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Title: A l'ombre des jeunes filles en fleurs — Deuxième partie
Author: Proust, Marcel, 1871-1922
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "A l'ombre des jeunes filles en fleurs — Deuxième partie" ***

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EN FLEURS (DEUXIÈME PARTIE) ***



MARCEL PROUST


A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS


DEUXIÈME PARTIE


Cependant Mme Bontemps qui avait dit cent fois qu'elle ne voulait pas
aller chez les Verdurin, ravie d'être invitée aux mercredis, était en
train de calculer comment elle pourrait s'y rendre le plus de fois
possible. Elle ignorait que Mme Verdurin souhaitait qu'on n'en manquât
aucun; d'autre part, elle était de ces personnes peu recherchées, qui
quand elles sont conviées à des «séries» par une maîtresse de maison,
ne vont pas chez elle comme ceux qui savent faire toujours plaisir,
quand ils ont un moment et le désir de sortir; elles, au contraire, se
privent par exemple de la première soirée et de la troisième,
s'imaginant que leur absence sera remarquée et se réservent pour la
deuxième et la quatrième; à moins que leurs informations ne leur ayant
appris que la troisième sera particulièrement brillante, elles ne
suivent un ordre inverse, alléguant que «malheureusement la dernière
fois elles n'étaient pas libres». Telle Mme Bontemps supputait combien
il pouvait y avoir encore de mercredis avant Pâques et de quelle façon
elle arriverait à en avoir un de plus, sans pourtant paraître
s'imposer. Elle comptait sur Mme Cottard, avec laquelle elle allait
revenir, pour lui donner quelques indications. «Oh! Madame Bontemps,
je vois que vous vous levez, c'est très mal de donner ainsi le signal
de la fuite. Vous me devez une compensation pour n'être pas venue
jeudi dernier... Allons rasseyez-vous un moment. Vous ne ferez tout de
même plus d'autre visite avant le dîner. Vraiment vous ne vous laissez
pas tenter? ajoutait Mme Swann et tout en tendant une assiette de
gâteaux: Vous savez que ce n'est pas mauvais du tout ces petites
saletés-là. Ça ne paye pas de mine, mais goûtez-en, vous m'en direz des
nouvelles.--Au contraire, ça a l'air délicieux, répondait Mme
Cottard, chez vous, Odette, on n'est jamais à court de victuailles. Je
n'ai pas besoin de vous demander la marque de fabrique, je sais que
vous faites tout venir de chez Rebattet. Je dois dire que je suis plus
éclectique. Pour les petits fours, pour toutes les friandises, je
m'adresse souvent à Bourbonneux. Mais je reconnais qu'ils ne savent
pas ce que c'est qu'une glace. Rebattet, pour tout ce qui est glace,
bavaroise ou sorbet, c'est le grand art. Comme dirait mon mari, le _nec
plus ultra_.--Mais ceci est tout simplement fait ici. Vraiment non?--Je
ne pourrai pas dîner, répondait Mme Bontemps, mais je me rassieds
un instant, vous savez, moi j'adore causer avec une femme intelligente
comme vous.--Vous allez me trouver indiscrète, Odette, mais
j'aimerais savoir comment vous jugez le chapeau qu'avait Mme Trombert.
Je sais bien que la mode est aux grands chapeaux. Tout de même n'y
a-t-il pas un peu d'exagération. Et à côté de celui avec lequel elle
est venue l'autre jour chez moi, celui qu'elle portait tantôt était
microscopique.--Mais non je ne suis pas intelligente, disait Odette,
pensant que cela faisait bien. Je suis au fond une gobeuse, qui croit
tout ce qu'on lui dit, qui se fait du chagrin pour un rien.» Et elle
insinuait qu'elle avait, au commencement, beaucoup souffert d'avoir
épousé un homme comme Swann qui avait une vie de son côté et qui la
trompait. Cependant le Prince d'Agrigente ayant entendu les mots: «Je
ne suis pas intelligente», trouvait de son devoir de protester, mais
il n'avait pas d'esprit de répartie. «Taratata, s'écriait Mme
Bontemps, vous pas intelligente!--En effet je me disais: «Qu'est-ce
que j'entends?» disait le Prince en saisissant cette perche. Il faut
que mes oreilles m'aient trompé.--Mais non, je vous assure, disait
Odette, je suis au fond une petite bourgeoise très choquable, pleine
de préjugés, vivant dans son trou, surtout très ignorante.» Et pour
demander des nouvelles du baron de Charlus: «Avez-vous vu cher
baronet?» lui disait-elle.--Vous, ignorante, s'écriait Mme Bontemps!
Hé bien alors qu'est-ce que vous diriez du monde officiel, toutes ces
femmes d'Excellences, qui ne savent parler que de chiffons!... Tenez,
madame, pas plus tard qu'il y a huit jours je mets sur _Lohengrin_ la
ministresse de l'Instruction publique. Elle me répond: «_Lohengrin_?
Ah! oui, la dernière revue des Folies-Bergères, il paraît que c'est
tordant.» Hé bien! madame, qu'est-ce que vous voulez, quand on entend
des choses comme ça, ça vous fait bouillir. J'avais envie de la
gifler. Parce que j'ai mon petit caractère vous savez. Voyons,
monsieur, disait-elle en se tournant vers moi, est-ce que je n'ai pas
raison?--Écoutez, disait Mme Cottard, on est excusable de répondre un
peu de travers quand on est interrogée ainsi de but en blanc, sans
être prévenue. J'en sais quelque chose car Mme Verdurin a l'habitude
de nous mettre aussi le couteau sur la gorge.--A propos de Mme
Verdurin demandait Mme Bontemps à Mme Cottard, savez-vous qui il y
aura mercredi chez elle?... Ah! je me rappelle maintenant que nous
avons accepté une invitation pour mercredi prochain. Vous ne voulez
pas dîner de mercredi en huit avec nous? Nous irons ensemble chez
Madame Verdurin. Cela m'intimide d'entrer seule, je ne sais pas
pourquoi cette grande femme m'a toujours fait peur.--Je vais vous le
dire, répondait Mme Cottard, ce qui vous effraye chez Mme Verdurin,
c'est son organe. Que voulez-vous, tout le monde n'a pas un aussi joli
organe que Madame Swann. Mais le temps de prendre langue, comme dit la
Patronne, et la glace sera bientôt rompue. Car dans le fond elle est
très accueillante. Mais je comprends très bien votre sensation, ce
n'est jamais agréable de se trouver la première fois en pays perdu.--Vous
pourriez aussi dîner avec nous, disait Mme Bontemps à Mme Swann.
Après dîner on irait tous ensemble en Verdurin, faire Verdurin; et
même si ce devait avoir pour effet que la Patronne me fasse les gros
yeux et ne m'invite plus, une fois chez elle nous resterons toutes les
trois à causer entre nous, je sens que c'est ce qui m'amusera le
plus.» Mais cette affirmation ne devait pas être très véridique car
Mme Bontemps demandait: «Qui pensez-vous qu'il y aura de mercredi en
huit? Qu'est-ce qui se passera? Il n'y aura pas trop de monde, au
moins?--Moi, je n'irai certainement pas, disait Odette. Nous ne
ferons qu'une petite apparition au mercredi final. Si cela vous est
égal d'attendre jusque-là...» Mais Mme Bontemps ne semblait pas
séduite par cette proposition d'ajournement.

Bien que les mérites spirituels d'un salon et son élégance soient
généralement en rapports inverses plutôt que directs, il faut croire,
puisque Swann trouvait Mme Bontemps agréable, que toute déchéance
acceptée a pour conséquence de rendre les gens moins difficiles sur
ceux avec qui ils sont résignés à se plaire, moins difficiles sur leur
esprit comme sur le reste. Et si cela est vrai, les hommes doivent,
comme les peuples, voir leur culture et même leur langage disparaître
avec leur indépendance. Un des effets de cette indulgence est
d'aggraver la tendance qu'à partir d'un certain âge on a à trouver
agréables les paroles qui sont un hommage à notre propre tour
d'esprit, à nos penchants, un encouragement à nous y livrer; cet
âge-là est celui où un grand artiste préfère à la société de génies
originaux celle d'élèves qui n'ont en commun avec lui que la lettre de
sa doctrine et par qui il est encensé, écouté; où un homme ou une
femme remarquables qui vivent pour un amour trouveront la plus
intelligente dans une réunion la personne peut-être inférieure, mais
dont une phrase aura montré qu'elle sait comprendre et approuver ce
qu'est une existence vouée à la galanterie, et aura ainsi chatouillé
agréablement la tendance voluptueuse de l'amant ou de la maîtresse;
c'était l'âge aussi où Swann, en tant qu'il était devenu le mari
d'Odette, se plaisait à entendre dire à Mme Bontemps que c'est ridicule
de ne recevoir que des duchesses (concluant de là, au contraire de ce
qu'il eût fait jadis chez les Verdurin, que c'était une bonne femme,
très spirituelle et qui n'était pas snob) et à lui raconter des
histoires qui la faisaient «tordre», parce qu'elle ne les connaissait
pas et que d'ailleurs elle «saisissait» vite, aimant à flatter et à
s'amuser. «Alors le docteur ne raffole pas comme vous, des fleurs?
demandait Mme Swann à Mme Cottard.--Oh! vous savez que mon mari est
un sage; il est modéré en toutes choses. Si, pourtant, il a une
passion.» L'œil brillant de malveillance, de joie et de curiosité:
«Laquelle, madame?» demandait Mme Bontemps. Avec simplicité, Mme
Cottard répondait: «La lecture.--Oh! c'est une passion de tout
repos chez un mari! s'écriait Mme Bontemps en étouffant un rire
satanique.--Quand le docteur est dans un livre, vous savez!--Hé
bien, madame, cela ne doit pas vous effrayer beaucoup...--Mais
si!... pour sa vue. Je vais aller le retrouver, Odette, et je
reviendrai au premier jour frapper à votre porte. A propos de vue,
vous a-t-on dit que l'hôtel particulier que vient d'acheter Mme
Verdurin sera éclairé à l'électricité? Je ne le tiens pas de ma petite
police particulière, mais d'une autre source: c'est l'électricien
lui-même, Mildé, qui me l'a dit. Vous voyez que je cite mes auteurs!
Jusqu'aux chambres qui auront leurs lampes électriques avec un
abat-jour qui tamisera la lumière. C'est évidemment un luxe charmant.
D'ailleurs nos contemporaines veulent absolument du nouveau, n'en
fût-il plus au monde. Il y a la belle-sœur d'une de mes amies qui a le
téléphone posé chez elle! Elle peut faire une commande à un
fournisseur sans sortir de son appartement! J'avoue que j'ai platement
intrigué pour avoir la permission de venir un jour parler devant
l'appareil. Cela me tente beaucoup, mais plutôt chez une amie que chez
moi. Il me semble que je n'aimerais pas avoir le téléphone à domicile.
Le premier amusement passé, cela doit être vrai casse-tête. Allons,
Odette, je me sauve, ne retenez plus Mme Bontemps puisqu'elle se
charge de moi, il faut absolument que je m'arrache, vous me faites
faire du joli, je vais être rentrée après mon mari!»

Et moi aussi, il fallait que je rentrasse, avant d'avoir goûté à ces
plaisirs de l'hiver, desquels les chrysanthèmes m'avaient semblé être
l'enveloppe éclatante. Ces plaisirs n'étaient pas venus et cependant
Mme Swann n'avait pas l'air d'attendre encore quelque chose. Elle
laissait les domestiques emporter le thé comme elle aurait annoncé:
«On ferme!» Et elle finissait par me dire: «Alors, vraiment, vous
partez? Hé bien, _good bye!_» Je sentais que j'aurais pu rester sans
rencontrer ces plaisirs inconnus et que ma tristesse n'était pas seule
à m'avoir privé d'eux. Ne se trouvaient-ils donc pas situés sur cette
route battue des heures, qui mènent toujours si vite à l'instant du
départ, mais plutôt sur quelque chemin de traverse inconnu de moi et
par où il eût fallu bifurquer? Du moins le but de ma visite était
atteint, Gilberte saurait que j'étais venu chez ses parents quand elle
n'était pas là, et que j'y avais, comme n'avait cessé de le répéter
Mme Cottard, fait d'emblée, de prime abord, la conquête de Mme
Verdurin. «Il faut, m'avait dit la femme du docteur qui ne l'avait jamais
vue faire «autant de frais», que vous ayez
ensemble des atomes crochus.» Gilberte saurait que j'avais parlé d'elle
comme je devais le faire, avec tendresse, mais que je n'avais pas
cette incapacité de vivre sans que nous nous vissions que je croyais à
la base de l'ennui qu'elle avait éprouvé ces derniers temps auprès de
moi. J'avais dit à Mme Swann que je ne pouvais plus me trouver avec
Gilberte. Je l'avais dit comme si j'avais décidé pour toujours de ne
plus la voir. Et la lettre que j'allais envoyer à Gilberte serait
conçue dans le même sens. Seulement à moi-même pour me donner courage
je ne me proposais qu'un suprême et court effort de peu de jours. Je
me disais: «C'est le dernier rendez-vous d'elle que je refuse,
j'accepterai le prochain.» Pour me rendre la séparation moins
difficile à réaliser, je ne me la présentais pas comme définitive.
Mais je sentais bien qu'elle le serait.

Le 1er janvier me fut particulièrement douloureux cette année-là. Tout
l'est sans doute, qui fait date et anniversaire, quand on est
malheureux. Mais si c'est par exemple d'avoir perdu un être cher, la
souffrance consiste seulement dans une comparaison plus vive avec le
passé. Il s'y ajoutait dans mon cas l'espoir informulé que Gilberte,
ayant voulu me laisser l'initiative des premiers pas et constatant que
je ne les avais pas faits, n'avait attendu que le prétexte du 1er
janvier pour m'écrire: «Enfin, qu'y a-t-il? je suis folle de vous,
venez que nous nous expliquions franchement, je ne peux pas vivre sans
vous voir.» Dès les derniers jours de l'année cette lettre me parut
probable. Elle ne l'était peut-être pas, mais, pour que nous la
croyions telle, le désir, le besoin que nous en avons suffit. Le
soldat est persuadé qu'un certain délai indéfiniment prolongeable lui
sera accordé avant qu'il soit tué, le voleur avant qu'il soit pris,
les hommes en général avant qu'ils aient à mourir. C'est là l'amulette
qui préserve les individus--et parfois les peuples--non du danger
mais de la peur du danger, en réalité de la croyance au danger, ce qui
dans certains cas permet de les braver sans qu'il soit besoin d'être
brave. Une confiance de ce genre, et aussi peu fondée, soutient
l'amoureux qui compte sur une réconciliation, sur une lettre. Pour que
je n'eusse pas attendu celle-là, il eût suffi que j'eusse cessé de la
souhaiter. Si indifférent qu'on sache que l'on est à celle qu'on aime
encore, on lui prête une série de pensées--fussent-elles
d'indifférence--une intention de les manifester, une complication de
vie intérieure où l'on est l'objet peut-être d'une antipathie, mais
aussi d'une attention permanentes. Pour imaginer au contraire ce qui
se passait en Gilberte, il eût fallu que je pusse tout simplement
anticiper dès ce 1er janvier-là ce que j'eusse ressenti celui d'une
des années suivantes, et où l'attention, ou le silence, ou la
tendresse, ou la froideur de Gilberte eussent passé à peu près
inaperçus à mes yeux et où je n'eusse pas songé, pas même pu songer à
chercher la solution de problèmes qui auraient cessé de se poser pour
moi. Quand on aime l'amour est trop grand pour pouvoir être contenu
tout entier en nous; il irradie vers la personne aimée, rencontre en
elle une surface qui l'arrête, le force à revenir vers son point de
départ; et c'est ce choc en retour de notre propre tendresse que nous
appelons les sentiments de l'autre et qui nous charme plus qu'à
l'aller, parce que nous ne connaissons pas qu'elle vient de nous. Le
1er janvier sonna toutes ses heures sans qu'arrivât cette lettre de
Gilberte. Et comme j'en reçus quelques-unes de vœux tardifs ou retardés
par l'encombrement des courriers à ces dates-là, le 3 et le 4 janvier,
j'espérais encore, de moins en moins pourtant. Les jours qui
suivirent, je pleurai beaucoup. Certes cela tenait à ce qu'ayant été
moins sincère que je ne l'avais cru quand j'avais renoncé à Gilberte,
j'avais gardé cet espoir d'une lettre d'elle pour la nouvelle année.
Et le voyant épuisé avant que j'eusse eu le temps de me précautionner
d'un autre, je souffrais comme un malade qui a vidé sa fiole de
morphine sans en avoir sous la main une seconde. Mais peut-être en moi--et
ces deux explications ne s'excluent pas, car un seul sentiment
est quelquefois fait de contraires--l'espérance que j'avais de
recevoir enfin une lettre, avait-elle rapproché de moi l'image de
Gilberte, recréé les émotions que l'attente de me trouver près d'elle,
sa vue, sa manière d'être avec moi, me causaient autrefois. La
possibilité immédiate d'une réconciliation avait supprimé cette chose
de l'énormité de laquelle nous ne nous rendons pas compte--la
résignation. Les neurasthéniques ne peuvent croire les gens qui leur
assurent qu'ils seront à peu près calmés en restant au lit sans
recevoir de lettres, sans lire de journaux. Ils se figurent que ce
régime ne fera qu'exaspérer leur nervosité. De même les amoureux, le
considérant du sein d'un état contraire, n'ayant pas commencé de
l'expérimenter, ne peuvent croire à la puissance bienfaisante du
renoncement.

A cause de la violence de mes battements de cœur on me fit diminuer la
caféine, ils cessèrent. Alors je me demandai si ce n'était pas un peu
à elle qu'était due cette angoisse que j'avais éprouvée quand je
m'étais à peu près brouillé avec Gilberte, et que j'avais attribuée
chaque fois qu'elle se renouvelait à la souffrance de ne plus voir mon
amie, ou de risquer de ne la voir qu'en proie à la même mauvaise
humeur. Mais si ce médicament avait été à l'origine des souffrances
que mon imagination eût alors faussement interprétées (ce qui n'aurait
rien d'extraordinaire, les plus cruelles peines morales ayant souvent pour
cause chez les amants, l'habitude physique de la femme avec qui ils vivent),
c'était à la façon du philtre qui longtemps après avoir été absorbé
continue à lier Tristan à Yseult. Car l'amélioration physique que la
diminution de la caféine amena presque immédiatement chez moi n'arrêta
pas l'évolution de chagrin que l'absorption du toxique avait peut-être
sinon créé, du moins su rendre plus aigu.

Seulement, quand le milieu du mois de janvier approcha, une fois
déçues mes espérances d'une lettre pour le jour de l'an et la douleur
supplémentaire qui avait accompagné leur déception une fois calmée, ce
fut mon chagrin d'avant «les Fêtes» qui recommença. Ce qu'il y avait
peut-être encore en lui de plus cruel, c'est que j'en fusse moi-même
l'artisan inconscient, volontaire, impitoyable et patient. La seule
chose à laquelle je tinsse, mes relations avec Gilberte, c'est moi qui
travaillais à les rendre impossibles en créant peu à peu, par la
séparation prolongée d'avec mon amie, non pas son indifférence, mais
ce qui reviendrait finalement au même, la mienne. C'était à un long et
cruel suicide du moi qui en moi-même aimait Gilberte que je
m'acharnais avec continuité, avec la clairvoyance non seulement de ce
que je faisais dans le présent, mais de ce qui en résulterait pour
l'avenir: je savais non pas seulement que dans un certain temps je
n'aimerais plus Gilberte, mais encore qu'elle-même le regretterait, et
que les tentatives qu'elle ferait alors pour me voir seraient aussi
vaines que celles d'aujourd'hui, non plus parce que je l'aimerais
trop mais parce que j'aimerais certainement une autre femme que je
resterais à désirer, à attendre, pendant des heures dont je n'oserais
pas distraire une parcelle pour Gilberte qui ne me serait plus rien.
Et sans doute en ce moment même, où (puisque j'étais résolu à ne plus
la voir, à moins d'une demande formelle d'explications, d'une complète
déclaration d'amour de sa part, lesquelles n'avaient plus aucune
chance de venir) j'avais déjà perdu Gilberte, et l'aimais davantage,
je sentais tout ce qu'elle était pour moi, mieux que l'année
précédente, quand passant tous mes après-midi avec elle, selon que je
voulais, je croyais que rien ne menaçait notre amitié, sans doute en
ce moment l'idée que j'éprouverais un jour les mêmes sentiments pour
une autre m'était odieuse, car cette idée m'enlevait outre Gilberte,
mon amour et ma souffrance. Mon amour, ma souffrance, où en pleurant
j'essayais de saisir justement ce qu'était Gilberte, et desquels il me
fallait reconnaître qu'ils ne lui appartenaient pas spécialement et
seraient, tôt ou tard, le lot de telle ou telle femme. De sorte--c'était
du moins alors ma manière de penser--qu'on est toujours
détaché des êtres: quand on aime, on sent que cet amour ne porte pas
leur nom, pourra dans l'avenir renaître, aurait même pu, même dans le
passé, naître pour une autre et non pour celle-là. Et dans le temps où
l'on n'aime pas, si l'on prend philosophiquement son parti de ce qu'il
y a de contradictoire dans l'amour, c'est que cet amour dont on parle
à son aise on ne l'éprouve pas alors, donc on ne le connaît pas, la
connaissance en ces matières étant intermittente et ne survivant pas à
la présence effective du sentiment. Cet avenir où je n'aimerais plus
Gilberte et que ma souffrance m'aidait à deviner sans que mon
imagination pût encore se le représenter clairement, certes il eût été
temps encore d'avertir Gilberte qu'il se formerait peu à peu, que sa
venue était sinon imminente, du moins inéluctable, si elle-même,
Gilberte, ne venait pas à mon aide et ne détruisait pas dans son germe
ma future indifférence. Combien de fois ne fus-je pas sur le point
d'écrire, ou d'aller dire à Gilberte: «Prenez garde, j'en ai pris la
résolution, la démarche que je fais est une démarche suprême. Je vous
vois pour la dernière fois. Bientôt je ne vous aimerai plus.» A quoi
bon? De quel droit eussé-je reproché à Gilberte une indifférence que,
sans me croire coupable pour cela, je manifestais à tout ce qui
n'était pas elle? La dernière fois! A moi, cela me paraissait quelque
chose d'immense, parce que j'aimais Gilberte. A elle cela lui eût fait
sans doute autant d'impression que ces lettres où des amis demandent à
nous faire une visite avant de s'expatrier, visite que, comme aux
ennuyeuses femmes qui nous aiment, nous leur refusons parce que nous
avons des plaisirs devant nous. Le temps dont nous disposons chaque
jour est élastique; les passions que nous ressentons le dilatent,
celles que nous inspirons le rétrécissent et l'habitude le remplit.

D'ailleurs, j'aurais eu beau parler à Gilberte, elle ne m'aurait pas
entendu. Nous nous imaginons toujours, quand nous parlons, que ce sont
nos oreilles, notre esprit qui écoutent. Mes paroles ne seraient
parvenues à Gilberte que déviées, comme si elles avaient eu à
traverser le rideau mouvant d'une cataracte avant d'arriver à mon
amie, méconnaissables, rendant un son ridicule, n'ayant plus aucune
espèce de sens. La vérité qu'on met dans les mots ne se fraye pas son
chemin directement, n'est pas douée d'une évidence irrésistible. Il
faut qu'assez de temps passe pour qu'une vérité de même ordre ait pu
se former en eux. Alors l'adversaire politique qui, malgré tous les
raisonnements et toutes les preuves, tenait le sectateur de la doctrine
opposée pour un traître, partage lui-même la conviction détestée à
laquelle celui qui cherchait inutilement à la répandre ne tient plus.
Alors, le chef-d'oeuvre qui pour les admirateurs qui le lisaient haut
semblait montrer en soi les preuves de son excellence et n'offrait à
ceux qui écoutaient qu'une image insane ou médiocre, sera par eux
proclamé chef-d'œuvre, trop tard pour que l'auteur puisse l'apprendre.
Pareillement en amour les barrières, quoi qu'on fasse, ne peuvent être
brisées du dehors par celui qu'elles désespèrent; et c'est quand il ne
se souciera plus d'elles, que, tout à coup, par l'effet du travail
venu d'un autre côté, accompli à l'intérieur de celle qui n'aimait
pas, ces barrières, attaquées jadis sans succès, tomberont sans
utilité. Si j'étais venu annoncer à Gilberte mon indifférence future
et le moyen de la prévenir, elle aurait induit de cette démarche que
mon amour pour elle, le besoin que j'avais d'elle, étaient encore plus
grands qu'elle n'avait cru, et son ennui de me voir en eût été
augmenté. Et il est bien vrai, du reste, que c'est cet amour qui
m'aidait, par les états d'esprit disparates qu'il faisait se succéder
en moi, à prévoir, mieux qu'elle, la fin de cet amour. Pourtant, un
tel avertissement, je l'eusse peut-être adressé, par lettre ou de vive
voix, à Gilberte, quand assez de temps eût passé, me la rendant ainsi,
il est vrai, moins indispensable, mais aussi ayant pu lui prouver
qu'elle ne me l'était pas. Malheureusement, certaines personnes bien
ou mal intentionnées lui parlèrent de moi d'une façon qui dut lui
laisser croire qu'elles le faisaient à ma prière. Chaque fois que
j'appris ainsi que Cottard, ma mère elle-même, et jusqu'à M. de
Norpois avaient, par de maladroites paroles, rendu inutile tout le
sacrifice que je venais d'accomplir, gâché tout le résultat de ma
réserve en me donnant faussement l'air d'en être sorti, j'avais un
double ennui. D'abord je ne pouvais plus faire dater que de ce jour-là
ma pénible et fructueuse abstention que les fâcheux avaient à mon insu
interrompue et, par conséquent, annihilée. Mais, de plus, j'eusse eu
moins de plaisir à voir Gilberte qui me croyait maintenant non plus
dignement résigné, mais manœuvrant dans l'ombre pour une entrevue
qu'elle avait dédaigné d'accorder. Je maudissais ces vains bavardages
de gens qui souvent, sans même l'intention de nuire ou de rendre
service, pour rien, pour parler, quelquefois parce que nous n'avons
pas pu nous empêcher de le faire devant eux et qu'ils sont indiscrets
(comme nous), nous causent, à point nommé, tant de mal. Il est vrai
que dans la funeste besogne accomplie pour la destruction de notre
amour, ils sont loin de jouer un rôle égal à deux personnes qui ont
pour habitude l'une par excès de bonté et l'autre de méchanceté de
tout défaire au moment que tout allait s'arranger. Mais ces deux
personnes-là, nous ne leur en voulons pas comme aux inopportuns
Cottard, car la dernière, c'est la personne que nous aimons et la
première, c'est nous-même.

Cependant, comme presque chaque fois que j'allais la voir, Mme Swann
m'invitait à venir goûter avec sa fille et me disait de répondre
directement à celle-ci, j'écrivais souvent à Gilberte, et dans cette
correspondance je ne choisissais pas les phrases qui eussent pu, me
semblait-il la persuader, je cherchais seulement à frayer le lit le
plus doux au ruissellement de mes pleurs. Car le regret comme le désir
ne cherche pas à s'analyser, mais à se satisfaire; quand on commence
d'aimer on passe le temps non à savoir ce qu'est son amour, mais à
préparer les possibilités des rendez-vous du lendemain. Quand on
renonce, on cherche non à connaître son chagrin, mais à offrir de lui
à celle qui le cause l'expression qui nous paraît la plus tendre. On
dit les choses qu'on éprouve le besoin de dire et que l'autre ne
comprendra pas, on ne parle que pour soi-même. J'écrivais: «J'avais
cru que ce ne serait pas possible. Hélas, je vois que ce n'est pas si
difficile.» Je disais aussi: «Je ne vous verrai probablement plus», je
le disais en continuant à me garder d'une froideur qu'elle eût pu
croire affectée, et ces mots, en les écrivant, me faisaient pleurer,
parce que je sentais qu'ils exprimaient non ce que j'aurais voulu
croire, mais ce qui arriverait en réalité. Car à la prochaine demande
de rendez-vous qu'elle me ferait adresser, j'aurais encore comme cette
fois le courage de ne pas céder et, de refus en refus, j'arriverais
peu à peu au moment où à force de ne plus l'avoir vue je ne désirerais
pas la voir. Je pleurais mais je trouvais le courage, je connaissais
la douceur, de sacrifier le bonheur d'être auprès d'elle à la
possibilité de lui paraître agréable un jour, un jour où, hélas! lui
paraître agréable me serait indifférent. L'hypothèse même, pourtant si
peu vraisemblable, qu'en ce moment, comme elle l'avait prétendu
pendant la dernière visite que je lui avais faite, elle m'aimât, que
ce que je prenais pour l'ennui qu'on éprouve auprès de quelqu'un dont
on est las, ne fût dû qu'à une susceptibilité jalouse, à une feinte
d'indifférence analogue à la mienne, ne faisait que rendre ma
résolution moins cruelle. Il me semblait alors que dans quelques
années, après que nous nous serions oubliés l'un l'autre, quand je
pourrais rétrospectivement lui dire que cette lettre qu'en ce moment
j'étais en train de lui écrire n'avait été nullement sincère, elle me
répondrait: «Comment, vous, vous m'aimiez? Si vous saviez comme je
l'attendais, cette lettre, comme j'espérais un rendez-vous, comme elle
me fit pleurer.» La pensée, pendant que je lui écrivais, aussitôt
rentré de chez sa mère, que j'étais peut-être en train de consommer
précisément ce malentendu-là, cette pensée par sa tristesse même, par
le plaisir d'imaginer que j'étais aimé de Gilberte, me poussait à
continuer ma lettre.

Si, au moment de quitter Mme Swann quand son «thé» finissait, je
pensais à ce que j'allais écrire à sa fille, Mme Cottard elle, en s'en
allant, avait eu des pensées d'un caractère tout différent. Faisant sa
«petite inspection», elle n'avait pas manqué de féliciter Mme Swann
sur les meubles nouveaux, les récentes «acquisitions» remarquées dans
le salon. Elle pouvait d'ailleurs y retrouver, quoique en bien petit
nombre, quelques-uns des objets qu'Odette avait autrefois dans l'hôtel
de la rue Lapérouse, notamment ses animaux en matières précieuses, ses
fétiches.

Mais Mme Swann ayant appris d'un ami qu'elle vénérait le mot «tocard»--lequel
lui avait ouvert de nouveaux horizons parce qu'il désignait
précisément les choses que quelques années auparavant elle avait
trouvées «chic»--toutes ces choses-là successivement avaient suivi
dans leur retraite le treillage doré qui servait d'appui aux
chrysanthèmes, mainte bonbonnière de chez Giroux et le papier à
lettres à couronne (pour ne pas parler des louis en carton semés sur
les cheminées et que, bien avant qu'elle connut Swann, un homme de
goût lui avait conseillé de sacrifier). D'ailleurs dans le désordre
artiste, dans le pêle-mêle d'atelier, des pièces aux murs encore
peints de couleurs sombres qui les faisaient aussi différentes que
possible des salons blancs que Mme Swann eut un peu plus tard,
l'Extrême-Orient, reculait de plus en plus devant l'invasion du XVIIIe
siècle; et les coussins que, afin que je fusse plus «confortable», Mme
Swann entassait et pétrissait derrière mon dos étaient semés de
bouquets Louis XV, et non plus comme autrefois de dragons chinois.
Dans la chambre où on la trouvait le plus souvent et dont elle disait:
«Oui, je l'aime assez, je m'y tiens beaucoup; je ne pourrais pas vivre
au milieu de choses hostiles et pompier; c'est ici que je travaille»
(sans d'ailleurs préciser si c'était à un tableau, peut-être à un
livre, le goût d'en écrire commençait à venir aux femmes qui aiment à
faire quelque chose, et à ne pas être inutiles), elle était entourée
de Saxe (aimant cette dernière sorte de porcelaine, dont elle
prononçait le nom avec un accent anglais, jusqu'à dire à propos de
tout: c'est joli, cela ressemble à des fleurs de Saxe), elle redoutait
pour eux, plus encore que jadis pour ses magots et ses potiches, le
toucher ignorant des domestiques auxquels elle faisait expier les
transes qu'ils lui avaient données par des emportement auxquels Swann,
maître si poli et doux, assistait sans en être choqué. La vue lucide
de certaines infériorités n'ôte d'ailleurs rien à la tendresse;
celle-ci les fait au contraire trouver charmantes. Maintenant c'était
plus rarement dans des robes de chambre japonaises qu'Odette recevait
ses intimes, mais plutôt dans les soies claires et mousseuses de
peignoirs Watteau desquelles elle faisait le geste de caresser sur ses
seins l'écume fleurie, et dans lesquelles elle se baignait, se
prélassait, s'ébattait avec un tel air de bien-être, de
rafraîchissement de la peau, et des respirations si profondes, qu'elle
semblait les considérer non pas comme décoratives à la façon d'un
cadre, mais comme nécessaires de la même manière que le «tub» et le
«footing», pour contenter les exigences de sa physionomie et les
raffinements de son hygiène. Elle avait l'habitude de dire qu'elle se
passerait plus aisément de pain que d'art et de propreté, et qu'elle
eût été plus triste de voir brûler la _Joconde_ que des «foultitudes»
de personnes qu'elle connaissait. Théories qui semblaient paradoxales à
ses amies, mais la faisaient passer pour une femme supérieure auprès
d'elles et lui valaient une fois par semaine la visite du ministre de
Belgique, de sorte que dans le petit monde dont elle était le soleil,
chacun eût été bien étonné si l'on avait appris qu'ailleurs, chez les
Verdurin par exemple, elle passât pour bête. A cause de cette vivacité
d'esprit, Mme Swann préférait la société des hommes à celle des
femmes. Mais quand elle critiquait celles-ci c'était toujours en
cocotte, signalant en elles les défauts qui pouvaient leur nuire
auprès des hommes, de grosses attaches, un vilain teint, pas
d'orthographe, des poils aux jambes, une odeur pestilentielle, de faux
sourcils. Pour telle au contraire qui lui avait jadis montré de
l'indulgence et de l'amabilité, elle était plus tendre, surtout si
celle-là était malheureuse. Elle la défendait avec adresse et disait:
«On est injuste pour elle, car c'est une gentille femme, je vous
assure.»

Ce n'était pas seulement l'ameublement du salon d'Odette, c'était
Odette elle-même que Mme Cottard et tous ceux qui avaient fréquenté
Mme de Crécy auraient eu peine s'ils ne l'avaient pas vue depuis
longtemps à reconnaître. Elle semblait avoir tant d'années de moins
qu'autrefois. Sans doute, cela tenait en partie à ce qu'elle avait
engraissé, et devenue mieux portante, avait l'air plus calme,
frais, reposé, et d'autre part à ce que les coiffures nouvelles aux
cheveux lissés, donnaient plus d'extension à son visage qu'une poudre
rose animait, et où ses yeux et son profil, jadis trop saillants,
semblaient maintenant résorbés. Mais une autre raison de ce changement
consistait en ceci que, arrivée au milieu de la vie, Odette s'était
enfin découvert, ou inventé, une physionomie personnelle, un
«caractère» immuable, un «genre de beauté», et sur ses traits décousus--qui
pendant si longtemps, livrés aux caprices hasardeux et
impuissants de la chair, prenant à la moindre fatigue pour un instant des
années, une sorte de vieillesse passagère, lui avaient composé
tant bien que mal, selon son humeur et selon sa mine, un visage épars,
journalier, informe et charmant--avait appliqué ce type fixe, comme
une jeunesse immortelle.

Swann avait dans sa chambre, au lieu des belles photographies qu'on
faisait maintenant de sa femme, et où la même expression énigmatique
et victorieuse laissait reconnaître, quels que fussent la robe et le
chapeau, sa silhouette et son visage triomphants, un petit
daguerréotype ancien tout simple, antérieur à ce type, et duquel la
jeunesse et la beauté d'Odette, non encore trouvées par elle,
semblaient absentes. Mais sans doute Swann, fidèle ou revenu à une
conception différente, goûtait-il dans la jeune femme grêle aux yeux
pensifs, aux traits las, à l'attitude suspendue entre la marche et
l'immobilité, une grâce plus botticellienne. Il aimait encore en effet
à voir en sa femme un Botticelli. Odette qui au contraire cherchait
non à faire ressortir mais à compenser, à dissimuler ce qui, en
elle-même, ne lui plaisait pas, ce qui était peut-être, pour un
artiste, son «caractère», mais que, comme femme, elle trouvait des
défauts, ne voulait pas entendre parler de ce peintre. Swann possédait
une merveilleuse écharpe orientale, bleue et rose, qu'il avait achetée
parce que c'était exactement celle de la vierge du _Magnificat_. Mais
Mme Swann ne voulait pas la porter. Une fois seulement elle laissa son
mari lui commander une toilette toute criblée de pâquerettes, de
bluets, de myosotis et de campanules d'après la Primavera du
Printemps. Parfois, le soir, quand elle était fatiguée, il me faisait
remarquer tout bas comme elle donnait sans s'en rendre compte à ses
mains pensives, le mouvement délié, un peu tourmenté de la Vierge qui
trempe sa plume dans l'encrier que lui tend l'ange, avant d'écrire sur
le livre saint où est déjà tracé le mot _Magnificat_. Mais il ajoutait:
«Surtout ne le lui dites pas, il suffirait qu'elle le sût pour qu'elle
fît autrement.»

Sauf à ces moments d'involontaire fléchissement où Swann essayait de
retrouver la mélancolique cadence botticellienne, le corps d'Odette
était maintenant découpé en une seule silhouette cernée tout entière
par une «ligne» qui, pour suivre le contour de la femme, avait
abandonné les chemins accidentés, les rentrants et les sortants
factices, les lacis, l'éparpillement composite des modes d'autrefois,
mais qui aussi, là où c'était l'anatomie qui se trompait en faisant
des détours inutiles en deçà ou au delà du tracé idéal, savait
rectifier d'un trait hardi les écarts de la nature, suppléer, pour
toute une partie du parcours, aux défaillances aussi bien de la chair
que des étoffes. Les coussins, le «strapontin» de l'affreuse
«tournure» avaient disparu ainsi que ces corsages à basques qui,
dépassant la jupe et raidis par des baleines avaient ajouté si
longtemps à Odette un ventre postiche et lui avaient donné l'air
d'être composée de pièces disparates qu'aucune individualité ne
reliait. La verticale des «effilés» et la courbe des ruches avaient
cédé la place à l'inflexion d'un corps qui faisait palpiter la soie
comme la sirène bat l'onde et donnait à la percaline une expression
humaine, maintenant qu'il s'était dégagé, comme une forme organisée et
vivante, du long chaos et de l'enveloppement nébuleux des modes
détrônées. Mais Mme Swann cependant avait voulu, avait su garder un
vestige de certaines d'entre elles, au milieu même de celles qui les
avaient remplacées. Quand le soir, ne pouvant travailler et étant
assuré que Gilberte était au théâtre avec des amies, j'allais à
l'improviste chez ses parents, je trouvais souvent Mme Swann dans
quelque élégant déshabillé dont la jupe, d'un de ces beaux tons
sombres, rouge foncé ou orange qui avaient l'air d'avoir une
signification particulière parce qu'ils n'étaient plus à la mode,
était obliquement traversée d'une rampe ajourée et large de dentelle
noire qui faisait penser aux volants d'autrefois. Quand par un jour
encore froid de printemps elle m'avait, avant ma brouille avec sa
fille, emmené au Jardin d'Acclimatation, sous sa veste qu'elle
entr'ouvrait plus ou moins selon qu'elle se réchauffait en marchant,
le «dépassant» en dents de scie de sa chemisette avait l'air du revers
entrevu de quelque gilet absent, pareil à l'un de ceux qu'elle avait
portés quelques années plus tôt et dont elle aimait que les bords
eussent ce léger déchiquetage; et sa cravate--de cet «écossais»
auquel elle était restée fidèle, mais en adoucissant tellement les
tons (le rouge devenu rose et le bleu lilas), que l'on aurait presque
cru à un de ces taffetas gorge de pigeon qui étaient la dernière
nouveauté--était nouée de telle façon sous son menton sans qu'on pût
voir où elle était attachée, qu'on pensait invinciblement à ces
«brides» de chapeaux, qui ne se portaient plus. Pour peu qu'elle sût
«durer» encore quelque temps ainsi, les jeunes gens, essayant de
comprendre ses toilettes, diraient: «Madame Swann, n'est-ce pas, c'est
toute une époque?» Comme dans un beau style qui superpose des formes
différentes et que fortifie une tradition cachée, dans la toilette de
Mme Swann, ces souvenirs incertains de gilets, ou de boucles, parfois
une tendance aussitôt réprimée au «saute en barque», et jusqu'à une
illusion lointaine et vague au «suivez-moi jeune homme», faisaient
circuler sous la forme concrète la ressemblance inachevée d'autres
plus anciennes qu'on n'aurait pu y trouver effectivement réalisées par
la couturière ou la modiste, mais auxquelles on pensait sans cesse, et
enveloppaient Mme Swann de quelque chose de noble--peut-être parce
que l'inutilité même de ces atours faisait qu'ils semblaient répondre
à un but plus qu'utilitaire, peut-être à cause du vestige conservé des
années passées, ou encore d'une sorte d'individualité vestimentaire,
particulière à cette femme et qui donnait à ses mises les plus
différentes un même air de famille. On sentait qu'elle ne s'habillait
pas seulement pour la commodité ou la parure de son corps; elle était
entourée de sa toilette comme de l'appareil délicat et spiritualisé
d'une civilisation.

Quand Gilberte, qui d'habitude donnait ses goûters le jour où recevait
sa mère, devait au contraire être absente et qu'à cause de cela je
pouvais aller au «Choufleury» de Mme Swann, je la trouvais vêtue de
quelque belle robe, certaines en taffetas, d'autres en faille, ou en
velours, ou en crêpe de Chine, ou en satin, ou en soie, et qui non
point lâches comme les déshabillés qu'elle revêtait ordinairement à la
maison, mais combinées comme pour la sortie au dehors, donnaient cet
après-midi-là à son oisiveté chez elle quelque chose d'alerte et
d'agissant. Et sans doute la simplicité hardie de leur coupe était
bien appropriée à sa taille et à ses mouvements dont les manches
avaient l'air d'être la couleur, changeante selon les jours; on aurait
dit qu'il y avait soudain de la décision dans le velours bleu, une
humeur facile dans le taffetas blanc, et qu'une sorte de réserve
suprême et pleine de distinction dans la façon d'avancer le bras
avait, pour devenir visible, revêtu l'apparence brillante du sourire
des grands sacrifices, du crêpe de Chine noir. Mais en même temps à
ces robes si vives, la complication des «garnitures» sans utilité
pratique, sans raison d'être visible, ajoutait quelque chose de
désintéressé, de pensif, de secret, qui s'accordait à la mélancolie
que Mme Swann gardait toujours au moins dans la cernure de ses yeux et
les phalanges de ses mains. Sous la profusion des porte-bonheur en
saphir, des trèfles à quatre feuilles d'émail, des médailles d'argent,
des médaillons d'or, des amulettes de turquoise, des chaînettes de
rubis, des châtaignes de topaze, il y avait dans la robe elle-même tel
dessin colorié poursuivant sur un empiècement rapporté son existence
antérieure, telle rangée de petits boutons de satin qui ne
boutonnaient rien et ne pouvaient pas se déboutonner, une soutache
cherchant à faire plaisir avec la minutie, la discrétion d'un rappel
délicat, lesquels, tout autant que les bijoux, avaient l'air--n'ayant
sans cela aucune justification possible--de déceler une
intention, d'être un gage de tendresse, de retenir une confidence, de
répondre à une superstition, de garder le souvenir d'une guérison,
d'un vœu, d'un amour ou d'une philippine. Et parfois, dans le velours
bleu du corsage un soupçon de crevé Henri II, dans la robe de satin
noir un léger renflement qui soit aux manches, près des épaules,
faisaient penser aux «gigots» 1830, soit, au contraire sous la jupe
«aux paniers» Louis XV, donnaient à la robe un air imperceptible
d'être un costume, et en insinuant sous la vie présente comme une
réminiscence indiscernable du passé, mêlaient à la personne de Mme
Swann le charme de certaines héroïnes historiques ou romanesques. Et
si je lui faisais remarquer: «Je ne joue pas au golf comme plusieurs
de mes amies, disait-elle. Je n'aurais aucune excuse à être comme
elles, vêtues de Sweaters.»

Dans la confusion du salon, revenant de reconduire une visite, ou
prenant une assiette de gâteaux pour les offrir à une autre, Mme Swann
en passant près de moi, me prenait une seconde à part: «Je suis
spécialement chargée par Gilberte de vous inviter à déjeuner pour
après-demain. Comme je n'étais pas certaine de vous voir, j'allais
vous écrire si vous n'étiez pas venu.» Je continuais à résister. Et
cette résistance me coûtait de moins en moins, parce qu'on a beau
aimer le poison qui vous fait du mal, quand on en est privé par
quelque nécessité, depuis déjà un certain temps, on ne peut pas ne pas
attacher quelque prix au repos qu'on ne connaissait plus, à l'absence
d'émotions et de souffrances. Si l'on n'est pas tout à fait sincère en
se disant qu'on ne voudra jamais revoir celle qu'on aime, on ne le
serait pas non plus en disant qu'on veut la revoir. Car, sans doute,
on ne peut supporter son absence qu'en se la promettant courte, en
pensant au jour où on se retrouvera, mais d'autre part on sent à quel
point ces rêves quotidiens d'une réunion prochaine et sans cesse
ajournée sont moins douloureux que ne serait une entrevue qui pourrait
être suivie de jalousie, de sorte que la nouvelle qu'on va revoir
celle qu'on aime donnerait une commotion peu agréable. Ce qu'on recule
maintenant de jour en jour, ce n'est plus la fin de l'intolérable
anxiété causée par la séparation, c'est le recommencement redouté
d'émotions sans issue. Comme à une telle entrevue on préfère le
souvenir docile qu'on complète à son gré de rêveries où celle qui,
dans la réalité, ne vous aime pas vous fait au contraire des
déclarations, quand vous êtes tout seul; ce souvenir qu'on peut
arriver en y mêlant peu à peu beaucoup de ce qu'on désire à rendre
aussi doux qu'on veut, comme on le préfère à l'entretien ajourné où on
aurait affaire à un être à qui on ne dicterait plus à son gré les
paroles qu'on désire, mais dont on subirait les nouvelles froideurs,
les violences inattendues. Nous savons tous, quand nous n'aimons plus,
que l'oubli, même le souvenir vague ne causent pas tant de souffrances
que l'amour malheureux. C'est d'un tel oubli anticipé que je préférais
sans me l'avouer, la reposante douceur.

D'ailleurs, ce qu'une telle cure de détachement psychique et
d'isolement peut avoir de pénible, le devient de moins en moins pour
une autre raison, c'est qu'elle affaiblit, en attendant de la guérir,
cette idée fixe qu'est un amour. Le mien était encore assez fort pour
que je tinsse à reconquérir tout mon prestige aux yeux de Gilberte,
lequel, par ma séparation volontaire devait, me semblait-il, grandir
progressivement, de sorte que chacune de ces calmes et tristes
journées où je ne la voyais pas, venant chacune après l'autre, sans
interruption, sans prescription (quand un fâcheux ne se mêlait pas de
mes affaires), était une journée non pas perdue, mais gagnée.
Inutilement gagnée peut-être, car bientôt on pourrait me déclarer
guéri. La résignation, modalité de l'habitude, permet à certaines
forces de s'accroître indéfiniment. Celles, si infimes que j'avais
pour supporter mon chagrin, le premier soir de ma brouille avec
Gilberte, avaient été portées depuis lors à une puissance
incalculable. Seulement la tendance de tout ce qui existe à se
prolonger, est parfois coupée de brusques impulsions auxquelles nous
nous concédons avec d'autant moins de scrupules de nous laisser aller
que nous savons pendant combien de jours, de mois, nous avons pu, nous
pourrions encore, nous priver. Et souvent, c'est quand la bourse où
l'on épargne va être pleine qu'on la vide tout d'un coup, c'est sans
attendre le résultat du traitement et quand déjà on s'est habitué à
lui, qu'on le cesse. Et un jour où Mme Swann me redisait ses
habituelles paroles sur le plaisir que Gilberte aurait à me voir,
mettant ainsi le bonheur dont je me privais déjà depuis si longtemps
comme à la portée de ma main, je fus bouleversé en comprenant qu'il
était encore possible de le goûter; et j'eus peine à attendre le
lendemain; je venais de me résoudre à aller surprendre Gilberte avant
son dîner.

