bien sûr, je ne
connais pas ces arbres.

- Mais, reprit-il, le jardin a un bout, pourtant. Tu connais bien
le bout du jardin?

Elle un eut geste large.

- Non, dit-elle.

Ils restèrent muets, n'ayant pas encore eu jusque-là une sensation
aussi heureuse de l'immensité du parc. Cela les ravissait, d'être
seuls, au milieu d'un domaine si grand, qu'eux-mêmes devaient
renoncer à en connaître les bords.

- Eh bien! nous sommes perdus, répéta Serge gaiement. C'est
meilleur, lorsqu'on ne sait pas où l'on va.

Il se rapprocha, humblement.

- Tu n'as pas peur?

- Oh! non. Il n'y a que toi et moi, dans le jardin... De qui veux-
tu que j'aie peur? Les murailles sont trop hautes. Nous ne les
voyons pas, mais elles nous gardent, comprends-tu?

Il était tout près d'elle. Il murmura:

- Tout à l'heure, tu as eu peur de moi.

Mais elle le regardait en face, sereine, sans un battement de
paupière.

- Tu me faisais du mal, répondit-elle. Maintenant, tu as l'air très
bon. Pourquoi aurais-je peur de toi?

- Alors, tu me permets de te prendre comme cela? Nous retournerons
sous les arbres.

- Oui. Tu peux me serrer, tu me fais plaisir. Et marchons
lentement, n'est-ce pas? pour ne pas retrouver notre chemin trop
vite.

Il lui avait passé un bras à la taille. Ce fut ainsi qu'ils
revinrent sous les hautes futaies, où la majesté des voûtes ralentit
encore leur promenade de grands enfants qui s'éveillaient à l'amour.
Elle se dit un peu lasse, elle appuya la tête contre l'épaule de
Serge. Ni l'un ni l'autre pourtant ne parla de s'asseoir. Ils n'y
songeaient pas, cela les aurait dérangés. Quelle joie pouvait leur
procurer un repos sur l'herbe, comparée à la joie qu'ils goûtaient
en marchant toujours, côte à côte? L'arbre légendaire était oublié.
Ils ne cherchaient plus qu'à rapprocher leur visage, pour se sourire
de plus près. Et c'étaient les arbres, les érables, les ormes, les
chênes, qui leur soufflaient leurs premiers mots de tendresse, dans
leur ombre claire.

- Je t'aime! disait Serge d'une voix légère qui soulevait les
petits cheveux dorés des tempes d'Albine.

Il voulait trouver une autre parole, il répétait:

- Je t'aime! Je t'aime!

Albine écoutait avec un beau sourire. Elle apprenait cette musique.

- Je t'aime! Je t'aime! soupirait-elle plus délicieusement, de sa
voix perlée de jeune fille.

Puis, levant ses yeux bleus, où une aube de lumière grandissait,
elle demanda:

- Comment m'aimes-tu?

Alors, Serge se recueillit. Les futaies avaient une douceur
solennelle, les nefs profondes gardaient le frisson des pas
assourdis du couple.

- Je t'aime plus que tout, répondit-il. Tu es plus belle que tout
ce que je vois le matin en ouvrant ma fenêtre. Quand je te regarde,
tu me suffis. Je voudrais n'avoir que toi, et je serais bien
heureux.

Elle baissait les paupières, elle roulait la tête comme bercée.

- Je t'aime, continua-t-il. Je ne te connais pas, je ne sais qui tu
es, je ne sais d'où tu viens; tu n'es ni ma mère, ni ma soeur; et je
t'aime, à te donner tout mon coeur, à n'en rien garder pour le reste
du monde... Ecoute, j'aime tes joues soyeuses comme un satin, j'aime
ta bouche qui a une odeur de rose, j'aime tes yeux dans lesquels je
me vois avec mon amour, j'aime jusqu'à tes cils, jusqu'à ces petites
veines qui bleuissent la pâleur de tes tempes... C'est pour te dire
que je t'aime, que je t'aime, Albine.

- Oui, je t'aime, reprit-elle. Tu as une barbe très fine qui ne me
fait pas mal, lorsque j'appuie mon front sur ton cou. Tu es fort, tu
es grand, tu es beau. Je t'aime, Serge.

Un moment, ils se turent, ravis. Il leur semblait qu'un chant de
flûte les précédait, que leurs paroles leur venaient d'un orchestre
suave qu'ils ne voyaient point. Ils ne s'en allaient plus qu'à tout
petits pas, penchés l'un vers l'autre, tournant sans fin entre les
troncs gigantesques. Au loin, le long des colonnades, il y avait des
coups de soleil couchant, pareils à un défilé de filles en robes
blanches, entrant dans l'église, pour des fiançailles, au sourd
ronflement des orgues.

- Et pourquoi m'aimes-tu? demanda de nouveau Albine.

Il sourit, il ne répondit pas d'abord. Puis il dit:

- Je t'aime parce que tu es venue. Cela dit tout... Maintenant,
nous sommes ensemble, nous nous aimons. Il me semble que je ne
vivrais plus, si je ne t'aimais pas. Tu es mon souffle.

Il baissa la voix, parlant dans le rêve.

- On ne sait pas cela tout de suite. Ça pousse en vous avec votre
coeur. Il faut grandir, il faut être fort... Tu te souviens comme
nous nous aimions! Mais nous ne le disions pas. On est enfant, on
est bête. Puis, un beau jour, cela devient trop clair, cela vous
échappe... Va, nous n'avons pas d'autre affaire; nous nous aimons
parce que c'est notre vie de nous aimer.

Albine, la tête renversée, les paupières complètement fermées,
retenait son haleine. Elle goûtait le silence encore chaud de cette
caresse de paroles.

- M'aimes-tu? M'aimes-tu? balbutia-t-elle, sans ouvrir les yeux.

Lui, resta muet, très malheureux, ne trouvant plus rien à dire, pour
lui montrer qu'il l'aimait. Il promenait lentement le regard sur son
visage rose, qui s'abandonnait comme endormi; les paupières avaient
une délicatesse de soie vivante; la bouche faisait un pli adorable,
humide d'un sourire; le front était une pureté, noyée d'une ligne
dorée à la racine des cheveux. Et lui, aurait voulu donner tout son
être dans le mot qu'il sentait sur ses lèvres, sans pouvoir le
prononcer. Alors, il se pencha encore, il parut chercher à quelle
place exquise de ce visage il poserait le mot suprême. Puis, il ne
dit rien, il n'eut qu'un petit souffle. Il baisa les lèvres
d'Albine.

- Albine, je t'aime!

- Je t'aime Serge!

Et ils s'arrêtèrent, frémissants de ce premier baiser. Elle avait
ouvert les yeux très grands. Il restait la bouche légèrement
avancée. Tous deux, sans rougir, se regardaient. Quelque chose de
puissant, de souverain les envahissait; c'était comme une rencontre
longtemps attendue, dans laquelle ils se revoyaient grandis, faits
l'un pour l'autre, à jamais liés. Ils s'étonnèrent un instant,
levèrent les regards vers la voûte religieuse des feuillages,
parurent interroger le peuple paisible des arbres, pour retrouver
l'écho de leur baiser. Mais, en face de la complaisance sereine de
la futaie, ils eurent une gaieté d'amoureux impunis, une gaieté
prolongée, sonnante, toute pleine de l'éclosion bavarde de leur
tendresse.

- Ah! conte-moi les jours où tu m'as aimée. Dis-moi tout...
M'aimais-tu, lorsque tu dormais sur ma main? M'aimais-tu, la fois
que je suis tombée du cerisier, et que tu étais en bas, si pâle, les
bras tendus? M'aimais-tu, au milieu des prairies, quand tu me
prenais à la taille pour me faire sauter les ruisseaux?

- Tais-toi, laisse-moi dire. Je t'ai toujours aimée... Et toi,
m'aimais-tu? M'aimais-tu?

Jusqu'à la nuit, ils vécurent de ce mot aimer qui, sans cesse,
revenait avec une douceur nouvelle. Ils le cherchaient, le
ramenaient dans leurs phrases, le prononçaient hors de propos, pour
la seule joie de le prononcer. Serge ne songea pas à mettre un
second baiser sur les lèvres d'Albine. Cela suffisait à leur
ignorance, de garder l'odeur du premier. Ils avaient retrouvé leur
chemin, sans s'être souciés des sentiers le moins du monde. Comme
ils sortaient de la forêt, le crépuscule était tombé, la lune se
levait, jaune, entre les verdures noires. Et ce fut un retour
adorable, au milieu du parc, avec cet astre discret qui les
regardait par tous les trous des grands arbres. Albine disait que la
lune les suivait. La nuit était très douce, chaude d'étoiles. Au
loin, les futaies avaient un grand murmure, que Serge écoutait, en
songeant: "Elles causent de nous."

Lorsqu'ils traversèrent le parterre, ils marchèrent dans un parfum
extraordinairement doux, ce parfum que les fleurs ont la nuit, plus
alangui, plus caressant, qui est comme la respiration même de leur
sommeil.

- Bonne nuit, Serge.

- Bonne nuit, Albine.

Ils s'étaient pris les mains, sur le palier du premier étage, sans
entrer dans la chambre, où ils avaient l'habitude de se souhaiter le
bonsoir. Ils ne s'embrassèrent pas. Quand il fut seul, assis au bord
de son lit, Serge écouta longuement Albine qui se couchait, en haut,
au-dessus de sa tête. Il était las d'un bonheur qui lui endormait
les membres.



XII.

Mais, les jours suivants, Albine et Serge restèrent embarrassés l'un
devant l'autre. Ils évitèrent de faire aucune allusion à leur
promenade sous les arbres. Ils n'avaient pas échangé un baiser, ils
ne s'étaient pas dit qu'ils s'aimaient. Ce n'était point une honte
qui les empêchait de parler, mais une crainte, une peur de gâter
leur joie. Et, lorsqu'ils n'étaient plus ensemble, ils ne vivaient
que du bon souvenir; ils s'y enfonçaient, ils revivaient les heures
qu'ils avaient passées, les bras à la taille, à se caresser le
visage de leur haleine. Cela avait fini par leur donner une grosse
fièvre. Ils se regardaient, les yeux meurtris, très tristes, causant
de choses qui ne les intéressaient pas. Puis, après de longs
silences, Serge demandait à Albine d'une voix inquiète:

- Tu es souffrante?

Mais elle hochait la tête; elle répondait:

- Non, non. C'est toi qui ne te portes pas bien. Tes mains brûlent.

Le parc leur causait une sourde inquiétude qu'ils ne s'expliquaient
pas. Il y avait un danger au détour de quelque sentier, qui les
guettait, qui les prendrait à la nuque pour les renverser par terre
et leur faire du mal. Jamais ils n'ouvraient la bouche de ces
choses; mais, à certains regards poltrons, ils se confessaient cette
angoisse, qui les rendait singuliers, comme ennemis. Cependant, un
matin, Albine hasarda, après une longue hésitation:

- Tu as tort de rester toujours enfermé. Tu retomberas malade.

Serge eut un rire gêné.

- Bah! murmura-t-il, nous sommes allés partout, nous connaissons
tout le jardin.

Elle dit non de la tête; puis, elle répéta très bas

- Non, non... Nous ne connaissons pas les rochers, nous ne sommes
pas allés aux sources. C'est là que je me chauffais, l'hiver. Il y a
des coins où les pierres elles-mêmes semblent vivre.

Le lendemain, sans avoir ajouté un mot, ils sortirent. Ils montèrent
à gauche, derrière la grotte où dormait la femme de marbre. Comme
ils posaient le pied sur les premières pierres, Serge dit:

- Ça nous avait laissé un souci. Il faut voir partout. Peut-être
serons-nous tranquilles après.

La journée était étouffante, d'une chaleur lourde d'orage. Ils
n'avaient pas osé se prendre à la taille. Ils marchaient l'un
derrière l'autre, tout brûlants de soleil. Elle profita d'un
élargissement du sentier pour le laisser passer devant elle; car
elle était inquiétée par son haleine, elle souffrait de le sentir
derrière son dos, si près de ses jupes. Autour d'eux, les rochers
s'élevaient par larges assises; des rampes douces étageaient des
champs d'immenses dalles, hérissés d'une rude végétation. Ils
rencontrèrent d'abord des genêts d'or, des nappes de thym, des
nappes de sauge, des nappes de lavande, toutes les plantes
balsamiques, et les genévriers âpres, et les romarins amers, d'une
odeur si forte qu'elle les grisait. Aux deux côtés du chemin, des
houx, par moments, faisaient des haies, qui ressemblaient à des
ouvrages délicats de serrurerie, à des grilles de bronze noir, de
fer forgé, de cuivre poli, très compliquées d'ornements, très
fleuries de rosaces épineuses. Puis, il leur fallut traverser un
bois de pins, pour arriver aux sources; l'ombre maigre pesait à
leurs épaules comme du plomb; les aiguilles sèches craquaient à
terre, sous leurs pieds, avec une légère poussière de résine, qui
achevait de leur brûler les lèvres.

- Ton jardin ne plaisante pas, par ici, dit Serge en se tournant
vers Albine.

Ils sourirent. Ils étaient au bord des sources. Ces eaux claires
furent un soulagement pour eux. Elles ne se cachaient pourtant pas
sous des verdures, comme les sources des plaines, qui plantent
autour d'elles d'épais feuillages, afin de dormir paresseusement à
l'ombre. Elles naissaient en plein soleil, dans un trou du roc, sans
un brin d'herbe qui verdit leur eau bleue. Elles paraissaient
d'argent, toutes trempées de la grande lumière. Au fond d'elles, le
soleil était sur le sable, en une poussière de clarté vivante qui
respirait. Et, du premier bassin, elles s'en allaient, elles
allongeaient des bras d'une blancheur pure; elles rebondissaient,
pareilles à des nudités joueuses d'enfant; elles tombaient
brusquement en une chute, dont la courbe molle semblait renverser un
torse de femme, d'une chair blonde.

- Trempe tes mains, cria Albine. Au fond, l'eau est glacée.

En effet, ils purent se rafraîchir les mains. Ils se jetèrent de
l'eau au visage; ils restèrent là, dans la buée de pluie qui montait
des nappes ruisselantes. Le soleil était comme mouillé.

- Tiens, regarde! cria de nouveau Albine. Voilà le parterre, voilà
les prairies, voilà la forêt.

Un moment, ils regardèrent le Paradou étalé à leurs pieds.

- Et tu vois, continua-t-elle, on n'aperçoit pas le moindre bout de
muraille. Tout le pays est à nous, jusqu'au bord du ciel.

Ils s'étaient, enfin, pris à la taille, sans le savoir, d'un geste
rassuré et confiant. Les sources calmaient leur fièvre. Mais, comme
ils s'éloignaient, Albine parut céder à un souvenir; elle ramena
Serge, en disant:

- Là, au bas des rochers, j'ai vu la muraille, une fois. Il y a
longtemps.

- Mais on ne voit rien, murmura Serge, légèrement pâle.

- Si, si... Elle doit être derrière l'avenue des marronniers, après
ces broussailles.

Puis, sentant le bras de Serge qui la serrait plus nerveusement,
elle ajouta:

- Je me trompe peut-être... Pourtant, je me rappelle que je l'ai
trouvée tout d'un coup devant moi, en sortant de l'allée. Elle me
barrait le chemin, si haute, que j'en ai eu peur... Et, à quelques
pas de là, j'ai été bien surprise. Elle était crevée, elle avait un
trou énorme, par lequel on apercevait tout le pays d'à côté.

Serge la regarda, avec une supplication inquiète dans les yeux. Elle
eut un haussement d'épaules pour le rassurer.

- Oh! mais j'ai bouché le trou! Va, je te l'ai dit, nous sommes
bien seuls... Je l'ai bouché tout de suite. J'avais mon couteau.
J'ai coupé des ronces, j'ai roulé de grosses pierres. Je défie bien
à un moineau de passer... Si tu veux, nous irons voir, un de ces
jours. Ça te tranquillisera.

Il dit non de la tête. Puis, ils s'en allèrent, se tenant à la
taille; mais ils étaient redevenus anxieux. Serge abaissait des
regards de côté sur le visage d'Albine, qui souffrait, les paupières
battantes, à être ainsi regardée. Tous deux auraient voulu
redescendre, s'éviter le malaise d'une promenade plus longue. Et,
malgré eux, comme cédant à une force qui les poussait, ils
tournèrent un rocher, ils arrivèrent sur un plateau, où les
attendait de nouveau l'ivresse du grand soleil. Ce n'était plus
l'heureuse langueur des plantes aromatiques, le musc du thym,
l'encens de la lavande. Ils écrasaient des herbes puantes:
l'absinthe, d'une griserie amère; la rue, d'une odeur de chair
fétide; la valériane, brûlante, toute trempée de sa sueur
aphrodisiaque. Des mandragores, des ciguës, des hellébores, des
belladones, montait un vertige à leurs tempes, un assoupissement,
qui les faisait chanceler aux bras l'un de l'autre, le coeur sur les
lèvres.

- Veux-tu que je te prenne? demanda Serge à Albine, en la sentant
s'abandonner contre lui.

Il la serrait déjà entre ses deux bras. Mais elle se dégagea,
respirant fortement.

- Non, tu m'étouffes, dit-elle. Laisse. Je ne sais ce que j'ai. La
terre remue sous mes pieds... Vois-tu, c'est là que j'ai mal.

Elle lui prit une main qu'elle posa sur sa poitrine. Alors, lui,
devint tout blanc. Il était plus défaillant qu'elle. Et tous deux
avaient des larmes au bord des yeux, de se voir ainsi, sans trouver
de remède à leur grand malheur. Allaient-ils donc mourir là, de ce
mal inconnu?

- Viens à l'ombre, viens t'asseoir, dit Serge. Ce sont ces plantes
qui nous tuent, avec leurs odeurs.

Il la conduisit par le bout des doigts, car elle tressaillait,
lorsqu'il lui touchait seulement le poignet. Le bois d'arbres verts
où elle s'assit était fait d'un beau cèdre, qui élargissait à plus
de dix mètres les toits plats de ses branches. Puis, en arrière,
poussaient les essences bizarres des conifères; les cupressus au
feuillage mou et plat comme une épaisse guipure; les abiès, droits
et graves, pareils à d'anciennes pierres sacrées, noires encore du
sang des victimes; les taxus, dont les robes sombres se frangeaient
d'argent; toutes les plantes à feuillage persistant, d'une
végétation trapue, à la verdure foncée de cuir verni, éclaboussée de
jaune et de rouge, si puissante, que le soleil glissait sur elle
sans l'assouplir. Un araucaria surtout était étrange, avec ses
grands bras réguliers, qui ressemblaient à une architecture de
reptiles, entés les uns sur les autres, hérissant leurs feuilles
imbriquées comme des écailles de serpents en colère. Là, sous ces
ombrages lourds, la chaleur avait un sommeil voluptueux. L'air
dormait, sans un souffle, dans une moiteur d'alcôve. Un parfum
d'amour oriental, le parfum des lèvres peintes de la Sunamite,
s'exhalait des bois odorants.

- Tu ne t'assois pas? dit Albine.

Et elle s'écartait un peu, pour lui faire place. Mais lui, recula,
se tint debout. Puis, comme elle l'invitait de nouveau, il se laissa
glisser sur les genoux, à quelques pas. Il murmurait:

- Non, j'ai plus de fièvre que toi, je te brûlerais... Ecoute, si
je n'avais pas peur de te faire du mal, je te prendrais dans mes
bras, si fort, si fort, que nous ne sentirions plus nos souffrances.

Il se traîna sur les genoux, il s'approcha un peu.

- Oh! t'avoir dans mes bras, t'avoir dans ma chair... Je ne pense
qu'à cela. La nuit, je m'éveille, serrant le vide, serrant ton rêve.
Je voudrais ne te prendre d'abord que par le bout du petit doigt;
puis, je t'aurais tout entière, lentement, jusqu'à ce qu'il ne reste
rien de toi, jusqu'à ce que tu sois devenue mienne, de tes pieds au
dernier de tes cils. Je te garderais toujours. Ce doit être un bien
délicieux, de posséder ainsi ce qu'on aime. Mon coeur fondrait dans
ton coeur.

Il s'approcha encore. Il aurait touché le bord de ses jupes, s'il
avait allongé les mains.

- Mais, je ne sais pas, je me sens loin de toi... Il y a quelque
mur entre nous que mes poings fermés ne sauraient abattre. Je suis
fort pourtant, aujourd'hui; je pourrais te lier de mes bras, te
jeter sur mon épaule, t'emporter comme une chose à moi. Et ce n'est
pas cela. Je ne t'aurais pas assez. Quand mes mains te prennent,
elles ne tiennent qu'un rien de ton être... Où es-tu donc tout
entière, pour que j'aille t'y chercher?

Il était tombé sur les coudes, prosterné, dans une attitude écrasée
d'adoration. Il posa un baiser au bord de la jupe d'Albine. Alors,
comme si elle avait reçu ce baiser sur la peau, elle se leva toute
droite. Elle portait les mains à ses tempes, affolée, balbutiante.

- Non, je t'en supplie, marchons encore.

Elle ne fuyait pas. Elle se laissait suivre par Serge, lentement,
éperdument, les pieds butant contre les racines, la tête toujours
entre les mains, pour étouffer la clameur qui montait en elle. Et
quand ils sortirent du petit bois, ils firent quelques pas sur des
gradins de rocher, où s'accroupissait tout un peuple ardent de
plantes grasses. C'était un rampement, un jaillissement de bêtes
sans nom entrevues dans un cauchemar, de monstres tenant de
l'araignée, de la chenille, du cloporte, extraordinairement grandis,
à peau nue et glauque, à peau hérissée de duvets immondes, traînant
des membres infirmes, des jambes avortées, des bras cassés, les uns
ballonnés comme des ventres obscènes, les autres avec des échines
grossies d'un pullulement de gibbosités, d'autres dégingandés, en
loques, ainsi que des squelettes aux charnières rompues. Les
mamillaria entassaient des pustules vivantes, un grouillement de
tortues verdâtres, terriblement barbues de longs crins plus durs que
des pointes d'acier. Les échinocactus, montrant davantage de peau,
ressemblaient à des nids de jeunes vipères nouées. Les échinopsis
n'étaient qu'une bosse, une excroissance au poil roux, qui faisait
songer à quelque insecte géant roulé en boule. Les opuntias
dressaient en arbres leurs feuilles charnues, poudrées d'aiguilles
rougies, pareilles à des essaims d'abeilles microscopiques, à des
bourses pleines de vermine et dont les mailles crevaient. Les
gastérias élargissaient des pattes de grands faucheux renversés, aux
membres noirâtres, pointillés, striés, damassés. Les cereus
plantaient des végétations honteuses, des polypiers énormes,
maladies de cette terre trop chaude, débauches d'une sève
empoisonnée. Mais les aloès surtout épanouissaient en foule leurs
coeurs de plantes pâmées; il y en avait de tous les verts, de
tendres, de puissants, de jaunâtres, de grisâtres, de bruns
éclaboussés de rouille, de verts foncés bordés d'or pâle; il y en
avait de toutes les formes, aux feuilles larges découpées comme des
coeurs, aux feuilles minces semblables à des lames de glaive, les
uns dentelés d'épines, les autres finement ourlés; d'énormes portant
à l'écart le haut bâton de leurs fleurs, d'où pendaient des colliers
de corail rose; de petits poussés en tas sur une tige, ainsi que des
floraisons charnues, dardant de toutes parts des langues agiles de
couleuvre.

- Retournons à l'ombre, implora Serge. Tu t'assoiras comme tout à
l'heure, et je me mettrai à genoux, et je te parlerai.

Il pleuvait là de larges gouttes de soleil. L'astre y triomphait, y
prenait la terre nue, la serrait contre l'embrasement de sa
poitrine. Dans l'étourdissement de la chaleur, Albine chancela, se
tourna vers Serge.

- Prends-moi, dit-elle d'une voix mourante.

Dès qu'ils se touchèrent, ils s'abattirent, les lèvres sur les
lèvres, sans un cri. Il leur semblait tomber toujours, comme si le
roc se fût enfoncé sous eux, indéfiniment. Leurs mains errantes
cherchaient sur leur visage, sur leur nuque, descendaient le long de
leurs vêtements. Mais c'était une approche si pleine d'angoisse,
qu'ils se relevèrent presque aussitôt, exaspérés, ne pouvant aller
plus loin dans le contentement de leurs désirs. Et ils s'enfuirent,
chacun par un sentier différent. Serge courut jusqu'au pavillon, se
jeta sur son lit, la tête en feu, le coeur au désespoir. Albine ne
rentra qu'à la nuit, après avoir pleuré toutes ses larmes, dans un
coin du jardin. Pour la première fois, ils ne revenaient pas
ensemble, las de la joie des longues promenades. Pendant trois
jours, ils se boudèrent. Ils étaient horriblement malheureux.



XIII.

Cependant, à cette heure, le parc entier était à eux. Ils en avaient
pris possession, souverainement. Pas un coin de terre qui ne leur
appartint. C'était pour eux que le bois de roses fleurissait, que le
parterre avait des odeurs douces, alanguies, dont les bouffées les
endormaient, la nuit, par leurs fenêtres ouvertes. Le verger les
nourrissait, emplissait de fruits les jupes d'Albine, les
rafraîchissait de l'ombre musquée de ses branches, sous lesquelles
il faisait si bon déjeuner, après le lever du soleil. Dans les
prairies, ils avaient les herbes et les eaux: les herbes qui
élargissaient indéfiniment leur royaume, en déroulant sans cesse
devant eux des tapis de soie; les eaux qui étaient la meilleure de
leurs joies, leur grande pureté, leur grande innocence, le
ruissellement de fraîcheur où ils aimaient à tremper leur jeunesse.
Ils possédaient la forêt, depuis les chênes énormes que dix hommes
n'auraient pu embrasser, jusqu'aux bouleaux minces qu'un enfant
aurait cassé d'un effort; la forêt avec tous ses arbres, toute son
ombre, ses avenues, ses clairières, ses trous de verdure, inconnus
aux oiseaux eux-mêmes; la forêt dont ils disposaient à leur guise,
comme d'une tente géante, pour y abriter, à l'heure de midi, leur
tendresse née du matin. Ils régnaient partout, même sur les rochers,
sur les sources, sur ce sol terrible, aux plantes monstrueuses, qui
avait tressailli sous le poids de leurs corps, et qu'ils aimaient,
plus que les autres couches molles du jardin, pour l'étrange frisson
qu'ils y avaient goûté. Ainsi, maintenant, en face, à gauche, à
droite, ils étaient les maîtres, ils avaient conquis leur domaine,
ils marchaient au milieu d'une nature amie, qui les connaissait, les
saluant d'un rire au passage, s'offrant à leurs plaisirs, en
servante soumise. Et ils jouissaient encore du ciel, du large pan
bleu étalé au-dessus de leurs têtes; les murailles ne l'enfermaient
pas, mais il appartenait à leurs yeux, il entrait dans leur bonheur
de vivre, le jour avec son soleil triomphant, la nuit avec sa pluie
chaude d'étoiles. Il les ravissait à toutes les minutes de la
journée, changeant comme une chair vivante, plus blanc au matin
qu'une fille à son lever, doré à midi d'un désir de fécondité, pâmé
le soir dans la lassitude heureuse de ses tendresses. Jamais il
n'avait le même visage. Chaque soir, surtout, il les émerveillait, à
l'heure des adieux. Le soleil glissant à l'horizon trouvait toujours
un nouveau sourire. Parfois, il s'en allait, au milieu d'une paix
sereine, sans un nuage, noyé peu à peu dans un bain d'or. D'autres
fois, il éclatait en rayons de pourpre, il crevait sa robe de
vapeur, s'échappait en ondées de flammes qui barraient le ciel de
queues de comètes gigantesques, dont les chevelures incendiaient les
cimes des hautes futaies. Puis, c'étaient, sur des plages de sable
rouge, sur des bancs allongés de corail rose, un coucher d'astre
attendri, soufflant un à un ses rayons; ou encore un coucher
discret, derrière quelque gros nuage, drapé comme un rideau d'alcôve
de soie grise, ne montrant qu'une rougeur de veilleuse, au fond de
l'ombre croissante; ou encore un coucher passionné, des blancheurs
renversées, peu à peu saignantes sous le disque embrasé qui les
mordait, finissant par rouler avec lui derrière l'horizon, au milieu
d'un chaos de membres tordus qui s'écroulait dans de la lumière.

Les plantes seules n'avaient pas fait leur soumission. Albine et
Serge marchaient royalement dans la foule des animaux qui leur
rendaient obéissance. Lorsqu'ils traversaient le parterre, des vols
de papillons se levaient pour le plaisir de leurs yeux, les
éventaient de leurs ailes battantes, les suivaient comme le frisson
vivant du soleil, comme des fleurs envolées secouant leur parfum. Au
verger, ils se rencontraient, en haut des arbres, avec les oiseaux
gourmands; les pierrots, les pinsons, les loriots, les bouvreuils,
leur indiquaient les fruits les plus mûrs, tout cicatrisés des coups
de leur bec; et il y avait là un vacarme d'écoliers en récréation,
une gaieté turbulente de maraude, des bandes effrontées qui venaient
voler des cerises à leurs pieds, pendant qu'ils déjeunaient, à
califourchon sur les branches. Albine s'amusait plus encore dans les
prairies, à prendre les petites grenouilles vertes accroupies le
long des brins de jonc, avec leurs yeux d'or, leur douceur de bêtes
contemplatives; tandis que, à l'aide d'une paille sèche, Serge
faisait sortir les grillons de leurs trous, chatouillait le ventre
des cigales pour les engager à chanter, ramassait des insectes
bleus, des insectes roses, des insectes jaunes, qu'il promenait
ensuite sur ses manches, pareils à des boutons de saphir, de rubis
et de topaze; puis, là était la vie mystérieuse des rivières, les
poissons à dos sombre filant dans le vague de l'eau, les anguilles
devinées au trouble léger des herbes, le frai s'éparpillant au
moindre bruit comme une fumée de sable noirâtre, les mouches montées
sur de grands patins ridant la nappe morte de larges ronds argentés,
tout ce pullulement silencieux qui les retenait le long des rives
leur donnait l'envie souvent de se planter, les jambes nues, au beau
milieu du courant, pour sentir le glissement sans fin de ces
millions d'existences. D'autres jours, les jours de langueur tendre,
c'était sous les arbres de la forêt, dans l'ombre sonore, qu'ils
allaient écouter les sérénades de leurs musiciens, la flûte de
cristal des rossignols, la petite trompette argentine des mésanges,
l'accompagnement lointain des coucous; ils s'émerveillaient du vol
brusque des faisans, dont la queue mettait comme une raie de soleil
au milieu des branches; ils s'arrêtaient, souriants, laissant passer
à quelques pas une bande joueuse de jeunes chevreuils, ou des
couples de cerfs sérieux qui ralentissaient leur trot pour les
regarder. D'autres jours encore, lorsque le ciel brûlait, ils
montaient sur les roches, ils prenaient plaisir aux nuées de
sauterelles que leurs pieds faisaient lever des landes de thym, avec
le crépitement d'un brasier qui s'effare; les couleuvres déroulées
au bord des buissons roussis, les lézards allongés sur les pierres
chauffées à blanc, les suivaient d'un oeil amical; les flamants
roses, qui trempaient leurs pattes dans l'eau des sources, ne
s'envolaient pas à leur approche, rassurant par leur gravité
confiante les poules d'eau assoupies au milieu du bassin.

Cette vie du parc, Albine et Serge ne la sentaient grandir autour
d'eux que depuis le jour où ils s'étaient senti vivre eux-mêmes,
dans un baiser. Maintenant, elle les assourdissait par instants,
elle leur parlait une langue qu'ils n'entendaient pas, elle leur
adressait des sollicitations, auxquelles ils ne savaient comment
céder. C'était cette vie, toutes ces voix et ces chaleurs d'animaux,
toutes ces odeurs et ces ombres de plantes, qui les troublaient, au
point de les fâcher l'un contre l'autre. Et, cependant, ils ne
trouvaient dans le parc qu'une familiarité affectueuse. Chaque
herbe, chaque bestiole, leur devenaient des amies. Le Paradou était
une grande caresse. Avant leur venue, pendant plus de cent ans, le
soleil seul avait régné là, en maître libre, accrochant sa splendeur
à chaque branche. Le jardin, alors, ne connaissait que lui. Il le
voyait, tous les matins, sauter le mur de clôture de ses rayons
obliques, s'asseoir d'aplomb à midi sur la terre pâmée, s'en aller
le soir, à l'autre bout, en un baiser d'adieu rasant les feuillages.
Aussi le jardin n'avait-il plus honte, il accueillait Albine et
Serge, comme il avait si longtemps accueilli le soleil, en bons
enfants avec lesquels on ne se gêne pas. Les bêtes, les arbres, les
eaux, les pierres, restaient d'une extravagance adorable, parlant
tout haut, vivant tout nus, sans un secret, étalant l'effronterie
innocente, la belle tendresse des premiers jours du monde. Ce coin
de nature riait discrètement des peurs d'Albine et de Serge, il se
faisait plus attendri, déroulait sous leurs pieds ses couches de
gazon les plus molles, rapprochait les arbustes pour leur ménager
des sentiers étroits. S'il ne les avait pas encore jetés aux bras
l'un de l'autre, c'était qu'il se plaisait à promener leurs désirs,
à s'égayer de leurs baisers maladroits, sonnant sous les ombrages
comme des cris d'oiseaux courroucés. Mais eux, souffrant de la
grande volupté qui les entourait, maudissaient le jardin. L'après-
midi où Albine avait tant pleuré, à la suite de leur promenade dans
les rochers, elle avait crié au Paradou, en le sentant si vivant et
si brûlant autour d'elle:

- Si tu es notre ami, pourquoi nous désoles-tu?



XIV.

Dès le lendemain, Serge se barricada dans sa chambre. L'odeur du
parterre l'exaspérait. Il tira les rideaux de calicot, pour ne plus
voir le parc, pour l'empêcher d'entrer chez lui. Peut-être
retrouverait-il la paix de l'enfance, loin de ces verdures, dont
l'ombre était comme un frôlement sur sa peau. Puis, dans leurs
longues heures de tête-à-tête, Albine et lui ne parlèrent plus ni
des roches, ni des eaux, ni des arbres, ni du ciel. Le Paradou
n'existait plus. Ils tâchaient de l'oublier. Et ils le sentaient
quand même là, tout-puissant, énorme, derrière les rideaux minces;
des odeurs d'herbe pénétraient par les fentes des boiseries; des
voix prolongées faisaient sonner les vitres; toute la vie du dehors
riait, chuchotait, embusquée sous les fenêtres. Alors, pâlissants,
ils haussaient la voix, ils cherchaient quelque distraction qui leur
permît de ne pas entendre.

- Tu n'a pas vu? dit Serge un matin, dans une de ces heures de
trouble; il y a là, au-dessus de la porte, une femme peinte qui te
ressemble.

Il riait bruyamment. Et ils revinrent aux peintures; ils traînèrent
de nouveau la table le long des murs, cherchant à s'occuper.

- Oh! non, murmura Albine, elle est bien plus grosse que moi. Puis,
on ne peut pas savoir: elle est si drôlement couchée, la tête en
bas!

Ils se turent. De la peinture déteinte, mangée par le temps, se
levait une scène qu'ils n'avaient point encore aperçue. C'était une
résurrection de chairs tendres sortant du gris de la muraille, une
image ravivée, dont les détails semblaient reparaître un à un, dans
la chaleur de l'été. La femme couchée se renversait sous l'étreinte
d'un faune aux pieds de bouc. On distinguait nettement les bras
rejetés, le torse abandonné, la taille roulante de cette grande
fille nue, surprise sur des gerbes de fleurs, fauchées par de petits
Amours, qui, la faucille en main, ajoutaient sans cesse à la couche
de nouvelles poignées de roses. On distinguait aussi l'effort du
faune, sa poitrine soufflante qui s'abattait. Puis, à l'autre bout,
il n'y avait plus que les deux pieds de la femme, lancés en l'air,
s'envolant comme deux colombes roses.

- Non, répéta Albine, elle ne me ressemble pas... Elle est laide.

Serge ne dit rien. Il regardait la femme, il regardait Albine, ayant
l'air de comparer. Celle-ci retroussa une de ses manches jusqu'à
l'épaule, pour montrer qu'elle avait le bras plus blanc. Et ils se
turent une seconde fois, revenant à la peinture, ayant sur les
lèvres des questions qu'ils ne voulaient pas se faire. Les larges
yeux bleus d'Albine se posèrent un instant sur les yeux gris de
Serge, où luisait une flamme.

- Tu as donc repeint toute la chambré? s'écria-t-elle, en sautant
de la table. On dirait que ce monde-là se réveille.

Ils se mirent à rire, mais d'un rire inquiet, avec des coups d'oeil
jetés aux Amours qui polissonnaient et aux grandes nudités étalant
des corps presque entiers. Ils voulurent tout revoir, par bravade,
s'étonnant à chaque panneau, s'appelant pour se montrer des membres
de personnages qui n'étaient certainement pas là le mois passé.
C'étaient des reins souples pliés sur des bras nerveux, des jambes
se dessinant jusqu'aux hanches, des femmes reparues dans des
embrassades d'hommes, dont les mains élargies ne serraient
auparavant que le vide. Les Amours de plâtre de l'alcôve semblaient
eux-mêmes se culbuter avec une effronterie plus libre. Et Albine ne
parlait plus d'enfants qui jouaient, Serge ne hasardait plus des
hypothèses à voix haute. Ils devenaient graves, ils s'attardaient
devant les scènes, souhaitant que la peinture retrouvât d'un coup
tout son éclat, alanguis et troublés davantage par les derniers
voiles qui cachaient les crudités des tableaux. Ces revenants de la
volupté achevaient de leur apprendre la science d'aimer.

Mais Albine s'effraya. Elle échappa à Serge dont elle sentait le
souffle plus chaud sur son cou. Elle vint s'asseoir à un bout du
canapé, en murmurant:

- Ils me font peur, à la fin. Les hommes ressemblent à des bandits,
les femmes ont des yeux mourants de personnes qu'on tue.

Serge se mit à quelques pas d'elle, dans un fauteuil, parlant
d'autre chose. Ils étaient très las tous les deux, comme s'ils
avaient fait une longue course. Et ils éprouvaient un malaise, à
croire que les peintures les regardaient. Les grappes d'Amours
roulaient hors des lambris, avec un tapage de chairs amoureuses, une
débandade de gamins éhontés leur jetant leurs fleurs, les menaçants
de les lier ensemble, à l'aide des faveurs bleues dont ils
enchaînaient étroitement deux amants, dans un coin du plafond. Les
couples s'animaient, déroulaient l'histoire de cette grande fille
nue aimée d'un faune, qu'ils pouvaient reconstruire depuis le guet
du faune derrière un buisson de roses, jusqu'à l'abandon de la
grande fille au milieu des roses effeuillées. Est-ce qu'ils allaient
tous descendre? N'était-ce pas eux qui soupiraient déjà, et dont
l'haleine emplissait la chambre de l'odeur d'une volupté ancienne?

- On étouffe, n'est-ce pas? dit Albine. J'ai eu beau donner de
l'air, la chambre a toujours senti le vieux.

- L'autre nuit, raconta Serge, j'ai été réveillé par un parfum si
pénétrant, que je t'ai appelée, croyant que tu venais d'entrer dans
la chambre. On aurait dit la tiédeur de tes cheveux, lorsque tu
piques dedans des brins d'héliotrope... Les premiers jours, cela
arrivait de loin, comme un souvenir d'odeur. Mais à présent, je ne
puis plus dormir, l'odeur grandit jusqu'à me suffoquer. Le soir
surtout, l'alcôve est si chaude que je finirai par coucher sur le
canapé.

Albine mit un doigt à ses lèvres, murmurant:

- C'est la morte, tu sais, celle qui a vécu ici.

Ils allèrent flairer l'alcôve plaisantant, très sérieux au fond.
Assurément, jamais l'alcôve n'avait exhalé une senteur si
troublante. Les murs semblaient encore frissonnants d'un frôlement
de jupe musquée. Le parquet avait gardé la douceur embaumée de deux
pantoufles de satin tombées devant le lit. Et, sur le lit lui-même,
contre le bois du chevet, Serge prétendait retrouver l'empreinte
d'une petite main, qui avait laissé là son parfum persistant de
violette. De tous les meubles, à cette heure, se levait le fantôme
odorant de la morte.

- Tiens! voilà le fauteuil où elle devait s'asseoir, cria Albine.
On sent ses épaules, dans le dossier.

Et elle s'assit elle-même, elle dit à Serge de se mettre à genoux
pour lui baiser la main.

- Tu te souviens, le jour où je t'ai reçu, en te disant: "Bonjour,
mon cher seigneur..." Mais ce n'était pas tout, n'est-ce pas? Il lui
baisait les mains, quand ils avaient refermé la porte... Les voilà,
mes mains. Elles sont à toi.

Alors, ils tentèrent de recommencer leurs anciens jeux, pour oublier
le Paradou dont ils entendaient le grand rire croissant, pour ne
plus voir les peintures, pour ne plus céder aux langueurs de
l'alcôve. Albine faisait des mines, se renversait, riait de la
figure sotte que Serge avait à ses pieds.

- Gros bêta, prends-moi la taille, dis-moi des choses aimables,
puisque tu es censé mon amoureux... Tu ne sais donc pas m'aimer?

Mais dès qu'il la tenait, qu'il la soulevait brutalement, elle se
débattait, elle s'échappait, toute fâchée.

- Non, laisse-moi, je ne veux pas!... On meurt dans cette chambre.

A partir de ce jour, ils eurent peur de la chambre, de même qu'ils
avaient peur du jardin. Leur dernier asile devenait un lieu
redoutable, où ils ne pouvaient se trouver ensemble, sans se
surveiller d'un regard furtif. Albine n'y entrait presque plus; elle
restait sur le seuil, la porte grande ouverte derrière elle, comme
pour se ménager une fuite prompte.

Serge y vivait seul, dans une anxiété douloureuse, étouffant
davantage, couchant sur le canapé, tâchant d'échapper aux soupirs du
parc, aux odeurs des vieux meubles. La nuit, les nudités des
peintures lui donnaient des rêves fous, dont il ne gardait au réveil
qu'une inquiétude nerveuse. Il se crut malade de nouveau; sa santé
avait un dernier besoin pour se rétablir complètement, le besoin
d'une plénitude suprême, d'une satisfaction entière qu'il ne savait
où aller chercher. Alors, il passa ses journées, silencieux, les
yeux meurtris, ne s'éveillant d'un léger tressaillement qu'aux
heures où Albine venait le voir. Ils demeuraient en face l'un de
l'autre, à se regarder gravement, avec de rares paroles très douces,
qui les navraient. Les yeux d'Albine étaient encore plus meurtris
que ceux de Serge, et ils l'imploraient.

Puis, au bout d'une semaine, Albine ne resta plus que quelques
minutes. Elle paraissait l'éviter. Elle arrivait, toute soucieuse,
se tenait debout, avait hâte de sortir. Quand il l'interrogeait, lui
reprochant de n'être plus son amie, elle détournait la tête, pour ne
pas avoir à répondre. Jamais elle ne voulait lui conter l'emploi des
matinées qu'elle vivait loin de lui. Elle secouait la tête d'un air
gêné, parlait de sa paresse. S'il la pressait davantage, elle se
retirait d'un bond, lui jetait le soir un simple adieu au travers de
la porte. Cependant, lui, voyait bien qu'elle devait pleurer
souvent. Il suivait sur son visage les phases d'un espoir toujours
déçu, la continuelle révolte d'un désir acharné à se satisfaire.
Certains jours, elle était mortellement triste, la face découragée,
avec une marche lente qui hésitait à tenter plus longtemps la joie
de vivre. D'autres jours, elle avait des rires contenus, la figure
rayonnante d'une pensée de triomphe, dont elle ne voulait pas parler
encore, les pieds inquiets, ne pouvant tenir en place, ayant hâte de
courir à une dernière certitude. Et, le lendemain, elle retombait à
ses désolations, pour se remettre à espérer le jour suivant. Mais ce
qu'il lui devint bientôt impossible de cacher, ce fut une immense
fatigue, une lassitude qui lui brisait les membres. Même aux
instants de confiance, elle fléchissait, elle glissait au sommeil,
les yeux ouverts.

