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Title: 20000 Lieues Sous Les Mers — Complete
Author: Verne, Jules, 1828-1905
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "20000 Lieues Sous Les Mers — Complete" ***

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                       20000 Lieues sous les mers

                              JULES VERNE
                          VINGT MILLE LIEUES
                                  SOUS
                                LES MERS
                              ILLUSTRE DE
                      111 DESSINS PAR DE NEUVILLI
                              BIBLIOTHEQUE
                      D'EDUCATION ET DE RECREATION
                     J. HETZEL ET Cie, 18 RUE JACOB
                                  PARIS

------------------------------------------------------------------------
                           TABLE DES MATIÈRES

                             PREMIÈRE PARTIE


              I       Un écueil fuyant

              II      Le pour et le contre

              III     Comme il plaira à monsieur

              IV      Ned Land

              V       À l'aventure !

              VI      À toute vapeur

              VII     Une baleine d'espèce inconnue

              VIII    _Mobilis in mobile_

              IX      Les colères de Ned Land

              X       L'homme des eaux

              XI      Le _Nautilus_

              XII     Tout par l'électricité

              XIII    Quelques chiffres

              XIV     Le Fleuve-Noir

              XV      Une invitation par lettre

              XVI     Promenade en plaine

              XVII    Une forêt sous-marine

              XVIII   Quatre mille lieues sous le Pacifique

              XIX     Vanikoro

              XX      Le détroit de Torrès

              XXI     Quelques jours à terre

              XXII    La foudre du capitaine Nemo

              XXIII   _Ægri somnia_

              XXIV    Le royaume du corail

------------------------------------------------------------------------
                           VINGT MILLE LIEUES
                                  SOUS
                                LES MERS

                        TOUR DU MONDE SOUS MARIN

                            (Première partie)

                                    I

                            UN ÉCUEIL FUYANT

L'année 1866 fut marquée par un événement bizarre, un phénomène
inexpliqué et inexplicable que personne n'a sans doute oublié. Sans
parler des rumeurs qui agitaient les populations des ports et
surexcitaient l'esprit public à l'intérieur des continents les gens de
mer furent particulièrement émus. Les négociants, armateurs, capitaines
de navires, skippers et masters de l'Europe et de l'Amérique, officiers
des marines militaires de tous pays, et, après eux, les gouvernements
des divers États des deux continents, se préoccupèrent de ce fait au
plus haut point.

En effet, depuis quelque temps, plusieurs navires s'étaient rencontrés
sur mer avec « une chose énorme » un objet long, fusiforme, parfois
phosphorescent, infiniment plus vaste et plus rapide qu'une baleine.

Les faits relatifs à cette apparition, consignés aux divers livres de
bord, s'accordaient assez exactement sur la structure de l'objet ou de
l'être en question, la vitesse inouïe de ses mouvements, la puissance
surprenante de sa locomotion, la vie particulière dont il semblait
doué. Si c'était un cétacé, il surpassait en volume tous ceux que la
science avait classés jusqu'alors. Ni Cuvier, ni Lacépède, ni M.
Dumeril, ni M. de Quatrefages n'eussent admis l'existence d'un tel
monstre -- à moins de l'avoir vu, ce qui s'appelle vu de leurs propres
yeux de savants.

A prendre la moyenne des observations faites à diverses reprises -- en
rejetant les évaluations timides qui assignaient à cet objet une
longueur de deux cents pieds et en repoussant les opinions exagérées
qui le disaient large d'un mille et long de trois -- on pouvait
affirmer, cependant, que cet être phénoménal dépassait de beaucoup
toutes les dimensions admises jusqu'à ce jour par les ichtyologistes --
s'il existait toutefois.

Or, il existait, le fait en lui-même n'était plus niable, et, avec ce
penchant qui pousse au merveilleux la cervelle humaine, on comprendra
l'émotion produite dans le monde entier par cette surnaturelle
apparition. Quant à la rejeter au rang des fables, il fallait y
renoncer.

En effet, le 20 juillet 1866, le steamer _Governor-Higginson_, de
Calcutta and Burnach steam navigation Company, avait rencontré cette
masse mouvante à cinq milles dans l'est des côtes de l'Australie. Le
capitaine Baker se crut, tout d'abord, en présence d'un écueil inconnu
; il se disposait même à en déterminer la situation exacte, quand deux
colonnes d'eau, projetées par l'inexplicable objet, s'élancèrent en
sifflant à cent cinquante pieds dans l'air. Donc, à moins que cet
écueil ne fût soumis aux expansions intermittentes d'un geyser, le
_Governor-Higginson_ avait affaire bel et bien à quelque mammifère
aquatique, inconnu jusque-là, qui rejetait par ses évents des colonnes
d'eau, mélangées d'air et de vapeur.

Pareil fait fut également observé le 23 juillet de la même année, dans
les mers du Pacifique, par le _Cristobal-Colon_, de West India and
Pacific steam navigation Company. Donc, ce cétacé extraordinaire
pouvait se transporter d'un endroit à un autre avec une vélocité
surprenante, puisque à trois jours d'intervalle, le
_Governor-Higginson_ et le _Cristobal-Colon_ l'avaient observé en deux
points de la carte séparés par une distance de plus de sept cents
lieues marines. Quinze jours plus tard, à deux mille lieues de là
l'_Helvetia_, de la Compagnie Nationale, et le _Shannon_, du
Royal-Mail, marchant à contrebord dans cette portion de l'Atlantique
comprise entre les États-Unis et l'Europe, se signalèrent
respectivement le monstre par 42°15' de latitude nord, et 60°35' de
longitude à l'ouest du méridien de Greenwich. Dans cette observation
simultanée, on crut pouvoir évaluer la longueur minimum du mammifère à
plus de trois cent cinquante pieds anglais, puisque le _Shannon_ et
l'_Helvetia_ étaient de dimension inférieure à lui, bien qu'ils
mesurassent cent mètres de l'étrave à l'étambot. Or, les plus vastes
baleines, celles qui fréquentent les parages des îles Aléoutiennes, le
Kulammak et l'Umgullick, n'ont jamais dépassé la longueur de
cinquante-six mètres, -- si même elles l'atteignent.

Ces rapports arrivés coup sur coup, de nouvelles observations faites à
bord du transatlantique le _Pereire_, un abordage entre l'_Etna_, de la
ligne Inman, et le monstre, un procès-verbal dressé par les officiers
de la frégate française la _Normandie_, un très sérieux relèvement
obtenu par l'état-major du commodore Fitz-James à bord du _Lord-Clyde_,
émurent profondément l'opinion publique. Dans les pays d'humeur légère,
on plaisanta le phénomène, mais les pays graves et pratiques,
l'Angleterre, l'Amérique, l'Allemagne, s'en préoccupèrent vivement.

Partout dans les grands centres, le monstre devint à la mode ; on le
chanta dans les cafés, on le bafoua dans les journaux, on le joua sur
les théâtres. Les canards eurent là une belle occasion de pondre des
oeufs de toute couleur. On vit réapparaître dans les journaux -- à
court de copie -- tous les êtres imaginaires et gigantesques, depuis la
baleine blanche, le terrible « Moby Dick » des régions hyperboréennes,
jusqu'au Kraken démesuré, dont les tentacules peuvent enlacer un
bâtiment de cinq cents tonneaux et l'entraîner dans les abîmes de
l'Océan. On reproduisit même les procès-verbaux des temps anciens les
opinions d'Aristote et de Pline, qui admettaient l'existence de ces
monstres, puis les récits norvégiens de l'évêque Pontoppidan, les
relations de Paul Heggede, et enfin les rapports de M. Harrington, dont
la bonne foi ne peut être soupçonnée, quand il affirme avoir vu, étant
à bord du _Castillan_, en 1857, cet énorme serpent qui n'avait jamais
fréquenté jusqu'alors que les mers de l'ancien _Constitutionnel_.

Alors éclata l'interminable polémique des crédules et des incrédules
dans les sociétés savantes et les journaux scientifiques. La « question
du monstre » enflamma les esprits. Les journalistes, qui font
profession de science en lutte avec ceux qui font profession d'esprit,
versèrent des flots d'encre pendant cette mémorable campagne ;
quelques-uns même, deux ou trois gouttes de sang, car du serpent de
mer, ils en vinrent aux personnalités les plus offensantes.

Six mois durant, la guerre se poursuivit avec des chances diverses. Aux
articles de fond de l'Institut géographique du Brésil, de l'Académie
royale des sciences de Berlin, de l'Association Britannique, de
l'Institution Smithsonnienne de Washington, aux discussions du _The
Indian Archipelago_, du _Cosmos_ de l'abbé Moigno, des _Mittheilungen_
de Petermann, aux chroniques scientifiques des grands journaux de la
France et de l'étranger, la petite presse ripostait avec une verve
intarissable. Ses spirituels écrivains parodiant un mot de Linné, cité
par les adversaires du monstre, soutinrent en effet que « la nature ne
faisait pas de sots », et ils adjurèrent leurs contemporains de ne
point donner un démenti à la nature, en admettant l'existence des
Krakens, des serpents de mer, des « Moby Dick », et autres
élucubrations de marins en délire. Enfin, dans un article d'un journal
satirique très redouté, le plus aimé de ses rédacteurs, brochant sur le
tout, poussa au monstre, comme Hippolyte, lui porta un dernier coup et
l'acheva au milieu d'un éclat de rire universel. L'esprit avait vaincu
la science.

Pendant les premiers mois de l'année 1867, la question parut être
enterrée, et elle ne semblait pas devoir renaître, quand de nouveaux
faits furent portés à la connaissance du public. Il ne s'agit plus
alors d'un problème scientifique à résoudre, mais bien d'un danger réel
sérieux à éviter. La question prit une tout autre face. Le monstre
redevint îlot, rocher, écueil, mais écueil fuyant, indéterminable,
insaisissable.

Le 5 mars 1867, le _Moravian_, de Montréal Océan Company, se trouvant
pendant la nuit par 27°30' de latitude et 72°15' de longitude, heurta
de sa hanche de tribord un roc qu'aucune carte ne marquait dans ces
parages. Sous l'effort combiné du vent et de ses quatre cents
chevaux-vapeur, il marchait à la vitesse de treize noeuds. Nul doute
que sans la qualité supérieure de sa coque, le _Moravian_, ouvert au
choc, ne se fût englouti avec les deux cent trente-sept passagers qu'il
ramenait du Canada.

L'accident était arrivé vers cinq heures du matin, lorsque le jour
commençait à poindre. Les officiers de quart se précipitèrent à
l'arrière du bâtiment. Ils examinèrent l'Océan avec la plus scrupuleuse
attention. Ils ne virent rien, si ce n'est un fort remous qui brisait à
trois encablures, comme si les nappes liquides eussent été violemment
battues. Le relèvement du lieu fut exactement pris, et le _Moravian_
continua sa route sans avaries apparentes. Avait-il heurté une roche
sous-marine, ou quelque énorme épave d'un naufrage ? On ne put le
savoir ; mais, examen fait de sa carène dans les bassins de radoub, il
fut reconnu qu'une partie de la quille avait été brisée.

Ce fait, extrêmement grave en lui-même, eût peut-être été oublié comme
tant d'autres, si, trois semaines après, il ne se fût reproduit dans
des conditions identiques. Seulement, grâce à la nationalité du navire
victime de ce nouvel abordage, grâce à la réputation de la Compagnie à
laquelle ce navire appartenait, l'événement eut un retentissement
immense.

Personne n'ignore le nom du célèbre armateur anglais Cunard. Cet
intelligent industriel fonda, en 1840, un service postal entre
Liverpool et Halifax, avec trois navires en bois et à roues d'une force
de quatre cents chevaux, et d'une jauge de onze cent soixante-deux
tonneaux. Huit ans après, le matériel de la Compagnie s'accroissait de
quatre navires de six cent cinquante chevaux et de dix-huit cent vingt
tonnes, et, deux ans plus tard, de deux autres bâtiments supérieurs en
puissance et en tonnage. En 1853, la compagnie Cunard, dont le
privilège pour le transport des dépêches venait d'être renouvelé,
ajouta successivement à son matériel l'_Arabia_, le _Persia_, le
_China_, le _Scotia_, le _Java_, le _Russia_, tous navires de première
marche, et les plus vastes qui, après le _Great-Eastern_, eussent
jamais sillonné les mers. Ainsi donc, en 1867, la Compagnie possédait
douze navires, dont huit à roues et quatre à hélices.

Si je donne ces détails très succincts, c'est afin que chacun sache
bien quelle est l'importance de cette compagnie de transports
maritimes, connue du monde entier pour son intelligente gestion. Nulle
entreprise de navigation transocéanienne n'a été conduite avec plus
d'habileté ; nulle affaire n'a été couronnée de plus de succès. Depuis
vingt-six ans, les navires Cunard ont traversé deux mille fois
l'Atlantique, et jamais un voyage n'a été manqué, jamais un retard n'a
eu lieu, jamais ni une lettre, ni un homme, ni un bâtiment n'ont été
perdus. Aussi, les passagers choisissent-ils encore, malgré la
concurrence puissante que lui fait la France, la ligne Cunard de
préférence à toute autre, ainsi qu'il appert d'un relevé fait sur les
documents officiels des dernières années. Ceci dit, personne ne
s'étonnera du retentissement que provoqua l'accident arrivé à l'un de
ses plus beaux steamers.

Le 13 avril 1867, la mer étant belle, la brise maniable, le _Scotia_ se
trouvait par 15°12' de longitude et 45°37' de latitude. Il marchait
avec une vitesse de treize noeuds quarante-trois centièmes sous la
poussée de ses mille chevaux-vapeur. Ses roues battaient la mer avec
une régularité parfaite. Son tirant d'eau était alors de six mètres
soixante-dix centimètres, et son déplacement de six mille six cent
vingt-quatre mètres cubes.

A quatre heures dix-sept minutes du soir, pendant le lunch des
passagers réunis dans le grand salon, un choc, peu sensible, en somme,
se produisit sur la coque du _Scotia_, par sa hanche et un peu en
arrière de la roue de bâbord.

Le _Scotia_ n'avait pas heurté, il avait été heurté, et plutôt par un
instrument tranchant ou perforant que contondant. L'abordage avait
semblé si léger que personne ne s'en fût inquiété à bord, sans le cri
des caliers qui remontèrent sur le pont en s'écriant :

« Nous coulons ! nous coulons ! »

Tout d'abord, les passagers furent très effrayés ; mais le capitaine
Anderson se hâta de les rassurer. En effet, le danger ne pouvait être
imminent. Le _Scotia_, divisé en sept compartiments par des cloisons
étanches, devait braver impunément une voie d'eau.

Le capitaine Anderson se rendit immédiatement dans la cale. Il reconnut
que le cinquième compartiment avait été envahi par la mer, et la
rapidité de l'envahissement prouvait que la voie d'eau était
considérable. Fort heureusement, ce compartiment ne renfermait pas les
chaudières, car les feux se fussent subitement éteints.

Le capitaine Anderson fit stopper immédiatement, et l'un des matelots
plongea pour reconnaître l'avarie. Quelques instants après, on
constatait l'existence d'un trou large de deux mètres dans la carène du
steamer. Une telle voie d'eau ne pouvait être aveuglée, et le _Scotia_,
ses roues à demi noyées, dut continuer ainsi son voyage. Il se trouvait
alors à trois cent mille du cap Clear, et après trois jours d'un retard
qui inquiéta vivement Liverpool, il entra dans les bassins de la
Compagnie.

Les ingénieurs procédèrent alors à la visite du _Scotia_, qui fut mis
en cale sèche. Ils ne purent en croire leurs yeux. A deux mètres et
demi au-dessous de la flottaison s'ouvrait une déchirure régulière, en
forme de triangle isocèle. La cassure de la tôle était d'une netteté
parfaite, et elle n'eût pas été frappée plus sûrement à
l'emporte-pièce. Il fallait donc que l'outil perforant qui l'avait
produite fût d'une trempe peu commune -- et après avoir été lancé avec
une force prodigieuse, ayant ainsi perce une tôle de quatre
centimètres, il avait dû se retirer de lui-même par un mouvement
rétrograde et vraiment inexplicable.

Tel était ce dernier fait, qui eut pour résultat de passionner à
nouveau l'opinion publique. Depuis ce moment, en effet, les sinistres
maritimes qui n'avaient pas de cause déterminée furent mis sur le
compte du monstre. Ce fantastique animal endossa la responsabilité de
tous ces naufrages, dont le nombre est malheureusement considérable ;
car sur trois mille navires dont la perte est annuellement relevée au
Bureau-Veritas, le chiffre des navires à vapeur ou à voiles, supposés
perdus corps et biens par suite d'absence de nouvelles, ne s'élève pas
à moins de deux cents !

Or, ce fut le « monstre » qui, justement ou injustement, fut accusé de
leur disparition, et, grâce à lui, les communications entre les divers
continents devenant de plus en plus dangereuses, le public se déclara
et demanda catégoriquement que les mers fussent enfin débarrassées et à
tout prix de ce formidable cétacé.

                                   II

                          LE POUR ET LE CONTRE

A l'époque où ces événements se produisirent, je revenais d'une
exploration scientifique entreprise dans les mauvaises terres du
Nebraska, aux États-Unis. En ma qualité de professeur-suppléant au
Muséum d'histoire naturelle de Paris, le gouvernement français m'avait
joint à cette expédition. Après six mois passés dans le Nebraska,
chargé de précieuses collections, j'arrivai à New York vers la fin de
mars. Mon départ pour la France était fixé aux premiers jours de mai.
Je m'occupais donc, en attendant, de classer mes richesses
minéralogiques, botaniques et zoologiques, quand arriva l'incident du
_Scotia_.

J'étais parfaitement au courant de la question à l'ordre du jour, et
comment ne l'aurais-je pas été ? J'avais lu et relu tous les journaux
américains et européens sans être plus avancé. Ce mystère m'intriguait.
Dans l'impossibilité de me former une opinion, je flottais d'un extrême
à l'autre. Qu'il y eut quelque chose, cela ne pouvait être douteux, et
les incrédules étaient invités à mettre le doigt sur la plaie du
_Scotia_.

A mon arrivée à New York, la question brûlait. L'hypothèse de l'îlot
flottant, de l'écueil insaisissable, soutenue par quelques esprits peu
compétents, était absolument abandonnée. Et, en effet, à moins que cet
écueil n'eût une machine dans le ventre, comment pouvait-il se déplacer
avec une rapidité si prodigieuse ?

De même fut repoussée l'existence d'une coque flottante, d'une énorme
épave, et toujours à cause de la rapidité du déplacement.

Restaient donc deux solutions possibles de la question, qui créaient
deux clans très distincts de partisans : d'un côté, ceux qui tenaient
pour un monstre d'une force colossale ; de l'autre, ceux qui tenaient
pour un bateau « sous-marin » d'une extrême puissance motrice.

Or, cette dernière hypothèse, admissible après tout, ne put résister
aux enquêtes qui furent poursuivies dans les deux mondes. Qu'un simple
particulier eût à sa disposition un tel engin mécanique, c'était peu
probable. Où et quand l'eut-il fait construire, et comment aurait-il
tenu cette construction secrète ?

Seul, un gouvernement pouvait posséder une pareille machine
destructive, et, en ces temps désastreux où l'homme s'ingénie à
multiplier la puissance des armes de guerre, il était possible qu'un
État essayât à l'insu des autres ce formidable engin. Après les
chassepots, les torpilles, après les torpilles, les béliers
sous-marins, puis la réaction. Du moins, je l'espère.

Mais l'hypothèse d'une machine de guerre tomba encore devant la
déclaration des gouvernements. Comme il s'agissait là d'un intérêt
public, puisque les communications transocéaniennes en souffraient, la
franchise des gouvernements ne pouvait être mise en doute. D'ailleurs,
comment admettre que la construction de ce bateau sous-marin eût
échappé aux yeux du public ? Garder le secret dans ces circonstances
est très difficile pour un particulier, et certainement impossible pour
un Etat dont tous les actes sont obstinément surveillés par les
puissances rivales.

Donc, après enquêtes faites en Angleterre, en France, en Russie, en
Prusse, en Espagne, en Italie, en Amérique, voire même en Turquie,
l'hypothèse d'un Monitor sous-marin fut définitivement rejetée.

A mon arrivée à New York, plusieurs personnes m'avaient fait l'honneur
de me consulter sur le phénomène en question. J'avais publié en France
un ouvrage in-quarto en deux volumes intitulé : _Les Mystères des
grands fonds sous-marins_. Ce livre, particulièrement goûté du monde
savant, faisait de moi un spécialiste dans cette partie assez obscure
de l'histoire naturelle. Mon avis me fut demandé. Tant que je pus nier
du fait, je me renfermai dans une absolue négation. Mais bientôt, collé
au mur, je dus m'expliquer catégoriquement. Et même, « l'honorable
Pierre Aronnax, professeur au Muséum de Paris », fut mis en demeure par
le _New York-Herald_ de formuler une opinion quelconque.

Je m'exécutai. Je parlai faute de pouvoir me taire. Je discutai la
question sous toutes ses faces, politiquement et scientifiquement, et
je donne ici un extrait d'un article très nourri que je publiai dans le
numéro du 30 avril.

« Ainsi donc, disais-je, après avoir examiné une à une les diverses
hypothèses, toute autre supposition étant rejetée, il faut
nécessairement admettre l'existence d'un animal marin d'une puissance
excessive.

« Les grandes profondeurs de l'Océan nous sont totalement inconnues. La
sonde n'a su les atteindre. Que se passe-t-il dans ces abîmes reculés ?
Quels êtres habitent et peuvent habiter à douze ou quinze milles
au-dessous de la surface des eaux ? Quel est l'organisme de ces animaux
? On saurait à peine le conjecturer.

« Cependant, la solution du problème qui m'est soumis peut affecter la
forme du dilemme.

« Ou nous connaissons toutes les variétés d'êtres qui peuplent notre
planète, ou nous ne les connaissons pas.

« Si nous ne les connaissons pas toutes, si la nature a encore des
secrets pour nous en ichtyologie, rien de plus acceptable que
d'admettre l'existence de poissons ou de cétacés, d'espèces ou même de
genres nouveaux, d'une organisation essentiellement « fondrière », qui
habitent les couches inaccessibles à la sonde, et qu'un événement
quelconque, une fantaisie, un caprice, si l'on veut, ramène à de longs
intervalles vers le niveau supérieur de l'Océan.

« Si, au contraire, nous connaissons toutes les espèces vivantes, il
faut nécessairement chercher l'animal en question parmi les êtres
marins déjà catalogués, et dans ce cas, je serai disposé à admettre
l'existence d'un _Narwal géant_.

« Le narwal vulgaire ou licorne de mer atteint souvent une longueur de
soixante pieds. Quintuplez, décuplez même cette dimension, donnez à ce
cétacé une force proportionnelle à sa taille, accroissez ses armes
offensives, et vous obtenez l'animal voulu. Il aura les proportions
déterminées par les Officiers du _Shannon_, l'instrument exigé par la
perforation du _Scotia_, et la puissance nécessaire pour entamer la
coque d'un steamer.

« En effet, le narwal est armé d'une sorte d'épée d'ivoire, d'une
hallebarde, suivant l'expression de certains naturalistes. C'est une
dent principale qui a la dureté de l'acier. On a trouvé quelques-unes
de ces dents implantées dans le corps des baleines que le narwal
attaque toujours avec succès. D'autres ont été arrachées, non sans
peine, de carènes de vaisseaux qu'elles avaient percées d'outre en
outre, comme un foret perce un tonneau. Le musée de la Faculté de
médecine de Paris possède une de ces défenses longue de deux mètres
vingt-cinq centimètres, et large de quarante-huit centimètres à sa base
!

« Eh bien ! supposez l'arme dix fois plus forte, et l'animal dix fois
plus puissant, lancez-le avec une rapidité de vingt milles à l'heure,
multipliez sa masse par sa vitesse, et vous obtenez un choc capable de
produire la catastrophe demandée.

« Donc, jusqu'à plus amples informations, j'opinerais pour une licorne
de mer, de dimensions colossales, armée, non plus d'une hallebarde,
mais d'un véritable éperon comme les frégates cuirassées ou les « rams
» de guerre, dont elle aurait à la fois la masse et la puissance
motrice.

« Ainsi s'expliquerait ce phénomène inexplicable -- à moins qu'il n'y
ait rien, en dépit de ce qu'on a entrevu, vu, senti et ressenti -- ce
qui est encore possible ! »

Ces derniers mots étaient une lâcheté de ma part ; mais je voulais
jusqu'à un certain point couvrir ma dignité de professeur, et ne pas
trop prêter à rire aux Américains, qui rient bien, quand ils rient. Je
me réservais une échappatoire. Au fond, j'admettais l'existence du «
monstre ».

Mon article fut chaudement discuté, ce qui lui valut un grand
retentissement. Il rallia un certain nombre de partisans. La solution
qu'il proposait, d'ailleurs, laissait libre carrière à l'imagination.
L'esprit humain se plaît à ces conceptions grandioses d'êtres
surnaturels. Or la mer est précisément leur meilleur véhicule, le seul
milieu où ces géants près desquels les animaux terrestres, éléphants ou
rhinocéros, ne sont que des nains -- puissent se produire et se
développer. Les masses liquides transportent les plus grandes espèces
connues de mammifères, et peut-être recèlent-elles des mollusques d'une
incomparable taille, des crustacés effrayants à contempler, tels que
seraient des homards de cent mètres ou des crabes pesant deux cents
tonnes ! Pourquoi nous ? Autrefois, les animaux terrestres,
contemporains des époques géologiques, les quadrupèdes, les
quadrumanes, les reptiles, les oiseaux étaient construits sur des
gabarits gigantesques. Le Créateur les avait jetés dans un moule
colossal que le temps a réduit peu à peu. Pourquoi la mer, dans ses
profondeurs ignorées, n'aurait-elle pas gardé ces vastes échantillons
de la vie d'un autre âge, elle qui ne se modifie jamais, alors que le
noyau terrestre change presque incessamment ? Pourquoi ne
cacherait-elle pas dans son sein les dernières variétés de ces espèces
titanesques, dont les années sont des siècles, et les siècles des
millénaires ?

Mais je me laisse entraîner à des rêveries qu'il ne m'appartient plus
d'entretenir ! Trêve à ces chimères que le temps a changées pour moi en
réalités terribles. Je le répète, l'opinion se fit alors sur la nature
du phénomène, et le public admit sans conteste l'existence d'un être
prodigieux qui n'avait rien de commun avec les fabuleux serpents de mer.

Mais si les uns ne virent là qu'un problème purement scientifique à
résoudre, les autres, plus positifs, surtout en Amérique et en
Angleterre, furent d'avis de purger l'Océan de ce redoutable monstre,
afin de rassurer les communications transocéaniennes. Les journaux
industriels et commerciaux traitèrent la question principalement à ce
point de vue. La _Shipping and Mercantile Gazette_, le _Lloyd_, le
_Paquebot_, la _Revue maritime et coloniale_, toutes les feuilles
dévouées aux Compagnies d'assurances qui menaçaient d'élever le taux de
leurs primes, furent unanimes sur ce point.

L'opinion publique s'étant prononcée, les États de l'Union se
déclarèrent les premiers. On fit à New York les préparatifs d'une
expédition destinée à poursuivre le narwal. Une frégate de grande
marche l'_Abraham-Lincoln_, se mit en mesure de prendre la mer au plus
tôt. Les arsenaux furent ouverts au commandant Farragut, qui pressa
activement l'armement de sa frégate.

Précisément, et ainsi que cela arrive toujours, du moment que l'on se
fut décidé à poursuivre le monstre, le monstre ne reparut plus. Pendant
deux mois, personne n'en entendit parler. Aucun navire ne le rencontra.
Il semblait que cette Licorne eût connaissance des complots qui se
tramaient contre elle. On en avait tant causé, et même par le câble
transatlantique ! Aussi les plaisants prétendaient-ils que cette fine
mouche avait arrêté au passage quelque télégramme dont elle faisait
maintenant son profit.

Donc, la frégate armée pour une campagne lointaine et pourvue de
formidables engins de pêche, on ne savait plus où la diriger. Et
l'impatience allait croissant, quand, le 2 juillet, on apprit qu'un
steamer de la ligne de San Francisco de Californie à Shangaï avait revu
l'animal, trois semaines auparavant, dans les mers septentrionales du
Pacifique.

L'émotion causée par cette nouvelle fut extrême. On n'accorda pas
vingt-quatre heures de répit au commandant Farragut. Ses vivres étaient
embarques. Ses soutes regorgeaient de charbon. Pas un homme ne manquait
à son rôle d'équipage. Il n'avait qu'à allumer ses fourneaux, à
chauffer, à démarrer ! On ne lui eût pas pardonné une demi-journée de
retard ! D'ailleurs, le commandant Farragut ne demandait qu'à partir.

Trois heures avant que l'Abraham-Lincoln ne quittât la _pier_ de
Brooklyn, je reçus une lettre libellée en ces termes :

     _Monsieur Aronnax, professeur au Muséum de Paris, Fifth
     Avenue hotel._

     _New York._

     « _Monsieur,_

     _Si vous voulez vous joindre à l'expédition de
     l'_Abraham-Lincoln_, le gouvernement de l'Union verra avec
     plaisir que la France soit représentée par vous dans cette
     entreprise. Le commandant Farragut tient une cabine à votre
     disposition._

     _Très cordialement, votre_
     J.-B. HOBSON,
     _Secrétaire de la marine._ »

                                  III

                       COMME IL PLAIRA À MONSIEUR

Trois secondes avant l'arrivée de la lettre de J.-B. Hobson, je ne
songeais pas plus a poursuivre la Licorne qu'à tenter le passage du
nord-ouest. Trois secondes après avoir lu la lettre de l'honorable
secrétaire de la marine, je comprenais enfin que ma véritable vocation,
l'unique but de ma vie, était de chasser ce monstre inquiétant et d'en
purger le monde.

Cependant, je revenais d'un pénible voyage, fatigué, avide de repos. Je
n'aspirais plus qu'à revoir mon pays, mes amis, mon petit logement du
Jardin des Plantes, mes chères et précieuses collections ! Mais rien ne
put me retenir. J'oubliai tout, fatigues, amis, collections, et
j'acceptai sans plus de réflexions l'offre du gouvernement américain.

« D'ailleurs, pensai-je, tout chemin ramène en Europe, et la Licorne
sera assez aimable pour m'entraîner vers les côtes de France ! Ce digne
animal se laissera prendre dans les mers d'Europe -- pour mon agrément
personnel -- et je ne veux pas rapporter moins d'un demi mètre de sa
hallebarde d'ivoire au Muséum d'histoire naturelle. »

Mais, en attendant, il me fallait chercher ce narwal dans le nord de
l'océan Pacifique ; ce qui, pour revenir en France, était prendre le
chemin des antipodes.

« Conseil ! » criai-je d'une voix impatiente.

Conseil était mon domestique. Un garçon dévoué qui m'accompagnait dans
tous mes voyages ; un brave Flamand que j'aimais et qui me le rendait
bien, un être phlegmatique par nature, régulier par principe, zélé par
habitude, s'étonnant peu des surprises de la vie, très adroit de ses
mains, apte à tout service, et, en dépit de son nom, ne donnant jamais
de conseils -- même quand on ne lui en demandait pas.

A se frotter aux savants de notre petit monde du Jardin des Plantes,
Conseil en était venu à savoir quelque chose. J'avais en lui un
spécialiste, très ferré sur la classification en histoire naturelle,
parcourant avec une agilité d'acrobate toute l'échelle des
embranchements des groupes, des classes, des sous-classes, des ordres,
des familles, des genres, des sous-genres, des espèces et des variétés.
Mais sa science s'arrêtait là. Classer, c'était sa vie, et il n'en
savait pas davantage. Très versé dans la théorie de la classification,
peu dans la pratique, il n'eût pas distingué, je crois, un cachalot
d'une baleine ! Et cependant, quel brave et digne garçon !

Conseil, jusqu'ici et depuis dix ans, m'avait suivi partout où
m'entraînait la science. Jamais une réflexion de lui sur la longueur ou
la fatigue d'un voyage. Nulle objection à boucler sa valise pour un
pays quelconque, Chine ou Congo, si éloigné qu'il fût. Il allait là
comme ici, sans en demander davantage. D'ailleurs d'une belle santé qui
défiait toutes les maladies ; des muscles solides, mais pas de nerfs,
pas l'apparence de nerfs au moral, s'entend.

Ce garçon avait trente ans, et son âge était à celui de son maître
comme quinze est à vingt. Qu'on m'excuse de dire ainsi que j'avais
quarante ans.

Seulement, Conseil avait un défaut. Formaliste enragé il ne me parlait
jamais qu'à la troisième personne -- au point d'en être agaçant.

« Conseil ! » répétai-je, tout en commençant d'une main fébrile mes
préparatifs de départ.

Certainement, j'étais sûr de ce garçon si dévoué. D'ordinaire, je ne
lui demandais jamais s'il lui convenait ou non de me suivre dans mes
voyages, mais cette fois, il s'agissait d'une expédition qui pouvait
indéfiniment se prolonger, d'une entreprise hasardeuse, à la poursuite
d'un animal capable de couler une frégate comme une coque de noix ! Il
y avait là matière à réflexion, même pour l'homme le plus impassible du
monde ! Qu'allait dire Conseil ?

« Conseil ! » criai-je une troisième fois.

Conseil parut.

« Monsieur m'appelle ? dit-il en entrant.

-- Oui, mon garçon. Prépare-moi, prépare-toi. Nous partons dans deux
heures.

-- Comme il plaira à monsieur, répondit tranquillement Conseil.

-- Pas un instant à perdre. Serre dans ma malle tous mes ustensiles de
voyage, des habits, des chemises, des chaussettes, sans compter, mais
le plus que tu pourras, et hâte-toi !

-- Et les collections de monsieur ? fit observer Conseil.

-- On s'en occupera plus tard.

-- Quoi ! les archiotherium, les hyracotherium, les oréodons, les
chéropotamus et autres carcasses de monsieur ?

-- On les gardera à l'hôtel.

-- Et le babiroussa vivant de monsieur ?

-- On le nourrira pendant notre absence. D'ailleurs, je donnerai
l'ordre de nous expédier en France notre ménagerie.

-- Nous ne retournons donc pas à Paris ? demanda Conseil.

-- Si... certainement... répondis-je évasivement, mais en faisant un
crochet.

-- Le crochet qui plaira à monsieur.

-- Oh ! ce sera peu de chose ! Un chemin un peu moins direct, voilà
tout. Nous prenons passage sur l'_Abraham-Lincoln_...

-- Comme il conviendra à monsieur, répondit paisiblement Conseil.

-- Tu sais, mon ami, il s'agit du monstre... du fameux narwal... Nous
allons en purger les mers !... L'auteur d'un ouvrage in-quarto en deux
volumes sur les _Mystères des grands fonds sous-marins_ ne peut se
dispenser de s'embarquer avec le commandant Farragut. Mission
glorieuse, mais... dangereuse aussi ! On ne sait pas où l'on va ! Ces
bêtes-là peuvent être très capricieuses ! Mais nous irons quand même !
Nous avons un commandant qui n'a pas froid aux yeux !...

-- Comme fera monsieur, je ferai, répondit Conseil.

-- Et songes-y bien ! car je ne veux rien te cacher. C'est là un de ces
voyages dont on ne revient pas toujours !

-- Comme il plaira à monsieur. »

Un quart d'heure après, nos malles étaient prêtes. Conseil avait fait
en un tour de main, et j'étais sûr que rien ne manquait, car ce garçon
classait les chemises et les habits aussi bien que les oiseaux ou les
mammifères.

L'ascenseur de l'hôtel nous déposa au grand vestibule de l'entresol. Je
descendis les quelques marches qui conduisaient au rez-de-chaussée. Je
réglai ma note à ce vaste comptoir toujours assiégé par une foule
considérable. Je donnai l'ordre d'expédier pour Paris (France) mes
ballots d'animaux empaillés et de plantes desséchées. Je fis ouvrir un
crédit suffisant au babiroussa, et, Conseil me suivant, je sautai dans
une voiture.

Le véhicule à vingt francs la course descendit Broadway jusqu'à
Union-square, suivit Fourth-avenue jusqu'à sa jonction avec
Bowery-street, prit Katrin-street et s'arrêta à la trente-quatrième
pier. Là, le Katrinferryboat nous transporta, hommes, chevaux et
voiture, à Brooklyn, la grande annexe de New York, située sur la rive
gauche de la rivière de l'Est, et en quelques minutes, nous arrivions
au quai près duquel l'_Abraham-Lincoln_ vomissait par ses deux
cheminées des torrents de fumée noire.

Nos bagages furent immédiatement transbordés sur le pont de la frégate.
Je me précipitai à bord. Je demandai le commandant Farragut. Un des
matelots me conduisit sur la dunette, où je me trouvai en présence d'un
officier de bonne mine qui me tendit la main.

« Monsieur Pierre Aronnax ? me dit-il.

-- Lui-même, répondis-je. Le commandant Farragut ?

-- En personne. Soyez le bienvenu, monsieur le professeur. Votre cabine
vous attend. »

Je saluai, et laissant le commandant aux soins de son appareillage, je
me fis conduire à la cabine qui m'était destinée.

L'_Abraham-Lincoln_ avait été parfaitement choisi et aménagé pour sa
destination nouvelle. C'était une frégate de grande marche, munie
d'appareils surchauffeurs, qui permettaient de porter à sept
atmosphères la tension de sa vapeur. Sous cette pression,
l'_Abraham-Lincoln_ atteignait une vitesse moyenne de dix-huit milles
et trois dixièmes à l'heure, vitesse considérable, mais cependant
insuffisante pour lutter avec le gigantesque cétacé.

Les aménagements intérieurs de la frégate répondaient à ses qualités
nautiques. Je fus très satisfait de ma cabine, située à l'arrière, qui
s'ouvrait sur le carré des officiers.

« Nous serons bien ici, dis-je à Conseil.

-- Aussi bien, n'en déplaise à monsieur, répondit Conseil, qu'un
bernard-l'ermite dans la coquille d'un buccin. »

Je laissai Conseil arrimer convenablement nos malles, et je remontai
sur le pont afin de suivre les préparatifs de l'appareillage.

A ce moment, le commandant Farragut faisait larguer les dernières
amarres qui retenaient l'_Abraham-Lincoln_ à la pier de Brooklyn. Ainsi
donc, un quart d'heure de retard, moins même, et la frégate partait
sans moi, et je manquais cette expédition extraordinaire, surnaturelle,
invraisemblable, dont le récit véridique pourra bien trouver cependant
quelques incrédules.

Mais le commandant Farragut ne voulait perdre ni un jour, ni une heure
pour rallier les mers dans lesquelles l'animal venait d'être signalé.
Il fit venir son ingénieur.

« Sommes-nous en pression ? lui demanda-t-il.

-- Oui, monsieur, répondit l'ingénieur.

-- _Go ahead_ », cria le commandant Farragut.

A cet ordre, qui fut transmis à la machine au moyen d'appareils à air
comprimé, les mécaniciens firent agir la roue de la mise en train. La
vapeur siffla en se précipitant dans les tiroirs entr'ouverts. Les
longs pistons horizontaux gémirent et poussèrent les bielles de
l'arbre. Les branches de l'hélice battirent les flots avec une rapidité
croissante, et l'_Abraham-lincoln_ s'avança majestueusement au milieu
d'une centaine de ferry-boats et de _tenders_ chargés de spectateurs,
qui lui faisaient cortège.

Les quais de Brooklyn et toute la partie de New York qui borde la
rivière de l'Est étaient couverts de curieux. Trois hurrahs, partis de
cinq cent mille poitrines, éclatèrent successivement. Des milliers de
mouchoirs s'agitèrent au-dessus de la masse compacte et saluèrent
l'_Abraham-Lincoln_ jusqu'à son arrivée dans les eaux de l'Hudson, à la
pointe de cette presqu'île allongée qui forme la ville de New York.

Alors, la frégate, suivant du côté de New-Jersey l'admirable rive
droite du fleuve toute chargée de villas, passa entre les forts qui la
saluèrent de leurs plus gros canons. L'_Abraham-Lincoln_ répondit en
amenant et en hissant trois fois le pavillon américain, dont les
trente-neuf étoiles resplendissaient à sa corne d'artimon ; puis,
modifiant sa marche pour prendre le chenal balisé qui s'arrondit dans
la baie intérieure formée par la pointe de Sandy-Hook, il rasa cette
langue sablonneuse où quelques milliers de spectateurs l'acclamèrent
encore une fois.

Le cortège des _boats_ et des _tenders_ suivait toujours la frégate, et
il ne la quitta qu'à la hauteur du _light-boat_ dont les deux feux
marquent l'entrée des passes de New York.

Trois heures sonnaient alors. Le pilote descendit dans son canot, et
rejoignit la petite goélette qui l'attendait sous le vent. Les feux
furent poussés ; l'hélice battit plus rapidement les flots ; la frégate
longea la côte jaune et basse de Long-lsland, et, à huit heures du
soir, après avoir perdu dans le nord-ouest les feux de Fire-lsland,
elle courut à toute vapeur sur les sombres eaux de l'Atlantique.

                                   IV

                                NED LAND

Le commandant Farragut était un bon marin, digne de la frégate qu'il
commandait. Son navire et lui ne faisaient qu'un. Il en était l'âme.
Sur la question du cétacé, aucun doute ne s'élevait dans son esprit, et
il ne permettait pas que l'existence de l'animal fût discutée à son
bord. Il y croyait comme certaines bonnes femmes croient au Léviathan
par foi, non par raison. Le monstre existait, il en délivrerait les
mers, il l'avait juré. C'était une sorte de chevalier de Rhodes, un
Dieudonné de Gozon, marchant à la rencontre du serpent qui désolait son
île. Ou le commandant Farragut tuerait le narwal, ou le narwal tuerait
le commandant Farragut. Pas de milieu.

Les officiers du bord partageaient l'opinion de leur chef. Il fallait
les entendre causer, discuter, disputer, calculer les diverses chances
d'une rencontre, et observer la vaste étendue de l'Océan. Plus d'un
s'imposait un quart volontaire dans les barres de perroquet, qui eût
maudit une telle corvée en toute autre circonstance. Tant que le soleil
décrivait son arc diurne, la mâture était peuplée de matelots auxquels
les planches du pont brûlaient les pieds, et qui n'y pouvaient tenir en
place ! Et cependant. L'_Abraham-Lincoln_ ne tranchait pas encore de
son étrave les eaux suspectes du Pacifique.

Quant à l'équipage, il ne demandait qu'à rencontrer la licorne, à la
harponner, et à la hisser à bord, à la dépecer. Il surveillait la mer
avec une scrupuleuse attention. D'ailleurs, le commandant Farragut
parlait d'une certaine somme de deux mille dollars, réservée à
quiconque, mousse ou matelot, maître ou officier, signalerait l'animal.
Je laisse à penser si les yeux s'exerçaient à bord de
l'_Abraham-Lincoln_.

Pour mon compte, je n'étais pas en reste avec les autres, et je ne
laissais à personne ma part d'observations quotidiennes. La frégate
aurait eu cent fois raison de s'appeler l'_Argus_. Seul entre tous,
Conseil protestait par son indifférence touchant la question qui nous
passionnait, et détonnait sur l'enthousiasme général du bord.

J'ai dit que le commandant Farragut avait soigneusement pourvu son
navire d'appareils propres à pêcher le gigantesque cétacé. Un baleinier
n'eût pas été mieux armé. Nous possédions tous les engins connus,
depuis le harpon qui se lance à la main, jusqu'aux flèches barbelées
des espingoles et aux balles explosibles des canardières. Sur le
gaillard d'avant s'allongeait un canon perfectionné, se chargeant par
la culasse, très épais de parois, très étroit d'âme, et dont le modèle
doit figurer à l'Exposition universelle de 1867. Ce précieux
instrument, d'origine américaine, envoyait sans se gêner, un projectile
conique de quatre kilogrammes à une distance moyenne de seize
kilomètres.

Donc, l'_Abraham-Lincoln_ ne manquait d'aucun moyen de destruction.
Mais il avait mieux encore. Il avait Ned Land, le roi des harponneurs.

Ned Land était un Canadien, d'une habileté de main peu commune, et qui
ne connaissait pas d'égal dans son périlleux métier. Adresse et
sang-froid, audace et ruse, il possédait ces qualités à un degré
supérieur, et il fallait être une baleine bien maligne, ou un cachalot
singulièrement astucieux pour échapper à son coup de harpon.

Ned Land avait environ quarante ans. C'était un homme de grande taille
-- plus de six pieds anglais -- vigoureusement bâti, l'air grave, peu
communicatif, violent parfois, et très rageur quand on le contrariait.
Sa personne provoquait l'attention, et surtout la puissance de son
regard qui accentuait singulièrement sa physionomie.

Je crois que le commandant Farragut avait sagement fait d'engager cet
homme à son bord. Il valait tout l'équipage, à lui seul, pour l'oeil et
le bras. Je ne saurais le mieux comparer qu'à un télescope puissant qui
serait en même temps un canon toujours prêt à partir.

Qui dit Canadien, dit Français, et, si peu communicatif que fût Ned
Land, je dois avouer qu'il se prit d'une certaine affection pour moi.
Ma nationalité l'attirait sans doute. C'était une occasion pour lui de
parler, et pour moi d'entendre cette vieille langue de Rabelais qui est
encore en usage dans quelques provinces canadiennes. La famille du
harponneur était originaire de Québec, et formait déjà un tribu de
hardis pêcheurs à l'époque où cette ville appartenait à la France.

Peu à peu, Ned prit goût à causer, et j'aimais à entendre le récit de
ses aventures dans les mers polaires. Il racontait ses pêches et ses
combats avec une grande poésie naturelle. Son récit prenait une forme
épique, et je croyais écouter quelque Homère canadien, chantant
l'_Iliade_ des régions hyperboréennes.

Je dépeins maintenant ce hardi compagnon, tel que je le connais
actuellement. C'est que nous sommes devenus de vieux amis, unis de
cette inaltérable amitié qui naît et se cimente dans les plus
effrayantes conjonctures ! Ah ! brave Ned ! je ne demande qu'à vivre
cent ans encore, pour me souvenir plus longtemps de toi !

Et maintenant, quelle était l'opinion de Ned Land sur la question du
monstre marin ? Je dois avouer qu'il ne croyait guère à la licorne, et
que, seul à bord, il ne partageait pas la conviction générale. Il
évitait même de traiter ce sujet, sur lequel je crus devoir
l'entreprendre un jour.

Par une magnifique soirée du 30 juillet, c'est-à-dire trois semaines
après notre départ, la frégate se trouvait à la hauteur du cap Blanc, à
trente milles sous le vent des côtes patagonnes. Nous avions dépassé le
tropique du Capricorne, et le détroit de Magellan s'ouvrait à moins de
sept cent milles dans le sud. Avant huit jours, l'_Abraham-Lincoln_
sillonnerait les flots du Pacifique.

Assis sur la dunette, Ned Land et moi, nous causions de choses et
d'autres, regardant cette mystérieuse mer dont les profondeurs sont
restées jusqu'ici inaccessibles aux regards de l'homme. J'amenai tout
naturellement la conversation sur la licorne géante, et j'examinai les
diverses chances de succès ou d'insuccès de notre expédition. Puis,
voyant que Ned me laissait parler sans trop rien dire, je le poussai
plus directement.

« Comment, Ned, lui demandai-je, comment pouvez-vous ne pas être
convaincu de l'existence du cétacé que nous poursuivons ? Avez-vous
donc des raisons particulières de vous montrer si incrédule ? »

Le harponneur me regarda pendant quelques instants avant de répondre,
frappa de sa main son large front par un geste qui lui était habituel,
ferma les yeux comme pour se recueillir, et dit enfin :

« Peut-être bien, monsieur Aronnax.

-- Cependant, Ned, vous, un baleinier de profession, vous qui êtes
familiarisé avec les grands mammifères marins, vous dont l'imagination
doit aisément accepter l'hypothèse de cétacés énormes, vous devriez
être le dernier à douter en de pareilles circonstances !

-- C'est ce qui vous trompe, monsieur le professeur, répondit Ned. Que
le vulgaire croie à des comètes extraordinaires qui traversent
l'espace, ou à l'existence de monstres antédiluviens qui peuplent
l'intérieur du globe, passe encore, mais ni l'astronome, ni le géologue
n'admettent de telles chimères. De même, le baleinier. J'ai poursuivi
beaucoup de cétacés, j'en ai harponné un grand nombre, j'en ai tué
plusieurs, mais si puissants et si bien armés qu'ils fussent, ni leurs
queues, ni leurs défenses n'auraient pu entamer les plaques de tôle
d'un steamer.

-- Cependant, Ned, on cite des bâtiments que la dent du narwal a
traversés de part en part.

-- Des navires en bois, c'est possible, répondit le Canadien, et
encore, je ne les ai jamais vus. Donc, jusqu'à preuve contraire, je nie
que baleines, cachalots ou licornes puissent produire un pareil effet.

-- Écoutez-moi, Ned...

-- Non, monsieur le professeur, non. Tout ce que vous voudrez excepté
cela. Un poulpe gigantesque, peut-être ?...

-- Encore moins, Ned. Le poulpe n'est qu'un mollusque, et ce nom même
indique le peu de consistance de ses chairs. Eût-il cinq cents pieds de
longueur, le poulpe, qui n'appartient point à l'embranchement des
vertébrés, est tout à fait inoffensif pour des navires tels que le
_Scotia_ ou l'_Abraham-Lincoln_. Il faut donc rejeter au rang des
fables les prouesses des Krakens ou autres monstres de cette espèce.

-- Alors, monsieur le naturaliste, reprit Ned Land d'un ton assez
narquois, vous persistez à admettre l'existence d'un énorme cétacé... ?

-- Oui, Ned, je vous le répète avec une conviction qui s'appuie sur la
logique des faits. Je crois à l'existence d'un mammifère, puissamment
organisé, appartenant à l'embranchement des vertébrés, comme les
baleines, les cachalots ou les dauphins, et muni d'une défense cornée
dont la force de pénétration est extrême.

-- Hum ! fit le harponneur, en secouant la tête de l'air d'un homme qui
ne veut pas se laisser convaincre.

-- Remarquez, mon digne Canadien, repris-je, que si un tel animal
existe, s'il habite les profondeurs de l'Océan, s'il fréquente les
couches liquides situées à quelques milles au-dessous de la surface des
eaux, il possède nécessairement un organisme dont la solidité défie
toute comparaison.

-- Et pourquoi cet organisme si puissant ? demanda Ned.

-- Parce qu'il faut une force incalculable pour se maintenir dans les
couches profondes et résister à leur pression.

-- Vraiment ? dit Ned qui me regardait en clignant de l'oeil.

-- Vraiment, et quelques chiffres vous le prouveront sans peine.

-- Oh ! les chiffres ! répliqua Ned. On fait ce qu'on veut avec les
chiffres !

-- En affaires, Ned, mais non en mathématiques. Écoutez-moi. Admettons
que la pression d'une atmosphère soit représentée par la pression d'une
colonne d'eau haute de trente-deux pieds. En réalité, la colonne d'eau
serait d'une moindre hauteur, puisqu'il s'agit de l'eau de mer dont la
densité est supérieure à celle de l'eau douce. Eh bien, quand vous
plongez, Ned, autant de fois trente-deux pieds d'eau au-dessus de vous,
autant de fois votre corps supporte une pression égale à celle de
l'atmosphère, c'est-à-dire de kilogrammes par chaque centimètre carré
de sa surface. Il suit de là qu'à trois cent vingt pieds cette pression
est de dix atmosphères, de cent atmosphères à trois mille deux cents
pieds, et de mille atmosphères à trente-deux mille pieds, soit deux
lieues et demie environ. Ce qui équivaut à dire que si vous pouviez
atteindre cette profondeur dans l'Océan, chaque centimètre carré de la
surface de votre corps subirait une pression de mille kilogrammes. Or,
mon brave Ned, savez-vous ce que vous avez de centimètres carrés en
surface ?

-- Je ne m'en doute pas, monsieur Aronnax.

-- Environ dix-sept mille.

-- Tant que cela ?

-- Et comme en réalité la pression atmosphérique est un peu supérieure
au poids d'un kilogramme par centimètre carré, vos dix-sept mille
centimètres carrés supportent en ce moment une pression de dix-sept
mille cinq cent soixante-huit kilogrammes.

-- Sans que je m'en aperçoive ?

-- Sans que vous vous en aperceviez. Et si vous n'êtes pas écrasé par
une telle pression, c'est que l'air pénètre à l'intérieur de votre
corps avec une pression égale. De là un équilibre parfait entre la
poussée intérieure et la poussée extérieure, qui se neutralisent, ce
qui vous permet de les supporter sans peine. Mais dans l'eau, c'est
autre chose.

-- Oui, je comprends, répondit Ned, devenu plus attentif, parce que
l'eau m'entoure et ne me pénètre pas.

-- Précisément, Ned. Ainsi donc, à trente-deux pieds au-dessous de la
surface de la mer, vous subiriez une pression de dix-sept mille cinq
cent soixante-huit kilogrammes ; à trois cent vingt pieds, dix fois
cette pression, soit cent soixante-quinze mille six cent quatre-vingt
kilogrammes ; à trois mille deux cents pieds, cent fois cette pression,
soit dix-sept cent cinquante-six mille huit cent kilogrammes ; à
trente-deux mille pieds, enfin, mille fois cette pression, soit
dix-sept millions cinq cent soixante-huit mille kilogrammes ;
c'est-à-dire que vous seriez aplati comme si l'on vous retirait des
plateaux d'une machine hydraulique !

-- Diable ! fit Ned.

-- Eh bien, mon digne harponneur, si des vertébrés, longs de plusieurs
centaines de mètres et gros à proportion, se maintiennent à de
pareilles profondeurs, eux dont la surface est représentée par des
millions de centimètres carrés, c'est par milliards de kilogrammes
qu'il faut estimer la poussée qu'ils subissent. Calculez alors quelle
doit être la résistance de leur charpente osseuse et la puissance de
leur organisme pour résister à de telles pressions !

-- Il faut, répondit Ned Land, qu'ils soient fabriqués en plaques de
tôle de huit pouces, comme les frégates cuirassées.

-- Comme vous dites, Ned, et songez alors aux ravages que peut produire
une pareille masse lancée avec la vitesse d'un express contre la coque
d'un navire.

-- Oui... en effet... peut-être, répondit le Canadien, ébranlé par ces
chiffres, mais qui ne voulait pas se rendre.

-- Eh bien, vous ai-je convaincu ?

-- Vous m'avez convaincu d'une chose, monsieur le naturaliste, c'est
que si de tels animaux existent au fond des mers, il faut
nécessairement qu'ils soient aussi forts que vous le dites.

-- Mais s'ils n'existent pas, entêté harponneur, comment expliquez-vous
l'accident arrivé au _Scotia_ ?

-- C'est peut-être..., dit Ned hésitant.

-- Allez donc !

-- Parce que... ça n'est pas vrai ! » répondit le Canadien, en
reproduisant sans le savoir une célèbre réponse d'Arago.

Mais cette réponse prouvait l'obstination du harponneur et pas autre
chose. Ce jour-là, je ne le poussai pas davantage. L'accident du
_Scotia_ n'était pas niable. Le trou existait si bien qu'il avait fallu
le boucher, et je ne pense pas que l'existence du trou puisse se
démontrer plus catégoriquement. Or, ce trou ne s'était pas fait tout
seul, et puisqu'il n'avait pas été produit par des roches sous-marines
ou des engins sous-marins, il était nécessairement dû à l'outil
perforant d'un animal.

Or, suivant moi, et toutes les raisons précédemment déduites, cet
animal appartenait à l'embranchement des vertébrés, à la classe des
mammifères, au groupe des pisciformes, et finalement à l'ordre des
cétacés. Quant à la famille dans laquelle il prenait rang, baleine,
cachalot ou dauphin, quant au genre dont il faisait partie, quant à
l'espèce dans laquelle il convenait de le ranger, c'était une question
à élucider ultérieurement. Pour la résoudre, il fallait disséquer ce
monstre inconnu, pour le disséquer le prendre, pour le prendre le
harponner -- ce qui était l'affaire de Ned Land -- pour le harponner le
voir ce qui était l'affaire de l'équipage -- et pour le voir le
rencontrer -- ce qui était l'affaire du hasard.

                                    V

                             À L'AVENTURE !

Le voyage de l'_Abraham-Lincoln_, pendant quelque temps, ne fut marqué
par aucun incident. Cependant une circonstance se présenta, qui mit en
relief la merveilleuse habileté de Ned Land, et montra quelle confiance
on devait avoir en lui.

Au large des Malouines, le 30 juin, la frégate communiqua avec des
baleiniers américains, et nous apprîmes qu'ils n'avaient eu aucune
connaissance du narwal. Mais l'un d'eux, le capitaine du _Monroe_,
sachant que Ned Land était embarqué à bord de l'_Abraham-Lincoln_,
demanda son aide pour chasser une baleine qui était en vue. Le
commandant Farragut, désireux de voir Ned Land à l'oeuvre, l'autorisa à
se rendre à bord du _Monroe_. Et le hasard servit si bien notre
Canadien, qu'au lieu d'une baleine, il en harponna deux d'un coup
double, frappant l'une droit au coeur, et s'emparant de l'autre après
une poursuite de quelques minutes !

Décidément, si le monstre a jamais affaire au harpon de Ned Land, je ne
parierai pas pour le monstre.

La frégate prolongea la côte sud-est de l'Amérique avec une rapidité
prodigieuse. Le 3 juillet, nous étions à l'ouvert du détroit de
Magellan, à la hauteur du cap des Vierges. Mais le commandant Farragut
ne voulut pas prendre ce sinueux passage, et manoeuvra de manière à
doubler le cap Horn.

L'équipage lui donna raison à l'unanimité. Et en effet, était-il
probable que l'on pût rencontrer le narwal dans ce détroit resserré ?
Bon nombre de matelots affirmaient que le monstre n'y pouvait passer, «
qu'il était trop gros pour cela ! »

Le 6 juillet, vers trois heures du soir, I'Abraham Lincoln, à quinze
milles dans le sud, doubla cet îlot solitaire, ce roc perdu à
l'extrémité du continent américain, auquel des marins hollandais
imposèrent le nom de leur villa natale, le cap Horn. La route fut
donnée vers le nord-ouest, et le lendemain, l'hélice de la frégate
battit enfin les eaux du Pacifique.

« Ouvre l'oeil ! ouvre l'oeil ! » répétaient les matelots de l 'Abraham
Lincoln.

Et ils l'ouvraient démesurément. Les yeux et les lunettes, un peu
éblouis, il est vrai, par la perspective de deux mille dollars, ne
restèrent pas un instant au repos. Jour et nuit, on observait la
surface de l'Océan, et les nyctalopes, dont la faculté de voir dans
l'obscurité accroissait les chances de cinquante pour cent, avaient
beau jeu pour gagner la prime.

Moi, que l'appât de l'argent n'attirait guère, je n'étais pourtant pas
le moins attentif du bord. Ne donnant que quelques minutes au repas,
quelques heures au sommeil, indifférent au soleil ou à la pluie, je ne
quittais plus le pont du navire. Tantôt penché sur les bastingages du
gaillard d'avant, tantôt appuyé à la lisse de l'arrière, je dévorais
d'un oeil avide le cotonneux sillage qui blanchissait la mer jusqu'à
perte de vue ! Et que de fois j'ai partagé l'émotion de l'état-major,
de l'équipage, lorsque quelque capricieuse baleine élevait son dos
noirâtre au-dessus des flots. Le pont de la frégate se peuplait en un
instant. Les capots vomissaient un torrent de matelots et d'officiers.
Chacun, la poitrine haletante, l'oeil trouble, observait la marche du
cétacé. Je regardais, je regardais à en user ma rétine, à en devenir
aveugle, tandis que Conseil, toujours phlegmatique, me répétait d'un
ton calme :

« Si monsieur voulait avoir la bonté de moins écarquiller ses yeux,
monsieur verrait bien davantage ! »

Mais, vaine émotion ! L'_Abraham-Lincoln_ modifiait sa route, courait
sur l'animal signalé, simple baleine ou cachalot vulgaire, qui
disparaissait bientôt au milieu d'un concert d'imprécations !

Cependant, le temps restait favorable. Le voyage s'accomplissait dans
les meilleures conditions. C'était alors la mauvaise saison australe,
car le juillet de cette zone correspond à notre janvier d'Europe ; mais
la mer se maintenait belle, et se laissait facilement observer dans un
vaste périmètre.

Ned Land montrait toujours la plus tenace incrédulité ; il affectait
même de ne point examiner la surface des flots en dehors de son temps
de bordée -- du moins quand aucune baleine n'était en vue. Et pourtant
sa merveilleuse puissance de vision aurait rendu de grands services.
Mais, huit heures sur douze, cet entêté Canadien lisait ou dormait dans
sa cabine. Cent fois, je lui reprochai son indifférence.

« Bah ! répondait-il, il n'y a rien, monsieur Aronnax, et y eût-il
quelque animal, quelle chance avons-nous de l'apercevoir ? Est-ce que
nous ne courons pas à l'aventure ? On a revu, dit-on, cette bête
introuvable dans les hautes mers du Pacifique, je veux bien l'admettre,
mais deux mois déjà se sont écoulés depuis cette rencontre, et à s'en
rapporter au tempérament de votre narwal, il n'aime point à moisir
longtemps dans les mêmes parages ! Il est doué d'une prodigieuse
facilité de déplacement. Or, vous le savez mieux que moi, monsieur le
professeur, la nature ne fait rien à contre sens, et elle ne donnerait
pas à un animal lent de sa nature la faculté de se mouvoir rapidement,
s'il n'avait pas besoin de s'en servir. Donc, si la bête existe, elle
est déjà loin ! »

A cela, je ne savais que répondre. Évidemment, nous marchions en
aveugles. Mais le moyen de procéder autrement ? Aussi, nos chances
étaient-elles fort limitées. Cependant, personne ne doutait encore du
succès, et pas un matelot du bord n'eût parié contre le narwal et
contre sa prochaine apparition.

Le 20 juillet, le tropique du Capricorne fut coupé par 105° de
longitude, et le 27 du même mois, nous franchissions l'équateur sur le
cent dixième méridien. Ce relèvement fait, la frégate prit une
direction plus décidée vers l'ouest, et s'engagea dans les mers
centrales du Pacifique.

Le commandant Farragut pensait, avec raison, qu'il valait mieux
fréquenter les eaux profondes, et s'éloigner des continents ou des îles
dont l'animal avait toujours paru éviter l'approche, « sans doute parce
qu'il n'y avait pas assez d'eau pour lui ! » disait le maître
d'équipage. La frégate passa donc au large des Pomotou, des Marquises,
des Sandwich, coupa le tropique du Cancer par 132° de longitude, et se
dirigea vers les mers de Chine.

Nous étions enfin sur le théâtre des derniers ébats du monstre ! Et,
pour tout dire, on ne vivait plus à bord. Les coeurs palpitaient
effroyablement, et se préparaient pour l'avenir d'incurables
anévrismes. L'équipage entier subissait une surexcitation nerveuse,
dont je ne saurais donner l'idée. On ne mangeait pas, on ne dormait
plus. Vingt fois par jour, une erreur d'appréciation, une illusion
d'optique de quelque matelot perché sur les barres, causaient
d'intolérables douleurs, et ces émotions, vingt fois répétées, nous
maintenaient dans un état d'éréthisme trop violent pour ne pas amener
une réaction prochaine.

Et en effet, la réaction ne tarda pas à se produire. Pendant trois
mois, trois mois dont chaque jour durait un siècle !
l'_Abraham-Lincoln_ sillonna toutes les mers septentrionales du
Pacifique, courant aux baleines signalées, faisant de brusques écarts
de route, virant subitement d'un bord sur l'autre, s'arrêtant soudain,
forçant ou renversant sa vapeur, coup sur coup, au risque de déniveler
sa machine, et il ne laissa pas un point inexploré des rivages du Japon
à la côte américaine. Et rien ! rien que l'immensité des flots déserts
! Rien qui ressemblât à un narwal gigantesque, ni à un îlot sous-marin,
ni à une épave de naufrage, ni à un écueil fuyant, ni à quoi que ce fût
de surnaturel !

La réaction se fit donc. Le découragement s'empara d'abord des esprits,
et ouvrit une brèche à l'incrédulité. Un nouveau sentiment se produisit
à bord, qui se composait de trois dixièmes de honte contre sept
dixièmes de fureur. On était « tout bête » de s'être laissé prendre à
une chimère, mais encore plus furieux ! Les montagnes d'arguments
entassés depuis un an s'écroulèrent à la fois, et chacun ne songea plus
qu'à se rattraper aux heures de repas ou de sommeil du temps qu'il
avait si sottement sacrifié.

Avec la mobilité naturelle à l'esprit humain, d'un excès on se jeta
dans un autre. Les plus chauds partisans de l'entreprise devinrent
fatalement ses plus ardents détracteurs. La réaction monta des fonds du
navire, du poste des soutiers jusqu'au carré de l'état-major, et
certainement, sans un entêtement très particulier du commandant
Farragut, la frégate eût définitivement remis le cap au sud.

Cependant, cette recherche inutile ne pouvait se prolonger plus
longtemps. L'_Abraham-Lincoln_ n'avait rien à se reprocher, ayant tout
fait pour réussir. Jamais équipage d'un bâtiment de la marine
américaine ne montra plus de patience et plus de zèle ; son insuccès ne
saurait lui être imputé ; il ne restait plus qu'à revenir.

Une représentation dans ce sens fut faite au commandant. Le commandant
tint bon. Les matelots ne cachèrent point leur mécontentement, et le
service en souffrit. Je ne veux pas dire qu'il y eut révolte à bord,
mais après une raisonnable période d'obstination, le commandant
Farragut comme autrefois Colomb, demanda trois jours de patience. Si
dans le délai de trois jours, le monstre n'avait pas paru, l'homme de
barre donnerait trois tours de roue, et l'_Abraham-Lincoln_ ferait
route vers les mers européennes.

Cette promesse fut faite le 2 novembre. Elle eut tout d'abord pour
résultat de ranimer les défaillances de l'équipage. L'Océan fut observé
avec une nouvelle attention. Chacun voulait lui jeter ce dernier coup
d'oeil dans lequel se résume tout le souvenir. Les lunettes
fonctionnèrent avec une activité fiévreuse. C'était un suprême défi
porté au narwal géant, et celui-ci ne pouvait raisonnablement se
dispenser de répondre à cette sommation « à comparaître ! »

Deux jours se passèrent. L'_Abraham-Lincoln_ se tenait sous petite
vapeur. On employait mille moyens pour éveiller l'attention ou stimuler
l'apathie de l'animal, au cas où il se fût rencontré dans ces parages.
D'énormes quartiers de lard furent mis à la traîne pour la plus grande
satisfaction des requins, je dois le dire. Les embarcations rayonnèrent
dans toutes les directions autour de l'_Abraham-Lincoln_, pendant qu'il
mettait en panne, et ne laissèrent pas un point de mer inexploré. Mais
le soir du 4 novembre arriva sans que se fût dévoilé ce mystère
sous-marin.

Le lendemain, 5 novembre, à midi, expirait le délai de rigueur. Après
le point, le commandant Farragut, fidèle à sa promesse, devait donner
la route au sud-est, et abandonner définitivement les régions
septentrionales du Pacifique.

La frégate se trouvait alors par 31°15' de latitude nord et par 136°42'
de longitude est. Les terres du Japon nous restaient à moins de deux
cents milles sous le vent. La nuit approchait. On venait de piquer huit
heures. De gros nuages voilaient le disque de la lune, alors dans son
premier quartier. La mer ondulait paisiblement sous l'étrave de la
frégate.

En ce moment, j'étais appuyé à l'avant, sur le bastingage de tribord.
Conseil, posté près de moi, regardait devant lui. L'équipage, juché
dans les haubans, examinait l'horizon qui se rétrécissait et
s'obscurcissait peu à peu. Les officiers, armes de leur lorgnette de
nuit, fouillaient l'obscurité croissante. Parfois le sombre Océan
étincelait sous un rayon que la lune dardait entre la frange de deux
nuages. Puis, toute trace lumineuse s'évanouissait dans les ténèbres.

En observant Conseil, je constatai que ce brave garçon subissait tant
soit peu l'influence générale. Du moins, je le crus ainsi. Peut-être,
et pour la première fois, ses nerfs vibraient-ils sous l'action d'un
sentiment de curiosité.

« Allons, Conseil, lui dis-je, voilà une dernière occasion d'empocher
deux mille dollars.

-- Que monsieur me permette de le lui dire, répondit Conseil, je n'ai
jamais compté sur cette prime, et le gouvernement de l'Union pouvait
promettre cent mille dollars, il n'en aurait pas été plus pauvre.

-- Tu as raison, Conseil. C'est une sotte affaire, après tout, et dans
laquelle nous nous sommes lancés trop légèrement. Que de temps perdu,
que d'émotions inutiles ! Depuis six mois déjà, nous serions rentrés en
France...

-- Dans le petit appartement de monsieur, répliqua Conseil, dans le
Muséum de monsieur ! Et j'aurais déjà classé les fossiles de monsieur !
Et le babiroussa de monsieur serait installé dans sa cage du Jardin des
Plantes, et il attirerait tous les curieux de la capitale !

-- Comme tu dis, Conseil, et sans compter, j'imagine, que l'on se
moquera de nous !

-- Effectivement, répondit tranquillement Conseil, je pense que l'on se
moquera de monsieur. Et, faut-il le dire... ?

-- Il faut le dire, Conseil.

-- Eh bien, monsieur n'aura que ce qu'il mérite !

-- Vraiment !

-- Quand on a l'honneur d'être un savant comme monsieur, on ne s'expose
pas... »

Conseil ne put achever son compliment. Au milieu du silence général,
une voix venait de se faire entendre. C'était la voix de Ned Land, et
Ned Land s'écriait :

« Ohé ! la chose en question, sous le vent, par le travers à nous ! »

                                   VI

                             À TOUTE VAPEUR

A ce cri, l'équipage entier se précipita vers le harponneur,
commandant, officiers, maîtres, matelots, mousses, jusqu'aux ingénieurs
qui quittèrent leur machine, jusqu'aux chauffeurs qui abandonnèrent
leurs fourneaux. L'ordre de stopper avait été donné, et la frégate ne
courait plus que sur son erre.

L'obscurité était profonde alors, et quelques bons que fussent les yeux
du Canadien, je me demandais comment il avait vu et ce qu'il avait pu
voir. Mon coeur battait à se rompre.

Mais Ned Land ne s'était pas trompé, et tous, nous aperçûmes l'objet
qu'il indiquait de la main.

A deux encablures de l'_Abraham-Lincoln_ et de sa hanche de tribord, la
mer semblait être illuminée par dessus. Ce n'était point un simple
phénomène de phosphorescence, et l'on ne pouvait s'y tromper. Le
monstre, immergé à quelques toises de la surface des eaux, projetait
cet éclat très intense, mais inexplicable, que mentionnaient les
rapports de plusieurs capitaines. Cette magnifique irradiation devait
être produite par un agent d'une grande puissance éclairante. La partie
lumineuse décrivait sur la mer un immense ovale très allongé, au centre
duquel se condensait un foyer ardent dont l'insoutenable éclat
s'éteignait par dégradations successives.

« Ce n'est qu'une agglomération de molécules phosphorescentes, s'écria
l'un des officiers.

-- Non, monsieur, répliquai-je avec conviction. Jamais les pholades ou
les salpes ne produisent une si puissante lumière. Cet éclat est de
nature essentiellement électrique... D'ailleurs, voyez, voyez ! il se
déplace ! il se meut en avant, en arrière ! il s'élance sur nous ! »

Un cri général s'éleva de la frégate.

« Silence ! dit le commandant Farragut. La barre au vent, toute !
Machine en arrière ! »

Les matelots se précipitèrent à la barre, les ingénieurs à leur
machine. La vapeur fut immédiatement renversée et l'_Abraham-Lincoln_,
abattant sur bâbord, décrivit un demi-cercle.

« La barre droite ! Machine en avant ! » cria le commandant Farragut.

Ces ordres furent exécutés, et la frégate s'éloigna rapidement du foyer
lumineux.

Je me trompe. Elle voulut s'éloigner, mais le surnaturel animal se
rapprocha avec une vitesse double de la sienne.

Nous étions haletants. La stupéfaction, bien plus que la crainte nous
tenait muets et immobiles. L'animal nous gagnait en se jouant. Il fit
le tour de la frégate qui filait alors quatorze noeuds, et l'enveloppa
de ses nappes électriques comme d'une poussière lumineuse. Puis il
s'éloigna de deux ou trois milles, laissant une traînée phosphorescente
comparable aux tourbillons de vapeur que jette en arrière la locomotive
d'un express. Tout d'un coup, des obscures limites de l'horizon, où il
alla prendre son élan, le monstre fonça subitement vers
l'_Abraham-Lincoln_ avec une effrayante rapidité, s'arrêta brusquement
à vingt pieds de ses précintes, s'éteignit non pas en s'abîmant sous
les eaux, puisque son éclat ne subit aucune dégradation mais
soudainement et comme si la source de ce brillant effluve se fût
subitement tarie ! Puis, il reparut de l'autre côté du navire, soit
qu'il l'eût tourné, soit qu'il eût glissé sous sa coque. A chaque
instant une collision pouvait se produire, qui nous eût été fatale.

Cependant, je m'étonnais des manoeuvres de la frégate. Elle fuyait et
n'attaquait pas. Elle était poursuivie, elle qui devait poursuivre, et
j'en fis l'observation au commandant Farragut. Sa figure, d'ordinaire
si impassible, était empreinte d'un indéfinissable étonnement.

« Monsieur Aronnax, me répondit-il, je ne sais à quel être formidable
j'ai affaire, et je ne veux pas risquer imprudemment ma frégate au
milieu de cette obscurité. D'ailleurs, comment attaquer l'inconnu,
comment s'en défendre ? Attendons le jour et les rôles changeront.

-- Vous n'avez plus de doute, commandant, sur la nature de l'animal ?

-- Non, monsieur, c'est évidemment un narwal gigantesque, mais aussi un
narwal électrique.

-- Peut-être, ajoutai-je, ne peut-on pas plus l'approcher qu'une
gymnote ou une torpille !

-- En effet, répondit le commandant, et s'il possède en lui une
puissance foudroyante, c'est à coup sûr le plus terrible animal qui
soit jamais sorti de la main du Créateur. C'est pourquoi, monsieur, je
me tiendrai sur mes gardes. »

Tout l'équipage resta sur pied pendant la nuit. Personne ne songea à
dormir. L'_Abraham-Lincoln_, ne pouvant lutter de vitesse, avait modéré
sa marche et se tenait sous petite vapeur. De son côté, le narwal,
imitant la frégate, se laissait bercer au gré des lames, et semblait
décidé à ne point abandonner le théâtre de la lutte.

Vers minuit, cependant, il disparut, ou, pour employer une expression
plus juste, il « s'éteignit » comme un gros ver luisant. Avait-il fui ?
Il fallait le craindre, non pas l'espérer. Mais à une heure moins sept
minutes du matin, un sifflement assourdissant se fit entendre,
semblable à celui que produit une colonne d'eau, chassée avec une
extrême violence.

Le commandant Farragut, Ned Land et moi, nous étions alors sur la
dunette, jetant d'avides regards à travers les profondes ténèbres.

« Ned Land, demanda le commandant, vous avez souvent entendu rugir des
baleines ?

-- Souvent, monsieur, mais jamais de pareilles baleines dont la vue
m'ait rapporté deux mille dollars.

-- En effet, vous avez droit à la prime. Mais, dites-moi, ce bruit
n'est-il pas celui que font les cétacés rejetant l'eau par leurs évents
?

-- Le même bruit, monsieur, mais celui-ci est incomparablement plus
fort. Aussi, ne peut-on s'y tromper. C'est bien un cétacé qui se tient
là dans nos eaux. Avec votre permission, monsieur, ajouta le
harponneur, nous lui dirons deux mots demain au lever du jour.

-- S'il est d'humeur à vous entendre, maître Land, répondis-je d'un ton
peu convaincu.

-- Que je l'approche à quatre longueurs de harpon, riposta le Canadien,
et il faudra bien qu'il m'écoute !

-- Mais pour l'approcher, reprit le commandant, je devrai mettre une
baleinière à votre disposition ?

-- Sans doute, monsieur.

-- Ce sera jouer la vie de mes hommes ?

-- Et la mienne ! » répondit simplement le harponneur.

Vers deux heures du matin le foyer lumineux reparut, non moins intense,
à cinq milles au vent de l'_Abraham-Lincoln_. Malgré la distance,
malgré le bruit du vent et de la mer, on entendait distinctement les
formidables battements de queue de l'animal et jusqu'à sa respiration
haletante. Il semblait qu'au moment où l'énorme narwal venait respirer
à la surface de l'océan, l'air s'engouffrait dans ses poumons, comme
fait la vapeur dans les vastes cylindres d'une machine de deux mille
chevaux.

« Hum ! pensai-je, une baleine qui aurait la force d'un régiment de
cavalerie, ce serait une jolie baleine ! »

On resta sur le qui-vive jusqu'au jour, et l'on se prépara au combat.
Les engins de pêche furent disposés le long des bastingages. Le second
fit charger ces espingoles qui lancent un harpon à une distance d'un
mille, et de longues canardières à balles explosives dont la blessure
est mortelle, même aux plus puissants animaux. Ned Land s'était
contenté d'affûter son harpon, arme terrible dans sa main.

A six heures, l'aube commença à poindre, et avec les premières lueurs
de l'aurore disparut l'éclat électrique du narwal. A sept heures, le
jour était suffisamment fait, mais une brume matinale très épaisse
rétrécissait l'horizon, et les meilleures lorgnettes ne pouvaient la
percer. De là, désappointement et colère.

Je me hissai jusqu'aux barres d'artimon. Quelques officiers s'étaient
déjà perchés à la tête des mâts.

A huit heures, la brume roula lourdement sur les flots, et ses grosses
volutes se levèrent peu à peu. L'horizon s'élargissait et se purifiait
à la fois.

Soudain, et comme la veille, la voix de Ned Land se fit entendre.

« La chose en question, par bâbord derrière ! » cria le harponneur.

Tous les regards se dirigèrent vers le point indiqué.

Là, à un mille et demi de la frégate, un long corps noirâtre émergeait
d'un mètre au-dessus des flots. Sa queue, violemment agitée, produisait
un remous considérable. Jamais appareil caudal ne battit la mer avec
une telle puissance. Un immense sillage, d'une blancheur éclatante,
marquait le passage de l'animal et décrivait une courbe allongée.

La frégate s'approcha du cétacé. Je l'examinai en toute liberté
d'esprit. Les rapports du _Shannon_ et de l'_Helvetia_ avaient un peu
exagéré ses dimensions, et j'estimai sa longueur à deux cent cinquante
pieds seulement. Quant à sa grosseur, je ne pouvais que difficilement
l'apprécier ; mais, en somme, l'animal me parut être admirablement
proportionné dans ses trois dimensions.

Pendant que j'observais cet être phénoménal, deux jets de vapeur et
d'eau s'élancèrent de ses évents, et montèrent à une hauteur de
quarante mètres, ce qui me fixa sur son mode de respiration. J'en
conclus définitivement qu'il appartenait à l'embranchement des
vertébrés, classe des mammifères, sous-classe des monodelphiens, groupe
des pisciformes, ordre des cétacés, famille... Ici, je ne pouvais
encore me prononcer. L'ordre des cétacés comprend trois familles : les
baleines, les cachalots et les dauphins, et c'est dans cette dernière
que sont rangés les narwals. Chacune de ces famille se divise en
plusieurs genres, chaque genre en espèces, chaque espèce en variétés.
Variété, espèce, genre et famille me manquaient encore, mais je ne
doutais pas de compléter ma classification avec l'aide du ciel et du
commandant Farragut.

L'équipage attendait impatiemment les ordres de son chef. Celui-ci,
après avoir attentivement observé l'animal, fit appeler l'ingénieur.
L'ingénieur accourut.

« Monsieur, dit le commandant, vous avez de la pression ?

-- Oui, monsieur, répondit l'ingénieur.

-- Bien. Forcez vos feux, et à toute vapeur ! »

Trois hurrahs accueillirent cet ordre. L'heure de la lutte avait sonné.
Quelques instants après, les deux cheminées de la frégate vomissaient
des torrents de fumée noire, et le pont frémissait sous le
tremblotement des chaudières.

L'_Abraham-Lincoln_, chassé en avant par sa puissante hélice, se
dirigea droit sur l'animal. Celui-ci le laissa indifféremment
s'approcher à une demi-encablure ; puis dédaignant de plonger, il prit
une petite allure de fuite, et se contenta de maintenir sa distance.

Cette poursuite se prolongea pendant trois quarts d'heure environ, sans
que la frégate gagnât deux toises sur le cétacé Il était donc évident
qu'à marcher ainsi, on ne l'atteindrait jamais

Le commandant Farragut tordait avec rage l'épaisse touffe de poils qui
foisonnait sous son menton.

« Ned Land ? » cria-t-il.

Le Canadien vint à l'ordre.

« Eh bien, maître Land, demanda le commandant, me conseillez-vous
encore de mettre mes embarcations à la mer ?

-- Non, monsieur, répondit Ned Land, car cette bête-là ne se laissera
prendre que si elle le veut bien.

-- Que faire alors ?

-- Forcer de vapeur si vous le pouvez, monsieur. Pour moi, avec votre
permission, s'entend, je vais m'installer sous les sous-barbes de
beaupré, et si nous arrivons à longueur de harpon, je harponne.

-- Allez, Ned, répondit le commandant Farragut. Ingénieur, cria-t-il,
faites monter la pression. »

Ned Land se rendit à son poste. Les feux furent plus activement poussés
; l'hélice donna quarante-trois tours à la minute, et la vapeur fusa
par les soupapes. Le loch jeté, on constata que l'_Abraham-Lincoln_
marchait à raison de dix-huit milles cinq dixièmes à l'heure.

Mais le maudit animal filait aussi avec une vitesse de dix-huit milles
cinq dixièmes.

Pendant une heure encore, la frégate se maintint sous cette allure,
sans gagner une toise ! C'était humiliant pour l'un des plus rapides
marcheurs de la marine américaine. Une sourde colère courait parmi
l'équipage. Les matelots injuriaient le monstre, qui, d'ailleurs,
dédaignait de leur répondre. Le commandant Farragut ne se contentait
plus de tordre sa barbiche, il la mordait.

L'ingénieur fut encore une fois appelé.

« Vous avez atteint votre maximum de pression ? Lui demanda le
commandant.

-- Oui, monsieur, répondit l'ingénieur.

-- Et vos soupapes sont chargées ?...

-- A six atmosphères et demie.

-- Chargez-les à dix atmosphères. »

Voilà un ordre américain s'il en fut. On n'eût pas mieux fait sur le
Mississippi pour distancer une « concurrence » !

« Conseil, dis-je à mon brave serviteur qui se trouvait près de moi,
sais-tu bien que nous allons probablement sauter ?

-- Comme il plaira à monsieur ! » répondit Conseil.

Eh bien ! je l'avouerai, cette chance, il ne me déplaisait pas de la
risquer.

Les soupapes furent chargées. Le charbon s'engouffra dans les
fourneaux. Les ventilateurs envoyèrent des torrents d'air sur les
brasiers. La rapidité de l'_Abraham Lincoln_ s'accrut. Ses mâts
tremblaient jusque dans leurs emplantures, et les tourbillons de fumée
pouvaient à peine trouver passage par les cheminées trop étroites.

On jeta le loch une seconde fois.

« Eh bien ! timonier ? demanda le commandant Farragut.

-- Dix neuf milles trois dixièmes, monsieur.

-- Forcez les feux. »

L'ingénieur obéit. Le manomètre marqua dix atmosphères. Mais le cétacé
« chauffa » lui aussi, sans doute, car, sans se gêner, il fila ses
dix-neuf milles et trois dixièmes.

Quelle poursuite ! Non, je ne puis décrire l'émotion qui faisait vibrer
tout mon être. Ned Land se tenait à son poste, le harpon à la main.
Plusieurs fois, l'animal se laissa approcher.

« Nous le gagnons ! nous le gagnons ! » s'écria le Canadien.

Puis, au moment où il se disposait à frapper, le cétacé se dérobait
avec une rapidité que je ne puis estimer à moins de trente milles à
l'heure. Et même, pendant notre maximum de vitesse, ne se permit-il pas
de narguer la frégate en en faisant le tour ! Un cri de fureur
s'échappa de toutes les poitrines !

A midi, nous n'étions pas plus avancés qu'à huit heures du matin.

Le commandant Farragut se décida alors à employer des moyens plus
directs.

« Ah ! dit-il, cet animal-là va plus vite que l'_Abraham-Lincoln_ ! Eh
bien : nous allons voir s'il distancera ses boulets coniques. Maître,
des hommes à la pièce de l'avant. »

Le canon de gaillard fut immédiatement chargé et braqué. Le coup
partit, mais le boulet passa à quelques pieds au-dessus du cétacé, qui
se tenait à un demi-mille.

« A un autre plus adroit ! cria le commandant, et cinq cents dollars à
qui percera cette infernale bête ! »

Un vieux canonnier à barbe grise - que je vois encore - , l'oeil calme,
la physionomie froide, s'approcha de sa pièce, la mit en position et
visa longtemps. Une forte détonation éclata, à laquelle se mêlèrent les
hurrahs de l'équipage.

Le boulet atteignit son but, il frappa l'animal, mais non pas
normalement, et glissant sur sa surface arrondie, il alla se perdre à
deux milles en mer.

« Ah ça ! dit le vieux canonnier, rageant, ce gueux-là est donc blindé
avec des plaques de six pouces !

-- Malédiction ! » s'écria le commandant Farragut.

La chasse recommença, et le commandant Farragut se penchant vers moi,
me dit :

« Je poursuivrai l'animal jusqu'à ce que ma frégate éclate !

-- Oui, répondis-je, et vous aurez raison ! »

On pouvait espérer que l'animal s'épuiserait, et qu'il ne serait pas
indifférent à la fatigue comme une machine à vapeur. Mais il n'en fut
rien. Les heures s'écoulèrent, sans qu'il donnât aucun signe
d'épuisement.

Cependant, il faut dire à la louange de l'_Abraham-Lincoln_ qu'il lutta
avec une infatigable ténacité. Je n'estime pas à moins de cinq cents
kilomètres la distance qu'il parcourut pendant cette malencontreuse
journée du 6 novembre ! Mais la nuit vint et enveloppa de ses ombres le
houleux océan.

En ce moment, je crus que notre expédition était terminée, et que nous
ne reverrions plus jamais le fantastique animal. Je me trompais.

A dix heures cinquante minutes du soir, la clarté électrique réapparut,
à trois milles au vent de la frégate, aussi pure, aussi intense que
pendant la nuit dernière.

Le narwal semblait immobile. Peut-être, fatigué de sa journée,
dormait-il, se laissant aller à l'ondulation des lames ? Il y avait là
une chance dont le commandant Farragut résolut de profiter.

Il donna ses ordres. L'_Abraham-Lincoln_ fut tenu sous petite vapeur,
et s'avança prudemment pour ne pas éveiller son adversaire. Il n'est
pas rare de rencontrer en plein océan des baleines profondément
endormies que l'on attaque alors avec succès, et Ned Land en avait
harponné plus d'une pendant son sommeil. Le Canadien alla reprendre son
poste dans les sous-barbes du beaupré.

La frégate s'approcha sans bruit, stoppa à deux encablures de l'animal,
et courut sur son erre. On ne respirait plus à bord. Un silence profond
régnait sur le pont. Nous n'étions pas à cent pieds du foyer ardent,
dont l'éclat grandissait et éblouissait nos yeux.

En ce moment, penché sur la lisse du gaillard d'avant je voyais
au-dessous de moi Ned Land, accroché d'une main à la martingale, de
l'autre brandissant son terrible harpon Vingt pieds à peine le
séparaient de l'animal immobile.

Tout d'un coup, son bras se détendit violemment, et le harpon fut
lancé. J'entendis le choc sonore de l'arme, qui semblait avoir heurté
un corps dur.

La clarté électrique s'éteignit soudain, et deux énormes trombes d'eau
s'abattirent sur le pont de la frégate, courant comme un torrent de
l'avant à l'arrière, renversant les hommes, brisant les saisines des
dromes.

Un choc effroyable se produisit, et, lancé par-dessus la lisse, sans
avoir le temps de me retenir, je fus précipité à la mer.

                                  VII

                      UNE BALEINE D'ESPÈCE INCONNUE

Bien que j'eusse été surpris par cette chute inattendue, je n'en
conservai pas moins une impression très nette de mes sensations.

Je fus d'abord entraîné à une profondeur de vingt pieds environ. Je
suis bon nageur, sans prétendre égaler Byron et Edgar Poe, qui sont des
maîtres, et ce plongeon ne me fit point perdre la tête. Deux vigoureux
coups de talons me ramenèrent à la surface de la mer.

Mon premier soin fut de chercher des yeux la frégate. L'équipage
s'était-il aperçu de ma disparition ? L'_Abraham-Lincoln_ avait-il viré
de bord ? Le commandant Farragut mettait-il une embarcation à la mer ?
Devais-je espérer d'être sauvé ?

Les ténèbres étaient profondes. J'entrevis une masse noire qui
disparaissait vers l'est, et dont les feux de position s'éteignirent
dans l'éloignement. C'était la frégate. Je me sentis perdu.

« A moi ! à moi ! » criai-je, en nageant vers l'_Abraham-Lincoln_ d'un
bras désespéré.

Mes vêtements m'embarrassaient. L'eau les collait à mon corps, ils
paralysaient mes mouvements. Je coulais ! je suffoquais !...

« A moi ! »

Ce fut le dernier cri que je jetai. Ma bouche s'emplit d'eau. Je me
débattis, entraîné dans l'abîme...

Soudain, mes habits furent saisis par une main vigoureuse, je me sentis
violemment ramené à la surface de lamer, et j'entendis, oui, j'entendis
ces paroles prononcées à mon oreille :

« Si monsieur veut avoir l'extrême obligeance de s'appuyer sur mon
épaule, monsieur nagera beaucoup plus à son aise. »

Je saisis d'une main le bras de mon fidèle Conseil.

« Toi ! dis-je, toi !

-- Moi-même, répondit Conseil, et aux ordres de monsieur.

-- Et ce choc t'a précipité en même temps que moi à la mer ?

-- Nullement. Mais étant au service de monsieur, j'ai suivi monsieur ! »

Le digne garçon trouvait cela tout naturel !

« Et la frégate ? demandai-je.

-- La frégate ! répondit Conseil en se retournant sur le dos, je crois
que monsieur fera bien de ne pas trop compter sur elle !

-- Tu dis ?

-- Je dis qu'au moment où je me précipitai à la mer, j'entendis les
hommes de barre s'écrier : « L'hélice et le gouvernail sont brisés... »

-- Brisés ?

-- Oui ! brisés par la dent du monstre. C'est la seule avarie, je
pense, que l'_Abraham-Lincoln_ ait éprouvée. Mais, circonstance
fâcheuse pour nous, il ne gouverne plus.

-- Alors, nous sommes perdus !

-- Peut-être, répondit tranquillement Conseil. Cependant, nous avons
encore quelques heures devant nous, et en quelques heures, on fait bien
des choses ! »

L'imperturbable sang-froid de Conseil me remonta. Je nageai plus
vigoureusement ; mais, gêné par mes vêtements qui me serraient comme un
chape de plomb, j'éprouvais une extrême difficulté à me soutenir.
Conseil s'en aperçut.

« Que monsieur me permette de lui faire une incision », dit-il.

Et glissant un couteau ouvert sous mes habits, il les fendit de haut en
bas d'un coup rapide. Puis, il m'en débarrassa lestement, tandis que je
nageais pour tous deux.

A mon tour, je rendis le même service à Conseil, et nous continuâmes de
« naviguer » l'un près de l'autre.

Cependant, la situation n'en était pas moins terrible. Peut-être notre
disparition n'avait-elle pas été remarquée, et l'eût-elle été, la
frégate ne pouvait revenir sous le vent à nous, étant démontée de son
gouvernail. Il ne fallait donc compter que sur ses embarcations.

Conseil raisonna froidement dans cette hypothèse et fit son plan en
conséquence. Étonnante nature ! Ce phlegmatique garçon était là comme
chez lui !

Il fut donc décidé que notre seule chance de salut étant d'être
recueillis par les embarcations de l'_Abraham-Lincoln_, nous devions
nous organiser de manière a les attendre le plus longtemps possible. Je
résolus alors de diviser nos forces afin de ne pas les épuiser
simultanément, et voici ce qui fut convenu : pendant que l'un de nous,
étendu sur le dos, se tiendrait, immobile, les bras croisés, les jambes
allongées, l'autre nagerait et le pousserait en avant. Ce rôle de
remorqueur ne devait pas durer plus de dix minutes, et nous relayant
ainsi, nous pouvions surnager pendant quelques heures, et peut-être
jusqu'au lever du jour.

Faible chance ! mais l'espoir est si fortement enraciné au coeur de
l'homme ! Puis, nous étions deux. Enfin je l'affirme bien que cela
paraisse improbable - , si je cherchais à détruire en moi toute
illusion, si je voulais « désespérer », je ne le pouvais pas !

La collision de la frégate et du cétacé s'était produite vers onze
heures du soir environ. Je comptais donc sur huit heures de nage
jusqu'au lever du soleil. Opération rigoureusement praticable, en nous
relayant. La mer assez belle, nous fatiguait peu. Parfois, je cherchais
à percer du regard ces épaisses ténèbres que rompait seule la
phosphorescence provoquée par nos mouvements. Je regardais ces ondes
lumineuses qui se brisaient sur ma main et dont la nappe miroitante se
tachait de plaques livides. On eût dit que nous étions plongés dans un
bain de mercure.

Vers une heure du matin, je fus pris d'une extrême fatigue. Mes membres
se raidirent sous l'étreinte de crampes violentes. Conseil dut me
soutenir, et le soin de notre conservation reposa sur lui seul.
J'entendis bientôt haleter le pauvre garçon ; sa respiration devint
courte et pressée. Je compris qu'il ne pouvait résister longtemps.

« Laisse-moi ! laisse-moi ! lui dis-je.

-- Abandonner monsieur ! jamais ! répondit-il. Je compte bien me noyer
avant lui ! »

En ce moment, la lune apparut à travers les franges d'un gros nuage que
le vent entraînait dans l'est. La surface de la mer étincela sous ses
rayons. Cette bienfaisante lumière ranima nos forces. Ma tête se
redressa. Mes regards se portèrent à tous les points de l'horizon.
J'aperçus la frégate. Elle était à cinq mille de nous, et ne formait
plus qu'une masse sombre, à peine appréciable ! Mais d'embarcations,
point !

Je voulus crier. A quoi bon, à pareille distance ! Mes lèvres gonflées
ne laissèrent passer aucun son. Conseil put articuler quelques mots, et
je l'entendis répéter à plusieurs reprises :

« A nous ! à nous ! »

Nos mouvements un instant suspendus, nous écoutâmes. Et, fût-ce un de
ces bourdonnements dont le sang oppressé emplit l'oreille, mais il me
sembla qu'un cri répondait au cri de Conseil.

« As-tu entendu ? murmurai-je.

-- Oui ! oui ! »

Et Conseil jeta dans l'espace un nouvel appel désespéré.

Cette fois, pas d'erreur possible ! Une voix humaine répondait à la
nôtre ! Était-ce la voix de quelque infortuné, abandonné au milieu de
l'Océan, quelque autre victime du choc éprouvé par le navire ? Ou
plutôt une embarcation de la frégate ne nous hélait-elle pas dans
l'ombre ?

Conseil fit un suprême effort, et, s'appuyant sur mon épaule, tandis
que je résistais dans une dernière convulsion, il se dressa à demi hors
de l'eau et retomba épuisé.

« Qu'as-tu vu ?

-- J'ai vu... murmura-t-il, j'ai vu... mais ne parlons pas... gardons
toutes nos forces !... »

Qu'avait-il vu ? Alors, je ne sais pourquoi, la pensée du monstre me
vint pour la première fois à l'esprit !... Mais cette voix cependant
?... Les temps ne sont plus où les Jonas se réfugient dans le ventre
des baleines !

Pourtant, Conseil me remorquait encore. Il relevait parfois la tête,
regardait devant lui, et jetait un cri de reconnaissance auquel
répondait une voix de plus en plus rapprochée. Je l'entendais à peine.
Mes forces étaient à bout ; mes doigts s'écartaient ; ma main ne me
fournissait plus un point d'appui ; ma bouche, convulsivement ouverte,
s'emplissait d'eau salée ; le froid m'envahissait. Je relevai la tête
une dernière fois, puis, je m'abîmai...

En cet instant, un corps dur me heurta. Je m'y cramponnai. Puis, je
sentis qu'on me retirait, qu'on me ramenait à la surface de l'eau, que
ma poitrine se dégonflait, et je m'évanouis...

Il est certain que je revins promptement à moi, grâce à de vigoureuses
frictions qui me sillonnèrent le corps. J'entr'ouvris les yeux...

« Conseil ! murmurai-je.

-- Monsieur m'a sonné ? » répondit Conseil.

En ce moment, aux dernières clartés de la lune qui s'abaissait vers
l'horizon, j'aperçus une figure qui n'était pas celle de Conseil, et
que je reconnus aussitôt.

« Ned ! m'écriai-je

-- En personne, monsieur, et qui court après sa prime ! répondit le
Canadien.

-- Vous avez été précipité à la mer au choc de la frégate ?

-- Oui, monsieur le professeur, mais plus favorisé que vous, j'ai pu
prendre pied presque immédiatement sur un îlot flottant.

-- Un îlot ?

-- Ou, pour mieux dire, sur notre narwal gigantesque.

-- Expliquez-vous, Ned.

-- Seulement, j'ai bientôt compris pourquoi mon harpon n'avait pu
l'entamer et s'était émoussé sur sa peau.

-- Pourquoi, Ned, pourquoi ?

-- C'est que cette bête-là, monsieur le professeur, est faite en tôle
d'acier ! »

Il faut que je reprenne mes esprits, que je revivifie mes souvenirs,
que je contrôle moi-même mes assertions.

Les dernières paroles du Canadien avaient produit un revirement subit
dans mon cerveau. Je me hissai rapidement au sommet de l'être ou de
l'objet à demi immergé qui nous servait de refuge. Je l'éprouvai du
pied. C'était évidemment un corps dur, impénétrable, et non pas cette
substance molle qui forme la masse des grands mammifères marins.

Mais ce corps dur pouvait être une carapace osseuse, semblable à celle
des animaux antédiluviens, et j'en serais quitte pour classer le
monstre parmi les reptiles amphibies, tels que les tortues ou les
alligators.

Eh bien ! non ! Le dos noirâtre qui me supportait était lisse, poli,
non imbriqué. Il rendait au choc une sonorité métallique, et, si
incroyable que cela fût, il semblait que, dis-je, il était fait de
plaques boulonnées.

Le doute n'était pas possible ! L'animal, le monstre, le phénomène
naturel qui avait intrigué le monde savant tout entier, bouleversé et
fourvoyé l'imagination des marins des deux hémisphères, il fallait bien
le reconnaître, c'était un phénomène plus étonnant encore, un phénomène
de main d'homme.

La découverte de l'existence de l'être le plus fabuleux, le plus
mythologique, n'eût pas, au même degré, surpris ma raison. Que ce qui
est prodigieux vienne du Créateur, c'est tout simple. Mais trouver tout
à coup, sous ses yeux, l'impossible mystérieusement et humainement
réalisé, c'était à confondre l'esprit !

Il n'y avait pas à hésiter cependant. Nous étions étendus sur le dos
d'une sorte de bateau sous-marin, qui présentait, autant que j'en
pouvais juger, la forme d'un immense poisson d'acier. L'opinion de Ned
Land était faite sur ce point. Conseil et moi, nous ne pûmes que nous y
ranger.

« Mais alors, dis-je, cet appareil renferme en lui un mécanisme de
locomotion et un équipage pour le manoeuvrer ?

-- Évidemment, répondit le harponneur, et néanmoins, depuis trois
heures que j'habite cette île flottante, elle n'a pas donné signé de
vie.

-- Ce bateau n'a pas marché ?

-- Non, monsieur Aronnax. Il se laisse bercer au gré des lames, mais il
ne bouge pas.

-- Nous savons, à n'en pas douter, cependant, qu'il est doué d'une
grande vitesse. Or, comme il faut une machine pour produire cette
vitesse et un mécanicien pour conduire cette machine, j'en conclus...
que nous sommes sauvés.

-- Hum ! » fit Ned Land d'un ton réservé.

En ce moment, et comme pour donner raison à mon argumentation, un
bouillonnement se fit à l'arrière de cet étrange appareil, dont le
propulseur était évidemment une hélice, et il se mit en mouvement. Nous
n'eûmes que le temps de nous accrocher à sa partie supérieure qui
émergeait de quatre-vingts centimètres environ. Très heureusement sa
vitesse n'était pas excessive.

« Tant qu'il navigue horizontalement, murmura Ned Land, je n'ai rien à
dire. Mais s'il lui prend la fantaisie de plonger, je ne donnerais pas
deux dollars de ma peau ! »

Moins encore, aurait pu dire le Canadien. Il devenait donc urgent de
communiquer avec les êtres quelconques renfermés dans les flancs de
cette machine. Je cherchai à sa surface une ouverture, un panneau, « un
trou d'homme », pour employer l'expression technique ; mais les lignes
de boulons, solidement rabattues sur la jointure des tôles, étaient
nettes et uniformes.

D'ailleurs, la lune disparut alors, et nous laissa dans une obscurité
profonde. Il fallut attendre le jour pour aviser aux moyens de pénétrer
à l'intérieur de ce bateau sous-marin.

Ainsi donc, notre salut dépendait uniquement du caprice des mystérieux
timoniers qui dirigeaient cet appareil, et, s'ils plongeaient, nous
étions perdus ! Ce cas excepté, je ne doutais pas de la possibilité
d'entrer en relations avec eux. Et, en effet, s'ils ne faisaient pas
eux-mêmes leur air, il fallait nécessairement qu'ils revinssent de
temps en temps à la surface de l'Océan pour renouveler leur provision
de molécules respirables. Donc, nécessité d'une ouverture qui mettait
l'intérieur du bateau en communication avec l'atmosphère.

Quant à l'espoir d'être sauvé par le commandant Farragut, il fallait y
renoncer complètement. Nous étions entraînés vers l'ouest, et j'estimai
que notre vitesse, relativement modérée, atteignait douze milles à
l'heure. L'hélice battait les flots avec une régularité mathématique,
émergeant quelquefois et faisant jaillir l'eau phosphorescente à une
grande hauteur.

Vers quatre heures du matin, la rapidité de l'appareil s'accrut. Nous
résistions difficilement à ce vertigineux entraînement, lorsque les
lames nous battaient de plein fouet. Heureusement, Ned rencontra sous
sa main un large organeau fixé à la partie supérieure du dos de tôle,
et nous parvînmes à nous y accrocher solidement.

Enfin cette longue nuit s'écoula. Mon souvenir incomplet ne permet pas
d'en retracer toutes les impressions. Un seul détail me revient à
l'esprit. Pendant certaines accalmies de la mer et du vent, je crus
entendre plusieurs fois des sons vagues, une sorte d'harmonie fugitive
produite par des accords lointains. Quel était donc le mystère de cette
navigation sous-marine dont le monde entier cherchait vainement
l'explication ? Quels êtres vivaient dans cet étrange bateau ? Quel
agent mécanique lui permettait de se déplacer avec une si prodigieuse
vitesse ?

Le jour parut. Les brumes du matin nous enveloppaient, mais elles ne
tardèrent pas à se déchirer. J'allais procéder à un examen attentif de
la coque qui formait à sa partie supérieure une sorte de plate-forme
horizontale, quand je la sentis s'enfoncer peu à peu.

« Eh ! mille diables ! s'écria Ned Land, frappant du pied la tôle
sonore, ouvrez donc, navigateurs peu hospitaliers ! »

Mais il était difficile de se faire entendre au milieu des battements
assourdissants de l'hélice. Heureusement, le mouvement d'immersion
s'arrêta.

Soudain, un bruit de ferrures violemment poussées se produisit à
l'intérieur du bateau. Une plaque se souleva, un homme parut, jeta un
cri bizarre et disparut

aussitôt.

Quelques instants après, huit solides gaillards, le visage voilé,
apparaissaient silencieusement, et nous entraînaient dans leur
formidable machine.

                                  VIII

                          _MOBILIS IN MOBILE_

Cet enlèvement, si brutalement exécuté, s'était accompli avec la
rapidité de l'éclair. Mes compagnons et moi, nous n'avions pas eu le
temps de nous reconnaître. Je ne sais ce qu'ils éprouvèrent en se
sentant introduits dans cette prison flottante ; mais, pour mon compte,
un rapide frisson me glaça l'épiderme. A qui avions-nous affaire ? Sans
doute à quelques pirates d'une nouvelle espèce qui exploitaient la mer
à leur façon.

A peine l'étroit panneau fut-il refermé sur moi, qu'une obscurité
profonde m'enveloppa. Mes yeux, imprégnés de la lumière extérieure, ne
purent rien percevoir. Je sentis mes pieds nus se cramponner aux
échelons d'une échelle de fer. Ned Land et Conseil, vigoureusement
saisis, me suivaient. Au bas de l'échelle, une porte s'ouvrit et se
referma immédiatement sur nous avec un retentissement sonore.

Nous étions seuls. Où ? Je ne pouvais le dire, à peine l'imaginer. Tout
était noir, mais d'un noir si absolu, qu'après quelques minutes, mes
yeux n'avaient encore pu saisir une de ces lueurs indéterminées qui
flottent dans les plus profondes nuits.

Cependant, Ned Land, furieux de ces façons de procéder, donnait un
libre cours à son indignation.

« Mille diables ! s'écriait-il, voilà des gens qui en remonteraient aux
Calédoniens pour l'hospitalité ! Il ne leur manque plus que d'être
anthropophages ! Je n'en serais pas surpris, mais je déclare que l'on
ne me mangera pas sans que je proteste !

-- Calmez-vous, ami Ned, calmez-vous, répondit tranquillement Conseil.
Ne vous emportez pas avant l'heure. Nous ne sommes pas encore dans la
rôtissoire !

-- Dans la rôtissoire, non, riposta le Canadien, mais dans le four, à
coup sûr ! Il y fait assez noir. Heureusement, mon _bowie-kniff_ ne m'a
pas quitté, et j'y vois toujours assez clair pour m'en servir. Le
premier de ces bandits qui met la main sur moi...

-- Ne vous irritez pas, Ned, dis-je alors au harponneur, et ne nous
compromettez point par d'inutiles violences. Qui sait si on ne nous
écoute pas ! Tâchons plutôt de savoir où nous sommes ! »

Je marchai en tâtonnant. Après cinq pas, je rencontrai une muraille de
fer, faite de tôles boulonnées. Puis, me retournant, je heurtai une
table de bois, près de laquelle étaient rangés plusieurs escabeaux. Le
plancher de cette prison se dissimulait sous une épaisse natte de
phormium qui assourdissait le bruit des pas. Les murs nus ne révélaient
aucune trace de porte ni de fenêtre. Conseil, faisant un tour en sens
inverse, me rejoignit, et nous revînmes au milieu de cette cabine, qui
devait avoir vingt pieds de long sur dix pieds de large. Quant à sa
hauteur, Ned Land, malgré sa grande taille, ne put la mesurer.

Une demi-heure s'était déjà écoulée sans que la situation se fût
modifiée, quand, d'une extrême obscurité, nos yeux passèrent subitement
à la plus violente lumière. Notre prison s'éclaira soudain,
c'est-à-dire qu'elle s'emplit d'une matière lumineuse tellement vive
que je ne pus d'abord en supporter l'éclat. A sa blancheur, à son
intensité, je reconnus cet éclairage électrique, qui produisait autour
du bateau sous-marin comme un magnifique phénomène de phosphorescence.
Après avoir involontairement fermé les yeux, je les rouvris, et je vis
que l'agent lumineux s'échappait d'un demi-globe dépoli qui
s'arrondissait à la partie supérieure de la cabine.

« Enfin ! on y voit clair ! s'écria Ned Land, qui, son couteau à la
main, se tenait sur la défensive.

-- Oui, répondis-je, risquant l'antithèse, mais la situation n'en est
pas moins obscure.

-- Que monsieur prenne patience », dit l'impassible Conseil.

Le soudain éclairage de la cabine m'avait permis d'en examiner les
moindres détails. Elle ne contenait que la table et les cinq escabeaux.
La porte invisible devait être hermétiquement fermée. Aucun bruit
n'arrivait à notre oreille. Tout semblait mort à l'intérieur de ce
bateau. Marchait-il, se maintenait-il à la surface de l'Océan,
s'enfonçait-il dans ses profondeurs ? Je ne pouvais le deviner.

Cependant, le globe lumineux ne s'était pas allumé sans raison,
j'espérais donc que les hommes de l'équipage ne tarderaient pas à se
montrer. Quand on veut oublier les gens, on n'éclaire pas les
oubliettes.

Je ne me trompais pas. Un bruit de verrou se fit entendre, la porte
s'ouvrit, deux hommes parurent.

L'un était de petite taille, vigoureusement musclé, large d'épaules,
robuste de membres, la tête forte, la chevelure abondante et noire, la
moustache épaisse, le regard vif et pénétrant, et toute sa personne
empreinte de cette vivacité méridionale qui caractérise en France les
populations provençales. Diderot a très justement prétendu que le geste
de l'homme est métaphorique, et ce petit homme en était certainement la
preuve vivante. On sentait que dans son langage habituel, il devait
prodiguer les prosopopées, les métonymies et les hypallages. Ce que,
d'ailleurs, je ne fus jamais à même de vérifier, car il employa
toujours devant moi un idiome singulier et absolument incompréhensible.

Le second inconnu mérite une description plus détaillée. Un disciple de
Gratiolet ou d'Engel eût lu sur sa physionomie à livre ouvert. Je
reconnus sans hésiter ses qualités dominantes - la confiance en lui,
car sa tête se dégageait noblement sur l'arc formé par la ligne de ses
épaules, et ses yeux noirs regardaient avec une froide assurance : - le
calme, car sa peau, pâle plutôt que colorée, annonçait la tranquillité
du sang ; - l'énergie, que démontrait la rapide contraction de ses
muscles sourciliers ; le courage enfin, car sa vaste respiration
dénotait une grande expansion vitale.

J'ajouterai que cet homme était fier, que son regard ferme et calme
semblait refléter de hautes pensées, et que de tout cet ensemble, de
l'homogénéité des expressions dans les gestes du corps et du visage,
suivant l'observation des physionomistes, résultait une indiscutable
franchise.

Je me sentis « involontairement » rassuré en sa présence, et j'augurai
bien de notre entrevue.

Ce personnage avait-il trente-cinq ou cinquante ans, je n'aurais pu le
préciser. Sa taille était haute, son front large, son nez droit, sa
bouche nettement dessinée, ses dents magnifiques, ses mains fines,
allongées, éminemment « psychiques » pour employer un mot de la
chirognomonie, c'est-à-dire dignes de servir une âme haute et
passionnée. Cet homme formait certainement le plus admirable type que
j'eusse jamais rencontré. Détail particulier, ses yeux, un peu écartés
l'un de l'autre, pouvaient embrasser simultanément près d'un quart de
l'horizon. Cette faculté je l'ai vérifié plus tard se doublait d'une
puissance de vision encore supérieure à celle de Ned Land. Lorsque cet
inconnu fixait un objet, la ligne de ses sourcils se fronçait, ses
larges paupières se rapprochaient de manière à circonscrire la pupille
des yeux et à rétrécir ainsi l'étendue du champ visuel, et il regardait
! Quel regard ! comme il grossissait les objets rapetissés par
l'éloignement ! comme il vous pénétrait jusqu'à l'âme ! comme il
perçait ces nappes liquides, si opaques à nos yeux, et comme il lisait
au plus profond des mers !...

Les deux inconnus, coiffés de bérets faits d'une fourrure de loutre
marine, et chaussés de bottes de mer en peau de phoque, portaient des
vêtements d'un tissu particulier, qui dégageaient la taille et
laissaient une grande liberté de mouvements.

Le plus grand des deux évidemment le chef du bord - nous examina avec
une extrême attention, sans prononcer une parole. Puis, se retournant
vers son compagnon, il s'entretint avec lui dans une langue que je ne
pus reconnaître. C'était un idiome sonore, harmonieux, flexible, dont
les voyelles semblaient soumises à une accentuation très variée.

L'autre répondit par un hochement de tête, et ajouta deux ou trois mots
parfaitement incompréhensibles. Puis du regard il parut m'interroger
directement.

Je répondis, en bon français, que je n'entendais point son langage ;
mais il ne sembla pas me comprendre, et la situation devint assez
embarrassante.

« Que monsieur raconte toujours notre histoire, me dit Conseil. Ces
messieurs en saisiront peut-être quelques mots ! »

Je recommençai le récit de nos aventures, articulant nettement toutes
mes syllabes, et sans omettre un seul détail. Je déclinai nos noms et
qualités ; puis, je présentai dans les formes le professeur Aronnax,
son domestique Conseil, et maître Ned Land, le harponneur.

L'homme aux yeux doux et calmes m'écouta tranquillement, poliment même,
et avec une attention remarquable. Mais rien dans sa physionomie
n'indiqua qu'il eût compris mon histoire. Quand j'eus fini, il ne
prononça pas un seul mot.

Restait encore la ressource de parler anglais. Peut-être se ferait-on
entendre dans cette langue qui est à peu près universelle. Je la
connaissais, ainsi que la langue allemande, d'une manière suffisante
pour la lire couramment, mais non pour la parler correctement. Or, ici,
il fallait surtout se faire comprendre.

« Allons, à votre tour, dis-je au harponneur. A vous, maître Land,
tirez de votre sac le meilleur anglais qu'ait jamais parlé un
Anglo-Saxon, et tâchez d'être plus heureux que moi. »

Ned ne se fit pas prier et recommença mon récit que je compris à peu
près. Le fond fut le même, mais la forme différa. Le Canadien, emporté
par son caractère, y mit beaucoup d'animation. Il se plaignit
violemment d'être emprisonné au mépris du droit des gens, demanda en
vertu de quelle loi on le retenait ainsi, invoqua l'_habeas corpus_,
menaça de poursuivre ceux qui le séquestraient indûment, se démena,
gesticula, cria, et finalement, il fit comprendre par un geste
expressif que nous mourions de faim.

Ce qui était parfaitement vrai, mais nous l'avions à peu près oublié.

A sa grande stupéfaction, le harponneur ne parut pas avoir été plus
intelligible que moi. Nos visiteurs ne sourcillèrent pas. Il était
évident qu'ils ne comprenaient ni la langue d'Arago ni celle de Faraday.

Fort embarrassé, après avoir épuisé vainement nos ressources
philologiques, je ne savais plus quel parti prendre, quand Conseil me
dit :

« Si monsieur m'y autorise, je raconterai la chose en allemand.

-- Comment ! tu sais l'allemand ? m'écriai-je.

-- Comme un Flamand, n'en déplaise à monsieur.

-- Cela me plaît, au contraire. Va, mon garçon. »

Et Conseil, de sa voix tranquille, raconta pour la troisième fois les
diverses péripéties de notre histoire. Mais, malgré les élégantes
tournures et la belle accentuation du narrateur, la langue allemande
n'eut aucun succès.

Enfin, poussé à bout, je rassemblai tout ce qui me restait de mes
premières études, et j'entrepris de narrer nos aventures en latin.
Cicéron se fût bouché les oreilles et m'eût renvoyé à la cuisine, mais
cependant, je parvins à m'en tirer. Même résultat négatif.

Cette dernière tentative définitivement avortée, les deux inconnus
échangèrent quelques mots dans leur incompréhensible langage, et se
retirèrent, sans même nous avoir adresse un de ces gestes rassurants
qui ont cours dans tous les pays du monde. La porte se referma.

« C'est une infamie ! s'écria Ned Land, qui éclata pour la vingtième
fois. Comment ! on leur parle français, anglais, allemand, latin, à ces
coquins-là, et il n'en est pas un qui ait la civilité de répondre !