Ce qui m'aida à patienter tout l'espace d'une journée fut un projet
que je fis. Du moment que tout était oublié, que j'étais réconcilié
avec Gilberte, je ne voulais plus la voir qu'en amoureux. Tous les
jours elle recevrait de moi les plus belles fleurs qui fussent. Et si
Mme Swann, bien qu'elle n'eût pas le droit d'être une mère trop
sévère, ne me permettait pas des envois de fleurs quotidiens, je
trouverais des cadeaux plus précieux et moins fréquents. Mes parents
ne me donnaient pas assez d'argent pour acheter des choses chères. Je
songeai à une grande potiche de vieux Chine qui me venait de ma tante
Léonie et dont maman prédisait chaque jour que Françoise allait venir
en lui disant: «A s'est décollée» et qu'il n'en resterait rien. Dans
ces conditions n'était-il pas plus sage de la vendre, de la vendre
pour pouvoir faire tout le plaisir que je voudrais à Gilberte? Il me
semblait que je pourrais bien en tirer mille francs. Je la fis
envelopper; l'habitude m'avait empêché de jamais la voir: m'en séparer
eut au moins un avantage qui fut de me faire faire sa connaissance. Je
l'emportai avec moi avant d'aller chez les Swann, et en donnant leur
adresse au cocher, je lui dis de prendre, par les Champs-Élysées, au
coin desquels était le magasin d'un grand marchand de chinoiseries que
connaissait mon père. A ma grande surprise, il m'offrit séance tenante
de la potiche non pas mille, mais dix mille francs. Je pris ces
billets avec ravissement; pendant toute une année, je pourrais combler
chaque jour Gilberte de roses et de lilas. Quand je fus remonté dans
la voiture en quittant le marchand, le cocher, tout naturellement,
comme les Swann demeuraient près du Bois, se trouva, au lieu du chemin
habituel, descendre l'avenue des Champs-Élysées. Il avait déjà dépassé
le coin de la rue de Berri, quand, dans le crépuscule, je crus
reconnaître, très près de la maison des Swann mais allant dans la
direction inverse et s'en éloignant, Gilberte qui marchait lentement,
quoique d'un pas délibéré, à côté d'un jeune homme avec qui elle
causait et duquel je ne pus distinguer le visage. Je me soulevai dans
la voiture, voulant faire arrêter, puis j'hésitai. Les deux promeneurs
étaient déjà un peu loin et les deux lignes douces et parallèles que
traçait leur lente promenade allaient s'estompant dans l'ombre
élyséenne. Bientôt j'arrivai devant la maison de Gilberte. Je fus reçu
par Mme Swann: «Oh! elle va être désolée, me dit-elle, je ne sais pas
comment elle n'est pas là. Elle a eu très chaud tantôt à un cours,
elle m'a dit qu'elle voulait aller prendre un peu l'air avec une de
ses amies.» «Je crois que je l'ai aperçue avenue des Champs-Élysées.»
«Je ne pense pas que ce fût elle. En tous cas ne le dites pas à son
père, il n'aime pas qu'elle sorte à ces heures-là. _Good evening_.» Je
partis, dis au cocher de reprendre le même chemin, mais ne retrouvai
pas les deux promeneurs. Où avaient-ils été? Que se disaient-ils dans
le soir, de cet air confidentiel?

Je rentrai, tenant avec désespoir les dix mille francs inespérés qui
avaient dû me permettre de faire tant de petits plaisirs à cette
Gilberte que, maintenant, j'étais décidé à ne plus revoir. Sans doute,
cet arrêt chez le marchand de chinoiseries m'avait réjoui en me
faisant espérer que je ne verrais plus jamais mon amie que contente de
moi et reconnaissante. Mais si je n'avais pas fait cet arrêt, si la
voiture n'avait pas pris par l'avenue des Champs-Élysées, je n'eusse
pas rencontré Gilberte et ce jeune homme. Ainsi un même fait porte des
rameaux opposites et le malheur qu'il engendre annule le bonheur qu'il
avait causé. Il m'était arrivé le contraire de ce qui se produit si
fréquemment. On désire une joie, et le moyen matériel de l'atteindre
fait défaut. «Il est triste, a dit La Bruyère, d'aimer sans une grande
fortune.» Il ne reste plus qu'à essayer d'anéantir peu à peu le désir
de cette joie. Pour moi, au contraire, le moyen matériel avait été
obtenu, mais, au même moment, sinon par un effet logique, du moins par
une conséquence fortuite de cette réussite première, la joie avait été
dérobée. Il semble, d'ailleurs, qu'elle doive nous l'être toujours.
D'ordinaire, il est vrai, pas dans la même soirée où nous avons acquis
ce qui la rend possible. Le plus souvent nous continuons de nous
évertuer et d'espérer quelque temps. Mais le bonheur ne peut jamais
avoir lieu. Si les circonstances arrivent à être surmontées, la nature
transporte la lutte du dehors au dedans et fait peu à peu changer
assez notre coeur pour qu'il désire autre chose que ce qu'il va
posséder. Et si la péripétie a été si rapide que notre cœur n'a pas eu
le temps de changer, la nature ne désespère pas pour cela de nous
vaincre, d'une manière plus tardive il est vrai, plus subtile, mais
aussi efficace. C'est alors à la dernière seconde que la possession du
bonheur nous est enlevée, ou plutôt c'est cette possession même que
par une ruse diabolique la nature charge de détruire le bonheur. Ayant
échoué dans tout ce qui était du domaine des faits et de la vie, c'est
une impossibilité dernière, l'impossibilité psychologique du bonheur
que la nature crée. Le phénomène du bonheur ne se produit pas ou donne
lieu aux réactions les plus amères.

Je serrai les dix mille francs. Mais ils ne me servaient plus à rien.
Je les dépensai du reste encore plus vite que si j'eusse envoyé tous
les jours des fleurs à Gilberte, car quand le soir venait, j'étais si
malheureux que je ne pouvais rester chez moi et allais pleurer dans
les bras de femmes que je n'aimais pas. Quant à chercher à faire un
plaisir quelconque à Gilberte, je ne le souhaitais plus; maintenant
retourner dans la maison de Gilberte n'eût pu que me faire souffrir.
Même revoir Gilberte, qui m'eût été si délicieux la veille ne m'eût
plus suffi. Car j'aurais été inquiet tout le temps où je n'aurais pas
été près d'elle. C'est ce qui fait qu'une femme par toute nouvelle
souffrance qu'elle nous inflige, souvent sans le savoir, augmente son
pouvoir sur nous, mais aussi nos exigences envers elle. Par ce mal
qu'elle nous a fait, la femme nous cerne de plus en plus, redouble nos
chaînes, mais aussi celles dont il nous aurait jusque-là semblé
suffisant de la garrotter pour que nous nous sentions tranquilles. La
veille encore, si je n'avais pas cru ennuyer Gilberte, je me serais
contenté de réclamer de rares entrevues, lesquelles maintenant ne
m'eussent plus contenté et que j'eusse remplacées par bien d'autres
conditions. Car en amour, au contraire de ce qui se passe après les
combats, on les fait plus dures, on ne cesse de les aggraver, plus on
est vaincu, si toutefois on est en situation de les imposer. Ce
n'était pas mon cas à l'égard de Gilberte. Aussi je préférai d'abord
ne pas retourner chez sa mère. Je continuais bien à me dire que
Gilberte ne m'aimait pas, que je le savais depuis assez longtemps, que
je pouvais la revoir si je voulais, et, si je ne le voulais pas,
l'oublier à la longue. Mais ces idées, comme un remède qui n'agit pas
contre certaines affections, étaient sans aucune espèce de pouvoir
efficace contre ces deux lignes parallèles que je revoyais de temps à
autre, de Gilberte et du jeune homme s'enfonçant à petits pas dans
l'avenue des Champs-Élysées. C'était un mal nouveau, qui lui aussi
finirait par s'user, c'était une image qui un jour se présenterait à
mon esprit entièrement décantée de tout ce qu'elle contenait de nocif,
comme ces poisons mortels qu'on manie sans danger, comme un peu de
dynamite à quoi on peut allumer sa cigarette sans crainte d'explosion.
En attendant, il y avait en moi une autre force qui luttait de toute
sa puissance, contre cette force malsaine qui me représentait sans
changement la promenade de Gilberte dans le crépuscule: pour briser
les assauts renouvelés de ma mémoire, travaillait utilement en sens
inverse mon imagination. La première de ces deux forces, certes,
continuait à me montrer ces deux promeneurs de l'avenue des
Champs-Élysées, et m'offrait d'autres images désagréables, tirées du
passé, par exemple Gilberte haussant les épaules quand sa mère lui
demandait de rester avec moi. Mais la seconde force, travaillant sur
le canevas de mes espérances, dessinait un avenir bien plus
complaisamment développé que ce pauvre passé en somme si restreint.
Pour une minute où je revoyais Gilberte maussade, combien n'y en
avait-il pas où je combinais une démarche qu'elle ferait faire pour
notre réconciliation, pour nos fiançailles peut-être. Il est vrai que
cette force que l'imagination dirigeait vers l'avenir, elle la puisait
malgré tout dans le passé. Au fur et à mesure que s'effacerait mon
ennui que Gilberte eût haussé les épaules, diminuerait aussi le
souvenir de son charme, souvenir qui me faisait souhaiter qu'elle
revînt vers moi. Mais j'étais encore bien loin de cette mort du passé.
J'aimais toujours celle qu'il est vrai que je croyais détester. Mais
chaque fois qu'on me trouvait bien coiffé, ayant bonne mine, j'aurais
voulu qu'elle fût là. J'étais irrité du désir que beaucoup de gens
manifestèrent à cette époque de me recevoir et chez lesquels je
refusai d'aller. Il y eut une scène à la maison parce que je
n'accompagnai pas mon père à un dîner officiel où il devait y avoir
les Bontemps avec leur nièce Albertine, petite jeune fille, presque
encore enfant. Les différentes périodes de notre vie se chevauchent
ainsi l'une l'autre. On refuse dédaigneusement, à cause de ce qu'on
aime et qui vous sera un jour si égal, de voir ce qui vous est égal
aujourd'hui, qu'on aimera demain, qu'on aurait peut-être pu, si on
avait consenti à le voir, aimer plus tôt, et qui eût ainsi abrégé vos
souffrances actuelles, pour les remplacer il est vrai par d'autres.
Les miennes allaient se modifiant. J'avais l'étonnement d'apercevoir
au fond de moi-même, un jour un sentiment, le jour suivant un autre,
généralement inspirés par telle espérance ou telle crainte relatives à
Gilberte, la Gilberte que je portais en moi. J'aurais dû me dire que
l'autre, la réelle, était peut-être entièrement différente de
celle-là, ignorait tous les regrets que je lui prêtais, pensait
probablement beaucoup moins à moi non seulement que moi à elle, mais
que je ne la faisais elle-même penser à moi quand j'étais seul en tête
à tête avec ma Gilberte fictive, cherchais quelles pouvaient être ses
vraies intentions à mon égard et l'imaginais ainsi, son attention
toujours tournée vers moi.

Pendant ces périodes où, tout en s'affaiblissant, persiste le chagrin,
il faut distinguer entre celui que nous cause la pensée constante de
la personne elle-même, et celui que raniment certains souvenirs, telle
phrase méchante dite, tel verbe employé dans une lettre qu'on a reçue.
En réservant de décrire à l'occasion d'un amour ultérieur les formes
diverses du chagrin, disons que de ces deux-là, la première est
infiniment moins cruelle que la seconde. Cela tient à ce que notre
notion de la personne vivant toujours en nous, y est embellie de
l'auréole que nous ne tardons pas à lui rendre, et s'empreint sinon
des douceurs fréquentes de l'espoir, tout au moins du calme d'une
tristesse permanente. (D'ailleurs, il est à remarquer que l'image
d'une personne qui nous fait souffrir tient peu de place dans ces
complications qui aggravent un chagrin d'amour, le prolongent et
l'empêchent de guérir, comme dans certaines maladies la cause est hors
de proportions avec la fièvre consécutive et la lenteur à entrer en
convalescence.) Mais si l'idée de la personne que nous aimons reçoit
le reflet d'une intelligence généralement optimiste, il n'en est pas
de même de ces souvenirs particuliers, de ces propos méchants, de
cette lettre hostile (je n'en reçus qu'une seule qui le fût, de
Gilberte), on dirait que la personne elle-même réside dans ces
fragments pourtant si restreints et portée à une puissance qu'elle est
bien loin d'avoir dans l'idée habituelle que nous formons d'elle tout
entière. C'est que la lettre nous ne l'avons pas, comme l'image de
l'être aimé, contemplée dans le calme mélancolique du regret; nous
l'avons lue, dévorée, dans l'angoisse affreuse dont nous étreignait un
malheur inattendu. La formation de cette sorte de chagrins est autre;
ils nous viennent du dehors et c'est par le chemin de la plus cruelle
souffrance qu'ils sont allés jusqu'à notre cœur. L'image de notre amie
que nous croyons ancienne, authentique, a été en réalité refaite par
nous bien des fois. Le souvenir cruel lui, n'est pas contemporain de
cette image restaurée, il est d'un autre âge, il est un des rares
témoins d'un monstrueux passé. Mais comme ce passé continue à exister,
sauf en nous à qui il a plu de lui substituer un merveilleux âge d'or,
un paradis où tout le monde sera réconcilié, ces souvenirs, ces
lettres, sont un rappel à la réalité et devraient nous faire sentir
par le brusque mal qu'ils nous font, combien nous nous sommes éloignés
d'elle dans les folles espérances de notre attente quotidienne. Ce
n'est pas que cette réalité doive toujours rester la même bien que
cela arrive parfois. Il y a dans notre vie bien des femmes que nous
n'avons jamais cherché à revoir et qui ont tout naturellement répondu
à notre silence nullement voulu par un silence pareil. Seulement
celles-là, comme nous ne les aimions pas, nous n'avons pas compté les
années passées loin d'elles, et cet exemple qui l'infirmerait est
négligé par nous quand nous raisonnons sur l'efficacité de
l'isolement, comme le sont, par ceux qui croient aux pressentiments,
tous les cas où les leurs ne furent pas vérifiés.

Mais enfin l'éloignement peut être efficace. Le désir, l'appétit de
nous revoir, finissent par renaître dans le cœur qui actuellement nous
méconnaît. Seulement il y faut du temps. Or, nos exigences en ce qui
concerne le temps ne sont pas moins exorbitantes que celles réclamées
par le cœur pour changer. D'abord, du temps, c'est précisément ce que
nous accordons le moins aisément, car notre souffrance est cruelle et
nous sommes pressés de la voir finir. Ensuite, ce temps dont l'autre
cœur aura besoin pour changer, le nôtre s'en servira pour changer lui
aussi, de sorte que quand le but que nous nous proposions deviendra
accessible, il aura cessé d'être un but pour nous. D'ailleurs, l'idée
même qu'il sera accessible, qu'il n'est pas de bonheur que, lorsqu'il
ne sera plus un bonheur pour nous, nous ne finissions par atteindre,
cette idée comporte une part, mais une part seulement, de vérité. Il
nous échoit quand nous y sommes devenus indifférents. Mais précisément
cette indifférence nous a rendus moins exigeants et nous permet de
croire rétrospectivement qu'il nous eût ravi à une époque où il nous
eût peut-être semblé fort incomplet. On n'est pas très difficile ni
très bon juge sur ce dont on ne se soucie point. L'amabilité d'un être
que nous n'aimons plus et qui semble encore excessive à notre
indifférence eût peut-être été bien loin de suffire à notre amour. Ces
tendres paroles, cette offre d'un rendez-vous, nous pensons au plaisir
qu'elles nous auraient causé, non à toutes celles dont nous les
aurions voulu voir immédiatement suivies et que par cette avidité nous
aurions peut-être empêché de se produire. De sorte qu'il n'est pas
certain que le bonheur survenu trop tard, quand on ne peut plus en
jouir, quand on n'aime plus, soit tout à fait ce même bonheur dont le
manque nous rendit jadis si malheureux. Une seule personne pourrait en
décider, notre moi d'alors; il n'est plus là; et sans doute
suffirait-il qu'il revînt, pour que, identique ou non, le bonheur
s'évanouît.

En attendant ces réalisations après coup d'un rêve auquel je ne
tiendrais plus, à force d'inventer, comme au temps où je connaissais à
peine Gilberte, des paroles, des lettres, où elle implorait mon
pardon, avouait n'avoir jamais aimé que moi et demandait à m'épouser,
une série de douces images incessamment recréées, finirent par prendre
plus de place dans mon esprit que la vision de Gilberte et du jeune
homme, laquelle n'était plus alimentée par rien. Je serais peut-être
dès lors retourné chez Mme Swann sans un rêve que je fis et où un de
mes amis, lequel n'était pourtant pas de ceux que je me connaissais,
agissait envers moi avec la plus grande fausseté et croyait à la
mienne. Brusquement réveillé par la souffrance que venait de me causer
ce rêve et voyant qu'elle persistait, je repensai à lui, cherchai à me
rappeler quel était l'ami que j'avais vu en dormant et dont le nom
espagnol n'était déjà plus distinct. A la fois Joseph et Pharaon, je
me mis à interpréter mon rêve. Je savais que dans beaucoup d'entre eux
il ne faut tenir compte ni de l'apparence des personnes lesquelles
peuvent être déguisées et avoir interchangé leurs visages, comme ces
saints mutilés des cathédrales que des archéologues ignorants ont
refaits, en mettant sur le corps de l'un la tête de l'autre, et en
mêlant les attributs et les noms. Ceux que les êtres portent dans un
rêve peuvent nous abuser. La personne que nous aimons doit y être
reconnue seulement à la force de la douleur éprouvée. La mienne
m'apprit que devenue pendant mon sommeil un jeune homme, la personne
dont la fausseté récente me faisait encore mal était Gilberte. Je me
rappelai alors que la dernière fois que je l'avais vue, le jour où sa
mère l'avait empêchée d'aller à une matinée de danse, elle avait soit
sincèrement, soit en le feignant, refusé tout en riant d'une façon
étrange de croire à mes bonnes intentions pour elle. Par association,
ce souvenir en ramena un autre dans ma mémoire. Longtemps auparavant,
ç'avait été Swann qui n'avait pas voulu croire à ma sincérité, ni que
je fusse un bon ami pour Gilberte. Inutilement je lui avais écrit,
Gilberte m'avait rapporté ma lettre et me l'avait rendue avec le même
rire incompréhensible. Elle ne me l'avait pas rendue tout de suite, je
me rappelai toute la scène derrière le massif de lauriers. On devient
moral dès qu'on est malheureux. L'antipathie actuelle de Gilberte pour
moi me sembla comme un châtiment infligé par la vie à cause de la
conduite que j'avais eue ce jour-là. Les châtiments on croit les
éviter, parce qu'on fait attention aux voitures en traversant, qu'on
évite les dangers. Mais il en est d'internes. L'accident vient du côté
auquel on ne songeait pas, du dedans, du cœur. Les mots de Gilberte:
«Si vous voulez, continuons à lutter» me firent horreur. Je l'imaginai
telle, chez elle peut-être, dans la lingerie, avec le jeune homme que
j'avais vu l'accompagnant dans l'avenue des Champs-Élysées. Ainsi,
autant que (il y avait quelque temps) de croire que j'étais
tranquillement installé dans le bonheur, j'avais été insensé,
maintenant que j'avais renoncé à être heureux, de tenir pour assuré
que du moins j'étais devenu, je pourrais rester calme. Car tant que
notre cœur enferme d'une façon permanente l'image d'un autre être, ce
n'est pas seulement notre bonheur qui peut à tout moment être
détruit; quand ce bonheur est évanoui, quand nous avons souffert,
puis, que nous avons réussi à endormir notre souffrance, ce qui est
aussi trompeur et précaire qu'avait été le bonheur même, c'est le
calme. Le mien finit par revenir, car ce qui, modifiant notre état
moral, nos désirs, est entré, à la faveur d'un rêve, dans notre
esprit, cela aussi peu à peu se dissipe, la permanence et la durée ne
sont promises à rien, pas même à la douleur. D'ailleurs, ceux qui
souffrent par l'amour sont comme on dit de certains malades, leur
propre médecin. Comme il ne peut leur venir de consolation que de
l'être qui cause leur douleur et que cette douleur est une émanation
de lui, c'est en elle qu'ils finissent par trouver un remède. Elle le
leur découvre elle-même à un moment donné, car au fur et à mesure
qu'ils la retournent en eux, cette douleur leur montre un autre aspect
de la personne regrettée, tantôt si haïssable qu'on n'a même plus le
désir de la revoir parce qu'avant de se plaire avec elle il faudrait
la faire souffrir, tantôt si douce que la douceur qu'on lui prête on
lui en fait un mérite et on en tire une raison d'espérer. Mais la
souffrance qui s'était renouvelée en moi eut beau finir par s'apaiser,
je ne voulus plus retourner que rarement chez Mme Swann. C'est d'abord
que chez ceux qui aiment et sont abandonnés, le sentiment d'attente--même
d'attente inavouée--dans lequel ils vivent se transforme de
lui-même, et bien qu'en apparence identique, fait succéder à un
premier état, un second exactement contraire. Le premier était la
suite, le reflet des incidents douloureux qui nous avaient
bouleversés. L'attente de ce qui pourrait se produire est mêlée
d'effroi, d'autant plus que nous désirons à ce moment-là, si rien de
nouveau ne nous vient du côté de celle que nous aimons, agir
nous-même, et nous ne savons trop quel sera le succès d'une démarche
après laquelle il ne sera peut-être plus possible d'en entamer
d'autre. Mais bientôt, sans que nous nous en rendions compte, notre
attente qui continue est déterminée, nous l'avons vu, non plus par le
souvenir du passé que nous avons subi, mais par l'espérance d'un
avenir imaginaire. Dès lors, elle est presque agréable. Puis la
première en durant un peu, nous a habitués à vivre dans l'expectative.
La souffrance que nous avons éprouvée durant nos derniers rendez-vous
survit encore en nous, mais déjà ensommeillée. Nous ne sommes pas trop
pressés de la renouveler, d'autant plus que nous ne voyons pas bien ce
que nous demanderions maintenant. La possession d'un peu plus de la
femme que nous aimons ne ferait que nous rendre plus nécessaire ce que
nous ne possédons pas, et qui resterait malgré tout, nos besoins
naissant de nos satisfactions, quelque chose d'irréductible.

Enfin une dernière raison s'ajouta plus tard à celle-ci pour me faire
cesser complètement mes visites à Mme Swann. Cette raison, plus
tardive, n'était pas que j'eusse encore oublié Gilberte, mais de
tâcher de l'oublier plus vite. Sans doute, depuis que ma grande
souffrance était finie, mes visites chez Mme Swann étaient redevenues,
pour ce qui me restait de tristesse, le calmant et la distraction qui
m'avaient été si précieux au début. Mais la raison de l'efficacité du
premier faisait aussi l'inconvénient de la seconde, à savoir qu'à ces
visites le souvenir de Gilberte était intimement mêlé. La distraction
ne m'eût été utile que si elle eût mis en lutte avec un sentiment que
la présence de Gilberte n'alimentait plus, des pensées, des intérêts,
des passions où Gilberte ne fût entrée pour rien. Ces états de
conscience auxquels l'être qu'on aime reste étranger occupent alors
une place qui, si petite qu'elle soit d'abord, est autant de retranché
à l'amour qui occupait l'âme tout entière. Il faut chercher à nourrir,
à faire croître ces pensées, cependant que décline le sentiment qui
n'est plus qu'un souvenir, de façon que les éléments nouveaux
introduits dans l'esprit, lui disputent, lui arrachent une part de
plus en plus grande de l'âme, et finalement la lui dérobent toute. Je
me rendais compte que c'était la seule manière de tuer un amour et
j'étais encore assez jeune, assez courageux pour entreprendre de le
faire, pour assumer la plus cruelle des douleurs qui naît de la
certitude, que, quelque temps qu'on doive y mettre, on réussira. La
raison que je donnais maintenant dans mes lettres à Gilberte, de mon
refus de la voir, c'était une allusion à quelque mystérieux
malentendu, parfaitement fictif, qu'il y aurait eu entre elle et moi
et sur lequel j'avais espéré d'abord que Gilberte me demanderait des
explications. Mais, en fait, jamais, même dans les relations les plus
insignifiantes de la vie, un éclaircissement n'est sollicité par un
correspondant qui sait qu'une phrase obscure, mensongère,
incriminatrice, est mise à dessein pour qu'il proteste, et qui est
trop heureux de sentir par là qu'il possède-- et de garder--la
maîtrise et l'initiative des opérations. A plus forte raison en est-il
de même dans des relations plus tendres, où l'amour a tant
d'éloquence, l'indifférence si peu de curiosité. Gilberte n'ayant pas
mis en doute ni cherché à connaître ce malentendu, il devint pour moi
quelque chose de réel auquel je me référais dans chaque lettre. Et il
y a dans ces situations prises à faux, dans l'affectation de la
froideur, un sortilège qui vous y fait persévérer. A force d'écrire:
«Depuis que nos cœurs sont désunis» pour que Gilberte me répondit:
«Mais ils ne le sont pas, expliquons-nous», j'avais fini par me
persuader qu'ils l'étaient. En répétant toujours: «La vie a pu changer
pour nous, elle n'effacera pas le sentiment que nous eûmes», par désir
de m'entendre dire enfin: «Mais il n'y a rien de changé, ce sentiment
est plus fort que jamais», je vivais avec l'idée que la vie avait
changé en effet, que nous garderions le souvenir du sentiment qui
n'était plus, comme certains nerveux pour avoir simulé une maladie
finissent par rester toujours malades. Maintenant chaque fois que
j'avais à écrire à Gilberte, je me reportais à ce changement imaginé
et dont l'existence désormais tacitement reconnue par le silence
qu'elle gardait à ce sujet dans ses réponses, subsisterait entre nous.
Puis Gilberte cessa de s'en tenir à la prétérition. Elle-même adopta
mon point de vue; et, comme dans les toasts officiels, où le chef
d'État qui est reçu reprend peu à peu les mêmes expressions dont vient
d'user le chef d'État qui le reçoit, chaque fois que j'écrivais à
Gilberte: «La vie a pu nous séparer, le souvenir du temps où nous nous
connûmes durera», elle ne manqua pas de répondre: «La vie a pu nous
séparer, elle ne pourra nous faire oublier les bonnes heures qui nous
seront toujours chères» (nous aurions été bien embarrassé de dire
pourquoi «la vie» nous avait séparés, quel changement s'était
produit). Je ne souffrais plus trop. Pourtant un jour où je lui disais
dans une lettre que j'avais appris la mort de notre vieille marchande
de sucre d'orge des Champs-Élysées, comme je venais d'écrire ces mots:
«J'ai pensé que cela vous a fait de la peine, en moi cela a remué bien
des souvenirs», je ne pus m'empêcher de fondre en larmes en voyant que
je parlais au passé, et comme s'il s'agissait d'un mort déjà presque
oublié, de cet amour auquel malgré moi je n'avais jamais cessé de
penser comme étant vivant, pouvant du moins renaître. Rien de plus
tendre que cette correspondance entre amis qui ne voulaient plus se
voir. Les lettres de Gilberte avaient la délicatesse de celles que
j'écrivais aux indifférents et me donnaient les mêmes marques
apparentes d'affection si douces pour moi à recevoir d'elle.

D'ailleurs peu à peu chaque refus de la voir me fit moins de peine. Et
comme elle me devenait moins chère, mes souvenirs douloureux n'avaient
plus assez de force pour détruire dans leur retour incessant la
formation du plaisir que j'avais à penser à Florence, à Venise. Je
regrettais à ces moments-là d'avoir renoncé à entrer dans la
diplomatie et de m'être fait une existence sédentaire, pour ne pas
m'éloigner d'une jeune fille que je ne verrais plus et que j'avais
déjà presque oubliée. On construit sa vie pour une personne et quand
enfin on peut l'y recevoir, cette personne ne vient pas, puis meurt
pour vous et on vit prisonnier dans ce qui n'était destiné qu'à elle.
Si Venise semblait à mes parents bien lointain et bien fiévreux pour
moi, il était du moins facile d'aller sans fatigue s'installer à
Balbec. Mais pour cela il eût fallu quitter Paris, renoncer à ces
visites, grâce auxquelles, si rares qu'elles fussent, j'entendais
quelquefois Mme Swann me parler de sa fille. Je commençais du reste à
y trouver tel ou tel plaisir où Gilberte n'était pour rien.

Quand le printemps approcha, ramenant le froid, au temps des Saints de
glace et des giboulées de la Semaine Sainte, comme Mme Swann trouvait
qu'on gelait chez elle, il m'arrivait souvent de la voir recevant dans
des fourrures, ses mains et ses épaules frileuses disparaissant sous
le blanc et brillant tapis d'un immense manchon plat et d'un collet,
tous deux d'hermine, qu'elle n'avait pas quittés en rentrant et qui
avaient l'air des derniers carrés des neiges de l'hiver plus
persistants que les autres et que la chaleur du feu ni le progrès de
la saison n'avaient réussi à fondre. Et la vérité totale de ces
semaines glaciales mais déjà fleurissantes était suggérée pour moi
dans ce salon, où bientôt je n'irais plus, par d'autres blancheurs
plus enivrantes, celles par exemple, des «boules de neige» assemblant
au sommet de leurs hautes tiges nues comme les arbustes linéaires des
préraphaélites, leurs globes parcellés mais unis, blancs comme des
anges annonciateurs et qu'entourait une odeur de citron. Car la
châtelaine de Tansonville savait qu'avril, même glacé, n'est pas
dépourvu de fleurs, que l'hiver, le printemps, l'été, ne sont pas
séparés par des cloisons aussi hermétiques que tend à le croire le
boulevardier qui jusqu'aux premières chaleurs s'imagine le monde comme
renfermant seulement des maisons nues sous la pluie. Que Mme Swann se
contentât des envois que lui faisait son jardinier de Combray, et que
par l'intermédiaire de sa fleuriste «attitrée» elle ne comblât pas les
lacunes d'une insuffisante évocation à l'aide d'emprunts faits à la
précocité méditerranéenne, je suis loin de le prétendre et je ne m'en
souciais pas. Il me suffisait pour avoir la nostalgie de la campagne,
qu'à côté des névés du manchon que tenait Mme Swann, les boules de
neige (qui n'avaient peut-être dans la pensée de la maîtresse de la
maison d'autre but que de faire, sur les conseils de Bergotte,
«symphonie en blanc majeur» avec son ameublement et sa toilette) me
rappelassent que l'Enchantement du Vendredi Saint figure un miracle
naturel auquel on pourrait assister tous les ans si l'on était plus
sage, et aidées du parfum acide et capiteux de corolles d'autres
espèces dont j'ignorais les noms et qui m'avait fait rester tant de
fois en arrêt dans mes promenades de Combray, rendissent le salon de
Mme Swann aussi virginal, aussi candidement fleuri sans aucune
feuille, aussi surchargé d'odeurs authentiques, que le petit raidillon
de Tansonville.

Mais c'était encore trop que celui-ci me fût rappelé. Son souvenir
risquait d'entretenir le peu qui subsistait de mon amour pour
Gilberte. Aussi, bien que je ne souffrisse plus du tout durant ces
visites à Mme Swann, je les espaçai encore et cherchai à la voir le
moins possible. Tout au plus, comme je continuais à ne pas quitter
Paris, me concédai-je certaines promenades avec elle. Les beaux jours
étaient enfin revenus, et la chaleur. Comme je savais qu'avant le
déjeuner Mme Swann sortait pendant une heure et allait faire quelques
pas avenue du Bois, près de l'Étoile, et de l'endroit qu'on appelait
alors, à cause des gens qui venaient regarder les riches qu'ils ne
connaissaient que de nom, le «Club des Pannés», j'obtins de mes
parents que le dimanche--car je n'étais pas libre en semaine à
cette heure-là--je pourrais ne déjeuner que bien après eux, à une
heure un quart, et aller faire un tour auparavant. Je n'y manquai
jamais pendant ce mois de mai, Gilberte étant allée à la campagne chez
des amies. J'arrivais à l'Arc de Triomphe vers midi. Je faisais le
guet à l'entrée de l'avenue, ne perdant pas des yeux le coin de la
petite rue par où Mme Swann, qui n'avait que quelques mètres à
franchir, venait de chez elle. Comme c'était déjà l'heure où beaucoup
de promeneurs rentraient déjeuner, ceux qui restaient étaient peu
nombreux et, pour la plus grande part, des gens élégants. Tout d'un
coup, sur le sable de l'allée, tardive, alentie et luxuriante comme la
plus belle fleur et qui ne s'ouvrirait qu'à midi, Mme Swann
apparaissait, épanouissant autour d'elle une toilette toujours
différente mais que je me rappelle surtout mauve; puis elle hissait et
déployait sur un long pédoncule, au moment de sa plus complète
irradiation, le pavillon de soie d'une large ombrelle de la même
nuance que l'effeuillaison des pétales de sa robe. Toute une suite
l'environnait; Swann, quatre ou cinq hommes de club qui étaient venus
la voir le matin chez elle ou qu'elle avait rencontrés: et leur noire
ou grise agglomération obéissante, exécutant les mouvements presque
mécaniques d'un cadre inerte autour d'Odette, donnait l'air à cette
femme qui seule avait de l'intensité dans les yeux, de regarder devant
elle, d'entre tous ces hommes, comme d'une fenêtre dont elle se fût
approchée, et la faisait surgir, frêle, sans crainte, dans la nudité
de ses tendres couleurs, comme l'apparition d'un être d'une espèce
différente, d'une race inconnue, et d'une puissance presque guerrière,
grâce à quoi elle compensait à elle seule sa multiple escorte.
Souriante, heureuse du beau temps, du soleil qui n'incommodait pas
encore, ayant l'air d'assurance et de calme du créateur qui a accompli
son œuvre et ne se soucie plus du reste, certaine que sa toilette--dussent
des passants vulgaires ne pas l'apprécier--était la plus
élégante de toutes, elle la portait pour soi-même et pour ses amis,
naturellement, sans attention exagérée, mais aussi sans détachement
complet; n'empêchant pas les petits nœuds de son corsage et de sa jupe
de flotter légèrement devant elle comme des créatures dont elle
n'ignorait pas la présence et à qui elle permettait avec indulgence de
se livrer à leurs jeux, selon leur rythme propre, pourvu qu'ils
suivissent sa marche, et même sur son ombrelle mauve que souvent elle
tenait encore fermée quand elle arrivait, elle laissait tomber par
moment, comme sur un bouquet de violettes de Parme, son regard heureux
et si doux que quand il ne s'attachait plus à ses amis mais à un objet
inanimé, il avait l'air de sourire encore. Elle réservait ainsi, elle
faisait occuper à sa toilette cet intervalle d'élégance dont les
hommes à qui Mme Swann parlait le plus en camarades, respectaient
l'espace et la nécessité, non sans une certaine déférence de profanes,
un aveu de leur propre ignorance, et sur lequel ils reconnaissaient à
leur amie comme à un malade sur les soins spéciaux qu'il doit prendre,
ou comme à une mère sur l'éducation de ses enfants, compétence et
juridiction. Non moins que par la cour qui l'entourait et ne semblait
pas voir les passants, Mme Swann, à cause de l'heure tardive de son
apparition, évoquait cet appartement où elle avait passé une matinée
si longue et où il faudrait qu'elle rentrât bientôt déjeuner; elle
semblait en indiquer la proximité par la tranquillité flâneuse de sa
promenade, pareille à celle qu'on fait à petits pas dans son jardin;
de cet appartement on aurait dit qu'elle portait encore autour d'elle
l'ombre intérieure et fraîche. Mais, par tout cela même, sa vue ne me
donnait que davantage la sensation du plein air et de la chaleur.
D'autant plus que déjà persuadé qu'en vertu de la liturgie et des
rites dans lesquels Mme Swann était profondément versée, sa toilette
était unie à la saison et à l'heure par un lien nécessaire, unique,
les fleurs de son inflexible chapeau de paille, les petits rubans de
sa robe me semblaient naître du mois de mai plus naturellement encore
que les fleurs des jardins et des bois; et pour connaître le trouble
nouveau de la saison, je ne levais pas les yeux plus haut que son
ombrelle, ouverte et tendue comme un autre ciel plus proche, rond,
clément, mobile et bleu. Car ces rites, s'ils étaient souverains,
mettaient leur gloire, et par conséquent Mme Swann mettait la sienne à
obéir avec condescendance, au matin, au printemps, au soleil, lesquels
ne me semblaient pas assez flattés qu'une femme si élégante voulût
bien ne pas les ignorer, et eût choisi à cause d'eux une robe d'une
étoffe plus claire, plus légère, faisant penser, par son évasement au
col et aux manches, à la moiteur du cou et des poignets, fît enfin
pour eux tous les frais d'une grande dame qui s'étant gaiement abaissée
à aller voir à la campagne des gens communs et que tout le monde, même
le vulgaire, connaît, n'en a pas moins tenu à revêtir spécialement
pour ce jour-là une toilette champêtre. Dès son arrivée, je saluais
Mme Swann, elle m'arrêtait et me disait: «Good morning» en souriant.
Nous faisions quelques pas. Et je comprenais que ces canons selon
lesquels elle s'habillait, c'était pour elle-même qu'elle y obéissait,
comme à une sagesse supérieure dont elle eût été la grande prêtresse:
car s'il lui arrivait qu'ayant trop chaud, elle entr'ouvrît, ou même
ôtât tout à fait et me donnât à porter sa jaquette qu'elle avait cru
garder fermée, je découvrais dans la chemisette mille détails
d'exécution qui avaient eu grande chance de rester inaperçus comme ces
parties d'orchestre auxquelles le compositeur a donné tous ses soins,
bien qu'elles ne doivent jamais arriver aux oreilles du public; ou
dans les manches de la jaquette pliée sur mon bras je voyais, je
regardais longuement par plaisir ou par amabilité, quelque détail
exquis, une bande d'une teinte délicieuse, une satinette mauve
habituellement cachée aux yeux de tous, mais aussi délicatement
travaillée que les parties extérieures, comme ces sculptures gothiques
d'une cathédrale dissimulées au revers d'une balustrade à
quatre-vingts pieds de hauteur, aussi parfaites que les bas-reliefs du
grand porche, mais que personne n'avait jamais vues avant qu'au hasard
d'un voyage, un artiste n'eût obtenu de monter se promener en plein
ciel, pour dominer toute la ville, entre les deux tours.

Ce qui augmentait cette impression que Mme Swann se promenait dans
l'avenue du Bois comme dans l'allée d'un jardin à elle, c'était--pour
ces gens qui ignoraient ses habitudes de «footing»--qu'elle fût
venue à pieds, sans voiture qui suivît, elle que, dès le mois de mai,
on avait l'habitude de voir passer avec l'attelage le plus soigné, la
livrée la mieux tenue de Paris, mollement et majestueusement assise
comme une déesse, dans le tiède plein air d'une immense victoria à
huit ressorts. A pieds, Mme Swann avait l'air, surtout avec sa
démarche que ralentissait la chaleur, d'avoir cédé à une curiosité, de
commettre une élégante infraction aux règles du protocole, comme ces
souverains qui sans consulter personne, accompagnés par l'admiration
un peu scandalisée d'une suite qui n'ose formuler une critique,
sortent de leur loge pendant un gala et visitent le foyer en se mêlant
pendant quelques instants aux autres spectateurs. Ainsi, entre Mme
Swann et la foule, celle-ci sentait ces barrières d'une certaine sorte
de richesse, lesquelles lui semblent les plus infranchissables de
toutes. Le faubourg Saint-Germain a bien aussi les siennes, mais moins
parlantes aux yeux et à l'imagination des «pannés». Ceux-ci auprès
d'une grande dame plus simple, plus facile à confondre avec une
petite bourgeoise, moins éloignée du peuple, n'éprouveront pas ce
sentiment de leur inégalité, presque de leur indignité, qu'ils ont
devant une Mme Swann. Sans doute, ces sortes de femmes ne sont pas
elles-mêmes frappées comme eux du brillant appareil dont elles sont
entourées, elles n'y font plus attention, mais c'est à force d'y être
habituées, c'est-à-dire d'avoir fini par le trouver d'autant plus
naturel, d'autant plus nécessaire, par juger les autres êtres selon
qu'ils sont plus ou moins initiés à ces habitudes du luxe: de sorte
que (la grandeur qu'elles laissent éclater en elles, qu'elles
découvrent chez les autres, étant toute matérielle, facile à
constater, longue à acquérir, difficile à compenser), si ces femmes
mettent un passant au rang le plus bas, c'est de la même manière
qu'elles lui sont apparues au plus haut, à savoir immédiatement, à
première vue, sans appel. Peut-être cette classe sociale particulière
qui comptait alors des femmes comme lady Israels mêlée à celles de
l'aristocratie et Mme Swann qui devait les fréquenter un jour, cette
classe intermédiaire, inférieure au faubourg Saint-Germain,
puisqu'elle le courtisait, mais supérieure à ce qui n'est pas du
faubourg Saint-Germain, et qui avait ceci de particulier que déjà
dégagée du monde des riches, elle était la richesse encore, mais la
richesse devenue ductile, obéissant à une destination, à une pensée
artistiques, l'argent malléable, poétiquement ciselé et qui sait
sourire, peut-être cette classe, du moins avec le même caractère et le
même charme, n'existe-t-elle plus. D'ailleurs, les femmes qui en
faisaient partie n'auraient plus aujourd'hui ce qui était la première
condition de leur règne, puisque avec l'âge elles ont, presque toutes,
perdu leur beauté. Or, autant que du faîte de sa noble richesse,
c'était du comble glorieux de son été mûr et si savoureux encore, que
Mme Swann, majestueuse, souriante et bonne, s'avançant dans l'avenue
du Bois, voyait comme Hypatie, sous la lente marche de ses pieds,
rouler les mondes. Des jeunes gens qui passaient la regardaient
anxieusement, incertains si leurs vagues relations avec elle (d'autant
plus qu'ayant à peine été présentés une fois à Swann ils craignaient
qu'il ne les reconnût pas), étaient suffisantes pour qu'ils se
permissent de la saluer. Et ce n'était qu'en tremblant devant les
conséquences, qu'ils s'y décidaient, se demandant si leur geste
audacieusement provocateur et sacrilège, attentant à l'inviolable
suprématie d'une caste, n'allait pas déchaîner des catastrophes ou
faire descendre le châtiment d'un dieu. Il déclenchait seulement,
comme un mouvement d'horlogerie, la gesticulation de petits
personnages salueurs qui n'étaient autres que l'entourage d'Odette, à
commencer par Swann, lequel soulevait son tube doublé de cuir vert,
avec une grâce souriante, apprise dans le faubourg Saint-Germain, mais
à laquelle ne s'alliait plus l'indifférence qu'il aurait eue
autrefois. Elle était remplacée (comme s'il était dans une certaine
mesure pénétré des préjugés d'Odette), à la fois par l'ennui d'avoir à
répondre à quelqu'un d'assez mal habillé, et par la satisfaction que
sa femme connût tant de monde, sentiment mixte qu'il traduisait en
disant aux amis élégants qui l'accompagnaient: «Encore un! Ma parole,
je me demande où Odette va chercher tous ces gens-là!» Cependant,
ayant répondu par un signe de tête au passant alarmé déjà hors de vue,
mais dont le cœur battait encore, Mme Swann se tournait vers moi:
«Alors, me disait-elle, c'est fini? Vous ne viendrez plus jamais voir
Gilberte? Je suis contente d'être exceptée et que vous ne me «dropiez»
pas tout à fait. J'aime vous voir, mais j'aimais aussi l'influence que
vous aviez sur ma fille. Je crois qu'elle le regrette beaucoup aussi.
Enfin, je ne veux pas vous tyranniser parce que vous n'auriez qu'à ne
plus vouloir me voir non plus!» «Odette, Sagan qui vous dit bonjour»,
faisait remarquer Swann à sa femme. Et, en effet, le prince faisant
comme dans une apothéose de théâtre, de cirque, ou dans un tableau
ancien, faire front à son cheval dans une magnifique apothéose,
adressait à Odette un grand salut théâtral et comme allégorique où
s'amplifiait toute la chevaleresque courtoisie du grand seigneur
inclinant son respect devant la Femme, fût-elle incarnée en une femme
que sa mère ou sa sœur ne pourraient pas fréquenter. D'ailleurs à tout
moment, reconnue au fond de la transparence liquide et du vernis
lumineux de l'ombre que versait sur elle son ombrelle, Mme Swann était
saluée par les derniers cavaliers attardés, comme cinématographiés au
galop sur l'ensoleillement blanc de l'avenue, hommes de cercle dont
les noms, célèbres pour le public--Antoine de Castellane, Adalbert
de Montmorency et tant d'autres--étaient pour Mme Swann des noms
familiers d'amis. Et, comme la durée moyenne de la vie--la
longévité relative--est beaucoup plus grande pour les souvenirs des
sensations poétiques que pour ceux des souffrances du cœur, depuis si
longtemps que se sont évanouis les chagrins que j'avais alors à cause
de Gilberte, il leur a survécu le plaisir que j'éprouve, chaque fois
que je veux lire, en une sorte de cadran solaire, les minutes qu'il y a
entre midi un quart et une heure, au mois de mai, à me revoir causant
ainsi avec Mme Swann, sous son ombrelle, comme sous le reflet d'un
berceau de glycines.

...

J'étais arrivé à une presque complète indifférence à l'égard de
Gilberte, quand deux ans plus tard je partis avec ma grand'mère pour
Balbec. Quand je subissais le charme d'un visage nouveau, quand
c'était à l'aide d'une autre jeune fille que j'espérais connaître les
cathédrales gothiques, les palais et les jardins de l'Italie, je me
disais tristement que notre amour, en tant qu'il est l'amour d'une
certaine créature, n'est peut-être pas quelque chose de bien réel,
puisque, si des associations de rêveries agréables ou douloureuses
peuvent le lier pendant quelque temps à une femme jusqu'à nous faire
penser qu'il a été inspiré par elle d'une façon nécessaire, en
revanche si nous nous dégageons volontairement ou à notre insu de ces
associations, cet amour comme s'il était au contraire spontané et
venait de nous seuls, renaît pour se donner à une autre femme.
Pourtant au moment de ce départ pour Balbec, et pendant les premiers
temps de mon séjour, mon indifférence n'était encore qu'intermittente.
Souvent (notre vie étant si peu chronologique, interférant tant
d'anachronismes dans la suite des jours), je vivais dans ceux, plus
anciens que la veille ou l'avant-veille, où j'aimais Gilberte. Alors
ne plus la voir m'était soudain douloureux, comme c'eût été dans ce
temps-là. Le moi qui l'avait aimée, remplacé déjà presque entièrement
par un autre, resurgissait, et il m'était rendu beaucoup plus
fréquemment par une chose futile que par une chose importante. Par
exemple, pour anticiper sur mon séjour en Normandie, j'entendis à
Balbec un inconnu que je croisai sur la digue dire: «La famille du
directeur du ministère des Postes.» Or (comme je ne savais pas alors
l'influence que cette famille devait avoir sur ma vie), ce propos
aurait dû me paraître oiseux, mais il me causa une vive souffrance,
celle qu'éprouvait un moi, aboli pour une grande part depuis
longtemps, à être séparé de Gilberte. C'est que jamais je n'avais
repensé à une conversation que Gilberte avait eue devant moi avec son
père, relativement à la famille du «directeur du ministère des
Postes». Or, les souvenirs d'amour ne font pas exception aux lois
générales de la mémoire, elles-mêmes régies par les lois plus générales
de l'habitude. Comme celle-ci affaiblit tout, ce qui nous rappelle le
mieux un être, c'est justement ce que nous avions oublié (parce que
c'était insignifiant et que nous lui avions ainsi laissé toute sa
force). C'est pourquoi la meilleure part de notre mémoire est hors de
nous, dans un souffle pluvieux, dans l'odeur de renfermé d'une chambre
ou dans l'odeur d'une première flambée, partout où nous retrouvons de
nous-même ce que notre intelligence, n'en ayant pas l'emploi, avait
dédaigné, la dernière réserve du passé, la meilleure, celle qui quand
toutes nos larmes semblent taries, sait nous faire pleurer encore.
Hors de nous? En nous pour mieux dire, mais dérobée à nos propres
regards, dans un oubli plus ou moins prolongé. C'est grâce à cet oubli
seul que nous pouvons de temps à autre retrouver l'être que nous
fûmes, nous placer vis-à-vis des choses comme cet être l'était,
souffrir à nouveau, parce que nous ne sommes plus nous, mais lui, et
qu'il aimait ce qui nous est maintenant indifférent. Au grand jour de
la mémoire habituelle, les images du passé pâlissent peu à peu,
s'effacent, il ne reste plus rien d'elles, nous ne le retrouverions
plus. Ou plutôt nous ne le retrouverions plus, si quelques mots (comme
«directeur au ministère des Postes») n'avaient été soigneusement
enfermés dans l'oubli, de même qu'on dépose à la Bibliothèque
Nationale un exemplaire d'un livre qui sans cela risquerait de devenir
introuvable.

Mais cette souffrance et ce regain d'amour pour Gilberte ne furent pas
plus longs que ceux qu'on a en rêve, et cette fois, au contraire, parce
qu'à Balbec l'Habitude ancienne n'était plus là pour les faire durer.
Et si ces effets de l'Habitude semblent contradictoires, c'est qu'elle
obéit à des lois multiples. A Paris j'étais devenu de plus en plus
indifférent à Gilberte, grâce à l'Habitude. Le changement d'habitude,
c'est-à-dire la cessation momentanée de l'Habitude paracheva l'œuvre de
l'Habitude quand je partis pour Balbec. Elle affaiblit mais stabilise,
elle amène la désagrégation mais la fait durer indéfiniment. Chaque
jour depuis des années je calquais tant bien que mal mon état d'âme
sur celui de la veille. A Balbec un lit nouveau à côté duquel on
m'apportait le matin un petit déjeuner différent de celui de Paris ne
devait plus soutenir les pensées dont s'était nourri mon amour pour
Gilberte: il y a des cas (assez rares, il est vrai) où la sédentarité
immobilisant les jours, le meilleur moyen de gagner du temps, c'est de
changer de place. Mon voyage à Balbec fut comme la première sortie
d'un convalescent qui n'attendait plus qu'elle pour s'apercevoir qu'il
est guéri.

Ce voyage, on le ferait sans doute aujourd'hui en automobile, croyant
le rendre ainsi plus agréable. On verra, qu'accompli de cette façon,
il serait même en un sens plus vrai puisque on y suivrait de plus
près, dans une intimité plus étroite, les diverses gradations selon
lesquelles change la surface de la terre. Mais enfin le plaisir
spécifique du voyage n'est pas de pouvoir descendre en route et
s'arrêter quand on est fatigué, c'est de rendre la différence entre le
départ et l'arrivée non pas aussi insensible, mais aussi profonde
qu'on peut, de la ressentir dans sa totalité, intacte, telle quelle
était dans notre pensée quand notre imagination nous portait du lieu
où nous vivions jusqu'au cœur d'un lieu désiré, en un bond qui nous
semblait moins miraculeux parce qu'il franchissait une distance que
parce qu'il unissait deux individualités distinctes de la terre, qu'il
nous menait d'un nom à un autre nom, et que schématise (mieux qu'une
promenade où, comme on débarque où l'on veut, il n'y a guère plus
d'arrivée) l'opération mystérieuse qui s'accomplissait dans ces lieux
spéciaux, les gares, lesquels ne font pas partie pour ainsi
dire de la ville mais contiennent l'essence de sa personnalité de même
que sur un écriteau signalétique elles portent son nom.

