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Title: Ma captivité en Abyssinie - ...sous l'empereur Théodoros
Author: Blanc, Henry, 1831-1911
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Ma captivité en Abyssinie - ...sous l'empereur Théodoros" ***

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MA CAPTIVITÉ EN ABYSSINIE SOUS L'EMPEREUR THÉODOROS

PAR

LE DR H. BLANC

CHIRURGIEN DE L'ARMÉE ANGLAISE AUX INDES

Ouvrage traduit de l'anglais par Madame ARBOUSSE-BASTIDE


[Illustration: VUE DE MAGDALA]


AVEC DES DÉTAILS SUR L'EMPEREUR THÉODOROS

SA VIE, SES MOEURS, SON PEUPLE, SON PAYS



PRÉFACE DE L'AUTEUR


J'entreprends la tâche d'écrire le récit de notre captivité en
Abyssinie, afin de satisfaire la curiosité naturelle qui m'a été
témoignée par un grand nombre de connaissances et d'amis désireux
d'obtenir des détails tant sur les causes mêmes de cette captivité
que sur la manière dont nous avons été traités, les événements de
notre vie quotidienne, et le caractère et les habitudes de
l'empereur Théodoros.

J'ai essayé de donner une esquisse exacte de la carrière de ce
souverain, ainsi qu'une description de son pays et de son peuple.
J'ai parlé encore de ses amis et de ses ennemis.

Afin de familiariser davantage le lecteur avec le sujet, j'ai jugé
nécessaire de dire quelques mots des Européens qui out joué un rôle
dans cet étrange imbroglio de _l'affaire abyssinienne_. Ces diverses
informations m'ont été fournies soit par mon expérience personnelle
et les événements survenus pendant ma captivité, soit par les
communications de certains indigènes bien informés. J'ai eu, pour
préparer ce travail, les loisirs forcés de plusieurs mois de prison.

Les souffrances des captifs abyssiniens seront toujours associées,
dans les annales britanniques, au succès triomphant de l'expédition si
habilement organisée par le commandant lord Napier _de Magdala_. Ce
dernier titre, donné à l'honorable général anglais, a été le digne
couronnement d'une longue et glorieuse carrière.



MA CAPTIVITÉ EN ABYSSINIE



I


L'empereur Théodoros.--Son élévation à l'empire et ses conquêtes.--Son
armée et son administration.--Causes de sa chute.--Sa personne et son
caractère.--Sa famille et sa vie privée.

Lij-Kassa, plus connu sous le nom de l'empereur Théodoros, était né
dans le Kouara, vers l'an 1818. Son père était un noble d'Abyssinie,
et son oncle, le célèbre Dejatch Comfou, pendant plusieurs années,
avait gouverné les provinces de Dembea, Kouara, Ischelga, etc., etc.
A la mort de son oncle, Lij-Kassa fut nommé par la mère de Ras-Ali,
Waizero Menen, gouverneur de Kouara. Mais mécontent de ce poste qui
n'offrait qu'un petit champ à son ambition, il se dégagea de son
serment et occupa la ville de Dembea, capitale de la province de ce
nom. Plusieurs généraux furent envoyés pour châtier le jeune soldat;
mais tantôt il évitait leurs poursuites et tantôt battait leurs
troupes. Toutefois sur la promesse solennelle qu'il serait bien reçu,
il revint au camp de Ras-Ali. Ce chef très-bienveillant, mais faible,
eut la pensée de rattacher à sa cause le jeune chef rebelle en lui
donnant sa fille Tawaritch, qui était d'une grande beauté. Lij-Kassa
revint à Kouara et pendant quelque temps parut fidèle à sa souveraine.
Il fit plusieurs expéditions de pillage dans le bas pays, mit à feu et
à sang les huttes des Arabes, et revint toujours de ces expéditions
traînant après lui des bandes de prisonniers et d'esclaves, et des
troupeaux de bétail.

Les succès de Kassa, le courage qu'il manifesta en toute occasion,
la vie sobre qu'il menait et l'affection qu'il montrait à ceux qui
servaient sa cause, rassemblèrent bientôt autour de lui une bande de
vagabonds hardis et entreprenants. D'un caractère ambitieux, il
forma dès lors le projet de se tailler un empire dans ces plaines si
fertiles qu'il avait si souvent dévastées. Elevé dans un couvent, il
avait étudié les sujets théologiques, mais il s'était particulièrement
rendu familière l'histoire de l'Abyssinie. Son éducation, supérieure
à celle de son entourage, exerça une grande influence sur son avenir.
Tous ses rapports avec les autres hommes avaient un caractère
religieux, et il était profondément pénétré de l'idée, que la race
musulmane ayant, depuis des siècles, empiété sur les pays chrétiens,
le but de sa vie devait être désormais le rétablissement de l'ancien
empire d'Ethiopie. Sollicité à la fois par son ambition et son
fanatisme, il s'avança dans la direction de Kédaref, à la tête de
16,000 guerriers; mais il connut bientôt la supériorité d'une
petite troupe bien armée et bien conduite, sur de nombreuses bandes
indisciplinées. Près de Kédaref, il se trouva face à face avec ses
mortels ennemis, les Turcs, qui n'étaient qu'une poignée, mais encore
trop nombreux pour lui; car, au premier choc, ses soldats furent
démoralisés et battus. Il dut, pour quelque temps au moins, renoncer à
son rêve chéri.

Au lieu de retourner au siège du gouvernement, il fut obligé, à cause
d'une grave blessure reçue pendant le combat, de s'arrêter sur les
frontières du Dembea. De son camp, il informa sa belle-mère de l'état
dans lequel il se trouvait, la priant de lui envoyer une vache
(salaire exigé par les docteurs abyssiniens). Waizero Menen, qui avait
toujours détesté Kassa, saisit avec empressement l'occasion que lui
offrait l'humble condition dans laquelle ce dernier était tombé pour
abaisser son orgueil, et an lieu d'une vache, elle lui fit parvenir un
petit morceau de viande, accompagné d'un message insultant. Près de
la couche du chef blessé, se tenait la courageuse compagne qui avait
partagé ses infortunes, la femme qu'il aimait. A l'ouïe du message
ironique de la reine, son sang bouillant de Galla s'enflamma et elle
fut prise d'une grande indignation. Elle se leva et dit à Kassa
qu'elle aimait les braves, mais qu'elle détestait les poltrons, et
qu'elle ne resterait pas auprès de lui s'il ne vengeait cette insulte
dans le sang. Ces paroles passionnées tombèrent dans des oreilles bien
préparées pour les recevoir, et la soif de la vengeance pénétra dans
le coeur de Kassa. Aussitôt qu'il eut recouvré assez de forces, il
retourna à Kouara et se proclama ouvertement indépendant.

Ras-Ali lui enjoignit une seconde fois de rentrer à sa cour; mais la
sommation fut renvoyée avec un refus cruel. Plusieurs officiers furent
expédiés pour forcer Kassa à se soumettre, mais le jeune commandant
battit facilement tous ces envoyés; tandis que leurs compagnons
d'armes, charmés par les manières insinuantes du jeune chef et
alléchés par ses splendides promesses, s'enrôlaient sous les drapeaux
de Kassa. La femme de ce dernier exerçait toujours une grande
influence sur lui, lui montrant qu'il pouvait aisément s'emparer du
pouvoir suprême; et, comme il hésitait encore, elle le menaça de
l'abandonner. Kassa ne résista pas plus longtemps; il marcha vers
Godjam, entraînant tout sur son passage. La bataille de Djisella,
livrée en 1853, décida du sort de Ras-Ali. Son armée était à peine
engagée qu'une terreur panique saisit ses soldats, et Ras-Ali
abandonna le champ de bataille avec un corps de 500 cavaliers, tandis
que le reste de ses troupes allait grossir les rangs du conquérant.
Au bout de peu d'années, de Shoa à Metemma, de Godjam à Bagos, tout
tremblait devant l'empereur Théodoros et obéissait à son commandement.
Pour consacrer son nouveau titre, il désira se faire couronner; ce
fut après la bataille de Deraskié, livrée en février 1855, qui lui
soumettait le Tigré et réduisait son plus formidable ennemi Dejatch
Oubié. Après cette nouvelle victoire, Théodoros tourna ses armes
redoutées contre les Wallo-Gallas; il occupa lui-même Magdala; il
ravagea et détruisit si complètement les riches plaines des Gallas,
qu'en désespoir de cause, plusieurs des chefs de ces tribus entrèrent
dans les rangs de son armée et tournèrent leurs armes contre leurs
concitoyens. Non-seulement, le nouvel empereur voulait venger la
longue oppression des chrétiens depuis si longtemps victimes des
fréquentes incursions des Gallas, mais il voulait aussi humilier
l'esprit hautain de ces hordes. Malheureusement, au faîte de son
ambition, il perdit sa courageuse et bien-aimée femme. Il sentit
profondément son malheur. Elle avait été son fidèle conseiller, la
compagne inséparable de sa vie aventureuse, l'être qu'il avait le plus
aimé; et tant qu'il vécut, il chérit sa mémoire. En 1866, un de ses
partisans m'ayant supplié, en sa présence, de demeurer quelques jours
auprès de sa femme mourante, Théodoros baissa la tête et pleura au
souvenir de la sienne morte depuis plusieurs années et qu'il avait
aimée si profondément.

La carrière de Théodoros peut se diviser en trois périodes distinctes:
la première, de son enfance jusqu'à la mort de sa première femme; la
seconde, depuis la chute de Ras-Ali jusqu'à la mort de M. Bell; la
troisième depuis ce dernier événement jusqu'à sa propre mort. La
première période que nous avons décrite fut la période des promesses;
la seconde, qui s'étend de 1853 à 1860, renferme bien des choses
louables dans la conduite de l'empereur, quoique plusieurs de ses
actions soient indignes de la première partie de sa carrière. De 1860
à 1866, il semble avoir abandonné petit à petit toute retenue, au
point de se rendre remarquable par sa luxure et ses cruautés inutiles.
Ses principales guerres, pendant la seconde période, furent
dirigées contre Dejatch Goscho-Beru, gouverneur de Godjam, contre
Dejatch-Oubié, qu'il vainquit, ainsi que nous l'avons déjà raconté à
la bataille de Deraskié, et enfin contre les Wallo-Gallas. Toutefois,
il se montra encore magnanime, et bien qu'il fit prisonniers plusieurs
chefs importants, il leur promit de les relâcher aussitôt que son
empire serait entièrement pacifié.

En 1860, il marcha contre son cousin Garad, le meurtrier du consul
Plowden, et il eut les honneurs de la journée; mais il perdit
son meilleur ami et son conseiller, M. Bell, qui sauva la vie de
l'empereur en sacrifiant la sienne. En janvier 1861, Théodoros
s'avança avec des forces accablantes contre un puissant rebelle, Agau
Négoussié, qui s'était rendu maître de tout le nord de l'Abyssinie;
par son habile et intelligente tactique, il abattit son adversaire,
mais il ternit sa victoire par d'horribles cruautés et par des
violations de la foi jurée. Il fit couper les pieds et les mains à
Agau Négoussié, et quoique celui-ci ait souffert encore bien des
jours, le cruel empereur lui refusa toujours une goutte d'eau pour
rafraîchir ses lèvres enfiévrées. Sa cruelle vengeance ne s'arrêta
pas là. Plusieurs des chefs compromis, qui s'étaient soumis sur
la promesse solennelle d'une amnistie, furent livrés aux mains du
bourreau ou envoyés chargés de chaînes pour languir toute leur vie
dans quelque prison de province. Pendant près de trois ans, l'autorité
de Théodoros fut reconnue par tout le pays. Une petite poignée de
rebelles s'étaient bien levés ici et là, mais à l'exception de Tadla
Gwalu, qui ne put être chassé de sa forteresse, dans le sud du Godjam,
tous les autres ne furent que de peu d'importance et ne troublèrent
nullement la tranquillité de son règne.

Quoique conquérant et doué du génie militaire, Théodoros fut mauvais
administrateur. Pour attacher de nouveaux soldats à sa cause, il leur
prodigua d'immenses sommes; il fut alors forcé d'imposer à ses sujets
des impôts exorbitants, épuisant ainsi le pays de ses dernières
ressources, afin de satisfaire ses rapaces compagnons. A la tête d'une
puissante armée, effrayé à la pensée de congédier tous ses hommes, il
se sentit entraîné à étendre ses conquêtes. Le rêve de ses plus jeunes
ans devint une idée fixe, et il se crut appelé de Dieu à rétablir,
dans sa première grandeur, le vieil empire éthiopien.

Il ne pouvait toutefois oublier qu'il était incapable de se battre,
avec les forces dont il disposait, contre les troupes bien armées et
disciplinées de ses ennemis; il se souvenait trop bien de sa défaite à
Kédaref; il songea donc à obtenir ce qu'il désirait par la diplomatie.
Il avait appris par M. Bell, M. Plowden et d'autres étrangers, que
la France et l'Angleterre étaient fières de la protection qu'elles
accordaient aux chrétiens dans toutes les parties du monde. Il écrivit
alors aux souverains de ces deux pays, les invitant à se joindre à lui
dans une croisade contre la race musulmane. Quelques passages choisis
de sa lettre à la reine d'Angleterre prouveront l'exactitude de cette
assertion: «Par son pouvoir (le pouvoir de Dieu), j'ai réduit les
Gallas. Mais quant aux Turcs, je leur ai enjoint de quitter le pays de
mes ancêtres. Ils refusent.» Il mentionne la mort de M. Plowden et de
M. Bell, et il ajoute: «J'ai exterminé leurs ennemis (ceux qui avaient
tué ces deux messieurs). Par la puissance de Dieu, ce qui me reste à
gagner: c'est votre amitié.» Il conclut en disant: «Voyez combien les
mahométans oppriment les chrétiens!»

L'armée de Théodoros à cette époque était composée de cent à cent
cinquante mille hommes, et si l'on compte quatre serviteurs par
soldat, son camp devait se composer environ de cinq à six cent mille
personnes. En admettant que la population de l'Abyssinie fût de 3
millions d'âmes, il fallait donc qu'un quart de cette population fût
payée, nourrie, vêtue par le reste des habitants.

Pendant quelques années, le prestige de Théodoros était tel, que cette
terrible oppression fut tranquillement acceptée; à la fin cependant
les paysans, à moitié affamés et à demi-vêtus, trouvant qu'avec tous
leurs sacrifices ils étaient loin de satisfaire à l'accroissement
journalier des exigences d'un si terrible maître, abandonnèrent leurs
plaines fertiles, et, sous la conduite de quelques-uns des chefs
qui restaient encore, ils se retirèrent sur les plateaux élevés ou
s'enfermèrent dans des vallées perdues. A Godjam, Walkait, Shoa et
dans le Tigré, la rébellion éclata simultanément. Théodoros avait
abandonné depuis quelque temps son idée de conquête à l'étranger, et
il avait fait tout son possible pour écraser l'esprit de rébellion
de son peuple. Tandis que les provinces rebelles étaient mises an
pillage, les paysans, protégés par leurs hautes montagnes, ne
purent être attaqués; ils attendirent tranquillement le départ de
l'envahisseur, et puis retournèrent à leurs huttes désolées, cultivant
juste ce qu'il leur fallait pour vivre. C'est ainsi que, à quelques
exceptions près, les paysans évitèrent la vengeance terrible de leur
nouvel empereur. Son armée eut bientôt à souffrir de cette façon de
guerroyer. Le nombre des provinces à dévaster diminuait d'année à
année; une grande famine éclata; d'immenses territoires, tels que ceux
de Dembea, de Gondar, le grenier et le centre de l'Abyssinie, après
avoir été pillés, ne furent plus cultivés. Les soldats, autrefois bien
entretenus, rôdaient maintenant à demi affamés et mal vêtus, ayant
perdu toute confiance dans leurs chefs, les désertions devinrent
nombreuses, et plusieurs retournèrent dans leurs provinces natales se
joindre au nombre des mécontents.

La chute de Théodoros fut plus rapide que son élévation. Il ne fut
jamais vaincu sur le champ de bataille; car depuis l'exemple de
Négoussié, personne n'osa lui résister; mais il était impuissant
contre la passivité et la tactique à la Fabius de leurs chefs. Ne se
fixant jamais, toujours en marche, son armée diminuait de force de
jour en jour. Il allait de province en province, mais en vain: tout
disparaissait à son approche. Il n'y avait pas d'ennemis; mais il n'y
avait pas de nourriture! A la fin, poussé à la dernière extrémité,
il n'eut d'autre alternative, pour conserver quelques restes de son
ancienne armée, que de piller les provinces qui lui étaient restées
fidèles.

Lorsque je rencontrai pour la première fois Théodoros, en janvier
1866, il devait avoir environ quarante-huit ans. Il avait le teint
plus noir que la plupart de ses concitoyens, le nez légèrement courbé,
la bouche grande et les lèvres si minces, qu'elles étaient à peine
visibles. De taille moyenne, bien pris, vigoureux plutôt que
musculeux, il excellait dans les exercices à cheval, dans l'usage de
la lance, et à pied fatiguait ses plus hardis compagnons. L'expression
de ses yeux noirs, à demi fermés, était étrange; s'il était de bonne
humeur, cette expression était tendre, accompagnée d'une douce
timidité de gazelle, qui le faisait aimer; mais lorsqu'il était en
colère, ses yeux farouches et injectés de sang semblaient lancer du
feu. Dans ses moments de violente passion, sa personne entière était
effrayante: son visage noir prenait une teinte cendrée, ses lèvres
minces et comprimées ne traçaient qu'une ligne légère autour de sa
bouche, ses cheveux noirs se hérissaient, et sa manière d'agir tout
entière était un terrible exemple de la plus sauvage et de la plus
ingouvernable fureur.

De plus, il excellait dans l'art de tromper ses compagnons. Peu de
jours avant sa mort, quand nous le rencontrâmes, il avait encore
toute la dignité d'un souverain, l'amabilité et la bonne éducation
du gentleman le plus accompli. Son sourire était si attrayant, ses
paroles étaient si douces et si persuasives, qu'on ne pouvait croire
que ce monarque si affable fût un fourbe consommé.

Il ne commit jamais un meurtre, soit par tromperie soit par cruauté,
sans alléguer quelque excuse spécieuse, de manière à faire croire que,
dans toutes ses actions, il ne se laissait guider que par la justice.
Par exemple, il pilla Dembea, parce que ses habitants étaient trop
favorables aux Européens, et Gondar, parce qu'un de nos envoyés avait
été trahi par les habitants de cette ville. Il détruisit Zagé, grande
et populeuse cité, _parce qu_'il prétendait qu'un prêtre de cette
ville avait été grossier à son égard. Il fit charger de chaînes son
père adoptif, Cantiba Hailo, _parce qu_'il avait pris à son service
une servante que lui, Théodoros, avait renvoyée. Tesemma Engeddah,
chef héréditaire de Gahinte, encourut sa disgrâce _parce que_, après
une bataille contre les rebelles, il s'était montré trop sévère;
tandis que notre geôlier en chef fut pris an milieu du camp et jeté
dans les fers, _parce qu_'il avait été autrefois l'ami du roi de Shoa.
Je pourrais encore citer cent exemples de son hypocrisie habituelle.
Quant à nous, il nous arrêta sous prétexte que nous n'avions pas amené
les premiers captifs avec nous. M. Stern fut presque tué, simplement
pour avoir porté la main à son visage, et il emprisonna le consul
Cameron pour être allé chez les Turcs, an lieu de lui avoir rapporté
une réponse à sa lettre.

Théodoros avait tous les goûts du Bédouin rôdeur. Il aimait la vie des
camps, l'air libre de la plaine, l'aspect de son armée gracieusement
campée autour d'une colline qu'il avait lui-même choisie; et il
préférait au palais que les Portugais avaient érigé à Gondar pour un
roi plus sédentaire que lui, les délices des courses imprévues pendant
les magnifiques et fraîches nuits de l'Abyssinie. Sa maison était
parfaitement réglée; le même esprit d'ordre qui lui avait fait
introduire comme une sorte de discipline dans son armée, se montrait
aussi dans l'arrangement de ses affaires domestiques. Chaque
département était sous le contrôle d'un chef qui était directement
responsable devant l'empereur de tout ce qui dépendait du département
qui lui était confié. Parmi ses officiers, tous hommes de position
élevée, les uns étaient les surintendants des cuisiniers, des femmes
qui préparaient les grands et insipides pains de l'Abyssinie, des
porteuses de bois et des porteuses d'eau, etc. D'autres, appelés
_Baldéras_, avaient la surveillance des haras royaux, les Azages,
celle des serviteurs; les Bedjerand, du trésor, des approvisionnements,
etc. Il y avait encore les Agafaris ou introducteurs, les _Likamaquas_
ou chambellans; l'Afa-Négus ou bouche du roi était l'interprète.

Une chose étrange, c'est que Théodoros préférait pour son service
personnel, ceux qui avaient servi des Européens. Son laquais, le
seul qui soit resté avec lui jusqu'à la fin, avait été serviteur de
Barroni, vice-consul à Massowah. Un autre, un jeune homme nommé Paul,
était un ancien serviteur de M. Walker, d'autres encore avaient été au
service de MM. Plowden, Bell et Cameron. A l'exception de son valet,
qui était assidûment auprès de lui, les autres, quoique demeurant dans
la même enceinte, étaient plus spécialement chargés du soin de ses
fusils, de ses sabres, de ses lances, de ses boucliers, etc. Il avait
aussi autour de lui un grand nombre de pages; non pas, je crois qu'il
réclamât souvent leur présence; mais c'était un honneur qu'il
donnait aux chefs auxquels il confiait certains commandements ou le
gouvernement de quelque province éloignée. Tout le service de la
maison était confié à des femmes. Elles cuisaient, elles charriaient
l'eau et le bois, elles nettoyaient la tente ou la hutte de Théodoros,
selon qu'elles en avaient besoin. La plupart d'entre elles étaient des
esclaves, qu'il avait enlevées à un marchand d'esclaves, au temps même
où il faisait de vaillants efforts pour mettre un terme à la traite
des noirs. Une fois par semaine, ou plus souvent selon le cas, un
officier supérieur et son régiment avaient l'honneur de procéder, dans
le ruisseau le plus rapproché, an lavage du linge de l'empereur, ainsi
qu'à celui de la maison impériale. Personne, pas même le plus petit
page, ne pouvait, sous peine de mort, pénétrer dans son harem. Il
avait un grand nombre d'eunuques, la plupart étaient des Gallas; des
soldats ou des chefs qui avaient subi la mutilation que les Gallas
infligent à leurs ennemis blessés. La reine, ou la favorite du moment,
avait une tente ou une maison à elle; et plusieurs eunuques la
servaient; la nuit venue, ces serviteurs couchaient à la porte de sa
tente, et étaient responsables de la vertu de la dame confiée à leur
soin. Quant à ses autres femmes, qui furent autrefois l'objet de ses
vives et passagères affections, délaissées maintenant, elles étaient
entassées dix ou vingt ensemble dans la même tente ou la même hutte.
Un ou deux eunuques et quelques femmes esclaves, étaient tout ce qu'il
accordait à ces pauvres abandonnées.

Théodoros était plus bigot que religieux. Avant tout, il était
superstitieux, et cela à un degré incroyable pour un homme si
supérieur à tous ses concitoyens. Il avait toujours avec lui plusieurs
astrologues, qu'il consultait dans toutes les occasions importantes,
surtout avant d'entreprendre ses expéditions, et dont l'influence
sur lui était étonnante. Il haïssait les prêtres, méprisait leur
ignorance, dédaignait leurs doctrines et se raillait des histoires
merveilleuses contenues dans leurs ouvrages; et pourtant il ne se
mettait jamais en marche sans se faire accompagner d'une tente-église,
d'une armée de prêtres, de desservants, de diacres, et ne passait
jamais devant une église sans en baiser le seuil.

Quoiqu'il sût lire et écrire, jamais il ne s'abaissa à correspondre
personnellement avec quelqu'un; mais il se faisait toujours
accompagner par plusieurs secrétaires auxquels il dictait ses lettres;
sa mémoire était si prodigieuse qu'il pouvait dicter une réponse à une
lettre reçue des mois et même des années auparavant, ou discourir
sur des sujets ou des événements arrivés dans un passé
très-éloigné.--Supposons-le en campagne. Sur une colline éloignée
s'élève une petite tente en flanelle rouge: c'est là que Théodoros a
fixé sa demeure et celle de sa maison: A sa droite est l'église; près
de sa tente celle de la reine, ou de la favorite du jour. Puis à côté,
une autre tente destinée à sa précédente favorite, qui voyage avec lui
jusqu'à ce qu'une occasion favorable s'offre pour l'envoyer à Magdala,
où des centaines d'entre elles sont retenues prisonnières, s'occupant
à filer du coton pour les _shamas_[1] de leur maître et pour leurs
propres vêtements. Tout autour se dressent plusieurs tentes destinées
à ses secrétaires, à ses pages, à ses domestiques, ainsi qu'aux
provisions qui l'accompagnent. Lorsqu'il faisait un long séjour à un
endroit, ses soldats construisaient des huttes pour lui et pour son
peuple, et l'on entourait le tout d'une double ligne de défense. Bien
que ne manquant pas de bravoure, il ne laissa jamais rien au hasard.
Pendant la nuit, la colline sur laquelle il était établi était
entourée de mousquetaires, et il ne dormait jamais sans ses pistolets
sous son oreiller et plusieurs fusils chargés à ses côtés. Il avait
une grande peur du poison et ne prenait aucune nourriture qui n'eût
été préparée par la reine ou sa remplaçante, et goûtée soit par ses
domestiques, soit par la reine elle-même. Il en était de même pour
sa boisson: que ce fût de l'eau, du tej ou de l'arrack, jamais on ne
présentait la coupe à Sa Majesté sans que l'échanson et plusieurs de
ceux qui étaient présents, eussent bu avant lui. Il fit cependant une
exception en notre faveur un jour qu'il visitait M. Rassam à Gaffat.
Pour montrer combien il respectait et estimait les Anglais, il accepta
du brandy, et sans souffrir que personne y goûtât avant lui, il avala
sans hésiter le breuvage tout entier.

C'était un mari très-jaloux, que l'empereur Théodoros. Non-seulement
il prenait les précautions que j'ai mentionnées plus haut, mais il ne
permettait jamais que la reine ou d'autres de ses femmes voyageassent
avec le camp, excepté cependant les derniers mois de sa vie, et
lorsqu'il ne pouvait faire autrement. Il marchait toujours de nuit
bien caché, et accompagné d'une forte garde d'eunuques. Malheur à
celui qui les rencontrait sur la route, et qui ne se hâtait pas de
leur tourner le dos jusqu'à ce qu'ils fussent passés! Une fois, un
soldat, qui était de garde, se glissa près de la tente de la reine, et
s'enhardissant dans les ténèbres de la nuit, il murmura à l'une des
servantes la demande d'un verre de tej. La servante le lui fit passer
par-dessous la tente. Malheureusement il fut aperçu par un des
eunuques, qui le saisit et l'amena immédiatement auprès de Sa Majesté.
Après avoir entendu le récit de cette aventure, Théodoros, qui était
par bonheur bien disposé en ce moment, demanda an coupable s'il aimait
passionnément le tej; le pauvre malheureux tout tremblant répondit que
oui.--«Bien: donnez-lui-en deux wanchas[2] pleines, afin de le rendre
heureux,--ensuite administrez-lui cinquante coups de girâf,[3] pour
lui enseigner à ne pas aller une autre fois près de la tente de la
reine.» L'empereur Théodoros, qui avait une grande connaissance des
femmes de son pays, était convaincu que ces précautions n'étaient pas
inutiles. Dans l'une de ses visites à Magdala, l'un des chefs de cette
province, se plaignit à lui de ce qu'on avait trouvé, dans la chambre
de sa femme, un des officiers de la maison de l'empereur. Théodoros se
mit à rire et lui dit: «Quoi d'étonnant, fou que vous êtes; je ne suis
pas sûr de ma femme, moi, et pourtant je suis roi!»

Théodoros se levait toujours de grand matin; il ne consacrait que bien
peu d'instants au sommeil. Quelquefois à deux heures, le plus tard à
quatre, il sortait de sa tente et jugeait les causes qui lui étaient
présentées. Vers la fin, son caractère s'était tellement aigri qu'il
tenait les plaideurs à distance; toutefois il garda ses anciennes
habitudes, et l'on pouvait le voir tous les matins avant l'aurore,
assis solitaire sur une pierre, plongé dans de profondes méditations,
ou dans une prière silencieuse. Il fut toujours très-sobre pour sa
nourriture et ne supporta jamais les excès de table. Il faisait
rarement plus d'un repas par jour; lequel était composé d'_injera_[4]
et de poivre rouge les jours de jeune; de _wât_ (sorte de plat composé
de poisson, de volaille ou de mouton) les jours ordinaires. Les jours
de fêtes, il donnait habituellement de grands dîners à ses officiers
et quelquefois même à toute son armée. Dans ces festins, le
_brindo_[5] était aussi bien accueilli par le souverain que par les
officiers. Dans ces repas publics, l'empereur était habituellement
assis sur une estrade élevée au bout de la table. Personne, excepté
peut-être M. Bell, n'a été vu mangeant des mêmes mets apportés exprès
pour Théodoros; mais lorsqu'il voulait spécialement honorer quelqu'un
de ses officiers, il lui envoyait de la nourriture servie devant lui,
ou les faisait placer sur son estrade à côté de lui, ou bien encore,
ce qui était un grand honneur, il faisait passer au favori les restes
de son propre dîner.

Cet infortuné Théodoros, quelques années avant sa mort, prit
l'habitude de s'enivrer. Jusqu'à trois ou quatre heures après-midi, il
était en possession de lui-même et recevait les affaires du jour; mais
après sa sieste, invariablement il était ivre. Quant à ses vêtements,
ils étaient très-simples: ils se composaient seulement du _shama_
ordinaire, du pantalon en usage dans le pays et d'une chemise blanche
à l'européenne, mais pas de chaussure ni de coiffure. Ses cheveux,
trop longs pour un Abyssinien, étaient partagés en trois parties qui
tombaient sur son cou en trois longues tresses. Vers la fin de sa vie,
sa chevelure avait été fort négligée; depuis des mois, elle n'avait
pas été tressée. C'était pour témoigner la douleur qu'il ressentait à
cause de la méchanceté de son peuple; il ne voulut jamais se
laisser enduire les cheveux de beurre, ce qui fait les délices des
Abyssiniens. Un jour, il s'excusa de la simplicité de sa toilette.
Il nous dit que pendant le peu d'années de paix qui avaient suivi la
conquête du pays, il avait l'habitude de paraître en public comme un
roi doit le faire; mais depuis qu'il avait été forcé, par le mauvais
vouloir de son peuple, à être en guerre constante avec ses sujets, il
avait adopté le costume des soldats, comme étant plus en rapport avec
sa mauvaise fortune. Cependant, après même que sa chute fut devenue
imminente dans plusieurs circonstances, il se montra magnifiquement
vêtu d'une chemise et d'un manteau de soie richement brodés, enrichis
de velours et chamarrés d'or. Il agissait ainsi, je pense, pour
éblouir son peuple. Celui-ci savait qu'il était pauvre, et quoique
Théodoros détestât la pompe on elle-même, il désirait laisser cette
impression sur ce qui lui restait de compagnons, que, quoique bien
déchu, il était toujours--le roi.

Tout le temps que vécut sa première femme, Théodoros non-seulement
eut une conduite exemplaire, mais il ne souffrit jamais qu'aucun
des officiers de sa maison ni des chefs qui étaient auprès de lui
vécussent dans le concubinage. Un jour, au commencement de 1860,
Théodoros aperçut, dans une église, une belle jeune fille, priant
silencieusement sa patronne, la Vierge Marie. Frappé de sa modestie
et de sa beauté, il s'enquit d'elle et apprit qu'elle était la fille
unique de Dejatch Oubié, prince du Tigré, son ancien rival, qu'il
avait détrôné et qui était en ce moment son prisonnier. Il demanda sa
main et reçut un refus poli. La jeune fille désirait se retirer dans
un couvent et se consacrer au service de Dieu. Théodoros n'était
pas un homme à se laisser facilement contrarier dans ses désirs. Il
proposa à Oubié de le mettre en liberté, à la seule condition qu'il le
retiendrait comme officier, et que le prince userait de son influence
pour décider sa fille à accepter la main de Théodoros. A la fin,
Waizero Terunish (tu es pure) se sacrifia pour le bien de son vieux
père, et accepta la main d'un homme qu'elle ne pouvait pas aimer.
Cette union fut malheureuse; Théodoros, à son grand désappointement,
ne trouva pas, dans cette seconde femme, la fervente affection,
l'aveugle dévouement qu'il avait rencontré dans la compagne de sa
jeunesse. Waizero Terunish était fière, et elle considéra toujours
son mari comme un parvenu. Elle ne lui témoigna jamais ni respect ni
affection. Théodoros, ainsi qu'il en avait l'habitude du vivant de sa
première femme, se retirait toutes les après-midi, lorsqu'il était
ennuyé et fatigué, dans la tente de la reine, mais il n'y trouva
pas un cordial accueil. Le regard de sa femme était froid et plein
d'arrogance, et elle alla jusqu'à le recevoir sans la courtoisie
ordinaire due à son rang. Un jour même elle eut l'air de ne pas
l'apercevoir, ne lui offrit pas de siège, et lorsqu'il s'informa de sa
santé, elle ne daigna pas lui répondre. Elle tenait, en ce moment,
un livre de Psaumes dans ses mains, et lorsque Théodoros lui demanda
pourquoi elle ne lui répondait pas, elle répliqua avec calme et
sans détourner les yeux de dessus son livre: «Parce que je suis en
conversation avec un homme bien plus grand et bien meilleur que vous,
le pieux roi David.»

Théodoros finit par l'envoyer à Magdala avec son nouveau-né, Alamayou
(j'ai vu le monde), et il prit pour sa favorite une veuve de Yedjou,
nommée Waizero Tamagno, femme grossière, aux regards lascifs et mère
de cinq enfants. Elle prit un tel ascendant sur l'esprit de Théodoros,
que celui-ci déclara publiquement qu'il répudiait Terunish et
divorçait avec elle, et que, désormais, Tamagno devait être considérée
par tous comme la reine. Cependant Tamagno eut bientôt de nombreuses
rivales; mais en femme habile, au lieu de se plaindre, elle poussa
Théodoros dans ses débauches, et le reçut toujours avec un gracieux
sourire. Elle répondit on jour à son volage seigneur, qui s'étonnait
de sa _complaisance:_ «Pourquoi serais-je jalouse? Je sais bien que
vous n'aimez que moi; qu'est-ce que cela peut me faire que vous vous
arrêtiez, de temps en temps, auprès des quelques fleurs, que vous
embaumez de votre souffle?»

Bien que Théodoros ait eu plusieurs enfants, Alamayou est le seul
légitime. Le plus âgé de tous ses enfants est un garçon d'environ
vingt-deux ans, appelé le prince Meshisho; il est gros, méchant et
paresseux. Quoique Théodoros nous l'ait présenté à Zagé pour qu'il
devint ami des Anglais, cependant il ne l'aimait pas. Ce jeune homme
était si différent de Théodoros, que celui-ci avait douté sérieusement
qu'il fût son fils. Ses cinq ou six autres enfants, issus de ses
relations illégitimes avec ses concubines, résidaient à Magdala et
étaient élevés dans le harem. Il s'était fort peu enquis d'eux: mais
toutes les fois qu'il passait à Magdala, il envoyait chercher Alamayou
et passait des heures entières à jouer avec lui. Quelques jours avant
sa mort, il le présenta à M. Rassam en disant: «Alamayou, pourquoi ne
saluez-vous pas votre père?» Puis à la fin de l'audience, il l'envoya
pour nous accompagner jusqu'à notre quartier.

La mère d'Alamayou ne se plaignit jamais; quoique délaissée par son
mari, elle lui fut toujours fidèle. Elle employait habituellement
toutes ses journées à lire le livre qu'elle aimait par-dessus tout,
les Psaumes, ou bien la _Vie des Saints_ et de la Vierge Marie. Elle
n'avait d'autre distraction que d'élever à ses côtés ce fils unique
et bien-aimé, pour lequel elle ressentait une si profonde affection.
Lorsque Menilek, roi de Shoa, fit sa manifestation devant l'Amba, une
trahison étant à craindre, elle renvoya son fils, et faisant appeler
les officiers et les soldats, elle leur fît jurer fidélité an trône.
Deux jours avant sa mort, Théodoros fit venir sa femme qu'il n'avait
pas vue depuis plusieurs années, et passa une après-midi entière avec
elle et son fils.

Après la prise de Magdala, Waizero Terunish et Waizero Tamagno sa
rivale furent envoyées à notre première prison, où elles furent
protégées et traitées avec sympathie. Il m'échut en partage de les
recevoir a leur arrivée; et je fis mes efforts pour leur inspirer
toute confiance, apaiser leur terreur, et les assurer que sous le
pavillon britannique, elles seraient traitées avec honneur et respect.

C'était le 13 avril 1866 que Théodoros, alors puissant, nous avait
traîtreusement arrêtés dans sa propre maison; et chose étrange, ce fut
le 13 avril, deux ans plus tard, que son corps fut porté dans notre
tente, pendant que sa femme et sa favorite recevaient l'hospitalité
sous le toit de ceux mêmes qu'il avait si longtemps maltraités.

Les deux reines et le jeune Alamayou accompagnèrent l'armée anglaise
dans sa retraite. Waizero Tamagno, dès qu'elle put retourner
prudemment chez elle a Yedjow, nous quitta avec beaucoup de
témoignages de sensibilité et de gratitude pour toutes les boutés et
les attentions dont elle avait été l'objet, surtout de la part du
commandant en chef. Mais la pauvre Terunish mourut à Aikullet.
Sou fils Alamayou, fils de Théodoros et petit-fils d'Oubié, vient
d'atteindre, orphelin et exilé, le rivage britannique, où il est
certain de trouver les égards et les soins affectueux dus à son
infortune.


Notes:

[1] Shamas, vêtement bland de colon, brodé de rouge, tissé dans le
pays.

[2] La wancha est une grande coupe de corne.

[3] Girâf, fouet de peau d'hippopotame.

[4] L'injerna est une espèce de gâteau fait de petites graines de
teff.

[5] Brindo, boeuf cru.



II


Les Européens en Abyssinie.--M. Bell et M. Plowden.--Leur vie et leur
mort.--Le consul Cameron.--M. Lejean.--M. Bardel et la réponse de
Napoléon III à Théodoros.--Le peuple de Gaffat.--M. Stern et la
mission de Djenda.--Etat des affaires à la fin de 1863.

L'Abyssinie semble avoir été, de tout temps, un objet de fascination
pour les Européens. Les deux premiers, dont le nom est lié aux
dernières affaires d'Abyssinie, sont MM. Bell et Plowden, qui
entrèrent dans ce pays en 1842. M. John Bell, plus connu dans ce
pays sons le nom de Johannes, fut le premier attaché à la fortune de
Ras-Ali. Il prit du service sous ce prince et fut élevé au rang de
basha (capitaine); mais il paraît que Ras-Ali ne lui accorda jamais
une grande confiance. Il le toléra plutôt à cause de l'amitié que M.
Bell avait inspirée à son ami, M. Plowden, que pour la propre personne
du capitaine. Bell, peu de temps après, épousa une jeune demoiselle
d'une des meilleures familles de Begemder. Il eut trois enfants de
cette union; deux filles, mariées toutes les deux à des serviteurs de
souverains européens, et un fils, qui quitta le pays en même temps
que les captifs. Bell combattit à côté de Ras-Ali à la bataille
d'Amba-Djisella, qui fut si fatale à ce prince; mais il se retira vers
la fia du combat dans une église, pour y attendre, en prière, l'issue
des événements. Théodoros ayant eu connaissance de sa présence dans le
sanctuaire, lui lit dire de venir et lui promit solennellement et
par serment qu'il serait traité en ami. Bell obéit, et désormais une
étroite amitié se forma et grandit entre l'Anglais et l'empereur.

Bell, au bout de peu d'années, s'était tellement identifié aux
Ethiopiens, qu'il eu avait pris tous les usages, tant pour les
vêtements que pour la nourriture. C'était un homme d'un jugement sain,
courageux, bien élevé, et qui appréciait tout ce qui est grand et bon.
Il avait vu en Théodoros un idéal qu'il avait souvent rêvé, et il
s'était attaché à lui d'une affection tout à fait désintéressée,
poussée presque jusqu'à l'adoration. Théodoros l'éleva au rang de
_likamaquas_ (chambellan) et le garda toujours auprès de lui. Bell
dormait à la porte de la tente de son ami, mangeait du même plat que
lui, l'accompagnait dans toutes ses expéditions, et souvent, à la
sollicitation de l'empereur, il passait des heures à lui raconter
les merveilles de la vie civilisée, les avantages de la discipline
militaire ou bien les actes d'un bon gouvernement. Théodoros plusieurs
fois le pria d'essayer de discipliner une centaine de jeunes gens;
mais les Abyssiniens étaient tellement revêches à la tactique
européenne, que les résultats qu'il obtint furent à peu près
insignifiants, et que l'empereur finit par y renoncer lui-même.
Théodoros manifesta le désir à son ami de le voir marié selon le rite
de l'Eglise cophte. Bell finit par y consentir; mais, lorsqu'il fut
décidé, ce fut la famille de sa femme qui, à sa grande surprise,
refusa son consentement. Alors l'empereur se présenta avec une esclave
galla qui était mariée, et il remplit l'office de père de la fiancée.

Bell se fit aimer de tous; ceux qui le connurent, et tous les
Européens qui pénétrèrent à cette époque dans le pays, étaient sûrs de
trouver en lui un ami dévoué. L'amitié fraternelle qui unissait Bell
et Plowden ne fit que croître avec le temps. Lorsque Bell apprit le
meurtre de son ami, il fit le serment de venger sa mort. Environ
sept mois plus tard, l'empereur, marchant contre Garad, se trouva
inopinément près du lieu où Plowden avait été tué. Théodoros se
promenait à cheval, un peu en avant de son armée, avant à ses côtés
son fidèle chambellan, lorsqu'à l'entrée d'un petit bois, les deux
frères Garad apparurent tout à coup au milieu du chemin, à quelques
pas seulement devant eux. Voyant le danger qui menaçait son maître,
Bell se précipita entre lui et l'ennemi, pour lui faire un rempart de
son corps, puis visant avec assurance, il fit feu sur le meurtrier
de son ami Plowden. Garad tomba. Mais aussitôt l'autre frère, qui
surveillait les mouvements de l'empereur, se tourna contre Bell et lui
perça le coeur. Théodoros fut prompt à venger son ami, car à peine
Bell était-il couché dans la poussière, que son meurtrier était
mortellement blessé par l'empereur lui-même. Théodoros ordonna que la
place fût assiégée, et tous les compagnons d'armes de Garad (au
nombre de 1,600, je crois) furent faits prisonniers et massacrés
de sang-froid. Théodoros porta le deuil de son fidèle ami pendant
plusieurs jours. Il perdit en lui plus qu'un vaillant chef et un hardi
soldat, il perdit pour ainsi dire son royaume; car personne n'osa plus
l'avertir honnêtement ni le conseiller hardiment, comme l'avait fait
Bell, et personne ne jouit jamais plus de la confiance qu'il avait
montrée à Bell, confiance si nécessaire pour rendre les conseils
profitables.

Il semble que Plowden ait eu plus d'ambition que son ami. Tandis que
Bell adoptait l'Abyssinie simplement comme sa patrie, et se contentait
de servir le souverain régnant, il est évident que Plowden s'évertuait
à se faire nommer représentant de l'Angleterre dans ce pays encore
inconnu, et qu'il aurait voulu être traité par le gouverneur de
l'Abyssinie comme les consuls le sont dans les Etats de l'Est, un
petit _imperium in imperio_. Il ne fut pas toujours droit dans ses
entreprises. Il suggéra à Ras-Ali d'envoyer des présents à la reine et
les porta lui-même; il s'efforça de représenter à lord Palmerston
les avantages qui résulteraient d'un traité avec l'Abyssinie, parla
longtemps des musulmans qui pratiquaient la traite des noirs et
opprimaient les chrétiens, etc., etc. Il finit par persuader le
secrétaire des affaires étrangères de le nommer consul d'Abyssinie.
C'est une justice à lui rendre que personne mieux que lui n'était
capable d'occuper ce poste: il était estimé de tout le monde, et son
nom sera toujours prononcé avec respect. Il ne s'identifia pas, comme
Bell, à la nation. Il se vêtit toujours à l'européenne, et sa maison
fut toujours tenue à l'anglaise. D'un autre côté, il montra un grand
amour pour le cérémonial. Il ne voyageait jamais sans être accompagné
de plusieurs centaines de serviteurs, tous armés: vaine parade; car,
le jour de sa mort, ce nombreux personnel ne fut pour lui d'aucun
secours.

Plowden rentra en Abyssinie comme consul, en 1846. Il fut bien reçu
par Ras-Ali, qui en fit son favori, et avec lequel il conclut un
traité. Ras-Ali était un débauché, un esprit faible: tout ce qu'il
désirait, c'était qu'on le laissât agir à sa guise, et, par la même
raison, il laissait chacun autour de lui faire ce qui lui plaisait.
Un jour, Plowden lui demanda la permission de dresser un étendard.
Ras-Ali lui donna son acquiescement; mais il ajouta: «N'exigez pas que
je le protége; je ne me soucie pas de ces choses-là, et je ne crois
pas que mon peuple l'aime.» Plowden éleva l'étendard britannique
au-dessus du consulat; quelques heures plus tard, tout était mis en
pièces par la populace. «Ne vous le disais-je pas?» Ce fut toute la
consolation qu'il reçut du gouverneur du pays. Après la disgrâce de
Ras-Ali, ainsi que je l'ai déjà raconté, Bell, qui avait accompagné
Théodoros, écrivait à ses amis dans des termes pleins d'enthousiasme
et dépeignait dans un langage vraiment éloquent les qualités
excellentes de cet homme qui grandissait, et devant lequel, selon
lui, Plowden devait se présenter au plus tôt, attendu que le puissant
capitaine serait avant peu le maître de toute l'Abyssinie.

Cette réception de Théodoros fut tout à fait courtoise, mais bien
différente des précédentes. Théodoros fut on ne peut plus aimable; il
offrit de l'argent, mais il refusa de reconnaître M. Plowden comme
consul et ne ratifia point le traité passé entre Plowden et Ras-Ali.
Pendant quelque temps, Plowden partagea l'enthousiasme de Bell au
sujet de Théodoros: c'était le réformateur du pays; il avait introduit
une certaine discipline dans son armée, et, selon les propres paroles
de Plowden: «c'était un honnête homme, pratiquant la justice, et,
quoique ferme, point du tout cruel.»

Pendant les dernières années de sa vie, l'opinion de Plowden changea
complètement. Théodoros ne l'aimait pas; il le craignait, et ce ne
fut que par égard pour son ami Bell qu'il n'usa point de violence
vis-à-vis de lui. Une fois, Sa Majesté pria Plowden de l'accompagner à
Magdala; arrivé au but de son voyage, Théodoros fit appeler le chef du
pays, Workite, fils de la reine de Galla, et lui demanda son avis sur
son projet de charger de chaînes Plowden. Ce prince, qui avait une
grande estime pour Plowden, fit observer à Sa Majesté qu'il lui
suffisait de faire surveiller de près l'étranger, et qu'il serait
ainsi moins compromis auprès de son prisonnier. Plowden retourna donc
dans le pays d'Amhara; mais il fut, depuis lors, constamment entouré
d'espions. Tout ce qu'il faisait était rapporté à l'empereur, et
pendant quelque temps, sous un prétexte ou sous un autre, il ne lui
fut point permis de retourner en Angleterre. Cependant, se sentant
découragé et sa santé ayant été ébranlée, Plowden insista pour partir.
Sa Majesté céda à sa requête; mais il l'avertit en même temps que
les routes étaient infestées de rebelles et de voleurs, et l'engagea
fortement à retarder son retour. Il m'a été dit, par quelqu'un de bien
informé, que Théodoros n'accorda la demande à Plowden, que parce qu'il
était persuadé que ce voyage était impossible.

Toutefois Plowden confiant dans sa popularité, et aussi dans sa
prudence, partit pour retourner chez lui. A peu de distance de Gondar
il fut attaqué et fait prisonnier par un rebelle nomme Garad, cousin
de Théodoros. Il est probable qu'il aurait été relâché moyennant une
rançon, sans une circonstance tout à fait malheureuse. Plowden malade
et fatigué s'étant assis au pied d'un arbre pour se reposer, tandis
que Garad lui parlait, porta la main à son ceinturon pour prendre son
mouchoir de poche, ainsi que l'a raconté son domestique; mais le chef
rebelle croyant qu'il cherchait son pistolet, le frappa de la lance
qu'il tenait à la main et le blessa mortellement. Plowden fut acheté
par des marchands de Gondar, mais il mourut bientôt après des suites
de sa blessure en mars 1860.

Pendant notre séjour à Kuarata, au temps où nous étions en grande
faveur, une copie des lettres officielles de Plowden, datées de
l'année qui avait précédé sa mort, nous furent apportées. Comme ses
impressions et son opinion étaient changées! Il savait maintenant ce
que valaient les belles paroles de l'empereur; il prévoyait qu'avant
peu de temps une haïssable tyrannie remplacerait la conduite ferme
mais juste, qu'il avait autrefois tant admirée. Je me souviens
parfaitement qu'à Zagé, lorsque notre bagage nous fut apporté quelques
instants après notre arrestation, avec quelle hâte et quelle anxiété
Prideaux, qui avait le manuscrit dans ses effets, ouvrit sa malle
devant son lit, afin que les gardes ne pussent apercevoir le dangereux
papier avant qu'il fût détruit.

Si Bell et Plowden eussent été en vie, on se demande si Théodoros
ne les aurait pas fait intervenir en dernier lieu pour arranger les
différends entre l'Abyssinie et le gouvernement anglais. Pour mon
compte je le crois. Le roi, ainsi que je l'ai déjà dit, n'aimait pas
Plowden; il remboursa, il est vrai, sa rançon aux marchands de Gondar,
mais ce ne fut qu'une ruse politique; il savait fort bien à qui il
comptait cet argent et il le rattrapa quelques années plus tard et
_avec intérêt_. On le vit plus d'une fois ricaner eu parlant de la
manière dont Plowden était mort, et il avait l'habitude d'ajouter:
«Les hommes blancs sont poltrons; voyez Plowden; il était armé, et il
s'est laissé tuer sans se défendre.» C'était une méchante accusation
de la part de Théodoros, qui savait fort bien que Plowden était si
malade à cette époque qu'il pouvait à peine marcher, et que s'il
portait un pistolet, ce pistolet n'était pas chargé. Peu de temps
avant sa mort, Théodoros, en plusieurs circonstances, ayant parlé dans
des termes trop durs de l'aînée des filles de Bell, quelques-uns de
ses amis lui représentèrent qu'il ne devait pas oublier qu'elle
était la fille d'un homme mort en le protégeant. Théodoros répondit
tranquillement: «Bell était un poltron, il n'eût jamais porté un
bouclier!»

Quelques mois après que la nouvelle de la mort du consul Plowden eut
été répandue en Angleterre, le capitaine Charles Duncan Cameron
fut nommé an poste vacant de consul, mais pour plusieurs motifs il
n'arriva à Massowah qu'en février 1862, et à Gondar qu'au mois de
juillet de la même année. Le capitaine Cameron, non-seulement avait
servi avec distinction pendant la guerre contre les Caffres, et
traversé seul plus de deux cents milles de pays ennemi, mais il avait
été employé dans l'état-major du général William et avait été attaché
plusieurs années au consulat. Il était vraiment bien qualifié pour ce
poste; mais malheureusement pour lui, lorsqu'il arriva en Abyssinie il
eut à faire à un homme séduisant, orgueilleux et rusé, et qui cachait
ses artifices sous une apparence de modestie, en un mot il se trouva
en présence de Théodoros devenu un vrai despote. A sa première visite
Cameron fut reçu avec honneur et traité par l'empereur avec beaucoup
de respect, et lorsqu'il s'éloigna en octobre 1862, il fut chargé de
présents, escorté par les serviteurs mêmes de l'empereur et _presque_
reconnu comme consul. Comme tous les autres, je dirai même comme M.
Rassam et moi, tout d'abord il se laissa complétement séduire par les
bonnes manières de Théodoros et ne sut pas discerner le vrai caractère
de l'homme avec lequel il avait eu à faire, et ce ne fut que trop tard
qu'il apprit à connaître la valeur réelle de cette gracieuse réception
et de ces flatteries dont on l'avait si libéralement gratifié.

D'Adowa, le capitaine Cameron envoya une lettre de Théodoros à la
reine Victoria par un messager indigène, et il partit pour la province
de Bogos où il avait jugé sa présence nécessaire. Pendant son séjour
dans cette province, il découvrit que Samuel, le _baldéraba_[6] que
Théodoros lui avait donné, homme fin plutôt que traître, intriguait
avec les chefs du voisinage, tributaires de la Turquie, en faveur
de son maître impérial. Le capitaine Cameron pensa qu'il serait
convenable, pour éviter plus tard d'avoir des difficultés avec le
gouvernement turc, de laisser Samuel en arrière avec les serviteurs
dont il n'avait que faire. Samuel fut blessé de n'avoir pas été
choisi pour accompagner M. Cameron à travers le désert du Soudan, et
quoiqu'il prétendît être bien aise de cet arrangement, il écrivit
peu de temps après une longue lettre à son maître, dans laquelle il
parlait de M. Cameron dans des termes tout à fait défavorables.

Arrivé à Kassala, un soir que le capitaine Cameron se trouvait chez
des amis, il demanda à ses serviteurs abyssiniens de leur montrer leur
danse de guerre, quelques-uns refusèrent, d'autres consentirent,
mais comme les spectateurs n'eurent pas l'air d'apprécier cette
réjouissance, ils cessèrent bientôt. (Je mentionne ce fait parce que
Théodoros le considéra comme une offense à sa personne, et que ce fut
un prétexte dont il se servit plus tard pour expliquer sa conduite
vindicative.) Arrivé à Metemma, M. Cameron qui souffrait alors de la
fièvre, écrivit à Sa Majesté pour l'informer de son arrivée, et lui
demanda la permission de se rendre à la station missionnaire de
Djenda; ce qui lui fut accordé.

M. Bardel, Français d'origine, avait accompagné M. Cameron, dans son
premier voyage en Abyssinie: ils ne purent s'entendre et M. Bardel
quitta le consul Cameron pour entrer au service de Théodoros. A
cette époque Théodoros envoya à M. Cameron une lettre pour la reine
d'Angleterre, il en remit aussi une à M. Bardel pour l'empereur des
Français. Pendant l'absence de M. Bardel, M. Lejean, consul français à
Massowah, arriva en Abyssinie; il était porteur de lettres de créance
pour l'empereur Théodoros; il apportait aussi avec lui de petits
présents destinés à Sa Majesté au nom de l'empereur Napoléon III. M.
Lejean ne fut traité comme consul, qu'au retour de M. Bardel, qui
revint à Gondar seulement en septembre 1863. Il apportait une réponse
du secrétaire des affaires étrangères qu'il remit à Théodoros, comme
une pièce émanant de l'empereur Napoléon lui-même (un Afa-Négus). Tous
les Européens de Gondar furent sommés d'assister à la lecture de la
lettre. Après cette lecture, le roi assis à la fenêtre de son palais
demanda à M. Bardel comment il avait été reçu.

«Très-mal, répondit M. Bardel, j'avais obtenu une entrevue de
l'empereur, lorsque M. d'Abbadie souffla à l'oreille de Sa Majesté
que vous aviez l'habitude de faire couper les pieds et les mains aux
étrangers. Sur ce, sans plus de façons, l'empereur me tourna le dos.»

Théodoros à ces mots prit la lettre et la déchira à morceaux en
disant: «Quel est ce Napoléon? Est-ce que mes ancêtres ne sont pas
plus grands que les siens? Si Dieu l'a élevé si haut, ne peut-il pas
m'élever aussi?» Après cela il fit délivrer un sauf-conduit à M.
Lejean avec ordre de quitter immédiatement le pays.

--L'Abouca,[7] en faveur en ce moment, craignant quelque tentative de
la part des catholiques-romains, pressa l'empereur de laisser partir
M. Lejean, de peur que les Français ne trouvassent un prétexte pour
s'établir quelque part dans la contrée et que leurs prêtres n'en
profitassent pour propager leur doctrine. Mais deux jours après le
départ de M. Lejean, Théodoros regrettant d'avoir favorisé ce départ,
envoya des messagers sur sa route pour l'arrêter et le ramener à
Gondar.

Dans l'automne de 1863, les Européens établis en Abyssinie étaient au
nombre de vingt-cinq, savoir: M. Cameron et ses serviteurs venus avec
lui, la mission de Bâle, la mission d'Ecosse, les missionnaires de
la société de Londres pour la conversion des Juifs et quelques
aventuriers.

En 1855, le docteur Krapf et M. Flad, entraient en Abyssinie, comme
pionniers d'une mission que l'évêque Gobat désirait fonder dans ce
pays. Il avait l'intention d'envoyer des ouvriers qui feraient en même
temps une oeuvre missionnaire, et qui seraient censés suffire à leurs
besoins par leur travail, mais auxquels cependant on accorderait une
petite rémunération si la chose était jugée nécessaire. Ils devaient
ouvrir des écoles et saisir toutes les occasions de prêcher la Parole
de Dieu. M. Flad fit plusieurs voyages dans différentes directions.
Lors des premières difficultés qui survinrent au commencement du règne
de Théodoros, le nombre des missionnaires laïques et des aventuriers
qui s'étaient joints à eux (généralement désignés sous le nom de _gens
de Gaffat_ du nom de la ville où ils résidaient), s'élevait à huit. M.
Flad, quelque temps auparavant, avait abandonné la mission de Bâle en
faveur de la mission de Londres pour la conversion des Juifs.

Les _gens de Gaffat_ jouèrent un rôle important dans les difficultés
qui, en 1863, surgirent entre Sa Majesté abyssinienne et les Européens
établis dans le pays. Leur position n'était nullement enviable:
non-seulement ils devaient plaire à Sa Majesté, mais surtout ils
étaient préoccupés d'éviter l'emprisonnement et les chaînes. Afin de
s'attacher le caractère changeant du souverain, ils l'intéressaient à
leurs travaux en fabriquant toujours quelques nouvelles babioles, en
rapport avec ses goûts d'enfant pour la nouveauté. A leur arrivée dans
le pays, ils firent tous leurs efforts pour remplir les instructions
de l'évêque de Jérusalem. Mais Théodoros ayant appris qu'ils étaient
de bons ouvriers, leur envoya dire: «Je n'ai pas besoin de professeurs
chez moi, mais d'ouvriers: voulez-vous travailler pour moi?» Ils se
soumirent de bonne grâce et se mirent à la disposition de Sa Majesté.
Gaffat, situé à la distance environ de quatre milles de Debra-Tabor,
leur fut désigné comme lieu de résidence. Ils bâtirent là des maisons
à moitié européennes, ils y ouvrirent des magasins, etc., etc.
Sachant qu'il aurait ainsi un plus grand empire sur eux, et qu'ils
quitteraient plus difficilement le pays, Théodoros leur ordonna de
se marier. Ils y consentirent tous. La petite colonie prospéra, et
l'empereur pendant longtemps fut très-libéral à leur égard. Il leur
donna à profusion de l'argent, du grain, du miel, du beurre, enfin
toutes les choses de première nécessité. Il leur fit aussi présent de
boucliers d'argent, de selles brodées d'or, de mules, de chevaux, etc.
Leurs femmes brodaient magnifiquement leurs burnous avec des fils d'or
ou d'argent. Mais ce qui surtout rehaussait leur position dans la
contrée, c'est qu'ils jouissaient de tous les privilèges d'un ras
(gouverneur).

Théodoros les appelait _ses enfants_, toutes les fois qu'il espérait
quelque chose de leur part. Mais il se fatigua bientôt de tout ce
qu'ils fabriquaient, voitures, pioches, portes et autres objets, et il
conçut la pensée d'avoir des canons et des mortiers dans son
empire. Il insinua doucement son désir aux Européens qui refusèrent
formellement en déclarant qu'ils n'avaient aucune idée d'un pareil
travail. Théodoros connaissait parfaitement le moyen infaillible
d'obtenir ce qu'il désirait. Il se montra fort mécontent et fronça
les sourcils. Alors ils demandèrent en tremblant quel serait le bon
plaisir de Sa Majesté. Théodoros exigea des canons: ils essayèrent
aussitôt d'en fondre. Sa Majesté sourit; il savait quels étaient les
hommes auxquels il avait affaire. Après les fusils et les canons, ils
firent des mortiers; puis de la poudre; puis de l'eau-de-vie; puis
encore des canons, des bombes et des boulets, etc., etc. Les uns
furent chargés de faire des routes, les autres d'établir des
fonderies, etc., etc. Les plus intelligents parmi les indigènes leur
étaient confiés, pour qu'ils leur apprissent toutes ces choses. Il
est de fait qu'avec leur concours ils exécutèrent plusieurs travaux
remarquables. J'ai été un jour témoin de la dureté avec laquelle ils
étaient traités. Théodoros leur parlait d'un ton menaçant, parce
qu'une pure bagatelle l'avait contrarié. Je ne comprends pas leur
complète soumission à cette volonté defer; mais je ne puis les blâmer.
Ils avaient plié une première fois et avaient accepté ses bontés; et
maintenant qu'ils avaient femmes et enfants, ils désiraient plus que
jamais ne pas lui déplaire, afin de rester en possession de leurs
biens et de leurs familles.

Une autre station de missionnaires avait été établie à Djenda. Ceux-ci
ne s'occupaient que de la lecture des Ecritures, ne se familiarisant
avec personne, et ne travaillant que pour une chose: la conversion
des Fellahs ou des Juifs indigènes. Ils refusèrent tout travail à
Théodoros. L'empereur ne comprit point leur refus. Il était persuadé
que tout Européen est apte à toute sorte de travail. Il attribua leur
refus à un mauvais vouloir à son égard, et il attendit une occasion de
faire éclater son mécontentement. Ces missionnaires ne s'entendaient
pas très-bien avec les _gens de Gaffat_: toutefois ils avaient des
égards les uns pour les autres et un esprit fraternel régnait entre
les deux stations.

Le personnel de la mission de Djenda se composait de deux
missionnaires de la Société écossaise, d'un homme nommé Cornélius,[8]
amené en Abyssinie par M. Stern, lors de sa première tournée; de M. et
Madame Flad et de M. et Madame Rosenthal, qui avaient accompagné M.
Stern dans son second voyage. Le révérend Henri Stern fut réellement
un martyr de sa foi. Véritable type du courageux renoncement
missionnaire, il avait exposé sa vie en Arabie, où, avec conviction
et s'oubliant complètement, il avait entrepris un voyage dangereux
et impossible, dans le seul but d'apporter _la bonne nouvelle_ à ses
frères les Juifs du Yemen et du Sennaar. Il s'était à peine échappé et
comme par miracle des mains des fanatiques Arabes, lorsqu'il entreprit
un premier voyage en Abyssinie, dans l'intention d'établir une mission
dans ce pays où vivait encore un millier de Juifs.

M. Stern arriva en Abyssinie en 1860 et il fut bien reçu et bien
traité par Sa Majesté. A son retour en Europe il publia une relation
de ce voyage sous ce titre: _Excursion parmi les Fellahs d'Abyssinie_.
Dans cet ouvrage, M. Stern parle très-favorablement de Théodoros; mais
comme c'était un historien très-véridique, il donna sur la famille de
l'empereur quelques détails qui, jusqu'à un certain point, furent la
cause des souffrances auxquelles il fut exposé plus tard. Peu de temps
après, quelques articles parurent dans un journal égyptien, et on les
attribua à M. Stern. L'on y faisait des réflexions sévères sur le
mariage des _gens de Gaffat_, M. Stern a toujours nié être l'auteur de
ces articles. Bien que plusieurs d'entre nous, connaissant M. Stern,
ayons cru à sa parole, cependant les _gens de Gaffat_ n'ont jamais
ajouté foi à son démenti. Jusqu'à la fin ils l'ont accusé d'être
l'auteur des articles en question, et ils lui en ont toujours conservé
du ressentiment.

M. Stern partit pour son second voyage en Abyssinie dans le courant de
l'automne de 1862, accompagné cette fois de M. et Madame Rosenthal.
Ils arrivèrent à Djenda en avril 1863.

Aussitôt que les _gens de Gaffat_ apprirent l'arrivée de M. Stern
à Massowah, ils se rendirent en corps auprès de Théodoros et le
supplièrent de ne pas laisser s'établir M. Stern en Abyssinie. Sa
Majesté donna une réponse évasive et n'accorda point la demande; au
contraire, il se réjouissait à la pensée de voir naître l'inimitié
entre les Européens vivant dans son royaume, et il était plein de joie
à la pensée des avantages qu'il pourrait retirer de leur jalousie et
de leur rivalité. M. Stern s'aperçut bientôt du grand changement
qui s'était produit dans le caractère de Théodoros et pendant ses
différents voyages missionnaires, il eut plus d'une fois l'occasion
de constater la cruauté de cet homme, qu'il avait peu auparavant
tant estimé et admiré. L'Abouna, à cette époque, avait de fréquents
froissements avec l'empereur parce qu'il reprochait ouvertement à ce
dernier ses vices, et comme il avait toujours estimé M. Stern, il le
visitait souvent en se reposant chez lui. Cette amitié était connue
de l'empereur qui l'attribua à des intelligences entre l'évêque et le
prêtre anglais, dans le dessein de lui nuire. Il s'était imaginé que
ces entrevues avaient pour but de mettre à la disposition de l'Abouna,
moyennant une certaine somme, le terrain d'une église, située en
Egypte.

Pour nous résumer, tel était l'état des différents partis quand
l'orage éclata sur la tête de l'infortuné M. Stern, M. Bell et M.
Plowden, les seuls Européens qui aient eu quelque influence sur
l'esprit de l'empereur, étaient morts. Les _gens de Gaffat_
travaillaient pour le roi, et naturellement se trouvaient souvent en
sa présence, ce dont ils profitaient pour l'entretenir _en amis_ de
leurs sentiments envers M. Stern et la mission de Djenda. Pendant ce
temps, le capitaine Cameron et ses gens étaient retenus à Gondar,
et ne pouvaient être informés des différends qui, malheureusement,
divisaient les autres Européens.


Notes:

[6] Interprète, généralement donné aux étrangers pour remplir le rôle
d'espions.

[7] Evèque abyssinien.

[8] Il mourut à Gaffat au commencement de 1865.



III


Emprisonnement de M. Stern.--M. Kérans arrive avec des lettres et un
tapis.--M. Cameron et ses compagnons sont chargés de chaînes.--Retour
de M. Bardel du Soudan.--Procédés de Théodoros vis-à-vis des
étrangers.--Le patriarche cophte.--Abdul-Rahman-Bey. La captivité des
Européens expliquée.


Tel était l'état des affaires, lorsque M. Stern obtint la permission
de retourner à la côte. Malheureusement il lui fut impossible de se
servir de cette permission. M. Stern, avant son départ, fut passer
quelques jours à Gondar. Il eut la pensée, mais trop tard, d'aller
présenter ses respects à Sa Majesté. Pendant son court séjour dans
cette ville, il avait accepté l'hospitalité de l'évêque. Le 13
octobre, le consul Cameron et M. Bardel l'ayant accompagné une partie
du chemin, il entreprit son voyage de retour. En arrivant dans la
plaine de Waggera, M. Stern aperçut la tente royale. Ce qui se passa
ensuite est très-connu: comment cet homme malheureux fut presque mis
à mort, et, dès cette heure, sans aucune pitié chargé de chaînes,
torturé et traîné de prison en prison, jusqu'au jour de sa délivrance
à Magdala par l'armée britannique.

A propos de la conduite de Théodoros vis-à-vis des étrangers, je dois
à la vérité de faire connaître la cause des malheurs survenus à
M. Stern. Il fut la victime des circonstances: c'est un fait
incontestable. Les extraits de son livre et les notes de son journal,
produits comme charge contre lui, furent seulement découverts
plusieurs semaines après les premières cruautés qui lui avaient
été infligées. Mais je crois que plusieurs incidents, en apparence
insignifiants, contribuèrent à faire de M. Stern la première victime
du monarque abyssinien. L'empereur ne pouvait supporter la pensée
qu'un Européen dans son pays fût occupé à autre chose qu'à travailler
pour lui. A sa première entrevue avec M. Stern, au retour de celui-ci
en Abyssinie, Théodoros, apprenant le vrai motif de ce voyage, s'écria
dans un mouvement de colère: «J'en ai assez de vos Bibles.» De plus,
Théodoros pensait qu'en maltraitant M. Stern, il ferait plaisir à ses
_enfants de Gaffat_. Aussi, immédiatement après l'emprisonnement de M.
Stern, leur écrivait-il: «J'ai enchaîné votre ennemi et le mien.»

Ce furent les méchantes insinuations des _gens de Gaffat_
qui déterminèrent la conduite de Théodoros. Nous en avons eu
accidentellement la preuve à notre retour d'Abyssinie. A Antalo,
j'avais quelques amis à dîner, parmi lesquels M. Stern, lorsque le
soir, Pierre Beru, Abyssinien élevé à Malte, et qui avait été un des
interprètes du livre de M. Stern dans son procès à Gondar, entra dans
la tente, et étant un peu excité, il dit à M. Stern que trois choses
avaient appelé sur lui la vengeance de Théodoros. Premièrement,
la haine des _gens de Gaffat_; secondement, l'amitié qu'il avait
témoignée à l'Abouna; troisièmement, son manque d'égards vis-à-vis de
l'empereur pendant son séjour à Gondar.

Le 22 novembre, M. Laurence Kerans arrivait à Gondar. Il venait pour
remplir les fonctions de secrétaire privé du capitaine Cameron. Il
apportait quelques lettres à M. Cameron, parmi lesquelles il y en
avait une du comte Russell, ordonnant au consul de retourner à son
poste à Massowah. De tous les captifs, aucun ne mérite une plus grande
sympathie que le pauvre M. Kerans. Tout jeune encore quand il entra en
Abyssinie, il eut à supporter pendant quatre années la prison et les
chaînes, sans aucun motif, si ce n'est qu'il arrivait dans un temps
malheureux. Il est vrai de dire que, selon son habitude, Théodoros
donnait pour prétexte à sa conduite qu'on l'avait insulté en lui
offrant un tapis représentant Gérard, le tueur de lions. «Gérard dans
son costume de zouave, disait Théodoros, représente les Turcs;
le lion, c'est moi-même, que les infidèles veulent abattre; le
domestique, un Français;» mais il ajoutait: «Je ne vois pas les
Anglais qui devraient être près de moi.» Le pauvre M. Kerans jouit
seulement quelques semaines à Gondar d'une demi-liberté. Il avait
donné en son nom un fusil à Sa Majesté (le tapis avait été envoyé par
le capitaine Speedy, qui avait été précédemment en Abyssinie); chaque
matin, Samuel, qui était le _balderaba_ des Européens, se présentait
avec les compliments plus ou moins sincères de Théodoros. A sa
première visite, il lui demanda: «L'empereur désire savoir ce qui vous
ferait plaisir?» M. Kerans répondit: «Un cheval, un bouclier et
une lance.» Le matin suivant, Samuel lui demanda, de la part de Sa
Majesté, quel genre de cheval il préférerait; et ainsi de suite,
jusqu'à ce que le pauvre garçon, qui était obligé chaque jour de se
courber jusqu'à terre en reconnaissance du don supposé, commença à
supposer qu'on se jouait de lui.

Peu de jours après l'arrivée de M. Kerans, le consul Cameron fut
appelé au camp du roi, et il lui fut enjoint de rester là jusqu'à
nouvel ordre. Il se considérait si peu comme prisonnier, bien qu'il ne
lui fût pas permis d'aller à Gondar, que prétextant sa mauvaise santé,
il demanda la permission de se retirer dans cette ville. M. Cameron
attendit jusqu'au commencement de janvier, espérant tous les jours
recevoir une lettre de l'empereur. Mais enfin comme rien n'arrivait,
il se vit obligé d'obéir aux instructions qu'il avait reçues; il
informa Théodoros que, d'après les ordres de son gouvernement qui lui
prescrivaient de retourner à Massowah, il priait Sa Majesté de lui
accorder cette permission.

Dans la matinée du 4 janvier, M. Cameron, ses serviteurs européens,
les missionnaires de Gondar et MM. Stern et Rosenthal (ces deux
derniers, retenus dans les chaînes depuis quelque temps), furent
mandés par Sa Majesté. Ils furent introduits dans une tente renfermée
dans l'enceinte particulière de Théodoros, ayant deux pièces de douze
placées à l'entrée et pointées dans la direction de la tente.
L'enceinte était pleine de soldats, et tout était arrangé pour rendre
la résistance impossible. Peu d'instants après l'arrivée de M. Cameron,
Théodoros lui envoya plusieurs messagers chargés de différentes
questions, telles que: «Où est la réponse à la lettre dont je vous
avais chargé pour votre souveraine?... Pourquoi vous alliez-vous à mes
ennemis les Turcs? ... Etes-vous consul?...» Le dernier message, qui
lui fut adressé, fut celui-ci: «Je vous garderai prisonnier jusqu'à ce
que j'aie reçu une réponse, et que je sache si vous êtes oui ou non
consul.» Aussitôt les soldats saisirent violemment M. Cameron; il fut
jeté par terre, on lui arracha la barbe et on lui mit de lourdes
chaînes aux pieds. Les captifs furent tous placés dans une tente située
dans l'enceinte impériale. Pendant quelque temps, à part leurs fers,
ils n'eurent à subir aucun mauvais traitement.

Le 3 février suivant, M. Bardel rentrait d'une excursion faite au nom
de l'empereur, et qui avait pour but de surveiller le pays et d'épier
un général égyptien, qui, à la tête de forces considérables, occupait,
depuis quelque temps, le pays de Metemma, poste situé sur les
frontières du nord-ouest et le plus rapproché de l'Abyssinie. Le jour
suivant les _gens de Gaffat_ furent mandés par l'empereur pour être
consultés sur la question de rendre la liberté aux captifs européens.
D'après leurs conseils, deux missionnaires de la société d'Ecosse,
deux chasseurs allemands, MM. Flad et Cornélius furent délivrés de
leurs fers, et il leur fut permis de retourner à Gaffat parmi les
ouvriers. Le chef des _gens de Gaffat_ dit alors au capitaine Cameron
qu'il solliciterait son élargissement, ainsi que l'autorisation de
son départ, si lui, Cameron, voulait s'engager par écrit, qu'aucune
démarche ne serait faite de la part de I'Angleterre pour venger
l'insulte qui lui avait été faite dans la personne de son
représentant. M. Cameron, ne se croyant pas autorisé à prendre une
telle responsabilité, refusa. Quelques jours plus tard, M. Bardel
ayant offensé Sa Majesté, ou plutôt Sa Majesté n'ayant plus besoin de
M. Bardel, celui-ci fut envoyé rejoindre ceux qu'il avait contribué,
pour sa bonne part, à faire emprisonner.

Le révérend M. Stern a très-bien décrit la douloureuse captivité
que lui et ses compagnons ont eu à supporter avant leur premier
élargissement, lors de leur arrivée dans la mission an commencement de
1865; comment ils furent traînés de Gondar à Azazo; l'horrible torture
qui leur fut infligée le 12 du mois de mai; leur longue marche dans
les chaînes d'Azazo à Magdala; leur emprisonnement à l'Amba (nom
général donné aux forteresses eu Abyssinie) dans la prison commune,
et la multiplicité des souffrances qu'ils eurent à supporter ainsi
pendant plusieurs mois. Nous nous bornerons à dire que le 14 février
1864, date de la lettre du capitaine Cameron, qui donne le premier
avis de leur emprisonnement, les captifs, an nombre de huit, étaient:
le capitaine Cameron et ses compagnons, Kerans, Bardel, Mac Kilvie,
Makerer, Piétro et MM. Stern et Rosenthal.

Tout ce que j'ai dit jusqu'à présent et la plus grande partie de ce
que j'ai à raconter serait inintelligible, si je n'expliquais pas la
conduite de Théodoros vis-à-vis des étrangers. Il est certain (un
grand nombre de faits sont là pour l'attester) que Théodoros, pendant
plusieurs années, les insulta systématiquement. Il agissait ainsi
soit pour éblouir son peuple par son pouvoir, soit aussi parce qu'il
croyait à la complète impunité de ses plus grossières iniquités.

En décembre 1856, David, le patriarche cophte d'Alexandrie, arriva
en Abyssinie, porteur de certains présents pour Théodoros, et de
l'expression bienveillante du pacha d'Egypte. La réputation de
Théodoros s'était répandue an loin du côté du Soudan, et probablement
les autorités égyptiennes, dans la pensée de sauver cette province du
pillage, ou bien, voulant éviter une guerre dispendieuse avec leur
puissant voisin, adoptèrent cet expédient comme le meilleur à suivre
pour apaiser la colère de leur ancien ennemi. Selon son usage,
Théodoros trouva encore une excuse aux mauvais traitements qu'il
infligea au respectable patriarche, sur ce prétexte que la croix
en diamants, qui lui était présentée, était une insulte: «C'est la
preuve, disait-il, qu'ils me considèrent comme vassal.» Le patriarche
alors proposa d'envoyer une lettre accompagnée de présents convenables
an pacha d'Egypte, promettant qu'en retour le pacha enverrait à
Théodoros des armes à feu, des canons et des officiers pour dresser
ses troupes; Sa Majesté aussitôt se récria en disant: «Je comprends,
ils désirent maintenant me déclarer leur tributaire.»

Il est très-probable que Théodoros, toujours jaloux du pouvoir de
l'Eglise, profita de la présence de son plus haut dignitaire pour
montrer à son armée qui elle avait à craindre et à qui elle devait
obéir. Sous le prétexte mentionné plus haut, il fit un jour bâtir une
baie autour de la résidence du patriarche, et l'on vit ainsi pendant
plusieurs jours, le fils aîné de l'Eglise cophte, tenir son Père en
prison. Théodoros, plusieurs fois, avait été excommunié par l'évêque,
aussi se réjouissait-il beaucoup de la honteuse querelle qui surgit
à cette occasion, parce qu'il voulait, par la crainte, persuader le
patriarche d'enlever l'excommunication lancée par son inférieur.
Toutefois, au bout d'un certain temps, Théodoros absous laissa partir
le vieillard qu'il avait épouvanté.

Le patriarche, à son retour, fit son rapport: mais la réputation de
justice et de sagesse du bienveillant descendant de Salomon était si
grande que, loin d'être cru, le gouvernement turc attribua l'échec
survenu, dans les négociations à l'inaptitude de son agent; et bientôt
après, il organisa une autre ambassade sur une plus grande échelle, la
faisant accompagner de nombreux et magnifiques présents, et la mettant
sous les ordres d'un officier expérimenté et fidèle, Abdul Rahman-Bey.

Ces envoyés égyptiens arrivèrent à Dembea en mars 1859. Tout d'abord
Théodoros, satisfait de recevoir de si magnifiques dons, traita les
ambassadeurs avec courtoisie et distinction; mais craignant qu'en ce
moment le pays ne fût pas sûr, il prit son hôte avec lui et partit
pour Magdala, qu'il estimait être une résidence plus conforme à ses
projets, et il y laissa l'ambassadeur. Il l'oublia même complètement,
et le malheureux y demeura près de deux ans, à demi prisonnier. Mais
ayant reçu plusieurs lettres où des menaces étaient énergiquement
exprimées de la part du gouvernement égyptien, Théodoros permit à
son prisonnier de partir, mais il lui annonça qu'il serait volé, en
touchant à la frontière, par le gouverneur de Tschelga. Théodoros,
après le départ d'Abdul-Rahman-Bey, écrivit an gouvernement égyptien,
niant d'avoir aucune connaissance du vol commis au préjudice de
l'ambassadeur et accusant celui-ci de crimes graves. En apprenant cela
l'infortuné bey, craignant que ses dénégations ne tournassent contre
lui, s'empoisonna à Berber.

Sa troisième victime fut le naïb d'Arkiko. Il avait accompagné
l'empereur à Godjam, lorsque, sans raison connue, celui-ci le fit
mettre en prison et le fit charger de chaînes. Ce ne fut que sur les
remarques de quelques marchands influents qui lui firent observer
qu'on pourrait se venger sur ses caravanes d'Abyssinie et leur rendre
la pareille, que Sa Majesté comprit la prudence de ces avis et permit
à son prisonnier de retourner dans son pays.

Le même jour que le naïb d'Arkiko était fait prisonnier, M. Lejean,
membre du service diplomatique français, dégoûté de l'Abyssinie et du
manque de confort de la vie des camps, se présentait devant l'empereur
pour le supplier de le laisser partir. Théodoros ne voulant pas
accorder l'entrevue désirée et M. Lejean persistant dans sa demande,
il lui fut répondu que Sa Majesté était en route pour Godjam. Chaque
jour accroissait ainsi les difficultés de son retour. Une telle
arrogance ne pouvait être tolérée. Théodoros avait défié l'Egypte; et
maintenant il allait défier la France. M. Lejean fut saisi et eut à
demeurer en plein uniforme dans les fers pendant vingt-quatre heures.
Il ne fut relâché qu'en envoyant une humble excuse et en renonçant
an désir de quitter le pays. Il fut envoyé à Gaffat avec l'ordre de
rester là jusqu'au retour de M. Bardel.

Théodoros semblait faire fi de tout le monde; il emprisonnait le
patriarche d'Alexandrie, l'ambassadeur d'Egypte était gardé à demi
prisonnier pendant plusieurs années; il enchaînait le naïb, il
insultait et enchaînait le consul français et le chassait du pays; et
pourtant rien de mal ne lui était arrivé; an contraire, son influence
au camp était bien plus grande. Dans de semblables circonstances tous
les barbares auraient fait et pensé exactement comme lui. Il en arriva
bientôt à cette conviction que soit par crainte de son pouvoir, soit
dans l'impossibilité où l'on était d'arriver jusqu'à lui, quels que
fussent les mauvais traitements qu'il infligeât aux étrangers, aucune
punition ne pouvait l'atteindre. Que telle fût sa conviction, la chose
est parfaitement démontrée par sa brutalité toujours plus grande et
sa conduite toujours plus méchante, et toujours plus outrageante à
l'égard des captifs britanniques. Théodoros à la fin ne prit
aucune peine pour cacher son mépris pour les Européens et leurs
gouvernements.

