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Title: Oeuvres, Tome V - Recherches nouvelles sur l'histoire ancienne
Author: Volney, C.-F. (Constantin-François), 1757-1820
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Oeuvres, Tome V - Recherches nouvelles sur l'histoire ancienne" ***

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produced from images of the Bibliothèque nationale de
France (BNF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr



RECHERCHES NOUVELLES

SUR

L'HISTOIRE ANCIENNE,

PAR C. F. VOLNEY,

COMTE ET PAIR DE FRANCE, MEMBRE DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE, HONORAIRE DE LA
SOCIÉTÉ SÉANTE A CALCUTA.

TOME PREMIER.

PARIS,

PARMANTIER, LIBRAIRE, RUE DAUPHINE. FROMENT, LIBRAIRE, QUAI DES
AUGUSTINS.

M DCCC XXV.



OEUVRES

DE C. F. VOLNEY.

DEUXIÈME ÉDITION COMPLÈTE.

TOME V.

IMPRIMERIE DE FIRMIN DIDOT

RUE JACOB, N° 24.



PRÉFACE.


Est-il donc vrai que l'_Histoire ancienne_ soit un problème entièrement
insoluble, et que nous soyons condamnés à n'avoir que des idées vagues,
même sur cette partie à laquelle notre système d'éducation attache une
importance religieuse? Quoi! depuis moins de 100 ans, l'esprit humain a
su pénétrer une foule d'énigmes de la nature, dans l'Astronomie, dans la
Physique générale et particulière; dans la Chimie, etc.; et il ne pourra
deviner les logogriphes que lui-même s'est composés dans les récits de
l'Histoire! D'où vient cette bizarrerie? J'interroge les observateurs
des faits naturels; je leur demande par quelles méthodes ingénieuses et
sûres ils on fait de si heureuses découvertes, vaincu de si subtiles
difficultés? Ils me répondent «que c'est en rappelant les anciennes
théories à de nouveaux examens; en dévoilant l'erreur ou la fausseté de
certains faits qu'elles avaient établis comme bases; en n'admettant
comme vrais que les faits constatés par l'expérience et par l'analyse;
enfin en ne souscrivant à aucune assertion par le respect des noms et
des autorités, mais seulement par l'évidence qui naît de la
démonstration.»

Je me tourne vers les _raconteurs_ d'événements humains, vers ces
écrivains qui peuplent nos bibliothèques de volumes sur l'_Histoire
ancienne_: je leur demande pourquoi, malgré leurs travaux savants et
multipliés, nos connaissances n'ont fait, depuis 200 ans, aucun progrès
par-delà le court espace de six siècles qui précèdent l'ère chrétienne?
«Notre tâche, me disent-ils, est bien plus épineuse que celle des
Physiciens: nous n'opérons pas comme eux sur des corps palpables, sur
des faits soumis à l'évidence des sens: tels qu'un jury d'enquête, nous
opérons sur des faits moraux qui ne sont pas présents, qui même
n'existent plus, et qui nous sont racontés tantôt par des témoins,
tantôt par des gens qui ne les ont pas vus: ces narrateurs parlant des
langues diverses tombées en désuétude, c'est pour nous un premier
obstacle d'être obligés de les apprendre; déja nous pouvons commettre
bien des erreurs à les expliquer; ensuite il nous faut rechercher les
faits ou plutôt les témoignages épars, souvent altérés par leur passage
de bouche en bouche; il nous faut confronter les récits, apprécier la
moralité et les préjugés des raconteurs; et sur quelques articles leurs
contradictions sont si absolues, qu'il en résulte des difficultés
inextricables.--Ce n'est pas tout, ajoute un savant critique du dernier
siècle[1], et ce n'est pas la seule ou la vraie raison de notre
ignorance: il est une cause bien plus radicale que n'avouent pas mes
doctes confrères: comme eux je m'étais persuadé que les difficultés qui
les arrêtent dans l'Histoire, et surtout dans la Chronologie ancienne,
devaient être insolubles en elles-mêmes, et je croyais qu'il y avait de
la présomption à tenter ce que des hommes d'un grand nom n'avaient pu
exécuter; mais lorsque j'ai parcouru les routes dans lesquelles ils ont
marché, j'ai vu avec surprise que c'était aux seuls défauts de la
méthode qu'ils ont suivie que l'on doit attribuer le peu de succès de
leurs efforts; ils ont commencé par prendre leur parti dans les
anciennes histoires, dans celles des temps antérieurs à Cyrus, et après
cela ils semblent avoir étudié, non pour parvenir à la connaissance de
ce qui est, mais pour trouver les preuves de ce qu'ils ont imaginé
devoir être, etc.»

Je vous entends, judicieux Fréret; vous voulez dire que, par l'effet
d'un préjugé ancien et dominant, nos érudits ont dénaturé les fonctions
de l'un des _témoins_ de l'antiquité, en ce qu'au lieu d'entendre avec
impartialité les dépositions du peuple juif, ils les ont reçues avec un
respect aveugle, et les ont érigés en décrets suprêmes, auxquels ils ont
soumis, de gré ou de force, les témoignages de ses pairs.

Effectivement, si je parcours les livres écrits, depuis 200 ans sur
l'Histoire ancienne, je vois leurs arguments, leurs systèmes fondés
généralement sur ce principe: «Que la Chronologie du peuple juif est la
règle indispensable de celle de tous les autres peuples, et que c'est à
la mesure de son cadre qu'il faut allonger ou raccourcir toutes les
Chronologies.»

Avec une telle méthode, est-il surprenant que nos connaissances soient
restées stationnaires au même point où les ont laissées Joseph Scaliger
et le P. Petau, il y a plus de 200 ans? et cela pouvait-il manquer
d'être ainsi, lorsque les savants[2] qui ont cultivé cette branche
d'instruction ont été presque tous des ecclésiastiques qui, s'attribuant
l'_Histoire ancienne_ comme leur domaine à raison de ses rapports avec
la création du monde, ont cru leur conscience et leur religion
intéressées à soutenir l'infaillibilité du système juif.

Voulons-nous dissiper, du moins en partie, les ténèbres qui couvrent
l'antiquité; il faut avant tout disposer nos yeux à reconnaître, à
accepter la lumière de la vérité: il faut, dans l'interrogatoire ou dans
l'audition des narrateurs, nous dépouiller de toute prédilection: en un
mot, il faut, suivant la méthode des physiciens et des géomètres dans
les sciences exactes, n'admettre par anticipation aucun fait, aucune
assertion, dont la certitude, la vraisemblance morale n'aient été
préalablement discutées et réduites à leur juste valeur.

C'est en cette disposition d'esprit qu'ont été faites les recherches
suivantes que nous soumettons au lecteur; et parce que, de tous les
objets de discussion et de tous les moyens d'épreuve, le moins irritant,
le moins récusable est le calcul arithmétique, c'est sur la Chronologie,
qui est l'arithmétique de l'histoire, que nous allons d'abord exercer
notre critique: nous allons examiner, 1° quel degré d'exactitude et de
correction présente le système chronologique juif considéré
intrinséquement.

2° Sur quelles bases de faits ou de raisonnements il établit son
autorité, abstraction faite de toute opinion dogmatique.

3° Quels ont été et quels _ne peuvent être_ les auteurs des livres qui
nous offrent ce système, fondant à cet égard nos arguments, nos preuves,
uniquement sur les aveux implicites ou positifs de ces livres.

Ces bases posées, nous verrons quelles conséquences en résultent pour
l'établissement de la Chronologie ancienne prise en général.

Commençons par les temps les plus connus, les plus susceptibles
d'éclaircissement, et discutons d'abord la période des rois juifs,
depuis Saül jusqu'à la ruine de Jérusalem, sous Sédéqiah, 687 ans avant
notre ère.



RECHERCHES NOUVELLES

SUR

L'HISTOIRE ANCIENNE.

[Illustration: CHRONOLOGIE: ROIS DE JUDA. ROIS D'ISRAËL.

/*[2]
                       CHRONOLOGIE.

                      ROIS DE JUDA.

                    SECTION PREMIÈRE.

                   ( Saül.   Omnis )   hors
                   ( David. . . 40 )    de
                   ( Salomon.   40 )  compte.

           Reg. I,  ch. 14, v. 21. Roboam.  17 ans.  Reg. I,
                    ch. 15, v.  2. Abia...   3
                            v. 10. Asa....  41
                    ch. 22, v. 42. Josaphat. 25
           Reg. II, ch.  8, v. 17. Joram..   8
                            v. 26. Okosias.  1
                                       -------
                               TOTAL . .    95

                      SECTION II.

           ch. 11, v. 3.......   Athalie.    6
           ch. 12, v. 1.......   Joas . . . 40
           ch. 14, v. 2, 17, 23. Amasias.   14
                                          ----
                                  TOTAL..   60

                      SECTION  III.

                               Amasius
                               continua ... 15
  ch. 15, v.  2 . . . . . .      Osias. . . 52
          v. 33 . . . . . .      Joathan .  16
  ch. 16, v.  2 . . . . . .      Achaz. . . 16
  ch. 18, v.  6 . . . . . .      Ézéqiah .   6
                                         -----
                                 TOTAL . . 105

       *       *       *       *       *

                    ROIS D'ISRAËL.
                   SECTION PREMIÈRE.
 ch. 14, v. 20. Jéroboam. I. 22 ans.
                  ch. 15, v. 25. Nadal......  2
                          v. 35. Raza....... 24
                  ch. 16, v.  8. Ela........  2
                          v. 15. Zamry.. 7 j. »
                          v. 23. Amri......  12
                          v. 29. Achab.....  22
                  ch. 22, v. 52. Ochosias...  2
Reg.II,           ch.  3, v.  1. Joram...... 12
                                         ------
                              TOTAL . . . .  98
                        SECTION II.
                    ch. 10, v. 28. Jehu...... 28
                    ch. 13, v.  1. Joakas.... 17
                            v. 10. Joas...... 16
                                           ----
                                   TOTAL..... 61

                             Section iii.
                    ch. 14, v. 41. jéroboam ii .. 41
                    ch. 15, v.  8. zacharie 6 m... »
                            v. 13. sellum.  1 m... »
                            v. 17. manahem ...... 10
                            v. 23. phakée i......  2
                            v. 27. phakée ii..... 20
                    ch. 17, v.  1  osée..........  9
                            -----
                    Total . . . 82

       *       *       *       *       *

Ézéqiah
continua.  º23
Manassé.   55
Amon ...    2
Josìas...  31
Ihoukas.    » 3 m.
Ihouakim.  11
Ihouakin.   » 3 m.
Sédéquiah. 10 6 m.
         -------
TOTAL....  133 ans.
*/
]

[Illustration: _DIVISION_ DES PEUPLES selon le Systême CHALDÉEN.]



RECHERCHES NOUVELLES SUR L'HISTOIRE ANCIENNE.



CHAPITRE PREMIER.

Période des rois juifs.


Le tableau ci-contre, dressé fidèlement d'après le texte du _Livre des
Rois_, démontre à trois époques diverses, prises dans la liste des rois
de Samarie et celle des rois de Jérusalem, des discordances de
corrélation qui ne devraient pas exister; car, certains règnes devant
commencer et finir ensemble à une même date selon le texte, les sommes
d'additions devraient être les mêmes à l'époque où on les compare. Par
exemple, dans la colonne des rois de Samarie, Section 1re, ces princes
comptent 3 ans de plus que ceux de Juda.... Dans la 2e, une année
seulement; et dans la 3e, ils ont 23 ans de moins.

Les deux premières différences sont des bagatelles que l'on peut
expliquer et faire disparaître, en fondant ensemble les années premières
et dernières de quatre ou cinq princes successifs; mais les 23 ans qui
se trouvent en excès de la part des rois de Juda n'admettent pas de
palliatifs. Les chronologistes ont composé de gros volumes sur ce
problème, sans pouvoir le résoudre, parce que posant comme principe
fondamental l'infaillibilité de chaque texte, il leur devient impossible
de concilier ce qui est manifestement contradictoire. Non seulement les
textes se contrarient dans les résumés additionnels, ils se contrarient
encore, presqu'à chaque verset, dans les comparaisons respectives des
règnes; par exemple, un texte dit (_Reg_. II, chap. 14, v. 23): «L'an 15
d'Amasias, roi de Juda, Jéroboam II devient roi d'Israël, et, l'an 15 de
ce Jéroboam, Amasias termine un règne de 29 ans.» (_Ibid._ v. 17).

Donc Ozias, fils d'Amasias, lui succéda et régna l'an 16 de Jéroboam, et
cependant le texte dit (chap. 15, vers. 1er), que ce fut l'_an_ 27.
Quelques chronologistes veulent trouver ici un interrègne qui aurait
retardé le couronnement d'Ozias; mais cette hypothèse est détruite par
l'expression formelle d'un passage qui dit: «Amasias étant mort, le
peuple prit Ozias, dit Azarias, son fils, âgé de 16 ans, et il l'établit
roi.» (_Ibid._ ch. 14, v. 21).

Cette faute de 27 _ans_ se corrige en l'attribuant au copiste, qui
aurait dû écrire 17: mais immédiatement après, une autre faute semblable
se reproduit; car Jéroboam II ayant régné 41 ans, dont 15 ans du temps
d'Amasias, il lui en doit rester 26 sur le régne d'Ozias; par conséquent
Zakarie, fils de Jéroboam, lui sùccede l'an 27 (pour 28) d'_Ozias_, et
cependant le texte dit l'_an_ 38 (Reg. II, ch. 15, v. 8). Ce n'est pas
tout; la confusion est telle dans ces comparaisons de règne à règne, que
par suite de dates énoncées un prince se trouve engendrer à l'âgé de 10
ans.

«Rég. II, c. 16, V. 2.: «Achaz, fils de Joathan, lui succède âgé de 20
ans, et il en règne 16;» donc il vécut 36 ans.... Son fils Ézéqiah lui
succède âgé de 26 ans.... Donc Achaz aurait été père à 11 _ans_, et eût
engendré à 10 ans; ce qui en histoire serait si étrange, qu'on en eût
sûrement fait la rémarque.

Il faut en convenir de bonne foi; presque toutes les dates comparées du
_Livre des Rois_ sont inexactes, et leur inexactitude forme un système
tellement lié, qu'on ne saurait l'attribuer tout entier à la négligence
des copistes.... Il est bien plutôt l'ouvrage d'u rédacteur même, qui
composa cet extrait abrégé des archives officielles après le retour de
Babylone. Nous n'entrerons pas dans les détails fastidieux et péu
importants de tous les articles: nous nous bornerons à proposër pour les
23 _ans_ de la Section III, deux corrections qui la redressent presque
entièrement.

La première de ces corrections, admise déjà par plusieurs
chronologistes, porte sur le règne d'Ozias, qui a reçu 10 ans de trop
par suite d'une phrase équivoque, et qui a compté 52 au lieu de 42. Le
texte dit[3], «qu'après plusieurs années d'un règne glorieux, Ozias,
surnommé Azarias, fut frappé de la lèpre; qu'il la garda jusqu'à sa
mort, et que (selon là loi) il vécut séparé dans une maison écartée.
Pendant ce temps Joathan, son fils, _jugea le peuple à sa place_ [dans
le palais du roi[4]].» En style hébraïque, _juger_ c'est _régner_: ainsi
Joathan _régna_ à la place de son père encore vivant. Et combien de
temps jugea-t-il? et auquel du père ou du fils le temps de ce règne
a-t-il été compté? Plusieurs critiques ont fait cette question; en la
répétant après eux, nous pensons que _ce temps équivoque_ fut de 10
années, et que c'est lui qui, compté au père et au fils, a introduit un
quiproquo de 10 ans; qui se montre partout. L'état primitif et vrai est
qu'Azarias régna 42 _ans_ seul, et 10 _ans_ avec son fils: total 52.
Joathan régna 6 _ans_ seul et 10 avec son père: total 16. Mais pour ne
l'avoir pas distingué, le rédacteur s'est jeté dans un dédale de
contradictions: ces 10 _ans_ et ces 6 _ans_ sont si bien le nœud de la
difficulté et le vrai moyen de solution, que sans cesse on les voit
reparaître dans l'analyse et la décomposition des règnes: ce sont ces 10
_ans_ qui ont occasioné la fausse date de l'avènement d'Ozias, placé à
l'_an_ 27 de Jéroboam au lieu de l'_an_ 17 (ci-dessus). Ce sont eux qui
ensuite ont réagi sur Zacharias, et l'ont fait succéder à Jéroboam
l'_an_ 38 au lieu de l'_an_ 28 d'Ozias. Ce sont encore ces 10 _ans_ qui,
soustraits à l'âge de Joathan, âgé de 35 _ans_ au lieu de 25, quand il
règne avec son père, lui font engendrer à 16 _ans_, au lieu de 26, son
successeur Achaz, qui à son tour resserré de ces 10 _ans_, engendra à 10
_ans_ au lieu de 20. En rétablissant le règne d'Ozias _seul_ à 42, et
celui de Joathan, son fils, à 16, dont 10 du vivant d'Osias, tout rentre
dans l'ordre; mais il reste encore aux rois de Juda un excès de 13 ans.

Ici l'autorité du célèbre manuscrit _alexandrin_, que nous verrons par
la suite restituer au règne d'Amon, fils de Josiah, 10 _ans_ qui lui ont
été mal à propos enlevés, nous fournit le moyen d'en regagner 8 sur le
règne de Phakée 1er; car au lieu de 2 _ans_ que les textes vulgaires
donnent à ce prince, fils de Manahem, ce manuscrit lit 10 _ans_. Cette
même lecture se trouve dans Eusèbe (_Chronicon, page_ 24) et, qui plus
est, dans le Syncelle (_page_ 202). Cette fois-ci il la préfère à celle
d'Africanus, qu'il remarque ne donner que 2 _ans_ à ce prince (comme le
texte hébreu). Par conséquent beaucoup de manuscrits grecs des plus
anciens se sont accordés à donner 10 ans à Phakée Ier; ce qui restitue
8 ans de plus à la branche d'Israël, et ne lui laissé plus qu'un
déficit de 5 ans, ou plutôt de 3 ans et demi vis-à-vis celle de Juda; et
parce que les deux premières sections d'_Israël_ ont un excès de 4 ans,
il se trouve que les trois sommes additionnées et compensées donnent 249
ans, ce qui ne différe que d'une seule année de la somme des rois de
Juda, laquelle est de 250.

/*[2]
  Après ces diverses corrections, si nous calculons
  la durée totale des rois de Juda, depuis l'an
  premier de David jusqu'à l'an dernier de
  Sédéqiah, nous trouvons............. 473 ans

  Et parce que le temple fut fondé l'an 4
  de Salomon, c'est-à-dire, 43 ans révolus
  depuis l'an 1er de David, et qu'il fut incendié
  l'an 19 de Nabukodonosor, nous
  avons pour la durée de cet édifice, 473
  moins 43...........................  430 ans.
*/

Ici se presentent quelques réflexions dictées par le sujet. Comment
concilier, par exemple, les hautes idées que l'on a voulu se faire de
l'origine et de la nature de ces livres juifs avec l'inexactitude, les
négligences, les fautes matérielles de leur rédaction? et ces vices,
l'on ne peut les mettre tous à la charge des copistes: si les calculs
eussent été clairs et bien ordonnés, si les sommes partielles eussent
été contrôlées par une addition résumée, les copistes n'eussent point
commis tant de divagations. Ce désordre de la Chronique des Rois est une
preuve sensible qu'aucune autorité publique n'a présidé à sa
confection; qu'elle n'est point un ouvrage officiel, mais le travail
volontaire d'un ou de plusieurs individus, sans caractère authentique,
et dont le nom, par cela même, n'a point été apposé. Il est facile de
concevoir comment les choses ont pu se passer. Tant que la puissance
nationale subsista, les registres royaux, cités dans la Chronique,
furent tenus avec plus ou moins d'exactitude, et il y eût des annales
régulières et authentiques; mais quand les étrangers eurent violé le
trône et brisé le sceptre; lorsque le roi d'Égypte, Nekos, maître de
Jérusalem, eut déposé le roi et fouillé le trésor; lorsque le roi de
Babylone, surtout, eut enlevé les vases, les ornements, pillé tous les
genres de richesses et de monuments conservés; lorsqu'il eut déporté
toutes les principales familles, on sent que dans la dévastation d'une
ville prise d'assaut, d'un palais saccagé, d'un temple brûlé, la
conservation des livres fut un soin secondaire, abandonné au zèle
personnel et gratuit de quelque lettré, et par suite livré à tous les
hasards qu'un ou plusieurs individus courent au milieu des calamités
d'une guerre terrible..... Nombre de livres durent être vendus, brûlés,
dispersés. Au retour de la captivité, tout débris échappé au naufrage
devint plus précieux; mais des manuscrits volumineux et dispendieux
durent exciter peu d'intérêt, et trouver peu d'amateurs dans une nation
ignorante et ruinée. Il fallut que le sort suscitât quelque individu
qui, réunissant le goût de la chose et les moyens d'exécution, fit
l'abrégé où l'extrait que nous possédons: quels furent ses matériaux et
quel fut son art d'en user? Voilà ce dont on ne peut juger que par
l'induction de ce qui nous reste. Si cet individu eût été un homme de
marque comme Esdras, il eût été connu et cité; si ses matériaux eussent
été complets et passablement en ordre, il n'eût eu qu'à les classer;
s'il eût eu l'esprit méthodique et la critique nécessaire à éclaircir
les difficultés, il eût rédigé son travail avec une clarté qui n'eût pas
permis tant de divagations aux copistes. Par exemple, s'il eût exprimé
la durée positive du règne de Saül, cette durée se trouverait-elle en
lacune dans tous les manuscrits sans exception et dans toutes les
versions, à commencer par la version grecque sous Ptolomée? et s'il eût
exprimé la durée totale des rois de Jérusalem, éprouverions-nous les
variantes et les discordances où nous la voyons flotter? Cette omission
capitale est la cause de tout le désordre de leur liste, en même temps
qu'elle semble l'effet de l'hésitation et de l'incertitude du
compilateur, qui n'a osé prononcer. Des copies premières ayant été
faites de son manuscrit, ses premiers lecteurs en auront fait la
remarque: l'on aura fait quelque calcul, quelques recherches; une
opinion orale se sera établie entre les docteurs; quelque savant aura
coté sur sa copie la somme qu'il aura crue vraie..... Supposons 473:
par le laps du temps, par les effets des guerres et la dispersion des
Juifs, cette tradition se sera perdue..... Quelques docteurs auront
trouvé de l'équivoque dans le texte réellement vague qui est relatif au
règne d'Ozias et à l'association de son fils..... Les uns auront compté
les 10 _ans_ de l'association, en dehors; les autres, en dedans du règne
du père: un surplus de 10 _ans_ se sera introduit; une branche de
manuscrits aura compté 483; une autre branche soutenant le nombre 473,
l'on aura voulu retirer les 10 ans de trop, et la soustraction sera
tombée sur le règne d'_Amon_, fils de Josias, ainsi que nous le verrons;
ces variantes doivent être très-anciennes, puisque nous les trouvons
dans la version grecque de Ptolomée et dans l'historien Josèphe, dont
les contradictions semblent tenir à la diversité des manuscrits qu'il a
consultés et suivis, en exceptant néanmoins l'opinion qui lui fut
imposée par la Synagogue asmonéenne dont il fut membre. Ces
contradictions ne sont pas sans quelque résultat utile dans notre
question; mais pour en saisir le fil il est nécessaire de remonter au
règne de Saül.

La durée de ce règne, telle que l'énonce le texte hébreu, est absolument
inadmissible.

[Illustration: CHRONOLOGIE DE JOSÈPHE. ROIS JUIFS.

/*[2]

  CHRONOLOGIE DE JOSÈPHE.

  ROIS JUIFS.

        SELON                     SELON JOSÈPHE.              RÉSULTAT.
                       ----------------+--------------
  LE TEXTE VULGAIRE.                            TRADUCTION     CORRIGÉ.
                      TEXTE   GREC.
                                                 DE RUFIN.

  Saül.....   » ans.  20 ans ou 40              20 ans.       20 ans.
  David....  40       40                        40            40
  Salomon..  40       80 vécut 94               40 vécut 94   40
  Roboam...  17       17                        17            17
  Abia.....   3        3 _omis_.            3             3
  Asa......  41       41                        41            41
  Iosaphat.  25       25                        25            25
  Ioram....   8        8                         8             8
  Ochozias.   1        1                         1             1
  Athalie..   6        6 _tuée à la 7e_  6             6
  Joas.....  40       40                        39 ou 40      40
  Amazias..  29       29                        29            29
  Ozias....  52       52                        52            42
  Ioathan..  16       16                        16            16
  Achaz....  16       16                        16            16
  Ézéqiah..  29       29                        29            29
  Manassé..  55       55                        55            55
  Amoun....   2        2                         2            12
  Iosias...  31       31                        31            31
  Ioachaz..   » 3 m.   » 3 m. 10 j.              » 3 m. 10 j.  » 3 m. 10 j.
  Ioaqim...  11       11                        11            11
  Ioakin...   » 3 m.   » 3 m.                    » 3 m.        » 3 m.
  Sédéqiah.  10 5 m.  11                        11            10 5 m.

            473      533 6 m.                  492 6 m.      493
                      ou
                     553
                       ----------+----------------------------
                                514
*/
]

«_Saül_ [dit ce texte[5]] _était âgé d'un an lorsqu'il régna, et il
régna deux ans_.» D'abord nous observons que le texte mot à mot ne dit
pas d'_un an_, mais de..... _an_, laissant le nombre en lacune; et il
n'est pas permis de traduire _un_ sans le mot _ahad_, qui l'exprime. La
première de ces données est si choquante, que personne n'a osé la
défendre, au sens littéral: quelques interprètes ont recouru à des sens
mystiques et allégoriques, qui ne signifient rien. La seconde est si
contraire à tout l'historique du règne de Saül, qu'il est incontestable
qu'une altération, ou plutôt une lacune existe ici dans le texte. Or,
telle est l'antiquité de cette lacune, que la version grecque
d'Alexandrie n'osant admettre deux données si absurdes, a préféré de
supprimer le verset entier. Aucun manuscrit grec connu n'y supplée, et
ceci fait peu d'honneur à l'exactitude des prétendus 70 _docteurs_: pour
remplir l'omission et surtout pour corriger l'erreur seconde, les
chronologistes ont invoqué deux écrivains juifs; l'un est l'historien
Fl. Josèphe, qui dans ses Antiquités judaïques, dit[6]: _que Saül régna
18 ans du vivant de Samuël, et 22 ans après la mort de ce prophète_....
Par conséquent Saül aurait régné 40 ans; mais plusieurs graves
objections s'élèvent contre cette donnée: tous les critiques sont
d'accord que les manuscrits de Josèphe ont subi des altérations
considérables dans leurs chiffres, de la part des copistes qui y ont
porté des motifs de piété. Or, dans le cas présent, outre que les
manuscrits dans l'idiome grec sont trop peu nombreux pour faire
autorité, nous avons la version latine que le prêtre _Rufin_, ami de
saint Jérôme, fit du texte grec de Josèphe, vers le temps du concile de
Nikée; et cette version, qui sert de contrôle à nos manuscrits actuels,
les dément ici...., car elle porte: «Saül régna 18 _ans_ du vivant de
_Samuël_ et 2 _ans_ (seulement) après la mort de ce prophète;» ce qui ne
fait en tout que 20 ans.

De plus, Josèphe dans un autre passage[7] des mêmes manuscrits grecs,
corrige l'erreur des 22 _ans_, lorsque, récapitulant la durée des rois
de Jérusalem, il dit: «Et ces rois régnèrent pendant «un espace de 514
ans, 6 mois, 10 jours, _sur lesquels Saül, premier roi, mais qui ne fut
point du sang de David_, régna 20 ans.» La version de Rufin porte les
mêmes nombres de 514 et 20: par conséquent les 22 du premier passage
sont évidemment une erreur, ou plutôt une altération du copiste, qui a
eu un motif que nous allons bientôt voir.

On peut demander où Josèphe a puisé cette instruction: nous ne dirons
pas, dans les écrits des Juifs de son temps, qui furent très-ignorants;
mais nous pensons qu'ici et dans plusieurs autres cas, il a emprunté
d'un historien grec qui paraît avoir été bien instruit de ce qui
concerne les Juifs. Cet historien est _Eupolème_, qu'il cite avec éloge
dans son livre contre Appion[8], et dont Eusèbe, parmi plusieurs
fragments[9], cite celui-ci: «Eupolème dit que _Saül mourut_ vers la
21e année de son règne, _que David régna 40 ans_, etc.....» Eupolème
nous est désigné comme la source où Alexandre Polyhistor puisa la
plupart de ses récits sur les Assyriens et sur les Juifs; et Alexandre
Polyhistor ayant vécu du temps de Sylla, il s'ensuit qu'Eupolème a pu
vivre un siècle avant lui; et comme il paraît avoir beaucoup voyagé, il
aura visité Alexandrie, y aura conversé avec des docteurs juifs qui,
dans ce foyer de la traduction grecque, exécutée peut-être un siècle
avant eux, ont pu avoir recueilli de bonnes traditions ou des notes
marginales tirées de manuscrits anciens. Toujours est-il vrai que les
fragments d'Eupolème portent un cachet particulier d'instruction sur les
Juifs. Quant à la durée totale des rois de cette nation, que nous
évaluons à 473 ans, non compris Saül, et à 493 en y ajoutant ce prince,
cette somme ne diffère de celle du texte hébreu, qu'en ce qu'il ôte au
roi _Amon_ 10 _ans_ que nous verrons lui appartenir dans l'article des
Assyriens, et qu'il double les 10 ans premiers de Joathan que nous
simplifions; cette identité autorise à croire que notre calcul est
l'ancien et véritable; et il semble avoir été celui de l'historien
Josèphe, en écartant les altérations et les contradictions de ses
principaux passages. Par exemple, sa liste détaillée que nous présentons
dans le tableau ci-joint, donne, selon la traduction latine de Rufin, un
total de 492 ans; et si l'on compte pour 40 ans _Joas_ qu'il ne compte
que pour 39, l'on a juste 493 ans.

Il est vrai que sa liste grecque diffère beaucoup puisqu'elle compte 533
ans, Saül n'étant porté que pour 20..... Mais il y a erreur manifeste
sur Salomon, qu'il porte pour 80, et qui, selon tous les textes, n'a que
40 ans. Supprimez ces 40 de 533, il vous reste 493, nombre vrai.

Nous avons vu que dans un autre passage Josèphe donne aux rois[10] de
Jérusalem 514 ans de durée, y compris les 20 de Saül: voilà une
contradiction palpable avec les 533 de sa liste grecque, et un excès de
20 ans sur les 493 de sa liste latine. N'est-il pas à croire qu'ici il a
compté Salomon pour les 40 ans qui lui appartiennent, mais que les
copistes ont ajouté à Saül les 20 ans nécessaires à compléter les 40
qu'ils ont voulu établir? Alors cette altération serait antérieure à
Rufin même, et l'on voit quels embarras des copistes infidèles jettent
dans les textes des écrivains. Eh! comment cette audace n'aurait-elle
pas existé dans des temps de barbarie, et dans le secret des copies
écrites à la main, quand de nos jours _Havercamp_ a osé introduire dans
son édition imprimée, une altération choquante, un faux matériel, en
écrivant 522 dans sa traduction latine, au lieu de 532 que porte le grec
imprimé à coté[11]!

Le second écrivain invoqué par les chronologistes pour soutenir les 40
ans de Saül, est l'auteur des Actes des Apôtres. Cet anonyme fait dire
(ch. XIII) à saint Paul, haranguant dans Antioche de Pisidie, que «Dieu
ayant livré à nos pères le pays de Kanaan, leur donna des juges pendant
_environ_ 450 ans jusqu'à Samuel; puis, lorsqu'ils lui demandèrent un
roi, il leur donna Saül pendant 40 ans.»

Ces deux nombres ont causé beaucoup d'embarras aux écrivains
ecclésiastiques, parce que le premier est en contradiction formelle avec
le _Livre des Rois_, qui dit que «depuis la sortie d'Égypte jusqu'à la
fondation du temple, il ne s'écoula que 480 _ans_.» Saint Paul en
supposerait plus de 570; et parce que le second ne se trouve dans aucun
autre livre canonique, l'on ne conçoit pas d'où saint Paul l'a tiré.
Cette difficulté, traitée théologiquement, nous paraît réellement
insoluble; mais si nous l'examinons selon les principes naturels et
généraux de la critique historique, nous demanderons d'abord quel est
_cet auteur des Actes_, inconnu de temps et de lieu; quelles preuves
fournit-il de l'authenticité de son livre, de l'époque même où il a
paru, de la présence de son auteur au discours de saint Paul, de son
exactitude à recueillir et à coter les nombres donnés par l'Apôtre? et
parce que l'on ne peut rien répondre de satisfaisant à toutes ces
questions, nous disons que ces nombres reposent uniquement sur la
garantie personnelle d'un inconnu, sans date ni titre; que ces 450 ans
résultent d'une manière d'évaluer le temps des juges que nous exposerons
à leur article; et que les 40 _ans_ de Saül semblent venir de la même
source talmudique que les 80 ans de Salomon, système de doublement dont
il existe encore d'autres exemples: néanmoins nous ne dirons pas que
l'anonyme ait copié Josèphe; au contraire, nous sommes persuadés que
c'est pour se conformer à ce passage _des Actes des Apôtres_, que les
copistes dévots ont altéré celui de Josèphe, où le grec porte 22 au lieu
de 2. Quoi qu'il en soit de l'origine de ces fautes, une analyse exacte
de la vie de Saül achevera de démontrer que ce prince n'a pu et dû
régner que 20 _ans_ et non pas 40.

David avait trente ans lorsqu'après la mort de Saül il commença de
régner à Hébron. (_Sam._ lib. II, c. V.) Il dut en avoir au moins 20
lorsqu'il fut présenté à ce roi pour combattre le géant; car lorsque
Saül lui représente qu'il _est jeune_, tandis que son rival est un homme
fait et expérimenté[12], David lui répond que _déja_ il a de ses mains
étranglé un ours et un lion. Et peu auparavant l'officier, qui le
_recommande_ à Saül, avait dit que David était _un jeune homme grand et
fort_[13], propre à la guerre; ce qui ne saurait se dire d'un jeune
garçon de 15 ou même de 18 ans. De là il s'ensuit que David vécut
environ 10 ans avec Saül; donc Saül a dû commencer sa règne 10 années
auparavant; et lorsqu'on lit attentivement son histoire depuis les
chapitres VIII et IX, l'on est convaincu, que ces 10 années ont suffi à
tous les événements, qui sont: 1º la guerre contre _Nahas_, roi des
Ammonites, guerre qui fut la cause de l'élection de Saül: «Au bout d'un
mois», est-il dit (ch. XI), «il marche au secours de la ville de
_Iabès_, bat les Ammonites; et parce que sa première élection avait eu
des opposants, Samuel profite de l'enthousiasme des Hébreux vainqueurs
pour sacrer Saül une seconde fois...[14]» Après cette guerre d'une seule
campagne, vient celle des Philistins, où, dès le début, son fils
Jonathas se montre un guerrier aussi vigoureux que brave, ce qui
comporte au moins 20 ans: par conséquent _Saül_, quand il régna, dut
avoir au moins 41 ans; et si le texte actuel nous dit qu'il était âgé de
1 an, c'est sûrement parce que le premier chiffre 4 a disparu, et
qu'originairement il y avait 41. Cette première donnée, qui se fonde sur
des faits positifs, exclut les 40 ans de règne; car Saül aurait eu 80
ans lorsqu'il périt, tandis que le récit de sa mort le représente encore
comme un guerrier plein de vigueur, et peint son fils Jonathas (qui
aurait dû à cette époque avoir 60 ans), comme un homme d'environ 40 ans
qui venait d'avoir un enfant (_Miphiboseth_). Ajoutez que _Nahas_, ce
roi ammonite contre qui marche Saül, ne meurt que vers l'an 12 ou 15 de
David (lib. II, c. X), en sorte qu'il eût régné plus de 55 ans, chose
presque impossible dans un siècle où, pour être roi, il fallait étre
déjà un homme de guerre. La guerre des Philistins occupe un ou tout au
plus deux étés (ch. XIV); Saül, pour s'affermir, laisse tranquilles les
Philistins trop puissants; mais pour tenir son peuple en haleine, il
attaque 1º les Moabites, 2º les Ammonites, 3º les Iduméens, tous peuples
pasteurs assez faibles; 4º les Syriens de Soba (au nord de Damas, vers
Halep); puis il revient aux Philistins, et enfin à son expédition contre
les Amalékites, par suite de laquelle l'impérieux Samuel le disgracie et
sacre le jeune David. Or, si l'on fait attention qu'alors chez les
Hébreux organisés à la manière des Druses de nos jours, il n'y avait
point de troupes soldées subsistantes, mais que la guerre se faisait par
convocation et levée en masse à chaque printemps, qu'elle ne durait
ordinairement qu'une campagne, et n'était qu'une incursion de pillage
pour récompenser les combattants; ces six ou sept guerres n'ont pu
emporter plus de 9 à 10 ans, et par conséquent Josèphe paraît avoir eu
raison de n'évaluer le règne total de Saül qu'a 20 années. Or, comme
réellement c'est vers la fin de son règne qu'arrive la mort de
Samuel[15], tout concourt à prouver la vraisemblance des assertions de
l'historien juif.

Les douze années de judicature qu'il attribue à _Samuel_, sont également
très-probables; car supposons que ce prophète soit mort à 70 ou 72 ans,
il aura abdiqué de 52 à 54; à cette époque (ch. XII), Samuel demandant
au peuple assemblé un témoignage solennel de la pureté de sa gestion, il
dit qu'il a les cheveux déja blancs: pour un homme d'État, usé
d'affaires et de soucis depuis sa jeunesse, cette circonstance convient
à cet âge. Ce serait donc vers 40 ou 42 qu'il aurait commencé de juger,
et cela à l'époque de l'assemblée de _Maspha_. Or, 20 ans et 7 mois
avant cette assemblée, avait eu lieu la bataille d'Aphek[16], où les
Philistins prirent l'arche, tuèrent les deux fils d'Héli, qui lui-même
périt en apprenant ces désastres. Samuel à cette époque aurait eu
environ 20 ans; et réellement lorsque l'on compare avec attention divers
faits de sa jeunesse contenus dans les premiers chapitres; lorsqu'on
examine avec défiance par quelles manœuvres habiles et secrètes, il
parvint à supplanter la famille d'Héli; comment les vexations des
enfants de ce grand-prêtre leur ayant suscité un parti ennemi, ce parti
jeta ses vues sur Samuel pour les écarter du sacerdoce; comment _un
homme inspiré de Dieu_, et protecteur secret du jeune Samuel, fit
d'abord des remontrances à Héli, et lui annonça que Dieu écarterait sa
maison du sacerdoce pour y placer un étranger qui serait l'objet de
l'envie de sa famille; comment peu de temps après, Samuel prétendit
avoir entendu la voix de Dieu qui lui tint exactement le même
discours[17]; comment cette _apparition ébruitée_ le fit regarder comme
l'_élu_ de Dieu et le successeur désigné d'Héli; enfin lorsque l'on
considère dans tout le cours de sa vie, combien son caractère fut
impérieux, dissimulé et jaloux de puissance, l'on pensera que dans
l'anecdote _de la vision_ du chapitre III, il joua un rôle habile et
profond qui exige au moins l'âge de 20 ans.... Chez les Juifs, où il
fallait 30 ans pour être sacrificateur, il fut encore trop jeune pour
remplacer le grand-prêtre; mais il employa ce temps à se faire des
partisans et à augmenter son crédit contre la famille puissante d'Héli:
quand il se crut assez fort, il leva l'étendard à _Maspha_, âgé alors de
40. Dix ans après, vers l'âge de 50, il établit ses deux fils juges en
une petite ville, pour accoutumer le peuple à leur obéir, et il put déjà
avoir des enfants de 25 ans; mais leurs prévarications ayant excité des
murmures, son ambition fut déçue, et il fallut que malgré lui il nommât
un roi, d'où il résulta, dans l'organisation politique des Hébreux, un
changement tout-à-fait semblable à celui qui, au Japon, substitua le
_Cubo_ au _Daïri_; c'est-à-dire, que tout le pouvoir exécutif passa de
la main des prêtres aux mains laïques et militaires.

[Illustration: LISTE CHRONOLOGIQUE DES ROIS DE JUDA.

/*[2]
  LISTE  CHRONOLOGIQUE DES
  ROIS DE JUDA.

                            Avant
                            J.-C.

  Saül règne........ 20 ans  1078
  David...........   40      1058
  Salomon.........   40      1018
  Roboam..........   17       978
  Abia............    3       961
  Asa.............   41       958
  Iosaphat........   25       918
  Ioram...........   8        892
  Ochosias........   1        884
  Athalie.........   6        883
  Joas............  39        877
  Amasias.........  29        838
  Ozias règne seul....(42)    809
  Iothan règne seul....
            6 ans,  16}       767
  Et du vivant        }
  d'Ozia.. 10         }
  Achaz...........  16        751
  Ézéqiah.........  29        735
  Manassé.........  55        706
  Amon............ (12)       650
  Josias..........  31        638
  Ioachaz... 3 mois fin de l'an 609
  Ioaqim..........  11        608
  Ioakin... 3 mois fin de l'an 598
  Sédéqiah..... 10 ans 5 mois 597
  Ruine de Jérusalem.......   587
  Incendie du Temple.......   586


  LISTE  CHRONOLOGIQUE DES
  ROIS DE SAMARIE OU ISRAEL.
                             Avant
                             J.-C.
  Jéroboam I règne..  22 ans   978
  Nabab..........      2       956
  Baaza..........     24       954
  Ela............      2       930
  Zamri, 7 jours..     »         »
  Amri...........     12       928
  Achab..........     22       916
  Ochosias.......      2       894
  Ioram..........     12       892
  Jehn...........     28       880
  Ihouhakaz......     17       852
  Iohaz..........     16       835
  Jeroboam II....     41       820
  Zakarie, 6 mois}
                 }             779
  Sellam, 1 mois }
  Manahem (tributaire
    de Phul, roi
    d'Assyrie)....     10       778
  Phakée I........     10       768
  Phakée II.......     20       758
  Hoshée (appelle Seva, roi d'Egypte).    9       738
  Prise de Samarie par
     Salmanasars, et
     ruine du royaume
     d'Israël, l'an 6e
     d'Ézéqiah, roi de
     Juda................       730
*/
]



CHAPITRE II.

Durée des Juges.


/*[2]
  Nous venons d'obtenir, pour la durée totale des
  rois hébreux, y compris Saül, une somme
  de...................................       493

  Si nous la joignons à celle de..........    586
                                           ------
  écoulée depuis la ruine du temple de Jérusalem
  jusqu'à notre ère, nous aurons, pour
  première année de Saül, l'an............   1079
                                           ------

  Alors la judicature de Samuel, évaluée à
  12 ans, aura commencé l'an..............   1091

  Quant à celle d'Héli, si l'on considère que ce
  grand-prêtre était en place dès avant la naissance
  de Samuel; que déja ses enfants étaient des hommes
  faits, ayant des enfants, et que les diverses
  autorités s'accordent à lui donner 78 ans quand
  il mourut; l'on regardera comme probable et
  convenable le nombre de 40 ans que le texte
  hébreu assigne à sa judicature. Héli aura donc
  commencé de gouverner l'an......    1131{av. J.-C.}
*/

De combien d'années cette date est-elle postérieure à Moïse! Ici se
présentent de grandes difficultés; car dans cette période de temps, que
l'on nomme _les Juges_, nos deux seuls guides et autorités sont _le
livre de ce nom_, et le livre dit _Josué_. Or, le récit de ces deux
livres sur la durée et la succession des juges est si vague; leur calcul
des sommes partielles d'années est si contradictoire avec le résultat
d'addition totale, et avec le résumé du _Livre des Rois_, qu'il est
impossible d'en déduire une série régulière et fixe de temps. Les
chronologistes avouent ce déficit, mais ils n'avouent pas également la
conséquence qui en résulte et qui est qu'_au-dessus d'Héli_, il y a
_interruption_, _fracture absolue_ dans le système juif, de manière que
tous les événements antérieurs à ce grand prêtre flottent dans le vague
et ne sont classés que par conjecture. Notre intention constante étant
de donner au lecteur, non pas notre opinion propre, mais les moyens
d'établir la sienne, nous allons lui offrir, dans un tableau raccourci
et sous un coup d'œil facile, tous les passages chronologiques des
_Livres de Josué et des Juges_, en le prévenant qu'il a besoin de
beaucoup de patience et d'attention dans cette discussion aride et
compliquée qui nous a coûté encore plus de peine qu'à lui. (_Suivez le
tableau, page suivante_).

[Illustration: TABLEAU DE LA DUREE DES JUGES.

/*[2]
  TABLEAU DE LA DUREE DES JUGES.

  Moïse ...................      » ans.
  Josué.._Temps omis_.           »....
  Une génération..........       ».... Josué, chap. dernier, _et Juges_, chap. Ier.
  Servitude sous Kusan:....      8.... _Juges_ , c.   2.
  Finie par Othoniel. _Paix de_ 40.... Josué, c. 15, v. 16, _Jug._ c. 3, v. 11.
  Servitude sous Eglon....      18.... _Juges_, c. 3, v. 14.
  Finie par Aod. _Repos de_...  80.......... _Ibid._ v. 30.
  Samgar.... _Temps omis_.       ».............
  Servitude sous Jabin .....    20....... _Ibid._ c. 4, v.  3.
  Finie par Débora. _Repos de_. 40....... _Ibid._ c. 5, v. 32.
  Servitude sous les Madianites. 7.................... c. 6, v.  1.
  Finie par Gédéon _qui juge_.. 40.................... c. 8, v. 28.
  Abimèlek...............        3.................... c. 9, v. 22.
  Thola..................       23.................... c. 10, v. 2.
  Iaïr...................       22.............. _Ibid._ v. 3.
  Servitude sous les Philistins
  et les Ammonites..            18.............. _Ibid._ v. 8.
                               ---
                               319 ans.
                               ---
  Jephté, _juge_............     6.................... c. 12, v. 7.
  Abesan..................       7........................... v. 9.
  Ahialon.................      10.......................... v. 11.
  Abdon.................         8.......................... v. 14.
                               ---
                                31
                               ---
  Servitude sous les Philistins 40................... c. 13, v. 13.
  Temps de Samson.......        20..... _Juges_, c. 16, v. 31, c. 14, v. 4.
  ---- d'Héli............       40.... Samuel, lib. I, c. 4, v. 18.
  Samuel......  _Omis_.....      »....
  Saül...................        2....
  David.................        40....
  Salomon...............         3....
                               ---
                               495
*/
]

L'on voit dans ce tableau, que l'addition des sommes partielles donne
une durée totale de 495 ans; et cependant, outre le temps inconnu de
Samagar, il faut encore porter en compte celui de Moïse (40); celui de
_Josué_, et de la _génération des Vieillards_ qui jugèrent après lui.
Supposons pour ces deux objets 30 années: plus 40 pour Moïse == 70, plus
12 pour Samuel et 18 pour Saül, autre 30, total, 100. Nous avons depuis
la sortie d'Égypte jusqu'à l'an 4 de Salomon, exclusivement, une durée
totale de....... 595 ans.

Ce résultat authentique, et qui ne peut se nier, chagrine beaucoup les
chronologistes catholiques et même protestants, parce qu'il est en
contradiction formelle avec deux autorités non moins infaillibles pour
eux que les _Livres des Juges et de Josué_. La première est celle de
l'anonyme, auteur des _Actes des Apôtres_, qui dit, chapitre XIII:

«Le Dieu de nos pères supporta leurs maux au désert durant l'espace
d'_environ_ 40 ans....

«Après cela, pendant environ 450 ans, il leur donna des juges jusqu'à
Samuel le prophète.

«Ayant ensuite demandé un roi, Dieu leur donna Saül pendant 40 ans.»
(Act., chap. XIII, v. 18.)

D'abord, dans les deux premières sommes les mots _environ_ doivent
paraître singuliers: ils donnent à penser que l'auteur n'était pas sûr
de son calcul.

Ensuite, si nous calculons depuis Josué jusqu'à Samuel, nous trouvons
bien réellement.. 450 ans.

Ici nous avons la preuve matérielle que _l'auteur inconnu_ des Actes des
Apôtres n'a pas eu d'autres monuments ni d'autres documents que les
nôtres; mais son calcul n'en est pas moins erroné, en ce qu'il ne compte
rien pour _Josué_, ni pour les Vieillards, ni pour Samgar, dont les
temps réunis exigent au moins 30 ans et feraient... 480 ans. Or, si cet
auteur s'est trompé, dans le _premier calcul_, nous avons droit de
conclure qu'il n'a pas plus d'autorité dans celui sur _Saül_...; et nous
avons démontré plus haut qu'à cet égard il est en erreur positive. Son
calcul total, pris depuis Moïse jusqu'à la fondation du temple, en
excluant _Josué_, les

/*[2]
  Vieillards et Samuel, supposera une
  durée de 573 ans............... 573

  Et si nous ajoutons 42 pour ces trois
  articles omis................... 42

  Cet auteur admettrait une durée totale
                                  -------
  de.........................     615 ans.
*/

La seconde autorité contradictoire aux résultats des _Juges_ et de
_Josué_, est celle du rédacteur des _Rois_, qui résumant le temps écoulé
depuis la sortie d'Égypte jusqu'à la fondation du temple par Salomon,
dit que cet intervalle fut de... 480 ans. Cette autorité est d'autant
plus grave, que, selon l'opinion commune et raisonnable, la rédaction
des Rois fut faite peu après le retour de la captivité, et que l'auteur
quelconque eut à cette époque plus de moyens de s'éclairer qu'aucun
autre écrivain postérieur:

/*[2]
  Cependant, en n'admettant avec le texte hébreu
  que _deux_ ans pour Saül; en tenant pour nuls _Moïse_,
  _Josué_, les _Vieillards_ et _Samuel_, nous
  avons                             495 ans.
  auxquels on ne peut refuser de joindre
  les 40 de Moïse, total            535
  Il y a excès de 55    sur ses 480.
*/

Il faut donc que le rédacteur des _Rois_ ait tiré son calcul d'une autre
source, ou qu'il ait fait des réductions sur les nombres de notre liste;
et en effet nous en trouvons une saillante exprimée formellement par le
_Livre des Juges_; l'auteur, rapportant le message de _Jephté_ au roi
des Ammonites; cite ces propres paroles de leur dialogue; Jephté
dit[18]:

/#
     «Pourquoi attaquez-vous Israël? le roi répond: Parce qu'Israël
     revenant d'Égypte, a usurpé mes terres depuis l'Arnon jusqu'au
     Jourdain.

     «Eh! pourquoi, reprit Jephté, n'avez-vous pas fait cette
     réclamation depuis 300 _ans_?» Il y avait donc 300 ans écoulés:
     depuis la dernière année de Moïse jusqu'à la première de Jephté; et
     si la citation est exacte, Jephté a dû être mieux instruit du fait
     qu'on ne l'a été depuis. Néanmoins la liste des Juges présente 319
     ans, et toujours avec l'omission du temps de _Josué_ et des
     _Vieillards_, ce qui donne un total de 349. Or, l'on ne saurait
     dire que Jephté ait compté 300 en nombres ronds, quand il y a un
     excès de 49; ce surplus a donc été _réduit_ d'une manière
     quelconque. Pour opérer cette réduction, les chronologistes disent,
     «que les 12 tribus du peuple Hébreu étant répandues et comme
     dispersées en deçà et au delà du Jourdain, aux frontières de
     peuples divers, une même judicature, une même servitude n'a pas eu
     lieu simultanément pour toutes; mais que les temps de divers juges
     et de diverses servitudes ont couru parallèlement, et que par
     erreur ils ont été comptés doubles.»
#/

Cette explication est admissible; elle trouve même sa preuve dans le
texte du chapitre 4; car il y est dit qu'après la _mort d'Aod_, _le
peuple retomba en servitude_: or comme il est impossible qu'Aod ait
jugé, c'est-à-dire, gouverné 80 ans, il est très-probable que la
_servitude indiquée_ fut celle que subit _la Galilée_ de la part de
Iabin, roi de _Hatsour_, dont le temps aura couru dans les 80. Mais
cette solution admise, il reste encore un excès de 29 ans sur les 300 de
Jephté.

On a dit également que Samson ne fut point un juge général[19], mais un
_héros local_ dont les exploits eurent pour théâtre le pays des
Philistins; que par conséquent l'oppression des _Philistins pendant 40
ans_, englobe _les 20 de Samson_, et que peut-être elle fut la même qui
durait encore au temps d'Héli. Alors ces 40 ans engloberaient 3 sommes
qui séparément en donnent 100; et si l'on retirait les 60 en excès, plus
les 20 de Iabin, on aurait 80 ans à soustraire de 565[20], ce qui
produirait 485 ans, très-voisins des 480 de la Chronique des Rois; mais
il faudra restituer les 12 ans de Samuel, les 20 de Saül, ce qui ajoute
32 à 485--517; et de plus, rien ne prouve que les 40 ans des Philistins
soient identiques à la judicature d'Héli: au contraire, une lecture
attentive du texte indique à la fois fracture de récit, et lacune de
faits entre Abdon et Héli. Cette lacune, au lieu d'être restituée, se
trouve confirmée par l'incohérence du _Livre des Juges_ avec celui de
_Samuel_, qui devrait en faire suite, et dont _le début_ n'a aucune
liaison avec ce qui précède..... Desvignoles[21] convient expressément
que le dernier verset de l'histoire de Samson fait la clôture réelle du
_Livre des Juges_; car, ajoute-t-il, «la plupart des savants
reconnaissent, avec l'historien Josèphe (Ant. Jud., lib. V, cap. 12),
que les cinq derniers chapitres des Juges, qui traitent des anecdotes
de Michas, du lévite d'Ephraïm et de la guerre de Benjamin, doivent être
rapportés au temps qui suivit immédiatement _Josué_:» sur quoi nous
observons que si l'anecdote de Michas et des 600 hommes de _Dan_ se
place à cette époque, comme il est plausible par quelques circonstances,
il faut aussi y reporter l'histoire de Samson qui s'y lie par un trait
que nous citerons. Il serait trop long de présenter l'analyse entière du
_Livre des Juges_; mais tout lecteur qui voudra l'examiner avec
attention, se convaincra, comme nous, que cette compilation est un
assemblage incohérent de quatre morceaux parfaitement distincts.

Le premier morceau, qui s'étend depuis le chapitre 1er jusques et
compris le chapitre 16, est proprement l'histoire des Juges. Cet
historique est si mal ordonné, si confus, que débutant par ces mots,
_Après la mort de Josué_, etc., l'auteur répète sans raison l'anecdote
de Caleb, qui arriva du vivant de ce juge; puis il introduit, dans le
chapitre 2, une assemblée générale présidée par _Josué_; puis encore,
copiant presque mot à mot les versets 28, 29, 30 et 31 du chapitre
dernier de _Josué_, il entre en matière sur les Juges, comme s'il ne
faisait que commencer.

Le second morceau débutant par ces mots: «En ce temps-là il y eut un
homme d'Éphraïm nommé Michas, etc.,» comprend les chapitres 17 et 18,
et contient l'anecdote du lévite enlevé par 600 hommes de la tribu de
Dan, qui allèrent s'établir à Laïs: or cette anecdote n'a de liaison
apparente avec le temps d'aucun juge; seulement, comme il est dit que
ces 600 hommes émigrèrent du canton d'_Estaol_ et de _Saraa_, par la
raison qu'ils n'avaient reçu aucun lot dans le partage général des
terres, l'on a droit d'inférer, _comme l'a fait l'historien Josèphe_,
que leur aventure arriva peu de temps après la mort de Josué; et alors
ce morceau se trouve très-mal placé à la fin des Juges, chap. 17 et 18.

Le troisième morceau est l'anecdote du lévite d'Ephraïm, dont l'outrage
à Gebaa devint la cause d'une guerre civile, dans laquelle la tribu de
Benjamin se fit exterminer[22] presque entière pour soutenir le crime
atroce commis par six de ses membres. Or cette anecdote, qui n'a aucune
date, ne se lie pas plus avec l'histoire des Juges que celle de Ruth qui
la suit.

Enfin le quatrième morceau est l'histoire de Samson, dont l'époque n'est
point indiquée: seulement, comme il est dit, chapitre 18, verset
dernier, que _Samson_ commença _d'être saisi de l'esprit de Dieu_,
lorsqu'il était au camp de la tribu de _Dan_, entre _Estaol_ et _Saraa_;
ce rapport avec l'anecdote des 600 hommes de la tribu de _Dan_ (second
morceau), autorise à placer _Samson_ peu de temps après la mort de
Josué; ce qui est très-différent de l'opinion vulgaire. Or, nous le
répétons, tout lecteur impartial qui scrutera avec soin ces divers
récits, vagues, décousus, et sans date, reconnaîtra que leurs auteurs
ont été divers; que très-probablement ils n'ont été ni témoins, ni
contemporains des faits, mais qu'ils les ont rédigés après coup sur des
traditions populaires; qu'à une époque plus tardive, un compilateur
également inconnu recueillit ces morceaux, et en fit l'assemblage confus
que l'on nomme _Livre des Juges_. Une note insérée dans l'histoire du
prêtre _Michas_ et des 600 hommes de Dan, indique que ce fut depuis
l'établissement des rois.

«Or, en ce temps-là», est-il dit trois fois (chapitre 17, v. 6, et chap.
18, v. 1er et v. 31), «il n'y avait pas de roi en Israël.»

Donc, faut-il conclure, _il y avait un roi_ lorsque l'auteur écrivait;
donc la compilation n'a point précédé Saül, mais a pu se différer
long-temps après lui. Une autre note insérée dans le morceau premier
(_l'historique propre des Juges_), indique qu'elle aurait été faite même
après le règne de Salomon; car il est dit, chap. 1er, v. 6:

«Les enfants de Benjamin ne tuèrent point les _Jébuséens_ qui habitaient
Jérusalem, et les _Jébuséens_ ont demeuré à Jérusalem avec Benjamin
_jusqu'à ce jour_.»

Or, il est fait mention des _Jébuséens_ comme habitant encore Jérusalem
au temps de David, qui sur la fin de son règne acheta l'aire du Jébuséen
_Arana_[23], située non loin de son palais; et sous Salomon, on les cite
encore comme payant le tribut. (Reg., lib. 1, chap. 9, v. 20.)

A la suite de cette note et dans le chapitre 2, verset 16, les résumés
généraux que l'écrivain fait de l'état de la nation pendant toute la
période des juges, sont une autre preuve qu'il a écrit tard, par
conséquent plus de 400 ans après Josué, et 100 ans au moins après les
événements confus qui précédèrent la judicature d'Héli.

Maintenant nous demandons sur quels documents, d'après quels monuments
a-t-il pu écrire? quelles archives, quelles annales a-t-il pu avoir?
s'il en a eu, pourquoi tout est-il si vague, si confus? Pour répondre à
ces questions, il faut considérer que tout l'espace de temps appelé
_période des Juges_, se passe dans une anarchie orageuse, violente,
pendant laquelle les Hébreux, féroces et superstitieux comme des
_Ouahabis_, ne cessèrent d'être agités de guerres civiles ou étrangères;
il faut considérer que ce petit peuple, divisé en tribus indépendantes
et jalouses, subdivisées en familles aussi indépendantes, était une
démocratie turbulente de paysans armés, mus plutôt que gouvernés par des
bramines avides et par des inspirés fanatiques.....; que dans ce temps
de guerres perpétuelles et de l'_ignorance_ qui en est la suite, l'art
d'écrire, sans encouragement, sans estime, était difficile et rare, et
que le peu d'instruction existante était concentré dans les familles
lévitiques. A raison de ce genre de vie orageuse et précaire, personne
n'avait le loisir ou l'intérêt de s'occuper ni du passé ni de l'avenir;
par conséquent il ne dut se composer aucuns livres historiques: faute de
gouvernement central, il ne dut pas même exister d'autres archives
publiques que la succession des pontifes. Ce ne fut que sous le règne de
David que commença de s'organiser un état de choses plus régulier, plus
calme, plus propre à la culture des esprits: alors il y eut une
chancellerie, des archives, et l'on put s'occuper d'histoire: alors, et
mieux encore sous Salomon, purent être faites quelques recherches sur le
passé; et puisqu'à cette époque l'on ne trouva ou l'on ne produisit rien
de mieux que ce que nous avons dans les deux ouvrages intitulés _Josué_
et les _Juges_, nous avons le droit de conclure, 1° qu'aucune archive
authentique et régulière n'avait été composée; 2° que _les Livres de
Josué et des Juges_ sont uniquement des _productions littéraires
d'écrivains inconnus_, sans autorité publique; telles que les chroniques
de nos moines aux 8e, 9e et 10e siècles, où, parmi plusieurs
faits historiques, se sont glissés des récits entièrement fabuleux.

Ce dernier caractère se montre avec _évidence_ dans les aventures
bizarres de _Samson_; plusieurs critiques, qui ont déjà fait cette
remarque, se sont accordés[24] à voir dans ce personnage l'Hercule de la
mythologie. Hercule est l'emblème du Soleil, le nom de Samson signifie
_Soleil_: Hercule était représenté nu[25], portant sur ses épaules deux
_colonnes_ appelées _portes de Cadix_; Samson est dit avoir enlevé et
porté sur ses épaules les portes de _Gaza_. Hercule est fait prisonnier
par les Égyptiens, qui veulent le sacrifier; mais tandis qu'ils se
préparent à l'immoler, il se délie et les tue tous[26]: Samson, garrotté
de cordes neuves par des gens armés de Juda, est livré aux Philistins,
qui veulent le tuer; il délie les cordes et tue 1000 Philistins avec la
mâchoire d'âne. «Hercule (soleil), se rendant aux _Indes_ (ou plutôt en
Éthiopie), et conduisant son armée par les déserts de la Libye[27],
éprouve une soif ardente et conjure _Ihou_, son père, de le secourir
dans ce danger; à l'instant paraît le Bélier (céleste); Hercule le suit
et arrive à un lieu où le Bélier gratte du pied, et il en sort une
source d'eau (celle des Hyades ou de l'Éridan):» Samson, après avoir
tué 1000 Philistins avec la mâchoire d'âne, éprouve une soif violente;
il supplie le Dieu _Ihou_ d'avoir pitié de lui; Dieu fait sortir une
source d'eau de la mâchoire d'âne.

Les habitants de _Carseoles_, ancienne ville du Latium, chaque année,
dans une fête religieuse, brûlaient une quantité de renards avec des
torches liées à la queue; ils donnaient pour raison de cette bizarre
cérémonie, qu'autrefois leurs blés avaient été brûlés par un renard
auquel un jeune homme avait lié sur la queue une botte de paille
allumée[28]. C'est bien là le conte de Samson avec les Philistins, mais
c'est un conte phénicien. _Car-Seol_ est un mot composé de cet idiome,
signifiant _ville des Renards_; les Philistins, originaires d'Égypte,
n'ont point eu de colonies connues: les Phéniciens en ont eu beaucoup;
et l'on ne peut guère admettre qu'ils aient emprunté ce conte des
Hébreux, aussi obscurs que les Druses de nos jours, ni qu'une simple
aventure ait donné lieu à un usage religieux: on voit que ce ne peut
être qu'un récit mythologique et allégorique, tel que nous l'indiquons
dans la note ci-dessus.

Ceux qui, comme les savants du 16e siècle, veulent que les païens
aient calqué les Hébreux, peuvent dire que Samson a servi de modèle à
tous ces contes; mais aujourd'hui que nos idées se sont étendues et
rectifiées sur l'antiquité, et qu'Hercule nous est bien connu pour être
le dieu _Soleil_[29], dont l'histoire allégorisée fut répandue chez tous
les peuples long-temps avant qu'il fût question des Hébreux, nous avons
droit de croire et de dire que quelque Juif, lévite ou autre, a composé
l'anecdote de _Samson_, en défigurant les traditions populaires des
Phéniciens, soit pour s'en moquer, soit pour attribuer ce _héros_ à sa
propre nation.



CHAPITRE III.

Secours fournis par Flavius Josephus.


Ces remarques ne résolvent pas notre problème de la durée des _Juges_.
Quelques chronologistes ont eu recours, pour cet effet, à l'historien
Josèphe; il est bien vrai que Josèphe, à raison du temps où il vécut, de
sa qualité de prêtre, de son éducation plus soignée, plus libérale que
celles des autres Juifs, de sa vie publique, de ses liaisons, de ses
lectures à Rome, où il finit ses jours; il est bien vrai que Josèphe a
eu des moyens d'instruction sur l'histoire de sa nation, plus étendus
qu'aucun historien; mais nous avons vu que ses manuscrits ont été
considérablement altérés, et que la critique de cet auteur, d'ailleurs
très-crédule, n'est ni ferme ni scrupuleuse. Où a-t-il puisé les
harangues qu'il prête aux rois, aux grands-prêtres juifs, même aux
patriarches? D'où a-t-il tiré tant de circonstances sur les actions,
l'âge, la vie des princes juifs avant Sédéqiah? et cela, sans jamais
citer ni indiquer de monuments à lui particuliers; en suivant, au
contraire, toujours la trace des livres que nous avons, et qu'il
paraphrase et commente quelquefois avec une licence qui touche à
l'inexactitude. Il est clair que Josèphe, élevé dans l'idiome grec, sous
le gouvernement romain, ayant passé la dernière partie de sa vie dans
Rome (vers la fin du premier siècle de notre ère), a imité le goût et
les mœurs de cette époque, et s'est permis d'introduire dans son récit
des détails de convenance et d'ornement empruntés peut-être des
traditions, ou imaginés par lui-même. Ce n'est donc qu'avec réserve et
discussion que l'on peut user de son autorité: faisons-en un nouvel
essai dans le sujet présent.

Cet auteur nous fournit, sur la durée des juges, quatre passages
principaux, dont les calculs comparés ne se trouvent pas exactement les
mêmes; mais l'un d'eux est accompagné d'un fait qui semble authentique
et qui peut nous devenir utile.

1º «Avant les rois, nous dit-il, les Hébreux avaient été gouvernés par
des juges pendant plus de 500 ans, depuis la mort de Moïse et du général
_Josué_[30].»

Effectivement, Desvignoles[31] trouve ces 500 ans dans un tableau des
juges, qu'il dresse, dit-il, suivant Josèphe; mais, outre qu'il
interpose _Tholah_ et ses 23 ans, dont Josèphe ne dit pas un mot, et
qu'il restitue les 8 ans d'Abdon, juge omis par cet auteur (qui
cependant récite ses actions), Desvignoles s'écarte de la logique en
séparant Moïse de Josué, quand le texte les unit par ces mots: «_Depuis
la mort de Moïse et du général Josué_, etc.» Il faut admettre ou exclure
l'un et l'autre: en restituant Moïse et ses 40 ans, nous aurions 540
ans, y compris _Tholah_; et seulement 517, si l'on écartait ce juge,
comme l'on y est autorisé par le silence absolu de Josèphe.

2º Dans un autre passage, Josèphe (lib. X, c. 8, nº 5) dit «que le
temple fut brûlé _1062 ans et 6 mois_ après la sortie d'Égypte.»

Retranchons les 514 ans qu'il a comptés ailleurs pour les vingt-un rois
juifs, y compris les 20 ans de Saül; nous aurons 548 ans pour la durée
des juges, ce qui diffère de 8 ans du calcul précédent (540); mais en
comptant ces 1062 ans, Josèphe dit, dans la même phrase, que le temple
avait été brûlé 470 ans après la fondation, c'est-à-dire 533 ans après
l'avénement de Saül. Or, dans ce cas, il ne reste pour les juges et pour
Moïse que 529 ou 530 ans.

3º Il dit au liv. II, c. 4, v. 8, que depuis Saül, premier roi, jusqu'à
la ruine du temple, la monarchie avait duré 532 ans. Soustrayons-les de
1062, nous avons 530 pour les juges et Moïse; ce qui revient au calcul
que nous venons de voir, en s'écartant de 32 ans de celui que Josèphe
fait dans la même phrase; car après les 533 des _rois_, il dit que les
_juges gouvernèrent plus de 500 ans_.

4º Enfin un autre passage nous donne encore un autre résultat.

«Depuis la sortie d'Égypte, dit Josèphe[32], jusqu'à la fondation du
temple, il y eut de père en fils 13 grands-prêtres dans un espace de 612
ans.»

/*[2]
  De ces 612 ans, ôtons les 63 qui appartiennent
  aux règnes de Saül, David et Salomon, nous aurons
  pour la durée des juges _depuis
  la sortie d'Égypte_                 549 ans.

  Ce nombre revient à celui du nº 2      548-1/2.

  De ces 548 ou 549 ôtons les 40 de
  Moïse, il nous reste pour les juges
  proprement dits                 500 ou 501,
  ce qui revient au premier calcul sommaire de
  Josèphe.
*/

D'où l'on peut conclure que réellement cet auteur compte 500 ans pour
les _Juges_; mais en même temps l'on peut assurer que ses calculs n'ont
pas d'autres bases que le livre de ce nom, et les combinaisons que
Josèphe a faites lui-même des divers passages de ce livre.

Le fait des 13 générations de grands-prêtres, mentionné dans le dernier
passage, mérite une attention particulière. Citons le passage entier:

/#
     «Depuis Aaron jusqu'à Phanasus, dernier pontife au temps de Titus,
     il y eut en tout 83 grands-prêtres, savoir, 1º 13 depuis le temps
     que Moïse établit l'arche dans le désert, jusqu'à la fondation du
     temple par Salomon. Dans l'origine, le pontificat fut à vie; par la
     suite l'on succéda même à un vivant: or, les 13 étant la postérité
     des deux fils d'Aaron, ils reçurent le pontificat par succession
     (du vif au mort); et le temps de leur gestion depuis leur sortie
     d'Égypte jusqu'à la fondation du temple, fut de........ 612 ans.

     «Après ces 13, et depuis ladite fondation jusqu'à la ruine du
     temple par Nabukodonosor, 18 autres pontifes se succédèrent dans un
     espace de...................... 466 ans ½

     «Le pontife emmené captif fut Iosedek; après la captivité qui fut
     de 70 ans (_V_. lib. XX, c. 8), terminée par Kyrus, _Jésus_, fils
     de Iosedek, revint pontife à Jérusalem; et ses descendants, au
     nombre de 15, se succédèrent jusqu'au règne d'Antiochus Eupator,
     pendant........ 412 ans.»
#/

Josèphe continue de détailler avec ordre le reste des 83; mais parce
qu'alors la succession ne fut plus régulière, et que les pontifes furent
déposés, tantôt par les rois, tantôt par des rivaux, nous laissons cette
suite.

Ce passage demande plusieurs observations. D'abord il est étonnant que
Josèphe compte 70 ans de captivité, en lui donnant pour limites, d'une
part, la ruine du temple, d'autre part, la seconde année du règne de
Kyrus; ces deux points sont bien fixés, le dernier à l'an 537, et le
premier à l'an 586; or, entre ces deux dates il n'y a que 49 ou 50 ans;
et Josèphe, qui avait en main l'historien Bérose, aurait dû sentir son
erreur, d'autant plus qu'il observe que le grand-prêtre _Jésus_, qui
revint de Babylone l'an 2 de Kyrus, était le propre fils de Iosedek,
grand-prêtre emmené par Nabukodonosor, ce qui serait presque impossible
dans un intervalle de 70 ans; mais Josèphe paraît avoir été lié ici par
l'opinion canonique des docteurs juifs, de qui l'ont empruntée plusieurs
des anciens chronologistes chrétiens.

Ce dénombrement des grands-prêtres est par lui-même un fait important,
et qui paraît d'autant plus digne de confiance, qu'à raison de la
constitution politique des Hébreux, leurs familles sacerdotales avaient
un intérêt puissant à conserver leurs généalogies et leurs titres de
descendance, sur lesquels se fondaient leurs droits aux charges du
temple, et même au pontificat. C'est ce que Josèphe atteste dans son
premier livre contre Appion, et l'on n'a point de difficulté raisonnable
à y opposer. Depuis l'organisation régulière du service du temple par
Salomon, la liste des grands-prêtres fut aussi authentique que celle des
rois.... La même exactitude n'est pas également prouvée pendant la
période des juges; mais il est facile de concevoir qu'outre les motifs
d'intérêt qu'avaient les lévites à tenir registre de la succession, le
peuple même ne dut guère manquer de faire attention aux mutations de
personnes, et de remarquer que chaque nouveau grand-prêtre était le
_tantième_ depuis la conquête: le changement de pontife produisait une
sensation générale au temps de la Pâque, et le calcul de son numéro de
succession était un fait simple et frappant qui dut devenir une
tradition nationale conservée jusqu'au temps de la monarchie et de la
fondation du temple où elle fut recueillie par la chancellerie, et
convertie officiellement en fait historique.

Ici Josèphe suscite une difficulté, lorsque dans un autre passage[33] il
ne nomme que 5 _grands-prêtres_ depuis Ithamar, fils d'Aaron, jusqu'à
Héli: mais, outre les inconséquences habituelles de Josèphe, il est
facile de sentir que par le laps de temps, par les accidents des guerres
et de la dispersion, les détails de la liste ancienne furent négligés et
perdus, surtout lorsque la ligne directe d'Aaron fut éteinte et n'eut
plus de représentants intéressés à garder ses titres: alors les noms
purent s'oublier, et cependant le souvenir du nombre se conserver dans
l'opinion publique, ce nombre étant un fait simple à retenir. On peut
donc regarder la liste des _cinq_ citée par Josèphe, comme une liste
tronquée, et cela avec d'autant plus de raison, que puisqu'il y eut 13
grands-prêtres entre Aaron et la fondation du temple, il est impossible
que 8 d'entre eux se soient succédés de père en fils depuis Héli jusqu'à
cette fondation dans un intervalle de 75 ans seulement.