Calmez-vous, Ned, dis-je au bouillant harponneur, la colère ne mènerait
à rien.

-- Mais savez-vous, monsieur le professeur, reprit notre irascible
compagnon, que l'on mourrait parfaitement de faim dans cette cage de
fer ?

-- Bah ! fit Conseil, avec de la philosophie, on peut encore tenir
longtemps !

-- Mes amis, dis-je, il ne faut pas se désespérer. Nous nous sommes
trouvés dans de plus mauvaises passes. Faites-moi donc le plaisir
d'attendre pour vous former une opinion sur le commandant et l'équipage
de ce bateau.

-- Mon opinion est toute faite, riposta Ned Land. Ce sont des coquins...

-- Bon ! et de quel pays ?

-- Du pays des coquins !

-- Mon brave Ned, ce pays-là n'est pas encore suffisamment indiqué sur
la mappemonde, et j'avoue que la nationalité de ces deux inconnus est
difficile à déterminer ! Ni Anglais, ni Français, ni Allemands, voilà
tout ce que l'on peut affirmer. Cependant, je serais tenté d'admettre
que ce commandant et son second sont nés sous de basses latitudes. Il y
a du méridional en eux. Mais sont-ils espagnols, turcs, arabes ou
indiens, c'est ce que leur type physique ne me permet pas de décider.
Quant à leur langage, il est absolument incompréhensible.

Voilà le désagrément de ne pas savoir toutes les langues, répondit
Conseil, ou le désavantage de ne pas avoir une langue unique !

-- Ce qui ne servirait à rien ! répondit Ned Land. Ne voyez-vous pas
que ces gens-là ont un langage à eux, un langage inventé pour
désespérer les braves gens qui demandent à dîner ! Mais, dans tous les
pays de la terre ouvrir la bouche, remuer les mâchoires, happer des
dents et des lèvres, est-ce que cela ne se comprend pas de reste ?
Est-ce que cela ne veut pas dire à Québec comme aux Pomotou, à Paris
comme aux antipodes : J'ai faim ! donnez-moi à manger !...

-- Oh ! fit Conseil, il y a des natures si inintelligentes !... »

Comme il disait ces mots, la porte s'ouvrit. Un stewart entra. Il nous
apportait des vêtements, vestes et culottes de mer, faites d'une étoffe
dont je ne reconnus pas la nature. Je me hâtai de les revêtir, et mes
compagnons m'imitèrent.

Pendant ce temps, le stewart muet, sourd peut-être avait disposé la
table et placé trois couverts.

« Voilà quelque chose de sérieux, dit Conseil, et cela s'annonce bien.

-- Bah ! répondit le rancunier harponneur, que diable voulez-vous qu'on
mange ici ? du foie de tortue, du filet de requin, du beefsteak de
chien de mer !

-- Nous verrons bien ! » dit Conseil.

Les plats, recouverts de leur cloche d'argent, furent symétriquement
posés sur la nappe, et nous prîmes place à table. Décidément, nous
avions affaire à des gens civilisés, et sans la lumière électrique qui
nous inondait, je me serais cru dans la salle à manger de l'hôtel
Adelphi, à Liverpool, ou du Grand-Hôtel, à Paris. Je dois dire
toutefois que le pain et le vin manquaient totalement. L'eau était
fraîche et limpide, mais c'était de l'eau - ce qui ne fut pas du goût
de Ned Land. Parmi les mets qui nous furent servis, je reconnus divers
poissons délicatement apprêtés ; mais, sur certains plats, excellents
d'ailleurs, je ne pus me prononcer, et je n'aurais même su dire à quel
règne, végétal ou animal, leur contenu appartenait. Quant au service de
table, il était élégant et d'un goût parfait. Chaque ustensile,
cuiller, fourchette, couteau, assiette, portait une lettre entourée
d'une devise en exergue, et dont voici le _fac-similé_ exact :

_Mobile dans l'élément mobile !_ Cette devise s'appliquait justement à
cet appareil sous-marin, à la condition de traduire la préposition _in_
par _dans_ et non par sur. La lettre N formait sans doute l'initiale du
nom de l'énigmatique personnage qui commandait au fond des mers !

Ned et Conseil ne faisaient pas tant de réflexions. Ils dévoraient, et
je ne tardai pas à les imiter. J'étais, d'ailleurs, rassuré sur notre
sort, et il me paraissait évident que nos hôtes ne voulaient pas nous
laisser mourir d'inanition.

Cependant, tout finit ici-bas, tout passe, même la faim de gens qui
n'ont pas mangé depuis quinze heures. Notre appétit satisfait, le
besoin de sommeil se fit impérieusement sentir. Réaction bien
naturelle, après l'interminable nuit pendant laquelle nous avions lutté
contre la mort.

« Ma foi, je dormirais bien, dit Conseil.

-- Et moi, je dors ! » répondit Ned Land.

Mes deux compagnons s'étendirent sur le tapis de la cabine, et furent
bientôt plongés dans un profond sommeil.

Pour mon compte, je cédai moins facilement à ce violent besoin de
dormir. Trop de pensées s'accumulaient dans mon esprit, trop de
questions insolubles s'y pressaient, trop d'images tenaient mes
paupières entr'ouvertes ! Où étions-nous ? Quelle étrange puissance
nous emportait ? Je sentais - ou plutôt je croyais sentir - l'appareil
s'enfoncer vers les couches les plus reculées de la mer. De violents
cauchemars m'obsédaient. J'entrevoyais dans ces mystérieux asiles tout
un monde d'animaux inconnus, dont ce bateau sous-marin semblait être le
congénère, vivant, se mouvant, formidable comme eux !... Puis, mon
cerveau se calma, mon imagination se fondit en une vague somnolence, et
je tombai bientôt dans un morne sommeil.

                                   IX

                        LES COLÈRES DE NED LAND

Quelle fut la durée de ce sommeil, je l'ignore ; mais il dut être long,
car il nous reposa complètement de nos fatigues. Je me réveillai le
premier. Mes compagnons n'avaient pas encore bougé, et demeuraient
étendus dans leur coin comme des masses inertes.

A peine relevé de cette couche passablement dure, je sentis mon cerveau
dégagé, mon esprit net. Je recommençai alors un examen attentif de
notre cellule.

Rien n'était changé à ses dispositions intérieures. La prison était
restée prison, et les prisonniers, prisonniers. Cependant le stewart,
profitant de notre sommeil, avait desservi la table. Rien n'indiquait
donc une modification prochaine dans cette situation, et je me demandai
sérieusement si nous étions destinés à vivre indéfiniment dans cette
cage.

Cette perspective me sembla d'autant plus pénible que, si mon cerveau
était libre de ses obsessions de la veille, je me sentais la poitrine
singulièrement oppressée. Ma respiration se faisait difficilement.
L'air lourd ne suffisait plus au jeu de mes poumons. Bien que la
cellule fût vaste, il était évident que nous avions consommé en grande
partie l'oxygène qu'elle contenait. En effet, chaque homme dépense en
une heure, l'oxygène renfermé dans cent litres d'air et cet air, chargé
alors d'une quantité presque égale d'acide carbonique, devient
irrespirable.

Il était donc urgent de renouveler l'atmosphère de notre prison, et,
sans doute aussi, L'atmosphère du bateau sous-marin.

Là se posait une question à mon esprit. Comment procédait le commandant
de cette demeure flottante ? Obtenait-il de l'air par des moyens
chimiques, en dégageant par la chaleur l'oxygène contenu dans du
chlorate de potasse, et en absorbant l'acide carbonique par la potasse
caustique ? Dans ce cas, il devait avoir conservé quelques relations
avec les continents, afin de se procurer les matières nécessaires à
cette opération. Se bornait-il seulement à emmagasiner l'air sous de
hautes pressions dans des réservoirs, puis à le répandre suivant les
besoins de son équipage ? Peut-être. Ou, procédé plus commode, plus
économique, et par conséquent plus probable, se contentait-il de
revenir respirer à la surface des eaux, comme un cétacé, et de
renouveler pour vingt-quatre heures sa provision d'atmosphère ? Quoi
qu'il en soit, et quelle que fût la méthode, il me paraissait prudent
de l'employer sans retard.

En effet, j'étais déjà réduit à multiplier mes inspirations pour
extraire de cette cellule le peu d'oxygène qu'elle renfermait, quand,
soudain, je fus rafraîchi par un courant d'air pur et tout parfumé
d'émanations salines. C'était bien la brise de mer, vivifiante et
chargée d'iode ! J'ouvris largement la bouche, et mes poumons se
saturèrent de fraîches molécules. En même temps, je sentis un
balancement, un roulis de médiocre amplitude, mais parfaitement
déterminable. Le bateau, le monstre de tôle venait évidemment de
remonter à la surface de l'Océan pour y respirer à la façon des
baleines. Le mode de ventilation du navire était donc parfaitement
reconnu.

Lorsque j'eus absorbé cet air pur à pleine poitrine, je cherchai le
conduit, l'« aérifère », si l'on veut, qui laissait arriver jusqu'à
nous ce bienfaisant effluve, et je ne tardai pas à le trouver.
Au-dessus de la porte s'ouvrait un trou d'aérage laissant passer une
fraîche colonne d'air, qui renouvelait ainsi l'atmosphère appauvrie de
la cellule.

J'en étais là de mes observations, quand Ned et Conseil s'éveillèrent
presque en même temps, sous l'influence de cette aération revivifiante.
Ils se frottèrent les yeux, se détirèrent les bras et furent sur pied
en un instant.

« Monsieur a bien dormi ? me demanda Conseil avec sa politesse
quotidienne.

-- Fort bien, mon brave garçon, répondis-je. Et, vous, maître Ned Land ?

-- Profondément, monsieur le professeur. Mais, je ne sais si je me
trompe, il me semble que je respire comme une brise de mer ? »

Un marin ne pouvait s'y méprendre, et je racontai au Canadien ce qui
s'était passé pendant son sommeil.

« Bon ! dit-il, cela explique parfaitement ces mugissements que nous
entendions, lorsque le prétendu narwal se trouvait en vue de
l'_Abraham-Lincoln_.

-- Parfaitement, maître Land, c'était sa respiration !

-- Seulement, monsieur Aronnax, je n'ai aucune idée de l'heure qu'il
est, à moins que ce ne soit l'heure du dîner ?

-- L'heure du dîner, mon digne harponneur ? Dites, au moins, l'heure du
déjeuner, car nous sommes certainement au lendemain d'hier.

-- Ce qui démontre, répondit Conseil, que nous avons pris vingt-quatre
heures de sommeil.

-- C'est mon avis, répondis-je.

-- Je ne vous contredis point, répliqua Ned Land. Mais dîner ou
déjeuner, le stewart sera le bienvenu, qu'il apporte l'un ou l'autre.

-- L'un et l'autre, dit Conseil

-- Juste, répondit le Canadien, nous avons droit à deux repas, et pour
mon compte, je ferai honneur à tous les deux.

-- Eh bien ! Ned, attendons, répondis-je. Il est évident que ces
inconnus n'ont pas l'intention de nous laisser mourir de faim, car,
dans ce cas, le dîner d'hier soir n'aurait aucun sens.

-- A moins qu'on ne nous engraisse ! riposta Ned.

-- Je proteste, répondis-je. Nous ne sommes point tombés entre les
mains de cannibales !

-- Une fois n'est pas coutume, répondit sérieusement le Canadien. Qui
sait si ces gens-là ne sont pas privés depuis longtemps de chair
fraîche, et dans ce cas, trois particuliers sains et bien constitués
comme monsieur le professeur, son domestique et moi...

-- Chassez ces idées, maître Land, répondis-je au harponneur, et
surtout, ne partez pas de là pour vous emporter contre nos hôtes, ce
qui ne pourrait qu'aggraver la situation.

-- En tout cas, dit le harponneur, j'ai une faim de tous les diables,
et dîner ou déjeuner, le repas n'arrive guère !

-- Maître Land, répliquai-je, il faut se conformer au règlement du
bord, et je suppose que notre estomac avance sur la cloche du
maître-coq.

-- Eh bien ! on le mettra à l'heure, répondit tranquillement Conseil.

-- Je vous reconnais là, ami Conseil, riposta l'impatient Canadien.
Vous usez peu votre bile et vos nerfs ! Toujours calme ! Vous seriez
capable de dire vos grâces avant votre bénédicité, et de mourir de faim
plutôt que de vous plaindre !

-- A quoi cela servirait-il ? demanda Conseil.

-- Mais cela servirait à se plaindre ! C'est déjà quelque chose. Et si
ces pirates -- je dis pirates par respect, et pour ne pas contrarier
monsieur le professeur qui défend de les appeler cannibales -- , si ces
pirates se figurent qu'ils vont me garder dans cette cage où j'étouffe,
sans apprendre de quels jurons j'assaisonne mes emportements, ils se
trompent ! Voyons, monsieur Aronnax, parlez franchement. Croyez-vous
qu'ils nous tiennent longtemps dans cette boîte de fer ?

-- A dire vrai, je n'en sais pas plus long que vous, ami Land.

-- Mais enfin, que supposez-vous ?

-- Je suppose que le hasard nous a rendus maîtres d'un secret
important. Or, l'équipage de ce bateau sous-marin a intérêt à le
garder, et si cet intérêt est plus grave que la vie de trois hommes, je
crois notre existence très compromise. Dans le cas contraire, à la
première occasion, le monstre qui nous a engloutis nous rendra au monde
habité par nos semblables.

-- A moins qu'il ne nous enrôle parmi son équipage, dit Conseil, et
qu'il nous garde ainsi...

-- Jusqu'au moment, répliqua Ned Land, où quelque frégate, plus rapide
ou plus adroite que l'_Abraham-Lincoln_, s'emparera de ce nid de
forbans, et enverra son équipage et nous respirer une dernière fois au
bout de sa grand'vergue.

-- Bien raisonné, maître Land, répliquai-je. Mais on ne nous a pas
encore fait, que je sache, de proposition à cet égard. Inutile donc de
discuter le parti que nous devrons prendre, le cas échéant. Je vous le
répète, attendons, prenons conseil des circonstances, et ne faisons
rien, puisqu'il n'y a rien à faire.

-- Au contraire ! monsieur le professeur, répondit le harponneur, qui
n'en voulait pas démordre, il faut faire quelque chose.

-- Eh ! quoi donc, maître Land ?

-- Nous sauver.

-- Se sauver d'une prison « terrestre » est souvent difficile, mais
d'une prison sous-marine, cela me paraît absolument impraticable.

-- Allons, ami Ned, demanda Conseil, que répondez-vous à l'objection de
monsieur ? Je ne puis croire qu'un Américain soit jamais à bout de
ressources ! »

Le harponneur, visiblement embarrassé, se taisait. Une fuite, dans les
conditions où le hasard nous avait jetés, était absolument impossible.
Mais un Canadien est à demi français, et maître Ned Land le fit bien
voir par sa réponse.

« Ainsi, monsieur Aronnax, reprit-il après quelques instants de
réflexion, vous ne devinez pas ce que doivent faire des gens qui ne
peuvent s'échapper de leur prison ?

-- Non, mon ami.

-- C'est bien simple, il faut qu'ils s'arrangent de manière à y rester.

-- Parbleu ! fit Conseil, vaut encore mieux être dedans que dessus ou
dessous !

-- Mais après avoir jeté dehors geôliers, porte-clefs et gardiens,
ajouta Ned Land.

-- Quoi, Ned ? vous songeriez sérieusement à vous emparer de ce
bâtiment ?

-- Très sérieusement, répondit le Canadien.

-- C'est impossible.

-- Pourquoi donc, monsieur ? Il peut se présenter quelque chance
favorable, et je ne vois pas ce qui pourrait nous empêcher d'en
profiter. S'ils ne sont qu'une vingtaine d'hommes à bord de cette
machine, ils ne feront pas reculer deux Français et un Canadien, je
suppose ! »

Mieux valait admettre la proposition du harponneur que de la discuter.
Aussi, me contentai-je de répondre :

« Laissons venir les circonstances, maître Land, et nous verrons. Mais,
jusque-là, je vous en prie, contenez votre impatience. On ne peut agir
que par ruse, et ce n'est pas en vous emportant que vous ferez naître
des chances favorables. Promettez-moi donc que vous accepterez la
situation sans trop de colère.

-- Je vous le promets, monsieur le professeur, répondit Ned Land d'un
ton peu rassurant. Pas un mot violent ne sortira de ma bouche, pas un
geste brutal ne me trahira, quand bien même le service de la table ne
se ferait pas avec toute la régularité désirable.

-- J'ai votre parole, Ned », répondis-je au Canadien.

Puis, la conversation fut suspendue, et chacun de nous se mit à
réfléchir à part soi. J'avouerai que, pour mon compte, et malgré
l'assurance du harponneur, je ne conservais aucune illusion. Je
n'admettais pas ces chances favorables dont Ned Land avait parlé. Pour
être si sûrement manoeuvré, le bateau sous-marin exigeait un nombreux
équipage, et conséquemment, dans le cas d'une lutte, nous aurions
affaire à trop forte partie. D'ailleurs, il fallait, avant tout, être
libres, et nous ne l'étions pas. Je ne voyais même aucun moyen de fuir
cette cellule de tôle si hermétiquement fermée. Et pour peu que
l'étrange commandant de ce bateau eût un secret à garder -- ce qui
paraissait au moins probable il ne nous laisserait pas agir librement à
son bord. Maintenant, se débarrasserait-il de nous par la violence, ou
nous jetterait-il un jour sur quelque coin de terre ? C'était là
l'inconnu. Toutes ces hypothèses me semblaient extrêmement plausibles,
et il fallait être un harponneur pour espérer de reconquérir sa liberté.

Je compris d'ailleurs que les idées de Ned Land s'aigrissaient avec les
réflexions qui s'emparaient de son cerveau. J'entendais peu à peu les
jugements gronder au fond de son gosier, et je voyais ses gestes
redevenir menaçants. Il se levait, tournait comme une bête fauve en
cage, frappait les murs du pied et du poing. D'ailleurs, le temps
s'écoulait, la faim se faisait cruellement sentir, et, cette fois, le
stewart ne paraissait pas. Et c'était oublier trop longtemps notre
position de naufragés, si l'on avait réellement de bonnes intentions à
notre égard.

Ned Land, tourmenté par les tiraillements de son robuste estomac, se
montait de plus en plus, et, malgré sa parole, je craignais
véritablement une explosion, lorsqu'il se trouverait en présence de
l'un des hommes du bord.

Pendant deux heures encore, la colère de Ned Land s'exalta. Le Canadien
appelait, il criait, mais en vain. Les murailles de tôle étaient
sourdes. Je n'entendais même aucun bruit à l'intérieur de ce bateau,
qui semblait mort. Il ne bougeait pas, car j'aurais évidemment senti
les frémissements de la coque sous l'impulsion de l'hélice. Plongé sans
doute dans l'abîme des eaux, il n'appartenait plus à la terre. Tout ce
morne silence était effrayant.

Quant à notre abandon, notre isolement au fond de cette cellule, je
n'osais estimer ce qu'il pourrait durer. Les espérances que j'avais
conçues après notre entrevue avec le commandant du bord s'effaçaient
peu à peu. La douceur du regard de cet homme, l'expression généreuse de
sa physionomie, la noblesse de son maintien, tout disparaissait de mon
souvenir. Je revoyais cet énigmatique personnage tel qu'il devait être,
nécessairement impitoyable, cruel. Je le sentais en dehors de
l'humanité, inaccessible à tout sentiment de pitié, implacable ennemi
de ses semblables auxquels il avait dû vouer une impérissable haine !

Mais, cet homme, allait-il donc nous laisser périr d'inanition,
enfermés dans cette prison étroite livrés à ces horribles tentations
auxquelles pousse la faim farouche ? Cette affreuse pensée prit dans
mon esprit une intensité terrible, et l'imagination aidant, je me
sentis envahir par une épouvante insensée. Conseil restait calme, Ned
Land rugissait.

En ce moment, un bruit se fit entendre extérieurement.

Des pas résonnèrent sur la dalle de métal. Les serrures furent
fouillées, la porte s'ouvrit, le stewart parut.

Avant que j'eusse fait un mouvement pour l'en empêcher, le Canadien
s'était précipité sur ce malheureux ; il l'avait renversé ; il le
tenait à la gorge. Le stewart étouffait sous sa main puissante.

Conseil cherchait déjà à retirer des mains du harponneur sa victime à
demi suffoquée, et j'allais joindre mes efforts aux siens, quand,
subitement, je fus cloué à ma place par ces mots prononcés en français :

« Calmez-vous, maître Land, et vous, monsieur le professeur, veuillez
m'écouter ! »

                                    X

                            L'HOMME DES EAUX

C'était le commandant du bord qui parlait ainsi.

A ces mots, Ned Land se releva subitement. Le stewart, presque étranglé
sortit en chancelant sur un signe de son maître ; mais tel était
l'empire du commandant à son bord, que pas un geste ne trahit le
ressentiment dont cet homme devait être animé contre le Canadien.
Conseil, intéressé malgré lui, moi stupéfait, nous attendions en
silence le dénouement de cette scène.

Le commandant, appuyé sur l'angle de la table, les bras croisés, nous
observait avec une profonde attention. Hésitait-il à parler ?
Regrettait-il ces mots qu'il venait de prononcer en français ? On
pouvait le croire.

Après quelques instants d'un silence qu'aucun de nous ne songea à
interrompre :

« Messieurs, dit-il d'une voix calme et pénétrante, je parle également
le français, l'anglais, l'allemand et le latin. J'aurais donc pu vous
répondre dès notre première entrevue, mais je voulais vous connaître
d'abord, réfléchir ensuite. Votre quadruple récit, absolument semblable
au fond, m'a affirmé l'identité de vos personnes. Je sais maintenant
que le hasard a mis en ma présence monsieur Pierre Aronnax, professeur
d'histoire naturelle au Muséum de Paris, chargé d'une mission
scientifique à l'étranger, Conseil son domestique, et Ned Land,
d'origine canadienne, harponneur à bord de la frégate
l'_Abraham-Lincoln_, de la marine nationale des États-Unis d'Amérique. »

Je m'inclinai d'un air d'assentiment. Ce n'était pas une question que
me posait le commandant. Donc, pas de réponse à faire. Cet homme
s'exprimait avec une aisance parfaite, sans aucun accent. Sa phrase
était nette, ses mots justes, sa facilité d'élocution remarquable. Et
cependant, je ne « sentais » pas en lui un compatriote.

Il reprit la conversation en ces termes :

« Vous avez trouvé sans doute, monsieur, que j'ai longtemps tardé à
vous rendre cette seconde visite. C'est que, votre identité reconnue,
je voulais peser mûrement le parti à prendre envers vous. J'ai beaucoup
hésité. Les plus fâcheuses circonstances vous ont mis en présence d'un
homme qui a rompu avec l'humanité. Vous êtes venu troubler mon
existence...

-- Involontairement, dis-je.

-- Involontairement ? répondit l'inconnu, en forçant un peu sa voix.
Est-ce involontairement que l'_Abraham-Lincoln_ me chasse sur toutes
les mers ? Est-ce involontairement que vous avez pris passage à bord de
cette frégate ? Est-ce involontairement que vos boulets ont rebondi sur
la coque de mon navire ? Est-ce involontairement que maître Ned Land
m'a frappé de son harpon ? »

Je surpris dans ces paroles une irritation contenue. Mais, à ces
récriminations j'avais une réponse toute naturelle à faire, et je la
fis.

« Monsieur, dis-je, vous ignorez sans doute les discussions qui ont eu
lieu à votre sujet en Amérique et en Europe. Vous ne savez pas que
divers accidents, provoqués par le choc de votre appareil sous-marin,
ont ému l'opinion publique dans les deux continents. Je vous fais grâce
des hypothèses sans nombre par lesquelles on cherchait à expliquer
l'inexplicable phénomène dont seul vous aviez le secret. Mais sachez
qu'en vous poursuivant jusque sur les hautes mers du Pacifique,
l'_Abraham-Lincoln_ croyait chasser quelque puissant monstre marin dont
il fallait à tout prix délivrer l'Océan. »

Un demi-sourire détendit les lèvres du commandant, puis, d'un ton plus
calme :

« Monsieur Aronnax, répondit-il, oseriez-vous affirmer que votre
frégate n'aurait pas poursuivi et canonné un bateau sous-marin aussi
bien qu'un monstre ? »

Cette question m'embarrassa, car certainement le commandant Farragut
n'eût pas hésité. Il eût cru de son devoir de détruire un appareil de
ce genre tout comme un narwal gigantesque.

« Vous comprenez donc, monsieur, reprit l'inconnu, que j'ai le droit de
vous traiter en ennemis. »

Je ne répondis rien, et pour cause. A quoi bon discuter une proposition
semblable, quand la force peut détruire les meilleurs arguments.

« J'ai longtemps hésité, reprit le commandant. Rien ne m'obligeait à
vous donner l'hospitalité. Si je devais me séparer de vous, je n'avais
aucun intérêt à vous revoir. Je vous remettais sur la plate-forme de ce
navire qui vous avait servi de refuge. Je m'enfonçais sous les mers, et
j'oubliais que vous aviez jamais existé. N'était-ce pas mon droit ?

-- C'était peut-être le droit d'un sauvage, répondis-je, ce n'était pas
celui d'un homme civilisé.

-- Monsieur le professeur, répliqua vivement le commandant, je ne suis
pas ce que vous appelez un homme civilisé ! J'ai rompu avec la société
tout entière pour des raisons que moi seul j'ai le droit d'apprécier.
Je n'obéis donc point à ses règles, et je vous engage à ne jamais les
invoquer devant moi ! »

Ceci fut dit nettement. Un éclair de colère et de dédain avait allumé
les yeux de l'inconnu, et dans la vie de cet homme, j'entrevis un passé
formidable. Non seulement il s'était mis en dehors des lois humaines,
mais il s'était fait indépendant, libre dans la plus rigoureuse
acception du mot, hors de toute atteinte ! Qui donc oserait le
poursuivre au fond des mers, puisque, à leur surface, il déjouait les
efforts tentés contre lui ? Quel navire résisterait au choc de son
monitor sous-marin ? Quelle cuirasse, si épaisse qu'elle fût,
supporterait les coups de son éperon ? Nul, entre les hommes, ne
pouvait lui demander compte de ses oeuvres. Dieu, s'il y croyait, sa
conscience, s'il en avait une, étaient les seuls juges dont il put
dépendre.

Ces réflexions traversèrent rapidement mon esprit, pendant que
l'étrange personnage se taisait, absorbé et comme retiré en lui-même.
Je le considérais avec un effroi mélangé d'intérêt, et sans doute,
ainsi qu'Oedipe considérait le Sphinx.

Après un assez long silence, le commandant reprit la parole.

« J'ai donc hésité, dit-il, mais j'ai pensé que mon intérêt pouvait
s'accorder avec cette pitié naturelle à laquelle tout être humain a
droit. Vous resterez à mon bord, puisque la fatalité vous y a jetés.
Vous y serez libres, et, en échange de cette liberté, toute relative
d'ailleurs, je ne vous imposerai qu'une seule condition. Votre parole
de vous y soumettre me suffira.

-- Parlez, monsieur, répondis-je, je pense que cette condition est de
celles qu'un honnête homme peut accepter ?

-- Oui, monsieur, et la voici. Il est possible que certains événements
imprévus m'obligent à vous consigner dans vos cabines pour quelques
heures ou quelques jours, suivant le cas. Désirant ne jamais employer
la violence, j'attends de vous, dans ce cas, plus encore que dans tous
les autres, une obéissance passive. En agissant ainsi, je couvre votre
responsabilité, je vous dégage entièrement, car c'est à moi de vous
mettre dans l'impossibilité de voir ce qui ne doit pas être vu.
Acceptez-vous cette condition ? »

Il se passait donc à bord des choses tout au moins singulières, et que
ne devaient point voir des gens qui ne s'étaient pas mis hors des lois
sociales ! Entre les surprises que l'avenir me ménageait, celle-ci ne
devait pas être la moindre.

« Nous acceptons, répondis-je. Seulement, je vous demanderai, monsieur,
la permission de vous adresser une question, une seule.

-- Parlez, monsieur.

-- Vous avez dit que nous serions libres à votre bord ?

-- Entièrement.

-- Je vous demanderai donc ce que vous entendez par cette liberté.

-- Mais la liberté d'aller, de venir, de voir, d'observer même tout ce
qui se passe ici - sauf en quelques circonstances graves - , la liberté
enfin dont nous jouissons nous-mêmes, mes compagnons et moi. »

Il était évident que nous ne nous entendions point.

« Pardon, monsieur, repris-je, mais cette liberté, ce n'est que celle
que tout prisonnier a de parcourir sa prison ! Elle ne peut nous
suffire.

-- Il faudra, cependant, qu'elle vous suffise !

-- Quoi ! nous devons renoncer à jamais de revoir notre patrie, nos
amis, nos parents !

-- Oui, monsieur. Mais renoncer à reprendre cet insupportable joug de
la terre, que les hommes croient être la liberté, n'est peut-être pas
aussi pénible que vous le pensez !

-- Par exemple, s'écria Ned Land, jamais je ne donnerai ma parole de ne
pas chercher à me sauver !

-- Je ne vous demande pas de parole, maître Land répondit froidement le
commandant.

-- Monsieur, répondis-je, emporté malgré moi, vous abusez de votre
situation envers nous ! C'est de la cruauté !

-- Non, monsieur, c'est de la clémence ! Vous êtes mes prisonniers
après combat ! Je vous garde, quand je pourrais d'un mot vous replonger
dans les abîmes de l'Océan ! Vous m'avez attaqué ! Vous êtes venus
surprendre un secret que nul homme au monde ne doit pénétrer, le secret
de toute mon existence ! Et vous croyez que Je vais vous renvoyer sur
cette terre qui ne doit plus me connaître ! Jamais ! En vous retenant,
ce n'est pas vous que je garde, c'est moi-même ! »

Ces paroles indiquaient de la part du commandant un parti pris contre
lequel ne prévaudrait aucun argument.

« Ainsi, monsieur, repris-je, vous nous donnez tout simplement à
choisir entre la vie ou la mort ?

-- Tout simplement.

-- Mes amis, dis-je, à une question ainsi posée, il n'y a rien à
répondre. Mais aucune parole ne nous lie au maître de ce bord.

-- Aucune, monsieur », répondit l'inconnu.

Puis, d'une voix plus douce, il reprit :

« Maintenant, permettez-moi d'achever ce que j'ai à vous dire. Je vous
connais, monsieur Aronnax. Vous, sinon vos compagnons, vous n'aurez
peut-être pas tant à vous plaindre du hasard qui vous lie à mon sort.
Vous trouverez parmi les livres qui servent à mes études favorites cet
ouvrage que vous avez publié sur les grands fonds de la mer. Je l'ai
souvent lu. Vous avez poussé votre oeuvre aussi loin que vous le
permettait la science terrestre. Mais vous ne savez pas tout, vous
n'avez pas tout vu. Laissez-moi donc vous dire, monsieur le professeur,
que vous ne regretterez pas le temps passé à mon bord. Vous allez
voyager dans le pays des merveilles. L'étonnement, la stupéfaction
seront probablement l'état habituel de votre esprit. Vous ne vous
blaserez pas facilement sur le spectacle incessamment offert à vos
yeux. Je vais revoir dans un nouveau tour du monde sous-marin - qui
sait ? le dernier peut-être - tout ce que j'ai pu étudier au fond de
ces mers tant de fois parcourues, et vous serez mon compagnon d'études.
A partir de ce jour, vous entrez dans un nouvel élément, vous verrez ce
que n'a vu encore aucun homme car moi et les miens nous ne comptons
plus - et notre planète, grâce à moi, va vous livrer ses derniers
secrets. »

Je ne puis le nier ; ces paroles du commandant firent sur moi un grand
effet. J'étais pris là par mon faible, et j'oubliai, pour un instant,
que la contemplation de ces choses sublimes ne pouvait valoir la
liberté perdue. D'ailleurs, je comptais sur l'avenir pour trancher
cette grave question. Ainsi, je me contentai de répondre :

« Messieurs, si vous avez brisé avec l'humanité, je veux croire que
vous n'avez pas renié tout sentiment humain. Nous sommes des naufragés
charitablement recueillis à votre bord, nous ne l'oublierons pas. Quant
à moi, je ne méconnais pas que, si l'intérêt de la science pouvait
absorber jusqu'au besoin de liberté, ce que me promet notre rencontre
m'offrirait de grandes compensations. »

Je pensais que le commandant allait me tendre la main pour sceller
notre traité. Il n'en fit rien. Je le regrettai pour lui.

« Une dernière question, dis-je, au moment où cet être inexplicable
semblait vouloir se retirer.

-- Parlez, monsieur le professeur.

-- De quel nom dois-je vous appeler ?

-- Monsieur, répondit le commandant, je ne suis pour vous que le
capitaine Nemo, et vos compagnons et vous, n'êtes pour moi que les
passagers du _Nautilus_. »

Le capitaine Nemo appela. Un stewart parut. Le capitaine lui donna ses
ordres dans cette langue étrangère que je ne pouvais reconnaître. Puis,
se tournant vers le Canadien et Conseil :

« Un repas vous attend dans votre cabine, leur dit-il. Veuillez suivre
cet homme.

-- Ça n'est pas de refus ! » répondit le harponneur.

Conseil et lui sortirent enfin de cette cellule où ils étaient
renfermés depuis plus de trente heures.

« Et maintenant, monsieur Aronnax, notre déjeuner est prêt.
Permettez-moi de vous précéder.

-- A vos ordres, capitaine. »

Je suivis le capitaine Nemo, et dès que j'eus franchi la porte, je pris
une sorte de couloir électriquement éclairé, semblable aux coursives
d'un navire. Après un parcours d'une dizaine de mètres, une seconde
porte s'ouvrit devant moi.

J'entrai alors dans une salle à manger ornée et meublée avec un goût
sévère. De hauts dressoirs de chêne, incrustés d'ornements d'ébène,
s'élevaient aux deux extrémités de cette salle, et sur leurs rayons à
ligne ondulée étincelaient des faïences, des porcelaines, des verreries
d'un prix inestimable. La vaisselle plate y resplendissait sous les
rayons que versait un plafond lumineux, dont de fines peintures
tamisaient et adoucissaient l'éclat.

Au centre de la salle était une table richement servie. Le capitaine
Nemo m'indiqua la place que je devais occuper.

« Asseyez-vous, me dit-il, et mangez comme un homme qui doit mourir de
faim. »

Le déjeuner se composait d'un certain nombre de plats dont la mer seule
avait fourni le contenu, et de quelques mets dont j'ignorais la nature
et la provenance. J'avouerai que c'était bon, mais avec un goût
particulier auquel je m'habituai facilement. Ces divers aliments me
parurent riches en phosphore, et je pensai qu'ils devaient avoir une
origine marine.

Le capitaine Nemo me regardait. Je ne lui demandai rien, mais il devina
mes pensées, et il répondit de lui-même aux questions que je brûlais de
lui adresser.

« La plupart de ces mets vous sont inconnus, me dit-il. Cependant, vous
pouvez en user sans crainte. Ils sont sains et nourrissants. Depuis
longtemps, j'ai renoncé aux aliments de la terre, et je ne m'en porte
pas plus mal. Mon équipage, qui est vigoureux, ne se nourrit pas
autrement que moi.

-- Ainsi, dis-je, tous ces aliments sont des produits de la mer ?

-- Oui, monsieur le professeur, la mer fournit à tous mes besoins.
Tantôt, je mets mes filets a la traîne, et je les retire, prêts à se
rompre. Tantôt, je vais chasser au milieu de cet élément qui paraît
être inaccessible à l'homme, et je force le gibier qui gîte dans mes
forêts sous-marines. Mes troupeaux, comme ceux du vieux pasteur de
Neptune, paissent sans crainte les immenses prairies de l'Océan. J'ai
là une vaste propriété que j'exploite moi-même et qui est toujours
ensemencée par la main du Créateur de toutes choses. »

Je regardai le capitaine Nemo avec un certain étonnement, et je lui
répondis :

« Je comprends parfaitement, monsieur, que vos filets fournissent
d'excellents poissons à votre table ; je comprends moins que vous
poursuiviez le gibier aquatique dans vos forêts sous-marines ; mais je
ne comprends plus du tout qu'une parcelle de viande, si petite qu'elle
soit, figure dans votre menu.

-- Aussi, monsieur, me répondit le capitaine Nemo, ne fais-je jamais
usage de la chair des animaux terrestres.

-- Ceci, cependant, repris-je, en désignant un plat où restaient encore
quelques tranches de filet.

-- Ce que vous croyez être de la viande, monsieur le professeur, n'est
autre chose que du filet de tortue de mer. Voici également quelques
foies de dauphin que vous prendriez pour un ragoût de porc. Mon
cuisinier est un habile préparateur, qui excelle à conserver ces
produits variés de l'Océan. Goûtez à tous ces mets. Voici une conserve
d'holoturies qu'un Malais déclarerait sans rivale au monde, voilà une
crème dont le lait a été fourni par la mamelle des cétacés, et le sucre
par les grands fucus de la mer du Nord, et enfin, permettez-moi de vous
offrir des confitures d'anémones qui valent celles des fruits les plus
savoureux. »

Et je goûtais, plutôt en curieux qu'en gourmet, tandis que le capitaine
Nemo m'enchantait par ses invraisemblables récits.

« Mais cette mer, monsieur Aronnax, me dit-il, cette nourrice
prodigieuse, inépuisable, elle ne me nourrit pas seulement ; elle me
vêtit encore. Ces étoffes qui vous couvrent sont tissées avec le byssus
de certains coquillages ; elles sont teintes avec la pourpre des
anciens et nuancées de couleurs violettes que j'extrais des aplysis de
la Méditerranée. Les parfums que vous trouverez sur la toilette de
votre cabine sont le produit de la distillation des plantes marines.
Votre lit est fait du plus doux zostère de l'Océan. Votre plume sera un
fanon de baleine, votre encre la liqueur sécrétée par la seiche ou
l'encornet. Tout me vient maintenant de la mer comme tout lui
retournera un jour !

-- Vous aimez la mer, capitaine.

-- Oui ! je l'aime ! La mer est tout ! Elle couvre les sept dixièmes du
globe terrestre. Son souffle est pur et sain. C'est l'immense désert où
l'homme n'est jamais seul, car il sent frémir la vie à ses côtés. La
mer n'est que le véhicule d'une surnaturelle et prodigieuse existence ;
elle n'est que mouvement et amour ; c'est l'infini vivant, comme l'a
dit un de vos poètes. Et en effet, monsieur le professeur, la nature
s'y manifeste par ses trois règnes, minéral, végétal, animal. Ce
dernier y est largement représenté par les quatre groupes des
zoophytes, par trois classes des articulés, par cinq classes des
mollusques, par trois classes des vertébrés, les mammifères, les
reptiles et ces innombrables légions de poissons, ordre infini
d'animaux qui compte plus de treize mille espèces, dont un dixième
seulement appartient à l'eau douce. La mer est le vaste réservoir de la
nature. C'est par la mer que le globe a pour ainsi dire commencé, et
qui sait s'il ne finira pas par elle ! Là est la suprême tranquillité.
La mer n'appartient pas aux despotes. A sa surface, ils peuvent encore
exercer des droits iniques, s'y battre, s'y dévorer, y transporter
toutes les horreurs terrestres. Mais à trente pieds au-dessous de son
niveau, leur pouvoir cesse, leur influence s'éteint, leur puissance
disparaît ! Ah ! monsieur, vivez, vivez au sein des mers ! Là seulement
est l'indépendance ! Là je ne reconnais pas de maîtres ! Là je suis
libre ! »

Le capitaine Nemo se tut subitement au milieu de cet enthousiasme qui
débordait de lui. S'était-il laissé entraîner au-delà de sa réserve
habituelle ? Avait-il trop parlé ? Pendant quelques instants, il se
promena, très agité. Puis, ses nerfs se calmèrent, sa physionomie
reprit sa froideur accoutumée, et, se tournant vers moi :

« Maintenant, monsieur le professeur, dit-il, si vous voulez visiter le
_Nautilus_, je suis a vos ordres. »

                                   XI

                              LE _NAUTILUS_

Le capitaine Nemo se leva. Je le suivis. Une double porte, ménagée à
l'arrière de la salle, s'ouvrit, et j'entrai dans une chambre de
dimension égale à celle que je venais de quitter.

C'était une bibliothèque. De hauts meubles en palissandre noir,
incrustés de cuivres, supportaient sur leurs larges rayons un grand
nombre de livres uniformément reliés. Ils suivaient le contour de la
salle et se terminaient à leur partie inférieure par de vastes divans,
capitonnés de cuir marron, qui offraient les courbes les plus
confortables. De légers pupitres mobiles, en s'écartant ou se
rapprochant à volonté, permettaient d'y poser le livre en lecture. Au
centre se dressait une vaste table, couverte de brochures, entre
lesquelles apparaissaient quelques journaux déjà vieux. La lumière
électrique inondait tout cet harmonieux ensemble, et tombait de quatre
globes dépolis à demi engagés dans les volutes du plafond. Je regardais
avec une admiration réelle cette salle si ingénieusement aménagée, et
je ne pouvais en croire mes yeux.

« Capitaine Nemo, dis-je à mon hôte, qui venait de s'étendre sur un
divan, voilà une bibliothèque qui ferait honneur à plus d'un palais des
continents, et je suis vraiment émerveillé, quand je songe qu'elle peut
vous suivre au plus profond des mers.

-- Où trouverait-on plus de solitude, plus de silence, monsieur le
professeur ? répondit le capitaine Nemo. Votre cabinet du Muséum vous
offre-t-il un repos aussi complet ?

-- Non, monsieur, et je dois ajouter qu'il est bien pauvre auprès du
vôtre. Vous possédez la six ou sept mille volumes...

-- Douze mille, monsieur Aronnax. Ce sont les seuls liens qui me
rattachent à la terre. Mais le monde a fini pour moi le jour où mon
_Nautilus_ s'est plongé pour la première fois sous les eaux. Ce
jour-là, j'ai acheté mes derniers volumes, mes dernières brochures, mes
derniers journaux, et depuis lors, je veux croire que l'humanité n'a
plus ni pensé, ni écrit. Ces livres, monsieur le professeur, sont
d'ailleurs à votre disposition, et vous pourrez en user librement. »

Je remerciai le capitaine Nemo, et je m'approchai des rayons de la
bibliothèque. Livres de science, de morale et de littérature, écrits en
toute langue, y abondaient ; mais je ne vis pas un seul ouvrage
d'économie politique ; ils semblaient être sévèrement proscrits du
bord. Détail curieux, tous ces livres étaient indistinctement classés,
en quelque langue qu'ils fussent écrits, et ce mélange prouvait que le
capitaine du _Nautilus_ devait lire couramment les volumes que sa main
prenait au hasard.

Parmi ces ouvrages, je remarquai les chefs-d'oeuvre des maîtres anciens
et modernes, c'est-à-dire tout ce que l'humanité a produit de plus beau
dans l'histoire, la poésie, le roman et la science, depuis Homère
jusqu'à Victor Hugo, depuis Xénophon jusqu'à Michelet, depuis Rabelais
jusqu'à madame Sand. Mais la science, plus particulièrement, faisait
les frais de cette bibliothèque ; les livres de mécanique, de
balistique, d'hydrographie, de météorologie, de géographie, de
géologie, etc., y tenaient une place non moins importante que les
ouvrages d'histoire naturelle, et je compris qu'ils formaient la
principale étude du capitaine. Je vis là tout le Humboldt, tout
l'Arago, les travaux de Foucault, d'Henry Sainte-Claire Deville, de
Chasles, de Milne-Edwards, de Quatrefages, de Tyndall, de Faraday, de
Berthelot, de l'abbé Secchi, de Petermann, du commandant Maury,
d'Agassis etc. Les mémoires de l'Académie des sciences, les bulletins
des diverses sociétés de géographie, etc., et, en bon rang, les deux
volumes qui m'avaient peut-être valu cet accueil relativement
charitable du capitaine Nemo. Parmi les oeuvres de Joseph Bertrand, son
livre intitulé _les Fondateurs de l'Astronomie_ me donna même une date
certaine ; et comme je savais qu'il avait paru dans le courant de 1865,
je pus en conclure que l'installation du _Nautilus_ ne remontait pas à
une époque postérieure. Ainsi donc, depuis trois ans, au plus, le
capitaine Nemo avait commencé son existence sous-marine. J'espérai,
d'ailleurs, que des ouvrages plus récents encore me permettraient de
fixer exactement cette époque ; mais j'avais le temps de faire cette
recherche, et je ne voulus pas retarder davantage notre promenade à
travers les merveilles du _Nautilus_.

« Monsieur, dis-je au capitaine, je vous remercie d'avoir mis cette
bibliothèque à ma disposition. Il y a là des trésors de science, et
j'en profiterai.

-- Cette salle n'est pas seulement une bibliothèque, dit le capitaine
Nemo, c'est aussi un fumoir.

-- Un fumoir ? m'écriai-je. On fume donc à bord ?

-- Sans doute.

-- Alors, monsieur, je suis forcé de croire que vous avez conservé des
relations avec La Havane.

-- Aucune, répondit le capitaine. Acceptez ce cigare, monsieur Aronnax,
et, bien qu'il ne vienne pas de La Havane, vous en serez content, si
vous êtes connaisseur. »

Je pris le cigare qui m'était offert, et dont la forme rappelait celle
du londrès ; mais il semblait fabriqué avec des feuilles d'or. Je
l'allumai à un petit brasero que supportait un élégant pied de bronze,
et j'aspirai ses premières bouffées avec la volupté d'un amateur qui
n'a pas fumé depuis deux jours.

« C'est excellent, dis-je, mais ce n'est pas du tabac.

-- Non, répondit le capitaine, ce tabac ne vient ni de La Havane ni de
l'Orient. C'est une sorte d'algue, riche en nicotine, que la mer me
fournit, non sans quelque parcimonie. Regrettez-vous les londrès,
monsieur ?

-- Capitaine, je les méprise à partir de ce jour.

-- Fumez donc à votre fantaisie, et sans discuter l'origine de ces
cigares. Aucune régie ne les a contrôlés, mais ils n'en sont pas moins
bons, j'imagine.

-- Au contraire. »

A ce moment le capitaine Nemo ouvrit une porte qui faisait face à celle
par laquelle j'étais entré dans la bibliothèque, et je passai dans un
salon immense et splendidement éclairé.

C'était un vaste quadrilatère, à pans coupés, long de dix mètres, large
de six, haut de cinq. Un plafond lumineux, décoré de légères
arabesques, distribuait un jour clair et doux sur toutes les merveilles
entassées dans ce musée. Car, c'était réellement un musée dans lequel
une main intelligente et prodigue avait réuni tous les trésors de la
nature et de l'art, avec ce pêle-mêle artiste qui distingue un atelier
de peintre.

Une trentaine de tableaux de maîtres, à cadres uniformes, séparés par
d'étincelantes panoplies, ornaient les parois tendues de tapisseries
d'un dessin sévère. Je vis là des toiles de la plus haute valeur, et
que, pour la plupart, j'avais admirées dans les collections
particulières de l'Europe et aux expositions de peinture. Les diverses
écoles des maîtres anciens étaient représentées par une madone de
Raphaël, une vierge de Léonard de Vinci, une nymphe du Corrège, une
femme du Titien, une adoration de Véronèse, une assomption de Murillo,
un portrait d'Holbein, un moine de Vélasquez, un martyr de Ribeira, une
kermesse de Rubens, deux paysages flamands de Téniers, trois petits
tableaux de genre de Gérard Dow, de Metsu, de Paul Potter, deux toiles
de Géricault et de Prudhon, quelques marines de Backuysen et de Vernet.
Parmi les oeuvres de la peinture moderne, apparaissaient des tableaux
signés Delacroix, Ingres, Decamps, Troyon, Meissonnier, Daubigny, etc.,
et quelques admirables réductions de statues de marbre ou de bronze,
d'après les plus beaux modèles de l'antiquité, se dressaient sur leurs
piédestaux dans les angles de ce magnifique musée. Cet état de
stupéfaction que m'avait prédit le commandant du _Nautilus_ commençait
déjà à s'emparer de mon esprit.

« Monsieur le professeur, dit alors cet homme étrange, vous excuserez
le sans-gêne avec lequel je vous reçois, et le désordre qui règne dans
ce salon.

-- Monsieur, répondis-je, sans chercher à savoir qui vous êtes,
m'est-il permis de reconnaître en vous un artiste ?

-- Un amateur, tout au plus, monsieur. J'aimais autrefois à
collectionner ces belles oeuvres créées par la main de l'homme. J'étais
un chercheur avide, un fureteur infatigable, et j'ai pu réunir quelques
objets d'un haut prix. Ce sont mes derniers souvenirs de cette terre
qui est morte pour moi. A mes yeux, vos artistes modernes ne sont déjà
plus que des anciens ; ils ont deux ou trois mille ans d'existence, et
je les confonds dans mon esprit. Les maîtres n'ont pas d'âge.

-- Et ces musiciens ? dis-je, en montrant des partitions de Weber, de
Rossini, de Mozart, de Beethoven, d'Haydn, de Meyerbeer, d'Herold, de
Wagner, d'Auber, de Gounod, et nombre d'autres, éparses sur un
pianoorgue de grand modèle qui occupait un des panneaux du salon.

-- Ces musiciens, me répondit le capitaine Nemo, ce sont des
contemporains d'Orphée, car les différences chronologiques s'effacent
dans la mémoire des morts - et je suis mort, monsieur le professeur,
aussi bien mort que ceux de vos amis qui reposent à six pieds sous
terre ! »

Le capitaine Nemo se tut et sembla perdu dans une rêverie profonde. Je
le considérais avec une vive émotion, analysant en silence les
étrangetés de sa physionomie. Accoudé sur l'angle d'une précieuse table
de mosaïque, il ne me voyait plus, il oubliait ma présence.

Je respectai ce recueillement, et je continuai de passer en revue les
curiosités qui enrichissaient ce salon.

Auprès des oeuvres de l'art, les raretés naturelles tenaient une place
très importante. Elles consistaient principalement en plantes, en
coquilles et autres productions de l'Océan, qui devaient être les
trouvailles personnelles du capitaine Nemo. Au milieu du salon, un jet
d'eau, électriquement éclairé, retombait dans une vasque faite d'un
seul tridacne. Cette coquille, fournie par le plus grand des mollusques
acéphales, mesurait sur ses bords, délicatement festonnés, une
circonférence de six mètres environ ; elle dépassait donc en grandeur
ces beaux tridacnes qui furent donnés à François 1er par la République
de Venise, et dont l'église Saint-Sulpice, à Paris, a fait deux
bénitiers gigantesques.

Autour de cette vasque, sous d'élégantes vitrines fixées par des
armatures de cuivre, étaient classés et étiquetés les plus précieux
produits de la mer qui eussent jamais été livrés aux regards d'un
naturaliste. On conçoit ma joie de professeur.

L'embranchement des zoophytes offrait de très curieux spécimens de ses
deux groupes des polypes et des échinodermes. Dans le premier groupe,
des tubipores, des gorgones disposées en éventail, des éponges douces
de Syrie, des isis des Molluques, des pennatules, une virgulaire
admirable des mers de Norvège, des ombellulaires variées, des
alcyonnaires, toute une série de ces madrépores que mon maître
Milne-Edwards a si sagacement classés en sections, et parmi lesquels je
remarquai d'adorables flabellines, des oculines de l'île Bourbon, le «
char de Neptune » des Antilles, de superbes variétés de coraux, enfin
toutes les espèces de ces curieux polypiers dont l'assemblage forme des
îles entières qui deviendront un jour des continents. Dans les
échinodermes, remarquables par leur enveloppe épineuse, les astéries,
les étoiles de mer, les pantacrines, les comatules, les astérophons,
les oursins, les holoturies, etc., représentaient la collection
complète des individus de ce groupe.

Un conchyliologue un peu nerveux se serait pâmé certainement devant
d'autres vitrines plus nombreuses où étaient classés les échantillons
de l'embranchement des mollusques. Je vis là une collection d'une
valeur inestimable, et que le temps me manquerait à décrire tout
entière. Parmi ces produits, je citerai, pour mémoire seulement, -
l'élégant marteau royal de l'Océan indien dont les régulières taches
blanches ressortaient vivement sur un fond rouge et brun, - un spondyle
impérial, aux vives couleurs, tout hérissé d'épines, rare spécimen dans
les muséums européens, et dont j'estimai la valeur à vingt mille
francs, un marteau commun des mers de la Nouvelle-Hollande, qu'on se
procure difficilement, - des buccardes exotiques du Sénégal, fragiles
coquilles blanches à doubles valves, qu'un souffle eût dissipées comme
une bulle de savon, - plusieurs variétés des arrosoirs de Java, sortes
de tubes calcaires bordés de replis foliacés, et très disputés par les
amateurs, - toute une série de troques, les uns jaune verdâtre, pêchés
dans les mers d'Amérique, les autres d'un brun roux, amis des eaux de
la Nouvelle-Hollande, ceux-ci, venus du golfe du Mexique, et
remarquables par leur coquille imbriquée, ceux-là, des stellaires
trouvés dans les mers australes, et enfin, le plus rare de tous, le
magnifique éperon de la Nouvelle-Zélande ; - puis, d'admirables
tellines sulfurées, de précieuses espèces de cythérées et de Vénus, le
cadran treillissé des côtes de Tranquebar, le sabot marbré à nacre
resplendissante, les perroquets verts des mers de Chine, le cône
presque inconnu du genre Coenodulli, toutes les variétés de porcelaines
qui servent de monnaie dans l'Inde et en Afrique, la « Gloire de la Mer
», la plus précieuse coquille des Indes orientales ; - enfin des
littorines, des dauphinules, des turritelles des janthines, des ovules,
des volutes, des olives, des mitres, des casques, des pourpres, des
buccins, des harpes, des rochers, des tritons, des cérites, des
fuseaux, des strombes, des pterocères, des patelles, des hyales, des
cléodores, coquillages délicats et fragiles, que la science a baptisés
de ses noms les plus charmants.

A part, et dans des compartiments spéciaux, se déroulaient des
chapelets de perles de la plus grande beauté, que la lumière électrique
piquait de pointes de feu, des perles roses, arrachées aux pinnes
marines de la mer Rouge, des perles vertes de l'haliotyde iris, des
perles jaunes, bleues, noires, curieux produits des divers mollusques
de tous les océans et de certaines moules des cours d'eau du Nord,
enfin plusieurs échantillons d'un prix inappréciable qui avaient été
distillés par les pintadines les plus rares. Quelques-unes de ces
perles surpassaient en grosseur un oeuf de pigeon ; elles valaient, et
au-delà, celle que le voyageur Tavernier vendit trois millions au shah
de Perse, et primaient cette autre perle de l'iman de Mascate, que je
croyais sans rivale au monde.

Ainsi donc, chiffrer la valeur de cette collection était, pour ainsi
dire, impossible. Le capitaine Nemo avait dû dépenser des millions pour
acquérir ces échantillons divers, et je me demandais à quelle source il
puisait pour satisfaire ainsi ses fantaisies de collectionneur, quand
je fus interrompu par ces mots :

« Vous examinez mes coquilles, monsieur le professeur. En effet, elles
peuvent intéresser un naturaliste ; mais, pour moi, elles ont un charme
de plus, car je les ai toutes recueillies de ma main, et il n'est pas
une mer du globe qui ait échappé à mes recherches.

-- Je comprends, capitaine, je comprends cette joie de se promener au
milieu de telles richesses. Vous êtes de ceux qui ont fait eux-mêmes
leur trésor. Aucun muséum de l'Europe ne possède une semblable
collection des produits de l'Océan. Mais si j'épuise mon admiration
pour elle, que me restera-t-il pour le navire qui les porte ! Je ne
veux point pénétrer des secrets qui sont les vôtres ! Cependant,
j'avoue que ce _Nautilus_, la force motrice qu'il renferme en lui, les
appareils qui permettent de le manoeuvrer, l'agent si puissant qui
l'anime, tout cela excite au plus haut point ma curiosité. Je vois
suspendus aux murs de ce salon des instruments dont la destination
m'est inconnue. Puis-je savoir ?...

-- Monsieur Aronnax, me répondit le capitaine Nemo, je vous ai dit que
vous seriez libre à mon bord, et par conséquent, aucune partie du
_Nautilus_ ne vous est interdite. Vous pouvez donc le visiter en détail
et je me ferai un plaisir d'être votre cicérone.

-- Je ne sais comment vous remercier, monsieur, mais je n'abuserai pas
de votre complaisance. Je vous demanderai seulement à quel usage sont
destinés ces instruments de physique...

-- Monsieur le professeur, ces mêmes instruments se trouvent dans ma
chambre, et c'est là que j'aurai le plaisir de vous expliquer leur
emploi. Mais auparavant, venez visiter la cabine qui vous est réservée.
Il faut que vous sachiez comment vous serez installé à bord du
_Nautilus_. »

Je suivis le capitaine Nemo, qui, par une des portes percées à chaque
pan coupé du salon, me fit rentrer dans les coursives du navire. Il me
conduisit vers l'avant, et là je trouvai, non pas une cabine, mais une
chambre élégante, avec lit, toilette et divers autres meubles.

Je ne pus que remercier mon hôte.

« Votre chambre est contiguë à la mienne, me dit-il, en ouvrant une
porte, et la mienne donne sur le salon que nous venons de quitter. »

J'entrai dans la chambre du capitaine. Elle avait un aspect sévère,
presque cénobitique. Une couchette de fer, une table de travail,
quelques meubles de toilette. Le tout éclairé par un demi-jour. Rien de
confortable. Le strict nécessaire, seulement.

Le capitaine Nemo me montra un siège.

« Veuillez vous asseoir », me dit-il.

Je m'assis, et il prit la parole en ces termes :

                                  XII

                         TOUT PAR L'ÉLECTRICITÉ

« Monsieur, dit le capitaine Nemo, me montrant les instruments
suspendus aux parois de sa chambre, voici les appareils exigés par la
navigation du _Nautilus_. Ici comme dans le salon, je les ai toujours
sous les yeux, et ils m'indiquent ma situation et ma direction exacte
au milieu de l'Océan. Les uns vous sont connus, tels que le thermomètre
qui donne la température intérieure du _Nautilus_ ; le baromètre, qui
pèse le poids de l'air et prédit les changements de temps ;
l'hygromètre, qui marque le degré de sécheresse de l'atmosphère ; le
_storm-glass_, dont le mélange, en se décomposant, annonce l'arrivée
des tempêtes ; la boussole, qui dirige ma route ; le sextant, qui par
la hauteur du soleil m'apprend ma latitude ; les chronomètres, qui me
permettent de calculer ma longitude ; et enfin des lunettes de jour et
de nuit, qui me servent à scruter tous les points de l'horizon, quand
le _Nautilus_ est remonté à la surface des flots.

-- Ce sont les instruments habituels au navigateur, répondis-je, et
j'en connais l'usage. Mais en voici d'autres qui répondent sans doute
aux exigences particulières du _Nautilus_. Ce cadran que j'aperçois et
que parcourt une aiguille mobile, n'est-ce pas un manomètre ?

-- C'est un manomètre, en effet. Mis en communication avec l'eau dont
il indique la pression extérieure, il me donne par là même la
profondeur à laquelle se maintient mon appareil.

-- Et ces sondes d'une nouvelle espèce ?

-- Ce sont des sondes thermométriques qui rapportent la température des
diverses couches d'eau.

-- Et ces autres instruments dont je ne devine pas l'emploi ?

-- Ici, monsieur le professeur, je dois vous donner quelques
explications, dit le capitaine Nemo. Veuillez donc m'écouter. »

Il garda le silence pendant quelques instants, puis il dit :

« Il est un agent puissant, obéissant, rapide, facile, qui se plie à
tous les usages et qui règne en maître à mon bord. Tout se fait par
lui. Il m'éclaire, il m'échauffe, il est l'âme de mes appareils
mécaniques. Cet agent, c'est l'électricité.

-- L'électricité ! m'écriai-je assez surpris.

-- Oui, monsieur.

-- Cependant, capitaine, vous possédez une extrême rapidité de
mouvements qui s'accorde mal avec le pouvoir de l'électricité.
Jusqu'ici, sa puissance dynamique est restée très restreinte et n'a pu
produire que de petites forces !

-- Monsieur le professeur, répondit le capitaine Nemo, mon électricité
n'est pas celle de tout le monde, et c'est là tout ce que vous me
permettrez de vous en dire.

-- Je n'insisterai pas, monsieur, et je me contenterai d'être très
étonné d'un tel résultat. Une seule question, cependant, à laquelle
vous ne répondrez pas si elle est indiscrète. Les éléments que vous
employez pour produire ce merveilleux agent doivent s'user vite. Le
zinc, par exemple, comment le remplacez-vous, puisque vous n'avez plus
aucune communication avec la terre ?

-- Votre question aura sa réponse, répondit le capitaine Nemo. Je vous
dirai, d'abord, qu'il existe au fond des mers des mines de zinc, de
fer, d'argent, d'or, dont l'exploitation serait très certainement
praticable. Mais je n'ai rien emprunté à ces métaux de la terre, et
j'ai voulu ne demander qu'à la mer elle-même les moyens de produire mon
électricité.

-- A la mer ?

-- Oui, monsieur le professeur, et les moyens ne me manquaient pas.
J'aurais pu, en effet, en établissant un circuit entre des fils plongés
à différentes profondeurs, obtenir l'électricité par la diversité de
températures qu'ils éprouvaient ; mais j'ai préféré employer un système
plus pratique.

-- Et lequel ?

-- Vous connaissez la composition de l'eau de mer. Sur mille grammes on
trouve quatre-vingt-seize centièmes et demi d'eau, et deux centièmes
deux tiers environ de chlorure de sodium ; puis, en petite quantité,
des chlorures de magnésium et de potassium, du bromure de magnésium, du
sulfate de magnésie, du sulfate et du carbonate de chaux. Vous voyez
donc que le chlorure de sodium s'y rencontre dans une proportion
notable. Or, c'est ce sodium que j'extrais de l'eau de mer et dont je
compose mes éléments.

-- Le sodium ?

-- Oui, monsieur. Mélangé avec le mercure, il forme un amalgame qui
tient lieu du zinc dans les éléments Bunzen. Le mercure ne s'use
jamais. Le sodium seul se consomme, et la mer me le fournit elle-même.
Je vous dirai, en outre, que les piles au sodium doivent être
considérées comme les plus énergiques, et que leur force électromotrice
est double de celle des piles au zinc.

-- Je comprends bien, capitaine, l'excellence du sodium dans les
conditions où vous vous trouvez. La mer le contient. Bien. Mais il faut
encore le fabriquer, l'extraire en un mot. Et comment faites-vous ? Vos
piles pourraient évidemment servir à cette extraction ; mais, si je ne
me trompe, la dépense du sodium nécessitée par les appareils
électriques dépasserait la quantité extraite. Il arriverait donc que
vous en consommeriez pour le produire plus que vous n'en produiriez !

-- Aussi, monsieur le professeur, je ne l'extrais pas par la pile, et
j'emploie tout simplement la chaleur du charbon de terre.

-- De terre ? dis-je en insistant.

Disons le charbon de mer, si vous voulez, répondit le capitaine Nemo.

-- Et vous pouvez exploiter des mines sous-marines de houille ?

-- Monsieur Aronnax, vous me verrez à l'oeuvre. Je ne vous demande
qu'un peu de patience, puisque vous avez le temps d'être patient.
Rappelez-vous seulement ceci : je dois tout à l'Océan ; il produit
l'électricité, et l'électricité donne au _Nautilus_ la chaleur, la
lumière, le mouvement, la vie en un mot.

-- Mais non pas l'air que vous respirez ?

-- Oh ! je pourrais fabriquer l'air nécessaire à ma consommation, mais
c'est inutile puisque je remonte à la surface de la mer, quand il me
plaît. Cependant, si l'électricité ne me fournit pas l'air respirable,
elle manoeuvre, du moins, des pompes puissantes qui l'emmagasinent dans
des réservoirs spéciaux, ce qui me permet de prolonger, au besoin, et
aussi longtemps que je le veux, mon séjour dans les couches profondes.

-- Capitaine, répondis-je, je me contente d'admirer. Vous avez
évidemment trouvé ce que les hommes trouveront sans doute un jour, la
véritable puissance dynamique de l'électricité.

-- Je ne sais s'ils la trouveront, répondit froidement le capitaine
Nemo. Quoi qu'il en soit, vous connaissez déjà la première application
que j'ai faite de ce précieux agent. C'est lui qui nous éclaire avec
une égalité, une continuité que n'a pas la lumière du soleil.
Maintenant, regardez cette horloge ; elle est électrique, et marche
avec une régularité qui défie celle des meilleurs chronomètres. Je l'ai
divisée en vingt-quatre heures, comme les horloges italiennes, car pour
moi, il n'existe ni nuit, ni jour, ni soleil, ni lune, mais seulement
cette lumière factice que j'entraîne jusqu'au fond des mers ! Voyez, en
ce moment, il est dix heures du matin.

-- Parfaitement.

-- Autre application de l'électricité. Ce cadran, suspendu devant nos
yeux, sert à indiquer la vitesse du _Nautilus_. Un fil électrique le
met en communication avec l'hélice du loch, et son aiguille m'indique
la marche réelle de l'appareil. Et, tenez, en ce moment, nous filons
avec une vitesse modérée de quinze milles à l'heure.

-- C'est merveilleux, répondis-je, et je vois bien, capitaine, que vous
avez eu raison d'employer cet agent, qui est destiné à remplacer le
vent, l'eau et la vapeur.

-- Nous n'avons pas fini, monsieur Aronnax, dit le capitaine Nemo en se
levant, et si vous voulez me suivre, nous visiterons l'arrière du
_Nautilus_. »

En effet, je connaissais déjà toute la partie antérieure de ce bateau
sous-marin, dont voici la division exacte, en allant du centre à
l'éperon : la salle à manger de cinq mètres, séparée de la bibliothèque
par une cloison étanche, c'est-à-dire ne pouvant être pénétrée par
l'eau, la bibliothèque de cinq mètres, le grand salon de dix mètres,
séparé de la chambre du capitaine par une seconde cloison étanche,
ladite chambre du capitaine de cinq mètres, la mienne de deux mètres
cinquante, et enfin un réservoir d'air de sept mètres cinquante, qui
s'étendait jusqu'à l'étrave. Total, trente-cinq mètres de longueur. Les
cloisons étanches étaient percées de portes qui se fermaient
hermétiquement au moyen d'obturateurs en caoutchouc, et elles
assuraient toute sécurité à bord du _Nautilus_, au cas où une voie
d'eau se fût déclarée.

Je suivis le capitaine Nemo, à travers les coursives situées en abord,
et j'arrivai au centre du navire. Là, se trouvait une sorte de puits
qui s'ouvrait entre deux cloisons étanches. Une échelle de fer,
cramponnée à la paroi, conduisait à son extrémité supérieure. Je
demandai au capitaine à quel usage servait cette échelle.

« Elle aboutit au canot, répondit-il.

-- Quoi ! vous avez un canot ? répliquai-je, assez étonné.

-- Sans doute. Une excellente embarcation, légère et insubmersible, qui
sert à la promenade et à la pêche.

-- Mais alors, quand vous voulez vous embarquer, vous êtes forcé de
revenir à la surface de la mer ?

-- Aucunement. Ce canot adhère à la partie supérieure de la coque du
_Nautilus_, et occupe une cavité disposée pour le recevoir. Il est
entièrement ponté, absolument étanche, et retenu par de solides
boulons. Cette échelle conduit à un trou d'homme percé dans la coque du
_Nautilus_, qui correspond à un trou pareil percé dans le flanc du
canot. C'est par cette double ouverture que je m'introduis dans
l'embarcation. On referme l'une, celle du _Nautilus_ ; je referme
l'autre, celle du canot, au moyen de vis de pression ; je largue les
boulons, et l'embarcation remonte avec une prodigieuse rapidité à la
surface de la mer. J'ouvre alors le panneau du pont, soigneusement clos
jusque-là, je mâte, je hisse ma voile ou je prends mes avirons, et je
me promène.

-- Mais comment revenez-vous à bord ?

-- Je ne reviens pas, monsieur Aronnax, c'est le _Nautilus_ qui revient.

-- A vos ordres !

-- A mes ordres. Un fil électrique me rattache à lui. Je lance un
télégramme, et cela suffit.

-- En effet, dis-je, grisé par ces merveilles, rien n'est plus simple !
»

Après avoir dépassé la cage de l'escalier qui aboutissait à la
plate-forme, je vis une cabine longue de deux mètres, dans laquelle
Conseil et Ned Land, enchantés de leur repas, s'occupaient à le dévorer
à belles dents. Puis, une porte s'ouvrit sur la cuisine longue de trois
mètres, située entre les vastes cambuses du bord.

Là, l'électricité, plus énergique et plus obéissante que le gaz
lui-même, faisait tous les frais de la cuisson. Les fils, arrivant sous
les fourneaux, communiquaient à des éponges de platine une chaleur qui
se distribuait et se maintenait régulièrement. Elle chauffait également
des appareils distillatoires qui, par la vaporisation, fournissaient
une excellente eau potable. Auprès de cette cuisine s'ouvrait une salle
de bains, confortablement disposée, et dont les robinets fournissaient
l'eau froide ou l'eau chaude, à volonté.

A la cuisine succédait le poste de l'équipage, long de cinq mètres.
Mais la porte en était fermée, et je ne pus voir son aménagement, qui
m'eût peut-être fixé sur le nombre d'hommes nécessité par la manoeuvre
du _Nautilus_.

Au fond s'élevait une quatrième cloison étanche qui séparait ce poste
de la chambre des machines. Une porte s'ouvrit, et je me trouvai dans
ce compartiment où le capitaine Nemo - ingénieur de premier ordre, à
coup sûr - avait disposé ses appareils de locomotion.

Cette chambre des machines, nettement éclairée, ne mesurait pas moins
de vingt mètres en longueur. Elle était naturellement divisée en deux
parties ; la première renfermait les éléments qui produisaient
l'électricité, et la seconde, le mécanisme qui transmettait le
mouvement à l'hélice.

Je fus surpris, tout d'abord, de l'odeur sui generis qui emplissait ce
compartiment. Le capitaine Nemo s'aperçut de mon impression.

« Ce sont, me dit-il, quelques dégagements de gaz, produits par
l'emploi du sodium ; mais ce n'est qu'un léger inconvénient. Tous les
matins, d'ailleurs, nous purifions le navire en le ventilant à grand
air. »

Cependant, j'examinais avec un intérêt facile à concevoir la machine du
_Nautilus_.

« Vous le voyez, me dit le capitaine Nemo, j'emploie des éléments
Bunzen, et non des éléments Ruhmkorff. Ceux-ci eussent été impuissants.
Les éléments Bunzen sont peu nombreux, mais forts et grands, ce qui
vaut mieux, expérience faite. L'électricité produite se rend à
l'arrière, où elle agit par des électro-aimants de grande dimension sur
un système particulier de leviers et d'engrenages qui transmettent le
mouvement à l'arbre de l'hélice. Celle-ci, dont le diamètre est de six
mètres et le pas de sept mètres cinquante, peut donner jusqu'à cent
vingt tours par seconde.

-- Et vous obtenez alors ?

-- Une vitesse de cinquante milles à l'heure. »

Il y avait là un mystère, mais je n'insistai pas pour le connaître.
Comment l'électricité pouvait-elle agir avec une telle puissance ? Où
cette force presque illimitée prenait-elle son origine ? Etait-ce dans
sa tension excessive obtenue par des bobines d'une nouvelle sorte ?
Était-ce dans sa transmission qu'un système de leviers inconnus pouvait
accroître à l'infini ? C'est ce que je ne pouvais comprendre.

« Capitaine Nemo, dis-je, je constate les résultats et je ne cherche
pas à les expliquer. J'ai vu le _Nautilus_ manoeuvrer devant
l'_Abraham-Lincoln_, et je sais à quoi m'en tenir sur sa vitesse. Mais
marcher ne suffit pas. Il faut voir où l'on va ! Il faut pouvoir se
diriger à droite, à gauche, en haut, en bas ! Comment atteignez-vous
les grandes profondeurs, où vous trouvez une résistance croissante qui
s'évalue par des centaines d'atmosphères ? Comment remontez-vous à la
surface de l'Océan ? Enfin, comment vous maintenez-vous dans le milieu
qui vous convient ? Suis-je indiscret en vous le demandant ?

-- Aucunement, monsieur le professeur, me répondit le capitaine, après
une légère hésitation, puisque vous ne devez jamais quitter ce bateau
sous-marin. Venez dans le salon. C'est notre véritable cabinet de
travail, et là, vous apprendrez tout ce que vous devez savoir sur le
_Nautilus_ ! »

                                  XIII

                            QUELQUES CHIFFRES

Un instant après, nous étions assis sur un divan du salon, le cigare
aux lèvres. Le capitaine mit sous mes yeux une épure qui donnait les
plan, coupe et élévation du _Nautilus_. Puis il commença sa description
en ces termes :

« Voici, monsieur Aronnax, les diverses dimensions du bateau qui vous
porte. C'est un cylindre très allongé, à bouts coniques. Il affecte
sensiblement la forme d'un cigare, forme déjà adoptée à Londres dans
plusieurs constructions du même genre. La longueur de ce cylindre, de
tête en tête, est exactement de soixante-dix mètres, et son bau, à sa
plus grande largeur, est de huit mètres. Il n'est donc pas construit
tout à fait au dixième comme vos steamers de grande marche, mais ses
lignes sont suffisamment longues et sa coulée assez prolongée, pour que
l'eau déplacée s'échappe aisément et n'oppose aucun obstacle a sa
marche.

« Ces deux dimensions vous permettent d'obtenir par un simple calcul la
surface et le volume du _Nautilus_. Sa surface comprend mille onze
mètres carrés et quarante-cinq centièmes ; son volume, quinze cents
mètres cubes et deux dixièmes - ce qui revient à dire qu'entièrement
immergé, il déplace ou pèse quinze cents mètres cubes ou tonneaux.

« Lorsque j'ai fait les plans de ce navire destiné à une navigation
sous-marine, j'ai voulu, qu'en équilibre dans l'eau il plongeât des
neuf dixièmes, et qu'il émergeât d'un dixième seulement. Par
conséquent, il ne devait déplacer dans ces conditions que les neuf
dixièmes de son volume, soit treize cent cinquante-six mètres cubes et
quarante-huit centièmes, c'est-à-dire ne peser que ce même nombre de
tonneaux. J'ai donc dû ne pas dépasser ce poids en le construisant
suivant les dimensions sus-dites.

« Le _Nautilus_ se compose de deux coques, l'une intérieure, l'autre
extérieure, réunies entre elles par des fers en T qui lui donnent une
rigidité extrême. En effet, grâce à cette disposition cellulaire, il
résiste comme un bloc, comme s'il était plein. Son bordé ne peut céder
; il adhère par lui-même et non par le serrage des rivets, et
l'homogénéité de sa construction, due au parfait assemblage des
matériaux, lui permet de défier les mers les plus violentes.

« Ces deux coques sont fabriquées en tôle d'acier dont la densité par
rapport à l'eau est de sept, huit dixièmes. La première n'a pas moins
de cinq centimètres d'épaisseur, et pèse trois cent
quatre-vingt-quatorze tonneaux quatre-vingt-seize centièmes. La seconde
enveloppe, la quille, haute de cinquante centimètres et large de
vingt-cinq, pesant, à elle seule, soixante-deux tonneaux, la machine,
le lest, les divers accessoires et aménagements, les cloisons et les
étrésillons intérieurs, ont un poids de neuf cent soixante et un
tonneaux soixante-deux centièmes, qui, ajoutés aux trois cent
quatre-vingt-quatorze tonneaux et quatre-vingt-seize centièmes, forment
le total exigé de treize cent cinquante-six tonneaux et quarante-huit
centièmes. Est-ce entendu ?

-- C'est entendu, répondis-je.

-- Donc, reprit le capitaine, lorsque le _Nautilus_ se trouve à flot
dans ces conditions, il émerge d'un dixième. Or, si j'ai disposé des
réservoirs d'une capacité égale à ce dixième, soit d'une contenance de
cent cinquante tonneaux et soixante-douze centièmes, et si je les
remplis d'eau, le bateau déplaçant alors quinze cent sept tonneaux, ou
les pesant, sera complètement immergé. C'est ce qui arrive, monsieur le
professeur. Ces réservoirs existent en abord dans les parties
inférieures du _Nautilus_.

J'ouvre des robinets, ils se remplissent, et le bateau s'enfonçant
vient affleurer la surface de l'eau.

-- Bien, capitaine, mais nous arrivons alors à la véritable difficulté.
Que vous puissiez affleurer la surface de l'Océan, je le comprends.
Mais plus bas, en plongeant au-dessous de cette surface, votre appareil
sous-marin ne va-t-il pas rencontrer une pression et par conséquent
subir une poussée de bas en haut qui doit être évaluée à une atmosphère
par trente pieds d'eau, soit environ un kilogramme par centimètre carré
?

-- Parfaitement, monsieur.

-- Donc, à moins que vous ne remplissiez le _Nautilus_ en entier, je ne
vois pas comment vous pouvez l'entraîner au sein des masses liquides.

-- Monsieur le professeur, répondit le capitaine Nemo, il ne faut pas
confondre la statique avec la dynamique, sans quoi l'on s'expose à de
graves erreurs. Il y a très peu de travail à dépenser pour atteindre
les basses régions de l'Océan, car les corps ont une tendance à devenir
« fondriers ». Suivez mon raisonnement.

-- Je vous écoute, capitaine.

-- Lorsque j'ai voulu déterminer l'accroissement de poids qu'il faut
donner au _Nautilus_ pour l'immerger, je n'ai eu à me préoccuper que de
la réduction du volume que l'eau de mer éprouve à mesure que ses
couches deviennent de plus en plus profondes.

-- C'est évident, répondis-je.

-- Or, si l'eau n'est pas absolument incompressible, elle est, du
moins, très peu compressible. En effet, d'après les calculs les plus
récents, cette réduction n'est que de quatre cent trente-six dix
millionièmes par atmosphère, ou par chaque trente pieds de profondeur.
S'agit-il d'aller à mille mètres, je tiens compte alors de la réduction
du volume sous une pression équivalente à celle d'une colonne d'eau de
mille mètres, c'est-à-dire sous une pression de cent atmosphères. Cette
réduction sera alors de quatre cent trente-six cent millièmes. Je
devrai donc accroître le poids de façon à peser quinze cent treize
tonneaux soixante-dix-sept centièmes, au lieu de quinze cent sept
tonneaux deux dixièmes. L'augmentation ne sera conséquemment que de six
tonneaux cinquante-sept centièmes.

-- Seulement ?

-- Seulement, monsieur Aronnax, et le calcul est facile à vérifier. Or,
j'ai des réservoirs supplémentaires capables d'embarquer cent tonneaux.
Je puis donc descendre à des profondeurs considérables. Lorsque je veux
remonter à la surface et l'affleurer, il me suffit de chasser cette
eau, et de vider entièrement tous les réservoirs, si je désire que le
_Nautilus_ émerge du dixième de sa capacité totale. »

A ces raisonnements appuyés sur des chiffres, je n'avais rien à
objecter.

« J'admets vos calculs, capitaine, répondis-je, et j'aurais mauvaise
grâce à les contester, puisque l'expérience leur donne raison chaque
jour. Mais je pressens actuellement en présence une difficulté réelle.

-- Laquelle, monsieur ?

-- Lorsque vous êtes par mille mètres de profondeur, les parois du
_Nautilus_ supportent une pression de cent atmosphères. Si donc, à ce
moment, vous voulez vider les réservoirs supplémentaires pour alléger
votre bateau et remonter à la surface, il faut que les pompes vainquent
cette pression de cent atmosphères, qui est de cent kilogrammes par
centimètre carré. De là une puissance...

-- Que l'électricité seule pouvait me donner, se hâta de dire le
capitaine Nemo. Je vous répète, monsieur, que le pouvoir dynamique de
mes machines est à peu près infini. Les pompes du _Nautilus_ ont une
force prodigieuse, et vous avez dû le voir, quand leurs colonnes d'eau
se sont précipitées comme un torrent sur l'_Abraham-Lincoln_.
D'ailleurs, je ne me sers des réservoirs supplémentaires que pour
atteindre des profondeurs moyennes de quinze cent à deux mille mètres,
et cela dans le but de ménager mes appareils. Aussi, lorsque la
fantaisie me prend de visiter les profondeurs de l'Océan à deux ou
trois lieues au-dessous de sa surface, j'emploie des manoeuvres plus
longues, mais non moins infaillibles.

-- Lesquelles, capitaine ? demandai-je.

-- Ceci m'amène naturellement à vous dire comment se manoeuvre le
_Nautilus_.

-- Je suis impatient de l'apprendre.

-- Pour gouverner ce bateau sur tribord, sur bâbord, pour évoluer, en
un mot, suivant un plan horizontal, je me sers d'un gouvernail
ordinaire à large safran, fixé sur l'arrière de l'étambot, et qu'une
roue et des palans font agir. Mais je puis aussi mouvoir le _Nautilus_
de bas en haut et de haut en bas, dans un plan vertical, au moyen de
deux plans inclinés, attachés à ses flancs sur son centre de
flottaison, plans mobiles, aptes à prendre toutes les positions, et qui
se manoeuvrent de l'intérieur au moyen de leviers puissants. Ces plans
sont-ils maintenus parallèles au bateau, celui-ci se meut
horizontalement. Sont-ils inclinés, le _Nautilus_, suivant la
disposition de cette inclinaison et sous la poussée de son hélice, ou
s'enfonce suivant une diagonale aussi allongée qu'il me convient, ou
remonte suivant cette diagonale. Et même, si je veux revenir plus
rapidement à la surface, j'embraye l'hélice, et la pression des eaux
fait remonter verticalement le _Nautilus_ comme un ballon qui, gonflé
d'hydrogène, s'élève rapidement dans les airs.

-- Bravo ! capitaine, m'écriais-je. Mais comment le timonier peut-il
suivre la route que vous lui donnez au milieu des eaux ?

-- Le timonier est placé dans une cage vitrée, qui fait saillie à la
partie supérieure de la coque du _Nautilus_, et que garnissent des
verres lenticulaires.

-- Des verres capables de résister à de telles pressions ?

-- Parfaitement. Le cristal, fragile au choc, offre cependant une
résistance considérable. Dans des expériences de pêche à la lumière
électrique faites en 1864, au milieu des mers du Nord, on a vu des
plaques de cette matière, sous une épaisseur de sept millimètres
seulement, résister à une pression de seize atmosphères, tout en
laissant passer de puissants rayons calorifiques qui lui répartissaient
inégalement la chaleur. Or, les verres dont je me sers n'ont pas moins
de vingt et un centimètres à leur centre, c'est-à-dire trente fois
cette épaisseur.

-- Admis, capitaine Nemo ; mais enfin, pour voir, il faut que la
lumière chasse les ténèbres, et je me demande comment au milieu de
l'obscurité des eaux...

-- En arrière de la cage du timonier est placé un puissant réflecteur
électrique, dont les rayons illuminent la mer à un demi-mille de
distance.

-- Ah ! bravo, trois fois bravo ! capitaine. Je m'explique maintenant
cette phosphorescence du prétendu narval, qui a tant intrigué les
savants ! A ce propos, je vous demanderai si l'abordage du _Nautilus_
et du Scotia, qui a eu un si grand retentissement, a été le résultat
d'une rencontre fortuite ?

-- Purement fortuite, monsieur. Je naviguais à deux mètres au-dessous
de la surface des eaux, quand le choc s'est produit. J'ai d'ailleurs vu
qu'il n'avait eu aucun résultat fâcheux.

-- Aucun, monsieur. Mais quant à votre rencontre avec
l'_Abraham-Lincoln_ ?...

-- Monsieur le professeur, j'en suis fâché pour l'un des meilleurs
navires de cette brave marine américaine mais on m'attaquait et j'ai dû
me défendre ! Je me suis contenté, toutefois, de mettre la frégate hors
d'état de me nuire - elle ne sera pas gênée de réparer ses avaries au
port le plus prochain.

-- Ah ! commandant, m'écriai-je avec conviction, c'est vraiment un
merveilleux bateau que votre _Nautilus_ !

-- Oui, monsieur le professeur, répondit avec une véritable émotion le
capitaine Nemo, et je l'aime comme la chair de ma chair ! Si tout est
danger sur un de vos navires soumis aux hasards de l'Océan, si sur
cette mer, la première impression est le sentiment de l'abîme, comme
l'a si bien dit le Hollandais Jansen, au-dessous et à bord du
_Nautilus_, le coeur de l'homme n'a plus rien à redouter. Pas de
déformation à craindre, car la double coque de ce bateau a la rigidité
du fer ; pas de gréement que le roulis ou le tangage fatiguent ; pas de
voiles que le vent emporte ; pas de chaudières que la vapeur déchire ;
pas d'incendie à redouter, puisque cet appareil est fait de tôle et non
de bois ; pas de charbon qui s'épuise, puisque l'électricité est son
agent mécanique ; pas de rencontre à redouter, puisqu'il est seul à
naviguer dans les eaux profondes ; pas de tempête à braver, puisqu'il
trouve à quelques mètres au-dessous des eaux l'absolue tranquillité !
Voilà, monsieur. Voilà le navire par excellence ! Et s'il est vrai que
l'ingénieur ait plus de confiance dans le bâtiment que le constructeur,
et le constructeur plus que le capitaine lui-même, comprenez donc avec
quel abandon je me fie à mon _Nautilus_, puisque j'en suis tout à la
fois le capitaine, le constructeur et l'ingénieur ! »

Le capitaine Nemo parlait avec une éloquence entraînante. Le feu de son
regard, la passion de son geste, le transfiguraient. Oui ! il aimait
son navire comme un père aime son enfant !

Mais une question, indiscrète peut-être, se posait naturellement, et je
ne pus me retenir de la lui faire.

« Vous êtes donc ingénieur, capitaine Nemo ?

-- Oui, monsieur le professeur, me répondit-il, j'ai étudié à Londres,
à Paris, à New York, du temps que j'étais un habitant des continents de
la terre.

-- Mais comment avez-vous pu construire, en secret, cet admirable
_Nautilus_ ?

-- Chacun de ses morceaux, monsieur Aronnax, m'est arrivé d'un point
différent du globe, et sous une destination déguisée. Sa quille a été
forgée au Creusot, son arbre d'hélice chez Pen et C°, de Londres, les
plaques de tôle de sa coque chez Leard, de Liverpool, son hélice chez
Scott, de Glasgow. Ses réservoirs ont été fabriqués par Cail et Co, de
Paris, sa machine par Krupp, en Prusse, son éperon dans les ateliers de
Motala, en Suède, ses instruments de précision chez Hart frères, de New
York, etc., et chacun de ces fournisseurs a reçu mes plans sous des
noms divers.

-- Mais, repris-je, ces morceaux ainsi fabriqués, il a fallu les
monter, les ajuster ?

-- Monsieur le professeur, j'avais établi mes ateliers sur un îlot
désert, en plein Océan. Là, mes ouvriers c'est-à-dire mes braves
compagnons que j'ai instruits et formés, et moi, nous avons achevé
notre _Nautilus_. Puis, l'opération terminée, le feu a détruit toute
trace de notre passage sur cet îlot que j'aurais fait sauter, si je
l'avais pu.

-- Alors il m'est permis de croire que le prix de revient de ce
bâtiment est excessif ?

-- Monsieur Aronnax, un navire en fer coûte onze cent vingt-cinq francs
par tonneau. Or, le _Nautilus_ en jauge quinze cents. Il revient donc à
seize cent quatre-vingt-sept mille francs, soit deux millions y compris
son aménagement, soit quatre ou cinq millions avec les oeuvres d'art et
les collections qu'il renferme.

-- Une dernière question, capitaine Nemo.

-- Faites, monsieur le professeur.

-- Vous êtes donc riche ?

-- Riche à l'infini, monsieur, et je pourrais, sans me gêner, payer les
dix milliards de dettes de la France ! »

Je regardai fixement le bizarre personnage qui me parlait ainsi.
Abusait-il de ma crédulité ? L'avenir devait me l'apprendre.

                                  XIV

                             LE FLEUVE-NOIR

La portion du globe terrestre occupée par les eaux est évaluée à trois
millions huit cent trente-deux milles cinq cent cinquante-huit
myriamètres carrés, soit plus de trente-huit millions d'hectares. Cette
masse liquide comprend deux milliards deux cent cinquante millions de
milles cubes, et formerait une sphère d'un diamètre de soixante lieues
dont le poids serait de trois quintillions de tonneaux. Et, pour
comprendre ce nombre, il faut se dire que le quintillion est au
milliard ce que le milliard est à l'unité, c'est-à-dire qu'il y a
autant de milliards dans un quintillion que d'unités dans un milliard.
Or, cette masse liquide, c'est à peu près la quantité d'eau que
verseraient tous les fleuves de la terre pendant quarante mille ans.

Durant les époques géologiques, à la période du feu succéda la période
de l'eau. L'Océan fut d'abord universel. Puis, peu à peu, dans les
temps siluriens, des sommets de montagnes apparurent, des îles
émergèrent, disparurent sous des déluges partiels, se montrèrent à
nouveau, se soudèrent, formèrent des continents et enfin les terres se
fixèrent géographiquement telles que nous les voyons. Le solide avait
conquis sur le liquide trente-sept millions six cent cinquante-sept
milles carrés, soit douze mille neuf cent seize millions d'hectares.

La configuration des continents permet de diviser les eaux en cinq
grandes parties : l'Océan glacial arctique, l'Océan glacial
antarctique, l'Océan indien, l'Océan atlantique, l'Océan pacifique.

L'Océan pacifique s'étend du nord au sud entre les deux cercles
polaires, et de l'ouest a l'est entre l'Asie et l'Amérique sur une
étendue de cent quarante-cinq degrés en longitude. C'est la plus
tranquille des mers ; ses courants sont larges et lents, ses marées
médiocres, ses pluies abondantes. Tel était l'Océan que ma destinée
m'appelait d'abord à parcourir dans les plus étranges conditions.

« Monsieur le professeur, me dit le capitaine Nemo, nous allons, si
vous le voulez bien, relever exactement notre position, et fixer le
point de départ de ce voyage. Il est midi moins le quart. Je vais
remonter à la surface des eaux. »

Le capitaine pressa trois fois un timbre électrique. Les pompes
commencèrent à chasser l'eau des réservoirs ; l'aiguille du manomètre
marqua par les différentes pressions le mouvement ascensionnel du
_Nautilus_, puis elle s'arrêta.

« Nous sommes arrivés », dit le capitaine.

Je me rendis à l'escalier central qui aboutissait à la plate-forme. Je
gravis les marches de métal, et, par les panneaux ouverts, j'arrivai
sur la partie supérieure du _Nautilus_.

La plate-forme émergeait de quatre-vingts centimètres seulement.
L'avant et l'arrière du _Nautilus_ présentaient cette disposition
fusiforme qui le faisait justement comparer à un long cigare. Je
remarquai que ses plaques de tôles, imbriquées légèrement,
ressemblaient aux écailles qui revêtent le corps des grands reptiles
terrestres. Je m'expliquai donc très naturellement que, malgré les
meilleures lunettes, ce bateau eût toujours été pris pour un animal
marin.

Vers le milieu de la plate-forme, le canot, à demi-engagé dans la coque
du navire, formait une légère extumescence. En avant et en arrière
s'élevaient deux cages de hauteur médiocre, à parois inclinées, et en
partie fermées par d'épais verres lenticulaires : l'une destinée au
timonier qui dirigeait le _Nautilus_, l'autre où brillait le puissant
fanal électrique qui éclairait sa route.

La mer était magnifique, le ciel pur. A peine si le long véhicule
ressentait les larges ondulations de l'Océan. Une légère brise de l'est
ridait la surface des eaux. L'horizon, dégagé de brumes, se prêtait aux
meilleures observations.

Nous n'avions rien en vue. Pas un écueil, pas un îlot. Plus
d'_Abraham-Lincoln_. L'immensité déserte.

Le capitaine Nemo, muni de son sextant, prit la hauteur du soleil, qui
devait lui donner sa latitude. Il attendit pendant quelques minutes que
l'astre vint affleurer le bord de l'horizon. Tandis qu'il observait,
pas un de ses muscles ne tressaillait, et l'instrument n'eût pas été
plus immobile dans une main de marbre.

« Midi, dit-il. Monsieur le professeur, quand vous voudrez ?... »

Je jetai un dernier regard sur cette mer un peu jaunâtre des atterrages
japonais, et je redescendis au grand salon.

Là, le capitaine fit son point et calcula chronométriquement sa
longitude, qu'il contrôla par de précédentes observations d'angle
horaires. Puis il me dit :

« Monsieur Aronnax, nous sommes par cent trente-sept degrés et quinze
minutes de longitude à l'ouest...

-- De quel méridien ? demandai-je vivement, espérant que la réponse du
capitaine m'indiquerait peut-être sa nationalité.

-- Monsieur, me répondit-il, j'ai divers chronomètres réglés sur les
méridiens de Paris, de Greenwich et de Washington. Mais, en votre
honneur je me servirai de celui de Paris. »

Cette réponse ne m'apprenait rien. Je m'inclinai, et le commandant
reprit :

« Trente-sept degrés et quinze minutes de longitude à l'ouest du
méridien de Paris, et par trente degrés et sept minutes de latitude
nord, c'est-à-dire à trois cents milles environ des côtes du Japon.
C'est aujourd'hui 8 novembre, à midi, que commence notre voyage
d'exploration sous les eaux.

-- Dieu nous garde ! répondis-je.

-- Et maintenant, monsieur le professeur, ajouta le capitaine, je vous
laisse à vos études. J'ai donné la route à l'est-nord-est par cinquante
mètres de profondeur. Voici des cartes à grands points, où vous pourrez
la suivre. Le salon est à votre disposition, et je vous demande la
permission de me retirer. »

Le capitaine Nemo me salua. Je restai seul, absorbé dans mes pensées.
Toutes se portaient sur ce commandant du _Nautilus_. Saurais-je jamais
à quelle nation appartenait cet homme étrange qui se vantait de
n'appartenir à aucune ? Cette haine qu'il avait vouée à l'humanité,
cette haine qui cherchait peut-être des vengeances terribles, qui
l'avait provoquée ? Etait-il un de ces savants méconnus, un de ces
génies « auxquels on a fait du chagrin », suivant l'expression de
Conseil, un Galilée moderne, ou bien un de ces hommes de science comme
l'Américain Maury, dont la carrière a été brisée par des révolutions
politiques ? Je ne pouvais encore le dire. Moi que le hasard venait de
jeter à son bord, moi dont il tenait la vie entre les mains, il
m'accueillait froidement, mais hospitalièrement. Seulement, il n'avait
jamais pris la main que je lui tendais. Il ne m'avait jamais tendu la
sienne.

Une heure entière, je demeurai plongé dans ces réflexions, cherchant à
percer ce mystère si intéressant pour moi. Puis mes regards se fixèrent
sur le vaste planisphère étalé sur la table, et je plaçai le doigt sur
le point même où se croisaient la longitude et la latitude observées.

La mer a ses fleuves comme les continents. Ce sont des courants
spéciaux, reconnaissables à leur température, à leur couleur, et dont
le plus remarquable est connu sous le nom de courant du Gulf Stream. La
science a déterminé, sur le globe, la direction de cinq courants
principaux : un dans l'Atlantique nord, un second dans l'Atlantique
sud, un troisième dans le Pacifique nord, un quatrième dans le
Pacifique sud, et un cinquième dans l'Océan indien sud. Il est même
probable qu'un sixième courant existait autrefois dans l'Océan indien
nord, lorsque les mers Caspienne et d'Aral, réunies aux grands lacs de
l'Asie, ne formaient qu'une seule et même étendue d'eau.

Or, au point indiqué sur le planisphère, se déroulait l'un de ces
courants, le Kuro-Scivo des Japonais, le Fleuve-Noir, qui, sorti du
golfe du Bengale où le chauffent les rayons perpendiculaires du soleil
des Tropiques, traverse le détroit de Malacca, prolonge la côte d'Asie,
s'arrondit dans le Pacifique nord jusqu'aux îles Aléoutiennes,
charriant des troncs de camphriers et autres produits indigènes, et
tranchant par le pur indigo de ses eaux chaudes avec les flots de
l'Océan. C'est ce courant que le _Nautilus_ allait parcourir. Je le
suivais du regard, je le voyais se perdre dans l'immensité du
Pacifique, et je me sentais entraîner avec lui, quand Ned Land et
Conseil apparurent à la porte du salon.

Mes deux braves compagnons restèrent pétrifiés à la vue des merveilles
entassées devant leurs yeux.

« Où sommes-nous ? où sommes-nous ? s'écria le Canadien. Au muséum de
Québec ?

-- S'il plaît à monsieur, répliqua Conseil, ce serait plutôt à l'hôtel
du Sommerard !

-- Mes amis, répondis-je en leur faisant signe d'entrer, vous n'êtes ni
au Canada ni en France, mais bien à bord du _Nautilus_, et à cinquante
mètres au-dessous du niveau de la mer.

-- Il faut croire monsieur, puisque monsieur l'affirme, répliqua
Conseil ; mais franchement, ce salon est fait pour étonner même un
Flamand comme moi.

-- Etonne-toi, mon ami, et regarde, car, pour un classificateur de ta
force, il y a de quoi travailler ici. »

Je n'avais pas besoin d'encourager Conseil. Le brave garçon, penché sur
les vitrines, murmurait déjà des mots de la langue des naturalistes :
classe des Gastéropodes, famille des Buccinoïdes, genre des
Porcelaines, espèces des Cyproea Madagascariensis, etc.

Pendant ce temps, Ned Land, assez peu conchyliologue, m'interrogeait
sur mon entrevue avec le capitaine Nemo. Avais-je découvert qui il
était, d'où il venait, où il allait, vers quelles profondeurs il nous
entraînait ? Enfin mille questions auxquelles je n'avais pas le temps
de répondre.

Je lui appris tout ce que je savais, ou plutôt, tout ce que je ne
savais pas, et je lui demandai ce qu'il avait entendu ou vu de son côté.

« Rien vu, rien entendu ! répondit le Canadien. Je n'ai pas même aperçu
l'équipage de ce bateau. Est-ce que, par hasard, il serait électrique
aussi, lui ?

-- Electrique !

-- Par ma foi ! on serait tenté de le croire. Mais vous, monsieur
Aronnax, demanda Ned Land, qui avait toujours son idée, vous ne pouvez
me dire combien d'hommes il y a à bord ? Dix, vingt, cinquante, cent ?

-- Je ne saurais vous répondre, maître Land. D'ailleurs, croyez-moi,
abandonnez, pour le moment, cette idée de vous emparer du _Nautilus_ ou
de le fuir. Ce bateau est un des chefs-d'oeuvre de l'industrie moderne,
et je regretterais de ne pas l'avoir vu ! Bien des gens accepteraient
la situation qui nous est faite, ne fût-ce que pour se promener à
travers ces merveilles. Ainsi, tenez-vous tranquille, et tâchons de
voir ce qui se passe autour de nous.

-- Voir ! s'écria le harponneur, mais on ne voit rien, on ne verra rien
de cette prison de tôle ! Nous marchons, nous naviguons en aveugles... »

-- Ned Land prononçait ces derniers mots, quand l'obscurité se fit
subitement, mais une obscurité absolue. Le plafond lumineux s'éteignit,
et si rapidement, que mes yeux en éprouvèrent une impression
douloureuse, analogue à celle que produit le passage contraire des
profondes ténèbres à la plus éclatante lumière.

Nous étions restés muets, ne remuant pas, ne sachant quelle surprise,
agréable ou désagréable, nous attendait. Mais un glissement se fit
entendre. On eût dit que des panneaux se manoeuvraient sur les flancs
du _Nautilus_.

« C'est la fin de la fin ! dit Ned Land.

-- Ordre des Hydroméduses ! » murmura Conseil.

Soudain, le jour se fit de chaque côté du salon, à travers deux
ouvertures oblongues. Les masses liquides apparurent vivement éclairées
par les effluences électriques. Deux plaques de cristal nous séparaient
de la mer. Je frémis, d'abord, à la pensée que cette fragile paroi
pouvait se briser ; mais de fortes armatures de cuivre la maintenaient
et lui donnaient une résistance presque infinie.

La mer était distinctement visible dans un rayon d'un mille autour du
_Nautilus_. Quel spectacle ! Quelle plume le pourrait décrire ! Qui
saurait peindre les effets de la lumière à travers ces nappes
transparentes, et la douceur de ses dégradations successives jusqu'aux
couchés inférieures et supérieures de l'Océan !

On connaît la diaphanéité de la mer. On sait que sa limpidité l'emporte
sur celle de l'eau de roche. Les substances minérales et organiques,
qu'elle tient en suspension, accroissent même sa transparence. Dans
certaines parties de l'Océan, aux Antilles, cent quarante-cinq mètres
d'eau laissent apercevoir le lit de sable avec une surprenante netteté,
et la force de pénétration des rayons solaires ne paraît s'arrêter qu'à
une profondeur de trois cents mètres. Mais, dans ce milieu fluide que
parcourait le _Nautilus_, l'éclat électrique se produisait au sein même
des ondes. Ce n'était plus de l'eau lumineuse, mais de la lumière
liquide.

Si l'on admet l'hypothèse d'Erhemberg, qui croit à une illumination
phosphorescente des fonds sous-marins, la nature a certainement réservé
pour les habitants de la mer l'un de ses plus prodigieux spectacles, et
j'en pouvais juger ici par les mille jeux de cette lumière. De chaque
côté, j'avais une fenêtre ouverte sur ces abîmes inexplorés.
L'obscurité du salon faisait valoir la clarté extérieure, et nous
regardions comme si ce pur cristal eût été la vitre d'un immense
aquarium.

Le _Nautilus_ ne semblait pas bouger. C'est que les points de repère
manquaient. Parfois, cependant, les lignes d'eau, divisées par son
éperon, filaient devant nos regards avec une vitesse excessive.

Emerveillés, nous étions accoudés devant ces vitrines, et nul de nous
n'avait encore rompu ce silence de stupéfaction, quand Conseil dit :

« Vous vouliez voir, ami Ned, eh bien, vous voyez !

-- Curieux ! curieux ! faisait le Canadien - qui oubliant ses colères
et ses projets d'évasion, subissait une attraction irrésistible - et
l'on viendrait de plus loin pour admirer ce spectacle !

-- Ah ! m'écriai-je, je comprends la vie de cet homme ! Il s'est fait
un monde à part qui lui réserve ses plus étonnantes merveilles !

-- Mais les poissons ? fit observer le Canadien. Je ne vois pas de
poissons !

-- Que vous importe, ami Ned, répondit Conseil, puisque vous ne les
connaissez pas.

-- Moi ! un pêcheur ! s'écria Ned Land.

Et sur ce sujet, une discussion s'éleva entre les deux amis, car ils
connaissaient les poissons, mais chacun d'une façon très différente.

Tout le monde sait que les poissons forment la quatrième et dernière
classe de l'embranchement des vertébrés. On les a très justement
définis : « des vertébrés à circulation double et à sang froid,
respirant par des branchies et destinés à vivre dans l'eau ». Ils
composent deux séries distinctes : la série des poissons osseux,
c'est-à-dire ceux dont l'épine dorsale est faite de vertèbres osseuses,
et les poissons cartilagineux, c'est-à-dire ceux dont l'épine dorsale
est faite de vertèbres cartilagineuses.

Le Canadien connaissait peut-être cette distinction, mais Conseil en
savait bien davantage, et maintenant, lié d'amitié avec Ned, il ne
pouvait admettre qu'il fût moins instruit que lui. Aussi lui dit-il :

« Ami Ned, vous êtes un tueur de poissons, un très habile pêcheur. Vous
avez pris un grand nombre de ces intéressants animaux. Mais je gagerais
que vous ne savez pas comment on les classe.

-- Si, répondit sérieusement le harponneur. On les classe en poissons
qui se mangent et en poissons qui ne se mangent pas !

-- Voilà une distinction de gourmand, répondit Conseil.

Mais dites-moi si vous connaissez la différence qui existe entre les
poissons osseux et les poissons cartilagineux ?

-- Peut-être bien, Conseil.

-- Et la subdivision de ces deux grandes classes ?

-- Je ne m'en doute pas, répondit le Canadien.

-- Eh bien, ami Ned, écoutez et retenez ! Les poissons osseux se
subdivisent en six ordres : Primo. Les acanthoptérygiens, dont la
mâchoire supérieure est complète, mobile, et dont les branchies
affectent la forme d'un peigne. Cet ordre comprend quinze familles,
c'est-à-dire les trois quarts des poissons connus. Type : la perche
commune.

-- Assez bonne à manger, répondit Ned Land.

-- Secundo, reprit Conseil, les abdominaux, qui ont les nageoires
ventrales suspendues sous l'abdomen et en arrière des pectorales, sans
être attachées aux os de l'épaule - ordre qui se divise en cinq
familles, et qui comprend la plus grande partie des poissons d'eau
douce. Type : la carpe, le brochet.

-- Peuh ! fit le Canadien avec un certain mépris, des poissons d'eau
douce !

-- Tertio, dit Conseil, les subrachiens, dont les ventrales sont
attachées sous les pectorales et immédiatement suspendues aux os de
l'épaule. Cet ordre contient quatre familles. Type : plies, limandes,
turbots, barbues, soles, etc.

-- Excellent ! excellent ! s'écriait le harponneur, qui ne voulait
considérer les poissons qu'au point de vue comestible.

-- Quarto, reprit Conseil, sans se démonter, les apodes, au corps
allongé, dépourvus de nageoires ventrales, et revêtus d'une peau
épaisse et souvent gluante, ordre qui ne comprend qu'une famille.
Type : l'anguille, le gymnote.

-- Médiocre ! médiocre ! répondit Ned Land.

-- Quinto, dit Conseil, les lophobranches, qui ont les mâchoires
complètes et libres, mais dont les branchies sont formées de petites
houppes, disposées par paires le long des arcs branchiaux. Cet ordre ne
compte qu'une famille. Type : les hippocampes, les pégases dragons.

-- Mauvais ! mauvais ! répliqua le harponneur.

-- Sexto, enfin, dit Conseil, les plectognathes, dont l'os maxillaire
est attaché fixement sur le côte de l'intermaxillaire qui forme la
mâchoire, et dont l'arcade palatine s'engrène par suture avec le crâne,
ce qui la rend immobile ordre qui manque de vraies ventrales, et qui se
compose de deux familles. Types : les tétrodons, les poissons-lunes.

-- Bons à déshonorer une chaudière ! s'écria le Canadien.

-- Avez-vous compris, ami Ned ? demanda le savant Conseil.

-- Pas le moins du monde, ami Conseil, répondit le harponneur. Mais
allez toujours, car vous êtes très intéressant.

-- Quant aux poissons cartilagineux, reprit imperturbablement Conseil,
ils ne comprennent que trois ordres.

-- Tant mieux, fit Ned.

-- Primo, les cyclostomes, dont les mâchoires sont soudées en un anneau
mobile, et dont les branchies s'ouvrent par des trous nombreux - ordre
ne comprenant qu'une seule famille. Type : la lamproie.

-- Faut l'aimer, répondit Ned Land.

-- Secundo, les sélaciens, avec branchies semblables à celles des
cyclostomes, mais dont la mâchoire inférieure est mobile. Cet ordre,
qui est le plus important de la classe, comprend deux familles. Types :
la raie et les squales.

-- Quoi ! s'écria Ned, des raies et des requins dans le même ordre ! Eh
bien, ami Conseil, dans l'intérêt des raies, je ne vous conseille pas
de les mettre ensemble dans le même bocal !

-- Tertio, répondit Conseil, les sturioniens, dont les branchies sont
ouvertes, comme à l'ordinaire, par une seule fente garnie d'un opercule
ordre qui comprend quatre genres. Type : l'esturgeon.

-- Ah ! ami Conseil, vous avez gardé le meilleur pour la fin à mon
avis, du moins. Et c'est tout ?

-- Oui, mon brave Ned, répondit Conseil, et remarquez que quand on sait
cela, on ne sait rien encore, car les familles se subdivisent en
genres, en sous-genres, en espèces, en variétés...

-- Eh bien, ami Conseil, dit le harponneur, se penchant sur la vitre du
panneau, voici des variétés qui passent !

-- Oui ! des poissons, s'écria Conseil. On se croirait devant un
aquarium !

-- Non, répondis-je, car l'aquarium n'est qu'une cage, et ces
poissons-là sont libres comme l'oiseau dans l'air.

-- Eh bien, ami Conseil, nommez-les donc, nommez-les donc ! disait Ned
Land.

-- Moi, répondit Conseil, je n'en suis pas capable ! Cela regarde mon
maître ! »

Et en effet, le digne garçon, classificateur enragé, n'était point un
naturaliste, et je ne sais pas s'il aurait distingué un thon d'une
bonite. En un mot, le contraire du Canadien, qui nommait tous ces
poissons sans hésiter.

-- Un baliste, avais-je dit.

-- Et un baliste chinois ! répondait Ned Land.

-- Genre des balistes, famille des sclérodermes, ordre des
plectognathes », murmurait Conseil.

Décidément, à eux deux, Ned et Conseil auraient fait un naturaliste
distingué.

Le Canadien ne s'était pas trompé. Une troupe de balistes, à corps
comprimé, à peau grenue, armés d'un aiguillon sur leur dorsale, se
jouaient autour du _Nautilus_, et agitaient les quatre rangées de
piquants qui hérissent chaque côté de leur queue. Rien de plus
admirable que leur enveloppe, grise par-dessus, blanche par-dessous
dont les taches d'or scintillaient dans le sombre remous des lames.
Entre eux ondulaient des raies, comme une nappe abandonnée aux vents,
et parmi elles, j'aperçus, à ma grande joie, cette raie chinoise,
jaunâtre à sa partie supérieure, rose tendre sous le ventre et munie de
trois aiguillons en arrière de son oeil : espèce rare, et même douteuse
au temps de Lacépède, qui ne l'avait jamais vue que dans un recueil de
dessins japonais.

Pendant deux heures toute une armée aquatique fit escorte au
_Nautilus_. Au milieu de leurs jeux, de leurs bonds, tandis qu'ils
rivalisaient de beauté, d'éclat et de vitesse, je distinguai le labre
vert, le mulle barberin, marqué d'une double raie noire. Le gobie
éléotre, à caudale arrondie, blanc de couleur et tacheté de violet sur
le dos, le scombre japonais, admirable maquereau de ces mers, au corps
bleu et à la tête argentée, de brillants azurors dont le nom seul
emporte toute description des spares rayés, aux nageoires variées de
bleu et de jaune, des spares fascés, relevés d'une bande noire sur leur
caudale, des spares zonéphores élégamment corsetés dans leurs six
ceintures, des aulostones, véritables bouches en flûte ou bécasses de
mer, dont quelques échantillons atteignaient une longueur d'un mètre,
des salamandres du Japon, des murènes échidnées, longs serpents de six
pieds, aux yeux vifs et petits, et à la vaste bouche hérissée de dents,
etc.

Notre admiration se maintenait toujours au plus haut point. Nos
interjections ne tarissaient pas. Ned nommait les poissons, Conseil les
classait, moi, je m'extasiais devant la vivacité de leurs allures et la
beauté de leurs formes. Jamais il ne m'avait été donné de surprendre
ces animaux vivants, et libres dans leur élément naturel.

Je ne citerai pas toutes les variétés qui passèrent ainsi devant nos
yeux éblouis, toute cette collection des mers du Japon et de la Chine.
Ces poissons accouraient, plus nombreux que les oiseaux dans l'air,
attirés sans doute par l'éclatant foyer de lumière électrique.

Subitement, le jour se fit dans le salon. Les panneaux de tôle se
refermèrent. L'enchanteresse vision disparut. Mais longtemps, je rêvai
encore, jusqu'au moment où mes regards se fixèrent sur les instruments
suspendus aux parois. La boussole montrait toujours la direction au
nord-nord-est, le manomètre indiquait une pression de cinq atmosphères
correspondant à une profondeur de cinquante mètres, et le loch
électrique donnait une marche de quinze milles à l'heure.

J'attendais le capitaine Nemo. Mais il ne parut pas. L'horloge marquait
cinq heures.

Ned Land et Conseil retournèrent à leur cabine. Moi, je regagnai ma
chambre. Mon dîner s'y trouvait préparé. Il se composait d'une soupe à
la tortue faite des carets les plus délicats, d'un surmulet à chair
blanche, un peu feuilletée, dont le foie préparé à part fit un manger
délicieux, et de filets de cette viande de l'holocante empereur, dont
la saveur me parut supérieure à celle du saumon.

Je passai la soirée à lire, à écrire, à penser. Puis, le sommeil me
gagnant, je m'étendis sur ma couche de zostère, et je m'endormis
profondément, pendant que le _Nautilus_ se glissait à travers le rapide
courant du Fleuve Noir.

                                   XV

                        UNE INVITATION PAR LETTRE

Le lendemain, 9 novembre, je ne me réveillai qu'après un long sommeil
de douze heures. Conseil vint, suivant son habitude, savoir « comment
monsieur avait passé la nuit », et lui offrir ses services. Il avait
laissé son ami le Canadien dormant comme un homme qui n'aurait fait que
cela toute sa vie.

Je laissai le brave garçon babiller à sa fantaisie, sans trop lui
répondre. J'étais préoccupé de l'absence du capitaine Nemo pendant
notre séance de la veille, et j'espérais le revoir aujourd'hui.

Bientôt j'eus revêtu mes vêtements de byssus. Leur nature provoqua plus
d'une fois les réflexions de Conseil. Je lui appris qu'ils étaient
fabriqués avec les filaments lustrés et soyeux qui rattachent aux
rochers les « jambonneaux », sortes de coquilles très abondantes sur
les rivages de la Méditerranée. Autrefois, on en faisait de belles
étoffes, des bas, des gants, car ils étaient à la fois très moelleux et
très chauds. L'équipage du _Nautilus_ pouvait donc se vêtir à bon
compte, sans rien demander ni aux cotonniers, ni aux moutons, ni aux
vers à soie de la terre.

Lorsque je fus habillé, je me rendis au grand salon. Il était désert.

Je me plongeai dans l'étude de ces trésors de conchyliologie, entassés
sous les vitrines. Je fouillai aussi de vastes herbiers, emplis des
plantes marines les plus rares, et qui, quoique desséchées,
conservaient leurs admirables couleurs. Parmi ces précieuses
hydrophytes, je remarquai des cladostèphes verticillées, des
padines-paon, des caulerpes à feuilles de vigne, des callithamnes
granifères, de délicates céramies à teintes écarlates, des agares
disposées en éventails, des acétabules, semblables à des chapeaux de
champignons très déprimés, et qui furent longtemps classées parmi les
zoophytes, enfin toute une série de varechs.

La journée entière se passa, sans que je fusse honoré de la visite du
capitaine Nemo. Les panneaux du salon ne s'ouvrirent pas. Peut-être ne
voulait-on pas nous blaser sur ces belles choses.

La direction du _Nautilus_ se maintint à l'est-nord-est, sa vitesse à
douze milles, sa profondeur entre cinquante et soixante mètres.

Le lendemain, 10 novembre, même abandon, même solitude. Je ne vis
personne de l'équipage. Ned et Conseil passèrent la plus grande partie
de la journée avec moi. Ils s'étonnèrent de l'inexplicable absence du
capitaine. Cet homme singulier était-il malade ? Voulait-il modifier
ses projets à notre égard ?

Après tout, suivant la remarque de Conseil, nous jouissions d'une
entière liberté, nous étions délicatement et abondamment nourris. Notre
hôte se tenait dans les termes de son traité. Nous ne pouvions nous
plaindre, et d'ailleurs, la singularité même de notre destinée nous
réservait de si belles compensations, que nous n'avions pas encore le
droit de l'accuser.

Ce jour-là, je commençai le journal de ces aventures, ce qui m'a permis
de les raconter avec la plus scrupuleuse exactitude, et, détail
curieux, je l'écrivis sur un papier fabriqué avec la zostère marine.