Serge avait cessé de la questionner, comprenant qu'elle ne voulait
pas répondre. Maintenant, dès qu'elle entrait, il la regardait avec
anxiété, craignant qu'elle n'eût plus la force un soir de revenir
jusqu'à lui. Où pouvait-elle se lasser ainsi? Quelle lutte de chaque
heure la rendait si désolée et si heureuse? Un matin, un léger pas
qu'il entendit sous ses fenêtres le fit tressaillir. Ce ne pouvait
être un chevreuil qui se hasardait de la sorte. Il connaissait trop
bien ce pas rythmé dont les herbes n'avaient pas à souffrir. Albine
courait sans lui le Paradou. C'était du Paradou qu'elle lui
rapportait des découragements, qu'elle lui rapportait des
espérances, tout ce combat, toute cette lassitude dont elle se
mourait. Et il se doutait bien de ce qu'elle cherchait, seule, au
fond des feuillages, sans une parole, avec un entêtement muet de
femme qui s'est juré de trouver. Dès lors, il écouta son pas. Il
n'osait soulever le rideau, la suivre de loin à travers les
branches; mais il goûtait une singulière émotion, presque
douloureuse, à savoir si elle allait à gauche ou à droite, si elle
s'enfonçait dans le parterre, et jusqu'où elle poussait ses courses.
Au milieu de la vie bruyante du parc, de la voix roulante des
arbres, du ruissellement des eaux, de la chanson continue des bêtes,
il distinguait le petit bruit de ses bottines, si nettement, qu'il
aurait pu dire si elle marchait sur le gravier des rivières, ou sur
la terre émiettée de la forêt, ou sur les dalles des roches nues.
Même il en arriva à reconnaître, au retour, les joies ou les
tristesses d'Albine au choc nerveux de ses talons. Dès qu'elle
montait l'escalier, il quittait la fenêtre, il ne lui avouait pas
qu'il l'avait ainsi accompagnée partout. Mais elle avait dû deviner
sa complicité, car elle lui contait ses recherches, désormais, d'un
regard.

- Reste, ne sors plus, lui dit-il à mains jointes, un matin qu'il
la voyait essoufflée encore de la ville. Tu me désespères.

Elle s'échappa, irritée. Lui, commençait à souffrir davantage de ce
jardin tout sonore des pas d'Albine. Le petit bruit des bottines
était une voix de plus qui l'appelait, une voix dominante dont le
retentissement grandissait en lui. Il se ferma les oreilles, il ne
voulut plus entendre, et le pas, au loin, gardait un écho, dans le
battement de son coeur. Puis, le soir, lorsqu'elle revenait, c'était
tout le parc qui rentrait derrière elle, avec les souvenirs de leurs
promenades, le lent éveil de leurs tendresses, au milieu de la
nature complice. Elle semblait plus grande, plus grave, comme mûrie
par ses courses solitaires. Il ne restait rien en elle de l'enfant
joueuse, tellement qu'il claquait des dents parfois, en la
regardant, à la voir si désirable.

Ce fut un jour, vers midi, que Serge entendit Albine revenir au
galop. Il s'était défendu de l'écouter, lorsqu'elle était partie.
D'ordinaire, elle ne rentrait que tard. Et il demeura surpris des
sauts qu'elle devait faire, allant droit devant elle, brisant les
branches qui barraient les sentiers. En bas, sous les fenêtres, elle
riait. Lorsqu'elle fut dans l'escalier, elle soufflait si fortement,
qu'il crut sentir la chaleur de son haleine sur son visage. Et elle
ouvrit la porte toute grande, elle cria:

- J'ai trouvé!

Elle s'était assise, elle répétait doucement, d'une voix suffoquée:

- J'ai trouvé! J'ai trouvé!

Mais Serge lui mit la main sur les lèvres, éperdu, balbutiant:

- Je t'en prie, ne me dis rien. Je ne veux rien savoir. Cela me
tuerait, si tu parlais.

Alors, elle se tut, les yeux ardents, serrant les lèvres pour que
les paroles n'en jaillissent pas malgré elle. Et elle resta dans la
chambre jusqu'au soir, cherchant le regard de Serge, lui confiant un
peu de ce qu'elle savait, dès qu'elle parvenait à le rencontrer.
Elle avait comme de la lumière sur la face. Elle sentait si bon,
elle était si sonore de vie, qu'il la respirait, qu'elle entrait en
lui autant par l'ouïe que par la vue. Tous ses sens la buvaient. Et
il se défendait désespérément contre cette lente possession de son
être.

Le lendemain, lorsqu'elle fut descendue, elle s'installa de même
dans la chambre.

- Tu ne sors pas? demanda-t-il, se sentant vaincu, si elle
demeurait là.

Elle répondit que non, qu'elle ne sortirait plus. A mesure qu'elle
se délassait, il la sentait plus forte, plus triomphante. Bientôt
elle pourrait le prendre par le petit doigt, le mener à cette couche
d'herbe, dont son silence contait si haut la douceur. Ce jour-là,
elle ne parla pas encore, elle se contenta de l'attirer à ses pieds,
assis sur un coussin. Le jour suivant seulement, elle se hasarda à
dire:

- Pourquoi t'emprisonnes-tu ici? Il fait si bon sous les arbres!

Il se souleva, les bras tendus, suppliant. Mais elle riait.

- Non, non, nous n'irons pas, puisque tu ne veux pas... C'est cette
chambre qui a une si singulière odeur! Nous serions mieux dans le
jardin, plus à l'aise, plus à l'abri. Tu as tort d'en vouloir au
jardin.

Il s'était remis à ses pieds, muet, les paupières baissées, avec des
frémissements qui lui couraient sur la face.

- Nous n'irons pas, reprit-elle, ne te fâche pas. Mais est-ce que
tu ne préfères pas les herbes du parc à ces peintures? Tu te
rappelles tout ce que nous avons vu ensemble... Ce sont ces
peintures qui nous attristent. Elles sont gênantes, à nous regarder
toujours.

Et comme il s'abandonnait peu à peu contre elle, elle lui passa un
bras au cou, elle lui renversa la tête sur ses genoux, murmurant
encore, à voix plus basse:

- C'est comme cela qu'on serait bien, dans un coin que je connais.
Là, rien ne nous troublerait. Le grand air guérirait ta fièvre.

Elle se tut, sentant qu'il frissonnait. Elle craignait qu'un mot
trop vif ne le rendit à ses terreurs. Lentement, elle le conquérait,
rien qu'à promener sur son visage la caresse bleue de son regard. Il
avait relevé les paupières, il reposait sans tressaillements
nerveux, tout à elle.

- Ah! si tu savais! souffla-t-elle doucement à son oreille.

Elle s'enhardit, en voyant qu'il ne cessait pas de sourire.

- C'est un mensonge, ce n'est pas défendu, murmura-t-elle. Tu es un
homme, tu ne dois pas avoir peur... Si nous allions là, et que
quelque danger me menaçât, tu me défendrais, n'est-ce pas? Tu
saurais bien m'emporter à ton cou? Moi, je suis tranquille, quand je
suis avec toi... Vois donc comme tu as des bras forts. Est-ce qu'on
redoute quelque chose, lorsqu'on des bras aussi forts que les tiens!

D'une main, elle le flattait, longuement, sur les cheveux, sur la
nuque, sur les épaules.

- Non, ce n'est pas défendu, reprit-elle. Cette histoire-là est
bonne pour les bêtes. Ceux qui l'ont répandue, autrefois, avaient
intérêt à ce qu'on n'allât pas les déranger dans l'endroit le plus
délicieux du jardin... Dis-toi que, dès que tu seras assis sur ce
tapis d'herbe, tu seras parfaitement heureux. Alors seulement nous
connaîtrons tout, nous serons les vrais maîtres... Ecoute-moi, viens
avec moi.

Il refusa de la tête, mais sans colère, en homme que ce jeu amusait.

Puis, au bout d'un silence, désolé de la voir bouder, voulant
qu'elle le caressât encore, il ouvrit enfin les lèvres, il demanda:

- Où est-ce?

Elle ne répondit pas d'abord. Elle semblait regarder au loin.

- C'est là-bas, murmura-t-elle. Je ne puis pas t'indiquer. Il faut
suivre la longue allée, puis on tourne à gauche, et encore à gauche.
Nous avons dû passer à côté vingt fois... Va, tu aurais beau
chercher, tu ne trouverais pas, si je ne t'y menais par la main.
Moi, j'irais tout droit, bien qu'il me soit impossible de
t'enseigner le chemin.

- Et qui t'a conduite?

- Je ne sais pas... Les plantes, ce matin-là, avaient toutes l'air
de me pousser de ce côté. Les branches longues me fouettaient par-
derrière, les herbes ménageaient des pentes, les sentiers
s'offraient d'eux-mêmes. Et je crois que les bêtes s'en mêlaient
aussi, car j'ai vu un cerf qui galopait devant moi comme pour
m'inviter à le suivre, tandis qu'un vol de bouvreuils allait d'arbre
en arbre, m'avertissant par de petits cris, lorsque j'étais tentée
de prendre une mauvaise route.

- Et c'est très beau?

De nouveau, elle ne répondit pas. Une profonde extase noyait ses
yeux. Et quand elle put parler:

- Beau comme je ne saurais le dire... J'ai été pénétrée d'un tel
charme, que j'ai eu simplement conscience d'une joie sans nom,
tombant des feuillages, dormant sur les herbes. Et je suis revenue
en courant, pour te ramener avec moi, pour ne pas goûter sans toi le
bonheur de m'asseoir dans cette ombre.

Elle lui reprit le cou entre ses bras, le suppliant ardemment, de
tout près, les lèvres presque sur ses lèvres.

- Oh! tu viendras, balbutia-t-elle. Songe que je vivrais désolée,
si tu ne venais pas... C'est une envie que j'ai, un besoin lointain,
qui a grandi chaque jour, qui maintenant me fait souffrir. Tu ne
peux pas vouloir que je souffre?... Et quand même tu devrais en
mourir, quand même cette ombre nous tuerait tous les deux, est-ce
que tu hésiterais, est-ce que tu aurais le moindre regret? Nous
resterions couchés ensemble, au pied de l'arbre; nous dormirions
toujours, l'un contre l'autre. Cela serait très bon, n'est-ce pas?

- Oui, oui, bégaya-t-il, gagné par l'affolement de cette passion
toute vibrante de désir.

- Mais nous ne mourrons pas, continua-t-elle, haussant la voix,
avec un rire de femme victorieuse; nous vivrons pour nous aimer...
C'est un arbre de vie, un arbre sous lequel nous serons plus forts,
plus sains, plus parfaits. Tu verras, tout nous deviendra aisé. Tu
pourras me prendre, ainsi que tu rêvais de le faire, si étroitement,
que pas un bout de mon corps ne sera hors de toi. Alors, j'imagine
quelque chose de céleste qui descendra en nous... Veux-tu?

Il pâlissait, il battait des paupières, comme si une grande clarté
l'eût gêné.

- Veux-tu? Veux-tu? répéta-t-elle, plus brûlante, déjà soulevée à
demi.

Il se mit debout, il la suivit, chancelant d'abord, puis attaché à
sa taille, ne pouvant se séparer d'elle. Il allait où elle allait,
entraîné dans l'air chaud coulant de sa chevelure. Et comme il
venait un peu en arrière, elle se tournait à demi; elle avait un
visage tout luisant d'amour, une bouche et des yeux de tentation,
qui l'appelaient, avec un tel empire, qu'il l'aurait ainsi
accompagnée, partout en chien fidèle.



XV.

Ils descendirent, ils marchèrent au milieu du jardin, sans que Serge
cessât de sourire. Il n'aperçut les verdures que dans les miroirs
clairs des yeux d'Albine. Le jardin, en les voyant, avait eu comme
un rire prolongé, un murmure satisfait volant de feuille en feuille,
jusqu'au bout des avenues les plus profondes. Depuis des journées,
il devait les attendre, ainsi liés à la taille, réconciliés avec les
arbres, cherchant sur les couches d'herbe leur amour perdu. Un chut
solennel courut sous les branches. Le ciel de deux heures avait un
assoupissement de brasier. Des plantes se haussaient pour les
regarder passer.

- Les entends-tu? demandait Albine à demi-voix. Elles se taisent
quand nous approchons. Mais, au loin, elles nous attendent, elles se
confient de l'une à l'autre le chemin qu'elles doivent nous
indiquer... Je t'avais bien dit que nous n'aurions pas à nous
inquiéter des sentiers. Ce sont les arbres qui me montrent la route,
de leurs bras tendus.

En effet, le parc entier les poussait doucement. Derrière eux, il
semblait qu'une barrière de buissons se hérissât, pour les empêcher
de revenir sur leurs pas; tandis que, devant eux, le tapis des
gazons se déroulait, si aisément, qu'ils ne regardaient même plus à
leurs pieds, s'abandonnant aux pentes douces des terrains.

- Et les oiseaux nous accompagnent, reprenait Albine. Ce sont des
mésanges, cette fois. Les vois-tu?... Elles filent le long des
haies, elles s'arrêtent à chaque détour, pour veiller à ce que nous
ne nous égarions pas. Ah! si nous comprenions leur chant, nous
saurions qu'elles nous invitent à nous hâter.

Puis, elle ajoutait:

- Toutes les bêtes du parc sont avec nous. Ne les sens-tu pas? Il y
a un grand frôlement qui nous suit: ce sont les oiseaux dans les
arbres, les insectes dans les herbes, les chevreuils et les cerfs
dans les taillis, et jusqu'aux poissons, dont les nageoires battent
les eaux muettes... Ne te retourne pas, cela les effrayerait; mais
je suis sûre que nous avons un beau cortège.

Cependant, ils marchaient toujours, d'un pas sans fatigue. Albine ne
parlait que pour charmer Serge de la musique de sa voix. Serge
obéissait à la moindre pression de la main d'Albine. Ils ignoraient
l'un et l'autre où ils passaient, certains d'aller droit où ils
voulaient aller. Et, à mesure qu'ils avançaient, le jardin se
faisait plus discret, retenait le soupir de ses ombrages, le
bavardage de ses eaux, la vie ardente de ses bêtes. Il n'y avait
plus qu'un grand silence frissonnant, une attente religieuse.

Alors, instinctivement, Albine et Serge levèrent la tête. En face
d'eux était un feuillage colossal. Et, comme ils hésitaient, un
chevreuil, qui les regardait de ses beaux yeux doux, sauta d'un bond
dans les taillis.

- C'est là, dit Albine.

Elle s'approcha la première, la tête de nouveau tournée, tirant à
elle Serge; puis, ils disparurent derrière le frisson des feuilles
remuées, et tout se calma. Ils entraient dans une paix délicieuse.

C'était, au centre, un arbre noyé d'une ombre si épaisse, qu'on ne
pouvait en distinguer l'essence. Il avait une taille géante, un
tronc qui respirait comme une poitrine, des branches qu'il étendait
au loin, pareilles à des membres protecteurs. Il semblait bon,
robuste, puissant, fécond; il était le doyen du jardin, le père de
la forêt, l'orgueil des herbes, l'ami du soleil qui se levait et se
couchait chaque jour sur sa cime. De sa voûte verte, tombait toute
la joie de la création: des odeurs de fleurs, des chants d'oiseaux,
des gouttes de lumière, des réveils frais d'aurore, des tiédeurs
endormies de crépuscule. Sa sève avait une telle force, qu'elle
coulait de son écorce; elle le baignait d'une buée de fécondation;
elle faisait de lui la virilité même de la terre. Et il suffisait à
l'enchantement de la clairière. Les autres arbres, autour de lui,
bâtissaient le mur impénétrable qui l'isolait au fond d'un
tabernacle de silence et de demi-jour; il n'y avait là qu'une
verdure, sans un coin de ciel, sans une échappée d'horizon, qu'une
rotonde, drapée partout de la soie attendrie des feuilles, tendue à
terre du velours satiné des mousses. On y entrait comme dans le
cristal d'une source, au milieu d'une limpidité verdâtre, nappe
d'argent assoupie sous un reflet de roseaux. Couleurs, parfums,
sonorités, frissons, tout restait vague, transparent, innommé, pâmé
d'un bonheur allant jusqu'à l'évanouissement des choses. Une
langueur d'alcôve, une lueur de nuit d'été mourant sur l'épaule nue
d'une amoureuse, un balbutiement d'amour à peine distinct, tombant
brusquement à un grand spasme muet, traînaient dans l'immobilité des
branches que pas un souffle n'agitait. Solitude nuptiale, toute
peuplée d'êtres embrassés, chambre vide, où l'on sentait quelque
part, derrière des rideaux tirés, dans un accouplement ardent, la
nature assouvie aux bras du soleil. Par moments, les reins de
l'arbre craquaient; ses membres se raidissaient comme ceux d'une
femme en couches; la sueur de vie qui coulait de son écorce pleuvait
plus largement sur les gazons d'alentour, exhalant la mollesse d'un
désir, noyant l'air d'abandon, pâlissant la clairière d'une
jouissance. L'arbre alors défaillait avec son ombre, ses tapis
d'herbe, sa ceinture d'épais taillis. Il n'était plus qu'une
volupté.

Albine et Serge restaient ravis. Dès que l'arbre les eut pris sous
la douceur de ses branches, ils se sentirent guéris de l'anxiété
intolérable dont ils avaient souffert. Ils n'éprouvaient plus cette
peur qui les faisait se fuir, ces luttes chaudes, désespérées, dans
lesquelles ils se meurtrissaient, sans savoir contre quel ennemi ils
résistaient si furieusement. Au contraire, une confiance absolue,
une sérénité suprême les emplissaient; ils s'abandonnaient l'un à
l'autre, glissant lentement au plaisir d'être ensemble, très loin,
au fond d'une retraite miraculeusement cachée. Sans se douter encore
de ce que le jardin exigeait d'eux, ils le laissaient libre de
disposer de leur tendresse; ils attendaient, sans trouble, que
l'arbre leur parlât. L'arbre les mettait dans un aveuglement d'amour
tel, que la clairière disparaissait, immense, royale, n'ayant plus
qu'un bercement d'odeur.

Ils s'étaient arrêtés, avec un léger soupir, saisis par la fraîcheur
musquée.

- L'air a le goût d'un fruit, murmura Albine.

Serge, à son tour, dit très bas:

- L'herbe est si vivante, que je crois marcher sur un coin de ta
robe.

Ils baissaient la voix par un sentiment religieux. Ils n'eurent pas
même la curiosité de regarder en l'air, pour voir l'arbre. Ils en
sentaient trop la majesté sur leurs épaules. Albine, d'un regard,
demandait si elle avait exagéré l'enchantement des verdures. Serge
répondait par deux larmes claires, qui coulaient sur ses joues. Leur
joie d'être enfin là restait indicible.

- Viens, dit-elle à son oreille, d'une voix plus légère qu'un
souffle.

Et elle alla, la première, se coucher au pied même de l'arbre. Elle
lui tendit les mains avec un sourire, tandis que lui, debout,
souriait aussi, en lui donnant les siennes. Lorsqu'elle les tint,
elle l'attira à elle, lentement. Il tomba à son côté. Il la prit
tout de suite contre sa poitrine. Cette étreinte les laissa pleins
d'aise.

- Ah! tu te rappelles, dit-il, ce mur qui semblait nous séparer...
Maintenant, je te sens, il n'y a plus rien entre nous... Tu ne
souffres pas?

- Non, non, répondit-elle. Il fait bon.

Ils gardèrent le silence, sans se lâcher. Une émotion délicieuse,
sans secousse, douce comme une nappe de lait répandue, les
envahissait. Puis, Serge promena les mains le long du corps
d'Albine. Il répétait:

--Ton visage est à moi, tes yeux, ta bouche, tes joues... Tes bras
sont à moi, depuis tes ongles jusqu'à tes épaules... Tes pieds sont
à moi, tes genoux sont à moi, toute ta personne est à moi.

Et il lui baisait le visage, sur les yeux, sur la bouche, sur les
joues. Il lui baisait les bras, à petits baisers rapides, remontant
des doigts jusqu'aux épaules. Il lui baisait les pieds, il lui
baisait les genoux. Il la baignait d'une pluie de baisers, tombant à
larges gouttes, tièdes comme les gouttes d'une averse d'été,
partout, lui battant le cou, les seins, les hanches, les flancs.
C'était une prise de possession sans emportement, continue,
conquérant les plus petites veines bleues sous la peau rose.

- C'est pour me donner que je te prends, reprit-il. Je veux me
donner à toi tout entier, à jamais; car, je le sais bien à cette
heure, tu es ma maîtresse, ma souveraine, celle que je dois adorer à
genoux. Je ne suis ici que pour t'obéir, pour rester à tes pieds,
guettant tes volontés, te protégeant de mes bras étendus, écartant
du souffle les feuilles volantes qui troubleraient ta paix... Oh!
daigne permettre que je disparaisse, que je m'absorbe dans ton être,
que je sois l'eau que tu bois, le pain que tu manges. Tu es ma fin.
Depuis que je me suis éveillé au milieu de ce jardin, j'ai marché à
toi, j'ai grandi pour toi. Toujours, comme but, comme récompense,
j'ai vu ta grâce. Tu passais dans le soleil, avec ta chevelure d'or;
tu étais une promesse m'annonçant que tu me ferais connaître, un
jour, la nécessité de cette création, de cette terre, de ces arbres,
de ces eaux, de ce ciel, dont le mot suprême m'échappe encore... Je
t'appartiens, je suis esclave, je t'écouterai, les lèvres sur tes
pieds.

Il disait ces choses, courbé à terre, adorant la femme. Albine,
orgueilleuse, se laissait adorer. Elle tendait les doigts, les
seins, les lèvres, aux baisers dévots de Serge. Elle se sentait
reine, à le regarder si fort et si humble devant elle. Elle l'avait
vaincu, elle le tenait à sa merci, elle pouvait d'un seul mot
disposer de lui. Et ce qui la rendait toute-puissante, c'était
qu'elle entendait autour d'eux le jardin se réjouir de son triomphe,
l'aider d'une clameur lentement grossie.

Serge n'avait plus que des balbutiements. Ses baisers s'égaraient.
Il murmura encore:

- Ah! je voudrais savoir... Je voudrais te prendre, te garder,
mourir peut-être, ou nous envoler, je ne puis pas dire...

Tous deux, renversés, restèrent muets, perdant haleine, la tête
roulante. Albine eut la force de lever un doigt, comme pour inviter
Serge à écouter.

C'était le jardin qui avait voulu la faute. Pendant des semaines, il
s'était prêté au lent apprentissage de leur tendresse. Puis, au
dernier jour, il venait de les conduire dans l'alcôve verte.
Maintenant, il était le tentateur, dont toutes les voix enseignaient
l'amour. Du parterre, arrivaient des odeurs de fleurs pâmées, un
long chuchotement, qui contait les noces des roses, les voluptés des
violettes; et jamais les sollicitations des héliotropes n'avaient eu
une ardeur plus sensuelle. Du verger, c'étaient des bouffées de
fruits mûrs que le vent apportait, une senteur grasse de fécondité,
la vanille des abricots, le musc des oranges. Les prairies élevaient
une voix plus profonde, faite des soupirs des millions d'herbes que
le soleil baisait, large plainte d'une foule innombrable en rut,
qu'attendrissaient les caresses fraîches des rivières, les nudités
des eaux courantes, au bord desquelles les saules rêvaient tout haut
de désir. La forêt soufflait la passion géante des chênes, les
chants d'orgue des hautes futaies, une musique solennelle, menant le
mariage des frênes, des bouleaux, des charmes, des platanes, au fond
des sanctuaires de feuillage; tandis que les buissons, les jeunes
taillis étaient pleins d'une polissonnerie adorable, d'un vacarme
d'amants se poursuivant, se jetant au bord des fossés, se volant le
plaisir, au milieu d'un grand froissement de branches. Et, dans cet
accouplement du parc entier, les étreintes les plus rudes
s'entendaient au loin, sur les roches, là où la chaleur faisait
éclater les pierres gonflées de passion, où les plantes épineuses
aimaient d'une façon tragique, sans que les sources voisines pussent
les soulager, tout allumées elles-mêmes par l'astre qui descendait
dans leur lit.

- Que disent-ils? murmura Serge, éperdu. Que veulent-ils de nous, à
nous supplier ainsi?

Albine, sans parler, le serra contre elle.

Les voix étaient devenues plus distinctes. Les bêtes du jardin, à
leur tour, leur criaient de s'aimer. Les cigales chantaient de
tendresse à en mourir. Les papillons éparpillaient des baisers, aux
battements de leurs ailes. Les moineaux avaient des caprices d'une
seconde, des caresses de sultans vivement promenées au milieu d'un
sérail. Dans les eaux claires, c'étaient des pâmoisons de poissons
déposant leur frai au soleil, des appels ardents et mélancoliques de
grenouilles, toute une passion mystérieuse, monstrueusement assouvie
dans la fadeur glauque des roseaux. Au fond des bois, les rossignols
jetaient des rires perlés de volupté, les cerfs bramaient, ivres
d'une telle concupiscence, qu'ils expiraient de lassitude à côté des
femelles presque éventrées. Et, sur les dalles des rochers, au bord
des buissons maigres, des couleuvres, nouées deux à deux, sifflaient
avec douceur, tandis que de grands lézards couvaient leurs oeufs,
l'échine vibrante d'un léger ronflement d'extase. Des coins les plus
reculés, des nappes de soleil, des trous d'ombre, une odeur animale
montait, chaude du rut universel. Toute cette vie pullulante avait
un frisson d'enfantement. Sous chaque feuille, un insecte concevait;
dans chaque touffe d'herbe, une famille poussait; des mouches
volantes, collées l'une à l'autre, n'attendaient pas de s'être
posées pour se féconder. Les parcelles de vie invisibles qui
peuplent la matière, les atomes de la matière eux-mêmes, aimaient,
s'accouplaient, donnaient au sol un branle voluptueux, faisaient du
parc une grande fornication.

Alors, Albine et Serge entendirent. Il ne dit rien, il la lia de ses
bras, toujours plus étroitement. La fatalité de la génération les
entourait. Ils cédèrent aux exigences du jardin. Ce fut l'arbre qui
confia à l'oreille d'Albine ce que les mères murmurent aux épousées,
le soir des noces.

Albine se livra. Serge la posséda.

Et le jardin entier s'abîma avec le couple, dans un dernier cri de
passion. Les troncs se ployèrent comme sous un grand vent; les
herbes laissèrent échapper un sanglot d'ivresse; les fleurs,
évanouies, les lèvres ouvertes, exhalèrent leur âme; le ciel lui-
même, tout embrasé d'un coucher d'astre, eut des nuages immobiles,
des nuages pâmés, d'où tombait un ravissement surhumain. Et c'était
une victoire pour les bêtes, les plantes, les choses, qui avaient
voulu l'entrée de ces deux enfants dans l'éternité de la vie. Le
parc applaudissait formidablement.



XVI.

Lorsque Albine et Serge s'éveillèrent de la stupeur de leur
félicité, ils se sourirent. Ils revenaient d'un pays de lumière. Ils
redescendaient de très haut. Alors, ils se serrèrent la main, pour
se remercier. Ils se reconnurent et se dirent:

- Je t'aime, Albine.

- Serge, je t'aime.

Et jamais ce mot: "Je t'aime" n'avait eu pour eux un sens si
souverain. Il signifiait tout, il expliquait tout. Pendant un temps
qu'ils ne purent mesurer, ils restèrent là, dans un repos délicieux,
s'étreignant encore. Ils éprouvaient une perfection absolue de leur
être. La joie de la création les baignait, les égalait aux
puissances mères du monde, faisait d'eux les forces mêmes de la
terre. Et il y avait encore, dans leur bonheur, la certitude d'une
loi accomplie, la sérénité du but logiquement trouvé, pas à pas.

Serge disait, la reprenant dans ses bras forts:

- Vois, je suis guéri; tu m'as donné toute ta santé.

Albine répondait, s'abandonnant:

- Prends-moi toute, prends ma vie.

Une plénitude leur mettait de la vie jusqu'aux lèvres. Serge venait,
dans la possession d'Albine, de trouver enfin son sexe d'homme,
l'énergie de ses muscles, le courage de son coeur, la santé dernière
qui avait jusque-là manqué à sa longue adolescence. Maintenant, il
se sentait complet. Il avait des sens plus nets, une intelligence
plus large. C'était comme si, tout d'un coup, il se fût réveillé
lion, avec la royauté de la plaine, la vue du ciel libre. Quand il
se leva, ses pieds se posèrent carrément sur le sol, son corps se
développa, orgueilleux de ses membres. Il prit les mains d'Albine,
qu'il mit debout à son tour. Elle chancelait un peu, et il dut la
soutenir.

- N'aie pas peur, dit-il. Tu es celle que j'aime.

Maintenant, elle était la servante. Elle renversait la tête sur son
épaule, le regardant d'un air de reconnaissance inquiète. Ne lui en
voudrait-il jamais de ce qu'elle l'avait amené là? Ne lui
reprocherait-il pas un jour cette heure d'adoration dans laquelle il
s'était dit son esclave?

- Tu n'es point fâché? demanda-t-elle humblement.

Il sourit, renouant ses cheveux, la flattant du bout des doigts
comme une enfant. Elle continua:

- Oh! tu verras, je me ferai toute petite. Tu ne sauras même pas
que je suis là. Mais tu me laisseras ainsi, n'est-ce pas? dans tes
bras, car j'ai besoin que tu m'apprennes à marcher... Il me semble
que je ne sais plus marcher, à cette heure.

Puis elle devint très grave.

- Il faut m'aimer toujours, et je serai obéissante, je travaillerai
à tes joies, je t'abandonnerai tout, jusqu'à mes plus secrètes
volontés.

Serge avait comme un redoublement de puissance, à la voir si soumise
et si caressante. Il lui demanda:

- Pourquoi trembles-tu? Qu'ai-je donc à te reprocher?

Elle ne répondit pas. Elle regarda presque tristement l'arbre, les
verdures, l'herbe qu'ils avaient foulée.

- Grande enfant! reprit-il avec un rire. As-tu donc peur que je ne
te garde rancune du don que tu m'as fait? Va, ce ne peut être une
faute. Nous nous sommes aimés comme nous devions nous aimer... Je
voudrais baiser les empreintes que tes pas ont laissées, lorsque tu
m'as amené ici, de même que je baise tes lèvres qui m'ont tenté, de
même que je baise tes seins qui viennent d'achever la cure,
commencée, tu te souviens? par tes petites mains fraîches.

Elle hocha la tête. Et, détournant les yeux, évitant de voir l'arbre
davantage:

- Emmène-moi, dit-elle à voix basse.

Serge l'emmena à pas lents. Lui, largement, regarda l'arbre une
dernière fois. Il le remerciait. L'ombre devenait plus noire dans la
clairière; un frisson de femme surprise à son coucher tombait des
verdures. Quand ils revirent, au sortir des feuillages, le soleil,
dont la splendeur emplissait encore un coin de l'horizon, ils se
rassurèrent, Serge surtout, qui trouvait à chaque être, à chaque
plante, un sens nouveau. Autour de lui, tout s'inclinait, tout
apportait un hommage à son amour. Le jardin n'était plus qu'une
dépendance de la beauté d'Albine, et il semblait avoir grandi,
s'être embelli, dans le baiser de ses maîtres.

Mais la joie d'Albine restait inquiète. Elle interrompait ses rires,
pour prêter l'oreille, avec des tressaillements brusques.

- Qu'as-tu donc? demandait Serge.

- Rien, répondait-elle, avec des coups d'oeil jetés furtivement
derrière elle.

Ils ne savaient dans quel coin perdu du parc ils étaient.
D'ordinaire, cela les égayait, d'ignorer où leur caprice les
poussait. Cette fois, ils éprouvaient un trouble, un embarras
singulier. Peu à peu, ils hâtèrent le pas. Ils s'enfonçaient de plus
en plus, au milieu d'un labyrinthe de buissons.

- N'as-tu pas entendu? dit peureusement Albine, qui s'arrêta
essoufflée.

Et comme il écoutait, pris à son tour de l'anxiété qu'elle ne
pouvait plus cacher:

- Les taillis sont pleins de voix, continua-t-elle. On dirait des
gens qui se moquent... Tiens, n'est-ce pas un rire qui vient de cet
arbre? Et, là-bas, ces herbes n'ont-elles pas eu un murmure, quand
je les ai effleurées de ma robe?

- Non, non, dit-il, voulant la rassurer; le jardin nous aime. S'il
parlait, ce ne serait pas pour t'effrayer. Ne te rappelles-tu pas
toutes les bonnes paroles chuchotées dans les feuilles?... Tu es
nerveuse, tu as des imaginations.

Mais elle hocha la tête, murmurant:

- Je sais bien que le jardin est notre ami... Alors, c'est que
quelqu'un est entré. Je t'assure que j'entends quelqu'un. Je tremble
trop! Ah! je t'en prie, emmène-moi, cache-moi.

Ils se remirent à marcher, surveillant les taillis, croyant voir des
visages apparaître derrière chaque tronc. Albine jurait qu'un pas,
au loin, les cherchait.

- Cachons-nous, cachons-nous, répétait-elle d'un ton suppliant.

Et elle devenait toute rose. C'était une pudeur naissante, une honte
qui la prenait comme un mal, qui tachait la candeur de sa peau, où
jusque-là pas un trouble du sang n'était monté. Serge eut peur, à la
voir ainsi toute rose, les joues confuses, les yeux gros de larmes.
Il voulait la reprendre, la calmer d'une caresse; mais elle
s'écarta, elle lui fit signe, d'un geste désespéré, qu'ils n'étaient
plus seuls. Elle regardait, rougissant davantage, sa robe dénouée
qui montrait sa nudité, ses bras, son cou, sa gorge. Sur ses
épaules, les mèches folles de ses cheveux mettaient un frisson. Elle
essaya de rattacher son chignon; puis, elle craignit de découvrir sa
nuque. Maintenant, le frôlement d'une branche, le heurt léger d'une
aile d'insecte, la moindre haleine du vent, la faisaient
tressaillir, comme sous l'attouchement déshonnête d'une main
invisible.

- Tranquillise-toi, implorait Serge. Il n'y a personne... Te voilà
rouge de fièvre. Reposons-nous un instant, je t'en supplie.

Elle n'avait point la fièvre, elle voulait rentrer tout de suite,
pour que personne ne pût rire, en la regardant. Et, hâtant le pas de
plus en plus, elle cueillait, le long des haies, des verdures dont
elle cachait sa nudité. Elle noua sur ses cheveux un rameau de
mûrier; elle s'enroula aux bras des liserons, qu'elle attacha à ses
poignets; elle se mit au cou un collier, fait de brins de viorne, si
longs, qu'ils couvraient sa poitrine d'un voile de feuilles.

- Tu vas au bal? demanda Serge, qui cherchait à la faire rire.

Mais elle lui jeta les feuillages qu'elle continuait de cueillir.
Elle lui dit à voix basse, d'un air d'alarme:

- Ne vois-tu pas que nous sommes nus?

Et il eut honte à son tour, il ceignit les feuillages sur ses
vêtements défaits.

Cependant, ils ne pouvaient sortir des buissons. Tout d'un coup, au
bout d'un sentier, ils se trouvèrent en face d'un obstacle, d'une
masse grise, haute, grave. C'était la muraille.

- Viens, viens! cria Albine.

Elle voulait l'entraîner. Mais ils n'avaient pas fait vingt pas,
qu'ils retrouvèrent la muraille. Alors, ils la suivirent en courant,
pris de panique. Elle restait sombre, sans une fente sur le dehors.
Puis, au bord d'un pré, elle parut subitement s'écrouler. Une brèche
ouvrait sur la vallée voisine une fenêtre de lumière. Ce devait être
le trou dont Albine avait parlé, un jour, ce trou qu'elle disait
avoir bouché avec des ronces et des pierres; les ronces traînaient
par bouts épars comme des cordes coupées, les pierres étaient
rejetées au loin, le trou semblait avoir été agrandi par quelque
main furieuse.



XVII.

- Ah! je le sentais! dit Albine, avec un cri de suprême désespoir.
Je te suppliais de m'emmener... Serge, par grâce, ne regarde pas!

Serge regardait, malgré lui, cloué au seuil de la brèche. En bas, au
fond de la plaine, le soleil couchant éclairait d'une nappe d'or le
village des Artaud, pareil à une vision surgissant du crépuscule
dont les champs voisins étaient déjà noyés. On distinguait nettement
les masures bâties à la débandade le long de la route, les petites
cours pleines de fumier, les jardins étroits plantés de légumes.
Plus haut, le grand cyprès du cimetière dressait son profil sombre.
Et les tuiles rouges de l'église semblaient un brasier, au-dessus
duquel la cloche, toute noire, mettait comme un visage d'un dessin
délié; tandis que le vieux presbytère, à côté, ouvrait ses portes et
ses fenêtres à l'air du soir.

- Par pitié, répétait Albine, en sanglotant, ne regarde pas,
Serge!... Souviens-toi que tu m'as promis de m'aimer toujours. Ah!
m'aimeras-tu jamais assez, maintenant!... Tiens, laisse-moi te
fermer les yeux de mes mains. Tu sais bien que ce sont mes mains qui
t'ont guéri... Tu ne peux me repousser.

Il l'écartait lentement. Puis, pendant qu'elle lui embrassait les
genoux, il se passa les mains sur la face, comme pour chasser de ses
yeux et de son front un reste de sommeil. C'était donc là le monde
inconnu, le pays étranger auquel il n'avait jamais songé sans une
peur sourde. Où avait-il donc vu ce pays? De quel rêve s'éveillait-
il, pour sentir monter de ses reins une angoisse si poignante, qui
grossissait peu à peu dans sa poitrine, jusqu'à l'étouffer? Le
village s'animait du retour des champs. Les hommes rentraient, la
veste jetée sur l'épaule, d'un pas de bêtes harassées; les femmes,
au seuil des maisons, avaient des gestes d'appel; tandis que les
enfants, par bandes, poursuivaient les poules à coups de pierre.
Dans le cimetière, deux galopins se glissaient, un garçon et une
fille, qui marchaient à quatre pattes, le long du petit mur, pour ne
pas être vus. Des vols de moineaux se couchaient sous les tuiles de
l'église. Une jupe de cotonnade bleue venait d'apparaître sur le
perron du presbytère, si large, qu'elle bouchait la porte.

- Ah! misère! balbutiait Albine, il regarde, il regarde... Ecoute-
moi. Tu jurais de m'obéir tout à l'heure. Je t'en supplie, tourne-
toi, regarde le jardin... N'as-tu pas été heureux, dans le jardin?
C'est lui qui m'a donnée à toi. Et que d'heureuses journées il nous
réserve, quelle longue félicité, maintenant que nous connaissons
tout le bonheur de l'ombre!... Au lieu que la mort entrera par ce
trou, si tu ne te sauves pas, si tu ne m'emportes pas. Vois, ce sont
les autres, c'est tout ce monde qui va se mettre entre nous. Nous
étions si seuls, si perdus, si gardés par les arbres!... Le jardin,
c'est notre amour. Regarde le jardin, je t'en prie à genoux.

Mais Serge était secoué d'un tressaillement. Il se souvenait. Le
passé ressuscitait. Au loin, il entendait nettement vivre le
village. Ces paysans, ces femmes, ces enfants, c'était le maire
Bambousse, revenant de son champ des Olivettes, en chiffrant la
prochaine vendange; c'étaient les Brichet, l'homme trainant les
pieds, la femme geignant de misère; c'était la Rosalie, derrière un
mur, se faisant embrasser par le grand Fortuné. Il reconnaissait
aussi les deux galopins, dans le cimetière, ce vaurien de Vincent et
cette effrontée de Catherine, en train de guetter les grosses
sauterelles volantes, au milieu des tombes; même ils avaient avec
eux Voriau, le chien noir, qui les aidait, quêtant parmi les herbes
sèches, soufflant à chaque fente des vieilles dalles. Sous les
tuiles de l'église, les moineaux se battaient, avant de se coucher;
les plus hardis redescendaient, entraient d'un coup d'aile, par les
carreaux cassés, si bien qu'en les suivant des yeux, il se rappelait
leur beau tapage, au bas de la chaire, sur la marche de l'estrade,
où il y avait toujours du pain pour eux. Et, au seuil du presbytère,
la Teuse, en robe de cotonnade bleue, semblait avoir encore grossi;
elle tournait la tête, souriant à Désirée, qui revenait de la basse-
cour, avec de grands rires, accompagnée de tout un troupeau. Puis,
elles disparurent toutes deux. Alors, Serge, éperdu, tendit les
bras.

- Il est trop tard, va! murmura Albine, en s'affaissant au milieu
des bouts de ronces coupés. Tu ne m'aimeras jamais assez.

Elle sanglotait. Lui, ardemment, écoutait, cherchant à saisir les
moindres bruits lointains, attendant qu'une voix l'éveillât tout à
fait. La cloche avait eu un léger saut. Et, lentement, dans l'air
endormi du soir, les trois coups de l'Angelus arrivèrent jusqu'au
Paradou. C'étaient des souffles argentins, des appels très doux,
réguliers. Maintenant, la cloche semblait vivante.

- Mon Dieu! cria Serge, tombé à genoux, renversé par les petits
souffles de la cloche.

Il se prosternait, il sentait les trois coups de l'Angelus lui
passer sur la nuque, lui retentir jusqu'au coeur. La cloche prenait
une voix plus haute. Elle revint, implacable, pendant quelques
minutes qui lui parurent durer des années. Elle évoquait toute sa
vie passée, son enfance pieuse, ses joies du séminaire, ses
premières messes, dans la vallée brûlée des Artaud, où il rêvait la
solitude des saints. Toujours elle lui avait parlé ainsi. Il
retrouvait jusqu'aux moindres inflexions de cette voix de l'église,
qui sans cesse s'était élevée à ses oreilles, pareille à une voix de
mère grave et douce. Pourquoi ne l'avait-il plus entendue?
Autrefois, elle lui promettait la venue de Marie. Etait-ce Marie qui
l'avait emmené, au fond des verdures heureuses, où la voix de la
cloche n'arrivait pas? Jamais il n'aurait oublié, si la cloche
n'avait cessé de sonner. Et, comme il se courbait davantage, la
caresse de sa barbe sur ses mains jointes lui fit peur. Il ne se
connaissait pas ce poil long, ce poil soyeux qui lui donnait une
beauté de bête. Il tordit sa barbe, il prit ses cheveux à deux
mains, cherchant la nudité de la tonsure; mais ses cheveux avait
poussé puissamment, la tonsure était noyée sous un flot viril de
grandes boucles rejetées du front jusqu'à la nuque. Toute sa chair,
jadis rasée, avait un hérissement fauve.

- Ah! tu avais raison, dit-il, en jetant un regard désespéré à
Albine; nous avons péché, nous méritons quelque châtiment
terrible... Moi, je te rassurais, je n'entendais pas les menaces qui
te venaient à travers les branches.

Albine tenta de le reprendre dans ses bras, en murmurant:

- Relève-toi, fuyons ensemble... Il est peut-être temps encore de
nous aimer.

- Non, je n'ai plus la force, le moindre gravier me ferait
tomber... Ecoute. Je m'épouvante moi-même. Je ne sais quel homme est
en moi. Je me suis tué, et j'ai de mon sang plein les mains. Si tu
m'emmenais, tu n'aurais plus jamais de mes yeux que des larmes.

Elle baisa ses yeux qui pleuraient. Elle reprit avec emportement:

- N'importe! M'aimes-tu?

Lui, terrifié, ne put répondre. Un pas lourd, derrière la muraille,
faisait rouler les cailloux. C'était comme l'approche lente d'un
grognement de colère. Albine ne s'était pas trompée, quelqu'un était
là, troublant la paix des taillis d'une haleine jalouse. Alors, tous
deux voulurent se cacher derrière une broussaille, pris d'un
redoublement de honte. Mais déjà, debout au seuil de la brèche,
Frère Archangias les voyait.

Le Frère resta un instant, les poings fermés, sans parler. Il
regardait le couple, Albine réfugiée au cou de Serge, avec un dégoût
d'homme rencontrant une ordure au bord d'un fossé.

- Je m'en doutais, mâcha-t-il entre ses dents. On avait dû le
cacher là.

Il fit quelques pas, il cria:

- Je vous vois, je sais que vous êtes nus... C'est une abomination.
Etes-vous une bête, pour courir les bois avec cette femelle? Elle
vous a mené loin, dites! Elle vous a traîné dans la pourriture, et
vous voilà tout couvert de poils comme un bouc... Arrachez donc une
branche pour la lui casser sur les reins!

Albine, d'une voix ardente, disait tout bas:

- M'aimes-tu? M'aimes-tu?

Serge, la tête basse, se taisait, sans la repousser encore.

