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Title: La corde au cou
Author: Gaboriau, Emile, 1832-1873
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "La corde au cou" ***

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LA CORDE AU COU

PAR

Émile Gaboriau

(1873)



Table des matières

PREMIÈRE PARTIE _Le feu du Valpinson_

DEUXIÈME PARTIE _L'affaire de Boiscoran_

TROISIÈME PARTIE _Cocoleu_



PREMIÈRE PARTIE

_Le feu du Valpinson_

Du reste, voici les faits:



I


Dans la nuit du 22 au 23 juin 1871, vers une heure, le faubourg de
Paris, qui est le principal et le plus populeux faubourg de la jolie
ville de Sauveterre, fut mis en émoi par le galop frénétique d'un cheval
sonnant sur les pavés pointus.

Quantité de bourgeois se précipitèrent à leurs fenêtres. Ils ne virent
dans la nuit sombre qu'un paysan en bras de chemise et la tête nue,
talonnant et bâtonnant furieusement une grosse jument blanche qu'il
montait à cru.

Ce paysan, après avoir longé le faubourg, prit à droite la rue
Nationale--rue Impériale jadis--, traversa la place du Marché-Neuf,
tourna la rue Mautrec et s'arrêta court devant la belle maison qui fait
l'angle de la rue du Château. C'est là qu'habite le maire de Sauveterre,
M. Séneschal, ancien avoué, membre du conseil général.

Ayant mis pied à terre, le campagnard empoigna la sonnette et se mit à
la secouer si violemment, qu'à l'instant toute la maison fut debout. La
minute d'après, un gros et gras domestique, les yeux encore chargés de
sommeil, venait ouvrir, et d'un accent irrité s'écriait tout d'abord:

--Qui êtes-vous, l'homme? Que voulez-vous? Avez-vous bu un coup de trop?
Ignorez-vous chez qui vous cassez les sonnettes?

--Je veux parler à monsieur le maire, répondit le paysan, à l'instant
même, réveillez-le...

M. Séneschal était tout réveillé. Drapé dans une ample robe de chambre
de molleton gris, un bougeoir à la main, inquiet et dissimulant mal son
inquiétude, il venait d'apparaître dans le vestibule et avait entendu.

--Le voilà, le maire, prononça-t-il du ton le plus mécontent. Que lui
voulez-vous à cette heure où tous les honnêtes gens sont couchés?

Écartant le domestique, le paysan s'avança, et sans la moindre formule
de politesse:

--Je viens, répondit-il, vous dire de nous envoyer les pompiers.

--Les pompiers!

--Oui, tout de suite, dépêchez-vous! Le maire hochait la tête.

--Hum!... faisait-il, ce qui était chez lui la manifestation d'une vive
perplexité, hum! hum!

Et qui n'eût été perplexe à sa place!

Pour réunir les pompiers, faire battre la générale était indispensable;
or, en pleine nuit, faire battre la générale, c'était mettre la ville
sens dessus dessous, c'était faire bondir d'épouvante dans leur lit les
braves Sauveterriens, qui ne l'avaient que trop entendue, depuis un an,
cette lugubre batterie, lors de l'invasion prussienne et ensuite pendant
la Commune. Aussi:

--S'agit-il d'un incendie sérieux? demanda M. Séneschal.

--Sérieux! s'écria le paysan; comment ne le serait-il pas, par le vent
qu'il fait; un vent à décorner les bœufs!

--Hum! fit encore le maire, hum! hum! C'est que ce n'était pas la
première fois, depuis qu'il administrait Sauveterre, qu'il était ainsi
réveillé par un campagnard venant crier sous ses fenêtres: «Au secours!
au feu!...»

À ses débuts, saisi de compassion, il se hâtait de réunir les pompiers,
il se mettait à leur tête et on courait au lieu du sinistre. Et quand on
arrivait, essoufflé, suant, après cinq ou six kilomètres franchis au pas
de course, on trouvait quoi? Quelque méchant pailler valant bien dix
écus, achevant de se consumer. On s'était dérangé pour rien.

Les paysans des environs avaient si souvent crié au loup, quand il y en
avait à peine l'ombre, que le loup venant pour tout de bon, on devait
hésiter à les croire.

--Voyons, reprit M. Séneschal, qu'est-ce qui brûle, en définitive?...

En présence de tant de délais, le paysan mordait de rage le manche de
son fouet.

--Faut-il donc que je vous répète, interrompit-il, que tout est en feu,
que tout flambe: granges, métairies, récoltes, maisons, château,
tout!... Si vous tardez encore, vous ne trouverez plus pierre sur pierre
du Valpinson.

L'effet de ce nom fut prodigieux.

--Quoi! demanda le maire d'une voix étranglée, c'est au Valpinson qu'est
le feu?

--Oui.

--Chez le comte de Claudieuse?

--Comme de juste, pardi!

--Imbécile! que ne le disiez-vous immédiatement! s'écria le maire. (Il
n'hésitait plus.) Vite, dit-il à son domestique, viens me donner de quoi
m'habiller... C'est-à-dire, non! Madame m'aidera, car il n'y a pas une
seconde à perdre. Toi, tu vas courir chez Bolton, tu sais, le tambour,
et tu lui commanderas de ma part de battre la générale, à l'instant,
partout. Tu passeras ensuite chez le capitaine Parenteau, tu lui
expliqueras ce qui en est et tu le prieras de prendre la clef des pompes
à la mairie, chez le concierge. Attends!... Cela fait, tu reviendras
ici, atteler... Le feu au Valpinson!... J'accompagnerai les pompiers!...
Allons, cours, frappe aux portes, crie au feu! On se réunira place du
Marché-Neuf!...

Et le domestique s'étant éloigné de toute la vitesse de ses jambes:

--Quant à vous, mon brave, reprit M. Séneschal en s'adressant au paysan,
enfourchez votre bête et allez rassurer monsieur de Claudieuse, qu'on ne
perde pas courage, qu'on redouble d'efforts, les secours arrivent.

Mais le paysan ne bougeait pas.

--Avant de retourner au Valpinson, dit-il, j'ai encore une commission à
faire en ville.

--Hein! vous dites?...

--Il faut que j'aille chercher, pour le ramener avec moi, monsieur
Seignebos, le médecin...

--Le docteur! Y a-t-il donc quelqu'un de blessé?

--Oui, le maître, monsieur de Claudieuse.

--L'imprudent! Il se sera jeté au danger, selon son habitude...

--Oh, non! C'est qu'il a reçu deux coups de fusil.

Peu s'en fallut que le maire de Sauveterre ne laissât échapper son
bougeoir.

--Deux coups de fusil! s'écria-t-il. Où? Quand? Comment? De qui?

--Ah! je ne sais pas.

--Cependant...

--Tout ce que je peux vous dire, c'est qu'on l'a porté dans une petite
grange, où le feu n'était pas encore. C'est là que je l'ai vu, étendu
sur une botte de paille, blanc comme un linge, les yeux fermés et tout
couvert de sang.

--Mon Dieu! serait-il donc mort?

--Il ne l'était pas quand je suis parti.

--Et la comtesse?

--La dame de Claudieuse, répondit le paysan, avec un accent marqué de
vénération, était dans la grange, agenouillée près de monsieur le comte,
lavant ses blessures avec de l'eau fraîche. Les deux petites demoiselles
étaient là aussi...

M. Séneschal frissonnait.

--Un crime aurait donc été commis, murmura-t-il.

--Pour cela, oui, sûrement.

--Par qui? Dans quel but?

--Ah! voilà!...

--Monsieur de Claudieuse est très emporté, c'est vrai, très violent,
mais c'est le meilleur et le plus juste des hommes, tout le monde le
sait.

--Tout le monde.

--Il n'a jamais fait que du bien dans le pays.

--Personne n'oserait dire le contraire.

--Quant à la comtesse...

--Oh! fit vivement le paysan, c'est la sainte des saintes.

Le maire essayait de conclure.

--Le coupable, poursuivit-il, serait donc un étranger. Nous sommes
infestés de vagabonds, de mendiants de passage. Il n'est pas de jour
qu'il ne se présente à la mairie, pour demander des secours de route,
des hommes à figure patibulaire.

De la tête, le paysan approuvait.

--C'est bien mon idée, dit-il. Et la preuve, c'est qu'en venant je
songeais qu'après avoir averti le médecin, je ferais peut-être bien de
prévenir la justice...

--Inutile! interrompit M. Séneschal, c'est un soin qui me regarde. Avant
dix minutes je serai chez le procureur de la République... Allons, ne
ménagez pas votre cheval, et dites bien à madame de Claudieuse que nous
vous suivons.

De sa vie administrative, le maire de Sauveterre n'avait été si rudement
secoué. Il en perdait la tête, ni plus ni moins que ce fameux jour où il
lui était tombé à l'improviste neuf cents mobiles à nourrir et à loger.
Jamais, sans l'assistance de sa femme, il n'en eût fini de se vêtir.
Pourtant, il était prêt lorsque son domestique reparut.

Ce brave garçon s'était acquitté de toutes ses commissions, et déjà,
dans le lointain de la haute ville, retentissaient les roulements sourds
de la générale.

--Maintenant, attelle, lui dit M. Séneschal. Que la voiture soit devant
la maison quand je reviendrai.

Dehors, il trouva tout en rumeur. À chaque fenêtre, une tête
s'allongeait, curieuse ou terrifiée. De tous côtés, des portes
brusquement refermées claquaient.

Pourvu, mon Dieu! pensait-il, que je trouve Daubigeon chez lui.

Successivement procureur impérial, puis procureur de la République, M.
Daubigeon était un des grands amis de M. Séneschal. C'était un homme
d'une quarantaine d'années, au regard fin, au visage souriant, qui
s'était obstiné à rester célibataire et qui s'en vantait volontiers. On
ne lui trouvait à Sauveterre ni le caractère ni l'extérieur de sa sévère
profession. Certes, on l'estimait fort, mais on lui reprochait amèrement
sa philosophie optimiste, sa bonhomie souriante et surtout sa mollesse à
requérir, une mollesse qui, disait-on, dégénérait en une coupable
inertie dont le crime s'enhardissait.

Lui-même s'accusait de n'avoir pas le feu sacré, et, selon son
expression, de dérober à la froide Thémis le plus de temps qu'il
pouvait, pour le consacrer aux Muses familières. Collectionneur éclairé,
il avait la passion des beaux livres, des éditions rares, des reliures
précieuses, des belles suites de gravures, et le plus clair de ses dix
mille francs de rentes passait à ses chers bouquins. Érudit de la
vieille école, il professait pour les poètes latins, pour Virgile et
pour Juvénal, pour Horace surtout, un culte que trahissaient
d'incessantes citations.

Réveillé en sursaut comme tout le monde, ce digne et galant homme se
dépêchait de s'habiller pour courir aux renseignements, lorsque sa
vieille gouvernante, tout effarée, vint lui annoncer la visite de M.
Séneschal.

--Qu'il entre! s'écria-t-il, qu'il entre! Et dès que le maire parut:

--Car vous allez m'apprendre, continua-t-il, pourquoi tout ce tumulte,
ces cris et ces roulements de tambour.

_Clamor que virum,_
_clangorque tubarum_.

--Un épouvantable malheur arrive, prononça M. Séneschal.

Tel était son accent, qu'on eût juré que c'était lui qui était atteint.
Et ce fut si bien l'impression de M. Daubigeon que tout aussitôt:

--Qu'est-ce, mon cher ami? fit-il. _Quid?_ Du courage, morbleu! du
sang-froid!... Souvenez-vous que le poète conseille de garder dans
l'adversité une âme toujours égale:

_Æquam, memento, rebus in_
_arduis, Servare mentem..._

--Des malfaiteurs ont mis le feu au Valpinson! l'interrompit le maire.

--Que me dites-vous là! grands dieux!

_O Jupiter._
_Quod verbum audio..._

--Victime d'une lâche tentative d'assassinat, le comte de Claudieuse se
meurt peut-être en ce moment.

--Oh!...

--Le tambour que vous entendez réunit les pompiers, que je vais envoyer
combattre l'incendie, et si je me présente chez vous à cette heure,
c'est officiellement, pour vous dénoncer le crime et demander bonne et
prompte justice!

Il n'en fallait pas tant pour glacer toutes les citations sur les lèvres
du procureur de la République.

--Il suffit! dit-il vivement. Venez, nous allons prendre nos mesures
pour que les coupables ne puissent échapper.

Lorsqu'ils arrivèrent dans la rue Nationale, elle était plus animée
qu'en plein midi, car Sauveterre est une de ces sous-préfectures où les
distractions sont trop rares pour qu'on n'y saisisse pas avidement tout
prétexte d'émotion.

Déjà les tristes événements étaient connus et commentés. On avait
commencé par douter, mais on avait été sûr, lorsqu'on avait vu passer au
grand galop le cabriolet du docteur Seignebos, escorté d'un paysan à
cheval.

Les pompiers, de leur côté, n'avaient pas perdu leur temps.

Dès que le maire et M. Daubigeon furent signalés sur la place du
Marché-Neuf, le capitaine Parenteau se précipita à leur rencontre, et
portant militairement la main à son casque:

--Mes hommes sont prêts, déclara-t-il.

--Tous?

--Il n'en manque pas dix. Quand on a su qu'il s'agissait de porter
secours au comte et à la comtesse de Claudieuse, nom d'un tonnerre! vous
comprenez que personne ne s'est fait tirer l'oreille.

--Alors, partez et faites diligence, commanda M. Séneschal. Nous vous
rattraperons en route. Nous allons, de ce pas, monsieur Daubigeon et
moi, prendre monsieur Galpin-Daveline, le juge d'instruction.

Ils n'eurent pas loin à aller. Ce juge, précisément, les cherchait par
la ville depuis une demi-heure, il arrivait sur la place et venait de
les apercevoir.

Vivant contraste du procureur de la République, M. Galpin-Daveline était
bien l'homme de son état, et même quelque chose de plus. Tout en lui, de
la tête aux pieds, depuis ses guêtres de drap jusqu'à ses favoris d'un
blond risqué, dénonçait le magistrat. Il n'était pas grave, il était
l'incarnation de la gravité. Nul, bien qu'il fût jeune encore, ne se
pouvait flatter de l'avoir vu sourire ni entendu plaisanter. Et, telle
était sa roideur, qu'au dire de M. Daubigeon, on l'eût cru empalé par le
glaive même de la loi.

À Sauveterre, M. Galpin-Daveline avait la réputation d'un homme
supérieur. Il pensait l'être. Aussi s'indignait-il d'opérer sur un
théâtre trop étroit et de dépenser les grandes facultés dont il se
croyait doué à des besognes vulgaires, à rechercher les auteurs d'un vol
de fagots ou de l'effraction d'un poulailler. C'est que ses démarches
désespérées pour obtenir un poste en évidence avaient toujours échoué.
Vainement, il avait mis tous ses amis en campagne. Inutilement, il
s'était, en secret, mêlé de politique, disposé à servir le parti, quel
qu'il fût, qui le servirait le mieux.

Mais l'ambition de M. Galpin-Daveline n'était pas de celles qui se
découragent, et en ces derniers temps, à la suite d'un voyage à Paris,
il avait donné à entendre qu'un brillant mariage ne tarderait pas à lui
assurer les protections qui, jusqu'alors, avaient manqué à ses mérites.

Lorsqu'il rejoignit M. Séneschal et M. Daubigeon:

--Eh bien! commença-t-il, voici une terrible affaire, et qui va
certainement avoir un immense retentissement.

Le maire voulait lui donner des détails.

--Inutile, lui dit-il. Tout ce que vous savez, je le sais. J'ai
rencontré et interrogé le paysan qui vous avait été expédié. (Puis, se
retournant vers le procureur de la République:) Je pense, monsieur,
poursuivit-il, que notre devoir est de nous transporter immédiatement
sur le théâtre du crime.

--J'allais vous le proposer, répondit M. Daubigeon.

--Il faudrait avertir la gendarmerie...

--Monsieur Séneschal vient de la faire prévenir. L'agitation du juge
d'instruction était grande, si grande qu'elle faisait en quelque sorte
éclater son écorce d'impassible froideur.

--Il y a flagrant délit, reprit-il.

--Évidemment.

--De telle sorte que nous pouvons agir de concert, et parallèlement,
chacun selon notre fonction, vous requérant, moi statuant sur vos
réquisitions...

Un ironique sourire glissait sur les lèvres du procureur de la
République.

--Vous devez assez me connaître, répondit-il, pour savoir qu'il n'y a
jamais avec moi de conflit d'attributions; je ne suis plus qu'un vieux
bonhomme, ami du repos et de l'étude.

_Sum piger et senior, Pieridumque cornes..._

--Alors, rien ne nous retient plus! s'écria M. Séneschal, qui bouillait
d'impatience, ma voiture est attelée! Partons!



II


De Sauveterre au Valpinson, par la traverse, on ne compte qu'une lieue;
seulement c'est une lieue de pays, elle a sept kilomètres.

Mais M. Séneschal avait un bon cheval, le meilleur peut-être de
l'arrondissement, affirmait-il, en montant en voiture, à M.
Galpin-Daveline et à M. Daubigeon. Le fait est qu'en moins de dix
minutes ils eurent rejoint les pompiers, partis bien avant eux.

Ces braves gens, presque tous maîtres ouvriers de Sauveterre, maçons,
charpentiers et couvreurs, se hâtaient cependant de toute leur énergie.
Éclairés par une demi-douzaine de torches fumeuses, ils allaient,
peinant et soufflant, le long du chemin raboteux, poussant leurs deux
pompes et le chariot qui contenait le matériel de sauvetage.

--Courage, mes amis! leur cria le maire en les dépassant. Bon courage!

À trois minutes de là, galopant dans la nuit du train d'un cavalier de
ballade, un paysan à cheval apparut sur la route.

M. Daubigeon lui commanda de s'arrêter. Il obéit. C'était le même homme
qui déjà était venu à Sauveterre donner l'alarme.

--Vous revenez du Valpinson? lui demanda M. Séneschal.

--Oui, répondit le paysan.

--Comment va le comte de Claudieuse?

--Il a repris connaissance.

--Qu'a dit le médecin?

--Qu'il s'en tirera probablement. Et moi je cours chez le pharmacien
chercher des remèdes.

Pour mieux entendre, M. Galpin-Daveline, le juge d'instruction, se
penchait hors de la voiture.

--La rumeur publique accuse-t-elle quelqu'un? demanda-t-il.

--Personne.

--Et l'incendie?

--On a de l'eau, répondit le paysan, mais pas de pompes, que voulez-vous
qu'on fasse!... Et le vent qui redouble!... Ah! quel malheur, quel
malheur!

Et il piqua des deux, pendant que M. Séneschal rouait de coups son
pauvre cheval, lequel, sous ce traitement extraordinaire, loin d'avancer
plus vite, se cabrait et faisait des bonds de côté.

C'est que l'excellent maire était exaspéré. C'est que ce crime lui
paraissait comme un défi à son adresse et la plus cruelle injure qu'on
pût faire à son administration.

--Car, enfin, répétait-il pour la dixième fois à ses compagnons de
route, est-il naturel, je vous le demande, est-il logique qu'un
malfaiteur soit allé s'adresser précisément au comte et à la comtesse de
Claudieuse, à l'homme le plus considérable et le plus considéré de
l'arrondissement, à une femme dont le nom est synonyme de vertu et de
charité?

Et intarissable, malgré les cahots de la voiture, M. Séneschal racontait
tout ce qu'il savait de l'histoire des propriétaires du Valpinson.

Le comte Trivulce de Claudieuse était le dernier descendant d'une des
plus vieilles familles du pays. À seize ans, vers 1832, il s'était
embarqué en qualité d'enseigne de vaisseau, et pendant de longues années
il n'avait fait à Sauveterre que de rares et de brèves apparitions. Il
était capitaine de vaisseau en 1859, et désigné pour l'épaulette de
contre-amiral, lorsque tout à coup il avait donné sa démission et était
venu s'installer au château de Valpinson, lequel ne gardait plus, de ses
antiques splendeurs, que deux tourelles tombant en ruine au milieu
d'énormes amas de pierres noircies et moussues. Deux années durant, il y
avait vécu seul, se réédifiant tant bien que mal un logis, et, des
bribes éparses de la fortune de ses ancêtres, se reconstituant, à force
de soin et d'activité, une modeste aisance.

On pensait bien qu'il finirait ses jours ainsi, lorsque le bruit s'était
répandu qu'il allait se marier. Et le bruit, chose rare, était vrai. M.
de Claudieuse, un beau matin, était parti pour Paris, et par les lettres
de faire-part qui étaient arrivées peu après, on avait appris qu'il
venait d'épouser la fille d'un de ses anciens camarades de promotion,
Mlle Geneviève de Tassar de Bruc.

L'étonnement avait été grand. Le comte avait tout à fait grand air et
était encore remarquablement bien de sa personne; mais il venait d'avoir
quarante-sept ans, et Mlle de Tassar de Bruc en avait à peine vingt.
Ah! si la nouvelle mariée eût été pauvre, on eût compris et même
approuvé le mariage. Il est si naturel qu'une fille sans dot sacrifie
son cœur à la question du pain quotidien. Mais tel n'était pas le cas.
Le marquis de Tassar de Bruc passait pour riche et avait, disait-on,
compté à son gendre cinquante mille écus.

Alors, on s'était imaginé que la jeune comtesse devait être laide à
faire peur, infirme ou contrefaite pour le moins, idiote peut-être ou
d'un caractère impossible. Erreur. Elle était apparue, et on était
demeuré saisi de sa noble et calme beauté. Elle avait parlé, et chacun
était resté sous le charme. Ce mariage était-il donc, comme on dit à
Sauveterre, un mariage d'inclination? On le crut. Ce qui n'empêcha pas
quantité de vieilles dames de hocher la tête et de déclarer que
vingt-sept ans, c'est trop entre deux époux, et que cette union ne
serait pas heureuse.

Les faits n'avaient pas tardé à démentir ces sombres pronostics. À dix
lieues à la ronde, il n'existait pas de ménage aussi parfaitement uni
que celui de M. et Mme de Claudieuse, et deux enfants, deux filles,
qu'ils avaient eues à quatre ans d'intervalle, devaient avoir, pour
toujours, fixé le bonheur à leur paisible foyer.

De son ancienne profession, de ce temps où il administrait les
possessions lointaines de la France, le comte avait, il est vrai, gardé
ses habitudes hautaines de commandement, une attitude sévère et froide,
une parole brève. Il était, de plus, d'une si extrême violence que la
plus légère contradiction empourprait son visage. Mais la comtesse était
le calme et la douceur mêmes, et comme elle savait toujours se jeter
entre la colère de son mari et celui qui se l'était attirée, comme ils
étaient l'un et l'autre justes, bons jusqu'à la faiblesse, généreux et
pitoyables aux malheureux, ils étaient adorés.

Il n'y avait guère que sur l'article chasse que M. de Claudieuse
n'entendait pas raison. Chasseur passionné, il veillait toute l'année
sur son gibier avec la sollicitude inquiète d'un avare, multipliant les
gardes et les défenses, poursuivant les braconniers avec un tel
acharnement qu'on disait: «Mieux vaut lui voler cent pistoles que lui
tuer un merle.»

M. et Mme de Claudieuse vivaient d'ailleurs assez isolés, absorbés
par les soins d'une vaste exploitation agricole et par l'éducation de
leurs filles. Ils recevaient rarement, et on ne les voyait pas quatre
fois par hiver à Sauveterre, chez les demoiselles de Lavarande ou chez
le vieux baron de Chandoré. Tous les étés, par exemple, vers la fin de
juillet, ils s'installaient, pour un mois, à Royan, où ils avaient un
chalet. Tous les ans, également, à l'ouverture de la chasse, la comtesse
allait, avec ses filles, passer quelques semaines près de ses parents
qui habitaient Paris.

Pour bouleverser cette paisible existence, il ne fallut pas moins que
les catastrophes de 1870. En apprenant que les Prussiens vainqueurs
foulaient le sol sacré de la patrie, l'ancien capitaine de vaisseau
sentit se réveiller en lui tous ses instincts de Français et de soldat.
Quoi qu'on pût faire pour le retenir, il partit. Légitimiste obstiné, il
se déclarait prêt à mourir pour la République, pourvu que la France fût
sauvée. Sans l'ombre d'une hésitation, il offrit son épée à Gambetta,
qu'il détestait. Nommé colonel d'un régiment de marche, il se battit
comme un lion, depuis le premier jour jusqu'au dernier, où il fut
renversé et foulé aux pieds en essayant d'arrêter l'affreuse débandade
d'un des corps d'armée de Chanzy.

Revenu au Valpinson à la signature de l'armistice, personne, hormis sa
femme, n'avait pu lui arracher un mot de cette douloureuse campagne. On
l'engageait à se présenter aux élections, et certainement il eût été
élu; il refusa, disant que s'il savait se battre, il ne savait pas
discourir.

Mais c'est d'une oreille distraite que le procureur de la République et
le juge d'instruction écoutaient ces détails, qu'ils connaissaient aussi
bien que M. Séneschal.

Aussi tout à coup:

--N'avançons-nous donc pas? demanda M. Galpin-Daveline; j'ai beau
regarder, je n'aperçois aucune apparence d'incendie.

--C'est que nous sommes dans un bas-fond, répondit le maire. Mais nous
approchons, et lorsque nous serons en haut de cette côte que nous
gravissons, soyez tranquille, vous verrez...

Cette côte est bien connue dans le département, et même célèbre sous le
nom de montagne de Sauveterre. Elle est si raide et formée d'un granit
si dur que les ingénieurs qui ont tracé la route nationale de Bordeaux à
Nantes se sont détournés d'une demi-lieue pour l'éviter. Elle domine
donc tout le pays, et, parvenus à son sommet, M. Séneschal et ses
compagnons ne purent retenir un cri.

--_Horresco!_ murmura le procureur de la République.

Le foyer même de l'incendie leur était encore caché par les hautes
futaies de Rochepommier, mais les jets de flamme s'élançaient bien
au-dessus des grands arbres, illuminant tout l'horizon de sinistres
lueurs...

Toute la campagne était en mouvement. Le tocsin sonnait à coups
précipités à l'église de Bréchy, dont le clocher tronqué se détachait en
noir sur la pourpre du ciel. Dans l'ombre, retentissaient les rauques
mugissements de ces conques marines dont on se sert pour appeler les
ouvriers des champs. Des pas effarés sonnaient le long des sentiers, et
des paysans passaient en courant, un seau de chaque main.

--Les secours arriveront trop tard! dit M. Galpin-Daveline.

--Une si belle propriété, dit le maire, si savamment aménagée!

Et, au risque d'un accident, il lança son cheval au galop sur le revers
de la côte, car le Valpinson est tout au fond de la vallée, à cinq cents
mètres de la petite rivière.

Tout y était terreur, désordre, confusion. Et pourtant les bras n'y
manquaient pas, ni la bonne volonté. Aux premiers cris d'alarme, tous
les gens des environs étaient accourus, et il en arrivait encore à
chaque minute, mais personne ne se trouvait là pour diriger.

Le sauvetage du mobilier surtout les préoccupait. Les plus hardis
tenaient bon dans les appartements et, en proie à une sorte de vertige,
jetaient par les fenêtres tout ce qui leur tombait sous la main. Et dans
le milieu de la cour, s'amoncelaient pêle-mêle les lits, les matelas,
les chaises, le linge, les livres, les vêtements...

Cependant une immense clameur salua l'arrivée de M. Séneschal et de ses
compagnons.

--Voilà monsieur le maire! s'écriaient les paysans, rassurés par sa
seule présence et prêts à lui obéir.

M. Séneschal, du reste, jugea bien d'un coup d'œil la situation.

--Oui, c'est moi, mes amis, dit-il, et je vous félicite de votre
empressement, il s'agit, à cette heure, de ne pas gaspiller nos forces.
La ferme, les chais et les bâtiments d'exploitation sont perdus,
abandonnons-les. Concentrons nos efforts sur le château...
Organisons-nous! La rivière est tout proche, formons la chaîne. Tout le
monde à la chaîne, hommes et femmes!... Et de l'eau, de l'eau... voilà
les pompes.

On les entendait, en effet, rouler comme un tonnerre. Les pompiers
parurent. Le capitaine Parenteau prit la direction des secours. Et,
enfin, M. Séneschal put s'informer du comte de Claudieuse.

--Le maître est là, lui répondit une vieille femme en montrant, à cent
pas, une maisonnette à toit de chaume, c'est le médecin qui l'y a fait
transporter.

--Allons le voir, messieurs, dit vivement le maire au procureur de la
République et au juge d'instruction.

Mais ils s'arrêtèrent au seuil de l'unique pièce de cette pauvre
demeure. C'était une grande chambre, au sol de terre battue, aux solives
noircies et toutes chargées d'outils et de paquets de graines. Deux lits
à colonnes torses et à rideaux de serge jaunâtre, deux bons grands lits
de Saintonge, occupaient tout le fond. Sur celui de gauche, une petite
fille de quatre à cinq ans dormait, roulée dans une couverture, sous la
garde de sa sœur, de deux ou trois ans plus âgée. Sur le lit de droite,
le comte de Claudieuse était étendu, ou plutôt assis, car on avait
entassé sous ses reins tout ce qu'on avait pu arracher d'oreillers à
l'incendie.

Il avait le torse nu et ruisselant de sang, et un homme, le docteur
Seignebos, en bras de chemise et les manches retroussées jusqu'au coude,
s'inclinait vers lui et, une éponge d'une main, un bistouri de l'autre,
semblait absorbé par quelque grave et délicate opération. Vêtue d'une
robe de mousseline claire, la comtesse de Claudieuse était debout au
pied du lit de son mari, pâle, mais sublime de calme et de fermeté
résignée. Elle tenait une lampe et en dirigeait la lumière selon les
indications du docteur. Dans un coin, deux servantes étaient assises sur
un coffre et, leur tablier relevé sur la tête, pleuraient.

Singulièrement ému, le maire de Sauveterre prit enfin sur lui d'entrer.
Ce fut le comte de Claudieuse qui le premier l'aperçut:

--Eh! c'est ce brave Séneschal! dit-il. Approchez, cher ami,
approchez!... L'année 1871, vous le voyez, est une année fatale. De tout
ce que je possédais, il ne restera plus, au jour, que quelques pelletées
de cendres...

--C'est un grand malheur, répondit le digne maire, mais nous en avons
craint un bien plus irréparable... Dieu merci, vous vivrez...

--Qui sait! Je souffre terriblement... Mme de Claudieuse tressaillit.

--Trivulce! murmura-t-elle d'une voix doucement suppliante, Trivulce!

Jamais amant n'arrêta sur l'amie de son âme un regard plus tendre que
celui dont M. de Claudieuse enveloppa sa femme.

--Pardonne-moi, chère Geneviève, pardonne-moi mon manque de courage...

Un spasme nerveux lui coupa la parole, et tout aussitôt, d'une voix
éclatante comme une trompette:

--Monsieur! s'écria-t-il, docteur! Tonnerre du ciel!... Vous m'écorchez!

--J'ai là du chloroforme, prononça froidement le médecin.

--Je n'en veux pas!

--Résignez-vous alors à souffrir... Et tenez-vous tranquille, car chacun
de vos mouvements augmente la souffrance. (Sur quoi, épongeant un filet
de sang qui venait de jaillir sous son bistouri:) Du reste, ajouta-t-il,
nous allons prendre quelques minutes de repos. Mes yeux et ma main se
fatiguent... Je ne suis plus jeune, décidément.

Le docteur Seignebos avait soixante ans. C'était un petit homme au teint
bilieux, maigre, chauve, d'une tenue plus que négligée, et porteur d'une
paire de lunettes d'or qu'il passait sa vie à retirer, à essuyer et à
remettre.

Sa réputation médicale était grande, on citait de lui, à Sauveterre, des
cures merveilleuses; cependant il n'avait que peu d'amis. Les ouvriers
lui reprochaient sa morgue dédaigneuse, les paysans son âpreté au gain,
et les bourgeois ses opinions politiques.

On rapporte qu'un soir, dans un banquet, il s'était écrié en levant son
verre: «Je bois à la mémoire du seul médecin dont j'envie la pure et
noble gloire: à la mémoire de mon compatriote le docteur Guillotin, de
Saintes!» Avait-il vraiment porté ce toast? Le positif, c'est qu'il se
posait en démocrate farouche, et qu'il était l'âme et l'oracle des
petits conciliabules socialistes des environs. Il étonnait quand il
entamait le chapitre des réformes qu'il rêvait et des progrès qu'il
concevait. Et il faisait frémir par le don dont il parlait de «porter le
fer et le feu jusqu'au fond des entrailles pourries de la société».

Ces opinions, des théories utilitaires souvent étranges, certaines
expériences plus étranges encore qu'il poursuivait au su et vu de tous,
avaient fait douter parfois de l'intégrité de l'intellect du docteur
Seignebos. Les plus bienveillants disaient: «C'est un original.»

Cet original, comme de raison, n'aimait guère M. Séneschal, un ancien
avoué réactionnaire. Il tenait en piètre estime le procureur de la
République, un inutile fureteur de bouquins. Mais il détestait
cordialement M. Galpin-Daveline.

Pourtant, il les salua tous les trois, et sans se soucier d'être ou non
entendu de son malade:

--Vous voyez, leur dit-il, monsieur de Claudieuse en très fâcheux état.
C'est avec un fusil chargé de plomb de chasse qu'on lui a tiré dessus,
et les désordres des blessures de cette origine sont incalculables.
J'inclinerais volontiers à croire qu'aucun organe essentiel n'a été
atteint, mais je n'en répondrais pas. J'ai vu souvent, dans ma pratique,
des lésions minuscules telles qu'en peut produire un grain de plomb,
lésions mortelles cependant, ne se révéler qu'après douze ou quinze
heures.

Il eût continué longtemps, s'il n'eût été brusquement interrompu:

--Monsieur le docteur, prononça le juge d'instruction, c'est parce qu'un
crime a été commis que je suis ici. Il faut que le coupable soit
retrouvé et puni. Et c'est au nom de la justice que, dès ce moment, je
requiers le concours de vos lumières.



III


Par cette seule phrase, M. Galpin-Daveline s'emparait despotiquement de
la situation et reléguait au second plan le docteur Seignebos, M.
Séneschal et le procureur de la République lui-même. Rien plus
n'existait qu'un crime dont l'auteur était à découvrir, et un juge: lui.

Mais il avait beau exagérer sa raideur habituelle et ce dédain des
sentiments humains qui a fait à la justice plus d'ennemis que ses plus
cruelles erreurs, tout en lui tressaillait d'une satisfaction contenue,
tout, jusqu'aux poils de sa barbe, taillée comme les buis de Versailles.

--Donc, monsieur le médecin, reprit-il, voyez-vous quelque inconvénient
à ce que j'interroge le blessé?

--Mieux vaudrait certainement le laisser en repos, gronda le docteur
Seignebos, je viens de le martyriser pendant une heure, je vais dans un
moment recommencer à extraire les grains de plomb dont ses chairs sont
criblées. Cependant, si vous y tenez...

--J'y tiens...

--Eh bien! dépêchez-vous, car la fièvre ne va pas tarder à le prendre.

M. Daubigeon ne cachait guère son mécontentement.

--Daveline! faisait-il à demi-voix, Daveline!

L'autre n'y prenait garde. Ayant tiré de sa poche un calepin et un
crayon, il s'approcha du lit de M. de Claudieuse, et toujours du même
ton:

--Vous sentez-vous en état, monsieur le comte, demanda-t-il, de répondre
à mes questions?

--Oh! parfaitement.

--Alors, veuillez me dire ce que vous savez des funestes événements de
cette nuit.

Aidé de sa femme et du docteur Seignebos, le comte de Claudieuse se
haussa sur ses oreillers.

--Ce que je sais, commença-t-il, n'aidera guère, malheureusement, les
investigations de la justice... Il pouvait être onze heures, car je ne
saurais même préciser l'heure, j'étais couché, et depuis un bon moment
j'avais soufflé ma bougie, lorsqu'une lueur très vive frappa mes vitres.
Je m'en étonnai, mais très confusément, car j'étais dans cet état
d'engourdissement qui, sans être le sommeil, n'est déjà plus la veille.
Je me dis bien: «Qu'est-ce que cela?», mais je ne me levai pas. C'est un
grand bruit, comme le fracas d'un mur qui s'écroule, qui me rendit au
sentiment de la réalité. Oh! alors, je bondis hors de mon lit, en me
disant: «C'est le feu!...» Ce qui redoublait mon inquiétude, c'est que
je me rappelais qu'il y avait, dans ma cour et autour des bâtiments,
seize mille fagots de la coupe de l'an dernier... À demi vêtu, je
m'élançai dans les escaliers. J'étais fort troublé, je l'avoue, à ce
point que j'eus toutes les peines du monde à ouvrir la porte extérieure.
J'y parvins cependant. Mais à peine mettais-je le pied sur le seuil que
je ressentis au côté droit, un peu au-dessus de la hanche, une affreuse
douleur et que j'entendis tout près de moi une détonation...

D'un geste, le juge d'instruction interrompit.--Votre récit, monsieur le
comte, dit-il, est certes d'une remarquable netteté. Cependant, il est
un détail qu'il importe de préciser. C'est bien au moment juste où vous
paraissiez qu'on a tiré sur vous?

--Oui, monsieur.

--Donc l'assassin était tout près, à l'affût. Il savait que, fatalement,
l'incendie vous attirerait dehors et il attendait...

--Telle a été, telle est encore mon impression, déclara le comte.

M. Galpin-Daveline se retourna vers M. Daubigeon.

--Donc, lui dit-il, l'assassinat est le fait principal que doit retenir
la prévention; l'incendie n'est qu'une circonstance aggravante, le moyen
imaginé par le coupable pour arriver plus sûrement à la perpétration du
crime... (Après quoi, revenant au comte:) Poursuivez, monsieur, dit le
juge d'instruction.

--Me sentant blessé, continua M. de Claudieuse, mon premier mouvement,
mouvement tout instinctif, d'ailleurs, fut de me précipiter vers
l'endroit d'où m'avait paru venir le coup de fusil. Je n'avais pas fait
trois pas que je me sentis atteint de nouveau à l'épaule et au cou.
Cette seconde blessure était plus grave que la première, car le cœur me
faillit, la tête me tourna, et je tombai...

--Vous n'aviez pas même entrevu le meurtrier?

--Pardonnez-moi. Au moment où je tombais, il m'a semblé voir... j'ai vu
un homme s'élancer de derrière une pile de fagots, traverser la cour et
disparaître dans la campagne.

--Le reconnaîtriez-vous?

--Non.

--Mais vous avez vu comment il était vêtu, vous pouvez me donner à peu
près son signalement?

--Non plus. J'avais comme un nuage devant les yeux, et il a passé comme
une ombre.

Le juge d'instruction dissimula mal un mouvement de dépit.

--N'importe, fit-il, nous le retrouverons... Mais continuez, monsieur.

Le comte hocha la tête.

--Je n'ai plus rien à vous apprendre, monsieur, répondit-il. J'étais
évanoui, et ce n'est que quelques heures plus tard que j'ai repris
connaissance, ici, sur ce lit.

Avec un soin extrême, M. Galpin-Daveline notait les réponses du comte.
Lorsqu'il eut terminé:

--Nous reviendrons, reprit-il, et minutieusement, sur les circonstances
du meurtre. Pour le moment, monsieur le comte, il importe de savoir ce
qui s'est passé après votre chute. Qui pourrait me l'apprendre?

--Ma femme, monsieur.

--Je le pensais. Madame la comtesse a dû se lever en même temps que
vous?

--Ma femme n'était pas couchée, monsieur. Vivement le juge se retourna
vers la comtesse, et il lui suffit d'un coup d'œil pour reconnaître que
le costume de la comtesse n'était pas celui d'une femme éveillée en
sursaut par l'incendie de sa maison.

--En effet, murmura-t-il.

--Berthe, poursuivit le comte, la plus jeune de nos filles, celle qui
est là sur ce lit, enveloppée d'une couverture, est atteinte de la
rougeole et sérieusement souffrante. Ma femme était restée près d'elle.
Malheureusement, les fenêtres de nos filles donnent sur le jardin, du
côté opposé à celui où le feu a été mis...

--Comment donc madame la comtesse a-t-elle été avertie du désastre?
demanda le juge d'instruction.

Sans attendre une question plus directe, Mme de Claudieuse s'avança.

--Ainsi que mon mari vient de vous le dire, monsieur, répondit-elle,
j'avais tenu à veiller ma petite Berthe. Ayant déjà passé près d'elle la
nuit précédente, j'étais un peu lasse, et j'avais fini par m'assoupir,
lorsque je fus réveillée par une détonation... à ce qui m'a semblé. Je
me demandais si ce n'était pas une illusion, quand un second coup
retentit presque immédiatement. Plus étonnée qu'inquiète, je quittai la
chambre de mes filles. Ah! monsieur, telle était déjà la violence de
l'incendie qu'il faisait clair, dans l'escalier, comme en plein jour. Je
descendis en courant. La porte extérieure était ouverte, je sortis... À
cinq ou six pas, à la lueur des flammes, j'aperçus le corps de mon mari.
Je me jetai sur lui, il ne m'entendait plus, son cœur avait cessé de
battre, je le crus mort, j'appelai au secours d'une voix désespérée...

M. Séneschal et M. Daubigeon frémissaient.

--Bien! approuva d'un air satisfait M. Galpin-Daveline, très bien!

--Vous savez, monsieur, continuait la comtesse, combien est profond le
sommeil des gens de la campagne... Il me semble que je suis restée bien
longtemps seule, agenouillée près de mon mari. À la longue, cependant,
les clartés de l'incendie éveillaient nos métayers, les ouvriers de la
ferme et nos domestiques. Ils se précipitaient dehors en criant: «Au
feu!» M'apercevant, ils vinrent à moi et m'aidèrent à transporter mon
mari loin du danger, qui grandissait de minute en minute. Attisé par un
vent furieux, l'incendie se propageait avec une effrayante rapidité. Les
granges n'étaient plus qu'une immense fournaise, la métairie brûlait,
les chais remplis d'eau-de-vie étaient en feu, et la toiture de notre
maison s'allumait de tous côtés. Et personne de sang-froid!... Ma tête
était à ce point perdue que j'oubliais mes enfants et que leur chambre
était déjà pleine de fumée, lorsqu'un honnête et courageux garçon est
allé les arracher au plus horrible des périls... Pour me rappeler à
moi-même, il m'a fallu l'arrivée du docteur Seignebos et ses paroles
d'espoir... Cet incendie nous ruine peut-être; que m'importe, puisque
mes enfants et mon mari sont sauvés!

C'est d'un air d'impatience dédaigneuse que le docteur Seignebos
assistait à ces préliminaires inévitables. Les autres, M. Séneschal, le
procureur de la République, les deux servantes, même, avaient peine à
maîtriser leur émotion. Lui haussait les épaules et grommelait entre les
dents:

--Formalités! Subtilités! Puérilités!

Après avoir retiré, essuyé et remis sur son nez ses lunettes d'or, il
s'était assis devant la table boiteuse de la pauvre chambre, et il
comptait et alignait, dans une écuelle, les quinze ou vingt grains de
plomb qu'il avait extraits des blessures du comte de Claudieuse.

Mais, sur les derniers mots de la comtesse, il se leva et, d'un ton
bref, s'adressant à M. Galpin-Daveline:

--Maintenant, monsieur, dit-il, vous me rendez mon malade, sans doute?

Offensé--on l'eût été à moins--, le juge d'instruction fronça le
sourcil, et froidement:

--Je sais, monsieur, dit-il, l'importance de votre besogne, mais ma
tâche n'est ni moins grave ni moins urgente.

--Oh!...

--Par conséquent, vous m'accorderez bien cinq minutes encore, monsieur
le docteur...

--Dix si vous l'exigez, monsieur le juge. Seulement, je vous déclare que
chaque minute qui s'écoule désormais peut compromettre la vie du blessé.

Ils s'étaient rapprochés et, la tête rejetée en arrière, ils se
toisaient avec des yeux où éclatait la plus violente animosité.
Allaient-ils donc se prendre de querelle au chevet même de M. de
Claudieuse?

La comtesse dut le craindre, car, d'un accent de reproche:

--Messieurs, prononça-t-elle, messieurs, de grâce...

Peut-être son intervention n'eût-elle pas suffi, si M. Séneschal et M.
Daubigeon ne se fussent entremis, chacun s'adressant en même temps à
l'un des adversaires.

Des deux, M. Galpin-Daveline était encore le plus obstiné; car, en dépit
de tout, reprenant la parole:

--Je n'ai plus, monsieur, dit-il à M. de Claudieuse, qu'une question à
vous adresser: où et comment étiez-vous placé? Où et comment pensez-vous
qu'était placé l'assassin au moment du crime?

--Monsieur, répondit le comte d'une voix évidemment fatiguée, j'étais,
je vous l'ai dit, debout, sur le seuil de ma porte, faisant face à la
cour. L'assassin devait être posté à une vingtaine de pas, sur ma
droite, derrière une pile de fagots.

Ayant écrit la réponse du blessé, le juge se retourna vers le médecin.

--Vous avez entendu, monsieur, lui dit-il. C'est à vous maintenant à
fixer la prévention sur ce point décisif: à quelle distance était le
meurtrier lorsqu'il a fait feu?

--Je ne suis pas devin, répondit brutalement le médecin.

--Ah! prenez garde, monsieur, insista M. Galpin-Daveline, la justice,
dont je suis ici le représentant, a le droit et les moyens de se faire
respecter. Vous êtes médecin, monsieur, et la médecine est arrivée à
répondre d'une façon presque mathématique à la question que je vous
pose...

M. Seignebos ricanait.

--Vraiment, la médecine est arrivée à ce prodige! fit-il. Quelle
médecine? La médecine légale, sans doute, celle qui est à la dévotion
des parquets et à la discrétion des présidents d'assises...

--Monsieur!...

Mais le médecin n'était pas d'un naturel à supporter un second échec.

--Je sais ce que vous m'allez dire, poursuivit-il tranquillement. Il
n'est pas un manuel de médecine légale qui ne tranche souverainement le
problème dont il s'agit. Je les ai étudiés, ces manuels, qui sont vos
armes à vous autres, messieurs les magistrats instructeurs. Je connais
l'opinion de Devergie et celle d'Orfila, et celle encore de Casper, de
Tardieu et de Briant et Chaudey... Je n'ignore pas que ces messieurs
prétendent décider à un centimètre près la distance d'où un coup de
fusil a été tiré. Je ne suis pas si fort. Je ne suis qu'un pauvre
médecin de campagne, moi, un simple guérisseur... Et, avant de donner
une opinion qui peut faire tomber la tête d'un pauvre diable, la tête
d'un innocent, peut-être, j'ai besoin de réfléchir, de me consulter, de
recourir à des expériences.

Il avait si évidemment raison quant au fond, sinon quant à la forme, que
M. Galpin-Daveline se radoucit.

--C'est à titre de simple renseignement, monsieur, dit-il, que je vous
demande votre avis. Votre opinion raisonnée et définitive fera
nécessairement l'objet d'un rapport motivé.

--Ah!... comme cela...

--Veuillez donc me communiquer officieusement les conjectures que vous a
inspirées l'examen des blessures de monsieur de Claudieuse.

D'un geste prétentieux, M. Seignebos rajusta ses lunettes.

--Mon sentiment, répondit-il, sous toutes réserves, bien entendu, est
que monsieur de Claudieuse s'est parfaitement rendu compte des faits. Je
crois volontiers que l'assassin était embusqué à la distance qu'il
indique. Ce que je puis affirmer, par exemple, c'est que les deux coups
de fusil ont été tirés de distances différentes, l'un de beaucoup plus
près que l'autre, et la preuve, c'est que si l'un d'eux, celui de la
hanche, a, comme disent les chasseurs, «écarté» légèrement, l'autre,
celui de l'épaule, a presque «fait balle»...

--Mais on sait à combien de mètres un fusil fait balle, interrompit M.
Séneschal, qu'agaçait le ton dogmatique du docteur.

M. Seignebos salua.

--On sait cela? fit-il. Qui? Vous, monsieur le maire? Moi je déclare
l'ignorer. Il est vrai que je n'oublie pas, comme vous semblez
l'oublier, que nous n'avons plus, comme autrefois, deux ou trois types
seulement de fusils de chasse. Avez-vous réfléchi à l'immense variété
d'armes françaises, anglaises, américaines et allemandes qui sont
aujourd'hui répandues partout? Comment osez-vous, monsieur, vous
prononcer si délibérément? Ignorez-vous donc, vous, un ancien avoué et
un magistrat municipal, que c'est sur cette grave question que roulera
tout le débat de la cour d'assises?

Après quoi, décidé à ne plus rien répondre, le médecin reprenait son
bistouri et ses pinces, lorsque tout à coup, au-dehors, des clameurs
éclatèrent, si terribles que M. Séneschal, M. Daubigeon et Mme de
Claudieuse elle-même se précipitèrent vers la porte.

Et ces clameurs, hélas!, n'étaient que trop justifiées.

La toiture du bâtiment principal venait de s'effondrer, ensevelissant
sous ses décombres embrasés le pauvre tambour qui, deux heures plus tôt,
avait battu la générale, Bolton, et un pompier, nommé Guillebault, le
plus estimé des charpentiers de Sauveterre, un père de cinq enfants. Le
capitaine Parenteau semblait près de devenir fou, et c'était à qui se
dévouerait pour arracher à la plus horrible des morts ces infortunés,
dont on entendait, par-dessus le fracas de l'incendie, les hurlements
désespérés.

Toutes les tentatives pour les secourir devaient échouer. Un gendarme et
un fermier des environs, qui avaient essayé d'arriver jusqu'à eux,
faillirent rester dans la fournaise et ne furent retirés qu'au prix
d'efforts inouïs, et dans le plus triste état, le gendarme surtout.

Alors, véritablement, on se rendit compte de l'abominable crime de
l'incendiaire... Alors, en même temps que les colonnes de fumée et les
tourbillons d'étincelles, montèrent vers le ciel des cris de vengeance:

--À mort, l'incendiaire, à mort!...

C'est à ce moment que la plus légitime des fureurs inspira M. Séneschal.
Il savait, lui, ce qu'est la prudence des campagnes et combien il est
difficile d'arracher à un paysan ce qu'il sait. Se dressant donc sur un
monceau de débris, d'une voix claire et forte:

--Oui, mes amis, s'écria-t-il, oui, vous avez raison; à mort! Oui, les
courageuses victimes du plus lâche des crimes doivent être vengées... Il
faut retrouver l'incendiaire, il le faut absolument!... Vous le voulez,
n'est-ce pas? Cela dépend de vous... Il est impossible qu'il ne soit pas
parmi vous un homme qui sache quelque chose... Que celui-là se montre et
parle. Souvenez-vous que le plus léger indice peut guider la justice...
Se taire, mes amis, serait se rendre complice. Réfléchissez,
consultez-vous...

De rapides chuchotements coururent à travers la foule, puis tout à coup:

--Il y a quelqu'un, dit une voix, qui peut parler.

--Qui?

--Cocoleu! Il était là tout au commencement.

C'est lui qui est allé chercher dans leur chambre les filles de la dame
de Claudieuse. Qu'est-il devenu? Cocoleu!... Cocoleu!...

Il faut avoir vécu tout au fond des campagnes, en pleins champs, pour
imaginer, pour comprendre l'émotion et la colère de tous ces braves gens
qui se pressaient autour des ruines embrasées du Valpinson. L'habitant
des villes, lui, n'a nul souci du brigand sinistre qui, pour voler, tue.
Il a le gaz, des portes solides, et la police veille sur son sommeil. Il
redoute peu l'incendie: à la première étincelle, toujours quelque voisin
se trouve pour crier «au feu!» Les pompes accourent, et l'eau jaillit
comme par enchantement. Le paysan, au contraire, a la conscience des
périls de son isolement. Un simple loquet de bois ferme son huis, et nul
n'est chargé d'assurer la sécurité de ses nuits. Attaqué par un
assassin, ses cris, s'il appelle, ne seront pas entendus. Que le feu
soit mis à sa maison, elle sera en cendres avant l'arrivée des premiers
secours, trop heureux s'il se sauve et s'il réussit à sauver sa famille
des flammes.

Aussi, tous ces campagnards, que venait de remuer la parole de M.
Séneschal, s'employaient fiévreusement à retrouver celui qui,
pensaient-ils, savait quelque chose: Cocoleu.

Tous le connaissaient bien, et de longue date. Il n'en était pas un
seul, parmi eux, qui ne lui eût donné une beurrée ou une écuellée de
soupe, quand il avait faim; pas un seul qui ne lui eût abandonné une
botte de paille dans le coin d'une écurie, quand il pleuvait ou qu'il
faisait froid et qu'il voulait dormir. C'est que Cocoleu était de ces
infortunés qui traînent à travers la campagne le poids de quelque
terrible difformité physique ou morale.

Quelque vingt ans plus tôt, un des gros propriétaires de Bréchy, ayant
fait bâtir, avait fait venir d'Angoulême une demi-douzaine de
peintres-décorateurs qui passèrent chez lui presque tout l'été. Un de
ces peintres avait mis à mal une pauvre fille de ferme des environs,
nommée Colette, qu'avaient affolée sa longue blouse blanche, ses fines
moustaches brunes, sa gaieté, ses chansons et ses propos galants.

Mais les travaux achevés, le séducteur s'était envolé avec ses
camarades, sans plus se soucier de la malheureuse que du dernier cigare
qu'il avait fumé. Elle était enceinte, pourtant.

Lorsqu'elle ne sut plus dissimuler son état, elle fut jetée à la porte
de la maison où elle était employée, et ses parents, qui avaient bien du
mal à se suffire, la repoussèrent impitoyablement. Dès lors, hébétée de
douleur, de honte et de regrets, elle erra de ferme en ferme, demandant
l'aumône, insultée, raillée, brutalisée même quelquefois.

C'est au coin d'un bois, un soir d'hiver, que seule, sans secours, elle
mit au monde un garçon. Comment la mère et l'enfant n'étaient-ils pas
morts de froid, de faim et de misère!... Il est des grâces d'état
incompréhensibles.

Pendant plusieurs années, on les vit traîner leurs haillons autour de
Sauveterre, vivant de la générosité, chèrement achetée, des paysans.
Puis la mère mourut, abandonnée, comme elle avait vécu. On ramassa son
corps un matin, sur le revers d'un fossé. L'enfant restait seul.

Il avait huit ans, il était assez fort pour son âge; un fermier en eut
pitié et le prit pour garder ses vaches. Le petit misérable n'en était
pas capable.

Tant qu'il avait eu sa mère, on avait attribué à son existence sauvage
son mutisme, ses regards effarés, ses allures de bête traquée. Lorsqu'on
essaya de s'occuper de lui, on reconnut que nulle intelligence ne
s'était éveillée en ce pauvre cerveau déprimé. Il était idiot, et de
plus atteint d'une de ces effroyables maladies nerveuses dont les accès
agitent tout le corps, et particulièrement les muscles du visage, de
mouvements convulsifs. Il n'était pas muet, mais ce n'est qu'avec des
efforts inouïs et en bégayant lamentablement qu'il parvenait à articuler
quelques syllabes. Parfois, des paysans en belle humeur lui criaient:

--Dis-nous comment tu t'appelles, et tu auras un sou.

Il en avait pour cinq minutes à bégayer, avec toutes sortes de
contorsions, le nom de sa mère:

--Co... co... co... lette. De là son surnom.

On avait constaté qu'il n'était bon à rien; on cessa de s'intéresser à
lui; il se remit à vagabonder comme jadis.

C'est vers cette époque que le docteur Seignebos, en allant à ses
visites, le rencontra un matin sur la grande route. Cet excellent
docteur, entre autres théories surprenantes, soutenait alors que
l'imbécillité n'est qu'une façon d'être du cerveau, un oubli de la
nature aisément réparable par l'adjonction de certaines substances
connues, de phosphore, par exemple. L'occasion d'une expérience
mémorable était trop belle pour qu'il ne s'empressât pas de la saisir.

Il fit monter Cocoleu près de lui, dans son cabriolet, l'installa dans
sa maison et le soumit à un traitement dont le secret est resté entre
lui et un pharmacien de Sauveterre, bien connu pour ses opinions
avancées.

Au bout de dix-huit mois, Cocoleu avait considérablement maigri. Il
parlait peut-être un peu moins malaisément, mais son intelligence
n'avait fait aucun progrès appréciable.

Découragé, M. Seignebos fit un paquet des quelques nippes qu'il avait
données à son pensionnaire, les lui mit dans la main et le poussa dehors
en lui défendant de revenir jamais.

Le médecin avait rendu un triste service à Cocoleu. Désaccoutumé des
privations, déshabitué d'aller de porte en porte demander son pain, le
pauvre idiot eût péri de besoin si sa bonne étoile ne l'eût amené au
Valpinson. Touchés de sa détresse, le comte et la comtesse de Claudieuse
résolurent de se charger de lui.

Seulement, c'est en vain qu'ils essayèrent de le fixer à l'une de leurs
métairies, où ils lui avaient fait donner un lit. L'humeur vagabonde de
Cocoleu l'emportait sur tout, même sur la faim. L'hiver, par le froid et
la neige, on le tenait encore. Mais dès les premières feuilles, il
reprenait ses courses sans but à travers les bois et les champs, restant
souvent des semaines entières sans reparaître.

À la longue, pourtant, s'était éveillé en lui quelque chose qui
ressemblait assez à l'instinct d'un animal domestique patiemment dressé.
Son affection pour Mme de Claudieuse se traduisait comme celle d'un
chien, par des gambades et des cris de joie dès qu'il l'apercevait.
Souvent, quand elle sortait, il l'accompagnait, courant et bondissant
autour d'elle, toujours comme un chien. Il aimait aussi les petites
filles, et il paraissait souffrir qu'on l'écartât d'elles, car on l'en
écartait, redoutant pour des enfants si jeunes la contagion de ses tics
nerveux.

Avec le temps aussi, il était devenu capable de rendre quelques petits
services. Il était certaines commissions faciles dont on pouvait le
charger. Il arrosait les fleurs, il allait appeler un domestique, il
savait porter une lettre à la poste de Bréchy. Même, ses progrès avaient
été assez sensibles pour inspirer des doutes à quelques paysans
défiants, lesquels prétendaient que Cocoleu n'était pas si «innocent»
qu'il en avait l'air, que c'était «un malin» au contraire, qui faisait
la bête pour bien vivre sans travailler.

--Nous le tenons! crièrent enfin quelques voix; le voilà! le voilà!...

La foule s'écarta vivement, et presque aussitôt, maintenu et poussé en
avant par plusieurs hommes, un jeune garçon parut.

--Il s'était caché là-bas, derrière une haie, disaient ces hommes, et il
ne voulait pas venir, le mâtin!

Le désordre des vêtements de Cocoleu attestait en effet une résistance
opiniâtre.

C'était un garçon de dix-huit ans, imberbe, très grand,
extraordinairement maigre, et si dégingandé qu'il en paraissait
contrefait. Une forêt de rudes cheveux roux s'emmêlait au-dessus de son
front étroit et fuyant. Et ses petits yeux, sa large bouche meublée de
dents aiguës, son nez, largement épaté, et ses immenses oreilles
donnaient à sa physionomie une expression étrange d'effarement et
d'idiotisme, et aussi, pourtant, de ruse bestiale.

--Qu'est-ce que nous allons en faire? demandèrent les paysans à M.
Séneschal.

--Il faut le conduire au juge d'instruction, mes amis, répondit le
maire, là, dans la petite maison où vous avez porté monsieur de
Claudieuse...

--Et il faudra bien qu'il parle, grondèrent les paysans. Tu entends,
n'est-ce pas? Allons! arrive...



IV


Mettant leur amour-propre à lutter de flegme et d'impassibilité, ni le
docteur Seignebos, ni M. Galpin-Daveline n'avaient fait un mouvement
pour reconnaître ce qui se passait au-dehors.

Le médecin s'apprêtait à reprendre son opération, et méthodiquement,
tranquille autant que s'il eût été chez lui, dans son cabinet, il lavait
l'éponge dont il venait de se servir et essuyait ses pinces et ses
bistouris.

Le juge d'instruction, lui, debout au milieu de la chambre, les bras
croisés, semblait suivre de l'œil, dans le vide, d'insaisissables
combinaisons. Peut-être songeait-il que sa bonne étoile l'avait enfin
guidé vers cette cause retentissante qu'il avait si longtemps et si
inutilement appelée de tous ses vœux.

Mais M. de Claudieuse était loin de partager leur indifférence. Il
s'agitait sur son lit, et dès que M. Séneschal et M. Daubigeon
reparurent, pâles et bouleversés:

--Pourquoi tout ce tumulte? interrogea-t-il.

Et lorsqu'on lui eut appris la catastrophe:

--Mon Dieu!... s'écria-t-il, et moi qui gémissais de me voir en partie
ruiné. Deux hommes morts!... Voilà le vrai malheur!... Pauvres gens,
victimes de leur courage! Bolton, un garçon de trente ans! Guillebault,
un père de famille, qui laisse cinq enfants sans soutien!...

La comtesse, qui rentrait, avait entendu les derniers mots prononcés par
son mari.

--Tant qu'il nous restera une bouchée de pain, interrompit-elle, d'une
voix profondément troublée, ni la mère de Bolton, ni les enfants de
Guillebault ne manqueront de rien!

Elle n'en put dire davantage. Les paysans qui avaient découvert Cocoleu
envahissaient la chambre, poussant devant eux leur prisonnier.

--Où est le juge? demandaient-ils. Voilà un témoin...

--Quoi! Cocoleu! s'écria le comte.

--Oui, il sait quelque chose, il l'a dit, il faut qu'il le répète à la
justice et que l'incendiaire soit retrouvé.

M. Seignebos avait froncé le sourcil. Il exécrait Cocoleu, ce cher
docteur, dont la vue lui rappelait cette fameuse expérience dont on fait
encore des gorges chaudes à Sauveterre.

--Est-ce que véritablement vous allez l'interroger? demanda-t-il à M.
Galpin-Daveline.

--Pourquoi non? fit sèchement le juge.

--Parce qu'il est complètement imbécile, monsieur, stupide, idiot. Parce
qu'il est incapable de saisir la valeur de vos questions et la portée de
ses réponses.

--Il peut nous fournir un indice précieux, monsieur...

--Lui!... un être dénué de raison!... Vous n'y pensez pas! Il est
impossible que la justice tienne compte des réponses incohérentes d'un
fou!

Le mécontentement de M. Galpin-Daveline se traduisait par un
redoublement de roideur.

--Je sais ce que j'ai à faire, monsieur, dit-il.

--Et moi, riposta le médecin, je connais mon devoir. Vous avez requis le
concours de mes lumières, je vous l'apporte. Je vous déclare que l'état
mental de ce garçon est tel qu'il ne saurait être entendu, même à titre
de renseignements. J'en appelle à monsieur le procureur de la
République.

Il espérait un mot d'encouragement de M. Daubigeon. Le mot ne venant
pas:

--Prenez garde, monsieur, ajouta-t-il, vous vous engagez dans une voie
sans issue. Que ferez-vous si ce malheureux répond à vos questions par
une accusation formelle? Poursuivrez-vous celui qu'il accusera?

Les paysans écoutaient, bouche béante, cette discussion.

--Oh! Cocoleu n'est pas tant innocent qu'on croit, fit l'un d'eux.

--Il sait bien dire ce qu'il veut, le mâtin! ajouta un autre.

--Je lui dois, en tout cas, la vie de mes enfants, prononça doucement
Mme de Claudieuse. Il s'est souvenu d'eux lorsque j'étais comme
frappée de vertige et que tout le monde les oubliait. Approche, Cocoleu,
approche, mon ami, n'aie pas peur, personne ici ne te veut de mal...

Il était bien besoin de ces bonnes paroles. Effrayé au-delà de toute
expression par les brutalités dont il venait d'être l'objet, le pauvre
idiot tremblait si fort que ses dents en claquaient.

--Je... je n'ai pas... pas... peur..., bégaya-t-il.

--Une fois encore, je proteste, insista le médecin.

Il venait de reconnaître qu'il n'était pas seul de son avis.

--Je crois, en effet, qu'il est peut-être dangereux d'interroger
Cocoleu, dit M. de Claudieuse.

--Je le crois aussi, appuya M. Daubigeon. Mais le juge était le maître
de la situation, armé des pouvoirs presque illimités que la loi confère
au magistrat instructeur.

--Je vous en prie, messieurs, fit-il d'un ton qui ne souffrait pas de
réplique, laissez-moi agir à ma guise. (Et s'étant assis, et s'adressant
à Cocoleu:) Voyons, mon garçon, reprit-il de sa meilleure voix,
écoute-moi bien et tâche de me comprendre. Sais-tu ce qu'il y a eu,
cette nuit, au Valpinson?

--Le feu, répondit l'idiot.

--Oui, mon ami, le feu, qui a détruit la maison de tes bienfaiteurs, le
feu où viennent de périr deux pauvres pompiers... Et ce n'est pas tout:
on a essayé d'assassiner le comte de Claudieuse. Le vois-tu, dans ce
lit, blessé et couvert de sang? Vois-tu la douleur de madame de
Claudieuse?...

Cocoleu comprenait-il? Sa figure grimaçante ne trahissait rien de ce qui
pouvait se passer en lui.

--Absurdité! grommelait le docteur. Témérité! Ténacité!

M. Galpin-Daveline l'entendit.

--Monsieur! prononça-t-il vivement, ne m'obligez pas à me rappeler qu'il
y a là, tout près, des gens chargés de faire respecter mon caractère...
(Et revenant au pauvre idiot:) Tous ces malheurs, mon ami,
poursuivit-il, sont l'œuvre d'un lâche incendiaire. Tu le détestes,
n'est-ce pas, ce misérable, tu le hais?...

--Oui, dit Cocoleu.

--Tu désires qu'il soit puni...

--Oui, oui!

--Eh bien! il faut m'aider à le découvrir, pour qu'il soit arrêté par
les gendarmes, mis en prison et jugé. Tu le connais, tu as dit toi-même
que tu le connaissais...

Il s'arrêta, et au bout d'un instant, Cocoleu se taisant toujours:

--Dans le fait, demanda-t-il, à qui ce pauvre diable a-t-il parlé?

C'est ce que pas un paysan ne put dire. On s'informa, on n'apprit rien.
Peut-être Cocoleu n'avait-il pas tenu le propos qu'on lui attribuait.

--Ce qui est sûr, déclara un des métayers du Valpinson, c'est que ce
pauvre sans cervelle ne dort autant dire jamais, et que toutes les nuits
il rôde comme un chien de garde autour des bâtiments...

Ce fut pour M. Galpin-Daveline un trait de lumière. Changeant
brusquement la forme de l'interrogatoire:

--Où as-tu passé la soirée? demanda-t-il à Cocoleu.

--Dans... dans... la cour...

--Dormais-tu, quand l'incendie s'est déclaré?

--Non.

--Tu l'as donc vu commencer?

--Oui.

--Comment a-t-il commencé?

Obstinément, l'idiot tenait ses regards rivés sur Mme de Claudieuse,
avec l'expression craintive et soumise du chien qui cherche à lire dans
les yeux de son maître.

--Réponds, mon ami, insista doucement la comtesse, obéis, parle...

Un éclair brilla dans les yeux de Cocoleu.

--On... on a mis le feu, bégaya-t-il.

--Exprès?

--Oui.

--Qui?

--Un monsieur...

Il n'était pas un des témoins de cette scène qui, pour mieux entendre,
ne retînt sa respiration. Seul le docteur se dressa.

--Cet interrogatoire est insensé! s'écria-t-il. Mais le juge
d'instruction ne parut pas l'entendre, et se penchant vers Cocoleu,
d'une voix qu'altérait l'émotion:

--Tu l'as vu, ce monsieur? demanda-t-il.

--Oui.

--Et tu le connais?

--Très... très bien.

--Tu sais son nom?

--Oh, oui!

--Comment s'appelle-t-il?

Une expression d'affreuse angoisse contracta la figure blême de Cocoleu;
il hésita, puis enfin, avec un violent effort, il répondit:

--Bois... Bois... Boiscoran.

Des murmures de mécontentement et des ricanements incrédules
accueillirent ce nom. D'hésitation, de doute, il n'y en eut pas l'ombre.

--Monsieur de Boiscoran, un incendiaire? disaient les paysans; à qui
jamais fera-t-on accroire ça?

--C'est absurde! déclara M. de Claudieuse.

Insensé! approuvèrent M. Séneschal et M. Daubigeon.

Le docteur Seignebos avait retiré ses lunettes et les essuyait d'un air
de triomphe.

--Qu'avais-je annoncé! s'écria-t-il. Mais monsieur le juge d'instruction
n'a pas daigné tenir compte de mes observations...

M. le juge d'instruction était de beaucoup le plus ému de tous. Il était
devenu excessivement pâle, et les efforts étaient visibles qu'il faisait
pour garder son impassible froideur.

Le procureur de la République se pencha vers lui.

--À votre place, murmura-t-il, j'en resterais là, considérant comme non
avenu ce qui vient de se passer.

Mais M. Galpin-Daveline était de ces gens qu'aveugle l'opinion exagérée
qu'ils ont d'eux-mêmes, et qui se feraient hacher en morceaux plutôt que
de reconnaître qu'ils ont pu se tromper.

--J'irai jusqu'au bout, répondit-il.

Et s'adressant de nouveau à Cocoleu, au milieu d'un silence si profond
qu'on eût entendu le bruissement des ailes d'une mouche:

--Comprends-tu bien, mon garçon, lui demanda-t-il, ce que tu dis?
Comprends-tu que tu accuses un homme d'un crime abominable?

Que Cocoleu comprît ou non, il était en tout cas agité d'une angoisse
manifeste. Des gouttes de sueur perlaient le long de ses tempes
déprimées, et des secousses nerveuses secouaient ses membres et
convulsaient sa face.

--Je... je dis la vérité, bégaya-t-il.

--C'est monsieur de Boiscoran qui a mis le feu au Valpinson?

--Oui.

--Comment s'y est-il pris?

L'œil égaré de Cocoleu allait incessamment du comte de Claudieuse, qui
semblait indigné, à la comtesse, qui écoutait d'un air de douloureuse
surprise.

--Parle! insista le juge d'instruction.

Après un moment d'hésitation encore, l'idiot entreprit d'expliquer ce
qu'il avait vu, et il en eut pour cinq minutes d'efforts, de contorsions
et de bégaiements à faire comprendre qu'il avait vu M. de Boiscoran,
qu'il connaissait bien, sortir des journaux de sa poche, les enflammer
avec une allumette et les placer sous une meule de paille qui était tout
proche de deux énormes piles de fagots, lesquelles piles s'appuyaient au
mur d'un chai plein d'eau-de-vie.

--C'est de la démence! s'écria le docteur, traduisant certainement
l'opinion de tous.

Mais M. Galpin-Daveline avait réussi à maîtriser son trouble. Promenant
autour de lui un regard méchant:

À la première marque d'approbation ou d'improbation, déclara-t-il, je
requiers les gendarmes et je fais retirer tout le monde. (Après quoi,
revenant à Cocoleu:) Puisque tu as si bien vu monsieur de Boiscoran,
interrogea-t-il, comment était-il vêtu?

--Il avait un pantalon blanchâtre, répondit l'idiot, toujours en
bredouillant affreusement, une veste brune et un grand chapeau de
paille. Son pantalon était rentré dans ses bottes.

Deux ou trois paysans s'entre-regardèrent comme si enfin ils eussent été
effleurés d'un soupçon. C'était avec le costume décrit par Cocoleu
qu'ils avaient l'habitude de rencontrer M. de Boiscoran.

--Et quand il eut mis le feu, poursuivit le juge, qu'a-t-il fait?

--Il s'est caché derrière les fagots.

--Et ensuite?

--Il a préparé son fusil, et, quand le maître est sorti, il a tiré.

Oubliant la douleur de ses blessures, M. de Claudieuse bondissait
d'indignation sur son lit.

--Il est monstrueux, s'écria-t-il, de laisser ce misérable idiot salir
un galant homme de ses stupides accusations! S'il a vu monsieur de
Boiscoran mettre le feu et se cacher pour m'assassiner, pourquoi
n'a-t-il pas donné l'alarme, pourquoi n'a-t-il pas crié!

Docilement, à la grande surprise de M. Séneschal et de M. Daubigeon, M.
Galpin-Daveline répéta la question.

--Pourquoi n'as-tu pas appelé? demanda-t-il à Cocoleu.

Mais les efforts qu'il faisait depuis une demi-heure avaient épuisé le
malheureux idiot. Il éclata d'un rire hébété et, presque aussitôt pris
d'une crise de son mal, il tomba en se débattant et en criant, et il
fallut l'emporter.

Le juge d'instruction s'était levé et, pâle, ému, les sourcils froncés,
la lèvre contractée, il semblait réfléchir.

--Qu'allez-vous faire? lui demanda à l'oreille le procureur de la
République.

--Poursuivre! dit-il à voix basse.

--Oh!

--Puis-je faire autrement, dans ma situation? Dieu m'est témoin qu'en
poussant ce malheureux idiot, mon but était de faire éclater l'absurdité
de son accusation. Le résultat a trompé mon attente...

--Et maintenant...

--Il n'y a plus à hésiter: dix témoins ont assisté à l'interrogatoire,
mon honneur est en jeu, il faut que je démontre l'innocence ou la
culpabilité de l'homme accusé par Cocoleu... (Et tout aussitôt,
s'approchant du lit de M. de Claudieuse:) Voulez-vous, à cette heure,
monsieur, m'apprendre ce que sont vos relations avec monsieur de
Boiscoran?

La surprise et l'indignation enflammaient les joues du comte.

--Est-il possible, monsieur, s'écria-t-il, que vous croyiez ce que vous
venez d'entendre!

--Je ne crois rien, monsieur, prononça le juge. J'ai mission de
découvrir la vérité, je la cherche...

--Le docteur vous a dit quel est l'état mental de Cocoleu...

--Monsieur, je vous prie de me répondre.

M. de Claudieuse eut un geste de colère, et vivement:

--Eh bien! répondit-il, mes relations avec monsieur de Boiscoran ne sont
ni bonnes ni mauvaises; nous n'en avons pas.

--On prétend, je l'ai entendu dire, que vous êtes fort mal ensemble...

--Ni bien, ni mal. Je ne quitte pas le Valpinson. Monsieur de Boiscoran
vit à Paris les trois quarts de l'année. Il n'est jamais venu chez moi,
je n'ai jamais mis les pieds chez lui.

--On vous a entendu vous exprimer sur son compte en termes peu
mesurés...

--C'est possible. Nous n'avons ni le même âge, ni les mêmes goûts, ni
les mêmes opinions, ni les mêmes croyances. Il est jeune, je suis vieux.
Il aime Paris et le monde, je n'aime que ma solitude et la chasse. Je
suis légitimiste, il était orléaniste et est devenu démocrate. Je crois
que seul le descendant de nos rois légitimes peut sauver notre pays, il
est persuadé que la République est le salut de la France. Mais on peut
être ennemis politiques sans cesser de s'estimer. Monsieur de Boiscoran
est un galant homme. Il est de ceux qui, pendant la guerre, ont fait
bravement leur devoir, il s'est bien battu, il a été blessé.

Soigneusement, M. Galpin-Daveline notait les réponses du comte. Ayant
fini:

--Il ne s'agit pas seulement de dissentiments politiques, reprit-il.
Vous avez eu avec monsieur de Boiscoran des conflits d'intérêts...

--Insignifiants.

--Pardon, vous avez échangé du papier timbré.

--Nos terres se touchent, monsieur. Il y a entre nous un malheureux
cours d'eau qui est pour les riverains un éternel sujet de
contestations.

M. Galpin-Daveline hochait la tête.

--Vous n'avez pas eu que ces différends, monsieur, dit-il. Vous avez eu,
au su et vu de tout le pays, des altercations violentes.

Le comte de Claudieuse paraissait désolé.

--C'est vrai, nous avons échangé quelques propos... Monsieur de
Boiscoran avait deux maudits bassets qui toujours s'échappaient de leur
chenil et venaient chasser sur mes terres. C'est incroyable ce qu'ils
détruisaient de gibier...

--Précisément... Et un jour que vous avez rencontré monsieur de
Boiscoran, vous l'avez menacé de donner un coup de fusil à ses chiens...

--J'étais furieux, je le reconnais; mais j'avais tort, mille fois tort,
je l'ai menacé.

--C'est bien cela. Vous étiez armés l'un et l'autre, vous vous êtes
animés, vous menaciez, il vous a couché en joue... Ne le niez pas; dix
personnes l'ont vu, je le sais, il me l'a dit.



V


Il n'était personne dans le pays qui ne sût de quel mal affreux était
atteint le pauvre Cocoleu, personne qui ne fût bien persuadé qu'il n'y
avait pas de soins à lui donner. Les deux hommes qui l'avaient emporté
avaient donc cru faire assez en le déposant sur un tas de paille humide.
L'abandonnant ensuite à lui-même, ils s'étaient mêlés à la foule pour
raconter ce qu'ils venaient d'entendre.

C'est une justice à rendre aux quelques centaines de paysans qui se
pressaient autour des décombres fumants du Valpinson, que leur premier
mouvement fut d'accabler de quolibets ou de malédictions l'être sans
cervelle qui venait d'attribuer l'incendie à M. de Boiscoran.

Malheureusement, les premiers mouvements, les bons, sont de courte
durée. Un de ces mauvais drôles, paresseux, ivrognes et bassement
jaloux, comme il s'en trouve au fond des campagnes aussi bien que dans
les villes, s'écria: «Pourquoi donc pas?» Et ces seuls mots devinrent le
point de départ des suppositions les plus hasardées.

Les querelles du comte de Claudieuse et de M. de Boiscoran avaient été
publiques. Il était bien connu que presque toujours les premiers torts
étaient venus du comte et que toujours son jeune voisin avait fini par
céder. Pourquoi M. de Boiscoran, humilié, n'aurait-il pas eu recours à
ce moyen de se venger d'un homme qu'il devait haïr, pensait-on, et
surtout craindre?

«Est-ce parce qu'il est noble et qu'il est riche?» ricanait le
garnement.

De là à chercher des circonstances à l'appui des affirmations de
Cocoleu, il n'y avait qu'un pas et il fut vite franchi. Des groupes se
formèrent, et bientôt deux hommes et une femme donnèrent à entendre
qu'on serait peut-être bien surpris s'ils racontaient tout ce qu'ils
savaient. On les pressa de parler, et comme de raison, ils refusèrent.
Mais déjà ils en avaient trop dit. Bon gré mal gré ils furent conduits à
la maison où, dans le moment même, M. Galpin-Daveline interrogeait le
comte de Claudieuse.

Telle était l'animation de la foule et le tapage qu'elle menait, que M.
Séneschal, frémissant à l'idée d'un nouvel accident, se précipita vers
la porte.

--Qu'est-ce encore? s'écria-t-il.

--Des témoins! voilà d'autres témoins! répondirent les paysans.

M. Séneschal se retourna vers l'intérieur de la chambre, et après un
regard échangé avec M. Daubigeon:

--On vous amène des témoins, monsieur, dit-il au juge.

Sans nul doute M. Galpin-Daveline maudit l'interruption. Mais il
connaissait assez les paysans pour savoir qu'il était important de
profiter de leur bonne volonté et qu'il n'en tirerait rien s'il laissait
à leur cauteleuse prudence le temps de reprendre le dessus.

--Nous reviendrons plus tard à notre... entretien, monsieur le comte,
dit-il à M. de Claudieuse. (Et répondant à M. Séneschal:) Que ces
témoins entrent, dit-il, mais seuls et un à un...

Le premier qui se présenta était le fils unique d'un fermier aisé du
bourg de Bréchy, nommé Ribot. C'était un grand gars de vingt-cinq ans,
large d'épaules, avec une tête toute petite, un front très bas et de
formidables oreilles d'un rouge vif. Il avait à deux lieues à la ronde
la réputation d'un séducteur irrésistible et n'en était pas médiocrement
fier.

Après lui avoir demandé son nom, ses prénoms et son âge:

--Que savez-vous? poursuivit M. Galpin-Daveline.

Le gars Ribot se redressa, et d'un air de fatuité qui fut si bien
compris que les paysans éclatèrent de rire:

--J'avais, ce soir, répondit-il, une affaire... très importante, de
l'autre côté du château de Boiscoran. On m'attendait, j'étais en retard,
je pris donc au plus court, par les marais. Je savais que par suite des
pluies de ces jours passés, les fossés seraient pleins d'eau, mais pour
une affaire comme celle que j'avais, on trouve toujours des jambes...

--Épargnez-nous ces détails oiseux, prononça froidement le juge.

Le beau gars parut plus surpris que choqué de l'interruption.

--Comme monsieur le juge voudra, fit-il. Pour lors, il était un peu plus
de huit heures, et le jour commençait à baisser quand j'arrivai aux
étangs de la Seille. Ils étaient si gonflés que l'eau passait de plus de
deux pouces par-dessus les pierres du déversoir. Je me demandais comment
traverser sans me mouiller, quand, de l'autre côté, venant en sens
inverse de moi, j'aperçus monsieur de Boiscoran.

--Vous êtes bien sûr que c'était lui?

--Pardi! puisque je lui ai parlé!... Mais attendez. Il n'eut pas peur,
lui, de se mouiller. Sans faire ni une ni deux, il releva son pantalon,
le fourra dans les tiges de ses grandes bottes jaunes et passa. C'est
alors seulement qu'il me vit, et il parut étonné. Je ne l'étais pas
moins que lui. «Comment! c'est vous, notre monsieur!» lui dis-je. Il me
répondit: «Oui, j'ai quelqu'un à voir à Bréchy.» C'était bien possible;
cependant je lui dis encore: «Tout de même, vous prenez un drôle de
chemin!» Il se mit à rire. «Je ne savais pas que les étangs fussent
débordés, répondit-il, et je comptais tirer des oiseaux d'eau...» Et en
disant cela, il me montrait son fusil. Sur le moment, je ne vis rien à
répliquer, mais maintenant, après ce qui s'est passé, je trouve que
c'est drôle...

Cette déposition, M. Galpin-Daveline l'avait écrite mot pour mot.
Ensuite:

--Comment était vêtu monsieur de Boiscoran? interrogea-t-il.

--Attendez... il avait un pantalon grisâtre, un veston de velours marron
et un panama à larges bords.

La stupeur et l'inquiétude se peignaient sur les traits du comte et de
la comtesse de Claudieuse, de M. Daubigeon et même du docteur Seignebos.
Une circonstance de la déposition de Ribot les frappait surtout: il
avait vu M. de Boiscoran rentrer son pantalon dans ses bottes pour
passer le déversoir...

--Vous pouvez vous retirer, dit M. Galpin-Daveline au gars Ribot: qu'un
autre témoin se présente.

Cet autre était un vieil homme d'assez fâcheux renom, qui habitait seul
une masure à une demi-lieue du Valpinson. On l'appelait le père Gaudry.

Autant le fils Ribot avait montré d'assurance, autant ce bonhomme vêtu
de haillons malpropres et puants semblait humble et craintif.

Après avoir donné son nom:

--Il pouvait être onze heures du soir, déposa-t-il, et je traversais les
bois de Rochepommier par un des petits sentiers...

--Vous alliez voler des fagots! fit sévèrement le juge.

--Jour du bon Dieu! geignit le vieux en joignant les mains, est-il bien
possible de dire une chose pareille! Voler des fagots, moi!... Non, mon
bon monsieur, j'allais tout simplement coucher au fin fond du bois pour
y être tout rendu au lever du soleil et chercher des champignons, des
cèpes, que j'aurais été vendre à Sauveterre... Donc, je suivais le
routin, quand voilà que tout à coup, derrière moi, j'entends les pas
d'un homme. Naturellement, la peur me prend...

--Parce que vous voliez!

--Oh, non! mon bon monsieur; seulement, la nuit, vous comprenez...
Enfin, je me cache derrière un arbre, et presque aussitôt je vois passer
monsieur de Boiscoran, que je reconnais très bien, malgré l'obscurité,
et qui devait être très en colère, car il parlait tout haut, il jurait,
il gesticulait, et par moments il arrachait aux branches des poignées de
feuilles.

--Avait-il un fusil?

--Oui, mon bon monsieur, puisque même c'est à cause de ce fusil qu'il
m'avait fait peur, je l'avais pris pour un garde...

Le troisième et le dernier témoin était une bonne et brave métayère,
maîtresse Courtois, dont la métairie était située de l'autre côté du
bois de Rochepommier.

Interrogée, après un moment d'indécision:

--Je ne sais pas grand-chose, répondit-elle; mais je vais toujours le
dire: comme nous comptions avoir beaucoup d'ouvriers ces jours-ci, et
que je voulais faire une fournée demain, j'étais allée avec mon âne au
moulin de la montagne de Sauveterre pour chercher de la farine. Il n'y
en avait pas de prête, mais le meunier me dit qu'il m'en donnerait si je
voulais attendre, et je restai à souper avec lui. Vers dix heures, on me
livra un sac que les garçons attachèrent sur mon âne, et je me mis en
route. J'avais déjà fait plus de la moitié du chemin, et il devait être
onze heures, quand, en arrivant au bois de Rochepommier, mon âne fait un
faux pas, et le sac tombe. J'étais bien en peine, n'étant pas de force à
le recharger seule, lorsqu'à dix pas de moi, un homme sort du bois. Je
l'appelle, il vient. C'était monsieur de Boiscoran. Je lui demande de
m'aider, et aussitôt, sans se faire prier, il pose son fusil à terre,
prend le sac et le remet sur l'âne. Je le remercie, il me dit qu'il n'y
a pas de quoi, et... voilà tout.

Toujours debout sur le seuil de la chambre dont il disputait l'accès à
l'avide curiosité des paysans, le maire de Sauveterre se résignait aux
humbles fonctions d'appariteur.

Lorsque maîtresse Courtois se retira toute confuse, et déjà peut-être
regrettant ce qu'elle venait de dire:

--Est-il encore quelqu'un qui sache quelque chose? cria-t-il. (Et, comme
nul ne se présentait, il ferma sans façon la porte en ajoutant:) Alors,
éloignez-vous, mes amis, et laissez la justice se recueillir en paix.

La justice, en la personne du juge d'instruction, était alors en proie
aux plus cruelles perplexités.

Consterné jusqu'à ce point de n'essayer pas même de réagir, M.
Galpin-Daveline demeurait accoudé à la table devant laquelle il s'était
assis pour écrire, le front entre les mains, semblant chercher une issue
à l'impasse où il se trouvait engagé.

Tout à coup il se dressa, et, oublieux de sa morgue accoutumée, laissant
tomber son masque de glaciale impassibilité:

--Eh bien! fit-il comme si dans la détresse de son esprit il eût espéré
un secours ou imploré un conseil, eh bien!...

On ne lui répondit pas.

Sa stupeur avait gagné tous ceux qui l'entouraient: le comte et la
comtesse de Claudieuse, M. Séneschal, le procureur de la République, et
même le docteur Seignebos. Chacun d'eux en était encore à se débattre
contre ce résultat invraisemblable, inconcevable, inouï!

Enfin, après un moment de silence:

--Vous le voyez, messieurs, reprit le juge avec une amertume étrange,
j'avais raison d'interroger Cocoleu. Oh! n'essayez pas de le nier: vous
partagez maintenant mes doutes et mes soupçons. Qui de vous oserait
soutenir que, sous l'empire d'une émotion terrible, ce malheureux n'a
pas recouvré durant quelques minutes la plénitude de sa raison!
Lorsqu'il vous a dit avoir vu le crime et qu'il vous a nommé le
coupable, vous avez haussé les épaules. Mais d'autres témoins sont
venus, et de l'ensemble de leurs dépositions résulte un faisceau de
présomptions terribles... (Il s'animait. L'habitude professionnelle,
plus forte que tout, reprenait le dessus:) Monsieur de Boiscoran,
poursuivait-il, est venu ce soir au Valpinson. C'est désormais
incontestable. Or, comment y est-il venu? En se cachant. Du château de
Boiscoran au Valpinson, il y a deux chemins fréquentés, celui de Bréchy
et celui qui tourne les étangs. Monsieur de Boiscoran prend-il l'un ou
l'autre? Non. Pour venir, il coupe droit à travers les marais, au risque
de s'embourber et d'être forcé de se mettre à l'eau jusqu'aux épaules.
Pour retourner, il se jette dans les bois de Rochepommier, en dépit de
l'obscurité, et malgré le danger évident de s'y perdre et d'y errer
jusqu'au jour. Qu'espérait-il donc? N'être pas vu, cela tombe sous le
sens. Et, de fait, qui rencontre-t-il? Un coureur de femmes, Ribot, qui
lui-même se cache pour se rendre à un rendez-vous d'amour. Un voleur de
fagots, Gaudry, dont l'unique souci est d'éviter les gendarmes. Une
fermière, enfin, maîtresse Courtois, attardée par une circonstance toute
fortuite. Toutes ses précautions étaient bien prises, mais la Providence
veillait...

--Oh! la Providence!... gronda le docteur Seignebos, la Providence!...

Mais M. Galpin-Daveline n'entendit même pas l'interruption. Et toujours
plus vite:

--Peut-on, du moins, continua-t-il, invoquer en faveur de monsieur de
Boiscoran certaines discordances de temps?... Non. À quel moment est-il
aperçu venant de ce côté? À la tombée de la nuit. Il était huit heures
et demie, déclare Ribot, quand monsieur de Boiscoran traversait le
déversoir des étangs de la Seille. Donc, il pouvait être au Valpinson
vers neuf heures et demie. Alors, le crime n'était pas commis encore. À
quelle heure le rencontre-t-on, regagnant son logis? Gaudry et la femme
Courtois l'ont dit: après onze heures. Monsieur de Claudieuse était
blessé alors, et le Valpinson brûlait. Savons-nous quelque chose des
dispositions d'esprit de monsieur de Boiscoran? Oui, encore. En venant,
il a tout son sang-froid. Il est fort surpris de rencontrer Ribot, et
cependant il lui explique sa présence en cet endroit presque dangereux,
et aussi pourquoi il a un fusil sur l'épaule. Il a, prétend-il,
quelqu'un à voir à Bréchy, et il se proposait de tirer des oiseaux
d'eau. Est-ce admissible? Est-ce même vraisemblable? Cependant,
examinons son attitude au retour. Il marchait très vite, dépose Gaudry;
il semblait furieux et arrachait aux branches des poignées de feuilles.
Que dit-il à maîtresse Courtois? Rien. Quand elle l'appelle, il n'ose
fuir, ce serait un aveu, mais c'est en toute hâte qu'il rend le service
qu'elle lui demande. Et après? Son chemin, pendant un quart d'heure, est
le même que celui de cette femme. Marche-t-il avec elle? Non. Il la
quitte précipitamment, il prend les devants, il se hâte de rentrer chez
lui, car il croit que monsieur de Claudieuse est mort, car il sait que
le Valpinson est en flammes, car il tremble d'entendre sonner le tocsin
et crier au feu!...

Ce n'est pas d'ordinaire avec ce laisser-aller familier que procède la
justice, et ceux qui la représentent s'estiment, en général, trop
au-dessus du commun des mortels pour expliquer leurs impressions, rendre
compte de leurs agissements, et, en quelque sorte, demander conseil.
Cependant, lorsqu'il s'agit d'une enquête, il n'est pas, à proprement
parler, de règles fixes. Du moment où un juge d'instruction est saisi
d'un crime, toute latitude lui est laissée pour arriver jusqu'au
coupable. Maître absolu, ne relevant que de sa conscience, armé de
pouvoirs exorbitants, il procède à sa guise...

Mais en cette affaire du Valpinson, M. Galpin-Daveline avait été emporté
par la rapidité des événements. Entre la première question adressée à
Cocoleu et le moment présent, il n'avait pas eu le temps de se
reconnaître. Et sa procédure ayant été publique, il était fatalement
amené à l'expliquer.

--Décidément, c'est un réquisitoire en règle! s'écria le docteur
Seignebos. (Il avait retiré et essuyait furieusement ses lunettes d'or.)
Et basé sur quoi? poursuivait-il avec trop de véhémence pour qu'on pût
espérer l'interrompre; basé sur les réponses d'un malheureux que moi,
médecin, je déclare inconscient de ses paroles. C'est que l'intelligence
ne s'allume pas et ne s'éteint pas dans un cerveau comme le gaz dans un
réverbère. On est ou on n'est pas idiot, il l'a toujours été, et
toujours il le sera. Mais, dites-vous, les autres dépositions sont
concluantes. Dites qu'elles vous paraissent telles. Pourquoi? Parce que
les accusations de Cocoleu vous ont influencé. Est-ce que sans cela vous
vous occuperiez de ce qu'a fait ou non monsieur de Boiscoran? Il s'est
promené toute la soirée! N'est-ce pas son droit? Il a traversé les
marais! Qui l'en empêchait? Il a passé les bois! Est-ce défendu? On l'a
rencontré! N'est ce pas naturel? Mais non, un idiot l'accuse, tous ses
gestes sont suspects. Il parle! C'est le sang-froid du scélérat endurci.
Il se tait! Remords d'un coupable tremblant de peur. Au lieu de nommer
monsieur de Boiscoran, Cocoleu pouvait me nommer, moi, Seignebos. C'est
alors mes démarches qu'on incriminerait, et, soyez tranquille, on y
découvrirait mille preuves de ma culpabilité. On aurait beau jeu,
d'ailleurs. Mes opinions ne sont-elles pas plus avancées encore que
celles de monsieur de Boiscoran! Car voilà le grand mot lâché: monsieur
de Boiscoran est républicain, monsieur de Boiscoran ne reconnaît d'autre
souveraineté, d'autre magistrature que celles du peuple...

--Docteur, interrompit le procureur de la République, docteur, vous ne
pensez pas ce que vous dites...

--Je le pense, morbleu! et même...

Mais il fut de nouveau interrompu, et par M. de Claudieuse, cette fois:

--Pour moi, déclara le comte, je reconnais la force des probabilités
qu'invoque monsieur le juge d'instruction. Mais, au-dessus des
probabilités, je place un fait positif: le caractère de l'homme accusé.
Monsieur de Boiscoran est un galant homme et un homme de cœur, incapable
d'un crime lâche et odieux...

Les autres approuvaient.

--Et moi, prononça M. Séneschal, je dirai: pourquoi ce crime? Ah! si
monsieur de Boiscoran n'avait rien à perdre!... Mais est-il ici-bas un
homme plus heureux que lui, qui est jeune, bien de sa personne, doué
d'une santé admirable, immensément riche, estimé et recherché de tous!
Enfin, il est un fait, qui est encore un secret de famille, mais que je
puis vous dire et qui seul écarterait tout soupçon: monsieur de
Boiscoran aime éperdument mademoiselle Denise de Chandoré, il est aimé
d'elle à la folie, et depuis avant-hier leur mariage est fixé au 20 du
mois prochain.

Le temps passait, cependant. La demie de quatre heures tintait au
clocher de Bréchy. Le jour était venu, faisant pâlir la lumière des
lampes. Dégagé des brumes matinales, le soleil frappait les vitres de
ses gais rayons. Mais nul ne le remarquait, de ces hommes que de si
puissantes considérations réunissaient autour du lit de M. de
Claudieuse.

Sans un mot, sans un geste, M. Galpin-Daveline avait écouté les
objections qui lui étaient présentées, et il était redevenu assez maître
de soi pour qu'il fût difficile de discerner l'impression qu'il en
ressentait. À la fin, hochant gravement la tête:

--Plus que vous, messieurs, prononça-t-il, j'ai besoin de croire à
l'innocence de monsieur de Boiscoran. Monsieur Daubigeon, qui sait ce
que je veux dire, peut vous l'affirmer... Mon cœur, avant le vôtre,
plaidait sa cause. Mais je suis le représentant de la loi; mais,
au-dessus de mes affections, il y a mon devoir... Dépend-il de moi
d'anéantir, si stupide, si absurde qu'elle paraisse, l'accusation de
Cocoleu! Puis-je faire que trois dépositions inattendues ne soient pas
venues donner à cette dénonciation un caractère de vraisemblance
inquiétant! Le comte de Claudieuse se désolait:

--Ce qu'il y a d'affreux, disait-il, c'est que monsieur de Boiscoran me
croit son ennemi. Pourvu qu'il n'aille pas imaginer que ces soupçons
indignes ont été suggérés par ma femme ou par moi. Que ne puis-je me
lever!... Du moins, messieurs, que monsieur de Boiscoran sache bien que
j'ai déclaré répondre de lui comme de moi-même!... Cocoleu, détestable
idiot!... Ah! Geneviève, chère femme aimée, pourquoi l'avoir engagé à
parler! Il se fût tu obstinément sans ton insistance!

Mme de Claudieuse succombait alors aux angoisses de cette affreuse
nuit. Pendant les premières heures, elle avait été soutenue par cette
exaltation qui suit les grandes crises; mais, depuis un moment, elle
s'était affaissée sur un escabeau, près du lit où reposaient ses deux
filles; et, la tête enfoncée dans l'oreiller, elle paraissait dormir.
Elle ne dormait pas, pourtant.

Au reproche de son mari, elle se redressa, pâle, les traits gonflés, les
yeux rouges, et, d'une voix pénétrante:

--Quoi!... s'écria-t-elle, on a tenté d'assassiner Trivulce, nos enfants
ont failli mourir au milieu des flammes, et j'aurais laissé échapper un
moyen de découvrir le misérable assassin, le lâche incendiaire!... Non!
ce que j'ai fait, je devais le faire. Quoi qu'il advienne, je ne
regrette rien...

--Mais monsieur de Boiscoran n'est pas coupable, Geneviève, il est
impossible qu'il le soit. Comment un homme qui a ce bonheur immense
d'être aimé de Denise de Chandoré, qui compte les jours qui le séparent
de son mariage, eût-il pu combiner un crime si abominable?

--Qu'il démontre donc son innocence! fit durement la comtesse.

Le plus impertinemment du monde, le docteur faisait claquer ses lèvres.

--Voilà pourtant la logique des femmes, grommelait-il.

--Certes, reprit M. Séneschal, on ne tardera pas à reconnaître
l'innocence de monsieur de Boiscoran. Il n'en aura pas moins été
soupçonné. Et, tel est l'esprit de notre pays, que ce soupçon fera ombre
à sa vie entière. Dans vingt ans d'ici, en parlant de monsieur de
Boiscoran, on dira encore: «Ah! oui, celui qui a mis le feu au
Valpinson...»

Ce fut non M. Galpin-Daveline, mais le procureur de la République qui
répondit.

--Je ne saurais, fit-il tristement, partager la manière de voir de
monsieur le maire, mais peu importe. Après ce qui s'est passé, monsieur
le juge d'instruction ne peut plus reculer, son devoir le lui interdit,
et plus encore l'intérêt de l'homme accusé. Que diraient tous ces
paysans, qui ont entendu la déclaration de Cocoleu et la déposition des
témoins, si l'enquête était abandonnée? Ils diraient que monsieur de
Boiscoran est coupable et que, si l'on ne le poursuit pas, c'est qu'il
est noble et très riche. Sur mon honneur, je crois à son innocence
absolue. Mais précisément parce qu'elle est ma conviction, je soutiens
qu'il faut le mettre à même de la démontrer victorieusement. Il doit en
avoir les moyens. Quand il a rencontré Ribot, il lui a dit qu'il se
rendait à Bréchy pour voir quelqu'un...

--Et s'il n'y était pas allé? objecta M. Séneschal. Et s'il n'eût vu
personne? Si ce n'eût été là qu'un prétexte pour satisfaire l'indiscrète
curiosité de Ribot?

--Eh bien! il en serait quitte pour dire la vérité à la justice. Je ne
suis pas inquiet. Et, tenez, il est une preuve matérielle qui, mieux que
tout, disculpe monsieur de Boiscoran. Est-ce que si, par impossible, il
eût eu dessein de tuer monsieur de Claudieuse, il n'eût pas chargé son
fusil à balle au lieu d'y laisser du plomb de chasse...

--Et il ne m'eût point manqué à dix pas..., fit le comte.

Des coups précipités, frappés à la porte, les interrompirent.

--Entrez! cria M. Séneschal.

La porte s'ouvrit, et trois paysans parurent, effarés, mais visiblement
satisfaits.

--Nous venons, dit l'un d'eux, de trouver quelque chose de singulier.

--Quoi? interrogea M. Galpin-Daveline.

--On dirait, ma foi, un étui, mais Pitard prétend que c'est l'enveloppe
d'une cartouche.

M. de Claudieuse s'était haussé sur ses oreillers.

--Montrez! fit-il vivement. J'ai tiré, ces jours passés, plusieurs coups
de fusil autour de la maison, pour écarter les oiseaux qui mangeaient
nos fruits; je verrai si cette enveloppe vient de moi.

Le paysan la lui tendit.

C'était une enveloppe de plomb, très mince, comme en ont les cartouches
de deux ou trois systèmes de fusils de chasse américains. Fait
singulier, elle avait été noircie par l'inflammation de la poudre, mais
elle n'avait été ni déchirée, ni même faussée par l'explosion. Elle
était si parfaitement intacte qu'on y pouvait lire encore, en lettres
repoussées, le nom du fabricant: Klebb.

--Cette enveloppe ne m'a jamais appartenu, fit le comte.

Mais il était devenu fort pâle en disant cela, si pâle que sa femme se
rapprocha de lui, l'interrogeant d'un regard où se lisait la plus
horrible angoisse.

--Eh bien?...

Il ne répondit pas. Et telle était en ce moment l'éloquence décisive de
ce silence, que la comtesse parut sur le point de se trouver mal et
murmura:

--Cocoleu avait donc toute sa raison!

Pas un détail de cette scène rapide n'avait échappé à M.
Galpin-Daveline. Sur tous les visages, autour de lui, il avait pu
surprendre l'expression d'une sorte d'épouvante. Pourtant, il ne fit
aucune remarque. Il prit des mains de M. de Claudieuse cette enveloppe
métallique, qui pouvait devenir une pièce à conviction de la plus
terrible importance, et durant plus d'une minute il la retourna en tous
sens, l'examinant au jour avec une scrupuleuse attention. Ensuite de
quoi, s'adressant aux paysans, debout et respectueusement découverts à
l'entrée:

--Où avez-vous trouvé ce débris de cartouche, mes amis? interrogea-t-il.

--Tout près de cette vieille tour, qui reste du vieux château, où l'on
serre des outils et qui est toute couverte de lierre.

Déjà M. Séneschal avait maîtrisé la stupeur dont il avait été saisi en
voyant blêmir et se taire le comte de Claudieuse.

--Assurément, fit-il, ce n'est pas de là que l'assassin a tiré. De cette
place, on ne voit même pas l'entrée de la maison.

--C'est possible, répondit le juge, mais l'enveloppe d'une cartouche ne
tombe pas nécessairement à l'endroit d'où l'on fait feu. Elle tombe
quand on ouvre le tonnerre de l'arme pour recharger...

C'était si exact que le docteur Seignebos lui-même n'osa pas protester.

--Maintenant, mes amis, reprit M. Galpin-Daveline, lequel de vous a
trouvé ce débris de cartouche?

--Nous étions ensemble quand nous l'avons aperçu et ramassé.

--Eh bien! dites-moi tous trois votre nom et votre domicile, pour que je
puisse, au besoin, vous faire citer régulièrement.

Ils obéirent, et cette formalité remplie, ils se retiraient, après force
salutations, quand le galop d'un cheval retentit sur l'aire qui
précédait la maison.

L'instant d'après, l'homme qui avait été expédié à Sauveterre pour
chercher des médicaments entrait. Il était furieux.

--Gredin de pharmacien! s'écria-t-il, j'ai cru que jamais il ne
m'ouvrirait!

Le docteur Seignebos s'était emparé des objets qu'on lui rapportait.

S'inclinant alors devant le juge d'instruction, d'un air d'ironique
respect:

--Je n'ignore pas, monsieur, dit-il, combien il est urgent de faire
couper le cou de l'assassin, mais je crois aussi pressant de sauver la
vie de l'assassiné. J'ai interrompu le pansement de monsieur de
Claudieuse plus peut-être que ne le permettait la prudence. Et je vous
prie de vouloir bien me laisser seul faire en paix mon métier...



VI


Rien, désormais, ne retenait plus le juge d'instruction, le procureur de
la République ni M. Séneschal. À coup sûr, M. Seignebos eût pu
s'exprimer plus convenablement, mais on était fait aux façons brutales
de ce cher docteur, car elle est inouïe, la facilité avec laquelle, en
notre pays de courtoisie, les êtres les plus grossiers se font accepter,
sous prétexte qu'ils sont comme cela et qu'il faut bien les prendre tels
qu'ils sont.

Donc, après avoir salué la comtesse de Claudieuse, après avoir serré la
main du comte en lui promettant de promptes et sûres informations, ils
sortirent.

Faute d'aliments, l'incendie s'éteignait. Quelques heures avaient suffi
pour anéantir le fruit de longues années de soins et de travaux
incessants. De ce domaine charmant et tant envié du Valpinson, rien ne
restait plus que des pans de murs calcinés et croulants, des amas de
cendres noires et des monceaux de décombres d'où montaient encore des
spirales de fumée.

Grâce au capitaine Parenteau, tout ce qu'on avait pu arracher aux
flammes avait été transporté à une certaine distance et mis à l'abri
vers les ruines du vieux château. Là s'entassaient les meubles et les
effets sauvés. Là se voyaient les charrettes et les instruments
d'agriculture, des harnais, des barriques vides, des sacs d'avoine ou de
blé. Là étaient attachés les bestiaux qu'on était parvenu, au prix de
mille dangers, à tirer de leurs écuries: des chevaux, des bœufs,
quelques moutons et une douzaine de vaches qui meuglaient
lamentablement.

Peu de gens s'étaient éloignés. Avec plus d'acharnement que jamais, les
pompiers, aidés des paysans, continuaient à inonder les restes du
bâtiment principal. Ils n'avaient rien à redouter du feu, mais ils
conservaient le vague espoir de préserver d'une carbonisation complète
les corps de Bolton et de Guillebault, ces deux infortunés qui avaient
péri victimes de leur courage.

--Quel fléau que le feu!... murmura M. Séneschal.

Ni M. Daubigeon ni M. Galpin-Daveline ne répondirent. Eux aussi, même
après tant d'émotions violentes, ils se sentaient le cœur serré par le
sinistre spectacle qui s'offrait à leurs regards.

C'est qu'un incendie n'est rien, sur le moment même, tant que dure la
fièvre du péril et l'espoir du salut, tant que les flammes éclairent
l'horizon de leurs rouges reflets! Le lendemain seulement, quand tout
est fini, éteint, on mesure l'horreur du désastre.

Mais les pompiers venaient d'apercevoir le maire de Sauveterre et ils le
saluaient de leurs acclamations. Rapidement il se dirigea vers eux, et
pour la première fois depuis que l'alarme avait été donnée, le juge
d'instruction et le procureur de la République se trouvèrent seuls.

Ils étaient debout, très rapprochés, et pendant un bon moment ils
gardèrent le silence, chacun cherchant à surprendre dans les yeux de
l'autre le secret de ses pensées.

Enfin:

--Eh bien?... demanda M. Daubigeon.

M. Galpin-Daveline tressaillit.

--C'est une épouvantable affaire! murmura-t-il.

--Quelle est votre opinion?

--Eh! le sais-je moi-même!... J'ai la tête perdue, il me semble que je
suis le jouet d'un infernal cauchemar!

--Croiriez-vous donc à la culpabilité de monsieur de Boiscoran?

--Je ne crois rien. Ma raison me crie qu'il est innocent, qu'il ne peut
pas ne pas l'être, et cependant je vois s'élever contre lui des charges
accablantes.

Le procureur de la République était consterné.

--Hélas! murmura-t-il, pourquoi vous êtes-vous obstiné, envers et contre
tous, à interroger Cocoleu, un malheureux idiot!...

Mais le juge d'instruction se révolta.

--Me reprocheriez-vous donc, monsieur, interrompit-il violemment,
d'avoir obéi aux inspirations de ma conscience?

--Je ne vous reproche rien.

--Un crime abominable a été commis; tout ce qui était humainement
possible, mon devoir me commandait de le tenter pour en découvrir
l'auteur.

--Oui!... Et l'homme qu'on accuse est votre ami, et hier encore vous
mettiez son amitié au nombre de vos meilleures chances d'avenir...

--Monsieur!

--Cela vous étonne que je sois si exactement informé? Allez, rien
n'échappe à la curiosité désœuvrée des petites villes... Je sais que
votre espoir le plus cher était d'entrer dans la famille de monsieur de
Boiscoran, et que vous comptiez sur son appui pour obtenir la main d'une
de ses cousines...

--Je ne le nie pas.

--Malheureusement, vous avez été séduit par la perspective d'une affaire
retentissante; vous avez oublié toute prudence, et voilà vos projets à
vau-l'eau. Que monsieur de Boiscoran soit innocent ou coupable, jamais
sa famille ne vous pardonnera votre intervention. Coupable, elle vous
reprochera de l'avoir livré à la cour d'assises; innocent, elle vous
reprochera plus cruellement encore de l'avoir soupçonné.

Peut-être pour cacher son trouble, M. Galpin-Daveline baissait la tête.

--Que feriez-vous donc à ma place, monsieur? interrogea-t-il.

--Je me récuserais, répondit M. Daubigeon, quoiqu'il soit déjà bien
tard.

--Ce serait compromettre ma carrière.

--Cela vaudrait mieux que de vous charger d'une affaire où vous
n'apporterez ni le calme, ni la froide impartialité qui sont les
premières et les plus indispensables vertus d'un magistrat instructeur.

Le juge peu à peu s'irritait.

--Monsieur! s'écria-t-il, me croyez-vous donc homme à me laisser
détourner de mon devoir par des considérations d'amitié ou d'intérêt
personnel?

--Je ne dis pas cela.

--Ne venez-vous pas de me voir à l'œuvre! Ai-je bronché, quand le nom de
monsieur de Boiscoran est tombé des lèvres de Cocoleu? S'il se fût agi
d'un autre, peut-être en serais-je resté là. Mais monsieur de Boiscoran
est mon ami, mais j'ai beaucoup à attendre de lui, et, pour cela
précisément, j'ai insisté et persisté, et j'insiste et je persiste
encore.

Le procureur de la République haussait les épaules.

--C'est bien cela, fit-il. Parce que monsieur de Boiscoran est votre
ami, de peur d'être taxé de faiblesse, vous allez être dur avec lui,
impitoyable, injuste même... Parce que vous aviez beaucoup à attendre de
lui, vous voudrez absolument le trouver coupable! Et vous vous dites
impartial!

M. Galpin-Daveline se redressait de toute sa roideur accoutumée.

--Je suis sûr de moi! prononça-t-il.

--Prenez garde!

--Mon parti est arrêté, monsieur.

Il était temps. M. Séneschal revenait, accompagné du capitaine
Parenteau.

--Eh bien! messieurs, demanda-t-il, qu'avez-vous résolu?

--Nous allons partir pour Boiscoran, répondit le juge d'instruction.

--Quoi! tout de suite?

--Oui. Je tiens à trouver monsieur de Boiscoran encore couché. J'y tiens
si fort que je me passerai de mon greffier.

Le capitaine Parenteau s'inclina.

--Votre greffier est ici, monsieur, dit-il, et même il vous demandait,
il n'y a qu'un instant...

Sur quoi, de sa plus belle voix, il se mit à appeler:

--Méchinet! Méchinet!

Un petit homme grisonnant, jovial et joufflu, accourut presque aussitôt
et, bien vite, se mit à raconter comment un voisin était venu le
prévenir des événements et du départ du juge d'instruction, et comment,
n'écoutant que son zèle, il s'était mis en route, seul, à pied.

--Comment allez-vous, monsieur, vous rendre à Boiscoran? demanda le
maire à M. Galpin-Daveline.

--Je l'ignore, Méchinet va se mettre en quête d'un moyen de locomotion.

Prompt comme l'éclair, le greffier s'élançait déjà, M. Séneschal le
retint.

--Ne cherchez pas, dit-il, je vais mettre à votre disposition mon cheval
et ma voiture. Le premier paysan venu vous conduira. Le capitaine
Parenteau et moi profiterons, pour rentrer à Sauveterre, du cabriolet
d'un fermier de Bréchy. Car il nous faut y rentrer au plus tôt. Je viens
de recevoir des nouvelles inquiétantes. Je crains du désordre. Les
paysannes, qui se rendaient au marché, y ont raconté, avec toutes sortes
d'exagérations, les malheurs déjà si grands de cette nuit. Elles ont
assuré que dix ou douze hommes avaient été tués et blessés, et que
l'incendiaire, monsieur de Boiscoran, était arrêté. La foule s'est
portée chez la veuve du malheureux Guillebault, et il y a une
manifestation devant la maison des demoiselles de Lavarande, où demeure
la fiancée de monsieur de Boiscoran, mademoiselle Denise de Chandoré.

Pour rien au monde, en des temps ordinaires, M. Séneschal n'eût consenti
à confier à des mains étrangères son bon cheval--Caraby--, le meilleur
peut-être de l'arrondissement. Mais il était affreusement bouleversé, on
le voyait bien, malgré ses efforts pour conserver cette impassible
dignité qui sied si bien à l'autorité.

Il fit un signe, et en un moment sa voiture fut prête. Seulement,
lorsqu'il demanda quelqu'un pour conduire, personne ne se présenta. Tous
ces braves campagnards qui venaient de passer la nuit dehors avaient
hâte de regagner leur logis, où les réclamaient les soins à donner à
leur bétail. Voyant l'hésitation des autres:

--Eh bien! c'est moi qui mènerai la justice, déclara le fils Ribot, ce
gars avantageux qui avait rencontré M. de Boiscoran au déversoir de la
Seille.

Et s'emparant du fouet et des guides, il s'installa sur la banquette de
devant, pendant que prenaient place le procureur de la République, le
juge d'instruction et le greffier Méchinet.

--Surtout, ménage Caraby, recommanda M. Séneschal, qui sentit à cet
instant suprême se réveiller toute sa sollicitude.

--N'ayez pas peur, monsieur le maire, répondit le gars en enlevant
vigoureusement le cheval, si je tapais trop fort, monsieur Méchinet me
retiendrait...

C'était presque une puissance à Sauveterre que ce Méchinet, greffier du
juge d'instruction, et les plus huppés comptaient avec lui. Ses
fonctions officielles étaient humbles et peu rétribuées, mais il avait
eu l'art d'y adjoindre, sans que le tribunal y trouvât rien à redire,
quantité d'occupations parasites qui grandissaient singulièrement son
importance et sextuplaient ses revenus.

Lithographe distingué, c'était lui qui faisait toutes les cartes de
visite que l'on commandait à M. Serpin, le premier imprimeur de la ville
et le propriétaire et gérant responsable de L_'Indépendant de
Sauveterre_. Comptable expérimenté, il tenait les livres et débrouillait
les comptes chez plusieurs négociants. Il donnait aussi des
consultations de droit aux paysans processifs et rédigeait habilement
des actes sous seing privé. Depuis longtemps il était chef de la musique
des pompiers et directeur de l'orphéon.

Correspondant de la société des auteurs dramatiques, dont il percevait
les droits, il devait à ce titre ses entrées au théâtre, non seulement
dans la salle, par la porte du public, mais dans les coulisses, par le
couloir étroit et malpropre réservé aux artistes. Enfin, il donnait,
selon la volonté des personnes, des leçons d'écriture et de français aux
petites filles et des leçons de flûte ou de cornet à pistons aux jeunes
amateurs.

Tant de talents divers lui avaient longtemps attiré la sourde inimitié
des autres employés de la localité, du secrétaire de la mairie, du
factotum de la sous-préfecture, du premier commis des hypothèques et
même du fondé de pouvoir de la recette particulière. Mais tous ces
ennemis avaient fini par désarmer devant une supériorité universellement
reconnue. Et de même que tout le monde, lorsqu'un événement imprévu les
prenait sans vert: «Allons consulter Méchinet», disaient-ils.

Lui dissimulait, sous les apparences rassurantes d'une éternelle bonne
humeur, l'ambition qui le dévorait de devenir riche et l'un des premiers
personnages de Sauveterre. C'est que c'était un diplomate retors que ce
Méchinet, fin comme l'ambre et plus délié que la soie. Il l'avait bien
prouvé, en réalisant ce problème de remplir la ville du mouvement de sa
personnalité remuante, de se mêler de tout et de tous sans se faire un
seul ennemi déclaré.

Le fait est qu'on le craignait et qu'on avait une peur terrible de sa
langue. Non qu'il eût jamais fait de mal à personne--il n'était pas si
sot--, mais à cause du mal qu'il eût pu faire, pensait-on, étant l'homme
le mieux au courant de tous les petits secrets de Sauveterre, et le plus
exactement informé de toutes les intrigues, de toutes les vilenies et de
tous les tripotages.

Cela tenait à sa situation particulière. Célibataire, il vivait chez ses
sœurs, les demoiselles Méchinet, qui étaient les premières couturières
de la ville, et de plus des dévotes célèbres affiliées à toutes les
congrégations religieuses. Par elles, il avait l'œil et l'oreille dans
la belle société, et il savait le fin et le dernier mot des cancans dont
il recueillait l'écho, soit à son imprimerie, soit au Palais.

Il disait plaisamment: «Comment m'échapperait-il quelque chose, à moi,
qui ai pour me renseigner l'église et le journal, le tribunal et le
théâtre?...»

Un tel homme eût failli à son rôle s'il n'eût pas connu sur le bout du
doigt tout ce qu'on pouvait connaître dans le pays des antécédents de M.
de Boiscoran. Aussi, tandis que roulait la voiture, sur la route bien
unie, par la plus belle matinée de juin, débitait-il ce qu'il appelait
le casier judiciaire du prévenu.

M. de Boiscoran--Jacques de son prénom--n'était pas fixé à sa propriété
et rarement y séjournait plus d'un mois de suite. Il vivait à Paris, où
sa famille possédait, rue de l'Université, un confortable hôtel. Car il
avait encore ses parents.

Son père, le marquis de Boiscoran, maître d'une belle fortune
territoriale, député sous Louis-Philippe, représentant en 1848, s'était
retiré des affaires à l'avènement du Second Empire et dépensait, depuis,
tout ce qu'il avait d'activité et de capitaux à collectionner toutes
sortes de bibelots artistiques, des porcelaines spécialement et des
faïences, dont il avait écrit une monographie.

Sa mère, une Chalusse, avait eu la réputation d'une des plus charmantes
et des plus spirituelles femmes de la cour du roi-citoyen. Même, à une
certaine époque, la médisance ne l'avait pas épargnée, et vers 1845 ou
1846, elle avait été, prétendait-on, l'héroïne d'une aventure un peu
vive, dont le héros était un galant substitut devenu depuis le plus
austère des magistrats.

En vieillissant, la marquise de Boiscoran avait incliné vers la
politique comme d'autres se jettent dans la dévotion. Et tandis que son
mari se vantait de n'avoir pas ouvert un journal depuis dix ans, elle
avait fait de son salon un petit centre parlementaire qui n'était pas
sans influence.

Ayant encore son père et sa mère, Jacques de Boiscoran possédait
néanmoins une fortune personnelle assez importante: vingt-cinq ou trente
mille livres de rentes. Cette fortune, qui comprenait le château de
Boiscoran, ses terres, ses prairies et ses bois, lui avait été léguée
par un de ses oncles, le frère aîné de son père, mort veuf et sans
enfants en 1868...

Jacques de Boiscoran était alors un homme de vingt-six à vingt-sept ans,
brun, grand, vigoureux, bien découplé, non pas joli garçon précisément,
mais ayant, ce qui vaut mieux, une de ces physionomies ouvertes et
intelligentes qui préviennent en leur faveur. Son caractère était, à
Sauveterre, moins connu que sa personne. Les gens qui avaient eu avec
lui des relations le disaient loyal et généreux, grand ami du plaisir,
spirituel et gai, de cette bonne et franche gaieté devenue si rare.

Lors de l'invasion prussienne, il avait été nommé capitaine d'une des
compagnies de mobiles de l'arrondissement, et même--chose honteuse à
dire, et qu'il faut dire pourtant--il s'était trouvé des gens dans le
pays pour lui reprocher de n'avoir pas su, comme d'autres chefs, éviter
le danger. Il avait vaillamment conduit ses hommes au feu et s'y était
si bien comporté que le général Chanzy avait cru devoir appliquer, sur
une blessure qu'il avait reçue, un bout de ruban rouge.

--Et un tel homme aurait commis le crime si lâche du Valpinson! dit M.
Daubigeon au juge d'instruction. Non! ce n'est pas possible, il va, dès
les premiers mots, dissiper les doutes affreux qui nous tourmentent...

--Et ce sera bientôt, fit le gars Ribot, car nous arrivons...

En Saintonge, pays aisé, mais où les grandes fortunes sont assez rares,
on donne carrément le nom de château à la moindre bicoque ayant
girouette sur un toit pointu. Mais Boiscoran est bel et bien un château.
C'est une construction de la fin du XVIIe siècle, d'un goût
déplorable, mais massive comme une forteresse. L'emplacement en est
heureux. Tout autour verdoient des bois et des prairies, et, au bas des
jardins en pente, coule sur un lit de cailloux une petite rivière qui
doit sans doute à son perpétuel gazouillement son nom: la Pibole, la
pie, en patois saintongeois.



VII


Il était sept heures quand la voiture «qui portait la justice» entra
dans la cour de Boiscoran--une vaste cour plantée de tilleuls et
entourée de bâtiments d'exploitation.

Le château était bien éveillé. Devant la porte de son logis, la métayère
récurait le chaudron où elle avait fait cuire la soupe du matin; des
filles de ferme allaient et venaient, et, près de l'écurie, un robuste
gars brossait à tour de bras un cheval de sang. Debout sur le perron, le
valet de chambre de M. de Boiscoran, M. Antoine, surveillait tout en
fumant son cigare au soleil.

C'était un homme d'une cinquantaine d'années, fort alerte encore, qui
avait été légué à Jacques de Boiscoran par son oncle, en même temps que
sa fortune. Il avait été marié et il avait perdu sa femme, mais sa fille
était au service de la marquise de Boiscoran. Né dans la famille, ne
l'ayant jamais quittée, il se considérait comme en faisant partie et ne
voyait aucune différence entre son intérêt à lui et celui de ses
maîtres. Et de fait, on le traitait moins en serviteur qu'en ami, et il
pensait bien ne rien ignorer des affaires de M. de Boiscoran.

Voyant descendre de voiture le juge d'instruction et le procureur de la
République, il jeta son cigare, et s'avançant rapidement vers eux en les
saluant de son plus accueillant sourire:

--Ah! messieurs, fit-il, quelle bonne surprise! Monsieur va être bien
content!

Avec des étrangers, Antoine ne se fût point permis cette familiarité,
car il était formaliste, mais il avait déjà vu au château M. Daubigeon,
et il savait quels projets avaient été agités entre son maître et M.
Galpin-Daveline. Aussi fut-il singulièrement étonné de la raideur
embarrassée de ces messieurs, et de l'accent dont le juge d'instruction
lui demanda:

--Monsieur de Boiscoran est-il levé?

--Pas encore, répondit-il, et même monsieur m'avait bien recommandé de
ne pas le réveiller. Comme il est rentré assez tard, il se proposait de
dormir la grasse matinée...

Instinctivement, le juge et le procureur de la République détournèrent
la tête, chacun craignant de rencontrer le regard de l'autre.

--Ah! Monsieur de Boiscoran est rentré tard? insista M. Galpin-Daveline.

--Vers minuit; plutôt après qu'avant.

--Et il était sorti?...

--Sur les huit heures.

--Comment était-il vêtu?

--Comme d'ordinaire. Il avait un pantalon gris clair, de velours côtelé,
une jaquette de velours marron et un grand chapeau de paille.

--Avait-il son fusil?

--Oui, monsieur.

--Savez-vous où il est allé?

Le respect seul que professait Antoine pour les amis de son maître avait
pu le déterminer à répondre à cet interrogatoire, qu'il jugeait à part
soi de la plus haute inconvenance. Mais cette dernière question lui
parut passer les bornes. Et c'est d'un ton de réserve offensée qu'il
répondit:

--Je n'ai pas l'habitude de demander à monsieur où il va quand il sort,
ni d'où il vient quand il rentre.

À quels honorables sentiments obéissait l'honnête valet de chambre, M.
Daubigeon le comprit. Et c'est d'un air dont la conviction s'imposait
que, prenant la parole:

--Ne croyez pas, mon ami, dit-il, qu'une vaine curiosité nous fasse vous
poser toutes ces questions. Répondez. Votre franchise peut servir votre
maître plus que vous ne l'imaginez.

C'est d'un regard décidément stupéfait qu'Antoine examinait tour à tour
le juge d'instruction et le procureur de la République, le greffier
Méchinet et enfin Ribot qui, descendu de son siège, avait déroulé la
longe de Caraby et l'attachait à un arbre.

--Je vous jure, messieurs, répondit-il, que j'ignore où monsieur de
Boiscoran a passé la soirée.

--Vous ne le soupçonnez même pas?

--Non.

--Peut-être était-il à Bréchy, chez un de ses amis?

--Je ne lui connais pas d'amis à Bréchy.

--Qu'a-t-il fait en rentrant?

L'inquiétude, visiblement, gagnait le digne serviteur.

--Attendez! répondit-il. Monsieur, en rentrant, est monté à sa chambre
et y est resté quatre ou cinq minutes. Il est redescendu, ensuite, et a
mangé une tranche de pâté et bu un verre de vin. Après, il a allumé un
cigare et m'a dit d'aller me coucher, qu'il voulait faire un tour et
qu'il se déshabillerait seul.

--Et vous êtes allé vous coucher?

--Naturellement.

--De sorte que vous ignorez ce qu'a pu faire votre maître?

--Pardonnez-moi: je l'ai entendu ouvrir la porte qui donne sur le
jardin.

--Il ne vous a pas paru... extraordinaire?

--Non... il était comme tous les jours, plus gai, peut-être, il
chantait...

--Pouvez-vous me montrer le fusil qu'il avait emporté?

--Non... Monsieur a dû le déposer dans sa chambre.

M. Daubigeon ouvrait la bouche pour présenter une objection, le juge
l'arrêta d'un geste, et vivement:

--Y a-t-il longtemps, demanda-t-il au domestique, que monsieur de
Boiscoran et monsieur de Claudieuse ne se sont rencontrés?

Antoine tressaillit, comme si un pressentiment eût traversé son esprit.

--Très longtemps, répondit-il. À ce que je crois, du moins.

--Vous n'ignorez pas qu'ils sont au plus mal?

--Oh!...

--Ils ont eu ensemble les altercations les plus violentes...

--Des fâcheries, tout au plus... Ne se fréquentant pas, comment se
seraient-ils haïs? Vingt fois, d'ailleurs, j'ai entendu monsieur dire
qu'il tenait le comte de Claudieuse pour le meilleur et le plus loyal
des hommes, et qu'il le respectait infiniment.

Durant plus d'une minute, M. Galpin-Daveline se tut, cherchant s'il
n'oubliait rien. Puis, tout à coup:

--Quelle distance y a-t-il d'ici au Valpinson? interrogea-t-il.

--Six kilomètres, monsieur, répondit Antoine.

--Si vous aviez à vous rendre chez monsieur de Claudieuse, quel chemin
prendriez-vous?

--La grande route, celle qui passe par Bréchy.

--Vous ne traverseriez pas les marais?

--Certes, non...

--Pourquoi?

--Parce que la Seille est débordée, monsieur, et que les fossés sont
pleins d'eau.

--Est-ce qu'en coupant à travers bois, on ne s'abrégerait pas?...

--On aurait moins de chemin à faire, mais on mettrait plus de temps...
les sentiers sont mal tracés et encombrés d'ajoncs.

Le procureur de la République dissimulait mal une réelle douleur. De
plus en plus, les réponses d'Antoine lui semblaient fâcheuses.

--Maintenant, reprit le juge, si le feu prenait à Boiscoran,
apercevrait-on l'incendie de la cour du Valpinson?

--Je ne le crois pas, monsieur; nous sommes séparés par des collines et
des bois...

--D'ici, entendez-vous les cloches de Bréchy?

--Quand le vent est au nord, oui, monsieur.

--Et hier soir? Et cette nuit?

--Le vent était à l'ouest, comme toujours quand il y a tempête.

--De sorte que vous ne savez rien, vous n'avez pas entendu parler
d'un... accident épouvantable.

--Un accident... Je ne sais pas ce que monsieur veut dire.

C'est dans la cour qu'avait lieu cet interrogatoire, et sur ces derniers
mots parurent, à cheval, deux gendarmes à qui M. Galpin-Daveline, avant
de quitter le Valpinson, avait commandé de venir le rejoindre. Les
apercevant:

--Mon Dieu!... s'écria le vieil Antoine, qu'est-ce que cela signifie!...
Je cours réveiller monsieur!...

Le juge l'arrêta.

--Pas un mouvement, lui dit-il durement, pas un mot! (Et montrant Ribot
aux gendarmes qui avaient mis pied à terre:) Vous allez garder ce garçon
à vue, ajouta-t-il, et l'empêcher de communiquer avec qui que ce soit.
(Puis, revenant à Antoine:) Et maintenant, commanda-t-il, conduisez-nous
à la chambre de monsieur de Boiscoran!



VIII


Avec ses apparences de demeure féodale, le château de Boiscoran n'était
en réalité qu'un pied-à-terre de garçon--pied-à-terre passablement
négligé, même.

Des quatre-vingts ou cent pièces qui s'y trouvaient, c'est tout au plus
si huit ou dix étaient meublées, et encore de la façon la plus
rudimentaire. Un salon, une salle à manger, quelques chambres d'amis,
c'était tout autant qu'il en fallait pour les séjours de M. de
Boiscoran.

Lui-même occupait au premier étage un tout petit appartement, dont la
porte ouvrait sur le palier du grand escalier.

Lorsqu'arrivèrent devant cette porte, guidés par le vieil Antoine, le
juge d'instruction, le procureur de la République et le greffier
Méchinet:

--Frappez, commanda M. Galpin-Daveline au valet de chambre.

Le bonhomme obéit, et tout aussitôt de l'intérieur:

--Qui est là? cria une voix jeune et forte.

--C'est moi, monsieur, répondit le fidèle serviteur, je voudrais...