Le 11 novembre, de grand matin, l'air frais répandu à l'intérieur du
_Nautilus_ m'apprit que nous étions revenus à la surface de l'Océan,
afin de renouveler les provisions d'oxygène. Je me dirigeai vers
l'escalier central, et je montai sur la plate-forme.

Il était six heures. Je trouvai le temps couvert, la mer grise, mais
calme. A peine de houle. Le capitaine Nemo, que j'espérais rencontrer
là, viendrait-il ? Je n'aperçus que le timonier, emprisonné dans sa
cage de verre. Assis sur la saillie produite par la coque du canot,
j'aspirai avec délices les émanations salines.

Peu à peu, la brume se dissipa sous l'action des rayons solaires.
L'astre radieux débordait de l'horizon oriental. La mer s'enflamma sous
son regard comme une traînée de poudre. Les nuages, éparpillés dans les
hauteurs, se colorèrent de tons vifs admirablement nuancés, et de
nombreuses « langues de chat » annoncèrent du vent pour toute la
journée.

Mais que faisait le vent à ce _Nautilus_ que les tempêtes ne pouvaient
effrayer !

J'admirai donc ce joyeux lever de soleil, si gai, si vivifiant, lorsque
j'entendis quelqu'un monter vers la plate-forme.

Je me préparais à saluer le capitaine Nemo, mais ce fut son second -
que j'avais déjà vu pendant la première visite du capitaine - qui
apparut. Il s'avança sur la plate-forme, et ne sembla pas s'apercevoir
de ma présence. Sa puissante lunette aux yeux, il scruta tous les
points de l'horizon avec une attention extrême. Puis, cet examen fait,
il s'approcha du panneau, et prononça une phrase dont voici exactement
les termes. Je l'ai retenue, car, chaque matin, elle se reproduisit
dans des conditions identiques. Elle était ainsi conçue :

« Nautron respoc lorni virch. »

Ce qu'elle signifiait, je ne saurais le dire.

Ces mots prononcés, le second redescendit. Je pensai que le _Nautilus_
allait reprendre sa navigation sous-marine. Je regagnai donc le
panneau, et par les coursives je revins à ma chambre.

Cinq jours s'écoulèrent ainsi, sans que la situation se modifiât.
Chaque matin, je montais sur la plate-forme. La même phrase était
prononcée par le même individu. Le capitaine Nemo ne paraissait pas.

J'avais pris mon parti de ne plus le voir, quand, le 16 novembre,
rentré dans ma chambre avec Ned et Conseil, je trouvai sur la table un
billet à mon adresse.

Je l'ouvris d'une main impatiente. Il était écrit d'une écriture
franche et nette, mais un peu gothique et qui rappelait les types
allemands.

Ce billet était libellé en ces termes :

     _Monsieur le professeur Aronnax, à bord du_ Nautilus.

     _16 novembre 1867._

     _Le capitaine Nemo invite monsieur le professeur Aronnax à
     une partie de chasse qui aura lieu demain matin dans ses
     forêts de l'île Crespo. Il espère que rien n'empêchera
     monsieur le professeur d'y assister, et il verra avec plaisir
     que ses compagnons se joignent à lui._

     _Le commandant du_ Nautilus,
     _Capitaine NEMO._ »

« Une chasse ! s'écria Ned.

-- Et dans ses forêts de l'île Crespo ! ajouta Conseil.

-- Mais il va donc à terre, ce particulier-là ? reprit Ned Land.

-- Cela me paraît clairement indiqué, dis-je en relisant la lettre.

-- Eh bien ! il faut accepter, répliqua le Canadien. Une fois sur la
terre ferme, nous aviserons à prendre un parti. D'ailleurs, je ne serai
pas fâché de manger quelques morceaux de venaison fraîche. »

Sans chercher à concilier ce qu'il y avait de contradictoire entre
l'horreur manifeste du capitaine Nemo pour les continents et les îles,
et son invitation de chasser en forêt, je me contentai de répondre :

« Voyons d'abord ce que c'est que l'île Crespo. »

Je consultai le planisphère, et, par 32°40' de latitude nord et 167°50'
de longitude ouest, je trouvai un îlot qui fut reconnu en 1801 par le
capitaine Crespo, et que les anciennes cartes espagnoles nommaient
Rocca de la Plata, c'est-à-dire « Roche d'Argent ». Nous étions donc à
dix-huit cents milles environ de notre point de départ, et la direction
un peu modifiée du _Nautilus_ le ramenait vers le sud-est.

Je montrai à mes compagnons ce petit roc perdu au milieu du Pacifique
nord.

« Si le capitaine Nemo va quelquefois à terre, leur dis-je, il choisit
du moins des îles absolument désertes ! »

Ned Land hocha la tête sans répondre, puis Conseil et lui me
quittèrent. Après un souper qui me fut servi par le stewart muet et
impassible, je m'endormis, non sans quelque préoccupation.

Le lendemain, 17 novembre, à mon réveil, je sentis que le _Nautilus_
était absolument immobile. Je m'habillai lestement, et j'entrai dans le
grand salon.

Le capitaine Nemo était là. Il m'attendait, se leva, salua, et me
demanda s'il me convenait de l'accompagner.

Comme il ne fit aucune allusion à son absence pendant ces huit jours,
je m'abstins de lui en parler, et je répondis simplement que mes
compagnons et moi nous étions prêts à le suivre.

« Seulement, monsieur, ajoutai-je, je me permettrai de vous adresser
une question.

-- Adressez, monsieur Aronnax, et, si je puis y répondre, j'y répondrai.

-- Eh bien, capitaine, comment se fait-il que vous, qui avez rompu
toute relation avec la terre, vous possédiez des forêts dans l'île
Crespo ?

-- Monsieur le professeur, me répondit le capitaine, les forêts que je
possède ne demandent au soleil ni sa lumière ni sa chaleur. Ni les
lions, ni les tigres, ni les panthères, ni aucun quadrupède ne les
fréquentent. Elles ne sont connues que de moi seul. Elles ne poussent
que pour moi seul. Ce ne sont point des forêts terrestres, mais bien
des forêts sous-marines.

-- Des forêts sous-marines ! m'écriai-je.

-- Oui, monsieur le professeur.

-- Et vous m'offrez de m'y conduire ?

-- Précisément.

-- A pied ?

-- Et même à pied sec.

-- En chassant ?

-- En chassant.

-- Le fusil à la main ?

-- Le fusil à la main. »

Je regardai le commandant du _Nautilus_ d'un air qui n'avait rien de
flatteur pour sa personne.

« Décidément, il a le cerveau malade, pensai-je. Il a eu un accès qui a
dure huit jours, et même qui dure encore. C'est dommage ! Je l'aimais
mieux étrange que fou ! »

Cette pensée se lisait clairement sur mon visage, mais le capitaine
Nemo se contenta de m'inviter à le suivre, et je le suivis en homme
résigné à tout.

Nous arrivâmes dans la salle à manger, où le déjeuner se trouvait servi.

« Monsieur Aronnax, me dit le capitaine, je vous prierai de partager
mon déjeuner sans façon. Nous causerons en mangeant. Mais, si je vous
ai promis une promenade en forêt, je ne me suis point engagé à vous y
faire rencontrer un restaurant. Déjeunez donc en homme qui ne dînera
probablement que fort tard. »

Je fis honneur au repas. Il se composait de divers poissons et de
tranches d'holoturies, excellents zoophytes, relevés d'algues très
apéritives, telles que la _Porphyria laciniata_ et la _Laurentia
primafetida_. La boisson se composait d'eau limpide à laquelle, à
l'exemple du capitaine, j'ajoutai quelques gouttes d'une liqueur
fermentée, extraite, suivant la mode kamchatkienne, de l'algue connue
sous le nom de « Rhodoménie palmée ».

Le capitaine Nemo mangea, d'abord, sans prononcer une seule parole.
Puis, il me dit :

« Monsieur le professeur, quand je vous ai proposé de venir chasser
dans mes forêts de Crespo, vous m'avez cru en contradiction avec
moi-même. Quand je vous ai appris qu'il s'agissait de forêts
sous-marines, vous m'avez cru fou. Monsieur le professeur, il ne faut
jamais juger les hommes à la légère.

-- Mais, capitaine, croyez que...

-- Veuillez m'écouter, et vous verrez si vous devez m'accuser de folie
ou de contradiction.

-- Je vous écoute.

-- Monsieur le professeur, vous le savez aussi bien que moi, l'homme
peut vivre sous l'eau à la condition d'emporter avec lui sa provision
d'air respirable. Dans les travaux sous-marins, l'ouvrier, revêtu d'un
vêtement imperméable et la tête emprisonnée dans une capsule de métal,
reçoit l'air de l'extérieur au moyen de pompes foulantes et de
régulateurs d'écoulement.

-- C'est l'appareil des scaphandres, dis-je.

-- En effet, mais dans ces conditions, l'homme n'est pas libre. Il est
rattache à la pompe qui lui envoie l'air par un tuyau de caoutchouc,
véritable chaîne qui le rive à la terre, et si nous devions être ainsi
retenus au _Nautilus_, nous ne pourrions aller loin.

-- Et le moyen d'être libre ? demandai-je.

-- C'est d'employer l'appareil Rouquayrol-Denayrouze, imaginé par deux
de vos compatriotes, mais que j'ai perfectionné pour mon usage, et qui
vous permettra de vous risquer dans ces nouvelles conditions
physiologiques, sans que vos organes en souffrent aucunement. Il se
compose d'un réservoir en tôle épaisse, dans lequel j'emmagasine l'air
sous une pression de cinquante atmosphères. Ce réservoir se fixe sur le
dos au moyen de bretelles, comme un sac de soldat. Sa partie supérieure
forme une boîte d'où l'air, maintenu par un mécanisme à soufflet, ne
peut s'échapper qu'à sa tension normale. Dans l'appareil Rouquayrol,
tel qu'il est employé, deux tuyaux en caoutchouc, partant de cette
boîte, viennent aboutir à une sorte de pavillon qui emprisonne le nez
et la bouche de l'opérateur ; l'un sert à l'introduction de l'air
inspiré, l'autre à l'issue de l'air expiré, et la langue ferme celui-ci
ou celui-là, suivant les besoins de la respiration. Mais, moi qui
affronte des pressions considérables au fond des mers, j'ai dû enfermer
ma tête, comme celle des scaphandres, dans une sphère de cuivre, et
c'est à cette sphère qu'aboutissent les deux tuyaux inspirateurs et
expirateurs.

-- Parfaitement, capitaine Nemo, mais l'air que vous emportez doit
s'user vite, et dès qu'il ne contient plus que quinze pour cent
d'oxygène, il devient irrespirable.

Sans doute, mais je vous l'ai dit, monsieur Aronnax, les pompes du
_Nautilus_ me permettent de l'emmagasiner sous une pression
considérable, et, dans ces conditions, le réservoir de l'appareil peut
fournir de l'air respirable pendant neuf ou dix heures.

-- Je n'ai plus d'objection à faire, répondis-je. Je vous demanderai
seulement, capitaine, comment vous pouvez éclairer votre route au fond
de l'Océan ?

-- Avec l'appareil Ruhmkorff, monsieur Aronnax. Si le premier se porte
sur le dos, le second s'attache à la ceinture. Il se compose d'une pile
de Bunzen que je mets en activité, non avec du bichromate de potasse,
mais avec du sodium. Une bobine d'induction recueille l'électricité
produite, et la dirige vers une lanterne d'une disposition
particulière. Dans cette lanterne se trouve un serpentin de verre qui
contient seulement un résidu de gaz carbonique. Quand l'appareil
fonctionne, ce gaz devient lumineux, en donnant une lumière blanchâtre
et continue. Ainsi pourvu, je respire et je vois.

-- Capitaine Nemo, à toutes mes objections vous faites de si écrasantes
réponses que je n'ose plus douter. Cependant, si je suis bien forcé
d'admettre les appareils Rouquayrol et Ruhmkorff, je demande à faire
des réserves pour le fusil dont vous voulez m'armer.

-- Mais ce n'est point un fusil à poudre, répondit le capitaine.

-- C'est donc un fusil à vent ?

-- Sans doute. Comment voulez-vous que je fabrique de la poudre à mon
bord, n'ayant ni salpêtre, ni soufre ni charbon ?

-- D'ailleurs, dis-je, pour tirer sous l'eau, dans un milieu huit cent
cinquante-cinq fois plus dense que l'air il faudrait vaincre une
résistance considérable.

-- Ce ne serait pas une raison. Il existe certains canons,
perfectionnés après Fulton par les Anglais Philippe Coles et Burley,
par le Français Furcy, par l'Italien Landi, qui sont munis d'un système
particulier de fermeture, et qui peuvent tirer dans ces conditions.
Mais je vous le répète, n'ayant pas de poudre, je l'ai remplacée par de
l'air à haute pression, que les pompes du _Nautilus_ me fournissent
abondamment.

-- Mais cet air doit rapidement s'user.

-- Eh bien, n'ai-je pas mon réservoir Rouquayrol, qui peut, au besoin,
m'en fournir. Il suffit pour cela d'un robinet _ad hoc_. D'ailleurs,
monsieur Aronnax, vous verrez par vous-même que, pendant ces chasses
sous-marines, on ne fait pas grande dépense d'air ni de balles.

-- Cependant, il me semble que dans cette demi-obscurité, et au milieu
de ce liquide très dense par rapport à l'atmosphère, les coups ne
peuvent porter loin et sont difficilement mortels ?

-- Monsieur, avec ce fusil tous les coups sont mortels, au contraire,
et dès qu'un animal est touché, si légèrement que ce soit, il tombe
foudroyé.

-- Pourquoi ?

-- Parce que ce ne sont pas des balles ordinaires que ce fusil lance,
mais de petites capsules de verre - inventées par le chimiste
autrichien Leniebroek - et dont j'ai un approvisionnement considérable.
Ces capsules de verre, recouvertes d'une armature d'acier, et alourdies
par un culot de plomb, sont de véritables petites bouteilles de Leyde,
dans lesquelles l'électricité est forcée à une très haute tension. Au
plus léger choc, elles se déchargent, et l'animal, si puissant qu'il
soit, tombe mort. J'ajouterai que ces capsules ne sont pas plus grosses
que du numéro quatre, et que la charge d'un fusil ordinaire pourrait en
contenir dix.

-- Je ne discute plus, répondis-je en me levant de table, et je n'ai
plus qu'à prendre mon fusil. D'ailleurs, où vous irez, j'irai. »

Le capitaine Nemo me conduisit vers l'arrière du _Nautilus_, et, en
passant devant la cabine de Ned et de Conseil, j'appelai mes deux
compagnons qui nous suivirent aussitôt.

Puis, nous arrivâmes à une cellule située en abord près de la chambre
des machines, et dans laquelle nous devions revêtir nos vêtements de
promenade.

                                  XVI

                          PROMENADE EN PLAINE

Cette cellule était, à proprement parler, l'arsenal et le vestiaire du
_Nautilus_. Une douzaine d'appareils de scaphandres, suspendus à la
paroi, attendaient les promeneurs.

Ned Land, en les voyant, manifesta une répugnance évidente à s'en
revêtir.

« Mais, mon brave Ned, lui dis-je, les forêts de l'île de Crespo ne
sont que des forêts sous-marines !

-- Bon ! fit le harponneur désappointé, qui voyait s'évanouir ses rêves
de viande fraîche. Et vous, monsieur Aronnax, vous allez vous
introduire dans ces habits-là ?

-- Il le faut bien, maître Ned.

-- Libre à vous, monsieur, répondit le harponneur, haussant les
épaules, mais quant à moi, à moins qu'on ne m'y force, je n'entrerai
jamais là-dedans.

-- On ne vous forcera pas, maître Ned, dit le capitaine Nemo.

-- Et Conseil va se risquer ? demanda Ned.

-- Je suis monsieur partout où va monsieur », répondit Conseil.

Sur un appel du capitaine, deux hommes de l'équipage vinrent nous aider
à revêtir ces lourds vêtements imperméables, faits en caoutchouc sans
couture, et préparés de manière à supporter des pressions
considérables. On eût dit une armure à la fois souple et résistante.
Ces vêtements formaient pantalon et veste. Le pantalon se terminait par
d'épaisses chaussures, garnies de lourdes semelles de plomb. Le tissu
de la veste était maintenu par des lamelles de cuivre qui cuirassaient
la poitrine, la défendaient contre la poussée des eaux, et laissaient
les poumons fonctionner librement ; ses manches finissaient en forme de
gants assouplis, qui ne contrariaient aucunement les mouvements de la
main.

Il y avait loin, on le voit, de ces scaphandres perfectionnés aux
vêtements informes, tels que les cuirasses de liège, les soubrevestes,
les habits de mer, les coffres, etc., qui furent inventés et prônés
dans le XVIIIe siècle.

Le capitaine Nemo, un de ses compagnons - sorte d'Hercule, qui devait
être d'une force prodigieuse - , Conseil et moi, nous eûmes bientôt
revêtu ces habits de scaphandres. Il ne s'agissait plus que d'emboîter
notre tête dans sa sphère métallique. Mais, avant de procéder à cette
opération, je demandai au capitaine la permission d'examiner les fusils
qui nous étaient destinés.

L'un des hommes du _Nautilus_ me présenta un fusil simple dont la
crosse, faite en tôle d'acier et creuse à l'intérieur, était d'assez
grande dimension. Elle servait de réservoir à l'air comprimé, qu'une
soupape, manoeuvrée par une gâchette, laissait échapper dans le tube de
métal. Une boîte à projectiles, évidée dans l'épaisseur de la crosse,
renfermait une vingtaine de balles électriques, qui, au moyen d'un
ressort, se plaçaient automatiquement dans le canon du fusil. Dès qu'un
coup était tiré, l'autre était prêt à partir.

« Capitaine Nemo, dis-je, cette arme est parfaite et d'un maniement
facile. Je ne demande plus qu'à l'essayer. Mais comment allons-nous
gagner le fond de la mer ?

-- En ce moment, monsieur le professeur, le _Nautilus_ est échoué par
dix mètres d'eau, et nous n'avons plus qu'à partir.

-- Mais comment sortirons-nous ?

-- Vous l'allez voir. »

Le capitaine Nemo introduisit sa tête dans la calotte sphérique.
Conseil et moi, nous en fîmes autant, non sans avoir entendu le
Canadien nous lancer un « bonne chasse » ironique. Le haut de notre
vêtement était terminé par un collet de cuivre taraudé, sur lequel se
vissait ce casque de métal. Trois trous, protégés par des verres épais,
permettaient de voir suivant toutes les directions, rien qu'en tournant
la tête à l'intérieur de cette sphère. Dès qu'elle fut en place, les
appareils Rouquayrol, placés sur notre dos, commencèrent à fonctionner,
et, pour mon compte, je respirai à l'aise.

La lampe Ruhmkorff suspendue à ma ceinture, le fusil à la main, j'étais
prêt à partir. Mais, pour être franc, emprisonné dans ces lourds
vêtements et cloué au tillac par mes semelles de plomb, il m'eût été
impossible de faire un pas.

Mais ce cas était prévu, car je sentis que l'on me poussait dans une
petite chambre contiguë au vestiaire. Mes compagnons, également
remorqués, me suivaient. J'entendis une porte, munie d'obturateurs, se
refermer sur nous, et une profonde obscurité nous enveloppa.

Après quelques minutes, un vif sifflement parvint à mon oreille. Je
sentis une certaine impression de froid monter de mes pieds à ma
poitrine. Évidemment, de l'intérieur du bateau on avait, par un
robinet, donné entrée à l'eau extérieure qui nous envahissait, et dont
cette chambre fut bientôt remplie. Une seconde porte, percée dans le
flanc du _Nautilus_, s'ouvrit alors. Un demi-jour nous éclaira. Un
instant après, nos pieds foulaient le fond de la mer.

Et maintenant, comment pourrais-je retracer les impressions que m'a
laissées cette promenade sous les eaux ? Les mots sont impuissants à
raconter de telles merveilles ! Quand le pinceau lui-même est inhabile
à rendre les effets particuliers à l'élément liquide, comment la plume
saurait-elle les reproduire ?

Le capitaine Nemo marchait en avant, et son compagnon nous suivait à
quelques pas en arrière. Conseil et moi, nous restions l'un près de
l'autre, comme si un échange de paroles eût été possible à travers nos
carapaces métalliques. Je ne sentais déjà plus la lourdeur de mes
vêtements, de mes chaussures, de mon réservoir d'air, ni le poids de
cette épaisse sphère, au milieu de laquelle ma tête ballottait comme
une amande dans sa coquille. Tous ces objets, plongés dans l'eau,
perdaient une partie de leur poids égale à celui du liquide déplacé, et
je me trouvais très bien de cette loi physique reconnue par Archimède.
Je n'étais plus une masse inerte, et j'avais une liberté de mouvement
relativement grande.

La lumière, qui éclairait le sol jusqu'à trente pieds au-dessous de la
surface de l'Océan, m'étonna par sa puissance. Les rayons solaires
traversaient aisément cette masse aqueuse et en dissipaient la
coloration. Je distinguais nettement les objets à une distance de cent
mètres. Au-delà, les fonds se nuançaient des fines dégradations de
l'outremer, puis ils bleuissaient dans les lointains, et s'effaçaient
au milieu d'une vague obscurité. Véritablement, cette eau qui
m'entourait n'était qu'une sorte d'air, plus dense que l'atmosphère
terrestre, mais presque aussi diaphane. Au-dessus de moi, j'apercevais
la calme surface de la mer.

Nous marchions sur un sable fin, uni, non ridé comme celui des plages
qui conserve l'empreinte de la houle. Ce tapis éblouissant, véritable
réflecteur, repoussait les rayons du soleil avec une surprenante
intensité. De là, cette immense réverbération qui pénétrait toutes les
molécules liquides. Serai-je cru si j'affirme, qu'à cette profondeur de
trente pieds, j'y voyais comme en plein jour ?

Pendant un quart d'heure, je foulai ce sable ardent, semé d'une
impalpable poussière de coquillages. La coque du _Nautilus_, dessinée
comme un long écueil, disparaissait peu à peu, mais son fanal, lorsque
la nuit se serait faite au milieu des eaux, devait faciliter notre
retour à bord, en projetant ses rayons avec une netteté parfaite. Effet
difficile à comprendre pour qui n'a vu que sur terre ces nappes
blanchâtres si vivement accusées. Là, la poussière dont l'air est
saturé leur donne l'apparence d'un brouillard lumineux ; mais sur mer,
comme sous mer, ces traits électriques se transmettent avec une
incomparable pureté.

Cependant, nous allions toujours, et la vaste plaine de sable semblait
être sans bornes. J'écartais de la main les rideaux liquides qui se
refermaient derrière moi, et la trace de mes pas s'effaçait soudain
sous la pression de l'eau.

Bientôt, quelques formes d'objets, à peine estompées dans
l'éloignement, se dessinèrent à mes yeux. Je reconnus de magnifiques
premiers plans de rochers, tapissés de zoophytes du plus bel
échantillon, et je fus tout d'abord frappé d'un effet spécial à ce
milieu.

Il était alors dix heures du matin. Les rayons du soleil frappaient la
surface des flots sous un angle assez oblique, et au contact de leur
lumière décomposée par la réfraction comme à travers un prisme, fleurs,
rochers, plantules, coquillages, polypes, se nuançaient sur leurs bords
des sept couleurs du spectre solaire. C'était une merveille, une fête
des yeux, que cet enchevêtrement de tons colorés, une véritable
kaléidoscopie de vert, de jaune, d'orange, de violet, d'indigo, de
bleu, en un mot, toute la palette d'un coloriste enragé ! Que ne
pouvais-je communiquer à Conseil les vives sensations qui me montaient
au cerveau, et rivaliser avec lui d'interjections admiratives ! Que ne
savais-je, comme le capitaine Nemo et son compagnon, échanger mes
pensées au moyen de signes convenus ! Aussi, faute de mieux, je me
parlais à moi-même, je criais dans la boîte de cuivre qui coiffait ma
tête, dépensant peut-être en vaines paroles plus d'air qu'il ne
convenait.

Devant ce splendide spectacle, Conseil s'était arrête comme moi.
Évidemment, le digne garçon, en présence de ces échantillons de
zoophytes et de mollusques, classait, classait toujours. Polypes et
échinodermes abondaient sur le sol. Les isis variées, les cornulaires
qui vivent isolément, des touffes d'oculines vierges, désignées
autrefois sous le nom de « corail blanc », les fongies hérissées en
forme de champignons, les anémones adhérant par leur disque musculaire,
figuraient un parterre de fleurs, émaillé de porpites parées de leur
collerette de tentacules azurés, d'étoiles de mer qui constellaient le
sable, et d'astérophytons verruqueux, fines dentelles brodées par la
main des naïades, dont les festons se balançaient aux faibles
ondulations provoquées par notre marche. C'était un véritable chagrin
pour moi d'écraser sous mes pas les brillants spécimens de mollusques
qui jonchaient le sol par milliers, les peignes concentriques, les
marteaux, les donaces, véritables coquilles bondissantes, les troques,
les casques rouges, les strombes aile-d'ange, les aphysies, et tant
d'autres produits de cet inépuisable Océan. Mais il fallait marcher, et
nous allions en avant, pendant que voguaient au-dessus de nos têtes des
troupes de physalies, laissant leurs tentacules d'outre-mer flotter à
la traîne, des méduses dont l'ombrelle opaline ou rose tendre,
festonnée d'un liston d'azur, nous abritait des rayons solaires, et des
pélagies panopyres, qui, dans l'obscurité, eussent semé notre chemin de
lueurs phosphorescentes !

Toutes ces merveilles, je les entrevis dans l'espace d'un quart de
mille, m'arrêtant à peine, et suivant le capitaine Nemo, qui me
rappelait d'un geste. Bientôt, la nature du sol se modifia. A la plaine
de sable succéda une couche de vase visqueuse que les Américains
nomment « oaze », uniquement composée de coquilies siliceuses ou
calcaires. Puis, nous parcourûmes une prairie d'algues, plantes
pélagiennes que les eaux n'avaient pas encore arrachées, et dont la
végétation était fougueuse. Ces pelouses à tissu serré, douces au pied,
eussent rivalisé avec les plus moelleux tapis tissés par la main des
hommes. Mais, en même temps que la verdure s'étalait sous nos pas, elle
n'abandonnait pas nos têtes. Un léger berceau de plantes marines,
classées dans cette exubérante famille des algues, dont on connaît plus
de deux mille espèces, se croisait à la surface des eaux. Je voyais
flotter de longs rubans de fucus, les uns globuleux, les autres
tubulés, des laurencies, des cladostèphes, au feuillage si délié, des
rhodymènes palmés, semblables à des éventails de cactus. J'observai que
les plantes vertes se maintenaient plus près de la surface de la mer,
tandis que les rouges occupaient une profondeur moyenne, laissant aux
hydrophytes noires ou brunes le soin de former les jardins et les
parterres des couches reculées de l'Océan.

Ces algues sont véritablement un prodige de la création, une des
merveilles de la flore universelle. Cette famille produit à la fois les
plus petits et les plus grands végétaux du globe. Car de même qu'on a
compté quarante mille de ces imperceptibles plantules dans un espace de
cinq millimètres carrés, de même on a recueilli des fucus dont la
longueur dépassait cinq cents mètres.

Nous avions quitté le _Nautilus_ depuis une heure et demie environ. Il
était près de midi. Je m'en aperçus à la perpendicularité des rayons
solaires qui ne se réfractaient plus. La magie des couleurs disparut
peu à peu, et les nuances de l'émeraude et du saphir s'effacèrent de
notre firmament. Nous marchions d'un pas régulier qui résonnait sur le
sol avec une intensité étonnante. Les moindres bruits se transmettaient
avec une vitesse à laquelle l'oreille n'est pas habituée sur la terre.
En effet, l'eau est pour le son un meilleur véhicule que l'air, et il
s'y propage avec une rapidité quadruple.

En ce moment, le sol s'abaissa par une pente prononcée. La lumière prit
une teinte uniforme. Nous atteignîmes une profondeur de cent mètres,
subissant alors une pression de dix atmosphères. Mais mon vêtement de
scaphandre était établi dans des conditions telles que je ne souffrais
aucunement de cette pression. Je sentais seulement une certaine gêne
aux articulations des doigts, et encore ce malaise ne tarda-t-il pas à
disparaître. Quant à la fatigue que devait amener cette promenade de
deux heures sous un harnachement dont j'avais si peu l'habitude, elle
était nulle. Mes mouvements, aidés par l'eau, se produisaient avec une
surprenante facilité.

Arrivé à cette profondeur de trois cents pieds, je percevais encore les
rayons du soleil, mais faiblement. A leur éclat intense avait succédé
un crépuscule rougeâtre, moyen terme entre le jour et la nuit.
Cependant, nous voyions suffisamment à nous conduire, et il n'était pas
encore nécessaire de mettre les appareils Ruhmkorff en activité.

En ce moment, le capitaine Nemo s'arrêta. Il attendit que je l'eusse
rejoint, et du doigt, il me montra quelques masses obscures qui
s'accusaient dans l'ombre à une petite distance.

« C'est la forêt de l'île Crespo », pensai-je, et je ne me trompais pas.

                                  XVII

                          UNE FORET SOUS-MARINE

Nous étions enfin arrivés à la lisière de cette forêt, sans doute l'une
des plus belles de l'immense domaine du capitaine Nemo. Il la
considérait comme étant sienne, et s'attribuait sur elle les mêmes
droits qu'avaient les premiers hommes aux premiers jours du monde.
D'ailleurs, qui lui eût disputé la possession de cette propriété
sous-marine ? Quel autre pionnier plus hardi serait venu, la hache à la
main, en défricher les sombres taillis ?

Cette forêt se composait de grandes plantes arborescentes, et, dès que
nous eûmes pénétré sous ses vastes arceaux, mes regards furent tout
d'abord frappés d'une singulière disposition de leurs ramures -
disposition que je n'avais pas encore observée jusqu'alors.

Aucune des herbes qui tapissaient le sol, aucune des branches qui
hérissaient les arbrisseaux, ne rampait, ni ne se courbait, ni ne
s'étendait dans un plan horizontal. Toutes montaient vers la surface de
l'Océan. Pas de filaments, pas de rubans, si minces qu'ils fussent, qui
ne se tinssent droit comme des tiges de fer. Les fucus et les lianes se
développaient suivant une ligne rigide et perpendiculaire, commandée
par la densité de l'élément qui les avait produits. Immobiles,
d'ailleurs, lorsque je les écartais de la main, ces plantes reprenaient
aussitôt leur position première. C'était ici le règne de la verticalité.

Bientôt, je m'habituai à cette disposition bizarre, ainsi qu'à
l'obscurité relative qui nous enveloppait. Le sol de la forêt était
semé de blocs aigus, difficiles à éviter. La flore sous-marine m'y
parut être assez complète, plus riche même qu'elle ne l'eût été sous
les zones arctiques ou tropicales, où ses produits sont moins nombreux.
Mais, pendant quelques minutes, je confondis involontairement les
règnes entre eux, prenant des zoophytes pour des hydrophytes, des
animaux pour des plantes. Et qui ne s'y fût pas trompé ? La faune et la
flore se touchent de si près dans ce monde sous-marin !

J'observai que toutes ces productions du règne végétal ne tenaient au
sol que par un empâtement superficiel. Dépourvues de racines,
indifférentes au corps solide, sable, coquillage, test ou galet, qui
les supporte, elles ne lui demandent qu'un point d'appui, non la
vitalité. Ces plantes ne procèdent que d'elles-mêmes, et le principe de
leur existence est dans cette eau qui les soutient, qui les nourrit. La
plupart, au lieu de feuilles, poussaient des lamelles de formes
capricieuses, circonscrites dans une gamme restreinte de couleurs, qui
ne comprenait que le rose, le carmin, le vert, l'olivâtre, le fauve et
le brun. Je revis là, mais non plus desséchées comme les échantillons
du _Nautilus_, des padines-paons, déployées en éventails qui semblaient
solliciter la brise, des céramies écarlates, des laminaires allongeant
leurs jeunes pousses comestibles, des néréocystées filiformes et
fluxueuses, qui s'épanouissaient à une hauteur de quinze mètres, des
bouquets s'acétabules, dont les tiges grandissent par le sommet, et
nombre d'autres plantes pélagiennes, toutes dépourvues de fleurs. «
Curieuse anomalie, bizarre élément, a dit un spirituel naturaliste, où
le règne animal fleurit, et où le règne végétal ne fleurit pas ! »

Entre ces divers arbrisseaux, grands comme les arbres des zones
tempérées, et sous leur ombre humide, se massaient de véritables
buissons à fleurs vivantes, des haies de zoophytes, sur lesquels
s'épanouissaient des méandrines zébrées de sillons tortueux, des
cariophylles jaunâtres à tentacules diaphanes, des touffes gazonnantes
de zoanthaires, et pour compléter l'illusion -, les poissons-mouches
volaient de branches en branches, comme un essaim de colibris, tandis
que de jaunes lépisacanthes, à la mâchoire hérissée, aux écailles
aiguës, des dactyloptères et des monocentres, se levaient sous nos pas,
semblables à une troupe de bécassines.

Vers une heure, le capitaine Nemo donna le signal de la halte. J'en fus
assez satisfait pour mon compte, et nous nous étendîmes sous un berceau
d'alariées, dont les longues lanières amincies se dressaient comme des
flèches.

Cet instant de repos me parut délicieux. Il ne nous manquait que le
charme de la conversation. Mais impossible de parler, impossible de
répondre. J'approchai seulement ma grosse tête de cuivre de la tête de
Conseil. Je vis les yeux de ce brave garçon briller de contentement, et
en signe de satisfaction, il s'agita dans sa carapace de l'air le plus
comique du monde.

Après quatre heures de cette promenade, je fus très étonné de ne pas
ressentir un violent besoin de manger. A quoi tenait cette disposition
de l'estomac, je ne saurais le dire. Mais, en revanche, j'éprouvais une
insurmontable envie de dormir, ainsi qu'il arrive à tous les plongeurs.
Aussi mes yeux se fermèrent-ils bientôt derrière leur épaisse vitre, et
je tombai dans une invincible somnolence, que le mouvement de la marche
avait seul pu combattre jusqu'alors. Le capitaine Nemo et son robuste
compagnon, étendus dans ce limpide cristal, nous donnaient l'exemple du
sommeil.

Combien de temps restai-je ainsi plongé dans cet assoupissement, je ne
pus l'évaluer ; mais lorsque je me réveillai, il me sembla que le
soleil s'abaissait vers l'horizon. Le capitaine Nemo s'était déjà
relevé, et je commençais à me détirer les membres, quand une apparition
inattendue me remit brusquement sur les pieds.

A quelques pas, une monstrueuse araignée de mer, haute d'un mètre, me
regardait de ses yeux louches, prête à s'élancer sur moi. Quoique mon
habit de scaphandre fût assez épais pour me défendre contre les
morsures de cet animal, je ne pus retenir un mouvement d'horreur.
Conseil et le matelot du _Nautilus_ s'éveillèrent en ce moment. Le
capitaine Nemo montra à son compagnon le hideux crustacé, qu'un coup de
crosse abattit aussitôt, et je vis les horribles pattes du monstre se
tordre dans des convulsions terribles.

Cette rencontre me fit penser que d'autres animaux, plus redoutables,
devaient hanter ces fonds obscurs, et que mon scaphandre ne me
protégerait pas contre leurs attaques. Je n'y avais pas songé
jusqu'alors, et je résolus de me tenir sur mes gardes. Je supposais,
d'ailleurs, que cette halte marquait le terme de notre promenade ; mais
je me trompais, et, au lieu de retourner au _Nautilus_, le capitaine
Nemo continua son audacieuse excursion.

Le sol se déprimait toujours, et sa pente, s'accusant davantage, nous
conduisit à de plus grandes profondeurs. Il devait être à peu près
trois heures, quand nous atteignîmes une étroite vallée, creusée entre
de hautes parois à pic, et située par cent cinquante mètres de fond.
Grâce à la perfection de nos appareils, nous dépassions ainsi de
quatre-vingt-dix mètres la limite que la nature semblait avoir imposée
jusqu'ici aux excursions sous-marines de l'homme.

Je dis cent cinquante mètres, bien qu'aucun instrument ne me permît
d'évaluer cette distance. Mais je savais que, même dans les mers les
plus limpides, les rayons solaires ne pouvaient pénétrer plus avant.
Or, précisément, l'obscurité devint profonde. Aucun objet n'était
visible à dix pas. Je marchais donc en tâtonnant, quand je vis briller
subitement une lumière blanche assez vive. Le capitaine Nemo venait de
mettre son appareil électrique en activité. Son compagnon l'imita.
Conseil et moi nous suivîmes leur exemple. J'établis, en tournant une
vis, la communication entre la bobine et le serpentin de verre, et la
mer, éclairée par nos quatre lanternes, s'illumina dans un rayon de
vingt-cinq mètres.

Le capitaine Nemo continua de s'enfoncer dans les obscures profondeurs
de la forêt dont les arbrisseaux se raréfiaient de plus en plus.
J'observai que la vie végétale disparaissait plus vite que la vie
animale. Les plantes pélagiennes abandonnaient déjà le sol devenu
aride, qu'un nombre prodigieux d'animaux, zoophytes, articulés,
mollusques et poissons y pullulaient encore.

Tout en marchant, je pensais que la lumière de nos appareils Ruhmkorff
devait nécessairement attirer quelques habitants de ces sombres
couches. Mais s'ils nous approchèrent, ils se tinrent du moins à une
distance regrettable pour des chasseurs. Plusieurs fois, je vis le
capitaine Nemo s'arrêter et mettre son fusil en joue ; puis, après
quelques instants d'observation, il se relevait et reprenait sa marche.

Enfin, vers quatre heures environ, cette merveilleuse excursion
s'acheva. Un mur de rochers superbes et d'une masse imposante se dressa
devant nous, entassement de blocs gigantesques, énorme falaise de
granit, creusée de grottes obscures, mais qui ne présentait aucune
rampe praticable. C'étaient les accores de l'île Crespo. C'était la
terre.

Le capitaine Nemo s'arrêta soudain. Un geste de lui nous fit faire
halte, et si désireux que je fusse de franchir cette muraille, je dus
m'arrêter. Ici finissaient les domaines du capitaine Nemo. Il ne
voulait pas les dépasser. Au-delà, c'était cette portion du globe qu'il
ne devait plus fouler du pied.

Le retour commença. Le capitaine Nemo avait repris la tête de sa petite
troupe, se dirigeant toujours sans hésiter. Je crus voir que nous ne
suivions pas le même chemin pour revenir au _Nautilus_. Cette nouvelle
route, très raide, et par conséquent très pénible, nous rapprocha
rapidement de la surface de la mer. Cependant, ce retour dans les
couches supérieures ne fut pas tellement subit que la décompression se
fit trop rapidement, ce qui aurait pu amener dans notre organisme des
désordres graves, et déterminer ces lésions internes si fatales aux
plongeurs. Très promptement, la lumière reparut et grandit, et, le
soleil étant déjà bas sur l'horizon, la réfraction borda de nouveau les
divers objets d'un anneau spectral.

A dix mètres de profondeur, nous marchions au milieu d'un essaim de
petits poissons de toute espèce, plus nombreux que les oiseaux dans
l'air, plus agiles aussi, mais aucun gibier aquatique, digne d'un coup
de fusil, ne s'était encore offert à nos regards.

En ce moment, je vis l'arme du capitaine, vivement épaulée, suivre
entre les buissons un objet mobile. Le coup partit, j'entendis un
faible sifflement, et un animal retomba foudroyé à quelques pas.

C'était une magnifique loutre de mer, une enhydre, le seul quadrupède
qui soit exclusivement marin. Cette loutre, longue d'un mètre cinquante
centimètres, devait avoir un très grand prix. Sa peau, d'un brun marron
en dessus, et argentée en dessous, faisait une de ces admirables
fourrures si recherchées sur les marchés russes et chinois ; la finesse
et le lustre de son poil lui assuraient une valeur minimum de deux
mille francs. J'admirai fort ce curieux mammifère à la tête arrondie et
ornée d'oreilles courtes, aux yeux ronds, aux moustaches blanches et
semblables à celles du chat, aux pieds palmés et unguiculés, à la queue
touffue. Ce précieux carnassier, chassé et traqué par les pêcheurs,
devient extrêmement rare, et il s'est principalement réfugié dans les
portions boréales du Pacifique, où vraisemblablement son espèce ne
tardera pas à s'éteindre.

Le compagnon du capitaine Nemo vint prendre la bête, la chargea sur son
épaule, et l'on se remit en route.

Pendant une heure, une plaine de sable se déroula devant nos pas. Elle
remontait souvent à moins de deux mètres de la surface des eaux. Je
voyais alors notre image, nettement reflétée, se dessiner en sens
inverse, et, au-dessus de nous, apparaissait une troupe identique,
reproduisant nos mouvements et nos gestes, de tout point semblable, en
un mot, à cela près qu'elle marchait la tête en bas et les pieds en
l'air.

Autre effet à noter. C'était le passage de nuages épais qui se
formaient et s'évanouissaient rapidement ; mais en réfléchissant, je
compris que ces prétendus nuages n'étaient dus qu'à l'épaisseur
variable des longues lames de fond, et j'apercevais même les « moutons
» écumeux que leur crête brisée multipliait sur les eaux. Il n'était
pas jusqu'à l'ombre des grands oiseaux qui passaient sur nos têtes,
dont je ne surprisse le rapide effleurement à la surface de la mer.

En cette occasion, je fus témoin de l'un des plus beaux coups de fusil
qui ait jamais fait tressaillir les fibres d'un chasseur. Un grand
oiseau, à large envergure, très nettement visible, s'approchait en
planant. Le compagnon du capitaine Nemo le mit en joue et le tira,
lorsqu'il fut à quelques mètres seulement au-dessus des flots. L'animal
tomba foudroyé, et sa chute l'entraîna jusqu'à la portée de l'adroit
chasseur qui s'en empara. C'était un albatros de la plus belle espèce,
admirable spécimen des oiseaux pélagiens.

Notre marche n'avait pas été interrompue par cet incident. Pendant deux
heures, nous suivîmes tantôt des plaines sableuses, tantôt des prairies
de varechs, fort pénibles à traverser. Franchement, je n'en pouvais
plus, quand j'aperçus une vague lueur qui rompait, à un demi mille,
l'obscurité des eaux. C'était le fanal du _Nautilus_. Avant vingt
minutes, nous devions être à bord, et là, je respirerais à l'aise, car
il me semblait que mon réservoir ne fournissait plus qu'un air très
pauvre en oxygène. Mais je comptais sans une rencontre qui retarda
quelque peu notre arrivée.

J'étais resté d'une vingtaine de pas en arrière, lorsque je vis le
capitaine Nemo revenir brusquement vers moi. De sa main vigoureuse, il
me courba à terre, tandis que son compagnon en faisait autant de
Conseil. Tout d'abord, je ne sus trop que penser de cette brusque
attaque, mais je me rassurai en observant que le capitaine se couchait
près de moi et demeurait immobile.

J'étais donc étendu sur le sol, et précisément à l'abri d'un buisson de
varechs, quand, relevant la tête, j'aperçus d'énormes masses passer
bruyamment en jetant des lueurs phosphorescentes.

Mon sang se glaça dans mes veines ! J'avais reconnu les formidables
squales qui nous menaçaient. C'était un couple de tintoréas, requins
terribles, à la queue énorme, au regard terne et vitreux, qui
distillent une matière phosphorescente par des trous percés autour de
leur museau. Monstrueuses mouches à feu, qui broient un homme tout
entier dans leurs mâchoires de fer ! Je ne sais si Conseil s'occupait à
les classer, mais pour mon compte, j'observais leur ventre argenté,
leur gueule formidable, hérissée de dents, à un point de vue peu
scientifique, et plutôt en victime qu'en naturaliste.

Très heureusement, ces voraces animaux y voient mal. Ils passèrent sans
nous apercevoir, nous effleurant de leurs nageoires brunâtres, et nous
échappâmes, comme par miracle, à ce danger plus grand, à coup sûr, que
la rencontre d'un tigre en pleine forêt.

Une demi-heure après, guidés par la traînée électrique, nous
atteignions le _Nautilus_. La porte extérieure était restée ouverte, et
le capitaine Nemo la referma, dès que nous fûmes rentrés dans la
première cellule. Puis, il pressa un bouton. J'entendis manoeuvrer les
pompes au dedans du navire, je sentis l'eau baisser autour de moi et,
en quelques instants, la cellule fut entièrement vidée. La porte
intérieure s'ouvrit alors, et nous passâmes dans le vestiaire.

Là, nos habits de scaphandre furent retirés, non sans peine, et, très
harassé, tombant d'inanition et de sommeil, je regagnai ma chambre,
tout émerveillé de cette surprenante excursion au fond des mers.

                                  XVIII

                  QUATRE MILLE LIEUES SOUS LE PACIFIQUE

Le lendemain matin, 18 novembre, j'étais parfaitement remis de mes
fatigues de la veille, et je montai sur la plate-forme, au moment ou le
second du _Nautilus_ prononçait sa phrase quotidienne. Il me vint alors
à l'esprit qu'elle se rapportait à l'état de la mer, ou plutôt qu'elle
signifiait : « Nous n'avons rien en vue. »

Et en effet, l'Océan était désert. Pas une voile à l'horizon. Les
hauteurs de l'île Crespo avaient disparu pendant la nuit. La mer,
absorbant les couleurs du prisme, à l'exception des rayons bleus,
réfléchissait ceux-ci dans toutes les directions et revêtait une
admirable teinte d'indigo. Une moire, à larges raies, se dessinait
régulièrement sur les flots onduleux.

J'admirais ce magnifique aspect de l'Océan, quand le capitaine Nemo
apparut. Il ne sembla pas s'apercevoir de ma présence, et commença une
série d'observations astronomiques. Puis, son opération terminée, il
alla s'accouder sur la cage du fanal, et ses regards se perdirent à la
surface de l'Océan.

Cependant, une vingtaine de matelots du _Nautilus_, tous gens vigoureux
et bien constitues, étaient montés sur la plate-forme. Ils venaient
retirer les filets qui avaient été mis à la traîne pendant la nuit. Ces
marins appartenaient évidemment à des nations différentes, bien que le
type européen fût indiqué chez tous. Je reconnus, à ne pas me tromper,
des Irlandais, des Français, quelques Slaves, un Grec ou un Candiote.
Du reste, ces hommes étaient sobres de paroles, et n'employaient entre
eux que ce bizarre idiome dont je ne pouvais pas même soupçonner
l'origine. Aussi, je dus renoncer à les interroger.

Les filets furent halés à bord. C'étaient des espèces de chaluts,
semblables à ceux des côtes normandes, vastes poches qu'une vergue
flottante et une chaîne transfilée dans les mailles inférieures
tiennent entr'ouvertes. Ces poches, ainsi traînées sur leurs gantiers
de fer, balayaient le fond de l'Océan et ramassaient tous ses produits
sur leur passage. Ce jour-là, ils ramenèrent de curieux échantillons de
ces parages poissonneux, des lophies, auxquels leurs mouvements
comiques ont valu le qualificatif d'histrions, des commerçons noirs,
munis de leurs antennes, des balistes ondulés, entourés de bandelettes
rouges, des tétrodons-croissants, dont le venin est extrêmement subtil,
quelques lamproies olivâtres, des macrorhinques, couverts d'écailles
argentées, des trichiures, dont la puissance électrique est égale à
celle du gymnote et de la torpille, des notoptères écailleux, à bandes
brunes et transversales, des gades verdâtres, plusieurs variétés de
gobies, etc., enfin, quelques poissons de proportions plus vastes, un
caranx à tête proéminente, long d'un mètre, plusieurs beaux scombres
bonites, chamarrés de couleurs bleues et argentées, et trois
magnifiques thons que la rapidité de leur marche n'avait pu sauver du
chalut.

J'estimai que ce coup de filet rapportait plus de mille livres de
poissons. C'était une belle pêche, mais non surprenante. En effet, ces
filets restent à la traîne pendant plusieurs heures et enserrent dans
leur prison de fil tout un monde aquatique. Nous ne devions donc pas
manquer de vivres d'une excellente qualité, que la rapidité du
_Nautilus_ et l'attraction de sa lumière électrique pouvaient
renouveler sans cesse.

Ces divers produits de la mer furent immédiatement affalés par le
panneau vers les cambuses, destinés, les uns à être mangés frais, les
autres à être conservés.

La pêche finie, la provision d'air renouvelée, je pensais que le
_Nautilus_ allait reprendre son excursion sous-marine, et je me
préparais à regagner ma chambre, quand, se tournant vers moi, le
capitaine Nemo me dit sans autre préambule :

« Voyez cet océan, monsieur le professeur, n'est-il pas doué d'une vie
réelle ? N'a-t-il pas ses colères et ses tendresses ? Hier, il s'est
endormi comme nous, et le voilà qui se réveille après une nuit paisible
! »

Ni bonjour, ni bonsoir ! N'eût-on pas dit que cet étrange personnage
continuait avec moi une conversation déjà commencée ?

« Regardez, reprit-il, il s'éveille sous les caresses du soleil ! Il va
revivre de son existence diurne ! C'est une intéressante étude que de
suivre le jeu de son organisme. Il possède un pouls, des artères, il a
ses spasmes, et je donne raison à ce savant Maury, qui a découvert en
lui une circulation aussi réelle que la circulation sanguine chez les
animaux. »

Il est certain que le capitaine Nemo n'attendait de moi aucune réponse,
et il me parut inutile de lui prodiguer les « Evidemment », les « A
coup sûr », et les « Vous avez raison ». Il se parlait plutôt à
lui-même, prenant de longs temps entre chaque phrase. C'était une
méditation à voix haute.

« Oui, dit-il, l'Océan possède une circulation véritable, et, pour la
provoquer, il a suffi au Créateur de toutes choses de multiplier en lui
le calorique, le sel et les animalcules. Le calorique, en effet, crée
des densités différentes, qui amènent les courants et les
contre-courants. L'évaporation, nulle aux régions hyperboréennes, très
active dans les zones équatoriales, constitue un échange permanent des
eaux tropicales et des eaux polaires. En outre, j'ai surpris ces
courants de haut en bas et de bas en haut, qui forment la vraie
respiration de l'Océan. J'ai vu la molécule d'eau de mer, échauffée à
la surface, redescendre vers les profondeurs, atteindre son maximum de
densité à deux degrés au-dessous de zéro, puis se refroidissant encore,
devenir plus légère et remonter. Vous verrez, aux pôles, les
conséquences de ce phénomène, et vous comprendrez pourquoi, par cette
loi de la prévoyante nature, la congélation ne peut jamais se produire
qu'à la surface des eaux ! »

Pendant que le capitaine Nemo achevait sa phrase, je me disais : « Le
pôle ! Est-ce que cet audacieux personnage prétend nous conduire
jusque-là ! »

Cependant, le capitaine s'était tu, et regardait cet élément si
complètement, si incessamment étudié par lui. Puis reprenant :

« Les sels, dit-il, sont en quantité considérable dans la mer, monsieur
le professeur, et si vous enleviez tous ceux qu'elle contient en
dissolution, vous en feriez une masse de quatre millions et demi de
lieues cubes, qui, étalée sur le globe, formerait une couche de plus de
dix mètres de hauteur. Et ne croyez pas que la présence de ces sels ne
soit due qu'à un caprice de la nature. Non. Ils rendent les eaux
marines moins évaporables, et empêchent les vents de leur enlever une
trop grande quantité de vapeurs, qui, en se résolvant, submergeraient
les zones tempérées. Rôle immense, rôle de pondérateur dans l'économie
générale du globe ! »

Le capitaine Nemo s'arrêta, se leva même, fit quelques pas sur la
plate-forme, et revint vers moi :

« Quant aux infusoires, reprit-il, quant à ces milliards d'animalcules,
qui existent par millions dans une gouttelette, et dont il faut huit
cent mille pour peser un milligramme, leur rôle n'est pas moins
important. Ils absorbent les sels marins, ils s'assimilent les éléments
solides de l'eau, et, véritables faiseurs de continents calcaires, ils
fabriquent des coraux et des madrépores ! Et alors la goutte d'eau,
privée de son aliment minéral, s'allège, remonte à la surface, y
absorbe les sels abandonnés par l'évaporation, s'alourdit, redescend,
et rapporte aux animalcules de nouveaux éléments à absorber. De là, un
double courant ascendant et descendant, et toujours le mouvement,
toujours la vie ! La vie, plus intense que sur les continents, plus
exubérante, plus infinie, s'épanouissant dans toutes les parties de cet
océan, élément de mort pour l'homme, a-t-on dit, élément de vie pour
des myriades d'animaux et pour moi ! »

Quand le capitaine Nemo parlait ainsi, il se transfigurait et
provoquait en moi une extraordinaire émotion.

« Aussi, ajouta-t-il, là est la vraie existence ! Et je concevrais la
fondation de villes nautiques, d'agglomérations de maisons
sous-marines, qui, comme le _Nautilus_ reviendraient respirer chaque
matin à la surface des mers, villes libres, s'il en fut, cités
indépendantes ! Et encore, qui sait si quelque despote... »

Le capitaine Nemo acheva sa phrase par un geste violent. Puis,
s'adressant directement à moi, comme pour chasser une pensée funeste :

« Monsieur Aronnax, me demanda-t-il, savez-vous quelle est la
profondeur de l'Océan ?

-- Je sais, du moins, capitaine, ce que les principaux sondages nous
ont appris.

-- Pourriez-vous me les citer, afin que je les contrôle au besoin ?

-- En voici quelques-uns, répondis-je, qui me reviennent à la mémoire.
Si je ne me trompe, on a trouvé une profondeur moyenne de huit mille
deux cents mètres dans l'Atlantique nord, et de deux mille cinq cents
mètres dans la Méditerranée. Les plus remarquables sondes ont été
faites dans l'Atlantique sud, près du trente-cinquième degré, et elles
ont donné douze mille mètres, quatorze mille quatre-vingt-onze mètres,
et quinze mille cent quarante-neuf mètres. En somme, on estime que si
le fond de la mer était nivelé, sa profondeur moyenne serait de sept
kilomètres environ.

-- Bien, monsieur le professeur, répondit le capitaine Nemo, nous vous
montrerons mieux que cela, je l'espère. Quant à la profondeur moyenne
de cette partie du Pacifique, je vous apprendrai qu'elle est seulement
de quatre mille mètres. »

Ceci dit, le capitaine Nemo se dirigea vers le panneau et disparut par
l'échelle. Je le suivis, et je regagnai le grand salon. L'hélice se mit
aussitôt en mouvement, et le loch accusa une vitesse de vingt milles à
l'heure.

Pendant les jours, pendant les semaines qui s'écoulèrent, le capitaine
Nemo fut très sobre de visites. Je ne le vis qu'à de rares intervalles.
Son second faisait régulièrement le point que je trouvais reporté sur
la carte, de telle sorte que je pouvais relever exactement la route du
_Nautilus_.

Conseil et Land passaient de longues heures avec moi. Conseil avait
raconté à son ami les merveilles de notre promenade, et le Canadien
regrettait de ne nous avoir point accompagnés. Mais j'espérais que
l'occasion se représenterait de visiter les forêts océaniennes.

Presque chaque jour, pendant quelques heures, les panneaux du salon
s'ouvraient, et nos yeux ne se fatiguaient pas de pénétrer les mystères
du monde sous-marin.

La direction générale du _Nautilus_ était sud-est, et il se maintenait
entre cent mètres et cent cinquante mètres de profondeur. Un jour,
cependant, par je ne sais quel caprice, entraîné diagonalement au moyen
de ses plans inclinés, il atteignit les couches d'eau situées par deux
mille mètres. Le thermomètre indiquait une température de 4,25
centigrades, température qui, sous cette profondeur, paraît être
commune à toutes les latitudes.

Le 26 novembre, à trois heures du matin le _Nautilus_ franchit le
tropique du Cancer par 172° de longitude. Le 27, il passa en vue des
Sandwich, où l'illustre Cook trouva la mort, le 14 février 1779. Nous
avions alors fait quatre mille huit cent soixante lieues depuis notre
point de départ. Le matin, lorsque j'arrivai sur la plate-forme,
j'aperçus, à deux milles sous le vent, Haouaï, la plus considérable des
sept îles qui forment cet archipel. Je distinguai nettement sa lisière
cultivée, les diverses chaînes de montagnes qui courent parallèlement à
la côte, et ses volcans que domine le Mouna-Rea, élevé de cinq mille
mètres au-dessus du niveau de la mer. Entre autres échantillons de ces
parages, les filets rapportèrent des flabellaires pavonées, polypes
comprimés de forme gracieuse, et qui sont particuliers à cette partie
de l'Océan.

La direction du _Nautilus_ se maintint au sud-est. Il coupa l'Équateur,
le 1er décembre, par 142° de longitude, et le 4 du même mois, après une
rapide traversée que ne signala aucun incident, nous eûmes connaissance
du groupe des Marquises. J'aperçus à trois milles, par 8°57' de
latitude sud et 139°32' de longitude ouest, la pointe Martin de
Nouka-Hiva, la principale de ce groupe qui appartient à la France. Je
vis seulement les montagnes boisées qui se dessinaient à l'horizon, car
le capitaine Nemo n'aimait pas à rallier les terres. Là, les filets
rapportèrent de beaux spécimens de poissons, des choryphènes aux
nageoires azurées et à la queue d'or, dont la chair est sans rivale au
monde, des hologymnoses à peu près dépourvus d'écailles, mais d'un goût
exquis, des ostorhinques à mâchoire osseuse, des thasards jaunâtres qui
valaient la bonite, tous poissons dignes d'être classés à l'office du
bord.

Après avoir quitté ces îles charmantes protégées par le pavillon
français, du 4 au 11 décembre, le _Nautilus_ parcourut environ deux
mille milles. Cette navigation fut marquée par la rencontre d'une
immense troupe de calmars, curieux mollusques, très voisins de la
seiche. Les pêcheurs français les désignent sous le nom d'encornets, et
ils appartiennent à la classe des céphalopodes et à la famille des
dibranchiaux, qui comprend avec eux les seiches et les argonautes. Ces
animaux furent particulièrement étudiés par les naturalistes de
l'antiquité, et ils fournissaient de nombreuses métaphores aux orateurs
de l'Agora, en même temps qu'un plat excellent à la table des riches
citoyens, s'il faut en croire Athénée, médecin grec, qui vivait avant
Gallien.

Ce fut pendant la nuit du 9 au 10 décembre, que le _Nautilus_ rencontra
cette armée de mollusques qui sont particulièrement nocturnes. On
pouvait les compter par millions. Ils émigraient des zones tempérées
vers les zones plus chaudes, en suivant l'itinéraire des harengs et des
sardines. Nous les regardions à travers les épaisses vitres de cristal,
nageant à reculons avec une extrême rapidité, se mouvant au moyen de
leur tube locomoteur, poursuivant les poissons et les mollusques,
mangeant les petits, mangés des gros, et agitant dans une confusion
indescriptible les dix pieds que la nature leur a implantés sur la
tête, comme une chevelure de serpents pneumatiques. Le Nautilus, malgré
sa vitesse, navigua pendant plusieurs heures au milieu de cette troupe
d'animaux, et ses filets en ramenèrent une innombrable quantité, où je
reconnus les neuf espèces que d'Orbigny a classées pour l'océan
Pacifique.

On le voit, pendant cette traversée, la mer prodiguait incessamment ses
plus merveilleux spectacles. Elle les variait à l'infini. Elle
changeait son décor et sa mise en scène pour le plaisir de nos yeux, et
nous étions appelés non seulement à contempler les oeuvres du Créateur
au milieu de l'élément liquide, mais encore à pénétrer les plus
redoutables mystères de l'Océan.

Pendant la journée du 11 décembre, j'étais occupé à lire dans le grand
salon. Ned Land et Conseil observaient les eaux lumineuses par les
panneaux entr'ouverts. Le _Nautilus_ était immobile. Ses réservoirs
remplis, il se tenait à une profondeur de mille mètres, région peut
habitée des Océans, dans laquelle les gros poissons faisaient seuls de
rares apparitions.

Je lisais en ce moment un livre charmant de Jean Macé, _les Serviteurs
de l'estomac_, et j'en savourais les leçons ingénieuses, lorsque
Conseil interrompit ma lecture.

« Monsieur veut-il venir un instant ? me dit-il d'une voix singulière.

-- Qu'y a-t-il donc, Conseil ?

-- Que monsieur regarde. »

Je me levai, j'allai m'accouder devant la vitre, et je regardai.

En pleine lumière électrique, une énorme masse noirâtre, immobile, se
tenait suspendue au milieu des eaux. Je l'observai attentivement,
cherchant à reconnaître la nature de ce gigantesque cétacé. Mais une
pensée traversa subitement mon esprit.

« Un navire ! m'écriai-je.

-- Oui, répondit le Canadien, un bâtiment désemparé qui a coule a pic !
»

Ned Land ne se trompait pas. Nous étions en présence d'un navire, dont
les haubans coupés pendaient encore a leurs cadènes. Sa coque
paraissait être en bon état, et son naufrage datait au plus de quelques
heures. Trois tronçons de mâts, rasés à deux pieds au-dessus du pont,
indiquaient que ce navire engagé avait dû sacrifier sa mâture. Mais,
couché sur le flanc, il s'était rempli, et il donnait encore la bande à
bâbord. Triste spectacle que celui de cette carcasse perdue sous les
flots, mais plus triste encore la vue de son pont où quelques cadavres,
amarrés par des cordes, gisaient encore ! J'en comptai quatre - quatre
hommes, dont l'un se tenait debout, au gouvernail - puis une femme, à
demi-sortie par la claire-voie de la dunette, et tenant un enfant dans
ses bras. Cette femme était jeune. Je pus reconnaître, vivement
éclairés par les feux du _Nautilus_, ses traits que l'eau n'avait pas
encore décomposés. Dans un suprême effort, elle avait élevé au-dessus
de sa tête son enfant, pauvre petit être dont les bras enlaçaient le
cou de sa mère ! L'attitude des quatre marins me parut effrayante,
tordus qu'ils étaient dans des mouvements convulsifs, et faisant un
dernier effort pour s'arracher des cordes qui les liaient au navire.
Seul, plus calme, la face nette et grave, ses cheveux grisonnants
collés à son front, la main crispée à la roue du gouvernail, le
timonier semblait encore conduire son trois-mâts naufragé à travers les
profondeurs de l'Océan !

Quelle scène ! Nous étions muets, le coeur palpitant, devant ce
naufrage pris sur le fait, et, pour ainsi dire, photographié à sa
dernière minute ! Et je voyais déjà s'avancer, l'oeil en feu, d'énormes
squales, attirés par cet appât de chair humaine !

Cependant le _Nautilus_, évoluant, tourna autour du navire submergé,
et, un instant, je pus lire sur son tableau d'arrière :

_Florida, Sunderland._

                                  XIX

                                VANIKORO

Ce terrible spectacle inaugurait la série des catastrophes maritimes,
que le _Nautilus_ devait renconter sur sa route. Depuis qu'il suivait
des mers plus fréquentées, nous apercevions souvent des coques
naufragées qui achevaient de pourrir entre deux eaux, et, plus
profondément, des canons, des boulets, des ancres, des chaînes, et
mille autres objets de fer, que la rouille dévorait.

Cependant, toujours entraînés par ce _Nautilus_, où nous vivions comme
isolés, le 11 décembre, nous eûmes connaissance de l'archipel des
Pomotou, ancien « groupe dangereux » de Bougainville, qui s'étend sur
un espace de cinq cents lieues de l'est-sud-est à l'ouest-nord-ouest,
entre 13°30' et 23°50' de latitude sud, et 125°30' et 151°30' de
longitude ouest, depuis l'île Ducie jusqu'à l'île Lazareff. Cet
archipel couvre une superficie de trois cent soixante-dix lieues
carrées, et il est formé d'une soixantaine de groupes d'îles, parmi
lesquels on remarque le groupe Gambier, auquel la France a imposé son
protectorat. Ces îles sont coralligènes. Un soulèvement lent, mais
continu, provoqué par le travail des polypes, les reliera un jour entre
elles. Puis, cette nouvelle île se soudera plus tard aux archipels
voisins, et un cinquième continent s'étendra depuis la Nouvelle-Zélande
et la Nouvelle-Calédonie jusqu'aux Marquises.

Le jour où je développai cette théorie devant le capitaine Nemo, il me
répondit froidement :

« Ce ne sont pas de nouveaux continents qu'il faut à la terre, mais de
nouveaux hommes ! »

Les hasards de sa navigation avaient précisément conduit le _Nautilus_
vers l'île Clermont-Tonnerre, l'une des plus curieuses du groupe, qui
fut découvert en 1822, par le capitaine Bell, de _la Minerve_. Je pus
alors étudier ce système madréporique auquel sont dues les îles de cet
Océan.

Les madrépores, qu'il faut se garder de confondre avec les coraux, ont
un tissu revêtu d'un encroûtement calcaire, et les modifications de sa
structure ont amené M. Milne-Edwards, mon illustre maître, à les
classer en cinq sections. Les petits animalcules qui sécrètent ce
polypier vivent par milliards au fond de leurs cellules. Ce sont leurs
dépôts calcaires qui deviennent rochers, récifs, îlots, îles. Ici, ils
forment un anneau circulaire, entourant un lagon ou un petit lac
intérieur, que des brèches mettent en communication avec la mer. Là,
ils figurent des barrières de récifs semblables à celles qui existent
sur les côtes de la Nouvelle-Calédonie et de diverses îles des Pomotou.
En d'autres endroits, comme à la Réunion et à Maurice, ils élèvent des
récifs frangés, hautes murailles droites, près desquelles les
profondeurs de l'Océan sont considérables.

En prolongeant à quelques encablures seulement les accores de l'île
Clermont-Tonnerre, j'admirai l'ouvrage gigantesque, accompli par ces
travailleurs microscopiques. Ces murailles étaient spécialement
l'oeuvre des madréporaires désignés par les noms de millepores, de
porites, d'astrées et de méandrines. Ces polypes se développent
particulièrement dans les couches agitées de la surface de la mer, et
par conséquent, c'est par leur partie supérieure qu'ils commencent ces
substructions, lesquelles s'enfoncent peu à peu avec les débris de
sécrétions qui les supportent. Telle est, du moins, la théorie de M.
Darwin, qui explique ainsi la formation des atolls - théorie
supérieure, selon moi, à celle qui donne pour base aux travaux
madréporiques des sommets de montagnes ou de volcans, immergés à
quelques pieds au-dessous du niveau de la mer.

Je pus observer de très près ces curieuses murailles, car, à leur
aplomb, la sonde accusait plus de trois cents mètres de profondeur, et
nos nappes électriques faisaient étinceler ce brillant calcaire.

Répondant à une question que me posa Conseil, sur la durée
d'accroissement de ces barrières colossales, je l'étonnai beaucoup en
lui disant que les savants portaient cet accroissement à un huitième de
pouce par siècle.

« Donc, pour élever ces murailles, me dit-il, il a fallu ?...

-- Cent quatre-vingt-douze mille ans, mon brave Conseil, ce qui allonge
singulièrement les jours bibliques. D'ailleurs, la formation de la
houille, c'est-à-dire la minéralisation des forêts enlisées par les
déluges, a exigé un temps beaucoup plus considérable. Mais j'ajouterai
que les jours de la Bible ne sont que des époques et non l'intervalle
qui s'écoule entre deux levers de soleil, car, d'après la Bible
elle-même. Le soleil ne date pas du premier jour de la création. »

Lorsque le _Nautilus_ revint à la surface de l'Océan, je pus embrasser
dans tout son développement cette île de Clermont-Tonnerre, basse et
boisée. Ses roches madréporiques furent évidemment fertilisées par les
trombes et les tempêtes. Un jour, quelque graine, enlevée par l'ouragan
aux terres voisines, tomba sur les couches calcaires, mêlées des
détritus décomposés de poissons et de plantes marines qui formèrent
l'humus végétal. Une noix de coco, poussée par les lames, arriva sur
cette côte nouvelle. Le germe prit racine. L'arbre, grandissant, arrêta
la vapeur d'eau. Le ruisseau naquit. La végétation gagna peu à peu.
Quelques animalcules, des vers, des insectes, abordèrent sur des troncs
arrachés aux îles du vent. Les tortues vinrent pondre leurs oeufs. Les
oiseaux nichèrent dans les jeunes arbres. De cette façon, la vie
animale se développa, et, attiré par la verdure et la fertilité,
l'homme apparut. Ainsi se formèrent ces îles, oeuvres immenses
d'animaux microscopiques.

Vers le soir, Clermont-Tonnerre se fondit dans l'éloignement, et la
route du _Nautilus_ se modifia d'une manière sensible. Après avoir
touché le tropique du Capricorne par le cent trente-cinquième degré de
longitude, il se dirigea vers l'ouest-nord-ouest, remontant toute la
zone intertropicale. Quoique le soleil de l'été fût prodigue de ses
rayons, nous ne souffrions aucunement de la chaleur, car à trente ou
quarante mètres au-dessous de l'eau, la température ne s'élevait pas
au-dessus de dix à douze degrés.

Le 15 décembre, nous laissions dans l'est le séduisant archipel de la
Société, et la gracieuse Taiti, la reine du Pacifique. J'aperçus le
matin, quelques milles sous le vent, les sommets élevés de cette île.
Ses eaux fournirent aux tables du bord d'excellents poissons, des
maquereaux, des bonites, des albicores, et des variétés d'un serpent de
mer nommé munérophis.

Le _Nautilus_ avait franchi huit mille cent milles. Neuf mille sept
cent vingt milles étaient relevés au loch, lorsqu'il passa entre
l'archipel de Tonga-Tabou, où périrent les équipages de l'_Argo_, du
_Port-au-Prince_ et du _Duke-of-Portland_, et l'archipel des
Navigateurs, où fut tué le capitaine de Langle, l'ami de La Pérouse.
Puis, il eut connaissance de l'archipel Viti, où les sauvages
massacrèrent les matelots de l'_Union_ et le capitaine Bureau, de
Nantes, commandant l'_Aimable-Josephine_.

Cet archipel qui se prolonge sur une étendue de cent lieues du nord au
sud, et sur quatre-vingt-dix lieues de l'est à l'ouest, est compris
entre 60 et 20 de latitude sud, et 174° et 179° de longitude ouest. Il
se compose d'un certain nombre d'îles, d'îlots et d'écueils, parmi
lesquels on remarque les îles de Viti-Levou, de Vanoua-Levou et de
Kandubon.

Ce fut Tasman qui découvrit ce groupe en 1643, l'année même où
Toricelli inventait le baromètre, et où Louis XIV montait sur le trône.
Je laisse à penser lequel de ces faits fut le plus utile à l'humanité.
Vinrent ensuite Cook en 1714, d'Entrecasteaux en 1793, et enfin
Dumont-d'Urville, en 1827, débrouilla tout le chaos géographique de cet
archipel. Le _Nautilus_ s'approcha de la baie de Wailea, théâtre des
terribles aventures de ce capitaine Dillon, qui, le premier, éclaira le
mystère du naufrage de La Pérouse.

Cette baie, draguée à plusieurs reprises, fournit abondamment des
huîtres excellentes. Nous en mangeâmes immodérément, après les avoir
ouvertes sur notre table même, suivant le précepte de Sénèque. Ces
mollusques appartenaient à l'espèce connue sous le nom d'_ostrea
lamellosa_, qui est très commune en Corse. Ce banc de Wailea devait
être considérable, et certainement, sans des causes multiples de
destruction, ces agglomérations finiraient par combler les baies,
puisque l'on compte jusqu'à deux millions d'oeufs dans un seul individu.

Et si maître Ned Land n'eut pas à se repentir de sa gloutonnerie en
cette circonstance, c'est que l'huître est le seul mets qui ne provoque
jamais d'indigestion. En effet, il ne faut pas moins de seize douzaines
de ces mollusques acéphales pour fournir les trois cent quinze grammes
de substance azotée, nécessaires à la nourriture quotidienne d'un seul
homme.

Le 25 décembre, le _Nautilus_ naviguait au milieu de l'archipel des
Nouvelles-Hébrides, que Quiros découvrit en 1606, que Bougainville
explora en 1768, et auquel Cook donna son nom actuel en 1773. Ce groupe
se compose principalement de neuf grandes îles, et forme une bande de
cent vingt lieues du nord-nord-ouest au sud-sud-est, comprise entre 15°
et 2° de latitude sud, et entre 164° et 168° de longitude. Nous
passâmes assez près de l'île d'Aurou, qui, au moment des observations
de midi, m'apparut comme une masse de bois verts, dominée par un pic
d'une grande hauteur.

Ce jour-là, c'était Noël, et Ned Land me sembla regretter vivement la
célébration du « Christmas », la véritable fête de la famille, dont les
protestants sont fanatiques.

Je n'avais pas aperçu le capitaine Nemo depuis une huitaine de jours,
quand le 27, au matin, il entra dans le grand salon, ayant toujours
l'air d'un homme qui vous a quitté depuis cinq minutes. J'étais occupé
à reconnaître sur le planisphère la route du _Nautilus_. Le capitaine
s'approcha, posa un doigt sur un point de la carte, et prononça ce seul
mot :

« Vanikoro. »

Ce nom fut magique. C'était le nom des îlots sur lesquels vinrent se
perdre les vaisseaux de La Pérouse. Je me relevai subitement.

« Le _Nautilus_ nous porte à Vanikoro ? demandai-je.

-- Oui, monsieur le professeur, répondit le capitaine.

-- Et je pourrai visiter ces îles célèbres où se brisèrent la
_Boussole_ et l'_Astrolabe_ ?

-- Si cela vous plaît, monsieur le professeur.

-- Quand serons-nous à Vanikoro ?

-- Nous y sommes, monsieur le professeur. »

Suivi du capitaine Nemo, je montait sur la plate-forme, et de là, mes
regards parcoururent avidement l'horizon.

Dans le nord-est émergeaient deux îles volcaniques d'inégale grandeur,
entourées d'un récif de coraux qui mesurait quarante milles de circuit.
Nous étions en présence de l'île de Vanikoro proprement dite, à
laquelle Dumont d'Urville imposa le nom d'île de la _Recherche_, et
précisément devant le petit havre de Vanou, situé par 16°4' de latitude
sud, et 164°32' de longitude est. Les terres semblaient recouvertes de
verdure depuis la plage jusqu'aux sommets de l'intérieur, que dominait
le mont Kapogo, haut de quatre cent soixante-seize toises.

Le _Nautilus_, après avoir franchi la ceinture extérieure de roches par
une étroite passe, se trouva en dedans des brisants, où la mer avait
une profondeur de trente à quarante brasses. Sous le verdoyant ombrage
des palétuviers, j'aperçus quelques sauvages qui montrèrent une extrême
surprise à notre approche. Dans ce long corps noirâtre, s'avançant à
fleur d'eau, ne voyaient-ils pas quelque cétacé formidable dont ils
devaient se défier ?

En ce moment, le capitaine Nemo me demanda ce que je savais du naufrage
de La Pérouse.

« Ce que tout le monde en sait, capitaine, lui répondis-je.

-- Et pourriez-vous m'apprendre ce que tout le monde en sait ? me
demanda-t-il d'un ton un peu ironique.

-- Très facilement. »

Je lui racontai ce que les derniers travaux de Dumont d'Urville avaient
fait connaître, travaux dont voici le résumé très succinct.

La Pérouse et son second, le capitaine de Langle, furent envoyés par
Louis XVI, en 1785, pour accomplir un voyage de circumnavigation. Ils
montaient les corvettes la _Boussole_ et l'_Astrolabe_, qui ne
reparurent plus.

En 1791, le gouvernement français, justement inquiet du sort des deux
corvettes, arma deux grandes flûtes, la _Recherche_ et l'_Espérance_,
qui quittèrent Brest, le 28 septembre, sous les ordres de Bruni
d'Entrecasteaux. Deux mois après, on apprenait par la déposition d'un
certain Bowen, commandant l'_Albermale_, que des débris de navires
naufragés avaient été vus sur les côtes de la Nouvelle-Géorgie. Mais
d'Entrecasteaux, ignorant cette communication, - assez incertaine,
d'ailleurs - se dirigea vers les îles de l'Amirauté, désignées dans un
rapport du capitaine Hunter comme étant le lieu du naufrage de La
Pérouse.

Ses recherches furent vaines. L'_Espérance_ et la _Recherche_ passèrent
même devant Vanikoro sans s'y arrêter, et, en somme, ce voyage fut très
malheureux, car il coûta la vie à d'Entrecasteaux, à deux de ses
seconds et à plusieurs marins de son équipage.

Ce fut un vieux routier du Pacifique, le capitaine Dillon, qui, le
premier, retrouva des traces indiscutables des naufragés. Le 15 mai
1824, son navire, le _Saint-Patrick_, passa près de l'île de Tikopia,
l'une des Nouvelles-Hébrides. Là, un lascar, l'ayant accosté dans une
pirogue, lui vendit une poignée d'épée en argent qui portait
l'empreinte de caractères gravés au burin. Ce lascar prétendait, en
outre, que, six ans auparavant, pendant un séjour à Vanikoro, il avait
vu deux Européens qui appartenaient à des navires échoués depuis de
longues années sur les récifs de l'île.

Dillon devina qu'il s'agissait des navires de La Pérouse, dont la
disparition avait ému le monde entier. Il voulut gagner Vanikoro, où,
suivant le lascar, se trouvaient de nombreux débris du naufrage ; mais
les vents et les courants l'en empêchèrent.

Dillon revint à Calcutta. Là, il sut intéresser à sa découverte la
Société Asiatique et la Compagnie des Indes. Un navire, auquel on donna
le nom de la _Recherche_, fut mis à sa disposition, et il partit, le 23
janvier 1827, accompagné d'un agent français.

La _Recherche_, après avoir relâché sur plusieurs points du Pacifique,
mouilla devant Vanikoro, le 7 juillet 1827, dans ce même havre de
Vanou, où le _Nautilus_ flottait en ce moment.

Là, il recueillit de nombreux restes du naufrage, des ustensiles de
fer, des ancres, des estropes de poulies, des pierriers, un boulet de
dix-huit, des débris d'instruments d'astronomie, un morceau de
couronnement, et une cloche en bronze portant cette inscription : «
_Bazin m'a fait_ », marque de la fonderie de l'Arsenal de Brest vers
1785. Le doute n'était donc plus possible.

Dillon, complétant ses renseignements, resta sur le lieu du sinistre
jusqu'au mois d'octobre. Puis, il quitta Vanikoro, se dirigea vers la
Nouvelle-Zélande, mouilla à Calcutta, le 7 avril 1828, et revint en
France, où il fut très sympathiquement accueilli par Charles X.

Mais, à ce moment, Dumont d'Urville, sans avoir eu connaissance des
travaux de Dillon, était déjà parti pour chercher ailleurs le théâtre
du naufrage. Et, en effet, on avait appris par les rapports d'un
baleinier que des médailles et une croix de Saint-Louis se trouvaient
entre les mains des sauvages de la Louisiade et de la
Nouvelle-Calédonie.

Dumont d'Urville, commandant l'_Astrolabe_, avait donc pris la mer, et,
deux mois après que Dillon venait de quitter Vanikoro, il mouillait
devant Hobart-Town. Là, il avait connaissance des résultats obtenus par
Dillon, et, de plus, il apprenait qu'un certain James Hobbs, second de
l'_Union_, de Calcutta, ayant pris terre sur une île située par 8°18'
de latitude sud et 156°30' de longitude est, avait remarqué des barres
de fer et des étoffes rouges dont se servaient les naturels de ces
parages.

Dumont d'Urville, assez perplexe, et ne sachant s'il devait ajouter foi
à ces récits rapportés par des journaux peu dignes de confiance, se
décida cependant à se lancer sur les traces de Dillon.

Le 10 février 1828, I '_Astrolabe_ se présenta devant Tikopia, prit
pour guide et interprète un déserteur fixé sur cette île, fit route
vers Vanikoro, en eut connaissance le 12 février, prolongea ses récifs
jusqu'au 14, et, le 20 seulement, mouilla au-dedans de la barrière,
dans le havre de Vanou.

Le 23, plusieurs des officiers firent le tour de l'île, et rapportèrent
quelques débris peu importants. Les naturels, adoptant un système de
dénégations et de faux-fuyants, refusaient de les mener sur le lieu du
sinistre. Cette conduite, très louche, laissa croire qu'ils avaient
maltraité les naufragés, et, en effet, ils semblaient craindre que
Dumont d'Urville ne fût venu venger La Pérouse et ses infortunés
compagnons.

Cependant, le 26, décidés par des présents, et comprenant qu'ils
n'avaient à craindre aucune représaille, ils conduisirent le second, M.
Jacquinot, sur le théâtre du naufrage.

Là, par trois ou quatre brasses d'eau, entre les récifs Pacou et Vanou,
gisaient des ancres, des canons, des saumons de fer et de plomb,
empâtés dans les concrétions calcaires. La chaloupe et la baleinière de
l'_Astrolabe_ furent dirigées vers cet endroit, et, non sans de longues
fatigues, leurs équipages parvinrent à retirer une ancre pesant
dix-huit cents livres, un canon de huit en fonte, un saumon de plomb et
deux pierriers de cuivre.

Dumont d'Urville, interrogeant les naturels, apprit aussi que La
Pérouse, après avoir perdu ses deux navires sur les récifs de l'île,
avait construit un bâtiment plus petit, pour aller se perdre une
seconde fois... Où ? On ne savait.

Le commandant de l'_Astrolabe_ fit alors élever, sous une touffe de
mangliers, un cénotaphe à la mémoire du célèbre navigateur et de ses
compagnons. Ce fut une simple pyramide quadrangulaire, assise sur une
base de coraux, et dans laquelle n'entra aucune ferrure qui pût tenter
la cupidité des naturels.

Puis, Dumont d'Urville voulut partir ; mais ses équipages étaient minés
par les fièvres de ces côtes malsaines, et, très malade lui-même, il ne
put appareiller que le 17 mars.

Cependant, le gouvernement français, craignant que Dumont d'Urville ne
fût pas au courant des travaux de Dillon, avait envoyé à Vanikoro la
corvette la _Bayonnaise_, commandée par Legoarant de Tromelin, qui
était en station sur la côte ouest de l'Amérique. La _Bayonnaise_
mouilla devant Vanikoro, quelques mois après le départ de
l'_Astrolabe_, ne trouva aucun document nouveau, mais constata que les
sauvages avaient respecté le mausolée de La Pérouse.

Telle est la substance du récit que je fis au capitaine Nemo.

« Ainsi, me dit-il, on ne sait encore où est allé périr ce troisième
navire construit par les naufragés sur l'île de Vanikoro ?

-- On ne sait. »

Le capitaine Nemo ne répondit rien, et me fit signe de le suivre au
grand salon. Le _Nautilus_ s'enfonça de quelques mètres au-dessous des
flots, et les panneaux s'ouvrirent.

Je me précipitai vers la vitre, et sous les empâtements de coraux,
revêtus de fongies, de syphonules, d'alcyons, de cariophyllées, à
travers des myriades de poissons charmants, des girelles, des
glyphisidons, des pomphérides, des diacopes, des holocentres, je
reconnus certains débris que les dragues n'avaient pu arracher, des
étriers de fer, des ancres, des canons, des boulets, une garniture de
cabestan, une étrave, tous objets provenant des navires naufragés et
maintenant tapissés de fleurs vivantes.

Et pendant que je regardais ces épaves désolées, le capitaine Nemo me
dit d'une voix grave :

« Le commandant La Pérouse partit le 7 décembre 1785 avec ses navires
la _Boussole_ et l'_Astrolabe_. Il mouilla d'abord à Botany-Bay, visita
l'archipel des Amis, la Nouvelle-Calédonie, se dirigea vers Santa-Cruz
et relâcha à Namouka, l'une des îles du groupe Hapaï. Puis, ses navires
arrivèrent sur les récifs inconnus de Vanikoro. La _Boussole_, qui
marchait en avant, s'engagea sur la côte méridionale. L'_Astrolabe_
vint à son secours et s'échoua de même. Le premier navire se détruisit
presque immédiatement. Le second, engravé sous le vent, résista
quelques jours. Les naturels firent assez bon accueil aux naufragés.
Ceux-ci s'installèrent dans l'île, et construisirent un bâtiment plus
petit avec les débris des deux grands. Quelques matelots restèrent
volontairement à Vanikoro.

Les autres, affaiblis, malades, partirent avec La Pérouse. Ils se
dirigèrent vers les îles Salomon, et ils périrent, corps et biens, sur
la côte occidentale de l'île principale du groupe, entre les caps
Déception et Satisfaction !

-- Et comment le savez-vous ? m'écriai-je.

-- Voici ce que j'ai trouvé sur le lieu même de ce dernier naufrage ! »

Le capitaine Nemo me montra une boîte de ferblanc, estampillée aux
armes de France, et toute corrodée par les eaux salines. Il l'ouvrit,
et je vis une liasse de papiers jaunis, mais encore lisibles.

C'étaient les instructions même du ministre de la Marine au commandant
La Pérouse, annotées en marge de la main de Louis XVI !

« Ah ! c'est une belle mort pour un marin ! dit alors le capitaine
Nemo. C'est une tranquille tombe que cette tombe de corail, et fasse le
ciel que, mes compagnons et moi, nous n'en ayons jamais d'autre ! »

                                   XX

                          LE DÉTROIT DE TORRÈS

Pendant la nuit du 27 au 28 décembre, le _Nautilus_ abandonna les
parages de Vanikoro avec une vitesse excessive. Sa direction était
sud-ouest, et, en trois jours, il franchit les sept cent cinquante
lieues qui séparent le groupe de La Pérouse de la pointe sud-est de la
Papouasie.

Le ler janvier 1863, de grand matin, Conseil me rejoignit sur la
plate-forme.

« Monsieur, me dit ce brave garçon, monsieur me permettra-t-il de lui
souhaiter une bonne année ?

-- Comment donc, Conseil, mais exactement comme si j'étais à Paris,
dans mon cabinet du Jardin des Plantes. J'accepte tes voeux et je t'en
remercie. Seulement, je te demanderai ce que tu entends par « une bonne
année », dans les circonstances où nous nous trouvons. Est-ce l'année
qui amènera la fin de notre emprisonnement, ou l'année qui verra se
continuer cet étrange voyage ?

-- Ma foi, répondit Conseil, je ne sais trop que dire à monsieur. Il
est certain que nous voyons de curieuses choses, et que, depuis deux
mois, nous n'avons pas eu le temps de nous ennuyer. La dernière
merveille est toujours la plus étonnante, et si cette progression se
maintient, je ne sais pas comment cela finira. M'est avis que nous ne
retrouverons jamais une occasion semblable.

-- Jamais, Conseil.

-- En outre, monsieur Nemo, qui justifie bien son nom latin, n'est pas
plus gênant que s'il n'existait pas.

-- Comme tu le dis, Conseil.

-- Je pense donc, n'en déplaise à monsieur, qu'une bonne année serait
une année qui nous permettrait de tout voir...

-- De tout voir, Conseil ? Ce serait peut-être long. Mais qu'en pense
Ned Land ?

-- Ned Land pense exactement le contraire de moi, répondit Conseil.
C'est un esprit positif et un estomac impérieux. Regarder les poissons
et toujours en manger ne lui suffit pas. Le manque de vin, de pain, de
viande, cela ne convient guère à un digne Saxon auquel les beefsteaks
sont familiers, et que le brandy ou le gin, pris dans une proportion
modérée, n'effrayent guère !

-- Pour mon compte, Conseil, ce n'est point là ce qui me tourmente, et
je m'accommode très bien du régime du bord.

-- Moi de même, répondit Conseil. Aussi je pense autant à rester que
maître Land à prendre la fuite. Donc, si l'année qui commence n'est pas
bonne pour moi, elle le sera pour lui, et réciproquement. De cette
façon, il y aura toujours quelqu'un de satisfait. Enfin, pour conclure,
je souhaite à monsieur ce qui fera plaisir à monsieur.

-- Merci, Conseil. Seulement je te demanderai de remettre à plus tard
la question des étrennes, et de les remplacer provisoirement par une
bonne poignée de main. Je n'ai que cela sur moi.

-- Monsieur n'a jamais été si généreux », répondit Conseil.

Et là-dessus, le brave garçon s'en alla.

Le 2 janvier, nous avions fait onze mille trois cent quarante milles,
soit cinq mille deux cent cinquante lieues, depuis notre point de
départ dans les mers du Japon. Devant l'éperon du _Nautilus_
s'étendaient les dangereux parages de la mer de corail, sur la côte
nord-est de l'Australie. Notre bateau prolongeait à une distance de
quelques milles ce redoutable banc sur lequel les navires de Cook
faillirent se perdre, le 10 juin 1770. Le bâtiment que montait Cook
donna sur un roc, et s'il ne coula pas, ce fut grâce à cette
circonstance que le morceau de corail, détaché au choc, resta engagé
dans la coque entr'ouverte.

J'aurais vivement souhaité de visiter ce récif long de trois cent
soixante lieues, contre lequel la mer, toujours houleuse, se brisait
avec une intensité formidable et comparable aux roulements du tonnerre.
Mais en ce moment, les plans inclinés du _Nautilus_ nous entraînaient à
une grande profondeur, et je ne pus rien voir de ces hautes murailles
coralligènes. Je dus me contenter des divers échantillons de poissons
rapportés par nos filets. Je remarquai, entre autres, des germons,
espèces de scombres grands comme des thons, aux flancs bleuâtres et
rayés de bandes transversales qui disparaissent avec la vie de
l'animal. Ces poissons nous accompagnaient par troupes et fournirent à
notre table une chair excessivement délicate. On prit aussi un grand
nombre de spares vertors, longs d'un demi-décimètre, ayant le goût de
la dorade, et des pyrapèdes volants, véritables hirondelles
sous-marines, qui, par les nuits obscures, rayent alternativement les
airs et les eaux de leurs lueurs phosphorescentes. Parmi les mollusques
et les zoophytes, je trouvai dans les mailles du chalut diverses
espèces d'alcyoniaires, des oursins, des marteaux, des éperons, des
cadrans, des cérites, des hyalles. La flore était représentée par de
belles algues flottantes, des laminaires et des macrocystes, imprégnées
du mucilage qui transsudait à travers leurs pores, et parmi lesquelles
je recueillis une admirable _Nemastoma Geliniaroide_, qui fut classée
parmi les curiosités naturelles du musée.

Deux jours après avoir traversé la mer de Corail, le 4 janvier, nous
eûmes connaissance des côtes de la Papouasie. A cette occasion, le
capitaine Nemo m'apprit que son intention était de gagner l'océan
Indien par le détroit de Torrès. Sa communication se borna là. Ned vit
avec plaisir que cette route le rapprochait des mers européennes.

Ce détroit de Torrès est regardé comme non moins dangereux par les
écueils qui le hérissent que par les sauvages habitants qui fréquentent
ses côtes. Il sépare de la Nouvelle-Hollande la grande île de la
Papouasie, nommée aussi Nouvelle-Guinée.

La Papouasie a quatre cents lieues de long sur cent trente lieues de
large, et une superficie de quarante mille lieues géographiques. Elle
est située, en latitude, entre 0°l9' et 10°2' sud, et en longitude,
entre 128°23' et 146°15'. A midi, pendant que le second prenait la
hauteur du soleil, j'aperçus les sommets des monts Arfalxs, élevés par
plans et terminés par des pitons aigus.

Cette terre, découverte en 1511 par le Portugais Francisco Serrano, fut
visitée successivement par don José de Menesès en 1526, par Grijalva en
1527, par le général espagnol Alvar de Saavedra en 1528, par Juigo
Ortez en 1545, par le Hollandais Shouten en 1616, par Nicolas Sruick en
1753, par Tasman, Dampier, Fumel, Carteret, Edwards, Bougainville,
Cook, Forrest, Mac Cluer, par d'Entrecasteaux en 1792, par Duperrey en
1823, et par Dumont d'Urville en 1827. « C'est le foyer des noirs qui
occupent toute la Malaisie », a dit M. de Rienzi, et je ne me doutais
guère que les hasards de cette navigation allaient me mettre en
présence des redoutables Andamenes.

Le _Nautilus_ se présenta donc à l'entrée du plus dangereux détroit du
globe, de celui que les plus hardis navigateurs osent à peine franchir,
détroit que Louis Paz de Torrès affronta en revenant des mers du Sud
dans la Mélanésie, et dans lequel, en 1840, les corvettes échouées de
Dumont d'Urville furent sur le point de se perdre corps et biens. Le
Nautilus lui-même, supérieur à tous les dangers de la mer, allait,
cependant, faire connaissance avec les récifs coralliens.

Le détroit de Torrès a environ trente-quatre lieues de large, mais il
est obstrué par une innombrable quantité d'îles, d'îlots, de brisants,
de rochers, qui rendent sa navigation presque impraticable. En
conséquence, le capitaine Nemo prit toutes les précautions voulues pour
le traverser. Le _Nautilus_, flottant à fleur d'eau, s'avançait sous
une allure modérée. Son hélice, comme une queue de cétacé, battait les
flots avec lenteur.

Profitant de cette situation, mes deux compagnons et moi, nous avions
pris place sur la plate-forme toujours déserte. Devant nous s'élevait
la cage du timonier, et je me trompe fort, ou le capitaine Nemo devait
être là, dirigeant lui-même son _Nautilus_.

J'avais sous les yeux les excellentes cartes du détroit de Torrès
levées et dressées par l'ingénieur hydrographe Vincendon Dumoulin et
l'enseigne de vaisseau Coupvent-Desbois - maintenant amiral qui
faisaient partie de l'état-major de Dumont d'Urville pendant son
dernier voyage de circumnavigation. Ce sont, avec celles du capitaine
King, les meilleures cartes qui débrouillent l'imbroglio de cet étroit
passage, et je les consultais avec une scrupuleuse attention.

Autour du _Nautilus_ la mer bouillonnait avec furie. Le courant de
flots, qui portait du sud-est au nord-ouest avec une vitesse de deux
milles et demi, se brisait sur les coraux dont la tête émergeait çà et
là.

« Voilà une mauvaise mer ! me dit Ned Land.

-- Détestable, en effet, répondis-je, et qui ne convient guère à un
bâtiment comme le _Nautilus_.

-- Il faut, reprit le Canadien, que ce damné capitaine soit bien
certain de sa route, car je vois là des pâtés de coraux qui mettraient
sa coque en mille pièces, si elle les effleurait seulement ! »

En effet, la situation était périlleuse, mais le _Nautilus_ semblait se
glisser comme par enchantement au milieu de ces furieux écueils. Il ne
suivait pas exactement la route de l'_Astrolabe_ et de la _Zélée_ qui
fut fatale à Dumont d'Urville. Il prit plus au nord, rangea l'île
Murray, et revint au sud-ouest, vers le passage de Cumberland. Je
croyais qu'il allait y donner franchement, quand, remontant dans le
nord-ouest, il se porta, à travers une grande quantité d'îles et
d'îlots peu connus, vers l'île Tound et le canal Mauvais.

Je me demandais déjà si le capitaine Nemo, imprudent jusqu'à la folie,
voulait engager son navire dans cette passe où touchèrent les deux
corvettes de Dumont d'Urville, quand, modifiant une seconde fois sa
direction et coupant droit à l'ouest, il se dirigea vers l'île
Gueboroar.

Il était alors trois heures après-midi. Le flot se cassait, la marée
étant presque pleine. Le _Nautilus_ s'approcha de cette île que je vois
encore avec sa remarquable lisière de pendanus. Nous la rangions à
moins de deux milles.

Soudain, un choc me renversa. Le _Nautilus_ venait de toucher contre un
écueil, et il demeura immobile, donnant une légère gîte sur bâbord.

Quand je me relevai, j'aperçus sur la plate-forme le capitaine Nemo et
son second. Ils examinaient la situation du navire, échangeant quelques
mots dans leur incompréhensible idiome.

Voici quelle était cette situation. A deux milles, par tribord,
apparaissait l'île Gueboroar dont la côte s'arrondissait du nord à
l'ouest, comme un immense bras. Vers le sud et l'est se montraient déjà
quelques têtes de coraux que le jusant laissait à découvert. Nous nous
étions échoués au plein, et dans une de ces mers où les marées sont
médiocres, circonstance fâcheuse pour le renflouage du _Nautilus_.
Cependant. Le navire n'avait aucunement souffert, tant sa coque était
solidement liée. Mais s'il ne pouvait ni couler, ni s'ouvrir, il
risquait fort d'être à jamais attaché sur ces écueils, et alors c'en
était fait de l'appareil sous-marin du capitaine Nemo.

Je réfléchissais ainsi, quand le capitaine, froid et calme, toujours
maître de lui, ne paraissant ni ému ni contrarié, s'approcha :

« Un accident ? lui dis-je.

-- Non, un incident, me répondit-il.

-- Mais un incident, répliquai-je, qui vous obligera peut-être à
redevenir un habitant de ces terres que vous fuyez ! »

Le capitaine Nemo me regarda d'un air singulier, et fit un geste
négatif. C'était me dire assez clairement que rien ne le forcerait
jamais à remettre les pieds sur un continent. Puis il dit :

« D'ailleurs, monsieur Aronnax, le _Nautilus_ n'est pas en perdition.
Il vous transportera encore au milieu des merveilles de l'Océan. Notre
voyage ne fait que commencer, et je ne désire pas me priver si vite de
l'honneur de votre compagnie.

-- Cependant, capitaine Nemo, repris-je sans relever la tournure
ironique de cette phrase, le _Nautilus_ s'est échoué au moment de la
pleine mer. Or, les marées ne sont pas fortes dans le Pacifique, et, si
vous ne pouvez délester le Nautilus - ce qui me paraît impossible je ne
vois pas comment il sera renfloué.

-- Les marées ne sont pas fortes dans le Pacifique, vous avez raison,
monsieur le professeur, répondit le capitaine Nemo, mais, au détroit de
Torrès, on trouve encore une différence d'un mètre et demi entre le
niveau des hautes et basses mers. C'est aujourd'hui le 4 janvier, et
dans cinq jours la pleine lune. Or, je serai bien étonné si ce
complaisant satellite ne soulève pas suffisamment ces masses d'eau, et
ne me rend pas un service que je ne veux devoir qu'à lui seul. »

Ceci dit, le capitaine Nemo, suivi de son second, redescendit à
l'intérieur du _Nautilus_. Quant au bâtiment, il ne bougeait plus et
demeurait immobile, comme si les polypes coralliens l'eussent déjà
maçonné dans leur indestructible ciment.

« Eh bien, monsieur ? me dit Ned Land, qui vint à moi après le départ
du capitaine.

Eh bien, ami Ned, nous attendrons tranquillement la marée du 9, car il
paraît que la lune aura la complaisance de nous remettre à flot.

-- Tout simplement ?

-- Tout simplement.

-- Et ce capitaine ne va pas mouiller ses ancres au large, mettre sa
machine sur ses chaînes, et tout faire pour se déhaler ?

Puisque la marée suffira ! » répondit simplement Conseil.

Le Canadien regarda Conseil, puis il haussa les épaules. C'était le
marin qui parlait en lui.

« Monsieur, répliqua-t-il, vous pouvez me croire quand je vous dis que
ce morceau de fer ne naviguera plus jamais ni sur ni sous les mers. Il
n'est bon qu'à vendre au poids. Je pense donc que le moment est venu de
fausser compagnie au capitaine Nemo.

-- Ami Ned, répondis-je, je ne désespère pas comme vous de ce vaillant
_Nautilus_, et dans quatre jours nous saurons à quoi nous en tenir sur
les marées du Pacifique. D'ailleurs, le conseil de fuir pourrait être
opportun si nous étions en vue des côtes de l'Angleterre ou de la
Provence, mais dans les parages de la Papouasie, c'est autre chose, et
il sera toujours temps d'en venir à cette extrémité, si le Nautilus ne
parvient pas à se relever, ce que je regarderais comme un événement
grave.

-- Mais ne saurait-on tâter, au moins, de ce terrain ? reprit Ned Land.
Voilà une île. Sur cette île, il y a des arbres. Sous ces arbres, des
animaux terrestres, des porteurs de côtelettes et de roastbeefs,
auxquels je donnerais volontiers quelques coups de dents.

-- Ici, l'ami Ned a raison, dit Conseil, et je me range à son avis.
Monsieur ne pourrait-il obtenir de son ami le capitaine Nemo de nous
transporter à terre, ne fût-ce que pour ne pas perdre l'habitude de
fouler du pied les parties solides de notre planète ?

-- Je peux le lui demander, répondis-je, mais il refusera.

-- Que monsieur se risque, dit Conseil, et nous saurons à quoi nous en
tenir sur l'amabilité du capitaine. »

A ma grande surprise, le capitaine Nemo m'accorda la permission que je
lui demandais, et il le fit avec beaucoup de grâce et d'empressement,
sans même avoir exigé de moi la promesse de revenir à bord. Mais une
fuite à travers les terres de la Nouvelle-Guinée eût été très
périlleuse, et je n'aurais pas conseillé à Ned Land de la tenter. Mieux
valait être prisonnier à bord du _Nautilus_, que de tomber entre les
mains des naturels de la Papouasie.

Le canot fut mis à notre disposition pour le lendemain matin. Je ne
cherchai pas à savoir si le capitaine Nemo nous accompagnerait. Je
pensai même qu'aucun homme de l'équipage ne nous serait donné, et que
Ned Land serait seul chargé de diriger l'embarcation. D'ailleurs, la
terre se trouvait à deux milles au plus, et ce n'était qu'un jeu pour
le Canadien de conduire ce léger canot entre les lignes de récifs si
fatales aux grands navires.

Le lendemain, 5 janvier, le canot, déponté, fut arraché de son alvéole
et lancé à la mer du haut de la plate-forme. Deux hommes suffirent à
cette opération. Les avirons étaient dans l'embarcation, et nous
n'avions plus qu'à y prendre place.

A huit heures, armés de fusils et de haches, nous débordions du
_Nautilus_. La mer était assez calme. Une petite brise soufflait de
terre. Conseil et moi, placés aux avirons, nous nagions vigoureusement,
et Ned gouvernait dans les étroites passes que les brisants laissaient
entre eux. Le canot se maniait bien et filait rapidement.

Ned Land ne pouvait contenir sa joie. C'était un prisonnier échappé de
sa prison, et il ne songeait guère qu'il lui faudrait y rentrer.

« De la viande ! répétait-il, nous allons donc manger de la viande, et
quelle viande ! Du véritable gibier ! Pas de pain, par exemple ! Je ne
dis pas que le poisson ne soit une bonne chose, mais il ne faut pas en
abuser, et un morceau de fraîche venaison, grillé sur des charbons
ardents, variera agréablement notre ordinaire.

-- Gourmand ! répondait Conseil, il m'en fait venir l'eau à la bouche.

-- Il reste à savoir, dis-je, si ces forêts sont giboyeuses, et si le
gibier n'y est pas de telle taille qu'il puisse lui-même chasser le
chasseur.

-- Bon ! monsieur Aronnax, répondit le Canadien, dont les dents
semblaient être affûtées comme un tranchant de hache, mais je mangerai
du tigre, de l'aloyau de tigre, s'il n'y a pas d'autre quadrupède dans
cette île.

-- L'ami Ned est inquiétant, répondit Conseil.

-- Quel qu'il soit, reprit Ned Land, tout animal à quatre pattes sans
plumes, ou à deux pattes avec plumes, sera salué de mon premier coup de
fusil.

-- Bon ! répondis-je, voilà les imprudences de maître Land qui vont
recommencer !

-- N'ayez pas peur, monsieur Aronnax, répondit le Canadien, et nagez
ferme ! Je ne demande pas vingt-cinq minutes pour vous offrir un mets
de ma façon. »

A huit heures et demie, le canot du _Nautilus_ venait s'échouer
doucement sur une grève de sable, après avoir heureusement franchi
l'anneau coralligène qui entourait l'île de Gueboroar.

                                  XXI

                         QUELQUES JOURS À TERRE

Je fus assez vivement impressionné en touchant terre. Ned Land essayait
le sol du pied, comme pour en prendre possession. Il n'y avait pourtant
que deux mois que nous étions, suivant l'expression du capitaine Nemo,
les « passagers du _Nautilus_ », c'est-à-dire, en réalité, les
prisonniers de son commandant.

En quelques minutes, nous fûmes à une portée de fusil de la côte. Le
sol était presque entièrement madréporique, mais certains lits de
torrents desséchés, semés de débris granitiques, démontraient que cette
île était due à une formation primordiale. Tout l'horizon se cachait
derrière un rideau de forêts admirables. Des arbres énormes, dont la
taille atteignait parfois deux cents pieds, se reliaient l'un à l'autre
par des guirlandes de lianes, vrais hamacs naturels que berçait une
brise légère. C'étaient des mimosas, des ficus, des casuarinas, des
teks, des hibiscus, des pendanus, des palmiers, mélangés à profusion,
et sous l'abri de leur voûte verdoyante, au pied de leur stype
gigantesque, croissaient des orchidées des légumineuses et des fougères.

Mais, sans remarquer tous ces beaux échantillons de la flore
papouasienne, le Canadien abandonna l'agréable pour l'utile. Il aperçut
un cocotier, abattit quelques-uns de ses fruits, les brisa, et nous
bûmes leur lait, nous mangeâmes leur amande, avec une satisfaction qui
protestait contre l'ordinaire du _Nautilus_.

« Excellent ! disait Ned Land.

-- Exquis ! répondait Conseil.

-- Et je ne pense pas, dit le Canadien, que votre Nemo s'oppose à ce
que nous introduisions une cargaison de cocos à son bord ?

-- Je ne le crois pas, répondis-je, mais il n'y voudra pas goûter !

-- Tant pis pour lui ! dit Conseil.

-- Et tant mieux pour nous ! riposta Ned Land. Il en restera davantage.

-- Un mot seulement, maître Land, dis-je au harponneur qui se disposait
à ravager un autre cocotier, le coco est une bonne chose, mais avant
d'en remplir le canot, il me paraît sage de reconnaître si l'île ne
produit pas quelque substance non moins utile. Des légumes frais
seraient bien reçus à l'office du _Nautilus_.

-- Monsieur a raison, répondit Conseil, et je propose de réserver trois
places dans notre embarcation, l'une pour les fruits, l'autre pour les
légumes, et la troisième pour la venaison, dont je n'ai pas encore
entrevu le plus mince échantillon.

-- Conseil, il ne faut désespérer de rien, répondit le Canadien.

-- Continuons donc notre excursion, repris-je, mais ayons l'oeil aux
aguets. Quoique l'île paraisse inhabitée, elle pourrait renfermer,
cependant, quelques individus qui seraient moins difficiles que nous
sur la nature du gibier !

-- Hé ! hé ! fit Ned Land, avec un mouvement de mâchoire très
significatif.

-- Eh bien ! Ned ! s'écria Conseil.

-- Ma foi, riposta le Canadien, je commence à comprendre les charmes de
l'anthropophagie !

-- Ned ! Ned ! que dites-vous là ! répliqua Conseil. Vous,
anthropophage ! Mais je ne serai plus en sûreté près de vous, moi qui
partage votre cabine ! Devrai-je donc me réveiller un jour à demi
dévoré ?

-- Ami Conseil, je vous aime beaucoup, mais pas assez pour vous manger
sans nécessité.

-- Je ne m'y fie pas, répondit Conseil. En chasse ! Il faut absolument
abattre quelque gibier pour satisfaire ce cannibale, ou bien, l'un de
ces matins, monsieur ne trouvera plus que des morceaux de domestique
pour le servir. »

Tandis que s'échangeaient ces divers propos, nous pénétrions sous les
sombres voûtes de la forêt, et pendant deux heures, nous la parcourûmes
en tous sens.

Le hasard servit à souhait cette recherche de végétaux comestibles, et
l'un des plus utiles produits des zones tropicales nous fournit un
aliment précieux qui manquait à bord.

Je veux parler de l'arbre à pain, très abondant dans l'île Gueboroar,
et j'y remarquai principalement cette variété dépourvue de graines, qui
porte en malais le nom de « Rima ».

Cet arbre se distinguait des autres arbres par un tronc droit et haut
de quarante pieds. Sa cime, gracieusement arrondie et formée de grandes
feuilles multilobées, désignait suffisamment aux yeux d'un naturaliste
cet « artocarpus » qui a été très heureusement naturalisé aux îles
Mascareignes. De sa masse de verdure se détachaient de gros fruits
globuleux, larges d'un décimètre, et pourvus extérieurement de
rugosités qui prenaient une disposition hexagonale. Utile végétal dont
la nature a gratifie les régions auxquelles le blé manque, et qui, sans
exiger aucune culture, donne des fruits pendant huit mois de l'année.

Ned Land les connaissait bien, ces fruits. Il en avait déjà mangé
pendant ses nombreux voyages, et il savait préparer leur substance
comestible. Aussi leur vue excita-t-elle ses désirs, et il n'y put
tenir plus longtemps.

« Monsieur, me dit-il, que je meure si je ne goûte pas un peu de cette
pâte de l'arbre à pain !

-- Goûtez, ami Ned, goûtez à votre aise. Nous sommes ici pour faire des
expériences, faisons-les.

-- Ce ne sera pas long », répondit le Canadien.

Et, armé d'une lentille, il alluma un feu de bois mort qui pétilla
joyeusement. Pendant ce temps, Conseil et moi, nous choisissions les
meilleurs fruits de l'artocarpus. Quelques-uns n'avaient pas encore
atteint un degré suffisant de maturité, et leur peau épaisse recouvrait
une pulpe blanche, mais peu fibreuse. D'autres, en très grand nombre,
jaunâtres et gélatineux, n'attendaient que le moment d'être cueillis.

Ces fruits ne renfermaient aucun noyau. Conseil en apporta une douzaine
à Ned Land, qui les plaça sur un feu de charbons, après les avoir
coupés en tranches épaisses, et ce faisant, il répétait toujours :

« Vous verrez, monsieur, comme ce pain est bon !

-- Surtout quand on en est privé depuis longtemps, dit Conseil.

-- Ce n'est même plus du pain, ajouta le Canadien. C'est une pâtisserie
délicate. Vous n'en avez jamais mange, monsieur ?

-- Non, Ned.

-- Eh bien, préparez-vous à absorber une chose succulente. Si vous n'y
revenez pas, je ne suis plus le roi des harponneurs ! »

Au bout de quelques minutes, la partie des fruits exposée au feu fut
complètement charbonnée. A l'intérieur apparaissait une pâte blanche,
sorte de mie tendre, dont la saveur rappelait celle de l'artichaut.

Il faut l'avouer, ce pain était excellent, et j'en mangeai avec grand
plaisir.

« Malheureusement, dis-je, une telle pâte ne peut se garder fraîche, et
il me paraît inutile d'en faire une provision pour le bord.

-- Par exemple, monsieur ! s'écria Ned Land. Vous parlez là comme un
naturaliste, mais moi, je vais agir comme un boulanger. Conseil, faites
une récolte de ces fruits que nous reprendrons à notre retour.

-- Et comment les préparerez-vous ? demandai-je au Canadien.

-- En fabriquant avec leur pulpe une pâte fermentée qui se gardera
indéfiniment et sans se corrompre. Lorsque je voudrai l'employer, je la
ferai cuire à la cuisine du bord, et malgré sa saveur un peu acide,
vous la trouverez excellente.

-- Alors, maître Ned, je vois qu'il ne manque rien à ce pain...

-- Si, monsieur le professeur, répondit le Canadien, il y manque
quelques fruits ou tout ou moins quelques légumes !

Cherchons les fruits et les légumes. »

Lorsque notre récolte fut terminée, nous nous mîmes en route pour
compléter ce dîner « terrestre ».

Nos recherches ne furent pas vaines, et, vers midi, nous avions fait
une ample provision de bananes. Ces produits délicieux de la zone
torride mûrissent pendant toute l'année, et les Malais, qui leur ont
donné le nom de « pisang », les mangent sans les faire cuire. Avec ces
bananes, nous recueillîmes des jaks énormes dont le goût est très
accusé, des mangues savoureuses, et des ananas d'un grosseur
invraisemblable. Mais cette récolte prit une grande partie de notre
temps, que, d'ailleurs, il n'y avait pas lieu de regretter.

Conseil observait toujours Ned. Le harponneur marchait en avant, et,
pendant sa promenade à travers la forêt, il glanait d'une main sûre
d'excellents fruits qui devaient compléter sa provision.

« Enfin, demanda Conseil, il ne vous manque plus rien, ami Ned ?

-- Hum ! fit le Canadien.

-- Quoi ! vous vous plaignez ?

-- Tous ces végétaux ne peuvent constituer un repas, répondit Ned.
C'est la fin d'un repas, c'est un dessert. Mais le potage ? mais le
rôti ?

-- En effet, dis-je, Ned nous avait promis des côtelettes qui me
semblent fort problématiques.

-- Monsieur, répondit le Canadien, non seulement la chasse n'est pas
finie, mais elle n'est même pas commencée. Patience ! Nous finirons
bien par rencontrer quelque animal de plume ou de poil, et, si ce n'est
pas en cet endroit, ce sera dans un autre...

-- Et si ce n'est pas aujourd'hui, ce sera demain, ajouta Conseil, car
il ne faut pas trop s'éloigner. Je propose même de revenir au canot.

-- Quoi ! déjà ! s'écria Ned.

-- Nous devons être de retour avant la nuit, dis-je.

-- Mais quelle heure est-il donc ? demanda le Canadien.

-- Deux heures, au moins, répondit Conseil.

-- Comme le temps passe sur ce sol ferme ! s'écria maître Ned Land avec
un soupir de regret.

-- En route », répondit Conseil.

Nous revînmes donc à travers la forêt, et nous complétâmes notre
récolte en faisant une razzia de chouxpalmistes qu'il fallut cueillir à
la cime des arbres, de petits haricots que je reconnus pour être les «
abrou » des Malais, et d'ignames d'une qualité supérieure.

Nous étions surchargés quand nous arrivâmes au canot. Cependant, Ned
Land ne trouvait pas encore sa provision suffisante. Mais le sort le
favorisa. Au moment de s'embarquer, il aperçut plusieurs arbres, hauts
de vingt-cinq à trente pieds, qui appartenaient à l'espèce des
palmiers. Ces arbres, aussi précieux que l'artocarpus, sont justement
comptés parmi les plus utiles produits de la Malaisie.

C'étaient des sagoutiers, végétaux qui croissent sans culture, se
reproduisant, comme les mûriers, par leurs rejetons et leurs graines.

Ned Land connaissait la manière de traiter ces arbres. Il prit sa
hache, et la maniant avec une grande vigueur, il eut bientôt couché sur
le sol deux ou trois sagoutiers dont la maturité se reconnaissait à la
poussière blanche qui saupoudrait leurs palmes.

Je le regardai faire plutôt avec les yeux d'un naturaliste qu'avec les
yeux d'un homme affamé. Il commença par enlever à chaque tronc une
bande d'écorce, épaisse d'un pouce, qui recouvrait un réseau de fibres
allongées formant d'inextricables noeuds, que mastiquait une sorte de
farine gommeuse. Cette farine, c'était le sagou, substance comestible
qui sert principalement à l'alimentation des populations mélanésiennes.

Ned Land se contenta, pour le moment, de couper ces troncs par
morceaux, comme il eût fait de bois à brûler, se réservant d'en
extraire plus tard la farine, de la passer dans une étoffe afin de la
séparer de ses ligaments fibreux, d'en faire évaporer l'humidité au
soleil, et de la laisser durcir dans des moules.

Enfin, à cinq heures du soir, chargés de toutes nos richesses, nous
quittions le rivage de l'île, et, une demi-heure après, nous accostions
le _Nautilus_. Personne ne parut à notre arrivée. L'énorme cylindre de
tôle semblait désert. Les provisions embarquées, je descendis à ma
chambre. J'y trouvai mon souper prêt. Je mangeai, puis je m'endormis.

Le lendemain, 6 janvier, rien de nouveau à bord. Pas un bruit à
l'intérieur, pas un signe de vie. Le canot était resté le long du bord,
à la place même où nous l'avions laissé. Nous résolûmes de retourner à
l'île Gueboroar. Ned Land espérait être plus heureux que la veille au
point de vue du chasseur, et désirait visiter une autre partie de la
forêt.

Au lever du soleil, nous étions en route. L'embarcation, enlevée par le
flot qui portait à terre, atteignit l'île en peu d'instants.

