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Title: L'esquisse mystérieuse
Author: Erckmann-Chatrian
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

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L'esquisse mystérieuse

par Erckmann-Chatrian



New York

HENRY HOLT AND COMPANY

1899



Copyright 1899,

BY

HENRY HOLT & CO.



I

En face de la chapelle Saint-Sébalt, à Nuremberg, s’élève une petite
auberge, étroite et haute, le pignon dentelé, les vitres poudreuses, le
toit surmonté d’une Vierge en plâtre.  C’est là que j’ai passé les plus
tristes jours de ma vie.  J’étais allé à Nuremberg pour étudier les
vieux maîtres allemands; mais, faute d’espèces sonnantes, il me
fallut faire des portraits...et quels portraits!  De grosses commères,
leur chat sur les genoux, des échevins en perruque, des bourgmestres
en tricorne, le tout enluminé d’ocre et de vermillon à plein godet.

Des portraits je descendis aux croquis, et des croquis aux silhouettes.

Rien de pitoyable comme d’avoir constamment sur le dos un maître
d’hôtel, les lèvres pincées, la voix criarde, l’air impudent, qui vient
vous dire chaque jour: «Ah, çà!  Me payerez-vous bientôt, monsieur?
savez-vous à combien se monte votre note?  Non, cela ne vous inquiète
pas... Monsieur mange, boit et dort tranquillement... Aux petits
oiseaux le Seigneur donne la pâture.  La note de Monsieur se monte
à deux cents florins et dix kreutzer... ce n’est pas la peine qu’on en
parle.»

Ceux qui n’ont pas entendu chanter cette gamme ne peuvent s’en
faire une idée; l’amour de l’art, l’imagination, l’enthousiasme sacré
du beau se dessèchent au souffle d’un pareil drôle...  Vous devenez
gauche, timide; toute votre énergie se perd, aussi bien que le
sentiment de votre dignité personnelle.

Une nuit, n’ayant pas le sou, comme d’habitude, et menacé de la
prison par ce digne maître Rap, je résolus de lui faire banqueroute
en me coupant la gorge.  Dans cette agréable pensée, assis sur mon
grabat en face de la fenêtre, je me livrais à mille réflexions
philosophiques, plus ou moins réjouissantes.  Je n’osais ouvrir mon
rasoir, de peur que la force invincible de ma logique ne m’inspirât
le courage d’en finir.  Après avoir bien argumenté de la sorte, je
soufflai ma chandelle, renvoyant la suite au lendemain.

Cet abominable Rap m’avait complètement abruti.  Je ne voyais
plus, en fait d’art, que des silhouettes, et mon seul désir était
d’avoir de l'argent, pour me débarrasser de son odieuse présence.
Mais cette nuit-là, il se fit une singulière révolution dans mon
esprit.  Je m’éveillai vers une heure, je rallumai ma lampe, et,
m’enveloppant de ma souquenille grise, je jetai sur le papier une
rapide esquisse dans le genre hollandais...quelque chose
d’étrange, de bizarre, et qui n’avait aucun rapport avec mes
conceptions habituelles.

Figurez-vous une cour sombre, encaissée entre de hautes murailles
décrépites... Ces murailles sont garnies de crocs, à sept ou huit
pieds du sol.  On devine, au premier aspect, une boucherie.

A gauche s’étend un treillage en lattes; vous apercevez à travers un
bœuf écartelé, suspendu à la voûte par d’énormes poulies.  De larges
mares de sang coulent sur les dalles et vont se réunir dans une rigole
pleine de débris informes.

La lumière vient de haut, entre les cheminées, dont les girouettes se
découpent dans un angle du ciel grand comme la main, et les toits des
maisons voisines échafaudent vigoureusement leurs ombres d’étage
en étage.

Au fond de ce réduit se trouve un hangar...sous le hangar un bûcher,
sur le bûcher des échelles, quelques bottes de paille, des paquets de
corde, une cage à poules et une vieille cabane à lapins hors de
service.