Mais en tout genre, notre temps a la manie de vouloir ne montrer les
choses qu'avec ce qui les entoure dans la réalité, et par là de
supprimer l'essentiel, l'acte de l'esprit, qui les isola d'elle. On
«présente» un tableau au milieu de meubles, de bibelots, de tentures
de la même époque, fade décor qu'excelle à composer dans les hôtels
d'aujourd'hui la maîtresse de maison la plus ignorante la veille,
passant maintenant ses journées dans les archives et les bibliothèques
et au milieu duquel le chef-d'œuvre qu'on regarde tout en dînant ne
nous donne pas la même enivrante joie qu'on ne doit lui demander que
dans une salle de musée, laquelle symbolise bien mieux par sa nudité
et son dépouillement de toutes particularités, les espaces intérieurs
où l'artiste s'est abstrait pour créer.

Malheureusement ces lieux merveilleux que sont les gares, d'où l'on
part pour une destination éloignée, sont aussi des lieux tragiques,
car si le miracle s'y accomplit grâce auquel les pays qui n'avaient
encore d'existence que dans notre pensée vont être ceux au milieu
desquels nous vivrons, pour cette raison même il faut renoncer au
sortir de la salle d'attente à retrouver tout à l'heure la chambre
familière où l'on était il y a un instant encore. Il faut laisser
toute espérance de rentrer coucher chez soi, une fois qu'on s'est
décidé à pénétrer dans l'antre empesté par où l'on accède au mystère,
dans un de ces grands ateliers vitrés, comme celui de Saint-Lazare où
j'allai chercher le train de Balbec, et qui déployait au-dessus de la
ville éventrée un de ces immenses ciels crus et gros de menaces
amoncelées de drame, pareils à certains ciels, d'une modernité presque
parisienne, de Mantegna ou de Véronèse, et sous lequel ne pouvait
s'accomplir que quelque acte terrible et solennel comme un départ en
chemin de fer ou l'érection de la Croix.

Tant que je m'étais contenté d'apercevoir du fond de mon lit de Paris
l'église persane de Balbec au milieu des flocons de la tempête, aucune
objection à ce voyage n'avait été faite par mon corps. Elles avaient
commencé seulement quand il avait compris qu'il serait de la partie et
que le soir de l'arrivée on me conduirait à «ma» chambre qui lui
serait inconnue. Sa révolte était d'autant plus profonde que la veille
même du départ j'avais appris que ma mère ne nous accompagnerait pas,
mon père, retenu au ministère jusqu'au moment où il partirait pour
l'Espagne avec M. de Norpois, ayant préféré louer une maison dans les
environs de Paris. D'ailleurs la contemplation de Balbec ne me
semblait pas moins désirable parce qu'il fallait l'acheter au prix
d'un mal qui au contraire me semblait figurer et garantir la réalité
de l'impression que j'allais chercher, impression que n'aurait
remplacée aucun spectacle prétendu équivalent, aucun «panorama» que
j'eusse pu aller voir sans être empêché par cela même de rentrer
dormir dans mon lit. Ce n'était pas la première fois que je sentais
que ceux qui aiment et ceux qui ont du plaisir ne sont pas les mêmes.
Je croyais désirer aussi profondément Balbec que le docteur qui me
soignait et qui me dit s'étonnant, le matin du départ, de mon air
malheureux: «Je vous réponds que si je pouvais seulement trouver huit
jours pour aller prendre le frais au bord de la mer, je ne me ferais
pas prier. Vous allez avoir les courses, les régates, ce sera exquis.»
Pour moi j'avais déjà appris, et même bien avant d'aller entendre la
Berma, que quelle que fût la chose que j'aimerais, elle ne serait
jamais placée qu'au terme d'une poursuite douloureuse au cours de
laquelle il me faudrait d'abord sacrifier mon plaisir à ce bien
suprême, au lieu de l'y chercher.

Ma grand'mère concevait naturellement notre départ d'une façon un peu
différente et toujours aussi désireuse qu'autrefois de donner aux
présents qu'on me faisait un caractère artistique, avait voulu pour
m'offrir de ce voyage une «épreuve» en partie ancienne, que nous
refissions moitié en chemin de fer, moitié en voiture le trajet
qu'avait suivi Mme de Sévigné quand elle était allée de Paris à
«L'Orient» en passant par Chaulnes et par «le Pont-Audemer». Mais ma
grand'mère avait été obligée de renoncer à ce projet, sur la défense
de mon père, qui savait, quand elle organisait un déplacement en vue
de lui faire rendre tout le profit intellectuel qu'il pouvait
comporter, combien on pouvait pronostiquer de trains manqués, de
bagages perdus, de maux de gorge et de contraventions. Elle se
réjouissait du moins à la pensée que jamais au moment d'aller sur la
plage, nous ne serions exposés à en être empêchés par la survenue de
ce que sa chère Sévigné appelle une chienne de carrossée, puisque nous
ne connaîtrions personne à Balbec, Legrandin ne nous ayant pas offert
de lettre d'introduction pour sa sœur. (Abstention qui n'avait pas été
appréciée de même par mes tantes Céline et Victoire lesquelles ayant
connu jeune fille celle qu'elles n'avaient appelée jusqu'ici, pour
marquer cette intimité d'autrefois que «Renée de Cambremer», et
possédant encore d'elle de ces cadeaux qui meublent une chambre et la
conversation mais auxquels la réalité actuelle ne correspond pas,
croyaient venger notre affront en ne prononçant plus jamais chez Mme
Legrandin mère, le nom de sa fille, et se bornant à se congratuler une
fois sorties par des phrases comme: «Je n'ai pas fait allusion à qui
tu sais», «je crois qu'_on_ aura compris».)

Donc nous partirions simplement de Paris par ce train de une heure
vingt-deux que je m'étais plu trop longtemps à chercher dans
l'indicateur des chemins de fer, où il me donnait chaque fois
l'émotion, presque la bienheureuse illusion du départ, pour ne pas me
figurer que je le connaissais. Comme la détermination dans notre
imagination des traits d'un bonheur tient plutôt à l'identité des
désirs qu'il nous inspire, qu'à la précision des renseignements que
nous avons sur lui, je croyais connaître celui-là dans ses détails, et
je ne doutais pas que j'éprouverais dans le wagon un plaisir spécial
quand la journée commencerait à fraîchir, que je contemplerais tel
effet à l'approche d'une certaine station; si bien que ce train
réveillant toujours en moi les images des mêmes villes que
j'enveloppais dans la lumière de ces heures de l'après-midi qu'il
traverse, me semblait différent de tous les autres trains; et j'avais
fini comme on fait souvent pour un être qu'on n'a jamais vu mais dont
on se plaît à s'imaginer qu'on a conquis l'amitié, par donner une
physionomie particulière et immuable à ce voyageur artiste et blond
qui m'aurait emmené sur sa route, et à qui j'aurais dit adieu au pied
de la cathédrale de Saint-Lô, avant qu'il se fût éloigné vers le
couchant.

Comme ma grand'mère ne pouvait se résoudre à aller «tout bêtement» à
Balbec, elle s'arrêterait vingt-quatre heures chez une de ses amies,
de chez laquelle je repartirais le soir même pour ne pas déranger, et
aussi de façon à voir dans la journée du lendemain l'église de Balbec,
qui, avions-nous appris, était assez éloignée de Balbec-Plage, et où
je ne pourrais peut-être pas aller ensuite au début de mon traitement
de bains. Et peut-être était-il moins pénible pour moi de sentir
l'objet admirable de mon voyage placé avant la cruelle première nuit
où j'entrerais dans une demeure nouvelle et accepterais d'y vivre.
Mais il avait fallu d'abord quitter l'ancienne; ma mère avait arrangé
de s'installer ce jour-là même à Saint-Cloud, et elle avait pris, ou
feint de prendre, toutes ses dispositions pour y aller directement
après nous avoir conduits à la gare, sans avoir à repasser par la
maison où elle craignait que je ne voulusse, au lieu de partir pour
Balbec, rentrer avec elle. Et même sous le prétexte d'avoir beaucoup à
faire dans la maison qu'elle venait de louer et d'être à court de
temps, en réalité pour m'éviter la cruauté de ce genre d'adieux, elle
avait décidé de ne pas rester avec nous jusqu'à ce départ du train où,
dissimulée auparavant dans des allées et venues et des préparatifs qui
n'engagent pas définitivement, une séparation apparaît brusquement
impossible à souffrir, alors qu'elle n'est déjà plus possible à
éviter, concentrée tout entière dans un instant immense de lucidité
impuissante et suprême.

Pour la première fois je sentais qu'il était possible que ma mère
vécût sans moi, autrement que pour moi, d'une autre vie. Elle allait
habiter de son côté avec mon père à qui peut-être elle trouvait que ma
mauvaise santé, ma nervosité, rendaient l'existence un peu compliquée
et triste. Cette séparation me désolait davantage parce que je me
disais qu'elle était probablement pour ma mère le terme des déceptions
successives que je lui avais causées, qu'elle m'avait tues et après
lesquelles elle avait compris la difficulté de vacances communes; et
peut-être aussi le premier essai d'une existence à laquelle elle
commençait à se résigner pour l'avenir, au fur et à mesure que les
années viendraient pour mon père et pour elle, d'une existence où je
la verrais moins, où, ce qui même dans mes cauchemars ne m'était jamais
apparu, elle serait déjà pour moi un peu étrangère, une dame qu'on
verrait rentrer seule dans une maison où je ne serais pas, demandant
au concierge s'il n'y avait pas de lettres de moi.

Je pus à peine répondre à l'employé qui voulut me prendre ma valise.
Ma mère essayait pour me consoler des moyens qui lui paraissaient les
plus efficaces. Elle croyait inutile d'avoir l'air de ne pas voir mon
chagrin, elle le plaisantait doucement:

--Eh bien, qu'est-ce que dirait l'église de Balbec si elle savait
que c'est avec cet air malheureux qu'on s'apprête à aller la voir?
Est-ce cela le voyageur ravi dont parle Ruskin? D'ailleurs, je saurai
si tu as été à la hauteur des circonstances, même loin je serai encore
avec mon petit loup. Tu auras demain une lettre de ta maman.

--Ma fille, dit ma grand'mère, je te vois comme Mme de Sévigné, une
carte devant les yeux et ne nous quittant pas un instant.

Puis maman cherchait à me distraire, elle me demandait ce que je
commanderais pour dîner, elle admirait Françoise, lui faisait
compliment d'un chapeau et d'un manteau qu'elle ne reconnaissait pas,
bien qu'ils eussent jadis excité son horreur quand elle les avait vus
neufs sur ma grand'tante, l'un avec l'immense oiseau qui le
surmontait, l'autre chargé de dessins affreux et de jais. Mais le
manteau étant hors d'usage, Françoise l'avait fait retourner et
exhibait un envers de drap uni d'un beau ton. Quant à l'oiseau, il y
avait longtemps que, cassé, il avait été mis au rancart. Et, de même
qu'il est quelquefois troublant de rencontrer les raffinements vers
lesquels les artistes les plus conscients s'efforcent, dans une
chanson populaire, à la façade de quelque maison de paysan qui fait
épanouir au-dessus de la porte une rose blanche ou soufrée juste à la
place qu'il fallait--de même le nœud de velours, la coque de ruban
qui eussent ravi dans un portrait de Chardin ou de Whistler, Françoise
les avait placés avec un goût infaillible et naïf sur le chapeau
devenu charmant.

Pour remonter à un temps plus ancien, la modestie et l'honnêteté qui
donnaient souvent de la noblesse au visage de notre vieille
servante ayant gagné les vêtements que, en femme réservée mais sans
bassesse, qui sait «tenir son rang et garder sa place», elle avait
revêtus pour le voyage afin d'être digne d'être vue avec nous sans
avoir l'air de chercher à se faire voir,--Françoise dans le drap
cerise mais passé de son manteau et les poils sans rudesse de son
collet de fourrure, faisait penser à quelqu'une de ces images d'Anne
de Bretagne peintes dans des livres d'Heures par un vieux maître, et
dans lesquelles tout est si bien en place, le sentiment de l'ensemble
s'est si également répandu dans toutes les parties que la riche et
désuète singularité du costume exprime la même gravité pieuse que les
yeux, les lèvres et les mains.

On n'aurait pu parler de pensée à propos de Françoise. Elle ne savait
rien, dans ce sens total où ne rien savoir équivaut à ne rien
comprendre, sauf les rares vérités que le cœur est capable d'atteindre
directement. Le monde immense des idées n'existait pas pour elle. Mais
devant la clarté de son regard, devant les lignes délicates de ce nez,
de ces lèvres, devant tous ces témoignages absents de tant d'êtres
cultivés chez qui ils eussent signifié la distinction suprême, le
noble détachement d'un esprit d'élite, on était troublé comme devant
le regard intelligent et bon d'un chien à qui on sait pourtant que
sont étrangères toutes les conceptions des hommes, et on pouvait se
demander s'il n'y a pas parmi ces autres humbles frères, les paysans,
des êtres qui sont comme les hommes supérieurs du monde des simples
d'esprit, ou plutôt qui, condamnés par une injuste destinée à vivre
parmi les simples d'esprit, privés de lumière, mais qui pourtant plus
naturellement, plus essentiellement apparentés aux natures d'élite que
ne le sont la plupart des gens instruits, sont comme des membres
dispersés, égarés, privés de raison, de la famille sainte, des
parents, restés en enfance, des plus hautes intelligences, et auxquels--comme
il apparaît dans la lueur impossible à méconnaître de leurs
yeux où pourtant elle ne s'applique à rien--il n'a manqué, pour
avoir du talent, que du savoir.

Ma mère voyant que j'avais peine à contenir mes larmes, me disait:
«Régulus avait coutume dans les grandes circonstances... Et puis ce
n'est pas gentil pour ta maman. Citons Madame de Sévigné, comme ta
grand'mère: «Je vais être obligée de me servir de tout le courage que
tu n'as pas.» Et se rappelant que l'affection pour autrui détourne des
douleurs égoïstes, elle tâchait de me faire plaisir en me disant
qu'elle croyait que son trajet de Saint-Cloud s'effectuerait bien,
qu'elle était contente du fiacre qu'elle avait gardé, que le cocher
était poli, et la voiture confortable. Je m'efforçais de sourire à ces
détails et j'inclinais la tête d'un air d'acquiescement et de
satisfaction. Mais ils ne m'aidaient qu'à me représenter avec plus de
vérité le départ de Maman et c'est le cœur serré que je la regardais
comme si elle était déjà séparée de moi, sous ce chapeau de paille
rond qu'elle avait acheté pour la campagne, dans une robe légère
qu'elle avait mise à cause de cette longue course par la pleine
chaleur, et qui la faisaient autre, appartenant déjà à la villa de
«Montretout» où je ne la verrais pas.

Pour éviter les crises de suffocation que me donnerait le voyage, le
médecin m'avait conseillé de prendre au moment du départ un peu trop
de bière ou de cognac, afin d'être dans un état qu'il appelait
«euphorie», où le système nerveux est momentanément moins vulnérable.
J'étais encore incertain si je le ferais, mais je voulais au moins que
ma grand'mère reconnût qu'au cas où je m'y déciderais, j'aurais pour
moi le droit et la sagesse. Aussi j'en parlais comme si mon hésitation
ne portait que sur l'endroit où je boirais de l'alcool, buffet ou
wagon-bar. Mais aussitôt à l'air de blâme que prit le visage de ma
grand'mère et de ne pas même vouloir s'arrêter à cette idée: «Comment,
m'écriai-je, me résolvant soudain à cette action d'aller boire, dont
l'exécution devenait nécessaire à prouver ma liberté puisque son
annonce verbale n'avait pu passer sans protestation, comment tu sais
combien je suis malade, tu sais ce que le médecin m'a dit, et voilà le
conseil que tu me donnes!»

Quand j'eus expliqué mon malaise à ma grand'mère, elle eut un air si
désolé, si bon, en répondant: «Mais alors, va vite chercher de la
bière ou une liqueur, si cela doit te faire du bien» que je me jetai
sur elle et la couvris de baisers. Et si j'allai cependant boire
beaucoup trop dans le bar du train, ce fut parce que je sentais que
sans cela j'aurais un accès trop violent et que c'est encore ce qui la
peinerait le plus. Quand, à la première station, je remontai dans notre
wagon, je dis à ma grand'mère combien j'étais heureux d'aller à
Balbec, que je sentais que tout s'arrangerait bien, qu'au fond je
m'habituerais vite à être loin de maman, que ce train était agréable,
l'homme du bar et les employés si charmants que j'aurais voulu refaire
souvent ce trajet pour avoir la possibilité de les revoir. Ma
grand'mère cependant ne paraissait pas éprouver la même joie que moi
de toutes ces bonnes nouvelles. Elle me répondit en évitant de me
regarder:

--Tu devrais peut-être essayer de dormir un peu, et tourna les yeux
vers la fenêtre dont nous avions baissé le rideau qui ne remplissait
pas tout le cadre de la vitre, de sorte que le soleil pouvait glisser
sur le chêne ciré de la portière et le drap de la banquette (comme une
réclame beaucoup plus persuasive pour une vie mêlée à la nature que
celles accrochées trop haut dans le wagon, par les soins de la
Compagnie, et représentant des paysages dont je ne pouvais pas lire
les noms) la même clarté tiède et dormante qui faisait la sieste dans
les clairières.

Mais quand ma grand'mère croyait que j'avais les yeux fermés, je la
voyais par moments sous son voile à gros pois jeter un regard sur moi
puis le retirer, puis recommencer, comme quelqu'un qui cherche à
s'efforcer, pour s'y habituer, à un exercice qui lui est pénible.

Alors je lui parlais, mais cela ne semblait pas lui être agréable. Et
à moi pourtant ma propre voix me donnait du plaisir, et de même les
mouvements les plus insensibles, les plus intérieurs de mon corps.
Aussi je tâchais de les faire durer, je laissais chacune de mes
inflexions s'attarder longtemps aux mots, je sentais chacun de mes
regards se trouver bien là où il s'était posé et y rester au delà du
temps habituel. «Allons, repose-toi, me dit ma grand'mère. Si tu ne
peux pas dormir lis quelque chose.» Et elle me passa un volume de Mme
de Sévigné que j'ouvris, pendant qu'elle-même s'absorbait dans les
Mémoires de Madame de Beausergent. Elle ne voyageait jamais sans un
tome de l'une et de l'autre. C'était ses deux auteurs de prédilection.
Ne bougeant pas volontiers ma tête en ce moment et éprouvant un grand
plaisir à garder une position une fois que je l'avais prise, je restai
à tenir le volume de Mme de Sévigné sans l'ouvrir, et je n'abaissai
pas sur lui mon regard qui n'avait devant lui que le store bleu de la
fenêtre. Mais contempler ce store me paraissait admirable et je
n'eusse pas pris la peine de répondre à qui eût voulu me détourner de
ma contemplation. La couleur bleue du store me semblait, non peut-être
par sa beauté mais par sa vivacité intense, effacer à tel point toutes
les couleurs qui avaient été devant mes yeux depuis le jour de ma
naissance jusqu'au moment où j'avais fini d'avaler ma boisson et où
elle avait commencé de faire son effet, qu'à côté de ce bleu du store,
elles étaient pour moi aussi ternes, aussi nulles, que peut l'être
rétrospectivement l'obscurité où ils ont vécu pour les aveugles-nés
qu'on opère sur le tard et qui voient enfin les couleurs. Un vieil
employé vint nous demander nos billets. Les reflets argentés
qu'avaient les boutons en métal de sa tunique ne laissèrent pas de me
charmer. Je voulus lui demander de s'asseoir à côté de nous. Mais il
passa dans un autre wagon, et je songeai avec nostalgie à la vie des
cheminots, lesquels passant tout leur temps en chemin de fer, ne
devaient guère manquer un seul jour de voir ce vieil employé. Le
plaisir que j'éprouvais à regarder le store bleu et à sentir que ma
bouche était à demi ouverte commença enfin à diminuer. Je devins plus
mobile; je remuai un peu; j'ouvris le volume que ma grand'mère m'avait
tendu et je pus fixer mon attention sur les pages que je choisis çà et
là. Tout en lisant je sentais grandir mon admiration pour Mme de
Sévigné.

Il ne faut pas se laisser tromper par des particularités purement
formelles qui tiennent à l'époque, à la vie de salon et qui font que
certaines personnes croient qu'elles ont fait leur Sévigné quand elles
ont dit: «Mandez-moi ma bonne» ou «Ce comte me parut avoir bien de
l'esprit», ou «faner est la plus jolie chose du monde». Déjà Mme de
Simiane s'imagine ressembler à sa grand'mère parce qu'elle écrit: «M.
de la Boulie se porte à merveille, monsieur, et il est fort en état
d'entendre des nouvelles de sa mort», ou «Oh! mon cher marquis, que
votre lettre me plaît! Le moyen de ne pas y répondre», ou encore: «Il
me semble, monsieur, que vous me devez une réponse et moi des
tabatières de bergamote. Je m'en acquitte pour huit, il en viendra
d'autres...; jamais la terre n'en avait tant porté. C'est apparemment
pour vous plaire.» Et elle écrit dans ce même genre la lettre sur la
saignée, sur les citrons, etc., qu'elle se figure être des lettres de
Mme de Sévigné. Mais ma grand'mère qui était venue à celle-ci par le
dedans, par l'amour pour les siens, pour la nature, m'avait appris à
en aimer les vraies beautés, qui sont tout autres. Elles devaient
bientôt me frapper d'autant plus que Mme de Sévigné est une grande
artiste de la même famille qu'un peintre que j'allais rencontrer à
Balbec et qui eut une influence si profonde sur ma vision des choses,
Elstir. Je me rendis compte à Balbec que c'est de la même façon que
lui, qu'elle nous présente les choses, dans l'ordre de nos
perceptions, au lieu de les expliquer d'abord par leur cause. Mais
déjà cet après-midi-là, dans ce wagon, en relisant la lettre où
apparaît le clair de lune: «Je ne pus résister à la tentation, je mets
toutes mes coiffes et casques qui n'étaient pas nécessaires, je vais
dans ce mail dont l'air est bon comme celui de ma chambre; je trouve
mille coquecigrues, _des moines blancs et noirs, plusieurs religieuses
grises et blanches, du linge jeté par-ci par-là, des hommes ensevelis
tout droits contre des arbres_, etc.», je fus ravi par ce que j'eusse
appelé un peu plus tard (ne peint-elle pas les paysages de la même
façon que lui les caractères?) le côté Dostoïewski des _Lettres de
Madame de Sévigné_.

Quand le soir, après avoir conduit ma grand'mère et être resté
quelques heures chez son amie, j'eus repris seul le train, du moins je
ne trouvai pas pénible la nuit qui vint; c'est que je n'avais pas à la
passer dans la prison d'une chambre dont l'ensommeillement me
tiendrait éveillé; j'étais entouré par la calmante activité de tous
ces mouvements du train qui me tenaient compagnie, s'offraient à
causer avec moi si je ne trouvais pas le sommeil, me berçaient de
leurs bruits que j'accouplais comme le son des cloches à Combray
tantôt sur un rythme, tantôt sur un autre (entendant selon ma
fantaisie d'abord quatre doubles croches égales, puis une double
croche furieusement précipitée contre une noire); ils neutralisaient
la force centrifuge de mon insomnie en exerçant sur elle des pressions
contraires qui me maintenaient en équilibre et sur lesquelles mon
immobilité et bientôt mon sommeil se sentirent portés avec la même
impression rafraîchissante que m'aurait donnée le repos dû à la
vigilance de forces puissantes au sein de la nature et de la vie, si
j'avais pu pour un moment m'incarner en quelque poisson qui dort dans
la mer, promené dans son assoupissement par les courants et la vague,
ou en quelque aigle étendu sur le seul appui de la tempête.

Les levers de soleil sont un accompagnement des longs voyages en
chemin de fer, comme les œufs durs, les journaux illustrés, les jeux de
cartes, les rivières où des barques s'évertuent sans avancer. A un
moment où je dénombrais les pensées qui avaient rempli mon esprit
pendant les minutes précédentes, pour me rendre compte si je venais ou
non de dormir (et où l'incertitude même qui me faisait me poser la
question, était en train de me fournir une réponse affirmative), dans
le carreau de la fenêtre, au-dessus d'un petit bois noir, je vis des
nuages échancrés dont le doux duvet était d'un rose fixé, mort, qui ne
changera plus, comme celui qui teint les plumes de l'aile qui l'a
assimilé ou le pastel sur lequel l'a déposé la fantaisie du peintre.
Mais je sentais qu'au contraire cette couleur n'était ni inertie, ni
caprice, mais nécessité et vie. Bientôt s'amoncelèrent derrière elle
des réserves de lumière. Elle s'aviva, le ciel devint d'un incarnat
que je tâchais, en collant mes yeux à la vitre, de mieux voir car je
le sentais en rapport avec l'existence profonde de la nature, mais la
ligne du chemin de fer ayant changé de direction, le train tourna, la
scène matinale fut remplacée dans le cadre de la fenêtre par un
village nocturne aux toits bleus de clair de lune, avec un lavoir
encrassé de la nacre opaline de la nuit, sous un ciel encore semé de
toutes ses étoiles, et je me désolais d'avoir perdu ma bande de ciel
rose quand je l'aperçus de nouveau, mais rouge cette fois, dans la
fenêtre d'en face qu'elle abandonna à un deuxième coude de la voie
ferrée; si bien que je passais mon temps à courir d'une fenêtre à
l'autre pour rapprocher, pour rentoiler les fragments intermittents et
opposites de mon beau matin écarlate et versatile et en avoir une vue
totale et un tableau continu.

Le paysage devint accidenté, abrupt, le train s'arrêta à une petite
gare entre deux montagnes. On ne voyait au fond de la gorge, au bord
du torrent, qu'une maison de garde enfoncée dans l'eau qui coulait au
ras des fenêtres. Si un être peut être le produit d'un sol dont on
goûte en lui le charme particulier, plus encore que la paysanne que
j'avais tant désiré voir apparaître quand j'errais seul du côté de
Méséglise, dans les bois de Roussainville, ce devait être la grande
fille que je vis sortir de cette maison et, sur le sentier
qu'illuminait obliquement le soleil levant, venir vers la gare en
portant une jarre de lait. Dans la vallée à qui ces hauteurs cachaient
le reste du monde, elle ne devait jamais voir personne que dans ces
trains qui ne s'arrêtaient qu'un instant. Elle longea les wagons,
offrant du café au lait à quelques voyageurs réveillés. Empourpré des
reflets du matin, son visage était plus rose que le ciel. Je ressentis
devant elle ce désir de vivre qui renaît en nous chaque fois que nous
prenons de nouveau conscience de la beauté et du bonheur. Nous
oublions toujours qu'ils sont individuels et, leur substituant dans
notre esprit un type de convention que nous formons en faisant une
sorte de moyenne entre les différents visages qui nous ont plu, entre
les plaisirs que nous avons connus, nous n'avons que des images
abstraites qui sont languissantes et fades parce qu'il leur manque
précisément ce caractère d'une chose nouvelle, différente de ce que
nous avons connu, ce caractère qui est propre à la beauté et au
bonheur. Et nous portons sur la vie un jugement pessimiste et que nous
supposons juste, car nous avons cru y faire entrer en ligne de compte
le bonheur et la beauté quand nous les avons omis et remplacés par des
synthèses où d'eux il n'y a pas un seul atome. C'est ainsi que bâille
d'avance d'ennui un lettré à qui on parle d'un nouveau «beau livre»,
parce qu'il imagine une sorte de composé de tous les beaux livres
qu'il a lus, tandis qu'un beau livre est particulier, imprévisible, et
n'est pas fait de la somme de tous les chefs-d'œuvre précédents mais de
quelque chose que s'être parfaitement assimilé cette somme ne suffit
nullement à faire trouver, car c'est justement en dehors d'elle. Dès
qu'il a eu connaissance de cette nouvelle œuvre, le lettré, tout à
l'heure blasé, se sent de l'intérêt pour la réalité qu'elle dépeint.
Telle, étrangère aux modèles de beauté que dessinait ma pensée quand
je me trouvais seul, la belle fille me donna aussitôt le goût d'un
certain bonheur (seule forme, toujours particulière, sous laquelle
nous puissions connaître le goût du bonheur), d'un bonheur qui se
réaliserait en vivant auprès d'elle. Mais ici encore la cessation
momentanée de l'Habitude agissait pour une grande part. Je faisais
bénéficier la marchande de lait de ce que c'était mon être complet,
apte à goûter de vives jouissances, qui était en face d'elle. C'est
d'ordinaire avec notre être réduit au minimum que nous vivons, la
plupart de nos facultés restent endormies parce qu'elles se reposent
sur l'habitude qui sait ce qu'il y a à faire et n'a pas besoin
d'elles. Mais par ce matin de voyage l'interruption de la routine de
mon existence, le changement de lieu et d'heure avaient rendu leur
présence indispensable. Mon habitude qui étaient sédentaire et n'était
pas matinale, faisait défaut, et toutes mes facultés étaient accourues
pour la remplacer, rivalisant entre elles de zèle--s'élevant
toutes, comme des vagues à un même niveau inaccoutumé--de la plus
basse, à la plus noble, de la respiration, de l'appétit, et de la
circulation sanguine à la sensibilité et à l'imagination. Je ne sais
si, en me faisant croire que cette fille n'était pas pareille aux
autres femmes, le charme sauvage de ces lieux ajoutait au sien, mais
elle le leur rendait. La vie m'aurait paru délicieuse si seulement
j'avais pu, heure par heure, la passer avec elle, l'accompagner
jusqu'au torrent, jusqu'à la vache, jusqu'au train, être toujours à
ses côtés, me sentir connu d'elle, ayant ma place dans sa pensée. Elle
m'aurait initié aux charmes de la vie rustique et des premières heures
du jour. Je lui fis signe qu'elle vînt me donner du café au lait.
J'avais besoin d'être remarqué d'elle. Elle ne me vit pas, je
l'appelai. Au-dessus de son corps très grand, le teint de sa figure
était si doré et si rose qu'elle avait l'air d'être vue à travers un
vitrail illuminé. Elle revint sur ses pas, je ne pouvais détacher mes
yeux de son visage de plus en plus large, pareil à un soleil qu'on
pourrait fixer et qui s'approcherait jusqu'à venir tout près de vous,
se laissant regarder de près, vous éblouissant d'or et de rouge. Elle
posa sur moi son regard perçant, mais comme les employés fermaient les
portières, le train se mit en marche; je la vis quitter la gare et
reprendre le sentier, il faisait grand jour maintenant: je m'éloignais
de l'aurore. Que mon exaltation eût été produite par cette fille, ou
au contraire eût causé la plus grande partie du plaisir que j'avais eu
à me trouver près d'elle, en tous cas elle était si mêlée à lui, que
mon désir de la revoir était avant tout le désir moral de ne pas
laisser cet état d'excitation périr entièrement, de ne pas être séparé
à jamais de l'être qui y avait, même à son insu, participé. Ce n'est
pas seulement que cet état fût agréable. C'est surtout que (comme la
tension plus grande d'une corde ou la vibration plus rapide d'un nerf
produit une sonorité ou une couleur différente) il donnait une autre
tonalité à ce que je voyais, il m'introduisait comme acteur dans un
univers inconnu et infiniment plus intéressant; cette belle fille que
j'apercevais encore, tandis que le train accélérait sa marche, c'était
comme une partie d'une vie autre que celle que je connaissais, séparée
d'elle par un liseré, et où les sensations qu'éveillaient les objets
n'étaient plus les mêmes; et d'où sortir maintenant eût été comme
mourir à moi-même. Pour avoir la douceur de me sentir du moins attaché
à cette vie il eût suffi que j'habitasse assez près de la petite
station pour pouvoir venir tous les matins demander du café au lait à
cette paysanne. Mais, hélas! elle serait toujours absente de l'autre
vie vers laquelle je m'en allais de plus en plus vite et que je ne me
résignais à accepter qu'en combinant des plans qui me permettraient un
jour de reprendre ce même train et de m'arrêter à cette même gare,
projet qui avait aussi l'avantage de fournir un aliment à la
disposition intéressée, active, pratique, machinale, paresseuse,
centrifuge qui est celle de notre esprit car il se détourne volontiers
de l'effort qu'il faut pour approfondir en soi-même, d'une façon
générale et désintéressée, une impression agréable que nous avons eue.
Et comme d'autre part nous voulons continuer à penser à elle, il
préfère l'imaginer dans l'avenir, préparer habilement les
circonstances qui pourront la faire renaître, ce qui ne nous apprend
rien sur son essence, mais nous évite la fatigue de la recréer en
nous-même et nous permet d'espérer la recevoir de nouveau du dehors.

Certains noms de villes, Vezelay ou Chartres, Bourges ou Beauvais
servent à désigner, par abréviation, leur église principale. Cette
acception partielle où nous le prenons si souvent, finit--s'il
s'agit de lieux que nous ne connaissons pas encore--par sculpter le
nom tout entier qui dès lors quand nous voudrons y faire entrer l'idée
de la ville--de la ville que nous n'avons jamais vue--lui
imposera--comme un moule--les mêmes ciselures, et du même style,
en fera une sorte de grande cathédrale. Ce fut pourtant à une station
de chemin de fer, au-dessus d'un buffet, en lettres blanches sur un
avertisseur bleu, que je lus le nom, presque de style persan, de
Balbec. Je traversai vivement la gare et le boulevard qui y
aboutissait, je demandai la grève pour ne voir que l'église et la mer;
on n'avait pas l'air de comprendre ce que je voulais dire.
Balbec-le-vieux, Balbec-en-terre, où je me trouvais, n'était ni une
plage ni un port. Certes, c'était bien dans la mer que les pêcheurs
avaient trouvé, selon la légende, le Christ miraculeux dont un vitrail
de cette église qui était à quelques mètres de moi racontait la
découverte; c'était bien de falaises battues par les flots qu'avait
été tirée la pierre de la nef et des tours. Mais cette mer, qu'à cause
de cela j'avais imaginée venant mourir au pied du vitrail, était à
plus de cinq lieues de distance, à Balbec-plage, et, à côté de sa
coupole, ce clocher que, parce que j'avais lu qu'il était lui-même une
âpre falaise normande où s'amassaient les grains, où tournoyaient les
oiseaux, je m'étais toujours représenté comme recevant à sa base la
dernière écume des vagues soulevées, il se dressait sur une place où
était l'embranchement de deux lignes de tramways, en face d'un Café
qui portait, écrit en lettres d'or, le mot «Billard»; il se détachait
sur un fond de maisons aux toits desquelles ne se mêlait aucun mât. Et
l'église--entrant dans mon attention avec le Café, avec le passant
à qui il avait fallu demander mon chemin, avec la gare où j'allais
retourner--faisait un avec tout le reste, semblait un accident, un
produit de cette fin d'après-midi, dans laquelle la coupe moelleuse et
gonflée sur le ciel était comme un fruit dont la même lumière qui
baignait les cheminées des maisons mûrissait la peau rose, dorée et
fondante. Mais je ne voulus plus penser qu'à la signification
éternelle des sculptures, quand je reconnus les Apôtres dont j'avais
vu les statues moulées au musée du Trocadéro et qui des deux côtés de
la Vierge, devant la baie profonde du porche m'attendaient comme pour
me faire honneur. La figure bienveillante, camuse et douce, le dos
voûté, ils semblaient s'avancer d'un air de bienvenue en chantant
l'_Alleluia_ d'un beau jour. Mais on s'apercevait que leur expression
était immuable comme celle d'un mort et ne se modifiait que si on
tournait autour d'eux. Je me disais: c'est ici, c'est l'église de
Balbec. Cette place qui a l'air de savoir sa gloire est le seul lieu
du monde qui possède l'église de Balbec. Ce que j'ai vu jusqu'ici
c'était des photographies de cette église, et, de ces Apôtres, de
cette Vierge du porche si célèbres, les moulages seulement. Maintenant
c'est l'église elle-même, c'est la statue elle-même, ce sont elles;
elles, les uniques, c'est bien plus.

C'était moins aussi peut-être. Comme un jeune homme un jour d'examen
ou de duel, trouve le fait sur lequel on l'a interrogé, la balle qu'il
a tirée, bien peu de chose, quand il pense aux réserves de science et
de courage qu'il possède et dont il aurait voulu faire preuve, de même
mon esprit qui avait dressé la Vierge du Porche hors des reproductions
que j'en avais eues sous les yeux, inaccessible aux vicissitudes qui
pouvaient menacer celles-ci, intacte si on les détruisait, idéale,
ayant une valeur universelle, s'étonnait de voir la statue qu'il avait
mille fois sculptée réduite maintenant à sa propre apparence de
pierre, occupant par rapport à la portée de mon bras une place où elle
avait pour rivales une affiche électorale et la pointe de ma canne,
enchaînée à la Place, inséparable du débouché de la grand'rue, ne
pouvant fuir les regards du café et du bureau d'omnibus, recevant sur
son visage la moitié du rayon de soleil couchant--et bientôt, dans
quelques heures de la clarté du réverbère--dont le bureau du
Comptoir d'Escompte recevait l'autre moitié, gagnée en même temps que
cette succursale d'un établissement de crédit, par le relent des
cuisines du pâtissier, soumise à la tyrannie du Particulier au point
que, si j'avais voulu tracer ma signature sur cette pierre, c'est
elle, la Vierge illustre que jusque-là j'avais douée d'une existence
générale et d'une intangible beauté, la Vierge de Balbec, l'unique (ce
qui, hélas! voulait dire la seule), qui, sur son corps encrassé de la
même suie que les maisons voisines, aurait, sans pouvoir s'en défaire,
montré à tous les admirateurs venus là pour la contempler la trace de
mon morceau de craie et les lettres de mon nom, et c'était elle enfin
l'œuvre d'art immortelle et si longtemps désirée, que je trouvais,
métamorphosée ainsi que l'église elle-même, en une petite vieille de
pierre dont je pouvais mesurer la hauteur et compter les rides.
L'heure passait, il fallait retourner à la gare où je devais attendre
ma grand'mère et Françoise pour gagner ensemble Balbec-Plage. Je me
rappelais ce que j'avais lu sur Balbec, les paroles de Swann: «C'est
délicieux, c'est aussi beau que Sienne.» Et n'accusant de ma déception
que des contingences, la mauvaise disposition où j'étais, ma fatigue,
mon incapacité de savoir regarder, j'essayais de me consoler en
pensant qu'il restait d'autres villes encore intactes pour moi, que je
pourrais prochainement peut-être pénétrer, comme au milieu d'une pluie
de perles, dans le frais gazouillis des égouttements de Quimperlé,
traverser le reflet verdissant et rose qui baignait Pont-Aven; mais
pour Balbec dès que j'y étais entré ç'avait été comme si j'avais
entr'ouvert un nom qu'il eût fallu tenir hermétiquement clos et où,
profitant de l'issue que je leur avais imprudemment offerte en
chassant toutes les images qui y vivaient jusque-là, un tramway, un
café, les gens qui passaient sur la place, la succursale du Comptoir
d'Escompte, irrésistiblement poussés par une pression externe et une
force pneumatique, s'étaient engouffrés à l'intérieur des syllabes
qui, refermées sur eux, les laissaient maintenant encadrer le porche
de l'église persane et ne cesseraient plus de les contenir.

Dans le petit chemin de fer d'intérêt local qui devait nous conduire à
Balbec-Plage, je retrouvai ma grand'mère mais l'y retrouvai seule--car
elle avait imaginé de faire partir avant elle pour que tout fût
préparé d'avance (mais lui ayant donné un renseignement faux n'avait
réussi qu'à faire partir dans une mauvaise direction), Françoise qui
en ce moment sans s'en douter filait à toute vitesse sur Nantes et se
réveillerait peut-être à Bordeaux. A peine fus-je assis dans le
wagon rempli par la lumière fugitive du couchant et par la chaleur
persistante de l'après-midi (la première, hélas! me permettant de voir
en plein sur le visage de ma grand'mère combien la seconde l'avait
fatiguée), elle me demanda: «Hé bien, Balbec?» avec un sourire si
ardemment éclairé par l'espérance du grand plaisir qu'elle pensait que
j'avais éprouvé, que je n'osai pas lui avouer tout d'un coup ma
déception. D'ailleurs, l'impression que mon esprit avait recherchée
m'occupait moins au fur et à mesure que se rapprochait le lieu auquel
mon corps aurait à s'accoutumer. Au terme, encore éloigné de plus
d'une heure, de ce trajet, je cherchais à imaginer le directeur de
l'hôtel de Balbec pour qui j'étais, en ce moment, inexistant, et
j'aurais voulu me présenter à lui dans une compagnie plus prestigieuse
que celle de ma grand'mère qui allait certainement lui demander des
rabais. Il m'apparaissait empreint d'une morgue certaine, mais très
vague de contours.

A tout moment le petit chemin de fer nous arrêtait à l'une des
stations qui précédaient Balbec-Plage et dont les noms mêmes
(Incarville, Marcouville, Doville, Pont-à-Couleuvre, Arambouville,
Saint-Mars-le-Vieux, Hermonville, Maineville) me semblaient étranges,
alors que lus dans un livre ils auraient eu quelque rapport avec les
noms de certaines localités qui étaient voisines de Combray. Mais à
l'oreille d'un musicien deux motifs, matériellement composés de
plusieurs des mêmes notes, peuvent ne présenter aucune ressemblance,
s'ils diffèrent par la couleur de l'harmonie et de l'orchestration. De
même, rien moins que ces tristes noms faits de sable, d'espace trop
aéré et vide, et de sel, au-dessus desquels le mot ville s'échappait
comme vole dans pigeon-vole, ne me faisait penser à ces autres noms de
Roussainville ou de Martinville, qui parce que je les avais entendu
prononcer si souvent par ma grand'tante à table, dans la «salle»,
avaient acquis un certain charme sombre où s'étaient peut-être
mélangés des extraits du goût des confitures, de l'odeur du feu de
bois et du papier d'un livre de Bergotte, de la couleur de grès de la
maison d'en face, et qui, aujourd'hui encore, quand ils remontent
comme une bulle gazeuse, du fond de ma mémoire, conservent leur vertu
spécifique à travers les couches superposées de milieux différents
qu'ils ont à franchir avant d'atteindre jusqu'à la surface.

C'étaient, dominant la mer lointaine du haut de leur dune, ou
s'accommodant déjà pour la nuit au pied de collines d'un vert cru et
d'une forme désobligeante, comme celle du canapé d'une chambre d'hôtel
où l'on vient d'arriver, composées de quelques villas que prolongeait
un terrain de tennis et quelquefois un casino dont le drapeau claquait
au vent fraîchissant, évidé et anxieux, de petites stations qui me
montraient pour la première fois leurs hôtes habituels, mais me les
montraient par leur dehors--des joueurs de tennis en casquettes
blanches, le chef de gare vivant là, près de ses tamaris et de ses
roses, une dame, coiffée d'un «canotier», qui, décrivant le tracé
quotidien d'une vie que je ne connaîtrais jamais, rappelait son
lévrier qui s'attardait et rentrait dans son chalet où la lampe était
déjà allumée--et qui blessaient cruellement de ces images
étrangement usuelles et dédaigneusement familières, mes regards
inconnus et mon cœur dépaysé. Mais combien ma souffrance s'aggrava
quand nous eûmes débarqué dans le hall du grand hôtel de Balbec, en
face de l'escalier monumental qui imitait le marbre, et pendant que ma
grand'mère, sans souci d'accroître l'hostilité et le mépris des
étrangers au milieu desquels nous allions vivre, discutait les
«conditions» avec le directeur, sorte de poussah à la figure et à la
voix pleines de cicatrices (qu'avait laissées l'extirpation sur l'une,
de nombreux boutons, sur l'autre des divers accents dus à des origines
lointaines et à une enfance cosmopolite), au smoking de mondain, au
regard de psychologue, prenant généralement à l'arrivée de
l'«omnibus», les grands seigneurs pour des râleux et les rats d'hôtel
pour des grands seigneurs. Oubliant sans doute que lui-même ne
touchait pas cinq cent francs d'appointements mensuels, il méprisait
profondément les personnes pour qui cinq cents francs ou plutôt comme
il disait «vingt-cinq louis» est «une somme» et les considérait comme
faisant partie d'une race de parias à qui n'était pas destiné le Grand
Hôtel. Il est vrai que dans ce Palace même, il y avait des gens qui ne
payaient pas très cher tout en étant estimés du directeur, à condition
que celui-ci fût certain qu'ils regardaient à dépenser non pas par
pauvreté mais par avarice. Elle ne saurait en effet rien ôter au
prestige, puisqu'elle est un vice et peut par conséquent se rencontrer
dans toutes les situations sociales. La situation sociale était la
seule chose à laquelle le directeur fît attention, la situation
sociale, ou plutôt les signes qui lui paraissaient impliquer qu'elle
était élevée, comme de ne pas se découvrir en entrant dans le hall, de
porter des knickerbockers, un paletot à taille, et de sortir un cigare
ceint de pourpre et d'or d'un étui en maroquin écrasé (tous avantages,
hélas! qui me faisaient défaut). Il émaillait ses propos commerciaux
d'expressions choisies, mais à contre-sens.

Tandis que j'entendais ma grand'mère, sans se froisser qu'il l'écoutât
son chapeau sur la tête et tout en sifflotant, lui demander avec une
intonation artificielle: «Et quels sont... vos prix?... Oh! beaucoup
trop élevés pour mon petit budget», attendant sur une banquette, je me
réfugiais au plus profond de moi-même, je m'efforçais d'émigrer dans
des pensées éternelles, de ne laisser rien de moi, rien de vivant, à
la surface de mon corps--insensibilisée comme l'est celle des
animaux qui par inhibition font les morts quand on les blesse--afin
de ne pas trop souffrir dans ce lieu où mon manque total d'habitude
m'était rendu plus sensible encore par la vue de celle que semblait en
avoir au même moment une dame élégante à qui le directeur témoignait
son respect en prenant des familiarités avec le petit chien dont elle
était suivie, le jeune gandin qui, la plume au chapeau, rentrait en
demandant «s'il avait des lettres», tous ces gens pour qui c'était
regagner leur home que de gravir les degrés en faux marbre. Et en même
temps le regard de Minos, Eaque et Rhadamante (regard dans lequel je
plongeai mon âme dépouillée, comme dans un inconnu où plus rien ne la
protégeait), me fut jeté sévèrement par des messieurs qui, peu versés
peut-être dans l'art de «recevoir», portaient le titre de «chefs de
réception»; plus loin, derrière un vitrage clos, des gens étaient
assis dans un salon de lecture pour la description duquel il m'aurait
fallu choisir dans le Dante, tour à tour les couleurs qu'il prête au
Paradis et à l'Enfer, selon que je pensais au bonheur des élus qui
avaient le droit d'y lire en toute tranquillité, ou à la terreur que
m'eût causée ma grand'mère si, dans son insouci de ce genre
d'impressions, elle m'eût ordonné d'y pénétrer.

Mon impression de solitude s'accrut encore un moment après. Comme
j'avais avoué à ma grand'mère que je n'étais pas bien, que je croyais
que nous allions être obligés de revenir à Paris, sans protester elle
avait dit qu'elle sortait pour quelques emplettes, utiles aussi bien
si nous partions que si nous restions (et que je sus ensuite m'être
toutes destinées, Françoise ayant avec elle des affaires qui m'eussent
manqué); en l'attendant j'étais allé faire les cent pas dans les rues
encombrées d'une foule qui y maintenait une chaleur d'appartement et
où était encore ouverts la boutique du coiffeur et le salon d'un
pâtissier chez lequel des habitués prenaient des glaces, devant la
statue de Duguay-Trouin. Elle me causa à peu près autant de plaisir
que son image au milieu d'un «illustré» peut en procurer au malade
qui le feuillette dans le cabinet d'attente d'un chirurgien. Je
m'étonnais qu'il y eût des gens assez différents de moi pour que,
cette promenade dans la ville, le directeur eût pu me la conseiller
comme une distraction, et aussi pour que le lieu de supplice qu'est
une demeure nouvelle pût paraître à certains «un séjour de délices»
comme disait le prospectus de l'hôtel qui pouvait exagérer, mais
pourtant s'adressait à toute une clientèle dont il flattait les goûts.
Il est vrai qu'il invoquait, pour la faire venir au Grand-Hôtel de
Balbec, non seulement «la chère exquise» et le «coup d'œil féerique des
jardins du Casino», mais encore les «arrêts de Sa Majesté la Mode,
qu'on ne peut violer impunément sans passer pour un béotien, ce à quoi
aucun homme bien élevé ne voudrait s'exposer». Le besoin que j'avais
de ma grand'mère était grandi par ma crainte de lui avoir causé une
désillusion. Elle devait être découragée, sentir que si je ne
supportais pas cette fatigue c'était à désespérer qu'aucun voyage pût
me faire du bien. Je me décidai à rentrer l'attendre; le directeur
vint lui-même pousser un bouton: et un personnage encore inconnu de
moi, qu'on appelait «lift» (et qui à ce point le plus haut de l'hôtel
où serait le lanternon d'une église normande, était installé comme un
photographe derrière son vitrage ou comme un organiste dans sa
chambre), se mit à descendre vers moi avec l'agilité d'un écureuil
domestique, industrieux et captif. Puis en glissant de nouveau le long
d'un pilier il m'entraîna à sa suite vers le dôme de la nef
commerciale. A chaque étage, des deux côtés de petits escaliers de
communication, se dépliaient en éventails de sombres galeries, dans
lesquelles, portant un traversin, passait une femme de chambre.
J'appliquais à son visage rendu indécis par le crépuscule le masque
de mes rêves les plus passionnés, mais lisais dans son regard tourné
vers moi l'horreur de mon néant. Cependant pour dissiper, au cours de
l'interminable ascension, l'angoisse mortelle que j'éprouvais à
traverser en silence le mystère de ce clair-obscur sans poésie,
éclairé d'une seule rangée verticale de verrières que faisait l'unique
water-closet de chaque étage, j'adressai la parole au jeune organiste,
artisan de mon voyage et compagnon de ma captivité, lequel continuait
à tirer les registres de son instrument et à pousser les tuyaux. Je
m'excusai de tenir autant de place, de lui donner tellement de peine,
et lui demandai si je ne le gênais pas dans l'exercice d'un art, à
l'endroit duquel, pour flatter le virtuose, je fis plus que manifester
de la curiosité, je confessai ma prédilection. Mais il ne me répondit
pas, soit étonnement de mes paroles, attention à son travail, souci de
l'étiquette, dureté de son ouïe, respect du lieu, crainte du danger,
paresse d'intelligence ou consigne du directeur.