Nous débarquâmes, et, pensant qu'il valait mieux s'en rapporter à
l'instinct du Canadien, nous suivîmes Ned Land dont les longues jambes
menaçaient de nous distancer.

Ned Land remonta la côte vers l'ouest, puis, passant à gué quelques
lits de torrents, il gagna la haute plaine que bordaient d'admirables
forêts. Quelques martins-pêcheurs rôdaient le long des cours d'eau,
mais ils ne se laissaient pas approcher. Leur circonspection me prouva
que ces volatiles savaient à quoi s'en tenir sur des bipèdes de notre
espèce, et j'en conclus que, si l'île n'était pas habitée, du moins,
des êtres humains la fréquentaient.

Après avoir traversé une assez grasse prairie, nous arrivâmes à la
lisière d'un petit bois qu'animaient le chant et le vol d'un grand
nombre d'oiseaux.

« Ce ne sont encore que des oiseaux, dit Conseil.

-- Mais il y en a qui se mangent ! répondit le harponneur.

-- Point, ami Ned, répliqua Conseil, car je ne vois là que de simples
perroquets.

-- Ami Conseil, répondit gravement Ned, le perroquet est le faisan de
ceux qui n'ont pas autre chose à manger.

-- Et j'ajouterai, dis-je, que cet oiseau, convenablement préparé, vaut
son coup de fourchette. »

En effet, sous l'épais feuillage de ce bois, tout un monde de
perroquets voltigeait de branche en branche, n'attendant qu'une
éducation plus soignée pour parler la langue humaine. Pour le moment,
ils caquetaient en compagnie de perruches de toutes couleurs, de graves
kakatouas, qui semblaient méditer quelque problème philosophique,
tandis que des loris d'un rouge éclatant passaient comme un morceau
d'étamine emporté par la brise, au milieu de kalaos au vol bruyant, de
papouas peints des plus fines nuances de l'azur, et de toute une
variété de volatiles charmants, mais généralement peu comestibles.

Cependant, un oiseau particulier à ces terres, et qui n'a jamais
dépassé la limite des îles d'Arrou et des îles des Papouas, manquait à
cette collection. Mais le sort me réservait de l'admirer avant peu.

Après avoir traversé un taillis de médiocre épaisseur, nous avions
retrouvé une plaine obstruée de buissons. Je vis alors s'enlever de
magnifiques oiseaux que la disposition de leurs longues plumes
obligeait à se diriger contre le vent. Leur vol ondulé, la grâce de
leurs courbes aériennes, le chatoiement de leurs couleurs, attiraient
et charmaient le regard. Je n'eus pas de peine à les reconnaître.

« Des oiseaux de paradis ! m'écriai-je.

-- Ordre des passereaux, section des clystomores, répondit Conseil.

-- Famille des perdreaux ? demanda Ned Land.

-- Je ne crois pas, maître Land. Néanmoins, je compte sur votre adresse
pour attraper un de ces charmants produits de la nature tropicale !

-- On essayera, monsieur le professeur, quoique je sois plus habitué à
manier le harpon que le fusil. »

Les Malais, qui font un grand commerce de ces oiseaux avec les Chinois,
ont, pour les prendre, divers moyens que nous ne pouvions employer.
Tantôt ils disposent des lacets au sommet des arbres élevés que les
paradisiers habitent de préférence. Tantôt ils s'en emparent avec une
glu tenace qui paralyse leurs mouvements. Ils vont même jusqu'à
empoisonner les fontaines où ces oiseaux ont l'habitude de boire. Quant
à nous, nous étions réduits à les tirer au vol, ce qui nous laissait
peu de chances de les atteindre. Et en effet, nous épuisâmes vainement
une partie de nos munitions.

Vers onze heures du matin, le premier plan des montagnes qui forment le
centre de l'île était franchi, et nous n'avions encore rien tué. La
faim nous aiguillonnait. Les chasseurs s'étaient fiés au produit de
leur chasse, et ils avaient eu tort. Très heureusement, Conseil, à sa
grande surprise, fit un coup double et assura le déjeuner. Il abattit
un pigeon blanc et un ramier, qui, lestement plumés et suspendus à une
brochette, rôtirent devant un feu ardent de bois mort. Pendant que ces
intéressants animaux cuisaient, Ned prépara des fruits de l'artocarpus.
Puis, le pigeon et le ramier furent dévorés jusqu'aux os et déclarés
excellents. La muscade, dont ils ont l'habitude de se gaver, parfume
leur chair et en fait un manger délicieux.

« C'est comme si les poulardes se nourrissaient de truffes, dit Conseil.

-- Et maintenant, Ned, que vous manque-t-il ? demandai-je au Canadien.

-- Un gibier à quatre pattes, monsieur Aronnax, répondit Ned Land. Tous
ces pigeons ne sont que hors-d'oeuvre et amusettes de la bouche. Aussi,
tant que je n'aurai pas tué un animal à côtelettes, je ne serai pas
content !

-- Ni moi, Ned, si je n'attrape pas un paradisier.

-- Continuons donc la chasse, répondit Conseil, mais en revenant vers
la mer. Nous sommes arrivés aux premières pentes des montagnes, et je
pense qu'il vaut mieux regagner la région des forêts. »

C'était un avis sensé, et il fut suivi. Après une heure de marche, nous
avions atteint une véritable forêt de sagoutiers. Quelques serpents
inoffensifs fuyaient sous nos pas. Les oiseaux de paradis se dérobaient
à notre approche, et véritablement, je désespérais de les atteindre,
lorsque Conseil, qui marchait en avant, se baissa soudain, poussa un
cri de triomphe, et revint à moi, rapportant un magnifique paradisier.

« Ah ! bravo ! Conseil, m'écriai-je.

-- Monsieur est bien bon, répondit Conseil.

-- Mais non, mon garçon. Tu as fait là un coup de maître. Prendre un de
ces oiseaux vivants, et le prendre à la main !

-- Si monsieur veut l'examiner de près, il verra que je n'ai pas eu
grand mérite.

-- Et pourquoi, Conseil ?

-- Parce que cet oiseau est ivre comme une caille.

-- Ivre ?

-- Oui, monsieur, ivre des muscades qu'il dévorait sous le muscadier où
je l'ai pris. Voyez, ami Ned, voyez les monstrueux effets de
l'intempérance !

-- Mille diables ! riposta le Canadien, pour ce que j'ai bu de gin
depuis deux mois, ce n'est pas la peine de me le reprocher ! »

Cependant, j'examinais le curieux oiseau. Conseil ne se trompait pas.
Le paradisier, enivré par le suc capiteux, était réduit à
l'impuissance. Il ne pouvait voler. Il marchait à peine. Mais cela
m'inquiéta peu, et je le laissai cuver ses muscades.

Cet oiseau appartenait à la plus belle des huit espèces que l'on compte
en Papouasie et dans les îles voisines. C'était le paradisier «
grand-émeraude », l'un des plus rares. Il mesurait trois décimètres de
longueur. Sa tête était relativement petite, ses yeux placés près de
l'ouverture du bec, et petits aussi. Mais il offrait une admirable
réunion de nuances, étant jaune de bec, brun de pieds et d'ongles,
noisette aux ailes empourprées à leurs extrémités, jaune pâle à la tête
et sur le derrière du cou, couleur d'émeraude à la gorge, brun marron
au ventre et à la poitrine. Deux filets cornés et duveteux s'élevaient
au-dessus de sa queue, que prolongeaient de longues plumes très
légères, d'une finesse admirable, et ils complétaient l'ensemble de ce
merveilleux oiseau que les indigènes ont poétiquement appelé 1'« oiseau
du soleil ».

Je souhaitais vivement de pouvoir ramener à Paris ce superbe spécimen
des paradisiers, afin d'en faire don au Jardin des Plantes, qui n'en
possède pas un seul vivant.

« C'est donc bien rare ? demanda le Canadien, du ton d'un chasseur qui
estime fort peu le gibier au point de vue de l'art.

-- Très rare, mon brave compagnon, et surtout très difficile à prendre
vivant. Et même morts, ces oiseaux sont encore l'objet d'un important
trafic. Aussi, les naturels ont-ils imaginé d'en fabriquer comme on
fabrique des perles ou des diamants.

-- Quoi ! s'écria Conseil, on fait de faux oiseaux de paradis ?

-- Oui, Conseil.

-- Et monsieur connaît-il le procédé des indigènes ?

-- Parfaitement. Les paradisiers, pendant la mousson d'est, perdent ces
magnifiques plumes qui entourent leur queue, et que les naturalistes
ont appelées plumes subalaires. Ce sont ces plumes que recueillent les
faux-monnayeurs en volatiles, et qu'ils adaptent adroitement à quelque
pauvre perruche préalablement mutilée. Puis ils teignent la suture, ils
vernissent l'oiseau, et ils expédient aux muséums et aux amateurs
d'Europe ces produits de leur singulière industrie.

-- Bon ! fit Ned Land, si ce n'est pas l'oiseau, ce sont toujours ses
plumes, et tant que l'objet n'est pas destiné à être mangé, je n'y vois
pas grand mal ! »

Mais si mes désirs étaient satisfaits par la possession de ce
paradisier, ceux du chasseur canadien ne l'étaient pas encore.
Heureusement, vers deux heures, Ned Land abattit un magnifique cochon
des bois, de ceux que les naturels appellent « bari-outang ». L'animal
venait à propos pour nous procurer de la vraie viande de quadrupède, et
il fut bien reçu. Ned Land se montra très glorieux de son coup de
fusil. Le cochon, touché par la balle électrique, était tombé raide
mort.

Le Canadien le dépouilla et le vida proprement, après en avoir retiré
une demi-douzaine de côtelettes destinées à fournir une grillade pour
le repas du soir. Puis, cette chasse fut reprise, qui devait encore
être marquée par les exploits de Ned et de Conseil.

En effet, les deux amis, battant les buissons, firent lever une troupe
de kangaroos, qui s'enfuirent en bondissant sur leurs pattes
élastiques. Mais ces animaux ne s'enfuirent pas si rapidement que la
capsule électrique ne put les arrêter dans leur course.

« Ah ! monsieur le professeur, s'écria Ned Land que la rage du chasseur
prenait à la tête, quel gibier excellent, cuit à l'étuvée surtout !
Quel approvisionnement pour le _Nautilus_ ! Deux ! trois ! cinq à terre
! Et quand je pense que nous dévorerons toute cette chair, et que ces
imbéciles du bord n'en auront pas miette ! »

Je crois que, dans l'excès de sa joie, le Canadien, s'il n'avait pas
tant parlé, aurait massacré toute la bande ! Mais il se contenta d'une
douzaine de ces intéressants marsupiaux, qui forment le premier ordre
des mammifères aplacentaires - nous dit Conseil.

Ces animaux étaient de petite taille. C'était une espèce de ces «
kangaroos-lapins », qui gîtent habituellement dans le creux des arbres,
et dont la vélocité est extrême ; mais s'ils sont de médiocre grosseur,
ils fournissent, du moins, la chair la plus estimée.

Nous étions très satisfaits des résultats de notre chasse. Le joyeux
Ned se proposait de revenir le lendemain à cette île enchantée, qu'il
voulait dépeupler de tous ses quadrupèdes comestibles. Mais il comptait
sans les événements.

A six heures du soir, nous avions regagné la plage. Notre canot était
échoué à sa place habituelle. Le _Nautilus_, semblable à un long
écueil, émergeait des flots à deux milles du rivage.

Ned Land, sans plus tarder, s'occupa de la grande affaire du dîner. Il
s'entendait admirablement à toute cette cuisine. Les côtelettes de «
bari-outang », grillées sur des charbons, répandirent bientôt une
délicieuse odeur qui parfuma l'atmosphère !...

Mais je m'aperçois que je marche sur les traces du Canadien. Me voici
en extase devant une grillade de porc frais ! Que l'on me pardonne,
comme j'ai pardonné à maître Land, et pour les mêmes motifs !

Enfin, le dîner fut excellent. Deux ramiers complétèrent ce menu
extraordinaire. La pâte de sagou, le pain de l'artocarpus, quelques
mangues, une demi-douzaine d'ananas, et la liqueur fermentée de
certaines noix de cocos, nous mirent en joie. Je crois même que les
idées de mes dignes compagnons n'avaient pas toute la netteté désirable.

« Si nous ne retournions pas ce soir au _Nautilus_ ? dit Conseil.

Si nous n'y retournions jamais ? » ajouta Ned Land.

En ce moment une pierre vint tomber à nos pieds, et coupa court à la
proposition du harponneur.

                                  XXII

                      LA FOUDRE DU CAPITAINE NEMO

Nous avions regardé du côté de la forêt, sans nous lever, ma main
s'arrêtant dans son mouvement vers ma bouche, celle de Ned Land
achevant son office.

« Une pierre ne tombe pas du ciel, dit Conseil, ou bien elle mérite le
nom d'aérolithe. »

Une seconde pierre, soigneusement arrondie, qui enleva de la main de
Conseil une savoureuse cuisse de ramier, donna encore plus de poids à
son observation.

Levés tous les trois, le fusil à l'épaule, nous étions prêts à répondre
à toute attaque.

« Sont-ce des singes ? s'écria Ned Land.

-- A peu près, répondit Conseil, ce sont des sauvages.

-- Au canot ! » dis-je en me dirigeant vers la mer.

Il fallait, en effet, battre en retraite, car une vingtaine de
naturels, armés d'arcs et de frondes, apparaissaient sur la lisière
d'un taillis, qui masquait l'horizon de droite, à cent pas à peine.

Notre canot était échoué à dix toises de nous.

Les sauvages s'approchaient, sans courir, mais ils prodiguaient les
démonstrations les plus hostiles. Les pierres et les flèches pleuvaient.

Ned Land n'avait pas voulu abandonner ses provisions, et malgré
l'imminence du danger, son cochon d'un côté, ses kangaroos de l'autre,
il détalait avec une certaine rapidité.

En deux minutes, nous étions sur la grève. Charger le canot des
provisions et des armes, le pousser à la mer, armer les deux avirons,
ce fut l'affaire d'un instant. Nous n'avions pas gagné deux encablures,
que cent sauvages, hurlant et gesticulant, entrèrent dans l'eau jusqu'à
la ceinture. Je regardais si leur apparition attirerait sur la
plate-forme quelques hommes du _Nautilus_. Mais non. L'énorme engin,
couché au large, demeurait absolument désert.

Vingt minutes plus tard, nous montions à bord. Les panneaux étaient
ouverts. Après avoir amarré le canot, nous rentrâmes à l'intérieur du
_Nautilus_.

Je descendis au salon, d'où s'échappaient quelques accords. Le
capitaine Nemo était là, courbé sur son orgue et plongé dans une extase
musicale.

« Capitaine ! » lui dis-je.

Il ne m'entendit pas.

« Capitaine ! » repris-je en le touchant de la main.

Il frissonna, et se retournant :

« Ah ! c'est vous, monsieur le professeur ? me dit-il. Eh bien !
avez-vous fait bonne chasse, avez-vous herborisé avec succès ?

-- Oui, capitaine, répondis-je, mais nous avons malheureusement ramené
une troupe de bipèdes dont le voisinage me paraît inquiétant.

-- Quels bipèdes ?

-- Des sauvages.

-- Des sauvages ! répondit le capitaine Nemo d'un ton ironique. Et vous
vous étonnez, monsieur le professeur, qu'ayant mis le pied sur une des
terres de ce globe, vous y trouviez des sauvages ? Des sauvages, où n'y
en a-t-il pas ? Et d'ailleurs, sont-ils pires que les autres, ceux que
vous appelez des sauvages ?

-- Mais, capitaine...

-- Pour mon compte, monsieur, j'en ai rencontré partout.

-- Eh bien, répondis-je, si vous ne voulez pas en recevoir à bord du
_Nautilus_, vous ferez bien de prendre quelques précautions.

-- Tranquillisez-vous, monsieur le professeur, il n'y a pas là de quoi
se préoccuper.

-- Mais ces naturels sont nombreux.

-- Combien en avez-vous compté ?

-- Une centaine, au moins.

-- Monsieur Aronnax, répondit le capitaine Nemo, dont les doigts
s'étaient replacés sur les touches de l'orgue, quand tous les indigènes
de la Papouasie seraient réunis sur cette plage, le _Nautilus_ n'aurait
rien à craindre de leurs attaques ! »

Les doigts du capitaine couraient alors sur le clavier de l'instrument,
et je remarquai qu'il n'en frappait que les touches noires, ce qui
donnait à ses mélodies une couleur essentiellement écossaise. Bientôt,
il eut oublié ma présence, et fut plongé dans une rêverie que je ne
cherchai plus à dissiper.

Je remontai sur la plate-forme. La nuit était déjà venue, car, sous
cette basse latitude, le soleil se couche rapidement et sans
crépuscule. Je n'aperçus plus que confusément l'Ile Gueboroar. Mais des
feux nombreux, allumés sur la plage, attestaient que les naturels ne
songeaient pas à la quitter.

Je restai seul ainsi pendant plusieurs heures, tantôt songeant ces
indigènes mais sans les redouter autrement, car l'imperturbable
confiance du capitaine me gagnait - tantôt les oubliant, pour admirer
les splendeurs de cette nuit des tropiques. Mon souvenir s'envolait
vers la France, à la suite de ces étoiles zodiacales qui devaient
l'éclairer dans quelques heures. La lune resplendissait au milieu des
constellations du zénith. Je pensai alors que ce fidèle et complaisant
satellite reviendrait après-demain, à cette même place, pour soulever
ces ondes et arracher le _Nautilus_ à son lit de coraux. Vers minuit,
voyant que tout était tranquille sur les flots assombris aussi bien que
sous les arbres du rivage, je regagnai ma cabine, et je m'endormis
paisiblement.

La nuit s'écoula sans mésaventure. Les Papouas s'effrayaient, sans
doute, à la seule vue du monstre échoué dans la baie, car, les
panneaux, restés ouverts, leur eussent offert un accès facile à
l'intérieur du _Nautilus_.

A six heures du matin - 8 janvier je remontai sur la plate-forme. Les
ombres du matin se levaient. L'île montra bientôt, à travers les brumes
dissipées, ses plages d'abord, ses sommets ensuite.

Les indigènes étaient toujours là, plus nombreux que la veille - cinq
ou six cents peut-être. Quelques-uns, profitant de la marée basse,
s'étaient avancés sur les têtes de coraux, à moins de deux encablures
du _Nautilus_. Je les distinguai facilement. C'étaient bien de
véritables Papouas, à taille athlétique, hommes de belle race, au front
large et élevé, au nez gros mais non épaté, aux dents blanches. Leur
chevelure laineuse, teinte en rouge, tranchait sur un corps, noir et
luisant comme celui des Nubiens. Au lobe de leur oreille, coupé et
distendu, pendaient des chapelets en os. Ces sauvages étaient
généralement nus. Parmi eux, je remarquai quelques femmes, habillées,
des hanches au genou, d'une véritable crinoline d'herbes que soutenait
une ceinture végétale. Certains chefs avaient orné leur cou d'un
croissant et de colliers de verroteries rouges et blanches. Presque
tous, armés d'arcs, de flèches et de boucliers, portaient à leur épaule
une sorte de filet contenant ces pierres arrondies que leur fronde
lance avec adresse.

Un de ces chefs, assez rapproché du _Nautilus_, l'examinait avec
attention. Ce devait être un « mado » de haut rang, car il se drapait
dans une natte en feuilles de bananiers, dentelée sur ses bords et
relevée d'éclatantes couleurs.

J'aurais pu facilement abattre cet indigène, qui se trouvait à petite
portée ; mais je crus qu'il valait mieux attendre des démonstrations
véritablement hostiles. Entre Européens et sauvages, il convient que
les Européens ripostent et n'attaquent pas.

Pendant tout le temps de la marée basse, ces indigènes rôdèrent près du
_Nautilus_, mais ils ne se montrèrent pas bruyants. Je les entendais
répéter fréquemment le mot « assai », et à leurs gestes je compris
qu'ils m'invitaient à aller à terre, invitation que je crus devoir
décliner.

Donc, ce jour-là, le canot ne quitta pas le bord, au grand déplaisir de
maître Land qui ne put compléter ses provisions. Cet adroit Canadien
employa son temps à préparer les viandes et farines qu'il avait
rapportées de l'île Gueboroar. Quant aux sauvages, ils regagnèrent la
terre vers onze heures du matin, dès que les têtes de corail
commencèrent à disparaître sous le flot de la marée montante. Mais je
vis leur nombre s'accroître considérablement sur la plage. Il était
probable qu'ils venaient des îles voisines ou de la Papouasie
proprement dite. Cependant, je n'avais pas aperçu une seule pirogue
indigène.

N'ayant rien de mieux à faire, je songeai à draguer ces belles eaux
limpides, qui laissaient voir à profusion des coquilles, des zoophytes
et des plantes pélagiennes. C'était, d'ailleurs, la dernière journée
que le _Nautilus_ allait passer dans ces parages, si, toutefois, il
flottait à la pleine mer du lendemain, suivant la promesse du capitaine
Nemo.

J'appelai donc Conseil qui m'apporta une petite drague le gère, à peu
près semblable à celles qui servent à pêcher les huîtres.

« Et ces sauvages ? me demanda Conseil. N'en déplaise à monsieur, ils
ne me semblent pas très méchants !

-- Ce sont pourtant des anthropophages, mon garçon.

-- On peut être anthropophage et brave homme, répondit Conseil, comme
on peut être gourmand et honnête. L'un n'exclut pas l'autre.

-- Bon ! Conseil, je t'accorde que ce sont d'honnêtes anthropophages,
et qu'ils dévorent honnêtement leurs prisonniers. Cependant, comme je
ne tiens pas à être dévoré, même honnêtement, je me tiendrai sur mes
gardes, car le commandant du _Nautilus_ ne paraît prendre aucune
précaution. Et maintenant à l'ouvrage. »

Pendant deux heures, notre pêche fut activement conduite, mais sans
rapporter aucune rareté. La drague s'emplissait d'oreilles de Midas, de
harpes, de mélanies, et particulièrement des plus beaux marteaux que
j'eusse vu jusqu'à ce jour. Nous prîmes aussi quelques holoturies, des
huîtres perlières, et une douzaine de petites tortues qui furent
réservées pour l'office du bord.

Mais, au moment où je m'y attendais le moins, je mis la main sur une
merveille, je devrais dire sur une difformité naturelle, très rare à
rencontrer. Conseil venait de donner un coup de drague, et son appareil
remontait chargé de diverses coquilles assez ordinaires, quand, tout
d'un coup, il me vit plonger rapidement le bras dans le filet, en
retirer un coquillage, et pousser un cri de conchyliologue,
c'est-à-dire le cri le plus perçant que puisse produire un gosier
humain.

« Eh ! qu'a donc monsieur ? demanda Conseil, très surpris. Monsieur
a-t-il été mordu ?

-- Non, mon garçon, et cependant, j'eusse volontiers payé d'un doigt ma
découverte !

-- Quelle découverte ?

-- Cette coquille, dis-je en montrant l'objet de mon triomphe.

-- Mais c'est tout simplement une olive porphyre, genre olive, ordre
des pectinibranches, classe des gastéropodes, embranchement des
mollusques...

-- Oui, Conseil, mais au lieu d'être enroulée de droite à gauche, cette
olive tourne de gauche à droite !

-- Est-il possible ! s'écria Conseil.

-- Oui, mon garçon, c'est une coquille sénestre !

-- Une coquille sénestre ! répétait Conseil, le coeur palpitant.

-- Regarde sa spire !

-- Ah ! monsieur peut m'en croire, dit Conseil en prenant la précieuse
coquille d'une main tremblante, mais je n'ai jamais éprouvé une émotion
pareille ! »

Et il y avait de quoi être ému ! On sait, en effet, comme l'ont fait
observer les naturalistes, que la dextrosité est une loi de nature. Les
astres et leurs satellites, dans leur mouvement de translation et de
rotation, se meuvent de droite à gauche. L'homme se sert plus souvent
de sa main droite que de sa main gauche, et, conséquemment, ses
instruments et ses appareils, escaliers, serrures, ressorts de montres,
etc., sont combinés de manière a être employés de droite à gauche. Or,
la nature a généralement suivi cette loi pour l'enroulement de ses
coquilles. Elles sont toutes dextres, à de rares exceptions, et quand,
par hasard, leur spire est sénestre, les amateurs les payent au poids
de l'or.

Conseil et moi, nous étions donc plongés dans la contemplation de notre
trésor, et je me promettais bien d'en enrichir le Muséum, quand une
pierre, malencontreusement lancée par un indigène, vint briser le
précieux objet dans la main de Conseil.

Je poussai un cri de désespoir ! Conseil se jeta sur mon fusil, et visa
un sauvage qui balançait sa fronde à dix mètres de lui. Je voulus
l'arrêter, mais son coup partit et brisa le bracelet d'amulettes qui
pendait au bras de l'indigène.

« Conseil, m'écriai-je, Conseil !

-- Eh quoi ! Monsieur ne voit-il pas que ce cannibale a commencé
l'attaque ?

-- Une coquille ne vaut pas la vie d'un homme ! lui dis-je.

-- Ah ! le gueux ! s'écria Conseil, j'aurais mieux aimé qu'il m'eût
cassé l'épaule ! »

Conseil était sincère, mais je ne fus pas de son avis. Cependant, la
situation avait changé depuis quelques instants, et nous ne nous en
étions pas aperçus. Une vingtaine de pirogues entouraient alors le
Naulilus. Ces pirogues, creusées dans des troncs d'arbre, longues,
étroites, bien combinées pour la marche, s'équilibraient au moyen d'un
double balancier en bambous qui flottait à la surface de l'eau. Elles
étaient manoeuvrées par d'adroits pagayeurs à demi nus, et je ne les
vis pas s'avancer sans inquiétude.

C'était évident que ces Papouas avaient eu déjà des relations avec les
Européens, et qu'ils connaissaient leurs navires. Mais ce long cylindre
de fer allongé dans la baie, sans mâts, sans cheminée, que devaient-ils
en penser ? Rien de bon, car ils s'en étaient d'abord tenus à distance
respectueuse. Cependant. Le voyant immobile, ils reprenaient peu à peu
confiance, et cherchaient à se familiariser avec lui. Or, c'était
précisément cette familiarité qu'il fallait empêcher. Nos armes,
auxquelles la détonation manquait, ne pouvaient produire qu'un effet
médiocre sur ces indigènes, qui n'ont de respect que pour les engins
bruyants. La foudre, sans les roulements du tonnerre, effraierait peu
les hommes, bien que le danger soit dans l'éclair, non dans le bruit.

En ce moment, les pirogues s'approchèrent plus près du _Nautilus_, et
une nuée de flèches s'abattit sur lui.

« Diable ! il grêle ! dit Conseil, et peut-être une grêle empoisonnée !

-- Il faut prévenir le capitaine Nemo », dis-je en rentrant par le
panneau.

Je descendis au salon. Je n'y trouvai personne. Je me hasardai à
frapper à la porte qui s'ouvrait sur la chambre du capitaine.

Un « entrez » me répondit. J'entrai, et je trouvai le capitaine Nemo
plongé dans un calcul où les x et autres signes algébriques ne
manquaient pas.

« Je vous dérange ? dis-je par politesse.

-- En effet, monsieur Aronnax, me répondit le capitaine, mais je pense
que vous avez eu des raisons sérieuses de me voir ?

-- Très sérieuses. Les pirogues des naturels nous entourent, et, dans
quelques minutes, nous serons certainement assaillis par plusieurs
centaines de sauvages.

-- Ah ! fit tranquillement le capitaine Nemo, ils sont venus avec leurs
pirogues ?

-- Oui, monsieur.

-- Eh bien, monsieur, il suffit de fermer les panneaux.

-- Précisément, et je venais vous dire...

-- Rien n'est plus facile », dit le capitaine Nemo.

Et, pressant un bouton électrique, il transmit un ordre au poste de
l'équipage.

« Voilà qui est fait, monsieur, me dit-il, après quelques instants. Le
canot est en place, et les panneaux sont fermés. Vous ne craignez pas,
j'imagine, que ces messieurs défoncent des murailles que les boulets de
votre frégate n'ont pu entamer ?

-- Non, capitaine, mais il existe encore un danger.

-- Lequel, monsieur ?

-- C'est que demain, à pareille heure, il faudra rouvrir les panneaux
pour renouveler l'air du _Nautilus_...

-- Sans contredit, monsieur, puisque notre bâtiment respire à la
manière des cétacés.

-- Or, si à ce moment, les Papouas occupent la plate-forme, je ne vois
pas comment vous pourrez les empêcher d'entrer.

-- Alors, monsieur, vous supposez qu'ils monteront à bord ?

-- J'en suis certain.

-- Eh bien, monsieur, qu'ils montent. Je ne vois aucune raison pour les
en empêcher. Au fond, ce sont de pauvres diables, ces Papouas, et je ne
veux pas que ma visite à l'île Gueboroar coûte la vie à un seul de ces
malheureux ! »

Cela dit, j'allais me retirer ; mais le capitaine Nemo me retint et
m'invita à m'asseoir près de lui. Il me questionna avec intérêt sur nos
excursions à terre, sur nos chasses, et n'eut pas l'air de comprendre
ce besoin de viande qui passionnait le Canadien. Puis, la conversation
effleura divers sujets, et, sans être plus communicatif, le capitaine
Nemo se montra plus aimable.

Entre autres choses, nous en vînmes à parler de la situation du
_Nautilus_, précisément échoué dans ce détroit, où Dumont d'Urville fut
sur le point de se perdre. Puis à ce propos :

« Ce fut un de vos grands marins, me dit le capitaine, un de vos plus
intelligents navigateurs que ce d'Urville ! C'est votre capitaine Cook,
à vous autres, Français. Infortuné savant ! Avoir bravé les banquises
du pôle Sud, les coraux de l'Océanie, les cannibales du Pacifique, pour
périr misérablement dans un train de chemin de fer ! Si cet homme
énergique a pu réfléchir pendant les dernières secondes de son
existence, vous figurez-vous quelles ont dû être ses suprêmes pensées !
»

En parlant ainsi, le capitaine Nemo semblait ému, et je porte cette
émotion à son actif.

Puis, la carte à la main, nous revîmes les travaux du navigateur
français, ses voyages de circumnavigation, sa double tentative au pôle
Sud qui amena la découverte des terres Adélie et Louis-Philippe, enfin
ses levés hydrographiques des principales îles de l'Océanie.

« Ce que votre d'Urville a fait à la surface des mers, me dit le
capitaine Nemo, je l'ai fait à l'intérieur de l'Océan, et plus
facilement, plus complètement que lui. L'_Astrolabe_ et la _Zélée_,
incessamment ballottées par les ouragans, ne pouvaient valoir le
_Nautilus_, tranquille cabinet de travail, et véritablement sédentaire
au milieu des eaux !

-- Cependant, capitaine, dis-je, il y a un point de ressemblance entre
les corvettes de Dumont d'Urville et le _Nautilus_.

-- Lequel, monsieur ?

-- C'est que le _Nautilus_ s'est échoué comme elles !

-- Le _Nautilus_ ne s'est pas échoué, monsieur, me répondit froidement
le capitaine Nemo. Le Nautilus est fait pour reposer sur le lit des
mers, et les pénibles travaux, les manoeuvres qu'imposa à d'Urville le
renflouage de ses corvettes, je ne les entreprendrai pas. L'_Astrolabe_
et la _Zélée_ ont failli périr, mais mon Nautilus ne court aucun
danger. Demain, au jour dit, à l'heure dite, la marée le soulèvera
paisiblement, et il reprendra sa navigation à travers les mers.

-- Capitaine, dis-je, je ne doute pas....

-- Demain, ajouta le capitaine Nemo en se levant, demain, à deux heures
quarante minutes du soir, le _Nautilus_ flottera et quittera sans
avarie le détroit de Torrès. »

Ces paroles prononcées d'un ton très bref, le capitaine Nemo s'inclina
légèrement. C'était me donner congé, et je rentrai dans ma chambre.

Là, je trouvai Conseil, qui désirait connaître le résultat de mon
entrevue avec le capitaine.

« Mon garçon, répondis-je, lorsque j'ai eu l'air de croire que son
_Nautilus_ était menace par les naturels de la Papouasie, le capitaine
m'a répondu très ironiquement. Je n'ai donc qu'une chose à dire : Aie
confiance en lui, et va dormir en paix.

-- Monsieur n'a pas besoin de mes services ?

-- Non, mon ami. Que fait Ned Land ?

-- Que monsieur m'excuse, répondit Conseil, mais l'ami Ned confectionne
un pâté de kangaroo qui sera une merveille ! »

Je restai seul, je me couchai, mais je dormis assez mal. J'entendais le
bruit des sauvages qui piétinaient sur la plate-forme en poussant des
cris assourdissants. La nuit se passa ainsi, et sans que l'équipage
sortît de son inertie habituelle. Il ne s'inquiétait pas plus de la
présence de ces cannibales que les soldats d'un fort blindé ne se
préoccupent des fourmis qui courent sur son blindage.

A six heures du matin, je me levai... Les panneaux n'avaient pas été
ouverts. L'air ne fut donc pas renouvelé à l'intérieur, mais les
réservoirs, chargés à toute occurrence, fonctionnèrent à propos et
lancèrent quelques mètres cubes d'oxygène dans l'atmosphère appauvrie
du _Nautilus_.

Je travaillai dans ma chambre jusqu'à midi, sans avoir vu, même un
instant, le capitaine Nemo. On ne paraissait faire à bord aucun
préparatif de départ.

J'attendis quelque temps encore, puis, je me rendis au grand salon. La
pendule marquait deux heures et demie. Dans dix minutes, le flot devait
avoir atteint son maximum de hauteur, et, si le capitaine Nemo n'avait
point fait une promesse téméraire, le _Nautilus_ serait immédiatement
dégagé. Sinon, bien des mois se passeraient avant qu'il pût quitter son
lit de corail.

Cependant, quelques tressaillements avant-coureurs se firent bientôt
sentir dans la coque du bateau. J'entendis grincer sur son bordage les
aspérités calcaires du fond corallien.

A deux heures trente-cinq minutes, le capitaine Nemo parut dans le
salon.

« Nous allons partir, dit-il.

-- Ah ! fis-je.

-- J'ai donné l'ordre d'ouvrir les panneaux.

-- Et les Papouas ?

-- Les Papouas ? répondit le capitaine Nemo, haussant légèrement les
épaules.

-- Ne vont-ils pas pénétrer à l'intérieur du _Nautilus_ ?

-- Et comment ?

-- En franchissant les panneaux que vous aurez fait ouvrir.

-- Monsieur Aronnax, répondit tranquillement le capitaine Nemo, on
n'entre pas ainsi par les panneaux du _Nautilus_, même quand ils sont
ouverts. »

Je regardai le capitaine.

« Vous ne comprenez pas ? me dit-il.

-- Aucunement.

-- Eh bien ! venez et vous verrez. »

Je me dirigeai vers l'escalier central. Là, Ned Land et Conseil, très
intrigués, regardaient quelques hommes de l'équipage qui ouvraient les
panneaux, tandis que des cris de rage et d'épouvantables vociférations
résonnaient au-dehors.

Les mantelets furent rabattus extérieurement. Vingt figures horribles
apparurent. Mais le premier de ces indigènes qui mit la main sur la
rampe de l'escalier, rejeté en arrière par je ne sais quelle force
invisible, s'enfuit, poussant des cris affreux et faisant des gambades
exorbitantes.

Dix de ses compagnons lui succédèrent. Dix eurent le même sort.

Conseil était dans l'extase. Ned Land, emporté par ses instincts
violents, s'élança sur l'escalier. Mais, dès qu'il eut saisi la rampe à
deux mains, il fut renversé à son tour.

« Mille diables ! s'écria-t-il. Je suis foudroyé ! »

Ce mot m'expliqua tout. Ce n'était plus une rampe, mais un câble de
métal, tout chargé de l'électricité du bord, qui aboutissait à la
plate-forme. Quiconque la touchait ressentait une formidable secousse ,
et cette secousse eût été mortelle, si le capitaine Nemo eût lancé dans
ce conducteur tout le courant de ses appareils ! On peut réellement
dire, qu'entre ses assaillants et lui, il avait tendu un réseau
électrique que nul ne pouvait impunément franchir.

Cependant, les Papouas épouvantés avaient battu en retraite, affolés de
terreur. Nous, moitié riants, nous consolions et frictionnions le
malheureux Ned Land qui jurait comme un possédé.

Mais, en ce moment, le _Nautilus_, soulevé par les dernières
ondulations du flot, quitta son lit de corail à cette quarantième
minute exactement fixée par le capitaine. Son hélice battit les eaux
avec une majestueuse lenteur. Sa vitesse s'accrut peu à peu, et,
naviguant à la surface de l'Océan, il abandonna sain et sauf les
dangereuses passes du détroit de Torrès.

                                  XXIII

                              _ÆGRI SOMNIA_

Le jour suivant, 10 janvier, le _Nautilus_ reprit sa marche entre deux
eaux, mais avec une vitesse remarquable que je ne puis estimer à moins
de trente-cinq milles à l'heure. La rapidité de son hélice était telle
que je ne pouvais ni suivre ses tours ni les compter.

Quand je songeais que ce merveilleux agent électrique, après avoir
donné le mouvement, la chaleur, la lumière au _Nautilus_, le protégeait
encore contre les attaques extérieures, et le transformait en une arche
sainte à laquelle nul profanateur ne touchait sans être foudroyé, mon
admiration n'avait plus de bornes, et de l'appareil, elle remontait
aussitôt à l'ingénieur qui l'avait créé.

Nous marchions directement vers l'ouest, et, le 11 janvier, nous
doublâmes ce cap Wessel, situé par 135° de longitude et l0° de latitude
nord, qui forme la pointe est du golfe de Carpentarie. Les récifs
étaient encore nombreux, mais plus clairsemés, et relevés sur la carte
avec une extrême précision. Le _Nautilus_ évita facilement les brisants
de Money à bâbord, et les récifs Victoria à tribord, placés par 1300 de
longitude, et sur ce dixième parallèle que nous suivions rigoureusement.

Le 13 janvier, le capitaine Nemo, arrivé dans la mer de Timor, avait
connaissance de l'île de ce nom par 1220 de longitude. Cette île dont
la superficie est de seize cent vingt-cinq lieues carrées est gouvernée
par des radjahs. Ces princes se disent fils de crocodiles, c'est-à-dire
issus de la plus haute origine à laquelle un être humain puisse
prétendre. Aussi, ces ancêtres écailleux foisonnent dans les rivières
de l'île, et sont l'objet d'une vénération particulière. On les
protège, on les gâte, on les adule, on les nourrit, on leur offre des
jeunes filles en pâture, et malheur à l'étranger qui porte la main sur
ces lézards sacrés.

Mais le _Nautilus_ n'eut rien à démêler avec ces vilains animaux. Timor
ne fut visible qu'un instant, à midi, pendant que le second relevait sa
position. Également, je ne fis qu'entrevoir cette petite île Rotti, qui
fait partie du groupe, et dont les femmes ont une réputation de beauté
très établie sur les marchés malais.

A partir de ce point, la direction du _Nautilus_, en latitude,
s'infléchit vers le sud-ouest. Le cap fut mis sur l'océan Indien. Où la
fantaisie du capitaine Nemo allait-elle nous entraîner ? Remontrait-il
vers les côtes de l'Asie ? Se rapprocherait-il des rivages de l'Europe
? Résolutions peu probables de la part d'un homme qui fuyait les
continents habités ? Descendrait-il donc vers le sud ? Irait-il doubler
le cap de Bonne-Espérance, puis le cap Horn, et pousser au pôle
antarctique ? Reviendrait-il enfin vers ses mers du Pacifique, où son
Nautilus trouvait une navigation facile et indépendante ? L'avenir
devait nous l'apprendre.

Après avoir prolongé les écueils de Cartier, d'Hibernia, de
Seringapatam, de Scott, derniers efforts de l'élément solide contre
l'élément liquide, le 14 janvier, nous étions au-delà de toutes terres.
La vitesse du _Nautilus_ fut singulièrement ralentie, et, très
capricieux dans ses allures, tantôt il nageait au milieu des eaux, et
tantôt il flottait à leur surface.

Pendant cette période du voyage, le capitaine Nemo fit d'intéressantes
expériences sur les diverses températures de la mer à des couches
différentes. Dans les conditions ordinaires, ces relevés s'obtiennent
au moyen d'instruments assez compliqués, dont les rapports sont au
moins douteux, que ce soient des sondes thermométriques, dont les
verres se brisent souvent sous la pression des eaux, ou des appareils
basés sur la variation de résistance de métaux aux courants
électriques. Ces résultats ainsi obtenus ne peuvent être suffisamment
contrôlés. Au contraire, le capitaine Nemo allait lui-même chercher
cette température dans les profondeurs de la mer, et son thermomètre,
mis en communication avec les diverses nappes liquides, lui donnait
immédiatement et sûrement le degré recherché.

C'est ainsi que, soit en surchargeant ses réservoirs, soit en
descendant obliquement au moyen de ses plans inclinés, le _Nautilus_
atteignit successivement des profondeurs de trois, quatre, cinq, sept,
neuf et dix mille mètres, et le résultat définitif de ces expériences
fut que la mer présentait une température permanente de quatre degrés
et demi, à une profondeur de mille mètres, sous toutes les latitudes.

Je suivais ces expériences avec le plus vif intérêt. Le capitaine Nemo
y apportait une véritable passion. Souvent, je me demandai dans quel
but il faisait ces observations. Était-ce au profit de ces semblables ?
Ce n'était pas probable, car, un jour ou l'autre, ses travaux devaient
périr avec lui dans quelque mer ignorée ! A moins qu'il ne me destinât
le résultat de ses expériences. Mais c'était admettre que mon étrange
voyage aurait un terme, et ce terme, je ne l'apercevais pas encore.

Quoi qu'il en soit, le capitaine Nemo me fit également connaître divers
chiffres obtenus par lui et qui établissaient le rapport des densités
de l'eau dans les principales mers du globe. De cette communication, je
tirai un enseignement personnel qui n'avait rien de scientifique.

C'était pendant la matinée du 15 janvier. Le capitaine, avec lequel je
me promenais sur la plate-forme, me demanda si je connaissais les
différentes densités que présentent les eaux de la mer. Je lui répondis
négativement, et j'ajoutai que la science manquait d'observations
rigoureuses à ce sujet.

« Je les ai faites, ces observations, me dit-il, et je puis en affirmer
la certitude.

-- Bien, répondis-je, mais le _Nautilus_ est un monde à part, et les
secrets de ses savants n'arrivent pas jusqu'à la terre.

-- Vous avez raison, monsieur le professeur, me dit-il, après quelques
instants de silence. C'est un monde à part. Il est aussi étranger à la
terre que les planètes qui accompagnent ce globe autour du soleil, et
l'on ne connaîtra jamais les travaux des savants de Saturne ou de
Jupiter. Cependant, puisque le hasard a lié nos deux existences, je
puis vous communiquer le résultat de mes observations.

-- Je vous écoute, capitaine.

-- Vous savez, monsieur le professeur, que l'eau de mer est plus dense
que l'eau douce, mais cette densité n'est pas uniforme. En effet, si je
représente par un la densité de l'eau douce, je trouve un vingt-huit
millième pour les eaux de l'Atlantique, un vingt-six millième pour les
eaux du Pacifique, un trente-millième pour les eaux de la
Méditerranée...

-- Ah ! pensai-je, il s'aventure dans la Méditerranée ?

-- Un dix-huit millième pour les eaux de la mer Ionienne, et un
vingt-neuf millième pour les eaux de l'Adriatique. »

Décidément, le _Nautilus_ ne fuyait pas les mers fréquentées de
l'Europe, et j'en conclus qu'il nous ramènerait - peut-être avant peu
vers des continents plus civilisés. Je pensai que Ned Land apprendrait
cette particularité avec une satisfaction très naturelle.

Pendant plusieurs jours, nos journées se passèrent en expériences de
toutes sortes, qui portèrent sur les degrés de salure des eaux à
différentes profondeurs, sur leur électrisation, sur leur coloration,
sur leur transparence, et dans toutes ces circonstances, le capitaine
Nemo déploya une ingéniosité qui ne fut égalée que par sa bonne grâce
envers moi. Puis, pendant quelques jours, je ne le revis plus, et
demeurai de nouveau comme isolé à son bord.

Le 16 janvier, le _Nautilus_ parut s'endormir à quelques mètres
seulement au-dessous de la surface des flots. Ses appareils électriques
ne fonctionnaient pas, et son hélice immobile le laissait errer au gré
des courants. Je supposai que l'équipage s'occupait de réparations
intérieures, nécessitées par la violence des mouvements mécaniques de
la machine.

Mes compagnons et moi, nous fûmes alors témoins d'un curieux spectacle.
Les panneaux du salon étaient ouverts, et comme le fanal du _Nautilus_
n'était pas en activité, une vague obscurité régnait au milieu des eaux.

Le ciel orageux et couvert d'épais nuages ne donnait aux premières
couches de l'Océan qu'une insuffisante clarté.

J'observais l'état de la mer dans ces conditions, et les plus gros
poissons ne m'apparaissaient plus que comme des ombres à peine
figurées, quand le _Nautilus_ se trouva subitement transporté en pleine
lumière. Je crus d'abord que le fanal avait été rallumé, et qu'il
projetait son éclat électrique dans la masse liquide. Je me trompais,
et après une rapide observation, je reconnus mon erreur.

Le _Nautilus_ flottait au milieu d'une couche phosphorescente, qui dans
cette obscurité devenait éblouissante. Elle était produite par des
myriades d'animalcules lumineux, dont l'étincellement s'accroissait en
glissant sur la coque métallique de l'appareil. Je surprenais alors des
éclairs au milieu de ces nappes lumineuses, comme eussent été des
coulées de plomb fondu dans une fournaise ardente, ou des masses
métalliques portées au rouge blanc ; de telle sorte que par opposition,
certaines portions lumineuses faisaient ombre dans ce milieu igné, dont
toute ombre semblait devoir être bannie. Non ! ce n'était plus
l'irradiation calme de notre éclairage habituel ! Il y avait là une
vigueur et un mouvement insolites ! Cette lumière, on la sentait
vivante !

En effet, c'était une agglomération infinie d'infusoires pélagiens, de
noctiluques miliaires, véritables globules de gelée diaphane, pourvus
d'un tentacule filiforme, et dont on a compté jusqu'à vingt-cinq mille
dans trente centimètres cubes d'eau. Et leur lumière était encore
doublée par ces lueurs particulières aux méduses, aux astéries, aux
aurélies, aux pholadesdattes, et autres zoophytes phosphorescents,
imprégnés du graissin des matières organiques décomposées par la mer,
et peut-être du mucus secrète par les poissons.

Pendant plusieurs heures, le _Nautilus_ flotta dans ces ondes
brillantes, et notre admiration s'accrut à voir les gros animaux marins
s'y jouer comme des salamandres. Je vis là, au milieu de ce feu qui ne
brûle pas, des marsouins élégants et rapides, infatigables clowns des
mers, et des istiophores longs de trois mètres, intelligents
précurseurs des ouragans, dont le formidable glaive heurtait parfois la
vitre du salon. Puis apparurent des poissons plus petits, des balistes
variés, des scomberoïdes-sauteurs, des nasons-loups, et cent autres qui
zébraient dans leur course la lumineuse atmosphère.

Ce fut un enchantement que cet éblouissant spectacle ! Peut-être
quelque condition atmosphérique augmentait-elle l'intensité de ce
phénomène ? Peut-être quelque orage se déchaînait-il à la surface des
flots ? Mais, à cette profondeur de quelques mètres, le _Nautilus_ ne
ressentait pas sa fureur, et il se balançait paisiblement au milieu des
eaux tranquilles.

Ainsi nous marchions, incessamment charmés par quelque merveille
nouvelle. Conseil observait et classait ses zoophytes, ses articulés,
ses mollusques, ses poissons. Les journées s'écoulaient rapidement, et
je ne les comptais plus. Ned, suivant son habitude, cherchait à varier
l'ordinaire du bord. Véritables colimaçons, nous étions faits à notre
coquille, et j'affirme qu'il est facile de devenir un parfait colimaçon.

Donc, cette existence nous paraissait facile, naturelle, et nous
n'imaginions plus qu'il existât une vie différente à la surface du
globe terrestre, quand un événement vint nous rappeler à l'étrangeté de
notre situation.

Le 18 janvier, le _Nautilus_ se trouvait par 105° de longitude et 15°
de latitude méridionale. Le temps était menaçant, la mer dure et
houleuse. Le vent soufflait de l'est en grande brise. Le baromètre, qui
baissait depuis quelques jours, annonçait une prochaine lutte des
éléments.

J'étais monté sur la plate-forme au moment où le second prenait ses
mesures d'angles horaires. J'attendais, suivant la coutume, que la
phrase quotidienne fût prononcée. Mais, ce jour-là, elle fut remplacée
par une autre phrase non moins incompréhensible. Presque aussitôt, je
vis apparaître le capitaine Nemo, dont les yeux, munis d'une lunette,
se dirigèrent vers l'horizon.

Pendant quelques minutes, le capitaine resta immobile, sans quitter le
point enfermé dans le champ de son objectif. Puis, il abaissa sa
lunette, et échangea une dizaine de paroles avec son second. Celui-ci
semblait être en proie à une émotion qu'il voulait vainement contenir.
Le capitaine Nemo, plus maître de lui, demeurait froid.

Il paraissait, d'ailleurs, faire certaines objections auxquelles le
second répondait par des assurances formelles. Du moins, je le compris
ainsi, à la différence de leur ton et de leurs gestes.

Quant à moi, j'avais soigneusement regardé dans la direction observée,
sans rien apercevoir. Le ciel et l'eau se confondaient sur une ligne
d'horizon d'une parfaite netteté.

Cependant, le capitaine Nemo se promenait d'une extrémité à l'autre de
la plate-forme, sans me regarder, peut-être sans me voir. Son pas était
assuré, mais moins régulier que d'habitude. 11 s'arrêtait parfois, et
les bras croisés sur la poitrine, il observait la mer. Que pouvait-il
chercher sur cet immense espace ? Le _Nautilus_ se trouvait alors à
quelques centaines de milles de la côte la plus rapprochée.

Le second avait repris sa lunette et interrogeait obstinément
l'horizon, allant et venant, frappant du pied, contrastant avec son
chef par son agitation nerveuse.

D'ailleurs, ce mystère allait nécessairement s'éclaircir, et avant peu,
car, sur un ordre du capitaine Nemo, la machine, accroissant sa
puissance propulsive, imprima à l'hélice une rotation plus rapide.

En ce moment, le second attira de nouveau l'attention du capitaine.
Celui-ci suspendit sa promenade et dirigea sa lunette vers le point
indiqué. Il l'observa longtemps. De mon côté, très sérieusement
intrigué, je descendis au salon, et j'en rapportai une excellente
longue-vue dont je me servais ordinairement. Puis, l'appuyant sur la
cage du fanal qui formait saillie à l'avant de la plate-forme, je me
disposai à parcourir toute la ligne du ciel et de la mer.

Mais, mon oeil ne s'était pas encore appliqué à l'oculaire, que
l'instrument me fut vivement arraché des mains.

Je me retournai. Le capitaine Nemo était devant moi, mais je ne le
reconnus pas. Sa physionomie était transfigurée. Son oeil, brillant
d'un feu sombre, se dérobait sous son sourcil froncé. Ses dents se
découvraient à demi. Son corps raide, ses poings fermés, sa tête
retirée entre les épaules, témoignaient de la haine violente que
respirait toute sa personne. Il ne bougeait pas. Ma lunette tombée de
sa main, avait roulé à ses pieds.

Venais-je donc, sans le vouloir, de provoquer cette attitude de colère
? S'imaginait-il, cet incompréhensible personnage, que j'avais surpris
quelque secret interdit aux hôtes du _Nautilus_ ?

Non ! cette haine, je n'en étais pas l'objet, car il ne me regardait
pas, et son oeil restait obstinément fixé sur l'impénétrable point de
l'horizon.

Enfin, le capitaine Nemo redevint maître de lui. Sa physionomie, si
profondément altérée, reprit son calme habituel. Il adressa à son
second quelques mots en langue étrangère, puis il se retourna vers moi.

« Monsieur Aronnax, me dit-il d'un ton assez impérieux, je réclame de
vous l'observation de l'un des engagements qui vous lient à moi.

-- De quoi s'agit-il, capitaine ?

-- Il faut vous laisser enfermer, vos compagnons et vous, jusqu'au
moment où je jugerai convenable de vous rendre la liberté.

-- Vous êtes le maître, lui répondis-je, en le regardant fixement. Mais
puis-je vous adresser une question ?

-- Aucune, monsieur. »

Sur ce mot, je n'avais pas à discuter, mais à obéir, puisque toute
résistance eût été impossible.

Je descendis à la cabine qu'occupaient Ned Land et Conseil, et je leur
fis part de la détermination du capitaine. Je laisse à penser comment
cette communication fut reçue par le Canadien. D'ailleurs, le temps
manqua à toute explication. Quatre hommes de l'équipage attendaient à
la porte, et ils nous conduisirent à cette cellule où nous avions passé
notre première nuit à bord du _Nautilus_.

Ned Land voulut réclamer, mais la porte se ferma sur lui pour toute
réponse.

« Monsieur me dira-t-il ce que cela signifie ? » me demanda Conseil.

Je racontai à mes compagnons ce qui s'était passé. Ils furent aussi
étonnés que moi, mais aussi peu avancés.

Cependant, j'étais plongé dans un abîme de réflexions, et l'étrange
appréhension de la physionomie du capitaine Nemo ne quittait pas ma
pensée. J'étais incapable d'accoupler deux idées logiques, et je me
perdais dans les plus absurdes hypothèses, quand je fus tiré de ma
contention d'esprit par ces paroles de Ned Land :

« Tiens ! le déjeuner est servi ! »

En effet, la table était préparée. Il était évident que le capitaine
Nemo avait donné cet ordre en même temps qu'il faisait hâter la marche
du _Nautilus_.

« Monsieur me permettra-t-il de lui faire une recommandation ? me
demanda Conseil.

-- Oui, mon garçon, répondis-je.

-- Eh bien ! que monsieur déjeune. C'est prudent, car nous ne savons ce
qui peut arriver.

-- Tu as raison, Conseil.

-- Malheureusement, dit Ned Land, on ne nous a donné que le menu du
bord.

-- Ami Ned, répliqua Conseil, que diriez-vous donc, si le déjeuner
avait manqué totalement ! »

Cette raison coupa net aux récriminations du harponneur.

Nous nous mîmes à table. Le repas se fit assez silencieusement. Je
mangeai peu. Conseil « se força », toujours par prudence, et Ned Land,
quoi qu'il en eût, ne perdit pas un coup de dent. Puis, le déjeuner
terminé, chacun de nous s'accota dans son coin.

En ce moment, le globe lumineux qui éclairait la cellule s'éteignit et
nous laissa dans une obscurité profonde. Ned Land ne tarda pas à
s'endormir, et, ce qui m'étonna, Conseil se laissa aller aussi à un
lourd assoupissement. Je me demandais ce qui avait pu provoquer chez
lui cet impérieux besoin de sommeil, quand je sentis mon cerveau
s'imprégner d'une épaisse torpeur. Mes yeux, que je voulais tenir
ouverts, se fermèrent malgré moi. J'étais en proie à une hallucination
douloureuse. Évidemment, des substances soporifiques avaient été mêlées
aux aliments que nous venions de prendre ! Ce n'était donc pas assez de
la prison pour nous dérober les projets du capitaine Nemo, il fallait
encore le sommeil !

J'entendis alors les panneaux se refermer. Les ondulations de la mer
qui provoquaient un léger mouvement de roulis, cessèrent. Le _Nautilus_
avait-il donc quitté la surface de l'Océan ? Était-il rentré dans la
couche immobile des eaux ?

Je voulus résister au sommeil. Ce fut impossible. Ma respiration
s'affaiblit. Je sentis un froid mortel glacer mes membres alourdis et
comme paralysés. Mes paupières, véritables calottes de plomb, tombèrent
sur mes yeux. Je ne pus les soulever. Un sommeil morbide, plein
d'hallucinations, s'empara de tout mon être. Puis, les visions
disparurent, et me laissèrent dans un complet anéantissement.

                                  XXIV

                          LE ROYAUME DU CORAIL

Le lendemain, je me réveillai la tête singulièrement dégagée. A ma
grande surprise, j'étais dans ma chambre. Mes compagnons, sans doute,
avaient été réintégrés dans leur cabine, sans qu'ils s'en fussent
aperçus plus que moi. Ce qui s'était passé pendant cette nuit, ils
l'ignoraient comme je l'ignorais moi-même, et pour dévoiler ce mystère,
je ne comptais que sur les hasards de l'avenir.

Je songeai alors à quitter ma chambre. Étais-je encore une fois libre
ou prisonnier ? Libre entièrement. J'ouvris la porte, je pris par les
coursives, je montai l'escalier central. Les panneaux, fermés la
veille, étaient ouverts. J'arrivai sur la plate-forme.

Ned Land et Conseil m'y attendaient. Je les interrogeai. Ils ne
savaient rien. Endormis d'un sommeil pesant qui ne leur laissait aucun
souvenir, ils avaient été très surpris de se retrouver dans leur cabine.

Quant au _Nautilus_, il nous parut tranquille et mystérieux comme
toujours. Il flottait à la surface des flots sous une allure modérée.
Rien ne semblait changé à bord.

Ned Land, de ses yeux pénétrants, observa la mer. Elle était déserte.
Le Canadien ne signala rien de nouveau à l'horizon, ni voile, ni terre.
Une brise d'ouest soufflait bruyamment, et de longues lames, échevelées
par le vent, imprimaient à l'appareil un très sensible roulis.

Le _Nautilus_, après avoir renouvelé son air, se maintint à une
profondeur moyenne de quinze mètres, de manière à pouvoir revenir
promptement à la surface des flots. Opération qui, contre l'habitude,
fut pratiquée plusieurs fois, pendant cette journée du 19 janvier. Le
second montait alors sur la plate-forme, et la phrase accoutumée
retentissait à l'intérieur du navire.

Quant au capitaine Nemo, il ne parut pas. Des gens du bord, je ne vis
que l'impassible stewart, qui me servit avec son exactitude et son
mutisme ordinaires.

Vers deux heures, j'étais au salon, occupé à classer mes notes, lorsque
le capitaine ouvrit la porte et parut. Je le saluai. Il me rendit un
salut presque imperceptible, sans m'adresser la parole. Je me remis à
mon travail, espérant qu'il me donnerait peut-être des explications sur
les événements qui avaient marqué la nuit précédente. Il n'en fit rien.
Je le regardai. Sa figure me parut fatiguée ; ses yeux rougis n'avaient
pas été rafraîchis par le sommeil ; sa physionomie exprimait une
tristesse profonde, un réel chagrin. Il allait et venait, s'asseyait et
se relevait, prenait un livre au hasard, l'abandonnait aussitôt,
consultait ses instruments sans prendre ses notes habituelles, et
semblait ne pouvoir tenir un instant en place.

Enfin, il vint vers moi et me dit :

« Etes-vous médecin, monsieur Aronnax ? »

Je m'attendais si peu à cette demande, que je le regardai quelque temps
sans répondre.

« Etes-vous médecin ? répéta-t-il. Plusieurs de vos collègues ont fait
leurs études de médecine, Gratiolet, Moquin-Tandon et autres.

-- En effet, dis-je, je suis docteur et interne des hôpitaux. J'ai
pratiqué pendant plusieurs années avant d'entrer au Muséum.

-- Bien, monsieur. »

Ma réponse avait évidemment satisfait le capitaine Nemo. Mais ne
sachant où il en voulait venir, j'attendis de nouvelles questions, me
réservant de répondre suivant les circonstances.

« Monsieur Aronnax, me dit le capitaine, consentiriez-vous à donner vos
soins à l'un de mes hommes ?

-- Vous avez un malade ?

-- Oui.

-- Je suis prêt à vous suivre.

-- Venez. »

J'avouerai que mon coeur battait. Je ne sais pourquoi je voyais une
certaine connexité entre cette maladie d'un homme de l'équipage et les
événements de la veille, et ce mystère me préoccupait au moins autant
que le malade.

Le capitaine Nemo me conduisit à l'arrière du _Nautilus_, et me fit
entrer dans une cabine située près du poste des matelots.

Là, sur un lit, reposait un homme d'une quarantaine d'années, à figure
énergique, vrai type de l'Anglo-Saxon.

Je me penchai sur lui. Ce n'était pas seulement un malade, c'était un
blessé. Sa tête, emmaillotée de linges sanglants, reposait sur un
double oreiller. Je détachai ces linges, et le blessé, regardant de ses
grands yeux fixes, me laissa faire, sans proférer une seule plainte.

La blessure était horrible. Le crâne, fracassé par un instrument
contondant, montrait la cervelle à nu, et la substance cérébrale avait
subi une attrition profonde. Des caillots sanguins s'étaient formés
dans la masse diffluente, qui affectait une couleur lie de vin. Il y
avait eu à la fois contusion et commotion du cerveau. La respiration du
malade était lente, et quelques mouvements spasmodiques des muscles
agitaient sa face. La phlegmasie cérébrale était complète et entraînait
la paralysie du sentiment et du mouvement.

Je pris le pouls du blessé. Il était intermittent. Les extrémités du
corps se refroidissaient déjà, et je vis que la mort s'approchait, sans
qu'il me parût possible de l'enrayer. Après avoir pansé ce malheureux,
je rajustai les linges de sa tête, et je me retournai vers le capitaine
Nemo.

« D'où vient cette blessure ? Lui demandai-je.

-- Qu'importe ! répondit évasivement le capitaine. Un choc du
_Nautilus_ a brisé un des leviers de la machine, qui a frappé cet
homme. Mais votre avis sur son état ? »

J'hésitais à me prononcer.

« Vous pouvez parler, me dit le capitaine. Cet homme n'entend pas le
français. »

Je regardai une dernière fois le blessé, puis je répondis :

« Cet homme sera mort dans deux heures.

-- Rien ne peut le sauver ?

-- Rien. »

La main du capitaine Nemo se crispa, et quelques larmes glissèrent de
ses yeux, que je ne croyais pas faits pour pleurer.

Pendant quelques instants, j'observai encore ce mourant dont la vie se
retirait peu à peu. Sa pâleur s'accroissait encore sous l'éclat
électrique qui baignait son lit de mort. Je regardais sa tête
intelligente, sillonnée de rides prématurées, que le malheur, la misère
peut-être, avaient creusées depuis longtemps. Je cherchais à surprendre
le secret de sa vie dans les dernières paroles échappées à ses lèvres !

« Vous pouvez vous retirer, monsieur Aronnax », me dit le capitaine
Nemo.

Je laissai le capitaine dans la cabine du mourant, et je regagnai ma
chambre, très ému de cette scène. Pendant toute la journée, je fus
agité de sinistres pressentiments. La nuit, je dormis mal, et, entre
mes songes fréquemment interrompus, je crus entendre des soupirs
lointains et comme une psalmodie funèbre. Était-ce la prière des morts,
murmurée dans cette langue que je ne savais comprendre ?

Le lendemain matin, je montai sur le pont. Le capitaine Nemo m'y avait
précédé. Dès qu'il m'aperçut, il vint à moi.

« Monsieur le professeur, me dit-il, vous conviendrait-il de faire
aujourd'hui une excursion sous-marine ?

-- Avec mes compagnons ? demandai-je.

-- Si cela leur plaît.

-- Nous sommes à vos ordres, capitaine.

-- Veuillez donc aller revêtir vos scaphandres. »

Du mourant ou du mort il ne fut pas question. Je rejoignis Ned Land et
Conseil. Je leur fis connaître la proposition du capitaine Nemo.
Conseil s'empressa d'accepter, et, cette fois, le Canadien se montra
très disposé à nous suivre.

Il était huit heures du matin. A huit heures et demie, nous étions
vêtus pour cette nouvelle promenade, et munis des deux appareils
d'éclairage et de respiration. La double porte fut ouverte, et,
accompagnés du capitaine Nemo que suivaient une douzaine d'hommes de
l'équipage, nous prenions pied à une profondeur de dix mètres sur le
sol ferme où reposait le _Nautilus_.

Une légère pente aboutissait à un fond accidenté, par quinze brasses de
profondeur environ. Ce fond différait complètement de celui que j'avais
visité pendant ma première excursion sous les eaux de l'Océan
Pacifique. Ici, point de sable fin, point de prairies sous-marines,
nulle forêt pélagienne. Je reconnus immédiatement cette région
merveilleuse dont, ce jour-là, le capitaine Nemo nous faisait les
honneurs. C'était le royaume du corail.

Dans l'embranchement des zoophytes et dans la classe des alcyonnaires,
on remarque l'ordre des gorgonaires qui renferme les trois groupes des
gorgoniens, des isidiens et des coralliens. C'est à ce dernier
qu'appartient le corail, curieuse substance qui fut tour à tour classée
dans les règnes minéral, végétal et animal. Remède chez les anciens,
bijou chez les modernes, ce fut seulement en 1694 que le Marseillais
Peysonnel le rangea définitivement dans le règne animal.

Le corail est un ensemble d'animalcules, réunis sur un polypier de
nature cassante et pierreuse. Ces polypes ont un générateur unique qui
les a produits par bourgeonnement, et ils possèdent une existence
propre, tout en participant à la vie commune. C'est donc une sorte de
socialisme naturel. Je connaissais les derniers travaux faits sur ce
bizarre zoophyte, qui se minéralise tout en s'arborisant, suivant la
très juste observation des naturalistes, et rien ne pouvait être plus
intéressant pour moi que de visiter l'une de ces forêts pétrifiées que
la nature a plantées au fond des mers.

Les appareils Rumhkorff furent mis en activité, et nous suivîmes un
banc de corail en voie de formation, qui, le temps aidant, fermera un
jour cette portion de l'océan indien. La route était bordée
d'inextricables buissons formés par l'enchevêtrement d'arbrisseaux que
couvraient de petites fleurs étoilées à rayons blancs. Seulement, à
l'inverse des plantes de la terre, ces arborisations, fixées aux
rochers du sol, se dirigeaient toutes de haut en bas.

La lumière produisait mille effets charmants en se jouant au milieu de
ces ramures si vivement colorées. Il me semblait voir ces tubes
membraneux et cylindriques trembler sous l'ondulation des eaux. J'étais
tenté de cueillir leurs fraîches corolles ornées de délicats
tentacules, les unes nouvellement épanouies, les autres naissant à
peine, pendant que de légers poissons, aux rapides nageoires, les
effleuraient en passant comme des volées d'oiseaux. Mais, si ma main
s'approchait de ces fleurs vivantes, de ces sensitives animées,
aussitôt l'alerte se mettait dans la colonie. Les corolles blanches
rentraient dans leurs étuis rouges, les fleurs s'évanouissaient sous
mes regards, et le buisson se changeait en un bloc de mamelons pierreux.

Le hasard m'avait mis là en présence des plus précieux échantillons de
ce zoophyte. Ce corail valait celui qui se pêche dans la Méditerranée,
sur les côtes de France, d'Italie et de Barbarie. Il justifiait par ses
tons vifs ces noms poétiques de _fleur de sang_ et d'_écume de sang_
que le commerce donne à ses plus beaux produits. Le corail se vend
jusqu'à cinq cents francs le kilogramme, et en cet endroit, les couches
liquides recouvraient la fortune de tout un monde de corailleurs. Cette
précieuse matière, souvent mélangée avec d'autres polypiers, formait
alors des ensembles compacts et inextricables appelés « macciota », et
sur lesquels je remarquai d'admirables spécimens de corail rose.

Mais bientôt les buissons se resserrèrent, les arborisations
grandirent. De véritables taillis pétrifiés et de longues travées d'une
architecture fantaisiste s'ouvrirent devant nos pas. Le capitaine Nemo
s'engagea sous une obscure galerie dont la pente douce nous conduisit à
une profondeur de cent mètres. La lumière de nos serpentins produisait
parfois des effets magiques, en s'accrochant aux rugueuses aspérités de
ces arceaux naturels et aux pendentifs disposés comme des lustres,
qu'elle piquait de pointes de feu. Entre les arbrisseaux coralliens,
j'observai d'autres polypes non moins curieux, des mélites, des iris
aux ramifications articulées, puis quelques touffes de corallines, les
unes vertes, les autres rouges, véritables algues encroûtées dans leurs
sels calcaires, que les naturalistes, après longues discussions, ont
définitivement rangées dans le règne végétal. Mais, suivant la remarque
d'un penseur, « c'est peut-être là le point réel où la vie obscurément
se soulève du sommeil de pierre, sans se détacher encore de ce rude
point de départ ».

Enfin, après deux heures de marche, nous avions atteint une profondeur
de trois cents mètres environ, c'est-à-dire la limite extrême sur
laquelle le corail commence à se former. Mais là, ce n'était plus le
buisson isolé, ni le modeste taillis de basse futaie. C'était la forêt
immense, les grandes végétations minérales, les énormes arbres
pétrifiés, réunis par des guirlandes d'élégantes plumarias, ces lianes
de la mer, toutes parées de nuances et de reflets. Nous passions
librement sous leur haute ramure perdue dans l'ombre des flots, tandis
qu'à nos pieds, les tubipores, les méandrines, les astrées, les
fongies, les cariophylles, formaient un tapis de fleurs, semé de gemmes
éblouissantes.

Quel indescriptible spectacle ! Ah ! que ne pouvions-nous communiquer
nos sensations ! Pourquoi étions-nous emprisonnés sous ce masque de
métal et de verre ! Pourquoi les paroles nous étaient-elles interdites
de l'un à l'autre ! Que ne vivions-nous, du moins, de la vie de ces
poissons qui peuplent le liquide élément, ou plutôt encore de celle de
ces amphibies qui, pendant de longues heures, peuvent parcourir, au gré
de leur caprice, le double domaine de la terre et des eaux !

Cependant, le capitaine Nemo s'était arrêté. Mes compagnons et mol nous
suspendîmes notre marche, et, me retournant, je vis que ses hommes
formaient un demi-cercle autour de leur chef. En regardant avec plus
d'attention, j'observai que quatre d'entre eux portaient sur leurs
épaules un objet de forme oblongue.

Nous occupions, en cet endroit. Le centre d'une vaste clairière,
entourée par les hautes arborisations de la forêt sous-marine. Nos
lampes projetaient sur cet espace une sorte de clarté crépusculaire qui
allongeait démesurément les ombres sur le sol. A la limite de la
clairière, l'obscurité redevenait profonde, et ne recueillait que de
petites étincelles retenues par les vives arêtes du corail.

Ned Land et Conseil étaient près de moi. Nous regardions, et il me vint
à la pensée que j'allais assister a une scène étrange. En observant le
sol, je vis qu'il était gonflé, en de certains points, par de légères
extumescences encroûtées de dépôts calcaires, et disposées avec une
régularité qui trahissait la main de l'homme.

Au milieu de la clairière, sur un piédestal de rocs grossièrement
entassés, se dressait une croix de corail, qui étendait ses longs bras
qu'on eût dit faits d'un sang pétrifié.

Sur un signe du capitaine Nemo, un de ses hommes s'avança, et à
quelques pieds de la croix, il commença à creuser un trou avec une
pioche qu'il détacha de sa ceinture.

Je compris tout ! Cette clairière c'était un cimetière, ce trou, une
tombe, cet objet oblong, le corps de l'homme mort dans la nuit ! Le
capitaine Nemo et les siens venaient enterrer leur compagnon dans cette
demeure commune, au fond de cet inaccessible Océan !

Non ! jamais mon esprit ne fut surexcité à ce point ! Jamais idées plus
impressionnantes n'envahirent mon cerceau ! Je ne voulais pas voir ce
que voyait mes yeux !

Cependant, la tombe se creusait lentement. Les poissons fuyaient çà et
là leur retraite troublée. J'entendais résonner, sur le sol calcaire,
le fer du pic qui étincelait parfois en heurtant quelque silex perdu au
fond des eaux. Le trou s'allongeait, s'élargissait, et bientôt il fut
assez profond pour recevoir le corps.

Alors, les porteurs s'approchèrent. Le corps, enveloppé dans un tissu
de byssus blanc, descendit dans sa humide tombe. Le capitaine Nemo, les
bras croisés sur la poitrine, et tous les amis de celui qui les avait
aimés s'agenouillèrent dans l'attitude de la prière... Mes deux
compagnons et moi, nous nous étions religieusement inclinés.

La tombe fut alors recouverte des débris arrachés au sol, qui formèrent
un léger renflement.

Quand ce fut fait, le capitaine Nemo et ses hommes se redressèrent ;
puis, se rapprochant de la tombe, tous fléchirent encore le genou, et
tous étendirent leur main en signe de suprême adieu...

Alors, la funèbre troupe reprit le chemin du _Nautilus_, repassant sous
les arceaux de la forêt, au milieu des taillis, le long des buissons de
corail, et toujours montant.

Enfin, les feux du bord apparurent. Leur traînée lumineuse nous guida
jusqu'au _Nautilus_. A une heure, nous étions de retour.

Dès que mes vêtements furent changés, je remontai sur la plate-forme,
et, en proie à une terrible obsession d'idées, j'allai m'asseoir près
du fanal.

Le capitaine Nemo me rejoignit. Je me levai et lui dis :

« Ainsi, suivant mes prévisions, cet homme est mort dans la nuit ?

-- Oui, monsieur Aronnax, répondit le capitaine Nemo.

-- Et il repose maintenant près de ses compagnons, dans ce cimetière de
corail ?

-- Oui, oubliés de tous, mais non de nous ! Nous creusons la tombe, et
les polypes se chargent d'y sceller nos morts pour l'éternité ! »

Et cachant d'un geste brusque son visage dans ses mains crispées, le
capitaine essaya vainement de comprimer un sanglot. Puis il ajouta :

« C'est là notre paisible cimetière, à quelques centaines de pieds
au-dessous de la surface des flots !

-- Vos morts y dorment, du moins, tranquilles, capitaine, hors de
l'atteinte des requins !

-- Oui, monsieur, répondit gravement le capitaine Nemo, des requins et
des hommes ! »

                        FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE

                     20000 Lieues sous les mers:Pt2

                              JULES VERNE
                          VINGT MILLE LIEUES
                                  SOUS
                                LES MERS
                              ILLUSTRE DE
                      111 DESSINS PAR DE NEUVILLI
                              BIBLIOTHEQUE
                      D'EDUCATION ET DE RECREATION
                     J. HETZEL ET Cie, 18 RUE JACOB
                                  PARIS

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                           TABLE DES MATIÈRES

                            DEUXIÈME PARTIE


        I       L'océan Indien

        II      Une nouvelle proposition du capitaine Nemo

        III     Une perle de dix millions

        IV      La mer Rouge

        V       Arabian-Tunnel

        VI      L'Archipel grec

        VII     La Méditerranée en quarante-huit heures

        VIII    La baie de Vigo

        IX      Un continent disparu

        X       Les houillères sous-marines

        XI      La mer de Sargasses

        XII     Cachalots et baleines

        XIII    La banquise

        XIV     Le pôle Sud

        XV      Accident ou incident ?

        XVI     Faute d'air

        XVII    Du cap Horn à l'Amazone

        XVIII   Les poulpes

        XIX     Le Gulf-Stream

        XX      Par 47°24' de latitude et de 17°28' de longitude

        XXI     Une hécatombe

        XXII    Les dernières paroles du capitaine Nemo

        XXIII   Conclusion

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                    VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS

                            DEUXIÈME PARTIE

                                    I

                             L'OCÉAN INDIEN

Ici commence la seconde partie de ce voyage sous les mers. La première
s'est terminée sur cette émouvante scène du cimetière de corail qui a
laissé dans mon esprit une impression profonde. Ainsi donc, au sein de
cette mer immense, la vie du capitaine Nemo se déroulait tout entière,
et il n'était pas jusqu'à sa tombe qu'il n'eût préparée dans le plus
impénétrable de ses abîmes. Là, pas un des monstres de l'Océan ne
viendrait troubler le dernier sommeil de ces hôtes du _Nautilus_, de
ces amis, rivés les uns aux autres, dans la mort aussi bien que dans la
vie ! « Nul homme, non plus ! » avait ajouté le capitaine.

Toujours cette même défiance, farouche, implacable, envers les sociétés
humaines !

Pour moi, je ne me contentais plus des hypothèses qui satisfaisaient
Conseil. Ce digne garçon persistait à ne voir dans le commandant du
_Nautilus_ qu'un de ces savants méconnus qui rendent à l'humanité
mépris pour indifférence. C'était encore pour lui un génie incompris
qui, las des déceptions de la terre, avait dû se réfugier dans cet
inaccessible milieu où ses instincts s'exerçaient librement. Mais, à
mon avis, cette hypothèse n'expliquait qu'un des cotes du capitaine
Nemo.

En effet, le mystère de cette dernière nuit pendant laquelle nous
avions été enchaînés dans la prison et le sommeil, la précaution si
violemment prise par le capitaine d'arracher de mes yeux la lunette
prête à parcourir l'horizon, la blessure mortelle de cet homme due à un
choc inexplicable du _Nautilus_, tout cela me poussait dans une voie
nouvelle. Non ! le capitaine Nemo ne se contentait pas de fuir les
hommes ! Son formidable appareil servait non seulement ses instincts de
liberté, mais peut-être aussi les intérêts de je ne sais quelles
terribles représailles.

En ce moment, rien n'est évident pour moi, je n'entrevois encore dans
ces ténèbres que des lueurs, et je dois me borner à écrire, pour ainsi
dire, sous la dictée des événements.

D'ailleurs rien ne nous lie au capitaine Nemo. Il sait que s'échapper
du _Nautilus_ est impossible. Nous ne sommes pas même prisonniers sur
parole. Aucun engagement d'honneur ne nous enchaîne. Nous ne sommes que
des captifs, que des prisonniers déguisés sous le nom d'hôtes par un
semblant de courtoisie. Toutefois, Ned Land n'a pas renoncé à l'espoir
de recouvrer sa liberté. Il est certain qu'il profitera de la première
occasion que le hasard lui offrira. Je ferai comme lui sans doute. Et
cependant, ce ne sera pas sans une sorte de regret que j'emporterai ce
que la générosité du capitaine nous aura laissé pénétrer des mystères
du Nautilus ! Car enfin, faut-il haïr cet homme ou l'admirer ? Est-ce
une victime ou un bourreau ? Et puis, pour être franc, je voudrais,
avant de l'abandonner à jamais, je voudrais avoir accompli ce tour du
monde sous-marin dont les débuts sont si magnifiques. Je voudrais avoir
observé la complète série des merveilles entassées sous les mers du
globe. Je voudrais avoir vu ce que nul homme n'a vu encore, quand je
devrais payer de ma vie cet insatiable besoin d'apprendre ! Qu'ai-je
découvert jusqu'ici ? Rien, ou presque rien, puisque nous n'avons
encore parcouru que six mille lieues à travers le Pacifique !

Pourtant je sais bien que le _Nautilus_ se rapproche des terres
habitées, et que, si quelque chance de salut s'offre à nous, il serait
cruel de sacrifier mes compagnons à ma passion pour l'inconnu. Il
faudra les suivre, peut-être même les guider. Mais cette occasion se
présentera-t-elle jamais ? L'homme privé par la force de son libre
arbitre la désire, cette occasion, mais le savant, le curieux, la
redoute.

Ce jour-là, 21 janvier 1868, à midi, le second vint prendre la hauteur
du soleil. Je montai sur la plate-forme, j'allumai un cigare, et je
suivis l'opération. Il me parut évident que cet homme ne comprenait pas
le français, car plusieurs fois je fis à voix haute des réflexions qui
auraient dû lui arracher quelque signe involontaire d'attention, s'il
les eût comprises, mais il resta impassible et muet.

Pendant qu'il observait au moyen du sextant, un des matelots du
_Nautilus_ cet homme vigoureux qui nous avait accompagnés lors de notre
première excursion sous-marine à l'île Crespo vint nettoyer les vitres
du fanal. J'examinai alors l'installation de cet appareil dont la
puissance était centuplée par des anneaux lenticulaires disposés comme
ceux des phares, et qui maintenaient sa lumière dans le plan utile. La
lampe électrique était combinée de manière à donner tout son pouvoir
éclairant. Sa lumière, en effet, se produisait dans le vide, ce qui
assurait à la fois sa régularité et son intensité. Ce vide économisait
aussi les pointes de graphite entre lesquelles se développe l'arc
lumineux. Économie importante pour le capitaine Nemo, qui n'aurait pu
les renouveler aisément. Mais, dans ces conditions, leur usure était
presque insensible.

Lorsque le _Nautilus_ se prépara à reprendre sa marche sous-marine, je
redescendis au salon. Les panneaux se refermèrent, et la route fut
donnée directement à l'ouest.

Nous sillonnions alors les flots de l'océan Indien, vaste plaine
liquide d'une contenance de cinq cent cinquante millions d'hectares, et
dont les eaux sont si transparentes qu'elles donnent le vertige à qui
se penche à leur surface. Le _Nautilus_ y flottait généralement entre
cent et deux cents mètres de profondeur. Ce fut ainsi pendant quelques
jours. A tout autre que moi, pris d'un immense amour de la mer, les
heures eussent sans doute paru longues et monotones ; mais ces
promenades quotidiennes sur la plate-forme où je me retrempais dans
l'air vivifiant de l'Océan, le spectacle de ces riches eaux à travers
les vitres du salon, la lecture des livres de la bibliothèque, la
rédaction de mes mémoires, employaient tout mon temps et ne me
laissaient pas un moment de lassitude ou d'ennui.

Notre santé à tous se maintenait dans un état très satisfaisant. Le
régime du bord nous convenait parfaitement, et pour mon compte, je me
serais bien passé des variantes que Ned Land, par esprit de
protestation, s'ingéniait à y apporter. De plus, dans cette température
constante, il n'y avait pas même un rhume à craindre. D'ailleurs, ce
madréporaire Dendrophyllée, connu en Provence sous le nom de « Fenouil
de mer », et dont il existait une certaine réserve à bord, eût fourni
avec la chair fondante de ses polypes une pâte excellente contre la
toux.

Pendant quelques jours, nous vîmes une grande quantité d'oiseaux
aquatiques, palmipèdes, mouettes ou goélands. Quelques-uns furent
adroitement tués, et, préparés d'une certaine façon, ils fournirent un
gibier d'eau très acceptable. Parmi les grands voiliers, emportés à de
longues distances de toutes terres, et qui se reposent sur les flots
des fatigues du vol, j'aperçus de magnifiques albatros au cri
discordant comme un braiement d'âne, oiseaux qui appartiennent à la
famille des longipennes. La famille des totipalmes était représentée
par des frégates rapides qui pêchaient prestement les poissons de la
surface, et par de nombreux phaétons ou paille-en-queue, entre autres,
ce phaéton à brins rouges, gros comme un pigeon, et dont le plumage
blanc est nuancé de tons roses qui font valoir la teinte noire des
ailes.

Les filets du _Nautilus_ rapportèrent plusieurs sortes de tortues
marines, du genre caret, à dos bombé, et dont l'écaille est très
estimée. Ces reptiles, qui plongent facilement, peuvent se maintenir
longtemps sous l'eau en fermant la soupape charnue située à l'orifice
externe de leur canal nasal. Quelques-uns de ces carets, lorsqu'on les
prit, dormaient encore dans leur carapace, à l'abri des animaux marins.
La chair de ces tortues était généralement médiocre, mais leurs oeufs
formaient un régal excellent.

Quant aux poissons, ils provoquaient toujours notre admiration, quand
nous surprenions à travers les panneaux ouverts les secrets de leur vie
aquatique. Je remarquai plusieurs espèces qu'il ne m'avait pas été
donné d'observer jusqu'alors.

Je citerai principalement des ostracions particuliers à la mer Rouge, à
la mer des Indes et à cette partie de l'Océan qui baigne les côtes de
l'Amérique équinoxiale. Ces poissons, comme les tortues, les tatous,
les oursins, les crustacés, sont protégés par une cuirasse qui n'est ni
crétacée, ni pierreuse, mais véritablement osseuse. Tantôt, elle
affecte la forme d'un solide triangulaire, tantôt la forme d'un solide
quadrangulaire. Parmi les triangulaires, j'en notai quelques-uns d'une
longueur d'un demi-décimètre, d'une chair salubre, d'un goût exquis,
bruns à la queue, jaunes aux nageoires, et dont je recommande
l'acclimatation même dans les eaux douces, auxquelles d'ailleurs un
certain nombre de poissons de mer s'accoutument aisément. Je citerai
aussi des ostracions quadrangulaires, surmontés sur le dos de quatre
gros tubercules : des ostracions mouchetés de points blancs sous la
partie inférieure du corps, qui s'apprivoisent comme des oiseaux ; des
trigones, pourvus d'aiguillons formés par la prolongation de leur
croûte osseuse, et auxquels leur singulier grognement a valu le surnom
de « cochons de mer » ; puis des dromadaires à grosses bosses en forme
de cône, dont la chair est dure et coriace.

Je relève encore sur les notes quotidiennes tenues par maître Conseil
certains poissons du genre tétrodons, particuliers à ces mers, des
spenglériens au dos rouge, à la poitrine blanche, qui se distinguent
par trois rangées longitudinales de filaments, et des électriques,
longs de sept pouces, parés des plus vives couleurs. Puis, comme
échantillons d'autres genres, des ovoïdes semblables à un oeuf d'un
brun noir, sillonnés de bandelettes blanches et dépourvus de queue ;
des diodons, véritables porcs-épics de la mer, munis d'aiguillons et
pouvant se gonfler de manière à former une pelote hérissée de dards ;
des hippocampes communs à tous les océans ; des pégases volants, à
museau allongé, auxquels leurs nageoires pectorales, très étendues et
disposées en forme d'ailes, permettent sinon de voler, du moins de
s'élancer dans les airs ; des pigeons spatulés, dont la queue est
couverte de nombreux anneaux écailleux ; des macrognathes à longue
mâchoire, excellents poissons longs de vingt-cinq centimètres et
brillants des plus agréables couleurs ; des calliomores livides, dont
la tête est rugueuse ; des myriades de blennies-sauteurs, rayés de
noir, aux longues nageoires pectorales, glissant à la surface des eaux
avec une prodigieuse vélocité ; de délicieux vélifères, qui peuvent
hisser leurs nageoires comme autant de voiles déployées aux courants
favorables ; des kurtes splendides, auxquels la nature a prodigué le
jaune, le bleu céleste, l'argent et l'or ; des trichoptères, dont les
ailes sont formées de filaments ; des cottes, toujours maculées de
limon, qui produisent un certain bruissement ; des trygles, dont le
foie est considéré comme poison ; des bodians, qui portent sur les yeux
une oeillère mobile ; enfin des soufflets, au museau long et tubuleux,
véritables gobe-mouches de l'Océan, armés d'un fusil que n'ont prévu ni
les Chassepot ni les Remington, et qui tuent les insectes en les
frappant d'une simple goutte d'eau.

Dans le quatre-vingt-neuvième genre des poissons classés par Lacépède,
qui appartient à la seconde sous-classe des osseux, caractérisés par un
opercule et une membrane bronchiale, je remarquai la scorpène, dont la
tête est garnie d'aiguillons et qui ne possède qu'une seule nageoire
dorsale ; ces animaux sont revêtus ou privés de petites écailles,
suivant le sous-genre auquel ils appartiennent. Le second sous-genre
nous donna des échantillons de dydactyles longs de trois à quatre
décimètres, rayés de jaune, mais dont la tête est d'un aspect
fantastique. Quant au premier sous-genre, il fournit plusieurs
spécimens de ce poisson bizarre justement surnommé « crapaud de mer »,
poisson à tête grande, tantôt creusée de sinus profonds, tantôt
boursouflée de protubérances ; hérissé d'aiguillons et parsemé de
tubercules, il porte des cornes irrégulières et hideuses ; son corps et
sa queue sont garnis de callosités ; ses piquants font des blessures
dangereuses ; il est répugnant et horrible.

Du 21 au 23 janvier, le _Nautilus_ marcha à raison de deux cent
cinquante lieues par vingt-quatre heures, soit cinq cent quarante
milles, ou vingt-deux milles à l'heure.

Si nous reconnaissions au passage les diverses variétés de poissons,
c'est que ceux-ci, attirés par l'éclat électrique, cherchaient à nous
accompagner ; la plupart, distancés par cette vitesse, restaient
bientôt en arrière ; quelques-uns cependant parvenaient à se maintenir
pendant un certain temps dans les eaux du _Nautilus_.

Le 24 au matin, par 12°5' de latitude sud et 94°33' de longitude, nous
eûmes connaissance de l'île Keeling, soulèvement madréporique planté de
magnifiques cocos, et qui fut visitée par M. Darwin et le capitaine
Fitz-Roy. Le _Nautilus_ prolongea à peu de distance les accores de
cette île déserte. Ses dragues rapportèrent de nombreux échantillons de
polypes et d'échinodermes, et des tests curieux de l'embranchement des
mollusques. Quelques précieux produits de l'espèce des dauphinules
accrurent les trésors du capitaine Nemo, auquel je joignis une astrée
punctifère, sorte de polypier parasite souvent fixé sur une coquille.

Bientôt l'île Keeling disparut sous l'horizon, et la route fut donnée
au nord-ouest vers la pointe de la péninsule indienne.

« Des terres civilisées, me dit ce jour-là Ned Land. Cela vaudra mieux
que ces îles de la Papouasie, où l'on rencontre plus de sauvages que de
chevreuils ! Sur cette terre indienne, monsieur le professeur, il y a
des routes, des chemins de fer, des villes anglaises, françaises et
indoues. On ne ferait pas cinq milles sans y rencontrer un compatriote.
Hein ! est-ce que le moment n'est pas venu de brûler la politesse au
capitaine Nemo ?

-- Non. Ned, non, répondis-je d'un ton très déterminé. Laissons courir,
comme vous dites, vous autres marins. Le _Nautilus_ se rapproche des
continents habités. Il revient vers l'Europe, qu'il nous y conduise.
Une fois arrivés dans nos mers, nous verrons ce que la prudence nous
conseillera de tenter. D'ailleurs, je ne suppose pas que le capitaine
Nemo nous permette d'aller chasser sur les côtes du Malabar ou de
Coromandel comme dans les forêts de la Nouvelle-Guinée.

-- Eh bien ! monsieur, ne peut-on se passer de sa permission ? »

Je ne répondis pas au Canadien. Je ne voulais pas discuter. Au fond,
j'avais à coeur d'épuiser jusqu'au bout les hasards de la destinée qui
m'avait jeté à bord du _Nautilus_.

A partir de l'île Keeling, notre marche se ralentit généralement. Elle
fut aussi plus capricieuse et nous entraîna souvent à de grandes
profondeurs. On fit plusieurs fois usage des plans inclinés que des
leviers intérieurs pouvaient placer obliquement à la ligne de
flottaison. Nous allâmes ainsi jusqu'à deux et trois kilomètres, mais
sans jamais avoir vérifié les grands fonds de cette mer indienne que
des sondes de treize mille mètres n'ont pas pu atteindre. Quant à la
température des basses couches, le thermomètre indiqua toujours
invariablement quatre degrés au-dessus de zéro. J'observai seulement
que, dans les nappes supérieures, l'eau était toujours plus froide sur
les hauts fonds qu'en pleine mer.

Le 25 janvier, l'Océan étant absolument désert, le _Nautilus_ passa la
journée à sa surface, battant les flots de sa puissante hélice et les
faisant rejaillir à une grande hauteur. Comment, dans ces conditions,
ne l'eût-on pas pris pour un cétacé gigantesque ? Je passai les trois
quarts de cette journée sur la plate-forme. Je regardais la mer. Rien à
l'horizon, si ce n'est, vers quatre heures du soir, un long steamer qui
courait dans l'ouest à contrebord. Sa mâture fut visible un instant,
mais il ne pouvait apercevoir le Nautilus, trop ras sur l'eau. Je
pensai que ce bateau à vapeur appartenait à la ligne péninsulaire et
orientale qui fait le service de l'île de Ceyland à Sydney, en touchant
à la pointe du roi George et à Melbourne.

A cinq heures du soir, avant ce rapide crépuscule qui lie le jour à la
nuit dans les zones tropicales, Conseil et moi nous fûmes émerveillés
par un curieux spectacle.

Il est un charmant animal dont la rencontre, suivant les anciens,
présageait des chances heureuses. Aristote, Athénée, Pline, Oppien,
avaient étudié ses goûts et épuisé à son égard toute la poétique des
savants de la Grèce et de l'Italie. Ils l'appelèrent _Nautilus_ et
_Pompylius_. Mais la science moderne n'a pas ratifié leur appellation,
et ce mollusque est maintenant connu sous le nom d'Argonaute.

Qui eût consulté Conseil eût appris de ce brave garçon que
l'embranchement des mollusques se divise en cinq classes ; que la
première classe, celle des céphalopodes dont les sujets sont tantôt
nus, tantôt testacés, comprend deux familles, celles des dibranchiaux
et des tétrabranchiaux, qui se distinguent par le nombre de leurs
branches : que la famille des dibranchiaux renferme trois genres,
l'argonaute, le calmar et la seiche, et que la famille des
tétrabranchiaux n'en contient qu'un seul, le nautile. Si après cette
nomenclature, un esprit rebelle eût confondu l'argonaute, qui est
_acétabulifère_, c'est-à-dire porteur de ventouses, avec le nautile,
qui est _tentaculifère_, c'est-à-dire porteur de tentacules, il aurait
été sans excuse.

Or, c'était une troupe de ces argonautes qui voyageait alors à la
surface de l'Océan. Nous pouvions en compter plusieurs centaines. Ils
appartenaient à l'espèce des argonautes tuberculés qui est spéciale aux
mers de l'Inde.

Ces gracieux mollusques se mouvaient à reculons au moyen de leur tube
locomoteur en chassant par ce tube l'eau qu'ils avaient aspirée. De
leurs huit tentacules, six, allongés et amincis, flottaient sur l'eau,
tandis que les deux autres, arrondis en palmes, se tendaient au vent
comme une voile légère. Je voyais parfaitement leur coquille
spiraliforme et ondulée que Cuvier compare justement à une élégante
chaloupe. Véritable bateau en effet. Il transporte l'animal qui l'a
sécrété, sans que l'animal y adhère.

« L'argonaute est libre de quitter sa coquille, dis-je à Conseil, mais
il ne la quitte jamais.

-- Ainsi fait le capitaine Nemo, répondit judicieusement Conseil. C'est
pourquoi il eût mieux fait d'appeler son navire l'Argonaute. »

Pendant une heure environ. Le _Nautilus_ flotta au milieu de cette
troupe de mollusques. Puis, je ne sais quel effroi les prit soudain.
Comme à un signal, toutes les voiles furent subitement amenées ; les
bras se replièrent, les corps se contractèrent. Les coquilles se
renversant changèrent leur centre de gravité, et toute la flottille
disparut sous les flots. Ce fut instantané, et jamais navires d'une
escadre ne manoeuvrèrent avec plus d'ensemble.

En ce moment, la nuit tomba subitement, et les lames, à peine soulevées
par la brise, s'allongèrent paisiblement sous les précintes du
_Nautilus_.

Le lendemain, 26 janvier, nous coupions l'Équateur sur le
quatre-vingt-deuxième méridien, et nous rentrions dans l'hémisphère
boréal.

Pendant cette journée, une formidable troupe de squales nous fit
cortège. Terribles animaux qui pullulent dans ces mers et les rendent
fort dangereuses. C'étaient des squales philipps au dos brun et au
ventre blanchâtre armés de onze rangées de dents, des squales oeillés
dont le cou est marqué d'une grande tache noire cerclée de blanc qui
ressemble à un oeil, des squales isabelle à museau arrondi et semé de
points obscurs. Souvent, ces puissants animaux se précipitaient contre
la vitre du salon avec une violence peu rassurante. Ned Land ne se
possédait plus alors. Il voulait remonter à la surface des flots et
harponner ces monstres, surtout certains squales émissoles dont la
gueule est pavée de dents disposées comme une mosaïque, et de grands
squales tigrés, longs de cinq mètres, qui le provoquaient avec une
insistance toute particulière. Mais bientôt le _Nautilus_, accroissant
sa vitesse, laissa facilement en arrière les plus rapides de ces
requins.

Le 27 janvier, à l'ouvert du vaste golfe du Bengale, nous rencontrâmes
à plusieurs reprises, spectacle sinistre ! des cadavres qui flottaient
à la surface des flots. C'étaient les morts des villes indiennes,
charriés par le Gange jusqu'à la haute mer, et que les vautours, les
seuls ensevelisseurs du pays, n'avaient pas achevé de dévorer. Mais les
squales ne manquaient pas pour les aider dans leur funèbre besogne.

Vers sept heures du soir, le _Nautilus_ à demi immergé navigua au
milieu d'une mer de lait. A perte de vue l'Océan semblait être
lactifié. Était-ce l'effet des rayons lunaires ? Non, car la lune,
ayant deux jours à peine, était encore perdue au-dessous de l'horizon
dans les rayons du soleil. Tout le ciel, quoique éclairé par le
rayonnement sidéral, semblait noir par contraste avec la blancheur des
eaux.

Conseil ne pouvait en croire ses yeux, et il m'interrogeait sur les
causes de ce singulier phénomène. Heureusement, j'étais en mesure de
lui répondre.

« C'est ce qu'on appelle une mer de lait, lui dis-je, vaste étendue de
flots blancs qui se voit fréquemment sur les côtes d'Amboine et dans
ces parages.

-- Mais, demanda Conseil, monsieur peut-il m'apprendre quelle cause
produit un pareil effet, car cette eau ne s'est pas changée en lait, je
suppose !

-- Non, mon garçon, et cette blancheur qui te surprend n'est due qu'à
la présence de myriades de bestioles infusoires, sortes de petits vers
lumineux, d'un aspect gélatineux et incolore, de l'épaisseur d'un
cheveu, et dont la longueur ne dépasse pas un cinquième de millimètre.
Quelques-unes de ces bestioles adhèrent entre elles pendant l'espace de
plusieurs lieues.

-- Plusieurs lieues ! s'écria Conseil.

-- Oui, mon garçon, et ne cherche pas à supputer le nombre de ces
infusoires ! Tu n'y parviendrais pas, car, si je ne me trompe, certains
navigateurs ont flotté sur ces mers de lait pendant plus de quarante
milles. »

Je ne sais si Conseil tint compte de ma recommandation, mais il parut
se plonger dans des réflexions profondes, cherchant sans doute à
évaluer combien quarante milles carrés contiennent de cinquièmes de
millimètres. Pour moi, je continuai d'observer le phénomène. Pendant
plusieurs heures, le _Nautilus_ trancha de son éperon ces flots
blanchâtres, et je remarquai qu'il glissait sans bruit sur cette eau
savonneuse, comme s'il eût flotté dans ces remous d'écume que les
courants et les contre-courants des baies laissaient quelquefois entre
eux.

Vers minuit, la mer reprit subitement sa teinte ordinaire, mais
derrière nous, jusqu'aux limites de l'horizon. Le ciel, réfléchissant
la blancheur des flots, sembla longtemps imprégné des vagues lueurs
d'une aurore boréale.

                                   II

               UNE NOUVELLE PROPOSITION DU CAPITAINE NEMO

Le 28 février, lorsque le _Nautilus_ revint à midi à la surface de la
mer, par 9°4' de latitude nord, il se trouvait en vue d'une terre qui
lui restait à huit milles dans l'ouest. J'observai tout d'abord une
agglomération de montagnes, hautes de deux mille pieds environ, dont
les formes se modelaient très capricieusement. Le point terminé, je
rentrai dans le salon, et lorsque le relèvement eut été reporté sur la
carte, je reconnus que nous étions en présence de l'île de Ceylan,
cette perle qui pend au lobe inférieur de la péninsule indienne.

J'allai chercher dans la bibliothèque quelque livre relatif à cette
île, l'une des plus fertiles du globe. Je trouvai précisément un volume
de Sirr H. C., esq., intitulé _Ceylan and the Cingalese_. Rentré au
salon, je notai d'abord les relèvements de Ceyland, à laquelle
l'antiquité avait prodigué tant de noms divers. Sa situation était
entre 5°55' et 9°49' de latitude nord, et entre 79°42' et 82°4' de
longitude à l'est du méridien de Greenwich ; sa longueur, deux cent
soixante-quinze milles ; sa largeur maximum, cent cinquante milles ; sa
circonférence, neuf cents milles ; sa superficie, vingt-quatre mille
quatre cent quarante-huit milles, c'est-à-dire un peu inférieure à
celle de l'Irlande.

Le capitaine Nemo et son second parurent en ce moment.

Le capitaine jeta un coup d'oeil sur la carte. Puis, se retournant vers
moi :

« L'île de Ceylan, dit-il, une terre célèbre par ses pêcheries de
perles. Vous serait-il agréable, monsieur Aronnax, de visiter l'une de
ses pêcheries ?

-- Sans aucun doute, capitaine.

-- Bien. Ce sera chose facile. Seulement, si nous voyons les pêcheries,
nous ne verrons pas les pêcheurs. L'exploitation annuelle n'est pas
encore commencée. N'importe. Je vais donner l'ordre de rallier le golfe
de Manaar, où nous arriverons dans la nuit. »

Le capitaine dit quelques mots à son second qui sortit aussitôt.
Bientôt le _Nautilus_ rentra dans son liquide élément, et le manomètre
indiqua qu'il s'y tenait à une profondeur de trente pieds.

La carte sous les yeux, je cherchai alors ce golfe de Manaar. Je le
trouvai par le neuvième parallèle, sur la côte nord-ouest de Ceylan. Il
était formé par une ligne allongée de la petite île Manaar. Pour
l'atteindre, il fallait remonter tout le rivage occidental de Ceylan.

« Monsieur le professeur, me dit alors le capitaine Nemo, on pêche des
perles dans le golfe du Bengale, dans la mer des Indes, dans les mers
de Chine et du Japon, dans les mers du sud de l'Amérique, au golfe de
Panama, au golfe de Californie ; mais c'est à Ceylan que cette pêche
obtient les plus beaux résultats. Nous arrivons un peu tôt, sans doute.
Les pêcheurs ne se rassemblent que pendant le mois de mars au golfe de
Manaar, et là, pendant trente jours, leurs trois cents bateaux se
livrent à cette lucrative exploitation des trésors de la mer. Chaque
bateau est monté par dix rameurs et par dix pêcheurs. Ceux-ci, divisés
en deux groupes, plongent alternativement et descendent à une
profondeur de douze mètres au moyen d'une lourde pierre qu'ils
saisissent entre leurs pieds et qu'une corde rattache au bateau.

-- Ainsi, dis-je, c'est toujours ce moyen primitif qui est encore en
usage ?

-- Toujours, me répondit le capitaine Nemo, bien que ces pêcheries
appartiennent au peuple le plus industrieux du globe, aux Anglais,
auxquels le traité d'Amiens les a cédées en 1802.

-- Il me semble, cependant, que le scaphandre, tel que vous l'employez,
rendrait de grands services dans une telle opération.

-- Oui, car ces pauvres pêcheurs ne peuvent demeurer longtemps sous
l'eau. L'Anglais Perceval, dans son voyage à Ceylan, parle bien d'un
Cafre qui restait cinq minutes sans remonter à la surface, mais le fait
me paraît peu croyable. Je sais que quelques plongeurs vont jusqu'à
cinquante-sept secondes, et de très habiles jusqu'à quatre-vingt-sept ;
toutefois ils sont rares, et, revenus à bord, ces malheureux rendent
par le nez et les oreilles de l'eau teintée de sang. Je crois que la
moyenne de temps que les pêcheurs peuvent supporter est de trente
secondes, pendant lesquelles ils se hâtent d'entasser dans un petit
filet toutes les huîtres perlières qu'ils arrachent ; mais,
généralement, ces pêcheurs ne vivent pas vieux ; leur vue s'affaiblit ;
des ulcérations se déclarent à leurs yeux ; des plaies se forment sur
leur corps, et souvent même ils sont frappés d'apoplexie au fond de la
mer.

-- Oui, dis-je, c'est un triste métier, et qui ne sert qu'à la
satisfaction de quelques caprices. Mais, dites-moi, capitaine, quelle
quantité d'huîtres peut pêcher un bateau dans sa Journée ?

-- Quarante à cinquante mille environ. On dit même qu'en 1814, le
gouvernement anglais ayant fait pêcher pour son propre compte, ses
plongeurs, dans vingt journées de travail, rapportèrent soixante-seize
millions d'huîtres.

-- Au moins, demandai-je, ces pêcheurs sont-ils suffisamment rétribués ?

-- A peine, monsieur le professeur. A Panama, ils ne gagnent qu'un
dollar par semaine. Le plus souvent, ils ont un sol par huître qui
renferme une perle, et combien en ramènent-ils qui n'en contiennent pas
!

-- Un sol à ces pauvres gens qui enrichissent leurs maîtres ! C'est
odieux.

-- Ainsi, monsieur le professeur, me dit le capitaine Nemo, vos
compagnons et vous, vous visiterez le banc de Manaar, et si par hasard
quelque pêcheur hâtif s'y trouve déjà, eh bien, nous le verrons opérer.

-- C'est convenu, capitaine.

-- A propos, monsieur Aronnax, vous n'avez pas peur des requins ?

-- Des requins ? » m'écriai-je.

Cette question me parut, pour le moins, très oiseuse.

« Eh bien ? reprit le capitaine Nemo.

-- Je vous avouerai, capitaine, que je ne suis pas encore très
familiarisé avec ce genre de poissons.

-- Nous y sommes habitués, nous autres, répliqua le capitaine Nemo, et
avec le temps, vous vous y ferez. D'ailleurs, nous serons armés, et,
chemin faisant, nous pourrons peut-être chasser quelque squale. C'est
une chasse intéressante. Ainsi donc, à demain, monsieur le professeur,
et de grand matin. »

Cela dit d'un ton dégagé, le capitaine Nemo quitta le salon.

On vous inviterait à chasser l'ours dans les montagnes de la Suisse,
que vous diriez : « Très bien ! demain nous irons chasser l'ours. » On
vous inviterait à chasser le lion dans les plaines de l'Atlas, ou le
tigre dans les jungles de l'Inde, que vous diriez : « Ah ! ah ! il
paraît que nous allons chasser le tigre ou le lion ! » Mais on vous
inviterait à chasser le requin dans son élément naturel, que vous
demanderiez peut-être à réfléchir avant d'accepter cette invitation.

Pour moi, je passai ma main sur mon front où perlaient quelques gouttes
de sueur froide.

« Réfléchissons, me dis-je, et prenons notre temps. Chasser des loutres
dans les forêts sous-marines, comme nous l'avons fait dans les forêts
de l'île Crespo, passe encore. Mais courir le fond des mers, quand on
est à peu près certain d'y rencontrer des squales, c'est autre chose !
Je sais bien que dans certains pays, aux îles Andamènes
particulièrement, les nègres n'hésitent pas à attaquer le requin, un
poignard dans une main et un lacet dans l'autre, mais je sais aussi que
beaucoup de ceux qui affrontent ces formidables animaux ne reviennent
pas vivants ! D'ailleurs, je ne suis pas un nègre, et quand je serais
un nègre, je crois que, dans ce cas, une légère hésitation de ma part
ne serait pas déplacée. »

Et me voilà rêvant de requins, songeant à ces vastes mâchoires armées
de multiples rangées de dents, et capables de couper un homme en deux.
Je me sentais déjà une certaine douleur autour des reins. Puis, je ne
pouvais digérer le sans-façon avec lequel le capitaine avait fait cette
déplorable invitation ! N'eût-on pas dit qu'il s'agissait d'aller
traquer sous bois quelque renard inoffensif ?

« Bon ! pensai-je, jamais Conseil ne voudra venir, et cela me
dispensera d'accompagner le capitaine. »

Quant à Ned Land, j'avoue que je ne me sentais pas aussi sûr de sa
sagesse. Un péril, si grand qu'il fût, avait toujours un attrait pour
sa nature batailleuse.

Je repris ma lecture du livre de Sirr, mais je le feuilletai
machinalement. Je voyais, entre les lignes, des mâchoires
formidablement ouvertes.

En ce moment, Conseil et le Canadien entrèrent, l'air tranquille et
même joyeux. Ils ne savaient pas ce qui les attendait.

« Ma foi, monsieur, me dit Ned Land, votre capitaine Nemo que le diable
emporte ! - vient de nous faire une très aimable proposition.

-- Ah ! dis-je, vous savez...

-- N'en déplaise à monsieur, répondit Conseil, le commandant du
_Nautilus_ nous a invités à visiter demain, en compagnie de monsieur,
les magnifiques pêcheries de Ceyland. Il l'a fait en termes excellents
et s'est conduit en véritable gentleman.

-- Il ne vous a rien dit de plus ?

-- Rien, monsieur, répondit le Canadien, si ce n'est qu'il vous avait
parlé de cette petite promenade.

-- En effet, dis-je. Et il ne vous a donné aucun détail sur...

-- Aucun, monsieur le naturaliste. Vous nous accompagnerez, n'est-il
pas vrai ?

-- Moi... sans doute ! Je vois que vous y prenez goût, maître Land.

-- Oui ! c'est curieux, très curieux.

-- Dangereux peut-être ! ajoutai-je d'un ton insinuant.

-- Dangereux, répondit Ned Land, une simple excursion sur un banc
d'huîtres ! »

Décidément le capitaine Nemo avait jugé inutile d'éveiller l'idée de
requins dans l'esprit de mes compagnons. Moi, je les regardais d'un
oeil troublé, et comme s'il leur manquait déjà quelque membre.
Devais-je les prévenir ? Oui, sans doute, mais je ne savais trop
comment m'y prendre.

« Monsieur, me dit Conseil, monsieur voudra-t-il nous donner des
détails sur la pêche des perles ?

-- Sur la pêche elle-même, demandai-je, ou sur les incidents qui...

-- Sur la pêche, répondit le Canadien. Avant de s'engager sur le
terrain, il est bon de le connaître.

-- Eh bien ! asseyez-vous, mes amis, et je vais vous apprendre tout ce
que l'Anglais Sirr vient de m'apprendre à moi-même. »

Ned et Conseil prirent place sur un divan, et tout d'abord le Canadien
me dit :

« Monsieur, qu'est-ce que c'est qu'une perle ?

-- Mon brave Ned, répondis-je, pour le poète, la perle est une larme de
la mer ; pour les Orientaux, c'est une goutte de rosée solidifiée ;
pour les dames, c'est un bijou de forme oblongue, d'un éclat hyalin,
d'une matière nacrée, qu'elles portent au doigt, au cou ou à l'oreille
; pour le chimiste, c'est un mélange de phosphate et de carbonate de
chaux avec un peu de gélatine, et enfin, pour les naturalistes, c'est
une simple sécrétion maladive de l'organe qui produit la nacre chez
certains bivalves.

-- Embranchement des mollusques, dit Conseil, classe des acéphales,
ordre des testacés.

-- Précisément, savant Conseil. Or, parmi ces testacés,
l'oreille-de-mer iris, les turbots, les tridacnes, les pinnesmarines,
en un mot tous ceux qui sécrètent la nacre c'est-à-dire cette substance
bleue, bleuâtre, violette ou blanche, qui tapisse l'intérieur de leurs
valves, sont susceptibles de produire des perles.

-- Les moules aussi ? demanda le Canadien.

-- Oui ! les moules de certains cours d'eau de l'Ecosse, du pays de
Galles, de l'Irlande, de la Saxe, de la Bohème, de la France.

-- Bon ! on y fera attention, désormais, répondit le Canadien.

-- Mais, repris-je, le mollusque par excellence qui distille la perle,
c'est l'huître perlière, la _méléagrina-Margaritifera_ la précieuse
pintadine. La perle n'est qu'une concrétion nacrée qui se dispose sous
une forme globuleuse. Ou elle adhère à la coquille de l'huître, ou elle
s'incruste dans les plis de l'animal. Sur les valves, la perle est
adhérente ; sur les chairs, elle est libre. Mais elle a toujours pour
noyau un petit corps dur, soit un ovule stérile, soit un grain de
sable, autour duquel la matière nacrée se dépose en plusieurs années,
successivement et par couches minces et concentriques.

-- Trouve-t-on plusieurs perles dans une même huître ? demanda Conseil.

-- Oui, mon garçon. Il y a de certaines pintadines qui forment un
véritable écrin. On a même cité une huître, mais je me permets d'en
douter, qui ne contenait pas moins de cent cinquante requins.

-- Cent cinquante requins ! s'écria Ned Land.

-- Ai-je dit requins ? m'écriai-je vivement. Je veux dire cent
cinquante perles. Requins n'aurait aucun sens.

-- En effet, dit Conseil. Mais monsieur nous apprendra-t-il maintenant
par quels moyens on extrait ces perles ?

-- On procède de plusieurs façons, et souvent même, quand les perles
adhèrent aux valves, les pêcheurs les arrachent avec des pinces. Mais,
le plus communément, les pintadines sont étendues sur des nattes de
sparterie qui couvrent le rivage. Elles meurent ainsi à l'air libre,
et, au bout de dix jours, elles se trouvent dans un état satisfaisant
de putréfaction. On les plonge alors dans de vastes réservoirs d'eau de
mer, puis on les ouvre et on les lave. C'est à ce moment que commence
le double travail des rogueurs. D'abord, ils séparent les plaques de
nacre connues dans le commerce sous le nom de _franche argentée_, de
_bâtarde blanche_ et de _batarde noire_, qui sont livrées par caisses
de cent vingt-cinq à cent cinquante kilogrammes. Puis, ils enlèvent le
parenchyme de l'huître, ils le font bouillir, et ils le tamisent afin
d'en extraire jusqu'aux plus petites perles.

-- Le prix de ces perles varie suivant leur grosseur ? demanda Conseil.

-- Non seulement selon leur grosseur, répondis-je, mais aussi selon
leur forme, selon leur _eau_, c'est-à-dire leur couleur, et selon leur
_orient_, c'est-à-dire cet éclat chatoyant et diapré qui les rend si
charmantes a l'oeil. Les plus belles perles sont appelées perles
vierges ou paragons ; elles se forment isolément dans le tissu du
mollusque ; elles sont blanches, souvent opaques, mais quelquefois
d'une transparence opaline, et le plus communément sphériques ou
piriformes. Sphériques, elles forment les bracelets ; piriformes, des
pendeloques, et, étant les plus précieuses, elles se vendent à la
pièce. Les autres perles adhèrent à la coquille de l'huître, et, plus
irrégulières, elles se vendent au poids. Enfin, dans un ordre inférieur
se classent les petites perles, connues sous le nom de semences ; elles
se vendent à la mesure et servent plus particulièrement à exécuter des
broderies sur les ornements d'église.

-- Mais ce travail, qui consiste à séparer les perles selon leur
grosseur, doit être long et difficile, dit le Canadien.

-- Non, mon ami. Ce travail se fait au moyen de onze tamis ou cribles
percés d'un nombre variable de trous. Les perles qui restent dans les
tamis, qui comptent de vingt à quatre-vingts trous, sont de premier
ordre. Celles qui ne s'échappent pas des cribles percés de cent à huit
cents trous sont de second ordre. Enfin, les perles pour lesquelles
l'on emploie les tamis percés de neuf cents à mille trous forment la
semence.

-- C'est ingénieux, dit Conseil, et je vois que la division, le
classement des perles, s'opère mécaniquement. Et monsieur pourra-t-il
nous dire ce que rapporte l'exploitation des bancs d'huîtres perlières ?

-- A s'en tenir au livre de Sirr, répondis-je, les pêcheries de Ceylan
sont affermées annuellement pour la somme de trois millions de squales.

-- De francs ! reprit Conseil.

-- Oui, de francs ! Trois millions de francs, repris-je. Mais je crois
que ces pêcheries ne rapportent plus ce qu'elles rapportaient
autrefois. Il en est de même des pêcheries américaines, qui, sous le
règne de Charles Quint, produisaient quatre millions de francs,
présentement réduits aux deux tiers. En somme, on peut évaluer à neuf
millions de francs le rendement général de l'exploitation des perles.

-- Mais, demanda Conseil, est-ce que l'on ne cite pas quelques perles
célèbres qui ont été cotées à un très haut prix ?

-- Oui, mon garçon. On dit que César offrit à Servillia une perle
estimée cent vingt mille francs de notre monnaie.