Comment ces détails hétéroclites s’offraient-ils à mon imagination? ...
Je l’ignore; je n’avais nulle réminiscence analogue, et pourtant, chaque
coup de crayon était un fait d’observation fantastique à force d’être
vrai.  Rien n’y manquait!

Mais à droite un coin de l’esquisse restait blanc...je ne savais qu’y
mettre... Là quelque chose s’agitait, se mouvait...  Tout à coup j’y vis
un pied, un pied renversé, détaché du sol.  Malgré cette position
improbable, je suivis l’inspiration sans me rendre compte de ma
propre pensée.  Ce pied aboutit à une jambe...sur la jambe, étendue
avec effort, flotta bientôt un pan de robe...  Bref, une vieille femme,
hâve, défaite, échevelée, apparut successivement, renversée au bord
d’un puits, et luttant contre un poing qui lui serrait la gorge...

C’était une scène de meurtre que je dessinais.  Le crayon me tomba
de la main.

Cette femme, dans l’attitude la plus hardie, les reins pliés sur la
margelle du puits, la face contractée par la terreur, les deux mains
crispées au bras du meurtrier, me faisait peur...  Je n’osais la
regarder. Mais l’homme, lui, le personnage de ce bras, je ne le voyais
 pas...  Il me fut impossible de le terminer.

«Je suis fatigué, me dis-je, le front baigné de sueur, il ne me reste
que cette figure à faire, je terminerai demain...  Ce sera facile.»

Et je me recouchai, tout effrayé de ma vision.  Cinq minutes après je
dormais profondément.

Le lendemain j’étais debout au petit jour.  Je venais de m’habiller, et
je m’apprêtais à reprendre l’œuvre interrompue, quand deux petits
coups retentirent à la porte.

«Entrez!»

La porte s’ouvrit.  Un homme déjà vieux, grand, maigre, vêtu de noir,
apparut sur le seuil. La physionomie de cet homme, ses yeux rapprochés,
son grand nez en bec d’aigle surmonté d’un front large, osseux, avait
quelque chose de sévère.  Il me salua gravement.

«M. Christian Vénius, le peintre?» dit-il.

«C’est moi, monsieur.»

Il s’inclina de nouveau, ajoutant:

«Le baron Frédéric Van Spreckdal.»

L’apparition, dans mon pauvre taudis, du riche amateur Van Spreckdal,
juge au tribunal criminel, m’impressionna vivement.  Je ne pus m’empêcher
de jeter un coup d’œil dérobé sur mes vieux meubles vermoulus, sur mes
tapisseries humides et sur mon plancher poudreux.  Je me sentais humilié
d’un tel délabrement...  Mais Van Spreckdal ne parut pas faire attention
à ces détails, et s’asseyant devant ma petite table:

«Maître Vénius, reprit-il, je viens...»

Mais, au même instant, ses yeux s’arrêtèrent sur l’esquisse inachevée...
il ne termina point sa phrase.  Je m’étais assis au bord du grabat, et
l’attention subite que ce personnage accordait à l’une de mes
productions, faisait battre mon cœur d’une appréhension indéfinissable.

Au bout d’une minute, Van Spreckdal levant la tête:

«Êtes-vous l’auteur de cette esquisse?» me dit-il le regard attentif.

«Oui, monsieur.»

«Quel en est le prix?»

«Je ne vends pas mes esquisses...  C’est le projet d’un tableau.»

«Ah!» fit-il, en levant le papier du bout de ses longs doigts jaunes.

Il sortit une lentille de son gilet, et se mit à étudier le dessin en
silence.

Le soleil arrivait alors obliquement dans la mansarde.  Van Spreckdal
ne murmurait pas un mot; son grand nez se recourbait en griffe, ses
larges sourcils se contractaient, et son menton, se relevant en galoche,
creusait mille petites rides dans ses longues joues maigres.  Le silence
était si profond que j’entendais distinctement le bourdonnement
plaintif d’une mouche, prise dans une toile d’araignée.