Josèphe laisse encore une équivoque dans une circonstance de ce nombre,
car après avoir dit «qu'il y eut 13 grands-prêtres depuis que Moïse
établit l'arche dans le désert, jusqu'à la fondation du temple; il
ajoute que ces 13 furent la postérité des deux fils d'Aaron.....» Mais
alors ces deux fils d'Aaron devraient être comptés pour une génération,
et nous donner le nombre total 14.

Quoi qu'il en soit, posons l'un de ces nombres il va nous devenir un
moyen d'évaluer le temps écoulé entre Moïse et Salomon, en donnant à
chaque génération une valeur moyenne et probable[34].

D'abord, si l'on répartit sur les 14 générations les 612 ans que Josèphe
suppose, l'on a une durée moyenne de 44 ans pour chaque, et ce terme est
inadmissible; il est refuté par la fausseté ou l'erreur des calculs
d'années qu'a faits Josèphe.

Que si nous évaluons ces 14 générations par les 480 du rédacteur des
_Rois_, nous aurons 34 ans pour chaque génération, et quoique moins
exagéré, ce terme est encore improbable, surtout lorsque deux autres
termes de comparaison, certains et appropriés au sujet, nous fournissent
une évaluation plus naturelle.

Josèphe nous dit que depuis la fondation du temple jusqu'à sa ruine par
Nabukodonosor, 18 autres pontifes se succédèrent de père en fils dans un
espace de 466 ½; dans nos calculs cette durée ne fut que de 431 _ans_:
mais admettons les 466.

Cette somme divisée par 18, donne près de 26 ans par génération.

Depuis le retour de la captivité sous Kyrus, en l'an 537, jusqu'au règne
d'Antiochus Eupator, il y eut encore, dit Josèphe, 15 grands-prêtres
successifs de père en fils en 412. Ces 412 divisés par 15, font un peu
plus de 27 ans par génération. Voilà deux séries de 31 et 18 générations
qui nous donnent pour résultat le même terme de 26 à 27 ans par
génération, la liste des rois nous donne également 25: nous avons donc
le droit d'appliquer de préférence cette mesure aux 13 ou 14
grands-prêtres qui depuis la sortie d'Égypte jusqu'à la fondation du
temple, se succédèrent dans des circonstances de climat, de régime et
d'hérédité parfaitement analogues. Or, 14 générations multipliées par 27
ans, donnent 378 ans. Supposons le nombre rond 380, le rédacteur des
_Rois_ qui compte 480 se trouve toujours inculpé de quelque exagération;
d'ailleurs ce nombre rond 480 suscite quelque doute sur la précision de
cet auteur, et donne lieu à une conjecture: nous avons dit que le _Livre
des Rois_ n'a pu être rédigé que depuis la captivité de Babylone; nous
ajoutons que l'opinion assez générale qui l'attribue à Ezdras, nous
semble raisonnable: ce travail a donc été fait entre les années 460 et
470 avant notre ère. A cette époque un système dominant chez les
Égyptiens, chez les Grecs, et probablement dans l'Asie voisine, évaluait
3 générations à 100 ans. Nous en verrons la preuve dans un passage
d'Hérodote, qui écrivit vers l'an 460 avant notre ère. L'auteur juif des
_Rois_ n'a pu manquer de connaître cette évaluation. Or si nous
l'appliquons à ces 480 années, les 14 générations citées par Josèphe,
rendent 466 ans, qui ne diffèrent que de 14 ans: il semblerait donc que
le rédacteur des _Rois_ aurait connu et employé ces 14 générations de
grands-prêtres, et qu'il n'aurait ajouté les 14 ans que pour quelque
motif maintenant ignoré: toujours est-il vrai que l'époque de Moïse ne
peut s'élever plus haut que ces 480 ans qui, ajoutés à 1015 autres
écoulés depuis la fondation du temple jusqu'à J.-C., placent ce
législateur vers l'an 1495; mais parce que l'évaluation de 3 générations
au siècle est exagérée et peu probable, admettons 1450 pour terme moyen;
Moïse aura vécu, vers l'an 1460 avant J.-C., environ 100 ans avant
Sésostris, qui régna en 1356: et un peu plus de 200 ans avant Ninus,
dont le règne date de l'an 1237, ainsi que nous le verrons.



CHAPITRE IV.

Y a-t-il eu un cycle sabbatique?


Plusieurs chronologistes, pour dernière ressource, ont eu recours au
_cycle sabbatique_, c'est-à-dire à ce _jubilé_ prescrit par Moïse, qui
avait ordonné que chaque 7e _année_, à l'imitation du 7e jour de
la semaine, fût une année de _Sabbat_; c'est-à-dire d'oisiveté et de
repos _absolus_, même pour la culture de la terre. Moïse avait de plus
ordonné[35] qu'en cette 7e année toute créance d'argent prêté serait
annulée; que le débiteur serait libre, et de plus encore, que tout
Hébreu réduit en esclavage pour dette ou autre cause, serait remis en
liberté, et renvoyé avec des provisions capables de l'entretenir pendant
du temps.

Il est certain que si une telle loi eût eu son exécution, elle eût
produit une sensation et constitué une époque aussi remarquable par ses
retours _septénaires_ que la période olympique chez les Grecs; mais on
cherche en vain dans tous les livres hébreux une mention, une indication
même légère de ces jubilés. L'on n'en trouve pas la moindre trace ni
dans le _Livre des Juges_, ni dans celui de Samuel, quoique
très-détaillé dans une durée de plus de 60 ans, ni dans le _Livre des
Rois_; au contraire, Jérémie, dans le chapitre 34 de ses prophéties,
nous fournit la preuve positive de la négligence et de l'inobservation
de cette loi dès son origine.

Jérémie, est-il dit, engagea le roi Sédéqiah, les grands et le peuple de
Jérusalem à renvoyer leurs esclaves hébreux; ils s'y engagèrent par la
cérémonie d'un sacrifice, et ils renvoyèrent leurs esclaves hébreux;
puis s'en étant repentis, ils les reprirent et les contraignirent de
force; et Jérémie leur dit: Écoutez les paroles du Dieu d'Israël:

«Au jour où je retirai vos pères de l'Égypte, je fis un pacte avec eux,
et je leur dis: Lorsque 7 ans seront écoulés, que chacun de vous renvoie
l'esclave hébreu _qui lui a été vendu et qui a servi 6 ans; que
l'esclave soit libre; et vos pères n'ont point écouté ma parole, ils
n'ont point incliné leur oreille_ (à m'obéir); vous, aujourd'hui, vous
vous êtes retournés (de leur sentier) et vous avez fait le bien; vous
avez fait alliance avec moi, mais ensuite vous l'avez violée (comme vos
pères); maintenant je vais amener sur vous tous les maux, etc.»

Pour tout lecteur qui pesera bien ces mots: «_Vos pères n'ont point
écouté ma parole, n'ont point obéi à mon ordre de renvoyer libre; vous,
aujourd'hui, vous vous êtes retournés_ (de leur sentier, etc.);» pour
tout lecteur, disons-nous, il sera prouvé que jusqu'au temps de
Sédéqiah, les Juifs avaient imité leurs pères et n'avaient point observé
le jubilé septénaire; par conséquent il n'y a point eu chez eux de cycle
sabbatique avant la captivité de Babylone. Ce ne fut qu'alors et au
retour dans leur patrie, qu'ayant pris à tâche d'exécuter littéralement
les lois de Moïse, celle-ci devint en usage avec plusieurs autres. De
savants chronologistes, quoique très-pieux, n'ont pu s'empêcher de
reconnaître ces faits; entre autres, le Père Petau, jésuite, dans son
_Traité de la doctrine des temps_, livre IX, chapitre 26, _s'avoue
réduit à la nécessité de révoquer en doute l'observance des années
sabbatiques_[36] avant le règne d'Antiochus Eupator; mais beaucoup
d'autres ont cru leur religion intéressée à en soutenir la croyance. Le
savant Desvignoles présente, à cet égard, une inconséquence
remarquable; car après avoir exposé avec candeur une masse de raisons
négatives, il finit par dire[37] que _comme il faut avoir une mesure de
temps, il se range au gros des chronologistes qui ont admis les
Sabbats_; ce qui ne l'empêche point de convenir ailleurs, que les cycles
sabbatiques, produits par les Samaritains et les Juifs, et remontant
jusqu'à la création, sont des cycles fictifs et inventés après coup[38].

Par une autre inconséquence, Desvignoles fournit un argument ingénieux
de calculer le temps de la monarchie, en admettant la non-existence ou
l'inobservance des _Sabbats_. Tout le monde connaît la célèbre prophétie
de Jérémie, concernant l'exil et _la captivité du peuple hébreu pendant
70 ans, et cela pour avoir négligé et méprisé les ordonnances de Dieu_.
En comparant à ce texte celui des Paralipomènes, qui dit (chap. 36,
vers. 10) «Que le peuple hébreu fut déporté à Babylone, afin que la
terre (d'Israël) _prît plaisir à célébrer ses sabbats_, et qu'elle _eût
70 ans de repos;_» Desvignoles a pensé que Jérémie dans sa prédiction
avait eu spécialement en vue la loi de Moïse sur les jubilés de 7 ans,
et que par le nombre 70 il avait entendu établir une compensation des
sabbats que l'on avait omis ou négligé de célébrer: il est bien vrai que
ces 70 jubilés de 7 ans donnent une somme totale de 490 ans, et que si
l'on prend ces 490 ans pour la durée des rois, en y ajoutant 604, qui
sont la date première de la prophétie en question, l'on a pour première
année de Saül, l'an 1094 avant J.-C. Or, les calculs de Josèphe donnent
pour ce même intervalle 1091, et l'analogie est frappante; mais nous
avons vu que la Chronologie détaillée des Rois, en nous produisant la
somme totale de 493, jusqu'à Sédéqiah (en 587), ne donne jusqu'à l'an
604, que 475 ans; ce qui fait 15 ans de moins que 490. Jérémie aurait-il
aussi compris dans son calcul le temps de Samuel, qui fut de 12 ans? Il
y aurait encore déficit de 3 ans. D'ailleurs il a donné à ses 70 ans de
captivité, deux points de départ différents; tandis qu'au chapitre 25,
verset 11[39], il les fait partir de l'an 4 de Ihouaqim, au chapitre 31,
verset 5-10[40], dans sa lettre aux émigrés qui suivirent Iechonias à
Babylone, il les fait partir de l'an 598, ce qui donne 481 ans depuis
l'an 1er de Saül, et 493 depuis l'an 1er de Samuel: 4 ans de plus
que les 490. Néanmoins, comme nous ignorons de quelle manière Jérémie a
pu établir son calcul de la durée des rois, et qu'il a pu compter comme
Josèphe[41], l'idée de Desvignoles reste plausible, et tend à constater
ce qui nous paraît vrai; savoir, que la loi des années sabbatiques n'a
point eu d'exécution sous les rois.

Un fait positif vient aussi prouver qu'elle n'en eut point sous les
juges, qui furent un véritable temps d'anarchie; car lorsque Josué entre
en Palestine, on le voit admettre les Gabaonites à vivre au milieu
d'Israël à titre d'esclaves et d'ilotes, malgré la loi de Moïse qui
ordonnait l'_extermination_; et ces mêmes Gabaonites sont cités au temps
de David, comme subsistants dans le même état[42], ce qui n'aurait pu
être si la loi des jubilés eût été exécutée. De plus, il est dit dans
le _Livre des Juges_,[43] qu'après le partage des terres, chaque tribu
accorda aux Chananéens de son arrondissement, la faculté d'habiter avec
le peuple de Dieu, en payant un tribut qu'ils payaient encore au temps
de Salomon. On est en droit de conclure de ce double fait, que la loi
des Jubilés sabbatiques, cette loi étrange d'oisiveté, de stérilité, de
famine organisée pour chaque huitième année, fut abrogée dès le début de
la conquête par les Hébreux, qui, après tant de peines et de dangers,
trouvèrent sans doute trop dur de relâcher des esclaves et des biens
achetés au prix de leur sang: dans ce premier état anarchique ou
démocratique, personne n'eut intérêt à réclamer contre l'inobservance;
personne n'eût eu le pouvoir de faire exécuter; dans le second état,
c'est-à-dire, sous le règne monarchique, lorsque les rois investis d'un
pouvoir arbitraire eurent cette faculté, leur prudence dut trouver trop
dangereux de rétablir une loi qui eût tout bouleversé.

Ainsi il est constant que depuis Josué jusqu'au temps du roi Sédéqiah,
les Juifs n'observèrent point la loi sabbatique, et cela est fâcheux
pour la science chronologique, qui eût trouvé dans ce cycle, une mesure
précise du temps.

En résumé de toute notre discussion sur le temps des juges, le lecteur
voit qu'au delà du grand-prêtre Héli, le système des Juifs est brisé et
dissous; que tout y est vague, incertain, confus, que leurs annales ne
remontent réellement d'un fil continu, que jusqu'à l'an 1131; enfin,
qu'il est impossible d'assigner, à 20 ou 30 ans près, le temps où Moïse
a vécu, et qu'il est seulement permis, par un calcul raisonnable de
probabilité, de le placer entre les années 1420 et 1450.



CHAPITRE V.

Des temps antérieurs à Moïse et des livres attribués à ce législateur.


Maintenant si les Juifs n'ont pu conserver de notions exactes du temps
écoulé entre le grand-prêtre Héli et Moïse, ni du temps que dura le
séjour de leurs pères en Égypte (car rien n'est clair à cet égard),
comment peuvent-ils prétendre avoir mieux connu les temps antérieurs où
n'existait pas encore la nation, et qui plus est, les temps où
n'existait aucune nation, c'est-à-dire, l'époque de l'origine du monde,
à laquelle aucun témoin n'assista, et dont leur Genèse nous fait
cependant le récit, comme si l'écrivain en eût eu sous les yeux un
procès verbal? Les Juifs nous disent que c'est une révélation faite par
Dieu à leur prophète: nous répondons que beaucoup d'autres peuples ont
tenu le même langage. Les Égyptiens, les Phéniciens, les Chaldéens, les
Perses, ont eu, comme le peuple juif, leurs histoires de la création,
également révélées à leurs prophètes Hermès, Zoroastre, etc. De nos
jours les Indous ont présenté à nos missionnaires les Vedas et les
Pouranas, avec des prétentions d'une antiquité plus reculée que la
Genèse même, et que les autres livres attribués à Moïse. Il est vrai que
nos savants biblistes rejettent, ou du moins contestent l'authenticité
de ces livres; mais quand notre zèle convertisseur présente aux Indous
la Bible, qu'aurons-nous à répondre, si les brahmes nous rétorquent nos
propres arguments européens? Si, par exemple, ils nous disent:

/#
     «Vous niez l'authenticité et l'antiquité de certains Pouranas et
     Chastras, par la raison qu'ils mentionnent des faits postérieurs
     aux dates présumées de leur composition: eh bien! nous nions à
     notre tour l'authenticité des _cinq_ livres que vous attribuez à
     Moïse, par cette même raison que nous y trouvons un grand nombre de
     passages et de citations qui ne peuvent convenir à ce législateur.»
#/

La question se réduit donc à savoir si cette dernière assertion est
fondée en preuve de faits; et c'est une question qui doit se traiter
avant toute autre; car le système chronologique antérieur à Moïse,
tirant son autorité principale de la supposition que ce prophète en a
été le rédacteur, si cette supposition était démontrée fausse,
l'autorité du système en serait considérablement affaiblie. De savants
critiques ont déjà traité ce sujet[44]; mais parce qu'ils ne l'ont pas à
beaucoup près épuisé, et que surtout ils n'ont pas bien saisi les
conséquences qui découlent des preuves, nous allons reprendre la
discussion dans ses fondements, et dresser un tableau plus complet
qu'aucun autre précédent, de tous les passages du Pentateuque, qui
prouvent la posthumité de cet ouvrage relativement à Moïse, et qui
indiquent la véritable époque de sa rédaction.



CHAPITRE VI.

Passages du Pentateuque, tendants à indiquer en quel temps et par qui
cet ouvrage a été ou n'a pas été composé.


1º Au dernier chapitre du Deutéronome on lit un récit détaillé et
circonstancié de la mort de Moïse, de son inhumation, et en outre ces
phrases singulières: «Personne, _jusqu'à ce jour_, n'a connu le lieu de
sa sépulture, et il ne s'est plus élevé dans Israël de prophète égal à
Moïse.»

N'est-ce pas l'indice saillant d'un long temps déjà écoulé? _Personne
jusqu'à ce jour... il ne s'est plus trouvé de prophète._

On nous dit que ce chapitre a été ajouté après coup, qu'il ne fait point
corps avec l'ouvrage. Admettons la réponse, parce qu'elle est naturelle
et raisonnable; mais comment expliquera-t-on tous les autres passages
qui se trouvent au corps du livre, et qui ne sont pas moins
incompatibles avec l'hypothèse reçue? Par exemple, le premier chapitre
du Deutéronome débute par ces mots: «Voici les paroles que Moïse adressa
à tout Israël _au delà_ du Jourdain[45], dans le désert, etc.»

On sait que Moïse ne passa point cette rivière, et qu'il mourut dans le
désert qui est à son orient[46], par conséquent le mot _au delà_
désigne, relativement à Moïse, la _rive_ occidentale, le côté où est
Jérusalem. Par inverse, la rive orientale où Moïse mourut, se trouve _au
delà_ du Jourdain, relativement au pays de Jérusalem. Donc cette phrase,
_Moïse mourut au delà_, a été écrite du côté de Jérusalem; donc ce n'est
point Moïse qui l'a écrite: l'expression _au delà_ se trouve trois
autres fois: 1° Deutéronome (chap. 3, vers. 8), l'on fait dire à Moïse:
«En même temps que nous enlevâmes à deux rois amorrhéens leur pays situé
_au delà_ du Jourdain, entre le torrent _Arnon_ et le mont _Hermon_.»
Puisque Moïse parlait dans ce pays-là même, il était _en deçà_ et non
_au delà_; et la note qu'il joint immédiatement, ne lui convient pas
davantage....

«Or, l'Hermon est appelé _Chirin_ par les Sidoniens, et _Chinir_ par les
Amorrhéens.»

Une telle note ne convient qu'à un auteur posthume, qui explique la
nomenclature du temps passé à ses contemporains, qui ne l'entendent
plus. Il en est ainsi des versets suivans:

«4° Et nous prîmes toutes les villes d'Og, roi de Basan, qui était resté
seul de la race des Raphaïm ou géans: son lit est encore dans la ville
de _Rabat-Amon_; et je donnai à Jaïr, fils de Manassé, le pays de
_Basan_, qu'il nomma _villages de Iaïr_, et on les appelle ainsi
_jusqu'à ce jour_.»

Et (chap. IV, vers. 21), on lit: «Moïse marqua trois villes _au delà_ du
Jourdain, du côté du _soleil levant_.»

Et (_idem_, versets 45 et 46), «Voilà les lois et statuts que Moïse
donna aux enfants d'Israël, après la sortie d'Égypte, dans la vallée de
Bethphegor, _au delà_ du Jourdain... Et les enfants d'Israël possédèrent
_au delà_ du Jourdain, les pays de, etc., etc.»

Ces versets, et en général tout ce chapitre, sont évidemment un récit
historique écrit long-temps après Moïse, par un rédacteur qui a résidé
du côté de Jérusalem, au _soleil couchant_ du Jourdain, et pour qui le
soleil levant était _au delà_; qui parlant des faits anciens, y a joint
les explications nécessaires à ses contemporains: poursuivons.

Dans la Genèse (chap. XII, vers. 6), en décrivant la route d'Abraham,
depuis la Mésopotamie jusqu'à _Sichem_ et à la vallée de _Moria_, il est
dit: «_Or les Kananéens occupaient alors le pays_:»[47] donc ils ne
l'occupaient plus au temps de l'historien; donc cet historien écrivait
après Josué, qui chassa les Kananéens de ce pays. Donc Moïse n'est pas
l'historien.

Même Genèse (ch. 21, vers. 14), en parlant du lieu où Abraham voulut
sacrifier son fils, on lit:

«Abraham appela ce lieu _Iahouh Ierah_, c'est-à-dire, «_Dieu verra_;»
d'où est venu ce mot usité _jusqu'à ce jour: Sur la montagne Dieu
verra_.

Notez ce mot, _jusqu'à ce jour_; et de plus, comment Abraham a-t-il pu
appeler Dieu du nom de _Iahouh_, quand il est dit (chap. 6 de l'Exode,
vers. 3) «que Dieu ne s'était fait connaître à personne avant Moïse,
sous le nom de _Iahouh_...? L'auteur posthume ne se décèle-t-il pas à
chaque instant?

Même Genèse (chap. 14, vers. 14), «Abraham poursuivit ses ennemis
jusqu'à Dan.»

Le _Livre des Juges_ (chap. 18, vers. 29) nous apprend que jusqu'au
temps des juges, on appela _Laïs_ la ville sidonienne qui fut surprise
par 600 hommes de la tribu de Dan, et que ce fut seulement alors qu'elle
reçut le nom de Dan. Certainement Moïse n'a point écrit cela: l'auteur
est postérieur aux juges.

Deutéronome (chap. 2, vers. 12), il est dit: «Nous tournâmes la montagne
de Séir sans l'attaquer, parce qu'elle est habitée par nos frères, les
enfants d'Ésaü. Or Séir était d'abord habitée par les _Horiens_, que
chassèrent les enfants d'Ésaü, qui ont habité ce pays jusqu'à ce jour
(verset 32), _comme les enfants d'Israël ont habité celui que le
Seigneur leur a donné_.»

Ceci est manifestement postérieur à'ia conquête par Josué.

L'auteur _des Rois_ (livre I, chap. 9, vers. 9), en parlant de Saül qui
alla consulter _le voyant_, dit: «_Autrefois_, lorsqu'on allait
consulter Dieu, l'usage était de dire, _Allons au voyant_; car, on
appelait _voyant_ ce qu'aujourd'hui on appelle _prophète_.» Or puisque
l'usage durait encore du temps de David, qui appela _Gad_ son _voyant_
et non son _prophète_; et puisque dans tout le Pentateuque, Moïse est
toujours appelé le _prophète_ et non le _voyant_, il s'ensuit clairement
que la rédaction du Pentateuque est postérieure au temps de David.

Enfin un passage frappant est celui du chapitre 36 de la Genèse, où,
parlant de la postérité d'Ésaü, l'auteur dit (verset 31 et suivants):
«Voici les rois qui régnèrent sur la terre d'Édon _avant qu'Israël eût
des Rois_, etc.»

Or si, comme il est de fait, Israël n'eut de rois que depuis Saül, il
est évident que l'auteur historique est postérieur à cette époque, et
que cet auteur n'a pu être Moïse, par toutes les raisons ci-dessus.
Ainsi nous avons une masse de preuves incontestables que le Pentateuque,
_tel qu'il est en nos mains_, n'a point été rédigé par Moïse, mais par
un écrivain anonyme dont l'époque n'a pu précéder le temps des rois
David et Salomon; bientôt nous verrons encore d'autres preuves de cette
posthumité, lorsque l'époque de cette rédaction nous sera connue: il
s'agit maintenant de la connaître.

Quelques écrivains critiques,[48] qui comme nous ont senti que le
Pentateuque n'a pu être rédigé par Moïse, ont essayé d'en deviner
l'auteur, et ils ont cru l'apercevoir dans le lévite _Esdras_, qui, au
temps d'Artaxercès roi de Perse, ranima chez les Juifs attiédis
l'observance et l'étude de la loi. Sur l'autorité accréditée de ces
écrivains, nous avions d'abord admis cette opinion; mais l'intérêt
qu'excite ce sujet nous ayant engagé à de nouvelles recherches, nous
avons trouvé, dans une lecture attentive des livres hébreux, des raisons
de penser différemment, et d'attribuer le Pentateuque à un autre auteur,
indiqué par les textes mêmes avec plus d'évidence que le lévite
_Esdras_.

D'abord on cherche vainement des indices quelconques de l'existence du
Pentateuque, soit dans le livre de Josué, l'un des plus anciens, soit
dans le livre dit des _Juges_, soit dans les deux livres intitulés
_Samuel_, soit enfin dans l'histoire des premiers rois juifs. Ce
silence, surtout au temps de Salomon, est d'autant plus remarquable, que
l'auteur de la Chronique, en nous apprenant que les _Tables de la Loi de
Moïse_ furent déposées dans le temple bâti par ce prince, ne dit pas un
mot des livres de Moïse; et cependant si le Pentateuque eût été
l'ouvrage de Moïse, le manuscrit autographe devait encore exister, et il
est inconcevable qu'un livre si précieux fût laissé dans un oubli
absolu; surtout lorsqu'en cette inauguration du temple, une foule
d'objets moins importants, moins appropriés au sujet, sont relatés et
mentionnés.

Une autre circonstance encore digne de remarque, est que dans les livres
de Salomon, dans les psaumes réellement de David,[49] et même dans les
prophéties d'Isaïe, l'on ne trouve presque aucune citation que l'on
puisse rapporter avec évidence au Pentateuque. Il faut descendre
jusqu'au règne de Josias, pour en découvrir une indication probable; le
passage qui la contient mérite d'être cité en entier, pour en bien
scruter les détails. (Voyez _Reg_., lib. 2, cap. 22.)



CHAPITRE VII

Époque de l'apparition du Pentateuque.


Après la mort du roi Amon, son fils Josiah devint roi à l'âge de 8 ans;
on sent qu'un roi de 8 ans eut un tuteur régent, qui n'est point nommé,
mais qui naturellement et par l'indication des faits, fut le
grand-prêtre Helqiah.

La 18e année de son règne, Josiah envoie, sans motif apparent,
Saphan, scribe ou secrétaire du temple, vers le grand-prêtre, pour lui
dire de'recueillir tout l'argent donné par le peuple aux portiers du
temple, et de le remettre aux entrepreneurs et ouvriers des réparations,
_sans leur faire rendre compte, et en se reposant sur leur bonne foi_.
Pour réponse, le grand-prêtre Helqiah dit au secrétaire: «J'ai trouvé un
livre (ou le livre) de la loi dans le temple du Seigneur;» et il donne
ce livre au secrétaire qui le lit. Saphan retourne vers le roi, et lui
dit: «Vos ordres sont exécutés...; (de plus), Helqiah m'a remis un
livre;» et il (commença) de le lire devant le roi...; et lorsque le roi
entendit les paroles de la loi, il déchira ses vêtements, et il dit à
Helqiah, à Ahiqom, à Akbour, à Saphan, secrétaire, et à Achih, serviteur
du roi: «Allez et consultez Dieu sur moi et sur tout le peuple juif, au
sujet des paroles de ce livre qu'on a trouvé; car la colère de Dieu est
allumée contre nous de ce que nos pères n'ont point pratiqué ses
préceptes.... Et ils-se rendirent tous ensemble chez Holdah,
prophétesse, qui demeurait à Jérusalem, et dans la rue Seconde. Holdah
leur annonça, de la part de Dieu, de grands maux contre le pays et la
ville. Mais, ajouta-t-elle, parce que le roi a écouté la parole du
Seigneur, qu'il a pleuré et déchiré ses vêtements, ces maux n'arriveront
point de son vivant.... Helqiah et les autres envoyés portent cette
réponse au roi.... Le roi envoie de tous côtés des ordres dans la ville.
Tous les _anciens_ et gens notables se rassemblent dans le palais.... Le
roi va ensuite au temple, et il y est suivi des prêtres et des anciens,
et de tout le peuple depuis le plus grand jusqu'au plus petit; et là on
fait une _lecture solennelle_ de ce livre trouvé. Le roi monte ensuite
aux degrés (de l'autel), et fait un sacrifice d'_alliance_ pour
pratiquer tout ce qui est dans le livre....; et le peuple en prend
l'engagement.... Alors en exécution de ce pacte et des préceptes du
livre, l'on jette hors du temple les vases de _Baal_; on souille les
_lieux hauts_ où l'on sacrifiait, et celui où l'on passait les enfants
par la flamme...; on chasse des portiques du temple les chevaux sacrés
que les rois entretenaient en l'honneur du soleil; on brûle les chars
consacrés au soleil; on détruit les autels élevés par Achaz et Manassé,
et ceux élevés par Salomon sur les _hauts lieux_ aux dieux de ses
femmes. Josiah, présent à tous ces actes qu'il commande et dirige, fait
déterrer même les morts sur les _hauts lieux_, et _égorger tous les
prêtres de Baal_ qu'il y trouve... De retour à Jérusalem, il fait
célébrer une pâque _si solennelle_, qu'il n'y en eut point de telle
depuis les _juges d'Israël_ et pendant tout le temps des rois.»

Pesons les mots et les circonstances de ce récit; et d'abord remarquons
que Josiah, enfant couronné dès l'âge de 8 ans, fut élevé par le grand
prêtre Helqiah, qui pendant 10 ou 12 ans fut le véritable régent de
l'État et du prince: par conséquent Josiah, maintenant âgé de 25 à 26
ans, est encore sous l'influence morale du pontife et de l'éducation
sacerdotale qu'il en a reçue. A cet âge et l'an 18 de son règne, il fait
un message solennel au grand-prêtre: l'objet de ce message est de
_remettre aux entrepreneurs des réparations du temple, des sommes
d'argent sans leur en faire rendre compte_. Pourquoi cette faveur d'un
genre singulier, même injuste et imprudent? Elle a certainement un
motif, un objet en vue; cet objet est de se concilier ces gens: et
leurs familles, et, par suite, leurs amis et le peuple dont ils font
partie: pour réponse, le grand-prêtre présente un livre, qu'il dit être
le livre de la loi, et qu'il dit avoir trouvé dans le temple. Où est la
preuve qu'il a trouvé ce livre? at-il des témoins? On ne le dit pas;
mais il est clair que s'il a besoin d'appui, tous les ouvriers du temple
qu'il a gratifiés lui seront dévoués. Admettons qu'il ait trouvé _ce
livre_, et qu'il ne l'ait pas lui-même _composé_; du moins il l'a eu en
main, seul et aussi long-temps qu'il a voulu: n'y a-t-il pas fait des
changements? C'est un manuscrit unique; personne ne l'a contrôlé; rien
n'établit son authenticité. Ce manuscrit dut être un rouleau de papyrus
ou de vélin; quelle main l'a écrit? est-ce la main de Moïse? Helqiah ne
le dit pas, il dit seulement _le livre de la loi_: cela est remarquable.
S'il fût venu de Moïse, Helqiah eût-il supprimé une circonstance, si
propre à ajouter au respect? D'ailleurs, s'il fût venu de Moïse, ce
manuscrit aurait eu à cette époque plus de 800 ans d'existence; et
depuis tant de temps, oublié dans quelque armoire, il eût dû être rongé
des vers et de poussière, dans un climat aussi _rongeur_ que l'est la
Judée. Il y aurait eu des lacunes; l'écriture même aurait dû être
différente, et beaucoup de mots tombés en désuétude; car il est sans
exemple qu'une langue et qu'une forme d'écriture aient subsisté 800 ans
sans altération. Cependant le secrétaire Saphan le lit couramment et à
livre ouvert: il porte le livre au roi, et le roi entendant le contenu,
est surpris, effrayé au point de déchirer ses vêtements. Quoi, le roi
Josiah, élevé par le grand-prêtre, ne connaissait pas la loi de Moïse!
cette loi, dont tout prince, à son avénement, devait avoir une copie
transcrite à son usage par les prêtres, selon un ordre exprès du
Deutéronome, chapitre 17. Tout était donc oublié; ou bien tout est
simulé. Le roi Josiah de suite fait consulter _Dieu_; l'oracle auquel on
s'adresse est _une vieille femme, exerçant le métier de devineresse_, et
jouissant d'un grand crédit sur le peuple, c'est-à-dire dans la classe
des ouvriers que le roi a gratifiés. Le grand-prêtre, le secrétaire
Saphan, Akbour et d'autres prêtres, se rendent en pompe chez cette
femme.... N'est-il pas clair que l'intention d'une telle démarche est de
produire une vive sensation sur le peuple et de donner de l'éclat à une
chose nouvelle?

La prophétesse répond dans le sens désiré..... Elle annonce que
_Iahouh_, Dieu d'Israël, va envoyer contre Jérusalem et ses habitants,
toutes les calamités écrites dans le livre que le roi a entendu, et cela
parce que les Juifs _ont abandonné leur Dieu, et qu'ils ont sacrifié à
des dieux étrangers_.

Ces expressions nous deviendront bientôt utiles; mais pour le présent
remarquons que cette prophétie de _Holdah_ a une analogie frappante
avec les autres prophéties que depuis cinq ans proclamait Jérémie: or,
dans sa qualité de prêtre et de fils de prêtre, Jérémie avait des
rapports nécessaires avec le pontife; il était, comme Holdah, dans la
dépendance plus ou moins médiate de Helqiah[50]; et lorsque nous
trouvons que peu d'années après les fils de _Saphan_ et d'_Akbour_
furent les amis et protecteurs zélés de Jérémie contre la colère de
Ihouaqim, nous avons lieu de soupçonner que déja il avait des liaisons
avec _Saphan_ et _Akbour_, qui figurent dans cette affaire; que par
conséquent il était lui-même, comme Holdah, l'un des confidents de ce
drame concerté; qu'en un mot il y a eu dans cette occasion un pacte
secret, un plan combiné entre le grand-prêtre, le roi, le secrétaire
Saphan, le prêtre Akbour, le prophète Jérémie et la prophétesse Holdah;
et cela, pour un motif, une affaire d'état de la plus haute importance,
puisqu'il s'agissait de sauver la nation du danger imminent d'une
destruction absolue ou d'une dispersion prochaine.

En effet, à l'époque dont nous parlons, l'an 621, le royaume de
Jérusalem se trouvait dans les circonstances les plus désastreuses.
Depuis quatre ans les Scythes, venus du Caucase, exerçaient ces ravages
dont parle Hérodote, et dont leurs pareils, les Tatars de Genghizkan et
de Tamerlan, nous ont fourni d'effrayants exemples dans les temps
modernes. Vainqueurs de Kyaxare et de ses Mèdes, maîtres de la haute et
de la basse Asie, les Scythes n'avaient pu parvenir à Azot, où les
arrêta Psammitik, sans inonder la Syrie et la Palestine: leur cavalerie
innombrable avait ravagé tout le pays plat, avec cette cruauté féroce et
impitoyable qui a toujours caractérisé les Tatars; le pays montueux,
investi de toutes parts, privé de toutes communications, attaqué dans
ses postes faibles, menacé dans toute sa masse, ressemblait à une grande
place assiégée, et subissait tous les maux attachés à cette situation:
or voilà premièrement le tableau que trace Jérémie dans ses dix-sept
premiers chapitres.

/#
     «L'an 13 de Josiah, dit cet écrivain, le (Dieu de Moïse) _Iahouh_,
     m'adressa la parole[51], «Et il me dit (chap. 1): Que vois-tu? Je
     vois une chaudière bouillante; elle est dans le nord (prête à
     verser), et Dieu dit: Du nord accourt le mal sur tous les habitants
     de cette terre; car voici que j'appelle toutes les familles des
     royaumes _du nord_, et elles viennent établir chacune leur tente
     aux portes de Jérusalem, autour de ses murs et dans toutes les
     villes de Juda, et je prononcerai mes décrets contre les pervers
     qui _m'ont abandonné, et qui ont sacrifié aux dieux étrangers_».
#/

Cette dernière phrase est mot pour mot, le motif allégué par la
prophétesse Holdah. Les chapitres suivants sont remplis de reproches, de
menaces et d'exhortations.

/#
     Le prophète s'écrie (ch. 4): «Annoncez dans Juda; publiez dans
     Jérusalem; sonnez de la trompette; criez et dites: Rassemblez-vous;
     retirez-vous dans les villes fortes; élevez des signaux de fuite;
     ne restez pas, parce que, dit le Seigneur, voici que j'apporte du
     nord une calamité, une grande destruction; le lion a quitté son
     repaire; le destructeur des peuples est parti de son pays pour
     réduire cette terre en solitude».
#/

Ceci convient parfaitement aux Scythes; ce qui suit les caractérise
encore mieux:

/#
     «Voici qu'un peuple vient du nord; une grande nation est sortie des
     flancs de la terre....; ils portent l'arc et le bouclier; ils
     brisent et déchirent sans pitié....; leur bruit ressemble au
     bruissement des flots; ils montent des chevaux armés (et bardés)
     eux-mêmes comme un guerrier, etc.»: voilà bien les cavaliers
     scythes.

     «Voici que (l'ennemi) monte comme une nue, ses chars (volent) comme
     un tourbillon; ses chevaux sont plus légers que les aigles....
     Malheur à nous! nous sommes ravagés.--Un cri d'alarme vient du côté
     de _Dan_; on apprend des _horreurs_ (_iniquitatem_) de la montagne
     d'Éphraïm..... Faites entendre dans Jérusalem que des troupes
     d'_éclaireurs_ viennent d'une terre lointaine.....

     «J'ai regardé le pays, il est désert... J'ai vu les montagnes, et
     elles tremblent; les collines, et elles se choquent; j'ai regardé
     (partout), il n'y a plus d'hommes; les oiseaux du ciel se sont
     envolés..... J'ai regardé le _Carmel_, _il est désert_, et toutes
     les villes détruites devant la face de Iahouh et de sa fureur».

     (Chap. 5, v. 15): «J'amène sur vous une nation lointaine, une
     nation robuste, antique, dont vous ne connaissez point le langage,
     dont vous ne comprenez point les paroles...: son carquois est un
     sépulcre ouvert...; tous ses guerriers sont forts. Ils mangeront
     votre pain, votre moisson, vos enfants, vos bœufs, vos figues, vos
     raisins, etc.»

     (Chap. 6, v. 1): «Enfants de Benjamin, fuyez de Jérusalem; sonnez
     de la trompette, parce que de l'aquilon vient un fléau, une
     dévastation».

     Et (Ch. 8, v. 16 à 20): «Du côté de Dan on entend le bruit de leurs
     chevaux; la terre retentit de leurs violents hennissements; ils
     accourent; ils dévorent la terre et son abondance, la ville et ses
     habitants..... _La moisson_ est passée, _l'été est fini, et nous ne
     sommes pas délivrés_».
#/

Nous verrons ailleurs que cette dernière circonstance cadre très-bien
avec la date de l'irruption des Scythes, que nous plaçons en 625.

Tous ces maux dépeints par Jérémie duraient donc depuis 4 ans, lorsque
Helqiah tira de l'oubli ou du néant un livre qui devait sauver la nation
en la régénérant; et cependant le danger qu'elle éprouvait de la part
des Scythes n'était pas le seul. Deux puissances voisines, devenues plus
ambitieuses depuis quelques années, menaçaient dans leur choc prochain
d'écraser le petit royaume de Jérusalem: l'_Égypte_, d'une part,
délivrée des guerres étrangères et civiles qui l'avaient long-temps
déchirée, venait de concentrer toutes ses forces dans les mains de
Psammitik; et ce prince heureux et habile, avait, par la prise d'Azot et
de la Palestine, annoncé à la Syrie les projets d'agrandissement que
poursuivit _Nekos_ son fils. D'autre part, les rois de Babylone,
héritiers de l'empire ninivite, renouvelaient, sur la Phénicie et la
Judée, les prétentions et les attaques de Sennacherib et de Salmanasar.
Selon la chronique _des Jours_[52], l'un deux avait fait saisir et
emmener captif le roi Manassé, grand-père de Josiah. Helqiah,
grand-prêtre et régent en 638, avait pu être témoin de cet événement
arrivé 18 ou 20 ans auparavant.--A l'époque présente, c'est-à-dire l'an
621, Nabopolasar, père de Nabukodonosor, régnait depuis 4 ans, et son
règne préparait le règne de son fils. Une grande lutte s'annonçait entre
l'Égypte et la Chaldée; et dans cette lutte, les politiques juifs ne
pouvaient manquer de sentir que leur nation faible et d'ailleurs divisée
d'opinions, était menacée d'une entière dissolution. Si le salut était
possible, ce n'était qu'en réunissant les esprits, en ressuscitant le
caractère national; et si cette pensée dut venir à quelqu'un, ce dut
être au grand-prêtre Helqiah, qui, par la minorité du prince, se
trouvant chef politique et religieux, eut l'avantage de réunir en sa
personne et les connaissances, et l'intérêt, et les moyens d'exécuter
une réforme, une régénération urgente. Cette idée une fois conçue, il ne
lui resta plus à imaginer que le moyen. Un administrateur purement
politique eût pu en apercevoir plusieurs; mais un homme de famille
sacerdotale, imbu, dès son berceau, de la prééminence des institutions
religieuses, qualifiées divines, ne pouvait en apercevoir que dans la
religion et par la religion: celle de Moïse avait eu le pouvoir magique
de changer une multitude esclave et poltronne en un peuple de conquérans
fanatiques; il fut naturel à un prêtre juif, de penser qu'en
rétablissant les institutions anciennes, l'on rétablirait la même
ferveur. La religion de Moïse, comme toute autre et plus que toute
autre, enseignait que tous les maux qui arrivaient au peuple,
provenaient de ce qu'il violait ou négligeait la loi: un successeur de
Moïse ne put avoir une autre doctrine et il ne dut éprouver d'embarras
que dans le moyen d'exécution. S'il eût été possible d'évoquer le
législateur, de ressusciter Moïse lui-même, ce moyen eût été le premier
employé. Évoquer son livre, ressusciter sa loi, ne fut qu'une
modification de cette idée assez naturelle..... Lors donc que Helqiah,
sans un motif d'abord apparent, annonce avec éclat qu'il a trouvé le
_Livre de la loi_, nous avons lieu et droit de penser que ce n'est point
une invention fortuite, mais une opération méditée et préparée depuis du
temps, concertée même avec quelques personnes nécessaires à l'exécution,
spécialement avec Jérémie, dont le rôle et les écrits ont plusieurs
rapports frappants avec certains textes du livre produit, ainsi que nous
le verrons.



CHAPITRE VIII

Suite des preuves.


Mais que faut-il entendre par ce _Livre de la Loi_, découvert dans le
temple et porté au roi? Les commentateurs qui veulent absolument que le
_Pentateuque_ soit l'ouvrage immédiat de Moïse, imaginent ici diverses
hypothèses pour détourner l'idée qui s'offre d'abord: cependant tout
esprit impartial qui voudra peser les circonstances accessoires, pensera
probablement, comme nous, que ce _livre_ ne saurait être autre que le
_Pentateuque_ tel que nous l'avons, et cela par plusieurs raisons qui se
confirment réciproquement.

1° Parce que l'on n'aperçoit pas le moindre indice de l'existence du
Pentateuque avant le roi _Josiah_, et que s'il eût été connu, un silence
aussi absolu eût été une chose impossible.

2° Parce que depuis l'époque de Helqiah, nous trouvons le Pentateuque
accrédité d'une manière imposante, et qu'il est habituellement désigné
chez les Juifs sous le nom de _Livre de la Loi_. C'est ce livre
qu'Esdras lut au peuple rassemblé aux portes du nouveau temple, et cette
lecture, qui dura six matinées consécutives, nous donne précisément
l'espace de temps qui convient à une lecture publique du Pentateuque.

Après Esdras, les docteurs l'appelèrent indifféremment _Livre de la Loi_
ou _Livre de Moïse_, parce qu'il contient la loi de ce prophète; or il
est facile de voir que ce fut cette expression qui introduisit l'usage
de regarder Moïse comme son auteur: les Pharisiens consacrèrent cette
opinion par bigoterie; puis, en haine des Saducéens, ils déclarèrent
hérétiques quiconque la rejetterait.

3° Si le Pentateuque eût existé avant Josiah, il eût été connu du moins
dans les hautes classes; et le jeune roi, élevé par le grand-prêtre,
n'eût pu être _surpris_ en entendant des préceptes qui s'y trouvent
répétés cent fois. Au contraire, le Pentateuque n'ayant pas existé
jusque-là, on conçoit l'épouvante vraie ou simulée de Josiah à la
lecture des anathèmes terribles contenus dans les chapitres 27 et 28 du
Deutéronome. Mais, nous dira-t-on, si le livre trouvé par Helqiah, fût
le Pentateuque, et si, par toutes les raisons citées, Moïse ne put en
être l'auteur, s'ensuivra-t-il que Helqiah l'ait composé de toutes
pièces, et qu'on doive le regarder comme un livre entièrement supposé?

Nous n'admettons point cette conséquence exagérée; nous pensons
seulement que ce grand-prêtre se proposant de ressusciter la loi de
Moïse, généralement oubliée par les Juifs, a recherché tout ce qui a pu
subsister d'écrits et de monuments relatifs à son but; qu'il a
réellement pu trouver des écrits dont Moïse fut l'auteur mais plutôt en
copie de seconde main qu'en original; qu'à raison des 800 ans écoulés
depuis ce prophète, beaucoup de choses étant tombées en désuétude dans
le langage, dans l'écriture, et dans les usages géographiques ou civils,
il a fait de tous ces matériaux une refonte, une rédaction nouvelle,
dans laquelle il a conservé beaucoup de fragments anciens, mais aussi
dans laquelle il a introduit beaucoup de liaisons et d'explications de
son propre chef. D'autre part nous rejetons aussi l'opinion de ceux qui
veulent regarder tous les passages anachroniques comme des notes
marginales introduites dans le texte par la succession des copistes; il
suffit de lire avec attention ces passages et d'autres que nous ne
citons pas, pour sentir qu'il font partie intégrante de la narration, et
qu'il faudrait considérer des chapitres entiers comme des parenthèses.
Les redites même, qui sont si nombreuses, prouvent cette rédaction par
_compilation_ telle que nous l'indiquons: il serait d'ailleurs trop
commode de dire à chaque découverte d'un nouveau trait posthume, que
c'est une _note insérée_; il vaut mieux convenir de bonne foi que
_Helqiah_ est réellement _auteur_ dans le sens de rédacteur et
ordonnateur de matériaux; mais il faut convenir aussi qu'à ce titre
nous sommes livrés à sa discrétion, et qu'il a pu supprimer, réformer,
introduire même une partie entière, inconnue ou du moins étrangère aux
livres de Moïse, ainsi que nous croyons le pouvoir démontrer du livre de
la Genèse.

A l'époque et dans les circonstances dont nous parlons, l'état politique
et religieux des Juifs nous semble avoir été le même que celui des
Parsis et des Hindous, qui pratiquent les lois de Brahma et de
Zoroastre, sur des traditions, sur des commentaires et liturgies de
prêtres, sans posséder les livres autographes de leur prophètes[53].
Maintenant supposons qu'un roi perse, tel que _Darius Hystasp_ ou
_Ardchir-Babekan_, eût concerté avec le grand Môbed, la _découverte_ et
la _mise au jour_ de l'ouvrage de Zoroastre, n'est-il pas vrai que
personne autre n'ayant en main ni l'original, ni une copie, n'eût pu
démontrer la fausseté de leur opération, et que nous n'aurions de moyen
d'en juger, que par l'examen du livre lui-même, questionné et interrogé
dans tous ses détails: or ce cas est précisément celui de Josiah et de
Helqiah, avec la différence que le grand-prêtre est ici l'auteur et le
promoteur principal. Ils ont pu dire tout ce qui leur a convenu sur la
découverte du livre: c'est à nous de n'admettre que ce qui est conforme
au raisonnement et aux preuves ou indices fournis par ce livre lui-même.
Déja nous y avons vu des preuves chronologiques d'une composition
postérieure de plusieurs siècles à Moïse; maintenant si nous le
questionnons encore, nous serons conduits à penser que les livres réels
de Moïse ne sont point contenus dans le Pentateuque en original, mais
par extraits et par citation; et que le rédacteur, en écartant tout ce
qui ne marchait pas à son but, y a introduit des portions tout-à-fait
étrangères et probablement inconnues à ce législateur.

On ne saurait douter que Moïse ait composé des livres et laissé des
écrits. Son rôle de législateur lui en suppose la faculté, comme il lui
en impose la nécessité. Il se trouva dans la même position que Mahomet,
avec la différence que Mahomet feignit de ne savoir pas écrire. Aussi
trouvons-nous la mention expresse de certains écrits de Moïse, dans
plusieurs passages de l'Exode et du Deutéronome. Par exemple, au
chapitre 24 de l'Exode, versets 3 à 7, il est dit que «Moïse étant
descendu de la montagne d'Horeb vers le peuple, il lui répéta tout ce
que (le Dieu) Iahouh lui avait dit: qu'il _l'écrivit_ (ce jour-là) et
que le matin (du lendemain) étant retourné au pied de la montagne avec
le peuple, pour faire un sacrifice, il prit en main _le volume ou
rouleau_ qu'il avait écrit, il le lut au peuple, qui dit: _Tout ce que
vous nous ordonnez, nous l'observerons._»

Il est clair qu'un rouleau écrit _dans un jour_, et lu en préliminaire
d'un sacrifice, n'est pas le Pentateuque, ni même le Deutéronome. Si
nous confrontons ce qui précède et ce qui suit, nous trouvons que ce
volume ou _livre de l'Alliance_ dut être composé des 126 versets ou
articles de la loi que nous lisons (chap. 20, vers. 2, jusqu'au chap.
24, vers. 1er), qui effectivement comprennent toute l'essence de la
loi des Juifs. Or, ce livre de l'Alliance n'étant employé dans le
Pentateuque que comme fragment, il est clair que nous n'avons pas les
écrits originaux de Moïse dans leur état distinct et isolé.

En un autre endroit (Exode, chap. 17, verset 14), il est dit que Josué
ayant battu les Amalékites qui étaient venus attaquer les Hébreux, peu
après leur sortie d'Égypte, le dieu Iahouh ordonna à Moïse d'écrire ce
premier fait d'armes dans le _livre_. Que peut avoir été ce livre, sinon
le registre ou journal des opérations militaires des Hébreux, guidés par
leur dieu Iahouh, et par son visir Moïse; opérations dont ce lieutenant
voulut, comme tout chef militaire, avoir le tableau pour le consulter au
besoin? Lorsque ensuite nous trouvons au livre des Nombres (chap, 21,
vers. 14) la citation d'un livre intitulé _livre des Guerres (du Dieu)
Iahouh_..., exprimée dans les termes suivants: «Les enfants d'Israël
décampèrent du torrent de Zared et vinrent camper sur l'Arnon, qui est
dans le _désert_, et sort de la montagne des _Amrim_. Or, l'Arnon est la
frontière de Moab qui le sépare des _Amrim_: c'est pourquoi il est dit
_dans le livre des Guerres de Iahouh_, ce qu'a fait Iahouh sur la mer
Rouge, (il l'a fait) _sur les torrents d'Arnon_»; nous disons qu'un tel
récit, une telle citation ne saurait être de Moïse, et qu'ils ne
conviennent qu'à un interlocuteur posthume qui écrivait d'après des
matériaux qu'il avait sous les yeux, et où il trouvait décrits les
campements et les faits militaires des Hébreux. Or ce livre ancien et
original semble devoir être celui-là même où Moïse écrivit la victoire
sur Amaleq, l'an 1er, _puis tout ce qui arriva pendant le séjour dans
le désert_, et enfin l'an 40, la victoire sur Sehoun et celle sur Og,
qui furent les derniers exploits du législateur. Lorsqu' ensuite les
livres que nous avons en main portent une lacune totale entre l'an 2 et
l'an 40, et que tout leur récit de ce qui se passa pendant 37 ans, se
borne à une stérile notice de campements[54], c'est parce que le
rédacteur posthume a supprimé, comme inutiles à son but, les détails du
_Journal de Moïse_, de ce livre des _Guerres du Dieu Iahouh_, que nous
n'avons pas.

Le Deutéronome[55] parle encore plusieurs fois d'un _livre de la Loi_
écrit par Moïse l'an 40, outre le _livre de l'Alliance_ écrit au pied de
l'Horeb, l'an 2..... Moïse remit ce livre peu avant sa mort, aux
prêtres, enfants de Lévi, et aux anciens d'Israël (ch. 31, v. 9), pour
être lu, tous les 7 ans, à la fête des Tabernacles, à l'époque du
Jubilé: or, ce livre ne saurait être ni le Pentateuque, ni le
Deutéronome entier, attendu que Moïse ordonna (ch. 27, v. 2), qu'après
le passage du Jourdain, ledit livre serait écrit en entier sur les
pierres du pourtour d'un autel dont la face aurait été enduite de chaux
pour recevoir l'écriture. Il est déraisonnable et impossible de supposer
qu'une masse d'écriture, telle que le Deutéronome, ait été écrite sur
des pierres, surtout lorsqu'une partie contient des récits étrangers à
la loi et postérieurs à Moïse..... Ce second _livre de la Loi_ ne peut
donc être qu'un nouvel exposé des lois, avec quelques développements,
tels qu'on les trouve dans certains chapitres du Deutéronome; mais là
encore, nous n'avons l'écrit de Moïse que par intermédiaire et non pas
autographe, tel qu'il le produisit; et toujours nous sommes ramenés à
l'idée d'un compilateur posthume, qui retranchant, ajoutant, choisissant
ce qu'il a voulu, a composé l'ouvrage réellement confus et peu cohérent,
que l'on appelle _Pentateuque_.

Ici revient se placer une remarque qui semble avoir échappé à nos
prédécesseurs, et que nous avons indiquée plus haut[56]. Nous avons dit
que l'oracle rendu par la prophétesse Holdah, désignait d'une manière
spéciale les anathèmes des chapitres 27 et 28 du Deutéronome.

«Le dieu d'Israël, dit cette femme, va envoyer contre Jérusalem tous les
maux écrits dans le livre dont le roi a ouï la lecture, et cela, _parce
que les Juifs ont abandonné leur Dieu et sacrifié à des dieux
étrangers_.»

On feuillette vainement l'_Exode_, le _Lévitique_, les _Nombres_, l'on
n'aperçoit rien qui corresponde à ces paroles, ni qui remplisse l'idée
de ces maux; mais lorsqu'on arrive au chapitre 27 du Deutéronome, on
trouve une série de malédictions et d'anathèmes qui continue dans le
chapitre 28, et qui réellement présente un tableau affreux.

«Si vous n'écoutez point la voix de Dieu, dit le verset 15, pour
observer tous ses commandements et pratiquer ces cérémonies, une foule
de maux viendra vous accabler. Vous serez maudits dans vos villes,
maudits dans vos campagnes.....; Dieu vous enverra la disette et la
famine.....; il vous enverra la peste qui vous consumera......; la pluie
du ciel sera une poussière et une cendre brûlante, etc., etc.»

Maintenant, comment se fait-il que la suite de ces anathèmes ait pour le
sens, et, qui plus est, pour l'expression, une analogie frappante avec
les premiers chapitres de Jérémie, écrits depuis l'an 625 jusqu'à 621,
c'est-à-dire pendant les 4 années où le grand-prêtre dut être occupé de
la rédaction du Pentateuque. Les chapitres 4, 5 et 6 en offrent surtout
des exemples frappants:

/*[2]
  _Deutéronome_; chapitre 28,         _Jérémie_, chapitre 5, v. 15,
  v. 48 et suiv.: «Et vous servirez    Dieu a dit: «Voici que j'amène
  les ennemis que Dieu enverra         sur vous un peuple lointain,
  contre vous: vous les                un peuple _robuste, antique,
  servirez dans la faim, la nudité,    dont vous ne connaissez point
  la soif, le manque de                le langage; dont vous ne
  tout..... Ils appuieront un          comprenez point les paroles_.»
  joug de fer sur vos têtes.

  Dieu amenera sur vous un             Et (chap. 4, v. 13.) «Ses
  peuple lointain, un peuple           chevaux _sont plus légers que
  du bout de la terre, semblable       les aigles_. Malheur à nous!
  à un aigle qui vole (à               nous sommes ravagés».
  sa proie);

  Un _peuple dont vous ne              (Chap. 6, v. 22 et 23.) «Un
  connaissez point le langage,         peuple vient du nord; il sort
  dont vous ne comprendrez             des flancs de la terre; _peuple
  point les paroles_, un peuple        cruel, qui n'a point de pitié_.
  insolent et dur, sans respect
  pour les vieillards, sans pitié
  pour les enfants;

  Qui dévorera les produits            Ils mangent (ou mangeront)
  de vos animaux, les fruits           votre moisson, votre
  de vos champs jusqu'à votre          pain, vos enfants, vos troupeaux,
  entière destruction: qui ne          vos bœufs, vos vignes,
  vous laissera ni blé, ni vin,        vos figues, etc.
  ni huile, ni bœufs, ni brebis;

  Qui vous resserrera dans             Ils ravagent (ou râvageront)
  toutes vos villes fortes jusqu'à     vos villes fortes, dans
  ce qu'il abatte les murs             lesquelles vous mettez votre
  élevés qui font votre confiance;     confiance.
  et vous serez assiégés
  dans toutes les villes de votre
  pays, etc.
*/

Le hasard ne produit pas d'aussi parfaites ressemblances,[57] surtout
lorsque les expressions des deux textes sont littéralement les mêmes.
Il nous semble donc presque démontré que Jérémie a eu connaissance du
travail que préparait le grand-prêtre; qu'il en est devenu, le
confident, peut-être même le collaborateur; du moins est-il certain que
son rôle et sa doctrine sont en accord parfait avec le Pentateuque; et
quant à la composition matérielle de ce livre, nous trouvons, dans les
difficultés de l'entreprise, de nouvelles raisons de l'attribuer à
Helqiah; car quel individu autre que ce grand-prêtre, tout-puissant par
sa place et ses récentes fonctions de régent, eût pu se faire ouvrir les
archives du temple, les registres du royaume et les monuments des
villes? Quel autre que lui eût pu réunir l'instruction varié, la
connaissance des antiquités nécessaire à la compulsation des monuments
et à la rédaction de l'ouvrage? Huit siècles s'étaient écoulés depuis la
mort de Moïse; ce laps de temps avait introduit bien des changements
dans le langage, dans les coutumes, dans le régime civil et même
religieux, dans la forme même de l'écriture et l'usage des mots. Les 12
tribus, pendant 400 ans sous les juges, avaient vécu dans un état
réciproque d'indépendance et d'isolement; c'étaient autant de peuples
séparés comme les tribus arabes... Après Salomon 10 tribus firent
schisme absolu, et de ces 10 tribus, 3 vivant au-delà du Jourdain,
faisaient presque une autre confédération distincte... Le langage et
les coutumes s'étaient ressentis de cette manière d'être: bien des
choses anciennes étaient des énigmes pour le vulgaire; les vieux
manuscrits étaient pénibles à déchiffrer, à comprendre; le concours de
plusieurs hommes lettrés était nécessaire; de tels hommes étaient rares
chez un peuple grossier, ignorant, déchiré de troubles; leur travail
devenait dispendieux, et toute l'entreprise avait des obstacles qu'un
homme puissant et tel que le grand-prêtre pouvait seul exécuter.

Après l'exposé que nous venons de faire des preuves positives fournies
par divers passages du Pentateuque d'une part, et des présomptions et
indices tirés des faits historiques et de leurs accessoires d'autre
part, nous croyons pouvoir conclure impartialement:

1° Que le _Pentateuque_, tel qu'il est en nos mains, ne saurait être
l'ouvrage immédiat, ni la composition autographe de Moïse;

2° Que le livre soi-disant _trouvé_ par le grand-prêtre Helqiah, l'an 18
du roi Josiah, est réellement notre Pentateuque actuel;

3° Que la partie de ce livre lue devant Josiah, se rapporte aux
chapitres 27 et 28 du Deutéronome;

4° Que le grand-prêtre Helqiah, qui dit avoir _trouvé ce livre, et qui
l'a possédé seul et sans témoins_; qui en a été le maître absolu et sans
contrôle, est fortement prévenu, par toutes les circonstances du fait,
d'en être l'auteur, et de l'être en ce sens, qu'il a recueilli et
rassemblé des matériaux dont quelques-uns paraissent venir directement
de Moïse; mais qu'il les a fondus, rédigés et mis dans l'ordre qu'il lui
a convenu, et que nous voyons aujourd'hui.



CHAPITRE IX.

Problèmes résolus par l'époque citée.


Ces propositions étant admises, l'on peut résoudre d'une manière
satisfaisante presque toutes les difficultés chronologiques,
géographiques et historiques contenues dans le Pentateuque. Et d'abord
en considérant que son apparition ou promulgation l'an 18 de Josiah,
correspond à l'an 621 avant notre ère, on voit la raison de tous les
faits disparates dont ce livre offre les citations. Par exemple, on
conçoit que Helquiah écrivant dans Jérusalem, à l'occident et _en deçà_
du Jourdain, a dû dire «que Moïse parla et mourut _au delà_ du Jourdain,
_du coté du soleil levant_;» et il a pu ajouter avec convenance «que
personne n'avait connu le lieu de sa sépulture _jusqu'à ce jour_,»
puisque 8 siècles étaient écoulés; et encore, «qu'aucun _prophète égal à
Moïse ne s'était élevé en Israël_:» un tel prononcé a de la dignité et
de la modestie dans la bouche d'un grand-prêtre successeur de Moïse.

On conçoit aussi comment Helquiah a pu employer, au temps d'Abraham, les
mots _Iahouh_ et _Dan_, qui ne furent usités que long-temps après;
comment il a fait des notes explicatives sur le lit d'Og, roi de Basan,
sur les rois qui régnèrent en Edom, avant qu'il y eût des rois en
Israël, comment il a cité le livre des _Guerres du Seigneur_, celui de
_Moshalim_, ou traditions, etc., et employé le terme de _nabia_ pour
_prophète_, au lieu de _raï_, _voyant_, qui fut usité jusqu'après David;
enfin, comment il a pu dire: «_de la terre de Sennar est sorti
l'Assyrien qui a bâti Ninive_,» événement qui date de l'an 1218, ainsi
que nous le prouverons. Cette remarque avait alors de l'intérêt pour les
Juifs, à qui 150 ans de guerres avaient fait connaître les Assyriens,
tandis qu'auparavant, soit sous Moïse, soit sous David, ils n'avaient
aucun rapport avec ce peuple lointain, et ne le connaissaient que
vaguement.

Le mérite de cette date tardive du Pentateuque ne se borne pas là. Elle
a encore l'avantage d'expliquer plusieurs énigmes de la _Genèse_ et du
livre des _Nombres_, qui sont restées inintelligibles jusqu'à ce jour.
Par explique, elle explique les bénédictions supposées que Jacob
mourant est censé donner à ses enfants..... Nous disons _supposées_,
parce qu'il est inconcevable qu'il y ait eu là un sténographe pour les
recueillir,[58] et qu'en les examinant avec critique, l'on y découvre un
résumé allégorique de l'historique de chaque tribu, présenté, selon
l'usage oriental, sous une forme prophétique.

«Zabulon habitera aux bords de la mer, près des ports, appuyé contre
Sidon: _Issachar_, âne robuste, voyant que sa terre est bonne,
baissera[59] l'épaule sous le fardeau, et paiera le tribut. Le pain
d'_Aser_ est excellent... Je diviserai Siméon et Lévi: je le disperserai
en Israël (les lévites n'eurent point de lot spécial...); le sceptre ne
sera point ôté de _Juda_, ni le trône d'entre ses pieds; jusqu'à ce que
vienne celui à qui _appartient le sceptre et l'obéissance_...» Remarquez
qu'au temps de Josiah le sceptre avait été ôté d'Israël, c'est-à-dire
des tribus, et qu'il restait en Juda, mais avec l'incertitude d'y
persister s'il venait un _puissant_ à qui appartînt l'obéissance.

Un second passage énigmatique qui s'explique également bien, est la
prophétie de Nohé à ses trois (prétendus) enfants: «_Maudit soit
Kanaan_[60]; _il sera l'esclave des serviteurs de ses frères_.» Kanaan,
comme on sait, est le peuple phénicien. Ici, _les serviteurs de ses
frères_ sont les Hébreux, devenus tributaires des Assyriens, issus de
Sem, et même des Mèdes et des Scythes (en 621), issus de Iaphet.

«Béni soit le Dieu de Sem, Kanaan sera son esclave.... Dieu dilatera
Iaphet[61] qui habitera les tentes de _Sem_...., et Kanaan sera son
esclave.»

On n'a jamais compris ce verset; mais dans la géographie hébraïque,
Iaphet désigne les races scythiques qui parlent l'idiome sanscrit. _Sem_
désigne les nations arabiques-chaldéennes, et la prophétie eut son
accomplissement lorsque les _Mèdes_, race de _Iaphet_, eurent envahi
_Ninive_, c'est-à-dire, l'_habitation guerrière_ des Assyriens, race de
Sem. Cet événement avait eu lieu 100 ans avant Helquiah, au temps de
Sardanapale et d'Arbak; mais l'invasion des Scythes, qui, en 625,
s'emparèrent de tous les pays _sémitiques_, nous paraît être
l'application la plus directe et l'objet le plus immédiat de l'oracle:
cet article semble nous révéler positivement le secret du rédacteur
Helqiah.

Enfin Kanaan, c'est-à-dire les peuples phéniciens se trouvaient alors
exactement les esclaves et les tributaires des peuples sémitiques et
iaphétiques, puisqu'ils payaient le tribut aux Assyriens et aux Scythes.
Aucune explication n'avait, jusqu'à ce jour, rempli toutes les
conditions de celle-ci. En cette circonstance nous avons un exemple
remarquable de l'observation critique de M. John Bentley, qui, à
l'occasion de prophéties semblables insérées dans les livres indiens,
soit _Pouranas_, soit _Shastras_, nous avertit que, «_de l'aveu des plus
savants et des plus honnêtes brahmes_[62], les écrivains Indous (et en
général les écrivains asiatiques), à raison de la corruption des mœurs
du siècle, ont dès long-temps imaginé de se servir du respect porté aux
anciens personnages, et de la croyance établie qu'ils avaient le don de
prévoir l'avenir, pour leur attribuer tantôt des leçons de morale,
tantôt des avis et prédictions _de choses futures que l'on voyait
ensuite arriver_.» Or, comme les Indous modernes sont en tout point une
image vivante de l'esprit et du caractère, des usages et du régime
politique de l'ancienne Asie, qu'il ont surtout une grande ressemblance
avec les Égyptiens, les Chaldéens et les Hébreux[63]; l'on conçoit que
le grand-prêtre a pu imiter une pratique commune à tout l'ancien monde,
surtout lorsque personne ne pouvait le convaincre de supposition.

Une troisième énigme plus obscure, plus compliquée que les précédentes,
se résout encore très-bien par la rédaction du Pentateuque à la date de
l'an 621 avant J.-C.; c'est l'oracle rendu par le prophète Balaam, que
le roi des Moabites appela pour maudire l'armée des Hébreux[64]; ce
morceau est d'autant plus bizarre, que l'on veut expliquer les mystères
les plus sacrés par les prédictions d'un devin païen que Moïse fit tuer
(Voy. _Josuè_, chapitre 13, verset 22, et _Numeri_, chapitre 31, verset
8). Laissons à part son dialogue avec son ânesse, qui est raconté
sérieusement, comme une chose crue par la cour du roi Moab et par les
Hébreux. Balaam après bien des difficultés, et après des cérémonies de
divination, curieuses pour le temps, au lieu de maudire les Hébreux,
prononce sur eux des bénédictions.

Or les dernières de ces bénédictions composent les versets suivants:
«[65]Que les tentes d'Israël sont belles! Son _roi_ l'emportera (ou
prédominera) sur Agag; et son royaume s'élèvera (de plus en plus.)

«Une étoile sortira de Jacob, un sceptre s'élèvera d'Israël; il démolira
les pierres angulaires[66] de Moab; il détruira tous les enfants de
Seth. L'Idumée sera possédée par lui.--Le mont Séir sera possédé par ses
ennemis, et Israël montrera sa force.»

Jusqu'ici le style oraculaire est intelligible et présente des faits
liés entre eux. Le premier roi d'Israël vainquit Agag, roi des
Amalékites, et la royauté naissante des Hébreux fut affermie... David
succéda, et se montra comme une _étoile_ fortunée; il écrasa dans une
bataille toute la nation moabite, dont il fit tuer, après l'action, tous
les chefs, qui sont les _pierres angulaires_, les soutiens d'une nation,
et tous les mâles qui pouvaient porter les armes: il fut le premier qui
subjugua Séir (l'Idumée); jamais les Hébreux ne furent plus forts. Le
verset qui suit se comprend encore.

«Amaleq est le commencement (c'est-à-dire le plus ancien, ou le chef des
peuples), sa fin sera la _perte_.» David réduisit aussi ce peuple aux
abois: ici nous entrons dans l'obscurité.

«Pour toi! ô peuple _Qinéen_, ton habitation (montueuse) est très-forte;
tu as placé ton nid sur un rocher (destiné) à te brûler du soleil, ô
Qinéen! jusqu'à ce que l'Assyrien (Assur) t'emmène captif. Malheur à qui
verra ces choses! des vaisseaux viendront de Ketim; ils dévasteront
l'Assyrien, ils dévasteront l'Hébreu, et _lui_ aussi sera détruit[67].»

Le petit peuple Qinéen, ou la tribu de _Qin_, était parent des Juifs,
comme étant issu d'une famille madianite, alliée de Moïse. Ce peuple
vivait troglodyte dans des rochers arides au sud-est de la mer Morte,
dans le district des Amalékites[68]: on ignore le temps où il fut
conquis; mais puisque ce fut par les _Assyriens_, ce dut être par
Sennacherib ou par Téglatphalasar, qui enleva les tribus d'Israël fixées
à l'est du Jourdain et contiguës au pays d'Amaleq et de _Qin_.

Quant aux vaisseaux venant de _Ketim_, la Vulgate traduit venant de
l'_Italie_, par conséquent, elle désigne les Romains: ceci supposerait
une interpolation postérieure au règne d'Antiochus-le-Grand[69]. Il
faudrait alors supposer que la grande Synagogue a eu le crédit et
l'autorité d'introduire ce verset dans la version grecque faite sous
Ptolomée, environ 280 ans avant notre ère et dans le texte samaritain:
cela n'est pas absolument impossible, mais cela est très-difficile à
concevoir.

D'autres versions veulent que _Ketim_ désigne la Macédoine, et ils
s'appuient du livre des Machabées, qui dit qu'Alexandre vint de _Ketim_;
ce serait donc lui qui aurait dévasté ou assiégé l'Assyrien et l'Hébreu;
cela lui conviendrait assez à raison de l'addition, _et lui aussi
périra_. Alors ce passage aurait été interpolé peu après ce prince, et
il serait naturel de le trouver dans le texte grec; mais comment
s'est-il introduit dans le samaritain?

Une troisième explication nous paraît plus convenable de toutes
manières. L'historien Josèphe, qui en général a eu des idées saines sur
l'ancienne géographie des Hébreux, c'est-à-dire, sur le chapitre 10 de
la Genèse, observe que le nom pluriel, _Ketim_, doit s'entendre des
insulaires de Cypre, ainsi nommés du peuple de _Kitium_, antique
capitale de cette île: voilà pourquoi dans la Genèse on trouve les
_Ketim_ à côté des _Rodanim_[70] ou _Rhodiens_. Il paraît que les Juifs,
aussi ignorants en géographie que les Druses, étendirent par la suite ce
nom aux côtes de la Cilicie[71] et en général aux grandes _îles_ ou
_pays_[72] de l'ouest: l'auteur tardif des Machabées en serait une
preuve, sans devenir une autorité contre Josèphe. Or, en prenant les
_Ketim_ de Balaam pour les peuples ou pays de Cypre, le règne de Josiah
nous fournit un fait analogue et convenable. Hérodote[73] rapporte que
le roi égyptien Nekos (qui régna en 616), «ayant tourné toutes ses
pensées du côté des expéditions militaires, fit construire une flotte de
_trirèmes_ sur la Méditerranée, et que cette flotte lui servit dans
l'occasion»; et aussitôt il parle de la bataille de Magdol ou périt
Josiah.

D'autre part nous apprenons par Bérose et par Jérémie, que cet armement
fut destiné à agir contre la Syrie, soumise aux Assyriens de Babylone;
en sorte que tandis que Nekos conduisit par terre une armée qui battit
les Juifs et Josiah, sa flotte conduisit par mer une autre armée qui dut
le seconder sur l'Euphrate. Cette flotte, dut nécessairement prendre un
appui en Cypre, et put agir de concert avec les _Kitiens_; alors ces
_vaisseaux_ seront réellement venus de _Ketim_, ils auront tourmenté
l'Assyrien et l'Hébreu. Ce dernier, dans cette même guerre, reçut le
terrible échec de _Magdolum_, où périt Josiah, échec qui fut suivi de la
prise de Jérusalem: or, comme Nekos finit par être battu et chassé en
l'an 604, l'oracle, _lui-même aussi périra_, se trouve accompli. Il y a
l'objection que cet événement est postérieur de 17 ans à la publication
du Pentateuque; mais Helqiah pouvait vivre[74] encore; et comme il resta
maître de son manuscrit, toujours _unique_, il put y faire lui-même
cette addition: les mots, _malheur à qui vivra alors_, conviennent
singulièrement à la douleur que durent lui laisser la mort de son
pupille Josiah et la prise de Jérusalem.