Il savait qu'an mois d'août 1864, il y avait déjà un mois, une réponse
de sa lettre à la reine d'Angleterre était arrivée à Massowah: «Qu'on
attende mon bon plaisir,» fut la seule réponse qu'il fit lorsqu'on le
lui annonça. Il est probable qu'il n'aurait jamais pris connaissance
de cette lettre et du message qui lui avait été envoyé, si sa chute
rapide, n'avait «vers la fin» modifié sa conduite. Lorsque nous
arrivâmes à Massowah en juillet 1864, Théodoros était encore
tout-puissant, à la tête d'une grande armée, et maître de la plus
grande partie du pays. Sa campagne du Shoa en 1365 fut des plus
désastreuses. Il perdit là non-seulement son éclat royal, mais aussi
une grande partie de son armée. Les Gallas profitèrent de l'occasion
et inquiétèrent sa retraite. Il pressentit alors sa chute, et
probablement il pensa que l'amitié de l'Angleterre pouvait lui être
utile, peut-être même entrevit-il la possibilité d'amener cette
puissance à une capitulation en s'emparant de nous comme otages. Quoi
qu'il en soit, et bien qu'avec une apparente répugnance, il nous
accorda la permission si longtemps désirée d'entrer dans le pays. Nous
pouvons comprendre maintenant jusqu'à un certain point, cet étrange
caractère d'homme si remarquable sous tant de rapports. Ayant quelques
notions des moeurs européennes, Théodoros eût désiré ardemment posséder
les avantages qu'elles procurent et dont il avait entendu parler: mais
comment y réussir? L'Angleterre et la France lui rendraient-elles son
amitié en paroles, il avait besoin de faits, il ne pouvait se payer de
phrases. Il fut bientôt convaincu qu'il pouvait impunément insulter
les étrangers ou les envoyés d'un Etat allié et il finit par croire,
après avoir maltraité les Européens, qu'il pouvait tout aussi bien
garder en otage un homme aussi important qu'un consul.



IV


La nouvelle de l'emprisonnement de M. Cameron arrive chez lui.--M.
Rassam est choisi pour aller à la cour de Gondar, où il est accompagné
par le docteur Blanc.--Délais et difficultés pour communiquer avec
Théodoros.--Description de Massowah et de ses habitants.--Arrivée
d'une lettre de l'empereur.

Au printemps de 1864, une rumeur vague se répandit qu'un potentat
africain avait emprisonné un consul britannique. Le fait parut si
étrange que peu de personnes crurent à cette nouvelle. Il fut bientôt
certain cependant qu'un empereur d'Abyssinie, nommé Théodoros, avait
enfermé et chargé de chaînes le capitaine Cameron, consul accrédité
à cette cour, et avec lui plusieurs missionnaires établis dans cette
contrée. Une petite note au crayon du capitaine Cameron, fut portée à
M. Speedy, vice-consul à Massowah; elle renfermait le nombre et le nom
des captifs et donnait à entendre que leur élargissement dépendait
entièrement de la réception d'une lettre officielle, en réponse à
celle que le roi avait envoyée quelques mois auparavant à la reine
Victoria.

Il est évident que beaucoup de difficultés se présentaient au sujet
de la demande exprimée par le consul Cameron. Peu de personnes
connaissaient l'Abyssinie, et la conduite de son gouverneur était si
singulière, si contraire à tous les précédents, qu'il y avait de
quoi réfléchir pour savoir comment se mettre en communication avec
l'empereur abyssinien sans exposer la liberté de ceux qu'on enverrait.

Dans la correspondance officielle de l'Abyssinie se trouve une lettre
de M. Colquhoun, agent de Sa Majesté et consul général d'Egypte, datée
du Caire (10 mai 1864), dans laquelle ce Monsieur informe le comte
Russell, «qu'on aura beaucoup de difficultés pour arriver jusqu'à
Théodoros.» Il attendait en ce moment-là des nouvelles du gouvernement
de Bombay, pour savoir quels étaient les moyens qu'il pourrait mettre
à la disposition de l'Angleterre, l'Egypte n'en ayant aucun de
praticable; il ajoutait: «Excepté par Aden je ne vois réellement
aucune autre voie possible. Si seulement nous avions affaire à une
nature douce comme le dernier roi! mais il paraît qu'il (Théodoros)
est sujet à des accès de rage qui parfois le privent de sa raison et
rendent _son approche dangereuse_.»

Le 16 juin, le ministère des affaires étrangères choisit, pour la
tâche difficile et périlleuse de mandataire auprès de Théodoros,
M. Hormuzd Rassam, représentant politique résidant à Aden. Des
instructions furent envoyées à ce délégué afin qu'il se tînt
promptement prêt à partir pour Massowah, pour aller solliciter
l'élargissement du capitaine Cameron, ainsi que des autres Européens
détenus par le roi Théodoros. Une lettre de Sa Majesté la reine
d'Angleterre, une autre du patriarche cophte d'Alexandrie pour
l'Abouna, et une autre du même au roi Théodoros, furent envoyées en
même temps à M. Rassam dans le but de faciliter sa mission. M. Rassam
devait être transporté à Massowah sur un vaisseau de guerre; il devait
à la fois informer Théodoros de son arrivée, lui porter une lettre de
la reine d'Angleterre, et par la même occasion, faire remettre les
lettres du patriarche à l'Abouna et à l'empereur. Il devait attendre
une réponse à Massowah, avant de décider s'il irait lui-même ou s'il
enverrait la lettre de la reine pour la délivrance du capitaine
Cameron. Les instructions ajoutaient que M. Rassam devait toutefois
adopter n'importe quelle démarche qui lui paraîtrait la plus favorable
pour réussir, mais il devrait surtout prendre garde de ne pas se
placer dans une position qui pût causer des embarras an gouvernement
britannique.

Or il arriva que, juste au moment où M. Rassam apprenait qu'il avait
été choisi pour remplir la tâche difficile, de transmettre une lettre
de la reine d'Angleterre à l'empereur d'Abyssinie, nous devions aller
ensemble faire une excursion à Lahej, petite ville arabe, située
environ à vingt-cinq milles d'Aden. Nous causâmes longtemps sur
cette étrange contrée, et comme j'avais manifesté un grand désir
d'accompagner M. Rassam à la cour d'Abyssinie, cet ami proposa
aussitôt au colonel Merewether, représentant politique à Aden, de
me le laisser accompagner dans sa mission; demande que le colonel
Merewether accorda immédiatement et qui fut promptement sanctionnée
par le gouverneur de Bombay et le vice-roi de l'Inde. Nous dûmes
attendre quelques jours la lettre de la reine Victoria, cette lettre
avait été retenue en Egypte pour être traduite. Ce ne fut donc que le
20 juillet 1864 que M. Rassam et moi quittâmes Aden pour nous rendre à
Massowah, sur le steamer de Sa Majesté le _Dalhousie_.

Le 23 au matin, à une distance d'environ trente milles de la côte,
nous aperçûmes le haut pays d'Abyssinie, formé de plusieurs chaînes
de montagnes superposées, courant toutes du nord au sud; les plus
éloignées étaient les plus élevées. Quelques pics, entre autres le
Taranta, s'élèvent à la hauteur d'environ 12 à 13 mille pieds.

A mesure que nous approchions, les contours du rivage devenant de plus
en plus distincts, nous aperçûmes une petite île semée de blanches
maisons entourées de vertes pelouses et réfléchissant leur ombre
protectrice dans l'eau tranquille de la baie, ce spectacle nous fit
éprouver une sensation délicieuse; on eût dit que nous touchions
à l'un de ces lieux enchantés de l'Orient, si souvent décrits, si
rarement aperçus, et vers lequel l'impatience de nos coeurs nous
poussait si ardemment, que l'allure vive de notre steamer nous
semblait trop lente encore. Mais petit à petit, comme nous approchions
de la côte, nos illusions disparurent une à une; les gracieuses
images s'évanouirent, et la réalité toute crue ne nous offrit que des
buissons marécageux, une berge sablonneuse et calcinée, des huttes
sales et misérables.

Au lieu du demi-paradis que la distance avait fait miroiter devant
notre imagination, nous trouvâmes (et malheureusement, nous restâmes
assez longtemps pour constater le fait) que le pays de notre résidence
temporaire pouvait se décrire en trois mots: soleil brûlant, saleté et
désolation.

Massowah (latitude 15,36N., longitude 39,30E.), est une de ces îles
de corail qui abondent dans la mer Rouge; elle n'est élevée que de
quelques pieds au-dessus du niveau de la mer; elle a un mille de
longueur et un quart de largeur. Vers le nord elle est séparée de
la terre ferme par une petite baie d'environ 200 pas de largeur; sa
distance d'Arkiko, petite ville située à l'extrémité ouest de la baie,
est d'environ deux milles. A un demi-mille au sud de Massowah, une
autre petite île de corail tout à fait parallèle à la première,
couverte de buissons et de plusieurs autres genres de végétation, est
toute fière de posséder la tombe d'un chelk vénéré: elle est entre
Massowah et le pic Ajdem, la plus haute montagne formant la limite
méridionale de la baie.

Toute la partie occidentale de l'île de Massowah est couverte de
maisons; quelques-unes hautes de deux étages, sont bâties en rocher de
corail, le restant se compose de petites huttes de bois avec des toits
en chaume. Les premières sont habitées par les plus riches négociants,
les représentants de la Turquie, quelques Banians, les consuls
européens, et enfin quelques marchands que leur malheureuse destinée
a jetés sur cette côte inhospitalière. Il n'y a pas un édifice digne
d'être mentionné: la résidence du pacha n'est qu'un grand hôtel lourd
et remarquable seulement par sa saleté. Pendant notre séjour, les
mauvaises odeurs produites par l'accumulation des saletés dans la cour
et dans l'escalier du palais, n'étaient pas supportables; il est plus
facile de se les imaginer que de les décrire. Les quelques mosquées
qui se trouvent à Massowah sont sans importance, ce sont de misérables
édifices en corail blanchi. L'une d'elles toutefois, en construction
en ce moment, promet d'être un peu mieux que les précédentes.

Les rues, si toutefois on peut donner ce nom aux ruelles étroites
et irrégulières qui serpentent entre les maisons, sont tenues assez
proprement; est-ce par l'intervention municipale ou en son absence? je
ne saurais le dire. Excepté devant la résidence du pacha, aucun espace
n'est ouvert auquel on puisse donner le nom de place. Les maisons sont
pour la plupart bâties les unes contre les autres, quelques-unes même
sont construites sur pilotis. Le terrain a une telle valeur dans ce
pays si peu connu, qu'il donne lieu à de nombreuses contestations.

Le port est situé au centre de l'île, du côté opposé aux portes de la
ville, qui sont régulièrement fermées à huit heures du soir; la raison
de cette mesure, je ne saurais la dire, car il est impossible de
débarquer dans aucune autre partie de l'île que sur la sale jetée. Sur
le port, quelques huttes avaient été bâties par le douanier et ses
employés; puis autour de ces dernières il s'en éleva d'autres,
construites par les marchands et les Bédouins parfumés au suif. Ce
sont eux qui enregistrent les entrées, et exigent les impôts selon
leur caprice, avant même que les marchandises soient expédiées aux
_Banians_, ou consignées dans le bazar pour la vente. Ce dernier est
une vilaine chose, bien que la partie importante de l'est de la ville.
Le beau Bédouin, le bashi-bozouk, la jeune fille indigène et les
flâneurs de la ville, doivent trouver grand plaisir à hanter cet
endroit de la ville; car quoique _parfumé_ d'exhalaisons impossibles à
décrire, et tout fourmillant de mouches, cependant, toute une partie
de la journée c'est le rendez-vous d'une foule joyeuse et pressée.

La partie est de la ville renferme le cimetière, les fontaines
publiques, la maison de la mission catholique-romaine et un petit
fort.

Le cimetière commence à la dernière maison de la ville; les limites
entre les vivants et les morts ne sont pas visibles. Pour profiter
de l'espace entre les sépultures, les réservoirs publics sont placés
parmi les tombes! Et il n'y eu a que quelques-uns qui soient en bon
état. Après les fortes pluies, le terrain déchiré ouvre une issue aux
eaux qui se rendent dans les réservoirs, entraînant les saletés et les
détritus accumulés pendant un an ou deux, et auxquels s'ajoutent
des fragments de corps humains présentant tous les degrés de
décomposition. L'eau n'en est pas moins estimée et, chose étrange, ne
produit aucun mauvais effet.

A l'extrémité nord et à l'extrémité sud de l'île, deux édifices ont
été bâtis, l'un l'emblème de l'amour et de la paix, l'autre celui de
la haine et de la guerre: la maison des missions et le fort. Mais il
serait difficile de dire quel est celui qui a fait le plus de mal;
plusieurs inclinent à croire que c'est la demeure des révérends Pères.
Le fort paraît considérable, mais seulement à une grande distance; car
plus on approche plus il ressemble à un débris des derniers âges, une
ruine croulante déjà trop ébranlée pour supporter plus longtemps ses
trois vieux canons, couchés sar le sol. Ce n'était pas la peur des
ennemis qui les avait fait placer là, mais la frayeur du canonnier qui
avait perdu un bras en essayant de mettre le feu aux pièces.--Du côté
opposé, la maison des missions conservant la blancheur immaculée,
semble faire rayonner autour d'elle un sourire, invitant plutôt que
repoussant l'étranger. Mais à l'intérieur, est-ce que ce ne sont que
des paroles d'amour qui ébranlent les échos de leurs dômes? Est-ce que
les paroles de paix sont les seules que laissent échapper ses murs?
Quoique des volumes témoignent de son passé, et bien que l'histoire
de l'Eglise romaine soit écrite en lettres de sang sur toute la terre
d'Abyssinie, nous voulons espérer que les craintes du peuple sont
sans fondement et que les missionnaires actuels, comme tous les
missionnaires chrétiens, s'efforcent de faire prospérer une seule
chose: la cause du Christ.

Massowah, de même que tous les pays environnants, dépend de
l'Abyssinie, surtout par les secours qu'elle en reçoit. Le _jovaree_
est la principale nourriture; le blé est peu en usage; le riz est la
nourriture favorite de la haute classe. Des chèvres et des moutons
sont tués journellement au bazar, quelques vaches aussi dans de rares
occasions; la viande de chameau est la plus estimée, mais, à cause de
la cherté de cet animal, ce n'est que dans les grandes circonstances
qu'il est permis d'en tuer.

Les habitants étant musulmans, l'eau est leur boisson ordinaire; le
tej et l'araki (boisson faite avec du miel) sont cependant vendus au
bazar. La quantité d'eau fournie par les quelques réservoirs, en
assez bon état pour la contenir, étant insuffisante pour toute la
population, on en apporte journellement des puits situés à quelques
milles au nord de Massowah et d'Arkiko. Une partie est transportée
dans des outres par les jeunes filles du village; l'autre partie est
amenée dans des barques à travers la baie. D'où qu'elle vienne, cette
eau est toujours saumâtre, surtout celle d'Arkiko. C'est pour cette
raison et aussi à cause d'une plus grande facilité dans le transport,
que cette dernière est meilleur marché et achetée seulement par les
plus pauvres habitants.

Afin d'éviter d'inutiles répétitions, avant de parler de la
population, du climat, des maladies, etc., etc., il est nécessaire de
dire quelque chose du pays voisin.

Environ à quatre milles nord de Massowah se trouve _Haitoomloo_,
grand village d'environ mille feux, le premier endroit où nous avons
rencontré de l'eau douce; un peu plus d'un mille plus loin dans les
terres, nous rencontrâmes _Moncullou_, village plus petit, mais mieux
bâti. A un mille encore vers l'ouest se trouve le petit village de
_Zaga_. Ces quelques villages, y compris un petit hameau à l'est de
Haitoomloo, composent toute la partie habitée de cette région stérile.
Le plus rapproché des villages est ensuite _Ailat_, situé à environ
vingt milles de Massowah et bâti sur la première terrasse des
montagnes de l'Abyssinie, à environ 600 pieds au-dessus du niveau de
la mer. Tous les autres villages dont nous avons parlé sont situés an
milieu d'une plaine sablonneuse et désolée; quelques mimosas, quelques
aloès, de rares plantes de séné et de maigres cactus s'efforcent de
chercher leur nourriture dans ce sable brûlé. La résidence des consuls
anglais et français dans cette région brille comme une oasis dans le
désert; ils y ont transporté de grands pins afin d'acclimater cet
arbre dans ce pays, où du reste il pousse très-bien.

Les puits sont la richesse des villages, leur véritable existence.
Très-probablement, les huttes ont été ajoutées aux huttes dans leur
voisinage jusqu'à ce que des villages entiers se sont élevés, toujours
entourés par une étendue déserte et brûlée. Les puits y sont au nombre
de vingt. Plusieurs anciens puits sont fermés, souvent de nouveaux
puits sont creusés afin d'entretenir un approvisionnement constant
d'eau. La raison pour laquelle on abandonne les anciens puits, c'est
qu'au bout d'un certain temps l'eau en devient saumâtre, tandis que
dans ceux qu'on a nouvellement creusés l'eau est toujours douce. Cette
eau provient de deux sources différentes: d'abord des hautes montagnes
du voisinage. La pluie qui filtre et imprègne le sol ne peut pénétrer
que jusqu'à une certaine profondeur à cause de la nature volcanique de
la couche inférieure, et forme une nappe qui toujours se rencontre à
une certaine profondeur. Ensuite, l'eau vient aussi par infiltration
de la mer. Les puits, quoique creusés à environ quatre milles de
la côte, sont profonds d'environ vingt ou vingt-cinq pieds et par
conséquent au-dessous du niveau de la mer.

La preuve d'un courant souterrain, dû à la présence des hautes chaînes
de montagnes, devient plus évidente à mesure que le voyageur avance
dans l'intérieur du pays; quoique le terrain soit toujours sablonneux
et stérile, cependant on aperçoit une certaine végétation, les arbres
et les arbrisseaux deviennent de plus en plus abondants et d'une plus
haute taille. A quelques milles dans l'intérieur des terres, pendant
les mois d'été, il est toujours possible de se procurer de l'eau en
creusant à quelques pieds dans le lit desséché d'un torrent.

Il m'est souvent venu à la pensée que le bien qu'avaient produit les
puits artésiens dans le Sahara, ils pouvaient aussi le produire dans
ces régions. La localité semble même plus favorable, et j'espère que
ces pays désolés du Samhar, de même que le grand désert africain,
seront un jour transformés en une fertile contrée.

Tels qu'ils sont, ces puits peuvent encore être d'une grande utilité.
A notre arrivée à Moncullou, nous trouvâmes l'eau des puits dépendant
de la résidence du consul à peine potable, à cause de son goût
saumâtre; nous nettoyâmes le puits, une grande quantité de sable d'un
goût salé en fut extraite et nous creusâmes jusqu'à ce que le roc
apparût. Le résultat de nos travaux fut que nous eûmes le meilleur
puits du pays, et que plusieurs demandes de notre eau nous furent
faites, de la part même du pacha. Malheureusement, les ancêtres des
Moncullites actuels n'avaient jamais fait une semblable chose, et
comme toute innovation est toujours détestée par les races à demi
civilisées, le fait fut admiré mais non imité.

Arkiko, à l'extrémité de la baie, est plus près des montagnes que les
villages situés au nord de Massowah, mais le village est entièrement
bâti sur la berge; les puits, qui ne sont pas à cent pas de la
mer, sont tous beaucoup moins profonds que ceux du côté nord, par
conséquent, les eaux de la mer, ayant un trajet beaucoup plus court à
parcourir, retiennent une plus grande quantité de particules salines,
de sorte que, s'il ne s'y mêlait une petite quantité d'eau douce des
montagnes, elle serait tout à fait impotable.

Dans le voisinage de Massowah se trouvent plusieurs sources d'eaux
thermales. Les plus importantes sont celles d'Adulis et d'Ailat.
Pendant l'été de 1865 nous fîmes une petite excursion dans la baie
d'_Annesley_, pour visiter le pays. Les ruines d'_Adulis_ sont à
plusieurs milles de la côte, et à l'exception de quelques fragments de
colonnes brisées, elles ne renferment aucune trace des premières et
importantes colonies. Cette localité est beaucoup plus chaude que
Massowah; on ne voyait aucune végétation, ni aucune trace d'habitation
sur ces bords désolés. Figurez-vous quelle fut notre surprise, en
traversant le même pays an mois de mai 1868, d'y trouver des ports,
des chemins de fer, des bazars, etc., etc., enfin, une ville bruyante
qui avait surgi an milieu du désert.

Les sources d'Adulis[9] sont seulement à quelques centaines de pas des
bords de la mer; elles sont environnées de champs de verdure couverts
d'une puissante végétation et sont le rendez-vous de myriades
d'oiseaux et de quadrupèdes, qui, matin et soir, arrivent par essaims
pour se désaltérer.

A Ailat[10] les sources chaudes surgissent d'un rocher basaltique,
sur un petit plateau, entre de hautes montagnes taillées a pic. A sa
source la température est de 141 degrés Fahrenheit[11], mais comme ses
eaux serpentent le long de différents ravins, elles se refroidissent
graduellement jusqu'à ce qu'elles ne différent presque pas des
ruisseaux qui coulent des autres montagnes. Elles sont bonnes à boire,
et employées par les habitants d'Ailat pour tous leurs besoins
usuels; elles sont même très-estimées des Bédouins. A cause de leurs
propriétés médicales, un grand nombre de personnes affluent à
ces bains naturels, qui naissent an milieu de rochers ravinés et
volcaniques, et qui contribuent au soulagement d'une grande variété
de maladies. Par ce que j'ai pu recueillir, il paraît qu'elles sont
surtout bonnes dans les rhumatismes chroniques et les maladies de la
peau. Probablement, dans ces cas, toute espèce d'eaux chaudes agirait
de la même manière, vu l'état morbide des téguments chez ces races
sales et qui ne se lavent jamais.

La population de Massowah, y compris les villages environnants (autant
que j'en puis être certain), s'élève à environ 10,000 habitants. Le
peuple de Massowah est loin d'être une race pure; an contraire, c'est
un mélange de sang turc, de sang arabe et de sang africain. Les traits
sont généralement bons, le nez est droit, les cheveux chez la plupart
sont courts et bouclés; la peau est brune, les lèvres souvent
épaisses, les dents égales et blanches. Les hommes sont d'une taille
moyenne; les femmes sont au-dessous de la moyenne, beaucoup trop
petites pour leur grosseur. Au point de vue moral ce peuple est
ignorant et superstitieux, n'ayant conservé que quelques-unes des
vertus de ses ancêtres, mais ayant gardé tous leurs vices. Il y a une
grande différence chez ces hommes entre ceux qui portent le turban et
de longues chemises blanches, et les malheureux qui s'occupent des
travaux grossiers, qui ne sont ceints que d'un simple tablier de cuir,
et vont par bandes à la recherche de leur nourriture et de leur eau.
Les premiers vivent je ne suis comment. Ils se donnent le titre de
marchands! Il est vrai que trois ou quatre fois par an une caravane
arrive de l'intérieur, mais d'ordinaire, sauf une ou deux outres de
miel et quelques sacs de _jovaree_, ils n'apportent rien avec eux.
Quelles peuvent être les affaires de cinq cents marchands! Comment la
valeur de cinquante francs de miel environ, et 250 à 300 francs de
grain peuvent-ils procurer un bénéfice suffisant pour babiller et
nourrir non-seulement les négociants eux-mêmes, mais aussi leur
famille? C'est un problème que j'ai en vain cherché à résoudre.

Dans les pays orientaux, les enfants, loin d'être une charge pour les
pauvres, sont souvent une source de richesses; il en est ainsi du
moins à Massowah; les jeunes filles de Moncullou rapportent un joli
revenu à leurs parents. J'ai connu des gros et forts compagnons, mais
paresseux, se traînant tout le jour à l'ombre de leur hutte, et
qui vivaient du charriage de deux ou trois petites filles qui
journellement faisaient plusieurs fois le voyage à Massowah, pour
porter des outres pleines d'eau. Les porteuses d'eau out en général de
huit à seize ans. Les plus jeunes sont assez jolies, petites mais bien
faites, leurs cheveux, proprement tressés, tombent sur les épaules.
Une petite étoffe de coton, partant de la ceinture jusqu'au genou, est
le seul ornement des plus pauvres. Celles qui sont plus aisées portent
de plus une autre étoffe gracieusement attachée à leurs épaules comme
le plaid écossais. Leur narine droite est ornée d'un petit anneau de
cuivre; lorsqu'elles peuvent remplacer le plaid par une chemise ornée
de boutons, c'est beaucoup plus estimé; aussi pendant notre séjour,
nos boutons furent-ils mis à contribution.

Si nous considérons que Massowah est située sous les tropiques,
qu'elle ne possède aucun courant d'eau, qu'elle est entourée de
déserts brûlants, et que de plus il y pleut rarement, nous arriverons
à cette conclusion que le climat doit en être brûlant et aride.

De novembre à mars, les nuits sont froides et pendant le jour, dans
une maison ou sous une tente, la température est agréable; mais du
mois d'avril au mois d'octobre, les nuits sont lourdes et souvent
étouffantes. Pendant ces mois de chaleur, deux fois par jour, le matin
avant le réveil de la brise de mer et le soir lorsqu'elle est tombée,
tous les animaux de la création, bêtes et gens, sont saisis d'une
sorte d'engourdissement. Le calme parfait qui règne alors vous saisit
de crainte et il produit un douloureux effet.

Du mois de mai an mois d'août, il y a de fréquents ouragans de sable.
Ils commencent d'habitude à quatre heures de l'après-midi (quelquefois
cependant le matin), et leur durée peut varier de quelques minutes
seulement à une couple d'heures. Longtemps avant que l'ouragan éclate,
l'horizon vers le nord-nord-ouest est tout à fait sombre; un nuage
noir s'étend de la mer à la chaîne de montagnes, et, en avançant, il
obscurcit le soleil.

Quelques minutes d'un calme profond s'écoulent, puis tout à coup la
noire colonne s'approche; tout semble disparaître devant elle, et le
rugissement de la terrible tempête de vent et de sable déchaînée sur
la terre est vraiment sublime dans son horreur. Le vent chaud et
sec qui souffle après le vent de la mer paraît froid, bien que le
thermomètre monte à 100 ou 115 degrés. Après la tempête, une douce
brise de terre se fait sentir et dure quelquefois toute la nuit. On ne
peut se figurer la quantité de sable transportée par ces ouragans. Il
est de fait que, pendant la tempête, nous ne pouvions distinguer à
une très-courte distance les plus gros objets, comme une tente, par
exemple.

Il pleut rarement; seulement en août et novembre il fait quelques
ondées.

En ce qui concerne les Européens, le climat, tel que nous I'avons
décrit, ne peut être considéré comme nuisible; il débilite et
affaiblit le système, et prédispose aux maladies des tropiques, mais
il les engendre rarement. J'ai été témoin de quelques cas de scorbut
dus à l'eau saumâtre et à l'absence de végétaux; mais ces cas ne se
propagèrent pas, ou du moins je n'en ai pas connaissance, et, pendant
tout mon séjour, je n'en ai compté que trois ou quatre cas. Les
fièvres sont communes parmi les naturels après la saison des pluies;
mais bien qu'il y ait de temps à autre quelques cas de fièvres
pernicieuses, cependant le plus souvent ce ne sont que des fièvres
intermittentes qui cèdent promptement au traitement ordinaire.

La petite vérole de tout temps y fait de terribles ravages.
Lorsqu'elle éclate, un cas bénin est choisi, et l'on inocule le virus
à une grande quantité de gens. La mortalité est considérable parmi
ceux qui subissent l'opération. Plusieurs fois en été j'ai reçu du
virus, et j'ai essayé de l'inoculer. Dans aucun cas il n'a pris; je
l'attribuais à l'extrême chaleur du climat, mais pendant les froids je
renouvelai l'opération, et je ne réussis pas davantage. Les cas les
plus nombreux de mortalité sont dus aux accouchements, chose étrange,
ainsi que dans toutes les contrées de l'est, où la femme est
sédentaire. Les usages du pays sont aussi pour beaucoup dans ce
résultat. Après son accouchement, la femme est placée sur un _alga_
ou petit lit indigène, sous lequel est entretenu un feu de plantes
aromatiques, capable de suffoquer la femme nouvellement délivrée.
Les cas de diarrhée furent fréquents pendant l'été de 1865, et la
dyssenterie, à la même époque, causa plusieurs morts. Ou rencontre
rarement des maladies des yeux, excepté de simples inflammations
produites par la chaleur et l'éclat du soleil. Je souffris moi-même
d'une ophthalmie, et je fus obligé de retourner à Aden pendant
quelques semaines. Je n'ai rencontré aucun cas de maladie de poumons,
et les affections des bronchites semblent entièrement inconnues. J'ai
soigné un cas de névralgie et un de rhumatisme goutteux.

Pendant plusieurs années, les sauterelles avaient causé de grands
dommages aux récoltes. En 1864, elles amenèrent une telle disette,
une telle cherté des objets de première nécessité, qu'en 1865 les
provinces du Tigré, de l'Hamasein, du Bogos, etc., qui avaient été
entièrement ravagées par les essaims de sauterelles, se trouvèrent
sans aucun approvisionnement de l'intérieur. Le gouverneur du pays
envoya à Hodeida et dans d'autres ports pour demander des grains et
du riz, afin d'échapper à l'horreur d'une famine complète. Toutefois,
beaucoup d'habitants moururent, car une grande partie de ces
misérables à moitié affamés furent victimes d'une maladie semblable au
choléra. Ce dernier fléau fit son apparition en octobre 1865, comme
nous faisions nos préparatifs pour un voyage à l'intérieur. L'épidémie
se fit cruellement sentir. Tous ceux qui avaient souffert de
l'insuffisance de nourriture ou de sa qualité inférieure devinrent
aisément la proie du fléau; un bien petit nombre de ceux qui furent
atteints en réchappèrent. Pendant notre résidence à Massowah, cinq
membres de la petite communauté d'Européens moururent; deux furent
frappés d'apoplexie, deux s'éteignirent de faiblesse, et un autre
mourut du choléra. Je ne soignai aucun de ces malades. Le pacha
lui-même fut plusieurs fois sur le point de mourir d'une grande
faiblesse et d'une perte complète de forces dans les organes
digestifs. Il fut guéri par des bains de mer pris à propos.

Les Bédouins du Samhar, comme tous les sauvages bigots et ignorants,
ont une grande confiance dans les charmes, les amulettes et les
exorcismes. L'homme qui exerce la médecine est généralement âgé;
c'est un cheik, respectable voyant, grand bélître à la mine béate. Sa
prescription habituelle consiste à écrire quelques ligues du Koran sur
un morceau de parchemin, puis il en lave l'encre avec de l'eau, qu'il
fait boire an malade. D'autres fois, le passage est écrit sur un
petit carré de cuir rouge et appliqué sur le siège de la maladie. Le
_mullah_ est un rival du cheik, bien qu'il s'applique aussi l'entière
efficacité des Paroles de la Vache révélée, il opère plus rapidement
son traitement en crachant plusieurs fois sur la personne malade,
ayant soin, entre chaque expectoration, de marmotter des prières
favorables pour chasser le malin esprit, qui, s'il n'avait été
combattu auparavant, essayerait d'empêcher l'effet bienfaisant du
crachat. Massowain se flatte eu outre d'avoir un praticien _selon la
formule_, dans la personne d'un vieux bashi-bozouk. Bien que supérieur
en intelligence au cheik et au mullah, ses connaissances médicales
sont bien restreintes. Il possède quelques remèdes qui lui out été
donnés par des voyageurs; mais comme il ignore complètement leurs
propriétés et la quantité voulue a employer, aussi les garde-t-il fort
sagement sur une étagère, pour la grande admiration des indigènes, et
fait usage de quelques simples avec lesquelles, s'il n'opère pas de
merveilleuses cures, du moins il ne fait pas de mal. Notre _confrère_
n'est pas beaucoup recherché, quoiqu'il en impose à la crédulité des
gens du pays. Lorsque nous nous sommes rencontrés en _consultation_,
il a toujours témoigné une grande modestie, reconnaissant parfaitement
son ignorance.

Massowah, ainsi que je l'ai déjà constaté, est bâtie sur un rocher
de corail. La plus grande partie de la côte est formée de pareils
rochers, qui s'élèvent en falaises quelquefois à la hauteur de 30
pieds au-dessus du niveau de la mer. Plus loin dans les terres[12],
les rochers volcaniques commencent à se montrer, semés de tout côté et
comme jetés négligemment sur la plaine sablonneuse; d'abord isolés et
comme servant de limite dans les champs, ils se rapprochent bientôt,
croissant en nombre et en hauteur, jusqu'à ce qu'ils atteignent la
montagne elle-même, où chaque pierre atteste sa provenance volcanique.

La flore de ce pays est peu variée et appartient, sauf quelques
rares exceptions, à la famille des légumineuses.--Plusieurs variétés
d'antilopes rôdent dans le désert. Les perdrix, les pigeons et
quelques espèces de palmipèdes y arrivent en grand nombre à certaines
saisons de l'année. A part ces derniers, on ne rencontre aucun autre
animal utile à l'homme. Les principaux hôtes de ces contrées sont
les hyènes, les serpents, les scorpions et une quantité innombrable
d'insectes.

Nous demeurâmes à Massowah du 23 juillet 1864 au 8 août 1865, date de
notre départ pour l'Egypte, où nous allions dans le but de recevoir
des instructions, lorsque nous reçùmes une lettre de l'empereur
Théodoros. Massowah ne nous offrait aucune attraction; la chaleur
était si intense parfois, que nous ne pouvions pas respirer; nous
soupirions ardemment après notre retour à Aden et aux Indes, car nous
avions abandonné tout espoir de faire accepter notre mission par
l'empereur d'Abyssinie. Aucune peine n'avait été épargnée, aucun
obstacle ne s'était présenté qu'on n'eût essayé de le vaincre,
aucune chance possible pour obtenir des informations sur l'état des
prisonniers ou pour les secourir n'avait été négligée. Tous les moyens
avaient été employés pour persuader l'obstiné monarque de réclamer la
lettre qu'il affirmait être si désireux de recevoir. Le jour même
de notre arrivée à Massowah, nous avions fait tous nos efforts pour
engager des messagers à partir pour la cour abyssinienne et informer
Sa Majesté éthiopienne, que des officiers étaient arrivés à la côte,
porteurs d'une lettre de Sa Majesté la reine d'Angleterre. Mais telle
était la crainte du nom de Théodoros, que ce ne fut qu'avec beaucoup
de difficultés et sur la promesse d'une large rétribution, que nous
pûmes décider quelques personnes à accepter cette mission. Le soir du
24, le lendemain de notre arrivée, nos messagers partirent chargés de
remettre à l'Abouna et à l'empereur des lettres du patriarche et de M.
Rassam. Nos envoyés promirent d'être de retour avant la fin du mois.

M. Rassam, dans sa lettre à l'empereur Théodoros, l'informait fort
convenablement qu'il était arrivé à Massowah le jour précédent,
porteur d'une lettre de Sa Majesté la reine d'Angleterre à l'adresse
de Sa Majesté l'empereur Théodoros, et qu'il désirait la remettre en
main propre. Il l'informait également qu'il attendait la réponse à
Massowah, et qu'il désirait, si Sa Majesté voulait qu'il l'apportât
lui-même, qu'on lui fournît une escorte sûre. Toutefois il laissait
le choix à Théodoros de faire prendre la lettre ou de renvoyer les
prisonniers accompagnés d'une personne digne de confiance, à laquelle
on délivrerait la lettre de la reine d'Angleterre. Il terminait en
avertissant Sa Majesté que son ambassade à la reine Victoria avait été
agréée, et que si elle atteignait la côte avant le départ de M. Rassam
pour Aden, il prendrait toutes les mesures nécessaires pour qu'elle
parvînt en Angleterre en sûreté.

Un mois, six semaines, deux mois s'écoulèrent dans l'attente
incessante du retour de nos messagers. Toutes les suppositions furent
épuisées. Peut-être, disait-on, les messagers n'ont pu arriver; il est
possible que le roi les ait retenus; peut-être ont-ils perdu ce qui
leur avait été remis, en traversant quelque rivière, etc., etc. Mais
comme aucune nouvelle positive ne pouvait être obtenue sur l'exacte
condition des captifs, il était impossible de rester plus longtemps
dans un tel état d'incertitude. Cependant M. Rassam tenta encore
une fois d'expédier de nouveaux messagers, non sans de grandes
difficultés, leur remettant une copie de sa lettre du 24 juillet,
accompagnée d'une note explicative. D'un autre côté, des envoyés
secrets étaient en même temps expédiés an camp de l'empereur, pour
s'informer du traitement subi par les captifs, ainsi que dans
différentes parties du pays, d'où nous supposions qu'il était possible
d'obtenir quelques renseignements. Peu de temps après, ayant réussi à
nous assurer du nom de quelques-uns des _gens de Gaffat_ qui avaient
été autrefois en relation avec le capitaine Cameron, nous leur
écrivîmes une lettre en anglais, en français et en allemand, ne
sachant quelle langue ils parlaient, les suppliant de nous informer
quelles mesures il y aurait à prendre afin d'obtenir l'élargissement
des prisonniers.

Nous attendîmes encore sur cette plage déserte de Massowah, espérant
toujours cette réponse tant désirée; rien n'arriva, mais le jour de
Noël nous reçûmes quelques lignes de MM. Flad et Schimper, les deux
Européens auxquels nous avions écrit. Ils nous informaient tous les
deux, que les infortunes qui avaient fondu sur les Européens étaient
dues à ce qu'il n'avait pas été répondu à la lettre de l'empereur, et
ils suppliaient M. Rassam d'envoyer au plus tôt la lettre qu'il avait
apportée pour Sa Majesté. Cependant M. Rassam pensait qu'il n'était
pas convenable que le gouvernement britannique forçât l'empereur à
recevoir une lettre signée par la reine d'Angleterre, lorsque ce
dernier, par son refus constant de prendre connaissance de cette
susdite lettre, montrait clairement que ses dispositions étaient
changées et qu'il ne s'en souciait plus.

Sur ces entrefaites arrivèrent quelques serviteurs des prisonniers,
porteurs de lettres de leurs maîtres; d'autres personnes avaient été
expédiées de Massowah et des lettres, des provisions, de l'argent
étaient ainsi régulièrement envoyés aux captifs qui, en retour, nous
informaient de leur état et des faits et gestes de l'empereur. Notre
présence à Massowah n'avait pas eu peut-être une grande importance
politique; cependant sans les secours et l'argent que nous envoyâmes
aux prisonniers, leur misère aurait été décuplée, si même ils
n'avaient pas succombé aux privations et aux souffrances.

Les amis des captifs et le public lui-même, presque partout, sans
tenir compte des efforts faits par M. Bassam pour accomplir sa
mission, et des grandes difficultés qu'il avait rencontrées,
attribuaient le manque de réussite à l'inactivité du représentant de
l'Angleterre. Plusieurs conseils furent donnés, quelques-uns furent
suivis, mais on n'obtint aucun résultat. Le bruit circulait que l'une
des raisons de Sa Majesté pour ne pas nous donner une réponse, c'était
que notre mission n'avait pas une importance suffisante, et qu'il se
regardait comme offensé et ne consentirait jamais à nous reconnaître.
Pour obvier à cette difficulté, en février 1865, le gouvernement
décida d'adjoindre à notre ambassade an autre officier militaire;
ainsi que les journaux de cette époque le rapportaient, on espérait
obtenir beaucoup de ces nouvelles démarches. En conséquence le
lieutenant Prideaux, du corps de réserve de Sa Majesté Britannique à
Bombay, arriva en mai à Massowah. Comme ou devait s'y attendre, sa
présence sur la côte n'eut aucune influence sur l'esprit de Théodoros.
Le seul avantage que nous acquîmes par sa présence à la mission, ce
fut d'avoir un agréable compagnon, qui fut ainsi condamné à passer
avec moi, dans une tente, sur le rivage de la mer, les mois les plus
chauds de l'année, dans le brûlant climat de Massowah. Plusieurs mois
s'écoulèrent; toujours point de réponse. La condition des prisonniers
était des plus précaires; c'était avec beaucoup d'appréhension qu'ils
voyaient venir une autre saison de pluie. Leurs lettres étaient
désespérées, et bien que nous eussions fait tous nos efforts pour leur
fournir de l'argent et un peu de confort, cependant la distance et la
rébellion de quelques provinces du pays, nous rendirent impossible de
les approvisionner selon leurs besoins.

A la fin de mars, nous nous déterminâmes à tenter un dernier effort,
et à demander notre rappel si la chose échouait. Nous avions entendu
raconter par Samuel, comment il avait été mêlé à cette affaire, et
nous savions qu'il jouissait sous quelque rapport de la confiance de
son maître. Dès que nous l'eûmes informé que nous désirions faire
parvenir une lettre, il nous assura qu'avant quarante jours nous
aurions une réponse. Encore une fois nos espérances se réveillèrent
et nous crûmes à une réussite. Les quarante jours s'écoulèrent, puis
deux, puis trois mois et nous n'entendîmes parler de rien. Il semblait
qu'une fatalité atteignît tous nos messagers; quelle que fût la classe
à laquelle ils appartinssent, simples paysans, serviteurs du naïb, ou
attachés à la cour de Théodoros, le résultat était toujours le même,
non-seulement ils ne rapportaient aucune réponse, mais nous ne les
revoyions plus.

Le temps désigné pour la mission de M. Rassam à Massowah étant passé,
sans avoir donné aucun résultat satisfaisant, il fut décidé à la fin
que l'on recourrait à un autre moyen.

Au mois de février 1865, un Cophte, Abdul Melak, se présenta an
consulat de Jeddah, prétendant arriver d'Abyssinie porteur d'un
message de l'Abouna an consul général anglais en Egypte. Il affirmait
que s'il obtenait du consul général une déclaration par laquelle
on s'engagerait, si l'empereur relâchait les prisonniers, à ne pas
poursuivre l'offense qui avait été faite à la nation anglaise,
l'Abouna de son côté se faisait fort d'obtenir la libération des
prisonniers et garantissait leur sécurité. Cet imposteur, qui n'avait
jamais été en Abyssinie, donna des détails si étonnants qu'il en
imposa complètement an conseil de Jeddah et au consul général. Le fait
cependant qu'il prétendait avoir traversé Massowah sans se présenter
à M. Rassam, était déjà suspect; si ces messieurs avaient possédé les
plus légères connaissances sur l'Abyssinie, ils auraient découvert la
supercherie, lorsque le soi-disant délégué acheta quelques présents
_convenables_ pour l'Abouna, avant de partir pour sa mission. En
Abyssinie, le tabac est regardé comme impur par les prêtres; aucun
d'eux ne fume, et en admettant même, que dans sa vie privée, l'Abouna
eût de temps en temps quelque faiblesse pour ce végétal, toutefois il
aurait pris grand soin de garder la chose aussi secrète que possible.
Ainsi lui présenter une pipe d'ambre aurait été une insulte gratuite
faite à un homme, qui était supposé devoir rendre un service
important. C'était la marque la plus irrécusable d'un manque complet
de connaissance des usages des prêtres d'Abyssinie. Cependant on fit
partir cet homme, qui vécut plusieurs mois parmi les tribus arabes,
situées entre Kassala et Metemma, protégé par le certificat qui le
déclarait ambassadeur et le recommandait à la protection des tribus
qu'il traversait. Nous le rencontrâmes non loin de Kassala. Il
confessa la trahison dont il s'était rendu coupable, et fut tout
réjoui en apprenant que nous n'avions pas l'intention d'en appeler aux
autorités turques pour le faire prisonnier.

Le gouvernement décida enfin de nous rappeler et désigna pour nous
remplacer M. Palgrave, le voyageur arabe si distingué.

Au commencement de juillet, nous fîmes une courte excursion dans
le pays d'Habab, situé au nord de Massowah; à notre retour nous
rencontrâmes dans le désert de Chab des parents du naïb, qui nous
informèrent qu'Ibrahim (de la famille de Samuel) était de retour avec
une réponse de Sa Majesté et qu'il nous attendait impatiemment; que
nos premiers messagers avaient obtenu l'autorisation de partir; mais
ce qui était encore plus réjouissant, c'était la nouvelle apportée
par eux que Théodoros, par égard pour nous, avait relâché le consul
Cameron et ses compagnons de captivité. Le 12 juillet, Ibrahim arriva.
Il nous donna de nombreux détails touchant l'élargissement du consul;
récit qui fut confirmé quelques jours après par un ami de ce dernier
ainsi que par nos premiers délégués. Je crois, d'après ce que j'ai
appris plus tard, que Théodoros fut le premier auteur du mensonge,
eu donnant ordre à ses officiers, publiquement et en présence des
messagers, de délivrer de ses fers le consul Cameron. Seulement les
messagers ajoutèrent d'eux-mêmes à ceci, qu'ils avaient vu le consul
Cameron _après_ son élargissement.

La réponse que Théodoros à la fin accordait à toutes nos demandes
répétées, n'était ni courtoise, ni même polie; elle n'était ni
scellée, ni signée. Il nous ordonnait de partir par la route longue
et malsaine du Soudan, et arrivés à Metemma, il nous ordonnait de
l'informer de notre présence, afin qu'il nous fournît une escorte.
Nous ne fîmes pas du tout ce que nous disait la lettre. Cette lettre
semblait plutôt l'oeuvre d'un fou, que d'un être raisonnable. J'en
choisis quelques extraits comme curiosité dans son genre. Il disait:

«L'Abouna Salama, un juif nommé Kokab (M. Stern), et un autre appelé
consul Cameron (envoyé par vous) sont la cause que je ne vous ai pas
écrit en mon nom. Je les ai traités avec honneur et avec amitié
dans ma capitale. Et lorsque je les traitais ainsi en ami et que je
m'efforçais de cultiver l'amitié de la reine d'Angleterre, ils m'ont
trahi.

«Plowden et Johannes (John Bell), qui étaient aussi Anglais, out été
tués dans mon pays. Par le pouvoir que j'ai reçu de Dieu, j'ai vengé
leur mort sur leurs meurtriers. A cause de cela les trois personnages
déjà nommés abusèrent de cela et me dénoncèrent comme meurtrier
moi-même. Ce Cameron, (qui s'appelle consul) se présenta à moi comme
serviteur de la reine d'Angleterre. Je lui fis présent d'une robe
d'honneur de mon pays et lui fournis les provisions de son voyage. Je
lui demandai de me mettre en relation d'amitié avec sa reine.

«Lorsqu'il partit pour sa mission, il alla séjourner quelque temps
parmi les Turcs, puis revint vers moi.

«Je lui demandai alors des nouvelles de la lettre que j'avais envoyée
par son entremise à la reine d'Angleterre. Il me répondit qu'il
n'avait aucune connaissance de cette lettre. Qu'ai-je fait, je vous le
demande, pour qu'ils me haïssent et me traitent de la sorte? Par le
pouvoir de Dieu, mon Créateur, je garde le silence.»

Sur ces entrefaites, le steamer _Victoria_ arriva à Massowah le 23
juillet; nous n'avions encore reçu aucune lettre du consul Cameron
ni des autres captifs. Par le _Victoria_ nous fûmes informés que M.
Rassam était rappelé et que M. Palgrave le remplaçait. Mais les choses
avaient soudainement changé et M. Rassam ne pouvait qu'en référer au
gouvernement pour de nouvelles instructions. Nous partîmes alors pour
l'Egypte, où nous arrivâmes le 5 septembre.

Par l'intermédiaire du consul général de Sa Majesté, le gouvernement
avait appris que nous avions reçu une lettre de Théodoros, nous
accordant la permission d'entrer en Abyssinie; que la lettre manquait
de courtoisie et n'était pas signée; que le consul Cameron avait été
mis en liberté, et, bien que M. Cameron eût toujours insisté auprès de
nous pour que nous ne partissions pas pour l'intérieur de l'Abyssinie
sans un sauf-conduit, nous dûmes promptement partir, le gouvernement
considérant la chose comme opportune. On donna ordre à M. Palgrave de
rester et à M. Rassam, son compagnon, de partir; une certaine somme
nous fut remise pour des présents; des lettres du gouverneur du Soudan
furent obtenues; et les provisions et les objets nécessaires au voyage
étant achetés, nous retournâmes à Massowah où nous arrivâmes le 25
septembre. Là nous apprîmes que des envoyés des prisonniers étaient
arrivés; qu'ils avaient été pris par des soldats; et qu'ils avaient
rapporté verbalement que, loin d'avoir été relâchés, les captifs
avaient vu de nouvelles chaînes s'ajouter aux premières. Comme nous ne
pouvions trouver personne pour nous accompagner à travers le désert du
Soudan, (le climat en étant très-malsain à cette époque de l'année,
nous étions an milieu d'octobre), nous pensâmes qu'il était convenable
d'aller à Aden, afin d'obtenir des informations exactes sur les
lettres des captifs ainsi que sur leur condition actuelle. Là nous
tînmes conseil avec le représentant politique de ce poste sur la
convenance de condescendre à la requête de l'empereur, vu l'aspect
nouveau et tout différent sous lequel se présentaient les choses.

Quoique le capitaine Cameron, dans toutes ses premières lettres, eût
constamment insisté auprès de nous pour nous engager à ne pas entrer
en Abyssinie, toutefois dans le dernier billet reçu il nous suppliait
de venir tout de suite; que si nous condescendions à ce désir nous
aurions la preuve des grands périls que couraient les prisonniers. Le
résident politique alors, prenant en considération le dernier appel du
capitaine Cameron à M. Rassam, consentit à la demande de Théodoros et
nous engagea à partir, espérant un bon résultat de ce voyage.

Après un court séjour à Aden, nous entrâmes encore à Massowah, et le
plus promptement possible, nous fîmes nos arrangements pour le long
voyage que nous avions en perspective. Malheureusement le choléra
venait de faire son apparition, les indigènes n'étaient pas disposés
à traverser les plaines de Braka et de Taka, à cause de la fièvre
pernicieuse, jamais aussi mortelle qu'à cette époque de l'année, et il
fallut requérir toute l'influence des autorités locales pour assurer
notre prompt départ.


Notes:

[9]Peu de temps avant notre départ pour l'intérieur de l'Abyssinie,
plusieurs échantillons de ces eaux avaient été recueillis et envoyés à
Bombay pour être analysés.

[10] Ces eaux out été envoyées à Bombay en novembre 1864.

[11] 78°, 34 centigrades.

[12] Au delà de Moncullou et de Haitoomloo.



V.


De Massowah à Kassala.--Une digression.--Le nabab.--Aventures de
M. Marcopoli.--Le Beni-Amer.--Arrivée à Kassala.--La révolte
nubienne.--Tentative de M. le comte de Bisson pour fonder une colonie
dans le Soudan.

Dans l'après midi du 15 octobre, tous nos préparatifs étant à peu près
complets, la mission, composée de M. H. Rassam, du lieutenant W.-F.
Prideaux, de l'état-major de Sa Majesté à Bombay, et de moi-même,
partit pour cette dangereuse entreprise. Nous étions accompagnés par
un neveu du naïb d'Arkiko. Une escorte de Turcs irréguliers avait été
gracieusement envoyée par le pacha, pour protéger nos six chameaux
chargés de notre bagage, de nos provisions et des présents destinés au
monarque éthiopien. Nous prîmes aussi avec nous quelques Portugais,
des serviteurs indiens et des indigènes de Massowah, comme muletiers.

Au commencement d'un voyage, il manque toujours quelque chose. Dans
cette circonstance, plusieurs chameliers se trouvèrent dépourvus de
cordes. Les malles, les porte-manteaux furent semés sur la route,
et la nuit était déjà avancée, lorsque le dernier chameau atteignit
Moncullou. Une halte devint de toute nécessité. Cet arrêt momentané
fut fait dans l'après-midi du 16. De Moncullou, notre route traversait
vers le nord ouest le pays de Chob, triste désert de sable, coupé par
deux torrents, généralement à sec; n'importe dans quelle saison, on
peut obtenir une eau bourbeuse en creusant leur lit de sable.
La rapidité avec laquelle ces torrents se forment est des plus
étonnantes.

Pendant l'été de 1865, nous fîmes une excursion à Af-Abed, dans le
pays de Habab. A notre retour, tandis que nous traversions le désert,
nous eûmes à supporter une forte tempête. Nous avions à peine atteint
notre campement sur la rive méridionale du courant d'eau, la moitié
de nos chameaux avaient déjà traversé le lit desséché de la rivière,
lorsque soudainement nous entendîmes un rugissement épouvantable,
immédiatement suivi d'un affreux torrent. Dans ce lit que nous venions
de voir vide, maintenant coulait un fleuve puissant, entraînant les
arbres, les rochers et même tous les êtres vivants qui, en ce moment,
essayaient de le traverser. Notre bagage et nos serviteurs se
trouvaient précisément sur la rive opposée, et bien que nous ne
fussions qu'à un jet de pierre du bord si soudainement séparé de
nous, nous dûmes passer la nuit sur la terre nue, n'ayant pour toute
couverture que nos habits.

Au centre du désert de Chob s'élève l'_Amba-Goneb_, roche basaltique
en forme de cône, qui compte plusieurs centaines de pieds de hauteur
et qui est placée là comme une sentinelle avancée des montagnes
voisines. Le soir du 18, nous atteignîmes _Aïn_, et d'un désert
affreux, à la réverbération fatigante, nous passâmes dans une
charmante vallée arrosée par un petit ruisseau, frais et limpide,
serpentant à l'ombre des mimosas et des tamarins, et unissant sa
fraîcheur à l'ardente et luxuriante végétation des tropiques.[13]

Nous fûmes assez heureux pour laisser le choléra derrière nous. A
part quelques cas de diarrhée, facilement arrêtés, la compagnie tout
entière jouit d'une excellente santé. Chacun de nous était plein
d'ardeur à la perspective de visiter des régions presque inconnues,
surtout après avoir dit adieu à Massowah, où nous avions passé de
longs et tristes mois dans une attente pleine d'anxiété.

D'Aïn à Mahaber[14] la route est des plus pittoresques; elle suit
le courant de la petite rivière d'Aïn, tantôt emprisonnée par
des murailles perpendiculaires de basalte ou de trachyte, tantôt
serpentant sur un petit plateau tout verdoyant et bordé de hauteurs
coniques, couvertes jusqu'à leur sommet de mimosas, d'énormes cactus,
animées par des hordes d'antilopes, qui, bondissant de rochers en
rochers, effarouchent par leurs caprices les innombrables hôtes de ces
contrées, les gigantesques babouins. La vallée elle-même, embellie
par la présence de nombreux oiseaux, au riche plumage et à la voix
enchanteresse, retentit des cris perçants des nombreuses pintades, si
familières que le bruit répété de nos armes à feu ne les dérangeait
pas le moins du monde.

A Mahaber, nous fûmes obligés de demeurer plusieurs jours pour
attendre de nouveaux chameaux. Les Hababs, qui devaient nous
les fournir, effrayés par le neveu chevelu du naïb et par les
bashi-bozouks, se cachaient, et ce ne fut qu'après beaucoup de
pourparlers et l'assurance répétée que chacun d'eux serait payé, que
les chameaux firent leur apparition. Les Hababs sont de grandes tribus
pastorales, habitant le Ad-Temariam, pays montagneux et arrosé, situé
à environ cinquante milles an nord-ouest de Massowah, entre le 38e et
le 39e degré de longitude, et 16e et 16,30 degré de latitude. C'est
là qu'on rencontre le plus beau type du Bédouin errant: de taille
moyenne, musculeux, bien fait, il prétend être d'origine abyssinienne.
A l'exception de la teinte un peu plus sombre de la peau,
certainement, sous tous les autres rapports, ces Bédouins ne diffèrent
pas des habitants de la plaine, et ont quelque chose des premières
races africaines. Il y a cinquante ans, c'était une tribu chrétienne
de nom, dernièrement convertie au mahométisme par un vieux cheik
encore vivant, qui réside près de Moncullou, et est un objet de grande
vénération dans tout le Samhar. Une fois leurs doutes tombés et leurs
soupçons _endormis_, les Hababs se montrèrent serviables, obligeants,
pleins de bon vouloir.

La reconnaissance n'est pas une vertu commune en Afrique, an moins
autant que j'ai pu eu juger par ma propre expérience. La chose est si
rare que je suis heureux d'en rapporter un exemple qui me revient à la
mémoire. Dans notre première excursion dans l'Ad-Temariam, j'avais vu
plusieurs malades, parmi lesquels un jeune homme qui souffrait d'une
fièvre rémittente et je lui donnai quelques remèdes. Apprenant notre
arrivée à Mahaber, il vint pour me remercier, m'apportant comme
offrande une petite outre de miel. Il excusa l'absence de son vieux
père, qui, disait-il, aurait désiré me baiser les pieds, mais la
distance (environ huit milles) était trop grande pour ses forces de
vieillard.

Je dois aussi ajouter ici qu'un jeune voyageur, M. Marcopoli, nous
avait accompagnés de Massowali. Il allait à Metemma, par la voie de
Kassala, pour assister à la foire annuelle qui se tient tous les
hivers dans cette ville. Il profita de notre séjour à Mahaber pour
aller à Keren, dans le Bogos, où l'appelaient certaines affaires,
comptant nous rejoindre quelques relais plus loin. Nous primes notre
carte pour calculer la distance de notre halte actuelle à Bogos,
qui nous parut de dix-huit milles an plus. Comme il était pourvu
d'excellentes mules, il devait atteindre Metemma en quatre ou cinq
heures. Il partit, en conséquence, à la pointe du jour, et ne s'arrêta
pas une seule fois; mais la nuit était déjà fort avancée avant qu'il
aperçût les lumières du premier village sur le plateau du Bogos:
cela arrive à beaucoup de voyageurs induits en erreur par les cartes
géographiques. L'anxiété du pauvre hommes fut grande. Bientôt après
que la nuit fut venue, il aperçut une bête fauve. Je suppose que c'est
son imagination, excitée an plus haut point par la peur, qui évoqua le
fantôme de quelque horrible animal, un lion, un tigre, il ne sait
pas exactement; mais, quoi qu'il en soit, il vit ou crut voir, une
horrible bête de proie qui le regardait fixement à travers les
broussailles, avec des yeux rouges et ardents, guettant tous ses
mouvements pour sauter en temps opportun sur sa faible proie.
Cependant il arriva à Keren en sûreté.

Il apprit que nous étions attendus par les habitants du Bogos, qui
croyaient que nous passerions par la route supérieure. A notre
arrivée, on devait semer des fleurs devant nous, nous souhaiter la
bienvenue par des danses et des chants à notre louange; l'officier
commandant les troupes devait nous rendre les honneurs militaires; le
gouverneur civil se proposait de nous recevoir avec somptuosité: en un
mot, une magnifique réception devait être faite aux amis anglais du
puissant Théodoros. Le désappointement fut on ne peut plus grand
lorsque M. Marcopoli informa les Bogosites, que notre route était
dans une direction tout opposée à leur belle province. Le commandant
militaire décida alors qu'il accompagnerait M. Marcopoli à son retour,
afin de nous payer son tribut de respect à notre station. M. Marcopoli
en fut bien réjoui; il avait gardé un trop vivant souvenir de _son
lion_ pour ne pas être heureux à la pensée d'avoir un compagnon de
route.

A la fin de la soirée, l'officier abyssinien et ses hommes partirent
ayant eu soin, avant de se mettre eu marche, de s'administrer force
rasades de tej pour se garder du froid. Une fois en marche, nos
cavaliers se mirent à caracoler de la plus fantastique manière, tantôt
courant bride abattue sur le pauvre Marcopoli, la lance eu arrêt, et
faisant volte-face juste lorsque la pointe de leur arme touchait déjà
sa poitrine; tantôt fondant sur lui et faisant feu de leurs pistolets
chargés, mais a poudre et à 60 ou 80 centimètres seulement de sa
tête. Marcopoli était fort mal à son aise avec cette escorte ivre et
belliqueuse; mais ne connaissant pas leur langue, il n'avait rien à
faire que de paraître enchanté.

De bonne heure dans la matinée, à notre seconde étape de Mahaber, ce
spécimen de soldats abyssiniens firent leur apparition, c'était une
poignée de coquins à la mine la plus scélérate que j'aie jamais
rencontrée pendant tout mon séjour en Abyssinie. Evidemment Théodoros
n'était pas très-difficile dans le choix des officiers qu'il plaçait
aux avant-postes les plus éloignés; à moins qu'il ne considérât les
plus insolents et les plus désordonnés comme les plus propres à
remplir cette charge. Ils nous offrirent une vache qu'ils avaient
volée sur leur route, et nous prièrent de ne pas oublier de faire
savoir à leur maître qu'ils étaient venus au-devant de nous à une
grande distance, afin de nous présenter leurs hommages. Après les
avoir fait rafraîchir avec quelques verres de brandy, et s'être
partagés une mince collation, ils baisèrent la terre eu signe de
reconnaissance pour les bonnes choses qu'ils avaient reçues eu retour
de leur don, et ils partirent--à notre grande satisfaction.

Le 23, nous quittâmes Mahaber nous dirigeant vers l'ouest et longeant,
pendant plus de huit milles, la charmante vallée d'Aïn. Ensuite, nous
tournâmes vers la gauche, allant ainsi dans la direction du sud-ouest
jusqu'à ce que nous arrivâmes dans la province de Barka; de nouveau,
notre route reprit la direction du nord-ouest jusqu'à Zaga. De
ce point jusqu'à Kassala, notre direction générale fut vers le
sud-ouest[15] De Mahaber à Adarté la route est des plus agréables;
pendant plusieurs jours, nous montâmes continuellement, et plus nous
avancions dans ces régions montagneuses, plus aussi nous trouvions le
pays délicieux, à la vue d'une végétation abondante et splendide.

Le 25, nous traversâmes l'_Anseba_, grande rivière roulant ses eaux
dans les provinces élevées du Bogos, de l'Hamasein et du Mensa, et se
jetant dans la rivière de Barka à Tjab[16].

Nous passâmes une journée délicieuse dans la magnifique vallée
d'Anseba; cependant craignant le danger de rester, après le coucher
du soleil, sur ces bords fleuris, mais malsains, nous plantâmes notre
tente sur un terrain plus haut, à quelque distance de là, et le matin
suivant, nous partîmes pour Haboob, le point le plus haut que nous
devions atteindre avant de descendre dans le Barka, à travers le
passage difficile du Lookum. Après une descente à pic de plus de 2,000
pieds, la route glisse vers le bas pays de Barka.

D'Aïn à Haboob[17] le pays est, en général, bien boisé et arrosé
par d'innombrables ruisseaux. Le sol est formé de débris de roches
volcaniques, spécialement de feldspath; la pierre ponce abonde
dans les ravins. Les lits des ruisseaux sont les seules routes des
voyageurs. Cette chaîne de montagnes tout entière est une région
très-agréable, d'autant plus charmante qu'elle s'élève entre les côtes
arides de la mer Rouge et les plaines brûlées et unies du Soudan. La
province de Barka est une prairie sans fin, élevée d'environ 2,500
pieds, et parsemée de petits bois de mimosas rabougris.

De Baria à Metemma, le sol est formé généralement d'alluvion.

L'eau y est rare; presque toujours, un mois après la saison des
pluies, toutes les rivières sont à sec; et l'on ne peut obtenir de
l'eau qu'en creusant le sable du lit desséché de la rivière de Barka
et de ses affluents. Lorsque nous traversâmes ces plaines quelques
portions en étaient encore vertes; mais lorsque nous y revînmes
quelques mois plus tard, ces prairies étaient plus desséchées que le
désert lui-même.

Nos jolis chanteurs d'Aïn avaient disparu. L'oiseau de Guinée était
devenu rare et l'on ne rencontrait que quelques chétives antilopes
errant sur l'étendue déserte. Par contre, nous étions réveillés par
le rugissement du lion et le miaulement de la byène, et nous avions
grand'peine à protéger nos moutons et nos chèvres contre le léopard
tacheté qui guettait autour de nos tentes.

Le 13 octobre, nous arrivâmes à Zaga, grande région de plaine située à
la jonction du Barka et du Mogareib. Ici comme presque partout, on ne
trouve de l'eau qu'eu creusant des puits dans le lit des rivières.
Mais on en a obtenu une quantité suffisante pour décider les Beni-Amer
à y établir leur campement d'hiver.

Ce jour-là, nous avions parcouru un long trajet à cause de l'absence
de l'eau sur notre route. Nous étions partis à deux heures de
l'après-midi, et nous n'arrivâmes à notre halte (située dans le lit
même du torrent et à quelques mètres du camp des Beni-Amer), qu'une
couple d'heures avant la pointe du jour. Nous étions si endormis et si
fatigués que vers la fin de notre marche nous avions toutes les peines
du monde à nous tenir en selle, et ce ne fut pas trop tôt quand notre
guide nous donna le réjouissant avertissement que nous étions arrivés.
Nous étendîmes aussitôt sur la terre nos couvertures en peau de vache
que nous portions avec nous, et nous couvrant de nos habits, nous nous
couchâmes immédiatement. J'avais offert à M. Marcopoli de partager ma
couche, sa couverture ne nous ayant pas encore rejoints, et an bout
de quelques minutes, nous étions tous les deux plongés dans ce lourd
sommeil qui accompagne toujours l'épuisement causé par une longue
marche. Je me souviens de l'ennui que j'éprouvai en me sentant
violemment secoué par mon compagnon de lit qui, d'une voix tremblante,
me soufflait dans l'oreille: «Regardez là!» Je compris aussitôt son
regard d'angoisse et de terreur, car deux magnifiques lions, à peine
éloignés de vingt pas, buvaient près du puits creusé par les Arabes.
Je pensai, et je le dis à M. Marcopoli, que, n'ayant pas d'armes à feu
avec nous, le plus sage était de dormir et de rester aussi tranquilles
que possible. Je lui en donnai l'exemple et ne m'éveillai que fort
tard dans la matinée, lorsque déjà le soleil lançait ses rayons
brûlants sur nos têtes découvertes. M. Marcopoli, la terreur et
l'égarement encore empreints sur sa physionomie, était toujours assis
près de moi. Il me dit qu'il n'avait pas dormi, mais qu'il avait
surveillé les lions: ils étaient restés fort longtemps buvant,
rugissant et se battant les flancs de leurs queues, et même lorsqu'ils
étaient partis, ils avaient continué leurs terribles rugissements,
qui allaient en s'éloignant, à mesure que les premiers rayons du jour
perçaient l'horizon.

Sans aucun doute, nous venions d'échapper à un terrible danger, car
cette nuit même, un lion avait emporté un homme et un enfant qui
étaient couchés en dehors du camp des Arabes. Le cheik des Beni-Amer,
pendant les quelques jours que nous passâmes à Zaga, avec une
véritable hospitalité arabe, plaça toujours des gardes pendant la
nuit autour de nos tentes, pour surveiller les grands feux qu'ils
allumaient, dans le but de tenir à une distance respectueuse ces
malencontreux rôdeurs de nuit.

Nous étions convenus avec les Hababs, que nous changerions nos
chameaux en cet endroit, mais il nous fut impossible d'en obtenir
d'autres ni par argent ni par amitié. Il est fort heureux pour nous
que les Bédouins aient reconnu enfin que tous les hommes blancs
n'étaient pas des Turcs, autrement nous eussions été emprisonnés,
sans espoir d'en sortir, an centre du pays de Barka. Les Beni-Amer ne
voulurent jamais avouer qu'ils avaient des chameaux, bien que nous en
vissions plus de dix mille qui paissaient sous nos yeux.

Les Beni-Amer sont Arabes, ils parlent l'arabe, et ont gardé jusqu'à
présent tous les caractères de cette race. Un Bédouin rôdeur et un
Beni-Amer sont tellement semblables qu'il semble incroyable que les
Beni-Amer n'aient gardé aucun souvenir de leur arrivée sur les côtes
d'Afrique, et de la cause qui a poussé leurs ancêtres loin de leur
pays natal. Leurs cheveux longs, noirs et soyeux n'ont pas encore
pris l'apparence laineuse de ceux des fils de Cam; leurs petites
extrémités, leurs membres finement attachés, leur nez droit, leurs
lèvres minces, leur teint bronzé, les distinguent des Shankallas, des
Barias et de toutes ces races mélangées des plateaux. Ils portent un
morceau de drap long de quelques mètres, jeté autour de leur corps
avec l'élégance particulière aux sauvages. Avec ce mince chiffon ils
se feront toujours remarquer comme le mendiant italien, non-seulement
par leurs formes bien prises, mais aussi par l'impudence et
l'effronterie qui se manifestent dans le brillant éclat de leurs yeux
noirs. Les Beni-Amer, comme leurs frères des côtes arabes, possèdent
à un haut degré ce défaut si bien décrit par un voyageur distingué de
l'Orient et qui les appelle: une race bavarde et criarde. Ils payent
un tribut spécial au gouvernement égyptien, et la raison pour laquelle
nous ne pûmes obtenir de chameaux était que, les troupes étant en
mouvement, ils craignaient qu'à leur arrivée à Kassala, pressés par le
service du gouvernement, non-seulement ils ne fussent pas payés par
nous, mais vraisemblablement qu'on leur enlevât un grand nombre de
leurs chameaux. Cette tribu rôde le long des rives du Barka et de ses
affluents. Zaga n'est que leur station d'hiver; d'autres fois ils
parcourent les immenses plaines au nord du Barka à la recherche des
pâturages et de l'eau nécessaires à leurs innombrables troupeaux.
Sur tout le pays de Zaga des camps apparaissent dans toutes les
directions; leurs troupeaux de bétail, particulièrement de chameaux,
semblent sans nombre: tout indique que ce sont de riches et puissantes
tribus.

Nous campâmes près de leur quartier général où réside le cheik de
tous les Beni-Amer, Ahmed, entouré par ses femmes, ses enfants et
son peuple. C'est un homme d'âge moyen, se distinguant de ses rusés
compagnons par un regard fin et subtil. Il fut aimable pour nous,
et nous offrit quelques moutons et des vaches. Son camp couvrait
plusieurs acres de terre, le tout était entouré d'une forte défense.
Les huttes sont rangées en forme circulaire à quelques pieds de la
haie; l'espace ouvert au centre est réservé aux bestiaux, toujours
recueillis pendant la nuit. La petite hutte du chef entourée de bois
et de gazon, contraste agréablement avec la demeure de ses sujets. Les
plus chétives de ces huttes de forme arrondie, sont faites de pieux
piqués en terre; quelques lambeaux de natte grossière jetés par-dessus
complètent la structure. Elles n'ont pas plus de quatre pieds de haut;
et leur circonférence est d'environ douze pieds; toutefois, on voyait
à travers l'étroite ouverture apparaître huit ou dix faces mal lavées,
où brillaient des yeux noirs et effrayés, épiant les étranges hommes
blancs. La petite vérole y faisait alors de grands ravages, et la
fièvre journellement emportait quelque victime. Je donnai des remèdes
à plusieurs malades, et de bons conseils hygiéniques au cheik Ahmed.
Il écouta avec un respect bienveillant toutes les bonnes choses qui
tombaient des lèvres de l'hakee. «Il verrait;» jamais ses ancêtres
n'avaient fait ainsi auparavant, et avec la bigoterie et la
superstition musulmanes, il mit fin à la conversation par un
Allah-Kareem!...[18]

Le 3 novembre, nous étions encore en marche. Le 5, nous arrivâmes à
Sabderat, premier village _non nomade_ que nous rencontrions depuis
notre départ de Moncullou. Ce village, semblable extérieurement à ceux
du Semhar, est bâti sur la pente d'une haute montagne granitique,
divisée en deux du sommet à la base. De nombreux puits sont creusés
dans le lit du torrent qui le partage. Les habitants des deux bords
sont souvent en contestation pour la possession de leur liquide
précieux; et quand l'eau jaillissante a disparu, les passions humaines
s'éveillent, le lit tranquille du torrent devient le théâtre de
disputes et de guerres.

Le matin du 6 novembre, nous entrâmes à Kassala. Le neveu du naïb nous
avait précédés, afin d'informer le gouverneur de notre arrivée et
de lui présenter la lettre de recommandation adressée pour nous aux
autorités par le pacha d'Egypte. Pour nous rendre les honneurs dus aux
porteurs d'un firman de leur maître, le gouverneur envoya toute la
garnison à notre rencontre à quelques milles au delà de la ville,
chargée de nous présenter une excuse polie, de son absence due à la
maladie. L'ancien associé de la maison grecque, Paniotti, vint aussi
nous souhaiter la bienvenue et nous offrir l'hospitalité de sa maison
et de sa table.

Kassala, capitale du Takka, ville fortifiée, située près de la rivière
Gash, renferme environ 10,000 habitants; elle est bâtie sur le modèle
le plus moderne des villes égyptiennes, les édifices publics aussi
bien que les constructions privées sont de boue. L'arsenal, les
casernes sont les seules constructions de quelque importance. De
magnifiques jardins out été créés à peu de distance de la ville près
de la rivière Gash par une petite communauté d'Européens. Mais avant
et après la saison des pluies, le pays est très malsain. Pendant ces
quelques mois, de mauvaises fièvres et la dyssenterie font beaucoup de
ravages.

Kassala était autrefois une ville très-prospère, le centre de tout le
commerce de cette immense étendue de pays compris entre Massowah et
Suakin jusqu'au Nil, et de la Nubie à l'Abyssinie. Mais à l'époque
de notre passage, elle semblait déserte, couverte de ruines et d'une
abondante végétation, et dépourvue des choses les plus nécessaires
à la vie. Elle n'était plus que l'ombre d'elle-même, fréquentée
seulement par quelques fidèles citoyens, semblables à des spectres
et déjà atteints de la peste. Kassala avait eu à supporter l'épreuve
d'une révolte des troupes nubiennes. Les fièvres pernicieuses, la
terrible dyssenterie et le choléra avaient décimé également les
rebelles et les royalistes; la guerre et la maladie s'étaient donné
la main pour transformer cet oasis du Soudan en un désert pénible
à contempler. La révolte des troupes avait éclaté en juillet.
Les troupes n'avaient point touché de paye depuis deux ans, et
lorsqu'elles réclamèrent cet arriéré, elles essuyèrent un refus
catégorique. Dans ces conditions, il n'est pas étonnant que les
soldats aient été prompts à écouter les paroles trompeuses et les
extravagantes promesses qui leur étaient faites par un de leurs chefs
subalternes, nommé Denda, et descendant des premiers rois de Nubie.
Ils mûrirent leur complot en grand secret, et chacun fut terrifié un
beau matin d'apprendre que les soldats noirs venaient de se déclarer
en révolte ouverte, avaient massacré leurs officiers, et ne trouvant
plus aucune contrainte, se laissaient aller à leur inclination
naturelle qui est le carnage et le pillage. Quelques Egyptiens
réguliers, par bonheur, avaient pris possession de l'arsenal, et
tinrent tête à ces sauvages furieux jusqu'à ce que des troupes
arrivassent de Kédaref et de Khartoum. Les Européens et les Egyptiens
défendirent courageusement la partie de la ville qu'ils habitaient.
Ils élevèrent des murailles et de petites défenses de terre entre eux
et les révoltés, et continuellement en alerte, à cause de leur petit
nombre, ils repoussèrent avec bravoure les assauts de leurs ennemis
pour défendre leurs vies et leurs propriétés. Les troupes égyptiennes
arrivèrent de tous côtés et secoururent la ville assiégée. Plus de
mille révoltés furent tués près des portes de la ville; un autre
millier environ furent pris et exécutés, et ceux qui espéraient
échapper à la vengeance de l'impitoyable pacha, en fuyant dans le
désert, furent traqués comme des bêtes fauves par les Bédouins
rôdeurs. Bien que l'ordre fût rétabli à notre passage, cependant il ne
fut pas facile d'obtenir des chameaux. Il fallut tout le pouvoir et
toute la force de persuasion des autorités pour décider les Arabes
Shukrie à nous laisser entrer dans la ville et à nous accompagner à
Kédaref.

C'est à Kassala que nous apprîmes la triste fin de l'entreprise du
comte de Bisson. Il paraît que le comte de Bisson, jadis officier
de l'armée napolitaine, avait épousé dans un âge avancé une riche
héritière, belle et accomplie en toutes choses et fille d'un armateur.
C'était un mariage de convenance: un titre échangé contre la richesse
et la beauté. Dans l'automne de 1864, M. de Bisson arriva à Kassala,
accompagné d'une cinquantaine d'aventuriers, le rebut de toutes les
nations, qui s'étaient enrôlés sous l'étendard de l'ambition du comte
avec cette promesse que la richesse et le pouvoir seraient avant peu
leur partage. La pensée de M. de Bisson était de jouer le rôle d'un
second Moïse; il ne voulait pas seulement coloniser, mais aussi
convertir. Il ne doutait pas que le sauvage Bédouin des plaines du
Barka, non-seulement le reconnût pour son chef, mais il était persuadé
que cet être errant, abandonnant ses fausses croyances, tomberait
prosterné devant l'autel qu'il voulait ériger dans le désert. Environ
cent villes arabes se laissèrent persuader de se joindre au parti
européen, ramassis de gens bons à rien et de vagabonds qui s'étaient
parés d'un uniforme militaire, qui avaient adopté le _rifle_, le
pistolet et l'épée, qui portaient avec eux leurs provisions, qui
étaient ponctuels dans leur service et toujours prêts à faire leurs
salamalecks, mais rebelles à toute discipline et à toutes les notions
de civilisation que le comte et ses officiers s'efforçaient de leur
inculquer.

Leur départ de Kassala pour le pays découlant de lait et de miel, fut
tout à fait théâtral; en tête, à cheval sur un chameau, un galant
capitaine (il avait donné sa démission du service autrichien) jouait
sur un cor de chasse une fanfare de départ; derrière lui le second
commandant, monté sur un fougueux coursier et suivi par une portion
des forces européennes, qui, avec une attitude militaire et marchant
en rangs serrés, s'en allaient comme des hommes qui ont pour esclave
la victoire. Derrière eux venait le comte lui-même, dans un uniforme
éclatant de général, la poitrine couverte de décorations que les
souverains avaient été fiers de décerner à un si noble coeur; près de
lui, sa superbe femme cavalcadait gracieusement, admirant son mari
coiffé du pittoresque képi et vêtu de l'uniforme rouge des zouaves
français; Après eux, fermant la marche, la masse des Arabes, le
pillage écrit dans leurs brillants yeux noirs, marchait d'un pas
tranquille et facile aussi régulièrement que l'on pouvait s'y attendre
d'hommes qui détestaient l'ordre et avaient été dressés en si peu de
temps. Ai-je besoin de dire que l'expédition manqua complètement? Les
Arabes de la plaine refusèrent de reconnaître un autre roi et pontife
dans la personne du comte. Ils furent même assez méchants pour engager
ceux de leurs frères qui avaient accepté de le servir, à retourner à
leurs premières occupations, et _oublièrent de laisser_ derrière
eux leurs armes, leurs vêtements, etc., etc., qui leur avaient été
distribués lorsqu'ils s'étaient engagés an service du comte.

Le retour à Kassala fut plus modeste. Les _fiers conquérants_
n'avaient plus de cor de chasse; les brillants uniformes s'étaient
salis en route et les vêtements avaient été raccommodés; le général
lui-même avait adopté le costume civil; la dame seule était toujours
gaie, souriante et pleine de beauté comme auparavant; mais aucun Arabe
à l'accoutrement fastueux ne fermait le cortège, épuisé et mourant de
faim. M. de Bisson avait échoué. Pourquoi? Parce que le gouvernement
égyptien n'avait fourni aucun des secours qu'il avait promis de
fournir, mais an contraire, avait arrêté les approvisionnements que
le comte se croyait en droit de recevoir. Une demande de je ne sais
combien de millions fut faite alors au gouvernement. Un envoyé fut
dépêché à cet effet; mais à ce qu'il parait la demande ne fut pas
prise au sérieux, et les prétentions du comte furent déclarées
absurdes et déraisonnables. Bientôt après le comte et sa femme
retournèrent à Nice, laissant à Kassala les débris de l'armée
européenne, qui consistaient en quelques hommes que n'avait pas
emportés la fièvre ou toute autre maladie pernicieuse.

Pendant la révolte des troupes nubiennes, le peu de ces soldats qui
n'étaient pas à l'hôpital ou sur la route de Kartoum ou de Massowah,
se battirent bien; même deux d'entre eux payèrent de leur vie leur
vaillante conduite dans une sortie; ils gagnèrent ainsi par leur
bravoure dans ces temps difficiles, le respect qu'ils avaient perdu
pendant de longs jours d'inaction.

M. de Bisson s'était montré très-ingénieux à répandre le plus de faux
rapports possible sur la condition des captifs retenus par Théodoros;
et même jusqu'au moment où l'armée fut en marche pour leur délivrance,
des comptes rendus _très-exacts_ parurent sur le relâchement des
Anglais par Théodoros. Une autre fois un rapport menteur fut répandu,
prétendant qu'il avait été livré dans le Tigré, entre Théodoros et un
puissant ennemi, une bataille qu'on disait avoir duré trois jours sans
aucune apparence de succès d'aucun côté; que Théodoros, ayant aperçu
dans le camp ennemi quelques Européens, avait aussitôt envoyé l'ordre
de notre exécution immédiate; enfin, que le porteur de la sentence
s'étant rendu auprès de l'impératrice, qui résidait alors à Gondar,
l'agent de M. de Bisson avait usé de son influence pour arrêter
l'exécution. Tout absurdes et ridicules que fussent ces rapports, ils
n'en produisaient pas moins une grande angoisse momentanée sur les
parents et les amis des captifs.

Pendant cinq jours que nous passâmes à Kassala, je suis heureux de
pouvoir dire que j'ai pu soulager plusieurs malades, parmi lesquels
notre hôte lui-même, et un de ses convives, jeune officier égyptien
bien élevé, qui fut conduit aux portes du tombeau par une violente
attaque de dyssenterie. Un colonel nubien nous fit appeler un matin;
il nous engagea fortement à nous arrêter avant qu'il ne fût trop tard.
Il connaissait la façon d'agir de Théodoros, et il nous assura que
nous ne rencontrerions qu'imposture et trahison auprès de lui. Nous
lui apprîmes alors que nous avions un mandat officiel et que nous
étions obligés d'obéir; il n'ajouta plus rien mais il nous dit adieu
d'une voix pleine de tristesse.


Notes:

[13] La distance de Massowah à Aïn est environ de 44 milles.

[14] D'Aïn à Mahaber on compte environ 30 milles.

[15] La distance de Mahaber à Adarté, sur la frontière du Barka, est
environ de 50 milles, et d'Adarté à Kassala environ 130 milles.

[16] Tjab, latitude de 17° 10', longitude 37° 15'.

[17] L'Anseba, à l'endroit ou nous le traversumes, est à environ 4,000
pieds au-dessus du niveau de la mer, et Haboob à environ 4,500 pieds.

[18] Dieu est miséricordieux.



VI


Départ de Kassula.--Le Sheik-Abu-Sin.--Rumeurs de la défaite
de Théodoros par Tisso-Gobazé.--Arrivée à Metemma.--Marché
hebdomadaire.--Manoeuvres militaires des Takruries.--Leur
émigration dans l'Abyssinie.--Arrivée de lettres de Théodoros.

Dans l'après-midi du 10 novembre nous partîmes pour Kédaref. Notre
route en ce moment avait une direction plus méridionale. Le 13,
nous traversâmes l'Atbara, tributaire du Nil, apportant au Père des
fleuves, les eaux de l'Abyssinie septentrionale. Le 17, nous entrâmes
dans Sheik-Abu-Sin, capitale de la province de Kédaref.[19] Nos
chameliers appartenaient à la tribu des Shukrie-Arabes, tribu
semi-pastorale, semi-agricole, et qui réside principalement dans le
voisinage et le long des rives de l'Atbara, ou bien va errer sur
l'immense plaine située entre cette rivière et le Nil. Les Shukrie
sont plus abâtardis que les Beni-Amer, parce qu'ils se sont davantage
mêlés aux Nubiens ainsi qu'aux peuplades qui demeurent dans ces
régions. Ils parlent un mauvais arabe. Quelques-uns ont gardé tous
les traits et toutes les apparences générales de la race originelle,
tandis que d'autres sont considérés comme des mulâtres et que même
quelques-uns se distinguent difficilement des Nubiens ou Takruries.