- Heureusement que je vous ai trouvé, continua Frère Archangias.
J'avais découvert ce trou... Vous avez désobéi à Dieu, vous avez tué
votre paix. Toujours la tentation vous mordra de sa dent de flamme,
et désormais vous n'aurez plus votre ignorance pour la combattre...
C'est cette gueuse qui vous a tenté, n'est-ce pas? Ne voyez-vous pas
la queue du serpent se tordre parmi les mèches de ses cheveux? Elle
a des épaules dont la vue seule donne un vomissement... Lâchez-la,
ne la touchez plus, car elle est le commencement de l'enfer... Au
nom de Dieu, sortez de ce jardin!

- M'aimes-tu? M'aimes-tu? répétait Albine.

Mais Serge s'était écarté d'elle, comme véritablement brûlé par ses
bras nus, par ses épaules nues.

- Au nom de Dieu! Au nom de Dieu! criait le Frère d'une voix
tonnante.

Serge, invinciblement, marchait vers la brèche. Quand Frère
Archangias, d'un geste brutal, l'eut tiré hors du Paradou, Albine,
glissée à terre, les mains follement tendues vers son amour qui s'en
allait, se releva, la gorge brisée de sanglots. Elle s'enfuit, elle
disparut au milieu des arbres, dont elle battait les troncs de ses
cheveux dénoués.



LIVRE TROISIÈME



I

Après le Pater, l'abbé Mouret, s'étant incliné devant l'autel, alla
du côté de l'Epître. Puis, il descendit, il vint faire un signe de
croix sur le grand Fortuné et sur la Rosalie, agenouillés côte à
côte, au bord de l'estrade.

- Ego conjugo vos in matrimonium; in nomine Patris, et Filii, et
Spiritus sancti.

-  Amen, répondit Vincent, qui servait la messe, en regardant la
mine de son grand frère, curieusement, du coin de l'oeil.

Fortuné et Rosalie baissaient le menton, un peu émus, bien qu'ils se
fussent poussés du coude en s'agenouillant, pour se faire rire.
Cependant, Vincent était allé chercher le bassin et l'aspersoir.
Fortuné mit l'anneau dans le bassin, une grosse bague d'argent tout
unie. Quand le prêtre l'eut béni en l'aspergeant en forme de croix,
il le rendit à Fortuné qui le passa à l'annulaire de Rosalie, dont
la main restait verdie de taches d'herbe que le savon n'avait pu
enlever.

- Il nomine Patris, et Filii, et Spiritus sancti, murmura de
nouveau l'abbé Mouret, en leur donnant une dernière bénédiction.

- Amen, répondit Vincent.

Il était de grand matin. Le soleil n'entrait pas encore par les
larges fenêtres de l'église. Au-dehors, sur les branches du sorbier,
dont la verdure semblait avoir enfoncé les vitres, on entendait le
réveil bruyant des moineaux. La Teuse, qui n'avait pas eu le temps
de faire le ménage du bon Dieu, époussetait les autels, se haussait
sur sa bonne jambe pour essuyer les pieds du Christ barbouillé
d'ocre et de laque, rangeait les chaises le plus discrètement
possible, s'inclinant, se signant, se frappant la poitrine, suivant
la messe, tout en ne perdant pas un seul coup de plumeau. Seule, au
pied de la chaire, à quelques pas des époux, la mère Brichet
assistait au mariage; elle priait d'une façon outrée; elle restait à
genoux, avec un balbutiement si fort, que la nef était comme pleine
d'un vol de mouches. Et, à l'autre bout, à côté du confessionnal,
Catherine tenait sur ses bras un enfant au maillot; l'enfant s'étant
mis à pleurer, elle avait dû tourner le dos à l'autel, le faisant
sauter, l'amusant avec la corde de la cloche qui lui pendait juste
sur le nez.

- Dominus vobiscum, dit le prêtre, se tournant, les mains élargies.

- Et cum spiritu tuo, répondit Vincent.

A ce moment, trois grandes filles entrèrent. Elles se poussaient,
pour voir, sans oser pourtant trop avancer. C'étaient trois amies de
la Rosalie, qui, en allant aux champs, venaient de s'échapper,
curieuses d'entendre ce que monsieur le curé dirait aux mariés.
Elles avaient de gros ciseaux pendus à la ceinture. Elles finirent
par se cacher derrière le baptistère, se pinçant, se tordant avec
des déhanchements de grandes vauriennes, étouffant des rires dans
leurs poings fermés.

- Ah bien! dit à demi-voix la Rousse, une fille superbe, qui avait
des cheveux et une peau de cuivre, on ne se battra pas à la sortie!

- Tiens! le père Bambousse a raison, murmura Lisa, toute petite,
toute noire, avec des yeux de flamme; quand on a des vignes, on les
soigne... Puisque monsieur le curé a absolument voulu marier
Rosalie, il peut bien la marier tout seul.

L'autre, Babet, bossue, les os trop gros, ricanait.

- Il y a toujours la mère Brichet, dit-elle. Celle-là est dévote
pour toute la famille... Hein! entendez-vous comme elle ronfle! Ça
va lui gagner sa journée. Elle sait ce qu'elle fait, allez!

- Elle joue de l'orgue, reprit la Rousse.

Et elles partirent de rire toutes les trois. La Teuse, de loin, les
menaça de son plumeau. A l'autel, l'abbé Mouret communiait. Quand il
alla du côté de l'Epitre se faire verser par Vincent, sur le pouce
et sur l'index, le vin et l'eau de l'ablution, Lisa dit plus
doucement:

- C'est bientôt fini. Il leur parlera tout à l'heure.

- Comme ça, fit remarquer la Rousse, le grand Fortuné pourra encore
aller à son champ, et la Rosalie n'aura pas perdu sa journée de
vendange. C'est commode de se marier matin... Il a l'air bête, le
grand Fortuné.

- Pardi! murmura Babet, ça l'ennuie, ce garçon, de se tenir si
longtemps sur les genoux. Bien sûr que ça ne lui était pas arrivé
depuis sa première communion.

Mais elles furent tout d'un coup distraites par le marmot que
Catherine amusait. Il voulait la corde de la cloche, il tendait les
mains, bleu de colère, s'étranglant à crier.

- Eh! le petit est là, dit la Rousse.

L'enfant pleurait plus haut, se débattait comme un diable.

- Mets-le sur le ventre, fais-le têter, souffla Babet à Catherine.

Celle-ci, avec son effronterie de gueuse de dix ans, leva la tête et
se prit à rire.

- Ça ne m'amuse pas, dit-elle, en secouant l'enfant. Veux-tu te
taire, petit cochon!... Ma soeur me l'a lâché sur les genoux.

- Je crois bien, reprit méchamment Babet. Elle ne pouvait pas le
donner à garder à monsieur le curé, peut-être!

Cette fois, la Rousse faillit tomber à la renverse, tant elle
éclata. Elle se laissa aller contre le mur, les poings aux côtes,
riant à se crever. Lisa s'était jetée contre elle, se soulageant
mieux, en lui prenant aux épaules et aux reins des pincées de chair.
Babet avait un rire de bossue, qui passait entre ses lèvres serrées
avec un bruit de scie.

- Sans le petit, continua-t-elle, monsieur le curé perdait son eau
bénite... Le père Bambousse était décidé à marier Rosalie au fils
Laurent, du quartier des Figuières.

- Oui, dit la Rousse, entre deux rires, savez-vous ce qu'il
faisait, le père Bambousse? Il jetait des mottes de terre dans le
dos de Rosalie, pour empêcher le petit de venir.

- Il est joliment gros, tout de même, murmura Lisa. Les mottes lui
ont profité.

Du coup, elles se mordaient toutes trois, dans un accès d'hilarité
folle, lorsque la Teuse s'avança en boitant furieusement. Elle était
allée prendre son balai derrière l'autel. Les trois grandes filles
eurent peur, reculèrent, se tinrent sages.

- Coquines! bégaya la Teuse. Vous venez encore dire vos saletés,
ici!... Tu n'as pas honte, toi, la Rousse! Ta place serait là-bas, à
genoux devant l'autel, comme la Rosalie... Je vous jette dehors,
entendez-vous! si vous bougez.

Les joues cuivrées de la Rousse eurent une légère rougeur, pendant
que Babet lui regardait la taille, avec un ricanement.

- Et toi, continua la Teuse en se tournant vers Catherine, veux-tu
laisser cet enfant tranquille! Tu le pinces pour le faire crier. Ne
dis pas non!... Donne-le-moi.

Elle le prit, le berça un instant, le posa sur une chaise, où il
dormit, dans une paix de chérubin. L'église retomba au calme triste,
que coupaient seuls les cris des moineaux, sur le sorbier. A
l'autel, Vincent avait reporté le Missel à droite, l'abbé Mouret
venait de replier le corporal et de le glisser dans la bourse.
Maintenant, il disait les dernières oraisons, avec un recueillement
sévère, que n'avaient pu troubler ni les pleurs de l'enfant ni les
rires des grandes filles. Il paraissait ne rien entendre, être tout
aux voeux qu'il adressait au ciel pour le bonheur du couple dont il
avait béni l'union. Ce matin-là, le ciel restait gris d'une
poussière de chaleur, qui noyait le soleil. Par les carreaux cassés,
il n'entrait qu'une buée rousse, annonçant un jour d'orage.

Le long des murs, les gravures violemment enluminées du chemin de la
Croix étalaient la brutalité assombrie de leurs taches jaunes,
bleues et rouges. Au fond de la nef, les boiseries séchées de la
tribune craquaient; tandis que les herbes du perron, devenues
géantes, laissaient passer sous la grand-porte de longues pailles
mûres, peuplées de petites sauterelles brunes. L'horloge, dans sa
caisse de bois, eut un arrachement de mécanique poitrinaire, comme
pour s'éclaircir la voix, et sonna sourdement le coup de six heures
et demie.

- Ite, missa est, dit le prêtre, se tournant vers l'église.

- Deo gratias, répondit Vincent.

Puis, après avoir baisé l'autel, l'abbé Mouret se tourna de nouveau,
murmurant, au-dessus de la nuque inclinée des époux, la prière
finale:

- Deus Abraham, Deus Isaac, et Deus Jacob vobiscum sit...

Sa voix se perdait dans une douceur monotone.

- Voilà, il va leur parler, souffla Babet à ses deux amies.

- Il est tout pâle, fit remarquer Lisa. Ce n'est pas comme monsieur
Caffin dont la grosse figure semblait toujours rire... Ma petite
soeur Rose m'a conté qu'elle n'ose rien lui dire, à confesse.

- N'importe, murmura la Rousse, il n'est pas vilain homme. La
maladie l'a un peu vieilli; mais ça lui va bien. Il a des yeux plus
grands, avec deux plis aux coins de la bouche qui lui donnent l'air
d'un homme... Avant sa fièvre, il était trop fille.

- Moi, je crois qu'il a un chagrin, reprit Babet. On dirait qu'il
se mine. Son visage semble mort, mais ses yeux luisent, allez! Vous
ne le voyez pas, lorsqu'il baisse lentement les paupières, comme
pour éteindre ses yeux.

La Teuse agita son balai.

- Chut! siffla-t-elle, si énergiquement, qu'un coup de vent parut
s'être engouffré dans l'église.

L'abbé Mouret s'était recueilli. Il commença à voix presque basse:

- Mon cher frère, ma chère soeur, vous êtes unis en Jésus.
L'institution du mariage est la figure de l'union sacrée de Jésus et
de son Eglise. C'est un lien que rien ne peut rompre, que Dieu veut
éternel, pour que l'homme ne sépare pas ce que le ciel a joint. En
vous faisant l'os de vos os, Dieu vous a enseigné que vous avez le
devoir de marcher côte à côte, comme un couple fidèle, selon les
voies préparées par sa toute puissance. Et vous devez vous aimer
dans l'amour même de Dieu. La moindre amertume entre vous serait une
désobéissance au Créateur qui vous a tirés d'un seul corps. Restez
donc à jamais unis, à l'image de l'Eglise que Jésus a épousée, en
nous donnant à tous sa chair et son sang.

Le grand Fortuné et la Rosalie, le nez curieusement levé,
écoutaient.

- Que dit-il? demanda Lisa qui entendait mal.

- Pardi! il dit ce qu'on dit toujours, répondit la Rousse. Il a la
langue bien pendue, comme tous les curés.

Cependant, l'abbé Mouret continuait à réciter, les yeux vagues,
regardant, par-dessus la tête des époux, un coin perdu de l'église.
Et peu à peu sa voix mollissait, il mettait un attendrissement dans
ces paroles, qu'il avait autrefois apprises, à l'aide d'un manuel
destiné aux jeunes desservants. Il s'était légèrement tourné vers la
Rosalie; il disait, ajoutant des phrases émues, lorsque la mémoire
lui manquait:

- Ma chère soeur, soyez soumise à votre mari, comme l'Eglise est
soumise à Jésus. Rappelez-vous que vous devez tout quitter pour le
suivre, en servante fidèle. Vous abandonnerez votre père et votre
mère, vous vous attacherez à votre époux, vous lui obéirez, afin
d'obéir à Dieu lui-même. Et votre joug sera un joug d'amour et de
paix. Soyez son repos, sa félicité, le parfum de ses bonnes oeuvres,
le salut de ses heures de défaillance. Qu'il vous trouve sans cesse
à son côté, ainsi qu'une grâce. Qu'il n'ait qu'à étendre la main
pour rencontrer la vôtre. C'est ainsi que vous marcherez tous les
deux, sans jamais vous égarer, et que vous rencontrerez le bonheur
dans l'accomplissement des lois divines. Oh! ma chère soeur, ma
chère fille, votre humilité est toute pleine de fruits suaves; elle
fera pousser chez vous les vertus domestiques, les joies du foyer,
les prospérités des familles pieuses. Ayez pour votre mari les
tendresses de Rachel, ayez la sagesse de Rébecca, la longue fidélité
de Sara. Dites-vous qu'une vie pure mène à tous les biens. Demandez
à Dieu chaque matin la force de vivre en femme qui respecte ses
devoirs; car la punition serait terrible, vous perdriez votre amour.
Oh! vivre sans amour, arracher la chair de sa chair, n'être plus à
celui qui est la moitié de vous-même, agoniser loin de ce qu'on a
aimé! Vous tendriez les bras, et il se détournerait de vous. Vous
chercheriez vos joies, et vous ne trouveriez que de la honte au fond
de votre coeur. Entendez-moi, ma fille, c'est en vous, dans la
soumission, dans la pureté, dans l'amour, que Dieu a mis la force de
votre union.

A ce moment, il y eut un rire, à l'autre bout de l'église. L'enfant
venait de se réveiller sur la chaise où l'avait couché la Teuse.
Mais il n'était plus méchant; il riait tout seul, ayant enfoncé son
maillot, laissant passer des petits pieds roses qu'il agitait en
l'air. Et c'étaient ses petits pieds qui le faisaient rire.

Rosalie, que l'allocution du prêtre ennuyait, tourna vivement la
tête, souriant à l'enfant. Mais quand elle le vit gigotant sur la
chaise, elle eut peur; elle jeta un regard terrible à Catherine.

- Va, tu peux me regarder, murmura celle-ci. Je ne le reprends
pas... Pour qu'il crie encore!

Et elle alla, sous la tribune, guetter un trou de fourmis, dans
l'encoignure cassée d'une dalle.

- Monsieur Caffin n'en racontait pas tant, dit la Rousse. Lorsqu'il
a marié la belle Miette, il ne lui a donné que deux tapes sur la
joue, en lui disant d'être sage.

- Mon cher frère, reprit l'abbé Mouret, à demi tourné vers le grand
Fortuné, c'est Dieu qui vous accorde aujourd'hui une compagne; car
il n'a pas voulu que l'homme vécût solitaire. Mais, s'il a décidé
qu'elle serait votre servante, il exige de vous que vous soyez un
maître plein de douceur et d'affection. Vous l'aimerez, parce
qu'elle est votre chair elle-même, votre sang et vos os. Vous la
protégerez, parce que Dieu ne vous a donné vos bras forts que pour
les étendre au-dessus de sa tête, aux heures de danger. Rappelez-
vous qu'elle vous est confiée; elle est la soumission et la
faiblesse dont vous ne sauriez abuser sans crime. Oh! mon cher
frère, quelle fierté heureuse doit être la vôtre! Désormais, vous ne
vivrez plus dans l'égoïsme de la solitude. A toute heure, vous aurez
un devoir adorable. Rien n'est meilleur que d'aimer, si ce n'est de
protéger ceux qu'on aime. Votre coeur s'y élargira, vos forces
d'homme s'y centupleront. Oh! être un soutien, recevoir une
tendresse en garde, voir une enfant s'anéantir en vous, en disant:
"Prends-moi, fais de moi ce qu'il te plaira; j'ai confiance dans ta
loyauté!" Et que vous soyez damné, si vous la délaissiez jamais! Ce
serait le plus lâche abandon que Dieu eût à punir. Dès qu'elle s'est
donnée, elle est vôtre, pour toujours. Emportez-la plutôt entre vos
bras, ne la posez à terre que lorsqu'elle devra y être en sûreté.
Quittez tout, mon cher frère...

L'abbé Mouret, la voix profondément altérée, ne fit plus entendre
qu'un murmure indistinct. Il avait baissé complètement les
paupières, la figure toute blanche, parlant avec une émotion si
douloureuse, que le grand Fortuné lui-même pleurait, sans
comprendre.

- Il n'est pas encore remis, dit Lisa. Il a tort de se fatiguer...
Tiens! Fortuné qui pleure!

- Les hommes, c'est plus tendre que les femmes, murmura Babet...

- Il a bien parlé tout de même, conclut la Rousse. Ces curés, ça va
chercher un tas de choses auxquelles personne ne songe.

- Chut! cria la Teuse, qui s'apprêtait déjà à éteindre les cierges.

Mais l'abbé Mouret balbutiait, tâchait de trouver les phrases
finales.

- C'est pourquoi, mon cher frère, ma chère soeur, vous devez vivre
dans la foi catholique, qui seule peut assurer la paix de votre
foyer. Vos familles vous ont certainement appris à aimer Dieu, à le
prier matin et soir, à ne compter que sur les dons de sa
miséricorde...

Il n'acheva pas. Il se tourna pour prendre le calice sur l'autel, et
rentra à la sacristie, la tête penchée, précédé de Vincent, qui
faillit laisser tomber les burettes et le manuterge, en cherchant à
voir ce que Catherine faisait, au fond de l'église.

- Oh! la sans-coeur! dit Rosalie, qui planta là son mari pour venir
prendre son enfant entre les bras.

L'enfant riait. Elle le baisa, elle rattacha son maillot, tout en
menaçant du poing Catherine.

- S'il était tombé, je t'aurais allongé une belle paire de
soufflets.

Le grand Fortuné arrivait, en se dandinant. Les trois filles
s'étaient avancées, avec des pincements de lèvres.

- Le voilà fier, maintenant, murmura Babet à l'oreille des deux
autres. Ce gueux-là, il a gagné les écus du père Bambousse dans le
foin, derrière le moulin... Je le voyais tous les soirs s'en aller
avec Rosalie, à quatre pattes, le long du petit mur.

Elles ricanèrent. Le grand Fortuné, debout devant elles, ricana plus
haut. Il pinça la Rousse, se laissa traiter de bête par Lisa.
C'était un garçon solide et qui se moquait du monde. Le curé l'avait
ennuyé.

- Hé! la mère! appela-t-il de sa grosse voix.

Mais la vieille Brichet mendiait à la porte de la sacristie. Elle se
tenait là, toute pleurarde, toute maigre, devant la Teuse, qui lui
glissait des oeufs dans les poches de son tablier. Fortuné n'eut pas
la moindre honte. Il cligna les yeux, en disant:

- Elle est futée, la mère!... Dame! puisque le curé veut du monde
dans son église!

Cependant, Rosalie s'était calmée. Avant de s'en aller, elle demanda
à Fortuné s'il avait prié monsieur le curé de venir le soir bénir
leur chambre, selon l'usage du pays. Alors, Fortuné courut à la
sacristie, traversant la nef à gros coups de talon, comme il aurait
traversé un champ. Et il reparut, en criant que le curé viendrait.
La Teuse, scandalisée du tapage de ces gens, qui semblaient se
croire sur une grande route, tapait légèrement dans ses mains, les
poussait vers la porte.

- C'est fini, disait-elle, retirez-vous, allez au travail.

Et elle les croyait tous dehors, lorsqu'elle aperçut Catherine, que
Vincent était venu rejoindre. Tous les deux se penchaient
anxieusement au-dessus du trou de fourmis. Catherine, avec une
longue paille, fouillait dans le trou, si violemment, qu'un flot de
fourmis effarées coulait sur la dalle. Et Vincent disait qu'il
fallait aller jusqu'au fond, pour trouver la reine.

- Ah! les brigands! cria la Teuse. Qu'est-ce que vous faites là?
Voulez-vous bien laisser ces bêtes tranquilles!... C'est le trou de
fourmis à mademoiselle Désirée. Elle serait contente, si elle vous
voyait.

Les enfants se sauvèrent.



II.

L'abbé Mouret, en soutane, la tête nue, était revenu s'agenouiller
au pied de l'autel. Dans la clarté grise tombant des fenêtres, sa
tonsure trouait ses cheveux d'une tache pâle, très large, et le
léger frisson qui lui pliait la nuque semblait venir du froid qu'il
devait éprouver là. Il priait ardemment, les mains jointes, si perdu
au fond de ses supplications, qu'il n'entendait point les pas lourds
de la Teuse, tournant autour de lui, sans oser l'interrompre. Celle-
ci paraissait souffrir, à le voir écrasé ainsi, les genoux cassés.
Un moment, elle crut qu'il pleurait. Alors, elle passa derrière
l'autel, pour le guetter. Depuis son retour, elle ne voulait plus le
laisser seul dans l'église, l'ayant un soir trouvé évanoui par
terre, les dents serrées, les joues glacées, comme mort.

- Venez donc, mademoiselle, dit-elle à Désirée, qui allongeait la
tête par la porte de la sacristie. Il est encore là, à se faire du
mal... Vous savez bien qu'il n'écoute que vous.

Désirée souriait.

- Pardi! il faut déjeuner, murmura-t-elle. J'ai très faim.

Et elle s'approcha du prêtre, à pas de loup. Quand elle fut tout
près, elle lui prit le cou, elle l'embrassa.

- Bonjour, frère, dit-elle. Tu veux donc me faire mourir de faim,
aujourd'hui?

Il leva un visage si douloureux, qu'elle l'embrassa de nouveau, sur
les deux joues; il sortait d'une agonie. Puis, il la reconnut, il
chercha à l'écarter doucement; mais elle tenait une de ses mains,
elle ne la lâchait pas. Ce fut à peine si elle lui permit de se
signer. Elle l'emmenait.

- Puisque j'ai faim, viens donc. Tu as faim aussi, toi.

La Teuse avait préparé le déjeuner, au fond du petit jardin, sous
deux grands mûriers, dont les branches étalées mettaient là une
toiture de feuillage. Le soleil, vainqueur enfin des buées orageuses
du matin, chauffait les carrés de légumes, tandis que le mûrier
jetait un large pan d'ombre sur la table boiteuse, où étaient
servies deux tasses de lait, accompagnées d'épaisses tartines.

- Tu vois, c'est gentil, dit Désirée, ravie de manger en plein air.

Elle coupait déjà d'énormes mouillettes, qu'elle mordait avec un
appétit superbe. Comme la Teuse restait debout devant eux:

- Alors, tu ne manges pas, toi? demanda-t-elle.

- Tout à l'heure, répondit la vieille servante. Ma soupe chauffe.

Et, au bout d'un silence, émerveillée des coups de dents de cette
grande enfant, elle reprit, s'adressant au prêtre:

- C'est un plaisir, au moins... Ça ne vous donne pas faim, monsieur
le curé? Il faut vous forcer.

L'abbé Mouret souriait, en regardant sa soeur.

- Oh! elle se porte bien, murmura-t-il. Elle grossit tous les
jours.

- Tiens! c'est parce que je mange! s'écria-t-elle. Toi, si tu
mangeais, tu deviendrais très gros... Tu es donc encore malade? Tu
as l'air tout triste... Je ne veux pas que ça recommence, entends-
tu? Je me suis trop ennuyée, pendant qu'on t'avait emmené pour te
guérir.

- Elle a raison, dit la Teuse. Vous n'avez pas de bon sens,
monsieur le curé; ce n'est point une existence, de vivre de deux ou
trois miettes par jour, comme un oiseau. Vous ne vous faites plus de
sang, parbleu! C'est ça qui vous rend tout pâle... Est-ce que vous
n'avez pas honte de rester plus maigre qu'un clou, lorsque nous
sommes si grasses, nous autres, qui ne sommes que des femmes? On
doit croire que nous ne vous laissons rien dans les plats.

Et toutes deux, crevant de santé, le grondaient amicalement. Il
avait des yeux très grands, très clairs, derrière lesquels on voyait
comme un vide. Il souriait toujours.

- Je ne suis pas malade, répondit-il. J'ai presque fini mon lait.
Il avait bu deux petites gorgées, sans toucher aux tartines.

- Les bêtes, dit Désirée songeuse, ça se porte mieux que les gens.

- Eh bien! c'est joli pour nous, ce que vous avez trouvé là!
s'écria la Teuse en riant.

Mais cette chère innocente de vingt ans n'avait aucune malice.

- Bien sûr, continua-t-elle. Les poules n'ont pas mal à la tête,
n'est-ce-pas? Les lapins, on les engraisse tant qu'on veut. Et mon
cochon, tu ne peux pas dire qu'il ait jamais l'air triste.

Puis, se tournant vers son frère, d'un air ravi:

- Je l'ai appelé Mathieu, parce qu'il ressemble à ce gros homme qui
apporte les lettres; il est devenu joliment fort... Tu n'es pas
aimable de refuser toujours de le voir. Un de ces jours, tu voudras
bien que je te le montre, dis?

Tout en se faisant caressante, elle avait pris les tartines de son
frère, qu'elle mordait à belles dents. Elle en avait achevé une,
elle entamait la seconde, lorsque la Teuse s'en aperçut.

- Mais ce n'est pas à vous, ce pain-là! Voilà que vous lui retirez
les morceaux de la bouche, maintenant!

- Laissez, dit l'abbé Mouret doucement, je n'y aurais pas touché...
Mange, mange tout, ma chérie.

Désirée était demeurée un instant confuse, regardant le pain, se
contenant pour ne pas pleurer. Puis, elle se mit à rire, achevant la
tartine. Et elle continuait:

- Ma vache non plus n'est pas triste comme toi... Tu n'étais pas
là, lorsque l'oncle Pascal me l'a donnée, en me faisant promettre
d'être sage. Autrement, tu aurais vu comme elle a été contente,
quand je l'ai embrassée, la première fois.

Elle tendit l'oreille. Un chant de coq venait de la basse-cour, un
vacarme grandissait, des battements d'ailes, des grognements, des
cris rauques, toute une panique de bêtes effarouchées.

- Ah! tu ne sais pas, reprit-elle brusquement en tapant dans ses
mains, elle doit être pleine... Je l'ai menée au taureau, à trois
lieues d'ici, au Béage. Dame! c'est qu'il n'y a pas des taureaux
partout!... Alors, pendant qu'elle était avec lui, j'ai voulu
rester, pour voir.

La Teuse haussait les épaules, en regardant le prêtre, d'un air
contrarié.

- Vous feriez mieux, mademoiselle, d'aller mettre la paix parmi vos
poules... Tout votre monde s'assassine là-bas.

Mais Désirée tenait à son histoire.

- Il est monté sur elle, il l'a prise entre ses pattes... On riait.
Il n'y a pourtant pas de quoi rire; c'est naturel. Il faut bien que
les mères fassent des petits, n'est-ce pas?... Dis? Crois-tu qu'elle
aura un petit?

L'abbé Mouret eut un geste vague. Ses paupières s'étaient baissées
devant les regards clairs de la jeune fille.

- Eh! courez donc! cria la Teuse. Ils se mangent.

La querelle devenait si violente, dans la basse-cour, qu'elle
partait avec un grand bruit de jupes, lorsque le prêtre la rappela.

- Et le lait, chérie, tu n'as pas fini le lait?

Il lui tendait sa tasse, à laquelle il avait à peine touché.

Elle revint, but le lait sans le moindre scrupule, malgré les yeux
irrités de la Teuse. Puis, elle reprit son élan, courut à la basse-
cour, où on l'entendit mettre la paix. Elle devait s'être assise au
milieu de ses bêtes; elle chantonnait doucement, comme pour les
bercer.



III.

- Maintenant ma soupe est trop chaude, gronda la Teuse, qui
revenait de la cuisine avec une écuelle, dans laquelle une cuiller
de bois était plantée debout.

Elle se tint devant l'abbé Mouret, en commençant à manger sur le
bout de la cuiller, avec précaution. Elle espérait l'égayer, le
tirer du silence accablé où elle le voyait. Depuis qu'il était
revenu du Paradou, il se disait guéri, il ne se plaignait jamais;
souvent même, il souriait d'une si tendre façon, que la maladie,
selon les gens des Artaud, semblait avoir redoublé sa sainteté.
Mais, par moments, des crises de silence le prenaient; il semblait
rouler dans une torture qu'il mettait toutes ses forces à ne point
avouer; et c'était une agonie muette qui le brisait, qui le rendait,
pendant des heures, stupide, en proie à quelque abominable lutte
intérieure, dont la violence ne se devinait qu'à la sueur d'angoisse
de sa face. La Teuse alors ne le quittait plus, l'étourdissant d'un
flot de paroles, jusqu'à ce qu'il eût repris peu à peu son air doux,
comme vainqueur de la révolte de son sang. Ce matin-là, la vieille
servante pressentait une attaque plus rude encore que les autres.
Elle se mit à parler abondamment, tout en continuant à se méfier de
la cuiller qui lui brûlait la langue.

- Vraiment, il faut vivre au fond d'un pays de loups pour voir des
choses pareilles. Est-ce que, dans les villages honnêtes, on se
marie jamais aux chandelles? Ça montre assez que tous ces Artaud
sont des pas-grand-chose... Moi, en Normandie, j'ai vu des noces qui
mettaient les gens en l'air, à deux lieues à la ronde. On mangeait
pendant trois jours. Le curé en était; le maire aussi; même, à la
noce d'une de mes cousines, les pompiers sont venus. Et l'on
s'amusait donc!... Mais faire lever un prêtre avant le soleil pour
s'épouser à une heure où les poules elles-mêmes sont encore
couchées, il n'y a pas de bon sens! A votre place, monsieur le curé,
j'aurais refusé... Pardi! vous n'avez pas assez dormi, vous avez
peut-être pris froid dans l'église. C'est ça qui vous a tout
retourné. Ajoutez qu'on aimerait mieux marier des bêtes que cette
Rosalie et son gueux, avec leur mioche qui a pissé sur une chaise...
Vous avez tort de ne pas me dire où vous vous sentez mal. Je vous
ferais quelque chose de chaud... Hein? monsieur le curé, répondez-
moi?

Il répondit faiblement qu'il était bien, qu'il n'avait besoin que
d'un peu d'air. Il venait de s'adosser à un des mûriers, la
respiration courte, s'abandonnant.

- Bien, bien! n'en faites qu'à votre tête, reprit la Teuse. Mariez
les gens, lorsque vous n'en avez pas la force, et lorsque cela doit
vous rendre malade. Je m'en doutais, je l'avais dit hier... C'est
comme, si vous m'écoutiez, vous ne resteriez pas là, puisque l'odeur
de la basse-cour vous incommode. Ça pue joliment, dans ce moment-ci.
Je ne sais pas ce que mademoiselle Désirée peut encore remuer. Elle
chante, elle; elle s'en moque, ça lui donne des couleurs... Ah! je
voulais vous dire. Vous savez que j'ai tout fait pour l'empêcher de
rester là, quand le taureau a pris la vache. Mais elle vous
ressemble, elle est d'un entêtement! Heureusement que, pour elle, ça
ne tire pas à conséquence. C'est sa joie, les bêtes avec les
petits... Voyons, monsieur le curé, soyez raisonnable. Laissez-moi
vous conduire dans votre chambre. Vous vous coucherez, vous vous
reposerez un peu... Non, vous ne voulez pas? Eh bien! c'est tant
pis, si vous souffrez! On ne garde pas ainsi son mal sur la
conscience, jusqu'à en étouffer.

Et, de colère, elle avala une grande cuillerée de soupe, au risque
de s'emporter la gorge. Elle tapait le manche de bois contre son
écuelle, grognant, se parlant à elle-même.

- On n'a jamais vu un homme comme ça. Il crèverait plutôt que de
lâcher un mot... Ah! il peut bien se taire. J'en sais assez long. Ce
n'est pas malin de deviner le reste... Oui, oui, qu'il se taise. Ça
vaut mieux.

La Teuse était jalouse. Le docteur Pascal lui avait livré un
véritable combat, pour lui enlever son malade, lorsqu'il avait jugé
le jeune prêtre perdu, s'il le laissait au presbytère. Il dut lui
expliquer que la cloche redoublait sa fièvre, que les images de
sainteté, dont sa chambre était pleine, hantaient son cerveau
d'hallucinations, qu'il lui fallait, enfin, un oubli complet, un
milieu autre, où il pût renaître, dans la paix d'une existence
nouvelle. Et elle hochait la tête, elle disait que nulle part "le
cher enfant" ne trouverait une garde-malade meilleure qu'elle.
Pourtant, elle avait fini par consentir; elle s'était même résignée
à le voir aller au Paradou, tout en protestant contre ce choix du
docteur, qui la confondait. Mais elle gardait contre le Paradou une
haine solide. Elle se trouvait surtout blessée du silence de l'abbé
Mouret sur le temps qu'il y avait vécu. Souvent, elle s'était
vainement ingéniée à le faire causer. Ce matin-là, exaspérée de le
voir tout pâle, s'entêtant à souffrir sans une plainte, elle finit
par agiter sa cuiller comme un bâton, elle cria:

- Il faut retourner là-bas, monsieur le curé, si vous y étiez si
bien... Il y a là-bas une personne qui vous soignera sans doute
mieux que moi.

C'était la première fois qu'elle hasardait une allusion directe. Le
coup fut si cruel, que le prêtre laissa échapper un léger cri, en
levant sa face douloureuse. La bonne âme de la Teuse eut regret.

- Aussi, murmura-t-elle, c'est la faute de votre oncle Pascal.
Allez, je lui en ai dit assez. Mais ces savants, ça tient à leurs
idées. Il y en a qui vous font mourir, pour vous regarder dans le
corps après... Moi, ça m'avait mise dans une telle colère, que je
n'ai voulu en parler à personne. Oui, monsieur, c'est grâce à moi,
si personne n'a su où vous étiez, tant je trouvais ça abominable.
Quand l'abbé Guyot, de Saint-Eutrope, qui vous a remplacé pendant
votre absence, venait dire la messe ici, le dimanche, je lui
racontais des histoires, je lui jurais que vous étiez en Suisse. Je
ne sais seulement pas où ça est, la Suisse... Certes, je ne veux
point vous faire de la peine, mais c'est sûrement là-bas que vous
avez pris votre mal. Vous voilà drôlement guéri. On aurait bien
mieux fait de vous laisser avec moi qui ne me serais pas avisée de
vous tourner la tête.

L'abbé Mouret, le front de nouveau penché, ne l'interrompait pas.
Elle s'était assise par terre, à quelques pas de lui, pour tâcher de
rencontrer ses yeux. Elle reprit maternellement, ravie de la
complaisance qu'il semblait mettre à l'écouter.

- Vous n'avez jamais voulu connaître l'histoire de l'abbé Caffin.
Dès que je parle, vous me faites taire... Eh bien! l'abbé Caffin,
dans notre pays, à Canteleu, avait eu des ennuis. C'était pourtant
un bien saint homme, et qui possédait un caractère d'or. Mais,
voyez-vous, il était très douillet, il aimait les choses délicates.
Si bien qu'une demoiselle rôdait autour de lui, la fille d'un
meunier, que ses parents avaient mise en pension. Bref, il arriva ce
qui devait arriver, vous me comprenez, n'est-ce pas? Alors, quand on
a su la chose, tout le pays s'est fâché contre l'abbé. On le
cherchait pour le tuer à coups de pierres. Il s'est sauvé à Rouen,
il est allé pleurer chez l'archevêque. Et on l'a envoyé ici. Le
pauvre homme était bien assez puni de vivre dans ce trou... Plus
tard, j'ai eu des nouvelles de la fille. Elle a épousé un marchand
de boeufs. Elle est très heureuse.

La Teuse, enchantée d'avoir placé son histoire, vit un encouragement
dans l'immobilité du prêtre. Elle se rapprocha, elle continua:

- Ce bon monsieur Caffin! Il n'était pas fier avec moi, il me
parlait souvent de son péché. Ça ne l'empêche pas d'être dans le
ciel, je vous en réponds! Il peut dormir tranquille, là, à côté,
sous l'herbe, car il n'a jamais fait de tort à personne... Moi, je
ne comprends pas qu'on en veuille tant à un prêtre, quand il se
dérange. C'est si naturel! Ce n'est pas beau, sans doute, c'est une
saleté qui doit mettre Dieu en colère. Mais il vaut encore mieux
faire ça que d'aller voler. On se confesse donc, et on est
quitte!... N'est-ce pas, monsieur le curé, lorsqu'on a un vrai
repentir, on fait son salut tout de même?

L'abbé Mouret s'était lentement redressé. Par un effort suprême, il
venait de dompter son angoisse. Pâle encore, il dit d'une voix
ferme:

- Il ne faut jamais pécher, jamais, jamais!

- Ah! tenez, s'écria la vieille servante, vous êtes trop fier,
monsieur! Ce n'est pas beau non plus, l'orgueil!... A votre place,
moi, je ne me raidirais pas comme cela. On cause de son mal, on ne
se coupe pas le coeur en quatre tout d'un coup, on s'habitue à la
séparation, enfin! Ça se passe petit à petit... Au lieu que vous,
voilà que vous évitez même de prononcer le nom des gens. Vous
défendez qu'on parle d'eux, ils sont comme s'ils étaient morts.
Depuis votre retour, je n'ai pas osé vous donner la moindre
nouvelle. Eh bien! je causerai maintenant, je dirai ce que je
saurai, parce que je vois bien que c'est tout ce silence qui vous
tourne sur le coeur.

Il la regardait sévèrement, levant un doigt pour la faire taire.

- Oui, oui, continua-t-elle, j'ai des nouvelles de là-bas, très
souvent même, et je vous les donnerai... D'abord, la personne n'est
pas plus heureuse que vous.

- Taisez-vous! dit l'abbé Mouret, qui trouva la force de se mettre
debout pour s'éloigner.

La Teuse se leva aussi, lui barrant le passage de sa masse énorme.
Elle se fâchait, elle criait:

- Là, vous voilà déjà parti!... Mais vous m'écouterez. Vous savez
que je n'aime guère les gens de là-bas, n'est-ce pas? Si je vous
parle d'eux, c'est pour votre bien... On prétend que je suis
jalouse. Eh bien, je rêve de vous mener un jour là-bas. Vous seriez
avec moi, vous ne craindriez pas de mal faire... Voulez-vous?

Il l'écarta du geste, la face calmée, en disant:

- Je ne veux rien, je ne sais rien... Nous avons une grand-messe
demain. Il faudra préparer l'autel.

Puis, s'étant mis à marcher, il ajouta avec un sourire:

- Ne vous inquiétez pas, ma bonne Teuse. Je suis plus fort que vous
ne croyez. Je me guérirai tout seul.

Et il s'éloigna, l'air solide, la tête droite, ayant vaincu. Sa
soutane, le long des bordures de thym, avait un frôlement très doux.
La Teuse, qui était restée plantée à la même place, ramassa son
écuelle et sa cuiller de bois, en bougonnant. Elle mâchait entre ses
dents des paroles qu'elle accompagnait de grands haussements
d'épaules.

- Ça fait le brave, ça se croit bâti autrement que les autres
hommes, parce que c'est curé... La vérité est que celui-là est
joliment dur. J'en ai connu qu'on n'avait pas besoin de chatouiller
si longtemps. Et il est capable de s'écraser le coeur, comme on
écrase une puce. C'est son bon Dieu qui lui donne cette force.

Elle rentrait à la cuisine, lorsqu'elle aperçut l'abbé Mouret
debout, devant la porte à claire-voie de la basse-cour. Désirée
l'avait arrêté pour lui faire peser un chapon qu'elle engraissait
depuis quelques semaines. Il disait complaisamment qu'il était très
lourd, ce qui donnait un rire d'aise à la grande enfant.

- Les chapons, eux aussi, s'écrasent le coeur comme une puce,
bégaya la Teuse, tout à fait furieuse. Ils ont des raisons pour
cela. Alors, il n'y a pas de gloire à bien vivre.



IV.

L'abbé Mouret passait les journées au presbytère. Il évitait les
longues promenades qu'il faisait avant sa maladie. Les terres
brûlées des Artaud, les ardeurs de cette vallée où ne poussaient que
des vignes tordues, l'inquiétaient. A deux reprises, il avait essayé
de sortir, le matin, pour lire son bréviaire, le long des routes;
mais il n'avait pas dépassé le village, il était rentré, troublé par
les odeurs, le plein soleil, la largeur de l'horizon. Le soir
seulement, dans la fraîcheur de la nuit tombante, il hasardait
quelques pas devant l'église, sur l'esplanade qui s'étendait
jusqu'au cimetière. L'après-midi, pour s'occuper, pris d'un besoin
d'activité qu'il ne savait comment satisfaire, il s'était donné la
tâche de coller des vitres de papier aux carreaux cassés de la nef.
Cela, pendant huit jours, l'avait tenu sur une échelle, très
attentif à poser les vitres proprement, découpant le papier avec des
délicatesses de broderie, étalant la colle de façon à ce qu'il n'y
eût pas de bavure. La Teuse veillait au pied de l'échelle. Désirée
criait qu'il fallait ne pas boucher tous les carreaux, afin que les
moineaux pussent entrer; et, pour ne pas la faire pleurer, le prêtre
en oubliait deux ou trois, à chaque fenêtre. Puis, cette réparation
finie, l'ambition lui avait poussé d'embellir l'église, sans appeler
ni maçon, ni menuisier, ni peintre. Il ferait tout lui-même. Ces
travaux manuels, disait-il, l'amusaient, lui rendaient des forces.
L'oncle Pascal, chaque fois qu'il passait à la cure, l'encourageait,
en assurant que cette fatigue-là valait mieux que toutes les drogues
du monde. Dès lors, l'abbé Mouret boucha les trous des murs avec des
poignées de plâtre, recloua les autels à grands coups de marteau,
broya des couleurs pour donner une couche à la chaire et au
confessionnal. Ce fut un événement dans le pays. On en causait à
deux lieues. Des paysans venaient, les mains derrière le dos, voir
travailler monsieur le curé. Lui, un tablier bleu serré à la taille,
les poignets meurtris, s'absorbait dans cette rude besogne, avait un
prétexte pour ne plus sortir. Il vivait ses journées au milieu des
plâtras, plus tranquille, presque souriant, oubliant le dehors, les
arbres, le soleil, les vents tièdes, qui le troublaient.

- Monsieur le curé est bien libre, du moment que ça ne coûte rien à
la commune, disait le père Bambousse avec un ricanement, en entrant
chaque soir pour constater où en étaient les travaux.

L'abbé Mouret dépensa là ses économies du séminaire. C'étaient,
d'ailleurs, des embellissements dont la naïveté maladroite eût fait
sourire. La maçonnerie le rebuta vite. Il se contenta de recrépir le
tour de l'église, à hauteur d'homme. La Teuse gâchait le plâtre.
Quand elle parla de réparer aussi le presbytère, qu'elle craignait
toujours, disait-elle, de voir tomber sur leurs têtes, il lui
expliqua qu'il ne saurait pas, qu'il faudrait un ouvrier; ce qui
amena une querelle terrible entre eux. Elle criait qu'il n'était pas
raisonnable de faire si belle une église où personne ne couchait,
lorsqu'il y avait à côté des chambres dans lesquelles on les
trouverait sûrement morts, un de ces matins, écrasés par les
plafonds.

- Moi, d'abord, grondait-elle, je finirai par venir faire mon lit
ici, derrière l'autel. J'ai trop peur, la nuit.