Il n'est peut-être rien qui donne plus l'impression de la réalité de
ce qui nous est extérieur, que le changement de la position, par
rapport à nous, d'une personne même insignifiante, avant que nous
l'ayons connue, et après. J'étais le même homme qui avait pris à la
fin de l'après-midi le petit chemin de fer de Balbec, je portais en
moi la même âme. Mais dans cette âme, à l'endroit où, à six heures, il
y avait avec l'impossibilité d'imaginer le directeur, le Palace, son
personnel, une attente vague et craintive du moment où j'arriverais,
se trouvaient maintenant les boutons extirpés dans la figure du
directeur cosmopolite (en réalité naturalisé Monégasque, bien qu'il
fût--comme il disait parce qu'il employait toujours des expressions
qu'il croyait distinguées, sans s'apercevoir qu'elles étaient
vicieuses--«d'originalité roumaine»)--son geste pour sonner le
lift, le lift lui-même, toute une frise de personnages de guignol
sortis de cette boîte de Pandore qu'était le Grand-Hôtel,
indéniables, inamovibles, et comme tout ce qui est réalisé,
stérilisants. Mais du moins ce changement dans lequel je n'étais pas
intervenu me prouvait qu'il s'était passé quelque chose d'extérieur à
moi--si dénuée d'intérêt que cette chose fût en soi--et j'étais
comme le voyageur qui, ayant eu le soleil devant lui en commençant une
course, constate que les heures sont passées, quand il le voit
derrière lui. J'étais brisé par la fatigue, j'avais la fièvre, je me
serais bien couché, mais je n'avais rien de ce qu'il eût fallu pour
cela. J'aurais voulu au moins m'étendre un instant sur le lit, mais à
quoi bon puisque je n'aurais pu y faire trouver de repos à cet
ensemble de sensations qui est pour chacun de nous son corps
conscient, sinon son corps matériel, et puisque les objets inconnus
qui l'encerclaient, en le forçant à mettre ses perceptions sur le pied
permanent d'une défensive vigilante, auraient maintenu mes regards,
mon ouïe, tous mes sens, dans une position aussi réduite et incommode
(même si j'avais allongé mes jambes) que celle du cardinal La Balue
dans la cage où il ne pouvait ni se tenir debout ni s'asseoir. C'est
notre attention qui met des objets dans une chambre, et l'habitude qui
les en retire, et nous y fait de la place. De la place, il n'y en
avait pas pour moi dans ma chambre de Balbec (mienne de nom
seulement), elle était pleine de choses qui ne me connaissant pas,
me rendirent le coup d'œil méfiant que je leur jetai et sans tenir
aucun compte de mon existence, témoignèrent que je dérangeais le
train-train de la leur. La pendule--alors qu'à la maison je
n'entendais la mienne que quelques secondes par semaine, seulement
quand je sortais d'une profonde méditation--continua sans
s'interrompre un instant à tenir dans une langue inconnue des propos
qui devaient être désobligeants pour moi, car les grands rideaux
violets l'écoutaient sans répondre, mais dans une attitude analogue à
celle des gens qui haussent les épaules pour montrer que la vue d'un
tiers les irrite. Ils donnaient à cette chambre si haute un caractère
quasi-historique qui eût pu la rendre appropriée à l'assassinat du duc
de Guise, et plus tard à une visite de touristes, conduits par un
guide de l'agence Cook, mais nullement à mon sommeil. J'étais
tourmenté par la présence de petites bibliothèques à vitrines, qui
couraient le long des murs, mais surtout par une grande glace à pieds,
arrêtée en travers de la pièce et avant le départ de laquelle je
sentais qu'il n'y aurait pas pour moi de détente possible. Je levais à
tout moment mes regards--que les objets de ma chambre de Paris ne
gênaient pas plus que ne faisaient mes propres prunelles, car ils
n'étaient plus que des annexes de mes organes, un agrandissement de
moi-même--vers le plafond surélevé de ce belvédère situé au sommet
de l'hôtel et que ma grand'mère avait choisi pour moi; et, jusque dans
cette région plus intime que celle où nous voyons et où nous
entendons, dans cette région où nous éprouvons la qualité des odeurs,
c'était presque à l'intérieur de mon moi que celle du vétiver venait
pousser dans mes derniers retranchements son offensive, à laquelle
j'opposais non sans fatigue la riposte inutile et incessante d'un
reniflement alarmé. N'ayant plus d'univers, plus de chambre, plus de
corps que menacé par les ennemis qui m'entouraient, qu'envahi jusque
dans les os par la fièvre, j'étais seul, j'avais envie de mourir.
Alors ma grand'mère entra; et à l'expansion de mon cœur refoulé
s'ouvrirent aussitôt des espaces infinis.

Elle portait une robe de chambre de percale qu'elle revêtait à la
maison chaque fois que l'un de nous était malade (parce qu'elle s'y
sentait plus à l'aise, disait-elle, attribuant toujours à ce qu'elle
faisait des mobiles égoïstes), et qui était pour nous soigner, pour
nous veiller, sa blouse de servante et de garde, son habit de
religieuse. Mais tandis que les soins de celles-là, la bonté qu'elles
ont, le mérite qu'on leur trouve et la reconnaissance qu'on leur doit
augmentent encore l'impression qu'on a d'être, pour elles, un autre,
de se sentir seul, gardant pour soi la charge de ses pensées, de son
propre désir de vivre, je savais, quand j'étais avec ma grand'mère, si
grand chagrin qu'il y eût en moi, qu'il serait reçu dans une pitié
plus vaste encore; que tout ce qui était mien, mes soucis, mon
vouloir, serait, en ma grand'mère, étayé sur un désir de conservation
et d'accroissement de ma propre vie autrement fort que celui que
j'avais de moi-même; et mes pensées se prolongeaient en elle sans
subir de déviation parce qu'elles passaient de mon esprit dans le sien
sans changer de milieu, de personne. Et--comme quelqu'un qui veut
nouer sa cravate devant une glace sans comprendre que le bout qu'il
voit n'est pas placé par rapport à lui du côté où il dirige sa main,
ou comme un chien qui poursuit à terre l'ombre dansante d'un insecte--trompé
par l'apparence du corps comme on l'est dans ce monde où
nous ne percevons pas directement les âmes, je me jetai dans les bras
de ma grand'mère et je suspendis mes lèvres à sa figure comme si
j'accédais ainsi à ce cœur immense qu'elle m'ouvrait. Quand j'avais
ainsi ma bouche collée à ses joues, à son front, j'y puisais quelque
chose de si bienfaisant, de si nourricier, que je gardais
l'immobilité, le sérieux, la tranquille avidité d'un enfant qui tette.

Je regardais ensuite sans me lasser son grand visage découpé comme un
beau nuage ardent et calme, derrière lequel on sentait rayonner la
tendresse. Et tout ce qui recevait encore, si faiblement que ce fût,
un peu de ses sensations, tout ce qui pouvait ainsi être dit encore à
elle, en était aussitôt si spiritualisé, si sanctifié que de mes
paumes je lissais ses beaux cheveux à peine gris avec autant de
respect, de précaution et de douceur que si j'y avais caressé sa
bonté. Elle trouvait un tel plaisir dans toute peine qui m'en
épargnait une, et, dans un moment d'immobilité et de calme pour mes
membres fatigués, quelque chose de si délicieux, que quand, ayant vu
qu'elle voulait m'aider à me coucher et me déchausser, je fis le geste
de l'en empêcher et de commencer à me déshabiller moi-même, elle
arrêta d'un regard suppliant mes mains qui touchaient aux premiers
boutons de ma veste et de mes bottines.

--Oh, je t'en prie, me dit-elle. C'est une telle joie pour ta
grand'mère. Et surtout ne manque pas de frapper au mur si tu as besoin
de quelque chose cette nuit, mon lit est adossé au tien, la cloison
est très mince. D'ici un moment quand tu seras couché fais-le, pour
voir si nous nous comprenons bien.

Et, en effet, ce soir-là, je frappai trois coups--que une semaine
plus tard quand je fus souffrant je renouvelai pendant quelques jours
tous les matins parce que ma grand'mère voulait me donner du lait de
bonne heure. Alors quand je croyais entendre qu'elle était réveillée--pour
qu'elle n'attendît pas et pût, tout de suite après, se
rendormir--je risquais trois petits coups, timidement, faiblement,
distinctement malgré tout, car si je craignais d'interrompre son
sommeil dans le cas où je me serais trompé et où elle eût dormi, je
n'aurais pas voulu non plus qu'elle continuât d'épier un appel qu'elle
n'aurait pas distingué d'abord et que je n'oserais pas renouveler. Et
à peine j'avais frappé mes coups que j'en entendais trois autres,
d'une intonation différente de ceux-là, empreints d'une calme
autorité, répétés à deux reprises pour plus de clarté et qui disaient:
«Ne t'agite pas, j'ai entendu, dans quelques instants je serai là»; et
bientôt après ma grand'mère arrivait. Je lui disais que j'avais eu
peur qu'elle ne m'entendît pas ou crût que c'était un voisin qui avait
frappé; elle riait:

--Confondre les coups de mon pauvre chou avec d'autres, mais entre
mille sa grand'mère les reconnaîtrait! Crois-tu donc qu'il y en ait
d'autres au monde qui soient aussi bêtas, aussi fébriles, aussi
partagés entre la crainte de me réveiller et de ne pas être compris.
Mais quand même elle se contenterait d'un grattement, on reconnaîtrait
tout de suite sa petite souris, surtout quand elle est aussi unique et
à plaindre que la mienne. Je l'entendais déjà depuis un moment qui
hésitait, qui se remuait dans le lit, qui faisait tous ses manèges.

Elle entr'ouvrait les persiennes; à l'annexe en saillie de l'hôtel, le
soleil était déjà installé sur les toits comme un couvreur matinal qui
commence tôt son ouvrage et l'accomplit en silence pour ne pas
réveiller la ville qui dort encore et de laquelle l'immobilité le fait
paraître plus agile. Elle me disait l'heure, le temps qu'il ferait,
que ce n'était pas la peine que j'allasse jusqu'à la fenêtre, qu'il y
avait de la brume sur la mer, si la boulangerie était déjà ouverte,
quelle était cette voiture qu'on entendait: tout cet insignifiant
lever de rideau, ce négligeable introït du jour auquel personne
n'assiste, petit morceau de vie qui n'était qu'à nous deux, que
j'évoquerais volontiers dans la journée devant Françoise ou des
étrangers en parlant du brouillard à couper au couteau qu'il y avait
eu le matin à six heures, avec l'ostentation non d'un savoir acquis,
mais d'une marque d'affection reçue par moi, seul; doux instant
matinal qui s'ouvrait comme une symphonie par le dialogue rythmé de
mes trois coups auquel la cloison pénétrée de tendresse et de joie,
devenue harmonieuse, immatérielle, chantant comme les anges, répondait
par trois autres coups, ardemment attendus, deux fois répétés, et où
elle savait transporter l'âme de ma grand'mère tout entière et la
promesse de sa venue, avec une allégresse d'annonciation et une
fidélité musicale. Mais cette première nuit d'arrivée, quand ma
grand'mère m'eut quitté, je recommençai à souffrir, comme j'avais déjà
souffert à Paris au moment de quitter la maison. Peut-être cet effroi
que j'avais--qu'ont tant d'autres--de coucher dans une chambre
inconnue, peut-être cet effroi, n'est-il que la forme la plus humble,
obscure, organique, presque inconsciente, de ce grand refus désespéré
qu'opposent les choses qui constituent le meilleur de notre vie
présente à ce que nous revêtions mentalement de notre acceptation la
formule d'un avenir où elles ne figurent pas; refus qui était au fond
de l'horreur que m'avait fait si souvent éprouver la pensée que mes
parents mourraient un jour, que les nécessités de la vie pourraient
m'obliger à vivre loin de Gilberte, ou simplement à me fixer
définitivement dans un pays où je ne verrais plus jamais mes amis;
refus qui était encore au fond de la difficulté que j'avais à penser à
ma propre mort ou à une survie comme celle que Bergotte promettait aux
hommes dans ses livres, dans laquelle je ne pourrais emporter mes
souvenirs, mes défauts, mon caractère qui ne se résignaient pas à
l'idée de ne plus être et ne voulaient pour moi ni du néant, ni d'une
éternité où ils ne seraient plus.

Quand Swann m'avait dit à Paris, un jour que j'étais particulièrement
souffrant: «Vous devriez partir pour ces délicieuses îles de
l'Océanie, vous verrez que vous n'en reviendrez plus», j'aurais voulu
lui répondre: «Mais alors je ne verrai plus votre fille, je vivrai au
milieu de choses et de gens qu'elle n'a jamais vus.» Et pourtant ma
raison me disait: «Qu'est-ce que cela peut faire, puisque tu n'en
seras pas affligé? Quand M. Swann te dit que tu ne reviendras pas, il
entend par là que tu ne voudras pas revenir, et puisque tu ne le
voudras pas, c'est que, là-bas, tu seras heureux.» Car ma raison
savait que l'habitude--l'habitude qui allait assumer maintenant
l'entreprise de me faire aimer ce logis inconnu, de changer de place
la glace, la nuance des rideaux, d'arrêter la pendule--se charge
aussi bien de nous rendre chers les compagnons qui nous avaient déplu
d'abord, de donner une autre forme aux visages, de rendre sympathique
le son d'une voix, de modifier l'inclination des cœurs. Certes ces
amitiés nouvelles pour des lieux et des gens ont pour trame l'oubli
des anciennes; mais justement ma raison pensait que je pouvais
envisager sans terreur la perspective d'une vie où je serais à jamais
séparé d'êtres dont je perdrais le souvenir, et c'est comme une
consolation qu'elle offrait à mon cœur une promesse d'oubli qui ne
faisait au contraire qu'affoler son désespoir. Ce n'est pas que notre
cœur ne doive éprouver lui aussi, quand la séparation sera consommée,
les effets analgésiques de l'habitude; mais jusque-là il continuera de
souffrir. Et la crainte d'un avenir où nous serons enlevés la vue et
l'entretien de ceux que nous aimons et d'où nous tirons aujourd'hui
notre plus chère joie, cette crainte, loin de se dissiper, s'accroît,
si à la douleur d'une telle privation nous pensons que s'ajoutera ce
qui pour nous semble actuellement plus cruel encore: ne pas la
ressentir comme une douleur, y rester indifférent; car alors notre moi
serait changé, ce ne serait plus seulement le charme de nos parents,
de notre maîtresse, de nos amis, qui ne serait plus autour de nous,
mais notre affection pour eux; elle aurait été si parfaitement
arrachée de notre cœur dont elle est aujourd'hui une notable part, que
nous pourrions nous plaire à cette vie séparée d'eux dont la pensée
nous fait horreur aujourd'hui; ce serait donc une vraie mort de
nous-même, mort suivie, il est vrai, de résurrection, mais en un moi
différent et jusqu'à l'amour duquel ne peuvent s'élever les parties de
l'ancien moi condamnées à mourir. Ce sont elles--même les plus
chétives, comme les obscurs attachements aux dimensions, à
l'atmosphère d'une chambre--qui s'effarent et refusent, en des
rébellions où il faut voir un mode secret, partiel, tangible et vrai
de la résistance à la mort, de la longue résistance désespérée et
quotidienne à la mort fragmentaire et successive telle qu'elle
s'insère dans toute la durée de notre vie, détachant de nous à chaque
moment des lambeaux de nous-mêmes sur la mortification desquels des
cellules nouvelles multiplieront. Et pour une nature nerveuse comme
était la mienne, c'est-à-dire chez qui les intermédiaires, les nerfs,
remplissent mal leurs fonctions, n'arrêtent pas dans sa route vers
la conscience, mais y laissent au contraire parvenir, distincte,
épuisante, innombrable et douloureuse, la plainte des plus humbles
éléments du moi qui vont disparaître, l'anxieuse alarme que
j'éprouvais sous ce plafond inconnu et trop haut, n'était que la
protestation d'une amitié qui survivait en moi, pour un plafond
familier et bas. Sans doute cette amitié disparaîtrait, une autre
ayant pris sa place (alors la mort, puis une nouvelle vie auraient,
sous le nom d'Habitude, accompli leur œuvre double); mais jusqu'à son
anéantissement, chaque soir elle souffrirait, et ce premier soir-là
surtout, mise en présence d'un avenir déjà réalisé où il n'y avait
plus de place pour elle, elle se révoltait, elle me torturait du cri
de ses lamentations chaque fois que mes regards, ne pouvant se
détourner de ce qui les blessait, essayaient de se poser au plafond
inaccessible.

Mais le lendemain matin!--après qu'un domestique fut venu m'éveiller
et m'apporter de l'eau chaude, et pendant que je faisais ma toilette
et essayais vainement de trouver les affaires dont j'avais besoin dans
ma malle d'où je ne tirais, pêle-mêle, que celles qui ne pouvaient me
servir à rien, quelle joie, pensant déjà au plaisir du déjeuner et de
la promenade, de voir dans la fenêtre et dans toutes les vitrines des
bibliothèques, comme dans les hublots d'une cabine de navire, la mer
nue, sans ombrages et pourtant à l'ombre sur une moitié de son étendue
que délimitait une ligne mince et mobile, et de suivre des yeux les
flots qui s'élançaient l'un après l'autre comme des sauteurs sur un
tremplin. A tous moments, tenant à la main la serviette raide et
empesée où était écrit le nom de l'hôtel et avec laquelle je faisais
d'inutiles efforts pour me sécher, je retournais près de la fenêtre
jeter encore un regard sur ce vaste cirque éblouissant et montagneux
et sur les sommets neigeux de ses vagues en pierre d'émeraude çà et là
polie et translucide, lesquelles avec une placide violence et un
froncement léonin laissaient s'accomplir et dévaler l'écoulement de
leurs pentes auxquelles le soleil ajoutait un sourire sans visage.
Fenêtre à laquelle je devais ensuite me mettre chaque matin comme au
carreau d'une diligence dans laquelle on a dormi, pour voir si pendant
la nuit s'est rapprochée ou éloignée une chaîne désirée--ici ces
collines de la mer qui avant de revenir vers nous en dansant, peuvent
reculer si loin que souvent ce n'était qu'après une longue plaine
sablonneuse que j'apercevais à une grande distance leurs premières
ondulations, dans un lointain transparent, vaporeux et bleuâtre comme
ces glaciers qu'on voit au fond des tableaux des primitifs toscans.
D'autres fois, c'était tout près de moi que le soleil riait sur ces
flots d'un vert aussi tendre que celui que conserve aux prairies
alpestres (dans les montagnes où le soleil s'étale çà et là comme un
géant qui en descendrait gaiement, par bonds inégaux, les pentes)
moins l'humidité du sol que la liquide mobilité de la lumière. Au
reste, dans cette brèche que la plage et les flots pratiquent au
milieu du monde pour du reste y faire passer, pour y accumuler la
lumière, c'est elle surtout, selon la direction d'où elle vient et que
suit notre œil, c'est elle qui déplace et situe les vallonnements de la
mer. La diversité de l'éclairage ne modifie pas moins l'orientation
d'un lieu, ne dresse pas moins devant nous de nouveaux buts qu'il nous
donne le désir d'atteindre, que ne ferait un trajet longuement et
effectivement parcouru en voyage. Quand le matin le soleil venait de
derrière l'hôtel, découvrant devant moi les grèves illuminées
jusqu'aux premiers contreforts de la mer, il semblait m'en montrer un
autre versant et m'engager à poursuivre, sur la route tournante de ses
rayons, un voyage immobile et varié à travers les plus beaux sites du
paysage accidenté des heures. Et dès ce premier matin le soleil me
désignait au loin d'un doigt souriant ces cimes bleues de la mer qui
n'ont de nom sur aucune carte géographique, jusqu'à ce qu'étourdi de
sa sublime promenade à la surface retentissante et chaotique de leurs
crêtes et de leurs avalanches, il vînt se mettre à l'abri du vent dans
ma chambre, se prélassant sur le lit défait et égrenant ses richesses
sur le lavabo mouillé, dans la malle ouverte, où par sa splendeur même
et son luxe déplacé, il ajoutait encore à l'impression du désordre.
Hélas, le vent de mer, une heure plus tard, dans la grande salle à
manger--tandis que nous déjeunions et que, de la gourde de cuir
d'un citron, nous répandions quelques gouttes d'or sur deux soles qui
bientôt laissèrent dans nos assiettes le panache de leurs arêtes,
frisé comme une plume et sonore comme une cithare--il parut cruel à
ma grand'mère de n'en pas sentir le souffle vivifiant à cause du
châssis transparent mais clos qui, comme une vitrine, nous séparait de
la plage tout en nous la laissant entièrement voir et dans lequel le
ciel entrait si complètement que son azur avait l'air d'être la
couleur des fenêtres et ses nuages blancs un défaut du verre. Me
persuadant que j'étais «assis sur le môle» ou au fond du «boudoir»
dont parle Baudelaire, je me demandais si son «soleil rayonnant sur
la mer» ce n'était pas--bien différent du rayon du soir, simple et
superficiel comme un trait doré et tremblant--celui qui en ce moment
brûlait la mer comme une topaze, la faisait fermenter, devenir blonde
et laiteuse comme de la bière, écumante comme du lait, tandis que par
moments s'y promenaient çà et là de grandes ombres bleues, que quelque
Dieu semblait s'amuser à déplacer en bougeant un miroir dans le ciel.
Malheureusement ce n'était pas seulement par son aspect que différait
de la «salle» de Combray donnant sur les maisons d'en face, cette
salle à manger de Balbec, nue, emplie de soleil vert comme l'eau d'une
piscine, et à quelques mètres de laquelle la marée pleine et le grand
jour élevaient, comme devant la cité céleste, un rempart indestructible
et mobile d'émeraude et d'or. A Combray, comme nous étions connus de
tout le monde, je ne me souciais de personne. Dans la vie de bains de
mer on ne connaît que ses voisins. Je n'étais pas encore assez âgé et
j'étais resté trop sensible pour avoir renoncé au désir de plaire aux
êtres et de les posséder. Je n'avais pas l'indifférence plus noble
qu'aurait éprouvée un homme du monde à l'égard des personnes qui
déjeunaient dans la salle à manger, ni des jeunes gens et des jeunes
filles passant sur la digue, avec lesquels je souffrais de penser que
je ne pourrais pas faire d'excursions, moins pourtant que si ma
grand'mère, dédaigneuse des formes mondaines et ne s'occupant que de
ma santé, leur avait adressé la demande, humiliante pour moi, de
m'agréer comme compagnon de promenade. Soit qu'ils rentrassent vers
quelque chalet inconnu, soit qu'ils en sortissent pour se rendre
raquette en mains à un terrain de tennis, ou montassent sur des
chevaux dont les sabots me piétinaient le cœur, je les regardais avec
une curiosité passionnée, dans cet éclairage aveuglant de la plage où
les proportions sociales sont changées, je suivais tous leurs
mouvements à travers la transparence de cette grande baie vitrée qui
laissait passer tant de lumière. Mais elle interceptait le vent et
c'était un défaut à l'avis de ma grand'mère qui, ne pouvant supporter
l'idée que je perdisse le bénéfice d'une heure d'air, ouvrit
subrepticement un carreau et fit envoler du même coup avec les menus,
les journaux, voiles et casquettes de toutes les personnes qui étaient
en train de déjeuner; elle-même, soutenue par le souffle céleste,
restait calme et souriante comme sainte Blandine, au milieu des
invectives qui, augmentant mon impression d'isolement et de tristesse,
réunissaient contre nous les touristes méprisants, dépeignés et
furieux.

Pour une certaine partie--ce qui, à Balbec, donnait à la population,
d'ordinaire banalement riche et cosmopolite, de ces sortes d'hôtels de
grand luxe, un caractère régional assez accentué--ils se composaient
de personnalités éminentes des principaux départements de cette partie
de la France, d'un premier président de Caen, d'un bâtonnier de
Cherbourg, d'un grand notaire du Mans qui, à l'époque des vacances,
partant des points sur lesquels toute l'année ils étaient disséminés
en tirailleurs ou comme des pions au jeu de dames, venaient se
concentrer dans cet hôtel. Ils y conservaient toujours les mêmes
chambres, et, avec leurs femmes qui avaient des prétentions à
l'aristocratie, formaient un petit groupe, auquel s'étaient adjoints
un grand avocat et un grand médecin de Paris qui le jour du départ
leur disaient:

--Ah! c'est vrai, vous ne prenez pas le même train que nous, vous
êtes privilégiés, vous serez rendus pour le déjeuner.

--Comment, privilégiés? Vous qui habitez la capitale, Paris, la
grand ville, tandis que j'habite un pauvre chef-lieu de cent mille
âmes, il est vrai cent deux mille au dernier recensement; mais
qu'est-ce à côté de vous qui en comptez deux millions cinq cent mille?
et qui allez retrouver l'asphalte et tout l'éclat du monde parisien?

Ils le disaient avec un roulement d'r paysan, sans y mettre d'aigreur,
car c'étaient des lumières de leur province qui auraient pu comme
d'autres venir à Paris--on avait plusieurs fois offert au premier
président de Caen un siège à la Cour de cassation--mais avaient
préféré rester sur place, par amour de leur ville, ou de l'obscurité,
ou de la gloire, ou parce qu'ils étaient réactionnaires, et pour
l'agrément des relations de voisinage avec les châteaux. Plusieurs
d'ailleurs ne regagnaient pas tout de suite leur chef-lieu.

Car--comme la baie de Balbec était un petit univers à part au
milieu du grand, une corbeille des saisons où étaient rassemblés en
cercle les jours variés et les mois successifs, si bien que, non
seulement les jours où on apercevait Rivebelle, ce qui était signe
d'orage, on y distinguait du soleil sur les maisons pendant qu'il
faisait noir à Balbec, mais encore que quand les froids avaient gagné
Balbec, on était certain de trouver sur cette autre rive deux ou trois
mois supplémentaires de chaleur--ceux de ces habitués du Grand-Hôtel
dont les vacances commençaient tard ou duraient longtemps, faisaient,
quand arrivaient les pluies et les brumes, à l'approche de l'automne,
charger leurs malles sur une barque, et traversaient rejoindre l'été à
Rivebelle ou à Costedor. Ce petit groupe de l'hôtel de Balbec
regardait d'un air méfiant chaque nouveau venu, et, ayant l'air de ne
pas s'intéresser à lui, tous interrogeaient sur son compte leur ami le
maître d'hôtel. Car c'était le même--Aimé--qui revenait tous les
ans faire la saison et leur gardait leurs tables; et mesdames leurs
épouses, sachant que sa femme attendait un bébé, travaillaient après
les repas chacune à une pièce de la layette, tout en nous toisant avec
leur face à main, ma grand'mère et moi, parce que nous mangions des
œufs durs dans la salade, ce qui était réputé commun et ne se faisait
pas dans la bonne société d'Alençon. Ils affectaient une attitude de
méprisante ironie à l'égard d'un Français qu'on appelait Majesté et
qui s'était, en effet, proclamé lui-même roi d'un petit îlot de
l'Océanie peuplé par quelques sauvages. Il habitait l'hôtel avec sa
jolie maîtresse, sur le passage de qui, quand elle allait se baigner,
les gamins criaient: «Vive la reine!» parce qu'elle faisait pleuvoir
sur eux des pièces de cinquante centimes. Le premier président et le
bâtonnier ne voulaient même pas avoir l'air de la voir, et si
quelqu'un de leurs amis la regardait, ils croyaient devoir le prévenir
que c'était une petite ouvrière.

--Mais on m'avait assuré qu'à Ostende ils usaient de la cabine
royale.

--Naturellement! On la loue pour vingt francs. Vous pouvez la
prendre si cela vous fait plaisir. Et je sais pertinemment que, lui,
avait fait demander une audience au roi qui lui a fait savoir qu'il
n'avait pas à connaître ce souverain de Guignol.

--Ah, vraiment, c'est intéressant! il y a tout de même des gens!...

Et sans doute tout cela était vrai, mais c'était aussi par ennui de
sentir que pour une bonne partie de la foule ils n'étaient, eux, que
de bons bourgeois qui ne connaissaient pas ce roi et cette reine
prodigues de leur monnaie, que le notaire, le président, le bâtonnier,
au passage de ce qu'ils appelaient un carnaval, éprouvaient tant de
mauvaise humeur et manifestaient tout haut une indignation au courant
de laquelle était leur ami le maître d'hôtel, qui, obligé de faire bon
visage aux souverains plus généreux qu'authentiques, cependant tout en
prenant leur commande, adressait de loin à ses vieux clients un
clignement d'œil significatif. Peut-être y avait-il aussi un peu de ce
même ennui d'être par erreur crus moins «chic» et de ne pouvoir
expliquer qu'ils l'étaient davantage, au fond du «Joli Monsieur!» dont
ils qualifiaient un jeune gommeux, fils poitrinaire et fêtard d'un
grand industriel et qui, tous les jours, dans un veston nouveau, une
orchidée à la boutonnière, déjeunait au champagne, et allait, pâle,
impassible, un sourire d'indifférence aux lèvres, jeter au Casino sur
la table de baccarat des sommes énormes «qu'il n'a pas les moyens de
perdre» disait d'un air renseigné le notaire au premier président
duquel la femme «tenait de bonne source» que ce jeune homme «fin de
siècle» faisait mourir de chagrin ses parents.

D'autre part, le bâtonnier et ses amis ne tarissaient pas de
sarcasmes, au sujet d'une vieille dame riche et titrée, parce qu'elle
ne se déplaçait qu'avec tout son train de maison. Chaque fois que la
femme du notaire et la femme du premier président la voyaient dans la
salle à manger au moment des repas, elles l'inspectaient insolemment
avec leur face à main du même air minutieux et défiant que si elle
avait été quelque plat au nom pompeux mais à l'apparence suspecte
qu'après le résultat défavorable d'une observation méthodique on fait
éloigner, avec un geste distant, et une grimace de dégoût.

Sans doute par là voulaient-elles seulement montrer que, s'il y avait
certaines choses dont elles manquaient--dans l'espèce certaines
prérogatives de la vieille dame, et être en relations avec elle--c'était
non pas parce qu'elles ne pouvaient, mais ne voulaient pas les
posséder. Mais elles avaient fini par s'en convaincre elles-mêmes; et
c'est la suppression de tout désir, de la curiosité pour les formes de
la vie qu'on ne connaît pas, de l'espoir de plaire à de nouveaux
êtres, remplacés chez ces femmes par un dédain simulé, par une
allégresse factice, qui avait l'inconvénient de leur faire mettre du
déplaisir sous l'étiquette de contentement et se mentir
perpétuellement à elles-mêmes, deux conditions pour qu'elles fussent
malheureuses. Mais tout le monde dans cet hôtel agissait sans doute de
la même manière qu'elles, bien que sous d'autres formes, et sacrifiait
sinon à l'amour-propre, du moins à certains principes d'éducations ou
à des habitudes intellectuelles, le trouble délicieux de se mêler à
une vie inconnue. Sans doute le microcosme dans lequel s'isolait la
vieille dame n'était pas empoisonné de virulentes aigreurs comme le
groupe où ricanaient de rage la femme du notaire et du premier
président. Il était au contraire embaumé d'un parfum fin et vieillot
mais qui n'était pas moins factice. Car au fond la vieille dame eût
probablement trouvé à séduire, à s'attacher, en se renouvelant pour
cela elle-même, la sympathie mystérieuse d'êtres nouveaux, un charme
dont est dénué le plaisir qu'il y a à ne fréquenter que des gens de
son monde et à se rappeler que, ce monde étant le meilleur qui soit,
le dédain mal informé d'autrui est négligeable. Peut-être sentait-elle
que, si elle était arrivée inconnue au Grand-Hôtel de Balbec elle eût
avec sa robe de laine noire et son bonnet démodé fait sourire quelque
noceur qui de son «rocking» eût murmuré «quelle purée!» ou surtout
quelque homme de valeur ayant gardé comme le premier président, entre
ses favoris poivre et sel, un visage frais et des yeux spirituels
comme elle les aimait, et qui eût aussitôt désigné à la lentille
rapprochante du face à main conjugal l'apparition de ce phénomène
insolite; et peut-être était-ce par inconsciente appréhension de cette
première minute qu'on sait courte mais qui n'est pas moins redoutée--comme
la première tête qu'on pique dans l'eau--que cette dame
envoyait d'avance un domestique mettre l'hôtel au courant de sa
personnalité et de ses habitudes, et coupant court aux salutations du
directeur gagnait avec une brièveté où il y avait plus de timidité que
d'orgueil sa chambre où des rideaux personnels remplaçant ceux qui
pendaient aux fenêtres, des paravents, des photographies, mettaient si
bien entre elle et le monde extérieur auquel il eût fallu s'adapter
la cloison de ses habitudes, que c'était son chez elle, au sein duquel
elle était restée, qui voyageait plutôt qu'elle-même...

Dès lors, ayant placé entre elle d'une part, le personnel de l'hôtel
et les fournisseurs de l'autre, ses domestiques qui recevaient à sa
place le contact de cette humanité nouvelle et entretenaient autour de
leur maîtresse l'atmosphère accoutumée, ayant mis ses préjugés entre
elle et les baigneurs, insoucieuse de déplaire à des gens que ses
amies n'auraient pas reçus, c'est dans son monde qu'elle continuait à
vivre par la correspondance avec ses amies, par le souvenir, par la
conscience intime qu'elle avait de sa situation, de la qualité de ses
manières, de la compétence de sa politesse. Et tous les jours, quand
elle descendait pour aller dans sa calèche faire une promenade, sa
femme de chambre qui portait ses affaires derrière elle, son valet de
pied qui la devançait semblaient comme ces sentinelles, qui aux portes
d'une ambassade, pavoisée aux couleurs du pays dont elle dépend,
garantissent pour elle, au milieu d'un sol étranger, le privilège de
son exterritorialité. Elle ne quitta pas sa chambre avant le milieu de
l'après-midi, le jour de notre arrivée, et nous ne l'aperçûmes pas dans
la salle à manger où le directeur, comme nous étions nouveaux venus,
nous conduisit, sous sa protection, à l'heure du déjeuner, comme un
gradé qui mène des bleus chez le caporal tailleur pour les faire
habiller; mais nous y vîmes, en revanche, au bout d'un instant un
hobereau et sa fille, d'une obscure mais très ancienne famille de
Bretagne, M. et Mlle de Stermaria dont on nous avait fait donner la
table, croyant qu'ils ne rentreraient que le soir. Venus seulement à
Balbec pour retrouver des châtelains qu'ils connaissaient dans le
voisinage, ils ne passaient dans la salle à manger de l'hôtel, entre
les invitations acceptées au dehors et les visites rendues que le
temps strictement nécessaire. C'était leur morgue qui les préservait
de toute sympathie humaine, de tout intérêt pour les inconnus assis
autour d'eux, et au milieu desquels M. de Stermaria gardait l'air
glacial, pressé, distant, rude, pointilleux et malintentionné, qu'on a
dans un buffet de chemin de fer au milieu de voyageurs qu'on n'a
jamais vus, qu'on ne reverra pas, et avec qui on ne conçoit d'autres
rapports que de défendre contre eux son poulet froid et son coin dans
le wagon. A peine commencions-nous à déjeuner qu'on vint nous faire
lever sur l'ordre de M. de Stermaria, lequel venait d'arriver et sans
le moindre geste d'excuse à notre adresse, pria à haute voix le maître
d'hôtel de veiller à ce qu'une pareille erreur ne se renouvelât pas,
car il lui était désagréable que «des gens qu'il ne connaissait pas»
eussent pris sa table.

Et certes dans le sentiment qui poussait une certaine actrice (plus
connue d'ailleurs à cause de son élégance, de son esprit, de ses
belles collections de porcelaine allemande que pour quelques rôles
joués à l'Odéon), son amant, jeune homme très riche pour lequel elle
s'était cultivée, et deux hommes très en vue de l'aristocratie, à faire
dans la vie bande à part, à ne voyager qu'ensemble, à prendre à Balbec
leur déjeuner, très tard, quand tout le monde avait fini; à passer la
journée dans leur salon à jouer aux cartes, il n'entrait aucune
malveillance, mais seulement les exigences du goût qu'ils avaient pour
certaines formes spirituelles de conversation, pour certains
raffinements de bonne chère, lequel leur faisait trouver plaisir à ne
vivre, à ne prendre leurs repas qu'ensemble, et leur eût rendu
insupportable la vie en commun avec des gens qui n'y avaient pas été
initiés. Même devant une table servie, ou devant une table à jeu,
chacun d'eux avait besoin de savoir que dans le convive ou le
partenaire qui était assis en face de lui, reposaient en suspens et
inutilisés un certain savoir qui permet de reconnaître la camelote
dont tant de demeures parisiennes se parent comme d'un «moyen âge» ou
d'une «Renaissance» authentiques et, en toutes choses, des critériums
communs à eux pour distinguer le bon et le mauvais. Sans doute ce
n'était plus, dans ces moments-là, que par quelque rare et drôle
interjection jetée au milieu du silence du repas ou de la partie, ou
par la robe charmante et nouvelle que la jeune actrice avait revêtue
pour déjeuner ou faire un poker, que se manifestait l'existence
spéciale dans laquelle ces amis voulaient partout rester plongés. Mais
en les enveloppant ainsi d'habitudes qu'ils connaissaient à fond, elle
suffisait à les protéger contre le mystère de la vie ambiante. Pendant
de longs après-midi, la mer n'était suspendue en face d'eux que comme
une toile d'une couleur agréable accrochée dans le boudoir d'un riche
célibataire, et ce n'était que dans l'intervalle des coups qu'un des
joueurs, n'ayant rien de mieux à faire, levait les yeux vers elle pour
en tirer une indication sur le beau temps ou sur l'heure, et rappeler
aux autres que le goûter attendait. Et le soir ils ne dînaient pas à
l'hôtel où les sources électriques faisant sourdre à flots la lumière
dans la grande salle à manger, celle-ci devenait comme un immense et
merveilleux aquarium devant la paroi de verre duquel la population
ouvrière de Balbec, les pêcheurs et aussi les familles de petits
bourgeois, invisibles dans l'ombre, s'écrasaient au vitrage pour
apercevoir, lentement balancée dans des remous d'or, la vie luxueuse de
ces gens, aussi extraordinaire pour les pauvres que celle de poissons
et de mollusques étranges (une grande question sociale, de savoir si
la paroi de verre protègera toujours le festin des bêtes merveilleuses
et si les gens obscurs qui regardent avidement dans la nuit ne
viendront pas les cueillir dans leur aquarium et les manger). En
attendant, peut-être parmi la foule arrêtée et confondue dans la nuit
y avait-il quelque écrivain, quelque amateur d'ichtyologie humaine,
qui, regardant les mâchoires de vieux monstres féminins se refermer
sur un morceau de nourriture engloutie, se complaisait à classer
ceux-ci par race, par caractères innés et aussi par ces caractères
acquis qui font qu'une vieille dame serbe dont l'appendice buccal est
d'un grand poisson de mer, parce que depuis son enfance elle vit dans
les eaux douces du faubourg Saint-Germain, mange la salade comme une
La Rochefoucauld.

A cette heure-là on apercevait les trois hommes en smoking attendant
la femme en retard laquelle bientôt, en une robe presque chaque fois
nouvelle et des écharpes choisies selon un goût particulier à son
amant, après avoir, de son étage, sonné le lift, sortait de l'ascenseur
comme d'une boîte de joujoux. Et tous les quatre qui trouvaient que le
phénomène international du Palace, implanté à Balbec, y avait fait
fleurir le luxe plus que la bonne cuisine, s'engouffraient dans une
voiture, allaient dîner à une demi-lieue de là dans un petit
restaurant réputé où ils avaient avec le cuisinier d'interminables
conférences sur la composition du menu et la confection des plats.
Pendant ce trajet la route bordée de pommiers qui part de Balbec
n'était pour eux que la distance qu'il fallait franchir--peu
distincte dans la nuit noire de celle qui séparait leurs domiciles
parisiens du Café Anglais ou de la Tour d'Argent--avant d'arriver au
petit restaurant élégant où, tandis que les amis du jeune homme riche
l'enviaient d'avoir une maîtresse si bien habillée, les écharpes de
celle-ci tendaient devant la petite société comme un voile parfumé et
souple, mais qui la séparait du monde.

Malheureusement pour ma tranquillité, j'étais bien loin d'être comme
tous ces gens. De beaucoup d'entre eux je me souciais; j'aurais voulu
ne pas être ignoré d'un homme au front déprimé, au regard fuyant entre
les œillères de ses préjugés et de son éducation, le grand seigneur de
la contrée, lequel n'était autre que le beau-frère de Legrandin, qui
venait quelquefois en visite à Balbec et, le dimanche, par la
garden-party hebdomadaire que sa femme et lui donnaient, dépeuplait
l'hôtel d'une partie de ses habitants, parce qu'un ou deux d'entre eux
étaient invités à ces fêtes, et parce que les autres pour ne pas avoir
l'air de ne pas l'être, choisissaient ce jour-là pour faire une
excursion éloignée. Il avait, d'ailleurs, été le premier jour fort mal
reçu à l'hôtel quand le personnel, frais débarqué de la Côte d'Azur,
ne savait pas encore qui il était. Non seulement il n'était pas
habillé en flanelle blanche, mais par vieille manière française et
ignorance de la vie des Palaces, entrant dans un hall où il y avait
des femmes, il avait ôté son chapeau dès la porte, ce qui avait fait
que le directeur n'avait même pas touché le sien pour lui répondre,
estimant que ce devait être quelqu'un de la plus humble extraction, ce
qu'il appelait un homme «sortant de l'ordinaire». Seule la femme du
notaire s'était sentie attirée vers le nouveau venu qui fleurait toute
la vulgarité gourmée des gens comme il faut et elle avait déclaré,
avec le fond de discernement infaillible et d'autorité sans réplique
d'une personne pour qui la première société du Mans n'a pas de
secrets, qu'on se sentait devant lui en présence d'un homme d'une
haute distinction, parfaitement bien élevé et qui tranchait sur tout
ce qu'on rencontrait à Balbec et qu'elle jugeait infréquentable tant
qu'elle ne le fréquentait pas. Ce jugement favorable qu'elle avait
porté sur le beau-frère de Legrandin tenait peut-être au terne aspect
de quelqu'un qui n'avait rien d'intimidant, peut-être à ce qu'elle
avait reconnu dans ce gentilhomme-fermier à allure de sacristain les
signes maçonniques de son propre cléricalisme.

J'avais beau avoir appris que les jeunes gens qui montaient tous les
jours à cheval devant l'hôtel étaient les fils du propriétaire véreux
d'un magasin de nouveautés et que mon père n'eût jamais consenti à
connaître, la «vie de bains de mer» les dressait, à mes yeux, en
statues équestres de demi-dieux, et le mieux que je pouvais espérer
était qu'ils ne laissassent jamais tomber leurs regards sur le pauvre
garçon que j'étais, qui ne quittait la salle à manger de l'hôtel que
pour aller s'asseoir sur le sable. J'aurais voulu inspirer de la
sympathie à l'aventurier même qui avait été roi d'une île déserte
en Océanie, même au jeune tuberculeux dont j'aimais à supposer qu'il
cachait sous ses dehors insolents une âme craintive et tendre qui eût
peut-être prodigué pour moi seul des trésors d'affection. D'ailleurs
(au contraire de ce qu'on dit d'habitude des relations de voyage)
comme être vu avec certaines personnes peut vous ajouter, sur une
plage où l'on retourne quelquefois, un coefficient sans équivalent dans
la vraie vie mondaine, il n'y a rien, non pas qu'on tienne aussi à
distance, mais qu'on cultive si soigneusement dans la vie de Paris,
que les amitiés de bains de mer. Je me souciais de l'opinion que
pouvaient avoir de moi toutes ces notabilités momentanées ou locales
que ma disposition à me mettre à la place des gens et à recréer leur
état d'esprit me faisait situer non à leur rang réel, à celui qu'ils
auraient occupé à Paris par exemple et qui eût été fort bas, mais à
celui qu'ils devaient croire le leur, et qui l'était à vrai dire à
Balbec où l'absence de commune mesure leur donnait une sorte de
supériorité relative et d'intérêt singulier. Hélas d'aucune de ces
personnes le mépris ne m'était aussi pénible que celui de M. de
Stermaria.

Car j'avais remarqué sa fille dès son entrée, son joli visage pâle et
presque bleuté, ce qu'il y avait de particulier dans le port de sa
haute taille, dans sa démarche, et qui m'évoquait avec raison son
hérédité, son éducation aristocratique et d'autant plus clairement que
je savais son nom--comme ces thèmes expressifs inventés par des
musiciens de génie et qui peignent splendidement le scintillement de
la flamme, le bruissement du fleuve et la paix de la campagne, pour
les auditeurs qui, en parcourant préalablement le livret, ont aiguillé
leur imagination dans la bonne voie. La «race» en ajoutant aux charmes
de Mlle de Stermaria l'idée de leur cause, les rendait plus
intelligibles, plus complets. Elle les faisait aussi plus désirables,
annonçant qu'ils étaient peu accessibles, comme un prix élevé ajoute à
la valeur d'un objet qui nous a plu. Et la tige héréditaire donnait à
ce teint composé de sucs choisis la saveur d'un fruit exotique ou d'un
cru célèbre.

Or, un hasard mit tout d'un coup entre nos mains le moyen de nous
donner à ma grand'mère et à moi, pour tous les habitants de l'hôtel,
un prestige immédiat. En effet, dès ce premier jour, au moment où la
vieille dame descendait de chez elle, exerçant, grâce au valet de pied
qui la précédait, à la femme de chambre qui courait derrière avec un
livre et une couverture oubliés, une action sur les âmes et excitant
chez tous une curiosité et un respect auxquels il fut visible
qu'échappait moins que personne M. de Stermaria, le directeur se
pencha vers ma grand'mère, et par amabilité (comme on montre le Shah
de Perse ou la Reine Ranavalo à un spectateur obscur qui ne peut
évidemment avoir aucune relation avec le puissant souverain, mais peut
trouver intéressant de l'avoir vu à quelques pas), il lui coula dans
l'oreille: «La Marquise de Villeparisis», cependant qu'au même moment
cette dame apercevant ma grand'mère ne pouvait retenir un regard de
joyeuse surprise.

On peut penser que l'apparition soudaine, sous les traits d'une petite
vieille, de la plus puissante des fées, ne m'aurait pas causé plus de
plaisir, dénué comme j'étais de tout recours pour m'approcher de Mlle
de Stermaria, dans un pays où je ne connaissais personne. J'entends
personne au point de vue pratique. Esthétiquement, le nombre des types
humains est trop restreint pour qu'on n'ait pas bien souvent, dans
quelque endroit qu'on aille, la joie de revoir des gens de
connaissance, même sans les chercher dans les tableaux des vieux
maîtres, comme faisait Swann. C'est ainsi que dès les premiers jours
de notre séjour à Balbec, il m'était arrivé de rencontrer Legrandin,
le concierge de Swann, et Mme Swann elle-même, devenus le premier
garçon de café, le second un étranger de passage que je ne revis pas,
et la dernière, un maître baigneur. Et une sorte d'aimantation attire
et retient si inséparablement les uns après les autres certains
caractères de physionomie et de mentalité que quand la nature
introduit ainsi une personne dans un nouveau corps, elle ne la mutile
pas trop. Legrandin changé en garçon de café gardait intacts sa
stature, le profil de son nez et une partie du menton; Mme Swann dans
le sexe masculin et la condition de maître baigneur avait été suivie
non seulement par sa physionomie habituelle, mais même par une
certaine manière de parler. Seulement elle ne pouvait pas m'être de
plus d'utilité entourée de sa ceinture rouge, et hissant, à la moindre
houle, le drapeau qui interdit les bains, car les maîtres-baigneurs
sont prudents, sachant rarement nager, qu'elle ne l'eût pu dans la
fresque de la _Vie de Moïse_ où Swann l'avait reconnue jadis sous les
traits de la fille de Jethro. Tandis que cette Mme de Villeparisis
était bien la véritable, elle n'avait pas été victime d'un
enchantement qui l'eût dépouillée de sa puissance, mais était capable
au contraire d'en mettre un à la disposition de la mienne qu'il
centuplerait, et grâce auquel, comme si j'avais été porté par les
ailes d'un oiseau fabuleux, j'allais franchir en quelques instants les
distances sociales infinies, au moins à Balbec, qui me séparaient
de Mlle de Stermaria.