De Kassala à Kédaref, nous traversâmes une plaine interminable,
couverte d'une herbe haute, parsemée de bouquets de mimosas, trop
chétifs pour offrir les délices d'une ombre protectrice pendant
l'accablante chaleur de midi. De tous côtés à l'horizon on aperçoit
des sommets isolés: le Djebel-Kassala à quelques milles an sud de la
capitale du Takka; vers l'orient, le Ela-Hugel et le Ubo-Gamel furent
en vue pendant plusieurs jours; tandis que vers l'ouest, perdus
presque dans la brume de l'horizon, apparaissaient successivement les
contours du Derked et du Kossanot.

La vallée de l'Atbara avec sa végétation luxuriante, habitée par
toutes les variétés de l'espèce emplumée, visitée par les puissants
quadrupèdes altérés des prairies, présentait un spectacle si grand
dans sa sauvage beauté, que nous nous arrachâmes difficilement à ses
bosquets ombrageux: Si notre devise n'avait pas été: «En avant!» nous
eussions, bravant la fièvre, passé quelques jours dans ces régions
vertes et odoriférantes.

Sheik-Abu-Sin est un grand village; les maisons y sont en bois, bâties
en rotonde et couvertes de paille. Une petite hutte appartenant à la
société Paniotti, notre hôte de Kassala, fut mise à notre disposition.
A peine arrivés, nous reçûmes la visite d'un marchand grec qui vint me
consulter pour une roideur à la jointure du bras et de l'avant-bras,
causée par la blessure d'un coup de fusil. Il paraît que quelques
années auparavant, tandis qu'il était à cheval sur un chameau pendant
une partie de chasse à l'éléphant, son fusil chargé d'une demi-once de
poudre, partit de lui-même, il n'a jamais su comment. Tous les os de
l'avant-bras avaient été broyés; la cicatrice de cette affreuse plaie
montrait les souffrances qu'il avait supportées, et c'était pour moi
en vérité un prodige que, résidant comme il faisait dans un climat
chaud et malsain, privé de soins médicaux, non-seulement il n'eût pas
succombé aux suites de la blessure, mais encore qu'il eût sauvé le
membre. Je considérais la guérison comme très-extraordinaire et, comme
d'ailleurs il n'y avait rien à faire, je lui conseillai de laisser son
bras tranquille.

Le gouverneur vint aussi nous voir et nous lui rendîmes sa politesse.
Tandis que nous savourions notre café avec lui et d'autres _grandeurs_
du pays, on nous annonça que Tisso-Gobazé, l'un des rebelles, avait
battu Théodoros, et l'avait fait prisonnier. Le gouverneur nous dit
qu'il croyait la nouvelle fausse, mais il nous engageait à nous en
informer en arrivant à Metemma; si la nouvelle n'était pas vraie, de
retourner sur nos pas, mais _quoi qu'il en fût_, de ne pas entrer en
Abyssinie si Théodoros en était encore le maître. Il nous cita alors
plusieurs exemples de la fourberie et de la cruauté de Théodoros;
malheureusement nous ne tînmes pas compte de ses paroles, parce que
nous savions qu'une vieille animosité existait entre les chrétiens
de l'Abyssinie et leurs voisins les Musulmans des plaines. A Metemma
cette rumeur ne s'était pas encore répandue; toutefois nous n'avions
pas le choix et nous n'eûmes pas la pensée un seul instant de
rebrousser chemin, mais bien au contraire d'accomplir notre mission
quels qu'en fussent les périls.

A Kédaref, nous fûmes assez heureux pour tomber sur un jour de marché,
et, par conséquent, avoir toutes les facilités pour échanger nos
chameaux. Le même soir, nous étions de nouveau en route, nous
dirigeant toujours vers le sud; mais, cette fois, décrivant un angle
avec notre première direction et marchant juste vers le soleil levant.

Entre Sabderat et Kassala, et entre cette dernière ville et le Gash,
nous avions d'abord aperçu quelque culture; mais ce n'était rien en
comparaison de l'étendue immense de champs cultivés commençant depuis
notre départ de Sheik-Abu-Sin, et s'étendant sans interruption à
travers les provinces de Kédaref et de Galabat. Des villages se
montraient, dans toutes les directions, couronnant chaque hauteur.
A mesure que nous avancions, ces éminences croissaient en élévation
jusqu'à ce qu'elles devenaient des collines, des montagnes et
finissaient par se joindre à la grande chaîne à laquelle appartenaient
les pics élevés de l'Abyssinie, qui, au bout de quelques jours, se
montrèrent à nous.

Nous arrivâmes à Metemma dans l'après-midi du 21 novembre. En
I'absence du cheik Jumma, l'homme important de ce pays, nous fûmes
reçus par son _alter ego_, qui mit une des résidences impériales
(une misérable grange) à la disposition des _«grands hommes de
l'Angleterre.»_ Si nous déduisons le septième jour pendant lequel nous
dûmes nous arrêter à cause de la difficulté que nous eûmes à obtenir
des chameaux, nous fîmes notre voyage entre Massowah et Metemma
(environ 440 milles de distance) dans trente jours. Notre voyage fut
extrêmement triste et fatigant. A part quelques agréables régions,
telle que celle d'Aïn à Haboob, les vallées de l'Anseba et d'Atbara,
et le pays qui s'étend de Kédaref à Galabat, nous ne traversâmes que
des savanes sans fin; nous ne rencontrâmes pas un être humain, pas une
hutte, seulement, de temps à autre, quelques antilopes, des traces
d'éléphants, etc., et nous n'entendîmes aucun bruit, si ce n'est le
rugissement des bêtes sauvages. Deux fois notre caravane fut attaquée
par des lions; malheureusement nous ne les vîmes pas, parce que
dans ces deux occasions nous étions couchés; mais chaque nuit, nous
entendions leurs redoutables rugissements, retentissant comme un
tonnerre éloigné dans les nuits calmes de ces silencieuses prairies.

La chaleur du jour était parfois réellement accablante. Afin de
laisser reposer nos chameaux de temps en temps, nous roulions nos
tentes de très-bonne heure; mais quelquefois nous restions des heures
à attendre le bon plaisir de nos chameliers, à I'ombre étroite d'un
mimosa, nous efforçant vainement de trouver, sous son feuillage
rabougri, un abri contre les rayons brûlants du soleil. Nuit après
nuit, que ce fût à la clarté de la lune ou à la simple clarté des
étoiles, nous allions toujours: la tâche était devant nous, et
notre devoir nous imposait d'atteindre au plus tôt ce pays où nos
compatriotes languissaient dans les chaînes. Déjà en selle entre trois
et quatre heures de l'après-midi, nous avions souvent forcé nos mules
harassées à marcher, jusqu'à ce que l'étoile du matin eût disparu
devant les premiers rayons du jour. Plusieurs fois nous n'avons eu à
boire que le liquide chaud et sale que nous portions dans nos outres
de cuir; et presque toujours cette eau tiède et dégoûtante était si
rare et si précieuse, que nous ne pouvions en distraire une goutte
pour calmer notre peau brûlée ou rafraîchir notre système épuisé par
une ablution à propos.

Malgré les privations, les inconvénients, les refus et les dangers de
toute espèce que l'on rencontre dans un voyage à travers le Soudan, à
cette époque de l'année si malsaine, à force de soins et d'attentions
nous arrivâmes à Metemma, sans avoir eu une seule mort à déplorer.
Plusieurs de nos compagnons et de nos serviteurs indigènes, même
M. Rassam, eurent à souffrir plus ou moins de la fièvre. Ils se
rétablirent tous insensiblement, et quelques semaines après notre
départ pour l'Abyssinie, la majeure partie était en meilleure santé
que lorsque nous avions quitté les côtes chaudes et étouffantes de la
mer Rouge.

Metemma, capitale du Galabat, province située sur la frontière
occidentale de l'Abyssinie, est bâtie dans une grande vallée, à
environ quatre milles d'Atbara. Un petit ruisseau serpente aux pieds
du village, et sépare le Galabat de l'Abyssinie. Sur le bord qui
touche à l'Abyssinie, se trouve un petit village, habité par quelques
négociants abyssiniens qui y résident pendant les mois d'hiver, époque
d'un grand commerce avec l'intérieur du pays. Les huttes arrondies et
coniques sont encore ici les seules habitations de toutes les classes;
la dimension et certains soins apportés dans la construction, sont
les seules différences qui existent entre les demeures des riches et
celles de leurs voisins les plus pauvres. Les palais du cheik Jumma
sont inférieurs à plusieurs des huttes de ses sujets, probablement
afin de dissiper le préjugé accrédité de sa richesse et des trésors
incalculables qu'il a enfouis dans le sol. Les huttes mises à notre
disposition, ainsi que je l'ai déjà dit, étaient sa propriété; elles
étaient situées sur l'une des petites collines faisant face à la
ville; le cheik y demeure pendant la saison des pluies; elles sont, en
effet, un peu moins malsaines que le terrain marécageux des bas-fonds.

Bien que suivant la croyance du prophète de Médine, la capitale du
Galabat ne peut se vanter de posséder une seule mosquée.

Les habitants du Galabat sont Takruries, la race nègre du Darfour. Ils
sont au nombre d'environ 10,000; 2,000 environ habitent la capitale,
le reste est disséminé dans les divers villages situés ça et là au
milieu des champs cultivés et des vastes prairies. La province tout
entière est parfaitement apte à la culture. De petites collines
arrondies, séparées par des vallées inclinées et arrosées par de frais
ruisseaux, donnent un aspect agréable à la contrée; et si ce n'était
que le pays est extrêmement malsain, on pourrait comprendre la
préférence des pèlerins du Darfour; quoique ce ne soit pas un
compliment fait à leur pays natal. Les pieux Musulmans du Darfour,
dans leur pèlerinage à La Mecque, remarquèrent en passant cette
province si favorisée, et ils s'imaginèrent que c'était là, moins
les houris, une partie du paradis de Mahomet. Quelques pèlerins s'y
établirent d'abord, et Metemma fut bâtie; d'autres suivirent leur
exemple et, quoique appartenant à une race indolente et paresseuse,
ils formèrent bientôt, va l'extrême fertilité du sol, une colonie
prospère.

Une fois établis, ils reconnurent le sultan, lui payèrent un tribut et
furent gouvernés par un de ses officiers. Mais la colonie du Galabat
s'aperçut bientôt que les Egyptiens et les Abyssiniens étaient bien
plus à craindre que leur souverain éloigné, qui ne pouvait même les
protéger contre les injures de ces peuples: alors, tranquillement, ils
tuèrent le vice-roi du Darfour et élurent un cheik choisi parmi eux.
Le nouveau gouverneur fit alors ses conditions aux Egyptiens et aux
Abyssiniens, et leur offrit un tribut annuel à tous les deux.

Cette sage, mais servile politique, amena les meilleurs résultats: la
colonie s'accrut et prospéra, le commerce fleurit, les Abyssiniens
et les Egyptiens vinrent en foule à leurs marchés bien fournis, et,
chaque foire apporta son tribut de plusieurs milliers de dollars à ces
nègres rusés et nouvellement enrichis.

Du mois de novembre au mois de mai, tous les lundis et les mardis,
le marché est tenu sur une grande place au centre du village. Les
Abyssiniens y amènent des chevaux, des mules, du bétail et y apportent
du miel; le marchand égyptien déploie dans sa cahute des toiles de
l'Inde, des chemises, de la quincaillerie et de magnifiques estampes.
Les Arabes et les Takruries arrivent avec des chameaux chargés de
coton et de grains. La place du marché offre alors un spectacle animé.
De partout on se presse; les chevaux sont examinés par des jockeys
demi-nus qui, du fouet et du talon, forcent à une allure furieuse
leurs chétifs animaux, sans aucun souci des membres et de la vie des
spectateurs qui s'aventurent trop près.

Ici, le coton est chargé sur des corbeilles, et prendra bientôt sa
route pour Tschelga et Gondar; là, passent de grosses jeunes filles
nubiennes, parfumées à l'huile de castor rancie, qui découle de leurs
têtes laineuses sur leurs cous et sur leurs épaules, et dont la
conséquence est de faire faire la grimace à une quantité de Français.
Elles tiennent, à leurs mains, le mouchoir rouge ou jaune, objet de
leurs longs désirs et de leurs rêves. La scène entière est animée;
la gaieté y domine, et quoique le bruit soit assourdissant, que les
marchés soient interminables et que chacun soit armé d'une lance ou
d'une massue, cependant tout se passe toujours pacifiquement; aucun
sang n'est jamais répandu, si ce n'est celui de quelque vache tuée
pour les nombreux visiteurs des montagnes, qui vont savourer leurs
tranches de viande crue à l'ombre rafraîchissante des saules de la
rivière.

Le vendredi, la scène change complètement. Ce jour-là, la colonie tout
entière est saisie d'une ardeur martiale. N'ayant pas de mosquée,
les Takruries consacrent leur saint jour par des cérémonies plus
en rapport avec leurs goûts; ils affluent sur la place du marché
transformée, à cet effet, en terrain de parade, quelques-uns s'y
amusant, le plus grand nombre admirent. Quelques Takruries, ayant
servi dans l'armée égyptienne pendant un certain temps, s'en sont
retournés dans leur pays natal, pleins d'estime pour la discipline
militaire, et convaincus de la supériorité des mousquets sur les
lances et les bâtons. Ils out persuadé à leurs concitoyens de former
un régiment sur le modèle égyptien. De vieux mousquets ont été
achetés, et le cheik Jumma a eu la gloire de créer pendant son règne
le premier régiment ou plutôt le _Jumma_ lui-même.

Je crois qu'il est impossible de voir rien de plus amusant. Environ
une centaine de nègres grimaçants, à la tête laineuse et au nez
aplati, marchaient autour d'une espèce de champ de Mars, en défilé
indien, c'est-à-dire sans ordre, environ dix minutes. Puis ils se
formèrent en ligne; mais ils n'étaient pas encore bien familiarisés
avec les paroles de commandement: Demi-tour à droite, demi-tour à
gauche. N'importe, la foule admirait toujours, et sur chaque figure se
déployait une rangée de dents allant d'une oreille à l'autre. Aussi
le chef aux yeux jaunes pensait-il qu'avec de telles troupes, rien
n'était impossible. On n'eut pas plus tôt crié: _«En place, repos!»_
que les spectateurs s'élancèrent pour admirer de plus près et
féliciter les futurs héros de Metemma.

Le cheik Jumma est un vilain spécimen d'une vilaine race; il avait
alors environ soixante ans, long et mince, avec un visage ridé
très-noir, portant quelques taches grises au menton et porteur d'un
nez si aplati, qu'on se demandait parfois si réellement il en avait
un. Presque toujours il est ivre. Il passe une bonne partie de l'année
à porter le tribut de son peuple au lion abyssinien ou à son autre
maître, le pacha de Kartoum. Peu de jours après notre arrivée à
Metemma, il arriva lui-même d'Abyssinie et nous fit une visite de
politesse, accompagné d'une suite de serviteurs bigarrés et hurlants.
Nous lui rendîmes sa politesse; mais il sortait du bain, et il fut
très-malhonnête, pour ne pas dire grossier.

Pendant notre séjour, nous assistâmes à la grande fête annuelle de
la réélection du cheik. De grand matin, une bande de Takruries
débouchèrent de toutes les directions, armés de bâtons ou de lances,
quelques-uns sur des montures, la plupart à pied, tous criant et
hurlant (ils appellent cela chanter, je crois) tellement fort, que,
même avant d'avoir aperçu la poussière soulevée par une nouvelle bande
d'arrivants, les oreilles étaient assourdies parleurs clameurs. Chaque
guerrier takrurie, c'est-à-dire tous ceux qui peuvent hurler et porter
un gourdin ou une lance, a le droit de voter, et il paye ce privilège
un dollar. Le droit de voter est acquis dès l'instant où l'on compte
l'argent, et c'est l'argent qui décide du sort du gouverneur. Le cheik
réélu (car, à la fête à laquelle nous assistâmes, l'ancien cheik fut
réélu) avait tué des vaches, fait distribuer des pains de jowaree, et
surtout il avait donné d'immenses jarres de merissa (espèce de bière
aigre généralement estimée). Ce fut ainsi qu'il fêta pendant deux
jours le corps entier des électeurs. Il serait difficile de dire
lequel y est du sien, de l'électeur ou du cheik. Il va sans dire que
chaque Takrurie mange et boit la valeur entière de son dollar. Il est
satisfait d'avoir payé ... et ne désire qu'une chose: en avoir pour
son argent. La subornation y est inconnue. Les tambours, seul emblème
de la royauté, sont silencieux pendant trois jours (tout le temps que
dure l'interrègne); mais les vaches ne sont pas plutôt abattues et le
merissa versé à la ronde par des jeunes filles au teint d'ébène ou par
les belles esclaves gallas, que leur chant monotone se fait encore
entendre, jusqu'à ce qu'il dégénère en un concert hurlant de deux
mille nègres complétement ivres.

Le matin suivant, l'assemblée entière se trouva réunie, _par ordre
supérieur_, sur un terrain situé aux environs de la ville. Les
guerriers, disposés en croissant, virent alors arriver le cheik Jumma,
qui les harangua en ces mots: «Nous sommes un peuple fort et puissant,
qui n'a pas son égal dans la cavalerie et dans l'usage de la massue et
de la lance.» De plus, il ajouta qu'ils avaient accru leur puissance
par l'adoption des armes à feu, la force réelle des Turcs. Il était
parfaitement convaincu que la seule vue de ses hommes armés, jetterait
la terreur parmi les tribus voisines. Il finit en proposant une
_razia_ en Abyssinie et dit: «Nous prendrons les vaches, les esclaves,
les chevaux et les mules, et en même temps nous réjouirons le coeur
de notre maître, le grand Théodoros, en pillant son ennemi,
Tisso-Gobazé!» Un sauvage feu de joie et un rugissement terrible de
la foule excitée apprirent au vieux cheik que sa proposition était
acceptée. Ces bandes partirent l'après-midi de ce même jour pour leur
expédition, et ils durent surprendre quelque paisible province,
car ils retournèrent au bout de peu de jours, chassant devant eux
plusieurs centaines de têtes de bétail.

Metemma, du mois de mai au mois de novembre, est très-malsain. Les
maladies principales sont la fièvre continue ou intermittente, la
diarrhée et la dyssenterie. Les Takruries sont une race dure, qui
résiste bien à l'influence nuisible du climat, mais non pas les
Abyssiniens ni les blancs. Les premiers seraient sûrs de mourir dès
les premiers mois qu'ils passeraient dans ces régions basses et
infectées; les seconds probablement verraient leur santé ébranlée
considérablement, mais résisteraient une ou deux saisons. Pendant
notre séjour, j'ai été plusieurs fois appelé comme médecin. C'étaient,
pour la plupart des cas, des affections de la rate, qui furent
généralement soulagées par des applications de teinture d'iode et par
l'administration interne de petites doses de quinine et d'iodure de
potassium. Les diarrhées chroniques cédaient promptement à quelques
doses d'huile de castor, accompagnée d'opium et d'acide tannique. Les
dyssenteries aiguës et chroniques, je les traitais par l'ipécacuanha,
accompagné d'astringents. L'un de mes malades fut le fils et
l'héritier du cheik: il souffrait depuis deux ans d'une dyssenterie
chronique; et bien que par mes soins il eût entièrement recouvré la
santé, cependant son ingrat de père ne pensa jamais à moi pendant
tous mes malheurs. Quelques ophthalmies, des maladies de la peau, des
tumeurs glanduleuses, peuvent être rangées aussi parmi les maladies
régnantes.

Les Takruries n'ont aucune connaissance de la médecine: les charmes
sont, dans ce pays, le grand remède, comme dans tout le Soudan. Ils
cherchent toujours à se garder des mauvais coups d'oeil et à se
préserver des mauvais esprits et des génies; c'est pour cette raison
que tous les individus, voire même les bêtes, mules, chevaux, bétail
de toute espèce sont couverts d'amulettes de toutes formes et de toute
grandeur.

Le lendemain de notre arrivée à Metemma, nous envoyâmes deux messagers
porteurs d'une lettre à l'empereur Théodoros, pour l'informer que nous
venions d'arriver à Metemma, le lieu qu'il nous avait désigné, et que
nous n'attendions que son bon plaisir pour nous présenter devant lui.
Nous craignions que ce mobile despote n'eût changé d'intention, et
qu'il ne nous laissât un temps illimité dans ce pays malsain du
Galabat. Un mois s'était à peine écoulé, et nous commencions à nous
désespérer, lorsqu'à notre grande joie, le 25 décembre 1865, les
envoyés que nous avions expédiés à notre arrivée, ainsi que ceux que
nous avions fait partir de Massowah au moment de nous mettre en route,
revinrent nous apportant une lettre de Sa Majesté, polie et pleine
de courtoisie. Il était aussi enjoint, par le même message, au cheik
Jumma, de nous bien traiter et de nous fournir des chameaux jusqu'à
Wochnee. Dans ce village, nous devions rencontrer une escorte
accompagnée de quelques officiers de Théodoros, qui devaient se
charger des arrangements à prendre pour transporter nos bagages au
camp impérial.



VII


Entrée en Abyssinie.--Altercation entre les Takruries et les
Abyssiniens à Wochnee.--Notre escorte et les porteurs.--Application
de la médecine.--Première réception de Sa Majesté.--Traduction de la
lettre de la reine Victoria et présents offerts.--Nous accompagnons Sa
Majesté à travers Metcha.--Sa conversation en route.

Fatigués de Metemma, et soupirant après le moment où nous franchirions
celte haute chaîne qui avait été un si formidable rempart à nos
espérances et à nos souhaits, ce fut avec une vive joie que nous fîmes
nos préparatifs de départ, qui cependant fut retardé de quelques
jours, à cause des chameaux. Le cheik Jumma, probablement, fier de sa
dernière réélection, semblait prendre très-froidement les ordres qu'il
avait reçus, et si nous n'eussions pas été plus pressés de pénétrer
dans l'antre du tigre qu'il ne l'était lui de condescendre à ses
désirs, nous fussions restés probablement bien des jours encore à la
cour du cheik nègre. A force de demandes polies, de promesses, de
menaces, le nombre de chameaux demandés nous fut à la fin fourni,
et dans l'après-midi du 28 décembre 1865, nous passâmes le Rubicon
éthiopien et fîmes halte pour la première fois sur la terre
d'Ethiopie. Dans la matinée du 30, nous arrivâmes à Wochnee et nous
plantâmes nos tentes sous quelques sycomores à peu de distance du
village. Ainsi, notre première station en Abyssinie se fît au milieu
de bois de mimosas, d'acacias et d'arbres d'encens; le terrain ondulé,
s'élevait comme les vagues de la mer après un orage, tout couvert
d'une verte pelouse. A mesure que nous avancions, le sol devenait plus
irrégulier et plus accidenté, et nous dûmes traverser plusieurs ravins
au fond desquels couraient de petits ruisseaux d'une eau cristalline.
Petit à petit, les collines arrondies devinrent plus abruptes et plus
escarpées, l'herbe de haute et verte qu'elle était devint courte et
sèche; les sycomores, les cèdres et les grands arbres pour charpente
commencèrent a se montrer. A mesure que nous approchions de Wochnee,
notre route se transformait en une succession de montées et de
descentes, de plus en plus rapides et fatigantes, tantôt dégringolant
dans de profonds ravins, tantôt grimpant les côtes les plus
perpendiculaires de la première chaîne de montagnes de l'Abyssinie.

A Wochnee, personne ne vint nous souhaiter la bienvenue. Les
chameliers, ayant déchargé leurs chameaux, allaient partir, lorsque
arriva un des serviteurs des officiers envoyés par Sa Majesté pour
nous recevoir. Il nous présenta les salutations de son maître, qui
n'avait pu se présenter à nous étant occupé à chercher les porteurs de
nos bagages; il nous engagea en même temps à garder nos chameaux pour
la station suivante, parce que nous ne pouvions en obtenir dans cette
contrée.

Une altercation eut lieu alors entre le gouverneur de Wochnee et les
chameliers. Ceux-ci refusèrent d'aller plus loin et après qu'ils se
furent consultés, chacun d'eux prit son chameau et partit. Mais le
gouverneur et le serviteur de l'officier, s'étant entendus, après que
les chameliers furent partis, allèrent au village voisin où se tenait
un marché et y raccolèrent un certain nombre de soldats et de paysans.
Puis, lorsque les chameliers traversèrent le village, à un signal
donné, la bande entière fondit sur eux et leur enleva leurs chameaux.
Je suis fâché de l'avouer à la honte des Arabes et des Takruries, ces
derniers, quoique bien armés, n'essayèrent même pas de résister, mais
au contraire s'enfuirent dans toutes les directions. Cependant, la
crainte de perdre leurs bêtes de somme fit que leurs possesseurs
revinrent par bandes de deux ou trois. Alors, il y eut de nouveaux
pourparlers, un pourboire d'un dollar chacun fut promis aux chameliers
ainsi qu'une vache à partager entre eux, moyennant quoi la paix et la
bonne harmonie furent rétablies. Une couple d'heures plus tard, nous
arrivions à Balwaha. Je compris alors les difficultés suscitées par
les chameliers; réellement la route était trop mauvaise pour des
chameaux: il fallait gravir deux montagnes élevées et très-escarpées
et traverser deux profonds ravins, tous couverts de bambous hauts et
compactes.

A Balwaha, nous campâmes dans un petit enclos naturel formé de
magnifiques arbres au feuillage épais. Trois jours après notre
arrivée, deux des officiers envoyés par Théodoros firent leur
apparition; mais ils n'amenaient aucune bête avec eux. Nous étions
arrivés malheureusement le dernier jour de la grande fête qui précède
la Noël et, nous dit le chef de l'escorte, nous devions prendre
patience jusqu'à ce que la fête fût passée.

Le 6 janvier, environ douze cents paysans furent réunis, mais la
confusion était si grande, que nous ne pûmes partir que le lendemain
et même ce jour-là nous ne fîmes qu'une très-courte étape d'environ
quatre milles. La plus grande partie de nos lourds bagages fut
laissée derrière, car cela aurait demandé un renfort de Tschelga plus
considérable pendant notre voyage. Le 9, nous fîmes une plus grande
étape et nous nous arrêtâmes pour passer la nuit sur un plateau situé
vis-à-vis le fort élevé de Zer-Amba.

Nous étions là tout à fait dans la montagne, et nous devions souvent
monter ou descendre des pentes escarpés, nous étonnant de la facilité
avec laquelle nos mules grimpaient sur ces flancs abruptes et
semblables à une muraille. Le 10, nous avions encore la même route
qui devenait de plus en plus mauvaise à mesure que nous avancions.
Et lorsque nous eûmes fait l'ascension du pic le plus escarpé qui
rejoignait le plateau abyssinien et que nous pûmes admirer la belle
vue qui s'étendait à nos pieds, nous nous réjouîmes de grand coeur
comme si nous avions atteint le pays de la promesse. Nous fîmes halte
à quelques milles du marché de la ville de Tschelga, à un endroit
appelé Wali-Dabba. Là, nous eûmes à échanger nos bêtes de somme et,
par conséquent, nous dûmes attendre plusieurs jours jusqu'à ce que
de nouvelles bêtes fussent arrivées ou que nous eussions fait un peu
d'ordre. Dès cet instant, mes tracasseries commencèrent.

A toute heure du jour, j'étais entouré d'une foule importune de tout
âge et de tout sexe, affligée de tous les maux dont notre chair a
hérité. Je n'avais plus ni retraite ni repos, si je quittais un
instant notre camp avec mon fusil, pour aller à la recherche de
quelque gibier; j'étais suivi d'une foule hurlante. Sur notre route,
à chaque halte de Wali-Dabba au camp de Théodoros dans le Damot, du
lever du soleil à son coucher, je n'entendais pas autre chose que le
cri incessant: «_Abiet, Abiet, medanite, medanite._»[20] Je faisais
tout ce que je pouvais; je recevais tous les jours pendant plusieurs
heures ceux qui avaient besoin de remèdes. Mais cela ne contentait pas
la majorité composée de syphilitiques, de lépreux, ou bien de ceux qui
souffraient d'éléphantiasis, d'épilepsie, de scrofules, ou bien encore
de malheureux qui avaient été mutilés par les cruels Gallas. Jour
après jour la foule des malades allait croissant; ceux qui n'avaient
pu être admis attendaient dans l'espoir qu'un autre jour la boite de
médecine surprenante du _hakeem_ s'ouvrirait pour eux. De nouveaux
malades s'ajoutaient chaque jour aux autres. Quelques guérisons de cas
ordinaires de maladies, que j'avais pu opérer, répandirent ma renommée
de tous côtés, elle arriva même jusqu'à mes compatriotes à Magdala.
Ils entendirent parler d'un _hakeem_ anglais, qui était arrivé et qui
pouvait rompre les os et les remettre en place immédiatement, de telle
sorte que les gens opérés se mettaient à marcher comme le paralytique
des saintes Ecritures. Cependant cela finit par devenir insupportable,
et je fus obligé de tenir ma tente fermée toute la journée; quand
je la laissais ouverte, j'étais entouré d'une foule curieuse. Les
officiers de l'escorte furent obligés de placer une garde tout autour
de ma tente, ne permettant d'approcher qu'à leurs parents ou à leurs
amis. Mais il arriva que la crainte qu'inspirait le despote était
moins grande que l'amour de la vie et de la santé; et ces cas étaient
innombrables.

Le 13 janvier, nous commençâmes notre voyage pour nous rendre au
camp de l'empereur; nous traversâmes successivement les provinces de
Tschelga, une partie du Dembea, le Dagossa, le Wandigé, l'Atchefur,
l'Agau-Medar et le Damot, laissant la mer de Tana à notre gauche. Les
trois premières provinces avaient encouru la colère de Théodoros,
quelques années auparavant; tous les villages avaient été brûlés, les
récoltes détruites, et la plupart des habitants étaient morts de
faim; ceux qui restèrent furent incorporés dans l'armée impériale.
Quelques-uns revenaient en ce moment à leurs habitations renversées,
après avoir entendu proclamer l'amnistie de l'empereur. Ce prince, au
bout de trois ans, s'était lassé, et avait permis à ceux qui erraient
dans les provinces éloignées, abandonnés et sans asile, de retourner
au pays de leurs pères. De tous côtés, au milieu des ruines de ces
villages autrefois en pleine prospérité, on voyait passer des paysans
presque nus et à demi affamés, devant de petites huttes sur les
cendres des habitations de leurs ancêtres, sur la terre qu'ils se
préparaient à cultiver de nouveau. Hélas! ils ne savaient pas que
cette même main impitoyable allait s'étendre de nouveau sur eux.
L'Atchefur avait aussi été ravagé à la même époque; mais leur _crime_
n'ayant pas été aussi grand, _le père de son peuple_ s'était contenté
de les dépouiller de leurs propriétés, sans faire appel à l'incendie
pour achever sa vengeance. Les villages de l'Atchefur sont grands et
bien bâtis; quelques-uns, tels que Limju, peuvent être rangés parmi
les petites villes; mais les gens ont une apparence pauvre et
misérable. Le peu de terrain en culture indique clairement qu'ils
s'attendent toujours, à quelque invasion, aussi ne travaillent-ils que
juste la portion du sol capable de fournir à leurs premiers besoins.

Le pays d'Agau-Medar fut toujours en faveur auprès de l'empereur: il
ne le ravagea jamais, ou, ce qui revient au même, il ne fit jamais un
_séjour amical prolongé_ dans cette région. Les riches et abondantes
moissons déjà prêtes pour la faucille, les nombreux troupeaux de
bétail paissant les prairies parsemées de fleurs, les villages vastes
et propres, le regard heureux des paysans montrent clairement ce que
l'Abyssinie pourrait devenir par le travail de ses propres enfants,
si leur riche et fertile sol n'était pas dévasté par des destructions
inutiles, et si les habitants eux-mêmes n'étaient pas réduits par la
guerre et l'effusion du sang, à périr de misère et de faim.

Le camp de Théodoros était alors dans le Damot; il avait déjà tant
brûlé, pillé et ravage à coeur joie qu'il n'y avait rien d'étonnant
à ce que de la province d'Agau jusqu'à son camp nous n'eussions pas
rencontré un être humain, à part notre escorte; pas une belle tête de
bétail; pas un hameau souriant: c'était un contraste saisissant avec
cet heureux Agau, que «saint Michel protège.»

Le 25 janvier fut notre dernière journée de voyage. Nous avions passé
la nuit précédente à une distance très-rapprochée du camp impérial.
La tente noire et blanche de Théodoros, plantée sur le sommet d'une
colline conique, se montrait dans toute sa fierté et contrastait avec
le reste du camp comme la clarté du soleil levant avec les ténèbres
des bas-fonds. Un murmure faible et éloigné, tel que celui qu'on
entend à l'approche d'une grande cité, arrivait jusqu'à nous, porté
par la douce brise du soir; et la fumée qui s'élevait autour de la
noire colline, couronnée par ces tentes silencieuses, devait nous
convaincre que nous nous trouvions non-seulement dans le voisinage du
despote africain, mais encore que nous étions déjà au milieu de ses
armées innombrables. A mesure que nous approchions, on nous expédiait
messager sur messager; nous dûmes nous arrêter plusieurs fois, puis
nous remettre en marche, puis nous arrêter de nouveau; enfin le chef
de l'escorte vint nous avertir qu'il était temps de nous habiller.
En conséquence, on éleva une petite tente, sous laquelle nous nous
abritâmes pour passer nos uniformes. Après quoi, nous nous remîmes à
monter; nous avions à peine parcouru une centaine de mètres, que tout
à coup, à un coude de la route, nous nous trouvâmes en face d'une de
ces scènes orientales qui rappela à notre mémoire les jours de Lobo et
de Bruce.

Une haute colline boisée, située juste en face de celle où se
déployait la tente impériale, était couverte jusqu'à son extrême
sommet par les fusiliers et les lanciers de Théodoros, tous en habits
de fête; ils étaient vêtus de chemises de soie aux riches couleurs,
tandis que le _lamb_[21] rouge, noir ou brun tombait de leurs épaules;
l'acier brillant de leurs lances miroitait à l'éclat du soleil en
son méridien qui lançait ses rayons à travers le noir feuillage des
cèdres. Dans la vallée, entre les deux collines, se tenait un corps de
cavalerie d'environ 10,000 hommes, formés sur deux rangs, au milieu
desquels nous avancions. A notre droite, vêtus de magnifiques
vêtements, portant des boucliers d'argent, montés sur des chevaux
ornés de brides richement plaquées, se tenaient le corps entier
des officiers de l'armée de Sa Majesté, les gens de sa maison, les
gouverneurs de province, de district, etc. Tous avaient d'élégantes
montures; la plupart étaient assis sur le fier animal à l'oeil de feu,
originaire des plateaux de l'Yedjow et des chaînes du Shoa. A notre
gauche était la cavalerie, plus sombre et aussi plus compacte que son
aristocratique vis-à-vis. Les chevaux, bien que moins gracieux dans
leur allure, étaient plus forts et bien proportionnes; et lorsque nous
vîmes leurs rangs bardés de fer, nous comprîmes de quelle terreur
devaient être saisis ces pauvres paysans dispersés, lorsque Théodoros,
à la tête de ses impitoyables compagnons si bien équipés et si bien
armés, apparaissait soudainement parmi leurs paisibles demeures. Avant
qu'on eût pu soupçonner sa présence, il était arrivé, avait tout
ravagé et était reparti.

Au centre opposé se tenait Ras-Engeddah, premier ministre, qui se
distinguait de tous par ses manières comme il faut et par la grande
simplicité de sa mise. Nu-tête, ceint du shama, en signe de respect,
il nous délivra le message impérial de bienvenue, qui fut traduit en
arabe par Samuel, demeuré près de lui, et dont les traits finement
découpés et le maintien intelligent, démontraient sa supériorité sur
les ignorants Abyssiniens. Les compliments finis, le ras et nous, nous
nous mîmes de nouveau en route, nous avançant toujours vers la tente
impériale, précédés des hauts fonctionnaires à cheval et suivis par
la cavalerie. Arrivés au pied de la colline, nous descendîmes de nos
montures, et l'on nous conduisit à une petite tente en flanelle rouge,
dressée pour notre réception sur la pente même de l'élévation.
Nous nous arrêtâmes là quelques instants pour partager une légère
collation. Au bout de trois heures, on vint nous annoncer que
l'empereur était prêt à nous recevoir. Nous montâmes la colline à
pied, escortés par Samuel et plusieurs officiers de la maison de
l'empereur. Aussitôt que nous atteignîmes le sommet du petit plateau,
un officier vint nous réitérer les salutations et les compliments de
Sa Majesté. Nous avancions lentement à travers de magnifiques tentes
en soie rouge et jaune, entre une double ligne de fusiliers, qui, à un
signal donné, nous saluèrent par une salve de coups de fusil pas mal
réussie, vu leur ignorance dans cette science.

Arrivés à l'entrée de sa tente, l'empereur nous fit demander encore
des nouvelles de notre santé. Ayant répondu avec tout le respect qui
lui était dû à son message poli, nous nous avançâmes jusqu'à son
trône, et lui remîmes en main la lettre de Sa Majesté la reine
d'Angleterre. L'empereur la reçut très-poliment et nous invita à nous
asseoir sur le splendide tapis qui couvrait le sol. Théodoros était
assis sur un alga, enveloppé jusqu'aux yeux par le shama, signe de
grandeur et de pouvoir en Abyssinie. A sa droite et à sa gauche se
tenaient quatre de ses principaux officiers, portant des vêtements de
soie riches et éclatants, et devant lui veillait un de ses affidés
intimes, tenant dans chaque main un pistolet double chargé. le roi se
plaignit des prisonniers européens, regrettant que, par leur conduite,
ils eussent rompu la première amitié qui existait entre les deux
nations. Il était heureux de nous voir, et il espérait que tout
s'arrangerait. Après quelques compliments échangés, et sous le
prétexte que nous étions fatigués, venant de si loin, il nous fut
permis de nous retirer.

La lettre de la reine d'Angleterre, que nous avions remise dans les
propres mains de Sa Majesté abyssinienne, était en anglais, et aucune
traduction n'y avait été ajoutée. Sa Majesté n'en avait pas rompu le
sceau devant nous, probablement à cause de ses premiers officiers, car
il n'aurait pas aimé qu'ils fussent témoins de son désappointement,
si la lettre n'était pas selon ses désirs. Dès que nous fûmes rentrés
dans nos tentes, la lettre nous fut renvoyée pour être traduite; mais
comme nous n'avions avec nous aucun Européen qui connût la langue du
pays, elle fut d'abord remise à M. Rassam, qui la traduisit en arabe
à Samuel, lequel la traduisit de cette langue en amharic. Il est à
regretter qu'aucun des Européens fixés dans la contrée et habitués
à parler cette langue ne nous ait accompagnés, pour interpréter ce
document important devant Sa Majesté, car je crois que non-seulement
la traduction n'en fut pas bien faite, mais encore qu'à certains
égards elle était incorrecte. Une phrase toute simple, par exemple,
fut rendue par une autre dont le sens eut une grande importance sur
le succès de la mission: elle exprimait de telles intentions, vu la
position de Théodoros, que j'ai toujours cru qu'elle avait été insérée
dans la traduction par les ordres de l'empereur. La lettre anglaise
s'exprimait ainsi: «Ainsi, nous ne doutons nullement que vous ne
receviez favorablement notre serviteur Rassam, et que vous ne donniez
un entier crédit à tout ce qu'il vous dira de notre part.» Cette
phrase avait été ainsi traduite: «Il fera pour vous tout ce que vous
exigerez;» ou par d'autres mots ayant le même sens. Sa Majesté fut
très-satisfaite de ce que ses serviteurs intimes faisaient dire à la
lettre de la reine, et il donna à entendre qu'avant peu de temps les
captifs seraient relâchés.

Le matin suivant, Théodoros nous envoya prendre. Il n'avait auprès
de lui que Ras-Engeddah. Il se tenait à l'entrée de sa tente,
gracieusement penché sur sa lance. Il nous invita a entrer dans sa
tente, et là, devant nous, il dicta à son secrétaire Samuel, en
présence de Ras-Engeddah et de notre interprète, une lettre à la
reine d'Angleterre, lettre humble, justificative, qu'il n'eut jamais
l'intention d'expédier.

Dans l'après-midi, nous eûmes l'honneur d'une autre entrevue à l'effet
de lui offrir les présents que nous lui avions apportés. Il nous
demanda aussitôt si les cadeaux lui étaient faits au nom de la reine
ou au nom de M. Rassam. Ayant appris que c'était au nom de la reine
qu'on les lui offrait, il les accepta, faisant remarquer toutefois que
ce n'était pas à cause de leur valeur, mais comme témoignage d'une
puissance amie qui renouait des relations qu'il était très-heureux
de reconnaître. Parmi les présents offerts se trouvait une glace. M.
Rassam, en la lui présentant, lui dit que Sa Majesté Britannique avait
eu l'intention de l'offrir à la reine. L'empereur l'examina avec
gravité et répondit tranquillement qu'il n'avait pas été heureux dans
sa vie conjugale, mais qu'il était sur le point de prendre une autre
femme, et qu'il lui offrirait le magnifique miroir. Bientôt après
notre arrivée, des vaches, des moutons, du miel, du tej, du pain, nous
furent envoyés en abondance, et chaque jour, nous et nos compagnons de
voyage fûmes approvisionnés par la cuisine impériale.

Sa Majesté nous accompagna une partie du chemin conduisant à la mer de
Tana, Kourata nous avant été désigné comme le lieu de notre résidence,
jusqu'à l'arrivée de nos compatriotes de Magdala. Le premier jour de
marche, nous restâmes en arrière, à cause de nos bagages, et nous
fîmes l'expérience de ce que c'est que de voyager avec une armée
abyssinienne. Les guerriers marchaient eu tête avec le roi; les hommes
du camp (au nombre d'environ 250,000), portant les tentes et les
approvisionnements, marchaient lentement derrière nous. Il est
impossible de se faire une idée du bruit et de la confusion qui
régnaient dans le camp, lorsqu'il fallait passera à gué quelque petite
rivière, ou lorsque la route était coupée par une pente taillée dans
le roc nu. Des milliers de gens entassés poussaient, criaient, et l'on
aurait fait de vains efforts pour pénétrer dans cette masse vivante.
Le tumulte allait toujours croissant; les mules et les bêtes de somme
s'effrayaient, de plus la boue des rives du ruisseau devenant toujours
plus glissante, et le terrain manquant sous leurs pas. Plusieurs fois,
désespérant de voir l'ordre se rétablir après des heures d'attente,
nous allions à la recherche d'une autre route ou d'un gué où le
bruit et la foule étaient moindres. Ce n'était que bien tard dans
l'après-midi que nous pouvions rejoindre notre lieu de campement; nous
avions passé la journée entière à parcourir l'espace que l'empereur
avait franchi dans une heure et demie. Théodoros ayant eu connaissance
des inconvénients que nous avions eus en faisant transporter ainsi
nos lourds bagages, nous permit de prendre avec nous quelques objets
légers et de marcher avec lui en tête de l'armée. Pendant les quelques
jours qu'il nous accompagna, nous ne fournîmes que de courtes étapes,
tout au plus dix milles par jour. Théodoros voyageait avec nous pour
plusieurs raisons: il devait nous faire prendre le plus court chemin
par la mer de Tana, et comme le pays était entièrement dépeuplé, il
fut obligé de faire porter nos bagages par ses soldats. Il n'avait pas
cependant pillé cette partie du Damot; les habitants avaient fui, mais
la moisson, prête pour la faucille, était debout, et sur un signe de
l'empereur, elle fut abattue par mille bras. Tandis que la plus grande
partie de ses soldats étaient ainsi occupés (le sabre, dans cette
circonstance, fut employé comme un instrument de paix), le roi et sa
cavalerie quittèrent le camp, et bientôt après la fumée qui s'éleva de
tous côtés dénonça leur cruelle mission.

Quelques-uns des incidents qui se passèrent pendant notre commun
voyage avec Théodoros, méritent d'être racontés, car ils peignent son
caractère et la nature de son amitié. Le second jour de notre voyage
avec Sa Majesté, le 1er février, nous dûmes traverser le Nil Bleu,
non loin de sa source; les bords en étaient glissants et escarpés, le
tumulte était à son comble, et plusieurs femmes et plusieurs enfants
eussent été inévitablement noyés ou tués, si Théodoros n'avait envoyé
quelques-uns des chefs qui l'accompagnaient pour aider le passage
au moyen de leurs épées, tandis qu'il restait là jusqu'à ce que le
dernier des hommes de son camp eût traversé. Lorsque nous arrivâmes,
Sa Majesté nous envoya dire de ne pas descendre de nos montures.
Nous traversâmes donc l'eau sur nos mules, mais au moment où nous
atteignîmes le bord opposé, nous mîmes pied à terre et grimpâmes sur
le tertre où se tenait Sa Majesté. Le sentier était si rapide et si
glissant que M. Rassam, qui marchait en tête, eut quelque difficulté
à atteindre le sommet; Théodoros voyant cela, s'avança, lui prit la
main, et lui dit en arabe: «Ayez bon courage, n'ayez pas peur.»

Le jour suivant, pendant la marche, Théodoros envoya Samuel, tantôt en
avant, tantôt en arrière pour nous poser diverses questions, telles
que: «Les Américains sont-ils en guerre?--Combien d'hommes ont été
tués?--Combien de soldats avaient-ils?--Les Anglais se battent-ils
avec les Achantis?--Ont-ils fait leur conquête?--Leur contrée est-elle
malsaine?--Ressemble-t-elle à ce pays?--Pourquoi le roi de Dahomey
met-il à mort ses sujets?--Quelle est sa religion?» Puis il nous fit
faire ses excuses de ne nous avoir pas répondu plus tôt. Il avait eu
des désagréments, nous dit-il, avec tous les Européens qui avaient
pénétré dans son pays. Personne n'avait été bon comme Bell et Plowden,
et il aurait aimé de savoir si l'Anglais qui avait abordé à Massowah
était comme ces derniers. Sa bonhomie était telle qu'il avait supposé
qu'il était bon, et à cause de cela, il avait décidé de le faire
venir.

Le 4, il nous envoya prendre encore. Il était seul, assis en plein
air. Il nous fit asseoir sur un tapis près de lui, et nous parla
longuement de sa vie passée. Il nous dit comment il se conduisait avec
les rebelles. D'abord, il leur envoyait l'ordre de payer leur tribut;
s'ils refusaient, il y allait lui-même et ravageait leur pays. Au
troisième refus, pour employer ses propres paroles: «il envoyait leurs
corps au sépulcre et leurs âmes en enfer.» Il nous dit aussi que Bell
lui avait beaucoup parlé de la reine d'Angleterre, et que plusieurs
fois il avait eu l'intention de lui envoyer un ambassadeur, tout était
même prêt quand le capitaine Cameron, par son influence, changea
en ennemi son premier ami. Il avait ordonné, nous dit-il, que des
présents nous fussent offerts pour nous montrer sa considération, car
il n'avait rien avec lui qui fût digne de nous être présenté; il avait
eu du plaisir à nous voir et nous considérait comme trois frères.
L'entrevue fut longue; lorsque enfin il nous congédia, il nous informa
que le jour suivant, il nous enverrait à Kourata pour y attendre
l'arrivée de nos compatriotes de Magdala. Bientôt après être arrivés
dans notre tente, M. Rassam reçut un billet poli qui l'informait qu'il
recevrait 5,000 dollars, dont il pourrait disposer comme bon lui
semblerait, mais toujours d'_une manière agréable au Seigneur_. Un
message verbal me fut aussi envoyé pour savoir si je ne connaissais
pas l'art de fondre le fer, les canons, etc. Je répondis, d'après
l'avis d'un ami, que je ne connaissais rien en dehors de ma profession
de médecin.


Notes:

[19] De Kassalu à Kédaref, ou compte environ 120 milles.

[20] Seigneur, seigneur, médecine, médecine.

[21] Manteau de forme particulière en fourrure ou en velours.



VIII


Nous quittons le camp de l'empereur pour Kourata.--La mer de Tana.--La
navigation abyssinienne.--L'île de Dek.--Arrivée à Kourata.--Les
gens de Gaffat et les premiers captifs nous rejoignent.--Accusations
portées contre ces derniers.--Première visite au camp de l'empereur à
Zagé.--Les flatteries précèdent la violence.

Le 6 février, Théodoros nous envoya l'ordre de partir. Nous ne le
vîmes pas, mais avant notre départ, il nous fit remettre une lettre
pour nous informer que, aussitôt que les prisonniers nous auraient
rejoints, il ferait les démarches nécessaires pour que notre sortie du
pays se fit avec _honneur et satisfaction_. L'officier qui avait reçu
l'ordre d'aller à Magdala, afin de délivrer les captifs et de nous les
amener, faisait partie de notre escorte; nous étions porteurs d'une
humble apologie de Théodoros à notre reine; tout nous souriait; et,
heureux au delà de toute expression par l'apparence du succès complet
de notre mission, nous nous rappelions nos démarches d'un coeur léger
et reconnaissant, en traversant les plaines de l'Agau-Medar. Dans
l'après-midi du 10 février, nous campâmes sur les bords de la mer de
Tana, grand lac aux eaux fraîches et réservoir du Nil Bleu. Le fleuve
fait son entrée par l'extrémité sud-ouest du lac, et en sort par
son extrémité sud-est, les deux bras n'étant séparés que par le
promontoire de Zagé.

Le terrain sur lequel nous établîmes notre camp n'était pas loin de
Kanoa, joli village dans le district de Wandigé; Kourata étant tout
à fait à l'opposé, au nord-nord-est. Nous dûmes attendre plusieurs
jours, pendant que l'on construisait un bateau pour nous, nos bagages
et notre escorte. Ces bateaux, d'un genre de construction tout à fait
primitif, sont faits d'une espèce de jonc, le papyrus des anciens. Les
joncs sont liés ensemble, de façon à former une surface d'environ
six pieds de largeur et de dix à vingt pieds de longueur. Les deux
extrémités sont alors pliées en rouleau et serrées ensemble. Les
passagers et le batelier sont assis sur un grand carré de joncs en
faisceau formant la partie essentielle du bateau, lequel est tenu en
place par la cage extérieure, dont les extrémités pointues servent à
avancer. Dire que ces bateaux laissent l'eau s'infiltrer ne serait pas
exact; ils sont pleins d'eau ou à peu près, comme un morceau de liège
à demi submergé; leur flottaison est simplement une question de
gravité spécifique. La manière employée pour faire avancer les
bateaux, ajoute beaucoup au malaise du voyageur. Deux hommes sont
assis en avant et un autre en arrière. Ils se servent de longs bâtons,
au lieu de rames, frappant l'eau alternativement de droite et de
gauche; à chaque coup, ils font jaillir l'écume, comme une douche par
devant et par derrière, et le malheureux passager, qui auparavant a
été ses bas et ses souliers, et relevé ses pantalons, trouve bientôt
qu'il aurait été plus sage d'adopter un costume plus simple encore,
et de suivre l'exemple des bateliers, à peu près nus.

La marine abyssinienne ne donne pas beaucoup de travail à ses
habitants et il ne leur faut pas des années pour construire une
flotte; deux jours après notre arrivée, cinquante nouveaux bateaux
avaient été lancés et plusieurs centaines avaient déjà fait la
traversée de Zagé à l'île de Dek.

Les quelques jours que nous passâmes sur les bords de la mer de Tana,
peuvent être comptés parmi les plus heureux que nous ayons passés dans
ce pays. Samuel, devenu noire _balderaba_ (interprète) et le chef de
notre escorte, ne permettait pas à la foule d'envahir ma tente. Comme
c'était un homme intelligent, et que ses parents et ses amis étaient
moins nombreux que ceux de ses prédécesseurs, il ne laissait pénétrer
que ceux auxquels une petite médecine devait suffire, ou ceux qu'il
était forcé d'introduire; car en refusant à un petit chef ou à un
homme important dans quelqu'un des districts du voisinage, il se
serait fait de sérieux ennemis. C'était ainsi une récréation au lieu
d'une fatigue, que l'étude des maladies du pays, chose impossible
auparavant, lorsque je ne pouvais me défendre contre l'importunité de
la foule et examiner en paix le moindre cas. J'employais le reste de
mon temps à la chasse. Les oiseaux aquatiques tels que les canards,
les oies, etc., se montraient en abondance, et ils étaient si peu
farouches que les survivants ne s'éloignaient jamais, au contraire,
ils continuaient à se baigner, à chercher leur nourriture ou à lisser
leurs brillantes plumes, malgré le voisinage des corps morts de leurs
compagnons.

Dans la matinée du 16, nous partîmes pour Dek, l'île la plus grande et
la plus importante du lac de Tana; elle est située environ à mi-chemin
de Kourata, notre futur lieu de résidence. Nous avions environ six
heures de douches à supporter, notre marche étant de deux noeuds et
demi et le trajet de quinze milles. Dek est vraiment une belle île;
c'est un grand rocher plat et volcanique, entouré de petites collines
formant plusieurs îles et faisant l'effet d'une couronne de perles.
L'île entière est bien boisée, couverte d'une végétation puissante,
peuplée de villages nombreux et prospères, et fiers de posséder quatre
vieilles églises visitées des pèlerins et but de leurs dévotions. Nous
passâmes la nuit au centre même de cette île si pittoresque, l'idéal
d'une habitation terrestre. Hélas! peu de temps après nous apprîmes
que le passage des hommes blancs avait été la cause de bien des
larmes et d'une grande détresse pour les habitants arcadiens de cette
paisible contrée! Ces populations reçurent l'ordre de nous fournir
10,000 dollars. Les chefs, désespérés de l'impossibilité de lever une
somme si considérable, firent un puissant appel à tous leurs amis et
voisins, leur dépeignant sous de vives couleurs la colère du despote
lorsqu’il apprendrait que ses ordres n'avaient pas été exécutés,
et leur montrant en même temps le désert succédant à ces riches et
heureuses campagnes. L'éloquence des uns, la menace des autres eurent
un plein succès. Toutes les économies de l'année furent apportées au
gouverneur; les anneaux et les chaînes d'argent, la dot et la fortune
de maintes jeunes filles, furent ajoutées au shama nouvellement tissé
par la matrone: tous furent réduits à la misère et tremblaient encore;
et pourtant, ils souriaient tout en faisant le sacrifice de tous ces
biens terrestres. Combien ils doivent avoir maudit, dans l'amertume de
leurs chagrins, ces pauvres blancs étrangers, cause innocente de leurs
malheurs!

Le lendemain matin, nous partîmes pour Kourata: la distance et les
désagréments furent les mêmes que dans le voyage de la veille. De
retour sur la terre ferme, nous saluâmes avec délices la fin de notre
courte traversée. Nous fûmes reçus sur le rivage par le clergé, qui
avait enfreint les lois canoniques pour nous souhaiter la bienvenue
avec toutes les pompes dues à la royauté: tel avait été l'ordre
impérial. Deux des plus riches marchands de l'île nous réclamèrent
comme leurs hôtes, au nom de leur royal maître; et montés sur de
magnifiques mules, nous grimpâmes la colline sur laquelle est bâtie
Kourata; le privilège de parcourir à cheval les rues sacrées ayant été
accordé aux hôtes honorables du souverain du pays.

Kourata est, après Gondar, la plus importante et la plus riche cité de
l'Abyssinie; c'est une ville de prêtres et de marchands, élevée sur
le penchant d'une colline baignée par les eaux de la mer de Tana.
Plusieurs de ses maisons sont bâties en pierre, et la plupart étaient
bien mieux que tout ce que nous avions vu jusque-là dans la contrée.
L'église, érigée par la reine de Socinius, est considérée comme
tellement sainte que la ville entière est sacrée, et que nul homme, à
l'exception des évêques et de l'empereur, n'est autorisé à parcourir à
cheval ses ruelles étroites et sombres. Il est impossible d'apercevoir
la ville de la mer, les cèdres et les sycomores la voilent
complétement aux regards, sous leur feuillage sombre et touffu,
légitime orgueil des habitants. La colline tout entière d'ailleurs est
couverte d'une telle végétation, qu'à une certaine distance, le pays
ressemble plutôt à une forêt du Nouveau Monde, vierge de tout contact
humain, qu'à la demeure de plusieurs milliers d'hommes et au marché de
l'Abyssinie occidentale. Pendant quelques jours, nous résidâmes dans
l'intérieur de la ville, où plusieurs maisons avaient été mises à
notre disposition; mais d'innombrables hôtes survinrent, je veux
parler des légions d'insectes de toutes sortes, qui nous en chassèrent
bientôt. Nous obtînmes la permission de planter nos tentes sur les
bords de la mer, sur une portion de terrain très-agréable, située à
quelques mètres seulement de la ville, et où nous jouissions du double
luxe de la fraîcheur de l'air et de l'abondance de l'eau.

Quelques jours après notre arrivée à Kourata, nous fûmes rejoints
par les _gens de Gaffat_. L'empereur leur avait écrit de venir et de
rester avec nous pendant tout notre séjour, craignant, disait-il, que
l'ennui ne nous saisit et que nous ne fussions malheureux dans ce
pays si loin de nos concitoyens. Conformément aux instructions
qu'ils avaient reçues, en arrivant près de notre campement, ils nous
informèrent de leur arrivée et nous firent demander l'autorisation de
se présenter devant nous. Je n'ai jamais été aussi surpris qu'à la vue
de ces Européens vêtus des habits de fête des Abyssiniens: une chemise
de soie aux couleurs voyantes, de larges pantalons de même étoffe, le
shama drapé sur leur épaule gauche, quelques-uns nu-pieds, la plupart
la tête découverte. Ils étaient depuis si longtemps en Abyssinie, que
je ne doute pas qu'ils ne se considérassent comme très-bien mis; et si
nous ne les admirâmes pas, certainement les Abyssiniens le firent. Ils
s'établirent à peu de distance de notre campement. Au bout de deux
jours arrivèrent leurs femmes et leurs enfants, et après quelques
instants d'intimité, nous nous aperçûmes que parmi eux se trouvaient
plusieurs hommes savants et bien élevés, et que ce n'étaient point des
compagnons à dédaigner dans un pays si éloigné.

Le 12 mars, nos pauvres compatriotes, depuis longtemps malheureux et
dans les chaînes, arrivèrent enfin. Nous préparâmes des tentes pour
ceux qui n'en avaient pas et ils restèrent dans notre campement. Tous,
plus ou moins, portaient les traces des souffrances qu'ils avaient eu
à supporter: M. Stern et M. Cameron plus encore que les autres. Nous
tâchâmes de les réjouir en parlant de notre prompt retour en Europe,
regrettant seulement de ne pouvoir leur procurer plus de douceurs. M.
Rassam nous fit observer qu'il ne pensait pas qu'il fût convenable, à
cause du caractère soupçonneux de Théodoros, de paraître trop intimes
avec les prisonniers. Il connaissait l'empereur mieux que nous et
de temps en temps exprimait des doutes sur l'issue favorable de
l'affaire. Ils avaient appris en route qu'ils auraient à construire
des bateaux pour Théodoros, et ils étaient inquiets et anxieux chaque
fois qu'un messager arrivait du camp impérial.

Théodoros, après avoir pille la Metcha, fertile province située à
l'extrémité sud du lac de Tana, détruisit la grande et populeuse ville
de Zagé, et établit son camp sur une petite langue de terre joignant
le promontoire de Zagé à la terre ferme. L'empereur était alors plein
d'attentions; il nous envoya 5,000 dollars, des vivres en abondance,
mit trente vaches à lait à notre disposition, nous fit parvenir de
jeunes lions, des singes, etc., et chaque deux jours il écrivait une
lettre pleine de courtoisie à M. Rassam. Tous nos interprètes, tous
nos messagers, y compris le valet de M. Rassam, allèrent l'un après
l'autre à Zagé, pour être investis de l'_ordre de la Chemise_. Au
messager qui nous avait apporté la fausse nouvelle de l'élargissement
du capitaine Cameron, il fit présent d'un _marguf_ ou shama brodé
de soie, d'un titre, et du gouvernement d'une province; et réclama
l'amitié de M. Rassam, le priant de le rendre aussi l'ami de sa reine.
Son premier stratagème avait parfaitement réussi puisqu'il nous avait
fait venir jusqu'à lui. Lorsqu'un de nos interprètes, Omer-Ali,
naturel de Massowah, alla à son tour pour être décoré, il trouva Sa
Majesté assise près du rivage et faisant des cartouches. L'empereur
lui dit: «Vous voyez mon occupation; et je n'en ai pas honte. Je ne
puis accoutumer mon esprit au départ de M. Stern et de M. Cameron;
mais par égard pour M. Rassam et son ami, j'y consentirai. J'aime vos
maîtres parce qu'ils se sont toujours bien comportés, inclinant leurs
têtes dans leurs mains aussitôt qu'ils s'approchaient de ma personne,
pleins de respect pour moi en ma présence, tandis que M. Cameron avait
l'habitude de se tirer les poils de la barbe à chaque instant.»

Si je mentionne ces faits insignifiants, c'est pour montrer
l'hésitation qui existait dans l'esprit de Théodoros au sujet des
captifs. S'il eût été moins hésitant, ses bonnes qualités auraient pu
prévaloir chez lui et il n'aurait pas donné le temps à des événements
insignifiants de réveiller sa nature soupçonneuse.

Théodoros, toujours préoccupé de passer pour un homme juste devant son
peuple, témoigna le désir que les premiers captifs assistassent à
une assemblée publique où nous nous rendrions ainsi que lui et ses
soldats. Là ils reconnaîtraient qu'ils avaient eu tort, et ils
imploreraient le pardon de Sa Majesté. On aurait ainsi une
réconciliation publique et, après l'offre de quelques présents, il
serait permis aux prisonniers de partir.

Mais M. Rassam croyait au contraire qu'il serait plus convenable de ne
pas mettre en présence les prisonniers et Sa Majesté, de peur que la
vue de ces derniers n'excitât de nouveau la colère du souverain. Tout
paraissant marcher d'une façon tout à fait favorable, il crut prudent
de faire son possible pour empêcher une rencontre entre les deux
parties.

Peu de temps après l'arrivée des prisonniers de Magdala, qui avaient
été rejoints à Debra-Tabor par ceux qui étaient retenus là sur parole,
Sa Majesté, à l'instigation de M. Bassam, au lieu de les faire
paraître en sa présence comme elle en avait primitivement l'intention,
fit appeler plusieurs de ses officiers, son secrétaire, etc., etc., à
Kourata. Théodoros nous donna l'ordre également de nous rendre auprès
de lui, afin d'avoir une séance publique où seraient lues certaines
accusations contre les captifs, qui alors déclareraient s'ils étaient
coupables ou si c'était l'empereur.

Tous les captifs, les _gens de Gaffat_ et les officiers abyssiniens
étant assemblés dans la tente de M. Rassam, l'officier impérial lut
l'acte d'accusation. La première accusation était portée contre le
capitaine Cameron. L'acte commençait par établir que M. Cameron
s'étant présenté comme envoyé de la reine d'Angleterre, avait été reçu
avec tout l'honneur et le respect dus à son rang, et que le meilleur
accueil possible lui avait été fait. L'empereur avait accepté avec
humilité les présents envoyés par la reine et d'après l'avis du
docteur Cameron, qu'un échange de consuls entre les deux nations
serait très-avantageux pour l'Abyssinie, Théodoros avait répondu ces
propres paroles: «Je suis enchanté de vous entendre parler ainsi;
c'est très-bien.» Théodoros continuait en rapportant qu'il avait
informé le consul que les Turcs étant ses ennemis, il le priait de
protéger le message et les présents qu'il avait l'intention de faire
parvenir à la reine d'Angleterre, à laquelle il avait envoyé une
lettre d'amitié; mais le capitaine Cameron, au lieu de remettre à
son adresse la lettre, l'avait envoyée aux Turcs qui haïssaient
l'empereur, et devant lesquels il l'avait dénigré et insulté. De plus,
au retour de M. Cameron, il lui avait demandé: «Où est la réponse à
la lettre d'amitié que je vous ai remise? qu'en avez-vous fait?» et
celui-ci avait répondu: «Je ne sais pas!» Alors je lui dis, ajoutait
Théodoros: «Vous n'êtes pas le serviteur de mon amie la reine
d'Angleterre, ainsi que vous prétendiez l'être, et par la puissance de
mon Créateur, je le fis jeter en prison. Demandez-lui s'il peut nier
ces choses!»

La seconde accusation était à l'adresse de M. Bardel; mais évidemment
Théodoros était fatigué de son réquisitoire; car les accusations
contre MM. Stern, Rosenthal, etc., ne furent pas spécifiées, quoique
dans toute occasion il en ait référé plus tard à ses griefs contre
eux. Ils furent englobés dans une même inculpation comme ayant agi en
commun.

«Les autres prisonniers m'ont trompé, poursuivait l'acte d'accusation;
je les aimais et les honorais pourtant. Un ami doit être un bouclier
pour son ami, et ils ne m'ont pas défendu. Pourquoi ne m'ont-ils pas
défendu? A cause de cela je leur ai ôté mon amitié.

«Maintenant, par la puissance de Dieu, à cause de la reine, et du
peuple britannique, et à cause de vous-mêmes, je leur rendrai mon
amitié. Je désire que vous puissiez opérer entre nous une véritable
réconciliation de coeur. Si j'ai eu tort, dites-le-moi et je ferai mes
excuses; mais si vous trouvez au contraire que j'ai été trompé, je
désire que vous obteniez des prisonniers qu'ils s'en humilient devant
moi.»

Après la lecture de cet acte, on interrogea les captifs pour savoir
s'ils reconnaissaient leurs torts, oui ou non. Il eût été absurde de
leur part de ne pas reconnaître leurs erreurs et de ne pas demander
pardon. Nous savions bien qu'ils étaient innocents, qu'on les
calomniait, et que les quelques erreurs de jugement qu'ils avaient
commises n'étaient pas à comparer aux souffrances qu'ils avaient eu
à supporter. Mais en reconnaissant qu'ils étaient dans leur tort,
ils agissaient sagement: et c'est ce que nous leur conseillâmes.
L'officier public termina sa lecture par la traduction en langue
amharic de la lettre de la reine d'Angleterre, et par la communication
de la réponse que Théodoros devait, disait-il, envoyer par notre
intermédiaire.

Quoique tout parût marcher à souhait, cependant il n'y avait aucun
doute qu'un orage était imminent; et bien que tout eût l'air de
marcher encore sur un pied d'amitié pendant quelque temps, nous
reconnûmes que nous n'eussions pas été si confiants, si nous avions
eu une plus grande connaissance du caractère de Théodoros.

Pendant notre voyage à Kourata, les serviteurs de Sa Majesté nous
avaient demandé si nous avions quelques connaissances concernant la
construction des navires. Nous répondîmes que nous n'en avions aucune.
J'avais appris que quelqu'un de l'escorte avait dit que le capitaine
Cameron serait employé à Kourata à la construction des navires. Il
n'y avait alors aucun doute sur l'intention de Sa Majesté d'avoir
une petite flotte, et le vrai motif pour lequel nous fûmes envoyés à
Kourata, et les _gens de Gaffat_ expédiés pour nous y tenir compagnie,
était évident: Théodoros s'imaginait que nous avions plus de
connaissances sur la construction des bateaux que nous ne voulions
l'avouer, et espérait nous persuader d'entreprendre ce travail. Les
_gens de Gaffat_ reçurent l'ordre alors de construire des bateaux; ils
répondirent qu'ils n'y entendaient rien, mais qu'ils étaient prêts à
travailler sous la direction de quelqu'un qui s'y entendrait; en même
temps, ils engageaient Sa Majesté à profiter de son amitié avec M.
Rassam, pour prier ce dernier d'écrire qu'on lui envoyât des hommes
propres à ce travail; ils ajoutaient qu'ils ne doutaient nullement que
la demande étant faite par M. Rassam, Sa Majesté n'obtînt ce qu'elle
désirait.

Peu de jours après, en effet, Théodoros écrivait à M. Rassam pour
le charger de demander des ouvriers, impatient de les voir arriver.
Jusque-là tout semblait marcher à souhait; mais je compris, an reçu de
cette lettre, qu'un nuage se formait sur la tête de M. Rassam. Deux
voies lui étaient ouvertes: refuser dans des termes polis, et en se
plaçant sur ce terrain, que les instructions qu'il avait reçues de son
gouvernement ne lui permettaient pas de s'occuper d'une telle requête;
ou bien accepter, à la condition que les premiers prisonniers seraient
autorisés à partir, tandis qu'il attendrait, avec l'un de ses
compagnons, l'arrivée des constructeurs de navires. Au lieu de cela,
M. Rassam prit un terme moyen. Il dit à Théodoros que, dans l'intérêt
même de cette expédition d'ouvriers, il vaudrait mieux que Sa Majesté
lui permît de partir, et qu'alors une fois chez lui, il pourrait
beaucoup mieux appuyer les désirs de l'empereur; que toutefois, s'il
le voulait absolument, il écrirait.

Théodoros fut si peu convaincu qu'en envoyant M. Rassam il pourrait
obtenir des ouvriers, que la seule chose qui le fit hésiter quelques
jours, ce fut la question de savoir si, pour obtenir ce qu'il
désirait, il userait de flatteries ou de menaces. Il se mit
immédiatement à l'oeuvre, et crut qu'il valait mieux commencer par
les mesures polies. A cet effet, il nous envoya une invitation, nous
priant d'aller passer un jour avec lui à Zagé; il ordonna en même
temps à ses ouvriers de nous accompagner. Le 25 mars, nous partîmes
par le bateau indigène et nous atteignîmes Zagé après une douche de
quatre heures; arrivés à une petite distance de notre destination,
nous nous revêtîmes de nos uniformes. Nous fûmes reçus, à notre
arrivée, par Ras-Engeddah (commandant en chef), par l'intendant des
écuries et plusieurs autres officiers supérieurs de la maison de
l'empereur. Sa Majesté nous avait envoyé des salutations on ne peut
plus aimables par le ras, et montés sur les magnifiques mules prises
dans les écuries impériales, nous partîmes pour le lieu de résidence
de l'empereur. Nous fûmes d'abord conduits sous une tente de soie, qui
avait été dressée à très-peu de distance pour nous servir de salle de
festin, et où nous devions attendre, tout en dégustant une collation
que la reine nous avait fait préparer. Dans l'après-midi, l'empereur
nous fit dire qu'il viendrait nous voir.

Peu d'instants après nous allions à sa rencontre, lorsque, à notre
grande surprise, nous le vîmes venir à nous, drapé dans ses vêtements
et le bras droit découvert; signe d'infériorité et de profond respect,
et honneur que Théodoros n'a jamais rendu à personne. Il fut souriant,
plein d'amabilité, s'assit quelques instants sur le lit de M. Rassam,
et lorsqu'il nous quitta, il toucha la main de M. Rassam de la façon
la plus affectueuse. Un instant après, nous lui rendîmes sa politesse.
Nous le trouvâmes dans la salle d'audience, assis sur un tapis; il
nous salua gracieusement et nous fit asseoir à son côté. A sa gauche
se tenaient son fils aîné, le prince Meshisha et Ras-Engeddah. Ses
ouvriers étaient aussi présents, placés au centre de la salle en face
de lui. Il avait devant lui tout un arsenal de fusils et de pistolets;
il nous parla de ceux que nous avions apportés avec nous et nous les
lui montrâmes, puis des fusils qui avaient été fabriqués sur son
ordre, par un ouvrier qu'il avait à son service et frère d'un armurier
résidant à Saint-Etienne, près de Lyon. Il causa sur plusieurs sujets
variés, sur les différents grades de son armée, nous présenta son
fils, et lui ordonna à la fin de l'audience d'aller, avec les _gens de
Gaffat_, nous escorter jusqu'à notre tente.

Le jour suivant, Théodoros nous envoya de nouveau ses salutations
amicales; mais nous ne le vîmes pas lui-même. Dans la matinée, il fit
venir tous ses chefs pour les consulter sur la question de savoir
s'il devait nous laisser partir où nous garder. Tous s'écrièrent:
«Laissez-les partir.» Un seul fit remarquer qu'une fois partis, nous
pourrions revenir pour les combattre: «Qu'ils reviennent, nous aurons
alors Dieu pour nous!» s'écria l'empereur. Aussitôt qu'il eut renvoyé
ses chefs, Théodoros fit venir les _gens de Gaffat_ et leur demanda ce
qu'ils feraient à sa place. Ils nous ont dit depuis qu'ils l'avaient
fortement engagé à nous laisser partir. Mais il nous a été rapporté
qu'en s'en retournant chez lui son domestique lui avait dit: «Tout le
monde vous dit de les laisser partir; or, vous savez qu'ils sont vos
ennemis et vous les tenez dans vos mains.» Sur le soir, l'empereur fut
très-agité; il fit appeler les _gens de Gaffat_, et s'appuyant sur la
grossière colonne de sa hutte, il leur dit: «Est-ce là une demeure
digne d'un roi?» Quant à la conversation qui suivit, je ne pourrais en
rien dire; sinon que quelques jours plus tard, l'un des assistants me
dit que Sa Majesté était bien décidée à nous renvoyer, mais que M.
Rassam n'ayant pas du tout parlé de ce que l'empereur avait tant à
coeur: les ouvriers et les instruments pour construire les navires, il
craignait que Sa Majesté ne vît de très-mauvais oeil notre retour à
Kourata, que l'autorisation du départ ne nous fût refusée, et que nous
ne fussions retenus par la force.

A notre retour à Kourata, la correspondance entre Théodoros et M.
Rassam recommença. Les lettres habituellement ne contenaient rien
d'important; mais les nouvelles qui arrivaient de divers côtés
avaient une haute importance, et concernaient surtout les premiers
prisonniers, avec lesquels Théodoros désirait se réconcilier avant
leur départ. Craignant que Théodoros ne se laissât aller à sa colère à
la vue des captifs, M. Rassam s'efforçait, par toute espèce de moyens,
d'empêcher l'entrevue qu'il redoutait tant; et même Sa Majesté parut
s'être laissé convaincre par tous les raisonnements de _ses amis_ et
consentir à leurs desseins. Cependant quelques-uns des prisonniers
étaient inquiets et auraient préféré avoir à supporter quelque rude
parole de l'empereur que d'exciter son caractère irritable. Mais il
était alors trop tard. Théodoros avait déjà arrêté la résolution de
retenir par la force ces mêmes prisonniers qu'il consentait à ne pas
voir, et il faisait déjà élever une forteresse pour les y enfermer.

Afin de détourner l'esprit de Théodoros de toutes ces préoccupations,
M. Rassam l'engagea à fonder un ordre qui porterait le nom de:
«L'ordre de la Croix de Christ et le Sceau de Salomon.» Les lois et
les règlements de cet ordre furent promulgués, un ouvrier fit un
modèle de médaille, sous la direction de M. Rassam, et qui fut
approuvée par Sa Majesté, et il y eut neuf ordres différents: trois
du premier rang, trois du second et trois du troisième. M. Rassam,
Ras-Engeddah et le prince Meshisha furent créés chevaliers du premier
ordre; les officiers anglais de l'ambassade furent créés chevaliers
du second ordre; quant au troisième, je n'ai jamais su à qui il était
destiné, à moins qu'il n'ait servi à décorer Beppo, sommelier de
l'empereur.

Malgré tout ce qui se passait autour de nous, nous nous figurâmes que
nous n'avions plus rien à craindre, et que toutes choses avaient été
parfaitement arrangées; nous bâtissions déjà des châteaux en Espagne,
revoyant en imagination les chers objets de notre affection et le
_home_ bien-aimé; nous souriions aussi à la pensée d'aller griller nos
têtes dans les chaudes montagnes du Soudan: lorsque tout d'un coup nos
plans, nos espérances et nos belles visions reçurent la déception la
plus cruelle.



IX


Seconde visite à Zagé.--Arrestation de M. Rassam et des officiers
anglais.--Accusations contre M. Rassam.--Les premiers captifs sont
amenés enchaînés à Zagé.--Jugement public.--Réconciliation.--Départ
de M. Flad.--Emprisonnement à Zagé.--Départ pour Kourata.

Le 13 avril, nous fîmes notre troisième expérience des bateaux de
jonc, parce que l'empereur désirait voir une fois de plus ses _chers
amis_ avant notre départ. Les ouvriers européens de Gaffat nous
accompagnèrent. Tous les prisonniers de Magdala et de Gaffat partirent
le même jour, mais par des routes différentes; le rendez-vous général
fut désigné à Tankal, situé à l'extrémité nord-ouest du lac, où nos
bagages devaient aussi nous rejoindre.

A notre arrivée à Zagé, nous fûmes reçus avec tout le respect
habituel. Ras-Engeddah et plusieurs officiers vinrent à notre
rencontre sur le rivage, et des mules richement enharnachées furent
amenées des écuries impériales. Nous descendîmes à l'entrée de la
demeure impériale, et nous fûmes conduits dans la salle d'audience
élevée dans l'enceinte fortifiée de la demeure de Sa Majesté. En
entrant, nous fûmes surpris de voir la grande salle garnie des deux
côtés d'officiers abyssiniens en habits de fête. Le trône avait été
érigé à l'extrémité de la salle; mais il était vide, et l'espace qui
restait était occupé par les pins grands officiers du royaume. Nous
avions à peine fait quelques pas, précédés de Ras-Engeddah, quand ce
dernier s'inclinant baisa le sol; nous crûmes que c'était un acte
de respect pour le trône; mais ce n'était que le premier acte d'une
infâme trahison. Aussitôt que le ras se fut prosterné, neuf hommes,
placés là pour l'exécution de ce projet, se ruèrent sur nous, et en
moins de temps que je ne mets à l'écrire, nos épées, nos ceinturons,
nos chapeaux furent jetés à terre, nos uniformes arrachés, et les
officiers de l'ambassade anglaise, saisis par les bras et le cou,
furent traînés dans la partie supérieure de la salle, dégradés et
insultés en présence des courtisans et des grands officiers de la cour
de Théodoros.

Il nous fut permis de nous asseoir, et nos gardiens s'assirent à nos
côtés, l'empereur ne fit point son apparition, mais il nous fit poser
plusieurs questions par divers messagers, tels que Bas-Engeddah,
Cantiba Hailo (le père adoptif de l'empereur), Samuel et les ouvriers
européens. La plupart de ces questions, pour dire le moins, étaient
puériles. «Où sont les prisonniers?--Pourquoi ne les avez-vous
pas amenés?--Vous n'aviez pas le droit de les renvoyer sans ma
permission.--Je désire que vous me réconciliiez avec eux.--J'ai
l'intention de donner des mules à ceux qui n'en out pas et de l'argent
à ceux qui en manquent pour leur voyage.--Pourquoi leur avez-vous
donné des armes à feu?--Ne m'apportez-vous pas une lettre d'amitié de
la reine d'Angleterre?--Pourquoi avez-vous envoyé des lettres à la
côte?» Et d'autres insignifiances.

La plupart des premiers officiers témoignèrent leur approbation à
l'ouïe de nos réponses, chose rare à la cour d'Abyssinie. Evidemment
ils n'aimaient pas et ne pouvaient approuver la conduite trompeuse de
leur maître. Au milieu de ces questions, un fragment de journal fut lu
qui traitait de la généalogie de l'empereur. Comme cela n'avait aucun
rapport avec les accusations portées contre nous, je ne pus comprendre
dans quel but on nous faisait cette lecture, sinon que c'était une
faiblesse de ce _parvenu_ pour se glorifier devant nous de ses
ancêtres. Le dernier message de Sa Majesté fut celui-ci: «J'ai fait
appeler vos frères; lorsqu'ils seront arrivés, je verrai ce que j'ai à
faire.»

L'assemblée ayant été dissoute, nous attendîmes quelque temps, tandis
qu'on nous dressait une tente dans l'enceinte de la demeure impériale.
Pendant que nous supportions cet ennui, les bagages qui nous avaient
suivis furent visités par Sa Majesté elle-même. Toutes nos armes,
notre argent, nos papiers, nos couteaux, etc., furent confisqués; le
restant nous fut renvoyé, lorsqu'on nous eut conduits sous escorte à
notre tente. Nous fîmes fièrement notre entrée dans notre nouvelle
demeure, et nous étions à peine remis de la première surprise que nous
avait causée cet imbroglio abyssinien, lorsque nous vîmes arriver en
abondance des vaches et du pain, envoyés pour nous par Théodoros;
singulier contraste avec ses récents procédés!

En même temps que nous étions les témoins de l'inconstance de
la fortune, les captifs relâchés étaient appelés à un terrible
désappointement. Leur sort était pire que le nôtre. Après deux heures
de course à cheval, ils arrivèrent dans un village et furent laissés
à l'ombre de quelques arbres, jusqu'à ce que leurs tentes fussent
établies; après quoi on vint les prendre pour les conduire auprès
du chef du village. Aussitôt qu'ils furent tous réunis, il entra un
certain nombre de soldats, et le chef de l'escorte, leur montrant une
lettre, leur demanda s'ils reconnaissaient le sceau de Sa Majesté. Sur
leur réponse affirmative, on leur ordonna de s'asseoir. Ils furent
d'abord inquiets; mais ils s'imaginèrent que peut-être l'empereur leur
avait envoyé cette lettre pour les saluer, et qu'on leur avait ordonné
de s'asseoir à cause de leur fatigue. Toutefois leurs conjectures ne
durèrent pas longtemps. A un signal donné par le chef de l'escorte,
ils furent saisis par les soldats qui remplissaient la chambre, et on
leur fit la lecture de la lettre de Théodoros. Elle avait été adressée
au chef de l'escorte et s'exprimait ainsi: «Au nom du Père, et du
Fils, et du Saint-Esprit, à Bilwaddad Tadla. Par la puissance de Dieu,
nous, Théodoros, le roi des rois, salut. Nous avons à nous plaindre
de nos amis et des Européens, qui ont dit: «Nous partons peur notre
pays.» Lorsque nous n'étions pas encore réconciliés. Jusqu'à ce que
j'aie décidé ce que je dois faire, emparez-vous de leurs personnes;
mais ne les maltraitez pas, ne leur faites point peur et ne les
frappez pas.»

Le soir, ils furent enchaînés deux à deux; on veilla sur leurs
serviteurs, et l'on ne permit qu'à deux d'entre eux de préparer leur
nourriture. Le lendemain matin, ils furent amenés à Kourata. Ils
apprirent là notre arrestation, et même on leur donna à entendre que
nous avions été tués. Les femmes des _gens de Gaffat_ les traitèrent
avec douceur; ils étaient eux-mêmes dans une grande inquiétude au
sujet du sort de leurs parents. Le 13 au matin, ils furent conduits
par le bateau à Zagé. A leur arrivée, ils furent reçus par des gardes,
qui les conduisirent dans un enclos fortifié; des mules avaient été
amenées pour le capitaine Cameron, pour M. Rosenthal et pour M. Flad;
bientôt après, l'empereur leur envoya des vaches, des moutons, du
pain, etc., etc., en abondance.