«Et les dimensions de ce tableau, maître Vénius?» fit-il enfin sans me
regarder.

«Trois pieds sur quatre.»

«Le prix?»

«Cinquante ducats.»

Van Spreckdal déposa le dessin sur la table, et tira de sa poche une
longue bourse de soie verte, allongée en forme de poire;  il en fit
glisser les anneaux...

«Cinquante ducats! dit-il, les voilà.»

J’eus un éblouissement.

Le baron s’était levé, il me salua, et j’entendis sa grande canne à
pomme d’ivoire résonner sur chaque marche jusqu’au bas de l’escalier.
Alors, revenu de ma stupeur, je me rappelai tout à coup que je ne
l’avais pas remercié, et je descendis les cinq étages comme la foudre;
mais, arrivé sur le seuil, j’eus beau regarder à droite et à gauche,
la rue était déserte.

«Tiens! me dis-je, c’est drôle!... »

Et je remontai l’escalier tout haletant.



II

La manière surprenante dont Van Spreckdal venait de m’apparaître
me jetait dans une profonde extase: «Hier, me disais-je en contemplant
la pile de ducats étincelant au soleil, hier je formais le dessein
coupable de me couper la gorge, pour quelques misérables florins,
et voilà qu’aujourd’hui la fortune me tombe des nues... Décidément,
j’ai bien fait de ne pas ouvrir mon rasoir, et si jamais la tentation
d’en finir me reprend, j’aurai soin de remettre  la chose au lendemain.»

Après ces réflexions judicieuses, je m’assis pour terminer l’esquisse;
quatre coups de crayon, et c’était une affaire faite.  Mais ici
m’attendait une déception incompréhensible.  Ces quatre coups de
crayon, il me fut impossible de les donner; j’avais perdu le fil de mon
inspiration, le personnage mystérieux ne se dégageait pas des limbes
de mon cerveau.  J’avais beau l’évoquer, l’ébaucher, le reprendre;
il ne s’accordait pas plus avec l’ensemble qu’une figure de Raphaël
dans une tabagie de Téniers... J’en suais à grosses gouttes.

Au plus beau moment, Rap ouvrit la porte sans frapper, suivant sa
louable attitude, ses yeux se fixèrent sur ma pile de ducats, et d’une
voix glapissante il s’écria:

«Eh! eh! je vous y prends.  Direz-vous encore, monsieur le peintre,
que l’argent vous manque...»

Et ses doigts crochus s’avancèrent avec ce tremblement nerveux que
la vue de l’or produit toujours chez les avares.

Je restai stupéfait quelques secondes.

Le souvenir de toutes les avanies que m’avait infligées cet individu,
son regard cupide, son sourire impudent, tout m’exaspérait.  D’un
seul bond je le saisis, et le repoussant des deux mains hors de la
chambre, je lui aplatis le nez avec la porte.

Cela se fit avec le cric-crac et la rapidité d’une tabatière à
surprises.

Mais dehors le vieil usurier poussa des cris d’aigle:

«Mon argent! voleur! mon argent!»

Les locataires sortaient de chez eux et demandaient:

«Qu’y a-t-il donc?  Qu’est-ce qui se passe?»

Je rouvris brusquement la porte, et dépêchant, dans l’échine de
maître Rap, un coup de pied qui le fit rouler plus de vingt marches:

«Voilà ce qui se passe!» m’écriai-je hors de moi.  Puis je refermai
la porte à double tour, tandis que les éclats de rire des voisins
saluaient maître Rap au passage.

J’étais content de moi, je me frottais les mains...Cette aventure
m’avait remis en verve, je repris l’ouvrage et j’allais terminer
l’esquisse lorsqu’un bruit inusité frappa mes oreilles.

Des crosses de fusil se posaient sur le pavé de la rue... Je regardai
par ma fenêtre et je vis trois gendarmes, la carabine au pied, le
chapeau à claque de travers, en faction à la porte d’entrée.