Le plâtre manquant, elle ne parla plus du presbytère. Puis, la vue
des peintures qu'exécutait monsieur le curé la ravissait. Ce fut le
grand charme de toute cette besogne. L'abbé, qui avait remis des
bouts de planche partout, se plaisait à étaler sur les boiseries une
belle couleur jaune, avec un gros pinceau. Il y avait, dans le
pinceau, un va-et-vient très doux, dont le bercement l'endormait un
peu, le laissait sans pensée pendant des heures, à suivre les
traînées grasses de la peinture. Lorsque tout fut jaune, le
confessionnal, la chaire, l'estrade, jusqu'à la caisse de l'horloge,
il se risqua à faire des raccords de faux marbre pour rafraîchir le
maître-autel. Et, s'enhardissant, il le repeignit tout entier. Le
maître-autel, blanc, jaune et bleu, était superbe. Des gens qui
n'avaient pas assisté à une messe depuis cinquante ans vinrent en
procession pour le voir.

Les peintures, maintenant, étaient sèches. L'abbé Mouret n'avait
plus qu'à encadrer les panneaux d'un filet brun. Aussi, dès l'après-
midi, se mit-il à l'oeuvre, voulant que tout fût terminé le soir
même, le lendemain étant un jour de grand-messe, ainsi qu'il l'avait
rappelé à la Teuse. Celle-ci attendait pour faire la toilette de
l'autel; elle avait déjà posé sur la crédence les chandeliers et la
croix d'argent, les vases de porcelaine plantés de roses
artificielles, la nappe garnie de dentelle des grandes fêtes. Mais
les filets furent si délicats à faire proprement, qu'il s'attarda
jusqu'à la nuit. Le jour tombait, au moment où il achevait le
dernier panneau.

- Ce sera trop beau, dit une voix rude, sortie de la poussière
grise du crépuscule, dont l'église s'emplissait.

La Teuse, qui s'était agenouillée pour mieux suivre le pinceau le
long de la règle, eut un tressaillement de peur.

- Ah! c'est Frère Archangias, dit-elle en tournant la tête; vous
êtes donc entré par la sacristie?... Mon sang n'a fait qu'un tour.
J'ai cru que la voix venait de dessous les dalles.

L'abbé Mouret s'était remis au travail, après avoir salué le Frère
d'un léger signe de tête. Celui-ci se tint debout, silencieux, ses
grosses mains nouées devant sa soutane. Puis, après avoir haussé les
épaules, en voyant le soin que mettait le prêtre à ce que les filets
fussent bien droits, il répéta:

- Ce sera trop beau.

La Teuse, en extase, tressaillit une seconde fois.

- Bon, cria-t-elle, j'avais oublié que vous étiez là, vous! Vous
pourriez bien tousser, avant de parler. Vous avez une voix qui part
brusquement, comme celle d'un mort.

Elle s'était relevée, elle se reculait pour admirer.

- Pourquoi, trop beau? reprit-elle. Il n'y a rien de trop beau,
quand il s'agit du bon Dieu... Si monsieur le curé avait eu de l'or,
il y aurait mis de l'or, allez!

Le prêtre ayant fini, elle se hâta de changer la nappe, en ayant
bien soin de ne pas effacer les filets. Puis, elle disposa
symétriquement la croix, les chandeliers et les vases. L'abbé Mouret
était allé s'adosser à côté de Frère Archangias, contre la barrière
de bois qui séparait le choeur de la nef. Ils n'échangèrent pas une
parole. Ils regardaient la croix d'argent qui, dans l'ombre
croissante, gardait des gouttes de lumière, sur les pieds, le long
du flanc gauche et à la tempe droite du crucifié. Quand la Teuse eut
fini, elle s'avança triomphante:

- Hein! dit-elle, c'est gentil. Vous verrez le monde, demain, à la
messe! Ces païens ne viennent chez Dieu que lorsqu'ils le croient
riche... Maintenant, monsieur le curé, il faudra en faire autant à
l'autel de la Vierge.

- De l'argent perdu, gronda Frère Archangias.

Mais la Teuse se fâcha. Et, comme l'abbé Mouret continuait à se
taire, elle les emmena tous deux devant l'autel de la Vierge, les
poussant, les tirant par leur soutane.

- Mais regardez donc! Ça jure trop, maintenant que le maître-autel
est propre. On ne sait plus même s'il y a eu des peintures. J'ai
beau essuyer, le matin, le bois garde toute la poussière. C'est
noir, c'est laid... Vous ne savez pas ce qu'on dira, monsieur le
curé? On dira que vous n'aimez pas la sainte Vierge, voilà tout.

- Et après? demanda Frère Archangias.

La Teuse resta toute suffoquée.

- Après, murmura-t-elle, ça serait un péché, pardi!... L'autel est
comme une de ces tombes qu'on abandonne dans les cimetières. Sans
moi, les araignées y feraient leurs toiles, la mousse y pousserait.
De temps en temps, quand je peux mettre un bouquet de côté, je le
donne à la Vierge... Toutes les fleurs de notre jardin étaient pour
elle, autrefois.

Elle était montée devant l'autel, elle avait pris deux bouquets
séchés, oubliés sur les gradins.

- Vous voyez bien que c'est comme dans les cimetières, ajouta-t-
elle, en les jetant aux pieds de l'abbé Mouret.

Celui-ci les ramassa, sans répondre. La nuit était complètement
venue. Frère Archangias s'embarrassa au milieu des chaises, manqua
tomber. Il jurait, il mâchait des phrases sourdes, où revenaient les
noms de Jésus et de Marie. Quand la Teuse, qui était allée chercher
une lampe, rentra dans l'église, elle demanda simplement au prêtre:

- Alors, je puis mettre les pots et les pinceaux au grenier?

- Oui, répondit-il, c'est fini. Nous verrons plus tard pour le
reste.

Elle marcha devant eux, emportant tout, se taisant, de peur d'en
trop dire. Et, comme l'abbé Mouret avait gardé les deux bouquets
séchés à la main, Frère Archangias lui cria, en passant devant la
basse-cour:

- Jetez donc ça!

L'abbé fit encore quelques pas, la tête penchée; puis, il jeta les
fleurs dans le trou au fumier, par-dessus la claire-voie.



V.

Le Frère, qui avait mangé, resta là, à califourchon sur une chaise
retournée, pendant le dîner du prêtre. Depuis que ce dernier était
de retour aux Artaud, il venait ainsi presque tous les soirs
s'installer au presbytère. Jamais il ne s'y était imposé plus
rudement. Ses gros souliers écrasaient le carreau, sa voix tonnait,
ses poings s'abattaient sur les meubles, tandis qu'il racontait les
fessées données le matin aux petites filles, ou qu'il résumait sa
morale en formules dures comme des coups de bâton. Puis, s'ennuyant,
il avait imaginé de jouer aux cartes avec la Teuse. Ils jouaient à
la bataille, interminablement, la Teuse n'ayant jamais pu apprendre
un autre jeu. L'abbé Mouret, qui souriait aux premières cartes
abattues rageusement sur la table, tombait peu à peu dans une
rêverie profonde; et, pendant des heures, il s'oubliait, il
s'échappait, sous les coups d'oeil défiants de Frère Archangias.

Ce soir-là, la Teuse était d'une telle humeur, qu'elle parla d'aller
se coucher, dès que la nappe fut ôtée. Mais le Frère voulait jouer.
Il lui donna des tapes sur les épaules, finit par l'asseoir, et si
violemment, que la chaise craqua. Il battait déjà les cartes.
Désirée, qui le détestait, avait disparu avec son dessert, qu'elle
montait presque tous les soir manger dans son lit.

- Je veux les rouges, dit la Teuse.

Et la lutte s'engagea. La Teuse enleva d'abord quelques belles
cartes au Frère. Puis, deux as tombèrent en même temps sur la table.

- Bataille! cria-t-elle avec une émotion extraordinaire.

Elle jeta un neuf, ce qui la consterna; mais le Frère n'ayant jeté
qu'un sept, elle ramassa les cartes, triomphante. Au bout d'une
demi-heure, elle n'avait plus de nouveau que deux as, les chances se
trouvaient rétablies. Et, vers le troisième quart d'heure, c'était
elle qui perdait un as. Le va-et-vient des valets, des dames et des
rois, avait toute la furie d'un massacre.

- Hein! elle est fameuse, cette partie! dit Frère Archangias, en se
tournant vers l'abbé Mouret.

Mais il le vit si perdu, si loin, ayant aux lèvres un sourire si
inconscient, qu'il haussa brutalement la voix.

- Eh bien! monsieur le curé, vous ne nous regardez donc pas? Ce
n'est guère poli... Nous ne jouons que pour vous. Nous cherchons à
vous égayer... Allons, regardez le jeu. Ça vous vaudra mieux que de
rêvasser. Où étiez-vous encore?

Le prêtre avait eu un tressaillement. Il ne répondit pas, il
s'efforça de suivre le jeu, les paupières battantes. La partie
continuait avec acharnement. La Teuse regagna son as, puis le
reperdit. Certains soirs, ils se disputaient ainsi les as pendant
quatre heures; et souvent même ils allaient se coucher, furibonds,
n'ayant pu se battre.

- Mais j'y songe! cria tout d'un coup la Teuse, qui avait une
grosse peur de perdre, monsieur le curé devait sortir ce soir. Il a
promis au grand Fortuné et à la Rosalie d'aller bénir leur chambre,
comme il est d'usage... Vite, monsieur le curé! Le Frère vous
accompagnera.

L'abbé Mouret était déjà debout, cherchant son chapeau. Mais Frère
Archangias, sans lâcher ses cartes, se fâchait.

- Laissez donc! Est-ce que ça a besoin d'être béni, ce trou à
cochons! Pour ce qu'ils vont y faire de propre, dans leur
chambre!... Encore un usage que vous devriez abolir. Un prêtre n'a
pas à mettre son nez dans les draps des nouveaux mariés... Restez.
Finissons la partie. Ça vaudra mieux.

- Non, dit le prêtre, j'ai promis. Ces braves gens pourraient se
blesser... Restez, vous. Finissez la partie, en m'attendant.

La Teuse, très inquiète, regardait Frère Archangias.

- Eh bien! oui, je reste, cria celui-ci. C'est trop bête!

Mais l'abbé Mouret n'avait pas ouvert la porte, qu'il se levait pour
le suivre, jetant violemment ses cartes. Il revint, il dit à la
Teuse:

- J'allais gagner... Laissez les paquets tels qu'ils sont. Nous
continuerons la partie demain.

- Ah bien, tout est brouillé, maintenant, répondit la vieille
servante qui s'était empressée de mêler les cartes. Si vous croyez
que je vais le mettre sous verre, votre paquet! Et puis je pouvais
gagner, j'avais encore un as.

Frère Archangias, en quelques enjambées, rejoignit l'abbé Mouret qui
descendait l'étroit sentier conduisant aux Artaud. Il s'était donné
la tâche de veiller sur lui. Il l'entourait d'un espionnage de
toutes les heures, l'accompagnant partout, le faisant suivre par un
gamin de son école, lorsqu'il ne pouvait s'acquitter lui-même de ce
soin. Il disait, avec son rire terrible, qu'il était "le gendarme de
Dieu". Et, à la vérité, le prêtre semblait un coupable emprisonné
dans l'ombre noire de la soutane du Frère, un coupable dont on se
méfie, que l'on juge assez faible pour retourner à sa faute, si on
le perdait des yeux une minute. C'était une âpreté de vieille fille
jalouse, un souci minutieux de geôlier qui pousse son devoir jusqu'à
cacher les coins de ciel entrevus par les lucarnes. Frère Archangias
se tenait toujours là, à boucher le soleil, à empêcher une odeur
d'entrer, à murer si complètement le cachot, que rien du dehors n'y
venait plus. Il guettait les moindres faiblesses de l'abbé,
reconnaissait, à la clarté de son regard, les pensées tendres, les
écrasait d'une parole, sans pitié, comme des bêtes mauvaises. Les
silences, les sourires, les pâleurs du front, les frissons des
membres, tout lui appartenait. D'ailleurs, il évitait de parler
nettement de la faute. Sa présence seule était un reproche. La façon
dont il prononçait certaines phrases leur donnait le cinglement d'un
coup de fouet. Il mettait dans un geste toute l'ordure qu'il
crachait sur le péché. Comme ces maris trompés qui plient leurs
femmes sous des allusions sanglantes, dont ils goûtent seuls la
cruauté, il ne reparlait pas de la scène du Paradou, il se
contentait de l'évoquer d'un mot, pour anéantir, aux heures de
crise, cette chair rebelle. Lui aussi avait été trompé par ce
prêtre, tout souillé de son adultère divin, ayant trahi ses
serments, rapportant sur lui des caresses défendues, dont la senteur
lointaine suffisait à exaspérer sa continence de bouc qui ne s'était
jamais satisfait.

Il était près de dix heures. Le village dormait; mais, à l'autre
bout, du côté du moulin, un tapage montait d'une des masures,
vivement éclairée. Le père Bambousse avait abandonné à sa fille et à
son gendre un coin de la maison, se réservant pour lui les plus
belles pièces. On buvait là un dernier coup, en attendant le curé.

- Ils sont soûls, gronda Frère Archangias. Les entendez-vous se
vautrer?

L'abbé Mouret ne répondit pas. La nuit était superbe, toute bleue
d'un clair de lune qui changeait au loin la vallée en un lac
dormant. Et il ralentissait sa marche, comme baigné d'un bien-être
par ces clartés douces; il s'arrêtait même devant certaines nappes
de lumière, avec le frisson délicieux que donne l'approche d'une eau
fraîche. Le Frère continuait ses grandes enjambées, le gourmandant,
l'appelant.

- Venez donc... Ce n'est pas sain, de courir la campagne à cette
heure. Vous seriez mieux dans votre lit.

Mais, brusquement, à l'entrée du village, il se planta au milieu de
la route. Il regardait vers les hauteurs, où les lignes blanches des
ornières se perdaient dans les taches noires des petits bois de
pins. Il avait un grognement de chien qui flaire un danger.

- Qui descend de là-haut, si tard? murmura-t-il.

Le prêtre, n'entendant rien, ne voyant rien, voulut à son tour lui
faire presser le pas.

- Laissez donc, le voici, reprit vivement Frère Archangias. Il
vient de tourner le coude. Tenez, la lune l'éclaire. Vous le voyez
bien, à présent... C'est un grand, avec un bâton.

Puis, au bout d'un silence, il reprit, la voix rauque, étouffée par
la fureur:

- C'est lui, c'est ce gueux!... Je le sentais.

Alors, le nouveau venu étant au bas de la côte, l'abbé Mouret
reconnut Jeanbernat. Malgré ses quatre-vingts ans, le vieux tapait
si dur des talons, que ses gros souliers ferrés tiraient des
étincelles des silex de la route. Il marchait droit comme un chêne,
sans même se servir de son bâton, qu'il portait sur son épaule, en
manière de fusil.

- Ah! le damné! bégaya le Frère cloué sur place, en arrêt. Le
diable lui jette toute la braise de l'enfer sous les pieds.

Le prêtre, très troublé, désespérant de faire lâcher prise à son
compagnon, tourna le dos pour continuer sa route, espérant encore
éviter Jeanbernat, en se hâtant de gagner la maison des Bambousse.
Mais il n'avait pas fait cinq pas, que la voix railleuse du vieux
s'éleva, presque derrière son dos.

- Eh! curé, attendez-moi. Je vous fais donc peur?

Et l'abbé Mouret s'étant arrêté, il s'approcha, il continua:

- Dame! vos soutanes, ça n'est pas commode, ça empêche de courir.
Puis, il a beau faire nuit, on vous reconnaît de loin... Du haut de
la côte, je me suis dit: "Tiens! c'est le petit curé qui est là-
bas." Oh! j'ai encore de bons yeux... Alors, vous ne venez plus nous
voir?

- J'ai eu tant d'occupations, murmura le prêtre, très pâle.

- Bien, bien, tout le monde est libre. Ce que je vous en dis, c'est
pour vous montrer que je ne vous garde pas rancune d'être curé. Nous
ne parlerions même pas de votre bon Dieu, ça m'est égal... La petite
croit que c'est moi qui vous empêche de revenir. Je lui ai répondu:
"Le curé est une bête." Et ça, je le pense. Est-ce que je vous ai
mangé, pendant votre maladie? Je ne suis même pas monté vous voir...
Tout le monde est libre.

Il parlait avec sa belle indifférence, en affectant de ne pas
s'apercevoir de la présence de Frère Archangias. Mais celui-ci ayant
poussé un grognement plus menaçant, il reprit:

- Eh! curé, vous promenez donc votre cochon avec vous?

- Attends, brigand! hurla le Frère, les poings fermés.

Jeanbernat, le bâton levé, feignit de le reconnaître.

- Bas les pattes! cria-t-il. Ah! c'est toi, calotin! J'aurais dû te
flairer à l'odeur de ton cuir... Nous avons un compte à régler
ensemble. J'ai juré d'aller te couper les oreilles au milieu de ta
classe. Ça amusera les gamins que tu empoisonnes.

Le Frère, devant le bâton, recula, la gorge pleine d'injures. Il
balbutiait, il ne trouvait plus les mots.

- Je t'enverrai les gendarmes, assassin! Tu as craché sur l'église,
je t'ai vu! Tu donnes le mal de la mort au pauvre monde, rien qu'en
passant devant les portes. A Saint-Eutrope, tu as fait avorter une
fille en la forçant à mâcher une hostie consacrée que tu avais
volée. Au Béage, tu es allé déterrer des enfants que tu as emportés
sur ton dos pour tes abominations... Tout le monde sait cela,
misérable! Tu es le scandale du pays. Celui qui t'étranglerait
gagnerait du coup le paradis.

Le vieux écoutait, ricanant, faisant le moulinet avec son bâton.
Entre deux injures de l'autre, il répétait à demi-voix.

- Va, va, soulage-toi, serpent! Tout à l'heure, je te casserai les
reins.

L'abbé Mouret voulut intervenir. Mais Frère Archangias le repoussa,
en criant:

- Vous êtes avec lui, vous! Est-ce qu'il ne vous a pas fait marcher
sur la croix, dites le contraire!

Et se tournant de nouveau vers Jeanbernat

- Ah! Satan, tu as dû bien rire, quand tu as tenu un prêtre! Le
ciel écrase ceux qui t'ont aidé à ce sacrilège!... Que faisais-tu,
la nuit, pendant qu'il dormait? Tu venais avec ta salive, n'est-ce
pas? lui mouiller la tonsure, afin que ses cheveux grandissent plus
vite. Tu lui soufflais sur le menton et sur les joues, pour que la
barbe y poussât d'un doigt en une nuit. Tu lui frottais tout le
corps de tes maléfices, tu lui soufflais dans la bouche la rage d'un
chien, tu le mettais en rut... Et c'est ainsi que tu l'avais changé
en bête, Satan!

- Il est stupide, dit Jeanbernat, en reposant son bâton sur
l'épaule. Il m'ennuie.

Le Frère, enhardi, vint lui allonger ses deux poings sous le nez.

- Et ta gueuse! cria-t-il. C'est toi qui l'a fourrée toute nue dans
le lit du prêtre!

Mais il poussa un hurlement, en faisant un bond en arrière. Le bâton
du vieux, lancé à toute volée, venait de se casser sur son échine.
Il recula encore, ramassa dans un tas de cailloux, au bord de la
route, un silex gros comme les deux poings, qu'il lança à la tête de
Jeanbernat. Celui-ci avait le front fendu, s'il ne s'était courbé.
Il courut au tas de cailloux voisin, s'abrita, prit des pierres. Et,
d'un tas à l'autre, un terrible combat s'engagea. Les silex
grêlaient. La lune, très claire, découpait nettement les ombres.

- Oui, tu l'as fourrée dans son lit, répétait le Frère affolé! Et
tu avais mis un Christ sous le matelas, pour que l'ordure tombât sur
lui... Ha! ha! tu es étonné que je sache tout. Tu attends quelque
monstre de cet accouplement-là. Tu fais chaque matin les treize
signes de l'enfer sur le ventre de ta gueuse, pour qu'elle accouche
de l'Antéchrist. Tu veux l'Antéchrist, bandit!... Tiens, que ce
caillou t'éborgne!

- Et que celui-ci te ferme le bec, calotin! reprit Jeanbernat,
redevenu très calme. Est-il bête, cet animal, avec ses histoires!...
Va-t-il falloir que je te casse la tête pour continuer ma route?
Est-ce ton catéchisme qui t'a tourné sur la cervelle?

- Le catéchisme! Veux-tu connaître le catéchisme qu'on enseigne aux
damnés de ton espèce? Oui, je t'apprendrai à faire le signe de
croix...Ceci est pour le Père, et ceci pour le Fils, et ceci pour le
Saint-Esprit...Ah! tu es encore debout. Attends, attends!... Ainsi
soit-il!

Il lui jeta une volée de petites pierres en façon de mitraille.
Jeanbernat, atteint à l'épaule, lâcha les cailloux qu'il tenait et
s'avança tranquillement, pendant que Frère Archangias prenait dans
le tas deux nouvelles poignées, en bégayant:

- Je t'extermine. C'est Dieu qui le veut. Dieu est dans mon bras.

- Te tairas-tu! dit le vieux en l'empoignant à la nuque.

Alors, il y eut une courte lutte dans la poussière de la route,
bleuie par la lune. Le Frère, se voyant le plus faible, cherchait à
mordre. Les membres séchés de Jeanbernat étaient comme des paquets
de cordes qui le liaient, si étroitement, qu'il en sentait les
noeuds lui entrer dans la chair. Il se taisait, étouffant, rêvant
quelque traîtrise. Quand il l'eut mis sous lui, le vieux reprit en
raillant:

- J'ai envie de te casser un bras pour casser ton bon Dieu... Tu
vois bien qu'il n'est pas le plus fort, ton bon Dieu. C'est moi qui
t'extermine... Maintenant, je vais te couper les oreilles. Tu m'as
trop ennuyé.

Et il tirait paisiblement un couteau de sa poche. L'abbé Mouret,
qui, à plusieurs reprises, s'était en vain jeté entre les
combattants, s'interposa si vivement, qu'il finit par consentir à
remettre cette opération à plus tard.

- Vous avez tort, curé, murmura-t-il. Ce gaillard a besoin d'une
saignée. Enfin, puisque ça vous contrarie, j'attendrai. Je le
rencontrerai bien encore dans un petit coin.

Le Frère ayant poussé un grognement, il s'interrompit pour lui
crier:

- Ne bouge pas ou je te les coupe tout de suite.

- Mais, dit le prêtre, vous êtes assis sur sa poitrine. Otez-vous
de là pour qu'il puisse respirer.

- Non, non, il recommencerait ses farces. Je le lâcherai, lorsque
je m'en irai... Je vous disais donc, curé, quand ce gredin s'est
jeté entre nous, que vous seriez le bienvenu là-bas. La petite est
maîtresse, vous savez. Je ne la contrarie pas plus que mes salades.
Tout ça pousse... Il n'y a que des imbéciles comme ce calotin-là
pour voir le mal... Où as-tu vu le mal, coquin! C'est toi qui as
inventé le mal, brute!

Il secouait le Frère de nouveau.

- Laissez-le se relever, supplia l'abbé Mouret.

- Tout à l'heure... La petite n'est pas à son aise depuis quelque
temps. Je ne m'apercevais de rien. Mais elle me l'a dit. Alors je
vais prévenir votre oncle Pascal, à Plassans. La nuit, on est
tranquille, on ne rencontre personne... Oui, oui, la petite ne se
porte pas bien.

Le prêtre ne trouva pas une parole. Il chancelait, la tête basse.

- Elle était si contente de vous soigner, continua le vieux. En
fumant ma pipe, je l'entendais rire. Ça me suffisait. Les filles,
c'est comme les aubépines: quand elles font des fleurs, elles font
tout ce qu'elles peuvent... Enfin, vous viendrez, si le coeur vous
en dit. Peut-être que ça amuserait la petite. Bonsoir, curé.

Il s'était relevé avec lenteur, serrant les poings du Frère, se
méfiant d'un mauvais coup. Et il s'éloigna, sans tourner la tête, en
reprenant son pas dur et allongé.

Le Frère, en silence, rampa jusqu'au tas de cailloux. Il attendit
que le vieux fût à quelque distance. Puis, à deux mains, il
recommença, furieusement. Mais les pierres roulaient dans la
poussière de la route. Jeanbernat, ne daignant plus se fâcher, s'en
allait, droit comme un arbre, au fond de la nuit sereine.

- Le maudit! Satan le pousse! balbutia le Frère Archangias, en
faisant ronfler une dernière pierre. Un vieux qu'une chiquenaude
devrait casser! Il est cuit au feu de l'enfer. J'ai senti ses
griffes.

Sa rage impuissante piétinait sur les cailloux épars. Brusquement,
il se tourna contre l'abbé Mouret.

- C'est votre faute! cria-t-il. Vous auriez dû m'aider, et à nous
deux nous l'aurions étranglé.

A l'autre bout du village, le tapage avait grandi dans la maison de
Bambousse. On entendait distinctement les culs de verres tapés en
mesure sur la table. Le prêtre s'était remis à marcher, sans lever
la tête, se dirigeant vers la grande clarté que jetait la fenêtre,
pareille à la flambée d'un feu de sarments. Le Frère le suivit,
sombre, la soutane souillée de poussière, une joue saignant de
l'effleurement d'un caillou.

Puis, de sa voix dure, après un silence:

- Irez-vous? demanda-t-il.

Et, l'abbé Mouret ne répondant pas, il continua:

- Prenez garde! vous retournez au péché... Il a suffi que cet homme
passât, pour que toute votre chair eût un tressaillement. Je vous ai
vu sous la lune, pâle comme une fille... Prenez garde, entendez-
vous! Cette fois Dieu ne pardonnerait pas. Vous tomberiez dans la
pourriture dernière... Ah! misérable boue, c'est la saleté qui vous
emporte!

Alors, le prêtre leva enfin la face. Il pleurait à grosses larmes,
silencieusement. Il dit avec une douceur navrée:

- Pourquoi me parlez-vous ainsi?... Vous êtes toujours là, vous
connaissez mes luttes de chaque heure. Ne doutez pas de moi,
laissez-moi la force de me vaincre.

Ces paroles si simples, baignées de larmes muettes, prenaient dans
la nuit un tel caractère de douleur sublime, que Frère Archangias
lui-même, malgré sa rudesse, se sentit troublé. Il n'ajouta pas un
mot, secouant sa soutane, essuyant sa joue saignante. Lorsqu'ils
furent devant la maison des Bambousse, il refusa d'entrer. Il
s'assit, à quelques pas, sur la caisse renversée d'une vieille
charrette, où il attendit avec une patience de dogue.

- Voilà monsieur le curé! crièrent tous les Bambousse et tous les
Brichet attablés.

Et l'on remplit de nouveau les verres. L'abbé Mouret dut en prendre
un. Il n'y avait pas eu de noce. Seulement, le soir, après le dîner,
on avait posé sur la table une dame-jeanne d'une cinquantaine de
litres, qu'il s'agissait de vider, avant d'aller se mettre au lit.
Ils étaient dix, et déjà le père Bambousse renversait d'une seule
main la dame-jeanne, d'où ne coulait plus qu'un mince filet rouge.
La Rosalie, très gaie, trempait le menton du petit dans son verre,
tandis que le grand Fortuné faisait des tours, soulevait des
chaises, avec les dents. Tout le monde passa dans la chambre.
L'usage voulait que le curé y bût le vin qu'on lui avait versé.
C'était là ce qu'on appelait bénir la chambre. Ça portait bonheur,
ça empêchait le ménage de se battre. Du temps de M. Caffin, les
choses se passaient joyeusement, le vieux prêtre aimant à rire; il
était même réputé pour la façon dont il vidait le verre, sans
laisser une goutte au fond; d'autant plus que les femmes, aux
Artaud, prétendaient que chaque goutte laissée était une année
d'amour en moins pour les époux. Avec l'abbé Mouret, on plaisantait
moins haut. Il but pourtant d'un trait, ce qui parut flatter
beaucoup le père Bambousse. La vieille Brichet regarda avec une moue
le fond du verre, où un peu de vin restait. Devant le lit, un oncle,
qui était garde champêtre, risquait des gaudrioles très raides, dont
riait la Rosalie, que le grand Fortuné avait déjà poussée à plat
ventre au bord des matelas, par manière de caresse. Et quand tous
eurent trouvé un mot gaillard, on retourna dans la salle. Vincent et
Catherine y étaient demeurés seuls. Vincent, monté sur une chaise,
penchant l'énorme dame-jeanne, entre ses bras, achevait de la vider
dans la bouche ouverte de Catherine.

- Merci, monsieur le curé, cria Bambousse en reconduisant le
prêtre. Eh bien! les voilà mariés, vous êtes content. Ah! les gueux!
si vous croyez qu'ils vont dire des Pater et des Ave, tout à
l'heure... Bonne nuit, dormez bien, monsieur le curé.

Frère Archangias avait lentement quitté le cul de la charrette, où
il s'était assis.

- Que le diable, murmura-t-il, jette des pelletées de charbons
entre leurs peaux, et qu'ils en crèvent!

Il n'ouvrit plus les lèvres, il accompagna l'abbé Mouret jusqu'au
presbytère. Là, il attendit qu'il eût refermé la porte, avant de se
retirer; même il se retourna, à deux reprises, pour s'assurer qu'il
ne ressortait pas. Quand le prêtre fut dans sa chambre, il se jeta
tout habillé sur son lit, les mains aux oreilles, la face contre
l'oreiller, pour ne plus entendre, pour ne plus voir. Il s'anéantit,
il s'endormit d'un sommeil de mort.



VI.

Le lendemain était un dimanche. L'Exaltation de la Sainte-Croix
tombant un jour de grand-messe, l'abbé Mouret avait voulu célébrer
cette fête religieuse avec un éclat particulier. Il s'était pris
d'une dévotion extraordinaire pour la Croix, il avait remplacé dans
sa chambre la statuette de l'Immaculée Conception par un grand
crucifix de bois noir, devant lequel il passait de longues heures
d'adoration. Exalter la Croix, la planter devant lui, au-dessus de
toutes choses, dans une gloire, comme le but unique de sa vie, lui
donnait la force de souffrir et de lutter. Il rêvait de s'y attacher
à la place de Jésus, d'y être couronné d'épines, d'y avoir les
membres troués, le flanc ouvert. Quel lâche était-il donc pour oser
se plaindre d'une blessure menteuse, lorsque son Dieu saignait là de
tout son corps, avec le sourire de la Rédemption aux lèvres? Et, si
misérable qu'elle fût, il offrait sa blessure en holocauste, il
finissait par glisser à l'extase, par croire que le sang lui
ruisselait réellement du front, des membres, de la poitrine.
C'étaient des heures de soulagement, toutes ses impuretés coulaient
par ses plaies. Il se redressait avec des héroïsmes de martyr, il
souhaitait des tortures effroyables pour les endurer sans un seul
frisson de sa chair.

Dès le petit jour, il s'agenouilla devant le crucifix. Et la grâce
vint, abondante comme une rosée. Il ne fit pas d'effort, il n'eut
qu'à plier les genoux, pour la recevoir sur le coeur, pour en être
trempé jusqu'aux os, d'une façon délicieusement douce. La veille, il
avait agonisé, sans qu'elle descendit. Elle restait longtemps sourde
à ses lamentations de damné; elle le secourait souvent, lorsque,
d'un geste d'enfant, il ne savait plus que joindre les mains. Ce
fut, ce matin-là, une bénédiction, un repos absolu, une foi entière.
Il oublia ses angoisses des jours précédents. Il se donna tout à la
joie triomphale de la Croix. Une armure lui montait aux épaules, si
impénétrable, que le monde s'émoussait sur elle. Quand il descendit,
il marchait dans un air de victoire et de sérénité. La Teuse
émerveillée alla chercher Désirée, pour qu'il l'embrassât. Toutes
deux tapaient des mains, en criant qu'il n'avait pas eu si bonne
mine depuis six mois.

Dans l'église, pendant la grand-messe, le prêtre acheva de retrouver
Dieu. Il y avait longtemps qu'il ne s'était approché de l'autel avec
un tel attendrissement. Il dut se contenir, pour ne pas éclater en
larmes, la bouche collée sur la nappe. C'était une grand-messe
solennelle. L'oncle de la Rosalie, le garde champêtre, chantait au
lutrin, d'une voix de basse dont le ronflement emplissait d'un chant
d'orgue la voûte écrasée. Vincent, habillé d'un surplis trop large,
qui avait appartenu à l'abbé Caffin, balançait un vieil encensoir
d'argent, prodigieusement amusé par le bruit des chaînettes,
encensant très haut pour obtenir beaucoup de fumée, regardant
derrière lui si ça ne faisait tousser personne. L'église était
presque pleine. On avait voulu voir les peintures de monsieur le
curé. Des paysannes riaient, parce que ça sentait bon; tandis que
les hommes, au fond, debout sous la tribune, hochaient la tête, à
chaque note plus creuse du chantre. Par les fenêtres, le grand
soleil de dix heures, que tamisaient les vitres de papier, entrait,
étalant sur les murs recrépis de grandes moires très gaies, où
l'ombre des bonnets de femme mettait des vols de gros papillons. Et
les bouquets artificiels, posés sur les gradins de l'autel, avaient
eux-mêmes une joie humide de fleurs naturelles, fraîchement
cueillies. Lorsque le prêtre se tourna, pour bénir les assistants,
il éprouva un attendrissement plus vif encore, à voir l'église si
propre, si pleine, si trempée de musique, d'encens et de lumière.

Après l'offertoire, un murmure courut parmi les paysannes. Vincent,
qui avait levé curieusement la tête, faillit envoyer toute la braise
de son encensoir sur la chasuble du prêtre. Et comme celui-ci le
regardait sévèrement, il voulut s'excuser, il murmura:

- C'est l'oncle de monsieur le curé qui vient d'entrer.

Au fond de l'église, contre une des minces colonnettes de bois qui
soutenaient la tribune, l'abbé Mouret aperçut le docteur Pascal.
Celui-ci n'avait pas sa bonne face souriante, légèrement railleuse.
Il s'était découvert, grave, fâché, suivant la messe avec une
visible impatience. Le spectacle du prêtre à l'autel, son
recueillement, ses gestes ralentis, la sérénité parfaite de son
visage, parurent peu à peu l'irriter davantage. Il ne put attendre
la fin de la messe. Il sortit, alla tourner autour de son cabriolet
et de son cheval, qu'il avait attaché à un des volets du presbytère.

- Eh bien! ce gaillard-là n'en finira donc plus, de se faire
encenser? demanda-t-il à la Teuse, qui revenait de la sacristie.

- C'est fini, répondit-elle. Entrez au salon... Monsieur le curé se
déshabille. Il sait que vous êtes là.

- Pardi! à moins qu'il ne soit aveugle, murmura le docteur, en la
suivant dans la pièce froide, aux meubles durs, qu'elle appelait
pompeusement le salon.

Il se promena quelques minutes, de long en large. La pièce, d'une
tristesse grise, redoublait sa mauvaise humeur. Tout en marchant, il
donnait du bout de sa canne de petits coups sur le crin mangé des
sièges, qui avaient le son cassant de la pierre. Puis, fatigué,
il s'arrêta devant la cheminée, où un grand saint Joseph,
abominablement peinturluré, tenait lieu de pendule.

- Ah! ce n'est pas malheureux! dit-il, lorsqu'il entendit le bruit
de la porte.

Et s'avançant vers l'abbé:

- Sais-tu que tu m'as fait avaler la moitié d'une messe? Il y a
longtemps que ça ne m'était arrivé... Enfin, je tenais absolument à
te voir aujourd'hui. Je voulais causer avec toi.

Il n'acheva pas. Il regardait le prêtre avec surprise. Il y eut un
silence.

- Tu te portes bien, toi? reprit-il enfin d'une voix changée.

- Oui, je vais beaucoup mieux, dit l'abbé Mouret en souriant. Je ne
vous attendais que jeudi. Ce n'est pas votre jour, le dimanche...
Vous avez quelque chose à me communiquer?

Mais l'oncle Pascal ne répondit pas sur-le-champ. Il continuait
d'examiner l'abbé. Celui-ci était encore tout trempé des tiédeurs de
l'église; il apportait dans ses cheveux l'odeur de l'encens; il
gardait au fond de ses yeux la joie de la Croix. L'oncle hocha la
tête, en face de cette paix triomphante.

- Je sors du Paradou, dit-il brusquement. Jeanbernat est venu me
chercher cette nuit... J'ai vu Albine. Elle m'inquiète. Elle a
besoin de beaucoup de ménagements.

Il étudiait toujours le prêtre en parlant. Il ne vit pas même ses
paupières battre.

- Enfin, elle t'a soigné, ajouta-t-il plus rudement. Sans elle, mon
garçon, tu serais peut-être à cette heure dans un cabanon des
Tulettes, avec la camisole de force aux épaules... Eh bien! j'ai
promis que tu irais la voir. Je t'emmène avec moi. C'est un adieu.
Elle veut partir.

- Je ne puis que prier pour la personne dont vous parlez, dit
l'abbé Mouret avec douceur.

Et comme le docteur s'emportait, allongeant un grand coup de canne
sur le canapé:

- Je suis prêtre, je n'ai que des prières, acheva-t-il simplement,
d'une voix très ferme.

- Ah! tiens, tu as raison! cria l'oncle Pascal, se laissant tomber
dans un fauteuil, les jambes cassées. C'est moi qui suis un vieux
fou. Oui, j'ai pleuré dans mon cabriolet en venant ici, tout seul,
ainsi qu'un enfant... Voilà ce que c'est que de vivre au milieu des
bouquins. On fait de belles expériences; mais on se conduit en
malhonnête homme... Est-ce que j'allais me douter que tout cela
tournerait si mal?

Il se leva, se remit à marcher, désespéré.

- Oui, oui, j'aurais dû m'en douter. C'était logique. Et avec toi
ça devenait abominable. Tu n'es pas un homme comme les autres...
Mais écoute, je t'assure que tu étais perdu. L'air qu'elle a mis
autour de toi pouvait seul te sauver de la folie. Enfin, tu
m'entends, je n'ai pas besoin de te dire où tu en étais. C'est une
de mes plus belles cures. Et je n'en suis pas fier, va! car,
maintenant, voilà que la pauvre fille en meurt!

L'abbé Mouret était resté debout, très calme, avec son rayonnement
tranquille de martyr, que rien d'humain ne peut plus abattre.

- Dieu lui fera miséricorde, dit-il.

- Dieu! Dieu! murmura le docteur sourdement, il ferait mieux de ne
pas se jeter dans nos jambes. On arrangerait l'affaire.

Puis, haussant la voix, il reprit:

- J'avais tout calculé. C'est là le plus fort! Oh! l'imbécile!...
Tu restais un mois en convalescence. L'ombre des arbres, le souffle
frais de l'enfant, toute cette jeunesse te remettait sur pied. D'un
autre côté, l'enfant perdait sa sauvagerie, tu l'humanisais, nous en
faisions à nous deux une demoiselle que nous aurions mariée quelque
part. C'était parfait... Aussi pouvais-je m'imaginer que ce vieux
philosophe de Jeanbernat ne quitterait pas ses salades d'un pouce!
Il est vrai que moi non plus je n'ai pas bougé de mon laboratoire.
J'avais des études en train... Et c'est ma faute! Je suis un
malhonnête homme!

Il étouffait, il voulait sortir. Il chercha partout son chapeau
qu'il avait sur la tête.

- Adieu, balbutia-t-il, je m'en vais... Alors, tu refuses de venir?
Voyons, fais-le pour moi; tu vois combien je souffre. Je te jure
qu'elle partira ensuite. C'est convenu... J'ai mon cabriolet. Dans
une heure, tu seras de retour... Viens, je t'en prie.

Le prêtre eut un geste large, un de ces gestes que le docteur lui
avait vu faire à l'autel.

- Non, dit-il, je ne puis.

En accompagnant son oncle, il ajouta:

- Dites-lui qu'elle s'agenouille et qu'elle implore Dieu... Dieu
l'entendra comme il m'a entendu; il la soulagera comme il m'a
soulagé. Il n'y a pas d'autre salut.

Le docteur le regarda en face, haussa terriblement les épaules.

- Adieu, répéta-t-il. Tu te portes bien. Tu n'as plus besoin de
moi.

Mais, comme il détachait son cheval, Désirée, qui venait d'entendre
sa voix, arriva en courant. Elle adorait l'oncle. Quand elle était
plus jeune, il écoutait son bavardage de gamine pendant des heures,
sans se lasser. Maintenant encore, il la gâtait, s'intéressait à sa
basse-cour, restait très bien un après-midi avec elle, au milieu des
poules et des canards, à lui sourire de ses yeux aigus de savant. Il
l'appelait "la grande bête", d'un ton d'admiration caressante. Il
paraissait la mettre bien au-dessus des autres filles. Aussi se
jeta-t-elle à son cou, d'un élan de tendresse. Elle cria:

- Tu restes? Tu déjeunes?

Mais il l'embrassa, refusant, se débarrassant de son étreinte d'un
air bourru. Elle avait un rire clair; elle se pendit de nouveau à
ses épaules.

- Tu as bien tort, reprit-elle. J'ai des oeufs tout chauds. Je
guettais les poules. Elles en ont fait quatorze, ce matin... Et nous
aurions mangé un poulet, le blanc, celui qui bat les autres. Tu
étais là, jeudi, quand il a crevé un oeil au grand moucheté.

L'oncle restait fâché. Il s'irritait contre le noeud de la bride,
qu'il ne parvenait pas à défaire. Alors, elle se mit à sauter autour
de lui, tapant des mains, chantonnant, sur un air de flûte:

- Si, si, tu restes... Nous le mangerons, nous le mangerons!

Et la colère de l'oncle ne put tenir davantage. Il leva la tête, il
sourit. Elle était trop saine, trop vivante, trop vraie. Elle avait
une gaieté trop large, naturelle et franche comme la nappe de soleil
qui dorait sa chair nue.

- La grande bête! murmura-t-il, charmé. Puis, la prenant par les
poignets, pendant qu'elle continuait à sauter:

- Ecoute, pas aujourd'hui. J'ai une pauvre fille qui est malade.
Mais je reviendrai un autre matin... Je te le promets.

- Quand? jeudi? insista-t-elle. Tu sais, la vache est grosse. Elle
n'a pas l'air à son aise, depuis deux jours... Tu es médecin, tu
pourrais peut-être lui donner un remède.

L'abbé Mouret, qui était demeuré là, paisible, ne put retenir un
léger rire. Le docteur monta gaiement dans son cabriolet, en disant:

- C'est ça, je soignerai la vache... Approche, que je t'embrasse,
la grande bête! Tu sens bon, tu sens la santé.

Et tu vaux mieux que tout le monde. Si tout le monde était comme ma
grande bête, la terre serait trop belle.

Il jeta à son cheval un léger claquement de la langue, et continua à
parler tout seul, pendant que le cabriolet descendait la pente.

- Oui, des brutes, il ne faudrait que des brutes. On serait beau,
on serait gai, on serait fort. Ah! c'est le rêve!... Ça a bien
tourné pour la fille, qui est aussi heureuse que sa vache. Ça a mal
tourné pour le garçon, qui agonise dans sa soutane. Un peu plus de
sang, un peu plus de nerfs, va te promener! On manque sa vie... De
vrais Rougon et de vrais Macquart, ces enfants-là! La queue de la
bande, la dégénérescence finale.

Et poussant son cheval, il monta au trot le coteau qui conduisait au
Paradou.



VII.

Le dimanche était un jour de grande occupation pour l'abbé Mouret.
Il avait les vêpres, qu'il disait généralement devant les chaises
vides, la Brichet elle-même ne poussant pas la dévotion au point de
revenir à l'église l'après-midi. Puis, à quatre heures, Frère
Archangias amenait les galopins de son école pour que monsieur le
curé leur fît réciter leur leçon de catéchisme. Cette récitation se
prolongeait parfois fort tard. Lorsque les enfants se montraient par
trop indomptables, on appelait la Teuse, qui leur faisait peur avec
son balai.

Ce dimanche-là, vers quatre heures, Désirée se trouva seule au
presbytère. Comme elle s'ennuyait, elle alla arracher de l'herbe
pour ses lapins, dans le cimetière, où poussaient des coquelicots
superbes, que les lapins adoraient. Elle se traînait à genoux entre
les tombes, elle rapportait de pleins tabliers de verdures grasses,
sur lesquelles ses bêtes tombaient goulûment.

- Oh! les beaux plantains! murmura-t-elle en s'accroupissant devant
la pierre de l'abbé Caffin, ravie de sa trouvaille.