Les trois jours que nous passâmes sous notre tente à Zagé furent trois
jours d'angoisse. Jusque-là nous n'avions vu que le beau coté
des choses, l'humeur aimable du notre hôte, et nous n'étions pas
accoutumés aux changements soudains de son caractère, ni à sa
violence, ni à sa mauvaise foi. Dès que nos bagages furent arrivés,
nous détruisîmes toutes les lettres, les papiers, les notes, les
journaux que nous possédions, et nous adressâmes plusieurs fois des
questions à Samuel sur notre avenir. Dans la matinée du second jour,
Théodoros nous envoya ses compliments et nous fit dire que, aussitôt
que les prisonniers seraient arrivés, tout irait bien. Nous lui fîmes
passer quelques chemises que nous avions fait faire tout exprès
pendant notre séjour à Kourata; il les reçut, mais refusa le savon qui
les accompagnait, en disant qu'il pourrait nous être utile pendant la
route. Dans l'après-midi, nous l'aperçûmes à travers les interstices
de sa tente, assis sur une plate-forme élevée à l'entrée de sa
résidence. Il paraissait calme et demeura assez longtemps en
conversation avec son favori, Ras-Engeddah, placé au-dessous de lui.

Nous étions gardés nuit et jour, et nous ne pouvions faire un pas hors
de nos tentes sans être suivis par un soldat; la nuit, si nous avions
besoin de sortir, il nous fallait prendre une lanterne. Nos gardiens
étaient tous de vieux chefs de l'intimité de l'empereur, des hommes
ayant une position et un rang élevés, qui exécutaient les ordres
de leur maître, mais qui n'abusèrent jamais de leur influence pour
aggraver notre position. Dans la soirée du 15 se passa un petit
incident qui m'amusa beaucoup. Je sortis un instant, et aussitôt un
soldat prit les devants portant une lanterne. Nous avions à peine
fait quelques pas, qu'un soldat saisit brusquement celui qui
m'accompagnait; aussitôt un officier de garde se jeta sur lui,
jouant l'homme indigné et lui recommandant de laisser mon serviteur
tranquille; en même temps il levait un bâton et le frappait sur le dos
de plusieurs coups en disant: «Pourquoi les arrêtez-vous? Ils ne sont
pas prisonniers; ce sont les amis du souverain.» Me retournant alors,
je vis le chef et le soldat qui étouffaient de rire. Le lendemain
matin, il était question d'accomplir la réconciliation. Théodoros
désirait nous convaincre que nous étions toujours ses amis, et que
nous ferions mieux de céder de bonne grâce, les arrestations du 13
étant là pour nous avertir qu'il pourrait aussi nous traiter en
ennemis. Son plan n'était pas mauvais, et tous ses projets réussirent.

Le 17, nous reçûmes l'ordre de Sa Majesté de nous rendre auprès
de lui, désireux qu'il était de juger en notre présence ceux des
Européens qui, disait-il, l'avaient insulté. Théodoros aimait beaucoup
à poser, et, dans cette occasion plus que jamais, il désirait faire
sensation sur les Européens aussi bien que sur les indigènes, et leur
donner une haute idée de sa puissance et de sa grandeur. Il s'assit
sur un alga, en plein air, à l'entrée de la salle d'audience. Tous les
grands officiers de son royaume se tenaient à sa gauche; à sa
droite étaient les Européens; tout autour, les personnages les plus
importants: puis venait un cercle formé par les soldats et les chefs
inférieurs.

Aussitôt que nous approchâmes, Sa Majesté se leva, nous salua et nous
assura, en peu de mots, que nous étions toujours ses hôtes honorables,
et non les envoyés d'une grande puissance qui l'avait si grossièrement
insulté. On nous ordonna bientôt de nous asseoir; et au bout de
quelques minutes de silence, nous vîmes arriver par la porte
extérieure nos pauvres compatriotes, escortés comme des criminels et
enchaînés deux à deux. On les fit mettre en face de Sa Majesté, qui,
après les avoir regardés quelques secondes, s'enquit _avec douceur_ de
leur santé, et comment ils avaient passé leur temps. Les prisonniers
témoignèrent leur reconnaissance de ces compliments en baisant
plusieurs fois le sol devant cette incarnation du mal, qui tout le
temps grimaça de plaisir à la vue des souffrances et de l'humiliation
de ses victimes. On enleva les fers du capitaine Cameron et de M.
Bardel et on leur commanda d'aller s'asseoir auprès de nous. Tous les
autres prisonniers furent laissés debout an soleil et furent chargés
de répondre aux questions de l'empereur. Il fut recueilli et calme;
une seule fois, en s'adressant à nous, il parut un peu agité.

Il demanda aux prisonniers: «Pourquoi voulez-vous quitter mon royaume
avant de prendre congé de moi?» Ils répondirent qu'ils avaient agi
ainsi d'après les ordres de M. Rassam, duquel ils dépendaient. Il
ajouta alors: «Pourquoi n'avez-vous pas demandé à M. Rassam de vous
conduire auprès de moi, afin de nous réconcilier?» Se tournant alors
vers M. Bassam, il lui dit: «C'est votre faute. Je vous avais bien
dit de nous réconcilier? Pourquoi ne l'avez-vous pas fait?» M. Rassam
répondit qu'il avait cru que l'acte écrit de réconciliation qui avait
suivi l'assemblée publique des accusations contre les prisonniers,
était suffisant.

L'empereur répondit à M. Rassam: «Ne vous ai-je pas dit que je voulais
leur donner des mules et de l'argent, et vous me répondîtes que vous
aviez amené des mules pour eux et que vous aviez assez d'argent pour
leur retour dans leur pays? Maintenant, à cause de vous, les voilà
dans les chaînes. Du jour où vous m'avez dit que vous désiriez les
faire partir par une autre route que celle que je vous désignais, j'ai
commencé à soupçonner que vous agissiez ainsi dans le but de pouvoir
dire dans votre pays, qu'ils avaient été mis en liberté par votre
habileté et votre puissance.»

Les crimes supposés des premiers prisonniers étant bien connus et
cette assemblée n'ayant été qu'une reproduction de celle de Gondar, ce
serait du temps perdu que de la rapporter ici; il suffit de dire
que ces malheureux faussement accusés répondirent avec douceur et
humilité, s'efforçant ainsi de détourner la colère du misérable au
pouvoir duquel ils étaient tombés.

La généalogie de l'empereur fut ensuite lue: d'Adam à David, cela
marcha assez bien; de Menilek, fils supposé de Salomon, à Socinius,
on donna peu de noms, peut-être ceux qui vécurent dans ces temps-là
étaient-ils des patriarches à leur manière; mais quand on en vint
aux aïeux de Théodoros même, les difficultés devinrent toujours plus
grandes; en vérité, la chose était difficile, plusieurs témoignages
furent produits pour attester la descendance royale et l'on alla même
jusqu'à invoquer l'opinion de Jean, l'empereur-comédien, pour attester
le droit légal de Théodoros au trône de ces ancêtres.

Nous fûmes encore appelés et la séance du 18 nous fut fatale. Après
qu'on nous eut invités à nous asseoir, Théodoros fit venir devant lui
ses gens et leur demanda s'il devait exiger un «kassa» (c'est-à-dire
une réparation pour ce qu'il avait eu à souffrir de la part
des Européens). Plusieurs d'entre eux ne répondirent pas
très-distinctement; d'autres déclarèrent hautement que «le kassa était
une bonne chose.» Sa Majesté conclut en disant, et en s'adressant à
nous: «Seriez-vous mes maîtres? Vous resterez avec moi. Là où j'irai,
vous irez; là où je m'arrêterai, vous vous arrêterez.» Aussitôt nous
fûmes renvoyés à nos tentes et le capitaine Cameron fut autorisé à
nous accompagner. Les autres Européens, toujours dans les chaînes,
furent envoyés dans une autre partie du camp, où plusieurs semaines
auparavant ou avait vu s'élever une forteresse, sans en connaître la
destination.

Le lendemain, nous fûmes encore conduits en présence de l'empereur;
mais c'était pour une affaire privée. Les prisonniers furent d'abord
amenés sous nos tentes et leurs fers leur furent enlevés. Puis on nous
conduisit en présence de Sa Majesté; les premiers prisonniers nous
suivirent et les _gens de Gaffat_ entrèrent après nous et furent
invités à s'asseoir à la droite de Théodoros. Aussitôt que les
prisonniers entrèrent ils inclinèrent la tête jusqu'à terre et
demandèrent grâce. Sa Majesté leur commanda aussitôt de se lever, et,
après leur avoir dit qu'il n'avait aucun tort à leur reprocher, il les
assura qu'ils étaient ses amis; toutefois ils inclinèrent encore la
tête jusqu'à terre et de nouveau demandèrent grâce. Ils demeurèrent
dans cette attitude jusqu'à ce qu'il leur dit: «Par la grâce de Dieu,
nous vous pardonnons!» Le capitaine Cameron lut alors à haute voix une
lettre du docteur Beke et la pétition des prisonniers relâchés. La
réconciliation opérée, l'empereur dicta une lettre pour notre reine et
M. Flad fut chargé de la faire parvenir. Nous eûmes alors toutes nos
tentes établies dans un même espace entouré de fortifications qui
avaient été élevées le matin sous la surveillance de Théodoros; nous
fûmes de nouveau réunis, mais nous étions tous prisonniers. M. Flad
nous quitta; nous nous attendions à ce que sa mission ne réussirait
pas, et que l'Angleterre, dégoûtée de toutes ces trahisons, ne
consentirait pas à pousser plus loin les négociations, mais
insisterait sur sa première réclamation. Le jour du départ de M. Flad,
sa femme accompagna les ouvriers qui avaient reçu l'ordre de
retourner à Kourata; nous eûmes beaucoup moins de rapport avec eux
qu'auparavant, d'abord parce qu'ils étaient craintifs, et puis parce
qu'ils ne voulaient pas se compromettre par des relations avec des
_amis douteux_ du roi.

Zagé était une des principales villes du district de Metaha, et il y
avait peu de temps, très-prospère et très-populeuse, mais lorsque nous
y arrivâmes, nous ne vîmes que ruines et néant; et nous n'aurions pu
croire que peu de semaines auparavant cette colline était la demeure
de milliers d'habitants, et que ces terrains couverts de vertes
prairies et de bois, avaient abrité une population riche et
industrieuse.

Quelques jours après l'assemblée de la réconciliation, Sa Majesté nous
renvoya nos armes et notre argent, nous fit offrir en même temps des
mules, des épées et des boucliers montés en argent, et un peu plus
tard des chevaux. Nous vîmes le souverain lui-même à diverses
reprises; il vint deux fois dans nos tentes; une autre fois nous
allâmes avec lui examiner des fusils fabriqués par des ouvriers
européens; un autre jour encore, nous allâmes ensemble à la chasse
aux canards sur le lac; enfin, nous allâmes le voir jouer au
divertissement national des goucks (coucou). Il s'efforçait de
paraître notre ami, nous fournissait des provisions en abondance, et
deux fois par jour, nous faisait saluer; il fit même tirer des salves
d'artillerie et donna une grande fête le jour de naissance de la reine
d'Angleterre. Malgré cela, nous étions malheureux: notre cage était
gentille, mais c'était une cage, et l'expérience que nous avions
acquise du caractère trompeur du roi nous mettait dans une crainte
constante. Lorsque nous l'avions rencontré dans le Damot, et lorsque
nous l'avions visité à Zagé, nous n'avions vu que l'acteur à la
physionomie souriante; maintenant, il avait rejeté toute contrainte;
des femmes étaient flagellées jusqu'à ce que mort s'ensuivît, près de
nos tentes, et des soldats étaient enchaînés ou fouettés à mort pour
le moindre prétexte. Le véritable caractère du tyran se montrait de
jour en jour davantage, et nous commencions à craindre que notre
position ne fût critique et dangereuse.

Théodoros avait toujours la pensée de se fabriquer des bateaux; voyant
que tous répugnaient à lui faire ce plaisir, il voulut se mettre à
l'ouvrage lui-même; il fit construire un immense bateau de jonc à fond
plat, d'une grande épaisseur et capable de supporter deux grandes
roues mues par les mains. Dans le fait, il avait inventé le bateau
à _aubes_, seulement l'agent moteur faisait défaut. Nous le vîmes
plusieurs fois sur l'eau: les roues en étaient si grandes qu'elles
réclamaient la force de cent hommes pour les mettre en mouvement.
Il est curieux de voir que ce souverain passât son temps dans ces
frivolités, tandis qu'il ne s'enquérait nullement de l'ennemi
redoutable qui s'était avancé jusqu'à quatre milles à peine de son
camp.

Le choléra faisait des ravages dans le Tigré; et nous ne fûmes
nullement surpris, lorsque nous apprîmes qu'il décimait d'autres
provinces et que plusieurs cas s'étaient déclarés à Kourata. Le camp
impérial était établi dans un lieu très-malsain, dans un terrain
has et marécageux; les fièvres, la diarrhée et la dyssenterie y
sévissaient avec force. Ayant appris l'approche du fléau, Sa Majesté
ordonna très-sagement que son camp fût transféré sur les hauteurs
de Begember. Madame Rosenthal était en ce moment très-malade, et ne
pouvait supporter sans danger un voyage sur la terre ferme. Elle fut
autorisée à aller à Kourata par la voie du lac, accompagnée de son
mari, du capitaine Cameron, dont la santé était délicate, et du
docteur Blanc. Nous partîmes dans la soirée du 31 mai, et nous
arrivâmes à Kourata de bonne heure le lendemain matin. Le vent
soufflait en ce moment et nous obligeait à de fréquentes stations sur
les pointes de terre situées sous le vent, car la mer en courroux
menaçait parfois d'engloutir notre faible esquif. Cette dernière
traversée fut, dans toute l'acception du mot, le _nec plus ultra du
discomfort_.



X


Seconde résidence à Kourata.--Le choléra et le typhus éclatent dans
le camp.--L'empereur se décide à aller à Debra-Tabor.--Arrivée
à Gaffat.--La fonderie transformée eu palais.--Jugement public à
Debra-Tabor.--La tente noire.--Le docteur Blanc et M. Rosenthal saisis
à Gaffat.--Une autre accusation publique.--La caverne noire.--Voyage
avec l'empereur à Aïbankal.--Nous sommes envoyés à Magdala: arrivée à
l'Amba.

A Kourata, quelques maisons inoccupées furent mises à notre
disposition, et nous nous mimes en devoir de rendre habitables les
sales demeures indigènes. Le bruit courait que Théodoros avait
l'intention de passer la saison des pluies dans le voisinage, et le
4, il nous fit une visite inattendue, accompagné seulement de
quelques-uns de ses chefs. Il vint par la voie du lac et s'en retourna
de même. Ras-Engeddah était arrivé environ une heure avant lui. Je fus
averti d'aller au-devant de lui sur le rivage. J'accompagnai ainsi
les _gens de Gaffat_, qui allèrent lui présenter leurs hommages. Sa
Majesté, en me voyant, me demanda des nouvelles de ma santé et comment
je trouvais le pays, etc., etc. Ou n'a jamais su pourquoi il était
venu. Je crois que c'était afin de juger par lui-même des ravages du
choléra, car il fit bien des questions à ce sujet.

Le 6 juin, Théodoros quitta Zagé avec son armée; M. Rassam et les
autres prisonniers l'accompagnèrent; tous les lourds bagages avaient
été envoyés par le bateau à Kourata. Le 9, Sa Majesté campa sur un
promontoire, au sud de Kourata. Le choléra venait d'éclater dans le
camp et journellement, on comptait près de cent morts. Dans l'espoir
d'améliorer l'état sanitaire de l'armée, l'empereur transporta son
camp sur un terrain situé à quelques milles au nord au-dessus de la
ville; mais l'épidémie continua ses ravages avec une grande violence,
et dans le camp et dans la ville. L'église était tellement pleine de
cadavres qu'on n'en pouvait plus faire entrer, et les rues adjacentes
offraient le triste spectacle de morts innombrables entourés de leurs
familles désolées, attendant des jours et des nuits que les tombeaux
eussent été bénis dans le nouveau cimetière encombré par la foule. La
petite vérole et la fièvre typhoïde firent aussi leur apparition, et
frappèrent plusieurs de ceux qui avaient échappé au choléra.

Le 22 juin, nous reçûmes l'ordre d'aller rejoindre le camp, Théodoros
ayant l'intention de partir le jour suivant pour se rendre dans la
province plus saine et plus élevée de Begember. Le 13, de grand matin,
le camp fut levé et nous campâmes, le soir même, sur le rivage du
Gumaré tributaire du Nil. Le lendemain, le trajet à parcourir touchait
à sa fin. Nous avions constamment monté depuis notre départ de
Kourata, et Outoo (magnifique plateau et le lieu de notre halte du
14) était déjà élevé de plusieurs milliers de pieds au-dessus du
lac; malgré cela le choléra, la petite vérole et la fièvre typhoïde
continuaient leur oeuvre terrible. Sa Majesté s'informa de quels
moyens on se servait dans nos pays, dans des circonstances semblables.
Nous lui conseillâmes de partir immédiatement pour les plateaux plus
élevés de Begember, de laisser ses malades à quelque distance de
Debra-Tabor, de disperser son armée, aussi loin que possible, sur
toutes ses provinces, choisissant les localités les plus saines et les
plus isolées pour y envoyer les cas nouveaux qui se déclareraient. Il
agit selon nos conseils et avant peu, nous eûmes la satisfaction de
voir les épidémies perdre de leur violence, et an bout de quelques
semaines disparaître entièrement.

Le 16, nous fournîmes une très-longue marche. Nous partîmes environ
à six heures de l'après-midi et nous ne fîmes aucune halte jusqu'à
Debra-Tabor, où nous arrivâmes environ deux heures avant midi.
Aussitôt que nous touchâmes le pied de la colline sur laquelle
s'élevait la demeure impériale, nous reçûmes l'ordre de l'empereur de
descendre de nos montures, et immédiatement, nous le vîmes venir à
nous accompagné de quelques-uns de ses gardes du corps. Nous nous
rendîmes tous à Gaffat, station européenne située à trois milles
à l'est de Debra-Tabor. En route, nous fûmes surpris par le plus
terrible orage de grêle que j'aie jamais vu; telle en était la
violence, que Théodoros fut obligé plusieurs fois de s'arrêter. La
grêle tombait en masse si compacte, et les grêlons étaient d'une telle
dimension, qu'il était presque impossible de les supporter. Enfin,
nous arrivâmes à Gaffat gelés et trempés jusqu'aux os; mais l'empereur
paraissait n'avoir souffert en aucune façon de cette douche, il nous
servait de cicérone, nous montrant le lieu où nous étions, et nous
donnant des explications sur les ateliers, les roues à eau, etc., etc.
Quelques planches furent transformées en sièges, un feu fut allumé par
ses ordres, et nous demeurâmes seuls avec lui pendant plus de trois
heures, discutant sur les lois et les coutumes anglaises. Les tapis
et les coussins avaient été oubliés à Debra-Tabor, et il renvoya
Ras-Engeddah pour les faire apporter. Aussitôt que ce dernier revint
avec les porteurs, Théodoros montra la route de la colline de Gaffat,
et de ses propres mains étendit les tapis, et plaça le trône dans la
maison choisie pour M. Rassam. D'autres maisons furent assignées aux
autres Européens, après quoi Théodoros nous quitta.

Le 17 juin, les ouvriers européens qui étaient restés à Kourata,
arrivèrent à Debra-Tabor. Nous ne primes pas garde qu'ils s'étaient
plaints de ce que nous occupions leurs maisons; mais l'empereur
reconnut, d'après leur conduite, qu'ils étaient mécontents; cependant
il les accompagna à Gaffat, et, en quelques heures, au moyen des
shamas, des gabis, des tapis, la fonderie fut transformée en une
demeure convenable. Le trône y fut aussi placé, et lorsque tout fut
arrangé, on nous fit appeler. Théodoros s'excusa de ce qu'il était
obligé de nous donner pour quelques jours une maison ainsi organisée,
ajoutant qu'il retournait à Debra-Tabor, mais que le lendemain, il
tâcherait de se procurer une demeure plus convenable pour ses hôtes.
Conformément à cette promesse, le lendemain matin, il vint pour nous
offrir plusieurs maisons situées sur une hauteur, en face de Gaffat,
et qui avaient été préparées pour nous recevoir. Comme la maison de
M. Rassam était plus petite, il profita de cela pour demander que
l'empereur retirât le trône de sa chambre. Sa Majesté y consentit,
bien qu'il eût garni la chambre de tapis, et recouvert les murs et
le plafond de drap blanc. A cause de tous ces changements, nous nous
figurâmes que nous étions là établis pour toute la saison des pluies.
Le choléra et la fièvre typhoïde venaient de se manifester a Gaffat,
et du matin an soir, j'étais constamment réclamé par des malades. L'un
d'eux, la femme d'un Européen, me prit beaucoup de temps; elle eut
d'abord une attaque de choléra, suivie de la fièvre typhoïde qui la
mit aux portes du tombeau.

Dans la matinée du 25 juin, nous reçûmes l'ordre de l'empereur, M.
Rassam, ses compagnons, les prêtres et quelques autres, de nous rendre
à Debra-Tabor pour assister à une accusation politique. Les ouvriers
européens, Cantiba Hailo et Samuel nous accompagnèrent. Arrivés à
Debra-Tabor, nous fûmes surpris de n'être pas reçus avec la politesse
habituelle, et d'être immédiatement conduits en présence de
l'empereur; nous fûmes introduits dans une tente noire établie dans
l'enceinte impériale. Nous pensâmes que cette accusation politique
nous concernait, et nous étions assis depuis quelques minutes
seulement, lorsque les ouvriers européens furent appelés par Sa
Majesté. Ils revinrent bientôt après, suivis de Cantiba Hailo,
de Samuel et d'un Aia-Négus (bouche du roi), porteurs du message
impérial.

La première et la plus importante des accusations était celle-ci:
«J'ai reçu une lettre de Jérusalem dans laquelle il est dit que
les Turcs font des chemins de fer dans le Soudan pour attaquer mon
royaume, de concert avec les Anglais et les Français.» La seconde
accusation portait sur le même sujet; seulement, on ajoutait que
M. Rassam devait avoir vu les chemins de fer et qu'il aurait dû en
avertir Sa Majesté. La troisième accusation était celle-ci: «N'est-il
pas vrai que les chemins de fer égyptiens sont construits par les
Anglais?»

Quatrièmement: «N'avait-il pas donné une lettre au consul Cameron
pour la reine d'Angleterre, et le consul n'était-il pas revenu sans
réponse? M. Rosenthal n'avait-il pas dit que le gouvernement anglais
s'était moqué de sa lettre?» Il y avait encore sept ou huit autres
accusations, mais elles étaient insignifiantes et je ne m'en souviens
pas. Peu de jours auparavant, un prêtre grec était arrivé de la côte
porteur d'une lettre pour Sa Majesté: ces faits étaient-ils contenus
dans cette lettre, ou bien était-ce seulement un prétexte inventé
par Théodoros pour s'excuser des mauvais traitements qu'il avait
l'intention d'infliger à ses hôtes innocents; c'est ce qu'il serait
impossible d'affirmer. La conclusion du message accusateur était
celle-ci: «Vous devez rester ici; Sa Majesté ne peut pas plus
longtemps laisser vos armes entre vos mains, mais tous vos autres
objets vous seront rendus.»

M. Rosenthal obtînt la permission de retourner à Gaffat pour voir sa
femme, je fus autorisé à le suivre, à cause de l'état critique
dans lequel se trouvait Madame Waldemeier. M. Rassam et les autres
Européens demeurèrent dans la tente. M. Waldemeier, à cause de la
maladie de sa femme, était resté à Gaffat; il fut effrayé lorsqu'il
apprit nos contrariétés, craignant que cela ne privât sa femme des
secours médicaux dont elle avait tant besoin dans l'état désespéré où
elle se trouvait. Il me pria de retourner auprès d'elle, ne serait-ce
qu'une heure, tandis qu'il courait à Debra-Tabor pour supplier
Théodoros de me laisser avec lui jusqu'à ce que sa femme fût hors de
danger. Madame Waldemeier était une fille de ce M. Bell que Théodoros
aimait tant. Non-seulement il consentit à la demande de M. Waldemeier,
mais il ajouta que si M. Bassani n'y voyait aucun inconvénient, il me
permettrait de rester à Gaffat, les malades y étant nombreux, tandis
qu'il exécuterait l'expédition qu'il avait projetée. Comme j'étais
affaibli par une grande irritation d'entrailles et par une forte
surexcitation, je fus enchanté de ce projet de me laisser rester
Gaffat tout le temps de la saison des pluies. M. Bassani lui-même,
le jour suivant, demandait à Théodoros que cette autorisation fût
accordée, non-seulement à moi, mais aussi à quelques autres de nos
compagnons. A cause de ma santé et de la position de M. Rosenthal, la
permission nous fut accordée à tous les deux, mais elle fut refusée
aux autres.

Nous nous attendions chaque jour à entendre dire que le camp avait
été levé, mais Sa Majesté n'en faisait rien. Chaque jour Théodoros
envoyait prendre des nouvelles de Madame Waldemeier et me faisait
saluer. Il visita Gaffat deux fois pendant le peu de jours que je
l'habitai, et dans plusieurs occasions m'envoya ses compliments et
reçut mes salutations. M. Rassam et les autres Européens furent
autorisés à venir nous voir à Gaffat; et quoique de temps en temps le
nom de _Magdala_ fût prononcé, cependant il nous semblait que l'orage
s'était dissipé et nous espérions avant peu être tous réunis à Gaffat,
et y passer en paix la saison des pluies.

Le 3 juillet un officier de Sa Majesté m'apporta les salutations de
l'empereur, ajoutant que Sa Majesté devait venir inspecter les travaux
et qu'il fallait que j'allasse au-devant de lui. Je me rendis à la
fonderie et sur la route je rencontrai deux ouvriers de Gaffat qui s'y
rendaient aussi. Un petit incident eut lieu, qui amena plus tard
de terribles conséquences. Nous rencontrâmes l'empereur près de la
fonderie marchant à la tête de son escorte: il nous demanda comment
nous allions, et nous le saluâmes en ôtant nos chapeaux. Comme il
repassait, les deux Européens avec lesquels j'avais fait la route, se
couvrirent; sans songer combien Sa Majesté était susceptible pour tout
ce qui concernait l'étiquette; je restai la tête découverte, quoique
le soleil fût chaud et dangereux. Arrivé à la fonderie, l'empereur
me salua encore cordialement; il examina pendant quelques minutes
l'ébauche d'un fusil que ses ouvriers se proposaient de lui donner, et
ensuite nous quitta. Dans la cour il passa près de M. Rosenthal, qui
ne s'inclina pas, Théodoros ne s'informant pas de lui.

Comme l'empereur sortait de l'enceinte de la fonderie, un pauvre vieux
mendiant lui demanda l'aumône en disant: «Mes seigneurs (gaitotsh) les
Européens out toujours été bons pour moi. O mon roi, ne voulez-vous
pas aussi soulager ma misère!» En entendant l'expression de
_seigneur_, appliquée aux ouvriers, Théodoros entra dans une terrible
colère: «Comment osez-vous appeler seigneur tout autre que moi?
Frappez-le, frappez-le, par ma mort!» Deux individus de sa suite se
précipitèrent sur le mendiant et se murent à le frapper de leurs
bâtons; Théodoros criait toujours: «Frappez-le, frappez-le, par ma
mort!» Le pauvre vieux impotent demandait grâce, avec une expression
à fendre le coeur; mais sa voix allait s'affaiblissant toujours et au
bout de quelques minutes nous n'eûmes devant nous qu'un cadavre étendu
qui ne pouvait plus remuer ni prier. La byène rugissante cette nuit-là
put se repaître, sans être troublée, de ses restes abandonnés.

Toutefois la rage de Théodoros ne fut point encore calmée; il s'avança
de quelques pas, pais s'arrêtant il se retourna la lance en arrêt, les
regards errants autour de lui; il était la personnification de la rage
indomptable. Ses yeux rencontrèrent M. Rosenthal: «Saisissez-le!»
s'écria-il. Immédiatement plusieurs soldats se ruèrent sur lui pour
obéir an commandement impérial. «Saisissez l'homme qu'ils appellent le
_hakeem_ (médecin).» Aussitôt une douzaine de scélérats tombèrent sur
moi et m'empoignèrent par les bras, l'habit, le pantalon, par tous les
endroits qui offraient une prise. Théodoros s'adressa ensuite à M.
Rosenthal en disant: «Ane que vous êtes, pourquoi m'appelez-vous le
fils d'une pauvre femme? Pourquoi m'insultez-vous?» M. Rosenthal
répondit: «Si je vous ai offensé, j'en demande pardon à Votre
Majesté.» Pendant ce temps l'empereur brandissait sa lance d'une
façon inquiétante, et je croyais à chaque instant qu'il allait nous
transpercer. Je craignais que, aveuglé par la colère, il ne fut plus
maître de lui-même, et je comprenais que si une fois il se laissait
dominer par ses passions, c'en était fait de nous.

Heureusement pour nous Théodoros se tourna vers les ouvriers
européens, les insultant dans des termes grossiers; «Vils esclaves! ne
vous ai-je pas envoyé de l'argent? Qui êtes-vous que vous vous donniez
le titre de _seigneurs_? Prenez garde!» Puis, s'adressant aux deux
ouvriers que j'avais rencontrés sur la route de la fonderie, il leur
dit: «Vous êtes fiers! qui êtes-vous? Des esclaves! des l'eûmes! des
ânes galeux! vous vous couvrez la tête en ma présence! est-ce que vous
ne me voyez pas! Le hakeem n'est-il pas resté la tête découverte?
Pauvres créatures que j'ai enrichies!» Se tournant alors de mon côté
et voyant qu'une douzaine de soldats m'avaient saisi, il leur cria:
«Laissez-le aller; amenez-le-moi.» Tous me lâchèrent hormis un
seul, qui me conduisit devant l'empereur. Il me demanda alors:
«Connaissez-vous l'arabe?» Quoique je comprisse un peu cette langue,
je pensai qu'il était plus prudent, vu les circonstances, de répondre
négativement. Alors il commanda à M. Schimper de traduire ce qu'il
allait dire: «Vous, hakeem, vous êtes mon ami. Je n'ai rien a dire
contre vous; mais les autres m'ont insulté et vous allez venir avec
moi pour assister a leur jugement.» Il commanda ensuite à Cantiba
Hailo de me donner sa mule, il monta à cheval, moi et M. Rosenthal
allant à sa suite; ce dernier à pied, traîné sur toute la route par
les soldats qui l'avaient saisi.

Aussitôt après notre arrivée à Debra-Tabor, l'empereur envoya l'ordre
à M. Rassam, de venir avec les autres Européens; il avait quelque
chose à leur dire. Théodoros s'assit sur un rocher à environ trente
pas en face de nous; entre lui et nous se tenaient quelques officiers
supérieurs et derrière nous une ligne pressée de soldats. Il était
toujours en colère, faisant sauter des pointes de rocher avec
l'extrémité de sa lance, et crachant constamment entre chaque parole.
Il s'adressa une fois à M. Stern et lui demanda: «Est-ce d'un
chrétien, d'un païen ou d'un juif, quand vous m'insultez? Quand vous
avez écrit votre livre, par quelle autorité l'avez-vous fait? Ceux
qui m'ont insulté en votre présence, étaient-ils mes ennemis ou les
vôtres? Pourquoi ont-ils dit du mal de moi devant vous?» etc. Puis il
dit à M. Rassam: «Vous aussi vous m'avez manqué de respect. «Moi?»
répondit M. Rassam. «Oui! quatre fois. Premièrement, vous avez lu le
livre de M. Stern, dans lequel je suis insulté; secondement vous ne
m'avez pas réconcilié avec les prisonniers, lorsque vous avez voulu
les faire partir du pays; troisièmement: votre gouvernement permet
aux Turcs de garder Jérusalem, qui est mon héritage. La quatrième
accusation je l'ai oubliée.» Il demanda ensuite à M. Rassam s'il
savait que Jérusalem lui appartenait, et que les couvents abyssiniens
avaient été pris par les Turcs. En vertu de sa descendance de
Constantin et d'Alexandre le Grand, l'Inde et l'Arabie lui
appartenaient. Il fit encore plusieurs autres folles questions.
Enfin il dit à Samuel qui était l'interprète «Que diriez-vous si je
chargeais de chaînes vos amis?» «Rien,» répondit Samuel; «n'êtes-vous
pas le maître?» Des chaînes avaient été apportées, mais cette réponse
l'avait calmé. Il s'adressa alors à l'un des chefs et lui dit:
«Pouvez-vous surveiller ces gens dans la tente?» L'autre, qui savait
ce qu'il fallait répondre, lui dit: «Majesté, la maison vaudrait
mieux.» Il donna alors des ordres pour que nos effets nous fussent
envoyés de la tente noire à la maison attenant à la sienne, et nous
reçûmes l'ordre de nous y transporter.

La maison qui nous était destinée, servait primitivement de
pied-à-terre: elle était bâtie en pierre, entourée d'une grande
verandah, et fermée seulement par une petite porte sans fenêtre ni
aucune autre ouverture. Ce ne fut que lorsqu'on eut allumé plusieurs
bougies que nous pûmes nous reconnaître an milieu des profondes
ténèbres qui régnaient en ce lieu, ce qui rappela, à mon souvenir,
plusieurs scènes du drame terrible de Calcutta: _La Caverne noire_.
Quelques soldats apportèrent nos couches, et une douzaine de gardiens
s'assirent près de nous, tenant dans leurs mains des chandelles
allumées. L'empereur nous envoya plusieurs messages. M. Rassam en prit
occasion pour se plaindre amèrement des mauvais traitements qu'il
nous infligeait. Il dit: «Dites à Sa Majesté que j'ai fait tout mon
possible pour établir de bons rapports entre ma patrie et lui; mais
lorsque les événements d'aujourd'hui seront connus, quelles qu'en
soient les conséquences, le blâme n'en retombera pas sur moi.»
Théodoros nous renvoya ces paroles: «Que je vous traite bien ou que je
vous traite mal, cela revient au même; mes ennemis diront toujours que
je vous ai maltraités; ainsi cela ne fait rien.»

Un peu plus tard, nous fûmes troublés par un message de l'empereur,
nous faisant savoir qu'il ne pouvait être indifférent au bien-être de
ses amis et qu'il viendrait nous voir. Quoi que nous fissions pour
le dissuader d'une telle démarche, il arriva bientôt accompagné par
quelques esclaves, portant de l'arrack et du tej. Il nous dit: «Ce
soir, ma femme me disait de ne pas sortir, mais je ne voulais pas que
vous fussiez fâchas, et je suis venu boire avec vous.» A ces mots, il
nous présenta de l'arrack et du tej, et nous donna lui-même l'exemple.

Il fut calme et très-sérieux, bien qu'il voulût paraître gai. Il resta
environ une heure causant de choses insignifiantes: le pape de Rome
fit le principal sujet de la conversation. Entre autres choses,
il nous dit: «Mon père était fou, et quoique mon peuple ait dit
quelquefois que j'étais fou moi-même, je ne l'ai jamais cru; mais
maintenant je crois que je le suis.» M. Rassam répliqua: «Je vous en
prie, ne dites pas de semblables choses.» Sa Majesté reprit: «Oui,
oui, je suis fou.» Un instant après, il nous dit en nous quittant: «Ne
vous arrêtez pas à la forme, et ne tenez pas compte de ce que je vous
dis devant mon peuple, mais regardez à mou coeur. J'ai un motif pour
cela.» En partant, il donna l'ordre aux gardes de s'établir dehors et
de ne point nous déranger. Bien que depuis nous l'ayons vu une ou
deux fois à une certaine distance, cependant ce fut la dernière
conversation que nous eûmes avec lui.

Les deux jours que nous passâmes dans la caverne noire à Debra-Tabor,
tous réunis, obligés d'avoir des chandelles allumées nuit et jour,
dans l'angoisse de l'incertitude de notre avenir, furent certainement
des jours de torture morale et physique. Nous reçûmes avec joie
l'annonce que nous allions être changés; toute alternative était
préférable à notre position actuelle; que nous fussions enfermés dans
une vieille tente, laissant couler la pluie, ou bien que nous
fussions enchaînés dans un amba, tout valait mieux que ce sombre
emprisonnement, privé de tout comfort, même de la chère clarté du
jour.

A midi, le 5 juillet, nous fûmes informés que Sa Majesté était déjà
partie, et que notre escorte attendait l'ordre du départ. Nous étions
tous réjouis à la pensée de respirer l'air frais, et d'admirer les
champs couverts de verdure et illuminés par un brillant soleil.
Nous ne nous fîmes pas répéter deux fois l'ordre de partir, nous ne
donnâmes pas même une pensée aux inconvénients du voyage, tels que la
pluie, la boue, etc., etc. Le premier jour, nous ne fournîmes qu'une
petite course, et nous campâmes sur un plateau appelé Janmeda, à
quelques milles an sud de Gaffat. Le lendemain matin, de bonne heure,
l'armée se mit en marche, mais nous attendîmes à l'arrière-garde trois
heures avant de recevoir l'ordre de marcher. Théodoros, assis sur un
rocher, avait commandé à toutes ses forces, y compris sa suite, de
prendre les devants, et comme nous, exposé à la pluie qui tombait
et paraissant plongé dans des pensées profondes, il contemplait les
différents corps de son armée à mesure qu'ils passaient devant lui.
Nous étions sévèrement surveillés; plusieurs chefs, et les hommes
qu'ils commandaient, nous gardaient jour et nuit, un détachement
marchait en tête, un autre suivait et un grand nombre de soldats ne
nous perdaient jamais de vue.

Nous fîmes halte, cette après-midi, dans une grande plaine, près d'une
éminence appelée Kulgualiko, sur laquelle s'élevaient les tentes
impériales. Le lendemain, on adopta le même mode de départ et après
avoir voyagé toute la nuit, nous nous reposâmes à Aïbankab, an pied du
mont Guna, le pic le plus élevé du Begember, très-souvent couvert de
neige dans la saison pluvieuse.

Nous passâmes la journée du 8 à Aïbankab. Dans l'après-midi, Sa
Majesté nous fit inviter à gravir la colline où il était établi, afin
de contempler le sommet couvert de neige du Guma, ne pouvant, de notre
position basse, jouir d'une belle vue. Quelques messages polis furent
échangés, mais nous ne vîmes pas l'empereur.

Le 9, de bonne heure, Samuel, notre balderaba, nous fut envoyé.
Il s'arrêta longtemps, et, à son départ, il nous avertit que nous
marcherions en tête et que nos effets embarrassants nous seraient
envoyés plus tard, que nous ne prendrions avec nous que quelques
articles indispensables, que les soldats de notre escorte et nos mules
nous porteraient. Plusieurs officiers de la maison de l'empereur, pour
lesquels nous avions eu quelques politesses, vinrent nous souhaiter
le bonjour, nous regardant avec tristesse, l'un d'eux même avec
des larmes dans les yeux. Quoique nous ne connussions point notre
destination, nous soupçonnions tous que Magdala et les chaînes
seraient notre lot.

Bitwaddad-Tadla et les hommes qu'il commandait furent dès lors chargés
de nous garder. Nous nous aperçûmes bientôt que nous étions traités
plus sévèrement; un ou deux soldats à cheval avaient la garde spéciale
de chacun de nous, fouettant les mules lorsqu'elles n'allaient pas
assez vite, ou courant, en tête de l'escorte, pour attendre l'arrivée
de ceux qui étaient moins bien montés. Nous fîmes une très-longue
étape ce jour-là, de neuf heures après-midi à quatre heures avant
midi, sans une seule halte. Les soldats qui portaient une partie de
nos effets arrivèrent bientôt après nous, mais les mules chargées des
bagages n'arrivèrent qu'au coucher du soleil et mortes de fatigue.
N'ayant rien à manger, nous tuâmes un mouton et le fîmes griller
devant le feu, à la façon abyssinienne; affamés et fatigués comme nous
l'étions, il nous parut que c'était le repas le plus exquis que nous
eussions jamais fait.

Au lever du soleil, le lendemain matin, nos gardes nous avertirent de
nous tenir prêts, et quelques instants plus tard nous étions en selle.

Notre route se dirigeait vers l'est-sud-est. Quelles qu'eussent
été nos espérances jusqu'alors sur notre destinée, elles étaient
évanouies; les premiers prisonniers connaissaient trop bien le chemin
de Magdala pour avoir aucun doute là-dessus. Le commencement de la
journée ne fut qu'une facile ascension dans un pays populeux et bien
cultivé; mais le 10, le pays prit un aspect sauvage, envoyait ça et
là quelques villages; de sombres touffes de cèdres embellissaient les
sommets des collines éloignées, et annonçaient la présence de quelque
église. Le paysage était beau et certainement plein d'attrait pour
un artiste, mais pour des Européens, traînés comme du bétail par des
barbares, les montées abruptes et les profondes vallées n'avaient
aucun charme. Après quelques heures de marche, nous arrivâmes en face
d'un précipice à pic (plus de 1,500 pieds de hauteur et pas plus d'un
quart de mille de largeur), que nous devions descendre et remonter,
afin d'atteindre le plateau voisin. Nous marchâmes encore environ deux
heures et nous atteignîmes les portes de Begember. En face de nous
s'élevait le plateau du Dahonte, à environ deux milles de distance,
mais nous avions à monter une côte plus rapide encore que celle que
nous laissions derrière nous, et un abîme plus profond aussi à passer
pour atteindre cette colline. La vallée du Jiddah, affluent du Nil,
était entre nous et notre lieu de halte. C'était comme un mince fil
d'argent, que nous voyions courir au-dessous de nous dans un espace
étroit entre les colonnes basaltiques du Begember oriental, dont le
sommet s'élève à trois mille pieds. Nous achevâmes notre course,
fatigués et n'en pouvant plus.

Cette nuit-là, nous stationnâmes à Magot, sur la première terrasse
du plateau du Dahonte, environ à 500 pieds du sommet de la montagne.
Notre tente fut là en même temps que nous, nos serviteurs apportaient
quelques provisions, et nous nous arrangeâmes pour faire un frugal
repas; mais nos bagages arrivèrent trop tard, et nous nous vîmes
obligés de coucher sur la terre nue ou sur des peaux. Ce fut cinq
jours après notre arrivée à Magdala que l'autre partie de nos bagages
nous atteignit. Jusque-là nous ne pûmes changer d'habits, et nous
n'eûmes rien pour nous défendre contre le froid des nuits de la saison
des pluies. Dans la matinée du 11, de bonne heure, nous continuâmes
notre ascension, et nous arrivâmes enfin sur le magnifique plateau du
Dahonte. Cette petite province n'est qu'une plaine d'environ douze
milles de diamètre, couverte, à l'époque de notre voyage, de produits
différents et de magnifiques prairies, où paissaient des milliers
de têtes de bétail et où les mules, les chevaux et d'innombrables
troupeaux se montraient à chaque pas. De tous côtés, à l'horizon de
cette plaine, s'élèvent de petites collines qui sont garnies de leur
pied à leur sommet, de nombreux villages charmants et bien bâtis.
Le Dahonte est certainement la province la plus fertile et la plus
pittoresque que j'aie rencontrée en Abyssinie.

Vers midi, nous arrivions à l'extrémité est du plateau, et là devant
nous, apparut un de ces abîmes imposants, comme nous en avions déjà
rencontré deux fois depuis notre départ de Debra-Tabor. Nous n'étions
pas du tout réjouis à la pensée d'avoir à le descendre, pour passer
à gué le large et rapide Bechelo, et de grimper encore le précipice
opposé, véritable muraille, pour compléter notre étape de la journée.
Heureusement nos mules étaient si fatiguées que le chef de notre garde
décida de s'arrêter pour la nuit à mi-côte, dans un des villages
qui sont perchés sur les différentes terrasses du ces montagnes
basaltiques. Le 12, nous continuâmes notre descente, nous traversâmes
le Bechelo et fîmes l'ascension du plateau opposé, le Watat, où nous
arrivâmes à onze heures du soir. Là, nous fîmes une bonne halte et
nous partageâmes un frugal déjeuner envoyé par le chef de Magdala à
Bitwaddad-Tadla, qui gracieusement nous en fit part.

De Watat à Magdala la route est une plaine inclinée, descendant
constamment et graduellement à travers les plateaux élevés de la
province de Wallo. Ce fut la fin de notre voyage, Magdala étant sur
les limites de cette province. L'Amba, avec ses quelques montagnes
isolées, perpendiculaires et coupées à pic comme des murailles de
basalte, semble une miniature des provinces du Dahonte et du Wallo, ou
quelque portion détachée de la gigantesque masse voisine.

La route, en approchant de Magdala devient abrupte, il faut traverser
encore une on deux collines en forme de cônes pour y arriver. Magdala
est bâtie sur deux hauteurs, séparées par le petit plateau d'Islamgie,
les deux cônes sont distants seulement d'une centaine de pieds. La
pointe nord est la plus élevée, mais à cause de l'absence d'eau et du
peu d'espace, elle n'est pas habitée. C'est à Magdala que se trouve la
plus importante forteresse de Théodoros, qui renferme ses trésors et
sa prison.

A Islamgee, l'ascension devint plus pénible; cependant, nous pûmes
arriver à la seconde porte en demeurant sur selle. Comme nous n'avions
plus du tout à descendre, mais que nous étions obligés, à cause de
l'ascension, de quitter nos mules, nous les abandonnâmes et allâmes
à pied tous les quatre, laissant les bêtes trouver leur chemin comme
elles pouvaient; nous n'avions pu faire cela à la montée du Bechelo et
du Jiddah. Le trajet de Watat à Magdala se fait généralement en cinq
heures, mais nous en mimes près de sept, parce que nous faisions de
fréquentes haltes, des messagers allant et venant de notre escorte à
l'Araba. Plusieurs des chefs de la montagne vinrent à la rencontre de
Bitwaddad-Tadla. C'était sans doute afin d'examiner notre lettre de
cachet. Enfin, un à un, comptés comme des moutons, nous franchîmes
la porte, et nous fûmes conduits dans an espace ouvert en face de
l'habitation impériale. Là, nous rencontrâmes le ras (la tête de la
montagne) et les six chefs supérieurs, qui président toujours avec lui
le conseil dans les affaires de haute importance.

Aussitôt qu'ils eurent salué le Bitwaddad, ils se retirèrent un peu à
l'écart, ainsi que Samuel, afin de se consulter. Au bout de quelques
minutes, Samuel nous appela, et accompagnés par les chefs, escortés de
leurs inférieurs, nous fûmes conduits dans une maison située près de
l'enceinte impériale. Un feu y était allumé. Fatigués et abattus, la
perspective d'un abri, après plusieurs jours passés à la pluie, nous
réjouit, malgré nos malheurs, et lorsque les chefs se furent retirés,
laissant des gardes à la porte, nous nous mîmes à causer, à fumer et à
dormir près du feu, oubliant entièrement que nous étions les victimes
innocentes d'une infâme trahison. Deux maisons furent mises à notre
disposition. L'une d'elles nous fut désignée pour y coucher et nous
servir particulièrement d'habitation, et l'autre fut destinée aux
domestiques et regardée comme notre cuisine.



XI


Notre première maison à Magdala.--Le chef a une petite affaire avec
nous.--Impressions d'un Européen chargé de chaînes.--L'opération
décrite.--La toilette du prisonnier.--Comment nous vivions.--Défection
de notre premier messager.--Comment nous obtînmes de l'argent et des
lettres.--Un journal à Magdala.--Une saison des pluies dans le Gedjo.

Il faisait complètement nuit à notre arrivée, la veille au soir. Notre
première affaire, le lendemain matin, fut d'examiner notre demeure.
Elle consistait en deux buttes circulaires, entourées d'une forte haie
épineuse attenante à l'enceinte impériale. La plus grande était dans
un mauvais état, et comme le toit, au lieu d'être appuyé sur un pilier
central, était supporté par une douzaine de colonnes latérales,
formant ainsi plusieurs petites cases, nous la destinâmes à nos
serviteurs et à notre _balderaba_ Samuel. Celle que nous gardâmes
pour nous avait été bâtie par Ras-Hailo, lorsqu'il était le favori de
Théodoros, mais qui depuis était tombé en disgrâce. Ras-Hailo ne fut
pas mis dans les fers pendant qu'il habitait cette maison, et même, au
bout de peu de temps, il avait été pardonné par son maître et élu chef
de la Montagne; mais Théodoros, quelque temps après, lui retira encore
son commandement, le priva de sa confiance et l'envoya à la prison
commune, enchaîné comme tous les autres prisonniers. Pour une maison
abyssinienne, cette hutte n'était pas mal bâtie; le toit était le
mieux construit que j'aie vu dans tout le pays; il était fait de
bambous tressés, arrangés et assujettis par des cercles de la même
matière. Lorsque Ras-Hailo eut été envoyé en prison, sa maison fut
offerte au favori du jour, Ras-Engeddah; mais, selon la coutume,
Théodoros s'en servit pour loger ses hôtes anglais.

Pour nous tous, elle était petite; nous étions huit, et cette demeure
ne pouvait contenir commodément que quatre personnes. Les soirées et
les nuits étaient cruellement froides, et le feu occupant le centre
de la chambre, quelques-uns d'entre nous étaient couchés la moitié du
corps dans la chambre, et l'autre moitié dans un enfoncement humide.
Tout d'abord nous sentîmes amèrement notre triste position. La saison
des pluies était arrivée, et chaque jour la voix de l'orage se
faisait entendre. Plusieurs d'entre nous (M. Prideaux entre autres et
moi-même) ne pouvions même pas changer de vêtements, et, couchés, nous
n'avions rien pour nous couvrir et nous garantir du froid si aigu
pendant la nuit. Je me souviendrai toujours de la conduite charitable
de Samuel qui, imitant le bon Samaritain, vint me couvrir de l'un de
ses shamas.

Nous avions bien quelque argent, mais nous ne savions comment nous
procurer quoi que ce fût. On nous annonça que des provisions avaient
été envoyées des greniers impériaux; les premiers captifs anglais
souriaient à ces paroles, sachant par une amère expérience que les
prisonniers de l'Amba de Magdala étaient regardés comme devant donner
et ne jamais recevoir. L'avenir prouva que leurs prévisions étaient
justes: nous ne reçûmes rien qu'une jarre de tej du gouverneur qui,
en toute occasion, se proclamait hautement notre ami; je crois qu'il
s'imagina même que ce tej était pour lui, car à chaque instant il en
buvait avec ses camarades. Nous reçûmes aussi, un jour de fête, deux
vaches maigres à l'air affamé, et desquelles, je puis le dire, je
refusai le moindre morceau.

Pour un Européen accoutumé à trouver sous la main tous les objets
nécessaires à la vie, il peut paraître invraisemblable que dans toute
l'Abyssinie il ne se trouve pas une seule boutique pour acheter quoi
que ce soit; et c'est un fait vrai cependant. Nous avions pour nous
un boucher et un boulanger, et pour ce qui est des provisions
d'épiceries, nous nous adressions à eux. Notre nourriture était
abominablement mauvaise; les moutons que nous achetions étaient un peu
meilleurs que les chats de Londres, et comme on ne trouve pas, dans
tout le pays, d'autre moulin à farine que ceux des boulangers, nous
fûmes obligés d'acheter du grain, de le battre pour en chasser la
balle, et de l'écraser entre deux pierres, non pas avec les grosses
meules plates de l'Inde ou de l'Egypte, mais sur de petits fragments
de rochers creusés, où le grain est réduit en farine, au moyen d'une
espèce de caillou grand et lourd que l'on tient dans la main. C'était
bien le pain amer de la vengeance! Etant dans la montagne, nous
pouvions acheter des oeufs et de la volaille; mais comme les premiers
étaient toujours gâtés lorsqu'on nous les livrait, nous en fûmes
bientôt dégoûtés, et quoique nous eussions aimé à varier notre
nourriture au moyen de volailles, leur maigreur les aurait fait
rejeter de tout le monde. A cause de la saison des pluies, nous ne
pouvions qu'à grand'peine nous procurer un peu de miel. Nous pouvions
bien nous fournir de café en tout temps, mais nous n'avions pas de
sucre; et pris sans lait ou avec du lait fumé, c'était une boisson
si amère et si répugnante, que, au bout d'un certain temps, nous
préférâmes nous en passer. Voici les détails du luxe de table que
nous eûmes pendant toute notre captivité: un pain grossier, fort mal
préparé, que l'on eût dit fait avec du verre pilé, et des plats qui
revenaient toujours les mêmes: du mouton coriace, quelques vieux coqs,
du beurre rance et du café amer. Le thé, le sucre, le vin, le poisson,
les légumes, etc., etc., c'étaient choses impossibles à trouver
même avec de l'argent. La mauvaise qualité et l'uniformité de notre
nourriture n'étaient rien encore devant la perspective que nous avions
de mourir de faim. Quelque grossières et insuffisantes que fussent
ces choses, elles devaient nous manquer, dès que nous n'aurions plus
d'argent.

J'étais très-mal vêtu. Avant de quitter Debra-Tabor, j'avais eu la
pensée de laisser mes effets aux soins des _gens de Gaffat_, et je
n'avais pris avec moi que ce qui était indispensable pour la route.
Mon unique paire de souliers, portée à la pluie, au soleil, dans la
boue, était littéralement percée à jour; ils étaient tellement roidis,
qu'ils me firent aux pieds une blessure qui mit plus d'un mois à
guérir; aussi jusqu'à l'arrivée de l'un de mes serviteurs, plusieurs
mois plus tard, je marchai, ou plutôt je me traînai les pieds nus.

La vie en commun avec des hommes d'habitudes et de goûts différents
est vraiment pénible. Nous étions huit Européens, grouillant tous dans
un petit espace qui nous servait à la fois d'antichambre, de salle à
manger et de dortoir; la plupart étrangers les uns aux autres, et unis
seulement par une commune infortune. L'adversité est peu propre
à améliorer les caractères; au contraire, elle nuit aux rapports
sociaux; c'est tout an plus si l'éducation et la naissance vous
apprennent à supporter et à accepter les plus grandes difficultés.
Nous redoutions sur toutes choses cette familiarité qui se glisse si
naturellement entre des hommes d'une position sociale tout à fait
différente et vous expose à entendre des expressions grossières et
avilissantes. Nous devions vivre sur un pied d'égalité avec l'un
des premiers serviteurs du capitaine Cameron. Nous eussions été
tranquilles, si une partie de la nuit n'eût été employée à parler, et
si chacun de nous eût voulu pardonner silencieusement les défauts de
ses camarades, sachant bien qu'il pouvait avoir besoin de la même
indulgence.

Une compagnie de soldats d'environ quinze à vingt hommes arrivaient
chaque soir, un peu avant le crépuscule, et plantaient une petite
tente noire de l'autre côté de notre porte. Comme il pleuvait souvent
la nuit, la plus grande partie des soldats demeuraient dans la tente;
deux ou trois seulement, qui étaient censés veiller, sortaient pour
dormir sons la partie du toit formant auvent. Ils ne nous dérangeaient
jamais, et si nous sortions dans la nuit, ils surveillaient seulement
où nous allions, mais ne nous suivaient jamais. A cette époque, nous
avions quatre gardes, dont deux remplissaient leur office en se
promenant devant la porte de notre enceinte. Ces hommes ne furent
jamais changés pendant notre séjour; nous n'eûmes pas lieu d'être
satisfaits de leur façon d'agir; il n'y eut qu'une exception. Nos
gardiens de jour n'étaient que des scélérats poltrons et des espions
dangereux.

Nous avions déjà passé trois jours à Magdala, et nous commencions à
espérer que notre disgrâce se bornerait à un simple emprisonnement,
lorsque environ vers midi, le 16, nous aperçûmes le chef, accompagné
d'une nombreuse escorte, se dirigeant vers notre prison. Samuel fut
appelé, et une longue conversation eut lieu entre lui et le chef de
l'autre côté de la porte. Nous ignorions encore ce qui se passait, et
nous commencions à être inquiets, lorsque Samuel revint vers nous avec
une physionomie sérieuse, et nous dit que nous devions rentrer dans
la chambre, que l'officier _avait à faire quelque petite chose avec
nous._ Nous obéîmes et, au bout de quelques instants, le ras (le
chef de la montagne), cinq membres du conseil et huit ou dix autres
personnes entrèrent aussi. Le ras et les chefs principaux, tous armés
jusqu'aux dents, s'établirent dans la chambre; les autres demeurèrent
dehors. La conversation abyssinienne ordinairement consiste en grands
témoignages de religion et force expressions dévotes; à chaque minute,
les noms de Dieu et du Seigneur sont répétés et pris en vain. J'étais
assis près de la porte, et la conversation m'intéressant peu, je
regardais la foule mêlée du dehors, lorsque tout d'un coup j'aperçus
deux ou trois hommes portant d'énormes chaînes. Je les montrai à M.
Bassam et lui demandai s'il croyait qu'elles nous fussent destinées;
il s'adressa en arabe, à ce sujet, à Samuel, et sur la réponse
affirmative de ce dernier, nous comprîmes quel avait été le sujet de
la longue consultation entre le chef et Samuel.

Le ras alors mit fin à la conversation insignifiante qu'il avait tenue
depuis son arrivée, et nous informa, dans des termes mesurés et polis,
que c'était l'usage d'enchaîner tous les prisonniers envoyés dans ce
lieu; il n'avait reçu aucune instruction de l'empereur; mais il en
verrait un messager à Théodoros pour l'informer qu'il nous avait mis
dans les fers, et il ne doutait nullement que son maître n'expédiât
aussitôt l'ordre de nous les enlever; en attendant nous devions nous
soumettre aux lois de l'Amba; il regrettait bien, ajouta-t-il, d'être
obligé de nous enchaîner. Le pauvre homme nous voulait réellement du
bien; il avait une voix douce, et, pour un Abyssinien, des manières
comme il faut; il croyait que Théodoros regrettait déjà l'ordre
inutile et cruel qu'il avait donné, et que peut-être, il saisirait
l'occasion qu'il lui offrait et donnerait contre-ordre. Je dois
ajouter ici que, quelques mois plus tard, le pauvre ras fut accusé
d'avoir une correspondance avec le roi de Shoa, qu'il fut mis dans les
fers an camp, où il mourut bientôt après des tortures qui lui furent
infligées.

Les chaînes furent apportées, et la grande affaire du jour commença.
Les uns après les autres, nous eûmes à subir l'opération, les premiers
captifs étant les premiers servis et favorisés des chaînes les plus
lourdes. A la fin mon tour arriva. L'on me fit asseoir par terre, je
retroussai mes pantalons, et je plaçai ma jambe droite sur une pierre
mise là à cet effet. L'un des anneaux fut alors posé sur ma jambe, à
deux pouces environ de la cheville droite, et alors un grand marteau
tomba sur le fer dur et froid: chaque coup vibrait dans le membre tout
entier, et lorsque le marteau ne tombait pas d'aplomb, l'anneau de fer
frappait contre l'os et me causait une douleur plus aiguë. Il fallut
environ dix minutes pour fixer convenablement le premier anneau. Il
fut travaillé jusqu'à ce qu'il n'y eût que l'épaisseur d'un doigt
entre l'anneau et la jambe; alors les deux bouts se croisant l'un
sur l'autre furent encore martelés jusqu'à ce qu'ils se joignirent
parfaitement. L'opération fut ensuite pratiquée à la jambe gauche. Je
craignais toujours que le noir forgeron, venant à manquer le fer, ne
me broyât la jambe. Tout d'un coup, je sentis comme si le membre était
écrasé; l'anneau s'était cassé juste quand l'opération allait finir.
Pour la seconde fois, je dus subir le travail du martelage; mais cette
fois, les fers furent rivés à l'entière satisfaction du forgeron et du
chef.

On me dit alors que je pouvais me lever et aller m'asseoir; mais la
chose n'était point facile; n'ayant jamais, pour mon compte, pratiqué
ce nouveau système de locomotion, je ne pus faire seulement que trois
on quatre pas. Cependant, je souffrais personnellement et je sentais
profondément l'humiliation à laquelle nous étions soumis; mais je
n'aurais pas voulu que les officiers de l'homme qui nous traitait de
la sorte, pussent croire que nous souffrions dans notre amour-propre.
Aussi, bondissant sur mes jambes, j'élevai mon bonnet et m'écriai à
leur grand étonnement: «_God save the queen!_»(Dieu sauve la reine!)
et m'en fus riant et chantant, comme si j'étais parfaitement heureux.
Comme chaque détail de notre vie était rapporté à Théodoros, mon
mépris pour ses chaînes devint public, et il en fut informé; mais il
ne mentionna la chose que vingt et un mois plus tard, en y faisant
allusion dans une conversation avec M. Waldemeier, auquel il dit que
nous nous étions tous laissé enchaîner sans dire une parole; que même
M. Rassam avait souri; mais que le docteur et M. Prideaux avaient subi
les fers avec colère.

Après l'opération, et lorsque chaque assistant de cette scène nous eut
fait la politesse d'un: «_Que Dieu les ouvre!_» le messager que les
chefs voulaient envoyer à Théodoros (un quidam du nom de Léh, grand
espion et confident de l'empereur, le même qui avait apporté nos
lettres de cachet) fut introduit pour recevoir les messages que M.
Rassam pourrait désirer envoyer à Sa Majesté. Celui-ci, en termes
mesurés et polis, se plaignit de la trahison de l'empereur, et rejeta
sur lui la responsabilité des conséquences d'un traitement si injuste
qui pouvait amener de terribles représailles. Malheureusement, Samuel,
toujours craintif et tremblant que des chaînes ne lui fussent aussi
réservées, refusa d'interpréter ce discours, et n'envoya que les
compliments ordinaires.

Lorsque nos geôliers furent, sortis, nous nous regardâmes les uns les
autres, et nous nous trouvâmes si drôles, que, malgré notre
chagrin, nous ne pûmes nous empêcher d'éclater de rire. Les chaînes
consistaient en deux lourds anneaux, joints ensemble par trois autres
plus petits, ayant juste une main ouverte d'un anneau à l'autre; nous
les portâmes bien près de vingt-deux mois! D'abord, nous ne pûmes
pas marcher; nos jambes étaient brisées et meurtries par suite du
ferrement, et le fer, portant sur les chevilles, nous causait une
telle douleur, que nous fûmes obligés d'introduire pendant le jour des
bandages sous les chaînes. La nuit, je les enlevais, à cause de la
constante pression qu'ils produisaient sur la circulation, et qui
faisait enfler nos pieds; nous sentions encore plus le poids la nuit
que le jour. Il nous semblait que nos jambes ne pourraient jamais être
soulagées; nous ne pouvions les remuer et lorsque, en dormant, nous
nous retournions d'un côté ou de l'antre, les chaînons, en heurtant
l'os de la jambe, nous causaient une douleur si vive que nous nous
éveillions subitement. Bien qu'au bout d'un certain temps nous nous y
fussions accoutumés et que nous pussions nous promener autour de notre
enceinte plus commodément, cependant encore, de temps en temps, nous
étions obligés de prendre du repos des journées entières, sans quoi,
nos jambes s'enflaient et de petites plaies se formaient sur la partie
de l'os la plus exposée an frottement des fers. Plusieurs mois même
après que les fers m'eurent été ôtés, mes jambes étaient plus faibles
qu'auparavant, mes chevilles plus amincies et mes pieds enflés.

Le soir où nous fûmes chargés de chaînes, nous dûmes couper nos
pantalons sur le côté, afin de pouvoir les ôter. Pendant leur première
captivité à Magdala, MM. Cameron, Stern et les autres prisonniers
portaient des jupons ou des caleçons, à la façon indigène, qu'on leur
avait enseigné à passer entre les jambes et les chaînes. Mais nous
n'avions pas des vêtements semblables sous la main pour faire comme
eux, et même, vu l'état de souffrance de nos jambes, il n'aurait pu
être question de passer sous les anneaux la plus fine batiste. La
nécessité, dit-on, est la mère de l'industrie: dans cette occasion,
j'inventai _les pantalons à la Magdala._ En ôtant les miens ce
même jour, je les ouvris tout le long de la couture extérieure, et
ramassant tous les boutons que je pus trouver, je les cousis d'un
côté, tandis que je faisais de l'autre des boutonnières aussi
rapprochées que mes ressources me le permettaient. Peu de semaines
après, j'étais capable, aidé d'un indigène, de passer sous les anneaux
des caleçons de calicot, et comme mes jambes se désenflaient, je pus
mettre par-dessus mes pantalons en drap fin d'Abyssinie. Telle est la
force de l'habitude, qu'à la fin, je quittais et mettais mes pantalons
aussi facilement que si mes jambes eussent été libres.

Ne sachant que faire, nous allions habituellement nous coucher de
bonne heure. Nous entendîmes le soir de l'opération une discussion an
dehors de notre hutte entre Samuel et le chef, de garde cette nuit,
nommé Mara, descendant d'un Arménien et grand admirateur de Théodoros.
Samuel entra enfin, et nous dit qu'il s'était efforcé de persuader
l'officier de ne point nous déranger, mais qu'il insistait pour
examiner nos chaînes et se convaincre qu'elles étaient comme elles
devaient. Nous refusâmes d'abord de subir cette inspection; nous ne
consentîmes qu'afin de nous débarrasser de cet homme, et nous nous
mîmes à secouer nos chaînes sous le shama qui nous servait de
couverture, à mesure qu'il passait devant nous.

Nous nous attendions à demeurer an moins six mois à Magdala; il
fallait donner le temps aux nouvelles d'arriver eu Angleterre, et
aussi le temps de venir aux troupes qu'on expédierait pour nous mettre
en liberté et punir le despote. M. Rassam fit tout ce qu'il put, par
l'entre-mise de Samuel, pour obtenir quelques huttes de plus, si
nécessaires à notre commodité. Samuel parla an ras et aux autres
chefs, qui consentirent à nous donner une petite hutte et deux
_godjos_ lorsqu'ils auraient assez rassemblé de bois pour construire
une nouvelle enceinte. Le _godjo_ est une espèce de petite cabane,
dont le toit est fait de bouts de tiges liées ensemble à leur
extrémité, et tout entières recouvertes de paille. En attendant, on
persuada à deux d'entre nos compagnons, Piétro et M. Ecrans, d'aller
s'établir à la cuisine, où ils auraient plusieurs chambres et nous
laisseraient ainsi plus d'espace.

Notre première pensée, en arrivant à Magdala, avait été de communiquer
la nouvelle à nos amis et au gouvernement; une fois que nous eûmes été
enchaînés, nous comprîmes que chaque heure perdue était une journée
ajoutée à notre misère et à notre _discomfort_, et que nous ne devions
perdre aucun temps pour envoyer un fidèle messager à Massowah. Il nous
était très-difficile d'écrire, mais surtout dans le commencement, où
nous redoutions Samuel. Plus tard, nous fûmes plus habitués à tout
ce qui concernait nos envoyés. Toute la contrée jusqu'au Lasta
était soumise encore à Théodoros, et nous étions obligés d'être
très-circonspects dans nos expressions, dans le cas où la dépêche
tomberait entre les mains d'un chef ou lui serait envoyée. Le 18,
notre paquet était prêt; mais, chose étonnante, ce fut la seule fois
que la manière d'envoyer notre lettre nous inquiéta. Nous ne pouvions
nous confier qu'à un homme qui eût demeuré quelque temps avec nous. A
la fin, nous nous souvînmes d'un vieux serviteur de M. Cameron,
qui avait été autrefois, en plusieurs circonstances, employé comme
délégué, et nous fixâmes notre choix sur lui. C'était un bon homme, un
marcheur de première force, mais très-querelleur, et capable de tout
pour contrarier son adversaire. Pour le guider, à travers le pays
rebelle, nous obtînmes le serviteur d'un prisonnier politique, Dejutch
Maret; ils devaient partir ensemble et revenir avec une réponse de
M. Munzinger. Bientôt après avoir quitté Magdala, nos deux envoyés
commencèrent à se quereller, et en arrivant aux avant-postes des
rebelles, une question de préséance entre eux fit découvrir la
missive; nos deux messagers furent saisis, liés de chaînes pendant
quelques jours, et lorsqu'ils furent relâchés, on nous renvoya notre
serviteur elles lettres furent brûlées. Plus tard, nous prîmes plus de
précautions; les envoyés portèrent, dans leur ceinturon, les lettres
dont la connaissance pouvait être dangereuse; d'autres fois, nous les
cousîmes dans le cuir, sous forme d'amulettes et de charmes, comme
en portent les indigènes; ou bien encore, nous les piquâmes dans la
partie de leurs vieux pantalons, près des coutures. Ceux qui nous
répondaient de la côte usaient des mêmes précautions; et quoique nous
ayons envoyé, pendant notre captivité, au moins quarante messagers,
porteurs de lettres, sans compter ceux qu'on nous renvoyait, nous
n'avons eu qu'un message, celui dont nous venons de parler, qui ne
soit pas arrivé à destination.

Bientôt se posa la question si importante pour nous de savoir comment
nous procurer de l'argent. Il fut fort heureux que Théodoros, à
cette époque donnât un millier de dollars à chacun de ses ouvriers.
Plusieurs d'entre eux connaissant l'état politique de la contrée, et
comprenant que le pouvoir de l'empereur touchait à sa fin, voulurent
envoyer leur argent hors du pays et comme nous étions fort embarrassés
pour nous en procurer, la chose fut bientôt arrangée à notre
satisfaction mutuelle. Nous envoyâmes des gens à Debra-Tabor et comme
la route était sûre, et que par des présents agréables nous nous
étions faits des amis des chefs de districts traversés par la route de
nos délégués, ceux-ci ne furent ni inquiétés ni volés. Ils portèrent
les dollars dans des valises sur des mules chargées du grain ou de la
fleur de farine que les _gens de Gaffat_ nous envoyaient de temps
à autre, ou bien serrés dans les longues écharpes de coton que les
Abyssiniens portent en forme de ceinture. Des instructions furent
aussi données à M. Munzinger pour qu'il envoyât de l'argent à Metemma,
où nous pouvions le faire prendre en envoyant des serviteurs. Ce ne
fut que la seconde année de notre captivité que nous rencontrâmes de
sérieuses difficultés de ce côté. La puissance de l'empereur diminuait
de jour en jour; les rebelles et les voleurs infestaient les routes;
le chemin de Metemma à Magdala fut interdit; les _gens de Gaffât_
n'étaient pas épargnés; un moment il parut impossible de nous faire
parvenir aucun message. Aussi pendant plusieurs mois eûmes-nous
beaucoup de peine à nous procurer une somme quelconque, ayant employé
pour cela les serviteurs des prisonniers parents et amis des rebelles;
mais ensuite ayant eu recours à l'influence de l'Evêque et à la
protection de Wagshum Gobazé, l'argent reprit facilement le chemin
de Magdala et nous délivra de nos craintes. Théodoros savait
indirectement que nous envoyions des serviteurs à la côte, mais comme
c'était l'usage de permettre aux serviteurs des prisonniers d'aller
auprès des familles de leurs maîtres pour tacher d'en obtenir quelques
secours, il ne pouvait pas trop nous le défendre, surtout ne nous
ayant jamais rien fourni. Si nos messagers étaient tombés entre ses
mains, il leur eût probablement volé leur argent mais il ne les aurait
point insultés. Quant aux lettres c'est une autre affaire: si celles
que nous avons écrites étaient arrivées à sa connaissance, les envoyés
eussent eu bien vite leur compte, et quant à nous notre sort eût été
bien vite décidé aussi.

Cela peut paraître invraisemblable, mais les Abyssiniens qui sont
une race de voleurs, se sont montrés parfaitement honnêtes dans ces
circonstances, et ne se sont jamais enfuis avec les centaines de
dollars qui leur avaient été confiés: c'était pourtant une fortune
pour de pauvres domestiques. Je ne voudrais pas être ingrat vis-à-vis
de ces hommes qui s'exposant à de grands dangers, la plupart du temps,
faisaient leur trajet de Massowah à Magdala, pendant la nuit, et, par
ce service rendu, nous empêchaient de mourir de faim: mais cependant
je crois qu'ils agissaient d'après le vieil adage: que l'honnêteté est
plutôt une bonne politique qu'une vertu innée. D'abord ils étaient
largement rétribués, bien traités, et ils s'attendaient à une
récompense ultérieure (qu'ils ont fidèlement reçue) dans le cas où
la fortune nous sourirait encore. Puis, tous les grands chefs des
rebelles se disaient nos amis, et nous n'aurions eu qu'à les avertir,
ou bien encore qu'à le faire savoir à l'Evêque pour qu'on eût arrêté
les délinquants, qu'on leur eût enlevé le bien mal acquis, et qu'on
les eût encore punis sévèrement. Tout cela leur était parfaitement
connu.

En considérant le passé je ne puis comprendre comment j'ai pu passer
ces longs jours d'oisiveté si ennuyeux, toujours les mêmes pendant
vingt-deux mois. Les chaînes n'étaient rien comparées au manque
d'occupation. Supposez que nous eussions tenu un journal de notre vie
journalière, le contenu eût été invariablement celui-ci: «Pris un bain
(opération douloureuse à cause des chaînes qui n'étant plus entourées
de bandages, nous blessaient horriblement) un petit garçon tenait mes
pantalons pour les passer entre les chaînes. Aujourd'hui le temps
étant sec, nous avons fait nos cinquante pas de promenade. Nous avons
déjeuné de meilleur appétit après cette tâche remplie. Des malades
viennent voir le médecin. Comme je suis médecin et apothicaire, je
prescris les médecines et les ordonnances moi-même. Samuel ou tel
autre ami indigène qui sait que mon tej est prêt, vient m'en demander
un verre ou deux. Je suis allé fumer une pipe avec M. Cameron. Je me
suis couché et j'ai lu le Dictionnaire commercial de Mac-Culloch,
livre très-intéressant, mais fait exprès pour m'endormir. Cette
après-midi je me suis couché, j'ai lu encore le Dictionnaire
commercial. Nous avons dîné. (Je voudrais bien savoir quel était l'âge
du coq que nous avons mangé?) Nous nous sommes traînés une heure entre
les huttes; je me suis couché; j'ai pris l'_Appendix_ de Gadby; mais
comme je le sais par coeur, ses plus curieuses descriptions même n'ont
plus d'attrait pour moi. Un petit garçon a allumé le feu, le bois
était vert et tout s'est rempli de fumée. J'ai joué une partie de
whist avec M. Rassam et M. Prideaux. Je ne crois pas qu'ils jouassent
avec des cartes aussi sales dans une salle des gardes. Perdu vingt
points. Un petit garçon m'a tenu mes pantalons. Les gardes nous out
injuriés parce qu'ils avaient couché dehors et qu'il a plu. Bravo
Samuel, vous êtes un fidèle ami.»

Cette page imaginée aurait pu se représenter _ad infinitum_. Pour
faire diversion, quelquefois nous écrivions à nos amis, ou bien
nous recevions des lettres ou quelques fragments de journaux. Jours
délicieux, mais trop rares. Le dimanche nous avions le service
religieux: M. Stern quoique malade et faible faisait régulièrement
le culte afin de nous fortifier et de nous encourager. Telle était
invariablement notre vie journalière. Il faut dire qu'à la fin nous
en étions excédés. Nous eûmes aussi de temps en temps d'autres
occupations, comme de bâtir une hutte, de créer un jardin, d'exciter
sans le vouloir une querelle entre nos serviteurs; détails qui
trouveront leur place dans ce récit.

Je rappellerai que les chefs nous avaient promis d'agrandir notre
résidence: ils tinrent leur parole. Quatre ou cinq jours après que
l'on nous eut mis dans les fers, ils nous firent une visite, se
consultèrent, discutèrent pendant longtemps et enfin se décidèrent à
ouvrir une brèche dans l'enceinte afin de faire place aux trois
huttes qu'ils nous avaient promises. Samuel, qui était chargé de la
distribution des nouvelles demeures, donna la petite maison à M.
Rassam, prit un des _godjos_ pour lui-même, et donna la troisième à
M. Prideaux et à moi. Kerans et Piétro restèrent dans la cuisine,
et notre première habitation fut laissée à MM. Cameron, Stern et
Rosenthal.

Le 23 juillet 1866, M. Prideaux et moi, nous prîmes possession de
notre nouvelle demeure. Sans exagération, si à Londres un chien était
enfermé dans une semblable loge, je puis affirmer que son propriétaire
serait poursuivi par la Société protectrice des animaux. Telle qu'elle
était nous fûmes très-heureux de la posséder, et nous nous mîmes à
l'ouvrage, non pour la rendre plus confortable, il ne pouvait en être
question, mais pour nous préserver de la pluie.



XII


Description de Magdala.--Climat et provision d'eau.--Les maisons
de l'empereur.--Son harem et ses magasins.--L'église.--La
prison.--Gardes et geôliers.--Discipline.--Visite préalable de
Théodoros à Magdala.--Massacre des Gallas.--Caractère et antécédents
de Samuel.--Nos amis Zénab l'astronome et Meshisba le joueur de
luth.--Gardes de jour.--Nous bâtissons de nouvelles huttes.--Les
serviteurs portugais et les serviteurs abyssiniens.--Notre enceinte
est agrandie.

L'Amba[22] de Magdala, situé à environ 320 milles de Zulla, et environ
180 milles de Gondar,[23] s'élève dans la province de Worihaimanoo,
sur la frontière de la province de Wallo-Galla. Il est d'un accès
difficile à cause des vallées profondes et des ravins étroits et
perpendiculaires qui le séparent des rivières de Bechelo, de Jiddah et
de la plaine de Wallo. Il est isolé an milieu des gigantesques masses
qui l'environnent, et vu du côté ouest il ressemble à un croissant. A
l'extrême gauche de cette courbe apparaît le petit plateau des Fahla,
qui rejoint par une petite langue de terre, un pic plus élevé que
l'Amba et appelé Selassié (Trinité) à cause de l'église qui y a été
érigée et qui porte ce nom. De Selassié à l'Amba de Magdala se trouve
la grande plaine d'Islamgee; à plusieurs centaines de pieds au-dessous
des pics qu'elle sépare, plusieurs villages ont été bâtis par les
paysans qui cultivent le terrain pour l'empereur, les chefs et les
soldats de l'Amba. Les domestiques des prisonniers ont aussi là
quelques portions de terre qui leur ont été données et où ils peuvent
élever des huttes pour eux et pour leur bétail. Le samedi un marché
hebdomadaire, autrefois bien approvisionné, y est tenu au pied même du
Selassié. De nombreux puits y ont été creusés pendant la sécheresse
près des sources d'Islamgee, lesquels fournissent une petite provision
d'eau qui ne tarit jamais. D'Islamgee jusqu'à Magdala la route est
très-escarpée et très-pénible. A partir de la première barrière, elle
suit le flanc de la montagne parfois très-abrupte. Du côté droit, les
parois de l'Amba s'élèvent comme une gigantesque muraille surplombant
sur un abîme. De la première à la seconde porte la route est
excessivement étroite et escarpée, coupant à angle droit la première
partie. De petites défenses de terre ont été élevées sur les flancs
de la route près des portes pour protéger tous les points faibles. Le
sommet de la hauteur est fortement défendu et entouré de meurtrières.
Deux autres portes conduisent à l'Amba du pied de la montagne; l'une
d'elles a été condamnée il y a quelque temps, mais l'autre appelée
_Kafir Ber_, est ouverte du côté du pays de Galla. L'Amba est fortifié
par la nature elle-même, et Théodoros a ajouté à la nature par des
travaux considérables.

Le plateau de Magdala est plus long que large, quelque peu irrégulier,
d'environ un mille et demi de longueur, et, dans sa partie la plus
large, d'un mille de largueur. C'était une des plus puissantes
forteresses de l'Abyssinie, et, par sa position entre les plus riches
plateaux du Dahonte, du Dalanta et du Worihaimanoo, très-facile à
approvisionner. Magdala est à plus de 9,000 pieds au-dessus du niveau
de la mer, elle jouit d'un magnifique climat. Tous les soirs pendant
toute l'année sans exception, il faut allumer du feu, et quoique
pendant les quelques mois qui précèdent la saison des pluies la
température s'élève beaucoup, cependant dans nos huttes nous n'avons
jamais été incommodés par la chaleur. Les terres élevées qui entourent
l'Amba à une certaine distance sont froides et stériles, ce qui est dû
à l'altitude de ces parages; même plusieurs des pics du district de
Galla sont pendant quelques mois, couverts de neiges et de frimas.
Pendant les pluies et aussi pendant les mois qui suivent les pluies,
l'eau y est abondante, mais de mars aux premières semaines de juillet
elle devient de plus en plus rare, jusqu'à ce qu'on ne l'obtient
qu'avec beaucoup de difficulté. Pour remédier à cet inconvénient,
Théodoros, avec sa prévoyance habituelle, a fait construire plusieurs
citernes sur la montagne, et creuser des puits dans les endroits
favorables. Ses efforts ont été couronnés de succès; les puits ne
donnent, il est vrai, qu'une petite provision d'eau, mais cette
provision est constante et ne diminue pas de toute l'année. L'eau
recueillie dans les citernes est de peu de ressource; ces réservoirs
n'étant pas recouverts après les pluies, et l'eau entraînant toute
espèce de détritus, devient bientôt tout à fait impotable. Les sources
principales sont à Islamgee, il y en a bien quelques-unes à l'Amba
lui-même; mais elles sont peu de chose quant à l'importance et au
nombre de celles qui sortent sur les flancs de la montagne depuis son
sommet jusqu'à sa base. Magdala n'était pas seulement une forteresse
pour Théodoros, c'était aussi une prison, un arsenal, un grenier et un
lieu de protection pour ses femmes et sa famille. L'habitation du roi
et le grenier étaient au centre de l'Amba; en face, vers l'ouest,
un grand espace bien éclairé avait été laissé ouvert; derrière se
trouvaient les maisons des officiers et de la suite de l'empereur; à
gauche, les huttes des chefs et des soldats; à droite, sur une petite
éminence les pied-à-terre et les magasins, le quartier des soldats,
l'église, la prison; et par derrière encore un autre grand espace
ouvert, regardant le plateau du Galla, le _Tanta_.

Les habitations de Théodoros n'avaient rien de royal autour d'elles,
elles étaient bâties sur le même modèle que les huttes ordinaires,
seulement dans de plus grandes proportions. Du reste, je crois qu'il
y tenait très-peu; il préférait sa tente plantée à Islamgee ou sur
quelque sommet voisin, à la demeure la plus vaste et la plus commode
de l'Amba. A sa répugnance pour toute espèce de maison, en général
s'est ajouté depuis un motif particulier contre l'Amba. La plus grande
partie de ses maisons était occupée par ses femmes, ses concubines,
ses eunuques et ses servantes. Les huttes pour le tef et pour le grain
étaient dans la même enceinte, mais séparées des appartements de
ses femmes par une forte défense. Les greniers consistent en une
demi-douzaine de huttes très-élevées, et protégées de la pluie par
un double toit. Ils contiennent de l'orge, du tef, des haricots, des
pois, et quelque peu de froment. Tous les grains sont conservés dans
des sacs de cuir empilés les uns sur les autres jusqu'aux toits. On
dit que lors de la prise de Magdala par nos troupes, le grain y avait
été amassé en quantité suffisante pour alimenter toute la garnison et
tous les habitants de l'Amba au moins pendant six mois. Les demeures
des chefs et des soldats étaient bâties sur le modèle des maisons
circulaires de l'Amhara avec un toit de forme aiguë. Les huttes des
soldats de la classe inférieure étaient bâties sans ordre dans un
espace étroit afin que si un incendie venait à éclater, ces huttes
toujours au nombre de vingt ou trente et bâties sous le vent, une fois
brûlées jusqu'au sol, devinssent ainsi un obstacle au fléau. Les chefs
principaux avaient plusieurs maisons pour leur usage, toutes situées
dans une même enceinte, entourées et séparées de celles des soldats
par une forte haie. Environ un an avant sa mort, Théodoros avait
amassé à Magdala tous les débris de ses premières richesses. Quelques
hangars renfermaient des mousquets, des pistolets, etc., etc.;
d'autres des livres, des papiers, etc., etc.; d'autres des tapis, des
shamas, de la soie, de la poudre, du plomb, des flèches, des chapeaux,
et aussi le peu d'argent qu'il possédait et dont il s'était emparé à
Gondar; les biens mêmes de ses ouvriers furent aussi envoyés à Magdala
pour y être gardés. Tous les magasins d'approvisionnement furent
couverts d'une espèce de drap noir, appelé _mâk_, et fabriqué dans le
pays. Une ou deux fois par semaine les chefs se donnaient rendez-vous
dans une petite maison bâtie à cet effet dans l'enceinte des magasins
pour discuter, soi-disant, les affaires publiques, mais je crois
que c'était plutôt pour s'assurer personnellement que les _trésors_
confiés à leurs soins étaient en parfait état et bien gardés.