«Ce scélérat de Rap se serait-il cassé quelque chose?» me dis-je
avec effroi.

Et voyez  l’étrange bizarrerie de l’esprit humain: moi qui voulait la
veille me couper la gorge, je frémis jusqu’à la moelle des os, en
pensant qu’on pourrait bien me pendre, si Rap était mort.

L’escalier s’emplissait de rumeurs confuses... C’était une marée
montante de pas sourds, de cliquetis d’armes, de paroles brèves.

Tout à coup on essaya d’ouvrir ma porte.  Elle était fermée!

Alors ce fut une clameur générale.

«Au nom de la loi....ouvrez!»

Je me levai, tremblant, les jambes vacillantes...

«Ouvrez!» reprit la même voix.

Voyant que la fuite était impossible, je m’approchai de la porte en
chancelant, et je fis jouer la serrure.

Deux poings s’abattirent aussitôt sur mon collet.  Un petit homme
trapu qui sentait le vin, me dit:

«Je vous arrête!»

Il portait une redingote vert bouteille, boutonnée jusqu’au menton,
un chapeau en tuyau de poêle...il avait de gros favoris bruns...
des bagues à tous les doigts, et s’appelait Passauf...

C’était le chef de la police.

Cinq têtes de bouledogue, à petite casquette plate, le nez en canon
de pistolet, la mâchoire inférieure débordant en crocs, m’observaient
du dehors.

«Que voulez-vous?» demandai-je à Passauf.

«Descendez,» s’écria-t-il brusquement en faisant signe à l’un de
ses hommes de m’empoigner.

Celui-ci m’entraîna plus mort que vif, pendant que les autres
bouleversaient ma chambre de fond en comble.

Je descendis, soutenu sous les bras, comme un phtisique à sa
troisième période...les cheveux épars sur la figure, et trébuchant
à chaque pas.

On me jeta dans un fiacre, entre deux vigoureux gaillards, qui me
laissèrent voir charitablement le bout de deux casse-tête, retenus
au poignet par un cordon de cuir...puis la voiture partit.

J’entendais rouler derrière nous les pas de tous les gamins de la
ville.

«Qu’ai-je donc fait?» demandai-je à l’un de mes gardiens.

Il regarda l’autre avec un sourire bizarre, et dit:

«Hans...il demande ce qu’il a fait!»

Ce sourire me glaça le sang.

Bientôt une ombre profonde enveloppa la voiture, les pas des chevaux
retentirent sous une voûte.  Nous entrions à la Raspelhaus...des griffes
de Rap je tombais dans un cachot, d’où bien peu de pauvres diables
ont eu la chance de se tirer.

De grandes cours obscures; des fenêtres alignées comme à l’hôpital
et garnies de hottes; pas une touffe de verdure, pas un feston de lierre,
pas même une girouette en perspective...voilà mon nouveau logement.
Il y avait de quoi s’arracher les cheveux à pleines poignées.

Les agents de police, accompagnés du geôlier, m’introduisirent
provisoirement dans un violon.

Le geôlier, autant que je m’en souviens, s’appelait Kasper Schlüssel;
avec son bonnet de laine grise, son bout de pipe entre les dents, et
son trousseau de clefs à la ceinture, il me produisit l’effet du dieu
Hibou des Caraïbes.  Il en avait les grands yeux ronds dorés, qui voient
dans la nuit, le nez en virgule, et le cou perdu dans les épaules.

Schlüssel m’enferma tranquillement, comme on serre des chaussettes
dans une armoire, en rêvant à autre chose.  Quant à moi, les mains
croisées sur le dos, la tête inclinée, je restai plus de dix minutes à la
même place.  Puis, je regardai ma prison.  Elle venait d’être blanchie
à neuf, et ses murailles n’offraient encore aucun dessin, sauf dans un
coin un gibet grossièrement ébauché par mon prédécesseur.  Le jour
venait d’un œil-de-bœuf situé à neuf ou dix pieds de hauteur;
l’ameublement se composait d’une botte de paille et d’un baquet.