--Va-t'en au diable! interrompit la voix.

--Cependant, monsieur...

--Laisse-moi dormir, bourreau, je n'ai pu fermer l'œil qu'au jour...

Impatienté, le juge d'instruction écarta le domestique et, saisissant la
poignée de la porte, il essaya de l'ouvrir: elle était fermée en dedans.

Mais il eut vite pris un parti.

--C'est moi, monsieur de Boiscoran, prononça-t-il, ouvrez...

--Eh! c'est ce cher Daveline! fit joyeusement la voix.

--Il faut que je vous parle...

--Et je suis à vous, magistrat très illustre!... Le temps de voiler d'un
inexpressible[1] mes formes apolloniennes et j'apparais.

Presque aussitôt, en effet, la porte s'ouvrit, et M. de Boiscoran se
montra, les cheveux ébouriffés, les yeux encore chargés de sommeil, mais
rayonnant de jeunesse et de santé, la lèvre souriante et la main
largement tendue.

--Par ma foi! disait-il, c'est une fameuse inspiration que vous avez eue
là, mon cher Daveline, de venir me demander à déjeuner... (Et saluant M.
Daubigeon:) Sans compter, ajouta-t-il, que je ne saurais trop vous
remercier d'avoir décidé à vous accompagner notre cher procureur de la
République. C'est une vraie descente de justice...

Mais il s'arrêta, glacé par l'expression du visage de M. Daubigeon,
stupéfait de voir M. Galpin-Daveline se reculer au lieu de prendre et de
serrer la main qu'il lui tendait.

--Ah çà, qu'est-ce qui arrive, mon cher ami?... Jamais le juge
d'instruction n'avait été si roide.

--Il nous faut oublier nos relations, monsieur, prononça-t-il. Ce n'est
pas l'ami qui se présente chez vous aujourd'hui, c'est le juge.

M. de Boiscoran semblait confondu, mais nulle ombre d'inquiétude
n'assombrissait sa franche et loyale physionomie.

--Je veux être pendu, commença-t-il, si je comprends...

--Entrons! fit M. Daveline.

Ils entrèrent, et au moment de passer la porte:

--Monsieur, murmura Méchinet à l'oreille de M. Daubigeon, cet homme est
certainement innocent. Jamais un coupable ne nous eût accueillis
ainsi...

--Silence! monsieur, dit sévèrement le procureur de la République, qui,
cependant, était un peu de l'avis du greffier; silence!

Et, grave et attristé, il alla se placer dans l'embrasure d'une fenêtre.

M. Galpin-Daveline, lui, était debout au milieu de la chambre, et il
s'efforçait d'en embrasser et d'en fixer, dans son esprit, jusqu'aux
moindres détails.

Le désordre de cette chambre disait avec quelle précipitation M. de
Boiscoran avait dû se coucher la veille. Ses effets, ses bottes, sa
chemise, son gilet, sa jaquette et son chapeau de paille étaient jetés
au hasard sur les meubles et à terre. Il avait sur lui ce pantalon gris
clair, reconnu et désigné successivement par Cocoleu, par Ribot, par
Gaudry et par la femme Courtois.

--Maintenant, monsieur, commença M. de Boiscoran, avec cette nuance de
mécontentement d'un homme qui se demande si on ne se moque pas de lui,
m'expliquerez-vous, puisque vous n'êtes plus mon ami, ce qui me vaut
l'honneur matinal de votre visite?

Pas un muscle de la figure de M. Galpin-Daveline ne bougea. Et comme si
la question se fût adressée à tout autre qu'à lui:

--Veuillez, monsieur, me montrer vos mains, dit-il froidement.

Une vive rougeur colora les joues de M. de Boiscoran, et une perplexité
singulière se lut dans ses yeux.

--Si c'est une plaisanterie, dit-il, elle a peut-être trop duré!

Il allait s'emporter, c'était évident. M. Daubigeon crut devoir
intervenir:

--Malheureusement, monsieur, prononça-t-il, jamais situation ne fut plus
grave. Faites ce que vous demande monsieur le juge d'instruction.

De plus en plus surpris, M. de Boiscoran promenait autour de lui un
rapide regard.

Dans le cadre de la porte, Antoine, le vieux valet de chambre, se tenait
debout, l'angoisse peinte sur le front. Près de la cheminée, le greffier
Méchinet avait avisé une table, et il s'y était installé avec son
papier, ses plumes et son écritoire de corne.

Alors, avec un mouvement d'épaules qui annonçait que, décidément, il
renonçait à comprendre, M. de Boiscoran montra ses mains. Elles étaient
parfaitement blanches et nettes. Les ongles, assez longs, étaient
soigneusement nettoyés.

--Quand vous êtes-vous lavé les mains pour la dernière fois? demanda M.
Galpin-Daveline, après un minutieux examen.

À cette question, le visage de M. de Boiscoran s'éclaira, et éclatant de
rire:

--Par ma foi! s'écria-t-il, j'avoue que j'ai été pris. J'allais
m'emporter. J'ai eu presque peur...

--Et vous aviez raison d'avoir peur, monsieur, prononça M.
Galpin-Daveline, car une accusation terrible pèse sur vous. Et de votre
réponse à la question que je vous pose, et qui vous semble ridicule,
dépendent peut-être votre honneur et votre liberté...

Ah! il n'y avait plus cette fois à s'y méprendre. M. de Boiscoran se
sentit saisi de cet effroi que la justice inspire aux plus honnêtes, aux
plus sûrs d'eux-mêmes.

Il pâlit, et d'une voix troublée:

--Quoi! dit-il, une accusation pèse sur moi, et c'est vous, monsieur
Galpin-Daveline, qui vous présentez chez moi pour m'interroger...

--Je suis magistrat, monsieur!

--Mais vous étiez aussi mon ami. Si quelqu'un devant moi se fût permis
de vous accuser d'un crime, d'une lâcheté, d'une infamie, je vous aurais
défendu, monsieur, et de toute mon énergie, sans hésitation, sans
arrière-pensée... Je vous aurais défendu jusqu'à ce qu'on m'eût fourni
des preuves éclatantes, irrécusables, matérielles, de votre culpabilité.
Et si, à la fin, il m'eût été démontré que vous étiez coupable, je vous
aurais plaint, et je ne m'en serais pas moins rappelé qu'à un certain
moment je vous avais assez estimé pour vous faciliter une alliance qui
eût fait de vous mon parent. Tandis que vous!... On m'accuse, je ne sais
de quoi, faussement, évidemment, et tout de suite vous ajoutez foi à
l'accusation absurde, et vous acceptez d'être mon juge... Eh bien! soit!
Je me suis lavé les mains hier soir, en rentrant.

C'est avec raison que M. Galpin-Daveline avait vanté son sang-froid et
sa puissance sur soi. Il ne sourcilla pas à cette rude apostrophe, et
toujours du même ton:

--Qu'est devenue l'eau dont vous vous êtes servi? demanda-t-il.

--Elle doit encore être là, dans mon cabinet de toilette.

Le juge d'instruction y courut.

Sur la table de marbre était une cuvette de porcelaine pleine d'eau.
Cette eau était noire et sale. Au fond, on voyait distinctement des
résidus de charbon. À la surface, mêlés à de la mousse de savon,
surnageaient quelques fragments d'une extrême ténuité, mais cependant
appréciables, de papier brûlé.

Avec des précautions infinies, le juge d'instruction apporta lui-même la
cuvette sur la table où écrivait Méchinet, et la montrant à M. de
Boiscoran:

--Est-ce bien là, interrogea-t-il, l'eau dans laquelle vous vous êtes
lavé les mains en rentrant?

D'un ton d'insouciance dédaigneuse:

--Oui, répondit M. de Boiscoran.

--Vous aviez donc manié du charbon, touché des matières enflammées?

--Vous le voyez bien!

Placés presque en face l'un de l'autre, le procureur de la République et
le greffier Méchinet échangèrent un rapide coup d'œil. Ils avaient, en
même temps, ressenti la même impression.

Si M. de Boiscoran n'était pas innocent, c'était à coup sûr un homme
d'une audace et d'une énergie extraordinaires, et qui obéissait à
quelque plan longuement médité, car ses réponses, comme autant d'aveux,
semblaient le livrer pieds et poings liés à la prévention.

Le juge d'instruction lui-même parut frappé de stupeur. Mais ce ne fut
qu'un éclair, et se retournant vers son greffier:

--Écrivez! lui commanda-t-il.

Et il lui dicta le procès-verbal de cette scène, exactement,
minutieusement, se reprenant même parfois pour arriver à l'expression
juste et châtier son style.

Ayant terminé:

--Reprenons, monsieur, dit-il à M. de Boiscoran. Vous avez passé dehors
la soirée d'hier.

--Oui, monsieur.

--Sorti à huit heures, vous n'êtes rentré qu'à minuit.

--Après minuit.

--Vous aviez emporté votre fusil?

--Oui.

--Où est-il?

D'un geste insouciant, M. de Boiscoran le montra, dans l'angle de la
cheminée, et dit:

--Le voilà!

Vivement M. Galpin-Daveline s'en empara.

C'était une arme de luxe, à double canon, d'un travail et d'un fini
exceptionnels. Sur les incrustations de la crosse se lisait le nom du
fabricant:

Klebb.

--Quand avez-vous fait feu avec ce fusil pour la dernière fois,
monsieur? interrogea le juge d'instruction.

--Il y a quatre ou cinq jours.

--À quelle occasion?

--Pour tuer des lapins qui ravagent mes bois. Avec toute l'attention
dont il était capable, M. Galpin-Daveline examinait et faisait jouer la
batterie de cette arme, dont le mécanisme avait une certaine analogie
avec le système Remington. Bientôt il ouvrit le tonnerre et constata que
le fusil était chargé. Dans chacun des canons se trouvait une cartouche
à enveloppe de plomb. Cela fait, il remit l'arme à sa place, et tirant
de sa poche l'enveloppe métallique trouvée par Pitard, il la présenta à
M. de Boiscoran, en demandant:

--Reconnaissez-vous ceci?

--Parfaitement! répondit M. de Boiscoran. C'est l'enveloppe d'une de mes
cartouches que j'aurai jetée après l'avoir brûlée.

--Croyez-vous donc être le seul dans le pays à avoir une arme de ce
système?

--Je ne le crois pas, j'en suis sûr.

--De telle sorte qu'une enveloppe de cartouche Klebb, celle-ci, par
exemple, trouvée dans un endroit quelconque, attesterait nécessairement
votre présence?

--Nécessairement, non. J'ai vu plus d'une fois des enfants ramasser les
enveloppes que je venais de jeter et jouer avec.

Tout en faisant voler sa plume sur le papier, le greffier Méchinet se
permettait certaines grimaces des plus significatives. Il était trop au
fait des allures d'une instruction criminelle pour ne pas se rendre
compte de la tactique de M. Galpin-Daveline, tactique horriblement
dangereuse et perfide, qui consiste à tourner le prévenu avant de
l'attaquer sérieusement.

--Il joue serré, murmura-t-il en se penchant vers M. Daubigeon.

Le juge d'instruction s'était assis.

--Ceci posé, reprit-il, je vous prie, monsieur, de vouloir bien me
donner l'emploi de votre soirée de huit heures à minuit... Ne vous
pressez pas, réfléchissez, prenez votre temps, votre réponse aura
certainement une influence décisive.

M. de Boiscoran, jusqu'à ce moment, était demeuré calme, mais de ce
calme inquiétant qui décèle de terribles tempêtes intérieures,
difficilement contenues. Les avertissements du juge, et plus encore le
ton dont ils étaient donnés, le révoltèrent comme la plus odieuse des
hypocrisies, et cessant de se contenir, les yeux pleins d'éclairs:

--Enfin, monsieur! s'écria-t-il, que voulez-vous de moi? De quoi
m'accuse-t-on?

M. Galpin-Daveline ne broncha pas.

--Vous le saurez, monsieur, quand le moment sera venu, répondit-il.
Commencez par répondre, et croyez-moi, dans votre intérêt, répondez
franchement. Qu'avez-vous fait hier soir?

--Eh! le sais-je!... Je me suis promené...

--Ce n'est pas une réponse.

--C'est cependant la vérité. J'étais sorti sans but, j'ai marché au
hasard...

--Votre fusil sur l'épaule.

--J'emporte toujours mon fusil, mon valet de chambre vous le dira.

--N'avez-vous pas traversé les marais de la Seille?

--Non.

Le juge d'instruction hocha gravement la tête.

--Vous ne dites pas la vérité, monsieur, fit-il.

--Monsieur...

--Vos bottes, que j'aperçois là, sur votre descente de lit, vous donnent
le démenti le plus formel. D'où vient la boue dont elles sont couvertes?

--Les prairies, autour de Boiscoran, sont très humides.

--N'insistez pas. Vous avez été vu.

--Cependant...

--Vous avez été rencontré par le fils Ribot au moment où vous passiez le
déversoir des étangs.

M. de Boiscoran ne répondit pas.

--Où alliez-vous? demanda le juge.

Pour la première fois, une inquiétude réelle contracta les traits de M.
de Boiscoran, l'inquiétude d'un homme qui voit tout à coup s'ouvrir sous
ses pas un précipice qu'il ne soupçonnait pas.

Il hésita, et comprenant que nier était inutile:

--J'allais à Bréchy, répondit-il.

--Chez qui?

--Chez le marchand de bois à qui j'ai vendu mes coupes de 1870. Ne
l'ayant pas trouvé, je suis revenu par la grande route...

D'un geste, M. Galpin-Daveline l'arrêta.

--C'est faux! prononça-t-il durement.

--Oh!

--Vous n'êtes pas allé à Bréchy.

--Permettez...

--Et la preuve, c'est que, vers onze heures, vous traversiez d'un pas
hâtif les bois de Rochepommier.

--Moi!...

--Vous-même. Et ne dites pas non, car, tenez, votre pantalon est encore
tout hérissé des épines des ajoncs que vous avez traversés.

--Il y a des ajoncs ailleurs que dans les bois de Rochepommier.

--C'est vrai, mais on vous y a vu.

--Qui?

--Gaudry, le braconnier. Et il vous a si bien vu qu'il a pu nous dire
votre humeur. Vous étiez troublé et fort en colère, vous parliez haut,
vous juriez, vous arrachiez des feuilles aux branches d'arbres...

Tout en parlant, le juge d'instruction s'était levé et avait pris sur un
fauteuil la jaquette de M. de Boiscoran. Il en fouilla les poches et en
retira une poignée de feuilles flétries.

--Et tenez, voilà une preuve de la véracité de Gaudry.

--Il y a des feuilles d'arbres partout, murmura M. de Boiscoran.

--Oui, mais une femme, maîtresse Courtois, vous a vu sortir du bois de
Rochepommier. Vous l'avez aidée à replacer sur son âne un sac qu'elle ne
pouvait soulever seule. Le niez-vous? Non. Vous avez raison, car ici,
tenez, sur la manche et sur un des pans de votre jaquette, j'aperçois de
la poussière blanche qui certainement est de la farine.

M. de Boiscoran baissait la tête.

--Avouez donc, insista le juge d'instruction, que hier au soir, entre
dix et onze heures, vous étiez au Valpinson...

--Jamais, monsieur, cela n'est pas.

--C'est cependant au Valpinson, près des ruines de l'ancien château,
qu'a été ramassée cette enveloppe de cartouche Klebb que je viens de
vous montrer...

--Eh! monsieur, interrompit M. de Boiscoran, ne vous ai-je pas dit que
vingt fois j'ai vu des enfants ramasser, pour jouer, de ces enveloppes
métalliques?... (Et, essayant de réagir:) Si j'étais allé au Valpinson,
ajouta-t-il, quel intérêt aurais-je à le nier?

M. Galpin-Daveline se redressa, et de sa voix la plus solennelle:

--Je vais vous le dire, prononça-t-il. Hier soir, entre dix et onze
heures, le feu a été mis au Valpinson, dont il ne reste plus que des
cendres...

--Oh!...

--Hier au soir on a tiré deux coups de fusil sur le comte de
Claudieuse...

--Grand Dieu!

--Et la justice pense, la justice a de fortes raisons de croire que
l'incendiaire, que l'assassin, c'est vous, Jacques de Boiscoran.



IX


Tel qu'un homme pris de vertige, pâle comme si tout le sang de ses
veines eût afflué à son cœur, Jacques de Boiscoran jetait autour de lui
des regards éperdus. Il ne rencontra que des visages mornes et
consternés.

Antoine, son vieux valet de chambre, s'appuyait chancelant à l'huisserie
de la porte. Le greffier Méchinet restait la plume en l'air, béant de
stupeur. M. Daubigeon baissait la tête.

--C'est horrible, murmura-t-il, horrible!

Et lourdement il se laissa tomber sur un fauteuil, comprimant de ses
deux mains le sanglot qui brisait sa poitrine.

Il n'y avait que M. Galpin-Daveline à ne pas paraître ému. La loi, dont
il se considérait comme une imposante manifestation, ne s'émeut pas.
Même le pli de ses lèvres minces trahissait comme l'ébauche d'un sourire
aussitôt réprimé; le froid sourire de l'ambitieux, content d'avoir bien
joué son petit rôlet.

Tout ne lui prouvait-il pas que Jacques de Boiscoran était coupable, et
qu'ayant à choisir entre un ami et l'occasion de se mettre en évidence,
il avait habilement choisi?

Après une minute de silence qui parut un siècle, se posant debout, les
bras croisés, devant l'infortuné:

--Avouez-vous? interrogea-t-il.

Comme s'il eût été mû par un ressort, M. de Boiscoran se dressa.

--Quoi? fit-il, que voulez-vous que j'avoue?

--Que vous êtes l'auteur du crime de Valpinson. D'un mouvement
convulsif, le malheureux jeune homme pressait son front entre ses mains.

--Mais c'est de la folie! s'écria-t-il. Moi, l'auteur d'un tel crime, si
odieux, si lâche!... Est-ce possible, est-ce vraisemblable! Je
l'avouerais, que vous ne voudriez pas me croire! Non, vous ne me
croiriez pas!

Il eût réussi à émouvoir le marbre de la cheminée avant M.
Galpin-Daveline.

--Ce n'est pas de moi qu'il s'agit, prononça le magistrat d'un ton
glacé. Pourquoi revenir sur des relations qui doivent être oubliées?
Ici, ce n'est plus l'ami, ce n'est même plus l'homme qui vous parle,
c'est le juge. On vous a vu...

--Quel est le misérable?...

--Cocoleu.

M. de Boiscoran parut anéanti.

--Cocoleu, balbutia-t-il, ce pauvre idiot épileptique recueilli par la
comtesse de Claudieuse!

--Lui-même.

--Et il a suffi des propos incohérents d'un malheureux frappé
d'imbécillité pour que l'on me crût coupable, moi, d'un incendie, d'un
meurtre...

Jamais le juge d'instruction n'avait visé avec tant d'efforts à cette
solennité qui frappe les esprits et s'impose.

--Pendant une heure, au moins, monsieur, le pauvre Cocoleu a joui de la
plénitude de sa raison. Les desseins de la Providence sont
impénétrables...

--Eh! monsieur...

--Qu'a dit Cocoleu? Qu'il vous a vu allumer l'incendie de vos mains,
puis vous cacher derrière une pile de fagots et tirer sur le comte de
Claudieuse deux coups de fusil...

--Et cela vous a paru tout simple!

--Non. J'ai été révolté comme tout le monde. Vous sembliez planer si
haut au-dessus des soupçons. Mais voilà que l'instant d'après, on
ramasse sur le théâtre du crime une enveloppe de cartouche qui ne peut
appartenir qu'à vous. Mais voici que moi, arrivant ici, à l'improviste,
je trouve noire de charbon et de débris de papier brûlé l'eau où vous
vous êtes lavé les mains en rentrant...

--Oui, murmura M. de Boiscoran, c'est une fatalité.

--Et ce n'est pas tout, poursuivit le juge, enflant de plus en plus la
voix. Je vous interroge et vous confessez être resté dehors hier soir de
huit heures à minuit. Je vous demande l'emploi de ces quatre heures,
vous refusez de me le dire. J'insiste, vous mentez. Et je suis obligé,
pour vous confondre, de vous produire les témoignages de Ribot, de
Gaudry et de la femme Courtois, qui vous ont reconnu là où vous
prétendez n'être pas allé. Cette dernière circonstance seule vous
condamne. Quel a donc été l'emploi de cette soirée, que vous ne pouvez
le faire connaître!... Vous vous prétendez innocent. Aidez-moi à faire
éclater votre innocence. Parlez. Qu'avez-vous fait, de huit heures à
minuit?...

M. de Boiscoran n'eut pas le temps de répondre. Depuis un moment déjà
montaient de la cour comme des clameurs sourdes et le tumulte d'une
foule irritée.

Un gendarme entra tout effaré.

--Messieurs, dit-il, s'adressant au juge d'instruction et au procureur
de la République, il y a en bas une centaine de paysans, hommes et
femmes, qui veulent faire un mauvais parti à monsieur de Boiscoran; ils
le demandent, ils disent qu'il le leur faut pour le traîner à la
rivière. Quelques hommes sont armés de fourches, mais les femmes sont
les plus enragées. Mon camarade et moi avons toutes les peines du monde
à les contenir...

Et, en effet, comme pour appuyer ses assertions, les clameurs se
rapprochèrent et redoublèrent, et très distinctement, on entendit crier:

--À l'eau Boiscoran! À l'eau l'incendiaire! Le procureur de la
République se leva.

--Descendez dire à ces paysans, commanda-t-il, que la justice interroge
le prévenu, et qu'ils la troublent, et que s'ils continuent, c'est à moi
qu'ils auront affaire!

Le gendarme obéit.

M. de Boiscoran était devenu livide.

--Tous ces malheureux me croient donc coupable! murmura-t-il.

--Oui, répondit M, Galpin-Daveline, et vous comprendriez leur
indignation, jusqu'à un certain point légitime, si vous connaissiez les
déplorables événements de la nuit...

--Quoi encore!

--Deux pompiers de Sauveterre, dont un, père de cinq enfants, ont péri
dans les flammes. Deux hommes, un fermier de Bréchy et un gendarme, en
essayant de leur porter secours, ont été si grièvement brûlés qu'on
craint pour leur vie.

M. de Boiscoran se taisait.

--Et c'est vous, poursuivit le juge, qu'on accuse de tant de malheurs.
Vous voyez combien il importerait de vous justifier.

--Eh! le puis-je...

--Si vous êtes innocent, oui. Faites-moi connaître l'emploi de votre
soirée...

--Je vous ai dit tout ce que je pouvais dire.

Le juge d'instruction, pendant une bonne minute, parut réfléchir; puis:

--Prenez garde, monsieur de Boiscoran, prononça-t-il, je vais être
obligé de décerner contre vous un mandat...

--Faites.

--Je vais être forcé de vous faire arrêter séance tenante et diriger sur
la prison de Sauveterre...

--Soit.

--Vous avouez donc!

--J'avoue que je suis victime d'un concours inouï de circonstances.
J'avoue... que vous avez raison, et qu'il faut l'idée d'une Providence
pour expliquer certaines fatalités. Mais, par tout ce qu'il y a de saint
au monde, je le jure, je suis innocent.

--Prouvez-le!

--Eh! ce serait fait, si je pouvais.

--Veuillez alors vous habiller, monsieur, et vous préparer à suivre les
gendarmes.

Sans un mot, M. de Boiscoran passa dans son cabinet de toilette, et il y
fut suivi par son valet de chambre portant des vêtements.

Tout occupé de dicter à son greffier la dernière partie de
l'interrogatoire, M. Galpin-Daveline semblait oublier «son prévenu».

Le vieil Antoine en profita.

--Monsieur..., souffla-t-il à l'oreille de son maître, tout en
paraissant l'aider.

--Quoi.

--Chut! Plus bas! La fenêtre du fond du cabinet est ouverte... Elle
n'est qu'à vingt pieds du sol du jardin... La terre, au-dessous, est
molle... Tout près est un des soupiraux des caves, et au fond est la
cachette que vous connaissez... La mer n'est qu'à cinq lieues, j'aurai
un bon cheval cette nuit, à l'entrée du parc.

Un amer sourire monta aux lèvres de M. de Boiscoran.

--Et toi aussi, fit-il, toi, mon vieil ami, tu me crois coupable.

--Je vous en conjure, monsieur, insista Antoine, je réponds de tout; il
n'y a que vingt pieds... Au nom de votre mère!

Mais, au lieu de lui répondre, Jacques de Boiscoran se retourna et
appela le juge d'instruction. Et quand M. Galpin-Daveline se fut
approché:

--Voyez cette fenêtre, monsieur, lui dit-il. J'ai de l'argent, de bons
chevaux, et la mer est à cinq lieues... Un coupable vous eût échappé...
Je suis innocent, je reste.

En un point, du moins, M. de Boiscoran disait vrai: rien ne lui était
plus aisé que de s'évader et de gagner le jardin, et très probablement
cette retraite que lui rappelait son valet de chambre. Mais après?

Il avait, c'était incontestable, le vieil Antoine l'aidant surtout,
quelques chances de se soustraire à toutes les recherches. Mais il était
plus probable, mille fois, qu'il serait découvert dans sa cachette même,
ou rejoint en essayant d'atteindre la côte.

S'il réussissait à fuir, que deviendrait-il? En quels pays et sous quels
travestissements éviterait-il une extradition toujours menaçante?

Ce serait bien autre chose, s'il était repris. Sa situation, déjà si
compromise, serait alors perdue sans ressources. Fatalement sa tentative
de fuite serait considérée comme le plus explicite des aveux.

En de telles conditions, résister à la tentation de s'évader, et bien
faire savoir qu'on résistait, qu'on tenait à rester sous la main de la
justice, c'était bien moins démontrer son innocence que donner la preuve
d'une rare habileté. Voilà ce qu'en clin d'œil aperçut ou crut
apercevoir M. Galpin-Daveline.

C'est d'après soi qu'on juge les autres. Calculateur oblique et
circonspect, il n'admettait pas les inspirations soudaines, les
mouvements irréfléchis. Et dans cet accent de froid persiflage de
l'homme qui tient à bien faire comprendre qu'il n'est pas dupe:

--Il suffit, monsieur, fit-il. Cette circonstance, comme toutes les
autres, sera relatée au procès-verbal.

Bien autres étaient les idées du procureur de la République et du
greffier Méchinet.

Si le juge d'instruction était trop aveuglé par ses préventions pour
rien discerner, ils avaient fort bien remarqué, eux, par combien
d'émotions étrangement diverses venait de passer le prévenu.

Étourdi tout d'abord, jusqu'au point de paraître croire à une
plaisanterie de mauvais goût, sa contenance avait ensuite trahi la plus
violente colère, puis la peur, puis l'abattement le plus complet. Mais à
mesure que les charges s'étaient accumulées, toujours plus accablantes,
et que le cercle de l'accusation s'était rétréci, bien loin de se
démoraliser davantage, il avait semblé recouvrer son assurance.

--C'est tout de même singulier, grommela Méchinet.

M. Daubigeon, lui, ne souffla mot. Mais lorsque M. de Boiscoran sortit
de son cabinet de toilette, habillé et prêt:

--Une question encore, monsieur, fit-il.

Le malheureux s'inclina. Il était pâle, mais calme et maître de soi.

--Je suis, dit-il, prêt à répondre.

--Je serai bref. Vous avez paru surpris et indigné qu'on osât vous
accuser, c'est une faiblesse. Institution humaine, la justice ne peut
juger que sur des apparences. Réfléchissez, et vous reconnaîtrez que
toutes les apparences sont contre vous.

--Je ne le reconnais que trop.

--Juré, vous n'hésiteriez pas à condamner un accusé qui se trouverait
dans la même situation que vous...

--Non, monsieur, non!

Le procureur de la République bondit sur sa chaise.

--Vous n'êtes pas sincère, fit-il. Tristement, M. de Boiscoran hocha la
tête.

--C'est sans espoir de vous convaincre, monsieur, répondit-il, mais
c'est en toute sincérité que je vous parle. Non, je ne condamnerais pas
l'homme que vous dites, s'il s'affirmait innocent, et si je ne
discernais pas le mobile de son action. Car enfin, à moins d'être fou,
on ne commet pas un crime uniquement pour le commettre. Or, moi, je vous
le demande, moi pour qui la destinée n'a eu que des sourires, moi qui
suis à la veille d'un mariage ardemment désiré, pourquoi, dans quel but,
dans quel intérêt aurais-je été incendier le Valpinson et tenter
d'assassiner le comte de Claudieuse?...

Ce n'est pas sans une impatience mal dissimulée que M. Galpin-Daveline
avait vu M. Daubigeon prendre la parole. Saisissant l'occasion qui
s'offrait d'intervenir:

--Votre mobile, à vous, monsieur, interrompit-il, était la haine. Vous
haïssiez mortellement le comte et la comtesse de Claudieuse. Ne
protestez pas, ce serait inutile, tout le pays le sait, vous me l'avez
dit à moi-même!

Jacques de Boiscoran pâlit encore, s'il était possible, et d'un ton
d'écrasant dédain:

--Quand cela serait, prononça-t-il, je ne sais pas de quel droit vous
abuseriez des confidences d'un ami, vous qui proclamiez en entrant ici
qu'il n'était plus d'amitié entre nous. Mais cela n'est pas. Jamais je
ne vous ai rien dit de pareil. Mes sentiments n'ayant pas varié, je puis
répéter mes paroles textuellement. Je vous ai dit que monsieur de
Claudieuse était un voisin tracassier, entêté de ses droits et jaloux de
son gibier jusqu'à l'absurde. J'ai ajouté que, s'il déclarait mes
opinions politiques exécrables, j'estimais les siennes ridicules et
dangereuses. Pour ce qui est de la comtesse, je vous ai dit simplement,
en manière de plaisanterie, qu'une personne si parfaite ne serait pas
mon fait, et que je serais bien malheureux d'avoir pour femme une sorte
de Madone qui traverse la vie sans presque daigner toucher la terre du
bout de son orteil.

--Alors, c'est uniquement pour cela qu'un jour vous avez couché en joue
le comte de Claudieuse? Un flot de sang de plus à votre cerveau, et le
meurtre avait lieu ce jour-là...

Un geste terrible trahit la colère de M. de Boiscoran; mais se
maîtrisant:

--Mon emportement était moins grand qu'il n'a dû le paraître, dit-il.
J'ai pour le caractère de monsieur de Claudieuse la plus profonde
estime. Ce m'est une grande douleur ajoutée à toutes les autres que de
penser qu'il a pu m'accuser...

--Mais il ne vous a pas accusé! interrompit M. Daubigeon, il a été au
contraire le premier et le plus obstiné à vous défendre... (Et en dépit
des signes que lui faisait M. Galpin-Daveline:) Malheureusement,
poursuivit le procureur de la République, tout cela n'enlève rien de
l'évidence des faits qui vous accusent. Si vous vous obstinez à vous
taire, c'est la cour d'assises, c'est le bagne. Si vous êtes innocent,
pourquoi ne pas essayer de vous justifier... Qu'attendez-vous,
qu'espérez-vous?

--Rien...

Méchinet venait d'achever la rédaction du procès-verbal.

--Il faut partir, dit M. Galpin-Daveline.

--Me sera-t-il permis, demanda M. de Boiscoran, d'écrire quelques lignes
à mon père et à ma mère? Ils sont vieux: un tel événement peut les
tuer...

--Impossible! fit le juge. (Et, s'adressant au vieil Antoine:) Je vais
mettre les scellés sur cette pièce, dit-il, et vous en serez
provisoirement le gardien... Vous savez à quelle surveillance cela vous
oblige, et de quelles peines vous seriez puni si la justice ne
retrouvait pas les pièces à conviction décrites au procès-verbal...
Maintenant, comment regagner Sauveterre?

Après mûre délibération, il fut arrêté que M. de Boiscoran ferait la
route dans une voiture à lui, où monterait un gendarme. M. Daubigeon, le
juge et le greffier devaient reprendre la voiture du maire, toujours
conduite par Ribot, lequel était furieux d'avoir été gardé à vue.

--Descendons, dit le juge, quand les dernières formalités furent
remplies.

Jacques de Boiscoran descendait lentement. Il savait sa cour pleine de
paysans furieux et s'attendait à des huées. Il se trompait. Le gendarme
dépêché par M. Daubigeon avait si bien rempli sa mission que pas un cri
ne retentit. Mais lorsqu'il eut pris place dans sa voiture et que le
cheval partit au trot, des malédictions frénétiques s'élevèrent, et une
volée de pierres fut lancée, dont une blessa le gendarme au front.

--Décidément, vous portez malheur, mon accusé, dit cet homme, qui était
un ami de celui qui avait été si cruellement blessé au Valpinson.

M. de Boiscoran ne répondit pas. Il s'enfonça dans son coin et il parut
tomber dans une sorte d'anéantissement dont il ne sortit qu'au moment où
la voiture s'arrêta dans la cour de la prison de Sauveterre.

Sur le seuil de la geôle, le geôlier, maître Blangin, attendait,
souriant à l'idée de posséder un prisonnier de cette importance.

--Je vais vous conduire à ma plus belle chambre, monsieur, dit-il au
malheureux, mais il faut auparavant que je donne un reçu au gendarme et
que je vous écroue.

Et en effet, atteignant son registre crasseux, il écrivit le nom de
Jacques de Boiscoran au-dessous du nom de Frumence Cheminot, un vagabond
arrêté la veille, au moment où il escaladait une clôture.

C'en était fait: Jacques de Boiscoran était prisonnier, au secret...



DEUXIÈME PARTIE

_L'affaire de Boiscoran_



I


L'hôtel de Boiscoran, rue de l'Université, 216, est d'apparence modeste.
Étroite est la cour qui le précède, et il serait hardi de donner le nom
de jardin aux quelques mètres de terre humide qui s'étendent derrière.

Il ne faut pas se fier à ces dehors. Le logis lui-même est un
chef-d'œuvre de confortable, où des mains patientes et soigneuses ont
réuni toutes les aises de la vie et ce luxe solide dont le goût et le
secret se perdent.

Le pavé du vestibule, une mosaïque étonnante, a été rapporté de Venise
en 1798, par un Boiscoran qui avait mal tourné et qui s'était attaché à
la fortune de Bonaparte. La rampe de l'escalier est un chef-d'œuvre de
serrurerie, et les boiseries de la salle à manger sont sans rivales à
Paris, depuis qu'ont été dispersées au vent des enchères les boiseries
fameuses du château de Bercy.

Le salon où la marquise aime à s'entourer d'hommes politiques est à la
hauteur de ces magnificences. Pas un meuble n'y a été admis qui n'ait sa
valeur artistique. On ferait un bon marché en payant au poids de l'or la
garniture de la cheminée. Le lustre est une merveille. Et chacune des
huit toiles suspendues aux lambris est une œuvre hors ligne de quelque
maître illustre.

Tout cela n'est rien, pourtant, comparé au cabinet de curiosités du
marquis de Boiscoran. Situé au second étage de l'hôtel, dont il occupe
toute la profondeur et la moitié de la largeur, ce cabinet, disposé en
façon d'atelier, prend jour par le haut et ferait les délices d'un
artiste. Dans de vastes armoires vitrées, placées tout autour, s'étalent
les collections du marquis, trésors de toutes les époques, ses ivoires,
ses émaux, ses bronzes, ses manuscrits uniques, ses porcelaines
incomparables, et surtout ses faïences, ses chères faïences, la joie et
le tourment de sa vieillesse.

L'homme était digne du cadre. À soixante et un ans qu'il avait alors, le
marquis était droit comme un _i_ et de la maigreur la plus
aristocratique. Il avait un grand diable de nez qu'il ne cessait de
bourrer de tabac, la bouche large, mais encore bien meublée, et de
petits yeux brillants où se lisait toute la malice d'un amateur obligé
de lutter sans cesse de ruses avec les marchands de curiosités et les
brocanteurs de l'hôtel des ventes.

C'est vers 1845 qu'il avait atteint l'apogée de sa carrière, signalée
par un grand discours sur le _droit de réunion_; aussi semblait-il que
sa montre se fût arrêtée cette année-là. Toutes ses idées trahissaient
l'homme de la dynastie de Juillet, de même que son extérieur, son
costume, sa haute cravate, ses favoris et le toupet qui bouclait son
front décelaient l'admirateur et l'ami du roi-citoyen. Il ne s'occupait
pas de politique pour cela, et même, à vrai dire, il ne s'occupait de
rien.

À la seule condition de respecter l'inoffensive passion de son mari,
Mme de Boiscoran régnait despotiquement au logis, administrant la
fortune, régentant son fils unique, Jacques, décidant sans appel de
toutes choses.

Inutile de rien demander au marquis, sa réponse était invariable:

--Adressez-vous à ma femme.

Cet excellent homme avait acheté la veille, un peu au hasard, un lot
assez considérable de faïences, représentant des scènes de la
Révolution, et sur les trois heures, installé dans son cabinet, une
loupe à la main, il s'occupait d'établir l'origine et la valeur de ses
plats et de ses assiettes, lorsque la porte s'ouvrit brusquement.

La marquise entra, tenant à la main un papier bleu.

Plus jeune de six ou huit ans que son mari, Mme de Boiscoran était
bien la compagne qu'il fallait à cet esprit paresseux et ami du repos. À
sa démarche, à son geste, à sa voix, on reconnaissait tout de suite la
femme qui tient le gouvernail, qui commande et qui veut être obéie à la
baguette.

D'une beauté jadis célèbre, elle gardait encore d'assez remarquables
restes pour faire excuser bien des prétentions. Elle n'en avait aucune,
affirmait-elle, disant que, puisqu'il est impossible, d'éviter les
ravages des années, c'est faire preuve d'esprit que de les accepter de
bonne grâce. Cependant, la coquetterie ne perd jamais ses droits. Si
Mme de Boiscoran ne se rajeunissait pas, elle se vieillissait à
plaisir. Les quelques années que les femmes, d'ordinaire, s'efforcent de
dissimuler de leur âge, elle les ajoutait obstinément au sien. Il y
avait de l'affectation dans la façon dont elle faisait bouffer les
masses de ses cheveux gris autour de ses tempes encore fraîches comme
celles d'une jeune fille. Pour bien peu, elle y eût mis de la poudre.

Elle était si défaite et si terriblement agitée quand elle entra dans le
cabinet de son mari, qu'il en fut ému, lui qui, depuis longues années,
s'était fait une loi de ne s'émouvoir de rien.

Abandonnant le plat qu'il était en train d'examiner:

--Qu'est-ce? interrogea-t-il d'une voix inquiète, qu'arrive-t-il?

--Un horrible malheur.

--Jacques est mort!... s'écria le vieux collectionneur.

La marquise secoua la tête.

--Non, c'est plus affreux peut-être...

Le vieillard, qui s'était dressé à la vue de sa femme, se laissa
pesamment retomber sur son fauteuil.

--Dis, balbutia-t-il, parle... J'ai du courage. Elle lui tendit ce
papier bleu qu'elle tenait, et lentement:

--Voici, fit-elle, la dépêche que je reçois à l'instant du valet de
chambre de Jacques, de notre vieil Antoine.

D'une main tremblante, le marquis déplia le papier, et lut:

     _Malheur épouvantable. M. Jacques accuse d'avoir incendié château
     du Valpinson et assassiné comte de Claudieuse. Charges terribles
     contre lui. Interrogé, s'est à peine défendu. Vient d'être arrêté
     et conduit en prison. Désespéré. Que faire...?_

La marquise avait tremblé que son mari ne fût comme foudroyé par cette
dépêche, dont le laconisme révélait les terreurs d'Antoine. Il n'en fut
rien.

C'est de l'air le plus calme qu'il la replaça sur la table et que,
haussant les épaules, il dit:

--C'est absurde!

Mme de Boiscoran n'en pouvait revenir.

--Vous n'avez pas compris, mon ami..., commença-t-elle.

Il l'interrompit.

--J'ai compris, fit-il, que notre fils est accusé d'un crime qu'il n'a
pas, qu'il ne peut pas avoir commis. Est-il possible que vous doutiez de
lui! Quelle mère êtes-vous donc! Je suis, pour ma part, je vous
l'assure, parfaitement tranquille. Jacques incendiaire, Jacques
assassin!... C'est stupide.

--Ah! vous n'avez pas lu la dépêche! s'écria la marquise.

--Pardonnez-moi.

--Vous n'avez pas vu qu'il y a contre lui des charges...

--S'il n'y en avait aucune, il est clair qu'on ne l'eût pas arrêté.
C'est désagréable, c'est même pénible...

--Mais il ne s'est pas défendu, monsieur...

--Parbleu!... Croyez-vous que si demain on venait m'accuser d'avoir
dévalisé la boutique d'un bijoutier, je prendrais la peine de me
défendre.

--Vous ne voyez donc pas, monsieur, qu'Antoine croit notre fils
coupable...

--Antoine est un vieux sot, déclara le marquis. (Et, tirant sa tabatière
et bourrant son nez de tabac:)

D'ailleurs, raisonnons, fit-il. Ne m'avez-vous pas dit que Jacques est
amoureux de la petite Denise de Chandoré?

--Comme un fou, monsieur, comme un enfant...

--Et elle?

--Elle adore Jacques, monsieur.

--Bon! et ne m'avez-vous pas dit aussi que le jour de leur mariage est
définitivement fixé...

--Depuis trois jours.

--Jacques vous a écrit à ce sujet?

--Une lettre adorable.

--Où il vous annonce son arrivée?

--Oui, il voulait faire lui-même ses emplettes de noces.

D'un mouvement superbe d'insouciance, le marquis frappa sur le couvercle
de sa tabatière.

--Et vous voulez, fit-il, qu'un garçon tel que notre fils, Jacques, un
Boiscoran, amoureux, aimé, qui va se marier, qui a la tête pleine de
corbeilles de noces, ait commis un crime abominable!... Cela ne se
discute pas, et la preuve, c'est que je vais, si vous le voulez bien, me
remettre paisiblement à ma besogne.

Si le doute est contagieux, la foi est communicative. Peu à peu, la
marquise de Boiscoran se rassurait de l'assurance superbe de son mari.
Le sang remontait à ses joues et le sourire à ses lèvres pâlies.

Et d'une voix plus ferme:

--Peut-être, en effet, dit-elle, ai-je été trop prompte à m'alarmer.

Du geste, le marquis approuvait.

--Oui, beaucoup trop prompte, chère amie, fit-il. Et même, entre nous,
je vous engage à ne point vous en vanter. Comment la justice
n'accuserait-elle pas ce pauvre Jacques, lorsque sa mère elle-même le
soupçonne!

Mme de Boiscoran avait repris et relisait la dépêche d'Antoine.

--Et cependant, murmura-t-elle, répondant aux dernières objections de
son esprit, qui donc, à ma place, n'eût été frappé d'épouvante! Ce nom
de Claudieuse, surtout...

--Eh bien! mais c'est le nom d'un très digne et très loyal gentilhomme,
le meilleur que je sache, en dépit de ses façons de loup de mer.

--Jacques le hait, mon ami.

--Jacques, ma chère, se soucie de lui comme de l'an quarante.

--Ils ont eu plusieurs querelles.

--Nécessairement; Claudieuse est un forcené légitimiste, et comme tel,
c'est toujours avec le dernier mépris qu'il parle de nous autres tous,
qui avons servi la famille d'Orléans.

--Jacques lui a envoyé du papier timbré.

--Et il a parbleu bien fait, de même qu'il a eu tort de ne pas pousser
le procès jusqu'au bout. Claudieuse a, sur le cours de la rivière qui
nous sépare, la Pibole, des prétentions par trop exorbitantes. Ne
voudrait-il pas, en toute saison et selon son gré, retenir les eaux, au
risque de noyer les prés de Boiscoran, qui sont bien plus bas que les
siens! Déjà feu mon frère, qui était un ange de patience et de douceur,
avait eu maille à partir avec ce despote.

Mais la marquise n'était pas convaincue.

--Il y a autre chose, fit-elle.

--Quoi?

--Ah! c'est ce que je me demande.

--Jacques vous l'aurait-il donné à entendre?

--Non. Voici ce qui s'est passé. L'an dernier, chez la duchesse de
Champdoce, j'ai eu l'occasion de rencontrer la comtesse de Claudieuse et
ses filles. Elle est charmante, cette jeune femme, et comme nous
donnions un bal la semaine suivante, l'idée me vint, que je mis aussitôt
à exécution, de l'inviter. Elle refusa, et d'un ton de réserve si
glacial qu'il n'y avait pas à insister.

--C'est que probablement elle n'aime pas la danse, grommela le marquis.

--Le soir même, je parlai de ma démarche à Jacques. Il s'en montra très
irrité et me dit, avec un emportement que son respect contenait à peine,
que j'avais eu grand tort, et qu'il avait ses raisons pour n'avoir rien
de commun avec ces gens-là...

Si parfaite était la sécurité de M. de Boiscoran qu'il n'écoutait déjà
plus que d'une oreille distraite, guignant du coin de l'œil ses
précieuses faïences.

--Soit, interrompit-il. Jacques déteste les Claudieuse. Qu'est-ce que
cela prouve? On n'assassine pas, Dieu merci, tous les gens qu'on
déteste!

Mme de Boiscoran ne poursuivit pas.

--Enfin, demanda-t-elle, que faire?...

Elle avait si peu l'habitude de consulter son mari qu'il parut
stupéfait.

--L'important, répondit-il, est de tirer Jacques de prison. Il faudrait
voir, consulter...

Quelques coups rapides et légers, frappés à la porte, l'interrompirent.

--Entrez! cria-t-il.

Un domestique entra, portant une large enveloppe avec cette mention:
_télégraphie privée._

--Parbleu! s'écria le marquis, j'en étais bien sûr!... Voilà qui va nous
mettre l'esprit en repos!

Le domestique s'était retiré; il rompit l'enveloppe. Mais au dernier
regard jeté sur cette dépêche, le sourire se glaça sur ses lèvres; il
pâlit et dit seulement:

--Mon Dieu!...

Rapide comme la pensée, Mme de Boiscoran s'empara du papier fatal.
Elle lut d'un coup d'œil:

     _Vite, arrivez. Jacques en prison, au secret, accusé d'un crime
     affreux. Toute la ville dit qu'il est coupable et qu'il a même
     avoué. C'est une infâme calomnie. Son juge est son ancien ami,
     Galpin-Daveline, qui devait épouser cousine Lavarande. Ne sais
     rien, sinon que Jacques est innocent. C'est une intrigue
     abominable. Grand-père Chandoré et moi ferons l'impossible. Votre
     secours indispensable. Venez, venez._

     DENISE DE CHANDORÉ

--Ah! mon fils est perdu! s'écria Mme de Boiscoran en fondant en
larmes.

Mais déjà le marquis s'était redressé sous ce coup terrible.

--Et moi, s'écria-t-il, plus que jamais je dis, comme Denise, qui est
une brave fille: oui, Jacques est innocent! Mais il est en péril, je le
reconnais... c'est un dangereux engrenage que celui d'un procès
criminel. Que ne fait-on pas dire à un homme au secret!...

--Il faut agir! interrompit Mme de Boiscoran, à demi folle de
douleur.

--Oui, et sans perdre une seconde... Nous avons des amis. Cherchons
lesquels d'entre eux nous serviront le plus utilement.

--Je puis écrire à monsieur de Margeril... De pâle qu'il était, le
marquis devint livide.

--C'est vous! s'écria-t-il, vous, qui osez prononcer ce nom devant moi!

--Il est tout-puissant, monsieur, mon fils est en danger...

D'un geste menaçant, le marquis l'arrêta.

--J'aimerais mieux, s'écria-t-il, de l'accent de la haine la plus
atroce, j'aimerais mieux mille fois laisser mon fils innocent périr sur
l'échafaud que de devoir son salut à cet homme!

Mme de Boiscoran semblait près de s'évanouir.

--Mon Dieu! balbutia-t-elle, vous savez pourtant bien que je n'ai été
qu'imprudente...

--Assez! interrompit durement le marquis. (Et se maîtrisant, grâce à un
puissant effort:) Avant de rien tenter, il faut savoir à quoi s'en
tenir, reprit-il. Ce soir, vous partirez pour Sauveterre...

--Seule?

--Non. Je vous trouverai un conseil, un légiste habile et sûr, un avocat
qui ne soit pas un homme politique, s'il en reste un... Il vous guidera,
là-bas, et me tiendra au courant, afin que je puisse agir ici selon les
circonstances. Denise a raison: Jacques doit être victime de quelque
ténébreuse intrigue... N'importe, nous le sauverons. Mais il faut du
calme, beaucoup de calme...

Et ce disant, il sonnait avec une telle violence que tous les
domestiques accoururent, effarés.

--Vite, commanda M. de Boiscoran, qu'on aille me chercher mon avoué,
maître Chapelain... qu'on prenne une voiture.

Le domestique qui se chargea de la commission fit une telle diligence
que, vingt minutes plus tard, maître Chapelain arrivait.

--Ah! nous avons besoin de toute votre expérience, mon digne ami, lui
dit le marquis. Tenez, lisez ces dépêches...

Fort heureusement l'avoué savait garder le secret de ses impressions,
car il crut à la culpabilité de Jacques, sachant bien avec quelle
circonspection sont délivrés les mandats d'arrêt.

--J'ai l'homme qu'il faut à madame la marquise, dit-il enfin.

--Ah!

--Un garçon que sa modestie a toujours empêché de se produire, bien
qu'il soit un des plus habiles jurisconsultes que je sache, et un
admirable orateur.

--Et vous le nommez?...

--Manuel Folgat. Je vais vous l'envoyer... Deux heures après, en effet,
le protégé de maître Chapelain franchissait le seuil de l'hôtel de
Boiscoran.

C'était un homme de trente à trente-deux ans, très brun, avec de grands
yeux bien ouverts, et dont toute la physionomie respirait l'intelligence
et l'énergie.

Il plut au marquis, lequel, après lui avoir exposé ce qu'il savait de la
situation de Jacques, entreprit de lui faire connaître le terrain sur
lequel il allait manœuvrer, lui disant quels alliés et quels adversaires
il rencontrerait à Sauveterre, lui recommandant surtout de se fier à M.
Séneschal, un vieil ami de la famille, personnage influent et le plus
retors de tous ces diplomates de sous-préfecture, qui rendraient des
points à Machiavel.

--Tout ce qu'il est humainement possible de faire sera fait, monsieur,
dit l'avocat.

Et le soir même, à huit heures quinze minutes, la marquise de Boiscoran
et Manuel Folgat prenaient place dans un coupé du chemin de fer
d'Orléans.



II


Le chemin de fer qui relie Sauveterre à la ligne d'Orléans doit une
légitime célébrité à une série de courbes absolument inutiles, mais qui
sont comme un défi au bon sens et qui seraient le théâtre d'accidents
quotidiens si l'on s'avisait de marcher à une vitesse de plus de huit ou
dix kilomètres à l'heure. La gare, toujours pour la plus grande
commodité de messieurs les voyageurs, a été bâtie à une bonne demi-lieue
de la ville, sur l'emplacement des jardins de M. Thibault, le premier
banquier de l'arrondissement. On y arrive par une jolie route jalonnée
d'auberges et de cabarets, lesquels, les jours de marché, s'emplissent
de paysans qui, le verre à la main et la bouche pleine de protestations
de bonne foi, cherchent à se voler à qui mieux mieux.

Les jours ordinaires, même, cette route est assez fréquentée, car le
chemin de fer est devenu un but de promenade. On y va voir arriver ou
partir les trains, dévisager les étrangers, et aussi épiloguer sur les
motifs connus ou secrets qui peuvent déterminer M. Untel ou Mme
Unetelle à se mettre en voyage.

Il était neuf heures du matin, lorsqu'approcha enfin de Sauveterre le
train qui amenait la marquise de Boiscoran et maître Folgat.

La marquise était brisée des fatigues et des angoisses de cette nuit
passée tout entière à discuter les chances de salut de son fils, et
d'autant plus anéantie que maître Folgat s'était étudié à ne pas
encourager ses espérances. C'est qu'il partageait, sans en avoir rien
laissé paraître, les doutes de maître Chapelain. De même que le vieil
avoué, le jeune avocat s'était dit qu'on n'arrête pas un homme tel que
Jacques de Boiscoran sans les plus fortes raisons, sans avoir en main de
ces preuves qui valent presque une certitude. Bientôt le train ralentit
sa marche.

--Pourvu, mon Dieu! fit Mme de Boiscoran, pourvu que Denise et
monsieur de Chandoré aient eu l'idée d'envoyer une voiture par-devant de
nous.

--Pourquoi cela, madame? demanda maître Folgat.

--Pour m'y jeter bien vite, monsieur, pour y dérober à tous les yeux ma
douleur et mes larmes...

Le jeune avocat secoua la tête.

--C'est ce que vous vous garderez de faire, madame, dit-il, si j'ai sur
vos actions quelque influence...

Elle le regardait d'un air surpris.

--Je veux dire, insista-t-il, qu'il ne faut pas que vous paraissiez
éviter les regards. Ce serait une faute immense, peut-être irréparable.
Que penserait-on, si l'on vous voyait désolée et en pleurs? On penserait
que vous êtes sûre de la culpabilité de votre fils, et ceux qui doutent
encore ne douteraient plus. Il vous faut, du premier coup, conquérir
l'opinion; car elle est souveraine, madame, dans les petits pays
surtout, où chacun vit sous le contrôle immédiat du voisin. L'opinion
s'impose à tous et, quoi qu'on dise, quoi qu'on fasse, elle poursuit les
jurés jusque dans la salle de leurs délibérations...

--C'est vrai, murmurait la marquise, ce n'est que trop vrai...

--Donc, madame, au nom des intérêts les plus sacrés, faites appel à
toute votre énergie, refoulez au plus profond de votre âme vos
maternelles angoisses, séchez vos larmes et montrez à tous une confiance
superbe. Que chacun, en vous apercevant, se dise: non, une mère n'est
pas ainsi quand son fils est coupable.

Mme de Boiscoran se redressa.

--Vous avez raison, monsieur, dit-elle, et je vous remercie. Oui, c'est
à moi de frapper l'opinion, et autant je souhaitais trouver la gare
déserte, autant je désire maintenant qu'elle soit pleine de monde. Je
vous ferai voir ce que peut une femme que soutient la pensée de son
fils.

La marquise de Boiscoran n'était pas une femmelette. Tirant un peigne de
son sac de voyage, elle répara le désordre de sa coiffure; en quelques
gestes rapides, elle rétablit l'harmonie de sa toilette; ses traits,
grâce à une puissante projection de volonté, reprirent leur sérénité
accoutumée; elle contraignit sa bouche à sourire, sans qu'on discernât
l'effort, et d'une voix d'un timbre pur et net:

--Regardez-moi, monsieur, dit-elle. Puis-je paraître, maintenant?

Le train s'arrêtait devant les bâtiments de la station. Maître Folgat
sauta légèrement à terre, et offrant la main à la marquise pour l'aider
à descendre:

--Soyez satisfaite, madame, lui dit-il, votre courage ne sera pas perdu;
tout Sauveterre doit être là.

C'était plus qu'à moitié vrai. Dès la veille au soir, le bruit s'était
répandu--semé par qui? on ne sait--que la «mère de l'assassin», comme on
disait déjà charitablement, arriverait par le train de neuf heures, et
chacun s'était bien promis à part soi de se trouver, par hasard, à la
gare à son arrivée.

C'était une émotion à ne pas négliger, dans une localité où la
conversation vit trois jours sur la dernière robe arborée par la
sous-préfète.

De l'impression de Mme de Boiscoran, en se trouvant en face de tant
de monde, nul ne s'était inquiété ni soucié. C'est qu'à Sauveterre la
curiosité a du moins cette qualité de n'être pas hypocrite. On y est
indiscret naïvement et sans la moindre pudeur. On s'y plante carrément
devant vous, et les yeux dans vos yeux, on s'efforce de démêler le
secret de votre joie ou de votre douleur.

Il est vrai d'ajouter que les esprits étaient fort montés contre Jacques
de Boiscoran. S'il n'y eût eu à sa charge que la destruction du
Valpinson et les coups de fusil tirés à M. de Claudieuse, ce n'eût été
que peu de chose. Mais l'incendie avait eu des conséquences
épouvantables. Deux hommes y avaient péri, et deux autres y avaient été
blessés assez grièvement pour qu'on les crût en danger de mort.

La veille, on avait vu un convoi sinistre traverser la rue Nationale.
Dans une charrette, recouverte d'un drap et près de laquelle marchaient
deux prêtres, on rapportait les restes carbonisés et n'ayant plus forme
humaine de Bolton, le tambour, et du pauvre Guillebault. Dans une
voiture qui suivait étaient les deux blessés, l'un, le gendarme,
impassible; l'autre, le fermier, poussant des cris déchirants.

Toute la ville avait pu voir la veuve de Guillebault se rendre chez le
maire, portant entre ses bras son dernier enfant et traînant, pendus à
ses jupes, les quatre autres, dont l'aîné n'avait pas douze ans.

Attribuant tous ces malheurs à Jacques, les gens le chargeaient de
malédictions et songeaient peut-être à les faire remonter en huées
jusqu'à sa mère, jusqu'à la marquise de Boiscoran.

--La voilà! la voilà! murmura-t-on dans la foule quand elle parut sur le
seuil de la gare, donnant le bras à maître Folgat.

Seulement, on ne dit que cela, tant on était surpris de l'assurance de
son maintien.

Deux courants aussitôt divisèrent l'opinion. Elle a du toupet! pensaient
les uns. Et les autres: elle est sûre de l'innocence de son fils.

Elle avait, en tout cas, assez de sang-froid pour discerner l'impression
qu'elle produisait, et combien elle avait eu raison de suivre les
conseils de maître Folgat. Sa force en fut doublée. Et distinguant dans
la foule quelques personnes de sa connaissance, elle s'avança vers
elles, et toujours souriante:

--Eh bien! dit-elle, vous savez ce qui nous arrive! C'est inouï! Voici
maintenant la liberté d'un homme tel que mon fils à la merci du premier
soupçon saugrenu qui passera par la cervelle d'un juge. J'ai appris la
nouvelle hier soir par le télégraphe, et j'accours avec monsieur, qui
est de nos amis et l'un des plus remarquables avocats de Paris.

Maître Folgat fronçait les sourcils. Il eût voulu la marquise plus
mesurée. Cependant il ne pouvait se dispenser de la soutenir.

--Ces messieurs du parquet, prononça-t-il d'un ton d'oracle,
regretteront peut-être d'avoir été si prompts.

Heureusement, un jeune garçon qui portait pour toute livrée une
casquette à galon d'or s'approcha de Mme de Boiscoran.

--La voiture de monsieur de Chandoré est là, dit-il, aux ordres de
madame la marquise.

--Je suis à vous, mon petit ami, dit-elle au jeune garçon. (Et saluant
les braves Sauveterriens, interloqués de son assurance:) Excusez-moi de
vous quitter si brusquement, dit-elle, mais monsieur de Chandoré
m'attend. J'espère d'ailleurs avoir, cet après-midi même, le plaisir de
vous rendre visite... au bras de mon fils.

La maison de Chandoré, pour parler comme à Sauveterre, est bâtie de
l'autre côté de la place du Marché-Neuf, tout au sommet de la rue de la
Rampe, une rue qui n'est guère plus praticable qu'un escalier et dont M.
Séneschal, le maire, ne cesse de demander la rectification au conseil
municipal, qui ne se lasse pas de la lui refuser.

C'est une construction toute moderne, gauche, massive, et flanquée d'une
prétentieuse tourelle à toit pointu, que le radical docteur Seignebos
appelle une perpétuelle menace du système féodal. Il est certain que les
Chandoré affichaient autrefois de hautes prétentions nobiliaires, le
dédain profond de quiconque n'avait pas eu des ancêtres aux croisades,
et la haine de toutes les idées qui datent de la Révolution.

Mais s'ils avaient jamais été redoutables, ils avaient depuis longues
années cessé de l'être. De cette grande famille, une des plus nombreuses
de Saintonge et des plus puissantes, il ne restait plus qu'un vieillard,
le baron de Chandoré, et une enfant, sa petite-fille, la fiancée de
Jacques de Boiscoran.

Denise était orpheline. Elle n'avait pas trois ans, lorsqu'à moins de
cinq mois d'intervalle elle perdit son père, tué en duel, à la suite
d'une discussion futile, et sa mère, une demoiselle de Lavarande, qui
n'eut pas l'énergie de survivre à l'homme qu'elle avait aimé. Ce fut,
certes, pour l'enfant, un immense malheur; mais ni les soins ni la
tendresse ne lui manquèrent. Sur elle seule son grand-père reporta
toutes ses affections et toutes ses espérances, et les deux sœurs de sa
mère, les demoiselles de Lavarande, déjà d'un certain âge, prirent la
résolution définitive de ne se jamais marier, afin de se consacrer plus
exclusivement à leur nièce.

Dès cette époque, les deux bonnes demoiselles avaient demandé à M. de
Chandoré à venir demeurer avec lui. Il avait rejeté bien loin leurs
propositions, déclarant que, sa petite-fille étant à lui seul, il
prétendait, sarpejeu! la garder pour lui seul. Il trouvait déjà bien
beau, ajoutait-il, de permettre aux demoiselles de Lavarande de
s'occuper de Denise et de passer avec elle toutes les journées.

De ce différend devait naître et naquit en effet, entre les tantes et le
grand-père, une rivalité qui se traduisit par les plus étonnantes
exagérations. Ce fut à qui capterait, et dame!, par n'importe quels
moyens, la première place dans l'affection de la petite fille, à qui
déroberait une de ses caresses ou achèterait le plus cher un de ses
sourires. À cinq ans, Denise avait eu tous les joujoux qui ont été
inventés. À dix ans, elle était rassasiée de robes et ne savait plus où
mettre ses bijoux.

Du soir au lendemain, pour ainsi dire, on avait vu se métamorphoser M.
de Chandoré. Brusque, sévère, dur, il avait, sans transition, tourné au
«papa gâteau». Il avait éteint l'éclat métallique de ses yeux, fixé sur
ses lèvres un perpétuel sourire et donné à sa voix ces inflexions
mignardes que prennent les nourrices. On ne rencontrait que lui, par les
rues, en courses pour sa petite-fille, trottant de la boutique du
pâtissier au magasin du marchand de jouets. Il invitait les petites
amies, organisait des dînettes, poussait le cerceau ou le volant, et
même, au besoin, menait les rondes.

Denise fronçait-elle le sourcil, il tressautait. Toussait-elle, il
devenait tout pâle. Elle fut malade, une fois, elle eut la rougeole: il
resta douze nuits sans se coucher et fit venir de Paris des médecins qui
lui rirent au nez.

Eh bien! les demoiselles de Lavarande trouvaient encore le moyen de
dépasser les folies de M. de Chandoré. Certes, si Denise apprit quelque
chose, c'est bien parce qu'elle le voulut absolument, tant au moindre
signe d'impatience elles étaient disposées à congédier le professeur
d'écriture ou la maîtresse de piano.

C'est en haussant les épaules que Sauveterre assistait à ce spectacle.
«Quelle éducation pitoyable! disaient les dames de la société. On n'a
pas idée d'une faiblesse pareille. C'est un joli service qu'on rend à
cette enfant.»

Il est sûr que tant et de si incroyables gâteries, cette aveugle
soumission et ces adorations perpétuelles couraient grand risque de
faire de Denise la plus désagréable petite personne qui se pût voir. Pas
du tout. Il est de ces naturels si heureux que rien ne saurait les
pervertir. Et d'ailleurs, elle fut peut-être préservée du danger par son
excès même.

Plus âgée, elle disait en riant: «Grand-père Chandoré, tantes Lavarande
et moi, nous faisons tout ce que je veux.»

Ce n'était là qu'une plaisanterie. Jamais jeune fille ne récompensa, par
des qualités si rares et si exquises, de plus pures affections.

Elle vivait donc heureuse et insoucieuse, et elle venait d'avoir
dix-sept ans lorsqu'arriva le grand événement de sa vie.

M. de Chandoré, ayant un matin rencontré Jacques de Boiscoran, dont
l'oncle avait été son ami, l'invita à dîner. Jacques accepta
l'invitation; il vint. Mlle Denise le vit et... l'aima. De ce moment
et pour la première fois, elle eut un secret que ne connurent ni
grand-père Chandoré ni tantes Lavarande, et, pendant deux ans, ses
fleurs et ses oiseaux furent les seuls confidents de cet amour qui
grandissait au fond de son âme, doux comme le rêve, idéalisé par
l'absence et poétisé par le souvenir. Car Jacques fut deux ans sans
voir...

Mais aussi, le jour où il vit clair, étourdi de son bonheur, ébloui des
perspectives qui s'offraient à lui, il sentit que sa destinée était
fixée. Aussi n'hésita-t-il pas; et, à moins d'un mois de là, son père,
le marquis de Boiscoran, faisait le voyage de Sauveterre pour demander
la main de Mlle Denise.

Ah! ce fut un rude coup pour grand-père Chandoré. Certes, il n'avait pas
été sans songer souvent au mariage de sa petite-fille, sans en parler
quelquefois, sans lui dire, à elle-même, qu'il se faisait vieux et qu'il
se sentirait soulagé d'une grosse inquiétude quand il lui aurait trouvé
un bon mari. Mais il parlait de cela comme d'une chose lointaine, comme
il parlait de mourir, par exemple.

La démarche de M. de Boiscoran l'éclaira sur ses véritables sentiments.
La pensée de donner Denise, de la voir lui préférant un homme, d'abord,
puis des enfants qu'elle aurait de cet homme, lui fit horreur.

Pour bien peu, il eût jeté dehors l'ambassadeur. Cependant il se
contraignit et répondit qu'il ne pouvait rien prendre sur lui et qu'il
lui fallait consulter sa petite-fille. Il gardait encore l'espoir
qu'elle repousserait cette demande.

Pauvre grand-père! Aux premiers mots qu'il hasarda:

--Quel bonheur! s'écria la jeune fille. Mais je m'y attendais.

Sans doute pour cacher une larme qui jaillit brûlante de ses yeux, M. de
Chandoré baissa la tête.

--Ce mariage se fera donc, murmura-t-il.

Déjà, un peu consolé par la joie qu'il avait vu briller dans les yeux de
sa petite-fille, il en était à se reprocher son féroce égoïsme et à se
gourmander de ne pas s'estimer très heureux lorsque Denise était si
contente.

Jacques avait donc été admis à faire officiellement sa cour, et
l'avant-veille de l'incendie du Valpinson, après une longue
délibération, où l'on avait calculé le temps strictement nécessaire aux
emplettes et à l'achèvement du trousseau, le jour de la noce avait été
irrévocablement fixé.

Ainsi, c'est en plein bonheur que Mlle Denise fut frappée,
lorsqu'elle apprit en même temps de quels crimes on accusait Jacques de
Boiscoran et son arrestation. Foudroyée d'abord, elle était restée près
de dix minutes sans connaissance entre les bras de ses tantes et de son
grand-père épouvantés. Mais dès qu'elle revint à elle:

--Suis-je donc folle, s'écria-t-elle, de m'émouvoir ainsi! N'est-il pas
évident qu'il est innocent!

C'est alors qu'elle avait adressé une dépêche au marquis de Boiscoran,
comprenant bien qu'avant de rien tenter, il était indispensable de
s'entendre avec la famille de Jacques. Puis elle avait demandé qu'on la
laissât seule, et sa nuit s'était passée à compter les minutes qui la
séparaient encore de l'heure où arrivait le train de Paris.

Dès huit heures, elle descendit elle-même donner au domestique l'ordre
d'atteler et de partir pour attendre Mme de Boiscoran à la gare, lui
recommandant surtout de revenir bride abattue. Elle alla ensuite
s'établir dans le salon, où se trouvaient déjà ses tantes et son
grand-père. Ils lui parlaient, mais son attention était ailleurs...

Bientôt elle entendit une voiture remonter au galop la rue de la Rampe
et s'arrêter devant la maison. Elle se dressa alors et s'élança dans le
vestibule en s'écriant:

--Voilà la mère de Jacques!



III


Ce n'est jamais impunément qu'on violente ses sentiments les plus chers.
Lorsqu'enfin la marquise de Boiscoran put se réfugier dans la voiture
envoyée à sa rencontre, elle était bien près de défaillir, brisée par
l'effort inouï qu'elle avait fait pour montrer aux impitoyables curieux
de Sauveterre une contenance assurée et un visage riant.

--Quelle horrible comédie! murmura-t-elle en se laissant tomber sur les
coussins.

--Reconnaissez, du moins, madame, qu'elle était nécessaire, prononça
maître Folgat. Vous venez de conquérir cent personnes peut-être à votre
fils.

Elle ne répondit pas. Les larmes l'étouffaient. Que n'eût-elle pas donné
pour se trouver seule, chez elle, pour s'abandonner librement à toutes
les lâchetés de sa douleur et de ses angoisses maternelles!

Jamais trajet ne lui avait paru aussi insupportablement long que celui
qui sépare la gare de la rue de la Rampe. Lancé à toute vitesse, le
cheval faisait feu des quatre pieds; il lui semblait qu'il n'avançait
pas... Pourtant, la voiture finit par s'arrêter. Le petit domestique
avait déjà sauté à terre, et il tournait la poignée de la portière en
disant:

--Nous voilà arrivés.

Aidée de maître Folgat, Mme de Boiscoran descendit, et son pied
touchait à peine le pavé de la rue que la porte de la maison s'ouvrit et
que Mlle Denise se jeta dans ses bras, trop émue pour pouvoir rien
dire, sinon:

--Oh! ma mère, ma chère mère, quel horrible malheur!

Dans l'ombre du corridor, s'avançait M. de Chandoré, qui s'était levé en
même temps que sa petite-fille.

--Rentrons, dit-il à ces infortunées, ne restons pas là... Déjà derrière
tous les volets brillent des yeux qui nous épient.

Et il les entraîna dans le salon.

Positivement, maître Folgat était assez embarrassé de son personnage.
Nul ne semblait s'apercevoir de son existence. Il avait suivi,
cependant, il était entré dans le salon et, debout près de la porte, ému
de l'émotion de tous, il observait alternativement Mlle Denise, M. de
Chandoré et les demoiselles de Lavarande.

Mlle Denise allait avoir vingt ans. On ne pouvait dire qu'elle fût
remarquablement jolie, mais il était difficile de l'oublier quand on
l'avait vue une fois. Petite, elle était la grâce même, et chacun de ses
mouvements trahissait quelque rare et exquise perfection. Avec des
cheveux noirs d'une merveilleuse abondance, elle avait les yeux bleus et
le teint d'une blonde des pays du Nord, un teint dont l'éblouissante
blancheur faisait paraître jaunes toutes les comparaisons imaginées par
les poètes: le lis, la neige, le lait... En elle, tout exprimait une
angélique douceur et la plus excessive timidité. Et pourtant, certains
plis de ses lèvres et le mouvement de ses sourcils devaient faire
soupçonner une grande énergie.

Près d'elle, grand-père Chandoré étonnait par sa haute stature et par sa
carrure puissante. Soixante-douze années n'avaient pas fait plier ses
reins d'hercule, et il semblait bâti pour défier tous les orages de la
vie. Ce qu'il avait surtout de singulier, c'était un teint rouge brique,
uniformément cramoisi, un teint de vieux chef mohican, que faisaient
paraître plus dur et plus cru sa barbe, ses sourcils et ses cheveux
blancs. Son visage, malgré tout, exprimait une bonté presque enfantine.
Mais il ne fallait pas le regarder deux fois pour comprendre qu'il eût
été peu prudent de se fier au sourire bénin qui voltigeait sur ses
lèvres charnues. Et, à certaines étincelles qui s'allumaient au fond de
ses yeux gris, on sentait, par exemple, que celui-là eût passé un
fâcheux quart d'heure entre ses mains, qui se fût permis d'offenser
Mlle Denise.

Quant aux tantes Lavarande, longues et minces comme une baguette de
saule, pâles, discrètes, d'une réserve et d'une froideur
ultra-aristocratiques, elles avaient cette physionomie placide et cette
expression de sensibilité dévouée des vieilles filles dont le célibat
n'a pas aigri les illusions. Elles portaient des toilettes absolument
pareilles, comme c'était leur invariable habitude depuis quarante ans,
des toilettes de couleur indécise, modestes comme toute leur personne.

Elles pleuraient, en ce moment, et maître Folgat se demandait de quel
sacrifice elles ne seraient pas capables pour racheter les larmes de
leur nièce.

--Pauvre Denise! murmuraient-elles.

La jeune fille les entendit; et se dressant tout à coup, et rompant le
lourd silence qui durait depuis longtemps déjà:

--Mais notre conduite est indigne! s'écria-t-elle. Que dirait Jacques,
si du fond de sa prison il lui était donné de nous voir! Pourquoi nous
affliger? Est-il donc coupable?...

Ses yeux brillaient d'un éclat extraordinaire, sa voix avait des
vibrations qui troublaient maître Folgat jusqu'au fond de l'âme.

--Je puis, du moins, me rendre cette justice, poursuivit-elle, que je
n'ai pas douté de lui une seconde. Et comment le doute m'eût-il
effleurée? Le soir même de l'incendie du Valpinson, Jacques m'a écrit
une lettre de quatre pages, qu'il m'a envoyée ici par un de ses
fermiers, et que j'ai reçue à neuf heures... Je l'ai montrée à
grand-père, cette lettre, il l'a lue, et aussitôt il s'est écrié que
j'avais mille et mille fois raison et que jamais un homme méditant un
crime affreux n'eût écrit cela.

--Je l'ai dit et je le pense, approuva M. de Chandoré, et tout homme
sensé sera de mon avis, seulement...

Mais sa petite-fille ne le laissa pas achever.

--Il est donc évident, interrompit-elle, que Jacques est victime de
quelque intrigue abominable, c'est à nous à la déjouer. Assez pleuré, il
faut agir... (Et s'adressant à Mme de Boiscoran:) Et c'est pour nous
aider à cette œuvre de salut, chère mère, que je vous ai appelée...

--Et me voici, dit la marquise, non moins sûre que vous, chère enfant,
de l'innocence de mon fils.

Ce n'était sans doute pas tout ce qu'avait rêvé M. de Chandoré, car
intervenant:

--Et le marquis? demanda-t-il.

--Mon mari reste à Paris.

Le vieillard eut une grimace des plus significatives.

--Ah! je le reconnais bien là! s'écria-t-il. Rien ne saurait l'émouvoir.
Son fils unique est lâchement accusé d'un crime, arrêté, et en prison.
On le prévient, on pense qu'il va accourir... Erreur! Que son fils se
tire d'affaire s'il peut. Lui restera à surveiller ses potiches. Ah! si
j'avais encore un fils!...

--Mon mari, monsieur, protesta la marquise, pense qu'il sera plus utile
à Jacques en restant à Paris. Il peut y avoir des démarches à faire...

--Le chemin de fer n'est-il pas là...

--Enfin, prononça Mme de Boiscoran, il m'a confiée à monsieur...
(Elle montrait le jeune avocat.) Monsieur Manuel Folgat, dont
l'expérience, le talent et le dévouement nous sont acquis.

Ainsi présenté régulièrement, maître Folgat s'inclinait.

--Et j'ai bon espoir, dit-il, tant il avait été gagné par la confiance
de Mlle Denise. Mais je suis de l'avis de mademoiselle de Chandoré.
Il faut agir sans perdre une seconde. Or, avant d'arrêter une ligne de
conduite, j'aurais besoin de connaître exactement les faits.

--Malheureusement, nous ne savons rien, répondit M. de Chandoré. Rien,
sinon que Jacques est au secret.

--Eh bien! nous nous informerons. Vous connaissez sans doute les
magistrats de Sauveterre?

--Fort peu, à l'exception du procureur de la République...

--Et le juge chargé de l'instruction?

L'aînée des demoiselles de Lavarande se dressa.

Celui-là! s'écria-t-elle, monsieur Galpin-Daveline est un monstre
d'hypocrisie et d'ingratitude! Il se disait l'ami de Jacques. Et, en
effet, Jacques l'aimait assez pour nous avoir décidées, ma sœur et moi,
à accorder à ce petit juge la main d'une de nos cousines, une
Lavarande... Pauvre enfant! Quand elle a connu l'affreuse vérité: «Ô mon
Dieu! s'est-elle écriée, soyez béni de m'avoir épargné la honte d'être
la femme d'un tel homme!»

--Et en effet, ajouta l'autre vieille demoiselle, si tout Sauveterre
croit Jacques coupable, c'est que chacun se dit: c'est un ami qui est
son juge...

Maître Folgat hochait la tête.

--Il me faudrait des renseignements plus précis, dit-il. Monsieur de
Boiscoran m'avait parlé du maire de la ville, monsieur Séneschal.

M. de Chandoré sauta sur son chapeau.

--En effet! s'écria-t-il, celui-là est notre ami, et si quelqu'un est
bien informé, c'est lui! Allons le trouver. Venez...

Certainement M. Séneschal était l'ami des Chandoré, et aussi des
Lavarande, et pareillement des Boiscoran. Si avoué que l'on soit, ce ne
peut-être sans s'attacher aux gens que, vingt années durant, on est leur
confident et leur conseil.

Bien après avoir vendu sa charge, M. Séneschal était encore le seul à
avoir l'absolue confiance de ses anciens clients. Jamais ils n'eussent
pris une détermination grave sans avoir son avis. Ils s'adressaient à
son successeur, mais ils le consultaient avant. Les services,
d'ailleurs, étaient réciproques. La clientèle de grand-père Chandoré et
de l'oncle de Jacques n'avait pas été sans attirer plus d'un paysan
processif en l'étude de maître Séneschal. Leur appui ne lui avait pas
été inutile, lorsque, pris du vertigo[2] de l'ambition, il s'était
«sacrifié à son pays» en sollicitant la place de maire et le mandat de
conseiller général.

Aussi, ce digne et excellent homme était-il consterné, lorsqu'au matin
de l'incendie du Valpinson, il rentra à Sauveterre. Il était si blême et
si défait que sa femme en fut toute saisie.

--Seigneur Dieu! Auguste! s'écria-t-elle, que t'est-il arrivé?

Auguste était le prénom de M. Séneschal.

--Il arrive quelque chose d'affreux! répondit-il d'un accent si tragique
que Mme Séneschal en frémit.

Il est vrai que Mme Séneschal frémissait aisément. C'était une femme
de quarante-huit à cinquante ans, très brune, courte, dodue, et dont la
poitrine mettait à de rudes épreuves les corsages que lui
confectionnaient ses couturières, les demoiselles Méchinet, les sœurs du
greffier.

Jeune, elle avait eu la beauté du diable. Elle gardait en vieillissant
des joues enluminées comme une image d'Épinal, une forêt de cheveux
noirs bien plantés et des dents admirables. Pourtant elle n'était pas
heureuse. Sa vie s'était consumée à souhaiter un enfant et elle n'en
avait pas eu. «Ce qui doit, disait-elle, paraître inexplicable aux
personnes qui nous connaissent, monsieur Séneschal et moi; lui qui a été
un des beaux hommes de Sauveterre, et moi qui ai toujours joui d'une
santé exceptionnelle.»

Et tout de suite, qu'on fût ou non de son intimité, elle entrait à ce
sujet dans les détails les plus délicats, disant ses déceptions et
celles de son mari, les pèlerinages qu'elle avait faits, le nom des
médecins qu'ils avaient consultés, et combien de mois elle avait passés
au bord de la mer, vivant presque exclusivement de poisson qu'elle
n'aimait point. Rien n'avait réussi; et ses espérances s'évanouissant
avec les années, elle s'était résignée, et l'amertume de ses regrets
s'était changée en une sorte de mélancolie sentimentale qu'elle
nourrissait de romans et de poésies. Elle avait une larme au service de
toutes les infortunes, et quelques paroles de consolation pour toutes
les douleurs. Sa charité était proverbiale. Jamais une pauvre femme en
couches ne s'était inutilement adressée à son cœur.

Ce qui ne l'empêchait pas d'être une maîtresse femme qu'il était malaisé
de duper, menant sa maison au doigt et à l'œil, dirigeant une lessive ou
réglant un dîner comme pas une dame de Sauveterre.

C'est donc en sanglotant qu'elle écouta le récit que lui fit son mari
des événements de la nuit. Et lorsqu'il eut achevé:

--Cette pauvre Denise, dit-elle, est capable d'en mourir. À ta place,
j'irais bien vite chez monsieur de Chandoré, lui apprendre avec tous les
ménagements convenables cette funeste nouvelle.

--C'est ce dont je me garderai bien! s'écria M. Séneschal, et même je te
défends expressément d'y aller...

C'est qu'il n'était pas un héros de stoïcisme et que, s'il se fût
écouté, il eût pris le chemin de fer et se fût enfui à cent lieues, pour
n'être pas témoin de la douleur de grand-père Chandoré et de tantes
Lavarande, du désespoir de Denise, surtout, qu'il affectionnait
particulièrement, et dont, depuis tant d'années, il soignait et
arrondissait la dot avec autant de sollicitude que si elle eût été sa
fille.

C'est qu'aussi il ne savait plus que croire, et qu'influencé par
l'assurance de M. Galpin-Daveline, désorienté par le déchaînement de
l'opinion, il en arrivait à se demander si Jacques, véritablement,
n'avait pas commis les crimes dont on l'accusait.

Ses occupations, par bonheur, devaient être, ce jour-là, trop nombreuses
pour lui laisser le loisir de la réflexion. Il avait à assurer le
transport des restes informes du tambour Bolton et du pauvre
Guillebault. Il dut recevoir la mère de l'un et la femme de l'autre,
écouter leurs lamentations et essayer de les consoler; promettre à la
première une petite pension, affirmer à la seconde qu'il ferait obtenir
à l'aîné de ses garçons une bourse entière au collège de Sauveterre ou
au petit séminaire de Pons.

Il lui avait fallu, de plus, donner des ordres pour qu'on rapportât,
avec toutes les précautions nécessaires, les blessés de l'incendie, le
gendarme et le paysan.

Il s'était, aussitôt après, mis en quête d'une maison pour le comte et
la comtesse de Claudieuse, et ne l'avait pas trouvée sans peine.

Enfin, une bonne partie de son après-midi avait été prise par une
violente discussion avec le docteur Seignebos. Le docteur, au nom,
prétendait-il, de la science outragée, au nom de la justice et de
l'humanité, réclamait l'arrestation immédiate de Cocoleu, ce misérable
dont le témoignage inconscient avait été la base de la prévention. Il
exigeait, jurait-il, en frappant du poing sur la table, que cet idiot
épileptique fût conduit à l'hôpital et séquestré, par mesure
administrative, pour être ultérieurement soumis à l'examen des hommes de
l'art.

Longtemps le maire avait résisté à ces prétentions, qui lui paraissaient
exorbitantes, mais M. Seignebos avait parlé si haut et si ferme qu'à la
fin il avait expédié deux gendarmes à Bréchy, avec l'ordre de ramener
Cocoleu.

Ils étaient revenus quelques heures plus tard, les mains vides. L'idiot
avait disparu. Personne, dans le pays, n'avait pu leur donner de ses
nouvelles.

--Et vous trouvez cela naturel! s'était écrié le docteur Seignebos, dont
les yeux étincelaient sous ses lunettes d'or. Moi, j'y vois la preuve
irrécusable du complot organisé pour perdre monsieur de Boiscoran.

--Mais, sacrebleu! soyez donc tranquille, avait répondu M. Séneschal,
agacé, Cocoleu n'est pas perdu, on le retrouvera.

Le médecin s'était éloigné sans insister, mais avant de rentrer chez
lui, il était monté au cercle, et là, en présence de plus de vingt
personnes, il avait dit avoir acquis la preuve que Jacques de Boiscoran
était victime de ses opinions avancées, que les partis monarchistes ne
lui pardonnaient pas d'avoir déserté leurs rangs, et que certainement
les jésuites n'étaient pas étrangers à l'affaire.

Cette intervention devait être plus nuisible qu'utile à Jacques, et le
résultat ne se fit pas attendre. Le soir même, lorsque M.
Galpin-Daveline traversa la place du Marché-Neuf, il fut outrageusement
sifflé.

Tout naturellement, le juge d'instruction, furieux, se transporta chez
le maire, s'en prenant à lui de l'insulte faite à la justice en sa
personne, et réclamant la plus énergique répression. M. Séneschal promit
de prendre les mesures nécessaires et courut chez M. Daubigeon, le
procureur de la République, pour se concerter avec lui. Là il apprit ce
qui s'était passé à Boiscoran, et le résultat terrible de
l'interrogatoire.

Il était donc rentré chez lui fort triste, désolé de la situation de
Jacques et très inquiet de la couleur politique que prenait cette
affaire.

Avec de telles préoccupations, il avait passé une mauvaise nuit, et il
s'était levé d'une humeur si massacrante que c'est à peine si sa femme
avait osé lui adresser la parole.

C'est que tout n'était pas fini. À deux heures précises devait avoir
lieu l'enterrement de Bolton et de Guillebault, et il avait promis au
capitaine Parenteau qu'il y assisterait, ceint de son écharpe, à la tête
d'une partie du conseil municipal. Il venait même de donner l'ordre de
préparer ses habits de cérémonie, quand son domestique lui annonça la
visite de M. de Chandoré et d'un autre monsieur.

--Il ne manquait que cela! s'écria-t-il. (Mais réfléchissant:) Tôt ou
tard, la scène aura toujours lieu... Qu'ils entrent!

M. Séneschal était bien bon de s'émouvoir ainsi d'avance et de
s'affermir contre une déchirante explosion de douleur. Il fut stupéfait
de l'air dégagé dont M. de Chandoré lui présenta son compagnon:

--Monsieur Manuel Folgat, mon cher Séneschal, un des avocats en renom de
Paris, qui a bien voulu accompagner la marquise de Boiscoran, arrivée ce
matin.

--Je suis étranger au pays, monsieur le maire, ajouta maître Folgat,
j'en ignore les idées, les coutumes, les mœurs, les intérêts, les
préjugés, tout enfin, et je risquerais de commettre quelque grosse
sottise si je n'avais un conseiller expérimenté, habile et sûr. Monsieur
de Boiscoran et monsieur de Chandoré m'ont fait espérer que vous
voudriez bien être ce conseiller...

--Assurément, monsieur, et du meilleur cœur, répondit M. Séneschal tout
en s'inclinant, visiblement flatté de la déférence de l'avocat de Paris.

Il avait avancé des sièges à ses hôtes. Lui-même s'était assis et, le
coude appuyé au bras de son fauteuil de cuir, il caressait de la main
son menton rasé de frais.

--L'affaire est grave, messieurs, prononça-t-il enfin.

--Une accusation criminelle l'est toujours, dit maître Folgat.

--Sarpejeu! messieurs! s'écria M. de Chandoré, doutez-vous donc de
l'innocence de Jacques?

M. Séneschal ne répondit pas non. Il se taisait, il cherchait de ces
atténuations savantes dont sa femme parlait la veille.

--Comment imaginer, commença-t-il enfin, les idées qui peuvent germer
dans un cerveau de vingt-cinq ans, exalté par le souvenir de certaines
offenses! La colère est une conseillère perfide...

Grand-père Chandoré n'en put écouter plus long.

--Que me parlez-vous de colère, interrompit-il, et où en voyez-vous
trace en cette affaire du Valpinson! Je n'aperçois, moi, que le plus
lâche des crimes, longuement prémédité et froidement exécuté.

Gravement, le maire hochait la tête.

--Vous ne savez pas tout ce qui s'est passé, fit-il.

--Monsieur, dit maître Folgat, c'est avec l'espoir d'être renseignés que
nous sommes venus à vous.

--Soit, fit M. Séneschal.

Et tout de suite, avec la lucidité d'un vieil avoué accoutumé à
débrouiller les fils les plus enchevêtrés d'une procédure, il exposa les
faits dont il avait été témoin au Valpinson, et ceux que le procureur de
la République lui avait dit s'être passés à Boiscoran. Et en terminant:

--Enfin, conclut-il, savez-vous ce que m'a dit Daubigeon, dont certes
vous ne suspecterez pas le témoignage? Il m'a dit en propres termes:
«Daveline ne pouvait pas ne pas faire arrêter monsieur de Boiscoran.
Est-il coupable? Je ne sais plus que penser. Les charges sont
écrasantes. Il jure ses grands dieux qu'il est innocent, mais il refuse
de faire connaître l'emploi de sa soirée...».

M. de Chandoré, cet homme si robuste, semblait près de défaillir, encore
bien que son visage conservât ses tons cramoisis, dont nulle émotion ne
pouvait pâlir l'éclat.

--Que va dire Denise, mon Dieu! murmura-t-il. (Puis, tout haut, et
s'adressant à maître Folgat:) Et cependant, fit-il, Jacques avait
certainement des projets pour ce soir-là.

--Vous croyez, monsieur?

--J'en suis sûr. Est-ce que sans cela il ne fût pas venu à la maison
comme tous les soirs depuis un mois? Lui-même le dit d'ailleurs, dans la
lettre qu'il a envoyée à Denise par un de ses fermiers, cette lettre
dont elle vous a parlé... Il lui écrit: _«C'est du fond du cœur que je
maudis l'affaire qui m'empêchera de passer la soirée près de vous, mais
il m'est impossible de la remettre. À demain...»_

--Vous voyez! s'écria M. Séneschal.

--Telle est cette lettre, continua le vieillard, qu'il est impossible,
je le répète, qu'un homme méditant un odieux forfait l'ait pensée et
écrite. Pourtant, à vous, je puis l'avouer, lorsque j'ai appris la
funeste nouvelle, cette circonstance d'une affaire urgente m'a
impressionné péniblement.

Mais le jeune avocat semblait bien loin d'être convaincu.

--Il est clair, prononça-t-il, que monsieur de Boiscoran ne veut, à
aucun prix, qu'on sache où il est allé.

--Il a menti, monsieur, insista M. Séneschal, il a commencé par nier
avoir pris la route où les témoins l'ont rencontré.

--Naturellement, puisqu'il tient à cacher l'endroit où il est allé.

--Quand on lui a signifié qu'il était arrêté, il n'a pas parlé.

--Parce qu'il espère se tirer d'affaire sans dire où il est allé.

--Si c'était vrai, ce serait bien étrange!

--On a vu plus étrange encore.

--Se laisser accuser de meurtre et d'incendie quand on est innocent...

--Être innocent et se laisser condamner est bien plus fort encore. Et
cependant, on en sait des exemples.

Le jeune avocat s'exprimait de cet accent impérieux et bref qui est
comme un des privilèges de sa profession, et avec un tel accent de
certitude que M. de Chandoré semblait renaître à la vie.

M. Séneschal en était presque interloqué.

--Que pensez-vous donc, monsieur? interrogea-t-il.

--Que monsieur de Boiscoran doit être innocent, répondit le jeune
avocat. (Et sans permettre une objection:) C'est, insista-t-il, l'avis
d'un homme dont nulle considération ne trouble le jugement. J'arrive,
sans idée préconçue, je ne connais pas plus monsieur de Claudieuse que
monsieur de Boiscoran. Un crime a été commis, on m'en dit les
circonstances, et tout aussitôt je reconnais que les raisons mêmes qui
ont fait arrêter le prévenu me feraient le mettre en liberté.

--Oh!...

--Je m'explique: si monsieur de Boiscoran est coupable, il a montré, par
la façon dont il a reçu monsieur Galpin-Daveline, une puissance sur soi
inouïe et un incomparable talent de comédien. Donc, s'il est coupable,
il est très fort.

--Cependant...

--Permettez. S'il est coupable, il a fait preuve dans son interrogatoire
d'une absence de sang-froid insigne, et, tranchons le mot, d'une
imbécillité sans nom. Donc, s'il est coupable, il est très faible.

--Mais...

--Pardon, j'achève. Le même homme peut-il être à la fois si fort et si
faible que cela? Décidez... Il y a plus: si monsieur de Boiscoran était
coupable, c'est à Charton et non au bagne qu'il faudrait l'envoyer, car
tout autre qu'un fou eût jeté l'eau où il avait lavé ses mains noires de
charbon et enterré n'importe où ce fusil Klebb, que la prévention
brandit si victorieusement.

--Jacques est sauvé! s'écria M. de Chandoré. M. Séneschal n'était pas si
prompt à l'enthousiasme.

--C'est spécieux, fit-il. Malheureusement, il faut autre chose qu'une
déduction, si logique qu'elle soit, à des juges qui ont les mains
pleines de preuves...

--On leur en trouvera de plus fortes.

--Que comptez-vous donc faire?

--Je ne sais pas... Je viens de vous dire ma première impression;
maintenant, il faut que j'étudie l'affaire, que j'interroge les gens, à
commencer par le vieil Antoine.

M. de Chandoré s'était levé.

--Nous pouvons être à Boiscoran dans une heure, fit-il. Dois-je envoyer
chercher ma voiture?...

--Le plus tôt sera le mieux, répondit le jeune avocat.

Chargé de cette commission, le domestique de M. Séneschal était de
retour moins d'un quart d'heure après, annonçant que la voiture était
devant la porte.

M. de Chandoré et maître Folgat y prirent place, et tandis qu'ils
s'installaient:

--Surtout, recommanda le maire à l'avocat parisien, soyez prudent et
circonspect. Déjà cette affaire ne passionne que trop l'opinion. La
politique s'en mêle. Je crains une manifestation à l'enterrement des
pompiers, et l'on m'annonce que le docteur Seignebos prononcera un
discours au cimetière. Allons, bonne chance!

Le cocher fouetta le cheval, et pendant que la voiture roulait le long
du faubourg des Dames:

--Je ne m'explique pas, disait M. de Chandoré, qu'Antoine ne soit pas
venu me trouver aussitôt après l'arrestation de son maître. Que peut-il
lui être arrivé?



IV


Le cheval de M. Séneschal était peut-être un des meilleurs de
l'arrondissement; mais celui de M. de Chandoré lui était encore
supérieur.

En moins de cinquante minutes furent franchis les treize kilomètres qui
séparent Boiscoran de Sauveterre. Cinquante minutes pendant lesquelles
M. de Chandoré et maître Folgat n'échangèrent pas cinquante mots.

Lorsqu'ils arrivèrent, la cour du château de Boiscoran était silencieuse
et déserte. Portes et fenêtres étaient hermétiquement closes. Sur les
marches du perron était assis un jeune paysan à robuste carrure, lequel,
à la vue des «bourgeois», se leva et porta la main à son bonnet de
laine.

--Où est Antoine? lui demanda M. de Chandoré.

--Là-haut, monsieur le baron.

Le vieux gentilhomme essaya d'ouvrir la porte; elle résista.

--Oh! monsieur, Antoine est barricadé en dedans, dit le paysan.

--Singulière idée, fit M. de Chandoré en frappant du bout de sa canne.

Il frappait depuis un moment de plus en plus fort, quand enfin, de
l'intérieur:

--Qui va là? cria la voix d'Antoine.

--C'est moi, sarpejeu! le baron de Chandoré. Bruyamment les barres
furent retirées, et le vieux valet de chambre se montra. Il était blême
et défait. Au désordre de sa barbe, de ses cheveux et de ses vêtements,
il était aisé de voir qu'il ne s'était pas couché. Et ce désordre était
fort significatif, de la part d'un homme qui, en toute circonstance,
mettait son amour-propre à afficher l'irréprochable tenue d'un gentleman
anglais. M. de Chandoré en fut si frappé qu'avant tout:

--Qu'avez-vous, mon brave Antoine? demanda-t-il.

Au lieu de répondre, le fidèle serviteur attira le baron et son
compagnon à l'intérieur. Et après qu'il eut refermé la porte, se
croisant les bras devant eux:

--J'ai, répondit-il d'un accent étrange, j'ai... que j'ai peur!

Le vieux gentilhomme et l'avocat se regardaient. Ce malheureux,
pensaient-ils, a perdu l'esprit.

Antoine comprit, car vivement:

--Non! je ne suis pas fou, dit-il, quoiqu'en vérité il se passe ici des
choses telles qu'on se demande si l'on jouit bien de tout son bon
sens!... Si j'ai peur, ce n'est pas sans motifs...

--Douteriez-vous de votre maître? interrogea maître Folgat.

Si menaçant fut le regard que l'honnête domestique lança au
questionneur, que tout de suite M. de Chandoré intervint:

--Mon cher Antoine, dit-il, monsieur est un ami, un ami dévoué, un
avocat venu de Paris avec madame de Boiscoran pour défendre Jacques. Non
seulement vous ne devez pas vous défier de lui, mais il faut lui dire
tout ce que vous savez, tout absolument et quand même...

Le visage du digne serviteur s'éclaira.

--Ah! monsieur est un avocat! s'écria-t-il. Qu'il soit le bienvenu. Je
vais pouvoir dire tout ce que j'ai sur le cœur... Non, certes, je ne
crois pas monsieur Jacques coupable, il est impossible qu'il le soit, il
est stupide de penser qu'il puisse l'être. Mais ce que je crois, ce dont
je suis sûr, c'est qu'il y a un coup monté pour lui mettre sur le dos
les horreurs du Valpinson...

--Un coup monté! interrompit maître Folgat, par qui, comment, dans quel
but?

--Ah! c'est ce que j'ignore. Mais je ne me trompe pas, et vous penseriez
comme moi si vous aviez assisté à l'interrogatoire... C'était effrayant,
messieurs, c'était inouï, à ce point que moi, j'ai été comme ébloui, et
qu'à un moment j'ai douté de mon maître et que je lui ai conseillé de
fuir... Non, jamais on n'a entendu chose pareille. Tout était contre
lui...

Chacune de ses réponses était comme un aveu. Il y a eu un crime au
Valpinson... on l'y a vu aller et en revenir par des chemins détournés.
On a mis le feu; l'eau où il s'était lavé les mains était noire de
charbon. On a tiré des coups de fusil... on a retrouvé une de ses
cartouches près de l'endroit où monsieur de Claudieuse a été blessé.
Même, c'est là que j'ai reconnu le coup monté. Est-ce que toutes les
circonstances se seraient ajustées si exactement, si elles n'eussent été
d'avance prévues, calculées et arrangées!... Ce pauvre monsieur
Daubigeon avait les larmes aux yeux et ce «tout se mêle» de Méchinet, le
greffier, lui-même était confondu. Il n'y avait à paraître content que
ce Galpin-Daveline de malheur. Car c'était lui qui était le juge et qui
interrogeait. Lui, l'ami de monsieur! Un homme qui à tout moment
arrivait ici manger notre pain, dormir dans nos lits et tirer notre
gibier. Il était à genoux devant monsieur, alors, pour obtenir la main
de la nièce des demoiselles de Lavarande. Alors, c'était «mon bon
Jacques» par-ci, «mon cher Boiscoran» par-là, et des protestations et
des cajoleries à n'en plus finir, au point que je me disais toujours
qu'un matin je trouverais les bottes de monsieur cirées par lui. Ah! il
a pris sa revanche, hier matin, et il fallait voir de quel air il disait
à monsieur: «Nous ne sommes plus amis.» Bandit!... non, nous ne sommes
plus amis, et si le bon Dieu était juste, tu aurais dans le ventre les
deux coups de fusil qu'on a tirés sur monsieur de Claudieuse, et tu ne
les digérerais pas...

L'impatience de M. de Chandoré était grande. Aussi, dès qu'Antoine
s'arrêta pour reprendre haleine:

--Pourquoi, fit-il, n'êtes-vous pas venu me raconter cela tout de suite?

Le vieux serviteur se permit un haussement d'épaules.

--Est-ce que je le pouvais! répondit-il. Quand l'interrogatoire a été
fini, le Galpin a mis partout les scellés, des bandes de toile fixées
avec de la cire, comme on en pose sur le secrétaire des morts. Oh! il en
a mis sur toutes les ouvertures, et deux plutôt qu'une. Il en a placé
trois sur la porte extérieure. Puis il m'a dit qu'il me constituait
gardien, que j'aurais une rétribution pour cela, mais que les galères
m'attendaient si quelqu'un touchait aux scellés, seulement du bout du
doigt. Là-dessus, après avoir livré monsieur aux gendarmes, le Galpin
est parti, me laissant seul ici, hébété comme un homme qui aurait reçu
un coup de marteau sur la tête... Pourtant, je serais allé trouver
monsieur le baron, sans une idée qui m'est venue et qui m'a donné le
frisson.

Grand-père Chandoré frappait du pied.

--Au fait! dit-il. Au fait!...

--Voilà. Il faut que ces messieurs sachent que, dans l'interrogatoire,
il a été beaucoup question du fusil Klebb que monsieur avait emporté le
soir de l'incendie. Le Galpin a manié ce fusil et a ensuite demandé
quand monsieur avait feu avec pour la dernière fois. Monsieur a répondu
qu'il y avait cinq jours... Vous m'entendez, je dis: cinq jours. Et
là-dessus, mon Galpin a remis le fusil à sa place, sans examiner les
canons.

--Eh bien? fit maître Folgat.

--Eh bien! monsieur, moi, Antoine, j'avais, l'avant-veille--je dis bien
l'avant-veille--lavé et nettoyé à fond le Klebb de monsieur...

--Sarpejeu! s'écria M, de Chandoré, comment n'avez-vous pas dit cela
plus tôt, Antoine... Si les canons sont propres, c'est la preuve
irrécusable que Jacques est innocent!

Le vieux serviteur branla la tête.

--C'est vrai, dit-il, seulement... les canons sont-ils propres?

--Oh!

--Monsieur peut s'être trompé quant à la date de son dernier coup de
fusil, et alors les canons seraient encrassés, et au lieu de le sauver,
ma déclaration le perdrait définitivement. Avant de parler, il faut être
sûr.

--Oui, approuva maître Folgat, et vous avez bien fait de vous taire, mon
brave, et je ne saurais trop vous adjurer de ne parler à personne au
monde de cette circonstance, qui peut devenir pour la défense un
argument décisif.

--Oh! je saurai tenir ma langue, monsieur; seulement vous devez
comprendre ce que je me suis fait de mauvais sang, devant ces maudits
scellés qui m'empêchaient d'aller m'assurer de l'état du fusil... Oh! si
j'avais osé les briser!...

--Malheureux!

--J'en ai eu l'idée, mais je me suis retenu. Seulement j'ai songé,
après, que cette pensée pouvait venir à d'autres. Les scélérats qui ont
organisé ce complot abominable contre monsieur Jacques sont capables de
tout, n'est-ce pas? Pourquoi ne seraient-ils pas venus, de nuit, briser
les scellés... J'ai mis le métayer de garde dans le jardin, sous les
fenêtres; j'ai placé son fils de faction dans la cour, et moi je suis
resté en sentinelle devant les scellés, avec des armes sous la main...
Les brigands pouvaient venir ils auraient trouvé à qui parler!

On a beau dire, les avocats valent mieux que leur réputation. Il est des
grâces d'état. Le premier qui versera une larme à la représentation d'un
drame bien noir sera toujours dramaturge, un homme du métier qui connaît
toutes les ficelles et pour qui les coulisses n'ont plus de secrets.
L'avocat, tant accusé de scepticisme, est par excellence crédule et
naïf. C'est sincèrement qu'il se passionne, et, quand on pense qu'il
joue la comédie, il est de bonne foi. Les trois quarts du temps est
gagnée dans son esprit la cause détestable qu'il plaide et qu'il perd
devant les juges.

D'heure en heure, depuis son arrivée à Sauveterre, maître Folgat s'était
pénétré de l'innocence de Jacques de Boiscoran, et le récit du vieil
Antoine n'était pas fait pour ébranler ses convictions. Non qu'il admît
l'existence d'un complot. Mais il n'était pas éloigné de croire à
l'audacieux calcul de quelque scélérat, profitant de circonstances
connues de lui seul pour faire retomber le châtiment de son crime sur M.
de Boiscoran.

Mais il avait bien d'autres explications à demander, et il était
difficile de les obtenir d'Antoine, dans l'état de fiévreuse exaltation
où il se trouvait. Car interroger un homme, si disposé qu'il soit à
parler, n'est pas facile. Et si l'on n'apporte pas à cette tâche un
grand sang-froid, beaucoup de soin et une méthode imperturbable, on
risque fort de passer à côté du fait le plus important à recueillir.

Donc, après un moment:

--Mon brave Antoine, reprit maître Folgat, je ne saurais trop louer
votre conduite en toute cette affaire. Nous sommes loin d'en avoir
fini... Seulement, comme je n'ai rien pris depuis hier à Paris, et que
j'entends sonner midi... M. de Chandoré se frappa le front.

--Ah! vieil oublieux que je suis! interrompit-il. Comment ne vous ai-je
rien offert!... Pourtant, vous m'excuserez, n'est-ce pas, je suis si
bouleversé!... Antoine, qu'avez-vous à nous servir?

--La métayère a des œufs, du confit d'oie, du jambon...

--Ce qui sera le plus vite prêt sera le meilleur, dit le jeune avocat.

--Avant vingt minutes ces messieurs seront à table! s'écria le digne
serviteur.

Et il s'élança dehors, pendant que M. de Chandoré faisait entrer maître
Folgat dans le salon.

Le pauvre grand-père faisait appel à toute son énergie pour garder une
contenance assurée.

--Cette circonstance du fusil, dit-il, c'est le salut, n'est-ce pas?

--Peut-être, répondit le jeune avocat.

Et ils gardèrent le silence: le grand-père songeant à la douleur de sa
petite-fille et maudissant le jour où, en ouvrant sa maison à Jacques,
il l'avait ouverte à tant et de si cruelles angoisses; l'avocat classant
dans son esprit les faits qu'il avait recueillis et préparant les
questions qu'il voulait poser encore.

Ils étaient, l'un et l'autre, si profondément enfoncés dans leurs
réflexions qu'ils tressautèrent quand Antoine reparut disant:

--Ces messieurs sont servis!

La table avait été dressée dans la salle à manger, et les deux convives
y ayant pris place, l'honnête domestique se plantait debout, près d'eux,
la serviette au bras, quand M. de Chandoré l'interpellant:

--Mettez un troisième couvert, Antoine, dit-il, et déjeunez avec nous.

--Oh! monsieur, protesta le brave homme, monsieur le baron...

--Asseyez-vous, insista M. de Chandoré, manger après nous vous ferait
perdre du temps, et un serviteur tel que vous fait partie de la famille.

Antoine obéit, confus, mais rouge de plaisir de l'honneur qui lui était
fait, car ce n'est pas par excès de familiarité que péchait le baron de
Chandoré.

Et le jambon et les œufs de la métayère expédiés:

--Maintenant, reprit maître Folgat, revenons à notre affaire, et vous,
mon cher Antoine, du calme, et rappelez-vous que si nous n'obtenons pas
une ordonnance de non-lieu, vos réponses seront les éléments de ma
défense! Quelles étaient, ici, les habitudes de monsieur de Boiscoran?

--Ici, monsieur, il n'en avait pour ainsi dire pas. Nous venions si
rarement et pour si peu de temps...

--N'importe, quel était son genre de vie?

--Il se levait tard, il se promenait beaucoup, il chassait quelquefois,
il dessinait, il lisait... car monsieur est un grand liseur, et qui aime
les livres autant que monsieur le marquis, son père, aime la porcelaine.

--Qui recevait-il?

--Monsieur Galpin-Daveline, le plus souvent; le docteur Seignebos, le
curé de Bréchy, monsieur Séneschal, monsieur Daubigeon...

--Comment passait-il ses soirées?

--Chez monsieur le baron de Chandoré, qui est ici pour le dire.

--Il n'avait pas d'autres relations dans le pays?

--Non.

--Vous ne lui connaissez pas quelque... bonne amie?

Antoine eut un geste pudibond.

--Oh! monsieur, prononça-t-il, monsieur, ne savez-vous donc pas que
monsieur est le fiancé de mademoiselle Denise!

Le baron de Chandoré n'était pas né d'hier, ainsi qu'il se plaisait à le
dire. Si puissamment intéressé qu'il fût, il se leva.

--J'ai besoin de prendre l'air, fit-il.

Et il sortit, comprenant que sa qualité de grand-père de Denise pouvait
arrêter la vérité sur les lèvres d'Antoine.

Voilà un homme d'esprit, pensa maître Folgat.

Et tout haut:

--Puisque nous voilà seuls, mon brave Antoine, reprit-il, parlons
nettement. Monsieur de Boiscoran avait-il quelque maîtresse dans le
pays?

--Non, monsieur.

--N'en a-t-il jamais eu?

--Jamais. On vous dira peut-être que, dans le temps, il regardait avec
plaisir la Fougerouse, une grande rousse, la fille d'un meunier qui
demeure tout près d'ici, et que la mâtine venait au château plus souvent
qu'il n'était besoin, tantôt sous un prétexte, tantôt sous un autre...
Mais c'était pur enfantillage. D'ailleurs, il y a cinq ans de cela, et
depuis trois la Fougerouse est mariée à un saunier des environs de
Marennes.

--Vous êtes sûr de ce que vous dites?

--Comme de mon existence. Et monsieur en serait sûr connaissait le pays
comme moi, et la langue infernale des gens. Il n'y a pas de ruses qui
tiennent, ni précautions; je défie un homme de parler trois fois à une
femme sans que tout le monde le sache. À Paris, je dis pas...

Maître Folgat dressa l'oreille.

--Il y a donc eu quelque chose à Paris? interrogea-t-il.

Mais Antoine hésitait.

--C'est que, balbutia-t-il, les secrets de mon maître ne sont pas les
miens, et après le serment que je lui ai fait...

--De votre franchise dépend peut-être le salut de votre maître
interrompit le jeune avocat, soyez sûr qu'il ne vous en voudra pas
d'avoir parlé.

Quelques secondes encore, l'honnête serviteur demeura indécis; puis:

--Eh bien! commença-t-il, monsieur a eu, comme on dit une grande
passion...

--Quand?

--Ah! je l'ignore; cela avait commencé avant mon entrée au service de
monsieur. Ce que je sais, c'est que pour recevoir... la personne,
monsieur avait acheté à Passy bout de la rue des Vignes, au milieu d'un
immense jardin, une belle maison qu'il avait fait meubler
magnifiquement.

--Ah!...

--C'est là un secret que ni le père de monsieur ni sa mère comme de
juste, ne connaissent. Et si je le sais, c'est que monsieur, un jour
qu'il était à cette maison, est tombé dans l'escalier et s'est déboîté
le pied, et qu'il m'a fait venir pour le soigner. C'est probablement
sous son nom qu'il l'a achetée, mais ce n'était pas sous son nom qu'il
l'occupait. Il s'y faisait passer pour un Anglais, monsieur Burnett, et
c'était une servante anglaise qui le servait.

--Et... la personne...

--Ah! monsieur, non seulement je ne la connais pas, niais je ne
soupçonne pas qui elle pouvait être. Ah! monsieur, et elle prenait de
fières précautions! Étant ici pour tout dire, j'avouerai que j'ai eu la
curiosité de questionner la servante anglaise. Elle m'a répondu qu'elle
n'était pas plus avancée que moi; qu'elle savait bien qu'il venait une
dame, mais que jamais elle n'avait réussi à lui voir seulement le bout
du nez. Monsieur prenait si adroitement son temps que toujours la
servante était en course quand la dame arrivait et repartait. Quand elle
était à la maison, monsieur et elle se servaient seuls. Et s'ils
voulaient se promener dans le jardin, ils envoyaient la servante faire
une commission à tous les diables, à Versailles ou à Fontainebleau, ce
dont elle enrageait, comme de raison.

D'un mouvement machinal qui lui était familier, maître Folgat tortillait
une mèche de sa barbe noire. Un instant, il lui avait semblé voir
poindre la femme, cette inévitable femme dont l'inspiration toujours se
retrouve au fond de toutes les actions d'un homme, et voici que
décidément elle s'évanouissait. Car c'est en vain que d'un esprit alerte
il cherchait un rapport quelconque possible, sinon probable, entre la
mystérieuse visiteuse de la rue des Vignes et les événements dont le
Valpinson venait d'être le théâtre; il n'en découvrait aucun.

Quelque peu découragé:

--Enfin, mon brave Antoine, reprit-il, cette grande passion de votre
maître n'existe sans doute plus?

--Évidemment, monsieur, puisque monsieur Jacques allait épouser
mademoiselle Denise.

La raison n'était peut-être pas aussi péremptoire que l'imaginait le
fidèle serviteur; pourtant le jeune avocat ne fit aucune observation.

--Et, selon vous, poursuivit-il, quand cette passion aurait-elle pris
fin?

--Pendant la guerre, monsieur et la dame ont dû se trouver séparés, car
monsieur n'est pas resté à Paris. Il commandait une compagnie de nos
mobiles, et même il a été blessé à leur tête, ce qui lui a valu la
croix.

--Possède-t-il encore sa maison de la rue des Vignes?

--Je le crois.

--Pourquoi?

--Parce que monsieur et moi sommes allés passer huit jours à Paris,
après les événements, et qu'un soir il m'a dit: «La guerre et la Commune
me coûtent bon. Ma bicoque a reçu plus de vingt obus, et il y a logé
tour à tour des francs-tireurs, des communeux et des soldats. Les murs
sont à jour, et il n'y reste pas un meuble intact. Mon architecte me dit
que, tout compris, j'aurai pour plus de quarante mille francs de
réparations...»

--Comment! de réparations!... Il comptait donc encore utiliser cette
maison?

--À cette époque, monsieur, le mariage de monsieur n'était pas encore
arrêté.

--Soit, mais cette circonstance tendrait à prouver qu'il a revu à cette
époque la dame mystérieuse, et que la guerre n'avait pas brisé leurs
relations...

--C'est possible.

--Et il ne vous a jamais reparlé de cette dame?

--Jamais...

Il s'arrêta. Dans le vestibule, on entendait M. de Chandoré tousser avec
cette affectation d'un homme qui tient à s'annoncer.

Aussitôt qu'il reparut:

--Par ma foi, monsieur, lui dit maître Folgat, lui indiquant ainsi que
sa présence n'avait plus aucun inconvénient, je me disposais à aller à
votre recherche, craignant que vous ne fussiez incommodé.

--Je vous remercie, répondit le vieux gentilhomme, l'air m'a tout à fait
remis.

Il s'assit; et le jeune avocat se retournant vers Antoine:

--Revenons, dit-il, à monsieur de Boiscoran. Comment était-il, le jour
qui a précédé l'incendie?

--Comme tous les autres jours, monsieur.

--Qu'a-t-il fait avant de sortir?

--Il a dîné comme d'habitude, de bon appétit. Il est ensuite monté dans
son appartement, où il est resté plus d'une heure. En descendant il
tenait à la main une lettre, qu'il a remise à Michel, le fils du
fermier, pour la porter à Sauveterre, à mademoiselle Chandoré...

--Précisément. Dans cette lettre monsieur de Boiscoran dit à
mademoiselle Denise qu'il est retenu loin d'elle par une affaire
impérieuse.

--Ah!

--Avez-vous idée de ce que pouvait être cette affaire?

--Aucunement, monsieur, je vous le jure.

--Cependant, voyons, ce ne peut être sans raison que monsieur de
Boiscoran s'est privé du plaisir de passer la soirée auprès de sa
fiancée?

--Non, en effet.

--Ce ne peut être sans but, qu'au lieu de suivre la grande route, il
s'est lancé à travers les marais inondés et qu'il est revenu à travers
bois...

Le vieil Antoine, littéralement, s'arrachait les cheveux.

--Ah! monsieur! s'écria-t-il, vous dites là précisément ce que disait
monsieur Galpin-Daveline!

--C'est malheureusement ce que dira tout homme sensé.

--Je le sais, monsieur, je ne le sais que trop. Et monsieur Jacques
lui-même l'a si bien senti qu'il a essayé d'inventer un prétexte. Mais
il n'a jamais menti, monsieur Jacques, il ne sait pas mentir, et lui qui
a tant d'esprit, il n'a rien su trouver qu'un prétexte dont l'absurdité
saute aux yeux. Il dit qu'il allait à Bréchy voir son marchand de
bois...

--Et pourquoi non! fit M. de Chandoré. Antoine secoua la tête.

--Parce que, répondit-il, le marchand de bois de Bréchy est un voleur,
et qu'au su et vu de tout le monde, monsieur l'a mis dehors par les
épaules, voilà plus de trois ans. C'est à Sauveterre que nous vendons
nos coupes.

Maître Folgat venait de sortir de sa poche un agenda, et il y notait
certaines indications d'Antoine, arrêtant déjà les grandes lignes de sa
défense.

Cela fait:

--À cette heure, commença-t-il, arrivons à Cocoleu.

--Ah! le misérable! s'écria Antoine.

--Vous le connaissez?

--Comment ne le connaîtrais-je pas, moi qui ai passé toute ma vie ici, à
Boiscoran, au service de défunt l'oncle de monsieur!

--Alors, quel individu est-ce, décidément?

--Un idiot, monsieur, ou, comme on dit ici, un innocent, qui a la danse
de Saint-Guy, par-dessus le marché, et qui tombe du haut mal.

--Ainsi, il est de notoriété publique qu'il est complètement imbécile?

--Oui, monsieur. Quoique pourtant j'ai entendu des gens soutenir qu'il
n'était pas si dénué de bon sens qu'on croyait, et qu'il faisait, comme
on dit, l'âne pour avoir du son...

M. de Chandoré l'interrompit.

--Sur ce sujet, dit-il, le docteur Seignebos peut donner les
renseignements les plus précis, ayant gardé Cocoleu chez lui près de
deux ans.

--Aussi ai-je bien l'intention de voir le docteur, répondit maître
Folgat. Mais, avant tout, il faudrait retrouver ce misérable idiot...

--Vous avez entendu monsieur Séneschal, monsieur, il a mis la
gendarmerie à sa poursuite.

Antoine se permit une grimace.

Quand les gendarmes prendront Cocoleu, déclara-t-il, c'est qu'il aura
voulu se laisser prendre.

--Pourquoi, s'il vous plaît?

--Parce que, messieurs, il n'y a personne comme cet innocent pour
connaître les coins et les recoins du pays, les trous, les fourrés, les
cachettes, et qu'avec l'habitude qu'il a eu de vivre comme un sauvage,
de fruits, de racines et d'oiseaux, il peut, en cette saison, rester
trois mois sans approcher d'une maison.

--Diable! fit maître Folgat, désappointé.

--Je ne connais qu'un homme, continua le vieux serviteur, capable de
dénicher Cocoleu, c'est le fils de notre métayer, Michel, ce gars que
vous avez vu en bas.

--Qu'il vienne! dit M. de Chandoré.

Appelé, Michel ne tarda pas à paraître, et quand on lui eut expliqué ce
qu'on attendait de lui:

--Il y a moyen, répondit-il, quoique certainement ce ne soit point aisé.
Si Cocoleu n'a pas la raison d'un homme, il a la malice d'une bête...
Enfin, on va essayer.

Rien ne retenait plus à Boiscoran M. de Chandoré ni maître Folgat.

Après avoir recommandé au vieil Antoine de bien surveiller les scellés
et de donner, s'il était possible, un coup d'œil au fusil de Jacques,
lorsque la justice viendrait enlever les pièces à conviction, ils
remontèrent en voiture.

Et cinq heures sonnaient à la cathédrale de Sauveterre quand ils
arrivèrent rue de la Rampe.

Mlle Denise attendait dans le salon. Elle se leva lorsqu'ils
entrèrent, pâle, les yeux secs et brillants.

--Comment! tu es seule! s'écria M. de Chandoré, on t'a laissée seule!

--Ne te fâche pas, grand-père. Je viens de décider madame de Boiscoran,
qui était épuisée de fatigue, à prendre, avant dîner, une heure de
repos.

--Et tantes Lavarande?

--Elles sont sorties, grand-père. Elles doivent être en ce moment chez
monsieur Galpin-Daveline.

Maître Folgat tressauta.

--Oh!... fit-il.

--Mais c'est une démarche insensée! s'écria le vieux gentilhomme.

D'un mot la jeune fille lui ferma la bouche.

--C'est moi, dit-elle, qui l'ai voulu.



V


Oui, la démarche des demoiselles de Lavarande était insensée. Au point
où en étaient les choses, aller trouver M. Galpin-Daveline, c'était
peut-être lui porter des armes dont il écraserait Jacques.

Mais, à qui la faute, sinon à M. Chandoré et à maître Folgat?
N'avaient-ils pas commis une impardonnable imprudence en partant pour
Boiscoran sans prévenir, sans autre précaution que de faire dire par le
domestique de M. Séneschal qu'ils seraient de retour pour dîner et qu'il
ne fallait pas s'inquiéter?

Ne pas s'inquiéter!... Et c'est à la marquise de Boiscoran et à Mlle
Denise, à la mère et à la fiancée de Jacques qu'ils disaient cela!...

Certainement, sur le premier moment, ces deux infortunées conservèrent
un sang-froid relatif, chacune s'efforçant de donner à l'autre l'exemple
du courage et de la confiance. Mais à mesure que s'étaient écoulées les
heures, leurs angoisses avaient repris le dessus, et peu à peu leur
douleur s'était exaltée de l'échange de leurs craintes. Elles se
représentaient Jacques innocent et cependant traité comme les pires
criminels, seul, au fond d'un cachot, livré aux plus horribles
inspirations du désespoir. Quelles pouvaient être ses réflexions depuis
plus de vingt-quatre heures qu'il était sans nouvelle des siens? Ne
devait-il pas se croire méprisé, abandonné, renié?

Cette idée est intolérable! s'écria enfin Mlle Denise. À tout prix,
il faut arriver jusqu'à lui.

--Comment? demanda Mme de Boiscoran.

--Je ne sais, mais il doit y avoir un moyen. Il est des choses que,
seule, je n'aurais pas osé; mais avec vous, ma chère mère, je puis tout
tenter. Allons à la prison...

Vivement, Mme de Boiscoran jeta sur ses épaules son manteau de
voyage.

--Je suis prête, dit-elle, partons!

Elles avaient bien l'une et l'autre entendu dire que Jacques était «au
secret», mais ni l'une ni l'autre n'attachaient à cette expression sa
réelle et effrayante signification. Elles n'avaient nulle idée de cette
mesure atroce et cependant indispensable en l'état de notre législation,
qui supprime en quelque sorte un homme, qui le mure dans une cellule,
seul en face du crime dont il est accusé, seul, à l'entière et absolue
discrétion d'un autre homme, chargé de lui arracher la vérité.

Pour elles, le secret, ce n'était que la privation de la liberté, la
cellule avec son mobilier sinistre, les grilles aux fenêtres, les
verrous aux portes, le geôlier secouant ses trousseaux de clefs le long
des corridors sombres et le soldat de faction dans la cour.

--Il est impossible, disait Mme de Boiscoran, qu'on me refuse de voir
mon fils.

--Impossible, approuvait Mlle Denise. Et, d'ailleurs, je connais le
geôlier Blangin, dont la femme était autrefois à notre service.

C'est donc avec une entière confiance que la jeune fille, de sa main
frêle, souleva le lourd marteau de la porte de la prison.

Ce fut Blangin lui-même qui vint ouvrir, et, à la vue des deux pauvres
femmes, un immense étonnement se peignit sur sa large face.

--Nous venons voir monsieur de Boiscoran, dit résolument Mlle Denise.

--Ces dames ont donc une permission? demanda le geôlier.

--Une permission!... De qui?

--De monsieur Galpin-Daveline.

--Nous n'avons pas de permission.

--Alors j'ai le regret de dire à ces dames qu'il est impossible qu'elles
voient monsieur de Boiscoran. Il est au secret, et j'ai les ordres les
plus rigoureux...

Mlle Denise fronçait les sourcils.

--Vos ordres, monsieur Blangin, interrompit-elle, ne sauraient concerner
madame, qui est la marquise de Boiscoran.

--Mes ordres concernent tout le monde, mademoiselle.

--Vous empêcheriez, vous, une mère désolée d'embrasser son fils!

--Eh! ce n'est pas moi, mademoiselle! Moi! Que suis-je? Rien, un verrou
que la justice pousse ou tire à son gré.

Pour la première fois, la jeune fille eut l'idée que sa tentative
pouvait échouer.

--Mais moi, mon bon monsieur Blangin, insista-t-elle, avec des larmes
plein les yeux, moi, me refuserez-vous? Ne me connaissez-vous pas? Votre
femme ne vous a-t-elle jamais parlé de moi?

Le geôlier, certainement, était ému.

--Je sais, répondit-il, tout ce que ma femme et moi devons aux bontés de
mademoiselle, mais... J'ai ma consigne, mademoiselle ne voudrait pas
perdre la place d'un pauvre homme...

--Si vous perdez votre place, monsieur Blangin, moi, Denise de Chandoré,
je vous en garantis une qui vous vaudra le double.

--Mademoiselle...

--Douteriez-vous de ma parole, monsieur Blangin?

--Dieu m'en garde! mademoiselle, mais ce n'est pas seulement de ma place
qu'il s'agit... Si je faisais ce que vous demandez, je serais puni
sévèrement...

À l'accent du geôlier, Mme de Boiscoran comprit que Mlle de
Chandoré n'obtiendrait rien.

--N'insistez pas, mon enfant, dit-elle, rentrons...

--Quoi! sans savoir rien de ce qui se passe derrière ces murs
implacables, sans savoir même si Jacques est vivant ou mort!

Il était clair qu'un rude combat se livrait dans le cœur du geôlier.
Tout à coup, d'une voix brève, et en jetant autour de lui des regards
inquiets:

--Parler, dit-il, m'est interdit, mais n'importe... Je ne vous laisserai
pas vous éloigner sans vous apprendre que monsieur de Boiscoran est en
bonne santé.

--Ah!

--Hier, quand on l'a amené, il était comme hébété... Il s'est jeté sur
son lit à corps perdu, et il y est resté sans faire un mouvement plus de
deux heures. Je crois bien qu'il pleurait...

Un sanglot, que ne put maîtriser Mlle Denise, fit tressaillir M.
Blangin.

--Oh! rassurez-vous, mademoiselle, reprit-il bien vite, cet état n'a pas
duré. Bientôt monsieur de Boiscoran s'est levé en s'écriant: «Ah çà!
mais je suis stupide de me désespérer ainsi...»

--Vous l'avez entendu? demanda Mme de Boiscoran.

--Pas personnellement. C'est Frumence Cheminot qui l'a entendu...

--Frumence Cheminot?

--Oui, un de nos détenus. Oh! un simple vagabond, pas méchant du tout,
et qui a la commission de monter la garde au guichet de monsieur de
Boiscoran et de ne jamais le perdre de vue... C'est monsieur
Galpin-Daveline qui a eu l'idée de cette précaution, parce que les
accusés, quelquefois, dans le premier moment, si le désespoir les prend
et le dégoût de la vie... Un malheur est si vite arrivé! Frumence
empêcherait le malheur...

Mme de Boiscoran frémissait d'horreur. Mieux que tout, cette
précaution lui donnait la mesure exacte de la situation de son fils.

--Du reste, poursuivit M. Blangin, il n'y a plus rien à craindre.
Monsieur de Boiscoran est redevenu calme, tranquille et même gai, si
j'ose m'exprimer ainsi. Quand il s'est levé ce matin, après avoir dormi
toute la nuit comme un loir, il m'a appelé pour me demander du papier,
de l'encre et des plumes. C'est ce que les prisonniers demandent le
second jour. J'avais ordre de lui en donner: il en a eu. Et quand je
suis allé lui porter son déjeuner, il m'a remis une lettre, à l'adresse
de mademoiselle de Chandoré.

--Comment! s'écria Mlle Denise, vous avez une lettre pour moi et vous
ne me la donnez pas!

--C'est que je ne l'ai plus, mademoiselle; c'est que je l'ai remise,
comme c'était mon devoir, à monsieur Galpin-Daveline, quand il est venu,
avec son greffier Méchinet, pour interroger monsieur de Boiscoran.

--Et qu'a-t-il dit?

--Il a décacheté la lettre, il l'a lue, et il l'a mise dans sa poche en
disant: «Bon!»

Des larmes, mais de colère, cette fois, jaillirent des yeux de Mlle
Denise.

--Quelle honte! s'écria-t-elle. Cet homme, lire une lettre que Jacques
m'adressait! C'est infâme!

Et, sans songer à remercier M. Blangin, elle entraîna Mme de
Boiscoran, et jusqu'à la maison elle ne prononça pas une parole.

--Ah! pauvre enfant, tu n'as pas réussi! s'écrièrent tantes Lavarande
lorsqu'elles virent rentrer leur nièce.

Mais quand Denise leur eut tout appris:

--Eh bien! s'écrièrent-elles, nous allons aller le voir, nous, ce petit
juge, qui avant-hier encore nous faisait bassement sa cour pour obtenir
la dot de notre nièce. Et nous lui dirons son fait. Et si nous
n'obtenons pas qu'il nous rende Jacques, nous troublerons du moins son
triomphe et nous rabaisserons son orgueil.

Comment Mlle de Chandoré n'eût-elle pas adopté l'idée des tantes
Lavarande, un projet qui donnait à sa colère une satisfaction immédiate
et qui servait ses secrètes espérances!

--Oh, oui! vous avez raison, chères tantes! s'écria-t-elle. Vite, sans
perdre une minute, partez...

Incapables de résister à de tels accents, elles se mirent en route, sans
écouter les timides objections de la marquise de Boiscoran.

Seulement les bonnes demoiselles se trompaient quant aux dispositions
d'esprit de M. Galpin-Daveline. L'ex-prétendant de leur nièce Lavarande
n'était pas sur un lit de roses. Au début de cette étrange affaire, il
s'y était jeté fiévreusement, comme sur l'occasion admirable qu'il
guettait depuis tant d'années et qui devait ouvrir à deux battants les
portes jusqu'alors fermées à son ambition. Puis, une fois engagé,
l'enquête commencée, il avait été emporté par un courant plus rapide que
la réflexion. Aussi est-ce avec une sorte de satisfaction malsaine qu'il
avait vu les charges se multiplier et grossir, jusqu'à le contraindre de
signer un mandat d'arrêt contre son ancien ami. Alors, il était comme
aveuglé par les plus magnifiques espérances. Ne prouvait-elle pas les
plus hautes facultés et un savoir-faire supérieur, cette enquête qui, en
quelques heures, avait conduit la justice d'un crime presque
inexplicable à un coupable que personne n'eût osé soupçonner?

Mais quelques heures plus tard, M. Galpin-Daveline ne voyait plus les
événements du même œil. La réflexion le refroidissant, il commençait à
douter de son habileté et à se demander s'il n'avait pas agi avec trop
de précipitation. Si Jacques était coupable, rien de mieux. Il y avait,
c'était clair, de l'avancement pour le juge d'instruction au bout d'une
condamnation. Oui, mais... si Jacques allait être innocent!