-- J'ai même entendu raconter, dit le Canadien, qu'une certaine dame
antique buvait des perles dans son vinaigre.

-- Cléopâtre, riposta Conseil.

-- Ça devait être mauvais, ajouta Ned Land.

-- Détestable, ami Ned, répondit Conseil ; mais un petit verre de
vinaigre qui coûte quinze cents mille francs, c'est d'un joli prix.

-- Je regrette de ne pas avoir épousé cette dame, dit le Canadien en
manoeuvrant son bras d'un air peu rassurant.

-- Ned Land l'époux de Cléopâtre ! s'écria Conseil.

-- Mais j'ai dû me marier, Conseil, répondit sérieusement le Canadien,
et ce n'est pas ma faute si l'affaire n'a pas réussi. J'avais même
acheté un collier de perles à Kat Tender, ma fiancée, qui, d'ailleurs,
en a épousé un autre. Eh bien, ce collier ne m'avait pas coûté plus
d'un dollar et demi, et cependant - monsieur le professeur voudra bien
me croire les perles qui le composaient n'auraient pas passé par le
tamis de vingt trous.

-- Mon brave Ned, répondis-je en riant, c'étaient des perles
artificielles, de simples globules de verre enduits à l'intérieur
d'essence d'Orient.

-- Si peu que rien ! Ce n'est autre chose que la substance argentée de
l'écaille de l'ablette, recueillie dans l'eau et conservée dans
l'ammoniaque. Elle n'a aucune valeur.

-- C'est peut-être pour cela que Kat Tender en a épousé un autre,
répondit philosophiquement maître Land.

-- Mais, dis-je, pour en revenir aux perles de haute valeur, je ne
crois pas que jamais souverain en ait possédé une supérieure à celle du
capitaine Nemo.

-- Celle-ci, dit Conseil, en montrant le magnifique bijou enfermé sous
sa vitrine.

-- Certainement, je ne me trompe pas en lui assignant une valeur de
deux millions de...

-- Francs ! dit vivement Conseil.

-- Oui, dis-je, deux millions de francs, et, sans doute elle n'aura
coûté au capitaine que la peine de la ramasser.

-- Eh ! s'écria Ned Land, qui dit que demain, pendant notre promenade,
nous ne rencontrerons pas sa pareille !

-- Bah ! fit Conseil.

-- Et pourquoi pas ?

-- A quoi des millions nous serviraient-ils à bord du _Nautilus_ ?

-- A bord, non, dit Ned Land, mais... ailleurs.

-- Oh ! ailleurs ! fit Conseil en secouant la tête.

-- Au fait, dis-je, maître Land a raison. Et si nous rapportons jamais
en Europe ou en Amérique une perle de quelques millions, voilà du moins
qui donnera une grande authenticité, et, en même temps, un grand prix
au récit de nos aventures.

-- Je le crois, dit le Canadien.

-- Mais, dit Conseil, qui revenait toujours au côté instructif des
choses, est-ce que cette pêche des perles est dangereuse ?

-- Non, répondis-je vivement, surtout si l'on prend certaines
précautions.

-- Que risque-t-on dans ce métier ? dit Ned Land : d'avaler quelques
gorgées d'eau de mer !

-- Comme vous dites, Ned. A propos, dis-je, en essayant de prendre le
ton dégagé du capitaine Nemo, est-ce que vous avez peur des requins,
brave Ned ?

-- Moi, répondit le Canadien, un harponneur de profession ! C'est mon
métier de me moquer d'eux !

-- Il ne s'agit pas, dis-je, de les pêcher avec un émerillon, de les
hisser sur le pont d'un navire, de leur couper la queue à coups de
hache, de leur ouvrir le ventre, de leur arracher le coeur et de le
jeter à la mer !

-- Alors, il s'agit de... ?

-- Oui, précisément.

-- Dans l'eau ?

-- Dans l'eau.

-- Ma foi, avec un bon harpon ! Vous savez, monsieur, ces requins, ce
sont des bêtes assez mal façonnées. Il faut qu'elles se retournent sur
le ventre pour vous happer, et, pendant ce temps... »

Ned Land avait une manière de prononcer le mot « happer » qui donnait
froid dans le dos.

« Eh bien, et toi, Conseil, que penses-tu de ces squales ?

-- Moi, dit Conseil, je serai franc avec monsieur.

-- A la bonne heure, pensai-je.

-- Si monsieur affronte les requins, dit Conseil, je ne vois pas
pourquoi son fidèle domestique ne les affronterait pas avec lui ! »

                                  III

                        UNE PERLE DE DIX MILLIONS

La nuit arriva. Je me couchai. Je dormis assez mal. Les squales
jouèrent un rôle important dans mes rêves, et je trouvai très juste et
très injuste à la fois cette étymologie qui fait venir le mot requin du
mot « requiem ».

Le lendemain, à quatre heures du matin, je fus réveillé par le stewart
que le capitaine Nemo avait spécialement mis à mon service. Je me levai
rapidement, je m'habillai et je passai dans le salon.

Le capitaine Nemo m'y attendait.

« Monsieur Aronnax, me dit-il, êtes-vous prêt à partir ?

-- Je suis prêt.

-- Veuillez me suivre.

-- Et mes compagnons, capitaine ?

-- Ils sont prévenus et nous attendent.

-- N'allons-nous pas revêtir nos scaphandres ? demandai-je.

-- Pas encore. Je n'ai pas laissé le _Nautilus_ approcher de trop près
cette côte, et nous sommes assez au large du banc de Manaar ; mais j'ai
fait parer le canot qui nous conduira au point précis de débarquement
et nous épargnera un assez long trajet. Il emporte nos appareils de
plongeurs, que nous revêtirons au moment où commencera cette
exploration sous-marine. »

Le capitaine Nemo me conduisit vers l'escalier central, dont les
marches aboutissaient à la plate-forme. Ned et Conseil se trouvaient
là, enchantés de la « partie de plaisir « qui se préparait. Cinq
matelots du _Nautilus_, les avirons armés, nous attendaient dans le
canot qui avait été bossé contre le bord.

La nuit était encore obscure. Des plaques de nuages couvraient le ciel
et ne laissaient apercevoir que de rares étoiles. Je portai mes yeux du
côté de la terre, mais je ne vis qu'une ligne trouble qui fermait les
trois quarts de l'horizon du sud-ouest au nord-ouest. Le _Nautilus_,
ayant remonté pendant la nuit la côte occidentale de Ceylan, se
trouvait à l'ouest de la baie, ou plutôt de ce golfe formé par cette
terre et l'île de Manaar. Là, sous les sombres eaux, s'étendait le banc
de pintadines, inépuisable champ de perles dont la longueur dépasse
vingt milles.

Le capitaine Nemo, Conseil, Ned Land et moi, nous prîmes place à
l'arrière du canot. Le patron de l'embarcation se mit à la barre ; ses
quatre compagnons appuyèrent sur leurs avirons ; la bosse fut larguée
et nous débordâmes.

Le canot se dirigea vers le sud. Ses nageurs ne se pressaient pas.
J'observai que leurs coups d'aviron, vigoureusement engagés sous l'eau,
ne se succédaient que de dix secondes en dix secondes, suivant la
méthode généralement usitée dans les marines de guerre. Tandis que
l'embarcation courait sur son erre, les gouttelettes liquides
frappaient en crépitant le fond noir des flots comme des bavures de
plomb fondu. Une petite houle, venue du large, imprimait au canot un
léger roulis, et quelques crêtes de lames clapotaient à son avant.

Nous étions silencieux. A quoi songeait le capitaine Nemo ? Peut-être à
cette terre dont il s'approchait, et qu'il trouvait trop près de lui,
contrairement a l'opinion du Canadien, auquel elle semblait encore trop
éloignée. Quant à Conseil, il était là en simple curieux.

Vers cinq heures et demie, les premières teintes de l'horizon
accusèrent plus nettement la ligne supérieure de la côte. Assez plate
dans l'est, elle se renflait un peu vers le sud. Cinq milles la
séparaient encore, et son rivage se confondait avec les eaux brumeuses.
Entre elle et nous, la mer était déserte. Pas un bateau, pas un
plongeur. Solitude profonde sur ce lieu de rendez-vous des pêcheurs de
perles. Ainsi que le capitaine Nemo me l'avait fait observer, nous
arrivions un mois trop tôt dans ces parages.

A six heures, le jour se fit subitement, avec cette rapidité
particulière aux régions tropicales, qui ne connaissent ni l'aurore ni
le crépuscule. Les rayons solaires percèrent le rideau de nuages
amoncelés sur l'horizon oriental, et l'astre radieux s'éleva rapidement.

Je vis distinctement la terre, avec quelques arbres épars çà et là.

Le canot s'avança vers l'île de Manaar, qui s'arrondissait dans le sud.
Le capitaine Nemo s'était levé de son banc et observait la mer.

Sur un signe de lui, l'ancre fut mouillée, et la chaîne courut à peine,
car le fond n'était pas à plus d'un mètre, et il formait en cet endroit
l'un des plus hauts points du banc de pintadines. Le canot évita
aussitôt sous la poussée du jusant qui portait au large.

« Nous voici arrivés, monsieur Aronnax, dit alors le capitaine Nemo.
Vous voyez cette baie resserrée. C'est ici même que dans un mois se
réuniront les nombreux bateaux de pêche des exploitants, et ce sont ces
eaux que leurs plongeurs iront audacieusement fouiller. Cette baie est
heureusement disposée pour ce genre de pêche. Elle est abritée des
vents les plus forts, et la mer n'y est jamais très houleuse,
circonstance très favorable au travail des plongeurs. Nous allons
maintenant revêtir nos scaphandres, et nous commencerons notre
promenade. »

Je ne répondis rien, et tout en regardant ces flots suspects, aidé des
matelots de l'embarcation, je commençai à revêtir mon lourd vêtement de
mer. Le capitaine Nemo et mes deux compagnons s'habillaient aussi.
Aucun des hommes du _Nautilus_ ne devait nous accompagner dans cette
nouvelle excursion.

Bientôt nous fûmes emprisonnés jusqu'au cou dans le vêtement de
caoutchouc, et des bretelles fixèrent sur notre dos les appareils à
air. Quant aux appareils Ruhmkorff, il n'en était pas question. Avant
d'introduire ma tête dans sa capsule de cuivre, j'en fis l'observation
au capitaine.

« Ces appareils nous seraient inutiles, me répondit le capitaine. Nous
n'irons pas à de grandes profondeurs, et les rayons solaires suffiront
à éclairer notre marche. D'ailleurs, il n'est pas prudent d'emporter
sous ces eaux une lanterne électrique. Son éclat pourrait attirer
inopinément quelque dangereux habitant de ces parages. »

Pendant que le capitaine Nemo prononçait ces paroles, je me retournai
vers Conseil et Ned Land. Mais ces deux amis avaient déjà emboîté leur
tête dans la calotte métallique, et ils ne pouvaient ni entendre ni
répondre.

Une dernière question me restait à adresser au capitaine Nemo :

« Et nos armes, lui demandai-je, nos fusils ?

-- Des fusils ! à quoi bon ? Vos montagnards n'attaquent-ils pas l'ours
un poignard à la main, et l'acier n'est-il pas plus sûr que le plomb ?
Voici une lame solide. Passez-la à votre ceinture et partons. »

Je regardai mes compagnons. Ils étaient armés comme nous, et, de plus,
Ned Land brandissait un énorme harpon qu'il avait déposé dans le canot
avant de quitter le _Nautilus_.

Puis, suivant l'exemple du capitaine, je me laissai coiffer de la
pesante sphère de cuivre, et nos réservoirs a air furent immédiatement
mis en activité.

Un instant après, les matelots de l'embarcation nous débarquaient les
uns après les autres, et, par un mètre et demi d'eau, nous prenions
pied sur un sable uni. Le capitaine Nemo nous fit un signe de la main.
Nous le suivîmes, et par une pente douce nous disparûmes sous les flots.

Là, les idées qui obsédaient mon cerveau m'abandonnèrent. Je redevins
étonnamment calme. La facilité de mes mouvements accrut ma confiance,
et l'étrangeté du spectacle captiva mon imagination.

Le soleil envoyait déjà sous les eaux une clarté suffisante. Les
moindres objets restaient perceptibles. Après dix minutes de marche,
nous étions par cinq mètres d'eau, et le terrain devenait à peu près
plat.

Sur nos pas, comme des compagnies de bécassines dans un marais, se
levaient des volées de poissons curieux du genre des monoptères, dont
les sujets n'ont d'autre nageoire que celle de la queue. Je reconnus le
javanais, véritable serpent long de huit décimètres, au ventre livide,
que l'on confondrait facilement avec le congre sans les lignes d'or de
ses flancs. Dans le genre des stromatées, dont le corps est très
comprimé et ovale, j'observai des parus aux couleurs éclatantes portant
comme une faux leur nageoire dorsale, poissons comestibles qui, séchés
et marinés, forment un mets excellent connu sous le nom de _karawade_
puis des tranquebars, appartenant au genre des apsiphoroïdes, dont le
corps est recouvert d'une cuirasse écailleuse à huit pans longitudinaux.

Cependant l'élévation progressive du soleil éclairait de plus en plus
la masse des eaux. Le sol changeait peu à peu. Au sable fin succédait
une véritable chaussée de rochers arrondis, revêtus d'un tapis de
mollusques et de zoophytes. Parmi les échantillons de ces deux
embranchements, je remarquai des placènes à valves minces et inégales,
sortes d'ostracées particulières à la mer Rouge et à l'océan Indien,
des lucines orangées à coquille orbiculaire, des tarières subulées,
quelques-unes de ces pourpres persiques qui fournissaient au _Nautilus_
une teinture admirable, des rochers cornus, longs de quinze
centimètres, qui se dressaient sous les flots comme des mains prêtes à
vous saisir, des turbinelles cornigères, toutes hérissées d'épines, des
lingules hyantes, des anatines, coquillages comestibles qui alimentent
les marchés de l'Hindoustan, des pélagies panopyres, légèrement
lumineuses, et enfin d'admirables oculines flabelliformes, magnifiques
éventails qui forment l'une des plus riches arborisations de ces mers.

Au milieu de ces plantes vivantes et sous les berceaux d'hydrophytes
couraient de gauches légions d'articulés, particulièrement des ranines
dentées, dont la carapace représente un triangle un peu arrondi, des
birgues spéciales à ces parages, des parthenopes horribles, dont
l'aspect répugnait aux regards. Un animal non moins hideux que je
rencontrai plusieurs fois, ce fut ce crabe énorme observé par M.
Darwin, auquel la nature a donné l'instinct et la force nécessaires
pour se nourrir de noix de coco ; il grimpe aux arbres du rivage, il
fait tomber la noix qui se fend dans sa chute, et il l'ouvre avec ses
puissantes pinces. Ici, sous ces flots clairs, ce crabe courait avec
une agilité sans pareille, tandis que des chélonées franches, de cette
espèce qui fréquente les côtes du Malabar, se déplaçaient lentement
entre les roches ébranlées.

Vers sept heures, nous arpentions enfin le banc de pintadines, sur
lequel les huîtres perlières se reproduisent par millions. Ces
mollusques précieux adhéraient aux rocs et y étaient fortement attachés
par ce byssus de couleur brune qui ne leur permet pas de se déplacer.
En quoi ces huîtres sont inférieures aux moules elles-mêmes auxquelles
la nature n'a pas refusé toute faculté de locomotion.

La pintadine _meleagrina_, la mère perle, dont les valves sont à peu
près égales, se présente sous la forme d'une coquille arrondie, aux
épaisses parois, très rugueuses à l'extérieur. Quelques-unes de ces
coquilles étaient feuilletées et sillonnées de bandes verdâtres qui
rayonnaient de leur sommet. Elles appartenaient aux jeunes huîtres. Les
autres, à surface rude et noire, vieilles de dix ans et plus,
mesuraient jusqu'à quinze centimètres de largeur.

Le capitaine Nemo me montra de la main cet amoncellement prodigieux de
pintadines, et je compris que cette mine était véritablement
inépuisable, car la force créatrice de la nature l'emporte sur
l'instinct destructif de l'homme. Ned Land, fidèle a cet instinct, se
hâtait d'emplir des plus beaux mollusques un filet qu'il portait à son
côté.

Mais nous ne pouvions nous arrêter. Il fallait suivre le capitaine qui
semblait se diriger par des sentiers connus de lui seul. Le sol
remontait sensiblement, et parfois mon bras, que j'élevais, dépassait
la surface de la mer. Puis le niveau du banc se rabaissait
capricieusement. Souvent nous tournions de hauts rocs effilés en
pyramidions. Dans leurs sombres anfractuosités de gros crustacés,
pointés sur leurs hautes pattes comme des machines de guerre, nous
regardaient de leurs yeux fixes, et sous nos pieds rampaient des
myrianes, des glycères, des aricies et des annélides, qui allongeaient
démesurément leurs antennes et leurs cyrrhes tentaculaires.

En ce moment s'ouvrit devant nos pas une vaste grotte, creusée dans un
pittoresque entassement de rochers tapissés de toutes les hautes-lisses
de la flore sous-marine. D'abord, cette grotte me parut profondément
obscure. Les rayons solaires semblaient s'y éteindre par dégradations
successives. Sa vague transparence n'était plus que de la lumière noyée.

Le capitaine Nemo y entra. Nous après lui. Mes yeux s'accoutumèrent
bientôt à ces ténèbres relatives. Je distinguai les retombées si
capricieusement contournées de la voûte que supportaient des piliers
naturels, largement assis sur leur base granitique, comme les lourdes
colonnes de l'architecture toscane. Pourquoi notre incompréhensible
guide nous entraînait-il au fond de cette crypte sous-marine ? J'allais
le savoir avant peu.

Après avoir descendu une pente assez raide, nos pieds foulèrent le fond
d'une sorte de puits circulaire. Là, le capitaine Nemo s'arrêta, et de
la main il nous indiqua un objet que je n'avais pas encore aperçu.

C'était une huître de dimension extraordinaire, une tridacne
gigantesque, un bénitier qui eût contenu un lac d'eau sainte, une
vasque dont la largeur dépassait deux mètres, et conséquemment plus
grande que celle qui ornait le salon du _Nautilus_.

Je m'approchai de ce mollusque phénoménal. Par son byssus il adhérait à
une table de granit, et là il se développait isolément dans les eaux
calmes de la grotte. J'estimai le poids de cette tridacne à trois cents
kilogrammes. Or, une telle huître contient quinze kilos de chair, et il
faudrait l'estomac d'un Gargantua pour en absorber quelques douzaines.

Le capitaine Nemo connaissait évidemment l'existence de ce bivalve. Ce
n'était pas la première fois qu'il le visitait, et je pensais qu'en
nous conduisant en cet endroit il voulait seulement nous montrer une
curiosité naturelle. Je me trompais. Le capitaine Nemo avait un intérêt
particulier à constater l'état actuel de cette tridacne.

Les deux valves du mollusque étaient entr'ouvertes. Le capitaine
s'approcha et introduisit son poignard entre les coquilles pour les
empêcher de se rabattre ; puis, de la main, il souleva la tunique
membraneuse et frangée sur ses bords qui formait le manteau de l'animal.

Là, entre les plis foliacés, je vis une perle libre dont la grosseur
égalait celle d'une noix de cocotier. Sa forme globuleuse, sa limpidité
parfaite, son orient admirable en faisaient un bijou d'un inestimable
prix. Emporté par la curiosité, j'étendais la main pour la saisir, pour
la peser, pour la palper ! Mais le capitaine m'arrêta, fit un signe
négatif, et, retirant son poignard par un mouvement rapide, il laissa
les deux valves se refermer subitement.

Je compris alors quel était le dessein du capitaine Nemo. En laissant
cette perle enfouie sous le manteau de la tridacne, il lui permettait
de s'accroître insensiblement. Avec chaque année la sécrétion du
mollusque y ajoutait de nouvelles couches concentriques. Seul, le
capitaine connaissait la grotte où « mûrissait » cet admirable fruit de
la nature ; seul il l'élevait, pour ainsi dire, afin de la transporter
un jour dans son précieux musée. Peut-être même, suivant l'exemple des
Chinois et des Indiens, avait-il déterminé la production de cette perle
en introduisant sous les plis du mollusque quelque morceau de verre et
de métal, qui s'était peu à peu recouvert de la matière nacrée. En tout
cas, comparant cette perle à celles que je connaissais déjà, à celles
qui brillaient dans la collection du capitaine, j'estimai sa valeur à
dix millions de francs au moins. Superbe curiosité naturelle et non
bijou de luxe, car je ne sais quelles oreilles féminines auraient pu la
supporter.

La visite à l'opulente tridacne était terminée. Le capitaine Nemo
quitta la grotte, et nous remontâmes sur le banc de pintadines, au
milieu de ces eaux claires que ne troublait pas encore le travail des
plongeurs.

Nous marchions isolément, en véritables flâneurs, chacun s'arrêtant ou
s'éloignant au gré de sa fantaisie. Pour mon compte, je n'avais plus
aucun souci des dangers que mon imagination avait exagérés si
ridiculement. Le haut-fond se rapprochait sensiblement de la surface de
la mer, et bientôt par un mètre d'eau ma tête dépassa le niveau
océanique. Conseil me rejoignit, et collant sa grosse capsule à la
mienne, il me fit des yeux un salut amical. Mais ce plateau élevé ne
mesurait que quelques toises, et bientôt nous fûmes rentrés dans notre
élément. Je crois avoir maintenant le droit de le qualifier ainsi.

Dix minutes après, le capitaine Nemo s'arrêtait soudain. Je crus qu'il
faisait halte pour retourner sur ses pas. Non. D'un geste, il nous
ordonna de nous blottir près de lui au fond d'une large anfractuosité.
Sa main se dirigea vers un point de la masse liquide, et je regardai
attentivement.

A cinq mètres de moi, une ombre apparut et s'abaissa jusqu'au sol.
L'inquiétante idée des requins traversa mon esprit. Mais je me
trompais, et, cette fois encore, nous n'avions pas affaire aux monstres
de l'Océan.

C'était un homme, un homme vivant, un Indien, un noir, un pêcheur, un
pauvre diable, sans doute, qui venait glaner avant la récolte.
J'apercevais les fonds de son canot mouillé à quelques pieds au-dessus
de sa tête. Il plongeait, et remontait successivement. Une pierre
taillée en pain de sucre et qu'il serrait du pied, tandis qu'une corde
la rattachait à son bateau, lui servait à descendre plus rapidement au
fond de la mer. C'était là tout son outillage. Arrivé au sol, par cinq
mètres de profondeur environ, il se précipitait à genoux et remplissait
son sac de pintadines ramassées au hasard. Puis, il remontait, vidait
son sac, ramenait sa pierre, et recommençait son opération qui ne
durait que trente secondes.

Ce plongeur ne nous voyait pas. L'ombre du rocher nous dérobait a ses
regards. Et d'ailleurs, comment ce pauvre Indien aurait-il jamais
supposé que des hommes, des êtres semblables à lui, fussent là, sous
les eaux, épiant ses mouvements, ne perdant aucun détail de sa pêche !

Plusieurs fois, il remonta ainsi et plongea de nouveau. Il ne rapportai
pas plus d'une dizaine de pintadines à chaque plongée, car il fallait
les arracher du banc auquel elles s'accrochaient par leur robuste
byssus. Et combien de ces huîtres étaient privées de ces perles pour
lesquelles il risquait sa vie !

Je l'observais avec une attention profonde. Sa manoeuvre se faisait
régulièrement, et pendant une demi-heure, aucun danger ne parut le
menacer. Je me familiarisais donc avec le spectacle de cette pêche
intéressante, quand, tout d'un coup, à un moment où l'Indien était
agenouillé sur le sol, je lui vis faire un geste d'effroi ? se relever
et prendre son élan pour remonter à la surface des flots.

Je compris son épouvante. Une ombre gigantesque apparaissait au-dessus
du malheureux plongeur. C'était un requin de grande taille qui
s'avançait diagonalement, l'oeil en feu, les mâchoires ouvertes !

J'étais muet d'horreur, incapable de faire un mouvement.

Le vorace animal, d'un vigoureux coup de nageoire, s'élança vers
l'Indien, qui se jeta de côté et évita la morsure du requin, mais non
le battement de sa queue, car cette queue, le frappant à la poitrine, I
étendit sur le sol.

Cette scène avait duré quelques secondes à peine. Le requin revint, et,
se retournant sur le dos, il s'apprêtait à couper l'Indien en deux,
quand je sentis le capitaine Nemo, posté près de moi, se lever
subitement. Puis, son poignard à la main, il marcha droit au monstre,
prêt à lutter corps à corps avec lui.

Le squale, au moment où il allait happer le malheureux pêcheur, aperçut
son nouvel adversaire, et se replaçant sur le ventre, il se dirigea
rapidement vers lui.

Je vois encore la pose du capitaine Nemo. Replié sur lui-même, il
attendait avec un admirable sang-froid le formidable squale, et lorsque
celui-ci se précipita sur lui, le capitaine, se jetant de côté avec une
prestesse prodigieuse, évita le choc et lui enfonça son poignard dans
le ventre. Mais, tout n'était pas dit. Un combat terrible s'engagea.

Le requin avait rugi, pour ainsi dire. Le sang sortait à flots de ses
blessures. La mer se teignit de rouge, et, à travers ce liquide opaque,
je ne vis plus rien.

Plus rien, jusqu'au moment où, dans une éclaircie, j'aperçus
l'audacieux capitaine, cramponné à l'une des nageoires de l'animal,
luttant corps à corps avec le monstre, labourant de coups de poignard
le ventre de son ennemi, sans pouvoir toutefois porter le coup
définitif, c'est-à-dire l'atteindre en plein coeur. Le squale, se
débattant, agitait la masse des eaux avec furie, et leur remous
menaçait de me renverser.

J'aurais voulu courir au secours du capitaine. Mais, cloué par
l'horreur, je ne pouvais remuer.

Je regardais, l'oeil hagard. Je voyais les phases de la lutte se
modifier. Le capitaine tomba sur le sol, renversé par la masse énorme
qui pesait sur lui. Puis, les mâchoires du requin s'ouvrirent
démesurément comme une cisaille d'usine, et c'en était fait du
capitaine si, prompt comme la pensée, son harpon à la main, Ned Land,
se précipitant vers le requin, ne l'eût frappe de sa terrible pointe.

Les flots s'imprégnèrent d'une masse de sang. Ils s'agitèrent sous les
mouvements du squale qui les battait avec une indescriptible fureur.
Ned Land n'avait pas manqué son but. C'était le râle du monstre. Frappé
au coeur, il se débattait dans des spasmes épouvantables, dont le
contrecoup renversa Conseil.

Cependant, Ned Land avait dégagé le capitaine. Celui-ci, relevé sans
blessures, alla droit à l'indien, coupa vivement la corde qui le liait
à sa pierre, le prit dans ses bras et, d'un vigoureux coup de talon, il
remonta à la surface de la mer.

Nous le suivîmes tous trois, et, en quelques instants, miraculeusement
sauvés, nous atteignions l'embarcation du pêcheur.

Le premier soin du capitaine Nemo fut de rappeler ce malheureux à la
vie. Je ne savais s'il réussirait. Je l'espérais, car l'immersion de ce
pauvre diable n'avait pas été longue. Mais le coup de queue du requin
pouvait l'avoir frappé à mort.

Heureusement, sous les vigoureuses frictions de Conseil et du
capitaine, je vis, peu à peu, le noyé revenir au sentiment. Il ouvrit
les yeux. Quelle dut être sa surpris-je son épouvante même, à voir les
quatre grosses têtes de cuivre qui se penchaient sur lui !

Et surtout, que dut-il penser, quand le capitaine Nemo, tirant d'une
poche de son vêtement un sachet de perles, le lui eut mis dans la main
? Cette magnifique aumône de l'homme des eaux au pauvre Indien de
Ceylan fut acceptée par celui-ci d'une main tremblante.

Ses yeux effarés indiquaient du reste qu'il ne savait à quels êtres
surhumains il devait à la fois la fortune et la vie.

Sur un signe du capitaine, nous regagnâmes le banc de pintadines, et,
suivant la route déjà parcourue, après une demi-heure de marche nous
rencontrions l'ancre qui rattachait au sol le canot du _Nautilus_.

Une fois embarqués, chacun de nous, avec l'aide des matelots, se
débarrassa de sa lourde carapace de cuivre.

La première parole du capitaine Nemo fut pour le Canadien.

« Merci, maître Land, lui dit-il.

-- C'est une revanche, capitaine, répondit Ned Land. Je vous devais
cela. »

Un pâle sourire glissa sur les lèvres du capitaine, et ce fut tout.

« Au _Nautilus_ », dit-il.

L'embarcation vola sur les flots. Quelques minutes plus tard, nous
rencontrions le cadavre du requin qui flottait.

A la couleur noire marquant l'extrémité de ses nageoires, je reconnus
le terrible mélanoptère de la mer des Indes, de l'espèce des requins
proprement dits. Sa longueur dépassait vingt-cinq pieds ; sa bouche
énorme occupait le tiers de son corps. C'était un adulte, ce qui se
voyait aux six rangées de dents, disposées en triangles isocèles sur la
mâchoire supérieure.

Conseil le regardait avec un intérêt tout scientifique, et je suis sûr
qu'il le rangeait, non sans raison, dans la classe des cartilagineux,
ordre des chondroptérygiens à branchies fixes, famille des sélaciens,
genre des squales.

Pendant que je considérais cette masse inerte, une douzaine de ces
voraces mélanoptères apparut tout d'un coup autour de l'embarcation ;
mais, sans se préoccuper de nous, ils se jetèrent sur le cadavre et
s'en disputèrent les lambeaux.

A huit heures et demie, nous étions de retour à bord du _Nautilus_.

Là, je me pris à réfléchir sur les incidents de notre excursion au banc
de Manaar. Deux observations s'en dégageaient inévitablement. L'une,
portant sur l'audace sans pareille du capitaine Nemo, l'autre sur son
dévouement pour un être humain, l'un des représentants de cette race
qu'il fuyait sous les mers. Quoi qu'il en dît, cet homme étrange
n'était pas parvenu encore à tuer son coeur tout entier.

Lorsque je lui fis cette observation, il me répondit d'un ton
légèrement ému :

« Cet Indien, monsieur le professeur, c'est un habitant du pays des
opprimés, et je suis encore, et, jusqu'à mon dernier souffle, je serai
de ce pays-là ! »

                                   IV

                              LA MER ROUGE

Pendant la journée du 29 janvier, l'île de Ceylan disparut sous
l'horizon, et le _Nautilus_, avec une vitesse de vingt milles à
l'heure, se glissa dans ce labyrinthe de canaux qui séparent les
Maledives des Laquedives. Il rangea même l'île Kittan, terre d'origine
madréporique, découverte par Vasco de Gama en 1499, et l'une des
dix-neuf principales îles de cet archipel des Laquedives, situé entre
10° et 14°30' de latitude nord, et 69° et 50°72' de longitude est.

Nous avions fait alors seize mille deux cent vingt milles, ou sept
mille cinq cents lieues depuis notre point de départ dans les mers du
Japon.

Le lendemain 30 janvier - lorsque le _Nautilus_ remonta à la surface de
l'Océan, il n'avait plus aucune terre en vue. Il faisait route au
nord-nord-ouest, et se dirigeait vers cette mer d'Oman, creusée entre
l'Arabie et la péninsule indienne, qui sert de débouché au golfe
Persique.

C'était évidemment une impasse, sans issue possible. Où nous conduisait
donc le capitaine Nemo ? Je n'aurais pu le dire. Ce qui ne satisfit pas
le Canadien, qui, ce jour-là, me demanda où nous allions.

« Nous allons, maître Ned, où nous conduit la fantaisie du capitaine.

-- Cette fantaisie, répondit le Canadien, ne peut nous mener loin. Le
golfe Persique n'a pas d'issue, et si nous y entrons, nous ne tarderons
guère à revenir sur nos pas.

-- Eh bien ! nous reviendrons, maître Land, et si après le golfe
Persique, le _Nautilus_ veut visiter la mer Rouge, le détroit de
Babel-Mandeb est toujours là pour lui livrer passage.

-- Je ne vous apprendrai pas, monsieur, répondit Ned Land, que la mer
Rouge est non moins fermée que le golfe, puisque l'isthme de Suez n'est
pas encore percé, et, le fût-il, un bateau mystérieux comme le nôtre ne
se hasarderait pas dans ses canaux coupés d'écluses. Donc, la mer Rouge
n'est pas encore le chemin qui nous ramènera en Europe.

-- Aussi, n'ai-je pas dit que nous reviendrions en Europe.

-- Que supposez-vous donc ?

-- Je suppose qu'après avoir visité ces curieux parages de l'Arabie et
de l'Égypte, le _Nautilus_ redescendra l'Océan indien, peut-être à
travers le canal de Mozambique, peut-être au large des Mascareignes, de
manière à gagner le cap de Bonne-Espérance.

Et une fois au cap de Bonne-Espérance ? demanda le Canadien avec une
insistance toute particulière.

-- Eh bien, nous pénétrerons dans cet Atlantique que nous ne
connaissons pas encore. Ah ça ! ami Ned, vous vous fatiguez donc de ce
voyage sous les mers ? Vous vous blasez donc sur le spectacle
incessamment varié des merveilles sous-marines ? Pour mon compte, je
verrai avec un extrême dépit finir ce voyage qu'il aura été donné à si
peu d'hommes de faire.

-- Mais savez-vous, monsieur Aronnax, répondit le Canadien, que voilà
bientôt trois mois que nous sommes emprisonnés à bord de ce _Nautilus_ ?

-- Non, Ned, je ne le sais pas, je ne veux pas le savoir, et je ne
compte ni les jours, ni les heures.

-- Mais la conclusion ?

-- La conclusion viendra en son temps. D'ailleurs, nous n'y pouvons
rien, et nous discutons inutilement. Si vous veniez me dire, mon brave
Ned : « Une chance d'évasion nous est offerte », je la discuterais avec
vous. Mais tel n'est pas le cas et, à vous parler franchement, je ne
crois pas que le capitaine Nemo s'aventure jamais dans les mers
européennes. »

Par ce court dialogue, on verra que, fanatique du _Nautilus_, j'étais
incarné dans la peau de son commandant.

Quant à Ned Land, il termina la conversation par ces mots, en forme de
monologue : « Tout cela est bel et bon, mais, à mon avis, où il y a de
la gêne, il n'y a plus de plaisir. »

Pendant quatre jours, jusqu'au 3 février, le _Nautilus_ visita la mer
d'Oman, sous diverses vitesses et à diverses profondeurs. Il semblait
marcher au hasard, comme s'il eût hésité sur la route à suivre, mais il
ne dépassa jamais le tropique du Cancer.

En quittant cette mer, nous eûmes un instant connaissance de Mascate,
la plus importante ville du pays d'Oman. J'admirai son aspect étrange,
au milieu des noirs rochers qui l'entourent et sur lesquels se
détachent en blanc ses maisons et ses forts. J'aperçus le dôme arrondi
de ses mosquées, la pointe élégante de ses minarets, ses fraîches et
verdoyantes terrasses. Mais ce ne fut qu'une vision, et le _Nautilus_
s'enfonça bientôt sous les flots sombres de ces parages.

Puis, il prolongea à une distance de six milles les côtes arabiques du
Mahrah et de l'Hadramant, et sa ligne ondulée de montagnes, relevée de
quelques ruines anciennes. Le 5 février, nous donnions enfin dans le
golfe d'Aden, véritable entonnoir introduit dans ce goulot de
Babel-Mandeb, qui entonne les eaux indiennes dans la mer Rouge.

Le 6 février, le _Nautilus_ flottait en vue d'Aden, perché sur un
promontoire qu'un isthme étroit réunit au continent, sorte de Gibraltar
inaccessible, dont les Anglais ont refait les fortifications, après
s'en être emparés en 1839. J'entrevis les minarets octogones de cette
ville qui fut autrefois l'entrepôt le plus riche et le plus commerçant
de la côte, au dire de l'historien Edrisi.

Je croyais bien que le capitaine Nemo, parvenu à ce point, allait
revenir en arrière ; mais je me trompais, et, à ma grande surprise, il
n'en fut rien.

Le lendemain, 7 février, nous embouquions le détroit de Babel-Mandeb,
dont le nom veut dire en langue arabe : « la porte des Larmes ». Sur
vingt milles de large, il ne compte que cinquante-deux kilomètres de
long, et pour le _Nautilus_ lancé à toute vitesse, le franchir fut
l'affaire d'une heure à peine. Mais je ne vis rien, pas même cette île
de Périm, dont le gouvernement britannique a fortifié la position
d'Aden. Trop de steamers anglais ou français des lignes de Suze à
Bombay, à Calcutta, à Melbourne, à Bourbon, à Maurice, sillonnaient cet
étroit passage, pour que le Nautilus tentât de s'y montrer. Aussi se
tint-il prudemment entre deux eaux.

Enfin, à midi, nous sillonnions les flots de la mer Rouge.

La mer Rouge, lac célèbre des traditions bibliques, que les pluies ne
rafraîchissent guère, qu'aucun fleuve important n'arrose, qu'une
excessive évaporation pompe incessamment et qui perd chaque année une
tranche liquide haute d'un mètre et demi ! Singulier golfe, qui, fermé
et dans les conditions d'un lac, serait peut-être entièrement desséché
; inférieur en ceci à ses voisines la Caspienne ou l'Asphaltite, dont
le niveau a seulement baissé jusqu'au point où leur évaporation a
précisément égalé la somme des eaux reçues dans leur sein.

Cette mer Rouge a deux mille six cents kilomètres de longueur sur une
largeur moyenne de deux cent quarante. Au temps des Ptolémées et des
empereurs romains, elle fut la grande artère commerciale du monde, et
le percement de l'isthme lui rendra cette antique importance que les
railways de Suez ont déjà ramenée en partie.

Je ne voulus même pas chercher à comprendre ce caprice du capitaine
Nemo qui pouvait le décider à nous entraîner dans ce golfe. Mais
j'approuvai sans réserve le _Nautilus_ d'y être entré. Il prit une
allure moyenne, tantôt se tenant à la surface, tantôt plongeant pour
éviter quelque navire, et je pus observer ainsi le dedans et le dessus
de cette mer si curieuse.

Le 8 février, dès les premières heures du jour, Moka nous apparut,
ville maintenant ruinée, dont les murailles tombent au seul bruit du
canon, et qu'abritent çà et là quelques dattiers verdoyants. Cité
importante, autrefois, qui renfermait six marchés publics, vingt-six
mosquées, et à laquelle ses murs, défendus par quatorze forts,
faisaient une ceinture de trois kilomètres.

Puis, le _Nautilus_ se rapprocha des rivages africains où la profondeur
de la mer est plus considérable. Là, entre deux eaux d'une limpidité de
cristal, par les panneaux ouverts, il nous permit de contempler
d'admirables buissons de coraux éclatants, et de vastes pans de rochers
revêtus d'une splendide fourrure verte d'algues et de fucus. Quel
indescriptible spectacle, et quelle variété de sites et de paysages à
l'arasement de ces écueils et de ces îlots volcaniques qui confinent à
la côte Iybienne ! Mais où ces arborisations apparurent dans toute leur
beauté, ce fut vers les rives orientales que le Nautilus ne tarda pas à
rallier. Ce fut sur les côtes du Téhama, car alors non seulement ces
étalages de zoophytes fleurissaient au-dessous du niveau de la mer,
mais ils formaient aussi des entrelacements pittoresques qui se
déroulaient à dix brasses au-dessus ; ceux-ci plus capricieux, mais
moins colorés que ceux-là dont l'humide vitalité des eaux entretenait
la fraîcheur.

Que d'heures charmantes je passai ainsi à la vitre du salon ! Que
d'échantillons nouveaux de la flore et de la faune sous-marine
j'admirai sous l'éclat de notre fanal électrique ! Des fongies
agariciformes, des actinies de couleur ardoisée, entre autres le
thalassianthus aster des tubipores disposés comme des flûtes et
n'attendant que le souffle du dieu Pan, des coquilles particulières à
cette mer, qui s'établissent dans les excavations madréporiques et dont
la base est contournée en courte spirale, et enfin mille spécimens d'un
polypier que je n'avais pas observé encore, la vulgaire éponge.

La classe des spongiaires, première du groupe des polypes, a été
précisément créée par ce curieux produit dont l'utilité est
incontestable. L'éponge n'est point un végétal comme l'admettent encore
quelques naturalistes, mais un animal du dernier ordre, un polypier
inférieur à celui du corail. Son animalité n'est pas douteuse, et on ne
peut même adopter l'opinion des anciens qui la regardaient comme un
être intermédiaire entre la plante et l'animal. Je dois dire cependant,
que les naturalistes ne sont pas d'accord sur le mode d'organisation de
l'éponge. Pour les uns, c'est un polypier, et pour d'autres tels que M.
Milne Edwards, c'est un individu isolé et unique.

La classe des spongiaires contient environ trois cents espèces qui se
rencontrent dans un grand nombre de mers, et même dans certains cours
d'eau où elles ont reçu le nom de « fluviatiles ». Mais leurs eaux de
prédilection sont celles de la Méditerranée, de l'archipel grec, de la
côte de Syrie et de la mer Rouge. Là se reproduisent et se développent
ces éponges fines-douces dont la valeur s'élève jusqu'à cent cinquante
francs, l'éponge blonde de Syrie, l'éponge dure de Barbarie, etc. Mais
puisque je ne pouvais espérer d'étudier ces zoophytes dans les échelles
du Levant, dont nous étions séparés par l'infranchissable isthme de
Suez, je me contentai de les observer dans les eaux de la mer Rouge.

J'appelai donc Conseil près de moi, pendant que le _Nautilus_, par une
profondeur moyenne de huit à neuf mètres, rasait lentement tous ces
beaux rochers de la côte orientale.

Là croissaient des éponges de toutes formes, des éponges pédiculées,
foliacées, globuleuses, digitées. Elles justifiaient assez exactement
ces noms de corbeilles, de calices, de quenouilles, de cornes d'élan,
de pied de lion, de queue de paon, de gant de Neptune, que leur ont
attribués les pêcheurs, plus poètes que les savants. De leur tissu
fibreux, enduit d'une substance gélatineuse a demi fluide,
s'échappaient incessamment de petits filets d'eau, qui après avoir
porté la vie dans chaque cellule, en étaient expulsés par un mouvement
contractile. Cette substance disparaît après la mort du polype, et se
putréfie en dégageant de l'ammoniaque. Il ne reste plus alors que ces
fibres cornées ou gélatineuses dont se compose l'éponge domestique, qui
prend une teinte roussâtre, et qui s'emploie à des usages divers, selon
son degré d'élasticité, de perméabilité ou de résistance à la
macération.

Ces polypiers adhéraient aux rochers, aux coquilles des mollusques et
même aux tiges d'hydrophytes. Ils garnissaient les plus petites
anfractuosités, les uns s'étalant, les autres se dressant ou pendant
comme des excroissances coralligènes. J'appris à Conseil que ces
éponges se pêchaient de deux manières, soit à la drague, soit à la
main. Cette dernière méthode qui nécessite l'emploi des plongeurs, est
préférable, car en respectant le tissu du polypier, elle lui laisse une
valeur très supérieure.

Les autres zoophytes qui pullulaient auprès des spongiaires,
consistaient principalement en méduses d'une espèce très élégante ; les
mollusques étaient représentés par des variétés de calmars, qui,
d'après d'Orbigny, sont spéciales à la mer Rouge, et les reptiles par
des tortues _virgata_, appartenant au genre des chélonées, qui
fournirent à notre table un mets sain et délicat.

Quant aux poissons, ils étaient nombreux et souvent remarquables. Voici
ceux que les filets du _Nautilus_ rapportaient plus fréquemment à bord
: des raies, parmi lesquelles les limmes de forme ovale, de couleur
brique, au corps semé d'inégales taches bleues et reconnaissables à
leur double aiguillon dentelé, des arnacks au dos argenté, des
pastenaques à la queue pointillée, et des bockats, vastes manteaux
longs de deux mètres qui ondulaient entre les eaux, des aodons,
absolument dépourvus de dents, sortes de cartilagineux qui se
rapprochent du squale, des ostracions-dromadaires dont la bosse se
termine par un aiguillon recourbé, long d'un pied et demi, des
ophidies, véritables murènes à la queue argentée, au dos bleuâtre, aux
pectorales brunes bordées d'un liséré gris, des fiatoles, espèces de
stromatées, zébrés d'étroites raies d'or et parés des trois couleurs de
la France, des blémies-garamits, longs de quatre décimètres, de
superbes caranx, décorés de sept bandes transversales d'un beau noir,
de nageoires bleues et jaunes, et d'écailles d'or et d'argent, des
centropodes, des mulles auriflammes à tête jaune, des scares, des
labres, des balistes, des gobies, etc., et mille autres poissons
communs aux Océans que nous avions déjà traversés.

Le 9 février, le _Nautilus_ flottait dans cette partie la plus large de
la mer Rouge, qui est comprise entre Souakin sur la côte ouest et
Quonfodah sur la côte est, sur un diamètre de cent quatre-vingt-dix
milles.

Ce jour-là à midi, après le point, le capitaine Nemo monta sur la
plate-forme où je me trouvai. Je me promis de ne point le laisser
redescendre sans l'avoir au moins pressenti sur ses projets ultérieurs.
Il vint à moi dès qu'il m'aperçut, m'offrit gracieusement un cigare et
me dit :

« Eh bien ! monsieur le professeur, cette mer Rouge vous plaît-elle ?
Avez-vous suffisamment observé les merveilles qu'elle recouvre, ses
poissons et ses zoophytes, ses parterres d'éponges et ses forêts de
corail ? Avez-vous entrevu les villes jetées sur ses bords ?

-- Oui, capitaine Nemo, répondis-je, et le _Nautilus_ s'est
merveilleusement prêté à toute cette étude. Ah ! c'est un intelligent
bateau !

-- Oui, monsieur, intelligent, audacieux et invulnérable ! Il ne
redoute ni les terribles tempêtes de la mer Rouge, ni ses courants, ni
ses écueils.

-- En effet, dis-je, cette mer est citée entre les plus mauvaises, et
si je ne me trompe, au temps des Anciens, sa renommée était détestable.

-- Détestable, monsieur Aronnax. Les historiens grecs et latins n'en
parlent pas à son avantage, et Strabon dit qu'elle est particulièrement
dure à l'époque des vents Etésiens et de la saison des pluies. L'Arabe
Edrisi qui la dépeint sous le nom de golfe de Colzoum raconte que les
navires périssaient en grand nombre sur ses bancs de sable, et que
personne ne se hasardait à y naviguer la nuit. C'est, prétend-il, une
mer sujette à d'affreux ouragans, semée d'îles inhospitalières, et «
qui n'offre rien de bon » ni dans ses profondeurs, ni à sa surface. En
effet, telle est l'opinion qui se trouve dans Arrien, Agatharchide et
Artémidore.

-- On voit bien, répliquai-je, que ces historiens n'ont pas navigué à
bord du _Nautilus_.

-- En effet, répondit en souriant le capitaine, et sous ce rapport, les
modernes ne sont pas plus avancés que les anciens. Il a fallu bien des
siècles pour trouver la puissance mécanique de la vapeur ! Qui sait si
dans cent ans, on verra un second _Nautilus_ ! Les progrès sont lents,
monsieur Aronnax.

-- C'est vrai, répondis-je, votre navire avance d'un siècle, de
plusieurs peut-être, sur son époque. Quel malheur qu'un secret pareil
doive mourir avec son inventeur ! »

Le capitaine Nemo ne me répondit pas. Après quelques minutes de silence
:

« Vous me parliez, dit-il, de l'opinion des anciens historiens sur les
dangers qu'offre la navigation de la mer Rouge ?

-- C'est vrai, répondis-je, mais leurs craintes n'étaient-elles pas
exagérées ?

-- Oui et non, monsieur Aronnax, me répondit le capitaine Nemo, qui me
parut posséder à fond « sa mer Rouge ». Ce qui n'est plus dangereux
pour un navire moderne, bien gréé, solidement construit, maître de sa
direction grâce à l'obéissante vapeur, offrait des périls de toutes
sortes aux bâtiments des anciens. Il faut se représenter ces premiers
navigateurs s'aventurant sur des barques faites de planches cousues
avec des cordes de palmier, calfatées de résine pilée et enduites de
graisse de chiens de mer. Ils n'avaient pas même d'instruments pour
relever leur direction, et ils marchaient à l'estime au milieu de
courants qu'ils connaissaient à peine. Dans ces conditions, les
naufrages étaient et devaient être nombreux. Mais de notre temps, les
steamers qui font le service entre Suez et les mers du Sud n'ont plus
rien à redouter des colères de ce golfe, en dépit des moussons
contraires. Leurs capitaines et leurs passagers ne se préparent pas au
départ par des sacrifices propitiatoires, et, au retour, ils ne vont
plus, ornés de guirlandes et de bandelettes dorées, remercier les dieux
dans le temple voisin.

-- J'en conviens, dis-je, et la vapeur me paraît avoir tué la
reconnaissance dans le coeur des marins. Mais capitaine, puisque vous
semblez avoir spécialement étudié cette mer, pouvez-vous m'apprendre
quelle est l'origine de son nom ?

-- Il existe, monsieur Aronnax, de nombreuses explications à ce sujet.
Voulez-vous connaître l'opinion d'un chroniqueur du XIVe siècle ?

-- Volontiers.

-- Ce fantaisiste prétend que son nom lui fut donné après le passage
des Israélites, lorsque le Pharaon eut péri dans les flots qui se
refermèrent à la voix de Moïse :

     En signe de cette merveille,
     Devint la mer rouge et vermeille.
     Non puis ne surent la nommer
     Autrement que la rouge mer.

-- Explication de poète, capitaine Nemo, répondis-je, mais je ne
saurais m'en contenter. Je vous demanderai donc votre opinion
personnelle.

-- La voici. Suivant moi, monsieur Aronnax, il faut voir dans cette
appellation de mer Rouge une traduction du mot hébreu « Edrom », et si
les anciens lui donnèrent ce nom, ce fut à cause de la coloration
particulière de ses eaux.

-- Jusqu'ici cependant je n'ai vu que des flots limpides et sans aucune
teinte particulière.

-- Sans doute, mais en avançant vers le fond du golfe, vous remarquerez
cette singulière apparence. Je me rappelle avoir vu la baie de Tor
entièrement rouge, comme un lac de sang.

-- Et cette couleur, vous l'attribuez à la présence d'une algue
microscopique ?

-- Oui. C'est une matière mucilagineuse pourpre produite par ces
chétives plantules connues sous le nom de _trichodesmies_, et dont il
faut quarante mille pour occuper l'espace d'un millimètre carré.
Peut-être en rencontrerez-vous, quand nous serons à Tor.

-- Ainsi, capitaine Nemo, ce n'est pas la première fois que vous
parcourez la mer Rouge à bord du _Nautilus_ ?

-- Non, monsieur.

-- Alors, puisque vous parliez plus haut du passage des Israélites et
de la catastrophe des Égyptiens, je vous demanderai si vous avez
reconnu sous les eaux des traces de ce grand fait historique ?

-- Non, monsieur le professeur, et cela pour une excellente raison.

-- Laquelle ?

-- C'est que l'endroit même où Moïse a passé avec tout son peuple est
tellement ensablé maintenant que les chameaux y peuvent à peine baigner
leurs jambes. Vous comprenez que mon _Nautilus_ n'aurait pas assez
d'eau pour lui.

-- Et cet endroit ?... demandai-je.

-- Cet endroit est situé un peu au-dessus de Suez, dans ce bras qui
formait autrefois un profond estuaire, alors que la mer Rouge
s'étendait jusqu'aux lacs amers. Maintenant, que ce passage soit
miraculeux ou non, les Israélites n'en ont pas moins passé là pour
gagner la Terre promise, et l'armée de Pharaon a précisément péri en
cet endroit. Je pense donc que des fouilles pratiquées au milieu de ces
sables mettraient à découvert une grande quantité d'armes et
d'instruments d'origine égyptienne.

-- C'est évident, répondis-je, et il faut espérer pour les archéologues
que ces fouilles se feront tôt ou tard, lorsque des villes nouvelles
s'établiront sur cet isthme, après le percement du canal de Suez. Un
canal bien inutile pour un navire tel que le _Nautilus_ !

-- Sans doute, mais utile au monde entier, dit le capitaine Nemo. Les
anciens avaient bien compris cette utilité pour leurs affaires
commerciales d'établir une communication entre la mer Rouge et la
Méditerranée ; mais ils ne songèrent point à creuser un canal direct,
et ils prirent le Nil pour intermédiaire. Très probablement, le canal
qui réunissait le Nil à la mer Rouge fut commencé sous Sésostris, si
l'on en croit la tradition. Ce qui est certain, c'est que, six cent
quinze ans avant Jésus-Christ, Necos entreprit les travaux d'un canal
alimenté par les eaux du Nil, à travers la plaine d'Égypte qui regarde
l'Arabie. Ce canal se remontait en quatre jours, et sa largeur était
telle que deux trirèmes pouvaient y passer de front. Il fut continué
par Darius, fils d'Hytaspe, et probablement achevé par Ptolémée II.
Strabon le vit employé à la navigation ; mais la faiblesse de sa pente
entre son point de départ, près de Bubaste, et la mer Rouge, ne le
rendait navigable que pendant quelques mois de l'année. Ce canal servit
au commerce jusqu'au siècle des Antonins ; abandonné, ensablé, puis
rétabli par les ordres du calife Omar, il fut définitivement comblé en
761 ou 762 par le calife Al-Mansor, qui voulut empêcher les vivres
d'arriver à Mohammed-ben-Abdoallah, révolté contre lui. Pendant
l'expédition d'Égypte, votre général Bonaparte retrouva les traces de
ces travaux dans le désert de Suez, et, surpris par la marée, il
faillit périr quelques heures avant de rejoindre Hadjaroth, là même où
Moïse avait campé trois mille trois cents ans avant

lui.

-- Eh bien, capitaine, ce que les anciens n'avaient osé entreprendre,
cette jonction entre les deux mers qui abrégera de neuf mille
kilomètres la route de Cadix aux Indes, M. de Lesseps l'a fait, et
avant peu, il aura changé l'Afrique en une île immense.

-- Oui, monsieur Aronnax, et vous avez le droit d'être fier de votre
compatriote. C'est un homme qui honore plus une nation que les plus
grands capitaines ! Il a commencé comme tant d'autres par les ennuis et
les rebuts, mais il a triomphé, car il a le génie de la volonté. Et il
est triste de penser que cette oeuvre, qui aurait dû être une oeuvre
internationale, qui aurait suffi à illustrer un règne, n'aura réussi
que par l'énergie d'un seul homme. Donc, honneur à M. de Lesseps !

-- Oui, honneur à ce grand citoyen, répondis-je, tout surpris de
l'accent avec lequel le capitaine Nemo venait de parler.

-- Malheureusement, reprit-il, je ne puis vous conduire à travers ce
canal de Suez, mais vous pourrez apercevoir les longues jetées de
Port-Saïd après-demain, quand nous serons dans la Méditerranée.

-- Dans la Méditerranée ! m'écriai-je.

-- Oui, monsieur le professeur. Cela vous étonne ?

-- Ce qui m'étonne, c'est de penser que nous y serons après-demain.

-- Vraiment ?

-- Oui, capitaine, bien que je dusse être habitué à ne m'étonner de
rien depuis que je suis à votre bord !

-- Mais à quel propos cette surprise ?

-- A propos de l'effroyable vitesse que vous serez forcé d'imprimer au
_Nautilus_ s'il doit se retrouver après-demain en pleine Méditerranée,
ayant fait le tour de l'Afrique et doublé le cap de Bonne-Espérance !

-- Et qui vous dit qu'il fera le tour de l'Afrique, monsieur le
professeur ? Qui vous parle de doubler le cap de Bonne-Espérance !

-- Cependant, à moins que le _Nautilus_ ne navigue en terre ferme et
qu'il ne passe par-dessus l'isthme...

-- Ou par-dessous, monsieur Aronnax.

-- Par-dessous ?

-- Sans doute, répondit tranquillement le capitaine Nemo. Depuis
longtemps la nature a fait sous cette langue de terre ce que les hommes
font aujourd'hui à sa surface.

-- Quoi ! il existerait un passage !

-- Oui, un passage souterrain que j'ai nommé Arabian-Tunnel. Il prend
au-dessous de Suez et aboutit au golfe de Péluse.

-- Mais cet isthme n'est composé que de sables mouvants ?

-- Jusqu'à une certaine profondeur. Mais à cinquante mètres seulement
se rencontre une inébranlable assise de roc.

-- Et c'est par hasard que vous avez découvert ce passage ? demandai-je
de plus en plus surpris.

-- Hasard et raisonnement, monsieur le professeur, et même,
raisonnement plus que hasard.

-- Capitaine, je vous écoute, mais mon oreille résiste à ce qu'elle
entend.

-- Ah monsieur ! _Aures habent et non audient_ est de tous les temps.
Non seulement ce passage existe, mais j'en ai profité plusieurs fois.
Sans cela, je ne me serais pas aventuré aujourd'hui dans cette impasse
de la mer Rouge.

-- Est-il indiscret de vous demander comment vous avez découvert ce
tunnel ?

-- Monsieur, me répondit le capitaine, il n'y peut y avoir rien de
secret entre gens qui ne doivent plus se quitter. »

Je ne relevai pas l'insinuation et j'attendis le récit du capitaine
Nemo.

« Monsieur le professeur, me dit-il, c'est un simple raisonnement de
naturaliste qui m'a conduit a découvrir ce passage que je suis seul à
connaître. J'avais remarqué que dans la mer Rouge et dans la
Méditerranée, il existait un certain nombre de poissons d'espèces
absolument identiques, des ophidies, des fiatoles, des girelles, des
persègues, des joels, des exocets. Certain de ce fait je me demandai
s'il n'existait pas de communication entre les deux mers. Si elle
existait, le courant souterrain devait forcément aller de la mer Rouge
à la Méditerranée par le seul effet de la différence des niveaux. Je
pêchai donc un grand nombre de poissons aux environs de Suez. Je leur
passai à la queue un anneau de cuivre, et je les rejetai à la mer.
Quelques mois plus tard, sur les côtes de Syrie, je reprenais quelques
échantillons de mes poissons ornés de leur anneau indicateur. La
communication entre les deux m'était donc démontrée. Je la cherchai
avec mon _Nautilus_, je la découvris, je m'y aventurai, et avant peu,
monsieur le professeur, vous aussi vous aurez franchi mon tunnel
arabique ! »

                                    V

                             ARABIAN-TUNNEL

Ce jour même, je rapportai à Conseil et à Ned Land la partie de cette
conversation qui les intéressait directement. Lorsque je leur appris
que, dans deux jours, nous serions au milieu des eaux de la
Méditerranée, Conseil battit des mains, mais le Canadien haussa les
épaules.

« Un tunnel sous-marin ! s'écria-t-il, une communication entre les deux
mers ! Qui a jamais entendu parler de cela ?

-- Ami Ned, répondit Conseil, aviez-vous jamais entendu parler du
_Nautilus_ ? Non ! il existe cependant. Donc, ne haussez pas les
épaules si légèrement, et ne repoussez pas les choses sous prétexte que
vous n'en avez Jamais entendu parler.

-- Nous verrons bien ! riposta Ned Land, en secouant la tête. Après
tout, je ne demande pas mieux que de croire à son passage, à ce
capitaine, et fasse le ciel qu'il nous conduise, en effet, dans la
Méditerranée. »

Le soir même, par 21°30' de latitude nord, le _Nautilus_, flottant à la
surface de la mer, se rapprocha de la côte arabe. J'aperçus Djeddah,
important comptoir de l'Égypte, de la Syrie, de la Turquie et des
Indes. Je distinguai assez nettement l'ensemble de ses constructions,
les navires amarrés le long des quais, et ceux que leur tirant d'eau
obligeait à mouiller en rade. Le soleil, assez bas sur l'horizon,
frappait en plein les maisons de la ville et faisait ressortir leur
blancheur. En dehors, quelques cabanes de bois ou de roseaux
indiquaient le quartier habité par les Bédouins.

Bientôt Djeddah s'effaça dans les ombres du soir, et le _Nautilus_
rentra sous les eaux légèrement phosphorescentes.

Le lendemain, 10 février, plusieurs navires apparurent qui couraient à
contre-bord de nous. Le _Nautilus_ reprit sa navigation sous-marine ;
mais à midi, au moment du point, la mer étant déserte, il remonta
jusqu'à sa ligne de flottaison.

Accompagné de Ned et de Conseil, je vins m'asseoir sur la plate-forme.
La côte à l'est se montrait comme une masse à peine estompée dans un
humide brouillard.

Appuyés sur les flancs du canot, nous causions de choses et d'autres,
quand Ned Land tendant sa main vers un point de la mer, me dit :

« Voyez-vous là quelque chose, monsieur le professeur ?

-- Non, Ned, répondis-je, mais je n'ai pas vos yeux, vous le savez.

-- Regardez bien, reprit Ned, là, par tribord devant, à peu près à la
hauteur du fanal ! Vous ne voyez pas une masse qui semble remuer ?

-- En effet, dis-je, après une attentive observation, j'aperçois comme
un long corps noirâtre à la surface des eaux.

-- Un autre _Nautilus_ ? dit Conseil.

-- Non, répondit le Canadien, mais je me trompe fort, ou c'est là
quelque animal marin.

-- Y a-t-il des baleines dans la mer Rouge ? demanda Conseil.

-- Oui, mon garçon, répondis-je, on en rencontre quelquefois.

-- Ce n'est point une baleine, reprit Ned Land, qui ne perdait pas des
yeux l'objet signalé. Les baleines et moi, nous sommes de vieilles
connaissances, et je ne me tromperais pas à leur allure.

-- Attendons, dit Conseil. Le _Nautilus_ se dirige de ce côté, et avant
peu nous saurons à quoi nous en tenir. »

En effet, cet objet noirâtre ne fut bientôt qu'à un mille de nous. Il
ressemblait à un gros écueil échoué en pleine mer. Qu'était-ce ? Je ne
pouvais encore me prononcer.

« Ah ! il marche ! il plonge ! s'écria Ned Land. Mille diables ! Quel
peut être cet animal ? Il n'a pas la queue bifurquée comme les baleines
ou les cachalots, et ses nageoires ressemblent à des membres tronqués.

-- Mais alors...., fis-je.

-- Bon, reprit le Canadien, le voilà sur le dos, et il dresse ses
mamelles en l'air !

-- C'est une sirène, s'écria Conseil, une véritable sirène, n'en
déplaise à monsieur. »

Ce nom de sirène me mit sur la voie, et je compris que cet animal
appartenait à cet ordre d'êtres marins, dont la fable a fait les
sirènes, moitié femmes et moitié poissons.

« Non, dis-je à Conseil, ce n'est point une sirène, mais un être
curieux dont il reste à peine quelques échantillons dans la mer Rouge.
C'est un dugong.

-- Ordre des syréniens, groupe des pisciformes, sous-classe des
monodelphiens, classe des mammifères, embranchement des vertébrés »,
répondit Conseil.

Et lorsque Conseil avait ainsi parlé, il n'y avait plus rien à dire.

Cependant Ned Land regardait toujours. Ses yeux brillaient de
convoitise à la vue de cet animal. Sa main semblait prête à le
harponner. On eût dit qu'il attendait le moment de se jeter à la mer
pour l'attaquer dans son élément.

« Oh ! monsieur, me dit-il d'une voix tremblante d'émotion, je n'ai
jamais tué de « cela ». »

Tout le harponneur était dans ce mot.

En cet instant, le capitaine Nemo parut sur la plateforme. Il aperçut
le dugong. Il comprit l'attitude du Canadien, et s'adressant
directement à lui :

« Si vous teniez un harpon, maître Land, est-ce qu'il ne vous brûlerait
pas la main ?

-- Comme vous dites, monsieur.

-- Et il ne vous déplairait pas de reprendre pour un jour votre métier
de pêcheur, et d'ajouter ce cétacé à la liste de ceux que vous avez
déjà frappés ?

-- Cela ne me déplairait point.

-- Eh bien, vous pouvez essayer.

-- Merci, monsieur, répondit Ned Land dont les yeux s'enflammèrent.

-- Seulement, reprit le capitaine, je vous engage à ne pas manquer cet
animal, et cela dans votre intérêt.

-- Est-ce que ce dugong est dangereux à attaquer ? demandai-je malgré
le haussement d'épaule du Canadien.

-- Oui, quelquefois, répondit le capitaine. Cet animal revient sur ses
assaillants et chavire leur embarcation. Mais pour maître Land, ce
danger n'est pas à craindre. Son coup d'oeil est prompt, son bras est
sûr. Si je lui recommande de ne pas manquer ce dugong, c'est qu'on le
regarde justement comme un fin gibier, et je sais que maître Land ne
déteste pas les bons morceaux.

-- Ah ! fit le Canadien, cette bête-la se donne aussi le luxe d'être
bonne à manger ?

-- Oui, maître Land. Sa chair, une viande véritable, est extrêmement
estimée, et on la réserve dans toute la Malaisie pour la table des
princes. Aussi fait-on à cet excellent animal une chasse tellement
acharnée que, de même que le lamantin, son congénère, il devient de
plus en plus rare.

-- Alors, monsieur le capitaine, dit sérieusement Conseil, si par
hasard celui-ci était le dernier de sa race, ne conviendrait-il pas de
l'épargner dans l'intérêt de la science ?

-- Peut-être, répliqua le Canadien ; mais, dans l'intérêt de la
cuisine, il vaut mieux lui donner la chasse.

-- Faites donc, maître Land », répondit le capitaine Nemo.

En ce moment sept hommes de l'équipage, muets et impassibles comme
toujours, montèrent sur la plate-forme. L'un portait un harpon et une
ligne semblable à celles qu'emploient les pêcheurs de baleines. Le
canot fut déponté, arraché de son alvéole, lancé à la mer. Six rameurs
prirent place sur leurs bancs et le patron se mit à la barre. Ned,
Conseil et moi, nous nous assîmes à l'arrière.

« Vous ne venez pas, capitaine ? demandai-je.

-- Non, monsieur, mais je vous souhaite une bonne chasse. »

Le canot déborda, et, enlevé par ses six avirons, il se dirigea
rapidement vers le dugong, qui flottait alors à deux milles du
_Nautilus_.

Arrivé à quelques encablures du cétacé, il ralentit sa marche, et les
rames plongèrent sans bruit dans les eaux tranquilles. Ned Land, son
harpon à la main, alla se placer debout sur l'avant du canot. Le harpon
qui sert à frapper la baleine est ordinairement attaché à une très
longue corde qui se dévide rapidement lorsque l'animal blessé
l'entraîne avec lui. Mais ici la corde ne mesurait pas plus d'une
dizaine de brasses, et son extrémité était seulement frappée sur un
petit baril qui, en flottant, devait indiquer la marche du dugong sous
les eaux.

Je m'étais levé et j'observais distinctement l'adversaire du Canadien.
Ce dugong, qui porte aussi le nom d'halicore, ressemblait beaucoup au
lamantin. Son corps oblong se terminait par une caudale très allongée
et ses nageoires latérales par de véritables doigts. Sa différence avec
le lamantin consistait en ce que sa mâchoire supérieure était armée de
deux dents longues et pointues, qui formaient de chaque côté des
défenses divergentes.

Ce dugong, que Ned Land se préparait à attaquer, avait des dimensions
colossales, et sa longueur dépassait au moins sept mètres. Il ne
bougeait pas et semblait dormir à la surface des flots, circonstance
qui rendait sa capture plus facile.

Le canot s'approcha prudemment à trois brasses de l'animal. Les avirons
restèrent suspendus sur leurs dames. Je me levai à demi. Ned Land, le
corps un peu rejeté en arrière, brandissait son harpon d'une main
exercée.

Soudain, un sifflement se fit entendre, et le dugong disparut. Le
harpon, lancé avec force, n'avait frappé que l'eau sans doute.

« Mille diables ! s'écria le Canadien furieux, je l'ai manqué !

-- Non, dis-je, l'animal est blessé, voici son sang, mais votre engin
ne lui est pas resté dans le corps.

-- Mon harpon ! mon harpon ! » cria Ned Land.

Les matelots se remirent à nager, et le patron dirigea l'embarcation
vers le baril flottant. Le harpon repêché, le canot se mit à la
poursuite de l'animal.

Celui-ci revenait de temps en temps à la surface de la mer pour
respirer. Sa blessure ne l'avait pas affaibli, car il filait avec une
rapidité extrême. L'embarcation, manoeuvrée par des bras vigoureux,
volait sur ses traces. Plusieurs fois elle l'approcha à quelques
brasses, et le Canadien se tenait prêt à frapper ; mais le dugong se
dérobait par un plongeon subit, et il était impossible de l'atteindre.

On juge de la colère qui surexcitait l'impatient Ned Land. Il lançait
au malheureux animal les plus énergiques jurons de la langue anglaise.
Pour mon compte, je n'en étais encore qu'au dépit de voir le dugong
déjouer toutes nos ruses.

On le poursuivit sans relâche pendant une heure, et je commençais à
croire qu'il serait très difficile de s'en emparer, quand cet animal
fut pris d'une malencontreuse idée de vengeance dont il eut à se
repentir. Il revint sur le canot pour l'assaillir à son tour.

Cette manoeuvre n'échappa point au Canadien.

« Attention ! » dit-il.

Le patron prononça quelques mots de sa langue bizarre, et sans doute il
prévint ses hommes de se tenir sur leurs gardes.

Le dugong, arrivé à vingt pieds du canot, s'arrêta, huma brusquement
l'air avec ses vastes narines percées non à l'extrémité, mais à la
partie supérieure de son museau. Puis, prenant son élan, il se
précipita sur nous.

Le canot ne put éviter son choc ; à demi renversé, il embarqua une ou
deux tonnes d'eau qu'il fallut vider ; mais, grâce à l'habileté du
patron, abordé de biais et non de plein, il ne chavira pas. Ned Land,
cramponné à l'étrave, lardait de coups de harpon le gigantesque animal,
qui, de ses dents incrustées dans le plat-bord, soulevait l'embarcation
hors de l'eau comme un lion fait d'un chevreuil. Nous étions renversés
les uns sur les autres, et je ne sais trop comment aurait fini
l'aventure, si le Canadien, toujours acharné contre la bête, ne l'eût
enfin frappée au coeur.

J'entendis le grincement des dents sur la tôle, et le dugong disparut,
entraînant le harpon avec lui. Mais bientôt le baril revint à la
surface, et peu d'instants après, apparut le corps de l'animal,
retourné sur le dos. Le canot le rejoignit, le prit à la remorque et se
dirigea vers le _Nautilus_.

Il fallut employer des palans d'une grande puissance pour hisser le
dugong sur la plate-forme. Il pesait cinq mille kilogrammes. On le
dépeça sous les yeux du Canadien, qui tenait à suivre tous les détails
de l'opération. Le jour même, le stewart me servit au dîner quelques
tranches de cette chair habilement apprêtée par le cuisinier du bord.
Je la trouvai excellente, et même supérieure à celle du veau, sinon du
boeuf.

Le lendemain 11 février, l'office du _Nautilus_ s'enrichit encore d'un
gibier délicat. Une compagnie d'hirondelles de mer s'abattit sur le
Nautilus. C'était une espèce de sterna nilotica, particulière à
l'Égypte, dont le bec est noir, la tête grise et pointillée, l'oeil
entouré de points blancs, le dos, les ailes et la queue grisâtres, le
ventre et la gorge blancs, les pattes rouges. On prit aussi quelques
douzaines de canards du Nil, oiseaux sauvages d'un haut goût, dont le
cou et le dessus de la tête sont blancs et tachetés de noir.

La vitesse du _Nautilus_ était alors modérée. Il s'avançait en flânant,
pour ainsi dire. J'observai que l'eau de la mer Rouge devenait de moins
en moins salée, a mesure que nous approchions de Suez.

Vers cinq heures du soir, nous relevions au nord le cap de
Ras-Mohammed. C'est ce cap qui forme l'extrémité de l'Arabie Pétrée,
comprise entre le golfe de Suez et le golfe d'Acabah.

Le _Nautilus_ pénétra dans le détroit de Jubal, qui conduit au golfe de
Suez. J'aperçus distinctement une haute montagne, dominant entre les
deux golfes le Ras-Mohammed. C'était le mont Oreb, ce Sinaï, au sommet
duquel Moïse vit Dieu face à face, et que l'esprit se figure
incessamment couronné d'éclairs.

A six heures, le _Nautilus_, tantôt flottant, tantôt immergé, passait
au large de Tor, assise au fond d'une baie dont les eaux paraissaient
teintées de rouge, observation déjà faite par le capitaine Nemo. Puis
la nuit se fit, au milieu d'un lourd silence que rompaient parfois le
cri du pélican et de quelques oiseaux de nuit, le bruit du ressac
irrité par les rocs ou le gémissement lointain d'un steamer battant les
eaux du golfe de ses pales sonores.

De huit à neuf heures, le _Nautilus_ demeura à quelques mètres sous les
eaux. Suivant mon calcul, nous devions être très près de Suez. A
travers les panneaux du salon, j'apercevais des fonds de rochers
vivement éclairés par notre lumière électrique. Il me semblait que le
détroit se rétrécissait de plus en plus.

A neuf heures un quart, le bateau étant revenu à la surface, je montai
sur la plate-forme. Très impatient de franchir le tunnel du capitaine
Nemo, je ne pouvais tenir en place, et je cherchais à respirer l'air
frais de la nuit.

Bientôt, dans l'ombre, j'aperçus un feu pâle, à demi décoloré par la
brume, qui brillait à un mille de nous.

« Un phare flottant », dit-on près de moi.

Je me retournai et je reconnus le capitaine.

« C'est le feu flottant de Suez, reprit-il. Nous ne tarderons pas à
gagner l'orifice du tunnel.

-- L'entrée n'en doit pas être facile ?

-- Non, monsieur. Aussi j'ai pour habitude de me tenir dans la cage du
timonier pour diriger moi-même la manoeuvre. Et maintenant, si vous
voulez descendre, monsieur Aronnax, le _Nautilus_ va s'enfoncer sous
les flots, et il ne reviendra à leur surface qu'après avoir franchi
l'Arabian-Tunnel. »

Je suivis le capitaine Nemo. Le panneau se ferma, les réservoirs d'eau
s'emplirent, et l'appareil s'immergea d'une dizaine de mètres.

Au moment où me disposais à regagner ma chambre, le capitaine m'arrêta.

« Monsieur le professeur, me dit-il, vous plairait-il de m'accompagner
dans la cage du pilote ?

-- Je n'osais vous le demander, répondis-je.

-- Venez donc. Vous verrez ainsi tout ce que l'on peut voir de cette
navigation à la fois sous-terrestre et sous-marine. »

Le capitaine Nemo me conduisit vers l'escalier central. A mi-rampe, il
ouvrit une porte, suivit les coursives supérieures et arriva dans la
cage du pilote, qui, on le sait, s'élevait à l'extrémité de la
plate-forme.

C'était une cabine mesurant six pieds sur chaque face, à peu près
semblable à celles qu'occupent les timoniers des _steamboats_ du
Mississipi ou de l'Hudson. Au milieu se manoeuvrait une roue disposée
verticalement, engrenée sur les drosses du gouvernail qui couraient
jusqu'à l'arrière du _Nautilus_. Quatre hublots de verres
lenticulaires, évidés dans les parois de la cabine, permettaient à
l'homme de barre de regarder dans toutes les directions.

Cette cabine était obscure ; mais bientôt mes yeux s'accoutumèrent à
cette obscurité, et j'aperçus le pilote, un homme vigoureux, dont les
mains s'appuyaient sur les jantes de la roue. Au-dehors, la mer
apparaissait vivement éclairée par le fanal qui rayonnait en arrière de
la cabine, à l'autre extrémité de la plate-forme.

« Maintenant, dit le capitaine Nemo, cherchons notre passage. »

Des fils électriques reliaient la cage du timonier avec la chambre des
machines, et de là, le capitaine pouvait communiquer simultanément à
son _Nautilus_ la direction et le mouvement. Il pressa un bouton de
métal, et aussitôt la vitesse de l'hélice fut très diminuée.

Je regardais en silence la haute muraille très accore que nous longions
en ce moment, inébranlable base du massif sableux de la côte. Nous la
suivîmes ainsi pendant une heure, à quelques mètres de distance
seulement. Le capitaine Nemo ne quittait pas du regard la boussole
suspendue dans la cabine à ses deux cercles concentriques. Sur un
simple geste, le timonier modifiait à chaque instant la direction du
_Nautilus_.

Je m'étais placé au hublot de bâbord, et j'apercevais de magnifiques
substructions de coraux, des zoophytes, des algues et des crustacés
agitant leurs pattes énormes, qui s'allongeaient hors des
anfractuosités du roc.

A dix heures un quart, le capitaine Nemo prit lui-même la barre. Une
large galerie, noire et profonde, s'ouvrait devant nous. Le _Nautilus_
s'y engouffra hardiment. Un bruissement inaccoutumé se fit entendre sur
ses flancs. C'étaient les eaux de la mer Rouge que la pente du tunnel
précipitait vers la Méditerranée. Le Nautilus suivait le torrent,
rapide comme une flèche, malgré les efforts de sa machine qui, pour
résister, battait les flots à contre-hélice.

Sur les murailles étroites du passage, je ne voyais plus que des raies
éclatantes, des lignes droites, des sillons de feu tracés par la
vitesse sous l'éclat de l'électricité. Mon coeur palpitait, et je le
comprimais de la main.

A dix heures trente-cinq minutes, le capitaine Nemo abandonna la roue
du gouvernail, et se retournant vers moi :

« La Méditerranée », me dit-il.

En moins de vingt minutes, le _Nautilus_, entraîné par ce torrent,
venait de franchir l'isthme de Suez.

                                   VI

                            L'ARCHIPEL GREC

Le lendemain, 12 février, au lever du jour, le _Nautilus_ remonta à la
surface des flots. Je me précipitai sur la plate-forme. A trois milles
dans le sud se dessinait la vague silhouette de Péluse. Un torrent nous
avait portés d'une mer à l'autre. Mais ce tunnel, facile à descendre,
devait être impraticable à remonter.

Vers sept heures, Ned et Conseil me rejoignirent. Ces deux inséparables
compagnons avaient tranquillement dormi, sans se préoccuper autrement
des prouesses du _Nautilus_.

« Eh bien, monsieur le naturaliste, demanda le Canadien d'un ton
légèrement goguenard, et cette Méditerranée ?

-- Nous flottons à sa surface, ami Ned.

-- Hein ! fit Conseil, cette nuit même ?...

-- Oui, cette nuit même, en quelques minutes, nous avons franchi cet
isthme infranchissable.

-- Je n'en crois rien, répondit le Canadien.

-- Et vous avez tort, maître Land, repris-je. Cette côte basse qui
s'arrondit vers le sud est la côte égyptienne.

-- A d'autres, monsieur, répliqua l'entêté Canadien.

-- Mais puisque monsieur l'affirme, lui dit Conseil, il faut croire
monsieur.

-- D'ailleurs, Ned, le capitaine Nemo m'a fait les honneurs de son
tunnel, et j'étais près de lui, dans la cage du timonier, pendant qu'il
dirigeait lui-même le _Nautilus_ à travers cet étroit passage.

-- Vous entendez, Ned ? dit Conseil.

-- Et vous qui avez de si bons yeux, ajoutai-je, vous pouvez, Ned,
apercevoir les jetées de Port-Saïd qui s'allongent dans la mer. »

Le Canadien regarda attentivement.

« En effet, dit-il, vous avez raison, monsieur le professeur, et votre
capitaine est un maître homme. Nous sommes dans la Méditerranée. Bon.
Causons donc, s'il vous plaît, de nos petites affaires, mais de façon à
ce que personne ne puisse nous entendre. »

Je vis bien où le Canadien voulait en venir. En tout cas, je pensai
qu'il valait mieux causer, puisqu'il le désirait, et tous les trois
nous allâmes nous asseoir près du fanal, où nous étions moins exposés à
recevoir l'humide embrun des lames.

« Maintenant, Ned, nous vous écoutons, dis-je. Qu'avez-vous à nous
apprendre ?

-- Ce que j'ai à vous apprendre est très simple, répondit le Canadien.
Nous sommes en Europe, et avant que les caprices du capitaine Nemo nous
entraînent jusqu'au fond des mers polaires ou nous ramènent en Océanie,
je demande à quitter le _Nautilus_.  »

J'avouerai que cette discussion avec le Canadien m'embarrassait
toujours. Je ne voulais en aucune façon entraver la liberté de mes
compagnons, et cependant je n'éprouvais nul désir de quitter le
capitaine Nemo. Grâce à lui, grâce à son appareil, je complétais chaque
jour mes études sous-marines, et je refaisais mon livre des fonds
sous-marins au milieu même de son élément. Retrouverais-je jamais une
telle occasion d'observer les merveilles de l'Océan ? Non, certes ! Je
ne pouvais donc me faire à cette idée d'abandonner le _Nautilus_ avant
notre cycle d'investigations accompli.

« Ami Ned, dis-je, répondez-moi franchement. Vous ennuyez-vous à bord ?
Regrettez-vous que la destinée vous ait jeté entre les mains du
capitaine Nemo ? »

Le Canadien resta quelques instants sans répondre. Puis, se croisant
les bras :

« Franchement, dit-il, je ne regrette pas ce voyage sous les mers. Je
serai content de l'avoir fait ; mais pour l'avoir fait, il faut qu'il
se termine. Voilà mon sentiment.

-- Il se terminera, Ned.

-- Où et quand ?

-- Où ? je n'en sais rien. Quand ? je ne peux le dire, ou plutôt je
suppose qu'il s'achèvera, lorsque ces mers n'auront plus rien à nous
apprendre. Tout ce qui a commencé a forcément une fin en ce monde.

-- Je pense comme monsieur, répondit Conseil, et il est fort possible
qu'après avoir parcouru toutes les mers du globe, le capitaine Nemo
nous donne la volée à tous trois.

-- La volée ! s'écria le Canadien. Une volée, voulez-vous dire ?

-- N'exagérons pas, maître Land, repris-je. Nous n'avons rien à
craindre du capitaine, mais je ne partage pas non plus les idées de
Conseil. Nous sommes maîtres des secrets du _Nautilus_, et je n'espère
pas que son commandant, pour nous rendre notre liberté, se résigne à
les voir courir le monde avec nous.

-- Mais alors, qu'espérez-vous donc ? demanda le Canadien.

-- Que des circonstances se rencontreront dont nous pourrons, dont nous
devrons profiter, aussi bien dans six mois que maintenant.

-- Ouais ! fit Ned Land. Et où serons-nous dans six mois, s'il vous
plaît, monsieur le naturaliste ?

-- Peut-être ici, peut-être en Chine. Vous le savez, le _Nautilus_ est
un rapide marcheur. Il traverse les océans comme une hirondelle
traverse les airs, ou un express les continents. Il ne craint point les
mers fréquentées. Qui nous dit qu'il ne va pas rallier les côtes de
France, d'Angleterre ou d'Amérique, sur lesquelles une fuite pourra
être aussi avantageusement tentée qu'ici ?

-- Monsieur Aronnax, répondit le Canadien, vos arguments pèchent par la
base. Vous parlez au futur : « Nous serons là ! Nous serons ici ! » Moi
je parle au présent : « Nous sommes ici, et il faut en profiter. » »

J'étais pressé de près par la logique de Ned Land, et je me sentais
battu sur ce terrain. Je ne savais plus quels arguments faire valoir en
ma faveur.

« Monsieur, reprit Ned, supposons, par impossible, que le capitaine
Nemo vous offre aujourd'hui même la liberté. Accepterez-vous ?

-- Je ne sais, répondis-je.

-- Et s'il ajoute que cette offre qu'il vous fait aujourd'hui, il ne la
renouvellera pas plus tard, accepterez-vous ? »

Je ne répondis pas.

« Et qu'en pense l'ami Conseil ? demanda Ned Land.

-- L'ami Conseil, répondit tranquillement ce digne garçon, l'ami
Conseil n'a rien à dire. Il est absolument désintéressé dans la
question. Ainsi que son maître, ainsi que son camarade Ned, il est
célibataire. Ni femme, ni parents, ni enfants ne l'attendent au pays.
Il est au service de monsieur, il pense comme monsieur, il parle comme
monsieur, et, à son grand regret, on ne doit pas compter sur lui pour
faire une majorité. Deux personnes seulement sont en présence :
monsieur d'un côté, Ned Land de l'autre. Cela dit, l'ami Conseil
écoute, et il est prêt à marquer les points. »

Je ne pus m'empêcher de sourire, à voir Conseil annihiler si
complètement sa personnalité. Au fond, le Canadien devait être enchanté
de ne pas l'avoir contre lui.

« Alors, monsieur, dit Ned Land, puisque Conseil n'existe pas, ne
discutons qu'entre nous deux. J'ai parlé, vous m'avez entendu.
Qu'avez-vous à répondre ? »

Il fallait évidemment conclure, et les faux-fuyants me répugnaient.

« Ami Ned, dis-je, voici ma réponse. Vous avez raison contre moi, et
mes arguments ne peuvent tenir devant les vôtres. Il ne faut pas
compter sur la bonne volonté du capitaine Nemo. La prudence la plus
vulgaire lui défend de nous mettre en liberté. Par contre, la prudence
veut que nous profitions de la première occasion de quitter le
_Nautilus_.

-- Bien, monsieur Aronnax, voilà qui est sagement parlé.

-- Seulement, dis-je, une observation, une seule. Il faut que
l'occasion soit sérieuse. Il faut que notre première tentative de fuite
réussisse ; car si elle avorte, nous ne retrouverons pas l'occasion de
la reprendre, et le capitaine Nemo ne nous pardonnera pas.

-- Tout cela est juste, répondit le Canadien. Mais votre observation
s'applique à toute tentative de fuite, qu'elle ait lieu dans deux ans
ou dans deux jours. Donc, la question est toujours celle-ci : si une
occasion favorable se présente, il faut la saisir.

-- D'accord. Et maintenant, me direz-vous. Ned, ce que vous entendez
par une occasion favorable ?

-- Ce serait celle qui, par une nuit sombre, amènerait le _Nautilus_ à
peu de distance d'une côte européenne.

€” Et vous tenteriez de vous sauver à la nage ?

Oui, si nous étions suffisamment rapprochés d'un rivage, et si le
navire flottait à la surface. Non, si nous étions éloignés, et si le
navire naviguait sous les eaux.

-- Et dans ce cas ?

-- Dans ce cas, je chercherais à m'emparer du canot. Je sais comment il
se manoeuvre. Nous nous introduirions à l'intérieur, et les boulons
enlevés, nous remonterions à la surface, sans même que le timonier,
placé à l'avant, s'aperçût de notre fuite.

-- Bien, Ned. Épiez donc cette occasion ; mais n'oubliez pas qu'un
échec nous perdrait.

-- Je ne l'oublierai pas, monsieur.

-- Et maintenant, Ned, voulez-vous connaître toute ma pensée sur votre
projet ?

-- Volontiers, monsieur Aronnax.

-- Eh bien, je pense -- je ne dis pas j'espère -- je pense que cette
occasion favorable ne se présentera pas.

-- Pourquoi cela ?

-- Parce que le capitaine Nemo ne peut se dissimuler que nous n'avons
pas renoncé à l'espoir de recouvrer notre liberté, et qu'il se tiendra
sur ses gardes, surtout dans les mers et en vue des côtes européennes.

-- Je suis de l'avis de monsieur, dit Conseil.

-- Nous verrons bien, répondit Ned Land, qui secouait la tête d'un air
déterminé.

-- Et maintenant, Ned Land, ajoutai-je, restons-en là. Plus un mot sur
tout ceci. Le jour où vous serez prêt, vous nous préviendrez et nous
vous suivrons. Je m'en rapporte complètement à vous. »

Cette conversation, qui devait avoir plus tard de si graves
conséquences, se termina ainsi. Je dois dire maintenant que les faits
semblèrent confirmer mes prévisions au grand désespoir du Canadien. Le
capitaine Nemo se défiait-il de nous dans ces mers fréquentées, ou
voulait-il seulement se dérober à la vue des nombreux navires de toutes
nations qui sillonnent la Méditerranée ? Je l'ignore, mais il se
maintint le plus souvent entre deux eaux et au large des côtes. Ou le
_Nautilus_ émergeait, ne laissant passer que la cage du timonier, ou il
s'en allait à de grandes profondeurs, car entre l'archipel grec et
l'Asie Mineure nous ne trouvions pas le fond par deux mille mètres.

Aussi, je n'eus connaissance de l'île de Carpathos, l'une des Sporades,
que par ce vers de Virgile que le capitaine Nemo me cita, en posant son
doigt sur un point du planisphère :

     Est in Carpathio Neptuni gurgite vates
     Coeruleus Proteus...
    C'était, en effet, l'antique séjour de Protée, le vieux pasteur des
troupeaux de Neptune, maintenant l'île de Scarpanto, située entre
Rhodes et la Crète. Je n'en vis que les soubassements granitiques à
travers la vitre du salon.

Le lendemain, 14 février, je résolus d'employer quelques heures à
étudier les poissons de l'Archipel ; mais par un motif quelconque, les
panneaux demeurèrent hermétiquement fermés. En relevant la direction du
_Nautilus_, je remarquai qu'il marchait vers Candie, l'ancienne île de
Crète. Au moment où je m'étais embarqué sur I'_Abraham-Lincoln_, cette
île venait de s'insurger tout entière contre le despotisme turc. Mais
ce qu'était devenue cette insurrection depuis cette époque, je
l'ignorais absolument, et ce n'était pas le capitaine Nemo, privé de
toute communication avec la terre, qui aurait pu me l'apprendre.

Je ne fis donc aucune allusion à cet événement, lorsque, le soir, je me
trouvai seul avec lui dans le salon. D'ailleurs, il me sembla
taciturne, préoccupé. Puis, contrairement à ses habitudes, il ordonna
d'ouvrir les deux panneaux du salon, et, allant de l'un à l'autre, il
observa attentivement la masse des eaux. Dans quel but ? Je ne pouvais
le deviner, et, de mon côté, j'employai mon temps à étudier les
poissons qui passaient devant mes yeux.

Entre autres, je remarquai ces gobies aphyses, citées par Aristote et
vulgairement connues sous le nom de « loches de mer », que l'on
rencontre particulièrement dans les eaux salées avoisinant le delta du
Nil. Près d'elles se déroulaient des pagres à demi phosphorescents,
sortes de spares que les Égyptiens rangeaient parmi les animaux sacrés,
et dont l'arrivée dans les eaux du Reuve, dont elles annonçaient le
fécond débordement, était fêtée par des cérémonies religieuses. Je
notai également des cheilines longues de trois décimètres, poissons
osseux à écailles transparentes, dont la couleur livide est mélangée de
taches rouges ; ce sont de grands mangeurs de végétaux marins, ce qui
leur donne un goût exquis ; aussi ces cheilines étaient-elles très
recherchées des gourmets de l'ancienne Rome, et leurs entrailles,
accommodées avec des laites de murènes, des cervelles de paons et des
langues de phénicoptères, composaient ce plat divin qui ravissait
Vitellius.

Un autre habitant de ces mers attira mon attention et ramena dans mon
esprit tous les souvenirs de l'antiquité. Ce fut le rémora qui voyage
attaché au ventre des requins ; au dire des anciens, ce petit poisson,
accroché à la carène d'un navire, pouvait l'arrêter dans sa marche, et
l'un d'eux, retenant le vaisseau d'Antoine pendant la bataille
d'Actium, facilita ainsi la victoire d'Auguste. A quoi tiennent les
destinées des nations ! J'observai également d'admirables anthias qui
appartiennent à l'ordre des lutjans, poissons sacrés pour les Grecs qui
leur attribuaient le pouvoir de chasser les monstres marins des eaux
qu'ils fréquentaient ; leur nom signifie, _fleur_, et ils le
justifiaient par leurs couleurs chatoyantes, leurs nuances comprises
dans la gamme du rouge depuis la pâleur du rose jusqu'à l'éclat du
rubis, et les fugitifs reflets qui moiraient leur nageoire dorsale. Mes
yeux ne pouvaient se détacher de ces merveilles de la mer, quand ils
furent frappés soudain par une apparition inattendue.

Au milieu des eaux, un homme apparut, un plongeur portant à sa ceinture
une bourse de cuir. Ce n'était pas un corps abandonné aux flots.
C'était un homme vivant qui nageait d'une main vigoureuse,
disparaissant parfois pour aller respirer à la surface et replongeant
aussitôt.

Je me retournai vers le capitaine Nemo, et d'une voix émue :

« Un homme ! un naufragé ! m'écriai-je. Il faut le sauver à tout prix !
»

Le capitaine ne me répondit pas et vint s'appuyer à la vitre.

L'homme s'était rapproché, et, la face collée au panneau, il nous
regardait.

A ma profonde stupéfaction, le capitaine Nemo lui fit un signe. Le
plongeur lui répondit de la main, remonta immédiatement vers la surface
de la mer, et ne reparut plus.

« Ne vous inquiétez pas, me dit le capitaine. C'est Nicolas, du cap
Matapan, surnommé le Pesce. Il est bien connu dans toutes les Cyclades.
Un hardi plongeur ! L'eau est son élément, et il y vit plus que sur
terre, allant sans cesse d'une île à l'autre et jusqu'à la Crète.

-- Vous le connaissez, capitaine ?

-- Pourquoi pas, monsieur Aronnax ? »

Cela dit, le capitaine Nemo se dirigea vers un meuble placé près du
panneau gauche du salon. Près de ce meuble, je vis un coffre cerclé de
fer, dont le couvercle portait sur une plaque de cuivre le chiffre du
_Nautilus_, avec sa devise _Mobilis in mobile_.

En ce moment, le capitaine, sans se préoccuper de ma présence, ouvrit
le meuble, sorte de coffre-fort qui renfermait un grand nombre de
lingots.

C'étaient des lingots d'or. D'où venait ce précieux métal qui
représentait une somme énorme ? Où le capitaine recueillait-il cet or,
et qu'allait-il faire de celui-ci ?

Je ne prononçai pas un mot. Je regardai. Le capitaine Nemo prit un à un
ces lingots et les rangea méthodiquement dans le coffre qu'il remplit
entièrement. J'estimai qu'il contenait alors plus de mille kilogrammes
d'or, c'est-à-dire près de cinq millions de francs.

Le coffre fut solidement fermé, et le capitaine écrivit sur son
couvercle une adresse en caractères qui devaient appartenir au grec
moderne.

Ceci fait, le capitaine Nemo pressa un bouton dont le fil correspondait
avec le poste de l'équipage. Quatre homme parurent, et non sans peine
ils poussèrent le coffre hors du salon. Puis, j'entendis qu'ils le
hissaient au moyen de palans sur l'escalier de fer.

En ce moment, le capitaine Nemo se tourna vers moi :

« Et vous disiez, monsieur le professeur ? me demanda-t-il.

-- Je ne disais rien, capitaine.

-- Alors, monsieur, vous me permettrez de vous souhaiter le bonsoir. »

Et sur ce, le capitaine Nemo quitta le salon.

Je rentrai dans ma chambre très intrigué, on le conçoit. J'essayai
vainement de dormir. Je cherchais une relation entre l'apparition de ce
plongeur et ce coffre rempli d'or. Bientôt, je sentis à certains
mouvements de roulis et de tangage, que le _Nautilus_ quittant les
couches inférieures revenait à la surface des eaux.

Puis, j'entendis un bruit de pas sur la plate-forme. Je compris que
l'on détachait le canot, qu'on le lançait à la mer. Il heurta un
instant les flancs du _Nautilus_, et tout bruit cessa.

Deux heures après, le même bruit, les mêmes allées et venues se
reproduisaient. L'embarcation, hissée à bord, était rajustée dans son
alvéole, et le _Nautilus_ se replongeait sous les flots.

Ainsi donc, ces millions avaient été transportés à leur adresse. Sur
quel point du continent ? Quel était le correspondant du capitaine Nemo
?

Le lendemain, je racontai à Conseil et au Canadien les événements de
cette nuit, qui surexcitaient ma curiosité au plus haut point. Mes
compagnons ne furent pas moins surpris que moi.

« Mais où prend-il ces millions ? » demanda Ned Land.

A cela, pas de réponse possible. Je me rendis au salon après avoir
déjeuné, et je me mis au travail. Jusqu'à cinq heures du soir, je
rédigeai mes notes. En ce moment -- devais-je l'attribuer à une
disposition personnelle -- je sentis une chaleur extrême, et je dus
enlever mon vêtement de byssus. Effet incompréhensible, car nous
n'étions pas sous de hautes latitudes, et d'ailleurs le _Nautilus_,
immergé, ne devait éprouver aucune élévation de température. Je
regardai le manomètre. Il marquait une profondeur de soixante pieds, à
laquelle la chaleur atmosphérique n'aurait pu atteindre.

Je continuai mon travail, mais la température s'éleva au point de
devenir intolérable.

« Est-ce que le feu serait à bord ? » me demandai-je.

J'allais quitter le salon, quand le capitaine Nemo entra. Il s'approcha
du thermomètre, le consulta, et se retournant vers moi :

« Quarante-deux degrés, dit-il.

-- Je m'en aperçois, capitaine, répondis-je, et pour peu que cette
chaleur augmente, nous ne pourrons la supporter.

-- Oh ! monsieur le professeur, cette chaleur n'augmentera que si nous
le voulons bien.

-- Vous pouvez donc la modérer à votre gré ?

-- Non, mais je puis m'éloigner du foyer qui la produit.

-- Elle est donc extérieure ?

-- Sans doute. Nous flottons dans un courant d'eau bouillante.

-- Est-il possible ? m'écriai-je.

-- Regardez. »

Les panneaux s'ouvrirent, et je vis la mer entièrement blanche autour
du _Nautilus_. Une fumée de vapeurs sulfureuses se déroulait au milieu
des flots qui bouillonnaient comme l'eau d'une chaudière. J'appuyai ma
main sur une des vitres, mais la chaleur était telle que je dus la
retirer.

« Où sommes-nous ? demandai-je.

-- Près de l'île Santorin, monsieur le professeur, me répondit le
capitaine, et précisément dans ce canal qui sépare Néa-Kamenni de
Paléa-Kamenni. J'ai voulu vous donner le curieux spectacle d'une
éruption sous-marine.

Je croyais, dis-je, que la formation de ces îles nouvelles était
terminée.

-- Rien n'est jamais terminé dans les parages volcaniques, répondit le
capitaine Nemo, et le globe y est toujours travaillé par les feux
souterrains. Déjà, en l'an dix-neuf de notre ère, suivant Cassiodore et
Pline, une île nouvelle, Théia la divine, apparut à la place même où se
sont récemment formés ces îlots. Puis, elle s'abîma sous les flots,
pour se remontrer en l'an soixante-neuf et s'abîmer encore une fois.
Depuis cette époque jusqu'à nos jours, le travail plutonien fut
suspendu. Mais, le 3 février 1866, un nouvel îlot, qu'on nomma l'îlot
de George, émergea au milieu des vapeurs sulfureuses, près de
Néa-Kamenni, et s'y souda, le 6 du même mois. Sept jours après, le 13
février, l'îlot Aphroessa parut, laissant entre Néa-Kamenni et lui un
canal de dix mètres. J'étais dans ces mers quand le phénomène se
produisit, et j'ai pu en observer toutes les phases. L'îlot Aphroessa,
de forme arrondie, mesurait trois cents pieds de diamètre sur trente
pieds de hauteur. Il se composait de laves noires et vitreuses, mêlées
de fragments feldspathiques. Enfin, le 10 mars, un îlot plus petit,
appelé Réka, se montra près de Néa-Kamenni, et depuis lors, ces trois
îlots, soudés ensemble, ne forment plus qu'une seule et même île.

-- Et le canal où nous sommes en ce moment ? demandai-je.

-- Le voici, répondit le capitaine Nemo, en me montrant une carte de
l'Archipel. Vous voyez que j'y ai porté les nouveaux îlots.

-- Mais ce canal se comblera un jour ?

-- C'est probable, monsieur Aronnax, car, depuis 1866, huit petits
îlots de lave ont surgi en face du port Saint-Nicolas de Paléa-Kamenni.
Il est donc évident que Néa et Paléa se réuniront dans un temps
rapproché. Si, au milieu du Pacifique, ce sont les infusoires qui
forment les continents, ici, ce sont les phénomènes éruptifs. Voyez,
monsieur, voyez le travail qui s'accomplit sous ces flots. »

Je revins vers la vitre. Le _Nautilus_ ne marchait plus. La chaleur
devenait intolérable. De blanche qu'elle était, la mer se faisait
rouge, coloration due à la présence d'un sel de fer. Malgré
l'hermétique fermeture du salon, une odeur sulfureuse insupportable se
dégageait, et j'apercevais des flammes écarlates dont la vivacité tuait
l'éclat de l'électricité.

J'étais en nage, j'étouffais, j'allais cuire. Oui, en vérité, je me
sentais cuire !

« On ne peut rester plus longtemps dans cette eau bouillante, dis-je au
capitaine.

-- Non, ce ne serait pas prudent », répondit l'impassible Nemo.

Un ordre fut donné. Le _Nautilus_ vira de bord et s'éloigna de cette
fournaise qu'il ne pouvait impunément braver. Un quart d'heure plus
tard, nous respirions à la surface des flots.

La pensée me vint alors que si Ned Land avait choisi ces parages pour
effectuer notre fuite, nous ne serions pas sortis vivants de cette mer
de feu.

Le lendemain, 16 février, nous quittions ce bassin qui, entre Rhodes et
Alexandrie, compte des profondeurs de trois mille mètres, et le
_Nautilus_ passant au large de Cerigo, abandonnait l'archipel grec,
après avoir doublé le cap Matapan.

                                  VII

                LA MÉDITERRANÉE EN QUARANTE-HUIT HEURES

La Méditerranée, la mer bleue par excellence, la « grande mer » des
Hébreux, la « mer » des Grecs, le « mare nostrum » des Romains, bordée
d'orangers, d'aloès, de cactus, de pins maritimes, embaumée du parfum
des myrtes, encadrée de rudes montagnes, saturée d'un air pur et
transparent, mais incessamment travaillée par les feux de la terre, est
un véritable monde. C'est là, sur ses rivages et sur ses eaux, dit
Michelet, que l'homme se retrempe dans l'un des plus puissants climats
du globe.

Mais si beau qu'il soit, je n'ai pu prendre qu'un aperçu rapide de ce
bassin, dont la superficie couvre deux millions de kilomètres carrés.
Les connaissances personnelles du capitaine Nemo me firent même défaut,
car l'énigmatique personnage ne parut pas une seule fois pendant cette
traversée à grande vitesse. J'estime à six cents lieues environ le
chemin que le _Nautilus_ parcourut sous les flots de cette mer, et ce
voyage, il l'accomplit en deux fois vingt-quatre heures. Partis le
matin du 16 février des parages de la Grèce, le 18, au soleil levant,
nous avions franchi le détroit de Gibraltar.

-- Il fut évident pour moi que cette Méditerranée, resserrée au milieu
de ces terres qu'il voulait fuir, déplaisait au capitaine Nemo. Ses
flots et ses brises lui rapportaient trop de souvenirs, sinon trop de
regrets. Il n'avait plus ici cette liberté d'allures, cette
indépendance de manoeuvres que lui laissaient les océans, et son
_Nautilus_ se sentait à l'étroit entre ces rivages rapprochés de
l'Afrique et de l'Europe.

Aussi, notre vitesse fut-elle de vingt-cinq milles à l'heure, soit
douze lieues de quatre kilomètres. Il va sans dire que Ned Land, à son
grand ennui, dut renoncer à ses projets de fuite. Il ne pouvait se
servir du canot entraîné à raison de douze à treize mètres par seconde.
Quitter le _Nautilus_ dans ces conditions, c'eût été sauter d'un train
marchant avec cette rapidité, manoeuvre imprudente s'il en fut.
D'ailleurs, notre appareil ne remontait que la nuit à la surface des
flots, afin de renouveler sa provision d'air, et il se dirigeait
seulement suivant les indications de la boussole et les relèvements du
loch.

Je ne vis donc de l'intérieur de cette Méditerranée que ce que le
voyageur d'un express aperçoit du paysage qui fuit devant ses yeux,
c'est-à-dire les horizons lointains, et non les premiers plans qui
passent comme un éclair. Cependant, Conseil et moi, nous pûmes observer
quelques-uns de ces poissons méditerranéens, que la puissance de leurs
nageoires maintenait quelques instants dans les eaux du _Nautilus_.
Nous restions à l'affût devant les vitres du salon, et nos notes me
permettent de refaire en quelques mots l'ichtyologie de cette mer.

Des divers poissons qui l'habitent, j'ai vu les uns, entrevu les
autres, sans parler de ceux que la vitesse du _Nautilus_ déroba à mes
yeux. Qu'il me soit donc permis de les classer d'après cette
classification fantaisiste. Elle rendra mieux mes rapides observations.

Au milieu de la masse des eaux vivement éclairées par les nappes
électriques, serpentaient quelques-unes de ces lamproies longues d'un
mètre, qui sont communes à presque tous les climats. Des oxyrhinques,
sortes de raies, larges de cinq pieds, au ventre blanc, au dos gris
cendré et tacheté, se développaient comme de vastes châles emportés par
les courants. D'autres raies passaient si vite que je ne pouvais
reconnaître si elles méritaient ce nom d'aigles qui leur fut donné par
les Grecs, ou ces qualifications de rat, de crapaud et de
chauve-souris, dont les pêcheurs modernes les ont affublées. Des
squales-milandres, longs de douze pieds et particulièrement redoutés
des plongeurs, luttaient de rapidité entre eux. Des renards marins,
longs de huit pieds et doués d'une extrême finesse d'odorat,
apparaissaient comme de grandes ombres bleuâtres. Des dorades, du genre
spare, dont quelques-unes mesuraient jusqu'à treize décimètres, se
montraient dans leur vêtement d'argent et d'azur entouré de
bandelettes, qui tranchait sur le ton sombre de leurs nageoires,
poissons consacrés à Vénus, et dont l'oeil est enchâssé dans un sourcil
d'or ; espèce précieuse, amie de toutes les eaux, douces ou salées,
habitant les fleuves, les lacs et les océans, vivant sous tous les
climats, supportant toutes les températures, et dont la race, qui
remonte aux époques géologiques de la terre, a conserve toute sa beauté
des premiers jours. Des esturgeons magnifiques, longs de neuf à dix
mètres, animaux de grande marche, heurtaient d'une queue puissante la
vitre des panneaux, montrant leur dos bleuâtre à petites taches brunes
: ils ressemblent aux squales dont ils n'égalent pas la force, et se
rencontrent dans toutes les mers ; au printemps, ils aiment à remonter
les grands fleuves, à lutter contre les courants du Volga, du Danube,
du Pô, du Rhin, de la Loire, de l'Oder, et se nourrissent de harengs,
de maquereaux, de saumons et de gades ; bien qu'ils appartiennent à la
classe des cartilagineux, ils sont délicats ; on les mange frais,
séchés, marinés ou salés, et, autrefois, on les portait triomphalement
sur la table des Lucullus. Mais de ces divers habitants de la
Méditerranée, ceux que je pus observer le plus utilement, lorsque le
_Nautilus_ se rapprochait de la surface, appartenaient au
soixante-troisième genre des poissons osseux. C'étaient des
scombres-thons, au dos bleu-noir, au ventre cuiras d'argent, et dont
les rayons dorsaux jettent des lueurs d'or. Ils ont la réputation de
suivre la marche des navires dont ils recherchent l'ombre fraîche sous
les feux du ciel tropical, et ils ne la démentirent pas en accompagnant
le Nautilus comme ils accompagnèrent autrefois les vaisseaux de
Lapérouse. Pendant de longues heures, ils luttèrent de vitesse avec
notre appareil. Je ne pouvais me lasser d'admirer ces animaux
véritablement taillés pour la course, leur tête petite, leur corps
lisse et fusiforme qui chez quelques-uns dépassait trois mètres, leurs
pectorales douées d'une remarquable vigueur et leurs caudales
fourchues. Ils nageaient en triangle, comme certaines troupes d'oiseaux
dont ils égalaient la rapidité, ce qui faisait dire aux anciens que la
géométrie et la stratégie leur étaient familières. Et cependant ils
n'échappent point aux poursuites des Provençaux, qui les estiment comme
les estimaient les habitants de la Propontide et de l'Italie, et c'est
en aveugles, en étourdis, que ces précieux animaux vont se jeter et
périr par milliers dans les madragues marseillaises.

Je citerai, pour mémoire seulement, ceux des poissons méditerranéens
que Conseil ou moi nous ne fîmes qu'entrevoir. C'étaient des
gymontes-fierasfers blanchâtres qui passaient comme d'insaisissables
vapeurs, des murènes-congres, serpents de trois à quatre mètres
enjolivés de vert, de bleu et de jaune, des gades-merlus, longs de
trois pieds, dont le foie formait un morceau délicat, des
coepoles-ténias qui flottaient comme de fines algues, des trygles que
les poètes appellent poissons-lyres et les marins poissons-siffleurs,
et dont le museau est orné de deux lames triangulaires et dentelées qui
figurent l'instrument du vieil Homère, des trygles-hirondelles, nageant
avec la rapidité de l'oiseau dont ils ont pris le nom, des
holocentres-mérons, à tête rouge, dont la nageoire dorsale est garnie
de filaments, des aloses agrémentées de taches noires, grises, brunes,
bleues, jaunes, vertes, qui sont sensibles à la voix argentine des
clochettes, et de splendides turbots, ces faisans de la mer, sortes de
losanges à nageoires jaunâtres, pointillés de brun, et dont le coté
supérieur, le côté gauche, est généralement marbré de brun et de jaune,
enfin des troupes d'admirables mulles rougets, véritables paradisiers
de l'Océan, que les Romains payaient jusqu'à dix mille sesterces la
pièce, et qu'ils faisaient mourir sur leur table, pour suivre d'un oeil
cruel leurs changements de couleurs depuis le rouge cinabre de la vie
jusqu'au blanc pâle de la mort.

Et si je ne pus observer ni miralets, ni balistes, ni tétrodons, ni
hippocampes, ni jouans, ni centrisques, ni blennies, ni surmulets, ni
labres, ni éperlans, ni exocets, ni anchois, ni pagels, ni bogues, ni
orphes, ni tous ces principaux représentants de l'ordre des
pleuronectes, les limandes, les flez, les plies, les soles, les
carrelets, communs à l'Atlantique et à la Méditerranée, il faut en
accuser la vertigineuse vitesse qui emportait le _Nautilus_ à travers
ces eaux opulentes.

Quant aux mammifères marins, je crois avoir reconnu en passant à
l'ouvert de l'Adriatique, deux ou trois cachalots, munis d'une nageoire
dorsale du genre des physétères, quelques dauphins du genre des
globicéphales, spéciaux à la Méditerranée et dont la partie antérieure
de la tête est zébrée de petites lignes claires, et aussi une douzaine
de phoques au ventre blanc, au pelage noir, connus sous le nom de
moines et qui ont absolument l'air de Dominicains longs de trois mètres.

Pour sa part, Conseil croit avoir aperçu une tortue large de six pieds,
ornée de trois arêtes saillantes dirigées longitudinalement. Je
regrettai de ne pas avoir vu ce reptile, car, à la description que m'en
fit Conseil, je crus reconnaître le luth qui forme une espèce assez
rare. Je ne remarquai, pour mon compte, que quelques cacouannes a
carapace allongée.

Quant aux zoophytes, je pus admirer, pendant quelques instants, une
admirable galéolaire orangée qui s'accrocha à la vitre du panneau de
bâbord ; c'était un long filament ténu, s'arborisant en branches
infinies et terminées par la plus fine dentelle qu'eussent jamais filée
les rivales d'Arachné. Je ne pus, malheureusement, pêcher cet admirable
échantillon, et aucun autre zoophyte méditerranéen ne se fût sans doute
offert à mes regards, si le _Nautilus_, dans la soirée du 16, n'eût
singulièrement ralenti sa vitesse. Voici dans quelles circonstances.

Nous passions alors entre la Sicile et la côte de Tunis. Dans cet
espace resserré entre le cap Bon et le détroit de Messine, le fond de
la mer remonte presque subitement. Là s'est formée une véritable crête
sur laquelle il ne reste que dix-sept mètres d'eau, tandis que de
chaque côté la profondeur est de cent soixante-dix mètres. Le
_Nautilus_ dut donc manoeuvrer prudemment afin de ne pas se heurter
contre cette barrière sous-marine.

Je montrai à Conseil, sur la carte de la Méditerranée, l'emplacement
qu'occupait ce long récif.

« Mais, n'en déplaise à monsieur, fit observer Conseil, c'est comme un
isthme véritable qui réunit l'Europe à l'Afrique.

-- Oui, mon garçon, répondis-je, il barre en entier le détroit de
Libye, et les sondages de Smith ont prouvé que les continents étaient
autrefois réunis entre le cap Boco et le cap Furina.

-- Je le crois volontiers, dit Conseil.

-- J'ajouterai, repris-je, qu'une barrière semblable existe entre
Gibraltar et Ceuta, qui, aux temps géologiques, fermait complètement la
Méditerranée.

-- Eh ! fit Conseil, si quelque poussée volcanique relevait un jour ces
deux barrières au-dessus des flots !

-- Ce n'est guère probable, Conseil.

-- Enfin, que monsieur me permette d'achever, si ce phénomène se
produisait, ce serait fâcheux pour monsieur de Lesseps, qui se donne
tant de mal pour percer son isthme !

-- J'en conviens, mais, je te le répète, Conseil, ce phénomène ne se
produira pas. La violence des forces souterraines va toujours
diminuant. Les volcans, si nombreux aux premiers jours du monde,
s'éteignent peu à peu, la chaleur interne s'affaiblit, la température
des couches inférieures du globe baisse d'une quantité appréciable par
siècle, et au détriment de notre globe, car cette chaleur, c'est sa vie.

-- Cependant, le soleil...

-- Le soleil est insuffisant, Conseil. Peut-il rendre la chaleur à un
cadavre ?

-- Non, que je sache.

-- Eh bien, mon ami, la terre sera un jour ce cadavre refroidi. Elle
deviendra inhabitable et sera inhabitée comme la lune, qui depuis
longtemps a perdu sa chaleur vitale.

-- Dans combien de siècles ? demanda Conseil.

-- Dans quelques centaines de mille ans, mon garçon.

-- Alors, répondit Conseil, nous avons le temps d'achever notre voyage,
si toutefois Ned Land ne s'en mêle pas ! »

Et Conseil, rassuré, se remit à étudier le haut-fond que le _Nautilus_
rasait de près avec une vitesse modérée.

Là, sous un sol rocheux et volcanique, s'épanouissait toute une flore
vivante, des éponges, des holoturies, des cydippes hyalines ornées de
cyrrhes rougeâtres et qui émettaient une légère phosphorescence, des
beroës, vulgairement connus sous le nom de concombres de mer et baignés
dans les miroitements d'un spectre solaire, des comatules ambulantes,
larges d'un mètre, et dont la pourpre rougissait les eaux, des euryales
arborescentes de la plus grande beauté, des pavonacées à longues tiges,
un grand nombre d'oursins comestibles d'espèces variées, et des
actinies vertes au tronc grisâtre, au disque brun, qui se perdaient
dans leur chevelure olivâtre de tentacules.

Conseil s'était occupé plus particulièrement d'observer les mollusques
et les articulés, et bien que la nomenclature en soit un peu aride, je
ne veux pas faire tort à ce brave garçon en omettant ses observations
personnelles.