Malheureusement, s'il y avait quelqu'un qui, plus que quiconque, vécût
enfermé dans son univers particulier, c'était ma grand'mère. Elle ne
m'aurait même pas méprisé, elle ne m'aurait pas compris, si elle avait
su que j'attachais de l'importance à l'opinion, que j'éprouvais de
l'intérêt pour la personne, de gens dont elle ne remarquait seulement
pas l'existence et dont elle devait quitter Balbec sans avoir retenu
le nom; je n'osais pas lui avouer que si ces mêmes gens l'avaient vu
causer avec Mme de Villeparisis, j'en aurais eu un grand plaisir,
parce que je sentais que la marquise avait du prestige dans l'hôtel et
que son amitié nous eût posés aux yeux de M. de Stermaria. Non
d'ailleurs que l'amie de ma grand'mère me représentât le moins du
monde une personne de l'aristocratie: j'étais trop habitué à son nom
devenu familier à mes oreilles avant que mon esprit s'arrêtât sur lui,
quand tout enfant je l'entendais prononcer à la maison; et son titre
n'y ajoutait qu'une particularité bizarre comme aurait fait un prénom
peu usité, ainsi qu'il arrive dans les noms de rue où on n'aperçoit
rien de plus noble, dans la rue Lord-Byron, dans la si populaire et
vulgaire rue Rochechouart, ou dans la rue de Gramont que dans la rue
Léonce-Reynaud ou la rue Hippolyte-Lebas. Mme de Villeparisis ne me
faisait pas plus penser à une personne d'un monde spécial, que son
cousin Mac-Mahon que je ne différenciais pas de M. Carnot, président
de la République, comme lui, et de Raspail dont Françoise avait acheté
la photographie avec celle de Pie IX. Ma grand'mère avait pour
principe qu'en voyage on ne doit plus avoir de relations, qu'on ne va
pas au bord de la mer pour voir des gens, qu'on a tout le temps pour
cela à Paris, qu'ils vous feraient perdre en politesses, en banalités,
le temps précieux qu'il faut passer tout entier au grand air, devant
les vagues; et trouvant plus commode de supposer que cette opinion
était partagée par tout le monde et qu'elle autorisait entre de vieux
amis que le hasard mettait en présence dans le même hôtel la fiction
d'un incognito réciproque, au nom que lui cita le directeur, elle se
contenta de détourner les yeux et eut l'air de ne pas voir Mme de
Villeparisis qui, comprenant que ma grand'mère ne tenait pas à faire
de reconnaissances, regarda à son tour dans le vague. Elle s'éloigna,
et je restai dans mon isolement comme un naufragé de qui a paru
s'approcher un vaisseau, lequel a disparu ensuite sans s'être arrêté.

Elle prenait aussi ses repas dans la salle à manger, mais à l'autre
bout. Elle ne connaissait aucune des personnes qui habitaient l'hôtel
ou y venaient en visite, pas même M. de Cambremer; en effet, je vis
qu'il ne la saluait pas, un jour où il avait accepté avec sa femme une
invitation à déjeuner du bâtonnier, lequel, ivre de l'honneur d'avoir
le gentilhomme à sa table, évitait ses amis des autres jours et se
contentait de leur adresser de loin un clignement d'œil pour faire à
cet événement historique une allusion toutefois assez discrète pour
qu'elle ne pût pas être interprétée comme une invite à s'approcher.

--Eh bien, j'espère que vous vous mettez bien, que vous êtes un homme
chic, lui dit le soir la femme du premier président.

--Chic? pourquoi? demanda le bâtonnier, dissimulant sa joie sous un
étonnement exagéré; à cause de mes invités? dit-il en sentant qu'il
était incapable de feindre plus longtemps; mais qu'est-ce que ça a de
chic d'avoir des amis à déjeuner? Faut bien qu'ils déjeunent quelque
part!

--Mais si, c'est chic! C'était bien les _de_ Cambremer, n'est-ce pas?
Je les ai bien reconnus. C'est une marquise. Et authentique. Pas par
les femmes.

--Oh! c'est une femme bien simple, elle est charmante, on ne fait
pas moins de façons. Je pensais que vous alliez venir, je vous faisais
des signes... je vous aurais présenté! dit-il en corrigeant par une
légère ironie l'énormité de cette proposition comme Assuérus quand il
dit à Esther: «Faut-il de mes États vous donner la moitié!»

--Non, non, non, non, nous restons cachés, comme l'humble violette.

--Mais vous avez eu tort, je vous le répète, répondit le bâtonnier
enhardi maintenant que le danger était passé. Ils ne vous auraient pas
mangés. Allons-nous faire notre petit bésigue?

--Mais volontiers, nous n'osions pas vous le proposer, maintenant que
vous traitez des marquises!

--Oh! allez, elles n'ont rien de si extraordinaire. Tenez, j'y dîne
demain soir. Voulez-vous y aller à ma place? C'est de grand cœur.
Franchement, j'aime autant rester ici.

--Non, non!... on ne me révoquerait comme réactionnaire, s'écria le
président, riant aux larmes de sa plaisanterie. Mais vous aussi vous
êtes reçu à Féterne, ajouta-t-il en se tournant vers le notaire.

--Oh! je vais là les dimanches, on entre par une porte, on sort par
l'autre. Mais ils ne déjeunent pas chez moi comme chez le bâtonnier.

M. de Stermaria n'était pas ce jour-là à Balbec au grand regret du
bâtonnier. Mais insidieusement il dit au maître d'hôtel:

--Aimé, vous pourrez dire à M. de Stermaria qu'il n'est pas le seul
noble qu'il y ait eu dans cette salle à manger. Vous avez bien vu ce
monsieur qui a déjeuné avec moi ce matin? Hein? petites moustaches,
air militaire? Eh bien, c'est le marquis de Cambremer.

--Ah, vraiment? cela ne m'étonne pas!

--Ça lui montrera qu'il n'est pas le seul homme titré. Et attrape
donc! Il n'est pas mal de leur rabattre leur caquet à ces nobles. Vous
savez, Aimé, ne lui dites rien si vous voulez, moi, ce que j'en dis,
ce n'est pas pour moi; du reste, il le connaît bien.

Et le lendemain, M. de Stermaria qui savait que le bâtonnier avait
plaidé pour un de ses amis, alla se présenter lui-même.

--Nos amis communs, les de Cambremer, voulaient justement nous
réunir, nos jours n'ont pas coïncidé, enfin je ne sais plus, dit le
bâtonnier, qui comme beaucoup de menteurs s'imaginent qu'on ne
cherchera pas à élucider un détail insignifiant qui suffit pourtant
(si le hasard vous met en possession de l'humble réalité qui est en
contradiction avec lui) pour dénoncer un caractère et inspirer à
jamais la méfiance.

Comme toujours, mais plus facilement pendant que son père s'était
éloigné pour causer avec le bâtonnier, je regardais Mlle de Stermaria.
Autant que la singularité hardie et toujours belle de ses attitudes,
comme quand les deux coudes posés sur la table, elle élevait son verre
au-dessus de ses deux avant-bras, la sécheresse d'un regard vite
épuisé, la dureté foncière, familiale, qu'on sentait, mal recouverte
sous ses inflexions personnelles, au fond de sa voix, et qui avait
choqué ma grand'mère, une sorte de cran d'arrêt atavique auquel elle
revenait dès que dans un coup d'œil ou une intonation elle avait achevé
de donner sa pensée propre; tout cela ramenait la pensée de celui qui
la regardait vers la lignée qui lui avait légué cette insuffisance de
sympathie humaine, des lacunes de sensibilité, un manque d'ampleur
dans l'étoffe qui à tout moment faisait faute. Mais à certains regards
qui passaient un instant sur le fond si vite à sec de sa prunelle et
dans lesquels on sentait cette douceur presque humble que le goût
prédominant des plaisirs des sens donne à la plus fière, laquelle
bientôt ne reconnaît plus qu'un prestige, celui qu'a pour elle tout
être qui peut les lui faire éprouver, fût-ce un comédien ou un
saltimbanque pour lequel elle quittera peut-être un jour son mari; à
certaine teinte d'un rose sensuel et vif qui s'épanouissait dans ses
joues pâles, pareille à celle qui mettait son incarnat au cœur des
nymphéas blancs de la Vivonne, je croyais sentir qu'elle eût
facilement permis que je vinsse chercher sur elle le goût de cette vie
si poétique qu'elle menait en Bretagne, vie à laquelle, soit par trop
d'habitude, soit par distinction innée, soit par dégoût de la pauvreté
ou de l'avarice des siens, elle ne semblait pas trouver grand prix,
mais que pourtant elle contenait enclose en son corps. Dans la chétive
réserve de volonté qui lui avait été transmise et qui donnait à son
expression quelque chose de lâche, peut-être n'eût-elle pas trouvé les
ressources d'une résistance. Et surmonté d'une plume un peu démodée et
prétentieuse, le feutre gris qu'elle portait invariablement à chaque
repas me la rendait plus douce, non parce qu'il s'harmonisait avec son
teint d'argent ou de rose, mais parce qu'en me la faisant supposer
pauvre, il la rapprochait de moi. Obligée à une attitude de convention
par la présence de son père, mais apportant déjà à la perception et au
classement des êtres qui étaient devant elle des principes autres que
lui, peut-être voyait-elle en moi non le rang insignifiant, mais le
sexe et l'âge. Si un jour M. de Stermaria était sorti sans elle,
surtout si Mme de Villeparisis en venant s'asseoir à notre table lui
avait donné de nous une opinion qui m'eût enhardi à m'approcher
d'elle, peut-être aurions-nous pu échanger quelques paroles, prendre
un rendez-vous, nous lier davantage. Et, un mois où elle serait restée
seule sans ses parents dans son château romanesque, peut-être
aurions-nous pu nous promener seuls le soir tous deux dans le
crépuscule où luiraient plus doucement au-dessus de l'eau assombrie
les fleurs roses des bruyères, sous les chênes battus par le
clapotement des vagues. Ensemble nous aurions parcouru cette île
empreinte pour moi de tant de charme parce qu'elle avait enfermé la
vie habituelle de Mlle de Stermaria et qu'elle reposait dans la
mémoire de ses yeux. Car il me semblait que je ne l'aurais vraiment
possédée que là, quand j'aurais traversé ces lieux qui l'enveloppaient
de tant de souvenirs--voile que mon désir voulait arracher et de
ceux que la nature interpose entre la femme et quelques êtres (dans la
même intention qui lui fait, pour tous, mettre l'acte de la
reproduction entre eux et le plus vif plaisir, et pour les insectes,
placer devant le nectar le pollen qu'ils doivent emporter) afin que
trompés par l'illusion de la posséder ainsi plus entière ils soient
forcés de s'emparer d'abord des paysages au milieu desquels elle vit
et qui, plus utiles pour leur imagination que le plaisir sensuel,
n'eussent pas suffi pourtant, sans lui, à les attirer.

Mais je dus détourner mes regards de Mlle de Stermaria, car déjà,
considérant sans doute que faire la connaissance d'une personnalité
importante était un acte curieux et bref qui se suffisait à lui-même
et qui pour développer tout l'intérêt qu'il comportait n'exigeait
qu'une poignée de mains et un coup d'œil pénétrant sans conversation
immédiate ni relations ultérieures, son père avait pris congé du
bâtonnier et retournait s'asseoir en face d'elle, en se frottant les
mains comme un homme qui vient de faire une précieuse acquisition.
Quant au bâtonnier, la première émotion de cette entrevue une fois
passée, comme les autres jours, on l'entendait par moments s'adressant
au maître d'hôtel:

--Mais moi je ne suis pas roi, Aimé; allez donc près du roi; dites,
Premier, cela a l'air très bon ces petites truites-là, nous allons en
demander à Aimé. Aimé cela me semble tout à fait recommandable ce
petit poisson que vous avez là-bas: vous allez nous apporter de cela,
Aimé, et à discrétion.

Il répétait tout le temps le nom d'Aimé, ce qui faisait que quand il
avait quelqu'un à dîner, son invité lui disait: «Je vois que vous êtes
tout à fait bien dans la maison» et croyait devoir aussi prononcer
constamment «Aimé» par cette disposition, où il entre à la fois de la
timidité, de la vulgarité et de la sottise, qu'ont certaines personnes
à croire qu'il est spirituel et élégant d'imiter à la lettre les gens
avec qui elles se trouvent. Il le répétait sans cesse, mais avec un
sourire, car il tenait à étaler à la fois ses bonnes relations avec le
maître d'hôtel et sa supériorité sur lui. Et le maître d'hôtel lui
aussi, chaque fois que revenait son nom, souriait d'un air attendri et
fier, montrant qu'il ressentait l'honneur et comprenait la
plaisanterie.

Si intimidants que fussent toujours pour moi les repas, dans ce vaste
restaurant, habituellement comble du grand-Hôtel, ils le devenaient
davantage encore quand arrivait pour quelques jours le propriétaire
(ou directeur général élu par une société de commanditaires, je ne
sais) non seulement de ce palace mais de sept ou huit autres, situés
aux quatre coins de la France, et dans chacun desquels, faisant entre
eux la navette, il venait passer, de temps en temps, une semaine.
Alors, presque au commencement du dîner, apparaissait chaque soir, à
l'entrée de la salle à manger, cet homme petit, à cheveux blancs, à
nez rouge, d'une impassibilité et d'une correction extraordinaires, et
qui était connu paraît-il, à Londres aussi bien qu'à Monte-Carlo, pour
un des premiers hôteliers de l'Europe. Une fois que j'étais sorti un
instant au commencement du dîner, comme en rentrant, je passai devant
lui, il me salua, mais avec une froideur dont je ne pus démêler si la
cause était la réserve de quelqu'un qui n'oublie pas ce qu'il est, ou
le dédain pour un client sans importance. Devant ceux qui en avaient
au contraire une très grande, le Directeur général s'inclinait avec
autant de froideur mais plus profondément, les paupières abaissées par
une sorte de respect pudique, comme s'il eût eu devant lui, à un
enterrement, le père de la défunte ou le Saint-Sacrement. Sauf pour
ces saluts glacés et rares, il ne faisait pas un mouvement comme pour
montrer que ses yeux étincelants qui semblaient lui sortir de la
figure, voyaient tout, réglaient tout, assuraient dans «le Dîner au
Grand-Hôtel» aussi bien le fini des détails que l'harmonie de
l'ensemble. Il se sentait évidemment plus que metteur en scène, que
chef d'orchestre, véritable généralissime. Jugeant qu'une
contemplation portée à son maximum d'intensité lui suffisait pour
s'assurer que tout était prêt, qu'aucune faute commise ne pouvait
entraîner la déroute, et pour prendre enfin ses responsabilités, il
s'abstenait non seulement de tout geste, même de bouger ses yeux
pétrifiés par l'attention qui embrassaient et dirigeaient la totalité
des opérations. Je sentais que les mouvements de ma cuiller eux-mêmes
ne lui échappaient pas, et s'éclipsât-il dès après le potage, pour
tout le dîner la revue qu'il venait de passer m'avait coupé l'appétit.
Le sien était fort bon, comme on pouvait le voir au déjeuner qu'il
prenait comme un simple particulier, à la même table que tout le
monde, dans la salle à manger. Sa table n'avait qu'une particularité,
c'est qu'à côté pendant qu'il mangeait, l'autre directeur, l'habituel,
restait debout tout le temps à faire la conversation. Car étant le
subordonné du Directeur général, il cherchait à le flatter et avait de
lui une grande peur. La mienne était moindre pendant ces déjeuners,
car perdu alors au milieu des clients, il mettait la discrétion d'un
général assis dans un restaurant où se trouvent aussi des soldats à ne
pas avoir l'air de s'occuper d'eux. Néanmoins quand le concierge,
entouré de ses «chasseurs», m'annonçait: «Il repart demain matin pour
Dinard. De là il va à Biarritz et après à Cannes», je respirais plus
librement.

Ma vie dans l'hôtel était rendue non seulement triste parce que je n'y
avais pas de relations, mais incommode, parce que Françoise en avait
noué de nombreuses. Il peut sembler qu'elles auraient dû nous
faciliter bien des choses. C'était tout le contraire. Les prolétaires
s'ils avaient quelque peine à être traités en personnes de
connaissance par Françoise et ne le pouvaient qu'à de certaines
conditions de grande politesse envers elle, en revanche, une fois
qu'ils y étaient arrivés, étaient les seules gens qui comptassent pour
elle. Son vieux code lui enseignait qu'elle n'était tenue à rien
envers les amis de ses maîtres, qu'elle pouvait si elle était pressée
envoyer promener une dame venue pour voir ma grand'mère. Mais envers
ses relations à elle, c'est-à-dire avec les rares gens du peuple admis
à sa difficile amitié, le protocole le plus subtil et le plus absolu
réglait ses actions. Ainsi Françoise ayant fait la connaissance du
cafetier et d'une petite femme de chambre qui faisait des robes pour
une dame belge, ne remontait plus préparer les affaires de ma
grand'mère tout de suite après déjeuner, mais seulement une heure plus
tard parce que le cafetier voulait lui faire du café ou une tisane à
la caféterie, que la femme de chambre lui demandait de venir la
regarder coudre et que leur refuser eût été impossible et de ces
choses qui ne se font pas. D'ailleurs des égards particuliers étaient
dus à la petite femme de chambre qui était orpheline et avait été
élevée chez des étrangers auprès desquels elle allait passer parfois
quelques jours. Cette situation excitait la pitié de Françoise et
aussi son dédain bienveillant. Elle qui avait de la famille, une
petite maison qui lui venait de ses parents et où son frère élevait
quelques vaches, elle ne pouvait pas considérer comme son égale une
déracinée. Et comme cette petite espérait pour le 15 août aller voir
ses bienfaiteurs, Françoise ne pouvait se tenir de répéter: «Elle me
fait rire. Elle dit: j'espère d'aller chez moi pour le 15 août. Chez
moi, qu'elle dit! C'est seulement pas son pays, c'est des gens qui
l'ont recueillie, et ça dit chez moi comme si c'était vraiment chez
elle. Pauvre petite! quelle misère qu'elle peut bien avoir pour
qu'elle ne connaisse pas ce que c'est que d'avoir un chez soi.» Mais
si encore Françoise ne s'était liée qu'avec des femmes de chambre
amenées par des clients, lesquelles dînaient avec elle aux «courriers»
et devant son beau bonnet de dentelles et son fin profil la prenaient
pour quelque dame noble peut-être, réduite par les circonstances ou
poussée par l'attachement à servir de dame de compagnie à ma
grand'mère, si en un mot Françoise n'eût connu que des gens qui
n'étaient pas de l'hôtel, le mal n'eût pas été grand, parce qu'elle
n'eût pu les empêcher de nous servir à quelque chose, pour la raison
qu'en aucun cas, et même inconnus d'elle, ils n'auraient pu nous
servir à rien. Mais elle s'était liée aussi avec un sommelier, avec un
homme de la cuisine, avec une gouvernante d'étage. Et il en résultait
en ce qui concernait notre vie de tous les jours que, Françoise qui le
jour de son arrivée, quand elle ne connaissait encore personne sonnait
à tort et à travers pour la moindre chose, à des heures où ma
grand'mère et moi nous n'aurions pas osé le faire, et si nous lui en
faisions une légère observation répondait: «Mais on paye assez cher
pour ça», comme si elle avait payé elle-même; maintenant depuis
qu'elle était amie d'une personnalité de la cuisine, ce qui nous avait
paru de bon augure pour notre commodité, si ma grand'mère ou moi nous
avions froid aux pieds, Françoise, fût-il une heure tout à fait
normale, n'osait pas sonner; elle assurait que ce serait mal vu parce
que cela obligerait à rallumer les fourneaux, ou gênerait le dîner des
domestiques qui seraient mécontents. Et elle finissait par une
locution qui malgré la façon incertaine dont elle la prononçait n'en
était pas moins claire et nous donnait nettement tort: «Le fait
est...» Nous n'insistions pas, de peur de nous en faire infliger une,
bien plus grave: «C'est quelque chose!...» De sorte qu'en somme nous
ne pouvions plus avoir d'eau chaude parce que Françoise était devenue
l'amie de celui qui la faisait chauffer.

A la fin nous aussi, nous fîmes une relation, malgré mais par ma
grand'mère, car elle et Mme de Villeparisis tombèrent un matin l'une
sur l'autre dans une porte et furent obligées de s'aborder non sans
échanger au préalable des gestes de surprise, d'hésitation, exécuter
des mouvements de recul, de doute et enfin des protestations de
politesse et de joie comme dans certaines scènes de Molière où deux
acteurs monologuant depuis longtemps chacun de son côté à quelques pas
l'un de l'autre, sont censés ne pas s'être vus encore, et tout à coup
s'aperçoivent, n'en peuvent croire leurs yeux, entrecoupent leurs
propos, finalement parlent ensemble, le chœur ayant suivi le dialogue,
et se jettent dans les bras l'un de l'autre. Mme de Villeparisis par
discrétion voulut au bout d'un instant quitter ma grand'mère qui, au
contraire, préféra la retenir jusqu'au déjeuner, désirant apprendre
comment elle faisait pour avoir son courrier plus tôt que nous et de
bonnes grillades (car Mme de Villeparisis, très gourmande, goûtait
fort peu la cuisine de l'hôtel où l'on nous servait des repas que ma
grand'mère, citant toujours Mme de Sévigné, prétendait être «d'une
magnificence à mourir de faim»). Et la marquise prit l'habitude de
venir tous les jours, en attendant qu'on la servît, s'asseoir un moment
près de nous dans la salle à manger, sans permettre que nous nous
levions, que nous nous dérangions en rien. Tout au plus nous
attardions-nous souvent à causer avec elle, notre déjeuner fini, à ce
moment sordide où les couteaux traînent sur la nappe à côté des
serviettes défaites. Pour ma part, afin de garder, pour pouvoir aimer
Balbec, l'idée que j'étais sur la pointe extrême de la terre, je
m'efforçais de regarder plus loin, de ne voir que la mer, d'y chercher
des effets décrits par Baudelaire et de ne laisser tomber mes regards
sur notre table que les jours où y était servi quelque vaste poisson,
monstre marin, qui au contraire des couteaux et des fourchettes était
contemporain des époques primitives où la vie commençait à affluer
dans l'Océan, au temps des Cimmériens, et duquel le corps aux
innombrables vertèbres, aux nerfs bleus et roses, avait été construit
par la nature, mais selon un plan architectural, comme une polychrome
cathédrale de la mer.

Comme un coiffeur voyant un officier qu'il sert avec une considération
particulière, reconnaître un client qui vient d'entrer et entamer un
bout de causette avec lui, se réjouit en comprenant qu'ils sont du
même monde et ne peut s'empêcher de sourire en allant chercher le bol
de savon, car il sait que dans son établissement, aux besognes
vulgaires du simple salon de coiffure, s'ajoutent des plaisirs
sociaux, voire aristocratiques, tel Aimé, voyant que Mme de
Villeparisis avait retrouvé en nous d'anciennes relations, s'en allait
chercher nos rince-bouches avec le même sourire orgueilleusement
modeste et savamment discret de maîtresse de maison qui sait se
retirer à propos. On eût dit aussi un père heureux et attendri qui
veille sans le troubler sur le bonheur de fiançailles qui se sont
nouées à sa table. Du reste, il suffisait qu'on prononçât le nom d'une
personne titrée pour qu'Aimé parût heureux, au contraire de Françoise
devant qui on ne pouvait dire «le comte Un tel» sans que son visage
s'assombrît et que sa parole devînt sèche et brève, ce qui signifiait
qu'elle chérissait la noblesse, non pas moins que ne faisait Aimé,
mais davantage. Puis Françoise avait la qualité qu'elle trouvait chez
les autres le plus grand des défauts, elle était fière. Elle n'était
pas de la race agréable et pleine de bonhomie dont Aimé faisait
partie. Ils éprouvent, ils manifestent un vif plaisir quand on leur
raconte un fait plus ou moins piquant, mais inédit qui n'est pas dans
le journal. Françoise ne voulait pas avoir l'air étonné. On aurait dit
devant elle que l'archiduc Rodolphe, dont elle n'avait jamais
soupçonné l'existence, était non pas mort comme cela passait pour
assuré, mais vivant, qu'elle eût répondu «Oui», comme si elle le
savait depuis longtemps. Il est, d'ailleurs, à croire que pour que
même de notre bouche à nous, qu'elle appelait si humblement ses
maîtres et qui l'avions presque si entièrement domptée, elle ne pût
entendre, sans avoir à réprimer un mouvement de colère, le nom d'un
noble, il fallait que la famille dont elle était sortie occupât dans
son village une situation aisée, indépendante, et qui ne devait être
troublée dans la considération dont elle jouissait que par ces mêmes
nobles chez lesquels au contraire, dès l'enfance, un Aimé a servi
comme domestique, s'il n'y a pas été élevé par charité. Pour
Françoise, Mme de Villeparisis avait donc à se faire pardonner d'être
noble. Mais, en France du moins, c'est justement le talent, comme la
seule occupation, des grands seigneurs et des grandes dames.
Françoise, obéissant à la tendance des domestiques qui recueillent
sans cesse sur les rapports de leurs maîtres avec les autres personnes
des observations fragmentaires dont ils tirent parfois des inductions
erronées--comme font les humains sur la vie des animaux--trouvait à
tout moment qu'on nous avait «manqué», conclusion à laquelle l'amenait
facilement, d'ailleurs, autant que son amour excessif pour nous, le
plaisir qu'elle avait à nous être désagréable. Mais ayant constaté,
sans erreur possible, les mille prévenances dont nous entourait et
dont l'entourait elle-même Mme de Villeparisis, Françoise l'excusa
d'être marquise et comme elle n'avait jamais cessé de lui savoir gré
de l'être, elle la préféra à toutes les personnes que nous
connaissions. C'est qu'aussi aucune ne s'efforçait d'être aussi
continuellement aimable. Chaque fois que ma grand'mère remarquait un
livre que Mme de Villeparisis lisait ou disait avoir trouvé beaux des
fruits que celle-ci avait reçus d'une amie, une heure après un valet
de chambre montait nous remettre livre ou fruits. Et quand nous la
voyions ensuite, pour répondre à nos remerciements, elle se contentait
de dire, ayant l'air de chercher une excuse à son présent dans quelque
utilité spéciale: «Ce n'est pas un chef-d'œuvre, mais les journaux
arrivent si tard, il faut bien avoir quelque chose à lire.» Ou: «C'est
toujours plus prudent d'avoir du fruit dont on est sûr au bord de la
mer.» «Mais il me semble que vous ne mangez jamais d'huîtres nous dit
Mme de Villeparisis, (augmentant l'impression de dégoût que j'avais à
cette heure-là, car la chair vivante des huîtres me répugnait encore
plus que la viscosité des méduses ne me ternissait la plage de
Balbec); elles sont exquises sur cette côte! Ah! je dirai à ma femme
de chambre d'aller prendre vos lettres en même temps que les miennes.
Comment, votre fille vous écrit _tous les jours_? Mais qu'est-ce que
vous pouvez trouver à vous dire!» Ma grand'mère se tut, mais on peut
croire que ce fut par dédain, elle qui répétait pour maman les mots de
Mme de Sévigné: «Dès que j'ai reçu une lettre, j'en voudrais tout à
l'heure une autre, je ne respire que d'en recevoir. Peu de gens sont
dignes de comprendre ce que je sens.» Et je craignais qu'elle
n'appliquât à Mme de Villeparisis la conclusion: «Je cherche ceux qui
sont de ce petit nombre et j'évite les autres.» Elle se rabattit sur
l'éloge des fruits que Mme de Villeparisis nous avait fait apporter la
veille. Et ils étaient en effet si beaux que le directeur, malgré la
jalousie de ses compotiers dédaignés, m'avait dit: «Je suis comme
vous, je suis plus frivole de fruit que de tout autre dessert.» Ma
grand'mère dit à son amie qu'elle les avait d'autant plus appréciés
que ceux qu'on servait à l'hôtel étaient généralement détestables. «Je
ne peux pas, ajouta-t-elle, dire comme Mme de Sévigné que si nous
voulions par fantaisie trouver un mauvais fruit, nous serions obligés
de le faire venir de Paris.--Ah, oui, vous lisez Mme de Sévigné. Je
vous vois depuis le premier jour avec ses lettres (elle oubliait
qu'elle n'avait jamais aperçu ma grand'mère dans l'hôtel avant de la
rencontrer dans cette porte). Est-ce que vous ne trouvez pas que
c'est un peu exagéré ce souci constant de sa fille, elle en parle trop
pour que ce soit bien sincère. Elle manque de naturel.» Ma grand'mère
trouva la discussion inutile et pour éviter d'avoir à parler des
choses qu'elle aimait devant quelqu'un qui ne pouvait les comprendre,
elle cacha, en posant son sac sur eux, les mémoires de Madame de
Beausergent.

Quand Mme de Villeparisis rencontrait Françoise au moment (que
celle-ci appelait «le midi») où, coiffée d'un beau bonnet et entourée
de la considération générale elle descendait «manger aux courriers»,
Mme de Villeparisis l'arrêtait pour lui demander de nos nouvelles. Et
Françoise, nous transmettant les commissions de la marquise: «Elle a
dit: «Vous leur donnerez bien le bonjour», contrefaisait la voix de
Mme de Villeparisis de laquelle elle croyait citer textuellement les
paroles, tout en ne les déformant pas moins que Platon celles de
Socrate ou saint Jean celles de Jésus. Françoise était naturellement
très touchée de ces attentions. Tout au plus ne croyait-elle pas ma
grand'mère et pensait-elle que celle-ci mentait dans un intérêt de
classe, les gens riches se soutenant les uns les autres, quand elle
assurait que Mme de Villeparisis avait été autrefois ravissante. Il
est vrai qu'il n'en subsistait que de bien faibles restes dont on
n'eût pu, à moins d'être plus artiste que Françoise, restituer la
beauté détruite. Car pour comprendre combien une vieille femme a pu
être jolie, il ne faut pas seulement regarder, mais traduire chaque
trait.

--Il faudra que je pense une fois à lui demander si je me trompe et si
elle n'a pas quelque parenté avec les Guermantes, me dit ma
grand'mère qui excita par là mon indignation. Comment aurais-je pu
croire à une communauté d'origine entre deux noms qui étaient entrés
en moi l'un par la porte basse et honteuse de l'expérience, l'autre
par la porte d'or de l'imagination?

On voyait souvent passer depuis quelques jours, en pompeux équipage,
grande, rousse, belle, avec un nez un peu fort, la princesse de
Luxembourg qui était en villégiature pour quelques semaines dans le
pays. Sa calèche s'était arrêtée devant l'hôtel, un valet de pied
était venu parler au directeur, était retourné à la voiture et avait
rapporté des fruits merveilleux (qui unissaient dans une seule
corbeille, comme la baie elle-même, diverses saisons), avec une carte:
«La princesse de Luxembourg», où étaient écrits quelques mots au
crayon. A quel voyageur princier demeurant ici incognito, pouvaient
être destinés ces prunes glauques, lumineuses et sphériques comme
était à ce moment-là la rotondité de la mer, des raisins transparents
suspendus au bois desséché comme une claire journée d'automne, des
poires d'un outre-mer céleste? Car ce ne pouvait être à l'amie de ma
grand'mère que la princesse avait voulu faire visite. Pourtant le
lendemain soir Mme de Villeparisis nous envoya la grappe de raisins
fraîche et dorée et des prunes et des poires que nous reconnûmes
aussi, quoique les prunes eussent passé comme la mer à l'heure de
notre dîner, au mauve et que dans l'outre-mer des poires flottassent
quelques formes de nuages roses. Quelques jours après nous
rencontrâmes Mme de Villeparisis en sortant du concert symphonique qui
se donnait le matin sur la plage. Persuadé que les œuvres que j'y
entendais (le Prélude de _Lohengrin_, l'ouverture de _Tannhauser_, etc.)
exprimaient les vérités les plus hautes, je tâchais de m'élever autant
que je pouvais pour atteindre jusqu'à elles, je tirais de moi pour les
comprendre, je leur remettais tout ce que je recélais alors de
meilleur, de plus profond.

Or, en sortant du concert, comme, en reprenant le chemin qui va vers
l'hôtel, nous nous étions arrêtés un instant sur la digue, ma
grand'mère et moi, pour échanger quelques mots avec Mme de
Villeparisis qui nous annonçait qu'elle avait commandé pour nous à
l'hôtel des «Croque-Monsieur» et des œufs à la crème, je vis de loin
venir dans notre direction la princesse de Luxembourg, à demi-appuyée
sur une ombrelle de façon à imprimer à son grand et merveilleux corps
cette légère inclinaison, à lui faire dessiner cette arabesque si
chère aux femmes qui avaient été belles sous l'Empire et qui savaient,
les épaules tombantes, le dos remonté, la hanche creuse, la jambe
tendue, faire flotter mollement leur corps comme un foulard, autour de
l'armature d'une invisible tige inflexible et oblique, qui l'aurait
traversé. Elle sortait tous les matins faire son tour de plage presque
à l'heure où tout le monde après le bain remontait pour déjeuner, et
comme le sien était seulement à une heure et demie, elle ne rentrait à
sa villa que longtemps après que les baigneurs avaient abandonné la
digue déserte et brûlante. Mme de Villeparisis présenta ma grand'mère,
voulut me présenter, mais dut me demander mon nom, car elle ne se le
rappelait pas. Elle ne l'avait peut-être jamais su, ou en tous cas
avait oublié depuis bien des années à qui ma grand'mère avait marié sa
fille. Ce nom parut faire une vive impression sur Mme de Villeparisis.
Cependant la princesse de Luxembourg nous avait tendu la main et, de
temps en temps, tout en causant avec la marquise, elle se détournait
pour poser de doux regards sur ma grand'mère et sur moi, avec cet
embryon de baiser qu'on ajoute au sourire quand celui-ci s'adresse à
un bébé avec sa nounou. Même dans son désir de ne pas avoir l'air de
siéger dans une sphère supérieure à la nôtre, elle avait sans doute
mal calculé la distance, car, par une erreur de réglage, ses regards
s'imprégnèrent d'une telle bonté que je vis approcher le moment où
elle nous flatterait de la main comme deux bêtes sympathiques qui
eussent passé la tête vers elle, à travers un grillage, au Jardin
d'Acclimatation. Aussitôt du reste cette idée d'animaux et de
Bois de Boulogne prit plus de consistance pour moi. C'était l'heure où
la digue est parcourue par des marchands ambulants et criards qui
vendent des gâteaux, des bonbons, des petits pains. Ne sachant que
faire pour nous témoigner sa bienveillance, la princesse arrêta le
premier qui passa; il n'avait plus qu'un pain de seigle, du genre de
ceux qu'on jette aux canards. La princesse le prit et me dit: «C'est
pour votre grand'mère.» Pourtant, ce fut à moi qu'elle le tendit, en
me disant avec un fin sourire: «Vous le lui donnerez vous-même»,
pensant qu'ainsi mon plaisir serait plus complet s'il n'y avait pas
d'intermédiaires entre moi et les animaux. D'autres marchands
s'approchèrent, elle remplit mes poches de tout ce qu'ils avaient, de
paquets tout ficelés, de plaisirs, de babas et de sucres d'orge. Elle
me dit: «Vous en mangerez et vous en ferez manger aussi à votre
grand'mère» et elle fit payer les marchands par le petit nègre habillé
en satin rouge qui la suivait partout et qui faisait l'émerveillement
de la plage. Puis elle dit adieu à Mme de Villeparisis et nous tendit
la main avec l'intention de nous traiter de la même manière que son
amie, en intimes et de se mettre à notre portée. Mais cette fois, elle
plaça sans doute notre niveau un peu moins bas dans l'échelle des
êtres, car son égalité avec nous fut signifiée par la princesse à ma
grand'mère au moyen de ce tendre et maternel sourire qu'on adresse à
un gamin quand on lui dit au revoir comme à une grande personne. Par
un merveilleux progrès de l'évolution, ma grand'mère n'était plus un
canard ou une antilope, mais déjà ce que Mme Swann eût appelé un
«baby». Enfin, nous ayant quittés tous trois, la Princesse reprit sa
promenade sur la digue ensoleillée en incurvant sa taille magnifique
qui comme un serpent autour d'une baguette s'enlaçait à l'ombrelle
blanche imprimée de bleu que Mme de Luxembourg tenait fermée à la
main. C'était ma première altesse, je dis la première, car la
princesse Mathilde n'était pas altesse du tout de façons. La seconde,
on le verra plus tard, ne devait pas moins m'étonner par sa bonne
grâce. Une forme de l'amabilité des grands seigneurs, intermédiaires
bénévoles entre les souverains et les bourgeois me fut apprise le
lendemain quand Mme de Villeparisis nous dit: «Elle vous a trouvés
charmants. C'est une femme d'un grand jugement, de beaucoup de cœur.
Elle n'est pas comme tant de souverains ou d'altesses. Elle a une
vraie valeur.» Et Mme de Villeparisis ajouta d'un air convaincu, et
toute ravie de pouvoir nous le dire: «Je crois qu'elle serait
enchantée de vous revoir.»

Mais ce matin-là même, en quittant la princesse de Luxembourg, Mme de
Villeparisis me dit une chose qui me frappa davantage et qui n'était
pas du domaine de l'amabilité.

--Est-ce que vous êtes le fils du directeur au Ministère? me
demanda-t-elle. Ah! il paraît que votre père est un homme charmant. Il
fait un bien beau voyage en ce moment.

Quelques jours auparavant nous avions appris par une lettre de Maman
que mon père et son compagnon M. de Norpois avaient perdu leurs
bagages.

--Ils sont retrouvés, ou plutôt ils n'ont jamais été perdus, voici ce
qui était arrivé, nous dit Mme de Villeparisis, qui sans que nous
sussions comment, avait l'air beaucoup plus renseigné que nous sur les
détails du voyage. Je crois que votre père avancera son retour à la
semaine prochaine car il renoncera probablement à aller à Algésiras.
Mais il a envie de consacrer un jour de plus à Tolède car il est
admirateur d'un élève de Titien dont je ne me rappelle pas le nom et
qu'on ne voit bien que là.

Et je me demandais par quel hasard, dans la lunette indifférente à
travers laquelle Mme de Villeparisis considérait d'assez loin
l'agitation sommaire, minuscule et vague de la foule des gens qu'elle
connaissait, se trouvait intercalé à l'endroit où elle considérait mon
père, un morceau de verre prodigieusement grossissant qui lui faisait
voir avec tant de relief et dans le plus grand détail tout ce qu'il
avait d'agréable, les contingences qui le forçaient à revenir, ses
ennuis de douane, son goût pour le Greco, et, changeant pour elle
l'échelle de sa vision, lui montrait ce seul homme si grand au milieu
des autres, tout petits, comme ce Jupiter à qui Gustave Moreau a
donné, quand il l'a peint à côté d'une faible mortelle, une stature
plus qu'humaine.

Ma grand'mère prit congé de Mme de Villeparisis pour que nous pussions
rester à respirer l'air un instant de plus devant l'hôtel, en
attendant qu'on nous fît signe à travers le vitrage que notre déjeuner
était servi. On entendit un tumulte. C'était la jeune maîtresse du roi
des sauvages, qui venait de prendre son bain et rentrait déjeuner.

--Vraiment c'est un fléau, c'est à quitter la France! s'écria
rageusement le bâtonnier qui passait à ce moment.

Cependant la femme du notaire attachait des yeux écarquillés sur la
fausse souveraine.

--Je ne peux pas vous dire comme Mme Blandais m'agace en regardant
ces gens-là comme cela, dit le bâtonnier au président. Je voudrais
pouvoir lui donner une gifle. C'est comme cela qu'on donne de
l'importance à cette canaille qui naturellement ne demande qu'à ce que
l'on s'occupe d'elle. Dites donc à son mari de l'avertir que c'est
ridicule; moi je ne sors plus avec eux s'ils ont l'air de faire
attention aux déguisés.

Quant à la venue de la princesse de Luxembourg, dont l'équipage, le
jour où elle avait apporté des fruits, s'était arrêté devant l'hôtel,
elle n'avait pas échappé au groupe de la femme du notaire, du
bâtonnier et du premier président, déjà depuis quelque temps fort
agitées de savoir si c'était une marquise authentique et non une
aventurière que cette Madame de Villeparisis qu'on traitait avec tant
d'égards, desquels toutes ces dames brûlaient d'apprendre qu'elle
était indigne. Quand Mme de Villeparisis traversait le hall, la femme
du premier président qui flairait partout des irrégulières, levait son
nez sur son ouvrage et la regardait d'une façon qui faisait mourir de
rire ses amies.

--Oh! moi, vous savez, disait-elle avec orgueil, je commence toujours
par croire le mal. Je ne consens à admettre qu'une femme est vraiment
mariée que quand on m'a sorti les extraits de naissance et les actes
notariés. Du reste, n'ayez crainte, je vais procéder à ma petite
enquête.

Et chaque jour toutes ces dames accouraient en riant.

--Nous venons aux nouvelles.

Mais le soir de la visite de la princesse de Luxembourg, la femme du
Premier mit un doigt sur sa bouche.

--Il y a du nouveau.

--Oh! elle est extraordinaire, Mme Poncin! je n'ai jamais vu... mais
dites, qu'y a-t-il?

--Hé bien, il y a qu'une femme aux cheveux jaunes, avec un pied de
rouge sur la figure, une voiture qui sentait l'horizontale d'une
lieue, et comme n'en ont que ces demoiselles, est venue tantôt pour
voir la prétendue marquise.

--Ouil you uouil! patatras! Voyez-vous ça! mais c'est cette dame que
nous avons vue, vous vous rappelez bâtonnier, nous avons bien trouvé
qu'elle marquait très mal mais nous ne savions pas qu'elle était venue
pour la marquise. Une femme avec un nègre, n'est-ce pas?

--C'est cela même.

--Ah! vous m'en direz tant. Vous ne savez pas son nom?

--Si, j'ai fait semblant de me tromper, j'ai pris la carte, elle a
comme nom de guerre la princesse de Luxembourg! Avais-je raison de me
méfier! C'est agréable d'avoir ici une promiscuité avec cette espèce
de Baronne d'Ange.

Le bâtonnier cita Mathurin Régnier et Macette au
premier Président.

Il ne faut, d'ailleurs, pas croire que ce malentendu fut momentané
comme ceux qui se forment au deuxième acte d'un vaudeville pour se
dissiper au dernier. Mme de Luxembourg, nièce du roi d'Angleterre et
de l'empereur d'Autriche, et Mme de Villeparisis, parurent toujours,
quand la première venait chercher la seconde pour se promener en
voiture, deux drôlesses de l'espèce de celles dont on se gare
difficilement dans les villes d'eaux. Les trois quarts des hommes du
faubourg Saint-Germain passent aux yeux d'une bonne partie de la
bourgeoisie pour des décavés crapuleux (qu'ils sont d'ailleurs
quelquefois individuellement) et que, par conséquent, personne ne
reçoit. La bourgeoisie est trop honnête en cela, car leurs tares ne
les empêcheraient nullement d'être reçus avec la plus grande faveur là
où elle ne le sera jamais. Et eux s'imaginent tellement que la
bourgeoisie le sait qu'ils affectent une simplicité en ce qui les
concerne, un dénigrement pour leurs amis particulièrement «à la côte»,
qui achève le malentendu. Si par hasard un homme du grand monde est en
rapports avec la petite bourgeoisie parce qu'il se trouve, étant
extrêmement riche, avoir la présidence des plus importantes sociétés
financières, la bourgeoisie qui voit enfin un noble digne d'être grand
bourgeois jurerait qu'il ne fraye pas avec le marquis joueur et ruiné
qu'elle croit d'autant plus dénué de relations qu'il est plus aimable.
Et elle n'en revient pas quand le duc, président du conseil
d'administration de la colossale Affaire, donne pour femme à son fils
la fille du marquis joueur, mais dont le nom est le plus ancien de
France, de même qu'un souverain fera plutôt épouser à son fils la
fille d'un roi détrôné que d'un président de la république en
fonctions. C'est dire que les deux mondes ont l'un de l'autre une vue
aussi chimérique que les habitants d'une plage située à une des
extrémités de la baie de Balbec, ont de la plage située à l'autre
extrémité: de Rivebelle on voit un peu Marcouville l'Orgueilleuse;
mais cela même trompe, car on croit qu'on est vu de Marcouville, d'où
au contraire les splendeurs de Rivebelle sont en grande partie
invisibles.

Le médecin de Balbec appelé pour un accès de fièvre que j'avais eu,
ayant estimé que je ne devrais pas rester toute la journée au bord de
la mer, en plein soleil, par les grandes chaleurs, et rédigé à mon
usage quelques ordonnances pharmaceutiques, ma grand'mère prit les
ordonnances avec un respect apparent où je reconnus tout de suite sa
ferme décision de n'en faire exécuter aucune, mais tint compte du
conseil en matière d'hygiène et accepta l'offre de Mme de Villeparisis
de nous faire faire quelques promenades en voiture. J'allais et
venais, jusqu'à l'heure du déjeuner, de ma chambre à celle de ma
grand'mère. Elle ne donnait pas directement sur la mer comme la mienne
mais prenait jour de trois côtés différents: sur un coin de la digue,
sur une cour et sur la campagne, et était meublée autrement, avec des
fauteuils brodés de filigranes métalliques et de fleurs roses d'où
semblait émaner l'agréable et fraîche odeur qu'on trouvait en entrant.
Et à cette heure où des rayons venus d'expositions, et comme d'heures
différentes, brisaient les angles du mur, à côté d'un reflet de la
plage, mettaient sur la commode un reposoir diapré comme les fleurs du
sentier, suspendaient à la paroi les ailes repliées, tremblantes et
tièdes d'une clarté prête à reprendre son vol, chauffaient comme un
bain un carré de tapis provincial devant la fenêtre de la courette que
le soleil festonnait comme une vigne, ajoutaient au charme et à la
complexité de la décoration mobilière en semblant exfolier la soie
fleurie des fauteuils et détacher leur passementerie, cette chambre,
que je traversais un moment avant de m'habiller pour la promenade,
avait l'air d'un prisme où se décomposaient les couleurs de la lumière
du dehors, d'une ruche où les sucs de la journée que j'allais goûter
étaient dissociés, épars, enivrants et visibles, d'un jardin de
l'espérance qui se dissolvait en une palpitation de rayons d'argent et
de pétales de rose. Mais avant tout j'avais ouvert mes rideaux dans
l'impatience de savoir quelle était la Mer qui jouait ce matin-là au
bord du rivage, comme une Néreide. Car chacune de ces Mers ne restait
jamais plus d'un jour. Le lendemain il y en avait une autre qui
parfois lui ressemblait. Mais je ne vis jamais deux fois la même.

Il y en avait qui étaient d'une beauté si rare qu'en les apercevant
mon plaisir était encore accru par la surprise. Par quel privilège, un
matin plutôt qu'un autre, la fenêtre en s'entr'ouvrant découvrit-elle
à mes yeux émerveillés la nymphe Glaukonomèné, dont la beauté
paresseuse et qui respirait mollement avait la transparence d'une
vaporeuse émeraude à travers laquelle je voyais affluer les éléments
pondérables qui la coloraient? Elle faisait jouer le soleil avec un
sourire alangui par une brume invisible qui n'était qu'un espace vide
réservé autour de sa surface translucide rendue ainsi plus abrégée et
plus saisissante, comme ces déesses que le sculpteur détache sur le
reste du bloc qu'il ne daigne pas dégrossir. Telle, dans sa couleur
unique, elle nous invitait à la promenade sur ces routes grossières et
terriennes, d'où, installés dans la calèche de Mme de Villeparisis,
nous apercevions tout le jour et sans jamais l'atteindre la fraîcheur
de sa molle palpitation.

Mme de Villeparisis faisait atteler de bonne heure, pour que nous
eussions le temps d'aller soit jusqu'à Saint-Mars-le-Vêtu, soit
jusqu'aux rochers de Quetteholme ou à quelque autre but d'excursion
qui, pour une voiture assez lente, était fort lointain et demandait
toute la journée. Dans ma joie de la longue promenade que nous allions
entreprendre, je fredonnais quelque air récemment écouté, et je
faisais les cent pas en attendant que Mme de Villeparisis fût prête.
Si c'était dimanche, sa voiture n'était pas seule devant l'hôtel;
plusieurs fiacres loués attendaient non seulement les personnes qui
étaient invitées au château de Féterne chez Mme de Cambremer, mais
celles qui plutôt que de rester là comme des enfants punis déclaraient
que le dimanche était un jour assommant à Balbec et partaient dès
après déjeuner se cacher dans une plage voisine ou visiter quelque
site, et même souvent quand on demandait à Mme Blandais si elle avait
été chez les Cambremer, elle répondait péremptoirement: «Non, nous
étions aux cascades du Bec», comme si c'était là la seule raison pour
laquelle elle n'avait pas passé la journée à Féterne. Et le bâtonnier
disait charitablement:

--Je vous envie, j'aurais bien changé avec vous, c'est autrement
intéressant.

A côté des voitures, devant le porche où j'attendais, était planté
comme un arbrisseau d'une espèce rare un jeune chasseur qui ne
frappait pas moins les yeux par l'harmonie singulière de ses cheveux
colorés, que par son épiderme de plante. A l'intérieur, dans le hall
qui correspondait au narthex ou église des Catéchumènes, des églises
romanes, et où les personnes qui n'habitaient pas l'hôtel avaient le
droit de passer, les camarades du groom «extérieur» ne travaillaient
pas beaucoup plus que lui mais exécutaient du moins quelques
mouvements. Il est probable que le matin ils aidaient au nettoyage.
Mais l'après-midi ils restaient là seulement comme des choristes qui,
même quand ils ne servent à rien, demeurent en scène pour ajouter à la
figuration. Le Directeur général, celui qui me faisait si peur,
comptait augmenter considérablement leur nombre l'année suivante, car
il «voyait grand». Et sa décision affligeait beaucoup le Directeur de
l'Hôtel, lequel trouvait que tous ces enfants n'étaient que des
«faiseurs d'embarras» entendant par là qu'ils embarrassaient le
passage et ne servaient à rien. Du moins entre le déjeuner et le
dîner, entre les sorties et les rentrées des clients remplissaient-ils
le vide de l'action, comme ces élèves de Mme de Maintenon qui sous le
costume de jeunes israélites font intermède chaque fois qu'Esther ou
Joad s'en vont. Mais le chasseur du dehors, aux nuances précieuses, à
la taille élancée et frêle, non loin duquel j'attendais que la
marquise descendît, gardait une immobilité à laquelle s'ajoutait de la
mélancolie, car ses frères aînés avaient quitté l'hôtel pour des
destinées plus brillantes et il se sentait isolé sur cette terre
étrangère. Enfin Mme de Villeparisis arrivait. S'occuper de sa voiture
et l'y faire monter eût peut-être dû faire partie des fonctions du
chasseur. Mais il savait qu'une personne qui amène ses gens avec soi
se fait servir par eux, et d'habitude donne peu de pourboires dans un
hôtel, que les nobles de l'ancien faubourg Saint-Germain agissent de
même. Mme de Villeparisis appartenait à la fois à ces deux catégories.
Le chasseur arborescent en concluait qu'il n'avait rien à attendre de
la marquise; en laissant le maître d'hôtel et la femme de chambre de
celle-ci l'installer avec ses affaires, il rêvait tristement au sort
envié de ses frères et conservait son immobilité végétale.