Là, en effet, dans la fissure même de la pierre, des plantains
magnifiques étalaient leurs larges feuilles. Elle avait achevé
d'emplir son tablier, lorsqu'elle crut entendre un bruit singulier.
Un froissement de branches, un glissement de petits cailloux
montaient du gouffre qui longeait un des côtés du cimetière, et au
fond duquel coulait le Mascle, un torrent descendu des hauteurs du
Paradou. La pente était si rude, si impraticable, que Désirée songea
à quelque chien perdu, à quelque chèvre échappée. Elle s'avança
vivement. Et, comme elle se penchait elle resta stupéfaite, en
apercevant au milieu des ronces une fille qui s'aidait des moindres
creux du roc avec une agilité extraordinaire.

- Je vais vous donner la main, lui cria-t-elle. Il y a de quoi se
rompre le cou.

La fille, se voyant découverte, eut un saut de peur, comme si elle
allait redescendre. Mais elle leva la tête, elle s'enhardit jusqu'à
accepter la main qu'on lui tendait.

- Oh! je vous reconnais, reprit Désirée, heureuse, lâchant son
tablier pour la prendre à la taille, avec sa câlinerie de grande
enfant. Vous m'avez donné des merles. Ils sont morts, les chers
petits. J'ai eu bien du chagrin... Attendez, je sais votre nom, je
l'ai entendu. La Teuse le dit souvent, quand Serge n'est pas là.
Elle m'a bien défendu de le répéter... Attendez, je vais me
souvenir.

Elle faisait des efforts de mémoire, qui la rendaient toute
sérieuse. Puis, ayant trouvé, elle redevint très gaie, elle goûta à
plusieurs reprises la musique du nom.

- Albine! Albine!... C'est très doux. J'avais cru d'abord que vous
étiez une mésange, parce que j'ai eu une mésange que j'appelais à
peu près comme cela, je ne sais plus bien.

Albine ne sourit pas. Elle était toute blanche, avec une flamme de
fièvre dans les yeux. Quelques gouttes de sang roulaient sur ses
mains. Quand elle eut repris haleine, elle dit rapidement:

- Non, laissez. Vous allez tacher votre mouchoir à m'essuyer. Ce
n'est rien, quelques piqûres... Je n'ai pas voulu venir par la
route, on m'aurait vue. J'ai préféré suivre le torrent... Serge est
là?

Ce nom prononcé familièrement, avec une ardeur sourde, ne choqua
point Désirée. Elle répondit qu'il était là, dans l'église, à faire
le catéchisme.

- Il ne faut pas parler haut, ajouta-t-elle, en mettant un doigt
sur ses lèvres. Serge me défend de parler haut, quand il fait le
catéchisme. Autrement, on viendrait nous gronder... Nous allons nous
mettre dans l'écurie, voulez-vous? Nous serons bien; nous causerons.

- Je veux voir Serge, dit simplement Albine.

La grande enfant baissa encore la voix. Elle jetait des coups d'oeil
furtifs sur l'église, murmurant:

- Oui, oui... Serge sera bien attrapé. Venez avec moi. Nous nous
cacherons, nous ne ferons pas de bruit. Oh! que c'est amusant!

Elle avait ramassé le tas d'herbes glissé de son tablier. Elle
sortit du cimetière, rentra à la cure, avec des précautions
infinies, en recommandant bien à Albine de se cacher derrière elle,
de se faire toute petite. Comme elles se réfugiaient toutes deux en
courant dans la basse-cour, elles aperçurent la Teuse, qui
traversait la sacristie, et qui ne parut pas les voir.

- Chut! Chut! répétait Désiréee, enchantée, quand elles se furent
blotties au fond de l'écurie. Maintenant, personne ne nous trouvera
plus... Il y a de la paille. Allongez-vous donc.

Albine dut s'asseoir sur une botte de paille.

- Et Serge? demanda-t-elle, avec l'entêtement de l'idée fixe.

- Tenez, on entend sa voix... Quand il tapera dans ses mains, ça
sera fini, les petits s'en iront... Ecoutez, il leur raconte une
histoire.

La voix de l'abbé Mouret arrivait, en effet, très adoucie, par la
porte de la sacristie, que la Teuse, sans doute, venait d'ouvrir. Ce
fut comme une bouffée religieuse, un murmure où passa à trois fois
le nom de Jésus. Albine frissonna. Elle se levait pour courir à
cette voix aimée, dont elle reconnaissait la caresse, lorsque le son
parut s'envoler, étouffé par la porte, qui était retombée. Alors,
elle se rassit, elle sembla attendre, les mains serrées l'une contre
l'autre, tout à la pensée brûlant au fond de ses yeux clairs.
Désirée, couchée à ses pieds, la regardait avec une admiration
naïve.

- Oh! vous êtes belle, murmura-t-elle. Vous ressemblez à une image
que Serge avait dans sa chambre. Elle était toute blanche comme
vous. Elle avait de grandes boucles qui lui flottaient le cou. Et
elle montrait son coeur rouge, là, à la place où je sens battre le
vôtre... Vous ne m'écoutez pas, vous êtes triste. Jouons, voulez-
vous?

Mais elle s'interrompit, criant entre ses dents, contenant sa voix:

- Les gueuses! elles vont nous faire surprendre.

Elle n'avait pas lâché son tablier d'herbes, et ses bêtes la
prenaient d'assaut. Une bande de poules était accourue, gloussant,
s'appelant, piquant les brins verts qui pendaient. La chèvre passait
sournoisement la tête sous son bras, mordait aux larges feuilles. La
vache elle-même, attachée au mur, tirait sur sa corde, allongeait
son mufle, soufflait son haleine chaude.

- Ah! les voleuses! répétait Désirée. C'est pour les lapins!...
Voulez-vous bien me laisser tranquille! Toi tu vas recevoir une
calotte. Et toi, si je t'y prends encore, je te retrousse la
queue.... Les poisons! elles me mangeraient plutôt les mains!

Elle souffletait la chèvre, elles dispersait les poules à coups de
pied, elle tapait de toute la force de ses poings sur le mufle de la
vache. Mais les bêtes se secouaient, revenaient plus goulues,
sautaient sur elle, l'envahissaient, arrachaient son tablier. Et
clignant les yeux, elle murmurait à l'oreille d'Albine, comme si les
bêtes avaient pu l'entendre:

- Sont-elles drôles, ces amours! Attendez, vous allez les voir
manger.

Albine regardait de son air grave.

- Allons, soyez sages, reprit Désirée. Vous en aurez toutes. Mais
chacune son tour... La grande Lise, d'abord. Hein! tu aimes joliment
le plantain, toi!

La grande Lise, c'était la vache. Elle broya lentement une poignée
des feuilles grasses poussées sur la tombe de l'abbé Caffin. Un
léger filet de bave pendait de son mufle. Ses gros yeux bruns
avaient une douceur gourmande.

- A toi, maintenant, continua Désirée, en se tournant vers la
chèvre. Oh! je sais que tu veux des coquelicots. Et tu les préfères
fleuris, n'est-ce pas? avec des boutons qui éclatent sous tes dents
comme des papillottes de braise rouge... Tiens, en voilà de joliment
beaux. Ils viennent du coin à gauche, où l'on enterrait l'année
dernière.

Et, tout en parlant, elle présentait à la chèvre un bouquet de
fleurs saignantes, que la bête broutait. Quand elle n'eut plus dans
les mains que les tiges, elle les lui mit entre les dents. Par-
derrière, les poules furieuses lui déchiquetaient les jupes. Elle
leur jeta des chicorées sauvages et des pissenlits, qu'elle avait
cueillis autour des vieilles dalles rangées le long du mur de
l'église. Les poules se disputèrent surtout les pissenlits, avec une
telle voracité, une telle rage d'ailes et d'ergots, que les autres
bêtes de la basse-cour entendirent. Alors, ce fut un envahissement.
Le grand coq fauve, Alexandre, parut le premier. Il piqua un
pissenlit, le coupa en deux, sans l'entamer. Il cacardait, appelant
les poules restées dehors, se reculant pour les inviter à manger. Et
une poule blanche entra, puis une poule noire, puis toute une file
de poules, qui se bousculaient, se montaient sur la queue,
finissaient par couler comme une mare de plumes folles. Derrière les
poules vinrent les pigeons, et les canards, et les oies, enfin les
dindes. Désirée riait au milieu de ce flot vivant, noyée, perdue,
répétant:

- Toutes les fois que j'apporte de l'herbe du cimetière, c'est
comme ça. Elles se tueraient pour en manger... L'herbe doit avoir un
goût.

Et elle se débattait, levant les dernières poignées de verdure, afin
de les sauver de ces becs gloutons qui se levaient vers elle,
répétant qu'il fallait en garder pour les lapins, qu'elle allait se
fâcher, qu'elle les mettrait tous au pain sec. Mais elle
faiblissait. Les oies tiraient les coins de son tablier, si
rudement, qu'elle manquait tomber sur les genoux. Les canards lui
dévoraient les chevilles. Deux pigeons avaient volé sur sa tête. Des
poules montaient jusqu'à ses épaules. C'était une férocité de bêtes
sentant la chair, les plantains gras, les coquelicots sanguins, les
pissenlits engorgés de sève, où il y avait un peu de la vie des
morts. Elle riait trop, elle se sentait sur le point de glisser, de
lâcher les deux dernières poignées, lorsqu'un grognement terrible
vint mettre la panique autour d'elle.

- C'est toi, mon gros, dit-elle ravie. Mange-les, délivre-moi.

Le cochon entrait. Ce n'était plus le petit cochon, rose comme un
joujou fraîchement peint, le derrière planté d'une queue pareille à
un bout de ficelle; mais un fort cochon, bon à tuer, rond comme une
bedaine de chantre, l'échine couverte de soies rudes qui pissaient
la graisse. Il avait le ventre couleur d'ambre, pour avoir dormi
dans le fumier. Le groin en avant, roulant sur ses pattes, il se
jeta au milieu des bêtes, ce qui permit à Désirée de s'échapper et
de courir donner aux lapins les quelques herbes qu'elle avait si
vaillamment défendues. Quand elle revint, la paix était faite. Les
oies balançaient le cou mollement, stupides, béates; les canards et
les dindes s'en allaient le long des murs, avec des déhanchements
prudents d'animaux infirmes; les poules caquetaient à voix basse,
piquant un grain invisible dans le sol dur de l'écurie; tandis que
le cochon, la chèvre, la grande vache, comme peu à peu ensommeillés,
clignaient les paupières. Au-dehors, une pluie d'orage commençait à
tomber.

- Ah bien! voilà une averse, dit Désirée, qui se rassit sur la
paille avec un frisson. Vous ferez bien de rester là, mes amours, si
vous ne voulez pas être trempées.

Elle se tourna vers Albine, en ajoutant:

- Hein! ont-elles l'air godiche! Elles ne se réveillent que pour
tomber sur la nourriture, ces bêtes-là!

Albine était restée silencieuse. Les rires de cette belle fille se
débattant au milieu de ces cous voraces, de ces becs goulus, qui la
chatouillaient, qui la baisaient, qui semblaient vouloir lui manger
la chair, l'avaient rendue plus blanche. Tant de gaieté, tant de
santé, tant de vie, la désespérait. Elle serrait ses bras fiévreux,
elle pressait le vide sur sa poitrine, séchée par l'abandon.

- Et Serge? demanda-t-elle de sa même voix, nette et entêtée.

- Chut! dit Désirée, je viens de l'entendre, il n'a pas fini...
Nous avons fait joliment du bruit tout à l'heure. Il faut que la
Teuse soit sourde, ce soir... Tenons-nous tranquilles, maintenant.
C'est bon d'entendre tomber la pluie.

L'averse entrait par la porte laissée ouverte, battait le seuil à
larges gouttes. Des poules, inquiètes, après s'être hasardées,
avaient reculé jusqu'au fond de l'écurie. Toutes les bêtes se
réfugiaient là, autour des jupes des deux filles, sauf trois canards
qui s'en étaient allés sous la pluie se promener tranquillement. La
fraîcheur de l'eau, ruisselant au-dehors, semblait refouler à
l'intérieur les buées ardentes de la basse-cour. Il faisait très
chaud dans la paille. Désirée attira deux grosses bottes, s'y étala
comme sur des oreillers, s'y abandonna. Elle était à l'aise, elle
jouissait par tout son corps.

- C'est bon, c'est bon, murmura-t-elle. Couchez-vous donc comme
moi. J'enfonce, je suis appuyée de tous les côtés, la paille me fait
des minettes dans le cou... Et quand on se frotte, ça vous court le
long des membres, on dirait que des souris se sauvent sous votre
robe.

Elle se frottait, elle riait seule, donnant des tapes à droite et à
gauche, comme pour se défendre contre les souris. Puis, elle restait
la tête en bas, les genoux en l'air, reprenant:

- Est-ce que vous vous roulez dans la paille, chez vous? Moi, je ne
connais rien de meilleur... Des fois, je me chatouille sous les
pieds. C'est bien drôle aussi... Dites, est-ce que vous vous
chatouillez?

Mais le grand coq fauve, qui s'était approché gravement, en la
voyant vautrée, venait de lui sauter sur la gorge.

- Veux-tu t'en aller, Alexandre! cria-t-elle. Est-il bête, cet
animal! Je ne puis pas me coucher, sans qu'il se plante là... Tu me
serres trop, tu me fais mal avec tes ongles, entends-tu!... Je veux
bien que tu restes, mais tu seras sage, tu ne me piqueras pas les
cheveux, hein!

Et elle ne s'en inquiéta plus. Le coq se tenait ferme à son corsage,
ayant l'air par instants de la regarder sous le menton, d'un oeil de
braise. Les autres bêtes se rapprochaient de ses jupes. Après s'être
encore roulée, elle avait fini par se pâmer, dans une position
heureuse, les membres écartés, la tête renversée. Elle continua:

- Ah! c'est trop bon, ça me fatigue tout de suite. La paille, ça
donne sommeil, n'est-ce pas?... Serge n'aime pas ça. Vous non plus,
peut-être. Alors, qu'est-ce que vous pouvez aimer?... Racontez un
peu, pour que je sache.

Elle s'assoupissait lentement. Un instant, elle tint ses yeux grands
ouverts, ayant l'air de chercher quel plaisir elle ignorait. Puis,
elle baissa les paupières, avec un sourire tranquille, comme
pleinement contentée. Elle paraissait dormir, lorsque, au bout de
quelques minutes, elle rouvrit les yeux, disant:

- La vache va faire un petit... Voilà qui est bon aussi. Ça
m'amusera plus que tout.

Et elle glissa à un sommeil profond. Les bêtes avaient fini par
monter sur elle. C'était un flot de plumes vivantes qui la couvrait.
Des poules semblaient couver ses pieds. Les oies mettaient le duvet
de leur cou le long de ses cuisses. A gauche, le cochon lui
chauffait le flanc; pendant que la chèvre, à droite, allongeait sa
tête barbue jusque sous son aisselle. Un peu partout, des pigeons
nichaient, dans ses mains ouvertes, au creux de sa taille, derrière
ses épaules tombantes. Et elle était toute rose, en dormant,
caressée par le souffle plus fort de la vache, étouffée sous le
poids du grand coq accroupi, qui était descendu plus bas que la
gorge, les ailes battantes, la crête allumée, et dont le ventre
fauve la brûlait d'une caresse de flamme, à travers ses jupes.

La pluie, au-dehors, tombait plus fine. Une nappe de soleil,
échappée du coin d'un nuage, trempait d'or la poussière d'eau
volante. Albine, restée immobile, regardait dormir Désirée, cette
belle fille qui contentait sa chair en se roulant sur la paille.
Elle souhaitait d'être ainsi lasse et pâmée, endormie de jouissance,
pour quelques fétus qui lui auraient chatouillé la nuque. Elle
jalousait ces bras forts, cette poitrine dure, cette vie toute
charnelle dans la chaleur fécondante d'un troupeau de bêtes, cet
épanouissement purement animal, qui faisait de l'enfant grasse la
tranquille soeur de la grande vache blanche et rousse. Elle rêvait
d'être aimée du coq fauve et d'aimer elle-même comme les arbres
poussent, naturellement, sans honte, en ouvrant chacune de ses
veines aux jets de la sève. C'était la terre qui assouvissait
Désirée, lorsqu'elle se vautrait sur le dos. Cependant, la pluie
avait complètement cessé. Les trois chats de la maison, l'un
derrière l'autre, filaient dans la cour, le long du mur, en prenant
des précautions infinies pour ne pas se mouiller. Ils allongèrent le
cou dans l'écurie, ils vinrent droit à la dormeuse, ronronnant, se
couchant contre elle, les pattes sur un peu de sa peau. Moumou, le
gros chat noir, blotti près d'une de ses joues, se mit à lui lécher
le menton avec douceur.

- Et Serge? murmura machinalement Albine.

Où était donc l'obstacle? Qui l'empêchait de se contenter ainsi,
heureuse, en pleine nature? Pourquoi n'aimait-elle pas, pourquoi
n'était-elle pas aimée, au grand soleil, librement, comme les arbres
poussent? Elle ne savait pas, elle se sentait abandonnée, à jamais
meurtrie. Et elle avait un entêtement farouche, un besoin de
reprendre son bien dans ses bras, de le cacher, d'en jouir encore.
Alors, elle se leva. La porte de la sacristie venait d'être
rouverte; un léger claquement de mains se fit entendre, suivi du
vacarme d'une bande d'enfants tapant leurs sabots sur les dalles; le
catéchisme était fini. Elle quitta doucement l'écurie, où elle
attendait, depuis une heure, dans la buée chaude de la basse-cour.
Comme elle se glissait le long du couloir de la sacristie, elle
aperçut le dos de la Teuse, qui rentra dans sa cuisine, sans tourner
la tête. Et, certaine de n'être pas vue, elle poussa la porte,
l'accompagnant de la main pour qu'elle retombât sans bruit. Elle
était dans l'église.



VIII.

D'abord, elle ne vit personne. Au-dehors, la pluie tombait de
nouveau, une pluie fine, persistante. L'église lui parut toute
grise. Elle passa derrière le maître-autel, s'avança jusqu'à la
chaire. Il n'y avait, au milieu de la nef, que des bancs laissés en
déroute par les galopins du catéchisme. Le balancier de l'horloge
battait sourdement, dans tout ce vide. Alors, elle descendit pour
aller frapper à la boiserie du confessionnal, qu'elle apercevait à
l'autre bout. Mais, comme elle passait devant la chapelle des Morts,
elle trouva l'abbé Mouret prosterné au pied du grand Christ
saignant. Il ne bougeait pas, il devait croire que la Teuse rangeait
les bancs, derrière lui. Albine lui posa la main sur l'épaule.

- Serge, dit-elle, je viens te chercher.

Le prêtre leva la tête, très pâle, avec un tressaillement. Il resta
à genoux, il se signa, les lèvres balbutiantes encore de sa prière.

- J'ai attendu, continua-t-elle. Chaque matin, chaque soir, je
regardais si tu n'arrivais pas. J'ai compté les jours, puis je n'ai
plus compté. Voilà des semaines... Alors, quand j'ai su que tu ne
viendrais pas, je suis venue, moi. Je me suis dit: "Je l'emmènerai..."
Donne-moi tes mains, allons-nous en.

Et elle lui tendait les mains, comme pour l'aider à se relever. Lui,
se signa de nouveau. Il priait toujours, en la regardant. Il avait
calmé le premier frisson de sa chair. Dans la grâce qui l'inondait
depuis le matin, ainsi qu'un bain céleste, il puisait des forces
surhumaines.

- Ce n'est pas ici votre place, dit-il gravement. Retirez-vous...
Vous aggravez vos souffrances.

- Je ne souffre plus, reprit-elle avec un sourire. Je me porte
mieux, je suis guérie, puisque je te vois... Ecoute, je me faisais
plus malade que je n'étais, pour qu'on vînt te chercher. Je veux
bien l'avouer, maintenant. C'est comme cette promesse de partir, de
quitter le pays, après t'avoir retrouvé, tu ne t'es pas imaginé
peut-être que je l'aurais tenue. Ah bien! je t'aurais plutôt emporté
sur mes épaules... Les autres ne savent pas; mais toi tu sais bien
qu'à présent je ne puis vivre ailleurs qu'à ton cou.

Elle redevenait heureuse, elle se rapprochait avec des caresses
d'enfant libre, sans voir la rigidité froide du prêtre. Elle
s'impatienta, tapa joyeusement dans ses mains, en criant:

- Voyons, décide-toi! Serge. Tu nous fais perdre un temps, là! Il
n'y a pas besoin de tant de réflexions. Je t'emmène, pardi! c'est
simple... Si tu désires ne pas être vu, nous nous en irons par le
Mascle. Le chemin n'est pas commode; mais je l'ai bien pris toute
seule; nous nous aiderons, quand nous serons deux... Tu connais le
chemin, n'est-ce pas? Nous traversons le cimetière, nous descendons
au bord du torrent, puis nous n'avons plus qu'à le suivre, jusqu'au
jardin. Et comme l'on est chez soi, là-bas, au fond! Il n'y a
personne, va! rien que des broussailles et de belles pierres rondes.
Le lit est presque à sec. En venant, je pensais "Lorsqu'il sera avec
moi, tout à l'heure, nous marcherons doucement, en nous
embrassant..." Allons, dépêche-toi. Je t'attends, Serge.

Le prêtre semblait ne plus entendre. Il s'était remis en prières,
demandant au ciel le courage des saints. Avant d'engager la lutte
suprême, il s'armait des épées flamboyantes de la foi. Un instant,
il craignit de faiblir. Il lui avait fallu un héroïsme de martyr
pour laisser ses genoux collés à la dalle, pendant que chaque mot
d'Albine l'appelait: son coeur allait vers elle, tout son sang se
soulevait, le jetait dans ses bras, avec l'irrésistible désir de
baiser ses cheveux. Elle avait, de l'odeur seule de son haleine,
éveillé et fait passer en une seconde les souvenirs de leur
tendresse, le grand jardin, les promenades sous les arbres, la joie
de leur union. Mais la grâce le trempa de sa rosée plus abondante;
ce ne fut que la torture d'un moment, qui vida le sang de ses
veines; et rien d'humain ne demeura en lui. Il n'était plus que la
chose de Dieu.

Albine dut le toucher de nouveau à l'épaule. Elle s'inquiétait, elle
s'irritait peu à peu.

- Pourquoi ne réponds-tu pas? Tu ne peux refuser, tu vas me
suivre... Songe que j'en mourrais, si tu refusais. Mais non, cela
n'est pas possible. Rappelle-toi. Nous étions ensemble, nous ne
devions jamais nous quitter. Et vingt fois tu t'es donné. Tu me
disais de te prendre tout entier, de prendre tes membres, de prendre
ton souffle, de prendre ta vie... Je n'ai point rêvé, peut-être. Il
n'y a pas une place de ton corps que tu ne m'aies livrée, pas un de
tes cheveux dont je ne sois la maîtresse. Tu as un signe à l'épaule
gauche, je l'ai baisé, il est à moi. Tes mains sont à moi, je les ai
serrées pendant des jours dans les miennes. Et ton visage, tes
lèvres, tes yeux, ton front, tout cela est à moi, j'en ai disposé
pour mes tendresses... Entends-tu, Serge?

Elle se dressait devant lui, souveraine, allongeant les bras. Elle
répéta d'une voix plus haute:

- Entends-tu, Serge? tu es à moi!

Alors, lentement, l'abbé Mouret se leva. Il s'adossa à l'autel, en
disant:

- Non, vous vous trompez, je suis à Dieu.

Il était plein de sérénité. Sa face nue ressemblait à celle d'un
saint de pierre, que ne trouble aucune chaleur venue des entrailles.
Sa soutane tombait à plis droits, pareille à un suaire noir, sans
rien laisser deviner de son corps. Albine recula à la vue du fantôme
sombre de son amour. Elle ne retrouvait point sa barbe libre, sa
chevelure libre. Maintenant, au milieu de ses cheveux coupés, elle
apercevait une tache blême, la tonsure, qui l'inquiétait comme un
mal inconnu, quelque plaie mauvaise, grandie là pour manger la
mémoire des jours heureux. Elle ne reconnaissait ni ses mains
autrefois tièdes de caresses, ni son cou souple tout sonore de
rires, ni ses pieds nerveux dont le galop l'emportait au fond des
verdures. Etait-ce donc là le garçon aux muscles forts, le col
dénoué montrant le duvet de la poitrine, la peau épanouie par le
soleil, les reins vibrants de vie, dans l'étreinte duquel elle avait
vécu une saison? A cette heure, il ne semblait plus avoir de chair,
le poil lui était honteusement tombé, toute sa virilité se séchait
sous cette robe de femme qui le laissait sans sexe.

- Oh! murmura-t-elle, tu me fais peur... M'as-tu cru morte, que tu
as pris le deuil? Enlève ce noir, mets une blouse. Tu retrousseras
les manches, nous pêcherons encore des écrevisses... Tes bras
étaient aussi blonds que les miens.

Elle avait porté la main sur la soutane, comme pour en arracher
l'étoffe. Lui, la repoussa du geste, sans la toucher. Il la
regardait, il s'affermissait contre la tentation, en ne la quittant
pas des yeux. Elle lui paraissait grandie. Elle n'était plus la
gamine aux bouquets sauvages, jetant au vent ses rires de
bohémienne, ni l'amoureuse vêtue de jupes blanches, pliant sa taille
mince, ralentissant sa marche attendrie derrière les haies.
Maintenant, un duvet de fruit blondissait sa lèvre, ses hanches
roulaient librement, sa poitrine avait un épanouissement de fleur
grasse. Elle était femme, avec sa face longue, qui lui donnait un
grand air de fécondité. Dans ses flancs élargis, la vie dormait. Sur
ses joues, à fleur de peau, venait l'adorable maturité de sa chair.
Et le prêtre, tout enveloppé de son odeur passionnée de femme faite,
prenait une joie amère à braver la caresse de sa bouche rouge, le
rire de ses yeux, l'appel de sa gorge, l'ivresse qui coulait d'elle
au moindre mouvement. Il poussait la témérité jusqu'à chercher sur
elle les places qu'il avait baisées follement, autrefois, les coins
des yeux, les coins des lèvres, les tempes étroites, douces comme du
satin, la nuque d'ambre, soyeuse comme du velours. Jamais, même au
cou d'Albine, il n'avait goûté les félicités qu'il éprouvait à se
martyriser, en regardant en face cette passion qu'il refusait. Puis,
il craignit de céder là à quelque nouveau piège de la chair. Il
baissa les yeux, il dit avec douceur:

- Je ne puis vous entendre ici. Sortons, si vous tenez à accroître
nos regrets à tous deux... Notre présence en cet endroit est un
scandale. Nous sommes chez Dieu.

- Qui ça, Dieu? cria Albine affolée, redevenue la grande fille
lâchée en pleine nature. Je ne le connais pas, ton Dieu, je ne veux
pas le connaître, s'il te vole à moi, qui ne lui ai jamais rien
fait. Mon oncle Jeanbernat a donc raison de dire que ton Dieu est
une invention de méchanceté, une manière d'épouvanter les gens et de
les faire pleurer... Tu mens, tu ne m'aimes plus, ton Dieu n'existe
pas.

- Vous êtes chez lui, répéta l'abbé Mouret avec force. Vous
blasphémez. D'un souffle, il pourrait vous réduire en poussière.

Elle eut un rire superbe. Elle levait les bras, elle défiait le
ciel.

- Alors, dit-elle, tu préfères ton Dieu à moi! Tu le crois plus
fort que moi. Tu t'imagines qu'il t'aimera mieux que moi... Tiens!
tu es un enfant. Laisse donc ces bêtises. Nous allons retourner au
jardin ensemble, et nous aimer, et être heureux, et être libres.
C'est la vie.

Cette fois, elle avait réussi à le prendre à la taille. Elle
l'entraînait. Mais il se dégagea, tout frissonnant, de son étreinte;
il revint s'adosser à l'autel, s'oubliant, la tutoyant comme
autrefois.

- Va-t'en, balbutia-t-il. Si tu m'aimes encore, va-t'en... Oh!
Seigneur, pardonnez-lui, pardonnez-moi de salir votre maison. Si je
passais la porte derrière elle, je la suivrais peut-être. Ici, chez
vous, je suis fort. Permettez que je reste là, à vous défendre.

Albine demeura un instant silencieuse. Puis, d'une voix calmée:

- C'est bien, restons ici... Je veux te parler. Tu ne peux être
méchant. Tu me comprendras. Tu ne me laisseras pas partir seule...
Non, ne te défends pas. Je ne te prendrai plus, puisque cela te fait
mal. Tu vois, je suis très calme. Nous allons causer, doucement,
comme lorsque nous nous perdions, et que nous ne cherchions pas
notre chemin, pour causer plus longtemps.

Elle souriait, elle continua:

- Moi, je ne sais pas. L'oncle Jeanbernat me défendait de venir à
l'église. Il me disait: "Bête, puisque tu as un jardin, qu'est-ce
que tu irais faire dans une masure où l'on étouffe?..." J'ai grandi
bien contente. Je regardais dans les nids, sans toucher aux oeufs.
Je ne cueillais pas même les fleurs, de peur de faire saigner les
plantes. Tu sais que jamais je n'ai pris un insecte pour le
tourmenter... Alors, pourquoi Dieu serait-il en colère contre moi?

- Il faut le connaître, le prier, lui rendre à chaque heure les
hommages qui lui sont dus, répondit le prêtre.

- Cela te contenterait, n'est-ce pas? reprit-elle. Tu me
pardonnerais, tu m'aimerais encore?... Eh bien! je veux tout ce que
tu veux. Parle-moi de Dieu, je croirai en lui, je l'adorerai.
Chacune de tes paroles sera une vérité que j'écouterai à genoux.
Est-ce que jamais j'ai eu une pensée autre que la tienne?... Nous
reprendrons nos longues promenades, tu m'instruiras, tu feras de moi
ce qu'il te plaira. Oh! consens, je t'en prie!

L'abbé Mouret montra sa soutane.

- Je ne puis, dit-il simplement; je suis prêtre.

- Prêtre! répéta-t-elle en cessant de sourire. Oui, l'oncle prétend
que les prêtres n'ont ni femme, ni soeur, ni mère. Alors, cela est
vrai... Mais pourquoi es-tu venu? C'est toi qui m'as prise pour ta
soeur, pour ta femme. Tu mentais donc?

Il leva sa face pâle, où perlait une sueur d'angoisse.

- J'ai péché, murmura-t-il.

- Moi, continua-t-elle, lorsque je t'ai vu si libre, j'ai cru que
tu n'étais plus prêtre. J'ai pensé que c'était fini, que tu
resterais sans cesse là, pour moi, avec moi... Et maintenant, que
veux-tu que je fasse, si tu emportes toute ma vie?

- Ce que je fais, répondit-il: vous agenouiller, mourir à genoux,
ne pas vous relever avant que Dieu pardonne.

- Tu es donc lâche? dit-elle encore, reprise par la colère, les
lèvres méprisantes.

Il chancela, il garda le silence. Une souffrance abominable le
serrait à la gorge; mais il demeurait plus fort que la douleur. Il
tenait la tête droite, il souriait presque des coins de sa bouche
tremblante. Albine, de son regard fixe, le défia un instant. Puis,
avec un nouvel emportement:

- Eh! réponds, accuse-moi, dis que c'est moi qui suis allée te
tenter. Ce sera le comble... Va, je te permets de t'excuser. Tu peux
me battre, je préférerais tes coups à ta raideur de cadavre. N'as-tu
plus de sang? N'entends-tu pas que je t'appelle lâche? Oui, tu es
lâche, tu ne devais pas m'aimer, puisque tu ne peux être un homme...
Est-ce ta robe noire qui te gêne? Arrache-la. Quand tu seras nu, tu
te souviendras peut-être.

Le prêtre, lentement, répéta les mêmes paroles:

- J'ai péché, je n'ai pas d'excuse. Je fais pénitence de ma faute,
sans espérer de pardon. Si j'arrachais mon vêtement, j'arracherais
ma chair, car je me suis donné à Dieu tout entier, avec mon âme,
avec mes os. Je suis prêtre.

- Et moi! et moi! cria une dernière fois Albine.

Il ne baissa pas la tête.

- Que vos souffrances me soient comptées comme autant de crimes!
Que je sois éternellement puni de l'abandon où je dois vous laisser!
Ce sera juste... Tout indigne que je suis, je prie pour vous chaque
soir.

Elle haussa les épaules, avec un immense découragement. Sa colère
tombait. Elle était presque prise de pitié.

- Tu es fou, murmura-t-elle. Garde tes prières. C'est toi que je
veux... Jamais tu ne comprendras. J'avais tant de choses à te dire!
Et tu es là, à me mettre toujours en colère, avec tes histoires de
l'autre monde... Voyons, soyons raisonnables tous les deux.
Attendons d'être plus calmes. Nous causerons encore... Il n'est pas
possible que je m'en aille comme ça. Je ne peux te laisser ici.
C'est parce que tu es ici que tu es comme mort, la peau si froide,
que je n'ose te toucher... Ne parlons plus. Attendons.

Elle se tut, elle fit quelques pas. Elle examinait la petite église.
La pluie continuait à mettre aux vitres son ruissellement de cendre
fine. Une lumière froide, trempée d'humidité, semblait mouiller les
murs. Du dehors, pas un bruit ne venait, que le roulement monotone
de l'averse. Les moineaux devaient s'être blottis sous les tuiles,
le sorbier dressait des branches vagues, noyées dans la poussière
d'eau. Cinq heures sonnèrent, arrachées coup à coup de la poitrine
fêlée de l'horloge; puis, le silence grandit encore, plus sourd,
plus aveugle, plus désespéré. Les peintures, à peine sèches,
donnaient au maître-autel et aux boiseries une propreté triste,
l'air d'une chapelle de couvent où le soleil n'entre pas. Une agonie
lamentable emplissait la nef, éclaboussée du sang qui coulait des
membres du grand Christ; tandis que, le long des murs, les quatorze
images de la Passion étalaient leur drame atroce, barbouillé de
jaune et de rouge, suant l'horreur. C'était la vie qui agonisait là,
dans ce frisson de mort, sur ces autels pareils à des tombeaux, au
milieu de cette nudité de caveau funèbre. Tout parlait de massacre,
de nuit, de terreur, d'écrasement, de néant. Une dernière haleine
d'encens traînait, pareille au dernier souffle attendri de quelque
trépassée, étouffée jalousement sous les dalles.

- Ah! dit enfin Albine, comme il faisait bon au soleil, tu te
rappelles!... Un matin, c'était à gauche du parterre, nous marchions
le long d'une haie de grands rosiers. Je me souviens de la couleur
de l'herbe; elle était presque bleue, avec des moires vertes. Quand
nous arrivâmes au bout de la haie, nous revînmes sur nos pas, tant
le soleil avait là une odeur douce. Et ce fut toute notre promenade,
cette matinée-là, vingt pas en avant, vingt pas, en arrière, un coin
de bonheur dont tu ne voulais plus sortir. Les mouches à miel
ronflaient; une mésange ne nous quitta pas, sautant de branche en
branche; des processions de bêtes, autour de nous, s'en allaient à
leurs affaires. Tu murmurais: "Que la vie est bonne!" La vie,
c'était les herbes, les arbres, les eaux, le ciel, le soleil, dans
lequel nous étions tout blonds, avec des cheveux d'or.

Elle rêva un instant encore, elle reprit:

- La vie, c'était le Paradou. Comme il nous paraissait grand!
Jamais nous ne savions en trouver le bout. Les feuillages y
roulaient jusqu'à l'horizon, librement, avec un bruit de vagues. Et
que de bleu sur nos têtes! Nous pouvions grandir, nous envoler,
courir comme les nuages, sans rencontrer plus d'obstacles qu'eux.
L'air était à nous.

Elle s'arrêta, elle montra d'un geste les murs écrasés de l'église.

- Et, ici, tu es dans une fosse. Tu ne pourrais élargir les bras
sans t'écorcher les mains à la pierre. La voûte te cache le ciel, te
prend ta part de soleil. C'est si petit, que tes membres s'y
raidissent, comme si tu étais couché vivant dans la terre.

- Non, dit le prêtre, l'église est grande comme le monde. Dieu y
tient tout entier.

D'un nouveau geste, elle désigna les croix, les christs mourants,
les supplices de la Passion.

- Et tu vis au milieu de la mort. Les herbes, les arbres, les eaux,
le soleil, le ciel, tout agonise autour de toi.

- Non, tout revit, tout s'épure, tout remonte à la source de
lumière.

Il s'était redressé, avec une flamme dans les yeux. Il quitta
l'autel, invincible désormais, embrasé d'une telle foi, qu'il
méprisait les dangers de la tentation. Et il prit la main d'Albine,
il la tutoya comme une soeur, il l'emmena devant les images
douloureuses du chemin de la Croix.

- Tiens, dit-il, voici ce que mon Dieu a souffert... Jésus est
battu de verges. Tu vois, ses épaules sont nues, sa chair est
déchirée, son sang coule jusque sur ses reins... Jésus est couronné
d'épines. Des larmes rouges ruissellent de son front troué. Une
grande déchirure lui a fendu la tempe... Jésus est insulté par les
soldats. Ses bourreaux lui ont jeté par dérision un lambeau de
pourpre au cou, et ils couvrent sa face de crachats, ils le
soufflettent, ils lui enfoncent à coups de roseau sa couronne dans
le front...

Albine détournait la tête, pour ne pas voir les images, rudement
coloriées, où des balafres de laque coupaient les chairs d'ocre de
Jésus. Le manteau de pourpre semblait, à son cou, un lambeau de sa
peau écorchée.

- A quoi bon souffrir, à quoi bon mourir! répondit-elle. O Serge!
si tu te souvenais!... Tu me disais, ce jour-là, que tu étais
fatigué. Et je savais bien que tu mentais, parce que le temps était
frais et que nous n'avions pas marché plus d'un quart d'heure. Mais
tu voulais t'asseoir, pour me prendre dans tes bras. Il y avait, tu
sais bien, au fond du verger, un cerisier planté sur le bord d'un
ruisseau, devant lequel tu ne pouvais passer sans éprouver le besoin
de me baiser les mains, à petits baisers qui montaient le long de
mes épaules jusqu'à mes lèvres. La saison des cerises était passée,
tu mangeais mes lèvres... Les fleurs qui se fanaient nous faisaient
pleurer. Un jour que tu trouvas une fauvette morte dans l'herbe, tu
devins tout pâle, tu me serras contre ta poitrine, comme pour
défendre à la terre de me prendre.

Le prêtre l'entraînait devant les autres stations.

- Tais-toi! cria-t-il, regarde encore, écoute encore. Il faut que
tu te prosternes de douleur et de pitié... Jésus succombe sous le
poids de sa croix. La montée du Calvaire est rude. Il est tombé sur
les genoux. Il n'essuie pas même la sueur de son visage, et il se
relève, il continue sa marche... Jésus, de nouveau, succombe sous le
poids de sa croix. A chaque pas, il chancelle. Cette fois, il est
tombé sur le flanc, si violemment, qu'il reste un moment sans
haleine. Ses mains déchirées ont lâché la croix. Ses pieds endoloris
laissent derrière lui des empreintes sanglantes. Une lassitude
abominable l'écrase, car il porte sur ses épaules les péchés du
monde...

Albine avait regardé Jésus, en jupe bleue, étendu sous la croix
démesurée, dont la couleur noire coulait et salissait l'or de son
auréole. Puis, les regards perdus, elle murmura:

- Oh! les sentiers des prairies!... Tu n'as donc plus de mémoire,
Serge? Tu ne connais plus les chemins d'herbe fine, qui s'en vont à
travers les prés, parmi de grandes mares de verdure?... L'après-midi
dont je te parle, nous n'étions sortis que pour une heure. Puis,
nous allâmes toujours devant nous, si bien que les étoiles se
levaient, lorsque nous marchions encore. Cela était si doux, ce
tapis sans fin, souple comme de la soie! Nos pieds ne rencontraient
pas un gravier. On eût dit une mer verte, dont l'eau moussue nous
berçait. Et nous savions bien où nous conduisaient ces sentiers si
tendres qui ne menaient nulle part. Ils nous conduisaient à notre
amour, à la joie de vivre les mains à nos tailles, à la certitude
d'une journée de bonheur... Nous rentrâmes sans fatigue. Tu étais
plus léger qu'au départ, parce que tu m'avais donné tes caresses et
que je n'avais pu te les rendre toutes.

De ses mains tremblantes d'angoisse, l'abbé Mouret indiquait les
dernières images. Il balbutiait:

- Et Jésus est attaché à la croix. A coups de marteau, les clous
entrent dans ses mains ouvertes. Un seul clou suffit pour ses pieds,
dont les os craquent. Lui, tandis que sa chair tressaille, sourit,
les yeux au ciel... Jésus est entre les deux larrons. Le poids de
son corps agrandit horriblement ses blessures. De son front, de ses
membres, ruisselle une sueur de sang. Les deux larrons l'injurient,
les passants le raillent, les soldats se partagent ses vêtements. Et
les ténèbres se répandent, et le soleil se cache... Jésus meurt sur
la croix. Il jette un grand cri, il rend l'esprit. O mort terrible!
Le voile du temple fut déchiré en deux, du haut en bas; la terre
trembla, les pierres se fendirent, les sépulcres s'ouvrirent...

Il était tombé à genoux, la voix coupée par des sanglots, les yeux
sur les trois croix du Calvaire, où se tordaient des corps blafards
de suppliciés, que le dessin grossier décharnait affreusement.
Albine se mit devant les images pour qu'il ne les vit plus.

- Un soir, dit-elle, par un long crépuscule, j'avais posé ma tête
sur tes genoux... C'était dans la forêt, au bout de cette grande
allée de châtaigniers, que le soleil couchant enfilait d'un dernier
rayon. Ah! quel adieu caressant! Le soleil s'attardait à nos pieds,
avec un bon sourire ami nous disant au revoir. Le ciel pâlissait
lentement. Je te racontais en riant qu'il ôtait sa robe bleue, qu'il
mettait sa robe noire à fleurs d'or, pour aller en soirée. Toi, tu
guettais l'ombre, impatient d'être seul, sans le soleil qui nous
gênait. Et ce n'était pas de la nuit qui venait, c'était une douceur
discrète, une tendresse voilée, un coin de mystère, pareil à un de
ces sentiers très sombres, sous les feuilles, dans lesquels on
s'engage pour se cacher un moment, avec la certitude de retrouver, à
l'autre bout, la joie du plein jour. Ce soir-là, le crépuscule
apportait, dans sa pâleur sereine, la promesse d'une splendide
matinée... Alors, moi, je feignis de m'endormir, voyant que le jour
ne s'en allait pas assez vite à ton gré. Je puis bien le dire
maintenant, je ne dormais pas, pendant que tu m'embrassais sur les
yeux. Je goûtais tes baisers. Je me retenais pour ne pas rire.
J'avais une haleine régulière que tu buvais. Puis, lorsqu'il fit
noir, ce fut comme un long bercement. Les arbres, vois-tu, ne
dormaient pas plus que moi... La nuit, tu te souviens, les fleurs
avaient une odeur plus forte.

Et comme il restait à genoux, la face inondée de larmes, elle lui
saisit les poignets, elle le releva, reprenant avec passion:

- Oh! si tu savais, tu me dirais de t'emporter, tu lierais tes bras
à mon cou pour que je ne pusse m'en aller sans toi... Hier, j'ai
voulu revoir le jardin. Il est plus grand, plus profond, plus
insondable. J'y ai trouvé des odeurs nouvelles, si suaves qu'elles
m'ont fait pleurer. J'ai rencontré, dans les allées, des pluies de
soleil qui me trempaient d'un frisson de désir. Les roses m'ont
parlé de toi. Les bouvreuils s'étonnaient de me voir seule. Tout le
jardin soupirait... Oh! viens, jamais les herbes n'ont déroulé des
couches plus douces. J'ai marqué d'une fleur le coin perdu où je
veux te conduire. C'est, au fond d'un buisson, un trou de verdure
large comme un grand lit. De là, on entend le jardin vivre, avec ses
arbres, ses eaux, son ciel. La respiration même de la terre nous
bercera... Oh! viens, nous nous aimerons dans l'amour de tout.

Mais il la repoussa. Il était revenu devant la chapelle des Morts,
en face du grand Christ de carton peint, de la grandeur d'un enfant
de dix ans, qui agonisait avec une vérité si effroyable. Les clous
imitaient le fer, les blessures restaient béantes, atrocement
déchirées.