Je m’assis sur la paille, les mains autour des genoux, dans un
abattement incroyable...

Presqu’au même instant, j’entendis Schlüssel traverser le corridor; il
rouvrit le violon et me dit de le suivre.  Il était toujours assisté des
deux casse-tête; aussi j’emboîtai le pas résolûment.

Nous traversâmes de longues galeries, éclairées, de distance en
distance, par quelques fenêtres intérieures.  J’aperçus derrière une
grille le fameux Jic-Jack, qui devait être exécuté le lendemain.  Il
portait la camisole de force et chantait d’une voix rauque:

«Je suis le roi de ces montagnes!»

En me voyant, il cria:

«Eh! camarade, je te garde une place à ma droite.»

Les deux agents de police et le dieu Hibou se regardèrent en souriant,
tandis que la chair de poule s’étendait le long de mon dos.



III

Schlüssel me poussa dans une haute salle très sombre, garnie de bancs
en hémicycle.  L’aspect de cette salle déserte, ses deux hautes fenêtres
grillées, son Christ de vieux chêne bruni, les bras étendus, la tête
douloureusement inclinée sur l’épaule, m’inspira je ne sais quelle
crainte religieuse d’accord avec ma situation actuelle, et mes lèvres
s’agitèrent, murmurant une prière.

Depuis longtemps, je n’avais pas prié, mais le malheur nous ramène
toujours à des pensées de soumission...L’homme est si peu de chose!

En face de moi, sur un siège élevé, se trouvaient assis deux personnages
tournant le dos à la lumière, ce qui laissait leurs figures dans l’ombre.
Cependant je reconnus Van Spreckdal à son profil aquilin, éclairé
par un reflet oblique de la vitre.  L’autre personnage était gros; il
avait les joues pleines, rebondies, les mains courtes, et portait la robe
de juge, ainsi que Van Spreckdal.

Au-dessous était assis le greffier Conrad; il écrivait sur une table
basse, se chatouillant le bout de l’oreille avec la barbe de sa plume.
A mon arrivée il s’arrêta pour me regarder d’un air curieux.

On me fit asseoir, et Van Spreckdal, élevant la voix, me dit:

«Christian Vénius, d’où tenez-vous ce dessin?»

Il me montrait l’esquisse nocturne, alors en sa possession.  On me la
fit passer...Après l’avoir examinée, je répondis:

«J’en suis l’auteur.»

Il y eut un assez long silence; le greffier Conrad écrivait ma réponse.
J’entendais sa plume courir sur le papier et je pensais: «Que signifie
la question qu’on vient de me faire?  Cela n’a point de rapport
avec le coup de pied dans l’échine de Rap.»

«Vous en êtes l’auteur, reprit Van Spreckdal. Quel en est le sujet?»

«C’est un sujet de fantaisie.»

«Vous n’avez point copié ces détails quelque part?»

«Non, monsieur, je les ai tous imaginés.»

«Accusé Christian, dit le juge d’un ton sévère, je vous invite à
réfléchir.  Ne mentez pas!»

Je rougis, et d’un ton exalté, je m’écriai:

«J’ai dit la vérité.»

«Écrivez, greffier,» fit van Spreckdal.

La plume courut de nouveau.

«Et cette femme, poursuivit le juge, cette femme qu’on assassine
au bord d’un puits...l’avez-vous aussi imaginée?»

«Sans doute.»

«Vous ne l’avez jamais vue?»

«Jamais.»

Van Spreckdal se leva comme indigné; puis, se rasseyant, il parut se
consulter à voix basse avec son confrère.

Ces deux profils noirs, se découpant sur le fond lumineux de la
fenêtre, et les trois hommes, debout derrière moi...le silence de la
salle...tout me faisait frémir.

«Que me veut-on?  qu’ai-je donc fait?» murmurai-je.