Nous partions; quelque temps après avoir contourné la station du
chemin de fer nous entrions dans une route campagnarde qui me devint
bientôt aussi familière que celles de Combray, depuis le coude où elle
s'amorçait entre des clos charmants jusqu'au tournant où nous la
quittions et qui avait de chaque côté des terres labourées. Au milieu
d'elles, on voyait çà et là un pommier privé il est vrai de ses fleurs
et ne portant plus qu'un bouquet de pistils, mais qui suffisait à
m'enchanter parce que je reconnaissais ces feuilles inimitables dont
la large étendue, comme le tapis d'estrade d'une fête nuptiale
maintenant terminée avait été tout récemment foulée par la traîne de
satin blanc des fleurs rougissantes.

Combien de fois à Paris dans le mois de mai de l'année suivante, il
m'arriva d'acheter une branche de pommier chez le fleuriste et de
passer ensuite la nuit devant ses fleurs où s'épanouissait la même
essence crémeuse qui poudrait encore de son écume les bourgeons des
feuilles et entre les blanches corolles desquelles il semblait que ce
fût le marchand qui, par générosité envers moi, par goût inventif
aussi et contraste ingénieux, eût ajouté de chaque côté, en surplus, un
seyant bouton rose; je les regardais, je les faisais poser sous ma
lampe--si longtemps que j'étais souvent encore là quand l'aurore
leur apportait la même rougeur qu'elle devait faire en même temps à
Balbec--et je cherchais à les reporter sur cette route par
l'imagination, à les multiplier, à les étendre dans le cadre préparé,
sur la toile toute prête de ces clos dont je savais le dessin par cœur--et
que j'aurais tant voulu, qu'un jour je devais revoir--au
moment où avec la verve ravissante du génie, le printemps couvre leur
canevas de ses couleurs.

Avant de monter en voiture j'avais composé le tableau de mer que
j'allais chercher, que j'espérais voir avec le «soleil rayonnant», et
qu'à Balbec je n'apercevais que trop morcelé entre tant d'enclaves
vulgaires et que mon rêve n'admettait pas, de baigneurs, de cabines,
de yacht de plaisance. Mais quand, la voiture de Mme de Villeparisis
étant parvenue au haut d'une côte, j'apercevais la mer entre les
feuillages des arbres, alors sans doute de si loin disparaissaient ces
détails contemporains qui l'avaient mise comme en dehors de la nature
et de l'histoire, et je pouvais en regardant les flots m'efforcer de
penser que c'était les mêmes que Leconte de Lisle nous peint dans
l'_Orestie_ quand «tel qu'un vol d'oiseaux carnassiers dans l'aurore»
les guerriers chevelus de l'héroïque Hellas «de cent mille avirons
battaient le flot sonore». Mais en revanche je n'étais plus assez près
de la mer qui ne me semblait pas vivante, mais figée, je ne sentais
plus de puissance sous ses couleurs étendues comme celles d'une
peinture entre les feuilles où elle apparaissait aussi inconsistante
que le ciel, et seulement plus foncée que lui.

Mme de Villeparisis voyant que j'aimais les églises me promettait que
nous irions voir une fois l'une, une fois l'autre, et surtout celle de
Carqueville «toute cachée sous son vieux lierre», dit-elle avec un
mouvement de la main qui semblait envelopper avec goût la façade
absente dans un feuillage invisible et délicat. Mme de Villeparisis
avait souvent, avec ce petit geste descriptif, un mot juste pour
définir le charme et la particularité d'un monument, évitant toujours
les termes techniques, mais ne pouvant dissimuler qu'elle savait très
bien les choses dont elle parlait. Elle semblait chercher à s'en
excuser sur ce qu'un des châteaux de son père, et où elle avait été
élevée, étant situé dans une région où il y avait des églises du même
style qu'autour de Balbec il eût été honteux qu'elle n'eût pas pris le
goût de l'architecture, ce château étant d'ailleurs le plus bel
exemplaire de celle de la Renaissance. Mais comme il était aussi un
vrai musée, comme d'autre part Chopin et Listz y avaient joué,
Lamartine récité des vers, tous les artistes connus de tout un siècle
écrit des pensées, des mélodies, fait des croquis sur l'album
familial, Mme de Villeparisis ne donnait, par grâce, bonne éducation,
modestie réelle, ou manque d'esprit philosophique, que cette origine
purement matérielle à sa connaissance de tous les arts, et finissait
par avoir l'air de considérer la peinture, la musique, la littérature
et la philosophie comme l'apanage d'une jeune fille élevée de la façon
la plus aristocratique dans un monument classé et illustre. On aurait
dit qu'il n'y avait pas pour elle d'autres tableaux que ceux dont on a
hérités. Elle fut contente que ma grand'mère aimât un collier qu'elle
portait et qui dépassait de sa robe. Il était dans le portrait d'une
bisaïeule à elle, par Titien, et qui n'était jamais sorti de la
famille. Comme cela on était sûr que c'était un vrai. Elle ne voulait
pas entendre parler des tableaux achetés on ne sait comment par un
Crésus, elle était d'avance persuadée qu'ils étaient faux et n'avait
aucun désir de les voir, nous savions qu'elle-même faisait des
aquarelles de fleurs, et ma grand'mère qui les avait entendu vanter
lui en parla. Mme de Villeparisis changea de conversation par
modestie, mais sans montrer plus d'étonnement ni de plaisir qu'une
artiste suffisamment connue à qui les compliments n'apprennent rien.
Elle se contenta de dire que c'était un passe-temps charmant parce que
si les fleurs nées du pinceau n'étaient pas fameuses, du moins les
peindre vous faisait vivre dans la société des fleurs naturelles, de
la beauté desquelles, surtout quand on était obligé de les regarder de
plus près pour les imiter, on ne se lassait pas. Mais à Balbec Mme de
Villeparisis se donnait congé pour laisser reposer ses yeux.

Nous fûmes étonnés, ma grand'mère et moi, de voir combien elle était
plus «libérale» que même la plus grande partie de la bourgeoisie. Elle
s'étonnait qu'on fût scandalisé des expulsions des jésuites, disant
que cela s'était toujours fait, même sous la monarchie, même en
Espagne. Elle défendait la République à laquelle elle ne reprochait
son anticléricalisme que dans cette mesure: «Je trouverais tout aussi
mauvais qu'on m'empêchât d'aller à la messe si j'en ai envie que
d'être forcée d'y aller si je ne le veux pas», lançant même certains
mots comme: «Oh! la noblesse aujourd'hui, qu'est-ce que c'est!» «Pour
moi, un homme qui ne travaille pas, ce n'est rien», peut-être
seulement parce qu'elle sentait ce qu'ils prenaient de piquant, de
savoureux, de mémorable dans sa bouche.

En entendant souvent exprimer avec franchise des opinions avancées--pas
jusqu'au socialisme cependant, qui était la bête noire de Mme de
Villeparisis--précisément par une de ces personnes en considération
de l'esprit desquelles, notre scrupuleuse et timide impartialité se
refuse à condamner les idées des conservateurs, nous n'étions pas
loin, ma grand'mère et moi, de croire qu'en notre agréable compagne
se trouvaient la mesure et le modèle de la vérité en toutes choses.
Nous la croyions sur parole tandis qu'elle jugeait ses Titiens, la
colonnade de son château, l'esprit de conversation de Louis-Philippe.
Mais--comme ces érudits qui émerveillent quand on les met sur la
peinture égyptienne et les inscriptions étrusques, et qui parlent
d'une façon si banale des œuvres modernes que nous nous demandons si
nous n'avons pas surfait l'intérêt des sciences où ils sont versés,
puisque n'y apparaît pas cette même médiocrité qu'ils ont pourtant dû
y apporter aussi bien que dans leurs niaises études sur Beaudelaire--Mme
de Villeparisis, interrogée par moi sur Chateaubriand, sur
Balzac, sur Victor Hugo, tous reçus jadis par ses parents et entrevus
par elle-même, riait de mon admiration, racontait sur eux des traits
piquants comme elle venait de faire sur des grands seigneurs ou des
hommes politiques, et jugeait sévèrement ces écrivains, précisément
parce qu'ils avaient manqué de cette modestie, de cet effacement de
soi, de cet art sobre qui se contente d'un seul trait juste et
n'appuie pas, qui fuit plus que tout le ridicule de la grandiloquence,
de cet à-propos, de ces qualités de modération de jugement et de
simplicité, auxquelles on lui avait appris qu'atteint la vraie valeur:
on voyait qu'elle n'hésitait pas à leur préférer des hommes qui,
peut-être, en effet, avaient eu, à cause d'elles, l'avantage sur un
Balzac, un Hugo, un Vigny, dans un salon, une académie, un conseil des
ministres, Molé, Fontanes, Vitroles, Bersot, Pasquier, Lebrun,
Salvandy ou Daru.

--C'est comme les romans de Stendhal pour qui vous aviez l'air d'avoir
de l'admiration. Vous l'auriez beaucoup étonné en lui parlant sur ce
ton. Mon père qui le voyait chez M. Mérimée--un homme de talent au
moins celui-là--m'a souvent dit que Beyle (c'était son nom) était
d'une vulgarité affreuse, mais spirituel dans un dîner, et ne s'en
faisant pas accroire pour ses livres. Du reste, vous avez pu voir
vous-même par quel haussement d'épaules il a répondu aux éloges outrés
de M. de Balzac. En cela du moins il était homme de bonne compagnie.

Elle avait de tous ces grands hommes des autographes, et semblait, se
prévalant des relations particulières que sa famille avait eues avec
eux, penser que son jugement à leur égard était plus juste que celui
de jeunes gens qui comme moi n'avaient pas pu les fréquenter.

--Je crois que je peux en parler, car ils venaient chez mon père; et comme
disait M. Sainte-Beuve, qui avait bien de l'esprit, il faut croire sur
eux ceux qui les ont vus de près et ont pu juger plus exactement de ce
qu'ils valaient.

Parfois, comme la voiture gravissait une route montante entre des
terres labourées, rendant les champs plus réels, leur ajoutant une
marque d'authenticité, comme la précieuse fleurette dont certains
maîtres anciens signaient leurs tableaux, quelques bleuets hésitants
pareils à ceux de Combray suivaient notre voiture. Bientôt nos chevaux
les distançaient, mais, mais après quelques pas, nous en apercevions
un autre qui en nous attendant avait piqué devant nous dans l'herbe
son étoile bleue; plusieurs s'enhardissaient jusqu'à venir se poser au
bord de la route et c'était toute une nébuleuse qui se formait avec
mes souvenirs lointains et les fleurs apprivoisées.

Nous redescendions la côte; alors nous croisions, la montant à pied, à
bicyclette, en carriole ou en voiture, quelqu'une de ces créatures--fleurs
de la belle journée, mais qui ne sont pas comme les fleurs des
champs, car chacune recèle quelque chose qui n'est pas dans une autre
et qui empêchera que nous puissions contenter avec ses pareilles le
désir qu'elle a fait naître en nous--quelque fille de ferme poussant
sa vache ou à demi couchée sur une charrette, quelque fille de
boutiquier en promenade, quelque élégante demoiselle assise sur le
strapontin d'un landau, en face de ses parents. Certes Bloch m'avait
ouvert une ère nouvelle et avait changé pour moi la valeur de la vie,
le jour où il m'avait appris que les rêves que j'avais promenés
solitairement du côté de Méséglise quand je souhaitais que passât une
paysanne que je prendrais dans mes bras, n'étaient pas une chimère qui
ne correspondait à rien d'extérieur à moi, mais que toutes les filles
qu'on rencontrait, villageoises ou demoiselles étaient toutes prêtes à
en exaucer de pareils. Et dussé-je, maintenant que j'étais souffrant
et ne sortais pas seul, ne jamais pouvoir faire l'amour avec elles,
j'étais tout de même heureux comme un enfant né dans une prison ou
dans un hôpital et qui, ayant cru longtemps que l'organisme humain ne
peut digérer que du pain sec et des médicaments, a appris tout d'un
coup que les pêches, les abricots, le raisin, ne sont pas une simple
parure de la campagne, mais des aliments délicieux et assimilables.
Même si son geôlier ou son garde-malade ne lui permettent pas de
cueillir ces beaux fruits, le monde cependant lui paraît meilleur et
l'existence plus clémente. Car un désir nous semble plus beau, nous
nous appuyons à lui avec plus de confiance quand nous savons qu'en
dehors de nous la réalité s'y conforme, même si pour nous il n'est pas
réalisable. Et nous pensons avec plus de joie à une vie où, à
condition que nous écartions pour un instant de notre pensée le petit
obstacle accidentel et particulier qui nous empêche personnellement de
le faire, nous pouvons nous imaginer l'assouvissant. Pour les belles
filles qui passaient, du jour où j'avais su que leurs joues pouvaient
être embrassées, j'étais devenu curieux de leur âme. Et l'univers
m'avait paru plus intéressant.

La voiture de Mme de Villeparisis allait vite. A peine avais-je le
temps de voir la fillette qui venait dans notre direction; et pourtant—
comme la beauté des êtres n'est pas comme celle des choses, et que
nous sentons qu'elle est celle d'une créature unique, consciente et
volontaire--dès que son individualité, âme vague, volonté inconnue
de moi, se peignait en une petite image prodigieusement réduite, mais
complète, au fond de son regard distrait, aussitôt, mystérieuse
réplique des pollens tout préparés pour les pistils, je sentais
saillir en moi l'embryon aussi vague, aussi minuscule, du désir de ne
pas laisser passer cette fille, sans que sa pensée prît conscience de
ma personne, sans que j'empêchasse ses désirs d'aller à quelqu'un
d'autre, sans que je vinsse me fixer dans sa rêverie et saisir son
cœur. Cependant notre voiture s'éloignait, la belle fille était déjà
derrière nous, et comme elle ne possédait de moi aucune des notions qui
constituent une personne, ses yeux, qui m'avaient à peine vu, m'avaient
déjà oublié. Était-ce parce que je ne l'avais qu'entr'aperçue que je
l'avais trouvée si belle? Peut-être. D'abord l'impossibilité de
s'arrêter auprès d'une femme, le risque de ne pas la retrouver un
autre jour lui donnent brusquement le même charme qu'à un pays la
maladie ou la pauvreté qui nous empêchent de le visiter, ou qu'aux
jours si ternes qui nous restent à vivre le combat où nous
succomberons sans doute. De sorte que, s'il n'y avait pas l'habitude,
la vie devrait paraître délicieuse à des êtres qui seraient à chaque
heure menacés de mourir--c'est-à-dire à tous les hommes. Puis si
l'imagination est entraînée par le désir de ce que nous ne pouvons
posséder, son essor n'est pas limité par une réalité complètement
perçue dans ces rencontres où les charmes de la passante sont
généralement en relation directe avec la rapidité du passage. Pour peu
que la nuit tombe et que la voiture aille vite, à la campagne, dans
une ville, il n'y a pas un torse féminin mutilé comme un marbre
antique par la vitesse qui nous entraîne et le crépuscule qui le noie,
qui ne tire sur notre cœur, à chaque coin de route, du fond de chaque
boutique, les flèches de la Beauté, de la Beauté dont on serait
parfois tenté de se demander si elle est en ce monde autre chose que
la partie de complément qu'ajoute à une passante fragmentaire et
fugitive notre imagination surexcitée par le regret.

Si j'avais pu descendre parler à la fille que nous croisions,
peut-être eussé-je été désillusionné par quelque défaut de sa peau que
de la voiture je n'avais pas distingué. (Et alors, tout effort pour
pénétrer dans sa vie m'eût semblé soudain impossible. Car la beauté
est une suite d'hypothèses que rétrécit la laideur en barrant la route
que nous voyions déjà s'ouvrir sur l'inconnu.) Peut-être un seul mot
qu'elle eût dit, un sourire, m'eussent fourni une clef, un chiffre
inattendus, pour lire l'expression de sa figure et de sa démarche, qui
seraient aussitôt devenues banales. C'est possible, car je n'ai jamais
rencontré dans la vie de filles aussi désirables que les jours où
j'étais avec quelque grave personne que malgré les mille prétextes que
j'inventais je ne pouvais quitter: quelques années après celle où
j'allai pour la première fois à Balbec, faisant à Paris une course en
voiture avec un ami de mon père et ayant aperçu une femme qui marchait
vite dans la nuit, je pensai qu'il était déraisonnable de perdre pour
une raison de convenances ma part de bonheur dans la seule vie qu'il
y ait sans doute, et sautant à terre sans m'excuser, je me mis à la
recherche de l'inconnue, la perdis au carrefour de deux rues, la
retrouvai dans une troisième, et me trouvai enfin, tout essoufflé,
sous un réverbère, en face de la vieille Mme Verdurin que j'évitais
partout et qui heureuse et surprise s'écria: «Oh! comme c'est aimable
d'avoir couru pour me dire bonjour.»

Cette année-là, à Balbec, au moment de ces rencontres, j'assurais à ma
grand'mère, à Mme de Villeparisis qu'à cause d'un grand mal de tête,
il valait mieux que je rentrasse seul à pied. Elles refusaient de me
laisser descendre. Et j'ajoutais la belle fille (bien plus difficile à
retrouver que ne l'est un monument, car elle était anonyme et mobile)
à la collection de toutes celles que je me promettais de voir de près.
Une pourtant se trouva repasser sous mes yeux, dans des conditions
telles que je crus que je pourrais la connaître comme je voudrais.
C'était une laitière qui vint d'une ferme apporter un supplément de
crème à l'hôtel. Je pensai qu'elle m'avait aussi reconnu et elle me
regardait, en effet, avec une attention qui n'était peut-être causée
que par l'étonnement que lui causait la mienne. Or le lendemain, jour
où je m'étais reposé toute la matinée quand Françoise vint ouvrir les
rideaux vers midi, elle me remit une lettre qui avait été déposée pour
moi à l'hôtel. Je ne connaissais personne à Balbec. Je ne doutai pas
que la lettre ne fût de la laitière. Hélas, elle n'était que de
Bergotte qui, de passage, avait essayé de me voir, mais ayant su que
je dormais m'avait laissé un mot charmant pour lequel le liftman avait
fait une enveloppe que j'avais cru écrite par la laitière. J'étais
affreusement déçu, et l'idée qu'il était plus difficile et plus
flatteur d'avoir une lettre de Bergotte ne me consolait en rien
qu'elle ne fût pas de la laitière. Cette fille-là même, je ne la
retrouvai pas plus que celles que j'apercevais seulement de la voiture
de Mme de Villeparisis. La vue et la perte de toutes accroissaient
l'état d'agitation où je vivais et je trouvais quelque sagesse aux
philosophes qui nous recommandent de borner nos désirs (si toutefois
ils veulent parler du désir des êtres, car c'est le seul qui puisse
laisser de l'anxiété, s'appliquant à de l'inconnu conscient. Supposer
que la philosophie veut parler du désir des richesses serait trop
absurde). Pourtant j'étais disposé à juger cette sagesse incomplète,
car je me disais que ces rencontres me faisaient trouver encore plus
beau un monde qui fait ainsi croître sur toutes les routes
campagnardes des fleurs à la fois singulières et communes, trésors
fugitifs de la journée, aubaines de la promenade, dont les
circonstances contingentes qui ne se reproduiraient peut-être pas
toujours m'avaient seules empêché de profiter, et qui donnent un goût
nouveau à la vie.

Mais peut-être, en espérant qu'un jour, plus libre, je pourrais
trouver sur d'autres routes de semblables filles, je commençais déjà à
fausser ce qu'a d'exclusivement individuel le désir de vivre auprès
d'une femme qu'on a trouvé jolie, et du seul fait que j'admettais la
possibilité de le faire naître artificiellement, j'en avais
implicitement reconnu l'illusion.

Le jour que Mme de Villeparisis nous mena à Carqueville où était cette
église couverte de lierre dont elle avait parlé et qui, bâtie sur un
tertre, domine le village, la rivière qui le traverse et qui a
conservé son petit pont du moyen âge, ma grand'mère, pensant que je
serais content d'être seul pour regarder le monument, proposa à mon
amie d'aller goûter chez le pâtissier, sur la place qu'on apercevait
distinctement et qui sous sa patine dorée était comme une autre partie
d'un objet tout entier ancien. Il fut convenu que j'irais les y
retrouver. Dans le bloc de verdure devant lequel on me laissa, il
fallait pour reconnaître une église faire un effort qui me fît serrer
de plus près l'idée d'église; en effet, comme il arrive aux élèves qui
saisissent plus complètement le sens d'une phrase quand on les oblige
par la version ou par le thème à la dévêtir des formes auxquelles ils
sont accoutumés, cette idée d'église dont je n'avais guère besoin
d'habitude devant des clochers qui se faisaient reconnaître
d'eux-mêmes, j'étais obligé d'y faire perpétuellement appel pour ne
pas oublier, ici que le cintre de cette touffe de lierre était celui
d'une verrière ogivale, là, que la saillie des feuilles était due au
relief d'un chapiteau. Mais alors un peu de vent soufflait, faisait
frémir le porche mobile que parcouraient des remous propagés et
tremblants comme une clarté; les feuilles déferlaient les unes contre
les autres; et frissonnante, la façade végétale entraînait avec elle
les piliers onduleux, caressés et fuyants.

Comme je quittais l'église, je vis devant le vieux pont des filles du
village qui, sans doute parce que c'était un dimanche, se tenaient
attifées, interpellant les garçons qui passaient. Moins bien vêtue que
les autres, mais semblant les dominer par quelque ascendant--car
elle répondait à peine à ce qu'elles lui disaient--l'air plus grave
et plus volontaire, il y en avait une grande qui assise à demi sur le
rebord du pont, laissant pendre ses jambes, avait devant elle un petit
pot plein de poissons qu'elle venait probablement de pêcher. Elle
avait un teint bruni, des yeux doux, mais un regard dédaigneux de ce
qui l'entourait, un petit nez d'une forme fine et charmante. Mes
regards se posaient sur sa peau et mes lèvres à la rigueur pouvaient
croire qu'elles avaient suivi mes regards. Mais ce n'est pas seulement
son corps que j'aurais voulu atteindre, c'était aussi la personne qui
vivait en lui et avec laquelle il n'est qu'une sorte d'attouchement,
qui est d'attirer son attention, qu'une sorte de pénétration, y
éveiller une idée.

Et cet être intérieur de la belle pêcheuse, semblait m'être clos
encore, je doutais si j'y étais entré, même après que j'eus aperçu ma
propre image se refléter furtivement dans le miroir de son regard,
suivant un indice de réfraction qui m'était aussi inconnu que si je me
fusse placé dans le champ visuel d'une biche. Mais de même qu'il ne
m'eût pas suffi que mes lèvres prissent du plaisir sur les siennes
mais leur en donnassent, de même j'aurais voulu que l'idée de moi qui
entrerait en cet être, qui s'y accrocherait, n'amenât pas à moi
seulement son attention, mais son admiration, son désir, et le forçât
à garder mon souvenir jusqu'au jour où je pourrais le retrouver.
Cependant, j'apercevais à quelques pas la place où devait m'attendre
la voiture de Mme de Villeparisis. Je n'avais qu'un instant; et déjà
je sentais que les filles commençaient à rire de me voir ainsi arrêté.
J'avais cinq francs dans ma poche. Je les en sortis, et avant
d'expliquer à la belle fille la commission dont je la chargeais, pour
avoir plus de chance qu'elle m'écoutât, je tins un instant la pièce
devant ses yeux:

--Puisque vous avez l'air d'être du pays, dis-je à la pêcheuse,
est-ce que vous auriez la bonté de faire une petite course pour moi?
Il faudrait aller devant un pâtissier qui est paraît-il sur une place,
mais je ne sais pas où c'est, et où une voiture m'attend. Attendez!...
pour ne pas confondre vous demanderez si c'est la voiture de la
marquise de Villeparisis. Du reste vous verrez bien, elle a deux
chevaux.

C'était cela que je voulais qu'elle sût pour prendre une grande idée
de moi. Mais quand j'eus prononcé les mots «marquise» et «deux
chevaux», soudain j'éprouvai un grand apaisement. Je sentis que la
pêcheuse se souviendrait de moi et se dissiper, avec mon effroi de ne
pouvoir la retrouver, une partie de mon désir de la retrouver. Il me
semblait que je venais de toucher sa personne avec des lèvres
invisibles et que je lui avais plu. Et cette prise de force de son
esprit, cette possession immatérielle, lui avait ôté de son mystère
autant que fait la possession physique.

Nous descendîmes sur Hudimesnil; tout d'un coup je fus rempli de ce
bonheur profond que je n'avais pas souvent ressenti depuis Combray, un
bonheur analogue à celui que m'avaient donné, entre autres, les
clochers de Martinville. Mais cette fois il resta incomplet. Je venais
d'apercevoir, en retrait de la route en dos d'âne que nous suivions,
trois arbres qui devaient servir d'entrée à une allée couverte et
formaient un dessin que je ne voyais pas pour la première fois, je ne
pouvais arriver à reconnaître le lieu dont ils étaient comme détachés
mais je sentais qu'il m'avait été familier autrefois; de sorte que mon
esprit ayant trébuché entre quelque année lointaine et le moment
présent, les environs de Balbec vacillèrent et je me demandai si toute
cette promenade n'était pas une fiction, Balbec un endroit où je
n'étais jamais allé que par l'imagination, Mme de Villeparisis un
personnage de roman et les trois vieux arbres la réalité qu'on
retrouve en levant les yeux de dessus le livre qu'on était en train de
lire et qui vous décrivait un milieu dans lequel on avait fini par se
croire effectivement transporté.

Je regardais les trois arbres, je les voyais bien, mais mon esprit
sentait qu'ils recouvraient quelque chose sur quoi il n'avait pas
prise, comme sur ces objets placés trop loin dont nos doigts allongés
au bout de notre bras tendu, effleurent seulement par instant
l'enveloppe sans arriver à rien saisir. Alors on se repose un moment
pour jeter le bras en avant d'un élan plus fort et tâcher d'atteindre
plus loin. Mais pour que mon esprit pût ainsi se rassembler, prendre
son élan, il m'eût fallu être seul. Que j'aurais voulu pouvoir
m'écarter comme je faisais dans les promenades du côté de Guermantes
quand je m'isolais de mes parents. Il me semblait même que j'aurais dû
le faire. Je reconnaissais ce genre de plaisir qui requiert, il est
vrai, un certain travail de la pensée sur elle-même, mais à côté
duquel les agréments de la nonchalance qui vous fait renoncer à lui,
semblent bien médiocres. Ce plaisir, dont l'objet n'était que
pressenti, que j'avais à créer moi-même, je ne l'éprouvais que de
rares fois, mais à chacune d'elles il me semblait que les choses qui
s'étaient passées dans l'intervalle n'avaient guère d'importance et
qu'en m'attachant à la seule réalité je pourrais commencer enfin une
vraie vie. Je mis un instant ma main devant mes yeux pour pouvoir les
fermer sans que Mme de Villeparisis s'en aperçût. Je restai sans
penser à rien, puis de ma pensée ramassée, ressaisie avec plus de
force, je bondis plus avant dans la direction des arbres, ou plutôt
dans cette direction intérieure au bout de laquelle je les voyais en
moi-même. Je sentis de nouveau derrière eux le même objet connu mais
vague et que je ne pus ramener à moi. Cependant tous trois au fur et à
mesure que la voiture avançait, je les voyais s'approcher. Où les
avais-je déjà regardés? Il n'y avait aucun lieu autour de Combray où
une allée s'ouvrit ainsi. Le site qu'ils me rappelaient il n'y avait
pas de place pour lui davantage dans la campagne allemande où j'étais
allé une année avec ma grand'mère prendre les eaux. Fallait-il croire
qu'ils venaient d'années déjà si lointaines de ma vie que le paysage
qui les entourait avait été entièrement aboli dans ma mémoire et que,
comme ces pages qu'on est tout d'un coup ému de retrouver dans un
ouvrage qu'on s'imaginait n'avoir jamais lu, ils surnageaient seuls du
livre oublié de ma première enfance. N'appartenaient-ils au contraire
qu'à ces paysages du rêve, toujours les mêmes, du moins pour moi chez
qui leur aspect étrange n'était que l'objectivation dans mon sommeil
de l'effort que je faisais pendant la veille, soit pour atteindre le
mystère dans un lieu derrière l'apparence duquel je le pressentais, comme
cela m'était arrivé si souvent du côté de Guermantes, soit pour
essayer de le réintroduire dans un lieu que j'avais désiré connaître
et qui du jour où je l'avais connu n'avait paru tout superficiel,
comme Balbec? N'étaient-ils qu'une image toute nouvelle détachée d'un
rêve de la nuit précédente mais déjà si effacée qu'elle me semblait
venir de beaucoup plus loin? Ou bien ne les avais-je jamais vus et
cachaient-ils derrière eux comme tels arbres, telle touffe d'herbes
que j'avais vus du côté de Guermantes, un sens aussi obscur, aussi
difficile à saisir qu'un passé lointain, de sorte que, sollicité par
eux d'approfondir une pensée, je croyais avoir à reconnaître un
souvenir. Ou encore ne cachaient-ils même pas de pensées et était-ce
une fatigue de ma vision qui me les faisait voir doubles dans le temps
comme on voit quelquefois double dans l'espace? Je ne savais.
Cependant ils venaient vers moi; peut-être apparition mythique, ronde
de sorcières ou de nornes qui me proposait ses oracles. Je crus plutôt
que c'étaient des fantômes du passé, de chers compagnons de mon
enfance, des amis disparus qui invoquaient nos communs souvenirs.
Comme des ombres ils semblaient me demander de les emmener avec moi,
de les rendre à la vie. Dans leur gesticulation naïve et passionnée,
je reconnaissais le regret impuissant d'un être aimé qui a perdu
l'usage de la parole, sent qu'il ne pourra nous dire ce qu'il veut et
que nous ne savons pas deviner. Bientôt à un croisement de routes, la
voiture les abandonna. Elle m'entraînait loin de ce que je croyais
seul vrai, de ce qui m'eût rendu vraiment heureux, elle ressemblait à
ma vie.

Je vis les arbres s'éloigner en agitant leurs bras désespérés,
semblant me dire: ce que tu n'apprends pas de nous aujourd'hui, tu ne
le sauras jamais. Si tu nous laisses retomber au fond de ce chemin
d'où nous cherchions à nous hisser jusqu'à toi, toute une partie de
toi-même que nous t'apportions tombera pour jamais au néant. En effet,
si dans la suite je retrouvai le genre de plaisir et d'inquiétude que
je venais de sentir encore une fois, et si un soir--trop tard, mais
pour toujours--je m'attachai à lui, de ces arbres eux-mêmes, en
revanche je ne sus jamais ce qu'ils avaient voulu m'apporter ni où je
les avais vus. Et quand la voiture ayant bifurqué, je leur tournai le
dos et cessai de les voir, tandis que Mme de Villeparisis, me
demandait pourquoi j'avais l'air rêveur, j'étais triste comme si je
venais de perdre un ami, de mourir moi-même, de renier un mort ou de
méconnaître un Dieu.

Il fallait songer au retour. Mme de Villeparisis qui avait un certain
sens de la nature, plus froid que celui de ma grand'mère mais qui sait
reconnaître, même en dehors des musées et des demeures aristocratiques,
la beauté simple et majestueuse de certaines choses anciennes, disait
au cocher de prendre la vieille route de Balbec, peu fréquentée, mais
plantée de vieux ormes qui nous semblaient admirables.

Une fois que nous connûmes cette vieille route, pour changer, nous
revînmes, à moins que nous ne l'eussions prise à l'aller, par une
autre qui traversait les bois de Chantereine et de Canteloup.
L'invisibilité des innombrables oiseaux qui s'y répondaient tout à
côté de nous dans les arbres donnait la même impression de repos qu'on
a les yeux fermés. Enchaîné à mon strapontin comme Prométhée sur son
rocher, j'écoutais mes Océanides. Et quand, par hasard, j'apercevais
l'un de ces oiseaux qui passait d'une feuille sous une autre, il y
avait si peu de lien apparent entre lui et ces chants que je ne
croyais pas voir la cause de ceux-ci dans ce petit corps sautillant,
étonné et sans regard.

Cette route était pareille à bien d'autres de ce genre qu'on rencontre
en France, montant en pente assez raide, puis redescendant sur une
grande longueur. Au moment même, je ne lui trouvais pas un grand
charme, j'étais seulement content de rentrer. Mais elle devint pour
moi dans la suite une cause de joies en restant dans ma mémoire comme
une amorce où toutes les routes semblables sur lesquelles je passerais
plus tard au cours d'une promenade ou d'un voyage s'embrancheraient
aussitôt sans solution de continuité et pourraient, grâce à elle,
communiquer immédiatement avec mon cœur. Car dès que la voiture ou
l'automobile s'engagerait dans une de ces routes qui auraient l'air
d'être la continuation de celle que j'avais parcourue avec Mme de
Villeparisis, ce à quoi ma conscience actuelle se trouverait
immédiatement appuyée comme à mon passé le plus récent, ce serait
(toutes les années intermédiaires se trouvant abolies) les impressions
que j'avais eues par ces fins d'après-midi-là, en promenade près de
Balbec, quand les feuilles sentaient bon, que la brume s'élevait et
qu'au delà du prochain village on apercevrait entre les arbres le
coucher du soleil comme s'il avait été quelque localité suivante,
forestière, distante et qu'on n'atteindra pas le soir même. Raccordées
à celles que j'éprouvais maintenant dans un autre pays, sur une route
semblable, s'entourant de toutes les sensations accessoires de libre
respiration, de curiosité, d'indolence, d'appétit, de gaieté, qui leur
étaient communes, excluant toutes les autres, ces impressions se
renforceraient, prendraient la consistance d'un type particulier de
plaisir, et presque d'un cadre d'existence que j'avais d'ailleurs
rarement l'occasion de retrouver, mais dans lequel le réveil des
souvenirs mettait au milieu de la réalité matériellement perçue une
part assez grande de réalité évoquée, songée, insaisissable, pour me
donner, au milieu de ces régions où je passais, plus qu'un sentiment
esthétique, un désir fugitif mais exalté, d'y vivre désormais pour
toujours. Que de fois pour avoir simplement senti une odeur de
feuillée, être assis sur un strapontin en face de Mme de Villeparisis,
croiser la princesse de Luxembourg qui lui envoyait des bonjours de sa
voiture, rentrer dîner au grand-hôtel, ne m'est-il pas apparu comme un
de ces bonheurs ineffables que ni le présent ni l'avenir ne peuvent
nous rendre et qu'on ne goûte qu'une fois dans la vie.

Souvent le jour était tombé avant que nous fussions de retour.
Timidement je citais à Mme de Villeparisis en lui montrant la lune
dans le ciel, quelque belle expression de Chateaubriand ou de Vigny,
ou de Victor Hugo: «Elle répandait ce vieux secret de mélancolie» ou
«pleurant comme Diane au bord de ses fontaines» ou «L'ombre était
nuptiale, auguste et solennelle.»

--Et vous trouvez cela beau? me demandait-elle, génial comme vous
dites? Je vous dirai que je suis toujours étonnée de voir qu'on prend
maintenant au sérieux des choses que les amis de ces messieurs, tout
en rendant pleine justice à leurs qualités, étaient les premiers à
plaisanter. On ne prodiguait pas le nom de génie comme aujourd'hui, où
si vous dites à un écrivain qu'il n'a que du talent il prend cela pour
une injure. Vous me citez une grande phrase de M. de Châteaubriand sur
le clair de lune. Vous allez voir que j'ai mes raisons pour y être
réfractaire. M. de Chateaubriand venait bien souvent chez mon père. Il
était du reste agréable quand on était seul parce qu'alors il était
simple et amusant, mais dès qu'il y avait du monde, il se mettait à
poser et devenait ridicule; devant mon père, il prétendait avoir jeté
sa démission à la face du roi et dirigé le conclave, oubliant que mon
père avait été chargé par lui de supplier le roi de le reprendre; et
l'avait entendu faire sur l'élection du pape les pronostics les plus
insensés. Il fallait entendre sur ce fameux conclave M. de Blacas, qui
était un autre homme que M. de Chateaubriand. Quant aux phrases de
celui-ci sur le clair de lune elles étaient tout simplement devenues
une charge à la maison. Chaque fois qu'il faisait clair de lune autour
du château, s'il y avait quelque invité nouveau, on lui conseillait
d'emmener M. de Chateaubriand prendre l'air après le dîner. Quand ils
revenaient, mon père ne manquait pas de prendre à part l'invité: «M.
de Chateaubriand a été bien éloquent?--Oh! oui.--Il vous a parlé
du clair de lune.--Oui, comment savez-vous?--Attendez, ne vous
a-t-il pas dit, et il lui citait la phrase.--Oui, mais par quel
mystère.--Et il vous a parlé même du clair de lune dans la
campagne romaine.--Mais vous êtes sorcier.» Mon père n'était pas
sorcier, mais M. de Chateaubriand se contentait de servir toujours un
même morceau tout préparé.

Au nom de Vigny elle se mit à rire.

--Celui qui disait: «Je suis le comte Alfred de Vigny.» On est comte
ou on n'est pas comte, ça n'a aucune espèce d'importance.

Et peut-être trouvait-elle que cela en avait tout de même un peu, car
elle ajoutait:

--D'abord je ne suis pas sûre qu'il le fût, et il était en tout cas
de très petite souche, ce monsieur qui a parlé dans ses vers de son
«cimier de gentilhomme». Comme c'est de bon goût et comme c'est
intéressant pour le lecteur! C'est comme Musset, simple bourgeois de
Paris, qui disait emphatiquement: «L'épervier d'or dont mon casque est
armé.» Jamais un vrai grand seigneur ne dit de ces choses-là. Au moins
Musset avait du talent comme poète. Mais à part _Cinq-Mars_ je n'ai
jamais rien pu lire de M. de Vigny, l'ennui me fait tomber le livre
des mains. M. Molé, qui avait autant d'esprit et de tact que M. de
Vigny en avait peu, l'a arrangé de belle façon en le recevant à
l'Académie. Comment, vous ne connaissez pas son discours? C'est un
chef-d'œuvre de malice et d'impertinence.

Elle reprochait à Balzac
qu'elle s'étonnait de voir admiré par ses neveux, d'avoir prétendu
peindre une société «où il n'était pas reçu», et dont il a raconté
mille invraisemblances. Quant à Victor Hugo, elle nous disait que M.
de Bouillon, son père, qui avait des camarades dans la jeunesse
romantique, était entré grâce à eux à la première d'_Hernani_ mais qu'il
n'avait pu rester jusqu'au bout, tant il avait trouvé ridicule, les
vers de cet écrivain doué mais exagéré et qui n'a reçu le titre de
grand poète qu'en vertu d'un marché fait, et comme récompense de
l'indulgence intéressée qu'il a professée pour les dangereuses
divagations des socialistes.

Nous apercevions déjà l'hôtel, ses lumières si hostiles le premier
soir, à l'arrivée, maintenant protectrices et douces, annonciatrices
du foyer. Et quand la voiture arrivait près de la porte, le concierge,
les grooms, le lift, empressés, naïfs, vaguement inquiets de notre
retard, massés sur les degrés à nous attendre, étaient devenus
familiers, de ces êtres qui changent tant de fois au cours de notre
vie, comme nous changeons nous-mêmes, mais dans lesquels au moment où
ils sont pour un temps le miroir de nos habitudes, nous trouvons de la
douceur à nous sentir fidèlement et amicalement reflétés. Nous les
préférons à des amis que nous n'avons pas vus depuis longtemps, car
ils contiennent davantage de ce que nous sommes actuellement. Seul «le
chasseur», exposé au soleil dans la journée avait été rentré pour ne
pas supporter la rigueur du soir, et emmailloté de lainages, lesquels
joints à l'éplorement orangé de sa chevelure, et à la fleur
curieusement rose de ses joues, faisaient au milieu du hall vitré,
penser à une plante de serre qu'on protège contre le froid. Nous
descendions de voiture, aidés par beaucoup plus de serviteurs qu'il
n'était nécessaire, mais ils sentaient l'importance de la scène et se
croyaient obligés d'y jouer un rôle. J'étais affamé. Aussi, souvent
pour ne pas retarder le moment de dîner, je ne remontais pas dans la
chambre qui avait fini par devenir si réellement mienne que revoir les
grands rideaux violets et les bibliothèques basses, c'était me
retrouver seul avec ce moi-même dont les choses, comme les gens,
m'offraient l'image, et nous attendions tous ensemble dans le hall que
le maître d'hôtel vînt nous dire que nous étions servis. C'était
encore l'occasion pour nous d'écouter Mme de Villeparisis.

--Nous abusons de vous, disait ma grand'mère.

--Mais comment, je suis ravie, cela m'enchante, répondait son amie
avec un sourire câlin, en filant les sons, sur un ton mélodieux, qui
contrastait avec sa simplicité coutumière.

C'est qu'en effet dans ces moments-là elle n'était pas naturelle, elle
se souvenait de son éducation, des façons aristocratiques avec
lesquelles une grande dame doit montrer à des bourgeois qu'elle est
heureuse de se trouver avec eux, qu'elle est sans morgue. Et le seul
manque de véritable politesse qu'il y eût en elle était dans l'excès
de ses politesses; car on y reconnaissait ce pli professionnel d'une
dame du faubourg Saint-Germain, laquelle voyant toujours dans certains
bourgeois les mécontents qu'elle est destinée à faire certains jours,
profite avidement de toutes les occasions où il lui est possible, dans
le livre de compte de son amabilité avec eux, de prendre l'avance d'un
solde créditeur, qui lui permettra prochainement d'inscrire à son
débit le dîner ou le raout où elle ne les invitera pas. Ainsi, ayant
agi jadis sur elle une fois pour toutes, et ignorant que maintenant
les circonstances étaient autres, les personnes différentes et qu'à
Paris elle souhaiterait de nous voir chez elles souvent, le génie de
sa caste poussait avec une ardeur fiévreuse Mme de Villeparisis, comme
si le temps qui lui était concédé pour être aimable était court, à
multiplier avec nous, pendant que nous étions à Balbec, les envois de
roses et de melons, les prêts de livres, les promenades en voiture et
les effusions verbales. Et par là--tout autant que la splendeur
aveuglante de la plage, que le flamboiement multicolore et les lueurs
sous-océaniques des chambres, tout autant même que les leçons
d'équitation par lesquelles des fils de commerçants étaient déifiés
comme Alexandre de Macédoine--les amabilités quotidiennes de Mme de
Villeparisis et aussi la facilité momentanée, estivale, avec laquelle
ma grand'mère les acceptait, sont restées dans mon souvenir comme
caractéristiques de la vie de bains de mer.

--Donnez donc vos manteaux pour qu'on les remonte.

Ma grand'mère les passait au directeur, et à cause de ses gentillesses
pour moi, j'étais désolé de ce manque d'égards dont il paraissait
souffrir.

--Je crois que ce monsieur est froissé, disait la marquise. Il se
croit probablement trop grand seigneur pour prendre vos châles. Je me
rappelle le duc de Nemours, quand j'étais encore bien petite, entrant
chez mon père qui habitait le dernier étage de l'hôtel Bouillon, avec
un gros paquet sous le bras, des lettres et des journaux. Je crois
voir le prince dans son habit bleu sous l'encadrement de notre porte
qui avait de jolies boiseries, je crois que c'est Bagard qui faisait
cela, vous savez ces fines baguettes si souples que l'ébéniste parfois
leur faisait former des petites coques, et des fleurs, comme des
rubans qui nouent un bouquet. «Tenez, Cyrus, dit-il à mon père, voilà
ce que votre concierge m'a donné pour vous. Il m'a dit: «Puisque vous
allez chez M. le comte, ce n'est pas la peine que je monte les étages,
mais prenez garde de ne pas gâter la ficelle.» Maintenant que vous
avez donné vos affaires, asseyez-vous, tenez, mettez-vous là,
disait-elle à ma grand'mère en lui prenant la main.

--Oh! si cela vous est égal, pas dans ce fauteuil! Il est trop petit
pour deux, mais trop grand pour moi seule, j'y serais mal.

--Vous me faites penser, car c'était tout à fait le même, à un
fauteuil que j'ai eu longtemps mais que j'ai fini par ne pas pouvoir
garder parce qu'il avait été donné à ma mère par la malheureuse
duchesse de Praslin. Ma mère qui était pourtant la personne la plus
simple du monde, mais qui avait encore des idées qui viennent d'un
autre temps et que déjà je ne comprenais pas très bien, n'avait pas
voulu d'abord se laisser présenter à Mme de Praslin qui n'était que
Mlle Sebastiani, tandis que celle-ci, parce qu'elle était duchesse,
trouvait que ce n'était pas à elle à se faire présenter. Et par le
fait, ajoutait Mme de Villeparisis oubliant qu'elle ne comprenait pas
ce genre de nuances, n'eût-elle été que Mme de Choiseul que sa
prétention aurait pu se soutenir. Les Choiseul sont tout ce qu'il y a
de plus grand, ils sortent d'une sœur du roi Louis-le-Gros, ils étaient
de vrais souverains en Basigny. J'admets que nous l'emportons par les
alliances et l'illustration, mais l'ancienneté est presque la même. Il
était résulté de cette question de préséance des incidents comiques,
comme un déjeuner qui fut servi en retard de plus d'une grande heure
que mit l'une de ces dames à accepter de se laisser présenter. Elles
étaient malgré cela devenues de grandes amies et elle avait donné à ma
mère un fauteuil du genre de celui-ci et où, comme vous venez de
faire, chacun refusait de s'asseoir. Un jour ma mère entend une
voiture dans la cour de son hôtel. Elle demande à un petit domestique
qui c'est. «C'est Madame la duchesse de La Rochefoucauld, madame la
comtesse.--Ah! bien, je la recevrai.» Au bout d'un quart d'heure,
personne. «Hé bien, Madame la duchesse de La Rochefoucauld? où
est-elle donc?--Elle est dans l'escalier, a souffle, madame la
comtesse», répond le petit domestique qui arrivait depuis peu de la
campagne où ma mère avait la bonne habitude de les prendre. Elle les
avait souvent vu naître. C'est comme cela qu'on a chez soi de braves
gens. Et c'est le premier des luxes. En effet, la duchesse de La
Rochefoucauld montait difficilement, étant énorme, si énorme, que
quand elle entra ma mère eut un instant d'inquiétude en se demandant
où elle pourrait la placer. A ce moment le meuble donné par Mme de
Praslin frappa ses yeux: «Prenez donc la peine de vous asseoir», dit ma
mère en le lui avançant. Et la duchesse le remplit jusqu'aux bords.
Elle était, malgré cette importance, restée assez agréable. «Elle fait
encore un certain effet quand elle entre», disait un de nos amis.
«Elle en fait surtout quand elle sort», répondit ma mère qui avait le
mot plus leste qu'il ne serait de mise aujourd'hui. Chez Mme de La
Rochefoucauld même, on ne se gênait pas pour plaisanter devant elle,
qui en riait la première, ses amples proportions. «Mais est-ce que
vous êtes seul?» demanda un jour à M. de La Rochefoucauld ma mère qui
venait faire visite à la duchesse et qui, reçue à l'entrée par le
mari, n'avait pas aperçu sa femme qui était dans une baie du fond.
«Est-ce que Madame de La Rochefoucauld n'est pas là? je ne la vois
pas.--Comme vous êtes aimable!» répondit le duc qui avait un des
jugements les plus faux que j'aie jamais connus mais ne manquait pas
d'un certain esprit.

Après le dîner, quand j'étais remonté avec ma grand'mère, je lui
disais que les qualités qui nous charmaient chez Mme de Villeparisis,
le tact, la finesse, la discrétion, l'effacement de soi-même n'étaient
peut-être pas bien précieuses puisque ceux qui les possédèrent au plus
haut degré ne furent que des Molé et des Loménie, et que si leur
absence peut rendre les relations quotidiennes désagréables, elle n'a
pas empêché de devenir Chateaubriand, Vigny, Hugo, Balzac, des
vaniteux qui n'avaient pas de jugement, qu'il était facile de railler,
comme Bloch... Mais au nom de Bloch ma grand'mère se récriait. Et elle
me vantait Mme de Villeparisis. Comme on dit que c'est l'intérêt de
l'espèce qui guide en amour les préférences de chacun, et pour que
l'enfant soit constitué de la façon la plus normale fait rechercher
les femmes maigres aux hommes gras et les grasses aux maigres, de même
c'était obscurément les exigences de mon bonheur menacé par le
nervosisme, par mon penchant maladif à la tristesse, à l'isolement,
qui lui faisaient donner le premier rang aux qualités de pondération
et de jugement, particulières non seulement à Mme de Villeparisis mais
à une société où je pourrais trouver une distraction, un apaisement,
une société pareille à celle où l'on vit fleurir l'esprit d'un Doudan,
d'un M. de Rémusat, pour ne pas dire d'un Beausergent, d'un Joubert,
d'une Sévigné, esprit qui met plus de bonheur, plus de dignité dans la
vie que les raffinements opposés lesquels ont conduit un Baudelaire,
un Poe, un Verlaine, un Rimbaud, à des souffrances, à une
déconsidération dont ma grand'mère ne voulait pas pour son petit-fils.
Je l'interrompais pour l'embrasser et lui demandais si elle avait
remarqué telle phrase que Mme de Villeparisis avait dite et dans
laquelle se marquait la femme qui tenait plus à sa naissance qu'elle
ne l'avouait. Ainsi soumettais-je à ma grand'mère mes impressions car
je ne savais jamais le degré d'estime dû à quelqu'un que quand elle me
l'avait indiqué. Chaque soir je venais lui apporter les croquis que
j'avais pris dans la journée d'après tous ces êtres inexistants qui
n'étaient pas elle. Une fois je luis dis:--Sans toi je ne pourrai pas
vivre.--Mais il ne faut pas, me répondit-elle d'une voix
troublée. Il faut nous faire un cœur plus dur que ça. Sans cela que
deviendrais-tu si je partais en voyage? J'espère au contraire que tu
serais très raisonnable et très heureux.