Cette solution, qui sauve l'interpolation trop tardive du temps des
Romains et même d'Alexandre, a aussi le mérite d'expliquer l'existence
du Pentateuque samaritain, plus naturellement que ne le fait
l'hypothèse qui rend Ezdras auteur du Pentateuque: en effet, si Ezdras
eût composé ou publié ce livre[75], c'eût été en lettres chaldaïques,
_qui sont notre hébreu actuel_, dont l'usage prévalut chez les Juifs à
leur retour de Babylone, et alors on ne conçoit pas comment une secte
schismatique, usant de l'ancien et véritable caractère hébreu, mal à
propos nommé _samaritain_, aurait accepté un tel livre, et l'aurait
transcrit, à l'exclusion de tous les autres qu'elle rejette; au lieu,
qu'à l'époque de Helquiah, tous les Juifs usaient encore de leur
écriture nationale, qu'ils tenaient des Phéniciens, et avec laquelle
furent composés tous leurs livres, depuis Moïse jusqu'à Jérémie. Ce ne
fut qu'au retour de Babylone, que les émigrés, nourris dans les sciences
et dans les lettres chaldéennes, voulurent avoir les livres nationaux
transcrits dans le caractère auquel ils étaient habitués. Comme ils
étaient la haute classe de la nation, leur système acquit l'ascendant;
mais ce ne dut pas être subitement, et il resta un autre parti,
conservateur du système ancien, qui traitant celui-ci d'_innovation_,
continua d'écrire la loi avec les caractères dits _samaritains_; de là
s'est formée cette double branche de manuscrits perpétuée jusqu'à nos
jours: et parce que les Juifs du pays de Samarie, dès long-temps séparés
de ceux de Jérusalem, n'ont en aucun temps voulu se plier à leur
autorité ecclésiastique, ni admettre leur genre d'écriture, le parti
novateur des chaldaïsants finit par confondre avec eux la branche ou
secte réellement orthodoxe des hébraïsants qui ont continué d'écrire
comme les Samaritains. Par la suite, sous le régime des Asmonéens, un
sanhédrin suprême et despotique s'étant formé, son autorité, semblable à
celle des conciles, introduisit des changements qui composent les
différences actuelles du texte hébreu avec le samaritain et même avec la
version grecque.

Que si le verset de Balaam, relatif aux vaisseaux de _Ketim_, désigne la
venue d'Alexandre, il faudra attribuer cette interpolation au grand
sanhédrin; et alors il faudra admettre qu'il a eu le crédit d'engager ou
de contraindre les manuscrits grecs et samaritains à l'admettre, ce qui
n'est pas impossible, mais ce qui néanmoins est peu naturel. Il est
d'ailleurs singulier et remarquable que par un devoir traditionnel, les
copistes ne manquent jamais de laisser à certains endroits des
manuscrits hébreux, des places vides ou blanches..., comme si elles
eussent primitivement été destinées à recevoir des interpolations du
genre de la prophétie que le grand-prêtre Iaddus montra à Alexandre. Au
demeurant, lorsque l'on examine tous les détails de l'anecdote de
Balaam, on est porté à croire qu'elle est un épisode tiré, quant aux
faits, d'un livre tel que celui des _Guerres du Seigneur_, écrit par
Moïse, ou de son temps; et quant aux prédictions, qu'elles ont été
composées par le rédacteur même; car qui a tenu le procès verbal des
jongleries de Balaam[76]?



CHAPITRE X.

Suite du précédent.


La rédaction du Pentateuque par Helqiah, explique encore pourquoi l'on
trouve dans ce livre quelques faits chronologiques des temps anciens,
que l'on ne peut concilier avec les temps postérieurs; par exemple, il
est dit dans l'Exode, (ch. XVI, v. 1er et 13):

«Que les Hébreux étant arrivés dans le désert de Sinaï _le quinzième
jour du second mois_ depuis la sortie d'Egypte, le peuple murmura de la
disette des vivres, et que le soir il vint une si grande quantité de
cailles, qu'il put en manger à satiété.»

Et dans les Nombres (comparez ch. IX, v, 1er, 3, 5, chap. X, v. 11,
et chap. XI, v. 31), il est encore dit:

«Que l'an II, au deuxième mois, peu après _le vingtième jour_, le peuple
étant campé dans le désert, à 3 jours de marche de Sinaï, il arriva
encore une volée de cailles si abondante, que chaque famille put s'en
rassasier et en faire sécher pour sa provision.»

Ce fait d'histoire naturelle n'est point changé; il y a encore, chaque
année, 2 passages de cailles dans ce désert et dans l'Égypte. L'un de
ces passages a lieu vers la mi-septembre, lorsque les cailles craignant
l'hiver, quittent l'Europe pour se rendre en Afrique et en Arabie;
l'autre vers la fin de février, lorsque les cailles reviennent en Europe
chercher l'abondance de la belle saison.

De ces 2 passages, celui qui s'applique à l'exemple cité est le passage
en février, par les raisons suivantes. Peu avant la sortie d'Égypte, il
y avait eu une grêle terrible qui avait détruit l'orge parce qu'_il
était déjà grand_, et le _lin_, parce qu'_il montait en tuyaux_;[77]
elle n'avait point détruit le froment, parce qu'_il est plus tardif_.
Cet état de choses n'a lieu en Egypte que dans le cours de février:
l'épi du blé se forme vers la fin de ce mois. Le texte ajoute peu après:
Et Dieu _dit_: «Voici le premier de vos mois (qui arrive), et (ch. XIII,
v. 4) aujourd'hui vous sortez dans le mois des nouveaux blés.»

L'année commençait donc en hiver. Le passage des cailles n'était donc
pas celui de septembre, qui placerait le premier mois en août: c'était
le passage de février, qui étant arrivé vers le vingt ou vingt-cinquième
jour du second mois, nous indique le commencement de l'année vers la fin
de décembre ou le début de janvier: les circonstances de la grêle n'y
seraient point discordantes, lors même que l'on supposerait exact tout
ce récit; ce qui ne peut s'admettre, vu les prodiges magiques qui y sont
joints. Nous avons donc lieu de croire qu'à l'époque de Moïse, l'année
commençait au solstice d'hiver, selon un usage des Égyptiens, dont ce
législateur emprunta beaucoup d'idées. Cependant tous les livres juifs,
y compris le Pentateuque, indiquent que l'année commençait à l'équinoxe
du printemps..... Ce n'est pas tout....., le livre intitulé _Josué_,
écrit sur des matériaux anciens, et rédigé, à ce qu'il semble, avant le
temps de Salomon, porte un autre passage tout-à-fait contraire à
celui-ci. On y lit:[78] «que Josué, devenu chef, s'approcha du Jourdain
pour le passer; qu'il trouva cette rivière gonflée, _parce que le
Jourdain au temps de la moisson, a coutume de remplir son lit_; et que
le peuple le traversa le dixième jour du premier mois[79].» Notez ces
circonstances; le peuple passe le Jourdain le _dixième_ jour du
_premier_ mois, et le Jourdain est gonflé parce que c'est son usage au
temps de la moisson; ce qui a encore lieu de nos jours, à raison de la
fonte des neiges. L'année commençait donc à cette époque: or, la moisson
dans le pays de Jéricho se fait, selon Josèphe[80], 14 jours avant le
pays de Jérusalem; et dans ce pays, comme dans la Palestine, elle a lieu
vers la fin de mai: tout est fini du 1er au 5 juin. La date du
passage est donc indiquée vers le solstice d'été; et cette date, vu
l'importance du fait, a dû être notée et conservée même par la
tradition.

Nous avons ici deux textes clairs et positifs, indiquant chacun le
commencement de l'année à une époque différente; l'une au solstice
d'hiver, l'autre au solstice d'été. D'où peut venir une telle
contradiction? Selon nous, elle vient de ce qu'à l'époque de Moïse et de
Josué, les Hébreux avaient une manière de compter le temps, qui fut
changée sous le régime obscur et anarchique des juges; et que le
grand-prêtre Helqiah en rédigeant son livre, a fait disparaître la
méthode des temps anciens et des livres originaux, parce qu'elle n'était
plus d'usage et qu'elle eût contrarié ses récits en d'autres occasions,
spécialement à l'occasion du déluge. Notre opinion pourra sembler
singulière à quelques lecteurs; mais ceux qui connaissent certains
passages de Pline, de Plutarque, de Macrobe, et surtout le Traité de
Censorin, _de Die natali_, pourront admettre avec nous, que les Hébreux,
dans l'origine, ont été du nombre de ces peuples qui ne mesuraient point
le temps par la double révolution du soleil dans l'écliptique, et qui
trouvaient plus simple d'employer de moindres révolutions de cet astre
ou de la lune, telles que les mois, les saisons de 3 mois, et la durée
de 6 mois que le soleil met à se rendre d'un tropique à l'autre, ou de
l'un à l'autre équinoxe: de là est venue l'expression singulière
d'_années_ d'_un_ mois, d'_années_ de _trois_ mois, d'_années_ de _six_
mois, dont les anciens citent beaucoup d'exemples.

«L'an le plus ancien usité en Egypte, dit Censorin[81], fut de 2 mois:
Orus le fit de 3; le roi Pison le porta à 4. Les Cariens et les
Arcarnaniens ont eu des années de 6 mois; les Arcadiens des années de 3
mois, etc.

«Chez les anciens, dit Pline[82], l'année a eu des valeurs bien
différentes de celle que nous lui donnons aujourd'hui; les uns faisaient
un _an_ de l'été et un _an_ de l'hiver; d'autres, comme les Arcadiens,
composaient l'année de 3 mois; d'autres, comme les Égyptiens, avaient
des années d'un mois.»

En raisonnant d'après ces exemples, qu'il nous serait facile de
multiplier[83], nous pensons que les Hébreux eurent d'abord des années
de 6 mois, prises d'un solstice à l'autre[84]. Le passage de Josué que
nous avons cité, et ceux de l'Exode relatifs aux cailles, en offrent
l'indication formelle; et nous en trouvons d'autres indices dans
l'analyse de quelques autres faits de l'_Histoire des Juifs_. Par
exemple, au temps de Moïse, le _Pentateuque_ donne pour terme ordinaire
et moyen de la vie humaine, 120 ans de 12 mois: Moïse meurt à cet âge;
Josué vit 110 ans; Amram, 137; Caat, fils de Lévi, 133, etc. Cet état
prodigieux est d'autant moins admissible, qu'environ 4 siècles plus
tard, David dit expressément «_que 70 ans sont le terme habituel de la
vie humaine, et qu'au delà ce n'est qu'infîrmité et misère_[85].»
Supposons qu'il y ait équivoque de mots, et qu'au temps de Moïse l'année
fut de 6 mois, tous les âges cités se réduiront à l'état naturel, tel
que l'indique David, et que nous le voyons encore réglé par
l'organisation de l'homme; Moïse aura vécu 60 de nos années, Josué 55,
Amram 68½, etc. A l'appui de notre idée vient la remarque faite par dom
Calmet, _que les Juifs semblent n'avoir connu que deux saisons, puisque
leurs anciens livres ne nomment jamais que l'hiver et l'été_; lesquels
présentent cette division de l'année solaire en deux parties, comme nous
le disons.

Un fait cité dans le livre de Josué, ch. 14, v, 6, vient à l'appui de
notre opinion. Kaleb, fils de Iephoné, dit à Josué:

«Tu sais que j'avais 40 ans lorsque Moïse m'envoya avec toi reconnaître
le pays des Kananéens: il y a environ de cela 45 ans..... Maintenant je
suis âgé de 85, et je suis aussi fort que j'étais alors; j'ai la même
vigueur pour combattre et pour marcher..... Donne-moi, pour mon partage,
cette montagne d'Hébron que Moïse m'a promise.»

(Ch. 15, v. 13). Josué ayant donné ce lot à Kaleb, celui-ci marcha avec
ses parents pour s'en emparer. «Je donnerai, dit-il, ma fille à celui
qui prendra _Kariath Sepher_; et Othoniel, fils de Kenez, frère cadet de
Kaleb, prit la ville d'assaut, et il eut sa cousine _Oxa_ pour épouse.»

Si dans ce récit on prend les 85 ans de Kaleb pour des années de 12
mois, _sa vigueur_ est hors de _vraisemblance_; bien plus, le mariage de
sa fille avec son neveu est une autre circonstance choquante, en ce que
ce même neveu (Othoniel) après la mort de Josué, après celle des
vieillards, après 8 ans d'oppression de Cusan, chasse ce roi et gouverne
pendant 40 ans; il en eût vécu plus de 100. Prenons-les pour des années
de 6 mois, tout devient naturel. Kaleb partit âgé de 20 ans (moitié de
40), et il est dit _qu'il était le plus jeune avec le jeune Josué,
serviteur de Moïse_..... 22½ après (moitié de 45) Kaleb, âgé de 42½, est
aussi vigoureux qu'à 20 ans, et cela est naturel..... Il donna sa fille
âgée de 16 à 18 ans, au fils de son frère cadet: ce frère put être âgé
de 40 à 41 ans, son fils Othoniel put en avoir 20, tout cela est dans
l'ordre.....; et il put, 20 ou 30 ans après, gouverner encore 20 ans
(moitié de 40), sans être âgé de plus de 60 à 70.

Une seule objection raisonnable se présente. «Si des années de 6 mois
eurent lieu sous Moïse, pourquoi ses lois font-elles une mention
expresse des fêtes placées au 7e mois?» Par exemple au _Lévitique_
(ch. 23, v. 27), il est dit: «Au premier jour du 7e mois vous
célébrerez une grande fête.....; le 10e jour du 7e mois sera la
fête des expiations, et le 15e sera la fête des tentes ou
tabernacles.....: ce jour, en recueillant le produit de la terre, vous
prendrez les fruits du plus bel arbre, etc.»

Nous répondons que cela est une conséquence naturelle de la refonte des
livres originaux, faite par Helqiah, et de la réforme qui s'introduisit
tacitement dans le calendrier au temps des juges.... Helqiah écrivant
selon les usages de son temps, a fait disparaître les expressions
anciennes et autographes qu'avait pu employer Moïse; et quant à la
célébration de la Pâque qui, dans notre hypothèse, ne revient que tous
les deux ans, rien n'empêche que Moïse l'ait désignée par le passage du
soleil dans le signe du bélier, et que connaissant l'année de 12 mois,
employée par les Égyptiens, ses maîtres, il se soit conformé à l'usage
populaire des Hébreux dans la désignation des fêtes.

A l'égard de la réforme que nous disons s'être introduite tacitement an
temps des juges, elle a dû réellement se faire, et elle a pu se faire
sans laisser de traces apparentes, à raison de l'anarchie et du défaut
de monuments; car le _livre des Juges_ n'est pas une chronique. Cette
réforme expliquerait très-bien la surabondance d'années que donne ce
livre dans les sommes partielles; les prèmiers juges et les premières
servitudes ayant compté des années de 6 mois, il s'ensuivrait que 2 ou
300 de leurs années ne vaudraient que moitié; et c'est la
non-distinction des unes et des autres qui, par l'ignorance de
l'écrivain, a introduit un désordre maintenant irrémédiable. Il est
probable que Helqiah lui-même n'a pas trouvé de matériaux suffisants à
cet égard..... D'ailleurs la période des juges n'était pas dans son
plan: l'auteur du _livre des Rois_ ne nous semble pas avoir été plus
heureux.

Le temps écoulé en Égypte est une autre période obscure sur laquelle le
_Pentateuque_ ne fournit point de documents admissibles. Selon l'_Exode_
(ch. 12, v. 40), ce temps fut de 430 ans; mais outre que ce calcul est
entièrement dénué de preuves, il est encore incompatible avec le nombre
de 2 ou 3 générations que veulent compter les Évangiles, et même avec
les quatre que nous donne la _Genèse_ dans la vision où Dieu dit à
Abraham, «que sa race, pendant 400 ans, servira un peuple étranger, et
qu'à la 4e _génération_ (seulement), elle reviendra posséder le pays
de Kanaan[86].» Il est impossible d'admettre 100 ans pour une
génération, et outre que cette prophétie est évidemment faite après
coup, comme nous verrons celle de _Jacob_ et de _Nohé_, il est apparent
que l'auteur n'a pas eu d'autres renseignements que ceux de l'_Exode_,
qui sont nuls.

Josèphe qui eut sous les yeux[87] des chroniques égyptiennes, ne compte
que 230 ans; et ce nombre qui avoisine la moitié de 430, viendrait à
l'appui de notre opinion pour les années de 6 mois; nous aurions encore
en notre faveur l'emploi inverse qu'il en fait lorsqu'il donne à Salomon
80 ans de règne au lieu de 40, et nous dirions que l'ancien usage se
serait conservé dans quelque chronique qu'il aurait consultée[88]; au
reste, en admettant les années de 6 mois, le séjour en Égypte n'en reste
pas moins un temps incertain, inconnu.....; et l'ignorance où nous
laisse le _Pentateuque_ sur l'emploi de ce temps, est une nouvelle
preuve que Moïse n'est pas l'auteur de ce livre: il eût eu, et il nous
eût donné, à cet égard, des renseignements qui ont manqué à Helqiah:
cette observation s'applique encore mieux aux 40 années du désert, dont
38 se passent dans un silence absolu; car entre les chap. 9, 11, 13, 14
du _livre des Nombres_, où il est parlé des événements arrivés l'an 2,
et le chap. 20 du même livre, où les Israélites se trouvent près
d'entrer en Kanaan (l'an 40 de la sortie d'Égypte), il y a une lacune
manifeste, que le _Deutéronome_ répète et rend plus sensible dans la fin
du chap. 1er jusqu'au verset 14 du chap. 2, et cette lacune, qui ne
saurait avoir existé dans le _Journal_ de Moïse, s'explique
naturellement de la part de Helqiah, soit que réellement il ait manqué
de documents sur l'emploi de ce temps, soit qu'il ait volontairement
supprimé des détails qui eussent contrarié d'autres parties de son
travail, et indiqué, par exemple, l'usage des années de 6 mois.

Ainsi nous nous voyons sans cesse ramenés à nos deux propositions
fondamentales, savoir:

«Que Moïse n'est point l'auteur du _Pentateuque_, et que Helqiah est cet
auteur indiqué par une foule de circonstances.»



CHAPITRE XI.

Examen de la Genèse en particulier.


Pour rendre à Moïse ce qui peut lui appartenir dans cette composition,
il faut la diviser en deux parties; l'une, la partie religieuse et
législative, contenant les ordonnances de rites et de cérémonies, les
préceptes, commandements et prohibitions qui constituent la loi de
Moïse, et que l'on trouve répandus dans l'_Exode_, le _Lévitique_, les
_Nombres_ et le _Deutéronome_; l'autre, la partie purement historique et
chronologique qui expose les faits, leur série, la manière dont ils sont
arrivés; et celle-là dont le début est au 1er chapitre de l'_Exode_,
est le travail du grand-prêtre Helqiah, qui en a fait la rédaction
d'après les écrits et monuments anciens dont il a pu disposer. Le _livre
de la Genèse_ se trouve ici dans un cas particulier; car, bien qu'il
soit un livre historique, l'on ne saurait le considérer comme
appartenant aux Juifs, ni comme un livre national, puisque son sujet
comprend un espace de temps où ce peuple n'existait pas; où il n'avait
point d'archives, et ne pouvait rien conserver..... Or, si depuis
Moïse, dans toute la période des juges, les Juifs en corps de nation
n'ont point eu ou n'ont point su conserver d'annales; si avant Moïse, le
temps de leur séjour en Egypte, dans un état de servitude qui exclut
tout autre soin, est resté dans une profonde obscurité faute de
monuments, comment se pourrait-il qu'ils eussent conservé des annales
antérieures, surtout des annales aussi détaillées que celles des
anecdotes de la vie de Joseph, de son père Jacob et d'Abraham leur
souche commune? Et quand ce point serait accordé, alors qu'Abraham, de
leur aveu, naquit Chaldéen, tout ce qui précède cet homme, vrai ou
fictif, n'est-il pas un récit chaldéen, uniquement fondé sur les
traditions et les monuments des Chaldéens? La Genèse, du moins au-dessus
d'Abraham, n'est donc pas une histoire juive, mais un monument que les
Juifs ont emprunté d'un peuple étranger, qu'ils ont reconnu pour leur
aïeul..... Or, comment a pu se faire une telle naturalisation, surtout
lorsqu'un article de ce livre paraît contraire à la loi de Moïse? Voilà
un problème absolument inexplicable dans le système des opinions reçues,
mais il s'explique naturellement dans le nôtre.

Le grand-prêtre Helqiah ayant conçu le projet de ranimer la ferveur des
Juifs, de retremper leur esprit national, en ressuscitant la loi de
Moïse, put croire que son dessein ne serait pas assez rempli, s'il ne
publiait que le code des rites et ordonnances des 4 _livres_. C'était la
mode alors d'avoir des cosmogonies, et d'expliquer l'origine de toutes
choses, celle des nations et celle du monde; chaque peuple avait son
livre sacré, commençant par une cosmogonie: les Grecs avaient la
Cosmogonie d'Hésiode; les Perses, celle de Zoroastre; les Phéniciens,
celle de Sanchoniaton; les Indiens avaient les Vedas et les Pouranas;
les Égyptiens avaient les 5 livres d'Hermès, portés solennellement dans
la procession d'Isis, que décrit Clément d'Alexandrie. Helqiah voulant
donner aux Juifs un livre qui leur servît d'étendard, et, pour ainsi
dire, de cocarde nationale, trouva nécessaire d'y joindre une
cosmogonie. L'inventer de son chef eût compromis tout l'ouvrage; son
peuple, d'origine chaldéenne, avait conservé plusieurs traditions
maternelles; Helqiah, qui comme Jérémie, son agent, penchait
politiquement pour la Chaldée de préférence à l'Égypte, adopta avec quel
quelques modifications la cosmogonie babylonienne; voilà la source vraie
et radicale de la ressemblance extrême que l'historien juif, Josèphe, et
les anciens chrétiens ont remarquée entre les 11 premiers chapitres de
la Genèse et les antiquités chaldaïques de Bérose, sans que ces auteurs
aient élevé le moindre soupçon de plagiat. Le droit d'aînesse des
Chaldéens et l'antiquité de leurs monuments étaient alors trop notoires
pour que personne imaginât qu'un peuple aussi puissant, aussi fier de
ses arts et de ses sciences que les Babyloniens, eût emprunté les
traditions mythologiques d'une petite tribu qu'il regardait comme
schismatique et rebelle, et qu'il avait rendue son esclave. Aujourd'hui
que par la bizarrerie des révolutions humaines, toute la gloire de
Babylone a disparu comme un songe, et que Jérusalem couverte de ruines,
de chaînes et de mépris, voit l'univers soumis à ses opinions, il est
devenu facile de récuser des témoins qui n'ont plus de représentants, de
réfuter des écrits dont il ne reste plus que des morceaux incohérents:
cependant, si l'on recueille et confronte ces morceaux, on y trouve
encore de quoi persuader tout esprit impartial de l'identité des
cosmogonies juive et chaldéenne; et de faire sentir que le système
faussement attribué à Moïse, a été un système commun à beaucoup de
peuples de l'ancien Orient, et dont on retrouve des traces jusqu'au
Thibet et dans l'Inde..... Nous ne prétendons point approfondir ce
sujet, qui serait la matière d'un gros volume; mais par quelques
exemples nous voulons prouver jusqu'à quel point une analyse exacte
pourrait porter l'évidence..... Citons d'abord le témoignage de
l'historien Josèphe, qui, vu son caractère, est du plus grand poids dans
cette question.



CHAPITRE XII.

Du Déluge.


D'abord, dans la défense du peuple juif contre les attaques
d'Appion[89], recueillant les témoignages répandus dans les écrits de
diverses nations, «maintenant, dit-il, j'interpellerai les momuments des
Chaldéens, et mon témoin sera Bérose, né lui-même Chaldéen, homme connu
de tous les Grecs qui cultivent les lettres, à cause des écrits qu'il a
publiés en grec, sur l'astronomie et la philosophie des Chaldéens.
Bérose donc, compulsant et copiant les plus anciennes histoires,
présente les mêmes récits que Moïse, sur le déluge, sur la destruction
des hommes par les eaux, et sur l'arche dans laquelle _Noux_[90] [Noé]
fut sauvé, et qui s'arrêta sur les montagnes d'Arménie; ensuite,
exposant la série généalogique des descendants de _Noux_, il fixe le
temps où vécut chacun d'eux, et il arrive jusqu'à Nabopolasar, etc.»

Ainsi l'histoire de Noé, du déluge et de l'arche, est une histoire
purement chaldéenne, c'est-à-dire que les chapitres 6, 7, 8, 9, 10 et
11, sont tirés des légendes sacrées des prêtres de cette nation, à une
époque infiniment reculée. Il est très-fâcheux que le livre de Bérose ne
nous soit point parvenu; mais la piété des premiers chrétiens le
regardant comme dangereux[91], paraît l'avoir supprimé de bonne heure.
Josèphe en cite un texte positif sur le fait du déluge, dans ses
_Antiquités Judaïques_, livre Ier, chap. 6.

«De ce déluge, dit-il, et de l'arche font mention tous les historiens
asiatiques; Bérose, entre autres, en parle ainsi: On prétend qu'une
partie de cette arche subsiste encore sur les monts Korduens (Kurdestan)
en Arménie; et que les dévots en retirent des morceaux de bitume, et
vont les distribuant au peuple, qui s'en sert comme d'amulettes contre
les maléfices.» Josèphe continue..... «Hiérôme, l'Égyptien, qui à écrit
sur les antiquités phéniciennes, en parle aussi de même que Mnaseas et
plusieurs autres. Nicolas de Damas lui-même, dans son livre 96e, dit:

«Au-dessus de Miniade, en Arménie, est une haute montagne appelée
_Baris_, où l'on raconte que beaucoup de personnes se sauvèrent au temps
du déluge; qu'un homme, monté sur un vaisseau, prit terre au sommet, et
que long-temps les débris de ce vaisseau y ont subsisté. Cet homme
pourrait être celui dont parle Moïse, le législateur des Juifs.»

On voit que Josèphe est loin d'inculper Bérose et les autres historiens,
d'un plagiat envers Moïse, qu'il croit auteur de la Genèse; qu'au
contraire il invoque les monuments chaldéens, phéniciens, arméniens,
comme témoins premiers et originaux, dont la Genèse n'est qu'une
émanation ou un pair.

Quant au détail du déluge, nous les trouvons, 1° dans un fragment
d'Alexandre Polyhistor, savant compilateur du temps de Sylla, dont le
Syncelle nous a transmis plusieurs passages précieux: 2° dans un
fragment d'Abydène, autre compilateur qu'Eusèbe nous représente comme
ayant consulté les monuments des Mèdes et des Assyriens[92]; ce qui
explique pourquoi il diffère quelquefois de Bérose, dont le Syncelle
l'appelle le _copiste_, avec Alexandre Polyhistor[93]. Ce que la Genèse
raconte de _Nouh_ ou _Noé_, ces auteurs le racontent de _Xisuthrus_,
avec des variantes qui prouvent la diversité des monuments antiques,
d'où émanaient ces récits. Un tableau comparé des textes sera plus
éloquent que tous les raisonnements.


Monuments chaldéens, copiés par Alexandre Polyhistor, en son second
livre[94].

/#
     Xisuthrus fut le 10e roi (comme Noé fut le 10e patriarche):
     sous lui arriva le déluge..... Kronos (Saturne) lui ayant apparu en
     songe, l'avertit que le 15 du mois Dœsius, les hommes périraient
     par un déluge: en conséquence il lui ordonna de prendre les écrits
     qui traitaient du _commencement_, du _milieu_, et de la _fin de
     toutes choses_; de les enfouir en terre dans la ville du soleil,
     appelée _Sisparis_; de se construire un navire, d'y embarquer ses
     parents, ses amis, et de s'abandonner à la mer. Xisuthrus obéit; il
     prépare toutes les provisions, rassemble les animaux quadrupèdes et
     volatiles; puis il demande où il doit naviguer; _vers les Dieux_,
     dit Saturne, et il souhaite aux hommes _toutes sortes de
     bénédictions_. Xisuthrus fabriqua donc un navire long de _cinq
     stades et large de deux_; il y fit entrer sa femme, ses enfants,
     ses amis et tout ce qu'il avait préparé. Le déluge vint, et bientôt
     ayant cessé, Xisuthrus lâcha quelques oiseaux qui, faute de trouver
     où se reposer, revinrent au vaisseau: quelques jours après il les
     envoya encore à la découverte; cette fois les oiseaux revinrent
     ayant de la boue aux pieds; lâchés une troisième fois, ils ne
     revinrent plus: Xisuthrus concevant que la terre se dégageait, fit
     une ouverture à son vaisseau, et comme il se vit près d'une
     montagne, il y descendit avec sa femme, sa fille et le pilote; il
     adora la terre, éleva un autel, fit un sacrifice, puis il disparut,
     et ne fut plus vu sur la terre avec les trois personnes sorties
     avec lui..... Ceux qui étaient restés dans le vaisseau ne les
     voyant pas revenir, les appelèrent à grands cris: une voix leur
     répondit en leur recommandant la piété, etc., et en ajoutant qu'ils
     devaient retourner à Babylone, selon l'ordre du destin, retirer de
     terre les _lettres_ enfouies à Sisparis, pour les communiquer aux
     hommes; que du reste le lieu où ils se trouvaient était l'Arménie.
     Ayant ouï ces paroles, ils s'assemblèrent _de toutes parts_, et se
     rendirent à Babylone. Les débris de leur vaisseau, poussés en
     Arménie, sont restés jusqu'à ce jour sur les monts _Korkoura_; et
     les dévots en prennent de petits morceaux pour leur servir de
     talismans contre les maléfices. Les _lettres_ ayant été retirées de
     terre à Sisparis, les hommes bâtirent des villes, élevèrent des
     temples, et _réparèrent Babylone elle-même_.
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Récit du livre hébreux, la Genèse.

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     «Et les dieux (Elahim) dit à _Noh_: Fais-toi un vaisseau, divisé en
     cellules et enduit de bitume: sa longueur sera de 300 coudées, sa
     largeur de 50, sa hauteur de 30. Il aura une fenêtre d'une coudée
     carrée. Je vais amener un déluge d'eau sur la terre; tu entreras
     dans l'arche, toi, tes fils, ta femme et les femmes de tes fils; et
     tu feras entrer un couple de tout ce qui a vie sur la terre,
     oiseaux, quadrupèdes, reptiles: tu feras aussi des provisions de
     vivres pour toi et pour eux. _Noh_ fit tout ce que Dieu (Elahim)
     lui avait ordonné: et Dieu (Iahouh) dit encore: Prends sept couples
     des animaux purs, et deux seulement des impurs; sept couples aussi
     des volatiles..... Dans sept jours je ferai pleuvoir sur terre
     pendant 40 jours et 40 nuits: et _Noh_ fit ce qu'avait prescrit
     (Iahouh); il entra dans l'arche âgé de 600 ans; et après sept
     jours, dans le second mois, le 17 du mois, toutes les sources de
     l'Océan débordèrent, et les cataractes des cieux furent ouvertes;
     et _Noh_ entra dans le vaisseau avec sa famille et tous les
     animaux; et la pluie dura 40 jours et 40 nuits; et les eaux
     élevèrent le vaisseau au-dessus de la terre; et le vaisseau flotta
     sur les eaux; et elles couvrirent toutes les montagnes qui sont
     sous les cieux, à 15 coudées de hauteur; et tout être vivant fut
     détruit; et les eaux crurent pendant 150 jours; et Dieu (Elahim) se
     ressouvint de _Noh_; il fit souffler un vent; les eaux se
     reposèrent; les fontaines de l'Océan et les cataractes du ciel se
     fermèrent, et la pluie cessa; et les eaux s'arrêtèrent au bout de
     150 jours, et le 7e mois, au 17e jour, l'arche se reposa sur
     le mont _Ararat_ en Arménie, et les eaux allèrent et vinrent
     diminuant jusqu'au 10e mois; et le 10e mois au 1er jour,
     on vit les cimes des montagnes; 40 jours après (le 10e du 11e
     mois), _Noh_ ouvrit la fenêtre du vaisseau, et lâcha le corbeau,
     qui alla volant jusqu'à ce que les eaux se retirassent; et _Noh_
     lâcha la colombe qui, ne trouvant point où reposer le pied (les
     cimes étaient pourtant découvertes), revint au vaisseau, et après 7
     jours (le 17 du 11e), _Noh_ la renvoya encore, et elle revint
     le soir portant au bec une feuille d'olivier; et 7 jours après (le
     24 du 11e mois), il la lâcha encore, elle ne revint plus. L'an
     601 de _Noh_, le 1er du mois, 7 jours après le dernier départ de
     la colombe, la terre fut sèche, et _Noh_ leva le couvercle du
     vaisseau, et il vit la terre sèche, et le 27e du second mois, la
     terre fut sèche; et Dieu (Elahim) lui dit de sortir avec toute sa
     famille et tous les animaux; et _Noh_ dressa un autel et y sacrifia
     des oiseaux et des animaux purs; et (Iahouh) Dieu en respira
     l'odeur avec plaisir, et dit: Je n'amenerai plus de déluge; et il
     donna des _bénédictions_ et des _préceptes_ à _Noh_: ne pas manger
     le sang des animaux (précepte de Moïse: l'âme est dans le sang); de
     ne pas verser le sang des hommes, etc.; et il fit alliance avec les
     hommes; et pour signe de cette alliance, je placerai, dit-il, _un
     arc dans les nues_ (l'arc-en-ciel), et en le voyant, je me
     souviendrai de mon alliance avec tout être vivant sur la terre, et
     je ne les détruirai plus....; et _Noh_ en sortant du vaisseau avait
     trois enfants, et il se livra à la culture de la terre et il planta
     la vigne, etc.
#/

Nous ne transcrivons point le récit d'Abydène qu'Eusèbe a conservé dans
sa Préparation évangélique (liv. IX, chap. 12), parce qu'il est
infiniment abrégé, et qu'il ne diffère que dans deux circonstances. Dans
son récit tiré des monuments mèdes et assyriens, Xisuthrus lâche les
oiseaux 3 jours après que la tempête se fut calmée; ils reviennent 2
fois, ayant de la boue _aux ailes_ et non aux pieds; à la troisième fois
ils ne reviennent plus.

Ces textes seraient la matière d'un volume de commentaires: bornons-nous
aux remarques les plus nécessaires pour tout homme sensé: les deux
récits sont un tissu d'impossibilités physiques et morales; mais ici le
simple bon sens ne suffit pas; il faut être initié à la doctrine
astrologique des anciens, pour deviner ce genre de logogriphe, et pour
savoir qu'en général tous les _déluges_ mentionnés par les Juifs, les
Chaldéens, les Grecs, les Indiens, comme ayant détruit le monde sous
Ogygès, Inachus, Deucalion, Xisuthrus, Saravriata, sont un seul et même
événement physico-astronomique qui se répète encore tous les ans, et
dont le principal merveilleux consiste dans le langage métaphorique qui
servit à l'exprimer. Dans ce langage, le grand _cercle_ des cieux
s'appelait _mundus_, dont l'analogue _mondala_ signifie encore _cercle_
en _sanscrit_: l'_orbis_ des Latins en est le synonyme. La révolution de
ce cercle par le soleil, composant l'_année_ de 12 mois, fut appelée
_orbis_, le _monde_, le _cercle céleste_. Par conséquent, à chaque 12
mois, le _monde_ finissait, et le _monde_ recommençait; le _monde_ était
détruit, et le _monde_ se renouvelait. L'époque de cet événement
remarquable variait selon les peuples et selon leur usage de commencer
l'année à l'un des solstices ou des équinoxes: en Egypte, c'était au
solstice d'été. A cette époque, le Nil donnait les premiers symptômes de
son débordement, et dans 40 jours, les eaux couvraient _toute la terre_
d'Egypte à 15 coudées de hauteur. C'était et c'est encore un _océan_, un
_déluge_. C'était un déluge destructeur dans les premiers temps, avant
que la population civilisée et nombreuse eût desséché les marais, creusé
des canaux, élevé des digues, et avant que l'expérience eût appris
l'époque du débordement. Il fut important de la connaître, de la
prévoir: l'on remarqua les étoiles qui alors paraissaient le soir et le
matin à l'horizon. Un groupe de celles qui coïncidaient fut appelé le
_navire_ ou la _barque_, pour indiquer qu'il fallait se tenir prêt à
s'embarquer; un autre groupe fut appelée le _chien_, qui avertit; un
troisième avait le nom de _corbeau_; un quatrième, de _colombe_[95]; un
cinquième s'appelait le _laboureur_, le _vigneron_[96]; non loin de lui
était la _femme_ (la vierge céleste): tous ces personnages qui figurent
dans le déluge de _Noh_ et de _Xisuthrus_ sont encore dans la sphère
céleste; c'était un vrai tableau de _calendrier_ dont nos deux textes
cités ne sont que la description plus ou moins fidèle. Au moment du
solstice et au début de l'inondation, la planète de _Kronos_ ou
_Saturne_, qui avait son domicile dans le cancer, ou plutôt le _génie
ailé_, gouverneur de cette planète, était censé avertir l'_homme_ ou le
_laboureur_ de s'embarquer. Il avertissait _pendant la nuit_, parce que
c'était le soir ou la nuit que l'astre était consulté. Le calendrier des
Égyptiens et leur science astrologique ayant pénétré dans la Grèce
encore sauvage, ces tableaux non appropriés au pays y furent mal
compris, et ils y devinrent les fables mythologiques de Deucalion,
d'Ogygès et d'Inachus, dont le nom est _Noh_ même, écrit en grec _Noch_
et _Nach_. La Chaldée avait aussi son déluge, par les débordements du
Tigre et de l'Euphrate, au moment où le soleil fond les neiges des monts
Arméniens. Mais ce déluge avait un caractère malfaisant, par la rapidité
et l'incertitude de son arrivée. Ce pays, d'une fertilité extrême, par
conséquent peuplé de toute antiquité, dut avoir son calendrier propre
ainsi que ses légendes: cependant les historiens nous assurent que les
rites de l'Égypte y furent introduits avec une colonie de prêtres,
peut-être par le moyen de Sésostris qui, vers l'an 1350, traversa ces
régions en conquérant; peut-être par la voie des Ninivites ou plus
anciennement: ce dut être déja une cause de variantes dans les légendes
chaldéennes. Les déluges du Nil et de l'Euphrate n'arrivaient pas aux
mêmes époques; une autre cause fut la précession des équinoxes qui, tous
les 71 ans, change d'un degré la position du soleil dans les signes.
Enfin les physiciens ayant étendu leurs connaissances géographiques, et
ayant constaté que l'hémisphère du nord était comme noyé de pluies dans
l'intervalle hybernal des deux équinoxes, il en résulta que l'idée et le
nom de _déluge_ furent appliqués au semestre d'hiver, tandis que le nom
d'_incendie_ fut donné au semestre d'été, ainsi que nous l'apprend
Aristote. De là l'expression amphibologique que le _monde éprouvait des
révolutions alternatives d'incendie et de déluge_; de là aussi une
nouvelle source de variantes adoptées par l'écrivain juif, lorsqu'il
fait durer la pluie 150 jours (près de 6 mois), après avoir dit qu'elle
n'en dura que 40; il n'est donc pas étonnant qu'il y ait des
discordances entre les divers compilateurs des monuments, puisqu'il a dû
s'en introduire très-anciennement entre les monuments eux-mêmes et entre
le calendriers tant indigènes qu'étrangers.

La différence la plus remarquable entre le récit chaldéen et le récit
hébreu, est que le premier conserve le caractère
astrologico-mythologique, tandis que le second est tourné dans un sens
et vers un but moral. En effet selon l'hébreu, dont nous n'avons donné
qu'un extrait, puisque le texte contient plus de 100 versets, le genre
humain s'étant perverti, et des _géans_, nés des anges de _Dieu_ et des
_filles_ des hommes, exerçant toutes sortes de violences, Dieu se repent
d'avoir créé l'espèce; il se parle, il délibère, il se fixe au parti
violent d'exterminer tout ce qui a vie. Cependant il aperçoit un homme
juste, il en a pitié; il veut le sauver: il lui fait part de son
dessein, il lui annonce le déluge, lui prescrit de bâtir un navire, etc.
Quand le déluge a tout détruit, l'homme fait _un sacrifice d' animaux
purs_ (selon la loi de Moïse); Dieu en est si touché, qu'il promet de ne
plus faire de déluge; il donne des bénédictions, des préceptes, un
abrégé de loi; il fait alliance avec tous les êtres vivants; et pour
signe de cette alliance, _il invente l'arc-en-ciel_ qui se montrera en
temps de pluie, etc.; tout cela chargé de redites avec quelques
contradictions. Par exemple, la _pluie dura 40 jours_...; les eaux
crûrent 150 jours, un vent souffla, et la pluie cessa. Le premier jour
du dixième mois, «l'on vit les cimes des monts; 40 jours après, la
colombe ne trouve pas _où poser le pied_, etc.»

Tout ce récit n'est-il pas un drame moral, une leçon de conduite que
donne au peuple un législateur religieux, un prêtre? Sous ce rapport, on
pourrait l'attribuer à Moïse; mais le nom pluriel _Elahim_, les _dieux_,
très-mal traduit au singulier, _Dieu_, ne saurait se concilier avec
l'unité dont Moïse fait la base de sa théologie. Le Dieu de Moïse est
_Iahouh_: on ne voit jamais que ce nom dans ses lois et dans les écrits
de ses purs sectateurs, tels que Jérémie. Pourquoi l'expression
_Elahim_, les _dieux_, se trouve-t-elle si souvent et presque uniquement
dans la Genèse? Par la raison que le monument est chaldéen, et parce
que dans le système chaldéen comme dans la plupart des théologies
asiatiques, ce n'est pas un _Dieu seul_ qui créait, c'étaient les dieux,
ses ministres, ses anges, et spécialement les décans et les génies des
12 mois qui créèrent chacun une partie du _monde_ (le cercle de
l'année). Le grand-prêtre Helqiah empruntant cette cosmogonie, n'a osé y
changer une expression fondamentale qui peut-être avait cours chez les
Hébreux, depuis leurs relations avec les Syriens; il est même possible
qu'il n'ait rien ajouté de son chef à ce texte, quoique les animaux purs
(selon la loi) et le nombre 7, indiquent une main juive, avec d'autant
plus de raison, que le nom de _Iahouh_ y est joint.

Long-temps avant Helquiah, la Grèce avait l'apologue «de _Ioupiter
irrité_ contre les _géans_ et contre la génération coupable, lui
annonçant la fin du monde, submergeant la terre de torrents qui se
précipitent des cataractes du ciel, etc.» (Voyez _Nonnus, Dionysiaq._
lib. VI, vers. 230.)

Tout le système du Tartare et de l'Elysée tenait à cette théologie
d'origine égyptienne et d'antiquité assez reculée, puisqu'elle était la
base des _mystères_ et des _initiations_: ce fut dans ces mystères que
la science astrologique prit un caractère moral qui altéra de jour en
jour le sens physique de ses tableaux hiéroglyphiques, etc.

Selon l'hébreu, après le déluge, _Noh_ cultive la _terre_, plante la
vigne; en cela, il'est _Osiris_ et _Bacchus_ qui tous deux sont le
soleil dans la constellation _Arcturus_ ou le _Bouvier_ qui, après la
retraite du Nil, annonçait au plat pays le temps de semer; et sur les
coteaux du Faïoum, le temps de vendanger.

Ici les fragments de Bérose et de ses copistes ont une lacune qui
correspond au chapitre X de la Genèse, où l'auteur juif décrit le
partage de la terre entre les trois _prétendus_ enfants de Noh, et donne
la nomenclature de leurs _prétendus_ enfants, selon leurs _langues_ et
_nations_: nous disons _prétendus_, parce que toute cette apparente
généalogie est une véritable description géographique des pays et des
peuples connus des Juifs à cette époque; description dans laquelle
chaque nation est désignée, tantôt par un nom collectif, selon le génie
de la langue, tantôt par un nom pluriel; et cela, dans un ordre
méthodique de localités contiguës et d'affinités de langage. Imaginer
que les noms pluriels de _Medi_, les Mèdes, _Saphirouim_, les Saspires,
_Rodanim_, les Rhodiens, _Amrim_, les Amorrhéens, _Aradim_, les
Aradiens, _Masrim_, les Égyptiens, _Phélastim_, les Philistins, etc.,
etc., soient des noms d'individus, et imaginer que ces individus fussent
la troisième ou quatrième génération de trois familles qui seules sur le
globe s'en seraient fait le partage, est un excès de crédulité et
d'aveuglement qui passe toutes bornes; mais ce sujet nous écarterait
trop: nous le traiterons dans un article particulier.



CHAPITRE XIII.

De la tour de Babel ou pyramide de Bel à Babylone.


Viennent ensuite dans le chapitre XI, la séparation des familles,
l'entreprise de la tour de Babylone et la confusion des langues. Nous
trouvons l'équivalent de ce récit dans un fragment de Polyhistor. (Voy.
le _Syncelle_, p. 44, et _Eusèbe, Præpar. evang._, lib. IX, c. XIV): la
Sibylle porte ce texte:

«Lorsque les hommes parlaient (encore) une seule langue, ils bâtirent
une tour très-élevée, comme pour monter au ciel, mais les dieux (Elahim)
envoyèrent des tempêtes qui la renversèrent, et ils donnèrent à chaque
(homme) un langage: de là est venu le nom de Babylone à cette cité.
Après le déluge, existèrent Titan et Prométhée, etc.»

Ici, dit le Syncelle, Polyhistor oublie que selon ses auteurs, existait
depuis des milliers d'années cette ville de Babylone, dont le nom n'est
donné qu'à cette époque. Le même Syncelle poursuit son récit par ce
fragment d'Abydène, qui porte, p. 44. «Il y en a qui disent que les
premiers hommes nés de la terre, se fiant en leur force et en leur
taille énorme, méprisèrent les dieux, dont ils voulurent devenir les
supérieurs; que dans ce dessein, ils bâtirent une _tour_ très-haute,
mais que les vents, venant au secours des dieux, renversèrent l'édifice
sur ses auteurs; et les décombres prirent le nom de _Babylone_:
jusqu'alors le langage des hommes avait été un et semblable, mais de ce
moment il devint multiple et divers; ensuite survinrent des dissensions
et des guerres entre Titan et Saturne, etc.»

En nous offrant plusieurs versions, ces fragments nous montrent qu'il
existait diverses sources dont le récit juif n'était qu'une émanation,
sans être le type primitif, comme on le voudrait établir.

Quelle fut cette sibylle citée par Polyhistor? On ne nous le dit point;
mais nous pensons la retrouver dans Moïse de Chorène, dont les _premiers
chapitres_ se lient à notre sujet, de manière à prouver l'authenticité
et l'identité des sources communes. Cet écrivain, qui date du cinquième
siècle avant J.-C., établit d'abord comme faits notoires:
«Que les anciens Asiatiques, et spécialement les Chaldéens et les
Perses, eurent une foule de livres historiques; que ces livres
furent partie extraits, partie traduits en langue grecque, surtout
depuis que les Ptolomées eurent établi la bibliothèque
d'Alexandrie, et encouragé les littérateurs par leurs libéralités;
de manière que la langue grecque devint le dépôt et la mère de
toutes les sciences. Ne vous étonnez donc pas, continue-t-il, si
pour mon histoire d'Arménie, je ne vous cite que des auteurs grecs,
puisqu'une grande partie des livres originaux a péri (par l'effet
même des traductions). Quant à nos antiquités, les compilateurs ne
sont pas d'accord sur tous les points entre eux, et ils diffèrent
de la Genèse sur quelques autres: cependant Bérose et Abydène,
d'accord avec Moïse, comptent _dix_ générations avant le déluge;
mais selon eux, ce sont des _princes_, et des noms barbares avec
une immense série d'années, qui diffèrent non-seulement des nôtres
(qui ont 4 saisons), et des _années divines_, mais encore de celles
des Égyptiens, etc. Abydène et Bérose comptent aussi 3 _chefs
illustres_ avant la tour de Babel; ils exposent fidèlement
(c'est-à-dire comme la Genèse) la navigation de Xisuthrus en
Arménie; mais ils _mentent_, quant aux noms, (c'est-à-dire qu'ils
_diffèrent_ de la Genèse)... Je préfère donc de commencer mon récit
d'après ma véridique et chérie _sibylle bérosienne_, qui dit: Avant
la tour et avant que le langage des hommes fût devenu divers, après
la navigation de Xisuthrus, en Arménie, _Zérouan_, _Titan_ et
_Yapétosthe_ gouvernaient la terre: s'étant partagé le monde,
_Zérouan_, enflammé d'orgueil, voulut dominer les deux autres:
_Titan_ et _Yapétosthe_ lui résistèrent, et lui firent la guerre,
parce qu'il voulait établir ses fils rois de tout. _Titan_ dans ce
conflit s'empara d'une certaine portion de l'héritage de _Zérouan_:
leur sœur _Astlik_, en se _mettant entre eux_, apaisa le tumulte
par ses _douceurs_. Il fut convenu que _Zérouan_ resterait chef;
mais ils firent serment de tuer tout enfant mâle de _Zérouan_, et
ils préposèrent de forts Titans à l'accouchement de ses femmes...
Ils en tuèrent deux; mais _Astlik_ conseilla aux femmes d'engager
quelques Titans à conserver les autres, et de les porter à
l'_orient_, au mont Ditzencets ou _Jet des Dieux_, qui est
l'Olympe.»

Le lecteur voit qu'ici nous avons une sibylle comme dans Polyhistor; et
elle est appelée _Bérosienne_. Les anciens nous apprennent que Bérose
eut une fille dont il soigna beaucoup l'éducation, et qui devint si
habile, qu'elle fut comptée au rang des sibylles. N'avons-nous pas lieu
de voir ici cette femme savante, surtout quand il s'agit d'antiquités de
son pays? Le fragment cité à une analogie marquée avec le _Sem_, _Cham_
et _Iaphet_ de la Genèse, et c'est par cette raison que le dévot
_auteur_ arménien le préfère aux récits de Bérose et d'Abydène; mais ce
fragment nous reporte, comme les autres, à des traditions mythologiques
qu'il nous importe de multiplier pour en éclaircir le sens. Notre
Arménien en rapporte une très-ancienne de son pays, qui dit:

Un livre qui n'existe plus, a dit de Xisuthrus et de ses trois fils:
«Après que _Xsisutra_ eut navigué en Arménie, et pris terre, un de ses
fils, nommé _Sim_, marcha entre le couchant et le _septemtrio_; et
arrivé à une petite plaine sous un _mont très-élevé_, par le milieu de
laquelle les fleuves coulaient vers l'Assyrie, il se fixa _deux mois_ au
bord du fleuve, et appela de son nom _Sim_, la montagne; de là il revint
par le même (chemin), entre orient et midi, au point d'où il était
parti; un de ses enfants cadets, nommé _Tarban_, se séparant de lui avec
30 fils, 15 filles et leurs maris, se fixa sur la rive du même
fleuve...; d'où vint à ce lieu le nom de _Taron_, et à celui qu'il avait
quitté, le nom _Tseron_, à cause de la _séparation_ qui s'y était faite
de ses enfants.

«Or, les peuples de l'Orient appellent _Sim_, _Zerouan_, et ils montrent
un pays appelé _Zaruandia_.[97] Voilà ce que nos anciens Arméniens
chantaient dans leurs fêtes, au son des instruments, ainsi que le
rapportent Gorgias, Bananus, David, etc.»


Nous touchons ici aux sources où a puisé l'auteur juif. Notre Arménien
cite un autre écrit plus intéressant par son origine et ses
développements; c'est le volume que le Syrien Mar I Bas trouva dans la
bibliothèque d'Arshak, 80 ans après Alexandre, et qui portait pour
titre:

«Ce volume a été traduit du chaldéen en grec. Il contient l'histoire
vraie des anciens personnages illustres, qu'il dit commencer à
_Zerouan_, Titan et Yapetosth; et il expose par ordre la série des
hommes illustres nés de ces 3 chefs.»

Le texte commence: «Ils étaient terribles et brillants, ces premiers des
dieux, auteurs des plus grands biens, et principes du monde et de la
multiplication des hommes... D'eux vint la race des géans, au corps
robuste, aux membres (ou bras) puissants (ou vigoureux), à l'immense
stature, qui, pleins d'insolence, conçurent le dessein impie de bâtir
_une tour_. Tandis qu'ils y travaillaient, un vent horrible et _divin_,
excité par la colère des dieux (Elahim), détruisit cette masse immense,
et jeta parmi les hommes des paroles inconnues qui excitèrent (ou
causèrent) le tumulte et la confusion: parmi ces hommes, était le
Iapétique Haïk, célèbre et vaillant gouverneur (_præfectus_),
très-habile à lancer les flèches et à manier l'arc.[98] Ce Haïk, beau,
grand, à chevelure brillante, aux bras puissants, à l'œil perçant, plein
d'hilarité, se trouvant l'un des _géants_ les plus influents, s'opposa à
ceux qui voulurent commander _aux autres géants_, et à la race des
dieux, et il excita du tumulte contre l'impétueux effort de _Belus_. Le
genre humain, dispersé sur la terre, vivait au milieu des _géants_, qui,
mus de fureur, tirèrent leurs sabres les uns contre les autres, et
luttèrent pour le commandement. _Belus_ ayant eu des succès, et s'étant
rendu maître de presque toute la terre, Haïk ne voulut pas lui obéir, et
après avoir vu naître son fils _Armenak_ dans _Babylone_, il alla vers
le pays d'Ararat, placé au nord, avec son fils, ses filles et des
braves, au nombre de 300, sans compter des étrangers qui s'y joignirent:
il se fixa ou s'assit au pied d'un certain mont très-étendu dans la
plaine, où habitaient quelques-uns des _hommes dispersés_. Haïk le
soumit et y établit son domicile, etc.»

Voilà donc un livre original chaldéen qui, à raison de sa célébrité,
excita la curiosité d'Alexandre, et qui, par ce léger fragment, nous
prouve 1° l'antiquité réelle des traditions recueillies par Bérose, par
Abydène, par la Sibylle; 2° l'analogie de ces traditions avec celles du
livre juif appelé la _Genèse_. Cette analogie est sensible dans ce qui
concerne le déluge, l'homme sauvé dans un navire; les trois princes ou
chefs du genre humain issu de cet homme; la séparation de leurs enfants;
l'entreprise de la tour de Babel, la confusion qui en résulte, etc.;
enfin dans ces _géants_, nés des enfants des dieux (Elahim) et des
filles des hommes, _géants grands de corps_ et _fameux de nom dans les
temps anciens_ (_Genèse_, ch. VI, v. 2 à 5); ce sont les propres
expressions de la Genèse. Leur entreprise de monter aux cieux est la
même que celle des géants chantés par les mythologues grecs, et cette
ressemblance vient confirmer l'origine chaldéenne de toutes ces
allégories, dont l'explication nous écarterait trop de notre sujet[99].
Nous nous bornerons à remarquer, que ces mêmes allégories se trouvent
dans les récits cosmogoniques des sectateurs de _Budha_, réfugiés au
Thibet, et qui, sous le nom de _Samanéens_, étaient une secte indienne,
célèbre et déja ancienne au temps d'Alexandre. Leur cosmogonie qui, sous
d'autres rapports, ressemble singulièrement à celle de la Genèse, parle
comme ce livre, de la corruption des hommes, de la colère de Dieu, des
déluges dont il punit le genre humain; et ils tournent dans un sens
moral tout ce que les mythologues grecs présentent sous un aspect
astrologique. Or, si l'on considère que les récits des Grecs se
rapportent à une époque où la constellation du taureau ouvrait l'année
et la marche des signes, c'est-à-dire au delà de 4000 ans avant notre
ère, tandis que les récits des Juifs et des Perses indiquent l'_agneau_
ou _bélier_ comme _réparateur_, l'on pensera que les Grecs ont mieux
gardé le type originel, parce qu'ils sont plus anciens que les autres,
et que les autres l'ont altéré, parce qu'ils sont venus plus tard; en
sorte que le système moral et mystique, dans lequel il faut comprendre
l'Elysée, le Tartare, et toute la doctrine des mystères, n'aurait pas
une origine plus reculée que 2500 à 2300 ans avant notre ère, et ce
serait de l'Égypte et de la Chaldée que se seraient répandues dans
l'Orient et dans l'Occident toutes ces idées, comme s'accordent à le
témoigner tous les anciens auteurs grecs et même les arabes, qui ont eu
en main d'anciens livres échappés aux ravages des guerres et du temps.
Il est remarquable qu'un de ces livres, cité par le Syncelle sous le nom
de livre d'_Enoch_, présente l'histoire des géants, nés des anges et des
filles des hommes, presque dans les mêmes termes que les livres de
Boudhistes du Thibet, et le livre de la Genèse; sans doute le livre
d'Enoch est apocryphe quant au nom que lui a donné l'auteur anonyme,
pour imprimer le respect, mais non quant à sa doctrine qui est
chaldéenne et de haute antiquité. Revenons à nos confrontations.

Après le déluge de _Noh_ ou de _Xisuthrus_, le partage de la terre entre
3 _personnages_ puissants et brillants, dont Titan est un, ressemble
beaucoup à ce que les Grecs nous disent des 3 frères, Jupiter, Pluton et
Neptune[100]. La construction de la tour de Babylone semblerait prendre
un caractère plus historique; et lorsqu'on se rappelle que pour bâtir
cette ville et la pyramide de Bel aux sept étages (comme les sept
sphères), Sémiramis employa deux millions d'hommes tirés de tous les
peuples de son empire, par conséquent parlant une multitude de dialectes
divers, on serait tenté de croire que cette confusion de langage a donné
lieu à une tradition ensuite altérée. Mais Sémiramis était trop récente
pour être oubliée et méconnue; l'événement porte un caractère
mythologique beaucoup plus ancien: et comme en langage astrologique, le
_zodiaque_ s'appelait la _grande Tour Burg_, en grec, _pyrg-os_, la
partie de cette tour, composée de _six signes_ ou _six étages_, qui,
depuis le solstice d'hiver jusqu'à celui d'été, s'élevait vers le nord
où était le mont Olympe (Ararat et Merou), était censée élevée ou bâtie
par les géants, c'est-à-dire par les constellations ascendantes de
l'horizon au zénith. Il faudrait connaître tous les détails de ces
mystères chaldéens, pour expliquer tous ceux du récit..... Il est du
moins évident que le repeuplement de la terre en 5 ou 6 générations, est
une rêverie au physique comme au moral. Par suite de cette
impossibilité, l'on ne peut admettre, à la onzième génération,
l'apparition d'_Abraham_ comme homme et comme personnage historique; et
les soupçons s'accroissent lorsqu'on lit ce qu'en rapportent Bérose,
Alexandre Polyhistor et Nicolas de Damas.



CHAPITRE XIV.

Du personnage appelé Abraham.


«Bérose, dit Josèphe[101], en supprimant le nom d'Abraham, notre
ancêtre, l'a cependant indiqué par ces mots:

«A la dixième génération après le déluge, exista chez les Chaldéens, un
homme juste et grand, qui fut très-versé dans la connaissance des choses
célestes.»

Effectivement, dans la généalogie juive, Abraham se trouve à la dixième
génération depuis le déluge, et cela prouve l'identité continue et
l'origine commune des deux récits.

Josèphe ajoute: «Hécatée a écrit sur Abraham un volume entier. Nicolas
de Damas, au quatrième livre de son recueil d'histoire, dit: Abraham
régna à Damas; c'était un étranger venu du pays des Chaldéens; au-dessus
de Babylone, à la tête d'une armée[102]. Peu de temps après, il quitta
le pays avec tout son monde, et il émigra dans la contrée appelée alors
_Kanaan_, aujourd'hui _Judée_».

D'autre part, Alexandre Polyhisrot, citant Eupolème, dit[103]:
«Qu'Abraham naquit à _Camarine_, ville de la Babylonie, appelée _Ouria_,
ou _ville des Devins_; cet homme surpassait tous les autres en naissance
et en habileté. Il inventa l'astrologie et la _chaldaïque_[104]; par sa
piété il fut agréable à Dieu... Les Arméniens ayant attaqué les
Phéniciens, Abraham les chassa (comme le dit la Genèse). Il eut en
Égypte de longs entretiens avec les prêtres sur l'astrologie.»

Artapan, écrivain persan, cité par Eusèbe (l. 9, chap. 18), parlait
également de ce séjour d'Abraham en Egypte, où «il enseigna pendant 20
ans l'astrologie; il ajoutait qu'Abraham se rendit ensuite à Babylone
chez les géants, qui furent exterminés par les dieux, à cause de leur
impiété.»

Enfin Josèphe parle, comme tous ces auteurs, «de la grande connaissance
qu'Abraham avait des changements qui arrivent dans le ciel, et de ceux
que subissent le soleil et la lune (les éclipses), etc.;»[105] ce qui
signifie, en mots décents, qu'Abraham était versé en astrologie.

En examinant ces récits, l'on s'aperçoit que, semblables à ceux sur le
déluge, ils viennent d'une source antique où la Genèse a puisé; mais
parce qu'ils ont mieux conservé le caractère mythologique qu'ils avaient
originairement, ils suscitent plus de doutes et de soupçons sur
l'existence d'Abraham, comme individu humain. En effet, dès lors que le
déluge chaldéen n'est qu'une fiction astrologique, que peuvent être les
personnages et les générations mis à la suite d'un événement qui n'a pas
existé? Si un déluge détruisait aujourd'hui la race humaine, à
l'exception d'une famille de 8 personnes, cette famille, isolée et
faible, accablée de tous ses besoins, ne vaquerait qu'aux soins
pressants de sa conservation; et avant 3 générations, sa race serait
retombée dans un état sauvage, qui ne permettrait ni écriture, ni
conservation de souvenirs anciens. Chez les peuples policés eux-mêmes,
personne, sans l'écriture, n'a idée de la 6e génération antérieure;
comment donc la prétendue généalogie d'Abraham eût-elle pu se conserver,
surtout chez les Juifs, qui n'ont pu conserver aucun monument régulier
et suivi, ni de la période des juges, ni du séjour de leurs ancêtres en
Egypte? cette généalogie ne leur appartient point; ils l'ont empruntée
des Chaldéens; elle est toute chaldéenne. Or, chez les Chaldéens elle
est du temps mythologique, comme le déluge et comme les géants avec qui
Abraham eut des relations; c'est pour cette raison que tous les détails
ont tant de précision. Dans l'habitude où nous sommes de regarder
Abraham comme un _homme_, il est choquant, au premier aspect, de dire
que ce personnage est fictif et allégorique, et qu'il n'est que le génie
personnifié d'une planète; cependant tel est le cas d'une foule de
prétendus rois, princes et patriarches des anciennes traditions de
l'Orient. Qui ne croirait qu'Hermès a été un sage, un philosophe, un
astronome éminent chez les Égyptiens? et néanmoins Hermès analysé, n'est
que le génie personnifié, tantôt de l'astre Sirius, tantôt de la planète
Mercure. Qui ne croirait que chez les Indiens, les 7 _richis_ ou
patriarches ont été de saints pénitents qui ont enseigné aux hommes des
pratiques dévotes encore subsistantes? et cependant les 7 richis ne
sont que les génies des 7 étoiles de la constellation de l'ourse,
réglant la marche des navigateurs et des laboureurs qui la contemplent.
Du moment que par la métaphore naturelle de leurs langues, les anciens
Orientaux eurent personnifié les corps célestes, l'équivoque introduisit
un désordre d'idées, qui s'accrut de jour en jour, et par l'ignorance
d'un peuple crédule, superstitieux, et par l'usage mystérieux,
énigmatique, qu'en firent les initiés à la science, et par la tournure
poétique que lui donnèrent des écrivains à imagination. Il ne faudrait
donc pas s'étonner si Abraham, _roi_, _patriarche_ et _astrologue_
chaldéen, analysé dans ses actions et son caractère, ne fût que le génie
d'un astre ou d'une planète.

D'abord tout génie d'astre est _roi_: il gouverne une portion du ciel et
de la terre soumise à son influence; ses _images_ ou _idoles_ portent
toujours une couronne, emblème de son pouvoir suprême:[106] «Abraham,
nous dit-on, avait régné à Damas; son nom y était resté.» S'il n'eût été
qu'un chef d'armée passager, il n'eût pas laissé une impression si
durable. Il était allé en Egypte et y avait enseigné l'astrologie; il
l'avait même inventée, dit Eupolème, ainsi que la _chaldaïque_.

Un étranger enseigner l'astrologie aux Égyptiens, et cela 16 ou 17
siècles avant notre ère, quand les Égyptiens étaient, depuis tant
d'autres siècles, les maîtres et les inventeurs de cette science! cela
est inadmissible et décèle la fable: Abraham a ici les caractères de
_Thaut_ ou _Hermès_, qui inventa l'astrologie et les lettres de
l'écriture;[107] qui surpassa tous les hommes dans la connaissance des
choses célestes et naturelles; qui fut un sage et un roi, mais qui, dans
son type originel, n'est que le génie de l'astre _Sothis_ ou _Sirius_,
qui annonçait l'inondation du Nil, etc.

Abraham, dans le sacrifice homicide de son fils unique, retrace une
autre divinité également célèbre par sa science.

Écoutons Sanchoniaton, qui écrivit environ 1300 ans avant notre ère.

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     «Saturne, que les Phéniciens nomment _Israël_, eut d'une nymphe du
     pays, un enfant mâle qu'il appela _Iêoud_, c'est-à-dire _un_ et
     _unique_. Une guerre survenue, ayant jeté le pays dans un grand
     danger, Saturne dressa un autel, y conduisit son fils paré d'habits
     royaux, et l'immola:»
#/

Or Saturne avait été _roi_ en Phénicie, ayant pour secrétaire _Thaut_ ou
_Hermès_, et après sa mort on lui avait consacré l'astre de son nom.

Dira-t-on que _Sanchoniaton_, qui consulta un prêtre hébreu nommé
_Iérombal_, à défiguré le récit de la Genèse? Nous disons, au contraire,
que les récits de cet écrivain tendent à prouver qu'elle n'existait pas
de son temps, vu leur différence absolue. La vérité est que les
Phéniciens, peuple bien plus ancien que les Hébreux, ont eu leur
mythologie propre et particulière, à laquelle ce trait appartient, et
qu'ils ne l'ont pas emprunté des Juifs, qu'ils haïssaient: pourquoi donc
cette ressemblance? Parce qu'une tradition semblable existait chez les
Chaldéens, peuple d'origine arabique, comme les Kananéens; mais
l'écrivain juif, auteur de la Genèse, a pris à tâche d'effacer tout ce
qui retraçait l'idolâtrie, pour donner à son récit le caractère
historique et moral convenable à son but.

L'analogie ou plutôt l'identité d'Abraham et de Saturne ne se borne pas
à ce trait. «Les plus savants auteurs persans, dit le docteur Hyde,[108]
assurent que dans les anciens livres chaldéens, Abraham porte le nom de
_Zerouan_ et _Zerban_, qui signifie _riche en or_, _gardien de l'or_ (il
est remarquable que la Genèse appelle Abraham, _très-riche en or et en
argent_;[109] elle l'appelle aussi _prince très-puissant_,[110] ce qui
se retrouve dans les anciens livres où il est appelé _roi_); ces mêmes
livres l'appellent encore _Zarhoun_ et _Zarman_,[111] c'est-à-dire
_vieillard décrépit_. Les Perses lui appliquent l'épithète spéciale de
_grand_, et il est de tradition antique que l'on voyait son tombeau à
Cutha en Chaldée. Sa réputation ne se bornait pas à la Judée, elle était
dans tout l'Orient.»

Maintenant rappelons-nous que le nom de _Zerouan_ se trouve dans la
_Sibylle bérosienne_, et dans le fragment de Mar I Bas, cités au 5e
siècle de notre ère, par Moïse de Chorène, et copiés par le livre
chaldéen traduit par ordre d'Alexandre. Déja la bonne information des
auteurs persans est prouvée: ajoutons qu'une autre sibylle, dans la même
circonstance, au lieu de _Zerouan_, nomme _Saturne_; qu'Abydène associe
Saturne au lieu de _Zerouan_ à Titan;[112] l'identité de Saturne, de
Zerouan et d'Abraham devient palpable. Les accessoires cités complètent
la démonstration: Abraham est nommé _Zerouan_, _Zerban_, _riche en or_;
Saturne fut le roi de l'âge d'or: Abraham est nommé _Zarhoun_ et
_Zarman_, _vieillard décrépit_; Saturne, dans les légendes grecques, est
un _vieillard_, emblème du _temps_ que sa planète mesure par la marche
la plus lente et la carrière la plus longue de toutes les planètes. L'on
a donné à ce vieillard le caractère habituel de son âge; on l'a peint
avare, aimant l'or et entassant l'or: on lui a aussi donné la _faux_,
parce qu'il moissonne tous les êtres, et qu'il fait mourir tout ce qu'il
fait naître; c'est sous ce rapport que, de temps immémorial, les Arabes
et les Perses l'ont appelé l'ange de la mort, _Ezrail_: or Israël, chez
les Phéniciens, était le nom de Saturne, dit _Sanchoniaton_: l'une des
épithètes d'Abraham, en Bérose, est _Mégas_[113], _grand_; son épithète
spéciale chez les Perses, est _Buzoug_, qui signifie aussi _grand_. Sa
femme _Sarah_ portait primitivement le nom d'_Ishkah_, signifiant
_belle_ et _beauté_: la Genèse en fait la remarque spéciale (chap. 12,
v. 14); et dans le fragment de Sanchoniaton[114], Saturne épouse la
_beauté_ que son père avait envoyée pour le séduire. Enfin le nom
primitif d'_Abram_[115] désigne _Saturne_; car il est composé de deux
mots, _Ab-ram_, signifiant _père de l'élévation_; et dans l'hébreu,
comme dans l'arabe, c'est la manière d'exprimer le superlatif
_très-élevé_, _très-haut_, tel qu'est Saturne, la plus élevée, la plus
distante des planètes.

Tout s'accorde donc à démontrer qu'_Abraham_ n'a point été un individu
historique, mais un être mythologique, célèbre sous divers noms chez les
anciens Arabes que nous nommons _Phéniciens_ et _Chaldéens_, et chez
leurs successeurs, les Mèdes et les Perses. Si l'auteur juif de la
Genèse en a fait un personnage purement historique, c'est parce que
voulant faire remonter l'origine de sa nation jusqu'aux temps les plus
reculés, il a, sciemment ou par ignorance, commis une méprise qui se
retrouve à d'autres égards chez la plupart des historiens de
l'antiquité.

Mais, nous dira-t-on, si l'histoire d'Abram-Zérouan n'est réellement
qu'une légende astrologique, comme celle d'_Osiris_, d'_Hermès_, de
_Mênou_, de _Krishna_, etc., l'histoire de son fils _Isaak_, de son
petit-fils _Jacob_, et même des 12 fils de celui-ci, tombera dans la
même catégorie; alors où s'arrêtera la mythologie des Hébreux? à quelle
époque commencera leur histoire véritable, et comment expliquerez-vous
la tradition immémoriale d'après laquelle ils se sont appelés enfants de
Jacob, d'Israël et d'Abram?

Ces difficultés puisent leur solution dans la nature même des choses.

D'abord il est dans le génie des langues arabiques, dont l'hébreu est
un dialecte, que les habitants d'un pays, les partisans d'un chef, les
sectateurs d'une opinion, soient appelés enfants de ce pays, de cette
opinion, de ce chef: c'est le style habituel de tous leurs récits, de
toutes leurs histoires.

2° Chez les anciens, comme chez les modernes, un usage presque général
fut que chaque peuple, chaque tribu, chaque individu eussent un patron;
et ce patron fut le génie d'un astre, d'une constellation ou d'une
puissance physique quelconque. Tous les cliens ou sectateurs de cette
divinité tutélaire étaient appelés et se disaient _ses enfants_; la
Grèce, dans ses origines soi-disant historiques, offre de nombreux
exemples de ce cas.