L'église de Magdala, consacrée an Sauveur du Monde (Medani Alum),
n'était pas, sous plusieurs rapports, digne d'un tel lieu. Elle était
de récente construction, petite, sans aucun des ornements ordinaires
tels que les Saints, la Vie des Apôtres, la Trinité, Dieu le Père et
le Diable. On ne voyait aucun saint Georges sur son blanc cheval de
bataille, perçant le dragon de sa lance, aucun martyr ne souriait
bénignement à ses hypocrites tourmenteurs. Les murs nus n'avaient
jamais été blanchis et toutes les âmes pieuses priaient pour
l'accomplissement des promesses de Théodoros qui devait bâtir une
église digne du nom qu'elle portait. L'enceinte était aussi nue que
le saint lieu lui-même; aucun gracieux genévrier, aucun sycomore à la
taille gigantesque, aucun _guicho_ au vert sombre n'embellissait le
terrain qui l'entourait; pas d'arbres qui offrissent leurs frais
ombrages aux centaines de prêtres, de desservants, de diacres qui
journellement officiaient au service divin, et qui ne pouvaient se
reposer après la fatigante cérémonie des psaumes de David, hurlés en
dansant. Sur la même ligne, mais plus bas que la colline sur laquelle
était bâtie l'église, l'Abouna possédait quelques maisons et un
jardin; mais malheureusement pour lui, quelques années plus tard, son
pied-à-terre devint sa prison.

La prison, geôle commune aux détenus politiques, aux voleurs et aux
meurtriers, consistait en cinq ou six huttes défendues par une
forte enceinte, et entourées des demeures privées des plus riches
prisonniers et de celles des gardes. Ces habitations s'étendent du
penchant est de la colline, près du précipice, jusqu'à l'espace ouvert
du côté du sud. A l'époque de notre captivité, elles ne contenaient
pas moins de six cent soixante prisonniers. Environ quatre-vingts
moururent des fièvres, cent soixante-quinze furent relâchés par Sa
Majesté, trois cent sept furent exécutés, quatre-vingt-onze durent
leur liberté à l'assaut de Magdala. Les lois de la prison sous
certains rapports étaient très-sévères, sous d'autres elles étaient
douces et à la hauteur de notre monde civilisé. Au coucher du soleil,
les prisonniers étaient conduits au centre de l'enclos. A mesure
qu'ils passaient la porte on les comptait et leurs fers étaient
examinés. Les femmes avaient une hutte à part, mais seulement depuis
de récents changements; auparavant elles couchaient dans les mêmes
huttes que les hommes. L'espace y était très-limité et les prisonniers
y étaient entassés comme des harengs dans un baril. Les Abyssiniens
eux-mêmes, cruels comme ils le sont, nous ont décrit des scènes
nocturnes d'une façon terrible. Les huttes, emplies jusqu'à
l'entassement, étaient fermées, l'atmosphère devenait fétide et les
odeurs insupportables. Là étaient couchés côte à côte, et souvent
assujettis par le cou à une fourche de bois, et pour des années, le
pauvre vagabond affamé, et le guerrier victorieux qui avait versé son
sang sur le champ de bataille; le gouverneur de province, ainsi que le
fils de roi et le législateur conquérant. Au centre se tenaient les
gardes, surveillant les chandelles allumées toute la nuit, riant et
s'amusant à quelque jeu insignifiant et indifférents aux souffrances
des malheureux qu'ils gardaient. A la naissance du jour (vers six
heures avant midi dans ces régions), la porte de la prison était
ouverte et ceux qui étaient assez riches pour posséder quelque chose
allaient se restaurer dans des huttes élevées à cet effet dans le
voisinage des dortoirs, tandis que les plus pauvres s'assemblaient en
foule dans la cour de la prison attendant leur pain avec l'impatience
de gens affamés que la _bonté_ de l'empereur empêchait tout juste de
mourir de faim. D'autres rôdaient par couples demandant l'aumône à
leurs compagnons plus favorisés, et lorsqu'ils y étaient autorisés,
allaient de maison en maison demander l'aumône au nom du Sauveur du
Monde.

Les gardes de la prison étaient les plus grands scélérats que j'aie
jamais connus. Pendant plusieurs années ils avaient été en contact
avec la misère sous ses plus tristes formes, et la dernière étincelle
du respect humain s'était éteinte dans ces coeurs de pierre. Au lieu
de montrer de la pitié pour leurs prisonniers, qui étaient pour la
plupart les victimes innocentes d'une indigne trahison, ils ajoutaient
à la misère des captifs par la dureté et la cruauté de leur conduite
envers eux. Un chef recevait-il une petite somme de son pays éloigné,
aussitôt ils l'informaient qu'il devait satisfaire l'avarice de ses
rapaces geôliers. Mais ce n'était rien comparé aux tortures morales
qu'ils infligeaient à leurs prisonniers. Plusieurs d'entre eux étaient
enfermés dans l'Amba depuis des années et y avaient amené leurs
familles pour les avoir auprès d'eux. Malheur aux femmes qui
résistaient aux sollicitations de ces infâmes scélérats! Menacées
et même battues, il y en avait peu qui résistassent; quelques-unes
allaient volontairement au-devant des avances; et lorsqu'un chef, un
homme d'un rang élevé ou un riche marchand quittait sa maison de jour,
il savait que sa femme recevrait immédiatement l'amant de son choix,
ou chose plus horrible à dire, l'homme qu'elle détestait mais qu'elle
craignait.

Telle était la vie quotidienne de ceux dont le tort avait été
d'écouter les paroles mielleuses de Théodoros, erreur qui pesait plus
lourdement sur eux qu'un crime. Mais lorsque Théodoros se rencontrant
dans le voisinage, s'arrêtait quelques jours à Magdala, quelle
anxiété, quelle angoisse, régnaient dans cette maudite place! Plus de
maison de réunion, plus d'heures passées en famille ou avec les amis,
plus de nourriture prise avec gaieté; les prisonniers devaient rester
dans les huttes servant de dortoir, car l'empereur d'un moment à
l'autre pouvait les faire appeler, soit pour leur rendre la liberté,
soit pour mettre fin à leur existence. Laissez-nous prendre pour
exemple la visite qu'il fit à Magdala aux premiers jours de juillet
1865, à son retour de son infructueuse campagne dans le Shoa. Il est
certain qu'une longue suite de malheurs peut altérer les meilleures
qualités d'un homme, et le porter à accomplir des actes dont l'idée
seule le ferait rougir dans d'autres temps. Tel était le cas de Beru
Goscho, autrefois gouverneur indépendant du Godjam. Depuis des
années il languissait dans les chaînes. Dans l'espoir d'améliorer sa
position, il eut la bassesse de rapporter à Sa Majesté que lorsque le
bruit avait couru, que lui, Théodoros, avait été tué à Shoa, la plus
grande partie des prisonniers s'en étaient réjouis. Sa Majesté, en
apprenant cela, donna aussitôt l'ordre que tous les prisonniers
politiques enchaînés par les pieds seulement le fassent aussitôt
par les mains, exceptant seulement Beru Goscho. Toutefois ce chef,
quelques jours plus tard, ayant envoyé l'un de ses serviteurs pour
demander comme récompense qu'il lui fût permis d'avoir sa femme
auprès de lui, l'empereur qui n'aimait pas la trahison,--chez les
autres,--déclara qu'il était ennuyé de cette demande, et donna des
ordres pour qu'on lui chargeât aussi les mains de chaînes. Mais ce
n'était rien, en comparaison du massacre des Gallas qui eut lieu
pendant cette même visite de Théodoros. Après avoir soumis le pays de
Galla, il réclama des otages. Pour répondre à cette exigence, la reine
Workite lui envoya son fils, l'héritier du trône; et plusieurs chefs
confiants dans la probité de Théodoros voulurent accompagner le jeune
prince. Le futur héritier fut d'abord bien traité et même nommé chef
de la montagne; mais bientôt, sous un prétexte quelconque, il tomba en
disgrâce; on le fit prisonnier libre au commencement, et plus tard
on l'envoya à la geôle commune chargé de chaînes, où il souffrit
plusieurs années.

Menilek, petit-fils de Sehala Selassié, avait été amené auprès de
l'empereur pendant sa jeunesse; il fut élevé par son ordre en liberté,
et afin de donner plus de force à ses conquêtes, il lui donna sa fille
en mariage. Au milieu de ses rêves Théodoros apprit tout à coup que
Menilek avait pris la fuite avec ses compagnons, et qu'il était déjà
sur le point d'atteindre l'héritage de ses pères. Je ne saurais vous
peindre la colère, la rage de l'empereur à cette nouvelle. Au moyen
d'un télescope il put voir Menilek dans la plaine éloignée de Wallo,
reçu avec honneur par la reine de Galla, Workite. Aveuglé par la rage
il ne pensa qu'à se venger. Il n'osa pas s'aventurer à poursuivre
Menilek et s'attaqua à ses alliés; il avait sous la main ses victimes:
le prince de Galla et ses chefs. Théodoros, monté sur son cheval,
fit venir ses gardes du corps, envoya chercher ces hommes qui
languissaient depuis longtemps dans la prison, parce qu'ils avaient
eu foi en sa parole, et alors se passa une scène horrible, dont je ne
pourrais écrire les détails. Tous furent tués, ils étaient au nombre
d'environ trente-deux, je crois; ces malheureux se virent lancés
vivants dans le précipice. Théodoros regretta plus tard ce moment de
rage. Avec Menilek il avait perdu Shoa; par le meurtre du prince de
Galla il fit de ces tribus ses plus mortels ennemis. Il envoya dire à
l'évêque: «Pourquoi, si vous croyiez que j'avais tort, n'êtes-vous
pas venu avec le Fitta Negust (Code abyssinien) dans vos mains, et
pourquoi ne m'avez-vous pas dit que j'avais tort?» La réponse de
l'évêque fut simple et juste: «Parce que je voyais le sang écrit sur
votre visage.» Toutefois Théodoros fut bien vite consolé. La pluie
s'était fait attendre, l'eau devenait rare dans l'Amba; mais le jour
suivant il plut. Théodoros, tout souriant, s'adressa à ses soldats en
leur disant: «Voyez la pluie; Dieu est avec moi, parce que j'ai fait
mourir les infidèles.»

Telle est Magdala, cette roche nue et brûlée par le soleil, cette
terre aride et déserte où nous avons passé près de deux ans captifs et
enchaînés.

Nous montâmes notre maison à peu de frais: deux peaux de vaches
tannées furent tout ce que nous demandâmes. Celles-ci ajoutées à deux
vieux tapis que Théodoros nous avait offerts à Zagé, étaient à peu
près toute notre richesse. J'avais une petite table pliante et un lit
de camp. Quelques-unes de nos connaissances étant arrivées peu de
jours auparavant, notre cahute fut insuffisante pour eux et pour nous.
La saison des pluies avait été abondante, et le toit de notre godjo
pliant sous le poids du chaume mouillé avait permis à l'eau de
s'ouvrir un chemin dans notre hutte; nous remédiâmes à cela aussi bien
que nous pûmes au moyen d'un long bâton, mais c'était encore bien
branlant et la gouttière coulait toujours plus fort. La terre
détrempée ressemblait tout à fait à un marais irlandais, et si la
paille que nous mettions sous les peaux afin de rendre notre lit un
peu plus moelleux, n'avait pas été remuée tous les jours, l'humidité
aurait pénétré même à travers le vieux tapis qui ornait notre demeure.
Je ne pus rester plus longtemps ainsi; je craignais de tomber malade.
Je trouvais qu'avec mes chaînes et ma cahute j'en avais assez, sans
que la maladie par-dessus le marché vînt me jeter dans le désespoir.
J'envoyai mes serviteurs abyssiniens couper du bois et je fis un petit
plancher élevé, irrégulier et dur; mais préférable pour y dormir à la
terre toujours mouillée.

Je me souviendrai toujours de cette longue et ennuyeuse saison des
pluies, et avec quelle impatience nous attendions la fête de la Croix,
le 25 septembre; car les indigènes nous avaient dit que cette saison
prenait fin vers cette époque. J'avais apporté avec moi de Gaffat une
grammaire amharie. Faute de mieux, je m'efforçais de l'étudier, mais
mon esprit ne pouvait se fixer à un tel travail; et le livre dans
les mains j'étais, par la pensée, à mille lieues de là, revoyant le
_home_, ou rêvant éveillé des chers amis absents, ou bien encore
d'indépendance et de liberté. Vers la fin du mois d'août, bientôt
après le retour de notre malheureux messager, nous écrivîmes encore et
nous envoyâmes un autre homme; nous eûmes alors d'abondantes preuves,
que Samuel, d'abord notre interprète et maintenant notre geôlier,
prenait tout à fait nos intérêts. Par ses bons arrangements le
messager partit sans que personne en eût connaissance et il le fit
arriver à Massowah avec ses lettres.

J'ai parlé souvent de Samuel et son nom reviendra bien des fois dans
ce récit. Il fut, dès le commencement, mêlé aux affaires des Européens
et à cette époque il se montra plutôt leur ennemi que leur ami, mais
depuis notre arrivée et pendant notre séjour il fut extrêmement bon
à notre égard. C'était un homme fin et rusé, qui s'aperçut un des
premiers que la puissance de Théodoros allait en décroissant. Il
l'appelait déjà familièrement par son nom, et avait sa confiance; mais
il nous servit toujours et nous facilita les communications avec les
rebelles et avec la côte.

Dans sa jeunesse il avait eu la jambe gauche cassée et mal arrangée;
aussi, bien que Théodoros l'aimât beaucoup, il ne lui avait jamais
confié aucune affaire militaire, mais il l'employait toujours pour le
civil. Samuel n'aimait pas à parler de l'accident qui avait été cause
de son infirmité, et répondait toujours d'une façon évasive aux
questions qui lui étaient faites à ce sujet. Piétro, un Italien, grand
blagueur, dont toutes les histoires n'étaient pas dignes de foi, nous
racontait que Samuel avait eu la jambe cassée à son arrivée à Shoa,
par un Anglais, qui lui ayant donné un coup de pied l'avait envoyé
rouler dans un fossé au fond duquel en tombant il s'était cassé la
jambe. C'était à cause de ce coup de pied, ajoutait Piétro, que Samuel
haïssait tant les Anglais et qu'il s'était tourné si fortement contre
eux; tout d'abord cela dut être ainsi; mais je crois que ce sentiment
ne dura pas.

Samuel se figurait qu'il était un homme important dans sa patrie. Son
père avait été un petit cheik; et Théodoros, après la révolte des
concitoyens de Samuel, avait nommé celui-ci gouverneur de son pays.
Avec toute l'apparence d'une grande humilité, Samuel était très-fier,
et en le traitant comme si réellement il eût été un grand personnage,
on lui faisait faire tout ce qu'on voulait aussi aisément qu'à un
enfant. Il avait souffert d'une forte attaque de dyssenterie pendant
notre séjour à Kourata. Je le visitai soigneusement, et il conserva
depuis une profonde reconnaissance pour toutes nos attentions à son
égard. Lorsque chacun de nous vécut dans une hutte séparée, il ne
permit jamais que les gardes dormissent dans l'intérieur de nos
huttes. Il est vrai que la chose eût été difficile. Mais les
Abyssiniens ne s'embarrassent pas pour si peu; ils dorment n'importe
où; sur le lit de leurs prisonniers, s'il n'y a pas d'autre place, et
se servent de ces derniers comme de coussins. Quant à M. Rassam il
n'avait point de gardes dans sa chambre, c'était l'homme important,
le dispensateur des faveurs. Mais MM. Stern, Cameron et Rosenthal,
n'étant ni riches, ni en faveur, avaient l'avantage de posséder la
compagnie de deux ou trois de ces scélérats; ceux qui se trouvaient
dans la cuisine n'étaient pas mieux partagés, parce que la nuit on
leur envoyait toujours quelques soldats, non pas pour surveiller MM.
Kérans et Piétro, mais la _propriété_ du roi (c'est ainsi qu'ils
désignaient nos amis).

Samuel se fit bientôt des amis de quelques chefs. Au bout d'un certain
temps deux d'entre eux furent toujours dans notre enceinte, et sous
prétexte de venir voir Samuel ils passaient des heures avec nous.
M. Kérans, un bon savant Amharie, fut notre interprète dans ces
occasions; l'un d'eux, Deftera Zenob, premier notaire du roi
(maintenant le tuteur d'Alamayou), était un homme intelligent et
honnête, mais enragé d'astronomie et passant des heures à s'informer
de tout ce qui concerne le système solaire. Malheureusement, ou les
explications n'étaient pas justes, ou il comprenait difficilement,
car chaque fois qu'il venait nous voir il avait besoin de recommencer
l'explication, jusqu'à ce qu'à la fin notre patience fut poussée à
bout et que nous l'envoyâmes promener. L'autre était un jeune homme
d'un bon naturel, appelé Afa-Négus-Meshisha, fils du précédent
gouverneur de l'Amba; Théodoros à la mort du père de ce dernier, avait
donné le titre à Meshisha, mais rien de plus. Sa passion était de
jouer du luth ou d'un instrument qui lui ressemblait beaucoup. Samuel
pouvait l'écouter pendant des heures, mais deux minutes suffisaient
pour nous faire fuir. Il nous était pourtant utile, car il nous
donnait de bons renseignements sur ce qui se passait au camp de
Théodoros, favorisé qu'il était par sa position de membre du conseil.

Telle était notre seule société, à part nos propres personnes. Il
est vrai que le ras et les hommes importants faisaient appeler plus
souvent M. Rassam depuis qu'il leur donnait du tej et de l'arrack, au
lieu du café qu'il leur offrait primitivement; mais à moins que
l'un d'eux eût besoin d'un remède, il était très-rare qu'ils nous
honorassent d'une visite; ils pensaient qu'ils avaient assez fait pour
nous (grand honneur en effet et pour lequel nous leur devions une
profonde reconnaissance!) lorsque passant près de nos huttes, ils nous
gratifiaient d'un aimable: «Puisse Dieu te délivrer!»

Notre plus grand ennemi était un garde de jour, nommé Abu-Falek, vieux
scélérat qui n'était heureux que lorsqu'il pouvait faire du mal à
quelqu'un; il était haï de tout le monde sur la montagne, et à cause
de cela on le respectait. Le jour où il était de garde, il nous était
très-difficile d'écrire, parce qu'il mettait constamment sa vilaine
tête grise entre la porte entrebâillée pour voir ce que nous faisions.
Il fit tout ce qu'il put pour nous ennuyer, mais il n'atteignit que
nos domestiques; nos écus nous préservèrent de sa méchanceté.

Cependant, tout a une fin. Avec le Maskal (fête de la Croix) arriva le
brillant soleil et l'hiver frais et agréable. Il y avait alors deux
mois et demi que nous étions dans les chaînes, et nous nous attendions
à chaque instant à recevoir quelque nouvelle _réconfortante_, qui nous
dirait: «Ne craignez rien; nous arrivons.»

Depuis notre arrivée à Magdala, nous n'avions reçu qu'une seule
lettre, et plus de six mois s'étaient écoulés sans nouvelles de nos
amis et sans aucun rapport quelconque avec l'Europe.

Immédiatement après les pluies, M. Rassam avait réparé et arrangé sa
maison, et bâti une nouvelle hutte. M. Rosenthal étant sur le point
de nous rejoindre, Samuel obtint pour ce dernier un espace de terrain
attenant à notre haie, et il y bâtit, pour cet ami et pour sa famille,
une hutte qui fut plus tard entourée par la palissade commune. Samuel
m'avait plusieurs fois parlé d'abattre notre vieux godjo, et de bâtir
une plus grande demeure; mais je croyais que ce serait du temps perdu,
m'attendant, avant quelques mois, à un changement quelconque dans
notre position; j'avais aussi une autre raison, c'est que la partie de
la vieille enceinte, en face de mon godjo, ne m'aurait alors laissé
qu'un pied de terrain. Samuel me promit de faire tous ses efforts pour
obtenir que l'enceinte fût reculée si je bâtissais. J'y consentis, et
il se mit en devoir de remplir sa promesse; mais il échoua. Cependant,
quelques semaines plus tard, un des chefs, que j'avais soigné depuis
mon arrivée, dans le premier feu de sa reconnaissance pour sa
guérison, prit sur lui d'abattre l'enceinte, et me promit d'envoyer
ses hommes pour m'aider.

Tous les matériaux, le bois, les bambous, les peaux de vache, le
chaume, furent achetés au bas de la montagne, et, au bout de quelques
jours, tout fut prêt. Je le fis savoir à mon malade. Il arriva
avec une cinquantaine de soldats, qui, par son ordre, renversèrent
l'enceinte et jetèrent à bas mon godjo. Le terrain fut alors nivelé,
la circonférence de la hutte tracée avec un bâton, fixé au centre par
un bout de corde, et l'on creusa un fossé profond d'environ un pied et
demi. Deux gros bâtons furent placés à l'endroit où devait se trouver
la porte, et chaque soldat se mit à charrier des branches avec
lesquelles les murs furent élevés; on les plaça dans le fossé, et
l'espace vide entre elles fut garni avec de la terre qu'on était allé
chercher; ils avaient auparavant lié avec des lanières de cuir de
vache des branches flexibles transversales, afin de leur conserver
la ligne verticale, et la première partie de cette construction fut
finie. Quelques jours plus tard, ils revinrent pour faire la charpente
du toit et le placer sur les murs; il ne manquait plus que de couvrir
de chaume notre demeure pour la rendre habitable. Les serviteurs
apportèrent de l'eau et firent de la boue, avec laquelle ils
recouvrirent toutes les parois du mur, et, une semaine après que notre
godjo eut été démoli, M. Prideaux et moi nous donnâmes notre festin
de prise de possession. Les soldats furent très-contents de leur
_pourboire_, et ils arrivaient toujours en grand nombre lorsque nous
réclamions leur aide, parce que nous les rétribuions très-largement;
pour citer un exemple, les matériaux de notre hutte nous avaient coûté
huit dollars, et nous en dépensâmes quatorze pour fêter ceux qui nous
avaient aidés. Nous avions à présent sept pieds de terrain chacun;
la table pouvait être dressée au milieu et le pliant offert à un
visiteur. M. Rassam avait réussi à enduire l'intérieur de sa hutte
au moyen d'une pierre sablonneuse et douce, d'une couleur un peu
jaunâtre, que l'on rencontre dans le voisinage de l'Amba; nous
mîmes aussi nos serviteurs à l'oeuvre, mais nous dûmes auparavant
barbouiller nos murs à plusieurs reprises avec de la bouse de vache,
afin de faire adhérer l'enduit plus fortement. Nous fûmes très-heureux
de l'apparence propre et claire qu'avait notre hutte. Malheureusement,
comme elle était placée entre deux enceintes élevées et entourée
par les autres huttes, elle était très-sombre. Pour obvier à cet
inconvénient, nous coupâmes une partie de la charpente du mur, et nous
fîmes quatre fenêtres; c'était certainement une grande amélioration,
mais, la nuit, le froid s'y faisait sentir bien vivement. Par bonheur,
notre ami Zenab nous donna quelques parchemins; au moyen d'une
vieille boîte, nous fîmes quelques cadres grossiers, et le parchemin,
préalablement imbibé d'huile, nous servît de vitres.

Nous fûmes obligés de garder une grande quantité de serviteurs, afin
de nous préparer ce dont nous avions besoin. Quelques femmes furent
chargées de nous moudre notre farine, d'autres de nous apporter l'eau
et le bois. Des serviteurs allèrent an marché, ou dans les districts
voisins, pour acheter le grain, les moutons, le miel, etc.; d'autres
furent employés comme messagers à la côte ou à Gaffat. J'avais avec
moi deux Portugais qui faisaient le tourment de ma vie, parce qu'ils
se querellaient toujours, qu'ils buvaient souvent, et qu'ils étaient
impertinents et paresseux. Les Portugais vivaient dans la cuisine;
mais comme ils se battaient sans cesse avec les autres domestiques,
et que nous étions ainsi privés de tout secours, parce que nous ne
pouvions faire entendre nos ordres, je leur élevai une petite hutte.
L'enceinte ayant encore été élargie par le chef, M. Cameron s'était
bâti une maison pour lui, et M. Rosenthal en avait élevé une autre
pour ses serviteurs; celle de mes Portugais était sur la même portion
de terre, et avant la saison des pluies, j'en élevai encore une autre
pour mes serviteurs abyssiniens, qui grommelaient et menaçaient de me
quitter s'ils étaient obligés de passer encore une saison semblable
sous une tente.

Tous ces arrangements nous avaient pris quelque temps; nous avions été
contents d'avoir quelque chose à faire, car ainsi les jours passaient
plus vite, et le temps pesait moins lourdement sur nous. Notre Noël
ne fut pas très-joyeux, et un nouvel an, nous ne nous fîmes pas des
souhaits de retour d'années semblables; cependant, nous étions plus
accoutumés à notre captivité, et, sous certains rapports, bien plus
confortablement établis.


Notes:

[22] La forteresse.

[23] D'après M. Markham.



XIII


Théodoros écrit à M. Rassam touchant M. Flad et ses ouvriers.
--Ses deux lettres comparées.--Le général Merewether arrive à
Massowah.--Danger d'envoyer des lettres à la côte.--Ras-Engeddah
nous apporte quelques provisions.--Notre jardin.--Résultats pleins
de succès de la vaccine à Magdala.--Encore notre sentinelle de
jour.--Seconde saison des pluies.--Les chefs sont jaloux.--Le ras et
son conseil.--Damash, Hailo, etc., etc.--Vie journalière pendant la
saison des pluies.--Deux prisonniers tentent de s'échapper.--Le knout
en Abyssinie.--Prophétie d'un homme mourant.

Un serviteur de M. Rassam, que celui-ci avait envoyé à Sa Majesté
quelques mois auparavant, revint, le 28 décembre, porteur d'une lettre
de Théodoros, qui en renfermait une autre de la reine d'Angleterre.
L'empereur informait M. Rassam que M. Flad était arrivé à Massowah, et
était chargé d'une lettre dont nous devions prendre connaissance.
Sa Majesté engageait M. Rassam à attendre son arrivée, qui serait
prochaine, pour se consulter avec lui sur la réponse à faire. Nous
fûmes bien heureux du contenu de la lettre de la reine; il était
clair qu'à la fin on avait pris un ton plus haut, que le caractère
de Théodoros était mieux connu, et que tous ses projets chimériques
échoueraient devant l'attitude prise par le gouvernement anglais.

Le 7 janvier 1867, Ras-Engeddah arriva à l'Amba, conduisant une
fournée de prisonniers. Il nous envoya ses compliments et une lettre
de Théodoros. La lettre de Théodoros était impérieuse et vaine;
d'abord, il donnait un compte rendu sommaire de la lettre que M.
Flad lui avait écrite; tout ce qu'il avait demandé avait été d'abord
accepté, mais sur ces entrefaites, il avait changé sa manière de faire
à notre égard; Théodoros nous donnait sa réponse projetée: il disait
que l'Ethiopie et l'Angleterre avaient été primitivement sur un pied
d'amitié, et que, pour cette raison, il avait excessivement aimé
les Anglais. Mais, depuis lors, ajoutait il, «ayant appris qu'ils
m'avaient calomnié auprès des Turcs et qu'ils me haïssaient, je me
suis dit: Est-ce que cela peut être? et le doute est entré dans
mon coeur.» Il voulait évidemment passer sous silence les mauvais
traitements qu'il nous avait infligés, car il ajoutait: «J'ai reçu
dans ma maison, dans ma capitale, à Magdala, M. Rassam et sa suite,
que vous m'avez délégués, et je les traiterai avec égards jusqu'à
ce que j'aie obtenu un gage d'amitié.» Il terminait sa lettre en
ordonnant à M. Rassam d'écrire aux autorités elles-mêmes, afin que les
ouvriers lui fussent envoyés; il voulait que cette lettre de M. Rassam
lui fût expédiée promptement, et que M. Flad arrivât sans retard.

Cette lettre probablement n'avait été qu'un ballon d'essai; ce n'était
pas la ligne de conduite qu'il devait adopter: il savait trop bien
que sa seule chance était de flatter, de paraître humble, doux et
ignorant; il savait qu'il pouvait gagner la sympathie de l'Angleterre
en prenant cette voie, et qu'un ton impérieux ne servirait nullement
ses projets et ne lui serait d'aucun secours pour le but qu'il
poursuivait depuis longtemps. Le lendemain, de bonne heure, un envoyé
arriva du camp impérial avec une lettre du général Merewether, et une
autre de Théodoros. Qu'elle était différente, cette dernière lettre,
de celle qu'avait apportée Ras-Engeddah! Elle était insinuante,
courtoise: il n'ordonnait plus, il demandait humblement; il suppliait,
il implorait avec douceur; il commençait ainsi: «Maintenant, pour me
prouver que vous voulez établir de bonnes relations d'amitié entre
vous et moi, promettez-moi, dans votre réponse, de m'envoyer d'habiles
ouvriers; que M. Flad vienne aussi par la route de Metemma. Ce sera le
gage de notre amitié.» Il citait l'histoire de Salomon et d'Hiram, à
l'occasion de l'incendie du temple, puis il ajoutait: «Et maintenant,
quand je me jetterais aux genoux de la grande reine, de ses nobles, de
son peuple, de ses hôtes, m'humilierais-je davantage?» Il décrivait
ensuite la réception qu'il avait faite à M. Rassam, la façon dont il
l'avait traité, comment il avait relâché les premiers prisonniers le
jour même de son arrivée, afin de condescendre aux désirs de notre
reine; il expliquait la cause de notre emprisonnement en reprochant
à M. Rassam d'avoir fait partir les prisonniers sans les lui avoir
présentés auparavant; et terminait en disant: «Comme Salomon tomba aux
pieds d'Hiram, moi aussi, sous le regard de Dieu, je tombe aux pieds
de la reine, de son gouvernement et de ses amis. Je désire que vous
me les expédiiez (les ouvriers) par la via Metemma, afin qu'ils
m'enseignent la science et qu'ils me montrent les beaux-arts. Lorsque
ces choses seront terminées, je vous remercierai et vous renverrai par
le pouvoir de Dieu.»

M. Rassam répondit à Sa Majesté, en lui annonçant qu'il avait consenti
à sa demande. L'envoyé, à son arrivée au camp de l'empereur fut
bien reçu, on lui offrit une mule et on le dépêcha promptement à sa
destination. Pendant plusieurs mois nous n'entendîmes plus parler de
rien.

Le général Merewether, dans sa lettre à Théodoros, informait celui-ci
qu'il était arrivé à Massowah avec les ouvriers et les présents, et
que si les captifs lui étaient envoyés il permettrait aux ouvriers de
rejoindre le camp de l'empereur. Nous fûmes bien heureux lorsque nous
apprîmes que le général Merewether était chargé des négociations; nous
connaissions son habileté; nous avions pleine confiance en son tact et
en sa discrétion. Vraiment il mérite notre reconnaissance, car il fut
l'ami des prisonniers; du moment où il débarqua à Massowah jusqu'au
jour de notre liberté, il ne s'épargna aucune peine et aucun
désagrément pour obtenir notre délivrance.

Les messages circulaient maintenant plus régulièrement; nous écrivîmes
de longs détails, touchant Théodoros, et la nécessité d'employer la
force pour obtenir notre élargissement. Nous connaissions le danger
auquel nous nous exposions; mais nous préférions mourir plutôt que de
vivre d'une telle existence. Nous informâmes nos amis de tout ce
que nous avions décidé; le soin de notre vie ne devait pas peser un
instant dans la balance; aussi bien l'emploi de la force était la
seule chance que nous eussions d'échapper à la mort et nous insistâmes
pour qu'elle fût tentée. Nous donnâmes toutes les informations
que nous pûmes sur les ressources du pays, sur les mouvements de
Théodoros, la puissance de son armée, la route qu'il ferait suivre
probablement à ses troupes sur la terre ferme, les moyens à prendre
pour négocier avec lui et s'assurer le succès. Nous savions que si
quelqu'une de ces lettres tombait entre les mains de Théodoros, nous
n'aurions ni pitié, ni merci à attendre; mais nous considérions que
notre devoir était de nous soumettre à toute éventualité et d'aider de
toute notre habileté ceux qui travaillaient à nous délivrer.

A cette époque nous reçûmes souvent des nouvelles de nos amis, des
journaux ou des articles détachés et mis sous enveloppe. On y parlait
fort peu de la guerre; la presse, à quelques exceptions près, semblait
considérer la chose comme une folle entreprise qui ne pouvait réussir.
Les journalistes, à notre grand désespoir, discutaient sur les
insectes, le poison subtil, l'absence d'eau, et de semblables
vétilles. Deux mois et demi se passèrent encore dans une vie monotone.
Mes remèdes tiraient à leur fin et le nombre de mes malades était
grand. J'aurais bien voulu me procurer d'autres remèdes.

Le 19 mars Ras-Engeddah arriva à l'Amba avec un millier de soldats.
Ils apportaient avec eux de l'argent, de la poudre et d'autres
provisions diverses que Théodoros envoyait à Magdala pour y être plus
en sûreté. En même temps il nous fît parvenir les provisions et les
remèdes que le capitaine Goodfellow avait apportés à Metemma bientôt
après l'arrivée de M. Flad. Je rendrai cette justice à Théodoros, que
dans cette circonstance, il se conduisit bien. Aussitôt que nous fûmes
informés que plusieurs objets étaient arrivés pour nous à Metemma, M.
Rassam écrivit à l'empereur, lui demandant la permission d'envoyer
des serviteurs et des mules, afin de les faire transporter à Magdala.
Théodoros répondit qu'il les aurait apportés lui-même, et donna
l'autorisation. Il envoya l'un de ses officiers à Wochnee avec des
instructions pour les différents chefs des districts, d'avoir à nous
faire porter ce qu'on nous envoyait à Debra-Tabor. J'avais depuis
longtemps épuisé mes ressources et je fus bien heureux lorsque ces
quelques objets nous parvinrent. Pendant plusieurs jours nous nous
régalâmes de pois verts, de viandes confites, de cigares, etc.,
etc., et nous fûmes plus gais; non pas tant à cause des provisions
elles-mêmes, qu'à cause de la conduite de notre hôte à notre égard.

Je me souviens que les mois qui suivirent, le fardeau de notre
existence nous parut bien plus lourd. Nous nous attendions à des
événements importants, et rien ne se manifestait; à notre arrivée à
Magdala nous n'eussions jamais cru possible d'y passer une seconde
saison des pluies; nous n'aurions jamais pu croire qu'an temps si
long s'écoulerait sans amener un événement quelconque. Ce dont nous
souffrions par-dessus tout, c'était de l'incertitude dans laquelle
nous vivions; nous tremblions à la pensée des cruautés et des tortures
que Théodoros infligeait à ses victimes; et chaque fois qu'un messager
royal arrivait, on aurait pu nous voir allant d'une hutte à l'autre,
échangeant des regards d'angoisse, et demandant plusieurs fois à nos
compagnons de souffrance: «N'y a-t-il rien de nouveau? N'y a-t-il rien
qui nous concerne?»

Le général Merewether avec une douce prévoyance, nous avait envoyé
quelques graines, et nous nous en procurâmes quelques autres à Gaffat.
L'enceinte de M. Rassam avait été élargie considérablement par les
chefs, et il put se créer un joli jardin. Il avait auparavant semé
quelques graines de tomates; ces plantes poussèrent admirablement
bien, et M. Rassam avec beaucoup de goût, fit, au moyen de bambous,
un très-joli treillage qui fut bientôt recouvert par ces plantes
grimpantes. Entre notre hutte, l'enceinte et les huttes opposées à
la nôtre, se trouvait une portion de terrain d'environ huit pieds de
large et dix pieds de long. M. Prideaux et moi nous la labourâmes,
enchantés d'avoir quelque chose à faire. Avec des bambous refendus
nous fîmes aussi un petit treillage, divisant notre petit jardin en
carrés, en triangles, etc., et le 24 mai, en l'honneur de la fête
de notre reine, nous semâmes nos graines. Quelques-unes sortirent
promptement; les pois en six semaines furent hauts de sept ou huit
pieds. La moutarde, les cressons, les radis prospérèrent. Mais notre
jardin de fleurs, situé au centre, resta longtemps stérile et lorsqu'à
la fin quelques plantes germèrent, ce furent seulement quelques
espèces biennales qui ne fleurirent que le printemps suivant. Quelques
pois, juste assez pour les goûter (notre jardin était trop petit pour
pouvoir nous en fournir plus d'une ou deux petites corbeilles) des
laitues que nous mangions sans assaisonnement (nous n'avions pas
d'huile et rien qu'un mauvais vinaigre fait de _tej_) de temps
en temps quelques radis, ce fut là tout le luxe qui nous rendit
immensément joyeux, après une nourriture uniquement composée de
viande. Lorsqu'un second envoi de semences nous arriva, nous
transformâmes en jardin toutes les portions de terrain aptes à cela
et nous eûmes le plaisir de manger quelques navets, passablement de
laitues, et quelques choux. Bientôt après la saison des pluies, tout
fut desséché; le soleil brûla nos trésors et nous laissa encore à
notre éternel mouton et à nos volailles.

Environ un mois avant les pluies de 1867, la fièvre, ayant un
caractère malin, se déclara dans la prison commune. Le lieu était déjà
assez sale, aussi lorsque la maladie fit son apparition, l'horreur de
cette demeure n'aurait pu se décrire; lorsque environ cent cinquante
hommes de tous rangs se trouvèrent couchés sur le terrain dans un état
de prostration, en proie à la maladie, empoisonnant cette atmosphère
déjà si impure, la scène était affreuse à voir, et digne du lieu de
tourment décrit par le Dante. L'épidémie sévit jusqu'aux premières
pluies. Environ quatre-vingts prisonniers moururent, et bien d'autres
auraient succombé, si heureusement quelques-unes des sentinelles
n'eussent été atteintes. Tant qu'il n'y eut que les prisonniers de
malades, leurs gardiens firent les sourds à toutes mes observations;
mais dès qu'ils furent atteints eux-mêmes ils suivirent promptement
mes conseils et ils purifièrent bien vite le lieu. A tous ceux qui
réclamaient mes services je leur envoyais aussitôt un remède; et
lorsque quelques-unes des sentinelles vinrent à moi pour être soignées
je leur donnai aussi ce qu'il fallait, mais à une condition: traiter
avec plus de douceur les malheureux qui leur étaient confiés.

Le général Merewether, toujours prévenant et bon, sachant que notre
bien-être dépendait des termes d'amitié dans lesquels nous vivions
avec la garnison, m'envoya du virus de vaccine dans de petits tubes.
J'expliquai à quelques-uns des indigènes les plus intelligents la
merveilleuse propriété de cette substance et les engageai à m'apporter
leurs enfants pour être inoculés. Parmi les races demi-civilisées
il est souvent très-difficile d'introduire les bienfaits de la
vaccination; mais ici ils furent acceptés par tous. Environ pendant
six semaines une foule compacte obstruait notre porte les jours où je
vaccinais; tellement qu'il nous était très-difficile de les contenir
hors de chez nous tant ils étaient désireux de posséder ce fameux
remède qui empêchait de mourir du _koufing_ (petite vérole). Mais il
arriva que parmi les enfants qui me furent apportés, se trouva le fils
du vieux Abu Falek (ou plutôt le fils de sa femme) le garde de jour
dont j'ai déjà parlé. Il était d'un mauvais caractère et point
complaisant; voulant s'épargner l'ennui d'apporter son enfant pour
fournir du virus à d'autres, et en même temps afin de n'être pas
accusé d'attachement trop fort à ses intérêts, il répandit le bruit
que les enfants auxquels on prenait du virus mouraient bientôt après.
C'était la mort de mon entreprise. Un grand nombre furent encore
vaccinés, mais personne ne vint nous donner du virus et comme je
n'avais plus de tubes, je fus obligé d'interrompre une entreprise qui
avait jusque-là si merveilleusement réussi.

Les pluies de 1867 arrivèrent vers la fin de la première semaine
de juillet. Nous étions mieux abrités et nous avions pris des
arrangements pour nos provisions et celles de nos serviteurs avant
que les pluies ne commençassent à tomber; aussi étions-nous mieux que
l'année précédente. Mais sous d'autres rapports: par exemple, les
difficultés rendues chaque jour plus grandes pour communiquer avec la
côte, à cause de l'état politique du pays, cette seconde saison fut
peut-être plus pénible et nous éprouva davantage.

Les chefs de la Montagne n'avaient pas été longtemps à s'apercevoir
que les captifs anglais avaient de l'argent. Ils s'étaient présentés
souvent avec _douceur_ dans l'espoir d'obtenir quelques dollars pour
eux, ou des _shamas_ et des ornements pour leurs femmes; ainsi que du
tej, de l'arrack, qui était brassé par Samuel sous la direction de
M. Bassam, qui partageait fréquemment et librement avec lui les plus
pénibles travaux. Les chefs essayèrent de se nuire l'un l'autre.
Chacun d'eux, dans sa visite privée prétendait être _notre meilleur
ami_; mais ils ne pouvaient pas quitter ouvertement la salle du
conseil, et sortir pour un verre de tej ou d'arrack sans être aussitôt
suivis par toute la foule, aussi voulurent-ils faire défendre que l'on
nous visitât. Pauvre Zénob, pendant plusieurs mois il ne prit plus
aucune leçon d'astronomie, et Mesbisha ne joua plus du luth que devant
ses femmes ou ses serviteurs! Ils allèrent même jusqu'à défendre aux
soldats et aux chefs inférieurs de venir me demander des remèdes. Les
soldats alors envoyèrent en corps leurs chefs inférieurs an ras et aux
membres du conseil; ils réclamèrent même que la chose fut exposée à
Théodoros; et, comme les chefs étaient loin d'être innocents et qu'ils
ne craignaient rien tant que d'en référer à l'empereur, ils furent
obligés de consentir à ce que chacun fût libre de venir et retirèrent
leur interdiction.

Théodoros, après la prise de Magdala, avait nommé un chef comme
gouverneur de l'Amba, lui donnant un pouvoir illimité sur la garnison;
mais quelques années plus tard il lui adjoignit quelques autres chefs
à titre de conseillers, laissant une grande partie de son pouvoir an
chef de la Montagne. Toujours soupçonneux, mais dans l'impossibilité
de satisfaire ses soldats comme autrefois, l'empereur prit les plus
grandes précautions pour prévenir toute trahison, et pour être sûr
que, s'il était obligé de s'éloigner pour une expédition lointaine, il
pouvait compter sur la forteresse de Magdala. A cet effet il
ordonna que le conseil s'assemblerait dans toutes les circonstances
importantes et se consulterait sur ce qu'il y aurait à faire touchant
l'économie intérieure de la Montagne. Chaque chef de département et
chaque chef de corps avait droit à une voix; les officiers commandant
les troupes seraient choisis pour être messagers privés; le ras
devait être considéré toujours comme le chef de la Montagne, mais son
autorité limitée et sa grande responsabilité, devaient l'empêcher
de tyranniser ses subordonnés. Vu ces circonstances, il n'est pas
étonnant que, quoique législateur, il suivît l'avis des chefs
subalternes qu'il savait être de grands adorateurs de Théodoros, ses
fidèles espions et ses bien-aimés rapporteurs. Le chef de la Montagne
à notre arrivée était Ras-Kidana-Mariam, dont les relations de
famille et la position dans le pays le faisaient considérer comme
_dangereux_ par Théodoros, et qui, ainsi que je l'ai déjà rapporté,
fut conduit an camp sur un faux rapport. Peu de temps auparavant,
l'empereur enlevant le commandement et le titre de dedjazmatch (titre
qui fut donné seulement dans les premiers jours aux gouverneurs d'une
province grande ou petite) à Kidana-Mariam, l'avait promu an rang de
ras. Tous les umbels (colonels) avaient été nommés bitwaddad (quelque
chose comme général de brigade), les bachas (capitaines) furent faits
colonels, et ainsi de suite pour la garnison tout entière; de sorte
qu'après ces nominations la garnison ne se composait que d'officiers
ou de sous-officiers, l'officier le moins élevé en grade était le
sergent. Théodoros leur écrivit à tous pour les informer qu'ils
recevraient la paye et les rations dues à leur rang et que, ainsi
qu'il l'espérait, lorsqu'il les verrait sous peu, il les traiterait
si généreusement que même l'_enfant à naître s'en réjouirait dans le
ventre de sa mère_. Théodoros dans trois ou quatre circonstances, des
quelques dollars qui lui restaient, leur fit une petite avance sur
leur paye. Une quarantaine de dollars fut tout ce qu'ils touchèrent
pendant notre séjour; le sergent eut pour son compte environ huit
dollars, je crois. Ils devaient avec cela se nourrir, se vêtir, eux,
leurs familles et leurs serviteurs; aucune ration ne leur ayant été
fournie. Ils avaient d'abord été tous réjouis de leur élévation, la
seule chose que Sa Majesté pût distribuer d'une main libérale; mais
ils s'aperçurent bientôt que leurs dignités consistaient à être
affamés, à avoir froid et aller presque nus, et ils furent les
premiers à se moquer de leurs titres vains et sonores.

Un parent éloigné de Théodoros, du côté de sa mère, et nommé
Ras-Bisawar, fut choisi pour le poste laissé vacant par la démission
de Ras-Kidana-Mariam. Dans sa jeunesse il avait eu du penchant pour
l'Eglise, il avait même été desservant, lorsque le brillant exemple
de son parent lui fit quitter la vie de paix et de tranquillité qu'il
s'était choisie pour se jeter an milieu du tourbillon de la vie des
camps. C'était un grand, gros et lourd compagnon, à la tête pelée et
d'un bon caractère; mais pour tout ce qui concernait le sabre et le
pistolet, il ne put s'y habituer à cause du premier choix de sa vie,
il demeura desservant d'Eglise. Son défaut fut toujours d'être trop
faible; il n'eut jamais de décision dans le caractère, et se laissa
influencer par le dernier qui lui parlait.

Après ce dernier, le plus rapproché de lui en importance était
Bitwaddad-Damash, le plus vain, le plus orgueilleux faquin ainsi que
le plus grand vaurien de toute la Montagne. Il fut très-malade quand
nous arrivâmes, mais quoiqu'il ne put venir lui-même il s'intéressa
toujours trop à nos affaires, s'informant à toute heure du jour de ce
que nous faisions. A cet effet il envoyait l'aîné de ses fils,
garçon d'environ douze ans, plusieurs fois par jour nous porter ses
compliments et nous demander des nouvelles de notre santé. Aussitôt
qu'il put marcher tant soit peu, il vint lui-même à chaque instant me
consulter, jusqu'à ce qu'enfin sa santé fût rétablie. Dans le premier
feu de sa reconnaissance, il voulait bâtir notre maison. Mais la
gratitude n'est pas une qualité persistante, en Abyssinie elle y est
même assez rare; bientôt après Damash nous donna à entendre que si
nous avions besoin de lui il nous servirait, mais qu'il ne fallait pas
l'_oublier_. M. Prideaux et moi avions peu d'argent à dépenser; mais
comme on le connaissait pour un grand scélérat, nous pensâmes qu'il
serait sage de ne pas s'en faire un ennemi et nous lui envoyâmes,
comme un gage d'amitié, un petit fragment de glace appartenant à M.
Prideaux, la seule chose présentable que nous eussions en ce moment.
La glace fortifia notre amitié pendant quelque temps; mais lorsqu'une
seconde demande d'_un gage d'amitié_ nous fut faite, nous fîmes la
sourde oreille à ses douces paroles, il n'eut plus les mêmes rapports
avec nous; il nous appela des hommes méchants, il se moqua de nous,
nous fit arracher nos chapeaux devant lui, et alla même jusqu'à
insulter M. Cameron et M. Stern, secouant sa tête d'une façon
menaçante; et, plus ou moins ivre, il quitta une après-midi la
chambre de son bien-aimé et généreux ami M. Rassam. Damash avait
le commandement de la moitié des fusiliers, environ deux cent
soixante-dix hommes, le ras commandait les autres au nombre de deux
cents.

Le troisième membre du conseil était Bitwad-dad-Hailo, le meilleur de
tous; il était chargé de la prison, mais je n'ai jamais su qu'il eût
abusé de sa position. Ses deux frères avaient commandé notre escorte
de la frontière an camp impérial dans le Damot; sa mère, personne âgée
et belle encore, nous avait aussi suivis une partie du chemin. Les
frères et la mère avaient été traités convenablement par nous, aussi
étions-nous connus d'eux tous avant d'arriver à l'Amba. Ce chef se
conduisit toujours très-poliment envers nous et se montra complaisant
dans plusieurs occasions. Lorsqu'il apprit l'arrivée de Théodoros,
comme il savait que sa conduite à notre égard serait une charge contre
lui, il s'enfuit an camp des Anglais.

Il prépara sa fuite d'une manière très-intelligente. Selon les lois
de la Montagne, un bitwad-dad même ne peut passer la porte sans
l'autorisation du ras, et depuis qu'il y avait eu quelques désertions,
la permission n'était plus accordée. Sa femme et ses enfants étaient
avec lui dans l'Amba, et depuis cette époque le chef était soupçonné;
si sa famille était partie, il aurait été strictement surveillé. Sa
mère avait suivi le camp de Théodoros, désireuse qu'elle était de
voir son fils. Lorsque l'armée de Théodoros campa dans la vallée
de Bechelo, elle demanda la permission d'aller à Magdala, et à son
arrivée à Islamgee, elle envoya dire à son fils de donner l'ordre de
la laisser passer à la porte, mais il refusa, déclarant publiquement
que le motif de son refus était qu'il n'avait reçu aucun ordre de Sa
Majesté pour accorder cette demande, qu'il ne pouvait prendre sur
lui de l'introduire dans la forteresse. La mère avait été auparavant
instruite du complot et joua très-bien son rôle, c'était jour de
marché et à cause de cela la foule remplissait l'endroit ainsi que les
soldats et leurs chefs inférieurs. En apprenant le refus de son fils
de la faire entrer, elle poussa des cris de désespoir, s'arracha les
cheveux et se désola de l'ingratitude de ce fils, prétendant que
c'était uniquement pour l'embrasser qu'elle avait fait un si long
voyage. Les spectateurs s'intéressèrent à elle et en son nom
envoyèrent encore vers le chef.

Il demeura ferme: «Demain, dit-il, j'enverrai un mot à l'empereur;
s'il vous permet d'entrer je serai très-heureux de vous recevoir,
aujourd'hui tout ce que je puis faire, c'est de vous envoyer ma femme
et mes enfants qui resteront avec vous jusqu'au soir.» La vieille dame
alors, avec la femme et les enfants de Hailo, se retira dans un coin
tranquille, et lorsqu'il n'y eut plus personne ils s'enfuirent tous
précipitamment. Environ vers dix heures du soir, accompagné par un de
ses hommes et aidé de quelques amis, Hailo passa la porte et rejoignit
sa famille.

Un autre membre du conseil s'appelait Bitwad-dad-Vassié; il était
aussi chargé de la surveillance de la prison alternativement avec
Hailo.

C'était une bonne nature d'homme, toujours souriant, mais il paraît
qu'il n'était pas aimé par les prisonniers, car après la prise de
Magdala, les femmes se jetèrent sur lui et lui administrèrent une rude
bastonnade. Il était remarquable sous ce rapport qu'il n'acceptait
jamais rien, et bien qu'à plusieurs reprises de l'argent lui ait
été offert il a toujours refusé. Dedjazmatch-Goji, qui avait le
commandement de 500 lanciers, était aussi grand qu'il était gros; il
n'aimait qu'une chose, le tej, et n'adorait qu'un être, Théodoros.
Bittwaddad-Bakal, bon soldat, mais faible d'esprit, chargé de la
maison impériale, vieux homme un peu insignifiant, complétait le
conseil.

Quelles longues et tristes journées que ces journées de pluie de
l'année 1867! Notre argent était devenu alors très-rare, et toute
communication avec Massowah, Metemma et Debra-Tabor était complètement
interrompue. On parlait plus sérieusement de guerre dans le _home_, et
sans nouvelle de nos amis, nous étions dans l'anxiété et très-désireux
de connaître ce qui serait décidé. L'hiver ne nous permit pas de
jardiner et nos autres occupations étaient insignifiantes. Nous
écrivions (tâche plus facile pendant la pluie, les gardes se tenant
dans leurs huttes); nous étudiions l'amharie, nous lisions le fameux
Dictionnaire commercial, ou bien nous visitions l'un des nôtres, et
fumions du mauvais tabac, simplement pour tuer le temps. M. Rosenthal,
très-savant en linguistique, pourvu d'une Bible italienne, tantôt
étudiait cette langue, tantôt chassait l'ennui si lourd, en apprenant,
dans ses soirées, le français an moyen d'un fragment de l'_Histoire
de la civilisation_ par M. Guizot. Si le ciel s'éclaircissait un peu,
nous allions patauger quelques instants dans la boue sur le petit
chemin laissé entre nos nouvelles huttes; mais au bout de quelques
instants nous étions arrêtés subitement par un: «Le ras et les chefs
arrivent.» Si nous pouvions courir, nous le faisions; mais si nous
étions aperçus, nous prenions notre plus gracieux sourire et nous
étions salués par un grossier: «Comment vas-tu? Bonne après-midi pour
toi!» (la seconde personne du singulier est employée comme signe
d'humiliation vis-à-vis d'un inférieur) et, ô misère! il nous fallait
ôter nos chapeaux délabrés et rester la tête découverte. Nous les
voyions se dandinant, prêts à crever d'orgueil, lorsque nous savions
que les habits qu'ils portaient, et la nourriture qu'ils venaient de
se partager, avaient été achetés avec l'argent anglais; c'était je
puis vous le dire dépitant. Comme ils acceptaient les moindres
choses, c'eût été bien le moins qu'ils eussent été polis; or, tout au
contraire, ils nous regardaient du haut de leur grandeur comme si nous
eussions été des idiots ou bien une race entre eux et le singe, des
_ânes blancs_ comme ils nous appelaient lorsqu'ils causaient entre
eux. Aidés de Samuel ils firent tout pour M. Rassam; ils étaient bien
plus honnêtes avec lui qu'avec nous, et ils lui juraient constamment
une amitié éternelle. J'ai souvent admiré la patience de M. Rassam. Il
s'asseyait, causait et riait avec eux pendant des heures; les gorgeant
de rasades de tej, jusqu'à ce qu'ils roulaient de leur place, et
qu'ils devenaient un objet de risée, peut-être même un objet d'envie,
pour les soldats qui devaient les aider à regagner leur maison. Avec
tout cela c'étaient de viles créatures; pour plaire à Théodoros ils
n'auraient reculé devant aucune infamie et ne se seraient laissé
arrêter par aucun crime. Lorsqu'ils pouvaient supposer que quelque
acte de cruauté plairait à leur maître ou plutôt à leur dieu, aucune
considération d'amitié ou de famille ne pouvait retenir leurs mains ou
attendrir leurs coeurs. Ils étaient bons pour M. Rassam parce que
cela faisait partie de leurs instructions et qu'ils pouvaient ainsi
satisfaire leur goût pour les boissons spiritueuses; mais si,
n'ayant pas d'argent, nous eussions été réduits à faire appel à leur
générosité, je doute qu'ils eussent fait quelque chose pour nous,
desquels ils recevaient beaucoup. Ils ne nous eussent pas même fourni
la misérable nourriture journalière des prisonniers abyssiniens.

Ce fut vers cette époque que ces scélérats eurent l'occasion de
montrer leur dévouement à leur maître. Un samedi deux prisonniers
profitèrent de l'encombrement du marché pour essayer de se sauver.
L'un d'eux, Lij Barié, était le fils d'un chef du Tigré; il y avait
quelques années qu'il avait été emprisonné comme «_suspect_», ou
plutôt parce qu'il pouvait devenir dangereux, étant beaucoup aimé dans
sa province. Son compagnon de fuite était un jeune garçon, demi-Galla,
de la frontière de Shoa, qui était depuis plusieurs années dans les
chaînes, attendant son jugement. Un jour, comme il coupait du bois,
un éclat vola et alla frapper sa mère en pleine poitrine, et la tua.
Théodoros était alors en expédition et pour se concilier l'évêque, il
le chargea de ce jugement; celui-ci refusa de faire aucune enquête,
disant que ce n'était pas dans sa juridiction. Théodoros, vexé du
refus de l'évêque, envoya le jeune homme à Magdala, où il fut chargé
de chaînes et dut attendre le bon plaisir de ses juges. Lij Barié,
lorsqu'il avait voulu fuir n'avait pu forcer qu'un anneau de ses
chaînes, l'autre étant beaucoup trop fort; alors il assujettit les
chaînes avec l'autre anneau aussi bien qu'il put à une seule jambe
au moyen d'un bandage, mit la chemise et les vêtements d'une jeune
servante, qui était dans sa confidence, et plaçant sur ses épaules le
_gombo_ (espèce de jarre pour l'eau) il quitta l'enceinte de la prison
sans être aperçu. L'autre jeune homme heureusement était parvenu à
se débarrasser des deux anneaux, et s'était glissé sans avoir été
remarqué; n'ayant pas mis beaucoup de vêtements et ayant les membres
libres, il atteignit bientôt la porte, et passa avec les gens de
la suite d'un chef. Il était déjà loin et en sûreté lorsque sa
disparition fut signalée.

Lij Barié fut trompé dans son espoir. Avec ses fers assujettis sur une
seule jambe, embarrassé par ses vêtements de femme et le _gombo_ sur
les épaules, il ne put avancer promptement. Il était cependant déjà à
mi-chemin de la porte et non loin de l'enceinte, lorsqu'un jeune homme
apercevant une jeune fille de bonne apparence, qui venait vers
lui, s'avança pour lui parler: mais comme il s'approchait ses yeux
tombèrent sur le bandage, et à son grand étonnement il aperçut une
portion de la chaîne qui se montrait au travers. Il comprit aussitôt
que c'était un prisonnier qui tâchait de s'échapper, et il suivit
l'individu jusqu'à ce qu'il rencontrât quelques soldats; il leur
communiqua ses soupçons et ceux-ci se précipitèrent sur Lij Barié et
l'arrêtèrent. La foule fut bientôt ramassée autour de l'infortuné
jeune homme, et l'alarme ayant été donnée qu'un prisonnier avait
été pris comme il tentait de s'échapper, plusieurs des gardes se
précipitèrent vers le lieu où on le gardait et aussitôt qu'ils eurent
reconnu leur ancien pensionnaire, ils le réclamèrent comme leur
propriété. En un instant tous ses vêtements lui furent déchirés sur le
dos, et ces lâches le frappèrent du bout de leurs lances et avec le
dos de leur sabre jusqu'à ce que son corps tout entier ne fût qu'une
plaie et qu'il tombât sans connaissance, presque mourant sur la terre.
Ce n'était pas encore assez pour satisfaire leur sauvage besoin de
vengeance; ils le portèrent à la prison enchaîné des pieds et des
mains, placèrent un long et dur morceau de bois sous sa nuque, mirent
ses pieds dans les ceps et le laissèrent là plusieurs jours, jusqu'à
ce qu'on connût la volonté de l'empereur à son égard.

Une recherche immédiate fut ordonnée concernant son compagnon de fuite
ainsi que la jeune fille, sa complice. Le premier était déjà hors de
leur atteinte, mais ils s'en vengèrent en s'emparant de la malheureuse
jeune femme. Le ras et son conseil s'assemblèrent immédiatement et la
condamnèrent à recevoir une centaine de coups de la lourde girâf (fouet
à lanières de cuir) en face de la maison de l'empereur. Le lendemain
matin le ras, accompagné d'un grand nombre de chefs et de soldats,
arriva sur le lieu désigné pour l'exécution de la sentence. La jeune
fille fut étendue sur la terre, on déchira ses vêtements et on lui lia
avec des lanières de cuir les pieds et les mains pour lui conserver la
position horizontale. Un misérable fort et puissant fut chargé de mettre
à exécution la condamnation. Chaque coup de fouet qui tombait résonnait
comme un coup de pistolet (nous pouvions l'entendre de nos huttes) et
déchirait un lambeau de chair; tous les dix coups la _girâf_ devenait
si lourde de sang qu'on était obligé de la nettoyer pour continuer.
La pauvre patiente ne se plaignit jamais et ne dit pas un mot.
Lorsqu'elle fut relevée après le centième coup, les côtes étaient à nu
et l'épine dorsale pouvait s'apercevoir à travers les flots de sang
qui ruisselaient, la chair du dos ayant été entièrement enlevée par
morceaux.

Quelques instants plus tard un messager arriva apportant la réponse
de Théodoros. Lij Barié fut le premier à avoir les mains et les pieds
coupés en présence de tous les prisonniers abyssiniens. Ils devaient
ensuite être précipités tous les deux du haut de la montagne. Les
chefs se firent un jour de fête de cette exécution; ils envoyèrent
même une personne pour dire poliment à Samuel: «Venez et assistez à
notre réjouissance.» Lij Barié fut apporté, une douzaine des plus
forts soldats se jetèrent sur lui et de leurs sabres dégainés ils
lui coupèrent les pieds et les mains avec toute la délicatesse
d'Abyssiniens habiles à répandre le sang. Pendant qu'il était soumis à
cette agonie, Lij Barié ne perdit jamais courage et conserva toujours
sa présence d'esprit. Ce qu'il y a de plus remarquable c'est que,
tandis qu'il était si cruellement meurtri, il _prophétisait_, à la
lettre, le sort qui était réservé à ses meurtriers: «Lâches poltrons
que vous êtes! vils serviteurs d'un scélérat! Ils ne peuvent s'emparer
d'un homme que par trahison; et ils ne peuvent le tuer que lorsque
celui-ci est désarmé et en leur pouvoir! Mais prenez garde! avant peu
les Anglais viendront pour délivrer les leurs: ils vengeront dans
votre sang les mauvais traitements que vous avez infligés à leurs
concitoyens, et ils vous puniront vous et votre maître de toutes
vos lâchetés, de toutes vos cruautés et de tous vos meurtres.» Les
scélérats ne firent que peu d'attention au brave garçon mourant; ils
le précipitèrent dans l'abîme et puis tous ensemble se rendirent, pour
finir une journée si bien commencée, chez M. Rassam et se partagèrent
les faveurs de sa généreuse hospitalité.



XIV


Fin de la seconde saison pluvieuse.--Rareté et cherté des
approvisionnements.--Meshisha et Comfou complotent leur fuite.--Ils
réussissent.--Théodoros est volé.--Dainash poursuit les
fugitifs.--Attaque de nuit.--Le cri de guerre des Gallas et le sauve
qui peut.--Les blessés laissés sur le champ de bataille.--Hospitalité
des Gallas.--Lettre de Théodoros à ce sujet.--Malheurs de
Mastiate.--Wakshum, Gabra, Medhim.--Récit de la vie de Gobazé.--Il
sollicite la coopération de l'évêque pour s'emparer de Magdala.--Plan
de l'évêque.--Tous les chefs rivaux intriguent à l'Amba.--L'influence
de M. Rassam exagérée.

Une autre _Maskal_ (fête de la Croix) était arrivée, et septembre
promettait un bel et agréable hiver. Aucun changement ne s'était
opéré dans notre vie journalière; c'était toujours la même routine,
seulement nous commencions à être très-anxieux au sujet du retard de
nos délégués à la côte, car notre argent touchait à sa fin, et
tous les objets nécessaires à la vie s'élevaient à des prix
extraordinaires. Cinq morceaux de sel de forme oblongue nous
coûtaient, à cette époque, un dollar, tandis que, primitivement, à
Magdala, pendant leur première captivité, nos compagnons en avaient de
quinze à dix-huit du même poids pour trente sous. Bien que la valeur
du sel se fût tant accrue, cependant les autres denrées n'avaient pas
suivi la même proportion: elles avaient seulement baissé de qualité et
de quantité. Quand le sel était abondant, nous pouvions avoir quatre
vieilles volailles pour le même pris, qu'un morceau de sel Maintenant
qu'elles étaient rares, nous ne pouvions en avoir que deux. Toutes
choses étaient dans la même proportion, de sorte que nos dépenses
s'étaient élevées de deux cents pour cent. Les approvisionnements des
marchés avaient aussi diminué, et souvent nous ne pûmes acheter du
grain pour nos serviteurs abyssiniens. Les soldats de la montagne
souffraient beaucoup aussi de cette rareté et de ces prix, élevés; ils
mendiaient continuellement, et plusieurs furent arrachés à la mort
par la générosité de ceux qu'ils gardaient comme prisonniers.
Heureusement, j'avais mis de côté une petite somme en cas d'accident;
je croyais que le différend abyssinien touchait à sa fin en ce qui
nous concernait. J'en gardai pour moi une petite partie et je remis le
reste à M. Rassam, parce que, habituellement, il nous faisait part
des sommes qui lui étaient envoyées par l'agent de Massowah. Nous
congédiâmes autant de serviteurs qu'il nous fut possible, nous
réduisîmes nos dépenses an minimum, et nous envoyâmes messagers sur
messagers à la côte, pour nous apporter autant d'argent qu'ils le
pourraient. A cette époque, si nous avions été pourvus d'une plus
grande somme, je crois réellement que nous eussions pu acheter la
montagne, tant les soldats de la garnison étaient découragés et prêts
à se révolter, après les longues privations dont ils avaient souffert
pour un maître avec lequel ils n'avaient aucune relation. L'agent de
la côte fit tout ce qu'il put. Hôtes et messagers furent expédiés,
mais l'état du pays était tel, qu'ils avaient dû cacher l'argent
qu'ils portaient dans la maison d'un ami, à Adowa, et y demeurer
plusieurs mois, jusqu'à ce que, avec beaucoup de prudence et en ne
voyageant que la nuit, ils purent s'aventurer à passer à travers les
districts infestés de voleurs et en proie à la plus grande anarchie.

Dans la matinée du 5 septembre, tandis que nous étions à déjeuner,
l'un de nos interprètes entra précipitamment dans la hutte, et nous
annonça que notre ami l'Afa-Négus Meshisha, le joueur de luth,
et Bedjeram Gomfou, un des officiers qui avaient la charge des
pied-à-terre, avaient pris la fuite. Leur plan avait été longuement
prémédité et habilement exécuté. Au commencement des pluies, du
terrain avait été alloué aux différents chefs et aux soldats dans la
plaine d'Islamgee, an pied de la montagne. Quelques chefs s'étaient
arrangés avec les paysans pour qu'ils restassent dans la plaine, et
qu'ils ensemençassent le sol pour leur compte; eux devaient fournir
le grain, et la récolte être partagée. D'autres, qui avaient des
serviteurs, cultivèrent leur part eux-mêmes. Les lots de Bedjeram
Comfou et de l'Afa-Négus Meshisha étaient tout à fait an pied de
la montagne. Ils se chargèrent eux-mêmes de la culture, visitèrent
parfois leur champ, et, deux ou trois fois par semaine, ils envoyèrent
leurs serviteurs et leurs servantes pour arracher les mauvaises herbes
sons la surveillance de leurs femmes. Tout le terrain qu'ils avaient
reçu n'avait pas été mis en culture. Quelques jours auparavant, Comfou
avait parlé, à ce sujet, au ras, qui l'engagea à semer du _tef;_ vu la
rareté de ce produit, il serait bien aise, disait-il, que l'on fît une
seconde récolte. Comfou approuva fort l'idée et demanda au ras de lui
envoyer, dans la matinée du 5, un permis pour passer aux portes. Le
ras accepta. Dans cette même matinée, Meshisha alla trouver le ras
et lui dit qu'il avait aussi besoin de semer du tef, et lui demanda
l'autorisation de sortir. Le ras, qui n'avait pas le moindre soupçon,
accorda la demande. Les deux amis, le même jour, envoyèrent plusieurs
serviteurs pour préparer le champ; et afin de ne pas exciter les
soupçons, ils avaient aussi envoyé leurs femmes, mais par une autre
porte et sous le même prétexte. Comme les Gallas attaquaient souvent
les soldats de la garnison, an pied de la montagne, les sentinelles
des portes ne furent pas surprises de voir les deux officiers bien
armés et précédés de leurs mules; ils ne firent pas non plus attention
aux sacs que leurs domestiques portaient, quand ou leur dit que
c'était du tef qu'ils allaient semer, récit qui concordait avec celui
des serviteurs du ras lui-même. Ils partirent ainsi ouvertement, eu
plein jour, se croisant sur leur chemin avec plusieurs des soldats de
la montagne. Arrivés au champ, ils ordonnèrent à leurs serviteurs de
les suivre, et marchèrent promptement vers la plaine de Galla. Des
soldats, qui travaillaient en ce moment à leurs champs, soupçonnèrent
quelque ruse, et aussitôt retournèrent à l'Amba et communiquèrent
leurs soupçons au ras. Je n'eus qu'à prendre un télescope pour voir
les deux amis poursuivant leur chemin dans l'éloignement, sur la
route qui menait à la plaine de Galla. Toute la garnison fut
aussitôt appelée, et une poursuite immédiate fut ordonnée; mais dans
l'intervalle, les fugitifs gagnèrent du terrain, et ils furent enfin
aperçus, tranquillement arrêtés dans la plaine, en compagnie d'un
corps de cavalerie galla d'un aspect si respectable, que la prudence
des braves de Magdala les engagea à ne pas courir la chance de
l'aborder. A leur retour, ils trouvèrent, se cachant derrière les
buissons, la femme de Comfou, son petit enfant dans les bras. Il
parait que, effrayée et agitée, elle n'avait pu trouver le lieu du
rendez-vous, et qu'elle se cachait pour attendre que les soldats
eussent passé, lorsque les cris de son enfant attirèrent leur
attention. Elle fut triomphalement ramenée, enchaînée pieds et mains,
et jetée dans la prison commune pour _attendre des ordres_.

Pendant que la garnison était envoyée à cette expédition infructueuse,
les chefs s'étaient rassemblés, et comme l'un des fugitifs était le
surintendant des greniers et des magasins, une recherche immédiate
fut ordonnée, afin de s'assurer si ce fuyard n'avait pas emporté une
partie des trésors avant de prendre son congé sans cérémonie. A leur
grande terreur, ils s'aperçurent bientôt que des étoffes de soie, des
chapeaux, de la poudre, et même l'habit de gala de l'empereur, son
fusil et son pistolet favoris, ainsi qu'une somme assez grande,
avaient disparu; dans le fait, les sacs de tef étaient pleins de
dépouilles. Le ras comprit toute la gravité de sa position; il n'avait
pas seulement été grossièrement trompé, mais des objets de la plus
grande valeur parmi les richesses de l'empereur, objets confiés à ses
soins, avaient été volés par son premier ami. Il perdit aussitôt la
tête; il se peignit la rage de Théodoros en apprenant la nouvelle; il
se vit pensionnaire de la prison, chargé de chaînes, et peut-être même
condamné à une prompte et cruelle mort. Il assembla le conseil
et exposa le cas devant les chefs; les plus sages et les plus
expérimentés lui conseillèrent d'avoir confiance dans ses relations
d'amitié avec l'empereur, et dans son affection bien connue pour lui;
d'autres proposèrent une expédition dans le pays de Galla, une attaque
de nuit dans le village où l'on supposait que les fugitifs avaient
dû se réfugier; quelques centaines d'individus partiraient dans la
soirée, disaient-ils, surprendraient les fugitifs, les ramèneraient,
reprendraient leur bien perdu, et en même temps, massacreraient
les Gallas et pilleraient tout ce qu'ils pourraient. Ces exploits
compenseraient les pertes subies par leur royal maître, et feraient
oublier l'autorisation trop facilement accordée.

Ce dernier conseil prévalut; malgré l'opposition de quelques-uns,
le ras écarta leurs objections; il était d'ailleurs si grandement
compromis, qu'il saisit la première chance qui s'offrit à lui de se
réhabiliter. Bitwaddad Damash, l'ami et le compatriote de Théodoros,
le brave guerrier, fut chargé du commandement; après lui, venaient
Bitwaddad Hailo, Bitwaddad Wassié, et Dedjaymatch Gojé, tous de nos
vieux amis, dont j'ai parlé plus haut. Deux cents fusiliers de Damash
et deux cents lanciers de Gojé, soldats choisis, bien armés et bien
montés, composaient ce corps d'attaque. Vers le coucher du soleil, ils
s'assemblèrent. Avant de partir, Damash, vêtu d'une chemise de soie,
les épaules couvertes d'une élégante peau de tigre, armé d'une paire
de pistolets et d'un fusil à deux coups, vint dans notre prison pour
nous souhaiter le bonjour, ou plutôt pour satisfaire sa vanité, en
se proposant à notre admiration de commande et pour obtenir _la
bénédiction du départ_ de son cher ami M. Rassam, qui s'exécuta
courtoisement.

Deux fois déjà, pendant notre séjour à Magdala, Damash était parti
pour Watat, village situé à environ douze milles de Magdala, non loin
de l'endroit où le Béchélo sépare la province de Worahaimanoo du
plateau de Dahonte. C'était là qu'était gardé le bétail de l'empereur,
et des messagers avaient été envoyés à l'Amba par les paysans
réclamant des secours immédiats; une bande de Gallas s'étaient
montrés, et ils se sentaient eux-mêmes incapables de protéger les
vaches de Théodoros. Dans ces circonstances, la vue seule de Damash à
la tête de ses fusiliers avait chassé les Gallas, disaient ceux-ci à
leur retour; mais les mauvaises langues assuraient que c'était
une ruse des gens de ce pays, qui désiraient qu'il fût rapporté à
l'empereur combien ses sujets lui étaient fidèles, et combien ils
étaient soigneux de protéger le bétail dont ils étaient chargés.
Quelques-uns des soldats les plus jeunes et les plus inexpérimentés
assuraient que, le cas se présentant, le résultat serait le même; les
fugitifs seraient surpris, les Gallas s'enfuiraient dans toutes
les directions, à la vue de Damash et de ses vaillants compagnons,
abandonnant leurs demeures et leurs biens à la merci des envahisseurs.

Le ras passa une nuit sans sommeil et pleine d'anxiété; à la pointe du
jour il alla avec ses amis sur la petite colline, près de la prison,
et le télescope en main il examina soigneusement la plaine de Galla.
Les heures passaient et ils ne voyaient rien. Qu'était-il arrivé?
Pourquoi Damash et ses hommes ne rentraient-ils pas? Telles étaient
les questions que chacun se posait: les hommes âgés secouaient la
tête; ils avaient combattu dans leur temps dans la plaine de Galla, et
ils connaissaient la valeur de leurs sauvages cavaliers. Et même notre
vieil espion, Abu Falek, probablement pour voir ce que nous dirions,
s'écria: «Ce fou de Damash a eu l'imprudence de faire une pointe dans
le pays de Galla, lorsque Théodoros lui-même n'aurait pas voulu y
aller!» A la fin la nouvelle tant désirée que Damash et ses hommes
revenaient, se répandit comme un éclair sur la montagne; on les avait
vus descendant un profond ravin, ils ne suivaient pas la route qu'ils
avaient prise en allant, mais une autre plus courte. Les chevaux et
les hommes furent bientôt aperçus dans la plaine; mais on remarqua
qu'ils arrivaient en désordre comme on troupeau qui se sauve. On ne
put s'en rendre compte qu'au moyen du télescope. Les troupes de la
garnison furent aperçues faisant halte à une petite distance du ravin
qu'ils avaient descendu; ils marchaient très-doucement. Quelque chose
allait de travers évidemment; des cavaliers furent alors expédiés par
le ras afin de s'informer du résultat de l'expédition. Ils revinrent
apportant une nouvelle douloureuse et l'Amba retentit bientôt des
gémissements des veuves et des orphelins; onze morts, trente blessés,
des armes à feu perdues, les fugitifs en liberté: telles étaient, en
somme, les nouvelles qu'ils rapportèrent an ras désespéré.

La nuit précédente un Galla renégat avait conduit directement Damash
et ses hommes, au village du chef, dans la compagnie duquel on avait
vu les fugitifs dans la matinée. Ils pensaient bien que c'était sous
son toit hospitalier que ceux que l'on recherchait passeraient la
nuit. D'abord tout marcha selon leurs désirs. Ils atteignirent le
village en question une heure avant l'aurore, ils entourèrent aussitôt
la maison du chef, tandis qu'un petit corps de troupes était envoyé
pour fouiller et piller le village. Un terrible massacre eut lieu;
surpris dans leur sommeil les hommes furent tués avant d'être avertis
de la présence de l'ennemi. Quelques femmes et quelques enfants
seulement furent épargnés par ceux de ces assassins nocturnes qui
étaient moins altérés de sang. Avant de s'établir pour y séjourner,
Meshisha et Comfou, pensant bien que peut-être une tentative serait
faite pour les capturer, avertirent le chef d'être sur ses gardes, et
lui proposèrent d'aller dormir tous ensemble dans une petite hutte
délabrée, à quelque distance de sa maison. Heureusement pour eux et
pour le chef, ils adoptèrent ce prudent moyen; éveillés par les cris
et les bruits qui venaient du village, ils bridèrent leurs montures,
se mirent promptement en selle et furent prêts an combat avant même
que leur présence eût été soupçonnée.

Damash rassembla ses hommes et ses prisonniers, et il marqua son
passage par le pillage, se glorifiant déjà de son élévation future et
trop fier de ses succès. Il est vrai qu'il n'avait pas capturé les
fugitifs; mais après tout c'était l'affaire du ras. Il avait conduit
l'expédition, porté le fer et le feu dans le pays de Galla, et sans
avoir perdu un seul homme il retournait à l'Amba avec des prisonniers,
des chevaux, des vaches, des mules et autres dépouilles de guerre. Il
savait combien Théodoros s'en réjouirait, et il espérait déjà être
l'heureux successeur du ras disgracié. Il était à peine à cent pas
de la route plus courte qu'il se proposait de prendre à son retour
conduisant du plateau de Tanta à la vallée, au-dessous de Magdala,
lorsqu'il aperçut à l'horizon quelques cavaliers galopant vers lui à
franc étrier. Le bétail et les prisonniers sous la conduite de Gojé et
de quelques hommes étaient déjà engagés dans la route étroite et
la retraite était impossible. Il plaça ses fusiliers en face des
cavaliers, au nombre de douze, espérant ainsi effrayer vivement ces
derniers par la vue de ses grandes forces; mais il se trompait. Le
brave Mahomed Hamza avait à venger le sang de sa famille, et quoique à
la tête de douze hommes seulement, il chargea les quatre cents soldats
amharas. Il reçut un coup violent à la tête et tomba mort de son
cheval. Ses compagnons toutefois, avant que les Amharas pussent se
rallier firent une seconde et brillante charge pour venger leur
chef, et emportèrent son corps que tous craignaient de voir mutiler.
Plusieurs cavaliers se précipitant dans toutes les directions,
jetèrent leur cri de guerre qui fut entendu au loin et de tous côtés;
des hommes, des femmes, des enfants assaillirent les Amharas avec
des lances et des pierres. Les frères de Mahomed soutenus alors par
cinquante lances chargèrent à plusieurs reprises l'ennemi effrayé, et
les chassèrent comme des moutons jusqu'au bord du précipice.

Damash cependant n'était pas venu pour se battre, mais pour tuer; il
n'était brave que lorsqu’il avait des prisonniers à maltraiter, des
hommes sans défense à tuer, et des enfants à réduire en esclavage. Le
bétail avait atteint la vallée basse et la route était libre, aussi
jetant sa peau de tigre, son bouclier, ses pistolets, son fusil, et
abandonnant ses chevaux, Damash donna l'exemple du sauve qui peut et
roula plutôt qu'il ne descendit dans le profond ravin. Son exemple fut
suivi par tous ses Amharas. Ce fut une déroute complète. Le terrain
était jonché de mousquets, d'épées et de boucliers; les blessés et les
morts furent abandonnés sur le champ de bataille. Les Gallas ne les
poursuivirent pas dans le ravin, ils ne pouvaient les charger à cause
de l'inégalité du terrain. Ils en tuèrent quelques-uns cependant avec
des pierres pointues, arme dangereuse dans la main d'un Galla;
leurs ennemis terrifiés, se précipitaient dans l'étroit passage, se
bousculant l'un l'autre dans leur empressement à gagner la vallée, où
ces lâches poltrons savaient bien qu'ils seraient en sûreté.

Alors tous les blessés me furent apportés et pendant douze heures je
fus occupé à préparer des bandages et à soigner les blessures. Dans
plusieurs cas où je savais que la guérison était impossible j'en
informai les parents des malades de peur que leur mort ne me fût
attribuée, chose sérieuse dans notre position critique. Ceux qui
étaient ainsi avertis cherchaient des remèdes indigènes, mais ils
trouvaient bientôt que les charmes et les amulettes n'étaient pas
efficaces et que ma prédiction n'avait été que trop vraie. Je me
souviens d'un cas: un chef, qui avait été souvent de garde la nuit à
notre prison, avait eu la jambe gauche complètement écrasée, par une
pierre; sans entrer dans les détails techniques qu'il me suffise de
dire que je déclarai l'amputation le seul remède possible, mais pour
plaire aux chefs qui lui portaient un grand intérêt je consentis à
soigner sa blessure pendant une semaine; au bout de ce temps j'étais
toujours du même avis et je les en informai. Le malade avait un petit
_godjo_ bâti dans notre enceinte et il y demeura jusqu'à ce que je
l'avertis pour la seconde fois que rien ne pouvait le sauver qu'une
amputation immédiate. Sa famille l'emmena alors et fit venir un
médecin de Shoa, qui promit non-seulement de lui sauver la vie mais
aussi de lui conserver le membre. Le pauvre homme fut torturé par ce
charlatan ignare pendant huit ou dix jours, jusqu'à ce que la mort mît
fin à ses souffrances.

Deux jours après la sortie des troupes, une femme servant d'espion
raconta que dans le ravin où les Amharas avaient été culbutés, elle
avait aperçu deux hommes blessés cachés parmi les buissons, et encore
vivants. Un vieux chef, un Galla renégat, accompagné de cent hommes,
reçut l'ordre de partir, de tâcher de les ramener et d'enterrer les
morts; ils craignaient d'être attaqués par les Gallas et s'attendaient
à une certaine résistance. Ils n'aperçurent rien si ce n'est leur
vieux camarade, Comfou, qui d'un roc voisin tira sur eux avec son
_rifle_ sans atteindre personne. Ils lui rendirent son coup de
fusil, mais ne l'atteignirent pas et ayant rempli leur mission ils
rapportèrent les deux blessés, qui moururent tous les deux bientôt
après. L'un avait la jambe gauche et le bras droit brisés; de plus,
un coup d'épée lui avait ouvert le ventre et les boyaux sortaient; il
nous raconta qu'il avait beaucoup souffert de la soif, mais ce qui lui
avait causé encore une plus grande angoisse, c'était la peine qu'il
avait eue d'empêcher les vautours, avec sa main gauche, de se repaître
de ses entrailles.