Cette idée, se dressant pour la première fois devant M. Galpin-Daveline,
le glaça jusqu'à la moelle des os. Jacques innocent! c'était sa
condamnation à lui, Galpin-Daveline, c'était son avenir perdu, ses
espérances anéanties, sa carrière à jamais entravée! Jacques innocent!
c'était une disgrâce certaine. On le retirerait de Sauveterre, devenue
impossible pour lui après un tel éclat. Mais ce serait pour le reléguer
dans quelque pays perdu, sans aucune chance d'avancement.

Vainement il objectait qu'il n'avait fait que son devoir. On lui
répondait, si même on daignait lui répondre, qu'il est de ces
maladresses éclatantes, de ces erreurs scandaleuses qu'un magistrat ne
doit pas commettre, et que, pour la gloire de la justice et dans
l'intérêt de la magistrature si violemment attaquée, mieux vaut, en
certaines circonstances, laisser un coupable impuni qu'emprisonner un
innocent.

Avec de telles angoisses, les plus cruelles qui puissent déchirer le
cœur d'un ambitieux, M. Galpin-Daveline devrait trouver son chevet
rembourré d'épines.

Dès six heures du matin, il était debout. À onze heures, il envoyait
chercher son greffier, Méchinet, et ils se rendirent ensemble à la
prison, afin de procéder à un nouvel interrogatoire. C'est à ce moment
qu'avait été remise au juge d'instruction la lettre adressée par Jacques
à Mlle Denise.

Elle était brève, et telle que peut l'écrire un homme trop intelligent
pour ne pas savoir qu'un prisonnier ne doit pas compter sur le secret de
sa correspondance. Elle n'était même pas cachetée, circonstance qui
avait échappé à M. Blangin, le geôlier.

     _Denise, ma bien-aimée_, écrivait Jacques, _la pensée de l'horrible
     chagrin que je vous cause est ma plus cruelle et presque mon unique
     souffrance. Dois-je m'abaisser jusqu'à vous jurer que je suis
     innocent? Non, n'est-ce pas? Je suis victime d'un si fatal concours
     de circonstances que la justice a dû s'y tromper. Mais,
     rassurez-vous, soyez sans inquiétude. Je saurai, le moment venu,
     dissiper cette funeste erreur._

     _À bientôt..._

     JACQUES.

«Bon!» avait dit, en effet, M. Galpin-Daveline après avoir lu cette
lettre.

Elle ne lui en avait pas moins donné un coup au cœur.

Quelle assurance! avait-il pensé.

Pourtant, il s'était un peu remis en montant l'escalier de la prison.
Jacques, évidemment, ne s'était pas imaginé que sa lettre arriverait
directement à destination; donc, il y avait lieu de conjecturer qu'il
l'avait écrite pour la justice bien plus que pour Mlle Denise.
L'absence de cachet donnait à cette présomption un certain poids.

Enfin, c'est ce que nous allons voir, se disait M. Galpin-Daveline,
pendant que Blangin lui ouvrait la cellule du prévenu.

Mais il trouva Jacques aussi calme que s'il eût été libre à son château
de Boiscoran, hautain et même railleur. Impossible de rien tirer de lui.
Pressé de questions, il se renfermait dans le silence le plus obstiné ou
répondait qu'il avait besoin de réfléchir.

Le juge d'instruction était donc rentré chez lui bien plus inquiet qu'il
n'en était parti. L'attitude de Jacques le confondait. Ah! s'il eût pu
reculer! Mais il ne le pouvait plus, il avait brûlé ses vaisseaux et il
était condamné à aller quand même jusqu'au bout. Pour son salut,
désormais, pour son avenir, il fallait que Jacques de Boiscoran fût
coupable, qu'il fût traduit en cour d'assises et qu'il fût condamné. Il
le fallait absolument. C'était une question de vie ou de mort.

Voilà précisément quelles étaient ses réflexions, quand on vint lui
annoncer que les demoiselles de Lavarande demandaient à lui parler.

Il se dressa tout d'une pièce, et, en moins d'une seconde, son esprit
surexcité embrassa toutes les éventualités imaginables. Que pouvaient
lui vouloir ces deux vieilles filles?

--Qu'elles entrent, dit-il enfin.

Elles entrèrent, roides, hautaines, refusant le fauteuil que leur
avançait le magistrat.

--Je m'attendais peu à l'honneur de votre visite, mesdemoiselles...,
commença-t-il.

L'aînée des tantes Lavarande, Mlle Adélaïde, lui coupa la parole:

--Je le conçois, dit-elle, après ce qui s'est passé...

Et tout de suite, avec une énergie de dévote flétrissant l'impie, elle
se mit à lui reprocher ce qu'elle appelait son infâme trahison. Quoi!
lui, prendre parti contre Jacques, son ami, un homme qui s'était employé
à lui procurer la faveur d'une alliance inespérée!... Par le seul fait
de ses espérances de mariage, il faisait en quelque sorte partie de la
famille. D'où était-il donc né, pour avoir oublié qu'entre parents, se
hait-on à la mort, on se doit aide et protection, dès qu'il s'agit de
défendre ce patrimoine sacré qui s'appelle l'honneur!

Étourdi comme un passant qui reçoit d'un cinquième étage une volée de
pierres, M. Galpin-Daveline gardait cependant assez de sang-froid pour
se demander s'il n'y avait nul parti à tirer de cet incident
extraordinaire. Un retour était-il impossible?

Aussi, dès que Mlle Adélaïde s'arrêta, entreprit-il de se justifier,
peignant en métaphores hypocrites la douleur dont il était saisi, jurant
qu'il n'avait pas pu maîtriser les événements, que Jacques lui était
plus cher que jamais...

--S'il vous est si cher, interrompit Mlle Adélaïde, faites-le mettre
en liberté.

--Eh! le puis-je, mademoiselle.

--Alors, donnez à sa famille et à ses amis la permission de le voir.

--La loi me le défend. S'il est innocent, qu'il se disculpe. S'il est
coupable, qu'il avoue. Dans le premier cas, il sera libre. Dans le
second, il recevra qui bon lui semblera...

--C'est peut-être aussi par amitié que vous vous êtes permis de lire une
lettre de Jacques à sa fiancée...

--J'ai rempli en cela un des devoirs de ma pénible profession,
mademoiselle.

--Ah! Et cette profession vous défend-elle de nous donner cette lettre
que vous avez lue?

--Oui... Mais je puis vous la communiquer.

Il la tira d'un dossier, en effet, et la plus jeune des tantes, Mlle
Élisabeth, la copia au crayon. Cela fait, elles se retirèrent presque
sans saluer.

M. Galpin-Daveline était ivre de colère.

--Ah! vieilles sorcières! s'écria-t-il, votre démarche me prouve que
vous êtes loin de croire à l'innocence de Jacques. Pourquoi sa famille
tient-elle tant à arriver jusqu'à lui? Sans doute pour lui fournir le
moyen de se soustraire, par le suicide, au châtiment de son crime...
Mais, de par Dieu, cela ne sera pas, je saurai l'empêcher!

À quoi bon récriminer sur un fait accompli contre lequel on ne peut
rien!

Si contrarié que fût maître Folgat, lorsqu'il apprit de Mlle Denise
la démarche des tantes Lavarande, il évita d'en rien laisser paraître.
N'était-ce pas à lui d'avoir du sang-froid pour tous au milieu de cette
famille si cruellement éprouvée?

M. de Chandoré, d'ailleurs, dissimulait mal son mécontentement. Et, en
dépit de son respect pour les volontés de Mlle Denise:

--Certes, chère fille, je ne dis pas que tu as eu tort... Cependant tu
connais tes tantes, et tu sais combien peu elles sont conciliantes.
Elles sont capables d'exaspérer monsieur Galpin-Daveline...

--Qu'importe! interrompit fièrement la jeune fille. La circonspection ne
sied qu'aux coupables, et Jacques est innocent.

--Mademoiselle a raison, approuva maître Folgat, qui parut ainsi subir,
comme toute la famille, l'ascendant de Mlle Denise. Quoi que puissent
faire ou dire les demoiselles de Lavarande, elles n'empireront pas la
situation. Monsieur Galpin-Daveline n'en sera ni plus ni moins un ennemi
acharné.

Grand-père Chandoré eut un soubresaut.

--Cependant..., commença-t-il.

--Oh! ce n'est pas à lui que je m'en prends, interrompit le jeune
avocat, mais à l'institution dont il subit la fatalité. Est-il bien
possible qu'un juge d'instruction demeure absolument impartial, en
certaines causes retentissantes comme celle-ci, où il joue en quelque
sorte son avenir! On est certes un magistrat intègre, incapable de
forfaiture, étroitement attaché au devoir, mais on est homme, mais on a
ses intérêts!... On n'aime pas au ministère les enquêtes qui aboutissent
à une ordonnance de non-lieu. Le juge qu'on récompense n'est pas
toujours celui qui a le mieux su dégager la vérité d'une ténébreuse
affaire...

--Mais monsieur Galpin-Daveline était notre ami, monsieur...

--Oui, et c'est là ce qui m'épouvante. Quelle sera sa situation, le jour
où monsieur de Boiscoran sera reconnu innocent?

--Enfin!... nous allons savoir ce qu'ont fait les tantes Lavarande...

Elles rentraient, en effet, très fières de leur expédition et agitant
triomphalement la copie de la lettre de Jacques.

Cette copie, Mlle Denise la prit, et, tandis qu'elle se retirait à
l'écart pour la lire, Mlle Adélaïde racontait l'entrevue, disant
combien elle avait été ferme et dédaigneuse, et combien M.
Galpin-Daveline lui avait paru humble et repentant.

--Car il a été foudroyé, reprenaient, en duo, les vieilles demoiselles,
car il a été anéanti, écrasé!

--Oui, vous venez de faire un beau coup, grommelait M. de Chandoré, et
je vous engage à vous en vanter.

--Les tantes ont bien agi, déclara Mlle Denise. Voyez plutôt ce que
m'écrivait Jacques. C'est précis, c'est net. Que pouvons-nous craindre
après cette dernière phrase: _«Soyez sans inquiétude. Je saurai, le
moment venu, dissiper cette funeste erreur.»_

Ayant pris la copie et l'ayant lue, maître Folgat hochait la tête.

--Il n'était pas besoin de cette lettre, prononça-t-il, pour fixer mon
opinion. Au fond de cette affaire est un secret que nul de nous n'a
pénétré. Seulement, monsieur de Boiscoran est bien téméraire de jouer
ainsi avec un procès criminel. Que ne s'est-il disculpé tout de suite!
Ce qui était facile hier peut devenir difficile demain et impossible
dans huit jours...

--Jacques, monsieur, s'écria Mlle Denise, est un homme trop supérieur
pour qu'on ne s'en remette pas absolument à ce qu'il dit!

Mme de Boiscoran, qui entrait, empêcha l'avocat de répondre.

Deux heures de repos avaient rendu à la malheureuse femme une partie de
son énergie et de sa présence d'esprit accoutumée, et elle venait
demander qu'on expédiât un télégramme à son mari.

--C'est le moins que nous puissions faire, murmura M. de Chandoré,
quoiqu'en vérité ce soit bien inutile. Boiscoran se soucie bien de son
fils, ma foi! Ah! s'il s'agissait d'une faïence rare, ou d'une assiette
qui manque à sa collection, ce serait une autre histoire!...

La dépêche n'en fut pas moins rédigée et envoyée au télégraphe, juste
comme un domestique venait annoncer que le dîner était servi.

Et ce repas fut moins triste qu'on ne l'eût supposé. Certes, chacun
avait bien le cœur oppressé, en songeant qu'en ce moment même c'était un
geôlier qui servait à Jacques l'ordinaire de la prison. Certes, Mlle
Denise ne sut pas retenir une larme en voyant maître Folgat à la place
où s'asseyait son fiancé... Mais personne, hormis le jeune avocat, ne
croyait que Jacques fût vraiment en péril.

M. Séneschal, par exemple, qui arriva au moment où on servait le café,
partageait, c'était manifeste, les anxiétés de maître Folgat.
L'excellent maire venait chercher des nouvelles de ses amis, et leur
dire comment s'était passée sa journée.

L'enterrement des pompiers avait eu lieu sans bruit, sinon sans une
profonde émotion. La manifestation qu'il redoutait n'avait pas donné
signe de vie, et le docteur Seignebos n'avait point pris la parole au
cimetière. Manifestation et discours eussent été, du reste, mal
accueillis, ajoutait M. Séneschal, car il avait eu la douleur de
constater que l'immense majorité des Sauveterriens croyait fermement à
la culpabilité de M. de Boiscoran. Dans plusieurs groupes, il avait
entendu des gens qui disaient: «Et cependant, vous verrez qu'il ne sera
pas condamné. Un pauvre diable qui aurait commis ce crime abominable
serait sûr d'avoir le cou coupé. Mais lui, le fils du marquis de
Boiscoran... vous verrez qu'on le renverra blanc comme neige.»

Le roulement d'une voiture qui s'arrêtait à la porte de la rue lui coupa
fort à propos la parole.

--Qu'est-ce? fit Mlle Denise en se dressant.

On entendit, dans le corridor, un bruit de voix et de pas, quelque chose
comme le trépignement d'une lutte, et presque immédiatement la porte de
la salle à manger s'ouvrit, et le fils du métayer de Boiscoran, Michel,
parut en s'écriant:

--C'est fait, je le tiens, je l'amène!

Et en même temps, il attirait Cocoleu, lequel se débattait en grognant
et jetait autour de lui les regards effarés de la bête prise au piège.

--Par ma foi! mon gars, s'écria M. Séneschal, vous avez été plus habile
que les gendarmes!

À la façon dont Michel cligna de l'œil, il fut aisé de voir que sa foi
en l'habileté de la gendarmerie n'était pas illimitée.

--Ce tantôt, dit-il, quand j'ai promis à monsieur le baron de dénicher
Cocoleu, j'avais mon idée. Je savais que, dans le temps, il allait
souvent se terrer, comme une bête puante qu'il est, dans une manière de
trou qu'il s'était creusé sous des rochers, au plus épais des bois de
Rochepommier. C'était le hasard qui m'avait fait découvrir ce terrier,
car on passerait bien cent fois à côté et même dessus sans se douter
qu'il existe. Donc, quand monsieur le baron m'a dit que «l'innocent»
avait disparu, j'ai pensé en moi-même: sûr, il se cache dans son trou,
allons voir!... Là-dessus, je prends mes jambes à mon cou, j'arrive aux
rochers et je trouve Cocoleu... Seulement, je peux dire que j'ai eu du
mal à le tirer dehors, le gredin, il ne voulait pas venir, et en se
défendant, il m'a mordu la main, comme un chien enragé qu'il est... (Sur
quoi, Michel agitait sa main gauche enveloppée d'un linge ensanglanté.)
Pour amener mon idiot, poursuivit-il, ça a été toute une histoire. J'ai
été obligé de lui lier les mains et de le porter jusque chez mon père.
Là, nous l'avons hissé dans notre cabriolet, et le voilà... Regardez-moi
le joli garçon!

Il était hideux, en ce moment, avec sa face livide, marquée de plaques
rouges, ses lèvres pendantes, frangées de bave, et ses regards hébétés.

--Pourquoi ne voulais-tu pas venir? lui demanda M. Séneschal.

L'idiot ne sembla même pas entendre.

--Pourquoi as-tu mordu Michel? insista le maire. Cocoleu ne répondit
pas.

--Sais-tu que monsieur de Boiscoran est en prison à cause de ce que tu
as dit?

Toujours pas de réponse.

--Ah! ce n'est pas la peine de l'interroger, dit Michel. Vous le
battriez jusqu'à demain, que vous lui feriez sortir l'âme du corps
plutôt qu'une parole de la bouche.

--J'ai... j'ai faim!... bégaya Cocoleu. Maître Folgat eut un geste
indigné.

--Et penser, murmura-t-il, que c'est sur la déposition d'un tel être
qu'on base une accusation capitale!

Grand-père Chandoré, lui, semblait assez embarrassé.

--Avec tout cela, demanda-t-il, qu'allons-nous faire de ce misérable
idiot?

--Je vais moi-même, à l'instant, répondit M. Séneschal, le conduire à
l'hôpital, et prévenir de la trouvaille le docteur Seignebos et le
procureur de la République.

Le docteur Seignebos avait des ridicules, c'est incontestable, et toutes
les burlesques aventures que lui attribuaient ses ennemis n'étaient pas
imaginaires. Il avait, en tout cas, cette qualité, devenue rare, de
professer pour son «art», comme il disait, un respect voisin du
fanatisme. La Faculté, selon lui, était impeccable, et volontiers il lui
attribuait l'infaillibilité qu'il déniait au pape. Il confessait bien
dans l'intimité que certains de ses confrères étaient des ânes ânonnant,
mais jamais il n'eût permis à un profane d'émettre, devant lui, cette
irrévérencieuse opinion. Du moment où un homme était muni de ce fameux
diplôme qui confère le droit de vie et de mort, cet homme, à son avis,
devait être pour le vulgaire un personnage auguste. C'était un crime, à
ses yeux, que de ne se point soumettre aveuglément à l'arrêt d'un
médecin.

De là son opiniâtreté à tenir tête à M. Galpin-Daveline, l'amertume de
ses contradictions et le sans-façon avec lequel il avait prié «messieurs
de la justice» d'aller procéder hors de la chambre où gisait _son_
malade.

--Car ces diables-là, avait-il dit, tueraient un homme pour en tirer le
moyen de faire couper la tête à un autre...

Et là-dessus, reprenant ses pinces, ses bistouris et son éponge, il
s'était remis à l'œuvre, et Mme de Claudieuse l'aidant, il avait
recommencé à extraire les grains de plomb qui criblaient les chairs du
comte.

À neuf heures, il avait fini.

--Non que je prétende avoir tout retiré, déclara-t-il modestement, mais
s'il reste encore quelques grains, ils sont hors de ma portée, et il me
faut attendre que certains symptômes me révèlent leur présence.

Du reste, ainsi qu'il l'avait prévu, la situation de M. de Claudieuse
paraissait fort empirée. À son exaltation première avait succédé une si
grande prostration qu'il semblait insensible à tout ce qui se passait
autour de son lit. La fièvre traumatique commençait à se manifester par
de légers frissons, et étant donné la constitution du comte, il était
aisé de prévoir que la journée ne s'écoulerait pas sans que le délire
s'emparât de son cerveau.

--Je considère cependant le danger comme nul, dit M. Seignebos à la
comtesse, après lui avoir signalé, pour qu'elle ne s'en alarmât pas,
tous les accidents qui pouvaient survenir, après lui avoir bien
recommandé, surtout, de ne laisser personne approcher du lit de son
mari, et M. Galpin-Daveline moins que quiconque.

La recommandation n'était pas inutile, car presque au même moment, un
paysan vint annoncer qu'il y avait là un bourgeois de Sauveterre, lequel
demandait à parler à M. de Claudieuse.

--Qu'il vienne, répondit le docteur. C'est moi qui vais le recevoir.

C'était un nommé Têtard, un ancien huissier qui avait vendu son étude
pour se lancer dans le commerce des pierres.

Seulement, outre qu'il était ancien officier ministériel et négociant,
ainsi que le portaient ses cartes de visite, ledit Têtard était le
représentant d'une compagnie d'assurances contre l'incendie. C'est en
cette dernière qualité qu'il osait se présenter, déclara-t-il à la
comtesse, parlant à sa personne.

Il avait ouï dire que les bâtiments du Valpinson, assurés à sa
compagnie, venaient d'être détruits, et que l'incendie avait été allumé
sciemment par M. de Boiscoran, et c'est sur ce sujet qu'il voulait
conférer avec M. de Claudieuse. Loin de lui, protestait-il, la pensée de
décliner la responsabilité de sa compagnie; seulement il tenait à
réserver pour elle le recours légal contre M. de Boiscoran, lequel avait
de la fortune et serait certainement condamné à payer le sinistre dont
il était l'auteur. Mais certaines formalités étaient nécessaires, et il
venait engager M. de Claudieuse à prendre, de concert avec lui, Têtard,
les mesures...

--Et moi, je vous engage à me montrer les talons! s'écria M. Seignebos
d'une voix tonnante, et je vous trouve bien hardi de prononcer ainsi le
nom de monsieur de Boiscoran!

M. Têtard fila sans mot dire, et c'est tout ému de cet incident que le
docteur examina la plus jeune des filles de Mme de Claudieuse, celle
qu'elle veillait au moment de la catastrophe et qui allait décidément
mieux.

Après cela, rien ne le retenait plus au Valpinson.

Il serra soigneusement dans sa trousse les grains de plomb extraits des
blessures du comte; puis, attirant Mme de Claudieuse jusqu'au seuil
de la pauvre masure:

--Avant de m'éloigner, madame, dit-il, je tiens à vous demander ce que
vous pensez des événements de cette nuit...

Plus pâle qu'une morte, la malheureuse femme semblait ne tenir debout
que par un miracle d'énergie. Il n'y avait en elle de vivants que les
yeux, qui brillaient d'un éclat extraordinaire.

--Eh! le sais-je, monsieur, répondit-elle d'une voix faible. Ai-je donc,
après de si rudes épreuves, la tête assez à moi pour réfléchir?...

--Vous avez cependant interrogé Cocoleu?...

--Qui n'aurais-je pas interrogé pour découvrir la vérité!

--Et le nom qu'il a prononcé ne vous a pas stupéfiée?

--Vous avez dû le voir, monsieur...

--Je l'ai vu, et c'est pour cela que j'insiste et que je tiens à avoir
votre opinion sur l'état mental de Cocoleu.

--Le malheureux est idiot, monsieur, ne le savez-vous pas?

--Je le sais, et c'est pour cela que j'ai été surpris de votre
insistance à le faire parler. Vous pensiez donc qu'en dépit de son
imbécillité habituelle, il peut avoir quelques lueurs de raison...

--Il venait, l'instant d'avant, d'arracher mes enfants aux flammes.

--Cela prouve son dévouement pour vous.

--Il m'est attaché, en effet, comme le serait un pauvre animal que
j'aurais recueilli et dont j'aurais pris soin.

--Soit... Et pourtant son action dénote plus qu'un instinct purement
bestial.

--C'est possible. Il m'est arrivé de surprendre chez Cocoleu des éclairs
d'intelligence.

Ayant retiré ses lunettes d'or, le docteur les essuyait avec fureur.

--Il est bien fâcheux, grommela-t-il, qu'un de ces éclairs ne l'ait pas
illuminé, quand il a vu monsieur de Boiscoran allumer le feu et se
préparer à assassiner monsieur de Claudieuse.

Comme si elle eût été près de défaillir, Mme de Claudieuse s'accotait
aux montants de la porte..

--C'est précisément, murmura-t-elle, à l'émotion qu'il a ressentie en
voyant les flammes et en entendant les coups de feu, que j'attribue le
réveil de la raison de Cocoleu.

--Possible! fit le docteur, possible! (Et, rajustant ses lunettes d'or:)
C'est, ajouta-t-il, ce que décideront les hommes de l'art à l'examen
desquels ce misérable imbécile sera soumis...

--Comment, on va l'examiner!

--Et de près, oui, madame, je vous le promets... Sur quoi je vais avoir
l'honneur de vous dire au revoir. Car je reviendrai ici ce soir, si vous
ne réussissez pas à vous installer dans la journée à Sauveterre, ce qui
serait bien désirable, pour moi d'abord, puis pour votre mari et votre
fille, qui sont fort mal dans cette cahute.

Et cela dit, soulevant légèrement son chapeau à larges bords, le docteur
Seignebos avait regagné Sauveterre et était allé tout droit demander
impérieusement à M. Séneschal l'arrestation de Cocoleu.

Malheureusement, les gendarmes avaient fait buisson creux, et M.
Seignebos, qui voyait la fâcheuse tournure que prenait l'affaire de
Jacques, commençait à s'impatienter horriblement, lorsque le samedi
soir, sur les dix heures, M. Séneschal entra chez lui en s'écriant:

--Cocoleu est retrouvé!

D'un saut, le docteur fut debout, canne à la main, chapeau en tête,
demandant:

--Où est-il?

--À l'hôpital, où je l'ai moi-même installé dans une chambre isolée.

--J'y cours.

--Quoi! à cette heure.

--Ne suis-je pas un des médecins de l'hôpital, ne doit-il pas m'être
ouvert de nuit comme de jour?

--Les sœurs seront couchées...

Le docteur, à dix reprises au moins, haussa les épaules.

--C'est juste, fit-il ce serait un sacrilège que de troubler leur
sommeil, à ces bonnes sœurs, à ces chères sœurs, comme vous dites!...
Ah! monsieur le maire, quand donc ferons-nous de la médecine laïque, et
quand donc me remplacerez-vous vos saintes filles par de bons et solides
infirmiers?

M. Séneschal avait eu, sur ce sujet, trop de prises avec le docteur pour
entamer une nouvelle discussion. Il se tut et fit bien, car M. Seignebos
se rassit en disant:

--Enfin!... ce sera pour demain.



VI


«L'hôpital de Sauveterre, dit le _Guide Joanne_[3], est, malgré ses
proportions restreintes, un des établissements hospitaliers les mieux
entendus des Deux-Charentes. La chapelle et les bâtiments neufs sont dus
à la pieuse munificence de la comtesse de Maupaisan, veuve du ministre
de Louis-Philippe.»

Mais ce que ne dit pas Joanne, c'est que l'hôpital doit à Mme
Séneschal la fondation de trois lits pour les femmes en couches. C'est
également de ses deniers qu'ont été construits les deux pavillons qui
flanquent la grande porte. Un de ces pavillons, celui de droite, est
occupé par le portier, le sieur Vaudevin, un vieillard superbe qui jadis
était suisse à la cathédrale et qui aime encore à rappeler ce temps où,
par sa magnifique prestance, par son uniforme rouge, son baudrier d'or,
sa hallebarde et sa canne à pomme d'argent, il contribuait aux pompes du
culte.

Ce portier, le dimanche matin, un peu avant huit heures, fumait sa pipe
dans la cour, lorsqu'il vit arriver M. Seignebos.

Le docteur marchait d'un pas plus saccadé que de coutume, le chapeau sur
les yeux, signe de bourrasque, et les mains enfoncées jusqu'au coude
dans ses poches. Au lieu d'entrer, comme tous les jours avant sa visite,
dans le réduit de la sœur pharmacienne, c'est chez madame la supérieure
qu'il monta tout droit. Là, après un léger salut:

--On a dû, ma sœur, commença-t-il, vous amener hier soir un malade, un
idiot du nom de Cocoleu...

--En effet, docteur.

--Où l'avez-vous placé?

--Monsieur le maire lui-même l'a fait installer dans la petite chambre
qui est en face de la lingerie.

--Et comment s'est-il comporté?

--Très bien. La sœur veilleuse ne l'a pas entendu bouger.

--Merci, ma sœur, dit M. Seignebos.

Et déjà il gagnait la porte, quand madame la supérieure le retint.

--Montez-vous donc visiter ce malheureux, monsieur le docteur?
demanda-t-elle.

--Oui, ma sœur, pourquoi?

--C'est que vous ne pouvez pas le voir.

--Je ne puis pas...

--Non, nous avons reçu de monsieur le procureur de la République l'ordre
d'empêcher qui que ce soit, hormis la sœur qui le soigne, d'approcher de
Cocoleu. Qui que ce soit, docteur, même le médecin, à moins d'urgence,
bien entendu.

M. Seignebos eut un geste ironique.

--Ah! vous avez cet ordre, fit-il en ricanant, eh bien, moi, je vous
déclare que je le tiens pour nul et non avenu. M'interdire l'accès de
mon malade!

Voyez-vous cela!... Que monsieur le procureur de la République mande,
ordonne et commande en son palais de justice, rien de mieux. Mais ici,
dans mon hôpital!... Ma sœur, je monte chez Cocoleu...

--Docteur, vous n'entrerez pas, il y a un gendarme de faction devant la
porte.

--Un gendarme!

--Qui nous est arrivé ce matin avec la consigne la plus sévère.

Un instant le docteur demeura abasourdi. Puis tout à coup, avec une
violence extraordinaire et des éclats de voix à faire trembler les
vitres:

--C'est un procédé inouï! s'écria-t-il, un abus de pouvoir intolérable!
Et par les cent mille tonnerres du ciel! j'en aurai raison, et justice
me sera rendue, quand je devrais aller jusqu'à Thiers...

Et, sans saluer cette fois, il s'élança dehors, traversa la cour et
partit comme un trait dans la direction du logis du procureur de la
République.

En ce moment même, M. Daubigeon se levait, mécontent parce qu'il avait
passé une mauvaise nuit, ayant passé une mauvaise nuit parce qu'il était
horriblement préoccupé de cette affaire Boiscoran, comme on disait déjà.

C'est qu'il partageait presque la conviction de M. Galpin-Daveline.
Vainement il se rappelait le noble caractère de Jacques, son admirable
loyauté, ses sentiments si vifs de l'honneur... les preuves étaient là,
flagrantes, indiscutables.

Il voulait douter, mais l'impitoyable expérience lui criait que le passé
d'un homme ne répond pas de son avenir. Et d'ailleurs, de même que
plusieurs criminalistes, il pensait, sans trop oser le dire, que
beaucoup de grands coupables agissent sous l'empire d'une sorte de
vertige, et que c'est ainsi que s'explique la stupidité, la naïveté
presque de certains crimes, commis par des gens d'une intelligence
supérieure.

N'importe! Depuis son retour de Boiscoran, il s'était tenu obstinément
enfermé, et il était en train de se promettre de ne pas sortir de la
journée lorsqu'on sonna chez lui à briser la sonnette.

L'instant d'après, le docteur Seignebos entrait comme une bombe.

--Je sais ce qui vous amène! s'écria M. Daubigeon. Vous venez pour cet
ordre que j'ai donné relativement à Cocoleu...

--C'est bien cela, oui, monsieur, cet ordre est une injure...

--Il m'a été formellement demandé par monsieur Galpin-Daveline...

--Et vous ne le lui avez pas refusé, monsieur. C'est vous seul par
conséquent que j'en rends responsable. Vous êtes procureur de la
République, c'est-à-dire le chef du parquet et le supérieur de monsieur
Galpin.

M. Daubigeon hochait la tête.

--C'est en quoi vous vous trompez, docteur, dit-il. Le juge
d'instruction ne dépend ni de moi ni du tribunal. Il est en quelque
sorte même indépendant du procureur général, qui peut bien lui adresser
des avertissements, mais non lui tracer une ligne de conduite. Monsieur
Galpin-Daveline, en tant que juge d'instruction, exerce une juridiction
à part, et il est armé de pouvoirs presque illimités. Mieux que personne
un juge d'instruction peut dire avec le poète: «Ainsi je veux et
j'ordonne, et ma volonté suffit,»

_Hoc volo, sic jubeo, sit pro ratione voluntas..._

Positivement, M. Seignebos se sentait désarmé par l'accent de M.
Daubigeon.

--Ainsi, fit-il, monsieur Galpin a même le droit de priver un malade des
soins du médecin...

--Sous sa responsabilité, oui. Mais telle n'est pas son intention. Il se
proposait même de vous convoquer officiellement, quoique ce soit
aujourd'hui dimanche, pour assister ce matin à un nouvel interrogatoire
de Cocoleu... Je suis surpris que vous n'ayez pas reçu son assignation
ou que vous ne l'ayez pas vu à l'hôpital à l'heure de votre visite...

--Alors, j'y cours! s'écria le médecin.

Et il repartit précipitamment, et bien lui prit de se hâter, car sur le
seuil de l'hôpital, il se trouva en face de M. Galpin-Daveline, lequel
arrivait d'un pas solennel, suivi de son inévitable greffier, Méchinet.

--Vous arrivez à propos, monsieur le docteur..., commença le juge.

Mais si rapide qu'eût été la course du docteur, elle lui avait donné le
temps de réfléchir et de se calmer. Au lieu donc d'éclater en
récriminations:

--Oui, je sais, répondit-il d'un ton de politesse railleuse. C'est au
sujet de ce pauvre diable, à qui vous avez donné un gendarme pour
garde-malade. Nous pouvons monter, je suis tout à vos ordres...

La chambre où l'on avait placé Cocoleu était vaste, blanchie à la chaux,
et n'avait pour tous meubles qu'un lit, une table et deux chaises. Le
lit devrait être bon, mais l'idiot en avait enlevé matelas et
couvertures et s'était couché tout habillé sur la paillasse. C'est là
que le trouvèrent le médecin et le juge.

Il se dressa à leur vue, mais apercevant le gendarme, il poussa un cri
et fit un mouvement pour se cacher sous le lit. Ce fut même si manifeste
que M. Galpin-Daveline ordonna au gendarme de sortir. S'avançant alors:

--N'aie pas peur, mon garçon, dit-il à Cocoleu, nous ne te ferons pas de
mal. Seulement, il faut nous répondre. Te souviens-tu de ce qui est
arrivé l'autre nuit au Valpinson?

Cocoleu éclata de rire, de ce rire navrant particulier aux idiots, mais
il ne répondit pas. Et c'est en vain que, pendant une heure, le juge
varia ses questions, priant, menaçant et promettant tour à tour,
invoquant même le souvenir de Mme de Claudieuse; il ne lui arracha
pas une syllabe.

À bout de patience:

--Allons-nous-en, dit-il enfin; ce misérable est décidément au-dessous
de la brute.

--Était-il donc au-dessus, monsieur, demanda le docteur, quand il vous a
désigné monsieur de Boiscoran?

Mais le juge parut ne pas entendre; et au moment de quitter Cocoleu:

--Vous savez que j'attends votre rapport, docteur, dit-il au médecin.

--Avant quarante-huit heures, j'aurai l'honneur de vous le remettre,
monsieur, répondit M. Seignebos. (Et tout en s'éloignant:) Même,
grommelait-il, ce rapport pourrait bien vous gêner, monsieur le juge.

M. Galpin-Daveline fût entré dans une belle colère s'il eût soupçonné la
vérité! Le rapport de M. Seignebos était prêt, et s'il ne le remettait
pas immédiatement au juge d'instruction, c'est qu'il avait calculé que,
plus il tarderait, plus il aurait chance de déranger le plan de la
prévention.

Puisque je le garde encore deux jours, pensait-il, tout en regagnant sa
maison, pourquoi ne le communiquerais-je pas à cet avocat venu de Paris
avec Mme de Boiscoran? Rien ne m'en empêche, que je sache, puisque,
dans son trouble, ce pauvre Galpin a totalement oublié de me faire
prêter serment...

Mais il s'interrompit.

Oui ou non, selon le code qui régit la médecine légale, avait-il le
droit de donner connaissance d'une pièce de l'instruction à l'avocat du
prévenu?

Cette question le troublait. Car s'il se vantait de ne pas croire en
Dieu, il croyait fermement au devoir professionnel et se fût fait hacher
en morceaux plutôt que de manquer aux obligations médicales.

--Mais mon droit est clair, grommelait-il, et indiscutable. C'est le
serment seul qui engage. Les textes sont précis et formels. J'ai pour
moi les arrêts de la cour de cassation des 27 novembre et 27 décembre
1828, et ceux du 13 juin 1835, du 9 mai 1844 et du 26 juin 1863.

Le résultat de cette délibération fut que le docteur Seignebos, dès
qu'il eut déjeuné, mit son rapport dans sa poche et s'en alla, par les
rues détournées, sonner rue de la Rampe, chez M. de Chandoré.

Tantes Lavarande et Mme de Boiscoran étaient encore à la grand-messe,
où elles avaient cru politique de se montrer, et il n'y avait au salon
que Mlle Denise, grand-père Chandoré et maître Folgat.

Grande fut la surprise du vieux gentilhomme en voyant apparaître le
docteur. M. Seignebos était bien son médecin, mais il y avait entre eux
de telles divergences d'opinion que jamais, hors les cas de maladie, ils
ne se visitaient.

--Si vous me voyez, dit le docteur dès le seuil, c'est que, sur mon âme
et conscience, je crois monsieur Boiscoran innocent.

Pour ces seuls mots, Mlle Denise lui eût sauté au cou, et c'est avec
l'empressement de la reconnaissance qu'elle lui avança un fauteuil en
lui disant de sa plus douce voix:

--Asseyez-vous donc, je vous prie, cher docteur.

--Merci, fit-il brusquement, bien obligé! (Et s'adressant plus
particulièrement à maître Folgat:) Ma conviction, dit-il, revenant à sa
marotte, est que monsieur Boiscoran est victime du courage qu'il a eu
d'affirmer hautement ses opinions républicaines. Car votre futur
petit-fils est républicain, monsieur le baron...

Grand-père Chandoré ne sourcilla pas. On fût venu lui apprendre que
Jacques avait été membre de la Commune qu'il n'en eût probablement pas
été plus ému. Denise l'aimait. Cela suffisait.

--Or, poursuivait le docteur, je suis radical, moi, maître...

--Folgat, dit l'avocat.

--Oui, maître Folgat, je suis radical, et il est de mon devoir de
défendre un homme dont la religion politique se rapproche de la mienne.
C'est pourquoi je viens vous soumettre mon rapport médical, afin que
vous en tiriez parti pour la défense de monsieur Boiscoran et que vous
me suggériez vos idées.

--Ah! c'est un immense service, monsieur! s'écria le jeune avocat.

--Mais entendons-nous, fit sévèrement le médecin. Lorsque je parle
d'adopter les idées que vous pourriez avoir, c'est en tant qu'elles ne
blesseront en rien la vérité. Pour arracher mon fils, si j'en avais un,
à l'échafaud, je ne souillerais pas mes lèvres d'un mensonge qui serait
une atteinte à la majesté de ma profession... (Il avait tiré son rapport
de la poche de sa longue lévite, il le déposa sur la table en disant:)
Je viendrai le reprendre demain matin. D'ici là, vous aurez le temps de
le méditer. Je voudrais seulement vous en signaler la partie
essentielle, le point culminant, si j'ose m'exprimer ainsi...

Il s'exprimait, en tout cas, avec une sorte d'hésitation, et en
regardant fixement Mlle Denise, comme pour lui faire comprendre qu'il
eût été content qu'elle se retirât.

--Une discussion médico-légale, fit-il, n'intéressera guère
mademoiselle...

--Eh! monsieur, interrompit la jeune fille, comment ne serais-je pas
intéressée passionnément, lorsqu'il s'agit de l'homme dont je dois
devenir la femme.

--C'est que les dames sont, en général, très impressionnables, dit assez
peu poliment le docteur, très sensibles...

--Rassurez-vous, docteur. Pour le salut de Jacques, je saurais montrer
une énergie virile.

Le docteur connaissait assez Mlle Denise pour comprendre qu'elle ne
s'éloignerait pas.

--Comme il vous plaira! grommela-t-il. (Et se retournant vers maître
Folgat:) Vous le savez, reprit-il, deux coups de fusil ont été tirés sur
monsieur de Claudieuse. Le premier, qui l'a atteint au flanc, a, comme
on dit, légèrement écarté. Le second, qui a frappé l'épaule et le cou, a
fait balle...

--Je sais cela, dit l'avocat.

--La différence des effets prouve que ces deux coups de feu ont été
tirés de distances inégales, le second de plus près que le premier.

--Je sais, je sais...

--Permettez... Si je rappelle ces détails, c'est qu'ils ont leur valeur.
Appelé au milieu de la nuit près de monsieur de Claudieuse, je procédai
immédiatement à l'extraction des grains de plomb. Pendant que j'opérais,
monsieur Galpin est arrivé. Je croyais qu'il allait me demander à voir
les plombs déjà retirés, il n'en a pas eu l'idée, tant il avait la
cervelle à l'envers. Il ne songeait qu'au coupable, à son coupable. Je
ne lui ai pas rappelé l'a b c de son métier, ce n'est pas mon affaire.
Le médecin doit obtempérer aux injonctions de la justice, mais non pas
aller au-devant...

--Et alors?

--Alors, monsieur Galpin est parti pour Boiscoran et j'ai continué ma
besogne. J'ai extrait cinquante-sept grains de plomb des plaies du côté,
et cent neuf des blessures de l'épaule et du cou. Et cela fait,
savez-vous ce que j'ai constaté?... (Il s'arrêta, ménageant son effet;
et l'attention lui semblant assez surexcitée:) J'ai constaté, reprit-il,
que le plomb des deux blessures n'est pas pareil...

M. de Chandoré et maître Folgat eurent en même temps une même
exclamation:

--Oh!...

--Le plomb du premier coup, continua M. Seignebos, celui qui a atteint
le flanc, est de la cendrée aussi menue que possible. Le plomb des
blessures de l'épaule, au contraire, est d'un numéro assez fort, de
celui, je crois, qu'on emploie pour le lièvre... J'en ai là, d'ailleurs,
des échantillons.

Et, en disant cela, il dépliait un morceau de papier blanc où se
trouvaient dix ou douze grains de plomb, tachés de sang coagulé, et dont
la différence de grosseur sautait aux yeux.

Maître Folgat semblait confondu.

--Y aurait-il donc eu deux assassins! murmura-t-il.

--Je pense plutôt, dit M. de Chandoré, que l'assassin, comme beaucoup de
chasseurs, avait un canon chargé pour les petits oiseaux et l'autre pour
le lièvre ou le lapin...

--En tout cas, reprit maître Folgat, ceci écarte toute idée de
préméditation. Ce n'est pas avec de la cendrée qu'on charge son fusil,
quand on part pour tuer un homme.

En ayant assez dit, à ce qu'il pensait, le docteur Seignebos se levait
pour se retirer, lorsque M. de Chandoré lui demanda des nouvelles du
comte de Claudieuse.

--Il n'est pas bien, répondit le docteur, le déplacement, malgré toutes
les précautions, l'a énormément fatigué. Car il est à Sauveterre, depuis
hier, installé provisoirement dans une maison que monsieur Séneschal lui
a louée, rue Mautrec. Toute la nuit il a eu le délire, et quand je me
suis présenté chez lui, ce matin, je ne crois pas qu'il m'ait reconnu.

--Et la comtesse?... interrogea Mlle Denise.

--Madame de Claudieuse, mademoiselle, est tout aussi malade que son
mari, et si elle m'eût écouté, elle se fût mise au lit. Mais c'est une
femme d'une rare énergie, et qui, d'ailleurs, puise dans son affection
pour le comte une force de résistance inconcevable. (Il avait, tout en
parlant, gagné la porte.) Pour ce qui est de Cocoleu, ajouta-t-il,
l'examen de son état mental pourrait bien révéler des particularités
auxquelles on ne s'attend guère. Mais nous en recauserons plus tard...
Et sur ce, mademoiselle et messieurs, j'ai l'honneur de vous saluer.

--Eh bien? demandèrent Mlle Denise et M. de Chandoré dès qu'ils
eurent entendu la porte de la rue se refermer sur le docteur Seignebos.

Mais déjà s'était refroidi l'enthousiasme de maître Folgat.

--Avant de me prononcer, répondit-il prudemment, j'ai besoin d'étudier
le rapport de ce digne médecin.

Malheureusement, ce rapport ne contenait rien que n'eût dit M.
Seignebos. Et c'est en vain que le jeune avocat employa son après-midi à
chercher comment en tirer parti. Il y découvrit, certes, des arguments
qui seraient d'une haute valeur pour la défense, si M. de Boiscoran
venait à être traduit en cour d'assises, mais il n'y trouvait aucun
moyen de nature à faire lâcher prise à la prévention.

Toute la maison était donc sous l'empire d'une déception cruelle,
lorsque, sur les cinq heures, le vieil Antoine arriva de Boiscoran. Il
semblait fort triste.

--Je suis relevé de ma faction, dit-il; ce tantôt, à deux heures,
monsieur Galpin est venu lever les scellés. Il était accompagné de son
greffier Méchinet et amenait monsieur Jacques, qui était gardé par deux
gendarmes en bourgeois. L'appartement ouvert, ce Galpin de malheur a
fait reconnaître à monsieur les vêtements qu'il portait le soir de
l'incendie, ses bottes, son fusil Klebb et l'eau de la cuvette. La
reconnaissance terminée, l'eau a été transvasée dans un grand bocal qui
a été scellé et confié à un gendarme. On a ensuite mis dans une malle
les effets de monsieur, son fusil, plusieurs paquets de cartouches, et
enfin divers objets que le juge appelait des pièces à conviction. La
malle a été scellée comme le bocal, portée sur la voiture, et le Galpin
est parti en me disant que j'étais libre.

--Et Jacques, interrogea vivement Mlle Denise, quelle était son
attitude?

--Monsieur, mademoiselle, souriait d'un air de mépris.

--Lui avez-vous parlé? demanda maître Folgat.

--Impossible, monsieur, le Galpin ne l'a pas permis.

--Et... avez-vous eu le temps d'examiner le fusil?

--Je n'ai pu que donner un coup d'œil à la batterie.

--Et vous avez vu?...

Le front du fidèle serviteur s'assombrit encore.

--J'ai vu, répondit-il d'une voix sourde, que j'ai bien fait de me
taire... La batterie est noire de poudre, preuve que monsieur a tiré
depuis que j'ai nettoyé ce maudit Klebb...

Grand-père Chandoré et maître Folgat échangèrent un regard désolé.
C'était une espérance, encore, qui s'envolait.

--Maintenant, reprit le jeune avocat, dites-moi comment monsieur de
Boiscoran chargeait son fusil.

--Il le chargeait avec des cartouches, monsieur, naturellement. Il en
avait reçu, je crois, deux mille avec le fusil, les unes à balles, les
autres à chevrotines, les autres à plombs de tous les numéros. En ce
temps où la chasse est fermée, monsieur ne pouvait tirer que du lapin,
ou de ces petits oiseaux de passage, vous savez, qu'on trouve dans les
marais. C'est pourquoi il chargeait un des canons de plomb assez gros,
et l'autre de menue cendrée...

Mais il s'arrêta, épouvanté de l'effet produit par ses paroles.

--C'est horrible! s'écria Mlle Denise, tout est contre nous.

Maître Folgat ne lui laissa pas le temps de s'expliquer davantage.

--Mon brave Antoine, interrogea-t-il, monsieur Galpin-Daveline a-t-il
saisi toutes les cartouches de votre maître?

--Non, certes, monsieur.

--Eh bien! vous allez à l'instant retourner à Boiscoran et vous nous
rapporterez trois ou quatre cartouches de chaque numéro de plomb.

--Soyez tranquille, répondit le bonhomme, je ne serai pas longtemps.

Il partit sur cette promesse, et il fît, en effet, une telle diligence
qu'à sept heures sonnant, au moment où la famille finissait de dîner et
se réunissait au salon, il reparut et posa sur la table un lourd paquet
de cartouches.

M. de Chandoré et maître Folgat eurent bientôt fait d'en ouvrir
quelques-unes, et, dès la septième ou huitième, ils avaient trouvé deux
numéros de plomb qui semblaient exactement pareils aux échantillons que
leur avait laissés le docteur.

--C'est une fatalité inconcevable! murmura le vieux gentilhomme.

Le jeune avocat, lui-même, semblait bien près de perdre courage.

--C'est folie, prononça-t-il, que de chercher à établir l'innocence de
monsieur de Boiscoran avant de pouvoir communiquer avec lui.

--Et si on le pouvait demain? demanda Mlle Denise.

--Alors, mademoiselle, il nous donnerait la clef du problème que nous
essayons en vain de résoudre, ou, dans tous les cas, il nous dirait dans
quel sens diriger nos efforts... Mais il n'y faut point penser. Monsieur
de Boiscoran est au secret, et vous pouvez croire que monsieur
Galpin-Daveline a pris toutes ses précautions pour que le secret ne soit
pas violé...

--Qui sait! interrompit la jeune fille.

Et tout de suite, entraînant M. de Chandoré dans un des petits salons de
jeu qui ouvraient sur le grand salon:

--Bon papa, demanda-t-elle, suis-je riche?

De sa vie elle ne s'était préoccupée de cela, et elle ignorait en
quelque sorte la valeur de l'argent.

--Oui, tu es riche, mon enfant, répondit le vieux gentilhomme.

--Qu'est-ce que j'ai?

--Tu possèdes, à toi appartenant, c'est-à-dire du chef de ta mère et de
ton pauvre père, vingt-six mille livres de rentes, soit un capital de
plus de huit cent mille francs.

--Et c'est beaucoup?

--C'est assez pour que tu sois une des plus riches héritières de
Saintonge; car tu as, outre ta fortune actuelle, des espérances
considérables.

Mlle Denise était si préoccupée de son idée qu'elle ne protesta même
pas.

--Qu'appelle-t-on l'aisance, à Sauveterre? poursuivit-elle.

--Cela dépend, ma chère fille, et si tu voulais me dire...

Elle l'interrompit en frappant du pied.

--Rien! fit-elle, je t'en prie, réponds.

--Eh bien! mais, dans notre petite ville, avec un revenu de quatre à
huit mille francs...

--Mettons six.

--Soit. Avec un revenu de six mille francs, on a une honorable aisance.

--Et combien faut-il de capital, pour faire six mille livres de rentes?

--À cinq pour cent, il faut cent vingt mille francs.

--C'est-à-dire, un peu plus du huitième de ma fortune.

--Justement.

--N'importe! Je comprends que ce doit être une grosse somme et qu'il te
serait peut-être bien difficile, bon papa, de la réunir d'ici à demain.

--Non, parce que j'ai pour bien plus que cela d'obligations de chemins
de fer au porteur, et que les titres au porteur sont une monnaie
courante.

--Ah! c'est-à-dire que si je donnais à quelqu'un pour cent vingt mille
francs de ces titres, il n'en serait pas plus embarrassé que de cent
vingt mille francs de billets de banque.

--Tu l'as dit.

Mlle Denise souriait, elle touchait au but.

--Cela étant, reprit-elle, je te prie, bon papa, de me donner cent vingt
mille francs en titres au porteur.

Le vieux gentilhomme tressauta.

--Plaisantes-tu! s'écria-t-il. Qu'en veux-tu faire? Mais tu plaisantes
sûrement...

--Jamais, au contraire, je n'ai parlé si sérieusement, prononça la jeune
fille d'un ton auquel il n'y avait pas à se méprendre. Je t'en conjure,
bon papa, au nom de ton affection pour moi, donne-moi ces cent vingt
mille francs ce soir, à l'instant... Tu hésites? Ô mon Dieu! c'est
peut-être la vie que tu me refuses...

Non, M. de Chandoré n'hésitait plus.

--Puisque tu le veux..., fit-il, je vais monter te les chercher.

Elle battait des mains de joie.

--C'est cela, dit-elle, va vite et habille-toi, parce qu'il faut que je
sorte et que tu m'accompagnes.

Et, revenant près des tantes Lavarande et de Mme de Boiscoran:

--Vous m'excuserez de vous quitter, dit-elle, mais j'ai à sortir...

--À cette heure! interrompit tante Élisabeth, où veux-tu aller?

--Chez mes couturières, mesdemoiselles Méchinet, j'ai envie d'une
robe...

--Doux Jésus! s'écria tante Adélaïde, cette petite perd l'esprit.

--Je t'assure que non, tante.

--Alors, je vais aller avec toi.

--Non, tante, j'irai seule, s'il te plaît... c'est-à-dire, seule avec
bon papa.

Et comme M. de Chandoré reparaissait, les poches gonflées de titres, le
chapeau sur la tête et la canne à la main, elle l'entraîna en disant:

--Allons, viens, bon papa, viens, nous sommes très pressés...



VII


Si à genoux que fût M. de Chandoré devant les volontés de sa
petite-fille, devant les moindres désirs de cette enfant en qui
survivaient, pour lui, vieillard, toutes ses affections brisées par la
mort et ses suprêmes espérances, ce n'est pas sans une arrière-pensée
qu'il était monté prendre, dans son secrétaire, cette fortune qu'elle
lui demandait.

Aussi, dès qu'ils furent hors de la maison:

--À présent que nous voilà bien seuls, chère fille, commença-t-il, ne me
diras-tu pas ce que tu veux faire de tant d'argent?

--C'est mon secret, répondit-elle.

--Et tu n'as plus assez de confiance en ton vieux père pour le lui dire,
chérie?

Il s'arrêtait. Elle l'entraîna de nouveau.

--Tu sauras tout, poursuivit-elle, et avant une heure. Mais... oh! ne te
fâche pas, bon papa... J'ai un projet dont je ne comprends que trop la
folie. Si je te le disais, tu voudrais peut-être m'en détourner, et si
tu réussissais, et qu'ensuite il arrivât malheur à Jacques, je ne
survivrais pas à un malheur, et quels ne seraient pas tes regrets,
lorsque tu penserais: si je l'avais laissée faire, cependant!

--Denise, cruelle enfant!

--D'un autre côté, continuait-elle, si tu ne parvenais pas à me
détourner de mes projets, tu diminuerais certainement mon courage, et
j'en ai besoin, va, grand-père, pour oser ce que je vais tenter.

--C'est que, chère enfant, pardonne-moi de te répéter cela, cent vingt
mille francs, c'est une très grosse somme, et il y a bien des gens
courageux et habiles qui travaillent et se privent toute leur vie sans
parvenir à l'amasser...

--Ah! tant mieux, interrompit la jeune fille, tant mieux mille fois.
Puisse, en effet, cette fortune être assez tentante pour qu'on ne me la
refuse pas!

Grand-père Chandoré commençait à comprendre.

--Avec tout cela, fit-il, tu ne me dis pas où tu me conduis.

--Chez mes couturières.

--Chez les demoiselles Méchinet?

--Oui.

M. de Chandoré dut être fixé.

--Nous ne les trouverons pas, dit-il. C'est aujourd'hui dimanche, elles
doivent être à l'église, pour le salut...

--Nous les trouverons, bon papa, parce qu'elles soupent toujours à sept
heures et demie, à cause de leur frère, le greffier. Mais il nous faut
nous hâter.

Le vieux gentilhomme se hâtait bien; seulement, il y a loin de la rue de
la Rampe à la place du Marché-Neuf. Car c'est place du Marché-Neuf que
demeurent les sœurs Méchinet, et dans une maison à elles, s'il vous
plaît--une maison qui devait réaliser le rêve de leurs jours et qui est
devenue le cauchemar de leurs nuits.

C'est l'année qui a précédé la guerre qu'elles ont acquis cet immeuble,
sur les conseils de leur frère, et de moitié avec lui, moyennant une
somme totale de quarante-sept mille francs, y compris les frais. C'était
une brillante affaire, car le rez-de-chaussée et le premier étage sont
loués deux mille trois cents francs par an au plus gros épicier de
Sauveterre.

Les Méchinet ne crurent pas commettre une imprudence en consacrant à
cette acquisition dix mille francs, et en s'engageant à payer le reste
en trois ans.

La première année, tout alla bien. Mais la guerre survenant et ses
désastres, les revenus du frère et des deux sœurs se trouvèrent taris,
et réduits aux émoluments de la place de greffier, ils durent s'imposer
les plus rudes privations et encore emprunter pour faire face à leurs
engagements.

Avec la paix, l'argent commença à leur rentrer, et personne ne doutait à
Sauveterre qu'ils ne se sortissent d'affaire, le frère étant le plus
industrieux des hommes, et les sœurs ayant la clientèle des dames «les
plus distinguées» de l'arrondissement.

--Bon papa, elles sont chez elles, déclara Mlle Denise en arrivant à
la place.

--Tu crois?

--J'en suis sûre. Je vois de la lumière à leurs fenêtres.

M. de Chandoré s'arrêta.

--Que dois-je faire, maintenant? demanda-t-il.

--Tu vas, grand-père, me donner les titres que tu as dans ta poche et
m'attendre, en faisant les cent pas, pendant que je monterai chez
mesdemoiselles Méchinet. Je te dirais bien de venir, mais ta présence
effrayerait... D'ailleurs, si la démarche tournait mal, venant d'une
jeune fille elle serait sans conséquences...

Le vieux gentilhomme n'avait plus de doutes.

--Tu ne réussiras pas, ma pauvre enfant, fit-il.

--Oh! Mon Dieu! dit-elle, retenant à peine ses larmes, Pourquoi me
décourager...

Il ne répondit pas. Étouffant un soupir, il sortit ses titres que
Mlle Denise, tant bien que mal, logea dans toutes ses poches et dans
le petit sac qu'elle portait à la main.

--Allons, à tout à l'heure, grand-père, dit-elle quand elle eut achevé.

Et légère comme l'oiseau, elle franchit la rue et monta chez ses
couturières.

Ces braves filles et leur frère achevaient en ce moment un souper
exclusivement composé d'un petit morceau de porc froid et d'une salade
largement vinaigrée.

À l'entrée inattendue de Mlle de Chandoré, tous se dressèrent.

--Vous, mademoiselle! s'écria l'aînée des couturières, vous!...

Tout ce qu'il y avait dans ce «vous», Mlle Denise ne le comprenait
que trop. Il signifiait, l'intonation aidant: «Quoi! votre fiancé est
accusé d'un crime abominable, il a contre lui des charges accablantes,
il est en prison, au secret, tout le monde dit qu'il sera condamné, et
cependant vous voici!»

Mais Mlle Denise garda aux lèvres le sourire qu'elle s'était imposé.

--Oui, c'est moi, répondit-elle. J'ai absolument besoin de deux robes
pour la semaine prochaine, et je viens vous prier de me montrer des
échantillons.

Toujours sur les conseils de leur frère, les demoiselles Méchinet
s'étaient entendues avec un magasin de Bordeaux, qui leur confiait des
échantillons de toutes ses étoffes et qui leur payait une remise sur ce
qu'elles vendaient.

--Je suis à vous, mademoiselle, répondit la sœur aînée, permettez-moi
seulement d'allumer une lampe, on n'y voit presque plus... (Et tout en
essuyant le verre et en coupant la mèche:) Est-ce que tu ne vas pas à
ton orphéon? demanda-t-elle à son frère.

--Pas ce soir, répondit-il.

--On t'attend, cependant.

--Non, j'ai prévenu. J'ai deux cartes à mettre sur pierre pour mon
imprimeur, et des copies très pressées à achever pour le tribunal. (Tout
en répondant, il avait plié sa serviette et allumé une bougie.) Bonne
nuit, dit-il à ses sœurs, car vous ne me reverrez pas ce soir.

Et, s'étant incliné profondément devant Mlle de Chandoré, il sortit,
sa bougie à la main.

--Où va donc votre frère? demanda vivement Mlle Denise.

--Chez lui, mademoiselle. Sa chambre est en face de celle-ci, de l'autre
côté de l'escalier.

Mlle de Chandoré était plus rouge que le feu. Allait-elle donc
laisser échapper l'occasion qui la servait au-delà de ses espérances?

Rassemblant tout ce qu'elle avait d'énergie:

--Mais au fait! s'écria-t-elle, j'ai deux mots à lui dire, à votre
frère, mes chères demoiselles... Attendez-moi, je reviens à l'instant.

Et elle s'élança dehors, laissant les couturières béantes de stupeur et
se demandant si le coup dont elle venait d'être atteinte n'avait pas
troublé sa raison.

Le greffier, lui, était encore sur le palier, cherchant dans sa poche la
clef de sa chambre.

--Il faut que je vous parle, lui dit Mlle Denise, à l'instant.

Si grand fut l'étonnement de Méchinet, qu'il ne trouva rien à répondre.
Il fit seulement un mouvement comme pour revenir chez ses sœurs.

--Non, chez vous, fit la jeune fille, il ne faut pas qu'on puisse nous
entendre... Ouvrez, monsieur, mais ouvrez donc, on peut venir.

Le fait est qu'il était tellement abasourdi qu'il fut plus d'une
demi-minute à introduire la clef dans la serrure. Enfin, la porte
s'étant ouverte, il s'effaça pour que Mlle Denise passât la première.

Mais elle:

--Non, dit-elle, entrez...

Il obéit. Elle le suivit, et, une fois dans la chambre, elle referma la
porte, poussant même une targette qu'elle avait aperçue.

Méchinet, le greffier, était, à Sauveterre, renommé pour son aplomb.
Mlle de Chandoré, elle, était la timidité même, et pour un rien
rougissait jusqu'au blanc des yeux et demeurait sans voix. Pourtant, ce
n'était pas la jeune fille qui était interdite, en ce moment.

--Asseyez-vous, monsieur Méchinet, dit-elle, et écoutez-moi.

Il posa son flambeau sur la table et s'assit.

--Vous me connaissez, n'est-ce pas? commença Mlle Denise.

--Assurément, mademoiselle.

--Vous n'êtes pas sans avoir entendu dire que mon mariage est arrêté
avec monsieur Jacques de Boiscoran?

Comme s'il eût été mû par un ressort, le greffier se dressa, se frappant
le front d'un furieux coup de poing.

--Ah! fichue bête que je suis! s'écria-t-il, je comprends.

--Oui, c'est bien cela, continua la jeune fille, je viens vous parler de
monsieur de Boiscoran, de mon fiancé, de mon mari!

Elle s'arrêta, et durant plus d'une minute Méchinet et elle restèrent
face à face, silencieux et immobiles, les yeux dans les yeux, lui se
demandant ce qu'elle allait lui proposer, elle essayant de deviner ce
qu'elle pouvait oser.

--Vous devez donc comprendre ce que je souffre, monsieur, reprit-elle
enfin, depuis trois jours que monsieur de Boiscoran est en prison,
accusé du plus lâche des crimes!

--Oh, oui! je le comprends! s'écria le greffier. (Et, emporté par son
émotion:) Mais je puis vous affirmer, poursuivit-il, que moi qui ai
assisté à toute l'instruction et qui ai l'expérience des affaires
criminelles, je crois monsieur de Boiscoran innocent. Tel n'est pas, je
le sais, l'avis de monsieur Galpin-Daveline, ni de monsieur Daubigeon,
ni de ces messieurs du tribunal, ni de la ville entière, n'importe!
c'est le mien. J'étais là, voyez-vous, quand on est allé prendre
monsieur de Boiscoran au saut du lit. Eh bien! rien qu'au timbre de sa
voix, quand il s'est écrié: «Eh! c'est ce cher Daveline!», je me suis
dit: cet homme n'est pas coupable!

--Oh! monsieur, balbutiait Mlle Denise, merci, merci...

--Il n'y a pas à me remercier, mademoiselle, car le temps n'a fait
qu'affermir ma conviction. Est-ce que jamais un coupable aurait
l'attitude de monsieur de Boiscoran! Tenez, ce tantôt, lorsque nous
sommes allés lever les scellés, il fallait le voir, calme, digne,
répondant froidement aux questions qui lui étaient adressées. À ce point
que je n'ai pu me retenir de dire à monsieur Galpin-Daveline ce que je
pensais. Il m'a répondu que je n'étais qu'un sot. Eh bien! moi, je
soutiens que c'est lui qui est... pardon!... que c'est lui qui se
trompe. Plus j'étudie monsieur de Boiscoran, plus il me fait l'effet
d'un homme qui n'a qu'un mot à dire pour se justifier.

Mlle Denise écoutait avec une telle intensité d'attention qu'elle
oubliait presque pourquoi elle était venue.

--Ainsi, fit-elle, monsieur de Boiscoran ne vous semble pas trop
affecté?

--Je mentirais, mademoiselle, si je vous disais qu'il n'est pas triste.
Mais pour inquiet, non, il ne l'est pas. Le premier étourdissement
passé, son sang-froid ne s'est plus démenti, et c'est en vain que depuis
trois jours monsieur Galpin-Daveline épuise tout ce qu'il a de
pénétration et de sagacité...

Mais il s'arrêta court, tel qu'un homme ivre qui, recouvrant soudain sa
lucidité, reconnaît que le vin lui a trop délié la langue.

--Mon Dieu! qu'est-ce que je dis là! s'écria-t-il. Au nom du ciel,
mademoiselle, ne répétez à personne ce que vient de m'arracher ma
respectueuse sympathie.

Pour Mlle Denise, le moment décisif était arrivé.

--Si vous me connaissiez mieux, monsieur, prononça-t-elle, vous sauriez
qu'on peut compter sur ma discrétion. Ne vous repentez pas d'avoir, par
votre confiance, apporté quelque adoucissement à une horrible douleur.
Ne vous repentez pas, car... (Sa voix faiblissait, et il lui fallut un
effort pour ajouter:) Car je viens vous demander plus encore, oh, oui!
bien plus!...

Méchinet était devenu affreusement pâle.

--Plus un mot, mademoiselle, interrompit-il violemment, votre espoir
seul est une injure. Ignorez-vous donc ce qu'est ma profession, et que
par serment je me suis engagé à être aussi muet que les cellules où l'on
enferme les prisonniers. Moi, un greffier, livrer le secret d'une
instruction criminelle... Mlle de Chandoré tremblait comme la
feuille, mais son esprit restait net et clair.

--Vous laisseriez plutôt, fit-elle, périr un infortuné...

--Mademoiselle!

Vous laisseriez condamner un innocent lorsqu'il vous serait possible de
dissiper, d'un mot, l'épouvantable erreur dont il est victime. Vous vous
diriez: c'est malheureux, mais j'ai juré de me taire... et vous le
verriez, d'une conscience tranquille, monter à l'échafaud!... Non, ce
n'est pas possible, ce n'est pas vrai!

--Je vous l'ai dit, mademoiselle, je crois monsieur de Boiscoran
innocent...

--Et vous refusez de m'aider à faire éclater son innocence! Ô mon Dieu!
Quelle idée les hommes se font-ils donc du devoir! Comment vous
émouvoir, comment vous convaincre? Faut-il vous rappeler ce que doivent
être les tortures de cet honnête homme, accusé d'un ignoble assassinat!
Dois-je vous dire nos mortelles angoisses, à nous, ses amis, ses
parents, les larmes de sa mère, ma douleur à moi, sa fiancée! Nous le
savons innocent, et cependant nous ne pouvons faire éclater son
innocence, faute d'un ami qui ait pitié de nous!

De sa vie, le greffier n'avait eu de tels accents. Remué jusqu'au plus
profond de l'âme:

--Que voulez-vous donc de moi? demanda-t-il, frémissant.

--Oh! bien peu de chose, monsieur, bien peu... Que vous fassiez tenir
dix lignes à monsieur de Boiscoran, rien que dix lignes, et que vous
nous rapportiez sa réponse.

L'audace de la proposition parut frapper le greffier d'épouvante.

--Jamais! prononça-t-il.

--Vous resterez impitoyable!

--Ce serait forfaire à l'honneur...

--Et laisser condamner un innocent, que serait-ce donc?

L'angoisse de Méchinet était visible. Étourdi, bouleversé, il ne savait
que résoudre ni que répondre. Enfin, un motif de refus se présentant à
son esprit en détresse:

--Et si j'étais découvert, balbutia-t-il. Ce serait perdre ma place,
ruiner mes sœurs, briser mon avenir...

D'une main fiévreuse, Mlle Denise retirait de ses poches et jetait en
tas sur la table les titres que lui avait donnés son grand-père.

--Il y a là cent vingt mille francs..., commença-t-elle.

Violemment le greffier se rejeta en arrière.

--De l'argent! s'écria-t-il, vous m'offrez de l'argent!

--Oh! ne vous offensez pas, reprit la jeune fille, d'un accent à
émouvoir les pierres. Voudrais-je vous offenser, vous, à qui je demande
plus que la vie? Il est de ces services qui ne se payent pas. Mais si
les ennemis de monsieur de Boiscoran viennent à savoir que vous nous
avez aidés, c'est contre vous que se tournera leur rage...

Machinalement, le greffier dénouait sa cravate. La lutte, au-dedans de
lui, devait être terrible. Il étouffait.

--Cent vingt mille francs! fit-il d'une voix rauque.

--N'est-ce pas assez! insista la jeune fille. Oui, vous avez raison,
c'est trop peu; mais j'en ai autant, j'en ai le double à votre
disposition!

Blême, les yeux hagards, Méchinet s'était rapproché, et d'un geste
convulsif il maniait cette masse de titres en répétant:

--Six mille livres de rentes!... Six mille livres de rente!...

--Non, le double, dit Mlle Denise, et en même temps notre
reconnaissance, notre amitié dévouée, toute l'influence des familles
réunies de Chandoré et de Boiscoran, c'est-à-dire la fortune, la
considération, une situation enviée...

Mais déjà, grâce à une toute-puissante projection de volonté, le
greffier avait repris possession de lui-même.

--Assez, mademoiselle, dit-il, assez! (Et d'une voix résolue, bien que
tremblante encore:) Reprenez cet argent, continua-t-il. Quand on fait ce
que vous me demandez, quand on trahit son devoir, si c'est pour de
l'argent, on est le dernier des misérables. Si on n'a eu d'autre mobile
qu'une conviction sincère et l'intérêt de la vérité, on peut passer pour
fou, on n'en reste pas moins digne de l'estime des gens d'honneur...
Reprenez cette fortune, mademoiselle, qui a fait un instant vaciller la
conscience d'un honnête homme. Je ferai ce que vous désirez, mais...
pour rien.

Si grand-père Chandoré s'impatientait à faire les cent pas sur la place
du Marché-Neuf, les sœurs Méchinet, dans leur atelier, trouvaient le
temps bien plus long encore.

--Qu'est-ce, se demandaient-elles l'une à l'autre, qu'est-ce que
mademoiselle de Chandoré peut bien avoir à dire à notre frère?

Au bout de dix minutes, leur curiosité, irritée par les conjectures les
plus insensées, devint un tel supplice que, n'y tenant plus, elles se
décidèrent à aller frapper à la chambre du greffier.

--Ah! laissez-moi en repos! leur cria-t-il, irrité d'être ainsi
interrompu. (Mais réfléchissant, il courut ouvrir, et plus doucement:)
Rentrez chez vous, dit-il à ces bonnes filles, et si vous tenez à
m'épargner les plus graves désagréments, ne parlez à personne de
l'entretien que mademoiselle de Chandoré et moi avons en ce moment.

Dressées à obéir, les deux sœurs se retirèrent, mais non si vivement
qu'elles n'eussent eu le temps d'apercevoir les titres que Mlle
Denise avait jetés sur la table, et qui étaient des obligations de
Paris-Lyon-Méditerranée. Or, précisément, les demoiselles Méchinet
connaissaient ces obligations pour en avoir possédé huit, autrefois,
avant l'achat de leur maison.

Leur ardent désir de savoir se compliqua donc aussitôt d'une vague
terreur, et dès qu'elles furent rentrées:

--Tu as vu? demanda la cadette.

--Oui, ces titres, répondit l'autre.

--Il y en avait bien cinq ou six cents...

--Peut-être plus.

--C'est-à-dire pour une somme considérable.

--Énorme.

--Qu'est-ce que cela signifie, sainte Vierge! et à quoi faut-il nous
attendre?

--Et notre frère qui nous recommande le secret!

--Il était plus blanc que sa chemise, et affreusement troublé.

--Mademoiselle de Chandoré pleurait comme une Madeleine...

C'était vrai. Tant qu'elle avait douté du résultat, Mlle Denise avait
été soutenue par cette idée que le salut de Jacques dépendait de son
courage à elle, sa fiancée, et de sa présence d'esprit. Certaine du
succès, elle n'avait plus su maîtriser son émotion et, brisée par
l'effort, elle s'était affaissée sur une chaise en fondant en larmes.

Ayant refermé sa porte, le greffier la considéra un moment et, plus
maître de soi qu'il l'avait été jusqu'alors:

--Mademoiselle..., commença-t-il.

Mais, au son de sa voix, elle se dressa, et lui prenant les mains
qu'elle garda un instant entre les siennes:

--Comment vous remercier, monsieur! s'écria-t-elle, comment vous prouver
jamais l'étendue de ma reconnaissance!

Si l'idée était venue au greffier de se dédire, elle se fût envolée,
tant irrésistiblement il subissait le charme.

--Ne parlons pas de cela, dit-il avec la brusquerie des gens qui
essayent de dissimuler leur émotion.

--Je n'en parlerai plus, monsieur, fit doucement la jeune fille, mais je
veux cependant vous dire que nul de nous n'oubliera jamais la dette que
nous contractons aujourd'hui. L'immense service que vous allez nous
rendre n'est pas sans danger, qu'avez-vous dit. Quoi qu'il advienne,
rappelez-vous que, de ce moment, vous avez en nous les plus dévoués des
amis.

L'interruption des sœurs Méchinet avait eu cet effet de rendre au
greffier une bonne partie de son sang-froid.

--J'espère bien qu'il ne m'arrivera pas malheur, dit-il, et cependant,
mademoiselle, je ne dois pas vous cacher que le service que je vais
essayer de vous rendre présente beaucoup plus de difficultés qu'on ne
croirait...

--Mon Dieu! murmura Mlle Denise.

--Monsieur Daveline, poursuivit le greffier, n'a peut-être pas une
intelligence très supérieure, mais il sait son métier, et il est de plus
très fin et excessivement défiant. Hier encore, il me disait qu'il
prévoyait que la famille de monsieur de Boiscoran tenterait l'impossible
pour le soustraire à l'action de la justice. De là, chez lui, des
transes incessantes, un redoublement de défiance et un luxe de
précautions dont on n'a pas l'idée. S'il osait, il établirait son lit en
travers la porte de monsieur Jacques...

--Cet homme me hait, monsieur Méchinet...

--Non, mademoiselle, non; mais il est ambitieux, il croit que sa
carrière dépend du résultat de cette instruction, et il tremble que son
prévenu ne s'envole ou qu'on ne le lui prenne... (Fort perplexe
évidemment, Méchinet se grattait l'oreille.) Comment vais-je m'y
prendre, continuait-il, pour remettre un billet à monsieur de Boiscoran?
S'il était averti, ce ne serait rien. Mais il ne l'est pas. Mais il est
tout aussi défiant que monsieur Daveline. Il craint toujours qu'on ne
lui tende quelque piège, et il se tient sur ses gardes. Si je lui fais
un signe, me comprendra-t-il? Et si je fais un signe monsieur Daveline,
qui a l'œil d'une pie, ne le surprendra-t-il pas?...

--N'êtes-vous donc jamais seul avec monsieur de Boiscoran, monsieur?

--Jamais une seconde, mademoiselle. C'est avec le juge d'instruction que
j'entre dans la prison et avec lui que j'en sors. Vous me direz qu'en
sortant, comme je passe le dernier, je pourrais laisser tomber
adroitement le billet... Mais, quand nous sortons, le geôlier, qui a de
bons yeux, est là. J'aurais, de plus, à redouter l'excès de prudence de
monsieur de Boiscoran. Voyant un billet lui arriver de cette façon, il
serait bien capable de le remettre, sans l'ouvrir, à monsieur
Galpin-Daveline... (Il s'arrêta, et, après un moment de réflexion:) Le
plus sûr, reprit-il, serait peut-être de mettre dans la confidence le
geôlier Blangin, ou un détenu qui est chargé de servir et d'espionner
monsieur de Boiscoran...

--Frumence Cheminot! fit vivement Mlle Denise. La plus extrême
surprise se peignit sur les traits de Méchinet.

--Vous savez son nom! dit-il.

--Je le sais, parce que Blangin m'a parlé de ce prisonnier, et que son
nom m'a frappé le jour où madame de Boiscoran et moi, ignorant ce que
c'est que le secret, sommes allées à la prison demander à voir Jacques.

Le greffier eut un geste de dépit.

--Maintenant, fit-il, je m'explique les terreurs de monsieur Daveline.
Il aura eu vent de votre démarche et se sera imaginé que vous vouliez
lui enlever son prisonnier. (Il marmotta entre ses dents quelques mots
encore que Mlle Denise n'entendit pas; puis se décidant:) N'importe!
prononça-t-il, j'agirai selon les circonstances. Écrivez votre lettre,
mademoiselle, voici de l'encre et du papier...

Pour toute réponse, la jeune fille s'assit à la table de Méchinet; mais
au moment de prendre la plume:

--Monsieur de Boiscoran a-t-il des livres dans sa prison?
demanda-t-elle.

--Oui, mademoiselle. Sur sa demande, monsieur Daveline est allé de sa
personne lui chercher, chez monsieur Daubigeon, quelques volumes de
voyages et plusieurs romans de Cooper...

Une exclamation joyeuse de Mlle Denise l'interrompit.

--Ô Jacques! s'écria-t-elle, merci d'avoir compté sur moi!

Et sans remarquer le profond étonnement de Méchinet, elle écrivit:

     _Nous sommes sûrs de votre innocence, Jacques, et cependant nous
     sommes au désespoir. Votre mère est ici, avec un avocat de Paris,
     maître Folgat, tout dévoué à nos intérêts. Que devons-nous faire?
     Donnez-nous vos instructions. Vous pouvez répondre sans crainte,
     puisque vous avez NOTRE livre._

     DENISE.

--Lisez, monsieur, dit-elle au greffier dès qu'elle eut terminé.

Mais lui, au lieu d'user de la permission, plia le billet qu'elle lui
tendait et le glissa dans une enveloppe qu'il cacheta.

--Oh! vous êtes bon, murmura la jeune fille, touchée de cette
délicatesse.

--Non, répondit-il, je cherche simplement à faire le plus honnêtement
possible une action... malhonnête. Demain, mademoiselle, j'espère avoir
une réponse.

--Je viendrai la chercher...

Méchinet tressaillit.

--Gardez-vous-en bien, mademoiselle, interrompit-il. Les gens de
Sauveterre sont assez fins pour comprendre que la toilette ne doit guère
vous préoccuper en ce moment, et vos visites ici sembleraient suspectes.
Remettez-vous-en à moi du soin de vous faire tenir la réponse de
monsieur de Boiscoran.

Pendant que Mlle Denise écrivait, le greffier avait fait un paquet
des titres qu'elle avait apportés. Il le lui remit en disant:

--Prenez, mademoiselle, s'il me fallait de l'argent pour Blangin ou pour
Frumence Cheminot, je vous le ferais savoir... Et maintenant... partez.
Il est inutile de revoir mes sœurs. Je me charge de leur expliquer votre
visite.



VIII


--Que peut-il être arrivé à Denise, qu'elle ne revient pas! murmurait
grand-père Chandoré en arpentant la place du Marché-Neuf et en
consultant sa montre pour la vingtième fois.

Longtemps la crainte de déplaire à sa petite-fille et la peur d'être
grondé le retinrent à l'endroit où elle lui avait commandé d'attendre;
mais à la fin, sérieusement tourmenté: ah! ma foi, tant pis! se dit-il,
je me risque...

Et traversant la chaussée qui sépare la place des maisons, il s'engagea
dans le long corridor de l'immeuble des sœurs Méchinet. Déjà il mettait
le pied sur la première marche de l'escalier, lorsqu'il vit le haut
s'éclairer. Il entendit presque aussitôt la voix de sa petite-fille et
reconnut son pas léger.

Enfin!... pensa-t-il.

Et, leste comme l'écolier qui entend le maître, tremblant d'être pris en
flagrant délit d'inquiétude, il regagna la place.

Mlle Denise y fut presque en même temps, et lui sautant au cou:

--Bon papa, dit-elle en faisant claquer ses lèvres si fraîches sur les
joues rudes du vieillard, je te rapporte tes titres.

Si une chose devait étonner M. de Chandoré, c'était qu'il se trouvât en
ce monde un être assez dur, assez cruel, assez barbare pour résister aux
prières et aux larmes de Mlle Denise--surtout à des larmes et à des
prières appuyées de cent vingt mille francs.

Néanmoins:

--Je t'avais bien dit, chère fillette, fit-il tristement, que tu ne
réussirais pas.

--Et tu te trompais, bon papa, et tu te trompes encore, j'ai réussi.

--Cependant... puisque tu rapportes l'argent.

--C'est que j'ai trouvé un honnête homme, grand-père, un homme de cœur.
Pauvre garçon! à quelle épreuve j'ai mis sa probité!... car il est très
gêné, je le sais de bonne source, depuis que ses sœurs et lui ont acheté
leur maison. C'était plus que l'aisance, c'était évidemment la fortune
que je lui offrais. Aussi, il fallait voir l'éclat de ses yeux et le
tremblement de ses mains pendant qu'il regardait ces titres et qu'il les
maniait. Eh bien! il les a refusés, bon papa, il les refuse. Il ne veut
pas de récompense pour l'immense service qu'il va nous rendre. De la
tête, M. de Chandoré approuvait:

--Tu as raison, fillette, dit-il, ce greffier est un brave homme, et qui
vient d'acquérir des droits éternels à notre reconnaissance.

--Il convient d'ajouter, reprit Mlle Denise, que j'ai été
extraordinairement brave. Jamais je ne me serais crue capable de tant
d'audace. Que n'étais-tu caché dans un petit coin, bon papa, pour me
voir et pour m'entendre! Tu n'aurais pas reconnu ta petite-fille. J'ai
bien pleuré un peu, mais après, quand j'ai obtenu ce que je voulais...

Oh! chère, chère enfant! murmurait le vieillard ému.

--C'est que, vois-tu, je ne songeais qu'au danger de Jacques et à la
gloire de me montrer digne de lui, qui est si courageux. J'espère qu'il
sera content de moi.

--Ce serait un seigneur difficile, s'il ne l'était pas! s'écria M. de
Chandoré.

Mais c'est sous les arbres de la place du Marché-Neuf que causaient le
grand-père et sa petite-fille, et déjà plusieurs promeneurs avaient
trouvé le moyen de passer trois ou quatre fois près d'eux, les oreilles
largement ouvertes, fidèles à cette discrétion charmante qui est un des
agréments de Sauveterre.

Mise sur ses gardes par les prudentes recommandations de Méchinet,
Mlle Denise ne tarda pas à s'en apercevoir.

--On nous écoute, dit-elle à son grand-père, viens, je te dirai tout en
route.

Et en effet, tout en cheminant, elle lui racontait jusqu'aux moindres
détails de son entrevue, et le vieux gentilhomme déclarait ne savoir en
vérité ce qu'il devait le plus admirer, de sa présence d'esprit à elle
ou du désintéressement de Méchinet.

--Raison de plus, conclut la jeune fille, pour ne pas augmenter les
périls auxquels va s'exposer cet honnête homme. Je lui ai promis une
discrétion absolue, je tiendrai ma promesse. Si tu veux me croire, bon
papa, nous ne parlerons de rien, ni aux tantes ni à madame de Boiscoran.

--Dis tout de suite, rusée, que tu voudrais sauver Jacques à toi toute
seule...

--Ah! si je le pouvais!... Malheureusement il va falloir mettre maître
Folgat dans la confidence, car nous ne saurions nous passer de ses
conseils.

Ainsi fut-il fait. Tantes Lavarande et la marquise de Boiscoran durent
se contenter de l'explication assez peu vraisemblable que donnait, de sa
sortie, Mlle Denise.

Et quelques heures plus tard, la jeune fille, maître Folgat et M. de
Chandoré tenaient conseil dans le cabinet du baron.

Plus que M. de Chandoré encore, le jeune avocat devait être surpris de
la conception de Mlle Denise et de sa hardiesse à l'exécuter. Jamais
il ne l'eût soupçonnée capable d'une telle démarche, tant, jeune fille,
elle gardait encore les grâces naïves et les timidités de l'enfant.

Il voulait la complimenter, mais elle:

--Où est mon mérite? interrompit-elle vivement. À quel danger me suis-je
exposée?

--À un danger fort réel, mademoiselle, je vous l'assure.

--Bah! fît M. de Chandoré.

--Corrompre un fonctionnaire, poursuivait maître Folgat, c'est grave! Il
y a dans le Code pénal un certain article 179 qui ne plaisante pas et
qui assimile le corrupteur au corrompu...

--Eh bien! tant mieux! s'écria Mlle Denise, si ce pauvre Méchinet va
en prison, j'irai avec lui. (Et sans remarquer l'expression de
mécontentement de son grand-père:) Enfin, monsieur, dit-elle à maître
Folgat, voici le vœu que vous formiez réalisé. Maintenant nous allons
avoir des nouvelles positives de monsieur de Boiscoran, il nous donnera
ses instructions...

--Peut-être, mademoiselle...

--Comment! peut-être... Vous avez dit devant moi...

--Je vous ai dit, mademoiselle, qu'il serait inutile, imprudent
peut-être, de rien tenter avant de savoir la vérité. La saurons-nous?
Pensez-vous que monsieur de Boiscoran, qui a tant de raisons de se
défier de tout, la dira dans une réponse qui doit passer par plusieurs
mains avant de vous arriver?

--Il la dira, monsieur, sans restrictions, sans crainte, sans péril.

--Oh!...

--Mes mesures sont prises... Vous verrez.

--Alors nous n'avons plus qu'à attendre. Hélas! oui, il fallait
attendre, et c'était bien là ce qui désolait Mlle Denise. À peine
dormit-elle. Sa journée du lendemain fut un supplice. À chaque coup de
sonnette, elle tressaillait et courait voir. Enfin, vers cinq heures,
rien n'étant venu:

--Ce ne sera pas pour aujourd'hui, dit-elle, pourvu, mon Dieu, que ce
pauvre Méchinet ne se soit pas laissé surprendre!

Et peut-être pour échapper aux obsessions de ses craintes, elle
consentit à accompagner Mme de Boiscoran qui allait rendre visite.

Ah! si elle eût su!... Il n'y avait pas dix minutes qu'elle était dehors
quand un de ces gamins, comme on en rencontre à toute heure du jour,
polissonnant sur les places de Sauveterre, se présenta, porteur d'une
lettre à l'adresse de Mlle Denise.

On la porta à M. de Chandoré, qui, en attendant le dîner, faisait un
tour de jardin en compagnie de maître Folgat.

--Une lettre pour Denise! s'écria le vieux gentilhomme dès que le
domestique se fut éloigné, c'est la réponse que nous attendons...

Il rompit le cachet bravement. Ah! empressement inutile. Le billet
renfermé dans l'enveloppe était ainsi conçu:

_31: 9, 17, 19, 23, 25, 28, 32, 101, 102, 129, 137, 504, 515--37: 2, 3,
4, 5, 7, 8, 10, 11, 13, 14, 24, 27, 52, 54, 118, 119, 120, 200, 201--41:
7, 9, 17, 21, 22, 44, 45, 46..._

Et il y en avait deux pages comme cela.

--Tenez, maître, essayez de comprendre, dit M. de Chandoré en tendant
cette réponse à maître Folgat.

Positivement, le jeune avocat essaya. Mais, après cinq minutes d'efforts
inutiles:

--Je comprends, fit-il, que mademoiselle de Chandoré avait raison de
nous dire que nous saurions la vérité. Monsieur de Boiscoran et elle
étaient convenus autrefois d'un chiffre...

Grand-père Chandoré leva les mains vers le ciel.

--Voyez-vous ces petites filles, dit-il, voyez-vous!... Nous voilà à sa
discrétion, puisqu'il n'y a qu'elle pour nous traduire ce grimoire.

Si, en accompagnant la marquise de Boiscoran chez Mme Séneschal,
Mlle Denise espérait dissiper les tristes pressentiments dont elle
était agitée, son espoir fut déçu. L'excellente femme du maire n'était
pas de celles à qui on peut aller demander du courage aux heures de
défaillance. Elle ne sut que se jeter alternativement dans les bras de
Mme de Boiscoran et de Mlle de Chandoré, et leur répéter, en
éclatant en sanglots, qu'elle les tenait, l'une pour la plus malheureuse
des mères, l'autre pour la plus infortunée des fiancées.

Cette femme croit donc Jacques coupable? pensait, non sans irritation,
Mlle Denise.

Et ce n'est pas tout. En revenant, vers le haut de la rue Mautrec, non
loin de la maison où étaient provisoirement installés le comte et la
comtesse de Claudieuse, elle entendit un jeune garçon qui criait:
«M'man, viens donc voir la mère et la bonne amie de l'assassin!»

La pauvre jeune fille rentrait donc plus affligée qu'elle n'était
partie, lorsque sa femme de chambre, qui, bien évidemment, guettait son
retour, lui dit que son grand-père et maître Folgat l'attendaient dans
le cabinet du baron.

Sans prendre le temps d'ôter son chapeau, elle y courut, et dès qu'elle
entra:

--Voici la réponse, lui dit M. de Chandoré en lui présentant la lettre
de Jacques.

Elle ne put retenir un cri de joie, et d'un geste rapide elle porta
cette lettre à ses lèvres, en répétant:

--Nous sommes sauvés, nous sommes sauvés! M. de Chandoré souriait du
bonheur de sa petite-fille.

--Seulement, mademoiselle la cachottière, reprit-il, vous aviez, à ce
qu'il paraît, de grands secrets à échanger avec monsieur de Boiscoran,
puisque vous aviez adopté un chiffre, ni plus ni moins que des
conspirateurs. Maître Folgat et moi y avons perdu notre latin...

Alors seulement la jeune fille se rappela la présence de l'avocat de
Paris, et, plus rouge qu'une pivoine:

--En ces derniers temps, dit-elle, Jacques et moi, je ne sais à quel
propos, avions eu l'occasion de parler des moyens imaginés pour
correspondre secrètement, et il m'a enseigné celui-ci. Deux
correspondants font choix d'un ouvrage quelconque et en ont chacun un
exemplaire de la même édition. Celui qui écrit cherche dans son
exemplaire les mots dont il a besoin et les indique par des chiffres.
Celui qui reçoit la lettre, avec les chiffres, retrouve les mots. Ainsi,
dans le billet de Jacques, les numéros suivis de deux points indiquent
une page, et les autres le numéro d'ordre des mots choisis dans cette
page.

--Eh! eh! fit grand-père Chandoré, j'aurais cherché longtemps!

--C'est très simple, continua Mlle Denise, très connu et cependant
très sûr. Comment un étranger devinerait-il le livre choisi par les
correspondants? Puis il est des moyens encore, pour dérouter les
indiscrétions. On convient, par exemple, que jamais les chiffres
n'auront leur valeur, ou plutôt que cette valeur variera selon que le
jour où on reçoit la lettre est le premier, le second, le troisième ou
le dernier de la semaine. Ainsi, aujourd'hui nous sommes lundi, premier
jour, n'est-ce pas? Eh bien! de chaque numéro de page je dois retirer 1,
et ajouter 1 à chaque numéro de lettre.

--Et tu vas t'y reconnaître? fit M. de Chandoré.

--Assurément, bon papa. Dès que Jacques m'a eu expliqué ce système, j'ai
tenu à l'essayer, comme de juste. Nous avons choisi un livre que j'aime
beaucoup, _Le Lac Ontario_, de Cooper, et nous nous amusions à nous
écrire des lettres infinies. Oh! cela occupe, va, et c'est long, parce
qu'on ne trouve pas toujours les mots qu'on voudrait employer, et qu'il
faut alors les désigner lettre par lettre.

--Et monsieur de Boiscoran a le _Lac Ontario_ dans sa prison? demanda
Maître Folgat.

--Oui, monsieur, je l'ai appris par monsieur Méchinet. Le premier soin
de Jacques, dès qu'il s'est vu au secret, a été de demander quelques
romans de Cooper, et monsieur Galpin-Daveline qui est si fin, si
clairvoyant, si défiant, est allé les lui chercher lui-même. Jacques
comptait sur moi, monsieur...

--Alors, chère fille, va nous déchiffrer cette énigme, dit M. de
Chandoré.

Et dès qu'elle fut sortie:

--Comme elle l'aime, murmura-t-il, comme elle l'aime, ce Jacques!...
S'il lui arrivait malheur, monsieur, elle en mourrait...

Maître Folgat ne répondit pas, et il s'écoula près d'une heure avant que
Mlle Denise, enfermée dans sa chambre, réussît à rassembler tous les
mots désignés par les chiffres de Jacques de Boiscoran.

Mais lorsqu'elle eut achevé et qu'elle reparut dans le cabinet de son
grand-père, le plus profond désespoir se lisait sur son jeune visage.

--C'est horrible! dit-elle.

La même idée, telle qu'une flèche aiguë, traversa l'esprit de M. de
Chandoré et de maître Folgat. Jacques avouait-il donc?

--Tenez, lisez, leur dit Mlle Denise en leur tendant sa traduction.

Jacques écrivait:

_Merci de votre lettre, ma bien-aimée. Un pressentiment me l'avait si
bien annoncée, que je m'étais procuré le_ Lac Ontario. _Je ne comprends
que trop votre douleur de voir que ma détention se prolonge et que je ne
me disculpe pas. Si je me suis tu, c'est que j'espérais que les preuves
de mon innocence viendraient du dehors. Je reconnais que l'espérer
encore serait insensé et qu'il faudra que je parle. Je parlerai. Mais ce
que j'ai à dire est si grave que je garderai le silence tant qu'il ne me
sera pas permis de consulter un homme qui ait toute ma confiance. C'est
plus que de la prudence qu'il me faut maintenant, c'est de l'habileté.
Jusqu'à ce moment, fort de mon innocence, j'étais tranquille. Mon
dernier interrogatoire vient de m'ouvrir les yeux et de me montrer
l'étendue du danger que je cours._

_Mes angoisses seront affreuses jusqu'au jour où je pourrai voir un
avocat. Merci à ma mère d'en avoir amené un. J'espère qu'il me
pardonnera de m'adresser d'abord à un autre qu'à lui. J'ai besoin d'un
homme qui connaisse à fond notre pays et ses mœurs. C'est maître Mergis
que je choisis, et je vous charge de l'avertir de se tenir prêt pour le
jour où, l'instruction étant terminée, le secret sera levé._

_Jusque-là, rien à faire, rien, que d'obtenir, si c'est possible, qu'on
retire mon affaire à G. D. et qu'on la confie à un autre. Cet homme se
conduit indignement. Il me veut coupable absolument, il commettrait un
crime pour m'en accuser, et il n'est sorte de piège qu'il ne me tende.
Il faut me faire violence pour garder mon calme, toutes les fois que je
vois entrer dans ma prison ce juge qui s'est dit mon ami._

_Ah! chers, j'expie bien cruellement une faute dont, jusqu'ici, je
n'avais pour ainsi dire pas eu conscience!_

_Et vous, mon unique amie, me pardonnerez-vous jamais les horribles
tourments que je vous cause..._

_J'en aurais beaucoup encore à vous dire; mais le détenu qui m'a remis
votre billet m'a dit de me hâter, et les mots sont longs à
rassembler..._

La lecture de cette lettre achevée, maître Folgat et M. de Chandoré
détournèrent tristement la tête, craignant peut-être que Mlle Denise
ne surprît dans leurs yeux le secret de leurs pensées. Mais elle ne
comprit que trop ce que signifiait ce mouvement.

--Douterais-tu donc de Jacques, grand-père! s'écria-t-elle.

--Non, murmura faiblement M. de Chandoré, non...

--Et vous, maître Folgat, seriez-vous froissé de ce que Jacques veut
consulter un autre avocat que vous?

--J'aurais été le premier, mademoiselle, à lui conseiller de voir un
homme du pays.

Il fallait à Mlle Denise toute son énergie pour retenir ses larmes.

--Oui, cette lettre est terrible, dit-elle; mais comment ne le
serait-elle pas! Ne comprenez-vous pas que Jacques est désespéré, que sa
raison chancelle après tant de tortures imméritées...

Quelques coups légers frappés à la porte l'interrompirent.

--C'est moi, disait la voix de Mme de Boiscoran.

Grand-père Chandoré, maître Folgat et Mlle Denise se consultèrent un
instant du regard. Enfin:

--La situation est trop grave, annonça l'avocat, pour que la mère de
monsieur de Boiscoran ne soit pas consultée...

Et il se leva pour ouvrir.

Depuis que tenaient conseil Mlle Denise, son grand-père et maître
Folgat, un domestique, à cinq reprises différentes, était venu leur
crier à travers la porte fermée au verrou que la soupe était sur la
table. «C'est bien», avaient-ils répondu à chaque fois. Mais comme ils
ne descendaient toujours pas, Mme de Boiscoran avait fini par
comprendre qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire. Or, que
pouvait être ce quelque chose, pour qu'on lui en fît mystère? On ne lui
eût pas caché, pensait-elle, un événement heureux!

C'est donc avec la très ferme résolution de se faire ouvrir qu'elle
était montée frapper au cabinet de M. de Chandoré. Et dès que maître
Folgat lui eut ouvert, dès en entrant:

--Je veux savoir! dit-elle.

Mlle Denise lui répondit:

--Quoi qu'il arrive, madame, dit-elle, rappelez-vous qu'un seul mot de
ce que je vais vous confier, arraché à votre douleur ou à votre joie,
suffirait pour perdre un honnête homme envers qui nous avons contracté
une de ces dettes dont on ne s'acquitte jamais. J'ai réussi à lier une
correspondance entre nous et Jacques...

--Denise!

--Je lui ai écrit, ma mère, je viens de recevoir sa réponse... lisez-la.

Saisie d'une sorte de délire, la marquise de Boiscoran se jeta sur la
traduction que lui tendait la jeune fille.

Mais à mesure qu'elle lisait, on pouvait voir à chaque ligne tout son
sang se retirer de son visage, ses lèvres blêmir, ses yeux se voiler,
l'air manquer à sa poitrine haletante. Et à la fin, la lettre échappant
à ses mains défaillantes, elle s'affaissa lourdement sur un fauteuil, en
balbutiant:

--Pourquoi lutter, puisque nous sommes perdus! Superbe fut le geste de
Mlle Denise, et admirable l'accent dont elle s'écria:

--Pourquoi ne dites-vous pas tout de suite, ma mère, que Jacques est un
incendiaire et un assassin!

Et secouant la tête d'un mouvement d'indomptable énergie, la lèvre
frémissante, promenant autour d'elle un regard où éclataient la colère
et le dédain:

--Resterais-je donc seule, fit-elle, à le défendre, lui qui comptait
tant d'amis en ses jours prospères! Soit...

Moins ému, comme de raison, que M. de Chandoré et Mme de Boiscoran,
maître Folgat avait été le premier à se remettre.

--Nous serions deux, en tout cas, mademoiselle, interrompit-il; car je
serais impardonnable si je me laissais influencer par cette lettre. Je
serais sans excuse, moi qui sais par expérience ce que votre cœur a
deviné. La prison préventive a des angoisses qui dissolvent les
caractères les plus vigoureusement trempés. Les jours s'y traînent
interminables et les nuits y ont des terreurs sans nom. L'innocent, dans
la cellule des secrets, se voit devenir coupable, de même que l'homme le
plus sain d'esprit sent son cerveau se troubler dans le cabanon des
fous...

Mlle de Chandoré ne le laissa pas poursuivre.

--Voilà, monsieur, s'écria-t-elle, ce que je sentais, ce que je n'aurais
pas su exprimer comme vous!

Honteux de leur défaillance, grand-père Chandoré et la marquise de
Boiscoran s'efforçaient de réagir contre le doute affreux qui un moment
les avait terrassés.

--Enfin, quel parti prendre? fit la marquise d'une voix faible.

--Votre fils nous l'indique, madame, répondit l'avocat de Paris; nous
n'avons qu'à attendre la fin de l'instruction.

--Pardon, dit M. de Chandoré, nous avons à obtenir un changement de
juge...

Maître Folgat secoua la tête.

--Malheureusement, fit-il, ce n'est là qu'un rêve irréalisable. On ne
récuse pas comme un simple juré un juge d'instruction agissant à ce
titre.

--Cependant...

--Le législateur a voulu, selon l'énergique expression d'Ayrault, que
rien ne pût prévaloir contre le juge d'instruction, lui couper le chemin
ou brider sa puissance. L'article 542 du code d'instruction criminelle
est formel.

--Et... que dit cet article? interrogea Mlle Denise.

--Il dit en substance, mademoiselle, que la récusation proposée par un
prévenu contre un juge d'instruction constitue une demande en renvoi
pour cause de suspicion légitime, demande sur laquelle il n'appartient
qu'à la cour de cassation de statuer, parce que le juge d'instruction,
dans les limites de sa compétence, constitue à lui seul une
juridiction... Je ne sais si je m'exprime clairement?

--Oh! très clairement, déclara M. de Chandoré. Seulement, puisque
Jacques le désire...

--C'est vrai, monsieur; mais monsieur de Boiscoran ne sait pas...

--Pardon! Il sait que son juge est son mortel ennemi...

Soit. En quoi serons-nous plus avancés d'obéir? Pensez-vous donc que la
demande en renvoi empêcherait monsieur Galpin-Daveline de continuer à
suivre la procédure? Point. Il la suivrait jusqu'à la décision de la
cour de cassation. Il serait, jusque-là, c'est vrai, empêché de rendre
une ordonnance définitive; mais monsieur de Boiscoran doit la souhaiter,
cette ordonnance, dont le premier effet sera de lever le secret et de
lui permettre de voir son avocat.

--C'est atroce! murmura M. de Chandoré. Oui, c'est atroce, en effet,
mais c'est la loi. Et ils sont heureux, ceux qui jamais en leur vie,
qu'il s'agisse d'eux ou d'un être cher, n'ont eu l'occasion d'ouvrir ce
livre formidable qui s'appelle le Code, et d'y chercher, le cœur serré
d'une inexplicable anxiété, l'article fatidique et inexorable d'où
dépend leur destinée...

Mais, depuis un moment déjà, Mlle Denise réfléchissait.

--Je vous ai bien compris, monsieur, dit-elle au jeune avocat, et dès
demain vos objections seront soumises à monsieur de Boiscoran.

--Et surtout, insista le jeune avocat, expliquez-lui bien que toutes nos
démarches, dans le sens qu'il indique, tourneraient contre lui. Monsieur
Galpin-Daveline est notre ennemi, mais nous n'avons à articuler contre
lui aucun grief positif. On nous répondrait toujours: «Si monsieur de
Boiscoran est innocent, que ne parle-t-il...»

C'est ce que ne voulait pas admettre grand-père Chandoré.

--Cependant, commença-t-il, si nous avions pour nous de hautes
influences...

--En avons-nous?

--Assurément. Boiscoran a des amis intelligents qui ont su rester fort
puissants sous tous les régimes. Il a été fort lié, jadis, avec monsieur
de Margeril...

Fort significatif fut le geste de maître Folgat.

--Diable! interrompit-il, si monsieur de Margeril voulait nous donner un
coup d'épaule... Mais c'est un homme peu accessible.

--On peut toujours lui dépêcher Boiscoran... Puisqu'il est resté à Paris
pour faire des démarches, voilà une occasion. Je lui écrirai ce soir
même.

Depuis que ce nom de Margeril avait été prononcé, Mme de Boiscoran
était devenue plus pâle, s'il est possible. Sur les derniers mots du
vieux gentilhomme, elle se dressa, et vivement:

--N'écrivez pas, monsieur, dit-elle, ce serait inutile, je ne le veux
pas...

Si évident était son trouble que les autres en étaient confondus.

--Boiscoran et monsieur de Margeril sont donc brouillés? interrogea M.
de Chandoré.

--Oui.

--Mais il s'agit du salut de Jacques, ma mère! s'écria Mlle Denise.

Hélas! la pauvre femme ne pouvait pas dire quels soupçons avaient
troublé la vie du marquis de Boiscoran, ni combien cruellement la mère
payait en ce moment une imprudence de l'épouse.

--S'il le fallait absolument, fit-elle d'une voix étouffée, si c'était
là notre suprême ressource... c'est moi qui irais trouver monsieur de
Margeril...

Seul, maître Folgat eut le soupçon des douloureux souvenirs que ce nom
éveillait dans l'âme de Mme de Boiscoran. Aussi, intervenant:

--En tout état de cause, déclara-t-il, mon avis est d'attendre la fin de
l'instruction. Cependant je puis me tromper, et avant de répondre à
monsieur Jacques, je désire que l'avocat qu'il nous désigne soit
consulté.

Voilà certainement le parti le plus sage, approuva M. de Chandoré.

Et sonnant un domestique, il lui commanda de se rendre chez maître
Mergis, le prier de passer après son dîner.

Le choix de Jacques de Boiscoran était heureux. M. Magloire Mergis, plus
connu sous le nom de maître Magloire, passait à Sauveterre pour le plus
habile et le plus éloquent avocat, non seulement du département, mais
encore de tout le ressort de Poitiers. Il avait encore, ce qui est plus
rare et bien autrement glorieux, une réputation inattaquable et bien
méritée d'intégrité et d'honneur. Il était connu que jamais il n'eût
consenti à plaider une cause équivoque, et on citait de lui des traits
héroïques, tels que de jeter à la porte par les épaules les clients
assez mal avisés pour venir, l'argent à la main, le supplier de se
charger de quelque affaire véreuse.

Aussi n'était-il guère riche et gardait-il, à cinquante-quatre ou cinq
ans qu'il avait, les habitudes modestes et frugales d'un débutant sans
fortune. Marié jeune, maître Magloire avait perdu sa femme après
quelques mois de ménage, et jamais il ne s'était consolé de cette perte.
Après plus de trente ans, la plaie n'était pas cicatrisée, et toujours,
fidèlement, à de certaines époques, on le voyait traverser la ville, un
gros bouquet à la main, et s'acheminer vers le cimetière.

De tout autre, les esprits forts de Sauveterre ne se fussent pas privés
de rire. De lui ils n'osaient, tant était grand le respect qu'imposait
cet honnête homme, au visage calme et serein, aux yeux clairs et fiers,
aux lèvres finement dessinées, véritables lèvres d'orateur, traduisant
tour à tour la pitié ou la colère, la raillerie ou le dédain.

De même que le docteur Seignebos, maître Magloire était républicain, et
aux dernières élections de l'empire, il avait fallu aux bonapartistes
d'incroyables efforts, l'appui de l'administration et quantité de
manœuvres assez louches pour parvenir à l'écarter de la Chambre. Encore
n'eussent-ils pas réussi sans le concours de M. de Claudieuse, qui ne
les aimait guère cependant, et qui avait déterminé un grand nombre
d'électeurs à s'abstenir.

Voilà l'homme qui, sur les neuf heures du soir, se rendant à
l'invitation de M. de Chandoré, se présentait rue de la Rampe.

Mlle Denise et son grand-père, Mme de Boiscoran et maître Folgat
l'attendaient.

Il les salua d'un air affectueux, mais en même temps si triste que
Mlle Denise en reçut un coup au cœur. Elle crut comprendre que maître
Magloire n'était pas éloigné de croire à la culpabilité de Jacques de
Boiscoran. Et elle ne se trompait pas, car maître Magloire ne tarda pas
à le donner à entendre, avec de grands ménagements, sans doute, mais
très clairement.

Ayant passé la journée au Palais, il avait recueilli l'opinion des
membres du tribunal, et cette opinion était loin d'être favorable au
prévenu. En de telles conditions, se prêter aux désirs de Jacques et
introduire contre M. Daveline une demande en renvoi eût été une
impardonnable faute.

--L'instruction durera donc des années! s'écria Mlle Denise, puisque
monsieur Galpin-Daveline prétend obtenir de Jacques l'aveu d'un crime
qu'il n'a pas commis.

Maître Magloire secoua la tête.

--Je crois, au contraire, mademoiselle, répondit-il, que l'instruction
sera bientôt terminée.

--Si Jacques se tait, cependant...

--Le mutisme d'un prévenu, pas plus que son caprice ou son obstination,
ne saurait entraver la marche de la procédure. Mis en demeure de
produire sa justification, s'il refuse de le faire, la justice passe
outre...

--Pourtant, monsieur, quand un prévenu a des raisons...

--Il n'y a jamais de raisons valables de se laisser accuser injustement.
Cependant le cas a été prévu. Libre au prévenu de ne pas répondre à une
question qui l'embarrasse:

_Nemo tenetur prodere se ipsum._

Mais avouez que ce refus de répondre autorise le juge à considérer comme
décisives les charges sur lesquelles le prévenu ne s'explique pas.

Plus était calme le célèbre avocat de Sauveterre, plus ses auditeurs, à
l'exception de maître Folgat, étaient effrayés. En écoutant ces
expressions techniques qu'il employait, ils se sentaient glacés
jusqu'aux moelles, comme les amis d'un blessé qui entendent le
chirurgien repasser des bistouris.

--Ainsi, monsieur, demanda d'une voix faible Mme de Boiscoran, la
situation de mon malheureux fils vous paraît grave...

--J'ai dit périlleuse, madame.

--Vous pensez avec maître Folgat que chaque jour qui s'écoule ajoute au
danger qu'il court...

--Je n'en suis que trop sûr. Et si monsieur de Boiscoran est réellement
innocent...

--Ah! monsieur, interrompit Mlle Denise, monsieur, pouvez-vous parler
ainsi, vous qui êtes l'ami de Jacques...

C'est d'un air de commisération profonde, et bien sincère, que maître
Magloire considéra un moment la jeune fille. Puis:

--C'est parce que je suis un ami, mademoiselle, répondit-il, que je vous
dois la vérité. Oui, j'ai connu et apprécié les hautes qualités de
monsieur de Boiscoran, je l'ai aimé, je l'aime... Mais ce n'est pas avec
le cœur, c'est avec la raison qu'il faut examiner la situation. Jacques
est homme, c'est par d'autres hommes qu'il sera jugé. Il y a de sa
culpabilité des indices matériels, palpables, tangibles. Quelles preuves
avez-vous à offrir de son innocence? Des preuves morales!...

--Mon Dieu! murmurait Mlle Denise.

Je pense donc comme mon honorable confrère... (Et maître Magloire
saluait maître Folgat.) Je crois fermement que si monsieur de Boiscoran
est innocent, il a adopté un système déplorable. Ah! si par bonheur il a
un alibi, qu'il se hâte, qu'il se hâte de le produire! Qu'il ne laisse
pas la procédure arriver à la chambre des mises en accusation! Une fois
là, un prévenu est aux trois quarts condamné.

Positivement, le cramoisi des joues de M. de Chandoré pâlissait.

--Et cependant, s'écria-t-il, Jacques ne changera pas de système; ce
n'est que trop sûr pour qui connaît son entêtement de mule!

--Et, malheureusement, sa résolution est prise, dit Mlle Denise, et
maître Magloire, qui le connaît bien, ne le verra que trop par cette
lettre qu'il nous écrit.

Jusqu'alors, rien n'avait été dit qui pût faire soupçonner à l'avocat de
Sauveterre le moyen employé pour correspondre avec le prisonnier.

Lui montrant la lettre, il fallait le mettre dans la confidence, et
c'est ce que fit Mlle Denise.

Étonné d'abord, il ne tarda pas à froncer le sourcil.

--C'est bien imprudent, murmura-t-il, dès qu'il sut tout, c'est bien
hardi... (Et regardant maître Folgat:) Notre profession, continua-t-il,
a certaines règles dont il est toujours fâcheux... de s'écarter.

Corrompre un greffier, profiter de sa faiblesse et de sa pitié! L'avocat
de Paris avait rougi imperceptiblement.

--Je n'aurais jamais conseillé une telle imprudence, dit-il; mais du
moment où elle était commise, je n'ai pas cru devoir refuser d'en
profiter, et dussé-je encourir un blâme sévère, ou pis encore... j'en
profiterai.

Maître Magloire ne répondit pas; mais ayant lu la lettre de Jacques:

--Je suis aux ordres de monsieur de Boiscoran, dit-il, et dès que le
secret sera levé, je me rendrai près de lui. Je crois, comme
mademoiselle Denise, qu'il s'obstinera à garder le silence. Cependant,
puisque vous avez un moyen de lui faire parvenir une lettre... Allons,
bien! voici que, moi aussi, je profite de l'imprudence commise.
Suppliez-le, dans son intérêt, au nom de tout ce qu'il a de plus cher,
de parler, de se disculper, de s'expliquer...

Et, saluant, maître Magloire se retira précipitamment, laissant ses
auditeurs consternés, tant il était visible que le but de sa brusque
retraite était surtout de cacher la pénible impression qu'il ressentait
de la lettre de Jacques.

--Certes! dit M. de Chandoré, nous allons lui écrire, mais ce sera comme
si nous chantions... Il attendra la fin de l'instruction.

--Qui sait!... murmura Mlle Denise. (Et après une minute de
méditation:) On peut toujours essayer, ajouta-t-elle.

Et sans s'expliquer davantage, elle sortit et courut à sa chambre écrire
ce laconique billet:

_Il faut que je vous parle. Notre jardin a une petite porte qui donne
sur la ruelle de la Charité, je vous y attends. Si tard que vous soit
remis ce mot, venez._

_Denise._

Puis, ayant mis ce billet sous enveloppe, elle appela la vieille bonne
qui l'avait élevée, et après toutes les recommandations que la prudence
lui pouvait inspirer:

--Il faut, lui dit-elle, que monsieur Méchinet, le greffier, ait cette
lettre ce soir même; pars, dépêche-toi!



IX


Depuis vingt-quatre heures, Méchinet était si changé que ses sœurs ne le
reconnaissaient plus.

Aussitôt après le départ de Mlle Denise, elles étaient allées le
trouver, espérant qu'il leur apprendrait enfin ce que signifiait cette
mystérieuse entrevue; mais dès les premiers mots:

--Cela ne vous regarde pas! s'était-il écrié d'un accent qui fit frémir
les deux couturières. Cela ne regarde personne!

Et il était resté seul, tout étourdi de l'aventure, et rêvant aux moyens
de tenir sa promesse sans se compromettre. Ce n'était pas aisé.

Le moment décisif arrivé, il reconnut que jamais il ne réussirait à
faire passer à Jacques de Boiscoran le billet qui brûlait sa poche sans
être aperçu de l'œil de lynx de M. Galpin-Daveline.

Force lui fut donc, après de longues hésitations, de recourir à la
complicité de l'homme qui servait Jacques, de Frumence Cheminot enfin.
C'était, d'ailleurs, un assez bon diable que ce pauvre diable, dont le
vice capital était une incurable paresse, et qui n'avait sur la
conscience que de légers délits de vagabondage.

Il aimait Méchinet, lequel, pendant ses séjours antérieurs à la prison
de Sauveterre, lui avait donné quelquefois du tabac ou quelques sous
pour s'acheter du vin. Il ne fit donc aucune objection à la proposition
que lui fit le greffier de remettre un billet à M. de Boiscoran et de
rapporter une réponse. Et il s'acquitta fidèlement et honnêtement de la
commission.

Mais de ce que tout s'était bien passé cette fois, il ne s'ensuivait pas
que Méchinet fût plus tranquille. Outre qu'il était assailli de remords
en songeant à ses devoirs trahis, il frémissait de se sentir à la merci
d'un complice. Que fallait-il, pour qu'il fût découvert? Une
indiscrétion, une maladresse, un hasard malheureux. Qu'adviendrait-il
alors? Destitué, il perdrait successivement toutes ses places. La
confiance et la considération se retireraient de lui. Adieu les rêves
ambitieux, les illusions de fortune, l'espoir d'arriver à une belle
position par un mariage avantageux.

Et cependant, contradiction bizarre, Méchinet ne regrettait pas ce qu'il
avait fait, et il se sentait prêt à recommencer.

Telles étaient ses dispositions, quand la vieille bonne de M. de
Chandoré lui apporta la lettre de sa maîtresse.

--Quoi, encore! s'écria-t-il. (Et quand il eut parcouru les quelques
lignes:) Dites à mademoiselle de Chandoré que je suis à ses ordres,
répondit-il, persuadé que quelque événement fâcheux était survenu.

Moins d'un quart d'heure après, en effet, il sortit, et avec toutes
sortes de précautions pour dépister les curieux, il gagna la ruelle de
la Charité.

La petite porte du jardin était entrebâillée, il n'eut qu'à la pousser
pour entrer.

Quoiqu'il n'y eût pas de lune, la nuit était fort claire: à quelques
pas, sous les arbres, il reconnut Mlle Denise et s'avança.

--Excusez-moi, monsieur, commença-t-elle, d'avoir osé vous envoyer
chercher...

Toutes les angoisses de Méchinet se dissipaient. Il ne songeait plus
qu'à l'étrangeté de la situation. Sa vanité se délectait de se voir le
confident de cette jeune fille, la plus noble, la plus jolie et la plus
riche héritière du pays.

--Vous avez bien fait de me mander, si je puis vous être utile,
mademoiselle, dit-il.

En peu de mots elle l'eut mis au fait, et quand elle lui demanda son
avis:

--Je pense comme maître Folgat, répondit-il, que le chagrin et
l'isolement commencent à agir d'une façon désastreuse sur le moral de
monsieur de Boiscoran.

--Oui, c'est à devenir fou! murmura la jeune fille.

--Je crois, avec maître Magloire, poursuivit le greffier, que monsieur
de Boiscoran, en s'obstinant à se taire, empire sa situation. J'en ai la
preuve. Monsieur Galpin-Daveline, si anxieux les deux premiers jours, a
recouvré toute son assurance. Le procureur général lui a écrit pour le
féliciter de son énergie.

--Et alors...

--Alors, mademoiselle, il faudrait déterminer monsieur de Boiscoran à
parler. Je sens bien que sa résolution est très fermement arrêtée, mais
si vous lui écriviez, puisque vous pouvez lui écrire...

--Une lettre serait inutile.

--Cependant...

--Inutile, vous dis-je. Seulement, je sais un moyen...

--Employez-le bien vite, alors, mademoiselle, interrompit le greffier.
Ne perdez pas une minute, il n'est que temps.

Si claire que fût la nuit, Méchinet ne pouvait voir la pâleur de la
jeune fille.

--Eh bien! reprit-elle, il faut que j'arrive jusqu'à monsieur de
Boiscoran, que je le voie, que je lui parle...

Elle supposait que le greffier allait bondir, se récrier, point:

--En effet, dit-il du ton le plus tranquille; mais comment?

--Blangin, le geôlier, et sa femme ne tiennent à leur place que parce
qu'elle les fait vivre. Pourquoi ne leur offrirais-je pas, en échange
d'une entrevue avec monsieur de Boiscoran, de quoi s'établir à la
campagne?

--Pourquoi non? fit le greffier. (Et plus bas, répondant aux objections
de son expérience:) La prison de Sauveterre, poursuivit-il, ne ressemble
en rien aux maisons d'arrêt des grandes villes... Les prisonniers y sont
rares, la surveillance y est nulle. Les portes fermées, Blangin y est le
maître...

--J'irai le trouver demain!... déclara Mlle Denise.

Il est de ces pentes sur lesquelles on ne saurait se retenir. En cédant
une première fois aux suggestions de Mlle Denise, Méchinet, à son
insu, s'était engagé pour l'avenir.

--Non, n'y allez pas, mademoiselle, dit-il. Vous ne sauriez ni démontrer
à Blangin qu'il ne court aucun danger, ni exciter suffisamment ses
convoitises. C'est moi qui lui parlerai.

--Oh! monsieur! s'écria Mlle Denise, monsieur, comment jamais...

--Combien puis-je offrir? interrompit le greffier.

--Tout ce que vous jugerez convenable, tout...

--Alors, mademoiselle, demain, ici, à la même heure qu'aujourd'hui, je
vous apporterai la réponse.

Et il s'éloigna, laissant Mlle Denise si enflammée d'espoir que tout
le reste de la soirée et toute la journée du lendemain, tantes Lavarande
et Mme de Boiscoran, à qui elle n'avait rien confié, ne cessèrent de
se demander: qu'a donc cette petite?

Elle songeait que, si la réponse était favorable, avant vingt-quatre
heures elle verrait Jacques, et elle se disait: pourvu que Méchinet soit
exact.

Il le fut. À dix heures précises, comme la veille, il poussait la petite
porte, et tout d'abord:

--J'ai réussi, dit-il.

Si violente fut l'émotion de Mlle Denise, qu'elle dut s'appuyer à un
arbre.

--Blangin consent, poursuivit le greffier. Je lui ai promis seize mille
francs... C'est peut-être beaucoup.

--C'est bien trop peu...

--Il exige qu'ils lui soient remis en or.

--Il les aura.

--Enfin, il met à l'entrevue des conditions qui vous paraîtront
peut-être bien dures, mademoiselle...

Déjà la jeune fille s'était remise.

--Dites, monsieur.

--Tout en prenant ses précautions pour le cas où il serait découvert,
Blangin tient à ne pas l'être. Voici donc comment il a réglé les choses.
Demain soir, à six heures, vous passerez devant la prison. La porte sera
ouverte, et sur la porte se tiendra la femme de Blangin, que vous
connaissez bien, puisqu'elle a été à votre service. Si elle ne vous
salue pas, continuez votre chemin, il serait survenu quelque
empêchement. Si elle vous salue, allez à elle, toute seule, et elle vous
conduira dans une petite pièce qui dépend de son logement. Vous y
resterez jusqu'à l'heure, assez avancée nécessairement, où Blangin
croira pouvoir vous conduire sans danger à la cellule de monsieur de
Boiscoran. L'entrevue terminée, vous reviendrez à votre petite chambre,
où un lit sera préparé, et vous y passerez le reste de la nuit. Car
voilà la condition terrible, vous ne pourrez sortir de la prison que de
jour.

C'était terrible, en effet.

Pourtant, après un moment de réflexion:

--N'importe! fit Mlle Denise. J'accepte. Dites à Blangin, monsieur
Méchinet, que tout est convenu.

Que Mlle Denise acceptât toutes les conditions du geôlier Blangin,
rien de mieux--rien du moins de plus naturel. Obtenir l'assentiment de
M. de Chandoré devait être plus difficile.

La pauvre jeune fille le comprit si bien que, pour la première fois,
elle se sentit émue en présence de son grand-père, qu'elle hésita,
qu'elle prépara ses phrases et qu'elle chercha ses mots.

Mais c'est en vain qu'avec un art dont la veille elle ne se fût pas crue
capable, elle ménagea l'étrangeté de sa requête; dès qu'elle se fut
expliquée:

--Jamais! s'écria M. de Chandoré, jamais! jamais!...

Jamais, c'est positif, le vieux gentilhomme ne s'était exprimé avec
cette autorité décisive. Jamais ses sourcils ne s'étaient ainsi froncés.
Jamais, à une demande de sa petite-fille, il n'avait répondu non, sans
que son œil répondît oui.

--Impossible! prononça-t-il encore, et d'un ton qui ne semblait pas
admettre de réplique.

Certes, en ces douloureuses circonstances, il ne s'était pas marchandé,
et il avait bien montré à Mlle Denise tout ce qu'elle pouvait
attendre de lui. Du doigt et de l'œil, elle lui avait imposé ses
volontés. Selon qu'elle lui avait soufflé, il avait dit oui, il avait
dit non, il avait dit peut-être. Que n'eût-il pas dit encore?

Sans lui apprendre ce qu'elle en voulait faire, Mlle Denise lui avait
demandé cent vingt mille francs, et il les lui avait donnés, bien que ce
soit une grosse somme en tout pays, énorme à Sauveterre, immense pour un
vieillard qui l'a économisée louis à louis. Il était prêt à en donner
autant, à en donner le double, sans plus d'explications.

Mais que Mlle Denise quittât la maison paternelle un soir, à six
heures, pour ne rentrer que le lendemain...

--C'est ce que je ne puis souffrir! répétait-il. Mais que Mlle Denise
allât passer la nuit dans la prison de Sauveterre, pour y avoir une
entrevue avec son fiancé, prisonnier et accusé de meurtre et d'incendie,
la nuit entière, seule, à l'absolue discrétion d'un geôlier, d'un homme
dur, avide et grossier...

--C'est ce que je ne puis souffrir! répétait-il. C'est ce que je ne
permettrai pas! s'écria encore le vieux gentilhomme.

Calme, Mlle Denise avait laissé passer l'orage. Et lorsque son
grand-père s'arrêta:

--Et s'il le faut, cependant? dit-elle. M. de Chandoré haussa les
épaules.

--S'il le faut, insista-t-elle en haussant le ton, pour déterminer
Jacques à renoncer à un système qui le perd, pour le déterminer à parler
avant la fin de l'instruction?

--Ce n'est pas ton rôle, mon enfant, dit M. de Chandoré.

--Oh!...

--C'est le rôle de sa mère, de la marquise de Boiscoran. Ce que Blangin
consent à risquer pour toi, il le risquera pour elle au même prix. Que
madame de Boiscoran aille passer la nuit à la prison, je l'approuverai;
qu'elle voie son fils, elle fera son devoir...

--Ce n'est pas elle qui changera les résolutions de Jacques.

--Et tu te crois sur lui plus d'influence que sa mère.

--Ce n'est pas la même chose, bon papa...

--N'importe!

Ce «n'importe» de M. de Chandoré n'était pas moins net que son
«impossible», mais il discutait. Et discuter, c'est s'exposer à être
entamé par les objections de l'adversaire.

--N'insiste pas, chère fille, reprit-il, mon parti est irrévocablement
arrêté, et je te jure...

--Ne jure pas, bon papa, interrompit la jeune fille.

Et si résolue était son attitude, et si ferme son accent, que le vieux
gentilhomme en demeura un instant abasourdi.

--Si je ne veux pas, cependant..., reprit-il.

--Tu consentiras, bon papa, tu ne mettras pas ta petite-fille, qui
t'aime tant, dans la douloureuse nécessité de te désobéir pour la
première fois de sa vie.

--Parce que pour la première fois, en effet, je ne fais pas la volonté
de ma petite-fille.

--Bon papa, laisse-moi te dire...

--Écoute-moi, plutôt, pauvre chère enfant, et laisse-moi te montrer à
quels dangers, à quels malheurs tu t'exposerais... Aller passer la nuit
à cette prison, ce serait risquer, entends-tu bien, ton honneur de jeune
fille, cette fleur de renommée qu'une médisance flétrit, le bonheur et
le repos de toute la vie...

--L'honneur et la vie de Jacques sont en danger.

--Pauvre imprudente! Sais-tu seulement s'il ne serait pas le premier à
te reprocher cruellement ta démarche?

--Lui!

--Les hommes sont ainsi faits qu'ils s'irritent des plus admirables
dévouements.

--Soit. Je souffrirais moins des injustes reproches de Jacques que de ne
pas faire mon devoir.

Le désespoir gagnait M. de Chandoré.

--Et si je priais, Denise, reprit-il, au lieu de commander... Si ton
vieux grand-père te conjurait à genoux de renoncer à ce funeste
projet...

--Tu me ferais une peine affreuse, bon papa, et inutile; car je
résisterais à tes prières, comme je résiste à tes ordres.

--Implacable! s'écria le vieillard, elle est implacable! (Et, tout à
coup, changeant de ton:) Pourtant, je suis le maître! s'écria-t-il.

--Bon papa, de grâce! Et puisque rien ne saurait te toucher, c'est à
Méchinet que je m'adresserai, c'est à Blangin que je signifierai ma
volonté...

Plus blanche qu'un marbre, mais l'œil étincelant, Mlle Denise recula
d'un pas.

--Si tu faisais cela, grand-père, interrompit-elle, si tu brisais ma
dernière espérance...

--Eh bien!...

--Demain, je te le jure par la mémoire de ma mère, je serais dans un
couvent, et tu ne me reverrais de ma vie; non, pas même au moment de ma
mort, qui ne tarderait pas...

D'un mouvement désespéré, M. de Chandoré leva les bras vers le ciel et,
d'une voix rauque:

--Ô mon Dieu! s'écria-t-il, voilà donc nos enfants, et voilà ce qui nous
attend, nous, vieillards! Notre existence entière s'est passée à veiller
sur eux, nous avons été à genoux devant toutes leurs fantaisies, ils ont
été notre souci le plus cher et notre meilleure espérance; de même que
nous leur avons donné notre vie jour à jour, nous voudrions leur donner
notre sang goutte à goutte, ils sont tout pour nous et nous nous croyons
aimés!... Pauvres fous! Un jour, un jeune homme passe, insoucieux,
rieur, l'œil brillant et quelques mots d'amour aux lèvres, et c'est
fini, notre enfant n'est plus à nous, notre enfant ne nous connaît
plus... Meurs en ton coin, vieillard...

Et succombant à son émotion, de même que le chêne touché par la hache,
le vieux gentilhomme chancela et s'affaissa lourdement sur son fauteuil.

--Ah! c'est affreux, murmura Mlle Denise, c'est affreux ce que tu dis
là, grand-père, toi, douter de moi!

Elle s'était agenouillée, elle pleurait, et ses larmes roulaient sur les
mains du vieux gentilhomme.

À cette sensation, il se dressa, et tentant un dernier effort:

--Malheureuse! reprit-il, et si Jacques était coupable, et si, lorsque
tu paraîtras, il te faisait l'aveu de son crime...

Mlle Denise secoua la tête.

--C'est impossible, dit-elle, et cependant, si cela était, je devrais
être punie comme lui, car je sens que, s'il l'eût voulu, j'aurais été sa
complice...

--Elle est folle! soupira M. de Chandoré en retombant sur son fauteuil,
elle est folle!

Mais il était vaincu, et le lendemain, à cinq heures du soir, le cœur
déchiré d'une horrible douleur, il descendait la rue de la Rampe,
donnant le bras à sa petite-fille.

Mlle Denise avait choisi la plus simple et la plus sombre de ses
toilettes, et le petit sac qu'elle portait au bras renfermait non pas
seize, mais vingt mille francs en or.

Comme de raison, il avait fallu mettre dans la confidence Mme de
Boiscoran, tantes Lavarande et maître Folgat, et, à la profonde stupeur
de M. de Chandoré, personne n'avait risqué une objection.

Jusqu'à la rue de la prison, le grand-père et sa petite-fille
n'échangèrent pas une parole. Mais là:

--Je vois madame Blangin sur sa porte, bon papa, dit Mlle Denise,
faisons bien attention...

Ils approchaient; Mme Blangin salua.

--Allons, le moment est venu, dit la jeune fille. À demain, bon papa, et
surtout rentre bien vite et ne t'inquiète pas.

Et, rejoignant la femme du geôlier, elle disparut dans l'intérieur de la
prison.



X


La prison, à Sauveterre, c'est le château situé tout en haut de la
vieille ville, au milieu d'un quartier pauvre et presque désert.

Très important autrefois, le château de Sauveterre a été démantelé lors
du siège de La Rochelle, et il n'en reste plus que des débris
maladroitement restaurés, des remparts dont les fossés ont été comblés,
une porte surmontée d'un beffroi, une chapelle convertie en magasin
militaire, et enfin deux tours massives reliées par un immense bâtiment
dont le rez-de-chaussée est voûté. Rien de moins triste que ces ruines
entourées d'un mur tapissé de lierre, et jamais on ne soupçonnerait leur
destination sans le soldat qui, nuit et jour, monte à l'entrée sa
faction monotone.

Des ormes séculaires ombragent les vastes cours, et sur les
plates-formes, et dans les crevasses des murailles, il fleurit assez de
ravenelles et de lilas de terre pour faire la joie de cent prisonniers.