En troisième lieu, l'origine des anciens peuples est généralement
obscure, comme celle de tous les êtres physiques, parce que ce n'est
qu'avec le temps que ces êtres, d'abord petits et faibles, font des
progrès et acquièrent un volume ou une action qui les font remarquer.
D'après ces principes, combinant les récits divers sur les Hébreux avec
les faits avérés, nous pensons que ce peuple dérive d'une secte ou tribu
chaldéenne qui, pour des opinions politiques ou religieuses, émigra de
gré ou de force de la Chaldée, et vint, à la manière des Arabes, camper
sur la frontière de Syrie, puis sur celle de l'Égypte, où elle trouvait
à subsister. Ces étrangers durent être appelés par les Phéniciens,
_Eberim_, c'est-à-dire _gens d'au delà_, parce qu'ils venaient d'au delà
du _grand fleuve_ (l'Euphrate), et encore _béni Abram_, _béni Israël_,
enfants d'_Abram_ et d'_Israël_, parce qu'Abram et Israël étaient leurs
divinités patronales. Ce que l'Exode raconte de leur servitude sous le
roi d'Héliopolis, et de l'oppression des Égyptiens, leurs hôtes, est
très-vraisemblable: là commence l'histoire; tout ce qui précède,
c'est-à-dire le livre entier de la Genèse, n'est que mythologie et
cosmogonie. Les chances de la fortune voulurent qu'un individu de cette
race fût élevé par les prêtres égyptiens, fût instruit de leurs
sciences, alors si secrètes, et que cet individu fût doué des qualités
qui font les hommes supérieurs. Moïse, ou plutôt _Moushah_, selon la
vraie prononciation, conçut le projet d'être roi et législateur, en
affranchissant ses compatriotes; et il l'exécuta avec des moyens
appropriés aux circonstances et une force d'esprit vraiment remarquable.
Son peuple, ignorant et superstitieux, comme l'ont toujours été et le
sont les Arabes errants, croyait à la magie dont est encore infatué tout
l'Orient; Moïse exécuta des prodiges, c'est-à-dire qu'il produisit des
phénomènes naturels, dont les prêtres astronomes et physiciens avaient,
par de longues études et par d'heureux hasards, découvert les moyens
d'exécution.... Quand on lit comment des feux lancés du tabernacle
s'attachèrent aux séditieux qui le voulaient lapider au retour des
espions, et comment ces feux les dévorèrent, on touche au doigt et à
l'œil ce feu _grégeois_, composé de naphte et de pétrole, qui d'époque
en époque s'est remontré dans l'Orient. On pourrait ramener à un état
naturel tous les _miracles_ dont Moïse sut grossir les apparences; mais
il faudrait écarter de leur récit les circonstances exagérées et fausses
dont lui-même ou les écrivains posthumes ont entouré les faits réels.
Ainsi l'on verrait le passage de la mer Rouge fait par les Hébreux à gué
et à basse marée, comme il se fait encore; tandis que les Égyptiens
voulant passer au moment du flux, en furent surpris, comme ils le
seraient encore, car à peine le connaissent-ils. On verrait le passage
du Jourdain, projeté par Moïse, exécuté par Josué, en dérivant cette
petite rivière, comme Krœsus dériva l'Halys; les murailles de Jéricho
renversées par une mine pratiquée, et par le feu mis aux étançons dont
on les avait étayées; on verrait Coré, Dathan et Abiron engloutis dans
une fosse recouverte, où des combustibles cachés prirent feu par leur
chute; et enfin l'on verrait que cette voix qui parlait dans le
propitiatoire,[116] et que l'on croyait être la voix de Dieu causant
avec le prophète, n'était que la voix du jeune Josué, fils de _Noun_,
qui[117] ne sortait point du tabernacle où il servait Moïse, et qui fut
son successeur plus habile et plus heureux que ne fut _Ali_, le Josué de
Mahomet. Mais ce sujet curieux nous écarterait trop de notre sphère;
qu'il nous suffise de dire que Moïse a dû être le véritable créateur du
peuple hébreu, l'organisateur d'une multitude confuse et poltronne,[118]
en un corps régulier de guerriers et de conquérants. Le séjour dans le
désert fut employé à cette œuvre difficile. La division en douze corps
ou tribus fut très-probablement son ouvrage; mais lors même qu'elle eût
existé auparavant, elle ne prouverait point encore la réalité de
l'histoire de Jacob et de ses enfants; d'abord, parce que nous n'avons
qu'un seul témoin déposant, l'auteur juif, qui, après toutes les
déceptions que nous avons vues sur d'autres articles, ne peut mériter
notre confiance; et ensuite parce que la légende de Jacob porte des
détails du genre fabuleux, tels que sa vision des anges montant au ciel
avec des échelles, ses conversations avec Dieu, sa lutte contre l'homme
divin qui lui paralysa la cuisse, et lui donna le nom d'_Israël_,
tout-à-fait suspect en cette occasion. Si l'on nous eût transmis sur
Jacob des détails vraiment chaldéens, comme sur Abraham, nous y
trouverions sûrement la preuve de son caractère mythologique déguisé par
le rédacteur juif. Mais revenons aux analogies de la Genèse avec la
cosmogonie chaldéenne.



CHAPITRE XV.

Des personnages antédiluviens.


Ces analogies que nous avons vues se suivre depuis le déluge, se
continuent au delà, et remontent jusqu'à l'origine première, dite la
_création_. Les anciens auteurs chrétiens en ont tous fait la remarque,
en se plaignant d'ailleurs de l'_altération_, c'est-à-dire de la
différence des noms et des âges que les livres chaldéens donnent aux
personnages antédiluviens appelés par nous _patriarches_, et _rois_ par
les Chaldéens. Le Syncelle[119] nous a rendu le service d'en conserver
la liste, copiée d'Alexandre Polyhistor ou d'Abydène, copistes eux-mêmes
de Bérose.

/*[2]
   _Patriarches antédiluviens   |    _Rois chaldéens antédiluviens
         selon la Genèse._      |             selon Bérose._
                                |
   Noms.         Ages. Années.  |  Noms.      Ages en _sares_. En années.
  Adam . . . . . 930            | Alor . . . . . .  10              36,000
  Seth . . . . . 912            | Alaspar  . . . .   3              10,800
  Enos . . . . . 905            | Amèlon . . . . .  13              46,800
  Kaïnan . . . . 910            | Amènon . . . . .  12              43,200
  Mahlaléel . .  862            | Metalar . . . . . 18              64,800
  Iared . . . .  895            | Daôn . . . . . .  10              36,000
  Enoch . . . .  365            | Evedorach . . . . 18              64,800
  Mathusala . .  969            | Amphis . . . . .  10              36,000
  Lamech . . .   777            | Otiartes . . . .   8              28,800
  Nohé . . . .   950            | Xisuthrus  . . .  18              64,800
                                                   -----------------------
                                 TOTAL  . . . .    120             432,000
*/

Voilà les prétendus rois que les Chaldéens disaient avoir régi le monde
pendant 120 sares, équivalant à 432,000 ans. Ce calcul seul nous montre
qu'il s'agit ici d'êtres _astronomiques_ ou _astrologiques_, et le
Syncelle lui-même nous en avertit, lorsque, page 17, il dit que «les
Égyptiens, les Chaldéens et les Phéniciens se donnent une antiquité
extravagante, au moyen de certaines supputations astrologiques.»
L'Arménien Moïse de Chorène, environ 300 ans avant le Syncelle, avait
fait les mêmes remarques. «L'origine du monde, dit-il (chap. 3), n'est
pas exposée par nos saints livres, de la même manière que par les
historiens; j'entends le très-savant Bérose et Abydène; dans Abydène,
les chefs de famille diffèrent quant au temps et aux noms (mais non
quant au nombre qui est également de 10). Ces auteurs présentent même le
chef du genre humain, Adam, sous un autre caractère que la Genèse, car
ils disent: Dieu très-prévoyant fit Alorus pasteur et directeur du
peuple, et il régna 10 sares, qui sont 36,000 ans. De même, ils donnent
à Noi (Nohé), un autre'nom (Xisuthrus) et un temps immense, d'accord
d'ailleurs, _sur la corruption des hommes_, et la violence du déluge.
Ils établissent dix chefs (ou rois) avec Xisuthrus; et leurs _années_
diffèrent non seulement de nos années qui ont _quatre saisons_, et des
_années divines_, mais encore ils ne comptent point les levers de lune
comme les Égyptiens, ni les levers dont le nom se tire des dieux (les
constellations personnifiées). Néanmoins les auteurs qui les prennent
pour des _années_ (ordinaires), les adaptent aux calculs grecs, etc.»

On voit que les Chaldéens nous ont donné une sorte de logogriphé à
résoudre; il ne faut pas s'étonner s'il a été mal compris de beaucoup
d'auteurs anciens et même modernes, puisque sa solution exige la
connaissance d'une doctrine astrologique assez compliquée, et qui,
long-temps tenue secrète, a été trop négligée depuis qu'elle a perdu son
empire. Pour donner, quelques idées claires sur cette énigme, il faut
les reprendre à leur origine.

Lorsque l'expérience eut fait connaître aux anciens peuples agricoles,
les rapports intimes qui se trouvent entre la production des substances
terrestres et la marche du soleil dans le cercle céleste, un premier
système astronomique et physique fut organisé, conforme aux besoins de
l'agriculture et aux phénomènes des corps célestes les plus
remarquables. Ce système, inculqué dans tous les esprits, par
l'éducation civile et religieuse, et par l'habitude, devint la base de
tous les raisonnements, le type de toutes les hypothèses qui firent
naître ensuite des idées plus étendues. Le grand cercle céleste avait
été divisé en douze maisons (les douze signes du zodiaque), d'après les
lunes qui se montraient tandis que le soleil le parcourait; chacune de
ces maisons était subdivisée en 30 parties (ou degrés), d'après les
jours de chaque lune. Les étoiles, individuellement et en groupes,
avaient reçu des noms tirés des opérations de l'homme ou de la nature
pendant la révolution solaire; et le ciel astronomique était devenu
comme un miroir de réflexion de ce qui se passait sur la terre. Cet
ordre de choses, si intéressant pour le peuple, en fut d'abord bien
compris; mais par le laps du temps plusieurs causes introduisirent dans
les idées une confusion qui eut des suites à la fois ridicules et
graves. Une classe d'hommes, livrés spécialement à l'observation des
astres, était parvenue à découvrir le mécanisme des éclipses, à en
_prédire_ les retours. Le peuple, frappé d'étonnement de cette _faculté
de prédire_, imagina qu'elle était un don divin qui pouvait s'étendre à
tout: d'une part, la curiosité crédule et inquiète, qui sans cesse veut
connaître l'avenir; d'autre part, la cupidité astucieuse, qui sans cesse
veut augmenter ses jouissances et ses possessions, agissant de concert,
il en résulta un art méthodique de tromperie et de charlatanisme que
l'on a appelé _astrologie_, c'est-à-dire, l'_art de prédire tous les
événements de la vie par l'inspection des astres_ et par la connaissance
de leurs _influences_ et de leurs aspects. La véritable _astronomie_
étant la base de cet art, ses difficultés le restreignirent à un petit
nombre d'initiés, qui, sous les divers noms de _voyans_, de _devins_, de
_prophètes_, de _magiciens_, devinrent une corporation sacerdotale
très-puissante chez tous les peuples de l'antiquité. Quant aux
_influences_ des corps célestes, leur préjugé dut sa naissance aux
premiers observateurs, qui, remarquant un rapport habituel entre le
lever et le coucher de tel astre, avec l'apparition de tel phénomène ou
de telle substance terrestre, supposèrent une action secrète de cet
astre, par un fluide subtil, tel que l'air, la lumière ou l'éther. Ce
préjugé devint le grand lévier de toute l'astrologie; les astres étant
censés les moteurs et régulateurs de tout ce qui arrive dans le monde,
le mortel qui connut leurs lois, put tout connaître, et par conséquent
tout prédire.

Ces lois semblèrent d'abord assez simples, parce que l'on crut que le
ciel avait un état fixe, comme il semble au premier aspect. Mais lorsque
des observations séculaires eurent montré des changements considérables
dans le premier ordre arrangé, il fallut inventer de nouvelles théories,
que les progrès des sciences mathématiques rendirent plus savantes et
plus compliquées.

Une première école d'astronomie avait divisé le grand cercle céleste (le
zodiaque) en douze parties, subdivisées chacune en 30 degrés, faisant au
total 360, et ce nombre avait été regardé comme suffisant aux horoscopes
du calendrier. Une seconde école d'astronomes plus raffinés, le trouva
insuffisant aux horoscopes bien plus nombreux de la vie humaine: elle
divisa chaque signe zodiacal en douze _sections_, dites
_dodécatémories_; puis chacune de ces sections en soixante _particules_
ou _minutes_, partagées elles-mêmes en soixante secondes, etc. Cette
division avait l'inconvénient de couper les 30 degrés de chaque signe
par une première fraction de 2 ½. Une troisième école voulut y remédier,
en y appliquant le calcul décimal; et elle partagea chaque signe en
trois _sections_ ou _décatémories_, comprenant chacune 10 degrés; puis
chaque section en soixante _minutes_, et chaque _minute_ en soixante
_secondes_, etc. Ptolomée, qui nous apprend ce fait, ajoute que cette
dernière méthode est _chaldaïque_, c'est-à-dire qu'elle fut inventée par
les _Chaldéens_; de là ne semble-t-il pas résulter que les Arabes de
Chaldée sont les inventeurs des chiffres qui la constituent, et qui
portent le nom d'_Arabes_, tandis que la méthode _duodécimale_
appartiendrait aux astronomes égyptiens. Quoi qu'il en soit, la méthode
chaldaïque, en donnant dix _sections_ à chaque signe, divise le cercle
zodiacal en 120 parties; et parce que chaque section se subdivise en
_soixante_ multiplié par _soixante_, il en résulte une subdivision de
3,600 parties pour chacune, et une somme de 432,000 pour la totalité du
cercle. Maintenant il est remarquable que ce nombre 432,000 est
précisément l'expression de la période antédiluvienne, c'est-à-dire du
temps écoulé entre le commencement du _monde_ et sa destruction par le
déluge; et que les parties élémentaires de ce nombre sont exactement
les _sares_, les _sosses_ et les _nères_ mentionnés par le chaldéen
Bérose. En effet, selon lui, le _sare_ vaut 3,600 ans; et nous voyons
que la section _décatémorie_ vaut 3,600 secondes: le _nère_ valait 600
ans, et nous trouvons que chaque signe contient 600 minutes, savoir, 10
sares de 60 minutes chaque: selon Bérose, le _sosse_, qui est la moindre
période, vaut 60 ans; et nous trouvons que 60 secondes sont la dernière
sous-division du _sare_. L'on voit que le logogriphe commence à se
dévoiler; mais d'où vient cette conversion du zodiaque mathématique en
valeurs chronologiques? Pour expliquer ceci, il faut savoir ou se
rappeler que chez les anciens, le mot _année_ qui signifie un _cercle_,
un _anneau_[120], une _orbite_, ne fut point restreint à l'année
solaire, mais qu'il fut étendu à tout _cercle_ dans lequel un astre, une
planète quelconque exécute, une _révolution_; bien plus, il devint chez
les astronomes l'expression des révolutions simultanées de plusieurs
astres partis d'un même point du ciel, et s'y retrouyant après une
longue série de leurs mouvements inégaux: ainsi ayant appelé _année_ de
Mars, la révolution de cette planète, qui dure _deux ans_ solaires;
_année_ de Jupiter, celle qui dure 12 ans; _année_ de Saturne, celle qui
dure 31 ans; ils appelèrent encore _année_ de _restitution_, et _grande
année_, l'espace de temps que le soleil, les planètes et les étoiles
fixes employaient ou étaient censés employer à revenir et à se trouver
tous ensemble à un point donné du ciel; par exemple, au premier degré
d'_Aries_, d'où ils étaient partis. Cette dernière idée ne put avoir
lieu que lorsque le phénomène de la précession des équinoxes eut été
connu, et que l'on eut vu l'ordre du premier planisphère dérangé de
plusieurs degrés, par l'anticipation que fait le soleil dans le cercle
zodiacal à chacune de ses révolutions. Cette grande année fut d'abord
estimée 25,000 ans, puis 36,000, puis enfin 432,000. Et voilà ces
_années divines_ dont nous venons de voir l'indication dans Moïse de
Chorène, et dont les livres indous nous ont conservé une mention
clairement détaillée, en disant: «qu'une année de Brahma est composée de
plusieurs années des nôtres, et qu'un jour des dieux est précisément une
année des hommes, etc.[121]».

Ce premier équivoque n'a pu manquer d'occasioner beaucoup de confusions
d'idées; un second vint compléter le désordre. Dans la langue des
premiers observateurs, le grand _cercle_ s'appelait _mundus_ et _orbis_,
le _monde_. Par conséquent, pour décrire l'année solaire, ils disaient
que le monde _commençait_, que le monde _naissait_ dans le signe du
_Taureau_ ou du _Belier_; que le _monde finissait_, était _détruit_ dans
un tel autre signe; que le monde était composé de 4 âges (les 4
saisons); et parce que leur année commençait, selon l'ordre rural, au
printemps où tout naît, et finissait en hiver où tout dépérit, ils
disaient que ces _âges allaient en se détériorant_; que le monde _allait
de mal en pis_. Ces idées naturelles et vraies, au sens physique,
s'imprimèrent dans tous les esprits. Lorsqu'ensuite par le laps de
temps, par les progrès ou l'altération du langage, les mots _année_ et
_monde_ prirent un sens plus précis, les idées attachées à l'un ne se
détachèrent pas de l'autre, et les astrologues et les moralistes
profitèrent de l'équivoque pour dire «que le _monde_ subissait des
_naissances_ et des _destructions_ successives; que la _méchanceté_ des
hommes était la cause de ces _destructions_; que dans les premiers âges,
les hommes étaient bons, mais qu'ensuite ils se pervertirent;» et ils
ajoutèrent que le _monde_ périssait tantôt par des _incendies_, tantôt
par des déluges; parce que, selon que nous l'apprend Aristote, la
_saison brûlante_ de l'été avait été appelée _incendie_, et que la
saison pluvieuse de l'hiver avait été appelée _déluge_[122]; or le
_monde_, c'est-à-dire, l'_année_ ayant eu son commencement tantôt au
solstice d'été, comme chez les Égyptiens, tantôt au solstice d'hiver, on
avait dû dire que sa fin arrivait dans ces saisons.

Ainsi c'est par l'équivoque des mots, et par l'association vicieuse des
idées, que le _Zodiaque_ matériel fut converti en Zodiaque
chronologique, et que l'on supposa pour _durée infinie du monde_, ce qui
ne fut primitivement que la durée limitée d'une révolution circulaire.
Voilà toute l'illusion du calcul chaldéen et le mot de son logogriphe.
Les 432,000 ans de Bérose ne sont qu'un calcul fictif de la _grande
période_ qui, selon les mathématiciens devait rétablir toutes les
sphères célestes dans un premier état donné. Cette grande période avait
d'abord été supposée de 36,000 ans; mais l'observation ayant fait
connaître que le concours de toutes les sphères n'était pas parfait,
qu'il restait des intervalles et des fractions, les mathématiciens, pour
atténuer ces fractions et les rendre insensibles, imaginèrent de les
reverser sur plusieurs révolutions; multipliant 36,000 par 12, ils
obtinrent le nombre cité 432,000. Ils ne s'en sont pas tenus là; il
paraît que leur doctrine s'étant introduite dans l'Inde, à une époque
plus ou moins reculée, leurs successeurs, dans cette contrée, ont voulu
ajouter un nouveau degré de précision, et ont, pour cet effet, multiplié
ces 432,000 par 10, ce qui leur a produit les 4,320,000 qu'aujourd'hui
les Indous nous présentent comme durée du _monde_, avec des
circonstances semblables à celles des Chaldéens; car ils terminent cette
durée par un déluge, et ils remplissent le prétendu temps antérieur par
_dix_ avatars ou apparitions de _Vishnou_, qui répondent _aux dix Rois
antédiluviens_. Ces analogies sont remarquables et mériteraient d'être
approfondies, mais elles nous écarteraient trop de notre sujet; il doit
nous suffire, pour terminer cet article, de dire que les 432,000 ans
étant une fiction, les dix prétendus _Rois_ en sont une autre du même
genre: chacun d'eux doit désigner un période partielle; et en effet,
_Alor_ et _Dâon_ nous en offrent un exemple connu dans leur nombre
36,000, qui est une période élémentaire de 432,000 ans. Par cette
analyse, les 10 patriarches de la Genèse, identiques aux 10 rois de
Bérose, se trouvent jugés; mais pourquoi portent-ils tous des noms et
des chiffres différents? ne serait-ce pas que cette légende serait plus
ancienne que celle de Bérose, et qu'elle aurait été faite avant
l'ampliation décimale des nombres? D'ailleurs les écoles arabe et
chaldéenne étant diverses, chacune d'elles a pu avoir son système
particulier calqué sur un fond commun. Celui qu'a préféré l'auteur de la
Genèse doit être antérieur à Moïse, puisque le dogme des 7 jours qui se
lie à l'histoire d'Adam, se trouve consacré dans la législation de ce
réformateur: le nom même d'_Adam_ se trouve dans son cantique[123], en
admettant cette pièce comme autographe. Si les détails des légendes nous
fussent parvenus sur chacun des 10 rois et patriarches, nous y eussions
trouvé le mot de leurs énigmes respectives[124]; nous en sommes
dédommagés par l'histoire d'_Adam_, d'_Ève_ et de leur serpent, dont le
caractère astrologique est d'une évidence incontestable.



CHAPITRE XVI.

Mythologie d'Adam et d'Ève.


En effet, prenez une sphère céleste dessinée à la manière des anciens;
partagez-la par le cercle d'horizon en deux moitiés: l'une supérieure,
qui sera le ciel d'_été_, le ciel de la lumière, de la chaleur, de
l'abondance, le royaume d'Osiris, dieu de tous les biens; l'autre moitié
sera le ciel inférieur (_infernus_), le ciel d'hiver, le séjour dés
ténèbres, desprivations et des souffrances, le royaume de Typhon, dieu
de tous les maux. A l'occident et vers l'équinoxe d'automne, la scène
vous présente une constellation figurée par un _homme_ tenant une
faucille[125], un _laboureur_ qui chaque soir descend de plus en plus
dans le ciel inférieur, et semble être expulsé du ciel de lumière; après
lui vient une _femme_, tenant un rameau de fruits _beaux à voir_ et
_bons à manger_: elle descend aussi chaque soir et semble _pousser_
l'homme, et _causer sa chute_: sous eux est le grand serpent,
constellation caractéristique des boues de l'hiver, le _Python_ des
Grecs, l'_Ahriman_ des Perses, qui porte l'épithète d'_Aroum_ dans
l'hébreu. Près de là est le _vaisseau_ attribué tantôt à _Isis_, tantôt
à Iason, à Nohé, etc.; à côté se trouve _Persée_, génie ailé, qui tient
à la main une épée flamboyante, comme pour menacer: voilà tous les
personnages du drame d'Adam et d'Ève, qui a été commun aux Égyptiens,
aux Chaldéens, aux Perses, mais qui reçut des modifications selon les
temps et les circonstances. Chez les Égyptiens, cette femme (la _Vierge_
du Zodiaque) fut _Isis_, mère du _petit_ Horus, c'est-à-dire du soleil
d'hiver qui, languissant et faible comme un _enfant_, passe 6 mois dans
la sphère inférieure, pour reparaître à l'équinoxe du printemps,
_vainqueur_ de Typhon et de ses géans. Il est remarquable que dans
l'histoire d'Isis, c'est le Taureau qui figure comme signe équinoxial;
tandis que chez les Perses, c'est le _Belier_ ou l'_Agneau_, sous
l'emblême duquel le dieu Soleil vient _réparer les maux du monde_: de là
naît l'induction que la version des Perses est postérieure au
vingt-unième siècle avant notre ère, dans lequel le Belier devint signe
équinoxial; tandis que la version des Égyptiens peut et doit remonter à
près de 4200 ans, époque où le Taureau devint signe de l'équinoxe du
printemps[126].

L'auteur juif, qui sans cesse écarte les indices de l'idolâtrie, et
substitue un sens moral au sens astrologique, a supprimé ici plusieurs
détails; mais il a conservé un trait qui forme un nouveau lien de sa
version à celles des Égyptiens et des Perses, lorsqu'il fait dire à
Dieu, maudissant le serpent: «J'établirai la haine entre la _race_ de la
femme et entre la tienne, et son rejeton écrasera ta tête[127].» Ce
rejeton est l'enfant que dans les anciennes sphères célestes, la vierge
(Isis, Ève) portait dans ses bras, et dont l'histoire, prise en
contre-sens, est devenue si célèbre dans le monde. Le lecteur qui
désirera plus de détails sur ce sujet, en trouvera de démonstratifs dans
l'ouvrage de _Dupuis_, aux articles _Apocalypse_ et _Religion
chrétienne_. En nous bornant au récit de la Genèse, relativement à Adam
et au lieu de délices où il fut placé, nous observons que deux des
fleuves mentionnés comme y ayant leur source, savoir, le Tigre et
l'Euphrate, indiquent encore une origine chaldéenne, car ils
appartiennent spécialement à la Chaldée. Le troisième, appelé _Gihoun_,
est sans contredit le _Nil_, puisqu'il entoure la terre de _Kus_, qui
est l'Éthiopie ou l'Abissinie.

Le quatrième, appelé _Phishoun_ ou _Phison_, n'est point aussi facile à
désigner, parce que la terre d'_Hevila_, qu'il _entoure_, n'a pas une
position claire, ainsi que nous le dirons bientôt; seulement on peut
assurer qu'il n'y a point de raison solide à le prendre pour le _Phase_
de Colchide. D'ailleurs lorsque le texte nous dit que ces _quatre
fleuves_ sortaient d'une _même source_, il nous avertit qu'il y a encore
ici de l'allégorie, puisque rien de tel n'existe dans la géographie
connue, à moins qu'il n'ait voulu indiquer pour cette source l'_Océan_,
duquel les anciens peuples ont souvent cru que sortaient les fleuves et
les rivières; mais ici le mot de l'énigme est plus compliqué, plus
ingénieux: il faut le trouver dans cette même doctrine astrologique qui
vient de nous en éclaircir d'autres. Or dans cette doctrine, et
conformément au génie oriental, qui exprime tout par figures, il paraît
que les adeptes représentèrent le Zodiaque sous l'image d'un _fleuve_,
dont le cours entraîne tous les événements du ciel et de la terre. Pour
exprimer ce qui se passe pendant la saison d'été, ils peignirent au bord
de ce fleuve, _à la porte_, c'est-à-dire à l'équinoxe du printemps, qui
_ouvre_ la belle saison, ils peignirent un _arbre_ vêtu de ses feuilles,
emblème sensible de la végétation; ce fut l'arbre de vie, le _lignum
vitæ_ de l'Apocalypse, portant 12 fruits, un pour chaque mois. Jusqu'à
l'automne le _jardin_ où étaient ce fleuve et cet arbre, était _un lieu_
de délices; mais venait ensuite le semestre d'hiver, saison de ténèbres,
de souffrances, empire du _mal_. L'_homme_ qui goûta les fruits de cette
seconde période, acquit l'expérience des deux états; il eut la science
du _bien_ et du _mal_; et lors-qu'il revint à la porte du printemps,
l'_arbre de vie_ ne fut plus que l'_arbre de cette science_. Ce texte
fut trop riche pour être négligé par les prêtres moralistes; en suivant
cette première idée du Zodiaque, devenue _fleuve_, le _monde_ se
_trouva_ entouré de l'_Océan_; par la raison que _Océan_ et _fleuve_
s'expriment par un seul et même mot chaldéen-arabe, _Bahr_. De là cette
antique opinion exprimée par Hésiode et par Homère, que l'_Océan est
comme une ceinture autour de la terre_; ici nous avons la sphère
terrestre (la géographie) confondue avec la _haute-sphère_: cette
confusion dont nous voyons un trait dans les _quatre_ fleuves de la
Genèse, est devenue un système complet dans les livres non moins anciens
des sectes indiennes de Boudha. Tout ce que ces livres, conservés au
_Thibet_, à _Ceylan_, au _Birmah_ et dans l'_Inde_, nous disent du
_monde entouré_ de 7 _montagnes_; de 7 mers entre ces 7 montagnes,
formant 7 grandes îles; chaque mer et chaque montagne avec un nom
distinct et des qualités relatives aux métaux, l'or, l'argent, etc., et
aux couleurs, rouge, vert, etc.; aux pierres précieuses; tout ce qu'ils
disent de la division du monde en _quatre parties_, et des _quatre
faces_ du _mont Righel_ ou _Merou_ (qui est l'Olympe): tout cela, qui au
sens littéral est absurde et sans type physique, devient raisonnable et
vrai, quand on le prend pour une description du _monde céleste_ et de
ses divisions physiques, selon les systèmes anciens. Il y a cette
particularité dans la cosmogonie du Thibet, que près d'un grand _arbre_,
qui est la figure du monde, sont placés 4 rochers, desquels _sortent
quatre fleuves sacrés_, _dont_ l'un fait face à l'orient, l'_autre_ au
midi, le troisième au couchant, et le quatrième au nord; c'est-à-dire
qu'ils sont placés aux _quatre portes_ du cercle zodiacal (les 2
solstices et les 2 équinoxes); et afin que l'on ne s'y trompe point,
chacun de ces 4 fleuves est caractérisé par la tête d'un animal[128]
qui, dans le Zodiaque lunaire indien, est affecté à l'un de ces points
du cercle céleste. Nous avons ici une analogie sensible avec les _quatre
fleuves_ de la Genèse qui, chez les Chaldéens comme chez les Indiens,
ont été la figure des influences célestes s'écoulant du grand fleuve
Zodiaque par les quatre portes du ciel, c'est-à-dire par les coupures
des solstices et des équinoxes qui ouvraient chaque saison et
déterminaient son caractère. Il est à remarquer que l'historien Josèphe,
qui, en sa qualité de prêtre, ne fut pas étranger à la _doctrine
secrète_, dit que le fleuve _Phison_ est le Gange, ce qui indique une
sorte de parenté entre les deux systèmes: il ajoute que chacun de ces
fleuves a un sens moral; que l'Euphrate signifie _dispersion_ (il a
voulu dire _division_, séparation, _pharat_);[129] le Tigre, _rapidité_;
le Phison, _multitude_ ou _abondance_; et le Gihoun, _venant d'Orient_.
Ne serait-ce point ici la cause des noms de ces 4 fleuves qui, par
l'effet du hasard, se seraient trouvés avoir le nom des qualités
attribuées aux époques des influences. Au reste les Indiens ont aussi
leur paradis, et les 4 fleuves qui en sortent, viennent également d'une
source commune, placée au _point de partage_ des eaux de l'Indus, de
l'Oxus (appelé _Gihoun_ par les Arabes) et de deux autres rivières.
Chaque peuple a dû chercher et trouver chez lui ces fleuves d'un monde
primitivement fictif, et la ressemblance des noms qu'ils portent est un
indice de la source commune de toutes ces idées. Prétendre, avec les
missionnaires chrétiens, que cette source est _dans les livres de
Moïse_, d'où elle se serait répandue chez tous les peuples, est une
hypothèse insoutenable, surtout quand _ces livres_ sont une énigme qui
ne s'explique que par les livres des autres peuples. La vérité est que
le petit peuple hébreu, plus obscur chez les anciens que les Druses ches
les modernes, a pris sa part des idées que le commerce et la guerre
répandirent dès la plus haute antiquité, et rendirent communes aux
grandes nations civilisées, telles que les _Égyptiens_, les _Chaldéens_,
les _Assyriens_, les _Mèdes_, les _Bactriens_, et les _Indiens_, qui
tous eurent leurs collèges de prêtres astronomes et astrologues, livrés
aux mêmes travaux, par conséquent soumis aux mêmes révolutions de
découvertes, de disputes, d'erreurs, de perfectionnement que nous voyons
dans tous les siècles agiter les corps savants et même ignorants. Plus
on a pénétré, depuis 30 à 40 ans, dans les sciences secrètes, et
spécialement dans l'astronomie et la cosmogonie des Asiatiques modernes,
les Indous, les Chinois, les Birmans, etc., plus on s'est convaincu de
l'affinité de leur doctrine avec celle des anciens peuples nommés
ci-dessus;[130] l'on peut dire même qu'elle s'y est transmise plus
complète à certains égards, et plus pure que chez nous, parce qu'elle
n'a pas été aussi altérée par des innovations anthropomorphiques qui ont
tout dénaturé... Cette comparaison du moderne à l'ancien est une mine
féconde, qui n'attend que des esprits droits et dégagés de préjugés
pour fournir une foule d'idées également neuves et justes en histoire;
mais, pour les apprécier et les accueillir, il faudra aussi des lecteurs
affranchis de ces mêmes préjugés ennemis de toute idée nouvelle, etc.



CHAPITRE XVII.

Mythologie de la création.


Poursuivons nos recherches sur la Genèse, et montrons que son récit de
la _création_ se retrouve, comme les précédens, presque littéralement
exprimé dans les cosmogonies anciennes, et toujours spécialement dans
celles des Chaldéens et des Perses. Notre traduction va être plus fidèle
que celles du grec et du latin:

/#
     «Au commencement, les dieux (Elahim) créa (bara) les cieux et la
     terre. Et la terre était (une masse) confuse et déserte, et
     l'obscurité (était) sur la face de la terre..... Et le _vent_ (ou
     esprit) des dieux s'agitait sur la face des _eaux_. Et les _dieux_
     dit: Que la lumière soit! et la lumière fut; et il vit que la
     lumière était _bonne_; et il la _sépara_ de l'obscurité. Et il
     appela _jour_ la lumière, et _nuit_ l'obscurité; et le soir et le
     matin furent un premier jour.

     «Et les _dieux_ dit: Que le _vide_ (Raqîa) soit (fait) au milieu
     des eaux, et qu'il sépare les eaux des eaux; et les _dieux_ fit le
     _vide_ séparant les eaux qui sont sous le vide, des eaux qui sont
     sur le _vide_; et il donna au vide le nom de _cieux_; et le _soir_
     et le _matin_ furent un second jour; et les _dieux_ dit: Que les
     eaux sous les cieux se rassemblent en un seul lieu, et que la terre
     sèche se montre; cela fut ainsi; et il donna le nom de _terre_ à la
     sèche, et le nom de _mer_ à l'amas d'eaux; et il dit: Que la terre
     produise les végétaux avec leurs semences; et le soir et le matin
     furent un troisième jour, etc.

     «Et le quatrième jour, il fit les corps lumineux (le soleil et la
     lune), pour _séparer le jour de la nuit_, et pour servir de signes
     aux temps, aux jours et aux années.

     «Au cinquième jour, il fit les reptiles d'eau, les oiseaux et les
     poissons.

     «Au sixième jour, les _dieux_ fit les reptiles terrestres, les
     animaux quadrupèdes et sauvages, et il dit: _Faisons_ l'homme à
     _notre image_ et à _notre_ ressemblance, et il créa (bara) l'homme
     à son image; et le créa (bara) à son image; et il les créa (bara)
     _mâle et femelle_; et il se reposa au septième jour, et il bénit ce
     septième jour.

     Or, il ne pleuvait point sur la terre; mais une source (abondante)
     s'élevait de la terre, et arrosait toute sa surface.

     «Et il avait planté le jardin d'_Éden_ (antérieurement ou à
     l'Orient); il y plaça l'homme. Au milieu du jardin était l'_arbre
     de vie_ et l'arbre de la _science du bien et du mal_. Et du jardin
     d'Éden sortait un _fleuve_ qui se divisait en 4 têtes appelées le
     _Phison_, le _Gihoun_, le _Tigre_ et l'_Euphrate_.

     «Et _Iahouh-les-dieux_[131] dit: Il n'est pas bon que l'homme soit
     seul; et il lui envoya un sommeil, pendant lequel il lui retira une
     côte, de laquelle il _bâtit_ la femme, etc., etc.»
#/

Si un tel récit nous était présenté par les brahmes ou par les lamas, il
serait curieux d'entendre nos docteurs contrôler ses anomalies. «Voyez,
diraient ils, quelle étrange physique! Supposer que la lumière existe
avant le soleil, avant les astres, et indépendamment d'eux; et ce qui
est plus choquant, même dans le langage, dire qu'il y a un _soir_ et un
_matin_, quand le soir et le matin ne sont que l'apparition ou
disparition de l'astre qui fait le jour! Et ce vide produit au milieu
des eaux, qui suppose qu'au-dessus du ciel visible, il y a un amas
d'eaux subsistant! aussi cette physique nous parle-t-elle des
_cataractes du ciel_ ouverte au déluge; et l'un de ses interprètes ne
craint pas de nous dire que la voûte du ciel est de cristal[132]. Et
cette terre sans pluies, sans nuages, par conséquent sans évaporation,
ayant une seule source qui arrose sa face! et cet homme créé tout seul
et cependant _mâle_ et _femelle_! en vérité ces Indous avec leurs
_Shastras_ et leurs _Pouranas_ nous font des contes arabes.»

Nous le pensons comme nos docteurs; mais parce que ce côté de la
question est jugé pour tout esprit de sens rassis et non imbu des
préjugés de l'enfance, nous allons nous borner à considérer le côté
allégorique, et à développer le sens. Tout lecteur aura été choqué de
notre traduction les _dieux créa_; néanmoins telle est la valeur du
texte, de l'aveu de tous les grammairiens. Pourquoi ce pluriel
gouvernant un singulier? parce que le rédacteur juif, pressé par deux
autorités contradictoires, n'a vu que ce moyen de sortir d'embarras.
D'une part, la loi de Moïse proscrivait la pluralité des dieux; d'autre
part, les cosmogonies sacrées, non seulement des Chaldéens, mais de
presque tous les peuples, attribuaient aux _dieux secondaires_, et non à
ce grand Dieu unique, l'organisation du monde. Le rédacteur n'a osé
chasser un mot consacré par l'usage. Ces Elahim étaient les _décans_
des Égyptiens, les génies des mois et des planètes chez les Perses et
les Chaldéens, génies-dieux cités sous leur propre nom par l'auteur
phénicien Sanchoniaton; lorsqu'il dit: les compagnons d'_Il_ ou _El_ qui
est Kronos (Saturne), furent appelés _Eloïm_ ou _Kroniens_[133] et on
les disait les égaux de Kronos.

Or Kronos ou Saturne est, comme on sait, l'emblème du _temps_, mesuré
par la planète de ce nom: ses égaux furent donc naturellement des génies
de la même espèce. La lettre _h_ manquant à l'alphabet grec, le mot
Eloïm a rendu le mieux possible le phénicien arabe _Elahim_, pluriel
hébreu de _Elah_, _Dieu_. Mais pourquoi leur attribuait-on
l'organisation ou la _création du monde?_ Par la raison simple et
naturelle que le _monde_ dans son sens primitif, fut le grand _orbe_ des
cieux, et spécialement l'_orbe_ ou cercle du Zodiaque. Or, comme à
partir de l'équinoxe du printemps les êtres terrestres, engourdis et
comme morts pendant l'hiver, prenaient une vie nouvelle; que la
production des feuilles, des fleurs et de tout le règne végétal semblait
être une véritable création, les génies qui présidaient à chaque signe
du Zodiaque furent _considérés_ comme les auteurs et moteurs de tout ce
mouvement de vie; et parce que cette période de vie, d'abondance et de
délices, ne durait que jusqu'à l'équinoxe d'automne, la création fut
dite ne durer que _six mois_, qui, par d'autres équivoques, ont été
appelés dans les diverses cosmogonies tantôt des _jours_, tantôt des
_mille_, etc.

Avec le progrès des connaissances, les astronomes physiciens ayant
considéré le _monde_ sous un point de vue plus vaste, des esprits
subtils raisonnèrent sur l'origine de tous les êtres visibles; et alors
naquirent ces systèmes plus ou moins extravagants qui de l'Inde et de la
Chaldée passèrent dans l'ancienne Grèce, et qui, commentés par
Pythagore, par Thalès, par Platon, par Zénon, par Aristote, ont donné
naissance à d'autres systèmes que l'on peut appeler des _délires_
organisés. Quant au mot _création_, pris dans ce sens de _produire_ de
rien, de _tirer_ du néant des substances solides et sensibles, il est
douteux que cette idée abstraite, due à l'exaltation des cerveaux
jeûneurs des pays chauds, ait été connue ou reçue par les anciens juifs;
ce qu'il y a de certain, c'est que le mot _bara_, traduit par (les
dieux) _créa_, ne comporte point ce sens, puisqu'on le trouve en
beaucoup d'occasions employé comme dans le sens de fabriquer, _former_:
nous en avons trois exemples dans le morceau cité, où il est dit que
Dieu créa l'homme à son image, qu'il _les créa_ mâle et femelle, etc. Le
_limon rouge_ dont l'homme fut formé existait; et la distinction du sexe
n'est qu'une disposition de la matière déja formée: il n'y eut donc
point là une _création_ dans le sens de _tirer du néant_, de produire
quelque chose avec rien.

Nous avons dit que les six mois de la création furent considérés sous
des rapports et sous des noms divers, selon les divers systèmes des
anciens astrologues. Leurs livres, chez les Perses et chez les
Étrusques, nous en offrent deux exemples d'une analogie sensible avec la
Genèse.

/#
     «Un auteur toscan très-instruit, dit Suidas[134], a écrit que le
     grand _Dêmi-ourgos_, ou architecte de l'univers, a employé 12,000
     ans aux ouvrages qu'il a produits, et qu'il les a partagés en 12
     temps distribués dans les 12 maisons du soleil (les 12 signes du
     Zodiaque).»
#/

[Notez que ce grand architecte, ou son type originel, est le soleil, qui
dans toutes les premières théogonies, est le créateur, le régulateur du
monde supérieur et inférieur.]

/#
     «Au premier mille, il fit le ciel et la terre.

     «Au deuxième mille, il fit le firmament (le grand vide) qu'il
     appela le _ciel_.

     «Au troisième mille, il fit la mer et les eaux qui coulent dans la
     terre.

     «Au quatrième, il fit les deux grands flambeaux de la nature.

     «Au cinquième, il fit l'ame des oiseaux; des reptiles, des
     quadrupèdes, des animaux qui vivent dans l'air, sur la terre et
     dans les eaux.

     «Au sixième mille, il fit l'homme.»
#/

Cette distribution des ouvrages est d'une telle ressemblance, qu'on ne
peut douter qu'elle ne vienne de la même source. Or, et si l'on
considère, d'une part, que tout ce que nous connaissons des arts et de
la religion étrusques, a une analogie frappante avec les arts et la
religion de l'Égypte[135]; d'autre part, que Moïse a imité une foule
d'institutions de ce dernier pays, l'on sera porté à y placer l'origine
de ces idées, surtout lorsqu'elles se lient à l'institution de _la
semaine_ qui est attribuée aux Égyptiens, et qui date de la plus haute
antiquité. Dans la citation que nous venons de faire, nous avons des
_mille_ à la place des _jours_; mais il ne faut pas oublier que les
anciens théologues ou cosmologues ont donné des acceptions très-diverses
aux mots _jours_ et _années_.

/#
     «Le soleil, dit l'ancien livre indien attribué à Mènou, cause la
     division du jour et de la nuit qui sont de deux sortes, ceux des
     hommes et ceux des dieux. Le mois (ou temps d'une lune) est un
     _jour_ ou nuit des Richis (ou Patriarches). La moitié brillante est
     destinée à leurs occupations, et la moitié obscure à leur sommeil.
     Une _année_ est un jour et une nuit des dieux (censés habiter le
     pôle ou mont Merou); leur jour a lieu quand le soleil se meut (de
     l'équateur) au nord (en effet le pôle nord est éclairé six mois);
     (de l'équateur) au midi (ou pôle sud); or 4000 années des dieux,
     composées de tels jours, font un âge appelé krïta, etc»[136].
#/

Quant aux _mille_ employés ici comme synonymes des mois et des signes du
Zodiaque, nous avons vu et nous allons voir encore que cette division
décimale de chaque signe fut usitée par les Chaldéens, sans néanmoins
prétendre en exclure les Égyptiens. Avec un tel langage et de telles
acceptions de mots, l'on sent que les mystiques anciens et modernes ont
pu se faire un dictionnaire très-embarrassant pour ceux qui n'en ont pas
la clef. En cette occasion, elle nous donne le moyen de reconnoître
entre les six jours des Hébreux et les six mille des Étruriens, une
synonymie difficile à contester. L'auteur étrurien ajoute «que les six
premiers mille ans ayant précédé la formation de la race humaine, elle
semble ne devoir subsister que pendant les six mille autres qui
complètent la période de douze mille ans au bout desquels le _monde_
finit.»

Ici nous avons la source de l'opinion des _millénaires_ si célèbres dans
les premiers siècles du christianisme, et qui fut commune à presque tout
l'Orient: en même temps nous voyons l'effet bizarre produit par
l'équivoque du _monde_ ou _orbe_ zodiacal avec le _monde_ pris pour une
durée systématique de l'univers.

D'un autre côté, cette durée de douze mille, et cette création pendant
six, se retrouve chez les _Parsis_, successeurs des anciens Perses, et
dans leur Genèse intitulée _Boun Dehesch_.

«Le temps, dit ce livre ancien, pag. 420, est de douze mille ans; il est
dit dans la loi que le peuple céleste fut trois mille ans à exister, et
qu'alors l'ennemi (Ahriman) ne fut pas dans le monde. Kaïomorts et le
Taureau furent trois autres mille ans dans le monde, ce qui fait six
mille ans....

«Les _mille_ de Dieu parurent dans l'_Agneau_, le _Taureau_, les
_Gémeaux_, le _Cancer_, le _Lion_ et l'_Épi_, ce qui fait six mille
ans.» (Ici l'allégorie est sans voile.) «Après les mille de Dieu, la
_Balance_ vint; Ahriman (ou le mal) courut dans le monde (l'hiver
commença.)»

_Idem_, pag. 345. «Le _temps_ (ou destin) a établi _Ormusd_, roi borné
pendant l'espace de douze mille ans.»

Pag. 348. «Des productions du monde, la _première_ que _fit_ Ormusd fut
le ciel. La deuxième fut l'eau; la troisième fut la terre; la quatrième
furent les arbres; la cinquième furent les animaux; la sixième fut
l'homme.»

Pag. 400. «Ormusd parlant dans la loi dit encore, j'ai fait les
productions du monde en 365 jours; c'est pour cela que les 6 gabs
gahanbars (les mois) sont renfermés dans l'année.»

Enfin, dans l'origine de toutes choses, l'auteur dit, pag. 344 et
suivantes, «que les ténèbres et la lumière étaient d'abord mêlées et
formant un seul tout; qu'ensuite étant séparées par le temps (ou
destin), elles formèrent Ormusd et Ahriman, etc.»

Ces passages nous offrent, d'une part, l'explication la plus claire de
la période de douze mille ans, supposée devoir être la durée physique du
monde; d'autre part, une analogie marquée avec le récit que la Genèse
fait de la _création_: la différence principale est que, dans l'hébreu,
le premier œuvre est la séparation de la _lumière_, tandis que dans le
Parsi, c'est la formation du ciel; mais abstractivement de l'ordre
numérique, l'un et l'autre placent d'abord le chaos ténébreux, puis la
séparation de la lumière, et l'auteur juif semble faire une allusion
directe aux idées zoroastriennes, quand il dit que la lumière fut
_bonne_: néanmoins, comme le dogme du _bien_ et du _mal_ éxiste
également dans le système égyptien d'Osiris et de Typhon, cette
allusion ne peut faire preuve pour la date de la composition.

Une comparaison, suivie de la Genèse juive avec la Genèse _parsie_,
multiplierait les exemples d'analogie; mais ce travail nous écarterait
trop de notre but; nous nous bornerons à remarquer avec le traducteur
(_Anquetil du Perron_), que le _Boun Dehesch_[137] est une compilation
évidente de livres anciens dont il s'autorise, et que cette compilation,
quoiqu'elle cite dans ces trois derniers versets les dynasties Sasanide,
Aschkanide, et le règne d'Alexandre, doit néanmoins remonter à une
époque antérieure: ces trois versets ont dû être ajoutés après coup,
comme il est arrivé aux livres de l'Inde. On a droit de croire, vu
l'analogie de plusieurs de ses passages avec certaines citations des
anciens auteurs grecs, et entre autres de Plutarque, que le compilateur
eut sous les yeux quelques _livres de Zoroastre_; mais en lisant le
_Boun Dehesch_ avec attention, nous y trouvons d'autres citations
singulières qui ne peuvent venir de cette source. Par exemple, à la page
400, ch. XXV, il est dit: «que le plus long jour de l'été est égal aux
deux plus courts de l'hiver, et que la plus longue nuit d'hiver est
égale aux deux plus courtes nuits d'été.»

Un tel état de choses n'a lieu que par le 49e degré 20 minutes de
latitude, où le plus long jour de l'année est de 16 heures 10 minutes,
et le plus court, de 8 heures 5 minutes. Or cette latitude est d'environ
12 dégrés plus nord que les villes de _Bactre_ ou _Balkh_ et Ourmia, où
l'histoire place le théâtre des actions de Zoroastre. Cette latitude
sort infiniment au delà des frontières de l'empire persan, à quelque
époque qu'on le prenne. Elle tombe dans la Scythie, soit au nord du lac
Aral et de la Caspienne, soit aux sources de l'_Irtisch_, de l'_Ob_, du
_Ienisei_ et de la rivière _Selinga_: elle se trouve dans le pays des
anciens grands Scythes (ou Massagètes), qui disputèrent d'antiquité avec
les Égyptiens, selon Hérodote. Aurait-il donc existé dans ces contrées,
à ce parallèle, un ancien foyer d'observations astronomiques, chez un
peuple policé et savant? ou l'observation citée par le _Boun Dehesch_
serait-elle tirée de temps plus modernes? Ammien Marcellin nous apprend
avec Agathias, «que, postérieurement à Zoroastre, le roi Hystasp ayant
pénétré dans certains lieux retirés de l'_Inde supérieure_, arriva à des
bocages solitaires dont le silence favorise les profondes pensées des
Brames. Là, il apprit d'eux, autant qu'il lui fut _possible_, les rites
purs des sacrifices, les causes du mouvement des astres et de l'univers,
dont ensuite il _communiqua une partie_ aux mages. Ceux-ci se sont
transmis ces secrets de père en fils, avec la science de prédire
l'avenir; et c'est depuis lui (Hystasp) que dans une longue suite de
siècles jusqu'à ce jour, cette foule de mages composant une seule et
même race (ou caste), a été consacrée au service des temples et au culte
des dieux».

Ce passage nous indique clairement une réforme ou une innovation
introduite par Hystasp dans la religion de Zoroastre. Quel fut cet
Hystasp? Ammien Macellin dit que ce fut le père du roi Darius; mais
Agathias, auteur instruit, dit que cela n'était point clair chez les
Perses: et Hérodote, presque contemporain de Darius, atteste que ce
prince, promu à la royauté par l'élection, était le fils d'un simple
_particulier_ ou _seigneur_ persan. N'est-il pas à croire que le roi
_Hystasp_ est _Darius_ lui-même, appelé par abréviation, du nom de son
père Hystasp? L'innovation indiquée lui conviendrait par bien des
raisons: lorsqu'il fut élu roi, les mages de Zoroastre subirent un
massacre général dans tout l'empire perse, en vengeance de la tromperie
du mage Smerdis, usurpateur du trône de Cambyse. Darius, qui organisa le
gouvernement, jusqu'alors purement militaire, qui partagea l'empire en
vingt satrapies, qui fit battre une monnaie générale et régla les
tributs de chaque peuple, qui établit une police et des lois, porta
sûrement son attention sur le culte qui n'avait plus de ministres et qui
partageait leur discrédit; il voulut, comme tous les rois, donner cet
appui à son trône: Hérodote, garant de tous ces détails, nous apprend
que la vingtième satrapie, la plus riche de toutes[138], était celle des
Indiens (des sources de l'Indus ou Pandjab): n'est-il pas probable que
_Darius Hystasp_ visita cette partie de ses sujets, et que le fait cité
par Ammien date de cette époque. Ce prince aurait donc alors consulté
les Brahmes ou plutôt les Boudhistes-Samanéens, dont la doctrine était
dominante. Or, en examinant la cosmogonie des Boudhistes réfugiés à
Ceylan, telle qu'elle est exposée dans le tome septième des _Asiatik
researches_[139], nous trouvons plusieurs traits de ressemblance entre
cette cosmogonie d'origine indienne et celle des Perses; ce qui est
surtout frappant, c'est que des quatre dieux ou anges qui gardent et
surveillent les quatre coins du monde, l'un en Parsi, s'appelle
_Tashter_, et en Bali, ou langue sacrée de Ceylan, _der Terashtré_;
l'île de l'est en Bali, se nomme _pouya wevidehé_; et en Parsi l'est se
nomme _pouroué weedesieh_; l'ouest en Parsi est appelé _appéré godamé_;
et en Bali _apré godami_: le nord, en Parsi, _outourou kourou_ offre le
même mot _outourou_, que les Indiens appliquent au pôle du sud, par une
transposition dont on trouve un autre exemple entre les Ceylanais et les
Birmans.

Maintenant, s'il existe une analogie marquée entre les Boudhistes et les
Parsis, quant au système cosmogonique, n'est-il pas à croire que la
cause de cette analogie se trouve dans la réforme ou innovation de
Darius Hystasp, qui rapporta de l'Inde ces idées qu'il communiqua aux
mages, dont il fit une création nouvelle. Alors le _Boun-Dehesch_ aura
été composé après cette époque, et probablement peu après la ruine de
l'empire perse par Alexandre, lorsque les livres sacrés devinrent plus
rares par les troubles et les incendies des guerres. D'autre part, les
Brahmes et les Boudhistes s'accordent à dire qu'ils ne sont point
indigènes de l'Indostan; qu'ils sont originaires du nord, et leur figure
ovale porte le caractère scythe: leur berceau ancien et premier
aurait-il été par les 49 degrés 20 minutes de latitude, et aurait-il
existé là très-anciennement un peuple policé, auteur de l'observation
citée? L'illustre Bailly, dans son Astronomie ancienne, a cité beaucoup
de faits à l'appui de cette opinion; son émule, Lalande, qui ne fut
point versé en littérature ancienne, a voulu beaucoup la déprécier, mais
si quelque jour un homme doué de talent réunit aux connaissances
astronomiques l'érudition de l'antiquité que l'on en sépare trop, cet
homme apprendra à son siècle bien des choses que la vanité du nôtre ne
soupçonne pas. Revenons à notre cosmogonie juive, et à nos douze mille
ans étrusques et parsis.

Astronomiquement parlant, il n'existe point de périodes de 12,000 ans,
c'est-à-dire que ce nombre ne convient à aucune révolution simple ou
compliquée d'astres ou de planètes. Pourquoi donc se trouve-t-il employé
en ce sens par les anciens? Ceci est encore un logogriphe astrologique
dont il faut demander la solution aux adeptes de la science secrète.
Cette solution nous est donnée par l'ingénieux et savant Dupuis, dans
son Mémoire sur les grands Cycles ou Périodes de restitution. «En
comparant avec attention diverses périodes des Indiens et des Chaldéens,
dit-il en substance, l'on s'aperçoit que leur composition est due à une
addition ou soustraction croissante ou décroissante d'un premier nombre
élémentaire qui suit l'ordre arithmétique direct 1, 2, 3, 4, ou l'ordre
inverse 4, 3, 2, 1; c'est ce que démontre l'analyse.»

1° L'_Ezour-Vedam_ rapporte une tradition indienne[140] d'après laquelle
les quatre âges du monde, ont eu la durée suivante: savoir,

/*[2]
  Le premier âge................   4,000 ans.

  Le second.....................   3,000

  Le troisième..................   2,000

  Le quatrième. ................   1,000

  Otez les zéros, vous aurez 4, 3, 2, 1.

  Le _Baga-Vedam_, autre livre sacré indou, cite une tradition d'une autre
  source; il dit que, selon les anciens, le premier âge du monde
  dura.........................   4,800 ans.

  Le second....................   3,600

  Le troisième.................   2,400

  Le quatrième, où nous sommes, doit
  durer........................   1,200
                             ------------
                  TOTAL........  12,000

  Voilà encore l'ordre 4, 3, 2, 1, dans les premiers chiffres; et il se
  retrouve le même, quoique double, dans les seconds, 8, 6, 4, 2. De plus,
  prenez pour élément le nombre le plus simple 1,200, élevé à 2 ou à son
  double, vous avez 2,400; à son triple (3) 3,600; à son quadruple (4)
  4,800, et la somme des quatre est 12,000. Les mystiques indiens ont
  figuré ce système par une _vache_ dont les quatre pieds représentent les
  quatre âges du monde. Au premier âge, la vache se tenait sur ses quatre
  jambes; au second sur 3; au troisième, sur 2; au quatrième, sur 1.
  Toujours 1, 2, 3, 4, ou 4, 3, 2, 1. Ce n'est pas tout; ces mêmes
  Indiens, dans d'autres livres plus savants[141], ayant établi la durée
  totale du monde à 4,320,000 ans, disent que le premier
  âge a duré...............    1,728,000 ans.

  Le second................    1,296,000

  Le troisième.............      864,000

  Le quatrième.............      432,000
                              ------------
              TOTAL........    4,320,000

  Voilà une grande différence de nombre, et cependant l'ordre de
  composition et de décomposition est le même, car prenant pour
  élément le plus petit nombre..     432,000 = 1 ans.

  nous avons, en l'élevant à 2,
  son double. . . . . . . . . .      864,000 = 2

  En l'élevant à 3, son triple. .  1,296,000 = 3

  En l'élevant à 4, son quadruple. 1,728,000 = 4
                                     ----------
                    TOTAL. . . .   4,320,000.
*/

D'autre part, les Indiens disent qu'une année _des dieux_ se compose de
360 années des _hommes_: les 4,320,000 étant des années de cette
dernière espèce, divisons cette somme par 360, qui est le dénominateur
des années divines; le quotient qui vient est la période 12,000;
n'est-il pas singulier de voir les calculs indiens prendre leurs
éléments chez les Perses et chez les Étruriens?

En outre, dans la période indienne nous avons pour élément premier la
fameuse période chaldaïque de Bérose, 432,000 ans.

Maintenant, pour la composer suivons l'ordre arithmétique 1, 2, 3, 4
jusqu'à 8, en prenant comme élément premier la période

/*[2]
  Etrusco-Perse......................   12,000 ans,
  nous aurons, pour second degré.....   24,000
  Pour troisième.....................   36,000
  Pour quatrième.....................   48,000
  Pour cinquième.....................   60,000
  Pour sixième.......................   72,000
  Pour septième......................   84,000
  Pour huitième......................   96,000
                                       -------
    Pour total de toutes ces sommes.   432,000
*/

Il n'est pas besoin de raisonner longuement sur cet exposé, que nous
avons beaucoup abrégé; le lecteur en voit facilement découler plusieurs
conséquences.

1° Il est clair que toutes ces périodes sont des combinaisons
mathématiques plus ou moins fictives et arbitraires, imaginées par les
anciens pour faciliter leurs opérations d'astrologie plutôt que de
véritable astronomie.

2° Il est sensible que ces périodes qui, quoique éparses chez divers
peuples à diverses époques, s'amalgament si parfaitement quand on les
rassemble, appartiennent à un seul et même corps de doctrine dont
l'origine remonte à une très-haute antiquité, et dont le foyer semble se
placer de préférence chez les Égyptiens et les Chaldéens.

3° Enfin il nous semble également démontré que toutes ces idées, tous
ces systèmes de _création_, de durée, de destruction et d'âges du monde
ont eu leurs types primitifs dans les idées simples et naturelles d'un
système originel dont les figures hiéroglyphiques mal interprétées, dont
les termes équivoques mal compris, sont devenus une cause de désordre
moral et métaphysique. Ainsi les 4 âges du monde, si célèbres dans
l'Inde et la Grèce, quoique aucun mortel n'en pût avoir de notion, ces 4
âges n'ont point d'autre origine, d'autre type que les 4 saisons de
l'année, ce _grand cercle monde_ dont une révolution commence et finit
toutes les opérations de la nature. La _création_ n'est autre chose que
la _production nouvelle_, que le _mouvement de vie_ spontané qui, chaque
année, au printemps, a lieu dans tout le système des végétaux et des
animaux. Ce printemps, saison de feuilles, de fleurs et de pâturages,
d'abondance, de lumière et de chaleur, fut l'âge d'_or_, parce qu'il est
sous l'influence du soleil, qui dans l'alchimie et l'astrologie a l'_or_
pour emblème; l'_été_, l'âge d'argent, parce que ses nuits longues et
sereines sont sous l'empire de la _lune_ à l'emblème d'argent: Vénus au
blason de cuivre, Mars au blason de fer, présidèrent à l'automne et à
l'hiver; et voilà l'ordre figuré sur lequel les moralistes bâtirent
leurs systèmes _de bonheur originel_, de vertu _première_, de
dégradation postérieure et successive, de vice et de malheur final,
punis par une destruction à laquelle ils ne manquent jamais de faire
succéder une nouvelle organisation calquée sur celle du _monde_ ou
cercle zodiacal. Voilà les bases de cette doctrine qui, professée
d'abord secrètement dans les mystères d'Isis, de Cérés et de Mithra,
etc., se répandit ensuite avec éclat dans toute l'Asie, et qui a fini
par envahir toute la terre. Mais il est temps de clore cet article, et
cependant ne passons point sous silence la différence apparente ou
réelle qui existe entre la Genèse et Bérose au sujet de la création. Il
est fâcheux que le récit de cet écrivain ne nous soit parvenu qu'après
avoir été copié d'abord par Alexandre Polyhistor qui a pu y faire
quelque changement, puis retouché par le Syncelle qui l'abrège et le
censure selon ses idées; de manière qu'il y a plusieurs voiles entre
nous et le texte originel et primitif des traditions chaldéennes
traduites en grec et commentées par Bérose.

Selon cet historien, dans le fragment qui nous est transmis,[142] «l'on
avait conservé avec beaucoup de soin à Babylone, des archives ou
registres contenant l'histoire de 15 myriades d'années et traitant du
_ciel_, de la _mer_, de l'origine des choses, puis des (X) rois et de
leurs actions, etc.» Bérose décrit d'abord l'état physique du pays de
Babylone, ses productions, ses limites, sa population...

/#
     Dans le principe, les hommes vivaient à la manière des brutes, sans
     mœurs et sans lois, lorsque de la mer Erythrée (golfe persique),
     sur la plage chaldéenne, sortit un animal ayant la forme d'un
     poisson selon Apollodore, portant sous sa tête de poisson une autre
     tête et des pieds d'homme attachés près sa queue de poisson; cet
     animal, appelé _Oan_, avait la voix et le langage des hommes, et
     l'on conserve encore (à Babylone) son effigie peinte. Cet être qui
     ne mangeait point, venait de temps à autre se montrer aux hommes,
     pour leur enseigner tout ce qui est utile, les arts mécaniques, les
     lettres, les sciences, la construction des villes et des temples,
     la confection des lois, la géométrie, l'agriculture, et tout ce qui
     rend une société policée et heureuse. Depuis cette époque l'on n'en
     a plus ouï parler. Cet animal _Oan_, au coucher du soleil,
     descendait dans la mer, et passait la nuit sous l'eau ou près de
     l'eau: par la suite, d'autres animaux semblables à lui se
     montrèrent aussi. Il avait écrit un livre qu'il laissa aux hommes,
     sur l'_origine_ des choses et sur l'art de conduire la vie. Un
     temps exista où tout était eau et ténèbres contenant des êtres
     inanimés informes, qui (ensuite) reçurent la vie et la lumière sous
     diverses formes et espèces étranges: c'étaient des corps humains,
     les uns à 2, les autres à 4 ailes d'oiseau avec 2 visages; ceux-ci,
     sur un seul corps, portaient une tête d'homme et une tête de femme
     avec l'un et l'autre sexe; ceux-là avaient des jambes et des
     cornes de chèvre; d'autres, tantôt la tête, tantôt la croupe d'un
     cheval: il y avait aussi des _taureaux_ à tête d'homme et une foule
     d'autres combinaisons bizarres de têtes, de corps, de queues de
     divers animaux, tels que les chiens, les chevaux, les poissons, les
     serpens, les reptiles, _dont les figures se voient encore peintes
     dans le temple de Bel_. Une femme nommée _Omoroka_ présidait à
     toutes ces choses: ce mot chaldéen signifie en grec la mer et
     désigne la lune. Or Belus, divisant cette femme en deux moitiés, de
     l'une fit la terre, et de l'autre le ciel, d'où s'ensuivit la mort
     des animaux.
#/

Bérose observe que ceci est une manière figurée d'exprimer la formation
du monde et des êtres animés avec une matière humide.

/#
     Le dieu _Bel_ ayant enlevé la tête de cette femme, d'autres dieux
     (Elahim) mêlèrent à la terre son corps qui était tombé, et dont
     _furent formés les hommes_; c'est par cette raison qu'ils sont
     doués de l'_intelligence divine_. En outre le dieu Bel, qui est
     Youpiter, ayant partagé les ténèbres _en deux moitiés_, sépara le
     ciel de la terre, établit le monde dans l'ordre où il est, et les
     animaux qui ne purent soutenir la lumière, disparurent. _Bel_, qui
     vit que la terre était déserte quoique fertile, ordonna aux autres
     dieux de se couper chacun la tête, de mêler leur sang à la terre,
     et d'en former des êtres qui supportassent l'air; enfin Bel
     lui-même fit les astres, le soleil, la lune et les 5 autres
     planètes.
#/

Voilà ce que Polyhistor raconte en son livre 1er, d'après Bérose.

Ces récits, pris à la lettre, seraient trop choquans, trop absurdes;
aussi le prêtre Bérose nous observe-t-il qu'il y faut voir une
expression figurée des opérations de la nature; et l'étude de l'histoire
ancienne et moderne, en nous montrant chez des peuples divers, tels que
les Égyptiens, les Indiens, les Chaldéens, les Chinois, les Mexicains,
etc., des systèmes entiers de figures monstrueuses du même genre que
celles-ci, nous apprend que cette manière de peindre et de rendre
sensibles à la vue les attributs et les rapports abstraits des corps,
est la première opération dont s'avise l'entendement humain; c'est cette
écriture, dite _hiéroglyphique_, qui partout a précédé l'écriture dite
alphabétique, née ensuite d'une abstraction et d'une observation
comparée beaucoup plus subtile et raffinée. Dans le prétendu monstre
_Oan_, la tête d'homme désigne l'_intelligence_, le _raisonnement_,
tandis que la forme de poisson désigne l'habitude ou la nature aquatique
combinées, pour exprimer les effets et l'action de la constellation
appelée _poisson austral_: l'étoile principale de cette constellation
avait le mérite de mesurer exactement la plus courte nuit de l'année, en
se levant, le jour du solstice d'été, au moment où se couchait le
soleil, et en se couchant au moment où il se levait: par cette raison,
elle joua un rôle important en Égypte, où elle annonçait l'inondation,
et en Chaldée, ainsi qu'en Syrie, où elle servait à régler l'époque de
certains travaux agricoles, et à conjecturer certains accidens de la
saison ou du climat. C'est le _Dagon_ des Philistins.[143] Avec cette
clef, l'on explique toutes les autres figures d'animaux monstrueux. On
leur donnait des ailes, pour désigner leur nature aérienne; des sexes,
pour exprimer leur nature passive ou active; des têtes de chien, pour
exprimer leur propriété d'_avertir_ comme l'_animal_ qui aboie: tous
étaient des symboles d'astres ou de constellations, et voilà pourquoi
leurs images étaient peintes sur les murs du temple de Bel, comme
d'autres semblables l'étaient dans l'antre des Nymphes, dans la caverne
de Zoroastre et dans tous les temples des dieux égyptiens où on les
retrouve. Voilà aussi pourquoi l'auteur juif de là Genèse, ennemi des
idoles, a répudié cette partie de la cosmogonie chaldéenne, mais
l'emprunt qu'il a fait des autres parties, se retrouve dans plusieurs
phrases de la formation ou création de l'univers par Bel. _Un temps
exista ou tout était eau et ténèbres._ Et Dieu partagea les ténèbres en
2 moitiés, sépara le ciel de la terre, fit les astres, le soleil, la
lune, etc. Toutes ces phrases, qui ne sont que des extraits peu fidèles
du texte chaldéen, ont cependant une analogie marquée avec le texte de
la Genèse; dans Bérose, les dieux Elahim forment l'homme, et lui donnent
l'intelligence divine. Dans la Genèse, les _dieux_ disent: faisons
l'homme à _notre_ image; par le mot _notre_, ils s'avouent _plusieurs_.
Bel était le grand dieu, _Elah-Akbar_: eux étaient les dieux _Kabirim_,
ces douze grands dieux Cabires, adorés des Grecs.

Dieu Elahim fit le _vide_ au ciel et au milieu des eaux....... Ce mot
vide en hébreu est _Raqia_ (ou Rakia); en chaldéen, _om-o-raka_ signifie
littéralement _mère du vide_, c'est-à-dire l'_espace sans bornes_ que le
vulgaire, trompé par le mot _mère_, a pris pour une femme. Le sens vrai
est que Bel partagea le vide en deux moitiés, dont la supérieure fut le
ciel; l'inférieure fut la terre, et c'est littéralement le sens de
l'hébreu, _Dieu fit le vide_ (Raqia), au _milieu_ des eaux, et il donna
le nom de _ciel_ aux eaux de dessus, et les eaux d'au-dessous furent la
mer et la terre. Dans la cosmogonie des Boudhistes du Tibet, qui, comme
nous l'avons déja dit, paraît venir de l'école chaldéenne, le ciel n'a
pas d'autre nom que le _vide_, l'_immensité_ (_om-o-raka_); et un vent
impétueux, excité par le _destin_ sur les eaux, fut le premier signe de
la création de l'univers[144]. Dans la Genèse, ce qu'on traduit
l'_esprit de Dieu_, n'est littéralement que le _vent_ de Dieu s'agitant
sur les eaux. Ce _vent_, premier moteur, ou premier mû, se retrouve dans
la cosmogonie phénicienne, où nous lisons que le vent _Kolpia_ eut pour
femme _Bâau_, c'est-à-dire la _nuit_, l'obscurité ténébreuse.... Ce
terme _Bâau_, dans la Genèse, est l'épithète de la terre informe, qui
d'abord fut _Tohou, Bahou_, traduit par la version grecque et par
Josèphe, _invisible_, ténébreuse. Les hébraïsants se fondant sur
l'arabe, interprètent _Bahou_, par le _vide immense_; et alors c'est la
femme _Om-o-raka_ du chaldéen. De ce vent _Kolpia_, premier moteur,
comme le _cœur_ (qui en arabe se dit aussi _qolb_ et _qalb_), naissent
_Aïon_ et _premier-né_. En sanscrit _adima_ signifie _premier_, et dans
l'hébreu, Adam est le _premier-né_.

Ainsi à chaque instant, à chaque pas, nous trouvons de nouvelles preuves
de notre proposition première et fondamentale, savoir, que «la Genèse
n'est point un livre particulier aux Juifs, mais un monument
originairement et presque entièrement chaldéen, auquel le grand-prêtre
Helqiah se contenta de faire quelques changements dictés par l'esprit de
sa nation et adaptés au but qu'il se proposa.»

Désormais le lecteur sait que penser de ces _créations_ du monde, que
l'on nous raconte comme s'il y eût eu des témoins à en dresser
procès-verbal: il voit à quoi se réduisent ces prétendues chronologies
qui tronquent l'histoire des nations, et restreignent la formation, les
progrès, la succession de toutes les institutions, de toutes les
inventions humaines, y compris le langage et l'écriture, à un petit
nombre d'années, incompatible avec la nature de l'entendement et avec le
témoignage des monuments subsistants.



CHAPITRE XVIII.

Examen du chapitre 10 de la Genèse, ou système géographique des Hébreux.


Un dernier exemple choquant de ce genre d'invraisemblances est la
prétendue généalogie du dixième chapitre de la Genèse; l'auteur y
suppose que les enfants de _Nohé_ dès la troisième génération occupèrent
l'immensité du pays qui s'étend depuis la Scythie jusqu'à l'Éthiopie ou
Abissinie, d'une part; depuis la Grèce jusqu'à l'Océan qui borde
l'Arabie, d'autre part; et qu'ils y devinrent chacun la souche des
peuples que l'on y dénombrait de son temps. Le tableau généalogique et
la carte géographique que nous joignons ici, présentent son système sous
un coup-d'oeil facile à saisir. Quelques savants, tels que Samuël
Bochart,[145] dom Calmet,[146] Pluche,[147] Michaëlis,[148] qui se sont
occupés à éclaircir les difficultés de géographie, ont bien senti
l'impossibilité du sens littéral, mais les préjugés dominants ne leur
ont pas permis d'en faire sentir les inconséquences. Il est vrai qu'on
peut excuser l'auteur, en disant que par une métaphore naturelle aux
langues orientales, et usitée chez les Grecs et chez les Latins, donnant
à chaque peuple un nom collectif, il lui a aussi donné l'apparence d'un
individu: ainsi, sous le nom d'_Ioun_, il désigne les Ioniens; sous
celui d'_Ashour_, les Assyriens; sous celui de _Kanaan_, les Phéniciens;
sous celui de _Koush_, les Éthiopiens ou Abissins. L'invraisemblance
consiste à nous dire que _Ioun_, _Ashour_, _Kanaan_, _Koush_, _Sidon_,
etc., furent des individus pères et auteurs des peuples de leurs noms;
mais cet abus se retrouve chez les Grecs, qui nous disent que Pelasgus
fut père des Pelasgues; que Cilix fut père des Ciliciens; _Latinus_,
père des Latins, etc. Il paraît qu'en général les anciens, lorsqu'ils
voulurent remonter aux origines, et qu'ils n'eurent aucun monument
précis, employèrent cette formule, et donnèrent au premier auteur le
nom de la chose: et parce que la nature même du langage les conduisit à
personnifier tous les êtres, il en résulta que tout effet résultant
d'une _cause_, fut censé _engendré_ par elle, en fut appelé le _fils_,
le produit, comme elle-même en fut appelée la _mère_ ou le _père_;
ainsi, parce que la _terre_ alimente le peuple qui l'habite, qu'elle
semble en être la _nourrice_, la mère, ce peuple fut appelé, et l'est
encore, en arabe, _enfant_ de cette terre, de ce pays. _Beni-masr_, les
enfants de l'Égypte; _Beni-sham_, les enfants de Syrie; _Beni-fransa_,
les enfants de la France. Avec cette explication fondée en raison et en
fait, tout entre dans l'ordre, et alors tout le dixième chapitre doit se
considerer comme une nomenclature géographique du monde connu des
Hébreux à l'époque où écrivit l'auteur; nomenclature dans laquelle les
peuples et les pays figurent sous des noms individuels, tantôt au
singulier et tantôt au pluriel; comme _Medi_, les Mèdes; _Masrim_, les
Égyptiens; _Rodanim_, les Rhodiens, etc., et dans laquelle les rapports
d'origine par colonie, ou d'affinité par mœurs et par langage, sont
exprimés sous la forme d'engendrement et de parenté. L'écrivain juif
semble lui-même écarter le voile, lorsqu'après chaque branche de
famille, ou chaque division de pays, il ajoute cette phrase: _Voilà les
enfants de Sem, de Cham, de Iaphet, selon leurs tribus, selon leurs
langues, leurs pays et leurs nations:_ Ces expressions: _selon leurs
langues et leurs pays_, sont d'autant plus remarquables, qu'après avoir
placé chaque peuple selon les meilleures indications géographiques, nous
les trouvons tous distribués dans un ordre méthodique de voisinage et de
contiguité, et que ceux de chaque branche ont un système commun de
langage: par exemple, chez tous les peuples de Iaphet, la source du
langage est cet idiome scythique appelé _sanscrit_, que des études
récentes nous ont appris avoir jadis régné depuis l'Inde jusqu'à la
Scandinavie, et que nous trouvons aujourd'hui être un des éléments de
l'ancien grec et de l'ancien latin. Chez les enfants de Sem, la
langue-mère est l'idiome arabique commun aux Élyméens, aux Assyriens,
aux _Araméens_ (les Syriens). Chez les enfants de Cham, c'est encore ce
même idiome que parlèrent les Phéniciens et les Éthiopiens: les
Égyptiens eurent un système à part.