Dans l'embranchement des mollusques, il cite de nombreux pétoncles
pectiniformes, des spondyles pieds-d'âne qui s'entassaient les uns sur
les autres, des donaces triangulaires, des hyalles tridentées, à
nageoires jaunes et à coquilles transparentes, des pleurobranches
orangés, des oeufs pointillés ou semés de points verdâtres, des
aplysies connues aussi sous le nom de lièvres de mer, des dolabelles,
des acères charnus, des ombrelles spéciales à la Méditerranée, des
oreilles de mer dont la coquille produit une nacre très recherchée, des
pétoncles flammulés, des anomies que les Languedociens, dit-on,
préfèrent aux huîtres, des clovis si chers aux Marseillais, des praires
doubles, blanches et grasses, quelques-uns de ces clams qui abondent
sur les côtes de l'Amérique du Nord et dont il se fait un débit si
considérable à New York, des peignes operculaires de couleurs variées,
des lithodonces enfoncées dans leurs trous et dont je goûtais fort le
goût poivré, des vénéricardes sillonnées dont la coquille à sommet
bombé présentait des côtes saillantes, des cynthies hérissées de
tubercules écarlates, des carniaires à pointe recourbées et semblables
à de légères gondoles, des féroles couronnées, des atlantes à coquilles
spiraliformes, des thétys grises, tachetées de blanc et recouvertes de
leur mantille frangée, des éolides semblables à de petites limaces, des
cavolines rampant sur le dos, des auricules et entre autres l'auricule
myosotis, à coquille ovale, des scalaires fauves, des littorines, des
janthures, des cinéraires, des pétricoles, des lamellaires, des
cabochons, des pandores, etc.

Quant aux articulés, Conseil les a, sur ses notes, très justement
divisés en six classes, dont trois appartiennent au monde marin. Ce
sont les classes des crustacés, des cirrhopodes et des annélides.

Les crustacés se subdivisent en neuf ordres, et le premier de ces
ordres comprend les décapodes, c'est-à-dire les animaux dont la tête et
le thorax sont le plus généralement soudés entre eux, dont l'appareil
buccal est composé de plusieurs paires de membres, et qui possèdent
quatre, cinq ou six paires de pattes thoraciques ou ambulatoires.
Conseil avait suivi la méthode de notre maître Milne Edwards, qui fait
trois sections des décapodes : les brachyoures, les macroures et les
anomoures. Ces noms sont légèrement barbares, mais ils sont justes et
précis. Parmi les macroures, Conseil cite des amathies dont le front
est armé de deux grandes pointes divergentes, l'inachus scorpion, qui
-- je ne sais pourquoi -- symbolisait la sagesse chez les Grecs, des
lambres-masséna, des lambres-spinimanes, probablement égarés sur ce
haut-fond, car d'ordinaire ils vivent à de grandes profondeurs, des
xhantes, des pilumnes, des rhomboldes, des calappiens granuleux -- très
faciles à digérer, fait observer Conseil -- des corystes édentés, des
ébalies, des cymopolies, des dorripes laineuses, etc. Parmi les
macroures, subdivisés en cinq familles, les cuirassés, les fouisseurs,
les astaciens, les salicoques et les ochyzopodes, il cite des
langoustes communes, dont la chair est si estimée chez les femelles,
des scyllares-ours ou cigales de mer, des gébies riveraines, et toutes
sortes d'espèces comestibles, mais il ne dit rien de la subdivision des
astaciens qui comprend les homards, car les langoustes sont les seuls
homards de la Méditerranée. Enfin, parmi les anomoures, il vit des
drocines communes, abritées derrière cette coquille abandonnée dont
elles s'emparent, des homoles à front épineux, des bernard-l'ermite,
des porcellanes, etc.

Là s'arrêtait le travail de Conseil. Le temps lui avait manqué pour
compléter la classe des crustacés par l'examen des stomapodes, des
amphipodes, des homopodes, des isopodes, des trilobites, des
branchiapodes, des ostracodes et des entomostracées. Et pour terminer
l'étude des articulés marins, il aurait dû citer la classe des
cyrrhopodes qui renferme les cyclopes, les argules, et la classe des
annélides qu'il n'eût pas manqué de diviser en tubicoles et en
dorsibranches. Mais le _Nautilus_, ayant dépassé le haut-fond du
détroit de Libye, reprit dans les eaux plus profondes sa vitesse
accoutumée. Dès lors plus de mollusques, plus d'articulés, plus de
zoophytes. A peine quelques gros poissons qui passaient comme des
ombres.

Pendant la nuit du 16 au 17 février, nous étions entrés dans ce second
bassin méditerranéen, dont les plus grandes profondeurs se trouvent par
trois mille mètres. Le _Nautilus_, sous l'impulsion de son hélice,
glissant sur ses plans inclinés, s'enfonça jusqu'aux dernières couches
de la mer.

Là, à défaut des merveilles naturelles, la masse des eaux offrit à mes
regards bien des scènes émouvantes et terribles. En effet, nous
traversions alors toute cette partie de la Méditerranée si féconde en
sinistres. De la côte algérienne aux rivages de la Provence, que de
navires ont fait naufrage, que de bâtiments ont disparu ! La
Méditerranée n'est qu'un lac, comparée aux vastes plaines liquides du
Pacifique, mais c'est un lac capricieux, aux flots changeants,
aujourd'hui propice et caressant pour la frêle tartane qui semble
flotter entre le double outre-mer des eaux et du ciel, demain, rageur
tourmenté, démonté par les vents, brisant les plus forts navires de ses
lames courtes qui les frappent à coups précipités.

Ainsi, dans cette promenade rapide à travers les couches profondes, que
d'épaves j'aperçus gisant sur le sol, les unes déjà empâtées par les
coraux, les autres revêtues seulement d'une couche de rouille, des
ancres, des canons, des boulets, des garnitures de fer, des branches
d'hélice, des morceaux de machines, des cylindres brisés, des
chaudières défoncées, puis des coques flottant entre deux eaux,
celles-ci droites, celles-là renversées.

De ces navires naufragés, les uns avaient péri par collision, les
autres pour avoir heurté quelque écueil de granit. J'en vis qui avaient
coulé à pic, la mâture droite, le gréement raidi par l'eau. Ils avaient
l'air d'être à l'ancre dans une immense rade foraine et d'attendre le
moment du départ. Lorsque le _Nautilus_ passait entre eux et les
enveloppait de ses nappes électriques, il semblait que ces navires
allaient le saluer de leur pavillon et lui envoyer leur numéro d'ordre
! Mais non, rien que le silence et la mort sur ce champ des
catastrophes !

J'observai que les fonds méditerranéens étaient plus encombrés de ces
sinistres épaves à mesure que le _Nautilus_ se rapprochait du détroit
de Gibraltar. Les côtes d'Afrique et d'Europe se resserrent alors, et
dans cet étroit espace, les rencontres sont fréquentes. Je vis là de
nombreuses carènes de fer, des ruines fantastiques de steamers, les uns
couchés, les autres debout, semblables à des animaux formidables. Un de
ces bateaux aux flancs ouverts, sa cheminée courbée, ses roues dont il
ne restait plus que la monture, son gouvernail séparé de l'étambot et
retenu encore par une chaîne de fer, son tableau d'arrière rongé par
les sels marins, se présentait sous un aspect terrible ! Combien
d'existences brisées dans son naufrage ! Combien de victimes entraînées
sous les flots ! Quelque matelot du bord avait-il survécu pour raconter
ce terrible désastre, ou les flots gardaient-ils encore le secret de ce
sinistre ? Je ne sais pourquoi, il me vint à la pensée que ce bateau
enfoui sous la mer pouvait être l'_Atlas_, disparu corps et biens
depuis une vingtaine d'années, et dont on n'a jamais entendu parler !
Ah ! quelle sinistre histoire serait à faire que celle de ces fonds
méditerranéens, de ce vaste ossuaire, où tant de richesses se sont
perdues, où tant de victimes ont trouvé la mort !

Cependant, le _Nautilus_, indifférent et rapide, courait à toute hélice
au milieu de ces ruines. Le 18 février, vers trois heures du matin, il
se présentait à l'entrée du détroit de Gibraltar.

Là existent deux courants : un courant supérieur, depuis longtemps
reconnu, qui amène les eaux de l'Océan dans le bassin de la
Méditerranée ; puis un contre-courant inférieur, dont le raisonnement a
démontré aujourd'hui l'existence. En effet, la somme des eaux de la
Méditerranée, incessamment accrue par les flots de l'Atlantique et par
les fleuves qui s'y jettent, devrait élever chaque année le niveau de
cette mer, car son évaporation est insuffisante pour rétablir
l'équilibre. Or, il n'en est pas ainsi, et on a dû naturellement
admettre l'existence d'un courant inférieur qui par le détroit de
Gibraltar verse dans le bassin de l'Atlantique le trop-plein de la
Méditerranée.

Fait exact, en effet. C'est de ce contre-courant que profita le
_Nautilus_. Il s'avança rapidement par l'étroite passe. Un instant je
pus entrevoir les admirables ruines du temple d'Hercule enfoui, au dire
de Pline et d'Avienus, avec l'île basse qui le supportait, et quelques
minutes plus tard nous flottions sur les flots de l'Atlantique.

                                  VIII

                            LA BAIE DE VIGO

L'Atlantique ! Vaste étendue d'eau dont la superficie couvre vingt-cinq
millions de milles carrés, longue de neuf mille milles sur une largeur
moyenne de deux mille sept cents. Importante mer presque ignorée des
anciens, sauf peut-être des Carthaginois, ces Hollandais de
l'antiquité, qui dans leurs pérégrinations commerciales suivaient les
côtes ouest de l'Europe et de l'Afrique ! Océan dont les rivages aux
sinuosités parallèles embrassent un périmètre immense, arrosé par les
plus grands fleuves du monde, le Saint-Laurent, le Mississipi,
l'Amazone, la Plata, l'Orénoque, le Niger, le Sénégal, l'Elbe, la
Loire, le Rhin, qui lui apportent les eaux des pays les plus civilisés
et des contrées les plus sauvages ! Magnifique plaine, incessamment
sillonnée par les navires de toutes les nations, abritée sous tous les
pavillons du monde, et que terminent ces deux pointes terribles,
redoutées des navigateurs, le cap Horn et le cap des Tempêtes !

Le _Nautilus_ en brisait les eaux sous le tranchant de son éperon,
après avoir accompli près de dix mille lieues en trois mois et demi,
parcours supérieur à l'un des grands cercles de la terre. Où
allions-nous maintenant, et que nous réservait l'avenir ?

Le _Nautilus_, sorti du détroit de Gibraltar, avait pris le large. Il
revint à la surface des flots, et nos promenades quotidiennes sur la
plate-forme nous furent ainsi rendues.

J'y montai aussitôt accompagné de Ned Land et de Conseil. A une
distance de douze milles apparaissait vaguement le cap Saint-Vincent
qui forme la pointe sud-ouest de la péninsule hispanique. Il ventait un
assez fort coup de vent du sud. La mer était grosse, houleuse. Elle
imprimait de violentes secousses de roulis au _Nautilus_. Il était
presque impossible de se maintenir sur la plate-forme que d'énormes
paquets de mer battaient à chaque instant. Nous redescendîmes donc
après avoir humé quelques bouffées d'air.

Je regagnai ma chambre. Conseil revint à sa cabine mais le Canadien,
l'air assez préoccupé, me suivit. Notre rapide passage à travers la
Méditerranée ne lui avait pas permis de mettre ses projets à exécution,
et il dissimulait peu son désappointement.

Lorsque la porte de ma chambre fut fermée, il s'assit et me regarda
silencieusement.

« Ami Ned, lui dis-je, je vous comprends, mais vous n'avez rien à vous
reprocher. Dans les conditions ou naviguait le _Nautilus_, songer à le
quitter eût été de la folie ! »

Ned Land ne répondit rien. Ses lèvres serrées, ses sourcils froncés,
indiquaient chez lui la violente obsession d'une idée fixe.

« Voyons, repris-je, rien n'est désespéré encore. Nous remontons la
côte du Portugal. Non loin sont la France, l'Angleterre, où nous
trouverions facilement un refuge. Ah ! si le _Nautilus_, sorti du
détroit de Gibraltar, avait mis le cap au sud, s'il nous eût entraînés
vers ces régions à les continents manquent, je partagerais vos
inquiétudes. Mais, nous le savons maintenant, le capitaine Nemo ne fuit
pas les mers civilisées, et dans quelques jours, je crois que vous
pourrez agir avec quelque sécurité. »

Ned Land me regarda plus fixement encore, et desserrant enfin les
lèvres :

« C'est pour ce soir », dit-il.

Je me redressai subitement. J'étais, je l'avoue, peu préparé à cette
communication. J'aurais voulu répondre au Canadien, mais les mots ne me
vinrent pas.

« Nous étions convenus d'attendre une circonstance reprit Ned Land. La
circonstance, je la tiens. Ce soir, nous ne serons qu'à quelques milles
de la côte espagnole. La nuit est sombre. Le vent souffle du large.
J'ai votre parole, monsieur Aronnax, et je compte sur vous. »

Comme je me taisais toujours, le Canadien se leva, et se rapprochant de
moi :

« Ce soir, à neuf heures, dit-il. J'ai prévenu Conseil. A ce moment-là,
le capitaine Nemo sera enfermé dans sa chambre et probablement couché.
Ni les mécaniciens, ni les hommes de l'équipage ne peuvent nous voir.
Conseil et moi, nous gagnerons l'escalier central. Vous, monsieur
Aronnax, vous resterez dans la bibliothèque à deux pas de nous,
attendant mon signal. Les avirons, le mât et la voile sont dans le
canot. Je suis même parvenu à y porter quelques provisions. Je me suis
procuré une clef anglaise pour dévisser les écrous qui attachent le
canot à la coque du _Nautilus_. Ainsi tout est prêt. A ce soir.

-- La mer est mauvaise, dis-je.

-- J'en conviens, répond le Canadien, mais il faut risquer cela. La
liberté vaut qu'on la paye. D'ailleurs, l'embarcation est solide, et
quelques milles avec un vent qui porte ne sont pas une affaire. Qui
sait si demain nous ne serons pas à cent lieues au large ? Que les
circonstances nous favorisent, et entre dix et onze heures, nous serons
débarqués sur quelque point de la terre ferme ou morts. Donc, à la
grâce de Dieu et à ce soir ! »

Sur ce mot, le Canadien se retira, me laissant presque abasourdi.
J'avais imaginé que, le cas échéant, j'aurais eu le temps de réfléchir,
de discuter. Mon opiniâtre compagnon ne me le permettait pas. Que lui
aurais-je dit, après tout ? Ned Land avait cent fois raison. C'était
presque une circonstance, il en profitait. Pouvais-je revenir sur ma
parole et assumer cette responsabilité de compromettre dans un intérêt
tout personnel l'avenir de mes compagnons ? Demain, le capitaine Nemo
ne pouvait-il pas nous entraîner au large de toutes terres ?

En ce moment, un sifflement assez fort m'apprit que les réservoirs se
remplissaient, et le _Nautilus_ s'enfonça sous les flots de
l'Atlantique.

Je demeurai dans ma chambre. Je voulais éviter le capitaine pour cacher
à ses yeux l'émotion qui me dominait. Triste Journée que je passai
ainsi, entre le désir de rentrer en possession de mon libre arbitre et
le regret d'abandonner ce merveilleux _Nautilus_, laissant inachevées
mes études sous-marines ! Quitter ainsi cet océan, « mon Atlantique »,
comme je me plaisais à le nommer, sans en avoir observé les dernières
couches, sans lui avoir dérobé ces secrets que m'avaient révélés les
mers des Indes et du Pacifique ! Mon roman me tombait des mains dès le
premier volume, mon rêve s'interrompait au plus beau moment ! Quelles
heures mauvaises s'écoulèrent ainsi, tantôt me voyant en sûreté, à
terre, avec mes compagnons, tantôt souhaitant, en dépit de ma raison,
que quelque circonstance imprévue empêchât la réalisation des projets
de Ned Land.

Deux fois je vins au salon. Je voulais consulter le compas. Je voulais
voir si la direction du _Nautilus_ nous rapprochait, en effet, ou nous
éloignait de la côte. Mais non. Le _Nautilus_ se tenait toujours dans
les eaux portugaises. Il pointait au nord en prolongeant les rivages de
l'Océan.

Il fallait donc en prendre son parti et se préparer à fuir. Mon bagage
n'était pas lourd. Mes notes, rien de plus.

Quant au capitaine Nemo, je me demandai ce qu'il penserait de notre
évasion, quelles inquiétudes, quels torts peut-être elle lui causerait,
et ce qu'il ferait dans le double cas où elle serait ou révélée ou
manquée ! Sans doute je n'avais pas à me plaindre de lui, au contraire.
Jamais hospitalité ne fut plus franche que la sienne. En le quittant,
je ne pouvais être taxé d'ingratitude. Aucun serment ne nous liait à
lui. C'était sur la force des choses seule qu'il comptait et non sur
notre parole pour nous fixer à jamais auprès de lui. Mais cette
prétention hautement avouée de nous retenir éternellement prisonniers à
son bord justifiait toutes nos tentatives.

Je n'avais pas revu le capitaine depuis notre visite à l'île de
Santorin. Le hasard devait-il me mettre en sa présence avant notre
départ ? Je le désirais et je le craignais tout à la fois. J'écoutai si
je ne l'entendrais pas marcher dans sa chambre contiguë à la mienne.
Aucun bruit ne parvint à mon oreille. Cette chambre devait être déserte.

Alors j'en vins à me demander si cet étrange personnage était à bord.
Depuis cette nuit pendant laquelle le canot avait quitté le _Nautilus_
pour un service mystérieux, mes idées s'étaient, en ce qui le concerne,
légèrement modifiées. Je pensais, bien qu'il eût pu dire, que le
capitaine Nemo devait avoir conservé avec la terre quelques relations
d'une certaine espèce. Ne quittait-il jamais le _Nautilus_ ? Des
semaines entières s'étaient souvent écoulées sans que je l'eusse
rencontré. Que faisait-il pendant ce temps, et alors que je le croyais
en proie à des accès de misanthropie, n'accomplissait-il pas au loin
quelque acte secret dont la nature m'échappait jusqu'ici ?

Toutes ces idées et mille autres m'assaillirent à la fois. Le champ des
conjectures ne peut être qu'infini dans l'étrange situation où nous
sommes. J'éprouvais un malaise insupportable. Cette journée d'attente
me semblait éternelle. Les heures sonnaient trop lentement au gré de
mon impatience.

Mon dîner me fut comme toujours servi dans ma chambre. Je mangeai mal,
étant trop préoccupé. Je quittai la table à sept heures. Cent vingt
minutes -- je les comptais -- me séparaient encore du moment où je
devais rejoindre Ned Land. Mon agitation redoublait. Mon pouls battait
avec violence. Je ne pouvais rester immobile. J'allais et venais,
espérant calmer par le mouvement le trouble de mon esprit. L'idée de
succomber dans notre téméraire entreprise était le moins pénible de mes
soucis ; mais à la pensée de voir notre projet découvert avant d'avoir
quitté le _Nautilus_, à la pensée d'être ramené devant le capitaine
Nemo irrité, ou, ce qui eût été pis, contristé de mon abandon, mon
coeur palpitait.

Je voulus revoir le salon une dernière fois. Je pris par les coursives,
et j'arrivai dans ce musée où j'avais passé tant d'heures agréables et
utiles. Je regardai toutes ces richesses, tous ces trésors, comme un
homme à la veille d'un éternel exil et qui part pour ne plus revenir.
Ces merveilles de la nature, ces chefs-d'oeuvre de l'art, entre
lesquels depuis tant de jours se concentrait ma vie, j'allais les
abandonner pour jamais. J'aurais voulu plonger mes regards par la vitre
du salon à travers les eaux de l'Atlantique ; mais les panneaux étaient
hermétiquement fermés et un manteau de tôle me séparait de cet Océan
que je ne connaissais pas encore.

En parcourant ainsi le salon, j'arrivai près de la porte, ménagée dans
le pan coupé, qui s'ouvrait sur la chambre du capitaine. A mon grand
étonnement, cette porte était entrebâillée. Je reculai
involontairement. Si le capitaine Nemo était dans sa chambre, il
pouvait me voir. Cependant, n'entendant aucun bruit, je m'approchai. La
chambre était déserte. Je poussai la porte. Je fis quelques pas à
l'intérieur. Toujours le même aspect sévère, cénobitique.

En cet instant, quelques eaux-fortes suspendues à la paroi et que je
n'avais pas remarquées pendant ma première visite, frappèrent mes
regards. C'étaient des portraits, des portraits de ces grands hommes
historiques dont l'existence n'a été qu'un perpétuel dévouement à une
grande idée humaine, Kosciusko, le héros tombé au cri de _Finis
Polonioe_, Botzaris, le Léonidas de la Grèce moderne, O'Connell, le
défenseur de l'Irlande, Washington, le fondateur de l'Union américaine,
Manin, le patriote italien, Lincoln, tombé sous la balle d'un
esclavagiste, et enfin, ce martyr de l'affranchissement de la race
noire, John Brown, suspendu à son gibet, tel que l'a si terriblement
dessiné le crayon de Victor Hugo.

Quel lien existait-il entre ces âmes héroïques et l'âme du capitaine
Nemo ? Pouvais-je enfin, de cette réunion de portraits, dégager le
mystère de son existence ? Était-il le champion des peuples opprimés,
le libérateur des races esclaves ? Avait-il figuré dans les dernières
commotions politiques ou sociales de ce siècle. Avait-il été l'un des
héros de la terrible guerre américaine, guerre lamentable et à jamais
glorieuse ?...

Tout à coup l'horloge sonna huit heures. Le battement du premier coup
de marteau sur le timbre m'arracha à mes rêves. Je tressaillis comme si
un oeil invisible eût pu plonger au plus secret de mes pensées, et je
me précipitai hors de la chambre.

Là, mes regards s'arrêtèrent sur la boussole. Notre direction était
toujours au nord. Le loch indiquait une vitesse modérée, le manomètre,
une profondeur de soixante pieds environ. Les circonstances
favorisaient donc les projets du Canadien.

Je regagnai ma chambre. Je me vêtis chaudement, bottes de mer, bonnet
de loutre, casaque de byssus doublée de peau de phoque. J'étais prêt.
J'attendis. Les frémissements de l'hélice troublaient seuls le silence
profond qui régnait à bord. J'écoutais, je tendais l'oreille. Quelque
éclat de voix ne m'apprendrait-il pas, tout à coup, que Ned Land venait
d'être surpris dans ses projets d'évasion ? Une inquiétude mortelle
m'envahit. J'essayai vainement de reprendre mon sang-froid.

A neuf heures moins quelques minutes, je collai mon oreille près de la
porte du capitaine. Nul bruit. Je quittai ma chambre, et je revins au
salon qui était plongé dans une demi-obscurité, mais désert.

J'ouvris la porte communiquant avec la bibliothèque. Même clarté
insuffisante, même solitude. J'allai me poster près de la porte qui
donnait sur la cage de l'escalier central. J'attendis le signal de Ned
Land.

En ce moment, les frémissements de l'hélice diminuèrent sensiblement,
puis ils cessèrent tout à fait. Pourquoi ce changement dans les allures
du _Nautilus_ ? Cette halte favorisait-elle ou gênait-elle les desseins
de Ned Land, je n'aurais pu le dire.

Le silence n'était plus troublé que par les battements de mon coeur.

Soudain, un léger choc se fit sentir. Je compris que le _Nautilus_
venait de s'arrêter sur le fond de l'océan. Mon inquiétude redoubla. Le
signal du Canadien ne m'arrivait pas. J'avais envie de rejoindre Ned
Land pour l'engager à remettre sa tentative. Je sentais que notre
navigation ne se faisait plus dans les conditions ordinaires...

En ce moment, la porte du grand salon s'ouvrit, et le capitaine Nemo
parut. Il m'aperçut, et, sans autre préambule :

« Ah ! Monsieur le professeur, dit-il d'un ton aimable, je vous
cherchais. Savez-vous votre histoire d'Espagne ? »

On saurait à fond l'histoire de son propre pays que, dans les
conditions où je me trouvais, l'esprit troublé, la tête perdue, on ne
pourrait en citer un mot.

« Eh bien ? reprit le capitaine Nemo, vous avez entendu ma question ?
Savez-vous l'histoire d'Espagne ?

-- Très mal, répondis-je.

-- Voilà bien les savants, dit le capitaine ils ne savent pas. Alors,
asseyez-vous, ajouta-t-il, et je vais vous raconter un curieux épisode
de cette histoire. »

Le capitaine s'étendit sur un divan, et, machinalement, je pris place
auprès de lui, dans la pénombre.

« Monsieur le professeur, me dit-il, écoutez-moi bien. Cette histoire
vous intéressera par un certain côté, car elle répondra à une question
que sans doute vous n'avez pu résoudre.

-- Je vous écoute, capitaine, dis-je, ne sachant où mon interlocuteur
voulait en venir, et me demandant si cet incident se rapportait à nos
projets de fuite.

-- Monsieur le professeur, reprit le capitaine Nemo, si vous le voulez
bien, nous remonterons à 1702. Vous n'ignorez pas qu'à cette époque,
votre roi Louis XIV, croyant qu'il suffisait d'un geste de potentat
pour faire rentrer les Pyrénées sous terre, avait imposé le duc
d'Anjou, son petit-fils, aux Espagnols. Ce prince, qui régna plus ou
moins mal sous le nom de Philippe V, eut affaire, au-dehors, à forte
partie.

« En effet, l'année précédente, les maisons royales de Hollande,
d'Autriche et d'Angleterre, avaient conclu à la Haye un traité
d'alliance, dans le but d'arracher la couronne d'Espagne à Philippe V,
pour la placer sur la tête d'un archiduc, auquel elles donnèrent
prématurément le nom de Charles III.

« L'Espagne dut résister à cette coalition. Mais elle était à peu près
dépourvue de soldats et de marins. Cependant, l'argent ne lui manquait
pas, à la condition toutefois que ses galions, chargés de l'or et de
l'argent de l'Amérique, entrassent dans ses ports. Or, vers la fin de
1702, elle attendait un riche convoi que la France faisait escorter par
une flotte de vingt-trois vaisseaux commandés par l'amiral de
Château-Renaud, car les marines coalisées couraient alors l'Atlantique.

« Ce convoi devait se rendre à Cadix, mais l'amiral, ayant appris que
la flotte anglaise croisait dans ces parages, résolut de rallier un
port de France.

« Les commandants espagnols du convoi protestèrent contre cette
décision. Ils voulurent être conduits dans un port espagnol, et, à
défaut de Cadix, dans la baie de Vigo, située sur la côte nord-ouest de
l'Espagne, et qui n'était pas bloquée.

« L'amiral de Château-Renaud eut la faiblesse d'obéir à cette
injonction, et les galions entrèrent dans la baie de Vigo.

« Malheureusement cette baie forme une rade ouverte qui ne peut être
aucunement défendue. Il fallait donc se hâter de décharger les galions
avant l'arrivée des flottes coalisées, et le temps n'eût pas manqué à
ce débarquement, si une misérable question de rivalité n'eût surgi tout
à coup.

« Vous suivez bien l'enchaînement des faits ? me demanda le capitaine
Nemo.

-- Parfaitement, dis-je, ne sachant encore à quel propos m'était faite
cette leçon d'histoire.

-- Je continue. Voici ce qui se passa. Les commerçants de Cadix avaient
un privilège d'après lequel ils devaient recevoir toutes les
marchandises qui venaient des Indes occidentales. Or, débarquer les
lingots des galions au port de Vigo, c'était aller contre leur droit.
Ils se plaignirent donc à Madrid, et ils obtinrent du faible Philippe V
que le convoi, sans procéder à son déchargement, resterait en séquestre
dans la rade de Vigo jusqu'au moment où les flottes ennemies se
seraient éloignées.

« Or, pendant que l'on prenait cette décision, le 22 octobre 1702, les
vaisseaux anglais arrivèrent dans la baie de Vigo. L'amiral de
Château-Renaud, malgré ses forces inférieures, se battit
courageusement. Mais quand il vit que les richesses du convoi allaient
tomber entre les mains des ennemis, il incendia et saborda les galions
qui s'engloutirent avec leurs immenses trésors. »

Le capitaine Nemo s'était arrêté. Je l'avoue, je ne voyais pas encore
en quoi cette histoire pouvait m'intéresser.

« Eh bien ? Lui demandai-je.

-- Eh bien, monsieur Aronnax, me répondit le capitaine Nemo, nous
sommes dans cette baie de Vigo, et il ne tient qu'à vous d'en pénétrer
les mystères. »

Le capitaine se leva et me pria de le suivre. J'avais eu le temps de me
remettre. J'obéis. Le salon était obscur, mais à travers les vitres
transparentes étincelaient les flots de la mer. Je regardai.

Autour du _Nautilus_, dans un rayon d'une demi-mille, les eaux
apparaissaient imprégnées de lumière électrique. Le fond sableux était
net et clair. Des hommes de l'équipage, revêtus de scaphandres,
s'occupaient à déblayer des tonneaux à demi pourris, des caisses
éventrées, au milieu d'épaves encore noircies. De ces caisses, de ces
barils, s'échappaient des lingots d'or et d'argent, des cascades de
piastres et de bijoux. Le sable en était jonché. Puis, chargés de ce
précieux butin, ces hommes revenaient au _Nautilus_, y déposaient leur
fardeau et allaient reprendre cette inépuisable pêche d'argent et d'or.

Je comprenais. C'était ici le théâtre de la bataille du 22 octobre
1702. Ici même avaient coulé les galions chargés pour le compte du
gouvernement espagnol. Ici le capitaine Nemo venait encaisser, suivant
ses besoins, les millions dont il lestait son _Nautilus_. C'était pour
lui, pour lui seul que l'Amérique avait livré ses précieux métaux. Il
était l'héritier direct et sans partage de ces trésors arrachés aux
Incas et aux vaincus de Fernand Cortez !

« Saviez-vous, monsieur le professeur, me demanda-t-il en souriant, que
la mer contînt tant de richesse ?

-- Je savais, répondis-je, que l'on évalue à deux millions de tonnes
l'argent qui est tenu en suspension dans ses eaux.

-- Sans doute, mais pour extraire cet argent, les dépenses
l'emporteraient sur le profit. Ici, au contraire, je n'ai qu'à ramasser
ce que les hommes ont perdu, et non seulement dans cette baie de Vigo,
mais encore sur mille théâtres de naufrages dont ma carte sous-marine a
noté la place. Comprenez-vous maintenant que je sois riche à milliards ?

-- Je le comprends, capitaine. Permettez-moi, pourtant, de vous dire
qu'en exploitant précisément cette baie de Vigo, vous n'avez fait que
devancer les travaux d'une société rivale.

-- Et laquelle ?

-- Une société qui a reçu du gouvernement espagnol le privilège de
rechercher les galions engloutis. Les actionnaires sont alléchés par
l'appât d'un énorme bénéfice, car on évalue à cinq cents millions la
valeur de ces richesses naufragées.

-- Cinq cents millions ! me répondit le capitaine Nemo. Ils y étaient,
mais ils n'y sont plus.

-- En effet, dis-je. Aussi un bon avis à ces actionnaires serait-il
acte de charité. Qui sait pourtant s'il serait bien reçu. Ce que les
joueurs regrettent par-dessus tout, d'ordinaire, c'est moins la perte
de leur argent que celle de leurs folles espérances. Je les plains
moins après tout que ces milliers de malheureux auxquels tant de
richesses bien réparties eussent pu profiter, tandis qu'elles seront à
jamais stériles pour eux ! »

Je n'avais pas plutôt exprimé ce regret que je sentis qu'il avait dû
blesser le capitaine Nemo.

« Stériles ! répondit-il en s'animant. Croyez-vous donc, monsieur, que
ces richesses soient perdues, alors que c'est moi qui les ramasse ?
Est-ce pour moi, selon vous, que je me donne la peine de recueillir ces
trésors ? Qui vous dit que je n'en fais pas un bon usage ? Croyez-vous
que j'ignore qu'il existe des êtres souffrants, des races opprimées sur
cette terre, des misérables à soulager, des victimes à venger ? Ne
comprenez-vous pas ?... »

Le capitaine Nemo s'arrêta sur ces dernières paroles, regrettant
peut-être d'avoir trop parlé. Mais j'avais deviné. Quels que fussent
les motifs qui l'avaient forcé à chercher l'indépendance sous les mers,
avant tout il était resté un homme ! Son coeur palpitait encore aux
souffrances de l'humanité, et son immense charité s'adressait aux races
asservies comme aux individus !

Et je compris alors à qui étaient destinés ces millions expédiés par le
capitaine Nemo, lorsque le _Nautilus_ naviguait dans les eaux de la
Crète insurgée !

                                   IX

                          UN CONTINENT DISPARU

Le lendemain matin, 19 février, je vis entrer le Canadien dans ma
chambre. J'attendais sa visite. Il avait l'air très désappointé.

« Eh bien, monsieur ? me dit-il.

-- Oui ! il a fallu que ce damné capitaine s'arrêtât précisément à
l'heure ou nous allions fuir son bateau.

-- Oui, Ned, il avait affaire chez son banquier.

-- Son banquier !

-- Ou plutôt sa maison de banque. J'entends par là cet Océan où ses
richesses sont plus en sûreté qu'elles ne le seraient dans les caisses
d'un État. »

Je racontai alors au Canadien les incidents de la veille, dans le
secret espoir de le ramener à l'idée de ne point abandonner le
capitaine ; mais mon récit n'eut d'autre résultat que le regret
énergiquement exprimé par Ned de n'avoir pu faire pour son compte une
promenade sur le champ de bataille de Vigo.

« Enfin, dit-il, tout n'est pas fini ! Ce n'est qu'un coup de harpon
perdu ! Une autre fois nous réussirons, et dès ce soir s'il le faut...

-- Quelle est la direction du _Nautilus_ ? demandai-je.

-- Je l'ignore, répondit Ned.

-- Eh bien ! à midi, nous verrons le point. »

Le Canadien retourna près de Conseil. Dès que je fus habillé, je passai
dans le salon. Le compas n'était pas rassurant. La route du _Nautilus_
était sud-sud-ouest. Nous tournions le dos à l'Europe.

J'attendis avec une certaine impatience que le point fut reporté sur la
carte. Vers onze heures et demie, les réservoirs se vidèrent, et notre
appareil remonta à la surface de l'Océan. Je m'élançai vers la
plate-forme. Ned Land m'y avait précédé.

Plus de terres en vue. Rien que la mer immense. Quelques voiles à
l'horizon, de celles sans doute qui vont chercher jusqu'au cap
San-Roque les vents favorables pour doubler le cap de Bonne-Espérance.
Le temps était couvert. Un coup de vent se préparait.

Ned rageant, essayait de percer l'horizon brumeux. Il espérait encore
que, derrière tout ce brouillard, s'étendait cette terre si désirée.

A midi, le soleil se montra un instant. Le second profita de cette
éclaircie pour prendre sa hauteur. Puis, la mer devenant plus houleuse,
nous redescendîmes, et le panneau fut refermé.

Une heure après, lorsque je consultai la carte, je vis que la position
du _Nautilus_ était indiquée par 16°17' de longitude et 33°22' de
latitude, à cent cinquante lieues de la côte la plus rapprochée. Il n'y
avait pas moyen de songer à fuir, et je laisse à penser quelles furent
les colères du Canadien, quand je lui fis connaître notre situation.

Pour mon compte, je ne me désolai pas outre mesure. Je me sentis comme
soulagé du poids qui m'oppressait, et je pus reprendre avec une sorte
de calme relatif mes travaux habituels.

Le soir, vers onze heures, je reçus la visite très inattendue du
capitaine Nemo. Il me demanda fort gracieusement si je me sentais
fatigué d'avoir veillé la nuit précédente. Je répondis négativement.

« Alors, monsieur Aronnax, je vous proposerai une curieuse excursion.

-- Proposez, capitaine.

-- Vous n'avez encore visité les fonds sous-marins que le jour et sous
la clarté du soleil. Vous conviendrait-il de les voir par une nuit
obscure ?

-- Très volontiers.

-- Cette promenade sera fatigante, je vous en préviens. Il faudra
marcher longtemps et gravir une montagne. Les chemins ne sont pas très
bien entretenus.

-- Ce que vous me dites là, capitaine, redouble ma curiosité. Je suis
prêt à vous suivre.

-- Venez donc, monsieur le professeur, nous allons revêtir nos
scaphandres. »

Arrivé au vestiaire, je vis que ni mes compagnons ni aucun homme de
l'équipage ne devait nous suivre pendant cette excursion. Le capitaine
Nemo ne m'avait pas même proposé d'emmener Ned ou Conseil.

En quelques instants, nous eûmes revêtu nos appareils. On plaça sur
notre dos les réservoirs abondamment chargés d'air, mais les lampes
électriques n'étaient pas préparées. Je le fis observer au capitaine.

« Elles nous seraient inutiles », répondit-il.

Je crus avoir mal entendu, mais je ne pus réitérer mon observation, car
la tête du capitaine avait déjà disparu dans son enveloppe métallique.
J'achevai de me harnacher, je sentis qu'on me plaçait dans la main un
bâton ferré, et quelques minutes plus tard, après la manoeuvre
habituelle, nous prenions pied sur le fond de l'Atlantique, à une
profondeur de trois cents mètres.

Minuit approchait. Les eaux étaient profondément obscures, mais le
capitaine Nemo me montra dans le lointain un point rougeâtre, une sorte
de large lueur, qui brillait à deux milles environ du _Nautilus_. Ce
qu'était ce feu, quelles matières l'alimentaient, pourquoi et comment
il se revivifiait dans la masse liquide, je n'aurais pu le dire. En
tout cas, il nous éclairait, vaguement il est vrai, mais je
m'accoutumai bientôt à ces ténèbres particulières, et je compris, dans
cette circonstance, l'inutilité des appareils Ruhmkorff.

Le capitaine Nemo et moi, nous marchions l'un près de l'autre,
directement sur le feu signalé. Le sol plat montait insensiblement.
Nous faisions de larges enjambées, nous aidant du bâton ; mais notre
marche était lente, en somme, car nos pieds s'enfonçaient souvent dans
une sorte de vase pétrie avec des algues et semée de pierres plates.

Tout en avançant, j'entendais une sorte de grésillement au-dessus de ma
tête. Ce bruit redoublait parfois et produisait comme un pétillement
continu. J'en compris bientôt la cause. C'était la pluie qui tombait
violemment en crépitant à la surface des flots. Instinctivement, la
pensée me vint que j'allais être trempé ! Par l'eau, au milieu de l'eau
! Je ne pus m'empêcher de rire à cette idée baroque. Mais pour tout
dire, sous l'épais habit du scaphandre, on ne sent plus le liquide
élément, et l'on se croit au milieu d'une atmosphère un peu plus dense
que l'atmosphère terrestre, voilà tout.

Après une demi-heure de marche, le sol devint rocailleux. Les méduses,
les crustacés microscopiques, les pennatules l'éclairaient légèrement
de lueurs phosphorescentes. J'entrevoyais des monceaux de pierres que
couvraient quelques millions de zoophytes et des fouillis d'algues. Le
pied me glissait souvent sur ces visqueux tapis de varech, et sans mon
bâton ferré, je serais tombé plus d'une fois. En me retournant, je
voyais toujours le fanal blanchâtre du _Nautilus_ qui commençait à
pâlir dans l'éloignement.

Ces amoncellements pierreux dont je viens de parler étaient disposés
sur le fond océanique suivant une certaine régularité que je ne
m'expliquais pas. J'apercevais de gigantesques sillons qui se perdaient
dans l'obscurité lointaine et dont la longueur échappait à toute
évaluation. D'autres particularités se présentaient aussi, que je ne
savais admettre. Il me semblait que mes lourdes semelles de plomb
écrasaient une litière d'ossements qui craquaient avec un bruit sec.
Qu'était donc cette vaste plaine que je parcourais ainsi ? J'aurais
voulu interroger le capitaine, mais son langage par signes, qui lui
permettait de causer avec ses compagnons, lorsqu'ils le suivaient dans
ses excursions sous-marines, était encore incompréhensible pour moi.

Cependant, la clarté rougeâtre qui nous guidait, s'accroissait et
enflammait l'horizon. La présence de ce foyer sous les eaux
m'intriguait au plus haut degré. Était-ce quelque effluence électrique
qui se manifestait ? Allais-je vers un phénomène naturel encore inconnu
des savants de la terre ? Ou même -- car cette pensée traversa mon
cerveau -- la main de l'homme intervenait-elle dans cet embrasement ?
Soufflait-elle cet incendie ? Devais-je rencontrer sous ces couches
profondes, des compagnons, des amis du capitaine Nemo, vivant comme lui
de cette existence étrange, et auxquels il allait rendre visite ?
Trouverais-je là-bas toute une colonie d'exilés, qui, las des misères
de la terre, avaient cherché et trouvé l'indépendance au plus profond
de l'Océan ? Toutes ces idées folles, inadmissibles, me poursuivaient,
et dans cette disposition d'esprit, surexcité sans cesse par la série
de merveilles qui passaient sous mes yeux, je n'aurais pas été surpris
de rencontrer, au fond de cette mer, une de ces villes sous-marines que
rêvait le capitaine Nemo !

Notre route s'éclairait de plus en plus. La lueur blanchissante
rayonnait au sommet d'une montagne haute de huit cents pieds environ.
Mais ce que j'apercevais n'était qu'une simple réverbération développée
par le cristal des couches d'eau. Le foyer, source de cette
inexplicable darté, occupait le versant opposé de la montagne.

Au milieu des dédales pierreux qui sillonnaient le fond de
l'Atlantique, le capitaine Nemo s'avançait sans hésitation. Il
connaissait cette sombre route. Il l'avait souvent parcourue, sans
doute, et ne pouvait s'y perdre. Je le suivais avec une confiance
inébranlable. Il m'apparaissait comme un des génies de la mer, et quand
il marchait devant moi, j'admirais sa haute stature qui se découpait en
noir sur le fond lumineux de l'horizon.

Il était une heure du matin. Nous étions arrivés aux premières rampes
de la montagne. Mais pour les aborder, il fallut s'aventurer par les
sentiers difficiles d'un vaste taillis.

Oui ! un taillis d'arbres morts, sans feuilles, sans sève, arbres
minéralisés sous l'action des eaux, et que dominaient çà et là des pins
gigantesques. C'était comme une houillère encore debout, tenant par ses
racines au sol effondré, et dont la ramure, à la manière des fines
découpures de papier noir, se dessinait nettement sur le plafond des
eaux. Que l'on se figure une forêt du Hartz, accrochée aux flancs d'une
montagne, mais une forêt engloutie. Les sentiers étaient encombrés
d'algues et de fucus, entre lesquels grouillait un monde de crustacés.
J'allais, gravissant les rocs, enjambant les troncs étendus, brisant
les lianes de mer qui se balançaient d'un arbre à l'autre, effarouchant
les poissons qui volaient de branche en branche. Entraîné, je ne
sentais plus la fatigue. Je suivais mon guide qui ne se fatiguait pas.

Quel spectacle ! Comment le rendre ? Comment peindre l'aspect de ces
bois et de ces rochers dans ce milieu liquide, leurs dessous sombres et
farouches, leurs dessus colorés de tons rouges sous cette clarté que
doublait la puissance réverbérante des eaux ? Nous gravissions des rocs
qui s'éboulaient ensuite par pans énormes avec un sourd grondement
d'avalanche. A droite, à gauche, se creusaient de ténébreuses galeries
où se perdait le regard. Ici s'ouvraient de vastes clairières, que la
main de l'homme semblait avoir dégagées, et je me demandais parfois si
quelque habitant de ces régions sous-marines n'allait pas tout à coup
m'apparaître.

Mais le capitaine Nemo montait toujours. Je ne voulais pas rester en
arrière. Je le suivais hardiment. Mon bâton me prêtait un utile
secours. Un faux pas eût été dangereux sur ces étroites passes évidées
aux flancs des gouffres ; mais j'y marchais d'un pied ferme et sans
ressentir l'ivresse du vertige. Tantôt je sautais une crevasse dont la
profondeur m'eût fait reculer au milieu des glaciers de la terre ;
tantôt je m'aventurais sur le tronc vacillant des arbres jetés d'un
abîme à l'autre, sans regarder sous mes pieds, n'ayant des yeux que
pour admirer les sites sauvages de cette région. Là, des rocs
monumentaux, penchant sur leurs bases irrégulièrement découpées,
semblaient défier les lois de l'équilibre. Entre leurs genoux de
pierre, des arbres poussaient comme un jet sous une pression
formidable, et soutenaient ceux qui les soutenaient eux-mêmes. Puis,
des tours naturelles, de larges pans taillés à pic comme des courtines,
s'inclinaient sous un angle que les lois de la gravitation n'eussent
pas autorisé à la surface des régions terrestres.

Et moi-même ne sentais-je pas cette différence due à la puissante
densité de l'eau, quand, malgré mes lourds vêtements, ma tête de
cuivre, mes semelles de métal, je m'élevais sur des pentes d'une
impraticable raideur, les franchissant pour ainsi dire avec la légèreté
d'un isard ou d'un chamois !

Au récit que je fais de cette excursion sous les eaux, je sens bien que
je ne pourrai être vraisemblable ! Je suis l'historien des choses
d'apparence impossible qui sont pourtant réelles, incontestables. Je
n'ai point rêvé. J'ai vu et senti !

Deux heures après avoir quitté le _Nautilus_, nous avions franchi la
ligne des arbres, et à cent pieds au-dessus de nos têtes se dressait le
pic de la montagne dont la projection faisait ombre sur l'éclatante
irradiation du versant opposé. Quelques arbrisseaux pétrifiés couraient
çà et là en zigzags grimaçants. Les poissons se levaient en masse sous
nos pas comme des oiseaux surpris dans les hautes herbes. La masse
rocheuse était creusée d'impénétrables anfractuosités, de grottes
profondes, d'insondables trous, au fond desquels j'entendais remuer des
choses formidables. Le sang me refluait jusqu'au coeur, quand
j'apercevais une antenne énorme qui me barrait la route, ou quelque
pince effrayante se refermant avec bruit dans l'ombre des cavités ! Des
milliers de points lumineux brillaient au milieu des ténèbres.
C'étaient les yeux de crustacés gigantesques, tapis dans leur tanière,
des homards géants se redressant comme des hallebardiers et remuant
leurs pattes avec un cliquetis de ferraille, des crabes titanesques,
braqués comme des canons sur leurs affûts, et des poulpes effroyables
entrelaçant leurs tentacules comme une broussaille vivante de serpents.

Quel était ce monde exorbitant que je ne connaissais pas encore ? A
quel ordre appartenaient ces articulés auxquels le roc formait comme
une seconde carapace ? Où la nature avait-elle trouvé le secret de leur
existence végétative, et depuis combien de siècles vivaient-ils ainsi
dans les dernières couches de l'Océan ?

Mais je ne pouvais m'arrêter. Le capitaine Nemo, familiarisé avec ces
terribles animaux, n'y prenait plus garde. Nous étions arrivés à un
premier plateau, ou d'autres surprises m'attendaient encore. Là se
dessinaient de pittoresques ruines, qui trahissaient la main de
l'homme, et non plus celle du Créateur. C'étaient de vastes
amoncellements de pierres où l'on distinguait de vagues formes de
châteaux, de temples, revêtus d'un monde de zoophytes en fleurs, et
auxquels, au lieu de lierre, les algues et les fucus faisaient un épais
manteau végétal.

Mais qu'était donc cette portion du globe engloutie par les cataclysmes
? Qui avait disposé ces roches et ces pierres comme des dolmens des
temps anté-historiques ? Où étais-je, où m'avait entraîné la fantaisie
du capitaine Nemo ?

J'aurais voulu l'interroger. Ne le pouvant, je l'arrêtai. Je saisis son
bras. Mais lui, secouant la tête, et me montrant le dernier sommet de
la montagne, sembla me dire :

« Viens ! viens encore ! viens toujours ! »

Je le suivis dans un dernier élan, et en quelques minutes, j'eus gravi
le pic qui dominait d'une dizaine de mètres toute cette masse rocheuse.

Je regardai ce côté que nous venions de franchir. La montagne ne
s'élevait que de sept à huit cents pieds au-dessus de la plaine ; mais
de son versant opposé, elle dominait d'une hauteur double le fond en
contre bas de cette portion de l'Atlantique. Mes regards s'étendaient
au loin et embrassaient un vaste espace éclairé par une fulguration
violente. En effet, c'était un volcan que cette montagne. A cinquante
pieds au-dessous du pic, au milieu d'une pluie de pierres et de
scories, un large cratère vomissait des torrents de lave, qui se
dispersaient en cascade de feu au sein de la masse liquide. Ainsi posé,
ce volcan, comme un immense flambeau, éclairait la plaine inférieure
jusqu'aux dernières limites de l'horizon.

J'ai dit que le cratère sous-marin rejetait des laves, mais non des
flammes. Il faut aux flammes l'oxygène de l'air, et elles ne sauraient
se développer sous les eaux ; mais des coulées de lave, qui ont en
elles le principe de leur incandescence, peuvent se porter au rouge
blanc, lutter victorieusement contre l'élément liquide et se vaporiser
à son contact. De rapides courants entraînaient tous ces gaz en
diffusion, et les torrents laviques glissaient jusqu'au bas de la
montagne, comme les déjections du Vésuve sur un autre Torre del Greco.

En effet, là, sous mes yeux, ruinée, abîmée, jetée bas, apparaissait
une ville détruite, ses toits effondrés, ses temples abattus, ses arcs
disloqués, ses colonnes gisant à terre, où l'on sentait encore les
solides proportions d'une sorte d'architecture toscane ; plus loin,
quelques restes d'un gigantesque aqueduc ; ici l'exhaussement empâté
d'une acropole, avec les formes flottantes d'un Parthénon ; là, des
vestiges de quai, comme si quelque antique port eût abrité jadis sur
les bords d'un océan disparu les vaisseaux marchands et les trirèmes de
guerre ; plus loin encore, de longues lignes de murailles écroulées, de
larges rues désertes, toute une Pompéi enfouie sous les eaux, que le
capitaine Nemo ressuscitait à mes regards !

Où étais-je ? Où étais-je ? Je voulais le savoir à tout prix, je
voulais parler, je voulais arracher la sphère de cuivre qui
emprisonnait ma tête.

Mais le capitaine Nemo vint à moi et m'arrêta d'un geste. Puis,
ramassant un morceau de pierre crayeuse, il s'avança vers un roc de
basalte noire et traça ce seul mot :

                                ATLANTIDE
    Quel éclair traversa mon esprit ! L'Atlantide, l'ancienne Méropide
de Théopompe, l'Atlantide de Platon, ce continent nié par Origène,
Porphyre, Jamblique, D'Anville, Malte-Brun, Humboldt, qui mettaient sa
disparition au compte des récits légendaires, admis par Possidonius,
Pline, Ammien-Marcellin, Tertullien, Engel, Sherer, Tournefort, Buffon,
d'Avezac, je l'avais là sous les yeux, portant encore les irrécusables
témoignages de sa catastrophe ! C'était donc cette région engloutie qui
existait en dehors de l'Europe, de l'Asie, de la Libye, au-delà des
colonnes d'Hercule, où vivait ce peuple puissant des Atlantes, contre
lequel se firent les premières guerres de l'ancienne Grèce !

L'historien qui a consigné dans ses écrits les hauts faits de ces temps
héroïques, c'est Platon lui-même. Son dialogue de Timée et de Critias a
été, pour ainsi dire, tracé sous l'inspiration de Solon, poète et
législateur.

Un jour, Solon s'entretenait avec quelques sages vieillards de Saïs,
ville déjà vieille de huit cents ans, ainsi que le témoignaient ses
annales gravées sur le mur sacré de ses temples. L'un de ces vieillards
raconta l'histoire d'une autre ville plus ancienne de mille ans. Cette
première cité athénienne, âgée de neuf cents siècles, avait été envahie
et en partie détruite par les Atlantes. Ces Atlantes, disait-il,
occupaient un continent immense plus grand que l'Afrique et l'Asie
réunies, qui couvrait une surface comprise du douzième degré de
latitude au quarantième degré nord. Leur domination s'étendait même à
l'Égypte. Ils voulurent l'imposer jusqu'en Grèce, mais ils durent se
retirer devant l'indomptable résistance des Hellènes. Des siècles
s'écoulèrent. Un cataclysme se produisit, inondations, tremblements de
terre. Une nuit et un jour suffirent à l'anéantissement de cette
Atlantide dont les plus hauts sommets, Madère, les Açores, les
Canaries, les îles du cap Vert, émergent encore.

Tels étaient ces souvenirs historiques que l'inscription du capitaine
Nemo faisait palpiter dans mon esprit. Ainsi donc, conduit par la plus
étrange destinée, je foulais du pied l'une des montagnes de ce
continent ! Je touchais de la main ces ruines mille fois séculaires et
contemporaines des époques géologiques ! Je marchais là même où avaient
marché les contemporains du premier homme ! J'écrasais sous mes lourdes
semelles ces squelettes d'animaux des temps fabuleux, que ces arbres,
maintenant minéralisés, couvraient autrefois de leur ombre !

Ah ! pourquoi le temps me manquait-il ! J'aurais voulu descendre les
pentes abruptes de cette montagne, parcourir en entier ce continent
immense qui sans doute reliait l'Afrique à l'Amérique, et visiter ces
grandes cités antédiluviennes. Là, peut-être, sous mes regards,
s'étendaient Makhimos, la guerrière, Eusebès, la pieuse, dont les
gigantesques habitants vivaient des siècles entiers, et auxquels la
force ne manquait pas pour entasser ces blocs qui résistaient encore à
l'action des eaux. Un jour peut-être, quelque phénomène éruptif les
ramènera à la surface des flots, ces ruines englouties ! On a signalé
de nombreux volcans sous-marins dans cette portion de l'Océan, et bien
des navires ont senti des secousses extraordinaires en passant sur ces
fonds tourmentés. Les uns ont entendu des bruits sourds qui annonçaient
la lutte profonde des éléments ; les autres ont recueilli des cendres
volcaniques projetées hors de la mer. Tout ce sol jusqu'à l'Équateur
est encore travaillé par les forces plutoniennes. Et qui sait si, dans
une époque éloignée, accrus par les déjections volcaniques et par les
couches successives de laves, des sommets de montagnes ignivomes
n'apparaîtront pas à la surface de l'Atlantique !

Pendant que je rêvais ainsi, tandis que je cherchais à fixer dans mon
souvenir tous les détails de ce paysage grandiose, le capitaine Nemo,
accoudé sur une stèle moussue, demeurait immobile et comme pétrifié
dans une muette extase. Songeait-il à ces générations disparues et leur
demandait-il le secret de la destinée humaine ? Était-ce à cette place
que cet homme étrange venait se retremper dans les souvenirs de
l'histoire, et revivre de cette vie antique, lui qui ne voulait pas de
la vie moderne ? Que n'aurais-je donné pour connaître ses pensées, pour
les partager, pour les comprendre !

Nous restâmes à cette place pendant une heure entière, contemplant la
vaste plaine sous l'éclat des laves qui prenaient parfois une intensité
surprenante. Les bouillonnements intérieurs faisaient courir de rapides
frissonnements sur l'écorce de la montagne. Des bruits profonds,
nettement transmis par ce milieu liquide, se répercutaient avec une
majestueuse ampleur.

En ce moment, la lune apparut un instant à travers la masse des eaux et
jeta quelques pâles rayons sur le continent englouti. Ce ne fut qu'une
lueur, mais d'un indescriptible effet. Le capitaine se leva, jeta un
dernier regard à cette immense plaine ; puis de la main il me fit signe
de le suivre.

Nous descendîmes rapidement la montagne. La forêt minérale une fois
dépassée, j'aperçus le fanal du _Nautilus_ qui brillait comme une
étoile. Le capitaine marcha droit à lui, et nous étions rentrés à bord
au moment où les premières teintes de l'aube blanchissaient la surface
de l'Océan.

                                    X

                      LES HOUILLÈRES SOUS-MARINES

Le lendemain, 20 février, je me réveillais fort tard. Les fatigues de
la nuit avaient prolongé mon sommeil jusqu'à onze heures. Je m'habillai
promptement. J'avais hâte de connaître la direction du _Nautilus_. Les
instruments m'indiquèrent qu'il courait toujours vers le sud avec une
vitesse de vingt milles à l'heure par une profondeur de cent mètres.

Conseil entra. Je lui racontai notre excursion nocturne, et, les
panneaux étant ouverts, il put encore entrevoir une partie de ce
continent submergé.

En effet, le _Nautilus_ rasait à dix mètres du sol seulement la plaine
de l'Atlantide. Il filait comme un ballon emporté par le vent au-dessus
des prairies terrestres ; mais il serait plus vrai de dire que nous
étions dans ce salon comme dans le wagon d'un train express. Les
premiers plans qui passaient devant nos yeux, c'étaient des rocs
découpés fantastiquement, des forêts d'arbres passés du règne végétal
au règne animal, et dont l'immobile silhouette grimaçait sous les
flots. C'étaient aussi des masses pierreuses enfouies sous des tapis
d'axidies et d'anémones, hérissées de longues hydrophytes verticales,
puis des blocs de laves étrangement contournés qui attestaient toute la
fureur des expansions plutoniennes.

Tandis que ces sites bizarres resplendissaient sous nos feux
électriques, je racontais à Conseil l'histoire de ces Atlantes, qui, au
point de vue purement imaginaire, inspirèrent à Bailly tant de pages
charmantes. Je lui disais les guerres de ces peuples héroïques. Je
discutais la question de l'Atlantide en homme qui ne peut plus douter.
Mais Conseil, distrait, m'écoutait peu, et son indifférence à traiter
ce point historique me fut bientôt expliquée.

En effet, de nombreux poissons attiraient ses regards, et quand
passaient des poissons, Conseil, emporté dans les abîmes de la
classification, sortait du monde réel. Dans ce cas, je n'avais plus
qu'à le suivre et à reprendre avec lui nos études ichtyologiques.

Du reste, ces poissons de l'Atlantique ne différaient pas sensiblement
de ceux que nous avions observés jusqu'ici. C'étaient des raies d'une
taille gigantesque, longues de cinq mètres et douées d'une grande force
musculaire qui leur permet de s'élancer au-dessus des flots, des
squales d'espèces diverses, entre autres, un glauque de quinze pieds, à
dents triangulaires et aiguës, que sa transparence rendait presque
invisible au milieu des eaux, des sagres bruns, des humantins en forme
de prismes et cuirassés d'une peau tuberculeuse, des esturgeons
semblables à leurs congénères de la Méditerranée, des
syngnathes-trompettes, longs d'un pied et demi, jaune-brun, pourvus de
petites nageoires grises, sans dents ni langue, et qui défilaient comme
de fins et souples serpents.

Parmi les poissons osseux, Conseil nota des makairas noirâtres, longs
de trois mètres et armés à leur mâchoire supérieure d'une épée
perçante, des vives, aux couleurs animées, connues du temps d'Aristote
sous le nom de dragons marins et que les aiguillons de leur dorsale
rendent très dangereux à saisir, puis, des coryphèmes, au dos brun rayé
de petites raies bleues et encadré dans une bordure d'or, de belles
dorades, des chrysostones-lune, sortes de disques à reflets d'azur,
qui, éclairés en dessus par les rayons solaires, formaient comme des
taches d'argent, enfin des xyphias-espadons, longs de huit mètres,
marchant par troupes, portant des nageoires jaunâtres taillées en faux
et de longs glaives de six pieds, intrépides animaux, plutôt herbivores
que piscivores, qui obéissaient au moindre signe de leurs femelles
comme des maris bien stylés.

Mais tout en observant ces divers échantillons de la faune marine, je
ne laissais pas d'examiner les longues plaines de l'Atlantide. Parfois,
de capricieux accidents du sol obligeaient le _Nautilus_ à ralentir sa
vitesse, et il se glissait alors avec l'adresse d'un cétacé dans
d'étroits étranglements de collines. Si ce labyrinthe devenait
inextricable, l'appareil s'élevait alors comme un aérostat, et
l'obstacle franchi, il reprenait sa course rapide à quelques mètres
au-dessus du fond. Admirable et charmante navigation, qui rappelait les
manoeuvres d'une promenade aérostatique, avec cette différence
toutefois que le _Nautilus_ obéissait passivement à la main de son
timonier.

Vers quatre heures du soir, le terrain, généralement composé d'une vase
épaisse et entremêlée de branches minéralisées, se modifia peu à peu,
il devint plus rocailleux et parut semé de conglomérats, de tufs
basaltiques, avec quelques semis de laves et d'obsidiennes sulfureuses.
Je pensai que la région des montagnes allait bientôt succéder aux
longues plaines, et, en effet, dans certaines évolutions du _Nautilus_,
j'aperçus l'horizon méridional barré par une haute muraille qui
semblait fermer toute issue. Son sommet dépassait évidemment le niveau
de l'Océan. Ce devait être un continent, ou tout au moins une île, soit
une des Canaries, soit une des îles du cap Vert. Le point n'ayant pas
été fait -- à dessein peut-être -- j'ignorais notre position. En tout
cas, une telle muraille me parut marquer la fin de cette Atlantide,
dont nous n'avions parcouru, en somme, qu'une minime portion.

La nuit n'interrompit pas mes observations. J'étais resté seul. Conseil
avait regagné sa cabine. Le _Nautilus_, ralentissant son allure,
voltigeait au-dessus des masses confuses du sol, tantôt les effleurant
comme s'il eût voulu s'y poser, tantôt remontant capricieusement à la
surface des flots. J'entrevoyais alors quelques vives constellations à
travers le cristal des eaux, et précisément cinq ou six de ces étoiles
zodiacales qui traînent à la queue d'Orion.

Longtemps encore, je serais resté à ma vitre, admirant les beautés de
la mer et du ciel, quand les panneaux se refermèrent. A ce moment, le
_Nautilus_ était arrivé à l'aplomb de la haute muraille. Comment
manoeuvrerait-il, je ne pouvais le deviner. Je regagnai ma chambre. Le
_Nautilus_ ne bougeait plus. Je m'endormis avec la ferme intention de
me réveiller après quelques heures de sommeil.

Mais, le lendemain, il était huit heures lorsque je revins au salon. Je
regardai le manomètre. Il m'apprit que le _Nautilus_ flottait à la
surface de l'Océan. J'entendais, d'ailleurs, un bruit de pas sur la
plate-forme. Cependant aucun roulis ne trahissait l'ondulation des
lames supérieures.

Je montai jusqu'au panneau. Il était ouvert. Mais, au lieu du grand
jour que j'attendais, je me vis environné d'une obscurité profonde. Où
étions-nous ? M'étais-je trompé ? Faisait-il encore nuit ? Non ! Pas
une étoile ne brillait, et la nuit n'a pas de ces ténèbres absolues.

Je ne savais que penser, quand une voix me dit :

« C'est vous, monsieur le professeur ?

-- Ah ! capitaine Nemo, répondis-je, où sommes-nous ?

-- Sous terre, monsieur le professeur.

-- Sous terre ! m'écriai-je ! Et le _Nautilus_ flotte encore ?

-- Il flotte toujours.

-- Mais, je ne comprends pas ?

-- Attendez quelques instants. Notre fanal va s'allumer, et, si vous
aimez les situations claires, vous serez satisfait. »

Je mis le pied sur la plate-forme et j'attendis. L'obscurité était si
complète que je n'apercevais même pas le capitaine Nemo. Cependant, en
regardant au zénith, exactement au-dessus de ma tête, je crus saisir
une lueur indécise, une sorte de demi-jour qui emplissait un trou
circulaire. En ce moment, le fanal s'alluma soudain, et son vif éclat
fit évanouir cette vague lumière.

Je regardai, après avoir un instant fermé mes yeux éblouis par le jet
électrique. Le _Nautilus_ était stationnaire. Il flottait auprès d'une
berge disposée comme un quai. Cette mer qui le supportait en ce moment,
c'était un lac emprisonné dans un cirque de murailles qui mesurait deux
milles de diamètre, soit six milles de tour. Son niveau, -- le
manomètre l'indiquait -- ne pouvait être que le niveau extérieur, car
une communication existait nécessairement entre ce lac et la mer. Les
hautes parois, inclinées sur leur base, s'arrondissaient en voûte et
figuraient un immense entonnoir retourné, dont la hauteur comptait cinq
ou six cents mètres. Au sommet s'ouvrait un orifice circulaire par
lequel j'avais surpris cette légère clarté, évidemment due au
rayonnement diurne.

Avant d'examiner plus attentivement les dispositions intérieures de
cette énorme caverne, avant de me demander si c'était là l'ouvrage de
la nature ou de l'homme, j'allai vers le capitaine Nemo.

« Où sommes-nous ? dis-je.

-- Au centre même d'un volcan éteint, me répondit le capitaine, un
volcan dont la mer a envahi l'intérieur à la suite de quelque
convulsion du sol. Pendant que vous dormiez, monsieur le professeur, le
_Nautilus_ a pénétré dans ce lagon par un canal naturel ouvert à dix
mètres au-dessous de la surface de l'Océan. C'est ici son port
d'attache, un port sûr, commode, mystérieux, abrité de tous les rhumbs
du vent ! Trouvez-moi sur les côtes de vos continents ou de vos îles
une rade qui vaille ce refuge assuré contre la fureur des ouragans.

-- En effet, répondis-je, ici vous êtes en sûreté, capitaine Nemo. Qui
pourrait vous atteindre au centre d'un volcan ? Mais, à son sommet,
n'ai-je pas aperçu une ouverture ?

-- Oui, son cratère, un cratère empli jadis de laves, de vapeurs et de
flammes, et qui maintenant donne passage à cet air vivifiant que nous
respirons.

-- Mais quelle est donc cette montagne volcanique ? demandai-je.

-- Elle appartient à un des nombreux îlots dont cette mer est semée.
Simple écueil pour les navires, pour nous caverne immense. Le hasard me
l'a fait découvrir, et, en cela, le hasard m'a bien servi.

-- Mais ne pourrait-on descendre par cet orifice qui forme le cratère
du volcan ?

-- Pas plus que je ne saurais y monter. Jusqu'à une centaine de pieds,
la base intérieure de cette montagne est praticable, mais au-dessus,
les parois surplombent, et leurs rampes ne pourraient être franchies.

-- Je vois, capitaine, que la nature vous sert partout et toujours.
Vous êtes en sûreté sur ce lac, et nul que vous n'en peut visiter les
eaux. Mais, à quoi bon ce refuge ? Le _Nautilus_ n'a pas besoin de port.

-- Non, monsieur le professeur, mais il a besoin d'électricité pour se
mouvoir, d'éléments pour produire son électricité, de sodium pour
alimenter ses éléments, de charbon pour faire son sodium, et de
houillères pour extraire son charbon. Or, précisément ici, la mer
recouvre des forêts entières qui furent enlisées dans les temps
géologiques ; minéralisées maintenant et transformées en houille, elles
sont pour moi une mine inépuisable.

-- Vos hommes, capitaine, font donc ici le métier de mineurs ?

-- Précisément. Ces mines s'étendent sous les flots comme les
houillères de Newcastle. C'est ici que, revêtus du scaphandre, le pic
et la pioche à la main, mes hommes vont extraire cette houille, que je
n'ai pas même demandée aux mines de la terre. Lorsque je brûle ce
combustible pour la fabrication du sodium, la fumée qui s'échappe par
le cratère de cette montagne lui donne encore l'apparence d'un volcan
en activité.

-- Et nous les verrons à l'oeuvre, vos compagnons ?

-- Non, pas cette fois, du moins, car je suis pressé de continuer notre
tour du monde sous-marin. Aussi, me contenterai-je de puiser aux
réserves de sodium que je possède. Le temps de les embarquer,
c'est-à-dire un jour seulement, et nous reprendrons notre voyage. Si
donc vous voulez parcourir cette caverne et faire le tour du lagon,
profitez de cette journée, monsieur Aronnax. »

Je remerciai le capitaine, et j'allai chercher mes deux compagnons qui
n'avaient pas encore quitté leur cabine. Je les invitai à me suivre
sans leur dire où ils se trouvaient.

Ils montèrent sur la plate-forme. Conseil, qui ne s'étonnait de rien,
regarda comme une chose très naturelle de se réveiller sous une
montagne après s'être endormi sous les flots. Mais Ned Land n'eut
d'autre idée que de chercher si la caverne présentait quelque issue.

Après déjeuner, vers dix heures, nous descendions sur la berge.

« Nous voici donc encore une fois à terre, dit Conseil.

-- Je n'appelle pas cela « la terre », répondit le Canadien. Et
d'ailleurs, nous ne sommes pas dessus, mais dessous. »

Entre le pied des parois de la montagne et les eaux du lac se
développait un rivage sablonneux qui, dans sa plus grande largeur,
mesurait cinq cents pieds. Sur cette grève, on pouvait faire aisément
le tour du lac. Mais la base des hautes parois formait un sol
tourmenté, sur lequel gisaient, dans un pittoresque entassement, des
blocs volcaniques et d'énormes pierres ponces. Toutes ces masses
désagrégées, recouvertes d'un émail poli sous l'action des feux
souterrains, resplendissaient au contact des jets électriques du fanal.
La poussière micacée du rivage, que soulevaient nos pas, s'envolait
comme une nuée d'étincelles.

Le sol s'élevait sensiblement en s'éloignant du relais des flots, et
nous Mmes bientôt arrivés à des rampes longues et sinueuses, véritables
raidillons qui permettaient de s'élever peu à peu, mais il fallait
marcher prudemment au milieu de ces -- conglomérats, qu'aucun ciment ne
reliait entre eux, et le pied glissait sur ces trachytes vitreux, faits
de cristaux de feldspath et de quartz.

La nature volcanique de cette énorme excavation s'affirmait de toutes
parts. Je le fis observer à mes compagnons.

« Vous figurez-vous, leur demandai-je, ce que devait être cet
entonnoir, lorsqu'il s'emplissait de laves bouillonnantes, et que le
niveau de ce liquide incandescent s'élevait jusqu'à l'orifice de la
montagne, comme la fonte sur les parois d'un fourneau ?

-- Je me le figure parfaitement, répondit Conseil. Mais monsieur me
dira-t-il pourquoi le grand fondeur a suspendu son opération, et
comment il se fait que la fournaise est remplacée par les eaux
tranquilles d'un lac ?

-- Très probablement, Conseil, parce que quelque convulsion a produit
au-dessous de la surface de l'Océan cette ouverture qui a servi de
passage au _Nautilus_. Alors les eaux de l'Atlantique se sont
précipitées à l'intérieur de la montagne. Il y a eu lutte terrible
entre les deux éléments, lutte qui s'est terminée à l'avantage de
Neptune. Mais bien des siècles se sont écoulés depuis lors, et le
volcan submergé s'est changé en grotte paisible.

-- Très bien, répliqua Ned Land. J'accepte l'explication, mais je
regrette, dans notre intérêt, que cette ouverture dont parle monsieur
le professeur ne soit pas produite au-dessus du niveau de la mer.

-- Mais, ami Ned, répliqua Conseil, si ce passage n'eût pas été
sous-marin, le _Nautilus_ n'aurait pu y pénétrer !

-- Et j'ajouterai, maître Land, que les eaux ne se seraient pas
précipitées sous la montagne et que le volcan serait resté volcan. Donc
vos regrets sont superflus. »

Notre ascension continua. Les rampes se faisaient de plus en plus
raides et étroites. De profondes excavations les coupaient parfois,
qu'il fallait franchir. Des masses surplombantes voulaient être
tournées. On se glissait sur les genoux, on rampait sur le ventre.
Mais, l'adresse de Conseil et la force du Canadien aidant, tous les
obstacles furent surmontés.

A une hauteur de trente mètres environ, la nature du terrain se
modifia, sans qu'il devînt plus praticable. Aux conglomérats et aux
trachytes succédèrent de noirs basaltes ; ceux-ci étendus par nappes
toutes grumelées de soufflures ; ceux-là formant des prismes réguliers,
disposés comme une colonnade qui supportait les retombées de cette
voûte immense, admirable spécimen de l'architecture naturelle. Puis,
entre ces basaltes serpentaient de longues coulées de laves refroidies,
incrustées de raies bitumineuses, et, par places, s'étendaient de
larges tapis de soufre. Un jour plus puissant, entrant par le cratère
supérieur, inondait d'une vague clarté toutes ces déjections
volcaniques, à jamais ensevelies au sein de la montagne éteinte.

Cependant, notre marche ascensionnelle fut bientôt arrêtée, à une
hauteur de deux cent cinquante pieds environ, par d'infranchissables
obstacles. La voussure intérieure revenait en surplomb, et la montée
dut se changer en promenade circulaire. A ce dernier plan, le règne
végétal commençait à lutter avec le règne minéral. Quelques arbustes et
même certains arbres sortaient des anfractuosités de la paroi. Je
reconnus des euphorhes qui laissaient couler leur suc caustique. Des
héliotropes, très inhabiles à justifier leur nom, puisque les rayons
solaires n'arrivaient jamais jusqu'à eux, penchaient tristement leurs
grappes de fleurs aux couleurs et aux parfums à demi passés. Çà et là,
quelques chrysanthèmes poussaient timidement au pied d'aloès à longues
feuilles tristes et maladifs. Mais, entre les coulées de laves,
j'aperçus de petites violettes, encore parfumées d'une légère odeur, et
j'avoue que je les respirai avec délices. Le parfum, c'est l'âme de la
fleur, et les fleurs de la mer, ces splendides hydrophytes, n'ont pas
d'âme !

Nous étions arrivés au pied d'un bouquet de dragonniers robustes, qui
écartaient les roches sous l'effort de leurs musculeuses racines, quand
Ned Land s'écria :

« Ah ! monsieur, une ruche !

-- Une ruche ! répliquai-je, en faisant un geste de parfaite
incrédulité.

-- Oui ! une ruche, répéta le Canadien, et des abeilles qui bourdonnent
autour. »

Je m'approchai et je dus me rendre à l'évidence. Il y avait là, à
l'orifice d'un trou creusé dans le trou d'un dragonnier, quelques
milliers de ces ingénieux insectes, si communs dans toutes les
Canaries, et dont les produits y sont particulièrement estimés.

Tout naturellement, le Canadien voulut faire sa provision de miel, et
j'aurais eu mauvaise grâce à m'y opposer. Une certaine quantité de
feuilles sèches mélangées de soufre s'allumèrent sous l'étincelle de
son briquet, et il commença à enfumer les abeilles. Les bourdonnements
cessèrent peu à peu, et la ruche éventrée livra plusieurs livres d'un
miel parfumé. Ned Land en remplit son havresac.

« Quand j'aurai mélangé ce miel avec la pâte de l'artocarpus, nous
dit-il, je serai en mesure de vous offrir un gâteau succulent.

-- Parbleu ! fit Conseil, ce sera du pain d'épice.

-- Va pour le pain d'épice, dis-je, mais reprenons cette intéressante
promenade. »

A certains détours du sentier que nous suivions alots, le lac
apparaissait dans toute son étendue. Le fanal éclairait en entier sa
surface paisible qui ne connaissait ni les rides ni les ondulations. Le
_Nautilus_ gardait une immobilité parfaite. Sur sa plate-forme et sur
la berge s'agitaient les hommes de son équipage, ombres noires
nettement découpées au milieu de cette lumineuse atmosphère.

En ce moment, nous contournions la crête la plus élevée de ces premiers
plans de roches qui soutenaient la voûte. Je vis alors que les abeilles
n'étaient pas les seuls représentants du règne animal à l'intérieur de
ce volcan. Des oiseaux de proie planaient et tournoyaient çà et là dans
l'ombre, ou s'enfuyaient de leurs nids perchés sur des pointes de roc.
C'étaient des éperviers au ventre blanc, et des crécelles criardes. Sur
les pentes détalaient aussi, de toute la rapidité de leurs échasses, de
belles et grasses outardes. Je laisse à penser si la convoitise du
Canadien fut allumée à la vue de ce gibier savoureux, et s'il regretta
de ne pas avoir un fusil entre ses mains. Il essaya de remplacer le
plomb par les pierres, et après plusieurs essais infructueux, il
parvint à blesser une de ces magnifiques outardes. Dire qu'il risqua
vingt fois sa vie pour s'en emparer, ce n'est que vérité pure, mais il
fit si bien que l'animal alla rejoindre dans son sac les gâteaux de
miel.

Nous dûmes alors redescendre vers le rivage, car la crête devenait
impraticable. Au-dessus de nous, le cratère béant apparaissait comme
une large ouverture de puits. De cette place, le ciel se laissait
distinguer assez nettement, et je voyais courir des nuages échevelés
par le vent d'ouest, qui laissaient traîner jusqu'au sommet de la
montagne leurs brumeux haillons. Preuve certaine que ces nuages se
tenaient à une hauteur médiocre, car le volcan ne s'élevait pas à plus
de huit cents pieds au-dessus du niveau de l'Océan.

Une demi-heure après le dernier exploit du Canadien nous avions regagné
le rivage intérieur. Ici, la flore était représentée par de larges
tapis de cette criste-marine, petite plante ombellifère très bonne à
confire, qui porte aussi les noms de perce-pierre, de passe-pierre et
de fenouil-marin. Conseil en récolta quelques bottes. Quant à la faune,
elle comptait pas milliers des crustacés de toutes sortes, des homards,
des crabes-tourteaux, des palémons, des mysis, des faucheurs, des
galatées et un nombre prodigieux de coquillages, porcelaines, rochers
et patelles.

En cet endroit s'ouvrait une magnifique grotte. Mes compagnons et moi
nous prîmes plaisir à nous étendre sur son sable fin. Le feu avait poli
ses parois émaillées et étincelantes, toutes saupoudrées de la
poussière du mica. Ned Land en tâtait les murailles et cherchait à
sonder leur épaisseur. Je ne pus m'empêcher de sourire. La conversation
se mit alors sur ses éternels projets d'évasion, et je crus pouvoir,
sans trop m'avancer, lui donner cette espérance : c'est que le
capitaine Nemo n'était descendu au sud que pour renouveler sa provision
de sodium. J'espérais donc que, maintenant, il rallierait les côtes de
l'Europe et de l'Amérique ; ce qui permettrait au Canadien de reprendre
avec plus de succès sa tentative avortée.

Nous étions étendus depuis une heure dans cette grotte charmante. La
conversation, animée au début, languissait alors. Une certaine
somnolence s'emparait de nous. Comme je ne voyais aucune raison de
résister au sommeil, je me laissai aller à un assoupissement profond.
Je rêvais -- on ne choisit pas ses rêves -- je rêvais que mon existence
se réduisait à la vie végétative d'un simple mollusque. Il me semblait
que cette grotte formait la double valve de ma coquille...

Tout d'un coup, je fus réveillé par la voix de Conseil.

« Alerte ! Alerte ! criait ce digne garçon.

-- Qu'y a-t-il ? demandai-je, me soulevant à demi.

-- L'eau nous gagne ! »

Je me redressai. La mer se précipitait comme un torrent dans notre
retraite, et, décidément, puisque nous n'étions pas des mollusques, il
fallait se sauver.

En quelques instants, nous fûmes en sûreté sur le sommet de la grotte
même.

« Que se passe-t-il donc ? demanda Conseil. Quelque nouveau phénomène ?

-- Eh non ! mes amis, répondis-je, c'est la marée, ce n'est que la
marée qui a failli nous surprendre comme le héros de Walter Scott !
L'Océan se gonfle au-dehors, et par une loi toute naturelle
d'équilibre, le niveau du lac monte également. Nous en sommes quittes
pour un demi-bain. Allons nous changer au _Nautilus_.  »

Trois quarts d'heure plus tard, nous avions achevé notre promenade
circulaire et nous rentrions à bord. Les hommes de l'équipage
achevaient en ce moment d'embarquer les provisions de sodium, et le
_Nautilus_aurait pu partir à l'instant.

Cependant, le capitaine Nemo ne donna aucun ordre. Voulait-il attendre
la nuit et sortir secrètement par son passage sous-marin ? Peut-être.

Quoi qu'il en soit, le lendemain, le _Nautilus_, ayant quitté son port
d'attache, naviguait au large de toute terre, et à quelques mètres
au-dessous des flots de l'Atlantique.

                                   XI

                          LA MER DE SARGASSES

La direction du _Nautilus_ ne s'était pas modifiée. Tout espoir de
revenir vers les mers européennes devait donc être momentanément
rejeté. Le capitaine Nemo maintenait le cap vers le sud. Où nous
entraînait-il ? Je n'osais l'imaginer.

Ce jour-là, le _Nautilus_ traversa une singulière portion de l'Océan
atlantique. Personne n'ignore l'existence de ce grand courant d'eau
chaude connu sous le nom de Gulf Stream. Après être sorti des canaux de
Floride il se dirige vers le Spitzberg. Mais avant de pénétrer dans le
golfe du Mexique, vers le quarante-quatrième degré de latitude nord, ce
courant se divise en deux bras ; le principal se porte vers les côtes
d'Irlande et de Norvège, tandis que le second fléchit vers le sud à la
hauteur des Acores ; puis frappant les rivages africains et décrivant
un ovale allongé, il revient vers les Antilles.

Or, ce second bras -- c'est plutôt un collier qu'un bras -- entoure de
ses anneaux d'eau chaude cette portion de l'Océan froide, tranquille,
immobile, que l'on appelle la mer de Sargasses. Véritable lac en plein
Atlantique, les eaux du grand courant ne mettent pas moins de trois ans
à en faire le tour.

La mer de Sargasses, à proprement parler, couvre toute la partie
immergée de l'Atlantide. Certains auteurs ont même admis que ces
nombreuses herbes dont elle est semée sont arrachées aux prairies de
cet ancien continent. Il est plus probable, cependant, que ces
herbages, algues et fucus, enlevés au rivage de l'Europe et de
l'Amérique, sont entraînés jusqu'à cette zone par le Gulf Stream. Ce
fut là une des raisons qui amenèrent Colomb à supposer l'existence d'un
nouveau monde. Lorsque les navires de ce hardi chercheur arrivèrent à
la mer de Sargasses, ils naviguèrent non sans peine au milieu de ces
herbes qui arrêtaient leur marche au grand effroi des équipages, et ils
perdirent trois longues semaines à les traverser.

Telle était cette région que le _Nautilus_ visitait en ce moment, une
prairie véritable, un tapis serré d'algues, de fucus natans, de raisins
du tropique, si épais, si compact, que l'étrave d'un bâtiment ne l'eût
pas déchiré sans peine. Aussi, le capitaine Nemo, ne voulant pas
engager son hélice dans cette masse herbeuse, se tint-il à quelques
mètres de profondeur au-dessous de la surface des flots.

Ce nom de Sargasses vient du mot espagnol « sargazzo » qui signifie
varech. Ce varech, le varech-nageur ou porte-baie, forme principalement
ce banc immense. Et voici pourquoi, suivant le savant Maury, l'auteur
de la _Géographie physique du globe_, ces hydrophytes se réunissent
dans ce paisible bassin de l'Atlantique :

« L'explication qu'on en peut donner, dit-il, me semble résulter d'une
expérience connue de tout le monde. Si l'on place dans un vase des
fragments de bouchons ou de corps flottants quelconques, et que l'on
imprime à l'eau de ce vase un mouvement circulaire, on verra les
fragments éparpillés se réunir en groupe au centre de la surface
liquide, c'est-à-dire au point le moins agité. Dans le phénomène qui
nous occupe, le vase, c'est l'Atlantique, le Gulf Stream, c'est le
courant circulaire, et la mer de Sargasses, le point central où
viennent se réunir les corps flottants. »

Je partage l'opinion de Maury, et j'ai pu étudier le phénomène dans ce
milieu spécial où les navires pénètrent rarement. Au-dessus de nous
flottaient des corps de toute provenance, entassés au milieu de ces
herbes brunâtres, des troncs d'arbres arrachés aux Andes ou aux
Montagnes-Rocheuses et flottés par l'Amazone ou le Mississipi, de
nombreuses épaves, des restes de quilles ou de carènes, des bordages
défoncés et tellement alourdis par les coquilles et les anatifes qu'ils
ne pouvaient remonter à la surface de l'Océan. Et le temps justifiera
un jour cette autre opinion de Maury, que ces matières, ainsi
accumulées pendant des siècles, se minéraliseront sous l'action des
eaux et formeront alors d'inépuisables houillères. Réserve précieuse
que prépare la prévoyante nature pour ce moment où les hommes auront
épuisé les mines des continents.

Au milieu de cet inextricable tissu d'herbes et de fucus, je remarquai
de charmants alcyons stellés aux couleurs roses, des actinies qui
laissaient traîner leur longue chevelure de tentacules, des méduses
vertes, rouges, bleues, et particulièrement ces grandes rhizostomes de
Cuvier, dont l'ombrelle bleuâtre est bordée d'un feston violet.

Toute cette journée du 22 février se passa dans la mer de Sargasses, où
les poissons, amateurs de plantes marines et de crustacés, trouvent une
abondante nourriture. Le lendemain, l'Océan avait repris son aspect
accoutume.

Depuis ce moment, pendant dix-neuf jours, du 23 février au 12 mars, le
_Nautilus_, tenant le milieu de l'Atlantique, nous emporta avec une
vitesse constante de cent lieues par vingt-quatre heures. Le capitaine
Nemo voulait évidemment accomplir son programme sous-marin et je ne
doutais pas qu'il ne songeât, après avoir doublé le cap Horn, à revenir
vers les mers australes du Pacifique.

Ned Land avait donc eu raison de craindre. Dans ces larges mers,
privées d'îles, il ne fallait plus tenter de quitter le bord. Nul moyen
non plus de s'opposer aux volontés du capitaine Nemo. Le seul parti
était de se soumettre ; mais ce qu'on ne devait plus attendre de la
force ou de la ruse, j'aimais à penser qu'on pourrait l'obtenir par la
persuasion. Ce voyage terminé, le capitaine Nemo ne consentirait-il pas
à nous rendre la liberté sous serment de ne jamais révéler son
existence ? Serment d'honneur que nous aurions tenu. Mais il fallait
traiter cette délicate question avec le capitaine. Or, serais-je bien
venu à réclamer cette liberté ? Lui-même n'avait-il pas déclaré, dès le
début et d'une façon formelle, que le secret de sa vie exigeait notre
emprisonnement perpétuel à bord du _Nautilus_ ? Mon silence, depuis
quatre mois, ne devait-il pas lui paraître une acceptation tacite de
cette situation ? Revenir sur ce sujet n'aurait-il pas pour résultat de
donner des soupçons qui pourraient nuire à nos projets, si quelque
circonstance favorable se présentait plus tard de les reprendre ?
Toutes ces raisons, je les pesais, je les retournais dans mon esprit,
je les soumettais à Conseil qui n'était pas moins embarrassé que moi.
En somme, bien que je ne fusse pas facile à décourager, je comprenais
que les chances de jamais revoir mes semblables diminuaient de jour en
jour, surtout en ce moment où le capitaine Nemo courait en téméraire
vers le sud de l'Atlantique !

Pendant les dix-neuf jours que j'ai mentionnés plus haut, aucun
incident particulier ne signala notre voyage. Je vis peu le capitaine.
Il travaillait. Dans la bibliothèque je trouvais souvent des livres
qu'il laissait entr'ouverts, et surtout des livres d'histoire
naturelle. Mon ouvrage sur les fonds sous-marins, feuilleté par lui,
était couvert de notes en marge, qui contredisaient parfois mes
théories et mes systèmes. Mais le capitaine se contentait d'épurer
ainsi mon travail, et il était rare qu'il discutât avec moi.
Quelquefois, j'entendais résonner les sons mélancoliques de son orgue,
dont il jouait avec beaucoup d'expression, mais la nuit seulement, au
milieu de la plus secrète obscurité, lorsque le _Nautilus_ s'endormait
dans les déserts de l'Océan.

Pendant cette partie du voyage, nous naviguâmes des journées entières à
la surface des flots. La mer était comme abandonnée. A peine quelques
navires à voiles, en charge pour les Indes, se dirigeant vers le cap de
Bonne-Espérance. Un jour nous fûmes poursuivis par les embarcations
d'un baleinier qui nous prenait sans doute pour quelque énorme baleine
d'un haut prix. Mais le capitaine Nemo ne voulut pas faire perdre à ces
braves gens leur temps et leurs peines, et il termina la chasse en
plongeant sous les eaux. Cet incident avait paru vivement intéresser
Ned Land. Je ne crois pas me tromper en disant que le Canadien avait dû
regretter que notre cétacé de tôle ne pût être frappé à mort par le
harpon de ces pêcheurs.

Les poissons observés par Conseil et par moi, pendant cette période,
différaient peu de ceux que nous avions déjà étudiés sous d'autres
latitudes. Les principaux furent quelques échantillons de ce terrible
genre de cartilagineux, divisé en trois sous-genres qui ne comptent pas
moins de trente-deux espèces : des squales-galonnés, longs de cinq
mètres, à tête déprimée et plus large que le corps, à nageoire caudale
arrondie, et dont le dos porte sept grandes bandes noires parallèles et
longitudinales puis des squales-perlons, gris cendré, percés de sept
ouvertures branchiales et pourvus d'une seule nageoire dorsale placée à
peu près vers le milieu du corps.

Passaient aussi de grands chiens de mer, poissons voraces s'il en fut.
On a le droit de ne point croire aux récits des pêcheurs, mais voici ce
qu'ils racontent. On a trouvé dans le corps de l'un de ces animaux une
tête de buffle et un veau tout entier ; dans un autre, deux thons et un
matelot en uniforme ; dans un autre, un soldat avec son sabre ; dans un
autre enfin, un cheval avec son cavalier. Tout ceci, à vrai dire, n'est
pas article de foi. Toujours est-il qu'aucun de ces animaux ne se
laissa prendre aux filets du _Nautilus_, et que je ne pus vérifier leur
voracité.

Des troupes élégantes et folâtres de dauphins nous accompagnèrent
pendant des jours entiers. Ils allaient par bandes de cinq ou six,
chassant en meute comme les loups dans les campagnes d'ailleurs, non
moins voraces que les chiens de mer, si j'en crois un professeur de
Copenhague, qui retira de l'estomac d'un dauphin treize marsouins et
quinze phoques. C'était, il est vrai un épaulard, appartenant à la plus
grande espèce connue, et dont la longueur dépasse quelquefois
vingt-quatre pieds. Cette famille des delphiniens compte dix genres, et
ceux que j'aperçus tenaient du genre des delphinorinques, remarquables
par un museau excessivement étroit et quatre fois long comme le crâne.
Leur corps, mesurant trois mètres, noir en dessus, était en dessous
d'un blanc rosé semé de petites taches très rares.

Je citerai aussi, dans ces mers, de curieux échantillons de ces
poissons de l'ordre des acanthoptérigiens et de la famille des
sciénoides. Quelques auteurs -- plus poètes que naturalistes --
prétendent que ces poissons chantent mélodieusement, et que leurs voix
réunies forment un concert qu'un choeur de voix humaines ne saurait
égaler. Je ne dis pas non, mais ces scènes ne nous donnèrent aucune
sérénade à notre passage, et je le regrette.

Pour terminer enfin, Conseil classa une grande quantité de poissons
volants. Rien n'était plus curieux que de voir les dauphins leur donner
la chasse avec une précision merveilleuse. Quelle que fût la portée de
son vol, quelque trajectoire qu'il décrivît, même au-dessus du
_Nautilus_, l'infortuné poisson trouvait toujours la bouche du dauphin
ouverte pour le recevoir. C'étaient ou des pirapèdes, ou des
trigles-milans, à bouche lumineuse, qui, pendant la nuit, après avoir
tracé des raies de feu dans l'atmosphère, plongeaient dans les eaux
sombres comme autant d'étoiles filantes.

Jusqu'au 13 mars, notre navigation se continua dans ces conditions. Ce
jour-là, le _Nautilus_ fut employé à des expériences de sondages qui
m'intéressèrent vivement.

Nous avions fait alors près de treize mille lieues depuis notre départ
dans les hautes mers du Pacifique. Le point nous mettait par 450°37' de
latitude sud et 370°53' de longitude ouest. C'étaient ces mêmes parages
où le capitaine Denham de l'_Hérald_ fila quatorze mille mètres de
sonde sans trouver de fond. Là aussi, le lieutenant Parcker de la
frégate américaine _Congress_ n'avait pu atteindre le sol sous-marin
par quinze mille cent quarante mètres.

Le capitaine Nemo résolut d'envoyer son _Nautilus_ à la plus extrême
profondeur à fin de contrôler ces différents sondages. Je me préparai à
noter tous les résultats de l'expérience. Les panneaux du salon furent
ouverts, et les manoeuvres commencèrent pour atteindre ces couches si
prodigieusement reculées.

On pense bien qu'il ne fut pas question de plonger en remplissant les
réservoirs. Peut-être n'eussent-ils pu accroître suffisamment la
pesanteur spécifique du _Nautilus_. D'ailleurs, pour remonter, il
aurait fallu chasser cette surcharge d'eau, et les pompes n'auraient
pas été assez puissantes pour vaincre la pression extérieure.

Le capitaine Nemo résolut d'aller chercher le fond océanique par une
diagonale suffisamment allongée, au moyen de ses plans latéraux qui
furent placés sous un angle de quarante-cinq degrés avec les lignes
d'eau du _Nautilus_. Puis, l'hélice fut portée à son maximum de
vitesse, et sa quadruple branche battit les flots avec une
indescriptible violence.

Sous cette poussée puissante, la coque du _Nautilus_ frémit comme une
corde sonore et s'enfonça régulièrement sous les eaux. Le capitaine et
moi, postés dans le salon, nous suivions l'aiguille du manomètre qui
déviait rapidement. Bientôt fut dépassée cette zone habitable où
résident la plupart des poissons. Si quelques-uns de ces animaux ne
peuvent vivre qu'à la surface des mers ou des fleuves, d'autres, moins
nombreux, se tiennent à des profondeurs assez grandes. Parmi ces
derniers, j'observais l'hexanche, espèce de chien de mer muni de six
fentes respiratoires, le télescope aux yeux énormes, le
malarmat-cuirassé, aux thoracines grises, aux pectorales noires, que
protégeait son plastron de plaques osseuses d'un rouge pâle, puis enfin
le grenadier, qui, vivant par douze cents mètres de profondeur,
supportait alors une pression de cent vingt atmosphères.

Je demandai au capitaine Nemo s'il avait observé des poissons à des
profondeurs plus considérables.

« Des poissons ? me répondit-il, rarement. Mais dans l'état actuel de
la science, que présume-t-on, que sait-on ?

-- Le voici, capitaine. On sait que en allant vers les basses couches
de l'Océan, la vie végétale disparaît plus vite que la vie animale. On
sait que, là où se rencontrent encore des êtres animés, ne végète plus
une seule hydrophyte. On sait que les pèlerines, les huîtres vivent par
deux mille mètres d'eau, et que Mac Clintock, le héros des mers
polaires, a retiré une étoile vivante d'une profondeur de deux mille
cinq cents mètres. On sait que l'équipage du _Bull-Dog_, de la Marine
Royale, a pêché une astérie par deux mille six cent vingt brasses, soit
plus d'une lieue de profondeur. Mais, capitaine Nemo, peut-être me
direz-vous qu'on ne sait rien ?

-- Non, monsieur le professeur, répondit le capitaine, je n'aurai pas
cette impolitesse. Toutefois, je vous demanderai comment vous expliquez
que des êtres puissent vivre à de telles profondeurs ?

-- Je l'explique par deux raisons, répondis-je. D'abord, parce que les
courants verticaux, déterminés par les différences de salure et de
densité des eaux, produisent un mouvement qui suffit à entretenir la
vie rudimentaire des encrines et des astéries.

-- Juste, fit le capitaine.

-- Ensuite, parce que, si l'oxygène est la base de la vie, on sait que
la quantité d'oxygène dissous dans l'eau de mer augmente avec la
profondeur au lieu de diminuer, et que la pression des couches basses
contribue à l'y comprimer.

-- Ah ! on sait cela ? répondit le capitaine Nemo, d'un ton légèrement
surpris. Eh bien, monsieur le professeur, on a raison de le savoir, car
c'est la vérité. J'ajouterai, en effet, que la vessie natatoire des
poissons renferme plus d'azote que d'oxygène, quand ces animaux sont
pêchés à la surface des eaux, et plus d'oxygène que d'azote, au
contraire, quand ils sont tirés des grandes profondeurs. Ce qui donne
raison à votre système. Mais continuons nos observations. »

Mes regards se reportèrent sur le manomètre. L'instrument indiquait une
profondeur de six mille mètres. Notre immersion durait depuis une
heure. Le _Nautilus_, glissant sur ses plans inclinés, s'enfonçait
toujours. Les eaux désertes étaient admirablement transparentes et
d'une diaphanité que rien ne saurait peindre. Une heure plus tard, nous
étions par treize mille mètres -- trois lieues et quart environ -- et
le fond de l'Océan ne se laissait pas pressentir.

Cependant, par quatorze mille mètres, j'aperçus des pics noirâtres qui
surgissaient au milieu des eaux. Mais ces sommets pouvaient appartenir
à des montagnes hautes comme l'Hymalaya ou le Mont-Blanc, plus hautes
même, et la profondeur de ces abîmes demeurait inévaluable.

Le _Nautilus_ descendit plus bas encore, malgré les puissantes
pressions qu'il subissait. Je sentais ses tôles trembler sous la
jointure de leurs boulons ; ses barreaux s'arquaient ; ses cloisons
gémissaient ; les vitres du salon semblaient se gondoler sous la
pression des eaux. Et ce solide appareil eût cédé sans doute, si, ainsi
que l'avait dit son capitaine, il n'eût été capable de résister comme
un bloc plein.

En rasant les pentes de ces roches perdues sous les eaux, j'apercevais
encore quelques coquilles, des serpuls, des spinorbis vivantes, et
certains échantillons d'astéries.

Mais bientôt ces derniers représentants de la vie animale disparurent,
et, au-dessous de trois lieues, le _Nautilus_ dépassa les limites de
l'existence sous-marine, comme fait le ballon qui s'élève dans les airs
au-dessus des zones respirables. Nous avions atteint une profondeur de
seize mille mètres -- quatre lieues -- et les flancs du _Nautilus_
supportaient alors une pression de seize cents atmosphères,
c'est-à-dire seize cents kilogrammes par chaque centimètre carré de sa
surface !

« Quelle situation ! m'écriai-je. Parcourir dans ces régions profondes
où l'homme n'est jamais parvenu ! Voyez, capitaine, voyez ces rocs
magnifiques, ces grottes inhabitées, ces derniers réceptacles du globe,
où la vie n'est plus possible ! Quels sites inconnus et pourquoi
faut-il que nous soyons réduits à n'en conserver que le souvenir ?

-- Vous plairait-il, me demanda le capitaine Nemo, d'en rapporter mieux
que le souvenir ?

-- Que voulez-vous dire par ces paroles ?

-- Je veux dire que rien n'est plus facile que de prendre une vue
photographique de cette régions sous-marine ! »

Je n'avais pas eu le temps d'exprimer la surprise que me causait cette
nouvelle proposition, que sur un appel du capitaine Nemo, un objectif
était apporté dans le salon. Par les panneaux largement ouverts, le
milieu liquide éclairé électriquement, se distribuait avec une clarté
parfaite. Nulle ombre, nulle dégradation de notre lumière factice. Le
soleil n'eût pas été plus favorable à une opération de cette nature. Le
_Nautilus_, sous la poussée de son hélice, maîtrisée par l'inclinaison
de ses plans, demeurait immobile. L'instrument fut braqué sur ces sites
du fond océanique, et en quelques secondes, nous avions obtenu un
négatif d'une extrême pureté.

C'est l'épreuve positive que j'en donne ici. On y voit ces roches
primordiales qui n'ont jamais connu la lumière des cieux, ces granits
inférieurs qui forment la puissante assise du globe, ces grottes
profondes évidées dans la masse pierreuse, ces profils d'une
incomparable netteté et dont le trait terminal se détache en noir,
comme s'il était dû au pinceau de certains artistes flamands. Puis,
au-delà, un horizon de montagnes, une admirable ligne ondulée qui
compose les arrière-plans du paysage. Je ne puis décrire cet ensemble
de roches lisses, noires, polies, sans une mousse, sans une tache, aux
formes étrangement découpées et solidement établies sur ce tapis de
sable qui étincelait sous les jets de la lumière électrique.

Cependant, le capitaine Nemo, après avoir terminé son opération,
m'avait dit :

« Remontons monsieur le professeur. Il ne faut pas abuser de cette
situation ni exposer trop longtemps le _Nautilus_ à de pareilles
pressions.

-- Remontons ! répondis-je.

-- Tenez-vous bien. »

Je n'avais pas encore eu le temps de comprendre pourquoi le capitaine
me faisait cette recommandation, quand je fus précipité sur le tapis.

Son hélice embrayée sur un signal du capitaine, ses plans dressés
verticalement, le _Nautilus_, emporté comme un ballon dans les airs,
s'enlevait avec une rapidité foudroyante. Il coupait la masse des eaux
avec un frémissement sonore. Aucun détail n'était visible. En quatre
minutes, il avait franchi les quatre lieues qui le séparaient de la
surface de l'Océan, et, après avoir émergé comme un poisson volant, il
retombait en faisant jaillir les flots à une prodigieuse hauteur.

                                  XII

                          CACHALOTS ET BALEINES

Pendant la nuit du 13 au 14 mars, le _Nautilus_ reprit sa direction
vers le sud. Je pensais qu'à la hauteur du cap Horn, il mettrait le cap
à l'ouest afin de rallier les mers du Pacifique et d'achever son tour
du monde. Il n'en fit rien et continua de remonter vers les régions
australes. Où voulait-il donc aller ? Au pôle ? C'était insensé. Je
commençai à croire que les témérités du capitaine justifiaient
suffisamment les appréhensions de Ned Land.

Le Canadien, depuis quelque temps, ne me parlait plus de ses projets de
fuite. Il était devenu moins communicatif, presque silencieux. Je
voyais combien cet emprisonnement prolongé lui pesait. Je sentais ce
qui s'amassait de colère en lui. Lorsqu'il rencontrait le capitaine,
ses yeux s'allumaient d'un feu sombre, et je craignais toujours que sa
violence naturelle ne le portât à quelque extrémité.

Ce jour-là, 14 mars, Conseil et lui vinrent me trouver dans ma chambre.
Je leur demandai la raison de leur visite.

« Une simple question à vous poser, monsieur, me répondit le Canadien.

-- Parlez, Ned.

-- Combien d'hommes croyez-vous qu'il y ait à bord du _Nautilus_ ?

-- Je ne saurais le dire, mon ami.

-- Il me semble, reprit Ned Land, que sa manoeuvre ne nécessite pas un
nombreux équipage.

-- En effet, répondis-je, dans les conditions où il se trouve, une
dizaine d'hommes au plus doivent suffire à le manoeuvrer.

-- Eh bien, dit le Canadien, pourquoi y en aurait-il davantage ?

-- Pourquoi ? » répliquai-je.

Je regardai fixement Ned Land, dont les intentions étaient faciles à
deviner.

« Parce que, dis-je, si j'en crois mes pressentiments, si j'ai bien
compris l'existence du capitaine, le _Nautilus_ n'est pas seulement un
navire. Ce doit être un lieu de refuge pour ceux qui, comme son
commandant, ont rompu toute relation avec la terre.

-- Peut-être, dit Conseil, mais enfin le _Nautilus_ ne peut contenir
qu'un certain nombre d'hommes, et monsieur ne pourrait-il évaluer ce
maximum ?

-- Comment cela, Conseil ?

-- Par le calcul. Étant donné la capacité du navire que monsieur
connaît, et, par conséquent, la quantité d'air qu'il renferme ; sachant
d'autre part ce que chaque homme dépense dans l'acte de la respiration,
et comparant ces résultats avec la nécessité où le _Nautilus_ est de
remonter toutes les vingt-quatre heures... »

La phrase de Conseil n'en finissait pas, mais je vis bien où il voulait
en venir.

« Je te comprends, dis-je ; mais ce calcul-là, facile à établir
d'ailleurs, ne peut donner qu'un chiffre très incertain.

-- N'importe, reprit Ned Land, en insistant.

-- Voici le calcul, répondis-je. Chaque homme dépense en une heure
l'oxygène contenu dans cent litres d'air, soit en vingt-quatre heures
l'oxygène contenu dans deux mille quatre cents litres. Il faut donc
chercher combien de fois le _Nautilus_ renferme deux mille quatre cents
litres d'air.

-- Précisément, dit Conseil.

-- Or, repris-je, la capacité du _Nautilus_ étant de quinze cents
tonneaux, et celle du tonneau de mille litres, le _Nautilus_ renferme
quinze cent mille litres d'air, qui, divisés par deux mille quatre
cents... »

Je calculai rapidement au crayon :

« ... donnent au quotient six cent vingt-cinq. Ce qui revient à dire
que l'air contenu dans le _Nautilus_ pourrait rigoureusement suffire à
six cent vingt-cinq hommes pendant vingt-quatre heures.

-- Six cent vingt-cinq ! répéta Ned.

-- Mais tenez pour certain, ajoutai-je, que, tant passagers que marins
ou officiers, nous ne formons pas la dixième partie de ce chiffre.

-- C'est encore trop pour trois hommes ! murmura Conseil.

-- Donc, mon pauvre Ned, je ne puis que vous conseiller la patience.

-- Et même mieux que la patience, répondit Conseil, la résignation. »

Conseil avait employé le mot juste.

« Après tout, reprit-il, le capitaine Nemo ne peut pas aller toujours
au sud ! Il faudra bien qu'il s'arrête, ne fût-ce que devant la
banquise, et qu'il revienne vers des mers plus civilisées ! Alors, il
sera temps de reprendre les projets de Ned Land. »

Le Canadien secoua la tête, passa la main sur son front, ne répondit
pas, et se retira.

« Que monsieur me permette de lui faire une observation, me dit alors
Conseil. Ce pauvre Ned pense à tout ce qu'il ne peut pas avoir. Tout
lui revient de sa vie passée. Tout lui semble regrettable de ce qui
nous est interdit. Ses anciens souvenirs l'oppressent et il a le coeur
gros. Il faut le comprendre. Qu'est-ce qu'il a à faire ici ? Rien. Il
n'est pas un savant comme monsieur, et ne saurait prendre le même goût
que nous aux choses admirables de la mer. Il risquerait tout pour
pouvoir entrer dans une taverne de son pays ! »

Il est certain que la monotonie du bord devait paraître insupportable
au Canadien, habitué à une vie libre et active. Les événements qui
pouvaient le passionner étaient rares. Cependant, ce jour-là, un
incident vint lui rappeler ses beaux jours de harponneur.

Vers onze heures du matin, étant à la surface de l'Océan, le _Nautilus_
tomba au milieu d'une troupe de baleines. Rencontre qui ne me surprit
pas, car je savais que ces animaux, chassés à outrance, se sont
réfugiés dans les bassins des hautes latitudes.

Le rôle joué par la baleine dans le monde marin, et son influence sur
les découvertes géographiques, ont été considérables. C'est elle, qui,
entraînant à sa suite, les Basques d'abord, puis les Asturiens, les
Anglais et les Hollandais, les enhardit contre les dangers de l'Océan
et les conduisit d'une extrémité de la terre à l'autre. Les baleines
aiment à fréquenter les mers australes et boréales. D'anciennes
légendes prétendent même que ces cétacés amenèrent les pêcheurs jusqu'à
sept lieues seulement du pôle nord. Si le fait est faux, il sera vrai
un jour et c'est probablement ainsi, en chassant la baleine dans les
régions arctiques ou antarctiques, que les hommes atteindront ce point
inconnu du globe.

Nous étions assis sur la plate-forme par une mer tranquille. Mais le
mois d'octobre de ces latitudes nous donnait de belles journées
d'automne. Ce fut le Canadien -- il ne pouvait s'y tromper -- qui
signala une baleine à l'horizon dans l'est. En regardant attentivement,
on voyait son dos noirâtre s'élever et s'abaisser alternativement
au-dessus des flots, à cinq milles du _Nautilus_.

« Ah ! s'écria Ned Land, si j'étais à bord d'un baleinier, voilà une
rencontre qui me ferait plaisir ! C'est un animal de grande taille !
Voyez avec quelle puissance ses évents rejettent des colonnes d'air et
de vapeur ! Mille diables ! pourquoi faut-il que je sois enchaîné sur
ce morceau de tôle !

-- Quoi ! Ned, répondis-je, vous n'êtes pas encore revenu de vos
vieilles idées de pêche ?

-- Est-ce qu'un pêcheur de baleines, monsieur, peut oublier son ancien
métier ? Est-ce qu'on se lasse jamais des émotions d'une pareille
chasse ?

-- Vous n'avez jamais pêché dans ces mers, Ned ?

-- Jamais, monsieur. Dans les mers boréales seulement, et autant dans
le détroit de Bering que dans celui de Davis.

-- Alors la baleine australe vous est encore inconnue. C'est la baleine
franche que vous avez chassée jusqu'ici, et elle ne se hasarderait pas
à passer les eaux chaudes de l'Équateur.

-- Ah ! monsieur le professeur, que me dites-vous là ? répliqua le
Canadien d'un ton passablement incrédule.

-- Je dis ce qui est.

-- Par exemple ! Moi qui vous parle, en soixante-cinq, voilà deux ans
et demi, j'ai amariné près du Groenland une baleine qui portait encore
dans son flanc le harpon poinçonné d'un baleinier de Bering. Or, je
vous demande, comment après avoir été frappé à l'ouest de l'Amérique,
l'animal serait venu se faire tuer à l'est, s'il n'avait, après avoir
doublé, soit le cap Horn, soit le cap de Bonne Espérance, franchi
l'Équateur ?

-- Je pense comme l'ami Ned, dit Conseil, et j'attends ce que répondra
monsieur.

-- Monsieur vous répondra, mes amis, que les baleines sont localisées,
suivant leurs espèces, dans certaines mers qu'elles ne quittent pas. Et
si l'un de ces animaux est venu du détroit de Béring dans celui de
Davis, c'est tout simplement parce qu'il existe un passage d'une mer à
l'autre, soit sur les côtes de l'Amérique, soit sur celles de l'Asie.

-- Faut-il vous croire ? demanda le Canadien, en fermant un oeil.

-- Il faut croire monsieur, répondit Conseil.

-- Dès lors, reprit le Canadien, puisque je n'ai jamais pêché dans ces
parages, je ne connais point les baleines qui les fréquentent ?

-- Je vous l'ai dit, Ned.

-- Raison de plus pour faire leur connaissance, répliqua Conseil.

-- Voyez ! voyez ! s'écria le Canadien la voix émue. Elle s'approche !
Elle vient sur nous ! Elle me nargue ! Elle sait que je ne peux rien
contre elle ! »

Ned frappait du pied. Sa main frémissait en brandissant un harpon
imaginaire.

« Ces cétacés, demanda-t-il, sont-ils aussi gros que ceux des mers
boréales ?

-- A peu près, Ned.

-- C'est que j'ai vu de grosses baleines, monsieur, des baleines qui
mesuraient jusqu'à cent pieds de longueur !

Je me suis même laissé dire que le Hullamock et l'Umgallick des îles
Aléoutiennes dépassaient quelquefois cent cinquante pieds.

-- Ceci me paraît exagéré, répondis-je. Ces animaux ne sont que des
baleinoptères, pourvus de nageoires dorsales, et de même que les
cachalots, ils sont généralement plus petits que la baleine franche.

-- Ah ! s'écria le Canadien, dont les regards ne quittaient pas
l'Océan, elle se rapproche, elle vient dans les eaux du _Nautilus_ ! »

Puis, reprenant sa conversation :

« Vous parlez, dit-il, du cachalot comme d'une petite bête ! On cite
cependant des cachalots gigantesques. Ce sont des cétacés intelligents.
Quelques-uns, dit-on, se couvrent d'algues et de fucus. On les prend
pour des îlots. On campe dessus, on s'y installe, on fait du feu...

-- On y bâtit des maisons, dit Conseil.

-- Oui, farceur, répondit Ned Land. Puis, un beau jour l'animal plonge
et entraîne tous ses habitants au fond de l'abîme.

-- Comme dans les voyages de Simbad le marin, répliquai-je en riant.

-- Ah ! maître Land, il paraît que vous aimez les histoires
extraordinaires ! Quels cachalots que les vôtres ! J'espère que vous
n'y croyez pas !

-- Monsieur le naturaliste, répondit sérieusement le Canadien, il faut
tout croire de la part des baleines !

-- Comme elle marche, celle-ci ! Comme elle se dérobe !

-- On prétend que ces animaux-là peuvent faire le tour du monde en
quinze jours.

-- Je ne dis pas non.

-- Mais, ce que vous ne savez sans doute pas, monsieur Aronnax, c'est
que, au commencement du monde, les baleines filaient plus rapidement
encore.

-- Ah ! vraiment, Ned ! Et pourquoi cela ?

-- Parce que alors, elles avaient la queue en travers, comme les
poissons, c'est-à-dire que cette queue, comprimée verticalement,
frappait l'eau de gauche à droite et de droite à gauche. Mais le
Créateur, s'apercevant qu'elles marchaient trop vite, leur tordit la
queue, et depuis ce temps-là, elles battent les flots de haut en bas au
détriment de leur rapidité.

-- Bon, Ned, dis-je, en reprenant une expression du Canadien, faut-il
vous croire ?

-- Pas trop, répondit Ned Land, et pas plus que si je vous disais qu'il
existe des baleines longues de trois cents pieds et pesant cent mille
livres.

-- C'est beaucoup, en effet, dis-je. Cependant, il faut avouer que
certains cétacés acquièrent un développement considérable, puisque,
dit-on, ils fournissent jusqu'à cent vingt tonnes d'huile.

-- Pour ça, je l'ai vu, dit le Canadien.

-- Je le crois volontiers, Ned, comme je crois que certaines baleines
égalent en grosseur cent éléphants. Jugez des effets produits par une
telle masse lancée à toute vitesse !

-- Est-il vrai, demanda Conseil, qu'elles peuvent couler des navires ?

-- Des navires, je ne le crois pas, répondis-je. On raconte, cependant,
qu'en 1820, précisément dans ces mers du sud, une baleine se précipita
sur l'_Essex_ et le fit reculer avec une vitesse de quatre mètres par
seconde. Des lames pénétrèrent par l'arrière, et l'_Essex_ sombra
presque aussitôt. »

Ned me regarda d'un air narquois.

« Pour mon compte, dit-il, j'ai reçu un coup de queue de baleine --
dans mon canot, cela va sans dire. Mes compagnons et moi, nous avons
été lancés à une hauteur de six mètres. Mais auprès de la baleine de
monsieur le professeur, la mienne n'était qu'un baleineau.

-- Est-ce que ces animaux-là vivent longtemps ? demanda Conseil.

-- Mille ans, répondit le Canadien sans hésiter.

-- Et comment le savez-vous, Ned ?

-- Parce qu'on le dit.

-- Et pourquoi le dit-on ?

-- Parce qu'on le sait.

-- Non, Ned, on ne le sait pas, mais on le suppose, et voici le
raisonnement sur lequel on s'appuie. Il y a quatre cents ans, lorsque
les pêcheurs chassèrent pour la première fois les baleines, ces animaux
avaient une taille supérieure à celle qu'ils acquièrent aujourd'hui. On
suppose donc, assez logiquement, que l'infériorité des baleines
actuelles vient de ce qu'elles n'ont pas eu le temps d'atteindre leur
complet développement. C'est ce qui a fait dire à Buffon que ces
cétacés pouvaient et devaient même vivre mille ans. Vous entendez ? »

Ned Land n'entendait pas. Il n'écoutait plus. La baleine s'approchait
toujours. Il la dévorait des yeux.

« Ah ! s'écria-t-il, ce n'est plus une baleine, c'est dix, c'est vingt,
c'est un troupeau tout entier ! Et ne pouvoir rien faire ! Etre là
pieds et poings liés !

-- Mais, ami Ned, dit Conseil, pourquoi ne pas demander au capitaine
Nemo la permission de chasser ?... »

Conseil n'avait pas achevé sa phrase, que Ned Land s'était affalé par
le panneau et courait à la recherche du capitaine. Quelques instants
après, tous deux reparaissaient sur la plate-forme.

Le capitaine Nemo observa le troupeau de cétacés qui se jouait sur les
eaux à un mille du _Nautilus_.

« Ce sont des baleines australes, dit-il. Il y a là la fortune d'une
flotte de baleiniers.

-- Eh ! bien, monsieur, demanda le Canadien, ne pourrais-je leur donner
la chasse, ne fût-ce que pour ne pas oublier mon ancien métier de
harponneur ?

-- A quoi bon, répondit le capitaine Nemo, chasser uniquement pour
détruire ! Nous n'avons que faire d'huile de baleine à bord.

-- Cependant, monsieur, reprit le Canadien, dans la mer Rouge, vous
nous avez autorisés à poursuivre un dugong !