--Je saurais être raisonnable si tu partais pour quelques jours, mais
je compterais les heures.

--Mais si je partais pour des mois... (à cette seule idée mon cœur se
serrait), pour des années... pour...

Nous nous taisions tous les deux. Nous n'osions pas nous regarder.
Pourtant je souffrais plus de son angoisse que de la mienne. Aussi je
m'approchai de la fenêtre et distinctement je lui dis en détournant
les yeux:

--Tu sais comme je suis un être d'habitudes. Les premiers jours où je
viens d'être séparé des gens que j'aime le plus, je suis malheureux.
Mais tout en les aimant toujours autant, je m'accoutume, ma vie
devient calme, douce; je supporterais d'être séparé d'eux, des mois,
des années.

Je dus me taire et regarder tout à fait par la fenêtre. Ma grand'mère
sortit un instant de la chambre. Mais le lendemain je me mis à parler
de philosophie, sur le ton le plus indifférent, en m'arrangeant
cependant pour que ma grand'mère fît attention à mes paroles; je dis
que c'était curieux, qu'après les dernières découvertes de la science,
le matérialisme semblait ruiné, et que le plus probable était encore
l'éternité des âmes et leur future réunion.

Mme de Villeparisis nous prévint que bientôt elle ne pourrait nous
voir aussi souvent. Un jeune neveu qui préparait Saumur, actuellement
en garnison dans le voisinage, à Doncières, devait venir passer auprès
d'elle un congé de quelques semaines et elle lui donnerait beaucoup de
son temps. Au cours de nos promenades, elle nous avait vanté sa grande
intelligence, surtout son bon cœur; déjà je me figurais qu'il allait se
prendre de sympathie pour moi, que je serais son ami préféré et quand,
avant son arrivée, sa tante laissa entendre à ma grand'mère qu'il
était malheureusement tombé dans les griffes d'une mauvaise femme dont
il était fou et qui ne le lâcherait pas, comme j'étais persuadé que ce
genre d'amour finissait fatalement par l'aliénation mentale, le crime
et le suicide, pensant au temps si court qui était réservé à notre
amitié, déjà si grande dans mon cœur sans que je l'eusse encore vu, je
pleurai sur elle et sur les malheurs qui l'attendaient comme sur un
être cher dont on vient de nous apprendre qu'il est gravement atteint
et que ses jours sont comptés.

Une après-midi de grande chaleur j'étais dans la salle à manger de
l'hôtel qu'on avait laissée à demi dans l'obscurité pour la protéger
du soleil en tirant des rideaux qu'il jaunissait et qui par leurs
interstices laissaient clignoter le bleu de la mer, quand, dans la
travée centrale qui allait de la plage à la route, je vis, grand,
mince, le cou dégagé, la tête haute et fièrement portée, passer un
jeune homme aux yeux pénétrants et dont la peau était aussi blonde et
les cheveux aussi dorés que s'ils avaient absorbé tous les rayons du
soleil. Vêtu d'une étoffe souple et blanchâtre comme je n'aurais
jamais cru qu'un homme eût osé en porter, et dont la minceur
n'évoquait pas moins que le frais de la salle à manger, la chaleur et
le beau temps du dehors, il marchait vite. Ses yeux, de l'un desquels
tombait à tout moment un monocle, étaient de la couleur de la mer.
Chacun le regarda curieusement passer, on savait que ce jeune marquis
de Saint-Loup-en-Bray était célèbre pour son élégance. Tous les
journaux avaient décrit le costume dans lequel il avait récemment
servi de témoin au jeune duc d'Uzès, dans un duel. Il semblait que la
qualité si particulière de ses cheveux, de ses yeux, de sa peau, de sa
tournure, qui l'eussent distingué au milieu d'une foule comme un filon
précieux d'opale azurée et lumineuse, engaîné dans une matière
grossière, devait correspondre à une vie différente de celle des
autres hommes. Et en conséquence, quand avant la liaison dont Mme de
Villeparisis se plaignait, les plus jolies femmes du grand monde se
l'étaient disputé, sa présence, dans une plage par exemple, à côté de
la beauté en renom à laquelle il faisait la cour, ne la mettait pas
seulement tout à fait en vedette, mais attirait les regards autant sur
lui que sur elle. A cause de son «chic», de son impertinence de jeune
«lion», à cause de son extraordinaire beauté surtout, certains lui
trouvaient même un air efféminé, mais sans le lui reprocher car on
savait combien il était viril et qu'il aimait passionnément les
femmes. C'était ce neveu de Mme de Villeparisis duquel elle nous avait
parlé. Je fus ravi de penser que j'allais le connaître pendant
quelques semaines et sûr qu'il me donnerait toute son affection. Il
traversa rapidement l'hôtel dans toute sa largeur, semblant poursuivre
son monocle qui voltigeait devant lui comme un papillon. Il venait de
la plage, et la mer qui remplissait jusqu'à mi-hauteur le vitrage du
hall lui faisait un fond sur lequel il se détachait en pied, comme
dans certains portraits où des peintres prétendent sans tricher en
rien sur l'observation la plus exacte de la vie actuelle, mais en
choisissant pour leur modèle un cadre approprié, pelouse de polo, de
golf, champ de courses, pont de yacht, donner un équivalent moderne de
ces toiles où les primitifs faisaient apparaître la figure humaine au
premier plan d'un paysage. Une voiture à deux chevaux l'attendait
devant la porte; et tandis que son monocle reprenait ses ébats sur la
route ensoleillée, avec l'élégance et la maîtrise qu'un grand pianiste
trouve le moyen de montrer dans le trait le plus simple, où il ne
semblait pas possible qu'il sût se montrer supérieur à un exécutant de
deuxième ordre, le neveu de Mme de Villeparisis prenant les guides que
lui passa le cocher, s'assit à côté de lui et tout en décachetant une
lettre que le directeur de l'hôtel lui remit, fit partir les bêtes.

Quelle déception j'éprouvai les jours suivants quand, chaque fois que
je le rencontrai dehors ou dans l'hôtel--le col haut, équilibrant
perpétuellement les mouvements de ses membres autour de son monocle
fugitif et dansant qui semblait leur centre de gravité--je pus me
rendre compte qu'il ne cherchait pas à se rapprocher de nous et vis
qu'il ne nous saluait pas quoiqu'il ne pût ignorer que nous étions les
amis de sa tante. Et me rappelant l'amabilité que m'avaient témoignée
Mme de Villeparisis et avant elle M. de Norpois, je pensais que
peut-être ils n'étaient que des nobles pour rire et qu'un article
secret des lois qui gouvernent l'aristocratie doit y permettre
peut-être aux femmes et à certains diplomates de manquer dans leurs
rapports avec les roturiers, et pour une raison qui m'échappait, à la
morgue que devait au contraire pratiquer impitoyablement un jeune
marquis. Mon intelligence aurait pu me dire le contraire. Mais la
caractéristique de l'âge ridicule que je traversais--âge nullement
ingrat, très fécond--est qu'on n'y consulte pas l'intelligence et
que les moindres attributs des êtres semblent faire partie indivisible
de leur personnalité. Tout entouré de monstres et de dieux, on ne
connaît guère le calme. Il n'y a presque pas un des gestes qu'on a
faits alors qu'on ne voudrait plus tard pouvoir abolir. Mais ce qu'on
devrait regretter au contraire c'est de ne plus posséder la
spontanéité qui nous les faisait accomplir. Plus tard on voit les
choses d'une façon plus pratique, en pleine conformité avec le reste
de la société, mais l'adolescence est le seul temps où l'on ait appris
quelque chose.

Cette insolence que je devinais chez M. de Saint-Loup, et tout ce
qu'elle impliquait de dureté naturelle se trouva vérifiée par son
attitude chaque fois qu'il passait à côté de nous, le corps aussi
inflexiblement élancé, la tête toujours aussi haute, le regard
impassible, ce n'est pas assez dire, aussi implacable, dépouillé de ce
vague respect qu'on a pour les droits d'autres créatures, même si
elles ne connaissent pas votre tante, et qui faisait que je n'étais pas
tout à fait le même devant une vieille dame que devant un bec de gaz.
Ces manières glacées étaient aussi loin des lettres charmantes que je
l'imaginais encore, il y a quelques jours, m'écrivant pour me dire sa
sympathie, qu'est loin de l'enthousiasme de la Chambre et du peuple
qu'il s'est représenté en train de soulever par un discours
inoubliable, la situation médiocre, obscure, de l'imaginatif qui après
avoir ainsi rêvassé tout seul, pour son compte, à haute voix, se
retrouve, les acclamations imaginaires une fois apaisées, gros Jean
comme devant. Quand Mme de Villeparisis sans doute pour tâcher
d'effacer la mauvaise impression que nous avaient causée ces dehors
révélateurs d'une nature orgueilleuse et méchante nous reparla de
l'inépuisable bonté de son petit-neveu (il était le fils d'une de ses
nièces et était un peu plus âgé que moi) j'admirai comme dans le
monde, au mépris de toute vérité, on prête des qualités de cœur à ceux
qui l'ont si sec, fussent-ils d'ailleurs aimables avec des gens
brillants, qui font partie de leur milieu. Mme de Villeparisis ajouta
elle-même, quoique indirectement, une confirmation aux traits
essentiels, déjà certains pour moi de la nature de son neveu, un jour
où je les rencontrai tous deux dans un chemin si étroit qu'elle ne put
faire autrement que de me présenter à lui. Il sembla ne pas entendre
qu'on lui nommait quelqu'un, aucun muscle de son visage ne bougea; ses
yeux où ne brilla pas la plus faible lueur de sympathie humaine,
montrèrent seulement dans l'insensibilité, dans l'inanité du regard,
une exagération à défaut de laquelle rien ne les eût différenciés de
miroirs sans vie. Puis fixant sur moi ces yeux durs comme s'il eût
voulu se renseigner sur moi, avant de me rendre mon salut, par un
brusque déclenchement qui sembla plutôt dû à un réflexe musculaire
qu'à un acte de volonté, mettant entre lui et moi le plus grand
intervalle possible, allongea le bras dans toute sa longueur, et me
tendit la main, à distance. Je crus qu'il s'agissait au moins d'un
duel, quand le lendemain il me fit passer sa carte. Mais il ne me
parla que de littérature, déclara après une longue causerie qu'il
avait une envie extrême de me voir plusieurs heures chaque jour. Il
n'avait pas, durant cette visite, fait preuve seulement d'un goût très
ardent pour les choses de l'esprit, il m'avait témoigné une sympathie
qui allait fort peu avec le salut de la veille. Quand je le lui eus vu
refaire chaque fois qu'on lui présentait quelqu'un, je compris que
c'était une simple habitude mondaine particulière à une certaine
partie de sa famille et à laquelle sa mère qui tenait à ce qu'il fût
admirablement bien élevé, avait plié son corps; il faisait ces
saluts-là sans y penser plus qu'à ses beaux vêtements, à ses beaux
cheveux; c'était une chose dénuée de la signification morale que je
lui avais donnée d'abord, une chose purement apprise, comme cette
autre habitude qu'il avait aussi de se faire présenter immédiatement
aux parents de quelqu'un qu'il connaissait, et qui était devenue chez
lui si instinctive que, me voyant le lendemain de notre rencontre, il
fonça sur moi et, sans me dire bonjour, me demanda de le nommer à ma
grand'mère qui était auprès de moi, avec la même rapidité fébrile que
si cette requête eût été due à quelque instinct défensif, comme le
geste de parer un coup ou de fermer les yeux devant un jet d'eau
bouillante et sans le préservatif de laquelle il y eût péril à
demeurer une seconde de plus.

Les premiers rites d'exorcisme une fois accomplis, comme une fée
hargneuse dépouille sa première apparence et se pare de grâces
enchanteresses, je vis cet être dédaigneux devenir le plus aimable, le
plus prévenant jeune homme que j'eusse jamais rencontré. «Bon, me
dis-je, je me suis déjà trompé sur lui, j'avais été victime d'un
mirage, mais je n'ai triomphé du premier que pour tomber dans un
second car c'est un grand seigneur féru de noblesse et cherchant à le
dissimuler.» Or, toute la charmante éducation, toute l'amabilité de
Saint-Loup devait en effet, au bout de peu de temps, me laisser voir
un autre être mais bien différent de celui que je soupçonnais.

Ce jeune homme qui avait l'air d'un aristocrate et d'un sportsman
dédaigneux n'avait d'estime et de curiosité que pour les choses de
l'esprit, surtout pour ces manifestations modernistes de la
littérature et de l'art qui semblaient si ridicules à sa tante; il
était imbu d'autre part de ce qu'elle appelait les déclamations
socialistes, rempli du plus profond mépris pour sa caste et passait
des heures à étudier Nietzsche et Proudhon. C'était un de ces
«intellectuels» prompts à l'admiration qui s'enferment dans un livre,
soucieux seulement de haute pensée. Même, chez Saint-Loup, l'expression
de cette tendance très abstraite et qui l'éloignait tant de mes
préoccupations habituelles, tout en me paraissant touchante m'ennuyait
un peu. Je peux dire que, quand je sus bien qui avait été son père,
les jours où je venais de lire des mémoires tout nourris d'anecdotes
sur ce fameux comte de Marsantes en qui se résume l'élégance si
spéciale d'une époque déjà lointaine, l'esprit empli de rêveries,
désireux d'avoir des précisions sur la vie qu'avait menée M. de
Marsantes, j'enrageais que Robert de Saint-Loup au lieu de se
contenter d'être le fils de son père, au lieu d'être capable de me
guider dans le roman démodé qu'avait été l'existence de celui-ci, se
fût élevé jusqu'à l'amour de Nietzsche et de Proudhon. Son père n'eût
pas partagé mes regrets. Il était lui-même un homme intelligent,
excédant les bornes de sa vie d'homme du monde. Il n'avait guère eu le
temps de connaître son fils, mais avait souhaité qu'il valût mieux que
lui. Et je crois bien que contrairement au reste de la famille, il
l'eût admiré, se fût réjoui qu'il délaissât ce qui avait fait ses
minces divertissements pour d'austères méditations, et, sans en rien
dire, dans sa modestie de grand seigneur spirituel, eût lu en cachette
les auteurs favoris de son fils pour apprécier de combien Robert lui
était supérieur.

Il y avait, du reste, cette chose assez triste, c'est que si M. de
Marsantes, à l'esprit fort ouvert, eût apprécié un fils si différent de
lui, Robert de Saint-Loup parce qu'il était de ceux qui croient que le
mérite est attaché à certaines formes d'art et de vie, avait un
souvenir affectueux mais un peu méprisant d'un père qui s'était occupé
toute sa vie de chasse et de course, avait bâillé à Wagner et raffolé
d'Offenbach. Saint-Loup n'était pas assez intelligent pour comprendre
que la valeur intellectuelle n'a rien à voir avec l'adhésion à une
certaine formule esthétique, et il avait pour l'intellectualité de M.
de Marsantes, un peu le même genre de dédain qu'auraient pu avoir pour
Boieldieu ou pour Labiche, un fils Boieldieu ou un fils Labiche qui
eussent été des adeptes de la littérature la plus symbolique et de la
musique la plus compliquée. «J'ai très peu connu mon père, disait
Robert. Il paraît que c'était un homme exquis. Son désastre a été la
déplorable époque où il a vécu. Être né dans le faubourg Saint-Germain
et avoir vécu à l'époque de la _Belle-Hélène_, cela fait cataclysme dans
une existence. Peut-être petit bourgeois fanatique du «Ring» eût-il
donné tout autre chose. On me dit même qu'il aimait la littérature.
Mais on ne peut pas savoir puisque ce qu'il entendait par littérature,
se compose d'œuvres périmées.» Et pour ce qui était de moi, si je
trouvais Saint-Loup un peu sérieux, lui ne comprenait pas que je ne le
fusse pas davantage. Ne jugeant chaque chose qu'au poids
d'intelligence qu'elle contient, ne percevant pas les enchantements
d'imagination que me donnaient certaines qu'il jugeait frivoles, il
s'étonnait que moi--moi à qui il s'imaginait être tellement
inférieur--je pusse m'y intéresser.

Dès les premiers jours Saint-Loup fit la conquête de ma grand'mère,
non seulement par la bonté incessante qu'il s'ingéniait à nous
témoigner à tous deux, mais par le naturel qu'il y mettait comme en
toutes choses. Or, le naturel--sans doute parce que, sous l'art de
l'homme, il laisse sentir la nature--était la qualité que ma
grand'mère préférait à toutes, tant dans les jardins où elle n'aimait
pas qu'il y eût, comme dans celui de Combray, de plates-bandes trop
régulières, qu'en cuisine où elle détestait ces «pièces montées» dans
lesquelles on reconnaît à peine les aliments qui ont servi à les
faire, ou dans l'interprétation pianistique qu'elle ne voulait pas
trop fignolée, trop léchée, ayant même eu pour les notes accrochées,
pour les fausses notes de Rubinstein, une complaisance particulière.
Ce naturel elle le goûtait jusque dans les vêtements de Saint-Loup,
d'une élégance souple sans rien de «gommeux» ni de «compassé», sans
raideur et sans empois. Elle prisait davantage encore ce jeune homme
riche dans la façon négligente et libre qu'il avait de vivre dans le
luxe sans «sentir l'argent», sans airs importants; elle retrouvait
même le charme de ce naturel dans l'incapacité que Saint-Loup avait
gardée--et qui généralement disparaît avec l'enfance en même temps que
certaines particularités physiologiques de cet âge--d'empêcher son
visage de refléter une émotion. Quelque chose qu'il désirait par
exemple et sur quoi il n'avait pas compté, ne fût-ce qu'un compliment,
faisait se dégager en lui un plaisir si brusque, si brûlant, si
volatile, si expansif, qu'il lui était impossible de le contenir et de
le cacher; une grimace de plaisir s'emparait irrésistiblement de son
visage; la peau trop fine de ses joues laissait transparaître une vive
rougeur, ses yeux reflétaient la confusion et la joie; et ma
grand'mère était infiniment sensible à cette gracieuse apparence de
franchise et d'innocence, laquelle d'ailleurs chez Saint-Loup, au
moins à l'époque où je me liai avec lui, ne trompait pas. Mais j'ai
connu un autre être, et il y en a beaucoup, chez lequel la sincérité
physiologique de cet incarnat passager n'excluait nullement la
duplicité morale; bien souvent il prouve seulement la vivacité avec
laquelle ressentent le plaisir, jusqu'à être désarmées devant lui et à
être forcées de le confesser aux autres, des natures capables des plus
viles fourberies. Mais où ma grand'mère adorait surtout le naturel de
Saint-Loup, c'était dans sa façon d'avouer sans aucun détour la
sympathie qu'il avait pour moi, et pour l'expression de laquelle il
avait de ces mots comme elle n'eût pas pu en trouver elle-même,
disait-elle, de plus justes et vraiment aimants, des mots qu'eussent
contresignés «Sévigné et Beausergent»; il ne se gênait pas pour
plaisanter mes défauts--qu'il avait démêlés avec une finesse dont
elle était amusée--mais comme elle-même aurait fait, avec tendresse,
exaltant au contraire mes qualités avec une chaleur, un abandon qui ne
connaissait pas les réserves et la froideur grâce auxquelles les
jeunes gens de son âge croient généralement se donner de l'importance.
Et il montrait à prévenir mes moindres malaises, à remettre des
couvertures sur mes jambes si le temps fraîchissait sans que je m'en
fusse aperçu, à s'arranger sans le dire à rester le soir avec moi plus
tard, s'il me sentait triste ou mal disposé, une vigilance que, du
point de vue de ma santé pour laquelle plus d'endurcissement eût
peut-être été préférable, ma grand'mère trouvait presque excessive,
mais qui comme preuve d'affection pour moi la touchait profondément.

Il fut bien vite convenu entre lui et moi que nous étions devenus de
grands amis pour toujours, et il disait «notre amitié» comme s'il eût
parlé de quelque chose d'important et de délicieux qui eût existé en
dehors de nous-mêmes et qu'il appela bientôt--en mettant à part son
amour pour sa maîtresse--la meilleure joie de sa vie. Ces paroles me
causaient une sorte de tristesse, et j'étais embarrassé pour y
répondre, car je n'éprouvais à me trouver, à causer avec lui--et
sans doute c'eût été de même avec tout autre--rien de ce bonheur
qu'il m'était au contraire possible de ressentir quand j'étais sans
compagnon. Seul, quelquefois, je sentais affluer du fond de moi
quelqu'une de ces impressions qui me donnaient un bien-être délicieux.
Mais dès que j'étais avec quelqu'un, dès que je parlais à un ami, mon
esprit faisait volte-face, c'était vers cet interlocuteur et non vers
moi-même qu'il dirigeait ses pensées et quand elles suivaient ce sens
inverse, elles ne me procuraient aucun plaisir. Une fois que j'avais
quitté Saint-Loup, je mettais, à l'aide de mots, une sorte d'ordre
dans les minutes confuses que j'avais passées avec lui; je me disais
que j'avais un bon ami, qu'un bon ami est une chose rare et je
goûtais, à me sentir entouré de biens difficiles à acquérir, ce qui
était justement l'opposé du plaisir qui m'était naturel, l'opposé du
plaisir d'avoir extrait de moi-même et amené à la lumière quelque
chose qui y était caché dans la pénombre. Si j'avais passé deux ou
trois heures à causer avec Robert de Saint-Loup et qu'il eût admiré ce
que je lui avais dit, j'éprouvais une sorte de remords, de regret, de
fatigues de ne pas être resté seul et prêt enfin à travailler. Mais je
me disais qu'on n'est pas intelligent que pour soi-même, que les plus
grands ont désiré d'être appréciés, que je ne pouvais pas considérer
comme perdues des heures où j'avais bâti une haute idée de moi dans
l'esprit de mon ami, je me persuadais facilement que je devais en être
heureux et je souhaitais d'autant plus vivement que ce bonheur ne me
fût jamais enlevé que je ne l'avais pas ressenti. On craint plus que
de tous les autres la disparition des biens restés en dehors de nous
parce que notre coeur ne s'en est pas emparé. Je me sentais capable
d'exercer les vertus de l'amitié mieux que beaucoup (parce que je
ferais toujours passer le bien de mes amis avant ces intérêts
personnels auxquels d'autres sont attachés et qui ne comptaient pas
pour moi) mais non pas de connaître la joie par un sentiment qui, au
lieu d'accroître les différences qu'il y avait entre mon âme et celles
des autres--comme il y en a entre les âmes de chacun de nous--les
effacerait. En revanche par moment ma pensée démêlait en Saint-Loup un
être plus général que lui-même, le «noble», et qui comme un esprit
intérieur mouvait ses membres, ordonnait ses gestes et ses actions;
alors, à ces moments-là, quoique près de lui j'étais seul comme je
l'eusse été devant un paysage dont j'aurais compris l'harmonie. Il
n'était plus qu'un objet que ma rêverie cherchait à approfondir. A
retrouver toujours en lui cet être antérieur, séculaire, cet
aristocrate que Robert aspirait justement à ne pas être, j'éprouvais
une vive joie, mais d'intelligence, non d'amitié. Dans l'agilité
morale et physique qui donnait tant de grâce à son amabilité, dans
l'aisance avec laquelle il offrait sa voiture à ma grand'mère et l'y
faisait monter, dans son adresse à sauter du siège quand il avait peur
que j'eusse froid, pour jeter son propre manteau sur mes épaules, je
ne sentais pas seulement la souplesse héréditaire des grands chasseurs
qu'avaient été depuis des générations les ancêtres de ce jeune homme
qui ne prétendait qu'à l'intellectualité, leur dédain de la richesse
qui, subsistant chez lui à côté du goût qu'il avait d'elle rien que
pour pouvoir mieux fêter ses amis, lui faisait mettre si négligemment
son luxe à leurs pieds; j'y sentais surtout la certitude ou l'illusion
qu'avaient eu ces grands seigneurs d'être «plus que les autres», grâce
à quoi ils n'avaient pu léguer à Saint-Loup ce désir de montrer qu'on
est «autant que les autres», cette peur de paraître trop empressé, qui
lui était en effet vraiment inconnue et qui enlaidit de tant de
laideur et de gaucherie la plus sincère amabilité plébéienne.
Quelquefois je me reprochais de prendre ainsi plaisir à considérer mon
ami comme une œuvre d'art, c'est-à-dire à regarder le jeu de toutes les
parties de son être comme harmonieusement réglé par une idée générale
à laquelle elles étaient suspendues mais qu'il ne connaissait pas et
qui par conséquent n'ajoutait rien à ses qualités propres, à cette
valeur personnelle d'intelligence et de moralité à quoi il attachait
tant de prix.

Et pourtant elle était, dans une certaine mesure, leur condition. C'est
parce qu'il était un gentilhomme que cette activité mentale, ces
aspirations socialistes, qui lui faisaient rechercher de jeunes
étudiants prétentieux et mal mis, avaient chez lui quelque chose de
vraiment pur et désintéressé qu'elles n'avaient pas chez eux. Se
croyant l'héritier d'une caste ignorante et égoïste, il cherchait
sincèrement à ce qu'ils lui pardonnassent ces origines aristocratiques
qui exerçaient sur eux au contraire une séduction et à cause
desquelles ils le recherchaient, tout en simulant à son égard la
froideur et même l'insolence. Il était ainsi amené à faire des avances
à des gens dont mes parents, fidèles à la sociologie de Combray,
eussent été stupéfaits qu'il ne se détournât pas. Un jour que nous
étions assis sur le sable, Saint-Loup et moi, nous entendîmes d'une
tente de toile contre laquelle nous étions, sortir des imprécations
contre le fourmillement d'Israélites qui infestait Balbec. «On ne peut
faire deux pas sans en rencontrer, disait la voix. Je ne suis pas par
principe irréductiblement hostile à la nationalité juive, mais ici il
y a pléthore. On n'entend que: «Dis donc Apraham, chai fu Chakop.» On
se croirait rue d'Aboukir.» L'homme qui tonnait ainsi contre Israël
sortit enfin de la tente, nous levâmes les yeux sur cet antisémite.
C'était mon camarade Bloch. Saint-Loup me demanda immédiatement de
rappeler à celui-ci qu'ils s'étaient rencontrés au Concours Général où
Bloch avait eu le prix d'honneur, puis dans une Université populaire.

Tout au plus souriais-je parfois de retrouver chez Robert les leçons
des jésuites dans la gêne que la peur de froisser faisait naître chez
lui, chaque fois que quelqu'un de ses amis intellectuels commettait
une erreur mondaine, faisait une chose ridicule à laquelle, lui,
Saint-Loup, n'attachait aucune importance, mais dont il sentait que
l'autre aurait rougi si l'on s'en était aperçu. Et c'était Robert qui
rougissait comme si ç'avait été lui le coupable, par exemple le jour
où Bloch lui promettant d'aller le voir à l'hôtel, ajouta:

--Comme je ne peux pas supporter d'attendre parmi le faux chic de ces
grands caravansérails, et que les tziganes me feraient trouver mal,
dites au «laïft» de les faire taire et de vous prévenir de suite.

Personnellement, je ne tenais pas beaucoup à ce que Bloch vînt à
l'hôtel. Il était à Balbec, non pas seul, malheureusement, mais avec
ses sœurs qui y avaient elles-mêmes beaucoup de parents et d'amis. Or
cette colonie juive était plus pittoresque qu'agréable. Il en était de
Balbec comme de certains pays, la Russie ou la Roumanie, où les cours
de géographie nous enseignent que la population israélite n'y jouit
point de la même faveur et n'y est pas parvenue au même degré
d'assimilation qu'à Paris par exemple. Toujours ensemble, sans mélange
d'aucun autre élément, quand les cousines et les oncles de Bloch, ou
leurs coreligionnaires mâles ou femelles se rendaient au Casino, les
unes pour le «bal», les autres bifurquant vers le baccarat, ils
formaient un cortège homogène en soi et entièrement dissemblable des
gens qui les regardaient passer et les retrouvaient là tous les ans
sans jamais échanger un salut avec eux, que ce fût la société des
Cambremer, le clan du premier président, ou des grands et petits
bourgeois, ou même de simples grainetiers de Paris, dont les filles,
belles, fières, moqueuses et françaises comme les statues de Reims,
n'auraient pas voulu se mêler à cette horde de fillasses mal élevées,
poussant le souci des modes de «bains de mer» jusqu'à toujours avoir
l'air de revenir de pêcher la crevette ou d'être en train de danser le
tango. Quant aux hommes, malgré l'éclat des smokings et des souliers
vernis, l'exagération de leur type faisait penser à ces recherches
dites «intelligentes» des peintres qui, ayant à illustrer les
Évangiles ou les Mille et Une Nuits, pensent au pays où la scène se
passe et donnent à saint Pierre ou à Ali-Baba précisément la figure
qu'avait le plus gros «ponte» de Balbec. Bloch me présenta ses sœurs,
auxquelles il fermait le bec avec la dernière brusquerie et qui
riaient aux éclats des moindres boutades de leur frère, leur
admiration et leur idole. De sorte qu'il est probable que ce milieu
devait renfermer comme tout autre, peut-être plus que tout autre,
beaucoup d'agréments, de qualités et de vertus. Mais pour les
éprouver, il eût fallu y pénétrer. Or, il ne plaisait pas, il le
sentait, il voyait là la preuve d'un antisémitisme contre lequel il
faisait front en une phalange compacte et close où personne d'ailleurs
ne songeait à se frayer un chemin.

Pour ce qui est de «laïft», cela avait d'autant moins lieu de me
surprendre que quelques jours auparavant, Bloch m'ayant demandé
pourquoi j'étais venu à Balbec (il lui semblait au contraire tout
naturel que lui-même y fût) et si c'était «dans l'espoir de faire de
belles connaissances», comme je lui avais dit que ce voyage répondait
à un de mes plus anciens désirs, moins profond pourtant que celui
d'aller à Venise, il avait répondu: «Oui, naturellement, pour boire
des sorbets avec les belles madames, tout en faisant semblant de lire
les _Stones of Venaïce_, de Lord John Ruskin, sombre raseur et l'un des
plus barbifiants bonshommes qui soient.» Bloch croyait donc évidemment
qu'en Angleterre, non seulement tous les individus du sexe mâle sont
lords, mais encore que la lettre _i_ s'y prononce toujours _aï_. Quant à
Saint-Loup, il trouvait cette faute de prononciation d'autant moins
grave qu'il y voyait surtout un manque de ces notions presque
mondaines que mon nouvel ami méprisait autant qu'il les possédait.
Mais la peur que Bloch apprenant un jour qu'on dit Venice et que
Ruskin n'était pas lord, crût rétrospectivement que Robert l'avait
trouvé ridicule, fit que ce dernier se sentit coupable comme s'il avait
manqué de l'indulgence dont il débordait, et que la rougeur qui
colorerait sans doute un jour le visage de Bloch à la découverte de
son erreur, il la sentit par anticipation et réversibilité monter au
sien. Car il pensait bien que Bloch attachait plus d'importance que
lui à cette faute. Ce que Bloch prouva quelque temps après, un jour
qu'il m'entendit prononcer «lift», en interrompant:

--Ah! on dit lift? Et d'un ton sec et hautain:

--Cela n'a
d'ailleurs aucune espèce d'importance. Phrase analogue à un réflexe,
la même chez tous les hommes qui ont de l'amour-propre, dans les plus
graves circonstances aussi bien que dans les plus infimes; dénonçant
alors aussi bien que dans celle-ci combien importante paraît la chose
en question à celui qui la déclare sans importance; phrase tragique
parfois qui la première de toutes s'échappe, si navrante alors, des
lèvres de tout homme un peu fier à qui on vient d'enlever la dernière
espérance à laquelle il se raccrochait, en lui refusant un service:
«Ah! bien, cela n'a aucune espèce d'importance, je m'arrangerai
autrement»; l'autre arrangement vers lequel il est sans aucune espèce
d'importance d'être rejeté étant quelquefois le suicide.

Puis Bloch me dit des choses fort gentilles. Il avait certainement
envie d'être très aimable avec moi. Pourtant, il me demanda: «Est-ce
par goût de t'élever vers la noblesse--une noblesse très à-côté du
reste, mais tu es demeuré naïf--que tu fréquentes de
Saint-Loup-en-Bray? Tu dois être en train de traverser une jolie crise
de snobisme. Dis-moi es-tu snob? Oui n'est-ce pas?» Ce n'est pas que
son désir d'amabilité eût brusquement changé. Mais ce qu'on appelle en
un français assez incorrect «la mauvaise éducation» était son défaut,
par conséquent le défaut dont il ne s'apercevait pas, à plus forte
raison dont il ne crût pas que les autres pussent être choqués. Dans
l'humanité, la fréquence des vertus identiques pour tous, n'est pas
plus merveilleuse que la multiplicité des défauts particuliers à
chacun. Sans doute, ce n'est pas le bon sens qui est «la chose du
monde la plus répandue», c'est la bonté. Dans les coins les plus
lointains, les plus perdus, on s'émerveille de la voir fleurir
d'elle-même, comme dans un vallon écarté un coquelicot pareil à ceux
du reste du monde, lui qui ne les a jamais vus, et n'a jamais connu
que le vent qui fait frissonner parfois son rouge chaperon solitaire.
Même si cette bonté, paralysée par l'intérêt, ne s'exerce pas, elle
existe pourtant, et chaque fois qu'aucun mobile égoïste ne l'empêche
de le faire, par exemple, pendant la lecture d'un roman ou d'un
journal, elle s'épanouit, se tourne, même dans le cœur de celui qui,
assassin dans la vie, reste tendre comme amateur de feuilletons, vers
le faible, vers le juste et le persécuté. Mais la variété des défauts
n'est pas moins admirable que la similitude des vertus. Chacun a
tellement les siens que pour continuer à l'aimer, nous sommes obligés
de n'en pas tenir compte et de les négliger en faveur du reste. La
personne la plus parfaite a un certain défaut qui choque ou qui met en
rage. L'une est d'une belle intelligence, voit tout d'un point de vue
élevé, ne dit jamais de mal de personne, mais oublie dans sa poche les
lettres les plus importantes qu'elle vous a demandé elle-même de lui
confier, et vous fait manquer ensuite un rendez-vous capital, sans
vous faire d'excuses, avec un sourire, parce qu'elle met sa fierté à
ne jamais savoir l'heure. Un autre a tant de finesse, de douceur, de
procédés délicats, qu'il ne vous dit jamais de vous-même que les
choses qui peuvent vous rendre heureux, mais vous sentez qu'il en
tait, qu'il en ensevelit dans son coeur, où elles aigrissent, de toutes
différentes, et le plaisir qu'il a à vous voir lui est si cher qu'il
vous ferait crever de fatigue plutôt que de vous quitter. Un troisième
a plus de sincérité, mais la pousse jusqu'à tenir à ce que vous
sachiez, quand vous vous êtes excusé sur votre état de santé de ne pas
être allé le voir, que vous avez été vu vous rendant au théâtre et
qu'on vous a trouvé bonne mine, ou qu'il n'a pu profiter entièrement
de la démarche que vous avez faite pour lui, que d'ailleurs déjà trois
autres lui ont proposé de faire et dont il ne vous est ainsi que
légèrement obligé. Dans les deux circonstances, l'ami précédent aurait
fait semblant d'ignorer que vous étiez allé au théâtre et que d'autres
personnes eussent pu lui rendre le même service. Quant à ce dernier
ami il éprouve le besoin de répéter ou de révéler à quelqu'un ce qui
peut le plus vous contrarier, est ravi de sa franchise et vous dit
avec force: «Je suis comme cela.» Tandis que d'autres vous agacent par
leur curiosité exagérée, ou par leur incuriosité si absolue, que vous
pouvez leur parler des événements les plus sensationnels sans qu'ils
sachent de quoi il s'agit; que d'autres encore restent des mois à vous
répondre si votre lettre a trait à un fait qui concerne vous et non
eux, ou bien s'ils vous disent qu'ils vont venir vous demander quelque
chose et que vous n'osiez pas sortir de peur de les manquer, ne
viennent pas et vous laissent attendre des semaines parce que n'ayant
pas reçu de vous la réponse que leur lettre ne demandait nullement,
ils avaient cru vous avoir fâché. Et certains, consultant leur désir
et non le vôtre, vous parlent sans vous laisser placer un mot s'ils
sont gais et ont envie de vous voir, quelque travail urgent que vous
ayez à faire, mais s'ils se sentent fatigués par le temps, ou de
mauvaise humeur, vous ne pouvez pas tirer d'eux une parole, ils
opposent à vos efforts une inerte langueur et ne prennent pas plus la
peine de répondre, même par monosyllabes, à ce que vous dites que
s'ils ne vous avaient pas entendus. Chacun de nos amis a tellement ses
défauts que pour continuer à l'aimer nous sommes obligés d'essayer de
nous consoler d'eux--en pensant à son talent, à sa bonté, à sa
tendresse--ou plutôt de ne pas en tenir compte en déployant pour
cela toute notre bonne volonté. Malheureusement notre complaisante
obstination à ne pas voir le défaut de notre ami est surpassée par
celle qu'il met à s'y adonner à cause de son aveuglement ou de celui
qu'il prête aux autres. Car il ne le voit pas ou croit qu'on ne le
voit pas. Comme le risque de déplaire vient surtout de la difficulté
d'apprécier ce qui passe ou non inaperçu, on devrait, au moins, par
prudence, ne jamais parler de soi, parce que c'est un sujet où on peut
être sûr que la vue des autres et la nôtre propre ne concordent
jamais. Si on a autant de surprises qu'à visiter une maison
d'apparence quelconque dont l'intérieur est rempli de trésors, de
pinces-monseigneur et de cadavres quand on découvre la vraie vie des
autres, l'univers réel sous l'univers apparent, on n'en éprouve pas
moins si, au lieu de l'image qu'on s'était faite de soi-même grâce à ce
que chacun nous en disait, on apprend par le langage qu'ils tiennent à
notre égard en notre absence quelle image entièrement différente ils
portaient en eux de nous et de notre vie. De sorte que chaque fois que
nous avons parlé de nous, nous pouvons être sûrs que nos inoffensives
et prudentes paroles, écoutées avec une politesse apparente et une
hypocrite approbation, ont donné lieu aux commentaires les plus
exaspérés ou les plus joyeux, en tous cas les moins favorables. Le
moins que nous risquions est d'agacer par la disproportion qu'il y a
entre notre idée de nous-mêmes et nos paroles, disproportion qui rend
généralement les propos des gens sur eux aussi risibles que ces
chantonnements des faux amateurs de musique qui éprouvent le besoin de
fredonner un air qu'ils aiment en compensant l'insuffisance de leur
murmure inarticulé par une mimique énergique et un air d'admiration
que ce qu'ils nous font entendre ne justifie pas. Et à la mauvaise
habitude de parler de soi et de ses défauts il faut ajouter, comme
faisant bloc avec elle, cette autre de dénoncer chez les autres des
défauts précisément analogues à ceux qu'on a. Or, c'est toujours de
ces défauts-là qu'on parle, comme si c'était une manière de parler de
soi, détournée, et qui joint au plaisir de s'absoudre celui d'avouer.
D'ailleurs il semble que notre attention toujours attirée sur ce qui
nous caractérise le remarque plus que toute autre chose chez les
autres. Un myope dit d'un autre: «Mais il peut à peine ouvrir les
yeux»; un poitrinaire a des doutes sur l'intégrité pulmonaire du plus
solide; un malpropre ne parle que des bains que les autres ne prennent
pas; un malodorant prétend qu'on sent mauvais; un mari trompé voit
partout des maris trompés; une femme légère des femmes légères; le
snob des snobs. Et puis chaque vice, comme chaque profession, exige et
développe un savoir spécial qu'on n'est pas fâché d'étaler. L'investi
dépiste les investis, le couturier invité dans le monde n'a pas encore
causé avec vous qu'il a déjà apprécié l'étoffe de votre vêtement et
que ses doigts brûlent d'en palper les qualités, et si après quelques
instants de conversation vous demandiez sa vraie opinion sur vous à un
odontalgiste, il vous dirait le nombre de vos mauvaises dents. Rien ne
lui paraît plus important, et à vous, qui avez remarqué les siennes,
plus ridicule. Et ce n'est pas seulement quand nous parlons de nous
que nous croyons les autres aveugles; nous agissons comme s'ils
l'étaient. Pour chacun de nous, un Dieu spécial est là qui lui cache
ou lui promet l'inversibilité de son défaut, de même qu'il ferme les
yeux et les narines aux gens qui ne se lavent pas sur la raie de
crasse qu'ils portent aux oreilles et l'odeur de transpiration qu'ils
gardent au creux des bras, et les persuade qu'ils peuvent impunément
promener l'une et l'autre dans le monde qui ne s'apercevra de rien. Et
ceux qui portent ou donnent en présent de fausses perles s'imaginent
qu'on les prendra pour des vraies. Bloch était mal élevé, névropathe,
snob et, appartenant à une famille peu estimée, supportait comme au fond
des mers les incalculables pressions que faisaient peser sur lui non
seulement les chrétiens de la surface, mais les couches superposées des
castes juives supérieures à la sienne, chacune accablant de son mépris
celle qui lui était immédiatement inférieure. Percer jusqu'à l'air
libre en s'élevant de famille juive en famille juive eût demandé à
Bloch plusieurs milliers d'années. Il valait mieux chercher à se
frayer une issue d'un autre côté.

Quand Bloch me parla de la crise de snobisme que je devais traverser
et me demanda de lui avouer que j'étais snob, j'aurais pu lui
répondre: «Si je l'étais, je ne te fréquenterais pas.» Je lui dis
seulement qu'il était peu aimable. Alors il voulut s'excuser mais
selon le mode qui est justement celui de l'homme mal élevé, lequel est
trop heureux en revenant sur ses paroles de trouver une occasion de
les aggraver. «Pardonne-moi, me disait-il maintenant chaque fois qu'il
me rencontrait, je t'ai chagriné, torturé, j'ai été méchant à plaisir.
Et pourtant--l'homme en général et ton ami en particulier est un si
singulier animal--tu ne peux imaginer, moi qui te taquine si
cruellement, la tendresse que j'ai pour toi. Elle va souvent quand je
pense à toi, jusqu'aux larmes.» Et il fit entendre un sanglot.

Ce qui m'étonnait plus chez Bloch que ses mauvaises manières, c'était
combien la qualité de sa conversation était inégale. Ce garçon si
difficile, qui des écrivains les plus en vogue disait: «C'est un sombre
idiot, c'est tout à fait un imbécile», par moments racontait avec une
grande gaieté des anecdotes qui n'avaient rien de drôle et citait
comme «quelqu'un de vraiment curieux», tel homme entièrement médiocre.
Cette double balance pour juger de l'esprit, de la valeur, de
l'intérêt des êtres, ne laissa pas de m'étonner jusqu'au jour où je
connus M. Bloch père.

Je n'avais pas cru que nous serions jamais admis à le connaître, car
Bloch fils avait mal parlé de moi à Saint-Loup et de Saint-Loup à moi.
Il avait notamment dit à Robert que j'étais (toujours) affreusement
snob. «Si, si, il est enchanté de connaître M. LLLLegrandin», dit-il.
Cette manière de détacher un mot était chez Bloch le signe à la fois
de l'ironie et de la littérature. Saint-Loup qui n'avait jamais
entendu le nom de Legrandin s'étonna: «Mais qui est-ce?»--«Oh! c'est
quelqu'un de _très bien_», répondit Bloch en riant et en mettant
frileusement ses mains dans les poches de son veston, persuadé qu'il
était en ce moment en train de contempler le pittoresque aspect d'un
extraordinaire gentilhomme provincial auprès de quoi ceux de Barbey
d'Aurevilly n'étaient rien. Il se consolait de ne pas savoir peindre
M. Legrandin en lui donnant plusieurs L et en savourant ce nom comme
un vin de derrière les fagots. Mais ces jouissances subjectives
restaient inconnues aux autres. S'il dit à Saint-Loup du mal de moi,
d'autre part il ne m'en dit pas moins de Saint-Loup. Nous avions connu
le détail de ces médisances chacun dès le lendemain, non que nous nous
les fussions répétées l'un à l'autre, ce qui nous eût semblé très
coupable, mais paraissait si naturel et presque si inévitable à Bloch
que dans son inquiétude, et tenant pour certain qu'il ne ferait
qu'apprendre à l'un ou à l'autre ce qu'ils allaient savoir, il préféra
prendre les devants, et emmenant Saint-Loup à part lui avoua qu'il
avait dit du mal de lui, exprès, pour que cela lui fût redit, lui jura
«par le Kroniôn Zeus, gardien des serments», qu'il l'aimait, qu'il
donnerait sa vie pour lui et essuya une larme. Le même jour, il
s'arrangea pour me voir seul, me fit sa confession, déclara qu'il
avait agi dans mon intérêt parce qu'il croyait qu'un certain genre de
relations mondaines m'était néfaste et que je «valais mieux que cela».
Puis, me prenant la main avec un attendrissement d'ivrogne, bien que
son ivresse fût purement nerveuse: «Crois-moi, dit-il, et que la noire
Ker me saisisse à l'instant et me fasse franchir les portes d'Hadès,
odieux aux hommes, si hier en pensant à toi, à Combray, à ma tendresse
infinie pour toi, à telles après-midi en classe que tu ne te rappelles
même pas, je n'ai pas sangloté toute la nuit. Oui, toute la nuit, je
te le jure, et hélas, je le sais, car je connais les âmes, tu ne me
croiras pas.» Je ne le croyais pas, en effet, et à ces paroles que je
sentais inventées à l'instant même et au fur et à mesure qu'il
parlait, son serment «par la Ker» n'ajoutait pas un grand poids, le
culte hellénique étant chez Bloch purement littéraire. D'ailleurs dès
qu'il commençait à s'attendrir et désirait qu'on s'attendrît sur un
fait faux, il disait: «Je te le jure», plus encore pour la volupté
hystérique de mentir que dans l'intérêt de faire croire qu'il disait
la vérité. Je ne croyais pas ce qu'il me disait, mais je ne lui en
voulais pas, car je tenais de ma mère et de ma grand'mère d'être
incapable de rancune, même contre de bien plus grands coupables et de
ne jamais condamner personne.

Ce n'était du reste pas absolument un mauvais garçon que Bloch, il
pouvait avoir de grandes gentillesses. Et depuis que la race de
Combray, la race d'où sortaient des êtres absolument intacts comme ma
grand'mère et ma mère, semble presque éteinte, comme je n'ai plus
guère le choix qu'entre d'honnêtes brutes, insensibles et loyales, et
chez qui le simple son de la voix montre bien vite qu'ils ne se
soucient en rien de votre vie--et une autre espèce d'hommes qui tant
qu'ils sont auprès de vous vous comprennent, vous chérissent,
s'attendrissent jusqu'à pleurer, prennent leur revanche quelques
heures plus tard en faisant une cruelle plaisanterie sur vous, mais
vous reviennent, toujours aussi compréhensifs, aussi charmants, aussi
momentanément assimilés à vous-même, je crois que c'est cette dernière
sorte d'hommes dont je préfère, sinon la valeur morale, du moins la
société.

--Tu ne peux t'imaginer ma douleur quand je pense à toi, reprit Bloch.
Au fond, c'est un côté assez juif chez moi, ajouta-t-il ironiquement
en rétrécissant sa prunelle comme s'il s'agissait de doser au
microscope une quantité infinitésimale de «sang juif» et comme aurait
pu le dire--mais ne l'eût pas dit--un grand seigneur français qui
parmi ses ancêtres tous chrétiens eût pourtant compté Samuel Bernard
ou plus anciennement encore la Sainte Vierge de qui prétendent
descendre, dit-on, les Lévy--qui reparaît: «J'aime assez,
ajouta-t-il, faire ainsi dans mes sentiments la part, assez mince
d'ailleurs, qui peut tenir à mes origines juives.» Il prononça cette
phrase parce que cela lui paraissait à la fois spirituel et brave de
dire la vérité sur sa race, vérité que par la même occasion il
s'arrangeait à atténuer singulièrement, comme les avares qui se
décident à acquitter leurs dettes mais n'ont le courage d'en payer que
la moitié. Le genre de fraudes qui consiste à avoir l'audace de
proclamer la vérité, mais en y mêlant, pour une bonne part, des
mensonges qui la falsifient, est plus répandu qu'on ne pense et même
chez ceux qui ne le pratiquent pas habituellement, certaines crises
dans la vie, notamment celles où une liaison amoureuse est en jeu,
leur donnent l'occasion de s'y livrer.