Mais les prisonniers manquent à cette poétique prison. «C'est une cage
sans oiseaux», dit parfois le geôlier d'un ton mélancolique. Il en
profite pour cultiver des légumes le long des préaux, et l'exposition
est si favorable qu'il est toujours le premier, à Sauveterre, à cueillir
des petits pois. Il en a de même profité--avec l'autorisation de
l'administration--pour s'attribuer dans une des tours un joli logement,
qui se compose de deux pièces au rez-de-chaussée et d'une chambre à
l'étage supérieur, où on arrive par un étroit escalier pratiqué dans
l'épaisseur du mur.

C'est dans cette chambre que la geôlière, avec la promptitude de la
peur, entraîna Mlle Denise.

La pauvre jeune fille suffoquait, tant son cœur violemment battait dans
sa poitrine, et, à peine entrée, elle se laissa tomber sur une chaise.

--Jésus Dieu! s'écria la geôlière, vous trouvez-vous donc mal, ma chère
demoiselle! Attendez, je descends vous quérir du vinaigre...

--C'est inutile, fit Mlle Denise d'une voix faible; restez près de
moi, ma bonne Colette, restez!

Forte et robuste commère de quarante-cinq ans, brune comme le pain bis,
avec un épais duvet noir à la lèvre supérieure, Mme Blangin
s'appelait Colette.

--Pauvre demoiselle, reprit-elle, cela vous semble drôle de vous trouver
ici.

--Oui, très drôle, assurément. Mais où est donc votre mari?

--En bas, à faire le guet, mademoiselle. Il ne tardera pas à monter.

Bientôt, en effet, un pas pesant retentit dans l'escalier, et Blangin
apparut, pâle et l'œil trouble, comme un homme qui vient de courir un
grand danger.

--Ni vu ni connu, dit-il, personne ne se doute de rien. Je ne craignais
que ce mauvais chien de factionnaire, et juste comme mademoiselle
arrivait, j'ai réussi à l'attirer derrière le mur en lui offrant la
goutte. Je commence à croire que je ne perdrai pas ma place.

Mlle de Chandoré prit cette phrase pour une mise en demeure.

--Eh! qu'importe votre place, dit-elle, affectant une gaieté bien loin
de son âme, puisqu'il est convenu que je vous en assure une meilleure...

Et, ouvrant son sac, elle déposait sur la table les rouleaux qu'il
contenait.

--Ah! c'est l'or! fit Blangin, dont l'œil étincela.

--Oui. Chacun de ces rouleaux contient mille francs, et en voici
seize...

Une tentation irrésistible contractait les traits du geôlier.

--On peut voir? interrogea-t-il.

--Certes, répondit la jeune fille, vérifiez...

Elle se trompait. Blangin songeait bien à vérifier, vraiment! Ce qu'il
voulait, c'était repaître sa vue de cet or, l'entendre sonner, le
manier.

D'un geste fiévreux, il déchira les enveloppes et se mit à faire tomber
les pièces en cascades sur la table, et, à mesure que le tas
grossissait, ses lèvres blêmissaient et la sueur perlait à ses tempes.

--Tout cela est à moi! fit-il avec un rire stupide.

--Oui, à vous, répondit Mlle Denise.

--Je ne me figurais pas ce que pouvaient faire seize mille francs. Comme
c'est beau, l'or! Regarde donc, ma femme.

Mais la geôlière détournait la tête. Elle était aussi âpre au gain que
son mari, et plus émue peut-être, mais elle était femme, elle savait
dissimuler.

--Ah! chère demoiselle, reprit-elle, jamais mon homme ni moi ne vous
aurions demandé de l'argent pour vous rendre service, si nous n'avions à
songer qu'à nous! Mais nous avons des enfants...

--Votre devoir est de vous préoccuper de vos enfants, dit Mlle
Denise.

--Je sais bien que seize mille francs, c'est une grosse somme...
Mademoiselle regrette peut-être de nous donner tant d'argent...

--Je le regrette si peu, interrompit la jeune fille, que j'ajouterais
volontiers quelque chose encore.

Et elle montrait un des quatre rouleaux restés dans son sac.

--Alors, en effet, au diable la place! s'écria Blangin. (Et grisé par la
vue et le contact de l'or:) Vous êtes ici chez vous, mademoiselle,
poursuivit-il, et la prison et le geôlier sont à vos ordres. Que
désirez-vous? Parlez. J'ai neuf prisonniers, sans compter monsieur de
Boiscoran et Cheminot. Voulez-vous que je leur donne la clef des champs?

--Blangin!... fit sévèrement la femme.

--Quoi! Ne suis-je pas le maître de lâcher les prisonniers?

--Avant de faire le fier, attends d'avoir rendu à mademoiselle le
service qu'elle attend de toi.

--C'est juste.

--Alors, insista la prudente geôlière, cache cet argent qui nous
trahirait.

Et, tirant de l'armoire un bas de laine, elle le tendit à son mari qui y
glissa les seize mille francs, moins une douzaine de pièces qu'il garda
dans sa poche pour avoir sous la main une preuve matérielle de sa
fortune nouvelle.

Et quand ce fut fait, et quand le bas, plein à craquer, fut remis au
fond de l'armoire sous une pile de linge:

--Maintenant, descends, commanda la geôlière à son mari. On peut encore
venir, et si tu n'allais pas ouvrir dès qu'on frappera, cela donnerait
des soupçons.

Époux bien dressé, Blangin obéit sans réplique, et aussitôt la geôlière
entreprit de distraire Mlle Denise. Elle espérait bien, disait-elle,
que sa chère demoiselle lui ferait l'honneur d'accepter quelque chose.
Cela la soutiendrait et, d'ailleurs, l'aiderait à passer le temps, car
il n'était que sept heures, et ce ne serait qu'après dix que Blangin
pourrait la conduire sans danger à la cellule de M. de Boiscoran.

--Mais j'ai dîné, objectait Mlle Denise, je n'ai besoin de rien.

L'autre n'en insistait que plus fort. Elle se rappelait bien, Dieu
merci, les goûts de sa chère demoiselle, et elle lui avait préparé un
bouillon exquis et une crème incomparable. Et, tout en parlant, elle
dressait la table, ayant mis dans sa tête que, dût Mlle Denise en
périr, elle mangerait, ce qui est d'ailleurs une tradition de Saintonge.
Du moins, les fastidieux empressements de cette femme eurent cet
avantage qu'ils empêchèrent Mlle Denise de s'abandonner à ses
douloureuses pensées.

La nuit était venue. Neuf heures sonnèrent, puis dix. Puis on entendit
le pas de la ronde qui allait relever les factionnaires.

Un quart d'heure après, Blangin reparut, portant une lanterne et un
énorme trousseau de clefs.

--J'ai envoyé coucher Cheminot, dit-il, mademoiselle peut venir.

Mlle Denise était déjà debout.

--Allons, dit-elle simplement.

Et, à la suite du geôlier, elle traversa d'interminables corridors, puis
une immense salle voûtée où les pas retentissaient comme dans une
église, puis une longue galerie.

Enfin, montrant une porte massive dont les fentes laissaient filtrer
quelques rayons de lumière:

--C'est là! dit Blangin.

Mais Mlle Denise lui prit le bras, et d'une voix à peine distincte:

--Attendez un moment, dit-elle.

C'est qu'elle était près de succomber à tant d'émotions successives.
C'est qu'elle sentait ses jambes fléchir et ses yeux se voiler. Son âme
gardait toujours son admirable énergie, mais la chair échappait à sa
volonté et lui manquait, en quelque sorte.

--Êtes-vous malade? interrogea le geôlier. Que faites-vous?

Elle demandait à Dieu de lui donner du courage et des forces. Et, sa
prière achevée:

--Entrons, dit-elle.

Et, avec un grand bruit de clefs et de verrous, Blangin ouvrit la porte
de Jacques de Boiscoran.

Ce n'était déjà plus les jours, c'était les heures que comptait Jacques
de Boiscoran depuis qu'il était au secret.

Il avait été écroué le vendredi matin, 23 juin, et on était au mercredi
soir, 28. Il y avait donc cent trente-deux heures que, selon la terrible
expression d'Ayrault, il avait été «vivant, rayé du monde des vivants et
muré dans la tombe». Aussi, chacune de ces cent trente-deux heures
avait-elle pesé sur son front autant qu'un mois entier. Aussi, en le
voyant pâle et amaigri, les cheveux et la barbe en désordre, les yeux
brillants de fièvre comme des charbons mal éteints, eût-on eu peine à
reconnaître l'heureux et insoucieux châtelain de Boiscoran, ce Benjamin
de la destinée, à qui toujours tout avait souri, ce fier et sceptique
garçon qui, du haut de son passé, défiait l'avenir.

C'est que de tous les supplices imaginés par les sociétés obligées de se
défendre, il n'en est pas de plus effroyable que «le secret». C'est
qu'il n'en est pas qui, plus promptement, détrempe les énergies,
désarticule les volontés et réduise les plus indomptables organisations.

C'est qu'il n'est pas de lutte plus émouvante que la lutte qui s'établit
entre un prévenu innocent ou coupable, et un juge inexorable ou clément;
où l'on voit un homme sans défense se débattre contre un autre homme
armé d'un pouvoir discrétionnaire.

Si les grandes douleurs n'avaient pas leur pudeur, Mlle Denise se
serait informée de Jacques. Rien ne lui était plus facile. Et si elle se
fût informée, elle eût appris par Blangin, qui gardait et épiait M. de
Boiscoran, et par la geôlière qui préparait ses repas, par quelles
phases il avait passé depuis son arrestation.

Anéanti sur le premier moment, il n'avait pas tardé à réagir, et, le
vendredi et le samedi, il s'était montré tranquille et plein de
confiance, causeur et presque gai.

Le dimanche lui avait été fatal. Conduit à Boiscoran entre deux
gendarmes pour la levée des scellés, il avait été, le long du chemin,
accablé d'injures et de malédictions par des gens qui l'avaient reconnu,
et il était rentré mortellement triste.

Pendant toute la journée du lundi, il avait été torturé par le juge
d'instruction, et après six heures d'interrogatoire, quand on lui avait
apporté son dîner, il avait dit que sa santé n'y résisterait pas, et
qu'autant vaudrait le tuer tout de suite.

Le mardi, il avait reçu la lettre de Mlle Denise et y avait répondu.
C'avait été pour lui le sujet d'une extrême agitation, et, pendant une
partie de la nuit, Frumence Cheminot l'avait vu se promener dans sa
cellule avec les gestes et les imprécations incohérentes d'un fou.

Il espérait un mot pour le mercredi. Ce mot n'étant pas venu, il était
tombé dans une torpeur glacée dont M. Galpin-Daveline n'avait pas pu le
tirer. Il n'avait rien pris de la journée qu'une tasse de bouillon et un
peu de café. Et, le juge parti, il s'était accoudé à sa table, en face
de la fenêtre, et il y était resté immobile comme une statue, les lèvres
pendantes, le regard hébété, si profondément enfoncé dans ses rêveries
qu'il ne s'était pas dérangé quand on lui avait monté de la lumière.

C'est ainsi qu'il était encore, quand, un peu après dix heures, il
entendit grincer les verrous de sa porte. Déjà il était assez au fait de
la prison pour en connaître les usages. Il savait à quelles heures on
lui apportait ses repas, à quel moment Cheminot venait mettre en ordre
sa cellule, et quand enfin il devait s'attendre à voir paraître le juge
d'instruction.

La nuit venue, il s'appartenait jusqu'au lendemain. Donc, une visite si
tardive annonçait immanquablement un événement insolite--la liberté,
peut-être, cette visiteuse qu'implorent tous les prisonniers. Aussi se
dressa-t-il. Et dès qu'il distingua dans l'ombre le rude visage de
Blangin:

--Que me veut-on? demanda-t-il vivement. Blangin salua. C'était un
geôlier poli.

--Monsieur, répondit-il, je vous amène une personne...

Et s'effaçant, il livra passage à Mlle Denise, ou plutôt il la poussa
dans la chambre, car elle semblait avoir perdu la faculté de se mouvoir.

--Une personne..., répétait M. de Boiscoran. Mais le geôlier ayant élevé
sa lanterne, le malheureux reconnut sa fiancée.

--Vous! s'écria-t-il, ici!

Et il se rejeta en arrière, tremblant d'être dupe d'un rêve, d'être le
jouet d'une de ces effrayantes hallucinations qui précèdent la folie et
qui se fixent dans les cerveaux malades comme les orfraies au milieu des
ruines.

--Denise! murmura-t-il encore. Denise!

Quand il se fût agi, non de sa vie, elle n'y pensait pas, mais de la vie
de Jacques, la pauvre jeune fille n'eût pu articuler une parole, tant
l'émotion serrait sa gorge et contractait ses lèvres.

Le geôlier répondit pour elle:

--Oui, fit-il, mademoiselle de Chandoré...

--À cette heure, dans ma prison!

--Elle avait quelque chose d'important à vous communiquer, elle est
venue me trouver...

--Ô Denise, balbutia Jacques, amie incomparable!

--Et j'ai consenti, poursuivait Blangin d'un ton paterne, à l'introduire
secrètement... C'est une grande faute que je commets, si cela venait à
se savoir!... Mais on a beau être geôlier, on a un cœur comme tout le
monde! Si je dis cela à monsieur, c'est que mademoiselle oublierait
peut-être de le prévenir... Si le secret n'était pas bien gardé, je
perdrais ma place, et je ne suis qu'un pauvre homme, j'ai femme et
enfants...

--Vous êtes le meilleur des hommes! s'écria M. de Boiscoran, bien
éloigné de soupçonner le prix de la sensibilité de Blangin, et le jour
où je serai libre, je vous prouverai, mon brave, que vous n'avez pas
obligé des ingrats!

--Bien à votre service, monsieur, fit modestement le geôlier.

Mais peu à peu, Mlle Denise reprenait possession d'elle-même.

--Laissez-nous, mon ami, dit-elle doucement à Blangin.

Et dès qu'il se fut retiré, sans laisser à M. de Boiscoran le temps de
prononcer une parole:

--Jacques, murmura-t-elle, mon grand-père m'a dit qu'en venant à vous,
seule, en secret, la nuit, je m'exposais à diminuer votre affection pour
moi et à amoindrir votre estime...

--Ah!... vous ne l'avez pas cru!...

--Mon grand-père a plus d'expérience que moi, Jacques... Pourtant je
n'ai pas hésité, me voici, et j'aurais bravé bien d'autres périls, parce
qu'il s'agit de votre honneur qui est le mien, de votre vie qui est la
mienne, de notre avenir, de notre bonheur, de toutes nos espérances
ici-bas!

Une joie délirante avait comme transfiguré le visage du prisonnier.

--Grand Dieu! s'écria-t-il, un tel moment rachèterait des années de
tortures!

Mais Mlle Denise s'était juré, en venant, que rien ne la détournerait
de son œuvre.

--J'en atteste la mémoire de ma mère, Jacques, continua-t-elle, jamais
une seconde je n'ai douté de votre innocence.

Le malheureux eut un geste désolé.

--Vous! dit-il, mais les autres, mais monsieur de Chandoré...

--Serais-je donc ici, s'il vous croyait coupable!... Mes tantes et votre
mère sont aussi sûres de vous que je le suis moi-même.

--Et mon père? Vous ne m'en parlez pas dans votre lettre...

--Votre père est resté à Paris, pour le cas où il y aurait quelque
démarche à faire.

Jacques de Boiscoran secouait la tête.

--Je suis en prison à Sauveterre, murmura-t-il, accusé d'un crime
atroce, et mon père reste à Paris... Est-ce donc vrai qu'il ne m'a
jamais aimé! J'ai toujours été un bon fils, cependant, et jamais,
jusqu'à cette catastrophe effroyable, il n'a eu à se plaindre de moi.
Non, mon père ne m'aime pas...

Mlle Denise ne pouvait le laisser s'égarer ainsi.

--Écoutez-moi, Jacques, interrompit-elle, écoutez pourquoi je risque
cette démarche si grave et qui me coûte tant! C'est au nom de tous nos
amis que je viens, au nom de maître Folgat, cet avocat de Paris que
votre mère a amené, et que vous ne connaissez pas, et aussi au nom de
maître Magloire, en qui vous avez tant de confiance. Tous sont d'accord.
Vous avez adopté un système affreux. Vous obstiner à vous taire, c'est
courir volontairement aux abîmes. Entendez bien ce que je vous dis: si
vous attendez, pour vous disculper, que l'instruction soit close, vous
êtes perdu. Le jour où la chambre des mises en accusation sera saisie du
procès, c'est en vain que vous parlerez. Il sera trop tard. Et vous
irez, vous, innocent, grossir la liste déplorable des erreurs
judiciaires...

C'est en silence, et le front penché vers la terre, comme pour en
dérober la pâleur, que Jacques de Boiscoran avait écouté Mlle de
Chandoré.

Et dès qu'elle s'arrêta, palpitante:

--Hélas! murmura-t-il, tout ce que vous venez de me dire, je me l'étais
déjà dit.

--Et vous vous êtes tu!

--Je me suis tu.

--Ah! c'est que vous ne soupçonnez pas le danger que vous courez,
Jacques, c'est que vous ne savez pas...

Il l'interrompit d'un geste. Et d'une voix sourde:

--Je sais, prononça-t-il, que c'est l'échafaud que je risque... ou le
bagne.

Mlle Denise était pétrifiée d'horreur. Pauvre jeune fille! Elle
s'était imaginée qu'elle n'aurait qu'à paraître pour triompher de
l'obstination de M. de Boiscoran, et que dès qu'elle l'aurait entendu
elle serait rassurée. Et au lieu de cela!

--Malheureux! s'écria-t-elle, ces épouvantables idées vous sont venues,
et vous persisteriez à garder le silence!

--Il le faut.

--C'est impossible... Vous n'avez pas réfléchi!

--Pas réfléchi!... répéta-t-il. (Et plus bas:) Que croyez-vous donc que
j'aie fait, depuis cent trente mortelles heures que je suis seul dans
cette prison, seul en face d'une accusation terrible et des plus
effroyables éventualités...

--Voilà le malheur, Jacques, vous avez été dupe de votre imagination!
Qui ne l'eût été, à votre place! Maître Folgat me le disait hier encore:
il n'est pas d'homme qui, après quatre jours de secret, ait tout son
sang-froid. La douleur et la solitude sont de mauvaises conseillères.
Jacques, revenez à vous, écoutez vos amis les plus chers dont ma voix
vous transmet les conseils... Jacques, votre Denise vous en conjure,
parlez...

--Je ne puis.

--Pourquoi?

Elle attendit quelques secondes, et comme il ne répondait pas:

--Le premier des devoirs, insista-t-elle, non sans une nuance
d'amertume, n'est-il donc pas, quand on est innocent, de faire éclater
son innocence?

D'un mouvement désespéré, le prisonnier étreignait son front de ses
mains crispées. Se penchant vers Mlle Denise, si près qu'elle sentit
son souffle dans ses cheveux:

--Et quand on ne peut pas, dit-il, quand on ne peut pas faire éclater
son innocence!

Elle recula, pâle comme pour mourir, chancelant à ce point d'être
réduite à s'appuyer au mur, et fixant sur Jacques de Boiscoran des
regards où montaient toutes les épouvantes de son âme.

--Que dites-vous, mon Dieu! balbutia-t-elle.

Il riait, le malheureux, de ce rire sinistre qui est la dernière
expression du désespoir.

--Je dis, répondit-il, qu'il est de ces circonstances fatales qui
confondent la raison, de ces coïncidences inouïes qui feraient douter de
soi. Je dis que tout m'accuse, que tout m'accable, que tout témoigne
contre moi. Je dis que si j'étais à la place de Galpin-Daveline, et
qu'il fût à la mienne, j'agirais certainement comme lui!

--C'est de la démence! s'écria Mlle de Chandoré.

Mais Jacques de Boiscoran ne l'entendit pas. Toutes les amertumes des
jours passés lui remontaient à la gorge; il s'animait, ses joues
s'empourpraient.

Et toujours plus vite, en phrases haletantes:

--Faire éclater son innocence! poursuivait-il. Ah! c'est aisé à
conseiller... Mais comment?... Non, je ne suis pas coupable, mais un
crime a été commis, et pour ce crime il faut un coupable à la justice!
Si ce n'est pas moi qui ai tiré sur monsieur de Claudieuse et mis le feu
au Valpinson, qui donc est-ce?... Où étiez-vous, me dit-on, au moment de
l'attentat? Où j'étais?... Est-ce que je puis le dire! Me disculper,
c'est accuser! Et si je me trompais!... Et si, ne me trompant pas,
j'étais incapable de démontrer la réalité de mes accusations!... Est-ce
que le meurtrier, est-ce que l'incendiaire n'a pas pris toutes ses
mesures pour échapper au châtiment et le faire retomber sur ma tête!
J'étais averti! Il est des haines qui méditent de ces vengeances
exécrables!... Ah! si on savait, si on pouvait prévoir!... Comment
lutter!... Et moi, qui le premier jour me disais: une telle imputation
ne saurait m'atteindre, c'est un nuage que d'un souffle je dissiperai!
Misérable fou! Le nuage est devenu avalanche et je puis être écrasé!...
Je ne suis ni un enfant, ni un lâche, et j'ai toujours marché droit aux
fantômes... J'ai mesuré le péril, il est immense! Mlle Denise
frissonnait.

--Qu'allons-nous devenir! s'écria-t-elle.

Cette fois, M. de Boiscoran l'entendit, et il eut honte de sa faiblesse.
Mais avant qu'il réussît à maîtriser son trouble:

--Qu'importent, reprit la jeune fille, ces considérations vaines!
Au-dessus des calculs les plus habiles et des systèmes les mieux
combinés, il y a la vérité, invincible, immuable! Il faut dire la
vérité, Jacques, sans arrière-pensée, sans restrictions, sans détours...

--Ce n'est plus possible! murmura l'infortuné.

--Elle est donc bien affreuse?

--Elle est invraisemblable.

Ce n'est pas sans effroi que Mlle Denise le considérait. Elle ne
retrouvait en lui ni l'expression de son visage, ni son regard, ni le
timbre de sa voix. Elle s'approcha, et lui prenant la main entre ses
petites mains blanches:

--Mais à moi, fit-elle, à moi, votre amie, vous pouvez la dire, cette
vérité!

Il tressaillit, et reculant:

--À vous moins qu'à tout autre! s'écria-t-il. (Et comprenant ce que
cette réponse avait d'affligeant:) Trop pur est votre esprit,
ajouta-t-il, pour de si honteuses intrigues. Je ne veux pas que sur
votre robe de noces rejaillisse une tache de cette boue où l'on m'a
précipité!

Fut-elle dupe? Non, mais elle eut ce courage de sembler l'être.

--Soit, poursuivit-elle, mais cette vérité, il vous faudra la dire tôt
ou tard...

--Oui, à maître Magloire.

--Eh bien! Jacques, ce que vous lui diriez, écrivez-le-lui, voici des
plumes et de l'encre, je porterai fidèlement votre lettre.

--Il est des choses qu'on n'écrit pas, Denise! Elle se sentait vaincue,
elle comprenait que rien ne ferait plier cette volonté glacée; et
cependant:

--Mais si je vous suppliais, Jacques, reprit-elle, au nom de notre passé
et de notre avenir, au nom de cet amour unique et éternel que vous me
juriez...

--Voulez-vous donc, interrompit-il, rendre mille fois plus atroces
encore mes heures de prison! Voulez-vous m'enlever ce qu'il me reste
encore de forces et de courage! N'avez-vous plus en moi aucune
confiance! Ne sauriez-vous me faire crédit de quelques jours encore...

Il s'arrêta. On frappait à la porte; et presque aussitôt:

--Le temps passe! cria Blangin par le guichet, je voudrais être en bas
quand on relèvera les factionnaires! Je joue gros jeu... je suis un père
de famille...

--Éloignez-vous, Denise, dit Jacques vivement, éloignez-vous... La
pensée qu'on vous surprendrait ici m'est odieuse.

Combien elle courait peu de risques d'être surprise, Mlle de Chandoré
avait payé pour le savoir. Pourtant elle ne résista pas.

Elle tendit son front à Jacques qui l'effleura de ses lèvres et, plus
morte que vive et se tenant aux murs, elle regagna la chambrette du
geôlier. On lui avait préparé un lit, elle s'y jeta toute habillée et
elle y resta, aussi immobile que si elle eût été morte, plongée dans un
anéantissement qui lui enlevait jusqu'à la faculté de souffrir.

Il faisait grand jour, il était huit heures, quand elle se sentit tirée
par le bras.

--Chère demoiselle, lui disait la geôlière, le moment serait bien
propice pour vous esquiver. On s'étonnera peut-être de vous voir seule
dans les rues, mais on se dira que vous revenez de la messe de sept
heures.

Sans mot dire, Mlle Denise sauta à terre, et en un tour de main elle
eut réparé le désordre de sa toilette. Puis, comme Blangin, inquiet,
venait voir si elle se décidait à partir:

--Tenez, lui dit-elle en lui donnant un des rouleaux de mille francs
restés dans son sac, ceci est pour que vous vous souveniez de moi si
j'avais encore besoin de vous.

Et, rabattant sa voilette sur son visage, elle sortit.



XI


Le baron de Chandoré avait eu, en sa vie, une nuit terrible, dont il
avait compté les secondes au pouls de son fils agonisant. La veille au
soir, les médecins lui avaient dit: «S'il passe cette nuit, il peut être
sauvé.» Au jour, il avait rendu le dernier soupir.

Eh bien! c'est à peine si, pour le vieux gentilhomme, cette nuit fatale
avait eu plus d'angoisses que celle-ci, passée tout entière hors de la
maison par Mlle Denise. Il savait bien que Blangin et sa femme
étaient de braves gens, malgré leur avarice et leur âpreté au gain; il
savait bien que Jacques de Boiscoran était un homme d'honneur.
N'importe!... Toute la nuit, son vieux valet de chambre l'entendit se
promener de long en large dans sa chambre, et dès sept heures du matin,
il était sur le seuil de la porte, interrogeant d'un œil inquiet le
lointain de la rue.

Vers sept heures et demie, maître Folgat vint le rejoindre, mais c'est à
peine s'il lui souhaita le bonjour, et certainement il n'entendit rien
de tout ce que lui dit l'avocat pour le rassurer.

Jusqu'à ce qu'enfin:

--La voilà! s'écria le vieillard.

Il ne se trompait pas. Mlle Denise venait de tourner le coin de la
rue de la Rampe. Elle remontait avec une hâte fiévreuse, comme si elle
eût senti que ses forces étaient à bout et qu'il lui en resterait bien
juste assez pour arriver.

C'est avec une sorte de joie farouche que grand-père Chandoré se jeta
au-devant d'elle et qu'il la serra entre ses bras en répétant:

--Ô Denise, ô ma fille bien-aimée, comme j'ai souffert, comme tu as
tardé!... Mais tout est oublié, viens, viens vite!

Et il l'entraîna, il la porta plutôt, dans le salon, et il l'assit
mollement sur une causeuse. Il s'agenouilla ensuite près d'elle, riant
de bonheur. Mais dès qu'il lui eut pris les mains:

--Tes mains sont brûlantes! s'écria-t-il. Tu as la fièvre...

Il la regarda. Elle venait de relever son voile.

--Tu es pâle comme la mort, continua-t-il, tu as les yeux rouges et
gonflés...

--J'ai pleuré, bon papa, répondit-elle doucement.

--Pleuré!... Pourquoi?

--Hélas! je n'ai pas réussi!

Comme s'il eût été mû par un ressort, M. de Chandoré se dressa.

--Par le saint nom de Dieu! s'écria-t-il, on n'a jamais rien ouï de
pareil depuis que le monde est monde!... Quoi! tu es allée, toi, Denise
de Chandoré, le trouver dans sa prison, tu l'as supplié...

--Et il est resté inflexible, oui, bon papa. Il ne parlera pas avant la
fin de l'instruction.

--C'est que nous nous étions trompés, ce garçon n'a ni cœur ni âme...

Péniblement, Mlle Denise s'était soulevée.

--Ah! ne l'accuse pas, bon papa, interrompit-elle, ne l'accuse pas. Il
est si malheureux!

--Enfin, que dit-il, pour ses raisons?

--Il dit que la vérité est tellement invraisemblable que certainement on
refusera de le croire, et qu'il se perdrait s'il parlait tant qu'il est
au secret et privé de l'assistance d'un défenseur. Il dit que son
horrible situation est le résultat d'une exécrable vengeance. Il dit
qu'il croit connaître le coupable, et que, puisqu'il y est réduit, pour
se défendre il accusera...

Témoin silencieux jusqu'à ce moment, maître Folgat s'approcha.

--Êtes-vous bien sûre, mademoiselle, interrogea-t-il, que monsieur de
Boiscoran se soit exprimé ainsi?

--Oh! très sûre, monsieur, et je vivrais des milliers d'années que je
n'oublierais ni l'expression de son regard, ni le timbre de sa voix...

M. de Chandoré ne permit pas qu'on l'interrompît davantage.

--Mais à toi, reprit-il, à toi, chère fille, Jacques a dû dire quelque
chose de plus précis.

--Rien.

--Tu ne lui as donc pas demandé ce qu'est cette vérité si
invraisemblable?

--Oh, si!...

--Eh bien?

--Il s'est écrié que c'était à moi surtout qu'il ne pouvait pas la dire,
que j'étais la dernière personne du monde à qui il la dirait...

--Cet homme mériterait d'être brûlé à petit feu! gronda M. de Chandoré.
(Puis, à haute voix:) Et tout cela, chère fille, interrogea-t-il, ne te
paraît pas bien extraordinaire, bien étrange?

--Tout cela me semble affreux...

--J'entends... Mais que penses-tu de la conduite de Jacques?

--Je pense, bon papa, que s'il agit ainsi, c'est qu'il ne peut agir
autrement. Jacques est un homme trop supérieur par l'intelligence et par
le courage pour s'abuser grossièrement. Étant seul à savoir, il est seul
bon juge de la situation. Plus que personne je dois respecter ses
raisons...

Mais le vieux gentilhomme ne se croyait pas obligé de les respecter,
lui, et cette réponse résignée de sa petite-fille achevant de
l'exaspérer, il allait lui dire toute sa pensée, lorsqu'elle se leva,
non sans effort.

--Je suis brisée, bon papa, fit-elle d'une voix expirante, permets-moi,
je te prie, de regagner ma chambre...

Elle quitta le salon, en effet; M. de Chandoré la suivit jusqu'à la
porte, et il y resta jusqu'à ce qu'il l'eût vue monter l'escalier au
bras de sa femme de chambre.

Revenant alors à maître Folgat:

--On me la tuera, monsieur! s'écria-t-il, avec une explosion de colère
et de désespoir effrayants chez un homme de cet âge. J'ai vu dans ses
yeux, à travers ses larmes, le regard qu'avait sa mère, quand après la
mort de son mari, de mon fils, elle me disait: «Je n'y survivrai pas.»
Elle n'y a pas survécu, en effet... Et alors, moi, vieillard, je suis
resté seul avec cette enfant qui peut-être avait en elle le germe du mal
affreux qui a emporté sa mère. Seul!... et voilà vingt ans que je
retiens mon haleine pour écouter si elle respire toujours du même
souffle égal et pur...

--Vous vous alarmez à tort, monsieur..., commença maître Folgat.

Grand-père Chandoré secoua la tête.

--Non, dit-il, mon enfant est peut-être frappée au cœur. Ne venez-vous
donc pas de la voir, plus blanche que la cire, et d'entendre sa voix,
sans vie et sans chaleur!... Mon Dieu! de quelle faute me punissez-vous
en mes enfants! Par pitié, rappelez-moi à vous avant celle qui est la
joie de ma vie! Et ne rien pouvoir pour conjurer le malheur! Vieillard
inepte et stupide! Ah! ce Jacques de Boiscoran!... S'il était coupable
cependant!... Si cet homme que Denise aime était un assassin! Ah! le
misérable! j'achèterais la place du bourreau pour qu'il périsse de mes
mains!...

Profondément ému, maître Folgat arrêta du geste M. de Chandoré.

--N'accablez pas monsieur de Boiscoran, alors que tout l'accable,
monsieur, prononça-t-il. De nous tous, c'est encore lui le plus
cruellement éprouvé, car il est innocent.

--Le croyez-vous toujours?

--Plus que jamais. Si peu qu'il ait parlé, il en a dit assez à
mademoiselle Denise pour me démontrer la justesse de mes conjectures et
me prouver que j'avais touché du doigt le point précis...

--Quand?

--Le jour où nous sommes allés ensemble à Boiscoran, monsieur le
baron...

M. de Chandoré parut chercher.

--Je ne me rappelle pas..., commença-t-il.

--Et cependant, insista l'avocat, vous êtes sorti pour permettre au
vieil Antoine, que j'interrogeais, de me répondre plus librement...

--C'est juste! interrompit M. de Chandoré, c'est très juste! Et alors
vous supposez...

--Je crois que mon point de départ était exact, oui, monsieur. Quant à
chercher comment, c'est ce que je ne ferai pas. Monsieur de Boiscoran
nous dit que la vérité est invraisemblable, j'en serai donc pour mes
conjectures. Seulement, puisque nous voici les mains liées et réduits à
attendre la fin de l'instruction, j'en profiterai pour questionner des
gens du pays, qui me répondront peut-être mieux qu'Antoine. Vous avez
parmi vos amis des personnes qui doivent être bien informées, monsieur
Séneschal, le docteur Seignebos...

Pour ce dernier, maître Folgat ne devait pas avoir longtemps à attendre,
car au moment où son nom était prononcé, il le criait au domestique,
dans le corridor:

--C'est moi, Seignebos, le docteur Seignebos! Et presque aussitôt, il
entra comme une trombe dans le salon.

Il y avait alors quatre jours que le docteur Seignebos n'avait paru rue
de la Rampe. Car il n'était pas venu reprendre lui-même le rapport et
les grains de plomb qu'il avait confiés à maître Folgat; il les avait
envoyé chercher par son domestique, s'excusant sur l'importance et la
multiplicité de ses occupations.

Il est de fait que ces quatre jours, il les avait autant dire passés à
l'hôpital, en compagnie d'un sien confrère, médecin au chef-lieu, mandé
par le parquet pour procéder, «conjointement avec le docteur Seignebos»,
à l'examen de l'état mental de Cocoleu.

--Et c'est cette expertise qui m'amène! s'écria-t-il, dès en entrant,
c'est cette expertise qui, si nous n'y mettons bon ordre, est en train
d'enlever à monsieur de Boiscoran sa plus belle et sa plus sûre chance
de salut.

Après ce que venait de leur rapporter Mlle Denise, ni M. de Chandoré
ni maître Folgat n'attachaient une grande importance à l'état de
Cocoleu.

Ce mot de salut leur fit pourtant dresser l'oreille. Il n'y a pas de
circonstance indifférente, dans un procès criminel.

--Il y a donc du nouveau, docteur? demanda l'avocat.

Le médecin commença par fermer soigneusement les portes, et posant sur
la table sa canne et son chapeau à larges bords:

--Non, il n'y a rien de nouveau, répondit-il. On continue, comme par le
passé, à vouloir perdre monsieur de Boiscoran, et, pour y parvenir, on
ne recule devant aucune manœuvre.

--On... qui, on? demanda M. de Chandoré. Dédaigneusement, le docteur
haussa les épaules.

--En êtes-vous vraiment encore à vous le demander, monsieur?
répondit-il. Les faits, cependant, parlent assez haut. Du reste,
écoutez. Dans notre département, comme dans plusieurs autres, on trouve,
j'ai la douleur de l'avouer, un certain nombre de médecins qui ne sont
pas à la hauteur de leur grande mission et qui, même, pour parler net,
sont des ânes bâtés!

Si grave que fût la situation, maître Folgat avait quelque peine à
réprimer un sourire, tant le docteur avait de singulières façons.

--Mais il est un de ces ânes, poursuivait-il, qui, pour l'épaisseur du
sabot et la longueur des oreilles, dépasse de beaucoup tous les autres.
Eh bien! c'est celui-là que le parquet a trié sur le volet et m'a
adjoint.

Sur ce chapitre, il était prudent de brider la verve du docteur
Seignebos.

--Bref?... interrogea M. de Chandoré.

--Bref, monsieur, mon docte confrère est absolument persuadé que sa
mission de médecin légiste consiste uniquement à opiner du bonnet et à
dire _amen_ à toutes les antiennes de la prévention. «Cocoleu est
idiot!» déclare péremptoirement monsieur Galpin-Daveline. «Il l'est ou
doit l'être», répond mon docte confrère. «S'il a parlé lors du crime,
c'est par suite d'une inspiration d'en haut», reprend le juge
d'instruction. «Évidemment, conclut le confrère, il y a eu inspiration
d'en haut.» Car enfin, voilà la conclusion du rapport de ce savant
docteur: Cocoleu est un idiot qui a été providentiellement illuminé par
un éclair de raison. Il ne l'a pas écrit en propres termes, mais c'est
tout comme.

Il avait retiré ses lunettes d'or, et il les essuyait avec une sorte de
rage.

--Mais votre opinion à vous, docteur? demanda maître Folgat.

D'un geste solennel, M. Seignebos rajusta ses lunettes, et froidement:

--Mon avis, répondit-il, et je l'ai longuement développé dans mon
rapport, mon avis est que Cocoleu n'est pas idiot.

M. de Chandoré tressauta, tant la proposition lui parut monstrueuse. Il
connaissait Cocoleu, lui. Il l'avait vu traîner par les rues de
Sauveterre, pendant les dix-huit mois que ce misérable était resté en
traitement chez le docteur.

--Quoi! Cocoleu ne serait pas idiot? répétait-il.

--Non, déclara péremptoirement M. Seignebos, et, pour en acquérir la
certitude, il n'y a qu'à l'examiner. A-t-il la face large et plate, la
bouche démesurée, la peau jaune et tannée, les lèvres épaisses, les
dents cariées et les yeux louches? Sa tête déformée se balance-t-elle
d'une épaule à l'autre, trop lourde pour le cou? Sa taille est-elle
difforme, sa colonne vertébrale déviée? Lui trouvez-vous un ventre
volumineux et lâche, les mains lourdes et épaisses pendant sur les
hanches, les jambes gauches, les articulations d'une épaisseur
insolite?... Messieurs, ce sont là les caractères principaux de l'idiot.
Les apercevez-vous chez Cocoleu? Moi je vois un gaillard qui a une santé
de fer, adroit de ses mains, qui grimpe comme un singe sur les arbres
pour y dénicher des nids et qui franchit des fossés de dix pieds...
Certes, je ne prétends pas qu'il ait une intelligence normale, mais je
soutiens qu'il faut le classer parmi ces imbéciles chez qui certaines
autres facultés, en quelque sorte plus essentielles...

Si maître Folgat écoutait avec toutes les marques d'un puissant intérêt,
il n'en était pas de même de M. de Chandoré.

--Entre un idiot et un imbécile..., commença-t-il.

--Il y a un abîme! s'écria M. Seignebos. (Et tout de suite, avec une
volubilité torrentielle:) L'imbécile, poursuivit-il, garde encore des
fragments d'intelligence. Il sait parler, exprimer ses sensations,
traduire ses besoins. Il associe des idées, compare ses impressions, se
souvient, acquiert de l'expérience. Il est capable de ruse et de
dissimulation. Il hait, il aime ou il craint. S'il n'est pas toujours
sociable, il est toujours accessible aux suggestions d'autrui. On arrive
aisément à exercer sur lui une domination absolue. L'inconsistance de
ses desseins est caractéristique, et cependant il est souvent d'une
obstination inexpugnable et peut s'attacher à une idée avec une
opiniâtreté extraordinaire. Enfin, les imbéciles, précisément à cause de
cette demi-lucidité, sont fréquemment dangereux. C'est parmi eux que se
trouvent presque tous ces misérables monomanes que la société est
obligée de séquestrer, faute de savoir comment refréner leurs
instincts...

--Très bien! approuva maître Folgat, qui trouvait peut-être là les
éléments d'une plaidoirie, très bien...

Le docteur s'inclina.

--Tel est Cocoleu, prononça-t-il. S'ensuit-il que je l'estime
responsable de ses actes? Non, certes. Mais il s'ensuit que je puis voir
en lui un faux témoin stylé pour perdre un honnête homme.

Il était clair qu'un tel système ne plaisait pas à M. de Chandoré.

--Autrefois, docteur, fit-il, vous ne disiez pas cela...

--Je disais même précisément le contraire, monsieur, répondit, non sans
dignité, M. Seignebos. Je n'avais pas assez étudié Cocoleu, et j'ai été
sa dupe, il ne m'en coûte pas de l'avouer. Mais, de mon aveu
précisément, je tirerai une preuve de l'astuce et de la perversité
obstinées de ces demi-idiots, et de leur aptitude à poursuivre un
dessein. Après un an d'expériences, j'ai renvoyé Cocoleu en déclarant et
en croyant certes qu'il était incurable. La vérité est qu'il ne voulait
pas être guéri. Les campagnards, ces fins et soupçonneux observateurs,
ne s'y sont pas trompés, eux. Presque tous vous diront que Cocoleu est
bien plus malin que bête. C'est exact. Il a constaté qu'en exagérant son
imbécillité, qui, je le répète, existe, il gagnerait de pouvoir vivre
sans travailler, et il l'a exagérée. Installé chez monsieur de
Claudieuse, il a eu l'art de montrer juste assez d'intelligence pour se
rendre plus supportable et s'attirer un meilleur traitement, sans
toutefois être astreint à aucune besogne.

--En un mot, fit M. de Chandoré, toujours incrédule, Cocoleu serait un
grand comédien...

--Assez grand pour m'avoir trompé, oui, monsieur, répondit le docteur.
(Et s'adressant à maître Folgat:) Tout cela, reprit-il, je l'avais dit à
mon docte confrère avant de le conduire à l'hôpital. Nous y avons trouvé
Cocoleu plus que jamais obstiné dans le mutisme dont n'avait jamais pu
le tirer monsieur Galpin-Daveline. Tous nos efforts pour lui arracher un
mot ont échoué, bien qu'il fût très évident pour moi qu'il comprenait.
Je voulais recourir à certains artifices fort licites, selon moi, qu'on
emploie pour découvrir les simulateurs, mon confrère s'y est opposé et a
été encouragé dans sa résistance, je ne sais de quel droit, par le juge
d'instruction. Alors j'ai demandé qu'on fît venir madame de Claudieuse,
et qu'on la priât d'interroger Cocoleu, puisqu'elle a le talent de le
faire parler... Monsieur Daveline ne l'a pas permis. Et voilà où nous en
sommes...

Il arrive tous les jours que deux médecins chargés d'une expertise
médico-légale diffèrent totalement de sentiment. La justice aurait fort
à faire si elle prétendait les mettre d'accord. Elle nomme donc
simplement un troisième expert dont l'opinion décide. Ainsi allait-il
arriver, nécessairement, pour le cas de Cocoleu.

--Et non moins nécessairement, concluait le docteur Seignebos, le
parquet, qui m'a adjoint un premier âne, m'en adjoindra un second. Ils
s'entendront comme baudets en foire, et je serai atteint et convaincu
d'ignorance et de présomption.

Si donc il se présentait chez M. de Chandoré, ajoutait-il, c'est qu'il
avait à réclamer un coup d'épaule. Il demandait que les familles de
Boiscoran et de Chandoré missent en branle toutes leurs relations et
fissent jouer toutes leurs influences pour obtenir qu'une commission de
médecins étrangers au pays, et parisiens s'il était possible, fût
chargée d'examiner Cocoleu et de se prononcer sur son état mental.

--À des hommes éclairés, disait-il, je me fais fort de démontrer que
l'imbécillité de ce triste sujet est en partie simulée, et que son
mutisme obstiné n'est qu'un système pour s'éviter des réponses
compromettantes.

Mais ni M. de Chandoré ni maître Folgat ne répondirent tout d'abord. Ils
méditaient.

--Notez, insista M. Seignebos, choqué de leur silence, notez, je vous
prie, que si mon opinion triomphe, comme je suis en droit de l'espérer,
l'affaire prend aussitôt une tournure nouvelle.

Eh! oui, assurément, les bases de l'accusation pouvaient, par suite, se
trouver en quelque sorte déplacées, et c'était là ce qui préoccupait si
fort maître Folgat.

--Et c'est ce qui fait, commença-t-il, que je me demande s'il ne sera
pas plutôt nuisible qu'utile à monsieur de Boiscoran de démontrer la
fourberie de Cocoleu...

Le docteur Seignebos bondit.

--Je voudrais, parbleu, savoir...

--Rien de si simple, répondit l'avocat. L'idiotie de Cocoleu est
peut-être le plus grave embarras de la prévention et le plus solide
argument de la défense. Que peut répondre monsieur Galpin-Daveline,
lorsque monsieur de Boiscoran lui reproche de baser une accusation
capitale sur les propos incohérents d'un malheureux privé de toute
intelligence, et par suite irresponsable?

--Ah! permettez!... s'écria M. Seignebos. Mais M. de Chandoré ne perdait
pas une syllabe.

--Permettez vous-même, docteur, interrompit-il.

Cet argument de l'imbécillité de Cocoleu est celui que vous avez invoqué
dès le premier jour, et qui vous paraissait, disiez-vous, si décisif
qu'il n'était pas besoin d'en chercher un autre...

Avant que le médecin eût trouvé une réplique maître Folgat poursuivit:

--Qu'il soit établi, au contraire, que Cocoleu a véritablement
conscience de ses paroles, et tout change, et la prévention est en
droit, de par un arrêt de la Faculté, de dire à monsieur de Boiscoran:
«Il n'y a plus à nier, vous avez été vu, voilà un témoin.»

Il fallait que ces considérations frappassent bien vivement M.
Seignebos, car il demeura court dix bonnes secondes, essuyant d'un air
pensif ses lunettes d'or. Allait-il donc avoir nui à Jacques de
Boiscoran en prétendant le servir? Mais il n'était pas homme à douter
longtemps de soi.

--Je ne discuterai pas, messieurs, reprit-il d'un ton sec. Je vous
adresserai seulement une question: oui ou non, croyez-vous à l'innocence
de Jacques de Boiscoran?

--Nous y croyons absolument, répondirent M. de Chandoré et maître
Folgat.

--Alors, messieurs, nous ne courons, ce me semble, aucun risque à
essayer de démasquer un misérable garnement.

Tel n'était pas l'avis du jeune avocat.

--Démontrer que Cocoleu a conscience de ce qu'il dit, reprit-il, serait
funeste, si l'on ne réussissait pas à prouver en même temps qu'il a
menti et que son accusation lui a été suggérée. Peut-on le prouver?
Est-il un moyen d'établir que, s'il s'obstine à ne répondre à aucune
question, c'est qu'il redoute les conséquences de son faux
témoignage?... Le docteur n'en voulut pas écouter davantage.

--Arguties d'avocat, que tout cela! s'écria-t-il assez peu poliment. Je
ne connais qu'une chose, moi, la vérité...

--Elle n'est pas toujours bonne à dire, murmura l'avocat.

--Si, monsieur, toujours! riposta le médecin, toujours et quand même, et
quoi qu'il puisse arriver. Je suis l'ami de monsieur de Boiscoran, mais
je suis encore plus l'ami de la vérité. Si Cocoleu est un misérable
fourbe, comme j'en ai la conviction, notre devoir est de le démasquer.

Ce que ne disait pas M. Seignebos--et peut-être ne se l'avouait-il
pas--, c'est que c'était entre Cocoleu et lui une affaire personnelle.
Cocoleu l'avait joué, pensait-il, et lui avait été l'occasion d'une
averse de quolibets dont il avait cruellement souffert, sans qu'il y
parût. Démasquer Cocoleu, c'était prendre sa revanche et renvoyer à ses
ennemis le ridicule dont ils l'avaient accablé.

--Ainsi, reprit-il, mon parti est pris, et quoi que vous décidiez,
messieurs, je vais dès aujourd'hui me mettre en campagne, pour obtenir,
s'il est possible, la nomination d'une commission.

--Il serait peut-être prudent, objecta maître Folgat, de réfléchir avant
de rien faire, de consulter maître Magloire...

--Je n'ai pas besoin des consultations de maître Magloire, quand le
devoir parle.

--Vous nous accorderez bien vingt-quatre heures... Le docteur Seignebos
fronçait les sourcils en broussaille.

--Pas une heure! s'écria-t-il, et je me rends de ce pas chez monsieur
Daubigeon, le procureur de la République!

Sur quoi, reprenant son chapeau et sa canne, il salua et sortit, aussi
mécontent que possible, sans daigner répondre à grand-père Chandoré qui
lui demandait des nouvelles de M. de Claudieuse, dont la situation,
d'après ce qui se disait en ville, loin de s'améliorer empirait de jour
en jour.

--Le diable emporte le vieil original! s'écria M. de Chandoré avant même
que le médecin eût quitté le corridor. (Puis, s'adressant à maître
Folgat:) Bien que je doive convenir, ajouta-t-il, que vous avez un peu
froidement accueilli les grandes nouvelles qu'il nous apportait.

--C'est précisément parce qu'elles sont terriblement graves, répondit
l'avocat, que j'aurais voulu qu'il me laissât le temps de réfléchir.
Cocoleu jouant l'imbécillité, ou du moins exagérant son
inintelligence!... c'est la confirmation de ce que disait hier monsieur
de Boiscoran à mademoiselle Denise. C'est la preuve d'un odieux
guet-apens, d'une exécrable vengeance longuement méditée et préparée. Là
est le nœud de l'affaire, évidemment...

M. de Chandoré tombait de son haut.

--Quoi! s'écria-t-il, telle est votre opinion, et vous avez hésité à
appuyer les démarches de Seignebos, qui est un brave homme,
décidément...

Le jeune avocat hochait la tête.

--Si je tenais à gagner vingt-quatre heures, c'est que je crois
indispensable de consulter monsieur de Boiscoran. Pouvais-je dire cela à
monsieur Seignebos? Avais-je le droit de lui livrer le secret de
mademoiselle Denise?

--C'est juste, murmura M. de Chandoré, c'est juste...

Mais pour écrire à M. de Boiscoran, l'assistance de Mlle Denise était
indispensable, et ce n'est que dans l'après-midi qu'elle reparut, très
pâle encore, mais armée, visiblement, d'une énergie nouvelle.

Maître Folgat lui dicta les questions à poser au prisonnier, elle se
hâta de les traduire, et, vers les quatre heures, la lettre fut portée
au greffier Méchinet.

Le lendemain soir, la réponse arriva.

_Le docteur Seignebos doit avoir raison, mes chers amis_, écrivait
Jacques. _Je n'ai que trop de raisons d'être sûr que l'imbécillité de
Cocoleu est en partie simulée et que sa déposition lui a été suggérée.
Cependant, je vous en prie, ne faites aucune démarche pour provoquer une
nouvelle enquête médicale. La moindre imprudence peut me perdre. Au nom
du ciel, attendez pour agir la fin de l'instruction, qui est prochaine
maintenant, d'après ce que me dit Daveline..._

C'est en famille que fut lue cette réponse, et sa concision résignée
arracha à Mme de Boiscoran un cri de désespoir.

--Lui obéirons-nous donc! s'écria-t-elle, lorsqu'il est évident qu'il se
perd, le malheureux, en s'obstinant ainsi...

Mlle Denise se leva.

--Seul juge de la situation, prononça-t-elle, Jacques a le droit de
commander, et notre devoir est d'obéir... J'en appelle à maître Folgat.

Du geste le jeune avocat approuvait.

--Tout ce qui était possible a été fait, dit-il. Maintenant, il ne reste
plus qu'à attendre.



XII


Depuis la nuit fameuse de l'incendie du Valpinson, Sauveterre ne
s'ennuyait plus. Sauveterre avait sur le tapis, désormais, palpitant
d'un intérêt toujours renouvelé, intarissable, fécond en discussions et
en conjectures, un sujet de conversation: l'affaire Boiscoran. «Où en
est l'affaire?» se demandaient les gens qui s'abordaient.

Aussi, lorsque M. Galpin-Daveline se rendait du Palais à la prison et
qu'il remontait de son pas solennel et roide la rue Nationale, vingt
bourgeoises embusquées derrière leurs rideaux cherchaient à surprendre
sur son visage les secrets de l'instruction. Elles n'y surprenaient que
l'empreinte des plus cuisants soucis, et une pâleur de jour en jour plus
visible. De sorte qu'elles se disaient: «Vous verrez que ce pauvre
monsieur Galpin finira par attraper la jaunisse.»

Si triviale que fût l'expression, elle traduisait exactement les
sensations de l'ambitieux magistrat. Cette affaire de Boiscoran lui
était devenue comme une de ces plaies vives, dont rien ne saurait calmer
l'incessante irritation.

--J'en ai perdu le sommeil, disait-il au procureur de la République.

L'excellent M. Daubigeon, qui avait toutes les peines du monde à modérer
les ardeurs de son zèle, ne le plaignait que médiocrement.

--À qui la faute! répondait-il. Mais on veut parvenir, et les soucis
suivent de près la fortune croissante:

_Crescentem sequitur cura pecuniam,_
_Majorumque fames..._

--Eh! je n'ai fait que mon devoir! s'écriait le juge d'instruction, et
ce serait à recommencer que j'agirais de même.

Pourtant, chaque jour lui éclairait d'une lumière plus crue la fausseté
de sa situation. L'opinion publique, tout en étant hostile à M. de
Boiscoran, était bien loin de lui être favorable, à lui, Daveline. On
croyait généralement à la culpabilité de Jacques, et on appelait sur lui
toute la rigueur des lois; mais, d'un autre côté, on s'étonnait que M.
Galpin-Daveline eût accepté cette mission si cruelle de juge
d'instruction. Ce fait d'instruire contre un ancien ami, de rechercher
les preuves de ses crimes, de le pousser vers la cour d'assises,
c'est-à-dire au bagne ou à l'échafaud, avait comme un reflet de trahison
qui révoltait les consciences.

Rien qu'à la façon dont les gens lui rendaient son salut, ou même
l'évitaient, le magistrat pouvait se rendre compte du sentiment dont il
était l'objet.

Sa colère contre Jacques en redoublait, et, par contre, son inquiétude.

Il avait reçu, c'est vrai, des félicitations du procureur général, mais
est-on jamais sûr de l'issue d'une instruction tant que le coupable n'a
pas avoué? Certes, les charges qui s'élevaient contre Jacques étaient
trop accablantes pour que la décision de la chambre des mises en
accusation fût douteuse. Mais, au-dessus de la chambre des mises en
accusation, il y a le jury.

--Et, en somme, mon cher, objectait le procureur de la République, vous
n'avez pas un seul témoin oculaire. Et, comme le dit Loisel en ses
_Maximes du droit coutumier:_

    _Un seul œil a plus de crédit_
    _Que deux oreilles n'ont d'audivi._
    --_Témoin qui l'a vu est meilleur_
    _Que cil qui a ouy, et plus seur..._

--J'ai Cocoleu, interrompit M. Daveline, que les éternelles citations de
M. Daubigeon avaient le don d'exaspérer.

--Les médecins ont donc décidé qu'il n'est pas idiot?

--Non. Monsieur Seignebos est toujours seul de son avis.

--Alors, du moins, Cocoleu consent à répéter son témoignage?

--Non.

--C'est donc comme si vous n'aviez personne. Eh! oui, M. Daveline ne le
comprenait que trop.

De là ses angoisses.

Plus il étudiait _son_ prévenu, plus il lui trouvait une attitude
énigmatique et menaçante qui ne présageait rien de bon.

Aurait-il un alibi? pensait-il. Tiendrait-il en réserve, pour le dernier
moment, quelqu'un de ces moyens imprévus qui démolissent tout
l'échafaudage de la prévention et couvrent de ridicule le magistrat
instructeur!

Lorsque de telles idées lui venaient, si invraisemblables qu'elles
fussent, elles faisaient perler des gouttes de sueur à ses tempes, et il
traitait comme un nègre son pauvre greffier Méchinet.

Et ce n'était pas tout. Si retiré qu'il vécût depuis cette affaire, bien
des échos lui arrivaient encore de la rue de la Rampe. Certes, il était
à mille lieues d'imaginer qu'on y eût des intelligences avec son
prévenu, et des intelligences, qui plus est, nouées et servies par
Méchinet, par son propre greffier. Il eût haussé les épaules, si on fût
venu lui dire que Mlle Denise avait passé une nuit dans la prison et
rendu une visite à Jacques. Mais il lui revenait toujours quelque chose
des espérances et des projets des parents et des amis de Jacques, et ce
n'est pas sans une secrète terreur qu'il se les représentait puissants
par la fortune et par l'honorabilité, appuyés par de hautes relations,
aimés et estimés de tous.

Il savait que près de Mlle Denise se groupaient des hommes
intelligents et dévoués, grand-père Chandoré, M. Séneschal, le docteur
Seignebos, maître Magloire, et, enfin, cet avocat que la marquise de
Boiscoran avait amené de Paris, maître Folgat.

Et Dieu sait ce qu'ils tenteraient, pensait-il, pour soustraire le
coupable à l'action de la justice.

Aussi peut-on dire que jamais instruction ne fut conduite avec tant
d'ardeur passionnée, avec un zèle si méticuleux. Chacun des points
acquis à la prévention fut pour M. Galpin-Daveline le sujet d'une
laborieuse enquête. En moins de quinze jours, soixante-sept témoins
défilèrent dans son cabinet. Il fit comparaître le quart de la
population de Bréchy. Il eût cité le pays entier, s'il eût osé.

Inutiles efforts! Après des semaines d'investigations enragées,
l'instruction restait au même point, le mystère demeurait aussi
impénétrable. Le prévenu n'avait pas dissipé une seule des charges
écrasantes qui pesaient sur lui, mais le juge n'avait pas recueilli une
preuve nouvelle à ajouter aux preuves qu'il avait réunies dès le premier
jour.

Il fallait en finir cependant.

Par une chaude après-midi de juillet, les bourgeoises de la rue
Nationale crurent remarquer que M. Daveline était plus soucieux encore
que d'ordinaire. Elles ne se trompaient pas. Après une longue conférence
avec le procureur de la République et le président du tribunal, le juge
d'instruction avait pris son parti.

Arrivé à la prison, il se fit conduire à la cellule de Jacques de
Boiscoran, et là, voilant son émotion d'une roideur plus grande:

--Ma pénible mission touche à sa fin, monsieur, commença-t-il,
l'instruction dont j'étais chargé va être close. Dès demain, les pièces
de la procédure, avec un état des pièces servant à conviction, seront
transmises à monsieur le procureur général, pour être soumises à la
chambre d'accusation.

Jacques ne sourcilla pas.

--Bien! fit-il simplement.

--N'avez-vous rien à ajouter, monsieur? insista le juge.

--Rien, sinon que je suis innocent.

C'est à peine si M. Daveline réussit à réprimer un mouvement
d'impatience.

--Alors, prouvez-le, fit-il. Alors, détruisez les charges qui vous
accusent, qui vous accablent, qui font que pour moi, pour la justice,
pour tout le monde vous êtes coupable. Alors, parlez, expliquez votre
conduite...

Obstinément, Jacques garda le silence.

--Votre résolution est bien arrêtée, reprit encore le juge, vous ne
voulez rien dire?

--Je suis innocent!

Ce n'était pas la peine d'insister, M. Galpin-Daveline le comprit.

--À dater de ce moment, monsieur, dit-il, votre secret est levé. Vous
pourrez recevoir, au parloir de la prison, les visites de votre famille.
Le défenseur que vous désignerez sera admis dans votre cellule pour
conférer avec vous...

--Enfin! s'écria Jacques avec une explosion de joie. (Et tout de suite:)
M'est-il permis, demanda-t-il, d'écrire à monsieur de Chandoré?

--Oui, répondit le juge, et si vous voulez écrire immédiatement, mon
greffier se chargera de faire parvenir votre lettre ce soir même.

À l'instant même Jacques de Boiscoran profita de l'occasion, et il eut
vite fini, car le billet qu'il écrivit et qu'il remit à Méchinet n'avait
que ces deux lignes:

_J'attends maître Magloire demain matin, à neuf heures._

_J._

Du jour où ils avaient compris qu'une fausse démarche pouvait avoir les
plus funestes conséquences, les amis de Jacques de Boiscoran s'étaient
scrupuleusement abstenus. À quoi bon des démarches, d'ailleurs!

Sur sa seule requête, le docteur Seignebos avait été en partie exaucé,
et le parquet avait désigné pour décider de l'état mental de Cocoleu un
médecin de Paris, un aliéniste célèbre. C'est un samedi que M. Seignebos
vint tout triomphant annoncer rue de la Rampe cette heureuse nouvelle.
Dès le mardi suivant, il revenait, blême de colère, raconter son échec.

--Il y a des ânes à Paris comme ailleurs! s'écriait-il, d'une voix à
faire vibrer les vitres du salon Chandoré, ou plutôt, en ce temps
d'égoïsmes trembleurs et de servilités avides, les hommes indépendants
sont aussi introuvables à Paris qu'en province! J'attendais un savant
inaccessible à toutes les considérations mesquines; on m'envoie un
farceur qui serait désolé d'être désagréable à messieurs du parquet...
Ah! la surprise est cruelle! (Et toujours, comme de coutume, tracassant
ses lunettes d'or:) J'étais informé, poursuivait-il, de l'arrivée du
confrère de la capitale, et j'étais allé, de ma personne, l'attendre au
chemin de fer. Le train arrive, et immédiatement je distingue mon homme
dans la foule. Belle tête, bien encadrée de cheveux grisonnants, œil
fin, lèvre gourmande et narquoise... C'est lui, me dis-je. Hum! il avait
bien un peu la mise d'un freluquet, beaucoup de décorations à la
boutonnière, des favoris taillés comme les buis de mon jardin, et au
lieu de fidèles lunettes, un binocle impertinent... mais nul n'est
parfait. Je m'approche, je me nomme, nous échangeons une poignée de
main, je l'invite à déjeuner; il accepte, et bientôt nous voilà à table,
lui rendant bonne justice à mon vin de Bordeaux, moi lui exposant
méthodiquement l'affaire. Le repas fini, il veut voir Cocoleu; nous nous
rendons à l'hôpital, et là, tout de suite, après un seul coup d'œil: «Ce
garçon, s'écrie-t-il, est tout bonnement le plus complet type d'idiot
que j'aie vu de ma vie!...» Un peu déconcerté, j'entreprends de lui
réexpliquer l'affaire; il refuse de m'écouter. Je le supplie de revoir
Cocoleu; il m'envoie promener. Blessé, je lui demande alors comment il
explique le témoignage si net de cet idiot, la nuit du crime. Il me
répond en chantonnant qu'il ne l'explique pas. Je veux discuter, il me
plante là pour se rendre au tribunal... Et savez-vous où il dînait, le
soir même? À l'hôtel, avec notre confrère du chef-lieu. Et là, ils
rédigeaient, de concert, un rapport qui boucle Cocoleu dans la plus
parfaite imbécillité qui se puisse rêver... (Il se promenait à grands
pas par le salon et, sans rien écouter, il continuait:) Mais le sieur
Galpin aurait tort de chanter victoire! Tout n'est pas dit! On ne se
débarrasse pas comme cela du docteur Seignebos... J'ai dit que Cocoleu
est un ignoble fourbe, un misérable simulateur, un faux témoin, je le
prouverai. Boiscoran peut compter sur moi... (Il s'interrompit sur ces
mots, et se plantant devant maître Folgat:) Et si je dis que Boiscoran
peut compter sur moi, ajouta-t-il, c'est que j'ai mes raisons. Il m'est
venu de singuliers soupçons, monsieur l'avocat, très singuliers...

Maître Folgat, Mlle Denise et la marquise de Boiscoran le pressaient
de s'expliquer, mais il déclara que le moment n'était pas venu encore,
et que, d'ailleurs, il n'était pas assez sûr... Et il s'échappa, jurant
qu'il était très pressé, ayant abandonné ses malades depuis
quarante-huit heures et étant attendu par la comtesse de Claudieuse,
dont le mari allait de mal en pis.

--Quels soupçons peut avoir ce vieil original? demandait encore
grand-père Chandoré, une heure après le départ du médecin.

Maître Folgat eût pu répondre que ces soupçons vraisemblablement
n'étaient autres que les siens, mais plus précis alors et appuyés sur
des indices positifs.

Mais à quoi bon dire cela, puisque toute investigation était interdite,
puisqu'un seul mot imprudemment prononcé pouvait donner l'éveil? À quoi
bon troubler d'espérances peut-être aussitôt déçues la morne tristesse
de ces longues journées qui, l'une après l'autre, s'écoulaient à
attendre le bon plaisir de M. Galpin-Daveline.

Déjà, à ce moment, les nouvelles de Jacques de Boiscoran étaient
devenues plus rares. Les interrogatoires n'ayant lieu qu'à d'assez longs
intervalles, Méchinet était quelquefois jusqu'à quatre ou cinq jours
sans apporter de lettre.

--C'est la plus intolérable des agonies..., ne cessait de répéter Mme
de Boiscoran.

L'heure du dénouement allait sonner.

Mlle Denise se trouvait seule au salon, un après-midi, lorsqu'elle
crut reconnaître dans le vestibule la voix du greffier.

Précipitamment, elle sortit. Elle ne s'était pas trompée.

--Ah! l'instruction est terminée! s'écria-t-elle, comprenant bien qu'il
ne fallait rien moins que ce grave événement pour décider Méchinet à se
montrer en plein jour rue de la Rampe.

--En effet, mademoiselle, répondit le brave garçon, et c'est sur l'ordre
de monsieur Daveline que je vous apporte ce billet de monsieur de
Boiscoran...

Elle le prit, elle le lut d'un coup d'œil et, oubliant tout, à demi
folle de joie, elle courut à son grand-père et à maître Folgat, criant
en même temps à un domestique d'aller bien vite chercher maître
Magloire.

Moins d'une heure plus tard, le premier avocat de Sauveterre arrivait,
et quand on lui eut remis le billet qui le mandait:

--J'ai promis mon assistance à monsieur de Boiscoran, dit-il d'un ton
embarrassé, elle ne lui fera pas défaut... Je serai demain près de lui à
l'ouverture de la prison, et je viendrai vous rendre compte de notre
entrevue.

On ne put lui rien tirer de plus; il était visible qu'il ne croyait pas
à l'innocence de son client. Dès qu'il fut sorti:

--Jacques est fou, s'écria M. de Chandoré, de confier sa défense à un
homme qui doute ainsi de lui!

--Maître Magloire est un honnête homme, bon papa, dit Mlle Denise,
s'il pensait compromettre Jacques, il se retirerait.

Pour cela, oui, maître Magloire était un honnête homme, et encore assez
accessible aux sentiments tendres pour que l'idée lui fût affreuse de
revoir prisonnier, accusé d'un crime odieux, et accusé justement,
pensait-il, un homme qu'il avait aimé et que, malgré tout, il aimait
encore.

Il n'en dormit pas de la nuit, et chacun put remarquer sa mine soucieuse
lorsqu'il traversa la ville le lendemain matin, pour se rendre à la
prison.

Blangin, le geôlier, le guettait.

--Ah! venez vite, monsieur, lui cria-t-il, le prévenu est fou
d'impatience!

Lentement, et avec un sourd battement de cœur, le célèbre avocat gravit
l'étroit escalier. Il traversa la longue galerie. Blangin lui ouvrit une
porte... Il était dans la cellule de Jacques de Boiscoran.

--Enfin, vous voilà! s'écria le malheureux jeune homme en se jetant au
cou de maître Magloire. Enfin, je vois un visage ami et je presse une
main loyale! Ah! j'ai cruellement souffert, si cruellement que je
m'étonne que ma raison ait résisté! Mais vous voici, vous êtes près de
moi, je suis sauvé!

Si l'avocat se taisait, c'est qu'il était effrayé des ravages de la
douleur sur la physionomie si noble et si intelligente de Jacques. C'est
qu'il s'épouvantait du désordre de ses traits, de l'éclat délirant de
ses yeux, du rire convulsif qui pinçait ses lèvres.

--Malheureux! murmura-t-il enfin.

Jacques se méprit, et il devait se méprendre au sens de cette
exclamation. Il recula, plus blanc que le plâtre du mur.

--Vous me croyez coupable! s'écria-t-il.

--Je crois, mon pauvre ami, que tout vous accuse..., répondit l'avocat.

Une expression d'indicible désespoir contracta le visage de Jacques.

--En effet, interrompit-il, avec un éclat de rire terrible, il faut que
les charges soient bien accablantes, puisqu'elles ont convaincu mes amis
les plus chers. Aussi, pourquoi me suis-je tu, le premier jour?...
L'honneur! Effroyable duperie!... Et cependant, victime d'une
inconcevable vengeance, je me tairais encore, s'il ne s'agissait que de
la vie. Mais il y va de mon honneur, de l'honneur des miens, de la vie
de Denise... Je parlerai. À vous, Magloire, je dirai la vérité, je puis
me disculper d'un mot... (Et saisissant le poignet de maître Magloire,
et le serrant à le briser:) D'un mot, fit-il d'une voix sourde, je vais
tout vous expliquer: j'étais l'amant de la comtesse de Claudieuse.



XIII


Moins affreusement troublé, Jacques de Boiscoran eût reconnu combien
sagement il avait été inspiré en choisissant, pour se confier à lui, le
célèbre avocat de Sauveterre.

Un étranger, maître Folgat, par exemple, l'eût écouté sans sourciller,
n'eût vu dans la révélation que le fait lui-même et ne lui eût donné que
son impression personnelle. Par maître Magloire, au contraire, il eut
l'impression du pays entier. Et maître Magloire, en l'entendant déclarer
que la comtesse de Claudieuse avait été sa maîtresse, eut un geste de
réprobation et s'écria:

--C'est impossible!

Du moins, Jacques ne fut pas surpris. Il avait été le premier à dire
qu'on refuserait de le croire quand il avouerait la vérité, et cette
conviction n'avait pas peu contribué à retenir les aveux sur ses lèvres.

--C'est invraisemblable, je le sais, dit-il, et cependant cela est...

--Des preuves! interrompit maître Magloire.

--Je n'ai pas de preuves.

L'expression attristée et bienveillante du visage de l'avocat de
Sauveterre venait de changer du tout au tout. Il y avait de l'étonnement
et de l'indignation dans le regard obstiné qu'il fixait sur le
prisonnier.

--Il est de ces choses, reprit-il, qu'il est bien téméraire d'avancer,
lorsqu'on n'est pas à même de les prouver. Réfléchissez...

--Ma situation me commande de tout dire.

--Pourquoi avoir tant attendu?

--J'espérais qu'on m'épargnerait cette horrible extrémité...

--Qui, on?

--Madame de Claudieuse.

De plus en plus, maître Magloire fronçait les sourcils.

--Je ne suis pas suspect de partialité, prononça-t-il. Le comte de
Claudieuse est peut-être le seul ennemi que j'aie en ce pays, mais c'est
un ennemi acharné, irréconciliable. Pour m'empêcher d'arriver à la
Chambre et m'enlever des voix, il est descendu à des actes peu dignes
d'un galant homme. Je ne l'aime point. Mais la justice m'oblige à
déclarer hautement que je considère la comtesse de Claudieuse comme la
plus haute, la plus pure et la plus noble manifestation de la femme, de
l'épouse, de la mère de famille...

Un sourire amer crispait les lèvres de Jacques.

--Et cependant j'étais son amant, dit-il.

--Quand? Comment? Madame de Claudieuse habitait le Valpinson, vous
habitiez Paris.

--Oui, mais tous les ans madame de Claudieuse venait passer le mois de
septembre à Paris, et je venais plusieurs fois à Boiscoran.

--Il est bien difficile que, d'une telle intrigue, il n'ait pas
transpiré quelque chose.

--C'est que nous avons su prendre nos précautions.

--Et personne, jamais, ne s'est douté de rien?

--Personne...

Mais Jacques s'irritait, à la fin, de l'attitude de maître Magloire. Il
oubliait qu'il n'avait que trop prévu les flétrissants soupçons auxquels
il se voyait en butte.

--Pourquoi toutes ces questions? s'écria-t-il. Vous ne me croyez pas?
Soit. Laissez-moi du moins essayer de vous convaincre. Voulez-vous
m'écouter?

Maître Magloire attira une chaise et, s'y plaçant, non à la façon
ordinaire, mais à cheval et croisant les bras sur le dossier:

--Je vous écoute, dit-il.

Livide, l'instant d'avant, la face de Jacques de Boiscoran était devenue
pourpre. La colère flambait dans ses yeux. Être traité ainsi, lui!
Jamais les hauteurs de M. Galpin-Daveline ne l'avaient offensé autant
que cette condescendance froidement dédaigneuse de maître Magloire. La
pensée de lui commander de sortir traversa son esprit. Mais après?... Il
était condamné à vider jusqu'à la lie le calice des humiliations. Car il
fallait se sauver, avant tout, se retirer de l'abîme.

--Vous êtes dur, Magloire, prononça-t-il d'un ton de ressentiment à
grand-peine contenu, et vous me faites impitoyablement sentir l'horreur
de ma situation. Oh! ne vous excusez pas! À quoi bon!... Laissez-moi
parler, plutôt...

Il fit au hasard quelques pas dans sa cellule, passant et repassant la
main sur son front, comme pour y rassembler ses souvenirs.

Puis, d'un accent plus calme:

--C'est, commença-t-il, dans les premiers jours du mois d'août 1866, à
Boiscoran, où j'étais venu passer quelques semaines près de mon oncle,
que, pour la première fois, j'ai aperçu la comtesse de Claudieuse. Le
comte de Claudieuse et mon oncle étaient alors au plus mal, toujours au
sujet de ce malheureux cours d'eau qui traverse nos propriétés, et un
ami commun, monsieur de Besson, s'était mis en tête de les réconcilier
et les avait décidés à se rencontrer chez lui à dîner. Mon oncle m'avait
emmené avec lui. La comtesse avait accompagné son mari. Je venais
d'avoir vingt ans, elle en avait vingt-six. En la voyant, je restai béat
d'admiration. Il me semblait que jamais encore je n'avais rencontré une
femme si parfaitement belle et gracieuse, ni contemplé un si charmant
visage, des yeux si beaux, un sourire si doux. Elle ne parut pas me
remarquer je ne lui adressai pas la parole, et cependant je sentis en
moi comme un pressentiment que cette femme jouerait un rôle dans ma vie,
et un rôle fatal... Même, l'impression fut si vive qu'en sortant de la
maison où nous avions dîné, je ne pus me retenir d'en dire quelque chose
à mon oncle. Il se mit à rire et me répondit que je n'étais qu'un
nigaud, et que si jamais mon existence était troublée par une femme, ce
ne serait pas par la comtesse de Claudieuse.

»En apparence, il avait mille fois raison. À peine pouvait-on imaginer
un événement qui, de nouveau, me rapprochât de la comtesse. La tentative
de réconciliation de monsieur de Besson avait complètement échoué,
madame de Claudieuse vivait au Valpinson, je repartais le surlendemain
pour Paris... Je partis cependant préoccupé, et le souvenir du dîner de
monsieur de Besson palpitait encore dans mon esprit, quand à un mois de
là, à Paris, me trouvant à une soirée chez monsieur de Chalusse, le
frère de ma mère, il me sembla reconnaître madame de Claudieuse...

»C'était bien elle. Je la saluai. Et voyant, à la façon dont elle me
rendait mon salut, qu'elle me reconnaissait, je m'approchai tout
tremblant, et elle me permit de m'asseoir près d'elle. Elle m'apprit
qu'elle était à Paris pour un mois, comme tous les ans, chez son père,
le marquis de Tassar de Bruc. Elle était venue à cette soirée à son
corps défendant et ne s'y amusait guère, détestant le monde. Elle ne
dansait pas, je restai à causer avec jusqu'au moment où elle se
retira...

»J'étais amoureux fou en la quittant, et cependant je ne cherchai pas à
la revoir... C'était encore le hasard qui nous réunit. Un jour que
j'avais affaire à Melun, arrivant à la gare comme le train allait
partir, je n'eus que le temps de me jeter dans le wagon le plus
rapproché de l'entrée. Dans ce wagon était madame de Claudieuse! Elle me
dit, et je ne retins que cela de tout ce qu'elle me dit, qu'elle se
rendait à Fontainebleau chez une de ses amies avec laquelle, chaque
semaine, elle passait le mardi et le samedi. Le plus ordinairement, elle
prenait le train de neuf heures... C'était un mardi, et, pendant les
trois jours qui suivirent, se livrèrent en moi les plus étranges
combats. J'étais passionnément épris de la comtesse, et cependant elle
me faisait peur...

»Mais ma mauvaise étoile l'emporta, et le samedi suivant, à neuf heures,
j'arrivais à la gare de Lyon. Madame de Claudieuse, elle me l'a avoué
depuis, m'attendait. M'apercevant, elle me fit un signe, et, lorsqu'on
ouvrit les portes, j'allai me placer dans le même compartiment
qu'elle...

Déjà, depuis un moment, maître Magloire s'agitait sur sa chaise avec
tous les signes de la plus extrême impatience. N'y tenant plus, à la
fin:

--C'est trop invraisemblable! s'écria-t-il. Jacques de Boiscoran ne
répondit pas tout d'abord. À remuer ainsi les cendres de son passé, il
frissonnait, troublé d'émotions indicibles. Il était comme frappé de
stupeur de sentir monter à ses lèvres le secret, si longtemps enseveli
au plus profond de son cœur, de ses amours éteintes.

Il avait aimé, après tout, et il avait été aimé. Et il est de ces
sensations poignantes qui jamais plus ne se renouvellent et que rien ne
saurait effacer. L'attendrissement le gagnait, des larmes mouillaient
ses yeux... Pourtant, comme le célèbre avocat de Sauveterre répétait son
exclamation et disait encore:

--Non, ce n'est pas croyable!

--Je ne vous demande pas de me croire, mon ami, dit Jacques doucement,
je vous demande seulement de m'écouter. (Et réagissant de toute son
énergie contre la torpeur qui l'envahissait:) Ce voyage à Fontainebleau,
reprit-il, décida de notre destinée. Bien d'autres le suivirent. Madame
de Claudieuse passait la journée chez son amie, et moi j'usais les
longues heures à errer dans la forêt. Mais nous nous retrouvions le soir
à la gare. Nous nous jetions dans un coupé que je faisais garder depuis
Lyon, et nous rentrions ensemble à Paris, et je l'accompagnais en
voiture jusqu'à la rue de la Ferme-des-Mathurins, où demeurait le
marquis de Tassar de Bruc, son père... Puis enfin, un soir, elle sortit
bien de chez son amie de Fontainebleau à l'heure ordinaire... mais elle
ne rentra chez son père que le lendemain...

--Jacques! interrompit maître Magloire, révolté comme s'il eût entendu
un blasphème, Jacques!

M. de Boiscoran ne broncha pas.

--Oh! je sais, dit-il, je sens ce que doit vous paraître ma conduite,
Magloire. Vous pensez qu'il n'est point d'excuses pour l'homme qui
trahit la confiance de la femme qui s'est abandonnée à lui! Attendez
avant de me juger. (Et d'un accent plus ferme:) Alors, poursuivit-il, je
m'estimais le plus heureux des hommes, et mon cœur se gonflait de
vanités malsaines en songeant qu'elle était à moi, cette femme si belle,
et dont la pure renommée planait bien au-dessus de toutes les calomnies.

»Je venais de nouer autour de mon cou une de ces cordes fatales que la
mort seule peut trancher, et, insensé que j'étais, je me félicitais.
Peut-être m'aimait-elle véritablement alors. Elle ne calculait pas, du
moins, et, bouleversée par la seule, par l'unique passion de sa vie,
elle me découvrait son âme jusqu'en ses plus sombres profondeurs...
Alors, elle ne songeait pas encore à se mettre en garde contre moi et à
m'asservir à toutes ses volontés, et elle me disait le secret de son
mariage, de ce mariage qui autrefois avait stupéfié le pays.

»Ayant donné sa démission, le marquis de Bruc, son père, n'avait pas
tardé à se lasser de son oisiveté et à s'irriter de la médiocrité de sa
fortune. Il s'était lancé dans des spéculations hasardeuses; il avait
perdu tout ce qu'il possédait et compromis jusqu'à son honneur.
Désespéré, dévoré de regrets et de craintes, il songeait au suicide,
lorsque tomba chez lui à l'improviste un de ses anciens camarades de
promotion, le comte de Claudieuse. En un moment d'expansion, monsieur de
Tassar de Bruc avoua tout, et l'autre lui jura de l'arracher à cet abîme
de honte. C'était beau et grand, cela. Il devait en coûter une somme
considérable. Et ils sont rares, les amis d'enfance capables de si
ruineux dévouements.

»Malheureusement, le comte de Claudieuse ne sut pas rester le héros
qu'annonçait le début. Ayant vu mademoiselle Geneviève de Tassar de
Bruc, il fut ébloui de sa beauté; épris d'une de ces passions que rien
n'entrave, oubliant qu'elle n'avait que vingt ans et qu'il allait en
avoir cinquante, il fit comprendre à son ami qu'il était toujours
disposé à lui rendre le service promis, mais... qu'il voulait en échange
la main de mademoiselle Geneviève.

»Le soir même, le gentilhomme ruiné entrait dans la chambre de sa fille,
et, les larmes aux yeux, lui exposait l'horrible situation. Elle
n'hésita pas. "Avant tout, dit-elle à son père, sauvons l'honneur que
votre mort ne rachèterait pas. Monsieur de Claudieuse est un fou cruel
d'oublier qu'il a trente ans de plus que moi. De ce moment, je le
méprise et je le hais. Dites-lui que je suis prête à devenir sa femme."

»Et comme son père, éperdu de douleur, s'écriait que jamais le comte
n'accepterait un tel consentement: "Oh! soyez tranquille, lui
répondit-elle--à ce qu'elle m'a dit, du moins--, je saurai m'exécuter de
bonne grâce, et votre ami ne fera pas un marché de dupe. Mais je sais ma
valeur, et si grand que soit le service qu'il vous rend, rappelez-vous
que vous ne lui devez rien..."

»À moins de quinze jours de là, en effet, mademoiselle Geneviève avait
laissé soupçonner au comte de Claudieuse qu'elle pouvait l'aimer, et, un
mois plus tard, elle devenait sa femme. Le comte, de son côté, avait
dépassé ses promesses et déployé la plus habile délicatesse pour que nul
ne soupçonnât la ruine de monsieur de Tassar de Bruc. Il lui avait remis
deux cent mille francs pour arranger ses affaires, il avait reconnu à sa
jeune femme une dot de cinquante mille écus, qui n'avait pas été versée,
et, enfin, il s'était engagé à servir à monsieur et madame de Bruc, leur
vie durant, dix mille livres de rentes. Plus de la moitié de sa fortune
y avait passé...

Maître Magloire, alors, ne songeait plus à protester. Roide sur sa
chaise, les pupilles dilatées par la stupeur, tel qu'un homme qui se
demande s'il veille ou s'il est le jouet d'un rêve.

--C'est inconcevable, murmurait-il, c'est inouï!...

Jacques, lui, s'animait peu à peu.

--Voilà, poursuivait-il, ce que madame de Claudieuse me racontait aux
premières heures d'enivrement. Et c'est posément qu'elle me le
racontait, froidement, et comme une chose toute naturelle. "Et certes,
disait-elle, monsieur de Claudieuse n'a jamais eu à regretter le marché
qui me livrait à lui. S'il a été généreux, j'ai été loyale. Mon père lui
doit la vie, mais je lui ai donné des années d'un bonheur qui n'était
plus fait pour lui. S'il n'a pas eu l'amour, il en a eu la comédie
divine, et des apparences plus délicieuses que la réalité."

»Et, comme je ne savais pas dissimuler mon étonnement: "Seulement,
ajoutait-elle en riant, j'apportais au marché une restriction mentale.
Je me réservais de prendre, quand elle passerait à ma portée, ma part de
bonheur ici-bas. Cette part, c'est vous, Jacques. Et ne croyez pas
qu'aucun remords me trouble. Tant que mon mari se croira heureux, je
serai dans les termes du contrat..."

»Ainsi elle parlait, en ce temps, Magloire, et un homme plus expérimenté
eût été effrayé... Mais j'étais un enfant, mais je l'aimais de toute mon
âme et de toute ma chair, j'admirais son génie et je m'éprenais de ses
sophismes...

»Une lettre du comte de Claudieuse nous éveilla de notre songe.
Imprudente pour la première et la dernière fois de sa vie, la comtesse
était restée à Paris trois semaines de plus qu'il n'était convenu, et
son mari inquiet parlait de venir la chercher. "Il faut rentrer au
Valpinson, me dit-elle, car il n'est rien que je ne sacrifie à la
renommée que j'ai su me faire. Ma vie, la vôtre, la vie de ma fille, je
sacrifierais tout, sans hésiter, à ma réputation d'honnête femme." Nous
étions alors--ah! les dates sont restées dans ma mémoire comme dans du
bronze--, nous étions, dis-je, au 12 octobre. "Je ne saurais, me
dit-elle, rester plus d'un mois sans vous voir. D'aujourd'hui en un
mois, c'est-à-dire le 12 novembre, à trois heures précises, trouvez-vous
dans le bois de Rochepommier, au carrefour des Hommes-Rouges... J'y
serai..."

»Et elle partit, me laissant plongé dans une extase qui m'empêchait de
souffrir de notre séparation. La pensée que j'étais aimé d'une telle
femme m'emplissait d'un orgueil excessif, et qui m'évita, je puis
l'avouer, bien des écarts. L'ambition me mordait au cœur, en songeant à
elle. Je voulais travailler, me distinguer, conquérir une supériorité
quelconque... Je veux qu'elle soit fière de moi, me disais-je, honteux
de n'être rien à mon âge que le fils d'un père riche.

Dix fois déjà, maître Magloire s'était soulevé sur sa chaise, et ses
lèvres avaient remué comme s'il allait présenter une objection. Mais il
s'était engagé, vis-à-vis de lui-même, à ne pas interrompre, et de son
mieux il tenait parole.

--Cependant, continuait Jacques, l'époque fixée par madame de Claudieuse
approchait. Je partis pour Boiscoran, et au jour dit, un peu après
l'heure indiquée, j'arrivais au carrefour des Hommes-Rouges. Si j'étais
ainsi en retard, ce dont j'étais désolé, c'est que je connaissais fort
imparfaitement les bois de Rochepommier, et que l'endroit choisi par la
comtesse, pour notre rendez-vous, est situé au plus épais des futaies.

»Le temps était d'une rigueur extraordinaire pour la saison. Il était
tombé beaucoup de neige, la veille, les sentiers étaient tout blancs, et
une bise âpre secouait les flocons dont les arbres étaient chargés. De
loin, j'aperçus la comtesse de Claudieuse, marchant avec une sorte
d'impatience fébrile dans un étroit espace où le terrain était sec et
abrité du vent par d'énormes blocs de rochers. Elle portait une robe de
soie grenat, très longue, un manteau de drap garni de fourrure et une
toque de velours pareil à sa robe.

»En trois bonds, je fus près d'elle. Mais elle ne sortit pas la main de
son manchon, pour me la tendre, et sans me permettre de m'excuser de mon
retard: "Quand êtes-vous arrivé à Boiscoran? me demanda-t-elle d'un ton
sec.--Hier soir.--Quel enfant vous faites! s'écria-t-elle en frappant du
pied. Hier soir!... Et sous quel prétexte?--Je n'ai pas besoin de
prétexte pour venir visiter mon oncle.--Et il n'a pas été surpris
de vous voir tomber chez lui, en cette saison, par un temps
pareil?--Mais... si, un peu", répondis-je niaisement, incapable que
j'étais de lui dissimuler la vérité. Son mécontentement redoublait. "Et
ici, reprit-elle, comment êtes-vous ici? Vous connaissiez donc ce
carrefour?--Non, je me le suis fait indiquer.--Par qui?--Par un des
domestiques de mon oncle, et même ses renseignements étaient si peu
clairs que je me suis trompé de chemin..." Elle me regarda en souriant
d'un sourire tellement ironique que je m'arrêtai. "Et tout cela vous
paraît simple! interrompit-elle. Vous croyez qu'on va trouver tout
naturel à Boiscoran de vous voir arriver comme une bombe, et tout de
suite vous mettre en quête du carrefour des Hommes-Rouges? Qui sait si
l'on ne vous a pas suivi! qui sait si derrière quelqu'un de ces arbres
il n'y a pas deux yeux qui nous épient!" Et comme, en parlant, elle
regardait autour d'elle avec la plus vive expression d'inquiétude, je ne
pus me retenir de lui dire: "Que craignez-vous? Ne suis-je pas là!..."

»Il me semble voir encore le coup d'œil dont elle me toisa. "Je n'ai
peur de rien, entendez-vous, me dit-elle, de rien au monde... que
d'être, je ne dirai pas compromise, mais seulement soupçonnée. Il me
plaît d'agir comme j'agis, il me convient d'avoir un amant. Mais je ne
veux pas qu'on le sache. C'est si on savait ce que je fais que je ferais
mal. Entre ma réputation et ma vie, ce n'est pas ma vie que je
choisirais. À ce point que si je devais être surprise avec vous,
j'aimerais mieux que ce fût par mon mari que par un étranger. Je n'ai
nulle affection pour monsieur de Claudieuse, et je ne lui pardonnerai
jamais notre mariage, mais il a sauvé l'honneur de mon père, je dois
garder le sien intact. Il est mon mari, d'ailleurs, le père de ma fille,
je porte son nom, je prétends qu'il soit respecté. Je mourrais de
douleur, de honte et de rage, s'il me fallait donner le bras à un homme
qu'accueilleraient des sourires mal dissimulés. Les femmes sont
lâchement stupides, qui ne comprennent pas que, sur elles, rejaillit en
mépris le ridicule bêtement injuste dont elles n'ont pas su préserver
l'homme qu'elles ont trahi. Non, je n'aime pas monsieur de Claudieuse,
Jacques, et je vous adore... Mais entre vous et lui, rappelez-vous que
je ne balancerais pas une seconde et que, pour lui épargner l'ombre d'un
soupçon, dût mon cœur s'en briser, c'est le sourire aux lèvres que je
sacrifierais votre vie et votre honneur..." Je voulais répliquer.
"Assez, fit-elle. Chaque minute que nous passons ici est une imprudence
de plus. De quel prétexte allez-vous colorer votre voyage à
Boiscoran?--Je ne sais, répondis-je.--Il faut emprunter de l'argent à
votre oncle, une certaine somme, pour payer des dettes. Il se fâchera
peut-être, mais s'expliquera votre soudaine passion de voyage au mois de
novembre. Allons, adieu..." Étourdi, confondu: "Quoi! m'écriai-je, sans
nous revoir, ne fût-ce que de loin...--À ce voyage, répondit-elle, ce
serait une insigne folie. Attendez, cependant... Restez à Boiscoran
jusqu'à dimanche. Votre oncle ne manque jamais la grand-messe;
accompagnez-le. Mais prenez garde, soyez maître de vous, surveillez vos
yeux. Une imprudence, une faiblesse, et je vous mépriserais...
Maintenant, il faut nous quitter. Vous trouverez à Paris une lettre de
moi..."

Jacques s'arrêta sur ces mots, cherchant sur le visage de maître
Magloire un reflet de ses impressions et de ses pensées. Mais le célèbre
avocat demeurant impassible, il soupira et reprit:

--Si je suis entré dans de tels détails, Magloire, c'est qu'il faut que
vous sachiez quelle femme est madame de Claudieuse, pour comprendre sa
conduite. Elle ne me prenait pas en traître, vous le voyez; elle
m'éclairait de ses mains l'abîme où je devais rouler... Hélas! loin de
m'effrayer, les côtés sombres de ce caractère étrange exaltaient ma
passion. J'admirais ses airs impérieux, sa bravoure et sa prudence, son
absence de toute morale qui contrastait si étrangement avec sa terreur
de l'opinion. Celle-là, me disais-je avec une fierté imbécile, celle-là
est une femme forte.

»Elle dut être contente de moi, à la grand-messe de Bréchy, car je sus
même me défendre d'un tressaillement en la voyant et en la saluant, et
en passant près d'elle, si près que ma main frôla sa robe. Je lui obéis
d'ailleurs scrupuleusement. Je demandai six mille francs à mon oncle,
qui me les donna en souriant, car c'était le plus généreux des hommes,
mais qui me dit en même temps: "Je me doutais bien que ce n'étais pas
uniquement pour courir les bois de Rochepommier que tu étais venu à
Boiscoran."

»Cette futile circonstance devait encore contribuer à redoubler mon
admiration pour madame de Claudieuse. Comme elle avait su prévoir
l'étonnement de mon oncle, alors que moi, je n'y avais pas songé! Elle a
le génie de la prudence, pensais-je.

»Oui, en effet, elle l'avait, et celui du calcul aussi, et je ne tardai
pas à en avoir une preuve. En arrivant à Paris, j'avais trouvé une
lettre d'elle, qui n'était qu'une longue paraphrase de ses
recommandations au carrefour des Hommes-Rouges. Cette lettre fut suivie
de plusieurs autres, qu'elle me recommandait de garder pour l'amour
d'elle, et qui toutes avaient à l'un des angles un numéro d'ordre.

»La première fois que je la revis: "Pourquoi ces numéros? lui
demandai-je.--Mon cher monsieur Jacques, me répondit-elle, une femme
doit toujours savoir combien elle a écrit de lettres à son amant...
Jusqu'à ce moment, vous avez dû en recevoir neuf..."

»Cela se passait au mois de mai 1867, à Rochefort, où elle était allée
pour assister à la mise à l'eau d'une frégate, où je m'étais rendu sur
son ordre, et où nous avions pu dérober quelques heures. Comme un niais
je me mis à rire de cette idée de comptabilité épistolaire, et je n'y
pensai plus. J'avais alors bien d'autres préoccupations. Elle m'avait
fait remarquer que le temps passait, malgré les tristesses de notre
séparation, et que le mois de septembre, son mois de liberté, serait
bientôt arrivé. En serions-nous réduits, comme l'année précédente, à ces
voyages de Fontainebleau, si périlleux malgré nos précautions?...
Pourquoi ne pas se procurer une maison isolée dans un quartier
désert?... Chacun de ses désirs était un ordre. La générosité de mon
oncle était inépuisable. J'achetai une maison...

Enfin, à travers les explications de Jacques de Boiscoran, une
circonstance apparaissait, qui allait peut-être devenir un commencement
de preuve. Aussi, maître Magloire tressaillit-il, et vivement:

--Ah! vous avez acheté une maison? interrompit-il.

--Oui, une jolie maison, avec un grand jardin, rue des Vignes, à...

--Et elle vous appartient encore?

--Oui.

--Vous en avez les titres, par conséquent. Jacques eut un geste désolé.

--Ici encore, dit-il, la fatalité est contre moi. Il y a toute une
histoire au sujet de cette maison.

Plus promptement qu'elle s'était éclaircie, la physionomie de l'avocat
de Sauveterre se rembrunit.

--Ah! il y a une histoire, fit-il, ah! ah!...

--J'étais à peine majeur, reprit Jacques, lorsque je voulus acheter
cette maison. Je craignis des difficultés, j'eus peur que mon père n'en
apprît quelque chose; enfin, je tins à me hausser jusqu'à la prudence
savante de madame de Claudieuse. Je priai donc un de mes amis, un
gentleman anglais, sir Francis Burnett, de faire cette acquisition à son
nom. Il y consentit volontiers. Et l'acte, une fois passé et enregistré,
il me le remit en même temps qu'une contre-lettre qui constatait mes
droits...

--Eh bien! mais alors...

--Oh! attendez. Je n'emportai pas ces titres dans le logement que
j'occupais chez mon père. Je les déposai dans le tiroir d'un meuble de
ma maison de Passy. Quand la guerre éclata, je ne songeai pas à les
reprendre. J'avais quitté Paris avant l'investissement, vous le savez,
puisque je commandais une compagnie de mobiles du département. Pendant
les deux sièges, ma maison fut successivement occupée par des gardes
nationaux, par des soldats de la Commune et par les troupes régulières.
Lorsque je rentrai, je retrouvai bien les quatre murs troués par les
obus, mais tous les meubles avaient disparu et mes titres avec eux...

--Et sir Francis Burnett?...

--Il a quitté la France au moment de l'invasion, et j'ignore ce qu'il
est devenu. Deux de ses amis d'Angleterre auxquels j'ai écrit m'ont
répondu, l'un qu'il devait être en Australie, l'autre qu'il le croyait
mort.

--Et vous n'avez fait aucune démarche pour vous assurer la propriété
d'un immeuble qui vous appartient légitimement?

--Aucune, jusqu'à présent.

--C'est-à-dire, que, selon vous, il y aurait à Paris une maison sans
propriétaire, oubliée de tout le monde, même du percepteur...

--Pardon! Les contributions ont toujours été fort justement acquittées,
et pour tout le quartier, le propriétaire, c'est moi. C'est sur la
personnalité qu'il y a erreur. Je me suis emparé sans façon de celle de
mon ami. Pour les voisins, pour les fournisseurs des environs, pour les
ouvriers et les entrepreneurs que j'ai employés, pour le tapissier et
pour le jardinier, je suis sir Francis Burnett. Allez demander Jacques
de Boiscoran, rue des Vignes, on vous répondra: «Connais pas.» Demandez
sir Burnett, on vous dira: «Ah! très bien!» et on vous tracera mon
portrait.

C'est d'un air peu convaincu que maître Magloire branlait la tête.

--Alors, fit-il, vous dites que madame de Claudieuse est allée dans
cette maison de Passy.

--Plus de cinquante fois en trois ans.

--Cela étant, on l'y connaît.

--Non.

--Cependant...

--Paris n'est pas Sauveterre, Magloire, et on n'y est pas exclusivement
préoccupé de ce que fait, dit ou pense le voisin. La rue des Vignes est
fort déserte, et la comtesse prenait, pour venir et pour partir, les
plus habiles précautions...

--Soit, j'admets cela pour l'extérieur. Mais à l'intérieur? Vous aviez
bien quelqu'un pour garder et entretenir cette maison que vous
n'habitiez pas, et pour vous servir quand vous y veniez.

--J'avais une servante anglaise...

--Eh bien! cette fille doit connaître madame de Claudieuse.

--Jamais elle ne l'a seulement entrevue.

--Oh!...

--Lorsque la comtesse devait venir, ou quand elle sortait, ou quand nous
voulions nous promener dans le jardin, j'envoyais cette fille aux
courses. Je l'ai envoyée jusqu'à Orléans, pour nous débarrasser d'elle
vingt-quatre heures. Le reste du temps, nous nous tenions à l'étage
supérieur, et nous nous servions nous-mêmes...

Visiblement, maître Magloire était au supplice.

--Vous devez vous abuser, reprit-il. Les domestiques sont curieux, et se
cacher d'eux, c'est irriter leur curiosité jusqu'à la folie. Cette fille
doit vous avoir épié. Cette fille doit avoir trouvé le moyen de voir la
femme que vous receviez. On peut l'interroger. Est-elle toujours à votre
service?

--Non. Elle m'a quitté lors de la guerre.

--Pour aller?...

--En Angleterre, je suppose.

--De sorte qu'il faut renoncer à la retrouver.

--Je le crois.

--Renonçons-y donc. Mais votre valet de chambre?... Le vieil Antoine
avait toute votre confiance; ne lui avez-vous jamais rien dit?

--Jamais. Une seule fois je l'ai fait venir rue des Vignes, et encore
était-ce parce qu'en glissant dans l'escalier, je m'étais foulé le pied.

--De sorte qu'il vous est impossible de prouver que madame de Claudieuse
est allée à la maison de Passy. Vous n'avez ni une preuve, ni un témoin
de sa présence.

--J'ai eu des preuves autrefois. Elle avait apporté divers menus objets
à son usage, ils ont disparu pendant la guerre...

--Ah! oui, fit maître Magloire, toujours la guerre... elle répond à
tout.

Jamais aucun des interrogatoires de M. Galpin-Daveline n'avait été aussi
pénible à Jacques de Boiscoran que cette série de questions rapides
trahissant une désolante incrédulité.

--Ne vous ai-je pas dit, Magloire, reprit-il, que madame de Claudieuse
avait le génie de la circonspection? Il est aisé de se cacher quand on
peut jeter l'argent sans compter. Est-il possible que vous me fassiez un
crime de n'avoir pas de preuves à fournir! Le devoir d'un homme
d'honneur n'est-il pas de tout faire au monde pour préserver de l'ombre
d'un soupçon la réputation de la femme qui s'est fiée à lui! J'ai fait
mon devoir, et quoi qu'il advienne, je ne m'en repens pas. Pouvais-je
prévoir des événements inouïs? Pouvais-je prévoir qu'un jour fatal
viendrait, où ce serait moi, Jacques de Boiscoran, qui dénoncerais la
comtesse de Claudieuse et qui en serais réduit à chercher contre elle
des preuves et des témoins!

Le célèbre avocat de Sauveterre détournait la tête. Et, au lieu de
répondre:

--Continuez, Jacques, dit-il d'une voix altérée, continuez...

Surmontant le découragement qui le gagnait:

--C'est le 2 septembre 1867, reprit Jacques de Boiscoran, que, pour la
première fois, madame de Claudieuse entra dans cette maison de Passy
achetée et décorée pour elle, et, pendant cinq semaines qu'elle resta à
Paris cette année-là, elle vint presque tous les jours y passer quelques
heures.

»Elle jouissait chez ses parents d'une indépendance absolue, presque
sans contrôle. Elle confiait à sa mère, la marquise de Tassar de Bruc,
sa fille--car elle n'avait qu'une fille, à cette époque--, et elle était
libre de sortir et d'aller où bon lui semblait. Lorsqu'elle voulait une
liberté plus grande, elle allait visiter son amie de Fontainebleau, et,
à chaque fois, elle gagnait vingt-quatre ou quarante-huit heures sur le
voyage. De mon côté, pour ne pas être gêné par les obligations de la
famille, j'étais ostensiblement parti pour l'Irlande, et j'étais venu me
fixer à demeure rue des Vignes.

»Ces cinq semaines passèrent comme un rêve, et cependant je dois dire
que la séparation ne me fut pas aussi douloureuse que je l'aurais
supposé. Non que le prisme fût brisé! Mais j'ai toujours trouvé
humiliant d'être obligé de se cacher. Je commençais à me lasser de cette
existence de précautions incessantes, et il me tardait un peu
d'abandonner la personnalité de mon ami Francis Burnett et de reprendre
la mienne. Nous nous étions bien jurés, d'ailleurs, madame de Claudieuse
et moi, de ne jamais rester un mois sans passer quelques heures
ensemble, et elle avait imaginé divers expédients pour nous voir sans
danger.

»Un malheur de famille vint précisément, à cette époque, servir nos
projets. Le frère aîné de mon père, cet oncle indulgent qui m'avait
donné de quoi acheter ma maison de Passy, mourut en me léguant toute sa
fortune. Propriétaire de Boiscoran, j'allais désormais avoir des raisons
sérieuses d'habiter le pays et d'y venir, en tout cas sans que personne
s'inquiétât de ce que j'y venais faire.



XIV


Jacques de Boiscoran, c'était manifeste, avait hâte d'en finir, d'en
arriver à la nuit de l'incendie du Valpinson et de savoir enfin, du
célèbre avocat de Sauveterre, ce qu'il avait à craindre ou à espérer.

Après un moment de silence, car la respiration lui manquait, après
quelques pas au hasard dans sa cellule:

--Mais à quoi bon des détails, Magloire, reprit-il d'un ton amer.
Aurez-vous la foi qui vous manque, parce que je vous aurai énuméré une à
une mes entrevues avec la comtesse de Claudieuse et que je vous aurai
rapporté jusqu'à ses moindres paroles?

»Nous en étions vite venus à calculer si exactement et si prudemment nos
pas et nos démarches, que nous nous rencontrions assez fréquemment sans
danger. Nous nous disions en nous quittant, ou elle m'écrivait: "À tel
jour, à telle heure, en tel endroit", et si éloigné que fût le jour, si
incommode que fût l'heure, si grande que fût la distance, nous
arrivions.

»J'étais parvenu promptement à connaître le pays mieux que les plus
vieux braconniers, et rien ne nous servait autant que cette connaissance
parfaite de toutes les retraites ignorées. La comtesse, de son côté, ne
laissait jamais s'écouler trois mois sans découvrir quelque motif urgent
de se rendre à La Rochelle ou à Angoulême, et, de Paris, j'allais l'y
rejoindre. Et rien ne la retenait. Sa grossesse même, car c'est cette
année de 1867 qu'elle eut sa seconde fille, n'empêcha pas ses voyages.
Il est vrai que ma vie à moi se passait sur les grands chemins, et qu'à
tout moment, lorsqu'on s'y attendait le moins, je disparaissais des
semaines entières. Voilà l'explication de cette humeur vagabonde dont se
moquait mon père, et que vous-même, Magloire, m'avez reprochée
autrefois...

--C'est vrai! approuva l'avocat. Je me souviens...

Jacques de Boiscoran ne releva pas l'approbation.

--Je mentirais, poursuivait-il, si je disais que cette vie me
déplaisait. Non. Le mystère et le danger ajoutaient à l'attrait de nos
amours. Les obstacles irritaient ma passion. Je trouvais quelque chose
de sublime dans ce fait de deux êtres intelligents consacrant
exclusivement tout ce qu'ils avaient d'intelligence à poursuivre et à
cacher une dangereuse intrigue.

»Mieux je constatais la vénération dont la comtesse de Claudieuse était
l'objet dans le pays, mieux j'acquérais la preuve de l'habileté de sa
dissimulation et de la profondeur de sa perversité, et plus j'étais fier
d'elle. L'orgueil, en chaudes bouffées, me montait au cerveau, quand, à
Bréchy, où je me rendais le dimanche, uniquement pour elle, je la voyais
passer calme et sereine, dans l'imposante sécurité de sa pure
renommée... Je riais de la naïveté de ces braves dupes qui s'inclinaient
si bas, croyant saluer une sainte, et c'est avec un ravissement idiot
que je me félicitais d'être le seul à connaître la véritable comtesse de
Claudieuse, celle qui prenait si gaiement sa revanche dans notre maison
de la rue des Vignes.

»Mais de tels délires ne sauraient durer... Il ne m'avait pas fallu
beaucoup de temps pour reconnaître que je m'étais donné un maître, et le
plus impérieux et le plus exigeant qui fut jamais. J'avais en quelque
sorte cessé de m'appartenir. J'étais devenu sa chose et je ne devais
plus vivre, respirer, penser, agir que pour elle. Que lui importaient
mes répugnances et mes goûts! Elle voulait, cela suffisait. Elle
m'écrivait: «_Venez»_, il fallait accourir à l'instant. Elle me disait:
«Partez», je n'avais qu'à m'éloigner au plus vite. Au début, c'est avec
joie que j'acceptais le despotisme de son amour; mais peu à peu je me
fatiguai de cette abdication perpétuelle de ma volonté. Il me déplut de
ne pouvoir disposer de moi, de n'oser plus faire un projet vingt-quatre
heures d'avance. Je commençai à sentir la gêne de la corde que je
m'étais passée autour du cou.

»L'idée de fuir me vint. Un de mes amis allait entreprendre un voyage
autour du monde, qui devait durer dix-huit mois ou deux ans; j'eus envie
de partir avec lui. Qui me retenait? J'étais, par ma position et par ma
fortune, absolument indépendant. Pourquoi ne pas suivre cette
inspiration? Ah! pourquoi!... C'est que le prisme n'était pas brisé
encore. C'est que si je maudissais la tyrannie de madame de Claudieuse,
je tressaillais encore quand j'entendais prononcer son nom. C'est que si
je songeais à la fuir, un seul de ses regards me remuait encore jusqu'au
fond des veines. C'est que je lui étais attaché par les mille fils de
l'habitude et de la complicité, ces fils qui semblent plus ténus qu'un
fil de la Vierge, et qui sont plus durs à briser que le câble d'un
vaisseau.

»Pourtant, cette idée qui m'était venue fut cause que, pour la première
fois, je prononçai devant elle le mot de séparation, lui demandant ce
qu'elle ferait si je venais à la quitter. Elle me regarda d'un air
singulier, et, au bout d'un moment: "Est-ce sérieux? me demanda-t-elle.
Est-ce une préface?" Je n'osai pas pousser plus loin, et, m'efforçant de
sourire: "Ce n'est qu'une plaisanterie, répondis-je.

--Alors, fit-elle, n'en parlons pas. Si jamais vous en veniez là, vous
verriez ce que je ferais." Je n'insistai plus, mais son regard me resta
dans l'esprit et me fit comprendre que j'étais bien plus étroitement lié
encore que je ne l'avais supposé. Pour cette raison, rompre devint mon
idée fixe.

--Eh bien! il fallait rompre! s'écria l'avocat. Jacques de Boiscoran
secoua la tête.

--C'est aisé à conseiller, répondit-il. J'ai essayé, je n'ai pas pu. Dix
fois je suis arrivé près de madame de Claudieuse, résolu à lui dire: «Ne
nous revoyons plus», dix fois, au dernier moment, le courage m'a manqué.
Elle m'irritait, j'en arrivais presque à la haïr, mais pouvais-je
oublier combien je l'avais aimée et tout ce qu'elle avait risqué pour
moi?... Puis, pourquoi ne pas l'avouer? elle me faisait peur. Ce
caractère inflexible que j'avais tant admiré jadis m'épouvantait, et je
frissonnais, saisi de vagues et sinistres appréhensions, en songeant à
tout ce dont je la savais capable.

»J'étais donc en proie aux plus affreuses perplexités, lorsque ma mère
me parla d'un mariage qu'elle rêvait pour moi depuis longtemps. Ce
pouvait être le prétexte que je n'avais pas su trouver. À tout hasard,
je demandai à réfléchir. Et la première fois que je me trouvai avec
madame de Claudieuse, rassemblant tout mon courage: "Vous savez ce qui
arrive, lui dis-je, ma mère veut me marier." Elle devint plus pâle que
la mort, et me fixant bien dans les yeux, comme si elle eût espéré lire
jusqu'au fond de mon âme: "Et vous, me demanda-t-elle, que
voulez-vous?--Moi, répondis-je en riant d'un rire forcé, je ne veux rien
pour le moment. Mais il faudra bien tôt ou tard en passer par là. Il
faut à un homme un intérieur, des affections que le monde
reconnaisse...--Et moi, interrompit-elle, que suis-je donc pour
vous?--Vous! m'écriai-je, Geneviève, je vous aime de toutes les forces
de mon âme, mais un abîme nous sépare, vous êtes mariée." Elle me fixait
toujours obstinément. "En d'autres termes, reprit-elle, vous m'avez
aimée pour passer le temps... J'ai été la distraction de votre jeunesse,
la poésie de vos vingt ans, ce roman d'amour que tout homme veut
avoir... Mais vous vous faites grave, il vous faut des affections
sérieuses, et vous m'abandonnez... Soit. Mais que vais-je devenir, moi,
si vous vous mariez?" Je souffrais cruellement. "Vous avez votre mari,
balbutiai-je, vos enfants..." Elle m'arrêta. "C'est cela, fit-elle, je
retournerai vivre au Valpinson, dans ce pays tout plein de votre
souvenir, dont chaque site me rappelle un de nos rendez-vous, près de
mon mari que j'ai trahi, près de mes filles dont une est vôtre... Ce
n'est pas possible, Jacques..." J'étais alors en veine de courage.
"Cependant, dis-je, il est possible que je me marie. Que
feriez-vous?--Oh! peu de chose, me répondit-elle. Je remettrais toutes
vos lettres au comte de Claudieuse..."

Depuis tantôt trente ans qu'il plaidait aux assises, maître Magloire
avait entendu d'étranges confidences. Jamais cependant ses idées
n'avaient été bouleversées comme en ce moment.

--C'est à confondre l'esprit, murmurait-il. Mais Jacques, déjà,
poursuivait:

--La menace de la comtesse de Claudieuse était-elle sérieuse? Je n'en
doutais pas. Affectant cependant un grand calme: «Vous ne feriez pas
cela, lui dis-je.--Sur tout ce que j'ai au monde de cher et de sacré, me
répondit-elle, je le ferais!...»

»Bien des mois se sont écoulés depuis cette scène, Magloire, bien des
événements se sont succédés, et cependant, il me semble qu'elle date
d'hier. Je revois encore la comtesse, plus blanche qu'un spectre,
j'entends toujours sa voix frémissante, et c'est presque textuellement
que je vous rapporte ses paroles: "Ah! ma résolution vous étonne,
Jacques, continuait-elle en phrases enflammées. Je le conçois. Les
femmes qui manquent à leurs devoirs n'ont pas habitué leurs amants à
compter avec elles. Trahies, elles se taisent. Délaissées, elles se
résignent. Sacrifiées, elles cachent leurs larmes, car pleurer, ce
serait avouer la faute. Qui les plaindrait, d'ailleurs, si elles
laissaient soupçonner leur désespoir? L'abandon n'est-il pas le
châtiment prévu! Aussi, parmi les hommes, et il en est d'assez bassement
cyniques pour l'avouer, est-il convenu qu'une femme mariée est une
maîtresse commode, dont on n'a jamais à craindre la jalousie, et qu'on
peut toujours quitter comme on l'a prise, en un moment de caprice! Ah!
lâches que nous sommes! Si nous avions plus de courage, on y regarderait
à deux fois avant de s'emparer de la femme d'autrui!... Mais ce que les
autres n'osent pas, je l'oserai, moi! Il ne sera pas dit que de notre
faute commune il sera fait deux parts, que vous en aurez recueilli tout
le bénéfice et que j'en supporterai tout le châtiment... Quoi! vous,
demain, vous seriez libre de courir à de nouvelles amours et de
recommencer votre vie, et moi, je resterais, seule, au fond de l'abîme
de honte, déchirée de regrets et rongée de remords! Je ne serais dans
votre passé qu'un rêve charmant, et vous seriez dans le mien un souvenir
affreux! Non, non!... Des liens tels que les nôtres, rivés par des
années de complicité, ne se brisent pas ainsi! Vous m'appartenez, vous
êtes à moi, et envers et contre toutes je vous défendrai avec les seules
armes qui soient à ma portée!... Je vous ai dit que je tenais à ma
réputation plus qu'à la vie, mais je ne vous ai pas dit que je tinsse à
la vie!... Mariez-vous... La veille de votre mariage, mon mari saura
tout... Je ne survivrai pas à la perte de mon honneur, mais du moins je
serai vengée! Si vous échappez à la haine du comte de Claudieuse, votre
nom restera attaché à une si tragique histoire que votre vie en sera à
tout jamais perdue..."

»Ainsi elle s'exprimait, Magloire, et avec des emportements dont je ne
saurais vous donner une idée. C'était absurde, ce qu'elle disait,
c'était insensé! Mais la passion n'est-elle pas insensée et absurde? Ce
n'était pas, d'ailleurs, une inspiration soudaine de son orgueil blessé,
que cette vengeance dont elle me menaçait. À la précision de ses
phrases, à la sûreté de ses coups, il m'était impossible de ne pas
reconnaître un projet longuement médité, dont elle avait calculé
l'effroyable portée, et irrévocablement arrêté.

»J'étais atterré. Et comme je gardais un morne silence: "Eh bien!" me
demanda-t-elle froidement. Il me fallait gagner du temps avant tout. "Eh
bien! répondis-je, je ne m'explique pas votre colère. Ce mariage dont je
viens de vous parler n'a jamais existé que dans l'imagination de ma
mère...--Bien vrai? interrogea-t-elle.--Je vous l'affirme." Elle
m'examinait d'un œil soupçonneux. "Allons, je vous crois, dit-elle
enfin, avec un grand soupir. Mais vous voilà prévenu. Et maintenant
chassons ces vilaines idées."

»Elle pouvait les chasser, peut-être; moi, non. C'est la rage dans le
cœur que je la quittai. Ainsi donc, elle avait disposé de moi. J'avais
pour la vie autour du cou cette corde fatale dont les meurtrissures
devenaient chaque jour plus douloureuses. Et à la moindre tentative pour
la rompre, je devais m'attendre à un scandale abominable, à quelqu'une
de ces aventures sinistres qui écrasent un homme. Pouvais-je, du moins,
espérer lui faire entendre raison? Non, je n'en étais que trop sûr. Je
ne savais que trop que je perdrais mon temps à essayer de lui rappeler
que je n'étais pas si coupable qu'elle le voulait bien dire, à essayer
de lui démontrer que sa vengeance atteindrait plus que moi encore son
mari et ses enfants, et que si elle avait à reprocher au comte de
Claudieuse les conditions de leur mariage, ses filles, elles, étaient
innocentes...

»Mais c'est en vain que je m'épuisais à chercher une issue à cette
horrible situation. Sur mon honneur, Magloire, il y avait des moments où
j'étais tenté de passer outre et d'imaginer un semblant de mariage, pour
déterminer la comtesse à agir, pour faire éclater enfin sur moi ces
menaces toujours suspendues sur ma tête. Je ne crains pas le danger,
mais savoir qu'il existe et l'attendre les bras croisés m'est
insupportable. Il faut que je marche à lui. L'idée que madame de
Claudieuse se servait du comte pour me retenir me révoltait. Il me
semblait ridicule et ignoble à la fois qu'elle fît de son mari le
gendarme de son amant. Pensait-elle donc qu'il me faisait peur!... Ah!
comme je lui eusse tout écrit, si cette dénonciation ne m'eût pas paru
si odieuse!

»Ma mère, cependant, m'avait demandé le résultat de mes réflexions au
sujet de ce mariage dont elle m'avait entretenu, et c'est avec un pouce
de rouge sur la face que je lui avais répondu que, décidément, je ne
voulais pas me marier encore, que je me trouvais trop jeune pour
accepter la responsabilité d'une famille. C'était vrai; mais ce ne l'eût
pas été qu'il m'eût fallu le répondre quand même.

»Voilà où j'en étais, me répétant qu'il fallait en finir et flottant
entre plusieurs partis contraires, quand la guerre éclata. Mes opinions
plus encore que mon âge me faisaient soldat. J'accourus à Boiscoran. On
venait d'organiser les mobiles du pays, et ils me nommèrent leur
capitaine, et c'est à leur tête que je rejoignis l'armée de la Loire.
Dans la disposition d'esprit où je me trouvais, la guerre n'avait rien
qui m'effrayât; toute émotion me semblait bonne, qui pouvait me donner
l'oubli. Et si j'ai montré quelque bravoure, mon mérite n'est pas grand.

»Pourtant, comme les semaines s'écoulaient, puis les mois, et que je
n'entendais plus parler de la comtesse de Claudieuse, un secret espoir
me venait qu'elle m'oubliait et que, le temps et l'absence faisant leur
œuvre, elle se résignait.

»La paix signée, je revins à Boiscoran, et pas plus que les mois passés,
la comtesse ne me donna signe de vie. Je commençais à me rassurer et à
reprendre possession de moi-même, quand un jour monsieur de Chandoré, me
rencontrant, m'invita à dîner. J'y allai. Je vis mademoiselle Denise. Il
y avait déjà longtemps que je la connaissais, et son souvenir n'avait
peut-être pas été sans contribuer à me détacher de madame de Claudieuse.
Pourtant, j'avais toujours eu la raison de la fuir, tremblant d'attirer
sur elle quelque sinistre vengeance.

»Rapproché d'elle par son grand-père, je n'eus plus le courage de
m'éloigner. Et le jour où il me sembla lire dans ses yeux si beaux
qu'elle m'aimait, mon parti fut pris, et je me dis que je braverais
tout. Mais comment exprimer mes angoisses, Magloire, et avec quelles
anxiétés chaque soir, en rentrant à Boiscoran, je demandais: "Il n'est
pas venu de lettre?"

»Il n'en venait toujours pas. Et cependant il était impossible que la
comtesse de Claudieuse n'eût pas été informée de mon mariage. Mon père
était venu demander la main de Denise; on me l'avait accordée, j'avais
été admis officiellement à faire ma cour, il ne restait plus à fixer que
le jour de la cérémonie... Ce calme m'épouvantait!

Épuisé, haletant, Jacques de Boiscoran s'était arrêté, appuyant ses deux
mains sur sa poitrine, comme pour comprimer les battements désordonnés
de son cœur.

Il touchait au dénouement. Et cependant, c'est en vain qu'il attendait
de l'avocat de Sauveterre un mot, un signe d'encouragement. Maître
Magloire demeurait impénétrable, son visage restait aussi impassible
qu'un masque de plomb.

Enfin, avec un grand effort:

--Oui, reprit Jacques, ce calme me semblait présager la tempête. Être
aimé de Denise, c'était trop de bonheur. J'attendais un éclat, une
catastrophe, quelque chose de funeste. Je l'attendais si positivement
que j'avais fini par décider en moi-même qu'il était de mon devoir de
tout avouer à monsieur de Chandoré. Vous le connaissez, Magloire. Il
est, ce vieux gentilhomme, la plus pure, la plus respectable expression
de l'honneur. Je pouvais lui confier mon secret tout aussi impunément
qu'autrefois, en mes heures de délire, je livrais au vent de la nuit le
nom de Geneviève.

»Hélas! pourquoi ai-je tant hésité, tant combattu, tant tardé?... Un mot
prononcé alors me sauvait, et je ne serais pas ici, accusé d'un crime
atroce, innocent et réduit à vous voir douter de mes paroles. Mais la
fatalité était sur moi. Après avoir durant toute une semaine remis mes
aveux, un soir, sur un mot de Denise à propos des pressentiments, je me
dis, bien décidé à me tenir parole: ce sera demain.» Et le lendemain, en
effet, je partis de Boiscoran de bien meilleure heure que de coutume, et
à pied, parce que j'avais à donner des ordres à une douzaine d'ouvriers
qui travaillaient à mes vignes. Je pris au plus court, par les champs.
Hélas! pas un détail n'est sorti de ma mémoire! Et mes ordres donnés, je
venais de regagner la grande route, quand je rencontrai le vieux curé de
Bréchy, qui est mon ami. "Il faut, me dit-il, que vous me fassiez un
bout de conduite. Puisque vous allez à Sauveterre, cela ne vous
allongera pas beaucoup de prendre la traverse, qui passe par le
Valpinson et les bois de Rochepommier." À quoi tiennent les destinées,
cependant! J'accompagnai le curé, et je ne le quittai qu'à cet endroit
où la grande route et la traverse se croisent, et qu'on appelle dans le
pays la «Cafourche des Maréchaux». Sitôt seul, je doublai le pas, et
j'avais presque traversé le bois, quand tout à coup, à vingt pas de moi,
venant en sens inverse, je reconnus la comtesse de Claudieuse...

»Si grand que fût mon émoi, je poursuivis mon chemin, résolu à me
contenter de la saluer sans lui adresser la parole. Ainsi je fis, et
déjà je la dépassais, quand je l'entendis m'appeler: "Jacques!..." Je
m'arrêtai, ou plutôt je fus cloué sur place par cette voix qui, si
longtemps, avait eu sur mon âme un empire absolu. Aussitôt elle
s'approcha. Elle était plus émue que moi encore, son regard vacillait,
ses lèvres tremblaient. "Eh bien! me dit-elle, ce n'est pas une
illusion, cette fois vous épousez mademoiselle de Chandoré." Le temps
était passé des ménagements. "Oui, répondis-je.--Ainsi, c'est bien vrai,
reprit-elle, tout est bien fini! C'est en vain que je vous rappellerais
ces serments d'un éternel amour que vous me juriez autrefois, tenez,
là-bas, sous ce bouquet de chênes, en face de cet admirable horizon...
Ce sont les mêmes arbres et le même paysage, et je suis toujours la même
femme... Votre cœur seul a changé..." Je ne répondis pas. "Vous l'aimez
donc bien!" insista-t-elle. Obstinément je gardai le silence. "Je vous
comprends, fit-elle, je ne vous comprends que trop. Et elle, Denise?
Elle vous aime à ce point de ne savoir plus le dissimuler. Elle arrête
ses amies pour leur apprendre son mariage et leur dire combien elle est
heureuse... Oh, oui! bien heureuse, en effet!... Cet amour qui était ma
honte est sa gloire, à elle... J'étais réduite à m'en cacher comme d'un
crime, elle s'en pare comme d'une vertu... Les conventions sociales sont
absurdes et iniques, mais bien fou qui cherche à s'y soustraire..." Des
larmes, les premières que je lui aie vues répandre, brillaient entre ses
longs cils. "N'être plus rien pour vous, reprit-elle, rien!... Ah! j'ai
trop calculé! Vous souvient-il qu'au lendemain de la mort de votre
oncle, riche désormais, vous me proposiez de fuir?... J'ai refusé. Je
tenais à ma renommée, j'avais soif de considération. Je croyais qu'on
peut faire deux parts de sa vie: consacrer l'une au plaisir et l'autre à
l'hypocrisie du devoir. Pauvre folle!... Et cependant, il y a bien
longtemps que j'ai deviné votre lassitude. Je vous connaissais si bien!
Votre cœur était pour moi comme un livre ouvert où je lisais vos plus
secrètes pensées. Alors je pouvais vous retenir encore. Il fallait me
faire humble, prévenante, soumise. Au lieu de cela, j'ai prétendu
m'imposer..." Un spasme lui coupa la parole, puis brusquement: "Et vous,
me demanda-t-elle, êtes-vous heureux, au moins?--Je ne puis l'être
complètement, vous sachant malheureuse répondis-je. Mais il n'est pas de
douleur que le temps ne cicatrise, vous oublierez...--Jamais!"
s'écria-t-elle. Et baissant la voix: "Puis-je vous oublier,
poursuivit-elle, alors que sans cesse je retrouve votre regard dans les
yeux de ma plus jeune fille!... Monsieur de Claudieuse est pour elle
plus affectueux que pour l'aînée... Vous doutez-vous ce que je souffre,
quand il la tient sur ses genoux, quand il la caresse, quand il
l'embrasse?... Comprenez-vous quelle violence je dois me faire, pour ne
pas la lui arracher, pour ne pas lui crier: "Eh! tu vois bien qu'elle
n'est pas tienne, celle-là! Ah! le crime est affreux, mon Dieu! mais
quel châtiment!"

»Des gens, au loin, apparaissaient sur la route. "Remettez-vous", lui
dis-je. Elle se roidit contre son émotion. Les gens passèrent en nous
saluant poliment. Et après un moment: "Enfin, reprit-elle, à quand le
mariage?" Je tressaillis. D'elle-même elle venait au-devant de
l'explication. "Il n'est pas encore fixé, dis-je. Ne devais-je pas vous
voir avant? Vous m'avez fait autrefois certaines menaces...--Et vous
aviez peur?--Non. Je croyais vous connaître assez pour être sûr que vous
ne voudriez me punir comme d'un crime de vous avoir aimée. Tant
d'événements sont survenus depuis ce jour où vous me menaciez...--Oui,
bien des événements en effet, interrompit-elle. Mon pauvre père est
incorrigible. Une fois encore, il s'est exposé follement, et de nouveau
mon mari a dû sacrifier une grosse somme pour le sauver. Ah! monsieur de
Claudieuse est un noble cœur, et il est bien fâcheux que je sois la
seule envers qui jamais il ait manqué de générosité. Chacun de ces
bienfaits dont il me comble, dont il m'écrase, est pour moi un nouveau
grief... mais en les acceptant je me suis enlevé le droit de le frapper
d'un coup plus terrible que le coup de la mort... Vous pouvez épouser
Denise, Jacques, vous n'avez rien à craindre de moi..."

»Ah! je n'espérais pas tant, Magloire. Éperdu de joie, je saisis sa
main, et la portant à mes lèvres: "Vous êtes la meilleure des amies!",
m'écriai-je. Mais vivement, et comme si mes lèvres l'eussent brûlée,
elle retira sa main: "Non, pas cela", dit-elle en pâlissant. Et
maîtrisant à peine son trouble: "Cependant, il faut nous revoir encore
une fois, reprit-elle. Vous avez mes lettres, n'est-ce pas?--Je les ai
toutes.--Eh bien! il faut me les rapporter... Mais où, et comment? Il
m'est bien difficile de m'absenter, en ce moment, la plus jeune de mes
filles... notre fille, Jacques, est bien malade... Cependant il faut en
finir. Voyons, jeudi, êtes-vous libre?... Oui... En ce cas, jeudi soir,
vers neuf heures, soyez au Valpinson... Vous me trouverez de l'autre
côté des chais, à l'entrée du bois, près de ces vieilles tours de
l'ancien château que mon mari a fait réparer.--Est-ce bien prudent?
demandai-je.--Ai-je jamais rien livré au hasard, me répondit-elle, et
est-ce en ce moment que je manquerais de prudence! Fiez-vous à moi!
Allons, il faut nous séparer, Jacques. À jeudi, et soyez exact."

»Étais-je donc libre? La chaîne était-elle brisée, redevenais-je enfin
mon maître? Je le crus, et dans le délire de ma liberté, je pardonnais à
madame de Claudieuse toutes mes angoisses depuis un an. Que dis-je? Déjà
je m'accusais d'injustice et de cruauté. Je l'admirais de s'immoler à
mon bonheur. J'aurais voulu, dans l'effusion de ma reconnaissance,
m'agenouiller à ses pieds et baiser le bas de sa robe. Confier mon
secret à monsieur de Chandoré devenait inutile. Je pouvais rentrer à
Boiscoran.

»Mais j'étais à plus de moitié chemin, je continuai, et quand j'arrivai
à Sauveterre, mon visage reflétait si bien l'épanouissement de mon âme,
que Denise me dit: "Il vous arrive quelque chose d'heureux, Jacques!..."
Oh, oui! de bien heureux. Pour la première fois près d'elle, je
respirais librement. Il m'était permis de l'aimer sans trembler que mon
amour ne lui fût fatal.

»Cette sécurité dura peu. Réfléchissant, je ne tardai pas à m'étonner du
singulier rendez-vous que madame de Claudieuse m'avait assigné. Ne
serait-ce pas un piège? pensais-je, à mesure que le jour approchait.

»Toute la journée du jeudi, je fus assailli par les plus tristes
pressentiments. Si j'avais su comment faire prévenir la comtesse, très
certainement je ne serais pas allé à son rendez-vous. Mais je n'avais
aucun moyen de l'avertir. Et je la connaissais assez pour savoir que lui
manquer de parole, ce serait tout remettre en question.

»Je dînai cependant à mon heure accoutumée, et, quand j'eus achevé, je
montai à mon appartement, où j'écrivis à Denise de ne pas m'attendre de
la soirée, que je serais retenu loin d'elle par une affaire de la plus
haute importance. Je remis cette lettre au fils de mon fermier, Michel,
en lui commandant de la porter sans perdre une minute. Cela fait, je
réunis toutes les lettres de madame de Claudieuse en un paquet que je
mis dans ma poche. Je pris mon fusil, et je partis. Il pouvait être huit
heures. Il faisait encore grand jour...