Le ras se trouvait alors dans une plus triste position qu'auparavant;
mais il n'y était pas seul. Damash avait abandonné ses hommes, il
avait pris la fuite, il avait perdu son fusil, ses pistolets, le
cheval que l'empereur lui avait donné, ou plutôt prêté. Plusieurs
chefs inférieurs et quelques soldats avaient suivi l'exemple de
Damash, environ vingt-cinq mousquets ne purent être retrouvés, et le
nombre des lances et des boucliers qui avaient disparu était encore
plus grand. Plus tard Damash prétendit avoir été blessé, et nous ne le
vîmes pas de longtemps, ce dont nous fûmes fort aises; mais ses amis
nous apprirent qu'il souffrait tout au plus de quelques écorchures
gagnées dans sa retraite un peu trop précipitée.

Là où la force avait fait défaut on pensa que les négociations
réussiraient. On savait que les fugitifs habitaient toujours dans l'un
des villages appartenant aux parents de Mahomed, et qu'ils attendaient
le retour du messager envoyé à Mastiate, reine de Galla, dont le
camp était à quelques journées de distance. Les officiers de Magdala
proposèrent aux prisonniers gallas de leur rendre la liberté à tous,
hommes, femmes, enfants et de leur restituer leur bétail enlevé, à la
condition qu'on leur livrerait les fugitifs ainsi que les objets
dont ces derniers s'étaient emparés. La femme de l'un des principaux
prisonniers consentit à porter la proposition. On doit dire à
l'honneur des Gallas qu'ils refusèrent fièrement et même avec mépris,
de livrer leurs hôtes, préférant, disaient-ils, voir leurs parents
languir dans les chaînes, leur laisser supporter les tortures et même
la mort, plutôt que de devoir leur liberté à une action déshonorante.

Les grands de Magdala avaient désormais perdu tout espoir de justifier
leur conduite aux yeux de Théodoros; la bonne entente n'existait plus
dans leurs assemblées, ils s'accusaient l'un l'autre avec lâcheté, et
ils envoyaient chacun séparément à Théodoros message sur message,
se rejetant la faute mutuellement. Ils vivaient dans une terreur
continuelle, s'attendant toujours à l'arrivée d'une dépêche impériale.
Mais Théodoros environné de difficultés, presque privé de son Amba,
était par trop habile pour montrer son ennui; sa lettre à ce sujet
était parfaite. Si deux de ses officiers avaient pris la fuite c'est
qu'ils étaient infidèles, dans ce cas il était bien aise qu'ils
eussent quitté l'Amba; quant aux armes perdues, qu'est-ce que cela lui
faisait? il en avait encore à leur donner, et quand il viendrait il
prendrait sa revanche. Quelques-uns, très-peu, se laissèrent prendre
à ce langage, mais tous eurent l'air d'y croire, toutefois plusieurs
attendirent une occasion favorable pour suivre l'exemple de ceux
qu'ils s'étaient efforcés de ramener.

Tout le monde soupçonnait Mastiate, la reine de Galla, de garder
rancune de l'injure faite à son pays et de vouloir venger la mort de
ses sujets massacrés par trahison. On craignait qu'elle ne détruisit
la récolte du pied de l'Amba, n'empêchât le marché et n'affamât ainsi
la place. On savait qu'elle avait deux puissants alliés avec Comfou
et Meshisha et comme ce dernier avait déjà été sur la montagne il
connaissait les différents passages par où conduire à la faveur de la
nuit, les hôtes des Gallas. Une grande anxiété s'empara alors des gens
de l'Amba et des précautions furent prises pour le défendre d'une
surprise.

Je crois que c'était vraiment le plan de Mastiate, et qu'elle était
sur le point de le mettre à exécution lorsqu'un danger sérieux réclama
sa présence sur un autre point. Wokshum Gobazé, à la tête d'une
puissante armée, envahissait son royaume.

Nos jours de calme et de repos touchaient à leur fin; si aucun chef
rebelle ne menaçait plus l'Amba, la bonne nouvelle qu'enfin une
expédition pour notre délivrance avait été décidée dans la patrie, et
de plus l'information moins réjouissante que Théodoros marchait dans
notre direction, tout cela nous avait jetés dans un état d'excitation
qui allait croissant. Un jour nous étions pleins d'espoir et le
lendemain abattus et désespérés.

La carrière de Wokshum Gobazé avait été pleine d'aventures. Dans sa
jeunesse il avait accompagné son père Wakshum Gabra Medhin, chef
héréditaire du Lasta, au camp impérial a la première campagne de
Théodoros dans le Shoa, qui se termina par la soumission de la
contrée. Le père de Gobazé encourut la colère de l'empereur et il
était sur le point d'être exécuté lorsque l'évêque intercéda, et selon
son habitude Théodoros accorda sa grâce. Peu de temps après Gobazé
et son père saisirent une occasion favorable, désertèrent l'armée de
Théodoros et se retirèrent dans le Lasta. Ils n'eurent pas beaucoup
d'efforts à faire pour persuader les montagnards d'épouser leur
querelle, et ils se déclarèrent indépendants. Théodoros pour vaincre
cette insurrection envoya le propre cousin du rebelle, appelé Wakshum
Teféri, brave soldat et magnifique cavalier. Celui ci poursuivit son
parent, défit complètement son armée et conduisit son cousin lui-même
enchaîné aux pieds du trône. Théodoros était alors à Wadela, haut
plateau situé entre le Lasta et le Begemder. Il condamna à mort le
chef rebelle; et comme sur ce plateau élevé les seuls arbres que l'on
pût trouver étaient près de son camp, Wakshum Gabra Medhin fut pendu à
l'un de ceux qui ombrageaient la tente impériale, où le corps de cet
ennemi pouvait être aperçu au loin dans toutes les directions.
Gobazé s'échappa, et quelques jours plus tard Théodoros, craignant
l'influence de Wakshum Teféri, qui était très-aimé et admiré des
soldats, le fit enchaîner, oubliant que c'était ce même Teféri qui
s'était montré fidèle jusqu'à conduire à l'échafaud, son propre
cousin. L'empereur donna pour prétexte que c'était lui qui avait
favorisé la fuite de Gobazé.

Pendant quelque temps Gobazé se tint caché dans les forteresses du
haut pays du Lasta; mais il comprit bientôt que la puissance de
l'empereur allait s'affaiblissant et que les paysans étaient
mécontents de ses lois despotiques. Il sortit alors de sa retraite et
ayant rassemblé autour de lui quelques-uns des premiers sujets de son
père, il leva l'étendard de la révolte, et se proclama hautement le
vengeur de sa race. Tout le Lasta bientôt le reconnut pour son chef.
Sa législation était douce et avant peu il se trouva à la tête d'un
parti considérable. Il avança vers le Tigré, subjugua les provinces
de Enderta et de Wojjerat, pénétra dans le Tigré même, s'empara
du lieutenant de Théodoros et laissa là le sien Dejatch Kassa. Il
retourna ensuite dans le Lasta parce qu'il avait conçu le plan
d'étendre ses possessions du côté du Yedjow et du pays de Galla, afin
de protéger le Lasta de l'invasion de ces tribus pendant la conquête
qu'il se proposait de faire de la province de l'Amhara. Les événements
le favorisèrent et pendant quelque temps l'Abyssinie le regarda comme
son futur législateur. A son retour du Lasta il fut proclamé chef par
les habitants de Wadela et en même temps de puissants fugitifs du
Yedjow vinrent le trouver implorant son secours et insistant pour
qu'il devint leur maître. Cependant il rencontra des ennemis dans
l'exécution de ce projet, car une portion assez considérable de ceux
qu'il commandait étaient pour une alliance avec les Wallo-Gallas:
toutefois il lui parut que le moyen le plus sage serait d'attendre
après les pluies pour envahir la province de Wallo. Il envoya en
conséquence l'un de ses parents à la tête d'une petite troupe pour
soumettre le Dalanta; et presque aussitôt le Dahoute fut évacué par
les Gallas et occupé par ses troupes. Au commencement de septembre
Gobazé entra enfin dans le pays de Wallo-Galla, par la frontière
nord-est non loin du lac Haïk. Dès que la reine Mastiate apprit cette
nouvelle elle se hâta de s'opposer à la marche du conquérant et fit
camper son armée à quelques milles en avant de celle de Gobazé
dans une grande plaine où sa splendide cavalerie devait avoir tout
l'avantage du combat. Pendant environ quinze jours ou trois semaines
les deux armées restèrent en présence l'une de l'autre: Gobazé
attendait son ennemi sur un terrain montueux et raviné où les chevaux
des Gallas ne pouvaient charger ses fantassins qui devaient ainsi
avoir tout l'avantage, tandis que Mastiate de son côté ne voulait
point abandonner la position qu'elle s'était choisie et où elle était
sûre d'écraser son ennemi.

Longtemps auparavant Gobazé s'était mis en communication avec l'évêque
et avec M. Rassam. Avant les pluies de 1867, le jeune prince avait
envoyé dire à l'évêque qu'il allait marcher sur Magdala, et lui ayant
fait offrir quelques centaines de dollars il lui fit demander eu même
temps s'il l'aiderait de tout son pouvoir dans le cas où lui, Gobazé,
marcherait vers la place. L'évêque répondit qu'il ferait tout ce qu'il
pourrait et que aussitôt que l'Amba serait investi il agirait des
pieds et des mains pour la réussite de ses plans. Gobazé lui renvoya
son message pour lui dire que s'il lui promettait son secours celui de
Damash, celui de Gogi, et celui du ras (les trois chefs puissants
qui avaient toute la garnison sous leur commandement) il viendrait
aussitôt. Cette demande était simplement absurde; si nous avions pu
gagner ces trois hommes à notre cause nous pouvions parfaitement nous
dispenser de la présence de Gobazé. L'évêque proposa ceci; Gobazé
camperait à Islamgee; au moment où il paraîtrait au bas de la
montagne, l'évêque nous livrerait, ainsi qu'à quelques autres hommes,
des armes à feu et des munitions. Nous ouvririons nos chaînes, aidés
de quelques serviteurs sur la fidélité desquels nous pouvions compter
et nous les armerions ensuite; puis une fois toutes ces choses prêtes,
l'évêque sortirait revêtu de la pompe de l'Eglise portant la sainte
croix, et excommunierait Théodoros et ses adhérents, plaçant sous une
irrévocable malédiction tous ceux qui tenteraient de nous arrêter. Nos
forces, y compris les Portugais, les indigènes de Massowah, et
les envoyés, s'élevaient à environ vingt-cinq hommes; l'évêque en
conduisait cinquante et était entouré d'environ deux cents prêtres ou
desservants. Tous ces hommes, quelle qu'en fût la nationalité,
étaient prêts à se battre au besoin. Par persuasion ou par menaces
l'avant-garde devait s'ouvrir le chemin de la porte et gagner toujours
le bas de la montagne malgré ceux qui tenteraient d'arrêter les plus
avancés. L'évêque et les prêtres se tiendraient à la porte intérieure,
tandis que les autres hommes s'empareraient de la porte extérieure
et la garderaient jusqu'à ce que le Wakshum et ses hommes, prêts à
marcher, avançassent et prissent possession du fort.

Le plan était excellent et nul doute qu'il n'eût réussi. Nous savions
bien que nous n'avions à attendre ni grâce ni merci si nous étions
repris, et nous nous serions laissé tuer tous jusqu'au dernier plutôt
que de nous laisser faire prisonniers. En présence d'une bonne poignée
d'hommes, déterminés à vendre chèrement leur vie, bien peu de soldats
se seraient aventurés à nous attaquer ouvertement; la marche aurait
été soudaine et la garnison eut été enlevée par surprise: de plus nous
avions en notre faveur la bigoterie du peuple: ceux qui auraient pu
avoir le courage de se jeter sur nous, auraient été retenus par la
présence de l'évêque, et auraient plutôt baisé la terre sous ses pas,
que d'encourir sa mortelle excommunication. L'évêque communiqua son
plan à Gobazé et pendant quelques jours nous vécûmes dans un état
d'excitation très-grande, espérant toujours que les envoyés allaient
arriver porteurs de l'excellente nouvelle que Gobazé avait tout
accepté. Mais nous fûmes déçus dans nos espérances. Gobazé n'approuva
nullement nos plans; il envoya dire à l'évêque: «Il est plus
avantageux pour moi d'aller à Begember et d'attaquer là mon ennemi
mortel: donnez-moi votre bénédiction. A la chute de Théodoros, l'Amba
m'appartiendra; il vaut mieux que j'aille le battre, que d'attaquer
Magdala, car vous savez bien que le fort est imprenable.» La
bénédiction fut donnée, mais Gobazé fit de nouvelles réflexions; il
n'osa pas aller attaquer le meurtrier de son père, et nous apprîmes
bientôt qu'il avait marché vers le Yedjow. Gobazé nous fut toujours
favorable; il nous aida de tout son pouvoir; il protégea nos messagers
dans leurs voyages à la côte, et fut toujours préoccupé de notre
délivrance; malheureusement il n'eut jamais assez de courage pour se
battre avec Théodoros lui-même.

Gobazé et Mastiate avaient fini par se fatiguer de s'attendre l'un
l'autre. Cette dernière avait été avertie que sous peu elle aurait
à combattre un plus puissant ennemi dans la personne de sa rivale
Workite et elle fit les premiers pas d'une réconciliation. Elle envoya
à Gobazé un cheval a titre de _Gage de paix_, mais Gobazé lui renvoya
son présent accompagné d'une pelote de cotou et d'un fuseau, avec ces
paroles: «qu'elle n'avait que faire des chevaux, que son occupation
étant de filer le coton, il lui envoyait les instruments nécessaires à
cela.» Cependant Gobazé apprenant que Dejatch Kassa l'avait abandonné
depuis quelques mois, qu'il étendait sa puissance et marchait sur
Adowa, quitta son poste et retourna vers Yedjow. D'ailleurs les
provisions se faisaient rares dans son camp, tandis que Mastiate
étant dans ses Etats pouvait se procurer tout ce qu'elle désirait
très-facilement. Mastiate suivit Gobazé dans sa retraite, attendant
qu'une circonstance favorable lui permît de l'attaquer. Gobazé
comprenant les difficultés de sa position fit des avances à Mastiate
qui, voyant cela, dicta les conditions de la paix. Elle promit de
ne pas s'ingérer dans les affaires du Yedjow à la condition que les
provinces nouvellement occupées du Dahonte et du Dalanta lui seraient
cédées. Gobazé accepta ces conditions et la paix fut signée; il fut
même convenu qu'il y aurait entre les deux parties jadis ennemies,
alliance offensive et défensive. Mais cette dernière condition ne
fut pas tenue, car bien peu de temps après Mastiate étant fortement
inquiétée par Menilek ne put obtenir aucun secours de son nouvel
allié.

Quant à nous, ces changements continuels nous contrariaient d'autant
plus que notre argent touchant à sa fin, nous étions cependant obligés
de faire des présents aux nouveaux chefs établis par le conquérant
du jour. Nous nous étions faits des amis des gouverneurs (Shums) que
Théodoros avait laissés dans ces provinces, lorsque nous avions essayé
de communiquer avec les députés de la reine de Galla. Nous nous étions
aussi liés avec les envoyés de Gobazé lors de l'évacuation de ces
districts par les Gallas, et de nouveau encore lorsque les Gallas
y revinrent; nous finîmes par nous assurer non-seulement de leur
neutralité (car ils avaient déjà pillé plusieurs fois nos messagers)
mais aussi nous obtînmes la promesse qu'ils seraient favorables
à notre cause, en leur faisant force présents et encore plus de
promesses. Sous ce rapport nous fûmes très-heureux; à notre arrivée
nous fûmes préservés de beaucoup d'ennuis, et peut être d'accidents
plus graves par l'argent que Théodoros donna aux ouvriers et qu'ils
nous cédèrent. Plus tard, pendant la saison des pluies nous fûmes
empêchés de mourir de faim par les quelques dollars que j'avais mis de
côté; et enfin pour la troisième fois lorsque tout nous faisait défaut
et que nous étions réduits à quelques sous provenant de la vente de
nos selles ou de divers objets de peu de valeur, un messager nous
arriva porteur de plusieurs centaines de dollars.

Tandis que Mastiate traitait avec Gobazé, son fils écrivait à M.
Rassam et à l'évêque. Il demandait à celui-ci d'user de son influence
pour l'aider à s'emparer de la montagne, lui promettant en retour de
nous traiter honorablement si nous consentions à rester dans le pays,
ou bien de nous mettre à même d'atteindre la côte si nous désirions
retourner dans notre patrie. Quant à l'évêque il lui promettait sa
protection, la permission de reprendre tous ses biens, l'assurant
qu'aucune injure ne serait faite à ce qu'il appelait _ses Idoles_.

Pourvu que nous pussions nous échapper des griffes de Théodoros, peu
nous importait dans quelles mains nous tomberions. Sans doute, nous
n'avions pas conservé l'espoir de quitter le pays; telle n'était pas
du moins l'opinion de la majorité parmi nous; quels que fussent les
événements, nous préférions tout à cette crainte journalière de la
mort par la faim, la torture ou les mille angoisses dont nous avions
été tourmentés jusqu'alors. Nous n'aurions certes pas aimé de tomber
entre les mains des paysans ou de quelques officiers inférieurs. Les
premiers nous auraient probablement mis à mort, par haine contre
les blancs; les seconds nous auraient maltraités ou vendus au plus
offrant. Les grands chefs révoltés auraient agi différemment: nous
aurions été presque libres en leur pouvoir et il est probable qu'on
nous eût permis de partir, dès que nous aurions compté une rançon
convenable.

Toutefois à Ali, à Gobazé, à Ahmed, fils de Mastiate, ou à Menilek,
roi de Shoa, la réponse de M. Rassam fut la même: «Venez, envahissez
la place, et alors nous verrons ce que nous pouvons faire pour vous.»

Cela nous amusa parfois de suivre ces différents rivaux de Théodoros
qui s'efforçaient de s'emparer de Magdala pendant que l'empereur
était absent. Gobazé et Menilek avaient eu la pensée tous les deux
de s'assurer le gouvernement de l'Abyssinie par la prise de Magdala.
Menilek avait écrit à l'évêque avant les pluies, pour l'informer qu'il
allait venir prendre possession de _son_ Amba, et le prier en même
temps de prendre soin de _sa_ propriété. A part l'honneur que leur
aurait valu cette possession, ils devaient par ce moyen obtenir les
trois choses qu'ils estimaient être les plus favorables à leurs vues
ambitieuses; le trône, la faveur de l'évêque, et les prisonniers
anglais. Tous avaient besoin de M. Rassam, non pas seulement pour les
aider, mais, comme ils disaient, pour leur livrer la montagne; ils
étaient convaincus que nous vivions dans des termes d'amitié avec les
chefs, et ils croyaient que nous avions en notre possession des sommes
fabuleuses, de sorte que soit par amitié, soit par des présents, nous
pouvions ouvrir les portes au candidat de notre choix.

Magdala ne pouvait tomber en leur pouvoir que par trahison: dans leurs
armées innombrables ils n'auraient pu trouver vingt hommes assez
courageux pour tenter l'assaut. Magdala avait la réputation d'être
imprenable, et vraiment avec ces armées indigènes si mal organisées,
la chose pouvait être vraie. Théodoros lui-même ne s'en était rendu
maître que parce que la garnison galla, saisie d'une frayeur panique,
avait évacué la place pendant la nuit. Théodoros avait établi son
camp au pied de l'Amba, et tenté un assaut: mais bientôt il renonça
à atteindre sa tâche désespérée avant les pluies; et ce ne fut que
plusieurs jours après que les Gallas se furent retirés, qu'un des
chefs, soupçonnant que le fort avait été abandonné, s'aventura à
s'assurer du fait, et revint en informer Théodoros qui put alors
entrer dans la place d'où avait fui l'ennemi.



XV


Mort de l'Abouna Salama.--Esquisse de sa vie.--Griefs de Théodoros
contre lui.--Son emprisonnement à Magdala.--Les Wallo-Gallas.--Leurs
moeurs et leurs coutumes.--Menilek parait avec une armée dans le
pays de Galla.--Sa politique.--Avis envoyé à lui par M. Rassam.--Il
investit Magdala et fait un feu de joie.--Conduite de la reine.
--Précautions prises par les chefs.--Notre position n'est pas
meilleure.--Les effets de la fumée sur Menilek.--Désappointement suivi
d'une grande joie.--Nous recevons des nouvelles du débarquement des
troupes britanniques.

Le 25 octobre, l'Abouna Salama, l'évêque d'Abyssinie, mourut après une
longue et douloureuse maladie.

L'Abouna Salama était, sous certains rapports, un homme remarquable.
Deux caractères comme le sien et celui de Théodoros se rencontrent
rarement à la fois dans ce pays éloigné. Tous les deux ambitieux,
fiers, passionnés, ils devaient inévitablement, tôt ou tard, se
heurter, et le plus fort écraser le plus faible.

L'Abyssinie, pendant quelques années, avait été privée d'évêque. Les
prêtres ne pouvaient plus être consacrés ni aucune église dédiée an
culte chrétien, l'arche sainte ne pouvant contenir un autre
tabernacle que celui béni par l'évêque du pays. Quoique Ras-Ali fût
extérieurement chrétien et appartînt à une famille convertie, il avait
cependant conservé trop de relations parmi les musulmans Gallas, ses
véritables amis et alliés, pour s'inquiéter, autrement que par un
culte tout extérieur, de l'état religieux et des inconvénients
auxquels était exposée la prêtrise par suite de la longue vacance de
l'évêché.

Dejatch Oubié était, à cette époque, gouverneur semi-indépendant du
Tigré. D'une position de simple gouverneur, il s'était insensiblement
élevé au pouvoir et se trouvait alors à la tête d'une grande armée,
intriguant pour le titre de ras. Quoique toujours, en apparence, dans
des termes d'amitié avec Ras-Ali, le reconnaissant même, jusqu'à
un certain point, comme son supérieur, cependant, il travaillait
constamment et secrètement à détruire le pouvoir du ras, afin de
régner à sa place. Pour servir ses plans, il envoya en Egypte quelques
chefs accompagnés de Mgr de Jacobis, Italien noble, catholique
romain et évêque à Massowah, afin d'obtenir un évêque selon le rite
abyssinien,[24] et afin de s'assurer un appui aussi puissant que le
soutien du clergé, il se chargea de la grande dépense qu'entraîne la
consécration d'un abouna. De Jacobis fit de prodigieux efforts,
afin d'obtenir un évêque consacré qui favorisât l'Eglise catholique
romaine; mais il fut déçu dans son attente, car le patriarche choisit
pour cette dignité un jeune homme qui avait été élevé en partie dans
une école anglaise, au Caire, et dont les croyances étaient plus
favorables au protestantisme qu'à l'Eglise romaine, depuis si
longtemps connue comme l'adversaire des cophtes.

Andraos, ce jeune prêtre, était seulement dans sa vingtième année.
Lorsqu'il fut averti qu'il devait quitter son monastère et la
compagnie des moines, ses frères, pour aller vivre dans le pays
d'Abyssinie, à demi civilisé et si éloigné, tout d'abord, il refusa
l'honneur qui lui était fait. Il engagea ses supérieurs à porter leur
choix sur un autre plus digne que lui, déclarant qu'il se sentait peu
propre à cette oeuvre. Ses objections ne furent point écoutées, et
comme il persistait toujours dans son refus, le supérieur de son
couvent le fit mettre aux fers; il y resta, m'a-t-on dit, jusqu'à ce
qu'il consentît a se mettre à la tète de l'Eglise cophte. Il accepta
enfin, et il fut oint et consacré évêque d'Abyssinie, sous le nom
d'Abouna Salama, avec toutes les pompeuses cérémonies en usage. Il
partit immédiatement après sur un bâtiment de guerre anglais, et
arriva à Massowah au commencement de l'année 1841.

Dejatch Oubié le reçut avec de grands honneurs, ajouta de nombreux
villages et tout un district aux autres possessions de l'évêque, et
fit tous ses efforts pour le gagner à sa cause. Il y réussit au delà
de ses espérances. L'Abouna Salama, bien loin d'avoir besoin d'être
gagné à la cause d'Oubié contre Ras-Ali, proposa l'attaque dès son
arrivée. Par son intermédiaire, une alliance fut conclue entre son ami
Oubié et Goscho Beru, gouverneur de Godjam. Les deux chefs convinrent
de marcher sur Debra-Tabor, d'attaquer Ras-Ali, de lui arracher le
pouvoir qu'il avait usurpé, et de se partager le gouvernement de
l'Abyssinie, sans oublier les droits attribués à l'évêque, et qui
consistaient dans le tiers du revenu de la contrée.

Oubié et Goscho Beru, selon que c'était convenu, livrèrent bataille à
Ras-Ali, près de Debra-Tabor, et mirent son armée en complète déroute;
Ras-Ali ne put s'échapper que très-difficilement du champ de bataille,
accompagné de quelques guerriers heureusement bien montés. Mais il
arriva qu'Oubié célébra ses succès par des rasades trop multipliées et
trop considérables. Quelques-uns des soldats fugitifs de l'armée de
Ras-Ali étant entrés dans sa tente, et trouvant le vainqueur de
leur maître ivre-mort, profitèrent de son triste état pour le faire
prisonnier. Ce revirement soudain changea complètement la face des
événements. Quelques cavaliers partirent aussitôt au galop de leurs
montures pour aller avertir leur maître, qu'ils rejoignirent vers le
soir. Tout d'abord, le vaincu ne pouvait croire à sa bonne fortune;
mais d'autres soldats étant venus confirmer la bonne nouvelle, Ras-Ali
retourna aussitôt à Debra-Tabor, rassembla ses compagnons de détresse,
et dicta lui-même les conditions du traité à son vainqueur captif.
Oubié fut pardonné, et il lui fut permis de retourner dans le Tigré,
l'évêque étant responsable de sa fidélité. Ras-Ali traita l'évêque
avec toutes sortes de respects, et il se jeta à ses pieds, le
suppliant de ne point tenir compte des calomnies de ses ennemis,
l'assurant que l'Eglise n'avait pas de plus fidèle disciple ni de
volonté plus dévouée aux désirs de son chef. L'évêque, désormais par
ses relations d'amitié avec tout le monde, adoré de tous, ne tarda
pas à faire sentir son autorité; et si Théodoros eût été un homme
ordinaire, l'Abouna Salama eût été l'Hildebrand de l'Abyssinie.

Pendant la campagne de Lij-Kassa contre le gouverneur de Godjam,
et pendant la période de révolution qui se termina par la chute de
Ras-Ali, l'Abouna Salama se retira dans ses propriétés du Tigré,
vivant là en paix sous la protection de son ami Oubié. Dès son
arrivée en Abyssinie, il avait manifesté la plus amère opposition
aux catholiques romains, inimitié provenant non pas tant de ses
convictions que du fait que quelques-unes de ses propriétés avaient
été saisies à Jeddah, à l'instigation des prêtres romains. Il est vrai
que ces prêtres, par son influence, avaient été rançonnés, volés,
maltraités et expulsés de l'Abyssinie. Lorsque la nouvelle parvint à
l'Abouna que Lij-Kassa marchait contre le Tigré, Salama excommunia
publiquement ce dernier, sous prétexte que Kassa était l'ami des
catholiques romains, qu'il protégeait leur évêque de Jacobis, et qu'il
ruinait la religion du pays en faveur de la croyance de Rome. Mais
Kassa se montra l'égal de l'Abouna: il nia l'accusation et répondit
«que si l'Abouna Salama pouvait excommunier, l'Abouna de Jacobis
pouvait ôter l'excommunication.» L'évêque, alarmé de l'influence
qu'aurait pu obtenir le prélat ennemi, offrit de retirer son anathème,
à condition que Kassa expulserait de Jacobis. Ces conditions ayant été
acceptées, l'Abouna Salama consentit bientôt après à placer sur
la tête de l'usurpateur, sous le nom de Théodoros II, la couronne
d'Abyssinie, dans la même église qu'Oubié avait fait ériger pour son
propre couronnement.

Satisfait des complaisances de l'évêque, Théodoros lui témoigna les
plus grands respects. Il portait son siège ou marchait devant lui
portant une lame et un bouclier, comme s'il n'était que son serviteur,
et, en toute occasion, se prosternait jusqu'à terre et lui baisait la
main. L'Abouna Salama, au bout de quelque temps, finit par croire que
son influence sur Théodoros était sans bornes, comme sur Ras-Ali
et sur Oubié; il fut trompé par l'apparence d'humilité, de sincère
admiration et de dévotion de Théodoros. Et plus ce dernier se montrait
humble, plus aussi l'évêque se montrait publiquement arrogant. Mais
il n'avait pas connu encore le caractère de cet empereur qu'il
avait sacré, et se surfaisant son importance, il finit par se faire
ouvertement de Théodoros un ennemi redoutable. La chose eut lieu au
moment où l'Abouna Salama s'y attendait le moins. Un jour, Théodoros
alla pour lui présenter ses salutations; arrivé à la tente de
l'Abouna, il le fit avertir de sa visite; l'évêque lui envoya dire
qu'il le recevrait quand cela lui conviendrait, et il le fit attendre
longtemps. Théodoros attendit; mais comme le temps s'écoulait et que
l'évêque ne paraissait jamais, il s'en retourna irrité: il était
désormais l'ennemi du prélat, et brûlait de se venger.

A partir de ce moment, ils vécurent dans une inimitié ouverte ou
légèrement masquée, travaillant à l'abaissement l'un de l'autre. Si le
règne de Théodoros eût été un règne pacifique, l'Abouna l'eut emporté;
mais l'empereur, entouré comme il l'était d'une forte armée composée
d'hommes qui lui étaient dévoués, trouva parmi eux des oreilles toutes
prêtes à croire les récits qui lui étaient faits sur la conduite de
l'évêque. L'Abouna Salama, d'ailleurs, ne fut jamais très-populaire;
sans être avare, il n'était pas libéral. L'amitié se témoigne, en
Abyssinie, an moyen de présents; c'est ainsi pour tout le monde;
chaque chef, chaque homme un peu important qui recherche la
popularité, les prodigue d'une main généreuse. L'empereur profita de
ce manque de libéralité chez l'évêque pour faire valoir sa générosité
à lui. Il insinua que l'Abouna n'avait que le négoce à coeur; que, au
lieu de rendre le tribut qu'il recevait en dons au peuple du pays,
comme c'était autrefois la coutume, il envoyait son argent, par des
caravanes, à Massowah, en trafiquant avec les Turcs et expédiant son
gain en Egypte. Petit à petit, Théodoros agit sur l'esprit de son
peuple et finit par le persuader que, après tout, l'évêque n'était
qu'un homme comme tous les autres. Déjà, dans le camp de l'empereur,
il avait perdu beaucoup de son prestige, lorsque Théodoros se plaignit
que son honneur avait été attaqué par ce même évêque que tous
adoraient.

Théodoros, en nous racontant ses ennuis un jour sur le chemin
d'Agau-Medar, nous parla du sujet de leur malentendu avec l'Abouna. Il
nous dit que leur querelle venait de ce qu'un jour qu'il avait invité
ses officiers à un déjeuner public, l'évêque, profitant de son
absence, et sous prétexte de confesser la reine, était entré dans sa
tente. Lorsque Théodoros revint, après le déjeuner, s'étant présenté à
la porte de l'appartement de sa femme, on l'avertit qu'elle était en
conférence religieuse avec l'Abouna, et qu'il devait s'en retourner.
Le soir, il se présenta encore à la tente de sa femme. Lorsqu'il
entra, elle s'élança vers lui, et, tout en sanglotant sur son sein,
elle lui raconta qu'elle lui avait été involontairement infidèle dans
la journée, mais elle n'avait pu résister à la violence de l'évêque.
Il l'avait pardonnée, disait-il, parce qu'elle était innocente; quant
an suborneur, il n'avait pu le punir: la mort seule pouvait le venger
d'un tel crime, et il ne pouvait porter la main sur un dignitaire de
l'Eglise. Il n'y a aucun doute que tout cela était de l'invention de
Théodoros; mais celui-ci avait évidemment répété la même histoire tout
autour de lui, jusqu'à ce qu'il avait fini par y croire lui-même.

L'Abouna Salama perdit de son crédit, quoique probablement bien peu
de personnes ajoutassent foi aux récits de l'empereur. D'après le
proverbe, «Calomnions, il en restera toujours quelque chose,» le
caractère de l'Abouna perdit de sa dignité, et désormais, il ne compta
ses amis que dans le camp des ennemis du roi, tandis que ses ennemis à
lui étaient tous des amis intimes de Théodoros. En public, ce dernier
le traita toujours avec respect, bien qu'il ne montrât pas la même
humilité qu'auparavant; par égard pour son peuple, il faisait une
différence entre la personne de l'Abouna et son caractère officiel, le
respectant à cause de la foi chrétienne, mais montrant le plus grand
mépris pour sa conduite privée.

Pendant longtemps la question des possessions de l'Eglise fut un grand
sujet de dissentiments entre eux. Théodoros ne pouvait souffrir une
puissance quelconque rivale de la sienne dans ses Etats. Il s'était
battu avec rage pour arriver à être le seul dominateur de l'Abyssinie;
il fit tous ses efforts pour jeter le mépris sur l'Abouna, et dès
qu'il vit l'occasion favorable pour en finir avec le pouvoir et
l'influence de son rival, il confisqua toutes les terres et tous les
revenus de l'Eglise, et aussi par la même occasion quelques biens
héréditaires de l'évêque, et se déclara ouvertement le chef de
l'Eglise. La colère de l'Abouna ne connut plus de bornes. D'un
tempérament naturellement violent, il insulta grossièrement Théodoros
dans plusieurs occasions. Quelques-unes de leurs querelles furent même
indécentes, la haine intense qui brûlait dans le coeur du prélat se
manifesta plusieurs fois par des expressions qui n'eussent jamais dû
sortir de sa bouche. L'évêque n'avait jamais eu un caractère tolérant.
J'ai raconté déjà plus d'un cas de ses intolérances vis-à-vis des
catholiques romains. Il les persécuta chaque fois qu'il le put;
ainsi pendant qu'il était prisonnier à Magdala, il ne voulut jamais
s'employer à obtenir la liberté d'un malheureux Abyssinien qui depuis
des années avait été jeté dans les chaînes sur ses instances, par la
seule raison que cet infortuné avait visité Rome et en était revenu
converti. Il était plus favorable aux protestants, quoiqu'il ne
voulut pas entendre parler de _conversions_ au protestantisme. Les
missionnaires pouvaient instruire, mais là finissait leur tâche; et
lorsqu'il arriva que des juifs, à la suite des instructions de nos
missionnaires furent amenés à accepter le christianisme, ils ne purent
être baptisés que dans l'église abyssinienne, dans laquelle ils furent
reçus comme membres. Salama se montra en toute occasion l'ami des
Européens, à moins qu'ils ne fussent romains, et pendant la guerre il
rendit de grands services aux captifs; il leur fit même parvenir de
petites sommes à l'époque de leur plus grande pénurie, et lorsqu'ils
étaient dans une grande détresse. Mais son amitié était dangereuse.
Théodoros soupçonnait et haïssait tous ceux qui étaient dans des
relations amicales avec son grand ennemi; l'horrible torture que les
Européens eurent à supporter à Azzazoo ne fut due qu'à cette cause; et
les querelles et les réconciliations au sujet de l'Eglise et de l'Etat
ne furent pas étrangères aux traitements dont nous fûmes les victimes.
L'Abouna quitta Azzazoo en même temps que le camp impérial, après les
pluies de 1864.

Une grave rébellion venait d'éclater dans le Shoa et Théodoros,
laissant ses prisonniers, ses femmes et le camp de ses soldats à
Magdala, voulait faire une petite excursion à travers le pays des
Wallo-Gallas; mais il trouva les rebelles trop puissants pour tenter
une attaque. Il avait été fort contrarié du refus de l'évêque de
l'accompagner dans cette expédition. Les gens de Shoa sont les plus
bigots de tous les Abyssiniens et ceux qui ont le plus de respect
pour l'Abouna; si donc l'Abouna avait été vu dans la compagnie de
Théodoros, il est probable que plusieurs des chefs révoltés auraient
déposé les armes et fait leur soumission. Mais l'évêque, qui ne
pensait qu'à son fertile district du Tigré, proposa à l'empereur
de l'accompagner tout d'abord dans cette province; et après que la
rébellion serait réprimée dans cette partie du royaume ils
devaient partir ensemble pour Shoa. Leur entrevue à cet effet fut
très-orageuse; et Théodoros se contint plus d'une fois pour ne pas en
venir aux partis extrêmes. L'Abouna Salama resta à Magdala, selon son
désir; mais comme prisonnier. Il ne fut jamais chargé de chaînes; bien
qu'il m'ait été raconté que plusieurs fois Théodoros avait été sur le
point de le commander, les fers étant déjà prêts; mais il fut toujours
retenu par la crainte de l'effet produit par cette mesure, sur la foi
de son peuple. Il fut permis à l'évêque d'aller jusqu'à l'église, s'il
le désirait; mais la nuit une sentinelle veillait toujours à sa
porte; quelquefois même plusieurs soldats passèrent la nuit dans
l'appartement de l'Abouna. Tous ses serviteurs n'étaient que des
espions du roi. Il ne put en trouver aucun de fidèle, si ce n'est
quelques esclaves, jeunes Gallas qui lui avaient été donnés à son
arrivée par Théodoros, et un cophte qui, avec quelques prêtres,
avait accompagné le patriarche David dans sa visite en Abyssinie;
quelques-uns de ces gens entrèrent au service du roi, tandis que
d'autres, comme le cophte dont j'ai parlé, se vouèrent à leur
compatriote et évêque.

Pendant l'emprisonnement des premiers captifs à Magdala, leurs
relations avec l'évêque furent très-limitées. Ils ne se virent jamais;
mais de temps en temps un jeune esclave de l'évêque portait ou un
message verbal, ou une courte note en arabe, renfermant quelque
fragment de nouvelles, la plupart du temps exagérées, sur les faits et
gestes des rebelles, toujours acceptées comme vraies par le crédule
évêque, ou encore quelques simples informations sur la médecine, etc.

Le jour de notre arrivée et pendant que les chefs lisaient à Théodoros
les instructions nous concernant, le jeune esclave dont j'ai parlé
vint auprès de M. Rosenthal, porteur de salutations polies de
l'Abouna, et l'informant qu'autant que son maître pouvait le prévoir,
nous n'avions rien de mauvais à craindre pour le présent, mais que
l'avenir n'était pas rassurant. Nous savions que l'évêque entretenait
de fréquentes relations avec les grands chefs en révolte. Théodoros
aussi connaissait le fait et n'en haïssait que plus l'évêque. Celui-ci
s'était toujours montré bien disposé à notre égard; et, comme il était
aussi désireux que nous d'échapper au pouvoir de Théodoros, nous
jugeâmes de la plus haute importance d'entrer en relation avec lui.
Mais les difficultés étaient énormes. Rien n'aurait pu porter plus
de préjudice à nos projets que la dénonciation à l'empereur de nos
communications avec l'évêque. Samuel en cette occasion ne pouvait nous
servir, car une profonde inimitié existait entre lui et l'évêque. Il
fallut toute la force de persuasion de M. Rassam pour amener une bonne
entente entre les deux parties. Toutefois il conduisit cette affaire
si sagement que non-seulement il réussit, mais que, après une mutuelle
explication, les deux ennemis devinrent des amis dévoués. Mais jusqu'à
ce que cette difficulté eût été surmontée, nous dûmes agir avec de
grandes précautions.

Le petit esclave devint bientôt suspect à notre sentinelle. Il eût été
dangereux de lui confier quelque chose d'important, car il pouvait
d'un moment à l'autre être arrêté et fouillé. Nous employâmes alors
une servante qui était connue de l'évêque pour avoir habité la
montagne avec les premiers captifs. L'évêque accepta avec joie notre
proposition de nous échapper de l'Amba et, téméraire autant qu'il
était prompt, il nous donna tout de suite de grandes espérances; mais
quand nous en vînmes aux détails du complot, tout autant que cela
nous concernait, nous le trouvâmes tout à fait impraticable. D'abord
l'évêque avait besoin de nitrate d'argent pour se noircir le visage
afin de passer inaperçu aux portes. Une fois libre, il devait
rejoindre Menilek ou le Wakshum, excommunier et déposer Théodoros,
et proclamer empereur le chef rebelle. Il avait oublié évidemment
qu'Oubié et Ras-Ali étaient âgés, que l'homme qui possédait Magdala
se souciait fort peu d'une excommunication et que, déposé on non,
Théodoros serait toujours le véritable roi. L'évêque aurait pu
réussir; mais eût-on su, ou bien eût-on ignoré que nous avions pris
part à sa fuite, aucune puissance n'aurait pu nous sauver de la colère
furieuse du monarque.

Après la réconciliation de l'évêque et de Samuel, nos relations avec
le premier furent plus fréquentes et plus intimes. Il fut toujours
disposé à nous aider de toutes ses connaissances; il nous prêta
quelques dollars lorsque nous étions en peine pour nous en procurer;
il écrivit aux rebelles de protéger nos envoyés, les invitant à venir
à notre secours, leur promettant de les aider de son appui, et je
crois même qu'il eût accepté une réconciliation avec l'homme par
lequel il avait été injurié, si seulement cela eût pu nous être utile.

Trompé dans son ambition, privé de ses biens, humilié, sans pouvoir,
sans liberté, l'Abouna Salama succomba à la tentation trop commune aux
hommes qui souffrent beaucoup. Sans société, menant une vie dure et
misanthropique, il oublia que la sobriété en toute circonstance est
nécessaire à la santé et que les excès de la table ne conviennent
nullement à une réclusion forcée. Un ennui constant ajouté à des
habitudes d'intempérance ne pouvait qu'amener une maladie. Dans le
courant de notre premier hiver, je le soignai par l'intermédiaire
d'Alaka-Zenab, notre ami et le sien, et il recouvra la santé par
mes soins. Malheureusement il oublia mes conseils et ne suivit
mes prescriptions que très-peu de temps; bientôt se fit sentir la
privation des excitants auxquels il était habitué depuis des années,
et il eut de nouveau recours à ces stimulants. Il eut une plus
sérieuse attaque durant les pluies de 1867. A cette époque Samuel
pouvant le visiter pendant la nuit nous servit d'intermédiaire,
et comme il était très-intelligent il pouvait me rendre un compte
très-exact de son état. Pendant quelque temps la santé de l'évêque
s'améliora; mais il fut encore plus déraisonnable qu'au commencement.
A peine était-il convalescent qu'il m'envoya demander la permission
plusieurs fois dans un jour de boire un peu d'arrack, de prendre un
peu d'opium, ou quelqu'une de ses boissons favorite. Il n'est pas
étonnant qu'une rechute ait été la conséquence d'une telle conduite;
bien que je lui eusse montré le danger d'agir de la sorte, il n'en
tint aucun compte.

Au commencement d'octobre l'état de santé de l'évêque empira
tellement, qu'il fît demander au ras et aux chefs de me permettre de
le visiter. Ils se réunirent pour se consulter, et à l'unanimité
en référèrent à M. Rassam, et me firent appeler pour savoir si je
voudrais aller le soigner. Je répondis qu'autant que je le pourrais,
j'y consentais volontiers. Les chefs alors se retirèrent pour
réfléchir sur cette affaire, lorsque l'un d'eux insinua que Théodoros
ne serait pas fâché que son ennemi mourût, et qu'il pourrait au
contraire se mettre en colère s'il apprenait que l'évêque avait été
mis en rapport avec les Européens; sur quoi on décida de lui refuser
sa demande, lui permettant toutefois d'avoir recours à la vache
sacrée. Avec l'Abouna nous perdîmes un puissant allié et un bon ami;
le seul que nous eussions dans le pays. Si le chef rebelle avait
réussi à devenir le maître de l'Amba, la protection de Salama eût été
d'une valeur inappréciable; non pas que son influence eût suffi à
assurer notre élargissement, je ne le crois pas; mais avec lui nous
n'aurions rencontré auprès des grands chefs rebelles que de bons
traitements et des égards de politesse.

Le messager envoyé pour annoncer la mort de l'Abouna à l'empereur,
était fort inquiet des termes dans lesquels il s'exprimerait, ne
sachant pas de quelle manière Théodoros recevrait la nouvelle. Il
choisit un terme moyen et décida qu'il ne paraîtrait ni triste ni
joyeux. Théodoros en apprenant la chose, s'écria: «Dieu soit béni! mon
ennemi est mort!» Puis s'adressant au messager, il ajouta: «Vous êtes
fou! Pourquoi en arrivant ne vous êtes-vous pas écrié: «Miserach!
(bonne nouvelle!)» Je vous eusse donné ma meilleure mule!»

Avec la mort de l'évêque, nos espérances déjà si faibles, semblèrent
s'évanouir pour jamais. Wakshum Gobazé, par son traité avec Mastiate,
avait renoncé à ses prétentions sur Magdala; et quand bien même
Menilek aurait voulu remplir ses engagements et venir tenter le siège
de l'Amba, nul doute qu'il ne fût retourné sur ses pas dès qu'il
aurait appris la mort de son ami qu'il était si désireux de mettre en
liberté. Nous n'avions aucun renseignement précis sur les démarches
tentées par les nôtres pour notre délivrance; et bien que certains
du débarquement des troupes, nous craignions toujours que quelque
contre-temps ne fût survenu dans les derniers moments qui eût fait
abandonner l'expédition, ou ne l'eût fait remplacer par quelque
nouveau projet plus ou moins chimérique. Nous avions reçu une petite
somme en dernier lieu; mais comme tout était rare et cher, nous étions
très-avares de notre argent, et nous refusâmes de donner plusieurs
_témoignages d'amitié_, bien que ce fût une chose dangereuse dans
notre position.

Nous croyions (les événements se chargèrent de nous prouver que nous
nous étions trompés), que si quelqu'un des puissants rebelles, ou
quelque chef haut placé et d'une grande influence se présentait au
pied de l'Amba, les misérables mécontents et à demi affamés qui
l'habitaient seraient heureux de lui ouvrir les portes et de le
recevoir comme un sauveur. Nous savions que la garnison ne se rendrait
jamais aux Gallas. Ils étaient leurs ennemis depuis des années, et la
dernière expédition de pillage que les soldats de la montagne avaient
opérée sur leur territoire avait accru cette inimitié et détruit toute
chance de réconciliation. Ce qu'il y avait le plus à craindre, c'est
que Mastiate qui par son traité avec Gobazé, venait d'entrer en
possession de tous les districts environnant Magdala et y avait établi
une garnison, ne voulût naturellement s'emparer d'une forteresse tout
entourée de ses possessions. Peu de jours après le départ de Gobazé
pour Yedjow, elle donna l'ordre aux gens du voisinage de cesser
d'approvisionner l'Amba et défendit à ses sujets de fournir le marché
hebdomadaire; elle fixa même un jour de rendez-vous non loin de
Magdala, aux troupes qu'elle avait envoyées en détachement dans le
Dahonte et le Dalanta; afin de ravager la contrée à plusieurs milles à
la ronde et de réduire ainsi la garnison par la famine.

Les Wallo-Gallas sont une belle race, supérieure aux Abyssiniens en
élégance, en bravoure et en courage. Originaires de l'intérieur de
l'Afrique, ils firent leur première apparition en Abyssinie, vers
le milieu du seizième siècle. Ces hordes envahirent les plus belles
provinces en grand nombre; ils surpassaient tellement les Amharas en
courage et en équitation, que non-seulement ils parcoururent tout le
pays, mais ils y vécurent plusieurs années des seuls produits du
sol dans une imprudente sécurité. Au bout d'un certain temps ils
s'établirent sur le magnifique plateau qui s'étend de la rivière de
Bechelo aux collines élevées de Shoa, et du Nil au bas pays habité par
les Adails. Bien que conservant encore plusieurs caractères de leur
race, ils adoptèrent cependant en partie les moeurs et les coutumes
des peuples qu'ils soumirent. Ils perdirent presque entièrement leurs
habitudes de pillage et leurs moeurs pastorales, labourant le sol,
se bâtissant des demeures permanentes, et jusqu'à un certain point
adoptant dans leurs vêtements et leur nourriture, le genre de vie et
les usages des premiers habitants.

En général le Galla est grand, bien fait, élancé, nerveux; les cheveux
des hommes et des femmes sont longs, épais, ondulés plutôt que crépus,
et ressemblent assez aux cheveux des Européens mal peignés, mais
ils n'ont rien de la texture demi-laineuse qui couvre le crâne des
Abyssiniens. Les vêtements des deux races sont identiques à peu de
chose près; ils portent tous de grossiers pantalons, seulement ceux
des Gallas sont plus courts et plus étroits que ceux des habitants du
Tigré. Ils portent un grand vêtement de coton, qui leur sert de robe
pendant le jour et de couverture pendant la nuit; la seule différence,
c'est que les Gallas brodent rarement sur le côté de leur vêtement la
rayure rouge qui est l'orgueil de l'Amhara. La nourriture des deux
peuples est tout à fait semblable, tous les deux font leurs délices de
la viande de vache crue, du _shiro_, plat de pois épicé et chaud, du
wàt, et du teps (viande rôtie), seulement ils diffèrent dans le grain
qu'ils emploient pour leur pain: l'Amhara aime passionnément le pain
fait de graines de tef, tandis que le pain des Gallas est semblable
à notre pain et se prépare avec la fleur de froment ou d'orge, seuls
grains qui prospèrent dans ces hautes régions. Les femmes des Gallas
sont belles en général; et lorsqu'elles ne sont pas exposées au soleil,
leurs grands yeux noirs et brillants, leurs lèvres roses, leurs
cheveux longs, noirs et élégamment tressés, leurs petites mains, leurs
formes arrondies et gracieuses, en font les rivales des plus belles
filles de l'Espagne ou de l'Italie. Une longue chemise tombant du
cou à la cheville et retenue à la taille par les plis amples d'une
ceinture de coton blanche; des anneaux auxquels pendent de fines
petites clochettes, un long collier de perles ou d'argent, des anneaux
blancs et noirs couvrant leurs petits doigts effilés, sont les objets
reconnus comme indispensables à la toilette d'une amazone galla aussi
bien que d'une dame amhara.

La différence la plus grande est dans la religion. Lors de leur
première apparition, les Wallo-Gallas, ainsi que plusieurs autres
branches de la même famille, qui vivent encore solitaires dans
l'intérieur des terres sans relations avec les étrangers, étaient
plongés dans la plus grossière idolâtrie, adorant même les arbres
et les pierres; cependant plusieurs d'entre eux, sous cette forme
matérielle de leur culte, adressaient leurs adorations à un être
appelé _inconnu_, qu'ils tâchaient de se rendre propice par des
sacrifices humains. Il est impossible de se procurer une information
précise sur l'époque de leur conversion à l'islamisme; ce qu'il y a
de certain c'est que cette religion est universellement reconnue par
toutes les tribus des Gallas. Aucun Galla aujourd'hui ne pratique le
culte idolâtre, et très-peu de familles ont adopté la foi chrétienne.

Si nous prenons les deux races ennemies et que nous comparions leurs
habitudes morales et sociales, à première vue elles nous paraîtront
aussi dissolues, aussi licencieuses l'une que l'autre. Mais un examen
plus approfondi nous montrera que la dégradation de l'une d'elles
n'est pas si profonde, et même par contraste elle nous paraîtra
presque pure dans sa simplicité. La vie de l'Amhara est une vie toute
sensuelle, toute de débauche; rarement la conversation a pour sujet
des choses innocentes; il n'y a pas de titre mieux porté que celui
de _libertin_ et les femmes elles-mêmes sont fières d'une telle
distinction; une prostituée n'est pas regardée comme telle. Les plus
riches, les plus nobles, les plus haut placées sont sans pudeur en
amour et même mercenaires, si elles ne sont pas les deux choses à la
fois. Rien ne blesse plus une dame abyssinienne que d'entendre répéter
quelle est _vertueuse_; il lui semblerait qu'on veut dire par là
qu'elle est désagréable à voir, ou de quelque autre défaut nuisible à
la multiplicité des intrigues.

Dans quelques localités du pays des Gallas, la famille a conservé les
moeurs patriarcales. Le père est aussi absolu dans son humble hutte
que le chef à la tête de sa tribu. Si un homme marié est obligé de
quitter son village pour un voyage à l'étranger, sa femme aussitôt est
recueillie par le frère de son mari qui se charge de lui servir de
protecteur jusqu'au retour de l'absent. Cet usage a prévalu pendant
longtemps. Aujourd'hui il n'est suivi que dans très-peu de localités;
il est partout pratiqué sur le plateau qui s'élève entre le Bechelo,
le Dalanta et le Dahonte, où les familles gallas isolées des autres
tribus, ont conservé plusieurs des usages de leurs ancêtres. Un
étranger invité sous le toit d'un chef galla trouverait dans la même
hutte enfumée des individus de plusieurs générations. Le lourd toit de
chacune d'elles, supporté par dix ou douze piliers, laisse au milieu
un espace ouvert où se tiennent les matrones près du feu pour préparer
le repas du soir; autour d'elles se joue un essaim d'enfants.

La porte est faite de bouts de tiges retenus ensemble par de petites
branches coupées à l'arbre le plus voisin; en face est placé le
simple alga du _seigneur du manoir_. Près de son lit hennit sa cavale
favorite, l'enfant gâtée des jeunes et des vieux. Dans une autre
partie séparée de la hutte se trouvent les provisions de froment et
d'orge. Après le repas du soir, lorsque les enfants se sont endormis,
fatigués de leurs jeux bruyants, et que le chef a vu que la compagne
de son foyer était couchée, il conduit alors son hôte dans la partie
de la hutte qui lui est réservée et où un lit d'herbes parfumées lui a
été préparé sur une peau de vache.

Tout Galla est cavalier, et tout cavalier est soldat et n'est tenu
qu'à suivre son chef. Cet état de choses constitue une milice
permanente, une armée toujours prête, mais sans discipline. Aussitôt
que le cri de guerre s'est fait entendre, ou que le signal des feux
est apparu sur la cime de quelque pic lointain, le coursier est sellé,
le jeune fils s'élance au-devant de son père pour lui tenir sa seconde
lance, et de chaque hameau, de chaque demeure à l'apparence pacifique,
se précipitent de braves soldats courant au rendez-vous. Lorsque
Théodoros en personne envahit leur pays à la tête de ses milliers de
soldats, ils dirent adieu à leurs foyers. Sa main impitoyable mit le
feu à leurs fermes et à leurs villages partout où il comptait des
ennemis. Les paysans sans défense s'enfuirent pour sauver leur vie,
sachant bien qu'ils n'avaient à attendre ni grâce ni merci s'ils
tombaient en son pouvoir.

Les Gallas sont divisés en sept tribus. Elles ne diffèrent en rien
entre elles, la seule chose qui les sépare ce sont les guerres
civiles. Si ces braves guerriers comprenaient le proverbe: _l'union
fait la force_, ils pourraient s'emparer du pays entier de l'Abyssinie
tout aussi aisément que leurs pères s'emparèrent des plateaux qu'ils
habitent en ce moment. Lorsqu'ils voudront vivre d'accord entre
eux ils pourront porter leurs armes victorieuses dans tout le pays
environnant. Issus de leurs races, les Gooksas, les Mariés, les Alis,
ont tenu le pouvoir dans leurs mains et ont gouverné le pays pendant
plusieurs années. Malheureusement, à l'époque de notre captivité,
comme cela avait été trop souvent le cas auparavant, ils étaient en
proie à de vaines jalousies, à de mesquines rivalités, qui les avaient
affaiblis au point que, pouvant imposer leurs lois à l'Abyssinie
entière, ils étaient au contraire tout simplement des instruments de
vengeance entre les mains des rois et des chefs chrétiens. Toujours
une moitié des leurs s'est battue contre l'autre moitié; aussi ne
pouvaient-ils songer à des guerres éloignées, leurs ennemis étant à
leurs portes.

Abusheer, le dernier Iman des Wallo-Gallas, laissa deux fils, de deux
femmes, Workite (Or fin) et Mastiate (Miroir). Le fils de la première
dont il a été question dans un chapitre précédent, fut tué par
Théodoros dans la fuite de Menilek à Shoa, et Workite n'eut d'autre
alternative que d'implorer l'hospitalité du jeune roi qu'elle avait
sacrifié.

Deux ans à peine s'étaient écoulés que Mastiate se trouvait
en possession du pouvoir suprême qui lui avait été confié, du
consentement unanime des chefs, comme régente de son fils jusqu'à ce
qu'il eut atteint sa majorité.

Menilek, après sa fuite, n'eut pas une tâche facile à remplir: le chef
qui s'était mis à la tête de la rébellion, et qui après avoir repoussé
Théodoros lui avait infligé un honteux échec, se déclara indépendant
et devint le Cromwell de l'Abyssinie. Cependant Menilek fut bien reçu
par une petite portion de ses fidèles partisans; Workite aussi était
accompagnée de quelques guerriers fidèles; et plus tard un assez grand
nombre de chefs ayant abandonné l'usurpateur pour se ranger sous
l'étendard de Menilek, celui-ci marcha contre le puissant rebelle,
qui tenait toujours la capitale et plusieurs places fortes, défit
complètement son armée et le fit lui-même prisonnier.

Cette victoire fut suivie de près par la soumission de Shoa; chefs
après chefs vinrent déposer leurs armes et reconnaître pour leur
roi le petit-fils de Sabela Selassié. Une fois ses droits reconnus,
Menilek conduisit son armée contre les nombreuses tribus de Gallas,
qui habitent les belles provinces situées entre la frontière sud-est
de Shoa et le lac pittoresque de Guaraqué. Mais au lieu de rançonner
ces races agricoles, comme avait fait son père, il leur promit de les
traiter honorablement, en vassaux soumis à un pouvoir bienveillant,
moyennant un tribut annuel. Les Gallas surpris de cette clémence, de
cette générosité inattendue, acceptèrent volontiers ses conditions;
et, d'ennemis qu'ils étaient primitivement, ils devinrent ses fidèles
guerriers, et l'accompagnèrent dans toutes ses expéditions. Théodoros
avait laissé une forte garnison dans un amba déclaré imprenable et
situé sur la frontière nord de Shoa dans une position qui dominait
le passage conduisant du pays de Galla aux collines élevées de Shoa.
Menilek, avant sa campagne dans la province de Galla, avait investi
cette dernière forteresse de Théodoros, et après un mois de siège, la
garnison, qui avait supplié plusieurs fois son maître de lui envoyer
du renfort, finit par céder et ouvrit ses portes an jeune roi. Menilek
traita tous ces guerriers avec douceur, plusieurs furent honorés de
charges dans sa maison, d'autres reçurent des titres et des places, ou
bien furent placés dans des postes de confiance.

Menilek devait beaucoup à Workite; sans sa protection opportune,
il eût été poursuivi, et comme Shoa lui avait fermé ses portes, sa
position lui eût fait courir de grands dangers. Il n'avait point
oublié cela, ni que pour lui sauver la vie elle avait sacrifié son
fils unique et perdu son royaume: sa dette de reconnaissance était
immense, et rien ne pouvait dédommager la reine de son dévouement.
Mais s'il ne pouvait lui rendre son fils massacré, il pouvait et
voulait marcher contre sa rivale et, par la force des armes, rétablir
la reine déchue sur le trône qu'elle avait perdu à cause de lui. A la
fin d'octobre 1867, Menilek à la tête d'une armée d'environ quarante
à cinquante mille hommes, dont trente mille cavaliers, deux à trois
mille mousquetaires et le reste de lanciers, fit son entrée dans la
plaine de Wallo-Galla: il déclara qu'il ne venait pas en ennemi, mais
en ami; non pour détruire et piller, mais pour rétablir dans ses
droits Workite, la reine dépossédée. Celle-ci était accompagnée d'un
jeune garçon qu'elle assurait être son petit-fils, fils du prince qui
avait été tué deux ans auparavant à Magdala; elle prouva qu'il était
né dans le pays de Galla, avant qu'elle partît pour Shoa, et qu'il
était le fruit d'une de ces unions si fréquentes dans le pays; elle
l'avait emmené, disait-elle, lorsqu'elle était allée chercher un
refuge auprès de celui qu'elle avait sauvé. Afin d'empêcher toute
tentative de sa rivale contre son petit-fils, elle avait tenu la chose
secrète. Cependant son histoire ne fut admise que par très-peu de
personnes; j'ai su que dans l'Amba les soldats en riaient; ce fut
toutefois un prétexte offert à la plupart de ses premiers partisans
pour s'attacher à sa cause, et s'ils n'acceptèrent pas le conte dans
leur for intérieur, du moins ils eurent l'air d'y ajouter foi.

Les chefs des Gallas hésitèrent quelque temps. Menilek garda sa
parole; il ne pilla jamais ni n'inquiéta personne et recueillit
bientôt la récompense de sa sage politique. Cinq des tribus envoyèrent
leur soumission et reconnurent Workite comme régente de son
petit-fils. Mastiate, en présence d'une telle défection, adopta la
conduite la plus prudente en se retirant avec les restes de son armée,
devant les forces puissantes de son adversaire, qui la poursuivit
quelques jours mais sans jamais l'attaquer. Menilek voyant qu'il n'y
avait plus rien à craindre de ce côté, et que les droits de Workite
avaient été aussi bien établis que possible, partit accompagné d'une
partie des troupes de sa nouvelle alliée et marcha contre Magdala.

Menilek évidemment comptait beaucoup sur le mécontentement si connu de
la garnison, et il espérait, par l'intermédiaire de l'évêque dont il
ne connaissait pas la mort, de son oncle Aito-Dargie et de M. Rassam,
qu'il trouverait à son arrivée un parti qui l'aiderait du moins, s'il
ne lui livrait pas l'Amba tout de suite. Sans aucun doute, si l'évêque
eût vécu, il aurait réussi, soit par la crainte, soit par la menace,
à ouvrir les portes de l'Amba à son ami bien-aimé. Aito-Dargie avait
bien, je n'en doute pas, la promesse de quelques chefs, d'être assisté
dans cette entreprise; mais ils n'étaient pas assez forts et au
dernier moment ils manquèrent de courage.

Quant à M. Rassam il adopta la conduite la plus prudente en mettant
sa politique en rapport avec les mouvements de Menilek. On ne pouvait
prendre trop de précautions, car il y avait beaucoup de raisons de
craindre que cette grande entreprise ne se terminât en une vaine
démonstration. Il donna toutefois de grands encouragements à Menilek,
lui offrant l'amitié de l'Angleterre, et même l'assurant qu'il serait
reconnu roi du pays par notre gouvernement, si nous lui devions jamais
notre délivrance. Il l'engagea à camper à Selassié, à tirer deux
charges de coups de fusil contre les portes, et si la garnison ne
se rendait pas, à aller camper entre Arogié et le Bechelo, afin
d'empêcher Théodoros d'entrer dans l'Amba avant l'arrivée de nos
troupes.

Nous fûmes bien trompés par Wakshum Gobazé qui pendant six semaines
fut toujours sur le point de venir et qui n'arriva jamais. D'un autre
côté nous nous attendions à ce que Mastiate s'efforcerait de s'emparer
de _son_ Amba; mais elle ne parut jamais; et pour achever de nous
mettre dans un état pénible d'attente journalière, Menilek se fit
désirer plus d'un mois. Nous avions déjà renoncé à le voir, lorsqu'à
notre grande surprise, dans la matinée du 30 novembre, nous aperçûmes
un camp établi sur le penchant nord du Tenta; et à l'extrémité d'une
petite éminence dominant le plateau opposé à Magdala, nous vîmes se
dessiner les tentes rouges, blanches et noires du roi de Shoa; ce
jeune prince ambitieux s'intitulait déjà le _Roi des rois_. Mais notre
étonnement fut bien plus grand, lorsque vers midi, nous entendîmes le
bruit retentissant d'un feu de mousqueterie mêlé aux décharges d'un
petit canon. Nous eûmes alors plus de confiance dans le courage de
Menilek que nous n'en avions eu jusque-là, croyant que, protégée par
le feu de ses mousquets, l'élite de ses troupes assaillirait la
place. Sachant le peu de résistance qu'il rencontrerait nous nous
réjouissions déjà à la perspective de notre délivrance, ou tout au
moins à l'avantage d'un changement de maître. Nous n'avions pas encore
fini de nous féliciter, lorsque le feu cessa tout à coup; comme tout
était parfaitement calme sur l'Amba nous ne savions ce qu'il était
arrivé; quelques-unes de nos sentinelles entrèrent dans notre hutte
et nous demandèrent si nous avions entendu la _prouesse_ de Menilek.
Hélas! il n'était que trop vrai que c'était une vaine fanfaronnade:
Menilek avait fait feu des hauteurs du plateau de Galla, hors de
portée, pour effrayer la garnison et l'amener à se soumettre.
Satisfait ensuite du travail de sa journée, il avait fait retirer ses
troupes dans leurs tentes, attendant le résultat de leur manifestation
martiale.

Le campement de Menilek dans la plaine de Galla était plein de péril
pour nous, et ne pouvait lui être d'aucun avantage. Le lendemain matin
il nous envoya une dépêche par l'intermédiaire de Aito-Dargie, nous
demandant ce qu'il devait faire. Nous lui démontrâmes encore fortement
la nécessité d'attaquer l'Amba du côté d'Islamgee; et dans le cas où
un assaut lui paraîtrait impossible, nous le pressâmes d'arrêter toute
communication entre la forteresse et le camp impérial. Notre plus
grande crainte était que Théodoros, venant à apprendre que Menilek
donnait l'assaut à son Amba, n'envoyât l'ordre immédiat d'exécuter
tous les prisonniers de quelque importance, nous autres y compris.
Sans contredit, une grande inimitié existait dans l'Amba contre
Théodoros, et si Menilek avait donné suite à ses projets, sous peu de
jours il eût vu l'Amba tomber en son pouvoir. Mais il demeura campé
sur le terrain qu'il s'était d'abord choisi, et ne fit aucune
tentative pour nous délivrer.

Waizero Terunish se conduisit très-bien en cette occasion; elle donna
un adderash (festin public), présidé par son fils Alamayou, à tous
les chefs de la montagne. Comme c'était un festin de jour il ne
fut composé que de pain de tef et de sauce au poivre; et comme
les provisions de tej se faisaient rares dans le cellier royal,
l'enthousiasme ne fut pas considérable. Cela eut pourtant pour effet
de forcer les chefs et les soldats à proclamer ouvertement leur
fidélité à Théodoros; avec ces partisans toujours assez forts et
desquels elle n'avait pas à craindre de trahison, elle se prépara
à s'emparer des mécontents, avant qu'ils eussent eu le temps de se
déclarer en rébellion ouverte comme partisans de Menilek. Tous ceux
dont les allures étaient déjà suspectes et ceux qui avaient pris des
engagements avec Menilek et accepté ses présents, prirent peur. On
envoya appeler Samuel; il trembla; nous-mêmes nous fûmes pleins de
crainte pour lui comme pour nous, et notre joie fut grande lorsque
nous le vîmes revenir. S'étant aperçue que quelques chefs ne s'étaient
pas montrés, la reine s'informa quelle avait été la cause de leur
absence. Comprenant qu'ils ne pouvaient former un parti assez fort
en faveur de Menilek, ceux-ci donnèrent des explications qui furent
acceptées à condition que le lendemain ils se trouveraient dans
l'enceinte royale et que là en présence de la garnison entière, ils
proclameraient leur fidélité. Ils s'y rendirent ainsi qu'ils l'avaient
promis, et furent les plus bruyants dans leurs applaudissements, dans
leurs expressions de dévouement à Théodoros, et dans leurs outrages
_au gros garçon_ qui s'était aventuré près d'une forteresse confiée à
leurs soins.

La reine avait célébré sa fête d'une façon très-convenable. Le ras et
les chefs se consultèrent pour savoir s'il ne serait pas bon de
faire quelque chose de leur côté pour montrer leur affection et leur
dévouement à leur maître. Mais que faire? Ils avaient déjà placé des
gardes extraordinaires la nuit aux portes, et protégé tous les points
faibles de l'Amba; il n'y avait plus qu'à inquiéter les prisonniers.
Le second jour après l'arrivée de Menilek en face de la montagne,
Samuel reçut l'ordre des chefs de nous envoyer coucher tous dans une
hutte; une seule exception fut faite en faveur de l'ami du roi, M.
Rassam. Mais le pauvre Samuel, quoique malade, alla trouver le ras et
insista pour que l'ordre fût retiré. Je crois que son influence
fut secondée en cette circonstance par _une douceur_ qu'il glissa
délicatement dans la main du ras. Les chefs dans leur sagesse avaient
aussi décidé, et le lendemain matin l'ordre fut confirmé, que tous les
serviteurs, excepté ceux de M. Rassam, seraient renvoyés au bas de la
montagne. Les messagers ainsi que les serviteurs ordinaires employés
par M. Rassam furent aussi obligés de partir. Ils me permirent ainsi
qu'à M. Prideaux, à part nos serviteurs portugais, d'avoir chacun
une porteuse d'eau et un petit garçon. Je n'avais pas de maison à
Islamgee; Samuel ne crut pas qu'il me fut permis d'y planter une
tente, aussi nos pauvres compagnons eussent été très-mal si le
capitaine Cameron ne les eût admis, avec sa bienveillance ordinaire,
à partager le quartier de ses propres domestiques. Nous fûmes
très-contrariés par cet ordre absurde et vexatoire, et j'eus encore
bien de l'ennui lorsque tout fut redevenu comme auparavant, pour
retrouver des serviteurs; il me fallut toute l'influence de Samuel et
une _douceur_ au ras, pour obtenir ce que je voulais.

Comme l'on peut s'y attendre les détenus abyssiniens ne furent pas non
plus épargnés; presque tous leurs serviteurs furent envoyés au bas
de la montagne, on ne leur en laissa qu'un par trois ou quatre
prisonniers qui fut chargé journellement de leur porter le bois, l'eau
et de préparer leur nourriture. Ils ne furent pas obligés de quitter
les dortoirs, mais ils durent rester jour et nuit dans le même lieu
tout encombré. Tout le monde était dans l'attente de savoir si Menilek
se déciderait à quelque chose, et mettrait fin ainsi à cet état
d'anxiété.

De grand matin, le 3 décembre, nous apprîmes, par nos domestiques,
que Menilek avait levé son camp et qu'il se mettait en marche. Où
allait-il? nous ne le savions pas; mais comme nous croyions avoir sa
confiance, nous nous flattâmes qu'il avait suivi nos conseils, et que
nous le verrions bientôt à Selassié ou sur le plateau d'Islamgee. Nous
passâmes une matinée pleine d'angoisses: les chefs paraissaient
fort inquiets; évidemment, ils s'attendaient à un assaut dans cette
direction, et nous fûmes avertis que nous serions appelés à renforcer
les fusiliers si l'Amba était attaqué. Toutefois, notre attente fut
courte. Une fumée s'élevant au loin et dans la direction du chemin de
Shoa nous montra clairement que le futur conquérant, sans tenter le
moindre assaut, s'en retournait dans son pays, et, pour tout exploit,
avait brûlé quelques misérables villages, dont les habitants étaient
des partisans de Mastiate.

L'excuse que Menilek donna de sa retraite précipitée fut que ses
provisions s'achevaient, et que, n'ayant pas un camp de serviteurs
avec lui, il ne pouvait se faire préparer du pain; ses troupes étant
affamées et mécontentes, il s'était décidé à retourner à Shoa pour se
procurer un camp de serviteurs, et revenir mieux approvisionné dans
le voisinage de Magdala, jusqu'à ce que la forteresse se rendît. La
vérité était, qu'à son grand désappointement, il avait entendu de
son camp un feu de mousqueterie tiré pendant qu'il faisait sa
démonstration; il était persuadé que, pour aussi bien que le plan eût
été concerté, sa seule chance de réussite était dans la longueur du
temps et dans les effets produits par la famine qu'amène toujours un
long siège. Il pouvait obtenir des provisions en abondance, car il
était l'allié de Workite et dans une contrée amie. Il aurait pu même
en obtenir beaucoup des districts sans défense de Worahaimanoo,
Dalanta, etc., etc., qui auraient été tout à fait disposés à lui
envoyer d'abondantes provisions dans son camp, sur la simple assurance
qu'il ne les inquiéterait pas. Mais si cette fusillade dérangea un peu
ses plans, quelque chose qu'il vit le soir du second jour, une faible
vapeur de fumée, le fit lâchement s'enfuir. Qui sait? Cette fumée
venait peut-être du camp du terrible Théodoros. Il était, il est vrai,
toujours très-loin. Mais Menilek savait bien que son beau-père était
un homme de longues marches et de soudaines attaques. Sa puissante
armée ne serait-elle pas dispersée comme la balle par le vent, au cri
de: «Théodoros arrive!» C'était bien à craindre, et il conclut que le
plus tôt qu'il pourrait s'éloigner serait le meilleur.

Notre désappointement fut indescriptible. Je ne saurais exprimer notre
rage, notre indignation, notre mépris, devant une telle lâcheté.
Ce _gros garçon_, comme nous l'appelions aussi maintenant, nous le
méprisions, nous le haïssions. Si nous avions été assez imprudents
pour nous montrer ouvertement ses partisans, que serions-nous devenus?
Menilek, sans doute bien renseigné, aurait probablement réussi si
l'évêque eût vécu seulement quelques semaines de plus. Les choses,
telles qu'elles étaient, nous laissaient dans une grande douleur; s'il
n'avait jamais quitté Shoa, ainsi que Workite, Mastiate aurait mis
le siège devant l'Amba. Un peu plus tôt ou un peu plus tard, la
forteresse aurait été entourée, et jamais Théodoros ni ses envoyés ne
se seraient aventurés au sud du Béchelo, si Mastiate se fût trouvée là
avec ses vingt mille cavaliers.

Après la retraite de Menilek, je me jurai, pour une bonne fois, de ne
plus avoir aucune confiance dans les promesses des chefs indigènes,
qui toujours s'en allaient en fumée. A partir de cette époque,
j'entendis dire avec la plus grande indifférence que tel ou tel
marchait dans telle direction, qu'il ou qu'elle attaquerait Théodoros,
envahirait l'Amba, intercepterait toute communication entre les
gens de la forteresse et _notre ami_ Théodoros. Nous étions depuis
longtemps sans messagers, et le dernier ne nous avait pas apporté la
nouvelle que nous attendions avec tant d'anxiété. Notre impatience
devint encore plus grande lorsque nous vîmes que nous n'avions rien
à attendre des indigènes. Nous pensions bien que l'expédition de
l'Angleterre était en voie d'exécution; nous sentions que quelque
chose devait se passer, mais nous soupirions après la certitude.

Oh! comme je me souviens du 13 décembre, glorieux jour pour nous!
Jamais amant n'a lu le billet longtemps attendu de sa bien-aimée avec
plus de joie et de bonheur que nous ne lûmes, ce jour-là, la bonne et
chère lettre de notre excellent ami le général Merewether! Les troupes
anglaises avaient débarqué. Depuis le 6 octobre, nos compatriotes
étaient dans le même pays qui nous voyait captifs! Rades et jetées
étaient franchies, régiment après régiment avait quitté les côtes de
l'Inde, et quelques-uns déjà marchaient vers les Alpes de l'Abyssinie,
pour nous délivrer ou nous venger! C'était trop délicieux pour être
cru: nous ne pouvions y ajouter foi. Avant peu, tout devait donc
être terminé par la liberté ou par la mort! Tout était préférable au
prolongement de notre esclavage. Théodoros arrivait.--Qu'importe?
Merewether n'était-il pas là, le brave commandant, le galant officier,
le politique accompli! Avec des hommes comme un Napier, un Staveley, à
la tête des troupes britanniques, impossible d'être plus longtemps
en butte à l'injure de mesquines vexations. Nous étions même prêts à
subir un sort pire, si tel devait être notre lot; mais le prestige de
l'Angleterre serait rétabli, et le sang de ses enfants ne resterait
pas sans vengeance. Ce fut un de ces moments d'exaltation que nul
n'a connu, sinon celui qui a passé des mois entiers d'agonie morale,
suivis d'une joie soudaine. Nous riions à coeur joie d'avoir eu
seulement un moment l'idée de nous fier à des poltrons comme Gobazé et
Menilek. L'espoir de revoir nos braves compatriotes nous réconfortait.
Nous les suivions par la pensée, et dans nos coeurs, nous souffrions
de toutes les fatigues, de toutes les privations qu'ils auraient à
supporter avant d'avoir pu rendre _libres les captifs_. De nouveau, la
Noël et le nouvel an nous trouvèrent dans les fers à Magdala; mais,
cette fois, nous étions heureux; cette fois était la dernière, et,
quels que fussent les événements, nous étions pleins d'espoir dans
notre délivrance: nous nous transportions, par la pensée, aux fêtes de
Noël de l'année suivante, que nous passerions au _home_.


Note:

[24] Selon les lois de l'Eglise d'Abyssinie, l'évoque doit être prêtre
cophte, ordonné an Caire. La dépense occasionnée par la consécration
d'un évêque est d'environ 10,000 dollars.



XVI


Ce que faisait Théodoros pendant notre séjour à Magdala.--Sa conduite
à Begemder.--Une rébellion éclate.--Marche forcée sur Gondar.--Les
églises sont pillées et brûlées.--Cruautés de Théodoros.--L'insurrection
croît en forces.--Les desseins de l'empereur sur Kourata échouent.--M.
Bardel trahit les nouveaux ouvriers.--Ingratitude de Théodoros envers
les gens de Gaffat--Son expédition sur Foggera échoue.

Théodoros ne demeura à Aibankak que quelques jours après notre départ,
puis il retourna à Debra-Tabor. Il nous avait dit une fois: «Vous
verrez quelles grandes choses j'accomplirai pendant la saison des
pluies,» et nous croyions qu'il marcherait sur le Lasta ou le Tigré
avant que les routes fussent rendues impraticables par les pluies,
pour soumettre la rébellion qu'il avait laissé s'agiter plusieurs
années sans s'en inquiéter. Il est très-probable que s'il eût adopté
ce plan, il aurait regagné son prestige et facilement réduit ces
provinces à l'obéissance. Nul ne fut plus ennemi de Théodoros que
lui-même; il semblait parfois possédé d'un malin esprit qui le faisait
être l'instrument de sa propre destruction. Il aurait pu maintes
fois regagner les provinces qu'il avait perdues, et circonscrire la
rébellion dans une certaine étendue; mais toutes ses actions, du jour
où nous le quittâmes jusqu'à son arrivée à Islamgee, semblaient être
calculées pour accélérer sa chute.

Le Begemder est une province grande, riche et fertile, la _terre des
moutons_, ainsi que son nom l'indique; c'est un beau plateau élevé de
sept ou huit mille pieds au-dessus du niveau de la mer, bien arrosé,
bien cultivé et très-peuplé. Les habitants en sont belliqueux et
braves pour des Abyssiniens, et jusque-là avaient été fidèles
à Théodoros. Ils ont plus d'une fois repoussé les rebelles qui
s'aventuraient sur leurs terres pour les envahir. Quelques mois
auparavant Tesemma Engeddah, jeune gouverneur de Gahin, district du
Begemder sur la frontière de l'est, attaqua une armée, envoyée à
Begemder par Gobazé, la battit complètement et en mit à mort tous
les hommes, excepté quelques chefs, réservés pour être envoyés à
l'empereur qui en disposerait selon son bon plaisir.

Le Begemder paye un tribut annuel de trois cents mille dollars, et
approvisionne constamment le camp de la reine, de grains, de vaches,
etc. etc., de plus, quand l'empereur séjourne dans cette province,
elle fournit au camp tous ses approvisionnements. Elle fournit encore
dix mille hommes à l'armée, tous bons lanciers, mais mauvais tireurs.

Aussi Théodoros leur préfère-t-il les hommes de Dembea, qui se
montrent plus adroits dans l'usage des armes à feu.

Le Begemder, dit le proverbe, _est_ le faiseur et le destructeur des
rois. Ce fut bien le cas pour Théodoros. Après la bataille de Ras-Ali,
le Begemder le reconnut pour son maître et fut ainsi la cause qu'on
le regarda désormais comme le futur législateur de toute la contrée.
Théodoros connaissait parfaitement les difficultés qu'il avait à
surmonter, et ayant pris ses précautions il se crut maître du succès.
D'abord ce ne furent que sourires: il récompensa les chefs, flatta les
paysans; assurant que son séjour serait court, qu'il allait partir
d'un jour à l'autre. Le tribut annuel fut payé, l'empereur fit de
magnifiques présents à plusieurs chefs; il leur donna une quantité de
chemises de soie, et déclara qu'aussitôt que les Européens auraient
fini les canons qu'ils lui fabriquaient, il partirait pour Godjam
et avec ses nouveaux mortiers il détruirait le repaire du principal
rebelle, Tadla Gwalu. Il invita tous les chefs à venir s'établir dans
son camp: cela le rendrait heureux, disait-il. Il s'en était fait
des amis, lorsque surgirent plusieurs difficultés qui lui furent
nuisibles. Théodoros leur demanda s'ils ne lui avanceraient par le
tribut d'une année, et s'ils ne pourraient pas aussi approvisionner
plus amplement son armée. Il devait partir pour longtemps et ne les
importunerait plus ni pour tribut ni pour approvisionnement. Les chefs
firent d'abord de leur mieux; tout ce qui valait quelques dollars,
le blé, le bétail, tout ce dont les paysans purent disposer, prit le
chemin du camp et des trésors du roi. Mais les paysans finirent par se
fatiguer et refusèrent d'écouter plus longtemps les sollicitations de
leurs chefs. Théodoros s'apercevant qu'il n'obtenait plus rien par de
bonnes paroles, prit un ton menaçant et impérieux. L'un après l'autre
il emprisonna tous les chefs, toujours sous quelque bon prétexte;
c'était pour éprouver leur fidélité. Il savait bien qu'ils finiraient
par lui fournir ce dont il avait besoin, alors non-seulement il les
relâcherait, mais il les traiterait avec les plus grands honneurs. Ces
malheureux firent tout ce qu'ils purent et les paysans, afin d'obtenir
la délivrance de leurs chefs, apportèrent tout ce qu'ils avaient comme
rançon. A la fin, chefs et paysans s'aperçurent que tous leurs efforts
étaient impuissants pour satisfaire leur insatiable maître.