Tout à coup Van Spreckdal dit à mes gardiens:

«Vous allez reconduire le prisonnier à la voiture; nous partons
pour la Metzgerstrasse.»

Puis s’adressant à moi:

«Christian Vénius, s’écria-t-il, vous êtes dans une voie déplorable...
Recueillez-vous et songez que si la justice des hommes est inflexible,
 il vous reste la miséricorde de Dieu... Vous pouvez la mériter en
avouant votre crime!»

Ces paroles m’abasourdirent comme un coup de marteau...Je me
rejetai en arrière les bras étendus, en m’écriant:

«Ah!  quel rêve affreux!»

Et je m’évanouis.

Lorsque je revins à moi, la voiture roulait lentement dans la rue; une
autre nous précédait. Les deux agents de sûreté étaient toujours là.
L’un d’eux, pendant la route, offrit une prise de tabac à son confrère;
machinalement j’étendis les doigts vers la tabatière, il la retira
vivement.

Le rouge de la honte me monta au visage, et je détournai la tête pour
cacher mon émotion.

«Si vous regardez dehors, dit l’homme à la tabatière, nous serons
forcés de vous mettre les menottes.»

«Que le diable t’étrangle, infernal gredin!» pensai-je en moi-même.
Et comme la voiture venait de s’arrêter, l’un d’eux descendit, tandis
que l’autre me retenait par le collet; puis, voyant son camarade prêt
à me recevoir, il me poussa rudement dehors.

Ces précautions infinies pour s’assurer de ma personne ne
m’annonçaient rien de bon; mais j’étais loin de prévoir toute la
gravité de l’accusation qui pesait sur ma tête, quand une circonstance
affreuse m’ouvrit enfin les yeux, et me jeta dans le désespoir.

On venait de me pousser dans une allée basse, à pavés rompus,
inégaux; le long du mur coulait un suintement jaunâtre, exhalant une
odeur fétide.  Je marchais au milieu des ténèbres, deux hommes
derrière moi.  Plus loin apparaissait le clair-obscur d’une cour
intérieure.

A mesure que j’avançais, la terreur me pénétrait de plus en plus.
Ce n’était point un sentiment naturel: c’était une anxiété poignante,
hors nature comme le cauchemar.  Je reculais instinctivement
à chaque pas.

«Allons donc! criait l’un des agents de police en m’appuyant la
main sur l’épaule; marchez!»

Mais quelle ne fut pas mon épouvante, lorsque au bout du corridor,
je vis la cour que j’avais dessinée la nuit précédente, avec ses murs
garnis de crocs, ses amas de vieilles ferrailles, sa cage à poules et
sa cabane à lapins... Pas une lucarne grande ou petite, haute ou
basse, pas une vitre fêlée, pas un détail n’avait été omis!

Je restai foudroyé par cette étrange révélation.

Près du puits se trouvaient les deux juges, Van Spreckdal et Richter.
A leurs pieds gisait la vieille femme, couchée sur le dos...ses longs
cheveux gris épars...la face bleue...les yeux démesurément ouverts...
et la langue prise entre les dents.

C’était un spectacle horrible!

«Eh bien! me dit Van Spreckdal d’un accent solennel, qu’avez-vous
à dire?»

Je ne répondis pas.

«Reconnaissez-vous avoir jeté cette femme, Thérésa Becker, dans ce
puits, après l’avoir étranglée pour lui voler son argent?»

«Non, m’écriai-je, non!  Je ne connais pas cette femme, je ne l’ai
jamais vue.  Que Dieu me soit en aide!»

«Cela suffit,» répliqua-t-il d’une voix sèche.

Et, sans ajouter un mot, il sortit rapidement avec son confrère.

Les agents crurent alors devoir me mettre les menottes.  On me
reconduisit à la Raspelhaus, dans un état de stupidité profonde.
Je ne savais plus que penser...ma conscience elle-même se troublait:
je me demandais si je n’avais pas assassiné la vieille femme!