Que maître Magloire ajoutât ou non foi au récit du prévenu, il était
manifestement intéressé au plus haut point. Il avait rapproché sa
chaise. À tout moment des exclamations sourdes lui échappaient.

--En toute autre circonstance, reprit Jacques, j'aurais suivi, pour me
rendre au Valpinson, une des deux routes ordinaires. Travaillé de
défiances comme je l'étais, je ne songeai qu'à me cacher, et je pris à
travers les marais. Ils étaient en partie inondés, je le savais, mais je
comptais, pour n'être pas arrêté par l'eau, sur ma parfaite connaissance
du terrain et sur mon agilité. Je me disais que par-là je ne serais
certainement pas vu, que je ne rencontrerais personne...

»Je me trompais. En arrivant au déversoir de la Seille, et au moment de
le traverser, je me trouvai en face du gars Ribot, le fils d'un fermier
de Bréchy. Il parut tellement surpris de me voir en cet endroit que je
me crus obligé de lui expliquer ma présence, et mon trouble me rendant
stupide, je lui dis que j'avais affaire à Bréchy et que je traversais
les marais pour tirer des oiseaux d'eau. "Si c'est ainsi, fit-il en
ricanant, nous ne chassons point le même gibier." Il s'éloigna, mais
cette rencontre me contraria vivement. Et c'est en envoyant le gars
Ribot à tous les diables que je continuai ma route qui, de plus en plus,
devenait difficile et périlleuse.» Neuf heures devaient être sonnées
depuis longtemps, lorsque j'arrivai aux environs du Valpinson. Mais la
nuit était fort claire. Je redoublai de précautions. L'endroit choisi
par la comtesse pour notre rendez-vous était éloigné de plus de deux
cents mètres de l'habitation et des métairies, abrité par les bâtiments
des chais et tout rapproché du bois.

»C'est par le bois que j'approchai. Caché par les arbres, j'explorai le
terrain, et je ne tardai pas à apercevoir madame de Claudieuse, debout
près d'une des vieilles tours. Elle était vêtue d'un peignoir de
mousseline claire qui se voyait de très loin.

»Ne découvrant rien de suspect, j'avançai, et dès qu'elle m'aperçut:
"Voilà près d'une heure que je vous attends", me dit-elle. Je lui
expliquai les difficultés du chemin que j'avais pris, et tout de suite:
"Mais où est votre mari? lui demandai-je.--Il souffre de ses
rhumatismes, me répondit-elle, il est couché.--Ne s'étonnera-t-il pas de
votre absence?--Non. Il sait que je dois veiller la plus jeune de mes
filles... Je suis sortie par la petite porte de la buanderie." Et sans
me laisser répliquer: "Mais où sont mes lettres? reprit-elle.--Les
voici", dis-je en les lui tendant. Elle les prit d'un mouvement
fiévreux, en disant à demi-voix: "Il y en a quatre-vingt-quatre." Et
sans le souci de l'injure qu'elle me faisait, elle se mit à les compter.
"Elles y sont bien toutes", dit-elle quand elle eut fini. Et tirant un
paquet de son sein: "Et voici les vôtres", ajouta-t-elle. Mais elle ne
me les donna pas. "Nous allons, déclara-t-elle, les brûler." Je
tressaillis de surprise. "Y pensez-vous? m'écriai-je, ici, à cette
heure... La flamme attirerait quelqu'un.--Qui? Que craignez-vous?
D'ailleurs nous allons entrer sous bois... Allons, donnez-moi des
allumettes." Je cherchai dans toutes mes poches, mais inutilement. "Je
n'en ai pas, répondis-je.--Allons donc, vous, un fumeur obstiné, vous
qui, même près de moi, ne saviez pas renoncer à vos cigares...--J'ai
oublié ma boîte hier chez monsieur de Chandoré." Elle frappait du pied
violemment. "Puisque c'est ainsi, dit-elle, je vais rentrer en
prendre..." C'était un retard et une imprudence nouvelle. Comprenant
qu'il fallait en passer par où elle voulait: "C'est inutile, dis-je,
attendez."

»Il est un moyen, connu de tous les chasseurs, de remplacer les
allumettes. Je l'employai. Retirant de mon fusil une cartouche, j'en
enlevai la charge de plomb, que je remplaçai par un morceau de papier.
Appuyant ensuite mon arme contre terre, pour étouffer l'explosion,
j'enflammai la poudre... Nous avions du feu, je le communiquai aux
lettres... Et quelques minutes après, il ne restait plus que des débris
noircis que j'émiettai entre mes mains et que j'éparpillai au vent...

»Immobile autant qu'une statue, madame de Claudieuse me regardait
faire... "Voilà donc, murmura-t-elle, ce qu'il reste de cinq années de
notre vie, de nos amours et de vos serments! Des cendres..." Je ne
répondis que par une exclamation équivoque. J'avais hâte de me retirer.
Elle ne le comprit que trop, et violemment: "Décidément, je vous fais
donc horreur! s'écria-t-elle.--Nous venons, dis-je, de commettre une
imprudence inouïe...--Eh! qu'importe!" Puis, d'une voix sourde: "Le
bonheur vous attend, vous, ajouta--elle, et une nouvelle vie pleine
d'enivrantes promesses, il est naturel que vous ayez peur... Moi, dont
la vie est finie et qui n'ai plus rien à attendre, en qui vous avez tué
jusqu'à l'espérance, moi je ne crains pas..." Je sentais monter sa
colère. "Regretteriez-vous donc votre générosité, Geneviève? dis-je
doucement.--Peut-être! répondit-elle d'un accent qui me fit frémir. J'ai
été bien faible et bien lâche... Comme vous devez rire de moi... Quelle
chose misérable qu'une femme abandonnée qui se résigne et qui
pleure!..." Puis brusquement: "Avouez, reprit-elle, que vous ne m'avez
jamais aimée.--Ah! vous savez bien le contraire.--Pourtant, vous
m'abandonnez... pour une autre... pour cette Denise!--Vous êtes mariée,
vous ne pouviez être à moi.--Alors si j'avais été... libre... Si j'avais
été... veuve...--Vous seriez ma femme, vous le savez bien!" D'un geste
éperdu elle leva les bras au ciel, et d'une voix qui me parut retentir
jusqu'au château: "Sa femme! s'écria-t-elle. Si j'étais veuve, je serais
sa femme... ô mon Dieu! heureusement, cette idée affreuse ne m'est pas
venue plus tôt!..."

Tout d'une pièce, à ces mots, le célèbre avocat de Sauveterre se dressa,
et se plantant devant Jacques de Boiscoran et l'enveloppant d'un de ces
regards qui essayent de fouiller au plus profond des consciences:

--Et après? interrogea-t-il.

Pour conserver encore quelques apparences de sang-froid, Jacques n'avait
pas trop de toute sa volonté.

--Ensuite, répondit-il, je tentai l'impossible pour calmer madame de
Claudieuse, pour l'émouvoir, pour la ramener aux sentiments généreux des
jours passés... J'étais bouleversé au point de ne plus voir clair en
moi... Je la haïssais d'une haine mortelle, et cependant je ne pouvais
m'empêcher de la plaindre... Je suis homme, et il n'est pas d'homme qui
ne soit touché de se voir l'objet de tels regrets et d'un si effrayant
désespoir... Sais-je tout ce que je lui ai dit! Il y allait de mon
bonheur et du bonheur de Denise. Je ne suis pas un héros de roman, moi!
J'ai été lâche, je me suis humilié, j'ai supplié, j'ai menti... J'ai
juré que c'était ma famille surtout qui voulait mon mariage...
J'espérais, à force de paroles caressantes, adoucir l'amertume de mon
abandon... grossier!

»Elle écoutait plus froide qu'un bloc de glace, et dès que je m'arrêtai:
"Et c'est à moi que vous contez tout cela, fit-elle avec un rire
sinistre. Votre Denise!... Eh! si j'étais une femme comme les autres, je
me tairais aujourd'hui, et avant un an je vous reverrais à mes pieds."
Avait-elle donc réfléchi depuis notre rencontre sur la grande route?
Était-ce la convulsion suprême de la passion, au moment où se brisaient
nos derniers liens! Je voulais parler encore, mais brusquement: «Oh!
assez! interrompit-elle, épargnez-moi du moins l'offense de votre
commisération! Je verrai... Je ne vous promets rien... Adieu!..."

»Et elle s'enfuit vers le château, et je restai planté sur mes jambes,
hébété de stupeur, me demandant si elle ne courait pas tout avouer au
comte de Claudieuse. C'est même à ce moment que, machinalement, je
retirai de mon fusil la cartouche brûlée et que je la remplaçai par une
neuve... Puis, comme rien ne bougeait, je m'éloignai à grands pas.

--Quelle heure était-il? interrogea maître Magloire.

--Il me serait impossible de le préciser. Il est de ces tourmentes
pendant lesquelles on perd toute notion du temps. J'ai pris, pour
revenir, par les bois de Rochepommier...

--Et vous n'avez rien vu?

--Non.

--Rien entendu?

--Rien.

--Pourtant, d'après votre récit, vous ne pouviez être loin du Valpinson
quand l'incendie a éclaté...

--C'est vrai, et en rase campagne j'aurais certainement aperçu les
flammes. Mais j'étais sous bois, les arbres me dérobaient l'horizon...

--Et ces mêmes arbres ont empêché la détonation des deux coups de fusil
tirés sur monsieur de Claudieuse d'arriver jusqu'à vous...

--Ils auraient pu y contribuer. Mais il n'en était pas besoin. Je
remontais le vent qui était déjà violent, et il est prouvé que dans de
telles conditions, on n'entend pas à cinquante mètres de l'explosion
d'une arme de chasse.

C'est bien juste si maître Magloire réprimait ses mouvements
d'impatience. Et, sans s'apercevoir que lui, l'avocat, il était plus dur
que le juge d'instruction:

--Ainsi, reprit-il, vous croyez que votre récit répond à tout!

--Je crois que mon récit, qui est l'expression de la plus scrupuleuse
vérité, explique les charges relevées contre moi par monsieur
Galpin-Daveline... Il explique comment je tenais à cacher ma visite au
Valpinson, comment j'ai été rencontré à l'aller et au retour, et à des
heures qui correspondent à celles de l'incendie; comment enfin mon
premier mouvement a été de tout nier... Il explique encore pourquoi
l'enveloppe d'une de mes cartouches a été ramassée près des ruines, et
pourquoi l'eau où j'avais lavé mes mains en rentrant était noire...

Rien ne semblait devoir ébranler les convictions de l'avocat de
Sauveterre.

--Et le lendemain, demanda-t-il, quand on est venu vous arrêter, quelle
a été votre première impression?

--J'ai pensé immédiatement au Valpinson...

--Et quand on vous a appris quel crime avait été commis?

--Je me suis dit que madame de Claudieuse avait voulu devenir veuve.

Tout le sang de maître Magloire affluait à son visage.

--Malheureux! s'écria-t-il, osez-vous bien accuser la comtesse de
Claudieuse d'un tel forfait!

La colère rendait des forces à Jacques.

--Qui donc accuserais-je! répondit-il. Un crime a été commis, et dans de
telles conditions qu'il ne peut l'avoir été que par elle ou par moi. Je
suis innocent, donc elle est coupable...

--Pourquoi n'avoir pas dit tout cela le premier jour?

Jacques haussa les épaules.

--Combien donc de fois, répondit-il d'un ton d'ironie arrière, et sous
combien de formes faudra-t-il que je vous expose mes raisons? Si je me
suis tu le premier jour, c'est que j'ignorais les circonstances du
crime, c'est qu'il me répugnait d'accuser une femme qui a été ma
maîtresse et que la passion a rendue criminelle; c'est qu'enfin, tout en
me sentant compromis, je ne me croyais pas en danger... Plus tard, j'ai
gardé le silence, parce que j'espérais que la justice saurait découvrir
la vérité, ou que madame de Claudieuse ne pourrait supporter l'idée de
me voir accusé, moi, innocent... Plus tard, enfin, quand j'ai reconnu le
péril, j'ai eu peur de la vérité...

L'honnêteté de l'avocat semblait révoltée.

--Vous mentez, Jacques! interrompit-il, et je vais vous dire pourquoi
vous vous êtes tu! C'est qu'il était difficile de trouver un roman qui
s'ajustât à toutes les circonstances de la prévention... Mais vous êtes
un homme de ressources, vous avez cherché et vous avez trouvé. Rien ne
manque à votre récit, rien... que la vraisemblance. Vous me diriez que
madame de Claudieuse a volé son éclatante renommée, qu'elle a été cinq
ans votre maîtresse, peut-être consentirais-je à vous croire... Mais
qu'elle ait de sa main incendié sa maison, et qu'elle se soit armée d'un
fusil pour tirer sur son mari, c'est ce que jamais vous ne me ferez
admettre...

--C'est la vérité, pourtant.

--Non, car le témoignage de monsieur de Claudieuse est précis, il a vu
son assassin, c'est un homme qui a tiré sur lui...

--Et qui vous dit que monsieur de Claudieuse ne sait pas tout, et qu'il
ne veut pas sauver sa femme et me perdre... Ce serait une vengeance,
cela...

L'objection éblouit une seconde l'avocat, mais la rejetant bien vite:

--Ah! taisez-vous! s'écria-t-il, ou prouvez...

--Toutes les lettres sont brûlées.

--Quand on a été cinq ans l'amant d'une femme, on a toujours des
preuves.

--Vous voyez bien que non.

--Ne vous obstinez pas, prononça maître Magloire. (Et d'une voix
qu'altéraient l'émotion et la pitié:) Malheureux! ajouta-t-il, ne
comprenez-vous donc pas que, pour échapper au châtiment d'un crime, vous
commettez un crime mille fois plus grand?...

Jacques se tordait les mains.

--C'est à devenir fou! disait-il.

--Et quand moi, votre ami, je vous croirais, poursuivait maître
Magloire, à quoi cela vous servirait-il? Les autres vous
croiraient-ils!... Tenez, je vais vous dire toute ma pensée: je serais
sûr de la vérité de votre récit, que jamais, sans preuves, je n'en
ferais mon moyen de défense... Plaider cela, entendez-vous bien, ce
serait vous perdre.

--C'est cependant ce qui sera plaidé, puisque c'est la vérité...

--Alors, interrompit maître Magloire, vous chercherez un autre
défenseur.

Et il se dirigeait vers la porte, il se retirait.

--Dieu puissant! s'écria Jacques, éperdu, il m'abandonne...

--Non, répondit l'avocat; mais je ne saurais discuter avec vous dans
l'état d'exaltation où vous êtes... Vous réfléchirez... Je reviendrai
demain...

Il sortit, et Jacques de Boiscoran s'affaissa comme une masse sur une
des chaises de la prison.

--C'en est fait, balbutiait-il, je suis perdu!



XV


Pendant ce temps, rue de la Rampe, l'anxiété était affreuse.

Dès huit heures du matin, tantes Lavarande et la marquise de Boiscoran,
M. de Chandoré et maître Folgat étaient venus s'établir au salon et y
attendre le résultat de l'entrevue.

Mlle Denise ne descendit que plus tard, et son grand-père ne put
s'empêcher de remarquer qu'elle s'était préoccupée de sa toilette.

--N'allons-nous pas revoir Jacques! répondit-elle avec un sourire où
éclataient la confiance et la joie.

C'est qu'en effet elle était bien persuadée qu'il devait suffire d'un
mot de Jacques à son avocat pour confondre la prévention, et qu'il
allait reparaître triomphant au bras de maître Magloire.

Les autres ne partageaient pas ces espérances. Tantes Lavarande, plus
jaunes que leurs vieilles dentelles, se tenaient immobiles dans un coin,
Mme de Boiscoran dévorait ses larmes, et maître Folgat faisait son
possible pour paraître absorbé dans la contemplation d'un recueil de
gravures. Moins maître de soi, grand-père Chandoré arpentait le salon,
les mains derrière le dos, répétant toutes les dix minutes:

--C'est incroyable comme le temps semble long quand on attend!

À dix heures, pas de nouvelles.

--Maître Magloire aurait-il donc oublié sa promesse? dit Mlle Denise
que l'inquiétude gagnait.

--Non, il ne l'a pas oubliée, dit un nouvel arrivant.

C'était l'excellent M. Séneschal qui, en effet, une heure plus tôt,
avait croisé maître Magloire rue Nationale, et qui venait aux
informations, un peu pour lui, ajoutait-il, mais beaucoup pour Mme
Séneschal qui, depuis vingt-quatre heures, était malade d'anxiété.

Onze heures sonnèrent. La marquise de Boiscoran se leva.

--Je ne saurais, dit-elle, supporter une minute de plus cette mortelle
incertitude; je vais à la prison.

--Et je vous y accompagne, chère mère, déclara Mlle Denise.

Mais une telle démarche n'était guère raisonnable. M. de Chandoré la
combattit, soutenu par M. Séneschal et par maître Folgat.

--On peut, du moins, envoyer quelqu'un, proposèrent timidement les
tantes Lavarande.

--C'est une idée, approuva M. de Chandoré.

Il sonna, et ce fut le vieil Antoine qui accourut à l'appel de la
sonnette, le vieil Antoine qui, depuis la veille, sachant la fin de
l'instruction, était venu s'établir à Sauveterre.

Dès qu'on lui eut expliqué ce qu'on attendait de lui:

--Avant une demi-heure je serai de retour, dit-il.

Et c'est en effet au pas de course qu'il descendit la rue de la Rampe,
qu'il suivit la rue Nationale et remonta la rue du Château.

En le voyant paraître, M. Blangin, le geôlier, devint tout pâle. M.
Blangin ne dormait plus depuis qu'il avait reçu de Mlle Denise
dix-sept mille francs en or... Lui, l'ami des gendarmes autrefois, il
frissonnait maintenant lorsqu'il voyait le brigadier entrer dans sa
geôle. Ce n'est pas qu'il eût des remords d'avoir trahi son devoir, non,
c'est qu'il tremblait d'être découvert. Déjà, à plus de dix reprises, il
avait changé de place le bas de laine qui renfermait son trésor; mais en
quelque endroit qu'il l'enfouît, il lui semblait toujours que les
regards de ses visiteurs s'arrêtaient obstinément sur sa cachette.

Il se rassura, cependant, lorsque Antoine lui eut exposé l'objet de sa
mission, et du ton le plus civil:

--Maître Magloire, répondit-il, était ici à neuf heures précises. Je
l'ai conduit immédiatement à la cellule de monsieur de Boiscoran, et,
depuis ce moment, ils parlent, ils parlent...

--Vous en êtes sûr?

--Naturellement. Ne dois-je pas savoir tout ce qui se passe dans ma
prison!... Je suis allé prêter l'oreille... Mais on n'entend rien du
corridor. Ils ont fermé le guichet, et la porte est épaisse.

--C'est singulier, murmura le vieux serviteur.

--C'est mauvais signe aussi, déclara le geôlier d'un air capable. J'ai
remarqué que les prévenus qui en ont si long à conter à leur défenseur
attrapent toujours le maximum...

Antoine, comme de raison, ne rapporta pas à ses maîtres la lugubre
réflexion de Blangin; mais ce qu'il leur apprit de la longueur de
l'entrevue suffit à accroître leurs appréhensions.

Peu à peu, les couleurs avaient disparu des joues de Mlle Denise, et
c'est d'une voix dont les larmes altéraient le timbre si pur qu'elle dit
que peut-être elle eût mieux fait de prendre des vêtements de deuil, et
que de voir ainsi toute la famille réunie, cela lui rappelait les
apprêts d'une cérémonie funèbre...

L'arrivée soudaine du docteur Seignebos lui coupa la parole. Il était
fort en colère, comme toujours, il ne salua personne, selon son
habitude. Mais dès le seuil:

--Sotte ville que Sauveterre! s'écria-t-il, ville de cancans et de
caquets, ville d'indiscrets et de bavards... C'est à se cacher, à
déserter, à fuir... De chez moi à ici, vingt curieux implacables m'ont
arrêté, sous prétexte que je suis votre médecin, pour me demander où en
est l'affaire de monsieur de Boiscoran. Car la ville est en rumeur... La
ville sait que Magloire est à la prison, et c'est à qui saura le premier
ce que Jacques et lui ont pu se dire... (Il avait déposé sur la table
son chapeau à bords immenses, et tout en promenant autour du salon un
regard un peu inquiet:) Et ici, interrogea-t-il, on ne sait rien encore.

--Rien, répondirent en même temps M. Séneschal et maître Folgat.

--Et ce retard nous épouvante, dit Mlle Denise.

--Pourquoi donc? fit le médecin. (Et retirant et essuyant vivement ses
lunettes d'or:) Pensiez-vous donc, chère demoiselle, fit-il, que
l'affaire de Jacques de Boiscoran serait terminée en cinq minutes? Si on
vous l'a laissé croire, on a eu tort...

Moi qui méprise les ménagements, je vais vous dire toute ma pensée... Au
fond de ces événements du Valpinson, s'agite, j'en mettrais la main au
feu, quelque ténébreuse intrigue qu'il ne sera pas facile de
débrouiller. Certainement nous tirerons Jacques d'affaire, mais je
crains que ce ne soit pas sans peine...

--Monsieur Magloire Mergis! annonça le vieil Antoine.

Le célèbre avocat de Sauveterre entra. Il était si défait et ses traits
gardaient si profondément la trace de ses émotions, qu'à tous vint la
même et fatale pensée qu'exprima Mlle Denise en s'écriant:

--Jacques est perdu!

Maître Magloire ne répondit pas non.

--Je crois sa situation périlleuse, dit-il.

--Jacques! murmura la marquise de Boiscoran, mon fils!

--J'ai dit périlleuse, reprit l'avocat; mais c'est étrange que j'aurais
dû dire, inimaginable et de nature à déconcerter toutes les
prévisions...

--Parlez, monsieur, fit Mme de Boiscoran. L'embarras de l'avocat
était extrême, et c'est avec une visible détresse que ses regards
allaient alternativement des tantes Lavarande à Mlle Denise. Mais
personne n'y prenait garde. Ce que voyant:

--Il faut avant, déclara-t-il, que je reste seul avec ces messieurs...

Docilement, les tantes Lavarande se levèrent et entraînèrent dehors la
mère et la fiancée de Jacques, qui semblait près de défaillir.

Et, dès que la porte fut refermée:

--Merci, maître Magloire! s'écria grand-père Chandoré, fou de douleur,
merci de me donner le temps de préparer mon enfant au coup terrible, car
je ne vous ai que trop compris, Jacques est coupable...

--Arrêtez, interrompit l'avocat, je n'ai rien dit de pareil... Plus que
jamais, monsieur de Boiscoran proteste de son innocence; seulement, il
allègue pour se justifier un fait tellement invraisemblable, tellement
inadmissible...

--Enfin, que dit-il? interrogea M. Séneschal.

--Il prétend que la comtesse de Claudieuse était... sa maîtresse.

Le docteur Seignebos bondit et, rajustant ses lunettes d'or d'un geste
triomphant:

--J'en étais sûr! s'écria-t-il. Je l'avais deviné! Maître Folgat, en
cette occasion, ne pouvait avoir, il le comprenait bien, voix
délibérative. Il arrivait de Paris avec les idées de Paris, et quoi
qu'il eût entendu dire déjà, le nom de la comtesse de Claudieuse ne lui
révélait rien.

Mais à l'effet qu'il fit sur les autres, il put juger l'allégation de
Jacques de Boiscoran.

Loin de partager l'impression du docteur Seignebos, grand-père Chandoré
et M. Séneschal parurent aussi révoltés que maître Magloire.

--Ce n'est pas croyable! déclara l'un.

--C'est impossible! prononça l'autre. Maître Magloire secouait la tête.

--Et voilà justement, fit-il, ce que j'ai répondu à Jacques.

Mais le docteur n'était pas de ces hommes qui s'étonnent ou s'effrayent
de n'être pas de l'avis de tout le monde.

--Vous ne m'avez donc pas entendu! s'écria-t-il, vous ne m'avez donc pas
compris! La preuve que le fait n'est ni invraisemblable ni impossible,
c'est que je le soupçonnais. Et c'était indiqué, pardieu!... À quel
propos un garçon tel que Jacques, heureux comme pas un, riche, bien
tourné, amoureux et aimé d'une charmante fille, irait-il s'amuser à
incendier les maisons et assassiner les gens!... Vous me répondrez que
monsieur de Claudieuse ne lui était pas sympathique! Diable! Si tous les
gens qui exècrent le docteur Seignebos se mettaient à lui tirer dessus,
savez-vous que j'aurais le corps plus troué qu'une écumoire! De vous
tous, maître Folgat ici présent est le seul à n'avoir pas eu la
berlue...

Modestement, le jeune avocat essaya de protester:

--Monsieur...

Mais l'autre lui coupant la parole:

--Oui, monsieur, poursuivit-il, vous y avez vu clair, et, la preuve,
c'est que tout de suite vous avez cherché l'âme, l'inspiration, la
cause, la pensée, le mobile, la femme, enfin, de l'énigme. La preuve,
c'est que vous êtes allé demandant à tous, à Antoine, le valet de
chambre, à monsieur de Chandoré, à monsieur Séneschal, à moi-même, si
Jacques de Boiscoran n'avait pas ou n'avait pas eu quelque passion dans
le pays. Tous vous ont répondu non, étant à mille lieues de se douter de
la vérité. Seul, sans vous répondre précisément, je vous ai donné à
entendre que votre sentiment était le mien, et ce en présence de
monsieur de Chandoré.

--C'est exact! affirmèrent le vieux gentilhomme et maître Folgat.

M. Seignebos triomphait. Et toujours gesticulant, et toujours retirant
et remettant ses lunettes d'or:

--C'est que j'ai appris à me défier des apparences, continuait-il; c'est
que dès les premiers moments j'avais eu d'étranges soupçons. Étudiant
l'attitude de madame de Claudieuse, pendant la nuit de l'incendie, je
l'avais trouvée embarrassée, anormale, équivoque, suspecte... Je m'étais
étonné de sa complaisance à céder aux fantaisies du sieur Galpin et de
sa facilité à se prêter à l'interrogatoire de Cocoleu... Car enfin,
c'est elle seule qui a fait parler ce soi-disant idiot. J'ai de bons
yeux, messieurs, sous mes lunettes. Eh bien! sur tout ce que j'ai de
plus sacré, sur ma foi républicaine, je suis prêt à le jurer, quand
Cocoleu a prononcé le nom de monsieur de Boiscoran, la comtesse de
Claudieuse n'a pas été surprise...

De leur vie, en aucune circonstance, sur n'importe quel sujet, le maire
de Sauveterre et le docteur Seignebos n'avaient pu s'entendre. La
question qui s'agitait n'était pas de nature à les mettre d'accord.

--J'étais présent à l'interrogatoire de Cocoleu, déclara M. Séneschal,
et j'ai, au contraire, constaté la stupeur de la comtesse...

Le médecin levait les épaules.

--Assurément, dit-il, elle a fait «Ah!»..., mais ce n'est ni une
difficulté, ni une preuve. Moi aussi, je saurais très bien faire comme
cela: «Ah!», si l'on venait me dire que monsieur le maire a tort, et
cependant je n'en serais pas étonné...

--Docteur! fit M. de Chandoré d'un ton conciliant, docteur...

Mais déjà M. Seignebos s'était retourné vers maître Magloire, qu'il
avait à cœur de convaincre. Et il poursuivait:

--Oui, le visage de la comtesse de Claudieuse a exprimé la stupeur, mais
ses yeux trahissaient la colère la plus atroce, la haine et la joie de
la vengeance... Et ce n'est pas tout! Que monsieur le maire me dise,
s'il lui plaît, où était madame de Claudieuse quand son mari a été
réveillé par les flammes... Était-elle près de lui?... Non. Elle
veillait la plus jeune de ses filles, atteinte de la rougeole... Hum!
Que pensez-vous de cette rougeole qui exige une garde de nuit?... Et
quand les deux coups de feu ont été tirés, où se trouvait la comtesse?
Toujours près de sa fille, et de l'autre côté de la maison, précisément
du côté opposé à celui où a éclaté l'incendie...

Le maire de Sauveterre n'était pas moins entêté que le médecin.

--Je vous ferai remarquer, docteur, objecta-t-il, que monsieur de
Claudieuse lui-même a déclaré que, lorsqu'il avait couru au feu, il
avait retrouvé la porte de la maison fermée en dedans, telle qu'il
l'avait fermée de sa main quelques heures auparavant.

De son air le plus ironique, le docteur Seignebos saluait.

--N'y avait-il donc qu'une porte au château de Valpinson? demanda-t-il.

--À ma connaissance, déclara M. de Chandoré, il y en avait au moins
trois.

--Je dois dire, ajouta maître Magloire, que selon les allégations de
monsieur de Boiscoran, la comtesse de Claudieuse, pour venir le
rejoindre, ce soir-là, serait sortie par la porte de la buanderie...

--Que disais-je! s'écria M. Seignebos. (Et essuyant ses lunettes à en
briser les verres:) Et les enfants!... continua-t-il. Monsieur le maire
trouve-t-il naturel que madame de Claudieuse, cette mère incomparable,
selon lui, ait oublié ses enfants au milieu de l'incendie?...

--Quoi! cette malheureuse femme est attirée dehors par l'explosion de
deux coups de feu, elle voit sa maison en flammes, elle trébuche contre
le corps inanimé de son mari, et vous lui reprochez de n'avoir pas gardé
sa liberté d'esprit!

--C'est une appréciation, mais ce n'est pas la mienne. Je crois plus
volontiers que la comtesse, s'étant attardée dehors, a été empêchée de
rentrer par l'incendie... Je trouve aussi que Cocoleu est arrivé là bien
à propos, et qu'il est bien heureux que la Providence ait illuminé sa
cervelle vide de cette idée sublime de sauver les enfants au péril de
ses jours!

M. Séneschal, cette fois, ne répliqua pas.

--Fortifiés de toutes ces circonstances, reprit le docteur, mes soupçons
devinrent tels que je résolus de les vérifier, s'il était possible. Dès
le lendemain, j'interrogeai madame de Claudieuse, et non sans perfidie,
je puis l'avouer. Ses réponses et sa contenance furent loin de modifier
mes impressions. Quand je lui demandai en la regardant bien dans le
blanc des yeux ce qu'elle pensait de l'état mental de Cocoleu, elle fut
sur le point de se trouver mal, et c'est d'une voix à peine intelligible
qu'elle me confessa avoir surpris chez lui quelques éclairs
d'intelligence. Lorsque je voulus savoir si Cocoleu lui était attaché,
c'est avec un trouble insurmontable qu'elle me déclara que son
dévouement était celui d'un animal reconnaissant des soins qu'on lui
donne. Que pensez-vous de cela, messieurs?... Moi, je pensai que Cocoleu
était le nœud de l'affaire, qu'il savait la vérité, et que je sauverais
Jacques si j'arrivais à démontrer que l'imbécillité de Cocoleu est en
partie simulée, et que son mutisme est un artifice de la peur. Et je
l'aurais démontré, si on m'eût adjoint d'autres experts que cet âne du
chef-lieu et ce farceur de Paris... (Il s'arrêta dix secondes. Mais sans
laisser à personne le temps de répliquer:) Maintenant, reprit-il,
revenons au point de départ et concluons. Pourquoi, à votre avis, est-il
impossible et invraisemblable que madame de Claudieuse ait trahi ses
devoirs? Parce qu'elle jouit d'une éclatante renommée de sagesse et de
vertu? Eh bien! mais il me semble que la réputation d'honneur de Jacques
de Boiscoran était indiscutable. Selon vous il est absurde de soupçonner
madame de Claudieuse d'avoir eu un amant. Serait-il donc naturel que, du
soir au lendemain, Jacques fût devenu un abject scélérat!

--Oh! ce n'est pas la même chose, fit M. Séneschal.

--C'est vrai! s'écria le docteur, et cette fois, monsieur le maire, vous
avez raison. Commis par monsieur de Boiscoran, le crime du Valpinson
serait un de ces crimes absurdes qui révoltent le bon sens... Commis par
la comtesse, il n'est plus que le dénouement fatal d'une situation créée
par monsieur de Claudieuse, le jour où il a épousé une femme plus jeune
que lui de trente ans.

Il ne fallait pas trop se fier aux grandes colères du docteur Seignebos.
Alors même qu'il semblait le plus hors de soi, il ne disait jamais que
ce qu'il voulait bien dire, possédant cette faculté admirable et
méridionale de jeter feu et flammes et de rester intérieurement aussi
glacé qu'une banquise. Mais cette fois, il découvrait bien toute sa
pensée. Et il en avait assez dit, et il avait montré la situation sous
un aspect assez nouveau pour donner à réfléchir à ses auditeurs.

--Vous m'auriez converti, docteur, lui dit maître Folgat, si je ne
l'avais été d'avance.

--Il est certain, fit M. de Chandoré, qu'après avoir entendu le docteur,
le fait ne paraît plus impossible...

--Tout est possible! murmura philosophiquement M. Séneschal lui-même.

Seul, le célèbre avocat de Sauveterre n'était pas ébranlé.

--Eh bien! moi, prononça-t-il, j'admets plutôt une heure de vertige que
des années d'une monstrueuse hypocrisie. Jacques peut avoir commis le
crime et n'être qu'un fou. Si madame de Claudieuse était coupable, ce
serait à désespérer de l'humanité et à ne plus croire à rien au monde.
Je l'ai vue, messieurs, entre son mari et ses enfants... on ne feint pas
les regards d'exquise tendresse dont elle les enveloppait...

--Il n'en démordra pas! interrompit le docteur Seignebos. (Et frappant
sur l'épaule de son ami--car maître Magloire était son ami depuis bien
des années, et même ils se tutoyaient:) Ah! je te reconnais bien là,
poursuivit-il, avocat singulier qui, jugeant les autres d'après toi,
refuse de croire au mal... Oh! ne proteste pas, car c'est pour cela
surtout que nous t'aimons et que nous t'admirons, et que nous sommes
fiers de te voir dans les rangs républicains... Mais il faut bien
l'avouer, tu n'es pas l'homme qu'il faut pour débrouiller une telle
intrigue. À vingt-huit ans, tu as épousé une jeune fille que tu adorais,
tu as eu le malheur de la perdre et, depuis, chastement fidèle à son
souvenir, tu as vécu si loin des passions que tu ne sais plus si elles
existent... Homme heureux, dont le cœur a vingt ans et qui, avec des
cheveux blancs, croit encore aux sourires et aux regards des femmes!

Il y avait beaucoup de vrai là-dedans, mais il est certaines vérités
qu'on n'aime pas toujours à s'entendre dire.

--Ma naïveté ne fait rien à l'affaire, dit maître Magloire. Je prétends
et je soutiens qu'il est impossible qu'après avoir été cinq ans l'amant
d'une femme, on n'en puisse pas administrer la preuve.

--Eh bien! tu te trompes, maître! fit le médecin en rajustant ses
lunettes d'or d'un air de fatuité qui eût été bien comique en tout autre
moment.

--Quand les femmes se mettent à être prudentes et défiantes, prononça M.
de Chandoré, elles ne le sont pas à demi...

--Il tombe sous le sens, d'ailleurs, ajouta maître Folgat, que jamais
madame de Claudieuse ne se fût déterminée à un crime si audacieux si
elle n'eût pas été sûre que, les lettres brûlées, nulle preuve ne
subsistait contre elle.

--Voilà la vérité! s'écria M. Seignebos. Maître Magloire ne dissimulait
pas son impatience.

--Malheureusement, messieurs, reprit-il d'un ton sec, ce n'est pas de
vous que dépend l'acquittement ou la condamnation de monsieur de
Boiscoran. Ce n'est ni pour vous convaincre, ni pour être convaincu que
je suis ici. Je suis venu pour discuter avec les amis de monsieur de
Boiscoran la conduite à suivre, et arrêter les bases de la défense.

À maître Magloire, évidemment, appartenait la situation. Il alla
s'adosser à la cheminée, et quand les autres se furent assis en face de
lui:

--Tout d'abord, commença-t-il, je veux admettre les allégations de
monsieur de Boiscoran. Il est innocent. Il a été l'amant de madame de
Claudieuse, mais il n'a pas de preuves. Ceci admis, quel parti prendre?
Dois-je lui conseiller de faire appeler le juge d'instruction et de tout
lui raconter?

Personne ne répondit d'abord. Et ce n'est qu'après un assez long silence
que le docteur Seignebos dit:

--Ce serait bien grave...

--Très grave, en effet, insista le célèbre avocat de Sauveterre. Par nos
impressions, il nous est aisé d'imaginer l'impression de monsieur
Galpin-Daveline. Avant tout il demanderait des preuves, la déclaration
d'un témoin, un indice quelconque... Et dès que Jacques lui répondrait
qu'il ne peut rien que donner sa parole, monsieur Daveline lui dirait
qu'il ment.

--Il se déciderait peut-être à un supplément d'instruction, dit M.
Séneschal. Il manderait probablement madame de Claudieuse...

De la tête maître Magloire approuvait.

--Il la manderait certainement, déclara-t-il. Mais après...
Avouerait-elle? Ce serait folie que de l'espérer. Si elle est coupable,
c'est une femme d'une trop robuste énergie pour se laisser arracher la
vérité. Elle nierait donc tout, superbement, magnifiquement, et de façon
à ne pas laisser subsister l'ombre d'un doute.

--Ce n'est que trop probable, grommela le docteur; ce pauvre Galpin
n'est pas fort...

--Que résulterait-il donc de cette démarche? poursuivait maître
Magloire. La cause de monsieur de Boiscoran en deviendrait mille fois
plus mauvaise, car à l'horreur de son crime s'ajouterait l'odieux de la
plus vile, de la plus lâche des calomnies.

Plus que tous les autres, maître Folgat était attentif.

--N'ayant pas de preuves, dit-il, mon avis est que monsieur de Boiscoran
ne doit pas demander de supplément d'instruction.

L'avocat de Sauveterre s'inclina.

--Je suis bien aise, fit-il, que cette opinion vienne de mon honorable
confrère. Donc, il ne faut plus songer à éviter le jugement à monsieur
de Boiscoran... il passera en cour d'assises.

D'un mouvement désespéré, M. de Chandoré leva les bras au ciel.

--Mais Denise en mourra de douleur et de honte! s'écria-t-il.

Emporté par la situation, maître Magloire continuait:

--Nous voici donc en cour d'assises, à Sauveterre, devant des magistrats
du ressort, devant des jurés du pays, incapables de forfaiture, j'en
suis sûr, mais fatalement accessibles à l'opinion qui, depuis longtemps,
a condamné monsieur de Boiscoran... L'audience est ouverte, le président
interroge l'accusé. Dira-t-il ce qu'il m'a dit à moi, qu'étant l'amant
de madame de Claudieuse, il était allé au Valpinson lui reporter ses
lettres et prendre les siennes, et que toutes ont été brûlées? Soit, il
le dit. Et aussitôt s'élève une clameur indignée et un concert de
malédictions et de mépris... N'importe! Armé de ses pouvoirs
discrétionnaires, le président suspend l'audience et envoie chercher la
comtesse de Claudieuse. Puisque nous la supposons coupable, nous croyons
à son infernale énergie, n'est-ce pas?... Elle a prévu ce qui arrive, et
elle a répété son rôle. Citée, elle vient pâle, vêtue de deuil, et un
murmure de respectueuse sympathie salue son entrée. Vous voyez son
attitude, n'est-ce pas? Le président lui explique ce dont il s'agit, et
elle ne comprend pas, elle ne peut comprendre une si épouvantable
calomnie. Mais quand elle a compris... Voyez-vous le regard superbe dont
elle écrase Jacques, et de quelle hauteur elle répond: «N'ayant pas
réussi à assassiner le mari, cet homme essaye de déshonorer la femme...
Je vous confie mon honneur de mère et d'épouse, messieurs, je ne
répondrai pas aux infamies de cet abject calomniateur...»

--Mais ce serait le bagne! s'écria M. de Chandoré, ce serait l'échafaud!

--Ce serait le maximum, en tout cas, répondit l'avocat de Sauveterre.
Mais les débats continueraient, le ministère public prononcerait un
réquisitoire foudroyant, et enfin viendrait le tour du défenseur de
prendre la parole... Messieurs, vous vous êtes irrités de mon
obstination... Je n'ajoute pas foi, je l'avoue, aux allégations de
monsieur de Boiscoran. Mais mon jeune confrère y croit, lui. Eh bien!
qu'il réponde franchement: oserait-il plaider le système de l'accusé et
essayer de démontrer que madame de Claudieuse était la maîtresse de
Jacques?

Maître Folgat fronçait les sourcils.

--Je ne sais, murmura-t-il.

--Eh bien! moi je sais que vous n'oseriez pas! s'écria maître Magloire,
et vous auriez raison, car ce serait vous perdre de réputation, sans
nulle chance de sauver Jacques. Oui, sans nulle chance... Car, enfin,
supposons un résultat inespéré, supposons que vous parveniez à démontrer
que Jacques a dit vrai, qu'il a été l'amant de la comtesse...
Qu'arrivera-t-il? On arrête madame de Claudieuse. Relâche-t-on monsieur
de Boiscoran pour cela? Non, assurément. On le garde et on lui dit:
«Oui, cette femme a essayé d'assassiner son mari, mais elle était votre
maîtresse, vous êtes donc son complice...» Messieurs, voilà la
situation!

Dégageant la question des commentaires inutiles, des vaines
appréciations et de toute phraséologie sentimentale, maître Magloire la
posait enfin comme elle devait être posée pour être résolue, et dans
toute son effrayante simplicité.

Éperdu, grand-père Chandoré se dressa sur ses pieds, et d'une voix
rauque:

--Alors, tout est bien fini! s'écria-t-il. Innocent ou coupable, Jacques
de Boiscoran doit être condamné.

Maître Magloire ne répondit pas.

--Et c'est là, dit encore le vieux gentilhomme, ce que vous appelez la
justice!

--Hélas! fit M. Séneschal, il serait puéril de le nier, la cour
d'assises est une loterie...

M. de Chandoré, d'un geste terrible de colère, l'interrompit:

--En d'autres termes, reprit-il, l'honneur et la vie de Jacques
dépendent à cette heure d'un caprice du sort, d'un hasard, du temps
qu'il fera le jour de l'audience ou des dispositions d'un juré! Et s'il
ne s'agissait que de Jacques, encore... Mais c'est la vie de mon enfant,
messieurs, c'est la vie de Denise qui est en jeu... Frapper Jacques,
c'est la frapper...

Maître Folgat dissimulait assez mal une larme; M. Séneschal et le
docteur Seignebos lui-même frissonnaient, tant faisait mal à voir la
douleur de ce vieillard, menacé en sa plus chère, en son unique, en sa
suprême affection.

Il avait pris les mains de l'avocat de Sauveterre, et les serrant d'une
étreinte désespérée:

--Mais vous le sauverez, n'est-ce pas, Magloire? poursuivit-il. Innocent
ou coupable, qu'importe, puisque Denise l'aime! Vous en avez sauvé tant
d'autres!... Les juges, c'est bien connu, ne savent pas résister à
l'autorité de votre parole. Vous trouverez des accents irrésistibles
pour sauver un malheureux qui a été votre ami...

Le célèbre avocat eût été lui-même le coupable qu'il n'eût pas été plus
abattu. Ce que voyant:

--Qu'est-ce à dire, ami Magloire! s'écria le docteur Seignebos, n'es-tu
plus l'homme dont l'admirable éloquence est l'honneur de notre pays!
Haut le front, morbleu! Jamais plus noble cause ne te fut confiée!

Mais il secouait la tête.

--Je n'ai pas la foi, murmura-t-il, et je ne sais pas plaider quand ce
n'est pas ma conscience qui me fournit mes arguments... (Et son embarras
redoublant:) Seignebos, ajouta-t-il, l'a dit tout à l'heure: je ne suis
pas l'homme d'une telle cause. Toute mon expérience n'y servirait de
rien. Mieux vaut confier l'affaire à mon jeune confrère...

Pour la première fois de sa vie, maître Folgat trouvait un de ces procès
qui mettent un homme à même de montrer toute sa valeur et qui lui
ouvrent les deux battants de l'avenir. Pour la première fois, il
rencontrait une de ces causes où tout se réunit pour exalter l'intérêt:
la grandeur du crime, la situation de la victime, le caractère de
l'accusé, le mystère, la diversité des avis, la difficulté de la
défense, l'incertitude du résultat... une de ces causes pour lesquelles
un avocat se passionne, qu'il embrasse de toute son énergie, où il se
met tout entier, où il partage les angoisses et les espérances de son
client.

Il eût donné de grand cœur cinq ans de ses honoraires pour en être
chargé. Mais il était honnête homme, avant tout.

--Songeriez-vous donc à abandonner monsieur de Boiscoran, maître
Magloire? s'écria-t-il.

--Vous le servirez mieux que moi, répondit le célèbre avocat.

Peut-être était-ce l'intime conviction de maître Folgat. N'importe:

--Vous n'avez pas réfléchi à l'effet que cela produirait, mon cher
maître, dit-il.

--Oh!...

--Que penserait-on dans le public, si l'on apprenait tout à coup que
vous vous retirez? Il faut, dirait-on, que l'affaire de monsieur de
Boiscoran soit bien mauvaise pour que maître Magloire renonce à la
plaider... Et ce serait une charge ajoutée à toutes celles qui accablent
cet infortuné...

Le docteur ne laissa pas à son ami le temps de répliquer.

--Il est interdit à Magloire de se retirer, déclara-t-il, mais il a le
droit de s'adjoindre un confrère. Il doit rester l'avocat et le conseil
de Jacques de Boiscoran, mais maître Folgat peut lui prêter le concours
de ses lumières, le renfort de sa jeunesse et de son activité,
l'assistance même de sa parole.

Une fugitive rougeur colora les joues du jeune avocat.

--Je suis tout aux ordres de maître Magloire, dit-il.

Le célèbre avocat de Sauveterre réfléchissait. Et, après un moment, se
retournant vers son jeune confrère:

--Avez-vous une idée, lui demanda-t-il, un plan? Que feriez-vous?

À l'étonnement de tous, un nouveau Folgat se révéla, en quelque sorte.
Il parut grandir, son visage s'illumina, ses yeux brillèrent, et d'une
voix pleine et sonore, d'une de ces voix dont le timbre métallique vibre
dans la poitrine des auditeurs:

--Avant tout, commença-t-il, je verrais monsieur de Boiscoran. Seul, il
dicterait mes résolutions définitives. Mais déjà mon plan est
esquissé... Moi, j'ai la foi, messieurs, je vous l'ai dit... L'homme
aimé de mademoiselle Denise ne saurait être un scélérat...
Qu'entreprendrais-je donc? De prouver la vérité du récit de monsieur de
Boiscoran. Est-ce possible? Je l'espère. Monsieur de Boiscoran assure
qu'il n'existe ni témoins ni preuves de ses relations avec madame de
Claudieuse. Je suis persuadé qu'il se trompe. Elle a été, dit-il, d'une
prudence et d'une habileté extraordinaires. Peu importe. La défiance
éveille la défiance, et c'est quand on prend le plus de précautions
qu'on est observé. On veut se cacher, on se découvre. On ne voit
personne, on est vu...

»Maître de la défense, dès demain je commencerais une
contre-instruction. L'argent ne nous manque pas, le marquis de Boiscoran
a de hautes influences, nous serions bien servis... Avant quarante-huit
heures, j'aurais mis en campagne des hommes expérimentés. Je connais la
rue des Vignes, elle est fort déserte, mais il s'y trouve des yeux comme
partout. Pourquoi certains de ces yeux n'auraient-ils pas remarqué la
mystérieuse visiteuse de monsieur de Boiscoran?... Voilà ce que mes
agents iraient demander de porte en porte. Et pour cette besogne,
inutile de leur livrer un nom. Ce n'est pas madame de Claudieuse qu'ils
auraient mission de rechercher, mais bien une inconnue vêtue de telle et
telle façon. Et s'ils découvraient quelqu'un l'ayant vue, et capable de
la reconnaître, ce quelqu'un serait notre premier témoin...

»En attendant, je m'informerais de l'ami de monsieur de Boiscoran, de
cet Anglais dont il portait le nom, et je me mettrais en rapport avec la
police de Londres. Si cet Anglais était mort, je le saurais, et ce
serait un malheur... S'il n'était qu'à l'autre bout du monde, le câble
transatlantique me permettrait de l'interroger et d'avoir ses réponses
en moins d'une semaine.

»Déjà j'aurais lancé d'habiles limiers sur les traces de cette servante
anglaise qui tenait la maison de la rue des Vignes. Monsieur de
Boiscoran déclare que jamais elle n'a seulement entrevu madame de
Claudieuse. Erreur. Il est impossible qu'une servante n'ait pas eu envie
et trouvé le moyen de dévisager une femme que reçoit son maître...
Retrouvée, elle parlerait.

»Et ce n'est pas tout: il venait des étrangers dans cette maison de la
rue des Vignes. Je les interrogerais un à un. Je questionnerais le
jardinier et ses aides, le porteur d'eau, le tapissier, les garçons de
tous les fournisseurs. Qui nous dit que l'un d'eux n'est pas en
possession de cette vérité que nous cherchons en ce moment?

»Enfin, quand une femme a passé tant de journées dans une maison, il est
impossible qu'elle n'y ait pas laissé des traces de son passage. Depuis,
m'objecterez-vous, la guerre est survenue, puis la Commune... N'importe.
J'interrogerais les débris, je fouillerais les ruines, j'examinerais
chaque arbre du jardin, je chercherais sur les vitres épargnées un nom
écrit à la pointe d'un diamant, je forcerais les glaces restées intactes
à me livrer l'image qu'elles ont reflétée si souvent...

--Ah! voilà qui est parler! s'écria le docteur Seignebos, enthousiasmé.

Les autres frissonnaient d'émotion. Ils comprenaient que la lutte allait
enfin commencer. Mais déjà, insoucieux des impressions de ses auditeurs,
maître Folgat continuait:

--Ici, à Sauveterre, la tâche serait plus difficile, mais en cas de
succès, plus décisifs aussi seraient les résultats. Ici, j'amènerais
quelqu'un de ces policiers au flair subtil, qui ont su faire un art de
leur profession, un Lecoq ou un Tabaret quelconque, dont j'aurais
intéressé la vanité. À celui-là, il faudrait tout dire, et même livrer
les noms. Mais ce serait sans inconvénient. Son désir de réussir, la
magnificence de la récompense, l'habitude professionnelle enfin, nous
garantiraient son silence. Il arriverait secrètement, caché sous le
travestissement qui lui semblerait devoir le mieux servir ses
investigations, et recommencerait, au bénéfice de la défense, l'enquête
faite par monsieur Galpin-Daveline au profit de la prévention.
Découvrirait-il quelque chose? On est en droit de l'espérer. Je sais des
policiers qui, avec des indices bien moins positifs, ont su remonter
jusqu'à des vérités bien autrement invraisemblables.

Littéralement, grand-père Chandoré, l'excellent M. Séneschal, le docteur
Seignebos et maître Magloire lui-même buvaient les paroles du jeune
avocat.

--Est-ce tout, messieurs? poursuivait-il. Pas encore.

Servi par sa vieille expérience, M. le docteur Seignebos avait, dès le
premier jour, pressenti le personnage essentiel de cette ténébreuse
intrigue.

--Cocoleu!

--Oui, docteur, Cocoleu. Acteur, confident ou témoin, Cocoleu a
évidemment le mot de l'énigme. Ce mot, il faut à tout prix essayer de le
lui arracher. Une expertise médico-légale vient de lui décerner un
brevet d'idiotie. N'importe, nous protestons. Nous n'avons plus à garder
les ménagements d'autrefois. Nous prétendons que l'imbécillité de ce
misérable est à dessein exagérée. Nous soutenons que son mutisme
opiniâtre est une insigne fourberie. Quoi! il aurait eu assez
d'intelligence pour témoigner contre nous, et il ne lui en resterait
plus pour expliquer ou seulement répéter son témoignage? C'est
inadmissible. Nous soutenons qu'il se tait maintenant, de même qu'il a
parlé la nuit de l'incendie, par ordre. Si son silence servait moins la
prévention, elle trouverait bien un moyen de le lui faire rompre. Nous
exigeons que ce moyen soit recherché. Nous demandons qu'on assigne la
personne qui, une fois déjà, a su lui délier la langue, et qu'on lui
ordonne de recommencer l'expérience. Nous voulons une expertise
nouvelle, ce n'est pas au pied levé et en quarante-huit heures qu'on
décide de l'état mental d'un individu intéressé à jouer l'imbécillité.
Et nous voulons surtout que les nouveaux experts nous présentent à nous,
faussement accusés par Cocoleu, des garanties de savoir et
d'indépendance!

Le docteur Seignebos trépignait d'enthousiasme. Sous une forme précise
et énergique, il retrouvait toutes ses idées.

--Oui! s'écria-t-il, voilà la marche à suivre! Qu'on me donne carte
blanche, et avant quinze jours Cocoleu est démasqué.

Moins bruyamment expansif, le célèbre avocat de Sauveterre serrait la
main de maître Folgat.

--Vous le voyez, lui dit-il, c'est à vous que doit être confiée
l'affaire de Jacques de Boiscoran.

Le jeune avocat n'essaya pas de protester. Quand il avait pris la
parole, sa détermination était arrêtée.

--Tout ce qu'il est humainement possible de faire, prononça-t-il, je le
ferai. La tâche acceptée, je m'y dévoue corps et âme. Mais je tiens à ce
qu'il soit bien entendu et bien répété, dans le public, que maître
Magloire ne se retire pas, que je ne suis que son second...

--C'est convenu, dit le vieil avocat.

--Alors, quand verrons-nous monsieur de Boiscoran?

--Demain matin.

--C'est qu'il m'est impossible de rien entreprendre sans l'avoir
consulté.

--Oui, mais vous ne pouvez être admis près de lui que sur une
autorisation de monsieur Galpin-Daveline, et je doute que nous puissions
l'obtenir aujourd'hui.

--C'est fâcheux...

--Non, parce que nous avons pour aujourd'hui notre besogne toute
taillée. Nous avons à examiner les pièces de la procédure mises à ma
disposition par le juge d'instruction...

Le docteur Seignebos bouillait d'impatience.

--Oh! que de paroles! interrompit-il. À l'œuvre, avocats, à l'œuvre...
Allons, partons-nous?

Ils sortaient. D'un geste, M. de Chandoré les retint.

--Jusqu'ici, messieurs, dit-il, nous n'avons pensé qu'à Jacques... Et
Denise?...

D'un air surpris, les autres le regardaient.

--Que vais-je lui répondre, poursuivit-il, quand elle me demandera le
résultat de l'entrevue de Jacques et de maître Magloire, et pourquoi on
n'a pas voulu parler en sa présence?

Le docteur Seignebos l'avait déclaré; il n'était pas partisan des
ménagements.

--Vous lui répondrez la vérité, conseilla-t-il.

--Quoi! je lui dirais que Jacques était l'amant de madame de Claudieuse!

--Ne l'apprendra-t-elle pas tôt ou tard! Mademoiselle Denise est une
fille énergique...

--Oui, mais mademoiselle Denise est la plus saintement ignorante des
jeunes filles, interrompit vivement maître Folgat, et elle aime monsieur
de Boiscoran. Pourquoi troubler la pureté de ses pensées et sa sécurité?
N'est-elle pas assez malheureuse! Monsieur de Boiscoran n'est plus au
secret; il verra sa fiancée, libre à lui de parler s'il le juge
convenable. Seul il en a le droit. Je l'en dissuaderai, pourtant. Du
caractère dont je connais mademoiselle de Chandoré, il lui serait
impossible de garder le silence si le hasard la mettait en présence de
madame de Claudieuse.

--Monsieur de Chandoré doit se taire, décida maître Magloire. C'est déjà
trop d'être obligé de tout confier à madame de Boiscoran. Car, ne
l'oubliez pas, messieurs, la moindre indiscrétion ferait sûrement
échouer le projet, si chanceux déjà, de maître Folgat.

Tous sortirent sur ces mots, et quand M. de Chandoré se trouva seul:

--Oui, ils ont raison! murmura-t-il, mais que dire?

Il cherchait dans sa tête une explication plausible, quand une femme de
chambre vint lui annoncer que Mlle Denise le demandait.

--Je vous suis! lui répondit-il.

Et il la suivit, en effet, d'un pas pesant, et composant de son mieux
son visage, pour y effacer les traces des terribles émotions par
lesquelles il venait de passer.

C'est dans son salon du premier étage que les tantes Lavarande avaient
entraîné Denise et Mme de Boiscoran. C'est là que M. de Chandoré alla
les rejoindre et qu'il les trouva, Mme de Boiscoran affaissée sur un
fauteuil, pâle et toute défaillante, Mlle Denise, au contraire,
marchant de çà et de là d'un pas fiévreux, la joue en feu, les yeux
étincelants.

Dès qu'il parut:

--Eh bien! il n'y a plus d'espoir, n'est-ce pas? lui demanda sa
petite-fille d'un ton bref.

--Plus que jamais, au contraire, répondit-il en se forçant à sourire.

--Alors pourquoi maître Magloire nous a-t-il fait sortir?

Le vieux gentilhomme avait eu le temps de ruminer un mensonge.

--Parce que, dit-il, Magloire avait à nous annoncer une nouvelle
fâcheuse. Impossible d'espérer une ordonnance de non-lieu. Jacques
subira un jugement...

Tout d'un bloc, Mme de Boiscoran se dressa.

--Jacques en cour d'assises! s'écria-t-elle, mon fils, un Boiscoran!

Et elle retomba comme une masse. Pas un muscle du visage de Mlle
Denise n'avait tressailli.

--J'attendais pis! fit-elle d'un accent étrange. On peut éviter la cour
d'assises...

Et elle sortit en repoussant la porte avec une telle violence que les
tantes Lavarande s'élancèrent à sa poursuite.

Désormais, M. de Chandoré ne se croyait plus obligé de se contraindre.
Il vint se planter devant Mme de Boiscoran, et donnant cours enfin à
l'effroyable colère qu'il refoulait depuis si longtemps:

--Votre fils! s'écria-t-il, votre Jacques!... Je le voudrais mort mille
fois, le misérable qui tue mon enfant, car il me la tue, vous le voyez
bien...

Et, impitoyable, il se mit à raconter l'histoire de Jacques et de la
comtesse de Claudieuse.

Anéantie, brisée par les sanglots, Mme de Boiscoran n'avait même pas
la force de lui demander grâce... Et quand il eut achevé, avec
l'expression du plus affreux égarement:

--L'adultère! murmura-t-elle. Ô mon Dieu!... Voilà donc le châtiment!



XVI


C'est au palais de justice, qu'au sortir du salon de M. de Chandoré, se
rendaient maître Folgat et maître Magloire. Et tout en descendant la rue
de la Rampe:

--Il faut, disait l'avocat parisien, que monsieur Galpin-Daveline se
croie terriblement sûr de son affaire, pour accorder ainsi à la défense
la communication de la procédure instruite contre monsieur de Boiscoran.

C'est qu'en effet, le Code d'instruction criminelle semble n'ordonner,
n'autoriser même, cette communication qu'après l'arrêt de la chambre des
mises en accusation, et après que l'accusé a été interrogé par le
président des assises. Parce qu'alors seulement, disent tous ces
commentateurs, qui sont le fléau de notre jurisprudence, «parce qu'alors
seulement l'instruction peut être considérée comme terminée, et que de
ce moment seulement se fait sentir le besoin d'une défense libre
d'entraves et basée sur la connaissance de tout ce qui a précédé».

Le bon sens et l'équité se révoltent d'une telle doctrine. Elle n'en a
pas moins été consacrée et confirmée par des arrêts de la cour de
Poitiers et de la cour de cassation.

Ainsi, voilà un malheureux accusé de quelque crime atroce, accusé
faussement peut-être, présumé innocent de par la loi, et il devra
ignorer les charges accumulées secrètement contre lui, les preuves
recueillies, les dépositions des témoins! Ses intérêts les plus chers
sont en jeu, il y va de son bonheur et de sa vie, de l'honneur et de la
vie des siens, n'importe!... On lui dérobera les résultats de
l'instruction.

Et c'est au dernier moment, lorsque déjà l'opinion est faite, quand déjà
sont convoqués les jurés qui doivent décider de son sort, qu'il lui sera
permis de prendre connaissance de son dossier.

À cela, les sempiternels commentateurs répondent par des volumes
d'arguments et d'arguties. Ils invoquent, pour justifier cette terrible
doctrine, les intérêts de l'univers entier, de la société, du juge, des
témoins... Comme s'il pouvait être des intérêts plus sacrés que ceux de
la défense! Comme si la justice humaine était infaillible! Comme s'il ne
valait pas mieux mille fois laisser échapper mille coupables que risquer
de condamner un seul innocent!

Heureusement, il est avec la loi des accommodements. Et moyennant
l'assentiment du procureur de la République, et sous sa responsabilité,
le juge d'instruction peut donner officieusement communication, lecture
ou copie, au prévenu ou à son conseil, de tout ou partie des
procès-verbaux, des interrogatoires ou des informations...

Ainsi avait fait M. Galpin-Daveline. Et de la part d'un tel homme,
toujours disposé à interpréter la loi dans son sens le plus rigoureux,
et qui ne marchait pas plus sans ses textes qu'un aveugle sans son
bâton--de la part d'un ennemi avoué de Boiscoran--, cette facilité
donnée à la défense acquérait immédiatement une réelle signification.

Mais était-ce celle que lui attribuait maître Folgat?

--Je parierais que non, répondit maître Magloire, moi qui connais le
paroissien pour l'avoir pratiqué pendant des années. Sûr de soi, il
serait impitoyable. Il est bienveillant, c'est qu'il a peur. Cette
concession, c'est une porte dérobée qu'il se ménage en cas d'échec.

Le célèbre avocat de Sauveterre avait raison. Si convaincu que fût M.
Galpin-Daveline de la culpabilité de Jacques, il était toujours aussi
inquiet de ses moyens de défense. Vingt interrogatoires n'avaient rien
arraché au prévenu que des protestations d'innocence.

Poussé à bout par le juge:

--Je m'expliquerai, répondait-il, quand j'aurai vu mon défenseur.

C'est le plus souvent l'unique réponse du stupide gredin qui ne cherche
qu'à gagner du temps. Mais M. Galpin-Daveline avait de l'intelligence de
son ancien ami une trop haute idée pour n'être pas persuadé que son
mutisme opiniâtre cachait quelque chose de sérieux...

Quoi! un mensonge savant, un alibi laborieusement ménagé, des
témoignages achetés de longue main? M. Galpin-Daveline eût donné bonne
chose pour savoir. Et c'est pour savoir plus tôt qu'il avait accordé
cette communication.

Avant de se décider, cependant, il était allé soumettre ses perplexités
au procureur de la République. L'excellent M. Daubigeon, qu'il avait
trouvé en train de se mirer dans la tranche dorée de ses bouquins
chéris, l'avait fort mal reçu.

--Est-ce encore des signatures que vous voulez? s'était-il écrié, je
suis prêt à vous en donner! Pour autre chose, serviteur:

        «Quand la sottise est faite,
    Il est trop tard, ma foi!, de demander conseil!»

Si peu encourageant que fût l'accueil, M. Galpin-Daveline avait insisté:

--En sommes-nous donc là, avait-il repris d'un ton amer, que ce soit une
sottise de faire son devoir! Un crime a-t-il été commis? Avais-je
mission de le poursuivre et d'en rechercher l'auteur? Oui. Eh bien!
est-ce ma faute si l'auteur de ce crime a été mon ami, et si j'ai dû
jadis épouser une de ses parentes!... Il n'est personne au tribunal qui
doute de la culpabilité de monsieur de Boiscoran, personne qui ose
blâmer ma conduite, et cependant c'est à qui me témoignera le plus de
froideur.

--Voilà le monde! avait dit M. Daubigeon avec une grimace ironique: on
vante la vertu, mais on la laisse se morfondre.

_Probitas laudatur et alget!_

--Eh bien! oui, c'est vrai! s'était écrié à son tour M. Galpin-Daveline.
Oui, on en veut aux gens qui font ce qu'on n'eût pas eu le courage de
faire. Monsieur le procureur général m'a adressé des félicitations,
parce qu'il juge les choses de haut et de loin. Ici, on subit les
influences des coteries. Ceux-là mêmes qui devraient me soutenir,
m'encourager, me réconforter, se déclarent contre moi. Le procureur de
la République, mon allié naturel, m'abandonne et me raille. C'est d'un
ton d'insupportable ironie que monsieur le président, mon chef immédiat,
me disait ce matin: «Je ne sais guère de magistrats capables, comme
vous, de sacrifier à l'intérêt de la vérité et de la justice leurs
relations et leurs amitiés, vous êtes un homme antique, vous irez
loin!...»

Le procureur de la République n'en avait pu supporter davantage.

--Brisons là, avait-il dit, nous ne pouvons pas nous entendre... Jacques
de Boiscoran est-il innocent ou coupable? Je l'ignore. Ce que je sais,
c'est que c'était le plus aimable garçon de la terre, un hôte admirable,
un causeur et un érudit, et qu'il possédait les plus jolies éditions
d'Horace et de Juvénal que je connaisse. Je l'aimais, je l'aime encore,
et je suis désolé de le savoir en prison. Ce qui est positif, c'est que
j'avais à Sauveterre les plus agréables relations, et que les voilà
brisées. Et c'est vous qui vous plaignez! Est-ce donc moi qui suis
l'ambitieux? Est-ce donc moi qui ai tenu à attacher un nom à un procès
retentissant? Est-ce moi qui ai refusé de me récuser quand on me le
conseillait? Monsieur de Boiscoran sera probablement condamné. Vous
devriez être au comble de vos vœux... Vous vous plaignez, cependant. Que
diable! on ne peut pas tout avoir. Qui donc jamais a conçu un projet
assez admirable pour n'avoir jamais à se repentir de l'entreprise et du
succès...

Quid, tam dextro pede concipis ut te,
Conatus non poeniteat votique peracti!

Après cela, M. Galpin-Daveline n'avait plus qu'à se retirer.

Et il s'était éloigné, en effet, furieux, mais en même temps bien résolu
à faire profit des rudes vérités dont venait de le souffleter M.
Daubigeon, en qui il lui fallait bien reconnaître l'interprète de la
pensée de tous.

C'était plus qu'il n'en fallait pour vaincre ses dernières hésitations.
Et tout de suite il avait accordé la communication des pièces, en
recommandant à son greffier la plus grande complaisance.

Ce n'est pas sans un profond étonnement que Méchinet avait entendu M.
Galpin-Daveline lui donner l'ordre de communiquer toute la procédure. Il
connaissait à fond son patron, ce juge d'instruction dont il était comme
l'ombre depuis des années.

Toi, s'était-il dit, tu as peur.

Et comme M. Daveline insistait encore, ajoutant que c'est l'honneur de
la justice de se départir de ses rigueurs lorsqu'elles ne sont pas
indispensables:

--Oh! soyez tranquille, monsieur, avait répondu gravement le greffier,
ce n'est pas la bienveillance qui me manquera.

Mais, dès que le juge d'instruction eut le dos tourné, Méchinet se mit à
rire.

Il ne me ferait pas toutes ces recommandations, pensait-il, s'il
soupçonnait la vérité, et à quel point je suis dévoué à la défense...
Quelle fureur, sac à papier! s'il venait jamais à apprendre que j'ai
trahi le secret de l'instruction, que j'ai été le messager de la
correspondance de monsieur de Boiscoran avec ses amis, que j'ai fait de
Frumence Cheminot mon complice, que j'ai corrompu Blangin, le geôlier,
pour que mademoiselle de Chandoré pût visiter son fiancé!

Car il avait fait tout cela, c'est-à-dire quatre fois plus qu'il n'en
fallait pour être chassé du tribunal, et même pour devenir, pendant
quelques mois, le pensionnaire de Blangin.

Il sentait des frissons lui courir le long de l'échine, quand il y
réfléchissait froidement, et il était entré dans une furieuse colère, un
soir que ses sœurs, les dévotes couturières, s'étaient avisées de lui
dire: «Décidément, Méchinet, tu es tout chose, depuis cette visite de
mademoiselle de Chandoré.»

--Bavardes infernales! s'était-il écrié d'un accent à les faire rentrer
sous terre, voulez-vous donc me voir sur l'échafaud!

Mais s'il avait des moments de transes, il n'avait pas l'ombre d'un
remords. Mlle Denise l'avait complètement ensorcelé, et non moins
sévèrement qu'elle, il jugeait la conduite de M. Galpin-Daveline.
Assurément, M. Daveline n'avait rien fait de contraire à la loi, mais il
avait violé l'esprit de la loi. Ayant eu le triste courage d'instruire
contre un ami, il n'avait pas su demeurer impartial. Craignant d'être
taxé de faiblesse, il avait exagéré la dureté. Et, surtout, il avait
dirigé l'enquête uniquement dans le sens de ses convictions, comme si le
crime eût été prouvé, et sans tenir compte des intérêts d'un prévenu qui
protestait de son innocence.

Or, Méchinet y croyait fermement, à cette innocence, et il était
intimement persuadé que le jour où Jacques de Boiscoran verrait son
défenseur serait le jour de sa justification. C'est dire avec quelle
ponctualité il se rendit au Palais attendre maître Magloire.

Mais à midi, le célèbre avocat de Sauveterre n'avait pas paru. Il était
encore en conférence chez M. de Chandoré.

Serait-il survenu quelque anicroche? pensa le greffier.

Et telle était son inquiétude qu'au lieu de rentrer déjeuner avec ses
sœurs, il envoya un garçon de bureau lui chercher un petit pain qu'il
arrosa d'un verre d'eau.

Enfin, comme trois heures sonnaient, maître Magloire et maître Folgat
arrivèrent, et rien qu'à leur contenance, Méchinet comprit qu'il s'était
trompé, et que Jacques ne s'était pas justifié.

Cependant, devant maître Magloire, il n'osa pas s'informer.

--Voici les pièces, dit-il simplement, en posant sur une table un
immense carton. (Mais, tirant maître Folgat à l'écart:) Qu'arrive-t-il
donc? demanda-t-il.

Certes, le greffier s'était conduit de façon à ce qu'on n'eût pas de
secret pour lui, et il s'était trop compromis pour qu'on ne fût pas
assuré de sa discrétion. Pourtant, maître Folgat n'osa pas prendre sur
lui de livrer le nom de Mme de Claudieuse, et évasivement:

--Il arrive, répondit-il, que monsieur de Boiscoran se justifie
pleinement... il ne manque que des preuves à ses allégations, et nous
nous occupons de les réunir...

Et il alla s'asseoir près de maître Magloire, lequel était attablé déjà
et retirait du carton des quantités de paperasses. Avec ces documents,
il était aisé de suivre pas à pas l'œuvre de M. Galpin-Daveline, de se
rendre compte de ses efforts et de comprendre sa stratégie.

C'est le dossier de Cocoleu que les avocats cherchèrent tout d'abord.
Ils ne le trouvèrent pas. De la déposition de l'idiot, la nuit de
l'incendie, des tentatives faites depuis pour lui arracher un nouveau
témoignage, de l'expertise des médecins, rien, pas un mot. M.
Galpin-Daveline supprimait Cocoleu. Et c'était son droit. L'accusation
retient les témoins qui lui conviennent et écarte les autres.

--Ah! le mâtin est habile! grommela maître Magloire, désappointé.

L'habileté, en effet, était grande. M. Galpin-Daveline privait ainsi la
défense d'un de ses moyens les plus sûrs, d'un effet prévu, d'un sujet
de discussion passionné, d'un de ces incidents d'audience, peut-être,
qui agissent si puissamment sur l'esprit des jurés.

--Nous avons toujours la ressource de le faire citer, ajouta maître
Magloire.

Ils avaient cette ressource, c'est vrai. Mais quelle différence d'effet
et de résultat! Invoqué par l'accusation, Cocoleu était un témoin à
charge, et la défense pouvait s'écrier d'un accent indigné: «Quoi! c'est
sur le témoignage d'un être pareil que vous nous avez soupçonné d'un
crime!...»

Appelé par la défense, au contraire, Cocoleu devenait en quelque sorte
un témoin à décharge, c'est-à-dire un de ces témoins que suspecte
toujours le jury, et c'était alors l'accusation qui s'écriait:
«Qu'espérez-vous de ce pauvre idiot, dont l'état mental est tel que nous
avons négligé sa déposition quand il vous accusait!»

--S'il nous faut aller en cour d'assises, murmura maître Folgat, c'est
évidemment une chance considérable qui nous est ravie. Voilà le pivot de
l'affaire changé. Mais alors, comment monsieur Daveline établit-il la
culpabilité?

Oh! le plus simplement du monde.

La déclaration de M. de Claudieuse précisant l'heure du crime était le
point de départ de M. Daveline. De là, il passait immédiatement à la
déposition du gars Ribot, qui avait rencontré M. de Boiscoran se
dirigeant vers le Valpinson par le marais, avant le crime; et au
témoignage de Gaudry, qui l'avait vu revenant du Valpinson par les bois
après le crime commis. Trois autres témoins découverts au cours de
l'instruction précisaient encore l'itinéraire de M. de Boiscoran. Et
avec cela seul, en rapprochant les heures, M. Daveline arrivait à
prouver jusqu'à l'évidence que le prévenu était allé au Valpinson et non
ailleurs, et qu'il s'y trouvait au moment du crime.

Qu'y faisait-il? À cette question, la prévention répondait par les
charges relevées dès le premier jour: par l'eau où Jacques s'était lavé
les mains, par l'enveloppe de cartouche trouvée sur le théâtre du crime,
par l'identité des grains de plomb extraits de la blessure de M. de
Claudieuse et des grains de plomb des cartouches du fusil Klebb, saisies
à Boiscoran.

Et nulle discussion, nul écart, pas une supposition. C'était simple,
précis et formidable à la fois, et en apparence aussi irréfutable qu'une
déduction mathématique.

--Innocent ou coupable, dit maître Magloire à son jeune confrère,
Jacques est perdu si vous n'arrivez pas à recueillir quelque preuve
contre madame de Claudieuse. Et même en ce cas, même si la justice admet
que madame de Claudieuse est coupable, jamais elle ne voudra croire que
Jacques n'est pas complice...

Cependant, ils passèrent une partie de la nuit à bien examiner tous les
interrogatoires et à étudier chacun des points de l'accusation.

Et le matin, sur les neuf heures, après quelques heures seulement de
sommeil, ils se rendaient ensemble à la prison.



XVII


Le geôlier de Sauveterre, la veille au soir, en soupant, avait dit à sa
femme:

--J'en ai assez décidément de l'existence que je mène ici. J'ai trop
peur. On m'a payé pour perdre ma place, n'est-ce pas? Je veux m'en
aller.

--Tu n'es qu'un sot, lui avait répondu sa femme. Tant que monsieur de
Boiscoran sera prisonnier, on peut espérer des profits. Tu ne sais pas
ce que ces Chandoré sont riches. Il faut rester...

Ainsi que beaucoup de maris, Blangin avait la prétention d'être le
maître du logis. Il y criait très fort. Il y jurait à écailler le crépi
des murs. Il s'oubliait jusqu'à démontrer à tour de bras qu'il était le
plus fort. Seulement... Seulement, Mme Blangin ayant décidé qu'il
resterait, il restait... Et assis à l'ombre, devant sa porte, en proie
aux plus sombres pressentiments, il fumait sa pipe, lorsque maître
Magloire et maître Folgat se présentèrent à la prison, munis d'un
laissez-passer de M. Galpin-Daveline.

Dès qu'ils entrèrent, il se leva. Pensant bien que Mlle Denise les
avait mis dans le secret, il les craignait. Aussi souleva-t-il poliment
son bonnet de laine, et retirant sa pipe de sa bouche:

--Ah! ces messieurs viennent pour monsieur de Boiscoran, fit-il avec un
sourire obséquieux. Je vais les conduire. Le temps seulement de prendre
la clef de la cellule.

Maître Magloire le retint.

--Avant tout, demanda-t-il, comment va monsieur de Boiscoran?

--Comme ci comme ça, répondit le geôlier.

--Qu'a-t-il?

--Eh! ce qu'ont tous les accusés quand ils voient que leur affaire prend
une vilaine tournure.

Les défenseurs échangèrent un regard attristé. Il était clair que
Blangin croyait à la culpabilité de Jacques, et c'était d'un sinistre
augure. Les gens qui gardent les prisonniers ont d'ordinaire le flair
excellent, et souvent les avocats les consultent, à peu près comme un
auteur prend l'avis des gens du théâtre où il donne une pièce.

--Vous a-t-il dit quelque chose? interrogea maître Folgat.

--À moi, personnellement, presque rien, répondit le geôlier. (Et
secouant la tête:) Mais on a son expérience, n'est-ce pas?
poursuivit-il. Quand un accusé vient de recevoir son avocat, je monte
toujours lui rendre une petite visite et lui offrir quelque chose,
histoire de lui remettre du cœur au ventre... C'est pourquoi, hier, dès
que maître Magloire a été parti, j'ai grimpé les escaliers quatre à
quatre...

--Et vous avez trouvé monsieur de Boiscoran malade!

--Je l'ai trouvé dans un état à faire pitié, messieurs. Il était étendu
à plat ventre sur son lit, la tête enfoncée dans son oreiller, ne
bougeant pas plus qu'une souche. J'étais dans sa cellule depuis plus
d'une minute, qu'il n'avait encore rien entendu... Je secouais mes
clefs, je piétinais, je toussais, rien... L'inquiétude me prend, je
m'approche et je lui tape sur l'épaule: «Hé! monsieur!...» Cristi! Il
bondit haut comme ça, et se mettant sur son séant. «Qu'est-ce que vous
me voulez?» dit-il. Naturellement j'essaye de le consoler, de lui
expliquer qu'il faut se faire une raison, que c'est bien désagréable de
passer aux assises, mais qu'après tout on n'en meurt pas, et que même on
en sort blanc comme neige quand on a un bon avocat... J'aurais aussi
bien fait de chanter «femme sensible!»[4]... Plus je lui parlais, plus
ses yeux flamboyaient, et sans seulement me laisser finir: «Sortez! se
met-il à crier, sortez!»...

Il s'interrompit et se détourna pour tirer une bouffée de sa pipe. Mais
elle était éteinte. Il la mit dans la poche de sa veste et continua:

--Je pouvais lui répondre que j'ai le droit d'entrer dans les cellules
quand il me plaît et d'y rester tant que je veux. Mais les prisonniers
sont des enfants, il ne faut pas les contrarier. Je sortis donc;
seulement, j'eus soin d'ouvrir le guichet, et j'y restai en faction...
Ah! messieurs... depuis vingt ans que je suis dans les prisons, j'ai vu
des désespoirs... Jamais je n'en ai vu d'aussi terrible que celui de ce
pauvre jeune homme. Il avait sauté à terre dès que j'avais eu les talons
tournés, et il allait, et il venait dans sa cellule en sanglotant tout
haut. Il était plus blanc que sa chemise, et il lui roulait le long des
joues des larmes si grosses que je les voyais...

Chacun de ces détails éveillait un remords dans le cœur de maître
Magloire. Son opinion, depuis la veille, ne s'était pas sensiblement
modifiée, mais il avait eu le temps de réfléchir et il se reprochait
amèrement sa dureté.

--J'étais en observation depuis une bonne heure, au moins, poursuivait
le geôlier, quand voilà que tout à coup, monsieur de Boiscoran saute sur
la porte et se met à la secouer et à la taper à grands coups de pied et
à appeler de toutes ses forces. Je le fais attendre un peu, pour qu'il
ne me sache pas si près, et enfin j'ouvre en faisant celui qui a monté
l'escalier en courant. Dès que je parais: «J'ai le droit, n'est-ce pas,
de recevoir des visites?... Et personne n'est venu me
demander?--Personne.--Vous en êtes bien sûr?... Très sûr!...»

»C'était comme le coup de la mort que je lui donnais. Il se tenait le
front à deux mains, comme cela, et il disait: "Personne! Et j'ai une
mère, une fiancée, des amis! Allons, c'est fini!... Je n'existe plus, je
suis abandonné, réprouvé, renié!..." Il disait cela d'une voix à tirer
des larmes des pierres de la prison, et moi, ému, je lui proposai
d'écrire une lettre que je ferais porter chez monsieur de Chandoré. Mais
aussitôt, entrant en fureur: "Non, jamais! s'écria-t-il, jamais,
laissez-moi, je n'ai plus qu'à mourir..."

Maître Folgat n'avait pas prononcé une parole, mais sa pâleur trahissait
son émotion.

--Vous devez comprendre, messieurs, disait Blangin, que je n'étais pas
rassuré du tout. La cellule qu'occupe monsieur de Boiscoran n'a pas de
chance. J'y ai eu, depuis que je suis à Sauveterre, un suicide et une
tentative de suicide. Sitôt sorti, j'appelai Frumence Cheminot, un
pauvre diable de détenu qui m'aide dans mon service, et il fut convenu
que nous monterions la garde à tour de rôle, pour ne pas perdre l'accusé
de vue une minute. Mais la précaution était inutile. Le soir, quand on
monta le dîner de monsieur de Boiscoran, il était tout à fait calme, et
même il me dit qu'il allait essayer de manger parce qu'il voulait
conserver ses forces. Pauvre malheureux! s'il n'a de forces que celles
que lui donnera son dîner d'hier, il n'ira pas loin. À peine avait-il
avalé quatre bouchées qu'il fut pris d'un tel étouffement que nous avons
cru, Cheminot et moi, qu'il allait nous passer entre les mains, et même
je pensais que ce serait peut-être un bonheur. Enfin, vers neuf heures,
il était à peu près remis, et il est resté toute la nuit accoudé à sa
fenêtre...

Maître Magloire était à bout.

--Montons, dit-il à son jeune confrère.

Ils montèrent. Mais en s'engageant dans le corridor des cellules, ils
aperçurent Cheminot, qui de loin leur faisait signe de marcher
doucement.

--Qu'arrive-t-il donc? demandèrent-ils à voix basse.

--Je crois qu'il dort, répondit le détenu. Pauvre homme! Il rêve
peut-être qu'il est libre dans son beau château.

Sur la pointe du pied, maître Folgat s'approcha du guichet.

Mais Jacques était éveillé. Il avait entendu des pas et des voix, et il
venait de sauter à terre.

Blangin ouvrit donc la porte, et dès le seuil:

--Je vous amène du renfort, mon ami, dit maître Magloire au prisonnier.
Maître Folgat, mon confrère venu de Paris avec votre mère...

Froidement, sans un mot, M. de Boiscoran s'inclina.

--Je vois que vous m'en voulez, reprit le célèbre avocat de Sauveterre,
j'ai été vif, hier, beaucoup trop vif...

Jacques secoua la tête et reprit d'un ton glacé:

--Je vous en ai voulu, dit-il, mais j'ai réfléchi, et maintenant je vous
remercie de votre franchise... Au moins je sais mon sort. Si je passais
en cour d'assises, innocent, je serais condamné comme assassin et
incendiaire. J'aviserai à ne pas passer en cour d'assises...

--Malheureux! Tout espoir n'est pas perdu!

--Si. Du moment où vous, qui êtes mon ami, vous ne m'avez pas cru, qui
donc me croirait!

--Moi! s'écria maître Folgat. Moi, qui sans vous connaître croyais à
votre innocence, et qui l'affirme maintenant que je vous ai vu!

Plus prompt que la pensée, Jacques de Boiscoran saisit la main du jeune
avocat, et la serrant d'une étreinte convulsive:

--Pour cette seule parole que vous venez de prononcer, s'écria-t-il,
merci!... Soyez béni, monsieur, de cette foi que vous avez en moi!

C'était la première fois, depuis son arrestation, que l'infortuné
tressaillait d'espérance et de joie. Ce ne fut, hélas, qu'un
tressaillement. Son regard, presque aussitôt, s'éteignit, son front
devint plus sombre encore, et d'une voix sourde:

--Malheureusement, reprit-il, nul désormais ne peut rien pour moi.
Maître Magloire a dû vous dire, monsieur, ma lamentable histoire et mes
explications; je n'ai pas de preuves... ou du moins, pour en fournir, il
me faudrait descendre à de tels détails que la justice ne saurait les
admettre, ou que si, par impossible, elle les admettait, j'en resterais
à tout jamais avili à mes yeux... Il est de ces confidences dont il est
interdit de profiter, de ces secrets qu'on ne livre jamais, de ces
voiles que, même au prix de la vie, on ne soulève pas... Mieux vaut être
condamné innocent qu'être acquitté infâme et dégradé. Messieurs, je
renonce à me défendre...

Pour examiner ainsi, à quel parti désespéré s'était-il donc arrêté? Ses
défenseurs tremblaient de le deviner.

--Vous n'avez pas le droit de vous abandonner ainsi, monsieur, dit
maître Folgat.

--Pourquoi?

--Parce que vous n'êtes pas seul en cause, monsieur. Parce que vous avez
des parents, des amis...

Un sourire d'amère ironie crispait les lèvres de Jacques de Boiscoran.

--Leur dois-je donc quelque chose, interrompit-il, à eux qui n'ont pas
même eu le courage d'attendre, pour me renier, que le jugement fût
rendu!... À eux dont le verdict impitoyable a devancé celui de la cour
d'assises! C'est d'un inconnu, c'est de vous, monsieur Folgat, que me
vient le premier témoignage de sympathie.

--Ah! ce n'est pas vrai! s'écria maître Magloire, et vous le savez bien!

Jacques ne parut pas l'entendre.

--Des amis! poursuivait-il, c'est vrai, oui, j'en avais aux jours
prospères... Monsieur Galpin-Daveline et monsieur Daubigeon étaient mes
amis... L'un est devenu mon juge, le plus cruel et le plus implacable
des juges, et l'autre, qui est procureur de la République, n'a pas même
essayé de venir à mon secours... Maître Magloire aussi était mon ami, et
cent fois il m'avait dit que je pouvais compter sur lui comme il
comptait sur moi, aussi est-ce lui que j'avais choisi entre tous pour
m'assister de ses conseils et de son expérience... Et quand j'ai
entrepris de lui démontrer mon innocence, il m'a répondu que je mentais.

De nouveau le célèbre avocat de Sauveterre essaya de protester, en vain.

--Des parents! continuait Jacques d'un accent où vibraient toutes ses
colères, j'en ai, vous avez raison, j'ai un père et une mère... Où
sont-ils, pendant que leur fils, victime d'une fatalité inouïe, se débat
misérablement dans les mailles de la plus odieuse et de la plus perfide
des intrigues? Mon père, tranquillement, reste à Paris, tout à ses
occupations et à ses plaisirs accoutumés... Ma mère est accourue à
Sauveterre, elle y est en ce moment, mais c'est inutilement qu'on lui a
fait savoir qu'il m'était permis de recevoir sa visite. Je l'attendais
hier, mais le malheureux accusé d'un crime n'est plus son fils! C'est en
vain que du fond de l'abîme je l'ai appelée, c'est en vain que je l'ai
attendue, comptant les secondes aux palpitations de mon cœur! Elle n'est
pas venue. Personne n'est venu. Je suis seul au monde désormais, et vous
voyez bien que j'ai le droit de disposer de moi...

Maître Folgat n'eut pas l'idée de discuter. À quoi bon! Est-ce que le
désespoir raisonne? Il dit simplement:

--Vous oubliez mademoiselle de Chandoré, monsieur.

Un flot de sang empourpra les joues de Jacques, et avec un long
frémissement:

--Denise!... murmura-t-il.

--Oui, Denise, poursuivit le jeune avocat. Vous oubliez son courage, son
dévouement et tout ce qu'elle a tenté pour vous. Direz-vous qu'elle vous
abandonne et qu'elle vous renie, celle qui, oubliant pour vous toutes
ses timidités et toutes ses pudeurs, est venue s'enfermer une nuit dans
votre prison! C'est son honneur de jeune fille qu'elle risquait, car
elle pouvait être découverte ou trahie, elle le savait. N'importe! elle
n'a pas hésité...

--Ah! vous êtes cruel, monsieur, interrompit Jacques. (Et serrant à le
briser le bras de l'avocat:) Ne comprenez-vous donc pas, continua-t-il,
que c'est son souvenir qui me tue, et que mon malheur est d'autant plus
affreux que je sais quelles félicités je perds! Ne voyez-vous donc pas
que j'aime Denise comme jamais femme n'a été aimée! Ah! s'il ne
s'agissait que de moi!... Moi, du moins, j'ai une faute à expier. Mais
elle! Pourquoi, mon Dieu, me suis-je trouvé sur son chemin! (Il demeura
pensif une minute, puis:) Et cependant, ajouta-t-il, pas plus que ma
mère, elle n'est venue hier! Pourquoi? Ah! c'est que sans doute on lui a
tout révélé. On lui a dit comment je me trouvais au Valpinson le soir du
crime...

--Vous vous trompez, Jacques, prononça maître Magloire, mademoiselle de
Chandoré ne sait rien...

--Est-ce possible!

--Maître Magloire n'a point parlé devant elle, ajouta maître Folgat, et
nous avons fait promettre à monsieur de Chandoré de garder le secret.
J'ai soutenu que vous seul aviez le droit d'apprendre la vérité à
mademoiselle Denise.

--Alors, comment s'explique-t-elle que je ne me sois pas disculpé?

--Elle ne se l'explique pas.

--Grand Dieu! me croirait-elle donc coupable?

--Vous lui diriez que vous l'êtes, qu'elle refuserait de vous croire...

--Et cependant elle n'est pas venue hier...

--Elle ne le pouvait pas, monsieur. Si on lui a tu la vérité, on a dû la
révéler à votre mère. Madame de Boiscoran a été comme foudroyée par ce
dernier coup. Pendant plus d'une heure elle est restée sans connaissance
entre les bras de mademoiselle Denise. Quand elle est revenue à elle, sa
première parole a été pour vous, mais il était trop tard pour se
présenter à la prison...

En invoquant le nom de Mlle Denise, maître Folgat avait trouvé le
moyen le plus sûr, et peut-être le seul, de briser la volonté de
Jacques.

--Comment jamais m'acquitter envers vous, monsieur! murmura-t-il.

--En me jurant de renoncer au funeste dessein que vous aviez conçu,
répondit le jeune avocat. Coupable, je vous dirais: «Soit!» Et je serais
le premier à vous fournir une arme. Le suicide serait une expiation.
Innocent, vous n'avez pas le droit de vous tuer, car le suicide serait
un aveu.

--Que faire?

--Vous défendre, lutter...

--Sans espoir?

--Oui, même sans espoir. Est-ce que jamais, en présence de l'ennemi,
vous avez été tenté de vous faire sauter la cervelle? Non. Vous saviez
cependant que les Prussiens étaient les plus nombreux et que
probablement ils seraient vainqueurs! N'importe! Eh bien! vous êtes en
présence de l'ennemi, et eussiez-vous la certitude d'être vaincu,
c'est-à-dire condamné, que je vous dirais encore: «Il faut combattre!»
Vous seriez condamné et à la veille de monter à l'échafaud, que je vous
dirais toujours: «Il faut vivre jusque-là, car d'ici là tel événement
peut surgir qui dénonce le coupable!» Et dût cet événement ne se pas
présenter, je vous répéterais quand même: «Il faut attendre le bourreau
pour protester du haut de la plate-forme contre l'erreur judiciaire dont
vous êtes victime et une dernière fois affirmer votre innocence...»

Peu à peu, à la voix de maître Folgat, Jacques s'était redressé.

--Sur mon honneur, monsieur, prononça-t-il, je vous jure que j'aurai le
courage d'aller jusqu'au bout.

--Bien! approuva maître Magloire, bien, très bien!

--Mais qu'allons-nous tenter? demanda Jacques.

--Avant tout, répondit maître Folgat, je prétends recommencer, à votre
profit, l'instruction si incomplète de monsieur Galpin-Daveline. Ce soir
même, madame votre mère et moi partons pour Paris. Je viens vous
demander les renseignements nécessaires, et aussi les moyens d'explorer
votre maison de la rue des Vignes et de rechercher l'ami dont vous aviez
emprunté le nom et la servante qui vous servait...

Un grincement de verrous l'interrompit.

Le judas pratiqué dans la porte de la cellule s'ouvrait, et au grillage
se collait le visage rubicond de Blangin.

--Monsieur, dit-il, madame de Boiscoran est au parloir, et elle vous
prie de descendre dès que vous aurez terminé avec ces messieurs...

Jacques était devenu très pâle.

--Ma mère! murmura-t-il. (Et tout aussitôt:) Ne vous éloignez pas!
cria-t-il au geôlier, nous allons avoir fini! (Trop grande était son
agitation pour qu'il pût la maîtriser.) Il faut que nous en restions là
pour aujourd'hui, messieurs, dit-il à maître Magloire et à maître
Folgat, je n'ai plus ma tête à moi...

Mais maître Folgat, ainsi qu'il venait de l'annoncer, était résolu à
partir pour Paris le soir même.

--Le succès dépend de la rapidité de nos mouvements, prononça-t-il.
Permettez-moi d'insister pour obtenir immédiatement les quelques
renseignements dont j'ai besoin.

--C'est une tâche impossible que vous entreprenez, monsieur...,
commença-t-il.

--Faites toujours ce que mon confrère vous demande, interrompit maître
Magloire.

Sans plus résister, et, qui sait!, agité peut-être du secret espoir
qu'il ne s'avouait pas, Jacques de Boiscoran mit le jeune avocat au fait
des moindres circonstances de ses relations avec Mme de Claudieuse.
Il lui apprit à quelle heure elle venait rue des Vignes, quel chemin
elle prenait, et comment elle était vêtue le plus habituellement.

Les clefs de la maison étaient à Boiscoran, dans un tiroir que Jacques
indiquait. Il n'y avait qu'à les demander à Antoine.

Il dit ensuite comment on arriverait peut-être à savoir au juste ce
qu'était devenu cet Anglais, son ami, dont il avait emprunté le nom. Sir
Francis Burnett avait un frère à Londres. Jacques ignorait son adresse
précise, mais il savait qu'il faisait des affaires considérables avec
l'Inde, et qu'il avait été autrefois le caissier principal de la célèbre
maison de banque Gilmour et Benson.

Quant à sa servante anglaise, qui avait tenu pendant trois ans son
ménage, rue des Vignes, Jacques l'avait prise les yeux fermés, sur la
seule recommandation d'un bureau de placement de la rue du
Faubourg-Saint-Honoré, et jamais il ne s'était occupé d'elle autrement
que pour lui payer ses gages ou lui donner de temps à autre quelque
gratification. Ce qu'il pouvait dire, et encore est-ce par hasard qu'il
l'avait appris, c'est que cette fille s'appelait Suky Wood, qu'elle
était née à Folkestone, où ses parents tenaient une auberge de matelots,
et qu'avant de venir en France, elle avait habité Liverpool, où elle
était femme de chambre à l'hôtel _Adolphi._

Soigneusement, maître Folgat prit note de tous ces renseignements.

--En voici plus qu'il ne faut, s'écria-t-il, pour ouvrir la campagne! Je
n'ai plus à vous demander que l'adresse et le nom de vos fournisseurs de
la rue des Vignes.

--Vous en trouverez la liste sur un petit portefeuille qui est dans le
même tiroir que les clefs. Là sont aussi tous les titres et tous les
papiers relatifs à la maison. Enfin, vous feriez peut-être bien
d'emmener Antoine, qui est un homme dévoué.

--Certes, je l'emmènerai, puisque vous le permettez, dit le jeune
avocat. (Et serrant précieusement toutes ses notes:) Mon voyage,
ajouta-t-il, ne durera pas plus de trois ou quatre jours, et, à mon
retour, selon les circonstances, nous dresserons notre plan de
défense... D'ici là, mon cher client, bon courage.

Sur quoi, ayant appelé Blangin pour qu'il leur ouvrît la porte, et donné
à Jacques de Boiscoran une poignée de main, maître Folgat et maître
Magloire se retirèrent.

--Eh bien! descendons-nous, à présent? demanda le geôlier.

Mais Jacques ne lui répondit pas. C'est du plus profond du cœur qu'il
avait souhaité la visite de sa mère; puis voici qu'au moment de la voir,
il se sentait assailli de toutes sortes d'appréhensions vagues. La
dernière fois qu'il l'avait embrassée, c'était à Paris, dans le beau
salon de leur hôtel. Il partait, le cœur gonflé d'espérance et de joie,
pour rejoindre Mlle Denise, et il se rappelait que sa mère lui avait
dit: «Je ne te verrai plus, maintenant, que la veille de ton mariage...»

Et c'est dans le parloir d'une prison, accusé d'un crime abominable,
qu'il allait la revoir... Et peut-être doutait-elle de son innocence!

--Monsieur, madame la marquise vous attend, insista le geôlier.

À la voix de cet homme, Jacques tressaillit.

--Je suis à vous, répondit-il, marchons!

Et tout en descendant l'escalier, il n'était préoccupé que de composer
son visage et de s'armer de courage et de sang-froid. Car il ne faut
pas, se disait-il, qu'elle se doute de l'horreur de la situation.

Au bas de l'escalier, montrant une porte:

--Voilà le parloir, dit Blangin. Quand madame la marquise voudra sortir,
vous m'appellerez.

Sur le seuil, Jacques s'arrêta.

Le parloir de la prison de Sauveterre est une immense salle voûtée,
éclairée par deux étroites fenêtres armées d'une double rangée de
solides barreaux. Point de meubles, sinon un banc grossier scellé dans
le mur humide et malpropre. Et sur ce banc, en pleine lumière, était
assise ou plutôt affaissée, et comme privée de sentiment, la marquise de
Boiscoran.

L'apercevant, Jacques eut à peine la force d'étouffer un cri de douleur
et d'effroi. Était-ce bien sa mère, cette vieille femme amaigrie, au
teint plombé, aux yeux rougis, et dont les mains tremblaient!

--Ô mon Dieu! murmura-t-il.

Elle l'entendit, car elle releva la tête; et le reconnaissant, elle
essaya de se dresser; mais ses forces la trahirent, et elle retomba
lourdement sur le banc en s'écriant:

--Jacques, mon fils!

Elle aussi, elle était épouvantée, en voyant ce qu'avaient fait de
Jacques deux mois d'angoisses et d'insomnies.

Mais déjà il s'était agenouillé à ses pieds, sur les dalles boueuses, et
d'une voix à peine intelligible:

--Me pardonnes-tu, balbutia-t-il, les horribles souffrances que je te
cause?

Elle le considéra un moment avec une expression, délirante, puis tout à
coup, lui prenant la tête à deux mains et l'embrassant avec une violence
passionnée:

--Si je te pardonne!... s'écria-t-elle. Hélas! qu'ai-je à te pardonner!
Coupable, je t'aimerais toujours, et tu es innocent!

Jacques respira plus librement. À l'accent de sa mère, il comprit
qu'elle était sûre de lui.

--Et mon père? interrogea-t-il.

De fugitives rougeurs marbrèrent les joues blêmes de la marquise.

--Je le verrai demain, répondit-elle, car je pars ce soir avec maître
Folgat...

--Quoi! faible comme tu l'es!

--Il le faut.

--Mon père ne saurait-il abandonner ses collections huit jours? Comment
n'est-il pas ici? Me croit-il donc coupable?

--C'est précisément parce qu'il est sûr de ton innocence qu'il reste à
Paris. Il ne te croit pas en danger. Il prétend que la justice ne
saurait se tromper...

--Je l'espère bien! fit Jacques avec un sourire forcé. (Et changeant
aussitôt de ton:) Et Denise, demanda-t-il, pourquoi ne t'a-t-elle pas
accompagnée?

--Parce que je ne l'ai pas voulu. Elle ne sait rien. Il a été convenu
qu'on ne prononcerait pas devant elle le nom de madame de Claudieuse, et
je voulais, moi, te parler de cette exécrable femme! Jacques, mon pauvre
enfant, vois où t'a conduit une passion coupable!

Il ne répondit pas.

--Tu l'aimais? reprit Mme de Boiscoran.

--J'ai cru l'aimer.

--Et elle?

--Oh! elle! Dieu seul peut savoir le secret de cette âme troublée.

--Il n'y a donc rien à espérer d'elle, ni pitié ni remords...

--Rien. Je l'ai abandonnée, elle s'est vengée. Elle m'avait prévenu...

Mme de Boiscoran soupira.

--C'est ce que je pensais, dit-elle. Dimanche dernier, alors que
j'ignorais tout, je me suis trouvée près d'elle à l'église, et
involontairement, j'admirais son calme recueillement, la pureté de son
regard, la noblesse et la simplicité de son maintien.

Hier, quand j'ai appris la vérité, j'ai frémi! J'ai compris combien doit
être redoutable une femme qui peut affecter un tel calme, alors que son
amant est en prison accusé du crime qu'elle a commis!

--Rien au monde ne saurait la troubler, ma mère.

--Elle doit trembler, cependant, elle doit bien imaginer que tu nous a
tout dit. Que faudrait-il pour qu'elle fût démasquée?

Mais l'heure passait, et Blangin ne tarda pas à paraître, annonçant à
Mme de Boiscoran qu'il lui fallait se retirer.

Elle se retira, en effet, après avoir une dernière fois embrassé son
fils.

Et le soir même, ainsi qu'il était convenu, elle prenait, avec maître
Folgat et le vieil Antoine, l'express de Paris.



XVIII


Tous à Sauveterre, M. de Chandoré aussi bien que Jacques lui-même,
calomniaient le marquis de Boiscoran.

Il s'obstinait à demeurer à Paris, c'est vrai, mais ce n'était certes
pas par indifférence, car il s'y mourait d'anxiété. Il avait sévèrement
défendu sa porte, même pour ses plus vieux amis, même pour ses marchands
de curiosités; il ne sortait plus, la poussière s'amassait sur ses
collections, et rien n'était capable de le tirer de son morne abattement
que l'arrivée d'une lettre de Sauveterre.

Chaque matin, il en recevait jusqu'à trois ou quatre, de la marquise ou
de maître Folgat, de M. Séneschal ou de maître Magloire, de M. de
Chandoré, de Mlle Denise et du docteur Seignebos lui-même. Et ainsi
il pouvait suivre à distance toutes les phases et jusqu'aux moindres
incidents du procès.

Seulement, c'est en vain qu'on le pressait de venir, qu'on l'en
conjurait dans l'intérêt même de son fils. Il ne bougeait toujours pas.

Une seule fois, ayant reçu, par l'entremise de Mlle de Chandoré, une
lettre de Jacques, il commanda à son valet de chambre de préparer sa
malle pour le soir même. Mais, au dernier moment, il avait ordonné de la
défaire, disant qu'il avait réfléchi, qu'il ne partirait pas. «Il se
passe quelque chose d'extraordinaire dans l'esprit de monsieur le
marquis», disait aux autres domestiques le valet de chambre de
confiance.

Et, dans le fait, il passait ses journées et une partie de ses nuits
dans son cabinet, affaissé sur son fauteuil, mangeant à peine, ne
dormant plus, insensible à tout ce qui s'agitait autour de lui. Sur sa
table, il avait rangé bien en ordre toutes ses lettres de Sauveterre, et
sans cesse il les lisait et les relisait, les comparant entre elles,
commentant toutes les phrases, essayant, sans y parvenir, de dégager la
vérité de cette masse de détails et de renseignements.

C'est qu'il était bien loin de sa sécurité superbe du premier moment.
C'est que chaque jour lui avait apporté un doute, chaque courrier une
incertitude. C'est que, sans trêve ni relâche, il était assailli par les
plus horribles craintes. Il les écartait, mais toujours elles
revenaient, plus fortes et plus irrésistibles à chaque fois, comme les
lames de la marée montante.

Ainsi un matin, de très bonne heure, il était dans son cabinet. Ses
angoisses étaient plus intolérables que de coutume, car la veille maître
Folgat lui avait écrit: _«Demain cesseront nos incertitudes. Demain le
secret sera levé, et M. Jacques pourra recevoir maître Magloire, le
défenseur qu'il a choisi. Aussitôt, vous aurez des nouvelles.»_

Ces nouvelles, M. le marquis de Boiscoran les attendait. Et, deux fois
déjà, il avait sonné pour demander si le facteur n'était pas venu,
lorsque tout à coup son valet de chambre parut, et d'un air effaré:

--Madame la marquise, monsieur, dit-il. Elle vient d'arriver avec
Antoine, le domestique de monsieur Jacques...

Il n'avait pas achevé que la marquise entrait, plus défaite encore que
la veille dans le parloir de la prison, écrasée qu'elle était par les
fatigues d'une nuit de chemin de fer.

Le marquis, lui, s'était dressé tout d'une pièce. Et dès que le valet de
chambre fut sorti et la porte refermée, d'une voix frémissante, de cette
voix qui sollicite et cependant redoute une réponse décisive:

--Il arrive quelque chose d'extraordinaire? dit-il.

--Oui.

--Heureux ou malheureux?

--Triste!

--Dieu! Jacques aurait-il avoué?

--Comment avouerait-il, puisqu'il est innocent!

--Il s'est disculpé, alors?

--Pour moi, pour maître Folgat, pour le docteur Seignebos, pour nous
tous qui le connaissons et qui l'aimons, oui. Non pour le public, pour
ses ennemis, pour la justice... Il explique tout, mais les preuves lui
manquent.

Le visage déjà si sombre du marquis de Boiscoran s'assombrit encore.

--En d'autres termes, on doit le croire sur parole, fit-il.

--Ne le croyez-vous donc pas?

--Ce n'est pas de moi qu'il s'agit, mais de ses juges...

--Eh bien! pour ses juges, on trouvera des preuves. Maître Folgat, qui
vient d'arriver par le même train que moi, et que vous verrez
aujourd'hui même, espère en découvrir.

--Des preuves de quoi?

Peut-être Mme de Boiscoran avait-elle appréhendé cet accueil. Elle
avait dû s'y préparer, et cependant il la troublait.

--Jacques, commença-t-elle, a été l'amant de la comtesse de
Claudieuse...

--Ah! ah! interrompit le marquis. (Et d'un ton d'offensante ironie:)
C'est une histoire d'adultère, ajouta-t-il.

La marquise ne répondit pas.

--Quand madame de Claudieuse, poursuivit-elle, a appris le mariage de
Jacques et qu'il l'abandonnait, exaspérée, elle a voulu se venger...

--Et, pour se venger, elle a essayé d'assassiner son mari.

--Elle voulait être libre...

D'un formidable juron, le marquis de Boiscoran interrompit sa femme:

--Et voilà tout ce que Jacques a trouvé! s'écria-t-il. C'est pour
aboutir à cette histoire qu'il s'est tu pendant l'instruction!

--Vous ne me laissez pas parler, monsieur. Notre fils est victime de
coïncidences inouïes...

--Naturellement! Les coïncidences inouïes sont l'éternel refrain de
quelques milliers de gredins que l'on condamne chaque année. Pensez-vous
donc qu'ils avouent? Jamais. Interrogez-les, tous vous prouveront qu'ils
sont victimes de la fatalité, d'une intrigue ténébreuse et, enfin, d'une
erreur judiciaire. Comme s'il pouvait y avoir des erreurs judiciaires, à
notre époque, après l'enquête du juge d'instruction et l'examen de la
chambre des mises en accusation...

--Vous verrez maître Folgat, il vous dira ses espérances.

--Et si elles échouent?... Mme de Boiscoran baissa la tête.

--Qu'adviendrait-il? insista le marquis.

--Tout ne serait pas encore perdu, monsieur; mais alors nous aurions
cette horrible douleur de voir notre fils traduit en cour d'assises.

La haute taille du vieux gentilhomme s'était redressée, sa face
s'empourprait, ses narines se gonflaient, la plus épouvantable colère
étincelait dans ses yeux.

--Jacques en cour d'assises! s'écria-t-il d'une voix formidable, et
c'est vous qui venez me dire cela, froidement, comme une chose toute
naturelle, comme une chose possible!... Et qu'arrivera-t-il, s'il passe
en cour d'assises? Il sera condamné, et on verra un Boiscoran au
bagne!... Mais non, ce n'est pas vrai!... Je ne prétends pas qu'un
Boiscoran ne puisse commettre un crime, la passion a des entraînements
insensés... Seulement, un Boiscoran revenu à lui se ferait justice
lui-même. Le sang lave tout. Jacques, lui, préfère le bourreau, il
attend, il ruse, il veut plaider... Pourvu qu'il sauve sa tête, il sera
content. Il s'estimera heureux s'il en est quitte pour quelques années
de travaux forcés... Et ce lâche serait un Boiscoran, il coulerait de
mon sang dans ses veines! Allons donc, madame. Jacques n'est pas mon
fils!

Si écrasée que fût la marquise, elle se redressa sous cette injure
atroce.

--Monsieur! s'écria-t-elle.

Mais M. de Boiscoran était hors d'état de rien entendre.

--Je sais ce que je dis, continua-t-il. Je me souviens de tout, moi, si
vous avez tout oublié... Allons, un retour sur votre passé...
Rappelez-vous la date de la naissance de Jacques, et dites-moi en quelle
année monsieur de Margeril a refusé de se battre avec moi!

L'indignation rendait des forces à la marquise.

--Et c'est aujourd'hui, s'écria-t-elle, que vous venez me dire cela,
après trente ans, et dans quelles circonstances, ô mon Dieu!

--Oui, après trente ans! L'éternité passerait sur de tels souvenirs
qu'elle ne les effacerait pas. Et sans ces circonstances que vous
invoquez, je ne vous aurais rien dit, jamais... Au temps dont je vous
parle, j'avais à choisir entre deux rôles: je pouvais être à mon gré
ridicule ou odieux. J'ai préféré me taire et ne pas éclaircir mes
doutes... C'en était fait du bonheur, j'ai voulu conserver le repos.
Nous avons vécu en bonne intelligence, mais entre nous, toujours, ainsi
qu'un mur d'airain, s'est dressé le soupçon.

Doutant, je me suis tu. Mais, aujourd'hui que les faits donnent raison à
mes doutes, je vous le répète: Jacques n'est pas mon fils!

Au fond de combien d'existences, paisibles en apparence et heureuses,
reposent ainsi, comme de subtils poisons au fond d'une coupe d'eau
limpide, d'atroces défiances qui, à la moindre secousse, remontent à la
surface.

Éperdue de douleur, de honte et de colère, la marquise de Boiscoran se
tordait les mains.

--Quelle humiliation! s'écriait-elle. Ce que vous faites est horrible,
monsieur. C'est une indignité que d'ajouter ce supplice infâme au
martyre que j'endure!

M. de Boiscoran riait d'un rire convulsif.

--Eh bien! oui, c'est vrai, un jour j'ai été imprudente et inconsidérée.
J'étais jeune, je ne savais rien de la vie, le monde me faisait fête, et
vous, mon mari, mon guide, tout à votre ambition, vous paraissiez
m'abandonner... Je n'ai pas su prévoir les conséquences d'une
coquetterie bien inoffensive...

--Voyez-les donc, maintenant, ces conséquences. Après trente ans, je
renie l'enfant qui porte mon nom et je dis que, s'il est innocent, il
expie la faute de sa mère. Fatalement, votre fils devait convoiter et
prendre la femme d'un autre, et, l'ayant prise, c'est justice qu'il
périsse par un adultère...

--Mais vous savez bien que je n'ai pas trahi mes devoirs, monsieur!

--Je ne sais rien...

--Vous l'avez reconnu, cependant, puisque vous vous êtes refusé à une
explication qui m'eût justifiée...

--C'est vrai, j'ai reculé devant une explication qui, avec votre
intraitable orgueil, eût abouti fatalement à une rupture, c'est-à-dire à
un affreux scandale.

La marquise eût pu répondre à son mari qu'en se refusant à sa
justification, il avait renoncé au droit d'articuler un reproche. À quoi
bon!

--Tout ce que je sais, continuait-il, c'est qu'il y a de par le monde un
homme que j'ai voulu tuer. Les propos de deux fats m'avaient livré son
nom. Je suis allé le trouver en lui disant que j'exigeais une
satisfaction et que je comptais assez sur son honneur pour dissimuler,
même à nos témoins, le motif réel de notre rencontre. Il m'a refusé la
satisfaction que je lui demandais, répondant qu'il ne me la devait pas,
que vous aviez été calomniée et qu'il ne se battrait avec moi que si je
l'insultais publiquement...

--Eh bien!...

--Que faire après cela? Commencer une enquête? Vos précautions devaient
être prises pour qu'elle n'aboutît pas. Vous épier? C'eût été me
dégrader inutilement, puisque vous étiez sur vos gardes. Fallait-il
plaider en séparation? La loi m'offrait cette ressource. Je pouvais vous
traîner devant des juges, vous livrer aux sarcasmes de mon avocat et
m'exposer aux railleries du vôtre... J'avais le droit de nous avilir, de
déshonorer mon nom, de clamer notre honte, de l'afficher, de la publier
dans les journaux... Ah! plutôt être dupe mille fois!

Mme de Boiscoran semblait confondue.

--Voilà donc, murmura-t-elle, l'explication de votre conduite depuis
tant d'années...

--Oui. Voilà pourquoi, tout à coup, j'ai renoncé aux affaires, moi que
vous appeliez ambitieux. Voilà pourquoi je me suis dérobé au monde, où
toujours il me semblait voir les visages sourire sur mon passage...
Voilà pourquoi, vous abandonnant l'éducation de votre fils et la
direction de votre maison, je suis devenu l'enragé collectionneur, le
maniaque égoïste que l'on connaît! Est-ce donc d'aujourd'hui seulement
que vous découvrez que vous avez gâté ma vie?

Il y avait plus de compassion que de ressentiment dans le regard dont
Mme de Boiscoran enveloppait son mari.

--Vous m'aviez dit vos injustes soupçons, monsieur, répondit-elle, mais
j'étais forte de mon innocence, et j'espérais que le temps et ma
conduite les avaient effacés...

--La foi perdue ne revient plus.

--Jamais l'épouvantable idée ne m'était venue que vous doutiez, que vous
pouviez douter de votre paternité!

Le marquis de Boiscoran secouait la tête.

--C'était ainsi, cependant, dit-il. J'ai cruellement souffert. J'aimais
Jacques. Oui, malgré tout, malgré moi-même, je l'aimais! N'avait-il pas
toutes les qualités qui sont l'orgueil et la joie d'une famille!
N'était-il pas généreux et fier, ouvert à tous les nobles sentiments,
affectueux et toujours empressé de me plaire! Jamais je n'ai eu qu'à me
louer de lui. Et encore en ces derniers temps, pendant cette exécrable
guerre, n'a-t-il pas fait preuve de la plus rare bravoure, et n'a-t-il
pas vaillamment conquis la croix qu'on lui a donnée!... Toujours, de
tous côtés, me sont venues à son sujet des félicitations. On me vantait
son intelligence, son application au travail. Hélas! c'est quand on me
disait que j'étais un heureux père que j'étais le plus malheureux des
hommes. Combien de fois ne m'est-il pas arrivé, d'un mouvement
irrésistible, de l'attirer sur mon cœur! Mais aussitôt le doute horrible
tressaillait en moi. S'il n'était pas mon fils!... Et je le repoussais,
et dans ses traits je cherchais quelque chose des traits de l'autre.

Sa colère s'épuisait, usée par son excès même. Il s'attendrissait. Et se
laissant tomber sur un fauteuil, et cachant son visage entre ses mains:

--S'il était mon fils, cependant! murmura-t-il. S'il était innocent...
Ah! ce doute est intolérable!... et moi qui me suis obstiné à ne pas
bouger d'ici!... Moi qui n'ai rien fait pour lui!... Je pouvais tout, au
début. Il m'eût été si facile d'obtenir que l'instruction fût confiée à
un autre qu'à ce Galpin-Daveline, son ami autrefois, maintenant son
ennemi mortel!

M. de Boiscoran l'avait dit, l'orgueil de la marquise était intraitable.
Et cependant, blessée aussi cruellement qu'une femme puisse l'être, elle
refoulait toutes les révoltes de son être et, songeant à son fils, elle
demeurait humble.

Tirant de son sein une lettre que Jacques lui avait fait parvenir dans
la soirée de son départ, elle la tendit à son mari en disant:

--Voulez-vous lire ce que vous écrit notre fils, monsieur?

D'une main tremblante, le marquis prit cette lettre, et, l'enveloppe
brisée, il lut:

_M'abandonnez-vous donc, mon père, quand tout le monde m'abandonne?
Jamais votre affection ne m'a été si nécessaire. Le péril est immense.
Tout est contre moi. Jamais un tel concours de circonstances fatales ne
s'est vu. Peut-être me sera-t-il impossible de démontrer mon innocence.
Mais vous, est-il possible que vous croyiez votre fils coupable d'un
crime stupide et lâche?... Oh, non! n'est-ce pas? Ma résolution est
prise, je lutterai jusqu'au bout... Jusqu'à mon dernier souffle, je
défendrai, non ma vie, mais mon honneur... Ah! si vous saviez!... Mais
il est de ces choses qu'on n'écrit pas, et qu'on ne peut dire qu'à son
père... Je vous en conjure, venez, que je vous voie, que votre main
serre la mienne... Ne refusez pas cette consolation suprême à votre
malheureux fils._

D'un bloc, le marquis s'était dressé.

--Oh, oui! bien malheureux! s'écria-t-il. (Et s'inclinant à demi devant
sa femme:) Je vous ai interrompue, fit-il. Maintenant, je vous prie de
tout me dire...

L'amour de la mère étouffa le ressentiment de la femme. Sans l'ombre
d'une hésitation, et comme si rien ne se fût passé, Mme de Boiscoran
répéta le récit de Jacques à maître Magloire.

Le marquis semblait un homme assommé.

--C'est inouï! répétait-il. (Et quand sa femme eut achevé:) Voilà donc,
reprit-il, pourquoi Jacques s'était si fort irrité quand vous lui avez
parlé d'inviter madame de Claudieuse, et pourquoi il vous avait dit que,
s'il la voyait entrer par une porte, il sortirait par l'autre... Nous ne
comprenions pas cette aversion...

--Hélas! ce n'était pas de l'aversion. Jacques ne faisait en cela que
servir la savante dissimulation de madame de Claudieuse.

En moins d'une minute, les résolutions les plus opposées se lurent sur
le visage de M. de Boiscoran. Il hésita, et enfin:

--Tout ce qui est possible pour réparer mon inaction, dit-il, je le
ferai. J'irai à Sauveterre. Il faut que Jacques soit sauvé. Monsieur de
Margeril est tout-puissant, voyez-le, je vous le permets, je vous le
demande...

Deux larmes brûlantes, les premières depuis le commencement de cette
scène, jaillirent des yeux de la marquise.

--Ne comprenez-vous donc pas, monsieur, dit-elle, que ce que vous me
demandez est maintenant impossible... Tout, oui, tout au monde, excepté
cela!... Mais Jacques et moi sommes innocents; Dieu aura pitié de nous,
maître Folgat nous sauvera.



XIX


Déjà maître Folgat était à l'œuvre.

Confiance en sa cause, conviction de l'innocence de Jacques, attrait de
l'inconnu, fièvre de la lutte, incertitude du résultat, convoitise du
succès, affection, intérêt, passion, tout se réunissait pour exalter le
génie du jeune avocat et fouetter son activité. Et au-dessus de tout
encore planait, mystérieux et indéfinissable, le sentiment que lui
inspirait Mlle de Chandoré.

Car il avait subi le charme, comme tous les autres. Ce n'était pas de
l'amour, car dire amour, c'est dire espérance, et il savait bien que
toute et à tout jamais Mlle Denise appartenait à Jacques; c'était un
sentiment puissant et doux, qui lui faisait souhaiter se dévouer pour
elle et désirer d'être pour quelque chose dans sa vie et dans son
bonheur. C'est pour elle que, sacrifiant toutes ses affaires et oubliant
ses clients, il était resté à Sauveterre. C'est pour elle surtout qu'il
voulait sauver Jacques de Boiscoran.

À peine arrivé à la gare, il avait laissé la marquise de Boiscoran à la
garde du vieil Antoine et, sautant dans une voiture, il s'était fait
conduire chez lui.

La veille, il avait adressé une dépêche, son domestique l'attendait. En
moins de rien, il eut changé de vêtements. Remontant aussitôt en
voiture, il partit à la recherche de l'homme le plus apte, selon lui, à
éclaircir cette ténébreuse intrigue.

C'était un certain Goudar, qui avait à la préfecture de police des
fonctions assez mal définies, mais assez bien rétribuées pour lui donner
l'aisance. C'était un de ces agents à tout faire, que la police réserve
pour les opérations délicates et les expéditions scabreuses, où il faut
à la fois du flair et du tact, une intrépidité à toute épreuve et un
imperturbable sang-froid.

Maître Folgat avait eu occasion de le connaître et de l'apprécier, lors
de l'affaire de la Société d'Escompte mutuel. Lancé sur les traces du
gérant, qui s'était enfui laissant un déficit de plusieurs millions,
Goudar l'avait rejoint et arrêté au Canada, après trois mois de courses
effrénées à travers l'Amérique.

Mais le jour de son arrestation, ce gérant n'avait sur lui, dans son
portefeuille et dans ses malles, que quarante-trois mille francs.
Qu'étaient devenus les millions? Lorsqu'on l'interrogea, il répondit
qu'ils étaient dissipés; qu'il avait joué à la Bourse, qu'il avait été
malheureux...

Tout le monde le crut, sauf Goudar. Surexcité par l'appât d'une
récompense magnifique, il se remit en campagne et réussit, en moins de
six semaines, à retrouver seize cent mille francs qui avaient été
déposés à Londres chez une femme de mœurs équivoques.

L'histoire elle-même est bien connue. Ce qu'on ignore, c'est le génie
d'investigation, la fertilité de ressources et d'expédients qu'avait dû
déployer Goudar pour obtenir un tel résultat. Or, maître Folgat le
savait exactement, lui qui avait été le conseil et l'avocat des
actionnaires de la Société d'Escompte mutuel. Et il s'était bien juré
que si jamais une occasion se présentait, c'est à cet habile homme qu'il
aurait recours.

Goudar, qui était marié et père de famille, demeurait au diable, route
de Versailles, tout près des fortifications.

Il occupait, seul avec les siens, une petite maison dont il était, ma
foi, propriétaire, véritable retraite du sage, avec un jardinet sur la
route et, de l'autre côté, un vaste jardin où il cultivait des plantes
et des fruits admirables, et où il élevait toutes sortes d'animaux.

Car c'est un fait à remarquer que tous ces hommes de police, qui remuent
à la journée le fumier social, adorent la campagne et, dégoûtés sans
doute des hommes, aiment de passion les bêtes et les fleurs.

Lorsque maître Folgat descendit de voiture devant cette plaisante
habitation, une jeune femme de vingt-cinq ans, éblouissante de beauté,
de jeunesse et de fraîcheur, jouait dans le jardinet avec une petite
fille de trois à quatre ans, toute blonde et toute rose.

--Monsieur Goudar, madame? demanda maître Folgat après avoir salué.

La jeune femme rougit légèrement, et modeste, mais non embarrassée:

--Mon mari, monsieur, répondit-elle d'une voix admirablement timbrée,
est dans le jardin, et vous le trouverez en prenant cette allée qui
tourne la maison.

Ayant suivi l'indication, le jeune avocat ne tarda pas à apercevoir son
homme.

La tête couverte d'un vieux chapeau de paille, en pantoufles et en bras
de chemise, ayant devant lui un tablier bleu à pièce et à poche comme en
portent les jardiniers, Goudar était grimpé sur une échelle et
s'appliquait à loger dans des sacs de crin les superbes chasselas de ses
treilles.

Entendant le sable crisser sous des pas, il tourna la tête, et tout de
suite:

--Tiens! fit-il, maître Folgat chez moi!... Bonjour, maître!

Grande fut la surprise du jeune avocat de se voir ainsi reconnu du
premier coup d'œil. Il n'eût certes pas, lui, reconnu ainsi le policier.
Plus de trois ans s'étaient écoulés depuis qu'ils ne s'étaient vus. Et
combien de temps s'étaient-ils vus! pas une heure en deux fois.

Il est vrai que Goudar était un de ces hommes dont on ne garde pas
souvenir. De taille moyenne, il n'était ni gras ni maigre, ni brun ni
blond, ni jeune ni vieux. Un employé aux passeports eût certainement
écrit ainsi son signalement: front ordinaire, nez ordinaire, bouche
ordinaire, yeux de couleur indécise, absence de signes particuliers.

On ne pouvait pas dire qu'il eût l'air niais, mais il n'avait pas l'air
intelligent. En lui, tout était ordinaire, moyen et indécis. Pas un
trait saillant. Il devait fatalement passer inaperçu et être oublié
aussitôt passé.

--Vous me voyez en train de préparer ma récolte pour l'hiver, dit-il à
maître Folgat. Agréable besogne! Cependant je suis à vous. Encore ces
trois grappes dans ces trois sacs, et je descends.

Ce fut l'affaire d'un instant, et dès qu'il fut à terre:

--Eh bien! interrogea-t-il, que dites-vous de mon jardin?

Et tout de suite il voulut faire visiter son domaine, et avec les
extases d'un propriétaire, il vantait la saveur de ses poires duchesse,
il exaltait les couleurs éclatantes de ses dahlias, il célébrait
l'aménagement de sa basse-cour, où se voyaient des cabanes pour les
lapins et un bassin pour les canards de toutes couleurs et des espèces
les plus variées.

Du fond du cœur, maître Folgat maudissait ces enthousiasmes. Que de
temps perdu!... Mais quand on attend un service d'un homme, c'est bien
le moins qu'on flatte sa manie. Aussi renchérissait-il sur tous les
éloges. Et toujours dans le but de se concilier les bonnes grâces du
policier, tirant un étui à cigares et le lui présentant tout ouvert:

--Vous en offrirais-je un? fit-il.

--Merci, je ne fume jamais, répondit Goudar. (Et voyant l'étonnement de
l'avocat:) Jamais chez moi, du moins, ajouta-t-il. J'ai cru remarquer
que l'odeur du tabac déplaît à ma femme...

Positivement, si maître Folgat n'eût pas connu l'homme, il l'eût pris
pour quelque bon et simple rentier, inoffensif et rien moins que subtil,
et, lui tirant sa révérence, il se fût retiré. Mais il l'avait vu à
l'œuvre, et à sa suite il visita et admira encore une serre bien
établie, la couche des melons et la force des asperges.

Jusqu'à ce qu'enfin, conduisant son hôte au fond du jardin, sous une
tonnelle où se trouvaient une table et des sièges rustiques:

--Maintenant, dit Goudar, asseyons-nous, maître, et dites-moi votre
affaire, car ce n'est pas pour l'unique plaisir de visiter mon domaine
que vous êtes venu...

Goudar était de ces hommes qui ont reçu en leur vie plus de confidences
que dix confesseurs, dix avoués et dix médecins ensemble. On pouvait
tout lui dire.

Sans l'ombre d'une hésitation, et tout d'un trait, maître Folgat lui dit
l'histoire de Jacques et de Mme de Claudieuse.

Il écouta sans un mot, sans un geste, sans qu'un des muscles de son
visage tressaillît. Et quand l'avocat eut achevé:

--Eh bien! demanda-t-il.

--Avant tout, répondit maître Folgat, je voudrais votre impression.
Admettez-vous les explications de monsieur de Boiscoran?

--Pourquoi non? J'en ai, par ma foi, vu bien d'autres!

--Alors vous pensez que, malgré tant de charges qui l'accablent, il faut
croire à son innocence?

--Permettez, je ne pense rien. Diable! il faut étudier une affaire avant
d'émettre son opinion. (Il sourit, et regardant le jeune avocat:) Mais
voilà bien des préambules, fit-il. Qu'attendez-vous donc de moi?

--Votre aide, pour faire jaillir la vérité. L'homme de la préfecture,
assurément, s'attendait à quelque proposition de ce genre. Après une
minute de réflexion, regardant fixement maître Folgat:

--Si je vous ai bien compris, reprit-il, vous voudriez procéder à une
contre-instruction au bénéfice de la défense?

--Précisément.

--Et à l'insu de l'accusation?

--Juste.

--Eh bien! il m'est impossible de vous servir. Le jeune avocat était
trop au courant des affaires pour n'avoir pas prévu une certaine
résistance, et il s'était préoccupé des moyens de triompher.

--Ce n'est pas votre dernier mot, mon cher Goudar, dit-il.

--Pardonnez-moi. Je ne m'appartiens pas, j'ai un emploi et des
occupations journalières...

--Vous pouvez demander, et on ne vous refuserait certainement pas un
congé d'un mois.

--C'est vrai, mais il est certain aussi qu'on s'inquiéterait à la
préfecture de ce congé. On me surveillerait probablement. Et si l'on
venait à découvrir que je me mêle de faire de la police pour le compte
des particuliers, on me laverait la tête solidement et on se priverait
de mes services.

--Oh!...

--Il n'y a pas de «oh!» On ferait ce que je vous dis, et on aurait
raison. Car enfin, où irions-nous, et que deviendraient la sécurité et
la liberté individuelles, si le premier venu avait le droit d'embaucher
les agents de la préfecture et de les employer à sa fantaisie? Et que
deviendrais-je, si je venais à perdre ma place?

--La famille de monsieur de Boiscoran est riche et témoignerait
magnifiquement sa reconnaissance à l'homme qui le sauverait...

--Et si je ne le sauvais pas! Et si au lieu de réussir à démontrer son
innocence, je ne parvenais qu'à recueillir des preuves nouvelles de sa
culpabilité?

L'objection était si forte que maître Folgat n'essaya même pas de la
discuter.

--Je pourrais, dit-il, vous remettre comme entrée de jeu une certaine
somme qui vous resterait acquise quel que fût le résultat...

--Quelle somme? Une centaine de louis? Certes, cent louis ne sont pas à
dédaigner, mais qu'en ferais-je, si j'étais mis à pied? Je n'ai pas à
penser qu'à moi; j'ai une femme et un enfant, et pour toute fortune
cette bicoque qui n'est même pas finie de payer. Ma femme, qui est
orpheline, n'avait en dot que son état de repriseuse de dentelles et de
cachemires. Ma place n'est pas le Pérou, mais avec les gratifications
extraordinaires, elle me vaut, bon an mal an, sept ou huit mille francs,
sur lesquels j'en économise deux ou trois...

D'un geste amical, le jeune avocat l'arrêta.