Toutes ces diatribes confidentielles de Bloch à Saint-Loup contre moi,
à moi contre Saint-Loup finirent par une invitation à dîner. Je ne
suis pas bien sûr qu'il ne fit pas d'abord une tentative pour avoir
Saint-Loup seul. La vraisemblance rend cette tentative probable, le
succès ne la couronna pas, car ce fut à moi et à Saint-Loup que Bloch
dit un jour: «Cher maître, et vous, cavalier aimé d'Arès, de
Saint-Loup-en-Bray, dompteur de chevaux, puisque je vous ai rencontré
sur le rivage d'Amphitrite, résonnant d'écume, près des tentes des
Ménier aux nefs rapides, voulez-vous tous deux venir dîner un jour de
la semaine chez mon illustre père, au cœur irréprochable?» Il nous
adressait cette invitation parce qu'il avait le désir de se lier plus
étroitement avec Saint-Loup qui le ferait, espérait-il, pénétrer dans
des milieux aristocratiques. Formé par moi, pour moi--ce souhait eût
paru à Bloch la marque du plus hideux snobisme, bien conforme à
l'opinion qu'il avait de tout un côté de ma nature qu'il ne jugeait
pas, jusqu'ici du moins, le principal; mais le même souhait, de sa
part, lui semblait la preuve d'une belle curiosité de son intelligence
désireuse de certains dépaysements sociaux où il pouvait peut-être
trouver quelque utilité littéraire. M. Bloch père quand son fils lui
avait dit qu'il amènerait à dîner un de ses amis, dont il avait
décliné sur un ton de satisfaction sarcastique le titre et le nom: «Le
marquis de Saint-Loup-en-Bray» avait éprouvé une commotion violente.
«Le marquis de Saint-Loup-en-Bray! Ah! bougre!» s'était-il écrié,
usant du juron qui était chez lui la marque la plus forte de la
déférence sociale. Et il avait jeté sur son fils, capable de s'être
fait de telles relations, un regard admiratif qui signifiait: «Il est
vraiment étonnant. Ce prodige est-il mon enfant?» et qui causa autant
de plaisir à mon camarade que si cinquante francs avaient été ajoutés
à sa pension mensuelle. Car Bloch était mal à l'aise chez lui et
sentait que son père le traitait de dévoyé parce qu'il vivait dans
l'admiration de Leconte de Lisle, Heredia et autres «bohèmes». Mais
des relations avec Saint-Loup-en-Bray dont le père avait été président
du Canal de Suez! (ah! bougre!) c'était un résultat «indiscutable». On
regretta d'autant plus d'avoir laissé à Paris, par crainte de
l'abîmer, le stéréoscope. Seul, M. Bloch, le père, avait l'art ou du
moins le droit de s'en servir. Il ne le faisait du reste que rarement,
à bon escient, les jours où il y avait gala et domestiques mâles en
extra. De sorte que de ces séances de stéréoscope émanaient pour ceux
qui y assistaient comme une distinction, une faveur de privilégiés, et
pour le maître de maison qui les donnait un prestige analogue à celui
que le talent confère et qui n'aurait pas pu être plus grand, si les
vues avaient été prises par M. Bloch lui-même et l'appareil de son
invention. «Vous n'étiez pas invité hier chez Salomon?» disait-on dans
la famille. «Non, je n'étais pas des élus! Qu'est-ce qu'il y avait?»
«Un grand tralala, le stéréoscope, toute la boutique.» «Ah! s'il y
avait le stéréoscope, je regrette, car il paraît que Salomon est
extraordinaire quand il le montre.» «Que veux-tu, dit M. Bloch à son
fils, il ne faut pas lui donner tout à la fois, comme cela il lui
restera quelque chose à désirer.» Il avait bien pensé dans sa
tendresse paternelle et pour émouvoir son fils à faire venir
l'instrument. Mais le «temps matériel» manquait, ou plutôt on avait
cru qu'il manquerait; mais nous dûmes faire remettre le dîner parce que
Saint-Loup ne put se déplacer, attendant un oncle qui allait venir
passer quarante-huit heures auprès de Mme de Villeparisis. Comme, très
adonné aux exercices physiques, surtout aux longues marches, c'était
en grande partie à pied, en couchant la nuit dans les fermes, que cet
oncle devait faire la route, depuis le château où il était en
villégiature, le moment où il arriverait à Balbec était assez
incertain. Et Saint-Loup n'osant bouger me chargea même d'aller porter
à Incauville, où était le bureau télégraphique, la dépêche que mon ami
envoyait quotidiennement à sa maîtresse. L'oncle qu'on attendait
s'appelait Palamède, d'un prénom qu'il avait hérité des princes de
Sicile ses ancêtres. Et plus tard quand je retrouvai dans mes lectures
historiques, appartenant à tel podestat ou tel prince de l'Église, ce
prénom même, belle médaille de la Renaissance--d'aucuns disaient un
véritable antique--toujours restée dans la famille, ayant glissé de
descendant en descendant depuis le cabinet du Vatican jusqu'à l'oncle
de mon ami, j'éprouvais le plaisir réservé à ceux qui ne pouvant faute
d'argent constituer un médaillier, une pinacothèque, recherchent les
vieux noms (noms de localités, documentaires et pittoresques comme une
carte ancienne, une vue cavalière, une enseigne ou un coutumier, noms
de baptême où résonne et s'entend, dans les belles finales françaises,
le défaut de langue, l'intonation d'une vulgarité ethnique, la
prononciation vicieuse selon lesquels nos ancêtres faisaient subir aux
mots latins et saxons des mutilations durables devenues plus tard les
augustes législatrices des grammaires) et en somme grâce à ces
collections de sonorités anciennes se donnent à eux-mêmes des
concerts, à la façon de ceux qui acquièrent des violes de gambe et des
violes d'amour pour jouer de la musique d'autrefois sur des
instruments anciens. Saint-Loup me dit que même dans la société
aristocratique la plus fermée, son oncle Palamède se distinguait
encore comme particulièrement difficile d'accès, dédaigneux, entiché
de sa noblesse, formant avec la femme de son frère et quelques autres
personnes choisies, ce qu'on appelait le cercle des Phénix. Là même il
était si redouté pour ses insolences qu'autrefois il était arrivé que
des gens du monde qui désiraient le connaître et s'étaient adressés à
son propre frère avaient essuyé un refus. «Non, ne me demandez pas de
vous présenter à mon frère Palamède. Ma femme, nous tous, nous nous y
attellerions, que nous ne pourrions pas. Ou bien vous risqueriez qu'il
ne soit pas aimable et je ne le voudrais pas.» Au Jockey, il avait
avec quelques amis désigné deux cents membres qu'ils ne se
laisseraient jamais présenter. Et chez le comte de Paris il était
connu sous le sobriquet du «Prince» à cause de son élégance et de sa
fierté.

Saint-Loup me parla de la jeunesse, depuis longtemps passée, de son
oncle. Il amenait tous les jours des femmes dans une garçonnière qu'il
avait en commun avec deux de ses amis, beaux comme lui, ce qui faisait
qu'on les appelait «les trois Grâces».

--Un jour un des hommes qui est aujourd'hui des plus en vue dans le
faubourg Saint-Germain, comme eût dit Balzac, mais qui dans une
première période assez fâcheuse montrait des goûts bizarres avait
demandé à mon oncle de venir dans cette garçonnière. Mais à peine
arrivé ce ne fut pas aux femmes, mais à mon oncle Palamède, qu'il se
mit à faire une déclaration. Mon oncle fit semblant de ne pas
comprendre, emmena sous un prétexte ses deux amis, ils revinrent,
prirent le coupable, le déshabillèrent, le frappèrent jusqu'au sang,
et par un froid de dix degrés au-dessous de zéro le jetèrent à coups
de pieds dehors où il fut trouvé à demi-mort, si bien que la justice
fit une enquête à laquelle le malheureux eut toute la peine du monde à
la faire renoncer. Mon oncle ne se livrerait plus aujourd'hui à une
exécution aussi cruelle et tu n'imagines pas le nombre d'hommes du
peuple, lui si hautain avec les gens du monde, qu'il prend en
affection, qu'il protège, quitte à être payé d'ingratitude. Ce sera un
domestique qui l'aura servi dans un hôtel et qu'il placera à Paris, ou
un paysan à qui il fera apprendre un métier. C'est même le côté assez
gentil qu'il y a chez lui, par contraste avec le côté mondain.»
Saint-Loup appartenait, en effet, à ce genre de jeunes gens du monde,
situés à une altitude où on a pu faire pousser ces expressions: «Ce
qu'il y a même d'assez gentil chez lui, son côté assez gentil»,
semences assez précieuses, produisant très vite une manière de
concevoir les choses dans laquelle on se compte pour rien, et le
«peuple» pour tout; en somme tout le contraire de l'orgueil plébéien.
Il paraît qu'on ne peut se figurer comme il donnait le ton, comme il
faisait la loi à toute la société dans sa jeunesse. Pour lui en toute
circonstance il faisait ce qui lui paraissait le plus agréable, le
plus commode, mais aussitôt c'était imité par les snobs. S'il avait eu
soif au théâtre et s'était fait apporter à boire dans le fond de sa
loge, les petits salons qu'il y avait derrière chacune se
remplissaient, la semaine suivante, de rafraîchissements. Un été très
pluvieux où il avait un peu de rhumatisme il s'était commandé un
pardessus d'une vigogne souple mais chaude qui ne sert que pour faire
des couvertures de voyage et dont il avait respecté les raies bleues
et oranges. Les grands tailleurs se virent commander aussitôt par
leurs clients des pardessus bleus et frangés, à longs poils. Si pour
une raison quelconque il désirait ôter tout caractère de solennité à
un dîner dans un château où il passait une journée, et pour marquer
cette nuance n'avait pas apporté d'habits et s'était mis à table avec
le veston de l'après-midi, la mode devenait de dîner à la campagne en
veston. Que pour manger un gâteau il se servît, au lieu de sa cuiller,
d'une fourchette ou d'un couvert de son invention commandé par lui à
un orfèvre, ou de ses doigts, il n'était plus permis de faire
autrement. Il avait eu envie de réentendre certains quatuors de
Beethoven (car avec toutes ses idées saugrenues il est loin d'être
bête, et est fort doué) et avait fait venir des artistes pour les
jouer chaque semaine, pour lui et quelques amis. La grande élégance
fut cette année-là de donner des réunions peu nombreuses où on
entendait de la musique de chambre. Je crois d'ailleurs qu'il ne s'est
pas ennuyé dans la vie. Beau comme il a été, il a dû avoir des femmes!
Je ne pourrais pas vous dire d'ailleurs exactement lesquelles parce
qu'il est très discret. Mais je sais qu'il a bien trompé ma pauvre
tante. Ce qui n'empêche pas qu'il était délicieux avec elle, qu'elle
l'adorait, et qu'il l'a pleurée pendant des années. Quand il est à
Paris, il va encore au cimetière presque chaque jour.»

Le lendemain du jour où Robert m'avait ainsi parlé de son oncle tout
en l'attendant, vainement du reste, comme je passais seul devant le
casino en rentrant à l'hôtel, j'eus la sensation d'être regardé par
quelqu'un qui n'était pas loin de moi. Je tournai la tête et j'aperçus
un homme d'une quarantaine d'années, très grand et assez gros, avec
des moustaches très noires, et qui, tout en frappant nerveusement son
pantalon avec une badine, fixait sur moi des yeux dilatés par
l'attention. Par moments, ils étaient percés en tous sens par des
regards d'une extrême activité comme en ont seuls devant une personne
qu'ils ne connaissent pas des hommes à qui, pour un motif quelconque,
elle inspire des pensées qui ne viendraient pas à tout autre--par
exemple des fous ou des espions. Il lança sur moi une suprême œillade à
la fois hardie, prudente, rapide et profonde, comme un dernier coup
que l'on tire au moment de prendre la fuite, et après avoir regardé
tout autour de lui, prenant soudain un air distrait et hautain, par un
brusque revirement de toute sa personne il se tourna vers une affiche
dans la lecture de laquelle il s'absorba, en fredonnant un air et en
arrangeant la rose mousseuse qui pendait à sa boutonnière. Il sortit
de sa poche un calepin sur lequel il eut l'air de prendre en note le
titre du spectacle annoncé, tira deux ou trois fois sa montre, abaissa
sur ses yeux un canotier de paille noire dont il prolongea le rebord
avec sa main mise en visière comme pour voir si quelqu'un n'arrivait
pas, fit le geste de mécontentement par lequel on croit faire voir
qu'on a assez d'attendre, mais qu'on ne fait jamais quand on attend
réellement, puis rejetant en arrière son chapeau et laissant voir une
brosse coupée ras qui admettait cependant de chaque côté d'assez
longues ailes de pigeon ondulées, il exhala le souffle bruyant des
personnes qui ont non pas trop chaud mais le désir de montrer qu'elles
ont trop chaud. J'eus l'idée d'un escroc d'hôtel qui, nous ayant
peut-être déjà remarqués les jours précédents ma grand'mère et moi, et
préparant quelque mauvais coup, venait de s'apercevoir que je l'avais
surpris pendant qu'il m'épiait; pour me donner le change, peut-être
cherchait-il seulement par sa nouvelle attitude à exprimer la
distraction et le détachement, mais c'était avec une exagération si
agressive que son but semblait, au moins autant que de dissiper les
soupçons que j'avais dû avoir, de venger une humiliation qu'à mon insu
je lui eusse infligée, de me donner l'idée non pas tant qu'il ne
m'avait pas vu, que celle que j'étais un objet de trop petite
importance pour attirer l'attention. Il cambrait sa taille d'un air de
bravade, pinçait les lèvres, relevait ses moustaches et dans son
regard ajustait quelque chose d'indifférent, de dur, de presque
insultant. Si bien que la singularité de son expression me le faisait
prendre tantôt pour un voleur, et tantôt pour un aliéné. Pourtant sa
mise extrêmement soignée était beaucoup plus grave et beaucoup plus
simple que celles de tous les baigneurs que je voyais à Balbec, et
rassurante pour mon veston si souvent humilié par la blancheur
éclatante et banale de leurs costumes de plage. Mais ma grand'mère
venait à ma rencontre, nous fîmes un tour ensemble et je l'attendais,
une heure après, devant l'hôtel où elle était rentrée un instant,
quand je vis sortir Mme de Villeparisis avec Robert de Saint-Loup et
l'inconnu qui m'avait regardé si fixement devant le casino. Avec la
rapidité d'un éclair son regard me traversa, ainsi qu'au moment où je
l'avais aperçu, et revint, comme s'il ne m'avait pas vu, se ranger, un
peu bas, devant ses yeux, émoussé comme le regard neutre qui feint de
ne rien voir au dehors et n'est capable de rien dire au dedans, le
regard qui exprime seulement la satisfaction de sentir autour de soi
les cils qu'il écarte de sa rondeur béate, le regard dévot et confit
qu'ont certains hypocrites, le regard fat qu'ont certains sots. Je vis
qu'il avait changé de costume. Celui qu'il portait était encore plus
sombre; et sans doute c'est que la véritable élégance est moins loin
de la simplicité que la fausse; mais il y avait autre chose: d'un peu
près on sentait que si la couleur était presque entièrement absente de
ces vêtements, ce n'était pas parce que celui qui l'en avait bannie y
était indifférent, mais plutôt parce que pour une raison quelconque il
se l'interdisait. Et la sobriété qu'ils laissaient paraître semblait
de celles qui viennent de l'obéissance à un régime, plutôt que du
manque de gourmandise. Un filet de vert sombre s'harmonisait, dans le
tissu du pantalon, à la rayure des chaussettes avec un raffinement qui
décelait la vivacité d'un goût maté partout ailleurs et à qui cette
seule concession avait été faite par tolérance, tandis qu'une tache
rouge sur la cravate était imperceptible comme une liberté qu'on n'ose
prendre.

--Comment, allez-vous, je vous présente mon neveu, le baron de
Guermantes, me dit Mme de Villeparisis, pendant que l'inconnu, sans me
regarder, grommelant un vague: «Charmé», qu'il fit suivre de: «Heue,
heue, heue», pour donner à son amabilité quelque chose de forcé, et
repliant le petit doigt, l'index et le pouce, me tendait le troisième
doigt et l'annulaire, dépourvus de toute bague, que je serrai sous son
gant de Suède; puis sans avoir levé les yeux sur moi il se détourna
vers Mme de Villeparisis.

--Mon Dieu, est-ce que je perds la tête, dit celle-ci, voilà que je
t'appelle le baron de Guermantes. Je vous présente le baron de
Charlus. Après tout l'erreur n'est pas si grande, ajouta-t-elle, tu es
bien un Guermantes tout de même.

Cependant ma grand'mère sortait, nous fîmes route ensemble. L'oncle de
Saint-Loup ne m'honora non seulement pas d'une parole mais même d'un
regard. S'il dévisageait les inconnus (et pendant cette courte
promenade il lança deux ou trois fois son terrible et profond regard
en coup de sonde sur des gens insignifiants et de la plus modeste
extraction qui passaient), en revanche, il ne regardait à aucun
moment, si j'en jugeais par moi, les personnes qu'il connaissait--comme
un policier en mission secrète mais qui tient ses amis en dehors
de sa surveillance professionnelle. Les laissant causer ensemble, ma
grand'mère, Mme de Villeparisis et lui, je retins Saint-Loup en
arrière:

--Dites-moi, ai-je bien entendu, Madame de Villeparisis a dit à votre
oncle qu'il était un Guermantes.

--Mais oui, naturellement, c'est Palamède de Guermantes.

--Mais des mêmes Guermantes qui ont un château près de Combray et qui
prétendent descendre de Geneviève de Brabant?

--Mais absolument: mon oncle qui est on ne peut plus héraldique vous
répondrait que notre _cri_, notre cri de guerre qui devint ensuite
Passavant était d'abord Combraysis, dit-il en riant pour ne pas avoir
l'air de tirer vanité de cette prérogative du cri qu'avaient seules
les maisons quasi-souveraines, les grands chefs des bandes. Il est le
frère du possesseur actuel du château.

Ainsi s'apparentait et de tout près aux Guermantes, cette Mme de
Villeparisis, restée si longtemps pour moi la dame qui m'avait donné
une boîte de chocolat tenue par un canard, quand j'étais petit, plus
éloignée alors du côté de Guermantes que si elle avait été enfermée
dans le côté de Méséglise, moins brillante, moins haut située par moi
que l'opticien de Combray, et qui maintenant subissait brusquement une
de ces hausses fantastiques, parallèles aux dépréciations non moins
imprévues d'autres objets que nous possédons, lesquelles--les unes
comme les autres--introduisent dans notre adolescence et dans les
parties de notre vie où persiste un peu de notre adolescence, des
changements aussi nombreux que les métamorphoses d'Ovide.

--Est-ce qu'il n'y a pas dans ce château tous les bustes des anciens
seigneurs de Guermantes?

--Oui, c'est un beau spectacle, dit ironiquement Saint-Loup. Entre
nous je trouve toutes ces choses-là un peu falotes. Mais il y a à
Guermantes, ce qui est un peu plus intéressant! un portrait bien
touchant de ma tante par Carrière. C'est beau comme du Whistler ou du
Vélasquez, ajouta Saint-Loup qui dans son zèle de néophyte ne gardait
pas toujours très exactement l'échelle des grandeurs. Il y a aussi
d'émouvantes peintures de Gustave Moreau. Ma tante est la nièce de
votre amie Madame de Villeparisis, elle a été élevée par elle, et a
épousé son cousin qui était neveu aussi de ma tante Villeparisis, le
duc de Guermantes actuel.

--Et alors qu'est votre oncle?

--Il porte le titre de baron de Charlus. Régulièrement, quand mon
grand-oncle est mort, mon oncle Palamède aurait dû prendre le titre de
prince des Laumes, qui était celui de son frère avant qu'il devînt duc
de Guermantes, car dans cette famille-là ils changent de nom comme de
chemise. Mais mon oncle a sur tout cela des idées particulières. Et
comme il trouve qu'on abuse un peu des duchés italiens, grandesses
espagnoles, etc., et bien qu'il eût le choix entre quatre ou cinq
titres de prince il a gardé celui de baron de Charlus, par
protestation et avec une apparente simplicité où il y a beaucoup
d'orgueil. Aujourd'hui, dit-il, tout le monde est prince, il faut
pourtant bien avoir quelque chose qui vous distingue; je prendrai un
titre de prince quand je voudrai voyager incognito. Il n'y a pas selon
lui de titre plus ancien que celui de baron de Charlus; pour vous
prouver qu'il est antérieur à celui des Montmorency, qui se disaient
faussement les premiers barons de France, alors qu'ils l'étaient
seulement de l'Ile-de-France, où était leur fief, mon oncle vous
donnera des explications pendant des heures et avec plaisir parce que
quoi qu'il soit très fin, très doué, il trouve cela un sujet de
conversation tout à fait vivant, dit Saint-Loup avec un sourire. Mais
comme je ne suis pas comme lui, vous n'allez pas me faire parler
généalogie, je ne sais rien de plus assommant, de plus périmé,
vraiment l'existence est trop courte.

Je reconnaissais maintenant dans le regard dur qui m'avait fait
retourner tout à l'heure près du casino celui que j'avais vu fixé sur
moi à Tansonville au moment où Mme Swann avait appelé Gilberte.

--Mais parmi les nombreuses maîtresses que vous me disiez qu'avait
eues votre oncle, M. de Charlus, est-ce qu'il n'y avait pas Madame
Swann?

--Oh! pas du tout! C'est-à-dire qu'il est un grand ami de Swann et
l'a toujours beaucoup soutenu. Mais on n'a jamais dit qu'il fût
l'amant de sa femme. Vous causeriez beaucoup d'étonnement dans le
monde si vous aviez l'air de croire cela.

Je n'osais lui répondre qu'on en aurait éprouvé bien plus à Combray si
j'avais eu l'air de ne pas le croire.

Ma grand'mère fut enchantée de M. de Charlus. Sans doute il attachait
une extrême importance à toutes les questions de naissance et de
situation mondaine, et ma grand'mère l'avait remarqué, mais sans rien
de cette sévérité où entrent d'habitude une secrète envie et
l'irritation de voir un autre se réjouir d'avantages qu'on voudrait et
qu'on ne peut posséder. Comme au contraire ma grand'mère contente de
son sort et ne regrettant nullement de ne pas vivre dans une société
plus brillante, ne se servait que de son intelligence pour observer
les travers de M. de Charlus, elle parlait de l'oncle de Saint-Loup
avec cette bienveillance détachée, souriante, presque sympathique, par
laquelle nous récompensons l'objet de notre observation désintéressée
du plaisir qu'elle nous procure, et d'autant plus que cette fois
l'objet était un personnage dont elle trouvait que les prétentions
sinon légitimes, du moins pittoresques, le faisaient assez vivement
trancher sur les personnes qu'elle avait généralement l'occasion de
voir. Mais c'était surtout en faveur de l'intelligence et de la
sensibilité qu'on devinait extrêmement vives chez M. de Charlus, au
contraire de tant de gens du monde dont se moquait Saint-Loup, que ma
grand'mère lui avait si aisément pardonné son préjugé aristocratique.
Celui-ci n'avait pourtant pas été sacrifié par l'oncle, comme par le
neveu, à des qualités supérieures. M. de Charlus l'avait plutôt
concilié avec elles. Possédant comme descendant des ducs de Nemours et
des princes de Lamballe, des archives, des meubles, des tapisseries,
des portraits faits pour ses aïeux par Raphaël, par Velasquez, par
Boucher, pouvant dire justement qu'il visitait un musée et une
incomparable bibliothèque, rien qu'en parcourant ses souvenirs de
famille, il plaçait au contraire au rang d'où son neveu l'avait fait
déchoir, tout l'héritage de l'aristocratie. Peut-être aussi moins
idéologue que Saint-Loup, se payant moins de mots, plus réaliste
observateur des hommes, ne voulait-il pas négliger un élément
essentiel de prestige à leurs yeux et qui, s'il donnait à son
imagination des jouissances désintéressées, pouvait être souvent pour
son activité utilitaire un adjuvant puissamment efficace. Le débat
reste ouvert entre les hommes de cette sorte et ceux qui obéissent à
l'idéal intérieur qui les pousse à se défaire de ces avantages pour
chercher uniquement à le réaliser, semblables en cela aux peintres,
aux écrivains qui renoncent à leur virtuosité, aux peuples artistes qui
se modernisent, aux peuples guerriers prenant l'initiative du
désarmement universel, aux gouvernements absolus qui se font
démocratiques et abrogent de dures lois, bien souvent sans que la
réalité récompense leur noble effort; car les uns perdent leur talent,
les autres leur prédominance séculaire; le pacifisme multiplie
quelquefois les guerres et l'indulgence la criminalité. Si les efforts
de sincérité et d'émancipation de Saint-Loup ne pouvaient être trouvés
que très nobles, à juger par le résultat extérieur, il était permis de
se féliciter qu'ils eussent fait défaut chez M. de Charlus, lequel
avait fait transporter chez lui une grande partie des admirables
boiseries de l'hôtel Guermantes au lieu de les échanger comme son
neveu contre un mobilier modern-style, des Lebourg et des Guillaumin.
Il n'en était pas moins vrai que l'idéal de M. de Charlus était fort
factice, et si cette épithète peut être rapprochée du mot idéal, tout
autant mondain qu'artistique. A quelques femmes de grande beauté et de
rare culture dont les aïeules avaient été deux siècles plus tôt mêlées
à toute la gloire et à toute l'élégance de l'ancien régime, il
trouvait une distinction qui le faisait pouvoir se plaire seulement
avec elles, et sans doute l'admiration qu'il leur avait vouée était
sincère, mais de nombreuses réminiscences d'histoire et d'art évoquées
par leurs noms y entraient pour une grande part, comme des souvenirs
de l'antiquité sont une des raisons du plaisir qu'un lettré trouve à
lire une ode d'Horace peut-être inférieure à des poèmes de nos jours
qui laisseraient ce même lettré indifférent. Chacune de ces femmes à
côté d'une jolie bourgeoise était pour lui ce qu'est à une toile
contemporaine représentant une route ou une noce, ces tableaux anciens
dont on sait l'histoire, depuis le Pape ou le Roi qui les
commandèrent, en passant par tels personnages auprès de qui leur
présence, par don, achat, prise ou héritage nous rappelle quelque
événement ou tout au moins quelque alliance d'un intérêt historique,
par conséquent des connaissances que nous avons acquises, leur donne
une nouvelle utilité, augmente le sentiment de la richesse des
possessions de notre mémoire ou de notre érudition. M. de Charlus se
félicitait qu'un préjugé analogue au sien, en empêchant ces quelques
grandes dames de frayer avec des femmes d'un sang moins pur, les
offrît à son culte intactes, dans leur noblesse inaltérée, comme telle
façade du XVIIIe siècle soutenue par ses colonnes plates de marbre
rose et à laquelle les temps nouveaux n'ont rien changé.

M. de Charlus célébrait la véritable noblesse d'esprit et de cœur de
ces femmes, jouant ainsi sur le mot par une équivoque qui le trompait
lui-même et où résidait le mensonge de cette conception bâtarde, de
cet ambigu d'aristocratie, de générosité et d'art, mais aussi sa
séduction, dangereuse pour des êtres comme ma grand'mère à qui le
préjugé plus grossier mais plus innocent d'un noble qui ne regarde
qu'aux quartiers et ne se soucie pas du reste, eût semblé trop
ridicule, mais qui était sans défense dès que quelque chose se
présentait sous les dehors d'une supériorité spirituelle, au point
qu'elle trouvait les princes enviables par-dessus tous les hommes,
parce qu'ils purent avoir un La Bruyère, un Fénelon comme précepteurs.

Devant le Grand-Hôtel, les trois Guermantes nous quittèrent; ils
allaient déjeuner chez la princesse de Luxembourg. Au moment où ma
grand'mère disait au revoir à Mme de Villeparisis et Saint-Loup à ma
grand'mère, M. de Charlus qui jusque-là ne m'avait pas adressé la
parole, fit quelques pas en arrière et arrivé à côté de moi: «Je
prendrai le thé ce soir après dîner dans l'appartement de ma tante
Villeparisis, me dit-il. J'espère que vous me ferez le plaisir de
venir avec Madame votre grand'mère.» Et il rejoignit la marquise.

Quoique ce fût dimanche, il n'y avait pas plus de fiacres devant
l'hôtel qu'au commencement de la saison. La femme du notaire en
particulier trouvait que c'était bien des frais que de louer chaque
fois une voiture pour ne pas aller chez les Cambremer, et elle se
contentait de rester dans sa chambre.

--Est-ce que Mme Blandais est souffrante? demandait-on au notaire, on
ne l'a pas vue aujourd'hui.

--Elle a un peu mal à la tête, la chaleur, cet orage. Il lui suffit
d'un rien; mais je crois que vous la verrez ce soir. Je lui ai
conseillé de descendre. Cela ne peut lui faire que du bien.

J'avais pensé qu'en nous invitant ainsi chez sa tante, que je ne
doutais pas qu'il eût prévenue, M. de Charlus eût voulu réparer
l'impolitesse qu'il m'avait témoignée pendant la promenade du matin.
Mais quand arrivé dans le salon de Mme de Villeparisis, je voulus
saluer le neveu de celle-ci, j'eus beau tourner autour de lui qui,
d'une voix aiguë, racontait une histoire assez malveillante pour un de
ses parents, je ne pus pas attraper son regard; je me décidai à lui
dire bonjour et assez fort, pour l'avertir de ma présence, mais je
compris qu'il l'avait remarquée, car avant même qu'aucun mot ne fût
sorti de mes lèvres, au moment où je m'inclinais je vis ses deux
doigts tendus pour que je les serrasse, sans qu'il eût tourné les yeux
ou interrompu la conversation. Il m'avait évidemment vu, sans le
laisser paraître, et je m'aperçus alors que ses yeux qui n'étaient
jamais fixés sur l'interlocuteur, se promenaient perpétuellement dans
toutes les directions, comme ceux de certains animaux effrayés, ou
ceux de ces marchands en plein air qui, tandis qu'ils débitent leur
boniment et exhibent leur marchandise illicite, scrutent, sans
pourtant tourner la tête, les différents points de l'horizon par où
pourrait venir la police. Cependant j'étais un peu étonné de voir que
Mme de Villeparisis heureuse de nous voir venir, ne semblait pas s'y
être attendue, je le fus plus encore d'entendre M. de Charlus dire à
ma grand'mère: «Ah! c'est une très bonne idée que vous avez eue de
venir, c'est charmant, n'est-ce pas, ma tante?» Sans doute avait-il
remarqué la surprise de celle-ci à notre entrée et pensait-il en homme
habitué à donner le ton, le «la», qu'il lui suffisait pour changer
cette surprise en joie d'indiquer qu'il en éprouvait lui-même, que
c'était bien le sentiment que notre venue devait exciter. En quoi il
calculait bien, car Mme de Villeparisis qui comptait fort son neveu et
savait combien il était difficile de lui plaire, parut soudain avoir
trouvé à ma grand'mère de nouvelles qualités et ne cessa de lui faire
fête. Mais je ne pouvais comprendre que M. de Charlus eût oublié en
quelques heures l'invitation si brève, mais en apparence si
intentionnelle, si préméditée qu'il m'avait adressée le matin même et
qu'il appelât «bonne idée» de ma grand'mère, une idée qui était toute
de lui. Avec un scrupule de précision que je gardai jusqu'à l'âge où
je compris que ce n'est pas en la lui demandant qu'on apprend la
vérité sur l'intention qu'un homme a eue et que le risque d'un
malentendu qui passera probablement inaperçu est moindre que celui
d'une naïve insistance: «Mais, monsieur, lui dis-je, vous vous
rappelez bien, n'est-ce pas, que c'est vous qui m'avez demandé que
nous vinssions ce soir?» Aucun son, aucun mouvement ne trahirent que
M. de Charlus eût entendu ma question. Ce que voyant je la répétai
comme les diplomates ou ces jeunes gens brouillés qui mettent une
bonne volonté inlassable et vaine à obtenir des éclaircissements que
l'adversaire est décidé à ne pas donner. M. de Charlus ne me répondit
pas davantage. Il me sembla voir flotter sur ses lèvres le sourire de
ceux qui de très haut jugent les caractères et les éducations.

Puisqu'il refusait toute explication, j'essayai de m'en donner une, et
je n'arrivai qu'à hésiter entre plusieurs dont aucune ne pouvait être
la bonne. Peut-être ne se rappelait-il pas ou peut-être c'était moi
qui avais mal compris ce qu'il m'avait dit le matin... Plus
probablement par orgueil ne voulait-il pas paraître avoir cherché à
attirer des gens qu'il dédaignait, et préférait-il rejeter sur eux
l'initiative de leur venue. Mais alors, s'il nous dédaignait, pourquoi
avait-il tenu à ce que nous vinssions ou plutôt à ce que ma grand'mère
vînt, car de nous deux ce fut à elle seule qu'il adressa la parole
pendant cette soirée et pas une seule fois à moi. Causant avec la plus
grande animation avec elle ainsi qu'avec Mme de Villeparisis, caché en
quelque sorte derrière elles, comme il eût été au fond d'une loge, il
se contentait seulement, détournant par moments le regard
investigateur de ses yeux pénétrants, de l'attacher sur ma figure,
avec le même sérieux, le même air de préoccupation, que si elle eût
été un manuscrit difficile à déchiffrer.

Sans doute s'il n'avait pas eu ces yeux, le visage de M. de Charlus
était semblable à celui de beaucoup de beaux hommes. Et quand
Saint-Loup en me parlant d'autres Guermantes me dit plus tard: «Dame,
ils n'ont pas cet air de race, de grand seigneur jusqu'au bout des
ongles, qu'a mon oncle Palamède», en confirmant que l'air de race et
la distinction aristocratiques n'étaient rien de mystérieux et de
nouveau, mais qui consistaient en des éléments que j'avais reconnus
sans difficulté et sans éprouver d'impression particulière, je devais
sentir se dissiper une de mes illusions. Mais ce visage, auquel une
légère couche de poudre donnait un peu l'aspect d'un visage de
théâtre, M. de Charlus avait beau en fermer hermétiquement
l'expression, les yeux étaient comme une lézarde, comme une meurtrière
que seule il n'avait pu boucher et par laquelle, selon le point où on
était placé par rapport à lui, on se sentait brusquement croisé du
reflet de quelque engin intérieur qui semblait n'avoir rien de
rassurant, même pour celui qui, sans en être absolument maître, le
porterait en soi, à l'état d'équilibre instable et toujours sur le
point d'éclater; et l'expression circonspecte et incessamment inquiète
de ces yeux, avec toute la fatigue qui, autour d'eux, jusqu'à un cerne
descendu très bas, en résultait pour le visage, si bien composé et
arrangé qu'il fût, faisait penser à quelque incognito, à quelque
déguisement d'un homme puissant en danger, ou seulement d'un individu
dangereux, mais tragique. J'aurais voulu deviner quel était ce secret
que ne portaient pas en eux les autres hommes et qui m'avait déjà
rendu si énigmatique le regard de M. de Charlus quand je l'avais vu le
matin près du casino. Mais avec ce que je savais maintenant de sa
parenté, je ne pouvais plus croire ni que ce fût celui d'un voleur,
ni, d'après ce que j'entendais de sa conversation, que ce fût celui
d'un fou. S'il était si froid avec moi, alors qu'il était tellement
aimable avec ma grand'mère, cela ne tenait peut-être pas à une
antipathie personnelle, car d'une manière générale, autant il était
bienveillant pour les femmes, des défauts de qui il parlait sans se
départir, habituellement, d'une grande indulgence, autant il avait à
l'égard des hommes, et particulièrement des jeunes gens, une haine
d'une violence qui rappelait celle de certains misogynes pour les
femmes. De deux ou trois «gigolos» qui étaient de la famille ou de
l'intimité de Saint-Loup et dont celui-ci cita par hasard le nom, M.
de Charlus dit avec une expression presque féroce qui tranchait sur sa
froideur habituelle: «Ce sont de petites canailles.» Je compris que ce
qu'il reprochait surtout aux jeunes gens d'aujourd'hui, c'était d'être
trop efféminés. «Ce sont de vraies femmes», disait-il avec mépris.
Mais quelle vie n'eût pas semblé efféminée auprès de celle qu'il
voulait que menât un homme et qu'il ne trouvait jamais assez énergique
et virile? (lui-même dans ses voyages à pied, après des heures de
course, se jetait brûlant dans des rivières glacées.) Il n'admettait
même pas qu'un homme portât une seule bague. Mais ce parti pris de
virilité ne l'empêchait pas d'avoir des qualités de sensibilité des
plus fines. A Mme de Villeparisis qui le priait de décrire pour ma
grand'mère un château où avait séjourné Mme de Sévigné, ajoutant
qu'elle voyait un peu de littérature dans ce désespoir d'être séparée
de cette ennuyeuse Mme de Grignan:

--Rien au contraire, répondit-il, ne me semble plus vrai. C'était du
reste une époque où ces sentiments-là étaient bien compris. L'habitant
du Monomopata de Lafontaine, courant chez son ami qui lui est apparu
un peu triste pendant son sommeil, le pigeon trouvant que le plus
grand des maux est l'absence de l'autre pigeon, vous semblent
peut-être, ma tante, aussi exagérés que Mme de Sévigné ne pouvant pas
attendre le moment où elle sera seule avec sa fille. C'est si beau ce
qu'elle dit quand elle la quitte: «Cette séparation me fait une douleur
à l'âme que je sens comme un mal du corps. Dans l'absence on est
libéral des heures. On avance dans un temps auquel on aspire.»

Ma grand'mère était ravie d'entendre parler de ces Lettres, exactement de
la façon qu'elle eût fait. Elle s'étonnait qu'un homme pût les
comprendre si bien. Elle trouvait à M. de Charlus des délicatesses,
une sensibilité féminines. Nous nous dîmes plus tard quand nous fûmes
seuls et parlâmes tous les deux de lui qu'il avait dû subir
l'influence profonde d'une femme, sa mère, ou plus tard sa fille s'il
avait des enfants. Moi je pensai: «Une maîtresse» en me reportant à
l'influence que celle de Saint-Loup me semblait avoir eue sur lui et
qui me permettait de me rendre compte à quel point les femmes avec
lesquelles ils vivent affinent les hommes.

--Une fois près de sa fille elle n'avait probablement rien à lui dire,
répondit Mme de Villeparisis.

--Certainement si; fût-ce de ce qu'elle appelait «choses si légères
qu'il n'y a que vous et moi qui les remarquions». Et en tous cas, elle
était près d'elle. Et La Bruyère nous dit que c'est tout: «Être près
des gens qu'on aime, leur parler, ne leur parler point, tout est
égal.» Il a raison; c'est le seul bonheur, ajouta M. de Charlus d'une
voix mélancolique; et ce bonheur-là, hélas, la vie est si mal arrangée
qu'on le goûte bien rarement; Mme de Sévigné a été en somme moins à
plaindre que d'autres. Elle a passé une grande partie de sa vie auprès
de ce qu'elle aimait.

--Tu oublies que ce n'était pas de l'amour, c'était de sa fille qu'il
s'agissait.

--Mais l'important dans la vie n'est pas ce qu'on aime, reprit-il
d'un ton compétent, péremptoire et presque tranchant, c'est d'aimer.
Ce que ressentait Mme de Sévigné pour sa fille peut prétendre beaucoup
plus justement ressembler à la passion que Racine a dépeinte dans
_Andromaque_ ou dans _Phèdre_, que les banales relations que le jeune
Sévigné avait avec ses maîtresses. De même l'amour de tel mystique
pour son Dieu. Les démarcations trop étroites que nous traçons autour
de l'amour viennent seulement de notre grande ignorance de la vie.

--Tu aimes beaucoup _Andromaque_ et _Phèdre_?» demanda Saint-Loup
à son oncle, sur un ton légèrement dédaigneux.

--Il y a plus de vérité dans
une tragédie de Racine que dans tous les drames de Monsieur Victor
Hugo, répondit M. de Charlus.

--C'est tout de même effrayant le monde,
me dit Saint-Loup à l'oreille. Préférer Racine à Victor Hugo c'est quand
même quelque chose d'énorme! Il était sincèrement attristé des
paroles de son oncle, mais le plaisir de dire «quand même» et surtout
«énorme» le consolait.

Dans ces réflexions sur la tristesse qu'il y a à vivre loin de ce
qu'on aime (qui devaient amener ma grand'mère à me dire que le neveu
de Mme de Villeparisis comprenait autrement bien certaines oeuvres que
sa tante, et surtout avait quelque chose qui le mettait bien au-dessus
de la plupart des gens du club), M. de Charlus ne laissait pas
seulement paraître une finesse de sentiment que montrent en effet
rarement les hommes; sa voix elle-même, pareille à certaines voix de
contralto en qui on n'a pas assez cultivé le médium et dont le chant
semble le duo alterné d'un jeune homme et d'une femme, se posait au
moment où il exprimait ces pensées si délicates, sur des notes hautes,
prenait une douceur imprévue et semblait contenir des chœurs de
fiancées, de sœurs, qui répandaient leur tendresse. Mais la nichée de
jeunes filles que M. de Charlus, avec son horreur de tout
efféminement, aurait été si navré, d'avoir l'air d'abriter ainsi dans
sa voix, ne s'y bornait pas à l'interprétation, à la modulation, des
morceaux de sentiment. Souvent, tandis que causait M. de Charlus, on
entendait leur rire aigu et frais de pensionnaires ou de coquettes
ajuster leur prochain avec des malices de bonnes langues et de fines
mouches.

Il racontait qu'une demeure qui avait appartenu à sa famille, où
Marie-Antoinette avait couché, dont le parc était de Lenôtre,
appartenait maintenant aux riches financiers Israël, qui l'avaient
achetée. «Israël, du moins c'est le nom que portent ces gens, qui me
semble un terme générique, ethnique, plutôt qu'un nom propre. On ne
sait pas peut-être que ce genre de personnes ne portent pas de noms et
sont seulement désignées par la collectivité à laquelle elles
appartiennent. Cela ne fait rien! Avoir été la demeure des Guermantes
et appartenir aux Israël!!! s'écria-t-il. Cela fait penser à cette
chambre du château de Blois où le gardien qui le faisait visiter me
dit: «C'est ici que Marie Stuart faisait sa prière; et c'est là
maintenant où ce que je mets mes balais.» Naturellement je ne veux
rien savoir de cette demeure qui s'est déshonorée, pas plus que de ma
cousine Clara de Chimay qui a quitté son mari. Mais je conserve la
photographie de la première encore intacte, comme celle de la
princesse quand ses grands yeux n'avaient de regards que pour mon
cousin. La photographie acquiert un peu de la dignité qui lui manque
quand elle cesse d'être une reproduction du réel et nous montre des
choses qui n'existent plus. Je pourrai vous en donner une, puisque ce
genre d'architecture vous intéresse», dit-il à ma grand'mère. A ce
moment apercevant que le mouchoir brodé qu'il avait dans sa poche
laissait dépasser des liserés de couleur, il le rentra vivement avec
la mine effarouchée d'une femme pudibonde mais point innocente
dissimulant des appâts que, par un excès de scrupule, elle juge
indécents. «Imaginez-vous, reprit-il, que ces gens ont commencé par
détruire le parc de Lenôtre, ce qui est aussi coupable que de lacérer
un tableau de Poussin. Pour cela, ces Israël devraient être en prison.
Il est vrai, ajouta-t-il en souriant après un moment de silence, qu'il
y a sans doute tant d'autres choses pour lesquelles ils devraient y
être! En tous cas vous vous imaginez l'effet que produit devant ces
architectures un jardin anglais.

--Mais la maison est du même style que le Petit Trianon, dit Mme de
Villeparisis, et Marie-Antoinette y a bien fait faire un jardin
anglais.

--Qui dépare tout de même la façade de Gabriel, répondit M. de
Charlus. Évidemment ce serait maintenant une sauvagerie que de
détruire le Hameau. Mais quel que soit l'esprit du jour, je doute tout
de même qu'à cet égard une fantaisie de Mme Israël ait le même
prestige que le souvenir de la Reine.

Cependant ma grand'mère m'avait fait signe de monter me coucher,
malgré l'insistance de Saint-Loup qui, à ma grande honte, avait fait
allusion devant M. de Charlus à la tristesse que j'éprouvais souvent
le soir avant de m'endormir et que son oncle devait trouver quelque
chose de bien peu viril. Je tardai encore quelques instants, puis m'en
allai, et fus bien étonné quand un peu après, ayant entendu frapper à
la porte de ma chambre et ayant demandé qui était là, j'entendis la
voix de M. de Charlus qui disait d'un ton sec:

--C'est Charlus. Puis-je entrer, monsieur? Monsieur, reprit-il du
même ton une fois qu'il eut refermé la porte, mon neveu racontait tout
à l'heure que vous étiez un peu ennuyé avant de vous endormir, et
d'autre part que vous admiriez les livres de Bergotte. Comme j'en ai
dans ma malle un que vous ne connaissez probablement pas, je vous
l'apporte pour vous aider à passer ces moments où vous ne vous sentez
pas heureux.

Je remerciai M. de Charlus avec émotion et lui dis que j'avais au
contraire eu peur que ce que Saint-Loup lui avait dit de mon malaise à
l'approche de la nuit, m'eût fait paraître à ses yeux plus stupide
encore que je n'étais.

--Mais non, répondit-il avec un accent plus doux. Vous n'avez
peut-être pas de mérite personnel, si peu d'êtres en ont! Mais pour un
temps du moins vous avez la jeunesse et c'est toujours une séduction.
D'ailleurs, monsieur, la plus grande des sottises, c'est de trouver
ridicules ou blâmables les sentiments qu'on n'éprouve pas. J'aime la
nuit et vous me dites que vous la redoutez; j'aime sentir les roses et
j'ai un ami à qui leur odeur donne la fièvre. Croyez-vous que je pense
pour cela qu'il vaut moins que moi? Je m'efforce de tout comprendre et
je me garde de rien condamner. En somme ne vous plaignez pas trop, je
ne dirai pas que ces tristesses ne sont pas pénibles, je sais ce qu'on
peut souffrir pour des choses que les autres ne comprendraient pas.
Mais du moins vous avez bien placé votre affection dans votre
grand'mère. Vous la voyez beaucoup. Et puis c'est une tendresse
permise, je veux dire une tendresse payée de retour. Il y en a tant
dont on ne peut pas dire cela!

Il marchait de long en large dans la chambre, regardant un objet, en
soulevant un autre. J'avais l'impression qu'il avait quelque chose à
m'annoncer et ne trouvait pas en quels termes le faire.

--J'ai un autre volume de Bergotte ici, je vais vous le chercher,
ajouta-t-il, et il sonna. Un groom vint au bout d'un moment. «Allez me
chercher votre maître d'hôtel. Il n'y a que lui ici qui soit capable
de faire une commission intelligemment, dit M. de Charlus avec
hauteur.--Monsieur Aimé, Monsieur? demanda le groom.--Je ne sais pas
son nom, mais si, je me rappelle que je l'ai entendu appeler Aimé.
Allez vite, je suis pressé.--Il va être tout de suite ici, monsieur,
je l'ai justement vu en bas», répondit le groom qui voulait avoir
l'air au courant. Un certain temps se passa. Le groom revint.
«Monsieur, Monsieur Aimé est couché. Mais je peux faire la commission.--Non,
vous n'avez qu'à le faire lever.» «Monsieur, je ne peux pas, il
ne couche pas là.--Alors, laissez-nous tranquilles.--Mais, monsieur,
dis-je, le groom parti, vous êtes trop bon, un seul volume de Bergotte
me suffira.--C'est ce qui me semble, après tout.» M. de Charlus
marchait. Quelques minutes se passèrent ainsi, puis, après quelques
instants d'hésitation et se reprenant à plusieurs fois, il pivota sur
lui-même et de sa voix redevenue cinglante, il me jeta: «Bonsoir,
monsieur» et partit. Après tous les sentiments élevés que je lui avais
entendu exprimer ce soir-là, le lendemain qui était jour de son
départ, sur la plage, dans la matinée, au moment où j'allais prendre
mon bain, comme M. de Charlus s'était approché de moi pour m'avertir
que ma grand'mère m'attendait aussitôt que je serais sorti de l'eau,
je fus bien étonné de l'entendre me dire, en me pinçant le cou, avec
une familiarité et un rire vulgaires:

--Mais on s'en fiche bien de sa vieille grand'mère, hein? petite
fripouille!

--Comment, monsieur, je l'adore!

--Monsieur, me dit-il en s'éloignant d'un pas et avec un air glacial,
vous êtes encore jeune, vous devriez en profiter pour apprendre deux
choses: la première c'est de vous abstenir d'exprimer des sentiments
trop naturels pour n'être pas sous-entendus; la seconde c'est de ne
pas partir en guerre pour répondre aux choses qu'on vous dit avant
d'avoir pénétré leur signification. Si vous aviez pris cette
précaution, il y a un instant, vous vous seriez évité d'avoir l'air de
parler à tort et à travers comme un sourd et d'ajouter par là un
second ridicule à celui d'avoir des ancres brodées sur votre costume
de bain. Je vous ai prêté un livre de Bergotte dont j'ai besoin.
Faites-le moi rapporter dans une heure par ce maître d'hôtel au prénom
risible et mal porté, qui je suppose n'est pas couché à cette
heure-ci. Vous me faites apercevoir que je vous ai parlé trop tôt hier
soir des séductions de la jeunesse, je vous aurais rendu meilleur
service en vous signalant son étourderie, ses inconséquences et son
incompréhension. J'espère, monsieur, que cette petite douche ne vous
sera pas moins salutaire que votre bain. Mais ne restez pas ainsi
immobile, vous pourriez prendre froid. Bonsoir, monsieur.

Sans doute eut-il regret de ces paroles, car quelque temps après je
reçus--dans une reliure de maroquin sur le plat de laquelle avait
été encastrée une plaque de cuir incisé qui représentait en
demi-relief une branche de myosotis--le livre qu'il m'avait prêté et
que je lui avais fait remettre, non par Aimé qui se trouvait «de
sortie», mais par le liftier.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "A l'ombre des jeunes filles en fleurs — Deuxième partie" ***

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