Aux yeux de mes gardiens, j’étais condamné.

Je ne vous raconterai pas mes émotions de la nuit à la Raspelhaus,
lorsque, assis sur ma botte de paille, la lucarne en face de moi et le
gibet en perspective, j’entendis le watchmann crier dans le silence:
«Dormez, habitants de Nuremberg, le Seigneur veille!  Une heure!...
deux heures!...trois heures sonnées!»

Chacun peut se faire l’idée d’une nuit pareille.

Le jour vint; d’abord pâle, indécis, il éclaira de ses vagues lueurs
l’œil-de-bœuf ...les barreaux en croix, ...puis il s’étoila contre la
muraille du fond.  Dehors la rue s’animait; il y avait marché ce
jour-là: c’était un vendredi.  J’entendais les charretées de légumes,
et les bons campagnards chargés de leurs hottes.  Quelques cages
à poule caquetaient en passant, et les marchandes de beurre causaient
entre elles.  La halle en face s’ouvrait...on arrangeait les bancs.

Enfin le grand jour se fit, et le vaste murmure de la foule qui grossit,
des ménagères qui s’assemblent, leur panier sous le bras, allant,
venant, discutant et marchandant, m’annonça qu’il était huit heures
du matin.

Avec la lumière, la confiance reprit un peu le dessus dans mon cœur.
Quelques-unes de mes idées noires disparurent; j’éprouvai le désir
de voir ce qui se passait dehors.

D’autres prisonniers, avant moi, s’étaient élevés jusqu’à l’œil-de-bœuf;
ils avaient creusé des trous dans le mur pour monter plus facilement.
J’y grimpai à mon tour, et quand, assis dans la baie ovale, les reins
pliés, la tête courbée, je pus voir la foule, la vie, le mouvement...des
larmes abondantes coulèrent sur mes joues.  Je ne songeais plus au
suicide...j’éprouvais un besoin de vivre, de respirer, vraiment
extraordinaire.

«Ah! me disais-je, vivre, c’est être heureux!...Qu’on me fasse traîner
la brouette, qu’on m’attache un boulet à la jambe... Qu’importe!
pourvu que je vive!...»

Or, pendant que je regardais ainsi, un homme, un boucher passa,
le dos incliné, portant un énorme quartier de bœuf sur les épaules; il
avait les bras nus, les coudes en l’air, la tête penchée en dessous...
Sa chevelure flottante me cachait son visage, et pourtant, au premier
coup d’œil, je tressaillis...

«C’est lui!» me dis-je.

Tout mon sang reflua vers le cœur...Je descendis dans la prison,
frémissant jusqu’au bout des ongles, sentant mes joues s’agiter, la
pâleur s’étendre sur ma face, et balbutiant d’une voix étouffée:

«C’est lui! Il est là...là...et moi je vais mourir pour expier son
crime... Oh Dieu!...que faire?...que faire?...»

Une idée subite, une inspiration du ciel me traversa l’esprit...Je
portai la main à la poche de mon habit!...ma boîte à fusain s’y
trouvait.

Alors, m’élançant vers la muraille, je me mis à tracer la scène du
meurtre avec une verve inouïe.  Plus d’incertitudes et plus de
tâtonnements.  Je connaissais l’homme... Je le voyais... Il posait
devant moi.

A dix heures, le geôlier entra dans mon cachot. Son impassibilité de
hibou fit place à l’admiration.

«Est-ce possible?» s’écria-t-il, debout sur le seuil.

«Allez chercher mes juges,» lui dis-je en poursuivant mon travail
avec une exaltation croissante.

Schlüssel reprit:

«Ils vous attendent dans la salle d’instruction.»

«Je veux faire des révélations,» m’écriai-je en mettant la dernière main
au personnage mystérieux.

Il vivait; il était effrayant à voir.  Sa figure, de face, en raccourci
sur le mur, se détachait sur le fond blanc avec une vigueur qui était
prodigieuse.

Le geôlier sortit.