- Jésus qui êtes mort pour nous, cria-t-il, dites-lui donc notre
néant! Dites-lui que nous sommes poussière, ordure, damnation! Ah!
tenez! permettez que je couvre ma tête d'un cilice, que je pose mon
front à vos pieds, que je reste là immobile, jusqu'à ce que la mort
me pourrisse. La terre n'existera plus. Le soleil sera éteint. Je ne
verrai plus, je ne sentirai plus, je n'entendrai plus. Rien de ce
monde misérable ne viendra déranger mon âme de votre adoration.

Il s'exaltait de plus en plus. Il marcha vers Albine, les mains
levées.

- Tu avais raison, c'est la mort qui est ici, c'est la mort que je
veux, la mort qui délivre, qui sauve de toutes les pourritures...
Entends-tu! je nie la vie, je la refuse, je crache sur elle. Tes
fleurs puent, ton soleil aveugle, ton herbe donne la lèpre à qui s'y
couche, ton jardin est un charnier où se décomposent les cadavres
des choses. La terre sue l'abomination. Tu mens, quand tu parles
d'amour, de lumière, de vie bienheureuse, au fond de ton palais de
verdure. Il n'y a chez toi que des ténèbres. Tes arbres distillent
un poison qui change les hommes en bête; tes taillis sont noirs du
venin des vipères; tes rivières roulent la peste sous leurs eaux
bleues. Si j'arrachais à ta nature sa jupe de soleil, sa ceinture de
feuillage, tu la verrais hideuse comme une mégère, avec des côtes de
squelette, toute mangée de vices... Et même quand tu dirais vrai,
quand tu aurais les mains pleines de jouissances, quand tu
m'emporterais sur un lit de roses pour m'y donner le rêve du
paradis, je me défendrais plus désespérément encore contre ton
étreinte. C'est la guerre entre nous, séculaire, implacable. Tu
vois, l'église est bien petite; elle est pauvre, elle est laide,
elle a un confessionnal et une chaire de sapin, un baptistère de
plâtre, des autels faits de quatre planches, que j'ai repeints moi-
même. Qu'importe! elle est plus grande que ton jardin, que la
vallée, que toute la terre. C'est une forteresse redoutable que rien
ne renversera. Les vents, et le soleil, et les forêts, et les mers,
tout ce qui vit, aura beau lui livrer assaut, elle restera debout,
sans même être ébranlée. Oui, que les broussailles grandissent,
qu'elles secouent les murs de leurs bras épineux, et que des
pullulements d'insectes sortent des fentes du sol pour venir ronger
les murs, l'église, si ruinée qu'elle soit, ne sera jamais emportée
dans ce débordement de la vie! Elle est la mort inexpugnable... Et
veux-tu savoir ce qui arrivera, un jour. La petite église deviendra
si colossale, elle jettera une telle ombre, que toute ta nature
crèvera. Ah! la mort, la mort de tout, avec le ciel béant pour
recevoir nos âmes, au-dessus des débris abominables du monde!

Il criait, il poussait Albine violemment vers la porte. Celle-ci,
très pâle, reculait pas à pas. Quand il se tut, la voix étranglée,
elle dit gravement:

- Alors, c'est fini, tu me chasses?... Je suis ta femme pourtant.
C'est toi qui m'as faite. Dieu, après avoir permis cela, ne peut
nous punir à ce point.

Elle était sur le seuil. Elle ajouta:

- Ecoute, tous les jours, quand le soleil se couche, je vais au
bout du jardin, à l'endroit où la muraille est écroulée... Je
t'attends.

Et elle s'en alla. La porte de la sacristie retomba avec un soupir
étouffé.



IX.

L'église était silencieuse. Seule, la pluie, qui redoublait, mettait
sous la nef un frisson d'orgue. Dans ce calme brusque, la colère du
prêtre tomba; il se sentit pris d'un attendrissement. Et ce fut le
visage baigné de larmes, les épaules secouées par des sanglots,
qu'il revint se jeter à genoux devant le grand Christ. Un acte
d'ardent remerciement s'échappait de ses lèvres.

- Oh! merci mon Dieu, du secours que vous avez bien voulu
m'envoyer. Sans votre grâce, j'écoutais la voix de ma chair, je
retournais misérablement à mon péché. Votre grâce me ceignait les
reins comme une ceinture de combat; votre grâce était mon armure,
mon courage, le soutien intérieur qui me tenait debout, sans une
faiblesse. O mon Dieu, vous étiez en moi; c'était vous qui parliez
en moi, car je ne reconnaissais plus ma lâcheté de créature, je me
sentais fort à couper tous les liens de mon coeur. Et voici mon
coeur tout saignant; il n'est plus à personne, il est à vous. Pour
vous, je l'ai arraché au monde. Mais ne croyez pas, ô mon Dieu, que
je tire quelque vanité de cette victoire. Je sais que je ne suis
rien sans vous. Je m'abîme à vos pieds, dans mon humilité.

Il s'était affaissé, à demi assis sur la marche de l'autel, ne
trouvant plus de paroles, laissant son haleine fumer comme un
encens, entre ses lèvres entrouvertes. L'abondance de la grâce le
baignait d'une extase ineffable. Il se repliait sur lui-même, il
cherchait Jésus au fond de son être, dans le sanctuaire d'amour
qu'il préparait à chaque minute pour le recevoir dignement. Et Jésus
était présent, il le sentait là, à la douceur extraordinaire qui
l'inondait. Alors, il entama avec Jésus une de ces conversations
intérieures, pendant lesquelles il était ravi à la terre, causant
bouche à bouche avec son Dieu. Il balbutiait le verset du cantique:
"Mon bien-aimé est à moi, et je suis à lui; il repose entre les lis,
jusqu'à ce que l'aurore se lève et que les ombres déclinent." Il
méditait les mots de l'Imitation: "C'est un grand art que de savoir
causer avec Jésus, et une grande prudence que de savoir le retenir
près de soi." Puis, c'était une familiarité adorable. Jésus se
baissait jusqu'à lui, l'entretenait pendant des heures de ses
besoins, de ses bonheurs, de ses espoirs. Et deux amis qui, après
une séparation, se retrouvent, s'en vont à l'écart, au bord de
quelque rivière solitaire, ont des confidences moins attendries; car
Jésus, à ces heures d'abandon divin, daignait être son ami, le
meilleur, le plus fidèle, celui qui ne le trahissait jamais, qui lui
rendait pour un peu d'affection tous les trésors de la vie
éternelle. Cette fois surtout, le prêtre voulut le posséder
longtemps. Six heures sonnaient dans l'église muette, qu'il
l'écoutait encore, au milieu du silence des créatures.

Confession de l'être entier, entretien libre, sans l'embarras de la
langue, effusion naturelle du coeur, s'envolant avant la pensée
elle-même. L'abbé Mouret disait tout à Jésus, comme à un Dieu venu
dans l'intimité de sa tendresse, et qui peut tout entendre. Il
avouait qu'il aimait toujours Albine; il s'étonnait d'avoir pu la
maltraiter, la chasser, sans que ses entrailles se fussent
révoltées; cela l'émerveillait, il souriait d'une façon sereine,
comme mis en présence d'un acte miraculeusement fort, accompli par
un autre. Et Jésus répondait que cela ne devait pas l'étonner, que
les plus grands saints étaient souvent des armes inconscientes aux
mains de Dieu. Alors, l'abbé exprimait un doute: n'avait-il pas eu
moins de mérite à se réfugier au pied de l'autel et jusque dans la
Passion de son Seigneur? N'était-il pas encore d'un faible courage,
puisqu'il n'osait combattre seul? Mais Jésus se montrait tolérant;
il expliquait que la faiblesse de l'homme est la continuelle
occupation de Dieu, il disait préférer les âmes souffrantes, dans
lesquelles il venait s'asseoir comme un ami au chevet d'un ami.
Etait-ce une damnation d'aimer Albine? Non, si cet amour allait au-
delà de la chair, s'il ajoutait une espérance au désir de l'autre
vie. Puis, comment fallait-il l'aimer? Sans une parole, sans un pas
vers elle, en laissant cette tendresse toute pure s'exhaler ainsi
qu'une bonne odeur, agréable au ciel. Là, Jésus avait un léger rire
de bienveillance, se rapprochant, encourageant les aveux, si bien
que le prêtre peu à peu s'enhardissait à lui détailler la beauté
d'Albine. Elle avait les cheveux blonds des anges. Elle était toute
blanche avec de grands yeux doux, pareille aux saintes qui ont des
auréoles. Jésus se taisait, mais riait toujours. Et qu'elle avait
grandi! Elle ressemblait à une reine, maintenant, avec sa taille
ronde, ses épaules superbes. Oh! la prendre à la taille, ne fût-ce
qu'une seconde, et sentir ses épaules se renverser sous cette
étreinte! Le rire de Jésus pâlissait, mourait comme un rayon d'astre
au bord de l'horizon. L'abbé Mouret parlait seul, à présent.
Vraiment, il s'était montré trop dur. Pourquoi avoir chassé Albine,
sans un mot de tendresse, puisque le ciel permettait d'aimer?

- Je l'aime, je l'aime! cria-t-il tout haut, d'une voix éperdue,
qui emplit l'église.

Il la voyait encore là. Elle lui tendait les bras, elle était
désirable, à lui faire rompre tous ses serments. Et il se jetait sur
sa gorge, sans respect pour l'église; il lui prenait les membres, il
la possédait sous une pluie de baisers. C'était devant elle qu'il se
mettait à genoux, implorant sa miséricorde, lui demandant pardon de
ses brutalités. Il expliquait qu'à certaines heures, il y avait en
lui une voix qui n'était pas la sienne. Est-ce que jamais il
l'aurait maltraitée! La voix étrangère seule avait parlé. Ce ne
pouvait être lui, qui n'aurait pas, sans un frisson, touché à un de
ses cheveux. Et il l'avait chassée, l'église était bien vide! Où
devait-il courir, pour la rejoindre, pour la ramener, en essuyant
ses larmes sous des caresses? La pluie tombait plus fort. Les
chemins étaient des lacs de boue. Il se l'imaginait battue par
l'averse, chancelant le long des fossés, avec des jupes trempées,
collées à sa peau. Non, non, ce n'était pas lui, c'était l'autre, la
voix jalouse, qui avait eu cette cruauté de vouloir la mort de son
amour.

- O Jésus! cria-t-il plus désespérément, soyez bon, rendez-la-moi.

Mais Jésus n'était plus là... Alors l'abbé Mouret, s'éveillant comme
en sursaut, devint horriblement pâle. Il comprenait. Il n'avait pas
su garder Jésus. Il perdait son ami, il restait sans défense contre
le mal. Au lieu de cette clarté intérieure, dont il était tout
éclairé, et dans laquelle il avait reçu son Dieu, il ne trouvait
plus en lui que des ténèbres, une fumée mauvaise, qui exaspérait sa
chair. Jésus, en se retirant, avait emporté la grâce. Lui, si fort
depuis le matin du secours du ciel, il se sentait tout d'un coup
misérable, abandonné, d'une faiblesse d'enfant. Et quelle atroce
chute, quelle immense amertume! Avoir lutté héroïquement, être resté
debout invincible, implacable, pendant que la tentation était là,
vivante, avec sa taille ronde, ses épaules superbes, son odeur de
femme passionnée; puis, succomber honteusement, haleter d'un désir
abominable, lorsque la tentation s'éloignait, ne laissant derrière
elle qu'un frisson de jupe, un parfum envolé de nuque blonde!
Maintenant, avec les seuls souvenirs, elle rentrait toute-puissante,
elle envahissait l'église.

- Jésus! Jésus! cria une dernière fois le prêtre, revenez, rentrez
en moi, parlez-moi encore!

Jésus restait sourd. Un instant, l'abbé Mouret implora le ciel de
ses bras éperdument levés. Ses épaules craquaient de l'élan
extraordinaire de ses supplications. Et bientôt ses mains
retombèrent, découragées. Il y avait au ciel un de ces silences sans
espoir que les dévots connaissent. Alors, il s'assit de nouveau sur
la marche de l'autel, écrasé, le visage terreux, se serrant les
flancs de ses coudes, comme pour diminuer sa chair. Il se
rapetissait sous la dent de la tentation.

- Mon Dieu! vous m'abandonnez, murmura-t-il. Que votre volonté soit
faite!

Et il ne prononça plus une parole, soufflant fortement, pareil à une
bête traquée, immobile dans la peur des morsures. Depuis sa faute,
il était ainsi le jouet des caprices de la grâce. Elle se refusait
aux appels les plus ardents; elle arrivait, imprévue, charmante,
lorsqu'il n'espérait plus la posséder avant des années. Les
premières fois, il s'était révolté, parlant en amant trahi, exigeant
le retour immédiat de cette consolatrice, dont le baiser le rendait
si fort. Puis, après des crises stériles de colère, il avait compris
que l'humilité le meurtrissait moins et pouvait seule l'aider à
supporter son abandon. Alors, pendant des heures, pendant des
journées, il s'humiliait, dans l'attente d'un soulagement qui ne
venait pas. Il avait beau se remettre entre les mains de Dieu,
s'anéantir devant lui, répéter jusqu'à satiété les prières les plus
efficaces: il ne sentait plus Dieu; sa chair, échappée, se soulevait
de désir; les prières, s'embarrassant sur ses lèvres, s'achevaient
en un balbutiement ordurier. Agonie lente de la tentation, où les
armés de la foi tombaient, une à une, de ses mains défaillantes, où
il n'était plus qu'une chose inerte aux griffes des passions, où il
assistait, épouvanté, à sa propre ignominie, sans avoir le courage
de lever le petit doigt pour chasser le péché. Telle était sa vie
maintenant. Il connaissait toutes les attaques du péché. Pas un jour
ne passait sans qu'il fût éprouvé. Le péché prenait mille formes,
entrait par ses yeux, par ses oreilles, le saisissait de face à la
gorge, lui sautait traîtreusement sur les épaules, le torturait
jusque dans ses os. Toujours, la faute était là, la nudité d'Albine,
éclatante comme un soleil, éclairant les verdures du Paradou. Il ne
cessa de la voir qu'aux rares instants où la grâce voulait bien lui
fermer les paupières de ses caresses fraîches. Et il cachait son mal
ainsi qu'un mal honteux. Il s'enfermait dans ces silences blêmes,
qu'on ne savait comment lui faire rompre, emplissant le presbytère
de son martyre et de sa résignation, exaspérant la Teuse, qui,
derrière lui, montrait le poing au ciel.

Cette fois, il était seul, il pouvait agoniser sans honte. Le péché
venait de l'abattre d'un tel coup, qu'il n'avait pas la force de
quitter la marche de l'autel, où il était tombé. Il continuait à y
haleter d'un souffle fort, brûlé par l'angoisse, ne trouvant pas une
larme. Et il pensait à sa vie sereine d'autrefois. Ah! quelle paix,
quelle confiance, lors de son arrivée aux Artaud! Le salut lui
semblait une belle route. Il riait, à cette époque, quand on parlait
de la tentation. Il vivait au milieu du mal, sans le connaître, sans
le craindre, avec la certitude de le décourager. Il était un prêtre
parfait, si chaste, si ignorant devant Dieu, que Dieu le menait par
la main, ainsi qu'un petit enfant. Maintenant, toute cette puérilité
était morte. Dieu le visitait le matin, et aussitôt il l'éprouvait.
La tentation devenait sa vie sur la terre. Avec l'âge, avec la
faute, il entrait dans le combat éternel. Etait-ce donc que Dieu
l'aimait davantage, à cette heure? Les grands saints ont tous laissé
des lambeaux de leurs corps aux épines de la voie douloureuse. Il
tâchait de se faire une consolation de cette croyance. A chaque
déchirement de sa chair, à chaque craquement de ses os, il se
promettait des récompenses extraordinaires. Jamais le ciel ne le
frapperait assez. Il allait jusqu'à mépriser son ancienne sérénité,
sa facile ferveur, qui l'agenouillait dans un ravissement de fille,
sans qu'il sentit même la meurtrissure du sol à ses genoux. Il
s'ingéniait à trouver une volupté au fond de la souffrance, à s'y
coucher, à s'y endormir. Mais, pendant qu'il bénissait Dieu, ses
dents claquaient avec plus d'épouvante, la voix de son sang révolté
lui criait que tout cela était un mensonge, que la seule joie
désirable était de s'allonger aux bras d'Albine, derrière une haie
en fleurs du Paradou.

Cependant, il avait quitté Marie pour Jésus, sacrifiant son coeur,
afin de vaincre sa chair, rêvant de mettre de la virilité dans sa
foi. Marie le troublait trop, avec ses minces bandeaux, ses mains
tendues, son sourire de femme. Il ne pouvait s'agenouiller devant
elle, sans baisser les yeux, de peur d'apercevoir le bord de ses
jupes. Puis, il l'accusait de s'être faite trop douce pour lui,
autrefois; elle l'avait si longtemps gardé entre les plis de sa
robe, qu'il s'était laissé glisser de ses bras dans ceux de la
créature, en ne s'apercevant même pas qu'il changeait de tendresse.
Et il se rappelait les brutalités de Frère Archangias, son refus
d'adorer Marie, le regard méfiant dont il semblait la surveiller.
Lui, désespérait de se hausser jamais à cette rudesse; il la
délaissait simplement, cachait ses images, désertait son autel. Mais
elle restait au fond de son coeur, comme un amour inavoué, toujours
présente. Le péché, par un sacrilège dont l'horreur l'anéantissait,
se servait d'elle pour le tenter. Lorsqu'il l'invoquait encore, à
certaines heures d'attendrissement invincible, c'était Albine qui se
présentait, dans le voile blanc, l'écharpe bleue nouée à la
ceinture, avec des roses d'or sur ses pieds nus. Toutes les Vierges,
la Vierge au royal manteau d'or, la Vierge couronnée d'étoiles, la
Vierge visitée par l'Ange de l'Annonciation, la Vierge paisible
entre un lis et une quenouille, lui apportaient un ressouvenir
d'Albine, les yeux souriants, ou la bouche délicate, ou la courbe
molle des joues. Sa faute avait tué la virginité de Marie. Alors,
d'un effort suprême, il chassait la femme de la religion, il se
réfugiait dans Jésus, dont la douceur l'inquiétait même parfois. Il
lui fallait un Dieu jaloux, un Dieu implacable, le Dieu de la Bible,
environné de tonnerres, ne se montrant que pour châtier le monde
épouvanté. Il n'y avait plus de saints, plus d'anges, plus de mère
de Dieu; il n'y avait que Dieu, un maître omnipotent, qui exigeait
pour lui toutes les haleines. Il sentait la main de ce Dieu lui
écraser les reins, le tenir à sa merci dans l'espace et dans le
temps, comme un atome coupable. N'être rien, être damné, rêver
l'enfer, se débattre stérilement contre les monstres de la tentation,
cela était bon. De Jésus, il ne prenait que la croix. Il avait cette
folie de la croix, qui a usé tant de lèvres sur le crucifix. Il
prenait la croix et il suivait Jésus. Il l'alourdissait, la rendait
accablante, n'avait pas de plus grande joie que de succomber sous
elle, de la porter à genoux, l'échine cassée. Il voyait en elle la
force de l'âme, la joie de l'esprit, la consommation de la vertu,
la perfection de la sainteté. Tout se trouvait en elle, tout
aboutissait à mourir sur elle. Souffrir, mourir, ces mots sonnaient
sans cesse à ses oreilles, comme la fin de la sagesse humaine. Et,
lorsqu'il s'était attaché sur la croix, il avait la consolation sans
bornes de l'amour de Dieu. Ce n'était plus Marie qu'il aimait d'une
tendresse de fils, d'une passion d'amant. Il aimait, pour aimer,
dans l'absolu de l'amour. Il aimait Dieu au-dessus de lui-même,
au-dessus de tout, au fond d'un épanouissement de lumière. Il était
ainsi qu'un flambeau qui se consume en clarté. La mort, quand il la
souhaitait, n'était à ses yeux qu'un grand élan d'amour.

Que négligeait-il donc, pour être soumis à des épreuves si rudes? Il
essuya de la main la sueur qui coulait de ses tempes, il songea que,
le matin encore, il avait fait son examen de conscience, sans
trouver en lui aucune offense grave. Ne menait-il pas une vie
d'austérités et de macérations? N'aimait-il pas Dieu seul,
aveuglément? Ah! qu'il l'aurait béni, s'il lui avait enfin rendu la
paix, en le jugeant assez puni de sa faute. Mais jamais peut-être
cette faute ne pourrait être expiée. Et, malgré lui, il revint à
Albine, au Paradou, aux souvenirs cuisants. D'abord, il chercha des
excuses. Un soir, il tombait sur le carreau de sa chambre, foudroyé
par une fièvre cérébrale. Pendant trois semaines, il appartenait à
cette crise de sa chair. Son sang, furieusement, lavait ses veines,
jusqu'au bout de ses membres, grondait au travers de lui avec un
vacarme de torrent lâché; son corps, du crâne à la plante des pieds,
était nettoyé, renouvelé, battu par un tel travail de la maladie,
que souvent, dans son délire, il avait cru entendre les marteaux des
ouvriers reclouant ses os. Puis, il s'éveillait, un matin, comme
neuf. Il naissait une seconde fois, débarrassé de ce que vingt-cinq
ans de vie avait déposé successivement en lui. Ses dévotions
d'enfant, son éducation du séminaire, sa foi de jeune prêtre, tout
s'en était allé, submergé, emporté, laissant la place nette. Certes,
l'enfer seul l'avait préparé ainsi pour le péché, le désarmant,
faisant de ses entrailles un lit de mollesse, où le mal pouvait
entrer et dormir. Et lui, restait inconscient, s'abandonnait à ce
lent acheminement vers la faute. Au Paradou, lorsqu'il rouvrait les
yeux, il se sentait baigné d'enfance, sans mémoire du passé, n'ayant
plus rien du sacerdoce. Ses organes avaient un jeu doux, un
ravissement de surprise, à recommencer la vie, comme s'ils ne la
connaissaient pas et qu'ils eussent une joie extrême à l'apprendre.
Oh! l'apprentissage délicieux, les rencontres charmantes, les
adorables retrouvailles! Ce Paradou était une grande félicité. En le
mettant là, l'enfer savait bien qu'il y serait sans défense. Jamais,
dans sa première jeunesse, il n'avait goûté à grandir une pareille
volupté. Cette première jeunesse, s'il l'évoquait maintenant, lui
apparaissait toute noire, passée loin du soleil, ingrate, blême,
infirme. Aussi comme il avait salué le soleil, comme il s'était
émerveillé du premier arbre, de la première fleur, du moindre
insecte aperçu, du plus petit caillou ramassé! Les pierres elles-
mêmes le charmaient. L'horizon était un prodige extraordinaire. Ses
sens, une matinée claire dont ses yeux s'emplissaient, une odeur de
jasmin respirée, un chant d'alouette écouté, lui causaient des
émotions si fortes, que ses membres défaillaient. Il avait pris un
long plaisir à s'enseigner jusqu'aux plus légers tressaillements de
la vie. Et le matin où Albine était née, à son côté, au milieu des
roses! Il riait encore d'extase à ce souvenir. Elle se levait ainsi
qu'un astre nécessaire au soleil lui-même. Elle éclairait tout,
expliquait tout. Elle l'achevait. Alors, il recommençait avec elle
leurs promenades, aux quatre coins du Paradou. Il se rappelait les
petits cheveux qui s'envolaient sur sa nuque, lorsqu'elle courait
devant lui. Elle sentait bon, elle balançait des jupes tièdes, dont
les frôlements ressemblaient à des caresses. Lorsqu'elle le prenait
entre ses bras nus, souples comme des couleuvres, il s'attendait à
la voir, tant elle était mince, s'enrouler à son corps, s'endormir
là, collée à sa peau. C'était elle qui marchait en avant. Elle le
conduisait par un sentier détourné, où ils s'attardaient, pour ne
pas arriver trop vite. Elle lui donnait la passion de la terre. Il
apprenait à l'aimer, en regardant comment s'aiment les herbes;
tendresse longtemps tâtonnante, et dont un soir enfin ils avaient
surpris la grande joie, sous l'arbre géant, dans l'ombre suant la
sève. Là, ils étaient au bout de leur chemin. Albine, renversée, la
tête roulée au milieu de ses cheveux, lui tendait les bras. Lui, la
prenait d'une étreinte. Oh! la prendre, la posséder encore, sentir
son flanc tressaillir de fécondité, faire de la vie, être Dieu!

Le prêtre, brusquement, poussa une plainte sourde. Il se dressa,
comme sous un coup de dent invisible; puis, il s'abattit de nouveau.
La tentation venait de le mordre. Dans quelle ordure s'égaraient
donc ses souvenirs? Ne savait-il pas que Satan a toutes les ruses,
qu'il profite même des heures d'examen intérieur pour glisser
jusqu'à l'âme sa tête de serpent? Non, non, pas d'excuse! La maladie
n'autorisait point le péché. C'était à lui de se garder, de
retrouver Dieu, au sortir de la fièvre. Au contraire, il avait pris
plaisir à s'accroupir dans sa chair. Et quelle preuve de ses
appétits abominables! Il ne pouvait confesser sa faute, sans glisser
malgré lui au besoin de la commettre encore en pensée. N'imposerait-
il pas silence à sa fange! Il rêvait de se vider le crâne, pour ne
plus penser; de s'ouvrir les veines, pour que son sang coupable ne
le tourmentât plus. Un instant, il resta la face entre les mains,
grelottant, cachant les moindres bouts de sa peau, comme si les
bêtes qui rôdaient autour de lui lui eussent hérissé le poil de leur
haleine chaude.

Mais il pensait quand même, et le sang battait quand même dans son
coeur. Ses yeux, qu'il fermait de ses poings, voyaient, sur le noir
des ténèbres, les lignes souples du corps d'Albine, tracées d'un
trait de flamme. Elle avait une poitrine nue aveuglante comme un
soleil. A chaque effort qu'il faisait pour enfoncer ses yeux, pour
chasser cette vision, elle devenait plus lumineuse, elle s'accusait
avec des renversements de reins, des appels de bras tendus, qui
arrachaient au prêtre un râle d'angoisse. Dieu l'abandonnait donc
tout à fait, qu'il n'y avait plus pour lui de refuge? Et, malgré la
tension de sa volonté, la faute recommençait toujours, se précisait
avec une effrayante netteté. Il revoyait les moindres brins d'herbe,
au bord des jupes d'Albine; il retrouvait, accrochée à ses cheveux,
une petite fleur de chardon, à laquelle il se souvenait d'avoir
piqué ses lèvres. Jusqu'aux odeurs, les sucres un peu âcres des
tiges écrasées, qui lui revenaient; jusqu'aux sons lointains qu'il
entendait encore, le cri régulier d'un oiseau, un grand silence,
puis un soupir passant sur les arbres. Pourquoi le ciel ne le
foudroyait-il pas tout de suite? Il aurait moins souffert. Il
jouissait de son abomination avec une volupté de damné. Une rage le
secouait, en écoutant les paroles scélérates qu'il avait prononcées
aux pieds d'Albine. Elles retentissaient, à cette heure, pour
l'accuser devant Dieu. Il avait reconnu la femme comme sa
souveraine. Il s'était donné à elle en esclave, lui baisant les
pieds, rêvant d'être l'eau qu'elle buvait, le pain qu'elle mangeait.
Maintenant, il comprenait pourquoi il ne pouvait plus se reprendre.
Dieu le laissait à la femme. Mais il la battrait, il lui casserait
les membres, pour qu'elle le lâchât. C'était elle l'esclave, la
chair impure, à laquelle l'Eglise aurait dû refuser une âme. Alors,
il se roidit, il leva les poings sur Abine. Et les poings
s'ouvraient, les mains coulaient le long des épaules nues, avec une
caresse molle, tandis que la bouche, pleine d'injures, se collait
sur les cheveux dénoués, en balbutiant des paroles d'adoration.

L'abbé Mouret ouvrit les yeux. La vision ardente d'Albine disparut.
Ce fut un soulagement brusque, inespéré. Il put pleurer. Des larmes
lentes rafraîchirent ses joues, pendant qu'il respirait longuement,
n'osant encore remuer, de crainte d'être repris à la nuque. Il
entendait toujours un grondement fauve derrière lui. Puis, cela
était si doux de ne plus tant souffrir, qu'il s'oublia à goûter ce
bien-être. Au-dehors, la pluie avait cessé. Le soleil se couchait
dans une grande lueur rouge, qui semblait pendre aux fenêtres des
rideaux de satin rose. L'église, maintenant, était tiède, toute
vivante de cette dernière haleine du soleil. Le prêtre remerciait
vaguement Dieu du répit qu'il voulait bien lui donner. Un large
rayon, une poussière d'or, qui traversait la nef, allumait le fond
de l'église, l'horloge, la chaire, le maître-autel. Peut-être était-
ce la grâce qui lui revenait sur ce sentier de lumière, descendant
du ciel? Il s'intéressait aux atomes allant et venant le long du
rayon, avec une vitesse prodigieuse, pareils à une foule de
messagers affairés portant sans cesse des nouvelles du soleil à la
terre. Mille cierges allumés n'auraient pas rempli l'église d'une
telle splendeur. Derrière le maître-autel, des draps d'or étaient
tendus; sur les gradins, des ruissellements d'orfèvrerie coulaient,
des chandeliers s'épanouissant en gerbes de clartés, des encensoirs
où brûlait une braise de pierreries, des vases sacrés peu à peu
élargis, avec des rayonnements de comètes; et, partout, c'était une
pluie de fleurs lumineuses au milieu de dentelles volantes, des
nappes, des bouquets, des guirlandes de roses, dont les coeurs en
s'ouvrant laissaient tomber des étoiles. Jamais il n'avait souhaité
une pareille richesse pour sa pauvre église. Il souriait, il faisait
le rêve de fixer là ces magnificences, il les arrangeait à son gré.
Lui, aurait préféré voir les rideaux de drap d'or attachés plus
haut; les vases lui paraissaient aussi trop négligemment jetés; il
ramassait encore les fleurs perdues, renouant les bouquets, donnant
aux guirlandes une courbe molle. Mais quel émerveillement, lorsque
toute cette pompe était ainsi étalée! Il devenait le pontife d'une
église d'or. Les évêques, les princes, des femmes traînant des
manteaux royaux, des foules dévotes, le front dans la poussière, la
visitaient, campaient dans la vallée, attendaient des semaines à la
porte, avant de pouvoir entrer. On lui baisait les pieds, parce que
ses pieds, eux aussi, étaient en or, et qu'ils accomplissaient des
miracles. L'or montait jusqu'à ses genoux. Un coeur d'or battait
dans sa poitrine d'or avec un son musical si clair, que les foules,
du dehors, l'entendaient. Alors, un orgueil immense le ravissait. Il
était idole.

Le rayon de soleil montait toujours, le maître-autel flambait, le
prêtre se persuadait que c'était bien la grâce qui lui revenait,
pour qu'il éprouvât une telle jouissance intérieure. Le grondement
fauve, derrière lui, se faisait câlin. Il ne sentait plus sur sa
nuque que la douceur d'une patte de velours, comme si quelque chat
géant l'eût caressé.

Et il continua sa rêverie. Jamais il n'avait vu les choses sous un
jour aussi éclatant. Tout lui semblait aisé, à présent, tant il se
jugeait fort. Puisque Albine l'attendait, il irait la rejoindre.
Cela était naturel. Le matin, il avait bien marié le grand Fortuné à
la Rosalie. L'Eglise ne défendait pas le mariage. Il les voyait
encore se souriant, se poussant du coude sous ses mains qui les
bénissaient. Puis, le soir, on lui avait montré leur lit. Chacune
des paroles qu'il leur avait adressées éclatait plus haut à ses
oreilles. Il disait au grand Fortuné que Dieu lui envoyait une
compagne, parce qu'il n'a pas voulu que l'homme vécût solitaire. Il
disait à la Rosalie qu'elle devait s'attacher à son mari, ne le
quitter jamais, être sa servante soumise. Mais il disait aussi ces
choses pour lui et pour Albine. N'était-elle pas sa compagne, sa
servante soumise, celle que Dieu lui envoyait, afin que sa virilité
ne se séchât pas dans la solitude? D'ailleurs, ils étaient liés. Il
restait très surpris de ne pas avoir compris cela tout de suite, de
ne pas s'en être allé avec elle, comme le devoir l'exigeait. Mais
c'était chose décidée, il la rejoindrait, dès le lendemain. En une
demi-heure, il serait auprès d'elle. Il traverserait le village, il
prendrait le chemin du coteau; c'était de beaucoup le plus court. Il
pouvait tout, il était le maître, personne ne lui dirait rien. Si on
le regardait, il ferait, d'un geste, baisser toutes les têtes. Puis,
il vivrait avec Albine. Il l'appellerait sa femme. Ils seraient très
heureux. L'or montait de nouveau, ruisselait entre ses doigts. Il
rentrait dans un bain d'or. Il emportait les vases sacrés pour les
besoins de son ménage, menant grand train, payant ses gens avec des
fragments de calice qu'il tordait entre ses doigts, d'un léger
effort. Il mettait à son lit de noces les rideaux de drap d'or de
l'autel. Comme bijoux, il donnait à sa femme les coeurs d'or, les
chapelets d'or, les croix d'or, pendus au cou de la Vierge et des
Saintes. L'église même, s'il l'élevait d'un étage, pourrait leur
servir de palais. Dieu n'aurait rien à dire, puisqu'il permettait
d'aimer. Du reste, que lui importait Dieu! N'était-ce pas lui, à
cette heure, qui était Dieu, avec ses pieds d'or que la foule
baisait, et qui accomplissait des miracles.

L'abbé Mouret se leva. Il fit ce geste large de Jeanbernat, ce geste
de négation embrassant tout l'horizon.

- Il n'y a rien, rien, rien, dit-il. Dieu n'existe pas.

Un grand frisson parut passer dans l'église. Le prêtre, effaré,
redevenu d'une pâleur mortelle, écoutait. Qui donc avait parlé? Qui
avait blasphémé? Brusquement la caresse de velours, dont il sentait
la douceur sur sa nuque, était devenue féroce; des griffes lui
arrachaient la chair, son sang coulait une fois encore. Il resta
debout pourtant, luttant contre la crise. Il injuriait le péché
triomphant, qui ricanait autour de ses tempes, où tous les marteaux
du mal recommençaient à battre. Ne connaissait-il pas ses
traîtrises? ne savait-il pas qu'il se fait un jeu souvent
d'approcher avec des pattes douces, pour les enfoncer ensuite comme
des couteaux jusqu'aux os de ses victimes? Et sa rage redoublait, à
la pensée d'avoir été pris à ce piège, ainsi qu'un enfant. Il serait
donc toujours par terre, avec le péché accroupi victorieusement sur
sa poitrine! Maintenant, voilà qu'il niait Dieu. C'était la pente
fatale. La fornication tuait la foi. Puis, le dogme croulait. Un
doute de la chair, plaidant son ordure, suffisait à balayer tout le
ciel. La règle divine irritait, les mystères faisaient sourire; dans
un coin de la religion abattue, on se couchait en discutant son
sacrilège, jusqu'à ce qu'on se fût creusé un trou de bête cuvant sa
boue. Alors venaient les autres tentations: l'or, la puissance, la
vie libre, une nécessité irrésistible de jouir, qui ramenait tout à
la grande luxure, vautrée sur un lit de richesse et d'orgueil. Et
l'on volait Dieu. On cassait les ostensoirs pour les pendre à
l'impureté d'une femme. Eh bien! il était damné. Rien ne le gênait
plus, le péché pouvait parler haut en lui. Cela était bon de ne plus
lutter. Les monstres qui avaient rôdé derrière sa nuque se battaient
dans ses entrailles, à cette heure. Il gonflait les flancs pour
sentir leurs dents davantage. Il s'abandonnait à eux avec une joie
affreuse. Une révolte lui faisait montrer les poings à l'église.
Non, il ne croyait plus à la divinité de Jésus, il ne croyait plus à
la sainte Trinité, il ne croyait qu'à lui, qu'à ses muscles, qu'aux
appétits de ses organes. Il voulait vivre. Il avait le besoin d'être
un homme. Ah! courir au grand air, être fort, n'avoir pas de maître
jaloux, tuer ses ennemis à coups de pierre, emporter à son cou les
filles qui passent! Il ressusciterait du tombeau où des mains rudes
l'avaient couché. Il éveillerait sa virilité, qui ne devait être
qu'endormie. Et qu'il expirât de honte, s'il trouvait sa virilité
morte! Et que Dieu fût maudit, s'il l'avait retiré d'entre les
créatures, en le touchant de son doigt, afin de le garder pour son
service seul!

Le prêtre était debout, halluciné. Il crut qu'à ce nouveau blasphème
l'église croulait. La nappe de soleil qui inondait le maître-autel
avait grandi lentement, allumant les murs d'une rougeur d'incendie.
Des flammèches montèrent encore, léchèrent le plafond, s'éteignirent
dans une lueur saignante de braise. L'église, brusquement, devint
toute noire. Il sembla que le feu de ce coucher d'astre venait de
crever la toiture, de fendre les murailles, d'ouvrir de toutes parts
des brèches béantes aux attaques du dehors. La carcasse sombre
branlait, dans l'attente de quelque assaut formidable. La nuit,
rapidement, grandissait.

Alors, de très loin, le prêtre entendit un murmure monter de la
vallée des Artaud. Autrefois, il ne comprenait pas l'ardent langage
de ces terres brûlées, où ne se tordaient que des pieds de vignes
noueux, des amandiers décharnés, de vieux oliviers se déhanchant sur
leurs membres infirmes. Il passait au milieu de cette passion, avec
les sérénités de son ignorance. Mais, aujourd'hui, instruit dans la
chair, il saisissait jusqu'aux moindres soupirs des feuilles pâmées
sous le soleil. Ce furent d'abord, au fond de l'horizon, les
collines, chaudes encore de l'adieu du couchant, qui tressaillirent
et qui parurent s'ébranler avec le piétinement sourd d'une armée en
marche. Puis, les roches éparses, les pierres des chemins, tous les
cailloux de la vallée, se levèrent, eux aussi, roulant, ronflant,
comme jetés en avant par le besoin de se mouvoir. A leur suite, les
mares de terre rouge, les rares champs conquis à coups de pioche, se
mirent à couler et à gronder, ainsi que des rivières échappées,
charriant dans le flot de leur sang des conceptions de semences, des
éclosions de racines, des copulations de plantes. Et bientôt tout
fut en mouvement; les souches des vignes rampaient comme de grands
insectes; les blés maigres, les herbes séchées, faisaient des
bataillons armés de hautes lances; les arbres s'échevelaient à
courir, étiraient leurs membres, pareils à des lutteurs qui
s'apprêtent au combat; les feuilles tombées marchaient, la poussière
des routes marchait. Multitude recrutant à chaque pas des forces
nouvelles, peuple en rut dont le souffle approchait, tempête de vie
à l'haleine de fournaise, emportant tout devant elle, dans le
tourbillon d'un accouchement colossal. Brusquement, l'attaque eut
lieu. Du bout de l'horizon, la campagne entière se rua sur l'église,
les collines, les cailloux, les terres, les arbres. L'église, sous
ce premier choc, craqua. Les murs se fendirent, des tuiles
s'envolèrent. Mais le grand Christ, secoué, ne tomba pas.

Il y eut un court répit. Au-dehors, les voix s'élevaient, plus
furieuses. Maintenant, le prêtre distinguait des voix humaines.
C'était le village, les Artaud, cette poignée de bâtards poussés sur
le roc, avec l'entêtement des ronces, qui soufflaient à leur tour un
vent chargé d'un pullulement d'êtres. Les Artaud forniquaient par
terre, plantaient de proche en proche une forêt d'hommes, dont les
troncs mangeaient autour d'eux toute la place. Ils montaient jusqu'à
l'église, ils en crevaient la porte d'une poussée, ils menaçaient
d'obstruer la nef des branches envahissantes de leur race. Derrière
eux, dans le fouillis des broussailles, accouraient les bêtes, des
boeufs cherchant à enfoncer les murs de leurs cornes, des troupeaux
d'ânes, de chèvres, de brebis, battant l'église en ruine, comme des
vagues vivantes, des fourmilières de cloportes et de grillons
attaquant les fondations, les émiettant de leurs dents de scie. Et
il y avait encore, de l'autre côté, la basse-cour de Désirée, dont
le fumier exhalait des buées d'asphyxie; le grand coq Alexandre y
sonnait l'assaut de son clairon, les poules descellaient les pierres
à coups de bec, les lapins creusaient des terriers jusque sous les
autels, afin de les miner et de les abîmer, le cochon, gras à ne pas
bouger, grognait, attendait que les ornements sacrés ne fussent plus
qu'une poignée de cendre chaude, pour y vautrer son ventre. Une
rumeur formidable roula, un second assaut fut donné. Le village, les
bêtes, toute cette marée de vie qui débordait, engloutit un instant
l'église sous une rage de corps faisant ployer les poutres. Les
femelles, dans la mêlée, lâchaient de leurs entrailles un
enfantement continu de nouveaux combattants. Cette fois, l'église
eut un pan de muraille abattu; le plafond fléchissait, les boiseries
des fenêtres étaient emportées, la fumée du crépuscule, de plus en
plus noire, entrait par les brèches bâillant affreusement. Sur la
croix, le grand Christ ne tenait plus que par le clou de sa main
gauche.

L'écroulement du pan de muraille fut salué d'une clameur. Mais
l'église restait encore solide, malgré ses blessures. Elle
s'entêtait d'une façon farouche, muette, sombre, se cramponnant aux
moindres pierres de ses fondations. Il semblait que cette ruine,
pour demeurer debout, n'eût besoin que du pilier le plus mince,
portant, par un prodige d'équilibre, la toiture crevée. Alors,
l'abbé Mouret vit les plantes rudes du plateau se mettre à l'oeuvre,
ces terribles plantes durcies dans la sécheresse des rocs, noueuses
comme des serpents, d'un bois dur, bossué de muscles. Les lichens,
couleur de rouille, pareils à une lèpre enflammée, mangèrent d'abord
les crépis de plâtre. Ensuite, les thyms enfoncèrent leurs racines
entre les briques, ainsi que des coins de fer. Les lavandes
glissaient leurs longs doigts crochus sous chaque maçonnerie
ébranlée, les tiraient à elles, les arrachaient d'un effort lent et
continu. Les genévriers, les romarins, les houx épineux, montaient
plus haut, donnaient des poussées invincibles. Et jusqu'aux herbes
elles-mêmes, ces herbes dont les brins séchés passaient sous la
grand-porte, qui se raidissaient comme des piques d'acier, éventrant
la grand-porte, s'avançant dans la nef, où elles soulevaient les
dalles de leurs pinces puissantes. C'était l'émeute victorieuse, la
nature révolutionnaire dressant des barricades avec des autels
renversés, démolissant l'église qui lui jetait trop d'ombre depuis
des siècles. Les autres combattants laissaient faire les herbes, les
thyms, les lavandes, les lichens, ce rongement des petits plus
destructeur que les coups de massue des forts, cet émiettement de la
base dont le travail sourd devait achever d'abattre tout l'édifice.
Puis, brusquement, ce fut la fin. Le sorbier, dont les hautes
branches pénétraient déjà sous la voûte, par les carreaux cassés,
entra violemment, d'un jet de verdure formidable. Il se planta au
milieu de la nef. Là, il grandit démesurément. Son tronc devint
colossal, au point de faire éclater l'église, ainsi qu'une ceinture
trop étroite. Les branches allongèrent de toutes parts des noeuds
énormes, dont chacun emportait un morceau de muraille, un lambeau de
toiture; et elles se multipliaient toujours, chaque branche se
ramifiant à l'infini, un arbre nouveau poussant de chaque noeud,
avec une telle fureur de croissance, que les débris de l'église,
trouée comme un crible, volèrent en éclats, en semant aux quatre
coins du ciel une cendre fine. Maintenant, l'arbre géant touchait
aux étoiles. Sa forêt de branches était une forêt de membres, de
jambes, de bras, de torses, de ventres, qui suaient la sève; des
chevelures de femmes pendaient; des têtes d'hommes faisaient éclater
l'écorce, avec des rires de bourgeons naissants; tout en haut, les
couples d'amants, pâmés au bord de leurs nids, emplissaient l'air de
la musique de leur jouissance et de l'odeur de leur fécondité. Un
dernier souffle de l'ouragan qui s'était rué sur l'église en balaya
la poussière, la chaire et le confessionnal en poudre, les images
saintes lacérées, les vases sacrés fondus, tous ces décombres que
piquait avidement la bande des moineaux, autrefois logée sous les
tuiles. Le grand Christ, arraché de la croix, resté pendu un moment
à une des chevelures de femme flottantes, fut emporté, roulé, perdu,
dans la nuit noire, au fond de laquelle il tomba avec un
retentissement. L'arbre de vie venait de crever le ciel. Et il
dépassait les étoiles.