Cet état de choses dura plus de huit mois, et pendant ce temps,
d'abord par des paroles doucereuses, puis par intimidation, Théodoros
vécut lui et son armée sans difficulté et sans inquiétude. Il ne fit
d'autre expédition que celle de Gondar. Il haïssait cette cité de
prêtres et de marchands, toujours prête à recevoir à bras ouverts
quelque rebelle, quelque chef de voleurs qui s'asseyait sans crainte
d'être inquiété dans les salles du vieux roi abyssinien et y recevait
les hommages et les tributs des pacifiques habitants. Plusieurs fois
déjà Théodoros avait exhalé sa rage contre cette malheureuse cité, il
avait envoyé à différentes reprises ses soldats pour la piller, et les
riches marchands musulmans n'avaient échappé à la destruction, eux et
leurs maisons, qu'en comptant des sommes énormes. Ce n'était plus la
fameuse cité de Fasilodas, la ville riche et commerciale décrite par
les anciens voyageurs; la confiance avait foi par suite des extorsions
si souvent répétées du roi. Cette métropole abyssinienne ne pouvait
plus répondre aux appels faits à sa richesse. Mais restent encore
debout ses quarante-quatre églises, entourées de magnifiques arbres
qui donnaient à la capitale un aspect tout à fait pittoresque.
Nul n'avait osé étendre une main sacrilège sur ces sanctuaires et
jusqu'alors Théodoros lui-même avait reculé devant une telle action.
Mais maintenant il avait habitué son esprit à la pensée du sacrilège;
l'or de Kooskuam, l'argent de Bata, les trésors de Selassié
rempliraient ses coffres vides; ces églises devaient périr avec la
riche cité; rien ne serait laissé que le souvenir de son passage,
aucun toit n'abriterait plus le peuple dépossédé.

Dans l'après-midi du 1er décembre, Théodoros partit pour son
expédition meurtrière, prenant avec lui seulement ses hommes d'élite,
ses meilleurs cavaliers et ses premiers ouvriers. Il ne s'arrêta pas
jusqu'à son arrivée, le lendemain matin, an pied de la colline sur
laquelle s'élevait Gondar; il avait fait plus de quatre-vingts milles
dans seize heures. Mais quoiqu'il fût tombé soudainement sur son
ennemi, c'était déjà trop tard; la nouvelle de son approche avait
couru plus vite que lui. Le _joyeux elelta_ retentissait de maison en
maison; les habitants, épouvantés à la pensée de la terrible calamité
que leur présageait une telle visite, affectaient cependant de
paraître heureux. Les députés des rebelles avaient en ce moment quitté
la ville, et accompagnés de quelques centaines de cavaliers, ils
attendaient à peu de distance le résultat de la venue de Théodoros.
Ils n'attendirent pas longtemps. L'envahisseur fouilla toutes les
maisons, pilla toutes les demeures, depuis l'église jusqu'à la hutte
la plus misérable, et chassa devant lui, comme un vil bétail, les dix
mille habitants qui étaient restés dans cette grande cité. Puis le
travail de destruction commença: des feux furent allumés de maison en
maison; les églises, les palais, les habitations les plus remarquables
du pays, ne furent bientôt plus qu'un monceau de ruines noircies par
la fumée. Les prêtres regardaient ce sacrilège d'un oeil désolé;
quelques-uns priaient, d'autres murmuraient; d'autres même étaient
allés jusqu'à maudire! Sur un ordre donné par Théodoros cent des
prêtres les plus âgés furent jetés dans les flammes! Mais sa fureur
insatiable demandait d'autres victimes. Où étaient les jeunes filles
qui lui avaient souhaité la bienvenue à son arrivée? N'étaient-ce pas
leurs joyeux refrains qui avaient averti les rebelles? «Qu'on les
amène!» s'écria le féroce tyran, et toutes ces malheureuses furent
jetées vivantes dans le foyer de l'incendie.

L'expédition avait _fait merveille_: Gondar était entièrement détruit.
Quatre églises d'un rang inférieur avaient seules échappé à la ruine.
L'or, la soie, les dollars abondaient maintenant au camp royal.
Théodoros fut reçu à son retour de Debra-Tabor, avec tous les honneurs
du triomphe qui accompagnent une victoire. Les _gens de Gaffat_
vinrent au-devant de lui avec des torches allumées, le comparant an
pieux Ezéchias. Si l'étoile de Théodoros avait pâli devant ses actes
de barbarie, elle se voila complètement à partir de ce jour; tout lui
fut désormais contraire; le succès ne connut plus ses armes.

L'incendie de Gondar augmenta puissamment le pouvoir des rebelles. Ils
avancèrent sans bruit mais sûrement, s'emparant des districts les uns
après les autres, jusqu'à ce que toutes les provinces acceptèrent
leur autorité, s'accordant dans un commun anathème contre le monarque
sacrilége, qui n'avait pas hésité à détruire des églises que les
musulmans Gallas eux-mêmes avaient respectées. Tant que les soldats
eurent de l'argent, les paysans leur vendirent tout ce qu'ils
voulurent: mais'cela ne pouvait durer et les choses de première
nécessité devinrent rares au camp impérial. Théodoros s'adressa aux
chefs: ils devaient employer leur influence et forcer les mauvais
paysans à apporter des provisions. Mais les paysans ne les écoutèrent
pas, ils répondirent aux chefs: «Que le roi vous mette en liberté et
alors nous ferons tout ce que vous nous direz; mais nous voyons bien
que vous agissez par contrainte.» Théodoros ordonna alors qu'on
torturât les chefs: «S'ils n'ont pas de grain, qu'ils donnent de
l'argent,» disait-il. Quelques-uns d'entre eux avaient des épargnes,
ils les envoyèrent; car la torture est pire que la pauvreté; mais cela
n'améliora pas leur condition. Théodoros croyait qu'ils en avaient
davantage; mais comme il ne leur restait plus rien, ils ne purent rien
envoyer et plusieurs moururent dans les tourments qui leur étaient
journellement infligés; parmi ces morts se trouvaient les meilleurs
soldats, les plus fermes soutiens et les amis les plus intimes du
despote.

Les désertions devinrent plus fréquentes; les chefs partaient
ouvertement de jour suivis par leurs compagnons d'armes. Le fusilier
jetait son arme offensive et allait rejoindre ses frères opprimés, les
paysans; une grande partie des troupes de Begemder abandonnèrent une
cause si injuste pour retourner dans leurs villages. Théodoros, dans
cet état de choses, en revint à ses moeurs primitives. Il pilla
et nourrit son armée de son pillage. Mais les gens de Begemder ne
voulurent pas inquiéter leurs compatriotes, et l'empereur n'avait
pas grande confiance dans la bravoure des hommes de Dembea; alors il
dépêcha les gens de Gahinte contre les paysans d'Yfag, les fils de
Mahdera-Mariam contre ceux de Esté, les districts d'une province
contre ceux d'une autre plus éloignée, choisissant si possible des
hommes qui eussent quelque animosité entre eux. D'abord il réussit
et revint de ses expéditions avec de grandes provisions; mais ses
terribles cruautés finirent par lasser les paysans. Se joignant aux
déserteurs ils se battirent contre les maraudeurs et les chassèrent
hors de chez eux, puis ils envoyèrent leurs familles dans des
provinces éloignées et cessèrent de cultiver le sol à plusieurs milles
au delà de Debra-Tabor.

En mars 1867 Théodoros partit pour Kourata, la troisième ville de
l'Abyssinie par son importance, et le plus grand centre de commerce
après Gondar et Adowa. Mais cette fois il échoua complètement. Depuis
son expédition de Gondar tous les paysans étaient toujours en alerte
dans tous les districts environnants: des feux de signaux étaient
allumés, ils s'avertissaient les uns les autres, et les victimes
échappaient an tyran.

A Kourata il ne trouva personne que quelques maraudeurs; les riches
négociants, les prêtres, tout le monde s'était embarqué emportant son
avoir dans de petits bateaux indigènes, hors de portée des fusils de
Théodoros, attendant tranquillement son départ pour retourner dans
leur _home_. Théodoros eut un grand désappointement; il s'attendait
à rapporter une riche moisson, et il ne trouva rien. Il voulut se
venger, mais il fut encore déçu. Ses soldats désertaient en masse;
bien peu lui restaient encore, il commanda de détruire Kourata. La
ville sacrée, ses maisons, ses rues, ses arbres même avaient été
consacrés au service de Dieu; un tel sacrilège était au-dessus même de
la scélératesse des soldats abyssiniens. Théodoros dut s'en retourner
à Debra-Tabor. Pendant une semaine ou deux il continua à ravager les
campagnes, mais avec bien peu de succès; chaque fois les difficultés
étaient plus grandes; les paysans avaient perdu leur première frayeur;
ils se défendaient chez eux et défiaient même les chefs élégamment
équipés; quelques partisans encore restaient fidèles à leur souverain;
mais le jour n'était pas éloigné où tout prestige étant tombé il se
trouverait un homme qui braverait son roi, bien que sacré.

La position des Européens était vraiment pénible. Rien n'est à
comparer à tout ce qu'ils ont eu à souffrir pendant la dernière année
de leur séjour, pour plaire à ce tigre féroce, enragé et furibond.
Théodoros était complètement changé; quiconque l'eût connu dans les
premiers jours de sa puissance n'eût plus reconnu le jeune prince
élégant et chevaleresque, ou le fier et juste empereur, dans
l'homicide monomane de Debra-Tabor.

Peu de jours avant notre départ pour Magdala (après l'assemblée
politique), MM. Staiger, Brandeis et les deux chasseurs primitivement
arrêtés, prévoyant que nous serions bientôt jetés en prison et
probablement enchaînés, profitèrent d'une permission antérieure qui
les autorisait à rester auprès de Madame Flad pendant l'absence de son
mari, afin de se tenir loin de l'orage qui les menaçait. Mackelvie,
l'un des premiers captifs et serviteur du capitaine Cameron, se
prétendant malade, demeura aussi en arrière, et bientôt après prit du
service auprès de Sa Majesté. Mackerer, autre prisonnier, serviteur
aussi du capitaine Cameron, était déjà au service de l'empereur,
préférant cette position à une seconde captivité à Magdala. Ils
s'inquiétaient fort peu alors du temps qu'ils avaient à passer à ce
service.

Madame Rosenthal, à cause de sa santé, ne put alors nous accompagner.
Plus tard elle demanda plusieurs fois l'autorisation d'aller rejoindre
son mari, mais toujours sous quelque prétexte spécieux cette
autorisation lui fut refusée jusqu'à deux mois avant notre
élargissement. Madame Flad et ses enfants eurent le même sort, ayant
été confiés aux _gens de Gaffat_ par son mari au moment de son départ.

Le nombre des Européens retenus par Théodoros pendant notre captivité
à Magdala, y compris M. Bardel, était de quinze, sans compter deux
dames et plusieurs personnes d'une classe inférieure.

Théodoros ne fut pas plutôt retourné à Debra-Tabor, après nous avoir
envoyés à Magdala, qu'il créa, avec l'aide des Européens, une fonderie
de canons, de grosseurs et de poids différents, ainsi que des mortiers
de fort calibre. Gaffat, où la fonderie avait été établie, était
située à quelques milles de Debra-Tabor, et chaque jour Théodoros
avait l'habitude d'y venir avec une petite escorte et accompagné
du surintendant des travaux. Ces jours-là les quatre Européens
qui n'avaient pas été conduits à Magdala (M. Staiger et ses amis)
habituellement venaient présenter leurs hommages à l'empereur; mais
ne travaillaient pas. Mackerer et Mackelvie avaient été mis en
apprentissage chez les _gens de Gaffat_ et s'efforçaient de plaire à
l'empereur qui, pour les encourager, leur fit présent d'une chemise de
soie et de 100 dollars à chacun.

Un matin que, selon leur usage, ils étaient venus, Théodoros d'une
voix pleine de colère leur demanda pourquoi ils ne travaillaient pas
comme les autres. Ils s'aperçurent aussitôt à son ton, à ses manières,
qu'il serait imprudent de refuser sa demande, et s'inclinant sous
cet ordre ils se mirent à l'ouvrage. Théodoros, pour témoigner sa
satisfaction, ordonna qu'ils fussent revêtus de robes d'honneur et
leur envoya 100 dollars. Pendant quelque temps ils travaillèrent à la
fonderie, mais plus tard ils furent envoyés avec M. Bardel pour
faire des routes pour l'artillerie; Théodoros, selon sa précaution
ordinaire, en faisait faire deux à la fois, une dans la direction de
Magdala, l'autre conduisant à Godjam; c'était afin que tout son peuple
aussi bien que les rebelles ignorassent ses mouvements.

A cette même époque M. Brandeis et M. Bardel se rencontrèrent à des
sources thermales, situées non loin de Debra-Tabor, où ils s'étaient
rendus avec l'autorisation de Sa Majesté, pour le rétablissement de
leur santé. Bien que M. Bardel ne fût pas le bienvenu, étant justement
détesté de tout le monde, cependant une douce intimité s'établit entre
ces messieurs, et dans une heure d'épanchement M. Brandeis révéla à M.
Bardel un complot d'évasion projeté avec ces messieurs, lui offrant
en même temps d'en faire partie. Au bout de quelques jours ils
retournèrent à Debra-Tabor ou du moins à quelque distance de cette
ville où était leur chantier de travail.

Ils se mirent alors à l'oeuvre pour compléter les divers arrangements
à prendre, et enfin tout étant prêt, ils choisirent la nuit du 25
février pour leur évasion. Vers les dix heures du soir M. Bardel ayant
jeté un coup d'oeil dans la tente où tous se trouvaient assemblés, et
voyant que tout était prêt, prétendit avoir oublié quelque chose chez
lui, et pria ces messieurs de l'attendre quelques minutes. Ils y
consentirent; mais M. Bardel étant monté à cheval, partit au galop
pour aller trouver Théodoros. Cet homme sans principes, que les
Abyssiniens eux-mêmes regardaient avec défiance, avait bassement
trahi, sans pitié pour leur malheur, ces pauvres gens qui s'étaient
fiés à lui. Théodoros fut tout surpris lorsque M. Bardel lui dit que
les quatre Européens qu'il avait pris à son service, ainsi que M.
Mackerer, étaient sur le point de déserter: «Mais n'êtes-vous pas
aussi un des leurs?» lui demanda Théodoros. M. Bardel avoua qu'en
effet il faisait partie du complot; mais que c'était afin de prouver
son attachement à son maître en le lui révélant; que d'ailleurs
il pouvait s'en assurer de ses propres yeux. Théodoros aussitôt
l'accompagna à la tente où les autres attendaient avec anxiété le
retour de leur compagnon. Quel ne fut pas leur étonnement et leur
effroi lorsqu'ils virent arriver l'empereur en compagnie du traître!

Théodoros avec calme leur demanda pourquoi ils se montraient si
ingrats et pourquoi ils voulaient s'enfuir. Ils répondirent qu'il leur
tardait de revoir leur patrie. Ils furent alors livrés aux soldats
qui accompagnaient sa Majesté, et chacun d'eux lié à l'un de ses
serviteurs, se vit mettre les chaînes aux pieds et aux mains. Tous
leurs compagnons furent dépouillés de leurs vêtements, frappés de
verges, et plusieurs même en moururent. Leur position dès ce jour-là
fut des plus terribles, ils furent enfermés d'abord avec une centaine
d'Abyssiniens tout nus et mourants de faim, et furent témoins de
l'exécution d'un millier d'entre eux. Plusieurs avaient été leurs
camarades de lit, aussi s'attendaient-ils à chaque instant à payer de
leur vie la faute de leur folle entreprise. Cependant au bout d'un
certain temps Théodoros les traita un peu mieux que les autres
prisonniers: il leur donna une petite tente pour eux seuls, leur
permit de mettre leurs vêtements et les autorisa à avoir des
serviteurs pour leur préparer leur nourriture.

En avril 1867 la rébellion avait pris une telle extension, que, à part
quelques provinces voisines de Magdala, cette forteresse et une autre,
_le Zer Amba_, près de Tschelga, Théodoros ne pouvait pas même dire
sienne la portion de terrain sur laquelle sa tente était plantée. Les
ouvriers européens avaient fabriqué quelques fusils pour lui; mais
craignant qu'à Gaffat ils ne fussent enlevés par des rebelles,
Théodoros se décida à les faire transporter à son camp. Il prit
pour prétexte la réception d'une lettre de M. Flad, parut fâché des
nouvelles qu'il avait reçues, et couvrit ainsi son ingratitude envers
ses fidèles serviteurs d'une excuse spécieuse.

Le 14 avril, Théodoros alla à Gaffat, s'arrêta au pied de la colline
sur laquelle cette ville est bâtie, fit appeler les Européens et leur
dit qu'il avait reçu une lettre de M. Flad, traitant des questions
sérieuses, et que, ne pouvant se fier à eux, comme ils étaient si
éloignés de lui, ils iraient à Debra-Tabor jusqu'au retour de M. Flad,
qu'alors tout s'expliquerait; il ajouta qu'il avait appris que des
préparatifs étaient faits pour la réception des troupes anglaises à
Kedaref, mais que s'il était tué ils mourraient les premiers. L'un
des Européens, M. Moritz Hall, se plaignit des traitements injurieux
auxquels ils étaient soumis après de longs et fidèles services:
«Tuez-nous tout à fait, s'écria-t-il, mais ne nous déshonorez pas de
cette manière; si dans la lettre que vous avez reçue il y a quelque
chose qui nous accuse, pourquoi ne la faites-vous pas lire devant
votre peuple? La mort est préférable à d'injustes soupçons.»
Théodoros, en colère, lui ordonna de se taire, et les envoya tous,
sous escorte, à Debra-Tabor; leurs femmes et leurs familles les
suivirent; toutes leurs propriétés furent confisquées, mais plus tard
elles furent rendues en partie, et leurs outils et leurs instruments
de travail leur ayant été renvoyés, l'ordre leur fut donné de se
remettre à l'ouvrage. Une fois les Européens et les fusils en sûreté
dans son camp, Théodoros quitta Debra-Tabor pour une expédition de
maraudage; mais à Begemder il rencontra une résistance si opiniâtre de
la part des paysans, que ses soldats finirent par murmurer.

Afin de les calmer, il les conduisit vers Foggara, plaine fertile
située an nord-ouest de Begemder; mais il n'y trouva absolument rien.
Tout le grain avait été enfoui, et le bétail transporté dans une autre
partie éloignée de la contrée. L'un de nos délégués, que M. Rassam
lui avait envoyé, le trouva dans cette plaine et à son retour il nous
donna les plus tristes détails sur la conduite de l'empereur: les
flagellations, la bastonnade, les exécutions étaient journellement
employées, et il était devenu si avide d'argent, qu'il avait
emprisonné plusieurs de ses propres serviteurs, fixant la rançon de
chacun d'eux à 100 dollars. Pendant son absence les _gens de Gaffat_
se consultèrent pour savoir quel serait le meilleur moyen de regagner
les faveurs de l'empereur, et ils décidèrent de lui fabriquer un
immense mortier. Théodoros en fut tout réjoui. Une fonderie fut
établie et le _Grand Sébastopol_ qui était destiné à l'écraser et à
être notre moyen de salut, fut commencé.



XVII


Arrivée de M. Flad de l'Angleterre.--Il remet une lettre et un message
de la reine d'Angleterre.--L'épisode du télescope.--On prend soin
de nos intérêts.--Théodoros ne cédera qu'à la force.--Il recrute son
armée.--Ras-Adilou et Zallallou désertent.--L'empereur est repoussé
à Belessa par Lij-Abitou et les paysans.--Expédition contre
Metraha.--Ses cruautés dans cette localité.--Le _Grand Sébastopol_
est fabriqué.--La famine et la peste obligent l'empereur à lever son
camp.--Difficultés de sa marche vers Magdala.--Son arrivée dans le
Dalanta.

Peu de temps après que les _gens de Gaffat_, eurent été dirigés sur
Debra-Tabor, M. Flad arriva d'Angleterre et alla trouver Théodoros à
Dembea, le 26 avril. Leur première rencontre ne fut pas très-aimable.
M. Flad remit à Sa Majesté la lettre de la reine d'Angleterre ainsi
que celles du général Merewether, du docteur Beke et des parents des
premiers prisonniers. En présentant la lettre du général Merewether
à Théodoros, M. Flad lui dit qu'il lui apportait un présent de ce
Monsieur, un excellent télescope. Théodoros lui demanda de le voir. Le
télescope fut difficile à mettre à la portée de la vue de Théodoros,
et comme cela prenait du temps M. Flad ne put achever de le mettre en
place à cause de l'impatience de Sa Majesté qui lui dit: «Emportez-le
dans votre tente, nous l'examinerons demain; mais je vois bien que ce
n'est pas un bon télescope: je sais qu'il m'a été envoyé parce qu'il
n'était pas bon.»

Théodoros ensuite ordonna à chacun de se retirer et ayant invité M.
Flad à s'asseoir, il lui demanda: «Avez-vous vu la reine?» M. Flad lui
répondit affirmativement, ajoutant qu'il avait été gracieusement reçu
et qu'il avait à communiquer à Sa Majesté un message verbal de la part
de la reine. «Qu'est-ce que c'est?» demanda aussitôt Théodoros. M.
Flad répondit: «La reine d'Angleterre m'a chargé de vous informer,
que si vous ne renvoyez pas au plus tôt dans leur pays ceux que vous
retenez captifs depuis si longtemps, vous ne devez vous attendre
à aucun témoignage d'amitié de sa part.» Théodoros écouta fort
attentivement et même se fit répéter le message plusieurs fois.
Après un certain silence, il dit à M. Flad: «Je leur ai demandé un
témoignage d'amitié, et ils me l'ont refusé. S'ils veulent venir et se
battre, qu'ils viennent, et qu'on m'appelle _femme_ si je ne les bats
pas.»

Le lendemain, M. Flad lui offrit plusieurs présents de la part
du gouvernement anglais, du docteur Beke, et de quelques autres
personnes; il avait mis à part les provisions qu'il avait apportées
pour nous, mais tout fut envoyé dans la tente royale, ainsi que 1,000
dollars qui nous étaient destinés. Théodoros s'empara de tout sous
prétexte que les routes étaient dangereuses, et qu'il enverrait un
mot à M. Rassam à Magdala à ce sujet. Le 29, Théodoros fit prendre de
nouveau le télescope: l'un de ses officiers l'ayant examiné le trouva
excellent, mais Théodoros prétendit qu'il ne pouvait rien apercevoir
au travers: «Il m'a été envoyé parce qu'il n'était pas bon,»
répétait-il, «c'est la même histoire qu'il y a quelques années lorsque
Basha Falaka (le capitaine Speedy) m'envoya un tapis par M. Kerans;
mais par la puissance de Dieu j'enchaînai le porteur du tapis.
L'individu qui m'envoie le télescope a voulu se moquer de moi, c'est
comme s'il me disait: Parce que tu es roi je t'envoie un excellent
télescope avec lequel tu ne verras rien.» M. Flad fit tout ce qu'il
put pour désabuser Sa Majesté et la convaincre que le télescope lui
avait été envoyé comme témoignage d'amitié; mais Théodoros devenant de
plus en plus colère, M. Flad pensa qu'il valait mieux se taire.

Le mardi 30, Théodoros fit encore appeler M. Flad et lui annonça qu'il
allait l'envoyer rejoindre sa famille à Debra-Tabor. M. Flad saisit
cette occasion pour lui faire le récit complet des rapports que
les rebelles avaient avec la France, et leur désir de se mettre en
relation avec nous; il assura à Théodoros que s'il ne se conformait
pas à la demande de la reine, il attirerait sur lui une guerre
désastreuse. Théodoros écouta avec beaucoup de froideur et
d'indifférence et lorsque M. Flad eut fini de parler, il lui répondit
tranquillement: «N'ayez nulle crainte; la victoire vient de Dieu. J'ai
foi dans le Seigneur et j'espérerai en lui; je ne me confie pas en
ma puissance. J'ai foi en Dieu qui dit: Si vous aviez de la foi gros
comme un grain de moutarde, vous transporteriez les montagnes.» Il
ajouta que bien qu'il n'eût pas enchaîné M. Rassam, cela revenait au
même; que celui-ci ne lui aurait jamais envoyé des ouvriers. Il savait
déjà du temps de Bell et de Plowden que les Anglais n'étaient pas ses
amis, seulement s'il en avait bien agi avec ces derniers c'était parce
qu'il leur devait personnellement des égards. Il finit en disant:
«Je remets tout au Seigneur: c'est lui qui décidera sur le champ de
bataille.»

Théodoros avait exhalé sa colère à propos du télescope afin de cacher
son désappointement sur la question politique. Il avait dit une fois
à l'un des ouvriers, an moment où il écrivait à M. Flad de lui amener
des artisans: «Vous ne me connaissez pas encore; mais je veux que vous
me traitiez de fou, si par mon habileté je ne les oblige pas à faire
ce que je veux.» Au lieu d'ouvriers, d'hommes blancs qu'il eût gardés
comme otages, Théodoros reçut une dépêche catégorique déclarant «qu'il
ne devait espérer aucun témoignage d'amitié qu'il n'eût d'abord mis
en liberté tous ceux qu'il avait si longtemps et si déloyalement
détenus.» Sa réponse, pleine d'humilité, devait plaire à ses
partisans; ils étaient superstitieux et ignorants et avaient une
certaine confiance en ses paroles pleines d'espérance.

Les désertions avaient considérablement amoindri les troupes de
Théodoros. Il connaissait très-bien la fascination qu'exerce une
nombreuse armée dans un pays comme l'Abyssinie; aussi afin d'augmenter
ses forces affaiblies, après avoir pillé quatre ou cinq fois Dembea
et Taccosa, il dépêcha une proclamation aux paysans dans les termes
suivants: «Vous n'avez plus ni toit, ni grain, ni bétail. Ce n'est pas
moi qui vous en ai privés: c'est Dieu qui l'a fait. Venez avec moi et
je vous conduirai dans des lieux où vous aurez de quoi manger et du
bétail en abondance, et je punirai ceux qui sont la cause que la
colère de Dieu est venue sur vous.» Il fit de même pour le district
de Begemder qu'il avait complètement détruit; et plusieurs de ces
malheureux affamés et misérables, ne sachant où aller ni comment
vivre, furent bien aises d'accepter ses offres.

La position de Théodoros n'était pas une position enviable. Dans le
mois de mai, Ras-Adilou, et tous les hommes de Yedjow, les seuls
cavaliers qui lui restassent, quittèrent son camp ouvertement en
plein midi, emmenant avec eux leurs femmes, leurs enfants et leurs
serviteurs. Théodoros craignit en poursuivant les déserteurs de
fournir une nouvelle occasion de désertion à une partie des soldats
qui lui restaient et qui probablement auraient profité de la
circonstance, non pour poursuivre, mais pour rejoindre les fuyards.
Peu de temps auparavant un jeune chef de Gahinte, nommé Zallallou, à
la tête de deux cents cavaliers, s'était enfui dans sa patrie, et par
son influence, tous les paysans de ce district s'étaient armés et
s'étaient préparés à défendre leur pays contre Théodoros et son armée
affamée. Le même jour qu'il quittait le camp impérial, Zallallou
rencontra quelques-uns de nos serviteurs en route pour Debra-Tabor, où
ils allaient se procurer quelques provisions; tout ce qu'ils avaient
leur fut enlevé, leurs vêtements leur furent arrachés et ils furent
faits prisonniers pendant quelques jours.

Ce fut environ vers cette époque que les provinces de Dahonte et de
Dalanta prirent parti pour les Gallas, chassèrent les gouverneurs que
Théodoros leur avait imposés et s'emparèrent des bestiaux, des mules,
des chevaux appartenant à la garnison de Magdala et qui avaient été
envoyés dans ces provinces, selon la coutume, avant la saison des
pluies, à cause de la rareté de l'eau sur l'Amba. Théodoros pouvait
à peine appeler _son empire_ la petite portion de terrain qui lui
restait encore de cette vaste contrée qu'il possédait au commencement,
en juin 1867; on pouvait dire de lui que c'était un roi sans royaume
et un général sans armée. Magdala et Zer-Amba étaient toujours occupés
par ses troupes; mais à part ces deux forts, il ne lui restait plus
rien; son camp ne se composait que de soldats mutinés où la désertion
avait fait de tels vides qu'à peine pouvait-il compter six à sept
mille hommes, dont la majorité se composait de paysans qui l'avaient
suivi uniquement pour ne pas mourir de faim. A plusieurs milles autour
de Debra-Tabor le pays ne présentait qu'un désert et Théodoros voyait
arriver avec effroi la saison des pluies; car il n'avait aucune
provision dans son camp et il avait à nourrir un grand nombre de
serviteurs, le peuple de Gondar et une armée innombrable de bouches
inutiles.

Il ne fallait pas songer à piller le Begemder; les paysans étaient
toujours sur le qui-vive et au moindre signe ils étaient sur pied,
tuant les maraudeurs, et se tenant hors de portée des fusiliers qui
accompagnaient l'empereur. Théodoros se souvint alors d'un district
qui n'avait pas encore été pillé, c'était le Belessa, situé an
nord-est de Begemder. Afin d'en surprendre complètement les habitants,
quelques jours auparavant il annonça qu'il allait faire une expédition
dans une direction tout à fait opposée et pour que son armée eût
une apparence plus formidable, il donna l'ordre que tous ceux qui
possédaient un cheval, une mule ou un serviteur les envoyassent,
sous peine de mort, pour accompagner l'expédition. Les habitants de
Belessa, loin d'être surpris, avaient été informés de ses projets par
leurs espions, et Théodoros, à son grand désappointement, s'aperçut
avant d'arriver que leurs villages étaient en feu, les paysans ayant
préféré détruire eux-mêmes leurs demeures que de les voir dévaster.
Sous la conduite d'un chef intrépide, Lij-Abitou, jeune homme d'une
bonne famille, officier fugitif de la maison de l'empereur, les
paysans bien armés avaient pris position sur un petit plateau, séparé
seulement par un ravin étroit de la route que devait suivre Théodoros.
Au grand étonnement de celui-ci, au lieu de se sauver à la vue des
chevaux de bataille du souverain, les paysans non-seulement ne
reculèrent pas, mais quelques-uns de leurs chefs bien montés
s'avancèrent hors des rangs pour défier Théodoros lui-même. Les
astrologues devaient lui avoir dit que le jour n'était pas favorable,
car après que plusieurs des chefs qui avaient porté le défi eurent été
tués sur le champ de bataille, Théodoros refusa de conduire ses hommes
en personne, et sans essayer même de résister, il donna l'ordre de se
retirer. Belessa était sauvé; ces voleurs affaiblis, mourants de
faim, que Théodoros appelait des soldats passèrent une nuit pleine
d'angoisses; fatigués, affamés et gelés, ils n'osèrent dormir, car les
paysans auraient pu les surprendre et les attaquer à tout moment. Les
cruautés exercées par Théodoros après son retour de Debra-Tabor furent
terribles; elles sont trop horribles même pour être racontées. A la
fin fatigué de se venger sur des innocents, sa pensée se tourna vers
un lieu qu'il pourrait aisément piller; c'était l'île de Metraha.

Cette île, située dans la mer de Tana, à vingt milles environ an nord
de Kourata, est séparée de la terre ferme seulement par quelques
centaines de mètres. C'était un asile protégé par le caractère sacré
des prêtres et des moines qui y résidaient en paix; et en même temps
les marchands et les propriétaires y envoyaient leurs biens et leurs
provisions pour y être plus en sûreté. Théodoros n'eut aucun scrupule
de violer le sanctuaire de l'île. Depuis longtemps il avait violé
l'asile que l'église offre à tous et il n'hésita pas à ajouter un
autre sacrilège à ses crimes si nombreux. A son arrivée à Metraha
il ordonna à ses gens de lui construire des radeaux. Tandis qu'ils
étaient occupés à ces constructions, un prêtre arriva dans un bateau,
et s'approchant à portée de la voix s'informa de ce que désirait
l'empereur. Théodoros lui dit que c'était le grain qu'ils avaient dans
leurs greniers. Le prêtre répondit qu'ils le lui enverraient; mais
Théodoros voulant autre chose que le grain dit au prêtre qu'il n'avait
rien à craindre, mais de lui faire envoyer les bateaux des insulaires.
Il s'engagea solennellement à ne pas les inquiéter, et à n'emporter
rien que le grain qu'ils avaient. Le prêtre retourna dans l'île,
informa les habitants de la conversation qu'il avait eue avec
l'empereur, et la majorité s'étant prononcée pour satisfaire à la
requête du souverain, il fut décidé que tous les bateaux convenables
seraient conduits vers la terre ferme. Les quelques personnes qui
n'avaient pas eu confiance dans la parole de l'empereur descendirent
dans leurs canots, et ramèrent dans une direction opposée. Théodoros
ordonna aussitôt que l'on fît feu sur eux avec les petits canons qu'on
avait apportés; on obéit; mais on manqua les fugitifs, ce qui irrita
encore plus l'empereur. Dès que Théodoros et la meilleure partie de
son armée eurent abordé dans l'île, ils enfermèrent tous les habitants
qui étaient restés, dans les plus grandes maisons, et après s'être
emparés de tout l'or, de l'argent, du grain et des marchandises qu'ils
avaient pu trouver, ils mirent le feu au village et brûlèrent vivants
les prêtres, les marchands, les femmes et les enfants. Pendant quelque
temps l'abondance régna de nouveau au camp. L'ordre de fondre le grand
canon avait été mis à exécution; le jour où il devait être terminé
arriva enfin et l'empereur et les ouvriers attendirent avec anxiété
le résultat de leurs travaux. Les Européens, consternés, aperçurent
bientôt qu'ils avaient manqué leur affaire. Théodoros pourtant ne se
montra point fâché, il leur dit de ne pas craindre mais d'essayer
encore, que peut-être ils réussiraient mieux une seconde fois. Il
examina soigneusement chaque partie de la fabrication, afin de trouver
la cause de l'insuccès; et il s'aperçut bientôt qu'il était dû à la
présence de l'eau autour du moule. On se remit aussitôt à l'ouvrage,
Théodoros fit ouvrir une grande et profonde tranchée sur le bord du
moule. Ce drainage enleva toute humidité et une seconde tentative
réussit complètement. Théodoros fut transporté de joie; il fit de
magnifiques présents aux ouvriers et fit préparer tout ce qui était
nécessaire pour porter avec lui cette immense pièce.

Pendant les pluies de 1867 les ennuis de Théodoros ne firent que
croître; en vérité le châtiment de sa conduite perverse se faisait
sentir bien lourdement, et pour sa fière nature ce devait être une
agonie constante. Les rebelles maintenant craignaient si peu Théodoros
que chaque nuit ils attaquaient son camp, et veillaient constamment
pour s'emparer des maraudeurs ou des soldats qui montaient la garde.
Ils avaient fini par inspirer une telle terreur à ces soldats que pour
les protéger et en même temps pour empêcher la désertion jusqu'à un
certain point, Théodoros avait fait élever une grande défense au pied
de la colline sur laquelle son camp était établi. Les deux ennemis se
livraient une guerre d'extermination; Théodoros n'avait aucune pitié
pour les paysans dont il parvenait à s'emparer; de leur côté ceux-ci
torturaient et mettaient à mort tous les hommes du camp de l'empereur
qu'ils pouvaient surprendre. Le récit détaillé des atrocités commises
par l'empereur pendant le dernier mois de son séjour à Begemder serait
trop horrible pour des oreilles humaines; qu'il nous suffise de dire
qu'il brûla vivants ou condamna à des morts plus cruelles encore dans
ce court espace de temps plus de trois mille personnes! Sa rage était
si forte alors que ne pouvant satisfaire sa vengeance en punissant
ceux qui l'insultaient chaque jour et le volaient, il passa sa colère
sur les quelques compagnons qui lui étaient restés fidèles et qui
partageaient son sort. C'étaient des chefs qui avaient vécu des années
auprès de lui, des amis qui le connaissaient depuis son enfance, des
hommes âgés et respectables qui l'avaient protégé aux premiers jours
de son règne, tous gens qui avaient plus ou moins souffert à cause de
leur fidélité, et qui tombaient, innocentes victimes, pour satisfaire
ses injustes violences. Plusieurs succombèrent à des maladies lentes,
dans les chaînes ou dans la torture, sans autre crime que celui
d'avoir aimé leur maître.

Les désertions continuaient toujours, mais les difficultés pour
s'échapper devenaient toujours plus grandes, les paysans souvent
mettaient à mort les fugitifs et les dépouillaient de tout ce qu'ils
avaient. Les portes de l'enceinte étaient gardées nuit et jour par
des hommes fidèles, et souvent il fallait beaucoup d'habileté et de
persévérance pour pouvoir se frayer un passage. Il m'a été raconté une
anecdote qui montre à quels stratagèmes les soldats étaient obligés de
recourir pour passer aux portes et fuir le camp. Un soir, une heure et
demie environ avant le coucher du soleil, une femme se présenta à la
porte, ayant sur la tête un grand panier plat semblable à ceux dont on
se servait pour porter le pain; elle raconta avec des larmes dans les
yeux, que son frère était couché à très-peu de distance de l'enceinte,
si dangereusement blessé qu'il ne pouvait marcher, qu'elle voudrait
bien lui porter un peu de pain et de l'eau, etc., etc. La sentinelle
lui permit de passer. Quelques minutes plus tard un soldat se présenta
à la porte et demanda si l'on n'avait pas vu sortir une femme, faisant
en même temps le portrait de celle qui venait de sortir. La sentinelle
lui dit qu'en effet elle venait de passer; alors le soldat parut
entrer dans une grande colère, disant que c'était sa femme qui s'était
donné un rendez-vous avec son amant; et il menaça de le dénoncer à
l'empereur. La sentinelle lui dit alors qu'elle ne pouvait être loin
et qu'il lui serait facile d'aller doucement surprendre les coupables;
le soldat sortit aussitôt; mais comme on devait s'y attendre il ne
reparut plus.

Aux difficultés et aux ennuis suscités par un grand corps de paysans
armés, qui jour et nuit harcelaient le camp, vint encore s'ajouter le
fléau de la famine: un petit pain abyssinien coûtait un dollar; un
kilo et demi de sel, un dollar; on ne pouvait absolument pas se
procurer du beurre, et journellement cent personnes mouraient de faim.
Lorsque le grain que l'on avait dérobé à Metraha fut achevé, il n'y
eut plus moyen de s'en procurer d'autre; de nouveaux pillages était
chose impossible, et tant que Théodoros ne changerait pas son camp,
il ne devait pas espérer de se procurer les moindres provisions. Déjà
toutes les mules, les chevaux et quelques moutons qui restaient encore
étaient morts faute de nourriture; ils ne pouvaient paître dans
l'enceinte de ce camp vicié, l'herbe y ayant déjà été broutée; et
quant à les conduire dans un champ de verdure, loin de là, c'était
tout à fait impraticable. Les pauvres bêtes tombaient l'une après
l'autre et infectaient le camp par les exhalaisons qui s'élevaient de
leurs cadavres. Toutes les vaches avaient été tuées auparavant par
ordre de Théodoros. Un jour, après une de ses razzias, il avait ramené
à Debra-Tabor plus de quatre-vingt mille vaches; la nuit venue les
paysans s'approchèrent à une certaine distance et se mirent à implorer
la pitié de l'empereur, le suppliant de leur rendre leurs bestiaux,
sans lesquels ils ne pouvaient cultiver le sol. Théodoros allait leur
accorder leur demande lorsqu'un de ces misérables qui le servaient lui
dit: «Votre Majesté ignore-t-elle qu'il y a une prophétie dans le
pays disant qu'un roi s'emparera de tout le bétail; quand les paysans
viendront et le supplieront de leur rendre leur bétail, le roi se
laissera toucher; mais bientôt après il mourra?» Théodoros répondit:
«C'est bon, la prophétie ne s'applique pas à moi.» Et immédiatement il
donna ordre que toutes les vaches, celles qu'il avait amenées comme
celles qui étaient encore dans les champs autour du camp, fussent
abattues. L'ordre fut promptement exécuté et l'on m'a dit que ce
jour-là on abattit plus de cent mille vaches, qui furent toutes
brûlées dans la plaine à très-peu de distance du camp.

Le lendemain Théodoros, assis devant sa hutte, aperçut un homme qui
gardait une vache dans les champs; il le fit appeler et lui demanda
s'il n'avait pas entendu l'ordre donné la veille. Le paysan répondit
que oui, mais qu'il n'avait pas tué sa bête parce que sa femme étant
morte la veille en donnant le jour à un enfant, il l'avait gardée à
cause de son lait. Théodoros lui dit: «Pourquoi cela, ne saviez-vous
pas que je serais un père pour votre enfant? Mettez cet homme à mort,
dit-il à ceux qui l'entouraient, et prenez soin de son enfant pour
moi.»

Les fourgons étant prêts, Théodoros se décida à marcher vers Magdala.
La peste engendrée par la famine et par les miasmes qui provenaient
des monceaux de cadavres non enterrés, aggravait le mauvais état
des troupes de l'empereur; et l'on pouvait prévoir qu'avant peu de
semaines l'armée tout entière aurait péri de maladie ou de besoin. Le
10 octobre, Sa Majesté commanda à ses soldats de mettre le feu à leurs
tentes à Debra-Tabor et de détruire entièrement toute trace de leur
passage: ne laissant pour souvenir de son séjour qu'une seule église
élevée en expiation du sacrilège de Gondar. Cette expédition fut la
plus pénible qu'il eût jamais faite; nul ne se fût aventuré dans une
semblable entreprise, et aucun homme n'eût tenté le rude voyage
qu'il avait en perspective; il lui fallut toute l'énergie, toute
la persévérance, toute la volonté de fer dont il était doué, pour
surmonter de si effrayantes difficultés.

Théodoros n'avait alors que cinq mille soldats, tous plus ou moins
affaiblis par la faim ou la maladie, mécontents et n'attendant qu'une
occasion favorable pour prendre la fuite. Le nombre des serviteurs
au contraire était de quarante à cinquante mille, tous gens sans
espérance et inutiles, qu'il fallait protéger et nourrir. Il avait
encore plusieurs centaines de prisonniers à surveiller, beaucoup de
bagages à porter, quatorze fourgons, des canons et des mortiers; l'un
d'eux, le fameux _Sébastopol_, pesait à lui seul de quinze à seize
mille livres; il était escorté de dix chariots et le tout traîné par
des hommes dans un pays qui n'avait pas de route. Théodoros ne se
laissa pas abattre par ces circonstances défavorables; il sembla
pendant quelque temps avoir repris sa première énergie, et traita
ses serviteurs avec plus d'égards. Son étape journalière n'était pas
longue, il ne faisait qu'un mille et demi ou deux milles tout au plus.
Une partie du camp partait de grand matin, traînant les chariots, et
protégeant les serviteurs contre les attaques des rebelles, qui
les suivaient toujours à une certaine distance, épiant l'occasion
favorable de se venger sur eux de tous les mauvais traitements qui
leur avaient été infligés par l'empereur; une autre partie restait en
arrière pour garder tout ce qu'on n'avait pu transporter, et au retour
de la première escouade, tous partaient pour le lieu de halte du jour,
emportant ce qui avait été laissé dans la matinée. L'oeuvre de la
journée n'était point encore accomplie: le blé n'étant pas encore mûr
et couvrant les champs qu'ils traversaient, Théodoros les engageait,
en leur montrant l'exemple, à arracher les épis encore verts, à les
froisser entre les mains et à se rassasier ainsi par ce frugal repas;
puis ils allaient se désaltérer à la source voisine. De Debra-Tabor
à Checheo, telle fut la tâche journalière de cette faible armée de
Théodoros: des soldats attelés aux fourgons et aux chariots à la place
des chevaux et des mules qui manquaient, toujours en alerte, tonte
la contrée ayant pris les armes contre eux, sans autre ressource que
l'orge non mûri qu'ils arrachaient sur leur chemin, sans repos ni jour
ni nuit: telle fut la retraite de cette armée qui ne trouverait pas
son égale dans toutes les annales de l'histoire.

Les prisonniers furent les plus maltraités; plusieurs étaient
enchaînés des pieds et des mains, même les Européens; pour faire une
courte promenade dans ces conditions c'est déjà fatigant; mais faire
un mille et demi ou deux milles, sur une route inégale, avec les mains
et les pieds chargés de fer, c'est une des plus cruelles tortures
qu'on puisse imaginer. Chaque jour, Madame Flad et Madame Rosenthal,
dès qu'elles arrivaient au lieu de la station, renvoyaient leurs mules
aux Européens pour qu'ils n'allassent pas à pied. Au bout de quelque
temps, M. Staiger ayant à faire un habit de gala pour l'empereur, les
fers lui furent ôtés des mains ainsi qu'aux cinq autres Européens.
Les prisonniers indigènes réclamèrent qu'on les autorisât à avoir une
monture. Sa Majesté, ayant su qu'ils avaient de l'argent, leur fit
dire qu'ils recevraient l'autorisation demandée moyennant un dollar
chacun. Théodoros devait être bien gêné en vérité pour exiger une
telle misère. Plusieurs de ces prisonniers acceptèrent la condition et
moyennant quelques petits présents offerts aux chefs possesseurs de
mules, ils voyagèrent plus commodément.

A Aibankab, Théodoros s'arrêta quelques jours afin de laisser reposer
son armée. Près de là s'élèvent deux monceaux de pierres qui ont fait
donner à ce lieu le nom de Kimer-Dengea[25]. Voici l'histoire racontée
dans le pays à ce sujet. Une reine à la tête de son armée fit une
expédition contre les Gallas; en partant elle ordonna à chacun de ses
soldats de jeter en passant une pierre sur cette portion de champ,
et au retour elle donna encore l'ordre à ceux qui restaient de jeter
chacun une pierre à côté du premier monceau. Le premier tas est
très-grand et le second très-petit; on dit que la reine, jugeant par
la différence combien grandes étaient les pertes qu'elle avait faites,
ne s'aventura plus contre les Gallas.

A Kimer-Dengea Théodoros rencontra une caravane de marchands de sel
en route pour Godjam. Il leur demanda pourquoi ils portaient leurs
marchandises aux rebelles au lieu de les lui porter. Le chef de la
caravane lui répondit poliment, qu'il avait entendu dire par des
marchands que Sa Majesté avait l'habitude de brûler les gens vivants
et que par conséquent il avait eu peur de se rendre auprès de lui.
Théodoros lui dit: «Il est vrai que je suis un méchant homme, mais si
vous aviez eu confiance en moi je vous aurais bien traités; mais comme
vous préférez les rebelles, j'aurai soin qu'à l'avenir vous n'alliez
plus les trouver.» Puis il s'empara du sel et des mules, envoya tous
les marchands dans une maison vide; la fit entourer de bois sec, mit
des sentinelles à la porte et ensuite y fit mettre le feu.

Les paysans de Gahinte auxquels Théodoros fit offrir une amnistie
refusèrent son offre; trois fois il fit une proclamation pour leur
offrir un pardon complet, à condition qu'ils retourneraient à lui.
Ils finirent par lui envoyer quelques prêtres pour voir comment se
conduirait Sa Majesté. Théodoros les reçut très-bien, et leur promit
qu'il n'entrerait pas à Gahinte; il leur demandait seulement quelques
vivres; mais pour lui prouver leur sincérité ils devaient lui envoyer
de chaque village une personne influente qui résiderait dans son camp
jusqu'à son départ de Begemder. Heureusement pour eux les habitants
n'acceptèrent pas ces conditions; Théodoros était trop prudent pour
s'aventurer dans leur vallée; il se contenta de ravager autour de
son camp; et avant de partir fit jeter tout vivants dans les flammes
quelques pauvres misérables qui avaient été assez simples pour aller
le rejoindre sur la foi de sa proclamation.

Théodoros arriva au pied d'une montée rapide qui mène de Begemder à
Checheo, le 22 novembre. Jusque-là la route n'avait pas été mauvaise;
mais maintenant se dressait devant lui une côte perpendiculaire, où
il fut obligé d'abattre d'énormes rochers pour s'ouvrir une route à
travers le basalte afin de pouvoir traîner ses chariots, ses fusils,
ses mortiers sur le Zébite, plateau situé au-dessus de la colline.

C'est vers cette époque qu'il reçut la première nouvelle du
débarquement des troupes britanniques à Zulla. Une après-midi il dit
aux Européens: «Ne vous effrayez pas si je vous envoie appeler cette
nuit. Vous veillerez, car j'apprends que quelques ânes veulent me
voler mes esclaves.» Les Européens agirent comme d'habitude, et se
retirèrent dans leurs tentes. Au milieu de la nuit, à l'exception d'un
homme âgé appelé Zander et de M. Mac Kelvie, qui avait été souffrant
de la dyssenterie pendant quelque temps, tous furent éveillés par des
soldats, d'après l'ordre de l'empereur, qui leur avait commandé de
les lui amener. Ils furent tous enfermés dans une petite tente sous
l'accusation de frivoles méfaits. Il ne leur fut pas permis de
retourner chez eux cette nuit-là; un lourd paquet de chaînes furent
apportées, mais quelques chefs ayant représenté à Sa Majesté que sans
le secours des prisonniers il leur serait excessivement difficile de
faire la route et de conduire les chariots; qu'où pourrait d'ailleurs
les enchaînera leur arrivée à Magdala, Théodoros consentit à ce qu'on
les laissât libres. Il leur permit même de se retirer de jour dans
leurs tentes, lorsqu'ils ne seraient pas de service; mais la nuit,
pour leur propre sûreté, leur dit-il, et à cause des mauvaises
dispositions de son peuple, il les fit tous retirer dans une seule
tente à quelques mètres de la sienne; sauf les quelques premiers jours
ils furent toujours traités comme des prisonniers pendant la nuit, et
le jour comme des esclaves, jusqu'au commencement d'avril.

Depuis le grand matin jusqu'à la nuit Théodoros travaillait rudement;
de ses propres mains il remuait les pierres, nivelait le terrain, ou
aidait ses gens à combler quelque ravin. Nul n'eût osé se retirer
tandis qu'il restait; et personne ne songeait ni à boire ni à manger
lorsque l'empereur montrait l'exemple et partageait la fatigue. Quand
il pouvait s'emparer de quelques paysans ou de quelques rebelles qui
erraient sur la hauteur, nuit et jour il riait à leurs dépens et les
insultait, puis il les faisait périr cruellement d'une façon ou d'une
autre; mais, vis-à-vis des soldats, depuis son départ de Debra-Tabor,
il se montrait meilleur, et il s'abstint de les faire frapper de
verges et de les emprisonner comme c'était son habitude auparavant.
Dans une ou deux circonstances il les rassembla autour de lui et se
plaçant sur une roche escarpée, il s'adressa à eux dans ces termes:
«Je sais que vous me haïssez tous; vous voudriez tous prendre la
fuite. Pourquoi ne me tuez-vous pas? Au milieu de vous je suis seul
et vous êtes des milliers.» Après un silence de quelques secondes,
il ajouta: «Eh bien! ai vous ne me tuez pas je vous tuerai tous l'un
après l'autre.»

Le 15 décembre la route étant terminée, il amena ses chariots sur la
plaine de Zébite, et y campa pendant quelques jours. Les paysans de
ce district croyant que Théodoros ne pourrait jamais atteindre leur
plateau avec tous les embarras qu'il traînait à sa suite, bien
qu'ils fussent prêts à s'enfuir an moindre avertissement, n'avaient
transporté ni grains ni bestiaux; aussi Théodoros pour la première
fois depuis des mois, put fournir de vivres sa petite armée, et même
faire quelques provisions pour l'avenir. De Zébite à Wadela la route
est bonne, de sorte que jusqu'aux limites du district la tâche était
facile. Ce fut le 25 de ce mois qu'il arriva sur le plateau et il
s'établit à Bet-Hor.

Mais les difficultés de son entreprise étaient loin de toucher à leur
fin, et il avait devant lui une route qui aurait découragé un tout
autre homme que lui; quoiqu'il ne fût pas à plus de cinquante milles
de son Amba de Magdala, il avait la perspective de se tracer sa route
sur la pente escarpée de deux précipices, de traverser deux rivières,
et de gravir deux collines à pic. Il se mit sans broncher à l'ouvrage.
Petit à petit il fit une route digne d'un ingénieur européen, y
conduisit ses mortiers, ses canons, etc.; il pilla en même temps, et
tint éloignés par la terreur de son nom, Wakshum Gobazé et son oncle
Meshisha, qui tous les deux surveillaient ses mouvements; non qu'ils
eussent l'intention de l'attaquer, mais parce qu'ils étaient inquiets
sur la direction qu'il prendrait, et tout disposés pour leur compte
à décamper an premier signe qui leur ferait croire que Théodoros
marchait dans la direction des provinces qu'ils _protégeaient_. Le 10
janvier il commença à opérer sa descente; il atteignit la vallée de
Jeddah le 28 du même mois, remonta la côte opposée, et campa dans la
plaine de Dalanta le 20 février 1868.


Note:

[25] Monceau de pierres.



XVIII


Théodoros dans le voisinage de Magdala.--Nos sentiments à cette
époque.--Une amnistie accordée au Dalanta.--La garnison de Magdala
rejoint l'empereur.--M. Rosenthal et les autres Européens sont envoyés
dans la forteresse.--Conversation de Théodoros avec M. Flad et M.
Waldmeier sur l'arrivée des troupes.--La lettre de sir Robert Napier
à Théodoros tombe entre nos mains.--Théodoros ravage le Dalanta.--Il
trompe M. Waldmeier.--On arrive au Bechelo.--Correspondance entre
M. Rassain et Théodoros.--Les fers sont ôtés à M. Rassam.--Théodoros
arrive à Islamgee.--Sa querelle avec les prêtres.--Sa première visite
à l'Amba.--Jugement de deux chefs.--Il nomme un nouveau commandant à
la garnison.

Nous avons suivi l'empereur depuis le jour de notre départ de
Debra-Tabor jusqu'à son arrivée dans le voisinage de l'Amba. Pendant
tout ce temps, sauf quelques billets adressées à M. Rassam touchant la
lettre de la reine Victoria, et ceux adressés à M. Flad au sujet des
ouvriers, nous n'eûmes que très-peu de relations avec lui. Pendant
quelque temps les porteurs de dépêches rencontrèrent tant de
difficultés que Théodoros craignant que ses messages écrits ne
tombassent entre les mains des rebelles, n'envoya plus que des
messages verbaux. Chaque envoyé nous apportait les salutations de Sa
Majesté; avant de repartir de l'Amba il venait nous trouver par ordre
du chef, et M. Rassam renvoyait un message de politesse en réponse à
celui qu'il avait reçu.

La tenue officielle des courriers de l'empereur était trop connue pour
qu'ils pussent traverser les districts en rébellion; aussi nous
nous réjouissions de ce que toute communication était pour jamais
interrompue entre le camp et la forteresse, lorsqu'un jour un jeune
Galla, serviteur de l'un des prisonniers politiques, arriva à l'Amba
porteur d'une lettre de Sa Majesté. Le jeune garçon avait erré de
droite et de gauche pendant assez longtemps; et cependant à part ce
qu'il reçut de nous je ne crois pas qu'il ait jamais touché la moindre
chose pour avoir exposé sa vie; quelques individus qui avaient des
amis et des connaissances sur la route purent aussi passer. Tous
furent très-polis pour nous, ils portaient notre correspondance avec
celle de M. Flad, et comme ils étaient bien récompensés, nous pouvions
leur confier les lettres les plus dangereuses. C'était pour nous un
amusement que d'avoir pour intermédiaire, entre nous et nos amis du
camp impérial, le messager de l'empereur lui-même; c'était une petite
trahison bien permise.

Après son arrivée à Bet-Hor, Théodoros envoya une déclaration aux
districts rebelles de Dahonte et de Dalanta, leur offrant un pardon
complet pour le passé, s'engageant, _par la Mort du Christ_, à ne plus
piller ni inquiéter les habitants de ces provinces s'ils rentraient
sous sa domination. Gobazé ayant promis de défendre ces districts,
ils refusèrent pendant deux jours; mais ensuite le peuple de Dalanta
voyant que Gobazé au lieu de venir vers eux se tournait du coté de
Théodoros, pensèrent qu'après tout c'était peut-être le meilleur
parti à prendre que d'accepter les offres de la dépêche. Ne pouvant
résister, il valait mieux montrer de la confiance en la parole du
maître. Mais le Dahonte ne se soumit pas, et se décida à s'opposer par
la force des armes à toute attaque de l'empereur qui aurait pour objet
de ravager la province. L'empereur ayant toujours parlé, à tous ses
gens, de M. Rassam, dans des termes très-affectueux, celui-ci fut
chargé, par le chef de l'Amba, d'écrire à Théodoros pour le féliciter
de son arrivée dans le voisinage. Cette circonstance se répéta dans
toutes les occasions semblables; les messagers qui portaient ces
lettres furent toujours bien traités par Sa Majesté. Théodoros écrivit
aussi une ou deux fois à M. Rassam, et nous eûmes une répétition de la
correspondance édifiante et polie qui s'était échangée déjà entre eux
dans les beaux jours qui suivirent notre arrivée.

Le mois de janvier 1868 fut pour nous une période de grande
préoccupation morale, qui dura jusqu'à la fin de l'affaire
abyssinienne. Cette angoisse croissait en intensité à mesure que nous
touchions an dénoûment, car nous savions bien que c'était notre vie
qui était en jeu. Mais il y a quelque chose dans la durée même des
événements trop préoccupants, qui émousse la sensibilité et endurcit
le coeur. Est-ce un effet physique ou moral? Je ne sais, mais à la
longue on arrive à tout supporter pour ainsi dire avec indifférence
et impassibilité. Nous avions éprouvé tant de secousses depuis trois
mois, tant de fois nous nous étions attendus à être torturés ou tués,
que les jours où nous fûmes en réalité placés entre l'espoir d'une
délivrance ou la mort, la crise terrible ne nous affecta pas beaucoup,
et une fois passée, nous n'y avons en quelque sorte plus pensé.

Théodoros, étant réconcilié avec _ses enfants_ du Dalanta, la tâche
lui devint plus facile. Plusieurs milliers de paysans lui aidèrent
dans la construction de ses routes, d'autres lui apportèrent une
partie de leurs provisions à Magdala, et sa bonne garnison de l'Amba
pouvant désormais traverser le plateau du Dalanta sans aucune crainte,
ils se rendirent auprès de lui, ne laissant sur la montagne que
quelques hommes âgés et les sentinelles ordinaires pour garder les
prisonniers. Le 8 janvier le commandant Bitwaddad Damash et son brave
lieutenant Goji, accompagnés de sept ou huit cents hommes, partirent
pour Wadela. Plusieurs d'entre eux ne s'éloignèrent pas sans battement
de coeur à la perspective de la réception qui leur serait faite par
Théodoros. Ils adoraient à distance leur empereur, mais le redoutaient
en s'approchant de lui. Sa Majesté cependant les reçut très-bien; mais
ne fut pas aimable avec tous. Il traita Damash un peu froidement;
pourtant comme il avait besoin de tout son monde, il ne fit paraître
en aucune façon son mécontentement à regard de quelques-uns.

Quelques jours plus tard, étant arrivé dans le Dalanta, il renvoya sa
garnison de Magdala, pour accompagner à l'Amba les prisonniers qu'il
avait avec lui, y compris les Européens, et par la même occasion il
envoya de la poudre, du plomb et des instruments appartenant aux
ouvriers. Il fut aussi permis à Madame Rosenthal d'accompagner
l'expédition, et tous arrivèrent à l'Amba dans l'après-midi du 26
janvier. Les cinq Européens étant arrivés on donna la hutte de
l'interprète à M. et à Madame Rosenthal; la plus grande dont on put
disposer fut réservée pour les autres. Nous étions bien heureux d'être
tous réunis. Les nouveaux venus avaient beaucoup de choses à nous
raconter, et nous avions aussi beaucoup à leur dire sur notre façon
de vivre. Nous étions surtout tout joyeux de l'arrivée de Madame
Rosenthal, car notre crainte mortelle était qu'une colonne flottante
de notre armée ne fut détachée du corps principal, pour être envoyée
au-devant de Théodoros afin de lui couper la retraite vers la
montagne; et nous craignions dans ce cas pour le sort de Madame
Rosenthal et de son enfant, connaissant le caractère de Théodoros, qui
avait probablement gardé ces prisonniers comme une garantie contre la
fuite de ses captifs de Magdala.

Les envoyés allaient et venaient maintenant journellement, quelquefois
même deux fois dans un jour, du camp à l'Amba. Tout d'abord nous
avions vu avec crainte l'arrivée de Théodoros dans le voisinage à
cause de la facilité des communications; mais comme c'était un mal
contre lequel nous ne pouvions rien, nous nous consolâmes comme nous
pûmes, et tout en craignant un sort pire nous nous répétâmes qu'il
fallait en espérer un meilleur. Nous y gagnions d'ailleurs l'avantage
de correspondre plus facilement avec M. Flad, qui avait montré
toujours beaucoup de courage et qui, depuis son retour d'Angleterre,
nous avait tenus an courant de ce que faisait Théodoros et de toutes
leurs conversations. Il nous écrivit au commencement de février pour
nous informer que, d'après certains entretiens qu'il avait eus avec
les officiers de la maison de l'empereur, il était certain que Sa
Majesté connaissait le débarquement de nos troupes. De plus, M. Flad
avait reçu un chef venant de la part du souverain de l'Abyssinie,
pour s'informer des instructions de notre gouvernement et savoir si
Théodoros pouvait espérer que les intentions de l'Angleterre à son
égard étaient toujours pacifiques.

Nous ne doutions nullement que depuis plusieurs mois Sa Majesté ne fût
an courant du débarquement de nos troupes par ses espions; mais, vu
sa position difficile en ce moment, il lui parut plus sage de garder
le silence sur ce sujet. Cependant depuis qu'il était arrivé dans le
voisinage de l'Amba, dans sa conversation avec ses chefs, il avait
souvent donné des preuves qu'il s'attendait sous peu à se rencontrer
avec des soldats européens. Le 8 février, Théodoros dit à M.
Waldmeier, le chef des ouvriers, homme bien élevé et très-intelligent
(pour lequel l'empereur avait eu certains égards, bien que plus tard
il l'ait mené un peu rudement), qu'il avait reçu des nouvelles de la
côte qui l'informaient du débarquement de nos troupes à Zulla. Le
lendemain il fit venir M. Flad, l'attira près de lui et lui dit: «Les
gens dont vous m'avez apporté une lettre, et que vous disiez devoir
venir sont arrivés et out débarqué à Zulla. Ils sont venus par la
plaine salée. Pourquoi n'ont-ils pas pris une meilleure route? celle
de la plaine salée est très-malsaine.»

M. Flad lui expliqua que, pour des troupes qui arrivaient de l'Inde,
c'était la plus commode; que dans trois ou quatre jours ils pouvaient
atteindre la chaîne de montagnes d'Agame, Théodoros lui répondit:
«Nous, nous avons fait nos routes avec de grandes difficultés, mais
pour eux c'aurait été un jeu que de faire des routes. Il me semble que
c'est la volonté de Dieu qu'ils soient venus. Si Lui ne veut pas que
je meure, nul ne pourra me tuer; s'il a dit: Vous mourrez, nul ne
pourra me sauver. Souvenez-vous de l'histoire d'Ezéchias et de
Sennachérib.» Théodoros paraissait d'un calme affecté pendant cette
conversation. Deux jours après il dit à quelques ouvriers: «Il n'y
en a pas pour longtemps avant que je voie une armée européenne
disciplinée. Je suis comme Siméon: il était vieux, mais avant de
mourir il eut le coeur réjoui en tenant le Sauveur dans ses bras. Je
suis bien vieux; mais j'espère que Dieu m'épargnera pour voir ces
soldats européens. Mes soldats ne sont rien comparés à une armée
disciplinée dans laquelle mille hommes obéissent an commandement
d'un seul.» Evidemment il conservait l'espoir que les événements qui
allaient se passer tourneraient à son avantage. Une autre fois il dit
à M. Waldmeier: «Nous avons une prophétie dans le pays qui dit qu'un
roi européen doit se rencontrer avec un roi abyssinien, et que, après
cela, un roi régnera en Abyssinie, plus grand qu'aucun autre qui y ait
jamais régné. Cette prophétie est sur le point de s'accomplir, mais je
ne sais si je sois le roi désigné ou si ce sera un autre.»

Nous fûmes très-heureux en recevant toutes ces nouvelles; nous avions
toujours pensé qu'il connaissait le débarquement de nos troupes; mais
comme il n'avait jamais fait mention de ce fait nous étions dans le
doute à cet égard, et nous craignions sa première colère lorsqu'il
apprendrait cet événement.

Le 15 février une lettre du commandant en chef, adressée à Théodoros,
nous fut remise par le délégué qui en avait été chargé, parce qu'il
redoutait de la remettre à main propre. Cela nous mettait dans une
position difficile. Cependant, en ce qui concerne la traduction en
amharie, il valait mieux qu'elle ne fût pas arrivée entre les mains
de Théodoros, attendu que sur plusieurs points très-importants, cette
traduction avait, dans une autre circonstance, donné un sens tout
différent de l'original. J'étais tout réjoui du langage plein de
fermeté du commandant.

La lettre était aussi ferme que polie, et je me sentais heureux et
fier, même dans ma captivité, qu'un général anglais eût enfin déchiré
le voile de fausse humilité qui trop longtemps avait obscurci le génie
fier et intrépide de l'Angleterre. Nous nous sentions fortifiés par
la conviction que l'heure avait sonné où le droit prévaudrait sur
l'injustice, et où l'impitoyable despote qui avait agi à notre égard
avec tant de perfidie, allait enfin recevoir le juste salaire de son
iniquité.

Vu les dernières nouvelles que nous avions reçues du camp impérial,
nous craignîmes que Théodoros voulût se venger sur nous de tous
ses désappointements et se mit en fureur eu voyant tous ses plans
renversés par le débarquement de notre armée; c'est pourquoi nous
décidâmes de garder le document important qui nous était tombé
accidentellement entre les mains. Il pouvait nous servir comme une
arme défensive toute puissante, dans le cas où un changement aurait
lieu dans la conduite que Théodoros avait adoptée, depuis que nous
avions appris l'arrivée des hommes envoyés pour effectuer notre
délivrance. Nous connaissions trop bien l'empereur pour n'avoir pas à
craindre constamment.

La conduite pacifique de Théodoros ne pouvait pas durer longtemps. Les
habitants du Dalanta, confiants dans ses promesses, et désireux de lui
prouver leur dévouement, firent tout ce qui était en leur pouvoir,
charriant ses provisions à l'Amba, ou travaillant sur ses routes sous
sa direction. La fidélité avec laquelle il avait gardé sa parole
vis-à-vis des habitants du Dalanta décida d'autres districts du
voisinage à lui envoyer des députations pour implorer leur pardon, lui
offrant de payer un tribut et de lui fournir des approvisionnements,
s'il voulait leur accorder les mêmes faveurs qu'an peuple du Dalanta.
Si Théodoros avait été sage, il avait là une excellente occasion de
regagner une portion de ce royaume qui lui échappait; et s'il eût
toujours été fidèle à sa parole, toutes les provinces l'une après
l'autre, dégoûtées de la pusillanimité de leurs chefs de révolte,
seraient venues se remettre sous son joug. Mais l'empereur était trop
amateur de razzias et d'ailleurs, selon son opinion, les paysans ne
lui fournissaient pas assez de vivres. Comme il n'ignorait pas que le
district était excessivement riche en grain et en bétail, insouciant
de son véritable intérêt, le 17 février il donna l'ordre à ses soldats
d'aller fouiller les maisons des paysans.

Pris à l'improviste, un très-petit nombre d'entre eux cherchèrent à
résister. Théodoros réussit donc an delà de son attente: grains et
bestiaux affluaient an camp; et afin d'économiser ses provisions,
Théodoros autorisa les habitants de Gondar, qui étaient encore avec
lui, à s'en aller vivre où bon leur semblerait, avec leurs femmes et
leurs enfants, y compris les soldats et les chefs fugitifs. Depuis son
départ de Checheo, il avait organisé une bande de pillards composée
uniquement des femmes les plus fortes et les plus hardies de son camp:
Théodoros était tout réjoui de leur air martial, et l'une d'elles
ayant tué un chef inférieur et lui ayant apporté le sabre de son
adversaire, il en fut tellement enchanté, qu'il lui donna un
commandement et lui offrit un de ses pistolets. Nous connaissions
assez le caractère de l'empereur pour savoir que si une fois encore
il se remettait au pillage et au massacre, il perdrait aussitôt cette
politesse, cette aménité qu'il nous avait montrée dans ces derniers
temps, et que probablement le débarquement de nos troupes changerait
ses dispositions à notre égard. Nous ne fûmes donc pas étonnés
d'entendre dire qu'il s'était pris de querelle avec les Européens qui
se trouvaient encore auprès de lui. Il est probable aussi que vers
cette époque quelque copie du manifeste du commandant envoyée aux
différents chefs, lui était tombée entre les mains, attendu qu'on
l'a retrouvée parmi ses papiers après sa mort. Sans cela on ne
comprendrait pas le motif de son changement soudain. Sans aucune autre
raison il commença à suspecter ses ouvriers, et tout en leur ordonnant
de se tenir prêts à travailler pour lui, pendant plusieurs jours il ne
leur permit pas de se rendre à leur ouvrage.

Un jour, M. Waldmeier en rentrant pour prendre son repas du soir, se
mit à causer avec un espion de l'empereur, sur la marche de l'armée
anglaise. M. Waldmeier entre autres choses, lui dit que ce serait
un acte de sagesse de la part de Sa Majesté de se rendre favorable
l'Angleterre, attendu qu'il ne comptait pas un seul ami dans toute
l'Abyssinie. L'officier s'étant hâté de rapporter cette conversation à
Théodoros, celui-ci entra dans une grande colère et fît appeler tous
les Européens; pendant quelques instants sa fureur fut si grande,
qu'il ne put parler, et qu'il allait et venait regardant avec des yeux
ardents ces pauvres étrangers et tenant son épée à la main d'une façon
menaçante. À la fin il s'arrêta devant M. Waldmeier, et l'interpella
dans des termes insolents: «Qui êtes-vous? chien que vous êtes. Rien
qu'un âne, un misérable venu d'un pays éloigné pour être mon esclave,
que j'ai payé et nourri des années? Que pouvez-vous comprendre, vous,
mendiant, à mes affaires? Est-ce que vous prétendez m'enseigner ce que
je dois faire? Un roi vient pour s'entendre avec un roi. Est-ce que
vous comprenez quelque chose à cela?» Puis il se jeta sur le sol et
lui dit: «Prenez mon épée et tuez-moi; mais ne me déshonorez pas,» M.
Waldmeier tomba alors à ses pieds et lui demanda pardon; l'empereur se
leva mais refusa son pardon, puis l'avant fait relever à son tour, il
lui ordonna de le suivre.

Le 18 février Théodoros établit son camp sur le plateau du Dalanta,
et le lendemain les chefs de l'Amba, avec leur télescope, pouvaient
suivre une partie de l'armée en marche sur la route qui descend
jusqu'an Bechelo. Théodoros avait capturé environ un millier de
prisonniers lorsqu'il avait dévasté le Dalanta, et c'étaient ces
hommes qui, accompagnés d'une forte escorte, marchaient vers le
Bechelo; mais ils étaient à peine à mi-chemin, que l'empereur leur fit
dire de retourner dans leur province.

Pendant quelque temps encore les communications entre l'Amba et le
camp furent interrompues. Les quelques chefs et les soldats qui
étaient restés à Magdala, ne voyaient pas sans crainte ce dernier acte
de trahison de la part de leur maître, car cela ne présageait rien de
bon pour eux malgré les privations qu'ils avaient eu à supporter, dans
l'accomplissement des charges dont ils avaient été investis. Nous
eûmes beaucoup de peine à trouver des messagers qui voulussent
traverser la vallée du Bechelo à cause de l'état de trouble du pays,
depuis le pillage du Dalanta. Les nouvelles qu'ils nous apportèrent
étaient assez bonnes. Sa Majesté s'était réconciliée avec M. Waldmeier
et traitait de nouveau ses ouvriers avec égard et douceur. Cependant
Théodoros ne les avait pas encore autorisés à aller travailler, et
ils couchaient tous ensemble dans une tente voisine de la sienne,
précaution à laquelle il avait renoncé pendant quelque temps. Il
causait souvent, soit avec ses soldats, soit avec les Européens, de
l'arrivée de nos troupes; parfois il témoignait le désir de se battre
avec elles, tandis que d'autres fois il avait des paroles tout à fait
conciliantes. Il avait parlé de nous en dernier lieu avec dureté;
mais contrairement à son habitude il ne parlait plus de M. Stern avec
colère. Il mentionnait souvent une lettre de Madame Flad, qui l'avait
grandement offensé quelques années auparavant. Cette dame y faisait
allusion à l'invasion probable des Anglais et des Français, et
ajoutait qu'elle ne croyait pas que Théodoros en éprouvât de la
crainte. Celui-ci disait alors: «Madame Flad a raison: ils approchent,
et je ne les crains pas.»

Le 14 mars, Sa Majesté suivie de tous ses chariots, ses canons, ses
mortiers, arriva dans la vallée du Bechelo. D'après une lettre que
nous reçûmes de M. Flad, il paraissait que Sa Majesté avait grande
hâte d'arriver à Magdala. Les Européens étaient toujours traités
convenablement, mais strictement surveillés jour et nuit. Evidemment
l'empereur recevait des informations exactes de ce qui se passait dans
le camp britannique. Il dit une fois à M. Waldmeier, en qui il avait
plus de confiance qu'en personne: «Par la charité et par l'amitié ils
auraient obtenu de moi tout ce qu'ils aurait voulu; mais ils viennent
avec d'autres dispositions et je sais qu'ils ne m'épargneront pas. Eh
bien, j'en ferai un grand carnage et puis je mourrai.»

Le 16 il dépêcha un envoyé à l'Amba pour annoncer à ses gens la bonne
nouvelle de son approche et nous envoyer ses salutations. M. Bassani
aussitôt lui écrivit pour le féliciter de ses succès. M. Rassam
certainement mérite des éloges quant aux efforts constants qu'il a
faits, pour faire naître chez Théodoros cette amitié que notre consul
ressentait à l'égard de ce souverain, et afin de le convaincre de la
sincère admiration et du profond dévouement que le temps n'avait pas
affaiblis, et que même la captivité et les chaînes ne purent
détruire. La position officielle de M. Rassam l'avait placé bien plus
avantageusement que les autres prisonniers à la cour d'Abyssinie, elle
lui permettait de se faire des amis de tous les délégués royaux, et de
tout le personnel spécialement attaché à Sa Majesté; aussi, soit an
camp, soit à l'Amba, tons n'avaient que de bonnes paroles pour lui.
Ne connaissant pas la source des libéralités de M. Rassam, les
courtisans, et Sa Majesté elle-même, finirent par croire que M.
Prideaux et moi, étions des êtres inférieurs, des individus sans
importance qu'il serait parfaitement absurde de placer sur un pied
d'égalité avec l'homme éminent, libéral et beau parleur, qui seul et
en dehors de toute considération, complimentait Sa Majesté.

Théodoros fut si heureux de la lettre de M. Rassam que, de grand
matin, le 18, il expédia M. Flad, son secrétaire et plusieurs
officiers, porteurs d'une lettre pleine d'amitiés pour ce consul, afin
d'avertir le chef de l'Amba qu'il eût à ôter les fers de _son ami_.
Théodoros dans cette lettre à M. Rassam, oubliant sans doute que
plusieurs fois déjà il avait fait mention de ses fers, lui disait
qu'il n'avait rien contre lui, et que lorsqu'il l'avait envoyé à
Magdala il avait simplement chargé ses gens de le surveiller, mais non
de le charger de chaînes. Il lui fit passer également 2,000 dollars,
et lui fit dire qu'à cause de l'état de révolte du pays il n'avait pu
aller le saluer, et qu'il espérait qu'il voudrait bien accepter, en
même temps que les dollars, un présent de cent moutons et de cinquante
vaches. Il n'était fait mention d'aucun de nous dans cette lettre, et
j'avoue que nous fûmes assez fous pour nous sentir fort malheureux de
cela. Probablement que vingt mois de captivité avaient affaibli
aussi bien notre esprit que notre corps, et que dans telle autre
circonstance nous n'y eussions pas seulement pris garde. Au reste,
nous eûmes bientôt oublié cette impression, à la pensée que
l'indépendance et la liberté allaient être notre partage dès que le
drapeau britannique flotterait sur notre prison. Il paraît que notre
mécontentement avait été remarqué et un espion était parti aussitôt
pour le camp de Sa Majesté afin de l'informer que nous avions été
très-fâchés que l'ordre n'eût pas été donné de nous ôter nos fers.

Le même soir M. Flad retourna au camp impérial, qui était déjà établi
sur le penchant de la montagne, an nord du Bechelo. Le lendemain
matin, l'empereur fit appeler M. Flad pour lui demander s'il nous
avait tous vus et si nous paraissions contents. Il s'informa surtout
de M. Prideaux et de moi; M. Flad répondit à Sa Majesté que nous
étions en bonne santé, mais fâchés qu'il eût fait une différence entre
nous et M. Rassam. L'empereur sourit tout le temps de la conversation,
puis il répondit à M. Flad: «J'ai su que lorsqu'on les mit dans les
chaînes M. Rassam n'avait absolument rien dit, mais que ces Messieurs
avaient été très en colère. Je ne suis pas fâché contre eux, ils ne
m'ont fait aucun tort; dès que je serai auprès de M. Rassam, je leur
ôterai aussi leurs chaînes.

M. Flad expliqua alors à Sa Majesté combien nous avions été déçus; que
des gens qui avaient entendu l'ordre apporté d'enlever les fers de
M. Rassam, avaient conclu que le consul, le Dr Blanc et M. Prideaux
étaient compris dans cette faveur, et avaient aussitôt couru pour nous
annoncer le Misciech (bonne nouvelle). Il ajouta que M. Rassam avait
été aussi très-fâché que ses compagnons n'eussent pas le même sort que
lui, qu'ils lui en avaient demandé la raison, mais que ne connaissant
pas les motifs de Sa Majesté, il n'avait pu leur répondre. Théodoros
toujours souriant répondit: «S'il y a seulement un peu d'amitié, tout
ira bien.»

Le 25 mars, dans la soirée, l'empereur établit son camp sur le plateau
d'Islamgee. Il avait avec lui ses canons et le monstrueux mortier qui
avait été traîné jusqu'au pied de la montagne; et certes ç'avait été
un rude travail.

De bonne heure, dans la matinée du 26, les prêtres de l'Amba et tous
les dignitaires de l'Eglise, portant le dais pompeusement orné,
se rendirent à Islamgee pour féliciter l'empereur de son arrivée.
Théodoros les reçut avec beaucoup d'affabilité et les renvoya en leur
disant: «Retournez chez vous; ayez bon courage; si j'ai de l'argent je
le partagerai avec vous. Vous serez vêtus comme moi-même et je vous
nourrirai de mon blé.» Ils étaient sur le point de partir lorsqu'un
vieux prêtre bigot, qui s'était toujours montré notre ennemi, se
retournant, s'adressa à Sa Majesté dans les termes suivants: «Oh! mon
souverain, n'abandonnez pas votre religion!» Théodoros tout à fait
surpris lui demanda le motif de son exclamation. Le prêtre aussitôt
s'écria d'un ton élevé et avec vivacité: «Vous ne jeûnez plus, vous
n'observez plus les fêtes des saints; je crains que vous ne suiviez
bientôt la religion des Français.» Théodoros se tournant alors vers
quelques-uns des Européens qui étaient près de lui, leur dit: «Tous
ai-je jamais parlé de votre religion? Vous ai-je jamais montré
quelques désirs de suivre votre croyance?» Ils lui répondirent:
«Certainement non.» Puis s'adressant aux prêtres qui écoutaient avec
mécontentement cette conversation, il leur dit: «Jugez cet homme.»
Les prêtres ne se consultèrent pas longtemps et ils s'écrièrent d'un
commun accord: «L'homme qui insulte son roi est digne de mort.» Les
soldats aussitôt se jetèrent sur lui, lui déchirèrent les vêtements et
l'auraient tué sur place si Théodoros n'eût modifié le jugement. Il
ordonna qu'on le mit dans les fers, qu'on l'envoyât à l'Amba et que
pendant sept jours il ne lui fût donné nipain ni eau.

Un autre prêtre qui, dans une autre circonstance avait aussi insulté
Sa Majesté fut envoyé en prison en même temps. Ce prêtre avait dit
à quelques-uns des espions de l'empereur maître portait trois
_matabs_[26]: l'un parce qu'il était musulman ayant brûlé les églises;
le second parce qu'il était Français, n'observant plus les jours
de jeûne; le troisième pour faire croire à son peuple qu'il était
chrétien.

Le lendemain matin nous fûmes éveillés par le joyeux _elelta_, espèce
de cri aigu poussé par le beau sexe en Abyssinie, pour annoncer un
grand et heureux événement. Dans cette circonstance quelque chose
de plaintif et de tremblant était mêlé à ce cri de joie obligé qui
accueillit Théodoros dans l'Amba. Des tapis furent étendus sur
l'espace ouvert devant son habitation, le trône fut apporté et
somptueusement paré de soie, et le parasol impérial fut déployé pour
protéger Sa Majesté des rayons brûlants du soleil. En voyant tous ces
préparatifs et le grand nombre de courtisans et d'officiers assemblés
au-devant de la maison impériale, nous nous attendions à être appelés
bientôt pour une assemblée semblable à celle de la réconciliation de
Zagé. Nous fûmes trompés dans notre attente; ce n'était que pour une
affaire privée que l'empereur avait quitté son camp et avait convoqué
une cour de justice.

Depuis longtemps plusieurs accusations avaient été insinuées contre
deux des chefs de l'Amba, Ras Bisawur, et Bitwaddad Damash. Sa
Majesté désirait faire une enquête; elle écouta tranquillement les
accusateurs, et ayant également entendu la défense, elle demanda
l'opinion des chefs présents. Ils lui conseillèrent d'oublier les
accusations en vertu des bons services antérieurs rendus par les
accusés; ajoutant que toutefois on ne pourrait désormais avoir
confiance eu eux pour rien. Pas un chef n'avait déserté auparavant,
et un tel fait, disaient-ils, ne peut du reste se produire qu'autant
qu'il y a quelqu'un dans la garnison qui favorise la fuite. De plus
si l'ennemi se présentait devant l'Amba pendant l'une des absences de
l'empereur, il est probable que ces chefs iraient combattre l'ennemi
au lieu de défendre la place. L'empereur accepta cette décision et
déclara qu'il enverrait une nouvelle garnison, et que la garnison
actuelle partirait le même jour pour le camp. Mais comme les
provisions de grain pouvaient être un fardeau pour eux, on les
laisserait; il donnerait également l'ordre aux écrivains de faire un
récit détaillé de tout ce qu'ils avaient délibéré, et pour que la
chose se fit ainsi qu'il l'avait décidé, il les payerait en argent et
garderait le grain. Il fit aussi venir les deux prêtres condamnés la
veille, les fit mettre en liberté, et leur dit qu'il les pardonnait,
mais qu'ils devaient quitter le pays immédiatement. Avant de partir
Théodoros envoya dire à M. Rassam, par Samuel, qu'il avait eu
l'intention d'aller le voir, mais qu'il se sentait trop fatigué; il
ajouta: «Vos gens sont tout près, ils viennent pour vous délivrer.»
Les soldats de la garnison étaient fort mécontents de partir, aussi
furent-ils très-réjouis lorsque le lendemain de bonne heure ils
apprirent que Théodoros avait donné contre-ordre. Il leur pardonnait,
disait-il, à cause de leurs longs et fidèles services. Le ras fut mis
à la demi-solde et un nouveau commandant, Bitwaddad Hassanee, fut
envoyé pour prendre sa place, tandis que la garnison était renforcée
de quatre cents mousquetaires.

Il est probable que Théodoros désirait connaître la quantité de blé
que possédait la garnison, car il pouvait en avoir besoin sous peu. Il
est probable aussi que la clémence dont il usa vis-à-vis des soldats,
était due à la complaisance avec laquelle ils avaient rempli ses
ordres de pillage; ils étaient d'ailleurs bien disposés à son égard vu
l'argent qu'il leur avait distribué peu de temps auparavant.