-- Il s'agissait alors de procurer de la viande fraîche à mon équipage.
Ici, ce serait tuer pour tuer. Je sais bien que c'est un privilège
réservé à l'homme, mais je n'admets pas ces passe-temps meurtriers. En
détruisant la baleine australe comme la baleine franche, êtres
inoffensifs et bons, vos pareils, maître Land, commettent une action
blâmable. C'est ainsi qu'ils ont déjà dépeuplé toute la baie de Baffin,
et qu'ils anéantiront une classe d'animaux utiles. Laissez donc
tranquilles ces malheureux cétacés. Ils ont bien assez de leurs ennemis
naturels, les cachalots, les espadons et les scies, sans que vous vous
en mêliez. »

Je laisse à imaginer la figure que faisait le Canadien pendant ce cours
de morale. Donner de semblables raisons à un chasseur, c'était perdre
ses paroles. Ned Land regardait le capitaine Nemo et ne comprenait
évidemment pas ce qu'il voulait lui dire. Cependant, le capitaine avait
raison. L'acharnement barbare et inconsidéré des pêcheurs fera
disparaître un jour la dernière baleine de l'Océan.

Ned Land siffla entre les dents son Yankee doodle, fourra ses mains
dans ses poches et nous tourna le dos.

Cependant le capitaine Nemo observait le troupeau de cétacés, et
s'adressant à moi :

« J'avais raison de prétendre, que sans compter l'homme, les baleines
ont assez d'autres ennemis naturels. Celles-ci vont avoir affaire à
forte partie avant peu. Apercevez-vous, monsieur Aronnax, à huit milles
sous le vent ces points noirâtres qui sont en mouvement ?

-- Oui, capitaine, répondis-je.

-- Ce sont des cachalots, animaux terribles que j'ai quelquefois
rencontrés par troupes de deux ou trois cents ! Quant à ceux-là, bêtes
cruelles et malfaisantes, on a raison de les exterminer. »

Le Canadien se retourna vivement à ces derniers mots.

« Eh bien, capitaine, dis-je, il est temps encore, dans l'intérêt même
des baleines...

-- Inutile de s'exposer, monsieur le professeur. Le _Nautilus_ suffira
à disperser ces cachalots. Il est armé d'un éperon d'acier qui vaut
bien le harpon de maître Land, j'imagine. »

Le Canadien ne se gêna pas pour hausser les épaules. Attaquer des
cétacés à coups d'éperon ! Qui avait jamais entendu parler de cela ?

« Attendez, monsieur Aronnax, dit le capitaine Nemo. Nous vous
montrerons une chasse que vous ne connaissez pas encore. Pas de pitié
pour ces féroces cétacés. Ils ne sont que bouche et dents ! »

Bouche et dents ! On ne pouvait mieux peindre le cachalot macrocéphale,
dont la taille dépasse quelque fois vingt-cinq mètres. La tête énorme
de ce cétacé occupe environ le tiers de son corps. Mieux armé que la
baleine, dont la mâchoire supérieure est seulement garnie de fanons, il
est muni de vingt-cinq grosses dents, hautes de vingt centimètres,
cylindriques et coniques à leur sommet, et qui pèsent deux livres
chacune. C'est à la partie supérieure de cette énorme tête et dans de
grandes cavités séparées par des cartilages, que se trouvent trois à
quatre cents kilogrammes de cette huile précieuse, dite « blanc de
baleine ». Le cachalot est un animal disgracieux, plutôt têtard que
poisson, suivant la remarque de Frédol. Il est mal construit, étant
pour ainsi dire « manqué » dans toute la partie gauche de sa charpente,
et n'y voyant guère que de l'oeil droit.

Cependant, le monstrueux troupeau s'approchait toujours. Il avait
aperçu les baleines et se préparait à les attaquer. On pouvait
préjuger, d'avance, la victoire des cachalots, non seulement parce
qu'ils sont mieux bâtis pour l'attaque que leurs inoffensifs
adversaires, mais aussi parce qu'ils peuvent rester plus longtemps sous
les flots, sans venir respirer à leur surface.

Il n'était que temps d'aller au secours des baleines. Le _Nautilus_ se
mit entre deux eaux. Conseil, Ned et moi, nous prîmes place devant les
vitres du salon. Le capitaine Nemo se rendit près du timonier pour
manoeuvrer son appareil comme un engin de destruction. Bientôt, je
sentis les battements de l'hélice se précipiter et notre vitesse
s'accroître.

Le combat était déjà commencé entre les cachalots et les baleines,
lorsque le _Nautilus_ arriva. Il manoeuvra de manière à couper la
troupe des macrocéphales. Ceux-ci, tout d'abord, se montrèrent peu émus
à la vue du nouveau monstre qui se mêlait à la bataille. Mais bientôt
ils durent se garer de ses coups.

Quelle lutte ! Ned Land lui-même, bientôt enthousiasmé, finit par
battre des mains. Le _Nautilus_ n'était plus qu'un harpon formidable,
brandi par la main de son capitaine. Il se lançait contre ces masses
charnues et les traversait de part en part, laissant après son passage
deux grouillantes moitiés d'animal. Les formidables coups de queue qui
frappaient ses flancs, il ne les sentait pas. Les chocs qu'il
produisait, pas davantage. Un cachalot exterminé, il courait à un
autre, virait sur place pour ne pas manquer sa proie, allant de
l'avant, de l'arrière, docile à son gouvernail, plongeant quand le
cétacé s'enfonçait dans les couches profondes, remontant avec lui
lorsqu'il revenait à la surface, le frappant de plein ou d'écharpe, le
coupant ou le déchirant, et dans toutes les directions et sous toutes
les allures, le perçant de son terrible éperon.

Quel carnage ! Quel bruit à la surface des flots ! Quels sifflements
aigus et quels ronflements particuliers à ces animaux épouvantés ! Au
milieu de ces couches ordinairement si paisibles, leur queue créait de
véritables houles.

Pendant une heure se prolongea cet homérique massacre, auquel les
macrocéphales ne pouvaient se soustraire. Plusieurs fois, dix ou douze
réunis essayèrent d'écraser le _Nautilus_ sous leur masse. On voyait, à
la vitre, leur gueule énorme pavée de dents, leur oeil formidable. Ned
Land, qui ne se possédait plus, les menaçait et les injuriait. On
sentait qu'ils se cramponnaient à notre appareil, comme des chiens qui
coiffent un ragot sous les taillis. Mais le _Nautilus_, forçant son
hélice, les emportait, les entraînait, ou les ramenait vers le niveau
supérieur des eaux, sans se soucier ni de leur poids énorme, ni de
leurs puissantes étreintes.

Enfin la masse des cachalots s'éclaircit. Les flots redevinrent
tranquilles. Je sentis que nous remontions à la surface de l'Océan. Le
panneau fut ouvert, et nous nous précipitâmes sur la plate-forme.

La mer était couverte de cadavres mutilés. Une explosion formidable
n'eût pas divisé, déchiré, déchiqueté avec plus de violence ces masses
charnues. Nous flottions au milieu de corps gigantesques, bleuâtres sur
le dos, blanchâtres sous le ventre, et tout bossués d'énormes
protubérances. Quelques cachalots épouvantés fuyaient à l'horizon. Les
flots étaient teints en rouge sur un espace de plusieurs milles ; et le
_Nautilus_ flottait au milieu d'une mer de sang.

Le capitaine Nemo nous rejoignit.

« Eh bien, maître Land ? dit-il.

-- Eh bien, monsieur, répondit le Canadien, chez lequel l'enthousiasme
s'était calmé, c'est un spectacle terrible, en effet. Mais je ne suis
pas un boucher, je suis un chasseur, et ceci n'est qu'une boucherie.

-- C'est un massacre d'animaux malfaisants, répondit le capitaine, et
le _Nautilus_ n'est pas un couteau de boucher.

-- J'aime mieux mon harpon, répliqua le Canadien.

-- Chacun son arme », répondit le capitaine, en regardant fixement Ned
Land.

Je craignais que celui-ci ne se laissât emporter à quelque violence qui
aurait eu des conséquences déplorables. Mais sa colère fut détournée
par la vue d'une baleine que le _Nautilus_ accostait en ce moment.

L'animal n'avait pu échapper à la dent des cachalots. Je reconnus la
baleine australe, à tête déprimée, qui est entièrement noire.
Anatomiquement, elle se distingue de la baleine blanche et du
Nord-Caper par la soudure des sept vertèbres cervicales, et elle compte
deux côtes de plus que ses congénères. Le malheureux cétacé, couché sur
le flanc, le ventre troué de morsures, était mort. Au bout de sa
nageoire mutilée pendait encore un petit baleineau qu'il n'avait pu
sauver du massacre. Sa bouche ouverte laissait couler l'eau qui
murmurait comme un ressac à travers ses fanons.

Le capitaine Nemo conduisit le _Nautilus_ près du cadavre de l'animal.
Deux de ses hommes montèrent sur le flanc de la baleine, et je vis, non
sans étonnement, qu'ils retiraient de ses mamelles tout le lait
qu'elles contenaient, c'est-à-dire la valeur de deux à trois tonneaux.

Le capitaine m'offrit une tasse de ce lait encore chaud. Je ne pus
m'empêcher de lui marquer ma répugnance pour ce breuvage. Il m'assura
que ce lait était excellent, et qu'il ne se distinguait en aucune façon
du lait de vache.

Je le goûtai et je fus de son avis. C'était donc pour nous une réserve
utile, car, ce lait, sous la forme de beurre salé ou de fromage, devait
apporter une agréable variété à notre ordinaire.

De ce jour-là, je remarquai avec inquiétude que les dispositions de Ned
Land envers le capitaine Nemo devenaient de plus en plus mauvaises, et
je résolus de surveiller de près les faits et gestes du Canadien.

                                  XIII

                              LA BANQUISE

Le _Nautilus_ avait repris son imperturbable direction vers le sud. Il
suivait le cinquantième méridien avec une vitesse considérable.
Voulait-il donc atteindre le pôle ? Je ne le pensais pas, car jusqu'ici
toutes les tentatives pour s'élever jusqu'à ce point du globe avaient
échoué. La saison, d'ailleurs, était déjà fort avancée, puisque le 13
mars des terres antarctiques correspond au 13 septembre des régions
boréales, qui commence la période équinoxiale.

Le 14 mars, j'aperçus des glaces flottantes par 55° de latitude,
simples débris blafards de vingt à vingt-cinq pieds, formant des
écueils sur lesquels la mer déferlait. Le _Nautilus_ se maintenait à la
surface de l'Océan. Ned Land, ayant déjà pêché dans les mers arctiques,
était familiarisé avec ce spectacle des icebergs. Conseil et moi, nous
l'admirions pour la première fois.

Dans l'atmosphère, vers l'horizon du sud, s'étendait une bande blanche
d'un éblouissant aspect. Les baleiniers anglais lui ont donné le nom de
« ice-blinck ». Quelque épais que soient les nuages, ils ne peuvent
l'obscurcir. Elle annonce la présence d'un pack ou banc de glace.

En effet, bientôt apparurent des blocs plus considérables dont l'éclat
se modifiait suivant les caprices de la brume. Quelques-unes de ces
masses montraient des veines vertes, comme si le sulfate de cuivre en
eût tracé les lignes ondulées. D'autres, semblables à d'énormes
améthystes, se laissaient pénétrer par la lumière. Celles-ci
réverbéraient les rayons du jour sur les mille facettes de leurs
cristaux. Celles-là, nuancées des vifs reflets du calcaire, auraient
suffi à la construction de toute une ville de marbre.

Plus nous descendions au sud, plus ces îles flottantes gagnaient en
nombre et en importance. Les oiseaux polaires y nichaient par milliers.
C'étaient des pétrels, des damiers, des puffins, qui nous
assourdissaient de leurs cris. Quelques-uns, prenant le _Nautilus_ pour
le cadavre d'une baleine, venaient s'y reposer et piquaient de coups de
bec sa tôle sonore.

Pendant cette navigation au milieu des glaces, le capitaine Nemo se
tint souvent sur la plate-forme. Il observait avec attention ces
parages abandonnés. Je voyais son calme regard s'animer parfois. Se
disait-il que dans ces mers polaires interdites à l'homme, il était là
chez lui, maître de ces infranchissables espaces ? Peut-être. Mais il
ne parlait pas. Il restait immobile, ne revenant à lui que lorsque ses
instincts de manoeuvrier reprenaient le dessus. Dirigeant alors son
_Nautilus_ avec une adresse consommée, il évitait habilement le choc de
ces masses dont quelques-unes mesuraient une longueur de plusieurs
milles sur une hauteur qui variait de soixante-dix à quatre-vingts
mètres. Souvent l'horizon paraissait entièrement fermé. A la hauteur du
soixantième degré de latitude, toute passe avait disparu. Mais le
capitaine Nemo, cherchant avec soin, trouvait bientôt quelque étroite
ouverture par laquelle il se glissait audacieusement, sachant bien,
cependant, qu'elle se refermerait derrière lui.

Ce fut ainsi que le _Nautilus_, guidé par cette main habile, dépassa
toutes ces glaces, classées, suivant leur forme ou leur grandeur, avec
une précision qui enchantait Conseil: icebergs ou montagnes, ice-fields
ou champs unis et sans limites, drift-ice ou glaces flottantes, packs
ou champs brisés, nommés palchs quand ils sont circulaires, et streams
lorsqu'ils sont faits de morceaux allongés.

La température était assez basse. Le thermomètre, exposé à l'air
extérieur, marquait deux à trois degrés au-dessous de zéro. Mais nous
étions chaudement habillés de fourrures, dont les phoques ou les ours
marins avaient fait les frais. L'intérieur du _Nautilus_, régulièrement
chauffé par ses appareils électriques, défiait les froids les plus
intenses. D'ailleurs, il lui eût suffi de s'enfoncer à quelques mètres
au-dessous des flots pour y trouver une température supportable.

Deux mois plus tôt, nous aurions joui sous cette latitude d'un jour
perpétuel; mais déjà la nuit se faisait pendant trois ou quatre heures,
et plus tard, elle devait jeter six mois d'ombre sur ces régions
circumpolaires.

Le 15 mars, la latitude des îles New-Shetland et des Orkney du Sud fut
dépassée. Le capitaine m'apprit qu'autrefois de nombreuses tribus de
phoques habitaient ces terres; mais les baleiniers anglais et
américains, dans leur rage de destruction, massacrant les adultes et
les femelles pleines, là où existait l'animation de la vie, avaient
laissé après eux le silence de la mort.

Le 16 mars, vers huit heures du matin, le _Nautilus_, suivant le
cinquante-cinquième méridien, coupa le cercle polaire antarctique. Les
glaces nous entouraient de toutes parts et fermaient l'horizon.
Cependant, le capitaine Nemo marchait de passe en passe et s'élevait
toujours.

« Mais où va-t-il ? demandai-je.

-- Devant lui, répondait Conseil. Après tout, lorsqu'il ne pourra pas
aller plus loin, il s'arrêtera.

-- Je n'en jurerais pas ! » répondis-je.

Et, pour être franc, j'avouerai que cette excursion aventureuse ne me
déplaisait point. A quel degré m'émerveillaient les beautés de ces
régions nouvelles, je ne saurais l'exprimer. Les glaces prenaient des
attitudes superbes. Ici, leur ensemble formait une ville orientale,
avec ses minarets et ses mosquées innombrables. Là, une cité écroulée
et comme jetée à terre par une convulsion du sol. Aspects incessamment
variés par les obliques rayons du soleil, ou perdus dans les brumes
grises au milieu des ouragans de neige. Puis, de toutes parts des
détonations, des éboulements, de grandes culbutes d'icebergs, qui
changeaient le décor comme le paysage d'un diorama.

Lorsque le _Nautilus_ était immergé au moment où se rompaient ces
équilibres, le bruit se propageait sous les eaux avec une effrayante
intensité, et la chute de ces masses créait de redoutables remous
jusque dans les couches profondes de l'Océan. Le _Nautilus_ roulait et
tanguait alors comme un navire abandonne à la furie des éléments.

Souvent, ne voyant plus aucune issue, je pensais que nous étions
définitivement prisonniers; mais, l'instinct le guidant, sur le plus
léger indice le capitaine Nemo découvrait des passes nouvelles. Il ne
se trompait jamais en observant les minces filets d'eau bleuâtre qui
sillonnaient les ice-fields. Aussi ne mettais-je pas en doute qu'il
n'eût aventuré déjà le _Nautilus_ au milieu des mers antarctiques.

Cependant, dans la journée du 16 mars, les champs de glace nous
barrèrent absolument la route. Ce n'était pas encore la banquise, mais
de vastes ice-fields cimentés par le froid. Cet obstacle ne pouvait
arrêter le capitaine Nemo, et il se lança contre l'ice-field avec une
effroyable violence. Le _Nautilus_ entrait comme un coin dans cette
masse friable, et la divisait avec des craquements terribles. C'était
l'antique bélier poussé par une puissance infinie. Les débris de glace,
haut projetés, retombaient en grêle autour de nous. Par sa seule force
d'impulsion, notre appareil se creusait un chenal. Quelquefois, emporté
par son élan, il montait sur le champ de glace et l'écrasait de son
poids, ou par instants, enfourné sous l'ice-field, il le divisait par
un simple mouvement de tangage qui produisait de larges déchirures.

Pendant ces journées, de violents grains nous assaillirent. Par
certaines brumes épaisses, on ne se fût pas vu d'une extrémité de la
plate-forme à l'autre. Le vent sautait brusquement à tous les points du
compas. La neige s'accumulait en couches si dures qu'il fallait la
briser à coups de pic. Rien qu'à la température de cinq degrés
au-dessous de zéro, toutes les parties extérieures du _Nautilus_ se
recouvraient de glaces. Un gréement n'aurait pu se manoeuvrer, car tous
les garants eussent été engagés dans la gorge des poulies. Un bâtiment
sans voiles et mû par un moteur électrique qui se passait de charbon,
pouvait seul affronter d'aussi hautes latitudes.

Dans ces conditions, le baromètre se tint généralement très bas. Il
tomba même à 73°5'. Les indications de la boussole n'offraient plus
aucune garantie. Ses aiguilles affolées marquaient des directions
contradictoires, en s'approchant du pôle magnétique méridional qui ne
se confond pas avec le sud du monde. En effet, suivant Hansten, ce pôle
est situé à peu près par 70° de latitude et 130° de longitude, et
d'après les observations de Duperrey, par 135° de longitude et 70°30'
de latitude. Il fallait faire alors des observations nombreuses sur les
compas transportés à différentes parties du navire et prendre une
moyenne. Mais souvent, on s'en rapportait à l'estime pour relever la
route parcourue, méthode peu satisfaisante au milieu de ces passes
sinueuses dont les points de repère changent incessamment.

Enfin, le 18 mars, après vingt assauts inutiles, le _Nautilus_ se vit
définitivement enrayé. Ce n'étaient plus ni les streams, ni les palks,
ni les ice-fields, mais une interminable et immobile barrière formée de
montagnes soudées entre elles.

« La banquise ! » me dit le Canadien.

Je compris que pour Ned Land comme pour tous les navigateurs qui nous
avaient précédé, c'était l'infranchissable obstacle. Le soleil ayant un
instant paru vers midi, le capitaine Nemo obtint une observation assez
exacte qui donnait notre situation par 51°30' de longitude et 67°39' de
latitude méridionale. C'était déjà un point avancé des régions
antarctiques.

De mer, de surface liquide, il n'y avait plus apparence devant nos
yeux. Sous l'éperon du _Nautilus_ s'étendait une vaste plaine
tourmentée, enchevêtrée de blocs confus, avec tout ce pêle-mêle
capricieux qui caractérise la surface d'un fleuve quelque temps avant
la débâcle des glaces, mais sur des proportions gigantesques. Çà et là,
des pics aigus, des aiguilles déliées s'élevant à une hauteur de deux
cents pieds; plus loin, une suite de falaises taillées à pic et
revêtues de teintes grisâtres, vastes miroirs qui reflétaient quelques
rayons de soleil à demi noyés dans les brumes. Puis, sur cette nature
désolée, un silence farouche, à peine rompu par le battement d'ailes
des pétrels ou des puffins. Tout était gelé alors, même le bruit.

Le _Nautilus_ dut donc s'arrêter dans son aventureuse course au milieu
des champs de glace.

« Monsieur, me dit ce jour-là Ned Land, si votre capitaine va plus loin
!

-- Eh bien ?

-- Ce sera un maître homme.

-- Pourquoi, Ned ?

-- Parce que personne ne peut franchir la banquise. Il est puissant,
votre capitaine; mais, mille diables ! il n'est pas plus puissant que
la nature, et là où elle a mis des bornes, il faut que l'on s'arrête
bon gré mal gré.

-- En effet, Ned Land, et cependant j'aurais voulu savoir ce qu'il y a
derrière cette banquise ! Un mur, voilà ce qui m'irrite le plus !

-- Monsieur a raison, dit Conseil. Les murs n'ont été inventés que pour
agacer les savants. Il ne devrait y avoir de murs nulle part.

-- Bon ! fit le Canadien. Derrière cette banquise, on sait bien ce qui
se trouve.

-- Quoi donc ? demandai-je.

-- De la glace, et toujours de la glace !

-- Vous êtes certain de ce fait, Ned, répliquai-je, mais moi je ne le
suis pas. Voilà pourquoi je voudrais aller voir.

-- Eh bien, monsieur le professeur, répondit le Canadien, renoncez à
cette idée. Vous êtes arrivé à la banquise, ce qui est déjà suffisant,
et vous n'irez pas plus loin, ni votre capitaine Nemo, ni son
_Nautilus_. Et qu'il le veuille ou non, nous reviendrons vers le nord,
c'est-à-dire au pays des honnêtes gens. »

Je dois convenir que Ned Land avait raison, et tant que les navires ne
seront pas faits pour naviguer sur les champs de glace, ils devront
s'arrêter devant la banquise.

En effet, malgré ses efforts, malgré les moyens puissants employés pour
disjoindre les glaces, le _Nautilus_ fut réduit à l'immobilité.
Ordinairement, qui ne peut aller plus loin en est quitte pour revenir
sur ses pas. Mais ici, revenir était aussi impossible qu'avancer, car
les passes s'étaient refermées derrière nous, et pour peu que notre
appareil demeurât stationnaire, il ne tarderait pas à être bloqué. Ce
fut même ce qui arriva vers deux heures du soir, et la jeune glace se
forma sur ses flancs avec une étonnante rapidité. Je dus avouer que la
conduite du capitaine Nemo était plus qu'imprudente.

J'étais en ce moment sur la plate-forme. Le capitaine qui observait la
situation depuis quelques instants, me dit :

« Eh bien, monsieur le professeur, qu'en pensez-vous ?

-- Je pense que nous sommes pris, capitaine.

-- Pris ! Et comment l'entendez-vous ?

-- J'entends que nous ne pouvons aller ni en avant ni en arrière, ni
d'aucun côté. C'est, je crois, ce qui s'appelle « pris », du moins sur
les continents habités.

-- Ainsi, monsieur Aronnax, vous pensez que le _Nautilus_ ne pourra pas
se dégager ?

-- Difficilement, capitaine, car la saison est déjà trop avancée pour
que vous comptiez sur une débâcle des glaces.

-- Ah ! monsieur le professeur, répondit le capitaine Nemo d'un ton
ironique, vous serez toujours le même ! Vous ne voyez qu'empêchements
et obstacles ! Moi, je vous affirme que non seulement le _Nautilus_ se
dégagera, mais qu'il ira plus loin encore !

-- Plus loin au sud ? demandai-je en regardant le capitaine.

-- Oui, monsieur, il ira au pôle.

-- Au pôle ! m'écriai-je, ne pouvant retenir un mouvement d'incrédulité.

-- Oui, répondit froidement le capitaine, au pôle antarctique, à ce
point inconnu où se croisent tous les méridiens du globe. Vous savez si
je fais du _Nautilus_ ce que je veux. »

Oui ! je le savais. Je savais cet homme audacieux jusqu'à la témérité !
Mais vaincre ces obstacles qui hérissent le pôle sud, plus inaccessible
que ce pôle nord non encore atteint par les plus hardis navigateurs,
n'était-ce pas une entreprise absolument insensée, et que, seul,
l'esprit d'un fou pouvait concevoir !

Il me vint alors à l'idée de demander au capitaine Nemo s'il avait déjà
découvert ce pôle que n'avait jamais foulé le pied d'une créature
humaine.

« Non, monsieur, me répondit-il, et nous le découvrirons ensemble. Là
où d'autres ont échoué, je n'échouerai pas. Jamais je n'ai promené mon
_Nautilus_ aussi loin sur les mers australes; mais, je vous le répète,
il ira plus loin encore.

-- Je veux vous croire, capitaine, repris-je d'un ton un peu ironique.
Je vous crois ! Allons en avant ! Il n'y a pas d'obstacles pour nous !
Brisons cette banquise ! Faisons-la sauter, et si elle résiste, donnons
des ailes au _Nautilus_, afin qu'il puisse passer par-dessus !

-- Par-dessus ? monsieur le professeur, répondit tranquillement le
capitaine Nemo. Non point par-dessus, mais par-dessous.

-- Par-dessous ! » m'écriai-je.

Une subite révélation des projets du capitaine venait d'illuminer mon
esprit. J'avais compris. Les merveilleuses qualités du _Nautilus_
allaient le servir encore dans cette surhumaine entreprise !

« Je vois que nous commençons à nous entendre, monsieur le professeur,
me dit le capitaine, souriant à demi. Vous entrevoyez déjà la
possibilité -- moi, je dirai le succès -- de cette tentative. Ce qui
est impraticable avec un navire ordinaire devient facile au _Nautilus_.
Si un continent émerge au pôle, il s'arrêtera devant ce continent. Mais
si au contraire c'est la mer libre qui le baigne, il ira au pôle même !

-- En effet, dis-je, entraîné par le raisonnement du capitaine, si la
surface de la mer est solidifiée par les glaces, ses couches
inférieures sont libres, par cette raison providentielle qui a placé à
un degré supérieur à celui de la congélation le maximum de densité de
l'eau de mer. Et, si je ne me trompe, la partie immergée de cette
banquise est à la partie émergeante comme quatre est à un ?

-- A peu près, monsieur le professeur. Pour un pied que les icebergs
ont au-dessus de la mer, ils en ont trois au-dessous. Or, puisque ces
montagnes de glaces ne dépassent pas une hauteur de cent mètres, elles
ne s'enfoncent que de trois cents. Or, qu'est-ce que trois cents mètres
pour le _Nautilus_?

-- Rien, monsieur.

-- Il pourra même aller chercher à une profondeur plus grande cette
température uniforme des eaux marines, et là nous braverons impunément
les trente ou quarante degrés de froid de la surface.

-- Juste, monsieur, très juste, répondis-je en m'animant.

-- La seule difficulté, reprit le capitaine Nemo, sera de rester
plusieurs jours immergés sans renouveler notre provision d'air.

-- N'est-ce que cela ? répliquai-je. Le _Nautilus_ a de vastes
réservoirs, nous les remplirons, et ils nous fourniront tout l'oxygène
dont nous aurons besoin.

-- Bien imaginé, monsieur Aronnax, répondit en souriant le capitaine.
Mais ne voulant pas que vous puissiez m'accuser de témérité, je vous
soumets d'avance toutes mes objections.

-- En avez-vous encore à faire ?

-- Une seule. Il est possible, si la mer existe au pôle sud, que cette
mer soit entièrement prise, et, par conséquent, que nous ne puissions
revenir à sa surface !

-- Bon, monsieur, oubliez-vous que le _Nautilus_ est armé d'un
redoutable éperon, et ne pourrons-nous le lancer diagonalement contre
ces champs de glace qui s'ouvriront au choc ?

-- Eh ! monsieur le professeur, vous avez des idées aujourd'hui !

-- D'ailleurs, capitaine, ajoutai-je en m'enthousiasmant de plus belle,
pourquoi ne rencontrerait-on pas la mer libre au pôle sud comme au pôle
nord ? Les pôles du froid et les pôles de la terre ne se confondent ni
dans l'hémisphère austral ni dans l'hémisphère boréal, et jusqu'à
preuve contraire, on doit supposer ou un continent ou un océan dégagé
de glaces à ces deux points du globe.

-- Je le crois aussi, monsieur Aronnax, répondit le capitaine Nemo. Je
vous ferai seulement observer qu'après avoir émis tant d'objections
contre mon projet, maintenant vous m'écrasez d'arguments en sa faveur. »

Le capitaine Nemo disait vrai. J'en étais arrivé à le vaincre en audace
! C'était moi qui l'entraînais au pôle ! Je le devançais, je le
distançais... Mais non ! pauvre fou. Le capitaine Nemo savait mieux que
toi le pour et le contre de la question, et il s'amusait à te voir
emporté dans les rêveries de l'impossible !

Cependant, il n'avait pas perdu un instant. A un signal le second
parut. Ces deux hommes s'entretinrent rapidement dans leur
incompréhensible langage, et soit que le second eût été antérieurement
prévenu, soit qu'il trouvât le projet praticable, il ne laissa voir
aucune surprise.

Mais si impassible qu'il fût il ne montra pas une plus complète
impassibilité que Conseil, lorsque j'annonçai à ce digne garçon notre
intention de pousser jusqu'au pôle sud. Un « comme il plaira à monsieur
» accueillit ma communication, et je dus m'en contenter. Quant à Ned
Land, si jamais épaules se levèrent haut, ce furent celles du Canadien.

« Voyez-vous, monsieur, me dit-il, vous et votre capitaine Nemo, vous
me faites pitié !

-- Mais nous irons au pôle, maître Ned.

-- Possible, mais vous n'en reviendrez pas ! »

Et Ned Land rentra dans sa cabine, « pour ne pas faire un malheur »,
dit-il en me quittant.

Cependant, les préparatifs de cette audacieuse tentative venaient de
commencer. Les puissantes pompes du _Nautilus_ refoulaient l'air dans
les réservoirs et l'emmagasinaient à une haute pression. Vers quatre
heures, le capitaine Nemo m'annonça que les panneaux de la plate-forme
allaient être fermés. Je jetai un dernier regard sur l'épaisse banquise
que nous allions franchir. Le temps était clair, l'atmosphère assez
pure, le froid très vif, douze degrés au-dessous de zéro; mais le vent
s'étant calmé, cette température ne semblait pas trop insupportable.

Une dizaine d'hommes montèrent sur les flancs du _Nautilus_ et, armés
de pics, ils cassèrent la glace autour de la carène qui fut bientôt
dégagée. Opération rapidement pratiquée, car la jeune glace était mince
encore. Tous nous rentrâmes à l'intérieur. Les réservoirs habituels se
remplirent de cette eau tenue libre à la flottaison. Le _Nautilus_ ne
tarda pas à descendre.

J'avais pris place au salon avec Conseil. Par la vitre ouverte, nous
regardions les couches inférieures de l'Océan austral. Le thermomètre
remontait. L'aiguille du manomètre déviait sur le cadran.

A trois cents mètres environ, ainsi que l'avait prévu le capitaine
Nemo, nous flottions sous la surface ondulée de la banquise. Mais le
_Nautilus_s'immergea plus bas encore. Il atteignit une profondeur de
huit cents mètres. La température de l'eau, qui donnait douze degrés à
la surface, n'en accusait plus que onze. Deux degrés étaient déjà
gagnes. Il va sans dire que la température du _Nautilus_, élevée par
ses appareils de chauffage, se maintenait à un degré très supérieur.
Toutes les manoeuvres s'accomplissaient avec une extraordinaire
précision.

« On passera, n'en déplaise à monsieur, me dit Conseil.

-- J'y compte bien ! » répondis-je avec le ton d'une profonde
conviction.

Sous cette mer libre, le _Nautilus_ avait pris directement le chemin de
pôle, sans s'écarter du cinquante-deuxième méridien. De 67°30' à 90°
vingt-deux degrés et demi en latitude restaient à parcourir,
c'est-à-dire un peu plus de cinq cents lieues. Le _Nautilus_ prit une
vitesse moyenne de vingt-six milles à l'heure, la vitesse d'un train
express. S'il la conservait, quarante heures lui suffisaient pour
atteindre le pôle.

Pendant une partie de la nuit, la nouveauté de la situation nous
retint, Conseil et moi, à la vitre du salon. La mer s'illuminait sous
l'irradiation électrique du fanal. Mais elle était déserte. Les
poissons ne séjournaient pas dans ces eaux prisonnières. Ils ne
trouvaient là qu'un passage pour aller de l'Océan antarctique à la mer
libre du pôle. Notre marche était rapide. On la sentait telle aux
tressaillements de la longue coque d'acier.

Vers deux heures du matin, j'allai prendre quelques heures de repos.
Conseil m'imita. En traversant les coursives, je ne rencontrai point le
capitaine Nemo. Je supposai qu'il se tenait dans la cage du timonier.

Le lendemain 19 mars, à cinq heures du matin, je repris mon poste dans
le salon. Le loch électrique m'indiqua que la vitesse du _Nautilus_
avait été modérée. Il remontait alors vers la surface, mais prudemment,
en vidant lentement ses réservoirs.

Mon coeur battait. Allions-nous émerger et retrouver l'atmosphère libre
du pôle ?

Non. Un choc m'apprit que le _Nautilus_ avait heurté la surface
inférieure de la banquise, très épaisse encore, à en juger par la
matité du bruit. En effet, nous avions « touché » pour employer
l'expression marine, mais en sens inverse et par mille pieds de
profondeur. Ce qui donnait deux mille pieds de glaces au-dessus de
nous, dont mille émergeaient. La banquise présentait alors une hauteur
supérieure à celle que nous avions relevée sur ses bords. Circonstance
peu rassurante.

Pendant cette journée, le _Nautilus_ recommença plusieurs fois cette
même expérience, et toujours il vint se heurter contre la muraille qui
plafonnait au-dessus de lui. A de certains instants, il la rencontra
par neuf cents mètres, ce qui accusait douze cents mètres d'épaisseur
dont deux cents mètres s'élevaient au-dessus de la surface de l'Océan.
C'était le double de sa hauteur au moment où le _Nautilus_ s'était
enfoncé sous les flots.

Je notai soigneusement ces diverses profondeurs, et j'obtins ainsi le
profil sous-marin de cette chaîne qui se développait sous les eaux.

Le soir, aucun changement n'était survenu dans notre situation.
Toujours la glace entre quatre cents et cinq cents mètres de
profondeur. Diminution évidente, mais quelle épaisseur encore entre
nous et la surface de l'Océan !

Il était huit heures alors. Depuis quatre heures déjà, l'air aurait dû
être renouvelé à l'intérieur du _Nautilus_, suivant l'habitude
quotidienne du bord. Cependant, je ne souffrais pas trop, bien que le
capitaine Nemo n'eût pas encore demandé à ses réservoirs un supplément
d'oxygène.

Mon sommeil fut pénible pendant cette nuit. Espoir et crainte
m'assiégeaient tour à tour. Je me relevai plusieurs fois. Les
tâtonnements du _Nautilus_ continuaient. Vers trois heures du matin,
j'observai que la surface inférieure de la banquise se rencontrait
seulement par cinquante mètres de profondeur. Cent cinquante pieds nous
séparaient alors de la surface des eaux. La banquise redevenait peu à
peu ice-field. La montagne se refaisait la plaine.

Mes yeux ne quittaient plus le manomètre. Nous remontions toujours en
suivant, par une diagonale, la surface resplendissante qui étincelait
sous les rayons électriques. La banquise s'abaissait en dessus et en
dessous par des rampes allongées. Elle s'amincissait de mille en mille.

Enfin, à six heures du matin, ce jour mémorable du 19 mars, la porte du
salon s'ouvrit. Le capitaine Nemo parut.

« La mer libre ! » me dit-il.

                                  XIV

                              LE PÔLE SUD

Je me précipitai vers la plate-forme. Oui ! La mer libre. A peine
quelques glaçons épars, des icebergs mobiles ; au loin une mer étendue
; un monde d'oiseaux dans les airs, et des myriades de poissons sous
ces eaux qui, suivant les fonds, variaient du bleu intense au vert
olive. Le thermomètre marquait trois degrés centigrades au-dessus de
zéro. C'était comme un printemps relatif enfermé derrière cette
banquise, dont les masses éloignées se profilaient sur l'horizon du
nord.

« Sommes-nous au pôle ? demandai-je au capitaine, le coeur palpitant.

-- Je l'ignore, me répondit-il. A midi nous ferons le point.

-- Mais le soleil se montrera-t-il à travers ces brumes ? dis-je en
regardant le ciel grisâtre.

-- Si peu qu'il paraisse, il me suffira, répondit le capitaine. »

A dix milles du _Nautilus_, vers le sud, un îlot solitaire s'élevait à
une hauteur de deux cents mètres. Nous marchions vers lui, prudemment,
car cette mer pouvait être semée d'écueils.

Une heure après, nous avions atteint l'îlot. Deux heures plus tard,
nous achevions d'en faire le tour. Il mesurait quatre à cinq milles de
circonférence. Un étroit canal le séparait d'une terre considérable, un
continent peut-être, dont nous ne pouvions apercevoir les limites.

L'existence de cette terre semblait donner raison aux hypothèses de
Maury. L'ingénieur américain a remarqué, en effet, qu'entre le pôle sud
et le soixantième parallèle, la mer est couverte de glaces flottantes,
de dimensions énormes, qui ne se rencontrent jamais dans l'Atlantique
nord. De ce fait, il a tiré cette conclusion que le cercle antarctique
renferme des terres considérables, puisque les icebergs ne peuvent se
former en pleine mer, mais seulement sur des côtes. Suivant ses
calculs, la masse des glaces qui enveloppent le pôle austral forme une
vaste calotte dont la largeur doit atteindre quatre mille kilomètres.

Cependant, le _Nautilus_, par crainte d'échouer, s'était arrêté à trois
encablures d'une grève que dominait un superbe amoncellement de roches.
Le canot fut lancé à la mer. Le capitaine, deux de ses hommes portant
les instruments, Conseil et moi, nous nous y embarquâmes. Il était dix
heures du matin. Je n'avais pas vu Ned Land. Le Canadien, sans doute,
ne voulait pas se désavouer en présence du pôle sud.

Quelques coups d'aviron amenèrent le canot sur le sable, où il
s'échoua. Au moment où Conseil allait sauter à terre, je le retins.

« Monsieur, dis-je au capitaine Nemo, à vous l'honneur de mettre pied
le premier sur cette terre.

-- Oui, monsieur, répondit le capitaine, et si je n'hésite pas à fouler
ce sol du pôle, c'est que, jusqu'ici, aucun être humain n'y a laissé la
trace de ses pas. »

Cela dit, il sauta légèrement sur le sable. Une vive émotion lui
faisait battre le coeur. Il gravit un roc qui terminait en surplomb un
petit promontoire, et là, les bras croisés, le regard ardent, immobile,
muet, il sembla prendre possession de ces régions australes. Après cinq
minutes passées dans cette extase, il se retourna vers nous.

« Quand vous voudrez, monsieur », me cria-t-il.

Je débarquai, suivi de Conseil, laissant les deux hommes dans le canot.

Le sol sur un long espace présentait un tuf de couleur rougeâtre, comme
s'il eût été de brique pilée. Des scories, des coulées de lave, des
pierres ponces le recouvraient. On ne pouvait méconnaître son origine
volcanique. En de certains endroits, quelques légères fumerolles,
dégageant une odeur sulfureuse, attestaient que les feux intérieurs
conservaient encore leur puissance expansive. Cependant, ayant gravi un
haut escarpement, je ne vis aucun volcan dans un rayon de plusieurs
milles. On sait que dans ces contrées antarctiques, James Ross a trouvé
les cratères de l'Érébus et du Terror en pleine activité sur le cent
soixante-septième méridien et par 77°32' de latitude.

La végétation de ce continent désolé me parut extrêmement restreinte.
Quelques lichens de l'espèce _Unsnea melanoxantha_ s'étalaient sur les
roches noires. Certaines plantules microscopiques, des diatomées
rudimentaires, sortes de cellules disposées entre deux coquilles
quartzeuses, de longs fucus pourpres et cramoisis, supportés sur de
petites vessies natatoires et que le ressac jetait à la côte,
composaient toute la maigre flore de cette région.

Le rivage était parsemé de mollusques, de petites moules, de patelles,
de buccardes lisses, en forme de coeurs, et particulièrement de clios
au corps oblong et membraneux, dont la tête est formée de deux lobes
arrondis. Je vis aussi des myriades de ces clios boréales, longues de
trois centimètres, dont la baleine avale un monde à chaque bouchée. Ces
charmants ptéropodes, véritables papillons de la mer, animaient les
eaux libres sur la lisière du rivage.

Entre autres zoophytes apparaissaient dans les hauts-fonds quelques
arborescences coralligènes, de celles qui suivant James Ross, vivent
dans les mers antarctiques jusqu'à mille mètres de profondeur ; puis,
de petits alcyons appartenant à l'espèce _procellaria pelagica_, ainsi
qu'un grand nombre d'astéries particulières à ces climats, et d'étoiles
de mer qui constellaient le sol.

Mais où la vie surabondait, c'était dans les airs. Là volaient et
voletaient par milliers des oiseaux d'espèces variées, qui nous
assourdissaient de leurs cris. D'autres encombraient les roches, nous
regardant passer sans crainte et se pressant familièrement sous nos
pas. C'étaient des pingouins aussi agiles et souples dans l'eau, où on
les a confondus parfois avec de rapides bonites, qu'ils sont gauches et
lourds sur terre. Ils poussaient des cris baroques et formaient des
assemblées nombreuses, sobres de gestes, mais prodigues de clameurs.

Parmi les oiseaux, je remarquai des chionis, de la famille des
échassiers, gros comme des pigeons, blancs de couleur, le bec court et
conique, l'oeil encadré d'un cercle rouge. Conseil en fit provision,
car ces volatiles, convenablement préparés, forment un mets agréable.
Dans les airs passaient des albatros fuligineux d'une envergure de
quatre mètres, justement appelés les vautours de l'Océan, des pétrels
gigantesques, entre autres des _quebrante-huesos_, aux ailes arquées,
qui sont grands mangeurs de phoques, des damiers, sortes de petits
canards dont le dessus du corps est noir et blanc, enfin toute une
série de pétrels, les uns blanchâtres, aux ailes bordées de brun, les
autres bleus et spéciaux aux mers antarctiques, ceux-là « si huileux,
dis-je à Conseil, que les habitants des îles Féroé se contentent d'y
adapter une mèche avant de les allumer ».

« Un peu plus, répondit Conseil, ce seraient des lampes parfaites !
Après ça, on ne peut exiger que la nature les ait préalablement munis
d'une mèche ! »

Après un demi-mille, le sol se montra tout criblé de nids de manchots,
sortes de terriers disposés pour la ponte, et dont s'échappaient de
nombreux oiseaux. Le capitaine Nemo en fit chasser plus tard quelques
centaines, car leur chair noire est très mangeable. Ils poussaient des
braiements d'âne. Ces animaux, de la taille d'une oie, ardoisés sur le
corps, blancs en dessous et cravatés d'un liséré citron, se laissaient
tuer à coups de pierre sans chercher à s'enfuir.

Cependant, la brume ne se levait pas, et, à onze heures, le soleil
n'avait point encore paru. Son absence ne laissait pas de m'inquiéter.
Sans lui, pas d'observations possibles. Comment déterminer alors si
nous avions atteint le pôle ?

Lorsque je rejoignis le capitaine Nemo, je le trouvai silencieusement
accoudé sur un morceau de roc et regardant le ciel. Il paraissait
impatient, contrarié. Mais qu'y faire ? Cet homme audacieux et puissant
ne commandait pas au soleil comme à la mer.

Midi arriva sans que l'astre du jour se fût montré un seul instant. On
ne pouvait même reconnaître la place qu'il occupait derrière le rideau
de brume. Bientôt cette brume vint à se résoudre en neige.

« A demain », me dit simplement le capitaine, et nous regagnâmes le
_Nautilus_ au milieu des tourbillons de l'atmosphère.

Pendant notre absence, les filets avaient été tendus, et j'observai
avec intérêt les poissons que l'on venait de haler à bord. Les mers
antarctiques servent de refuge à un très grand nombre de migrateurs,
qui fuient les tempêtes des zones moins élevées pour tomber, il est
vrai, sous la dent des marsouins et des phoques. Je notai quelques
cottes australes, longs d'un décimètre, espèce de cartilagineux
blanchâtres traversés de bandes livides et armés d'aiguillons, puis des
chimères antarctiques, longues de trois pieds, le corps très allongé,
la peau blanche, argentée et lisse, la tête arrondie, le dos muni de
trois nageoires, le museau terminé par une trompe qui se recourbe vers
la bouche. Je goûtai leur chair, mais je la trouvai insipide, malgré
l'opinion de Conseil qui s'en accommoda fort.

La tempête de neige dura jusqu'au lendemain. Il était impossible de se
tenir sur la plate-forme. Du salon où je notais les incidents de cette
excursion au continent polaire, j'entendais les cris des pétrels et des
albatros qui se jouaient au milieu de la tourmente. Le _Nautilus_ ne
resta pas immobile, et, prolongeant la côte, il s'avança encore d'une
dizaine de milles au sud, au milieu de cette demi-clarté que laissait
le soleil en rasant les bords de l'horizon.

Le lendemain 20 mars, la neige avait cessé. Le froid était un peu plus
vif. Le thermomètre marquait deux degrés au-dessous de zéro. Les
brouillards se levèrent, et j'espérai que, ce jour-là, notre
observation pourrait s'effectuer.

Le capitaine Nemo n'ayant pas encore paru, le canot nous prit, Conseil
et moi, et nous mit à terre. La nature du sol était la même,
volcanique. Partout des traces de laves, de scories, de basaltes, sans
que j'aperçusse le cratère qui les avait vomis. Ici comme là-bas, des
myriades d'oiseaux animaient cette partie du continent polaire. Mais
cet empire, ils le partageaient alors avec de vastes troupeaux de
mammifères marins qui nous regardaient de leurs doux yeux. C'étaient
des phoques d'espèces diverses, les uns étendus sur le sol, les autres
couchés sur des glaçons en dérive, plusieurs sortant de la mer ou y
rentrant. Ils ne se sauvaient pas à notre approche, n'ayant jamais eu
affaire à l'homme, et j'en comptais là de quoi approvisionner quelques
centaines de navires.

« Ma foi, dit Conseil, il est heureux que Ned Land ne nous ait pas
accompagnés !

-- Pourquoi cela, Conseil ?

-- Parce que l'enragé chasseur aurait tout tué.

-- Tout, c'est beaucoup dire, mais je crois, en effet, que nous
n'aurions pu empêcher notre ami le Canadien de harponner quelques-uns
de ces magnifiques cétacés. Ce qui eût désobligé le capitaine Nemo, car
il ne verse pas inutilement le sang des bêtes inoffensives.

-- Il a raison.

-- Certainement, Conseil. Mais, dis-moi, n'as-tu pas déjà classé ces
superbes échantillons de la faune marine ?

-- Monsieur sait bien, répondit Conseil, que je ne suis pas très ferré
sur la pratique. Quand monsieur m'aura appris le nom de ces animaux...

-- Ce sont des phoques et des morses.

-- Deux genres, qui appartiennent à la famille des pinnipèdes, se hâta
de dire mon savant Conseil, ordre des carnassiers, groupe des
unguiculés, sous-classe des monodelphiens, classe des mammifères,
embranchement des vertébrés.

-- Bien, Conseil, répondis-je, mais ces deux genres, phoques et morses,
se divisent en espèces, et si je ne me trompe, nous aurons ici
l'occasion de les observer. Marchons. »

Il était huit heures du matin. Quatre heures nous restaient à employer
jusqu'au moment où le soleil pourrait être utilement observé. Je
dirigeai nos pas vers une vaste baie qui s'échancrait dans la falaise
granitique du rivage.

Là, je puis dire qu'à perte de vue autour de nous, les terres et les
glaçons étaient encombrés de mammifères marins, et je cherchais
involontairement du regard le vieux Protée, le mythologique pasteur qui
gardait ces immenses troupeaux de Neptune. C'étaient particulièrement
des phoques. Ils formaient des groupes distincts, mâles et femelles, le
père veillant sur sa famille, la mère allaitant ses petits, quelques
jeunes, déjà forts, s'émancipant à quelques pas. Lorsque ces mammifères
voulaient se déplacer, ils allaient par petits sauts dus à la
contraction de leur corps, et ils s'aidaient assez gauchement de leur
imparfaite nageoire, qui, chez le lamantin, leur congénère, forme un
véritable avant-bras. Je dois dire que, dans l'eau, leur élément par
excellence, ces animaux à l'épine dorsale mobile, au bassin étroit, au
poil ras et serré, aux pieds palmés, nagent admirablement. Au repos et
sur terre, ils prenaient des attitudes extrêmement gracieuses. Aussi,
les anciens, observant leur physionomie douce, leur regard expressif
que ne saurait surpasser le plus beau regard de femme, leurs yeux
veloutés et limpides, leurs poses charmantes, et les poétisant à leur
manière, métamorphosèrent-ils les mâles en tritons, et les femelles en
sirènes.

Je fis remarquer à Conseil le développement considérable des lobes
cérébraux chez ces intelligents cétacés. Aucun mammifère, l'homme
excepté, n'a la matière cérébrale plus riche. Aussi, les phoques
sont-ils susceptibles de recevoir une certaine éducation ; ils se
domestiquent aisément, et je pense, avec certains naturalistes, que,
convenablement dressés, ils pourraient rendre de grands services comme
chiens de pêche.

La plupart de ces phoques dormaient sur les rochers ou sur le sable.
Parmi ces phoques proprement dits qui n'ont point d'oreilles externes
-- différant en cela des otaries dont l'oreille est saillante --
j'observai plusieurs variétés de sténorhynques, longs de trois mètres,
blancs de poils, à têtes de bull-dogs, armés de dix dents à chaque
mâchoire, quatre incisives en haut et en bas et deux grandes canines
découpées en forme de fleur de lis. Entre eux se glissaient des
éléphants marins, sortes de phoques à trompe courte et mobile, les
géants de l'espèce, qui sur une circonférence de vingt pieds mesuraient
une longueur de dix mètres. Ils ne faisaient aucun mouvement à notre
approche.

« Ce ne sont pas des animaux dangereux ? me demanda Conseil.

-- Non, répondis-je, à moins qu'on ne les attaque. Lorsqu'un phoque
défend son petit, sa fureur est terrible, et il n'est pas rare qu'il
mette en pièces l'embarcation des pêcheurs.

-- Il est dans son droit, répliqua Conseil.

-- Je ne dis pas non. »

Deux milles plus loin, nous étions arrêtés par le promontoire qui
couvrait la baie contre les vents du sud. Il tombait d'aplomb à la mer
et écumait sous le ressac. Au-delà éclataient de formidables
rugissements, tels qu'un troupeau de ruminants en eût pu produire.

« Bon, fit Conseil, un concert de taureaux ?

-- Non, dis-je, un concert de morses. Ils se battent ?

-- Ils se battent ou ils jouent.

-- N'en déplaise à monsieur, il faut voir cela.

-- Il faut le voir, Conseil. »

Et nous voilà franchissant les roches noirâtres, au milieu
d'éboulements imprévus, et sur des pierres que la glace rendait fort
glissantes. Plus d'une fois, je roulai au détriment de mes reins.
Conseil, plus prudent ou plus solide, ne bronchait guère, et me
relevait, disant :

« Si monsieur voulait avoir la bonté d'écarter les jambes, monsieur
conserverait mieux son équilibre. »

Arrivé à l'arête supérieure du promontoire, j'aperçus une vaste plaine
blanche, couverte de morses. Ces animaux jouaient entre eux. C'étaient
des hurlements de joie, non de colère.

Les morses ressemblent aux phoques par la forme de leurs corps et par
la disposition de leurs membres. Mais les canines et les incisives
manquent à leur mâchoire inférieure, et quant aux canines supérieures,
ce sont deux défenses longues de quatre-vingts centimètres qui en
mesurent trente-trois à la circonférence de leur alvéole. Ces dents,
faites d'un ivoire compact et sans stries, plus dur que celui des
éléphants, et moins prompt à jaunir, sont très recherchées. Aussi les
morses sont-ils en butte à une chasse inconsidérée qui les détruira
bientôt jusqu'au dernier, puisque les chasseurs, massacrant
indistinctement les femelles pleines et les jeunes, en détruisent
chaque année plus de quatre mille.

En passant auprès de ces curieux animaux, je pus les examiner à loisir,
car ils ne se dérangeaient pas. Leur peau était épaisse et rugueuse,
d'un ton fauve tirant sur le roux, leur pelage court et peu fourni.
Quelques-uns avaient une longueur de quatre mètres. Plus tranquilles et
moins craintifs que leurs congénères du nord, ils ne confiaient point à
des sentinelles choisies le soin de surveiller les abords de leur
campement.

Après avoir examiné cette cité des morses, je songeai à revenir sur mes
pas. Il était onze heures, et si le capitaine Nemo se trouvait dans des
conditions favorables pour observer, je voulais être présent à son
opération. Cependant, je n'espérais pas que le soleil se montrât ce
jour-là. Des nuages écrasés sur l'horizon le dérobaient à nos yeux. Il
semblait que cet astre jaloux ne voulût pas révéler à des êtres humains
ce point inabordable du globe.

Cependant, je songeai à revenir vers le _Nautilus_. Nous suivîmes un
étroit raidillon qui courait sur le sommet de la falaise. A onze heures
et demie, nous étions arrivés au point du débarquement. Le canot échoué
avait déposé le capitaine à terre. Je l'aperçus debout sur un bloc ce
basalte. Ses instruments étaient près de lui. Son regard se fixait sur
l'horizon du nord, près duquel le soleil décrivait alors sa courbe
allongée.

Je pris place auprès de lui et j'attendis sans parler. Midi arriva, et,
ainsi que la veille, le soleil ne se montra pas.

C'était une fatalité. L'observation manquait encore. Si demain elle ne
s'accomplissait pas, il faudrait renoncer définitivement à relever
notre situation.

En effet, nous étions précisément au 20 mars. Demain, 21, jour de
l'équinoxe, réfraction non comptée, le soleil disparaîtrait sous
l'horizon pour six mois, et avec sa disparition commencerait la longue
nuit polaire. Depuis l'équinoxe de septembre, il avait émergé de
l'horizon septentrional, s'élevant par des spirales allongées jusqu'au
21 décembre. A cette époque, solstice d'été de ces contrées boréales,
il avait commencé à redescendre, et le lendemain, il devait leur lancer
ses derniers rayons.

Je communiquai mes observations et mes craintes au capitaine Nemo.

« Vous aviez raison, monsieur Aronnax, me dit-il, si demain, je
n'obtiens la hauteur du soleil, je ne pourrai avant six mois reprendre
cette opération. Mais aussi, précisément parce que les hasards de ma
navigation m'ont amené, le 21 mars, dans ces mers, mon point sera
facile à relever, si, à midi, le soleil se montre à nos yeux.

-- Pourquoi, capitaine ?

-- Parce que, lorsque l'astre du jour décrit des spirales si allongées,
il est difficile de mesurer exactement sa hauteur au-dessus de
l'horizon, et les instruments sont exposés à commettre de graves
erreurs.

-- Comment procéderez-vous donc ?

-- Je n'emploierai que mon chronomètre, me répondit le capitaine Nemo.
Si demain, 21 mars, à midi, le disque du soleil, en tenant compte de la
réfraction, est coupé exactement par l'horizon du nord, c'est que je
suis au pôle sud.

-- En effet, dis-je. Pourtant, cette affirmation n'est pas
mathématiquement rigoureuse, parce que l'équinoxe ne tombe pas
nécessairement à midi.

-- Sans doute, monsieur, mais l'erreur ne sera pas de cent mètres, et
il ne nous en faut pas davantage. A demain donc. »

Le capitaine Nemo retourna à bord. Conseil et moi, nous restâmes
jusqu'à cinq heures à arpenter la plage, observant et étudiant. Je ne
récoltai aucun objet curieux, si ce n'est un oeuf de pingouin,
remarquable par sa grosseur, et qu'un amateur eût payé plus de mille
francs. Sa couleur isabelle, les raies et les caractères qui l'ornaient
comme autant d'hiéroglyphes, en faisaient un bibelot rare. Je le remis
entre les mains de Conseil, et le prudent garçon, au pied sûr, le
tenant comme une précieuse porcelaine de Chine, le rapporta intact au
_Nautilus_.

Là je déposai cet oeuf rare sous une des vitrines du musée. Je soupai
avec appétit d'un excellent morceau de foie de phoque dont le goût
rappelait celui de la viande de porc. Puis je me couchai, non sans
avoir invoqué, comme un Indou, les faveurs de l'astre radieux.

Le lendemain, 21 mars, dès cinq heures du matin, je montai sur la
plate-forme. J'y trouvai le capitaine Nemo.

« Le temps se dégage un peu, me dit-il. J'ai bon espoir. Après
déjeuner, nous nous rendrons à terre pour choisir un poste
d'observation. »

Ce point convenu, j'allai trouver Ned Land. J'aurais voulu l'emmener
avec moi. L'obstiné Canadien refusa, et je vis bien que sa taciturnité
comme sa fâcheuse humeur s'accroissaient de jour en jour. Après tout,
je ne regrettai pas son entêtement dans cette circonstance.
Véritablement, il y avait trop de phoques à terre, et il ne fallait pas
soumettre ce pêcheur irréfléchi à cette tentation.

Le déjeuner terminé, je me rendis à terre. Le _Nautilus_ s'était encore
élevé de quelques milles pendant la nuit. Il était au large, à une
grande lieue d'une côte, que dominait un pic aigu de quatre a cinq
cents mètres. Le canot portait avec moi le capitaine Nemo, deux hommes
de l'équipage, et les instruments, c'est-à-dire un chronomètre, une
lunette et un baromètre.

Pendant notre traversée, je vis de nombreuses baleines qui
appartenaient aux trois espèces particulières aux mers australes, la
baleine franche ou « right-whale » des Anglais, qui n'a pas de nageoire
dorsale, le hump-back, baleinoptère à ventre plissé, aux vastes
nageoires blanchâtres, qui malgré son nom, ne forment pourtant pas des
ailes, et le fin-back, brun-jaunâtre, le plus vif des cétacés. Ce
puissant animal se fait entendre de loin, lorsqu'il projette à une
grande hauteur ses colonnes d'air et de vapeur, qui ressemblent à des
tourbillons de fumée. Ces différents mammifères s'ébattaient par
troupes dans les eaux tranquilles, et je vis bien que ce bassin du pôle
antarctique servait maintenant de refuge aux cétacés trop vivement
traqués par les chasseurs.

Je remarquai également de longs cordons blanchâtres de salpes, sortes
de mollusques agrégés, et des méduses de grande taille qui se
balançaient entre le remous des lames.

A neuf heures, nous accostions la terre. Le ciel s'éclaircissait. Les
nuages fuyaient dans le sud. Les brumes abandonnaient la surface froide
des eaux. Le capitaine Nemo se dirigea vers le pic dont il voulait sans
doute faire son observatoire. Ce fut une ascension pénible sur des
laves aiguës et des pierres ponces, au milieu d'une atmosphère souvent
saturée par les émanations sulfureuses des fumerolles. Le capitaine,
pour un homme déshabitué de fouler la terre, gravissait les pentes les
plus raides avec une souplesse, une agilité que je ne pouvais égaler,
et qu'eût enviée un chasseur d'isards.

Il nous fallut deux heures pour atteindre le sommet de ce pic moitié
porphyre, moitié basalte. De là, nos regards embrassaient une vaste mer
qui, vers le nord traçait nettement sa ligne terminale sur le fond du
ciel. A nos pieds, des champs éblouissants de blancheur. Sur notre
tête, un pâle azur, dégagé de brumes. Au nord, le disque du soleil
comme une boule de feu déjà écornée par le tranchant de l'horizon. Du
sein des eaux s'élevaient en gerbes magnifiques des jets liquides par
centaines. Au loin, le _Nautilus_, comme un cétacé endormi. Derrière
nous, vers le sud et l'est, une terre immense, un amoncellement
chaotique de rochers et de glaces dont on n'apercevait pas la limite.

Le capitaine Nemo, en arrivant au sommet du pic, releva soigneusement
sa hauteur au moyen du baromètre, car il devait en tenir compte dans
son observation.

A midi moins le quart, le soleil, vu alors par réfraction seulement, se
montra comme un disque d'or et dispersa ses derniers rayons sur ce
continent abandonné, à ces mers que l'homme n'a jamais sillonnées
encore.

Le capitaine Nemo, muni d'une lunette à réticules, qui, au moyen d'un
miroir, corrigeait la réfraction, observa l'astre qui s'enfonçait peu à
peu au-dessous de l'horizon en suivant une diagonale très allongée. Je
tenais le chronomètre. Mon coeur battait fort. Si la disparition du
demi-disque du soleil coïncidait avec le midi du chronomètre, nous
étions au pôle même.

« Midi ! m'écriai-je.

-- Le pôle sud ! » répondit le capitaine Nemo d'une voix grave, en me
donnant la lunette qui montrait l'astre du jour précisément coupé en
deux portions égales par l'horizon.

Je regardai les derniers rayons couronner le pic et les ombres monter
peu à peu sur ses rampes.

En ce moment, le capitaine Nemo, appuyant sa main sur mon épaule, me
dit :

« Monsieur, en 1600, le Hollandais Ghéritk, entraîné par les courants
et les tempêtes, atteignit 64° de latitude sud et découvrit les
New-Shetland. En 1773, le 17 janvier, l'illustre Cook, suivant le
trente-huitième méridien, arriva par 67°30' de latitude, et en 1774, le
30 janvier, sur le cent-neuvième méridien, il atteignit 71°15' de
latitude. En 1819, le Russe Bellinghausen se trouva sur le
soixante-neuvième parallèle, et en 1821, sur le soixante-sixième par
111° de longitude ouest. En 1820, l'Anglais Brunsfield fut arrêté sur
le soixante-cinquième degré. La même année, l'Américain Morrel, dont
les récits sont douteux, remontant sur le quarante-deuxième méridien,
découvrait la mer libre par 70°14' de latitude. En 1825, l'Anglais
Powell ne pouvait dépasser le soixante-deuxième degré. La même année,
un simple pêcheur de phoques, l'Anglais Weddel s'élevait jusqu'à 72°14'
de latitude sur le trente-cinquième méridien, et jusqu'à 74°15' sur le
trente-sixième. En 1829, l'Anglais Forster, commandant le
_Chanticleer_, prenait possession du continent antarctique par 63°26'
de latitude et 66°26' de longitude. En 1831, l'Anglais Biscoë, le ler
février, découvrait la terre d'Enderby par 68°50' de latitude, en 1832,
le 5 février, la terre d'Adélaïde par 67° de latitude, et le 21
février, la terre de Graham par 64°45' de latitude. En 1838, le
Français Dumont d'Urville, arrêté devant la banquise par 62°57' de
latitude, relevait la terre Louis-Philippe ; deux ans plus tard, dans
une nouvelle pointe au sud, il nommait par 66°30', le 21 janvier, la
terre Adélie, et huit jours après, par 64°40', la côte Clarie. En 1838,
l'Anglais Wilkes s'avançait jusqu'au soixante-neuvième parallèle sur le
centième méridien. En 1839, l'Anglais Balleny découvrait la terre
Sabrina, sur la limite du cercle polaire. Enfin, en 1842, l'Anglais
James Ross, montant l'_Érébus_ et le _Terror_, le 12 janvier, par
76°56' de latitude et 171°7' de longitude est, trouvait la terre
Victoria ; le 23 du même mois, il relevait le soixante-quatorzième
parallèle, le plus haut point atteint jusqu'alors ; le 27, il était par
76°8', le 28, par 77°32', le 2 février, par 78°4', et en 1842, il
revenait au soixante-onzième degré qu'il ne put dépasser. Eh bien, moi,
capitaine Nemo, ce 21 mars 1868, j'ai atteint le pôle sud sur le
quatre-vingt-dixième degré, et je prends possession de cette partie du
globe égale au sixième des continents reconnus.

-- Au nom de qui, capitaine ?

-- Au mien, monsieur ! »

Et ce disant, le capitaine Nemo déploya un pavillon noir, portant un N
d'or écartelé sur son étamine. Puis, se retournant vers l'astre du jour
dont les derniers rayons léchaient l'horizon de la mer :

« Adieu, soleil ! s'écria-t-il. Disparais, astre radieux ! Couche-toi
sous cette mer libre, et laisse une nuit de six mois étendre ses ombres
sur mon nouveau domaine ! »

                                   XV

                         ACCIDENT OU INCIDENT ?

Le lendemain, 22 mars, à six heures du matin, les préparatifs de départ
furent commencés. Les dernières lueurs du crépuscule se fondaient dans
la nuit. Le froid était vif. Les constellations resplendissaient avec
une surprenante intensité. Au zénith brillait cette admirable Croix du
Sud, l'étoile polaire des régions antarctiques.

Le thermomètre marquait douze degrés au-dessous de zéro, et quand le
vent fraîchissait, il causait de piquantes morsures. Les glaçons se
multipliaient sur l'eau libre. La mer tendait à se prendre partout. De
nombreuses plaques noirâtres, étalées à sa surface, annonçaient la
prochaine formation de la jeune glace. Évidemment, le bassin austral,
gelé pendant les six mois de l'hiver, était absolument inaccessible.
Que devenaient les baleines pendant cette période ? Sans doute, elles
allaient par-dessous la banquise chercher des mers plus praticables.
Pour les phoques et les morses, habitués à vivre sous les plus durs
climats, ils restaient sur ces parages glacés. Ces animaux ont
l'instinct de creuser des trous dans les ice-fields et de les maintenir
toujours ouverts. C'est à ces trous qu'ils viennent respirer ; quand
les oiseaux, chassés par le froid, ont émigré vers le nord, ces
mammifères marins demeurent les seuls maîtres du continent polaire.

Cependant, les réservoirs d'eau s'étaient remplis, et le _Nautilus_
descendait lentement. A une profondeur de mille pieds, il s'arrêta. Son
hélice battit les flots, et il s'avança droit au nord avec une vitesse
de quinze milles à l'heure. Vers le soir, il flottait déjà sous
l'immense carapace glacée de la banquise.

Les panneaux du salon avaient été fermés par prudence, car la coque du
_Nautilus_ pouvait se heurter à quelque bloc immergé. Aussi, je passai
cette journée à mettre mes notes au net. Mon esprit était tout entier à
ses souvenirs du pôle. Nous avions atteint ce point inaccessible sans
fatigues, sans danger, comme si notre wagon flottant eût glissé sur les
rails d'un chemin de fer. Et maintenant, le retour commençait
véritablement. Me réserverait-il encore de pareilles surprises ? Je le
pensais, tant la série des merveilles sous-marines est inépuisable !
Cependant, depuis cinq mois et demi que le hasard nous avait jetés à ce
bord, nous avions franchi quatorze mille lieues, et sur ce parcours
plus étendu que l'Équateur terrestre, combien d'incidents ou curieux ou
terribles avaient charmé notre voyage : la chasse dans les forêts de
Crespo, l'échouement du détroit de Torrès, le cimetière de corail, les
pêcheries de Ceylan, le tunnel arabique, les feux de Santorin, les
millions de la baie du Vigo, l'Atlantide, le pôle sud ! Pendant la
nuit, tous ces souvenirs, passant de rêve en rêve, ne laissèrent pas
mon cerveau sommeiller un instant.

A trois heures du matin, je fus réveillé par un choc violent. Je
m'étais redressé sur mon lit et j'écoutais au milieu de l'obscurité,
quand je fus précipité brusquement au milieu de la chambre. Évidemment,
le _Nautilus_ donnait une bande considérable après avoir touché.

Je m'accotai aux parois et je me traînai par les coursives jusqu'au
salon qu'éclairait le plafond lumineux. Les meubles étaient renversés.
Heureusement, les vitrines, solidement saisies par le pied, avaient
tenu bon. Les tableaux de tribord, sous le déplacement de la verticale
se collaient aux tapisseries, tandis que ceux de bâbord s'en écartaient
d'un pied par leur bordure inférieure. Le _Nautilus_ était donc couché
sur tribord, et, de plus, complètement immobile,

A l'intérieur j'entendais un bruit de pas, des voix confuses. Mais le
capitaine Nemo ne parut pas. Au moment où j'allais quitter le salon,
Ned Land et Conseil entrèrent.

« Qu'y a-t-il ? leur dis-je aussitôt.

-- Je venais le demander à monsieur, répondit Conseil.

-- Mille diables ! s'écria le Canadien, je le sais bien moi ! Le
_Nautilus_a touché, et à en juger par la gîte qu'il donne, je ne crois
pas qu'il s'en tire comme la première fois dans le détroit de Torrès.

-- Mais au moins, demandai-je, est-il revenu à la surface de la mer ?

-- Nous l'ignorons, répondit Conseil.

-- Il est facile de s'en assurer », répondis-je.

Je consultai le manomètre. A ma grande surprise, il indiquait une
profondeur de trois cent soixante mètres.

« Qu'est-ce que cela veut dire ? m'écriai-je.

-- Il faut interroger le capitaine Nemo, dit Conseil.

-- Mais où le trouver ? demanda Ned Land.

-- Suivez-moi », dis-je à mes deux compagnons.

Nous quittâmes le salon. Dans la bibliothèque, personne. A l'escalier
central, au poste de l'équipage, personne. Je supposai que le capitaine
Nemo devait être posté dans la cage du timonier. Le mieux était
d'attendre. Nous revînmes tous trois au salon.

Je passerai sous silence les récriminations du Canadien. Il avait beau
jeu pour s'emporter. Je le laissai exhaler sa mauvaise humeur tout à
son aise, sans lui répondre.

Nous étions ainsi depuis vingt minutes, cherchant à surprendre les
moindres bruits qui se produisaient à l'intérieur du _Nautilus_, quand
le capitaine Nemo entra. Il ne sembla pas nous voir. Sa physionomie,
habituellement si impassible, révélait une certaine inquiétude. Il
observa silencieusement la boussole, le manomètre, et vint poser son
doigt sur un point du planisphère, dans cette partie qui représentait
les mers australes.

Je ne voulus pas l'interrompre. Seulement, quelques instants plus tard,
lorsqu'il se tourna vers moi, je lui dis en retournant contre lui une
expression dont il s'était servi au détroit de Torrès :

« Un incident, capitaine ?

-- Non, monsieur, répondit-il, un accident cette fois.

-- Grave ?

-- Peut-être.

-- Le danger est-il immédiat ?

-- Non.

-- Le _Nautilus_ s'est échoué ?

-- Oui.

-- Et cet échouement est venu ?...

-- D'un caprice de la nature, non de l'impéritie des hommes. Pas une
faute n'a été commise dans nos manoeuvres. Toutefois, on ne saurait
empêcher l'équilibre de produire ses effets. On peut braver les lois
humaines, mais non résister aux lois naturelles. »

Singulier moment que choisissait le capitaine Nemo pour se livrer à
cette réflexion philosophique. En somme, sa réponse ne m'apprenait rien.

« Puis-je savoir, monsieur, lui demandai-je, quelle est la cause de cet
accident ?

-- Un énorme bloc de glace, une montagne entière s'est retournée, me
répondit-il. Lorsque les icebergs sont minés à leur base par des eaux
plus chaudes ou par des chocs réitérés, leur centre de gravité remonte.
Alors ils se retournent en grand, ils culbutent. C'est ce qui est
arrivé. L'un de ces blocs, en se renversant, a heurté le _Nautilus_ qui
flottait sous les eaux. Puis, glissant sous sa coque et le relevant
avec une irrésistible force, il l'a ramené dans des couches moins
denses, où il se trouve couché sur le flanc.

Mais ne peut-on dégager le _Nautilus_ en vidant ses réservoirs, de
manière à le remettre en équilibre ?

-- C'est ce qui se fait en ce moment, monsieur. Vous pouvez entendre
les pompes fonctionner. Voyez l'aiguille du manomètre. Elle indique que
le _Nautilus_ remonte, mais le bloc de glace remonte avec lui, et
jusqu'à ce qu'un obstacle arrête son mouvement ascensionnel, notre
position ne sera pas changée. »

En effet, le _Nautilus_ donnait toujours la même bande sur tribord.
Sans doute, il se redresserait, lorsque le bloc s'arrêterait lui-même.
Mais à ce moment, qui sait si nous n'aurions pas heurté la partie
supérieure de la banquise, si nous ne serions pas effroyablement
pressés entre les deux surfaces glacées ?

Je réfléchissais à toutes les conséquences de cette situation. Le
capitaine Nemo ne cessait d'observer le manomètre. Le _Nautilus_,
depuis la chute de l'iceberg, avait remonté de cent cinquante pieds
environ, mais il faisait toujours le même angle avec la perpendiculaire.

Soudain un léger mouvement se fit sentir dans la coque. Évidemment, le
_Nautilus_ se redressait un peu. Les objets suspendus dans le salon
reprenaient sensiblement leur position normale. Les parois se
rapprochaient de la verticalité. Personne de nous ne parlait. Le coeur
ému, nous observions, nous sentions le redressement. Le plancher
redevenait horizontal sous nos pieds. Dix minutes s'écoulèrent.

« Enfin, nous sommes droit ! m'écria-je.

-- Oui, dit le capitaine Nemo, se dirigeant vers la porte du salon.

-- Mais flotterons-nous ? lui demandai-je.

-- Certainement, répondit-il, puisque les réservoirs ne sont pas encore
vidés, et que vidés, le _Nautilus_ devra remonter à la surface de la
mer. »

Le capitaine sortit, et je vis bientôt que, par ses ordres, on avait
arrêté la marche ascensionnelle du _Nautilus_. En effet, il aurait
bientôt heurté la partie inférieure de la banquise, et mieux valait le
maintenir entre deux eaux.

« Nous l'avons échappé belle ! dit alors Conseil.

-- Oui. Nous pouvions être écrasés entre ces blocs de glace, ou tout au
moins emprisonnés. Et alors, faute de pouvoir renouveler l'air... Oui !
nous l'avons échappé belle !

-- Si c'est fini ! » murmura Ned Land.

Je ne voulus pas entamer avec le Canadien une discussion sans utilité,
et je ne répondis pas. D'ailleurs, les panneaux s'ouvrirent en ce
moment, et la lumière extérieure fit irruption à travers la vitre
dégagée.

Nous étions en pleine eau, ainsi que je l'ai dit ; mais, à une distance
de dix mètres, sur chaque côté du _Nautilus_, s'élevait une
éblouissante muraille de glace. Au-dessus et au-dessous, même muraille.
Au-dessus, parce que la surface inférieure de la banquise se
développait comme un plafond immense. Au-dessous, parce que le bloc
culbuté, ayant glissé peu à peu, avait trouvé sur les murailles
latérales deux points d'appui qui le maintenaient dans cette position.
Le _Nautilus_ était emprisonné dans un véritable tunnel de glace, d'une
largeur de vingt mètres environ, rempli d'une eau tranquille. Il lui
était donc facile d'en sortir en marchant soit en avant soit en
arrière, et de reprendre ensuite, à quelques centaines de mètres plus
bas, un libre passage sous la banquise.

Le plafond lumineux avait été éteint, et cependant, le salon
resplendissait d'une lumière intense. C'est que la puissante
réverbération des parois de glace y renvoyait violemment les nappes du
fanal. Je ne saurais peindre l'effet des rayons voltaïques sur ces
grands blocs capricieusement découpés, dont chaque angle, chaque arête,
chaque facette, jetait une lueur différente, suivant la nature des
veines qui couraient dans la glace. Mine éblouissante de gemmes, et
particulièrement de saphirs qui croisaient leurs jets bleus avec le jet
vert des émeraudes. Çà et là des nuances opalines d'une douceur infinie
couraient au milieu de points ardents comme autant de diamants de feu
dont l'oeil ne pouvait soutenir l'éclat. La puissance du fanal était
centuplée, comme celle d'une lampe à travers les lames lenticulaires
d'un phare de premier ordre.

« Que c'est beau ! Que c'est beau ! s'écria Conseil.

-- Oui ! dis-je, c'est un admirable spectacle. N'est-ce pas, Ned ?

-- Eh ! mille diables ! oui, riposta Ned Land. C'est superbe ! Je rage
d'être forcé d'en convenir. On n'a jamais rien vu de pareil. Mais ce
spectacle-là pourra nous coûter cher. Et, s'il faut tout dire, je pense
que nous voyons ici des choses que Dieu a voulu interdire aux regards
de l'homme ! »

Ned avait raison. C'était trop beau. Tout à coup, un cri de Conseil me
fit retourner.

« Qu'y a-t-il ? demandai-je.

-- Que monsieur ferme les yeux ! que monsieur ne regarde pas ! »

Conseil, ce disant, appliquait vivement ses mains sur ses paupières.

« Mais qu'as-tu, mon garçon ?

-- Je suis ébloui, aveuglé ! »

Mes regards se portèrent involontairement vers la vitre, mais je ne pus
supporter le feu qui la dévorait.

Je compris ce qui s'était passé. Le _Nautilus_ venait de se mettre en
marche à grande vitesse. Tous les éclats tranquilles des murailles de
glace s'étaient alors changés en raies fulgurantes. Les feux de ces
myriades de diamants se confondaient. Le _Nautilus_, emporté par son
hélice, voyageait dans un fourreau d'éclairs.

Les panneaux du salon se refermèrent alors. Nous tenions nos mains sur
nos yeux tout imprégnés de ces lueurs concentriques qui flottent devant
la rétine, lorsque les rayons solaires l'ont trop violemment frappée.
Il fallut un certain temps pour calmer le trouble de nos regards.

Enfin, nos mains s'abaissèrent.

« Ma foi, je ne l'aurais jamais cru, dit Conseil.

-- Et moi, je ne le crois pas encore ! riposta le Canadien.

-- Quand nous reviendrons sur terre, ajouta Conseil, blasés sur tant de
merveilles de la nature, que penserons-nous de ces misérables
continents et des petits ouvrages sortis de la main des hommes ! Non !
le monde habité n'est plus digne de nous ! »

De telles paroles dans la bouche d'un impassible Flamand montrent à
quel degré d'ébullition était monté notre enthousiasme. Mais le
Canadien ne manqua pas d'y jeter sa goutte d'eau froide.

« Le monde habité ! dit-il en secouant la tête. Soyez tranquille, ami
Conseil, nous n'y reviendrons pas ! »

Il était alors cinq heures du matin. En ce moment, un choc se produisit
à l'avant du _Nautilus_. Je compris que son éperon venait de heurter un
bloc de glace. Ce devait être une fausse manoeuvre, car ce tunnel
sous-marin, obstrué de blocs, n'offrait pas une navigation facile. Je
pensai donc que le capitaine Nemo, modifiant sa route, tournerait ces
obstacles ou suivrait les sinuosités du tunnel. En tout cas, la marche
en avant ne pouvait être absolument enrayée. Toutefois, contre mon
attente, le _Nautilus_ prit un mouvement rétrograde très prononcé.

« Nous revenons en arrière ? dit Conseil.

-- Oui, répondis-je. Il faut que, de ce côté, le tunnel soit sans issue.

-- Et alors ?...

-- Alors, dis-je, la manoeuvre est bien simple. Nous retournerons sur
nos pas, et nous sortirons par l'orifice sud. Voilà tout. »

En parlant ainsi, je voulais paraître plus rassuré que je ne l'étais
réellement. Cependant le mouvement rétrograde du _Nautilus_
s'accélérait, et marchant à contre hélice, il nous entraînait avec une
grande rapidité.

« Ce sera un retard, dit Ned.

-- Qu'importe, quelques heures de plus ou de moins, pourvu qu'on sorte.

-- Oui, répéta Ned Land, pourvu qu'on sorte ! »

Je me promenai pendant quelques instants du salon à la bibliothèque.
Mes compagnons assis, se taisaient. Je me jetai bientôt sur un divan,
et je pris un livre que mes yeux parcoururent machinalement.

Un quart d'heure après, Conseil, s'étant approché de moi, me dit :

« Est-ce bien intéressant ce que lit monsieur ?

-- Très intéressant, répondis-je.

-- Je le crois. C'est le livre de monsieur que lit monsieur !

-- Mon livre ? »

En effet, je tenais à la main l'ouvrage des _Grands Fonds sous-marins_.
Je ne m'en doutais même pas. Je fermai le livre et repris ma promenade.
Ned et Conseil se levèrent pour se retirer.

« Restez, mes amis, dis-je en les retenant. Restons ensemble jusqu'au
moment où nous serons sortis de cette impasse.

-- Comme il plaira à monsieur », répondit Conseil.

Quelques heures s'écoulèrent. J'observais souvent les instruments
suspendus à la paroi du salon. Le manomètre indiquait que le _Nautilus_
se maintenait à une profondeur constante de trois cents mètres, la
boussole, qu'il se dirigeait toujours au sud, le loch, qu'il marchait à
une vitesse de vingt milles à l'heure, vitesse excessive dans un espace
aussi resserré. Mais le capitaine Nemo savait qu'il ne pouvait trop se
hâter, et qu'alors, les minutes valaient des siècles.

A huit heures vingt-cinq, un second choc eut lieu. A l'arrière, cette
fois. Je pâlis. Mes compagnons s'étaient rapprochés de moi. J'avais
saisi la main de Conseil. Nous nous interrogions du regard, et plus
directement que si les mots eussent interprété notre pensée.

En ce moment, le capitaine entra dans le salon. J'allai à lui.

« La route est barrée au sud ? lui demandai-je.

-- Oui, monsieur. L'iceberg en se retournant a fermé toute issue.

-- Nous sommes bloqués ?

-- Oui. »

                                  XVI

                              FAUTE D'AIR

Ainsi, autour du _Nautilus_, au-dessus, au-dessous, un impénétrable mur
de glace. Nous étions prisonniers de la banquise ! Le Canadien avait
frappé une table de son formidable poing. Conseil se taisait. Je
regardai le capitaine. Sa figure avait repris son impassibilité
habituelle. Il s'était croisé les bras. Il réfléchissait. Le _Nautilus_
ne bougeait plus.

Le capitaine prit alors la parole :

« Messieurs, dit-il d'une voix calme, il y a deux manières de mourir
dans les conditions où nous sommes. »

Cet inexplicable personnage avait l'air d'un professeur de
mathématiques qui fait une démonstration à ses élèves.

« La première, reprit-il, c'est de mourir écrasés. La seconde, c'est de
mourir asphyxiés. Je ne parle pas de la possibilité de mourir de faim,
car les approvisionnements du _Nautilus_ dureront certainement plus que
nous. Préoccupons-nous donc des chances d'écrasement ou d'asphyxie.

-- Quant à l'asphyxie, capitaine, répondis-je, elle n'est pas à
craindre, car nos réservoirs sont pleins.

-- Juste, reprit le capitaine Nemo, mais ils ne donneront que deux
jours d'air. Or, voilà trente-six heures que nous sommes enfouis sous
les eaux, et déjà l'atmosphère alourdie du _Nautilus_ demande à être
renouvelée. Dans quarante-huit heures, notre réserve sera épuisée.

-- Eh bien, capitaine, soyons délivrés avant quarante-huit heures !

-- Nous le tenterons, du moins, en perçant la muraille qui nous entoure.

-- De quel côté ? demandai-je.

-- C'est ce que la sonde nous apprendra. Je vais échouer le _Nautilus_
sur le banc inférieur, et mes hommes, revêtus de scaphandres,
attaqueront l'iceberg par sa paroi la moins épaisse.

-- Peut-on ouvrir les panneaux du salon ?

-- Sans inconvénient. Nous ne marchons plus. »

Le capitaine Nemo sortit. Bientôt des sifflements m'apprirent que l'eau
s'introduisait dans les réservoirs. Le _Nautilus_ s'abaissa lentement
et reposa sur le fond de glace par une profondeur de trois cent
cinquante mètres, profondeur à laquelle était immergé le banc de glace
inférieur.

« Mes amis, dis-je, la situation est grave, mais je compte sur votre
courage et sur votre énergie.

-- Monsieur, me répondit le Canadien, ce n'est pas dans ce moment que
je vous ennuierai de mes récriminations. Je suis prêt à tout faire pour
le salut commun.

-- Bien, Ned, dis-je en tendant la main au Canadien.

-- J'ajouterai, reprit-il, qu'habile à manier le pic comme le harpon,
si je puis être utile au capitaine, il peut disposer de moi.

-- Il ne refusera pas votre aide. Venez, Ned. »

Je conduisis le Canadien à la chambre ou les hommes du _Nautilus_
revêtaient leurs scaphandres. Je fis part au capitaine de la
proposition de Ned, qui fut acceptée. Le Canadien endossa son costume
de mer et fut aussitôt prêt que ses compagnons de travail. Chacun d'eux
portait sur son dos l'appareil Rouquayrol auquel les réservoirs avaient
fourni un large continent d'air pur. Emprunt considérable, mais
nécessaire, fait à la réserve du _Nautilus_. Quant aux lampes
Ruhmkorff, elles devenaient inutiles au milieu de ces eaux lumineuses
et saturées de rayons électriques.

Lorsque Ned fut habillé, je rentrai dans le salon dont les vitres
étaient découvertes, et, posté près de Conseil, j'examinai les couches
ambiantes qui supportaient le _Nautilus_.

Quelques instants après, nous voyions une douzaine d'hommes de
l'équipage prendre pied sur le banc de glace, et parmi eux Ned Land,
reconnaissable à sa haute taille. Le capitaine Nemo était avec eux.

Avant de procéder au creusement des murailles, il fit pratiquer des
sondages qui devaient assurer la bonne direction des travaux. De
longues sondes furent enfoncées dans les parois latérales ; mais après
quinze mètres, elles étaient encore arrêtées par l'épaisse muraille. Il
était inutile de s'attaquer à la surface plafonnante, puisque c'était
la banquise elle-même qui mesurait plus de quatre cents mètres de
hauteur. Le capitaine Nemo fit alors sonder la surface inférieure. Là
dix mètres de parois nous séparaient de l'eau. Telle était l'épaisseur
de cet ice-field. Dès lors, il s'agissait d'en découper un morceau égal
en superficie à la ligne de flottaison du _Nautilus_. C'était environ
six mille cinq cents mètres cubes à détacher, afin de creuser un trou
par lequel nous descendrions au-dessous du champ de glace.

Le travail fut immédiatement commencé et conduit avec une infatigable
opiniâtreté. Au lieu de creuser autour du _Nautilus_, ce qui eût
entraîné de plus grandes difficultés, le capitaine Nemo fit dessiner
l'immense fosse à huit mètres de sa hanche de bâbord. Puis ses hommes
la taraudèrent simultanément sur plusieurs points de sa circonférence.
Bientôt. Le pic attaqua vigoureusement cette matière compacte, et de
gros blocs furent détachés de la masse. Par un curieux effet de
pesanteur spécifique, ces blocs, moins lourds que l'eau, s'envolaient
pour ainsi dire à la voûte du tunnel, qui s'épaississait par le haut de
ce dont il diminuait vers le bas. Mais peu importait, du moment que la
paroi inférieure s'amincissait d'autant.

Après deux heures d'un travail énergique, Ned Land rentra épuisé. Ses
compagnons et lui furent remplacés par de nouveaux travailleurs
auxquels nous nous joignîmes, Conseil et moi. Le second du _Nautilus_
nous dirigeait.

L'eau me parut singulièrement froide, mais je me réchauffai promptement
en maniant le pic. Mes mouvements étaient très libres, bien qu'ils se
produisissent sous une pression de trente atmosphères.

Quand je rentrai, après deux heures de travail, pour prendre quelque
nourriture et quelque repos, je trouvai une notable différence entre le
fluide pur que me fournissait l'appareil Rouquayrol et l'atmosphère du
_Nautilus_, déjà chargé d'acide carbonique. L'air n'avait pas été
renouvelé depuis quarante-huit heures, et ses qualités vivifiantes
étaient considérablement affaiblies. Cependant, en un laps de douze
heures, nous n'avions enlevé qu'une tranche de glace épaisse d'un mètre
sur la superficie dessinée, soit environ six cents mètres cubes. En
admettant que le même travail fût accompli par douze heures, il fallait
encore cinq nuits et quatre jours pour mener à bonne fin cette
entreprise.

« Cinq nuits et quatre jours ! dis-je à mes compagnons, et nous n'avons
que pour deux jours d'air dans les réservoirs.

-- Sans compter, répliqua Ned, qu'une fois sortis de cette damnée
prison, nous serons encore emprisonnés sous la banquise et sans
communication possible avec l'atmosphère ! »

Réflexion juste. Qui pouvait alors prévoir le minimum de temps
nécessaire à notre délivrance ? L'asphyxie ne nous aurait-elle pas
étouffés avant que le _Nautilus_ eût pu revenir à la surface des flots
? Était-il destiné à périr dans ce tombeau de glace avec tous ceux
qu'il renfermait ? La situation paraissait terrible. Mais chacun
l'avait envisagée en face, et tous étaient décidés à faire leur devoir
jusqu'au bout.

Suivant mes prévisions, pendant la nuit, une nouvelle tranche d'un
mètre fut enlevée à l'immense alvéole. Mais, le matin, quand, revêtu de
mon scaphandre, je parcourus la masse liquide par une température de
six à sept degrés au-dessous de zéro, je remarquai que les murailles
latérales se rapprochaient peu à peu. Les couches d'eau éloignées de la
fosse, que n'échauffaient pas le travail des hommes et le jeu des
outils, marquaient une tendance à se solidifier. En présence de ce
nouveau et imminent danger, que devenaient nos chances de salut, et
comment empêcher la solidification de ce milieu liquide, qui eût fait
éclater comme du verre les parois du _Nautilus_ ?

Je ne fis point connaître ce nouveau danger à mes deux compagnons. A
quoi bon risquer d'abattre cette énergie qu'ils employaient au pénible
travail du sauvetage ? Mais, lorsque je fus revenu à bord ? je fis
observer au capitaine Nemo cette grave complication.

« Je le sais, me dit-il de ce ton calme que ne pouvaient modifier les
plus terribles conjonctures. C'est un danger de plus, mais je ne vois
aucun moyen d'y parer. La seule chance de salut, c'est d'aller plus
vite que la solidification. Il s'agit d'arriver premiers. Voilà tout. »

Arriver premiers ! Enfin, j'aurais dû être habitué à ces façons de
parler !

Cette journée, pendant plusieurs heures, je maniai le pic avec
opiniâtreté. Ce travail me soutenait. D'ailleurs, travailler, c'était
quitter le _Nautilus_, c'était respirer directement cet air pur
emprunté aux réservoirs et fourni par les appareils, c'était abandonner
une atmosphère appauvrie et viciée.

Vers le soir, la fosse s'était encore creusée d'un mètre. Quand je
rentrai à bord, je faillis être asphyxié par l'acide carbonique dont
l'air était saturé. Ah ! que n'avions-nous les moyens chimiques qui
eussent permis de chasser ce gaz délétère ! L'oxygène ne nous manquait
pas. Toute cette eau en contenait une quantité considérable et en la
décomposant par nos puissantes piles, elle nous eût restitué le fluide
vivifiant. J'y avais bien songé, mais à quoi bon, puisque l'acide
carbonique, produit de notre respiration, avait envahi toutes les
parties du navire. Pour l'absorber, il eût fallu remplir des récipients
de potasse caustique et les agiter incessamment. Or, cette matière
manquait à bord, et rien ne la pouvait remplacer

Ce soir-là, le capitaine Nemo dut ouvrir les robinets de ses
réservoirs, et lancer quelques colonnes d'air pur à l'intérieur du
_Nautilus_. Sans cette précaution, nous ne nous serions pas réveillés.

Le lendemain, 26 mars, je repris mon travail de mineur en entamant le
cinquième mètre. Les parois latérales et la surface inférieure de la
banquise s'épaississaient visiblement. Il était évident qu'elles se
rejoindraient avant que le _Nautilus_ fût parvenu à se dégager. Le
désespoir me prit un instant. Mon pic fut près de s'échapper de mes
mains. A quoi bon creuser, si je devais périr étouffé, écrasé par cette
eau qui se faisait pierre, un supplice que la férocité des sauvages
n'eût pas même inventé. Il me semblait que j'étais entre les
formidables mâchoires d'un monstre qui se rapprochaient
irrésistiblement.

En ce moment, le capitaine Nemo, dirigeant le travail, travaillant
lui-même, passa près de moi. Je le touchai de la main et lui montrai
les parois de notre prison. La muraille de tribord s'était avancée à
moins de quatre mètres de la coque du _Nautilus_.

Le capitaine me comprit et me fit signe de le suivre. Nous rentrâmes à
bord. Mon scaphandre ôté, je l'accompagnai dans le salon.

« Monsieur Aronnax, me dit-il, il faut tenter quelque héroïque moyen,
ou nous allons être scellés dans cette eau solidifiée comme dans du
ciment.

-- Oui ! dis-je, mais que faire ?

-- Ah ! s'écria-t-il, si mon _Nautilus_ était assez fort pour supporter
cette pression sans en être écrasé ?

-- Eh bien ? demandai-je, ne saisissant pas l'idée du capitaine.

-- Ne comprenez-vous pas, reprit-il, que cette congélation de l'eau
nous viendrait en aide ! Ne voyez-vous pas que par sa solidification,
elle ferait éclater ces champs de glace qui nous emprisonnent, comme
elle fait, en se gelant, éclater les pierres les plus dures ! Ne
sentez-vous pas qu'elle serait un agent de salut au lieu d'être un
agent de destruction !

-- Oui, capitaine, peut-être. Mais quelque résistance à l'écrasement
que possède le _Nautilus_, il ne pourrait supporter cette épouvantable
pression et s'aplatirait comme une feuille de tôle.

-- Je le sais, monsieur. Il ne faut donc pas compter sur les secours de
la nature, mais sur nous-mêmes. Il faut s'opposer à cette
solidification. Il faut l'enrayer. Non seulement, les parois latérales
se resserrent, mais il ne reste pas dix pieds d'eau à l'avant ou à
l'arrière du _Nautilus_. La congélation nous gagne de tous les côtés.

-- Combien de temps, demandai-je, l'air des réservoirs nous
permettra-t-il de respirer à bord ? »

Le capitaine me regarda en face.

« Après-demain, dit-il, les réservoirs seront vides ! »

Une sueur froide m'envahit. Et cependant, devais-je m'étonner de cette
réponse ? Le 22 mars, le _Nautilus_ s'était plongé sous les eaux libres
du pôle. Nous étions au 26. Depuis cinq jours, nous vivions sur les
réserves du bord ! Et ce qui restait d'air respirable, il fallait le
conserver aux travailleurs. Au moment où j'écris ces choses, mon
impression est tellement vive encore, qu'une terreur involontaire
s'empare de tout mon être, et que l'air semble manquer à mes poumons !

Cependant, le capitaine Nemo réfléchissait, silencieux, immobile.
Visiblement, une idée lui traversait l'esprit. Mais il paraissait la
repousser. Il se répondait négativement à lui-même. Enfin, ces mots
s'échappèrent de ses lèvres !

« L'eau bouillante ! murmura-t-il.

-- L'eau bouillante ? m'écriai-je.

-- Oui, monsieur. Nous sommes renfermés dans un espace relativement
restreint. Est-ce que des jets d'eau bouillante, constamment injectée
par les pompes du _Nautilus_, n'élèveraient pas la température de ce
milieu et ne retarderaient pas sa congélation ?

-- Il faut l'essayer, dis-je résolument.

-- Essayons, monsieur le professeur. »

Le thermomètre marquait alors moins sept degrés à l'extérieur. Le
capitaine Nemo me conduisit aux cuisines où fonctionnaient de vastes
appareils distillatoires qui fournissaient l'eau potable par
évaporation. Ils se chargèrent d'eau, et toute la chaleur électrique
des piles fut lancée à travers les serpentins baignés par le liquide.
En quelques minutes, cette eau avait atteint cent degrés. Elle fut
dirigée vers les pompes pendant qu'une eau nouvelle la remplaçait au
fur et à mesure. La chaleur développée par les piles était telle que
l'eau froide, puisée à la mer, après avoir seulement traversé les
appareils, arrivait bouillante aux corps de pompe.

L'injection commença, et trois heures après, le thermomètre marquait
extérieurement six degrés au-dessous de zéro. C'était un degré de
gagné. Deux heures plus tard, le thermomètre n'en marquait que quatre.

« Nous réussirons, dis-je au capitaine, après avoir suivi et contrôlé
par de nombreuses remarques les progrès de l'opération.

-- Je le pense, me répondit-il. Nous ne serons pas écrasés. Nous
n'avons plus que l'asphyxie à craindre. »

Pendant la nuit, la température de l'eau remonta a un degré au-dessous
de zéro. Les injections ne purent la porter à un point plus élevé. Mais
comme la congélation de l'eau de mer ne se produit qu'à moins deux
degrés, je fus enfin rassuré contre les dangers de la solidification.

Le lendemain, 27 mars, six mètres de glace avaient été arrachés de
l'alvéole. Quatre mètres seulement restaient à enlever. C'étaient
encore quarante-huit heures de travail. L'air ne pouvait plus être
renouvelé à l'intérieur du _Nautilus_. Aussi, cette journée alla-t-elle
toujours en empirant.

Une lourdeur intolérable m'accabla. Vers trois heures du soir, ce
sentiment d'angoisse fut porté en moi à un degré violent. Des
bâillements me disloquaient les mâchoires. Mes poumons haletaient en
cherchant ce fluide comburant, indispensable à la respiration, et qui
se raréfiait de plus en plus. Une torpeur morale s'empara de moi.
J'étais étendu sans force, presque sans connaissance. Mon brave
Conseil, pris des mêmes symptômes, souffrant des mêmes souffrances, ne
me quittait plus. Il me prenait la main, il m'encourageait, et je
l'entendais encore murmurer :

« Ah ! si je pouvais ne pas respirer pour laisser plus d'air à monsieur
! »

Les larmes me venaient aux yeux de l'entendre parler ainsi.

Si notre situation, à tous, était intolérable à l'intérieur, avec
quelle hâte, avec quel bonheur, nous revêtions nos scaphandres pour
travailler à notre tour ! Les pics résonnaient sur la couche glacée.
Les bras se fatiguaient, les mains s'écorchaient, mais qu'étaient ces
fatigues, qu'importaient ces blessures ! L'air vital arrivait aux
poumons ! On respirait ! On respirait !

Et cependant, personne ne prolongeait au-delà du temps voulu son
travail sous les eaux. Sa tâche accomplie, chacun remettait à ses
compagnons haletants le réservoir qui devait lui verser la vie. Le
capitaine Nemo donnait l'exemple et se soumettait le premier à cette
sévère discipline. L'heure arrivait, il cédait son appareil à un autre
et rentrait dans l'atmosphère viciée du bord, toujours calme, sans une
défaillance, sans un murmure.

Ce jour-là, le travail habituel fut accompli avec plus de vigueur
encore. Deux mètres seulement restaient à enlever sur toute la
superficie. Deux mètres seulement nous séparaient de la mer libre. Mais
les réservoirs étaient presque vides d'air. Le peu qui restait devait
être conservé aux travailleurs. Pas un atome pour le _Nautilus_ !

Lorsque je rentrai à bord, je fus à demi suffoqué. Quelle nuit ! Je ne
saurais la peindre. De telles souffrances ne peuvent être décrites. Le
lendemain, ma respiration était oppressée. Aux douleurs de tête se
mêlaient d'étourdissants vertiges qui faisaient de moi un homme ivre.
Mes compagnons éprouvaient les mêmes symptômes. Quelques hommes de
l'équipage râlaient.

Ce jour-là, le sixième de notre emprisonnement, le capitaine Nemo,
trouvant trop lents la pioche et le pic, résolut d'écraser la couche de
glaces qui nous séparait encore de la nappe liquide. Cet homme avait
conservé son sang-froid et son énergie. Il domptait par sa force morale
les douleurs physiques. Il pensait, il combinait, il agissait.

D'après son ordre, le bâtiment fut soulagé, c'est-à-dire soulevé de la
couche glacée par un changement de pesanteur spécifique. Lorsqu'il
flotta on le hala de manière à l'amener au-dessus de l'immense fosse
dessinée suivant sa ligne de flottaison. Puis, ses réservoirs d'eau
s'emplissant, il descendit et s'embotta dans l'alvéole.

En ce moment, tout l'équipage rentra à bord, et la double porte de
communication fut fermée. Le _Nautilus_ reposait alors sur la couche de
glace qui n'avait pas un mètre d'épaisseur et que les sondes avaient
trouée en mille endroits.

Les robinets des réservoirs furent alors ouverts en grand et cent
mètres cubes d'eau s'y précipitèrent, accroissant de cent mille
kilogrammes le poids du _Nautilus_.

Nous attendions, nous écoutions, oubliant nos souffrances, espérant
encore. Nous jouions notre salut sur un dernier coup.

Malgré les bourdonnements qui emplissaient ma tête, j'entendis bientôt
des frémissements sous la coque du _Nautilus_. Un dénivellement se
produisit. La glace craqua avec un fracas singulier, pareil à celui du
papier qui se déchire, et le _Nautilus_ s'abaissa.

« Nous passons ! » murmura Conseil a mon oreille.

Je ne pus lui répondre. Je saisis sa main. Je la pressai dans une
convulsion involontaire.

Tout à coup, emporté par son effroyable surcharge, le _Nautilus_
s'enfonça comme un boulet sous les eaux, c'est-à-dire qu'il tomba comme
il eût fait dans le vide !

Avec toute la force électrique fut mise sur les pompes qui aussitôt
commencèrent à chasser l'eau des réservoirs. Après quelques minutes,
notre chute fut enrayée. Bientôt même, le manomètre indiqua un
mouvement ascensionnel. L'hélice, marchant à toute vitesse, fit
tressaillir la coque de tôle jusque dans ses boulons, et nous entraîna
vers le nord.

Mais que devait durer cette navigation sous la banquise jusqu'à la mer
libre ? Un jour encore ? Je serais mort avant !

A demi étendu sur un divan de la bibliothèque, je suffoquais. Ma face
était violette, mes lèvres bleues, mes facultés suspendues. Je ne
voyais plus, je n'entendais plus. La notion du temps avait disparu de
mon esprit. Mes muscles ne pouvaient se contracter.

Les heures qui s'écoulèrent ainsi, je ne saurais les évaluer. Mais
j'eus la conscience de mon agonie qui commençait. Je compris que
j'allais mourir...

Soudain je revins à moi. Quelques bouffées d'air pénétraient dans mes
poumons. Étions-nous remontés à la surface des flots ? Avions-nous
franchi la banquise ?

Non ! C'étaient Ned et Conseil, mes deux braves amis, qui se
sacrifiaient pour me sauver. Quelques atomes d'air restaient encore au
fond d'un appareil. Au lieu de le respirer, ils l'avaient consacré pour
moi, et, tandis qu'ils suffoquaient, ils me versaient la vie goutte à
goutte ! Je voulus repousser l'appareil. Ils me tinrent les mains, et
pendant quelques instants, je respirai avec volupté.

Mes regards se portèrent vers l'horloge. Il était onze heures du matin.
Nous devions être au 28 mars. Le _Nautilus_ marchait avec une vitesse
effrayante de quarante milles à l'heure. Il se tordait dans les eaux.

Où était le capitaine Nemo ? Avait-il succombé ? Ses compagnons
étaient-ils morts avec lui ?

En ce moment, le manomètre indiqua que nous n'étions plus qu'à vingt
pieds de la surface. Un simple champ de glace nous séparait de
l'atmosphère. Ne pouvait-on le briser ?

Peut-être ! En tout cas, le _Nautilus_ allait le tenter. Je sentis, en
effet, qu'il prenait une position oblique, abaissant son arrière et
relevant son éperon. Une introduction d'eau avait suffi pour rompre son
équilibre. Puis, poussé par sa puissante hélice, il attaqua l'ice-field
par en dessous comme un formidable bélier. Il le crevait peu à peu, se
retirait, donnait à toute vitesse contre le champ qui se déchirait, et
enfin, emporté par un élan suprême, il s'élança sur la surface glacée
qu'il écrasa de son poids.

Le panneau fut ouvert, on pourrait dire arraché, et l'air pur
s'introduisit à flots dans toutes les parties du _Nautilus_.

                                  XVII

                        DU CAP HORN À L'AMAZONE

Comment étais-je sur la plate-forme, je ne saurais le dire. Peut-être
le Canadien m'y avait-il transporté. Mais je respirais, je humais l'air
vivifiant de la mer. Mes deux compagnons s'enivraient près de moi de
ces fraîches molécules. Les malheureux, trop longtemps privés de
nourriture, ne peuvent se jeter inconsidérément sur les premiers
aliments qu'on leur présente. Nous, au contraire, nous n'avions pas à
nous modérer, nous pouvions aspirer à pleins poumons les atomes de
cette atmosphère, et c'était la brise, la brise elle-même qui nous
versait cette voluptueuse ivresse !

« Ah ! faisait Conseil, que c'est bon, l'oxygène ! Que monsieur ne
craigne pas de respirer. Il y en a pour tout le monde. »

Quant à Ned Land, il ne parlait pas, mais il ouvrait des mâchoires à
effrayer un requin. Et quelles puissantes aspirations ! Le Canadien «
tirait » comme un poêle en pleine combustion.

Les forces nous revinrent promptement, et, lorsque je regardai autour
de moi, je vis que nous étions seuls sur la plate-forme. Aucun homme de
l'équipage. Pas même le capitaine Nemo. Les étranges marins du
_Nautilus_ se contentaient de l'air qui circulait à l'intérieur. Aucun
n'était venu se délecter en pleine atmosphère.

Les premières paroles que je prononçai furent des paroles de
remerciements et de gratitude pour mes deux compagnons. Ned et Conseil
avaient prolongé mon existence pendant les dernières heures de cette
longue agonie. Toute ma reconnaissance ne pouvait payer trop un tel
dévouement.

« Bon ! monsieur le professeur, me répondit Ned Land, cela ne vaut pas
la peine d'en parler ! Quel mérite avons-nous eu à cela ? Aucun. Ce
n'était qu'une question d'arithmétique. Votre existence valait plus que
la nôtre. Donc il fallait la conserver.

-- Non, Ned, repondis-je, elle ne valait pas plus. Personne n'est
supérieur à un homme généreux et bon, et vous l'êtes !

-- C'est bien ! c'est bien ! répétait le Canadien embarrassé

-- Et toi, mon brave Conseil, tu as bien souffert.

-- Mais pas trop, pour tout dire à monsieur. Il me manquait bien
quelques gorgées d'air, mais je crois que je m'y serais fait.
D'ailleurs, je regardais monsieur qui se pâmait et cela ne me donnait
pas la moindre envie de respirer. Cela me coupait, comme on dit, le
respir... »

Conseil, confus de s'être jeté dans la banalité, n'acheva pas.

« Mes amis, répondis-je vivement ému, nous sommes liés les uns aux
autres pour jamais, et vous avez sur moi des droits...

-- Dont j'abuserai, riposta le Canadien.

-- Hein ? fit Conseil.

-- Oui, reprit Ned Land, le droit de vous entraîner avec moi, quand je
quitterai cet infernal _Nautilus_.

-- Au fait, dit Conseil, allons-nous du bon côté ?

-- Oui, répondis-je, puisque nous allons du côté du soleil, et ici le
soleil, c'est le nord.

-- Sans doute, reprit Ned Land, mais il reste à savoir si nous rallions
le Pacifique ou l'Atlantique, c'est-à-dire les mers fréquentées ou
désertes. »

A cela je ne pouvais répondre, et je craignais que le capitaine Nemo ne
nous ramenât plutôt vers ce vaste Océan qui baigne à la fois les côtes
de l'Asie et de l'Amérique. Il compléterait ainsi son tour du monde
sous-marin, et reviendrait vers ces mers où le _Nautilus_ trouvait la
plus entière indépendance. Mais si nous retournions au Pacifique, loin
de toute terre habitée, que devenaient les projets de Ned Land ?

Nous devions, avant peu, être fixés sur ce point important. Le
_Nautilus_ marchait rapidement. Le cercle polaire fut bientôt franchi,
et le cap mis sur le promontoire de Horn. Nous étions par le travers de
la pointe américaine, le 31 mars, à sept heures du soir.

Alors toutes nos souffrances passées étaient oubliées. Le souvenir de
cet emprisonnement dans les glaces s'effaçait de notre esprit. Nous ne
songions qu'à l'avenir. Le capitaine Nemo ne paraissait plus, ni dans
le salon, ni sur la plate-forme. Le point reporté chaque jour sur le
planisphère et fait par le second me permettait de relever la direction
exacte du _Nautilus_. Or, ce soir-là, il devint évident, à ma grande
satisfaction, que nous revenions au nord par la route de l'Atlantique.

J'appris au Canadien et à Conseil le résultat de mes observations.

« Bonne nouvelle, répondit le Canadien, mais où va le _Nautilus_ ?

-- Je ne saurais le dire, Ned.

-- Son capitaine voudrait-il, après le pôle sud, affronter le pôle
nord, et revenir au Pacifique par le fameux passage du nord-ouest ?

Il ne faudrait pas l'en défier, répondit Conseil.

-- Eh bien, dit le Canadien, nous lui fausserons compagnie auparavant.

-- En tout cas, ajouta Conseil, c'est un maître homme que ce capitaine
Nemo, et nous ne regretterons pas de l'avoir connu.

-- Surtout quand nous l'aurons quitté ! » riposta Ned Land.

Le lendemain, premier avril, lorsque le _Nautilus_ remonta à la surface
des flots, quelques minutes avant midi, nous eûmes connaissance d'une
côte à l'ouest. C'était la Terre du Feu, à laquelle les premiers
navigateurs donnèrent ce nom en voyant les fumées nombreuses qui
s'élevaient des huttes indigènes. Cette Terre du Feu forme une vaste
agglomération d'îles qui s'étend sur trente lieues de long et
quatre-vingts lieues de large, entre 53° et 56° de latitude australe,
et 67°50' et 77°15' de longitude ouest. La côte me parut basse, mais au
loin se dressaient de hautes montagnes. Je crus même entrevoir le mont
Sarmiento, élevé de deux mille soixante-dix mètres au-dessus du niveau
de la mer, bloc pyramidal de schiste, à sommet très aigu, qui, suivant
qu'il est voilé ou dégagé de vapeurs, « annonce le beau ou le mauvais
temps », me dit Ned Land.

« Un fameux baromètre, mon ami.

-- Oui, monsieur, un baromètre naturel, qui ne m'a jamais trompé quand
je naviguais dans les passes du détroit de Magellan. »

En ce moment, ce pic nous parut nettement découpé sur le fond du ciel.
C'était un présage de beau temps Il se réalisa.

Le _Nautilus_, rentré sous les eaux, se rapprocha de la côte qu'il
prolongea à quelques milles seulement. Par les vitres du salon, je vis
de longues lianes, et des fucus gigantesques, ces varechs porte-poires,
dont la mer libre du pôle renfermait quelques échantillons, avec leurs
filaments visqueux et polis, ils mesuraient jusqu'à trois cents mètres
de longueur ; véritables câbles, plus gros que le pouce, très
résistants, ils servent souvent d'amarres aux navires. Une autre herbe,
connue sous le nom de velp, à feuilles longues de quatre pieds,
empâtées dans les concrétions coralligènes, tapissait les fonds. Elle
servait de nid et de nourriture à des myriades de crustacés et de
mollusques, des crabes, des seiches. Là, les phoques et les loutres se
livraient à de splendides repas, mélangeant la chair du poisson et les
légumes de la mer, suivant la méthode anglaise.

Sur ces fonds gras et luxuriants, le _Nautilus_ passait avec une
extrême rapidité. Vers le soir, il se rapprocha de l'archipel des
Malouines, dont je pus, le lendemain, reconnaître les âpres sommets. La
profondeur de la mer était médiocre. Je pensai donc, non sans raison,
que ces deux îles, entourées d'un grand nombre d'îlots, faisaient
autrefois partie des terres magellaniques. Les Malouines furent
probablement découvertes par le célèbre John Davis, qui leur imposa le
nom de Davis-Southern Islands. Plus tard, Richard Hawkins les appela
Maiden-Islands, îles de la Vierge. Elles furent ensuite nommées
Malouines, au commencement du dix-huitième siècle, par des pêcheurs de
Saint-Malo, et enfin Falkland par les Anglais auxquels elles
appartiennent aujourd'hui.

Sur ces parages, nos filets rapportèrent de beaux spécimens d'algues,
et particulièrement un certain fucus dont les racines étaient chargées
de moules qui sont les meilleures du monde. Des oies et des canards
s'abattirent par douzaines sur la plate-forme et prirent place bientôt
dans les offices du bord. En fait de poissons, j'observai spécialement
des osseux appartenant au genre gobie, et surtout des boulerots, longs
de deux décimètres, tout parsemés de taches blanchâtres et jaunes.

J'admirai également de nombreuses méduses, et les plus belles du genre,
les chrysaores particulières aux mers des Malouines. Tantôt elles
figuraient une ombrelle demi-sphérique très lisse, rayée de lignes d'un
rouge brun et terminée par douze festons réguliers ; tantôt c'était une
corbeille renversée d'où s'échappaient gracieusement de larges feuilles
et de longues ramilles rouges. Elles nageaient en agitant leurs quatre
bras foliacés et laissaient pendre à la dérive leur opulente chevelure
de tentacules. J'aurais voulu conserver quelques échantillons de ces
délicats zoophytes ; mais ce ne sont que des nuages, des ombres, des
apparences, qui fondent et s'évaporent hors de leur élément natal.

Lorsque les dernières hauteurs des Malouines eurent disparu sous
l'horizon, le _Nautilus_ s'immergea entre vingt et vingt-cinq mètres et
suivit la côte américaine. Le capitaine Nemo ne se montrait pas.

Jusqu'au 3 avril, nous ne quittâmes pas les parages de la Patagonie,
tantôt sous l'Océan, tantôt à sa surface. Le _Nautilus_ dépassa le
large estuaire formé par l'embouchure de la Plata, et se trouva, le 4
avril, par le travers de l'Uruguay, mais à cinquante milles au large.
Sa direction se maintenait au nord, et il suivait les longues
sinuosités de l'Amérique méridionale. Nous avions fait alors seize
mille lieues depuis notre embarquement dans les mers du Japon.

Vers onze heures du matin, le tropique du Capricorne fut coupé sur le
trente-septième méridien, et nous passâmes au large du cap Frio. Le
capitaine Nemo, au grand déplaisir de Ned Land, n'aimait pas le
voisinage de ces côtes habitées du Brésil, car il marchait avec une
vitesse vertigineuse. Pas un poisson, pas un oiseau, des plus rapides
qui soient, ne pouvaient nous suivre, et les curiosités naturelles de
ces mers échappèrent à toute observation.

Cette rapidité se soutint pendant plusieurs jours, et le 9 avril, au
soir, nous avions connaissance de la pointe la plus orientale de
l'Amérique du Sud qui forme le cap San Roque. Mais alors le _Nautilus_
s'écarta de nouveau, et il alla chercher à de plus grandes profondeurs
une vallée sous-marine qui se creuse entre ce cap et Sierra Leone sur
la côte africaine. Cette vallée se bifurque à la hauteur des Antilles
et se termine au nord par une énorme dépression de neuf mille mètres.
En cet endroit. La coupe géologique de l'Océan figure jusqu'aux petites
Antilles une falaise de six kilomètres, taillée à pic, et, à la hauteur
des îles du cap Vert, une autre muraille non moins considérable, qui
enferment ainsi tout le continent immergé de l'Atlantide. Le fond de
cette immense vallée est accidenté de quelques montagnes qui ménagent
de pittoresques aspects à ces fonds sous-marins. J'en parle surtout
d'après les cartes manuscrites que contenait la bibliothèque du
_Nautilus_, cartes évidemment dues à la main du capitaine Nemo et
levées sur ses observations personnelles.

Pendant deux jours, ces eaux désertes et profondes furent visitées au
moyen des plans inclinés. Le _Nautilus_ fournissait de longues bordées
diagonales qui le portaient à toutes les hauteurs. Mais le 11 avril, il
se releva subitement, et la terre nous réapparut à l'ouvert du fleuve
des Amazones, vaste estuaire dont le débit est si considérable qu'il
dessale la mer sur un espace de plusieurs lieues.