Le dixième chapitre offre encore cette particularité, que tous les
peuples étant placés dans leurs pays respectifs l'on se trouve avoir
_trois_ grandes divisions du _monde connu_ des Hébreux, qui ont une
analogie sensible aux trois grandes divisions du monde connu des
anciens; aux trois divisions de la terre, par Zoroastre, en pays de
_Tazé_ ou Arabes, pays de Mazendran ou _Nord_, et pays de _Hosheng_; et
au partage du monde entre les _trois dieux_, Jupiter, Pluton et Neptune;
notez que _Cham_ ou plutôt _Ham_, qui signifie _noir_, _brûlé_, et qui
se traduit en grec _asbolos_, couleur de suie, est le synonyme de
Pluton. Mais commençons par établir tous les noms de la liste sur la
carte, afin de rendre plus palpables nos propositions. Nous n'entrerons
point dans tous les détails de discussion qui ont occupé Samuël Bochart,
dom Calmet et Michaëlis; en profitant de leur travail, nous insisterons
seulement sur quelques articles où notre opinion diffère de la leur.
Iaphet a pour _descendants_ ou pour _dépendants_:

1° G_MR_, qui, étant écrit sans voyelles, peut se prononcer _Gomer_ ou
_Gamr_, ou _Gimr_ (prononcez _Guimr_); nous préférons cette dernière
lecture, et nous disons avec l'historien Josèphe, que _Guimr_ représente
les _Kimr_ ou _Kimmériens_ de l'Asie mineure et de la Chersonèse
_Kimmérienne_ ou _Kimbrique_. Hérodote parle de leurs incursions à
l'époque même de Helqiah, lors de l'incursion des Scythes en 625; ils en
avaient fait une autre sous Ardys, et encore antérieurement; et ils
avaient fini par établir des colonies, que Josèphe confond avec les
Galates, et que la Genèse désigne sous les noms d'_Ashkenez_, _Riphat_
et _Togormah_.

_Ashkenez_ a des traces dans la province d'Arménie, appelée par Strabon,
_Asikins-ene_, et qu'il place entre la _Sophène_ et l'_Akilisène_.

_Riphat_ est l'altération facile de _Niphates_, _mont_ et _pays_
arménien, dont l'_r_ a été prononcé nasalement.

_Togormah_ est reconnu par Moïse de Chorène (pag. 26), pour être le nom
d'un peuple qui habitait un autre canton montueux appelé _Harch_, dans
la grande Arménie: ces trois peuples nous sont donc indiqués ici comme
des colonies des _Kimmériens_ ou _Kimbres_, fondées à une époque
inconnue.

2° Le second peuple de _Iaphet_, appelé _Magog_, représente les Scythes,
de l'aveu unanime des auteurs grecs et arabes. On ne fait point mention
ici de _Gog_ ou _Goug_, qu'Ézéqiel associe à _Moshk_, _Roush_[149], et
_Toubal_, et qui doit être encore un peuple scythique: dans Strabon, le
pays dit _Gogarene_ est voisin des _Moschi_. Dans l'ancien grec et
latin, _goug-as_ signifie géant, et les légendes grecque et chaldéenne
placent toujours les _géants_ dans le nord comme les Scythes. Justin, au
début de son histoire, observe que les Scythes, dans des temps anciens,
antérieurs même à Sésostris (1350), dominèrent sur l'Asie pendant 1500
ans. Cela cadre bien avec l'étendue de leur langue (le sanscrit).

3° Le troisième peuple est _Medi_, nom pluriel des Mèdes: Hérodote en
compte sept nations; il ajoute que jadis leur nom était _Arioi_, les
_braves_[150]: les livres parsis n'en citent pas d'autre à l'époque de
Zoroastre. Ne peut-on pas en inférer, que le nom des _Mèdes_ ne se
serait introduit que depuis la conquête de ces peuples par Ninus et les
Assyriens?

4° Le quatrième peuple est _Ioun_, l'Ionien ou Grec de l'Asie mineure.
Selon les auteurs grecs, la colonie des Ioniens ne vint s'établir en
Asie que 80 ans après la guerre de Troie[151]. Les Grecs les appelèrent
_Pélasgues aigialéens_ (c'est-à-dire _pécheurs_) aussi long-temps qu'ils
habitèrent l'Achaïe[152]; Strabon (lib. VI) dit que l'Ionie, avant eux,
était occupée par les Cariens et les Lelèges: les Pélasgues les ayant
chassés, reçurent des barbares, selon quelques auteurs, le nom de _Ioun_
et _Iaoun_[153] (dont on a fait _Iavan_): selon d'autres, c'était le nom
d'une tribu athénienne, qui d'abord faible, devint ensuite prépondérante
dans le lieu de son émigration. De ces Ioniens vinrent ou descendirent
_Elishah_, _Tarshish_, _Ketim_ et _Rodanim_.

Elishah est l'_Ellas_, ancien nom de la Grèce ou Peloponese; il pourrait
aussi être l'_Elis_, très-ancienne portion de ce pays qui en aurait pris
le nom chez les Phéniciens. Mais ici les Grecs sont en contradiction
avec l'auteur de la Genèse, puisqu'ils soutiennent que c'est de
l'_Ellas_ que sont venus les Ioniens et les autres colonies citées.

_Ketim_ est le nom pluriel des Kitiens, peuple ancien et prépondérant de
l'île de Cypre, qui paraît en avoir pris le nom: ce nom se trouve aussi
appliqué à la côte de Cilicie. (_Isaïe_, c. XIII.)

_Rodanim_ sont les Rhodiens.

_Tarshish_ est la ville et pays de _Tarsous_, sur la côte de Cilicie, en
face de Cypre. Tous ces pays sont contigus sur la carte, comme dans la
liste de l'auteur; et tous sont maritimes ou insulaires; ce qui sans
doute lui fait dire «que par eux furent partagées les îles des nations.»

Isaïe, ch. LXVI, associe, dans un même récit, _Phul_, _Loud_, _Ketim_,
_Tarshish_, _Ioun_, _Moshk_ et _Tubal_. _Phul_ est la _Pam-phulie_;
_Loud_ est la _Lydie_. La contiguité est bien observée.

5° Le cinquième peuple de Iaphet est _Toubal_, que Josèphe dit
représenter les Ibériens. La capitale de ce pays, nommée _Tebl-is_ et
_Teflis_, offre quelque analogie au mot _Tebl_; mais les peuples
_Tubar-eni_, sur le rivage de l'Euxin, pourraient ici être désignés, et
rempliraient mieux l'indication d'_Isaïe_.

6° Le sixième peuple est _Moshk_, qui représente les habitants des
_Moschici montes_, au nord de l'Arménie.

7° Enfin le septième peuple est _Tiras_, que l'on regarde comme le
représentant des _Thraces_ établis dans la Bithynie. Moïse de Chorène
dit à ce sujet:[154] «Nos antiquités s'accordent à regarder _Tiras_ non
comme fils propre de Iaphet, mais comme son petit-fils.» Ceci indique
des sources communes où a puisé Helqiah.

Si l'on examine la carte, l'on voit que tous ces peuples de Iaphet sont
situés au nord du _Taurus_, comme le remarque Josèphe, ayant pour
limites la Grèce à l'ouest, la Scythie au nord et au nord-est; ce qui
nous donne de ce côté les bornes du monde connu des Hébreux; dans lequel
Iaphet représente le continent ou le climat du nord.

En opposition, le midi est occupé par _Ham_ ou _Cham_, qui effectivement
signifie _brûlé_, _noir_ de chaleur. L'épithète de _ammonia_, que les
Grecs donnent à quelques parties de l'Afrique, n'est que le mot
phénicien-hébreu privé de son aspiration _H_.

Les dépendances de _Ham_ sont _Kanaan_, _Phut_, _Masrim_ et _Kush_. Sous
le nom collectif de _Kanaan_ sont compris les peuples Phéniciens, au
nombre de onze, dont les positions sont connues: l'on peut s'étonner de
ne point y voir les _Tyriens_ compléter le nombre sacré _douze_; mais
si, comme le disent plusieurs auteurs anciens, Tyr ne fut fondée que 240
ans avant le temple de Salomon par des émigrés de Sidon, Helqiah n'a
point dû placer cette colonie posthume dans le tableau primitif; et ce
silence, joint au mot d'Isaïe, qui appelle _Tyr_, _fille de Sidon_,
vient à l'appui de l'opinion que nous indiquons.

Tous les auteurs grecs s'accordent à dire que la nation phénicienne
avait émigré des bords de la mer _Erythrée_ ou _Rouge_, à raison du
bouleversement de leur pays par des volcans. Ceci nous indiquerait son
siége ancien et primitif sur la côte frontière de l'Iémen, dans le
Téhama, en face des îles volcaniques de _Kotombel_, de _Foosth_, de
_Gebel-Târ_, de _Zekir_; tout ce local, jusqu'à l'autre rive où est
_Dahlak_, porte des traces de combustion et de tremblements de terre.
Par cette raison géographique, les Phéniciens se trouvent être un peuple
arabique; leur langue nous en est garant; et parce que nous allons voir
le foyer présumé de leur origine occupé par une branche d'Arabes qui
nous sont désignés comme les plus anciens de tous, nous avons lieu de
les classer dans cette branche. A quelle époque se fit cette émigration?
L'histoire n'en dit rien, et c'est une preuve de son antiquité. La
fondation du temple d'Hercule à Tyr, en même temps que l'on fonda cette
ville[155], 2760 ans avant notre ère, nous montre les Phéniciens déja
établis; mais ils ont pu être arrivés bien antérieurement.

2° Sous le nom pluriel de _Masrim_ sont désignés les Égyptiens, dont le
pays et la capitale sont encore aujourd'hui appelés par les Arabes
_Masr_.

Leurs enfants, c'est-à-dire les peuples compris dans leur territoire,
sont:

1° Les _Loudim_, qu'il ne faut pas confondre avec les Lydiens d'Asie.
Jérémie, chap. LXVI, en les associant aux Libyens et à d'autres peuples
du Nil, ne permet pas qu'on les écarte de ce local; ils doivent être les
habitants du pays de _Lydda_ ou _Diospolis_, l'une des villes
anciennement populeuses et puissantes de la Haute-Égypte.

Les _Aïnamim_ n'ont pas laissé de trace apparente, non plus que les
_Nephtahim_ et les _Kasalhim_.

Les _Phatrousim_ sont les habitants du nome ou pays de _Phatoures_, près
Thèbës, comme l'a très-bien prouvé Bochart[156], dont les arguments
démontrent que la division de l'Égypte, en haute et basse (_Saïd_ et
_Masr_), telle que la font encore les Arabes, a dû être usitée chez les
Juifs, leurs frères à tant d'égards.

Les _Lehabim_ doivent être les Libyens: Ezéqiel est le seul qui ait
parlé d'un pays de Qoub dans ce désert; les _Cobii_ de Ptolomée en
remplissent l'indication.

Les Philistins nous sont indiqués ici comme un peuple émigré d'Egypte,
et l'histoire nous dit qu'effectivement des dissensions religieuses
chassèrent souvent des peuplades de ce pays. Les _Kaphtorim_ peuvent
être les habitants de Gaza, mais en aucun cas ceux de Cypre, comme l'a
cru Michaëlis.

Isaïe, Jérémie et d'autres écrivains hébreux parlent de quelques villes
d'Égypte qu'il est bon de placer.

_Sin_ est Péluse; _Taphnahs_ est Daphnas d'Hérodote; _Tsan_ est Tanis
dans le lac Menzâlé.

Nouph est l'_O-nuph-is_ de Ptolomée plutôt que Memphis.

_Na-amoun_, ville comparée à Ninive, pour la splendeur, ne peut être que
_Thèbes_, ainsi que l'on en est d'accord d'après les raisons de Bochart.

_On_ ou _Aoun_ est connu pour être Héliopolis.

Quant à la division de _Phut_, elle n'a pas de trace, à moins de la
voir, avec Josèphe, dans le fleuve _Phutes_ en Mauritanie.

Le quatrième peuple de la division de _Cham_ est _Kush_, dont Josèphe
nous déclare que le nom correspond, chez les Asiatiques, au mot
_Éthiopien_ chez les Grecs. Par conséquent _Kush_[157] désigne les
peuples _noirs_ à cheveux plats, habitant l'Abissinie en général,
spécialement le pays d'Axoum, où parait avoir été l'ancienne capitale de
Kush; il faut distinguer ces noirs à cheveux plats, des noirs à cheveux
_crépus_ (les nègres): cette distinction est exprimée chez les Grecs par
l'expression d'_Éthiopiens occidentaux_ et _Éthiopiens orientaux_. Dans
Homère[158], ceux-ci sont proprement les peuples de l'Abissinie, dont
les rois conquirent plusieurs fois l'Égypte; par la suite le nom
d'_Éthiopiens_ s'étendit aux peuples noirs que les Persans appelaient
_Hind_, ou Hindous, et ce nom de Hindous ou Indiens, au temps des
Romains, revint aux peuples de l'Iémen, qui étaient effectivement des
hommes _noirs_, des _Éthiopiens_. Hérodote, dans sa description de
l'armée de Xercés, joint les Arabes aux Éthiopiens-Abissins, et nous les
montre réunis sous un même chef, ce qui indique une affinité étroite de
constitution et de langage. Cette affinité se trouve confirmée par
l'auteur de la Genèse, lorsqu'il dit: Les enfants de _Kush_ sont _Saba_,
_Haouilah_, _Sabta_, _Sabtaka_ et _Ramah_.

C'est-à-dire que ces cinq peuples étaient aussi des hommes noirs de race
_kushite_, ou éthiopienne-abissine: il s'agit de trouver leur
emplacement.

Bochart veut que _Saba_ soit le pays de Mareb, appelé synonymement par
les Arabes, _Saba-Mareb_; mais l'identité ne peut s'admettre, parce que
ces mêmes Arabes placent à _Mareb_ la reine de _Saba_ qui visita
Salomon, et que les Hébreux, en parlant de cette femme, ne la disent
point reine de _Saba_ par _s_ (ou Sameck), tel qu'est écrit notre _Saba
kushite_; mais reine de _Sheba_ par _sh_ (ou _Shin_), tel qu'ils
écrivent _Sheba_, fils de Ieqtan, qui, à ce moyen, est le _Saba
homérite_ des Arabes; et remarquez que _Saba_ par _s_ n'a point dans
l'arabe moderne, le sens de _lier_ et faire _captif_, que les Arabes
disent lui appartenir, tandis que _Sheba_ par _Shin_ a ce sens dans
l'hébreu; ce qui prouve que la véritable orthographe est _Sheba-Mareb_.
Une meilleure représentation nous semble se trouver dans une autre ville
de Saba, située au pays de Téhama, laquelle nous est désignée par les
Grecs, comme l'entrepôt ancien et très-actif du commerce de l'or et des
aromates de l'Arabie. La circonstance d'être placée sur l'une des
éminences qui bornent le plat pays de Téhama, nous fait reconnaître
cette ville dans celle que les Arabes modernes nomment encore _Sabbea_:
si, comme tant d'autres cités de l'Orient, elle est réduite à un état
presque misérable, l'on en trouve les causes palpables dans la
dérivation qu'a subie le commerce de l'Inde, et dans les ensablements
qui, sur cette place, repoussent la mer à près de 1,200 toises par
siècle.

_Sabtah_ n'en fut pas éloigné, si, comme nous le pensons, il est le
_Sabbatha-metropolis_ de Ptolomée[159], placé par le géographe nubien
Edrissi, entre _Damar_ et _Sanaa_[160].

_Sabtaka_ est rejeté par Josèphe dans l'_Éthiopie abissine_, par Bochart
dans la Caramanie persique, sous prétexte de rassembler à _Samydake_:
ces deux hypothèses nous paraissent vagues et sans preuves: Sabtaka n'a
pas de trace connue.

_Haouilah, mal prononcé _Hevila_, et bien représenté par les _Chavelæi_
de Pline, et _Chavilatæi_ de Strabon, que ces auteurs s'accordent à
placer entre les _Nabatéens_ et les _Agréens_, ou _Agaréens_. Le pays de
ces derniers doit être le _Hijar_ ou _Hagiar_ moderne[161], par le
27e de latitude, dans le Hedjaz, à environ 40 lieues _est_ de la mer
Rouge... Par conséquent _Haouilah_, qui a le sens de _pays aride_, dut
être dans le sol réellement aride, dans le désert au nord de _Hijar_, au
pied de la chaîne des rocs où vivaient les Tamudeni. Ce local remplit
bien l'indication du livre de Samuël qui nomme _Haouilah_ comme borne
extrême de l'expédition de Saül contre les Amalékites[162]; et cette
situation d'une tribu kushite convient d'autant mieux en cet endroit,
que, d'une part, elle se trouve appuyée au mont _Shefar_, appartenant
aux tribus ieqtanides, et désigné par Ptolomée pour être la _borne_ de
l'_Arabie heureuse_, tandis que d'autre part elle est contiguë au pays
de _Tamoud_, l'une des 4 anciennes tribus arabes qui paraissent avoir
été réellement kushites, et au pays des Madianites qui certainement
l'étaient, ainsi que le prouve l'anecdote de Séphora, femme de Moïse, à
laquelle sa belle-sœur Marie reprochait d'être une _noire_ (une
kushite); ce genre de population subsistait encore au temps de _Zarah_,
roi de Kush, qui vint avec une armée immense, attaquer Asa, roi de Juda,
vers l'an 940 avant notre ère[163], et qui avait pour résidence, du
moins temporaire, la ville de _Gerara_, dans le pays d'Amalek; _Taraqah_
qui, au temps d'Ezékiaq, et de Sennachérib, fut aussi un roi de Kush,
sortit également, avec une autre nuée de soldats, de cette même contrée.
Il paraît donc certain que la côte arabique de la mer Rouge, depuis
l'Arabie pétrée jusqu'à _Sabtah_, c'est-à-dire, les deux pays appelés
_Hedjaz_ et _Téhamah_, appartenaient aux Éthiopiens, et formaient un
même état ou une même population avec l'Abissinie, placée sur l'autre
rive de cette même mer. Cela se conçoit d'autant mieux, qu'au moyen des
îles, la communication des deux rivages est extrêmement facile, et que
la ligne de séparation d'avec les tribus ieqtanides, se trouve être une
chaine de rocs et de montagnes qui borne le grand désert de la péninsule
vers ouest, depuis le mont Shefar jusqu'à l'Iémen[164].

Une autre dépendance de _Kush_ est encore _Ramah_, que les Grecs
écrivent _Regma_. Strabon dit que ce mot en syrien signifie _détroit_;
et Ptolomée, avec Étienne de Byzance, place une ville de Regma sur la
côte arabe du golfe Persique, non loin du fleuve _Lar_ ou Falg moderne.
Par cette situation, séparée et distante de _Kush_, tel que nous venons
de le décrire, Rama s'indique pour être une colonie d'Éthiopiens ou
Kushites; _Busching_ place en ce parage une ville de _Reamah_, peuplée
de noirs très-commerçants. A son tour, Reamah semble avoir produit près
de lui deux autres colonies qui sont _Sheba_ et _Daden_.

_Daden_ est la petite île _Dadena_, sur la côte arabe qui mène au golfe
Persique. L'ouvrage intitulé _Oriens Christianus_[165], nous apprend que
cette île, appelée en syrien _Dirin_, dépendit de l'évêché de _Catara_
ou _Gatara_.

_Sheba_ montre sa trace dans les pays montueux des _Asabi_, que Ptolomée
place à la pointe arabe du détroit; ces trois positions, qui se
touchent, remplissent très-bien l'indication d'Ezéqiel, dans son
chapitre XXVII, où il dit: «O ville de Tyr, les marchands de _Sheba_ et
de _Ramah_ sont tes courtiers; ils te fournissent l'_or_, les _parfums_
et les _perles_: _Daden_ t'envoie les dents d'éléphant et les bois
d'ébène.»

Le voyageur Niebuhr observe que depuis _Ras-el-had_, jusqu'à
_Ras-masendom_, il n'y a de sables qu'entre _Sîb_ et _Sehar_; «que tout
le pays dépendant de Maskat est montueux jusqu'à la mer, et que deux
bonnes rivières y coulent toute l'année; l'on y cueille en abondance du
froment, de l'orge, du dourah, des lentilles, des dattes, des légumes,
des raisins; le poisson est si abondant, que l'on en nourrit le bétail.
_Sehar_, ruinée, est une des plus anciennes villes de l'Orient, de même
que _Sour_ (Tyr), située non loin de Maska.» Voyez _Niebuhr, Descript.
de l'Arabie_, pag. 255.

Avec de tels avantages de sol, favorisés d'un beau climat, sur une
superficie égale à toute la Syrie, l'on conçoit qu'il put jadis exister
en cette contrée des peuples industrieux et riches, surtout lorsque le
commerce de l'Inde y avait sa route principale vers l'occident; et
puisque les habitants d'alors portaient le nom de _Sabéens_ (Sheba), il
ne faut plus s'étonner qu'ils aient enrichi par leur or et par leur
commerce les Phéniciens de Tyr, ainsi que le disent expressément les
Grecs qui ont pu les confondre avec les autres Sabéens de l'Iémen et du
Téhama. (Voyez _Bochart, Phaleg._ lib. IV, chap. VI, VII et VIII.)

La Genèse continue: «Or l'Éthiopie engendra ou produisit _Nemrod_ qui
commença d'être fort (ou géant) sur la terre: il fut un grand chasseur
devant le Seigneur, et les chefs-lieux de sa domination furent Babylon,
Arak, Nisibe et Kalané dans le pays de Sennaar.»

De quelque manière que Nemrod vienne d'Éthiopie, ou qu'il en dépende,
nous avons ici une indication que les pays de sa domination
appartiennent à la division de Kush, et que par conséquent leurs
habitants furent des hommes noirs à cheveux longs. Ceci s'accorde
très-bien avec le témoignage d'Homère, d'Hérodote, de Strabon, de
Diodore, et en général des anciens auteurs qui nous dépeignent tels les
peuples de la Babylonie et de la Susiane. Ce furent là les _Éthiopiens_
de Memnon, fils de l'Aurore et de Titon, auxquels les Asiatiques durent
donner le nom de _Kushéens_, prononcé, en dialecte chaldaïque,
_Kuhéens_. Ce même nom se représente dans le Kissia de Ptolomée, pays
voisin de Suse. Les auteurs arabes désignent également les peuples de
ces contrées par le terme de _Soudan_, c'est-à-dire, les _noirs_: ainsi
les colonies _éthiopiennes_ ou _kushites_ s'étaient répandues dans tout
l'_Iraq-Arabi_, jusque dans la Perse, et ceci nous rappelle l'ancien
monument arabe cité par Maséoudi, selon lequel les tribus de _Tasm_ et
de _Djodaï_ possédèrent l'Iraq-Arabi et la Perse limitrophe[166]: ces
tribus primitives auraient donc été des _kushites_, parentes des
Kananéens ou Phéniciens qui, issus de Cham, et émigrés du _Téhamah_,
auraient réellement eu une même origine.

Quant aux pays dépendants de Nemrod, _Arak_ est _Arekka_, que Ptolomée
place près de la Susiane.

Akad ou Akar est l'ancien nom de _Nisibe_, selon le témoignage de
l'ancien traducteur de la Genèse[167]. _Kalaneh_, qu'Étienne de Byzance
écrit _Telané_, est une ancienne ville du pays de Sennaar, que cet
auteur dit avoir été le berceau de Ninus.

Ainsi la race noire-kushite s'étendit jusqu'au revers méridional du
Taurus, conformément au témoignage de Strabon, qui dit que les peuples
Syriens sont divisés en deux grandes branches; les _Syriens blancs_, au
nord du mont Taurus; et les _Syriens noirs_, au sud du Taurus; tous
ayant un même fonds de mœurs, de coutumes et de langage: en effet, les
dialectes des Abissins, des Arabes, des Phéniciens, des Hébreux, des
Assyriens, des Araméens ou Syriens, sont tous construits sur les mêmes
bases de grammaire, de syntaxe et d'écriture.

A l'egard de Nemrod, Cedrenus et la Chronique paschale nous avertissent
que ce héros ou géant n'est autre chose que la constellation d'_Orion_,
devenue une divinité importante pour les Babyloniens, à raison de ses
influences supposées à l'époque de l'année où elle culmine pendant le
jour avec la constellation du _Chien_, époque qui a pris le nom de
_canicule_. Le voisinage de ce chien a procuré le titre de chasseur à
_Orion_, qui d'ailleurs, comme grande divinité, eut aussi le nom de
_Bel_[168]. Sous ce nom les légendes grecques lui donnent la même
parenté que la Genèse. «Bélus, disent-elles, fut fils de _Libye_ et de
_Neptune_.» N'est-ce pas précisément la phrase hébraïque? «Nemrod fut
engendré par l'Éthiopie;» ce nom de _Nemrod_ qui n'a aucun sens dans
l'hébreu, qui n'a pas même les formes de cette langue, s'explique assez
bien dans la langue pehlevi: «_Nim_ en pehlevi, dit le traducteur du
_Zend-Avesta_, signifie _côté_, _portion_, _moitié_; _rouz_ signifie
_midi_[169]; en sorte que Nimrouz bien identique à _Nemrod_, est l'astre
de l'_Éthiopie, le fils de la saison brûlante_.

Jusqu'ici l'on voit que, sous des formes généalogiques, nous avons une
véritable géographie dont toutes les parties observent un ordre régulier
et systématique. Ce même caractère continue de se montrer dans la
troisième division, celle de _Sem_.



CHAPITRE XIX.

Division de Sem.


Les peuples dépendants de Sem, contenus dans son territoire, sont: 1º
_Aïlam_, nom collectif des Elyméens, bien connus pour habiter les
montagnes de la Perse à l'orient de la Chaldée; 2º _Ashour_ ou _Assur_,
nom collectif dés _Assyriens_, qui d'abord ne furent que les habitants
de l'_Atourie_, où Ninus bâtit Ninive, mais dont le nom, après ce
conquérant, s'étendit aux Babyloniens et même aux Syriens.

Ici se présente une remarque sur la traduction vulgaire de ce verset
célèbre de la Genèse (ch. 10): «De la terre de Sennar est sorti _Assur_,
qui a bâti Ninive.»

Il semblerait qu'_Assur_ fût un nom d'homme: alors il désignerait Ninus,
et c'est l'opinion de beaucoup de savants; mais dans ce cas il sera, et
il est en effet, une nouvelle preuve de la posthumité de la Genèse,
puisque _Ninus_, selon Hérodote, ne régna pas avant l'an 1237, environ
200 ans après Moïse. La vérité est qu'ici, comme partout, _Assur_ est
un nom collectif qu'il faut traduire selon le génie de notre langue,
l'_Assyrien_ ou les _Assyriens_. Parcourez tous les livres hébreux,
spécialement Isaïe, Jérémie, les Rois, surtout au livre IV; jamais vous
ne trouverez le _pays_ ou le _peuple_ assyrien désigné autrement que par
_Assur_.

«_Assur_ viendra comme un torrent; _Assur_ s'élèvera comme un incendie;
le Seigneur suscitera _Assur_ contre _Moab_, contre _Ammon_, contre
_Juda_, contre _Israël_:» or, personne ne pensera qu'_Assur, Moab,
Ammon, Israël_, soient des individus: bien plus, on trouve cent fois
répétée cette autre expression encore plus incompatible: «Le roi
d'Assur, la terre d'Assur, les forts d'Assur; Phal, roi d'Assur, vint
contre Manahem; Achaz appela Teglat-Phal-Asar, roi d'Assur, etc.»

Il est donc évident qu'_Assur_ est toujours un nom collectif, employé
selon le génie des langues orientales, dont les Arabes et les Syriens de
nos jours sont un exemple subsistant.

3º _Loud_, nom collectif des Lydiens, ayant en syriaque le sens de
_sinuosités_, qui convient très-bien au fleuve Méandre. Selon les Grecs,
avant la guerre de Troie, les Lydiens s'appelaient _Ma-Iones_, nom
composé d'_Ionie_. Le nom de _Lydiens_ leur vint-il des Assyriens, dont
Ninus les rendit sujets?

4º Le quatrième peuple dépendant de Sem est _Aram_, qui en syriaque
signifie _nord_ (relatif aux Phéniciens); c'est la _Syrie_ des Grecs,
ainsi nommée par abréviation d'_Assyrie_.

Les Hébreux divisent l'_Aram_ ou _Syrie_ en plusieurs districts, 1º
l'_Aram-Nahrim_, l'Aram des deux fleuves (Tigre et Euphrate), traduit en
grec _Meso-potamos_ (entre les fleuves.)

2º L'Aram propre, ou pays de _Damas_ et confins.

3º L'Aram Sobah sur lequel on n'est pas d'accord. Josèphe le prend pour
la _Sophène_ en Arménie: Bochart[170] lui donne pour limites à l'est le
cours de l'Euphrate; à l'ouest, la Syrie de Hamah, d'Alep et de Damas;
en sorte que, selon lui, _Sobah_ aurait été ce qui depuis fut le royaume
de Palmyre. Michaëlis[171] veut que _Sobah_ soit Nisibe, à trente-cinq
lieues sud-ouest de Ninive; mais les auteurs tardifs dont il s'appuie
sont si peu instruits sur cette matière, que traduisant le livre de
Samuël, à l'article des guerres de David contre les rois de Sobah, ils
n'ont pas même su lire correctement le texte hébreu; car tandis que ce
texte dit[172] «que l'Araméen (Syrien) de Damas vint pour secourir
_Hadad-azer_, roi de _Sobah_; que David battit cet _Araméen_, lui tua
22,000 hommes, et mit garnison à Damas:» les deux traducteurs arabe et
syriaque, au lieu de l'_Araméen_[173] ont lu l'_Iduméen_, sans
apercevoir l'inconvenance de lier Damas à l'Idumée, située sur la mer
Rouge; et, de plus, l'Arabe a pris sur lui d'appeler roi de Nasbin
(Nisibe) le roi de _Sobah_. Michaëlis, en adoptant cette erreur, et
voulant la confirmer par saint Ephrem, etc.[174], n'a pas pris garde que
le texte, qui parle ailleurs des _rois de Sobah_ au nombre pluriel[175],
indique que _Sobah_ était un pays et non une seule ville. Ce même texte
dit encore, «que David battit le roi de Sobah en _allant_ pour _étendre
sa main_, c'est-à-dire son _pouvoir_ sur l'Euphrate;» Michaëlis veut que
ce soit le roi de Nisibe qui _alla_ vers l'Euphrate; mais relativement à
l'écrivain juif placé à Jérusalem, le mot _aller_ ne peut convenir qu'à
David. Si le roi de Sobah fût _venu_ de Nisibe, il eût _amené_ avec lui
les Syriens d'au delà l'Euphrate: il les _fit venir à lui_, selon le
propre texte; donc il résidait en deça de l'Euphrate: seulement, il
avait sur l'autre rive des sujets ou alliés qu'il fit venir, mais non
pas venir de Nisibe, séparée du fleuve par un désert très-aride de
quarante lieues d'étendue.

Il est encore dit que le roi de _Hamah_ avait eu des guerres fréquentes
avec le roi de Sobah; et les chroniques donnent à _Hamah_ l'épithète de
_Sobah_ (_Hamat-Soba_): ces deux pays étaient donc limitrophes. Or, si
Hamah, séparée de Nisibe par un désert de 90 lieues, était bornée au sud
par Damas, et à l'ouest par les Phéniciens, le _Sa-bah_ devait être
situé ou au nord vers Alep, ou à l'est vers l'Euphrate; et c'est
précisément ce qu'atteste Eupolême[176] lorsqu'il dit que _David
subjugua les Syriens qui habitaient la Commagène et le pays adjacent à
l'Euphrate_ (où furent situées les villes de Hiérapolis et de Ratsaf,
comme l'observe Bochart, qui peut-être a raison d'y joindre Taïbeh et
Tadmor.)

«David, dit le texte, revenant de battre les Araméens (les Syriens),
s'illustra (par une nouvelle victoire) dans la vallée des Salines.»

Il y a deux vallées de ce genre: l'une dans laquelle est situé le lac de
Gabala à 25 lieues nord-nord-est de Hamah; l'autre où se forme la lagune
salée de Zarqah, 15 lieues nord-est de Hamah: ces deux positions sont
également sur la route de David, _revenant_ soit du nord, soit de l'est.
Si, comme l'a cru Fl. Josèphe, Sobah eût été la _Sophène_, province
d'Arménie, les Juifs nous eussent parlé du passage de l'Euphrate, qui
eût été une opération inouïe pour eux.--«David enleva une immense
quantité d'airain des villes de _Betah_ et de _Birti_, appartenantes au
roi de Sobah.» Betah n'est connue de personne, et vouloir, avec
Michaëlis, que Birta soit la ville phénicienne de _Beryte_, est une
inconvenance inadmissible. Elle serait plutôt _Birta_ (aujourd'hui
_Bir_), à l'est de l'Euphrate, sur la route d'_Alep_ en Assyrie; mais il
faudrait que David eût passé le fleuve, à moins qu'à cette époque il n'y
eût sur la rive ouest de l'Euphrate une ville de _Birta_, ruinée ensuite
et remplacée par celle du même nom qu'Alexandre bâtit sur la rive
orientale. Tout confirme l'opinion de Bochart, et concourt à étendre le
royaume de Sobah le long de l'Euphrate jusqu'aux montagnes de la
Cilicie.

Remarquons en passant, que cette existence des États araméens de
_Sobah_, _Hamah_ et _Damas_, qui se continue depuis et avant Saül,
jusqu'au temps d'Achaz, confirme l'assertion d'Hérodote qui restreint
l'empire des Assyriens ninivites à la haute Asie, pendant 500 ans, et
qui par là les exclut de l'Asie basse, c'est-à-dire de l'Asie mineure et
de la Syrie. Les chroniques juives s'accordent avec lui, en nous
montrant l'ouest de l'Euphrate indépendant de leur puissance, et en n'y
laissant apercevoir son extension qu'au règne de _Phul_, vers l'an 770.
Alors commence, de la part des sultans de Ninive, un système
d'agrandissement de ce côté, qu'ils poursuivent jusqu'au temps de
Sardanapale. Le discours de Sennachérib au roi Ézéqiah, indique
très-bien cet état de choses. «Les dieux des nations, dit ce prince,
ont-ils délivré les pays ravagés par mes pères, les pays de _Gouzan_, de
_Haran_, de _Ratsaf_; et les enfants d'Aden qui sont en Talashar? où est
le roi de Hamah et d'Arfad? où sont les rois des _Sapires_, de _Ana_, de
_Aoua_? etc.[177].

Nous avons le pays de _Gouzan_, _Gauzanitis_, de Ptolomée, près de la
rivière de Khaboras en Sennaar; celui de _Haran_ ou _Charræ_, près
d'_Edessa_ en Mésopotamie. _Ratsaf_ ou _Resapha_ est situé au sud de
l'Euphrate et au nord de Palmyre. _Aden_ est _Adana_, ville puissante,
près de _Tarsus_ ou _Tarsis_ en Cilicie; et puisque Aden est en
_Talashar_, il faut que Talashar soit la _Cilicie_, qui, par les Arabes,
serait prononcé _Tchilitchia_. _Hamah_ est bien connu sur l'Oronte.
Arfad, toujours nommé avec Damas et Hamah[178], ne saurait en être
écarté plus loin qu'_Aradus_, appelé aussi _Arvad_. Les Sapires sont au
nord de l'Arménie. Ana est une île de l'Euphrate; _Aoua_, un canton de
la basse Babylonie.

Lors donc que Sennachérib, pour effrayer le roi juif, lui dit que ses
pères ont ravagé tous ces pays, sans doute il n'entend pas une vieille
conquête faite par Ninus, 1400 ans auparavant (selon Ktésias); mais une
conquête récente dont nous suivons la trace dans Salmanasar, qui
subjugua les états phéniciens, dont Arvad fut un; 2° dans Teglat, qui
conquit Damas, et en déporta les habitants au pays de Qir[179]; 3° dans
Phul enfin, qui le premier paraît au sud de l'Euphrate, sans doute après
avoir soumis _Adana_: il semblerait que _Tarsus_, port de mer puissant,
ne fut conquis qu'au temps de Sardanapale, qui selon une inscription
hyperbolique, l'aurait rebâti en un jour[180].

Avant cette conquête des Assyriens, c'est-à-dire avant l'an 770 ou 780
au plus, les Syriens n'étaient connus que sous leur nom d'Araméens;
Homère et Hésiode, qui écrivirent vers ce temps, n'en citent pas
d'autre. Il s'étendait à la Phrygie brûlée, qu'ils nomment _Arimaïa_; à
la Cappadoce, dont les habitants étaient nommés _Arimeéns blancs_, et
descendaient, selon Xanthus de Lydie, d'un antique roi _Arimus_, le même
que l'_Aram_ hébreu. (Voy. _Strabo_, lib. XIII.)

Aram a encore pour dépendances, Aouts, Houl, Gatar et Mesh.

_Aouts_ est connu pour l'_Ausitis_ de Ptolomée, pays avancé dans le
désert de Syrie vers l'Euphrate. Les Arabes _Beni-Temin_, d'origine
iduméenne, ont occupé ce pays; c'est à eux que Jérémie dit[181]:
«Réjouissez-vous, enfants d'Edom, qui vivez dans la terre d'Aouts.» Là
est placée l'anecdote de Iob, dont le roman offre sur Ahriman ou Satan,
des idées zoroastriennes que l'on ne trouve dans les livres juifs que
vers le temps de la captivité de Babylone.

_Houl_ n'a pas de représentants.

_Gatar_ est la ville et le pays de _Katara_ sur le golfe Persique.
(_Voy_. Ptolomée.)

Mesh doit être voisin, et convient aux _Masanites_ de Ptolomée, à
l'embouchure de l'Euphrate et non loin de Katara: le système de
contiguité continue toujours de s'observer.

Un cinquième peuple de _Sem_ est _Araf-Kashd_, représenté dans le canton
_Arra-Pachitis_ de Ptolomée, qui est le pays montueux, au sud du lac de
Van, d'où se versent le Tigre et le Lycus ou grand _Zab_. Ce nom
signifie _borne du Chaldéen_, et semble indiquer que les Chaldéens,
avant Ninus, se seraient étendus jusque-là.

Cet _Araph Kashd_, selon Josèphe, fut père des Chaldéens; selon
l'hébreu, il produisit _Shelah_, dont la tracé, comme _ville_ et _pays_,
se retrouve dans le _Salacha_ de Ptolomée. Shelah produisit _Eber_, père
de tous les peuples d'_au delà_ de l'Euphrate; mais si nous le trouvons
_en deçà_, relativement à la Judée, nous avons droit de dire que cette
antique tradition vient de la Chaldée.

D'_Eber_ sont issus _Ieqtan_, père de tous les Arabes-Syriens, et
Phaleg, d'où l'on fait venir Abraham, père des Juifs et d'une foule de
tribus arabes, par ses prétendues femmes, _Agar_ et _Ketura_. Mais si
dès le siècle de Moïse, quatre générations seulement après Abraham, ces
tribus présentent une masse de population et une étendue de territoire
inconciliables avec les probabilités physiques et morales, nous aurons
une nouvelle raison de rejeter l'existence d'_Abraham_ comme homme; et
si l'auteur de la Genèse, au ch. XV, v. 19, suppose que Dieu «promit à
Abraham de livrer à sa postérité, parmi plusieurs peuples, celui de
_Qenez_, lequel Qenez naquit seulement quatre générations après lui;»
nous pourrons encore dire que cet auteur se trahit lui-même par un
anachronisme choquant. Il est plus naturel de penser que toutes ces
petites tribus, d'origine incertaine, et répandues dans le désert de
Syrie jusqu'à l'Arabie Pétrée, ont appelé _Ab-ram_, leur père commun,
parce qu'il fut leur divinité patronale; et en disant qu'elles vinrent
primitivement de Sem, l'on commettrait un pléonasme, puisque, selon le
livre chaldéen de Mar-Ibas, _Sem_ est le même que Zerouan, qui est aussi
le même qu'Abraham; nous n'insistons pas sur le site de toutes ces
tribus, parce qu'il est assez bien connu.

De _Ieqtan_, supposé homme, l'auteur fait venir treize peuples arabes,
dont il pose distinctement les limites en disant:

1º «Que les enfants d'Ismaël habitèrent depuis _Haouilah_ jusqu'à
_Shour_, qui est dans le désert en face de l'Égypte, sur le chemin
d'Assyrie (par Damas);

2º «Que les enfants de Ieqtan habitèrent depuis _Mesha_ jusqu'à _Shefar,
montagne orientale_.»

_Shefar_ est une montagne du désert arabe, par les 29 degrés de
latitude, à environ 55 lieues _est_ de la mer Rouge, et à l'_orient_
d'hiver de Jérusalem: elle fut le campement le plus reculé des Hébreux
conduits par Moïse[182]: Ptolomée y pose la limite extrême de l'_Arabie
Felix_, au nord. Là commencent l'Arabie Pétrée et les dépendances de
Kush, dont _Haouilah_ fait la frontière. Tout se trouve d'accord de ce
côté, qui est l'occident de Ieqtan.

_Mesha_, qui est sa borne à l'orient, est le _Masanites fluvius_, l'une
des branches de l'Euphrate, vers son embouchure dans le golfe Persique:
une ligne tirée de _Shefar_ sur _Mesha_, est donc la borne des Arabes
Ieqtanides, vers le nord.

L'Océan, ou mer Érythrée, est leur borne au sud.

Vers le couchant, qui est la mer Rouge, si l'on tire une ligne de
_Shefer_ sur _Sabtah_, frontière de _Kush_, cette ligne laisse tous les
peuples de Ieqtan dans le désert à l'est, et tous les _Kushites_ dans le
Hedjaz et dans le _Téhamah_, vers l'ouest; avec cette circonstance,
qu'elle suit une chaîne de montagnes rocailleuses et stériles, qui en
font une limite naturelle. Le pays de Ieqtan occupe donc tout l'orient
de la péninsule arabe, depuis le canton de _Saba-Mareb_, jusqu'à
l'embouchure du golfe Persique, où les tribus kushites de _Ramah_,
_Daden_ et _Sheba_, possèdent un territoire qui fait exception. Il
s'agit de placer les tribus dont les géographes grecs nous retracent
plusieurs noms reconnaissables.

Al-Modad ne l'est pas très-bien dans les _Alumaiotæ_ de Ptolomée; mais
_Shelaph_ l'est parfaitement dans les _Salupeni_ du même auteur.

_Hatsar-Môt_ est sans contredit les _Chatramotitæ_ de Strabon, le
_Hadramaut_ actuel des Arabes.

_Ierah_ se trouve bien dans les _Iritæi_;

_Adouram_ dans _Adrama_, au pays de _Iemama_, qui, selon les monuments
cités par Pocoke[183], fut la borne de l'empire assyrien en ces
contrées.

_Auzal_ est l'_Auzara_ de Ptolomée, près le pays d'Oman, sur le golfe
Persique. Dans Ezéqiel (chap. 27), Dan est joint à Ion d'_Aouzal_, et
Giggeius place en ces cantons une ville de Ion. (_Voy._ Bochart.)

_Deqlah_ est inconnu; _Aoubal_ doit être le _Hobal_ du géographe
Edrissi, ou l'_Obil_ anéanti des traditions arabes.

_Ambi-mal_ représente l'un des quatre cantons aromatifères de
Théophraste, qui le nomme _Mali_.

_Iobab_, par l'altération du second _b_ en _p_ grec, qui est l'_r_
latin, a fait _Iobaritæ_, en Ptolomée.

Le nom de _Sheba_ se retrouve dans _Shebam_, château-fort sur les
montagnes, à l'ouest du Hadramaut, et peut-être mieux encore dans la
ville de _Saba_, ou plutôt _Sheba-Mareb_, c'est-à-dire, la _capitale de
Sheba_, le mot _mareb_ ayant cette signification en arabe.

_Haouilah_ offre le plus de difficultés, parce que ce nom n'a point
laissé de traces, et qu'un passage de la Genèse impose à ce local des
conditions contradictoires.

Ce livre dit (chap. II, v. 10 et 11): «Et le fleuve (du jardin d'Eden)
se divisait en quatre autres fleuves, dont le premier s'appelle
_Phishoun_; celui-ci entoure tout le pays d'_Haouilah_, où se trouve
l'or; et l'or de cette terre est bon (or fin): là aussi est le Bedoulah
(Bdellium) et la pierre de Shahm (l'onyx.)»

Nous avons vu ci-dessus un premier pays de Haouilah, appartenant à la
division de Kush, réclamer sa situation dans un désert où l'on ne
connaît aucune rivière: ce second Haouilah, appartenant aux Ieqtanides,
exige de ne pas sortir de leurs limites; par conséquent il nous faut
trouver dans la péninsule arabe, une rivière arrosant un pays où se
trouvent l'or, le bdellium et l'onyx.

Les Grecs[184] nous indiquent un premier petit fleuve venant du mont
Laëmus, au sud-est de la Mekke, traversant un pays riche en sources, en
verdure, et de plus, roulant des paillettes d'or: là vivaient les Arabes
Alilæi et les Gassandi, chez qui se trouvaient des pépites d'or en
abondance. Au delà, sur la frontière du désert, vivaient les _Debæ_,
riches en paillettes d'_or_, d'où leur venait leur nom: tous ces
peuples, sans arts, ne savaient employer l'or à rien, et ils le
prodiguaient aux navigateurs étrangers, pour des marchandises de peu de
prix.

Si l'on supposait que le nom _Alilæi_ fût une corruption de _Haouilah_,
chose très-possible de la part des Grecs, il y aurait ici de grandes
convenances; mais encore serions-nous dans le territoire de Kush; et de
plus nous n'y trouvons pas la pierre d'onyx, et surtout le _bdellium_
que l'on s'accorde à croire être la _perle_.

Cette dernière condition nous appelle sur le golfe Persique: là nous
trouvons deux rivières; l'une au pays de Iemama, ayant son embouchure en
face des îles de Barhain, où se termine le grand banc des perles;
l'autre, appelé _Falg_ par les Arabes, sur la même côte du golfe
Persique, ayant son embouchure à l'autre extrémité du même banc, sur la
frontière du pays d'Oman. Le voyageur Niebuhr assure que l'onyx n'est
pas rare en ces contrées: voilà plusieurs conditions remplies; mais nous
ne voyons aucun nom retraçant Haouilah; et parce que le récit de la
Genèse tient à la mythologie, peut-être la recherche d'un fleuve joint à
ce nom est-elle idéale?

Un dernier pays nous reste à trouver, celui d'_Ophir_ qui, jusqu'ici, a
été la pierre philosophale des géographes: successivement ils l'ont
cherché dans l'Inde, à Ceylan, à Sumatra; dans l'Afrique, à Sofala;
enfin jusqu'en Espagne, où ils ont voulu que Tartesse représentât la
ville de Tarsis. Chacune de ces hypothèses a combattu l'autre par des
raisons de vraisemblance et d'autorité; mais toutes ont péché contre
une condition essentielle à laquelle on n'a point donné assez
d'attention. Cette condition est que l'auteur du dixième chapitre, ayant
observé, dans toute sa nomenclature, un ordre méthodique de positions et
de limites, il n'est pas permis de violer ici cet ordre: dans le cas
présent, le pays d'Ophir étant assigné à la division de Ieqtan, il n'est
pas permis de le chercher hors de la péninsule arabe, où cette division
est restreinte.

Une hypothèse récente a été mieux calculée, en plaçant Ophir dans les
montagnes du Iémen, à 12 ou 14 lieues nord-est de Lohia, en un lieu
nommé Doffir[185]; mais il reste douteux que ce local, voisin des
Sabéens kushites, ait pu appartenir aux Ieqtanides; d'ailleurs
l'addition d'une consonne aussi forte que le _D_, qui aurait changé
Ophir en Doffir, est une altération dont l'idiome arabe n'offre pas
d'exemple: enfin l'on ne conçoit pas comment les vaisseaux de Salomon
auraient employé à faire un voyage de 400 lieues au plus (tout
louvoiement compris), un temps aussi long que celui dont le texte donne
l'idée, en disant que ces vaisseaux partaient _chaque troisième année_
pour Ophir, c'est à dire, qu'ils étaient un an à se rendre, un an à
revenir, et ils n'auraient fait que 400 lieues par an!

Après avoir médité ce sujet, il nous a semblé qu'un plus grand nombre de
convenances historiques et géographiques se réunissaient pour placer
Ophir sur la côte arabe, à l'entrée du golfe Persique: établissons
d'abord le texte qui doit être notre premier régulateur.

«Salomon fit construire des vaisseaux à Atsiom-Gaber (sur la mer Rouge
près d'Aïlah), et Hiram, roi de Tyr, lui envoya des pilotes connaissant
la mer, pour conduire ses vaisseaux; et ils allèrent à Ophir, d'où ils
apportèrent beaucoup d'or. (_Reg._ I, c. 9, v. 10)

«Et la reine de Sheba ayant entendu parler de Salomon, le vint voir.
(_Ibid._, ch. 10, v. 1er.)

«Et elle lui apporta en présent une quantité prodigieuse d'or,
d'aromates exquis, et de pierres précieuses. (v. 10.)

«Et les vaisseaux de Hiram qui apportèrent de l'or d'Ophir, en
apportèrent aussi des bois appelés _almoguim_ (que l'on croit le sandal)
et des pierres précieuses. (v. 11.)

«Et Salomon tira beaucoup d'or des rois d'Arabie. (v. 15.)

«Et les vaisseaux de Tarsis (appartenant) au roi, allèrent avec ceux de
Hiram, chaque troisième année; et ces vaisseaux de Tarsis apportèrent
de l'or, de l'argent, des dents d'éléphant, des singes et des paons. (v.
22.)

«Josaphat fit construire des vaisseaux de Tarsis, pour aller à Ophir;
mais ils périrent dans le port même d'Atsiom-Gaber. (c. 22, v. 49.)»

Pesons bien les circonstances et même les mots de ce récit: «1° Des
vaisseaux partent d'Atsiom-Gaber; ils vont à Ophir; ils en apportent
beaucoup d'or; et Salomon tira beaucoup d'or des rois d'Arabie.»

Ici Ophir ne figure-t-il pas en synonyme avec Arabie?

«2° Et la reine de Sheba ayant entendu parler de Salomon, le vint voir.»

Cette princesse ne sera pas venue sur un ouï-dire; elle aura questionné
les gens mêmes de Salomon; elle les aura fait venir; elle ne l'aura pu
qu'autant qu'ils auront relâché dans un de ses ports. Les ports du
Téhama ne lui appartenaient point, ils étaient aux Kushites. Le port le
plus voisin de sa résidence, qui devait le mieux lui appartenir, était
celui que les Grecs appelèrent par la suite _Arabia felix_, aujourd'hui
_Hargiah_, à l'embouchure de la rivière de Sanaa. Ce port, disent les
Grecs, fut l'entrepôt où les marchandises de la mer Rouge et celles du
golfe Persique et de l'Inde se rencontraient, avant qu'une navigation
directe se fût établie de l'Égypte dans l'Inde.

Selon les monuments arabes, la reine de Saba, nommée _Balqis_, vivait à
_Mareb_, c'est-à-dire, dans la _capitale_ du pays de _Saba_. Le
Hadramaut était dans sa dépendance; il est la contrée des aromates. Les
singes qu'elle y joignit, sont nommés en hébreu _qouphim_, dont
l'analogue subsiste au Malabar, dans le mot _kapi_, venu du sanscrit
_kabhi_: les paons, appelés en hébreu _toukim_, s'appellent encore au
Malabar _tougui_[186]. Voilà des produits indiens: les dents d'éléphant
en sont un aussi; mais l'Abissinie et l'Afrique ont pu en produire
également. Si les bois _almoguim_, dont Salomon fit des instruments de
musique, sont, comme on le croit, le bois de sandal (si rare, dit le
texte, que depuis cette époque on n'en vit plus), ils sont une nouvelle
preuve d'un commerce indien. Selon nous, les Tyriens qui furent les
pilotes de Salomon, et à qui appartenait spécialement ce commerce, ne se
bornaient point au port d'_Arabia felix_; ils prolongeaient la côte
arabe jusqu'au pays actuel de _Maskat_: là, nous trouvons, près du cap
Ras-el-hal, une ancienne ville écrite _Sour_, avec les mêmes lettres que
_Tyr_: toute cette contrée, jusqu'au détroit Persique, nous est dépeinte
par Niebuhr comme un pays abondant en toute denrée, et méritant le nom
de _heureux_ et _riche_; là étaient les villes ou pays de Sheba, Ramah
et Daden, dont Ezéqiel nous dit «que les habitants étaient les associés
ou courtiers des Tyriens, à qui ils fournissaient les dents d'éléphant,
les aromates et l'or (chap 27).» Sur cette côte existe encore une ville
de _Daba_, dont le nom signifie _or_; et il est prouvé par une foule de
passages des anciens, qu'a recueillis Bochart, en sa Géographie sacrée
(liv. II, chap. 17), que cette contrée fut jadis aussi riche en or que
le sont de nos jours le Pérou et le Mexique.

Eupolême[187], qui fut instruit dans l'histoire des Juifs, dit que David
envoya des vaisseaux exploiter les mines d'or d'une île appelée
_Ourphê_, située dans la mer Erythrée, qui est le nom de l'Océan
arabique jusque dans le golfe Persique.

Ici _Ourphê_ semble n'être qu'une altération d'Ophir, altération
d'autant plus croyable que le même texte fait partir les vaisseaux du
port d'_Achana_, au lieu d'Aïlana: mais Eupolême n'a-t-il pas eu en vue
une île célèbre de ces parages, appelée par Strabon _Tyrina_ (l'île
tyrienne), «où l'on montrait, sous des palmiers sauvages, le tombeau du
roi _Erythras_ (c'est-à-dire, du _roi Rouge_), qui, disait-on, avait
donné son nom à l'Océan arabique, parce qu'il s'y noya?» Nous avons ici
un conte phénicien, dont le vrai sens est que le _soleil brûlant_ et
_rouge_, qui chaque soir se noyait dans la mer, reçut un culte des
navigateurs qui la traversaient, et qui, en action de grâces d'un voyage
heureux, lui élevèrent un monument de la même espèce que celui d'Osiris,
_roi, soleil_, comme Erythras. En désignant ce tombeau comme un
_tumulus_ pyramidal _considérable_, Strabon nous fait soupçonner un
autre motif utile, celui d'avoir élevé sur cette côte plate un point
dominant propre à diriger les marins.

Si nous pénétrons dans le golfe Persique, nous trouvons, sur la côte
arabe, une rivière appelée _Falg_, dont le cours nous conduit à une
ancienne ville ruinée qui porte le nom de _Ophor_[188], lequel, vu
l'insignifiance de la seconde voyelle, représente matériellement le nom
que nous cherchons, et qui le montre en un lieu convenable: il est vrai
que ce local n'est point une île, comme le dit Eupolême; mais il faut
observer que dans tous les dialectes de l'arabe, y compris l'hébreu, un
même mot signifie île et presqu'île. Or, la pointe d'Oman, où nous
trouvons Ophir, est une véritable presqu'île, surtout à raison des
rivières qui coupent sa base. Quant au site propre de la ville actuelle,
il a dû changer, en ce que les attérissements considérables de cette
côte ont éloigné la mer, et par cela même ont fait perdre au port et à
la ville d'Ophir son activité et sa renommée.

A l'embouchure de la rivière qui avoisine les restes d'Ophir, commence
le grand banc des perles, foyer très-ancien d'un riche commerce; à
l'extrémité de ce banc se trouvent encore deux îles qui jadis portèrent
le nom de _Tyr_ et _Arad_, et qui eurent, dit Strabon (lib. 16), des
temples phéniciens: leurs habitants se prétendaient la souche de ceux de
Tyr et Arad sur la Méditerranée; mais si l'on considère qu'ils n'étaient
que de pauvres pêcheurs sur un sol d'ailleurs aride, l'on sentira que la
vraie souche de population fut aux bords fertiles de la Phénicie, et que
ce récit n'est qu'une inversion qui néanmoins indique encore le commerce
et la fréquentation des Tyriens, dont nous venons de rassembler un assez
grand nombre de preuves.

On objecte que le circuit de l'Arabie est trop considérable pour la
science nautique de cet ancien peuple; nous répondons que le vrai degré
de cette science n'est pas très-bien connu, ne l'a peut-être pas même
été par les Grecs, venus à une époque tardive: en outre, l'analyse
semble prouver que ce circuit n'excéda réellement pas les moyens des
anciens. Leurs géographes s'accordent à nous dire qu'une journée moyenne
de navigation équivalait à 14 ou à 15 de nos lieues marines,
c'est-à-dire ¾ de degré[189]. La longueur de la mer Rouge est d'environ
320 lieues: supposons 400 à raison des caps et des baies, que les
anciens tournaient; la distance du détroit de Bab-el-mandel au cap
Raz-el-had, passe 360; supposons 430, nous avons 830: ajoutez 120
jusqu'au golfe Persique, plus 50 jusqu'à la rivière Falg; pour ces deux
branches, supposons 200: la totalité sera de 1030 lieues; pour compté
rond, supposons 1050.

Les vaisseaux ont eu cent cinquante jours, c'est-à-dire, cinq mois de
très-bon vent pour franchir cet espace: en effet, à la fin de mai
commence la mousson de nord-ouest, qui dure jusqu'à là fin d'octobre.
1050 lieues, divisées par 150 jours ne donnent que 7 lieues à chaque
journée: les navigateurs purent donc employer 75 jours, c'est-à-dire la
moitié du temps, à des relâches: la mousson de sud-est, qui les eût
ramenés, commence en novembre et finit en avril; mais ils ne pouvaient
en profiter, parce qu'ils n'auraient pas eu le temps de faire leur
négoce: seulement, ils purent employer les vents variables du mois qui
la termine, à sortir du golfe Persique, à caboter sur la côte de Maskat;
et leur retour au port d'Atsiom-Gaber put être effectué à la mi-janvier
de l'année _seconde_ du départ; alors une nouvelle expédition avait le
temps de se préparer pour partir à la fin de _mai_, qui commençait
l'année _troisième_.

Dira-t-on que les Tyriens ont exploité le commerce du golfe Persique par
un moyen qui a encore lieu aujourd'hui, c'est-à-dire, par les caravanes
des Arabes se rendant à travers le désert, soit à l'Euphrate, soit
directement au golfe? Il est vrai que plusieurs passages des psaumes de
David, des prophètes, et surtout d'Ezéqiel, indiquent que les Tyriens
surent tirer ce parti des Bédouins, en tout temps dévoués à celui qui
les salarie; mais la voie du désert n'offrait guère moins d'obstacles
que celle de la mer, en ce que les Tyriens étaient obligés de traverser
les pays, souvent hostiles, des Juifs, des Syriens de Damas, et surtout
de prolonger le pays des Babyloniens, dont les rois furent leurs ennemis
acharnés. La cause de cette haine, comme de celle des Ninivites leurs
prédécesseurs, s'explique même en faveur de notre hypothèse, en disant
que, jaloux des richesses que les Phéniciens tiraient du commerce de
l'Inde, par le golfe Persique, ils leur coupèrent d'abord la voie du
désert; puis, lorsque l'industrie tyrienne eut imaginé la voie de la mer
Rouge et le circuit de l'Arabie, ils l'attaquèrent dans son foyer même,
pour extirper cette dérivation du commerce indien, et le ramener en son
lit ancien et naturel, le cours du Tigre et de l'Euphrate, où il fut la
véritable cause de la splendeur successive de Ninive, de Babylone et de
Palmyre.

On nous oppose l'opinion de plusieurs écrivains grecs qui «ont nié que
personne eût navigué au delà du pays de l'encens avant l'époque
d'Alexandre;» ce sont les expressions d'Eratosthènes en Strabon (lib.
XVI, pag. 769): mais le témoignage d'Hérodote est d'un plus grand poids,
lorsque, sur l'autorité des savants égyptiens et perses qu'il consulta,
il raconta, «qu'environ 40 ans avant lui, le roi Darius Hystaspes eut la
curiosité de connaître le cours de l'Indus; que pour cet effet il confia
des vaisseaux à des _hommes sûrs et véridiques_, entre autres à Scylax
de Kariandre, lesquels vaisseaux, après avoir descendu l'Indus depuis la
ville de Kaspatyre, firent route dans l'Océan vers l'ouest, et
arrivèrent le trentième mois, au fond du golfe d'Héroopolis
d'Égypte[190].»

Comment Eratosthènes et d'autres anciens ont-ils négligé ce fait? Nous
répondons, avec de savants critiques: 1º parce que les anciens ont en
général dédaigné les prétendus contes d'Hérodote; et nous ajoutons, 2º
parce qu'ils ont été imbus d'un préjugé formellement avoué par Arrien:
cet auteur, parlant des efforts inutiles d'Alexandre pour faire sortir
ses vaisseaux du golfe Persique, nous dit en substance: «On était
persuadé à Babylone, que le golfe Persique et le golfe Arabique ayant
leurs embouchures dans l'Océan, il devait exister un passage libre par
mer, entre Babylone et l'Égypte; mais personne n'était encore parvenu à
doubler les caps méridionaux de l'Arabie: cette entreprise passait pour
impossible, à cause de l'_excessive chaleur_ qui dans ces latitudes rend
la terre inhabitable.» Arrien ajoute: «Si la côte extérieure au golfe
Persique eût été navigable, ou si l'on eût soupçonné la possibilité de
s'en approcher, je ne doute pas que l'extrême curiosité d'Alexandre ne
fût parvenue à faire reconnaître le pays par mer ou par terre[191].»

L'_excessive chaleur rendant la terre inhabitable_; voilà le préjugé qui
a égaré presque tous les anciens, et dont ne fut pas exempt Hérodote
lui-même; avec cette différence, honorable à son caractère, qu'il n'eut
point la présomption de soumettre les faits à sa théorie, et qu'au
contraire, en plusieurs occasions, il a eu la candeur de nous dire:
«Voilà ce qu'on m'assure: cela ne me paraît pas croyable; mais peut-être
d'autres le croiront.» Nous verrons bientôt que cette bonne foi l'a
mieux dirigé que ses censeurs.

Pour revenir à notre question, nous disons que la _persuasion_ où l'on
était à Babylone de la possibilité du circuit de l'Arabie, avait pour
cause quelques traditions confuses ou dissimulées des anciennes
navigations: leur souvenir dût s'obscurcir même chez les Orientaux,
parce que les guerres continues depuis Salmanasar jusqu'à Nabukodonosor,
après avoir long-temps distrait, finirent par détruire les Tyriens et
les Iduméens, agens de ces navigations, et plongèrent dans le trouble et
l'ignorance, les générations qui leur succédèrent. A plus forte raison,
les Grecs d'Alexandre, venus deux siècles et demi après que Tyr eut été
dévastée par Nabukodonosor, puis par Kyrus et ses successeurs,
durent-ils ignorer des faits qui, par eux-mêmes, n'étaient pas
éclatants; surtout lorsque nous voyons ces mêmes Grecs peu et mal
instruits dans toute l'histoire des rois ninivites et babyloniens, de
qui ces faits, furent contemporains.

Mais enfin, dira-t-on, ce petit peuple tyrien, séparé de la mer Rouge,
par un espace de 90 lieues communes (de 2,500 toises) qu'occupaient
quatre ou cinq nations souvent en guerre, comment put-il entretenir les
communications nécessaires à son commerce, et surtout comment put-il
former et alimenter le matériel d'une marine soumise à beaucoup de
casualités, c'est-à-dire, se procurer les métaux, les chanvres, les bois
de construction, etc., quand il est avéré que les bords de la
Méditerranée sont tellement dénués de ces objets, que, selon Strabon,
Diodore et Pline, «les indigènes n'y exerçaient la navigation qu'au
moyen de grands paniers tissus de joncs ou de feuilles de palmiers,
recouverts de peaux ou cuirs cousus et goudronnés?»

Sans doute ce sont là des difficultés, mais un examen attentif des faits
sait les résoudre.

D'abord, quant aux communications, ce qui se passa entre Hiram et
Salomon nous montre ce qui dut se passer avant et après ces princes; il
est sensible que les Tyriens durent avoir tantôt avec les Philistins,
tantôt avec les rois de l'Idumée, des traités semblables à ceux qu'ils
eurent avec David et Salomon, maîtres accidentels de cette contrée.

Quant au passage matériel des choses, il put se faire entièrement par
terre, dans les cas d'alliance avec les Juifs et les Philistins; mais en
d'autres cas, il dut se faire par des moyens plus convenables à
l'esprit d'économie d'un peuple marchand.

Ce peuple de Tyr étant, comme l'on sait, maître de la mer de Syrie, il
dut user de cet avantage pour se procurer un entrepôt rapproché, autant
que possible, de la mer Rouge. Parmi plusieurs, là côte de Gaza lui en
offrit un éminemment commode dans le lieu appelé _El-arish_ qui, situé
sur une plage désert, loin des regards jaloux de tout gouvernement,
avait le double mérite de la sûreté et du secret; joignez-y un torrent
d'eau douce (dit le _torrent d'Égypte_), à la vérité temporaire, et
quelques sources saumâtres ombragées de palmiers. Ce havre, encore
praticable, dut jadis être meilleur, quand les atterrissements continus
de cette plage ne l'avaient pas ensablé; sa distance au port
d'Atsiom-Gaber est d'environ 45 lieues communes, c'est-à-dire de 5 à 6
journées de caravane. Le désert intermédiaire, très-aride, ne peut se
traverser qu'avec l'agrément des Arabes qui le parcourent; il fut facile
à un peuple riche, de mettre à sa solde des Bédouins toujours affamés;
leurs chameaux transportèrent tout ce que les Tyriens voulurent
débarquer. Des discussions accidentelles avec les Iduméens, maîtres
naturels d'Atsiom-Gaber, durent s'élever pour motifs d'intérêt et de
péage; elles durent susciter l'idée de chercher ailleurs un
établissement plus indépendant; la plage, au couchant du mont Sinaï, en
offrait de tels; les Phéniciens en profitèrent, de l'aveu exprès des
historiens grecs, qui nomment comme leur appartenant, une ville au local
d'Elim, et un port qui, chez les Arabes, conserve encore le nom
d'_El-Tor_, mot identique à celui de _Sour_ et _Tyr_. Ce lieu, favorisé
de bonne eau douce et de palmiers dattiers, dut surtout fixer les
Tyriens qui protégés par leurs vaisseaux, purent y être à l'abri des
caprices des Arabes, leurs hôtes.

Mais ces vaisseaux, comment se trouvent-ils construits là? Nous
répondons que les Tyriens firent alors ce qui se fait encore
aujourd'hui, ce que l'histoire nous apprend s'être fait de tout temps
ils firent fabriquer sur la Méditerranée tous les agrès et les carcasses
même des vaisseaux, et ils les transportèrent à dos de chameau d'un
rivage à l'autre; c'est ainsi que les Turks ont entretenu leur marine à
Suez[192], depuis Sélim; que Soliman, en 1538, y fit passer une flotte
entière de 76 bâtiments, fabriqués à Constantinople et sur la côte de
Cilicie. C'est ainsi qu'Ælius Gallus, sous le règne d'Auguste, fit
passer une autre flotte de 80 galères, à 2 et 3 rangs de rames, etc.

Mais de quelle espèce étaient ces vaisseaux tyriens? Nous l'apprenons
clairement d'Ezéqiel, en son intéressant chapitre XXVII, lorsqu'il dit:
«O Tyr! tes enfants (ou tes constructeurs) emploient les sapins de Sanir
à faire les planches (pour les bordages ou les ponts) de tes vaisseaux;
ils emploient les cèdres du Liban à faire _tes mâts_; les aunes de Bazan
à faire _tes rames_; les buis de Ketim, incrustés d'ivoire, à faire les
bancs de tes rameurs; les fines toiles d'Égypte bariolées, à faire _tes
voiles_; l'hyacinthe et la pourpre des îles de Hellas, à teindre les
tentes qui ombragent (tes nautoniers): tu dis: Je suis d'une beauté
parfaite.»

Nous voyons, dans ce texte, que les vaisseaux de Tyr étaient à _voiles_
et à _rames_, c'est-à-dire, du genre des galères dont l'usage est
immémorial sur la Méditerranée; par conséquent cette voile fut
triangulaire, celle que l'on appelle _voile latine_, qui a le mérite
précieux de serrer le vent au plus près.

Le texte ne spécifie pas que les vaisseaux fussent _pontés_; mais cet
attribut des galères nécessité par la grosse mer, est une suite
indispensable.

Maintenant d'où vient, dans le texte du livre des Rois, l'expression de
_vaisseaux de Tarsis_, construits par Salomon et par Josaphat? Les
commentateurs en ont cherché l'explication au bout du monde: elle nous
semble placée sous la main, et offerte par un état de choses encore
présent à nos yeux.

En effet, nous voyons qu'en matière de constructions, chaque peuple et
ci-devant chaque ville maritime, par certaines raisons de calcul ou de
routine, ont donné et donnent encore à leurs vaisseaux des formes
particulières, d'où leur sont venus des noms distincts. Ainsi l'on
distingue les vaisseaux de Hollande, par leurs hanches plus larges; par
leurs quilles plus aplaties; les vaisseaux d'Angleterre, par leurs
flancs plus effilés, par leurs quilles plus tranchantes; les vaisseaux
de Venise et de Gênes (quand ces villes furent républiques), par
d'autres caractères particuliers; en sorte que de très-loin en mer, un
œil expert sait de quel pays et même de quel chantier est un vaisseau.
Hé bien, chez les anciens cet état de choses dut avoir lieu, et alors
les différences durent être d'autant plus marquées, que les peuples,
dans un état habituellement hostile, avaient moins de rapports. Les
vaisseaux de Carthage, ceux de Syracuse, d'Athènes, de Milet, durent
avoir des caractères distincts; or, parmi les anciennes villes qui
eurent une marine, et par conséquent des chantiers de construction, il
s'en présente une célèbre qui eut tous les moyens de construire des
vaisseaux désignés par son nom. Cette ville appelée _Tarsus_ par les
Grecs, la même que notre _Tarsis_ des Hébreux, était située sur la côte
de Cilicie, la plus riche de la Méditerranée en bois de marine, et le
foyer perpétuel d'une navigation active, portée jusqu'à la piraterie.

«_Tarsus_, nous dit le savant Strabon (liv. XIV, p. 673), doit son
origine aux Argiens qui, sous la conduite de Triptolême, cherchaient Io»
(c'est-à-dire que cette origine se perd dans les temps fabuleux). Solin,
compilateur d'auteurs anciens, l'attribue à Persée (ch. XXXVIII; autre
signe d'antiquité): il ajoute qu'on l'appelait la _mère des villes_;
«que ces peuples (les Ciliciens) avaient jadis commandé depuis la Lydie
jusqu'à l'Égypte; qu'ils furent dépossédés par les Assyriens, etc.» Ceci
cadre bien avec le discours de Sennachérib, disant à Ezéqiah «que ses
pères ont récemment conquis la ville de Adana (près de _Tarsus_); et
avec l'anecdote de Jonas qui, sous le règne de Jéroboam II, environ 65
ans avant Sennachérib, s'enfuit à _Tarsus_, pour _éviter_ de _se rendre_
à Ninive: n'a-t-on pas droit de conclure qu'alors Tarsus etait
indépendante de Ninive? L'épitaphe de Sardanapale, qui suppose que ce
prince _bâtit en un jour Tarsus_ et _Anchiale_, indique seulement qu'il
_répara_, et qu'alors ces deux villes dépendaient des Assyriens. Le
dixième chapitre de la Genèse, en nommant Tarsis comme _enfant_,
c'est-à-dire _colonie_ de Ion, dépose dans le même sens que les Grecs en
faveur de son antiquité. Quant à son industrie, Strabon continue: «La
rivière Kydnus traverse Tarsus, et forme au-dessous d'elle un marais
navigable, qui jadis fut un port spacieux, ayant son embouchure dans la
mer par un col étroit appelé _Regma_, c'est-à-dire _rupture_. Cette
ville est populeuse et a le rang de métropole; ses citoyens ont une
telle passion pour les sciences physiques et mathématiques, qu'ils ont
surpassé en ce genre les écoles d'Athènes, d'Alexandrie et de toute
autre ville savante qu'on pourrait nommer: il y a ceci de notable, qu'à
Tarsus ce sont les indigènes qui sont les savants et les studieux; il y
vient peu d'étrangers. Ces indigènes, au lieu de rester dans leurs
foyers, se livrent aux voyages pour acquérir ou perfectionner leurs
connaissances; et ces voyageurs s'expatrient volontiers pour s'établir
ailleurs; il n'en revient qu'un petit nombre: c'est le contraire des
autres villes, si j'en excepte Alexandrie, etc.»