L'abbé Mouret applaudit furieusement, comme un damné, à cette
vision. L'église était vaincue. Dieu n'avait plus de maison. A
présent, Dieu ne le gênerait plus. Il pouvait rejoindre Albine,
puisqu'elle triomphait. Et comme il riait de lui, qui, une heure
auparavant, affirmait que l'église mangerait la terre de son ombre!
La terre s'était vengée en mangeant l'église. Le rire fou qu'il
poussa le tira en sursaut de son hallucination. Stupide, il regarda
la nef lentement noyée de crépuscule; par les fenêtres, des coins de
ciel se montraient, piqués d'étoiles. Et il allongeait les bras,
avec l'idée de tâter les murs, lorsque la voix de Désirée l'appela,
du couloir de la sacristie.

- Serge! es-tu là?... Parle donc! Il y a une demi-heure que je te
cherche.

Elle entra. Elle tenait une lampe. Alors, le prêtre vit que l'église
était toujours debout. Il ne comprit plus, il resta dans un doute
affreux, entre l'église invincible, repoussant de ses cendres, et
Albine toute-puissante, qui ébranlait Dieu d'une seule de ses
haleines.



X.

Désirée approchait, avec sa gaieté sonore.

- Tu es là! tu es là! cria-t-elle. Ah bien! tu joues donc à cache-
cache? Je t'ai appelé plus de dix fois de toutes mes forces... Je
croyais que tu étais sorti.

Elle fouillait les coins d'ombre du regard, d'un air curieux. Elle
alla même jusqu'au confessionnal, sournoisement, comme si elle
s'apprêtait à surprendre quelqu'un, caché en cet endroit. Elle
revint, désappointée, reprenant:

- Alors, tu es seul? Tu dormais peut-être? A quoi peux-tu t'amuser
tout seul, quand il fait noir?... Allons, viens, nous nous mettons à
table.

Lui, passait ses mains fiévreuses sur son front, pour effacer des
pensées que tout le monde sûrement allait lire. Il cherchait
machinalement à reboutonner sa soutane, qui lui semblait défaite,
arrachée, dans un désordre honteux. Puis, il suivit sa soeur, la
face sévère, sans un frisson, raidi dans cette volonté de prêtre
cachant les agonies de sa chair sous la dignité du sacerdoce.
Désirée ne s'aperçut pas même de son trouble. Elle dit simplement,
en entrant dans la salle à manger:

- Moi, j'ai bien dormi. Toi, tu as trop bavardé, tu es tout pâle.

Le soir, après le dîner, Frère Archangias vint faire sa partie de
bataille avec la Teuse. Il avait, ce soir-là, une gaieté énorme.
Quand le Frère était gai, il allongeait des coups de poing dans les
côtes de la Teuse, qui lui rendait des soufflets, à toute volée.
Cela les faisait rire, d'un rire dont les plafonds tremblaient.
Puis, il inventait des farces extraordinaires: il cassait avec son
nez des assiettes posées à plat, il pariait de fendre à coup de
derrière la porte de la salle à manger, il jetait tout le tabac de
sa tabatière dans le café de la vieille servante, ou bien apportait
une poignée de cailloux qu'il lui glissait dans la gorge, en les
enfonçant avec la main, jusqu'à la ceinture. Ces débordements de
joie sanguine éclataient pour un rien, au milieu de ses colères
accoutumées; souvent un fait dont personne ne riait lui donnait une
véritable attaque de folie bruyante, tapant des pieds, tournant
comme une toupie, se tenant le ventre.

- Alors, vous ne voulez pas me dire pourquoi vous êtes gai? demanda
la Teuse.

Il ne répondit pas. Il s'était assis à califourchon sur une chaise,
il faisait le tour de la table en galopant.

- Oui, oui, faites la bête, reprit-elle. Mon Dieu! que vous êtes
bête! Si le bon Dieu vous voit, il doit être content de vous!

Le Frère venait de se laisser aller à la renverse, l'échine sur le
carreau, les jambes en l'air. Sans se relever, il dit gravement:

- Il me voit, il est content de me voir. C'est lui qui veut que je
sois gai... Quand il consent à m'envoyer une récréation, il sonne la
cloche dans ma carcasse. Alors, je me roule. Ça fait rire tout le
paradis.

Il marcha sur l'échine jusqu'au mur; puis, se dressant sur la nuque,
il tambourina des talons, le plus haut qu'il pût. Sa soutane, qui
retombait, découvrait son pantalon noir raccommodé aux genoux avec
des carrés de drap vert. Il reprenait:

- Monsieur le curé, voyez donc où j'arrive. Je parie que vous ne
faites pas ça... Allons, riez un peu. Il vaut mieux se traîner sur
le dos, que de souhaiter pour matelas la peau d'une coquine. Vous
m'entendez, hein! On est une bête pour un moment, on se frotte, on
laisse sa vermine. Ça repose. Moi, lorsque je me frotte, je
m'imagine être le chien de Dieu, et c'est ça qui me fait dire que
tout le paradis se met aux fenêtres, riant de me voir... Vous pouvez
rire aussi, monsieur le curé. C'est pour les saints et pour vous.
Tenez, voici une culbute pour saint Joseph, en voici une autre pour
saint Jean, une autre pour saint Michel, une pour saint Marc, une
pour saint Mathieu...

Et il continua, défilant tout un chapelet de saints, culbutant
autour de la pièce. L'abbé Mouret, resté silencieux, les poignets au
bord de la table, avait fini par sourire. D'ordinaire, les joies du
Frère l'inquiétaient. Puis, comme celui-ci passait à la portée de la
Teuse, elle lui allongea un coup de pied.

- Voyons, dit-elle, jouons-nous, à la fin?

Frère Archangias répondit par des grognements. Il s'était mis à
quatre pattes. Il marchait droit à la Teuse, faisant le loup.
Lorsqu'il l'eut atteinte, il enfonça la tête sous ses jupons, il lui
mordit le genou droit.

- Voulez-vous bien me lâcher! criait-elle. Est-ce que vous rêvez
des saletés, maintenant!

- Moi! balbutia le Frère, si égayé par cette idée, qu'il resta sur
la place, sans pouvoir se relever. Eh! regarde, j'étrangle, rien que
d'avoir goûté à ton genou. Il est trop salé, ton genou... Je mords
les femmes, puis je les crache, tu vois.

Il la tutoyait, il crachait sur ses jupons. Quand il eut réussi à se
mettre debout, il souffla un instant, en se frottant les côtes. Des
bouffées de gaieté secouaient encore son ventre, comme une outre
qu'on achève de vider. Il dit enfin, d'une grosse voix sérieuse:

- Jouons... Si je ris, c'est mon affaire. Vous n'avez pas besoin de
savoir pourquoi, la Teuse.

Et la partie s'engagea. Elle fut terrible. Le Frère abattait les
cartes avec des coups de poing. Quand il criait: Bataille! les
vitres sonnaient. C'était la Teuse qui gagnait. Elle avait trois as
depuis longtemps, elle guettait le quatrième d'un regard luisant.
Cependant, Frère Archangias se livrait à d'autres plaisanteries. Il
soulevait la table, au risque de casser la lampe; il trichait
effrontément, se défendant à l'aide de mensonges énormes, pour la
farce, disait-il ensuite. Brusquement, il entonna les Vêpres, qu'il
chanta d'une voix pleine de chantre au lutrin. Et il ne cessa plus,
ronflant lugubrément, accentuant la chute de chaque verset en tapant
ses cartes, sur la paume de sa main gauche. Quand sa gaieté était au
comble, quand il ne trouvait plus rien pour l'exprimer, il chantait
ainsi les Vêpres, pendant des heures. La Teuse, qui le connaissait
bien, se pencha pour lui crier, au milieu du mugissement dont il
emplissait la salle à manger

- Taisez-vous, c'est insupportable!... Vous êtes trop gai, ce soir.

Alors, il entama les Complies. L'abbé Mouret était allé s'asseoir
près de la fenêtre. Il semblait ne pas voir, ne pas entendre ce qui
se passait autour de lui. Pendant le dîner, il avait mangé comme à
son ordinaire, il était même parvenu à répondre aux éternelles
questions de Désirée. Maintenant, il s'abandonnait, à bout de force;
il roulait, brisé, anéanti, dans la querelle furieuse qui continuait
en lui, sans trêve. Le courage même lui manquait pour se lever et
monter à sa chambre. Puis, il craignait que, s'il tournait la face
du côté de la lampe, on ne vît ses larmes, qu'il ne pouvait plus
retenir. Il appuya le front contre une vitre, il regarda les
ténèbres du dehors, s'endormant peu à peu, glissant à une stupeur de
cauchemar.

Frère Archangias, psalmodiant toujours, cligna les yeux, en montrant
le prêtre endormi, d'un mouvement de tête.

- Quoi? demanda la Teuse.

Le Frère répéta son jeu de paupière, en l'accentuant.

- Eh! quand vous vous démancherez le cou! dit la servante. Parlez,
je vous comprendrai... Tenez, un roi. Bon! je prends votre dame.

Il posa un instant ses cartes, se courba sur la table, lui souffla
dans la figure:

- La gueuse est venue.

- Je le sais bien, répondit-elle. Je l'ai vue avec mademoiselle
entrer dans la basse-cour.

Il la regarda terriblement, il avança les poings.

- Vous l'avez vue, vous l'avez laissée entrer! Il fallait
m'appeler, nous l'aurions pendue par les pieds à un clou de votre
cuisine.

Mais elle se fâcha, tout en contenant sa voix, pour ne pas réveiller
l'abbé Mouret.

- Ah bien! bégaya-t-elle, vous êtes encore bon, vous! Venez donc
pendre quelqu'un dans ma cuisine!... Sans doute, je l'ai vue. Et
même, j'ai tourné le dos, quand elle est allée rejoindre monsieur le
curé dans l'église, après le catéchisme. Ils ont bien pu y faire ce
qu'ils ont voulu. Est-ce que ça me regarde? Est-ce que je n'avais
pas à mettre mes haricots sur le feu?... Moi, je l'abomine, cette
fille. Mais du moment qu'elle est la santé de monsieur le curé...
Elle peut bien venir à toutes les heures du jour et de la nuit. Je
les enfermerai ensemble, s'ils veulent.

- Si vous faisiez cela, la Teuse, dit le Frère avec une rage
froide, je vous étranglerais.

Elle se mit à rire, en le tutoyant à son tour.

- Ne dis donc pas des bêtises, petit! Les femmes, tu sais bien que
ça t'est défendu comme le Pater aux ânes. Essaye de m'étrangler un
jour, tu verras ce que je te ferai... Sois sage, finissons la
partie. Tiens, voilà encore un roi.

Lui, tenant sa carte levée, continuait à gronder:

- Il faut qu'elle soit venue par quelque chemin connu du diable
seul, pour m'avoir échappé aujourd'hui. Je vais pourtant tous les
après-midi me poster là-haut, au Paradou. Si je les surprends encore
ensemble, je ferai faire connaissance à la gueuse d'un bâton de
cornouiller, que j'ai taillé exprès pour elle... Maintenant, je
surveillerai aussi l'église.

Il joua, se laissa enlever un valet par la Teuse, puis se renversa
sur sa chaise, repris par son rire énorme. Il ne pouvait se fâcher
sérieusement, ce soir-là. Il murmurait:

- N'importe, si elle l'a vu, elle n'en est pas moins tombée sur le
nez... Je veux tout de même vous conter ça, la Teuse. Vous savez, il
pleuvait. Moi, j'étais sur la porte de l'école, quand je l'ai
aperçue qui descendait de l'église. Elle marchait toute droite, avec
son air orgueilleux, malgré l'averse. Et voilà qu'en arrivant à la
route, elle s'est étalée tout de son long, à cause de la terre qui
devait être glissante. Oh! j'ai ri, j'ai ri! Je tapais dans mes
mains... Lorsqu'elle s'est relevée, elle avait du sang à un poignet.
Ça m'a donné de la joie pour huit jours. Je ne puis pas me
l'imaginer par terre, sans avoir à la gorge et au ventre des
chatouillements qui me font éclater d'aise.

Et enflant les joues, tout à son jeu désormais, il chanta le De
profundis. Puis, il le recommença. La partie s'acheva au milieu de
cette lamentation, qu'il grossissait par moments, comme pour la
goûter mieux. Ce fut lui qui perdit, mais il n'en éprouva pas la
moindre contrariété. Quand la Teuse l'eut mis dehors, après avoir
réveillé l'abbé Mouret, on l'entendit se perdre au milieu du noir de
la nuit, en répétant le dernier verset du psaume: Et ipse redimet
Israel ex omnibus iniquitatibus ejus, d'un air d'extraordinaire
jubilation.



XI.

L'abbé Mouret dormit d'un sommeil de plomb. Lorsqu'il ouvrit les
yeux, plus tard que de coutume, il se trouva la face et les mains
baignées de larmes; il avait pleuré toute la nuit, en dormant. Il ne
dit point sa messe, ce matin-là. Malgré son long repos, sa lassitude
de la veille au soir était devenue telle, qu'il demeura jusqu'à midi
dans sa chambre, assis sur une chaise, au pied de son lit. La
stupeur, qui l'envahissait de plus en plus, lui ôtait jusqu'à la
sensation de la souffrance. Il n'éprouvait plus qu'un grand vide; il
restait soulagé, amputé, anéanti. La lecture de son bréviaire lui
coûta un suprême effort; le latin des versets lui paraissait une
langue barbare, dont il ne parvenait même plus à épeler les mots.
Puis, le livre jeté sur le lit, il passa des heures à regarder la
campagne par la fenêtre ouverte, sans avoir la force de venir
s'accouder à la barre d'appui. Au loin, il apercevait le mur blanc
du Paradou, un mince trait pâle courant à la crête des hauteurs,
parmi les taches sombres des petits bois de pins. A gauche, derrière
un de ces bois, se trouvait la brèche; il ne la voyait pas, mais il
la savait là; il se souvenait des moindres bouts de ronce épars au
milieu des pierres. La veille encore, il n'aurait point osé lever
ainsi les regards sur cet horizon redoutable. Mais, à cette heure,
il s'oubliait impunément à reprendre, après chaque bouquet de
verdure, le fil interrompu de la muraille, pareille au liséré d'une
jupe accroché à tous les buissons. Cela n'activait même pas le
battement de ses veines. La tentation, comme dédaigneuse de la
pauvreté de son sang, avait abandonné sa chair lâche. Elle le
laissait incapable d'une lutte, dans la privation de la grâce,
n'ayant même plus la passion du péché, prêt à accepter par
hébétement tout ce qu'il repoussait furieusement la veille.

Il se surprit un moment à parler haut. Puisque la brèche était
toujours là, il rejoindrait Albine, au coucher du soleil. Il
ressentait un léger ennui de cette décision. Mais il ne croyait
pouvoir faire autrement. Elle l'attendait, elle était sa femme.
Quand il voulait évoquer son visage, il ne le voyait plus que très
pâle, très lointain. Puis, il était inquiet sur la façon dont ils
vivraient ensemble. Il leur serait difficile de rester dans le pays;
il leur faudrait fuir, sans que personne s'en doutât; ensuite, une
fois cachés quelque part, ils auraient besoin de beaucoup d'argent
pour être heureux. A vingt reprises, il tenta d'arrêter un plan
d'enlèvement, d'arranger leur existence d'amants heureux. Il ne
trouva rien. Maintenant que le désir ne l'affolait plus, le côté
pratique de la situation l'épouvantait, le mettait avec ses mains
débiles en face d'une besogne compliquée, dont il ne savait pas le
premier mot. Où prendraient-ils des chevaux pour se sauver? S'ils
s'en allaient à pied, ne les arrêterait-on pas ainsi que des
vagabonds? D'ailleurs, serait-il capable d'être employé, de
découvrir une occupation quelconque qui pût assurer du pain à sa
femme? Jamais on ne lui avait appris ces choses. Il ignorait la vie;
il ne rencontrait, en fouillant dans sa mémoire, que des lambeaux de
prière, des détails de cérémonial, des pages de l'Instruction
théologique, de Bouvier, apprises autrefois par coeur au séminaire.
Même des choses sans importance l'embarrassaient beaucoup. Il se
demanda s'il oserait donner le bras à sa femme, dans la rue.
Certainement, il ne saurait pas marcher, avec une femme au bras. Il
paraîtrait si gauche, que le monde se retournerait. On devinerait un
prêtre, on insulterait Albine. Vainement il tâcherait de se laver du
sacerdoce, toujours il en emporterait avec lui la pâleur triste,
l'odeur d'encens. Et s'il avait des enfants, un jour? Cette pensée
inattendue le fit tressaillir. Il éprouva une répugnance étrange. Il
croyait qu'il ne les aimerait pas. Cependant, ils étaient deux, un
petit garçon et une petite fille. Lui, les écartait de ses genoux,
souffrant de sentir leurs mains se poser sur ses vêtements, ne
prenant point à les faire sauter la joie des autres pères. Il ne
s'habituait pas à cette chair de sa chair, qui lui semblait toujours
suer son impureté d'homme. La petite fille surtout le troublait,
avec ses grands yeux, au fond desquels s'allumaient déjà des
tendresses de femme. Mais non, il n'aurait point d'enfant, il
s'éviterait cette horreur qu'il éprouvait, à l'idée de voir ses
membres repousser et revivre éternellement. Alors, l'espoir d'être
impuissant lui fut très doux. Sans doute, toute sa virilité s'en
était allée pendant sa longue adolescence. Cela le détermina. Dès le
soir, il fuirait avec Albine.

Le soir, pourtant, l'abbé Mouret se sentit trop las. Il remit son
départ au lendemain. Le lendemain, il se donna un nouveau prétexte:
il ne pouvait abandonner sa soeur ainsi seule avec la Teuse; il
laisserait une lettre pour qu'on la conduisît chez l'oncle Pascal.
Pendant trois jours, il se promit d'écrire cette lettre; la feuille
de papier, la plume et l'encre étaient prêtes, sur la table, dans sa
chambre. Et, le troisième jour, il s'en alla, sans écrire la lettre.
Tout d'un coup, il avait pris son chapeau, il était parti pour le
Paradou, par bêtise, obsédé, se résignant, allant là comme à une
corvée qu'il ne savait de quelle façon éviter. L'image d'Albine
s'était encore effacée; il ne la voyait plus, il obéissait à
d'anciennes volontés, mortes en lui à cette heure, mais dont la
poussée persistait dans le grand silence de son être.

Dehors il ne prit aucune précaution pour se cacher. Il s'arrêta, au
bout du village, à causer un instant avec la Rosalie; elle lui
annonçait que son enfant avait des convulsions, et elle riait
pourtant, de ce rire du coin des lèvres qui lui était habituel. Puis
il s'enfonça au milieu des roches, il marcha droit vers la brèche.
Par habitude, il avait emporté son bréviaire. Comme le chemin était
long, s'ennuyant, il ouvrit le livre, il lut les prières
réglementaires. Quand il le remit sous son bras, il avait oublié le
Paradou. Il allait toujours devant lui, songeant à une chasuble
neuve qu'il voulait acheter pour remplacer la chasuble d'étoffe d'or
qui, décidément, tombait en poussière; depuis quelque temps, il
cachait des pièces de vingt sous, et il calculait qu'au bout de sept
mois il aurait assez d'argent. Il arrivait sur les hauteurs,
lorsqu'un chant de paysan, au loin, lui rappela un cantique qu'il
avait su autrefois, au séminaire. Il chercha les premiers vers de ce
cantique, sans pouvoir les trouver. Cela l'ennuyait d'avoir si peu
de mémoire. Aussi, ayant fini par se souvenir, éprouva-t-il une joie
très douce à chanter à demi-voix les paroles qui lui revenaient une
à une. C'était un hommage à Marie. Il souriait, comme s'il eut reçu
au visage un souffle frais de sa jeunesse. Qu'il était heureux, dans
ce temps-là! Certes, il pouvait être heureux encore; il n'avait pas
grandi, il ne demandait toujours que les mêmes bonheurs, une paix
sereine, un coin de chapelle où la place de ses genoux fût marquée,
une vie de solitude égayée par des puérilités adorables d'enfance.
Il élevait peu à peu la voix, il chantait le cantique avec des sons
filés de flûte, quand il aperçut la brèche, brusquement, en face de
lui.

Un instant, il parut surpris. Puis, cessant de sourire, il murmura
simplement:

- Albine doit m'attendre. Le soleil baisse déjà.

Mais, comme il montait écarter les pierres pour passer, un souffle
terrible l'inquiéta. Il dut redescendre, ayant failli mettre le pied
en plein sur la figure de Frère Archangias, vautré par terre,
dormant profondément. Le sommeil l'avait surpris sans doute, pendant
qu'il gardait l'entrée du Paradou. Il en barrait le seuil, tombé
tout de son long, les membres écartés, dans une posture honteuse. Sa
main droite, rejetée derrière sa tête, n'avait pas lâché le bâton de
cornouiller, qu'il semblait encore brandir, ainsi qu'une épée
flamboyante. Et il ronflait au milieu des ronces, la face au soleil,
sans que son cuir tanné eût un frisson. Un essaim de grosses mouches
volaient au-dessus de sa bouche ouverte.

L'abbé Mouret le regarda un moment. Il enviait ce sommeil de saint
roulé dans la poussière. Il voulut chasser les mouches; mais les
mouches, entêtées, revenaient, se collaient aux lèvres violettes du
Frère, qui ne les sentait seulement pas. Alors, l'abbé enjamba ce
grand corps. Il entra dans le Paradou.



XII.

Derrière la muraille, à quelques pas, Albine était assise sur un
tapis d'herbe. Elle se leva, en apercevant Serge.

- Te voilà! cria-t-elle toute tremblante.

- Oui, dit-il paisiblement, je suis venu.

Elle se jeta à son cou. Mais elle ne l'embrassa pas. Elle avait
senti le froid des perles du rabat sur son bras nu. Elle
l'examinait, inquiète déjà, reprenant:

- Qu'as-tu? Tu ne m'as pas baisé sur les joues comme autrefois, tu
sais, lorsque tes lèvres chantaient... Va, si tu es souffrant, je te
guérirai encore. Maintenant que tu es là, nous allons recommencer
notre bonheur. Il n'y a plus de tristesse... Tu vois, je souris. Il
faut sourire, Serge.

Et comme il restait grave.

- Sans doute, j'ai eu aussi bien du chagrin. Je suis encore toute
pâle, n'est-ce pas? Depuis huit jours, je vivais là, sur l'herbe où
tu m'as trouvée. Je ne voulais qu'une chose, te voir entrer par ce
trou de la muraille. A chaque bruit, je me levais, je courais à ta
rencontre. Et ce n'était pas toi, c'étaient des feuilles que le vent
emportait... Mais je savais bien que tu viendrais. J'aurais attendu
des années.

Puis, elle lui demanda:

- Tu m'aimes encore?

- Oui, répondit-il, je t'aime encore.

Ils restèrent en face l'un de l'autre, un peu gênés. Un gros silence
tomba entre eux. Serge, tranquille, ne cherchait pas à le rompre.
Albine, à deux reprises, ouvrit la bouche, mais la referma aussitôt,
surprise des choses qui lui montaient aux lèvres. Elle ne trouvait
plus que des paroles amères. Elle sentait des larmes lui mouiller
les yeux. Qu'éprouvait-elle donc, pour ne pas être heureuse, lorsque
son amour était de retour?

- Ecoute, dit-elle enfin, il ne faut pas rester là. C'est ce trou
qui nous glace... Rentrons chez nous. Donne-moi ta main.

Et ils s'enfoncèrent dans le Paradou. L'automne venait, les arbres
étaient soucieux, avec leurs têtes jaunies qui se dépouillaient
feuille à feuille. Dans les sentiers, il y avait déjà un lit de
verdure morte, trempé d'humidité, où les pas semblaient étouffer des
soupirs. Au fond des pelouses, une fumée flottait, noyant de deuil
les lointains bleuâtres. Et le jardin entier se taisait, ne
soufflant plus que des haleines mélancoliques, qui passaient
pareilles à des frissons.

Serge grelottait sous l'avenue de grands arbres qu'ils avaient
prise. Il dit à demi-voix:

- Comme il fait froid, ici!

- Tu as froid, murmura tristement Albine. Ma main ne te chauffe
plus. Veux-tu que je te couvre d'un pan de ma robe?... Viens, nous
allons revivre toutes nos tendresses.

Elle le mena au parterre. Le bois de roses restait odorant, les
dernières fleurs avaient des parfums amers; tandis que les
feuillages, grandis démesurément, couvraient la terre d'une mare
dormante. Mais Serge témoigna une telle répugnance à entrer dans ces
broussailles, qu'ils restèrent sur le bord, cherchant de loin les
allées où ils avaient passé au printemps. Elle se rappelait les
moindres coins; elle lui montrait du doigt la grotte où dormait la
femme de marbre, les chevelures pendantes des chèvrefeuilles et des
clématites, les champs de violettes, la fontaine qui crachait des
oeillets rouges, le grand escalier empli d'un ruissellement de
giroflées fauves, la colonnade en ruine au centre de laquelle les
lis bâtissaient un pavillon blanc. C'était là qu'ils étaient nés
tous les deux, dans le soleil. Et elle racontait les plus petits
détails de cette première journée, la façon dont ils marchaient,
l'odeur que l'air avait à l'ombre. Lui, semblait écouter; puis,
d'une question, il prouvait qu'il n'avait pas compris. Le léger
frisson qui le pâlissait ne le quittait point.

Elle le mena au verger, dont ils ne purent même approcher. La
rivière avait grossi, Serge ne songeait plus à prendre Albine sur
son dos, pour la porter en trois sauts à l'autre bord. Et pourtant,
là-bas, les pommiers et les poiriers étaient encore chargés de
fruits; la vigne, aux feuilles plus rares, pliait sous des grappes
blondes, dont chaque grain gardait la tache rousse du soleil. Comme
ils avaient gaminé à l'ombre gourmande de ces arbres vénérables! Ils
étaient des galopins alors. Albine souriait encore de la manière
effrontée dont elle montrait ses jambes, lorsque les branches
cassaient. Se souvenait-il au moins des prunes qu'ils avaient
mangées? Serge répondait par des hochements de tête. Il paraissait
las déjà. Le verger, avec son enfoncement verdâtre, son pêle-mêle de
tiges moussues, pareil à quelque échafaudage éventré et ruiné,
l'inquiétait, lui donnait le rêve d'un lieu humide, peuplé d'orties
et de serpents.

Elle le mena aux prairies. Là, il dut faire quelques pas dans les
herbes. Elles montaient à ses épaules, maintenant. Elles lui
semblaient autant de bras minces qui cherchaient à le lier aux
membres, pour le rouler et le noyer au fond de cette mer verte,
interminable. Et il supplia Albine de ne pas aller plus loin. Elle
marchait en avant, elle ne s'arrêta pas; puis, voyant qu'il
souffrait, elle se tint debout à son côté, peu à peu assombrie,
finissant par être prise de frissons comme lui. Pourtant, elle paria
encore. D'un geste large, elle indiqua les ruisseaux, les rangées de
saules, les nappes d'herbe étalées jusqu'au bout de l'horizon. Tout
cela était à eux, autrefois. Ils y vivaient des journées entières.
Là-bas, entre ces trois saules, au bord de cette eau, ils avaient
joué aux amoureux. Alors, ils auraient voulu que les herbes fussent
plus grandes qu'eux, afin de se perdre dans leur flot mouvant,
d'être plus seuls, d'être loin de tout, comme des alouettes
voyageant au fond d'un champ de blé. Pourquoi donc tremblait-il
aujourd'hui, rien qu'à sentir le bout de son pied tremper et
disparaître dans le gazon?

Elle le mena à la forêt. Les arbres effrayèrent Serge davantage. Il
ne les connaissait pas, avec cette gravité de leur tronc noir. Plus
qu'ailleurs, le passé lui semblait mort, au milieu de ces futaies
sévères, où le jour descendait librement. Les premières pluies
avaient effacé leurs pas sur le sable des allées; les vents
emportaient tout ce qui restait d'eux aux branches basses des
buissons. Mais Albine, la gorge serrée de tristesse, protestait du
regard. Elle retrouvait sur le sable les moindres traces de leurs
promenades. A chaque broussaille, l'ancienne tiédeur du frôlement
qu'ils avaient laissé là lui remontait au visage. Et, les yeux
suppliants, elle cherchait encore à évoquer les souvenirs de Serge.
Le long de ce sentier, ils avaient marché en silence, très émus,
sans oser se dire qu'ils s'aimaient. Dans cette clairière, ils
s'étaient oubliés un soir, fort tard, à regarder les étoiles, qui
pleuvaient sur eux comme des gouttes de chaleur. Plus loin, sous ce
chêne, ils avaient échangé leur premier baiser. Le chêne conservait
l'odeur de ce baiser; les mousses elles-mêmes en causaient toujours.
C'était un mensonge de dire que la forêt devenait muette et vide. Et
Serge tournait la tête, pour éviter les yeux d'Albine, qui le
fatiguaient.

Elle le mena aux grandes roches. Peut-être là ne frissonnerait-il
plus de cet air débile qui la désespérait. Seules, les grandes
roches, à cette heure, étaient encore chaudes de la braise rouge du
soleil couchant. Elles avaient toujours leur passion tragique, leurs
lits ardents de cailloux, où se roulaient des plantes grasses,
monstrueusement accouplées. Et, sans parler, sans même tourner la
tête, Albine entraînait Serge le long de la rude montée, voulant le
mener plus haut, encore plus haut, au-delà des sources, jusqu'à ce
qu'ils fussent de nouveau tous les deux dans le soleil. Ils
retrouveraient le cèdre sous lequel ils avaient éprouvé l'angoisse
du premier désir. Ils se coucheraient par terre, sur les dalles
ardentes, en attendant que le rut de la terre les gagnât. Mais,
bientôt, les pieds de Serge se heurtèrent cruellement. Il ne pouvait
plus marcher. Une première fois, il tomba sur les genoux. Albine,
d'un effort suprême, le releva, l'emporta un instant. Et il retomba,
il resta abattu, au milieu du chemin. En face, au-dessous de lui, le
Paradou immense s'étendait.

- Tu as menti! cria Albine, tu ne m'aimes plus!

Et elle pleurait, debout à son côté, se sentant impuissante à
l'emporter plus haut. Elle n'avait pas de colère encore, elle
pleurait leurs amours agonisantes. Lui, restait écrasé.

- Le jardin est mort, j'ai toujours froid, murmura-t-il.

Mais elle lui prit la tête, elle lui montra le Paradou, d'un geste.

- Regarde donc!... Ah! ce sont tes yeux qui sont morts, ce sont tes
oreilles, tes membres, ton corps entier. Tu as traversé toutes nos
joies, sans les voir, sans les entendre, sans les sentir. Et tu n'as
fait que trébucher, tu es venu tomber ici de lassitude et d'ennui...
Tu ne m'aimes plus.

Il protestait doucement, tranquillement. Alors, elle eut une
première violence.

- Tais-toi! Est-ce que le jardin mourra jamais! Il dormira, cet
hiver; il se réveillera en mai, il nous rapportera tout ce que nous
lui avons confié de nos tendresses; nos baisers refleuriront dans le
parterre, nos serments repousseront avec les herbes et les arbres...
Si tu le voyais, si tu l'entendais, il est plus profondément ému, il
aime d'une façon plus doucement poignante, à cette saison d'automne,
lorsqu'il s'endort dans sa fécondité... Tu ne m'aimes plus, tu ne
peux plus savoir.

Lui, levait les yeux sur elle, la suppliant de ne pas se fâcher. Il
avait un visage aminci, que pâlissait une peur d'enfant. Un éclat de
voix le faisait tressaillir. Il finit par obtenir d'elle qu'elle se
reposât un instant, près de lui, au milieu du chemin. Ils
causeraient paisiblement, ils s'expliqueraient. Et tous deux, en
face du Paradou, sans même se prendre le bout des doigts,
s'entretinrent de leur amour.

- Je t'aime, je t'aime, dit-il de sa voix égale. Si je ne t'aimais
pas, je ne serais pas venu... C'est vrai, je suis las. J'ignore
pourquoi. J'aurais cru retrouver ici cette bonne chaleur dont le
souvenir seul était une caresse. Et j'ai froid, le jardin me semble
noir, je n'y vois rien de ce que j'y ai laissé. Mais ce n'est point
ma faute. Je m'efforce d'être comme toi, je voudrais te contenter.

- Tu ne m'aimes plus, répéta encore Albine.

- Si, je t'aime. J'ai beaucoup souffert, l'autre jour, après
t'avoir renvoyée... Oh! je t'aimais avec un tel emportement, sais-
tu, que je t'aurais brisée d'une étreinte, si tu étais revenue te
jeter dans mes bras. Jamais je ne t'ai désirée si furieusement.
Pendant des heures, tu es restée vivante devant moi, me tenaillant
de tes doigts souples. Quand je fermais les yeux, tu t'allumais
comme un soleil, tu m'enveloppais de ta flamme... Alors, j'ai marché
sur tout, je suis venu.

Il garda un court silence, songeur; puis, il continua:

- Et maintenant mes bras sont comme brisés. Si je voulais te
prendre contre ma poitrine, je ne saurais point te tenir, je te
laisserais tomber... Attends que ce frisson m'ait quitté. Tu me
donneras tes mains, je les baiserai encore. Sois bonne, ne me
regarde pas de tes yeux irrités. Aide-moi à retrouver mon coeur.

Et il avait une tristesse si vraie, une envie si évidente de
recommencer leur vie tendre, qu'Albine fut touchée. Un instant, elle
redevint très douce. Elle le questionna avec sollicitude.

- Où souffres-tu? Quel est ton mal?

- Je ne sais. Il me semble que tout le sang de mes veines s'en
va... Tout à l'heure, en venant, j'ai cru qu'on me jetait sur les
épaules une robe glacée, qui se collait à ma peau, et qui, de la
tête aux pieds, me faisait un corps de pierre... J'ai déjà senti
cette robe sur mes épaules... Je ne me souviens plus.

Mais elle l'interrompit d'un rire amical.

- Tu es un enfant, tu auras pris froid, voilà tout... Ecoute, ce
n'est pas moi qui te fais peur, au moins? L'hiver, nous ne resterons
pas au fond de ce jardin, comme deux sauvages. Nous irons où tu
voudras, dans quelque grande ville. Nous nous aimerons, au milieu du
monde, aussi tranquillement qu'au milieu des arbres. Et tu verras
que je ne suis pas qu'une vaurienne, sachant dénicher des nids,
marchant des heures sans être lasse... Quand j'étais petite, je
portais des jupes brodées, avec des bas à jour, des guimpes, des
falbalas. Personne ne t'a conté cela, peut-être?

Il ne l'écoutait pas, il dit brusquement, en poussant un léger cri:

- Ah! je me souviens!

Et, quand elle l'interrogea, il ne voulut pas répondre. Il venait de
se rappeler la sensation de la chapelle du séminaire sur ses
épaules. C'était là cette robe glacée qui lui faisait un corps de
pierre. Alors, il fut repris invinciblement par son passé de prêtre.
Les vagues souvenirs qui s'étaient éveillés en lui, le long de la
route, des Artaud au Paradou, s'accentuèrent, s'imposèrent avec une
souveraine autorité. Pendant qu'Albine continuait à lui parler de la
vie heureuse qu'ils mèneraient ensemble, il entendait des coups de
clochette sonnant l'élévation, il voyait des ostensoirs traçant des
croix de feu au-dessus de grandes foules agenouillées.

- Eh bien! dit-elle, pour toi, je remettrai mes jupes brodées... Je
veux que tu sois gai. Nous chercherons ce qui pourra te distraire.
Tu m'aimeras davantage peut-être, lorsque tu me verras belle, mise
comme les dames. Je n'aurai plus mon peigne enfoncé de travers, avec
des cheveux dans le cou. Je ne retrousserai plus mes manches
jusqu'aux coudes. J'agraferai ma robe pour ne plus montrer mes
épaules. Et je sais encore saluer, je sais marcher posément, avec de
petits balancements de menton. Va, je serai une jolie femme à ton
bras, dans les rues.

- Es-tu entrée dans les églises, parfois, quand tu étais petite?
lui demanda-t-il, à demi-voix, comme s'il eût continué tout haut
malgré lui, la rêverie qui l'empêchait de l'entendre. Moi, je ne
pouvais passer devant une église sans y entrer. Dès que la porte
retombait silencieusement derrière moi, il me semblait que j'étais
dans le paradis lui-même, avec des voix d'ange qui me contaient à
l'oreille des histoires de douceur, avec l'haleine des saints et des
saintes dont je sentais la caresse par tout mon corps... Oui,
j'aurais voulu vivre là, toujours, perdu au fond de cette béatitude.

Elle le regarda, les yeux fixes, tandis qu'une courte flamme
s'allumait dans la tendresse de son regard. Elle reprit, soumise
encore:

- Je serai comme il plaira à tes caprices. Je faisais de la
musique, autrefois; j'étais une demoiselle savante, qu'on élevait
pour tous les charmes... Je retournerai à l'école, je me remettrai à
la musique. Si tu désires m'entendre jouer un air que tu aimes, tu
n'auras qu'à me l'indiquer, je l'apprendrai pendant des mois, pour
te le faire entendre, un soir chez nous, dans une chambre bien
close, dont nous aurons tiré toutes les draperies. Et tu me
récompenseras d'un seul baiser... Veux-tu? Un baiser sur les lèvres
qui te rendra ton amour. Tu me prendras et tu pourras me briser
entre tes bras.

- Oui, oui, murmura-t-il, ne répondant toujours qu'à ses propres
pensées, mes grands plaisirs ont d'abord été d'allumer les cierges,
de préparer les burettes, de porter le Missel, les mains jointes.
Plus tard, j'ai goûté l'approche lente de Dieu, et j'ai cru mourir
d'amour... Je n'ai pas d'autres souvenirs. Je ne sais rien. Quand je
lève la main, c'est pour une bénédiction. Quand j'avance les lèvres,
c'est pour un baiser donné à l'autel. Si je cherche mon coeur, je ne
le trouve plus je l'ai offert à Dieu, qui l'a pris.

Elle devint très pâle, les yeux ardents. Elle continua, avec un
tremblement dans la voix:

- Et je veux que ma fille ne me quitte pas. Tu pourras, si tu le
juges bon, envoyer le garçon au collège. Je garderai la chère
blondine dans mes jupes. C'est moi qui lui apprendrai à lire. Oh! je
me souviendrai, je prendrai des maîtres, si j'ai oublié mes
lettres... Nous vivrons avec tout ce petit monde dans les jambes. Tu
seras heureux, n'est-ce pas? Réponds, dis-moi que tu auras chaud,
que tu souriras, que tu ne regretteras rien?

- J'ai pensé souvent aux saints de pierre qu'on encense depuis des
siècles, au fond de leur niche, dit-il à voix très basse. A la
longue, ils doivent être baignés d'encens jusqu'aux entrailles... Et
moi je suis comme un de ces saints. J'ai de l'encens jusque dans le
dernier pli de mes organes. C'est cet embaumement qui fait ma
sérénité, la mort tranquille de ma chair, la paix que je goûte à ne
pas vivre... Ah! que rien ne me dérange de mon immobilité! Je
resterai froid, rigide, avec le sourire sans fin de mes lèvres de
granit, impuissant à descendre parmi les hommes. Tel est mon seul
désir.

Elle se leva, irritée, menaçante. Elle le secoua, en criant:

- Que dis-tu? Que rêves-tu là, tout haut?... Ne suis-je pas ta
femme? N'es-tu pas venu pour être mon mari?

Lui, tremblait plus fort, se reculait.

- Non, laisse-moi, j'ai peur, balbutia-t-il.

- Et notre vie commune, et notre bonheur, et nos enfants?

- Non, non, j'ai peur

Puis, il jeta ce cri suprême:

- Je ne peux pas! je ne peux pas!

Alors, pendant un instant, elle resta muette, en face du malheureux,
qui grelottait à ses pieds. Une flamme sortait de son visage. Elle
avait ouvert les bras, comme pour le prendre, le serrer contre elle,
dans un élan courroucé de désir. Mais elle parut réfléchir; elle ne
lui saisit que la main, elle le mit debout.

- Viens! dit-elle.

Et elle le mena sous l'arbre géant, à la place même où elle s'était
livrée, et où il l'avait possédée. C'était la même ombre de
félicité, le même tronc qui respirait ainsi qu'une poitrine, les
mêmes branches qui s'étendaient au loin, pareilles à des membres
protecteurs. L'arbre restait bon, robuste, puissant, fécond. Comme
au jour de leurs noces, une langueur d'alcôve, une lueur de nuit
d'été mourant sur l'épaule nue d'une amoureuse, un balbutiement
d'amour à peine distinct, tombant brusquement à un grand spasme
muet, traînaient dans la clairière, baignée d'une limpidité
verdâtre. Et, au loin, le Paradou, malgré le premier frisson de
l'automne, retrouvait, lui aussi, ses chuchotements ardents. Il
redevenait complice. Du parterre, du verger, des prairies, de la
forêt, des grandes roches, du vaste ciel, arrivait de nouveau un
rire de volupté, un vent qui semait sur son passage une poussière de
fécondation. Jamais le jardin, aux plus tièdes soirées de printemps,
n'avait des tendresses si profondes qu'aux derniers beaux jours,
lorsque les plantes s'endormaient en se disant adieu. L'odeur des
germes mûrs charriait une ivresse de désir, à travers les feuilles
plus rares.

- Entends-tu, entends-tu? balbutiait Albine à l'oreille de Serge,
qu'elle avait laissé tomber sur l'herbe, au pied de l'arbre.

Serge pleurait.

- Tu vois bien que le Paradou n'est pas mort. Il nous crie de nous
aimer. Il veut toujours notre mariage... Oh! souviens-toi! Prends-
moi à ton cou. Soyons l'un à l'autre.

Serge pleurait.

Elle ne dit plus rien. Elle le prit elle-même, d'une étreinte
farouche. Ses lèvres se collèrent sur ce cadavre pour le
ressusciter. Et Serge n'eut encore que des larmes.

Au bout d'un grand silence, Albine parla. Elle était debout,
méprisante, résolue.

- Va-t'en! dit-elle à voix basse.

Serge se leva d'un effort. Il ramassa son bréviaire qui avait roulé
dans l'herbe. Il s'en alla.

- Va-t'en! répétait Albine qui le suivait, le chassant devant elle,
haussant la voix.

Et elle le poussa ainsi de buisson en buisson, elle le reconduisit à
la brèche, au milieu des arbres graves. Et là, comme Serge hésitait,
le front bas, elle lui cria violemment:

- Va-t'en! va-t'en!

Puis, lentement, elle rentra dans le Paradou, sans tourner la tête.
La nuit tombait, le jardin n'était plus qu'un grand cercueil
d'ombre.



XIII.

Frère Archangias, réveillé, debout sur la brèche, donnait des coups
de bâton contre les pierres, en jurant abominablement.

- Que le diable leur casse les cuisses! Qu'il les cloue au derrière
l'un de l'autre comme des chiens! Qu'il les traîne par les pieds, le
nez dans leur ordure!

Mais quand il vit Albine chassant le prêtre, il resta un moment,
surpris. Puis, il tapa plus fort, il fut pris d'un rire terrible.

- Adieu, la gueuse! Bon voyage! Retourne forniquer avec tes
loups... Ah! tu n'as pas assez d'un saint. Il te faut des reins
autrement solides. Il te faut des chênes. Veux-tu mon bâton? Tiens!
couche avec! Voilà le gaillard qui te contentera.

Et, à toute volée, il jeta son bâton derrière Albine, dans le
crépuscule. Puis, regardant l'abbé Mouret, il gronda.

- Je vous savais là-dedans. Les pierres étaient dérangées...
Ecoutez, monsieur le curé, votre faute a fait de moi votre
supérieur, Dieu vous dit par ma bouche que l'enfer n'a pas de
tourments assez effroyables pour les prêtres enfoncés dans la chair.
S'il daigne vous pardonner, il sera trop bon, il gâtera sa justice.

A pas lents, tous deux redescendaient vers les Artaud. Le prêtre
n'avait pas ouvert les lèvres. Peu à peu, il relevait la tête, il ne
tremblait plus. Quand il aperçut, au loin, sur le ciel violâtre, la
barre noire du Solitaire, avec la tache rouge des tuiles de
l'église, il eut un faible sourire. Dans ses yeux clairs, se levait
une grande sérénité.