L'Équateur était coupé. A vingt milles dans l'ouest restaient les
Guyanes, une terre française sur laquelle nous eussions trouvé un
facile refuge. Mais le vent soufflait en grande brise, et les lames
furieuses n'auraient pas permis à un simple canot de les affronter. Ned
Land le comprit sans doute, car il ne me parla de rien. De mon côté, je
ne fis aucune allusion à ses projets de fuite, car je ne voulais pas le
pousser à quelque tentative qui eût infailliblement avorté.

Je me dédommageai facilement de ce retard par d'intéressantes études.
Pendant ces deux journées des 11 et 12 avril, le _Nautilus_ ne quitta
pas la surface de la mer, et son chalut lui ramena toute une pêche
miraculeuse en zoophytes, en poissons et en reptiles.

Quelques zoophytes avaient été dragues par la chaîne des chaluts.
C'étaient, pour la plupart, de belles phyctallines, appartenant à la
famille des actinidiens, et entre autres espèces, le _phyctalis
protexta_, originaire de cette partie de l'Océan, petit tronc
cylindrique, agrémenté de lignes verticales et tacheté de points rouges
que couronne un merveilleux épanouissement de tentacules. Quant aux
mollusques, ils consistaient en produits que j'avais déjà observés, des
turritelles, des olives-porphyres, à lignes régulièrement entrecroisées
dont les taches rousses se relevaient vivement sur un fond de chair,
des ptérocères fantaisistes, semblables à des scorpions pétrifiés, des
hyales translucides, des argonautes, des seiches excellentes à manger,
et certaines espèces de calmars, que les naturalistes de l'antiquité
classaient parmi les poissons-volants, et qui servent principalement
d'appât pour la pêche de la morue.

Des poissons de ces parages que je n'avais pas encore eu l'occasion
d'étudier, je notai diverses espèces. Parmi les cartilagineux : des
pétromizons-pricka, sortes d'anguilles, longues de quinze pouces, tête
verdâtre, nageoires violettes, dos gris bleuâtre, ventre brun argenté
semé de taches vives, iris des yeux cerclé d'or, curieux animaux que le
courant de l'Amazone avait dû entraîner jusqu'en mer, car ils habitent
les eaux douces ; des raies tuberculées, à museau pointu, à queue
longue et déliée, armées d'un long aiguillon dentelé ; de petits
squales d'un mètre, gris et blanchâtres de peau, dont les dents,
disposées sur plusieurs rangs, se recourbent en arrière, et qui sont
vulgairement connus sous le nom de pantouffliers ; des
lophies-vespertillions, sortes de triangles isocèles rougeâtres, d'un
demi-mètre, auxquels les pectorales tiennent par des prolongations
charnues qui leur donnent l'aspect de chauves-souris, mais que leur
appendice corné, situé près des narines, a fait surnommer licornes de
mer ; enfin quelques espèces de batistes, le curassavien dont les
flancs pointillés brillent d'une éclatante couleur d'or, et le
caprisque violet clair, à nuances chatoyantes comme la gorge d'un
pigeon.

Je termine là cette nomenclature un peu sèche, mais très exacte, par la
série des poissons osseux que j'observai : passans, appartenant au
genre des apléronotes, dont le museau est très obtus et blanc de neige,
le corps peint d'un beau noir, et qui sont munis d'une lanière charnue
très longue et très déliée ; odontagnathes aiguillonnés, longues
sardines de trois décimètres, resplendissant d'un vif éclat argenté ;
scombres-guares, pourvus de deux nageoires anales ; centronotes-nègres,
à teintes noires, que l'on pêche avec des brandons, longs poissons de
deux mètres, à chair grasse, blanche, ferme, qui, frais, ont le goût de
l'anguille, et secs, le goût du saumon fumé ; labres demi-rouges,
revêtus d'écailles seulement à la base des nageoires dorsales et anales
; chrysoptères, sur lesquels l'or et l'argent mêlent leur éclat à ceux
du rubis et de la topaze ; spares-queues-d'or, dont la chair est
extrêmement délicate, et que leurs propriétés phosphorescentes
trahissent au milieu des eaux ; spares-pobs, à langue fine, à teintes
orange ; sciènes-coro à caudales d'or, acanthures-noirauds, anableps de
Surinam, etc.

Cet « et coetera » ne saurait empêcher de citer encore un poisson dont
Conseil se souviendra longtemps et pour cause.

Un de nos filets avait rapporté une sorte de raie très aplatie qui, la
queue coupée, eût formé un disque parfait et qui pesait une vingtaine
de kilogrammes. Elle était blanche en dessous, rougeâtre en dessus,
avec de grandes taches rondes d'un bleu foncé et cerclées de noir, très
lisse de peau, et terminée par une nageoire bilobée. Étendue sur la
plate-forme, elle se débattait, essayait de se retourner par des
mouvements convulsifs, et faisait tant d'efforts qu'un dernier
soubresaut allait la précipiter à la mer. Mais Conseil, qui tenait à
son poisson, se précipita sur lui, et, avant que je ne pusse l'en
empêcher, il le saisit à deux mains.

Aussitôt, le voilà renversé, les jambes en l'air, paralysé d'une moitié
du corps, et criant :

« Ah ! mon maître, mon maître ! Venez à moi. »

C'était la première fois que le pauvre garçon ne me parlait pas « à la
troisième personne ».

Le Canadien et moi, nous l'avions relevé, nous le frictionnions à bras
raccourcis, et quand il reprit ses sens, cet éternel classificateur
murmura d'une voix entrecoupée :

« Classe des cartilagineux, ordre des chondroptérygiens, à branchies
fixes, sous-ordre des sélaciens, famille des raies, genre des torpilles
! »

-- Oui, mon ami, répondis-je, c'est une torpille qui t'a mis dans ce
déplorable état.

-- Ah ! monsieur peut m'en croire, riposta Conseil, mais je me vengerai
de cet animal.

Et comment ?

-- En le mangeant. »

Ce qu'il fit le soir même, mais par pure représaille, car franchement
c'était coriace.

L'infortuné Conseil s'était attaqué à une torpille de la plus
dangereuse espèce, la cumana. Ce bizarre animal, dans un milieu
conducteur tel que l'eau, foudroie les poissons à plusieurs mètres de
distance, tant est grande la puissance de son organe électrique dont
les deux surfaces principales ne mesurent pas moins de vingt-sept pieds
carrés.

Le lendemain, 12 avril, pendant la journée, le _Nautilus_ s'approcha de
la côte hollandaise, vers l'embouchure du Maroni. Là vivaient en
famille plusieurs groupes de lamantins. C'étaient des manates qui,
comme le dugong et le stellère, appartiennent à l'ordre des syréniens.
Ces beaux animaux, paisibles et inoffensifs, longs de six à sept
mètres, devaient peser au moins quatre mille kilogrammes. J'appris à
Ned Land et à Conseil que la prévoyante nature avait assigné à ces
mammifères un tôle important. Ce sont eux, en effet, qui, comme les
phoques, doivent paître les prairies sous-marines et détruire ainsi les
agglomérations d'herbes qui obstruent l'embouchure des fleuves
tropicaux.

« Et savez-vous, ajoutai-je, ce qui s'est produit, depuis que les
hommes ont presque entièrement anéanti, ces races utiles ? C'est que
les herbes putréfiées ont empoisonné l'air, et l'air empoisonné, c'est
la fièvre jaune qui désole ces admirables contrées. Les végétations
vénéneuses se sont multipliées sous ces mers torrides, et le mal s'est
irrésistiblement développé depuis l'embouchure du Rio de la Plata
jusqu'aux Florides ! »

Et s'il faut en croire Toussenel, ce fléau n'est rien encore auprès de
celui qui frappera nos descendants, lorsque les mers seront dépeuplées
de baleines et de phoques. Alors, encombrées de poulpes, de méduses, de
calmars, elles deviendront de vastes foyers d'infection, puisque leurs
flots ne posséderont plus « ces vastes estomacs, que Dieu avait chargés
d'écumer la surface des mers ».

Cependant, sans dédaigner ces théories, l'équipage du _Nautilus_
s'empara d'une demi-douzaine de manates. Il s'agissait, en effet,
d'approvisionner les cambuses d'une chair excellente, supérieure à
celle du boeuf et du veau. Cette chasse ne fut pas intéressante. Les
manates se laissaient frapper sans se défendre. Plusieurs milliers de
kilos de viande, destinée à être séchée, furent emmagasinés à bord.

Ce jour-là, une pêche, singulièrement pratiquée, vint encore accroître
les réserves du _Nautilus_, tant ces mers se montraient giboyeuses. Le
chalut avait rapporté dans ses mailles un certain nombre de poissons
dont la tête se terminait par une plaque ovale à rebords charnus.
C'étaient des échénéïdes, de la troisième famille des malacoptérygiens
subbrachiens. Leur disque aplati se compose de lames cartilagineuses
transversales mobiles, entre lesquelles l'animal peut opérer le vide,
ce qui lui permet d'adhérer aux objets à la façon d'une ventouse.

Le rémora, que j'avais observé dans la Méditerranée, appartient à cette
espèce. Mais celui dont il s'agit ici, c'était l'échénélde ostéochère,
particulier à cette mer. Nos marins, a mesure qu'ils les prenaient, les
déposaient dans des bailles pleines d'eau.

La pêche terminée, le _Nautilus_ se rapprocha de la côte. En cet
endroit, un certain nombre de tortues marines dormaient à la surface
des flots. Il eût été difficile de s'emparer de ces précieux reptiles,
car le moindre bruit les éveille, et leur solide carapace est à
l'épreuve du harpon. Mais l'échénéïde devait opérer cette capture avec
une sûreté et une précision extraordinaires. Cet animal, en effet, est
un hameçon vivant, qui ferait le bonheur et la fortune du naïf pêcheur
a la ligne.

Les hommes du Naulilus attachèrent à la queue de ces poissons un anneau
assez large pour ne pas gêner leurs mouvements, et à cet anneau, une
longue corde amarrée à bord par l'autre bout.

Les échénéïdes, jetés à la mer, commencèrent aussitôt leur rôle et
allèrent se fixer au plastron des tortues. Leur ténacité était telle
qu'ils se fussent déchirés plutôt que de lâcher prise. On les halait à
bord, et avec eux les tortues auxquelles ils adhéraient.

On prit ainsi plusieurs cacouannes, larges d'un mètre, qui pesaient
deux cents kilos. Leur carapace, couverte de plaques cornées grandes,
minces, transparentes, brunes, avec mouchetures blanches et jaunes, les
rendaient très précieuses. En outre, elles étaient excellentes au point
de vue comestible, ainsi que les tortues franches qui sont d'un goût
exquis.

Cette pêche termina notre séjour sur les parages de l'Amazone, et, la
nuit venue, le _Nautilus_ regagna la haute mer.

                                  XVIII

                              LES POULPES

Pendant quelques jours, le _Nautilus_ s'écarta constamment de la côte
américaine. Il ne voulait pas, évidemment, fréquenter les flots du
golfe du Mexique ou de la mer des Antilles. Cependant, l'eau n'eût pas
manqué sous sa quille, puisque la profondeur moyenne de ces mers est de
dix-huit cents mètres ; mais, probablement ces parages, semés d'îles et
sillonnés de steamers, ne convenaient pas au capitaine Nemo.

Le 16 avril, nous eûmes connaissance de la Martinique et de la
Guadeloupe, à une distance de trente milles environ. J'aperçus un
instant leurs pitons élevés.

Le Canadien, qui comptait mettre ses projets à exécution dans le golfe,
soit en gagnant une terre, soit en accostant un des nombreux bateaux
qui font le cabotage d'une île à l'autre, fut très décontenancé. La
fuite eût été très praticable si Ned Land fût parvenu a s'emparer du
canot à l'insu du capitaine. Mais en plein Océan, il ne fallait plus y
songer.

La Canadien, Conseil et moi, nous eûmes une assez longue conversation à
ce sujet. Depuis six mois nous étions prisonniers à bord du _Nautilus_.
Nous avions fait dix-sept mille lieues, et, comme le disait Ned Land,
il n'y avait pas de raison pour que cela finît. Il me fit donc une
proposition à laquelle je ne m'attendais pas. Ce fut de poser
catégoriquement cette question au capitaine Nemo : Le capitaine
comptait-il nous garder indéfiniment à son bord ?

Une semblable démarche me répugnait. Suivant moi, elle ne pouvait
aboutir. Il ne fallait rien espérer du commandant du _Nautilus_, mais
tout de nous seuls. D'ailleurs, depuis quelque temps, cet homme
devenait plus sombre, plus retiré, moins sociable. Il paraissait
m'éviter. Je ne le rencontrais qu'à de rares intervalles. Autrefois, il
se plaisait à m'expliquer les merveilles sous-marines ; maintenant il
m'abandonnait à mes études et ne venait plus au salon.

Quel changement s'était opéré en lui ? Pour quelle cause ? Je n'avais
rien à me reprocher. Peut-être notre présence à bord lui pesait-elle ?
Cependant, je ne devais pas espérer qu'il fût homme à nous rendre la
liberté.

Je priai donc Ned de me laisser réfléchir avant d'agir. Si cette
démarche n'obtenait aucun résultat, elle pouvait raviver ses soupçons,
rendre notre situation pénible et nuire aux projets du Canadien.
J'ajouterai que je ne pouvais en aucune façon arguer de notre santé. Si
l'on excepte la rude épreuve de la banquise du pôle sud, nous ne nous
étions jamais mieux portés, ni Ned, ni Conseil, ni moi. Cette
nourriture saine, cette atmosphère salubre, cette régularité
d'existence, cette uniformité de température, ne donnaient pas prise
aux maladies, et pour un homme auquel les souvenirs de la terre ne
laissaient aucun regret, pour un capitaine Nemo, qui est chez lui, qui
va où il veut, qui par des voies mystérieuses pour les autres, non pour
lui-même, marche à son but, je comprenais une telle existence. Mais
nous, nous n'avions pas rompu avec l'humanité. Pour mon compte, je ne
voulais pas ensevelir avec moi mes études si curieuses et si nouvelles.
J'avais maintenant le droit d'écrire le vrai livre de la mer, et ce
livre, je voulais que, plus tôt que plus tard, il pût voir le jour.

Là encore, dans ces eaux des Antilles, à dix mètres au-dessous de la
surface des flots, par les panneaux ouverts, que de produits
intéressants j'eus à signaler sur mes notes quotidiennes ! C'étaient,
entre autres zoophytes, des galères connues sous le nom de physalie
spélagiques, sortes de grosses vessies oblongues, à reflets nacrés,
tendant leur membrane au vent et laissant flotter leurs tentacules
bleues comme des fils de soie ; charmantes méduses à l'oeil, véritables
orties au toucher qui distillent un liquide corrosif. C'étaient, parmi
les articulés, des annélides longs d'un mètre et demi, armés d'une
trompe rose et pourvus de dix-sept cents organes locomoteurs, qui
serpentaient sous les eaux et jetaient en passant toutes les lueurs du
spectre solaire. C'étaient, dans l'embranchement des poissons, des
raies-molubars, énormes cartilagineux longs de dix pieds et pesant six
cents livres, la nageoire pectorale triangulaire, le milieu du dos un
peu bombé, les yeux fixés aux extrémités de la face antérieure de la
tête, et qui, flottant comme une épave de navire, s'appliquaient
parfois comme un opaque volet sur notre vitre. C'étaient des balistes
américains pour lesquels la nature n'a broyé que du blanc et du noir,
des bobies plumiers, allongés et charnus, aux nageoires jaunes, à la
mâchoire proéminente, des scombres de seize décimètres, à dents courtes
et aiguës, couverts de petites écailles, appartenant à l'espèce des
albicores. Puis, par nuées, apparaissent des surmulets, corsetés de
raies d'or de la tête à la queue, agitant leurs resplendissantes
nageoires ; véritables chefs-d'oeuvre de bijouterie consacrés autrefois
à Diane, particulièrement recherchés des riches Romains, et dont le
proverbe disait : « Ne les mange pas qui les prend ! » Enfin, des
pomacanthes-dorés, ornés de bandelettes émeraude, habillés de velours
et de soie, passaient devant nos yeux comme des seigneurs de Véronèse ;
des spareséperonnés se dérobaient sous leur rapide nageoire thoracine ;
des clupanodons de quinze pouces s'enveloppaient de leurs lueurs
phosphorescentes ; des muges battaient la mer de leur grosse queue
charnue ; des corégones rouges semblaient faucher les flots avec leur
pectorale tranchante, et des sélènes argentées, dignes de leur nom, se
levaient sur l'horizon des eaux comme autant de lunes aux reflets
blanchâtres.

Que d'autres échantillons merveilleux et nouveaux j'eusse encore
observés, si le _Nautilus_ ne se fût peu à peu abaissé vers les couches
profondes ! Ses plans inclinés l'entraînèrent jusqu'à des fonds de deux
mille et trois mille cinq cents mètres. Alors la vie animale n'était
plus représentée que par des encrines, des étoiles de mer, de
charmantes pentacrines tête de méduse, dont la tige droite supportait
un petit calice, des troques, des quenottes sanglantes et des
fissurelles, mollusques littoraux de grande espèce.

Le 20 avril, nous étions remontés à une hauteur moyenne de quinze cents
mètres. La terre la plus rapprochée était alors cet archipel des îles
Lucayes, disséminées comme un tas de pavés a la surface des eaux. Là
s'élevaient de hautes falaises sous-marines, murailles droites faites
de blocs frustes disposés par larges assises, entre lesquels se
creusaient des trous noirs que nos rayons électriques n'éclairaient pas
jusqu'au fond.

Ces roches étaient tapissés de grandes herbes, de laminaires géants, de
fucus gigantesques, un véritable espalier d'hydrophytes digne d'un
monde de Titans.

De ces plantes colossales dont nous parlions, Conseil, Ned et moi, nous
fûmes naturellement amenés à citer les animaux gigantesques de la mer.
Les unes sont évidemment destinées à la nourriture des autres.
Cependant, par les vitres du _Nautilus_ presque immobile, je
n'apercevais encore sur ces longs filaments que les principaux
articulés de la division des brachioures, des l'ambres à longues
pattes, des crabes violacés, des clios particuliers aux mers des
Antilles.

Il était environ onze heures, quand Ned Land attira mon attention sur
un formidable fourmillement qui se produisait à travers les grandes
algues.

« Eh bien, dis-je, ce sont là de véritables cavernes à poulpes, et je
ne serais pas étonné d'y voir quelques-uns de ces monstres.

-- Quoi ! fit Conseil, des calmars, de simples calmars, de la classe
des céphalopodes ?

-- Non, dis-je, des poulpes de grande dimension. Mais l'ami Land s'est
trompé, sans doute, car je n'aperçois rien.

-- Je le regrette répliqua Conseil. Je voudrais contempler face à face
l'un de ces poulpes dont j'ai tant entendu parler et qui peuvent
entraîner des navires dans le fond des abîmes. Ces bêtes-là, ça se
nomme des krak...

-- Craque suffit, répondit ironiquement le Canadien.

-- Krakens, riposta Conseil, achevant son mot sans se soucier de la
plaisanterie de son compagnon.

-- Jamais on ne me fera croire, dit Ned Land, que de tels animaux
existent.

-- Pourquoi pas ? répondit Conseil. Nous avons bien cru au narval de
monsieur.

-- Nous avons eu tort, Conseil.

-- Sans doute ! mais d'autres y croient sans doute encore.

-- C'est probable, Conseil, mais pour mon compte, je suis bien décidé à
n'admettre l'existence de ces monstres que lorsque je les aurai
disséqués de ma propre main.

-- Ainsi, me demanda Conseil, monsieur ne croit pas aux poulpes
gigantesques ?

-- Eh ! qui diable y a jamais cru ? s'écria le Canadien.

-- Beaucoup de gens, ami Ned.

-- Pas des pêcheurs. Des savants, peut-être !

-- Pardon, Ned. Des pêcheurs et des savants !

-- Mais moi qui vous parle, dit Conseil de l'air le plus sérieux du
monde, je me rappelle parfaitement avoir vu une grande embarcation
entraînée sous les flots par les bras d'un céphalopode.

-- Vous avez vu cela ? demanda le Canadien.

-- Oui, Ned.

-- De vos propres yeux ?

-- De mes propres yeux.

-- Où, s'il vous plaît ?

-- A Saint-Malo ? repartit imperturbablement Conseil.

-- Dans le port ? dit Ned Land ironiquement.

-- Non, dans une église, répondit Conseil.

-- Dans une église ! s'écria le Canadien.

-- Oui, ami Ned. C'était un tableau qui représentait le poulpe en
question !

-- Bon ! fit Ned Land, éclatant de rire. Monsieur Conseil qui me fait
poser !

-- Au fait, il a raison, dis-je. J'ai entendu parler de ce tableau ;
mais le sujet qu'il représente est tiré d'une légende, et vous savez ce
qu'il faut penser des légendes en matière d'histoire naturelle !
D'ailleurs, quand il s'agit de monstres, l'imagination ne demande qu'à
s'égarer.

Non seulement on a prétendu que ces poulpes pouvaient entraîner des
navires, mais un certain Olaus Magnus parle d'un céphalopode, long d'un
mille, qui ressemblait plutôt à une île qu'à un animal. On raconte
aussi que l'évêque de Nidros dressa un jour un autel sur un rocher
immense. Sa messe finie, le rocher se mit en marche et retourna à la
mer. Le rocher était un poulpe.

-- Et c'est tout ? demanda le Canadien.

-- Non, répondis-je. Un autre évêque, Pontoppidan de Berghem, parle
également d'un poulpe sur lequel pouvait manoeuvrer un régiment de
cavalerie !

-- Ils allaient bien, les évêques d'autrefois ! dit Ned Land.

-- Enfin, les naturalistes de l'antiquité citent des monstres dont la
gueule ressemblait à un golfe, et qui étaient trop gros pour passer par
le détroit de Gibraltar.

-- A la bonne heure ! fit le Canadien.

-- Mais dans tous ces récits, qu'y a-t-il de vrai ? demanda Conseil.

-- Rien, mes amis, rien du moins de ce qui passe la limite de la
vraisemblance pour monter jusqu'à la fable ou à la légende. Toutefois,
à l'imagination des conteurs, il faut sinon une cause, du moins un
prétexte. On ne peut nier qu'il existe des poulpes et des calmars de
très grande espèce, mais inférieurs cependant aux cétacés. Aristote a
constaté les dimensions d'un calmar de cinq coudées, soit trois mètres
dix. Nos pêcheurs en voient fréquemment dont la longueur dépasse un
mètre quatre-vingts. Les musées de Trieste et de Montpellier conservent
des squelettes de poulpes qui mesurent deux mètres. D'ailleurs, suivant
le calcul des naturalistes, un de ces animaux, long de six pieds
seulement, aurait des tentacules longs de vingt-sept. Ce qui suffit
pour en faire un monstre formidable.

-- En pêche-t-on de nos jours ? demanda le Canadien.

-- S'ils n'en pêchent pas, les marins en voient du moins. Un de mes
amis, le capitaine Paul Bos, du Havre, m'a souvent affirmé qu'il avait
rencontré un de ces monstres de taille colossale dans les mers de
l'Inde. Mais le fait le plus étonnant et qui ne permet plus de nier
l'existence de ces animaux gigantesques, s'est passé il y a quelques
années, en 1861.

-- Quel est ce fait ? demanda Ned Land.

-- Le voici. En 1861, dans le nord-est de Ténériffe, à peu près par la
latitude où nous sommes en ce moment, l'équipage de l'aviso l'_Alecton_
aperçut un monstrueux calmar qui nageait dans ses eaux. Le commandant
Bouguer s'approcha de l'animal, et il l'attaqua à coups de harpon et à
coups de fusil, sans grand succès, car balles et harpons traversaient
ces chairs molles comme une gelée sans consistance. Après plusieurs
tentatives infructueuses, l'équipage parvint à passer un noeud coulant
autour du corps du mollusque. Ce noeud glissa jusqu'aux nageoires
caudales et s'y arrêta. On essaya alors de haler le monstre à bord,
mais son poids était si considérable qu'il se sépara de sa queue sous
la traction de la corde, et, privé de cet ornement, il disparut sous
les eaux.

-- Enfin, voilà un fait, dit Ned Land.

-- Un fait indiscutable, mon brave Ned. Aussi a-t-on proposé de nommer
ce poulpe « calmar de Bouguer ».

-- Et quelle était sa longueur ? demanda le Canadien.

-- Ne mesurait-il pas six mètres environ ? dit Conseil, qui posté à la
vitre, examinait de nouveau les anfractuosités de la falaise.

-- Précisément, répondis-je.

-- Sa tête, reprit Conseil, n'était-elle pas couronnée de huit
tentacules, qui s'agitaient sur l'eau comme une nichée de serpents ?

-- Précisément.

-- Ses yeux, placés à fleur de tête, n'avaient-ils pas un développement
considérable ?

-- Oui, Conseil.

-- Et sa bouche, n'était-ce pas un véritable bec de perroquet, mais un
bec formidable ?

-- En effet, Conseil.

-- Eh bien ! n'en déplaise à monsieur, répondit tranquillement Conseil,
si ce n'est pas le calmar de Bouguer, voici, du moins, un de ses
frères. »

Je regardai Conseil. Ned Land se précipita vers la vitre.

« L'épouvantable bête », s'écria-t-il.

Je regardai à mon tour, et je ne pus réprimer un mouvement de
répulsion. Devant mes yeux s'agitait un monstre horrible, digne de
figurer dans les légendes tératologiques.

C'était un calmar de dimensions colossales, ayant huit mètres de
longueur. Il marchait à reculons avec une extrême vélocité dans la
direction du _Nautilus_. Il regardait de ses énormes yeux fixes à
teintes glauques. Ses huit bras, ou plutôt ses huit pieds, implantés
sur sa tête, qui ont valu à ces animaux le nom de céphalopodes, avaient
un développement double de son corps et se tordaient comme la chevelure
des furies. On voyait distinctement les deux cent cinquante ventouses
disposées sur la face interne des tentacules sous forme de capsules
semisphériques. Parfois ces ventouses s'appliquaient sur la vitre du
salon en y faisant le vide. La bouche de ce monstre -- un bec de corne
fait comme le bec d'un perroquet -- s'ouvrait et se refermait
verticalement. Sa langue, substance cornée, armée elle-même de
plusieurs rangées de dents aiguës, sortait en frémissant de cette
véritable cisaille. Quelle fantaisie de la nature ! Un bec d'oiseau à
un mollusque ! Son corps, fusiforme et renflé dans sa partie moyenne,
formait une masse charnue qui devait peser vingt à vingt-cinq mille
kilogrammes. Sa couleur inconstante, changeant avec une extrême
rapidité suivant l'irritation de l'animal, passait successivement du
gris livide au brun rougeâtre.

De quoi s'irritait ce mollusque ? Sans doute de la présence de ce
_Nautilus_, plus formidable que lui, et sur lequel ses bras suceurs ou
ses mandibules n'avaient aucune prise. Et cependant, quels monstres que
ces poulpes, quelle vitalité le créateur leur a départie, quelle
vigueur dans leurs mouvements, puisqu'ils possèdent trois coeurs !

Le hasard nous avait mis en présence de ce calmar, et je ne voulus pas
laisser perdre l'occasion d'étudier soigneusement cet échantillon des
céphalopodes. Je surmontai l'horreur que m'inspirait cet aspect, et,
prenant un crayon, Je commençai à le dessiner.

« C'est peut-être le même que celui de l'_Alecton_, dit Conseil.

-- Non, répondit le Canadien, puisque celui-ci est entier et que
l'autre a perdu sa queue !

-- Ce n'est pas une raison, répondis-je. Les bras et la queue de ces
animaux se reforment par rédintégration, et depuis sept ans, la queue
du calmar de Bouguer a sans doute eu le temps de repousser.

-- D'ailleurs, riposta Ned, si ce n'est pas celui-ci, c'est peut-être
un de ceux-là ! »

En effet, d'autres poulpes apparaissaient a la vitre de tribord. J'en
comptai sept. Ils faisaient cortège au _Nautilus_, et j'entendis les
grincements de leur bec sur la coque de tôle. Nous étions servis à
souhait.

Je continuai mon travail. Ces monstres se maintenaient dans nos eaux
avec une telle précision qu'ils semblaient immobiles, et j'aurais pu
les décalquer en raccourci sur la vitre. D'ailleurs, nous marchions
sous une allure modérée.

Tout à coup le _Nautilus_ s'arrêta. Un choc le fit tressaillir dans
toute sa membrure.

« Est-ce que nous avons touché ? demandai-je.

-- En tout cas, répondit le Canadien, nous serions déjà dégagés, car
nous flottons. »

Le _Nautilus_ flottait sans doute, mais il ne marchait plus. Les
branches de son hélice ne battaient pas les flots. Une minute se passa.
Le capitaine Nemo, suivi de son second, entra dans le salon.

Je ne l'avais pas vu depuis quelque temps. Il me parut sombre. Sans
nous parler, sans nous voir peut-être, il alla au panneau, regarda les
poulpes et dit quelques mots à son second.

Celui-ci sortit. Bientôt les panneaux se refermèrent. Le plafond
s'illumina.

J'allai vers le capitaine.

« Une curieuse collection de poulpes, lui dis-je, du ton dégagé que
prendrait un amateur devant le cristal d'un aquarium.

-- En effet, monsieur le naturaliste, me répondit-il, et nous allons
les combattre corps à corps. »

Je regardai le capitaine. Je croyais n'avoir pas bien entendu.

« Corps à corps ? répétai-je.

-- Oui, monsieur. L'hélice est arrêtée. Je pense que les mandibules
cornées de l'un de ces calmars se sont engagées dans ses branches. Ce
qui nous empêche de marcher.

-- Et qu'allez-vous faire ?

-- Remonter à la surface et massacrer toute cette vermine.

-- Entreprise difficile.

-- En effet. Les balles électriques sont impuissantes contre ces chairs
molles où elles ne trouvent pas assez de résistance pour éclater. Mais
nous les attaquerons à la hache.

-- Et au harpon, monsieur, dit le Canadien, si vous ne refusez pas mon
aide.

-- Je l'accepte, maître Land.

-- Nous vous accompagnerons », dis-je, et, suivant le capitaine Nemo,
nous nous dirigeâmes vers l'escalier central.

Là, une dizaine d'hommes, armés de haches d'abordage, se tenaient prêts
à l'attaque. Conseil et moi, nous prîmes deux haches. Ned Land saisit
un harpon.

Le _Nautilus_ était alors revenu à la surface des flots. Un des marins,
placé sur les derniers échelons, dévissait les boulons du panneau. Mais
les écrous étaient à peine dégagés, que le panneau se releva avec une
violence extrême, évidemment tiré par la ventouse d'un bras de poulpe.

Aussitôt un de ces longs bras se glissa comme un serpent par
l'ouverture, et vingt autres s'agitèrent au-dessus. D'un coup de hache,
le capitaine Nemo coupa ce formidable tentacule, qui glissa sur les
échelons en se tordant.

Au moment où nous nous pressions les uns sur les autres pour atteindre
la plate-forme, deux autres bras, cinglant l'air, s'abattirent sur le
marin placé devant le capitaine Nemo et l'enlevèrent avec une violence
irrésistible.

Le capitaine Nemo poussa un cri et s'élança au-dehors. Nous nous étions
précipités à sa suite.

Quelle scène ! Le malheureux, saisi par le tentacule et collé à ses
ventouses, était balancé dans l'air au caprice de cette énorme trompe.
Il râlait, il étouffait, il criait : A moi ! à moi ! Ces mots,
_prononcés en français_, me causèrent une profonde stupeur ! J'avais
donc un compatriote à bord, plusieurs, peut-être ! Cet appel déchirant,
je l'entendrai toute ma vie !

L'infortuné était perdu. Qui pouvait l'arracher à cette puissante
étreinte ? Cependant le capitaine Nemo s'était précipité sur le poulpe,
et, d'un coup de hache, il lui avait encore abattu un bras. Son second
luttait avec rage contre d'autres monstres qui rampaient sur les flancs
du _Nautilus_. L'équipage se battait à coups de hache. Le Canadien,
Conseil et moi, nous enfoncions nos armes dans ces masses charnues. Une
violente odeur de musc pénétrait l'atmosphère. C'était horrible.

Un instant, je crus que le malheureux, enlacé par le poulpe, serait
arraché à sa puissante succion. Sept bras sur huit avaient été coupés.
Un seul, brandissant la victime comme une plume, se tordait dans l'air.
Mais au moment où le capitaine Nemo et son second se précipitaient sur
lui, l'animal lança une colonne d'un liquide noirâtre, sécrété par une
bourse située dans son abdomen. Nous en fûmes aveuglés. Quand ce nuage
se fut dissipé, le calmar avait disparu, et avec lui mon infortuné
compatriote !

Quelle rage nous poussa alors contre ces monstres ! On ne se possédait
plus. Dix ou douze poulpes avaient envahi la plate-forme et les flancs
du _Nautilus_. Nous roulions pêle-mêle au milieu de ces tronçons de
serpents qui tressautaient sur la plate-forme dans des flots de sang et
d'encre noire. Il semblait que ces visqueux tentacules renaissaient
comme les têtes de l'hydre. Le harpon de Ned Land, à chaque coup, se
plongeait dans les yeux glauques des calmars et les crevait. Mais mon
audacieux compagnon fut soudain renversé par les tentacules d'un
monstre qu'il n'avait pu éviter.

Ah ! comment mon coeur ne s'est-il pas brisé d'émotion et d'horreur !
Le formidable bec du calmar s'était ouvert sur Ned Land. Ce malheureux
allait être coupé en deux. Je me précipitai à son secours. Mais le
capitaine Nemo m'avait devancé. Sa hache disparut entre les deux
énormes mandibules, et miraculeusement sauvé, le Canadien, se relevant,
plongea son harpon tout entier jusqu'au triple coeur du poulpe.

« Je me devais cette revanche ! » dit le capitaine Nemo au Canadien.

Ned s'inclina sans lui répondre.

Ce combat avait duré un quart d'heure. Les monstres vaincus, mutilés,
frappés à mort, nous laissèrent enfin la place et disparurent sous les
flots.

Le capitaine Nemo, rouge de sang, immobile près du fanal, regardait la
mer qui avait englouti l'un de ses compagnons, et de grosses larmes
coulaient de ses yeux.

                                  XIX

                             LE GULF-STREAM

Cette terrible scène du 20 avril, aucun de nous ne pourra jamais
l'oublier. Je l'ai écrite sous l'impression d'une émotion violente.
Depuis, j'en ai revu le récit. Je l'ai lu à Conseil et au Canadien. Ils
l'ont trouvé exact comme fait, mais insuffisant comme effet. Pour
peindre de pareils tableaux, il faudrait la plume du plus illustre de
nos poètes, l'auteur des _Travailleurs de la Mer_.

J'ai dit que le capitaine Nemo pleurait en regardant les flots. Sa
douleur fut immense. C'était le second compagnon qu'il perdait depuis
notre arrivée à bord. Et quelle mort ! Cet ami, écrasé, étouffé, brisé
par le formidable bras d'un poulpe, broyé sous ses mandibules de fer,
ne devait pas reposer avec ses compagnons dans les paisibles eaux du
cimetière de corail !

Pour moi, au milieu de cette lutte, c'était ce cri de désespoir poussé
par l'infortuné qui m'avait déchiré le coeur. Ce pauvre Français,
oubliant son langage de convention, s'était repris à parler la langue
de son pays et de sa mère, pour jeter un suprême appel ! Parmi cet
équipage du _Nautilus_, associé de corps et d'âme au capitaine Nemo,
fuyant comme lui le contact des hommes, j'avais donc un compatriote !
Était-il seul à représenter la France dans cette mystérieuse
association, évidemment composée d'individus de nationalités diverses ?
C'était encore un de ces insolubles problèmes qui se dressaient sans
cesse devant mon esprit !

Le capitaine Nemo rentra dans sa chambre, et je ne le vis plus pendant
quelque temps. Mais qu'il devait être triste, désespéré, irrésolu, si
j'en jugeais par ce navire dont il était l'âme et qui recevait toutes
ses impressions ! Le _Nautilus_ ne gardait plus de direction
déterminée. Il allait, venait, flottait comme un cadavre au gré des
lames. Son hélice avait été dégagée, et cependant, il s'en servait à
peine. Il naviguait au hasard. Il ne pouvait s'arracher du théâtre de
sa dernière lutte, de cette mer qui avait dévoré l'un des siens !

Dix jours se passèrent ainsi. Ce fut le 1er mai seulement que le
_Nautilus_ reprit franchement sa route au nord, après avoir eu
connaissance des Lucayes à l'ouvert du canal de Bahama. Nous suivions
alors le courant du plus grand fleuve de la mer, qui a ses rives, ses
poissons et sa température propres. J'ai nommé le Gulf-Stream.

C'est un fleuve, en effet, qui coule librement au milieu de
l'Atlantique, et dont les eaux ne se mélangent pas aux eaux
océaniennes. C'est un fleuve salé, plus salé que la mer ambiante. Sa
profondeur moyenne est de trois mille pieds, sa largeur moyenne de
soixante milles. En de certains endroits, son courant marche avec une
vitesse de quatre kilomètres à l'heure. L'invariable volume de ses eaux
est plus considérable que celui de tous les fleuves du globe.

La véritable source du Gulf-Stream, reconnue par le commandant Maury,
son point de départ, si l'on veut, est situé dans le golfe de Gascogne.
Là, ses eaux, encore faibles de température et de couleur, commencent à
se former. Il descend au sud, longe l'Afrique équatoriale, échauffe ses
flots aux rayons de la zone torride, traverse l'Atlantique, atteint le
cap San-Roque sur la côte brésilienne, et se bifurque en deux branches
dont l'une va se saturer encore des chaudes molécules de la mer des
Antilles. Alors, le Gulf-Stream, chargé de rétablir l'équilibre entre
les températures et de mêler les eaux des tropiques aux eaux boréales,
commence son rôle de pondérateur. Chauffé à blanc dans le golfe du
Mexique, il s'élève au nord sur les côtes américaines, s'avance jusqu'à
Terre-Neuve, dévie sous la poussée du courant froid du détroit de
Davis, reprend la route de l'Océan en suivant sur un des grands cercles
du globe la ligne loxodromique, se divise en deux bras vers le
quarante-troisième degré, dont l'un, aidé par l'alizé du nord-est,
revient au Golfe de Gascogne et aux Açores, et dont l'autre, après
avoir attiédi les rivages de l'Irlande et de la Norvège, va
jusqu'au-delà du Spitzberg, où sa température tombe à quatre degrés,
former la mer libre du pôle.

C'est sur ce fleuve de l'Océan que le _Nautilus_ naviguait alors. A sa
sortie du canal de Bahama, sur quatorze lieues de large, et sur trois
cent cinquante mètres de profondeur, le Gulf-Stream marche à raison de
huit kilomètres à l'heure. Cette rapidité décroît régulièrement à
mesure qu'il s'avance vers le nord, et il faut souhaiter que cette
régularité persiste, car, si, comme on a cru le remarquer, sa vitesse
et sa direction viennent à se modifier, les climats européens seront
soumis à des perturbations dont on ne saurait calculer les conséquences.

Vers midi, j'étais sur la plate-forme avec Conseil. Je lui faisais
connaître les particularités relatives au Gulf-Stream. Quand mon
explication fut terminée, je l'invitai a plonger ses mains dans le
courant.

Conseil obéit, et fut très étonné de n'éprouver aucune sensation de
chaud ni de froid.

« Cela vient, lui dis-je, de ce que la température des eaux du
Gulf-Stream, en sortant du golfe du Mexique, est peu différente de
celle du sang. Ce Gulf-Stream est un vaste calorifère qui permet aux
côtes d'Europe de se parer d'une éternelle verdure. Et, s'il faut en
croire Maury, la chaleur de ce courant, totalement utilisée, fournirait
assez de calorique pour tenir en fusion un fleuve de fer fondu aussi
grand que l'Amazone ou le Missouri. »

En ce moment, la vitesse du Gulf-Stream était de deux mètres vingt-cinq
par seconde. Son courant est tellement distinct de la mer ambiante, que
ses eaux comprimées font saillie sur l'Océan et qu'un dénivellement
s'opère entre elles et les eaux froides. Sombres d'ailleurs et très
riches en matières salines, elles tranchent par leur pur indigo sur les
flots verts qui les environnent. Telle est même la netteté de leur
ligne de démarcation, que le _Nautilus_, à la hauteur des Carolines,
trancha de son éperon les flots du Gulf-Stream, tandis que son hélice
battait encore ceux de l'Océan.

Ce courant entraînait avec lui tout un monde d'êtres vivants. Les
argonautes, si communs dans la Méditerranée, y voyageaient par troupes
nombreuses. Parmi les cartilagineux, les plus remarquables étaient des
raies dont la queue très déliée formait à peu près le tiers du corps,
et qui figuraient de vastes losanges longs de vingt-cinq pieds ; puis,
de petits squales d'un mètre, à tête grande, à museau court et arrondi,
à dents pointues disposées sur plusieurs rangs, et dont le corps
paraissait couvert d'écailles.

Parmi les poissons osseux, je notai des labres-grisons particuliers à
ces mers, des spares-synagres dont l'iris brillait comme un feu, des
sciènes longues d'un mètre, à large gueule hérissée de petites dents,
qui faisaient entendre un léger cri des centronotes-nègres dont j'ai
déjà parlé, des coriphènes bleus, relevés d'or et d'argent, des
perroquets, vrais arcs-en-ciel de l'Océan, qui peuvent rivaliser de
couleur avec les plus beaux oiseaux des tropiques des blémies-bosquiens
à tête triangulaire, des rhombes bleuâtres dépourvus d'écailles, des
batrachoïdes recouverts d'une bande jaune et transversale qui figure un
t grec, des fourmillements de petits gohies-hoc pointillés de taches
brunes, des diptérodons à tête argentée et à queue jaune, divers
échantillons de salmones, des mugilomores, sveltes de taille, brillant
d'un éclat doux, que Lacépède a consacrés à l'aimable compagne de sa
vie, enfin un beau poisson, le chevalier-américain, qui, décoré de tous
les ordres et chamarré de tous les rubans, fréquente les rivages de
cette grande nation où les rubans et les ordres sont si médiocrement
estimés.

J'ajouterai que, pendant la nuit, les eaux phosphorescentes du
Gulf-Stream rivalisaient avec l'éclat électrique de notre fanal,
surtout par ces temps orageux qui nous menaçaient fréquemment.

Le 8 mai, nous étions encore en travers du cap Hatteras, à la hauteur
de la Caroline du Nord. La largeur du Gulf-Stream est là de
soixante-quinze milles, et sa profondeur de deux cent dix mètres. Le
_Nautilus_ continuait d'errer à l'aventure. Toute surveillance semblait
bannie du bord. Je conviendrai que dans ces conditions, une évasion
pouvait réussir. En effet, les rivages habités offraient partout de
faciles refuges. La mer était incessamment sillonnée de nombreux
steamers qui font le service entre New York ou Boston et le golfe du
Mexique, et nuit et jour parcourue par ces petites goëlettes chargées
du cabotage sur les divers points de la côte américaine. On pouvait
espérer d'être recueilli. C'était donc une occasion favorable, malgré
les trente milles qui séparaient le _Nautilus_ des côtes de l'Union.

Mais une circonstance fâcheuse contrariait absolument les projets du
Canadien. Le temps était fort mauvais. Nous approchions de ces parages
où les tempêtes sont fréquentes, de cette patrie des trombes et des
cyclones, précisément engendrés par le courant du Gulf-Stream.
Affronter une mer souvent démontée sur un frêle canot, c'était courir à
une perte certaine. Ned Land en convenait lui-même. Aussi rongeait-il
son frein, pris d'une furieuse nostalgie que la fuite seule eût pu
guérir.

« Monsieur, me dit-il ce jour-là, il faut que cela finisse. Je veux en
avoir le coeur net. Votre Nemo s'écarte des terres et remonte vers le
nord. Mais je vous le déclare j'ai assez du pôle Sud, et je ne le
suivrai pas au pôle Nord.

-- Que faire, Ned, puisqu'une évasion est impraticable en ce moment ?

-- J'en reviens à mon idée. Il faut parler au capitaine. Vous n'avez
rien dit, quand nous étions dans les mers de votre pays. Je veux
parler, maintenant que nous sommes dans les mers du mien. Quand je
songe qu'avant quelques jours, le _Nautilus_ va se trouver à la hauteur
de la Nouvelle-Ecosse, et que là, vers Terre-Neuve, s'ouvre une large
baie, que dans cette baie se jette le Saint-Laurent et que le
Saint-Laurent, c'est mon fleuve à moi le fleuve de Québec, ma ville
natale ; quand je songe à cela, la fureur me monte au visage, mes
cheveux se hérissent. Tenez, monsieur, je me jetterai plutôt à la mer !
Je ne resterai pas ici ! J'y étouffe ! »

Le Canadien était évidemment à bout de patience. Sa vigoureuse nature
ne pouvait s'accommoder de cet emprisonnement prolongé. Sa physionomie
s'altérait de jour en jour. Son caractère devenait de plus en plus
sombre. Près de sept mois s'étaient écoulés sans que nous eussions eu
aucune nouvelle de la terre. De plus, l'isolement du capitaine Nemo,
son humeur modifiée, surtout depuis le combat des poulpes, sa
taciturnité, tout me faisait apparaître les choses sous un aspect
différent. Je ne sentais plus l'enthousiasme des premiers jours. Il
fallait être un Flamand comme Conseil pour accepter cette situation,
dans ce milieu réservé aux cétacés et autres habitants de la mer.
Véritablement, si ce brave garçon, au lieu de poumons avait eu des
branchies, je crois qu'il aurait fait un poisson distingué !

« Eh bien, monsieur ? reprit Ned Land, voyant que je ne répondais pas.

-- Eh bien, Ned, vous voulez que je demande au capitaine Nemo quelles
sont ses intentions à notre égard ?

-- Oui, monsieur.

-- Et cela, quoiqu'il les ait déjà fait connaître ?

-- Oui. Je désire être fixé une dernière fois. Parlez pour moi seul, en
mon seul nom, si vous voulez.

-- Mais je le rencontre rarement. Il m'évite même.

-- C'est une raison de plus pour l'aller voir.

-- Je l'interrogerai, Ned.

-- Quand ? demanda le Canadien en insistant.

-- Quand je le rencontrerai.

-- Monsieur Aronnax, voulez-vous que j'aille le trouver, moi ?

-- Non, laissez-moi faire. Demain...

-- Aujourd'hui, dit Ned Land.

-- Soit. Aujourd'hui, je le verrai », répondis-je au Canadien, qui, en
agissant lui-même, eût certainement tout compromis.

Je restai seul. La demande décidée, je résolus d'en finir
immédiatement. J'aime mieux chose faite que chose à faire.

Je rentrai dans ma chambre. De là, j'entendis marcher dans celle du
capitaine Nemo. Il ne fallait pas laisser échapper cette occasion de le
rencontrer. Je frappai à sa porte. Je n'obtins pas de réponse. Je
frappai de nouveau, puis je tournai le bouton. La porte s'ouvrit.

J'entrai. Le capitaine était là. Courbé sur sa table de travail, il ne
m'avait pas entendu. Résolu à ne pas sortir sans l'avoir interrogé, je
m'approchai de lui. Il releva la tête brusquement, fronça les sourcils,
et me dit d'un ton assez rude :

« Vous ici ! Que me voulez-vous ?

-- Vous parler, capitaine.

-- Mais je suis occupé, monsieur, je travaille. Cette liberté que je
vous laisse de vous isoler, ne puis-je l'avoir pour moi ? »

La réception était peu encourageante. Mais j'étais décidé à tout
entendre pour tout répondre.

« Monsieur, dis-je froidement, j'ai à vous parler d'une affaire qu'il
ne m'est pas permis de retarder.

-- Laquelle, monsieur ? répondit-il ironiquement. Avez-vous fait
quelque découverte qui m'ait échappé ? La mer vous a-t-elle livré de
nouveaux secrets ? »

Nous étions loin de compte. Mais avant que j'eusse répondu, me montrant
un manuscrit ouvert sur sa table, il me dit d'un ton plus grave :

« Voici, monsieur Aronnax, un manuscrit écrit en plusieurs langues. Il
contient le résumé de mes études sur la mer, et, s'il plaît à Dieu, il
ne périra pas avec moi. Ce manuscrit, signé de mon nom, complété par
l'histoire de ma vie, sera renfermé dans un petit appareil
insubmersible. Le dernier survivant de nous tous à bord du _Nautilus_
jettera cet appareil à la mer, et il ira où les flots le porteront. »

Le nom de cet homme ! Son histoire écrite par lui-même ! Son mystère
serait donc un jour dévoilé ? Mais, en ce moment, je ne vis dans cette
communication qu'une entrée en matière.

« Capitaine, répondis-je, je ne puis qu'approuver la pensée qui vous
fait agir. Il ne faut pas que le fruit de vos études soit perdu. Mais
le moyen que vous employez me paraît primitif. Qui sait où les vents
pousseront cet appareil, en quelles mains il tombera ? Ne sauriez-vous
trouver mieux ? Vous, ou l'un des vôtres ne peut-il... ?

-- Jamais, monsieur, dit vivement le capitaine en m'interrompant.

-- Mais moi, mes compagnons, nous sommes prêts à garder ce manuscrit en
réserve, et si vous nous rendez la liberté...

-- La liberté ! fit le capitaine Nemo se levant.

-- Oui, monsieur, et c'est à ce sujet que je voulais vous interroger.
Depuis sept mois nous sommes à votre bord, et je vous demande
aujourd'hui, au nom de mes compagnons comme au mien, si votre intention
est de nous y garder toujours.

-- Monsieur Aronnax, dit le capitaine Nemo, je vous répondrai
aujourd'hui ce que je vous ai répondu il y a sept mois : Qui entre dans
le _Nautilus_ ne doit plus le quitter.

C'est l'esclavage même que vous nous imposez.

-- Donnez-lui le nom qu'il vous plaira.

-- Mais partout l'esclave garde le droit de recouvrer sa liberté !
Quels que soient les moyens qui s'offrent à lui, il peut les croire
bons !

-- Ce droit, répondit le capitaine Nemo, qui vous le dénie ? Ai-je
jamais pensé à vous enchaîner par un serment ? »

Le capitaine me regardait en se croisant les bras.

« Monsieur, lui dis-je, revenir une seconde fois sur ce sujet ne serait
ni de votre goût ni du mien. Mais puisque nous l'avons entamé,
épuisons-le. Je vous le répète, ce n'est pas seulement de ma personne
qu'il s'agit. Pour moi l'étude est un secours, une diversion puissante,
un entraînement, une passion qui peut me faire tout oublier. Comme
vous, je suis homme à vivre ignoré, obscur, dans le fragile espoir de
léguer un jour à l'avenir le résultat de mes travaux, au moyen d'un
appareil hypothétique confié au hasard des flots et des vents. En un
mot, je puis vous admirer, vous suivre sans déplaisir dans un rôle que
je comprends sur certains points : mais il est encore d'autres aspects
de votre vie qui me la font entrevoir entourée de complications et de
mystères auxquels seuls ici, mes compagnons et moi, nous n'avons aucune
part. Et même, quand notre coeur a pu battre pour vous, ému par
quelques-unes de vos douleurs ou remué par vos actes de génie ou de
courage, nous avons dû refouler en nous jusqu'au plus petit témoignage
de cette sympathie que fait naître la vue de ce qui est beau et bon,
que cela vienne de l'ami ou de l'ennemi. Eh bien, c'est ce sentiment
que nous sommes étrangers à tout ce qui vous touche, qui fait de notre
position quelque chose d'inacceptable, d'impossible, même pour moi mais
d'impossible pour Ned Land surtout. Tout homme, par cela seul qu'il est
homme, vaut qu'on songe à lui. Vous êtes-vous demandé ce que l'amour de
la liberté, la haine de l'esclavage, pouvaient faire naître de projets
de vengeance dans une nature comme celle du Canadien, ce qu'il pouvait
penser, tenter, essayer ?... »

Je m'étais tu. Le capitaine Nemo se leva.

« Que Ned Land pense, tente, essaye tout ce qu'il voudra, que m'importe
? Ce n'est pas moi qui l'ai été chercher ! Ce n'est pas pour mon
plaisir que je le garde à mon bord ! Quant à vous, monsieur Aronnax,
vous êtes de ceux qui peuvent tout comprendre, même le silence. Je n'ai
rien de plus à vous répondre. Que cette première fois où vous venez de
traiter ce sujet soit aussi la dernière, car une seconde fois, je ne
pourrais même pas vous écouter. »

Je me retirai. A compter de ce jour, notre situation fut très tendue.
Je rapportai ma conversation à mes deux compagnons.

« Nous savons maintenant, dit Ned, qu'il n'y a rien à attendre de cet
homme. Le _Nautilus_ se rapproche de Long-Island. Nous fuirons, quel
que soit le temps. »

Mais le ciel devenait de plus en plus menaçant. Des symptômes d'ouragan
se manifestaient. L'atmosphère se faisait blanchâtre et laiteuse. Aux
cyrrhus à gerbes déliées succédaient à l'horizon des couches de
nimbocumulus. D'autres nuages bas fuyaient rapidement. La mer
grossissait et se gonflait en longues houles. Les oiseaux
disparaissaient, à l'exception des satanicles, amis des tempêtes. Le
baromètre baissait notablement et indiquait dans l'air une extrême
tension des vapeurs. Le mélange du storm-glass se décomposait sous
l'influence de l'électricité qui saturait l'atmosphère. La lutte des
éléments était prochaine.

La tempête éclata dans la journée du 18 mai, précisément lorsque le
_Nautilus_ flottait à la hauteur de Long-Island, à quelques milles des
passes de New York. Je puis décrire cette lutte des éléments, car au
lieu de la fuir dans les profondeurs de la mer, le capitaine Nemo, par
un inexplicable caprice, voulut la braver à sa surface.

Le vent soufflait du sud-ouest, d'abord en grand frais, c'est-à-dire
avec une vitesse de quinze mètres à la seconde, qui fut portée à
vingt-cinq mètres vers trois heures du soir. C'est le chiffre des
tempêtes.

Le capitaine Nemo, inébranlable sous les rafales, avait pris place sur
la plate-forme. Il s'était amarré à mi-corps pour résister aux vagues
monstrueuses qui déferlaient. Je m'y étais hissé et attaché aussi,
partageant mon admiration entre cette tempête et cet homme incomparable
qui lui tenait tête.

La mer démontée était balayée par de grandes loques de nuages qui
trempaient dans ses flots. Je ne voyais plus aucune de ces petites
lames intermédiaires qui se forment au fond des grands creux. Rien que
de longues ondulations fuligineuses, dont la crête ne déferle pas, tant
elles sont compactes. Leur hauteur s'accroissait. Elles s'excitaient
entre elles. Le _Nautilus_, tantôt couché sur le côté, tantôt dressé
comme un mât, roulait et tanguait épouvantablement.

Vers cinq heures, une pluie torrentielle tomba, qui n'abattit ni le
vent ni la mer. L'ouragan se déchaîna avec une vitesse de quarante-cinq
mètres à la seconde, soit près de quarante lieues à l'heure. C'est dans
ces conditions qu'il renverse des maisons, qu'il enfonce des tuiles de
toits dans des portes, qu'il rompt des grilles de fer, qu'il déplace
des canons de vingt-quatre. Et pourtant le _Nautilus_, au milieu de la
tourmente, justifiait cette parole d'un savant ingénieur : « Il n'y a
pas de coque bien construite qui ne puisse défier à la mer ! » Ce
n'était pas un roc résistant, que ces lames eussent démoli, c'était un
fuseau d'acier, obéissant et mobile, sans gréement, sans mâture, qui
bravait impunément leur fureur.

Cependant j'examinais attentivement ces vagues déchaînées. Elles
mesuraient jusqu'à quinze mètres de hauteur sur une longueur de cent
cinquante a cent soixante-quinze mètres, et leur vitesse de
propagation, moitié de celle du vent, était de quinze mètres à la
seconde. Leur volume et leur puissance s'accroissaient avec la
profondeur des eaux. Je compris alors le rôle de ces lames qui
emprisonnent l'air dans leurs flancs et le refoulent au fond des mers
où elles portent la vie avec l'oxygène. Leur extrême force de pression
-- on l'a calculée peut s'élever jusqu'à trois mille kilogrammes par
pied carré de la surface qu'elles contrebattent. Ce sont de telles
lames qui, aux Hébrides, ont déplacé un bloc pesant quatre-vingt-quatre
mille livres. Ce sont elles qui, dans la tempête du 23 décembre 1864,
après avoir renversé une partie de la ville de Yéddo, au Japon, faisant
sept cents kilomètres à l'heure, allèrent se briser le même jour sur
les rivages de l'Amérique.

L'intensité de la tempête s'accrut avec la nuit. Le baromètre, comme en
1860, à la Réunion, pendant un cyclone, tomba à 710 millimètres. A la
chute du jour, je vis passer à l'horizon un grand navire qui luttait
péniblement. Il capeyait sous petite vapeur pour se maintenir debout à
la lame. Ce devait être un des steamers des lignes de New York à
Liverpool ou au Havre. Il disparut bientôt dans l'ombre.

A dix heures du soir, le ciel était en feu. L'atmosphère fut zébrée
d'éclairs violents. Je ne pouvais en supporter l'éclat, tandis que le
capitaine Nemo, les regardant en face, semblait aspirer en lui l'âme de
la tempête. Un bruit terrible emplissait les airs, bruit complexe, fait
des hurlements des vagues écrasées, des mugissements du vent, des
éclats du tonnerre. Le vent sautait à tous les points de l'horizon, et
le cyclone, partant de l'est, y revenait en passant par le nord,
l'ouest et le sud, en sens inverse des tempêtes tournantes de
l'hémisphère austral.

Ah ! ce Gulf-Stream ! Il justifiait bien son nom de roi des tempêtes !
C'est lui qui crée ces formidables cyclones par la différence de
température des couches d'air superposées a ses courants.

A la pluie avait succédé une averse de feu. Les gouttelettes d'eau se
changeaient en aigrettes fulminantes. On eût dit que le capitaine Nemo,
voulant une mort digne de lui, cherchait à se faire foudroyer. Dans un
effroyable mouvement de tangage, le _Nautilus_ dressa en l'air son
éperon d'acier, comme la tige d'un paratonnerre, et j'en vis jaillir de
longues étincelles.

Brisé, à bout de forces, je me coulai à plat ventre vers le panneau. Je
l'ouvris et je redescendis au salon. L'orage atteignait alors son
maximum d'intensité. Il était impossible de se tenir debout à
l'intérieur du _Nautilus_.

Le capitaine Nemo rentra vers minuit. J'entendis les réservoirs se
remplir peu à peu, et le _Nautilus_ s'enfonça doucement au-dessous de
la surface des flots.

Par les vitres ouvertes du salon, je vis de grands poissons effarés qui
passaient comme des fantômes dans les eaux en feu. Quelques-uns furent
foudroyés sous mes yeux !

Le _Nautilus_ descendait toujours. Je pensais qu'il retrouverait le
calme à une profondeur de quinze mètres. Non. Les couches supérieures
étaient trop violemment agitées. Il fallut aller chercher le repos
jusqu'à cinquante mètres dans les entrailles de la mer.

Mais là, quelle tranquillité, quel silence, quel milieu paisible ! Qui
eût dit qu'un ouragan terrible se déchaînait alors à la surface de cet
Océan ?

                                   XX

            PAR 47°24' DE LATITUDE ET DE 17°28' DE LONGITUDE

A la suite de cette tempête, nous avions été rejetés dans l'est. Tout
espoir de s'évader sur les atterrages de New York ou du Saint-Laurent
s'évanouissait. Le pauvre Ned, désespéré, s'isola comme le capitaine
Nemo. Conseil et moi, nous ne nous quittions plus.

J'ai dit que le _Nautilus_ s'était écarté dans l'est. J'aurais dû dire,
plus exactement, dans le nord-est. Pendant quelques jours, il erra
tantôt à la surface des flots, tantôt au-dessous, au milieu de ces
brumes si redoutables aux navigateurs. Elles sont principalement dues à
la fonte des glaces, qui entretient une extrême humidité dans
l'atmosphère. Que de navires perdus dans ces parages, lorsqu'ils
allaient reconnaître les feux incertains de la côte ! Que de sinistres
dus à ces brouillards opaques ! Que de chocs sur ces écueils dont le
ressac est éteint par le bruit du vent ! Que de collisions entre les
bâtiments, malgré leurs feux de position, malgré les avertissements de
leurs sifflets et de leurs cloches d'alarme !

Aussi, le fond de ces mers offrait-il l'aspect d'un champ de bataille,
où gisaient encore tous ces vaincus de l'Océan ; les uns vieux et
empâtés déjà ; les autres jeunes et réfléchissant l'éclat de notre
fanal sur leurs ferrures et leurs carènes de cuivre. Parmi eux, que de
bâtiments perdus corps et biens, avec leurs équipages, leur monde
d'émigrants, sur ces points dangereux signalés dans les statistiques,
le cap Race, l'île Saint-Paul, le détroit de Belle-Ile, l'estuaire du
Saint-Laurent ! Et depuis quelques années seulement que de victimes
fournies à ces funèbres annales par les lignes du Royal-Mail, d'Inmann,
de Montréal, le _Solway_, I'_Isis_, le _Paramatta_, I'_Hungarian_, le
_Canadian_, l'_Anglo-Saxon_, le _Humboldt_, l'_United-States_, tous
échoués, l'_Artic_, le _Lyonnais_, coulés par abordage, le _Président_,
le _Pacific_, le _City-of-Glasgow_, disparus pour des causes ignorées,
sombres débris au milieu desquels naviguait le _Nautilus_, comme s'il
eût passé une revue des morts !

Le 15 mai, nous étions sur l'extrémité méridionale du banc de
Terre-Neuve. Ce banc est un produit des alluvions marines, un amas
considérable de ces détritus organiques, amenés soit de l'Équateur par
le courant du Gulf-Stream, soit du pôle boréal, par ce contre-courant
d'eau froide qui longe la côte américaine. Là aussi s'amoncellent les
blocs erratiques charriés par la débâcle des glaces. Là s'est formé un
vaste ossuaire de poissons de mollusques ou de zoophytes qui y
périssent par milliards.

La profondeur de la mer n'est pas considérable au banc de Terre-Neuve.
Quelques centaines de brasses au plus. Mais vers le sud se creuse
subitement une dépression profonde, un trou de trois mille mètres. Là
s'élargit le Gulf-Stream. C'est un épanouissement de ses eaux. Il perd
de sa vitesse et de sa température, mais il devient une mer.

Parmi les poissons que le _Nautilus_ effaroucha à son passage, je
citerai le cycloptère d'un mètre, à dos noirâtre, à ventre orange, qui
donne à ses congénères un exemple peu suivi de fidélité conjugale, un
unernack de grande taille, sorte de murène émeraude, d'un goût
excellent, des karraks à gros yeux, dont la tête a quelque ressemblance
avec celle du chien, des blennies, ovovivipares comme les serpents, des
gobies-boulerots ou goujons noirs de deux décimètres, des macroures à
longue queue, brillant d'un éclat argenté, poissons rapides, aventurés
loin des mers hyperboréennes.

Les filets ramassèrent aussi un poisson hardi, audacieux, vigoureux,
bien musclé, armé de piquants à la tête et d'aiguillons aux nageoires,
véritable scorpion de deux à trois mètres, ennemi acharné des blennies,
des gades et des saumons, c'était le cotte des mers septentrionales, au
corps tuberculeux, brun de couleur, rouge aux nageoires. Les pêcheurs
du _Nautilus_ eurent quelque peine à s'emparer de cet animal, qui,
grâce à la conformation de ses opercules, préserve ses organes
respiratoires du contact desséchant de l'atmosphère et peut vivre
quelque temps hors de l'eau.

Je cite maintenant -- pour mémoire -- des bosquiens, petits poissons
qui accompagnent longtemps les navires dans les mers boréales, des
ables-oxyrhinques, spéciaux à l'Atlantique septentrional, des
rascasses, et j'arrive aux gades, principalement à l'espèce morue, que
je surpris dans ses eaux de prédilection, sur cet inépuisable banc de
Terre-Neuve.

On peut dire que ces morues sont des poissons de montagnes, car
Terre-Neuve n'est qu'une montagne sous-marine. Lorsque le _Nautilus_
s'ouvrit un chemin à travers leurs phalanges pressées, Conseil ne put
retenir cette observation :

« Ça ! des morues ! dit-il ; mais je croyais que les morues étaient
plates comme des limandes ou des soles ?

-- Naïf ! m'écriai-je. Les morues ne sont plates que chez l'épicier, où
on les montre ouvertes et étalées. Mais dans l'eau, ce sont des
poissons fusiformes comme les mulets, et parfaitement conformés pour la
marche.

-- Je veux croire monsieur, répondit Conseil. Quelle nuée, quelle
fourmilière !

-- Eh ! mon ami, il y en aurait bien davantage, sans leurs ennemis, les
rascasses et les hommes ! Sais-tu combien on a compté d'oeufs dans une
seule femelle ?

-- Faisons bien les choses, répondit Conseil. Cinq cent mille.

-- Onze millions, mon ami.

-- Onze millions. Voila ce que je n'admettrai jamais, à moins de les
compter moi-même.

-- Compte-les, Conseil. Mais tu auras plus vite fait de me croire.
D'ailleurs, c'est par milliers que les Français, les Anglais, les
Américains, les Danois, les Norvégiens, pêchent les morues. On les
consomme en quantités prodigieuses, et sans l'étonnante fécondité de
ces poissons, les mers en seraient bientôt dépeuplées. Ainsi en
Angleterre et en Amérique seulement, cinq mille navires montés par
soixante-quinze mille marins, sont employés à la pêche de la morue.
Chaque navire en rapporte quarante mille en moyenne, ce qui fait
vingt-cinq millions. Sur les côtes de la Norvège, même résultat.

-- Bien, répondit Conseil, je m'en rapporte à monsieur. Je ne les
compterai pas.

-- Quoi donc ?

-- Les onze millions d'oeufs. Mais je ferai une remarque.

-- Laquelle ?

-- C'est que si tous les oeufs éclosaient, il suffirait de quatre
morues pour alimenter l'Angleterre, l'Amérique et la Norvège. »

Pendant que nous effleurions les fonds du banc de Terre-Neuve, je vis
parfaitement ces longues lignes, armées de deux cents hameçons, que
chaque bateau tend par douzaines. Chaque ligne entraînée par un bout au
moyen d'un petit grappin, était retenue a la surface par un orin fixé
sur une bouée de liège. Le _Nautilus_ dut manoeuvrer adroitement au
milieu de ce réseau sous-marin.

D'ailleurs il ne demeura pas longtemps dans ces parages fréquentés. Il
s'éleva jusque vers le quarante-deuxième degré de latitude. C'était à
la hauteur de Saint-Jean de Terre-Neuve et de Heart's Content, où
aboutit l'extrémité du câble transatlantique.

Le _Nautilus_, au lieu de continuer à marcher au nord prit direction
vers l'est, comme s'il voulait suivre ce plateau télégraphique sur
lequel repose le câble, et dont des sondages multipliés ont donné le
relief avec une extrême exactitude.

Ce fut le 17 mai, à cinq cents milles environ de Heart's Content, par
deux mille huit cents mètres de profondeur, que j'aperçus le câble
gisant sur le sol. Conseil, que je n'avais pas prévenu, le prit d'abord
pour un gigantesque serpent de mer et s'apprêtait à le classer suivant
sa méthode ordinaire. Mais je désabusai le digne garçon et pour le
consoler de son déboire, je lui appris diverses particularités de la
pose de ce câble.

Le premier câble fut établi pendant les années 1857 et 1 858 ; mais,
après avoir transmis quatre cents télégrammes environ, il cessa de
fonctionner. En 1863, les ingénieurs construisirent un nouveau câble,
mesurant trois mille quatre cents kilomètres et pesant quatre mille
cinq cents tonnes, qui fut embarqué sur le _Great-Eastern_. Cette
tentative échoua encore.

Or, le 25 mai, le _Nautilus_, immergé par trois mille huit cent
trente-six mètres de profondeur, se trouvait précisément en cet endroit
où se produisit la rupture qui ruina l'entreprise. C'était à six cent
trente-huit milles de la côte d'Irlande. On s'aperçut, à deux heures
après-midi, que les communications avec l'Europe venaient de
s'interrompre. Les électriciens du bord résolurent de couper le câble
avant de le repêcher, et à onze heures du soir, ils avaient ramené la
partie avariée. On refit un joint et une épissure ; puis le câble fut
immergé de nouveau. Mais, quelques jours plus tard, il se rompit et ne
put être ressaisi dans les profondeurs de l'Océan.

Les Américains ne se découragèrent pas. L'audacieux Cyrus Field, le
promoteur de l'entreprise, qui y risquait toute sa fortune, provoqua
une nouvelle souscription. Elle fut immédiatement couverte. Un autre
câble fut établi dans de meilleures conditions. Le faisceau de fils
conducteurs isolés dans une enveloppe de gutta-percha, était protégé
par un matelas de matières textiles contenu dans une armature
métallique. Le _Great-Eastern_ reprit la mer le 13 juillet 1866.

L'opération marcha bien. Cependant un incident arriva. Plusieurs fois,
en déroulant le câble, les électriciens observèrent que des clous y
avaient été récemment enfoncés dans le but d'en détériorer l'âme. Le
capitaine Anderson, ses officiers, ses ingénieurs, se réunirent,
délibérèrent, et firent afficher que si le coupable était surpris à
bord, il serait jeté à la mer sans autre jugement. Depuis lors, la
criminelle tentative ne se reproduisit plus.

Le 23 juillet, le _Great-Eastern_ n'était plus qu'à huit cents
kilomètres de Terre-Neuve, lorsqu'on lui télégraphia d'Irlande la
nouvelle de l'armistice conclu entre la Prusse et l'Autriche après
Sadowa. Le 27, il relevait au milieu des brumes le port de Heart's
Content. L'entreprise était heureusement terminée, et par sa première
dépêche, la jeune Amérique adressait à la vieille Europe ces sages
paroles si rarement comprises : « Gloire à Dieu dans le ciel, et paix
aux hommes de bonne volonté sur la terre. »

Je ne m'attendais pas à trouver le câble électrique dans son état
primitif, tel qu'il était en sortant des ateliers de fabrication. Le
long serpent, recouvert de débris de coquille, hérissé de
foraminifères, était encroûté dans un empâtement pierreux qui le
protégeait contre les mollusques perforants. Il reposait
tranquillement, à l'abri des mouvements de la mer, et sous une pression
favorable à la transmission de l'étincelle électrique qui passe de
l'Amérique à l'Europe en trente-deux centièmes de seconde. La durée de
ce câble sera infinie sans doute, car on a observé que l'enveloppe de
gutta-percha s'améliore par son séjour dans l'eau de mer.

D'ailleurs, sur ce plateau si heureusement choisi, le câble n'est
jamais immergé à des profondeurs telles qu'il puisse se rompre. Le
_Nautilus_ le suivit jusqu'à son fond le plus bas, situé par quatre
mille quatre cent trente et un mètres, et là, il reposait encore sans
aucun effort de traction. Puis, nous nous rapprochâmes de l'endroit où
avait eu lieu l'accident de 1863.

Le fond océanique formait alors une vallée large de cent vingt
kilomètres, sur laquelle on eût pu poser le Mont-Blanc sans que son
sommet émergeât de la surface des flots. Cette vallée est fermée à
l'est par une muraille à pic de deux mille mètres. Nous y arrivions le
28 mai, et le _Nautilus_ n'était plus qu'à cent cinquante kilomètres de
l'Irlande.

Le capitaine Nemo allait-il remonter pour atterrir sur les îles
Britanniques ? Non. A ma grande surprise, il redescendit au sud et
revint vers les mers européennes. En contournant l'île d'Émeraude,
j'aperçus un instant le cap Clear et le feu de Fastenet, qui éclaire
les milliers de navires sortis de Glasgow ou de Liverpool.

Une importante question se posait alors à mon esprit.

Le _Nautilus_ oserait-il s'engager dans la Manche ? Ned Land qui avait
reparu depuis que nous rallions la terre ne cessait de m'interroger.
Comment lui répondre ? Le capitaine Nemo demeurait invisible. Après
avoir laissé entrevoir au Canadien les rivages d'Amérique, allait-il
donc me montrer les côtes de France ?

Cependant le _Nautilus_ s'abaissait toujours vers le sud. Le 30 mai, il
passait en vue du Land's End, entre la pointe extrême de l'Angleterre
et les Sorlingues, qu'il laissa sur tribord.

S'il voulait entrer en Manche, il lui fallait prendre franchement à
l'est. Il ne le fit pas.

Pendant toute la journée du 31 mai, le _Nautilus_ décrivit sur la mer
une série de cercles qui m'intriguèrent vivement. Il semblait chercher
un endroit qu'il avait quelque peine à trouver. A midi, le capitaine
Nemo vint faire son point lui-même. Il ne m'adressa pas la parole. Il
me parut plus sombre que jamais. Qui pouvait l'attrister ainsi ?
Était-ce sa proximité des rivages européens ? Sentait-il quelque
ressouvenir de son pays abandonné ? Qu'éprouvait-il alors ? des remords
ou des regrets ? Longtemps cette pensée occupa mon esprit, et j'eus
comme un pressentiment que le hasard trahirait avant peu les secrets du
capitaine.

Le lendemain, 31 juin, le _Nautilus_ conserva les mêmes allures. Il
était évident qu'il cherchait à reconnaître un point précis de l'Océan.
Le capitaine Nemo vint prendre la hauteur du soleil, ainsi qu'il avait
fait la veille. La mer était belle, le ciel pur. A huit milles dans
l'est, un grand navire à vapeur se dessinait sur la ligne de l'horizon.
Aucun pavillon ne battait à sa corne, et je ne pus reconnaître sa
nationalité.

Le capitaine Nemo, quelques minutes avant que le soleil passât au
méridien, prit son sextant et observa avec une précision extrême. Le
calme absolu des flots facilitait son opération. Le _Nautilus_ immobile
ne ressentait ni roulis ni tangage.

J'étais en ce moment sur la plate-forme. Lorsque son relèvement fut
terminé, le capitaine prononça ces seuls mots.

« C'est ici ! »

Il redescendit par le panneau. Avait-il vu le bâtiment qui modifiait sa
marche et semblait se rapprocher de nous ? Je ne saurais le dire.

Je revins au salon. Le panneau se ferma, et j'entendis les sifflements
de l'eau dans les réservoirs. Le _Nautilus_ commença de s'enfoncer,
suivant une ligne verticale, car son hélice entravée ne lui
communiquait plus aucun mouvement.

Quelques minutes plus tard, il s'arrêtait à une profondeur de huit cent
trente-trois mètres et reposait sur le sol.

Le plafond lumineux du salon s'éteignit alors, les panneaux
s'ouvrirent, et à travers les vitres, j'aperçus la mer vivement
illuminée par les rayons du fanal dans un ravo d'un demi-mille.

Je regardait à bâbord et je ne vis rien que l'immensité des eaux
tranquilles.

Par tribord, sur le fond, apparaissait une forte extumescence qui
attira mon attention. On eût dit des ruines ensevelies sous un
empâtement de coquilles blanchâtres comme sous un manteau de neige. En
examinant attentivement cette masse, je crus reconnaître les formes
épaissies d'un navire, rasé de ses mâts, qui devait avoir coulé par
l'avant. Ce sinistre datait certainement d'une époque reculée. Cette
épave, pour être ainsi encroûtée dans le calcaire des eaux, comptait
déjà bien des années passées sur ce fond de l'Océan.

Quel était ce navire ? Pourquoi le _Nautilus_ venait-il visiter sa
tombe ? N'était-ce donc pas un naufrage qui avait entraîné ce bâtiment
sous les eaux ?

Je ne savais que penser, quand, près de moi, j'entendis le capitaine
Nemo dire d'une voix lente :

« Autrefois ce navire se nommait le _Marseillais_. Il portait
soixante-quatorze canons et fut lancé en 1762. En 1778, le 13 août,
commandé par La Poype-Vertrieux, il se battait audacieusement contre le
_Preston_. En 1779, le 4 juillet, il assistait avec l'escadre de
l'amiral d'Estaing à la prise de Grenade. En 1781, le 5 septembre, il
prenait part au combat du comte de Grasse dans la baie de la Chesapeak.
En 1794, la république française lui changeait son nom. Le 16 avril de
la même année, il rejoignait à Brest l'escadre de Villaret-Joyeuse ?
chargé d'escorter un convoi de blé qui venait d'Amérique sous le
commandement de l'amiral Van Stabel. Le 11 et le 12 prairial, an II,
cette escadre se rencontrait avec les vaisseaux anglais. Monsieur,
c'est aujourd'hui le 13 prairial, le ler juin 1868. Il y a
soixante-quatorze ans, jour pour jour, à cette place même, par 47°24'
de latitude et 17°28' de longitude, ce navire, après un combat
héroïque, démâté de ses trois mâts, l'eau dans ses soutes, le tiers de
son équipage hors de combat, aima mieux s'engloutir avec ses trois cent
cinquante-six marins que de se rendre, et clouant son pavillon à sa
poupe, il disparut sous les flots au cri de : Vive la République !

-- Le _Vengeur_ ! m'écriai-je.

-- Oui ! monsieur. Le _Vengeur_ ! Un beau nom ! » murmura le capitaine
Nemo en se croisant les bras.

                                  XXI

                              UNE HÉCATOMBE

Cette façon de dire, l'imprévu de cette scène, cet historique du navire
patriote froidement raconté d'abord, puis l'émotion avec laquelle
l'étrange personnage avait prononcé ses dernières paroles, ce nom de
_Vengeur_, dont la signification ne pouvait m'échapper, tout se
réunissait pour frapper profondément mon esprit. Mes regards ne
quittaient plus le capitaine. Lui, les mains tendues vers la mer,
considérait d'un oeil ardent la glorieuse épave. Peut-être ne devais-je
jamais savoir qui il était, d'où il venait, où il allait, mais je
voyais de plus en plus l'homme se dégager du savant. Ce n'était pas une
misanthropie commune qui avait enfermé dans les flancs du _Nautilus_ le
capitaine Nemo et ses compagnons, mais une haine monstrueuse ou sublime
que le temps ne pouvait affaiblir.

Cette haine cherchait-elle encore des vengeances ? L'avenir devait
bientôt me l'apprendre.

Cependant, le _Nautilus_ remontait lentement vers la surface de la mer,
et je vis disparaître peu à peu les formes confuses du _Vengeur_.
Bientôt un léger roulis m'indiqua que nous flottions à l'air libre.

En ce moment, une sourde détonation se fit entendre. Je regardai le
capitaine. Le capitaine ne bougea pas.

«  Capitaine ? » dis-je.

Il ne répondit pas.

Je le quittai et montai sur la plate-forme. Conseil et le Canadien m'y
avaient précédé.

«  D'où vient cette détonation ? demandai-je.

-- Un coup de canon », répondit Ned Land.

Je regardai dans la direction du navire que j'avais aperçu. Il s'était
rapproché du _Nautilus_ et l'on voyait qu'il forçait de vapeur. Six
milles le séparaient de nous.

«  Quel est ce bâtiment, Ned ?

-- A son gréement, à la hauteur de ses bas mâts, répondit le Canadien,
je parierais pour un navire de guerre. Puisse-t-il venir sur nous et
couler, s'il le faut, ce damné _Nautilus_ !

-- Ami Ned, répondit Conseil, quel mal peut-il faire au _Nautilus_ ?
Ira-t-il l'attaquer sous les flots ? Ira-t-il le canonner au fond des
mers ?

-- Dites-moi, Ned, demandai-je, pouvez-vous reconnaître la nationalité
de ce bâtiment ? »

Le Canadien, fronçant ses sourcils, abaissant ses paupières, plissant
ses yeux aux angles, fixa pendant quelques instants le navire de toute
la puissance de son regard.

«  Non, monsieur, répondit-il. Je ne saurais reconnaître à quelle
nation il appartient. Son pavillon n'est pas hisse. Mais je puis
affirmer que c'est un navire de guerre, car une longue flamme se
déroule à l'extrémité de son grand mât. »

Pendant un quart d'heure, nous continuâmes d'observer le bâtiment qui
se dirigeait vers nous. Je ne pouvais admettre, cependant, qu'il eût
reconnu le _Nautilus_ à cette distance, encore moins qu'il sût ce
qu'était cet engin sous-marin.

Bientôt le Canadien m'annonça que ce bâtiment était un grand vaisseau
de guerre, à éperon, un deux-ponts cuirassé. Une épaisse fumée noire
s'échappait de ses deux cheminées. Ses voiles serrées se confondaient
avec la ligne des vergues. Sa corne ne portait aucun pavillon. La
distance empêchait encore de distinguer les couleurs de sa flamme, qui
flottait comme un mince ruban.

Il s'avançait rapidement. Si le capitaine Nemo le laissait approcher,
une chance de salut s'offrait à nous.

«  Monsieur, me dit Ned Land, que ce bâtiment nous passe à un mille je
me jette à la mer, et je vous engage faire comme moi. »

Je ne répondis pas à la proposition du Canadien, et je continuai de
regarder le navire qui grandissait à vue d'oeil. Qu'il fût anglais,
français, américain ou russe, il était certain qu'il nous
accueillerait, si nous pouvions gagner son bord.

«  Monsieur voudra bien se rappeler, dit alors Conseil, que nous avons
quelque expérience de la natation. Il peut se reposer sur moi du soin
de le remorquer vers ce navire, s'il lui convient de suivre l'ami Ned. »

J'allais répondre, lorsqu'une vapeur blanche jaillit à l'avant du
vaisseau de guerre. Puis, quelques secondes plus tard, les eaux
troublées par la chute d'un corps pesant, éclaboussèrent l'arrière du
_Nautilus_. Peu après, une détonation frappait mon oreille.

«  Comment ? ils tirent sur nous ! m'écriai-je.

-- Braves gens ! murmura le Canadien.

-- Ils ne nous prennent donc pas pour des naufragés accrochés à une
épave !

-- N'en déplaise à monsieur.... Bon, fit Conseil en secouant l'eau
qu'un nouveau boulet avait fait jaillir jusqu'à lui.- N'en déplaise à
monsieur, ils ont reconnu le narwal, et ils canonnent le narwal.

-- Mais ils doivent bien voir, m'écriai-je qu'ils ont affaire à des
hommes.

-- C'est peut-être pour cela ! » répondit Ned Land en me regardant.

Toute une révélation se fit dans mon esprit. Sans doute, on savait à
quoi s'en tenir maintenant sur l'existence du prétendu monstre. Sans
doute, dans son abordage avec l'Abraham-Lincoln, lorsque le Canadien le
frappa de son harpon, le commandant Farragut avait reconnu que le
narwal était un bateau sous-marin, plus dangereux qu'un cétacé
surnaturel ?

Oui, cela devait être ainsi, et sur toutes les mers, sans doute, on
poursuivait maintenant ce terrible engin de destruction !

Terrible en effet, si comme on pouvait le supposer, le capitaine Nemo
employait le _Nautilus_ à une oeuvre de vengeance ! Pendant cette nuit,
lorsqu'il nous emprisonna dans la cellule, au milieu de l'Océan Indien,
ne s'était-il pas attaqué à quelque navire ? Cet homme enterré
maintenant dans le cimetière de corail, n'avait-il pas été victime du
choc provoqué par le _Nautilus_ ? Oui, je le répète. Il en devait être
ainsi. Une partie de la mystérieuse existence du capitaine Nemo se
dévoilait. Et si son identité n'était pas reconnue, du moins, les
nations coalisées contre lui, chassaient maintenant, non plus un être
chimérique, mais un homme qui leur avait voué une haine implacable !

Tout ce passé formidable apparut à mes yeux. Au lieu de rencontrer des
amis sur ce navire qui s'approchait, nous n'y pouvions trouver que des
ennemis sans pitié.

Cependant les boulets se multipliaient autour de nous. Quelques-uns,
rencontrant la surface liquide, s'en allaient par ricochet se perdre à
des distances considérables. Mais aucun n'atteignit le _Nautilus_.

Le navire cuirassé n'était plus alors qu'à trois milles. Malgré sa
violente canonnade, le capitaine Nemo ne paraissait pas sur la
plate-forme. Et cependant, l'un de ces boulets coniques, frappant
normalement la coque du _Nautilus_, lui eût été fatal.

Le Canadien me dit alors :

«  Monsieur, nous devons tout tenter pour nous tirer de ce mauvais pas.
Faisons des signaux ! Mille diables ! On comprendra peut-être que nous
sommes d'honnêtes gens ! »

Ned Land prit son mouchoir pour l'agiter dans l'air. Mais il l'avait à
peine déployé, que terrassé par une main de fer, malgré sa force
prodigieuse, il tombait sur le pont.

«  Misérable, s'écria le capitaine, veux-tu donc que je te cloue sur
l'éperon du _Nautilus_ avant qu'il ne se précipite contre ce navire ! »

Le capitaine Nemo, terrible à entendre, était plus terrible encore à
voir. Sa face avait pâli sous les spasmes de son coeur, qui avait dû
cesser de battre un instant. Ses pupilles s'étaient contractées
effroyablement. Sa voix ne parlait plus, elle rugissait. Le corps
penché en avant, il tordait sous sa main les épaules du Canadien.

Puis, l'abandonnant et se retournant vers le vaisseau de guerre dont
les boulets pleuvaient autour de lui :

«  Ah ! tu sais qui je suis, navire d'une nation maudite ! s'écria-t-il
de sa voix puissante. Moi, je n'ai pas eu besoin de tes couleurs pour
te reconnaître ! Regarde ! Je vais te montrer les miennes ! »

Et le capitaine Nemo déploya à l'avant de la plate-forme un pavillon
noir, semblable à celui qu'il avait déjà planté au pôle sud.

A ce moment, un boulet frappant obliquement la coque du _Nautilus_,
sans l'entamer, et passant par ricochet près du capitaine, alla se
perdre en mer.

Le capitaine Nemo haussa les épaules. Puis, s'adressant à moi :

«  Descendez, me dit-il d'un ton bref, descendez, vous et vos
compagnons.

-- Monsieur, m'ecriai-je, allez-vous donc attaquer ce navire,

-- Monsieur, je vais le couler. Vous ne ferez pas cela !

-- Je le ferai, répondit froidement le capitaine Nemo. Ne vous avisez
pas de me juger, monsieur. La fatalité vous montre ce que vous ne
deviez pas voir. L'attaque est venue. La riposte sera terrible. Rentrez.

-- Ce navire, quel est-il ?

-- Vous ne le savez pas ? Eh bien ! tant mieux ! Sa nationalité, du
moins, restera un secret pour vous. Descendez. »

Le Canadien, Conseil et moi, nous ne pouvions qu'obéir. Une quinzaine
de marins du _Nautilus_ entouraient le capitaine et regardaient avec un
implacable sentiment de haine ce navire qui s'avançait vers eux. On
sentait que le même souffle de vengeance animait toutes ces âmes.

Je descendis au moment où un nouveau projectile éraillait encore la
coque du _Nautilus_, et j'entendis le capitaine s'écrier :

«  Frappe, navire insensé ! Prodigue tes inutiles boulets ! Tu
n'échapperas pas à l'éperon du _Nautilus_. Mais ce n'est pas à cette
place que tu dois périr ! Je ne veux pas que tes ruines aillent se
confondre avec les ruines du _Vengeur_ ! »

Je regagnai ma chambre. Le capitaine et son second étaient restés sur
la plate-forme. L'hélice fut mise en mouvement, le _Nautilus_,
s'éloignant avec vitesse se mit hors de la portée des boulets du
vaisseau. Mais la poursuite continua, et le capitaine Nemo se contenta
de maintenir sa distance.

Vers quatre heures du soir, ne pouvant contenir l'impatience et
l'inquiétude qui me dévoraient, je revins vers l'escalier central. Le
panneau était ouvert. Je me hasardai sur la plate-forme. Le capitaine
s'y promenait encore d'un pas agité. Il regardait le navire qui lui
restait sous le vent à cinq ou six milles. Il tournait autour de lui
comme une bête fauve, et l'attirant vers l'est, il se laissait
poursuivre. Cependant, il n'attaquait pas. Peut-être hésitait-il encore
?

Je voulus intervenir une dernière fois. Mais j'avais a peine interpellé
le capitaine Nemo, que celui-ci m'imposait silence :

«  Je suis le droit, je suis la justice ! me dit-il. Je suis l'opprimé,
et voilà l'oppresseur ! C'est par lui que tout ce que J'ai aime, chéri,
vénéré, patrie, femme, enfants, mon père, ma mère, j'ai vu tout périr !
Tout ce que je hais est là ! Taisez-vous ! »

Je portai un dernier regard vers le vaisseau de guerre qui forçait de
vapeur. Puis, je rejoignis Ned et Conseil.

«  Nous fuirons ! m'écriai-je.

-- Bien, fit Ned. Quel est ce navire ?

-- Je l'ignore. Mais quel qu'il soit, il sera coulé avant la nuit. En
tout cas, mieux vaut périr avec lui que de se faire les complices de
représailles dont on ne peut pas mesurer l'équité.

-- C'est mon avis, répondit froidement Ned Land. Attendons la nuit. »

La nuit arriva. Un profond silence régnait à bord. La boussole
indiquait que le _Nautilus_ n'avait pas modifié sa direction.
J'entendais le battement de son hélice qui frappait les flots avec une
rapide régularité. Il se tenait à la surface des eaux, et un léger
roulis le portait tantôt sur un bord, tantôt sur un autre.

Mes compagnons et moi, nous avions résolu de fuir au moment où le
vaisseau serait assez rapproché, soit pour nous faire entendre, soit
pour nous faire voir, car la lune, qui devait être pleine trois jours
plus tard, resplendissait. Une fois à bord de ce navire, si nous ne
pouvions prévenir le coup qui le menaçait, du moins nous ferions tout
ce que les circonstances nous permettaient de tenter. Plusieurs fois,
je crus que le _Nautilus_ se disposait pour l'attaque. Mais il se
contentait de laisser se rapprocher son adversaire, et, peu de temps
après, il reprenait son allure de fuite.

Une partie de la nuit se passa sans incident. Nous guettions l'occasion
d'agir. Nous parlions peu, étant trop émus. Ned Land aurait voulu se
précipiter à la mer. Je le forçai d'attendre. Suivant moi, le
_Nautilus_devait attaquer le deux-ponts à la surface des flots, et
alors il serait non seulement possible, mais facile de s'enfuir.

A trois heures du matin, inquiet, je montai sur la plate-forme. Le
capitaine Nemo ne l'avait pas quittée. Il était debout, à l'avant, près
de son pavillon, qu'une légère brise déployait au-dessus de sa tête. Il
ne quittait pas le vaisseau des yeux. Son regard, d'une extraordinaire
intensité, semblait l'attirer, le fasciner, l'entraîner plus sûrement
que s'il lui eût donné la remorque !

La lune passait alors au méridien. Jupiter se levait dans l'est. Au
milieu de cette paisible nature, le ciel et l'Océan rivalisaient de
tranquillité, et la mer offrait a l'astre des nuits le plus beau miroir
qui eût jamais reflété son image.

Et quand je pensais à ce calme profond des éléments, comparé à toutes
ces colères qui couvaient dans les flancs de l'imperceptible
_Nautilus_, je sentais frissonner tout mon être.

Le vaisseau se tenait a deux mille de nous. Il s'était rapproché,
marchant toujours vers cet éclat phosphorescent qui signalait la
présence du _Nautilus_ Je vis ses feux de position, vert et rouge, et
son fanal blanc suspendu au grand étai de misaine. Une vague
réverbération éclairait son gréement et indiquait que les feux étaient
poussés à outrance. Des gerbes d'étincelles, des scories de charbons
enflammés, s'échappant de ses cheminées, étoilaient l'atmosphère.

Je demeurai ainsi jusqu'à six heures du matin, sans que le capitaine
Nemo eût paru m'apercevoir. Le vaisseau nous restait à un mille et
demi, et avec les première, lueurs du jour, sa canonnade recommença. Le
moment ne pouvait être éloigné où, le _Nautilus_ attaquant son
adversaire, mes compagnons et moi, nous quitterions pour jamais cet
homme que je n'osais juger.

Je me disposais à descendre afin de les prévenir, lorsque le second
monta sur la plate-forme. Plusieurs marins l'accompagnaient. Le
capitaine Nemo ne les vit pas ou ne voulut pas les voir. Certaines
dispositions furent prises qu'on aurait pu appeler le «  branle-bas de
combat » du _Nautilus_. Elles étaient très simples. La filière qui
formait balustrade autour de la plate-forme, fut abaissée. De même, les
cages du fanal et du timonier rentrèrent dans la coque de manière à
l'affleurer seulement. La surface du long cigare de tôle n'offrait plus
une seule saillie qui pût gêner sa manoeuvre.

Je revins au salon. Le _Nautilus_ émergeait toujours. Quelques lueurs
matinales s'infiltraient dans la couche liquide. Sous certaines
ondulations des lames, les vitres s'animaient des rougeurs du soleil
levant. Ce terrible jour du 2 juin se levait.

A cinq heures, le loch m'apprit que la vitesse du _Nautilus_ se
modérait. Je compris qu'il se laissait approcher. D'ailleurs les
détonations se faisaient plus violemment entendre. Les boulets
labouraient l'eau ambiante et s'y vissaient avec un sifflement
singulier.

«  Mes amis, dis-je, le moment est venu. Une poignée de main, et que
Dieu nous garde ! »

Ned Land était résolu, Conseil calme, moi nerveux, me contenant à peine.

Nous passâmes dans la bibliothèque. Au moment où je poussais la porte
qui s'ouvrait sur la cage de l'escalier central, j'entendis le panneau
supérieur se fermer brusquement.

Le Canadien s'élança sur les marches, mais je l'arrêtai. Un sifflement
bien connu m'apprenait que l'eau pénétrait dans les réservoirs du bord.
En effet, en peu d'instants, le _Nautilus_ s'immergea à quelques mètres
au-dessous de la surface des flots.

Je compris sa manoeuvre. Il était trop tard pour agir.

Le _Nautilus_ ne songeait pas a frapper le deux-ponts dans son
impénétrable cuirasse, mais au-dessous de sa ligne de flottaison, là ou
la carapace métallique ne protège plus le bordé.

Nous étions emprisonnés de nouveau, témoins obligés du sinistre drame
qui se préparait. D'ailleurs, nous eûmes à peine le temps de réfléchir.
Réfugiés dans ma chambre, nous nous regardions sans prononcer une
parole. Une stupeur profonde s'était emparée de mon esprit. Le
mouvement de la pensée s'arrêtait en moi.. Je me trouvais dans cet état
pénible qui précède l'attente d'une détonation épouvantable.
J'attendais, j'écoutais, je ne vivais que par le sens de l'ouïe !

Cependant, la vitesse du _Nautilus_ s'accrut sensiblement. C'était son
élan qu'il prenait ainsi. Toute sa coque frémissait.

Soudain, je poussai un cri. Un choc eut lieu, mais relativement léger.
Je sentis la force pénétrante de l'éperon d'acier. J'entendis des
éraillements, des raclements. Mais le _Nautilus_, emporté par sa
puissance de propulsion, passait au travers de la masse du vaisseau
comme l'aiguille du voilier à travers la toile !

Je ne pus y tenir. Fou, éperdu, je m'élançai hors de ma chambre et me
précipitai dans le salon.

Le capitaine Nemo était là. Muet, sombre, implacable, il regardait par
le panneau de bâbord.

Une masse énorme sombrait sous les eaux, et pour ne rien perdre de son
agonie, le _Nautilus_ descendait dans l'abîme avec elle. A dix mètres
de moi, je vis cette coque entr'ouverte, où l'eau s'enfonçait avec un
bruit de tonnerre, puis la double ligne des canons et les bastingages.
Le pont était couvert d'ombres noires qui s'agitaient.

L'eau montait. Les malheureux s'élançaient dans les haubans,
s'accrochaient aux mâts, se tordaient sous lés eaux. C'était une
fourmilière humaine surprise par l'envahissement d'une mer !

Paralysé, raidi par l'angoisse, les cheveux hérissés, l'oeil
démesurément ouvert, la respiration incomplète, sans souffle, sans
voix, je regardais, moi aussi ! Une irrésistible attraction me collait
à la vitre !

L'énorme vaisseau s'enfonçait lentement. Le _Nautilus_ le suivant,
épiait tous ses mouvements. Tout à coup, une explosion se produisit.
L'air comprimé fit voler les ponts du bâtiment comme si le feu eût pris
aux soutes. La poussée des eaux fut telle que le _Nautilus_ dévia.

Alors le malheureux navire s'enfonça plus rapidement. Ses hunes,
chargées de victimes, apparurent, ensuite des barres, pliant sous des
grappes d'hommes, enfin le sommet de son grand mât. Puis, la masse
sombre disparut, et avec elle cet équipage de cadavres entraînés par un
formidable remous...

Je me retournai vers le capitaine Nemo. Ce terrible justicier,
véritable archange de la haine, regardait toujours. Quand tout fut
fini, le capitaine Nemo, se dirigeant vers la porte de sa chambre,
l'ouvrit et entra. Je le suivis des yeux.

Sur le panneau du fond, au-dessous des portraits de ses héros, je vis
le portrait d'une femme jeune encore et de deux petits enfants. Le
capitaine Nemo les regarda pendant quelques instants, leur tendit les
bras, et, s'agenouillant, il fondit en sanglots.

                                  XXII

                LES DERNIÈRES PAROLES DU CAPITAINE NEMO

Les panneaux s'étaient refermés sur cette vision effrayante, mais la
lumière n'avait pas été rendue au salon. A l'intérieur du _Nautilus_,
ce n'étaient que ténèbres et silence. Il quittait ce lieu de
désolation, à cent pieds sous les eaux, avec une rapidité prodigieuse.
Où allait-il ? Au nord ou au sud ? Où fuyait cet homme après cette
horrible représaille ?

J'étais rentré dans ma chambre où Ned et Conseil se tenaient
silencieusement. J'éprouvais une insurmontable horreur pour le
capitaine Nemo. Quoi qu'il eût souffert de la part des hommes, il
n'avait pas le droit de punir ainsi. Il m'avait fait, sinon le
complice, du moins le témoin de ses vengeances ! C'était déjà trop.

A onze heures, la clarté électrique réapparut. Je passai dans le salon.
Il était désert. Je consultai les divers instruments. Le _Nautilus_
fuyait dans le nord avec une rapidité de vingt-cinq milles à l'heure,
tantôt à la surface de la mer, tantôt à trente pieds au-dessous.

Relèvement fait sur la carte, je vis que nous passions à l'ouvert de la
Manche, et que notre direction nous portait vers les mers boréales avec
une incomparable vitesse.

A peine pouvais-je saisir à leur rapide passage des squales au long
nez, des squales-marteaux, des roussettes qui fréquentent ces eaux, de
grands aigles de mer, des nuées d'hippocampes, semblables aux cavaliers
du jeu d'échecs, des anguilles s'agitant comme les serpenteaux d'un feu
d'artifice, des armées de crabes qui fuyaient obliquement en croisant
leurs pinces sur leur carapace, enfin des troupes de marsouins qui
luttaient de rapidité avec le _Nautilus_. Mais d'observer, d'étudier,
de classer, il n'était plus question alors.

Le soir, nous avions franchi deux cents lieues de l'Atlantique. L'ombre
se fit, et la mer fut envahie par les ténèbres jusqu'au lever de la
lune.

Je regagnai ma chambre. Je ne pus dormir. J'étais assailli de
cauchemars. L'horrible scène de destruction se répétait dans mon esprit.

Depuis ce jour, qui pourra dire jusqu'où nous entraîna le
_Nautilus_dans ce bassin de l'Atlantique nord ? Toujours avec une
vitesse inappréciable ! Toujours au milieu des brumes hyperboréennes !
Toucha-t-il aux pointes du Spitzberg, aux accores de la Nouvelle-Zemble
? Parcourut-il ces mers ignorées, la mer Blanche, la mer de Kara, le
golfe de l'Obi, l'archipel de Liarrov, et ces rivages inconnus de la
côte asiatique ? Je ne saurais le dire. Le temps qui s'écoulait je ne
pouvais plus l'évaluer. L'heure avait été suspendue aux horloges du
bord. Il semblait que la nuit et le jour, comme dans les contrées
polaires, ne suivaient plus leur cours régulier. Je me sentais entraîné
dans ce domaine de l'étrange où se mouvait à l'aise l'imagination
surmenée d'Edgard Poë. A chaque instant, je m'attendais à voir, comme
le fabuleux Gordon Pym, « cette figure humaine voilée, de proportion
beaucoup plus vaste que celle d'aucun habitant de la terre, jetée en
travers de cette cataracte qui défend les abords du pôle » !

J'estime -- mais je me trompe peut-être , j'estime que cette course
aventureuse du _Nautilus_ se prolongea pendant quinze ou vingt jours,
et je ne sais ce qu'elle aurait duré, sans la catastrophe qui termina
ce voyage. Du capitaine Nemo, il n'était plus question. De son second,
pas davantage. Pas un homme de l'équipage ne fut visible un seul
instant. Presque incessamment, le _Nautilus_ flottait sous les eaux.
Quand ii remontait à leur surface afin de renouveler son air, les
panneaux s'ouvraient ou se refermaient automatiquement. Plus de point
reporté sur le planisphère. Je ne savais où nous étions.

Je dirai aussi que le Canadien, à bout de forces et de patience, ne
paraissait plus. Conseil ne pouvait en tirer un seul mot, et craignait
que, dans un accès de délire et sous l'empire d'une nostalgie
effrayante, il ne se tuât. Il le surveillait donc avec un dévouement de
tous les instants.

On comprend que, dans ces conditions, la situation n'était plus tenable.

Un matin -- à quelle date, je ne saurais le dire -- je m'étais assoupi
vers les premières heures du jour, assoupissement pénible et maladif.
Quand je m'éveillai, je vis Ned Land se pencher sur moi, et je
l'entendis me dire à voix basse :

« Nous allons fuir ! »

Je me redressai.

« Quand fuyons-nous ? demandai-je.

-- La nuit prochaine. Toute surveillance semble avoir disparu du
_Nautilus_. On dirait que la stupeur règne à bord. Vous serez prêt,
monsieur ?

-- Oui. Où sommes-nous ?

-- En vue de terres que je viens de relever ce matin au milieu des
brumes, à vingt milles dans l'est.

-- Quelles sont ces terres ?

-- Je l'ignore, mais quelles qu'elles soient, nous nous y réfugierons.

-- Oui ! Ned. Oui, nous fuirons cette nuit, dût la mer nous engloutir !

-- La mer est mauvaise, le vent violent, mais vingt milles à faire dans
cette légère embarcation du _Nautilus_ ne m'effraient pas. J'ai pu y
transporter quelques vivres et quelques bouteilles d'eau à l'insu de
l'équipage.

-- Je vous suivrai.

-- D'ailleurs, ajouta le Canadien, si je suis surpris, je me défends,
je me fais tuer.

-- Nous mourrons ensemble, ami Ned. »

J'étais décidé à tout. Le Canadien me quitta. Je gagnai la plate-forme,
sur laquelle je pouvais à peine me maintenir contre le choc des lames.
Le ciel était menaçant, mais puisque la terre était là dans ces brumes
épaisses, il fallait fuir. Nous ne devions perdre ni un jour ni une
heure.

Je revins au salon, craignant et désirant tout à la fois de rencontrer
le capitaine Nemo, voulant et ne voulant plus le voir. Que lui
aurais-je dit ? Pouvais-je lui cacher l'involontaire horreur qu'il
m'inspirait ! Non ! Mieux valait ne pas me trouver face à face avec lui
! Mieux valait l'oublier ! Et pourtant !

Combien fut longue cette journée, la dernière que je dusse passer à
bord du _Nautilus_ ! Je restais seul. Ned Land et Conseil évitaient de
me parler par crainte de se trahir.

A six heures, je dînai, mais je n'avais pas faim. Je me forçai à
manger, malgré mes répugnances, ne voulant pas m'affaiblir.

A six heures et demi, Ned Land entra dans ma chambre. Il me dit :

« Nous ne nous reverrons pas avant notre départ. A dix heures, la lune
ne sera pas encore levée. Nous profiterons de l'obscurité. Venez au
canot. Conseil et moi, nous vous y attendrons. »

Puis le Canadien sortit, sans m'avoir donné le temps de lui répondre.

Je voulus vérifier la direction du _Nautilus_. Je me rendis au salon.
Nous courions nord-nord-est avec une vitesse effrayante, par cinquante
mètres de profondeur.

Je jetai un dernier regard sur ces merveilles de la nature, sur ces
richesses de l'art entassées dans ce musée, sur cette collection sans
rivale destinée à périr un jour au fond des mers avec celui qui l'avait
formée. Je voulus fixer dans mon esprit une impression suprême. Je
restai une heure ainsi, baigné dans les effluves du plafond lumineux,
et passant en revue ces trésors resplendissant sous leurs vitrines.
Puis, je revins à ma chambre.

Là, je revêtis de solides vêtements de mer. Je rassemblai mes notes et
les serrai précieusement sur moi. Mon coeur battait avec force. Je ne
pouvais en comprimer les pulsations. Certainement, mon trouble, mon
agitation m'eussent trahi aux yeux du capitaine Nemo.

Que faisait-il en ce moment ? J'écoutai à la porte de sa chambre.
J'entendis un bruit de pas. Le capitaine Nemo était là. Il ne s'était
pas couché. A chaque mouvement, il me semblait qu'il allait
m'apparaître et me demander pourquoi je voulais fuir ! J'éprouvais des
alertes incessantes. Mon imagination les grossissait. Cette impression
devint si poignante que je me demandai s'il ne valait pas mieux entrer
dans la chambre du capitaine, le voir face à face, le braver du geste
et du regard !

C'était une inspiration de fou. Je me retins heureusement, et je
m'étendis sur mon lit pour apaiser en moi les agitations du corps. Mes
nerfs se calmèrent un peu, mais, le cerveau surexcité, je revis dans un
rapide souvenir toute mon existence à bord du _Nautilus_, tous les
incidents heureux ou malheureux qui l'avaient traversée depuis ma
disparition de l'_Abraham-Lincoln_, les chasses sous-marines, le
détroit de Torrès, les sauvages de la Papouasie, l'échouement, le
cimetière de corail, le passage de Suez, l'île de Santorin, le plongeur
crétois, la baie de Vigo, l'Atlantide, la banquise, le pôle sud,
l'emprisonnement dans les glaces, le combat des poulpes, la tempête du
Gulf-Stream, le _Vengeur_, et cette horrible scène du vaisseau coulé
avec son équipage !... Tous ces événements passèrent devant mes yeux,
comme ces toiles de fond qui se déroulent à l'arrière-plan d'un
théâtre. Alors le capitaine Nemo grandissait démesurément dans ce
milieu étrange. Son type s'accentuait et prenait des proportions
surhumaines. Ce n'était plus mon semblable, c'était l'homme des eaux,
le génie des mers.

Il était alors neuf heures et demie. Je tenais ma tête à deux mains
pour l'empêcher d'éclater. Je fermais les yeux. Je ne voulais plus
penser. Une demi-heure d'attente encore ! Une demi-heure d'un cauchemar
qui pouvait me rendre fou !

En ce moment, j'entendis les vagues accords de l'orgue, une harmonie
triste sous un chant indéfinissable, véritables plaintes d'une âme qui
veut briser ses liens terrestres. J'écoutai par tous mes sens à la
fois, respirant à peine, plongé comme le capitaine Nemo dans ces
extases musicales qui l'entraînaient hors des limites de ce monde.

Puis, une pensée soudaine me terrifia. Le capitaine Nemo avait quitté
sa chambre. Il était dans ce salon que je devais traverser pour fuir.
Là, je le rencontrerais une dernière fois. Il me verrait, il me
parlerait peut-être ! Un geste de lui pouvait m'anéantir, un seul mot,
m'enchaîner à son bord !

Cependant, dix heures allaient sonner. Le moment était venu de quitter
ma chambre et de rejoindre mes compagnons.

Il n'y avait pas à hésiter, dût le capitaine Nemo se dresser devant
moi. J'ouvris ma porte avec précaution, et cependant, il me sembla
qu'en tournant sur ses gonds, elle faisait un bruit effrayant.
Peut-être ce bruit n'existait-il que dans mon imagination !

Je m'avançai en rampant à travers les coursives obscures du _Nautilus_,
m'arrêtant à chaque pas pour comprimer les battements de mon coeur.

J'arrivai à la porte angulaire du salon. Je l'ouvris doucement. Le
salon était plongé dans une obscurité profonde. Les accords de l'orgue
raisonnaient faiblement. Le capitaine Nemo était là. Il ne me voyait
pas. Je crois même qu'en pleine lumière, il ne m'eût pas aperçu, tant
son extase l'absorbait tout entier.

Je me traînai sur le tapis, évitant le moindre heurt dont le bruit eût
pu trahir ma présence. Il me fallut cinq minutes pour gagner la porte
du fond qui donnait sur la bibliothèque.

J'allais l'ouvrir, quand un soupir du capitaine Nemo me cloua sur
place. Je compris qu'il se levait. Je l'entrevis même, car quelques
rayons de la bibliothèque éclairée filtraient jusqu'au salon. Il vint
vers moi, les bras croisés, silencieux, glissant plutôt que marchant,
comme un spectre. Sa poitrine oppressée se gonflait de sanglots. Et je
l'entendis murmurer ces paroles -- les dernières qui aient frappé mon
oreille :

« Dieu tout puissant ! assez ! assez ! »

Était-ce l'aveu du remords qui s'échappait ainsi de la conscience de
cet homme ?...

Éperdu, je me précipitai dans la bibliothèque. Je montai l'escalier
central, et, suivant la coursive supérieure, j'arrivai au canot. J'y
pénétrai par l'ouverture qui avait déjà livré passage à mes deux
compagnons.

« Partons ! Partons ! m'écriai-je.

-- A l'instant ! » répondit le Canadien.

L'orifice évidé dans la tôle du _Nautilus_ fut préalablement fermé et
boulonné au moyen d'une clef anglaise dont Ned Land s'était muni.
L'ouverture du canot se ferma également, et le Canadien commença à
dévisser les écrous qui nous retenaient encore au bateau sous-marin.

Soudain un bruit intérieur se fit entendre. Des voix se répondaient
avec vivacité. Qu'y avait-il ? S'était-on aperçu de notre fuite ? Je
sentis que Ned Land me glissait un poignard dans la main.

« Oui ! murmurai-je, nous saurons mourir ! »

Le Canadien s'était arrêté dans son travail. Mais un mot, vingt fois
répété, un mot terrible, me révéla la cause de cette agitation qui se
propageait à bord du _Nautilus_. Ce n'était pas à nous que son équipage
en voulait !

« Maelstrom ! Maelstrom ! » s'écriait-il.

Le Maelstrom ! Un nom plus effrayant dans une situation plus effrayante
pouvait-il retentir à notre oreille ? Nous trouvions-nous donc sur ces
dangereux parages de la côte norvégienne ? Le _Nautilus_ était-il
entraîné dans ce gouffre, au moment où notre canot allait se détacher
de ses flancs ?

On sait qu'au moment du flux, les eaux resserrées entre les îles Feroë
et Loffoden sont précipitées avec une irrésistible violence. Elles
forment un tourbillon dont aucun navire n'a jamais pu sortir. De tous
les points de l'horizon accourent des lames monstrueuses. Elles forment
ce gouffre justement appelé le « Nombril de l'Océan », dont la
puissance d'attraction s'étend jusqu'à une distance de quinze
kilomètres. Là sont aspirés non seulement les navires, mais les
baleines, mais aussi les ours blancs des régions boréales.

C'est là que le _Nautilus_ involontairement ou volontairement peut-être
-- avait été engagé par son capitaine. Il décrivait une spirale dont le
rayon diminuait de plus en plus. Ainsi que lui, le canot, encore
accroché à son flanc, était emporté avec une vitesse vertigineuse. Je
le sentais. J'éprouvais ce tournoiement maladif qui succède à un
mouvement de giration trop prolongé. Nous étions dans l'épouvante, dans
l'horreur portée à son comble, la circulation suspendue, l'influence
nerveuse annihilée, traversés de sueurs froides comme les sueurs de
l'agonie ! Et quel bruit autour de notre frêle canot ! Quels
mugissements que l'écho répétait à une distance de plusieurs milles !
Quel fracas que celui de ces eaux brisées sur les roches aiguës du
fond, là où les corps les plus durs se brisent, là où les troncs
d'arbres s'usent et se font « une fourrure de poils », selon
l'expression norvégienne !

Quelle situation ! Nous étions ballottés affreusement. Le _Nautilus_ se
défendait comme un être humain. Ses muscles d'acier craquaient. Parfois
il se dressait, et nous avec lui !

« Il faut tenir bon, dit Ned, et revisser les écrous ! En restant
attachés au _Nautilus_, nous pouvons nous sauver encore... ! »

Il n'avait pas achevé de parler, qu'un craquement se produisait. Les
écrous manquaient, et le canot, arraché de son alvéole, était lancé
comme la pierre d'une fronde au milieu du tourbillon.

Ma tête porta sur une membrure de fer, et, sous ce choc violent, je
perdis connaissance.

                                  XXIII

                               CONCLUSION

Voici la conclusion de ce voyage sous les mers. Ce qui se passa pendant
cette nuit, comment le canot échappa au formidable remous du Maelstrom,
comment Ned Land, Conseil et moi, nous sortîmes du gouffre, je ne
saurai le dire. Mais quand je revins à moi, j'étais couché dans la
cabane d'un pêcheur des îles Loffoden. Mes deux compagnons, sains et
saufs étaient près de moi et me pressaient les mains. Nous nous
embrassâmes avec effusion.

En ce moment, nous ne pouvons songer à regagner la France. Les moyens
de communications entre la Norvège septentrionale et le sud sont rares.
Je suis donc forcé d'attendre le passage du bateau à vapeur qui fait le
service bimensuel du Cap Nord.

C'est donc là, au milieu de ces braves gens qui nous ont recueillis,
que je revois le récit de ces aventures. Il est exact. Pas un fait n'a
été omis, pas un détail n'a été exagéré. C'est la narration fidèle de
cette invraisemblable expédition sous un élément inaccessible à
l'homme, et dont le progrès rendra les routes libres un jour.

Me croira-t-on ? Je ne sais. Peu importe, après tout. Ce que je puis
affirmer maintenant, c'est mon droit de parler de ces mers sous
lesquelles, en moins de dix mois j'ai franchi vingt mille lieues, de ce
tour du monde sous-marin qui m'a révélé tant de merveilles à travers le
Pacifique, l'Océan Indien, la mer Rouge, la Méditerranée, l'Atlantique,
les mers australes et boréales !

Mais qu'est devenu le _Nautilus_ ? A-t-il résisté aux étreintes du
Maelstrom ? Le capitaine Nemo vit-il encore ? Poursuit-il sous l'Océan
ses effrayantes représailles, ou s'est-il arrêté devant cette dernière
hécatombe ? Les flots apporteront-ils un jour ce manuscrit qui renferme
toute l'histoire de sa vie ? Saurai-je enfin le nom de cet homme ? Le
vaisseau disparu nous dira-t-il, par sa nationalité, la nationalité du
capitaine Nemo ?

Je l'espère. J'espère également que son puissant appareil a vaincu la
mer dans son gouffre le plus terrible, et que le _Nautilus_ a survécu
là où tant de navires ont péri ! S'il en est ainsi, si le capitaine
Nemo habite toujours cet Océan, sa patrie d'adoption, puisse la haine
s'apaiser dans ce coeur farouche ! Que la contemplation de tant de
merveilles éteigne en lui l'esprit de vengeance ! Que le justicier
s'efface, que le savant continue la paisible exploration des mers ! Si
sa destinée est étrange, elle est sublime aussi. Ne l'ai-je pas compris
par moi-même ? N'ai-je pas vécu dix mois de cette existence
extranaturelle ? Aussi, à cette demande posée, il y a six mille ans,
par l'Éccclésiaste : « Qui a jamais pu sonder les profondeurs de
l'abîme ? » deux hommes entre tous les hommes ont le droit de répondre
maintenant. Le capitaine Nemo et moi.

                        FIN DE LA SECONDE PARTIE





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "20000 Lieues Sous Les Mers — Complete" ***

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