Quelques minutes après, les deux juges parurent.  Ils restèrent
stupéfaits.

Moi, la main étendue et tremblant de tous les membres, je leur dis:

«Voici l’assassin!»

Van Spreckdal, après quelques instants de silence, me demanda:

«Son nom?»

«Je l’ignore...mais il est, en ce moment, sous la halle...il coupe de
la viande dans le troisième étal, à gauche, en entrant par la rue des
Trabans.»

«Qu’en pensez-vous?» dit-il en se penchant vers son collègue.

«Qu’on cherche cet homme,» répondit l’autre d’un ton grave.

Plusieurs gardiens, restés dans le corridor, obéirent à cet ordre.
Les juges restèrent debout, regardant toujours l’esquisse.  Moi,
je m’affaissai sur la paille, la tête entre les genoux, comme anéanti.

Bientôt des pas retentirent au loin sous les voûtes.  Ceux qui n’ont
pas attendu l’heure de la délivrance et compté les minutes, longues
alors comme des siècles...ceux qui n’ont pas ressenti les émotions
poignantes de l’attente, la terreur, l’espérance, le doute...ceux là ne
sauraient concevoir les frémissements intérieurs que j’éprouvai dans
ce moment.  J’aurais distingué les pas du meurtrier, marchant au
milieu de ses gardes, entre mille autres.  Ils s’approchaient...  Les
juges eux-mêmes paraissaient émus...  Moi, j’avais relevé la tête,
et le cœur serré comme dans une main de fer, j’attachais un regard
fixe sur la porte close. Elle s’ouvrit...L’homme entra... Ses joues
étaient gonflées de sang, ses larges mâchoires contractées faisaient
saillir leurs muscles jusque vers les oreilles, et ses petits yeux,
inquiets et fauves comme ceux du loup, scintillaient sous d’épais
sourcils d’un jaune roussâtre.

Van Spreckdal lui montra silencieusement l’esquisse.

Alors, cet homme sanguin, aux larges épaules, ayant regardé, pâlit...
puis, poussant un rugissement qui nous glaça tous de terreur, il
écarta ses bras énormes, et fit un bond en arrière pour renverser les
gardes.  Il y eut une lutte effrayante dans le corridor; on n’entendait
que la respiration haletante du boucher, des imprécations sourdes,
des paroles brèves, et les pieds des gardes, soulevés de terre,
retombant sur les dalles.

Cela dura bien une minute.

Enfin, l’assassin rentra, la tête basse, l’œil sanglant, les mains
garrottées sur le dos.  Il fixa de nouveau le tableau du meurtre...
parut réfléchir, et, d’une voix basse, comme se parlant à lui-même:

«Qui donc a pu me voir, dit-il, à minuit?»

J’étais sauvé!!!...

.....................

Bien des années se sont écoulées depuis cette terrible aventure.
Grâce à Dieu! je ne fais plus de silhouettes, ni même de portraits
de bourgmestre.  A force de travail et de persévérance, j’ai conquis
ma place au soleil, et je gagne honorablement ma vie en faisant
des œuvres d’art, le seul but, suivant moi, auquel tout véritable
artiste doit s’efforcer d’atteindre.  Mais le souvenir de l’esquisse
nocturne m’est toujours resté dans l’esprit. Parfois, au beau milieu
du travail, ma pensée s’y reporte.  Alors, je dépose la palette et je
rêve durant des heures entières!  Comment un crime accompli par un
homme que je ne connaissais pas...dans une maison que je n’avais
jamais vue...a-t-il pu se reproduire sous mon crayon, jusque dans
ses moindres détails?

Est-ce un hasard?  Non!  Et d’ailleurs, le hasard, qu’est-ce, après
tout, sinon l’effet d’une cause qui nous échappe?

Qui sait?  La nature est beaucoup plus audacieuse dans ses réalités
que l’imagination de l’homme dans sa fantaisie!





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "L'esquisse mystérieuse" ***

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