--Si je vous offrais dix mille francs?...

--Une année d'appointements...

--Si je vous en offrais quinze mille?... Goudar ne répondit pas, mais
son œil brilla.

--C'est une affaire intéressante que celle de monsieur de Boiscoran,
poursuivit maître Folgat, et telle qu'il ne s'en présente guère. L'homme
qui parviendrait à démontrer l'inanité de l'accusation grandirait
singulièrement sa réputation...

--Se ferait-il aussi des amis au parquet?

--J'avoue que je ne le pense pas. L'homme de la police secouait la tête.

--Eh bien! moi, dit-il, j'avoue que ce n'est ni pour la gloire ni par
amour de l'art que je travaille. Oh! je sais bien que la vanité est le
grand mobile de quelques-uns de mes confrères; j'ai connu le père
Tabaret, je connais Lecoq... je suis plus positif. Mon métier ne m'a
jamais plu, et si je continue à l'exercer, c'est faute d'argent pour en
entreprendre un autre. Il désespère ma femme, d'ailleurs, qui ne vit pas
tant que je suis dehors, et qui tremble toujours qu'on ne me rapporte un
beau matin avec un couteau planté entre les épaules.

Sans cesser d'écouter, maître Folgat avait tiré de sa poche et posé sur
la table un portefeuille fort gonflé.

--Avec quinze mille francs, prononça-t-il, on peut entreprendre quelque
chose...

--C'est vrai... Il y a à vendre, touchant mon jardin, un terrain qui
m'irait comme un gant. Le commerce des fleurs rapporte gros à Paris et
plairait joliment à ma femme. On peut gagner beaucoup avec les fruits...

L'avocat comprenait bien qu'il tenait son homme.

--Ajoutez, mon cher Goudar, insista-t-il, qu'en cas de succès, ces
quinze mille francs ne seraient qu'un acompte. Peut-être les
doublerait-on. Monsieur de Boiscoran est le plus généreux des hommes, et
ce lui serait une joie que de récompenser royalement l'homme qui
l'aurait sauvé...

Il ouvrait son portefeuille, tout en parlant, et il en tirait quinze
billets de mille francs qu'il étalait sur la table.

--À tout autre qu'à vous, continua-t-il, j'hésiterais à remettre
d'avance une somme aussi forte. Un autre, l'argent reçu, ne s'occuperait
peut-être plus de mon affaire. Mais je sais votre probité, et si en
échange de mes billets, vous me donnez votre parole, je serai
tranquille... Voyons, est-ce dit?

L'émotion du policier était grande, car si maître qu'il fût de ses
impressions, il avait légèrement pâli.

Hésitant, il maniait les billets de banque d'une main frémissante,
jusqu'à ce que tout à coup:

--Attendez-moi deux minutes, dit-il.

Et se levant brusquement, il courut vers la maison.

Va-t-il consulter sa femme? se demandait maître Folgat.

Il y allait positivement, car le moment d'après ils apparurent au bout
de l'allée, discutant avec une certaine animation.

D'ailleurs, la discussion dura peu. Revenant à la tonnelle:

--C'est entendu, déclara Goudar, je suis votre homme.

Joyeusement, l'avocat lui serra la main.

--Merci! s'écria-t-il, car, aidé par vous, je réponds presque du
succès... Malheureusement le temps presse... Quand nous mettrons-nous à
l'œuvre?

--À l'instant. Permettez-moi de changer de costume et je suis à vous. Il
faudra que vous me donniez les clefs de la maison de la rue des Vignes.

--Je les ai dans ma poche...

--En ce cas, nous allons y aller immédiatement, car il me faut avant
tout reconnaître le terrain... Et vous allez voir si je suis long à ma
toilette!

Moins d'un quart d'heure après, effectivement, il reparaissait, vêtu
d'une longue redingote noire et ganté, présentant le type achevé de ces
dignes boutiquiers retirés, après fortune faite, qu'on rencontre dans la
banlieue de Paris, promenant au soleil l'ennui de leur oisiveté et
l'incurable regret de leur boutique.

--Partons, dit-il à l'avocat.

Et après avoir salué Mme Goudar, qui les accompagna de son plus
radieux sourire, ils montèrent en voiture en criant au cocher:

--Rue des Vignes, 23!

C'est une singulière rue que cette rue des Vignes, qui ne mène nulle
part, peu connue et si peu fréquentée que l'herbe y pousse dru. Très
longue, elle affecte la forme d'un vaste demi-cercle dont la rue de
Boulainvilliers est la corde. Montueuse, tortueuse, raboteuse, à peine
pavée, elle ressemble bien plus à une ruelle de village qu'à une des
voies de Paris. Point de boutiques, à peine quelques maisons, mais de
droite et de gauche d'interminables murs de jardins, au-dessus desquels
s'élèvent de grands arbres.

--Ah! l'endroit est bien choisi pour de mystérieux rendez-vous,
grommelait Goudar. Trop bien choisi même, car nous n'y trouverons pas de
renseignements.

La voiture s'arrêta devant une petite porte percée dans un vieux mur
dont les nombreuses réparations trahissaient les ravages des deux
sièges.

--Nous voilà au 23, bourgeois, dit le cocher, mais je ne vois pas de
maison...

On ne la voyait pas de la rue, mais étant entrés, maître Folgat et
Goudar l'aperçurent, s'élevant au milieu d'un immense jardin, simple et
coquette, avec son double perron, son toit d'ardoises et ses persiennes
fraîchement peintes.

--Mon Dieu! s'écria l'homme de la préfecture, qu'un jardinier serait
bien ici!

Et maître Folgat devina à son accent de telles convoitises que, tout
aussitôt:

--Si nous sauvons monsieur de Boiscoran, dit-il, je suis bien sûr qu'il
ne gardera pas cette habitation...

--Visitons! dit l'agent d'un ton qui révélait une envie immense de
réussir.

Malheureusement Jacques de Boiscoran avait dit vrai. Meubles, tapis,
tentures, tout était neuf, et c'est inutilement que Goudar et maître
Folgat explorèrent les quatre pièces du rez-de-chaussée et les quatre
pièces de l'étage supérieur, le sous-sol, où était la cuisine, et enfin
les greniers.

--Nous ne recueillerons pas un indice dans cette maison, déclara l'homme
de la préfecture. Pour l'acquit de ma conscience, j'y viendrai passer un
après-midi, mais aujourd'hui nous avons mieux à faire. Voyons les gens
des environs...

Les habitants ne sont pas nombreux, rue des Vignes. Un chef
d'institution et un nourrisseur, un serrurier en bâtiments et un loueur
de voitures, cinq ou six propriétaires et l'inévitable marchand de
vin-traiteur constituent toute la population.

--Notre tournée sera bientôt faite, dit l'homme de police, après avoir
ordonné au cocher d'aller attendre au bout de la rue.

Ni le chef d'institution ni ses employés ne savaient rien.

Le nourrisseur avait ouï dire que la maison numéro 23 appartenait à un
Anglais, mais il ne l'avait jamais aperçu et ignorait même son nom.

Le serrurier, lui, savait que cet Anglais s'appelait Francis Burnett. Il
avait fait pour lui divers travaux dont il avait été fort bien payé et
avait eu par conséquent occasion de le voir, mais il y avait si
longtemps de cela qu'il se déclarait incapable de le reconnaître.

--Nous jouons de malheur, disait maître Folgat après cette troisième
visite.

Plus fidèle était la mémoire du loueur de voitures. Il connaissait fort
bien, affirma-t-il, l'Anglais du numéro 23, l'ayant conduit deux ou
trois fois, et le signalement qu'il en donna était exactement celui de
Jacques de Boiscoran. Il se rappelait encore qu'un soir qu'il faisait un
temps affreux, sir Burnett était venu de sa personne lui demander une
voiture. C'était pour une dame qui y était montée seule et qui s'était
fait conduire place de la Madeleine. Mais la nuit était sombre, la dame
portait un voile épais, il n'avait pas distingué ses traits, et tout ce
qu'il pouvait dire, c'est qu'elle lui avait paru d'une taille au-dessus
de la moyenne.

--C'est toujours cela, disait Goudar en quittant le loueur. Mais le
mieux renseigné doit être le marchand de vin. Si j'étais seul, je
déjeunerais chez lui.

--J'y déjeunerai volontiers avec vous, déclara maître Folgat.

Ainsi fut-il fait, et ce fut sagement fait.

Le marchand de vin ne savait pas grand-chose; mais son garçon, qui
habitait le quartier depuis cinq ou six ans, connaissait de vue sir
Burnett et avait surtout bien connu sa domestique anglaise, Suky Wood.

Et, tout en servant, il donnait quantité de détails.

Suky, racontait-il, était une grande diablesse de plus de cinq pieds,
rousse à mettre le feu à ses bonnets, et qui avait les grâces d'un
cuirassier habillé en femme. Il avait souvent et longuement causé avec
elle, quand elle venait chercher une portion du «plat du jour» pour son
dîner, ou acheter de la bière qu'elle aimait beaucoup.

Elle se déclarait fort satisfaite de sa place, disant qu'elle y était
bien payée et qu'elle n'avait autant dire rien à faire, puisqu'elle
était seule à la maison les trois quarts de l'année.

Par elle, le garçon marchand de vin avait appris que M. Burnett devait
avoir un autre domicile, et qu'il ne venait rue des Vignes que pour
recevoir une dame. Même, cette dame intriguait beaucoup Suky. Jamais,
prétendait-elle, jamais elle n'avait pu seulement lui voir le bout du
nez, tant elle savait bien prendre ses précautions; mais elle se
promettait bien qu'elle finirait par la dévisager...

--Et comptez qu'elle y aura réussi tôt ou tard, souffla Goudar à
l'oreille de maître Folgat.

Enfin, par ce garçon marchand de vin, on sut encore que Suky avait été
très liée avec la servante d'un vieux rentier célibataire qui demeurait
au numéro 27.

--Il faut y aller, décida Goudar.

Précisément, le maître de cette fille venait de sortir, et elle était
seule au logis. Un peu effrayée d'abord de la visite et des questions de
ces deux inconnus, elle ne tarda pas à se rassurer aux patelinages de
l'homme de la préfecture, et, comme elle avait la langue des mieux
pendues, elle confirma pleinement et développa toutes les assertions du
garçon marchand de vin.

Suky, dont elle avait eu toute la confiance, ne s'était pas gênée pour
lui dire que M. Burnett n'était pas anglais et ne s'appelait pas
Burnett, et que s'il venait se cacher ainsi rue des Vignes sous un faux
nom, c'était pour y recevoir sa bonne amie, qui était une femme du grand
monde, admirablement belle.

Enfin, au moment de la guerre, quand elle avait quitté Paris, Suky avait
annoncé qu'elle se rendait en Angleterre dans sa famille.

En sortant de la maison du vieux rentier:

--C'est bien peu, ce que nous venons de recueillir, disait Goudar au
jeune avocat, et des jurés ne s'en contenteraient pas... Mais c'est
assez pour confirmer, au moins en partie, le récit de monsieur Jacques
de Boiscoran. Il nous est prouvé désormais qu'il recevait une femme qui
avait le plus grand intérêt à se cacher. Était-ce, comme il l'affirme,
madame de Claudieuse? C'est ce que Suky nous apprendrait, car
certainement elle l'a vue. Donc, il faut retrouver Suky... Et,
maintenant, remontons en voiture et rendons-nous à la préfecture. Vous
m'attendrez au café du Palais-de-Justice. Je n'en ai pas pour plus d'un
quart d'heure...

Il en eut pour une grande heure et demie, et maître Folgat commençait à
presque s'inquiéter quand enfin il reparut, l'air fort satisfait.

--Garçon, un bock, commanda-t-il. (Et s'asseyant en face de l'avocat:)
J'ai été longtemps, dit-il, mais je n'ai pas perdu mon temps. D'abord,
j'ai obtenu un congé d'un mois. J'ai ensuite mis la main précisément sur
le gaillard dont je rêvais pour expédier à la recherche de sir Burnett
et de Suky. C'est un brave garçon nommé Barousse, fin comme l'ambre, et
qui parle anglais comme s'il était né à Londres. Il demande, ses frais
de voyage payés, vingt-cinq francs par jour, plus quinze cents francs de
gratification s'il réussit. J'ai rendez-vous avec lui à six heures, pour
lui rendre une réponse définitive. Si ces conditions vous conviennent,
ce soir même, bien stylé par moi, il sera en route pour l'Angleterre.

Pour toute réponse, maître Folgat sortit un billet de mille francs en
disant:

--Voilà pour les premiers frais. Goudar avait achevé son bock.

--Cela étant, maître, reprit-il, je vous quitte... Je vais aller rôder
rue de la Ferme-des-Mathurins, autour de la maison de monsieur de Tassar
de Bruc, le père de madame de Claudieuse. Peut-être y récolterai-je
quelque chose. Demain, je passerai la journée à étudier à la loupe la
maison de la rue des Vignes, et à interroger les fournisseurs dont vous
m'avez donné la liste. Après-demain, j'aurai probablement fini ici.
Donc, dans quatre ou cinq jours, vous verrez arriver à Sauveterre un
individu qui sera moi. (Et se levant:) Car il faut que je sauve monsieur
de Boiscoran, ajouta-t-il; je le veux, il le faut... il a une trop jolie
maison... Allons, au revoir à Sauveterre.

Quatre heures sonnaient.

Sur les talons de Goudar, maître Folgat quitta le café et descendit les
quais pour gagner la rue de l'Université. Il avait hâte de revoir M. et
Mme de Boiscoran.

--Madame la marquise repose, lui répondit le valet auquel il s'adressa,
mais monsieur le marquis est dans son cabinet.

C'est là, en effet, que le jeune avocat le trouva, encore tout
bouleversé de l'épouvantable scène du matin.

Il n'avait rien dit à sa femme qu'il ne pensât, malheureusement; mais il
était désespéré de l'avoir dit en de telles circonstances. Et,
cependant, il en éprouvait un grand soulagement, car, en vérité, il se
sentait en partie délivré des horribles doutes dont il avait si
longtemps gardé le secret.

Lorsqu'il vit entrer maître Folgat:

--Eh bien? interrogea-t-il d'une voix altérée. Minutieusement le jeune
avocat répéta le récit de la marquise; mais il dit, en outre, ce qu'elle
n'avait pas pu dire, puisqu'elle l'ignorait: les projets désespérés de
Jacques.

À cette révélation, M. de Boiscoran eut un geste désolé.

--Malheureux! s'écria-t-il. Et moi qui l'accusais!... Il songeait à se
tuer!

--Et nous avons eu bien de la peine, maître Magloire et moi, ajouta
maître Folgat, à triompher de sa résolution, bien de la peine à lui
faire comprendre que jamais, quoi qu'il arrive, un innocent n'a le droit
de recourir au suicide...

Une grosse larme roulait le long des joues du vieux gentilhomme.

--Ah! j'ai été cruellement injuste! murmura-t-il. Pauvre malheureux
enfant! (Puis, tout haut:) Mais je le verrai, reprit-il, je suis résolu
à accompagner madame de Boiscoran à Sauveterre... Quand partez-vous?

--Rien ne me retient plus à Paris, tout ce que j'avais à y faire est
fait, et je pourrais partir ce soir même... Mais je suis vraiment trop
fatigué. Je compte prendre demain matin le train de dix heures
quarante-cinq.

--Cela étant, nous ferons le voyage ensemble. C'est entendu, n'est-ce
pas? Demain, à dix heures à la gare d'Orléans. Nous serons à Sauveterre
à minuit.



XX


Lorsque la marquise de Boiscoran, le jour de son départ de Sauveterre,
était allée rendre visite à son fils, Mlle Denise de Chandoré avait
demandé à y aller avec elle.

Refusée, la jeune fille n'avait pas insisté.

--Je vois bien qu'on me cache quelque chose, avait-elle dit simplement,
mais qu'importe!

Et elle s'était réfugiée au salon, et là, assise à la place où elle
s'asseyait autrefois, en ces temps heureux où Jacques passait près
d'elle toutes ses soirées, elle était restée de longues heures immobile,
les sourcils froncés, semblant suivre de l'œil dans l'espace des scènes
invisibles pour les autres.

L'inquiétude était sans bornes de grand-père Chandoré et des tantes
Lavarande. C'est qu'ils savaient, mieux peut-être qu'elle ne se savait
elle-même, Denise, leur enfant adorée, leur plus cher et leur unique
souci depuis bientôt vingt ans. C'est qu'ils connaissaient chacune des
expressions de cette physionomie, miroir fidèle de l'âme la plus pure.
C'est qu'à un tressaillement de son visage, à un geste, à une intonation
de sa voix, ils s'étaient habitués à démêler ses pensées.

--Certainement, Denise médite quelque grave projet, disaient les tantes
à M. de Chandoré. Elle réfléchit, elle calcule, elle est en train de
prendre une résolution.

C'était l'avis du vieux gentilhomme. Et à plusieurs reprises:

--À quoi penses-tu, chère fille? lui demanda-t-il.

--À rien, bon papa, répondit-elle.

--Tu es plus triste encore qu'à l'ordinaire; pourquoi?

--Hélas! le sais-je moi-même! Sait-on pourquoi, selon les jours, on a le
cœur plein de soleil ou plein de brume!

Mais, le lendemain, elle voulut absolument qu'on la conduisît chez ses
couturières, et, comme elle y trouva Méchinet, le greffier, elle resta
en conférence avec lui une grosse demi-heure. Puis, le soir, le docteur
Seignebos étant venu, elle le guetta à sa sortie et le tint longtemps à
causer tout bas devant la porte.

Et enfin, le lendemain encore, elle demanda qu'il lui fût permis d'aller
visiter Jacques.

Il n'y avait pas à lui refuser cette triste satisfaction. Il fut convenu
que l'aînée des tantes Lavarande, Mlle Adélaïde, l'accompagnerait.

Et, sur les deux heures, elles frappaient à la porte de la prison et
demandaient Jacques au geôlier qui était venu leur ouvrir.

--Je cours le chercher, mademoiselle, répondit Blangin. En attendant,
prenez donc la peine d'entrer chez moi, car le parloir est tellement
humide que moins vous y resterez, mieux cela vaudra.

Ainsi fit Mlle Denise, ou plutôt elle fit plus, car laissant la tante
Lavarande dans la pièce du bas, elle entraîna Mme Blangin dans la
chambre du haut, ayant, prétendit-elle, quelque chose à lui dire.

Quand elles redescendirent, Blangin était de retour, annonçant que M. de
Boiscoran attendait.

--Viens! dit la jeune fille en entraînant sa tante. Mais elle n'avait
pas fait dix pas dans l'étroit et long corridor qui menait au parloir,
qu'elle s'arrêta. Saisie par l'humidité qui tombait des voûtes comme un
linceul glacé, fléchissant sous l'excès des plus terribles émotions,
elle chancelait et en était réduite à s'appuyer au mur tout fleuri de
salpêtre.

--Seigneur! elle se trouve mal! s'écria Mlle Adélaïde.

Du geste, Mlle Denise lui imposa silence.

--Ce n'est rien, dit-elle, tais-toi! (Et rassemblant toute son énergie,
et appuyant sa petite main caressante sur l'épaule de la vieille
demoiselle:) Tante aimée, ajouta-t-elle, il faut que tu nous rendes un
immense service... C'est bien important, ce que j'ai à dire à Jacques,
et il serait très dangereux qu'on l'entendît... Je sais qu'on épie
souvent les conversations des prisonniers. Reste, je t'en prie, dans ce
corridor; si quelqu'un venait, tu nous préviendrais...

--Y songes-tu, chère enfant, serait-il convenable...

La jeune fille l'arrêta encore.

--Quand je suis venue passer la nuit ici, dit-elle, était-ce convenable?
Hélas! dans notre situation, toute démarche est convenable qui peut être
utile!

Et comme tante Lavarande ne répondait pas, certaine de sa ponctuelle
soumission, elle s'avança vers le parloir.

--Denise! s'écria Jacques dès qu'elle apparut sur le seuil. Denise!...

Il était debout, le malheureux, au milieu de cette grande salle lugubre,
plus blanc que le plâtre de la muraille, mais calme, en apparence, et
presque souriant. La violence qu'il se faisait était horrible. Mais
pouvait-il laisser voir à sa fiancée l'horreur de son désespoir! Ne
devait-il pas tout faire, au contraire, pour la rassurer?

S'avançant vers elle et lui prenant les mains:

--Ah! vous êtes bonne d'être venue, commença-t-il, trop bonne! Et
cependant je vous attendais. Depuis ce matin, j'ai l'oreille au guet et
je tressaille à tous les grincements de la porte de la prison. Mais me
pardonnerez-vous jamais de vous avoir réduite à pénétrer, pour me voir,
dans un lieu tel que celui-ci, malpropre et laid, et qui n'a pas même la
sinistre poésie de l'horrible?

Elle le regardait avec une fixité si obstinée que les paroles finirent
par expirer sur ses lèvres.

--Pourquoi me mentir, Jacques? dit-elle tristement.

--Je vous mens, moi?...

--Oui. Pourquoi affecter cette tranquillité si loin de votre âme, et
cette gaieté qui fait mal? N'avez-vous plus confiance en moi? Me
jugez-vous si enfant qu'il faille me dissimuler la vérité, ou si faible
et si veule que je ne puisse porter ma moitié de nos peines!... Cessez
de sourire, Jacques, car vous n'avez plus d'espoir...

--Vous vous trompez, Denise, je vous le jure.

--Non, Jacques. On me cache quelque chose, je m'en suis bien aperçue, et
je ne vous demande pas ce que c'est... Ce que je sais suffit: vous êtes
renvoyé devant la cour d'assises...

--Pardon, la chambre des mises en accusation n'a pas encore rendu son
arrêt!

--Mais elle le rendra, et il sera fatal.

C'était bien l'opinion et la terreur de Jacques. Il frémit. Et pourtant,
s'obstinant au rôle qu'il s'était imposé:

--Baste! fit-il, si je passe en cour d'assises, je serai acquitté.

--En êtes-vous bien sûr?

--J'ai pour moi quatre-vingt-dix-neuf chances sur cent.

--Il en est donc une contre! s'écria la jeune fille. (Et, saisissant les
poignets de Jacques et les serrant avec une force dont jamais on ne
l'eût crue capable:) Cette chance unique, ajouta-t-elle, vous n'avez pas
le droit de la courir.

Jacques tressaillit de tout son corps. Était-ce possible! Comprenait-il
bien? Denise venait-elle lui conseiller cet acte de suprême désespoir
auquel l'avaient fait renoncer ses défenseurs!

--Que voulez-vous dire? fit-il d'une voix troublée.

--Je dis qu'il faut fuir.

--Fuir!...

--Rien n'est si facile. J'ai réfléchi, consulté, tout prévu. Les
geôliers sont à nous. Je viens de m'entendre avec la femme de Blangin.
Un soir, sitôt la nuit, on vous ouvre les portes. Un cheval sellé vous
attend hors de la ville et des relais ont été préparés. Vous montez à
cheval, et en quatre heures vous êtes à La Rochelle. Là, un de ces
bateaux pilotes qui peuvent braver les plus grosses mers vous prend à
son bord et vous transporte en Angleterre...

Jacques hochait la tête.

--Ceci est impossible, murmura-t-il. Je suis innocent... Je ne puis pas
abandonner tout ce qui m'est cher, vous, Denise, vous...

Une épaisse rougeur couvrait les joues de la jeune fille.

--Je me suis mal expliquée, Jacques, balbutia-t-elle, vous ne partiriez
pas seul...

D'un mouvement éperdu, il leva les mains vers le ciel.

--Dieu juste! s'écria-t-il, tu me devais cette compensation!

Et cependant, d'une voix plus forte, Mlle Denise poursuivait:

--Me supposeriez-vous assez lâche pour abandonner l'ami que tout trahit.
Non! non!... Grand-papa et tantes Lavarande m'accompagneront, et nous
vous rejoindrons en Angleterre... Vous changerez de nom et nous
passerons en Amérique, et nous chercherons bien avant dans les terres,
loin des villes et des hommes, quelque contrée nouvelle où nous nous
fixerons. Ce ne sera pas la France, c'est vrai. Mais la patrie, Jacques,
c'est le pays où l'on est libre, où l'on est aimé, où l'on vit heureux!

Remué jusqu'aux dernières, jusqu'aux plus subtiles fibres de son être
par les plus délirantes sensations, Jacques de Boiscoran laissait tomber
son masque d'impassible insouciance.

Était-il au monde un homme ayant reçu une preuve plus étonnante de
dévouement et d'amour! Et de quelle femme? D'une jeune fille qui
réunissait toutes ces qualités dont une seule rend fières les autres
jeunes filles, l'esprit et la grâce, la noblesse, la fortune, la beauté,
et qui était la réalisation sublime de tout ce qui se peut concevoir
d'angélique et de pur.

Ah! elle ne calculait pas, celle-là--comme l'autre!... Elle ne songeait
pas à prendre ses sûretés avant de tendre ses lèvres à un premier
baiser! Elle ne faisait pas de la duplicité une science, et de
l'hypocrisie son unique vertu! C'est bien entièrement et sans
arrière-pensée qu'elle s'abandonnait!

Et c'est au moment où Jacques voyait tout s'écrouler autour de lui, et
lorsqu'il touchait aux plus sombres abîmes du désespoir, que ce bonheur
lui arrivait, si grand et si inattendu que son âme fléchissait sous le
poids.

Un instant il demeura immobile, perdu de stupeur. Puis tout à coup,
d'une étreinte convulsive, attirant à lui sa fiancée, la pressant contre
sa poitrine et inondant de baisers ses cheveux à demi dénoués:

--Soyez bénie, ô ma bien-aimée! s'écria-t-il, soyez bénie de votre
fidélité au malheur. Je ne me plaindrai plus. J'aurai eu, quoi qu'il
advienne, ma part de félicité...

Elle crut qu'il consentait. Plus palpitante qu'une mésange aux mains
d'un enfant, elle se dégagea, et se reculant et plongeant son beau
regard dans les yeux de Jacques:

--Fixons donc le jour, dit-elle.

--Quel jour?

--Celui de votre évasion.

Ce seul mot rappela Jacques au sentiment affreux de sa situation. Il
planait au plus haut de l'azur, il retomba dans les fanges de la
réalité. Son visage rayonnant d'une joie céleste s'assombrit tout à
coup, et d'une voix rauque:

--C'est un rêve trop beau, prononça-t-il, que nous venons de faire, il
ne saurait se réaliser...

Ah! la pauvre jeune fille ne vit que trop qu'elle s'était trop tôt
réjouie.

--Que dites-vous? balbutia-t-elle.

--Je ne peux pas, je ne dois pas, je ne veux pas fuir!

--Vous me refusez, Jacques! Il ne répondit pas.

--Vous me refusez lorsque je vous jure que j'irai vous rejoindre et
partager votre exil! Doutez-vous donc de ma parole? Craignez-vous que
mon grand-père et mes tantes Lavarande ne me retiennent ici malgré
moi?...

Aux accents de cette voix suppliante, Jacques sentait en quelque sorte
se détremper son énergie, et sa volonté vaciller.

--Je vous en conjure, Denise, interrompit-il, n'insistez pas, ne
m'enlevez pas mon courage!

Elle devait souffrir horriblement. Ses yeux brillaient d'un éclat
insupportable. Ses lèvres sèches tremblaient.

--Vous vous résignez donc à passer en cour d'assises? dit-elle.

--Oui.

--Et si vous êtes condamné?...

--Je puis l'être, je le sais.

--C'est insensé! s'écria la jeune fille. Désespérée, elle se tordait les
mains; et sans suite, les paroles jaillissaient de sa bouche:

--Mon Dieu! disait-elle, inspirez-moi! Comment le fléchir, quelles
paroles employer?...

Jacques, ne m'aimez-vous donc plus? Pour moi, si ce n'est pour vous, je
vous en supplie, fuyons! C'est la honte évitée, c'est la liberté, c'est
le salut! Rien ne peut donc vous toucher!... Que voulez-vous? Faut-il
que je me traîne à vos pieds! (Et elle se laissait, en effet, glisser
aux pieds de Jacques.) Fuyez, répétait-elle, fuyez!

Ainsi que tous les hommes vraiment énergiques, Jacques, par l'excès même
de l'émotion, recouvrait la plénitude de son sang-froid. Maîtrisant
l'affreux désordre de sa pensée, il releva Mlle Denise et la porta
toute défaillante jusqu'au banc grossier du parloir.

S'agenouillant ensuite devant elle, et lui prenant les mains:

--Denise, commença-t-il, par pitié, revenez à vous et écoutez-moi. Je
suis innocent, et fuir, ce serait avouer que je suis coupable...

--Eh! qu'importe!

--Pensez-vous donc que ma fuite arrêterait le procès? Non. Absent, je
n'en serais pas moins jugé, et, reconnu coupable sans discussion, je
serais condamné, flétri, déshonoré sans retour...

--Qu'importe! dit-elle encore.

Alors il comprit que ce ne serait pas avec de telles objections qu'il la
ramènerait à la raison. Il se releva et d'une voix ferme:

--Laissez-moi donc, prononça-t-il, vous apprendre ce que vous ignorez.
M'évader est aisé, j'en conviens. Je crois comme vous que nous
gagnerions facilement l'Angleterre, et même que nous réussirions à nous
embarquer sans être inquiétés... Mais après? Le câble transatlantique
devance les plus rapides paquebots, et en mettant le pied sur le sol
américain, j'y trouverais sans doute des agents chargés de m'arrêter...
Supposons cependant que j'échappe à ce premier danger! Croyez-vous qu'il
soit au monde un lieu d'asile pour les incendiaires et les assassins? Il
n'en est pas... Aux plus extrêmes limites de la civilisation, je
rencontrerais toujours une police et des soldats qui, le traité
d'extradition à la main, me livreraient à la justice de mon pays. Seul,
je parviendrais peut-être à déjouer toutes les recherches. Je n'y
réussirais jamais vous ayant avec moi et ayant près de nous votre
grand-père et les tantes Lavarande.

Frappée de ces objections dont elle n'avait pas même eu l'idée, Mlle
de Chandoré se taisait.

--Cependant, continuait Jacques, j'admets que nous ayons échappé à tous
les périls. Quelle serait notre vie? Vous imaginez-vous ce que doit être
que de toujours fuir et toujours se cacher, que de n'oser affronter les
regards d'un étranger et de trembler sans cesse d'être découvert!...
Avec moi, Denise, votre existence serait celle de la femme d'un de ces
bandits que traquent toutes les polices du monde. Et, sachez-le, cette
existence est si épouvantable qu'on a vu des scélérats endurcis se
livrer pour en finir, et donner leur tête en échange d'une nuit de
sommeil!

Pareilles aux perles d'un collier qui s'égrène, de grosses larmes
roulaient silencieuses sur les joues de Mlle Denise.

--Peut-être avez-vous raison, Jacques, murmura-t-elle. Mais, malheureux,
si vous êtes condamné!...

--Eh bien! j'aurai du moins fait mon devoir. J'aurai tenu tête à la
destinée et défendu mon honneur. Et, quelle que puisse être la
condamnation, elle ne me terrassera pas, et tant que mon cœur n'aura pas
cessé de battre, je continuerai à lutter. Et si je meurs avant d'avoir
démontré mon innocence, c'est à mes amis, à mes parents, à vous, Denise,
que je léguerai la tâche de poursuivre ma réhabilitation!

Elle était digne de comprendre et de partager de tels sentiments.

--J'ai eu tort, Jacques, dit-elle en lui tendant la main, il faut me
pardonner...

Elle s'était levée, et après quelques instants elle s'apprêtait à se
retirer, lorsque Jacques la retint.

--Je ne veux pas fuir, dit-il, mais les gens qui consentaient à
favoriser mon évasion ne consentiraient-ils pas à me fournir le moyen de
passer un soir quelques heures hors de la prison?

--Je le crois, répondit la jeune fille, et si vous le voulez, je m'en
assurerai.

--Oui. Ce serait peut-être une suprême ressource...

Ils se séparèrent, sur ces mots, en s'exhortant au courage et en se
promettant de se revoir les jours suivants.

Mlle Denise rejoignit la pauvre tante Lavarande, bien lasse de sa
longue faction, et elles se hâtèrent de regagner la rue de la Rampe.

--Comme tu es pâle, mon Dieu! s'écria M. de Chandoré en apercevant sa
petite-fille, comme tu as les yeux rouges! Qu'est-il donc arrivé?

Elle lui raconta tout, et le vieux gentilhomme se sentit glacé jusque
dans la moelle des os, en reconnaissant qu'il n'avait dépendu que de
Jacques de Boiscoran de lui enlever sa petite-fille. Il ne l'avait pas
fait, cependant.

--Ah! C'est un honnête homme! s'écria-t-il. (Et effleurant de ses lèvres
le front de Mlle Denise:) Mais tu l'aimes donc plus que jamais?
murmura-t-il.

--Hélas! répondit-elle, n'est-il pas plus que jamais malheureux?



XXI


--Vous savez la nouvelle?

--Non.

--Mademoiselle de Chandoré est allée visiter monsieur de Boiscoran.

--Est-ce possible!

--C'est exact. Vingt personnes l'ont vue remonter la rue du Château, au
bras de l'aînée des demoiselles de Lavarande. Entrée à la prison à deux
heures dix minutes, elle n'en est ressortie qu'à trois heures un quart.

--Cette jeune personne est folle!

--Et la tante, que dites-vous de la tante?

--Qu'elle est plus folle encore que sa nièce.

--Et monsieur de Chandoré?

--Il faut qu'il ait perdu la tête pour autoriser des frasques pareilles.
Après cela, vous savez, tantes et grand-père ont toujours fait les
quatre volontés de mademoiselle Denise...

--Jolie éducation!

--Voilà ce qu'elle produit. Après un tel éclat, il est impossible qu'une
jeune fille trouve un homme qui consente à l'épouser...

Ainsi fut accueillie à Sauveterre la nouvelle de la visite de Mlle
Denise à Jacques, nouvelle qui, en un moment, eut fait le tour de la
ville.

Les «dames de la société» n'en revenaient pas. C'est qu'on est
excessivement vertueux à Sauveterre, et qu'on s'y croit, en conséquence,
le droit d'être encore plus sévère, et que surtout on n'y badine pas sur
le chapitre des convenances. Braver l'opinion y est un crime qui ne se
pardonne pas. Or, l'opinion, de plus en plus, se déclarait contre
Jacques de Boiscoran. Il était à terre, on se disputait la gloire de le
frapper.

S'en tirera-t-il? Ce problème, quotidiennement posé au Cercle
littéraire, avait fait jaillir des flots d'éloquence, provoqué
d'ardentes discussions et même soulevé des disputes terribles, dont
l'une avait failli se terminer par un duel. Mais nul ne se demandait
plus: «Est-il innocent?»

L'éloquence du docteur Seignebos, l'influence de M. Séneschal, les
habiles efforts de Méchinet avaient également échoué.

«Ah! nous aurons une session intéressante!» disaient quantité de gens
qui déjà s'inquiétaient de savoir quel serait le président des assises,
afin d'être des premiers à lui demander des places.

Aussi, de jour en jour, s'intéressait-on plus passionnément au procès et
à tous ceux qui directement ou indirectement s'y trouvaient mêlés. On
voulait savoir ce que faisaient, disaient et pensaient M. et Mme de
Claudieuse, Cocoleu, M. Galpin-Daveline, maître Magloire, Mlle de
Chandoré, Mme de Boiscoran, le docteur Seignebos.

On puisait dans l'absence du marquis de Boiscoran une preuve nouvelle de
la culpabilité de Jacques.

On s'étonnait du séjour prolongé de maître Folgat, lequel avait
généralement déplu, par suite de son extrême réserve qu'on attribuait à
une fierté aussi excessive que déplacée, et on disait: «Il faut qu'il
n'ait guère d'ouvrage à Paris, pour rester comme cela des mois à
Sauveterre...»

Tout naturellement le rédacteur de L_'Indépendant de Sauveterre_
exploitait d'une ardeur sans pareille cette mine inespérée d'intérêt. Il
en oubliait sa grande querelle avec le rédacteur de L_'Impartial de la
Seudre_, qu'il accusait de bonapartisme et qui lui répondait par
l'épithète de communard.

Chaque jour, en dehors de la chronique locale, il ajoutait un paragraphe
à _l'Affaire Boiscoranz_. Et il écrivait, usant et abusant de
l'initiale:

     La santé du comte de C..., bien loin de s'améliorer, décline
     visiblement. Il se levait lors de son installation à Sauveterre, et
     maintenant il ne quitte plus le lit. Celle de ses blessures qui,
     dans le principe, semblait présenter le moins de danger, celle de
     l'épaule, s'est soudainement aggravée sous l'influence des chaleurs
     tropicales de ces derniers jours. À un moment, on a pu redouter la
     gangrène, et croire qu'il en faudrait venir à une amputation. Hier,
     M. le docteur S... nous a paru inquiet.

     Et comme un malheur ne vient jamais seul, la plus jeune des filles
     du comte de C... est très souffrante. Elle était malade de la
     rougeole, lors de l'incendie; la terreur, le froid et le
     déplacement ont amené une rechute qui peut n'être pas sans danger.
     Au milieu de si cruelles épreuves, Mme la comtesse de C... est
     admirable de dévouement, de courage et de résignation. Aussi,
     lorsqu'il lui arrive de quitter un moment ses chers malades pour
     venir à l'église prier pour eux, recueille-t-elle sur son passage
     les marques de la plus respectueuse sympathie et la plus sincère
     admiration.

«Ah! misérable Boiscoran!» s'écriaient les Sauveterriens après un tel
article. Le lendemain, ils lisaient:

     Nous avons envoyé prendre à l'hôpital, et Mme la supérieure a
     bien voulu nous donner des nouvelles de C..., le pauvre idiot dont
     le rôle a été si décisif dans le drame sanglant du Valpinson.
     L'état mental de C... ne s'est pas modifié depuis qu'il a été
     soumis à l'examen des hommes de l'art. L'étincelle d'intelligence
     allumée en son cerveau par l'horreur du crime semble décidément et
     à tout jamais éteinte. Impossible de lui arracher une parole. À
     peine semble-t-il reconnaître les gens qui prennent soin de lui. Il
     n'est cependant pas enfermé. Inoffensif et doux, comme un pauvre
     animal qui aurait perdu son maître, il erre tristement à travers
     les cours et les jardins de l'hospice.

     M. le docteur S..., qui s'était beaucoup occupé de lui, a presque
     totalement renoncé à le voir.

     Quelques personnes pensaient que C... serait appelé en témoignage.
     Des informations puisées aux meilleures sources nous autorisent à
     croire, au contraire, que les débats perdront cet élément si
     dramatique d'intérêt, et que C... ne paraîtra pas devant le jury.

«Décidément la déclaration de Cocoleu a été un coup de la Providence»,
disaient, après cela, en hochant la tête, des gens qui n'étaient pas
bien éloignés d'y voir un miracle.

Le jour suivant, le rédacteur de L_'Indépendant_ s'occupait de M.
Galpin-Daveline:

     M. G.-D..., écrivait-il, le juge d'instruction, est en ce moment
     assez souffrant, ce qui est bien compréhensible, après une enquête
     aussi laborieuse que celle de l'affaire Boiscoran. On nous assure
     qu'il n'attend que l'arrêt de la chambre des mises en accusation
     pour prendre un congé qu'il compte passer à une des stations
     thermales des Pyrénées.

Arrivait alors le tour de Jacques:

     M. J. de B... supporte mieux qu'on ne s'y serait attendu la
     détention préventive. Sa santé, d'après les renseignements qui nous
     parviennent, serait excellente, et son moral n'aurait point
     souffert. Il lit beaucoup et consacre une partie de ses nuits à
     préparer sa défense et à rédiger des notes pour ses avocats...

Puis venaient au jour le jour de moindres nouvelles:

     Le secret de M. J. de B... vient d'être levé.

Ou:

     M. de B... a eu ce matin une entrevue avec ses défenseurs, maître
     M..., l'homme le plus éminent de notre barreau, et maître F..., un
     jeune et déjà célèbre avocat de Paris. Cette conférence a duré
     plusieurs heures. Nous nous abstiendrons de détails, mais nos
     lecteurs comprendront la réserve que nous impose la situation
     pénible d'un prévenu qui continue à protester énergiquement de son
     innocence...

Et encore:

     M. de B... a reçu hier la visite de sa mère.

Ou enfin:

     Nous apprenons, à l'instant, le départ pour Paris de Mme la
     marquise de B... et de maître F...--Notre correspondant de Poitiers
     nous écrit que la décision de la chambre des mises en accusation ne
     saurait tarder.

Jamais L_'Indépendant de Sauveterre_ n'avait eu tant de lecteurs
assidus.

Et comme c'était à qui serait le mieux renseigné, quantité de désœuvrés
s'étaient constitués les espions volontaires des amis de Jacques et
passaient leur vie à essayer de surprendre ce qui se passait chez M. de
Chandoré. Les plus hardis arrêtaient les domestiques et les
interrogeaient.

Voilà comment, le soir de la visite de Mlle Denise à la prison, il se
trouvait des gens à flâner rue de la Rampe.

Vers les dix heures et demie, ils virent la voiture de M. de Chandoré
sortir de sa remise et venir s'arrêter devant la porte.

À onze heures, M. de Chandoré et le docteur Seignebos y prirent place,
et le cocher fouetta son cheval qui partit au grand trot.

Où peuvent-ils bien aller? se demandèrent les curieux.

Et ils suivirent la voiture.

C'est à la gare que se faisaient conduire le docteur et grand-père
Chandoré. Prévenus par une dépêche, ils se rendaient au-devant du
marquis et de la marquise de Boiscoran et de maître Folgat.

Ils arrivèrent bien trop tôt. Le chemin de fer d'intérêt local qui
dessert Sauveterre n'est pas le premier du monde pour la régularité et
garde encore dans son service certaines habitudes de ces anciennes
pataches, dont le conducteur, au moment du départ, avait toujours oublié
une commission.

À minuit et quart, le train qui eût dû être en gare à onze heures
cinquante-cinq n'était pas encore signalé. Tout aux environs était
silencieux et désert. À travers les vitres, on apercevait le chef de la
station sommeillant dans son grand fauteuil de cuir. Employés et
facteurs dormaient, allongés sur les banquettes de la salle d'attente.

Mais on est fait à ce système, à Sauveterre, on en a pris son parti, et
c'est sans étonnement ni impatience que M. de Chandoré et le docteur
Seignebos se mirent à se promener de long en large dans la cour.

On ne les eût pas beaucoup plus surpris, car ils connaissaient leur
ville, si on leur eût dit qu'en ce moment même ils étaient observés.
C'était ainsi, pourtant. Deux curieux, plus obstinés que les autres,
avaient pris, pour les suivre jusqu'au bout, l'omnibus qui dessert tous
les trains. Et, postés un peu à l'écart, ils se disaient: ah çà!
qu'attendent-ils comme cela?

Enfin, vers une heure moins le quart, une sonnette tinta, et la station
parut s'éveiller en sursaut. Le chef de gare ouvrit son guichet, les
facteurs se dressèrent en se détirant les bras et en se frottant les
yeux, des jurons retentirent, les portes claquèrent, et le sable cria
sous la roue des brouettes.

Bientôt on entendit dans le lointain comme un sourd roulement de
tonnerre, et presque aussitôt, tout à l'extrémité de la voie, brilla
dans la nuit, comme une boule de feu, la lanterne rouge de la
locomotive... M. de Chandoré et le docteur coururent à la salle
d'attente.

Le train s'arrêtait. Une porte s'ouvrit, et Mme de Boiscoran parut,
s'appuyant au bras de maître Folgat. Le marquis de Boiscoran, un sac de
voyage à la main, suivait.

Tout s'explique! se dirent les espions volontaires qui étaient venus
coller l'œil à une des fenêtres.

Et comme le train n'amenait aucun autre voyageur, ils obtinrent du
conducteur de l'omnibus de partir à l'instant même, pressés qu'ils
étaient d'annoncer l'arrivée du père de l'accusé.

L'heure était indue; depuis longtemps la ville dormait, mais ils ne
désespéraient pas de trouver encore quelques habitués au Cercle
littéraire. On veille souvent fort avant dans la nuit, à ce cercle,
depuis qu'on y joue, car on y joue, et même assez gros jeu pour y perdre
très joliment son billet de cinq cents francs.

Cette aimable distraction, à vrai dire, ne date que de quelques années.
À dix heures sonnantes, autrefois, les journaux lus et relus et les
cancans épuisés, chacun regagnait tranquillement son logis. Mais voilà
que, vers 1850, un homme de plaisir, grand ami de la vie joyeuse, et
d'ailleurs fort spirituel, fut nommé sous-préfet à Sauveterre. Il s'y
ennuya et, pour se distraire, il eut l'idée d'inoculer aux habitués du
cercle le virus du baccarat tournant. Il n'y avait pas de chance, mais
les autres y prirent un goût extrême. Et, depuis, le sous-préfet a été
changé, mais le baccarat est resté, au grand désespoir des «dames de la
société».

Donc les implacables curieux avaient chance de trouver des oreilles pour
leur grosse nouvelle. Et cependant, moins pressés de la répandre, ils
eussent assisté, et non sans émotion peut-être, à cette première
entrevue de M. de Chandoré et du marquis de Boiscoran.

D'un même mouvement instinctif, ils s'étaient précipités à la rencontre
l'un de l'autre et, désespérément, ils se serraient les mains... Ils
avaient des larmes dans les yeux. Ils ouvraient la bouche pour se
parler, puis ils se taisaient, comme si les plaintes qui leur montaient
aux lèvres leur fussent retombées dans le cœur... Entre eux, d'ailleurs,
qu'était-il besoin de paroles! N'était-ce pas assez de cette muette
étreinte pour que le père de Jacques comprît tout ce que devait souffrir
le grand-père de Denise!

Et ils demeuraient immobiles, en face l'un de l'autre, quand le docteur
Seignebos, qui se donnait comme toujours beaucoup de mouvement, vint à
eux.

--Les bagages sont sur la voiture, leur dit-il, venez-vous?

Ils sortirent.

La nuit était fort claire et, à l'horizon, au-dessus de la masse noire
de la ville endormie, se détachaient sur le bleu pâle du ciel les deux
tours du vieux château transformé en prison.

--Voilà donc où est Jacques! murmura M. de Boiscoran. Voilà où est
enfermé mon fils accusé d'un crime atroce...

--Nous l'en tirerons, morbleu! interrompit M. Seignebos en aidant le
marquis à monter en voiture.

Mais c'est en vain que, durant le trajet, le docteur essaya, ainsi qu'il
le dit, de remonter le courage de ses compagnons de route. Ses
espérances ne trouvaient nul écho en ces âmes désolées.

Maître Folgat s'informa de Mlle Denise, qu'il avait été surpris de ne
pas voir à la gare. M. de Chandoré lui répondit qu'elle était restée à
la maison avec les tantes Lavarande, pour tenir compagnie à maître
Magloire. Et ce fut tout. Il est de ces situations où parler est un
supplice.

Le marquis de Boiscoran n'avait pas trop de toute sa volonté pour
maîtriser des spasmes qui ressemblaient fort à des sanglots. De se voir
à Sauveterre, cela le bouleversait. La distance, quoi qu'on dise,
émousse les sensations. Une poignée de main de M. de Chandoré l'avait
plus remué que toutes les lettres qu'il avait reçues depuis un mois. Et,
en découvrant au loin la prison de Jacques, il avait eu la notion exacte
de l'épouvantable torture de ce malheureux impuissant à se disculper.

Mme de Boiscoran, elle, était depuis la veille anéantie, comme si
tous les ressorts de son âme se fussent brisés d'un coup.

Et M. de Chandoré frémissait de les voir ainsi accablés. S'ils
désespéraient, qu'avait-il à espérer, lui qui savait la destinée de
Denise indissolublement liée à la destinée de Jacques.

La voiture, cependant, s'arrêtait rue de la Rampe. La porte de la maison
s'ouvrit aussitôt, et Mme de Boiscoran se trouva dans les bras de
Denise, qui la soutint jusqu'à un fauteuil du salon.

Les autres avaient suivi. Il était plus de deux heures, mais chaque
minute désormais avait sa valeur.

Rajustant ses lunettes:

--Je suis d'avis, commença le docteur Seignebos, d'échanger nos
renseignements. Moi, ici, j'en suis toujours au même point. Mais, vous
savez mes convictions? Je n'en démords pas. Cocoleu est un simulateur et
je le prouverai. Je semble ne plus m'occuper de lui; en réalité, je
l'observe de plus près que jamais...

Mlle Denise l'interrompit:

--Avant de rien décider, fit-elle, il est un fait qu'il faut que vous
sachiez. Écoutez-moi...

Et pâle, car il lui en coûtait affreusement de livrer le secret de son
cœur, mais l'œil étincelant d'énergie et d'une voix vibrante, elle
raconta ce que déjà elle avait avoué à son grand-père, c'est-à-dire les
propositions qu'elle était allée porter à Jacques et son refus obstiné
de fuir.

--Bien! jeune fille, approuvait M. Seignebos enthousiasmé, très bien! Si
malheureux que soit Jacques, on peut encore envier son sort.

Mlle Denise terminait.

Adressant à maître Magloire un regard de triomphe:

--Après cela, ajouta-t-elle, est-il quelqu'un encore qui puisse croire
que Jacques est un lâche assassin!

Le célèbre avocat de Sauveterre n'était pas de ceux qui tiennent à leur
opinion plus qu'à la vérité.

--J'avoue, dit-il, que si j'avais à voir Jacques demain pour la première
fois, je ne lui parlerais pas comme je l'ai fait...

--Et moi! s'écria le marquis de Boiscoran, je déclare que je réponds de
mon fils comme de moi-même, et je le lui dirai demain... (Et, se
penchant vers sa femme, et assez bas pour qu'elle fût seule à
l'entendre:) Et j'espère, ajouta-t-il, que vous me pardonnerez des
soupçons qui maintenant me font horreur.

Mais les forces de la marquise étaient à bout; elle défaillait et elle
dut se retirer, accompagnée de Denise et des tantes Lavarande.

Sur leurs talons, le docteur Seignebos donna un tour de clef à la porte,
et s'adossant à la cheminée et retirant, pour les essuyer, ses lunettes
d'or:

--Maintenant, maître Folgat, dit-il, nous pouvons parler librement.
Quelles nouvelles apportez-vous?



XXII


Onze heures venaient de sonner, quand le geôlier Blangin entra tout
effaré dans la cellule de Jacques de Boiscoran.

--Monsieur, votre père est en bas! D'un bond le prisonnier fut debout.

Dès la veille au soir, un billet de M. de Chandoré l'avait prévenu de
l'arrivée du marquis de Boiscoran, et tout son temps, depuis, s'était
passé à se préparer à cette première entrevue.

Que serait-elle? Rien ne pouvait le lui faire prévoir.

Aussi s'était-il résolu à se tenir sur la réserve. Et tout en suivant
Blangin le long des escaliers et des interminables corridors, ne se
préoccupait-il que de se composer un visage impassible et de préparer
une phrase strictement respectueuse.

Mais, avant d'avoir pu prononcer un seul mot, il était dans les bras de
son père, qui le serrait contre sa poitrine en balbutiant:

--Jacques, mon pauvre fils, malheureux enfant!

De sa vie, longue et déjà bien éprouvée, le marquis de Boiscoran n'avait
été si rudement secoué.

Attirant Jacques sous une des fenêtres du parloir, et se reculant pour
le mieux considérer, il s'étonnait des doutes qui si longtemps l'avaient
déchiré.

Il lui semblait se revoir à l'âge de Jacques. Il reconnaissait son
attitude et son visage, ses traits, l'expression franche et un peu
hautaine de sa physionomie, son regard droit et clair... Puis, soudain,
passant aux détails, il s'inquiétait de l'amaigrissement extraordinaire
de Jacques, de sa pâleur, et il s'effrayait de lui voir aux tempes,
entre les boucles de ses cheveux noirs, quelques mèches blanches.

--Malheureux! s'écria-t-il, comme tu as dû souffrir!

--J'ai cru que je deviendrais fou, répondit simplement Jacques. (Et avec
un tremblement dans la voix:) Mais vous, mon père, reprit-il, comment ne
m'avez-vous pas donné signe de vie? Pourquoi avez-vous tant tardé?

Le marquis de Boiscoran ne s'attendait que trop à cette question. Mais
pouvait-il y répondre? Pouvait-il livrer à Jacques le secret lamentable
de son abstention!

Détournant un peu la tête:

--En restant à Paris, lui dit-il, j'espérais te servir plus utilement.

Mais son embarras était trop manifeste pour échapper à Jacques.

--Doutiez-vous donc de votre fils, mon père? fit-il tristement.

--Jamais! s'écria le marquis, jamais je n'en ai douté une minute!
Interroge ta mère, elle te dira que c'est la certitude superbe de ton
innocence qui m'a empêché de partir avec elle. Quand j'ai su de quoi on
t'accusait, j'ai répondu: «C'est absurde!»

Jacques hochait la tête.

--L'accusation était absurde, en effet, prononça-t-il, et cependant vous
voyez où elle m'a conduit.

Deux grosses larmes longtemps contenues jaillirent brûlantes des yeux du
marquis de Boiscoran.

--Vous m'en voulez, murmura-t-il, Jacques, mon fils...

Il n'est pas d'homme qui, en voyant pleurer son père, ne sente son cœur
se briser. Toutes les résolutions de Jacques s'évanouirent. Et serrant
entre les siennes les mains du vieux gentilhomme:

--Non, je ne vous en veux pas, mon père, interrompit-il, non! Et
cependant il n'est pas de mots pour vous exprimer tout ce que votre
absence a ajouté de douleurs à mes mortelles angoisses... Je me croyais
abandonné, renié!

Pour la première fois depuis son arrestation, le malheureux trouvait un
cœur où verser toutes les amertumes dont son cœur débordait. Devant sa
mère et devant Mlle Denise, l'honneur lui commandait de dissimuler
son désespoir. L'incrédulité de maître Magloire avait empêché toute
expansion; maître Folgat, tout en lui étant aussi sympathique que
possible, n'était pour lui qu'un inconnu.

Tandis qu'en ce moment, devant cet ami, le plus cher et le plus précieux
qu'ait jamais un homme, devant son père, qu'avait-il à craindre de se
livrer?

--Est-il au monde, poursuivait-il, un exemple d'une infortune aussi
inouïe!... Être innocent et ne pouvoir le démontrer! Connaître le
coupable et n'oser le nommer!... Ah! je n'avais pas compris dès le
premier jour toute l'horreur de la situation. J'avais bien été un
instant effrayé en reconnaissant l'importance des charges qui
s'élevaient contre moi, mais je n'avais pas tardé à me rassurer en me
disant que la justice saurait bien démêler la vérité. La justice!
C'était mon ami Galpin-Daveline qui la représentait, et il se souciait
bien de la vérité, vraiment, pourvu qu'il prouvât que son coupable était
le coupable. Et comment ne l'eût-il pas prouvé! Lisez les pièces de
l'instruction, mon père, et vous verrez de quel concours infernal de
circonstances je suis victime. Pas une circonstance qui ne m'accuse.
Jamais ne s'est ainsi manifestée cette puissance mystérieuse, aveugle et
absurde, qui se joue de nous et que nous appelons la fatalité.

Presque inquiet de la violence de son fils, M. de Boiscoran se taisait.
Et Jacques continuait:

--L'honneur d'abord, la prudence ensuite ont retenu sur mes lèvres le
nom de madame de Claudieuse. Le jour où je l'ai livré, maître Magloire,
mon ami, m'a dit que je mentais. Alors il m'a semblé que tout était
perdu. Alors je n'ai plus aperçu d'autre issue que la cour d'assises,
c'est-à-dire le bagne ou l'échafaud. J'ai voulu me tuer. J'étais résolu
à me débarrasser d'un fardeau devenu trop lourd pour mes forces. Mes
amis m'ont fait comprendre que je ne m'appartiens pas, et que tant qu'il
me restera une lueur d'intelligence et une étincelle d'énergie, je n'ai
pas le droit de disposer de ma vie...

--Malheureux! s'écria M. de Boiscoran, non, vous n'en avez pas le droit!

--Hier, poursuivait Jacques, Denise est venue me visiter... Savez-vous
ce qu'elle m'offrait?... De fuir; non pas seul, mais avec elle. Mon
père, la tentation a été terrible... Libre, Denise à moi, que
m'importerait l'opinion du monde! Et elle insistait, cette amie
incomparable, et tenez, là, à cette place où vous êtes, elle s'est mise
à mes genoux! Je suis resté, cependant. Je doute du salut, et je reste!

Il s'attendrissait. Il s'affaissa sur le banc grossier du parloir,
cachant son visage entre ses mains, sans doute pour cacher ses larmes.
Jusqu'à ce que tout à coup, pris d'un de ces accès de rage, comme il en
avait eu trop depuis son emprisonnement:

--Mais qu'ai-je fait! s'écria-t-il, qu'ai-je fait pour mériter un tel
châtiment!

Le front du marquis de Boiscoran s'était soudainement assombri.

--Vous avez pris la femme d'un autre, mon fils, prononça-t-il.

Jacques haussa les épaules.

--J'aimais madame de Claudieuse, fit-il, elle m'aimait...

--L'adultère est un crime, Jacques...

--Un crime!... C'est ce que me disait Magloire. Mais vous, mon père,
vous, le croyez-vous vraiment?... Alors c'est un crime qui n'a rien de
sinistre, auquel tout engage et encourage, dont on se vante volontiers,
dont tout le monde plaisante!... La loi, c'est vrai, arme le mari du
droit de vie ou de mort. Mais quand on s'adresse à la loi, elle punit
les coupables de six mois de prison, qu'ils font dans une maison de
santé...

Ah! s'il eût su, le malheureux.

--Jacques, interrompit M. de Boiscoran, madame de Claudieuse prétend, à
ce que vous avez dit, qu'une de ses filles, la plus jeune, est votre
fille...

--C'est possible...

Le marquis de Boiscoran frémit.

--C'est possible! s'écria-t-il, et vous dites cela ainsi,
insoucieusement. Insensé!... Vous n'avez donc jamais songé à ce que
serait la douleur du comte de Claudieuse, s'il venait à apprendre la
vérité! Et s'il la soupçonnait, seulement!... Vous ne comprenez donc pas
qu'il suffirait d'un soupçon pour empoisonner sa vie, pour perdre
probablement la vie de cette fille, qui est la vôtre... Vous ne vous
êtes donc jamais dit qu'il est de ces doutes atroces dont un homme
souffre plus cruellement que vous n'avez souffert de l'erreur dont vous
êtes victime...

Il s'arrêta. Vingt mots de plus et il livrait peut-être son secret... Se
maîtrisant, grâce à un héroïque effort:

--Mais je ne suis pas venu pour discuter, reprit-il, je suis venu vous
dire que, quoi qu'il arrive, votre père ne vous abandonnera pas, et que,
s'il vous faut subir l'opprobre de la cour d'assises, je serai assis à
vos côtés...

Si extrême que fût le désordre de l'esprit de Jacques, il avait été
frappé du trouble de son père, de l'intensité de son accent et de sa
véhémence soudaine. Durant un dixième de seconde, il eut comme une
perception vague de la désolante vérité. Mais avant d'être formulé, le
soupçon s'évanouit devant cette promesse que lui faisait le marquis de
Boiscoran d'affronter à ses côtés l'épouvantable humiliation d'un
jugement. Promesse sublime d'abnégation et de piété paternelle, pour qui
savait son horreur du scandale, sa réserve hautaine et son respect de
soi poussé jusqu'à l'exagération.

Aussi, transporté de reconnaissance:

--Ah! c'est à moi, mon père, s'écria Jacques, de vous demander pardon, à
moi qui avais douté de votre cœur!

De son mieux, M. de Boiscoran se remettait de la secousse.

--Oui, je vous aime, mon fils, prononça-t-il d'une voix grave, et
cependant ne me faites pas plus héroïque que je ne le suis réellement.
J'espère encore que la cour d'assises nous sera épargnée.

--Est-il donc survenu quelque incident nouveau?

--Sans avoir précisément réussi, les investigations de maître Folgat ont
révélé des indices sur lesquels on peut baser de légitimes espérances.

Jacques eut un geste de découragement.

--Des indices, murmura-t-il.

--Attendez! ils sont faibles, j'en conviens, et tels qu'il serait
insensé de les produire devant un jury. Mais, d'un jour à l'autre, ils
peuvent devenir décisifs. Et déjà ils ont assez de valeur pour vous
avoir ramené maître Magloire.

--Mon Dieu! serais-je donc sauvé!

--Je veux laisser à maître Folgat, poursuivit M. de Boiscoran, la
satisfaction de vous apprendre le résultat de ses démarches. Mieux que
moi, il vous en expliquera toute la portée. Et vous n'aurez pas
longtemps à attendre, car hier soir, ou plutôt ce matin, quand nous nous
sommes séparés, maître Magloire et lui ont pris rendez-vous pour être à
la prison avant deux heures...

Quelques instants plus tard, en effet, un pas rapide retentit dans le
corridor, et Frumence Cheminot parut. C'était ce détenu dont Blangin
avait fait son aide, et que Méchinet avait employé pour la
correspondance de Jacques et de Mlle Denise.

Frumence Cheminot était un grand et robuste gars de vingt-cinq à
vingt-six ans, dont la large bouche et les petits yeux riaient d'une
éternelle bonne humeur.

Vagabond, sans feu ni lieu, Cheminot avait été propriétaire autrefois. À
la mort de son père et de sa mère, et lorsqu'il n'avait que dix-huit
ans, il s'était trouvé possesseur, à deux portées de fusil de la
Tremblade, d'une maison entourée d'un courtil, d'un pré, de quelques
arpents d'une bonne terre et d'un marais salant, le tout valant bien
trois mille écus.

Malheureusement l'époque de la conscription arriva. Ainsi que beaucoup
de gars du pays, Cheminot, qui avait une foi profonde aux sorciers,
était allé s'acheter un sortilège, et il lui en avait coûté 50 francs
pour obtenir «un sort» infaillible, c'est-à-dire trois branches de
tamarin, cueillies pendant la nuit de Noël et liées par un nombre
fatidique de cheveux coupés sur la tête d'un mort.

Ayant cousu son «sort» dans la poche de sa veste, Cheminot s'en était
allé au chef-lieu, et plongeant bravement la main dans l'urne, il en
avait tiré le numéro 3[5]. Ce résultat l'avait beaucoup étonné. Mais
comme il avait horreur du service militaire, et que, bâti comme il
l'était, il était bien sûr de n'être pas réformé, il s'était résolu à
employer, pour n'être pas soldat, un sortilège d'une efficacité plus
prouvée, c'est-à-dire à emprunter de l'argent pour acheter un
remplaçant.

Propriétaire, il trouva sans trop de difficultés, à la Tremblade, un
homme obligeant qui, moyennant une bonne première hypothèque, consentit
à lui prêter pour deux ans 3 500 francs. L'obligation signée, et son
argent en poche, Cheminot se rendit à Rochefort, où les marchands
d'hommes pullulaient, malgré la rude concurrence que leur faisait
l'État. Et moyennant une somme de 2 000 francs et quelques menus frais,
on lui fournit un remplaçant de première qualité.

Ravi de son opération, Cheminot devait partir le lendemain pour la
Tremblade, quand sa mauvaise étoile amena dans l'auberge où il soupait
un «pays», ancien camarade d'école, matelot à bord d'un navire
charbonnier en charge à Charente. Que faire, entre «pays», à moins que
l'on ne boive?

Ils burent, et le matelot, ayant eu tôt flairé les quelque douze cents
francs qu'avait encore Cheminot, se jura qu'il allait s'amuser et qu'il
ne rentrerait pas à bord tant qu'il resterait un centime. Ainsi fut-il
fait. Et après quinze jours d'une noce à «tout casser», le marin était
arrêté et conduit en prison, et Cheminot, pour regagner la Tremblade, en
était réduit à emprunter cent sous au conducteur de la voiture.

Ces quinze jours devaient décider de son existence. Il y avait perdu le
goût du travail et gagné la passion de ces bons cabarets où l'on boit en
battant des cartes grasses. Rentré chez lui, il prétendit continuer sa
belle vie de Rochefort, et, pour ce, il se mit à faire des dettes, à
emprunter et à vendre pièce à pièce tout ce qu'il possédait de vendable,
depuis ses matelas jusqu'à ses outils.

Ce n'était pas le moyen de rembourser les 3 500 francs qu'il devait.
Aussi, l'échéance venue, le créancier, qui voyait son gage dépérir, n'y
alla pas par quatre chemins. Commandement, assignation, jugement,
saisie, vente par autorité de justice; en deux temps, Cheminot fut
exécuté et se trouva sur le pavé, les bras ballants, ne possédant plus
au monde que les méchants habits qu'il avait sur le dos.

Il eût aisément trouvé à s'employer, étant bon ouvrier et aimé malgré
tout. Mais il avait encore plus l'horreur du travail que l'amour de la
boisson.

Si le besoin le sanglait par trop, il faisait quelques journées. Mais
dès qu'il avait gagné dix francs, bonsoir! Il s'en allait, flânant le
long des routes, causant avec les rouliers, ou bien il rôdait autour des
villages, guettant quelqu'un de ces bons ivrognes qui, plutôt que de
boire seuls, invitent le premier venu.

Cheminot n'était pas le premier venu. Il se flattait d'être connu tout
le long de la côte, depuis Royan jusqu'à Fouras, et dans une bonne
partie du département, plus loin que Rochefort et que Sauveterre. Et ce
qu'il y a de plus surprenant, c'est qu'on ne lui en voulait pas trop de
sa paresse. Les ménagères de campagne le saluaient bien d'un: «Que
cherches-tu par ici, fainéant!...», mais elles ne lui refusaient guère
une écuellée de soupe sur un coin de table et un verre de vin blanc.

Sa bonne humeur inaltérable et son obligeance expliquaient cette
indulgence. Ce garçon, qui refusait des journées bien payées, était
toujours prêt à donner gratis un solide coup de main. Et il était bon à
tout--sur terre et sur mer, disait-il. Et, en effet, c'est à lui que
s'adressait indifféremment le fermier dont la besogne pressait, ou le
patron de bateau pêcheur qui avait un de ses hommes malade.

Le diable, c'est que cette existence de gueuserie rustique, si elle a
ses bons jours, a ses mauvaises séries. Par certaines semaines, on ne
rencontre ni ivrognes bon enfant, ni fermières hospitalières. La faim,
elle, vient toujours. Alors, il faut marauder, déterrer des pommes de
terre qu'on fait cuire au coin d'un bois, ou secouer les arbres des
vergers. Et si en pleins champs on ne trouve ni fruits ni pommes de
terre, dame! on force les clôtures ou on escalade les murs...
Relativement, Cheminot était un honnête garçon et incapable de voler une
pièce d'argent. Mais des légumes, des volailles, des fruits... Voilà
comment deux fois déjà il avait été arrêté et condamné à quelques jours
de prison, et à chaque fois il avait juré ses grands dieux qu'on ne l'y
reprendrait plus et qu'il allait se remettre à l'ouvrage. Et, cependant,
on l'y avait repris...

Ce pauvre diable avait raconté ses infortunes à Jacques. Et Jacques, qui
lui devait d'avoir pu, étant au secret, recevoir des nouvelles de
Mlle Denise, l'avait pris en affection.

Aussi, le voyant arriver, respectueusement, son bonnet à la main:

--Qu'est-ce, Cheminot? lui demanda-t-il.

--Monsieur, répondit le vagabond, monsieur Blangin vous fait savoir que
messieurs vos avocats viennent de monter à votre chambre.

Une dernière fois le marquis de Boiscoran embrassa son fils.

--Ne les fais pas attendre, lui dit-il, va, et bon courage...



XXIII


Le marquis de Boiscoran avait dit vrai. Fortement ébranlé déjà par le
récit de Mlle Denise, maître Magloire avait été définitivement vaincu
par les explications de maître Folgat, et il arrivait à la prison prêt à
répondre de l'innocence de Jacques.

--Mais je doute fort qu'il me pardonne mon incrédulité, disait-il à
maître Folgat pendant qu'ils attendaient le prisonnier dans sa cellule.

Jacques entrait, sur ces mots, tout ému encore du dernier embrassement
de son père. Maître Magloire s'avança vers lui.

--Je n'ai jamais su déguiser ma pensée, Jacques, prononça-t-il. Vous
croyant coupable, et persuadé que vous accusiez faussement la comtesse
de Claudieuse, je vous l'ai dit franchement, brutalement même. Revenu de
mon erreur et convaincu de la sincérité de votre relation, non moins
simplement je viens vous dire: Jacques, j'ai eu tort de croire à la
réputation d'une femme plus qu'à la parole d'un ami. Voulez-vous me
donner la main?

C'est avec un transport de joie que le prisonnier serra cette main
loyale qui lui était offerte.

--Puisque vous croyez à mon innocence, s'écria-t-il, d'autres peuvent y
croire, l'heure du salut est proche!

Au visage attristé des deux avocats, il comprit qu'il se réjouissait
trop tôt. Ses traits se contractèrent, mais c'est d'une voix ferme qu'il
dit:

--Allons, je vois que la lutte sera longue encore, et que l'issue en est
toujours incertaine... N'importe! soyez sûrs que je ne faiblirai pas...

Déjà maître Folgat avait étalé sur la table de la prison tous les
papiers de son portefeuille, des copies qui lui avaient été fournies par
Méchinet et les notes de son rapide voyage.

--Avant tout, mon cher client, commença-t-il, je dois vous mettre au
fait de mes démarches.

Et lorsqu'il eut exposé jusqu'en ses moindres détails son expédition en
compagnie de Goudar:

--Résumons la situation, dit-il. Nous sommes dès aujourd'hui en mesure
de prouver trois choses: 1° que la maison de la rue des Vignes vous
appartient et que le sir Francis Burnett qu'on y connaît n'est autre que
vous; 2° que vous receviez dans cette maison la visite d'une dame qui, à
en juger par les précautions qu'elle prenait, avait un puissant intérêt
à se cacher; 3° que les visites de cette dame n'avaient lieu qu'à une
certaine époque, chaque année, laquelle coïncidait précisément avec
celle des voyages à Paris de la comtesse de Claudieuse.

De la tête, le célèbre avocat de Sauveterre acquiesçait.

--Oui, dit-il, tout ceci est définitivement acquis au procès.

--Pour nous-mêmes, continua son jeune confrère, nous avons une certitude
nouvelle, c'est que la servante du faux sir Francis Burnett, Suky Wood,
a épié la mystérieuse visiteuse et l'a vue, et par conséquent la
reconnaîtrait.

--Parfaitement. Cela résulte de la déposition de l'amie de cette fille.

--Donc, si nous retrouvons Suky Wood, la comtesse de Claudieuse est
démasquée...

--Si nous la retrouvons! fit maître Magloire. Et ici, malheureusement,
nous rentrons dans le domaine de l'hypothèse...

--Hypothèses, soit, interrompit maître Folgat, mais basées sur des faits
positifs et dont cent exemples confirment la probabilité. Pourquoi donc
ne retrouverions-nous pas cette Suky, dont nous connaissons le lieu de
naissance et la famille, et qui n'a aucune raison de se cacher? (Et
s'animant à mesure qu'il énumérait les chances favorables:) Goudar en a
retrouvé bien d'autres, poursuivait-il, et Goudar est avec nous. Et
soyez tranquille, il ne s'endormira pas. J'ai laissé tomber dans son
cœur un espoir qui lui fera faire des miracles, l'espoir de recevoir en
récompense du salut de monsieur de Boiscoran la maison de la rue des
Vignes. Trop magnifique est l'enjeu pour qu'il ne gagne pas cette
partie, lui qui en a tant gagné. Qui sait ce qu'il a trouvé, depuis
qu'il m'a quitté! Qui peut dire ce qu'il découvrira ici! N'est-ce donc
rien, ce qu'il a fait en une journée?...

--C'est immense! s'écria Jacques, émerveillé des résultats obtenus.

Plus vieux que maître Folgat et que Jacques, le premier avocat de
Sauveterre était moins prompt à l'enthousiasme.

--Oui, c'est immense, répéta-t-il, et si nous avions du temps devant
nous, je dirais avec vous: nous l'emportons. Mais le temps manque pour
les investigations de Goudar; mais la session est proche, et obtenir la
remise de l'affaire me semble bien difficile...

--Et d'ailleurs je ne veux pas de remise, moi, interrompit Jacques.

--Cependant...

--À aucun prix, Magloire, jamais! Quoi!... il me faudrait endurer trois
mois encore les angoisses qui me torturent!... Je ne le pourrais pas,
mes forces sont à bout!... Assez d'incertitudes comme cela! Il faut en
finir...

D'un geste, maître Folgat l'arrêta.

--Ne vous débattez pas, fit-il, obtenir une remise est impossible. Quel
prétexte invoquerions-nous, pour la demander? L'insuffisance de
l'instruction? En l'état, l'enquête est irréprochable. Il nous faudrait
introduire dans l'affaire un élément nouveau, c'est-à-dire nommer madame
de Claudieuse...

Une immense surprise se peignit sur le visage de Jacques.

--Ne la nommerez-vous donc pas quand même? interrogea-t-il.

--Cela dépend.

--Je ne vous comprends pas...

--C'est bien simple, cependant. Si, avant les délais, Goudar réunissait
contre elle des éléments suffisants d'accusation, oui, je la nommerais,
et alors fatalement l'affaire serait retirée du rôle, et l'on
recommencerait une instruction où, très probablement, vous
n'interviendriez qu'en qualité de témoin. Si, au contraire, avant le
jour du jugement, nous ne recueillons pas contre elle d'autres preuves
que celles que nous possédons, non, je ne la nommerais pas, car ce
serait, et tel est l'avis de maître Magloire, perdre irrémissiblement
votre cause...

--Oui, telle est mon opinion, approuva le vieil avocat.

La stupeur de Jacques n'avait plus de bornes.

--Cependant, fit-il, pour ma défense, si je passe en cour d'assises, il
faudra bien parler de mes relations avec madame de Claudieuse...

--Non.

--Mais elles expliquent tout...

--Si on les admet...

--Prétendez-vous donc me défendre, espérez-vous donc me sauver en ne
disant pas la vérité?

Maître Folgat secouait la tête.

--En cour d'assises, prononça-t-il, la vérité est la moindre des
choses...

--Oh!...

--Les jurés admettraient-ils des allégations que n'a point admises
maître Magloire, votre ami? Non. N'en parlons donc pas, et ne songeons
qu'à trouver une explication admissible aux charges relevées contre
vous. Croyez-vous que nous serons les premiers à agir ainsi? Nullement.
Il est peu de cause où le ministère public dise tout ce qu'il sait, et
il en est moins encore où le défenseur invoque tout ce qu'il pourrait
invoquer. Sur dix procès criminels, il en est au moins trois qui se
plaident à côté. Que sera le réquisitoire prononcé contre vous? Le
résumé du roman imaginé par le juge d'instruction pour démontrer que
vous êtes coupable. Opposez-lui un autre roman qui prouve que vous êtes
innocent!

--La vérité, pourtant...

--Est primée par la vraisemblance, mon cher client. Interrogez maître
Magloire. C'est de la vraisemblance seule que s'inquiète l'accusation;
donc, la vraisemblance doit être l'unique souci de la défense. Faillible
et bornée en ses moyens, la justice humaine ne saurait descendre au fond
des choses, discerner les mobiles et sonder les consciences. C'est sur
des probabilités qu'elle décide, sur des apparences, et il n'est guère
d'affaire qui ne garde pour elle des côtés mystérieux et inexplorés. Je
n'en finirais pas si je vous énumérais les énigmes judiciaires. A-t-on
su jamais le dernier mot de l'assassinat de Fualdès, du meurtre
Marcellange et de l'empoisonnement Bocarmé? Non, et on ne le saura
jamais. A-t-on tout dit lors du procès Lafarge, a-t-on parlé du complice
qui, évidemment, existait!... La vérité!... Vous imaginez-vous que
monsieur Galpin-Daveline l'a cherchée! Si oui, que ne laisse-t-il
comparaître Cocoleu? Mais non, du moment où, pour le crime commis, il
produit un coupable probable, il est content. La vérité!... Qui donc de
nous la sait! Votre affaire, monsieur de Boiscoran, est de celles dont
ni l'accusation, ni la défense, ni l'accusé lui-même ne possèdent le
secret.

Un long silence suivit, si profond qu'on put entendre le pas monotone du
soldat de la ligne de faction sous les fenêtres de la prison.

Maître Folgat avait dit tout ce qu'il estimait pouvoir dire. Il eût cru,
en insistant davantage, assumer une responsabilité trop lourde. C'était
de Jacques que l'honneur et la vie étaient en question. C'était à
Jacques à décider du système de défense. Peser sur sa décision, c'était,
en cas d'insuccès possible, sinon probable, s'exposer à ce qu'il
s'écriât: «Que ne m'a-t-on laissé libre, je n'en serais pas là!»

Et pour bien indiquer cette nuance:

--Le conseil que je vous donne, mon cher client, prononça-t-il, est,
selon moi, le meilleur, et c'est celui que je donnerais à mon frère. Je
ne puis dire, malheureusement, qu'il soit infaillible. À vous donc de
choisir. Quelle que soit votre détermination, je reste à vos ordres...

Jacques ne répondit pas. Les coudes sur la table, le front entre les
mains, il demeurait aussi immobile qu'une statue, abîmé en ses
réflexions.

Que résoudre? Suivre son premier mouvement, déchirer tous les voiles,
clamer la vérité! C'était chanceux, mais quel triomphe que de réussir
ainsi! Adopter le système de ses avocats, manœuvrer, ruser, mentir...
C'était plus sûr, mais l'emporter de la sorte, était-ce vaincre?

Les perplexités de Jacques étaient affreuses. Il ne le sentait que trop:
du parti qu'il allait prendre pouvait dépendre sa destinée.

Tout à coup, redressant la tête:

--Votre avis, Magloire? demanda-t-il.

Le célèbre avocat de Sauveterre fronça les sourcils, et d'un ton bourru:

--Tout ce que vient de vous dire mon jeune confrère, répondit-il, j'ai
eu l'honneur de l'exposer à madame votre mère. Maître Folgat n'a eu
qu'un tort, c'est d'y mettre tant de ménagements. Le médecin n'a pas à
s'inquiéter de ce que pense le malade, des remèdes qu'il lui prescrit.
Il se peut que nos prescriptions ne soient pas le salut, mais si vous ne
les suivez pas, vous êtes perdu sûrement.

Quelques minutes encore, Jacques hésita. Ces prescriptions, comme disait
maître Magloire, répugnaient horriblement à son caractère chevaleresque
et hardi.

--Être acquitté ainsi, murmurait-il, serait-ce bien l'être? Serais-je
réellement, et pour tous, disculpé?... Toute mon existence, ensuite, ne
serait-elle pas flétrie par de vagues soupçons... Je ne serais pas sorti
des débats le front haut, je me serais esquivé en quelque sorte par un
escalier de service et une porte dérobée...

--Cela vaut encore mieux que d'aller au bagne par la grande porte! dit
brutalement maître Magloire.

À ce mot de bagne, Jacques avait bondi comme au contact d'une batterie
électrique. Il se leva, et après quelques tours dans sa prison, se
posant en face de ses défenseurs:

--Je m'abandonne à vous, messieurs, prononça-t-il Dictez-moi ma
conduite, j'obéirai...

Jacques avait du moins les qualités de ses défauts: une résolution
prise, il ne revenait plus sur celles qu'il eût pu prendre.

Calme, désormais, et de sang-froid, il s'assit, et avec un sourire
triste:

--Voyons le plan de bataille, dit-il.

Ce plan, depuis un mois, était la constante et presque unique
préoccupation de maître Folgat. Tout ce qu'il avait d'intelligence, de
pénétration et de pratique des affaires, il l'avait appliqué à disséquer
cette cause devenue sienne, en quelque sorte, par l'intérêt passionné
qui l'y attachait. Il connaissait la tactique de l'accusation aussi bien
que M. Galpin-Daveline, et mieux que lui il en savait le fort et le
faible.

--Ainsi donc, commença-t-il, nous allons procéder comme si madame de
Claudieuse n'existait pas. Nous ne la connaissons plus. Il n'est plus
question du rendez-vous au Valpinson, ni de lettres brûlées...

--C'est convenu.

--Cela étant, nous avons tout d'abord à chercher, non l'emploi de notre
temps, mais l'explication de notre sortie le soir du crime. Ah! si nous
en pouvions imaginer une plausible, bien vraisemblable, je répondrais
presque du succès, car ne nous y méprenons pas, là est le nœud de
l'affaire, et c'est sur ce point que s'acharneront les débats.

C'est ce dont Jacques ne semblait pas parfaitement convaincu.

--Est-ce bien possible! fit-il.

--Ce n'est que trop certain, malheureusement. Et si je dis
malheureusement, c'est que nous avons ici contre nous une charge
terrible, la plus décisive, à coup sûr, qui ait été relevée, sur
laquelle monsieur Galpin-Daveline n'a pas insisté--il est bien trop fin
pour cela--mais qui, entre les mains du ministère public, peut être
l'arme du coup de grâce...

--Je dois avouer, commença Jacques, que je ne vois pas trop...

--Oubliez-vous donc la lettre que vous avez écrite à mademoiselle Denise
le jour du crime? interrompit maître Magloire.

Alternativement, Jacques regardait ses deux défenseurs.

--Quoi, fit-il, cette lettre...

--Nous accable, mon cher client, acheva maître Folgat. Ne vous la
rappelez-vous donc plus? Vous y dites à votre fiancée que vous serez
privé du bonheur de passer la soirée près d'elle par une affaire de la
plus haute importance et qui ne souffre point de retard. Donc, d'avance,
et après mûres réflexions, vous vous proposiez d'employer votre soirée à
une certaine chose. Quelle? L'assassinat de monsieur de Claudieuse,
prétend l'accusation. Que lui répondrons-nous?

--Mais, pardon, cette lettre, mademoiselle Denise ne l'a certainement
pas communiquée.

--Non, mais l'accusation sait son existence. Monsieur de Chandoré et
monsieur Séneschal, croyant vous disculper, en ont dit et redit le
contenu. Et monsieur Galpin-Daveline la connaît si bien qu'il vous en a
parlé à diverses reprises, et que vous avez avoué tout ce qu'il pouvait
souhaiter.

Le jeune avocat cherchait parmi les papiers étalés sur la table. Bientôt
il eut trouvé.

--Tenez, reprit-il, dans votre troisième interrogatoire, voici ce que je
lis:

_DEMANDE.--Vous deviez épouser prochainement mademoiselle de Chandoré?_

_RÉPONSE.--Oui._

_D.--Vous passiez près d'elle, depuis assez longtemps, toutes vos
soirées?_

_R.--Toutes._

_D.--Sauf celle du crime, cependant._

_R.--Malheureusement._

_D.--Cela étant, votre fiancée a dû s'étonner de votre absence?_

_R.--Non, je lui avais écrit..._

Entendez-vous, Jacques? s'écria maître Magloire. Et remarquez que
monsieur Daveline se garde bien d'insister. Il craint de vous donner
l'éveil. Il a obtenu un aveu, cela lui suffit.

Mais déjà maître Folgat avait cherché et trouvé une autre copie.

--Dans votre sixième interrogatoire, continua-t-il, voilà ce que j'ai
noté:

_D.--Ainsi, c'est sans but arrêté que, le soir du crime, vous êtes sorti
emportant votre fusil?_

_R.--Je m'expliquerai sur ce sujet lorsque j'aurai consulté mon
défenseur._

_D.--Il n'est pas besoin de consultation pour dire la vérité._

_R.--Rien ne me fera revenir sur ma détermination._

_D.--Alors, pas plus qu'hier, vous ne direz où vous êtes allé de huit
heures à minuit?_

_R.--Je répondrai à cette question en même temps qu'à l'autre._

_D.--Il vous fallait un motif bien grave pour vous retenir dehors, car
vous vous saviez attendu par votre fiancée, mademoiselle de Chandoré?_

_R.--Je lui avais écrit de ne pas m'attendre._

--Ah! Galpin-Daveline est un habile mâtin! grommela maître Magloire.

--Enfin, reprit maître Folgat, voici un passage de l'avant-dernier
interrogatoire:

_D.--Quand vous aviez une commission à faire à Sauveterre, à qui
aviez-vous coutume de la confier?_

_R.--Au fils de mon métayer, Michel._

_D.--Alors, c'est lui qui, le soir du crime, a porté à mademoiselle de
Chandoré la lettre que vous lui écriviez pour lui dire de ne pas compter
sur vous?_

_R.--Oui._

_D.--Vous vous prétendiez retenu par quelque grave affaire?_

_R.--C'est le prétexte ordinaire._

_D.--Mais, de votre part, ce n'était pas un prétexte. Où aviez-vous à
aller, où êtes-vous allé?_

_R.--Tant que je n'aurai pas vu mon défenseur, je me tairai._

_D.--Prenez garde! le système de dénégations et de réticences est
périlleux!_

_R.--J'en connais et j'en accepte le danger._

Jacques était confondu. Et fatalement, il en est ainsi de tout accusé
auquel on représente le procès-verbal de ses interrogatoires. Pas un qui
ne s'écrie: «Quoi! j'ai dit cela, moi!» Il l'a dit, et il n'y a pas à le
nier, c'est écrit et il l'a signé. Comment donc l'a-t-il pu dire?... Ah!
voilà!... Si fort que soit un homme, il ne saurait, durant des mois
entiers, tendre au même degré toutes ses facultés et toute son énergie.
Il a ses heures d'accablement et ses heures d'espérance, ses accès de
révolte et ses moments d'abandon...

Et l'impassible juge d'instruction profite de tout. Innocent ou
coupable, il n'est pas de prévenu qui puisse lutter. Si prodigieuse que
puisse être sa mémoire, comment se rappellerait-il une réponse
inoffensive qui a des semaines de date! Le juge, lui, l'a recueillie, et
vingt fois, s'il le faut, il la représentera sous une forme nouvelle. Et
de même que l'impalpable flocon de neige devient l'irrésistible
avalanche, le mot insignifiant prononcé au hasard, abandonné, puis
repris, puis développé, commenté et interprété, peut devenir une charge
écrasante.

Il faut avoir passé par là, il faut avoir été l'accusé ou le juge pour
comprendre combien inégale est la partie, pour comprendre que les
dispositions de la loi ne sont équitables que si le prévenu est
coupable, et qu'en définitive il s'en faut bien que l'innocence trouve
autant de protection que le crime.

Voilà ce que Jacques constata. Si habilement et à de si longs
intervalles lui avaient été posées ces questions qu'il les avait
oubliées; et cependant, rapprochant ses réponses, il lui fallait bien
reconnaître que très positivement il avait avoué qu'il se proposait de
consacrer à une affaire importante la soirée du crime.

--C'est épouvantable! s'écria-t-il. (Et pénétré de l'affreuse réalité
des appréhensions de maître Folgat, il ajouta:) Comment sortir de là?

Peut-être les défenseurs, maître Magloire surtout, ne furent-ils pas
mécontents de cet effroi qui leur garantissait la docilité de Jacques.

--Je vous l'ai dit, répondit maître Folgat, il faut trouver une
explication plausible.

--C'est ce dont je me déclare incapable.

Le jeune avocat parut rassembler ses souvenirs; puis:

--Vous êtes prisonnier, monsieur, reprit-il, et j'étais libre. Depuis un
mois que je médite un système de défense, je me suis préoccupé de ce
point, qui en est la base...

--Ah!...

--Où devait se célébrer votre mariage?

--Chez moi, à Boiscoran.

--Où devait avoir lieu la cérémonie religieuse?

--À l'église de Bréchy.

--En avez-vous parlé au curé?

--Plusieurs fois. Et même, à ce sujet, un jour, en plaisantant, il m'a
dit: «Je vais enfin vous tenir dans mon confessionnal!»

Maître Folgat eut comme un tressaillement de joie qui n'échappa pas à
Jacques.

--Donc, poursuivit-il, le curé de Bréchy était votre ami?

--Assez intime, oui. Il venait quelquefois me demander à dîner, sans
façon, et jamais je ne passais près de chez lui sans entrer lui serrer
la main... La satisfaction du jeune avocat était devenue tout à fait
visible.

--Décidément, s'écria-t-il, mon explication n'est pas invraisemblable!
Écoutez, et croyez que je suis parfaitement sûr de mes informations. De
neuf à onze heures, le soir du crime, il n'y avait personne au
presbytère de Bréchy. Le curé dînait au château de Besson, et sa
servante était allée au-devant de lui avec une lanterne...

--Compris! murmura maître Magloire.

--Pourquoi, mon cher client, continua maître Folgat, pourquoi ne
seriez-vous pas allé chez le curé de Bréchy? D'abord, vous aviez à vous
entendre avec lui sur les détails de la cérémonie, puis, comme il est
votre ami, homme d'expérience, prêtre, vous vouliez, au moment de vous
marier, prendre ses conseils, et enfin, vous vous proposiez de remplir
ce devoir religieux dont il vous avait parlé, et qui vous répugnait un
peu.

--Bon, cela! approuvait le célèbre avocat de Sauveterre, très bon!

--Donc, poursuivait le jeune avocat, c'est pour aller chez le curé de
Bréchy, mon cher client, que vous vous êtes privé du bonheur de passer
la soirée près de votre fiancée. Voyons comment cela répond aux charges
de l'accusation. On vous demande en premier lieu pourquoi vous avez pris
par les marais. Pourquoi? C'est que c'est de beaucoup le chemin le plus
court, et que vous aviez peur de trouver le curé de Bréchy couché. Rien
de plus naturel, car il est bien connu que cet excellent homme a
l'habitude de se mettre au lit dès neuf heures. Cependant, c'est en vain
que vous vous êtes hâté, car lorsque vous avez frappé à la porte du
presbytère, personne n'est venu vous ouvrir...

D'un geste, maître Magloire interrompit son jeune confrère.

--Jusqu'ici, dit-il, très bien. Mais là, une invraisemblance se
présente. Jamais, pour revenir de Bréchy à Boiscoran, personne ne
s'avisera d'aller prendre par les bois de Rochepommier. Si vous
connaissiez le pays...

--Je le connais pour l'avoir soigneusement exploré. Et la preuve, c'est
que, prévoyant votre objection, j'y ai trouvé une réponse. Pendant que
monsieur de Boiscoran frappait à la porte du presbytère, une petite
paysanne, qu'il ne connaît pas, est passée et lui a dit qu'elle venait
de rencontrer le curé sur la route, près de l'endroit qu'on appelle la
Cafourche des Maréchaux. La situation du presbytère, isolé à l'entrée du
bourg, rend très admissible cet incident. Pour ce qui est du curé, voici
que le hasard m'a révélé: précisément à l'heure où monsieur de Boiscoran
pouvait être à Bréchy, un prêtre passait près de la Cafourche des
Maréchaux, et ce prêtre, auquel j'ai parlé, est le desservant d'une
commune voisine, qui dînait chez monsieur de Besson, lui aussi, et qu'on
était allé chercher pour administrer une femme qui se mourait... La
petite paysanne ne mentait donc pas, elle se trompait...

--Étonnant! fit maître Magloire.

--Cependant, poursuivit maître Folgat, qu'a fait monsieur de Boiscoran,
ainsi averti?... Il s'est lancé sur cette route et, croyant aller à la
rencontre du curé, il a marché jusqu'au bois de Rochepommier.
Reconnaissant enfin que, volontairement ou non, la petite paysanne
l'avait induit en erreur, il s'est décidé à regagner Boiscoran par les
bois... Mais il était de très mauvaise humeur d'avoir perdu ainsi une
soirée qu'il eût pu passer près de sa fiancée, et c'est pour cela qu'il
pestait et jurait, ainsi que l'a déclaré le témoin Gaudry...

Le célèbre avocat de Sauveterre secouait la tête.

--C'est ingénieux, prononça-t-il, je le reconnais, et j'avoue en toute
humilité que jamais je n'aurais trouvé aussi bien. Seulement... car il y
a un seulement, mon cher confrère, votre récit pèche par son admirable
simplicité même. L'accusation vous répondra: «Si telle est la vérité,
comment monsieur de Boiscoran ne l'a-t-il pas dite immédiatement, et
qu'avait-il besoin, pour la dire, de consulter ses défenseurs?...»

À la contraction des traits de maître Folgat, on devinait l'effort de sa
pensée.

--Je ne le sais que trop, répondit-il, là est le défaut de la
cuirasse... Défaut considérable, car il est bien clair que si, le jour
de son arrestation, monsieur de Boiscoran eût donné cette explication,
on le relâchait. Mais comment trouver mieux!... Comment trouver
seulement autre chose!... Ce n'est là d'ailleurs que le premier jet de
mon idée, et c'est la première fois que je la formule... Aidé de vous,
maître Magloire, de Méchinet, auquel je dois mes plus précieux
renseignements, aidé de tous nos amis, enfin, je ne désespère pas
d'ajouter à mon récit quelque particularité mystérieuse qui explique un
peu les réticences de monsieur de Boiscoran... J'avais bien pensé à y
faire intervenir la politique, à prétendre qu'en raison des opinions
qu'on lui suppose, monsieur de Boiscoran tenait à dissimuler ses
relations avec le curé de Bréchy...

--Oh! ce serait du plus détestable effet! interrompit maître Magloire.
Nous ne sommes pas religieux, à Sauveterre, mais nous sommes dévots,
confrère, excessivement dévots...

--Aussi ai-je renoncé à mon idée. Silencieux et jusque-là immobile,
Jacques se dressa tout à coup.

--N'est-il pas prodigieux, s'écria-t-il d'un accent de rage concentrée,
n'est-il pas inouï de nous voir ici réduits à combiner un mensonge! Et
je suis innocent!... Que serait-ce de plus si j'étais assassin!

Jacques avait raison mille fois: c'était quelque chose de monstrueux que
cette nécessité où il se trouvait de taire la vérité.

Pourtant ses défenseurs ne relevèrent pas l'exclamation, absorbés qu'ils
étaient par l'examen minutieux du système de défense.

--Abordons les autres points de l'accusation, fit maître Magloire.

--Si ma version était admise, répondit maître Folgat, le reste irait
tout seul. Mais le sera-t-elle?... Le jour où on est venu l'arrêter,
cherchant un prétexte à sa sortie de la veille, monsieur de Boiscoran a
dit qu'il allait à Bréchy chez son marchand de bois... Imprudence
désastreuse! Voilà le danger! Quant au reste, qu'est-ce en somme?...
L'eau où monsieur de Boiscoran s'est lavé les mains en rentrant, et où
on a retrouvé des débris de papier carbonisé... Nous n'avons qu'à
altérer légèrement la vérité pour l'expliquer. Nous n'avons qu'à dire ce
qu'a fait réellement monsieur de Boiscoran, en attribuant son action à
un autre motif. Monsieur de Boiscoran est un fumeur déterminé, n'est-ce
pas?... Pour son excursion à Bréchy, il s'était muni d'une provision de
cigarettes, mais il n'avait pas pris d'allumettes... Et ceci n'est pas
une allégation en l'air. Nous fournissons des preuves, nous produisons
des témoins. Si nous n'avions pas d'allumettes, c'est que la veille nous
avons oublié chez monsieur de Chandoré la boîte que nous portons
habituellement sur nous, que tout le monde nous connaît, et qui depuis
est restée sur la cheminée du petit salon de mademoiselle Denise, où
elle est encore... Donc, nous n'avions pas d'allumettes, et nous étions
déjà loin de Boiscoran quand nous nous en sommes aperçus. Fallait-il
donc ou nous passer de fumer ou retourner sur nos pas?... Non! Nous
avions notre fusil et nous connaissons le procédé qu'emploient tous les
chasseurs en pareille occurrence. Nous avons retiré la charge de plomb
d'une de nos cartouches et, en enflammant la poudre, nous avons enflammé
un morceau de papier... C'est une opération qu'il est impossible de
réussir sans se salir et se noircir les mains. Comme nous l'avons
répétée plusieurs fois, nous avions les mains très sales et très noires,
et les ongles pleins de débris de papier brûlé...

--Ah! cette fois, s'écria le célèbre avocat de Sauveterre, bravo!

Son jeune confrère s'animait. Et toujours employant le «nous», qui est
dans les habitudes du barreau:

--Cette eau, d'ailleurs, poursuivit-il, cette eau que vous nous
reprochez, est le plus magnifique témoignage moral de notre innocence.
Incendiaire, nous l'eussions jetée avec la précipitation que met le
meurtrier à effacer de ses habits les taches de sang qui le dénoncent...

--Très bien encore! approuva maître Magloire.

--Et vos autres charges, continua maître Folgat, comme s'il eût été à
l'audience et se fût adressé au ministère public, vos autres charges
sont toutes de cette valeur. Notre lettre à mademoiselle Denise,
pourquoi l'invoquez-vous? Parce que, selon vous, elle établit notre
préméditation... Ah! ici je vous arrête. Sommes-nous donc stupide et
dénué du plus vulgaire bon sens? Telle n'est pas notre réputation...
Quoi! préméditant un crime, nous ne nous serions pas dit que nous
pouvions être découvert, et nous ne nous serions pas ménagé un alibi!
Quoi! nous serions parti de chez nous avec l'intention bien arrêtée
d'aller tuer un homme, et c'est avec du plomb de lièvre et de la cendrée
que nous aurions chargé notre fusil!... En vérité, vous nous faites la
défense trop facile, car votre accusation ne soutient pas l'examen...

Du geste, vivement, Jacques à son tour approuvait.

--Voilà, interrompit-il, ce que je n'ai cessé de répéter à Daveline, et
ce à quoi il ne trouvait rien à répondre... C'est sur ce point qu'il
faut insister!

Maître Folgat consultait ses notes.

--J'arrive, maintenant, reprit-il, à une circonstance capitale, et dont
je ferais, si elle nous était favorable, un incident d'audience
décisif... Votre valet de chambre, mon cher client, votre vieil Antoine,
m'a déclaré que l'avant-veille du crime, il a lavé et nettoyé à fond
votre fusil Klebb...

--Mon Dieu! s'exclama Jacques.

--Bien. Je vois que vous mesurez la portée de ce fait. Depuis ce
nettoyage jusqu'au moment où vous avez enflammé une cartouche pour
brûler les lettres de madame de Claudieuse, avez-vous fait feu? Si oui,
n'en parlons plus. Si non, il est clair qu'un des canons de votre Klebb
est resté propre, et alors, c'est le salut...

Durant près d'une minute, Jacques garda le silence, réfléchissant.

--Il me semble, répondit-il enfin, je répondrais presque que, le matin
du crime, j'ai tiré un lapin...

Maître Magloire eut un geste de découragement.

--Fatalité! dit-il.

--Oh! attendez, reprit Jacques. Ce dont je suis sûr, en tout cas, c'est
que j'ai tué ce lapin d'un seul coup. Donc, je n'ai encrassé qu'un des
canons de mon fusil. Si, au Valpinson, je me suis servi du même canon
pour enflammer une cartouche, je suis sauvé. Et notez que c'est
probable. Quand on a une arme double, machinalement, on presse toujours
en premier la détente de droite...

Maître Magloire fronçait les sourcils.

--N'importe, dit-il, ce n'est pas sur une donnée aussi incertaine que
nous pouvons avancer un argument qui, en cas d'erreur, se retournerait
contre nous. Mais à l'audience, quand on vous représentera votre fusil,
examinez-le de façon à pouvoir me dire ce qu'il en est.

Ainsi se trouvaient esquissées les lignes générales du plan de défense.
Il ne restait plus qu'à perfectionner les détails, et c'est à quoi
s'appliquaient les deux avocats, lorsque, à travers le guichet, Blangin,
le geôlier, vint leur crier que les portes de la prison allaient fermer.

--Encore cinq minutes, mon brave Blangin! cria Jacques. (Et, attirant le
plus loin possible du guichet ses deux défenseurs, d'une voix basse et
troublée:) Une idée m'est venue, messieurs, dit-il, que je dois vous
soumettre... Il est impossible que depuis mon arrestation la comtesse de
Claudieuse ne soit pas au supplice... Si sûre qu'elle puisse être de
n'avoir laissé traîner aucun indice qui la dénonce, elle doit trembler
que je ne me défende en disant la vérité... Elle nierait, je le sais
bien, et elle est assez sûre de son prestige pour savoir que mes
accusations n'entameront pas son admirable réputation. N'importe! Il est
impossible qu'elle ne s'épouvante pas du scandale. Qui sait si, pour
l'éviter, elle ne nous donnerait pas un moyen de salut... Pourquoi l'un
de vous, messieurs, ne tenterait-il pas près d'elle une démarche?

Maître Folgat était l'homme des décisions rapides.

--Je la tenterai, dit-il, si vous me donnez un mot d'introduction.

Pour toute réponse, Jacques prit une plume et écrivit:

     J'ai tout dit à mon défenseur, maître Folgat. Sauvez-moi, et je
     vous jure un secret éternel. Me laisserez-vous périr, Geneviève,
     vous qui savez si bien que je suis innocent?

     JACQUES.

--Est-ce suffisant? demanda-t-il en tendant ce billet au jeune avocat.

--Oui, et je vous promets qu'avant quarante-huit heures j'aurai vu
madame de Claudieuse...

Blangin s'impatientait cependant, les défenseurs durent se retirer et,
sortis de la prison, ils traversaient la place du Marché-Neuf, quand, à
quelques pas, ils aperçurent un musicien ambulant que suivaient quelques
galopins.

C'était une espèce de ménétrier de campagne, vêtu d'un de ces habits
d'ordre composite qui ne sont pas encore une redingote, mais qui ne sont
déjà plus une veste. Raclant d'un mauvais violon, il chantait avec le
plus pur accent du terroir une chanson saintongeoise.

    _Au printemps,_
    _la mère ageace,_
    _Fit son nid dans les popillons,_
          _La pibôle!..._
    _Fit son nid dans les popillons,_
           _Pibolon!..._

Machinalement, maître Folgat cherchait quelques sous dans son gousset,
lorsque le chanteur, s'approchant de lui et tendant son chapeau comme
pour recevoir l'aumône, lui dit:

--Vous ne me reconnaissez pas, cher maître. L'avocat tressauta.

--Vous ici!... fit-il.

--Moi-même, à Sauveterre depuis ce matin. Je vous guettais, car il faut
que je vous parle. Ce soir, à neuf heures, venez m'ouvrir la petite
porte du jardin de monsieur de Chandoré...

Et reprenant son violon, il s'éloigna en continuant d'une voix
traînante:

    _Au bout de cinq à six semaines,_
    _Elle oyut un petit ageasson._



XIV


Bien autrement encore que maître Folgat, le célèbre avocat de Sauveterre
avait été surpris de l'imprévu de la rencontre et de l'étrangeté du
personnage. Et dès que le ménétrier ambulant se fut éloigné:

--Vous connaissez cet individu? demanda-t-il à son jeune confrère.

--Cet individu, répondit maître Folgat, n'est autre que cet agent dont
je vous ai parlé, et dont j'ai acheté les services.

--Goudar!

--Oui, Goudar.

--Et vous ne le reconnaissiez pas! Le jeune avocat souriait.

--Avant qu'il eût parlé, non, dit-il. Le Goudar que je connais est assez
grand, maigre, imberbe, et porte les cheveux taillés en brosse. Ce
musicien des rues est petit, replet, barbu, et ses longs cheveux plats
lui tombent jusqu'au milieu du dos. Comment deviner mon homme, sous son
costume de vagabond, un violon à la main et patoisant une ronde
saintongeoise?

Maître Magloire souriait lui aussi.

--Que sont les comédiens de profession comparés à ces gens-là! dit-il.
En voici un qui se prétend arrivé de ce matin et qui, déjà, semble du
pays autant que Cheminot lui-même. Il n'y a pas douze heures qu'il est à
Sauveterre, et il sait l'existence de la petite porte du jardin de
monsieur de Chandoré.

--Oh! je m'explique maintenant cette circonstance, qui d'abord m'avait
étonné. Ayant tout raconté en détail à Goudar, j'ai dû nécessairement
lui parler de cette porte, à propos de Méchinet.

Causant ainsi, ils avaient atteint l'extrémité de la rue Nationale. Ils
s'arrêtèrent.

--Un mot encore avant de nous séparer, reprit maître Magloire. Vous êtes
bien décidé à voir madame de Claudieuse?

--Je l'ai promis.

--Que lui direz-vous?

--Je ne sais. Cela dépendra de son accueil.

--Du caractère dont je la connais, à la seule vue du billet de Jacques,
elle va vous commander de sortir.

--Qui sait!... Je n'aurai pas, en tout cas, à me reprocher d'avoir
reculé devant une démarche qu'en mon âme et conscience je juge
nécessaire.

--Quoi qu'il arrive, soyez prudent, ne vous laissez pas emporter...
Songez qu'un éclat nous obligerait à changer notre système de défense,
le seul qui présente quelques chances.

--Oh! soyez sans inquiétudes...

Sur quoi, échangeant une dernière poignée de main, ils se séparèrent.
Maître Magloire regagnant son logis, maître Folgat remontant la rue de
la Rampe.

La demie de six heures venait de sonner; aussi le jeune avocat se
hâtait-il, craignant de faire attendre. On l'attendait, en effet, pour
se mettre à table, mais en entrant au salon, il ne songea plus à
s'excuser, tant il fut frappé de l'accablement et de la morne tristesse
des amis et des parents du prisonnier.

--Avons-nous donc quelque fâcheuse nouvelle? interrogea-t-il d'une voix
hésitante.

--La plus fâcheuse que nous eussions à redouter, oui, monsieur, répondit
le marquis de Boiscoran. Elle n'était que trop prévue de nous tous, et,
cependant, vous le voyez, elle nous surprend comme un coup de foudre...

Le jeune avocat se frappa le front.

--La chambre des mises en accusation a rendu son arrêt! s'écria-t-il.

De la tête, comme si la voix lui eût manqué, le marquis répondit:

--Oui!

--C'est encore un grand secret, ajouta Mlle Denise, et si nous le
savons, c'est grâce à une indiscrétion de notre bon, de notre dévoué
Méchinet. Jacques est renvoyé devant la cour d'assises...

Elle fut interrompue par un domestique qui entrait annoncer que
mademoiselle était servie.

On passa dans la salle à manger; mais, sous l'empire de ce dernier
événement, le dîner fut lugubre. Seule, Mlle Denise, qui devait à la
fièvre son étonnante énergie, aida maître Folgat à maintenir la
conversation vivante. Par elle, le jeune avocat apprit que, décidément,
le comte de Claudieuse était au plus mal, et qu'on lui eût administré,
dans la journée, les derniers sacrements, sans le docteur Seignebos qui
s'y était opposé en déclarant que la plus légère émotion pouvait tuer
son malade.

--Et s'il meurt, prononça M. de Chandoré, ce sera notre dernier coup.
L'opinion, déjà si montée contre Jacques, deviendra implacable.

Cependant le repas finissait, maître Folgat s'approcha de Mlle
Denise.

--J'ai à vous prier, mademoiselle, lui dit-il, de me confier la clef de
la petite porte du jardin...

Elle le regardait d'un air étonné.

J'ai à recevoir secrètement, ajouta-t-il, l'homme de la police qui m'a
promis son concours.

--Il est ici?

--De ce matin...

Mlle Denise lui ayant remis la clef, maître Folgat se hâta de gagner
le fond du jardin, et au troisième coup de neuf heures, le ménétrier de
la place du Marché-Neuf, Goudar, poussa la petite porte et entra, son
violon sous le bras.

--Un jour de perdu! commença-t-il, sans même songer à saluer, tout un
jour, car je ne pouvais rien tenter avant de vous avoir vu...

Il semblait si furieux que maître Folgat entreprit de le calmer.

--Laissez-moi d'abord, dit-il, vous complimenter de votre
travestissement...

Mais Goudar n'était point sensible aux éloges.

--Que serait un policier qui ne saurait pas se travestir!
interrompit-il. Beau mérite, ma foi! Et croyez que rien ne me répugne
davantage. Mais pouvais-je tomber à Sauveterre avec ma véritable
personnalité? Un homme de la police! brrr... tout le monde m'eût fui
comme la peste et on n'eût répondu que des mensonges à toutes mes
questions... Alors, je me suis affublé de cette défroque honteuse qui
m'est familière, et pour laquelle, même, j'ai pris pendant six mois un
professeur de violon. Un musicien ambulant fait ce qu'il veut sans
éveiller les soupçons; il erre dans les rues ou le long des routes, il
entre dans les cours, se glisse dans les maisons, visite les cafés et
les cabarets; il peut, sous prétexte de demander l'aumône, accoster les
gens, leur parler, les suivre... Et, pour ce qui est de la façon dont je
baragouine le saintongeois, sachez que j'ai passé six mois dans les
Charentes, à la piste des faux billets de banque du fameux Gâtebourse.
Si au bout de six mois on ne tient pas l'accent d'une province, on ne
sera jamais un policier. Or, je le suis, moi, je suis condamné à cet
exécrable métier, qui fait le désespoir de ma femme...

--Si votre ambition est vraiment ce que vous m'avez dit, mon cher
Goudar, interrompit maître Folgat, peut-être pourrez-vous le quitter
bientôt, ce métier que vous détestez tant. Si vous réussissez à tirer
d'affaire monsieur de Boiscoran...

--Il me donnerait la maison de la rue des Vignes?...

--De grand cœur.

L'homme de la préfecture leva les mains au ciel.

--La maison de la rue des Vignes, répéta-t-il. Le paradis en ce monde.
Un jardin immense, une terre d'une qualité supérieure. Et quelle
exposition, mon maître! J'y ai lorgné des murs où j'obtiendrais des
pêches plus belles que celles de Montreuil et des chasselas plus
parfumés que ceux de Fontainebleau.

--Y avez-vous trouvé quelque nouvel indice? demanda maître Folgat.

Brusquement rappelé à la réalité, Goudar s'assombrit.

--Aucun, répondit-il, et c'est inutilement que j'ai interrogé tous les
fournisseurs. Je ne suis pas plus avancé que le premier jour.

--Espérons que vous serez plus heureux ici.

--Je l'espère, mais pour commencer mes opérations, il me faut votre
assistance. J'ai besoin de voir le docteur Seignebos et le greffier
Méchinet. Priez-les de se trouver au rendez-vous qu'un billet de moi
leur assignera.

--Ils seront prévenus.

--Maintenant, si je veux que mon incognito soit respecté, il me faut un
permis de séjour du maire, au nom de Goudar, musicien ambulant. Je garde
mon nom que personne ici ne connaît. Mais il me faut ce permis ce soir
même. Où que je me présente pour coucher, on me demandera mes papiers...

--Attendez-moi un quart d'heure, là, sur ce banc, dit maître Folgat, je
cours chez le maire...

Un quart d'heure plus tard, en effet, Goudar avait son permis en poche
et s'en allait demander un gîte à l'auberge du _Mouton-Rouge_, la plus
malfamée de Sauveterre.

En présence d'une obligation pénible et inévitable, les tempéraments se
décèlent. Les uns ajournent tant qu'ils peuvent, tergiversent,
lanternent, pareils à ces dévotes qui renvoient leur gros péché à la fin
de leur confession; les autres, au contraire, ont hâte de se débarrasser
de l'anxiété et en finissent le plus tôt qu'il est possible.

Maître Folgat était de ces derniers. Réveillé avec le jour, le lendemain
de l'arrivée de Goudar: je verrai Mme de Claudieuse ce matin même, se
dit-il.

Et en effet, dès huit heures, vêtu avec plus de recherche peut-être que
de coutume, il sortit en disant au domestique qu'on ne l'attendît pas
s'il n'était pas rentré au moment du déjeuner.

C'est au palais de justice qu'il se rendit tout d'abord, espérant bien y
rencontrer le greffier. Et son espoir ne fut pas déçu. La salle des pas
perdus était déserte, mais déjà Méchinet était à son bureau, grossoyant
avec l'activité fiévreuse qu'imprime l'idée constante d'un immeuble à
payer.

Il se dressa en voyant entrer maître Folgat, et tout de suite:

--Vous savez l'arrêt de la chambre! fit-il.

--Oui, grâce à votre obligeance, et je dois vous avouer qu'il ne m'a pas
surpris. Qu'en pense-t-on au Palais?

--Tout le monde croit à une condamnation.

--Nous le verrons bien! fit le jeune avocat. (Et baissant la voix:) Mais
je viens encore pour autre chose, continua-t-il. L'agent que j'attendais
est arrivé et désirerait vous entretenir. Il vous écrira pour vous
assigner un rendez-vous, accordez-le-lui, je vous en prie.

--Certes, de tout mon cœur, répondit le greffier. Et Dieu veuille qu'il
réussisse à disculper monsieur de Boiscoran, quand ce ne serait que pour
rabaisser un peu le caquet de mon cher patron.

--Ah! monsieur Galpin-Daveline triomphe!

--Sans la moindre pudeur. Il voit déjà son ancien ami au bagne! Il a
reçu de monsieur le procureur général une nouvelle lettre de
félicitations, et il est venu hier, à l'issue de l'audience, la montrer
à qui voulait la lire. Tous ces messieurs l'ont complimenté, sauf
monsieur le président, toutefois, qui lui a tourné le dos, et monsieur
le procureur de la République, qui lui a dit en latin de ne pas vendre
la peau de l'ours avant qu'il fût par terre...

Déjà, depuis un moment, on commençait à entendre des pas dans les
corridors.

--Vite une dernière recommandation, fit maître Folgat. Goudar tient à
dissimuler sa personnalité, ne parlez de lui à âme qui vive. Et surtout
ne vous étonnez pas du costume sous lequel il vous apparaîtra...

Le bruit de la porte qui s'ouvrait lui coupa la parole.

Un juge entra, qui après avoir salué fort civilement se mit à demander
au greffier une multitude de renseignements au sujet d'une affaire qui
venait au rôle le jour même.

--Au revoir, monsieur Méchinet, dit le jeune avocat.

Et, reprenant sa course, il alla sonner à la porte du docteur Seignebos.

--Monsieur le docteur est sorti, répondit le domestique, mais il va
rentrer, et il m'a recommandé de prier monsieur de l'attendre dans son
cabinet.

La preuve de confiance que donnait le docteur à maître Folgat était
inouïe, en lui permettant de rester seul dans le sanctuaire de ses
méditations.

C'était une pièce immense, tout encombrée d'objets disparates et
incohérents, et qui du premier coup révélait les idées, les opinions,
les goûts et les aspirations du médecin. Ce qui frappait, dès l'entrée,
c'était, sur la cheminée, un admirable buste de Bichat, flanqué des
bustes plus petits de Robespierre à droite et de Rousseau à gauche. Une
horloge du temps de Louis XIV, dressée entre les deux fenêtres, battait
les secondes avec des grincements de vieille ferraille. Tout un des
côtés était occupé par une bibliothèque de bois noir bondée, à défoncer,
de livres de toutes sortes, brochés ou habillés de reliures qui auraient
bien fait rire M. Daubigeon. Un de ces meubles comme on en fabrique pour
classer les herbiers disait la passion passagère du docteur pour la
flore de Sauveterre. Une machine électrique rappelait le temps où le
docteur s'était engoué de l'électrothérapie.

Sur la table, placée au milieu de la pièce, des montagnes de bouquins
trahissaient les récentes études du médecin. Tous les auteurs qui se
sont occupés de la folie et de l'idiotie étaient là, depuis Apostolidès
jusqu'à Tardieu, en passant par Broussais et Fodéré, par Spurzheim,
Guardia, Marc, Esquiros, Blanche et vingt autres encore.

Maître Folgat achevait l'inventaire quand le docteur Seignebos entra,
toujours comme une trombe, mais beaucoup plus joyeux que de coutume.

--Je savais bien, parbleu, que je vous trouverais ici! s'écria-t-il dès
le seuil. Vous venez me demander un rendez-vous pour Goudar.

Le jeune avocat tressauta.

--Qui a pu vous le dire? fit-il abasourdi.

--Goudar en personne! Il me plaît, à moi, ce garçon. Évidemment on ne
saurait me suspecter de tendresse pour tout ce qui, de près ou de loin,
tient à la préfecture, moi qui ai traversé la vie avec des mouchards à
mes trousses... Mais votre homme me raccommoderait presque avec la
police.

--Quand l'avez-vous vu?

--Ce matin, à sept heures. Il s'ennuyait si prodigieusement de perdre
son temps dans son galetas du _Mouton-Rouge_, que l'idée lui est venue
de feindre une indisposition et de m'envoyer chercher. J'y suis allé, et
j'ai trouvé une manière de ménétrier de campagne qui m'a paru se porter
comme un charme. Mais dès que nous avons été seuls, il m'a dégoisé toute
son affaire, en me demandant mon opinion et en me disant ses idées.
Maître Folgat, ce Goudar est très fort, c'est moi qui vous le dis, et
nous nous sommes parfaitement entendus...

--Vous a-t-il donc expliqué ce qu'il compte faire?

--À peu près... Mais il ne m'a pas autorisé à le divulguer. Patience,
laissez faire, attendez, et vous verrez que le vieux Seignebos a encore
un certain flair!

Et, ce disant d'un air de fatuité superbe, il retirait, essuyait et
replaçait sur son nez ses lunettes d'or.

--J'attendrai donc, dit le jeune avocat, et puisque voici ma commission
faite, je vous demanderai la permission de vous entretenir d'une autre
affaire... Je suis chargé par monsieur Jacques de Boiscoran de voir la
comtesse de Claudieuse.

--Fichtre!

--Et de tâcher d'obtenir d'elle un moyen de nous disculper...

--Va-t'en voir s'ils viennent! Difficilement, maître Folgat dissimula un
mouvement d'impatience.

--J'ai accepté cette mission, fit-il d'un ton sec, je tiens à la
remplir.

--Je le comprends, mon cher maître, seulement vous n'arriverez pas
jusqu'à madame de Claudieuse. Le comte est très mal, elle ne quitte pas
son chevet et ne reçoit même pas les personnes de son intimité.

--Et cependant, il faut que je parvienne jusqu'à elle... Il faut à tout
prix que je lui remette en mains propres le billet que m'a confié mon
client. Et, tenez, docteur, je vais être franc avec vous. C'est parce
que je prévoyais des difficultés que je viens vous demander un moyen de
les surmonter ou de les tourner.

--À moi!

--N'êtes-vous pas le médecin du comte de Claudieuse?

--Dix mille diables! s'écria M. Seignebos, vous ne doutez de rien, vous
autres avocats! (Et plus bas, répondant plutôt aux objections de son
esprit qu'à maître Folgat:) Certainement, grommelait-il, je soigne
monsieur de Claudieuse, dont, entre parenthèses, la maladie déroute
toutes mes conjectures, mais c'est pour cela précisément que je ne puis
rien. Notre profession a des règles qu'on ne saurait enfreindre sans
compromettre la dignité du corps médical tout entier.

--Mais il y va de l'honneur et de la vie de Jacques, monsieur, d'un
ami...

--Et d'un coreligionnaire politique, c'est très vrai. Mais je ne puis
vous aider sans abuser de la confiance de madame de Claudieuse...

--Eh! monsieur, cette femme n'a-t-elle pas commis le crime pour lequel
monsieur de Boiscoran, innocent, va passer en cour d'assises...

--Je le crois, et cependant... (Il se tut, réfléchissant, jusqu'à ce que
soudain, prenant son chapeau à larges bords et l'enfonçant d'un coup sec
sur sa tête:) Au fait! s'écria-t-il, tant pis! Il est des intérêts
sacrés qui priment tout! Venez...



XXV


C'est rue Mautrec qu'après l'incendie du Valpinson étaient venus
s'établir provisoirement le comte et la comtesse de Claudieuse. La
maison louée pour eux par le maire, M. Séneschal, a été pendant plus
d'un siècle la demeure de la famille de Juliac et passe pour une des
plus anciennes et des plus magnifiques de Sauveterre.

En moins de dix minutes, le docteur Seignebos et maître Folgat y furent
arrivés.

De la rue on n'aperçoit qu'un grand mur, contemporain du château, à ce
que prétendent les archéologues, et tout fleuri de pariétaires, de
giroflées et de gueules-de-lion. Dans ce mur est encastrée une lourde
porte à deux battants. Le jour, on ouvre un de ces battants et on le
remplace par un portillon à claires-voies, qui, dès qu'on le pousse, met
en mouvement une sonnette. On traverse alors un grand jardin où une
douzaine de statues, vertes de mousse, s'émiettent sur leur piédestal à
l'ombre des vieux tilleuls plantés en quinconce.

La maison n'a que deux étages. Un large vestibule traverse le
rez-de-chaussée, et l'on distingue au fond l'escalier de pierre avec sa
rampe en fer ouvré.

Une fois dans ce vestibule, M. Seignebos ouvrit une porte à droite.

--Entrez là, dit-il à maître Folgat, et attendez. Je monte chez le
comte, dont la chambre est au premier, et je vous envoie la comtesse.

Le jeune avocat obéit, et il se trouva dans un vaste salon largement
éclairé par trois portes-fenêtres ouvrant de plain-pied sur le jardin.
Ce salon avait dû être superbe jadis. De belles menuiseries peintes en
blanc, rehaussées de filets et d'arabesques d'or, lambrissaient les
murs. Au plafond, une vaste composition allégorique représentait des
amours joufflus folâtrant dans un ciel étoilé.

Mais le temps avait promené ses doigts crasseux sur toutes ces
magnificences d'un autre siècle, effacé à demi les peintures, terni l'or
des arabesques, fané l'azur du plafond et écaillé les amours. Et certes
l'ameublement n'était pas fait pour atténuer la mélancolie de ces
ruines. Aux fenêtres, pas de rideaux. Sur la cheminée, une pendule et
des candélabres à moitié brisés. Puis çà et là, et comme au hasard, des
meubles disparates arrachés à l'incendie du Valpinson, des chaises, des
canapés, des fauteuils et une table ronde toute disloquée et noircie par
les flammes.

Mais qu'importaient à maître Folgat ces détails. Il ne songeait qu'à la
démarche qu'il risquait, et dont il comprenait alors seulement l'audace
extraordinaire et l'étrangeté. Peut-être eût-il battu en retraite s'il
l'eût pu; et il n'avait pas trop de toute sa volonté pour dominer son
trouble.

Enfin, il entendit un pas rapide et léger dans le vestibule, et presque
aussitôt la comtesse de Claudieuse parut. C'était bien elle, telle
qu'elle lui avait été décrite par Jacques, calme, grave et sereine,
comme si son âme eût plané bien au-dessus des passions humaines.

Loin d'altérer son exquise beauté, les événements terribles qui se
succédaient depuis un mois lui avaient mis au front comme une auréole
divine. Elle avait quelque peu maigri, cependant. Et le cercle de bistre
qui entourait ses yeux et le désordre de ses cheveux admirables
trahissaient la fatigue et les angoisses des longues nuits passées au
chevet de son mari.

Pendant que maître Folgat s'inclinait:

--Vous êtes le défenseur de monsieur de Boiscoran, monsieur?
demanda-t-elle.

--Oui, madame, répondit le jeune avocat.

--Vous désirez me parler, à ce que vient de me dire le docteur...

--Oui, madame.

D'un geste de reine, elle montra un siège, et s'asseyant elle-même:

--Je vous écoute, monsieur, dit-elle.

Non sans une importune palpitation au cœur, maître Folgat commença:

--Je dois d'abord, madame, vous exposer la situation de mon client.

--C'est inutile, monsieur, je la connais.

--Vous savez alors, madame, qu'il vient d'être renvoyé devant la cour
d'assises, et qu'il peut être condamné!

D'un mouvement douloureux, elle secoua la tête, et doucement:

--Je sais, monsieur, que le comte de Claudieuse a été victime du plus
lâche des attentats, que sa vie est en péril, qu'avant peu, s'il ne
survient un miracle de Dieu, je n'aurai plus de mari, mes enfants
n'auront plus de père...

--Mais monsieur de Boiscoran est innocent, madame!

Une profonde surprise se peignit sur les traits de Mme de Claudieuse,
et fixant maître Folgat:

--Qui donc est l'assassin? interrogea-t-elle.

Ah! ce n'est pas sans peine que le jeune avocat arrêta sur ses lèvres ce
seul mot terrible: «Vous!», qui montait au fond de sa conscience
révoltée.

Mais il songea au succès de sa mission, et au lieu de répondre:

--Pour un accusé, madame, reprit-il, pour un malheureux à la veille du
jugement, un avocat est un confesseur auquel il ne cache rien.
J'ajouterai que le défenseur a la discrétion du prêtre, et qu'il sait
oublier les secrets qui lui ont été confiés.

--Je ne comprends pas, monsieur...

--Mon client, madame, avait un moyen bien simple de se disculper,
c'était de dire toute la vérité. Il a mieux aimé risquer son bonheur que
de compromettre celui d'une autre personne...

La comtesse eut un geste d'impatience.

--Mes moments sont comptés, monsieur, interrompit-elle. Veuillez vous
expliquer plus clairement.

Mais maître Folgat était aussi loin que possible.

--Je suis chargé par monsieur de Boiscoran, madame, reprit-il, de vous
remettre une lettre.

La surprise de Mme de Claudieuse parut se changer en stupeur.

--À moi! fit-elle. À quel titre?

Sans mot dire, le jeune avocat tira de son portefeuille la lettre de
Jacques, et la tendant à la comtesse:

--La voici, dit-il.

Elle la prit, d'une main qui ne tremblait pas, et l'ouvrit lentement.
Mais, dès qu'elle l'eut parcourue, se dressant en pied, pourpre et les
yeux pleins d'éclairs:

--Savez-vous ce que contient cette lettre, monsieur? s'écria-t-elle.

--Oui.

--Vous savez que monsieur de Boiscoran ose m'y appeler de mon nom de
jeune fille, Geneviève, comme mon mari, comme mon père!

Le moment décisif venu, maître Folgat avait tout son sang-froid.

--Monsieur de Boiscoran, madame, prétend qu'il vous nommait ainsi
autrefois... rue des Vignes... au temps où vous l'appeliez Jacques...

La comtesse paraissait abasourdie.

--Mais c'est infâme, monsieur, balbutia-t-elle, ce que vous dites là!
Quoi! monsieur de Boiscoran a pu vous dire que moi, la comtesse de
Claudieuse, j'ai été... sa maîtresse.

--Il me l'a dit, oui, madame, et il affirme que peu d'instants avant
l'incendie, il était près de vous, et que s'il avait les mains noircies,
c'est qu'il venait de brûler votre correspondance et la sienne...

Elle se redressa sur ces mots, et d'une voix vibrante:

--Et vous avez pu croire cela! s'écria-t-elle, vous?... Ah! le premier
crime de monsieur de Boiscoran n'est rien, comparé à celui-ci! Il ne lui
suffisait pas d'avoir incendié notre maison et de nous avoir ruinés, il
veut nous déshonorer. Il ne lui suffit pas d'avoir pris la vie du mari,
il lui faut l'honneur de la femme!

Elle parlait si haut que du vestibule on devait entendre les éclats de
sa voix.

--Plus bas, madame, de grâce, fit maître Folgat, plus bas...

Elle le foudroya d'un regard de mépris souverain, et haussant encore le
ton:

--Oui, continua-t-elle, je conçois que vous ayez peur d'être entendu...
Mais moi, qu'ai-je à craindre! Je voudrais que l'univers entier nous
écoutât et nous jugeât. Plus bas, dites-vous. Pourquoi plus bas!
Pensez-vous donc que si monsieur de Claudieuse n'était pas mourant,
celle lettre ne serait pas déjà entre ses mains! Ah! il saurait faire
justice de cette lettre infâme, lui!... Tandis que moi, une femme!...
Jamais je n'avais compris si terriblement que tout le monde croit mon
mari perdu, et que je vais rester seule au monde, sans protecteur, sans
amis...

--Mais, madame, monsieur de Boiscoran vous jure le secret le plus
absolu...

--Le secret de quoi? De vos lâches insultes, de l'abominable intrigue
dont ceci n'est sans doute que le prélude!

Maître Folgat pâlit sous l'outrage.

--Ah! prenez garde, madame, fit-il d'une voix sourde, nous avons des
preuves flagrantes, irrécusables...

D'un geste impérieux, Mme de Claudieuse l'arrêta et, superbe de
douleur, de dédain et de colère:

--Eh bien! s'écria-t-elle, produisez-les, ces preuves! Allez, faites,
agissez, parlez! nous saurons si la vile calomnie d'un criminel peut
entamer l'intacte réputation d'une honnête femme!... Nous verrons si de
cette boue où vous vous débattez, une seule éclaboussure jaillira
jusqu'à moi!

Et jetant aux pieds du jeune avocat la lettre de Jacques, elle gagna la
porte.

--Madame, dit encore maître Folgat, madame!

Elle ne daigna même pas tourner la tête, et elle disparut, le laissant
seul au milieu du salon, si écrasé de stupeur qu'il en perdait jusqu'à
la faculté de réfléchir.

Heureusement, le docteur Seignebos revenait.

--Par ma foi, commença-t-il, je ne me serais jamais imaginé que madame
de Claudieuse prendrait si bien ma trahison... C'est exactement comme à
l'ordinaire qu'elle vient, en vous quittant, de me demander comment j'ai
trouvé son mari, ce matin, et ce qu'il y a à faire. Je lui ai répondu...

Mais le reste de sa phrase s'étouffa dans sa gorge; il s'apercevait
enfin de l'attitude de maître Folgat.

--Ah çà! qu'avez-vous? interrogea-t-il.

Le jeune avocat le regardait de l'air d'un homme pris de vertige.

--J'ai, répondit-il, que je me demande si je veille ou si je rêve! J'ai
que, si cette femme est coupable, son audace passe toute croyance.

--Comment, si... En êtes-vous à douter de sa culpabilité?

Tout en maître Folgat trahissait le plus affreux découragement.

--Eh! le sais-je moi-même, dit-il, ne voyez-vous pas que je n'ai plus ma
tête à moi, que je ne sais plus qu'imaginer ni que croire?

--Oh!...

--C'est ainsi! Et cependant, docteur, je ne suis pas un naïf, et depuis
cinq ans que je plaide au criminel et que je fouille aux plus bas fonds
des couches sociales, j'ai découvert d'étranges choses, rencontré des
types inouïs et écouté d'effroyables confidences...

Le docteur, à son tour, était abasourdi, jusqu'à ce point d'oublier de
tracasser ses lunettes d'or.

--Que vous a donc dit madame de Claudieuse? demanda-t-il.