Cependant, le Frère, de temps à autre, donnait un coup de pied à un
caillou. Puis, il se tournait, il apostrophait son compagnon.

- Est-ce fini, cette fois?... Moi, quand j'avais votre âge, j'étais
possédé; un démon me mangeait les reins. Et puis, il s'est ennuyé,
il s'en est allé. Je n'ai plus de reins. Je vis tranquille... Oh! je
savais bien que vous viendriez. Voilà trois semaines que je vous
guette. Je regardais dans le jardin, par le trou du mur. J'aurais
voulu couper les arbres. Souvent, j'ai jeté des pierres. Quand je
cassais une branche, j'étais content... Dites, c'est donc
extraordinaire, ce qu'on goûte là-dedans?

Il avait arrêté l'abbé Mouret au milieu de la route, en le regardant
avec des yeux luisant d'une terrible jalousie. Les délices entrevues
du Paradou le torturaient. Depuis des semaines, il était resté sur
le seuil, flairant de loin les jouissances damnables. Mais l'abbé
restant muet, il se remit à marcher, ricanant, grognant des paroles
équivoques. Et, haussant le ton.

- Voyez-vous, quand un prêtre fait ce que vous avez fait, il
scandalise tous les autres prêtres... Moi-même, je ne me sentais
plus chaste, à marcher à côté de vous. Vous empoisonniez le sexe...
A cette heure, vous voilà raisonnable. Allez, vous n'avez pas besoin
de vous confesser. Je connais ce coup de bâton-là. Le ciel vous a
cassé les reins comme aux autres. Tant mieux! tant mieux!

Il triomphait, il tapait des mains. L'abbé ne l'écoutait pas, perdu
dans une rêverie. Son sourire avait grandi. Et quand le Frère l'eut
quitté devant la porte du presbytère, il fit le tour, il entra dans
l'église. Elle était toute grise, comme par ce terrible soir de
pluie, où la tentation l'avait si rudement secoué. Mais elle restait
pauvre et recueillie, sans ruissellement d'or, sans souffles
d'angoisse, venus de la campagne. Elle gardait un silence solennel.
Seule, une haleine de miséricorde semblait l'emplir.

Agenouillé devant le grand Christ de carton peint, pleurant des
larmes qu'il laissait couler sur ses joues comme autant de joies, le
prêtre murmurait:

- O mon Dieu, il n'est pas vrai que vous soyez sans pitié. Je le
sens, vous m'avez déjà pardonné. Je le sens à votre grâce, qui,
depuis des heures, redescend en moi, goutte à goutte, en m'apportant
le salut d'une façon lente et certaine... O mon Dieu, c'est au
moment où je vous abandonnais, que vous me protégiez avec le plus
d'efficacité. Vous vous cachiez de moi pour mieux me retirer du mal.
Vous laissiez ma chair aller en avant, afin de me heurter contre son
impuissance... Et, maintenant, ô mon Dieu, je vois que vous m'aviez
à jamais marqué de votre sceau, ce sceau redoutable, plein de
délices, qui met un homme hors des hommes, et dont l'empreinte est
si ineffaçable, qu'elle reparaît tôt ou tard, même sur les membres
coupables. Vous m'avez brisé dans le péché et dans la tentation.
Vous m'avez dévasté de votre flamme. Vous avez voulu qu'il n'y eût
plus que des ruines en moi, pour y descendre en sécurité. Je suis
une maison vide où vous pouvez habiter... Soyez béni, ô mon Dieu!

Il se prosternait, il balbutiait dans la poussière. L'église était
victorieuse; elle restait debout, au-dessus de la tête du prêtre,
avec ses autels, son confessionnal, sa chaire, ses croix, ses images
saintes. Le monde n'existait plus. La tentation s'était éteinte,
ainsi qu'un incendie désormais inutile à la purification de cette
chair. Il entrait dans la paix surhumaine. Il jetait ce cri suprême:

- En dehors de la vie, en dehors des créatures, en dehors de tout,
je suis à vous, ô mon Dieu, à vous seul, éternellement!



XIV.

A cette heure, Albine, dans le Paradou, rôdait encore, traînant
l'agonie muette d'une bête blessée. Elle ne pleurait plus. Elle
avait un visage blanc, traversé au front d'un grand pli. Pourquoi
donc souffrait-elle toute cette mort? De quelle faute était-elle
coupable, pour que, brusquement, le jardin ne lui tint plus les
promesses qu'il lui faisait depuis l'enfance. Et elle s'interrogeait,
allant devant elle, sans voir les allées où l'ombre coulait peu à
peu. Pourtant, elle avait toujours obéi aux arbres. Elle ne se
souvenait pas d'avoir cassé une fleur. Elle était restée la fille
aimée des verdures, les écoutant avec soumission, s'abandonnant à
elles, pleine de foi dans les bonheurs qu'elles lui réservaient.
Lorsque, au dernier jour, le Paradou lui avait crié de se coucher
sous l'arbre géant, elle s'était couchée, elle avait ouvert les
bras, répétant la leçon soufflée par les herbes. Alors, si elle
ne trouvait rien à se reprocher, c'était donc le jardin qui la
trahissait, qui la torturait, pour la seule joie de la voir
souffrir.

Elle s'arrêta, elle regarda autour d'elle. Les grandes masses
sombres des feuillages gardaient un silence recueilli, les sentiers,
où des murs noirs se bâtissaient, devenaient des impasses de
ténèbres; les nappes de gazon, au loin, endormaient les vents qui
les effleuraient. Et elle tendit les mains désespérément, elle eut
un cri de protestation. Cela ne pouvait finir ainsi. Mais sa voix
s'étouffa sous les arbres silencieux. Trois fois, elle conjura le
Paradou de répondre, sans qu'une explication lui vînt des hautes
branches, sans qu'une seule feuille la prît en pitié. Puis, quand
elle se fut remise à rôder, elle se sentit marcher dans la fatalité
de l'hiver. Maintenant qu'elle ne questionnait plus la terre en
créature révoltée, elle entendait une voix basse courant au ras du
sol, la voix d'adieu des plantes, qui se souhaitaient une mort
heureuse. Avoir bu le soleil de toute une saison, avoir vécu
toujours en fleurs, s'être exhalé en un parfum continu, puis s'en
aller au premier tourment, avec l'espoir de repousser quelque part,
n'était-ce pas une vie assez longue, une vie bien remplie, que
gâterait un entêtement à vivre davantage? Ah! comme on devait être
bien, morte, ayant une nuit sans fin devant soi, pour songer à la
courte journée vécue, pour en fixer éternellement les joies
fugitives!

Elle s'arrêta de nouveau, mais elle ne protesta plus, au milieu du
grand recueillement du Paradou. Elle croyait comprendre, à cette
heure. Sans doute, le jardin lui ménageait la mort comme une
jouissance suprême. C'était à la mort qu'il l'avait conduite d'une
si tendre façon. Après l'amour, il n'y avait plus que la mort. Et
jamais le jardin ne l'avait tant aimée; elle s'était montrée ingrate
en l'accusant, elle restait sa fille la plus chère. Les feuillages
silencieux, les sentiers barrés de ténèbres, les pelouses où le vent
s'assoupissait, ne se taisaient que pour l'inviter à la joie d'un
long silence. Ils la voulaient avec eux, dans le repos du froid; ils
rêvaient de l'emporter, roulée parmi les feuilles sèches, les yeux
glacés comme l'eau des sources, les membres raidis comme les
branches nues, le sang dormant le sommeil de la sève. Elle vivrait
leur existence jusqu'au bout, jusqu'à leur mort. Peut-être avaient-
ils déjà résolu qu'à la saison prochaine elle serait un rosier du
parterre, un saule blond des prairies, ou un jeune bouleau de la
forêt. C'était la grande loi de la vie: elle allait mourir.

Alors, une dernière fois, elle reprit sa course à travers le jardin,
en quête de la mort. Quelle plante odorante avait besoin de ses
cheveux pour accroître le parfum de ses feuilles? Quelle fleur lui
demandait le don de sa peau de satin, la blancheur pure de ses bras,
la laque tendre de sa gorge? A quel arbuste malade devait-elle
offrir son jeune sang? Elle aurait voulu être utile aux herbes qui
végétaient sur le bord des allées, se tuer là, pour qu'une verdure
poussât d'elle, superbe, grasse, pleine d'oiseaux en mai et
ardemment caressée du soleil. Mais le Paradou resta muet longtemps
encore, ne se décidant pas à lui confier dans quel dernier baiser il
l'emporterait. Elle dut retourner partout, refaire le pèlerinage de
ses promenades. La nuit était presque entièrement tombée, et il lui
semblait qu'elle entrait peu à peu dans la terre. Elle monta aux
grandes roches, les interrogeant, leur demandant si c'était sur
leurs lits de cailloux qu'il lui fallait expirer. Elle traversa la
forêt, attendant, avec un désir qui ralentissait sa marche, que
quelque chêne s'écroulât et l'ensevelît dans la majesté de sa chute.
Elle longea les rivières des prairies, se penchant presque à chaque
pas, regardant au fond des eaux si une couche ne lui était pas
préparée, parmi les nénuphars. Nulle part, la mort ne l'appelait, ne
lui tendait ses mains fraîches. Cependant, elle ne se trompait
point. C'était bien le Paradou qui allait lui apprendre à mourir,
comme il lui avait appris à aimer. Elle recommença à battre les
buissons, plus affamée qu'aux matinées tièdes où elle cherchait
l'amour. Et, tout d'un coup, au moment où elle arrivait au parterre,
elle surprit la mort, dans les parfums du soir. Elle courut, elle
eut un rire de volupté. Elle devait mourir avec les fleurs.

D'abord, elle courut au bois de roses. Là, dans la dernière lueur du
crépuscule, elle fouilla les massifs, elle cueillit toutes les roses
qui s'alanguissaient aux approches de l'hiver. Elle les cueillait à
terre, sans se soucier des épines; elle les cueillait devant elle,
des deux mains; elle les cueillait au-dessus d'elle, se haussant sur
les pieds, ployant les arbustes. Une telle hâte la poussait, qu'elle
cassait les branches, elle qui avait le respect des moindres brins
d'herbe. Bientôt elle eut des roses plein les bras, un fardeau de
roses sous lequel elle chancelait. Puis, elle rentra au pavillon,
ayant dépouillé le bois, emportant jusqu'aux pétales tombés; et
quand elle eut laissé glisser sa charge de roses sur le carreau de
la chambre au plafond bleu, elle redescendit dans le parterre.

Alors, elle chercha les violettes. Elle en faisait des bouquets
énormes qu'elle serrait un à un contre sa poitrine. Ensuite, elle
chercha les oeillets, coupant tout jusqu'aux boutons, liant des
gerbes géantes d'oeillets blancs, pareilles à des jattes de lait,
des gerbes géantes d'oeillets rouges, pareilles à des jattes de
sang. Et elle chercha encore les quarantaines, les belles-de-nuit,
les héliotropes, les lis; elle prenait à poignée les dernières tiges
épanouies des quarantaines, dont elle froissait sans pitié les
ruches de satin; elle dévastait les corbeilles de belles-de-nuit,
ouvertes à peine à l'air du soir; elle fauchait le champ des
héliotropes, ramassant en tas sa moisson de fleurs; elle mettait
sous ses bras des paquets de lis, comme des paquets de roseaux.
Lorsqu'elle fut de nouveau chargée, elle remonta au pavillon jeter,
à côté des roses, les violettes, les oeillets, les quarantaines, les
belles-de-nuit, les héliotropes, les lis. Et, sans reprendre
haleine, elle redescendit.

Cette fois, elle se rendit à ce coin mélancolique qui était comme le
cimetière du parterre. Un automne brûlant y avait mis une seconde
poussée des fleurs du printemps. Elle s'acharna surtout sur des
plates-bandes de tubéreuses et de jacinthes, à genoux au milieu des
herbes, menant sa récolte avec des précautions d'avare. Les
tubéreuses semblaient pour elle des fleurs précieuses, qui devaient
distiller goutte à goutte de l'or, des richesses, des biens
extraordinaires. Les jacinthes, toutes perlées de leurs grains
fleuris, étaient comme des colliers dont chaque perle allait lui
verser des joies ignorées aux hommes. Et, bien qu'elle disparût dans
la brassée de jacinthes et de tubéreuses qu'elle avait coupée, elle
ravagea plus loin un champ de pavots, elle trouva moyen de raser
encore un champ de soucis. Par-dessus les tubéreuses, par-dessus les
jacinthes, les soucis et les pavots s'entassèrent. Elle revint en
courant se décharger dans la chambre au plafond bleu, veillant à ce
que le vent ne lui volât pas un pistil. Elle redescendit.

Qu'allait-elle cueillir maintenant? Elle avait moissonné le parterre
entier. Quand elle se haussait sur les pieds, elle ne voyait plus,
sous l'ombre encore grise, que le parterre mort, n'ayant plus les
yeux tendres de ses roses, le rire rouge de ses oeillets, les
cheveux parfumés de ses héliotropes. Pourtant, elle ne pouvait
remonter les bras vides. Et elle s'attaqua aux herbes, aux verdures;
elle rampa, la poitrine contre le sol, cherchant dans une suprême
étreinte de passion à emporter la terre elle-même. Ce fut la moisson
des plantes odorantes, les citronnelles, les menthes, les verveines,
dont elle emplissait sa jupe. Elle rencontra une bordure de baume et
n'en laissa pas une feuille. Elle prit même deux grands fenouils,
qu'elle jeta sur ses épaules, ainsi que deux arbres. Si elle avait
pu, entre ses dents serrées, elle aurait emmené derrière elle toute
la nappe verte du parterre. Puis, au seuil du pavillon, elle se
tourna, elle jeta un dernier regard sur le Paradou. Il était noir;
la nuit, tombée complètement, lui avait jeté un drap noir sur la
face. Et elle monta, pour ne plus redescendre.

La grande chambre, bientôt, fut parée. Elle avait posé une lampe
allumée sur la console. Elle triait les fleurs amoncelées au milieu
du carreau, elle en faisait de grosses touffes qu'elle distribuait à
tous les coins. D'abord, derrière la lampe sur la console, elle mit
les lis, une haute dentelle qui attendrissait la lumière de sa
pureté blanche. Puis, elle porta des poignées d'oeillets et de
quarantaines sur le vieux canapé, dont l'étoffe peinte était déjà
semée de bouquets rouges, fanés depuis cent ans; et l'étoffe
disparut, le canapé allongea contre le mur un massif de quarantaines
hérissé d'oeillets. Elle rangea alors les quatre fauteuils devant
l'alcôve; elle emplit le premier de soucis, le second de pavots, le
troisième de belles-de-nuit, le quatrième d'héliotropes; les
fauteuils, noyés, ne montrant que des bouts de leurs bras,
semblaient des bornes de fleurs. Enfin, elle songea au lit. Elle
roula près du chevet une petite table, sur laquelle elle dressa un
tas énorme de violettes. Et, à larges brassées, elle couvrit
entièrement le lit de toutes les jacinthes et de toutes les
tubéreuses qu'elle avait apportées; la couche était si épaisse,
qu'elle débordait sur le devant, aux pieds, à la tête, dans la
ruelle, laissant couler des traînées de grappes. Le lit n'était plus
qu'une grande floraison. Cependant, les roses restaient. Elle les
jeta au hasard, un peu partout; elle ne regardait même pas où elles
tombaient; la console, le canapé, les fauteuils, en reçurent; un
coin du lit en fut inondé. Pendant quelques minutes, il plut des
roses, à grosses touffes, une averse de fleurs lourdes comme des
gouttes d'orage, qui faisaient des mares dans les trous du carreau.
Mais le tas ne diminuant guère, elle finit par en tresser des
guirlandes qu'elle pendit aux murs. Les Amours de plâtre qui
polissonnaient au-dessus de l'alcôve eurent des guirlandes de roses
au cou, aux bras, autour des reins; leurs ventres nus, leurs culs
nus furent tout habillés de roses. Le plafond bleu, les panneaux
ovales encadrés de noeuds de ruban couleur chair, les peintures
érotiques mangées par le temps, se trouvèrent tendus d'un manteau de
roses, d'une draperie de roses. La grande chambre était parée.
Maintenant, elle pouvait y mourir.

Un instant, elle resta debout, regardant autour d'elle. Elle
songeait, elle cherchait si la mort était là. Et elle ramassa les
verdures odorantes, les citronnelles, les menthes, les verveines,
les baumes, les fenouils; elle les tordit, les plia, en fabriqua des
tampons, à l'aide desquels elle alla boucher les moindres fentes,
les moindres trous de la porte et des fenêtres. Puis, elle tira les
rideaux de calicot blanc, cousus à gros points. Et, muette, sans un
soupir, elle se coucha sur le lit, sur la floraison des jacinthes et
des tubéreuses.

Là, ce fut une volupté dernière. Les yeux grands ouverts, elle
souriait à la chambre. Comme elle avait aimé, dans cette chambre!
Comme elle y mourait heureuse! A cette heure, rien d'impur ne lui
venait plus des Amours de plâtre, rien de troublant ne descendait
plus des peintures, où des membres de femme se vautraient. Il n'y
avait, sous le plafond bleu, que le parfum étouffant des fleurs. Et
il semblait que ce parfum ne fût autre que l'odeur d'amour ancien
dont l'alcôve était toujours restée tiède, une odeur grandie,
centuplée, devenue si forte, qu'elle soufflait l'asphyxie. Peut-être
était-ce l'haleine de la dame morte là, il y avait un siècle. Elle
se trouvait ravie à son tour, dans cette haleine. Ne bougeant point,
les mains jointes sur son coeur, elle continuait à sourire, elle
écoutait les parfums qui chuchotaient dans sa tête bourdonnante. Ils
lui jouaient une musique étrange de senteurs qui l'endormait
lentement, très doucement. D'abord, c'était un prélude gai,
enfantin: ses mains, qui avaient tordu les verdures odorantes,
exhalaient l'âpreté des herbes foulées, lui contaient ses courses de
gamine au milieu des sauvageries du Paradou. Ensuite, un chant de
flûte se faisait entendre, de petites notes musquées qui
s'égrenaient du tas de violettes posé sur la table, près du chevet;
et cette flûte, brodant sa mélodie sur l'haleine calme,
l'accompagnement régulier des lis de la console, chantait les
premiers charmes de son amour, le premier aveu, le premier baiser
sous la futaie. Mais elle suffoquait davantage, la passion arrivait
avec l'éclat brusque des oeillets, à l'odeur poivrée, dont la voix
de cuivre dominait un moment toutes les autres. Elle croyait qu'elle
allait agoniser dans la phrase maladive des soucis et des pavots,
qui lui rappelait les tourments de ses désirs. Et, brusquement,
tout s'apaisait, elle respirait plus librement, elle glissait à
une douceur plus grande, bercée par une gamme descendante des
quarantaines, se ralentissant, se noyant, jusqu'à un cantique
adorable des héliotropes, dont les haleines de vanille disaient
l'approche des noces. Les belles-de-nuit piquaient çà et là
un trille discret. Puis, il y eut un silence. Les roses,
languissamment, firent leur entrée. Du plafond coulèrent des voix,
un choeur lointain. C'était un ensemble large, qu'elle écouta au
début avec un léger frisson. Le choeur s'enfla, elle fut bientôt
tout vibrante des sonorités prodigieuses qui éclataient autour
d'elle. Les noces étaient venues, les fanfares des roses annonçaient
l'instant redoutable. Elle, les mains de plus en plus serrées contre
son coeur, pâmée, mourante, haletait. Elle ouvrait la bouche,
cherchant le baiser qui devait l'étouffer, quand les jacinthes et
les tubéreuses fumèrent, l'enveloppèrent d'un dernier soupir, si
profond, qu'il couvrit le choeur des roses. Albine était morte dans
le hoquet suprême des fleurs.



XV.

Le lendemain, vers trois heures, la Teuse et Frère Archangias, qui
causaient sur le perron du presbytère, virent le cabriolet du
docteur Pascal traverser le village, au grand galop du cheval. De
violents coups de fouet sortaient de la capote baissée.

- Où court-il donc comme ça? murmura la vieille servante. Il va se
casser le cou.

Le cabriolet était arrivé au bas du tertre, sur lequel l'église
était bâtie. Brusquement, le cheval se cabra, s'arrêta; et la tête
du docteur, toute blanche, toute ébouriffée, s'allongea sous la
capote.

- Serge est-il là? cria-t-il d'une voix furieuse.

La Teuse s'était avancée au bord du tertre.

- Monsieur le curé est dans sa chambre, répondit-elle. Il doit lire
son bréviaire... Vous avez quelque chose à lui dire? Voulez-vous que
je l'appelle?

L'oncle Pascal, dont le visage paraissait bouleversé, eut un geste
terrible de sa main droite, qui tenait le fouet. Il reprit, se
penchant davantage, au risque de tomber:

- Ah! il lit son bréviaire!... Non, ne l'appelez pas. Je
l'étranglerais, et c'est inutile... J'ai à lui dire qu'Albine est
morte, entendez-vous! Dites-lui qu'elle est morte, de ma part!

Et il disparut, il lança à son cheval un si rude coup de fouet, que
la bête s'emporta. Mais, vingt pas plus loin, il l'arrêta de
nouveau, allongeant encore la tête, criant plus fort:

- Dites-lui aussi de ma part qu'elle était enceinte! Ça lui fera
plaisir.

Le cabriolet reprit sa course folle. Il montait avec des cahots
inquiétants la route pierreuse des coteaux, qui menait au Paradou.
La Teuse était restée toute suffoquée. Frère Archangias ricanait, en
fixant sur elle des yeux où flambait une joie farouche. Et elle le
poussa, elle faillit le faire tomber, le long des marches du perron.

- Allez-vous-en, bégayait-elle, se fâchant à son tour, se
soulageant sur lui. Je finirai par vous détester, vous!... Est-il
possible de se réjouir de la mort du monde! Moi, je ne l'aimais pas
cette fille. Mais quand on meurt à son âge, ce n'est pas gai...
Allez-vous-en, tenez! Ne riez plus comme ça, ou je vous jette mes
ciseaux à la figure!

C'était vers une heure seulement qu'un paysan, venu à Plassans pour
vendre ses légumes, avait appris au docteur Pascal la mort d'Albine,
en ajoutant que Jeanbernat le demandait. Maintenant, le docteur se
sentait un peu soulagé par le cri qu'il venait de jeter, en passant
devant l'église. Il s'était détourné de son chemin, afin de se
donner cette satisfaction. Il se reprochait cette mort comme un
crime dans lequel il aurait trempé. Tout le long de la route, il
n'avait cessé de s'accabler d'injures, s'essuyant les yeux pour voir
clair à conduire son cheval, poussant le cabriolet sur les tas de
pierres, avec la sourde envie de culbuter et de se casser quelque
membre. Lorsqu'il se fut engagé dans le chemin creux longeant la
muraille interminable du parc, une espérance lui vint. Peut-être
qu'Albine n'était qu'en syncope. Le paysan lui avait conté qu'elle
s'était asphyxiée avec des fleurs. Ah! s'il arrivait à temps, s'il
pouvait la sauver! Et il tapait férocement sur son cheval, comme
s'il eût tapé sur lui.

La journée était fort belle. Ainsi qu'aux beaux jours de mai, le
pavillon lui apparut tout baigné de soleil. Mais le lierre qui
montait jusqu'au toit avait des feuilles tachées de rouille, et les
mouches à miel ne ronflaient plus autour des giroflées, grandies
entre les fentes. Il attacha vivement son cheval, il poussa la
barrière du petit jardin. C'était toujours ce grand silence, dans
lequel Jeanbernat fumait sa pipe. Seulement, le vieux n'était plus
là, sur son banc, devant ses salades.

- Jeanbernat! appela le docteur.

Personne ne répondit. Alors, en entrant dans le vestibule, il vit
une chose qu'il n'avait jamais vue. Au fond du couloir, au bas de la
cage noire de l'escalier, une porte était ouverte sur le Paradou;
l'immense jardin, sous le soleil pâle, roulait ses feuilles jaunes,
étendait sa mélancolie d'automne. Il franchit le seuil de cette
porte, il fit quelques pas sur l'herbe humide.

- Ah! c'est vous, docteur! dit la voix calme de Jeanbernat.

Le vieux, à grands coups de bêche, creusait un trou, au pied d'un
mûrier. Il avait redressé sa haute taille, en entendant des pas.
Puis, il s'était remis à la besogne, enlevant d'un seul effort une
motte énorme de terre grasse.

- Que faites-vous donc là? demanda le docteur Pascal.

Jeanbernat se redressa de nouveau. Il essuyait la sueur de son front
sur la manche de sa veste.

- Je fais un trou, répondit-il simplement. Elle a toujours aimé le
jardin. Elle sera bien là pour dormir.

Le docteur sentit l'émotion l'étrangler. Il resta un instant au bord
de la fosse, sans pouvoir parler. Il regardait Jeanbernat donner ses
rudes coups de bêche.

- Où est-elle? dit-il enfin.

- Là-haut, dans sa chambre. Je l'ai laissée sur le lit. Je veux que
vous lui écoutiez le coeur, avant de la mettre là-dedans... Moi,
j'ai écouté je n'ai rien entendu.

Le docteur monta. La chambre n'avait pas été touchée. Seule, une
fenêtre était ouverte. Les fleurs, fanées, étouffées dans leur
propre parfum, ne mettaient plus là que la senteur fade de leur
chair morte. Au fond de l'alcôve, pourtant, restait une chaleur
d'asphyxie, qui semblait couler dans la chambre et s'échapper encore
par minces filets de fumée. Albine, très blanche, les mains sur son
coeur, dormait avec un sourire, au milieu de sa couche de jacinthes
et de tubéreuses. Et elle était bien heureuse, elle était bien
morte. Debout devant le lit, le docteur la regarda longuement, avec
cette fixité des savants qui tentent des résurrections. Puis, il ne
voulut pas même déranger ses mains jointes; il la baisa au front, à
cette place que sa maternité avait déjà tachée d'une ombre légère.
En bas, dans le jardin, la bêche de Jeanbernat enfonçait toujours
ses coups sourds et réguliers.

Cependant, au bout d'un quart d'heure, le vieux monta. Il avait fini
sa besogne. Il trouva le docteur assis devant le lit, plongé dans
une telle songerie, qu'il paraissait ne pas sentir les grosses
larmes coulant une à une sur ses joues. Les deux hommes
n'échangèrent qu'un regard. Puis, après un silence:

- Allez, j'avais raison, dit lentement Jeanbernat, répétant son
geste large, il n'y a rien, rien, rien... Tout ça, c'est de la
farce.

Il restait debout, il ramassait les roses tombées du lit, qu'il
jetait une à une sur les jupes d'Albine.

- Les fleurs, ça ne vit qu'un jour, dit-il encore; tandis que les
mauvaises orties comme moi, ça use les pierres où ça pousse...
Maintenant, bonsoir, je puis crever. On m'a soufflé mon dernier coin
de soleil. C'est de la farce.

Et il s'assit à son tour. Il ne pleurait pas, il avait le désespoir
raide d'un automate dont la mécanique se casse. Machinalement, il
allongea la main, il prit un livre sur la petite table couverte de
violettes. C'était un des bouquins du grenier, un volume dépareillé
d'Holbach!, qu'il lisait depuis le matin, en veillant le corps
d'Albine. Comme le docteur se taisait toujours, accablé, il se remit
à tourner les pages. Mais une idée lui vint tout d'un coup.

- Si vous m'aidiez, dit-il au docteur, nous la descendrions à nous
deux, nous l'enterrerions avec toutes ces fleurs.

L'oncle Pascal eut un frisson. Il expliqua qu'il n'était pas permis
de garder ainsi les morts.

- Comment, ce n'est pas permis! cria le vieux. Eh bien! je me le
permettrai!... Est-ce qu'elle n'est pas à moi? Est-ce que vous
croyez que je vais me la laisser prendre par les curés? Qu'ils
essayent, s'ils veulent être reçus à coups de fusil.

Il s'était levé, il brandissait terriblement son livre. Le docteur
lui saisit les mains, les serra contre les siennes, en le conjurant
de se calmer. Pendant longtemps, il parla, disant tout ce qui lui
venait aux lèvres; il s'accusait, il laissait échapper des lambeaux
d'aveux, il revenait vaguement à ceux qui avaient tué Albine.

- Ecoutez, dit-il enfin, elle n'est plus à vous, il faut la leur
rendre.

Mais Jeanbernat hochait la tête, refusant du geste. Il était
ébranlé, cependant. Il finit par dire:

- C'est bien. Qu'ils la prennent et qu'elle leur casse les bras! Je
voudrais qu'elle sortît de leur terre pour les tuer tous de peur...
D'ailleurs, j'ai une affaire à régler là-bas. J'irai demain...
Adieu, docteur. Le trou sera pour moi.

Et, quand le docteur fut parti, il se rassit au chevet de la morte,
et reprit gravement la lecture de son livre.



XVI.

Ce matin-là, il y avait un grand remue-ménage, dans la basse-cour du
presbytère. Le boucher des Artaud venait de tuer Mathieu, le cochon,
sous le hangar. Désirée, enthousiasmée, avait tenu les pieds de
Mathieu, pendant qu'on le saignait, le baisant sur l'échine pour
qu'il sentit moins le couteau, lui disant qu'il fallait bien qu'on
le tuât, maintenant qu'il était si gras. Personne comme elle ne
tranchait la tête d'une oie d'un seul coup de hachette, ou n'ouvrait
le gosier d'une poule avec une paire de ciseaux. Son amour des bêtes
acceptait très gaillardement ce massacre. C'était nécessaire,
disait-elle; ça faisait de la place aux petits qui poussaient. Et
elle était très gaie.

- Mademoiselle, grondait la Teuse à chaque minute, vous allez vous
faire mal. Ça n'a pas de bon sens, de se mettre dans un état pareil,
parce qu'on tue un cochon. Vous êtes rouge comme si vous aviez dansé
tout un soir.

Mais Désirée tapait des mains, tournait, s'occupait. La Teuse, elle,
avait les jambes qui lui rentraient dans le corps, ainsi qu'elle le
disait. Depuis le matin six heures, elle roulait sa masse énorme, de
la cuisine à la basse-cour. Elle devait faire le boudin. C'était
elle qui avait battu le sang, deux larges terrines toutes roses au
grand soleil. Et jamais elle n'aurait fini, parce que mademoiselle
l'appelait toujours, pour des riens. Il faut dire qu'à l'heure même
où le boucher saignait Mathieu, Désirée avait eu une grosse émotion,
en entrant dans l'écurie. Lise, la vache, était en train d'y
accoucher. Alors, saisie d'une joie extraordinaire, elle avait
achevé de perdre la tête.

- Un s'en va, un autre arrive! cria-t-elle, sautant, pirouettant
sur elle-même. Mais viens donc voir, la Teuse!

Il était onze heures. Par moments, un chant sortait de l'église. On
saisissait un murmure confus de voix désolées, un balbutiement de
prière, d'où montaient brusquement des lambeaux de phrases latines,
jetés à pleine voix.

- Viens donc! répéta Désirée pour la vingtième fois.

- Il faut que j'aille sonner, murmura la vieille servante; jamais
je n'aurai fini... Qu'est-ce que vous voulez encore, mademoiselle?

Mais elle n'attendit pas la réponse. Elle se jeta au milieu d'une
bande de poules, qui buvaient goulûment le sang, dans les terrines.
Elle les dispersa à coups de pied, furieuse. Puis elle couvrit les
terrines, en disant:

- Ah bien! au lieu de me tourmenter vous feriez mieux de veiller
sur ces gueuses... Si vous les laissez faire, vous n'aurez pas de
boudin, comprenez-vous!

Désirée riait. Quand les poules auraient bu un peu de sang, le grand
mal! Ça les engraissait. Puis, elle voulut emmener la Teuse auprès
de la vache. Celle-ci se débattait.

- Il faut que j'aille sonner... L'enterrement va sortir. Vous
entendez bien.

A ce moment, dans l'église, les voix grandirent, trônèrent sur un
ton mourant. Un bruit de pas arriva, très distinct.

- Non, regarde, insistait Désirée en la poussant vers l'écurie.
Dis-moi ce qu'il faut que je fasse.

La vache, étendue sur la litière, tourna la tête, les suivit de ses
gros yeux. Et Désirée prétendait qu'elle avait pour sûr besoin de
quelque chose. Peut-être qu'on aurait pu l'aider, pour qu'elle
souffrît moins. La Teuse haussait les épaules. Est-ce que les bêtes
ne savaient pas faire leurs affaires elles-mêmes! Il ne fallait pas
la tourmenter, voilà tout. Elle se dirigeait enfin vers la
sacristie, lorsqu'en repassant devant le hangar, elle jeta un
nouveau cri.

- Tenez, tenez! dit-elle, le poing tendu. Ah! la gredine!

Sous le hangar, Mathieu, en attendant qu'on le grillât,
s'allongeait, tombé sur le dos, les pattes en l'air. Le trou du
couteau, à son cou, était tout frais, avec des gouttes de sang qui
perlaient. Et une petite poule blanche, l'air très délicat, piquait
une à une les gouttes de sang.

- Pardi! elle se régale, dit simplement Désirée.

Elle s'était penchée, elle donnait des tapes sur le ventre ballonné
du cochon, en ajoutant:

- Hein! mon gros, tu leur as assez de fois volé leur soupe pour
qu'elles te mangent un peu le cou maintenant.

La Teuse ôta rapidement son tablier, dont elle enveloppa le cou de
Mathieu. Ensuite, elle se hâta, elle disparut dans l'église. La
grande porte venait de crier sur ses gonds rouillés, une bouffée de
chant s'élargissait en plein air, au milieu du soleil calme. Et,
tout d'un coup, la cloche se mit à sonner, à coups réguliers.
Désirée, qui était restée agenouillée devant le cochon, lui tapant
toujours sur le ventre, avait levé la tête, écoutait, sans cesser de
sourire. Puis, se voyant seule, ayant regardé sournoisement autour
d'elle, elle se glissa dans l'écurie, dont elle referma la porte sur
elle. Elle allait aider la vache.

La petite grille du cimetière, qu'on avait voulu ouvrir toute
grande, pour laisser passer le corps, pendait contre le mur, à demi
arrachée. Dans le champ vide, le soleil dormait, sur les herbes
sèches. Le convoi entra, en psalmodiant le dernier verset du
Miserere. Et il y eut un silence.

- Requiem oeternam dona ei, Domine, reprit d'une voix grave l'abbé
Mouret.

- Et lux perpetua luceat ei, ajouta Frère Archangias, avec un
mugissement de chantre.

D'abord, Vincent s'avançait, en surplis, portant la croix, une
grande croix de cuivre à moitié désargentée, qu'il levait à deux
mains, très haut. Puis, marchait l'abbé Mouret, pâle dans sa
chasuble noire, la tête droite, chantant sans un tremblement des
lèvres, les yeux fixés au loin, devant lui. Le cierge allumé qu'il
tenait tachait à peine le plein jour d'une goutte chaude. Et, à deux
pas, le touchant presque, venait le cercueil d'Albine, que quatre
paysans portaient sur une sorte de brancard peint en noir. Le
cercueil mal recouvert par un drap trop court montrait, aux pieds,
le sapin neuf de ses planches, dans lequel les têtes des clous
mettaient des étincelles d'acier. Au milieu du drap, des fleurs
étaient semées, des poignées de roses blanches, de jacinthes et de
tubéreuses, prises au lit même de la morte.

- Faites donc attention! cria Frère Archangias aux paysans, lorsque
ceux-ci penchèrent un peu le brancard, pour qu'il pût passer, sans
s'accrocher à la grille. Vous allez tout flanquer par terre!

Et il retint le cercueil de sa grosse main. Il portait l'aspersoir,
faute d'un second clerc; et il remplaçait également le chantre, le
garde-champêtre, qui n'avait pu venir.

- Entrez aussi, vous autres, dit-il en se tournant.

C'était un autre convoi, le petit de la Rosalie, mort la veille,
dans une crise de convulsions. Il y avait là, la mère, le père, la
vieille Brichet, Catherine, et deux grandes filles, la Rousse et
Lisa. Ces dernières tenaient le cercueil du petit, chacune par un
bout.

Brusquement, les voix tombèrent. Il y eut un nouveau silence. La
cloche sonnait toujours, sans se presser, d'une façon navrée. Le
convoi traversa tout le cimetière, se dirigeant vers l'angle que
formaient l'église et le mur de la basse-cour. Des vols de
sauterelles s'envolaient, des lézards rentraient vivement dans leurs
trous. Une chaleur, lourde encore, pesait sur ce coin de terre
grasse. Les petits bruits des herbes cassées sous le piétinement du
cortège prenaient un murmure de sanglots étouffés.

- Là, arrêtez-vous, dit le Frère en barrant le chemin aux deux
grandes filles qui tenaient le petit. Attendez votre tour. Vous
n'avez pas besoin d'être dans nos jambes.

Et les grandes filles posèrent le petit à terre. La Rosalie, Fortuné
et la vieille Brichet s'arrêtèrent au milieu du cimetière, tandis
que Catherine suivait sournoisement Frère Archangias. La fosse
d'Albine était creusée à gauche de la tombe de l'abbé Caffin, dont
la pierre blanche semblait au soleil toute semée de paillettes
d'argent. Le trou béant, frais du matin, s'ouvrait parmi de grosses
touffes d'herbe; sur le bord, de hautes plantes, à demi arrachées,
penchaient leurs tiges; au fond, une fleur était tombée, tachant le
noir de la terre de ses pétales rouges. Lorsque l'abbé Mouret
s'avança, la terre molle céda sous ses pieds; il dut reculer, pour
ne pas rouler dans la fosse.

- Ego sum... entonna-t-il d'une voix pleine, qui dominait les
lamentations de la cloche.

Et, pendant l'antienne, les assistants instinctivement jetaient des
coups d'oeil furtifs au fond du trou, vide encore. Vincent, qui
avait planté la croix au pied de la fosse, en face du prêtre,
poussait du soulier de petits filets de terre, qu'il s'amusait à
regarder tomber; et cela faisait rire Catherine, penchée derrière
lui, pour mieux voir. Les paysans avaient posé la bière sur l'herbe.
Ils s'étiraient les bras, pendant que Frère Archangias préparait
l'aspersoir.

- Ici, Voriau! appela Fortuné.

Le grand chien noir, qui était allé flairer la bière, revint en
rechignant.

- Pourquoi a-t-on amené ce chien? s'écria Rosalie.

- Pardi! il nous a suivis, dit Lisa, en s'égayant discrètement.

Tout ce monde causait à demi-voix, autour du cercueil du petit. Le
père et la mère l'oubliaient par moments; puis, ils se taisaient,
quand ils le retrouvaient là, entre eux, à leurs pieds.

- Et le père Bambousse n'a pas voulu venir? demanda la Rousse.

La vieille Brichet leva les yeux au ciel.

- Il parlait de tout casser, hier, quand le petit est mort,
murmura-t-elle. Non, ce n'est pas un bon homme, je le dis devant
vous, Rosalie... Est-ce qu'il n'a pas failli m'étrangler, en criant
qu'on l'avait volé, qu'il aurait donné un de ses champs de blé, pour
que le petit mourût trois jours avant la noce!

- On ne pouvait pas savoir, dit d'un air malin le grand Fortuné.

- Qu'est-ce que ça fait que le vieux se fâche! ajouta Rosalie. Nous
sommes mariés tout de même, maintenant.

Ils se souriaient par-dessus la petite bière, les yeux luisants.
Lisa et la Rousse se poussèrent du coude. Tous redevinrent très
sérieux. Fortuné avait pris une motte de terre pour chasser Voriau,
qui rôdait à présent parmi les vieilles dalles.

- Ah! voilà que ça va être fini, souffla très bas la Rousse.

Devant la fosse, l'abbé Mouret achevait le De profundis. Puis, il
s'approcha du cercueil, à pas lents, se redressa, le regarda un
instant, sans un battement de paupières. Il semblait plus grand, il
avait une sérénité de visage qui le transfigurait.

Et il se baissa, il ramassa une poignée de terre qu'il sema sur la
bière en forme de croix. Il récitait, d'une voix si claire, que pas
une syllabe ne fut perdue:

- Revertitur in terram suam unde erat, et spiritus redit ad Deum
qui dedit illum.

Un frisson avait couru parmi les assistants. Lisa réfléchissait,
disant d'un air ennuyé:

- Ça n'est pas gai tout de même, quand on pense qu'on y passera à
son tour.

Frère Archangias avait tendu l'aspersoir au prêtre. Celui-ci le
secoua au-dessus du corps, à plusieurs reprises. Il murmura:

- Requiescat in pace.

- Amen, répondirent à la fois Vincent et le Frère, d'un ton si aigu
et d'un ton si grave, que Catherine dut se mettre le poing sur la
bouche, pour ne pas éclater.

- Non, non, ce n'est pas gai, continuait Lisa... Il n'y a seulement
personne, à cet enterrement. Sans nous, le cimetière serait vide.

- On raconte qu'elle s'est tuée, dit la vieille Brichet.

- Oui, je sais, interrompit la Rousse. Le Frère ne voulait pas
qu'on l'enterrât avec les chrétiens. Mais monsieur le curé a répondu
que l'éternité était pour tout le monde. J'étais là... N'importe, le
Philosophe aurait pu venir.

Mais la Rosalie les fit taire en murmurant:

- Eh! regardez, le voilà, le Philosophe!

En effet, Jeanbernat entrait dans le cimetière. Il marcha droit au
groupe qui se tenait autour de la fosse. Il avait son pas gaillard,
si souple encore, qu'il ne faisait aucun bruit. Quand il se fut
avancé, il demeura debout derrière Frère Archangias, dont il sembla
couver un instant la nuque des yeux. Puis, comme l'abbé Mouret
achevait les oraisons, il tira tranquillement un couteau de sa
poche, l'ouvrit, et abattit, d'un seul coup, l'oreille droite du
Frère.

Personne n'avait eu le temps d'intervenir. Le Frère poussa un
hurlement.

- La gauche sera pour une autre fois, dit paisiblement Jeanbernat
en jetant l'oreille par terre.

Et il repartit. La stupeur fut telle, qu'on ne le poursuivit même
pas. Frère Archangias s'était laissé tomber sur le tas de terre
fraîche retirée du trou. Il avait mis son mouchoir en tampon sur sa
blessure. Un des quatre porteurs voulut l'emmener, le reconduire
chez lui. Mais il refusa du geste. Il resta là, farouche, attendant,
voulant voir descendre Albine dans le trou.

- Enfin, c'est notre tour, dit la Rosalie avec un léger soupir.

Cependant, l'abbé Mouret s'attardait près de la fosse, à regarder
les porteurs qui attachaient le cercueil d'Albine avec des cordes,
pour le faire glisser sans secousse. La cloche sonnait toujours;
mais la Teuse devait se fatiguer, car les coups s'égaraient, comme
irrités de la longueur de la cérémonie. Le soleil devenait plus
chaud, l'ombre du Solitaire se promenait lentement, au milieu des
herbes toutes bossuées de tombes. Lorsque l'abbé Mouret dut se
reculer, afin de ne point gêner, ses yeux rencontrèrent le marbre de
l'abbé Caffin, ce prêtre qui avait aimé et qui dormait là, si
paisible, sous les fleurs sauvages.

Puis, tout d'un coup, pendant que le cercueil descendait, soutenu
par les cordes, dont les noeuds lui arrachaient des craquements, un
tapage effroyable monta de la basse-cour, derrière le mur. La chèvre
bêlait. Les canards, les oies, les dindes, claquaient du bec,
battaient des ailes. Les poules chantaient l'oeuf, toutes ensemble.
Le coq fauve Alexandre jetait son cri de clairon. On entendait
jusqu'aux bonds des lapins, ébranlant les planches de leurs cabines.
Et, par-dessus toute cette vie bruyante du petit peuple des bêtes,
un grand rire sonnait. Il y eut un froissement de jupes. Désirée,
décoiffée, les bras nus jusqu'aux coudes, la face rouge de triomphe,
parut, les mains appuyées au chaperon du mur. Elle devait être
montée sur le tas de fumier.

- Serge! Serge! appela-t-elle.

A ce moment, le cercueil d'Albine était au fond du trou. On venait
de retirer les cordes. Un des paysans jetait une première pelletée
de terre.

- Serge! Serge! cria-t-elle plus fort, en tapant des mains, la
vache a fait un veau!





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "La Faute De L'Abbé Mouret" ***

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