Avec un tel caractère moral, et avec l'avantage des forêts de son
voisinage et des métaux dont l'Asie mineure fut toujours riche, l'on a
droit de croire que Tarsis eut très-anciennement des chantiers actifs;
que par cette activité, ses constructeurs ayant acquis la science qui
naît de la pratique, ils imaginèrent des formes de vaisseaux mieux
calculées que celles de leurs voisins, et qui reçurent la dénomination
de _vaisseaux de Tarsis_. Salomon, qui nous est dépeint comme un prince
curieux en tout genre d'arts et de sciences, voulant avoir des vaisseaux
sur la mer Rouge, et se trouvant obligé de les y construire de toutes
pièces, sans être dirigé par aucune routine antérieure de son pays et de
sa nation, Salomon a dû désirer de les construire sur le modèle le plus
renommé, le plus parfait: il aura choisi celui de Tarsus; et parce qu'il
fallut que ces vaisseaux fussent transportés de toutes pièces par terre,
pour être refaits à Atsiom-Gaber, pays sauvage et dénué d'ouvriers, ce
prince habile les aura fait fabriquer ou acheter tout faits au chantier
de Tarsus, opération, en pareil cas, toujours la plus économique et la
plus sûre. Il est même probable que les Tyriens, dont le pays fertile,
mais très-petit, n'avait que des arbres fruitiers, prirent de bonne
heure le même parti, et achetèrent des _vaisseaux de Tarsis_. Tel est le
sens le plus naturel, et telle est sûrement l'origine de cette
expression, _vaisseaux de Tarsis_, qui s'adapte très-mal aux autres sens
que les commentateurs lui ont donnés.

Selon les uns, Tarsis signifierait la _mer_, par analogie au mot grec
θαλάσση; mais plusieurs passages des écrivains juifs repoussent cette
explication: par exemple Jérémie dit: «On apporte de l'argent de Tarsis
et de l'or d'Ophaz (c. X, v. 9).» Ophaz n'est ici qu'une altération
d'Ophir, causée par la ressemblance de l'_r_ et du _z_ dans l'alphabet
chaldaïque: en tout cas, _Ophaz_ comme _Ophir_, étant une ville,
_Tarsis_ qui est mise en comparaison, ne peut qu'en être une autre; il
serait ridicule de dire: _L'on apporte de l'argent de la mer et de l'or
d'Ophaz_.

Ezéqiel, en son chapitre XXVII, dit à la ville de Tyr: «Les vaisseaux de
Tarsis sont _tes voituriers_ dans tes navigations.»--Que signifierait,
_les vaisseaux de la mer_?

Le sens ne serait pas moins disparate dans les menaces d'Isaïe (chap.
XXIII), à l'époque où Salmanasar réduisit Tyr aux abois (vers l'an 727):
«Malheur à Tyr! Jetez des cris de deuil, _vaisseaux de Tarsis_! la
maison où ils venaient (le port de Tyr) est (ou sera) renversée[193]. On
les avait taillés (ou transportés) de la terre de Ketim pour eux
(Tyriens).--Habitants des _îles_, faites silence: ce qui a été entendu
sur l'Égypte (cris de deuil à l'occasion de la conquête par l'éthiopien
Sabako), Tyr l'entendra (sur elle-méme).--Passez à Tarsis, jetez des
cris de deuil, habitants des îles! _O fille de Tarsis_ (Tyr)! écoule-toi
sur la terre comme un ruisseau (de pluie).»

Dans tout ce passage, si, au lieu de _Tarsis_, on introduit le mot
_mer_, l'on n'a point de sens raisonnable: «_Passez à la mer, habitants
des îles_, etc.» Au contraire, Tarsis convient partout à la ville de
_Tarsus_; et cette convenance se confirme par son adjonction, 1° au pays
de _Ketim_, qui chez les Hébreux désigne Cypre et la côte de Cilicie; 2°
aux _îles_ qui chez eux désignant également Rhodes et l'Archipel.--Notez
qu'Isaïe appelle ici Tyr _fille de Tarsis_ (tirant d'elle sa puissance),
comme ailleurs il l'appelle _fille de Sidon_ (tirant d'elle sa
naissance).

Il dit encore (ch. 2, v. 16): «Dieu manifestera sa grandeur sur tout ce
qui est orgueilleux, sur tout ce qui est élevé, sur les vaisseaux de
Tarsis, et sur tout ce qui est _beau à la vue_.» Cette comparaison des
_vaisseaux de Tarsis_ à ce qui est _beau à la vue_, n'indique-t-elle,
pas que les vaisseaux de cette ville étaient pour ces temps-là, et
surtout pour les Hébreux, montagnards ignorants, un objet d'art
étonnant, qui mérita une dénomination spéciale? Cette même comparaison
de beauté se trouve dans Ezéqiel, lorsqu'au chapitre 27, après avoir
dépeint les vaisseaux de Tarsis, il fait dire à Tyr: «Je suis _d'une
beauté parfaite_.»

Mais, objectent encore les commentateurs, on lit dans le livre des
Paralipomènes[194], que les vaisseaux du roi allèrent à _Tarsis_, et que
Josaphat fit construire des vaisseaux à Atsiom-Gaber, pour aller à
Tarsis.

Cette difficulté a été insurmontable pour ceux qui ont attribué une
infaillibilité sacrée aux livres hébreux; mais tout lecteur qui, libre
de préjugé, se rappellera les erreurs chronologiques où nous avons
surpris et où nous surprendrons encore l'auteur tardif et négligent des
Paralipomènes; tout lecteur qui remarquera qu'en cette occasion, comme
dans plusieurs autres, il n'a tiré ses informations que du livre des
Rois, qu'il n'en est même ici que le copiste littéral, à l'exception du
mot _aller_[195], pensera qu'il a été trompé par l'expression _vaisseaux
de Tarsis_, et que, selon l'erreur de son siècle, ayant cru qu'on les
envoyait dans ce pays, il a, de son chef, introduit le mot _aller_:
voilà l'unique base sur laquelle repose l'hypothèse qui veut que les
vaisseaux de Salomon, et par suite ceux des Tyriens, aient fait
_habituellement_ le tour de l'Afrique, pour arriver à _Tartesse_,
supposée Tarsis; trajet si inconcevable pour tous les anciens, que
Hérodote même qui, sur la foi des prêtres égyptiens, en a cité _un
exemple extraordinaire_, paraît en douter, et que tous les anciens l'ont
considéré comme une fable[196].

L'on sent que nous parlons du voyage de ces Phéniciens qui, sous Nekos,
roi d'Égypte, firent voile du fond de la mer Rouge, et qui, ayant
navigué pendant deux années, doublèrent à la troisième année les
colonnes d'Hercule (détroit de Gibraltar), et revinrent en Égypte
(_Hérodote_, lib. IV). Cette troisième année n'a pas laissé de
contribuer à l'erreur, par la fausse ressemblance avec le verset qui
dit que les _vaisseaux_ de Salomon _allaient_ chaque _troisième_ année.
Récemment on a voulu substituer à cette hypothèse celle du voyageur
Bruce, qui a prétendu trouver un pays de _Tarshish_, en Abissinie; mais
quiconque a connu Bruce, ou qui a lu son livre avec attention, sait que
les assertions systématiques et présomptueuses de cet écrivain, ne
peuvent être reçues sans preuves positives. Terminons cet article par
une dernière remarque.

Selon d'anciens monuments arabes recueillis et cités aux neuvième et
dixième siècle de notre ère, par les Musulmans, il existait d'autres
versions, d'autres traditions que celle de la Genèse sur les origines
arabes. Le plus savant de leurs historiens, Maséoudi[197], déclare,
d'après des auteurs respectés, «que les plus anciens peuples de la
péninsule furent quatre tribus appelées Aad, Tamoud, Tasm et Djodaï (ou
Djedis).

«Aad habita le Hadramaut.

«Tamoud habita le Hedjaz et le rivage de la mer de Habash (le Téhama).

«Tasm habita les Ahouaz et la Perse méridionale.

«Enfin Djodaï habita le pays de Hou, qui est le Iémama.

«Or, ces Arabes, ajoute-il, soumirent l'Iraq (la Babylonie), et y
habitèrent.»

Il y a ici une analogie marquée avec la Genèse: le pays de Hedjaz ou
_Téhama_, l'_Iraq_ et le midi de la Perse, sont les mêmes pays que le
livre juif attribue aux peuples noirs venus de Kush, soit immédiatement,
soit médiatement par Nimrod; ces premiers Arabes seraient donc les
Kushites de la Genèse (les Arabes noirs), et cette conséquence est
appuyée par un monument arabe qui, parlant du puits de Moattala, chez
les Madianites, comme de l'une des merveilles du monde, remarque que les
Madianites descendaient des deux tribus Aad et Temoud (voyez _Notice des
manuscrits orientaux_, tom. II). Or, nous savons par les Hébreux que les
Madianites, dont Moïse épousa une femme, étaient des _Kushites_, des
_Éthiopiens_.

Ces premiers Arabes furent attaqués et finalement expulsés par une autre
race se prétendant issue de Sem, et parente des Assyriens et des
Chaldéens; sur quoi l'historien Hamza observe qu'il y avait une autre
manière de raconter l'histoire de ces tribus, lorsqu'il dit:

/#
     «Tel est le récit des _Iamanais_ sur leur origine; mais j'ai lu
     dans des écrivains qui s'autorisent d'_Ebn-Abbas_, que les vrais
     Arabes, au nombre de dix peuples, comptaient leurs années à dater
     d'_Aram_, et que ces dix peuples ou familles étaient _Aad, Tamoud,
     Tasm, Djedis, Amaleq, Obil, Amim, Ouabsar, Djasem_ et _Qahtan_: ces
     familles désignées par le nom d'_Arman_, avaient déja péri en
     partie, quand les derniers coups furent portés par _Ardouan_, roi
     (de la dynastie perse) des _Ashganiens_.... Jusque-là, ces Arabes
     comptaient leurs années à dater d'_Aram_. Enfin elle furent
     entièrement détruites par Ardeshir, Babeqan (vers les années 130,
     de notre ère et suivantes).»
#/

Il est fâcheux que les Arabes ne nous aient pas donné l'époque de cet
_Aram_. Au reste, pour raisonner sur ce récit, il nous faudrait entrer
dans trop de détails. La principale conséquence que nous en voulons
tirer, est que les Arabes ayant eu des opinions diverses sur leurs
antiquités, la version adoptée par Helqiah n'a pas le droit d'être
préférée sur parole et sans aucune discussion, sur tout lorsqu'aux neuf,
dix et onzième siècles, il existait encore en Orient beaucoup de livres
d'origine perse et chaldéenne, dont la composition première pouvait être
contemporaine des monuments où puisa Helqiah. Le résultat le plus
probable qui nous semble indiqué par tous ces récits, est
qu'effectivement à une époque reculée, l'Arabie eut deux races
d'habitants, les uns ayant la peau et les yeux noirs avec les cheveux
longs, c'est-à-dire vrais Éthiopiens, comme leurs voisins d'Axoum et de
Méroë[198]; les autres plus ressemblants aux Assyriens, du pays desquels
ils peuvent être venus; les uns et les autres parlant un langage
identique dans ses principes et dans ses règles de grammaire et de
construction. Cette circonstance indique qu'originairement ils sortirent
d'une même souche, dont une branche habitant le midi, reçut l'impression
du soleil africain; l'autre s'étant répandue plus au nord, prit une
constitution adaptée à son climat. En remontant plus haut, cette souche
première est-elle née en Abissinie, ou en Arabie, ou en Assyrie? C'est
un problème que nous n'entreprendrons point de résoudre: seulement nous
dirons que si, selon la remarque des anciens, la péninsule arabe, et
spécialement son grand désert, n'ont jamais été conquis, ses habitants
ne doivent point avoir été le produit d'une invasion subite d'étrangers
qui n'y auraient trouvé ni subsistances, ni appât du pillage; tandis que
ces mêmes habitants dressés à la vie guerrière par la dureté de leur
climat, par la nécessité journalière de supporter la soif et la faim,
par le besoin de changer chaque jour de site et de campement, ont eu
sans cesse les motifs, et de temps à autre les moyens de se porter sur
les pays riches de leurs voisins, par des irruptions semblables à celles
de leurs sauterelles; et lorsque d'autre part ces mêmes anciens nous
assurent que tous les peuples répandus de l'Euxin aux sources du Nil, de
la Perse à la Méditerranée, leur offraient un même fonds de constitution
physique, de lois, de mœurs et surtout de langage, l'on a droit de
conclure qu'à des époques inconnues de l'histoire, de telles irruptions
ont eu lieu, alors que des hommes à talent, tels que Mahomet et Moïse,
eurent l'art de rassembler les diverses tribus arabes sous un seul
drapeau, en détournant leurs passions et leurs jalousies vers un même
but. Par cette raison, l'Abissinie ou Éthiopie, pays abondant et fécond
en majeure partie, devrait avoir été envahie par des Arabes qui en
chassèrent les nègres crépus, avant que, par un retour subséquent, ces
émigrés arabes, devenus nombreux et puissants, eussent reporté leur
action sur la mère patrie[199]; mais ce sont là des conjectures de
raisonnement, et nous n'avons pas à leur appui des faits positifs fondés
sur des monuments.


Résumé.

Maintenant, si nous résumons les résultats que nous ont fournis ces
derniers, nous pensons avoir établi comme vraies les propositions
suivantes:

1° Que le livre appelé la _Genèse_ est essentiellement distinct des
quatre autres qui suivent;

2° Que l'analyse de ses diverses parties démontre qu'il n'est point un
livre national des Juifs, mais un monument chaldéen, retouché et arrangé
par le grand-prêtre Helqiah, de manière à produire un effet prémédité, à
la fois politique et religieux[200];

3° Que la prétendue généalogie mentionnée au dixième chapitre, n'est
réellement qu'une nomenclature des peuples connus des Hébreux à cette
époque, formant un système _géographique_ dans le style et selon le
génie des Orientaux;

4° Que la prétendue chronologie antédiluvienne et postdiluvienne, si
invraisemblable, si choquante même, n'est, jusqu'au temps de Moïse,
qu'une fiction allégorique des anciens astrologues, dont le langage
énigmatique, comme celui des modernes alchimistes, a induit en erreur
d'abord le vulgaire superstitieux, puis, avec le laps de temps, les
savants mêmes, qui perdirent la clef des énigmes et de la doctrine
secrète;

5° Que la véritable chronologie n'a dû, n'a pu commencer qu'avec la
véritable histoire de la tribu juive, c'est-à-dire à l'époque où son
législateur Moïse l'organisa en corps de nation;

6° Que néanmoins à cette époque même aucun calcul régulier ne se montre
dans les livres hébreux; que c'est seulement à dater du pontificat de
Héli, douze siècles avant notre ère, que l'on parvient à saisir une
chaîne continue de temps et de faits méritant le nom d'_Annales_;

7° Enfin, que ces annales ont été rédigées avec tant de négligence,
copiées avec tant d'inexactitude, qu'il faut tout l'art de la critique
pour les restaurer dans un ordre satisfaisant.

De toutes ces données il résulte avec évidence que les livres du peuple
juif n'ont point le droit de régir les annales des autres nations, ni de
nous éclairer exclusivement sur la haute antiquité; qu'ils ont seulement
le mérite de nous fournir des moyens d'instructions sujets aux mêmes
inconvénients, soumis aux mêmes règles de critique que ceux des autres
peuples; que c'est à tort que jusqu'ici l'on a voulu faire de leur
système le régulateur de tous les autres; et que c'est par suite de ce
principe erroné que les écrivains se sont trouvés pris dans un filet
inextricable de difficultés, en voulant forcer tantôt les événements
anciens de descendre à des dates tardives, tantôt des événements récents
de remonter à des temps reculés: ce genre de désordre qui a surtout eu
lieu dans l'Histoire des Empires de Ninive et de Babylone, va devenir
pour nous une raison d'en faire un nouvel examen, et de fournir une
nouvelle preuve de la bonté de notre méthode.

[Illustration: NOMENCLATURE GÉNÉALOGIQUE, OU PLUTÔT GÉOGRAPHIQUE DU
Xe CHAPITRE DE LA GENÈSE.

/*[2]
                                                   {Almodad
                                                   {Shelaph
                                                   {Hatsarmout
                                                   {Irah
                                                   {Hadouram   Habitèrent depuis
                                                   {Aouzal     Mesha jusqu'à
                                      {Ieqlan...   {Aoubal     Shefarmont
                                      {            {Deqlah     oriental
                                      {            {Abmal
                                      {            {Sheba
          {Aïlain                     {            {Ophir
          {Ashour                     {            {_Haouilah_
  Shem    {Arafkashd........Shelah..  {            {Iobab
   ou     {Loud                       {
  Sem     {                           {                               {Nabt.
          {                           {                               {Kedar.
          {         {Aouts            { Phelag-Raou-Sheroug-Nahor     {Mosha.
          {         {Houl             {    Taré-Abram-Ishmal.......   {Tima.
          {Aram.... {Gatar            {                               {Itour.
                    {Mesh                                             {Qodamé,
                                                                      {etc.
          {Gomer ou {Ashkenez
          { Cimr... {Riphat                                           {Shiba  Dans le
          {         {Togorniah                             Ieqshan... {       desert
          {Mayoug                                                     {Deden  de Syrie
          {Medi
          {         {Elish
  Iaphet  {Ion...   {Tarshish
          {         {Ketim
          {         {Rodenim
          {Toubal
          {Moshk
          {Tirns
                    {Tsidon
                    {Het............  Anoquim et Amim.
                    {Iebousi
                    {Amri
                    {Gargashi       Habitèrent depuis
          {Kanan... {Haoui          Sidon jusqu'à
          {         {Arouqi         Gerar et Gazab.
          {         {Sini
          {         {Aroudi
          {         {Tsamiri
          {         {Hamati
          {
          {         {Loudim
          {         {Anamim
    Ham   {         {Lehbim
     ou   {Mastrim..{Neftahim
    Cham  {         {              {Philashtim.
          {         {Fatrousim...  {Kaftorim.
          {
          {Phut
          {         {Saba
          {         {_Haouilah_
          {         {Sabtakah
          {Koush... {
          {         {Ramah......   {Sheba.
          {         {              {Daden.

                      Nemrod-Babylon-Arak-Akad-Kalané.
*/
]



CHRONOLOGIE DES ROIS LYDIENS.



§1er.


On ne peut refuser aux chronologistes du siècle dernier[201] le mérite
d'avoir établi, avec le secours des astronomes, une série satisfaisante
de faits successifs, depuis le temps présent jusqu'au 6e siècle avant
notre ère: avec eux, à partir du jour où nous vivons, la succession des
rois de France nous conduit à leur fondateur Clovis, qui, l'an 486 de
l'ère chrétienne, abolit, par la victoire de Tolbiac, le pouvoir des
Romains dans la Gaule. Ce fait, qui coïncide à l'an 13 de Zénon,
empereur romain à Constantinople, nous donne le moyen de remonter, par
la liste de ses successeurs, jusqu'au règne d'Octave, dit _Auguste_,
qui, l'an 31 avant notre ère, ayant vaincu son rival Antoine et la reine
Cléopâtre, au combat d'Actium, termina en la personne de cette reine,
la dynastie des rois grecs ou macédoniens en Égypte: ces rois grecs nous
conduisent ensuite jusqu'à leur auteur Alexandre, fils de Philippe, qui,
l'an 331 avant l'ère chrétiènne, renversa, par sa victoire d'Arbelles,
l'empire des Perses en Asie, et termina, dans la personne de Darius
Codoman, la série de leurs monarques, laquelle remontait dans un ordre
connu jusqu'au conquérant appelé _Cyrus_, ou plus correctement _Kyrus_.

Jusque-là, c'est-à-dire vers l'an 650 avant J.-C., les faits politiques
sont liés sans interruption; mais au-dessus de Kyrus commencent des
incertitudes, des contradictions que les plus savants écrivains n'ont pu
éclaircir. Ce n'est pas qu'en général on ne sache qu'à l'époque de
Kyrus, l'Asie occidentale, depuis la Méditerranée jusqu'au fleuve Indus,
était partagée en 4 ou 5 royaumes principaux, formés des débris d'un
empire antérieur, l'_empire Assyrien_. Ces royaumes connus sous les noms
de _Lydie_, de _Médie_, de _Babylonie_, de _Phénicie_, et peut-être de
_Bactriane_, avaient dans leur dépendance de moindres états tributaires
et vassaux: de ce nombre, à l'égard de la Médie, était le pays montueux
appelé proprement _Fars_ ou _Perse_. Ses habitants portés à
l'indépendance par la nature du sol, par le genre de leur vie, par leur
pauvreté, supportaient impatiemment un joug étranger. Kyrus, devenu leur
chef ou satrape, profita de ces dispositions; et par des moyens
semblables à ceux de Gengis-Khan et de Tamerlan, ayant armé les Perses,
il attaqua d'abord les Mèdes dont il abolit la monarchie dans la
personne d'Astiag; puis les Lydiens, dont il prit d'assaut la capitale
(Sardes), et saisit vif le dernier roi Krœsus; enfin les Babyloniens,
dont il prit par stratagème l'inexpugnable cité, l'an 639 avant J.-C.
Ces faits sont connus d'une manière générale; mais en quelle année le
conquérant perse prit-il la ville de Sardes et le roi Krœsus? Combien
d'années ce dernier, avait-il régné? Quelle avait été la durée du
royaume des Mèdes? Combien de rois avait-il comptés? Combien de rois
avant Kyrus avaient gouverné Babylone? Auquel de ses rois cette ville
célèbre devait-elle ses constructions prodigieuses? Enfin quelle avait
été la durée du vaste empire des Assyriens antérieurs à ceux-ci? Ce sont
là autant de problèmes sur lesquels, depuis deux mille ans, s'exercent
sans fruit la curiosité, la méditation et la patience des historiens:
voyons aujourd'hui si, profitant de leurs travaux, et surtout de leurs
erreurs, nous parviendrons à dénouer ce faisceau de difficultés:
commençons par celles de la monarchie des Lydiens.

Les érudits qui ont traité ce sujet s'accordent tous à dire que la prise
de Sardes est l'époque fondamentale de la chronologie lydienne,
c'est-à-dire l'anneau par lequel elle se joint au système général des
temps qui nous sont connus. En cela ils ont raison, l'histoire ne nous
fournissant aucun autre point de contact que cette prise de Sardes: mais
parce qu'Hérodote, notre informateur premier, même unique à cet égard,
n'en déclare pas implicitement l'année précise, nos savants l'ont
cherchée partout ailleurs qu'en son livre, et ils ont cru la trouver
chez deux écrivains tardifs, dont l'un est d'une ignorance manifeste. En
cela ils ont eu tort, car si l'on veut peser avec nous toutes les
expressions d'Hérodote; si l'on veut comparer, comme nous allons le
faire, tous les indices fournis par cet historien, on y trouvera
non-seulement l'année de la prise de Sardes désignée avec clarté, mais
encore l'on découvrira dans l'ambiguité de l'une de ses phrases, la
cause des faux calculs de tous les copistes modernes ou anciens,
notamment du biographe Sosicrate, dont on veut maintenant élever contre
lui l'autorité. En procédant à notre analyse sous les yeux du lecteur,
nous allons lui fournir les moyens de prononcer par lui-même sur nos
résultats.

Nous employons la traduction de Larcher, à laquelle nous ne
reprocherions point la faiblesse de style, si elle avait toujours le
mérite de la fidélité; mais nous aurons plus d'une occasion d'en
remarquer l'absence; et comme d'ailleurs cet écrivain, par esprit de
parti, a surchargé les 2 volumes du texte original, de 7 volumes de
notes et de commentaires remplis d'erreurs quant aux choses, et souvent
de termes injurieux quant aux personnes, la lecteur ne trouvera pas
injuste que, par représailles, nous mettions en évidence l'impéritie et
même la malignité du censeur.


Texte d'Hérodote.

§ XXVI. «Alyattes étant mort, Crésus son fils lui succéda à l'âge de 35
ans.»

§ LXXXVI. «Et il régna 14 ans et 14 jours.»

§ XXVI. «Éphèse fut la première ville qu'il attaqua;.... après avoir
fait la guerre aux Éphésiens, il la fit aux Ioniens et aux Éoliens, mais
_successivement_.... etc.»

§ XXVII. «Lorsqu'il eut subjugué les Grecs de l'Asie, il pensa à équiper
une flotte pour attaquer les Grecs insulaires: tout était prêt pour la
construction des vaisseaux, lorsque Bias de Priène, ou selon d'autres,
Pittacus de Mitylène vint à Sardes (et l'en détourna.)»

§ XXVIII. «Quelque temps après, Crésus subjugua toutes les nations en
deçà du fleuve Halys, excepté les _Kilikiens_[202] et les Lykiens;
savoir, les Phrygiens, les Mysiens, les Maryandiniens, les Chalybes, les
Paphlagoniens, les Thrakes de l'Asie[203], c'est-à-dire les Thyniens et
les Bithyniens, les Kariens, les Ioniens, les Doriens, les Éoliens et
les Pamphyliens.»

§ XXIX. «Tant de conquêtes ajoutées au royaume de Lydie _avaient rendu_
la ville de Sardes très-florissante: tous les Sages qui étaient alors en
Grèce, s'y rendirent chacun en son particulier: on y voit entre autres
arriver Solon.»

Ici Hérodote raconte en détail toute l'entrevue de Crésus et de Solon.

§ XXXIV. «Après le départ de Solon, la vengeance des dieux éclata d'une
manière terrible sur Crésus.»

Ici Hérodote raconte la mort d'Atys, fils chéri de ce prince, avec tous
les incidents qui y sont relatifs. Comme ils sont amusants, ainsi que
les discours de Solon, la plupart des lecteurs perdent de vue le fil
chronologique du fond de l'histoire.

§ XLVI. «Crésus pleura deux ans la mort de son fils Atys: mais l'empire
d'Astyag, fils de Kyaxarès, détruit par Kyrus, et celui des Perses qui
prenait de jour en jour de nouveaux accroissements, lui firent mettre un
terme à sa douleur.»

Arrêtons-nous un moment ici. Nous y trouvons une date qui nous est
connue: la défaite et la prise d'Astyag par Kyrus datent de 561. Crésus
avait donc perdu son fils en 563. La visite de Solon avait pu se faire
cette année là même, conformément à ces mots: _après le départ de
Solon_: mais elle ne peut se reculer au delà de 564.

Crésus avait donc fait ses conquêtes nombreuses et _successives_ dès
avant l'année 564 ou 563: et cela dans un temps où la moindre ville
fortifiée exigeait des années de blocus et de siége. Il avait donc
commencé son règne plusieurs années avant l'an 564. Un fait authentique
cité par les Grecs prouve qu'il régnait dès avant 570; car selon
d'anciens auteurs cités par Plutarque et par Diogène de Laërte[204],
Pittacus homme très-remarquable pour avoir été un des sept Sages de la
Grèce, pour avoir sagement gouverné pendant plusieurs années Mitylène,
et surtout pour avoir volontairement abdiqué le pouvoir suprême,
Pittacus qui mourut l'an 570 (an 3 de la 52e olymp.), avait eu avec
Crésus, déjà roi, divers rapports notoires d'affaires et d'amitié:
Crésus entre autres lui ayant fait offrir une pension et des présents,
il se dispensa de les accepter, par la raison que venant d'hériter de
son frère, il était _du double plus riche qu'il ne voulait_. Hérodote
lui-même en racontant comme possible que le roi de Lydie en eût reçu des
conseils sur son expédition contre les Grecs insulaires, atteste
implicitement qu'il régna de son temps. Nous avons donc le droit de
supposer que Crésus commença de régner au plus tard en l'an 571, et l'on
voit que par les probabilités il a pu régner bien plus tôt: or, si son
règne fut de 14 ans et 14 jours, il n'avait plus à la fin de l'an 561,
et au début de l'an 560, que 3 _ans_ à régner. Poursuivons le texte
d'Hérodote, et ne perdons pas de vue cette indication lumineuse et
simple.


Suite du texte.

§ XLVI.(Après avoir pleuré 2 ans la mort de son fils Atys), «Crésus ne
pensa plus qu'aux moyens de réprimer la puissance (des Perses et de
Kyrus) avant qu'elle devînt plus formidable.»

(Donc elle était très-récente.)

«Tout occupé de cette pensée, il résolut _sur-le-champ_ d'éprouver les
oracles de la Grèce et l'oracle de la Libye. Il envoya des députés à
_Delphes_, d'autres à _Abes en Phocide_, d'autres à _Dodone_, etc. Il en
_dépêcha_ aussi en Libye au temple de Jupiter Ammon. (Or) ce prince
n'envoya ces (premiers) députés que pour éprouver ces oracles, et au cas
qu'ils rendissent des réponses conformes à la vérité, il se proposait
de les consulter une seconde fois pour savoir s'il devait faire la
guerre aux Perses.»

§ XLVII. «Il donna ordre à ces députés de consulter les oracles le
100e jour (précis) à compter de leur départ de Sardes; de leur
demander ce que Crésus, fils d'Alyattes, roi de Lydie, faisait ce
jour-là, et de lui rapporter par écrit là réponse de chaque oracle.»

(Dans ce paragraphe et les suivants, Hérodote raconte comment l'oracle
de Delphes fut le seul qui devina d'une manière surprenante [pour ceux
qui ne connaissent pas les manœuvres des anciens temples]; comment
Crésus frappé d'étonnement et lui livrant toute sa confiance; fit
d'innombrables sacrifices au dieu et envoya aux prêtres d'immenses
présens en vases d'or, etc.).

§ LIII, p. 38. «Les Lydiens chargés de porter ces présents aux oracles
de Delphes et d'Amphiaraüs (Crésus méprisa tous les autres), avaient
ordre de demander si Crésus devait faire la guerre aux Perses, et
joindre à son armée des troupes auxiliaires.»

Hérodote raconte en détail la réponse.

§ LVI. «Crésus charmé de ces réponses, et concevant l'espoir de
renverser l'empire de Kyrus, envoya de nouveau des députés à Delphes
pour distribuer à chacun des habitans (il en savait le nombre) deux
statères d'or par tête.»

§ LV. «Crésus ayant envoyé ces présens aux Delphiens, interrogea le dieu
_pour la troisième fois_; car depuis qu'il en eut reconnu la véracité,
il ne cessa plus d'y avoir recours; il lui demanda donc si sa monarchie
serait de longue durée.»

(Hérodote cite la réponse, et après avoir indiqué la résolution de
Crésus d'entreprendre la guerre, il dit:)

§ LVI; pag. 41 «Ce prince _ayant recherché_ avec soin quels étaient les
peuples les plus puissants de la Grèce dans le dessein de s'en faire des
amis, il trouva que les Lacédémoniens et les Athéniens tenaient le
premier rang; les uns parmi les _Doriens_, les autres parmi les
_Ioniens_.»

(Ici Hérodote fait une digression sur l'origine des deux nations, l'une
issue des _Hellènes_ et l'autre des _Pélasgues_.)

§ LIX. «Crésus apprit que les Athéniens l'un de ces peuples
(pélasguiques), partagés en diverses factions, étaient sous le joug de
Pisistrate, alors tyran d'Athènes.»

(Hérodote introduit ici une autre digression sur l'origine de
Pisistrate, sur la manière dont il s'empara d'Athènes, et afin de ne pas
revenir sur ce sujet, il conduit en six pages toute l'histoire de
Pisistrate jusqu'à sa troisième et dernière invasion qui arriva 15 ans
après la première: puis il continue en ces mots, que le traducteur n'a
pas rendus littéralement comme il importe qu'ils le soient).

§ LXV. «Tel était l'état où Crésus apprenait _alors_ que se trouvaient
les Athéniens. Quant aux Lacédémoniens, etc.»

(L'historien raconte en quelles circonstances Crésus trouva aussi les
Lacédémoniens: comment ils avaient élevé leur puissance: comment
Lycurgue leur donna des lois: etc.).

§ LXIX. «Crésus informé de leur état florissant, leur envoya des
ambassadeurs pour les prier de s'allier avec lui.» (Récit de
l'ambassade.)

Arrêtons ici Hérodote: n'y a-t-il pas de l'ambiguité dans cette
phrase?... _Tel était l'état où Crésus apprenait alors que se trouvaient
les Athéniens_..... A qui se rapporte ce mot _alors_? Hérodote dit
_qu'ils étaient_ sous le joug de Pisistrate _lorsque_ Crésus prenait ces
informations: mais ils y furent à 3 reprises différentes dont les
époques nous sont bien connues. Une première fois sous l'archontat de
Comias, répondant à notre année 560[205], et cette première invasion ne
fut pas de longue duré. Supposons un an: une seconde fois, environ 5
ans après, vers l'an 555 avant notre ère: enfin une troisième fois, à la
onzième année suivante (voyez § LXII) laquelle année répond à l'an 545
avant notre ère, et cette dernière invasion définitive dura 15 ans,
jusqu'à la mort de Pisistrate. Maintenant à laquelle de ces 3 invasions
et de ces 3 dates répond la date des informations de Crésus? ce ne peut
être à la troisième, en l'an 545: tout serait bouleversé. Crésus aurait
passé 15 ans à consulter les oracles: ou bien il n'aurait commencé de
régner qu'en 559; et l'on a déja vu que cela est impossible.... Est-ce à
la seconde, en l'an 555? cela serait moins absurde; mais comme il régna
encore au moins 2 années après, son règne se trouverait être de 17 ans,
et (Crésus) n'en régna que 14. Ce ne peut donc être qu'à la première
invasion, qui eut lieu dans les 6 derniers mois de l'an 560, et les 6
premiers mois de l'an 559, faisant l'année première de l'olympiade
cinquante-cinquième; posons cette donnée, et continuons de raisonner et
de calculer d'après elle.

§ LXXI. «Crésus (induit en erreur par le sens ambigu de la deuxième
réponse de l'oracle, voy. § LIII) se disposait à marcher en Cappadoce,
dans l'espérance de _renverser l'empire de_ Kyrus et des Perses....»

(Ici les représentations d'un seigneur lydien, et quelques détails sur
la Cappadoce).

§ LXXIII. «Crésus partit donc avec son armée pour la Cappadoce, afin
d'ajouter à ses états ce pays alors dépendant des Perses, animé par sa
confiance en l'oracle et par le désir de venger Astyag, son beau-frère,
captif de Kyrus. _Voici comment Astyag était devenu beau-frère de
Crésus._»

(Ici Hérodote raconte l'anecdote des chasseurs scythes qui occasiona la
guerre de l'éclipse, et le mariage d'Astyag qui en fut une conséquence).

§.LXXV. «Crésus, irrité contre Kyrus pour avoir détrôné Astyag, avait
donc consulté les oracles...; et sur une réponse qui lui était venue de
Delphes, il s'était déterminé à entrer sur les terres des Perses. Quand
il fut arrivé sur les bords du fleuve Halys, etc.»

(Récit de la manière dont il le passa).

§ LXXVI. «Après le passage de l'Halys, Crésus, avec son armée, entra
dans la partie de la Cappadoce appelée _Ptérie_..... près Sinope. Il y
assit son camp..., prit la ville..., s'empara des bourgades..., déporta
les Syriens, etc.... Cependant Kyrus assembla son armée, prit avec lui
tout ce qu'il put trouver d'hommes sur sa route, et vint à sa
rencontre..... Après de violentes escarmouches, on en vint à une action
générale--qui fut indécise.»

§ LXXVII. «Crésus (pour divers motifs) retourna à Sardes... dans le
dessein d'appeler ses alliés...; il comptait y passer tranquillement
l'hiver, et retourner à l'entrée du printemps contre les Perses.»

(Ici l'historien raconte les présages de sa ruine.)

§ LXXIX. «Kyrus, instruit de la retraite de Crésus à Sardes, l'y
poursuit avec _tant de rapidité_, qu'il lui porte la nouvelle de son
arrivée. Crésus fait sortir ses Lydiens et livre bataille aux Perses; il
est battu.»

§ LXXXIV. «La ville est prise le quatorzième jour du siége. Et»

§ LXXXVI. «Crésus tombe vif entre les mains des Perses, ayant régné 14
ans et soutenu un siège d'autant de jours.»

Tel est le récit d'Hérodote qui, au moyen de ses digressions et des
anecdotes dont il orne le fond, se prolonge pendant 50 pages.--En le
résumant et le réduisant à sa plus simple expression, nous trouvons la
série des faits suivants.

Crésus perd son fils Atys, 2 ans avant le détrônement d'Astyag, qui eut
lieu en l'an 561. Donc Atys fut tué en l'an 563.... Donc le voyage de
Solon en l'année 564.... Déja Crésus avait fait _ses conquêtes
nombreuses et successives_.... Pittacus, mort en 570, avait eu des
rapports avec Crésus, déja roi puissant et devenu le centre des lumières
et de la célébrité.... Donc Crésus avait commencé de régner au plus tard
en l'an 571, et très-probablement bien plus tôt. Réveillé de sa douleur
vers la fin de 561, il envoie consulter les oracles. Il donne 100
_jours_ à ses députés; il n'en fallait pas le quart pour aller à
Delphes, ni la moitié pour se rendre à l'oasis d'Ammon, distante de 7
jours seulement de Saïs et de Canopus; mais il prend la plus grande
latitude pour parer à tous les incidens.--Ces députés purent revenir en
moins de 40 jours: supposons pour l'aller et le venir, 5 _mois_, espace
de temps qu'il trouve ensuite suffisant pour avoir des soldats d'Égypte;
il eut donc la première réponse au plus tard dans le sixième mois de
l'an 560: n'ayant plus de confiance qu'aux deux oracles de Delphes et
d'Amphiaraüs, il leur fait une seconde députation qui a pu aller et
revenir en 6 semaines.... Donc elle était revenue au huitième mois de
l'an 561. Comblé de joie par cette deuxième réponse, il _envoie des
présens aux Delphiens_, cette fois sans consulter l'oracle: puis une
troisième députation pour interroger le dieu sur la durée de sa
monarchie: toutes ces consultations ont pu être terminées dans l'année
560.

Or Crésus _ayant recherché_ quels peuples de la Grèce il devait prendre
pour alliés (LVI) il trouva les Athéniens sous le joug de Pisistrate....
Ces mots _ayant recherché_ prouvent que cette recherche _était déja
faite_: elle date donc de la fin de 560 ou des premiers mois de 559. Il
est probable que la troisième députation qu'il envoya à Delphes pour
une question superflue à son objet principal, ou bien que les envoyés
chargés de distribuer des présens aux habitants de Delphes, ne furent
que le prétexte de ses _recherches_ diplomatiques. C'est ainsi que
Diodore de Sicile nous apprend qu'il fit encore partir un certain
_Eurybates_, en apparence pour Delphes, mais en réalité pour enrôler les
Lacédémoniens[206]; cet _Eurybates_, le trahit et passa chez Kyrus. Ces
recherches et informations coincident donc réellement avec l'année de
l'archontat de Comias et de l'usurpation de Pisistrate; fixons-les au
commencement de 559.... Crésus emploie cette même année 559 à conclure
son traité avec les Lacédémoniens, et à faire ses préparatifs: au
printemps de l'an 558 il part pour la Cappadoce: ses opérations
militaires remplissent l'été. Vers l'automne, il traverse l'Halys, se
replie sur la _Ptérie_ près Sinope: Kyrus accourt... les armées se
mesurent; le succès est indécis. Crésus, sur de vains motifs, se retire
à Sardes aux premiers froids de l'hiver, c'est-à-dire au commencement de
décembre. Kyrus l'y poursuit. Une bataille se livre sous les murs. Les
Lydiens sont battus, et Sardes est prise au bout de 14 jours, en janvier
de l'an 557. Toutes les conditions sont remplies; car en attribuant à
cette année 557 les 14 jours spécifiés par Hérodote, les 14 années qu'il
donne à Crésus remontent avec précision à l'an 571 inclusivement; et
tous les événements observent un accord parfait.

Voyons maintenant quelles difficultés ont trouvées ou se sont créées ici
nos confrères. N'apercevant pas, ainsi que nous l'avons déja remarqué,
la date de la prise de Sardes explicitement exprimée, ils ont trouvé
plus simple de la demander à d'autres auteurs, et ils ont cru la trouver
dans deux passages positifs que nous allons discuter.

L'un est tiré de C. Julius Solinus, grammairien ou _maître d'école_
latin du troisième siècle après notre ère, auteur d'un recueil de
fragments historiques, géographiques et physiques, pleins de faits si
merveilleux, si fabuleux et si absurdes, que l'on croirait lire un
écrivain musulman[207], et que l'on refuse tout discernement à un
compilateur aussi crédule. Voici son passage relatif à notre question.
Après avoir cité dans son _premier chapitre_ plusieurs cas et faits
étranges, Solin ajoute[208]: «La peur ôte quelquefois la mémoire, et
par inverse, elle excite quelquefois la parole. (Ainsi) lorsque Cyrus,
en la cinquante-huitième olympiade, entra vainqueur dans Sardes, _ville
d'Asie_, où était caché Crésus, le fils de ce roi, nommé _Atys_, muet
(de naissance) recouvra la parole, comme d'explosion, par un effort de
la peur; car on dit qu'il s'écria: _Épargne mon père, ô Cyrus!_ et
apprends par notre infortune, que tu es (aussi) homme.»

Où Solin, plagiaire habituel des anciens, a-t-il puisé cette anecdote?
Nous ne la trouvons que dans Hérodote, qui dit à la fin du § LXXXIV:

«Ainsi fut prise Sardes, et la ville entière (fut) livrée au pillage. §
LXXXV. Quant à Crésus, voici quel fut son sort: Il avait un (second)
fils dont j'ai déja fait mention: ce fils avait toutes sortes de bonnes
qualités, mais il était muet.... Après la prise de la ville, un Perse
allait tuer Crésus sans le connaître...; le jeune prince muet, à la vue
du Perse qui se jetait sur son père, saisi d'effroi, fit un _effort_ qui
lui rendit la voix: Soldat, s'écria-t-il, ne tue pas Crésus[209].»

N'est-ce pas là évidemment l'original dont _Solin_ à fait une mauvaise
copie? L'on y trouve son idée fondamentale sur la peur, et jusqu'à ses
propres termes, _l'effort de la peur, vis timoris_. Il a d'ailleurs
brodé l'anecdote avec un mauvais goût et une inexactitude qui nous
donnent la mesure de son esprit; _Atys_ était le nom du prince tué à la
chasse, et non pas celui du prince muet.... et ce muet adressa à un
soldat et non à Kyrus, un cri de sentiment, et non une phrase de morale.
Les anciens compilateurs ont presque toujours cité de mémoire avec cette
négligence.

Du moment que Solin a copié Hérodote pour le fait, il a dû le consulter
pour la date..... Comment aura procédé cet écrivain superficiel? Ayant
d'abord trouvé à l'article LIX, cette phrase de notre historien....

«Crésus apprit que les Athéniens.... partagés en diverses factions,
étaient sous le joug de Pisistrate...., alors tyran d'Athènes....» Puis
à l'article LXIV, le récit de la troisième et dernière usurpation, suivi
de ces mots:

§ LXV. «Tel était l'état où Crésus apprenait _alors_ que se trouvaient
les Athéniens.»

Solin, trompé par cette phrase réellement équivoque, et dont l'ambiguité
nous a nous-mêmes frappé, a attribué à la troisième invasion ce mot
_alors_ que nous avons vu par analyse appartenir à la première; et il a
de son chef ajouté vaguement pour date de l'événement, la
cinquante-huitième olympiade, dont en effet la quatrième année (545) est
l'année de l'invasion troisième et définitive.

Et comment Solin n'aurait-il pas commis cette méprise, lorsque tant
d'autres plus habiles et plus difficiles y ont été trompés? lorsque
Larcher lui-même, ce prince des critiques anciens et modernes, ne l'a
pas évitée? Il est donc évident que le calcul de Solin dérive du passage
en question, et que c'est l'autorité même d'Hérodote mal entendu, que
l'on veut aujourd'hui opposer à Hérodote pris dans son vrai sens.

Le second passage allégué par les chronologistes, est tiré de Diogène de
Laërte qui, vers la fin du second siècle, compila sans méthode et sans
discernement l'ouvrage que nous avons de lui sur _la vie des
philosophes_. Selon cet écrivain, «_Périandre, tyran de Corinthe, mourut
âgé de près de 80 ans_: et il ajoute de suite, _Sosicrates de Rhodes
assure que ce fut 40 ans avant Crésus, et un an avant la
quarante-neuvième olympiade._» C'est-à-dire que Périandre mourut l'an 4
de la quarante-huitième olympiade, répondant à 585 ans avant notre
ère[210], et que _Crésus 40 ans après_, correspond à l'an 545. Or voilà
précisément le même résultat que Solin; le même faux calcul dérivé de la
même méprise que nous venons de démontrer: de manière que c'est bien
réellement ce fatal passage du paragraphe LXI, qui par son ambiguité a
induit en erreur les anciens chronologistes, dès une époque reculée. Le
temps où vivait _Sosicrates de Rhodes_, n'est point connu; mais il a
sûrement précédé de beaucoup le siècle de Plutarque, qui se plaint
amèrement des dissonances et des contradictions des chronologistes, à
l'occasion de l'entrevue de Solon avec Crésus.

«Quelques auteurs, dit-il, prétendent prouver par la chronologie, que
c'est un conte inventé à plaisir; mais cette histoire est si célèbre,
qu'on ne saurait la rejeter sous prétexte qu'elle ne s'accorde pas avec
certaines tables chronologiques que mille gens essaient de corriger,
sans jamais pouvoir concilier les contradictions dont elles sont
remplies.»

Plutarque a eu d'autant plus raison d'insister sur la vérité du fait
cité par Hérodote, que si ce dernier, postérieur d'un siècle seulement à
Crésus et à Solon, eût osé réciter sans fondement cette anecdote, dans
les lectures publiques et solennelles qu'il fit de son ouvrage aux jeux
olympiques et à Athènes, mille réclamations se seraient élevées contre
lui, et Plutarque lui-même, qui a écrit un traité[211] pour dénigrer
Hérodote, n'aurait pas manqué d'en recueillir quelqu'une au lieu de
l'appuyer comme il fait ici.

Si la chronique des marbres de Paros nous fût parvenue saine et entière,
nous aurions pu y reconnaître que les dissonances en question
remontaient jusqu'au-delà de l'an 272 avant notre ère, époque de sa
composition; et cela nous paraît probable, puisque cette chronique porte
des erreurs analogues et manifestes sur d'autres dates connues, telles
que l'avénement de Darius, l'expulsion des Pisitratides, qu'elle
distingue de celle d'Hippias, etc. Mais comme tout ce qui est relatif à
_Kyrus_, à _Crésus_ et même à _Alyattes_, est effacé dans l'original, et
a été substitué par les éditeurs anglais, l'on n'en peut rien conclure,
si ce n'est que, sous prétexte de compléter et de corriger un monument
fruste, l'on est parvenu à en faire un monument apocryphe, de très-peu
de mérité et d'utilité.

Nos chronologistes modernes n'ont donc réellement aucun témoignage
valable à opposer ni à substituer à celui d'Hérodote; et s'il reste ici
quelque difficulté, c'est de concevoir comment des savants aussi
renommés que les Scaliger, les Petau, les Usserius, ont lu cet historien
avec tant de négligence ou de prévention, qu'ils n'aient pas saisi le
nœud de cette énigme; comment surtout le traducteur Larcher, qui à
chaque page de ses notes réprimande et même injurie quiconque n'est pas
de son avis, a manié toutes ces idées sans les combiner, sans apercevoir
leur résultat; et cela lorsqu'une phrase entre autres déclare en propres
termes, que _le temps qui s'écoula depuis la consultation d'Apollon
jusqu'à la ruine de Crésus, fut de_ TROIS ANS! Voici ce passage vraiment
frappant et péremptoire:

§ XC. «(Après avoir retiré Crésus du bûcher qui devait le consumer)
demandez-moi, lui dit Kyrus, ce qui vous plaira, et vous l'obtiendrez.
Seigneur, répondit Crésus, la plus grande faveur serait de me permettre
d'envoyer au dieu des Grecs les fers que voici, et de lui demander s'il
lui est permis de tromper ainsi.»

§ XCI. Les Lydiens, députés par Crésus, étant arrivés à Delphes, et
ayant exécuté ses ordres, (la Pythie répondit en substance): «Il est
impossible, même à un dieu, d'éviter le sort marqué par les Destins:
Crésus est puni du crime de son 5e ancêtre[212]... Apollon a mis tout
en usage pour détourner de Crésus le malheur de Sardes; mais il ne lui a
pas été possible de fléchir les Parques... Tout ce qu'elles ont accordé
à ses prières, il en a gratifié ce prince; _il a reculé de trois ans la
prise de Sardes_: que Crésus sache donc qu'il a été fait prisonnier
_trois ans plus tard_ qu'il n'était porté par les Destins...»

D'où datent _ces trois ans_? bien évidemment de l'époque des
consultations, et surtout des magnifiques présents de Crésus; par
conséquent de l'an 560, comme nous l'avons vu. Et puisque Sardes, prise
en l'an 557, devait l'être 3 ans plus tôt par le _Mulet perse_ (Kyrus),
instrument du Destin, il est évident qu'il s'agit de l'an 560, avant
lequel Kyrus ne régnait pas en Médie.

L'on voit que tout devient de la plus grande clarté; et quoique Larcher
nous assure[213] que jamais l'on ne viendra à bout de résoudre les
difficultés relatives à Solon, et à tout ce qui touche Crésus, nous
allons montrer que toutes se résolvent par le même texte d'Hérodote, et
par la clef qu'il nous a fournie. Faisons-en l'épreuve sur Solon.


Solon.

Deux écrivains nous ont transmis la vie de cet homme célèbre; l'un est
Plutarque, qui, selon son usage, s'est appliqué à classer les faits dans
leur ordre naturel, afin de produire l'instruction morale et l'intérêt
dramatique vers lesquels il tend; l'autre est Diogène de Laërte dont les
chapitres ressemblent à des tiroirs de chiffonnière, où ce compilateur
paresseux et sans esprit a jeté les notes de ses lectures, pour les
rassembler ensuite et les coudre sans ordre et sans discussion
d'autorités et de temps. Par ce motif, il n'est lui-même qu'une autorité
subalterne, dont on ne peut user qu'avec défiance et précaution.

Il est de fait certain et non contesté, que Solon fut archonte ou
magistrat d'Athènes, et qu'il établit ses lois en l'an 594 (3e année
de la 46e olympiade). L'on sent que pour s'élever à un si haut degré
de crédit dans une ville où il n'était pas né, il dut être déja un homme
d'un certain âge. En admettant les 80 ans de vie que lui donne Diogène,
et en plaçant sa mort sous l'archontat d'Hégesistrate (l'an 558), selon
l'autorité précise de _Phanias d'Ephèse_, cité par Plutarque, Solon
était né en 638, et âgé de 45 ans lorsqu'il fut archonte: le sage
Barthélémy et le savant de _Sainte-Croix_, dont Larcher ne récusera pas
le jugement, sont de cet avis[214]. Né dans l'île de Salamine, d'une
famille de _marchands_, Solon se livra lui-même, au négoce, et fit
long-temps le cabotage dans l'Archipel et sur les côtes de l'Asie
mineure. Ce fut dans ces voyages multipliés que son esprit vif et droit,
observant en chaque lieu l'action réciproque des tempéraments, des
habitudes et des lois, conçut l'idée d'un système approprié au peuple
mobile d'Athènes, qu'il préférait, et chez lequel il s'était établi,
comme Lycurgue avait approprié le sien au peuple sérieux et morose de
Sparte. Ce fut dans les derniers de ses cabotages qu'il dut visiter
Thalès à Milet; car Plutarque place ensuite la guerre de Salamine, puis
l'accroissement du crédit de Solon et son archontat; en sorte que ses
exhortations à Thalès pour l'engager à se marier, et la fausse nouvelle
que celui-ci lui fit donner de la mort de son fils déja pubère,
pourraient dater, sans invraisemblance, des années 599 à 661. Son
archontat fut, comme nous l'avons dit, en 594. Deux ans après (en 592),
parut à Athènes le célèbre Anacharsis, sous l'archonte Eucrate (Diog. de
Laërte, _in Anacharsi_): et cette date non contestée réfute l'opinion de
ceux qui veulent qu'immédiatement après son archontat, Solon ait fait
son voyage de 10 ans, dans lequel il alla en Égypte, où régnait Amasis,
qui ne régna qu'en 570; puis en Lydie, où il vit Crésus: comme si,
outre l'inconvenance des temps, il n'était pas contraire à toute
vraisemblance que ce législateur eût livré aux caprices d'un peuple
léger, et aux secousses des factions, l'arbre frêle et délicat qu'il
venait de planter, et qui ne pouvait s'enraciner qu'avec le temps. Solon
resta à Athènes pour expliquer et soutenir ses lois. Il continua ses
opérations de commerce _pour frayer_, dit Plutarque, _aux dépenses de sa
vie dissipée_; l'on sent que chez un tel peuple, la maison de Solon,
pour soutenir son crédit, dut être ouverte à tout le monde. Plusieurs
années après, c'est-à-dire vers l'an 580, Susarion donna les premières
représentations de comédie, et Thespis, qui de l'aveu des auteurs[215],
donna les siennes peu de temps ensuite, n'a pu tarder plus que l'an 576.
Par conséquent Solon put alors réprimander ses concitoyens au sujet de
ces pièces licencieuses dont il prévoyait les effets. Ennuyé enfin,
comme il arrive quand on vieillit, et fatigué des importunités des
consultants et des _disputeurs_ de ce temps-là, il entreprit vers la fin
de l'an 574, ou le début de 573, son voyage de _dix ans_.--Il dut
procéder lentement de lieu à lieu, de contrée à contrée, comme font tous
les observateurs en matière de lois et de morale; il n'arriva qu'en 571
ou même en 570 en Égypte, où il resta assez long-temps, et il y vit
Amasis commencer son règne (570). En quittant l'Égypte il dut revenir en
Cypre par Crète ou par la côte de Phénicie: de Cypre il entra dans
l'Asie mineure, et enfin il termina par Sardes, où il vit Crésus en 564
ou 563, avant la mort d'Atys. Là, instruit facilement de ce qui se
passait à Athènes, il jugea qu'il était temps d'y rentrer pour s'opposer
au choc de trois factions qui troublaient la ville: son parent
Pisistrate qui en conduisait une, manœuvra si bien, que malgré les
avertissements de Solon, le peuple donna dans le piège assez grossier
_des blessures de Pisistrate_, d'où résulta la 1e usurpation, pendant
le second semestre de l'an 560, sous l'archontat de Comias. Solon
résista d'abord ouvertement; mais vaincu par la nécessité des
circonstances, par la douceur de Pisistrate et par le consentement du
plus grand nombre, il consentit à vivre paisiblement en faisant encore
des vers; et en rédigeant les écrits des prêtres égyptiens sur
l'_Atlantide_, dont ensuite s'empara Platon; et il mourut sous
Hégésistrate, successeur de Comias, l'an 558, selon le témoignage précis
de Phanias d'Éphèse. Si _Héraclite de Pont_ le fait revivre encore
plusieurs années après, c'est qu'il a suivi le système, erroné de
Sosicrate et de ceux qui comme lui retardaient de 12 ans la ruine de
Crésus: mais en prolongeant la vie de Solon jusqu'à l'an 545, ces
auteurs commettaient l'invraisemblance de le faire archonte à l'âge de
29 ans. Tout ce que Diogène de Laërte rapporte de ses lettres
contradictoires, l'une à Crésus et l'autre à Pisistrate, des réponses de
Pisistrate et de sa retraite en Cypre, est évidemment controuvé (comme
l'avoue Larcher lui-même) par des rhéteurs grecs, qui, selon leur usage,
ont brodé sur un canevas devenu agréable au peuple d'Athènes depuis
l'expulsion d'Hippias et le meurtre d'Hipparque.


Thalès.

L'histoire de Thalès compliquée également avec celle de Crésus,
s'éclaircit par les mêmes moyens de solution qui vont faire disparaître
l'objection que l'on voudrait tirer de l'âge de cet astronome contre
l'éclipse de 625.

Diogène de Laërte qui a écrit _la vie_ ou plutôt des notes décousues sur
la vie de Thalès, nous indique comme sources principales où il a puisé,
les ouvrages d'Hérodote, de Douris et de Démocrite. Il parle
successivement de son origine phénicienne, avec des doutes sur sa
naissance à Milet ou à Sidon; de sa proclamation comme l'un des sept
Sages[216], sous l'archonte Damasias (en 582); de sa passion pour
l'astronomie; de ses découvertes dans cette branche de science; de ses
services civils et patriotiques comme citoyen de Milet, de sa répugnance
pour le mariage; de ses maîtres en astronomie (les prêtres égyptiens);
du fameux trépied d'or que se renvoyèrent l'un à l'autre les sept Sages
dont il était un; des présents que lui adressa Crésus; puis des maximes
de sagesse que l'on citait de lui. Or, _ajoute brusquement Diogène_, «On
lit dans les _Chroniques_ d'Apollodore que Thalès naquit l'an 1er de
la 35e olympiade (l'an 640), et qu'il mourut à l'âge de 78 ans, ou à
l'âge de 90, comme le veut _Sosicrate_ qui place sa mort dans la 58e
olympiade (548), et (dit) qu'il vécut au temps de Crésus à qui il promit
de faire passer l'Halys sans pont, en détournant le fleuve.»

Voilà, comme l'on voit, deux opinions contradictoires: laquelle
préférer? Si nous admettons celle d'Apollodore, Thalès, né en 640, dut
mourir en 563 (âgé de 78 ans): mais en 563 le fils de Crésus vivait
encore: Astyages n'était pas détrôné, et Crésus ne songeait pas à la
guerre qui, 6 ans plus tard, lui fit traverser l'Halys. Apollodore est
donc évidemment en erreur, et cette erreur remonte à 140 ans au moins
avant Jésus-Christ, puisqu'il fut disciple du grammairien Aristarque
d'Alexandrie[217], cité pour avoir fleuri sous Ptolomée Philométor, vers
la 156e olympiade (154 ans avant Jésus-Christ).

Si nous admettons l'opinion de Sosicrate, Thalès étant mort dans la
58e olympiade, âgé de 90 ans, c'est-à-dire vers l'année 648, il dut
naître vers 738...... Mais nous avons déja vu que Sosicrate se trompait
en supposant la guerre de Crésus et la prise de Sardes arrivées dans la
58e olympiade (548); que ce fut au contraire en l'an 558 que Crésus
traversa l'Halys; donc les 90 ans de Thalès, en remontant de là, portent
sa naissance à l'an 648, et le calcul de Sosicrate ainsi redressé,
satisfait à toutes les vraisemblances.

A cette occasion faisons une remarque qui s'applique presque
généralement aux philosophes de l'antiquité; savoir, qu'étant nés la
plupart dans la classe plébéienne, leur naissance était un fait obscur
et non remarqué. Ce n'était que lorsqu'ils devenaient célèbres, que l'on
faisait attention à leur âge; et c'était surtout à l'époque de leur mort
que cette attention notait la durée de leur vie, et supputait la date de
leur naissance. Or, dans le cas présent de Thalès, lié par ses dernières
années à la guerre de Crésus contre Cyrus, l'erreur commise à l'égard du
fait fondamental a nécessairement causé l'erreur de la conséquence; et
si l'on observe que les dates de mort et de naissance d'un homme aussi
célèbre que Pythagore, ont été un problème jusqu'à ces derniers temps,
l'on sentira que l'insouciance et la négligence des historiens d'une
part, de l'autre, l'état de troubles et de révolutions où furent
habituellement les États et surtout les petits États de l'antiquité,
ont été des obstacles presque insurmontables pour l'exactitude des
chronologistes[218].

Mais de quel historien Diogène de Laërte et ses auteurs ont-ils emprunté
cette circonstance importante de leur récit, «que _Thalès conseilla à
Crésus de détourner l'Halys?_» Nous ne la trouvons encore que dans
Hérodote qu'ils suivaient ici pas à pas; cet historien l'affirme-t-il
aussi positivement? Voilà ce qui nous paraît pour le moins douteux.
Lisons ses paroles.

/#
     § LXXV. Kyrus tenait donc prisonnier Astyages. Crésus irrité à ce
     sujet contre Kyrus, avait envoyé consulter les oracles pour savoir
     s'il devait faire la guerre aux Perses. Il lui était venu de
     _Delphes_ une réponse ambiguë, et.............. _là-dessus_, il
     s'était déterminé à entrer sur les terres des Perses. Quand il fut
     arrivé sur les bords de l'Halys, il le fit, _à ce que je crois_,
     passer à son armée, _sur les ponts qu'on y voit à présent_. Mais
     s'il en faut croire la plupart des Grecs (Ioniens), Thalès de Milet
     lui en ouvrit le passage.
#/

Que signifient ces mots, _il le fit, à ce que je crois?_...... mais s'il
_en faut croire la plupart_ des Grecs (Ioniens).... Hérodote avait donc
une opinion différente de celle de _la plupart_ des Grecs qui n'était
pas celle de la _totalité_: donc le fait n'était pas avéré et constant:
c'était seulement une opinion populaire. Or, comme Hérodote se proposait
de lire et qu'il lut réellement son livre à de nombreuses assemblées de
Grecs, il n'osa heurter de front l'opinion de la plupart de ses
compatriotes vaniteux et jaloux. Il s'est contenté de l'atténuer en
exprimant la sienne propre. Comme elle fut très-probablement celle des
savants perses et lydiens qu'il avait consultés, elle mérite d'autant
plus la préférence, qu'Hérodote semble indiquer _les ponts de l'Halys
qu'on y voit à présent_, comme un monument de cette ancienne époque.
D'ailleurs comment admettre la présence d'un vieillard de 90 ans à
l'armée, et au camp de Crésus, surtout lorsqu'on lit cet autre passage
de Diogène de Laërte, tom. Ier, liv. Ier, pag. 17?

/#
     Il est certain que Thalès donna des conseils très-avantageux à sa
     patrie (Milet); car Crésus ayant sollicité les Milésiens de se
     joindre à lui contre Kyrus, Thalès s'y opposa, et ce conseil devint
     le salut de la ville de Milet après la victoire de Cyrus.
#/

Après un tel conseil, quel accueil Thalès eût-il reçu de Crésus? Or, le
fait cité par Diogène de Laërte, est encore attesté formellement par
Hérodote, lorsqu'il dit, § CXLI, «que les Milésiens furent les seuls
Ioniens avec lesquels Kyrus fit un traité aux mêmes conditions que leur
avait accordées Crésus.»

Le seul moyen conciliatoire serait de supposer que tandis que Thalès,
vivant à Milet, donnait à ses concitoyens un conseil salutaire, il
envoyait par écrit à Crésus celui de détourner l'Halys; ou plutôt que
cet expédient militaire pratiqué en des temps bien antérieurs, par
Sémiramis et par les rois de Babylone, dont Thalès dut connaître
l'histoire, fut suggéré par ce philosophe au roi de Lydie, dans l'une de
ces guerres antérieures, où il passa également l'Halys pour mettre à
contribution _les riverains de l'Euxin_, riches en mines d'or et
d'argent.

Si nous devions en croire le traducteur d'Hérodote, nous aurions ici une
objection grave contre nos explications; car dans son canon
chronologique, à l'an 543, il place un _conseil de Thalès aux Ioniens_;
et il cite pour garant notre commune autorité, Hérodote, lib. Ier, §
CLXXI. Nous ouvrons Hérodote, nous lisons le paragraphe cité, et nous ne
trouvons rien de semblable, ni même de relatif; seulement au § précédent
(CLXX), en parlant du conseil que Bias donna aux Ioniens accablés de
maux par les Perses de Kyrus, il dit: «Tel fut le conseil que Bias donna
aux Ioniens après qu'ils eurent été réduits en esclavage; _mais avant
que leur pays eût été subjugué_, Thalès de Milet leur en donna un qui
était excellent, ce fut d'établir à Téos, au centre de l'Ionie, un
conseil général pour toute la nation, sans préjudicier au gouvernement
des autres villes, qui n'en auraient pas moins suivi leurs usages
particuliers.»

Il est clair que le temps dont il s'agit ici, _avant que leur pays eût
été subjugué_, se rapporte à un temps bien antérieur à l'an 543, et que
Larcher a encore raisonné ici selon l'hypothèse de la ruine de Sardes en
545. On pourrait reporter ce conseil de Thalès jusqu'aux dernières
années d'Alyattes, où ce prince, ennemi des Milésiens, menaçait d'un
asservissement complet tous les Ioniens, dont la plupart étaient déja
tributaires; et si l'on observe que ce fut en 582, 9 ans avant la mort
d'Alyattes, que Thalès fut déclaré _Sage_, l'on pensera que ce furent de
tels avis qui lui méritèrent cet honneur.

De ce qui précède, l'on peut conclure que Thalès vivait encore lorsque
Crésus chercha des alliés contre Kyrus, en 559, et que très-probablement
il mourut peu après, supposons l'an 557. En admettant qu'il vécut 90 ans
complets, sa naissance peut se reporter jusqu'à l'an 646 ou même 647;
et cette date remplit bien l'exigence d'un fait célèbre où Thalès est
cité comme acteur; nous voulons parler de l'éclipse de soleil prédite
par ce philosophe, laquelle, survenue au fort d'un combat entre les
Lydiens et les Mèdes, causa une obscurité si forte, que les combattants
mirent bas les armes, et que les deux rois cimentèrent leur
réconciliation par le mariage d'Astyages, fils du mède Kyaxarès, avec
Aryenis, fille du lydien Alyattes. Une foule de savants, depuis Cicéron
et Pline, se sont exercés à trouver l'époque de cet événement; mais ils
n'ont pu s'accorder ni entre-eux, ni avec eûx-mêmes.

Larcher présente un tableau curieux de leurs noms et de leurs opinions,
dans sa note sur le § LXXIV du premier livre[219]; parmi les anciens, il
cite: 1° _Cicéron_ et _Pline_, qui assignent l'éclipse à l'an 584 avant
J.-C., et il omet Solin qui suit leur avis[220]; Clément d'Alexandrie,
qui interprétant Eudemus, la place vers l'an 580; parmi les modernes,
Riccioli, Dodwel, Desvignoles, de Brosses, qui se rangent à l'avis de
Pline; Scaliger, qui hésite entre 585 et 583; _Usher_ ou _Usserius_ qui
préfère l'an 601; Calvisius, l'an 607. Il omet les astronomes anglais
Costard et Stukeley, qui la veulent, avec Bayer, l'an 603;[221] enfin
lui-même adopte l'opinion de Petau, de Hardouin, Marsham, Bouhier et
Corsini, qui ont cru la trouver en 597; mais comme cette dernière
opinion n'est pas mieux fondée que les autres, et qu'elle implique
également des anachronismes et des discordances, Larcher convient que
cette _époque n'est pas sûre_,[222] _vu les variantes des auteurs_;
ainsi rien n'est prouvé, et rien ne pouvait l'être; car de toutes les
dates alléguées, pas une ne cadre avec le texte d'Hérodote, à 18 ans
près; et parce que ce texte est notre régulateur général et commun, la
base unique de tous les raisonnements que l'on a faits et que l'on peut
faire, nous allons l'exposer sous les yeux du lecteur, non par fragments
détachés, auxquels on fait dire tout ce que l'on veut, mais dans son
ensemble; parce qu'alors les faits s'éclairant réciproquement par leur
liaison et par leurs circonstances, il en résulte un ordre de temps, et
un classement de dates obligatoire et presque forcé, qui exclut toutes
les divagations dans lesquelles sont tombés nos prédécesseurs pour
n'avoir pas suivi cette méthode.

L'éclipse en question étant arrivée dans le cours du règne de Kyaxarès,
roi des Mèdes, au commencement de la sixième année d'une guerre qu'il
eut contre Alyattes, roi des Lydiens, sans que l'on sache, en quelle
année commença cette guerre, il est nécessaire de rassembler et de
classer par ordre successif tous les événements de ce règne; pour cet
effet, il faut d'abord remonter jusqu'à la mort de Phraortes, père de
Kyaxarès.


Texte d'Hérodote.[223]

§ CII. «Phraortes, (roi des Mèdes) ayant attaqué les Assyriens de
Ninive,.... périt dans cette expédition avec la plus grande partie de
son armée..... Kyaxarès, son fils, lui succéda.»

Nous sommes d'accord avec Larcher, que ces deux événements doivent
s'assigner, le premier à l'an 635, le second à l'an 634 avant notre ère.

§ CIII «On dit qu'il fut encore plus belliqueux que ses pères. Il
sépara le premier les peuples d'Asie en différens corps de troupes, et
assigna aux piquiers, à la cavalerie, aux archers, chacun un rang à
part: avant lui tous les ordres étaient confondus. Ce fut lui qui fit la
guerre aux Lydiens, et qui leur livra une bataille pendant laquelle le
jour se changea en nuit.»

_Voyez_, dit Larcher, le § LXXIV. Nous y recourons; mais parce que le
sens est la suite inséparable du § LXXIII, nous sommes obligés d'y
remonter, et nous y trouvons l'occasion de cette guerre.

§ LXXII, _ligne_ 8. «Une sédition avait obligé une troupe de Scythes
nomades à se retirer secrètement sur les terres de Médie. Kyaxarès, fils
de Phraortes, et petit-fils de Déïokès[224], qui régnait alors sur les
Mèdes, les reçut d'abord avec humanité, comme suppliants, et même il
conçut tant d'estime pour eux, qu'il leur confia des enfants pour leur
apprendre la langue scythe, et à tirer de l'arc. Au bout de quelque
temps les Scythes, accoutumés à chasser et à rapporter tous les jours du
gibier, revinrent une fois sans avoir rien pris. Revenus ainsi les mains
vides, Kyaxarès, qui était d'un caractère violent, comme il le montra,
les traita de la manière la plus rude. Les Scythes indignés d'un pareil
traitement, qu'ils ne croyaient pas avoir mérité, résolurent entre eux
de couper par morceaux un des enfants dont on leur avait confié
l'éducation, de le préparer de la manière qu'ils avaient coutume
d'apprêter le gibier, de le servir à Kyaxarès, comme leur chasse, et de
se retirer aussitôt à Sardes, auprès d'Alyattes, fils de Sadyattes. Ce
projet fut exécuté. Kyaxarès et ses convives mangèrent de ce qu'on leur
avait servi; et les Scythes, après cette vengeance, se retirèrent auprès
d'Alyattes, dont ils implorèrent la protection.»

§ LXXIV. «Kyaxarès les redemanda. Sur son refus, la guerre s'alluma
entre ces deux princes. Pendant cinq années qu'elle dura, les Mèdes et
les Lydiens eurent alternativement de fréquents avantages, et la
sixième, il y eut une espèce de combat nocturne, car après une fortune
égale de part et d'autre, s'étant livré bataille, le jour se changea
tout à coup en nuit, pendant que les deux armées étaient aux mains.
Thalès de Milet avait prédit aux Ioniens ce changement, et il en avait
fixé le temps et l'année où il s'opéra. Les Lydiens et les Mèdes, voyant
que la nuit avait pris la place du jour, cessèrent le combat, et n'en
furent que plus empressés à faire la paix... Les rois de Babylone et de
Cilicie en furent les médiateurs. Persuadés que les traités ne peuvent
avoir de solidité sans un puissant lien, ils engagèrent Alyattes à
donner sa fille Aryenis à Astyages, fils de Kyaxarès.

_Voilà comment Astyages devint beau-frère de Crésus_, ainsi qu'Hérodote
le dit au commencement du § LXXXIII, avant ces mots, _une sédition avait
obligé_, etc.

§ CIII. «Ce fut encore Kyaxarès qui, après avoir soumis toute l'Asie
au-dessus du fleuve Halys, rassembla toutes les forces de son empire, et
marcha contre Ninive, résolu de venger son père par la destruction de
cette ville. Déja il avait vaincu les Assyriens en bataille rangée; déja
il assiégeait Ninive, lorsqu'il fut assailli par une nombreuse armée de
Scythes. C'était en chassant d'Europe les Kimmériens, qu'ils s'étaient
jetés sur l'Asie: la poursuite des fuyards les avait conduits jusqu'au
pays des Mèdes, § CIV, qui leur ayant livré bataille, la perdirent avec
l'empire de l'Asie. § CV. Les Scythes, maîtres de toute l'Asie,
marchèrent de là en Égypte; mais quand ils furent dans la Syrie de
Palestine, Psammitichus, roi d'Égypte, vint au-devant d'eux, et à force
de présens et de prières, il les détourna d'aller plus avant. § CVI. Les
Scythes conservèrent vingt-huit ans l'empire d'Asie, ils ruinèrent tout
par leur violence et leur négligence. Kyaxarès et les Mèdes en ayant
invité chez eux la plus grande partie, les massacrèrent après les avoir
enivrés. Les Mèdes recouvrèrent par ce moyen et leurs états et l'empire
sur les pays qu'ils avaient auparavant possédés. Ils prirent ensuite la
ville de Ninive; enfin ils subjuguèrent les Assyriens, _excepté le pays
de Babylone_. Ces conquêtes achevées, Kyaxarès mourut: il avait régné 40
ans, y compris le temps que dura la domination des Scythes. § CVII.
Astyages, son fils, lui succéda.