--Je vous le répéterais, répondit maître Folgat, que vous n'en seriez
pas plus avancé. Il vous eût fallu être là, et la voir, et
l'entendre!... Quelle femme!... Pas un des muscles de son visage ne
tressaillait, son œil restait limpide et clair, nulle émotion n'altérait
le timbre de sa voix. Et de quel air elle me défiait!... Mais tenez,
docteur, je vous en prie, sortons...

Ils sortirent, en effet, et déjà ils étaient au tiers de la longue allée
du jardin, lorsqu'ils aperçurent s'avançant vers eux l'aînée des filles
de la comtesse de Claudieuse, rentrant, avec sa bonne, de la promenade.

M. Seignebos s'arrêta, et serrant le bras du jeune avocat et se penchant
à son oreille:

--Attention! fit-il. La vérité se trouve dans la bouche des enfants,
n'est-ce pas?

--Qu'espérez-vous? murmura maître Folgat.

--Éclaircir un point douteux... Silence, et laissez-moi faire.

Déjà la petite fille arrivait à eux. C'était une gracieuse enfant de
huit à neuf ans, blonde, avec de beaux yeux bleus, grande pour son âge,
et qui avait presque toute l'intelligence d'une jeune fille, sans en
avoir les timidités.

--Bonjour, ma petite Marthe, lui dit le docteur de sa plus douce voix,
qui était fort douce quand il voulait.

--Bonjour, messieurs, répondit-elle avec une jolie révérence.

Se penchant vers elle, M. Seignebos mit un bon baiser sur ses joues
roses, puis la regardant:

--Mais tu as l'air toute triste, Marthe, ajouta-t-il.

--C'est que papa et ma petite sœur sont bien malades, monsieur, dit-elle
avec un gros soupir.

--Et aussi parce que tu regrettes le Valpinson...

--Oh, oui!

--C'est cependant bien joli, ici, et tu as pour jouer un grand jardin.

Elle secoua la tête, et baissant la voix:

--C'est vrai que c'est joli, dit-elle, seulement... j'y ai peur.

--Et de quoi, ma mignonne?

Elle montra les statues, et toute frissonnante:

--Le soir, répondit-elle, à la brune, il me semble toujours qu'elles
remuent, et je crois voir des personnes qui se cachent derrière les
arbres, comme l'homme qui a voulu tuer papa...

--Il faut chasser ces vilaines idées, mademoiselle, interrompit maître
Folgat.

Mais M. Seignebos ne le laissa pas poursuivre:

--Comment, Marthe, tu es si peureuse que cela! Je te croyais, au
contraire, très brave... Ton papa m'avait affirmé que, la nuit de
l'incendie du Valpinson, tu n'avais pas été effrayée du tout.

--Papa a dit la vérité.

--Et cependant, quand tu as été réveillée par les flammes, ce devait
être terrible...

Oh! ce n'est pas les flammes qui m'ont réveillée, docteur.

--Pourtant, quand le feu a éclaté...

--Je ne dormais pas plus qu'en ce moment, docteur, parce que j'avais été
réveillée par le bruit de la porte que maman avait fermée très fort en
rentrant.

Un même pressentiment terrible fit tressaillir le médecin et l'avocat.

--Tu dois te tromper, Marthe, reprit le docteur, ta maman n'était pas
rentrée, au moment de l'incendie...

--Pardonnez-moi, monsieur...

--Non, tu te trompes...

La fillette se redressa, et de cette mine grave que prennent les enfants
lorsqu'ils voient qu'on doute de leur parole:

--Je suis sûre de ce que je dis, insista-t-elle, et je me souviens très
bien de tout. On m'avait couchée à l'heure ordinaire, et comme j'étais
très lasse d'avoir joué, je m'étais endormie tout de suite... Pendant
que je dormais, maman est sortie, mais en rentrant, elle m'a réveillée.
Sitôt rentrée, elle est allée se pencher sur le lit de ma petite sœur,
et elle l'a regardée un bon moment d'un air si triste que j'ai eu envie
de pleurer. Après cela, elle est allée s'asseoir près de la fenêtre, et
de mon lit, n'osant lui parler, je voyais de grosses larmes rouler le
long de ses joues, quand un coup de fusil a retenti au-dehors...

C'est un regard d'angoisse qu'échangeaient maître Folgat et M.
Seignebos.

--Ainsi, ma mignonne, insista le médecin, tu es bien certaine que ta
maman était dans votre chambre, quand on a tiré un premier coup de
fusil?

--Certainement, docteur. Et même, en l'entendant, maman s'est dressée
toute droite, la tête penchée, comme quelqu'un qui écoute. Presque
aussitôt, le second coup a retenti, maman a levé les bras en l'air, en
s'écriant: «Ô mon Dieu!...», et tout de suite elle est sortie en
courant.

Jamais sourire ne fut plus faux que celui que le docteur Seignebos, non
sans un grand effort de volonté, maintenait sur ses lèvres.

--Tu as rêvé cela, Marthe..., fit-il.

Ce fut la bonne, jusque-là silencieuse, qui répondit:

--Mademoiselle ne rêvait pas, prononça-t-elle. Moi aussi, j'avais
entendu les détonations, et j'avais ouvert la porte de ma chambre pour
savoir ce que ce pouvait être, quand j'ai vu madame traverser le palier
en deux sauts et se lancer dans l'escalier...

--Oh! je ne discute pas, interrompit le docteur, du ton le plus
indifférent qu'il put prendre, qu'importe cette circonstance.

Mais la fillette tenait à achever son récit:

--Maman partie, continua-t-elle, l'inquiétude me prit, et je me soulevai
sur mon lit, prêtant l'oreille... Je ne tardai pas à entendre des bruits
que je ne connaissais pas, des craquements et des pétillements, et aussi
comme des cris dans le lointain. La peur me prenant, je sautai à terre,
et je courus ouvrir la porte. Mais je faillis être renversée par un
tourbillon de fumée et d'étincelles... Pourtant je ne perdis pas la
tête. Je réveillai ma petite sœur, je la pris dans mes bras, et j'allais
essayer de gagner l'escalier quand Cocoleu arriva comme un fou, qui nous
enleva toutes deux et nous emporta...

--Marthe! cria une voix de la maison, Marthe! L'enfant interrompit court
son histoire.

--C'est maman qui m'appelle, dit-elle. (Et, faisant une belle
révérence:) Au revoir, messieurs...

Déjà Marthe avait disparu, que Seignebos et maître Folgat restaient
encore plantés sur leurs pieds, se regardant d'un air de suprême
détresse.

--Nous n'avons plus rien à faire ici, docteur, dit enfin le jeune
avocat.

--En effet, rentrons, et même hâtons-nous, car on m'attend peut-être...
Vous déjeunez avec moi...

Ils se retirèrent alors, la tête basse, et à ce point abîmés dans leurs
réflexions qu'ils oubliaient de rendre les coups de chapeau qu'on leur
tirait le long des rues, circonstance qui fut remarquée de plusieurs
bourgeois.

En arrivant chez lui:

--Deux couverts, dit le docteur à son domestique, et monte une bouteille
de vin de Médis... (Et lorsqu'il eut conduit l'avocat à son cabinet de
travail:) Maintenant, commença-t-il, que pensez-vous de l'aventure?

Maître Folgat eut un geste de douloureux abattement.

--Je m'y perds! murmura-t-il.

--Peut-on admettre que madame de Claudieuse ait fait le mot à sa fille?

--Non.

--Et à sa femme de chambre?

--Encore moins. Une femme de cette trempe ne se confie à personne; elle
combat, triomphe ou succombe seule.

--Donc la bonne et l'enfant nous ont dit la vérité.

--Je le crois fermement.

--C'est ma conviction... Alors, elle n'est pour rien dans le meurtre de
son mari?

--Hélas!

Ce que maître Folgat ne remarquait pas, c'est qu'un victorieux sourire
éclairait la physionomie du docteur Seignebos. Il avait retiré ses
lunettes d'or, et les essuyant vigoureusement:

--Si la comtesse était innocente, reprit-il, Jacques serait donc
coupable! Jacques nous aurait donc dupés tous...

Maître Folgat secouait la tête.

--De grâce, docteur, fit-il avec un effort, ne me pressez pas ainsi,
laissez-moi me recueillir, rassembler mes idées. Je suis épouvanté de
mes conjectures. Non, monsieur de Boiscoran ne nous a pas menti, et
assurément madame de Claudieuse a été sa maîtresse. Non, il ne nous a
pas trompés, et certainement le soir du crime, il a eu une entrevue avec
la comtesse. Marthe ne nous a-t-elle pas dit que sa mère était sortie?
Où allait-elle, sinon au rendez-vous? Seulement...

Il hésitait.

--Oh! allez, allez, dit le médecin, vous n'avez rien à craindre de
moi...

--Eh bien, il se pourrait qu'après que madame de Claudieuse a eu quitté
monsieur de Boiscoran, la fatalité s'en fût mêlée. Monsieur de Boiscoran
nous a conté comment les lettres qu'il brûlait s'étaient enflammées tout
à coup, avec une telle violence qu'il en avait été effrayé. Qui nous dit
qu'une flammèche emportée par le vent n'a pas mis le feu aux paillers!
Tirez les conséquences. Au moment de se retirer, monsieur de Boiscoran
aperçoit ce commencement d'incendie; il court essayer de l'éteindre; ses
efforts sont inutiles, la flamme gagne de proche en proche, elle
grandit, elle illumine déjà toute la façade du château... À ce moment,
monsieur de Claudieuse sort... Monsieur de Boiscoran se croit surpris,
il voit ses amours dévoilées, son mariage rompu, sa vie manquée, son
avenir brisé, son bonheur anéanti... Il perd la tête, il ajuste le
comte, il fait feu et s'enfuit éperdu... Et ainsi s'explique la
maladresse des coups et aussi cette circonstance jusqu'ici inexplicable
d'un assassinat tenté avec du plomb de chasse...

--Malheureux! interrompit le docteur.

--Quoi! Qu'ai-je dit?

--Gardez-vous de jamais répéter ceci. Telle est l'effroyable
vraisemblance de votre hypothèse que, si elle s'ébruitait, vous ne
trouveriez plus personne pour vous croire le jour où vous direz la
vérité.

--La vérité!... Vous pensez donc que je m'abuse?

--Positivement. (Et rajustant ses lunettes:) Ce que je ne pouvais
admettre, reprit M. Seignebos, c'était que madame de Claudieuse eût de
sa main fait feu sur son mari... J'avais raison. Elle n'a pas commis le
crime, matériellement, elle l'a seulement commandé...

--Oh!...

--Serait-elle donc la première? Voilà mon hypothèse, à moi: avant de
rejoindre Jacques au rendez-vous, madame de Claudieuse avait pris son
parti et combiné ses mesures. L'assassin était à son poste. Si elle eût
réussi à ramener Jacques, le complice désarmait son fusil et allait
tranquillement se coucher. N'ayant pu obtenir que Jacques renonçât à son
mariage, résolue à se faire libre pour l'empêcher, elle a donné le
signal, l'incendie a été allumé et on a tiré sur le comte.

Le jeune avocat ne semblait pas absolument convaincu.

--En ce cas, il y aurait eu préméditation, objecta-t-il, et alors,
comment le fusil n'était-il chargé que de cendrée?

--C'est que le complice manquait d'intelligence... Encore bien qu'il eût
prévu où tendait le docteur, maître Folgat se dressa vivement.

--Toujours Cocoleu! fit-il.

Du bout du doigt, M. Seignebos se toucha le front.

--Quand une idée est entrée là, répondit-il, elle y est solidement
fixée... Oui, madame de Claudieuse a un complice, et ce complice est
Cocoleu. Et si l'intelligence lui a fait défaut, vous voyez jusqu'où ce
misérable idiot pousse le dévouement et la discrétion...

Si vous dites vrai, docteur, jamais nous n'aurons la clef de cette
affaire, car jamais Cocoleu ne parlera...

--Ne jurez de rien. On m'a proposé un expédient...

Il fut interrompu par l'entrée brusque de son domestique.

--Monsieur, lui dit ce brave garçon, il y a en bas un gendarme qui vous
amène un individu qu'il faudrait faire admettre d'urgence à l'hôpital.

--Qu'ils montent, répondit le médecin. (Et pendant que le domestique
courait remplir la commission:) Voilà mon expédient, maître Folgat, dit
M. Seignebos. Attention...

Un pas pesant ébranlait déjà l'escalier, et presque aussitôt un gendarme
parut, qui, d'une main, tenait un violon, et de l'autre aidait à marcher
un pauvre diable.

«Goudar!» faillit s'écrier maître Folgat.

C'était Goudar, en effet, mais en quel état! Les vêtements déchirés et
tachés de boue, pâle, l'œil hagard, la barbe et les lèvres souillées
d'une écume blanchâtre.

--Voilà l'histoire, major, prononça le gendarme. Ce particulier jouait
du violon dans la cour de la caserne, et nous étions plusieurs aux
fenêtres quand, tout à coup, nous l'avons vu tomber par terre et se
rouler, et se tordre, et se débattre en hurlant et en écumant comme un
loup enragé. Nous l'avons ramassé, soigné, et je vous l'amène pour
savoir...

--Laissez-nous seuls avec lui, ordonna le médecin.

Le gendarme sortit, et la porte fermée:

--Quel métier! s'écria Goudar d'un accent d'invincible dégoût.
Regardez-moi un peu!... Quelle honte si ma femme me voyait ainsi. Pouah!

Et sortant un mouchoir de sa poche, il s'essuyait le visage et retirait
de sa bouche un petit morceau de savon.

--L'important, dit le docteur, c'est que vous avez si bien joué votre
rôle d'épileptique que les gendarmes y ont été pris.

--Belle malice, en vérité, et bien honorable surtout!

--Malice excellente, puisque, grâce à elle, avant une heure vous serez à
l'hôpital. On vous placera dans le quartier de Cocoleu, et je vous
verrai tous les matins... À vous d'agir...

--Soyez tranquille, répondit l'homme de la préfecture, j'ai mon idée.
(Puis se tournant vers maître Folgat:) Me voilà prisonnier, ajouta-t-il,
mais mes précautions sont prises. C'est à vous que l'agent que j'ai
envoyé en Angleterre fera parvenir ses renseignements. J'ai, de plus, un
service à vous demander: j'ai écrit à ma femme de vous adresser mes
lettres; vous me les ferez parvenir par le docteur... Sur quoi, me voilà
prêt à devenir le compagnon de Cocoleu et bien résolu à gagner la maison
de la rue des Vignes.

M. Seignebos avait signé le billet d'admission. Il rappela le gendarme
et, après l'avoir loué de son humanité, il le pria de conduire «ce
pauvre diable» à l'hôpital.

Et resté seul avec maître Folgat:

--À présent, cher maître, dit-il, convenons de nos faits. Devons-nous
parler du récit de Marthe et des projets de Goudar?... Non, car
Galpin-Daveline veille, et il suffirait d'un soupçon arrivant jusqu'à
l'accusation pour tout faire échouer. Donc, bornez-vous à rapporter à
Jacques votre entrevue avec madame de Claudieuse, et sur tout le reste,
silence!



XVI


Comme presque tous les gens très fins, le docteur Seignebos avait cette
faiblesse d'attribuer aux autres une partie de sa clairvoyance.

M. Galpin-Daveline veillait assurément, mais non pas avec l'âpre
attention qu'on eût dû attendre d'un tel ambitieux. Avisé le premier de
la décision de la chambre des mises en accusation, il se sentit délivré
des angoisses qui le torturaient. Il respira. De remords, il n'en eut
pas l'ombre. Il n'eut pas un regret... Il ne songea pas que ce prévenu
que la chambre renvoyait devant la cour d'assises avait été son ami
autrefois, et un ami dont il était fier, dont l'hospitalité
l'enchantait, dont il avait sollicité l'alliance... Non! Ce qu'il se
dit, c'est qu'ayant hasardé une partie scabreuse, dont son avenir était
l'enjeu, il venait de la gagner haut la main.

Évidemment, sa responsabilité était loin d'être dégagée, mais son rôle
de magistrat instructeur était terminé. Il n'avait pas à paraître aux
débats. Quoi qu'il advînt, il échappait, pensait-il, à la réprobation
qui l'eût frappé si son enquête eût abouti à une ordonnance de non-lieu.

Il ne se dissimulait pas que jamais il ne serait vu d'un bon œil à
Sauveterre, que ses relations y resteraient pénibles, que jamais
volontiers une main ne serrerait la sienne! Il s'en inquiétait peu.
Sauveterre, une misérable sous-préfecture de cinq mille âmes! Il
espérait bien n'y plus moisir longtemps, et qu'un brillant avancement
allait récompenser son audace et le délivrer des sottes
récriminations... Ailleurs, dans la ville où il serait nommé--une grande
ville, supposait-il--, l'éloignement atténuerait et effacerait même ce
que sa conduite avait eu d'odieux. Il ne lui resterait du passé que la
réputation d'un de ces magistrats étonnants, comme les dépeignent les
formulaires, «qui sacrifient tout à l'intérêt sacré de la justice, qui
placent l'inflexible devoir bien au-dessus de toutes ces considérations
qui troublent et émeuvent le vulgaire, dont l'âme est comme un roc où
viennent se briser, impuissantes, toutes les passions humaines». Et avec
une telle réputation, son savoir-faire et son envie de parvenir, les
occasions ne lui manqueraient plus de se produire, de montrer sa valeur,
de se rendre utile, indispensable... Il se voyait escaladant l'échelle
périlleuse des hautes situations. Il se voyait à Bordeaux, à Lyon, à
Paris...

C'est dans les draps de pourpre d'un premier succès qu'il s'endormit ce
soir-là. Et le lendemain, rien qu'à le voir traverser les rues, plus
roide et plus hautain qu'à l'ordinaire, les lèvres pincées, le regard
froid et dur, les bourgeois observateurs comprirent qu'il devait y avoir
du nouveau.

Il faut que les affaires de M. de Boiscoran aillent bien mal, se
dirent-ils, pour que M. Galpin-Daveline soit si fier.

C'est chez le procureur de la République qu'il se rendait. Le prétexte
de sa visite était le besoin de quelques signatures, qu'en toute autre
occasion il eût envoyé prendre par son greffier. La vérité est qu'il
avait sur le cœur les sévères reproches de M. Daubigeon, et qu'il
comptait savourer le régal d'une revanche.

Il trouva le vieux collectionneur au milieu de ses bouquins chéris,
comme toujours, et plus que jamais d'une humeur massacrante. N'importe!
Il lui soumit les pièces à signer, et, cette besogne faite, tout en
replaçant les paperasses dans une serviette à son chiffre:

--Eh bien! cher procureur, demanda-t-il d'un ton dégagé, vous connaissez
l'arrêt?... Qui de nous deux avait raison?

M. Daubigeon haussa les épaules.

--C'est entendu, gronda-t-il, je ne suis plus qu'un vieil imbécile, un
maniaque, je l'avoue, je me rends à l'évidence, et comme l'homme
d'Horace,

     Stultum me fateor, liceat concedere veris, At que etiam insanum...

--Vous plaisantez... Que serait-il arrivé, pourtant, si je vous avais
écouté?

--Je ne tiens pas à le savoir.

--Monsieur de Boiscoran n'en eût été ni plus ni moins renvoyé devant le
jury.

--Peut-être...

--Tout autre que moi eût aussi bien recueilli les preuves qui
établissent irrévocablement sa culpabilité.

--C'est une question.

--Et j'aurais entravé ma carrière en me faisant la réputation d'un de
ces magistrats timides qu'un rien arrête...

--C'est une réputation qui en vaut bien une autre, interrompit le
procureur de la République.

Il s'était juré de ne rien répondre que par monosyllabes, mais la colère
lui faisait oublier son serment.

--Un autre que vous, reprit-il d'un ton amer, ne se serait pas
uniquement attaché à prouver que monsieur de Boiscoran était le
coupable...

--Je l'ai prouvé, c'est vrai.

--Un autre que vous eût cherché le mot de cette énigme.

--Mais je l'ai, ce me semble.

D'un air ironique, M. Daubigeon s'inclina.

--Mes compliments, fit-il. On est heureux de si bien connaître la fin
des choses,

_Felix qui potuit rerum cognoscere causas_;

seulement vous vous abusez peut-être. Vous êtes un juge d'instruction
très fort, mais je suis plus vieux que vous dans le métier. Plus je
réfléchis à cette affaire, moins je me l'explique. Si vous savez si bien
tout, expliquez-moi donc le mobile du crime, car enfin on ne risque pas
l'échafaud ou le bagne sans un intérêt considérable, positif, évident...
Où est l'intérêt de Jacques? Vous allez me répondre qu'il haïssait
monsieur de Claudieuse? Est-ce bien une réponse? Voyons, fouillez un peu
votre conscience... Mais, baste! personne n'aime à descendre en
soi-même,

_Nemi in sese tentat descendere..._

M. Daveline en était presque à regretter d'être venu. Il avait pensé
trouver M. Daubigeon fort penaud, et voilà que pas du tout.

--La chambre des mises en accusation n'a pas eu vos scrupules, fit-il
sèchement.

--Non, mais les jurés peuvent les avoir. Il en est d'intelligents
quelquefois...

--Les jurés condamneront monsieur de Boiscoran sans hésitation.

--Je n'en mettrais pas la main au feu.

--Vous l'y mettriez si vous saviez qui prendra la parole.

--Oh!...

--L'accusation sera soutenue par monsieur Du Lopt de la Gransière
lui-même...

--Malepeste!

--Prétendriez-vous nier son talent? Visiblement, le juge d'instruction
s'irritait, ses oreilles rougissaient, et par contre M. Daubigeon
semblait recouvrer toute sa belle humeur.

--Dieu me garde, répondit-il, de nier l'éloquence de monsieur Du Lopt de
la Gransière, c'est un homme très fort et qui rarement manque son homme.
Seulement vous savez... il en est des réquisitoires comme des livres,
ils ont leurs destinées, _habent sua fata..._ Jacques sera bien défendu.

--Je ne crains guère maître Magloire.

--Mais l'autre, maître Folgat...

--Un jeune homme, sans autorité. Je redouterais bien autrement maître
Lachaud.

--Connaissez-vous leur système de défense? C'était bien là que le bât
blessait M. Galpin-Daveline, mais loin d'en rien laisser paraître:

--Pas du tout, répondit-il, mais que m'importe! Les amis de monsieur de
Boiscoran avaient d'abord songé à tirer parti de Cocoleu, ils y ont
renoncé. Je suis sûr de ce fait. Le commissaire de police que j'avais
chargé d'avoir l'œil de ce côté m'a assuré que le docteur Seignebos ne
s'occupait même plus de ce pauvre idiot...

M. Daubigeon souriait d'un sourire ironique, et bien plus pour taquiner
M. Daveline que parce qu'il le pensait réellement.

--Prenez garde, dit-il, ne vous fiez pas aux apparences; vous avez
affaire à des gens très fins. Je vous l'ai toujours dit, Cocoleu est
peut-être le nœud de l'affaire... Précisément parce que monsieur de la
Gransière portera la parole, vous devez trembler. S'il allait
échouer!... C'est à vous qu'il s'en prendrait de l'échec, et de sa vie
il ne vous le pardonnerait. Or, il peut échouer. Il y a loin de la coupe
aux lèvres,

_Multa cadunt inter calicem supremaque labra_,

et je suis l'avis de mon vieux Villon,

«Rien ne m'est seur que la chose incertaine...»

À l'accent du procureur de la République, M. Daveline comprit bien qu'il
ne gagnerait rien à discuter davantage.

--Advienne que pourra! interrompit-il. L'approbation de ma conscience me
suffit.

En se hâtant, de peur d'une réplique, d'expédier les formules de
politesse, il sortit; et, tout en descendant l'escalier:

--C'est perdre son temps, grommelait-il, que de vouloir raisonner avec
un bonhomme pour qui les événements ne sont plus que des prétextes à
citations.

Mais il avait beau se débattre, c'en était fait de sa belle assurance.
M. Daubigeon venait de lui montrer un péril qu'il n'avait pas prévu. Et
quel péril! La rancune d'un des personnages les plus influents de la
magistrature, d'un de ces hommes bilieux et froids qui ne pardonnent
pas.

M. Daveline avait bien songé à la possibilité d'un échec, c'est-à-dire
d'un acquittement. Mais il n'avait pas réfléchi aux conséquences de cet
échec. Qui en serait atteint? Le ministère public surtout, puisqu'en
France le ministère public fait de l'accusation une question personnelle
et s'estime offensé et humilié s'il manque son homme. Or,
qu'adviendrait-il en ce cas? C'est que Du Lopt de la Gransière s'en
prendrait au juge d'instruction. «C'est dans votre travail, lui
dirait-il, que j'ai puisé les éléments de mon réquisitoire. Si je n'ai
pas obtenu une condamnation, c'est que votre travail était incomplet. On
n'expose pas un homme comme moi à l'humiliation d'un acquittement, et
surtout dans une affaire dont le retentissement doit être immense. Vous
ne savez pas votre métier.»

Une telle parole était une disgrâce positive. C'était, au lieu de
l'avancement tant rêvé, l'exil pour la vie, en Algérie ou en Corse...

M. Galpin-Daveline en frissonnait. Il se voyait enseveli sous les
décombres de ses châteaux en Espagne. Et fatalement, il repassait une
fois de plus tous les détails de l'instruction, analysant toutes les
preuves qu'il avait fournies, pareil au soldat qui, à la veille d'une
bataille, s'assure de l'état de ses armes.

Véritablement, il ne découvrait qu'une seule objection: celle du
procureur de la République. Où était l'intérêt de Jacques à commettre un
si grand crime?

Là, évidemment, est le défaut de la cuirasse, pensait-il, et j'agirai
sagement en en prévenant M. de la Gransière. Les défenseurs de Jacques
sont fort capables de faire de cet argument le pivot de leurs
plaidoiries.

Et quoi qu'il en eût dit à M. Daubigeon, il les craignait beaucoup, ces
défenseurs. Il n'ignorait pas l'influence énorme que maître Magloire
devait à l'intégrité de sa vie et à son désintéressement. Il savait fort
bien qu'il suffisait que maître Magloire se chargeât d'une affaire pour
qu'on l'estimât bonne. On disait de lui: «Il peut se tromper, mais ce
qu'il plaide, il le croit.»

Quelle action un tel homme ne devait-il pas avoir, non sur des
magistrats qui arrivent à l'audience avec une opinion inébranlable, mais
sur des jurés qui subissent l'impression du moment et se laissent
enlever par un discours? Maître Magloire, c'est vrai, n'avait pas cette
éloquence dramatique qui fait vibrer les entrailles des foules, mais
maître Folgat l'avait, lui.

M. Galpin-Daveline avait pris des informations, et un de ses amis de
Paris lui avait répondu:

«Se défier du Folgat. Logicien bien
autrement dangereux que Lachaud, il possède à un égal degré l'art
de troubler la conscience des jurés, de les émouvoir, de leur
tirer des larmes et de leur arracher un verdict d'acquittement.
Redouter surtout avec lui les incidents d'audience, car il a
toujours quelque surprise en réserve!»

Voilà mes adversaires, pensait M. Daveline. Quelle surprise me
réservent-ils? Ont-ils véritablement renoncé à se servir de Cocoleu?

Il n'avait aucune raison de se défier de son commissaire de police, et
cependant son inquiétude devint si grande qu'il se détourna de son
chemin pour passer à l'hôpital.

La sœur supérieure, comme de raison, le reçut avec toutes les marques
d'une profonde déférence, et dès qu'il s'informa de Cocoleu:

--Voulez-vous le voir, monsieur? lui demanda-t-elle.

--J'avoue, ma sœur, que j'en serais bien aise.

--Venez avec moi, alors.

C'est dans le jardin qu'elle le conduisit, et là, s'adressant à un
jardinier:

--Où est l'idiot? interrogea-t-elle.

L'homme planta sa bêche en terre, et de ce respect doucereux qui est le
trait distinctif de tous les employés des maisons religieuses:

--L'idiot est dans l'allée du fond, ma mère, à cette place qu'il a
choisie, vous savez, et d'où on ne peut le faire partir...

Bientôt, en effet, M. Daveline et la supérieure l'aperçurent.

On lui avait retiré les haillons qu'il portait à son entrée, et on lui
avait donné l'uniforme de l'hôpital, une grande capote grise et un
bonnet de coton. Il n'en avait pas la mine plus intelligente, mais il
était moins repoussant. Assis à terre, il jouait avec des cailloux.

--Eh bien! mon garçon, lui demanda M. Daveline, comment te trouves-tu
ici?

Il leva sa face hébétée, arrêta son œil morne sur la supérieure, mais ne
répondit pas.

--Veux-tu revenir au Valpinson? continua le juge.

Il tressaillit, mais ne desserra pas les dents.

--Voyons, insista M. Daveline, réponds, et je te donnerai une pièce de
dix sous.

Baste! Cocoleu s'était remis à jouer.

--Voilà comme il est toujours, monsieur, déclara la supérieure.
Personne, depuis qu'il est ici, n'a pu lui tirer un mot. Promesses,
menaces, rien n'y fait. Un jour, pour tenter une expérience, au lieu de
lui donner son déjeuner, je lui ai dit: «Tu n'auras à manger que quand
tu m'auras dit: "J'ai faim!..."» Au bout de vingt-quatre heures, j'ai dû
lui rendre sa pitance; il se serait laissé périr d'inanition plutôt que
d'articuler une syllabe...

--Qu'en pense monsieur Seignebos?

--Le docteur ne veut plus en entendre parler, répondit la supérieure.
(Et levant les yeux au ciel:) Ce qui prouve bien, ajouta-t-elle, que
sans une intervention de la Providence, jamais ce malheureux n'eût
dénoncé le crime dont il a été témoin... (Et tout de suite, revenant aux
choses de la terre:) Mais ne nous débarrassera-t-on pas bientôt de ce
pauvre idiot qui est une lourde charge pour notre hôpital? Puisqu'il
trouvait à vivre dans son village, pourquoi ne pas l'y renvoyer? Nos
malades et nos vieillards sont nombreux, et nous avons peu de place.

--Il faut attendre, ma sœur, que le procès de monsieur de Boiscoran soit
terminé, répondit le juge d'instruction.

La supérieure eut un geste résigné.

--C'est ce que le maire m'a déclaré, dit-elle, et c'est bien fâcheux. Je
dois dire pourtant qu'on m'a permis de lui retirer la chambre où il
avait été d'abord consigné. Je l'ai relégué au quartier des fous. Nous
appelons ainsi quatre petites loges entourées d'un mur où nous plaçons
les pauvres insensés qu'on nous confie provisoirement...

Mais elle s'arrêta, le portier de l'hôpital, le sieur Vaudevin,
s'avançait en saluant.

--Qu'est-ce? demanda-t-elle. Vaudevin lui tendit un billet.

--C'est un homme que vous amène un gendarme, répondit-il. Admission
d'urgence...

La supérieure parcourait ce billet signé Seignebos.

--Épileptique, fit-elle, et un peu idiot, il ne nous manquait plus que
cela!... Et étranger, par-dessus le marché! En vérité, monsieur
Seignebos est trop facile. Que ne renvoie-t-il tous ces gens-là se faire
soigner dans leur commune!

Et d'un pas assez leste pour son âge, suivie du portier et de M.
Daveline, elle se dirigea vers le parloir. C'est là qu'on avait fait
entrer le nouveau malade et, affaissé sur un banc, il présentait l'image
achevée du plus parfait abrutissement.

L'ayant examiné une minute:

--Qu'on le mette au quartier des fous, dit-elle, il tiendra compagnie à
Cocoleu. Et qu'on prévienne la sœur pharmacienne. Mais non, j'y vais
moi-même. Monsieur le juge m'excusera...

Et elle sortit, laissant M. Daveline un peu rassuré.

Là n'est pas le danger, pensait-il en se retirant. Et si maître Folgat
compte sur un incident d'audience, ce n'est pas Cocoleu qui le lui
fournira.



XXVII


À l'heure même où le juge d'instruction sortait de l'hôpital, le docteur
Seignebos et maître Folgat se séparaient, après un frugal déjeuner, l'un
pour courir à ses malades, l'autre pour se rendre à la prison.

Le jeune avocat était cruellement préoccupé, c'est la tête basse qu'il
s'en allait le long des rues, et les diplomates bourgeois qui l'épiaient
au passage, comparant sa mine sombre à l'air vainqueur de M. Daveline,
se persuadaient que bien décidément Jacques de Boiscoran était perdu.

En ce moment, c'était presque l'avis de maître Folgat. Il traversait une
de ces phases de morne découragement dont ne savent pas se préserver les
hommes les plus énergiques lorsqu'ils s'acharnent à la poursuite de
quelque but incertain et passionnément désiré.

Les déclarations de la petite Marthe et de la femme de chambre lui
avaient cassé bras et jambes. Après avoir cru bien tenir tous les fils
de l'affaire, voilà que soudain l'écheveau se brouillait plus que
jamais. Et c'était ainsi depuis le commencement. À chaque pas qu'il
avait fait, le problème s'était compliqué de quelque circonstance
inexplicable. À chacun de ses efforts, les ténèbres, au lieu de se
dissiper, s'étaient épaissies. Ce n'était pas qu'il doutât plus qu'avant
de l'innocence de Jacques. Non. Le soupçon qui avait traversé son esprit
s'était évanoui comme l'éclair. Il admettait, avec le docteur Seignebos,
la probabilité d'un complice, Cocoleu sans doute, chargé de l'exécution
matérielle du crime.

Mais quel parti tirer pour la défense de cette hypothèse? Aucun.

Goudar était un habile homme, et sa façon de s'introduire à l'hôpital et
près de Cocoleu révélait un maître. Mais si subtil qu'il fût, et rompu à
toutes les astuces de son métier, parviendrait-il à confesser un gredin
qui se retranchait imperturbablement derrière la feinte imbécillité?

Si encore il eût eu du temps devant soi! Mais les jours étaient comptés,
et il allait être forcé de brusquer ses manœuvres...

C'est à jeter le manche après la cognée, pensait le jeune avocat.

Cependant, il arrivait à la prison. Il sentit la nécessité de refouler
toutes ses angoisses. Et tandis que Blangin le précédait à travers les
corridors en faisant tinter ses clefs, il imposait à son visage
l'expression de la confiance.

--Enfin, c'est vous! s'écria Jacques.

Il avait évidemment souffert terriblement depuis la veille. La fièvre de
l'inquiétude avait gonflé ses traits et injecté ses yeux de sang. Un
tremblement nerveux le secouait.

Pourtant il attendit que le geôlier eût refermé la porte, et alors:

--Qu'a-t-elle dit? demanda-t-il d'une voix rauque.

Minutieusement, maître Folgat rendit compte de sa mission, rapportant
presque textuellement les paroles de Mme de Claudieuse.

--Je la reconnais bien là! s'exclamait le prisonnier. Il me semble
l'entendre... Quelle femme! me défier ainsi!...

Et dans sa colère, il serrait les poings jusqu'à s'enfoncer les ongles
dans la chair.

--Vous le voyez, reprit le jeune avocat, il n'y a pas à essayer de
sortir de notre cercle de défense. Toute nouvelle démarche serait
inutile!...

--Non! interrompit Jacques, non, je n'en resterai pas là! (Et après
quelques secondes de réflexion si toutefois il était en état de
réfléchir:) Pardonnez-moi, mon cher maître, dit-il, de vous avoir exposé
à de tels outrages. J'aurais dû les prévoir, ou, pour mieux dire, je les
prévoyais... Je savais bien que ce n'était pas ainsi que je devais
engager le combat! Mais j'ai été lâche, j'ai eu peur, j'ai reculé.
Insensé!... Comme si je n'avais pas senti qu'il en faudrait toujours
venir au suprême expédient!... Eh bien! j'y arrive aujourd'hui, et mon
parti est pris...

--Que voulez-vous faire!

--Aller trouver la comtesse de Claudieuse, la voir, lui parler...

--Oh!...

--À moi, elle ne niera pas, peut-être! À moi, quand je la tiendrai sous
mon regard, il faudra bien qu'elle avoue le crime dont je suis accusé...

Maître Folgat avait promis au docteur Seignebos de ne point parler des
déclarations de Marthe et de sa bonne, mais il ne s'était pas interdit
de s'en servir.

--Et si madame de Claudieuse n'était pas coupable? fit-il.

--Qui donc le serait?

--Si elle avait un complice?

--Eh bien! elle me le nommera, je l'exige, il le faut... Je ne veux pas
être déshonoré, je suis innocent, je ne veux pas aller au bagne...

Essayer de faire entendre raison à Jacques, c'eût été se montrer aussi
fou que lui.

--Prenez garde, dit simplement le jeune avocat, notre défense est déjà
difficile, ne la rendez pas impossible...

--Je serai prudent.

--Un scandale nous perd sans rémission.

--Soyez sans inquiétude.

Maître Folgat se tut. Comment Jacques s'y prendrait pour sortir de la
prison, il le devinait. Et s'il ne lui demandait pas de détails, c'est
que sa situation de défenseur lui faisait une loi d'ignorer--ou du moins
de paraître ignorer--certaines choses.

--Maintenant, mon cher maître, reprit le prisonnier, un service, s'il
vous plaît...

--Parlez.

--Je voudrais connaître aussi exactement que possible les dispositions
de l'habitation de madame de Claudieuse.

Sans mot dire, maître Folgat prit une feuille de papier et traça le plan
de ce qu'il connaissait de la maison de la rue Mautrec, du jardin, du
vestibule et du salon.

--Et la chambre du comte, interrogea Jacques, où est-elle?

--Au premier étage.

--Vous êtes sûr qu'il ne peut pas se lever?

--Le docteur Seignebos me l'a dit.

Le prisonnier eut un mouvement de joie.

--Alors tout va bien, fit-il, et il ne me reste plus, mon cher
défenseur, qu'à vous prier de dire à mademoiselle de Chandoré que j'ai
besoin de la voir aujourd'hui, le plus tôt possible. Qu'elle vienne
accompagnée seulement d'une des tantes Lavarande. Et, je vous en
conjure, hâtez-vous...

Maître Folgat se hâta si bien que, vingt minutes plus tard, il arrivait
rue de la Rampe.

Mlle Denise était dans sa chambre. Il la fit prier de descendre, et
dès qu'il lui eut dit que Jacques l'attendait:

--Je pars, répondit-elle simplement. (Et, appelant une des demoiselles
Lavarande:) Vite, tante Élisabeth, commanda-t-elle, vite, ton châle et
ton chapeau, je sors et tu viens avec moi.

Le prisonnier comptait si bien sur l'empressement de sa fiancée, que
déjà il s'était fait conduire au parloir lorsqu'elle y arriva, tout
essoufflée de la rapidité de sa course.

Il lui prit les mains, et les pressant contre ses lèvres:

--Ô mon amie, balbutia-t-il, comment vous remercier jamais de votre
sublime fidélité au malheur! Sera-ce assez de toute ma vie, si je la
sauve, pour vous témoigner ma reconnaissance!

Mais il se raidit contre l'attendrissement qui le gagnait, et
s'adressant à la tante Élisabeth:

--Pardonnez-moi, lui dit-il, d'oser vous demander un service qu'une fois
déjà vous avez bien voulu nous rendre... Il serait bien important qu'on
n'entendît rien de ce que j'ai à confier à Denise, et je crains d'être
épié...

Façonnée à l'obéissance passive, la brave demoiselle sortit sans se
permettre une réflexion et alla se mettre au guet dans le corridor.

L'étonnement de Mlle de Chandoré était grand, mais Jacques ne lui
laissa pas le temps de prononcer une parole:

--Ici même, commença-t-il, vous m'avez dit que si je voulais m'évader,
Blangin m'en fournirait les moyens...

La jeune fille recula, et d'un accent de stupeur immense:

--Voudriez-vous donc fuir? balbutia-t-elle.

--Jamais, à aucun prix... Seulement, vous devez vous rappeler que tout
en résistant à vos prières, je vous ai dit qu'un jour peut-être j'aurais
besoin de quelques heures de liberté...

--Je me souviens.

--Je vous ai priée de pressentir le geôlier à ce sujet.

--C'est fait. Avec de l'argent il sera toujours à notre discrétion.

Jacques parut respirer plus librement.

--Eh bien! reprit-il, le moment est venu. Il faut que demain je passe la
soirée hors de la prison. Je voudrais sortir vers neuf heures, je serai
rentré avant minuit...

Mlle Denise l'arrêta.

--Attendez, dit-elle, je vais appeler la femme de Blangin.

Le ménage des geôliers de Sauveterre ressemblait à beaucoup de ménages.
Brutal, exigeant, despote, l'homme se coiffait sur l'oreille, parlait
haut et ferme en roulant de gros yeux, et, de par la raison du plus
fort, prétendait régner. Humble, soumise, résignée en apparence, la
femme baissait la tête, semblait toujours obéir, mais en réalité, de par
le droit de l'intelligence, gouvernait. Quand le mari avait promis, il
fallait encore le consentement de la femme. Dès que la femme s'était
engagée, elle se chargeait de faire vouloir son mari.

Mlle Denise avait donc bien fait de s'adresser tout d'abord à Mme
Blangin. Appelée, elle accourut au parloir, la bouche pleine
d'hypocrites protestations, jurant qu'elle était tout à la dévotion de
sa chère demoiselle, rappelant le temps où elle était au service de M.
de Chandoré, le seul bon temps de sa pauvre vie, soupirait-elle, et
qu'elle regrettait toujours...

--Je sais, interrompit la jeune fille, que vous m'êtes dévouée. Mais
écoutez-moi...

Et vivement elle se mit à expliquer ce qu'elle souhaitait, tandis que
Jacques, retiré un peu à l'écart, dans l'ombre, épiait les impressions
de la femme du geôlier.

Petit à petit, elle redressait la tête, et, quand Mlle Denise eut
achevé:

--Je comprends très bien, répondit-elle, et si j'étais la maîtresse, je
dirais: «C'est fait...» Mais c'est Blangin qui est le maître dans la
prison... Oh! il n'est pas méchant, seulement il tient à son devoir...
Nous n'avons que notre place pour vivre...

--Ne vous l'ai-je pas déjà payée!

--Oh! je sais que mademoiselle n'est pas regardante...

--Vous m'aviez promis de parler de cette affaire à votre mari.

--Je lui en ai bien parlé, seulement...

--Je donnerai la même somme que l'autre fois.

--En or?

--Soit, en or.

Un éclair de convoitise brilla sous les épais sourcils de la geôlière,
et néanmoins, se possédant toujours:

--Moyennant cela, dit-elle, mon homme consentira peut-être. Je vais
l'arraisonner, et je vous l'envoie.

Elle sortit en courant, et dès qu'elle eut disparu:

--Combien donc avez-vous déjà donné à Blangin? demanda Jacques à Mlle
Denise.

--Dix-sept mille francs.

--Ces gens-là nous exploitent indignement!

--Eh! qu'importe l'argent! Que ne sommes-nous ruinés l'un et l'autre, et
que n'êtes-vous libre!

Mais la geôlière n'avait pas été longue à décider son mari. Déjà le pas
lourd de Blangin retentissait dans le corridor, et presque aussitôt il
se montra, son bonnet de laine à la main, la mine obséquieuse et l'œil
inquiet.

--Ma femme m'a tout dit, commença-t-il, et je consens... Seulement, il
faut nous entendre... Ce n'est pas une petite chose que vous me
demandez...

D'un geste, Jacques l'interrompit.

--N'exagérons rien, fit-il. Je ne prétends pas m'évader. Je veux
seulement sortir. Je vous reviendrai, je vous en donne ma parole.

--Pardi! c'est bien ça qui me tourmente! S'il ne s'agissait que de vous
donner définitivement la clef des champs, je vous ouvrirais la prison,
et puis allez, des jambes! Un prisonnier qui s'évade, cela se trouve
tous les jours. Tandis que sortir, vous promener, revenir... Diable! Et
si l'on vous rencontre en ville? Et si l'on vient vous demander pendant
que vous serez dehors? Et si l'on vous voit rentrer? Qu'est-ce que je
répondrai? Je veux bien être mis à pied pour négligence, je suis payé et
je m'en moque. Mais être accusé de complicité et fourré en prison,
halte-là! Je n'en suis plus!

Visiblement, ce n'était qu'une préface.

--Oh! que de paroles perdues! fit Mlle Denise. Expliquez-vous
clairement.

--Voilà. Il est impossible que monsieur passe par la porte. À la
retraite, c'est-à-dire à huit heures du soir, en cette saison, les
soldats de garde s'installent à l'intérieur de la prison, et jusqu'à la
diane, le lendemain, ou autrement dit jusqu'à cinq heures du matin, je
ne puis ni ouvrir ni fermer sans le sergent qui commande le poste...

Voulait-il se faire valoir? Faisait-il les difficultés plus sérieuses
qu'elles n'étaient véritablement?

--Enfin, interrompit Jacques, si vous consentez, c'est qu'il existe un
moyen.

--J'en connais un, déclara le geôlier. (Et trop grossier pour savoir
dissimuler une longue préméditation:) Pour que la chose se fasse,
continua-t-il, monsieur devra sortir de la prison comme s'il s'évadait
pour tout de bon. Le mur qui relie les deux tours n'a pas, à un certain
endroit que j'ai sondé, plus de deux pieds d'épaisseur, et de l'autre
côté, qui donne sur les terrains vagues des anciens remparts, on ne
place jamais de factionnaire. Je procurerai à monsieur un pic et un
levier, et il fera un trou dans ce mur.

Jacques haussa les épaules.

--Et le lendemain, fit-il, quand je serai rentré, comment
expliquerez-vous ce trou béant?

Blangin souriait.

--Bien sûr, répondit-il, je ne dirai pas qu'il a été fait par les rats.
J'ai songé à tout. En même temps que monsieur, sortira par le trou un
prisonnier qui, lui, ne reviendra pas...

--Quel prisonnier?

--Frumence Cheminot, pardi!, qui ne demandera pas mieux que de prendre
sa volée, et qui donnera même un bon coup de main pour percer le mur.
Que monsieur s'entende avec lui, mais sans lui dire, par exemple, que je
suis de l'affaire. Comme cela, quoi qu'il arrive, je ne serai pas
compromis.

Le plan était bon, en effet. Seulement Blangin avait tort de s'en faire
honneur. L'idée était de sa femme.

--Eh bien! dit Jacques, voilà qui est entendu. Procurez-nous le pic et
le levier, montrez-moi l'endroit où il faut attaquer le mur, et je me
charge de Cheminot. Demain, dans la journée, l'argent vous sera remis.

Et il s'apprêtait à suivre le geôlier, qui venait de sortir, quand
Mlle Denise le retint. Levant sur son fiancé ses beaux yeux
tremblants:

--Vous le voyez, Jacques, prononça-t-elle, je n'ai pas hésité à tout
tenter pour vous faire obtenir ces quelques heures de liberté que vous
souhaitiez. Puis-je maintenant vous demander ce que vous en comptez
faire?

Et comme il se taisait:

--Où voulez-vous aller? insista-t-elle.

Un flot de sang empourprait le visage du malheureux, et d'une voix
troublée:

--Je vous en conjure, Denise, dit-il, n'exigez pas que je vous réponde.
Permettez-moi de garder ce secret, le seul que j'aurai jamais pour
vous...

Deux larmes qui tremblaient dans les longs cils de la jeune fille
roulèrent sur ses joues.

--Je vous entends, balbutia-t-elle, je ne vous entends que trop!...
Quoique ne sachant rien de la vie, déjà, en découvrant qu'on me cachait
quelque chose, j'avais eu comme un pressentiment... Désormais je ne puis
plus douter. C'est près d'une femme que vous vous rendrez demain soir...

--Denise! suppliait Jacques à mains jointes, Denise, par pitié!

Elle ne l'écoutait pas. Secouant doucement la tête:

--Près d'une femme, poursuivait-elle, que vous avez aimée sans doute, ou
que vous aimez encore, aux genoux de laquelle vous avez peut-être
murmuré ces mêmes paroles que vous murmuriez à mes genoux! Comment
avez-vous pu vous souvenir d'elle, au milieu de nos angoisses! Elle ne
vous aime donc pas! Comment n'est-elle pas venue, vous sachant
prisonnier et faussement accusé d'un crime abominable?

Jacques n'en pouvait supporter davantage.

--Grand Dieu! s'écria-t-il, plutôt mille fois tout vous dire que de
laisser un soupçon effleurer votre cœur! Écoutez et pardonnez-moi...

Mais elle l'arrêta en lui posant la main sur les lèvres, et toute
palpitante:

--Non, je ne veux rien savoir, dit-elle, rien!... J'ai foi en vous!
Rappelez-vous seulement que vous êtes tout pour moi: l'espérance,
l'avenir, la vie... Si vous m'aviez trompée, je sens bien, malheureuse,
que je ne cesserais pas de vous aimer, mais je sais aussi que je
n'aurais pas longtemps à souffrir...

Éperdu de douleur et d'amour:

--Denise, répétait Jacques, Denise, mon amie adorée, laissez-moi vous
avouer ce qu'est cette femme, et pourquoi il faut que je la voie...

--Non, interrompit-elle, non! Faites ce que vous dit votre conscience,
je crois en vous...

Et au lieu de lui tendre son front comme d'ordinaire, elle s'enfuit en
entraînant la tante Élisabeth, et si vite qu'il se précipitât hors du
parloir, il n'aperçut plus qu'une ombre glissant au fond du corridor.

Jamais encore, jusqu'à ce jour, Jacques n'avait pu prendre sur lui de
haïr véritablement la comtesse de Claudieuse, de cette haine aveugle et
farouche qui ne rêve plus que vengeance.

Bien des fois, sans doute, dans la solitude de sa prison, il l'avait
maudite, mais toujours, au plus fort de ses colères, s'élevait du fond
de son âme un sentiment de miséricorde et de pitié pour cette maîtresse
qu'il avait tant aimée. Car il l'avait adorée follement, il ne se le
dissimulait pas. Il lui avait dû les premières ivresses de son
adolescence, ces sensations âpres ou exquises qu'on ne saurait oublier.
Dans sa cellule même, il tressaillait au souvenir de certaines de ses
attitudes, il revoyait ses yeux noyés de voluptueuses langueurs, il
entendait le timbre charmant de sa voix, il respirait le parfum qu'elle
portait d'habitude.

Situation, avenir, honneur, elle l'avait mis dans le cadre de tout
perdre qu'il se sentait encore bien près de pardonner... Mais lui
enlever le cœur de sa fiancée, lui ravir cet amour ardent et pur comme
la flamme! Ah! c'était combler la mesure.

Et je la ménagerais encore! se disait-il, ivre de rage. J'hésiterais à
la perdre! Je n'en ai plus le droit, c'est l'existence de Denise que je
défends...

Plus que jamais, il était résolu à l'expédition du lendemain, sentant
bien que le courage ne lui manquerait plus.

Précisément--et c'était une adresse du geôlier--, c'est Cheminot qui fut
chargé de le reconduire à sa cellule, et selon l'expression des geôles,
de l'y «boucler». Il le fit entrer, et tout de suite, carrément, il lui
exposa ce qu'il attendait de lui.

Sur la foi de Blangin, il était persuadé qu'à la seule idée de s'évader,
le vagabond allait bondir de joie. Il n'en fut pas ainsi. La visage
souriant de Frumence Cheminot s'assombrit, et se grattant l'oreille d'un
air perplexe:

--C'est que, répondit-il, faites excuse, je n'ai pas du tout envie de
m'ensauver.

Jacques en tressauta de stupeur sur sa chaise. Cheminot lui refusant son
concours, c'était sa sortie manquée, ou tout au moins remise.

--Parlez-vous sérieusement, Frumence? demanda-t-il.

--Dame! oui, mon pauvre monsieur! Ici, voyez-vous, je ne suis point mal,
j'ai un bon lit, je mange deux fois tous les jours, je n'ai rien à faire
et j'attrape par-ci par-là, de l'un ou de l'autre, quelques sous pour
m'acheter du vin et du tabac.

--Mais la liberté, mon brave...

--Eh bien! quoi, on me la rendra... Je n'ai point commis de crime,
n'est-ce pas? J'ai escaladé un brin le mur d'un verger; on n'est pas
pendu pour ça. J'ai consulté monsieur Magloire et il m'a dit tout net
mon affaire. Je passerai en police correctionnelle et j'en aurai pour
trois ou six mois. Ce n'est pas le diable à tirer. Tandis que si je
m'évade, on mettra les gendarmes à mes trousses, ils me rattraperont, je
serai ramené ici, et alors, comment me traitera-t-on! Sans compter que
de s'évader et de dégrader une prison, c'est grave...

Comment combattre une résolution si sage et de si bonnes raisons!
L'inquiétude prenait presque Jacques.

--Pourquoi les gendarmes vous reprendraient-ils, mon brave? fit-il.

--Parce qu'ils sont les gendarmes, mon bon monsieur. Et puis, ce n'est
pas tout, si nous étions au printemps, je vous dirais: «J'en suis». Mais
nous voilà en automne, les mauvais temps vont venir, l'ouvrage va
manquer...

Fainéant incurable, Cheminot se préoccupait toujours beaucoup de
l'ouvrage.

--Les vendanges se feront donc sans vous! reprit Jacques.

Le vagabond eut un geste de regret.

--C'est vrai qu'on s'amuse aux vendanges, dit-il.

--Eh bien!...

--Mais c'est l'affaire d'une quinzaine. Après les vendanges, l'hiver
vient. Et l'hiver, bonne gent! c'est mon ennemi. Je me suis vu, des fois
qu'il gelait à pierre fendre et qu'il tombait de la neige, ne savoir où
gîter... brrr!... Ici, il y a des poêles et l'administration donne des
chaussons bien chauds...

--Oui, mais il n'y a pas de veillées... hein! Frumence... de ces bonnes
veillées où l'on boit du vin cuit et où l'on conte des gaillardises aux
filles en écossant des haricots ou en égrenant du maïs...

--Oh! je sais... J'ai bien ri à des moments. Mais le froid!... où aller
sans le sou!

C'était là justement que Jacques en voulait venir.

--J'ai de l'argent, dit-il.

--Je le sais bien.

--Croyez-vous donc que je vous laisserais filer les poches vides! Ce que
vous me demanderiez, je vous le donnerais...

--Vrai! s'écria le vagabond. (Et arrêtant sur Jacques un regard où se
peignaient à la fois la surprise, l'espérance et la joie:) C'est qu'il
me faudrait beaucoup, reprit-il. L'hiver est long... Il me faudrait, oh,
oui! il me faudrait bien cinquante pistoles.

Cinquante pistoles, c'est cinq cents francs.

--Je vous en donnerai cent, dit Jacques.

L'œil de Cheminot étincela. Il dut avoir comme une vision de ces
irrésistibles cabarets de Rochefort, où il avait mené si joyeuse vie.
Mais hésitant à croire à tant de bonheur:

--Monsieur ne voudrait-il pas se moquer de moi? fit-il timidement.

--Voulez-vous la somme tout de suite, répondit Jacques, attendez...

Il sortit du tiroir de la table un billet de mille francs. Mais à la vue
de ce billet, le vagabond retira vivement la main qu'il tendait déjà.

--Oh! comme cela, fit-il, non!... Je sais ce que vaut ce papier, en
ayant eu de pareils autrefois. Mais en ce moment, qu'en ferais-je? Ce
serait dans ma poche comme une feuille d'arbre, car au premier endroit
où je voudrais le changer, on me mettrait la main au collet...

--Ce n'est pas une difficulté. Avant demain je me serai procuré de l'or,
des pièces de cent sous ou des petits billets, à votre choix.

Cette fois, Cheminot battit gaiement des mains.

--Mettez un peu de l'un et un peu de l'autre! s'écria-t-il, et je suis
votre homme!... Vive la liberté!... Où est le mur à percer?

--Je vous le montrerai demain... Et d'ici là, Cheminot, silence...

C'est le lendemain seulement, en effet, que Blangin montra à Jacques
l'endroit où la muraille avait le moins d'épaisseur. C'était dans une
espèce de cellier où personne jamais ne venait, où l'on serrait des
outils de rebut et où se trouvaient des pics et des leviers.

--Et pour que nul ne vous dérange, dit le geôlier, j'aurai ce soir à
dîner deux camarades, et j'inviterai le sergent de garde. On rira, on ne
pensera pas aux prisonniers... Ma femme aura l'œil au guet, et s'il se
présentait quelque ronde, elle viendrait vite vous prévenir, et
dare-dare vous remonteriez chez vous.

Tout bien convenu, sitôt la nuit venue, Jacques et Frumence Cheminot,
munis d'une bougie, se glissaient dans le cellier et se mettaient à la
besogne.

Rude besogne que de percer ce vieux mur, et jamais Jacques n'en fût venu
à bout tout seul. L'épaisseur n'était même pas ce qu'avait annoncé
Blangin, mais la solidité passait toute attente. Nos pères bâtissaient
bien. Le temps aidant, le ciment avait fait corps avec la pierre et en
avait acquis la dureté. C'était comme si l'on eût attaqué un bloc de
granit.

Le vagabond, heureusement, avait la poigne solide. Et, malgré les
précautions qu'il prenait pour que son travail ne s'entendît pas, en
moins d'une heure il eut creusé un trou par où un homme pouvait passer.

Il y avança la tête, et après un moment d'observation:

--Tout va bien! dit-il, la nuit est noire et l'endroit est désert! Ma
foi! je me risque...

Il passa, Jacques le suivit, et instinctivement ils se hâtèrent de
gagner une place où les arbres faisaient l'ombre encore plus épaisse.

Une fois là:

--Tenez, dit Jacques en tendant à Cheminot une liasse de billets de cinq
francs, joignez ceci aux cent pistoles que je vous ai données tantôt...
Merci, vous êtes un brave garçon, et si je me tire d'affaire, je ne vous
oublierai pas... Et maintenant, séparons-nous. Jouez des jambes, soyez
prudent, et... bonne chance.

Ayant dit, il s'éloigna à grands pas. Mais Cheminot ne tira pas de son
côté, comme c'était convenu.

Tout de même, pensait le vagabond, c'est une drôle d'histoire que celle
de ce pauvre monsieur! Où peut-il bien aller ainsi?

Et la curiosité l'emportant sur la prudence, il suivit.



XXVIII


C'est rue Mautrec que se rendait Jacques de Boiscoran. Mais il savait de
quelle réprobation effroyable il était l'objet. À prendre le chemin le
plus court, à traverser les rues fréquentées, il eût risqué d'être
reconnu et peut-être arrêté. Il s'était donc résigné à un long détour,
et il s'était engouffré dans le dédale des ruelles sombres et tortueuses
de la vieille ville. Il s'en allait d'un pied fiévreux, se détournant
des rares passants, son chapeau de feutre rabattu sur les yeux, et, pour
plus de sûreté encore, tenant son mouchoir appliqué contre sa figure.

Il était bien près de neuf heures et demie lorsqu'il arriva à la maison
qu'habitaient le comte et la comtesse de Claudieuse. Le portillon était
enlevé et la porte fermée. N'importe, Jacques avait son plan. Il sonna.

Une bonne qui ne le connaissait pas vint ouvrir.

--Madame la comtesse de Claudieuse? demanda-t-il.

--Madame ne peut recevoir personne, répondit cette fille. Madame est
près de monsieur qui est au plus mal ce soir.

--Il faut pourtant que je lui parle...

--Impossible.

--Allez lui dire qu'un monsieur, qui est envoyé par le juge
d'instruction, désire l'entretenir un instant. C'est pour l'affaire
Boiscoran.

--Que ne le disiez-vous tout de suite! fit la servante. Venez...

Et dans sa précipitation, oubliant de refermer la porte, elle précéda
Jacques à travers le jardin. Une fois dans le vestibule, ouvrant le
salon:

--Que monsieur entre, dit-elle, et s'assoit pendant que je monte
prévenir madame...

Et, ayant allumé les bougies d'un des candélabres de la cheminée, elle
s'éloigna.

Tout, jusqu'à ce moment, marchait au gré de Jacques, et mieux même qu'il
n'eût osé le souhaiter. Restait à empêcher la comtesse de se retirer en
l'apercevant et de lui échapper. Très heureusement, la porte du salon
ouvrait en dedans. Il alla se poster derrière le battant resté ouvert et
attendit.

Depuis vingt-quatre heures qu'il se préparait à cette entrevue, il avait
arrangé dans sa tête ce qu'il aurait à dire. Mais voici qu'au dernier
moment, de même que les feuilles mortes au souffle de la tempête, toutes
ses idées s'éparpillaient... Son cœur battait avec une telle violence
qu'il lui semblait remplir du bruit de ses battements ce grand salon
délabré. Il se croyait de sang-froid pourtant, et de fait, il avait
cette lucidité particulière qui donne à certains actes des fous une
apparence de logique.

Il commençait à s'étonner d'attendre si longtemps, quand enfin des pas
légers et le frôlement d'une robe lui annoncèrent Mme de Claudieuse.

Elle entra, vêtue d'un long peignoir de couleur sombre, et fit quelques
pas dans le salon, étonnée de n'apercevoir pas celui qui la demandait.

C'était bien ce qu'avait prévu Jacques.

Violemment, il repoussa le battant de la porte, et se dressant devant:

--À nous deux! fit-il. Se retournant au bruit:

--Jacques! s'écria la comtesse.

Et terrifiée, comme d'une apparition, elle regardait autour d'elle,
cherchant une issue. Une des portes-fenêtres du salon était demeurée
entrebâillée, et elle allait s'y précipiter.

Jacques s'avança.

--N'essayez pas de m'échapper, prononça-t-il; car je vous le jure, je
vous poursuivrais jusque dans la chambre de votre mari, jusqu'au pied de
son lit.

Elle le regardait comme si elle n'eût pas compris.

--Vous! balbutia-t-elle, ici!

--Oui, répondit-il, moi! Cela vous étonne, n'est-ce pas? Vous vous
disiez: il est prisonnier, bien gardé par les verrous et par les
geôliers, je puis dormir tranquille... Pas de preuves, il ne parlera
pas...

J'ai commis le crime et c'est lui qui sera condamné. Coupable, je suis
sauvée; innocent, il est perdu!... Vous pensiez que tout était dit? Eh
bien! non, me voici!

L'expression d'une indicible horreur contractait les traits si beaux de
la comtesse.

--C'est monstrueux! fit-elle.

--Monstrueux, en effet!

--Assassin! Incendiaire!

Il éclata de rire, d'un rire strident, convulsif, terrible.

--C'est vous, dit-il, qui m'appelez ainsi!

En un suprême effort, Mme de Claudieuse rassemblait toute son
énergie.

--Oui, répondit-elle, oui! À moi, vous ne pouvez pas nier le crime. Je
sais, moi, les mobiles que les juges ignorent... Croyant que j'allais
exécuter mes menaces, vous avez eu peur... Lorsque je vous ai quitté en
courant, vous vous êtes dit: c'est fini, elle va tout révéler à son
mari!... Et alors vous avez allumé l'incendie pour attirer mon mari
dehors, incendiaire! Et vous avez fait feu sur lui, assassin!...

--Et voilà ce que vous avez trouvé! interrompit-il. À qui espérez-vous
faire croire cette explication absurde? Nos lettres étaient brûlées, et
de même que vous niez avoir été ma maîtresse, je pouvais nier avoir été
jamais votre amant! Et d'ailleurs, est-ce moi qu'un scandale eût
atteint? Vous savez bien que non! Vous n'ignorez pas que la même chose
qui déshonore une femme décore un homme d'un lustre nouveau. Telles sont
nos mœurs!... Et quant à redouter monsieur de Claudieuse, on me connaît
assez pour savoir que je ne crains personne. Au temps où nous cachions
nos amours au fond de la rue des Vignes, oui, je pouvais avoir peur de
votre mari, venant nous surprendre, le Code d'une main, un revolver de
l'autre, fort de cette loi sauvage et stupide qui fait du mari le juge
de sa propre cause et l'exécuteur du jugement qu'il prononce... Hors de
là, hors ce cas de flagrant délit qui permet à un homme de tuer comme un
chien un autre homme qui ne peut ou ne veut se défendre, que m'importait
le comte de Claudieuse! Que m'importaient vos menaces à vous et sa haine
à lui!

C'est froidement qu'il s'exprimait ainsi, d'un accent âpre et tranchant
comme un glaive, et avec cette certitude qui pénètre, qui s'enfonce dans
l'esprit.

La comtesse chancelait.

--Est-ce imaginable! bégayait-elle, est-ce possible! (Puis tout à coup,
redressant le front:) Mais je deviens folle! reprit-elle. Si vous étiez
innocent, qui donc serait le coupable?...

D'un mouvement frénétique, Jacques lui saisit les poignets, et les
serrant à les meurtrir, et se penchant vers elle, si près qu'elle sentit
son souffle comme une flamme sur son visage:

--Toi! exécrable créature, dit-il, toi! (Et la repoussant avec une si
furieuse violence qu'elle tomba sur un fauteuil:) Toi! poursuivit-il,
qui voulais être veuve pour m'empêcher de briser ma chaîne!... À notre
dernier rendez-vous, te croyant écrasée de douleur et bouleversée par
tes larmes hypocrites, n'ai-je pas eu l'indigne faiblesse, la stupide
lâcheté de te dire que si j'épousais Denise, c'était uniquement parce
que tu n'étais pas libre! Alors, ne t'es-tu pas écriée: «Ô mon Dieu!
heureusement cette épouvantable idée ne m'est pas venue plus tôt!» De
quelle idée s'agissait-il, Geneviève?... Allons, réponds et avoue
qu'elle venait trop tôt encore, puisque tu l'as mise à exécution... (Et
répétant d'un ton d'écrasante ironie la phrase que venait de prononcer
Mme de Claudieuse:) Qui donc serait le coupable, ajouta-t-il, si vous
étiez innocente?...

Hors de soi, elle bondit de son fauteuil, et plongeant dans les yeux de
Jacques un de ces regards qui fouillent jusqu'aux plus sombres
profondeurs de l'âme:

--Est-il bien possible, demanda-t-elle, que vous n'ayez pas commis le
crime affreux?...

Il haussa les épaules.

--Mais alors, insista-t-elle, haletante, c'est donc vrai, c'est donc
réel, vous croyez que c'est moi qui l'ai commis?

--Peut-être l'avez-vous seulement commandé! D'un geste délirant, elle
leva au ciel ses mains jointes, et d'une voix déchirante:

--Ô mon Dieu! s'écria-t-elle, il le croit! Il le croit sincèrement...

Un grand silence suivit, sinistre, formidable, tel que celui qui succède
au fracas de la foudre.

Debout en face l'un de l'autre, Jacques et la comtesse de Claudieuse
s'examinaient éperdument, comprenant que l'heure suprême de leur
destinée sonnait. En chacun d'eux éclatait, fulgurante, la conviction de
l'innocence de l'autre. Pas besoin d'explications. Ils avaient été
abusés par les apparences, et ils le reconnaissaient, ils en étaient
sûrs. Et tel était pour eux l'effarement de cette découverte que l'idée
ne leur venait pas de rechercher quel pouvait être le coupable.

--Que faire? interrogea enfin la comtesse.

--Dire la vérité! répondit Jacques.

--Quelle?

--Que j'étais votre amant... Que si je suis allé au Valpinson, c'est que
vous m'y aviez donné rendez-vous... Que si on a retrouvé l'enveloppe
d'une de mes cartouches, c'est que je l'avais brûlée pour obtenir du
feu... Que si j'avais les mains noircies, c'est que j'avais émietté,
pour les éparpiller au vent, les débris carbonisés de nos lettres...

--Jamais! s'écria la comtesse.

Des flots de sang empourpraient le visage de Jacques, et d'un accent
d'impitoyable énergie:

--Ce sera, cependant, prononça-t-il; je le veux, il le faut...

Mme de Claudieuse se tordait les bras.

--Jamais! répéta-t-elle, jamais... (Et avec une précipitation
convulsive:) Ne comprends-tu donc pas, poursuivit-elle, que la vérité
est impossible à dire? Ce n'est pas à notre innocence qu'on croirait,
mais à notre complicité...

--N'importe! Je ne veux pas périr.

--Dites que vous ne voulez pas périr seul...

--Soit!

--Tout avouer ne serait pas vous sauver, mais ce serait me perdre
sûrement! Est-ce là ce que vous exigez? Quand il y aura deux victimes au
lieu d'une, votre sort vous paraîtra-t-il moins cruel?...

Il l'arrêta d'un geste menaçant.

--Toujours la même! s'écria-t-il. Je sombre, je me noie, et elle
réfléchit, elle calcule, elle se marchande... Et elle disait m'aimer!...

--Jacques! interrompit Mme de Claudieuse. (Et se rapprochant de lui:)
Ah! je calcule, fit-elle. Ah! je réfléchis! Eh bien, écoute... Oui,
c'est vrai, je tenais à mon intacte renommée d'honnête femme mille fois
plus qu'à la vie, mais, au-dessus de ma vie et de ma renommée, il y a
toi! Tu sombres, dis-tu... Eh bien, partons! Un mot de tes lèvres et
j'abandonne tout, honneur, pays, famille, mon mari, mes enfants. Parle,
et je te suis sans détourner la tête, sans un regret, sans un remords...

De grands frissons lui couraient par tout le corps, sa poitrine
haletait, ses yeux étincelaient d'un insupportable éclat. Dans
l'emportement de ses gestes, son peignoir attaché à la hâte se dénouait,
et sur son sein et sur ses épaules qui avaient les blancheurs
éblouissantes du marbre, ses cheveux déroulés retombaient en masses
fauves.

Et d'une voix frémissante de passions contenues, douce et molle comme
une caresse ou sonore comme un cuivre:

--Qui nous retient? poursuivait-elle. Puisque tu as su sortir de prison,
le plus difficile est fait. Je songeais d'abord à emmener notre fille,
ta fille, Jacques, mais elle est bien malade, et d'ailleurs un enfant
nous trahirait. Seuls, on ne nous rejoindra jamais... Ce n'est pas
l'argent qui nous manquera, n'est-ce pas? Nous nous envolerons vers ces
contrées lointaines dont on voit les descriptions féeriques dans les
livres de voyages... Là, inconnus de tous, oubliés, ignorés, notre vie
ne sera plus qu'un long enchantement! Tu ne diras plus alors que je me
marchande, je serai bien à toi, toute et uniquement à toi, corps et âme,
ta femme, ta maîtresse, ton amie, ton esclave...

Elle renversait la tête en arrière, et les paupières mi-closes, avançant
les lèvres avec des inflexions énervantes:

--Dis, insista-t-elle, veux-tu?... Jacques!

Il l'écarta d'un geste farouche. Ce lui semblait un sacrilège qu'elle
osât, de même que Denise, lui proposer de fuir.

--Plutôt le bagne! s'écria-t-il.

Elle blêmit, un spasme de rage convulsa ses traits, et se reculant,
roide et tout d'une pièce:

--Que voulez-vous donc? interrogea-t-elle.

--Que vous m'aidiez à me sauver, répondit-il.

--Quitte à me perdre moi-même? Il ne répondit pas.

Alors elle, si humble l'instant d'avant, se redressant tout à coup, et
d'un accent de haineuse raillerie:

--En d'autres termes, reprit-elle, tu viens me demander de me sacrifier,
et de sacrifier du même coup tous les miens. Pour toi? oui. Mais bien
plus encore pour mademoiselle de Chandoré. Et cela te paraît tout
simple!... Je suis le passé, moi, le rassasiement, le dégoût. Elle est
l'avenir, elle, le désir, le rêve... Et tu trouves tout naturel que la
vieille maîtresse fasse litière de son amour et de son honneur à la
jeune fiancée. Il t'importe peu que je sois avilie, pourvu qu'elle soit
honorée, que je pleure pourvu qu'elle sourie!... Eh bien, non! et c'est
de la folie que de venir me prier de te sauver pour te jeter dans les
bras d'une autre. C'est de la démence, quand, pour t'arracher à Denise,
je suis prête à me perdre, pourvu que tu sois à jamais perdu...

--Misérable! s'écria Jacques.

Elle le regardait en ricanant, et de ses yeux s'irradiait une infernale
audace.

--Ne me connais-tu donc pas? insista-t-elle. Va, parle, dénonce. Maître
Folgat a dû te dire comment je sais nier et me défendre...

Ivre de colère, arrivé à ce degré où la raison s'égare, Jacques de
Boiscoran marchait la main levée sur Mme de Claudieuse, quand tout à
coup:

--Ne frappez pas cette femme! dit une voix. Jacques et la comtesse se
retournèrent, et un même cri aigu et terrible, qui dut s'entendre au
loin, s'échappa de leur gorge.

Dans le cadre de la porte, le comte de Claudieuse se tenait debout, le
revolver prêt à faire feu. Il était plus pâle qu'un spectre, et la robe
de chambre de flanelle blanche qu'il avait jetée sur ses épaules
flottait comme un linceul autour de ses membres amaigris.

Le premier cri de Mme de Claudieuse était monté jusqu'au lit où il se
mourait. Un pressentiment horrible lui avait traversé le cœur. Il
s'était levé. Et se traînant, et s'accrochant à la rampe, il était venu.

--J'ai tout entendu, dit-il, foudroyant les coupables d'un regard
implacable.

Avec un gémissement sourd, la comtesse s'affaissa sur un fauteuil. Mais
Jacques se redressa.

--L'outrage est flagrant, monsieur, dit-il, vengez-vous!

Le comte haussa les épaules.

--C'est la cour d'assises qui me vengera, dit-il.

--Dieu juste! me laisseriez-vous condamner pour un crime que je n'ai pas
commis! Ah! ce serait une lâcheté indigne...

M. de Claudieuse était si faible qu'il en était réduit à s'accoter
contre le montant de la porte.

--Serait-ce une lâcheté? fit-il. Alors, comment appelez-vous l'acte du
misérable qui, bassement, honteusement, vole la femme d'un autre homme
et le charge de ses bâtards?... C'est vrai, vous n'êtes ni un
incendiaire, ni un assassin... Mais qu'est l'incendie de ma maison, près
de l'effondrement de toutes mes croyances! Que sont les blessures du
corps, comparées à cette autre blessure de l'âme, que rien ne saurait
cicatriser!... À vous la cour d'assises, monsieur...

Terrifié, Jacques se sentait rouler au fond d'indéfinissables abîmes.

--La mort, plutôt! s'écria-t-il, la mort! (Et entrouvrant ses
vêtements:) Mais tirez donc, monsieur, tirez donc, le sang vous fait-il
peur? Tirez... j'ai été l'amant de votre femme, votre plus jeune fille
est ma fille...

Le comte, au contraire, abaissa son arme.

--La cour d'assises est plus sûre, prononça-t-il. Vous m'avez pris mon
honneur, je veux le vôtre. Et s'il le faut, pour que vous soyez
condamné, je dirai, et j'en ferai le serment, que je vous ai reconnu...
Vous irez au bagne, monsieur de Boiscoran...

Il voulut s'avancer, mais ses forces étaient à bout, et il tomba roide,
en avant, la face contre terre, les bras en croix.

Saisi d'horreur, éperdu, fou, Jacques s'enfuit.



XXIX


Maître Folgat venait de se lever.

Debout, dans l'embrasure d'une des croisées de sa chambre, en face de
son miroir, il achevait de se faire la barbe, quand sa porte s'ouvrit
violemment.

Blême et tout effaré, le vieil Antoine entra.

--Ah! monsieur, quelle affaire!

--Quoi?

--Parti, ensauvé, disparu!

--Qui?

--Monsieur Jacques...

Le rasoir, tant la surprise fut grande, faillit échapper des mains du
jeune avocat. Et cependant:

--C'est faux! dit-il.

--Hélas! monsieur, reprit le vieux serviteur, tout le monde le raconte
en ville. On donne des détails. Je viens de voir un homme qui prétend
avoir rencontré monsieur Jacques, hier soir, sur les onze heures,
courant comme un fou le long de la rue Nationale.

--C'est absurde.

--Je n'ai encore prévenu que mademoiselle Denise, et c'est elle qui m'a
dit de venir avertir monsieur... Monsieur devrait aller aux
informations...

Le conseil était superflu.

S'essuyant le visage à la hâte, déjà maître Folgat s'habillait. En un
moment, il fut prêt, et ayant descendu l'escalier quatre à quatre, il
traversait le corridor, quand il s'entendit appeler.

Il se retourna. Mlle Denise lui faisait signe d'entrer dans le petit
salon où elle se tenait d'habitude. Il obéit.

Mlle Denise et le jeune avocat étaient les seuls de la maison à
savoir quel coup de parti désespéré Jacques avait dû risquer la veille.
Ils n'avaient pas échangé un mot à ce sujet, mais chacun avait bien
remarqué la préoccupation de l'autre. De toute la soirée, maître Folgat
n'avait pas prononcé dix paroles, et Mlle Denise, sitôt le dîner,
était remontée chez elle.

--Eh bien?... interrogea-t-elle.

--Le bruit qui court est faux, mademoiselle, répondit le jeune avocat.

--Qui sait!

--Une évasion serait un aveu. Il n'y a que les coupables qui fuient, et
monsieur de Boiscoran est innocent. Ainsi, tranquillisez-vous,
mademoiselle, de grâce, rassurez-vous.

Qui n'eût eu, comme lui, pitié de la pauvre jeune fille! Elle était plus
blanche que sa collerette et tremblait si fort que ses dents claquaient.
Des larmes roulaient dans ses yeux, et à chaque parole un sanglot lui
montait à la gorge.

--Vous savez où Jacques est allé, hier soir? reprit-elle.

--Oui...

Elle détourna à demi la tête, et d'une voix à peine distincte:

--Il a voulu revoir, poursuivit-elle, une... personne dont l'influence
sur lui est peut-être toute-puissante... Il se peut qu'elle l'ait
bouleversé, étourdi. Pourquoi ne l'aurait-elle pas déterminé à se
soustraire à l'ignominie de la cour d'assises?...

--Non, mademoiselle, non!

--Cette personne a été le mauvais génie de Jacques. Elle l'aime, sans
doute. Elle devait être désespérée de savoir qu'il allait être mon mari.
Peut-être, pour le déterminer à fuir, s'est-elle enfuie avec lui...

--Ah! ne craignez rien, mademoiselle, madame de Claudieuse est incapable
d'un tel dévouement...

Vivement Mlle de Chandoré se rejeta en arrière, et levant sur le
jeune avocat ses yeux agrandis par la stupeur:

--Madame de Claudieuse..., balbutia-t-elle. Maître Folgat comprit son
imprudence. Il était persuadé que Jacques avait tout dit à sa fiancée,
et la façon dont elle lui avait parlé n'avait pu que l'affermir dans son
erreur.

--Ah! c'est madame de Claudieuse, poursuivait la jeune fille, cette
femme révérée de tous à l'égal d'une sainte! Et moi qui l'autre jour, à
l'église, admirais la ferveur de ses prières; moi qui la plaignais de
toute mon âme... Maintenant, oui, je commence à comprendre ce qu'on me
cachait...

Désolé de l'irréparable faute qu'il venait de commettre:

--Jamais, mademoiselle, dit maître Folgat, jamais je ne me pardonnerai
d'avoir prononcé ce mot devant vous.

Elle sourit tristement.

--C'est peut-être un grand service que vous m'aurez rendu, dit-elle.
Mais, de grâce, courez voir ce qu'il en est.

Maître Folgat n'avait pas fait cinquante pas qu'il reconnut que, bien
réellement, il devait y avoir quelque chose d'extraordinaire. La ville
était tout en rumeur. Sur les portes, les gens causaient. Des groupes
péroraient avec une surprenante animation. Précipitant sa course, il
venait de tourner le coin de la rue Nationale, quand il fut arrêté par
un des trois ou quatre bourgeois dont il lui avait absolument fallu
faire la connaissance depuis qu'il était à Sauveterre.

--Eh bien, monsieur l'avocat, lui dit civilement cet homme aimable,
voilà votre plaidoirie qui court les champs...

--Je ne comprends pas, répondit maître Folgat d'un ton glacé.

--Dame! puisque votre client a filé.

--En êtes-vous bien sûr?

--Parbleu! c'est par la femme d'un ouvrier que j'emploie que l'évasion a
été découverte. Elle était allée le long des anciens remparts couper de
l'herbe pour sa chèvre, quand, passant près du mur de la prison, elle y
a aperçu un grand trou béant. Elle a aussitôt donné l'alarme, le poste
est arrivé, on est allé prévenir le procureur de la République...

Pour maître Folgat, ce n'était pas encore une preuve.

--Et alors, demanda-t-il, monsieur de Boiscoran...

--Est introuvable... Ah! c'est comme je vous l'affirme... Je le tiens
d'un ami qui le tenait lui-même d'un employé de la sous-préfecture.
Blangin le geôlier est, à ce qu'il paraît, gravement compromis...

--À l'honneur de vous revoir, cher monsieur, interrompit le jeune
avocat.

Et plantant là le bourgeois très offensé de ce qui lui parut une
grossière inconvenance, il traversa comme un trait la place du
Marché-Neuf. L'inquiétude le gagnait. Non qu'il pût croire à une
évasion, mais il se demandait s'il n'était pas survenu quelque
catastrophe.

Cent personnes au moins, difficilement contenues par des factionnaires,
stationnaient devant la prison, le cou tendu et la bouche béante.

Fendant la foule, maître Folgat entra. Dans la cour, devant la loge du
geôlier, discutaient le procureur de la République, le commissaire de
police, le capitaine de gendarmerie, M. Séneschal et enfin M.
Galpin-Daveline.

Le juge d'instruction était plus blême encore que de coutume et, comme
on dit à Sauveterre, d'une humeur de dogue. Non sans raison. Prévenu
tout aussi brusquement que maître Folgat, il s'était vêtu non moins
précipitamment et s'était hâté d'accourir. Et tout le long du chemin,
des témoignages non équivoques lui avaient prouvé que si l'opinion était
fort montée contre l'accusé, elle ne l'était pas moins contre le juge
d'instruction.

De tous côtés sur son passage il avait recueilli des saluts ironiques,
des sourires gouailleurs, ou des compliments de condoléances sur ce que
l'oiseau s'était envolé. Et même, deux individus qu'il soupçonnait
d'avoir des relations avec l'écarlate docteur Seignebos avaient murmuré
en le coudoyant: «Enfoncé, le pourvoyeur!»

Il fut le premier à apercevoir le jeune avocat, et tout de suite:

--Eh bien! monsieur, dit-il, vous venez aux renseignements?

Mais maître Folgat n'était pas homme à se laisser prendre deux fois sans
vert dans la même journée. Voilant ses appréhensions d'un salut
cérémonieux:

--Il m'est revenu certains propos, répondit-il, mais je n'en ai été
nullement ému. Monsieur de Boiscoran a trop de confiance en l'excellence
de sa cause et en la justice de son pays pour songer à s'évader. Je
viens simplement conférer avec lui...

--Et vous avez parbleu raison! interrompit M. Daubigeon. Monsieur de
Boiscoran est bien tranquillement dans sa cellule, ne se doutant guère
des bruits qui courent. C'est Frumence Cheminot qui s'est enfui.
Frumence aux pieds légers... C'est un détenu qu'on laissait fort libre
dans la prison, dont on avait même fait une espèce d'aide gardien, et
qui en a profité pour percer un trou dans le mur, estimant, le gaillard,

               «Et certes il n'a pas tort,
    Que clef des champs vaut mieux que clef de coffre-fort.»

À quelques pas en arrière, la mine contrite et sournoise, se tenait
planté sur ses pieds le geôlier Blangin.

--Conduisez le défenseur près du sieur Boiscoran, lui dit sèchement M.
Galpin-Daveline, lequel tremblait peut-être de voir M. Daubigeon donner
une édition publique des épigrammes amères dont il le gratifiait en
particulier.

Saluant jusqu'à terre, le geôlier obéit. Mais dès qu'il se vit sous le
porche de la prison, seul avec maître Folgat, gonflant une de ses joues
et la frappant de son poing fermé:

--Ni vu ni connu! dit-il en éclatant de rire.

Le jeune avocat n'eut pas l'air de comprendre. Il ne pouvait lui
convenir de paraître informé des événements de la nuit ni de se donner
les apparences d'une complicité qui, matériellement, n'existait pas.

--Et cependant, reprit Blangin, tout n'est pas fini. Les gendarmes sont
en mouvement. S'ils allaient rattraper mon Cheminot! Ce garçon est si
bête que le plus bête des juges d'instruction lui aurait vite tiré les
vers du nez. Et alors, qui est-ce qui serait dans de beaux draps?

Maître Folgat ne répondait toujours pas, mais l'autre semblait s'en
soucier fort peu.

--Je ne demande qu'une chose, poursuivit-il, c'est de rendre mes clefs
le plus tôt possible. J'en ai par-dessus les yeux de ce métier de
geôlier. La place, d'ailleurs, ne va plus être tenable. Cette évasion a
mis la puce à l'oreille de tous nos messieurs du tribunal, et
l'administration vient de me donner un second, un ancien sergent de
ville, un mauvais chien qui ne connaît que la consigne... Ah! les beaux
jours de monsieur de Boiscoran sont passés, plus de visites en cachette,
plus de sorties... Ordre de ne pas le perdre de vue une seconde.

C'est arrêté au pied de l'escalier que Blangin donnait ces explications.

--Montons, dit brusquement maître Folgat, que l'impatience gagnait.

Il trouva Jacques étendu sur son lit, tout habillé, et il ne lui fallut
qu'un regard pour deviner un grand malheur.

--Encore une espérance envolée, n'est-ce pas? fit-il.

Péniblement, le prisonnier se redressa et s'assit sur le bord de sa
couchette. Et de l'accent du plus extrême découragement:

--Je suis perdu, répondit-il, et cette fois sans retour.

--Oh!...

--Écoutez plutôt!...

C'est en frissonnant que le jeune avocat entendit le récit, pourtant
bien atténué, de la veille. Et lorsque Jacques, ayant achevé, s'arrêta:

--Ce n'est que trop vrai! murmura-t-il. Si monsieur de Claudieuse
exécute ses menaces, ce peut être une condamnation.

--Ce doit être, voulez-vous dire... Eh bien, n'en doutez pas, il les
exécutera. (Et hochant la tête d'un geste désolé:) Et, ce qu'il y a
d'épouvantable, continua-t-il, c'est que je ne saurais l'en blâmer. La
jalousie des maris, le plus souvent, n'est qu'une question
d'amour-propre. Trompés, ils sont frappés dans leur vanité, mais non pas
atteints au cœur. Tandis que le comte de Claudieuse!... Ah! il aimait sa
femme, lui, il l'adorait, elle était son bonheur et sa vie. En la lui
prenant, je lui ai tout pris, oui, tout! C'est en le voyant éperdu de
douleur et de rage que j'ai compris seulement l'adultère... Tout lui
manquait à la fois. Sa femme avait un amant, sa fille préférée n'était
pas de lui!... Je souffre cruellement, mais lui, ce qu'il endure, c'est
un supplice sans nom. Et vous voulez qu'ayant une arme entre les mains,
il ne s'en serve pas!... C'est une arme traîtresse et déloyale, c'est
vrai, mais ai-je été loyal et honnête? Ce sera une lâche et ignoble
vengeance, mais qu'était donc l'offense? À sa place, j'agirais comme
lui.

Maître Folgat était atterré.

--Mais après? interrogea-t-il, en sortant de la maison?...

D'un geste machinal, Jacques passait et repassait la main sur son front,
comme s'il eût pu ainsi rassembler ses idées.

--Après, répondit-il, je me suis enfui épouvanté, tel que l'homme qui
vient de commettre un crime... La porte du jardin était ouverte, je me
précipitai dehors. Quelle direction j'ai prise, quelles rues ai-je
traversées, je serais incapable de le dire avec quelque certitude. Je
n'avais plus qu'une idée fixe, obsédante: m'éloigner le plus vite et le
plus loin possible de cette maison maudite. Je n'avais plus la tête à
moi, j'allais, j'allais... Quand la raison m'est revenue, j'étais en
pleine campagne, à une lieue de Sauveterre, sur la route de Boiscoran.
L'instinct de la bête, plus résistant que l'intelligence, m'avait guidé
par des chemins familiers et me ramenait à ma maison... Sur le premier
moment, j'eus peine à comprendre comment je me trouvais là. J'étais
comme l'ivrogne qui, s'éveillant, le cerveau plein de vapeurs de
l'alcool, cherche à se ressouvenir de ce qui s'est passé durant son
ivresse... Hélas! je ne me suis que trop ressouvenu de l'affreuse
réalité. Il me fallait rentrer à la prison, il le fallait absolument, et
je me sentais accablé d'une telle lassitude que j'ai craint un instant
de n'avoir pas la force de revenir. Je suis revenu, pourtant... Blangin
m'attendait, dévoré d'angoisses, car il était près de deux heures. Il
m'a aidé à remonter ici, je me suis jeté tout habillé sur mon lit et je
me suis endormi aussitôt, d'un sommeil atroce, peuplé de visions
sinistres où je me voyais enchaîné au bagne, ou gravissant au bras d'un
prêtre les marches de l'échafaud... Et en ce moment, je me demande
presque si je suis bien éveillé, ou si ce n'est pas l'odieux cauchemar
qui continue encore...

Se détournant, maître Folgat essuya une larme furtive.

--Malheureux! murmura-t-il.

--Oh, oui! bien malheureux, en effet, répéta Jacques. Que n'ai-je suivi
la première inspiration qui m'est venue cette nuit, quand je me suis
retrouvé sur la grande route! Je serais allé jusqu'à Boiscoran, je
serais monté chez moi, et je me serais brûlé la cervelle... Maintenant,
je ne souffrirais plus...

Allait-il donc s'attacher de nouveau à cette fatale pensée du suicide?

--Et vos parents! prononça maître Folgat.

--Mes parents!... Espérez-vous donc qu'ils survivront à la condamnation
qui va me frapper?

--Et mademoiselle de Chandoré! Il tressaillit, et vivement:

--Ah! c'est pour elle, s'écria-t-il, que je devrais en finir!... Pauvre
Denise! Certes, en apprenant mon suicide, sa douleur serait horrible...
Mais elle n'a pas vingt ans. Mon souvenir s'effacerait de son âme, mon
image deviendrait moins distincte, et les mois s'ajoutant aux semaines,
et les années aux mois, elle se consolerait. Vivre, n'est-ce pas
oublier?...

--Non! vous ne pensez pas ce que vous dites, interrompit maître Folgat.
Vous savez bien qu'elle n'oublierait pas, elle!

Une larme brilla dans les yeux de l'infortuné, et d'une voix éteinte:

--C'est vrai, dit-il, je crois que me frapper, ce serait frapper Denise.
Mais songez-vous à ce que serait sa vie, après ma condamnation? Vous
représentez-vous ce que seraient ses sensations quand, à chaque instant
du jour, elle se répéterait: «Celui que j'aime uniquement est au bagne,
confondu parmi les plus vils criminels, à tout jamais souillé,
déshonoré, flétri!...» Ah! mille fois la mort plutôt...

--Jacques! monsieur de Boiscoran, oubliez-vous que j'ai votre parole?

--La preuve que je ne l'ai pas oubliée, c'est que je suis ici...
Seulement, laissez faire, le jour n'est pas loin où vous me verrez si
misérable que vous serez le premier à me mettre une arme entre les
mains.

Mais le jeune avocat était de ceux que les obstacles irritent et
passionnent au lieu de les décourager. Et déjà remis de la rude
secousse:

--Avant de jeter les cartes, dit-il, attendez au moins que la partie
soit perdue. Êtes-vous condamné? Pas encore; vous êtes innocent, et il
est une justice au ciel pour réparer les bévues de la justice sur la
terre. Qui nous dit que monsieur de Claudieuse parlera? Savons-nous
seulement si, en ce moment même, il n'a pas rendu le dernier soupir?...

D'un bond, Jacques se dressa sur ses pieds, et pâlissant encore:

--Ah! taisez-vous! s'écria-t-il, car déjà cette fatale idée m'est venue
qu'hier soir, peut-être, il ne s'est pas relevé! Fasse Dieu qu'il n'en
soit pas ainsi! C'est alors, véritablement, que je serais un
assassin!... C'est pour lui qu'à mon réveil a été ma première pensée. Je
voulais envoyer prendre de ses nouvelles. Je ne l'ai pas osé.

Non moins que le prisonnier, maître Folgat se sentait le cœur serré
d'une anxiété poignante.

--Nous ne pouvons, prononça-t-il, demeurer dans cette incertitude.
Qu'aurions-nous à nous dire, ignorant le sort de monsieur de Claudieuse,
d'où dépend le nôtre?... Souffrez que je vous quitte. Dès que je saurai
quelque chose de positif, je vous en informerai par un mot. Et pas de
faiblesse, surtout, quoi qu'il advienne.

Chez le docteur Seignebos le jeune avocat devait être certainement
renseigné. Il y courut, et dès qu'il parut:

--Arrivez donc! morbleu! s'écria le médecin. Je laisse vingt malades se
morfondre pour vous attendre. J'étais bien sûr que vous viendriez... Que
s'est-il passé hier soir chez les Claudieuse?

--Alors, vous savez...

--Rien. J'ai vu l'effet, mais je n'ai pu que soupçonner la cause.
L'effet, le voici: hier soir, vers les onze heures, je venais de me
mettre au lit, rompu de fatigue, lorsque tout à coup on s'est mis à
tirer ma sonnette à la briser... Je n'aime pas qu'on carillonne si fort
chez moi, et je me levais pour laver la tête du carillonneur, quand le
domestique du comte de Claudieuse, bousculant mon domestique à moi, qui
voulait le retenir, est entré comme un fou en me criant de venir bien
vite, que son maître venait de mourir.

--Ah! mon Dieu!...

--Voilà justement ce que je me suis écrié, parce que tout en jugeant le
comte fort malade, je ne le croyais pas si près de sa fin...

--Il est donc mort...

--Pas du tout... Mais si vous m'interrompez sans cesse, nous n'en
finirons jamais... (Et retirant, pour les essuyer et les remettre, ses
lunettes à branches d'or:) En un tour de main je fus habillé, poursuivit
le docteur Seignebos, et en trois sauts j'arrivai rue Mautrec. C'est
dans le salon du rez-de-chaussée qu'on me fit entrer. Là, à ma grande
stupeur, je trouvai monsieur de Claudieuse gisant sur un canapé. Il
était pâle et roide, ses traits étaient affreusement décomposés et il
portait au front une légère blessure d'où un mince filet de sang avait
jailli. Par ma foi! je crus bien que tout était fini...

--Et la comtesse?

--Madame de Claudieuse était agenouillée près de son mari et, aidée de
ses femmes, elle essayait de le rappeler à la vie en le frictionnant et
en lui appliquant sur la poitrine des serviettes brûlantes... Sans ces
soins intelligents, elle serait veuve à cette heure, tandis qu'au
contraire elle ne le sera peut-être pas d'ici longtemps... Ce sacré
comte a l'âme chevillée dans le corps... À quatre que nous étions là,
nous l'avons pris, monté dans sa chambre et couché dans son lit,
préalablement chauffé fortement. Bientôt il a remué, ses yeux se sont
rouverts, et au bout d'un quart d'heure il avait repris toute sa
connaissance et parlait fort librement, bien que d'une voix encore
faible. Alors, comme de raison, je demandai ce qui s'était passé, et
pour la première fois je vis se démentir l'effrayant sang-froid de la
comtesse. Elle balbutiait pitoyablement, et c'est avec une expression
effarée qu'elle regardait son mari, comme pour lire dans ses yeux ce
qu'elle devait me répondre... C'est lui qui me répondit, et avec un
embarras qui ne pouvait pas m'échapper. Il me conta que s'étant trouvé
seul, et se sentant mieux que de coutume, il avait eu la fantaisie
d'essayer ses forces. Il s'était donc levé, avait passé sa robe de
chambre et était descendu. Mais en entrant dans le salon, il avait été
pris d'un étourdissement et était tombé si malheureusement que son front
avait heurté l'angle d'un meuble. Feignant d'être dupe: «C'est fort
imprudent, lui dis-je, ce que vous avez fait là, et il ne faudrait pas
recommencer...» Alors, lui, regardant sa femme d'un air singulier: «Oh!
soyez tranquille, me répondit-il, je ne ferai plus d'imprudence, j'ai
trop envie de guérir, jamais je n'ai tant tenu à la vie...»

Maître Folgat remuait les lèvres pour répliquer; le docteur, d'un geste,
lui ferma la bouche.

--Attendez, fit-il, je n'ai pas terminé... (Et toujours tracassant ses
lunettes:) J'allais me retirer, continua-t-il, lorsque soudain, arrive
une femme de chambre, qui d'un air très effrayé annonce à madame de
Claudieuse que l'aînée de ses filles, la petite Marthe, que vous
connaissez, vient d'être prise de convulsions terribles. Tout
naturellement je me rends près d'elle, et je la trouve en proie à une
crise nerveuse d'un caractère véritablement alarmant. Avec beaucoup de
peine je la calmai, et lorsqu'elle me parut remise, entrevoyant une
relation entre l'indisposition de la fille et l'accident du père:
«Maintenant, mon enfant, lui dis-je d'un ton paternel, il faut
m'apprendre ce que vous avez eu.» Elle hésita, puis: «J'ai eu peur,
répondit-elle. Peur de quoi? ma mignonne.» Elle se haussait sur son lit,
cherchant du regard les yeux de sa mère, mais je m'étais placé de façon
qu'elle ne les pût apercevoir. Ayant répété ma question: «Eh bien,
voilà! docteur, me dit-elle: on venait de me coucher, lorsque j'entendis
sonner. Je me levai et j'allai me placer à la fenêtre pour regarder qui
pouvait venir si tard. Je vis la bonne aller ouvrir, un flambeau à la
main, et revenir vers la maison suivie d'un monsieur que je ne connais
pas...» La comtesse interrompit, et vivement: «C'était, s'écria-t-elle,
un envoyé du tribunal, chargé d'une communication pressante!» Mais je
n'eus pas l'air de l'entendre, et toujours m'adressant à Marthe: «Est-ce
donc, lui demandai-je, ce monsieur qui vous a fait si grand peur?--Oh,
non!--Quoi, alors?...» Du coin de la paupière j'épiais madame de
Claudieuse. Elle était sur des charbons. Pourtant, elle n'osa pas
imposer silence à sa fille. «Eh bien, docteur! reprit la petite, le
monsieur était à peine entré dans la maison que je vis, entre les
arbres, une des statues qui bougeait sur son piédestal, qui se mettait
en mouvement et qui, tout doucement, glissait le long de l'allée de
tilleuls...»

Maître Folgat tressaillit.

--Vous souvient-il, docteur, fit-il, que le jour où nous avons interrogé
Marthe, elle nous a avoué que les statues du jardin lui causaient une
invincible frayeur?

--Parbleu! répondit le docteur. Seulement, attendez encore. La comtesse,
précipitamment, interrompit sa fille. «Défendez-lui donc, cher docteur,
me dit-elle, de se loger de pareilles idées dans la tête. Elle qui
n'avait peur de rien au Valpinson et qui allait, le soir, par tout le
château, sans lumière, depuis que nous sommes ici, elle s'épouvante de
tout, et dès que la nuit vient, elle croit voir notre jardin se peupler
d'ombres... Tu es cependant assez grande, Marthe, pour comprendre que
des statues, qui sont en pierre, ne peuvent pas s'animer et marcher...»
L'enfant frissonnait. «Les autres fois, maman, insista-t-elle, je
doutais... mais cette fois je suis bien sûre... Je voulais me retirer de
la fenêtre, et je ne le pouvais pas, c'était plus fort que moi, de sorte
que j'ai vu, et bien vu... J'ai vu la statue, l'ombre, s'avancer dans
l'allée, lentement, avec précaution, et venir se placer debout tout
contre le dernier tilleul, le plus rapproché des fenêtres du salon.
Alors, j'ai entendu un grand cri... puis, plus rien. L'ombre restait
toujours contre l'arbre, et je distinguais tous ses mouvements; elle se
penchait d'un côté ou d'un autre; elle se haussait ou s'abaissait
jusqu'à terre... Tout à coup, deux grands cris, oh! terribles ceux-là...
Aussitôt, l'ombre qui était près de l'arbre a levé les bras en l'air,
comme cela, et soudain s'est enfuie... mais presque au même moment une
autre s'est montrée qui a disparu aussi vite...»

Maître Folgat était comme pétrifié de surprise.

--Oh! ces ombres..., commença-t-il.

--Vous sont suspectes, n'est-ce pas? Elles me le furent autant qu'à
vous. Je n'en affectai pas moins de tourner en plaisanterie le récit de
Marthe, lui expliquant comment, dans l'obscurité, on est sujet à de
singulières illusions d'optique. Et lorsque je me retirai, éclairé par
le domestique qui était venu me chercher, la comtesse, j'en suis sûr,
était bien persuadée que je n'avais pas le moindre soupçon. J'avais
mieux que cela... Aussi, dès en mettant le pied dans le jardin, n'eus-je
rien de plus pressé que de laisser tomber une pièce de monnaie que je
tenais toute prête pour cela. Naturellement, c'est du côté du tilleul le
plus rapproché du salon que je la cherchai, éclairé par le domestique...
Eh bien, maître Folgat, je vous garantis que ce n'était pas une ombre
qui avait piétiné le terrain autour de l'arbre... et si les empreintes
que j'ai aperçues provenaient d'une statue, cette statue avait de
maîtres pieds chaussés de souliers joliment ferrés...

Voilà ce qu'attendait le jeune avocat.

--Il n'en faut pas douter, s'écria-t-il, la scène a eu un témoin!



XXX


--Quelle scène? Quel témoin?... C'est pour que vous me l'appreniez que
je vous attendais avec tant d'impatience, dit le docteur Seignebos à
maître Folgat. J'ai constaté l'effet: à vous de m'expliquer la cause...

Il ne parut cependant nullement surpris de ce que lui raconta le jeune
avocat de la démarche désespérée de Jacques et de son tragique résultat.
Et dès que ce fut fini:

--Je l'avais deviné! s'écria-t-il. Oui, sur ma parole, à force de me
creuser la cervelle, j'étais presque arrivé à la vérité! Qui donc, à la
place de Jacques, n'eût voulu tenter un suprême effort? Mais la fatalité
est sur lui...

--Qui sait! interrompit maître Folgat. (Et sans laisser le médecin
répliquer:) Nos chances, poursuivit-il, sont-elles donc moindres
qu'avant cet accident?... Non. Tout aussi bien qu'hier nous pouvons,
d'un moment à l'autre, mettre la main sur ces preuves qui existent, nous
le savons, et qui nous sauveraient. Qui nous dit qu'au moment où nous
parlons, sir Francis Burnett et Suky Wood ne sont pas retrouvés? Votre
confiance en Goudar en est-elle moins grande?

--Oh! pour cela, non. Je l'ai vu ce matin à l'hôpital, au moment de ma
visite, et il a trouvé le moyen de me dire qu'il était à peu près
certain de réussir.

--Eh bien!...

--Je suis donc persuadé que Cocoleu parlera. Parlera-t-il à temps? Voilà
la question. Ah! si nous avions seulement un mois devant nous, je vous
dirais: «Jacques est sauvé.» Mais les heures sont comptées. N'est-ce pas
la semaine prochaine que s'ouvre la session. Déjà, m'a-t-on affirmé, le
président des assises est arrivé, et monsieur Du Lopt de la Gransière a
fait retenir son appartement à _l'Hôtel des Messageries_. Que ferez-vous
si rien de nouveau n'est survenu le jour des débats?

--Maître Magloire et moi, nous nous renfermerons obstinément dans le
système de défense convenu...

--Et si le comte de Claudieuse tient ses menaces, s'il déclare qu'il a
reconnu Jacques faisant feu sur lui?

--Nous dirons qu'il s'est trompé...

--Et Jacques sera condamné.

--Soit, fit le jeune avocat. (Et baissant la voix, comme s'il eût craint
d'être entendu:) Seulement, la condamnation ne sera pas définitive...
Oh! ne m'interrogez pas, docteur, et sur votre vie, sur le salut de
Jacques, pas un mot... Un soupçon effleurant l'esprit de monsieur
Galpin-Daveline serait l'anéantissement de notre dernière espérance, car
il aurait le temps de réparer la bévue qu'il a commise, et qui fait que
je puis vous dire: même après que le comte aurait parlé, même après une
condamnation, rien ne serait perdu... (Il s'animait, et, à son accent et
à son geste, on sentait l'homme sûr de soi.) Non, rien ne serait perdu,
continuait-il, et alors nous aurions du temps devant nous, en attendant
une seconde épreuve pour retrouver nos témoins, pour arracher la vérité
à Cocoleu... Que monsieur de Claudieuse parle donc, je l'aime autant, il
m'enlèvera ainsi mes derniers scrupules. Trahir madame de Claudieuse me
paraissait odieux, parce que je me disais que le plus cruellement puni
serait alors le comte. Mais le comte nous attaque, nous nous défendons;
l'opinion sera pour nous. Bien plus, on nous admirera d'avoir sacrifié
notre honneur à celui d'une femme, et de nous être laissé condamner,
nous, innocent, plutôt que de livrer le nom de celle qui s'était donnée
à nous...

Le docteur ne semblait pas convaincu, mais le jeune avocat n'y prenait
garde.

--Non, poursuivait-il, le succès à une seconde épreuve ne serait pas
douteux. La scène de la rue Mautrec a eu un témoin; n'est-ce pas celui
dont les souliers ferrés avaient laissé leur empreinte sous le tilleul
le plus rapproché du salon, celui dont la petite Marthe a suivi tous les
mouvements? Quel peut être ce témoin, sinon Cheminot? Eh bien, nous
saurons le retrouver. Il était placé de façon à tout voir et à ne pas
perdre une parole. Il dira ce qu'il a vu et entendu. Il dira comment le
comte de Claudieuse criait à monsieur Jacques de Boiscoran: «Non, je ne
veux pas vous tuer, j'ai une vengeance plus sûre, je vous enverrai au
bagne...»

Tristement, M. Seignebos hochait la tête.

--Puissent vos espérances se réaliser, mon cher maître, prononça-t-il.

Mais, pour la troisième fois depuis une heure, on venait chercher le
docteur. Échangeant une poignée de main, ils se séparèrent, et après une
courte visite à maître Magloire, qu'il importait de tenir au courant,
maître Folgat se hâta de regagner la rue de la Rampe.

À la seule physionomie de Mlle Denise, il comprit qu'elle n'avait
rien à lui apprendre, qu'elle savait la vérité et l'injustice de ses
soupçons.

--Que vous avais-je dit, mademoiselle? fit-il simplement.

Elle rougit, honteuse d'avoir livré le secret des doutes qui l'avaient
déchirée, et au lieu de répondre:

--Il est venu des lettres pour vous, maître Folgat, dit-elle, et on les
a montées dans votre chambre...

Deux lettres étaient arrivées, en effet, une de Mme Goudar, l'autre
de l'agent expédié en Angleterre.

La première était insignifiante. Mme Goudar priait simplement le
jeune avocat de faire passer à son mari un billet qu'elle lui adressait.

La seconde était, au contraire, du plus haut intérêt.

L'agent d'Angleterre écrivait:

_Non sans de grandes difficultés, non sans de fortes dépenses surtout,
j'ai réussi à découvrir, à Londres, le frère de sir Francis Burnett,
ancien caissier de la maison Gilmour et Benson._

_Notre sir Francis n'est pas mort. Envoyé par son père à Madras, pour y
régler une très importante affaire de banque, il est attendu par le
prochain paquebot. Le jour même où il mettra pied à terre, nous serons
avisés de son retour._

_J'ai eu moins de peine à dénicher les parents de Suky Wood, qui sont
des gens très à leur aise, tenant à Folkestone une auberge bien
achalandée. Il n'y a pas trois semaines qu'ils ont eu des nouvelles de
leur fille, qu'ils aiment beaucoup, à ce qu'ils m'ont affirmé. Malgré ce
grand amour, ils n'ont pu me dire au juste où je la trouverais. Tout ce
qu'ils savent, c'est qu'elle doit être à Jersey, servante dans quelque_
public-house.

_Mais cela me suffit. L'île n'est pas grande, et je la connais bien pour
y avoir filé autrefois un notaire qui était parti avec l'argent de ses
clients. On peut donc considérer Suky comme prise._

_Lorsque vous recevrez cette lettre, je serai en route pour Jersey.
Adressez-m'y des fonds à l_'Hôtel de la Pomme-d'Or, _où je me propose de
descendre. La vie est si incroyablement chère à Londres que c'est à
peine s'il me reste quelque chose de la somme qui m'a été remise à mon
départ..._

Ainsi, de ce côté du moins, tout allait bien.

Tout heureux de ce premier succès, maître Folgat mit sous pli, à
l'adresse indiquée, un billet de mille francs qu'il fit porter à la
poste.

Après quoi, demandant à M. de Chandoré sa voiture et son cheval, il se
fit conduire à Boiscoran. Il voulait voir Michel, le fils du métayer, ce
brave garçon qui avait su retrouver si promptement Cocoleu. Justement,
lorsqu'il arriva, Michel rentrait à la métairie, conduisant une
charrette de paille. Le prenant à part:

--Voulez-vous rendre un grand service à monsieur Jacques de Boiscoran?
lui demanda le jeune avocat.

--Que faut-il faire? répondit le digne gars d'un accent qui, mieux que
toutes les protestations, prouvait qu'il était prêt à tout.

--Connaissez-vous Frumence Cheminot?

--L'ancien saunier de la Tremblade?

--Précisément.

--Pardi! si je le connais! Il m'a assez volé de pommes, le câlin!...
Mais je ne lui en veux pas, parce que, malgré tout, c'est un bon garçon.

--Il était en prison à Sauveterre.

--Oui, je sais, pour avoir enfoncé la porte d'un enclos, près de Bréchy.

--Eh bien! il s'est évadé.

--Ah! le mâtin!

--Et il faudrait absolument le retrouver. On a mis les gendarmes à ses
trousses, mais le prendront-ils?

Michel éclata de rire.

--Jamais de la vie, répondit-il. Cheminot va gagner l'île d'Oléron, où
il a des amis... les gendarmes peuvent courir.

Amicalement, maître Folgat frappa sur l'épaule du jeune gars.

--Mais vous, fit-il, si vous vouliez... Oh! ne froncez pas le sourcil,
il ne s'agit pas de le faire arrêter... Je vous demande seulement de lui
remettre le billet que voici, et de me rapporter sa réponse.

--Si ce n'est que cela, je suis votre homme! Le temps de me changer, de
prévenir mon père, et je pars...

Ainsi, autant qu'il était en lui, maître Folgat ensemençait l'avenir et
préparait les événements, opposant aux savantes manœuvres de
l'accusation toutes les combinaisons que lui pouvaient suggérer son
expérience et son génie.

S'ensuivait-il que sa foi en un succès définitif fût telle qu'il le
disait à ceux-là mêmes dont il était le plus sûr, au docteur Seignebos,
par exemple, à maître Magloire et au bon greffier Méchinet? Non...
Portant toute la responsabilité, il avait trop bien évalué les chances
contraires de la terrible partie qui allait s'engager, et dont l'enjeu
était l'honneur et la vie d'un innocent. Mieux que personne il savait
qu'il suffisait d'un rien pour anéantir ses espérances, et que la
destinée de Jacques était à la merci du plus vulgaire incident. Mais tel
qu'un général à la veille d'une bataille, il maîtrisait ses émotions,
affectant, pour l'inspirer aux autres, une assurance qu'il n'avait pas,
et rien sur son visage ne trahissait le secret des angoisses poignantes
qui, le plus souvent, le tenaient éveillé une partie de la nuit.

Et certes, pour demeurer impassible et résolu, il lui fallait un
caractère d'une trempe exceptionnelle. On désespérait autour de lui, on
s'abandonnait... La maison de la rue de la Rampe, si riante autrefois et
si vivante, était désormais silencieuse et morne comme un tombeau.

En deux mois, grand-père Chandoré était devenu décidément un vieillard.
Sa robuste taille s'était affaissée, courbée et cassée. Son pas
traînait, ses mains tremblaient.

Plus rudement encore, le marquis de Boiscoran avait été frappé. Lui, si
vert quelques semaines plus tôt, il semblait toucher à la décrépitude.
Il ne mangeait ni ne dormait, pour ainsi dire. Sa maigreur devenait
effrayante. Prononcer une parole lui coûtait un effort.

Quant à la marquise, elle, c'est aux sources mêmes de la vie qu'elle
avait été atteinte. N'avait-elle pas entendu maître Magloire déclarer
que le salut si problématique de Jacques eût été assuré, si l'on eût
obtenu le renvoi de l'affaire à une autre session! Et c'était elle qui
avait empêché de solliciter ce renvoi! Cette idée la tuait! À peine lui
restait-il assez de forces pour se traîner chaque jour à la prison
embrasser son fils.

Sur les tantes Lavarande retombaient tous les détails matériels, et on
les voyait, pâles comme des ombres, aller et venir, parlant bas et
marchant sur la pointe du pied, comme dans la maison d'un mort.

Seule, Mlle Denise haussait son énergie au niveau de son malheur.
Elle ne se berçait pas d'illusions: «Je sens que Jacques sera condamné!»
avait-elle dit à maître Folgat. Mais elle ajoutait que l'abattement et
le désespoir sont le fait des criminels, et que l'erreur affreuse dont
Jacques, innocent, était victime ne devait inspirer à ses amis que
colère et désir de vengeance.

Et pendant que son grand-père et le marquis de Boiscoran sortaient le
moins possible, elle affectait de se montrer par la ville, étonnant les
«dames de la société» par la façon dont elle recevait leurs hypocrites
compliments de condoléances. Mais il était évident que la fièvre seule
la soutenait, donnant à ses joues leur pourpre, à ses yeux leur éclat, à
sa voix son timbre métallique et vibrant.

Ah! c'est pour elle surtout que maître Folgat souhaitait la fin de cette
incertitude plus douloureuse que le pire malheur.

Ce terme approchait. Ainsi que l'avait annoncé le docteur Seignebos, le
président des assises, M. Domini, venait de s'installer à Sauveterre.
C'était un de ces hommes dont le caractère est l'honneur de la
magistrature, pénétré de la majesté de sa mission, mais ne se croyant
pas infaillible, ferme sans rigueurs inutiles, froid et cependant
bienveillant, n'ayant d'autre passion que la justice, d'autre ambition
que de faire éclater la vérité.

Il avait interrogé Jacques. Mais cet interrogatoire n'était qu'une
formalité dont il n'était rien résulté. Il avait de plus procédé à la
formation du jury. Déjà les jurés désignés par le sort arrivaient de
tous les coins du département. Ils descendaient tous à l'_Hôtel de
France_, où ils prenaient leurs repas en commun, dans la grande salle du
fond, qu'on leur réserve à toutes les sessions.

Et, dans l'après-midi, on les voyait, graves et soucieux, se promener
sur la place du Marché-Neuf ou le long des anciens remparts.

M. Du Lopt de la Gransière aussi était arrivé. Mais il se tenait, lui,
sévèrement enfermé dans son appartement de _l'Hôtel des Messageries_, où
chaque jour M. Galpin-Daveline allait passer de longues heures.

--Il paraît, disait confidentiellement Méchinet à maître Folgat, il
paraît qu'il prépare un réquisitoire foudroyant...

Le lendemain, en ouvrant L_'Indépendant de Sauveterre_, Mlle Denise
put lire l'ordre des affaires de la session.

LUNDI.--_Banqueroute frauduleuse, détournements, faux._

MARDI.--_Assassinat et vol._

MERCREDI.--_Infanticide.--Vols domestiques._

JEUDI.--_Incendie et tentative d'assassinat (affaire Boiscoran)._

C'est donc pour ce jeudi fameux que les habitants de Sauveterre se
promettaient les plus étonnantes émotions.

Aussi, était-ce à qui se procurerait une carte d'entrée à la cour
d'assises. M. Domini, M. Du Lopt de la Gransière, M. Daubigeon et
Méchinet lui-même étaient harcelés de demandes. Des gens qui, la veille,
ne saluaient pas M. Daveline l'arrêtaient dans la rue et sollicitaient
la faveur d'une petite place, non pour eux, mais pour leur dame. Fait
sans exemple, il se négocia des billets à prix d'argent. Une famille,
enfin, eut l'inconcevable courage d'écrire au marquis de Boiscoran pour
lui demander trois entrées, promettant en échange de «contribuer, par
son attitude, à l'acquittement de l'accusé».

Et c'est au plus fort de ces rumeurs que tout à coup circula dans la
ville une liste de souscription en faveur des parents des malheureux
pompiers qui avaient péri à l'incendie du Valpinson. Qui avait lancé
cette liste? C'est en vain que M. Séneschal essaya de découvrir la main
d'où partait le coup. Le secret de la perfidie fut bien gardé. Et
c'était une perfidie atroce que de venir ainsi, à la veille des débats,
rappeler des souvenirs sinistres et raviver les haines.

--Il y a du Galpin là-dessous, disait en grinçant des dents le docteur
Seignebos. Et penser qu'il l'emportera peut-être... Ah! pourquoi Goudar
n'a-t-il pas commencé plus tôt son expérience?

C'est qu'en effet Goudar, tout en répondant du succès, demandait du
temps. Ce ne pouvait être l'œuvre d'un jour que de calmer les défiances
de l'ombrageux Cocoleu. Il déclarait que, s'il précipitait le
dénouement, il perdrait tout irrémissiblement. D'ailleurs, rien de
nouveau ne survenait. Le comte de Claudieuse allait plutôt mieux que
mal. L'agent de Jersey avait télégraphié qu'il était sur la piste de
Suky, qu'il la rejoindrait sûrement, mais qu'il ne pouvait dire quand.
Michel, enfin, avait inutilement couru tout l'arrondissement et fouillé
l'île d'Oléron, personne n'avait pu lui donner des nouvelles de
Cheminot.

Si bien que le jour même de la session, après un conseil auquel prirent
part tous les amis de Jacques, il fut arrêté que les défenseurs ne
prononceraient pas le nom de Mme de Claudieuse et s'en tiendraient,
quoi que pût dire le comte, au système de défense imaginé par maître
Folgat.

Hélas! il n'avait que de bien faibles chances de succès, car le jury,
contre l'ordinaire, se montrait d'une excessive sévérité. Le
banqueroutier fut condamné à vingt ans de travaux forcés. L'homme accusé
de meurtre n'obtint pas de circonstances atténuantes et fut condamné à
mort. On était alors au mercredi. Il fut décidé que le marquis et la
marquise de Boiscoran et M. de Chandoré assisteraient aux débats. On
voulait épargner à Mlle Denise cette épouvantable émotion, mais elle
déclara qu'elle irait seule à l'audience, et force fut de se rendre à sa
volonté.

Grâce à une autorisation de M. Domini, maître Folgat et maître Magloire
passèrent la soirée près de Jacques, à arrêter les derniers détails et à
bien convenir de certaines réponses.

Jacques était excessivement pâle, mais très calme. Et quand ses
défenseurs le quittèrent en lui disant:

--Bon espoir et bon courage...

--D'espoir, répondit-il, je n'en ai plus. Mais du courage, soyez
tranquilles, j'en aurai!



XXXI


Enfin, du fond de sa prison, Jacques de Boiscoran vit se lever le jour
qui allait décider de sa destinée... Il allait être jugé!

Trop rare était l'occasion pour que L_'Indépendant de Sauveterre_ la
laissât échapper. Paraissant le matin, il publia, «vu la gravité des
circonstances», une édition du soir, qui jusqu'à minuit fut criée dans
les rues par une douzaine de gamins.

Et voici son compte rendu:

_COUR D'ASSISES DE SAUVETERRE_

_Audience du jeudi 23..._

_PRÉSIDENCE DE M. DOMINI_

_Assassinat--Incendie_

(Correspondance particulière de l'INDÉPENDANT)

Pourquoi dans notre paisible cité ce mouvement inaccoutumé, ce tumulte,
cette animation! Pourquoi ces rassemblements sur nos places publiques,
ces groupes devant les maisons? Pourquoi sur tous les visages
l'inquiétude, dans tous les yeux l'anxiété?

C'est que c'est aujourd'hui qu'arrive devant la cour cette ténébreuse
affaire du Valpinson qui, depuis tant de semaines, tient en éveil nos
populations. C'est que c'est aujourd'hui que doit être jugé l'homme
accusé de ce grand crime...

Aussi, est-ce vers le palais de justice que chacun se hâte, se
précipite, court...

Le palais de justice!... Longtemps avant le jour il était assiégé par la
multitude, difficilement contenue par les appariteurs aidés de la
gendarmerie. Et on se presse, on se pousse, on se heurte. Des paroles
grossières sont échangées. Des mots on passe aux gestes, une rixe est
imminente, les femmes crient, les hommes menacent, et nous voyons
conduire au poste deux paysans de Bréchy.

C'est qu'il y aura peu d'élus, on le sait. La place du Marché-Neuf ne
contiendrait pas toute cette foule, accourue des quatre points de
l'arrondissement. Comment donc notre salle des assises suffirait-elle?

Et cependant nos édiles, toujours empressés à satisfaire les citoyens
qui ont mis en eux leur confiance, ont eu recours à des expédients
héroïques. Ils ont fait abattre deux cloisons, réunissant ainsi à la
salle des assises une portion de notre belle salle des pas perdus.

M. Lantier, l'architecte de la ville, bon juge en pareille matière, nous
affirme que douze cents personnes trouveront place dans l'immense
vaisseau. Mais qu'est-ce que douze cents personnes!

Bien longtemps avant l'heure fixée pour l'ouverture de l'audience, tout
est plein, comble, bondé. Une épingle qu'on lancerait ne tomberait
certes pas à terre.

Pas un pouce d'espace n'a été perdu. Tout autour, le long du mur, les
hommes se tiennent debout. Sur les deux côtés de l'estrade, des chaises
ont été disposées, où viennent prendre place un grand nombre de dames de
la société, tant de Sauveterre que des environs et même des villes
voisines. Quelques-unes ont des toilettes ravissantes.

Mille versions circulent, mille conjectures, mille suppositions que nous
nous garderons de rapporter... À quoi bon! Disons pourtant que l'accusé
n'a pas usé du droit que la loi lui confère de récuser un certain nombre
de jurés. Il a accepté tous les noms qui sortaient de l'urne et que ne
récusait pas le ministère public. C'est d'un avocat de nos amis que nous
tenons cette particularité, et juste comme il achevait de la raconter,
un grand bruit se fait à la porte, suivi d'un rapide mouvement de
chaises et d'exclamations étouffées.

C'est la famille de l'accusé qui vient occuper les places qui lui ont
été réservées tout près de l'estrade.

M. le marquis de Boiscoran donne le bras à Mlle de Chandoré, qui
porte avec une exquise distinction une toilette d'un gris foncé, relevée
d'agréments cerise. M. le baron de Chandoré soutient Mme la marquise
de Boiscoran. Le marquis et le baron sont graves et froids. La mère de
l'accusé nous paraît extrêmement affaissée. Mlle de Chandoré, au
contraire, est très animée et ne paraît nullement inquiète, et c'est en
souriant qu'elle répond aux saluts assez rares qui lui sont adressés de
divers côtés de la salle.

Mais on cesse bientôt de s'occuper d'eux. Toute l'attention est absorbée
par une grande table dressée au milieu du prétoire, et sur laquelle se
trouvent quantité d'objets qu'on ne peut voir, recouverts qu'ils sont
d'un grand tapis rouge. Là, sont les pièces à conviction.

Cependant onze heures sonnent. Les serviteurs du Palais circulent,
donnant à tout un dernier coup d'œil. Puis une petite porte s'ouvre, à
gauche, et les défenseurs entrent. Nos lecteurs les connaissent. L'un
est maître Magloire Mergis, l'honneur de notre barreau. L'autre, un
avocat de la capitale, maître Folgat, jeune encore et célèbre.

Maître Magloire a son visage des bons jours, et c'est en souriant qu'il
s'entretient avec le maire de Sauveterre, M. Séneschal, pendant que
maître Folgat ouvre sa serviette et consulte ses dossiers. Onze heure et
demie. Un huissier annonce:

--La cour!

M. Domini prend place au fauteuil de la présidence. M. Du Lopt de la
Gransière vient occuper le siège du ministère public.

Derrière eux, silencieux et graves, se rangent messieurs les jurés.

Tout à coup, grand tumulte. Chacun se lève, chacun se dresse et se
hausse sur la pointe des pieds. Quelques assistants, même, dans le fond,
montent sur leur chaise. C'est que M. le président vient de donner
l'ordre d'introduire l'accusé... Il paraît...

Il est strictement vêtu de noir, et avec une rare élégance. On remarque
beaucoup qu'il porte à la boutonnière son ruban de la Légion d'honneur.
Il est pâle, mais son regard est droit et clair, assuré, sans défi. Son
attitude est triste, mais fière.

À peine est-il assis qu'un des assistants enjambe trois rangées de
chaises et, malgré les huissiers, vient lui serrer la main. C'est le
docteur Seignebos.

Mais M. le président commande aux huissiers de faire faire silence, et
après avoir rappelé que toutes marques d'approbation ou d'improbation
sont sévèrement interdites, et s'adressant à l'accusé:

--Dites-moi vos prénoms, lui demande-t-il, votre nom, votre âge, votre
profession, votre domicile...

L'accusé répond:

--Louis, Trivulce, Jacques de Boiscoran, vingt-sept ans, propriétaire,
domicilié à Boiscoran, arrondissement de Sauveterre.

--Asseyez-vous, et écoutez l'exposé des faits dont vous êtes accusé.

M. le greffier Méchinet donne lecture de l'acte d'accusation, dont la
simplicité terrible fait frissonner l'auditoire.

Nous ne le rapporterons pas, tous les incidents qu'il relate étant bien
connus de nos lecteurs.

=Interrogatoire de l'accusé.=

M. LE PRÉSIDENT.--Accusé, levez-vous, et répondez catégoriquement. Vous
avez, pendant l'instruction, refusé de répondre à beaucoup de questions.
Ici, il faut que la lumière se fasse. Et, je dois vous le dire, il est
de votre intérêt d'être franc.

L'ACCUSÉ.--Nul plus que moi ne souhaite que la vérité soit connue. Je
suis prêt à répondre...

D.--Pourquoi vos réticences pendant l'instruction?

R.--Je croyais de mon intérêt de ne répondre qu'ici.

D.--Vous venez d'entendre de quels crimes vous êtes accusé?

R.--Je suis innocent... Et avant tout, monsieur le président,
permettez-moi une observation. Le crime du Valpinson est atroce, lâche,
odieux... mais il est en même temps si absurde et si stupide qu'il me
semble l'œuvre inconsciente d'un fou. Or, on ne m'a jamais refusé une
certaine intelligence...

D.--Ceci est de la discussion...

R.--Cependant, monsieur...

D.--Plus tard, vous aurez liberté pleine et entière de faire valoir vos
raisons. Pour le moment, contentez-vous de répondre aux questions que je
vous adresse.

R.--Je me soumets, monsieur.

LE PRÉSIDENT.--Ne deviez-vous pas vous marier prochainement?

À cette question, tous les regards se tournent vers Mlle de Chandoré,
qui devient plus rouge qu'une pivoine, mais qui ne baisse pas les yeux.

L'ACCUSÉ (_d'une voix faible_).--Oui.

D.--Le soir du crime, quelques heures seulement avant qu'il ne fût
commis, n'avez-vous pas écrit à votre fiancée?

R.--Oui, monsieur, et je lui ai fait porter ma lettre par le fils de mon
métayer, Michel.

D.--Que lui disiez-vous?

R.--Qu'une affaire importante me priverait de passer la soirée près
d'elle.

D.--Quelle était cette affaire?

Au moment où l'accusé ouvre la bouche pour répondre, M. le président
l'arrête d'un geste:

D.--Prenez garde... Cette question vous a été adressée pendant
l'instruction, et vous avez répondu que vous aviez à aller à Bréchy voir
votre marchand de bois.

R.--J'ai répondu cela, en effet, sur le premier moment... Ce n'est pas
exact.

D.--Pourquoi avez-vous menti?

L'ACCUSÉ  (_avec un mouvement de colère qui n'échappe à personne_).--Je
ne pouvais croire à la gravité de ma situation. Je ne pensais pas
pouvoir, moi, être sérieusement compromis par l'accusation qui,
cependant, m'amène sur ce banc... Ce étant, je ne voyais pas la
nécessité de livrer le secret de mes affaires privées.

D.--Mais vous n'avez pas tardé à reconnaître la gravité de votre
situation.

R.--En effet.

D.--Comment alors n'avez-vous pas dit la vérité?

R.--Parce que le magistrat chargé de l'instruction avait été jadis trop
avant dans mon intimité pour m'inspirer une entière confiance.

D.--Expliquez-vous clairement.

R.--Je vous demanderai la permission de me taire, monsieur le président.
Peut-être, en parlant de monsieur Galpin-Daveline, manquerais-je de
modération...

Un sourd murmure accueille cette réponse de l'accusé.

LE PRÉSIDENT.--Ces murmures sont inconvenants, et je rappelle
l'assemblée au respect de la justice.

M. l'avocat général Du Lopt de la Gransière se lève.

--Nous ne saurions tolérer de telles récriminations contre un magistrat
qui a fait noblement, et quoi qu'il en coûtât, son devoir. Si l'accusé
avait contre le juge des motifs de suspicion légitimes, que ne les
faisait-il valoir!... Il ne saurait arguer de son ignorance, il connaît
la loi, il est avocat. Ses défenseurs sont des hommes d'expérience.

MAÎTRE MAGLOIRE (_de sa place_).--Aussi étions-nous d'avis que monsieur
de Boiscoran présentât à la cour une demande de renvoi. Il a refusé de
suivre notre conseil, confiant, nous a-t-il dit, en la bonté de sa
cause.

M. DU LOPT DE LA GRANSIÈRE (_se rasseyant_).--Messieurs les jurés
apprécieront ce système...

LE PRÉSIDENT (_à l'accusé_).--Et maintenant, êtes-vous disposé à dire la
vérité au sujet de cette affaire qui vous privait de passer la soirée
près de votre fiancée?

L'ACCUSÉ .--Oui, monsieur. Mon mariage devait être célébré à l'église de
Bréchy, et j'avais à m'entendre avec le curé au sujet de la cérémonie.
J'avais, de plus, à remplir des devoirs religieux. Monsieur le curé de
Bréchy, qui est mon ami, vous dira que, sans qu'il y eût rendez-vous
pris, il était convenu qu'un des soirs de la semaine, puisqu'il
l'exigeait, j'irais me confesser.