Note:

[26] Le matab est un cordon de soie bleue, que l'on porte autour du
cou et qui est un signe que l'on appartient à la religion chrétienne
d'Abyssinie.



XIX.


Nous sommes comptés par le nouveau gouverneur et obligés de dormir
tous dans la même hutte.--Seconde visite de Théodoros à l'Amba.--Il
fait appeler M. Rassam et donne l'ordre que M. Prideaux et moi soyons
délivrés de nos chaînes--L'opération décrite.--Notre réception
par l'empereur.--On nous envoie visiter le _Sébastopol_ arrivé à
Islamgee.--Conversation avec Sa Majesté.--Les prisonniers encore
enchaînés sont délivrés de leurs fers.--Théodoros ne peut voler ses
propres bestiaux.

Le 28 mars, nous tous, à l'exception de M. Rassam, fumes appelés et
placés en ligne pour être comptés par le nouveau ras; pais, environ
vers les dix heures du soir, comme nous étions à nous déshabiller,
Samuel vint nous informer qu'il avait reçu des ordres pour nous
entasser tous, excepté H. Rassam, dans une même hutte pour cette nuit;
toutefois comme aucune d'elles n'était assez spacieuse, il avait
obtenu que nous en eussions deux. M. Cameron, M. Rosenthal et
M. Kerans furent placés ensemble et quatre misérables de triste
apparence, tenant toute la nuit des chandelles allumées, furent postés
de chaque côté de la porte pour prévenir toute évasion. Samuel et deux
chefs dormirent dans la même chambre que M. Rassam et j'ai toujours
soupçonné que Samuel cette fois était là plutôt comme prisonnier que
comme gardien.

Nous dormîmes fort peu, nous nous attendions à un changement
quelconque dans la matinée. Dix ou quinze soldats, les plus grands
scélérats du camp, avaient été ajoutés à notre garde de jour, et nous
fûmes encore plus inquiets lorsque, dans la matinée du lendemain,
nous apprîmes que Théodoros avait fait savoir qu'il viendrait dans le
courant de la journée pour passer en revue la garnison.

Environ vers trois heures de l'après-midi quelques-uns de nos
domestiques se précipitèrent dans notre tente pour nous dire que
Théodoros venait d'arriver à l'Amba et qu'il paraissait un peu ivre.
Un instant après M. Flad arriva porteur d'un message pour M. Rassam de
la part de l'empereur, l'informant que si Sa Majesté avait le temps
en sortant de l'église elle le ferait appeler. Une tente en flanelle
rouge, emblème de la royauté, fut dressée aussitôt et des tapis furent
étendus tout autour. Mais lorsque Théodoros sortit de l'église il
était dans une grande colère; il saisit un prêtre par la barbe et lui
dit: «Vous dites que je veux changer de religion; avant que personne
puisse m'engager à le faire, je me couperai la gorge.» Il jeta ensuite
son épée sur le sol avec violence, gesticula, insulta l'évêque, en un
mot se conduisit tout à fait comme un homme ivre ou un fou. Il appela
M. Meyer qui se tenait à quelque distance, et lui commanda d'aller
auprès de M. Rassam pour lui dire de sa part: «Vos troupes arrivent.
Je vous ferai mettre dans les fers à cause de cela. Je n'ai pas obtenu
ce que je voulais. Tenez auprès de moi avec le même vêtement que vous
portiez auparavant.

Nous étions tous très-craintifs an sujet de cette entrevue, Théodoros
étant dans de très-mauvaises dispositions; toutefois tout se passa
bien. Aussitôt que M. Rassam s'approcha de la tente impériale,
Théodoros alla à sa rencontre, lui toucha la main et le pria de
s'asseoir. Il lui dit alors: «Je ne vous dirai pas que je n'ai pu
apporter mon trône puisque vous savez qu'il est à Magdala, mais par
égard pour mon amie la reine d'Angleterre que vous représentez auprès
de moi, je désire être assis sur le même tapis que vous.» Au bout d'un
instant il dit à M. Rassam: «Ces deux personnes qui sont venues avec
vous ne sont ni mes amis ni mes ennemis, mais si vous voulez répondre
d'elles, je ferai ouvrir leurs chaînes.» M. Rassam se leva et lui dit:
«Non-seulement je réponds de ces personnes; mais si elles faisaient
quelque chose qui déplût a Votre Majesté, ne dites pas, c'est M. Blanc
ou M. Prideaux qui l'a fait, mais dites que c'est moi.» Théodoros
alors dit à M. Rassam d'envoyer deux personnes pour donner l'ordre
qu'on nous délivrât de nos chaînes, et comme Sa Majesté insista, M.
Bassam nomma M. Flad et Samuel.

Nos serviteurs ayant entendu cet ordre coururent au-devant de M. Flad
pour nous annoncer l'heureuse nouvelle. A l'arrivée de M. Flad et de
Samuel on nous conduisit dans la demeure de M. Rassam où M. Flad nous
fit de la part de Sa Majesté la communication suivante: «Vous n'êtes
ni mes amis ni mes ennemis. Je ne sais qui vous êtes. Je vous ai
chargés de chaînes parce que j'en avais fait autant à M. Rassam;
maintenant je vous délivre de ces chaînes parce que ce dernier veut
bien répondre de vous. Si vous prenez la fuite ce sera une honte pour
vous et pour moi.»

Après cela on nous fît asseoir; un coin de fer fut enfoncé à l'endroit
où les anneaux se rejoignaient, et lorsque l'espace intermédiaire fut
jugé suffisant, trois ou quatre anneaux de fortes courroies de cuir
furent passées an dedans du fer et l'on nous fit placer l'une de nos
jambes sur une grande pierre apportée là tout exprès. De chaque côté
un grand bâton fut fixé dans les boucles de cuir et cinq ou six hommes
se mirent à marteler de toute leur force se servant de la pierre comme
point d'appui. Les courroies tirant les anneaux de fer, petit à petit
les chaînons s'ouvrirent jusqu'à ce que l'espace fut assez grand pour
passer le pied.

La même opération se fit sur l'autre jambe, Il fallut environ une
demi-heure pour ouvrir mes chaînes et un peu plus de temps pour ouvrir
celles de M. Prideaux. Bien que très-heureux à la perspective d'avoir
le libre usage de nos membres, toutefois l'opération qu'il nous avait
fallu souffrir avait été rude. Comme nous étions en faveur, les
soldats firent bien tout ce qu'ils purent pour ne pas nous blesser,
cependant la douleur était parfois intolérable, car de temps en temps
le point d'appui manquant et les anneaux glissant sur la cheville, la
pression était si forte qu'il nous semblait que notre jambe fût mise
en pièces.

Nous nous mîmes aussitôt à marcher. Nos jambes nous paraissaient aussi
légères que des plumes, mais nous ne savions plus les guider, nous
vacillions comme un homme ivre; si nous venions à rencontrer une
petite pierre nous levions involontairement le pied à une hauteur
ridicule. Pendant plusieurs jours nos membres furent endoloris et le
plus léger exercice était suivi d'une grande fatigue.

Théodoros ayant témoigné le désir que nous lui fussions présentés en
uniforme, nous nous habillâmes aussitôt que nous fûmes libres. Comme
j'avais été le premier débarrassé de mes fers, j'étais prêt lorsque
M. Prideaux entra; mais il était à peine délivré, et il prenait ses
vêtements pour s'habiller, que messages sur messages furent envoyés
par Théodoros pour nous faire hâter.

Connaissant l'humeur changeante de leur maître, tous les chefs
présents, Samuel, les gardes, interpellaient continuellement M.
Prideaux par un: «Hâtez-vous, hâtez-vous!» Agité, et depuis des mois
ayant perdu l'habitude des vêtements civilisés, et de plus, incapable
de diriger promptement ses pieds, dans sa précipitation il déchira
ses pantalons d'uniforme en deux endroits. Mais personne ne voulant
attendre plus longtemps nous dûmes partir. Heureusement que nous
avions quelques épingles sous la main; et que le chapeau faisant
office d'écran, l'accident fut caché, sinon réparé. A notre arrivée
dans la tente impériale, Sa Majesté, après nous avoir cordialement
salués, nous dit.

«Je vous ai enchaînés parce que votre peuple croyait que je n'étais
pas un roi puissant; maintenant que vos maîtres vont arriver je vous
ai relâchés pour leur montrer que je n'ai pas peur. Ne craignez rien;
Christ m'est témoin et Dieu sait, que je n'ai rien dans mon coeur
contre vous trois. Vous êtes venus dans mon pays connaissant la
conduite du consul Cameron. Ne craignez pas, il ne vous arrivera rien.
Asseyez-vous.»

Lorsque nous fûmes assis, il commanda qu'on nous servît du tej, et se
mit à causer avec M. Rassam. Entre autres choses il lui dit: «Je suis
comme une femme en travail d'enfantement, je ne sais si ce sera un
avortement, une fille ou un garçon; j'espère que ce sera un garçon.
Quelques hommes meurent, quand ils sont jeunes, d'autres à la fleur de
leur âge, d'autres dans la vieillesse, quelques-uns sont prématurément
retranchés; quant à ma fin, Dieu seul la connaît.» Il présenta ensuite
son fils à M. Rassam. Il lui demanda si nous avions des tapis, si
notre demeure était confortable: M. Rassam lui ayant répondu que grâce
à sa protection nous avions tout ce que nous désirions, et que Sa
Majesté serait contente si elle voyait la gentille habitation que
nous occupions. Théodoros levant les yeux an ciel lui dit: «Mon
ami, croyez-moi, mon coeur vous aime; demandez-moi tout ce que vous
voudrez, même ma propre chair, et je vous le donnerai.»

Sa Majesté pendant tout le temps de l'entrevue, fut très-polie;
Théodoros nous parut enchanté des réponses de M. Rassam et rit à
coeur joie plus d'une fois. Lorsque nous le quittâmes il nous fit
accompagner à nos tentes par son fils et quelques-uns des Européens.

J'ai entendu dire par deux des Européens qui étaient présents,
qu'avant, comme pendant notre entrevue, Théodoros s'était montré plus
cordial et plus doux que jamais. Tandis qu'on nous ôtait nos fers, il
eut une conversation avec M. Rassam. Entre autres choses il lui dit:
«M. Stern m'avait blessé, mais il faudrait qu'il arrivât bien des
choses avant que je le blessasse, lui.» Il lui dit encore: «Je me
battrai; vous pourrez voir mon corps étendu sans vie et vous direz
alors: Voilà un homme méchant qui m'a déshonoré moi et les miens, et
peut-être que vous ne m'ensevelirez pas.»

Après qu'il nous eut quittés, Théodoros passa en revue ses troupes et
leur parla de nous: «Quoi qu'il arrive, je ne tuerai pas ces trois-lâ;
ce sont des délégués; mais parmi ceux qui arrivent, et aussi parmi
ceux qui sont ici, j'ai des ennemis; ceux-là je les tuerai s'ils
m'insultent.» Comme il passait la porte pour retourner à son camp, il
appela le ras et lui dit: «M. Rassam et ses compagnons ne sont pas
prisonniers; ils peuvent s'amuser et courir; surveillez-les des yeux
seulement.»

Cette nuit-là nous n'eûmes aucun garde dans l'intérieur de notre
chambre, ils dormirent dehors. Nous n'abusâmes point de la permission
de nous promener dans tout l'Amba, nous restâmes tranquillement dans
notre enceinte.

En arrivant à son camp, Théodoros rassembla ses gens et leur dit:
«Vous avez appris que les hommes blancs venaient pour me battre; ce
n'est point un faux bruit, c'est la vérité.» Un soldat étant sorti des
rangs, s'écria: «Il n'en sera pas ainsi, mon roi, nous les battrons.»
Théodoros regarda cet homme et lui dit: «Vous êtes fou! vous ne savez
ce que vous dites. Ces gens out de grands canons, des éléphants, des
fusils, des mousquets sans nombre. Nous ne pouvons nous battre contre
eux. Vous croyez que nos mousquets sont bons: s'il en était ainsi, ils
ne nous les vendraient pas. J'aurais pu mettre à mort M. Rassam, parce
qu'il a appelé ses soldats contre moi. Je ne lui ai fait aucun tort:
il est vrai que je l'ai chargé de chaînes, mais c'est votre faute à
vous, gens de Magdala, vous auriez dû me donner de meilleurs conseils.
Je pourrais le tuer, mais ce n'est qu'un homme; et puis ceux, qui
arrivent me prendraient mes enfants, ma femme, mes trésors et me
tueraient ainsi que vous.»

Le lendemain matin, 30, un message fut envoyé aux ouvriers européens
demandant qu'ils vinssent travailler pour l'empereur, attendu qu'il
y avait encore bien des rochers à franchir. En partant pour aller
travailler on leur enleva les chaînes des pieds, ou les enchaîna deux
à deux par les mains, et ils furent conduits ainsi an camp. Une tente
fut dressée pour eux, et à leur arrivée on leur donna du tej, de la
viande et du pain, de la part de Sa Majesté.

Nous ne nous flattions pas plus qu'il ne fallait de la bonne réception
que venait de nous faire l'empereur; sachant comme il changeait
subitement de dessein, et que souvent même il témoignait une grande
amitié, tout en avant an fond l'intention de maltraiter et de mettre
à mort ses pauvres dupes. Cependant nous étions assez heureux et nous
avions assez de courage, sachant que la fin était proche; nous avions
tout remis entre les mains de Dieu, et nous espérions que tout irait
bien.

Le 1er avril nous apprîmes que la veille Théodoros s'était enivré et
avait beaucoup bavardé. Vers dix heures du matin un grand nombre de
soldats arrivèrent en toute hâte du camp. (Ces mouvements brusques des
soldats nous déplaisaient toujours.) Mais an lieu de se diriger vers
notre enceinte, ainsi que nous l'avions craint, ils allèrent dans
la direction des magasins, et bientôt après nous les vîmes passer
revenant sur leurs pas et portant les canons que Théodoros avait
sur la montagne, la poudre, les balles, etc. Nous supposâmes que
l'empereur avait décidé de défendre Sélassié, ou qu'il avait envoyé
prendre ses armes parce qu'il avait l'intention, c'était l'opinion
générale, de faire un grand déploiement de forces.

Le 2 au matin, quelques chefs furent envoyés par l'empereur pour nous
informer que Sa Majesté nous ordonnait de partir immédiatement pour
Islamgee. D'après ce que nous connaissions de l'humeur changeante de
Théodoros, nous ne savions ce qui nous attendait, si ce serait une
bonne réception, un emprisonnement ou pis encore; mais comme nous n'y
pouvions rien, nous nous habillâmes, et, accompagnés des chefs, nous
quittâmes nos huttes, peut-être pour ne plus les revoir, et nous
descendîmes an camp situé an pied de la montagne. C'était pour la
première fois, excepté le jour où l'on nous délivra de nos chaînes,
que nous sortions de notre enceinte. Nous n'avions qu'une idée
imparfaite de l'Amba, et nous fûmes étonnés de le trouver si grand.
L'espace compris entre les portes était plus vaste, le passage sur
la pente de l'Amba était plus abrupt et plus large que nous ne nous
l'étions imaginé d'après nos souvenirs de vingt et un mois.

Nous trouvâmes Théodoros assis sur un monceau de pierres, à environ
vingt mètres au-dessous d'Islamgee, à côté de la route que l'on venait
de terminer et sur laquelle on allait traîner les canons, les mortiers
et les fourgons. Du lieu qu'il s'était choisi il pouvait voir toute
la route jusqu'an pied d'Islamgee où tous ses gens travaillaient avec
ardeur à attacher de longues courroies de cuir aux fourgons, et,
sous la direction des Européens, arrangeaient tout pour l'ascension.
L'empereur était vêtu très-simplement, la seule différence qu'il y eût
dans ses vêtements entre lui et ses officiers placés à dix mètres plus
loin, consistait dans la soie avec laquelle était brodé son shama;
il tenait une épée dans sa main et deux pistolets pendaient à sa
ceinture. Il nous accueillit cordialement et nous fit asseoir derrière
lui. Il nous donnait là une grande preuve de confiance, qu'il n'aurait
certainement pas accordée à son plus cher ami abyssinien; car nous
n'aurions en qu'à lui donner soudainement une poussée et il eût roulé
an fond du précipice.

La route qui avait été faite pour monter la côte d'Islamgee était
large mais très-rapide, et la pente moyenne était d'un mètre sur
trois; à mi-chemin elle tournait à angle droit, et nous avions de
sérieuses craintes pour ce bout de route à cause des lourds fourgons
qu'il fallait y faire passer. À notre arrivée l'empereur nous parla
peu étant très-occupé à regarder les fourgons au bas de la côte; mais
dès que le plus lourd mortier fut en vue, il nous le montra et demanda
à M. Rassam ce qu'il en pensait. Nous admirâmes tons la lourde pièce,
et M. Rassam, après avoir complimenté Sa Majesté sur ce travail
important, ajouta que sous peu nos concitoyens auraient le plaisir de
l'admirer comme nous. Samuel qui était notre interprète en ce moment,
devint tout pâle, mais comme l'empereur comprenait un peu l'arabe, il
fut obligé de traduire exactement la pensée de M. Rassam, bien que
cela le contrariât Théodoros sourit et envoya Samuel dire à M.
Waldmeier que M. Rassam avait dit vrai. Quelques minutes plus tard Sa
Majesté s'étant levée, nous nous levâmes aussi, et M. Rassam lui dit
par l'intermédiaire de Samuel, que pour réjouir tout à fait son coeur,
il le suppliait d'être assez aimable pour délivrer de leurs fers ses
compagnons restés enchaînés à l'Amba. Pour le coup non-seulement
Samuel pâlit, mais il secoua la tête refusant de parler d'an tel
sujet. M. Rassam alors répéta sa requête et sur un ton de voix plus
élevé, ce qui fit que Théodoros, ayant cherché l'interprète autour
de lui, Samuel fut obligé de remplir son office. Sa Majesté parut
mécontente et même un peu ennuyée; mais au bout d'un instant elle
donna l'ordre à quelques hommes de sa suite, ainsi qu'à Samuel, de
partir pour l'Amba afin de faire délivrer les cinq Européens qui
étaient encore dans les fers.

L'empereur ensuite alla se promener au-dessous de l'angle que formait
la route et dirigea le rude travail occasionné par le transport de si
lourdes masses sur un plan incliné. Il nous envoya de l'autre côté du
chemin, où nous pouvions bien embrasser toute la scène, et ordonna à
plusieurs de ses premiers officiers de nous surveiller. Nul mieux que
Théodoros n'eût pu diriger une si difficile opération; les courroies
de cuir ayant déjà beaucoup servi, cassaient toujours et nous
craignions à chaque instant que quelque accident n'arrivât, et qu'an
dernier moment le lourd mortier _Sébastopol_ ne roulât an fond de
l'abîme. Nous nous représentions alors quelle serait la colère de
Sa Majesté; et notre proximité de sa personne nous faisait prier
intérieurement que rien de semblable n'arrivât. Nous étions bien
placés pour voir l'opération: Théodoros se tenant sur un fragment de
rocher en saillie, penché sur son épée, envoyait à chaque instant son
aide de camp avec des instructions pour ceux qui dirigeaient les cinq
ou six cents hommes attelés aux courroies. Parfois lorsque le bruit
était trop grand ou qu'il avait besoin de donner quelque instruction
générale, il n'avait qu'à élever la main et aussitôt tout bruit
cessait an milieu de cet essaim d'ouvriers, et la voix claire de
Théodoros se faisait seule entendre dans ce profond silence produit
par un seul geste de l'empereur.

Enfin le lourd mortier atteignit le plateau d'Islamgee. Nous nous
bâtâmes de rejoindre Sa Majesté pour la féliciter sur l'achèvement de
sa grande entreprise, Théodoros nous engagea alors à mieux examiner
cette forte pièce. Sautant aussitôt sur le fourgon, nous l'admirâmes
beaucoup, exprimant en même temps à haute voix notre étonnement et
notre plaisir aux spectateurs. Sa Majesté était évidemment enchantée
des éloges que nous donnions à son oeuvre favorite. Il nous engagea à
nous asseoir près de lui sur le bord du plateau d'Islamgee, tandis que
l'on achèverait d'amener les antres canons et les autres fourgons. Le
travail considérable qu'il avait fallu pour traîner le _Sébastopol_ du
poids de seize mille livres, bien que quelques autres canons fussent
encore assez lourds, fit considérer le restant de l'opération comme un
jeu d'enfant, et quoique présente Sa Majesté n'intervint plus.

Nous demeurâmes encore avec l'empereur plusieurs heures à causer
tranquillement et amicalement. Comme le soleil devenait de plus en
plus chaud, Sa Majesté insista pour que nous nous couvrissions la
tête, et au bout de quelques instants M. Bassam ayant demandé la
permission d'ouvrir son parasol, non-seulement il l'y autorisa, mais
voyant que je n'en avais pas il envoya prendre le sien par l'un de ses
serviteurs, l'ouvrit et mêle fit passer. Il nous parla de toutes
les difficultés qu'il avait rencontrées et comment les paysans lui
refusaient absolument leur concours. Il nous dit: «J'ai été obligé
d'ouvrir mes chemins et de traîner mes fourgons pendant le jour, et
de ravager le pays pendant la nuit, mes gens n'ayant rien à manger.»
Toute la contrée, disait-il, était en rébellion. Lorsqu'on parvenait
à s'emparer de quelqu'un de sa suite, immédiatement on le mettait à
mort; en retour quand il faisait quelque prisonnier, il les
brûlait vivants pour venger les siens. Il nous disait cela le plus
tranquillement du monde, comme s'il avait fait la chose la plus juste.
Ensuite il nous demanda le nombre de nos troupes, de nos éléphants, de
nos fusils, etc., etc. M. Rassam lui dit tout ce que nous savions; que
douze mille hommes de troupes avaient débarqué, mais que cinq ou six
mille seulement s'avançaient sur Magdala; et il ajouta: «Mais tout se
passera pacifiquement.» Théodoros lui dit: «Dieu seul le sait: Il y
a quelque temps, lorsque les Français entrèrent dans le pays sous le
règne de ce voleur Agau Négoussié, je marchai promptement contre eux,
mais ils prirent la fuite. Croyez-vous que je ne fusse pas allé à la
rencontre de vos troupes et que je ne leur eusse pas demandé ce qu'ils
venaient faire dans mon pays? Mais comment le puis-je? Vous avez va
toute mon armée et, nous montrant l'Amba, voilà tout mon empire. Mais
je les attendrai ici, et après cela, que la volonté de Dieu soit
faite.»

Il nous parla ensuite de la guerre de Crimée, du dernier différend
survenu entre la Prusse et l'Autriche, des fusils à aiguille, et
nous demanda si les Prussiens avaient fait prisonnier l'empereur
d'Autriche, ou s'ils s'étaient emparés de son pays. M. Rassam lui dit
que les fusils à aiguille, par la promptitude de leurs coups, avaient
décidé la victoire en faveur des Prussiens; que la paix ensuite
ayant été conclue, l'empereur d'Autriche avait dû compter une large
indemnité, et qu'une partie de son territoire avait été annexée à la
Prusse, tandis que ses alliés avaient perdu leurs Etats. Sa Majesté
écouta avec beaucoup d'attention; mais quand on lui dit que seulement
cinq mille hommes approchaient de Magdala, le pli de fierté de ses
lèvres exprima combien il sentait l'humiliation de sa position
actuelle, que si peu d'hommes fussent considérés comme suffisants pour
le vaincre. Il nous parla ensuite de ses anciens griefs contre MM.
Cameron, Stern et Rosenthal. Mais il ajouta: «Vous ne m'avez fait
jamais aucun tort. Je sais que vous êtes de grands hommes dans votre
patrie, et je suis très-fâché de vous avoir maltraités sans cause.»

Lorsque le dernier fourgon eut été mis en place, Théodoros se leva et
nous invita à le suivre; nous marchâmes à quelques mètres derrière
lui, et lorsque Samuel, qui était allé donner des ordres à l'effet de
nous dresser une tente, fut de retour, l'empereur nous fit, par son
intermédiaire, plusieurs questions touchant l'épaisseur de son gros
mortier, la charge qu'il fallait, etc. A toutes ces questions, M.
Rassam répondit qu'il n'était qu'un employé civil, et qu'il ne savait
rien de ces choses. Alors il s'adressa à moi, mais M. Rassam lui ayant
dit encore que je n'avais étudié que la médecine, dès lors il cessa
ses questions, nous conduisit à la tente préparée pour nous, et
nous ayant souhaité une bonne après-midi, il se retira. Un déjeuner
abyssinien nous fut servi; du tef et quelques plats et des gâteaux
européens, que Madame Waldmeier avait préparés d'après les ordres de
l'empereur, nous furent envoyés pour être distribués entre nous. Peu
d'instants plus tard, M. Waldmeier et Samuel furent appelés.

On aurait dit que déjà Théodoros avait trop bu, tant il parlait avec
volubilité, s'informant pourquoi il n'avait reçu aucun avertissement
du débarquement de nos troupes, et si ce n'était pas l'usage qu'un roi
avertît un autre roi lorsqu'il envahissait son pays, etc. Lorsque M.
Waldmeier et Samuel revinrent, ils avaient l'air très-alarmés, comme
s'il était rare de voir Théodoros plein d'affabilité le matin, et puis
le soir, lorsqu'il avait bu, maltraitant ceux qu'il avait caressés
quelques instants auparavant! Samuel et M. Waldmaier furent de nouveau
appelés. Théodoros alors accusa beaucoup Samuel, lui disant qu'il
avait plusieurs griefs contre lui, mais qu'il laissait ce compte à
régler pour un autre jour; puis il lui ordonna de nous ramener dans le
fort, donna ses ordres pour que nous eussions trois mules, et ajouta
que le nouveau commandant de l'Amba, ainsi que l'ancien, devaient nous
escorter. Il dit à M. Waldmeier: «Dites à M. Rassam qu'un petit feu de
la grosseur d'un pois, s'il n'est pris à temps, peut causer une grande
catastrophe. C'est à M. Rassam à l'éteindre avant qu'il ne prenne de
l'extension.» Nous fûmes bien aise de retourner sains et saufs dans
notre ancienne prison, et heureux de voir nos compagnons libres de
leurs fers, l'air content et pleins d'espérance.

Le lendemain matin, M. Rassam fit demander à l'empereur qu'il voulût
bien lui accorder la permission d'informer le commandant en chef de
l'armée britannique, des bonnes dispositions de Sa Majesté vis-à-vis
des Européens en son pouvoir; mais Théodoros répondit qu'il ne
désirait pas qu'on lui écrivît, attendu qu'il n'avait pas délivré les
captifs de leurs fers par un sentiment de crainte, mais simplement par
pure amitié pour M. Rassam.

Comme Théodoros, en maintes circonstances, avait exprimé son
étonnement de n'avoir reçu aucune communication du commandant en
chef, nous pensâmes qu'il serait bon de prier Sir Robert Napier, par
l'intermédiaire de nos amis, d'envoyer one lettre polie à l'empereur,
pour l'informer du motif de l'expédition. Nous fîmes savoir à Sir
Napier que la lettre qu'il avait adressée à Théodoros avant le
débarquement avait été gardée par M. Rassam; et que, plus tard,
l'_ultimatum_ envoyé par lord Stanley, dénonçant notre intervention
armée, était tombé encore entre les mains de M. Rassam, et qu'an lieu
de remettre cette pièce à l'empereur, notre ami l'avait anéantie.

Les cinq Européens, savoir: M. Staiger et ses amis, furent chargés de
faire des boulets pour les canons de Sa Majesté; mais comme aucun des
Européens ne voulut répondre d'eux, tous les soirs, ils avaient les
mains enchaînées, et, le jour suivant, on enlevait leurs fers pour le
travail. Dans la soirée du 16, Théodoros envoya demander à M. Rassam
s'il voulait répondre d'eux. Ce dernier refusa, disant qu'il ne
pouvait en répondre tant qu'ils travailleraient pour Sa Majesté, et
qu'ils résideraient ainsi loin de lui. Cependant, M. Flad et un autre
Européen ayant consenti à répondre d'eux, leurs mains ne firent plus
enchaînées, et les captifs furent simplement gardés la nuit dans leurs
tentes.

Les approvisionnements commençant à diminuer, pendant quelques jours
il fut question d'une expédition dans le voisinage. Le Dahonte fut
considéré comme le lien le plus propice. Toutefois, Théodoros ne
voulant pas exposer sa petite armée à une défaite, ne s'aventura
pas si loin; mais un matin, le 4 avril, il vola ses propres gens,
c'est-à-dire qu'il ravagea les quelques villages situés au pied de
l'Amba, et tenta inutilement de saccager le village de Watat, où
étaient gardés ses bestiaux. Théodoros rencontra plus de résistance
qu'il ne s'y serait attendu de la part des paysans gallas; il eut
plusieurs soldats tués, et le butin qu'il remporta fut insignifiant.

Les soldats qui gardaient la montagne étaient plus découragés que
jamais; ayant peu l'idée des grands événements qui se préparaient, ils
voyaient venir avec consternation la perspective de mourir de faim
sur leur rocher si l'empereur s'éloignait. De temps en temps, nous
recevions de petits billets de M. Munzinger, qui nous arrivaient
cousus dans les pantalons usés de quelque paysan; ainsi, nous savions
que nos libérateurs approchaient, et nous attendions le jour peu
éloigné où notre sort se déciderait. Nous souffrions beaucoup plus de
cette incertitude constante sur ce qui pouvait nous arriver à chaque
instant, que nous n'eussions souffert de la certitude de mourir.



XX


Tous les prisonniers quittent l'Amba pour Islamgee.--Notre réception
par Théodoros.--Il harangue ses troupes et relâche quelques-uns
des prisonniers.--Il nous informe de la marche des Anglais.--Le
massacre.--Nous sommes renvoyés à Magdala.--Effets de la bataille de
Fahla.--MM. Prideaux et Flad sont envoyés pour négocier.--Les captifs
relâchés.--Ils l'échappent belle.--Leur arrivée an camp britannique.

Dans la soirée du 7 avril, nous apprîmes indirectement que, dans la
matinée du lendemain, tous les prisonniers devaient être appelés
devant Sa Majesté, qui, en ce moment, campait an pied de Selassié, et
qui, selon toute probabilité, ne retournerait pas à l'Amba. A la chute
du jour, un envoyé arriva de la part de Théodoros, nous ordonnant de
descendre et de prendre avec nous nos tentes, et tout ce dont
nous pourrions avoir besoin. Selon l'usage, dans de semblables
circonstances, nous revêtîmes nos uniformes, et nous partîmes pour
le camp de l'empereur, accompagnés des premiers prisonniers. En
approchant de Selassié, nous aperçûmes Théodoros entouré de plusieurs
officiers et de soldats se tenant près de leurs fusils, et causant
avec quelques-uns des ouvriers européens. Il nous salua poliment et
nous pria de nous avancer et de nous tenir près de lui. M. Cameron
était très-incommodé par le soleil; il pouvait à peine se tenir
debout, et nous craignions à chaque instant qu'il ne se laissât
tomber. En le voyant si fatigué, Théodoros nous demanda ce qu'il
avait. Nous lui répondîmes qu'il se trouvait mal, et qu'il voulût bien
l'autoriser à s'asseoir, ce qu'il accorda immédiatement. Théodoros
salua ensuite les autres prisonniers et leur demanda comment ils se
trouvaient; puis, apercevant le révérend M. Stern, il lui dit en
souriant: «Okokab (étoile), pourquoi vous êtes-vous tressé les
cheveux?»[27] Avant qu'il pût répondre, Samuel dit à l'empereur:
«Majesté, ils ne sont pas tressés, ils tombent naturellement sur ses
épaules.»

L'empereur ensuite se retira un peu en arrière de la foule, et nous
dit à nous trois et à M. Cameron de le suivre. Il s'assit sur une
grande pierre et nous invita aussi à nous asseoir, puis il nous dit:
«Je vous ai envoyé prendre, parce que je désirais m'occuper de votre
sûreté. Lorsque vos concitoyens seront là et qu'ils feront feu, je
vous mettrai en lieu sûr; et si vous veniez à être aussi en danger, je
vous ferais changer de nouveau.» Il nous demanda si nos tentes étaient
arrivées, et sur notre réponse négative, il ordonna aussitôt que l'on
dressât l'une des siennes en flanelle rouge. Il demeura avec nous
environ une demi-heure, causant sur divers sujets; il nous raconta
l'anecdote de Damoclès, nous questionna sur nos lois, cita les
Ecritures, en un mot, sauta d'un sujet à un autre, parlant de
toute espèce de choses parfaitement étrangères à ce qui, an fond,
l'inquiétait le plus. Il faisait tous ses efforts pour paraître calme
et aimable, mais nous découvrîmes bientôt qu'il était travaillé par de
grandes préoccupations. En janvier 1866, lorsqu'il nous avait reçus
à Zagé, nous avions été frappés de la simplicité de sa mise,
qui ressemblait, sous bien des rapports, à celle de ses soldats
ordinaires; depuis quelque temps, il avait cependant adopté des
vêtements plus fastueux, mais rien ne peut être comparé à l'habit
d'arlequin qu'il portait ce jour-là.

Après nous avoir renvoyés, il remonta la colline sur laquelle étaient
établies nos tentes, et pendant deux heures, à environ cinquante
mètres plus loin, entouré de son armée, il bavarda à coeur joie. Il
discourut d'abord sur ses premiers exploits, sur ce qu'il comptait
faire lorsqu'il rencontrerait les hommes blancs, employant constamment
des termes de dédain vis-à-vis de ses ennemis qui s'avançaient.
S'adressant aux soldats qu'il envoyait dans un poste avancé à Arogié,
il leur dit: qu'à l'approche des hommes blancs, ils devaient attendre
jusqu'à ce que ceux-ci eussent tiré, et, avant que l'ennemi eût eu le
temps de recharger, ils devaient leur tomber dessus avec leurs épées;
puis, leur montrant les vêtements somptueux qu'il avait mis dans cette
occasion, il ajouta: «Votre valeur aura sa récompense; vous vous
enrichirez de dépouilles, dont les riches vêtements que je porte
ne peuvent vous donner qu'une faible idée.» Lorsqu'il eut fini sa
harangue, il renvoya ses troupes et fit appeler M. Rassam. Il lui dit
de ne pas faire attention à tout ce qu'il avait pu dire; que cela ne
signifiait rien; mais qu'il était obligé de parler ainsi publiquement
afin d'encourager ses soldats. Il monta ensuite sur sa mule et grimpa
au sommet du Selassié, pour examiner la route du Dalanta au Bechelo et
s'assurer des mouvements de l'armée anglaise.

Le lendemain 8, nous vîmes Sa Majesté, mais seulement à distance,
assise sur une pierre au-devant de sa tente, et causant tranquillement
avec ceux qui l'entouraient. Dans l'après-midi, l'empereur monta
encore au sommet du Selassié et nous fit dire qu'il n'avait rien
aperçu; mais que nos compatriotes ne pouvaient être loin, car une
femme était venue l'informer, le soir précédent, qu'on avait aperçu
des mules et des chevaux qu'on abreuvait au bord du Bechelo.

La veille, en quittant l'Amba, nous avions rencontré sur la route tous
les prisonniers descendant en foule, plusieurs d'entre eux avant les
mains et les pieds enchaînés et étant obligés, dans ces conditions,
de parcourir cette descente rapide et irrégulière. Leur aspect eût
inspiré de la pitié aux coeurs les plus durs; plusieurs d'entre
eux n'avaient pour tout vêtement qu'une loque autour des reins, et
ressemblaient à de vrais squelettes vivants et recouverts d'une peau
rendue dégoûtante par la maladie. Chefs, soldats ou mendiants, tous
avaient une expression d'angoisse; ils n'avaient, hélas! que trop
raison de craindre que ce ne fût pas pour un bon motif qu'on les eût
arrachés de leur prison, où ils avaient passé des années de misère;
cependant ce même jour Théodoros donna l'ordre qu'on en relâchât
environ soixante-quinze, tous anciens serviteurs ou officiers
qui avaient été emprisonnés sans cause, pendant une des crises
d'emportement de ce tyran, si communes dans ces derniers temps.

Bientôt après son retour de Selassié, sa clémence étant épuisée,
Théodoros ordonna l'exécution de sept prisonniers, parmi lesquels se
trouvaient la femme et l'enfant de Comfou (le gardien des greniers
qui avait fui en septembre); pauvres êtres innocents sur lesquels le
despote se vengeait de la désertion de leur père et de leur mari! Ils
furent lancés par les _braves Amharas_ et leurs corps roulèrent au
fond du précipice le plus voisin. Théodoros ensuite m'envoya dire
d'aller visiter M.Bardel, dangereusement malade dans une tente
voisine. L'ayant vu et lui ayant laissé mes prescriptions, je visitai
ensuite quelques-uns des Européens et leurs familles; je les trouvai
tous extrêmement inquiets, car nul ne pouvait dire quel serait le
parti qu'adopterait Théodoros.

Dans la matinée du 9, de bonne heure, quelques-uns des ouvriers
européens nous avertirent que Théodoros faisait faire une route pour
transporter une partie de son artillerie à Fahla, sur la pointe qui
commandait le Bechelo; ils ajoutèrent qu'avant de partir, il avait
donné l'ordre de relâcher environ cent prisonniers, surtout des
femmes ou de pauvres gens. Environ vers deux heures de l'après-midi,
l'empereur étant revenu, nous envoya dire par Samuel qu'il avait vu
une quantité de bagages descendant du Dalanta vers le Bechelo, et
quatre éléphants, mais très peu d'hommes. Il avait aussi remarqué,
disait-il, quelques petits animaux blancs, à tête noire, mais il
n'avait pu savoir ce que c'était. Nous ne le savions pas, cependant
nous le conjecturâmes aussitôt et nous répondîmes que probablement
c'étaient des moutons de Barbarie. De nouveau il nous envoya dire:
«Je suis fatigué de regarder si longtemps. Je ne vais plus regarder
pendant quelque temps. Pourquoi êtes-vous des gens si lents?»

Une tempête terrible éclata; elle avait déjà considérablement diminué
lorsque nous vîmes des soldats se dirigeant de tous les côtés vers
le précipice, situé à deux cents mètres à peine de notre tente. Nous
apprîmes bientôt que Sa Majesté, dans un moment de forte colère, avait
quitté sa tente et s'était rendue à la maison des serviteurs de M.
Rassam où l'on avait enfermé les prisonniers de Magdala depuis qu'ils
avaient été amenés à Islamgee.

Ainsi que je l'ai déjà raconté, le même jour Théodoros avait fait
mettre en liberté un grand nombre de prisonniers. Ceux qui restaient,
croyant pouvoir compter sur les bonnes dispositions de l'empereur, se
mirent à demander à grand cris le pain et l'eau, dont ils avaient été
privés depuis deux jours, les gens qui les servaient étant partis et
ne s'étant plus montrés depuis leur départ de Magdala. Aux cris de:
«Abiet, Abiet,»[28] Théodoros, qui se reposait en se permettant
d'abondantes libations, ayant demandé à ceux qui l'entouraient ce que
c'était, on lui répondit que les prisonniers demandaient du pain et de
l'eau. Théodoros alors saisissant son sabre, et ordonnant à ses hommes
de le suivre s'écria: «Je leur apprendrai à demander de la nourriture,
lorsque mes fidèles soldats meurent de faim!» Arrivé au lieu où
étaient enfermés les prisonniers, ivre et aveuglé de colère, il
ordonna aux gardes de les lui amener. Il coupa en morceaux les deux
premiers avec son sabre; le troisième était un jeune enfant: sa main
s'arrêta un instant, mais cela ne sauva pas la vie de la pauvre
créature, il fut jeté vivant au fond du précipice par les ordres de
Théodoros. Il parut en quelque sorte un peu calmé après les deux
premières exécutions, et il y eut un certain ordre dans celles qui
suivirent. A chaque prisonnier qui lui était amené il s'enquérait de
son nom, de son pays et de _son crime_. Le plus grand nombre furent
jugés coupables et précipités dans l'abîme; là se tenaient des
mousquetaires qui avaient été envoyés tout exprès pour achever ceux
qui donnaient encore quelques signes de vie, car il y en avait
toujours quelques-uns qui échappaient à la mort malgré leur terrible
chute; environ trois cent sept victimes furent mises à mort, et
quatre-vingt-onze réservées pour une autre fois! Ces derniers, chose
étrange, étaient tous des officiers importants, dont la plupart
s'étaient battus contre l'empereur, et qui, tous, Sa Majesté le savait
bien, étaient ses ennemis mortels.

La crainte qui nous avait saisis est facile à comprendre; nous
pouvions voir la ligne épaisse de soldats qui se tenait derrière
l'empereur, et dont les décharges d'armes à feu se comptaient au
nombre de deux cents, et nous nous demandions avec angoisse combien
grand était le nombre des victimes! Un chef s'approcha avec intérêt de
nous et nous supplia de rester bien tranquilles dans nos tentes, car
c'eût été peut-être dangereux pour eux, que Théodoros se fût souvenu
des Européens dans de telles dispositions. Vers le soir, l'empereur
s'en retourna, suivi par une grande foule. Toutefois, il ne parla
point de nous; aussi, an bout d'un certain temps, n'entendant aucun
bruit, une douce confiance sur notre sort commença à renaître, à la
pensée que nous étions sauvés encore pour cette fois.

Nous n'avons jamais douté que, lorsque Théodoros nous fit venir avec
tous les autres prisonniers, son intention ne fût de nous mettre tous
à mort. Sa clémence apparente n'était qu'un voile pour masquer ses
intentions, et faire naître des espérances de liberté dans les coeurs
mêmes de ceux dont il avait résolu le supplice.

Le 10, de bonne heure, Sa Majesté nous fît ordonner de nous tenir
prêts pour retourner à Magdala. Peu d'instants après, un autre message
nous fut envoyé pour nous dire: «Quelle est cette femme qui envoie ses
soldats pour combattre contre un roi? N'envoyez plus de dépêches à vos
concitoyens, car si l'un de vos serviteurs est surpris en mission,
l'alliance d'amitié entre vous et moi sera rompue.» Nous avions
dépêché, quelques jours auparavant, an général Merewether, un jeune
garçon, pour le prier d'envoyer une lettre à Théodoros, qui, dans
plusieurs circonstances, avait témoigné son étonnement de ne recevoir
aucune communication de l'armée. À peine avions-nous reçu le premier
message, que ce jeune homme arriva porteur d'une lettre du général
en chef pour l'empereur. Cette lettre était parfaite, telle que nous
l'avions désirée; ferme et polie, elle ne contenait ni menaces ni
promesses, si ce n'est que Théodoros serait traité honorablement s'il
remettait les prisonniers sains et saufs entre ses mains. Aussitôt,
nous envoyâmes Samuel pour avertir l'empereur qu'une lettre de M. R.
Napier était arrivée, qui lui était destinée: «Ce n'est pas l'usage,
dit-il; je sais ce que j'ai à faire.» Toutefois, an bout de quelques
instants, il fit venir secrètement Samuel et lui en demanda le
contenu; et comme celui-ci l'avait traduite, il lui en indiqua les
principaux points. Sa Majesté écouta attentivement, mais ne fit aucune
remarque. Une mule des écuries impériales fut envoyée à M. Rassam, et
l'on fit dire au lieutenant Prideaux, au capitaine Cameron et à moi
de nous servir de nos propres mules, tandis que cette faveur était
refusée aux autres prisonniers. A notre retour à Magdala, nous fûmes
salués par nos serviteurs et les quelques amis que nous avions sur
la montagne, comme des gens qui sortent de leurs tombes. Nous fîmes
apporter nos tentes, nos lits, etc., et nous attendîmes avec crainte
les nouveaux caprices de ce despote inconstant.

Vers midi, la garnison entière de l'Amba reçut l'ordre de prendre les
armes et de partir pour le camp de l'empereur. Quelques hommes âgés et
les gardiens ordinaires des prisonniers seulement, demeurèrent sur la
montagne. Entre trois et quatre heures de l'après-midi, un terrible
ouragan se déchaîna sur l'Amba. Il nous semblait de temps en temps que
nous distinguions, an milieu des roulements du tonnerre, des coups de
fusil éloignés et quelques autres plus sourds, mais plus rapprochés.
Parfois, nous nous croyions bien sûrs d'avoir entendu le bruit de
quelque décharge, mais nous riions de cette pensée, et nous nous
moquions de ce que les roulements prolongés du tonnerre pussent agir
de telle sorte sur notre imagination surexcitée, an point de nous
faire prendre le bruit de l'orage pour la musique tant désirée d'une
attaque de notre armée. Un peu après quatre heures, l'orage diminua,
et alors la méprise ne fut plus possible; le son dur et prolongé des
fusils, et le bruit aigu de petites armes, nous arrivaient pleinement
et distinctement. Mais qu'est-ce que c'était? Nul d'entre nous ne le
savait. Deux fois, pendant l'heure qui suivit, le joyeux _elelta_
retentit d'Islamgee à l'Amba, où il fut répété par les familles des
soldats. les doutes alors s'évanouirent; évidemment, le roi s'amusait
seulement à _parader_: aucun combat ne pouvait avoir eu lieu, et
l'_elelta_ n'eût point retenti si Théodoros s'était aventuré à la
rencontre des troupes britanniques.

Nous étions profondément endormis, tout à fuit ignorants de la
glorieuse bataille qui venait d'être remportée à quelques milles de
notre prison, lorsque nous fûmes éveillés par un domestique, qui nous
dit de nous habiller promptement et de nous rendre à la demeure de M.
Rassam, où des messagers venaient d'arriver de la part de Théodoros.
Nous trouvâmes, en entrant dans la chambre de M. Eassam, MM. Waldmeier
et Flad, accompagnés de plusieurs officiers de l'empereur, venus pour
porter la dépêche. Ce fut là que nous entendîmes parler, pour la
première fois, de la bataille de _Fahla_, et que nous apprîmes, en
même temps, que nous étions hors de danger: le despote humilié ayant
reconnu la grandeur du pouvoir qu'il avait méprisé pendant des
années. La dépêche impériale était ainsi conçue: «Je croyais que vos
compatriotes, qui viennent d'arriver, n'étaient que des femmes; mais
maintenant, je vois que ce sont des hommes. J'ai été vaincu par
l'avant-garde seulement. Tons mes mousquetaires sont morts. Faites-moi
faire la paix, avec votre peuple.»

M. Rassam lui fit dire aussitôt qu'il était venu en Abyssinie
pour unir les deux peuples par un traité de paix, et qu'après ces
événements, il désirait plus que jamais arriver à cet heureux
résultat. Il proposa d'envoyer an camp britannique le lieutenant
Prideaux comme son représentant à lui, et M. Flad, ou tout autre
Européen qui attrait sa confiance, comme représentant de Sa Majesté;
ils pourraient aussi être accompagnés de l'un de ses chefs supérieurs;
mais il ajoutait que si Sa Majesté voulait remettre immédiatement tous
ses prisonniers entre les mains du commandant en chef, cette démarche
deviendrait tout à fait inutile. Les deux Européens et les autres
délégués restèrent quelques instants pour se restaurer et se
rafraîchir; ils nous apprirent que Sa Majesté avait pris une batterie
d'artillerie pour du bagage, et que, voyant seulement quelques hommes
à Arégu, elle avait cédé à l'importunité des chefs, et leur avait
permis d'aller où bon leur semblait. Un canon ayant fait feu, les
Abyssiniens, poussés par la perspective d'un grand butin, avaient
descendu précipitamment la colline. Sa Majesté commandait
l'artillerie, qui était servie par les ouvriers européens, sous la
direction d'un cophte, autrefois domestique de l'évêque, et de Ly
Eugeddad Wark, fils d'un juif converti du Bengale. A la première
décharge, la plus grosse pièce, _le Théodoros_, avait éclaté, les
Abyssiniens ayant par mégarde mis deux boulets pour la charger. A la
tombée de la nuit, l'empereur avait envoyé des hommes pour rapatrier
son armée, mais de nombreux messagers furent expédiés sans résultat;
à la fin de la journée, quelques restes de l'armée furent aperçus se
glissant lentement le long de la pente escarpée, et, pour la première
fois, Théodoros entendit le récit de son désastre. Fitaurari[29]
Gabrié, son ami, qu'il aimait depuis longtemps, le plus brave des
braves, était couché sur le champ de bataille; il s'informa de tous
ses autres officiers, et la seule réponse qu'on lui fit, fut: «Mort!
mort! mort!» Abattu, vaincu enfin, Théodoros, sans prononcer une
parole, revint à sa tente, n'ayant d'autre pensée que d'en appeler à
l'amitié de ses captifs et à la générosité de ses ennemis.

En retournant à la tente de l'empereur, MM. Flad et Waldmeier le
firent avertir par l'un des eunuques qui les avaient accompagnés
dans leur expédition. Il paraît que, tout le temps de leur absence,
Théodoros n'avait fait que boire; il sortit de sa tente très-agité et
demanda aux Européens: «Que voulez-vous?» Ils lui répondirent que,
d'après ses ordres, ils avaient parlé à son ami M. Rassam, et que ce
dernier avait conseillé d'envoyer M. Prideaux, etc., etc. L'empereur
leur coupa la parole et, d'un ton de colère, s'écria: «Mêlez-vous
de vos propres affaires et allez à vos tentes!» Les deux Européens
attendaient toujours, espérant que Sa Majesté reprendrait son calme;
mais l'empereur voyant qu'ils ne bougeaient pas, entra dans une
violente colère et, d'une voix éclatante, leur ordonna de se retirer
tout de suite.

Environ vers quatre heures de l'après-midi, l'empereur fit appeler
MM. Flad et Waldmeier. Dès qu'ils furent en sa présence, il leur dit:
«Entendez-vous ces gémissements? Il n'y a pas un soldat qui n'ait
perdu quelque frère ou quelque ami. Que sera-ce quand l'armée anglaise
tout entière sera arrivée? Que dois-je faire? Donnez-moi un conseil.»
M. Waldmeier lui répondit: «Majesté, faites la paix.--Et vous,
Monsieur Flad, que me dites-vous?--Majesté, répondit M. Flad, vous
devez accepter la proposition de M. Rassam.» Théodoros demeura
quelques minutes enseveli dans de profondes réflexions, la tête cachée
entre les mains, puis il ajouta: «Très-bien; retournez à Magdala, et
dites à M. Bassam que je compte sur son amitié pour me faire conclure
la paix avec ses concitoyens. J'agirai selon ses conseils.» M. Flad
nous apporta ces paroles, tandis que M. Waldmeier restait auprès de
l'empereur.

Lorsque le lieutenant Prideaux et M. Flad arrivèrent à Islamgee, ils
furent conduits auprès de l'empereur, qu'ils trouvèrent assis hors de
sa tente sur une pierre, et vêtu comme à l'ordinaire. Il les reçut
très-gracieusement, et ordonna aussitôt qu'on sellat une de ses plus
belles mules pour M. Prideaux. Remarquant qu'ils étaient fatigués de
leur course rapide, il leur fit apporter une corne de tej pour les
rafraîchir pendant leur route. Puis il les renvoya porteurs des
paroles suivantes: «J'avais pensé, avant ces derniers événements, que
j'étais un souverain puissant et fort; mais j'ai découvert à présent
que vous êtes plus forts; maintenant, faisons la paix.» Ils partirent
donc accompagnés de Dejatch Alamé, gendre de l'empereur, et se
dirigèrent vers Arogié, où était le camp britannique. Ils y arrivèrent
après avoir galopé pendant deux heures, et furent chaudement
accueillis et salués par tous. Ils s'arrêtèrent fort peu de temps au
camp et s'en retournèrent avec une lettre de Sir Robert Napier, qui
s'exprimait dans des termes conciliants, mais avec autorité; il
assurait Théodoros que, s'il se soumettait aux désirs de la reine
d'Angleterre et renvoyait tous les prisonniers européens au camp
britannique, il serait traité honorablement, lui et sa famille.

Sir Robert Napier reçut Dejatch Alamé avec beaucoup de courtoisie
(ce qui fut immédiatement communiqué à l'empereur par un messager
spécial). Il le fit entrer dans sa tente et lui parla ouvertement. Il
lui dit que, non-seulement tous les Européens devaient être envoyés
immédiatement au camp, mais que l'empereur devait venir lui-même
reconnaître ses torts vis-à-vis de la reine d'Angleterre. Il ajouta
que, si Sa Majesté acceptait ces conditions, elle serait traitée avec
tous les lui, honneurs dus à son rang, mais que, si un seul Européen
venait à être maltraité entre ses mains, il ne devait s'attendre à
aucune pitié, et que Sir Robert Napier, ne partirait pas sans que le
dernier meurtrier fût puni, devrait-il demeurer cinq ans dans le pays,
devrait-il aller le chercher sur le sein de sa mère. Il montra ensuite
à Alamé quelques-uns des _jouets_ qu'il avait apportés avec lui, et
lui en expliqua les effets.

An retour de Prideaux et de ses compagnons an camp de Théodoros, ils
trouvèrent ce dernier assis sur le pic de Selassié, surveillant le
camp britannique, et rien moins que de bonne humeur. Ils furent
rejoints, à leur arrivée, par M. Waldmeier, et ils se dirigèrent tous
ensemble vers Sa Majesté, pour lui présenter la lettre de Sir Robert
Napier. On la lui traduisit deux fois; à la fin de la seconde lecture,
l'empereur demanda d'un ton décidé: «Que veulent-ils dire par être
traité avec tous les honneurs? Est-ce que les Anglais entendent que je
me soumette à mes ennemis, ou qu'ils me rendront les honneurs dus à
un prisonnier?» M. Prideaux répondit que le commandant en chef ne lui
avait rien dit, que toutes ses conditions étaient contenues dans
la lettre, et que l'armée anglaise était entrée dans la contrée
uniquement pour délivrer leurs concitoyens: cette mission une fois
remplie, ils s'en retourneraient chez eux. Cette réponse ne lui plut
pas du tout. Evidemment, ses mauvais instincts reprenaient le dessus;
mais se maîtrisant,il pria ces messieurs de se retirer à quelques pas,
et il dicta une lettre à son secrétaire. Cette lettre, commencée avant
l'arrivée de Prideaux, n'était qu'une page incohérente, non scellée,
et dans laquelle il déclarait, entre autres choses, qu'il ne s'était
jamais soumis à aucun homme, et qu'il n'était pas prêt à le faire.
Il mit avec sa lettre celle qu'il venait de recevoir de Sir Robert
Napier, la remit aux mains de M. Prideaux, et lui ordonna de
s'éloigner au plus tôt, ne voulant pas même lui permettre de prendre
un verre d'eau, sous prétexte qu'il n'avait pas de temps à perdre.

Deux heures de course à cheval ramenèrent encore MM. Prideaux et Flad
au camp britannique. Sir Robert Napier, malgré tout le regret qu'il
en éprouvait, après les avoir laissés reposer quelques instants, les
renvoya à Théodoros. C'était bien la vraie manière d'en user avec lui;
la fermeté seule pouvait nous sauver. Nous avions assez de preuves
que l'espèce d'adoration dont on l'avait entouré, était la cause que
toutes nos démarches n'avaient abouti qu'à une correspondance absurde
et sans aucun résultat. Il ne pouvait être donné aucune réponse à la
folle communication que Théodoros avait envoyée; une dépêche verbale,
en tout conforme an premier message du commandant en chef, était tout
ce qu'il y avait à faire.

Nous étions toujours au pouvoir de Théodoros; nous n'étions pas encore
libres; cependant, bientôt notre sort devait être décidé: nous ne
pouvions rien, et nous étions prêts à nous soumettre d'aussi bonne
grâce que possible à ce qui pouvait nous arriver d'un instant à
l'autre. M. Flad ayant laissé sa femme et ses enfants à Islamgee, il
ne pouvait faire autrement que de revenir; mais pour M. Prideaux, le
cas était différent: il était revenu, cependant, comme un honnête
homme et un compagnon dévoué, prêt à sacrifier sa vie en s'efforçant
de nous sauver, et en allant volontairement au-devant d'une mort
presque certaine, pour obéir à son devoir. Aucun des braves soldats
qui out vaillamment sacrifié leur vie an service de la reine Victoria
n'est allé plus noblement au-devant delà mort. Heureusement, comme
ils approchaient de Selassié, ils rencontrèrent M. Meyer, ouvrier
européen, qui leur apprit l'heureux événement auquel nous devions
tous notre liberté et notre départ pour le camp. Ils firent faire
volte-face à leurs montures avec beaucoup de joie, et allèrent
apporter la bonne nouvelle à nos compatriotes inquiets.

Mais il nous fallait cependant retourner encore à Magdala. Nous
demeurâmes tout le jour dans une grande préoccupation, ne sachant,
pour le moment, quelle conduite Théodoros adopterait à notre égard.
Je soignai plusieurs des blessés, et je vis plusieurs des soldats
qui avaient pris part an combat de ce funeste jour. Ils étaient tous
abattus et déclaraient qu'ils ne se battraient pas de nouveau: «Quelle
est, disaient-ils, la façon de se battre de vos concitoyens? Lorsque
nous sommes en guerre avec des gens de nos pays, chacun a son tour;
avec vous, c'est toujours votre tour. Aussi ne voyez-vous que morts et
blessés parmi nous, tandis que, chez vous, nous ne voyons personne de
tué, et puis pas un soldat ne prend jamais la fuite.» Les aboyeurs
(canons) les épouvantaient beaucoup, et si la description qu'ils en
faisaient était exacte, c'étaient, en vérité, de puissantes armes.

Au bout de peu de temps, Théodoros, ayant reçu une réponse de Sir
Robert Napier, et ayant envoyé MM. Flad et Prideaux pour la seconde
fois, appela auprès de lui ses principaux officiers et quelques
ouvriers européens, et tint une espèce de conseil; mais il s'échauffa
tellement et il finit par être si exalté et si fou, qu'à grand'peine
put-on l'empêcher de se suicider. Ses officiers le blâmèrent de sa
faiblesse et lui proposèrent de nous mettre immédiatement à mort, ou
de nous enfermer dans une tente an milieu du camp, et de nous y
brûler vivants à l'approche de nos soldats. Sa Majesté ne fit aucune
attention à ces conseils; il renvoya ses officiers et commanda à MM.
Meyer et Saalmüller, deux ouvriers européens, de se tenir prêts à nous
accompagner an camp anglais. En même temps, il envoya deux de ses
principaux chefs, Bitwaddad Hassenié et Ras-Bissawur, auprès de
nous pour nous dire: «Partez immédiatement pour aller trouver vos
concitoyens; vous enverrez prendre vos effets demain.»

Ce message nous inspira beaucoup de crainte. Les deux chefs étaient
tristes et abattus, et Samuel était si agité, qu'il ne sut nous donner
l'explication de cette subite décision. Nous appelâmes nos serviteurs
pour nous faire un petit paquet de quelques-unes de nos hardes, et ils
nous souhaitèrent le bonjour avec des larmes dans les yeux. Le moins
affecté de nos gardes paraissait encore triste et mélancolique;
l'impression générale, tant des officiers que la nôtre, était que nous
étions conduits, non au camp britannique, mais à une mort certaine. Il
n'eût servi à rien de se lamenter et de se plaindre; aussi nous nous
habillâmes, heureux encore de voir finir notre captivité, quelle que
dût en être la fin. Nous saluâmes nos serviteurs, et nous partîmes
pour l'Amba sous bonne escorte. Pendant que nous nous habillions,
Samuel et les chefs eurent un petit entretien où ils décidèrent que,
Théodoros étant tout à fait fou de colère, ils ne négligeraient rien
pour retarder notre entrevue, afin de donner le temps de se refroidir
à cette colère qui l'aveuglait. A cet effet, ils devaient envoyer un
soldat en avant-garde et porteur d'un message de notre part, pour
demander à Sa Majesté la faveur d'une dernière entrevue, déclarant que
nous ne saurions le quitter sans l'avoir saluée auparavant.

Arrivés au pied de l'Amba, nous trouvâmes les mules que l'empereur
nous avait envoyées, selon sa coutume, et nous fîmes seller les nôtres
par les ouvriers européens. Le lieu paraissait désert, et, jusqu'à la
tente impériale, nous ne rencontrâmes que quelques soldats; mais en
avançant, nous aperçûmes les hauteurs du Selassié et du Fahla, toutes
couvertes des misérables restes de l'armée de Théodoros.

A environ cent mètres de la tente impériale, nous rencontrâmes le
soldat envoyé par les officiers et par Samuel, pour demander une
dernière entrevue, qui revenait vers nous. Il nous dit que le roi
n'était pas dans sa tente, mais entre Fahla et Selassié, et qu'il ne
recevrait que son ami bien-aimé, M. Rassam. Des ordres alors furent
donnés par les officiers qui nous servaient d'escorte, de conduire
M. Rassam par une route, et d'en faire prendre une autre aux autres
prisonniers. Nous devions suivre un petit sentier du côté de Selassié,
et M. Rassam devait passer par un chemin, à cinquante mètres environ
plus loin. Nous avancions ainsi depuis quelques minutes, lorsque
nous reçûmes l'ordre de nous arrêter. Les soldats nous apprirent que
l'empereur, allant au-devant de M. Rassam, nous devions attendre
jusqu'à ce que l'entrevue eût eu lieu.

Au bout de quelques instants, on nous invita à avancer, l'empereur
ayant quitté M. Rassam, et ce dernier étant déjà en route.

Je marchais en tête de notre troupe, lorsque je fus tout stupéfait,
après avoir fait quelques pas, de me trouver, au détour du chemin,
face à face avec Théodoros. Je m'aperçus aussitôt qu'il était fort eu
colère. Derrière lui se tenaient une vingtaine d'hommes, tous armés
de mousquets. L'endroit où il s'était arrêté formait une petite
plate-forme si étroite, que j'aurais pu le toucher en passant. D'un
côté de la plate-forme, s'ouvrait un profond abîme, et à l'autre
extrémité, le roc s'élevait taillé à pic comme une haute muraille:
évidemment, il n'aurait pu choisir un lieu plus propice, s'il eût
nourri contre nous de sinistres projets.

Il n'avait pu m'apercevoir le premier, ayant la tête tournée de
l'autre côté: il parlait à voix basse au soldat le plus rapproché de
lui et étendait la main pour s'emparer de son mousquet. J'étais, en ce
moment, prêt à tout, et je ne doutai pas on instant que notre dernière
heure ne fût venue.

Théodoros, la main toujours sur son mousquet, se retourna; il
m'aperçut aussitôt, me contempla deux on trois minutes, me tendit la
main, et, d'une voix basse et triste, me demanda comment je me portais
et me souhaita le bonjour.

Le lendemain, le principal officier me dit qu'à l'instant de notre
rencontre, Théodoros était indécis s'il nous mettrait à mort. Il avait
permis à M. Rassam de partir, à cause de son amitié personnelle pour
loi, et quant à nous, nous avions la vie sauve grâce à ce que les yeux
de Sa Majesté s'étaient d'abord arrêtés sur moi, duquel il n'avait
jamais eu à se plaindre, mais que les choses eussent tourné autrement
si sa colère avait été éveillée par la vue de ceux qu'il haïssait.

Quelques minutes plus tard, nous rejoignîmes M. Rassam, et nous
marchâmes aussi vite que nous le permit le pas de nos mules. M. Rassam
me raconta ce que Théodoros lui avait dit: «Il se fait nuit: vous
feriez peut-être mieux d'attendre ici jusqu'à demain.» M. Rassam lui
avait répondu: «Comme voudra Votre Majesté.--Ne tergiversez jamais;
allez.» L'empereur et M. Rassam se serrèrent tous deux la main,
regrettant l'un et l'autre leur séparation, et M. Rassam ayant promis
de revenir le lendemain de bonne heure.

Nous avions déjà atteint les postes avancés du camp impérial, lorsque
quelques soldats nous crièrent de nous arrêter. Théodoros aurait-il
encore changé d'idée? Si près de la liberté, la mort ou la captivité
devaient-elles être notre partage? Telles furent les pensées qui
assaillirent notre esprit; mais notre doute fut de courte durée, car
nous aperçûmes, courant vers nous, l'un des serviteurs de l'empereur
portant le sabre de M. Prideaux ainsi que le mien, dont Sa Majesté
s'était emparée à Debra-Tabor, il y avait vingt et un mois. Nous les
renvoyâmes à l'empereur, en le remerciant, et nous achevâmes notre
voyage.

Nous nous doutions fort peu alors combien nous l'avions échappé belle.
Il parait qu'après notre départ, Théodoros s'étant assis sur une
pierre, la tête entre les mains, s'était mis à pleurer. Ras-Engeddah
lui dit alors: «Etes-vous une femme pour pleurer? Rappelez ces hommes
blancs, mettez-les tous à mort, et enfuyez-vous ensuite, ou bien
combattez et mourez.» Théodoros lui répondit brusquement par ces
paroles: «Tous n'êtes qu'un âne! N'en ai-je pas mis assez à mort
ces deux derniers jours? Pourquoi voulez-vous que je tue ces hommes
blancs, et que je couvre de sang toute l'Abyssinie?»

Bien que très-loin déjà du camp impérial, et en vue presque de nos
sentinelles, nous ne pouvions croire que nous ne fussions pas victimes
de quelque illusion. Involontairement, nous nous retournions toujours,
craignant à chaque instant que Théodoros, regrettant sa clémence, ne
nous eût fait suivre pour nous faire arrêter avant que nous eussions
atteint le camp anglais. Mais Dieu, qui nous avait déjà délivrés une
fois dans ce jour, comme par miracle, nous protégea jusqu'à la fin;
nous arrivâmes enfin, et nous pénétrâmes dans les rangs de l'armée
britannique, le coeur joyeux et plein de reconnaissance. Nous
entendîmes alors le son si doux à nos oreilles des voix anglaises, les
témoignages affectueux de nos chers compatriotes, et nous pressâmes
les mains de ces chers amis, qui avaient travaillé avec tant de zèle à
notre délivrance.


Notes:

[27] Les soldats seuls se tressent les cheveux; les paysans et les
prêtres se rasent la tête une fois par mois.

[28] Abiet, maître, seigneur; expression habituelle employée par les
mendiants pour demander l'aumône.

[29] Fitaurari, le commandant de l'avant-garde.



CONCLUSION


Dans la matinée du 12, le lendemain de notre délivrance, Théodoros
envoya une lettre d'excuse, exprimant ses regrets d'avoir écrit la
dépêche impertinente du jour précédent. En même temps il priait le
commandant en chef d'accepter un présent de mille vaches. D'après la
coutume abyssinienne, c'était une proposition de paix qui, une fois
acceptée, anéantissait toute disposition d'hostilité.

Les cinq captifs qui nous avaient rejoints en 1868 (M. Staiger et ses
amis), mistress Flad et ses enfants, plusieurs autres Européens avec
leurs familles étaient toujours entre les mains de Théodoros. Les
Européens qui nous avaient accompagnés la veille et qui avaient
passé la nuit an camp, furent renvoyés de bonne heure le lendemain à
Théodoros; et Samuel qui en faisait partie, fut chargé de demander
la liberté de tous les Européens et de toutes leurs familles. Une
_chaise_ et des porteurs furent envoyés en même temps pour mistress
Flad dont la santé ne lui permettait pas d'aller à cheval. Avant son
départ, Samuel fut instruit par M. Rassam que le commandant en chef
avait accepté les vaches; à ce propos il y eut une malencontreuse
erreur qui égara et déçut Théodoros, mais qui arriva tellement à
propos qu'elle sauva probablement la vie aux Européens encore en son
pouvoir.

Lorsque les Européens étaient revenus à Selassié pour y conduire leurs
familles, Samuel s'étant avancé vers l'empereur, celui-ci lui fît
aussitôt cette question: «Mes vaches sont-elles acceptées?» Samuel,
s'inclinant respectueusement lui dit: «Le ras anglais vous fait dire:
J'ai accepté votre présent; puisse Dieu vous le rendre!» En entendant
cela, Théodoros fit un long soupir comme s'il était délivré d'une
grande angoisse, et il dit aux Européens: «Prenez vos familles et
partez.» Puis, se tournant vers M. Waldmeier, il lui dit: «Vous aussi,
vous pouvez me quitter; allez-vous-en; à présent que j'ai l'amitié de
l'Angleterre, si j'ai besoin de dix Waldmeier, je n'ai qu'à les
leur demander.» Dans l'après-midi, les ouvriers européens et leurs
familles, M. Staiger et sa suite, mistress Flad et ses enfants, Samuel
et nos serviteurs, enfin tous les prisonniers firent leur entrée au
camp britannique. Il leur avait été permis de prendre tout ce qui leur
appartenait et au moment de leur départ, Théodoros était si joyeux
qu'il les salua.

Le samedi 11, Sir Robert Napier avait clairement expliqué à Dejatch
Alamé quel était le plan qu'il avait adopté; il désirait non-seulement
que les captifs fussent renvoyés mais que Théodoros lui-même vint au
camp britannique avant vingt-quatre heures, sans quoi les hostilités
recommenceraient; mais Dejatch Alamé, connaissant les difficultés
qu'il y aurait à faire consentir Théodoros à cette dernière condition,
insista tellement auprès de Sir Napier, que celui-ci étendit jusqu'à
quarante-huit heures le terme de son ultimatum.

Dans la matinée du 13, l'empereur n'ayant pas encore reparu an camp,
il devint urgent de le forcer à le faire, et des mesures étaient
prises pour achever le travail si bien commencé, lorsque plusieurs des
plus grands officiers de l'armée de Théodoros firent leur apparition,
déclarant qu'ils venaient en leur propre nom et en celui des soldats
de la garnison, pour déposer les armes et rendre la forteresse; ils
ajoutaient que Théodoros, accompagné d'une cinquantaine d'hommes,
avait pris la fuite pendant la nuit.

Il paraît que le soir, en apprenant que les vaches n'avaient pas été
acceptées, mais se trouvaient au delà des sentinelles anglaises,
Théodoros crut qu'il avait été trompé, et que s'il tombait entre les
mains des Anglais, il serait enchaîné ou mis à mort. Toute la nuit, il
marcha vers Selassié, anxieux et abattu, et de bonne heure, dans la
matinée, il ordonna à ses gens de le suivre. Mais au lieu de lui
obéir, ceux-ci se retirèrent dans une autre partie de la plaine.
Théodoros en arrêta deux des plus rapprochés; mais ce dernier acte
n'empêcha pas la défection; seulement ils s'enfuirent plus loin.

Avec le peu d'hommes qui le suivaient, il passa par le Kafir-Ber,
mais il n'avait fait que quelques pas lorsqu'il aperçut les Gallas
s'avançant de tous côtés dans l'intention de l'entourer, lui et sa
suite. Il dit alors à ses quelques fidèles compagnons: «Laissez-moi,
je mourrai seul.» Ceux-ci refusèrent; alors il leur dit: «Vous avez
raison; retournons à la montagne; il vaut mieux mourir de la main des
chrétiens.»

La soumission de l'armée, l'assaut de Magdala, le suicide de
Théodoros, sont des faits trop bien connus pour que j'en fasse ici le
récit. J'entrai dans la forteresse bientôt après que les troupes s'en
furent emparées. Un des premiers objets qui attira mon attention fut
le cadavre de Théodoros. Il avait sur les lèvres ce même sourire que
nous avions vu si souvent, et qui donnait un air de grandeur calme au
visage de celui dont la carrière avait été si remarquable et dont les
cruautés ne pourront jamais être effacées de sa biographie. Mais dans
ses derniers moments il retrouva l'ardeur des jours de sa jeunesse,
combattit avec courage et préféra la mort à l'humiliation d'être fait
prisonnier.

Je restai cette nuit-là à Magdala. Il me parut étrange de passer un
jour en homme libre, dans cette même hutte où j'avais été si longtemps
enfermé comme prisonnier. Les soldats anglais gardaient maintenant nos
anciennes prisons; le cadavre de Théodoros était couché dans l'une de
ces huttes. Dans l'espace seulement de quarante-huit heures, notre
position avait tellement changé, qu'il était difficile de s'en rendre
compte. Je craignais tant d'être victime d'une illusion, et j'étais
tellement ému, que je ne pus dormir.

Le général Wilby, son aide de camp le capitaine Cappel et son
commandant de brigade, le major Hicks, partagèrent ma tente; affamés
et fatigués, ils s'accommodèrent aussi bien que nous du simple plat de
teps abyssinien, de la sauce au poivre et du tej, que nous nous étions
procurés dans les greniers de la demeure royale. Le lendemain, nous
retournâmes à Arogié, et là, pendant tout mon séjour, je reçus
l'hospitalité du général Merewether. Le 16, nous partîmes pour
Dalanta, avec quelques-uns des captifs libérés, et nous y attendîmes
quelques jours le reste des troupes; enfin, le 21, après que Sir
Robert Napier nous eut présentés à nos libérateurs, nous partîmes pour
la côte, et nous arrivâmes à Zulla le 28 mai.

En faisant un retour sur le passé, moi, homme libre, dans un pays
libre, ce passé m'apparaît comme un songe horrible, un faible anneau
dans la chaîne de ma vie; et lorsque je me souviens que notre
délivrance fut suivie immédiatement du suicide de ce despote aux
grandes passions, qui nous avait tenus en son pouvoir, je ne puis
trouver de meilleure explication, pour résoudre ce problème difficile,
que les paroles inscrites par notre vaillant compatriote de Kerans,
sur la bannière qui flotta à Ahascragh, lors de son bienheureux
retour: «Dieu est amour, il nous a donné la liberté.»

FIN.



TABLE DES CHAPITRES


CHAPITRE PREMIER.

L'empereur Théodoros.--Son élévation à l'empire et ses conquêtes.--Son
armée et son administration.--Causes de sa chute.--Sa personne et son
caractère.--Sa famille et sa vie privée.

CHAPITRE II.

Les Européens en Abyssinie.--M. Bell et M. Plowden.--Leur vie et leur
mort.--Le consul Cameron.--M. Lejean.--M. Bardel et la réponse de
Napoléon III à Théodoros.--Le peuple de Gaffat.--M. Stern et la
mission de Djenda.--Etat des affaires à la fin de 1863.

CHAPITRE III.

Emprisonnement de M. Stern.--M. Kerans arrive avec des lettres et un
tapis.--M. Cameron et ses compagnons sont chargés de chaînes.--Retour
de M. Bardel du Soudan.--Procédés de Théodoros vis-à-vis des
étrangers.--Le patriarche cophte.--Abdul-Rahman-Bey. La captivité des
Européens expliquée.

CHAPITRE IV.

La nouvelle de l'emprisonnement de M. Cameron arrive chez lui.--M.
Rassam est choisi pour aller à la cour de Gondar, où il est accompagné
par le docteur Blanc.--Délais et difficultés pour communiquer avec
Théodoros.--Description de Massowah et de ses habitants.--Arrivée
d'une lettre de l'empereur.

CHAPITRE V.

De Massowah à Kassala.--Une digression.--Le nabab.--Aventures de
M. Marcopoli.--Les Beni-Amer.--Arrivée à Kassala.--La révolte
nubienne.--Tentative de M. le comte de Bisson pour fonder une colonie
dans le Soudan.

CHAPITRE VI.

Départ de Kassala.--Sheik-Abu-Sin.--Rumeurs de la défaite de
Théodoros par Tisso-Gobazé.--Arrivée à Metemma.--Marché
hebdomadaire.--Manoeuvres militaires des Takruries.--Leur émigration
dans l'Abyssinie.--Arrivée de lettres de Théodoros.

CHAPITRE VII.

Entrée en Abyssinie.--Altercation entre les Takruries et les
Abyssiniens à Wochnee.--Notre escorte et les porteurs.--Application
de la médecine.--Première réception de Sa Majesté.--Traduction de la
lettre de la reine Victoria et présents offerts.--Nous accompagnons Sa
Majesté à Metcha.--Sa conversation en route.

CHAPITRE VIII.

Nous quittons le camp de l'empereur pour Kourata.--La mer de Tana.--La
navigation abyssinienne.--L'île de Dek.--Arrivée à Kourata.--Les
gens de Gaffat et les premiers captifs nous rejoignent.--Accusations
portées contre ces derniers.--Première visite au camp de l'empereur a
Zagé.--Les flatteries précèdent la violence.

CHAPITRE IX.

Seconde visite à Zagé.--Arrestation de M. Rassam et des officiers
anglais.--Accusations contre M. Rassam.--Les premiers captifs sont
amenés enchaînés à Zagé.--Jugement public.--Réconciliation.--Départ de
M. Flad.--Emprisonnement à Zagé.--Départ pour Kourata.

CHAPITRE X.

Seconde résidence à Kourata.--Le choléra et le typhus éclatent dans
le camp.--L'empereur se décide à aller à Debra-Tabor.--Arrivée à
Gaffat.--La fonderie transformée en palais.--Jugement public à
Debra-Tabor.--La tente noire.--Le docteur Blanc et M. Rosenthal faits
prisonniers à Gaffat.--Une autre accusation publique.--La caverne
noire.--Voyage avec l'empereur à Aïbankab.--Nous sommes envoyés à
Magdala; arrivée à l'Amba.

CHAPITRE XI.

Notre première maison à Magdala.--Le chef a une petite affaire avec
nous.--Impressions d'un Européen chargé de chaînes.--L'opération
décrite.--La toilette du prisonnier.--Comment nous vivions.--Défection
de notre premier messager.--Comment nous obtînmes de l'argent et des
lettres.--Un journal à Magdala.--Une saison des pluies dans le Godjo.

CHAPITRE XII.

Description de Magdala.--Climat et provision d'eau.--Les maisons
de l'empereur.--Son harem et ses magasins.--L'église.--La
prison.--Gardes et geôliers.--Discipline.--Visite préalable de
Théodoros à Magdala.--Massacre des Gallas.--Caractère et antécédents
de Samuel.--Nos amis Zénab l'astronome et Meshisba le joueur de
luth.--Gardes de jour.--Nous bâtissons de nouvelles huttes.--Les
serviteurs portugais et les serviteurs abyssiniens.--Notre enceinte
est agrandie.

CHAPITRE XIII.

Théodoros écrit à M. Rassam touchant M. Flad et ses ouvriers.
--Ses deux lettres comparées.--Le général Merewether arrive à
Massowah.--Danger d'envoyer des lettres à la côte.--Ras-Engeddah
nous apporte quelques provisions.--Notre jardin.--Résultats pleins
de succès de la vaccine à Magdala.--Encore notre sentinelle de
jour.--Seconde saison des pluies.--Les chefs sont jaloux.--Le ras et
son conseil.--Damash, Hailo, etc., etc.--Vie journalière pendant la
saison des pluies.--Deux prisonniers tentent de s'échapper.--Le knout
en Abyssinie.--Prophétie d'un homme mourant.


CHAPITRE XIV.

Fin de la seconde saison pluvieuse.--Rareté et cherté des
approvisionnements.--Meshisha et Comfou complotent leur
fuite.--Ils réussissent.--Théodoros est volé.--Damash poursuit les
fugitifs.--Attaque de nuit.--Le cri de guerre des Gallas et le sauve
qui peut.--Les blessés laissés sur le champ de bataille.--Hospitalité
des Gallas.--Lettre de Théodoros à ce sujet.--Malheurs de
Mastiate.--Wakshum Gabra Medhim.--Récit de la vie de Gobazé.--Il
sollicite la coopération de l'évêque pour s'emparer de Magdala.--Plan
de l'évêque.--Tous les chefs rivaux intriguent pour l'Amba.
--L'influence de M. Rassam exagérée.

CHAPITRE XV.

Mort de l'Abouna Salama.--Esquisse de sa vie.--Griefs de Théodoros
contre lui.--Son emprisonnement à Magdala.--Les Wallo-Gallas.--Leurs
moeurs et leurs coutumes.--Menilek paraît avec une armée dans le
pays de Galla.--Sa politique.--Avis envoyé à lui par M. Rassam.--Il
investit Magdala et fait un feu de joie.--Conduite de la reine.
--Précautions prises par les chefs.--Notre position n'est pas
meilleure.--Les effets de la fumée sur Menilek.--Désappointement suivi
d'une grande joie.--Nous recevons des nouvelles du débarquement des
troupes britanniques.

CHAPITRE XVI.

Conduite de Théodoros pendant notre séjour à Magdala.--Sa conduite
à Begemder.--Une rébellion éclate.--Marche forcée sur
Gondar.--Les églises sont pillées et brûlées.--Cruautés de
Théodoros.--L'insurrection croît en forces.--Les desseins de
l'empereur sur Kourata échouent.--M. Bardel trahit les nouveaux
ouvriers.--Ingratitude de Théodoros envers les gens de Gaffat.--Son
expédition sur Foggera échoue.

CHAPITRE XVII.

Arrivée de M. Flad de l'Angleterre.--Il remet une lettre et un message
de la reine d'Angleterre.--L'épisode du télescope.--On prend soin
de nos intérêts.--Théodoros ne cédera qu'à la force.--Il recrute son
armée.--Ras-Adilou et Zallallou désertent.--L'empereur est repoussé
à Belessa par Lij-Abitou et les paysans.--Expédition contre
Metraha.--Ses cruautés dans cette localité.--Le grand _Sébastopol_
est fabriqué.--La famine et la peste obligent l'empereur à lever son
camp.--Difficultés de sa marche vers Magdala.--Son arrivée dans le
Dalanta.

CHAPITRE XVIII.

Théodoros dans le voisinage de Magdala.--Nos sentiments à cette
époque.--Une amnistie accordée au Dalanta.--La garnison de Magdala
rejoint l'empereur.--M. Rosenthal et les autres Européens sont envoyés
dans la forteresse.--Conversation de Théodoros avec MM. Flad et
Waldmeier sur l'arrivée des troupes.--La lettre de Sir Robert Napier
à Théodoros tombe entre nos mains.--Théodoros ravage le Dalanta.--Il
trompe M. Waldmeier.--On arrive au Bechelo.--Correspondance entre
M. Rassam et Théodoros.--Les fers sont ôtés à M. Rassam.--Théodoros
arrive à Islamgee.--Sa querelle avec les prêtres.--Sa première visite
à l'Amba.--Jugement de deux chefs.--Il nomme un nouveau commandant à
la garnison.

CHAPITRE XIX.

Nous sommes comptés par le nouveau gouverneur et obligés de dormir
tous dans la même hutte.--Seconde visite de Théodoros à l'Amba.--Il
fait appeler M. Rassam et donne l'ordre que M. Prideaux et moi soyons
délivrés de nos chaînes.--L'opération décrite.--Notre réception
par l'empereur.--On nous envoie visiter le _Sébastopol_ arrivé à
Islamgee.--Conversation avec Sa Majesté.--Les prisonniers encore
enchaînes sont délivrés de leurs fers.--Théodoros ne réussit point à
se voler lui-même.

CHAPITRE XX.

Tous les prisonniers quittent l'Amba pour Islamgee.--Notre réception
par Théodoros.--Il harangue ses troupes et relâche quelques-uns
des prisonniers.--Il nous informe de la marche des Anglais.--Le
massacre.--Nous sommes renvoyés à Magdala.--Effets de la bataille de
Fahla.--MM. Prideaux et Flad sont envoyés pour négocier.--Les captifs
relâchés.--Ils l'échappent belle.--Leur arrivée au camp britannique.


CONCLUSION.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Ma captivité en Abyssinie - ...sous l'empereur Théodoros" ***

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