Tel est l'exposé d'Hérodote, où l'on voit une succession de faits
tellement liés les uns aux autres, que l'on ne saurait en déplacer aucun
sans les troubler tous. En les réduisant à leur plus simple expression,
l'on trouve,--mort de Phraortes;--avénement de son fils Kyaxarès; soins
administratifs et réorganisation militaire; arrivée d'une petite troupe
de chasseurs scythes; leur séjour de peu de durée; leur fuite chez
Alyattes.--Guerre de 5 ans entre Alyattes et Kyaxarès. Bataille, éclipse
et traité au commencement de la sixième année.--Siége subséquent et
immédiat de Ninive.--Irruption des Scythes qui font lever le siége;
corps de leur armée poussé jusqu'en Palestine, où Psammitichus, roi
d'Égypte, les arrêta. Domination des Scythes pendant 28 ans.--Leur
expulsion par stratagème.--Deuxième siége, et ruine finale de
Ninive.--Mort de Kyaxarès.

Il s'agit maintenant d'établir des dates: la méthode d'Hérodote, pour
les indiquer, a cet inconvénient, qu'il ne rapporte point habituellement
les dates partielles à un terme général et commun, à une ère fixe, pas
même à celle des Olympiades, dont l'usage ne s'introduisit que plus d'un
siècle après lui, au temps d'Alexandre; il guide sa marche, s'il est
permis de le dire, en se _jalonnant_ d'un événement sur l'autre, ce qui
produit quelquefois une incertitude d'années complètes ou fractionnelles
qui peuvent avoir été comptées simples ou doubles. Par exemple,
lors-qu'il dit en nombres ronds:

/*[4]
    Phraortes régna................. 22 ans.
    Son fils Kyaxarès............... 40
    Astyages........................ 35
                                    -------
    La somme additionnée présente... 97 ans,
*/

et néanmoins il est possible qu'il n'y ait eu que 96 et même 95 années
entières, parce qu'il est peu naturel que 3 règnes aient commencé et
fini juste avec des années, et que la même année dans laquelle on a
commencé un règne et fini un autre, peut avoir été comptée à chacun
d'eux: il faut donc quelquefois accorder à ses calculs une petite
latitude fondée sur ce motif; cependant comme Hérodote, en certaines
occasions importantes, a comparé des événements de l'histoire des Perses
à l'ère des Olympiades, qui se lie d'une manière certaine à la nôtre,
l'on a profité de ces données pour coordonner tout son système. Ainsi,
parce qu'il a fait remarquer d'une part, que le combat de Marathon fut
livré la cinquième année avant la mort de _Darius_, fils d'_Hystaspes_;
combat bien connu des Grecs, pour avoir eu lieu la troisième année de
l'olympiade 72e, répondant à l'an 490 avant notre ère; et que d'autre
part il a spécifié le nombre des années et la série des rois perses, en
remontant depuis Darius jusqu'à Kyrus (Cyrus), l'on est parti, et nous
partons nous-mêmes de ce point pour rapporter à notre ère la chronologie
des rois mèdes. En conséquence, nous disons avec Larcher[225], et avec
tous les chronologistes, que puisque la première année du règne de Kyrus
concourut avec l'an 560 avant J.-C., les règnes des rois mèdes que nous
avons cités, se classent comme il suit:

/*[4]
    Phraortes périt l'an.................. 635.
    Kyaxarès régna ..... 1re année..... 634.
                         40e........... 595.
    Astyages............ 1re........... 594.
                         35e........... 561.
    Kyrus................................. 560.
*/

L'on voit que ce tableau fixe d'abord, sans difficulté, les 40 années de
Kyaxarès; entre les années avant notre ère 634 et 595; il s'agit de
soumettre au calcul et de dater les événements divers qui remplissent
son règne.

Ce règne de 40 ans se divise naturellement en 3 parties ou périodes.

1° Le temps qui précède la grande invasion des Scythes, portion qui
réclame d'abord 6 années complètes pour la guerre de l'éclipse, plus une
durée antérieure _non connue_ depuis le commencement du règne.

2° Le temps de l'invasion et de la domination des Scythes, qui est une
portion connue de 28 ans.

3° Le temps qui suivit l'expulsion des Scythes, et qui fut rempli par le
deuxième siége et la ruine finale de Ninive, avec quelques faits
subséquents de peu d'importance et de durée.

Dans ces 3 périodes, nous avons de connus les 28 ans des Scythes et les
5 années antérieures, ce qui fait déja 33 sur 40: il ne nous en faut
plus que 7, qui peuvent se distribuer par des probabilités
raisonnables. Supposons que le 2e siége de Ninive, et les faits de la
période 3e jusqu'à la mort de Kyaxarès en 595, aient duré 3 ou 4 ans;
que l'expulsion des Scythes ait eu lieu vers la fin de 599 ou dans le
cours de 598; leur irruption (28 ans plus tôt) qui concourut avec le
1er siége de Ninive, peu de mois après l'éclipse, aura eu lieu dans
l'année 626, laquelle se trouvera être celle de l'éclipse, et la 6e
de la guerre contre les Lydiens. Les 5 années révolues que dura cette
guerre nous mènent inclusivement à l'an 631. Les chasseurs scythes et
leur anecdote appartiennent à la fin de l'année 632; et Kyaxarès aura
passé les 3 premières années de son règne (depuis 634) dans les soins
administratifs, et dans une réorganisation militaire dont la catastrophe
de son père avait amené la nécessité, et sans doute fait connaître les
moyens.

Voilà donc, par un ordre naturel et par la série nécessaire des faits,
notre éclipse indiquée vers l'an 626 avant J.-C., et elle ne peut s'en
écarter de plus d'une année; car au-dessous de 625, les 28 ans des
Scythes ne laissent que 2 ans complets au règne de Kyaxarès; et
au-dessous de 627, ils ne laissent que 2 ans entre son avénement et la
guerre. Il faut donc pour l'honneur d'Hérodote, et un peu pour le nôtre,
trouver en ces 3 années une éclipse totale ou presque totale de soleil,
par les latitudes et longitudes du pays situé entre la Lydie et la
Médie: nous ouvrons les tables que l'astronome Pingré a dressées pour
les 10 siècles antérieurs à notre ère, en faveur de l'Académie des
Inscriptions[226], et nous trouvons ce qui suit:

Année 627 avant J.-C., 19 septembre, à minuit et demi, éclipse centrale
de soleil visible seulement pour l'Asie orientale. (_Ce n'est pas la
nôtre._)

Année 626, 14 février, 9 heures du matin, éclipse par simple
attouchement des bords du disque. (_Ne peut convenir._)

Année 625, 3 février, à 5 heures et demie du matin, _éclipse centrale_,
visible pour l'orient de l'Europe, de l'Afrique, et pour l'Asie
(entière), à partir du 22e degré de longitude à l'est de Paris. Voilà
sûrement notre éclipse, car cette année 625 avant J.-C.[227] a de
préférence à toute autre, le mérite de cadrer avec les diverses
circonstances des récits d'Hérodote et de Jérémie. (_Voyez_ partie
1re de cet ouvrage, pag. 92.)

Il est bien vrai que l'heure assignée par l'astronome français est trop
matinale, puisque le soleil eût à peine été levé aux latitudes et
longitudes requises; mais le modeste _Pingré_ nous avertit, dans l'Art
de vérifier les dates (tom. 1er, pag. 41), que les calculs des
astronomes, à mesure qu'ils s'enfoncent dans l'antiquité, perdent de
leur précision, et qu'ils peuvent être en erreur d'une portion de temps
assez considérable.--Depuis Pingré, de plus hautes prétentions se sont
formées, et si l'on devait souscrire à la décision d'un savant
professeur, dans un livre récent[228], la science aurait acquis un tel
degré d'infaillibilité, que le récit d'Hérodote et de ses auteurs serait
une _fiction_, par cela seul que l'éclipse ne tombe pas dans les calculs
actuels; mais alors beaucoup d'éclipses mentionnées même par les
astronomes anciens, seront aussi des _fictions_, puisque le calcul ne
les rencontre pas à leur place.

Pour réfuter une doctrine si tranchante, il nous suffira d'observer, 1°
que sur certaines éclipses de lune, les chefs de la science, _Hipparque_
et _Ptolomée_, ne sont pas d'accord'à 50 minutes près[229];

2° Que les manuscrits de leurs copistes ont des variantes quelquefois
considérables sur une même éclipse;

3° Que Ptolomée offre, en certains cas, des discordances d'une telle
nature, qu'on ne saurait les attribuer à l'ignorance, mais à l'intention
préméditée de dissimuler les bases de la science au lecteur _non initié
à ses mystères_, qui chez les anciens furent une véritable
franc-maçonnerie[230];

4° Que la théorie des écoles modernes de l'Europe ne se fonde point sur
des séries suffisantes d'observations positives, faites avec la
précision de temps et d'instruments convenables;

5° Qu'à défaut de cet élément important (dont furent favorisés les
anciens prêtres de Chaldée et d'Égypte, à raison de leur ciel toujours
clair et de leur transmission héréditaire), les astronomes modernes,
pour dresser leurs tables lunaires, ont employé certaines observations
citées par Ptolomée et par les Arabes, desquelles l'exactitude est
hypothétique et contestable;

6° Que pour obtempérer à ces observations, l'on a supposé au nœud de la
lune un _mouvement d'accélération progressive_, que l'on évalue à
environ 1 degré et demi pour l'an 625 avant J.-C.: et de là le
déplacement de notre éclipse; mais ce _mouvement d'accélération_ n'est
pas un fait _à priori_. Ce n'est qu'une induction tirée de faits
présumés et _non démontrés_ certains; par conséquent c'est une pure
hypothèse, une _fiction_, à tel point que les maîtres de la science ne
s'accordent point sur la marche et la quantité de ce mouvement supposé.
En effet, tandis que M. _Burgh_ veut que l'accélération aille croissant
régulièrement à mesure que l'on se rapproche des temps modernes, M. _de
Zach_ veut qu'elle n'aille croissant que depuis l'an 1700, avant lequel
elle aurait été en décroissant; dans cette seconde hypothèse, l'éclipse
est retardée d'environ 5 heures, et retombe vers 10 heures du matin,
tandis que dans l'hypothèse de M. Burgh, suivie par M. Delambre, elle
anticipe jusque vers les 4 heures après minuit. Dans un tel état
d'opinion, l'on n'a pas réellement le droit d'inculper de _fiction_ ou
de mensonge l'historien grec ou ses auteurs asiatiques, surtout lorsque
plusieurs considérations morales viennent militer en leur faveur.
D'abord on ne voit pas comment les historiens babyloniens, mèdes et
lydiens, intéressés au fait, ont pu s'entendre pour imaginer une
_fiction_ sans base; encore moins comment Hérodote, voyageur étranger,
impartial et d'un caractère éminemment sincère, a pu consulter les
livres et converser avec les savants de ces divers peuples, sans trouver
et sans noter quelque doute, s'il y en eut, sur un fait si remarquable,
lui qui nous répète cette phrase de candeur: «Voilà ce que disent les
uns; mais les autres prétendent que cela se passa autrement.»

Ensuite l'on doit remarquer qu'ici l'éclipse n'est pas l'accessoire, la
broderie du fait, mais le fait principal lui-même, la cause occasionelle
et déterminante d'un traité qui changea l'état politique de l'Asie, et
cela de la manière la plus notoire, la plus remarquable, puisqu'une
grande guerre fut terminée brusquement par l'un de ces prodiges célestes
qui excitaient une terreur générale chez les anciens peuples. Ce fut
encore une suite de l'éclipse, que le siége de Ninive par Kyaxarès, et
son interruption par les Scythes, qui poussèrent jusqu'à Ascalon, où les
_arrêta Psammetik, roi d'Égypte_. Cette dernière anecdote, Hérodote la
tient des prêtres égyptiens, comme il tient des Chaldéens celle de
Labinet. Conçoit-on qu'il ait lié tous ces traits en un même récit, sans
avoir fait une sorte de collation avec ces divers auteurs, et sans les
avoir questionnés sur une éclipse aussi remarquable?

L'on se récrie contre la circonstance de l'_obscurité semblable_ à la
nuit, que l'on dit n'arriver pas même dans les éclipses totales; mais
que répondra-t-on si, dans nos temps modernes, quelques éclipses ont
offert des incidents de ce genre, incompréhensibles même pour les
astronomes qui en font le récit? Par exemple, _Mœstlin_, de qui fut
élève Kepler, en cite un exemple frappant dans l'éclipse de soleil
observée à Tubingen le 12 octobre 1605. _Commencement à_ 1h 40´ après
midi. _Fin_ à 3h 6´ temps vrai. _Grandeur_, 10 doigts 1/3 ou 2/5.
«Vers le milieu de cette éclipse, dit Mœstlin, le ciel étant
parfaitement pur, il survint tout à coup une obscurité semblable au
crépuscule du soir, à tel point que l'on put voir _Vénus_, quoique
rapprochée du soleil à 21 degrés; que les vignerons occuper à vendanger
eurent peine à discerner les grappes, et que les maisons disparurent
dans l'ombre.»

Voilà l'effet que produirait une éclipse totale, et néanmoins il s'en
fallait 4 minutes que dans celle-ci le disque du soleil fût masqué:
concluons que le récit d'Hérodote mérite une attention particulière, et
qu'il doit devenir un point de mire utile à nos astronomes. Revenons à
notre sujet.

Dira-t-on que le 3 février est une saison improbable pour les événements
militaires? cette objection ne peut avoir de poids relativement au
climat de l'Asie mineure, qui, par sa température en général moins
froide que la nôtre, permet la guerre en toute saison. Mais de plus,
nous remarquons que cette circonstance du _mois de février_ vient à
l'appui du fait lui-même, par certaines expressions du texte que l'on ne
doit pas négliger. _Cette espèce de combat nocturne_, dit Hérodote, _eut
lieu au commencement de la sixième année de la guerre_: or, l'époque de
ce _commencement_ peut se deviner, si l'on observe que ce fut pendant la
_saison des chasses_ que la petite troupe des Scythes employés à ce
service par Kyaxarès, se retira chez Alyattes. La saison des chasses, en
Médie comme en France, n'a lieu que dans les mois d'automne et d'hiver,
surtout pour le gros gibier, tel que les fauves. L'on sent que les
Scythes, avec leurs grands arcs et leurs longues flèches, ne chassaient
pas aux petits oiseaux; et lorsque Hérodote peint la colère de Kyaxarès
de se voir frustré de provisions, lors surtout qu'il cite l'horrible
fraude des Scythes qui, pour _gibier_, apprêtent les membres d'un jeune
homme de 18 ou 20 ans (puisqu'il maniait l'arc), l'on sent qu'il s'agit
de la chasse aux grands fauves, daims, gazelles, cerfs et bœufs
sauvages, dont la Médie et le Caucase voisin abondent. Nous le répétons,
la saison de cette chasse étant surtout depuis septembre jusqu'en
janvier, la fuite des Scythes a dû avoir lieu en octobre ou novembre, et
la guerre s'ensuivre immédiatement dès le mois de décembre; et alors on
voit que le mois de février se trouve en effet au commencement des
années de cette guerre. La paix et le traité d'alliance ayant eu lieu
dans ce même mois, Kyaxarès eut le temps de tourner ses armes contre les
Assyriens de Ninive, et d'entreprendre le siége de cette grande ville,
que l'irruption des Scythes le força de quitter pour s'occuper de sa
propre sûreté. Tous ces événements datent donc de l'an 625, et cette
année ayant dû être comptée pour l'une des 28 de la domination des
Scythes, leur expulsion a eu lieu dans le cours de l'an 598 qui leur a
été pareillement compté: Kyaxarès, toujours en armes, et qui avait
préparé ce coup, recommença de suite ses attaques contre les Assyriens,
assiégea Ninive, la prit, la ruina, et les 3 ans qui s'écoulèrent depuis
598 jusqu'à la fin de 595, ont suffi à ces événements.

Tout concourt donc à prouver que nous possédons réellement enfin la date
de la plus célèbre et de la plus ancienne des éclipses solaires citées
par les Grecs.

Maintenant rappelons à l'examen et à la comparaison les dates proposées
par les savants que Larcher cite dans sa note 204.

D'abord l'opinion de Cicéron et de Pline, qui ont supposé notre éclipse
arrivée en l'an 585, est une erreur d'autant plus insoutenable que le
principal acteur, Kyaxarès, était mort depuis 10 ans: en considérant que
cette erreur est précisément de 40 ans ou X olympiades, nous avions
d'abord pensé que les manuscrits de ces deux écrivains célèbres
pouvaient avoir été altérés dans cet endroit, comme dans tant d'autres,
par les copistes qui, au lieu de l'an 4 de la XXXVIIIe olympiade
(notre date véritable, 625), auraient mis un X de trop, et auraient
écrit de la XXXXVIIIe olympiade, faisant 685: mais la comparaison que
Pline fait de cette année à l'an de Rome 170, qui en effet y correspond;
la presque identité du calcul de Solin, le plagiaire habituel de Pline,
et qui désigne l'olympiade 49, commençante à l'an 584; enfin le nom
d'Astyages, que Cicéron substitue à celui de Kyaxarès, parce qu'il a
reconnu que ce dernier ne régnait plus, tous ces motifs rendent l'erreur
inexcusable; et malheureusement lorsqu'on a lu les anciens avec un
esprit dégagé de ce respect servile et superstitieux que commandent ceux
qui ne les connaissent point, l'on sait qu'ils ont presque généralement
traité l'histoire et fait leurs citations avec une légèreté, une
négligence et quelquefois une ignorance inconcevables. La seule
conjecture que nous puissions faire sur cette singulière erreur de X
olympiades, est que quelque chronologiste antérieur à Cicéron même,
aurait véritablement marqué XXXVIII, et que son manuscrit, surchargé
d'un X, aurait induit en erreur Cicéron et Pline, qui n'y ont pas
regardé de si près que nous autres modernes[231].

Le calcul le moins erroné est celui de Calvisius, qui suppose l'éclipse
en 607. L'évêque irlandais Usher, qui, sous le nom d'_Usserius_, est le
guide de la plupart de nos compilateurs, et qui, de l'aveu de Larcher,
comme de Fréret, a réellement troublé toute la chronologie ancienne,
_Usher_, en assignant l'éclipse à l'an 601, s'est trompé de 24 années;
quant aux RR. PP. jésuites Petau et Hardouin, dont Larcher suit ici et
presque partout le sentiment, il est difficile de comprendre comment des
hommes de ce savoir ont persiflé l'opinion de Pline et de ses partisans,
sans remarquer que la leur tombait par leur propre et même argument.
«L'éclipse, disent-ils, n'a pu avoir lieu en 585, parce que le roi mède
Kyaxarès, acteur principal, était mort depuis 10 ans.» Nous leur
_rétorquons_: «L'éclipse n'a pu avoir lieu en 597, comme vous le dites,
parce que le roi d'Égypte, Psammitichus, acteur cité, postérieur pour le
moins d'une année, était mort 20 ans auparavant (en 617).» Comment se
fait-il que tant de savants hommes aient si peu ou si mal lu et médité
le texte fondamental? Mais ce qui est plus incompréhensible, c'est que
le traducteur lui-même, le grand helléniste Larcher, qui plus qu'un
autre a dû se pénétrer de toutes les idées d'Hérodote, qui a dû les
posséder comme sa propre composition, n'a cependant rien compris au plan
de son auteur, n'y a vu au contraire que nuages et chaos, comme le
démontre tout ce qu'il en dit.

D'abord, sa première édition, tome VII, p. 546, lig. 27, présente ce
passage vraiment étrange: «Une troupe (de Scythes) obligée par une
sédition de se retirer en Médie, gagne l'estime de _Crésus_; on leur
confie des enfans pour les élever; maltraités par la suite, ils en tuent
un qu'ils apprêtent en guise de gibier; quittent _Sardes_, et se
retirent auprès d'Alyattes. Sujet d'une guerre entre Kyaxarès et
Alyattes.»

L'on ne peut pas dire que _Crésus_ soit ici une faute d'impression, car
ils quittent _Sardes_. La cause de cette bizarre méprise, est que
Larcher ayant lu dans le § LXXIII, que _Crésus partit avec son armée
pour la Cappadoce, afin de venger son beau-frère Astyages_; et de suite
Hérodote racontant _à quelle occasion il était devenu son beau-frère_,
et récitant l'anecdote des Scythes chasseurs, que nous avons rapportée
page 305, Larcher a fait de tout cela un seul et même faisceau d'idées,
et a joint pêle-mêle les Scythes, Crésus, Alyattes et Kyaxarès; ce
quiproquo a disparu de la seconde édition, mais tous les autres y
restent.

«Selon Larcher, l'éclipse a lieu en 597, et par suite le mariage
d'Astyages avec Aryenis, fille d'Alyattes; Mandane, fille d'Astyages,
naît l'année suivante (596); elle se marie en 576, et l'année suivante
elle donne le jour à Cyrus qui, à ce moyen, détrône, à l'âge de 15 ans,
son grand-père Astyages (en 560).»

Cependant, contre le ridicule de ces 15 ans, Hérodote dit positivement
que Cyrus, lorsqu'il souleva les Perses, _avait atteint l'âge viril_, ce
qui indique au moins 25 ans: toutes ces invraisemblances disparaissent
dans le système d'Hérodote. D'abord en mariant Astyages, l'an 625, il
laisse tout le temps nécessaire à la naissance et à l'âge mûr de sa
fille et de son petit-fils. Mais de plus, il ne dit ni ne laisse
entendre, en aucun passage, que Mandane fût fille d'_Aryenis_; si cela
eût été, il est presqu'impossible que cet historien, très-attentif à
citer les généalogies, n'en eût pas fait la remarque, et qu'il eût
négligé d'ajouter au caractère de Cyrus le trait vraiment piquant
d'avoir eu la _double fortune_ de détrôner aussi son grand-oncle, après
avoir détrône son grand-père. Son silence à cet égard est confirmé par
l'_arménien Moïse_ de _Chorène_, qui cite sur la vie et le caractère
d'Astyages des détails très-circonstanciés, tirés d'une ancienne
histoire dont nous parlerons. Cet écrivain observe, entre autres, que
ce _prince rusé_ avait épousé plusieurs femmes prises dans les familles
des princes ses voisins, afin de soutirer par leur canal les secrets de
ses amis et de ses ennemis. Ainsi Larcher, non content des difficultés
de son texte, y a encore ajouté des invraisemblances gratuites de son
fonds[232].

En plaçant l'éclipse en l'an 597, il n'a plus de place pour le premier
siége de Ninive, qui la suivit, ni pour l'irruption de l'armée des
Scythes qui força Kyaxarès de lever ce siége, et il intervertit tous ces
faits de la manière la plus bizarre: il fait arriver l'armée des Scythes
en 633, seconde année du règne de Kyaxarès, tandis que le texte porte
expressément que ce fut après l'éclipse, et à la 6e année de la
guerre contre Alyattes.--Il les fait expulser en 605, prendre Ninive en
603, puis arriver les chasseurs _Scythes_, portant un nom abhorré des
Mèdes et de Kyaxarès, que, par une autre invraisemblance, il suppose les
avoir reçus à bras ouverts à cette époque, et leur avoir confié des
jeunes gens de sa cour.

«Mais, dit Larcher, je ne puis faire autrement, parce que dans mes
calculs le règne d'Alyattes ne commence qu'en l'an 516.»

Donc, lui répliquons-nous, vos calculs sont en erreur. «Mais le prophète
Jérémie[233], en l'an 13 de Josias, prédisait l'arrivée des Scythes,
d'accord en cela avec Hérodote, qui parle de leur irruption en Syrie
jusqu'à Ascalon.»

Donc Jérémie prononce contre vous; car, selon vous, l'an 13 du roi
Josias fut l'an 629, et il est ridicule de dire que Jérémie prédisait en
629 l'arrivée des Scythes que vous placez en l'an 633: il est bien plus
convenable, même pour le sens prophétique, de la placer, comme le fait
Hérodote, en l'an 625, parce que, dès un mois après, leur cavalerie,
rapide comme celle des Tartares, qui sont leurs représentants et leurs
successeurs, dut être en Judée et à Ascalon, où _Psammitik_ l'arrêta à
force de présents. Mais c'en est assez sur cet article; terminons-le en
revenant à l'anecdote qui nous a servi de point de départ, c'est-à-dire
à l'éclipse prédite par Thalès. Ce philosophe étant né en 647 ou 646,
avait 23 ou 24 ans à l'époque du phénomène, et cet âge est compatible
avec l'instruction nécessaire, surtout si, comme on le soupçonne, il dut
la connaissance de cette éclipse aux savants d'Égypte et de Phénicie,
dont il fut le disciple. Il ne nous reste plus à résoudre que quelques
difficultés de détail.



§II.

Solution de quelques difficultés.


Le texte d'Hérodote en présente deux relativement au règne de Krœsus. 1°
Si ce règne ne commença qu'en 571, comment Pittacus, mort bien
certainement en 570, a-t-il pu donner à Krœsus un avis cité pour sa
prudence et pour sa finesse, quand ce prince déja vainqueur de la
plupart des Ioniens du continent, voulut attaquer les Ioniens
insulaires? 2° Comment concevoir que Krœsus, dans l'espace de moins de 8
ans (depuis l'an 571 jusqu'à 563), où Solon le trouva dans une
prospérité déja affermie, eût fait cette multitude de guerres et de
conquêtes (_voy_. p. 320 [%%n° page] ci-dessus), qui avait rendu Sardes
le siége de l'opulence asiatique, et le rendez-vous de tous les savants
de la Grèce, et cela dans un temps où la seule ville de Milet avait
résisté 12 années aux attaques de son père, et où le moindre lieu fort
exigeait des années de blocus! Ces objections sont si graves, que
Larcher même en a déduit la nécessité d'une association de Krœsus au
trône de son père, dès l'an 574; mais un tel fait méritait bien la peine
d'être soutenu d'autorités précises; heureusement, pour l'admettre et
l'appuyer, nous en trouvons une de ce caractère dans un historien
antérieur à Hérodote même; dans Xanthus de Lydie, dont un fragment
précieux nous a été transmis par Nicolas de Damas[234].

Après avoir parlé de Sadyattes, roi de Lydie, comme très-vaillant, mais
intempérant; de son fils Alyattes, également débauché lorsqu'il était
jeune, etc., etc, Nicolas de Damas raconte «qu'Alyattes, devenu roi, et
voulant faire la guerre aux Kariens, ordonna à ses fils de lui amener
des troupes à Sardes à un jour fixe: _Krœsus_, l'aîné de ses fils, qui
était _gouverneur_ (vice-roi) de la province d'_Adramout_ et du pays de
_Thèbes_, reçut aussi cet ordre; comme il était mal vu de son père, à
cause de sa paresse et de son intempérance, il voulut saisir cette
occasion de rentrer en grace, et il s'adressa au plus riche marchand de
Lydie pour avoir de l'argent et lever des soldats; le marchand le
refusa. Il s'adressa à un autre d'Éphèse, qui lui procura 1000 pièces
d'or, au moyen desquelles il leva son contingent, et cela le fit
triompher de ses calomniateurs.»

Il résulte évidemment de ce récit, que Krœsus avant d'être _roi_ de
Lydie, comme héritier de son père, avait eu déja, comme prince apanagé,
_un état à gouverner_, par conséquent _une cour_, une représentation,
une administration militaire et politique, en un mot tout ce qui
constitue la _royauté_, fors l'indépendance vis-à-vis de son père. C'est
ainsi que de nos jours nous avons vu les enfants de _Dâher_ être dans
leurs petites principautés des souverains aussi absolus et plus fastueux
que leur père, et cela par l'usage très-ancien où sont les princes
asiatiques, de donner à leurs enfants des établissements royaux, qui,
après la mort des pères, occasionent des guerres civiles fatales à leurs
propres familles: cet usage, que l'on retrouve dans l'Inde, ayant existé
dans la Lydie, comme nous en avons la preuve, l'on est fondé à dire que
ce fut pendant sa vice-royauté que Krœsus eut avec les Grecs ses
relations, et commença d'acquérir cette célébrité dont Hérodote nous
fournit les témoignages antérieurs à l'an 572: à ce moyen tout reste
intact dans son récit et dans les probabilités.

Le règne d'Alyattes présente quelques difficultés qui ne se concilient
pas aussi heureusement: écoutons Hérodote.

§ XVI. «Alyattes succéda à Sadyattes son père.»

§ XVII. «Sadyattes lui ayant laissé la guerre contre les Milésiens, il
la continua.»

§ XVIII. «Il leur fit la guerre 11 ans.--Or des 11 ans qu'elle dura, les
6 premières appartiennent au règne de Sadyattes, qui dans ce temps-la
régnait encore en Lydie. Ce fut lui qui l'alluma; Alyattes poussa avec
vigueur (pendant) les 5 années suivantes, la guerre que son père lui
avait laissée. A la douzième année, Alyattes met le feu aux blés des
Milésiens, etc., tombe malade, et (§ XXII) conclut la paix.»

Plusieurs remarques se présentent sur ce texte. 1° Si Alyattes fit
pendant 6 ans la guerre, du vivant de son père, il eut donc un apanage
ou une vice-royauté comme Krœsus: ces deux exemples se confirment l'un
l'autre.

2° Si la guerre _dura_ 11 _ans_, pourquoi est-il dit qu'à la douzième
année il y eut encore une invasion dans laquelle _furent brûlés sur pied
les blés_, et par suite _un temple_ de Minerve, laquelle, pour se
venger, frappa Alyattes de maladie? Il y a ici contradiction entre les
nombres 11 et 12.

3° Si, comme le veulent les calculs d'Hérodote Alyattes ouvrit son règne
en l'an 528, les 5 _dernières années_ de la guerre de Milet ont duré
jusqu'en 624 inclusivement; en ce cas elles ont coïncidé avec la guerre
de Kyaxarès: comment Alyattes a-t-il pu faire ces deux guerres à la
fois? Ceci s'explique assez bien par la peinture que fait Hérodote de
celle contre Milet, lib. I, § 17.

«Lorsque la terre était couverte de grains et de fruits, Alyattes se
mettant en campagne, son armée marchait au son du chalumeau, de la harpe
et des flûtes: arrivé sur le territoire des Milésiens, il défendait
d'abattre les métairies, de les brûler et même d'en enlever les portes;
il laissait intactes les maisons des cultivateurs, mais il ravageait les
blés, les arbres, etc., puis il s'en retournait sans assiéger la ville,
ce qui eût été inutile, les Milésiens étant les maîtres de la mer.»

Avec une guerre aussi peu embarrassante, l'on conçoit qu'Alyattes put
soutenir la guerre contre Kyaxarès, surtout si l'on observe que l'usage
des troupes réglées n'existait point à cette époque; que les guerres
n'étaient que des incursions commencées au printemps et finies en
automne; et que les troupes, formées subitement de vassaux et de
paysans, comme dans les temps de la féodalité, s'empressaient, au début
de l'hiver, de retourner dans leurs foyers, ce qui causa la perte de
Krœsus.

Pourquoi Hérodote ne fait-il pas la remarque du concours simultané de
ces deux guerres? Il est vrai qu'il l'indique, lorsque traçant le
tableau sommaire du règne d'Alyattes, il dit qu'il succéda à son père,
qu'il fit la guerre aux Mèdes et à Kyaxarès, qu'il prit la ville de
Smyrne, et l'on voit la guerre des Mèdes placée en tête de toutes ses
actions. Mais si la guerre contre Milet ne finit qu'à la sixième
campagne, sa fin arriva donc en 623 au mois de juillet, 2 ans et demi
après l'éclipse; cela n'est pas impossible; néanmois l'on désirerait que
l'historien eût expliqué plus clairement cet enchevêtrement de faits.

Enfin comment Alyattes put-il avoir une fille nubile en 623? Supposons à
cette fille 15 ou 16 ans; cela rejette la naissance d'Alyattes au moins
à l'an 657; et puisqu'il mourut en 572, il aurait vécu 85 ans. Cela
n'est point impossible, et l'histoire fournit à l'appui plusieurs
exemples; l'on peut dire aussi qu'un usage antique et général en Asie,
fut de fiancer des filles dès l'âge de 9 et 10 ans; en un tel cas
Alyattes aurait vécu 81 ans comme son fils Krœsus[235]. Il faut en
convenir, tout ceci n'est pas sans quelques nuages; mais il n'est pas
permis de faire violence à un texte précis, pour obtenir de plus grandes
vraisemblances.

On voit plus clair dans ce qu'Hérodote a dit, par fragments épars, de
quelques anciennes irruptions faites par les Kimmériens de la Chersonèse
taurique, ou presqu'île de _Krimée_, dans l'Asie mineure.

§ XV. «Avant Alyattes régna Sadyattes, son père, pendant 12 ans (650).»

§ XVI. «Avant Sadyattes régna Ardys, son père, pendant 49 ans (699).»

«(Or, § XV) sous le règne d'Ardys les Kimmériens chassés de leur pays
par les Scythes nomades, vinrent en Asie (mineure), et prirent Sardes,
excepté la citadelle.»

§ VI. «L'expédition des Kimmériens contre l'Ionie, _antérieure_ à
Krœsus, n'alla pas jusqu'à ruiner des villes; ce ne fut qu'une incursion
suivie de pillage.»

(C'est celle de l'article précédent.)

§ CIII. «Après la bataille de l'éclipse (en 625), Kyaxarès assiégeait
(Ninive), lorsqu'il fut assailli par une nombreuse armée de Scythes:
c'était en chassant d'Europe les Kimmériens, qu'ils s'étaient jetés sur
l'Asie. La poursuite des fuyards les avait conduits jusqu'aux pays des
Mèdes.»

Lib IV, § XI. «Les Scythes nomades qui habitaient en Asie, accablés par
les Massagètes avec qui ils étaient en guerre, passèrent l'Araxès (le
Volga, appelé _Rha_), et vinrent en Kimmérie. Les Kimmériens, les voyant
fondre sur leurs terres, délibérèrent entre eux sur cette attaque...
Les sentiments furent partagés... La discorde s'alluma... Les partis se
trouvant égaux, ils en vinrent aux mains, et après avoir enterré leurs
morts, ils sortirent du pays, et les Scythes le trouvant désert et
abandonné, s'en emparèrent.»

§ XII. «Il paraît certain que les Kimmériens fuyant les Scythes, se
retirèrent en Asie, et qu'ils s'établirent dans la presqu'île où l'on
voit maintenant une ville grecque appelée _Sinopé_. Il ne paraît pas
moins certain que les Scythes s'égarèrent en les poursuivant, et qu'ils
entrèrent en Médie. Les Kimmériens, dans leur fuite, côtoyèrent toujours
la mer (Euxine); les Scythes au contraire avaient le Caucase à leur
droite, jusqu'à ce que s'étant détournés de leur chemin, et ayant pris
par le milieu des terres, ils pénétrèrent en Médie.»

Lib. I, § XVI. «Alyattes succéda à Sadyattes, il fit la guerre à
Kyaxarès; ce fut lui qui chassa les Kimmériens de l'Asie.»

Ces passages comparés ne présentent que deux invasions bien distinctes;
l'une (depuis le § CIII), au temps d'Alyattes et de Kyaxarès,
immédiatement après la bataille de l'éclipse, et ce fut la dernière:
l'autre du temps d'Ardys (§ XVI, XV et VI): sans doute celle du temps
d'Alyattes fut aussi _antérieure à Krœsus_; mais il est évident que ces
mots, «les Kimmériens _n'ayant fait qu'une incursion suivie de pillage_,
s'en allèrent sans avoir pris la citadelle _de Sardes ni ruiné des
villes_,» s'entendent de l'irruption sous Ardys: lors au contraire
qu'ils revinrent sous Alyattes, fuyant devant les Scythes; après
quelques dégâts commis pour vivre, ils tentèrent de s'établir près de
Sinope, et ce fut ceux-là qu'Alyattes expulsa comme des hôtes dangereux
ou incommodes: la politique de ce prince ne les troubla point sans doute
du temps de leurs ennemis, les Scythes, afin de les leur opposer au
besoin; mais lorsque ceux-ci eurent été chassés de Médie par Kyaxarès,
Alyattes aura imité son allié.

Strabon (liv. 3, pag. 222) parle aussi d'une incursion des Kimmériens,
qui au temps d'Homère, ou peu auparavant, avaient ravagé l'Asie mineure,
jusqu'à l'Ionie et l'Æolide. Larcher[236], dont les calculs sur l'époque
d'Homère ne cadrent point avec ce fait, pense que le savant géographe
s'est trompé. Il veut que ce soit une autre expédition antérieure au
siége de Troie, et dont Euripides aurait fait mention dans son Iphigénie
en Tauride. Mais parce que le poëte parle _de villes ravagées_, et que,
selon Larcher, _il n'y avait point alors de villes en Ionie_, cet
imperturbable critique déclare qu'Euripides s'est aussi trompé, et que
c'est par une licence poétique, _pour rendre son récit plus touchant_,
qu'il parle _de villes détruites_.

Il est très-difficile, comme l'on voit, d'avoir raison avec Larcher:
cependant Euripides et Strabon pourraient bien n'avoir pas tort; car si
l'on fait attention que les _Kimmériens_, peuple d'origine keltique et
gauloise[237], étaient des barbares vagabonds et pillards comme les
Scythes, et que leur établissement dans la Tauride date d'une antiquité
inconnue à l'histoire, l'on croira facilement qu'ils ont fait, comme les
Normands, dans une espace de 3 à 4 siècles, plusieurs incursions dans
l'Asie mineure, soit par mer, soit en traversant le Bosphore de Thrace;
et ces incursions pourraient expliquer l'origine des _Galates_, autre
nom des _Keltes_ et des _Kimmériens_, dont l'établissement dans l'Asie
mineure ne connaît point de date.

Quant à l'assertion du savant académicien _qu'il n'y avait point de
villes en Ionie_, 12 ou 13 cents ans avant notre ère, c'est une
conséquence naturelle du système qui _croit_ que le monde date d'hier;
et comme on ne dissuade point ceux qui, par principe de conscience,
croient de telles niaiseries, nous ne perdrons point notre temps à y
répondre.

Avant Ardys avait régné Gygès, son père, pendant 38 ans, ce qui remonte
sa première année à l'an 727.

Ce fut ce Gygès (prononcé _Gouguès_ par les Grecs) qui enleva le trône à
Candaules, dernier rejeton de la race des Héraclides en Lydie...
«Candaules, dit Hérodote, descendait d'Hercules par Alkée, fils de ce
héros: car _Agron_ (_fils de Ninus_, petit-fils de Bélus,
arrière-petit-fils d'Alkée) fut le premier des Héraclides qui régna à
Sardes, et Candaules fut le dernier. (Or) les Héraclides régnèrent, de
père en fils, 505 ans en 22 générations.»

Le texte grec de tous les manuscrits et de toutes les éditions porte
unanimement en toutes lettres, et non en chiffres, ces mots _cinq cent
cinq, en vingt-deux générations_, et Larcher en convient; mais parce que
le système habituel d'Hérodote est d'estimer la génération à 33 _ans_,
lorsqu'il n'_a pas de données précises_ sur le nombre des années,
Larcher qui vient de redresser Euripides et Strabon, redresse aussi
Hérodote; et sous le prétexte que la règle générale des 33 ans par
génération est violée dans le calcul des 505 ans, il a, de son chef, osé
_falsifier_ le texte de son auteur, et y substituer 15 générations au
lieu de 22. Qu'un traducteur éclaircisse et corrige ce qu'il croit
obscur et défectueux, c'est en cela que consistent son mérite et son
devoir; mais il le doit faire par des notes placées hors du corps du
_texte_: le texte est comme le métal sacré d'une médaille antique, à qui
il est défendu de mêler aucun alliage: Larcher reconnaît lui-même la
vérité, la nécessité de ce principe, lorsqu'il dit, page 488, lig. 1 et
2, que _l'on ne doit point insérer dans le texte d'un auteur des
corrections, par conjecture, sans y être autorisé par quelque
manuscrit._--Et dans un autre endroit, il tance très-sévèrement un
éditeur allemand qui a pris cette licence[238].

En effet, sans ce respect conservateur de l'identité des témoins et de
leurs témoignages, qu'eût-ce été de tous les manuscrits anciens qui ne
nous sont parvenus qu'au moyen d'une série de copistes? Que fût-il
arrivé si chacun de ces copistes eût substitué ses idées à celles de
l'auteur, sous prétexte de les redresser? et si de nos jours, au temps
de l'imprimerie et de la publicité, un traducteur ose, malgré sa
conscience, se permettre une telle transgression, que n'a pas dû faire,
en des temps de fanatisme, le zèle audacieux des transcripteurs et des
possesseurs, qui purent en secret, à volonté et impunément, altérer
leurs manuscrits, dont chacun équivalait à une édition? et si de nos
jours, un savant et dévot anglais, M. J. Bentley, prétend infirmer
l'autorité de tous les livres hindous, par la raison qu'ils présentent
des interpolations plus ou moins sensibles; s'il établit en principe de
critique, qu'une seule interpolation prouvée ébranle toute
l'authenticité d'un ouvrage, et le rend apocryphe, comment
empêcherons-nous les Hindous, les Chinois, etc., de nous rétorquer ces
principes sur nos propres livres, surtout lorsqu'ils auront des exemples
si frappants à nous présenter? D'ailleurs, ce n'est point ici le seul
exemple d'interpolation et d'altération que l'on ait à reprocher au
traducteur d'Hérodote: nous en trouvons un autre aussi hardi au §
CLXIII, où il a introduit, sans raison, contre le sens de l'auteur, le
nom de _Crésus_, au lieu du _Mède_ qui est dans l'original et qui se
rapporte à _Harpagos_, général des troupes de Kyrus... Et cependant nous
ne parlons que du premier livre, le seul dont nous nous soyons
occupés[239]. Or, la conséquence de ces interpolations serait que
beaucoup de lecteurs inattentifs, ne lisant point les notes,
admettraient ces _sens intrus_ comme le sens vrai de l'historien; qu'ils
les pourraient citer dans d'autres livres, et que peu à peu la trace de
la vérité pourrait s'effacer, même dans de nouvelles éditions.

Ici le texte d'Hérodote, aux yeux d'une saine critique, ne présente
aucun motif de rejet pour les 22 générations: on n'aperçoit aucune
contradiction, avec ce qui suit ou ce qui précède; il y a même un
synchronisme remarquable entre l'origine du royaume lydien dans la
personne d'Agron, l'an 1232, et l'origine de l'empire assyrien dans la
personne de Ninus, père d'Agron, l'an 1237, ainsi qu'il résulte des
calculs d'Hérodote que nous allons voir. D'ailleurs aucune vraisemblance
naturelle n'est violée ici, puisque 22 générations réparties sur 505 ans
donnent 23 ans par degré, à l'exception d'un seul qui n'a que 22 ans:
or, pour un climat tel que celui de la Lydie, pour une famille de
princes partout empressés et intéressés à se marier de bonne heure, cet
âge n'a rien que de probable. On peut, il est vrai, citer plusieurs
exemples de généalogies de 30 et 35 ans par degré; mais on en peut
opposer un nombre encore plus grand à 24 et 26 ans; témoin celle des
rois et des prêtres hébreux que nous avons vue ci-devant. La vérité est
qu'il n'y a pas de règle fixe en une chose aussi variable, sur laquelle
le climat, les lois, les mœurs; les conditions de la société exercent
des influences si diverses.

Mais quel motif Hérodote a-t-il eu d'évaluer à 33 ans chaque génération?
Voilà le point qu'il eût fallu d'abord éclaircir, et ce dont nous
croyons trouver la source dans un passage de cet historien: il raconte
qu'étant en Egypte (à Memphis), «les prêtres lui dirent que depuis le
premier roi (Ménès) jusqu'à Séthos, prêtre et roi au temps de
Sennachérib, il y avait eu 341 générations; et il ajoute: 300
générations font 10,000 ans, car _trois générations valent 100 ans_.»

De qui vient cette dernière assertion? ce ne peut être des Grecs; car
puisqu'ils ne nous montrent aucune annale régulière au-dessus de Solon,
ils n'ont pu conserver de généalogies capables de leur rendre un
principe aussi général, sans quoi, par ces généalogies, ils auraient pu
remonter l'échelle du temps jusqu'au delà du siége de Troie.

Ce principe doit donc venir des Égyptiens, à qui leurs nombreux colléges
de prêtres et leurs gouvernements anciens ont pu fournir des moyens
d'apprécier les générations; mais les faits par eux cités à Hérodote
portant plusieurs contradictions et une impossibilité morale, comme nous
le prouverons, nous disons que cette évaluation est un résultat
systématique inadmissible en principe général.

Pour revenir au règne de Candaules, il est échappe à Larcher une forte
distraction sur son époque. En _corrigeant_ Pline (car toujours il
corrige), «ce naturaliste, dit-il, _se trompe grossièrement_[240],
lorsqu'il dit que _Caudaules_ mourut la même année que Romulus, puisque
le prince (lydien) périt environ 500 _ans_ avant le fondateur de Rome.
Il est étonnant, que François Junius et le P. Hardouin n'aient pas
relevé cette erreur.» (Encore deux auteurs châtiés en passant).

Ouvrons la table chronologique de Larcher, nous trouvons,

_Candaules est tué_ l'an 715 avant J.-C.

_Numa règne à Rome_ l'an 714.

Par conséquent Romulus périt l'an 716 (à cause de l'interrègne d'un an
qui eut lieu entre lui et Numa). Le calcul de Pline n'offre donc qu'un
an de différence; et c'est Larcher qui se trompe en entier des 500 ans
qu'il lui reproche, sans que l'errata ait corrigé cette faute. Il est
d'ailleurs remarquable qu'ici le calcul de Pline est encore celui de
Solin et de Sosicrates; car si de 715 où périt Candaules, l'on soustrait
la durée des princes lydiens jusqu'à la prise de Sardes, durée qui fut
de 170 ans, on a pour résultat cette année 545, dont nous avons démontré
l'erreur.

D'après tous ces exemples le lecteur peut apprécier la logique, la
sagacité, même la politesse de notre censeur; désormais nous laisserons
à l'écart ses notes pour ne nous occuper que du texte; et prenant pour
transition les rapports de dates et de parenté qu'établit Hérodote entre
Ninus et Agron, nous allons discuter le système chronologique de cet
historien sur l'empire d'Assyrie, contradictoirement avec les récits de
son antagoniste Ktésias.


Remarques sur la traduction de M. Larcher.

Ne voulant plus importuner le lecteur des erreurs multipliées du censeur
Larcher en matière de _chronologie_, nous voulons néanmoins démontrer
par quelques exemples, qu'en fait de _traduction_, ce savant helléniste
n'est pas toujours au pair de sa réputation.

1° Hérodote, _livre I_er, parlant des anciennes guerres entre les
Phéniciens et les Grecs, dit: «_Les Perses les plus savants dans
l'histoire_,» par-là il indique l'_histoire en général_, selon la valeur
même du mot grec _logios_. Pourquoi Larcher se permet-il d'introduire
une restriction en ajoutant _dans l'histoire de leur pays_ (dont la
Grèce ne faisait point partie)?

2° Hérodote dit: «Les Phéniciens étant arrivés à Argos, _étalèrent_
(_exposèrent_) leurs marchandises pour les vendre.» La traduction dit
d'une manière triviale et inexacte, «_se mirent à vendre leurs
marchandises_.»

3° Article 2. Hérodote dit: «Les Perses, peu d'accord avec les _Grecs_,
prétendent, etc.» Le traducteur ose altérer ce texte en disant: «Les
Perses, peu d'accord avec les _Phéniciens_.» Hérodote poursuit: «Ils
ajoutent qu'ensuite quelques Grecs (_c'étaient des Crétois_).» Pourquoi
Larcher introduit-il un doute en disant: c'étaient _peut-être_ des
Crétois?

Le texte continue et dit: Le roi de Colchide envoya un _héraut_ en
Grèce. Le traducteur dit: envoya un _ambassadeur_. Ce n'est pas du tout
la même chose.

4° Article 4. Le texte dit encore: «que les Grecs assemblés envoyèrent
des _messagers_ (angeli) pour redemander Hélène.» Le traducteur en fait
encore des _ambassadeurs_. Mais ce mot signifie chez nous quelque chose
de bien plus pompeux et de moins analogue à la simplicité des anciens.

5° Article 11. La reine, épouse de Candaules, dit à Gygès: «_Voici deux
routes dont je te laisse le choix._» Pourquoi Larcher ajoute-t-il de son
chef la phrase: «_Décide-toi sur-le-champ?_» Le mérite d'une traduction
est surtout d'être le miroir littéral de l'original.

6° Article 30. Solon étant logé dans le palais de Crésus, les serviteurs
de ce prince font voir toutes ses richesses au philosophe; au mot
richesse, le texte ajoute, _et son bonheur_. Le traducteur a eu tort de
le supprimer, attendu que l'idée de _bonheur_ se reproduit dans
l'entretien des deux personnages, surtout lorsque _Crésus_ demande si
Solon a connu quelqu'un plus _heureux_ que lui.

7° Article 46. Le texte dit: «Pendant deux ans Crésus fut dans un
très-grand deuil de la mort de son fils.» Larcher ne rend pas du tout
cette idée lorsqu'il dit que «Crésus pleura pendant deux ans.» Chez les
anciens le deuil se composait de formalités autres que les pleurs.

8° Article 47. Le texte dit: «Crésus envoya vers les oracles des
_messagers pour les éprouver_ (c'est-à-dire pour _éprouver_ leur
science, leur véracité).» Le traducteur altère le texte en disant, pour
les _sonder_: _sonder_ quelqu'un, c'est vouloir tirer son secret: mais
le mettre à l'_épreuve_ (pour savoir s'il sait le nôtre), est tout autre
chose.--L'oracle répond: «_Je connais la mesure_ (ou l'_étendue_) _de la
mer_.» Le traducteur dit: «_Je connais les bornes de la mer_.» C'est
encore une autre idée.... On peut connaître les bornes, sans connaître
la capacité de la mesure.

9° Article 55. L'oracle de Delphes répondit à Crésus en deux vers
hexamètres; pourquoi Larcher dit-il nûment: «L'oracle répondit en ces
termes,» sans indiquer que ce sont des vers?

10° Article 59. Le texte dit: «Des citoyens armés de _massues_.» Larcher
dit: «armés de _piques_.»

11° Article 62. Le texte dit: «_L'hameçon_ ou _l'appât_ est jeté, les
rets sont tendus.» Larcher fait un pléonasme, en disant: «Le filet est
jeté, les rets sont tendus.»

12° Article 67. Le texte dit: «L'un des Spartiates, que l'on appelle
_agathoerges_ (lesquels sont toujours les plus anciens _cavaliers_ qui
ont reçu leur congé).» Pourquoi Larcher dit-il, les plus anciens
_chevaliers_? Ce mot donne l'idée d'un ordre privilégié qui n'avait pas
lieu à Sparte.

13° Article 81. Le texte dit: «Crésus croyant que le siége de Sardes
traînerait en longueur, fit partir du sein _des murs_ de nouveaux
envoyés vers ses alliés.» Pourquoi Larcher dit-il: _fit partir de la
citadelle_, surtout lorsqu'ici le texte emploie le même mot que, deux
lignes auparavant, Larcher a traduit par _murailles_?

14° Article 92. Le texte dit que «Crésus envoya à Thèbes un trépied d'or
au dieu Apollon isménien; à Delphes, un bouclier d'or consacré à
Minerve; à Éphèse, des génisses d'or et la plupart des colonnes.»
Comment Larcher ose-t-il ajouter _du temple_? Comment imaginer que
Crésus ait _envoyé les colonnes du temple d'Éphèse_? Il n'a pu envoyer
que des _colonnes_ votives en matière d'or, comme étaient la génisse, le
trépied et le bouclier.

15° Article 93. Le texte dit que «_le tombeau_ d'Alyattes fut élevé aux
frais des marchands, des artisans et de _jeunes filles exercées au
travail_;» au lieu de ces derniers mots, Larcher dit, des _courtisanes_.

16° Article 98. Hérodote appelle «_Ekbatane_, la capitale des Mèdes.»
Pourquoi Larcher écrit-il toujours _Agbatane_?--«Les Mèdes permettent à
Deiokès de choisir dans toute la nation, des gardes _pour lui donner de
la force_,» (c'est-à-dire, pour que ce roi, nouvellement élu, pût faire
exécuter ses ordres, que beaucoup de gens auraient pu méconnaître). Le
traducteur fait croire que ce fut uniquement pour sa sûreté, en disant,
_choisir des gardes à son gré_.

17° Article 14. En parlant de Kyrus qui, encore enfant, se nomme des
officiers, le texte dit: «L'un était l'œil du roi, l'autre devait porter
au loin _ses mandements_ ou _ses ordres_.» Le traducteur dit: _devait
lui présenter les requêtes des particuliers_; ce n'est pas du tout la
même chose.

18° Article 165. Le texte dit: «Les Phocéens, chassés par les Perses,
s'embarquèrent pour chercher un asile, et tandis qu'ils étaient en route
pour aller en Corse, plus de la moitié, touchés de désir en regrettant
la patrie, retournèrent vers Phocée.» Le traducteur ne commet-il pas un
contre-sens évident, lorsqu'il dit, _touchés de compassion_?

19° Article 167. Le texte parle de _membres affectés d'inflammation_, la
traduction dit des membres _perclus_.

20° Article 170. Larcher dit, _les plus riches_ de tous les Grecs;
Hérodote a écrit, _les plus heureux_ de tous les Grecs; et il en donne
des raisons qui ne s'appliquent pas aux richesses.

21° Article 173. Le texte dit: «Si un citoyen, même du rang le plus
distingué, épouse une étrangère ou une concubine, ses enfants _n'ont
plus les_ honneurs ou la considération de leur père.» Pourquoi Larcher
dit-il _sont exclus des_ honneurs? Hérodote indique une dégradation, et
ce n'est pas la même chose qu'une exclusion.

22° Article 185. Nitokris fit creuser un lac dont les bords furent
revêtus de pierre _circulairement_. Pourquoi le traducteur a-t-il omis
ce mot important qui désigne la figure du lac?

23° Article 211. Le texte, parlant des _Massagètes_, dit que (selon
l'usage des anciens) «leurs guerriers se _couchèrent_ ou s'assirent à
terre pour prendre leur repas.» Le traducteur les fait _mettre_ à
_table_ comme nous, et par cette expression, il masque l'usage des
anciens.

Ainsi, voilà dans le premier des neuf livres d'Hérodote seulement, plus
de vingt altérations matérielles, sans compter celles que nous avons
déja citées, et celles que nous ayons négligées comme de moins graves,
qui cependant ne laissent pas d'altérer le sens. Or si, comme il est
vrai, le mérite d'une traduction consiste à représenter littéralement
l'original; si le texte du narrateur doit être considéré comme un procès
verbal dont chaque expression a un sens précis qu'il importe de
n'altérer ni en plus ni en moins, il est évident que la traduction de
Larcher est très-défectueuse, très-incorrecte, et que pour bien
connaître Hérodote, une autre traduction serait un ouvrage non-seulement
utile, mais indispensable.



CHRONOLOGIE D'HÉRODOTE.

EMPIRE ASSYRIEN DE NINIVE.



§ Ier.


Sa durée. Hérodote et Ktésias opposés quant au temps, mais non quant aux
faits.


L'on convient généralement que la durée de l'empire assyrien, ainsi que
les époques de son origine et de sa fin, forment la difficulté la plus
grande de l'histoire ancienne; l'on pourrait ajouter qu'elles sont le
sujet de la querelle la plus inconcevable entre les deux historiens de
qui nous tenons nos documents. En effet, comment expliquer que Ktésias,
au temps d'Artaxercès, ait évalué cette durée à 1306 ans, lorsque
Hérodote, moins de 70 ans avant lui, ne l'avait trouvée que de 520?
Comment imaginer que le premier ait donné 317 ans à _neuf_ rois mèdes,
qui, dit-il, remplacèrent les Assyriens, tandis que le second ne compte
que quatres rois mèdes dans un espace de 150 ans, et cela lorsque
Hérodote écrivait moins de 70 ans après la mort de Kyrus, qui détrôna le
dernier de ces monarques? Nécessairement l'un des deux historiens s'est
trompé; et de là un schisme entre leurs sectateurs. Les uns, préférant
Ktésias, prétendent qu'il a dû être mieux instruit, par la raison que ce
Grec asiatique, né à Knide, ville tributaire des Perses, d'abord soldat
de Kyrus le jeune, puis, de prisonnier, devenu médecin du grand roi, eut
tout le temps, pendant les 17 années qu'il vécut à la cour, de connaître
l'histoire du pays: il en eut tous les moyens, si, comme il le dit
lui-même dans Diodore, il eut en main les archives royales; et il put
les avoir, parce que l'usage de tous les anciens gouvernements d'Asie
fut de tenir des registres qui nous sont plusieurs fois cités.
Raisonnant sur ces faits et sur leurs conséquences, les partisans de
Ktésias attaquent Hérodote, citent contre lui le mot de Cicéron[241], le
Traité de Plutarque[242], les inculpations de Strabon[243], et
prétendent que le père de l'histoire n'a eu ni les moyens, ni la
solidité d'instruction de son successeur et contradicteur.

En admettant les moyens de Ktésias, l'on a dit, ou l'on peut dire en
faveur d'Hérodote[244], que les siens n'ont pas été moindres, et que
même ils sont préférables. On demande si l'étranger, médecin du grand
roi, assujetti au service d'une maison immense, a eu le temps de se
livrer à l'étude des antiquités, d'apprendre la langue et le système
d'écriture des Assyriens, sans doute différens de la langue et du
système d'écriture des Perses; s'il a pu traduire par lui-même des
monuments déja vieillis, ou s'il n'a eu que les traductions et les
extraits qu'en auront faits les Perses; si, dans l'un et l'autre cas, il
n'a pas été sujet à beaucoup d'erreurs involontaires ou préméditées. On
demande si, vivant dans une cour très-despotique, il n'a pas été dans
une dépendance nécessaire de tout ce qui l'a entouré; s'il a pu voir par
d'autres yeux que par ceux des courtisans; épouser d'autres opinions,
d'autres intérêts que ceux des Perses. Or les Perses avaient un intérêt
_national_ et _royal_ à décréditer le livre d'Hérodote, qui, de toutes
parts, choque leur orgueil, en célébrant leur défaite, et en publiant
plusieurs traits de folie de leur roi. Ktésias est atteint de cette
partialité, lorsqu'il se déclare en propres termes _contradicteur_
d'Hérodote, et que, selon les expressions de Photius[245], il l'appelle
_menteur_ et _inventeur de fables_: cette accusation est d'autant plus
singulière de sa part, que de tous les historiens, Ktésias est celui
qui, chez les anciens, a été le plus généralement décrié pour ses fables
et pour ses mensonges; son livre _sur les Indes_, qui nous est parvenu,
justifie cette opinion. Quant à sa partialité, elle nous est
formellement indiquée par un passage de Lucien, dans ses Préceptes sur
l'art d'écrire l'histoire.

«Le devoir d'un historien, nous dit-il, est de raconter les faits comme
ils sont arrivés: mais il ne le pourra, s'il redoute Artaxercès, dont il
est le médecin, ou s'il espère en recevoir la robe de pourpre des
Perses, avec un collier d'or et un cheval niséen, pour le salaire des
éloges qu'il lui aura donnés dans son histoire[246].»

Il est évident que ce trait s'adresse à Ktésias; et il l'atteint avec
d'autant plus de force, que Lucien, l'un des plus savants et des plus
indépendants écrivains de l'antiquité, ne l'a point lancé sans en avoir
trouvé le motif dans les anecdotes de la vie du médecin; il est donc
certain que sous le rapport de la moralité, Ktésias ne peut soutenir le
parallèle avec Hérodote, tel qu'il nous est connu par les principaux
événements de sa vie.

En effet, nous savons par divers témoignages, et par quelques traits
répandus dans son livre, que, né dans une condition indépendante, il
n'eut d'autre passion, d'autre but que d'acquérir de la gloire, d'être
un grand historien, et de devenir un homme aussi célèbre qu'Homère, dont
en effet il imite l'art en beaucoup de points. De tout temps l'art de
raconter fut la passion des Grecs et surtout des Asiatiques; chez
ceux-ci, il menait à la faveur des rois; chez ceux-là, libres alors, il
procurait une sorte d'idolâtrie plus enivrante que l'or des cours et
leur servitude. Né 4 ans avant l'invasion de Xercès[247], élevé au
milieu des cris de la victoire et de la liberté, il paraît qu'Hérodote
conçut de bonne heure le projet de célébrer cette guerre, comme Homère
avait célébré celle de Troie. Pour exécuter cette entreprise, il fallait
avoir acquis beaucoup de connaissances; et dans un temps où les livres
étaient rares et mauvais, les connaissances ne s'acquéraient qu'en
voyageant. Il se livra aux voyages: divers passages de son livre
prouvent qu'il visita d'abord l'Égypte, Memphis, Héliopolis, Thèbes,
puis Tyr[248], Babylone, très-probablement Ekbatane, qu'il décrit comme
ferait un témoin oculaire, et qui d'ailleurs était sur sa route vers la
Colchide; de là il dut revenir par l'Asie mineure, traverser le fleuve
Halys, dont il cite les ponts construits par Krœsus. Après avoir
concouru à chasser Lygdamis, tyran d'Halicarnasse, sa patrie, il fit une
première lecture solennelle de son histoire à l'assemblée des jeux
olympiques, et l'on doit remarquer que cette épreuve est une des plus
fortes qu'un historien pût subir, puisque par cette publicité il
s'exposait à la censure des Grecs instruits, qui de tous les pays
accouraient à ces fêtes. Or à cette époque (vers 460) il n'y avait pas
plus de 100 ans que Kyrus avait détruit l'empire des Mèdes; pas plus de
97 ans qu'il avait pris Sardes et _Krœsus_, ce roi lydien si connu de
toute la Grèce; pas plus de 70 ans que Kyrus lui-même était mort.
Hérodote, dans ses voyages, avait pu recueillir des traditions de la
seconde et même de la première main; partout il avait consulté les
prêtres, classe la plus savante, la seule savante chez les anciens. En
consultant ceux de peuples différens et même ennemis, il avait eu le
moyen de vérifier, de redresser les contradictions de l'erreur ou du
préjugé, et parce que de toutes ces informations il composa un seul
système, il fut obligé, pour le bien établir, d'en confronter, d'en
discuter toutes les parties. Son ouvrage doit donc être considéré comme
un extrait, comme un résumé de tout ce que les plus savans hommes de
l'Asie savaient de son temps sur l'histoire ancienne. D'autres
historiens, alors célèbres dans la Grèce, tels que Cadmus, Xanthus,
Hellanicus, l'avaient précédé: s'il eût choqué les idées reçues, il se
fût élevé contre lui quelque contradicteur dans les nombreuses lectures
publiques qu'il fit à _Élis_, à Corinthe, à Athènes, etc.; et la moindre
anecdote de ce genre eût été connue de Plutarque qui, par une partialité
puérile, a tenté de le dénigrer, _pour venger_, dit-il, _les Thébains
ses compatriotes d'avoir été accusés par Hérodote de n'avoir pas secondé
les Grecs contre les barbares_. Cette véracité d'Hérodote, en lui
suscitant des ennemis, est un titre de plus à notre confiance et à notre
estime; d'ailleurs son livre, que nous possédons, respire partout la
bonne foi, la candeur: ses connaissances en physique sont faibles, comme
elles l'étaient généralement de son temps; mais son bon sens, sa réserve
à prononcer, sa sagesse à douter, le conduisent souvent mieux que la
science systématique de ses successeurs; témoin le géographe Strabon,
qui n'a point voulu croire au _voyage des Phéniciens_ autour de
l'Afrique[249], et qui a prétendu que la Caspienne était _un golfe et
non une mer isolée_; notre géographie moderne, en démentant les
raisonnements physiques du géomètre, nous fournit une preuve de cette
vérité historique et morale: «que quelquefois des faits _incroyables_,
_invraisemblables_, parce qu'ils choquent la doctrine reçue dans un
temps, n'en sont pas moins certains; et que le récit naïf d'un narrateur
fidèle, qui dit, comme Hérodote, _je ne comprends pas cela, mais voilà
ce que j'ai vu, ce que m'ont assuré des témoins instruits_,» est
quelquefois préférable aux dénégations dogmatiques des théoriciens[250].
Cicéron lui reproche de raconter beaucoup de fables[251], et en effet il
raconte quelquefois des _miracles_ ou _prodiges_, selon l'esprit de son
temps. Mais en général il cite comme l'opinion reçue, plutôt que comme
la sienne: et lorsqu'il y croit, il y est porté _par le respect des
dieux_, qui est une sorte de garantie de sa droiture. Cicéron lui-même
eût été fort embarrassé à désigner les faits _fabuleux_, puisque
plusieurs de ceux que cite Hérodote sur l'intérieur de l'Afrique, et qui
jusqu'ici semblaient _incroyables_, ont été de nos jours reconnus
_vrais_ par les voyageurs[252]. Telle est la destinée singulière
d'Hérodote, qu'après avoir été mal apprécié des anciens, le mérite de
son ouvrage s'est élevé chez nous autres modernes à mesure que nous
avons acquis plus de connaissances sur les pays dont il a traité. Tous
les voyageurs en Égypte s'accordent à dire que l'on ne peut rien ajouter
à la justesse, à la correction, à la grandeur du tableau qu'il en a
tracé. En sorte que c'est pour avoir été en général trop au-dessus des
notions vulgaires, qu'il a eu chez les anciens moins de crédit que des
écrivains d'un ordre inférieur. Si dans des matières aussi délicates et
difficiles, il a porté cette finesse de tact et cette rectitude de
jugement, l'on a droit d'en conclure qu'il n'a pas été moins soigneux,
moins habile dans ses recherches sur la chronologie, et l'on peut poser
en fait que, sous aucun rapport, Ktésias ne lui est préférable, ni même
comparable.

De cette conclusion passer subitement, comme l'ont fait plusieurs
savants, à n'ajouter aucune foi à tout ce qu'a écrit Ktésias, cela nous
paraît une exagération passionnée; et comme en ce genre de questions les
raisonnemens n'ont de force qu'autant qu'ils sont établis sur des faits
positifs, nous allons remplir un double objet d'utilité, en soumettant
au lecteur le principal fragment de Ktésias sur les Assyriens, lequel,
d'une part, fournira les moyens d'apprécier l'esprit et l'autorité de
cet historien, tandis que de l'autre, il montrera, dans leur ensemble,
les faits dont Hérodote n'a cité que des parties accessoires ou des
résultats généraux.



§ II.


Idée générale de l'empire Assyrien, selon Ktésias, en Diodore, liv. II,
page 113 et suivantes, édit. de Wesseling[253].

«Avant Ninus, roi des Assyriens, l'Asie ne cite aucun roi indigène qui
ait fait de grandes choses, ni qui ait même laissé le souvenir de son
nom. Ninus est le premier dont les hauts faits aient répandu et conservé
la renommée; par cette raison, nous allons en parler avec quelque
détail. Poussé par son caractère belliqueux vers tout ce qui exige le
mâle courage de l'homme, il arma d'abord les jeunes gens les plus
robustes de son royaume, et les habitua, par de longs et fréquens
exercices, à toute espèce de fatigues et de périls. (Non content) de
cette armée redoutable, il s'associa encore _Ariaios_, roi de l'Arabie
(heureuse), pays alors rempli des plus vaillans guerriers. Cette nation
de tout temps a été jalouse de sa liberté; jamais elle n'a reçu de
princes étrangers; et, malgré leur immense pouvoir, les rois de Perse et
les Makédoniens n'ont pu l'asservir: (la raison en est) que l'Arabie
étant déserte en certaines parties, et dans d'autres n'ayant que des
puits cachés, connus des seuls naturels, il devient impossible à des
armées étrangères (d'y subsister) et de s'en emparer. Fortifié du
secours des Arabes, Ninus, à la tête d'une armée nombreuse, envahit
(d'abord) la Babylonie qui lui était limitrophe. _La ville actuelle de
Babylone_ n'était pas encore bâtie, mais le pays avait beaucoup d'autres
villes bien peuplées. Les naturels inexpérimentés à l'art de la guerre,
furent facilement vaincus et assujettis au tribut annuel. Quant à leur
roi, Ninus l'emmena ainsi que ses enfans; par la suite il le fit périr.
De là s'étant porté contre l'Arménie, il renversa quelques villes
fortes, et la terreur se répandit dans le pays. Barsanès qui en était
roi, convaincu de son infériorité, vint au-devant de Ninus avec de
riches présens, et lui promit d'exécuter tous ses ordres. L'Assyrien
magnanime l'accueillit avec douceur; il lui rendit même le royaume
d'Arménie, à condition qu'il resterait ami fidèle, et qu'il lui
fournirait des vivres et des soldats pour ses autres expéditions. Avec
cet accroissement de moyens, Ninus attaqua la Médie, et malgré une vive
résistance, il défit Pharnus, roi du pays, qui perdit beaucoup
d'hommes, et qui, fait prisonnier avec sa femme et ses sept enfans, fut
_mis en croix_ par l'ordre du vainqueur.

«De si brillants succès inspirèrent à Ninus un violent désir de
soumettre à ses lois toute l'Asie située entre le Tanaïs et le Nil: tant
il est vrai que la prospérité ne sert qu'à ouvrir le cœur de l'homme à
plus de cupidité. Ayant donc établi un de ses amis _satrape_ de Médie,
il se livra tout entier à l'exécution de son projet, et dans l'espace de
17 ans, il parvint à subjuguer tous les peuples (de la presqu'île et du
continent), à l'exception des _Bactriéns_ et des _Indiens_. Aucun
écrivain n'a transmis le nombre des combats qu'il livra, ni des ennemis
qu'il vainquit. Bornons-nous donc, en suivant Ktésias de Knide, à
énumérer les pays les plus célèbres. D'abord, venant des pays maritimes
vers le continent, Ninus conquit l'Égypte, la Phénicie, la Célésyrie
(Damas et Balbek), la Cilicie, la Pamphilie, la Lykie, la Karie, la
Phrygie, la Mysie, la Lydie; ensuite la Troade, la Phrygie
hellespontique, la Propontide, la Bithynie, la Cappadoce et les peuples
barbares situés dans le Pont (sur les rives de l'Euxin jusqu'au Tanaïs);
il s'empara (aussi) du pays des Cadusiens, des Tapyres, des Hyrkaniens,
des Draggues, des _Derbikes_, des Karmaniens, des Choromnéens, des
Borkaniens et des Parthes; il y joignit la Perse, la Susiane, et ce
qu'on appelle la _Caspiane_, où l'on ne pénètre que par des gorges
étroites nommées _Portes Caspies_; enfin beaucoup d'autres peuples moins
connus, qu'il serait trop long d'énumérer. Quant à la guerre contre les
Bactriens, la grande difficulté des passages (à travers la chaîne des
monts), et la multitude de leurs guerriers l'obligèrent, après plusieurs
tentatives infructueuses, de l'ajourner à un temps plus opportun.

«Ayant donc ramené ses troupes en _Syrie_ (Assyrie), il choisit un
terrain propre à construire une ville immense, qui, de même que ses
exploits surpassaient tous ceux connus avant lui, pût aussi surpasser
non-seulement toutes les villes alors existantes, mais encore celles que
l'on pourrait construire après lui. Quant au roi des Arabes, il le
congédia avec ses troupes, après l'avoir comblé de présens et de
dépouilles.»

Ici Diodore entre dans de longs détails sur la construction de Ninive,
au bord de _l'Euphrate_ (au lieu du Tigre); puis sur la reprise des
hostilités contre les Bactriens; sur les aventures singulières et la
fortune de Sémiramis, etc.; il raconte comment, par son esprit, son
courage et sa beauté, cette femme devint épouse de _Ninus_, lui donna un
fils appelé _Ninyas_, et peu de temps après régna seule par le décès du
roi; il expose comment, pour égaler et même surpasser la gloire de son
mari, elle bâtit la ville de Babylone avec ses murs énormes, ses tours
nombreuses, ses quais, ses ponts, son temple de Bélus, et ses deux
palais communiquant, par dessous l'Euphrate, au moyen d'un boyau de
galerie voûtée, etc., etc.--«Quant au jardin suspendu, placé près de la
citadelle, ce ne fut pas Sémiramis, _mais un roi syrien_ qui, dans des
temps postérieurs, le construisit pour une de ses concubines née en
Perse, et désireuse de revoir, comme dans son pays natal, de vertes
prairies sur des montagnes. (Diodore décrit la construction de ce
jardin.) Sémiramis bâtit encore sur l'Euphrate et le Tigre, d'autres
villes où elle établit des marchés et des foires pour les marchandises
qui venaient de la Médie et de la Parétakène;.... et parce que ces deux
fleuves sont, après le Nil et le Gange, les plus grands de l'Asie, leur
lit est le véhicule d'un commerce très-actif; en même temps que les
villes placées sur leurs bords sont le siége d'une foule de riches
marchés qui contribuent à la magnificence de celui de Babylone, etc.,
etc.»