L'assemblée, qui s'attendait à quelque révélation émouvante, semble fort
désappointée, et des rires moqueurs éclatent de divers côtés.

LE PRÉSIDENT (_d'une voix sévère_).--Ces ricanements sont indécents et
odieux. Huissiers, faites sortir les personnes qui se permettent de
rire. Et une dernière fois je préviens qu'à la première manifestation,
je ferai évacuer la salle. (_Revenant ensuite à l'accusé_:) Continuez.

R.--C'est donc chez le curé de Bréchy que je suis allé le soir du crime.
Malheureusement, il n'y avait personne au presbytère lorsque je m'y
présentai. Je sonnais inutilement pour la troisième ou quatrième fois,
quand une petite paysanne passa, qui me dit qu'elle venait de rencontrer
le curé près de la Cafourche des Maréchaux. Immédiatement, pensant aller
à sa rencontre, je me lançai sur la route. Mais c'est en vain que je fis
plus d'une lieue. Reconnaissant que la petite fille s'était trompée ou
m'avait trompé, je rentrai chez moi.

D.--C'est là votre explication?

R.--Oui.

D.--Et vous la trouvez vraisemblable?

R.--Je me suis engagé non à dire une chose vraisemblable, mais à dire la
vérité. Je puis bien l'avouer, d'ailleurs, c'est précisément parce que
l'explication est si simple que, ne l'ayant pas donnée tout d'abord,
j'hésitais à la donner. Et cependant, si le crime n'eût pas été commis,
et si, le lendemain, j'étais venu dire: «Je suis allé hier soir à
Bréchy, voir le curé, et je ne l'ai pas trouvé», qui donc eût pensé que
ce n'était pas tout naturel?

D.--Et c'est pour vous rendre à un devoir si naturel que vous preniez un
chemin détourné, difficile, presque dangereux, les marais?

R.--Je choisissais le chemin le plus court...

D.--Alors pourquoi cet effroi lorsque vous avez rencontré le fils Ribot
au déversoir de la Seille?

R.--Je n'ai pas été effrayé, mais surpris, comme on l'est de rencontrer
quelqu'un là où on pensait ne trouver personne. Et si j'ai été étonné,
le fils Ribot ne l'a pas été moins que moi.

D.--Vous voyez bien que vous espériez ne rencontrer personne.

R.--Pardon, monsieur, je ne dis pas cela, supposer n'est pas espérer.

D.--Pourquoi, en ce cas, essayer d'expliquer votre présence en cet
endroit?

R.--Je n'ai pas donné d'explications. Le fils Ribot, le premier, m'a dit
en riant où il se rendait, et je lui ai répondu que j'allais à Bréchy.

D.--Vous lui avez dit aussi que vous preniez par les marais pour tirer
des oiseaux d'eau. Et, en même temps, vous lui montriez votre fusil.

R.--C'est possible. Mais est-ce une preuve contre moi? Je crois tout le
contraire. Si j'avais eu les intentions criminelles que me suppose
l'accusation, me voyant rencontré, c'est-à-dire en grand danger d'être
découvert, je serais rentré chez moi... J'allais chez mon ami le curé.

D.--Et, pour cette visite, vous emportiez votre fusil?

R.--Mes propriétés sont situées entre des bois et des marais, et il ne
se passait pas de jour que je n'eusse l'occasion de tirer un lapin ou un
oiseau d'eau. Tous les gens du pays affirmeront que jamais je ne sortais
sans mon fusil.

D.--Et pour revenir, pourquoi avez-vous pris par les bois de
Rochepommier?

R.--Parce que, de l'endroit de la route où j'étais à Boiscoran, c'était
le plus court, probablement... Je dis probablement, parce que sur le
moment, ce n'a pas été pour moi le sujet d'une délibération. Un homme
qui se promène serait bien embarrassé, neuf fois sur dix, si on lui
demandait pour quelle raison il a pris tel chemin plutôt que tel
autre...

D.--Vous avez été aperçu dans les bois par un bûcheron nommé Gaudry.

R.--Le juge d'instruction me l'a dit.

D.--Ce témoin affirme que vous étiez en proie à une violente émotion.
Vous arrachiez des feuilles aux branches, vous parliez haut...

R.--Il est certain que j'étais très mécontent d'avoir perdu ma soirée,
très vexé surtout de m'être fié à la petite paysanne, et il est fort
possible que tout en marchant il me soit échappé de m'écrier: «La peste
soit de mon ami le curé, qui s'en va dîner en ville!», ou tout autre
chose pareille...

On sourit dans l'assistance, mais point assez ouvertement pour s'attirer
une réprimande de M. le président.

D.--Vous savez donc que monsieur le curé de Bréchy dînait dehors le soir
du crime?

M. L'AVOCAT GÉNÉRAL (_se levant_):--C'est par nous, monsieur le
président, que monsieur de Boiscoran connaît ce détail. Lorsqu'il nous a
eu dit l'emploi de sa soirée, nous nous sommes transportés près de
monsieur le curé de Bréchy, qui nous a expliqué comment ni lui ni sa
vieille servante ne se trouvaient au presbytère. À notre requête,
monsieur le curé de Bréchy a été cité. Nous ferons entendre aussi un
autre prêtre qui, à cette heure-là, passait près de la Cafourche des
Maréchaux et qui est celui qu'avait vu la petite paysanne.

Ayant fait signe au défenseur de se rasseoir, M. le président s'adresse
de nouveau à l'accusé:

D.--La femme Courtois, qui vous a rencontré, déclare qu'elle vous a
trouvé l'air tout extraordinaire. Vous ne lui avez pas parlé, vous vous
êtes hâté de la quitter...

R.--La nuit était trop sombre pour que cette femme pût voir ma
physionomie. Elle me demandait un léger service, je le lui ai rendu. Je
ne lui ai pas parlé, parce que je n'avais rien à lui dire. Je ne l'ai
pas quittée brusquement, je l'ai devancée parce que son âne marchait
très lentement.

À un signe de M. le président, des huissiers enlèvent le tapis qui
recouvre les pièces à conviction.

Un vif sentiment de curiosité se manifeste aussitôt dans l'auditoire, et
c'est à qui se dressera et tendra le cou pour mieux voir.

Sur la table sont étalés des vêtements, un pantalon de velours gris
clair, une jaquette de velours marron, un vieux chapeau de paille et des
bottes de cuir fauve. À côté, se trouvent un fusil à deux coups, des
paquets de cartouches, deux sébiles remplies de grains de plomb et enfin
une grande cuvette de faïence anglaise, au fond de laquelle on distingue
comme une boue noirâtre.

LE PRÉSIDENT (_montrant les vêtements à l'accusé_).--Sont-ce bien là les
habits que vous portiez le soir du crime?

L'ACCUSÉ .--Oui, monsieur.

D.--Singulier costume pour rendre visite à un vénérable ecclésiastique
et remplir de graves devoirs religieux.

R.--Monsieur le curé de Bréchy était mon ami. Notre intimité explique,
si elle ne le justifie pas, ce laisser-aller...

D.--Reconnaissez-vous aussi cette cuvette? On a fait évaporer l'eau avec
les plus grandes précautions, les détritus seuls sont restés au fond.

R.--C'est vrai, lorsque monsieur le juge d'instruction s'est présenté
chez moi, il a trouvé cette cuvette remplie d'une eau noire et toute
épaisse de débris carbonisés. Il m'a interrogé au sujet de cette eau, et
je n'ai fait aucune difficulté de lui avouer que la veille, en rentrant,
je m'y étais lavé les mains. Ne tombe-t-il pas sous le sens que si
j'eusse été coupable, ma première préoccupation eût été de faire
disparaître les traces de mon crime?... N'importe! cette circonstance
fut considérée comme la preuve évidente de ma culpabilité, et c'est
aujourd'hui la charge la plus forte que l'accusation produise contre
moi...

D.--C'est une charge très forte, en effet.

R.--Eh bien, rien ne m'est si facile que d'expliquer cette circonstance.
Je suis fumeur. En sortant de chez moi, le soir du crime, je m'étais
muni de cigares, mais lorsque je voulus en allumer un, je m'aperçus que
je n'avais pas d'allumettes.

MAÎTRE MAGLOIRE se lève.

--Et je ferai remarquer, dit-il, que ce n'est pas là une de ces
explications imaginées après coup pour les besoins d'une cause douteuse.
La preuve, me demanderez-vous. La preuve? Nous l'avons, concluante,
irrécusable. Si monsieur de Boiscoran n'avait pas sur lui la boite
d'allumettes qu'il porte toujours, c'est qu'il l'avait oubliée la veille
chez monsieur de Chandoré, où elle est restée depuis, où je l'ai vue, où
elle est encore...

M. LE PRÉSIDENT.--Il suffit, maître Magloire, laissez continuer
l'accusé.

L'ACCUSÉ .--Voulant fumer, j'eus recours à l'expédient qu'emploient tous
les chasseurs en pareil cas. Je défis une de mes cartouches, je
remplaçai la charge de plomb par un morceau de papier, et je
l'enflammai.

D.--Et de cette façon on obtient du feu?

R.--Pas à tout coup, mais certainement une fois sur trois.

D.--Et cette opération noircit les mains?

R.--L'opération elle-même, non. Mais une fois mon cigare allumé,
devais-je jeter tout enflammé le papier dont je venais de me servir?...
C'eût été risquer d'allumer un incendie...

D.--Dans les marais?

R.--Mais, monsieur, j'ai fumé dans la soirée cinq ou six cigares, ce qui
revient à dire que j'ai répété huit ou dix fois l'opération en autant
d'endroits différents, sur la grande route et même dans les bois. Et à
chaque fois j'ai éteint le papier enflammé entre mes doigts, ce qui,
joint à la crasse de la poudre, suffisait pour me rendre les mains aussi
noires que celles d'un charbonnier.

C'est du ton le plus simple, bien qu'avec une certaine chaleur, que
l'accusé donne cette explication, laquelle semble frapper beaucoup
l'auditoire.

LE PRÉSIDENT.--Passons à votre fusil. Le reconnaissez-vous, là?

L'ACCUSÉ .--Oui, monsieur. M'est-il permis de le manier?

R.--Faites.

C'est avec un mouvement fébrile que l'accusé s'empare de l'arme, en fait
jouer les batteries et introduit un de ses doigts dans les canons.

Il devient aussitôt fort rouge, et se penchant vers ses défenseurs, il
leur adresse rapidement et à voix basse quelques mots qui n'arrivent pas
jusqu'à nous.

LE PRÉSIDENT.--Qu'est-ce?

MAÎTRE MAGLOIRE (_se levant_).--Une circonstance se présente, qui doit
faire éclater l'innocence de monsieur de Boiscoran. Par un hasard
providentiel, son domestique Antoine, deux jours avant celui du crime,
avait nettoyé ce fusil. Or, aujourd'hui, un des canons est propre et
net. Donc, ce n'est pas monsieur de Boiscoran qui a tiré les deux coups
de feu qui ont atteint monsieur de Claudieuse.

Pendant ce temps, l'accusé s'est rapproché de la table des pièces à
conviction. Il enroule son mouchoir autour de la baguette du fusil, il
le glisse dans un des canons, le retire et montre qu'il est à peine
noirci...

La plus violente émotion tient l'auditoire haletant.

LE PRÉSIDENT (_à l'accusé_).--Répétez l'expérience sur l'autre canon.

L'accusé obéit. Son mouchoir reste blanc.

LE PRÉSIDENT.--Vous voyez! Et cependant vous venez de nous dire que,
pour allumer vos cigares, vous avez brûlé huit ou dix cartouches. Mais
l'accusation avait prévu votre objection, et elle est en mesure d'y
répondre... Huissiers, faites entrer le témoin Maucroy...

Tous nos lecteurs connaissent ce témoin, dont le beau magasin d'armes et
d'ustensiles de chasse et de pêche est un des ornements de notre place
du Marché-Neuf. Il a fait toilette, et c'est sans le moindre embarras
qu'il prête serment.

LE PRÉSIDENT.--Répétez votre déposition au sujet du fusil que voici.

LE TÉMOIN.--C'est une arme excellente et d'une grande valeur, telle
qu'il ne s'en fabrique pas en France, où on se préoccupe trop du bon
marché...

À cette réponse, la salle entière éclate de rire, M. Maucroy n'ayant pas
précisément la réputation de donner sa marchandise. Quelques jurés même
ont peine à tenir leur sérieux.

LE PRÉSIDENT.--Dispensez-vous de vos réflexions et dites-nous seulement
ce que vous savez des qualités de ce fusil.

LE TÉMOIN.--Eh bien, grâce à une disposition particulière de
l'enveloppe des cartouches, grâce aussi à la qualité spéciale de la
composition fulminante, les canons ne s'encrassent presque pas.

L'ACCUSÉ  (_vivement_).--Vous vous trompez, monsieur. J'ai plusieurs
fois, moi-même, nettoyé mon fusil, et j'ai trouvé, au contraire, les
canons fort encrassés.

LE TÉMOIN.--Parce que vous vous en étiez beaucoup servi. Mais je
prétends qu'on peut brûler une ou deux cartouches sans que les canons en
portent trace.

L'ACCUSÉ .--C'est ce que je nie formellement.

LE PRÉSIDENT (_au témoin_).--Et si l'on brûlait huit ou dix cartouches?

LE TÉMOIN.--Oh! alors les canons seraient fort encrassés.

LE PRÉSIDENT.--Examinez ceux-ci et dites-nous votre avis.

LE TÉMOIN (_après un minutieux examen_).--J'affirme qu'on n'y a pas
brûlé deux cartouches depuis le dernier nettoyage.

LE PRÉSIDENT _(à l'accusé_).--Eh bien! que deviennent ces dix cartouches
brûlées pour allumer vos cigares, et qui vous avaient tant noirci les
mains?

L'accusé, qui, depuis le commencement, avait fait preuve d'un admirable
sang-froid et d'une rare fermeté, pâlit visiblement et ne répond pas.

MAÎTRE MAGLOIRE.--La question est trop grave pour qu'on s'en rapporte à
la seule opinion du témoin.

M. L'AVOCAT GÉNÉRAL.--Nous ne cherchons que la vérité. Une expérience
est aisée à faire.

LE TÉMOIN.--Oh! assurément...

LE PRÉSIDENT.--Faites.

Le témoin introduit une cartouche dans chaque canon et va les brûler à
la fenêtre qui est derrière l'estrade. Le fracas de l'explosion arrache
à plusieurs dames un cri de frayeur.

LE TÉMOIN (_revenant et montrant que les canons ne sont pas plus
encrassés qu'avant l'expérience_).--Eh bien, avais-je raison?

LE PRÉSIDENT (_à l'accusé_).--Vous le voyez, cette circonstance que vous
invoquiez si fort, bien loin d'être en votre faveur, démontre que vous
nous avez donné une explication mensongère de l'état de vos mains...

Sur l'ordre de M. le président, le témoin se retire, et l'interrogatoire
de l'accusé continue.

D.--Quelles étaient vos relations avec monsieur de Claudieuse?

R.--Nous n'en avions pas.

D.--Pardon. Il est notoire dans le pays que vous le haïssiez.

R.--C'est une erreur. J'affirme sur l'honneur que je le tenais pour le
meilleur et le plus honnête des hommes.

D.--En cela du moins, vous êtes d'accord avec tous ceux qui le
connaissaient. Pourtant vous étiez en procès...

R.--Mon oncle m'avait légué ce procès avec sa fortune. Je le
poursuivais, mais sans passion. Je ne demandais qu'à transiger...

D.--Et monsieur de Claudieuse refusant, vous lui en vouliez
mortellement.

R.--Non.

D.--Vous lui en vouliez au point de l'avoir une fois couché en joue; au
point d'avoir dit une fois: «Il ne me laissera pas en repos tant que je
ne lui aurai pas tiré un coup de fusil...» Ne niez pas. Vous allez
entendre les témoins.

C'est la tête haute et le regard assuré que, sur l'injonction de M. le
président, l'accusé regagne sa place. Il a complètement triomphé de son
accès de défaillance, et c'est de l'air le plus calme qu'il s'entretient
avec ses défenseurs.

Incontestablement, l'opinion est pour lui en ce moment. Il a conquis les
sympathies de ceux-là mêmes qui étaient venus avec les plus fortes
préventions. Il n'est personne qui n'ait été ému de son attitude à la
fois si fière et si triste, personne qui n'ait été saisi par l'extrême
simplicité de ses réponses.

Encore bien que la discussion relative au fusil n'ait pas paru tourner à
son avantage, elle ne lui a nullement nui. La question de l'encrassement
des canons est vivement controversée. Quantité d'incrédules, que
l'expérience n'a pas convertis, trouvent que M. Maucroy a été bien hardi
dans ses allégations.

D'autres s'étonnent de la placidité des avocats, moins de maître Folgat,
qui est peu connu à Sauveterre, que de maître Magloire, dont on sait
l'habileté à profiter du moindre incident.

L'audience n'est pas précisément suspendue, mais il y a un temps d'arrêt
rempli par les allées et les venues des huissiers, qui remettent un
tapis sur les pièces à conviction et qui roulent un fauteuil au bas de
l'estrade. Enfin, un huissier vient se pencher à l'oreille de M. le
président et lui parle un moment à voix basse. De la tête, M. le
président répond oui.

Et l'huissier s'étant éloigné:

--Nous allons, prononce-t-il, procéder à l'audition des témoins, et
c'est par monsieur de Claudieuse que nous commencerons. Bien que très
gravement malade, il a tenu à se présenter à l'audience.

Nous voyons, à ces mots, M. le docteur Seignebos se dresser comme s'il
allait prendre la parole, mais un de ses amis, placé près de lui, le
tire par un pan de sa redingote; Maître Folgat lui adresse un signe
d'intelligence, et il se rassoit.

LE PRÉSIDENT.--Huissier, introduisez monsieur le comte de Claudieuse.

=Audition des témoins.=

La petite porte qui a livré passage à l'armurier Maucroy s'ouvre de
nouveau, et le comte de Claudieuse entre, soutenu, presque porté par son
valet de chambre.

Un murmure de sympathique pitié le salue. Sa maigreur est terrifiante,
ses traits sont aussi décomposés que s'il allait rendre le dernier
soupir. Toute la vitalité de son être semble s'être réfugiée dans ses
yeux qui brillent d'un éclat extraordinaire.

C'est d'une voix affaiblie qu'il prête serment. Mais si profond est le
silence, qu'à la formule prononcée par M. le président, «Jurez-vous de
dire toute la vérité?», on l'entend de tous les coins de la salle
répondre clairement: «Je le jure!...»

LE PRÉSIDENT (_avec bonté_).--Nous vous sommes reconnaissant, monsieur,
de l'effort que vous faites... C'est pour vous que ce fauteuil a été
apporté; asseyez-vous...

M. DE CLAUDIEUSE.--Je vous remercie, monsieur; il me reste assez de
forces pour parler debout.

D.--Veuillez nous dire, monsieur, ce que vous savez de l'attentat dont
vous avez été victime.

R.--Il pouvait être onze heures... J'étais couché depuis un moment,
j'avais soufflé ma bougie, et j'étais entre le sommeil et la veille,
lorsque je vis ma chambre illuminée de clartés aveuglantes. Comprenant
que c'était le feu, je bondis hors de mon lit, et, à peine vêtu, je
m'élançai dans les escaliers. J'eus quelque difficulté à ouvrir la porte
extérieure, que j'avais fermée moi-même... J'y parvins, cependant. Mais
à peine mettais-je le pied sur le seuil que je ressentis au côté droit
une douleur terrible, en même temps que j'entendais tout près de moi
l'explosion d'une arme à feu... Instinctivement, je m'élançai vers
l'endroit d'où partait le coup, mais je n'avais pas fait trois pas que,
frappé de nouveau à l'épaule, je tombai sans connaissance.

D.--Entre le premier et le second coup, que s'est-il écoulé de temps?

R.--Trois ou quatre secondes au plus.

D.--C'est-à-dire autant qu'il en fallait pour apercevoir l'agresseur.

R.--Aussi l'ai-je aperçu, s'élançant de derrière les fagots, où il était
à l'affût, et gagnant la campagne.

D.--Alors vous pouvez nous apprendre comment il était vêtu.

R.--Certes. Il portait un pantalon gris clair, un veston noir et un
large chapeau de paille.

Sur un geste de M. le président, et au milieu d'un silence tel qu'on
entendrait les araignées du plafond filer leur toile, les huissiers
découvrent les pièces à conviction.

LE PRÉSIDENT (_montrant les habits de l'accusé_).--Le costume que vous
avez aperçu répondait-il à celui-ci?

M. DE CLAUDIEUSE.--Nécessairement, puisque c'est le même.

D.--Mais alors, monsieur, vous avez reconnu l'assassin?

R.--Déjà les flammes étaient si violentes qu'on y voyait comme en plein
midi. J'ai reconnu monsieur Jacques de Boiscoran.

Il n'était plus, dans l'immense salle des assises, un auditeur qui
n'attendît, le cœur serré d'une indicible angoisse, cette réponse
écrasante. Nous l'attendions si bien que nous tenions les yeux
obstinément fixés sur l'accusé. Pas un des muscles de son visage ne
tressaille. Ses défenseurs sont aussi impassibles que lui. De même que
nous, M. le président et M. l'avocat général observaient l'accusé et ses
avocats. Attendaient-ils une protestation, une réplique, un mot? C'est
probable.

Rien ne venant, M. le président reprend, s'adressant au témoin:

D.--Votre déposition est terriblement grave, monsieur.

R.--J'en sais la portée.

D.--Elle diffère absolument de votre déposition première reçue par
monsieur le juge d'instruction.

R.--En effet.

D.--Interrogé quelques heures après le crime, vous avez déclaré n'avoir
pas reconnu l'assassin. Bien plus, le nom de monsieur de Boiscoran ayant
été prononcé, vous avez paru révolté qu'on osât le soupçonner, vous vous
portiez presque garant de son innocence...

R.--Alors, je trahissais la vérité. Alors, par un sentiment de
commisération bien aisé à comprendre, j'essayais d'arracher à une
condamnation infamante un homme appartenant à une famille justement
estimée.

D.--Et maintenant?

R.--Maintenant, je reconnais que j'ai eu tort et qu'il faut que justice
soit faite. Et c'est pour cela que, frappé d'un mal qui ne pardonne pas
et bien près de paraître devant Dieu, je suis venu vous dire: monsieur
de Boiscoran est le coupable, je l'ai reconnu.

LE PRÉSIDENT (à _l'accusé_).--Vous entendez?

L'ACCUSÉ  (_se levant_).--Sur tout ce que j'ai de cher et de sacré au
monde, je jure que je suis innocent. Monsieur le comte de Claudieuse va,
dit-il, paraître devant Dieu, c'est à la justice de Dieu que j'en
appelle...

Des sanglots couvrent la voix de l'accusé. Mme la marquise de
Boiscoran vient d'être prise d'une crise nerveuse des plus graves. On
l'emporte, raide et inanimée, et à sa suite s'élancent le docteur
Seignebos et Mlle de Chandoré.

L'ACCUSÉ  (_à M. de Claudieuse_).--C'est ma mère qui se meurt, monsieur!

Certes, ceux qui s'attendaient à des émotions poignantes ne sont pas
déçus. Tous les visages sont bouleversés. Des larmes brillent dans les
yeux de toutes les femmes.

Et cependant, lorsqu'on examine la façon dont M. de Claudieuse et M. de
Boiscoran se mesurent du regard, on est à se demander si, véritablement,
il n'y a entre ces deux hommes que ce que nous ont révélé les débats.
Nous ne pouvons nous empêcher de faire remarquer l'étrangeté de leurs
répliques, et autour de nous, on ne comprend rien non plus au mutisme
obstiné des défenseurs. Abandonnent-ils leur client? Non, car nous les
voyons lui serrer les mains et lui prodiguer les consolations et les
encouragements de la plus fervente amitié.

Nous sera-t-il permis de dire que M. le président et M. l'avocat général
nous ont paru avoir un moment de stupeur? Oui, puisque c'est
l'expression de notre pensée.

Mais déjà M. le président poursuit:

D.--Il n'y a qu'un instant, monsieur le comte, je demandais à l'accusé
s'il n'y avait pas entre vous quelque grave sujet de haine.

M. DE CLAUDIEUSE (_d'une voix de plus en plus faible_).--Je n'en connais
pas d'autre que notre procès au sujet d'un cours d'eau...

D.--L'accusé ne vous a-t-il pas un jour menacé de son fusil?

R.--Oui, mais je n'avais pas pris la menace au sérieux, et je ne lui en
avais pas gardé rancune.

D.--Persistez-vous dans votre déclaration?

R.--Je persiste. Et, de nouveau, sous la foi du serment, j'affirme avoir
reconnu, et de façon à ne pouvoir me tromper, monsieur Jacques de
Boiscoran...

Il était temps que M. le comte de Claudieuse achevât sa déposition. Il
chancelle, ses yeux se voilent, sa tête oscille sur ses épaules, et,
pour se retirer, il lui faut l'assistance de deux huissiers qui aident
son valet de chambre à le porter plutôt qu'à le soutenir.

Mme de Claudieuse va-t-elle lui succéder? Nous le pensions, et
l'assistance le croyait comme nous. Mais il n'en est pas ainsi. Retenue
au chevet de la dernière de ses filles, qui est à toute extrémité, la
comtesse ne sera pas entendue, et M. le greffier donne lecture de sa
déposition.

Bien que fort émouvante, cette déposition ne révèle aucun fait nouveau
et sera sans influence sur l'issue des débats.

Le témoin Ribot est alors introduit. C'est un beau gars saintongeois, un
vrai coq de village, une cravate bleu et rose autour du cou, une
brillante chaîne de montre au gousset. Il paraît fier de son rôle et
promène sur l'assistance un regard où reluit le plus extrême
contentement de soi.

C'est d'un ton plein d'importance qu'il raconte sa rencontre avec
l'accusé. Il prétend tout savoir, tout expliquer. Pour bien peu, il
affirmerait que l'accusé lui a confié ses projets de meurtre et
d'incendie. Ses réponses sont presque toutes accueillies par des accès
d'hilarité, qui attirent à l'assemblée une nouvelle et verte semonce de
M. le président.

Le témoin Gaudry, qui lui succède, est un petit homme chétif et pâlot, à
mine sournoise, à l'œil faux et craintif, et qui se confond en
salutations.

À l'encontre avec Ribot, il semble avoir tout oublié. On voit qu'il
craint de se compromettre. Il célèbre M. de Claudieuse, mais il ne loue
guère moins M. de Boiscoran. Il proteste aussi de son respect pour les
bons juges, pour ces messieurs et ces dames, et pour toute la compagnie
pareillement.

La femme Courtois, qui dépose après Gaudry, voudrait évidemment être à
cent pieds sous terre. Ce n'est qu'avec des efforts inouïs que M. le
président lui arrache mot par mot sa déposition, assez insignifiante
d'ailleurs.

Viennent ensuite deux métayers de Bréchy, qui ont assisté à cette
violente discussion à la suite de laquelle M. de Boiscoran aurait couché
en joue le comte de Claudieuse. Leur récit, tout coupé d'interminables
parenthèses, est peu clair. Sur une observation des défenseurs, ils
entreprennent de s'expliquer, et alors on ne les comprend plus du tout.

Ils se contredisent, d'ailleurs. L'un n'a vu dans le geste de l'accusé
qu'une plaisanterie. L'autre l'a pris tellement au sérieux qu'il s'est
jeté, dit-il, sur M. de Boiscoran pour l'empêcher de tirer, et que sans
son intervention le crime eût été commis ce jour-là.

De nouveau l'accusé proteste avec une rare énergie. Il ne haïssait pas
M. de Claudieuse, il n'avait pas de raisons de le haïr...

Le têtu paysan soutient qu'un procès est un suffisant motif de haine. Et
là-dessus il entreprend d'expliquer le procès et comment M. de
Claudieuse, en retenant l'eau de la Seille pour son moulin, inondait les
prairies de M. de Boiscoran.

M. le président met fin à la discussion qui s'engage, en ordonnant
d'introduire un autre témoin.

Celui-là a entendu, jure-t-il, M. de Boiscoran s'écrier que «tôt ou tard
il f...lanquerait un coup de fusil au comte de Claudieuse». Il ajoute
que l'accusé était un homme terrible qui, pour un oui et pour un non,
menaçait les gens de son fusil. Et à l'appui de son dire, il raconte
qu'il est bien connu dans le pays qu'une fois déjà M. de Boiscoran a
tiré sur un homme.

L'accusé explique cette déposition. Un mauvais drôle qui n'est autre,
pensait-il, que le témoin en personne venait toutes les nuits voler des
fruits et des légumes à ses métayers. Une nuit, il l'a guetté, et le
surprenant, lui a envoyé une charge de gros sel. Il ignore s'il l'a
touché. Le voleur, quel qu'il soit, ne s'était jamais plaint.

Le témoin suivant est l'huissier de Bréchy. Il sait qu'une fois, en
retenant l'eau de la Seille, M. de Claudieuse a fait perdre à M. de
Boiscoran plus de vingt milliers d'un foin de première qualité. Il ne
cache pas qu'un si désagréable voisin l'eût exaspéré.

M. l'avocat général ne conteste pas le fait. Mais il sait que M. de
Claudieuse a fait offrir le prix du dommage. M. de Boiscoran a refusé
avec une hauteur insultante. L'accusé répond qu'il a refusé sur le
conseil de son avoué, mais qu'il ne s'est pas servi de paroles
injurieuses.

Encore six dépositions sans intérêt, et la liste des témoins à charge
est épuisée.

Alors paraissent les témoins cités à la requête de la défense.

Le premier est le respectable curé de Bréchy. Il confirme les
explications données par l'accusé. Le soir du crime, il dînait au
château de Besson, sa servante était venue à sa rencontre, et le
presbytère était seul. Il dit qu'en effet, il avait été convenu que M.
de Boiscoran viendrait un soir remplir les devoirs religieux que
l'Église exige avant de consacrer un mariage. Il connaît Jacques de
Boiscoran depuis son enfance et ne sait pas d'homme plus honnête ni
meilleur. À son avis, la haine dont on parle tant n'a jamais existé. Il
ne peut pas croire, il ne croit pas que l'accusé soit coupable.

Le second témoin est le desservant d'une commune voisine. Il déclare
qu'entre neuf et dix heures, il était sur la route, non loin de la
Cafourche des Maréchaux. La nuit était assez obscure; il est de même
taille que M. le curé de Bréchy, une petite paysanne a très bien pu les
prendre l'un pour l'autre et tromper involontairement l'accusé.

Trois autres témoins sont encore entendus, et l'accusé ni ses défenseurs
n'ayant rien à ajouter, la parole est donnée au ministère public.

=Le réquisitoire.=

L'éloquence de M. Du Lopt de la Gransière est trop justement célèbre
pour qu'il soit nécessaire d'en parler. Nous dirons seulement qu'il
s'est surpassé lui-même en ce réquisitoire qui, pendant plus d'une
heure, a tenu suspendue à ses lèvres une assemblée haletante et remuée
des plus poignantes émotions.

C'est par une description du Valpinson qu'il débute, «de ce séjour
poétique et charmant comme son nom, où les admirables futaies de
Rochepommier se mirent au mobile cristal de la Seille...»

--Là, poursuit-il, vivaient le comte et la comtesse de Claudieuse; le
comte, un de ces gentilshommes du temps passé, qui n'avaient d'autre
culte que l'honneur, d'autre passion que le devoir; la comtesse, une de
ces femmes qui sont la glorification de leur sexe et le modèle achevé de
toutes les vertus domestiques... Le ciel avait béni leur union et leur
avait donné deux filles qu'ils adoraient. La fortune souriait à leurs
efforts intelligents. Estimés de tous, vénérés, chéris, ils vivaient
heureux, ils avaient le droit de compter encore sur bien des années
prospères...

»Mais non, la haine veillait. Un soir, des lueurs sinistres éveillent le
comte. Il se précipite dehors, deux coups de fusil lui sont tirés et il
tombe baigné dans son sang... Attirée par l'explosion, la comtesse
accourt. Elle trébuche contre le corps inanimé de son mari et, glacée
d'horreur, elle s'affaisse sans connaissance... Les enfants vont-ils
donc périr?... Non. La Providence veille. Elle allume une lueur
d'intelligence dans le cerveau d'un insensé, et, se précipitant à
travers la fumée, il arrache les petites filles aux flammes qui déjà
étreignent leur berceau...» La famille est sauvée, mais l'incendie
redouble de fureur. Aux lugubres volées du tocsin, tous les habitants
des villages d'alentour se sont hâtés d'accourir. Mais sans personne qui
les commande, sans outillage, ils s'épuisent en stériles efforts.
Cependant, un roulement lointain retient dans leurs âmes l'espérance
près de s'envoler... Ce roulement annonce l'arrivée des pompes... Elles
arrivent, elles sont là, tout ce qui est humainement possible va être
tenté!

»Mais, grand Dieu! qu'est-ce que cette clameur d'épouvante et d'horreur
qui monte jusqu'à nous?... La toiture du château s'écroule,
ensevelissant sous ses décombres enflammés deux hommes, les plus dévoués
et les plus intrépides de tous ces hommes si intrépides et si dévoués:
Bolton, le tambour, qui l'instant d'avant battait la générale;
Guillebault, le père de cinq enfants... Au-dessus du fracas des flammes,
s'élèvent leurs cris déchirants. Ils appellent au secours... Les
laissera-t-on périr?... Un gendarme s'élance, et avec lui un fermier de
Bréchy. Héroïsme inutile! Le fléau veut garder sa proie... Les
sauveteurs vont périr, et ce n'est qu'au prix d'effroyables périls qu'on
les arrache à la fournaise, respirant encore, mais atteints de si
cruelles blessures qu'ils en resteront jusqu'à la fin de leurs jours
infirmes et réduits pour vivre à implorer la charité publique...

C'est des plus sombres couleurs de son éloquence que M. l'avocat général
charge ce tableau des désastres du Valpinson, représentant la comtesse
de Claudieuse agenouillée près de son mari mourant, tandis que la foule
s'empresse autour des blessés et dispute aux flammes les restes
carbonisés de Bolton et de Guillebault.

Puis, redoublant d'énergie:

--Et pendant ce temps, poursuivit-il, que devient l'auteur de tant de
forfaits?... Sa haine assouvie, il fuit à travers bois, il regagne sa
demeure. De remords, il n'en a pas. Sitôt rentré, il mange, il boit, il
fume un cigare... Telle est sa situation dans le pays, et il a si bien
pris toutes ses mesures qu'il se croit au-dessus du soupçon. Il est
tranquille, si tranquille que les plus vulgaires précautions sont par
lui négligées, et qu'il ne prend même pas la peine de jeter l'eau où il
a lavé ses mains, noires de l'incendie qu'il vient d'allumer.

»C'est qu'il oublie la Providence, dont le flambeau, en ces occasions
décisives, éclaire et guide la justice humaine. Et comment, en effet,
sans une intervention providentielle, la justice serait-elle allée
chercher le coupable dans un des plus somptueux châteaux de la contrée?
C'était là, cependant, qu'est l'assassin, là qu'était l'incendiaire...
Et qu'on ne nous vienne pas dire que le passé de Jacques de Boiscoran le
défend contre l'accusation formidable qui pèse sur lui! Ce passé, nous
le connaissons.

»Type achevé de ces jeunes oisifs qui jettent à tous les vents de leurs
caprices la fortune amassée par leurs pères, Jacques de Boiscoran
n'avait pas même de profession. Inutile à la société, à charge à
lui-même, il s'en allait dans la vie sans gouvernail et sans boussole,
s'adressant à toutes les passions malsaines pour combler le vide de ses
heures de désœuvrement. Et cependant il était ambitieux, de cette
ambition dangereuse et mauvaise qui demande à l'intrigue et non pas au
travail ses assouvissements.

»Aussi le voyons-nous ardemment mêlé aux luttes stériles et coupables de
notre époque troublée, battant à grands coups de phrases creuses tout ce
qui est responsable et sacré, sonnant l'appel aux plus détestables
passions...

M. L'AVOCAT GÉNÉRAL.--Si c'est un procès politique, il faut nous en
prévenir...

M. L'AVOCAT GÉNÉRAL.--Il ne s'agit pas de politique ici, mais des
agissements d'un homme qui a été un apôtre de discorde.

M. L'AVOCAT GÉNÉRAL.--Le ministère public croit-il donc qu'il prêche la
concorde?

LE PRÉSIDENT.--J'invite la défense à ne pas interrompre.

M. L'AVOCAT GÉNÉRAL.--...Et c'est dans cette ambition de l'accusé qu'il
faut chercher surtout l'origine de cette haine farouche qui devait le
conduire au crime. Le procès au cours d'eau n'est qu'une question
secondaire. Jacques de Boiscoran préparait sa candidature pour les
prochaines élections...

L'ACCUSÉ .--Je n'y ai jamais pensé...

M. L'AVOCAT GÉNÉRAL (_sans remarquer l'interruption_).--...Il ne le
disait pas; mais ses amis le disaient pour lui et allaient partout
répétant que, par sa situation, sa fortune et ses opinions, il était
l'homme désigné aux suffrages des républicains. Et, en effet, il eût eu
beaucoup de chances si, entre lui et le but de ses convoitises, ne se
fût dressé un homme, le comte de Claudieuse, dont l'influence en avait
déjà fait échouer d'autres...

M. L'AVOCAT GÉNÉRAL (_vivement_).--C'est à moi que s'adresse l'allusion?

M. L'AVOCAT GÉNÉRAL.--Je ne désigne personne.

M. L'AVOCAT GÉNÉRAL.--Pourquoi ne pas dire franchement que mes amis et
moi sommes les complices de monsieur de Boiscoran et qu'il a été chargé
de nous débarrasser d'un adversaire politique!

M. L'AVOCAT GÉNÉRAL (_continuant_).--Messieurs, voilà le vrai mobile du
crime. De là cette haine dont l'accusé ne sait bientôt plus garder le
secret, qui dérobe en invectives, qui se répand en menaces de mort, et
qui va jusqu'à coucher en joue le comte de Claudieuse.

M. l'avocat général passe alors à l'examen des charges qu'il déclare
décisives, irrécusables. Puis:

--Mais qu'est-il besoin, poursuit-il, de cet examen, après l'écrasante
déposition du comte de Claudieuse? Ne l'avez-vous pas entendu? Près de
paraître devant Dieu!... Sur le premier moment, abusé par la générosité
de son âme, il pardonnait, il voulait sauver l'homme qui avait essayé de
l'assassiner... Mais aux approches de la mort, il a compris qu'il
n'avait pas le droit de soustraire un coupable à l'action de la justice,
il s'est rappelé qu'il était d'autres victimes. Et alors, se levant de
son lit d'agonie, il s'est traîné jusqu'ici pour vous dire: «C'est
lui!... Aux lueurs de l'incendie qu'il venait d'allumer, je l'ai vu, je
l'ai reconnu, c'est lui!...»

»Et après cela vous hésiteriez à frapper?... Non, je ne puis le croire.
Après de tels forfaits la société attend que justice soit faite! Justice
au nom de monsieur de Claudieuse mourant!... Justice au nom des morts...
Justice au nom de la mère de Bolton, au nom de la veuve de Guillebault
et de ses cinq enfants...

Un murmure d'approbation se prolonge bien après les derniers mots de M.
Du Lopt de la Gransière. Il n'est pas dans l'assemblée une femme qui ne
verse des larmes.

LE PRÉSIDENT.--La parole est au défenseur.

=Plaidoiries.=

Maître Magloire ayant soutenu seul jusqu'à ce moment la discussion, on
pensait qu'il présenterait la défense. On se trompait, c'est maître
Folgat qui se lève.

Notre palais de justice de Sauveterre, en des occasions solennelles, a
retenti des accents de presque tous les maîtres de la parole. Nous avons
entendu Berryer, Dufaure, Jules Favre, Lachaud... Même après ces
orateurs illustres, maître Folgat trouve le secret de nous étonner et de
nous émouvoir.

Au vol de la sténographie, nous fixons sur le papier quelques-unes de
ses phrases, mais ce que nous renonçons à rendre, c'est son attitude
superbe de fierté et de dédain, l'éclat de son regard, son geste
admirable d'autorité, sa voix surtout, pleine et sonore, et dont le
timbre métallique vibre dans toutes les poitrines.

--Défendre certains hommes de certaines imputations, commence-t-il, ce
serait les rabaisser. Ils ne sont pas atteints. Au portrait de monsieur
de Boiscoran tracé par le ministère public, j'opposerai simplement la
réponse du vénérable curé de Bréchy. Que vous a-t-il dit? «Monsieur de
Boiscoran est le meilleur et le plus honnête homme que je sache.» Voilà
la vérité. On veut en faire un intrigant ambitieux. En effet, il avait
l'ambition d'être utile à son pays. Pendant que d'autres discutaient, il
agissait. Les mobiles de Sauveterre vous diront à quelles passions il
faisait appel devant l'ennemi, et par quelles intrigues il a conquis le
ruban que Chanzy a attaché à sa poitrine... Il souhaitait le pouvoir,
dites-vous? Non, il rêvait le bonheur... Vous parlez d'une lettre qu'il
écrivait à sa fiancée quelques heures avant le crime... Je vous mets au
défi de la lire. Elle a quatre pages, dès la seconde vous seriez forcé
d'abandonner l'accusation...

Alors, avec une logique implacable, le jeune avocat reprend le système
de l'accusé et, véritablement, sous les coups de son éloquence,
l'accusation semble tomber en poussière, on est fasciné, ébloui...

--Et maintenant, poursuit-il, que reste-t-il des preuves? La déposition
de monsieur de Claudieuse. Elle est écrasante, dites-vous. Je dis
qu'elle est étrange. Quoi! voilà un témoin qui attend la dernière heure,
la dernière minute pour parler, et cela vous semble naturel!... C'est
par générosité, prétendez-vous, qu'il s'est tu. Moi, je vous demande
comment eût agi notre plus cruel ennemi...

»Jamais cause ne fut plus claire, dit le ministère public. Je soutiens,
moi, que jamais cause, au contraire, ne fut plus obscure, et que, loin
de nous en livrer le secret, l'instruction n'en a pas trouvé le premier
mot...

Maître Folgat se rassoit, et il faut l'intervention des huissiers pour
arrêter les applaudissements. Si l'on allait aux voix en ce moment, M.
de Boiscoran serait certainement acquitté. Mais l'audience est suspendue
pendant un quart d'heure, et l'on en profite pour allumer les lampes,
car la nuit vient.

Ayant repris son fauteuil, M. le président donne la parole au ministère
public.

M. L'AVOCAT GÉNÉRAL.--Je renonce à la réplique que je me proposais de
prononcer. Monsieur le comte de Claudieuse va payer de la vie l'effort
qu'il a fait pour vous apporter son témoignage. On n'a pas pu le
reporter chez lui. Peut-être, en ce moment même, rend-il le dernier
soupir dans la salle voisine...

Les défenseurs ne demandant pas la parole, et l'accusé déclarant qu'il
n'a rien à ajouter, M. le président résume les débats, et les jurés se
retirent dans la salle des délibérations.

La chaleur est accablante, la gêne intolérable, tous les visages portent
l'empreinte d'une écrasante fatigue, et néanmoins personne ne songe à se
retirer. Mille bruits contradictoires circulent parmi cette foule
palpitante d'anxiété. Les uns disent que M. de Claudieuse est mort,
d'autres, au contraire, qu'il va mieux et qu'il vient de faire appeler
M. le curé de Bréchy.

Enfin, quelques minutes après neuf heures, messieurs les jurés
reparaissent.

Reconnu coupable, avec admission de circonstances atténuantes, Jacques
de Boiscoran est condamné à vingt ans de travaux forcés.



TROISIÈME PARTIE

_Cocoleu_



I


Ainsi M. Galpin-Daveline l'emportait, et M. Du Lopt de la Gransière
avait lieu d'être fier de son éloquence. Jacques de Boiscoran était
déclaré coupable.

Mais c'est le front haut et le regard assuré qu'il entendit M. le
président Domini prononcer la terrible formule--plus courageux en cela
mille fois que le condamné à mort qui, en face du peloton d'exécution,
refuse de se laisser bander les yeux et d'une voix ferme commande le
feu.

Le matin même, quelques instants avant l'ouverture de l'audience, il
l'avait dit à Mlle de Chandoré:

--Je sais ce qui m'attend. Mais je suis innocent. On ne me verra ni
pâlir ni demander grâce.

Et rassemblant, en effet, en un suprême effort tout ce qu'une âme
humaine peut fournir d'énergie, il avait tenu parole.

Se penchant seulement vers ses défenseurs, au moment où les derniers
mots du président s'éteignaient dans le brouhaha soudain de l'assemblée:

--Ne vous avais-je pas dit, murmura-t-il, qu'un jour viendrait où vous
seriez les premiers à me mettre une arme entre les mains!

Maître Folgat se dressa vivement. Il n'avait rien de la colère ni du
découragement de l'avocat qui vient de perdre une cause qu'il sait
juste.

--Mais ce jour n'est pas venu, répondit-il. Vous savez votre serment.
Tant qu'une lueur d'espoir nous restera, nous lutterons. Or, c'est plus
que de l'espoir que nous avons à cette heure. Avant un mois, avant une
semaine, demain peut-être, nous aurons notre revanche...

Le malheureux hochait la tête.

--Je n'en aurai pas moins subi l'ignominie d'une condamnation,
murmura-t-il. (Et détachant de sa boutonnière le ruban de la Légion
d'honneur, et le tendant à maître Folgat:) Vous le garderez en mémoire
de moi, prononça-t-il, si je ne reconquiers pas le droit de le porter.

Mais déjà les gendarmes chargés de la surveillance de l'accusé s'étaient
levés.

--Il faut venir, monsieur, dit à Jacques le brigadier. Allons, venez...
Et il ne faut pas vous désespérer, que diable! ni perdre courage. Tout
n'est pas fini. Vous avez encore le pourvoi et le recours en grâce, sans
compter ce qui peut arriver et qu'on ne prévoit pas...

Maître Folgat pouvait accompagner son client et il se préparait à le
suivre. Mais lui:

--Laissez-moi seul, mon ami, fit-il avec un geste douloureux. D'autres
plus que moi ont besoin de vos encouragements... Denise, ma pauvre mère,
mon père!... Voyez-les... Dites-leur que c'est leur cher souvenir qui
fait l'horreur de ma condamnation.

Qu'ils me pardonnent l'affliction dont je leur suis le sujet et la honte
de m'avoir pour fils pour fiancé... (Étreignant alors les mains de ses
défenseurs:) Et vous, mes amis, ajouta-t-il, comment vous témoigner
jamais l'étendue de ma reconnaissance! Ah! s'il eût suffi, pour me
sauver, d'un talent incomparable et du plus admirable dévouement, je
serais libre. Et au lieu de cela... (Il montra la petite porte par où il
allait se retirer, et d'un accent déchirant:) C'est la porte du bagne!
s'écria-t-il. C'est désormais...

Un sanglot lui coupa la parole. Ses forces étaient à bout, car s'il
n'est pas de limites, pour ainsi dire aux tortures que peut endurer
l'âme, l'énergie physique a des bornes.

Et, repoussant le bras que lui offrait le brigadier de gendarmerie, il
s'élança dehors. Maître Magloire était comme fou de douleur.

--Et n'avoir pas pu le sauver! dit-il à son jeune confrère. Qu'on vienne
donc encore me parler de la puissance de la conviction. Mais ne restons
pas là sortons...

Et ils se jetèrent dans la foule qui s'écoulait lentement, toute
palpitante encore des émotions de la journée.

Un revirement étrange, illogique, et cependant expliqué et fréquemment
observé en pareille circonstance, se produisait déjà. Objet de
l'exécration de tous, alors qu'il n'était qu'accusé, Jacques de
Boiscoran condamné recouvrait toutes les sympathies. C'était comme si la
sentence fatale eût effacé l'horreur du forfait. On le plaignait, on
s'apitoyait sur son sort, et songeant à sa famille, à sa mère, à sa
fiancée, on maudissait la sévérité des juges.

C'est que les moins clairvoyants des assistants avaient été frappés de
l'allure singulière des débats. Il n'en était presque pas un qui n'eût
deviné en cette affaire tout un côté mystérieux et inexploré que
l'accusation aussi bien que la défense avaient évité d'aborder. Comment
n'avait-il été que fort incidemment question de Cocoleu? Il était idiot,
c'était entendu, mais il n'en était pas moins vrai que sa déposition
seule avait mis la justice sur les traces de M. de Boiscoran. Pourquoi
donc n'avait-il été cité ni par le ministère public ni par les avocats?

La déposition de M. de Claudieuse, qui avait paru si concluante sur le
moment, était maintenant sévèrement commentée.

Les plus indulgents disaient: «C'est mal, ce qu'il a fait là. C'est un
coup de maître. Que ne parlait-il plus tôt. On n'attend pas qu'un homme
soit perdu pour le frapper.» À quoi d'autres répondaient: «Et avez-vous
vu de quels regards se mesuraient le comte et monsieur de Boiscoran?
Avez-vous remarqué les paroles qu'ils échangeaient? N'eût-on pas juré
qu'il était question entre eux de tout autre chose que du procès...» Et
de tous côtés: «C'est égal, répétait-on, maître Folgat avait raison,
cette affaire est loin d'être claire... Les jurés hésitaient. Peut-être
monsieur de Boiscoran eût-il été acquitté si, au dernier moment,
monsieur Du Lopt de la Gransière ne fût venu dire que le comte de
Claudieuse agonisait dans la pièce voisine.»

C'est avec une joie bien vive que maître Magloire et maître Folgat
recueillaient ces impressions de la foule. Car le ministère public a
beau dire, beau tonner contre cette tendance funeste, beau affirmer que
nul bruit du dehors ne trouve un écho dans le sanctuaire de la justice,
ce sera toujours l'opinion publique qui dictera le verdict des jurés.

--Et désormais, soufflait maître Magloire à l'oreille de son jeune
confrère, soyez sans inquiétude. Je sais mon Sauveterre par cœur.
L'opinion est pour nous.

À force de jouer des coudes, ils venaient enfin de franchir l'étroite
porte de la salle des assises, quand un huissier les arrêta.

--On vous demande, messieurs, leur dit cet homme.

--Qui?

--Les parents du condamné. Pauvres gens!... ils sont tous là, dans le
cabinet de monsieur Méchinet, que monsieur Daubigeon nous avait dit de
mettre à leur disposition. C'est même là qu'on a porté madame la
marquise de Boiscoran, lorsqu'elle s'est trouvée mal à l'audience.

Il entraînait, tout en disant cela, les défenseurs jusqu'à l'extrémité
de la salle des pas perdus. Leur ouvrant alors une porte: là, sur un
fauteuil, les paupières closes, la bouche entrouverte, gisait la mère de
Jacques. À sa pâleur livide, à la roideur de son attitude, on eût pu la
croire morte, sans les spasmes qui de moments en moments la secouaient
de la nuque aux talons. Debout, de chaque côté du fauteuil, M. de
Chandoré et le marquis de Boiscoran la considéraient d'un œil morne,
sans expression, sans chaleur. Ils avaient été foudroyés, et depuis le
moment où avait retenti à leurs oreilles la condamnation fatale, ils
n'avaient pas échangé une parole.

Seule, Mlle Denise paraissait avoir conservé la faculté de raisonner
et de se mouvoir. Mais sa face était pourpre, ses yeux secs brillaient
de l'éclat sinistre de la fièvre, tout son corps tremblait. Dès que les
deux défenseurs parurent:

--Voilà donc la justice humaine! s'écria-t-elle. Et comme ils se
taisaient:

--Voilà donc Jacques condamné au bagne, poursuivit-elle, c'est-à-dire,
de par la justice, déshonoré, flétri, perdu, retranché à jamais du monde
des gens d'honneur... Il est innocent, mais peu importe; ses meilleurs
amis vont le renier et se détourner de lui, nulle main ne se tendra plus
vers la sienne; ceux-là mêmes qui étaient le plus fiers de son
affection, affecteront d'avoir oublié son nom...

--Je ne comprends que trop votre douleur, mademoiselle..., commença
maître Magloire.

--Ma douleur est moins grande que ma colère! interrompit-elle. Il faut
que Jacques soit vengé, et il le sera... Je n'ai que vingt ans, il n'en
a pas trente, c'est toute une longue vie que nous avons à consacrer à
l'œuvre de sa réhabilitation. Car je ne l'abandonnerai pas, moi... Son
malheur immérité me le fait plus cher mille fois, et comme sacré.
J'étais sa fiancée ce matin, je suis sa femme ce soir. Sa condamnation a
été notre bénédiction nuptiale. Et s'il est vrai, ainsi que le dit mon
grand-père, que la loi défende au forçat d'épouser la femme qu'il aime,
eh bien, je serai sa maîtresse!...

C'est d'une voix éclatante que parlait Mlle Denise, disant qu'elle
eût voulu, qu'elle eût été fière que toute la terre l'entendît.

--Ah! laissez-moi vous rassurer d'un mot, mademoiselle, interrompit
maître Folgat. Nous n'en sommes pas où vous croyez. La condamnation
n'est pas définitive.

Le marquis de Boiscoran et grand-père Chandoré se redressèrent.

--Que voulez-vous dire?

--Une négligence de monsieur Galpin-Daveline frappe de nullité toute la
procédure. Comment un homme de sa trempe, si méticuleux et si
formaliste, a-t-il pu commettre une telle faute? C'est que probablement
la passion l'aveuglait... Comment personne n'a-t-il remarqué cet oubli?
C'est que la destinée nous devait bien cette revanche... Le cas n'est
pas discutable. Il s'agit d'un vice de forme, et les textes sont
formels. Le jugement sera cassé et nous serons renvoyés devant d'autres
juges...

--Et vous ne nous aviez pas dit cela! s'écria Mlle Denise.

--À peine osions-nous y penser, répondit maître Magloire. C'était là un
de ces secrets qu'on ne confie même pas à son oreiller... Songez qu'au
cours de l'audience, l'erreur pouvait encore être réparée. Maintenant,
il est trop tard... Nous avons du temps devant nous, et la conduite de
monsieur de Claudieuse nous dégage. Tous les voiles seront déchirés...

La porte, s'ouvrant avec fracas, lui coupa la parole. Le docteur
Seignebos entrait, rouge de colère et les yeux étincelants sous ses
lunettes d'or.

--Monsieur de Claudieuse?... demanda vivement maître Folgat.

--Il est à côté, répondit le docteur. On l'a étendu sur un matelas et sa
femme est près de lui... Quel métier que celui de médecin! Voilà un
homme, un misérable, que j'aurais eu du bonheur à étrangler de mes
mains, et pas du tout, il m'a fallu le rappeler à la vie, lui prodiguer
mes soins, chercher un moyen d'atténuer ses souffrances...

--Va-t-il donc mieux?

--À moins d'un de ces miracles comme on en voit dans _La Vie des
Saints_, il ne sortira du palais de justice que les pieds les premiers,
et ce, avant vingt-quatre heures... Je ne l'ai point dissimulé à la
comtesse, et je lui ai dit que si elle voulait que son mari mourût en
règle avec le ciel, elle n'avait que le temps bien juste d'envoyer
chercher un prêtre.

--Et elle en a envoyé chercher un...

--Point. Elle a répondu que la vue d'une soutane épouvanterait son mari
et hâterait sa fin. Et même, le brave curé de Bréchy s'étant présenté,
elle l'a congédié carrément.

--Ah! la misérable! s'écria Mlle Denise. (Et après une seconde de
réflexion:) Pourtant le salut est là, poursuivit-elle. Oui, la certitude
du salut... Pourquoi donc hésiter! Attendez-moi, je reviens...

Elle s'élança dehors. Son grand-père voulait se précipiter après elle,
mais maître Folgat l'arrêta.

--Laissez-la faire, monsieur le baron, dit-il. Laissez-la.

Dix heures venaient de sonner. Le palais de justice, si bruyant toute la
journée, était redevenu silencieux et morne. Dans l'immense salle des
pas perdus, à peine éclairée par un réverbère fumeux, il n'y avait plus
que deux hommes, un prêtre, le curé de Bréchy, qui priait, agenouillé
près d'une porte, et le gardien de service qui se promenait de long en
large, et dont les pas sonnaient comme dans une église.

Mlle Denise alla droit à ce gardien.

--Où est le comte de Claudieuse? interrogea-t-elle.

--Là, mademoiselle, répondit l'homme en lui montrant la porte près de
laquelle priait le prêtre, là, dans le propre cabinet de monsieur le
procureur de la République.

--Qui est près de lui?

--Sa femme, mademoiselle, et une domestique.

--Eh bien! entrez dire à madame de Claudieuse, et sans que son mari
l'entende, que mademoiselle de Chandoré désire lui parler.

Sans une objection, le gardien obéit. Mais lorsqu'il reparut:

--Mademoiselle, dit-il à la jeune fille, la comtesse vous fait répondre
qu'elle ne peut quitter son mari, qui est au plus bas...

Elle l'arrêta d'un geste impérieux.

--Assez! Retournez dire à madame de Claudieuse que si elle ne sort pas,
je vais entrer à l'instant, que j'entrerai de force s'il le faut, que
j'appellerai au secours, que rien ne me retiendra. Je veux la voir
absolument.

--Cependant, mademoiselle...

--Allez! Ne voyez-vous donc pas que c'est une question de vie ou de
mort!

Il y avait dans son accent une telle autorité que le gardien n'hésita
plus. Il disparut de nouveau, et l'instant d'après:

--Entrez, revint-il dire à la jeune fille.

Elle entra et se trouva dans la salle d'attente qui précède le cabinet
du procureur de la République. Une grosse lampe de cuivre l'éclairait
d'une lumière crue. La porte ouvrant sur le cabinet où gisait le comte
était fermée.

Au milieu de la pièce, la comtesse de Claudieuse se tenait debout. Tant
de coups successifs n'avaient pas brisé son indomptable énergie. Elle
était horriblement pâle, mais calme:

--Puisque vous y tenez, mademoiselle, commença-t-elle, je viens moi-même
vous répéter que je ne saurais vous entendre. Ignorez-vous donc que je
suis entre deux tombes ouvertes, entre ma fille qui se meurt à la maison
et mon mari qui agonise là...

Elle faisait un mouvement pour se retirer, Mlle de Chandoré la retint
d'un geste menaçant, et d'une voix frémissante:

--Si vous rentrez dans la pièce où est votre mari, dit-elle, j'y rentre
avec vous, et ce sera devant lui que je vous parlerai. C'est devant lui
que je vous demanderai comment vous avez défendu à un prêtre l'accès de
son lit de mort, et si après lui avoir pris son bonheur en ce monde,
vous voulez le lui ravir encore dans l'éternité...

Instinctivement, la comtesse recula.

--Je ne vous comprends pas!... dit-elle.

--Si, vous me comprenez, madame. À quoi bon nier? Ne voyez-vous pas bien
que je sais tout et que j'ai deviné ce qu'on ne m'a pas dit! Jacques
était votre amant, et votre mari s'est vengé...

--Ah! c'en est trop! répétait Mme de Claudieuse, c'en est trop...

--Et vous avez souffert cela, poursuivait Mlle Denise en phrases
haletantes, et vous n'êtes pas venue crier en plein tribunal que votre
mari est un faux témoin! Quelle femme êtes-vous donc! Il vous importe
donc peu que votre amour conduise un malheureux au bagne! Vous pourrez
donc vivre avec cette idée que l'homme que vous aimez est innocent et
cependant à tout jamais flétri et confondu parmi les plus vils
scélérats!... Un prêtre saurait bien obtenir de monsieur de Claudieuse
qu'il rétractât son infâme déposition, vous le savez bien; aussi
refusez-vous votre porte au curé de Bréchy... Et pourquoi tant de
crimes! Pour sauver votre menteuse réputation d'honnête femme... Ah!
c'est misérable, c'est lâche, c'est bas...

La comtesse, à la fin, se révoltait. Ce que n'avait pu obtenir toute
l'habileté de maître Folgat, la passion de Mlle Denise l'obtenait.
Jetant le masque:

--Eh bien! non! s'écria-t-elle avec un emportement terrible, non, ce
n'est pas pour sauver ma réputation que j'ai laissé faire. Ma
réputation! Eh! que m'importe! Il n'y a pas une semaine, le soir où
Jacques s'est évadé de la prison, je lui proposais de fuir. Il n'avait
qu'un mot à dire, et pour lui, patrie, famille, enfants, j'abandonnais
tout. Il m'a répondu: «Plutôt le bagne!»

Au milieu de tant d'angoisses, une joie immense inonda le cœur de
Mlle de Chandoré. Ah! elle n'avait plus à douter de Jacques, à cette
heure.

--C'est donc lui qui s'est condamné, poursuivait Mme de Claudieuse.
Je voulais bien me perdre pour lui, pour une autre, non.

--Et cette autre... c'est moi, sans doute.

--Oui, vous, pour qui il m'avait abandonnée, vous qu'il allait épouser,
vous avec qui il se promettait de longues années de bonheur, non d'un
bonheur honteux et furtif tel que le nôtre, mais d'un bonheur légitime
et respecté...

Des larmes tremblaient dans les cils de Mlle Denise. Elle était
aimée... Elle songeait à ce que devait souffrir l'autre, qui ne l'était
pas.

--J'aurais cependant été plus généreuse..., murmura-t-elle.

La comtesse eut un éclat de rire farouche.

--Et la preuve, insista la jeune fille, c'est que je suis venue vous
proposer un marché...

--Un marché?

--Oui. Sauvez Jacques, et sur tout ce que j'ai de sacré au monde, je
vous jure d'entrer dans un couvent, de disparaître, et que jamais vous
n'entendrez prononcer mon nom.

Une stupeur immense clouait sur place la comtesse de Claudieuse, et
c'est d'un regard de doute et de défiance qu'elle examinait Mlle de
Chandoré. Un tel dévouement lui paraissait trop sublime pour ne pas
cacher quelque piège.

--Vous feriez vraiment cela? demanda-t-elle enfin.

--Sans hésiter.

--Ce serait un grand sacrifice que vous me feriez.

--À vous, madame!... Non. À Jacques.

--Vous l'aimez donc bien!

--Assez pour préférer mille fois, s'il me fallait choisir, son bonheur
au mien. Ensevelie au fond d'un couvent, ce me serait une consolation
encore de me dire qu'il me doit sa réhabilitation, et je souffrirais
moins de le savoir à une autre que de penser qu'il est innocent et
cependant condamné!

Mais à mesure que la jeune fille affirmait sa sincérité, les sourcils de
la comtesse se fronçaient et de fugitives rougeurs montaient à ses joues
pâlies.

Et de son ironie la plus hautaine:

--C'est admirable! fit-elle.

--Madame...

--Vous daignez m'abandonner monsieur de Boiscoran. M'aimera-t-il pour
cela? Vous savez que non, et que c'est vous seule qui êtes aimée.
L'héroïsme en de telles conditions est facile!... Que craignez-vous?
Cachée au fond d'un couvent, il ne vous en aimera que plus ardemment, et
il ne m'en exécrera que davantage, moi...

--Il ne saura rien de notre marché...

--Eh! qu'importe! Il le devinera si vous ne le lui apprenez pas...
Allez, je sais mon avenir. Voilà deux ans que j'endure ce supplice sans
nom de le sentir peu à peu se détacher de moi. Que n'ai-je pas tenté
pour le retenir! Quelle lâchetés m'ont coûté et quelles bassesses, pour
le garder un jour de plus, ou seulement une heure! Tout devait être
inutile. Je lui devenais à charge. Il ne m'aimait plus, et mon amour lui
semblait plus lourd que le boulet qu'on rivera à sa chaîne de galérien.

Mlle Denise frissonnait.

--C'est horrible! murmura-t-elle.

--Horrible, oui, et vrai. Vous semblez confondue? C'est que vous n'en
êtes encore qu'à l'aube riante de vos amours. Attendez le soir sombre,
et vous me comprendrez. Est-ce que notre histoire à toutes n'est pas
pareille? J'ai vu Jacques à mes genoux comme vous le voyez aux vôtres,
les serments qu'il vous jure, il me les a jurés de la même voix
frémissante de passion et avec les mêmes regards enflammés... Mais
j'étais sa maîtresse, pensez-vous, et vous êtes sa fiancée. Qu'importe!
Que vous dit-il? Qu'il vous aimera éternellement parce que vos amours
sont de celles que Dieu et les hommes protègent!... Il me disait, à moi,
que précisément parce que nous nous placions au-dessus de l'opinion et
des lois, nous serions unis par des liens indissolubles et supérieurs à
tout! Vous avez la foi. Je l'ai eue. Et la preuve, c'est que je lui ai
tout donné, mon honneur et l'honneur des miens, et que j'aurais voulu
lui donner plus encore, et que bien des fois j'ai cherché en moi-même
par quel sacrifice immense, inouï, et que nulle femme n'eût encore fait,
je pourrais lui prouver combien absolument j'étais à lui. Et être
trahie, abandonnée, méprisée, descendre de chute en chute jusqu'à ce
degré de misère de devenir l'objet de votre pitié!... Être tombée si bas
que vous osiez venir me proposer de renoncer pour moi à Jacques... Ah!
c'est à devenir folle de rage! Et je laisserais échapper la vengeance
que je tiens! Et je serais assez stupide, assez lâche, assez veule, pour
me laisser toucher par vos armes hypocrites! Et j'assurerais votre
bonheur aux dépens de ma réputation! Ah! ne l'espérez pas!

La voix dans sa gorge expirait comme un râle. Elle fit au hasard
quelques pas dans la petite salle. Puis, revenant se planter en face de
Mlle de Chandoré, tout près, les yeux dans les yeux de la jeune
fille:

--Qui vous a conseillé, demanda-t-elle, cette démarche qui est pour moi
comme le suprême outrage?

Glacée d'une indicible horreur, Mlle Denise eut quelque peine à
répondre.

--Personne, murmura-t-elle.

--Maître Folgat...

--Ne sait rien.

--Et Jacques?...

--Je ne l'ai pas revu. C'est à l'instant que cette idée m'est venue,
soudainement, comme une inspiration du ciel. En apprenant par monsieur
Seignebos que vous aviez repoussé le curé de Bréchy, je me suis dit:
voilà le dernier malheur et le plus grand de tous. Si monsieur de
Claudieuse meurt sans s'être rétracté, quoi qu'il advienne, Jacques
fût-il réhabilité, toujours un soupçon planera sur lui. Alors, je me
suis décidée à venir à vous... Ah! cela me coûtait cruellement. Mais
j'espérais que je saurais vous émouvoir. Que vous seriez touchée de la
grandeur du sacrifice...

Mme de Claudieuse était émue, en effet. Dans le bien comme dans le
mal, il n'est point d'âme absolue. Aux accents suppliants de Mlle
Denise, elle sentait faiblir ses résolutions.

--Le sacrifice serait-il donc si grand! dit-elle. Des larmes jaillirent
des yeux de la pauvre fille.

--Hélas! répondit-elle, c'est ma vie même que je vous offre... Je sens
bien que vous n'avez pas longtemps à être jalouse de moi...

Elle fut interrompue par des gémissements qui partaient de la pièce
voisine, où agonisait le comte de Claudieuse.

La comtesse alla entrebâiller la porte, et tout de suite:

--Geneviève! fit une voix faible et cependant impérieuse, Geneviève!

--Je suis à vous, mon ami, répondit la comtesse, à l'instant... (Et
refermant la porte, et revenant à Mlle de Chandoré:) Qui me garantit,
fit-elle, d'un accent bref et dur, qui m'assure que si Jacques était
reconnu innocent et réhabilité, vous vous souviendriez de vos
promesses...

--Ah! madame! s'écria la jeune fille, sur quoi voulez-vous que je vous
jure de disparaître! Cherchez des garanties. Celles que vous exigerez,
je vous les donnerai. (Et se laissant glisser à genoux:) Me voilà à vos
pieds, poursuivit-elle, suppliante, humiliée, moi que vous accusiez de
vouloir vous outrager... Ayez pitié de Jacques... Ah! si vous l'aimiez
autant que je l'aime, vous n'hésiteriez pas!

D'un mouvement rapide, Mme de Claudieuse la releva et, lui tenant les
mains entre les siennes, durant plus d'une minute, elle la considéra
sans parler, l'œil voilé, les lèvres tremblantes, le sein palpitant...
Jusqu'à ce qu'enfin, d'une voix si profondément altérée qu'à peine elle
était distincte:

--Que dois-je faire? demanda-t-elle.

--Obtenir de monsieur de Claudieuse qu'il se rétracte.

La comtesse hocha la tête.

--Je le tenterais inutilement, répondit-elle. Vous ne connaissez pas le
comte. Il est de fer. Vous lui arracheriez la chair lambeau par lambeau
avec des tenailles rougies qu'il ne retirerait pas une seule de ses
paroles... Vous ne pouvez concevoir tout ce qu'il a souffert, ni tout ce
qu'il y a dans son âme de haine et de rage de vengeance. C'est pour me
torturer qu'il m'a fait venir près de lui. Il n'y a pas cinq minutes
encore, il me disait qu'il mourait content, puisque Jacques était
reconnu coupable et condamné sur sa déposition.

Elle était vaincue, son énergie faiblissait, des larmes mouillaient ses
yeux.

--Il a été si cruellement éprouvé! continuait-elle. Il m'aimait, lui, à
l'adoration, il n'aimait que moi au monde, et moi... Voilà l'adultère,
cependant... Ah! si l'on savait, si l'on pouvait prévoir!... Non, je
n'obtiendrai jamais qu'il se rétracte.

Mlle Denise oubliait presque sa propre douleur.

--Aussi n'est-ce pas à vous à faire la démarche, madame, dit-elle
doucement.

--À qui donc?

--Au curé de Bréchy... Il saura trouver, lui, des paroles qui ébranlent
les résolutions les plus fortes. Il parlera au nom de ce Dieu qui,
mourant sur la croix, pardonnait à ses bourreaux.

Un instant encore la comtesse hésita, et triomphant enfin des dernières
révoltes de son orgueil:

--Soit! fit-elle, je vais appeler le prêtre.

--Et moi, madame, je vous jure que je tiendrai ma promesse.

Mais la comtesse l'arrêta, et avec un effort extraordinaire:

--Non, prononça-t-elle, c'est sans conditions que je vais essayer de
sauver Jacques. Qu'il soit à vous. Aimée, vous vouliez lui sacrifier
votre vie. Délaissée, je lui sacrifie mon honneur. Adieu!

Et, courant à la porte pendant que Mlle Denise rejoignait ses amis,
elle appela le curé de Bréchy.



II


C'est par son substitut que le lendemain matin, sur les neuf heures, le
procureur de la République, M. Daubigeon, apprit ce qui se passait, et
comment des vices de forme irrémédiables frappaient de nullité le
jugement qui condamnait Jacques de Boiscoran.

Déjà les défenseurs venaient de présenter un mémoire qu'ils avaient
passé la nuit à rédiger.

Le procureur de la République ne prenait pas la peine de dissimuler sa
satisfaction.

--Voilà, s'écria-t-il, qui va singulièrement rogner les ailes de ce cher
Daveline! Je lui avais cependant cité, avec Horace, l'exemple de
Phaéton:

    Terret ambustus Phaeton avaras,
    Spes...,

il n'a pas voulu m'écouter, oubliant que, sans la prudence, la force est
un danger:

Vis consilii expers mote ruit suâ...,

et le voilà certainement dans un cruel embarras...

Et tout de suite, il se hâta de s'habiller et de courir chez M.
Daveline, pour avoir des détails précis, disait-il à son substitut, mais
en réalité pour se donner le savoureux spectacle de la déconvenue de
l'ambitieux juge d'instruction.

Il le trouva blême de colère et s'arrachant les cheveux.

--Je suis un homme déshonoré, répétait-il, perdu, ruiné; c'en est fait
de mon avenir!... Jamais on ne me pardonnera cette école[6].

À voir M. Daubigeon, on l'eût cru désolé.

--Alors, reprit-il d'un ton d'hypocrite commisération, ce qu'on m'a dit
est exact: c'est bien de vous que proviennent ces malheureux vices de
forme.

--De moi seul!... J'ai oublié de ces formalités qu'un étudiant de
première année ne négligerait pas. Comprenez-vous cela! Et dire que
personne ne s'est aperçu de mon inconcevable étourderie! Ni la chambre
des mises en accusation, ni le ministère public, ni le président des
assises n'ont rien vu! C'est une fatalité! Voilà le fruit de ma
réputation. Chacun s'est dit: c'est Daveline qui a conduit la procédure,
inutile de la revoir, pas une des herbes de la Saint-Jean[7] n'y
manque... Et pas du tout!... C'est à se briser la tête contre les
murs...

--D'autant mieux, observa M. Daubigeon, qu'hier, l'acquittement de
Jacques n'a tenu qu'à un fil.

L'autre, de rage, grinçait des dents.

--Oui, à un fil, répondit-il, et cela par la faute de monsieur Domini,
dont la faiblesse ne se comprend pas, et qui n'a pas su, qui n'a pas
voulu tirer parti des éléments de l'affaire. Par la faute du Du Lopt de
la Gransière aussi, qui s'en va mêler la politique à son réquisitoire.
Et qui vise-t-il, s'il vous plaît? Magloire, l'homme le plus estimé de
l'arrondissement, et l'ami personnel de trois de nos jurés. Je l'avais
prévenu, je lui avais signalé l'écueil... Mais il y a des gens qui ne
veulent rien entendre! monsieur de la Gransière veut être député, lui
aussi, c'est une fureur, une monomanie, tout le monde veut être député.
Que le ciel confonde les ambitieux!

Pour la première fois de sa vie, et la dernière sans doute, le procureur
de la République se réjouissait du malheur d'autrui.

Et prenant plaisir à retourner le poignard dans la blessure du pauvre
juge:

--Le plaidoyer de maître Folgat, dit-il, y est bien pour quelque chose.

--Pour rien!

--Il a eu un grand succès...

--Succès de surprise, comme en obtiendront toujours en France les
périodes sonores et les mots à effet.

--Cependant...

--Qu'a-t-il dit, en somme? Que l'accusation ignore le premier mot de
l'affaire de monsieur de Boiscoran. C'est absurde...

--Tel peut n'être pas l'avis des nouveaux juges.

--Nous verrons bien...

--Monsieur de Boiscoran se défendra terriblement, cette fois. Il ne
ménagera rien. Il est à terre, il n'a plus de chute à redouter.

_Qui jacet in terrà non habet undè cadat..._

--Soit. Mais il risque aussi de trouver des jurés moins indulgents et de
n'en pas être quitte pour vingt ans.

--Que disent les défenseurs?

--Je l'ignore. Mais je viens d'envoyer mon greffier aux renseignements,
et si vous voulez l'attendre...

M. Daubigeon attendit, et il fit bien, car Méchinet ne tarda pas à
paraître, la figure longue d'une aune, mais ravi intérieurement.

--Eh bien? demanda vivement Daveline.

Il secoua la tête, et d'un accent mélancolique:

--C'est inouï, répondit-il, combien l'opinion est inconstante.
Avant-hier, monsieur de Boiscoran n'eût pas traversé Sauveterre sans
être écharpé. Aujourd'hui, s'il se présentait, on le porterait en
triomphe. Il est condamné, le voilà passé martyr. On sait que le
jugement sera réformé, et on se frotte les mains. Je sais, par mes
sœurs, que les dames de la société veulent s'entendre pour donner à la
marquise de Boiscoran et mademoiselle de Chandoré un témoignage public
de leur sympathie. La chambre des avocats va offrir un banquet à maître
Folgat.

--C'est monstrueux! s'écria le juge d'instruction.

--Bast! fit M. Daubigeon, plus incertains et changeants sont les avis
des hommes que les flots de la mer...

Mais coupant court à la citation:

--Après? fit M. Daveline à son greffier.

--Ensuite, continua Méchinet, je suis allé remettre à monsieur Du Lopt
de la Gransière la lettre dont vous m'aviez chargé.

--Qu'a-t-il répondu?

--Je l'ai trouvé en grande conférence avec monsieur le président Domini.
Il a pris la lettre, l'a lue d'un coup d'œil et m'a dit d'un ton à vous
donner froid dans le dos: «Il suffit!» À parler net, malgré sa mine
roide et calme, il m'a paru furibond.

Le juge eut un geste d'absolu découragement.

--Il me brisera, gémit-il. Ces hommes qui ont dans les veines non du
sang mais du fiel sont implacables.

--Vous chantiez ses louanges, avant-hier...

--Avant-hier, je ne lui avais pas été l'occasion d'une mésaventure
ridicule.

Déjà Méchinet poursuivait:

--En quittant monsieur Du Lopt de la Gransière, je me suis transporté au
palais de justice, où j'ai appris la grosse nouvelle qui met la ville en
émoi: monsieur le comte de Claudieuse est mort.

M. Daveline et M. Daubigeon eurent une exclamation pareille.

--Ah! mon Dieu! Est-ce bien sûr?

--C'est ce matin, à six heures moins deux ou trois minutes, qu'il a
rendu le dernier soupir. J'ai vu son corps dans le cabinet de monsieur
le procureur de la République, veillé par monsieur le curé de Bréchy et
deux curés de la paroisse. On attendait un brancard de l'hôpital pour le
reporter chez lui.

--Malheureux homme! murmura M. Daubigeon.

--Mais j'ai appris bien d'autres choses, continua Méchinet, par le
gardien de nuit du tribunal. Hier soir, à l'issue de l'audience,
apprenant que monsieur de Claudieuse était à toute extrémité, monsieur
le curé de Bréchy s'est présenté pour lui administrer les derniers
secours de la religion. La comtesse a refusé de le laisser pénétrer près
de son mari. Le gardien n'en revenait pas quand, tout à coup,
mademoiselle de Chandoré l'a envoyé demander de sa part à madame de
Claudieuse un moment d'entretien.

--Est-ce possible!

--C'est sûr. Elles sont restées ensemble un bon quart d'heure. Que se
sont-elles dit? Le gardien m'a dit qu'il mourait d'envie d'écouter, mais
qu'il n'a pu le faire, parce que le curé de Bréchy s'était obstiné à
rester dans la salle des pas perdus. Quand elles se sont séparées, elles
avaient l'air affreusement troublé. Aussitôt madame de Claudieuse a fait
entrer le prêtre, qui est resté près du comte jusqu'au dernier moment...

M. Daubigeon et M. Daveline n'étaient pas revenus de la stupeur où les
plongeait ce récit, lorsqu'on frappa timidement à la porte.

--Entrez! cria Méchinet.

La porte s'ouvrit, et le brigadier de gendarmerie parut.

--Je viens de chez monsieur le procureur de la République, dit-il, et
c'est la bonne qui m'a dit que je le trouverais ici. Nous venons
d'arrêter Cheminot...

--Ce détenu qui s'était évadé...

--Juste. Nous voulions le conduire à la prison, mais il nous a déclaré
qu'il avait des révélations à faire très importantes et très pressées,
relativement au condamné Boiscoran.

--Cheminot!

--Alors nous l'avons mené au tribunal, et je viens savoir...

--Courez lui dire que je vais l'entendre! s'écria M. Daubigeon. Courez,
je vous suis!

Modèle achevé de l'obéissance passive, le brigadier n'avait pas attendu
la fin de la phrase pour gagner l'escalier.

--Je vous quitte, Daveline, reprit M. Daubigeon, en proie à la plus
extrême agitation. Vous avez entendu. Il faut savoir ce que cela
signifie...

Mais le juge d'instruction n'était guère moins bouleversé.

--Vous me permettrez bien de vous accompagner, dit-il.

C'était son droit.

--Soit, répondit le procureur de la République, mais dépêchez-vous...

La recommandation était inutile. Déjà M. Galpin-Daveline avait chaussé
ses bottines; il endossa un paletot par-dessus ses vêtements de chambre:
il était prêt.

Suivis de Méchinet, les deux magistrats se hâtèrent de sortir, et ce fut
pour les bourgeois de Sauveterre un ébahissement nouveau que de voir en
ce négligé le juge d'instruction, dont la mise, d'ordinaire, était si
sévèrement correcte.

Debout sur le pas de leur porte: il faut, se disaient les boutiquiers,
qu'il soit arrivé quelque chose de bien extraordinaire; regarde un peu
ces messieurs...

Et de fait, ils marchaient d'un pas à justifier toutes les conjectures,
et sans échanger une parole. Pourtant, en arrivant au palais de justice,
ils furent contraints de s'arrêter. Quatre ou cinq cents curieux
emplissaient la cour, se pressaient sur les marches du perron et
obstruaient les portes.

Presque aussitôt un grand silence se fit, toutes les têtes se
découvrirent, et la foule s'écarta, ouvrant un passage. Sur le haut du
perron, le curé de Bréchy et deux autres prêtres venaient de paraître...
Derrière eux, les employés de l'hôpital s'avançaient, portant un
brancard recouvert d'un drap noir, et sous ce drap se dessinaient les
formes rigides d'un cadavre. Les femmes se signaient, et celles qui
avaient assez d'espace s'agenouillaient.

--Pauvre madame de Claudieuse, murmurait l'une d'elles, voilà qu'on lui
rapporte le corps de son mari, et l'on dit que la plus jeune de ses
filles vient de mourir...

Mais M. Daubigeon, le juge et Méchinet étaient trop fortement préoccupés
pour songer à vérifier cette dernière nouvelle. Le passage était libre,
ils entrèrent et s'empressèrent de gagner la salle du greffe, où les
gendarmes avaient conduit et gardaient leur prisonnier.

Il se leva dès qu'il reconnut les magistrats, retirant respectueusement
sa casquette.

C'était bien Cheminot, seulement l'insoucieux vagabond n'avait plus sa
physionomie souriante. Il était un peu pâle et visiblement ému.

--Eh bien, lui dit M. Daubigeon, vous vous êtes donc laissé reprendre?

--Faites excuse, mon juge, répondit le pauvre diable, on ne m'a pas
repris. C'est moi qui me suis livré.

--Involontairement...

--Oh! bien de mon gré, au contraire! demandez plutôt au brigadier.

Le brigadier fit un pas en avant, et s'inclinant:

--C'est la pure vérité, déclara-t-il. C'est Cheminot lui-même qui est
venu me trouver à la caserne, en me disant: «Je me reconstitue
prisonnier, je veux parler au procureur de la République pour des
révélations...»

Le vagabond se redressa fièrement.

--Monsieur le juge voit que je ne mens pas, reprit-il. Pendant que ces
messieurs galopaient après moi, sur toutes les grandes routes, j'étais
bien tranquillement installé dans une des mansardes du _Mouton-Rouge_,
et je comptais bien n'en sortir que quand on m'aurait oublié...

--Oui, mais pour loger au _Mouton-Rouge_, il faut de l'argent, et vous
n'en aviez pas...

Tranquillement Cheminot tira de sa poche et montra une poignée de pièces
d'or et de billets de cinq et de vingt francs.

--Ces messieurs voient que j'avais de quoi payer ma chambre, dit-il. Si
je me suis livré, c'est que je suis honnête, malgré tout; et que j'aime
mieux qu'il m'arrive un peu de peine que de voir aller aux galères un
malheureux qui n'est pas coupable.

--Monsieur de Boiscoran...

--Oui! Il est innocent. Je le sais, j'en suis sûr, j'en ai des
preuves... Et s'il a refusé de parler, je dirai tout, moi!

M. Daubigeon et M. Galpin-Daveline étaient abasourdis.

--Expliquez-vous, dirent-ils en même temps. Mais le vagabond clignait la
tête et montrait les gendarmes, et en homme très au fait des formes de
la justice:

--C'est que c'est un grand secret, répondit-il, et quand on est en
confesse, on n'aime pas à être entendu d'un autre que de son curé...
Ensuite je voudrais que ma déposition fût couchée par écrit...

Sur un signe de M. Daveline, les gendarmes se retirèrent pendant que
Méchinet s'asseyait à sa table devant un cahier de papier blanc.

--Maintenant qu'on peut causer, reprit Cheminot, voilà la chose. Ce
n'est pas à moi qu'est venue l'idée de m'en sauver. Je n'étais pas mal,
dans la prison: voilà l'hiver qui vient, je n'avais pas le sou, et je
savais que si j'étais repris, ma position serait très mauvaise. Mais
monsieur Jacques de Boiscoran avait envie de passer une soirée dehors...

--Prenez garde à ce que vous allez dire, interrompit sévèrement M.
Galpin-Daveline, ce n'est pas impunément qu'on se joue de la justice.

--Que je meure si je ne dis pas la vérité! s'écria le vagabond. Monsieur
Jacques a passé toute une soirée dehors.

Le juge d'instruction tressauta.

--Quel conte nous faites-vous là? dit-il.

--J'ai des preuves, répondit froidement Cheminot, et je les donnerai...
Donc, voulant sortir, c'est à moi que monsieur Jacques s'adressa, et il
fut convenu que, moyennant une certaine somme qu'il m'a donnée, et dont
je viens de vous montrer le reste, je percerais un trou dans le mur et
que je m'évaderais pour tout de bon, tandis que lui rentrerait après
avoir terminé ses affaires.

--Et le geôlier? demanda M. Daubigeon.

Vrai paysan saintongeois, Cheminot était bien trop retors pour
compromettre inutilement Blangin. Assumant toute la responsabilité de
l'évasion:

--Le geôlier, déclara-t-il, n'y a vu que du feu. Nous n'avions pas
besoin de lui. N'étais-je pas quasiment sous-geôlier? N'avais-je pas été
chargé par monsieur le juge d'instruction lui-même de la surveillance
particulière de monsieur Jacques? N'était-ce pas moi qui ouvrais et
fermais sa porte, qui le conduisais au parloir et qui l'en ramenais?

C'était rigoureusement exact.

--Passez! fit M. Daveline d'un ton dur.

--Pour lors, continua Cheminot, ce qui fut dit fut fait... Un soir, sur
les neuf heures, je perce le mur, et nous voilà, monsieur Jacques et
moi, sur les anciens remparts. Là, il me met dans la main un paquet de
billets et me commande de filer pendant qu'il va se rendre à ses
affaires. Déjà, à ce moment, je le croyais innocent, mais dame! vous
comprenez, je n'en aurais pas mis la main au feu... Et en moi-même je me
disais que peut-être il se moquait de moi, et qu'ayant pris sa volée il
ne serait pas si bête que de rentrer à la cage... C'est pourquoi, le
voyant s'éloigner, la curiosité me prend, et ma foi tant pis! je me mets
à le suivre...

Si accoutumés qu'ils fussent par leur profession même à garder le secret
de leurs impressions, le procureur de la République et le juge
d'instruction dissimulaient mal, l'un les espérances qui tressaillaient
en lui, l'autre le vague effroi dont il se sentait saisi. Méchinet, qui
savait, lui, ce qu'ils allaient apprendre, riait dans sa barbe tout en
faisant voler sa plume sur le papier.

--Craignant d'être reconnu, poursuivait le vagabond, monsieur Jacques
était allé un train du diable, en rasant les murs et rien que par les
ruelles. Heureusement, j'ai de bonnes jambes... Il traverse Sauveterre
tout d'une course et, arrivé rue Mautrec, à un mur qui n'en finit pas,
il se met à sonner à une grande porte...

--Chez monsieur de Claudieuse...

--Je le sais maintenant, mais alors je ne le savais pas... Donc, il
sonne. Une bonne vient lui ouvrir. Il lui parle, et tout de suite elle
le fait entrer, et avec tant d'empressement qu'elle oublie de refermer
la porte...

D'un geste, M. Daubigeon l'arrêta.

--Attendez! fit-il.

Et, prenant un imprimé dans un carton, il en remplit les blancs; après
quoi, sonnant un huissier qui accourut:

--Que ceci, dit-il en lui remettant l'imprimé, soit porté immédiatement.
Hâtez-vous... et pas un mot.

Invité à poursuivre, dès que l'huissier fut sorti:

--Me voilà donc tout penaud au milieu de la rue Mautrec, reprit
Cheminot. Je n'avais plus rien à faire qu'à m'en aller et à jouer des
jambes; c'était le plus sûr... Mais cette coquine de porte entrebâillée
m'attirait. Je me disais bien: si tu entres et qu'on te surprenne, on
croira que tu es venu pour voler, et il t'en cuira! C'était plus fort
que moi, j'en avais comme mal au cœur de curiosité... Arrive qui plante,
je me risque. Je pousse la porte, juste pour passer, et me voilà dans un
grand jardin. Il faisait noir comme dans un four, mais tout au fond, au
rez-de-chaussée, trois fenêtres étaient éclairées. J'avais trop osé pour
reculer... J'avance donc, à pas de loup, et j'arrive jusqu'à un arbre
contre lequel je me colle, à une longueur de bras de ces fenêtres qui
étaient celles d'un beau salon. Je regarde, et je reconnais qui?
monsieur de Boiscoran. Les fenêtres n'ayant pas de rideaux, je le voyais
comme je vous vois. Il avait un visage terrible. Je me demandais qui il
pouvait bien attendre là, quand je l'aperçois qui se cache derrière le
battant ouvert de la porte du salon, comme un homme qui en guette un
autre avec de méchantes intentions. Je commençais à être inquiet, quand
l'instant d'après entre une femme. Aussitôt, _vlan_, monsieur Jacques
referme la porte, la femme se retourne, l'aperçoit et pousse un grand
cri. Cette femme était madame de Claudieuse...

Il fit mine de s'arrêter pour juger de l'effet. Mais telle était
l'impatience de Méchinet qu'il en oubliait l'humilité de ses fonctions.

--Allez, dit-il vivement, allez...

--Une des fenêtres était entrouverte, continua le vagabond, de sorte que
j'entendais presque aussi bien que je voyais. En me baissant à quatre
pattes et en avançant la tête au ras du sol, je ne perdais pas une
parole. C'était terrible. Dès les premiers mots, j'avais compris que
monsieur Jacques et madame de Claudieuse étaient amant et maîtresse: ils
se tutoyaient...

--C'est insensé! s'écria M. Daveline.

--Aussi étais-je tout ahuri. Madame de Claudieuse, une sainte femme!...
Mais j'ai des oreilles, n'est-ce pas? Monsieur Jacques lui rappelait que
le soir du crime, quelques instants avant l'incendie, ils étaient
ensemble, près du Valpinson, à un rendez-vous qu'ils s'étaient donnés. À
ce rendez-vous, ils avaient brûlé toutes leurs lettres d'amour, et c'est
en les brûlant que monsieur Jacques s'était noirci les mains...

--Vous avez entendu cela! interrompit M. Daubigeon.

--Comme vous m'entendez, mon juge.

--Écrivez, Méchinet, dit vivement le procureur de la République. Écrivez
textuellement...

Le greffier n'avait garde d'y manquer.

--Ce qui m'étonnait plus que tout, poursuivait Cheminot, c'est que
madame de Claudieuse semblait croire monsieur Jacques coupable, et
réciproquement. Chacun accusait l'autre du crime. Elle disait: «C'est
toi qui as essayé d'assassiner mon mari, parce qu'il te faisait peur».
Et lui: «C'est toi qui as voulu le tuer pour être libre et empêcher mon
mariage!...»

M. Galpin-Daveline s'était laissé tomber sur une chaise.

--C'est inouï! balbutia-t-il, inouï...

--Cependant ils s'expliquent, et bientôt ils arrivaient à reconnaître
qu'ils étaient également innocents... Alors monsieur Jacques suppliait
madame de Claudieuse de le sauver, et elle répondait qu'elle ne le
sauverait certainement pas au prix de sa réputation, et pour qu'une fois
sauvé il épousât mademoiselle de Chandoré. Alors, il lui disait: «Eh
bien, je révélerai tout.» Et elle: «On ne te croira pas; je nierai, tu
n'as pas de preuves!...» Désespéré, il lui reprochait de ne l'avoir
jamais aimé. Elle lui jurait qu'elle l'adorait plus que jamais, au
contraire, et que, puisqu'il avait réussi à s'évader, elle était prête à
tout quitter pour passer avec lui à l'étranger. Et elle le conjurait de
fuir, d'une voix qui me troublait jusque dans l'âme, avec des paroles
d'amour comme je n'en ai jamais entendu, avec des regards qui vous
brûlaient. Quelle femme!... Je ne croyais pas qu'il pût résister... Il
résistait cependant et, tout enflammé de colère, il s'écriait qu'il
préférait le bagne... Elle ricanait et disait: «Eh bien, soit! tu iras
au bagne...»

Quoiqu'il entrât dans bien des détails, encore il était évident que
Cheminot ne disait pas tout.

Pourtant, M. Daubigeon n'osait pas le questionner, craignant de rompre
le fil de son récit.

--Mais tout cela n'est rien, continuait le vagabond. Pendant que
monsieur Jacques et madame de Claudieuse se disputaient ainsi, je venais
de voir la porte du salon s'ouvrir tout doucement, et apparaître comme
un fantôme enveloppé de son linceul... C'était le comte de Claudieuse.
Son visage était effrayant, et il tenait à la main un revolver. Il était
appuyé contre le chambranle de la porte et il écoutait, pendant que sa
femme et l'autre parlaient de leurs amours d'autrefois. À certaines
paroles, il levait son arme comme pour faire feu... puis il baissait le
bras et continuait à écouter. C'était si terrible que je n'avais pas un
fil de sec sur moi! J'avais toutes les peines du monde à me retenir de
crier à monsieur Jacques et à madame de Claudieuse: «Malheureux!... vous
ne voyez donc pas que le mari est là!...» Non, ils ne voyaient rien, car
ils étaient comme fous de désespoir et de rage, et même monsieur Jacques
levait la main sur madame de Claudieuse: «Je vous défends de frapper ma
femme», dit alors le comte. Ils se retournent, ils le voient et poussent
un cri effrayant. La comtesse tombe comme une masse sur un fauteuil...
J'étais comme hébété. Jamais je n'ai vu un homme si beau que monsieur
Jacques en ce moment... Au lieu de chercher à s'échapper, il écartait
son paletot, et présentant la poitrine: «Tirez! disait-il au mari, c'est
votre droit, vengez-vous!» Monsieur de Claudieuse ricanait: «C'est la
justice qui me vengera.--Vous savez bien que je suis innocent.--Raison
de plus.--Me laisser condamner serait abominable.--Je ferai mieux: pour
être plus sûr de votre condamnation, je dirai que je vous ai reconnu...»
Le comte voulut s'avancer, en disant cela; mais il était mourant, cet
homme, bonnes gens!... et il tomba tout de son long en avant... La peur
alors me prit, je me sauvai...

Grâce à un puissant effort de volonté, le procureur de la République
maîtrisait, tant bien que mal, les émotions qui le bouleversaient. D'une
voix fort altérée:

--Comment n'êtes-vous pas venu raconter immédiatement tout cela?
demanda-t-il à Cheminot.

Le vagabond secoua la tête:

--J'en ai eu envie, je n'ai pas osé. Monsieur le juge doit me
comprendre... Je craignais qu'on ne me fît payer cher mon évasion...

--Votre silence exposait la justice à une déplorable erreur.

--Je ne pouvais croire que monsieur Jacques fût condamné. Je me disais:
des gros comme lui, qui ont de bons avocats, s'en tirent toujours... Je
ne pensais pas, d'ailleurs, que le comte de Claudieuse tînt ses menaces.
Être trahi par sa femme, c'est dur. Mais envoyer un innocent aux
galères...

--Vous voyez, cependant...

--Ah! si j'avais pu prévoir!... Mes intentions étaient bonnes, et si je
ne suis pas venu tout de suite dénoncer la chose, je m'étais bien juré
que je la dénoncerais s'il arrivait malheur à monsieur Jacques. Et la
preuve, c'est qu'au lieu de me sauver bien loin, je me suis caché au
_Mouton-Rouge_, décidé à y attendre le jugement. Dès que je l'ai connu,
je n'ai pas hésité, je me suis livré aux gendarmes.

Surmontant son écrasante stupeur, M. Daveline s'était dressé.

--Cet homme est un imposteur! s'écria-t-il. L'argent qu'il nous a montré
est le prix de son faux témoignage. Comment admettre son récit?...

--Nous allons le vérifier, interrompit M. Daubigeon.

Il sonna, et un huissier s'étant présenté:

--Mes ordres sont-ils exécutés? demanda-t-il.

--Oui, monsieur, répondit l'huissier. Monsieur de Boiscoran et la bonne
de monsieur de Claudieuse sont là...

--Introduisez la bonne. Lorsque je sonnerai, vous ferez entrer monsieur
de Boiscoran...

Cette bonne était une grosse Saintongeoise, à la taille plate et carrée.
Elle était fort émue et avait un pouce de rouge sur les joues.

--Vous souvient-il, lui demanda M. Daubigeon, qu'un des soirs de l'autre
semaine, un homme s'est présenté chez vos maîtres?

--Oh! très bien! répondit la brave fille. Je ne voulais pas le recevoir;
mais comme il m'a dit qu'il était envoyé par les juges, je l'ai fait
entrer...

--Le reconnaîtriez-vous?

--Parfaitement.

Le procureur de la République tira sa sonnette, la porte s'ouvrit,
Jacques parut, l'étonnement peint sur le visage.

--C'est lui! s'écria la bonne.

--Pourrais-je savoir?... commença le malheureux.

--En ce moment, rien! répondit M. Daubigeon. Retirez-vous et... bon
espoir.

Mais, tel qu'un homme pris d'éblouissement, Jacques demeurait immobile,
les talons cloués au sol, promenant autour de lui un regard hébété de
stupeur.

Comment eût-il compris? On était venu brusquement le tirer de sa prison,
on l'avait amené au palais de justice, et là il trouvait en présence
Frumence Cheminot, qu'il croyait bien loin, et la domestique de M. de
Claudieuse.

M. Galpin-Daveline paraissait consterné. M. Daubigeon, la figure
radieuse, lui disait d'espérer. D'espérer quoi? Comment? À quel
propos?...

Et Méchinet qui lui faisait des signes...

Il fallut que l'huissier qui l'avait amené l'entraînât.

Et tout aussitôt:

--Maintenant, ma bonne fille, reprit le procureur de la République,
est-ce que la visite de ce monsieur que vous venez de reconnaître n'a
pas été signalée par certaines circonstances particulières?

--Il y a eu entre mes maîtres et lui une scène très forte.

--Vous y avez assisté?

--Non, mais je suis sûre de ce que je dis.

--Comment cela?

--Ah! voilà! Lorsque je suis montée prévenir madame la comtesse qu'un
monsieur, qui venait de la part des juges, l'attendait au salon, elle
s'est dépêchée de descendre en me commandant de rester près de monsieur
le comte. J'ai obéi, naturellement. Mais madame était à peine en bas que
j'entendis un grand cri. Monsieur, tout assoupi qu'il semblait être,
l'entendit aussi; car il se haussa sur ses oreillers en me demandant où
était madame. Je le lui dis, et déjà il se retournait pour tâcher de se
rendormir, quand de grands éclats de voix montèrent jusqu'à nous. «C'est
bien extraordinaire!» dit monsieur. Je lui proposai d'aller voir ce que
ce pouvait être, mais il me défendit rudement de bouger. Et comme les
éclats de voix redoublaient: «C'est moi qui vais descendre, me dit-il,
donnez-moi ma robe de chambre.» Malade comme il l'était, exténué,
mourant, c'était une imprudence qui pouvait lui coûter la vie. Je me
risquai à le lui faire remarquer; mais il me répondit en jurant de me
taire et de faire ce qu'il m'ordonnait.

»Monsieur le comte, Dieu ait son âme, était un bien brave homme, c'est
certain, mais il était terrible aussi, et quand il se mettait en colère
et qu'il parlait d'une certaine façon, tout le monde tremblait dans la
maison, même madame... Je fis donc ce qu'il voulait... Pauvre homme!...
Il était si faible qu'il ne tenait pas debout, et qu'il se cramponnait à
une chaise pendant que je l'aidais à passer sa robe de chambre. Alors,
je lui offris de le soutenir pour descendre l'escalier. Mais, me
regardant avec des yeux effrayants: "Vous allez me faire le plaisir de
rester ici, me dit-il, et si en mon absence, quoi qu'il arrive, vous
vous permettiez seulement d'ouvrir la porte, vous ne resteriez pas une
heure à mon service." Il sortit là-dessus en se tenant au mur, et je
restai seule dans la chambre, toute tremblante et l'estomac serré comme
si j'avais pu deviner qu'il allait arriver un grand malheur...

»Cependant, je n'entendais plus rien, et, les minutes s'écoulant, je
commençais à me dire que j'étais bien bête de me faire comme cela des
idées, lorsque deux cris retentirent, mais si aigus et si horribles que
j'en eus froid jusque dans les os. N'osant sortir, j'allai coller
l'oreille contre la porte, et je distinguai très bien la voix de
monsieur se disputant avec un autre homme. Impossible de saisir un seul
mot, mais je compris bien qu'il s'agissait de choses très graves.

»Tout à coup, un grand bruit sourd, comme celui de la chute d'un corps,
puis encore un cri de terreur... Je n'avais plus une goutte de sang dans
les veines. Heureusement, les autres domestiques, qui étaient couchés,
avaient entendu quelque chose, ils s'étaient levés et on marchait dans
l'escalier... À tous risques, je sors de la chambre, je descends avec
les autres et nous trouvons dans le salon madame évanouie sur le
fauteuil, et monsieur étendu tout à plat sur le plancher et comme mort!

--Qu'avais-je dit! s'écria Cheminot.

Mais le procureur de la République lui fit signe de se taire, et
s'adressant à la bonne:

--Et le visiteur? demanda-t-il.

--Parti, monsieur, envolé, disparu...

--Qu'avez-vous fait alors?

--Nous avons relevé monsieur le comte et nous l'avons porté sur son lit.
Nous avons fait revenir madame, et le valet de chambre est allé chercher
monsieur Seignebos, le médecin.

--Qu'a dit madame de Claudieuse, lorsqu'elle a repris connaissance?

--Rien. Madame était comme une personne qui aurait reçu un coup de
massue sur la tête.

--Il n'y a pas eu autre chose?

--Oh, si! monsieur.

--Quoi?

--L'aînée de nos demoiselles, mademoiselle Marthe, a été prise de
convulsions terribles.

--Comment cela?

--Dame! Je ne sais que ce que mademoiselle a raconté...

--Répétez-le-moi.

--Ah! c'est très singulier. Lorsque ce monsieur que je viens de
reconnaître a sonné à notre porte, mademoiselle Marthe, qui était
couchée, s'est levée et est allée se mettre à la fenêtre, pour regarder
qui c'était. Elle m'a vue aller ouvrir, une bougie à la main, et revenir
suivie du monsieur. Elle allait regagner son lit quand il lui sembla
voir une des statues du jardin remuer et se mettre à marcher. Tout ce
qu'on a pu lui dire n'a servi à rien... Elle affirme qu'elle ne s'est
pas trompée, qu'elle a bien vu cette statue s'avancer doucement le long
de l'allée et venir se placer tout contre l'arbre le plus rapproché du
salon.

Cheminot triomphait:

--C'était moi! s'écria-t-il.

La bonne le regarda, et, sans trop de surprise:

--C'est bien possible, fit-elle.

--Qu'en savez-vous? interrogea M. Daubigeon.

--Je sais que ce doit être un homme qui s'était introduit dans le
jardin, qui a fait tant de peur à mademoiselle Marthe, et voici
pourquoi: monsieur Seignebos, en se retirant, a laissé tomber une pièce
de cinq francs, qui est allée rouler juste au pied de l'arbre où
mademoiselle dit avoir vu la statue. Le valet de chambre qui
accompagnait le médecin l'a aidé à retrouver sa pièce et, en
l'éclairant, il a très bien vu à terre des empreintes de souliers
ferrés...

--Les empreintes de mes souliers, interrompit Cheminot. (Et s'asseyant
et levant les jambes:) Regardez plutôt mes semelles, monsieur le juge,
disait-il, regardez si les clous y manquent...

Mais l'opinion du procureur de la République était faite.

--Il suffit, dit-il au vagabond, je vous crois... (Et à la femme de
chambre:) Et vous, ma fille, savez-vous si, à la suite de ces scènes, il
n'y a pas eu d'explication entre monsieur et madame de Claudieuse?

--Je l'ignore. Seulement madame et monsieur n'étaient plus du tout
ensemble comme avant.

Elle ne savait rien de plus. Après lui avoir fait signer le
procès-verbal de son interrogatoire, M. Daubigeon la congédia. (Puis
s'adressant à Cheminot:) On va vous conduire en prison, lui dit-il. Mais
vous êtes un brave garçon, et vous pouvez être sans inquiétudes. Allez!

Le procureur de la République et le juge d'instruction restaient seuls,
puisqu'il est entendu que le greffier n'existe pas.

--Eh bien! commença M. Daubigeon, que dites-vous de cela?

M. Daveline était atterré.

--C'est à confondre l'esprit! murmura-t-il.

--Commencez-vous à croire que maître Folgat avait raison, et que
l'affaire n'était pas aussi claire que vous le prétendiez!

--Eh! qui ne s'y fût trompé comme moi! Vous même, à un moment,
n'avez-vous pas été de mon avis... Et cependant, si Jacques de Boiscoran
et madame de Claudieuse sont innocents, qui donc est coupable?...

--C'est ce que nous saurons bientôt, car je suis fermement résolu à ne
pas goûter un instant de repos avant d'avoir fait éclater la vérité!
Quel bonheur que des vices de forme frappent le jugement de nullité...
(Il était tellement ému qu'il oubliait ses éternelles citations.
S'adressant au greffier:) Mais il n'y a pas une minute à perdre,
reprit-il. Prenez vos jambes à votre cou, mon cher Méchinet, et courez
prier maître Folgat de passer au parquet. Je l'attends...



III


Lorsqu'en quittant la comtesse de Claudieuse, Mlle de Chandoré
rejoignit les parents et les amis de Jacques:

--Maintenant, oui, leur dit-elle, rayonnante d'espoir, maintenant nous
l'emportons.

Son grand-père et le marquis de Boiscoran la pressaient de s'expliquer,
elle refusa de rien dire, et ce n'est que plus tard, dans la soirée,
qu'elle avoua à maître Folgat ce qu'elle avait obtenu, et comment il
était plus que probable que le comte, avant de mourir, reviendrait sur
sa déposition.

--Cela seul sauverait Jacques, déclara le jeune avocat.

Mais cette espérance lui était un nouvel encouragement à redoubler
d'efforts, et, tout brisé qu'il fût des émotions et des luttes de
l'audience, il passa la nuit dans le cabinet de grand-père Chandoré à
rédiger, de concert avec maître Magloire, la requête où il exposait les
causes de nullité du jugement. N'ayant achevé que lorsqu'il faisait déjà
grand jour, il ne voulut pas se coucher, et c'est sur un fauteuil qu'il
s'établit, pour prendre quelques heures de repos. Il n'y avait pas une
heure qu'il dormait lorsqu'il fut réveillé par le vieil Antoine, lequel
venait lui annoncer qu'il y avait en bas un inconnu qui demandait
instamment à lui parler.

Tout en se frottant les yeux, il descendit et, arrivé dans le corridor,
il se trouva en face d'un homme d'une cinquantaine d'années, de mise
passablement suspecte, portant moustache et barbiche, et vêtu de ce
pantalon large et de cette redingote étroite qu'affectionnent les
anciens militaires.

--Vous êtes maître Folgat? lui demanda cet individu.

--Oui.

--Eh bien, moi, je suis l'agent que l'ami Goudar avait expédié en
Angleterre...

Le jeune avocat tressauta.

--De quand, ici?

--De ce matin, par l'express. Vingt-quatre heures trop tard, je le sais,
je l'ai appris par un journal que j'ai acheté à la gare... Monsieur de
Boiscoran est condamné. Et cependant, je vous jure que je n'ai pas perdu
une minute et que j'ai bien gagné la prime qui m'avait été promise en
cas de succès...

--Vous avez donc réussi?

--Naturellement. Ne vous disais-je pas dans ma lettre de Jersey que
j'étais sûr de mon fait?...

--Vous avez retrouvé Suky?

--Vingt-quatre heures après vous avoir écrit, dans un _public-house_ de
Bouly-Bay... Elle ne voulait pas venir, la mâtine!

--Vous l'avez amenée...

--Parbleu! Elle est à _l'Hôtel de France_, où je l'ai déposée avant de
venir vous demander.

--Sait-elle quelque chose?

--Tout.

--Courez me la chercher...

Depuis le temps qu'il espérait ce succès, maître Folgat s'était préparé
à en tirer tout le parti possible. Dans un album de Mlle Denise, il
avait, au milieu d'une trentaine de photographies, glissé le portrait de
Mme de Claudieuse. Il alla chercher cet album, et il venait de le
poser sur la table du salon quand l'agent reparut, suivi de sa capture.

Suky avait été fort exactement dépeinte par le garçon traiteur de la rue
des Vignes. C'était une grande diablesse d'une quarantaine d'années, aux
traits durs, aux manières hommasses, habillée avec cette prétention si
comique des Anglaises des basses classes qui peuvent disposer de quelque
argent.

Interrogée par maître Folgat:

--Je suis restée quatre ans rue des Vignes, répondit-elle en français
très compréhensible, bien qu'avec un déplorable accent, et j'y serais
encore sans la guerre. Dès les premiers jours que j'y fus placée, je
reconnus que j'étais la gardienne d'une maison où des amoureux se
donnaient rendez-vous. Cela ne me convenait pas trop, parce qu'on a son
amour-propre, n'est-ce pas; mais la place était bonne, je n'avais rien à
faire; bref, je restai. Cependant mes patrons se défiaient de moi, je le
voyais bien... Quand ils devaient se rencontrer, monsieur m'envoyait en
course à Versailles, à Saint-Germain, à Orléans même... Cela me blessait
si fort que je résolus de découvrir ce qu'on me cachait... Je n'y eus
pas beaucoup de peine, et dès la semaine suivante je savais que monsieur
ne s'appelait pas plus sir Burnett que moi, et que c'était là un nom de
guerre qu'il avait emprunté à un de ses amis.

--Comment vous y êtes-vous prise?

--Oh! bien simplement. Un jour que monsieur s'en allait à pied, je le
suivis et je le vis entrer dans un hôtel de la rue de l'Université. En
face, des domestiques causaient sur une porte; je leur demandai qui
était ce monsieur, et ils me répondirent que c'était le fils du marquis
de Boiscoran.

--Voilà pour votre patron. Mais la visiteuse... Suky Wood souriait.

--Pour la dame, répondit-elle, je fis exactement la même chose... Il me
fallut du temps, par exemple, et de la patience, parce qu'elle prenait
des précautions incroyables, et j'ai perdu plus d'un après-midi à la
guetter. Mais plus elle se cachait, plus j'avais envie de savoir, comme
de juste... Enfin, un soir qu'elle quitta la maison en voiture, je pris
un fiacre, moi aussi, et je la suivis... C'est rue de la
Ferme-des-Mathurins qu'elle se fit conduire. Le lendemain, je vins aux
informations chez les concierges, sous prétexte de demander une place,
et j'appris que cette dame était mariée en province, qu'elle venait tous
les ans passer un mois chez ses parents, et qu'elle s'appelait la
comtesse de Claudieuse...

Et Jacques qui prétendait, qui soutenait que Suky ne devait rien, ne
pouvait rien savoir!

--Mais l'avez-vous vue, cette dame? interrogea maître Folgat.

--Comme je vous vois.

--La reconnaîtriez-vous?

--Entre mille.

--Et si l'on vous montrait son portrait?

--Je ne m'y tromperais pas. Maître Folgat lui tendit l'album.

--Eh bien! cherchez, dit-il. Ce fut l'affaire d'une minute.

--La voilà! s'écria Suky en mettant le doigt sur la photographie de
Mme de Claudieuse.

Il n'y avait plus à douter.

--Seulement, reprit le jeune avocat, il faudrait, miss Suky, répéter
devant la justice tout ce que vous venez de dire.

--Je le répéterai volontiers, puisque c'est la vérité.

--Cela étant, on va vous chercher un logement, et vous y resterez à
notre disposition. Soyez sans crainte, vous ne manquerez de rien, et
l'on vous payera des gages comme si vous étiez en place.

Maître Folgat n'eut pas le temps d'en dire davantage, le docteur
Seignebos entrait comme un coup de vent, en criant à pleine voix:

--Victoire! cette fois. Victoire complète!

Mais il ne pouvait parler devant Suky Wood et l'agent. Il les congédia
sans plus de façon, et dès qu'ils furent dehors:

--Je sors de l'hôpital, dit-il à maître Folgat. J'ai vu Goudar. Il a
réussi, il a fait parler Cocoleu...

--Qu'a-t-il dit?

--Ce que je savais bien qu'il dirait, si l'on parvenait à lui délier la
langue... Mais vous l'entendrez, car il ne suffit pas que Cocoleu avoue
tout à Goudar, il faut qu'il se trouve là des témoins pour recueillir
les aveux de ce misérable...

--Devant des témoins, il ne parlera pas...

--Il ne les verra pas, ils resteront cachés, l'endroit est admirablement
disposé pour une surprise.

--Et si, une fois les témoins cachés, Cocoleu s'obstine à se taire?

--Point. Goudar a trouvé le secret de le faire jaser quand il veut. Ah!
c'est un habile mâtin, et qui sait son métier... Avez-vous confiance en
lui?

--Oh! complètement.

--Eh bien, il répond du succès. Venez aujourd'hui même, m'a-t-il dit,
entre une heure et deux, avec maître Folgat, le procureur de la
République et monsieur Daveline, placez-vous à l'endroit que je vais
vous montrer, et laissez-moi faire. Et là-dessus, il m'a fait voir où
nous mettre et m'a indiqué comment je lui ferais connaître notre
présence.

Maître Folgat n'hésita pas.

--Nous n'avons pas un moment à perdre, dit-il, courons au parquet.

Mais dans le corridor même, le docteur et maître Folgat furent arrêtés
par Méchinet, lequel arrivait hors d'haleine, et à demi fou de joie.

--C'est monsieur Daubigeon qui m'envoie vous chercher, leur dit-il,
écoutez ce qui arrive...

Et rapidement il les met au fait des événements de la matinée, du récit
de Cheminot et de la déposition de la bonne de Mme de Claudieuse.

--Ah! cette fois, c'est bien le salut! s'écria M. Seignebos.

Maître Folgat pâlissait d'émotion.

--Avant de nous éloigner, proposa-t-il, apprenons ce qui se passe au
marquis de Boiscoran et à mademoiselle Denise...

--Non, interrompit le médecin, attendons une certitude. En route,
plutôt, en route!

Ils avaient raison de se hâter. Le procureur de la République et le juge
d'instruction les attendaient avec une impatience sans nom. Et dès
qu'ils entrèrent dans la petite salle du greffe:

--Eh bien! s'écria M. Daubigeon, Méchinet vous a tout dit...

--Oui, répondit maître Folgat, mais nous savons encore autre chose que
vous ignorez.

Et il se mit à raconter l'arrivée de Suky Wood et sa déposition.

Écrasé sous tant de preuves de son erreur, M. Galpin-Daveline s'était
affaissé sur sa chaise, sans mouvement, sans voix. Mais M. Daubigeon
était radieux.

--Décidément, s'écria-t-il, Jacques est innocent!

--Il l'est sûrement, prononça le docteur Seignebos, et la preuve, c'est
que je connais le coupable...

--Oh!...

--Et vous le connaîtrez comme moi, si vous voulez prendre, ainsi que
monsieur le juge d'instruction, la peine de me suivre à l'hôpital...

Une heure venait de sonner, et aucun d'eux n'avait rien pris de la
journée. Mais c'était bien le moment de songer à déjeuner!

Sans l'ombre d'une hésitation:

--Venez-vous, Daveline? dit simplement le procureur de la République.

Machinalement, avec des mouvements d'automate, le pauvre juge se leva,
et ils partirent, laissant le long des rues les gens de Sauveterre
stupéfaits de les voir ensemble.

C'est à Mme la supérieure de l'hôpital que M. Daubigeon s'adressa
d'abord, et quand il lui eut expliqué ce dont il s'agissait, levant au
ciel des yeux résignés:

--Faites, messieurs, répondit-elle, faites, et puissiez-vous réussir,
car c'est une lourde croix que ces perpétuelles descentes de justice
dans notre paisible maison.

--Suivez-moi donc au quartier des fous, messieurs, dit le docteur.

On appelle le quartier des fous, à l'hôpital de Sauveterre, une petite
construction basse, devant laquelle est une cour sablée, entourée d'un
mur fort élevé. Cette bâtisse est divisée en six cellules, ayant chacune
deux portes, l'une qui donne sur la cour à l'usage des fous, l'autre
s'ouvrant à l'extérieur et destinée aux gens de service.

C'est une de ces dernières qu'ouvrit le docteur Seignebos. Et après
avoir recommandé le plus religieux silence, car le moindre bruit suspect
pouvait réveiller les défiances de Cocoleu, il fit entrer ses compagnons
dans une cellule dont la porte, donnant sur la cour, était fermée.

Mais cette porte était percée d'un large judas grillé d'où, sans être
vu, on pouvait voir et entendre ce qui se passait et se disait dans la
cour.

À moins de deux mètres du judas, sur un banc de bois, étaient assis au
soleil Goudar et Cocoleu.

À force d'études et de volonté, le policier avait réussi à donner à son
visage une affreuse expression d'hébétude. À ce point que les gens de
l'hôpital l'estimaient plus idiot que l'autre. Il tenait son violon qui,
sur l'ordre du docteur, lui avait été laissé, et il s'en accompagnait,
tout en répétant cette ronde saintongeoise qu'il chantait le jour où,
sur le Marché-Neuf, il avait accosté maître Folgat.

    _Quand l'ageasson y yut des ailes,_
    _Y s'envolit sur les maisons,_
           _La pibôle!_
    _Y s'envolit sur les maisons,_
            _Pibolon!..._

Cocoleu, une large tartine d'une main et un gros couteau de paysan de
l'autre, achevait son repas. Mais cette musique le ravissait si fort
qu'il en oubliait de manger et, la lèvre pendante, l'œil à demi clos, il
se dodelinait en mesure.

--Ils sont hideux! ne put s'empêcher de murmurer maître Folgat.

Cependant Goudar, prévenu par le signal convenu, venait de finir son
couplet. Il se pencha et retira de dessous le banc une énorme bouteille,
dont il parut avaler une large lampée. Il passa ensuite la bouteille à
Cocoleu, lequel à son tour se mit à boire, avidement, longtemps, et avec
une expression de béatitude idiote. Après quoi, se passant la main sur
le creux de l'estomac:

--C'est, c'est, c'est... bon! bégaya-t-il.

M. Daubigeon s'était penché à l'oreille du docteur Seignebos.

--Ah! je comprends, maintenant, murmura-t-il, et aux yeux de Cocoleu je
vois qu'il y a longtemps déjà que dure cet exercice de bouteille... le
misérable est ivre...

Ayant repris son violon, Goudar chantait:

    _Et des maisons sur une église,_
    _Qu'était l'église d'Avallon,_
            _La pibôle!_
    _Qu'était l'église d'Avallon,_
            _Pibolon!_

--À boire!... interrompit Cocoleu.

Après s'être fait un peu prier, Goudar lui tendit la bouteille, et
tandis que, la tête renversée, il buvait à perdre la respiration:

--Eh bien, lui dit-il, tu n'avais pas de bon vin comme cela au
Valpinson?

--Oh!... si! répondit Cocoleu.

--Mais pas tant que tu voulais?

--Si. Tout mon soûl... (Et riant d'un rire épais:) J'en... j'en...
j'entrais dans le cellier par une fenêtre, bégaya-t-il, et je... je...
je buvais avec une paille...

--Tu dois regretter ce temps-là!

--Oh, oui!

--Seulement, puisque tu étais si bien au Valpinson, pourquoi y as-tu mis
le feu?

Pressés autour du guichet de la cellule, les témoins de cette scène
étrange retenaient leur respiration.

--Je... je ne voulais brûler que les fagots, pour faire sortir monsieur
le comte, répondit Cocoleu. Ce n'est pas ma faute si le feu a pris
partout.

--Et pourquoi voulais-tu tuer le comte?

--Pour que la dame se marie avec monsieur de Boiscoran...

--C'est donc elle qui te l'avait commandé?

--Oh, non!... Mais elle disait en pleurant qu'elle serait heureuse si
son mari était mort... Alors, comme elle était bonne pour Cocoleu et le
comte mauvais, j'ai tiré...

--Bon! mais alors pourquoi dire que c'était monsieur de Boiscoran qui
avait fait le coup.

--On commençait à dire que c'était moi. Tant pis! J'aime mieux qu'on lui
coupe le cou qu'à moi!

Il frissonnait en disant cela, tellement que Goudar, craignant d'être
allé un peu vite, reprit sa chanson:

    _Le curé disait: dominus,_
    _L'ageasson y dit vobiscum,_
          _La pibôle!_
    _L'ageasson y dit vobiscum,_
          _Pibolon!_

Puis, sans cesser de racler une mélodie vague, et après une nouvelle
caresse de Cocoleu à la bouteille:

--Où avais-tu pris le fusil? demanda le policier.

--Je... je... je l'avais pris au comte, pour tirer des oiseaux... et
je... je... je l'ai encore, caché dans le trou où Michel m'a retrouvé...

C'est tout ce qu'en put supporter le bouillant docteur Seignebos.
Ouvrant brusquement la porte, et s'élançant dans la cour:

--Bravo! Goudar! s'écria-t-il.

Mais, au bruit, Cocoleu s'était dressé. Il comprit, car la terreur
dissipa son ivresse et décomposa ses traits.

--Ah! brigand! hurla-t-il.

Et, se jetant sur Goudar, il le frappa de deux coups de couteau. Trop
rapide et trop imprévu avait été le mouvement pour qu'il fût possible de
s'y opposer.

Repoussant violemment maître Folgat qui cherchait à le désarmer, Cocoleu
bondit jusqu'à l'un des angles de la cour, et là, terrible comme la bête
acculée, l'œil injecté de sang, la bouche écumante, il menaçait de son
redoutable couteau quiconque faisait mine d'approcher.

Aux cris de M. Daubigeon et de M. Daveline, les employés de l'hôpital
s'étaient hâtés d'accourir, et cependant la lutte eût été sanglante,
probablement, sans la présence d'esprit d'un gardien qui, se hissant sur
la crête du mur, réussit à prendre dans un nœud coulant le bras du
misérable.

En un instant il fut renversé, désarmé et mis hors d'état de nuire.

--On... on... on fera de... de moi ce qu'on voudra, dit-il alors, je...
je... je ne prononcerai plus une parole.

Pendant ce temps, l'involontaire et désolé auteur de la catastrophe, le
docteur Seignebos, s'empressait près de Goudar, lequel gisait inanimé
sur le sable de la cour. Les deux blessures du malheureux policier
étaient graves, mais non mortelles, ni même très dangereuses, le couteau
ayant glissé sur les côtes. Transporté dans une des chambres
particulières de l'hôpital, il ne tarda pas à reprendre connaissance. Et
voyant penchés sur son lit M. Daubigeon et M. Daveline, le docteur et
maître Folgat:

--Eh bien, murmura-t-il avec un triste sourire, n'avais-je pas raison de
dire que mon métier est un fichu métier...

--Mais rien ne vous empêche de l'abandonner, répondit maître Folgat, si
véritablement certaine maison que nous avons visitée ensemble suffit à
votre ambition...

Le visage pâli du policier s'illumina.

--On me la donnerait? s'écria-t-il.

--N'avez-vous pas découvert et livré à la justice le vrai coupable?

--Bénis soient, en ce cas, les coups de couteau. Je sens qu'avant quinze
jours je serai sur pied! Vite une plume et de l'encre, que j'envoie ma
démission et que j'annonce à ma femme la bonne nouvelle...

Il fut interrompu par l'entrée d'un des huissiers du tribunal.
S'approchant du procureur de la République:

--Monsieur, dit respectueusement cet homme, monsieur le curé de Bréchy
vous attend au parquet.

--Je suis à lui à l'instant, répondit M. Daubigeon. (Et s'adressant à
ses compagnons:) Venez, messieurs, dit-il, venez...

Le curé de Bréchy l'y attendait, en effet, et il se leva vivement du
fauteuil où il était assis lorsqu'il vit entrer le procureur de la
République et M. Daveline, maître Folgat et le docteur Seignebos.

--Peut-être est-ce à moi seul que vous voulez parler, monsieur le
curé?... demanda M. Daubigeon.

--Non, monsieur, répondit le vieux prêtre, non... L'œuvre de réparation
dont je suis chargé doit être publique. (Et présentant une lettre:)
Lisez, ajouta-t-il, lisez à haute voix...

Rompant d'une main tremblante d'émotion le cachet armorié, le procureur
de la République lut:

     --_Au moment de mourir en chrétien, comme j'ai vécu, je me dois à
     moi-même, je dois à Dieu que j'ai offensé et aux hommes que j'ai
     trompés, de proclamer ce qui est la vérité:_

     _Inspiré par la haine, je me suis rendu coupable d'un faux
     témoignage exécrable, en disant que l'homme qui a tiré sur moi est
     monsieur de Boiscoran et que je l'ai reconnu._

»_Non seulement je ne l'ai pas reconnu, mais je sais qu'il est
     innocent, j'en suis sûr, je le jure par tout ce qu'il y a de sacré
     en ce monde que je vais quitter, et en l'autre, où m'attend le
     souverain juge._

»_Puisse monsieur de Boiscoran me pardonner comme je pardonne
     moi-même!_

»_TRIVULCE DE CLAUDIEUSE._

--Malheureux homme! murmura maître Folgat. Mais déjà le curé reprenait:

--Vous le voyez, messieurs, monsieur de Claudieuse ne met à sa
rétractation aucune condition. Il ne demande rien, sinon que la vérité
éclate. Et cependant, je serai l'interprète des derniers désirs d'un
mourant, en vous suppliant de ne pas prononcer, dans le nouveau procès,
le nom de la comtesse de Claudieuse.

Des larmes brillaient dans tous les yeux.

--Soyez sans inquiétude, monsieur le curé, répondit M. Daubigeon, les
derniers vœux de monsieur de Claudieuse seront exaucés. Le nom de la
comtesse ne sera pas prononcé, il n'en sera pas besoin. Le secret de sa
faute sera religieusement gardé par ceux qui le connaissent.

Il était quatre heures à ce moment.

Une heure plus tard, arrivèrent au tribunal un gendarme et Michel, le
fils du métayer de Boiscoran, qui avaient été chargés d'aller vérifier
les déclarations de Cocoleu.

Ils rapportaient le fusil dont le misérable s'était servi, et qu'il
avait caché dans une tanière qu'il s'était creusée dans les bois de
Rochepommier, et où Michel l'avait découvert le lendemain du crime.

Désormais l'innocence de Jacques était plus claire que le jour, et bien
qu'il dût rester sous le coup de sa condamnation jusqu'à la réforme du
jugement, il fut décidé, le président des assises, M. Domini, et M. Du
Lopt de la Gransière s'en mêlant, qu'il serait mis le soir même en
liberté provisoire.

À maître Folgat et à maître Magloire revenait l'agréable mission
d'annoncer au prisonnier cette heureuse nouvelle.

Ils le trouvèrent marchant comme un fou dans sa cellule, en proie aux
plus indicibles angoisses, depuis les mots d'espoir que lui avait, le
matin, adressés M. Daubigeon. Oui, il espérait... et cependant, quand il
sut qu'il était sauvé, qu'il était libre, il s'affaissa comme une masse
sur une chaise, moins fort contre la joie que contre la douleur. Mais on
se remet vite de telles émotions. Quelques instants plus tard, Jacques
de Boiscoran, donnant le bras à ses défenseurs, sortait de cette prison
où il avait, pendant des mois, enduré tout ce que peut souffrir un
honnête homme. Effroyable expiation de ce qui, pour tant de gens, est à
peine une faute légère.

En arrivant rue de la Rampe:

--On ne vous attend certes pas, dit maître Folgat à son client;
ralentissez le pas, tandis que je me présenterai le premier.

Il trouva les parents et les amis de Jacques réunis au salon, dévorés
d'anxiété, car ils ignoraient encore ce qu'il pouvait y avoir de fondé
dans les bruits vagues arrivés jusqu'à eux. Avec les plus savantes
précautions, le jeune avocat entreprit de les préparer à la vérité; mais
Mlle Denise l'interrompit:

--Où est Jacques?

Jacques était à ses genoux, éperdu de reconnaissance et d'amour...

       *       *       *       *       *



IV


Le lendemain eut lieu l'enterrement du comte de Claudieuse et de la plus
jeune de ses filles, et le soir même, la comtesse quittait Sauveterre
pour s'établir chez son père, à Paris, où elle ne devait pas tarder à
grossir le _Clan des révoltées..._

       *       *       *       *       *

Ainsi que cela devait être, le jugement qui frappait Jacques fut
réformé, et Cocoleu, reconnu coupable du crime du Valpinson, était
condamné aux travaux forcés à perpétuité.

Un mois plus tard, Jacques de Boiscoran épousait, à l'église de Bréchy,
Mlle Denise de Chandoré. Les témoins du marié étaient maître Magloire
et le docteur Seignebos, et ceux de la mariée maître Folgat et M.
Daubigeon.

Même l'excellent procureur de la République oublia quelque peu, ce
jour-là, la gravité de ses fonctions. Il ne cessait de répéter:

    «_Nunc est bibendum, nunc pede libero,_
    _Pulsanda tellus...»_

Et il but, en effet, et il ouvrit le bal avec la mariée.

M. Galpin-Daveline, envoyé en Afrique, n'assista pas à ces noces. Mais
Méchinet y brilla, débarrassé, grâce à Jacques, de tous ses soucis
d'argent.

Et, aujourd'hui, les époux Blangin ont presque tout dévoré l'argent
qu'ils avaient extorqué à Mlle Denise de Chandoré.

Cheminot, garde particulier de Boiscoran, est la terreur des vagabonds.

Et Goudar, jardinier pépiniériste, vend les plus belles pêches de Paris.

FIN


NOTES:

[1] Pantalon.

[2] Caprice, fantaisie.

[3] Ancêtre des guides Michelin.

[4] Chanter femme sensible: se dit d'une demande qui restera sans
résultat.

[5] À l'époque, les conscrits étaient tirés au sort. Les premiers
numéros, dans la limite du contingent prévu devaient faire leur service
militaire.

[6] Une école: une faute de conduite, une sottise.

[7] Toutes les herbes de la Saint-Jean: tous les moyens nécessaires.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "La corde au cou" ***

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