En quittant Babylone, Sémiramis mène son armée en Médie, campe au pied
du mont _Bagistan_[254], y construit un _jardin_ magnifique, fait
sculpter sur le rocher, des chasses d'animaux et des inscriptions en
_lettres assyriennes_; construit un autre jardin autour du rocher
_Xaoun_; se livre à toutes les voluptés, ne veut point d'époux, de peur
de perdre son sceptre, mais prend des amants qu'ensuite elle fait périr.
Elle s'avance vers Ekbatane, parcourt _la Perse_ et les autres provinces
de son empire, laissant partout sur ses pas des monuments qui durent
encore et gardent son nom. De là, Ktésias la conduit en Egypte et en
Libye dont elle soumet une partie, et où elle consulte l'oracle sur la
fin de sa vie; puis elle retourne à Bactres, et entreprend au bout de
trois ans, contre les Indiens, une guerre où elle perd beaucoup de
troupes, et faillit elle-même de périr. Enfin, avertie que son fils lui
dresse des embûches (selon la prophétie de l'oracle d'Ammon), elle prend
le parti d'abdiquer et de mourir.

«Ninyas, fils de Ninus et de Sémiramis, régna à leur place; n'imitant
point leur mœurs guerrerières, il mena au fond de son palais une vie
pacifique et mystérieuse, ne se laissant voir qu'à ses femmes et à ses
eunuques. Uniquement occupé à jouir du repos et de toute espèce de
sensualité, il écarta avec soin les soucis et les embarras (des
affaires), ne pensant pas qu'un règne heureux pût avoir d'autre but que
de jouir sans trouble de tous les plaisirs (de la nature humaine); et
cependant, afin de gouverner avec plus de sûreté, et de tenir ses sujets
dans la crainte, il institua l'usage de lever chaque année, en chaque
province, un certain nombre de soldats avec un chef; puis rassemblant
tous ces corps dans Ninive, il leur nommait un commandant très-attaché à
sa personne. L'année révolue, il faisait venir de nouveaux corps
semblables, et après avoir délié les premiers de leur serment, il les
renvoyait dans leur pays. A ce moyen, les peuples qui voyaient une forte
armée toujours campée, et prête à punir toute rébellion vécurent dans la
soumission. Le motif (secret) du _changement annuel_ était d'empêcher
que les chefs et les soldats ne formassent ensemble des liaisons trop
intimes;...... car la prolongation de service donne aux chefs militaires
de l'expérience et de l'audace, et les invite souvent à conspirer contre
les princes; d'autre part, en se rendant invisible, Ninyas voilait à
tous les regards sa vie voluptueuse, et, comme s'il eut été un dieu,
personne n'osait en mal parler.... Ainsi régna Ninyas, et il fut imité
par la plupart des rois assyriens, qui, _pendant 30 générations_, se
succédèrent, _de père en fîls_, jusqu'à Sardanapale. Sous ce dernier,
l'empire assyrien, après avoir duré 1360 ans[255] (lisez 1306) selon le
témoignage de Ktésias de Knide, en _son second livre_, fut remplacé par
celui des Mèdes.

«Il serait inutile de rapporter le nom de ces rois et la durée de leur
règne, puisqu'ils n'ont rien fait de mémorable: seulement le secours
envoyé par l'un d'eux aux Troyens, sous la conduite de Memnon, fils de
_Tithon_, mérite que nous le citions: ce roi d'Assyrie fut _Teutamus_,
20e descendant de Ninyas, fils de Sémiramis, sous lequel les Grecs,
conduits par Agamemnon, attaquèrent la ville de Troie, lorsque les
Assyriens possédaient l'empire de l'Asie depuis plus de _mille ans_. Ce
fut à titre de prince vassal, que Priam, accablé du poids de la guerre,
envoya vers Teutamus demander des secours. Le monarque lui envoya 10,000
Éthiopiens et autant de Susiens, avec 200 chars de guerre. Tithon alors
était gouverneur de la Perse, joussoit plus qu'aucun autre satrape de la
faveur du roi; Memnon, son fils, était à la fleur de l'âge, et doué
d'autant de force de corps que de vivacité d'esprit: il avoit construit,
dans la citadelle de Suse, un palais qui garda son nom _jusqu'à l'empire
des Perses_, ainsi qu'_une rue_ qui porte encore son nom. Néanmoins les
Éthiopiens voisins de l'Égypte réclament ce Memnon comme leur
compatriote, et montrent des palais appelés _Memnoniens_. Quoi qu'il en
soit, l'opinion constante est que Memnon conduisit à Troie 20,000 hommes
de pied et 200 chariots; qu'il combattit avec une valeur brillante et
tua beaucoup de Grecs; mais les Thessaliens le tuèrent enfin dans une
embuscade. Les Éthiopiens leur ayant enlevé son corps, le _brûlèrent_ et
portèrent _ses os_ à son père Tithon. Voilà ce que les barbares (les
Perses) assurent (selon Ktésias) être consigné dans les archives
royales.

«_A l'égard de Sardanapalé_, 30e _et dernier roi_ depuis Ninus, il
surpassa tous ses prédécesseurs en débauche et en mollesse: invisible
comme eux, et entouré de _troupeaux_ de femmes, il en prit les mœurs et
les formes; il portait leur vêtement, imitait leur voix, se peignait le
visage, le corps, brodait, tissait, filait la laine, teignait en
pourpre, etc., etc. L'on assure qu'il s'était composé lui-même cette
épitaphe: Mortel, qui que tu sois, livre-toi à tes penchans, essaie de
toutes les jouissances; _le reste n'est rien_. Me voici cendre, moi qui
fus le _Grand-Roi_ de Ninive: ce que l'amour, la table, la joie me
procurèrent de bonheur quand j'étais vivant, cela seul me reste
maintenant dans le tombeau; tous les autres biens m'ont quitté[256].

«Cependant un Mède nommé _Arbâk_, homme de tête et de courage, se trouva
commander le contingent annuel des troupes de la Médie; ayant formé des
liaisons avec le commandant des Babyloniens, celui-ci le sollicita de
secouer le joug des Assyriens; le nom de ce Babylonien était Bélésys,
homme le plus distingué des _prêtres babyloniens_, que l'on nomme
_chaldéens_. Son habileté en astrologie, son talent à deviner et à
prédire avec certitude les événements, lui avaient acquis un très-grand
crédit; il prédit donc au général mède qu'il posséderait tout ce que
possédait Sardanapale. Arbâk, flatté du présage, lui promit, si
l'événement réussissait, de lui donner la satrapie de Babylone: de ce
moment, plein d'espoir en l'oracle, il s'étudia à gagner l'amitié des
autres chefs, par des repas et des propos affectueux. Il tâcha aussi de
se procurer la vue du roi et du genre de vie qu'il menait; pour cet
effet, il fit présent d'une coupe d'or à un eunuque, qui l'introduisit
et le rendit témoin de toute la mollesse et de toute la débauche du
palais. Dès lors Arbâk, plein de mépris pour Sardanapale, se livra de
plus en plus aux espérances présentées par le Chaldéen. Ils concertèrent
ensemble, l'un, de faire soulever les Mèdes et les Perses; l'autre,
d'engager les Babyloniens à se joindre à eux, et à communiquer le projet
_au roi des Arabes_, ami de Bélésys. L'année s'écoulait, et les nouveaux
contingents allaient remplacer les anciens, lorsqu'Arbâk persuada aux
Mèdes de secouer le joug des Assyriens, et séduisit les Perses par
l'appât de la liberté. Bélésys souleva aussi les Babyloniens, et envoya
des députés au roi d'Arabie, avec qui il était lié d'hospitalité, pour
lui faire part de l'entreprise. L'année étant enfin révolue, tous les
chefs arrivèrent avec de nombreuses troupes, en apparence pour fournir
le contingent, mais, en effet, pour ravir la suprématie aux Assyriens.
Le nombre total des quatre peuples réunis se trouva _être de_ 400,000
_hommes_. Le camp étant posé, l'on commença de délibérer sur les
opérations. Sardanapale, au premier avis de l'insurrection, mène contre
les révoltés les troupes des autres nations. L'action s'engage, et après
une forte perte, ils sont poussés jusqu'à des collines situées à 70
stades de Ninive[257]. Ils tentent une seconde action; Sardanapale range
ses troupes en bataille, et fait crier par des hérauts, qu'il donnera
200 talents _d'or_ à qui tuera Arbâk; et le double, avec le gouvernement
de la Médie, à qui le livrera vivant: il met également à prix la tête de
Bélésys. Ces offres devenant inutiles, il livre un second combat, tue un
grand nombre de rebelles, et chasse le reste vers leur camp sur les
collines. Arbâk ébranlé de ce secoud échec, assemble ses amis et tient
conseil. La plupart voulaient retourner chez eux, s'y emparer des lieux
forts, et se préparer à soutenir la guerre; mais Bélésys, protestant que
les dieux annoncent par des prodiges qu'à force de patience ils
viendront à bout de leur noble dessein, décide les généraux à une
troisième bataille. Le roi les bat encore, s'empare de leur camp et les
chasse devant lui jusqu'à la frontière de Babylonie; Arbâk lui-même,
affrontant tout danger et tuant beaucoup d'Assyriens, reçoit une
blessure. Alors la plupart des chefs perdent tout espoir et veulent
retourner chez eux; mais Bélésys, qui avait passé la nuit à considérer
les astres, leur annonce qu'un secours inespéré va s'offrir de lui-même,
et que s'ils veulent attendre seulement 5 jours, la face des affaires
changera totalement; que tels sont les signes certains que lui montrent
les dieux, par la science des astres.... Ils rappellent donc leurs
soldats, et tandis qu'ils attendent le 5e jour, le bruit se répand
qu'un corps nombreux de Bactriens envoyés au roi, marche à grandes
journées et déja est près. Arbâk, prenant avec lui l'élite de ses
soldats, marche à leur rencontre, dans le dessein de les amener à son
but par la persuasion ou par la force. L'amour de la liberté séduit les
Bactriens, et d'abord les chefs, puis tout le corps, réunissent leurs
tentes à celles d'Arbâk. Le roi, qui d'abord ignora cette défection
(soudaine), et que sa prospérité enivra, déja reprenait ses habitudes de
mollesse, tandis que ses troupes se livraient à des festins pour
lesquels il leur avait fait fournir une grande quantité de vin, de
chairs de victimes et autres provisions. Arbâk, informé de la négligence
et de l'ivresse, suite nécessaire de ces grands repas, les attaque de
nuit et à l'improviste. Les Assyriens surpris dans leur camp, se sauvent
en désordre à Ninive, après une perte très-considérable; le roi
(déconcerté) charge _Salaimên_, frère de sa femme, du commandement des
troupes extérieures, et s'enferme dans la ville pour la défendre. Les
rebelles attaquent _Salaimên_ d'abord en rase campagne, puis au pied des
remparts, le battent deux fois et même le tuent. L'armée du roi, partie
précipitée dans _l'Euphrate_ (le Tigre), partie mise en fuite, se trouve
anéantie. Telle fut la quantité des morts, que les eaux du fleuve furent
rougies dans un long espace. Du moment où Sardanapale fut ainsi assiégé,
plusieurs nations, pour devenir libres, se joignirent aux rebelles. Dans
ce danger imminent, le roi envoie ses trois fils et ses deux filles,
avec de grandes richesses, au satrape de Paphlagonie, _Cotta_, qui était
le plus dévoué de ses serviteurs: il dépêche des agents dans toutes les
provinces, pour qu'on lui amène des secours, et il se prépare à soutenir
un long siége, se confiant en un oracle transmis par ses ancêtres,
lequel portait que _Ninive ne serait jamais prise, à moins que le fleuve
ne devînt son ennemi_, ce qui lui parut un cas impossible.

«Les Mèdes, encouragés par leurs succès, pressaient le siége; mais
l'extrême solidité des murs résistait à tous leurs efforts: car _à cette
époque les beliers, les chaussées de terre, les balistes_ et les autres
machines n'étaient pas inventées; et les assiégés vivaient dans
l'abondance par la prévoyance particulière du roi à cet égard. Le siége
traîna ainsi deux ans sans avancer. Le sort voulut que la troisième
année, d'énormes pluies ayant fait déborder _l'Euphrate_ (le Tigre)
jusque dans la ville, ses eaux firent écrouler 20 stades des murailles
(1360 toises). Le roi, frappé de cet accident, juge que l'oracle est
accompli, que le fleuve est devenu l'ennemi de la ville, et il n'espère
plus de se sauver. Mais afin de ne pas tomber vif dans les mains de
l'ennemi, il fait dresser dans le palais un bûcher immense, y entasse
ses trésors en argent, en or, en vêtements, en meubles précieux;
rassemble ses eunuques et ses femmes favorites dans la petite chambre
qu'il avait fait pratiquer au sein du bûcher, et y allumant lui-même le
feu, il se brûle avec eux et avec tout son palais... Les rebelles,
avertis de sa mort, entrent par la brèche du fleuve, et ayant revêtu
Arbâk du manteau et du pouvoir suprême, ils le _proclament monarque_.

«Alors, tandis qu'Arbâk récompensait les compagnons de ses travaux,
chacun selon son rang, et qu'il _nommait les satrapes_, le Babylonien
Bélésys, qui lui avait prédit l'empire, s'approcha de lui, et après lui
avoir rappelé ses services, il lui demanda le gouvernement de Babylone,
selon sa promesse. En même temps il lui exposa qu'au milieu des dangers
il avait fait à Bélus le vœu que lorsque Sardanapale serait vaincu et
son palais incendié, il en transporterait à Babylone un monceau de
cendres, pour en élever près du temple de Bélus, un monument qui
rappelât à tous les navigateurs sur l'Euphrate, la mémoire de celui qui
avait détruit l'empire des Assyriens. Il faisait cette demande, parce
qu'un eunuque transfuge qu'il avait caché chez lui, l'avait instruit de
la quantité d'or et d'argent chargée sur le bûcher. Arbâk ne se doutant
de rien, parce que tout le reste des serviteurs du roi avaient péri avec
lui, accorda à Bélésys et les cendres et _la satrapie de Babylone_
exempte de tribut. Bélésys se hâte de charger les cendres sur des
bateaux, et il arrive à Babylone avec une partie de l'or et de l'argent
de Sardanapale. Bientôt ce larcin transpire, et _le roi_ dénonce le
coupable aux chefs qui l'avaient aidé dans la guerre commune. Ils
condamnent à mort Bélésys qui convient du vol: mais Arbâk, plein de
générosité, lui fait grâce de la vie, et considérant ses services
précédents comme bien supérieurs à sa faute, il lui laisse ses
richesses, et même son gouvernement de Babylone. Cet acte de
magnanimité, divulgué dans les provinces, accrut la gloire du roi et
l'amour de ses sujets. Il usa de la même douceur envers les habitants
de Ninive, il leur laissa leurs biens; et se bornant à les disperser
dans des bourgades voisines, il rasa les murs de la ville. Enfin il
emporta à Ekbatane, capitale des Mèdes, le reste de l'or et de l'argent
des cendres, qui se montait à plusieurs talents. Ainsi fut détruit
l'empire assyrien, après avoir duré plus de 1300 ans, pendant 30
générations depuis Ninus[258].

_Page_ 444. «Les auteurs principaux n'étant point d'accord sur la
monarchie des Mèdes, nous devons, _par amour de la vérité_, comparer
leurs différents récits. D'une part, Hérodote, qui fleurit au temps de
Xercès, raconte que l'empire des Assyriens sur l'Asie avait duré 500 ans
lorsqu'il fut renversé par les Mèdes; qu'après cet événement, le pays
n'eut point de rois _pendant plusieurs générations_, et que chaque ville
ou canton se gouverna démocratiquement. Plusieurs années s'étant ainsi
écoulées, ajoute-t-il, _Kyaxarès_, homme devenu célèbre par sa justice,
fut élevé à la royauté par les Mèdes. Ce premier roi soumit à son
pouvoir les peuples voisins, et commença de former un puissant empire.
Ses descendants continuèrent d'en reculer les limites jusqu'au règne
d'Astyages qui fut vaincu par Kyrus, chef des Perses. Nous n'indiquons
en ce moment que la substance des faits; nous en développerons les
détails par la suite en lieu convenable. D'après Hérodote, l'élection de
Kyaxarès par les Mèdes correspond à l'an 2 de la 17e olympiade[259]
(711 avant J.-C.).

«Mais cet historien est contredit par Ktésias, qui vécut lors de la
guerre de Kyrus le jeune contre Artaxerces son frère, et qui, après
avoir été fait prisonnier du roi, acquit ses bonnes grâces par son
habileté en médecine, et passa 17 ans à sa cour, très-considéré.
Ktésias, consultant les archives royales, dans lesquelles les Perses,
d'après une loi positive, écrivent tout ce qui s'est passé dans les
temps anciens, a recherché avec soin tous les faits, et _après les avoir
mis en ordre_, il en a transmis la connaissance aux Grecs. Or cet
écrivain soutient que les Mèdes, après avoir dépossédé les Assyriens,
régirent à leur tour l'Asie sous le commandement suprême d'Arbâk,
vainqueur de Sardanapale, comme nous l'avons dit; mais qu'après avoir eu
28 ans de règne, _Arbâk_ laissa l'empire à son fils _Mandauk_ qui régna
50 ans. A celui-ci succéda Sosarmus, 30 ans; puis Artoukas, 50;
_Arbian_, 22; et Artaios, 40.

«Sous le règne de ce dernier s'alluma, entre les Mèdes et les
Cadusiens, une violente guerre dont voici le motif. Un _Perse_, nommé
_Parsodas_, qui par sa vaillance, son habileté et ses autres vertus,
était l'objet de l'admiration publique, d'ailleurs très-aimé du roi, et
ayant la plus grande influence dans le conseil (d'état); _Parsodas_,
dis-je, se trouvant offensé d'un jugement que le roi avait rendu à son
égard, passa chez les Cadusiens avec 3,000 hommes de pied et 1,000
hommes de cheval, etc., etc.--Il s'ensuivit une guerre à outrance.
Parsodas arma tous les Cadusiens, au nombre de près de 200,000 hommes,
battit Artaios qui en avait amené 800,000, fut créé roi des Cadusiens,
et avant de mourir, les engagea, par serment, à ne jamais faire la paix
avec les Mèdes. Ce qui a en effet duré jusqu'au temps où Kyrus fit
passer aux Perses l'empire de l'Asie.

«Après _Artaios_, régna Artynes pendant 22 ans, puis Altibaras pendant
40. De son temps, les Parthes refusèrent l'obéissance, et livrèrent la
province et leur ville (forte) aux _Sakas_. De là une guerre de
plusieurs années, sous la direction de la reine des Sakas, appelée
_Zarina_, (les Grecs prononcent _Tsarina_), femme d'une habileté et
d'une beauté extraordinaire: la paix se conclut, à condition que les
Parthes rentreraient dans le devoir, et que les Mèdes et les Sakas
seraient amis ou alliés, rentrant chacun dans leurs anciennes limites.
Astibaras, par la suite, accablé de vieillesse, mourut à Ekbatane, et
eut pour successeur _Aspadas_ son fils, que les Grecs appellent
_Astyages_; le Perse Kyrus l'ayant vaincu, l'empire de l'Asie passa aux
Perses. Nous en avons dit assez sur la domination des Assyriens et des
Mèdes.»

Tel est le récit que Diodore nous donne comme un extrait de Ktésias;
d'autre part _Photius_ nous apprend que les six premiers livres de cet
historien traitent des Assyriens et des autres peuples antérieurs à
l'empire des Perses, et que les 17[260] autres étaient consacrés à cette
nation depuis l'avènement de Kyrus. Ici deux observations se présentent.

D'abord, lorsque Diodore concentre en quelques pages la substance de
plus de deux livres de Ktésias[261], il est évident qu'il a dû
introduire beaucoup d'expressions de son chef, par conséquent altérer le
coloris propre de l'original; et cependant ce fragment porte une
physionomie orientale, frappante pour tout lecteur qui connaît les mœurs
de l'ancienne Asie. Le fond des faits doit être vrai, l'erreur
volontaire ou préméditée ne peut avoir lieu que pour les dates; et en
effet cette erreur est saillante dans la _durée_ prétendue de l'empire
assyrien; car, 1° ces 1306 ans, si on les répartit sur 30 générations,
donnent un terme moyen de 43 ans pour chaque règne, ce qui est
inadmissible, comme nous le dirons ailleurs.

2° Il serait possible que dans cette partie, comme dans toute autre,
Diodore eût considérablement altéré l'exposé de Ktésias; nous allons
dans l'instant avoir la preuve d'une insigne falsification qu'il commet
sur le texte d'Hérodote. Commençons par examiner les passages de ce
dernier concernant les Assyriens; ils sont laconiques, peu nombreux, et
par cette raison le commentaire précédent était plus nécessaire.



§ III.

Exposé d'Hérodote.


«La ville de Babylone», dit Hérodote (lib. 1°, § CLXXXIV), «_a eu un
grand nombre de rois_, dont je ferai mention dans mon histoire
d'Assyrie.» Et au § CVI (même livre Ier):--«Quant à la manière dont
Ninive fut prise (par Kyaxarès), j'en parlerai dans un autre ouvrage
(qui est évidemment cette même histoire d'Assyrie).»

Par conséquent Hérodote s'était spécialement occupé des Assyriens; il
n'en a pas traité légèrement, et lorsqu'il va nous donner de grands
résultats, il les aura établis avec connaissance de cause.

Après avoir décrit comment _Kyrus_ détruisit le royaume des Lydiens,
voulant remonter à l'origine de la puissance de ce conquérant, et
montrer comment il avait renversé l'empire des Mèdes qui avait succédé à
l'empire des Assyriens; il dit:

«Mais quel était ce Kyrus qui détruisit l'empire de Krœsus? comment les
Perses obtinrent-ils l'empire de l'Asie? Ce sont des détails qu'exige
l'intelligence de cette histoire. _Je prendrai pour guide quelques
Perses qui ont moins cherché_ à relever les actions des Kyrus qu'à
écrire _la vérité_, quoique je n'ignore pas qu'il y ait sur ce prince
trois autres sentiments.»

Ainsi, ce n'est pas seulement l'opinion et les calculs d'Hérodote que
nous trouvons dans son ouvrage, ce sont les calculs des Perses _savants_
et _impartiaux_. Il continue:

§ XCV. «Il y avait 620 ans que les Assyriens étaient les maîtres de la
_Haute-Asie_, lorsque les Mèdes commencèrent les premiers à se révolter.
Ayant combattu avec _courage et constance_ contre les Assyriens, pour la
liberté, ils l'obtinrent et brisèrent le joug. Les autres nations
imitèrent les Mèdes.»

Voilà une durée de 520 ans bien différente des 1306 de Ktésias; et
cependant l'on ne peut pas dire qu'Hérodote ait désigné d'autres époques
d'_origine_ et de _fin_; car cette _fin_ opérée par les Mèdes, est bien
celle de Sardanapale dont notre historien cite le nom dans une anecdote
tout-à-fait convenable à ce prince[262]. Et cette _origine_ est bien
celle qui eut lieu sous _Ninus_, puisque la durée des rois lydiens, en
remontant de Candaules à Agron, fils de Ninus, cadre parfaitement avec
le calcul présent, comme nous l'allons voir. Poursuivons.

«Alors tous les peuples du continent se gouvernèrent par leurs propres
lois. Mais voici comment ils retombèrent sous la tyrannie: il y avait
chez les Mèdes un sage nommé _Deïokès_, fils de _Phraortes_: ce Deïokès,
épris de la royauté, suivit ce plan de conduite pour y parvenir. Les
Mèdes vivaient divisés par bourgades. Deïokès considéré depuis du temps
dans la sienne, y _pratiquait_[263] la justice avec d'autant plus de
soin, que dans toute la Médie les lois étaient méprisées, et qu'il
savait que ceux qui sont injustement opprimés détestent l'injustice: les
habitants de sa bourgade, témoins de ses mœurs, le choisirent pour juge,
etc., etc.» Hérodote raconte ensuite comment les autres bourgades
l'élurent aussi, comment il feignit d'abdiquer et fut élu roi par toutes
les tribus des Mèdes; enfin, comme il bâtit la ville d'_Ekbatane aux
sept enceintes_, et constitua un gouvernement sage et vigoureux: «Or
Deïokès, ajoute-t-il (§ CI), réunit tous les Mèdes en un seul corps (de
nation), _et il ne régna que sur eux_.»

§ CII. «Après un règne de 53 ans, Deïokès mourut; son fils _Phraortes_
lui succéda. Le royaume de Médie ne suffit point à son ambition; il
attaqua d'abord les Perses, et ce fut le premier peuple qu'il
assujettit; avec ces deux nations, l'une et l'autre très-puissantes, il
subjugua ensuite l'Asie, etc., etc.»

Voilà le texte d'Hérodote; comparons-lui la citation qu'en fait Diodore.

Hérodote dit que les Assyriens régnèrent 520 ans. Diodore lui fait dire
500, et suppose l'interrègne de _plusieurs générations_. Hérodote, au
contraire limite cet interrègne à un temps très-court. Il appelle
_Deïokès_ le roi élu; Diodore y substitue _Kyaxarès_, trompé par
l'identité du nom de leurs pères, les deux _Phraortes_, dont l'un fut
roi et l'autre plébéien; ce qui prouve que Diodore a cité de mémoire
avec une excessive légèreté: enfin il attribue au roi élu (_Deïokès_)
les conquêtes qui ne furent faites que par ses successeurs. Avec de si
fortes méprises quelle confiance peut mériter un abréviateur? Mais à qui
attribuerons-nous l'erreur grossière de placer Ninive sur l'_Euphrate_?
erreur répétée à trois reprises, et qui ne saurait venir des copistes.
Diodore ne peut s'en laver, mais Ktésias en est-il bien pur? S'il eût
écrit le _Tigre_, Diodore ne l'eût-il pas copié? Un second fragment de
Ktésias, relatif aux Perses[264], nous présente deux autres erreurs, qui
dans leur genre ne sont guère moins graves que celle-ci; car il va seul
contre toutes les notions de l'antiquité, lorsqu'il donne _dix-huit_ ans
de règne à Cambyse, qui n'en régna que _sept et demi_, et 31 à Darius,
qui en régna 36. Non-seulement il est démenti par la liste officielle
des rois chaldéens, dite _Kanon_ de Ptolomée[265], et par Hérodote, mais
encore par les chronologies égyptienne et grecque, dont les rapports
avec Xercès, Darius, Cambyse et Kyrus, sont établis d'une manière
certaine, sur les époques de Salamine, de Platée, du passage de Xercès,
du combat de Marathon, de la mort d'Amasis, de Polycrate, de Kyrus, de
Pisistrate, etc.; de manière que si les deux nombres de Ktésias étaient
admis, tout serait disloqué. Ainsi tout concourt à prouver que Ktésias
en général a été peu-soigneux, et que dans les matières scientifiques,
l'on ne peut lui accorder qu'une confiance très-circonspecte;
actuellement il s'agit d'analyser le plan d'Hérodote, et de fixer
d'abord l'époque de la révolte des Mèdes et de la ruine des Assyriens,
afin de trouver, 520 ans plus haut, la date de leur fondateur Ninus.



§ IV.

Calculs d'Hérodote comparés à ceux des Hébreux; dissonance qui en
résulte.


D'après Hérodote, ou plutôt d'après les _savants perses_, dont il reçut
ses documents sur Kyrus et sur ses ancêtres, les Mèdes, depuis leur
révolte contre les Assyriens jusqu'à leur asservissement par les Perses,
n'eurent que 4 rois qui, de père en fils, se succédèrent dans l'ordre
suivant:

/*[4]
    1° Anarchie..... Temps omis. Avant J.-C.
    Deïokès........................ 53 ans.
    Phraortes...................... 22
    Kyaxarès....................... 40
    Astyag......................... 35
                                   -------
                      Total....... 150 ans.
*/

La royauté dura donc 150 ans; or, puisque la dernière année d'Astyag fut
l'an 561 avant notre ère, la première année de Deïokès arriva l'an 710
avant notre ère.

Mais, d'autre part, Hérodote, après avoir raconté comment _Astyag perdit
sa couronne_[266], ajoute ces mots remarquables:

«Les Mèdes, qui avaient possédé la domination de la _Haute-Asie_,
jusqu'au fleuve Halys, pendant 128 ans, sans y comprendre le temps que
dominèrent les Scythes (lequel _fut de_ 28 _ans_), furent assujettis aux
Perses de Kyrus.»

Ici 128 plus 28 font 156: voilà une différence de 6 ans introduite entre
la durée de la _royauté_ et celle de la _domination nationale_, avec
cette remarque, que c'est la _domination_ qui a duré les 6 ans plus que
la royauté. Hérodote serait-il ici en contradiction? ou serait-ce une
faute des manuscrits? La plupart des chronologistes ont cru l'un ou
l'autre; mais la confrontation d'un autre calcul fournit une puissante
raison de n'être pas de leur avis, et de penser que ces 6 ans sont le
temps qui s'écoula depuis l'affranchissement des Mèdes par _Arbâk_,
jusqu'à l'élection de Deïokès, comme roi: de manière que cet
affranchissement daterait de l'an 716, et la ruine de Sardanapale, de
l'an 717. En effet, à l'article des Lydiens, Hérodote a dit que depuis
la mort de Candaules, dernier roi héraclide, en remontant jusqu'à Agron,
fils de Ninus, il s'était écoulé 505 ans juste, en 22 générations. Ces
505 ans partent (comme nous l'avons vu) de l'an 728 inclusivement; par
conséquent la première année d'Agron, fils de Ninus, tombe en l'an 1232.
Actuellement cet auteur nous dit que, selon les calculs mèdes et
assyriens, l'empire de Ninus avait duré 520 ans, lorsqu'il fut renversé
l'an 717: or ces deux sommes jointes donnent 1237, pour époque de la
fondation par Ninus: ce qui établit un synchronisme complet. Remarquez
qu'ici Hérodote et Ktésias se trouvent d'accord sur la conquête de la
Lydie par Ninus, en sorte que le fait paraît authentique, en démentant
Ktésias, seulement quant à la date.

Ce calcul de notre historien, ainsi confirmé, il nous faut le comparer
et confronter à notre grand régulateur, le calcul hébreu, qui seul, dans
ces siècles reculés, nous donne une série de temps continue.

Suivant, ce calcul, la onzième année de _Sédéqiah_, dernier roi de
Jérusalem, fut la 18e de Nabukodonosar: l'incendie du temple ordonné
par ce monarque, l'année suivante, arriva dans sa 19e. Le
Nabukodonosar des Hébreux est bien reconnu pour être le Nabokolasar de
la liste chaldéenne, ou _Kanon_ de Ptolomée, qui, comme les
Hébreux[267], lui donne 43 ans de règne. Il régna donc 25 ans depuis la
onzième de Sédéqiah. Ses successeurs en régnèrent 23, jusqu'à la prise
de Babylone par Kyrus. L'année de cette prise, ou plutôt l'année
première de Kyrus, comme roi de Babylone, date de l'an 538. Ajoutez à
538 les 48 années écoulées depuis l'an 19 inclusivement de
Nabukodonosar, vous avez l'an 585; donc l'an onze de Sédéqiah, 18e de
Nabukodonosar, fut l'an 587 avant notre ère.

Or, en remontant de cette année 587 jusqu'à l'an 716 ou 717, nous avons
la série suivante des rois juifs:

/*[4]
    Sédéqiah....... règne 11 ans, et finit en 587.
    Sa première année             commence en 697.
    Jhouïkin.............. 0      3 mois..... 598.
    Jhouïqim............. 11................. 608.
    Jhouachaz............  0      3 mois..... 608.
    Josias............... 31      commence en 638.
    Amon.................  2................. 640.
    Manassé.............. 55................. 695.
    Ézéqiah.............. 29         meurt en 724.
                       Sa 10e............. 714.
                      Commence sa première en 725.
*/

De ce tableau, il résulte que la première année d'_Ézéqiah_ tombe à l'an
725; par conséquent sa neuvième à l'an 717: or de là naissent de
grandes difficultés contre Hérodote: car à cette époque les annales
juives nous montrent les rois de Ninive au comble de leur puissance.
L'un d'eux, _Salman-Asar_, cette année-là même, prenait Samarie après 3
ans de siége: déja son prédécesseur avait enlevé les sujets de ce petit
royaume, qui vivaient à l'est du Jourdain: lui, _Salman_, enleva ceux de
l'ouest et acheva de déporter les _dix_ tribus d'Israël en _Assyrie_,
dans les pays de _Halah_, de _Gauzan_, de _Kabour_[268], et _dans les
villages des Mèdes_. Donc les Mèdes étaient encore soumis au monarque
assyrien; bien plus, pour repeupler le royaume de Samarie, le roi de
Ninive, _Salman_, déporta et y amena des naturels de _Babylone_, de
_Kouta_, d'_Aoua_, de _Hamat_, et des _Saphirouim_; donc il était le
maître absolu ou suzerain de Babylone, comme le dit Ktésias, ainsi que
des pays désignés: or les _Kutéens_, selon Josèphe[269], étaient des
montagnards perses, les _Cossæi_ de Danville. Aoua était le pays
d'Ahouaz, au sud-ouest de Suze. _Hamat_ est en Syrie sur l'Oronte, et
les _Saphirouim_ sont les _Saspires_ d'Hérodote, près de la Colchide.
Ainsi l'empire assyrien était dans sa force: mais les déportations
violentes annoncent de la part de ses rois des craintes et des
précautions contre des sujets mécontens et disposés à la révolte.

Peu après cet événement, l'an 14 de Hezqiah[270], 712 ans avant J.-C.,
paraît _Sennacherib_, dont Hérodote a cité très-correctement le nom, et
conté l'histoire selon les Égyptiens qui, en cela, diffèrent peu des
Juifs. Ce monarque, irrité de ce que le roi de Jérusalem a refusé le
tribut et invoqué le secours de l'Égypte, _attaque et prend toutes les
villes fortes de Juda_, menace la capitale, et envoie à Hezqiah ce
message très instructif dans notre question:

«N'as-tu donc pas appris ce que les rois d'_Assur_ ont fait à tous les
pays, en les détruisant... et toi; tu te sauverais (de mes mains)?...
Les dieux ont-ils sauvé ceux que mes pères ont détruits, les peuples de
_Gauzan_, de _Haran_, de _Ratsaf_, les habitants d'_Adan_ en _Talachar_
(Cilicie)? Où est le roi de _Hamat_, le roi d'_Arfad_, et ceux de la
ville des _Saphirouim_, de Hanah et d'Aoua?»

Remarquez que les généraux de Sennacherib, en parlant de lui, l'avaient
désigné par le titre de _Grand-Roi_, qu'affectaient les souverains de
Ninive.

Ainsi le pays de _Gauzan_, de Haran et de Ratsaf en Mésopotamie,
d'_Adan_ en Cilicie, près de _Tarsous_ et _Anchiale_, de _Hamat_ sur
l'Oronte, siége d'un royaume dès le temps de David: d'_Arfad_, qui doit
être _Aruad_ (Aradus); des _Sapires_, près de la Colchide, de l'île de
_Anah_ dans l'Euphrate, et de _Aoua_ au bas du Tigre; tous ces pays
venaient d'être détruits ou conquis par les pères de _Sennacherib_,
c'est-à-dire:

1° Par _Phul_ ou _Phal_ qui, le premier des rois assyriens mentionnés
par les Hébreux, parut en Syrie du temps de Manahem, roi de Samarie,
qu'il soumit au tribut, 30 ou 40 ans avant _Hezqiah_.

2° Par Teglat-Phal-Asar qui, au temps d'_Achaz_, vint, à la prière de ce
roi, détruire Damas, où Achaz alla lui rendre ses hommages, et d'où il
apporta une foule d'objets de luxe et de culte assyrien inconnus en
Judée; des modèles d'autels, de chars consacrés au soleil; un cadran
horizontal sur lequel Isaïe opéra la fameuse rétrogradation par un
mouvement plus simple que celui du soleil.

Et ce Teglat enleva les tribus de l'est du Jourdain.

3° Par Salmanasar qui, selon l'historien Ménandre traducteur des Annales
de Tyr[271], conquit toutes les villes phéniciennes, excepté cette
ville.

Ainsi depuis _Phul_ l'empire assyrien n'avait cessé de s'accroître,
surtout vers le couchant, et il menaçait l'Égypte au temps de
Sennacherib. Ce qui, d'une part, dément en partie Ktésias, relativement
aux conquêtes attribuées par lui à Ninus, et prouve, de l'autre,
qu'Hérodote était mieux instruit, lorsqu'il restreignait l'empire
assyrien à la _Haute-Asie_, qui est proprement le pays élevé que limite
le mont _Taurus_ au midi. D'où il faut conclure que la dynastie de Ninus
n'avait point encore subi d'interruption; que le règne de Sardanapale
n'était point encore passé; sans quoi il faudrait le rejeter au-dessus
de _Phul_, à une époque inconnue; et alors comment concevoir que Ninive,
détruite par les Mèdes ou Babyloniens, se trouvât tout à coup la
capitale florissante, maîtresse et suzeraine de ces deux nations, et
agrandissant ses dépendances par de nouvelles conquêtes? _Sardanapale_
n'a donc pu venir qu'après _Sennacherib_. Or ce dernier, épouvanté des
ravages de la peste et de l'arrivée du roi d'_Ethiopie_, _Taraqah_,
s'enfuit à Ninive, cette même année 712, 14e d'Ézéqiah. Il y fut tué,
très-peu de temps après, par ses deux fils aînés; et remplacé par le
plus jeune, _Asar-Adon_ ou _Asar-Adan_.

Guidés par l'ensemble de ces faits, quelques chronologistes ont cru
reconnaître dans ce dernier prince assyrien, le _Sardanapale_ des Grecs:

D'abord, parce qu'immédiatement après l'avénement d'_Asar-Adon_, les
Juifs, jusqu'alors tourmentés par les Assyriens, restent dans une
tranquillité profonde; leurs chroniques ne disent plus un seul mot de
Ninive, et au contraire l'on voit bientôt après l'empire des Chaldéens
ou de Babylone occuper exclusivement la scène, et finir par subjuguer le
reste de la Phénicie et de la Syrie, jusqu'au désert d'Egypte.

2° Parce que tous les éléments du nom grec se présentent dans le nom
chaldéen: car en supprimant les deux _a_, comme ont dû le faire les
Grecs, l'on obtient _Sardan_; et si l'on remarque que _Phul_ ou _Phal_
fut son aïeul ou bisaïeul, on trouve que, d'après un usage oriental, il
dut s'appeler _Sardan_, fils de _Phal_ (_Sardanapal._)

Mais alors comment concilier son règne qui, selon les annales juives,
s'ouvre en l'an 712, avec le calcul d'Hérodote qui le termine en l'an
717? Voilà le grand obstacle, le véritable nœud gordien, qui jusqu'à ce
jour a déconcerté tous les chronologistés: barrés ici dans leur marche,
ils se sont jetés à l'écart dans des hypothèses toutes vicieuses par
leur base, toutes réfutées victorieusement l'une par l'autre. L'on
pourrait en cette occasion comparer les chronologistes à des chasseurs
qui, ayant perdu la trace du gibier, divaguent de divers côtés sur de
fausses voies, et malgré eux sont toujours ramenés au lieu circonscrit
où la piste leur a échappé. Instruits par leur exemple, et convaincus
par l'ensemble des faits, que la solution du problème se tenait ici
cachée sous quelque incident matériel et grossier, nous résolûmes de
sonder de toutes parts le terrain, et, au lieu d'hypothèses
compliquées, de faire une supposition très-simple, qui ne troublât rien.
Nous nous dîmes:



§ V.

Solution de la difficulté.


«Il est connu qu'en plusieurs cas il s'est glissé dans les manuscrits
des fautes de copistes, qui, surtout en matière de nombre et de
chiffres, ont porté le trouble dans les systèmes. Supposons qu'un tel
accident soit arrivé ici; le moyen de le découvrir sera de soumettre
tous les textes à un examen sévère, à un calcul rigoureux de
probabilités. D'abord scrutons Hérodote... Est-ce une chose probable que
ce règne de 53 ans qu'il donne à _Deïokès_, dont les manœuvres profondes
indiquent un homme de 30 ans?... Communément les erreurs ont porté sur
les dizaines: supposons qu'ici il se soit glissé une dizaine de trop, et
qu'il faille lire 43 _ans_: alors Deïokès aura régné l'an 700. Ninive
aura été prise l'an 707. _Sardanapale_ aura régné 5 ans. Il périt jeune,
ses enfants étaient en bas âge: il put les avoir dès avant son règne, il
put en avoir plusieurs en une même année, parce qu'il avait beaucoup de
femmes... Tout cela pourrait cadrer: mais alors il faudra donc supposer
qu'une autre erreur a été commise dans le calcul des 128 _ans_ de la
_domination_ des Mèdes... plus les 28 ans de celle des Scythes. Cela ne
peut s'admettre. Serait-ce l'écrivain juif qui se serait trompé, non pas
_l'inspiré_, mais le copiste de seconde main? à plus forte raison celui
de troisième, de quatrième... Les théologiens nous accordent cette
thèse; et il le faut bien, puisque les livres juifs en général, et celui
des Rois en particulier, ont beaucoup d'erreurs de calcul. Les règnes
d'Osias et de Joathan en offrent dix ou douze exemples... Supposons donc
qu'une erreur semblable se soit glissée dans la partie qui nous occupe;
que dix ans aient disparu de quelque règne postérieur à Ezéqiah, et
qu'au lieu de commencer le sien en 525, il l'ait commencé en 735, sa
9e année sera l'an 727 (prise de Samarie). Sa 14e sera l'an 722...
Fuite et mort de Sennacherib.--Avénement d'_Asar-Adan-Phal_, l'an 721;
ce prince nomme à la satrapie de Babylone Mardok-Empad, qui, selon
l'usage du pays, se trouve qualifié de _roi_ dans la liste... Or nous
verrons que certainement ces _rois_ n'étaient que des satrapes
amovibles, depuis Ninus jusqu'à Nabo-pol-asar. _Ezéqiah_, à la suite de
ces cuisants soucis, essuie une grande maladie. A cette époque,
_Mérodak_, fils de _Balozan_, roi de Babylone, l'envoie complimenter.
N'est-il pas singulier que _Mardok_ et _Mérodak_ se rencontrent si bien?
Le nom est absolument le même; car l'hébreu n'a pas de voyelles:
_Balézan_, prononcé par les Grecs _Baladsan_, ressemble prodigieusement
à _Bélèsys_... Poursuivons. Pourquoi ce roi satrape de Babylone est-il
si poli pour un ci-devant rebelle à son maître? ne songerait-il pas à se
révolter? Mérodak serait donc réellement _Bélésys_. En effet, le roi de
Ninive est jeune, livré au plaisir, un roi nouveau; les circonstances
sont favorables, Mérodak aurait conduit le contingent de Babylone en
719. Cette même année la guerre commença; elle finit à la troisième
année en 717.» Voilà l'époque d'Hérodote, qui, à ce moyen, est d'accord
avec les Juifs et avec leur historien Josèphe; car Josèphe, après avoir
parlé de la maladie d'_Ezéqiah_, dit (lib. 9, cap. 2, à la fin):--«_Vers
ce temps arriva la subversion de l'empire assyrien par les Mèdes_; et
lib. 10, cap. 3, il ajoute _que la députation de Mérodak eut pour objet
de joindre ses efforts à ceux des alliés, pour renverser Ninive_. La
catastrophe de Sardanapale a donc eu lieu peu d'années après la 14e
ou 15e d'Ezéqiah, date de sa maladie: alors il faut nécessairement
que cette 14e année soit remontée plus haut, et que 10 ans aient
disparu de la liste des rois de Jérusalem.--Toutes les probabilités le
font croire; mais vis-à-vis de livres comme ceux des Juifs, il faut des
preuves positives. Si elles existent, nous devons les trouver dans les
règnes postérieurs à Ezéqiah.»--Scrutons le texte avec attention.

D'abord nous prions le lecteur de se rappeler que dans l'article des
Juifs, traitant de la _période des Rois_ (chap. 1er, page 4), nous
avons vu que les pieux rédacteurs ou copistes des _chroniques_, avaient
introduit _un excès de dix ans_ qui a troublé les règnes de Joathan et
de son père Ozias, et que la correction de cet excès remettait tout en
ordre. Ne serait-il pas possible que, gênés par cette _surabondance_,
ils eussent retranché à quelque autre roi ces mêmes dix années, pour
trouver toujours une même somme totale qui n'a pu manquer d'être
remarquée? Pesons chaque mot de leur récit; calculons chaque
circonstance, en remontant depuis Sédéqiah, dernier roi de la race.
Arrivés au règne d'_Amon_, nous en trouvons une singulière. On nous dit:
_Amon régna âgé de 22 ans, et il régna deux ans_ (donc il vécut 24 ans).
_Son fils Josias lui succéda âgé de 8 ans._ Si de 24 nous ôtons 8, nous
avons 16 ans, et presque 15 pour l'âge où Amon engendra son fils. Cela
est presque physiquement impossible: cependant toutes les versions de la
Polyglotte de Walton sont d'accord.--Fort bien; mais si nous examinons
les notes variantes du grec, nous trouvons que le plus ancien des
manuscrits porte: _Amon régna_ 12 _ans_ (donc il vécut 36 ans). Voilà
une autorité très-grave, et qui l'est surtout lorsque l'on apprend que
ce manuscrit est le célèbre _Alexandrin_, écrit tout en lettres
majuscules, et reconnu de tous les _biblistes_, pour le plus beau, le
plus ancien des manuscrits, sans excepter celui du Vatican. Écoutons
Pridaux à ce sujet. Après avoir parlé de ce dernier avec l'éloge qu'il
mérite, cet historien ajoute[272]:

«Mais le plus ancien et le meilleur manuscrit des _Septante_ qui existe,
au jugement de ceux qui l'ont examiné avec beaucoup de soin, c'est
l'_Alexandrin_, qui est dans la bibliothèque du roi, à Saint-James. Il
est tout en lettres capitales. Ce fut un présent fait à Charles Ier,
par _Kirillos Lucar_, alors patriarche de Constantinople, et qui
précédemment l'avait été d'Alexandrie. En l'envoyant au roi d'Angleterre
par son ambassadeur _Thomas Roye_, ce patriarche y mit une note de
laquelle il résulte que ce manuscrit fut écrit par une savante dame
égyptienne, appelée _Thécla_, peu de temps après le concile de Nicée
(qui fut en l'an 321).»

Par conséquent le manuscrit alexandrin serait d'un siècle plus ancien
que celui du Vatican.

Voilà donc le plus ancien des manuscrits qui convertit en fait positif
ce qu'une combinaison réfléchie des calculs d'Hérodote et des récits des
Juifs nous avait fait apercevoir par conjecture. Selon la jurisprudence
de ces matières, ce premier témoin décide lui seul notre question. Mais
nous avons le bonheur d'en avoir un second à produire; car en lisant la
chronique d'Eusèbe, nous trouvons à ce même article la phrase suivante
(page 27):

«Amon, selon le texte grec des Septante, régna 12 ans, et selon le texte
hébreu, 2 ans (seulement).»

Or Eusèbe a écrit sa chronique avant le concile de Nicée; donc il eut en
main, ou ce manuscrit (ce qui doublerait sa valeur, mais cela n'est
point probable), ou bien il en eut un autre déja ancien et regardé comme
authentique, ce qui est le vrai cas: par conséquent notre leçon a été et
est une leçon orthodoxe, et la seule orthodoxe primitive. Pourquoi donc
le Syncelle a-t-il traité ici Eusèbe de menteur? Parce que le concile de
Nicée ayant adopté et consacré un autre manuscrit, ce manuscrit
_consacré_ devint le type exclusif, le régulateur impérieux de toutes
les copies: tous les manuscrits furent corrigés d'après lui, sous peine
de rébellion et de schisme, et nos deux variantes ne se sont sauvées que
par accident; et néanmoins le Syncelle lui-même eut en main un troisième
manuscrit différent de celui du Vatican: car à l'article Phakée Ier,
7e roi de Samarie, il dit que ce prince régna _dix ans_[273], tandis
que le manuscrit du Vatican, modèle de nos imprimés, lit 2 ans, comme
l'hébreu. Mais d'où proviennent ces variantes et ces différences si
anciennes de manuscrits grecs à manuscrits, et de texte grec à texte
hébreu? jetons un coup d'œil sur cette question intéressante, mais
voilée de beaucoup de préjugés.



§ VI.

Coup d'oeil sur l'histoire des manuscrits juifs.


La chronique intitulée les _Rois_ que nous possédons, en y comprenant
même cette intitulée _Samuel_, est, comme l'on sait, un _abrégé_, un
_extrait_ de livres hébreux plus anciens et plus volumineux. L'on y
trouve répétée cette phrase après la mort de la plupart dés rois... «_Le
reste des actions_ de ce roi _se trouve écrit dans les commentaires, ou
Archives des rois de Juda._» L'on y trouve même la citation d'une
_histoire du règne d'Ozias_, écrite par Isaïe, et livre d'un nommé
_Ichar_, ou le _juste_, postérieur à David; et encore des fragments
entiers de Jérémie. Cette chronique est donc une compilation posthume en
tardive d'écrits originaux: et l'habileté, la fidélité du compilateur
sont devenues la mesure de l'exactitude du livre, sans compter la
fidélité des premiers auteurs. Cette compilation n'a pu être faite avant
le règne d'Evil-Mérodak, roi de Babylone, où elle se termine; et elle
doit ne l'avoir été que bien plus tard. On l'attribue à Esdras; ce qui
est possible, mais non pas démontré. Elle a dû avoir deux motifs.

1° Les manuscrits originaux étant sans doute uniques, chacun pour leur
sujet, le compilateur anonyme, bien sûrement lévite, s'acquit un grand
mérite en faisant connaître leur contenu d'une manière quelconque, et en
composant un livre court, facile à copier, et à répandre.

2° Tous les livres hébreux composés avant la captivité de Babylone,
avaient été écrits dans le caractère ancien et national, qui est le
_phénicien-samaritain_. Pendant la captivité, la portion de ce peuple
qui résida à Babylone, fut par l'_ordre du roi_ élevée dans les mœurs et
dans les sciences chaldaïques, par conséquent elle contracta l'usage du
caractère _chaldéen_, qui est l'_hébreu_ actuel. Après la captivité,
cette portion, composée spécialement des riches et des prêtres, trouva
incommode l'usage de l'ancien caractère; il tomba en désuétude, et ce
fut rendre un service agréable aux lettres, que de faire en caractères
chaldaïques un extrait des livres écrits en caractère samaritain. Par la
suite les originaux périrent d'accident ou de vétusté; l'extrait se
répandit et subsista. Les _livres nouveaux n'impriment pas un très-grand
respect_. Les prêtres qui s'en procurèrent des copies, purent avoir de
bonnes raisons de faire quelques corrections, d'émarger quelques
notes.... de là des variantes premières. Le silence et la paix du règne
des Perses couvrirent ces opérations. Alexandre parut; les guerres
survinrent, les manuscrits autographes périrent, ou ne furent plus
connus. Les Juifs, depuis leur dispersion par les Assyriens et les
Babyloniens, s'étaient répandus dans tout l'empire perse... Protégés par
Alexandre et par les Ptolomées, ils eurent des relations actives de
commerce et de finance avec les Grecs; leur jeunesse en apprit la
langue. Le second Ptolomée fonda la bibliothèque d'Alexandrie[274]: le
directeur de Démétrius, ami des arts, voulut avoir les livres juifs;
leur traduction fut peut-être sollicitée par la puissante corporation
juive qui habitait cette ville. Un de ses lettrés, plusieurs années
ensuite, sous le nom supposé d'_Aristæas_, raconta cet événement avec
des circonstances fabuleuses, que la crédulité admit, mais qu'une
judicieuse critique a démontré n'être qu'un tissu
d'invraisemblances[275]. Ce travail, comme tous les travaux de ce genre,
dut être fait par des hommes savans, par conséquent peu riches, qui
furent encouragés et payés par ceux qui l'étaient. La diversité de leur
style prouve la diversité de leurs personnes, de même que la différence
d'une foule de passages avec notre texte hébreu, qu'ils paraphrasent
souvent, prouve qu'ils ont été bien moins scrupuleux que nous, ou qu'ils
ont eu d'autres manuscrits: d'ailleurs, plusieurs erreurs avérées en
géographie, démontrent qu'à cette époque la chaîne des bonnes traditions
était déja rompue. Le manuscrit provenu de ce travail dut être déposé
dans la bibliothèque publique du roi Ptolomée, et devenir la matrice de
tous ceux qui se sont répandus. Jamais on ne l'a cité. Il aura été brûlé
dans l'incendie, sous Jules-César... De copie en copie, les fautes des
écrivains introduisirent des variantes, et le texte grec eut les siennes
comme l'hébreu: un peu plus d'un siècle après cette opération, les rois
grecs furent chassés de Judée pour leurs vexations; l'esprit juif se
retrempa sous les Asmonéens. On voulut ramener les anciens usages: l'on
frappa des médailles en caractère samaritain, c'est-à-dire en _hébreu
ancien_. L'on écrivit en hébreu des livres qui furent supposés anciens,
tels que Daniel, Tobie, Judith, Susanne, etc. Les _Paralipomènes_,
c'est-à-dire _les choses omises_ (par le livre des Rois) furent composés
par rivalité, et leur auteur anonyme, bigot et obscur, bien moins
instruit que celui des Rois, introduisit de véritables erreurs de fait
et de géographie: sans doute, c'est à cette période peu connue dans ses
détails, qu'il faut attribuera le grand schisme survenu entre l'hébreu
et le grec, sur la chronologie des patriarches, dont l'un compte depuis
la création juive jusqu'à notre ère, 5508 ans, tandis que l'autre n'en
compte pas 4000. La puissance romaine ramena dans l'Asie, de préférence
au latin, l'idiome grec, qui n'avait pas péri. Le christianisme naquit:
les querelles de secte s'allumèrent, les manuscrits se multiplièrent et
s'altérèrent; chaque église eut le sien. Enfin après 320 ans d'anarchie,
le concile de Nicée fit sortir du sein des factions cette unité de
doctrine toujours sollicitée par le pouvoir politique et civil. Nos
quatre évangiles furent choisis sur plus de trente; le manuscrit d'où
viennent nos bibles, le fut aussi _sans discussion_: elle n'eût pas
fini. Dès lors tout ce qui différa fut proscrit. Omar survint au 7e
siècle... La bibliothèque d'Alexandrie fut brûlée, et ce n'est que parce
que la chronique d'Eusèbe, écrite avant le concile, a sauvé une phrase,
et que la ville d'Alexandrie, foyer de savoir, garda son indépendance,
que nous sont parvenues, à travers tant de hasards, deux étincelles de
vérité. Vantons-nous de la posséder sur tant d'autres points!

Mais revenons à l'époque de l'an 717, reconnue par les Juifs, comme par
Hérodote, pour être celle de la prise de Ninive et de la mort
d'_Asardanaphal_. Un monument asiatique très-ancien nous en fournit un
nouveau témoignage: nous le devons, à l'Arménien Moïse de Chorène,
écrivain du cinquième siècle, faible par lui-même, mais précieux par
les fragments qu'ils nous a transmis: écoutons-le[276].



§ VII.

Monument arménien confirmatif de notre solution.


«Arshak, devenu roi et fondateur de l'empire parthe[277], après avoir
chassé les Macédoniens de l'Orient et de l'Assyrie, établit roi
d'Arménie son frère Valarshak, qui prit pour capitale la ville de
Nisbin. Ce prince voulant savoir s'il commandait à un peuple lâche ou
courageux, désira de connaître son histoire. Après quelques recherches,
il découvrit un _Syrien_ nommé Mar-Ibas, versé dans les langues grecque
et chaldaïque, et il l'adressa à son frère, avec une lettre (que cite
textuellement Moïse), afin que les archives royales lui fussent
ouvertes. Mar-Ibas, bien accueilli d'Arshak, eut la permission de
visiter le dépôt royal des livres à Ninive[278], et il y découvrit un
_volume_ écrit en grec, avec ce titre: _Ce volume_ (ou rouleau) _a été
traduit du chaldéen en grec, par l'ordre exprès d'Alexandre. Il contient
l'histoire véritable des_ (temps) _anciens qu'il dit commencer à Zeruan,
Titan et Apetosthes_, etc. Mar-Ibas, ayant retiré de ce volume tout ce
qui était relatif à notre nation arménienne, apporta à Valarshak son
travail, que ce prince fit conserver avec soin. C'est de ce livre, dont
l'exactitude nous est constatée, que nous allons tirer nos récits,
jusqu'au _Chaldéen Sardanapale_, et même après lui.»

Moses nous donnant ensuite, page 53, la liste des princes arméniens,
selon _Mar-Ibas_, comparée à celle des rois assyriens, selon Eusèbe ou
Kephalion, qu'il cite page 48, établit la correspondance suivante:

/*[4]
    _Rois assyriens._             _Princes arméniens._

    Eu-pal-mus   |                     |Bazouk.
    Prideaz....es|                     |Hoï.
    Pharat.....es|                     |Jusak.
    Acratzan...es \   contemporains   / Kaïpak.   |  qui accueillit les
    Sardanapal.os /         de        \ Skaïord.   } enfants meurtriers
                 |                     |          |  de Sennachérib.

    Varbak (Arbâk)......................Paraïr.
*/

Il ajoute, page 55: «Le dernier de nos princes qui obéit aux successeurs
de Sémiramis et de Ninus, fut _Paraïr_, sous le (règne de) Sardanapale.
Ce Paraïr aida puissamment Arbâk à détrôner le roi assyrien. Le général
mède lui ayant promis de l'élever à la dignité royale, parvint à
l'attirer dans son parti. Après avoir enlevé l'empire au roi assyrien,
Varbak, maître de l'Assyrie et de Ninive, laissa des préfets (satrapes)
dans ce pays, et transféra le siége de l'empire chez les Mèdes...
J'allais oublier (page 60) de parler de _Sennacherim_ qui régna sur les
Assyriens[279] au temps d'Ezéqiah: ses fils Adramel et Sanasar l'ayant
assassiné, notre prince _Skaïord_ leur donna asile, et assigna pour
domaine à Sanasar le district de la montagne de _Sim_, que sa postérité
multipliée a entièrement peuplé.»

Si l'on pèse bien ces passages que Moses a disséminés en diverses pages,
il paraît:

1° Qu'il a fait de Mar-Ibas et de Kephalion,[280] un mélange dont il n'a
pas tiré d'idées claires;

2° Qu'il a tiré de Mar-Ibas ce qu'il dit de Skaïord, de Paraïr, de
Sennacherim et de ses enfants; et de Kephalion ce qu'il dit d'Arbâk et
de Sardanapale.

Mais en raisonnant sur ses données, l'on a droit de dire,

1° Si Skaïord accueillit les enfans meurtriers de Sennacherim, il fut
donc contemporain d'_Asar-Adon_, leur cadet, qui régna à leur défaut?
_Paraïr_, fils de Skaïord, fut donc aussi contemporain d'Asar-Adon. Or,
si Paraïr se révolta contre Sardanapale, roi d'Assyrie, ce Sardanapale
ne saurait être qu'_Asar-Adon-Phal_.

2° Si Asar-Adon est _Sardanapale_, son père _Acratzanes_ est
_Sennacherim_; et alors il est démontré que ces princes ont eu plusieurs
noms; que ces deux listes sont écrites en deux idiomes différens, l'un
chaldaïque, employé par Mar-Ibas, par les Hébreux, même par Hérodote,
qui nomme Sennacherib; l'autre perse-grec, employé par Ktésias et ses
copistes. Remarquez qu'en remontant, avec l'Arménïen Moses, à
_Eupal-mus_, appelé _Eupal-Es_ dans Eusèbe, l'on a cinq princes
correspondants à ceux que nomment les Hébreux, et que l'analogie de
_Phal_ ou _Eupal_ est évidente.

/*[4]
    Phul ou _Phal_,........ Eu-_pal_-es[281].
    Teglat-Phal-asar,........... Prideazes.
    Salman-asar,................ Pharates.
    Senna-cherib,............... Acrazanes.
    Asar-Adon,.................. Sardanapale.
*/

Voilà donc un troisième monument parfaitement d'accord avec Hérodote, et
avec notre leçon des chroniques juives: en sorte que l'identité
d'_Asar-Adon_ et de _Sardanapale_, ne peut plus faire une question.

Maintenant il serait superflu de réfuter les hypothèses divagantes dont
elle a été le sujet. L'on en peut compter trois principales:

L'une, pour obéir à des témoignages discordants, a voulu reconnaître
deux ou trois _Sardanapale_, et par ses mêmes arguments, l'on prouverait
autant de Pythagores, de Zoroastres, et même de Kyrus.

L'autre a voulu que _Phul_ et _Sardanapale_ fussent la même personne, et
par suite, que _Nabonasar représentât Bélésys_. Le traducteur
d'Hérodote, en adoptant cette idée, qu'il a imitée de Scaliger et de
Petau, a cru lui ajouter un grand poids, en prétendant que l'ère de
Nabonasar n'avait eu d'autre _motif_, que de célébrer l'affranchissement
des Babyloniens. Tous les arguments de son long mémoire académique,
composé en vue de réfuter ses confrères Bouhier et Fréret, roulent
uniquement sur ce vicieux pivot[282]. Mais outre l'impossibilité absolue
de ces identités dans le système hébreu, il est, contre ce prétendu
motif, un témoignage formel qui l'annulle sans réplique: écoutons le
Syncelle, p. 207:

«Alexandre Polyhistor et Bérose, qui ont recueilli les antiquités
chaldaïques, attestent que Nabonasar ayant rassemblé les actes des rois
(de Babylone) qui l'avaient précédé, les fit _disparaître_ (en les
brûlant ou lacérant), afin qu'à l'avenir la liste des rois chaldéens
_commençât par «lui_.»

Ainsi, c'est la vanité grossière de Nabonasar, qui, en supprimant les
noms de ses prédécesseurs, a fondé une ère musulmanique, destructive des
ères et des monuments antérieurs. Pourquoi le traducteur d'Hérodote
a-t-il oublié cette citation?

Une troisième hypothèse a encore voulu que l'_Asar-adon_, roi de Ninive,
fût le même que _Asar-adinus_, roi de Babylone; et du moins celle-ci a
eu en sa faveur la parfaite identité de nom, et la souveraineté de
Babylone commune à l'un comme _vassal_ et _satrape_, à l'autre, comme
_grand-roi_ et sultan suzerain. Mais outre que les temps sont
inconciliables, puisque _Asar-adon_, roi de Ninive en 722, ne régnerait
à Babylone que 43 ans plus tard (en 680), il faudrait encore supposer
que lui seul de sa dynastie se fût introduit dans la liste babylonienne.
Il est plus naturel et bien plus vrai de dire, que, par un cas
très-commun chez les orientaux, deux princes différents ont porté le
même nom; et ici nous touchons au doigt la raison qui a fait ajouter le
surnom de _Phal_ au Ninivite, afin de le distinguer du Babylonien par
l'indication de sa famille: _Asar-adon_, fils de _Phal_. Cette identité
de nom a pu arriver d'autant mieux, que le dialecte chaldéen paraît
avoir été usité à Ninive comme à Babylone; car les noms de _Phul_ ou
_Phal_, de _Asur_, de _Salmann_, de _San-Harib_ et d'_Adon_, ont tous
des racines chaldaïques... _Phal_ signifie _gros_ et _puissant_, d'où
dérive _Fil_, l'_Éléphant_. _Asar_ signifie _lier_, _garrotter_,
_vincire_ en latin; d'où dérive _vincere_, _vaincre_, parce que le
vainqueur mène ses captifs _liés_. Celui qui les tue est le _carnifex_;
_Adon_ signifie _seigneur_ et _maître_. _Salmann_ est le _pacifique_
(_Salomon_)... _Harib_ est le _destructeur_, le guerrier; et _San_ est
le nom propre que nous retrouvons dans _acratzan-es_, autre nom de
San-harib[283].

Maintenant, que vont devenir les neuf rois mèdes de Ktésias, et leur
durée prétendue de 317 ans?... Partant comme ils le doivent, de l'an
561, dernière année d'Astyag, la victoire d'Arbâk tomberait à l'an 877,
c'est-à-dire 160 ans avant l'époque donnée par les livres juifs, en cela
d'accord avec Hérodote et le livre chaldéen d'Alexandre. Ktésias est
donc atteint et convaincu d'erreur, et nous pourrions désormais ne faire
aucune mention de son travail: mais parce qu'en examinant sa liste, il
nous a semblé y voir aussi des preuves d'imposture et d'un faux
prémédité, nous allons soumettre au lecteur notre analyse.



§ VIII.

Analyse de la liste mède de Ktésias.


Selon Hérodote, les Mèdes n'eurent que quatre rois, qui furent:

/*[4]
              Deïok-ès.... 53 ans.
    Son fils, Phraortes... 22
    Son fils, Kyaxar...... 40
    Son fils, Astyag-es... 35
                          ___
                          150
*/

Ils eurent huit rois

/*[4]
    Selon Ktésias[284].                         Selon Mosès.

    Sans compter Arbâk, savoir:
    Man-daukés...............     50 ans......... Mandaukis.
    Sosarmos.................     30............. Sosarmos.
    Artoukas.................     50............. Artoukas.
    Arbianes.................     22............. Kadikeas.
    Artaïos..................     40............. Deoukis,
    Artounes.................     22............. Artounis.
    Astibaras................     40............. Kiaksaris.
    Aspadas, dit Astuigas,
      par les Grecs..........    (35)............ Azdehak.
                                _____
                Total.......     289 }
                                     }    somme 317.
            Plus Arbâk......      28 }
*/

Diodore a omis le temps d'Astuigas, nous le suppléons par Hérodote.

Eusèbe a modifié cette liste, en y introduisant Deïokès à la place
d'Artaïos; et l'arménien Mosès, qui suit Eusèbe, a substitué à l'Astuag
des Grecs son vrai nom mède _Azdehak_[285]; il en résulte la liste
comparative que nous avons jointe. Mosès ne donne pas de nombre
d'années.

Le Syncelle, page 359, dit que les Mèdes, jusqu'à l'époque de Kyrus,
dominèrent 30 _ans_. Cette faute est d'un copiste, il faut lire 300. Il
dit, page 235, que depuis Sardanapale, leurs rois régnèrent 276 ans;
cette erreur est de lui, comme lorsqu'il dit, page 212, que Kyaxarès
régna 32 et son prédécesseur 51 _ans_. En général on ne peut compter sur
ce mutilateur audacieux et négligent. Tenons-nous-en à Diodore. En
partant d'un point connu, commençons par Astuigas... Il est évidemment
l'Astyag d'Hérodote. Son autre nom d'_Aspadas_ prouve que, selon un
usage subsistant en Orient, les rois de ces anciennes listes eurent tous
plusieurs noms, et cela par deux raisons:

1° Parce qu'en certaines circonstances ils en changèrent, comme a fait
de nos jours _Kouli-Khan_, qui, ayant conquis _Dehli_, s'intitula
_Shah-Nadir_, _roi du second hémisphère_ (par opposition à zénith).

2° Parce que, selon les divers dialectes ou langages du vaste empire des
Perses, les peuples désignèrent le prince par des noms différents.
Ktésias désigne _Smerdis_ par celui de _Sphendadatès_; Esdras le désigne
par celui d'_Artahshata_, et il nomma Cambyse _Ashouroush_[286]. Aspadas
paraît composé du mot _pâd_, _maître_, _seigneur_, et de _asp_,
_chevaux_, _maître_ de la cavalerie (puissante), très-probablement des
_dix milles cavaliers immortels_.

Avant Astuag régna _Astibar_, 40 ans; c'est évidemment le _Ki-asar_
d'Hérodote. Mosès le dit expressément. _Ki_, prononcé _kè_ en persan,
signifie _grand_ et _géant_. En arménien, _skai_ a le même sens.
_Kê-asar_, _le grand vainqueur_. En effet, Kyaxar renversa une seconde
fois Ninive et les Assyriens. Le mot persan _Astebar_ est synonyme,
puisqu'il signifie _grand_ et _puissant_[287]. L'identité est d'ailleurs
formelle, dans ce passage d'Eusèbe[288]:

«Alexandre Polyhistor rapporte que Nabukodonosor, informé de la
prophétie de Jérémie (au roi Ioakim), sollicita le roi des Mèdes,
_Astibaras_, de se joindre à lui, et il marcha en Judée avec une armée
de Babyloniens et de Mèdes.»

C'était l'an 606; le temps convient très-bien. Les Scythes dominaient
encore. Kyaxarès, gêné par eux, dut condescendre à la demande indiquée,
pour ne pas se faire un puissant ennemi de plus.

Avant _Astibar_, règne Artoûnés 22 ans. C'est la durée de _Phraortes_:
c'est même son nom; car celui-ci est composé du persan _Pher_, _grand
roi_, _héros_, et d'_arta_ ou _orta_, que l'Arménien Mosès, page 58,
dit signifier en langue mède, _juste_ (et _magnanime_).

Au-dessus d'_Artoun-es_ devrait venir _Deïokès_. Mosès le dit bien. Mais
les 40 ans d'Artaïos indiquent Kyaxar. Cette identité tire de nouvelles
preuves de l'anecdote de Parsondas, racontée par Diodore, dans le
fragment de Ktésias, page 409.

«Sous le règne d'_Artaïos_, s'alluma une violente guerre, etc.»

L'historien Nicolas de Damas nous apprend le motif de ce mécontentement
de _Parsondas_, dans un récit curieux que sûrement il a copié de
Ktésias[289].

«Sous le règne d'Artaïos, roi des Mèdes et successeur d'Arbêk, dit-il,
vivait Parsondas, homme extraordinaire par ses facultés physiques et
morales; le roi, ainsi que les Perses, dont il était issu, l'admiraient
pour sa beauté corporelle et pour la prudence de son esprit. Il
excellait d'ailleurs dans l'art de combattre, soit à pied, soit à
cheval, soit sur un char, et personne ne l'égalait à la chasse pour
surprendre et tuer des bêtes féroces. Ce Parsondas sollicita _Artaïos_
de destituer _Nanybrus, roi de Babylone_, qu'il méprisait et haïssait
pour ses mœurs _sardanapaliques_[290], et de lui donner cette satrapie.
Le roi ne put consentir à faire cette injustice à _Nanybrus_, contre la
teneur _des lois établies par Arbâk_... Le Babylonien fut instruit dû
fait... Quelque temps après, dans la saison des chasses, _Parsondas_
alla prendre ce divertissement en Babylonie, près d'un lieu où, par
hasard, étaient campés les vivandiers de Nanybrus: celui-ci, informé des
courses de son ennemi, avait ordonné à ses gens de l'épier, de tâcher de
l'enlever, et de le lui amener; la chose réussit à son gré. Devenu
maître de Parsondas, le Babylonien l'enferme dans son _harem_ avec ses
femmes, le fait raser, baigner, vêtir en femme, et le force de jouir de
toutes les voluptés que le guerrier lui avait reprochées.--Il le força
même d'apprendre la musique et la danse... Sept ans se passent ainsi,
sans qu'on sache ce qu'est devenu _Parsondas_, malgré toutes les
perquisitions ordonnées par le roi. Enfin un eunuque, que _Nanybrus_
avait fait bâtonner pour quelque faute, s'échappe et va découvrir le
délit à Artaïos, qui de suite dépêche un _aggar_[291] ou _secrétaire_
pour réclamer _Parsondas_... Nanybrus nie la détention. Un second
_aggar_ vient, avec ordre de conduire au roi _Nanybrus_ garrotté, s'il
persiste à nier. Celui-ci rend son prisonnier, et Parsondas s'en
retourne sur un char avec le secrétaire. Il arrive à _Suse_: Artaïos
l'accueille, écoute son histoire avec étonnement... Quelques mois après,
il se rend à Babylone. _Parsondas_ l'obsède pour qu'il le venge de
Nanybrus; celui-ci gagne un eunuque à force d'argent et de présents, et
moyennant cent talents d'or et cent coupes d'or, mille talents d'argent
et trois cents coupes du même métal, il obtient son pardon du roi.»

Dans ces récits, nous avons un indigène Perse, sujet et courtisan d'un
roi mède, l'un des successeurs d'Arbâk. Ce roi ne peut être _Deïokès_
qui, selon la phrase d'Hérodote, _ne régna que sur les Mèdes_. Est-ce
_Phraortes_, son fils, qui y joignit les _Perses_, et _qui avec ces deux
nations_ puissantes subjugua les autres? Mais les 40 _ans_ d'_Artaïos_
ne conviennent point à Phraortes, qui n'en régna que 22; et ils
conviennent parfaitement à _Kyaxar_. Supposons que _Parsondas_ ait
demandé à _Kyaxar_ la satrapie de Babylone au commencement de son règne,
la circonstance convient très-bien; ce sera dans les années 635 ou 634:
supposons que les 7 ans de détention de _Parsondas_ aient commencé en
633 et fini en 627; l'irruption des Scythes, en 625, ayant jeté
_Kyaxarès_ dans un état d'oppression et de faiblesse, le Persan en aura
profité pour effectuer une révolte qui, sans cela, eût peut-être été
impossible. Relativement au prince babylonien, ces dates conviennent
très-bien à _Chinil-adan_, qui régna depuis 647 jusqu'en 626. La
différence de nom n'y fait rien, puisque tous ces princes asiatiques en
eurent plusieurs.

Quant au nombre des combattants, dont parle Ktésias (page 403), il est
visiblement absurde, selon l'usage des livres orientaux; et cette
absurdité se démontre par la topographie des Caddusiens, dont le pays
montueux ne contient pas plus de 160 à 180 lieues carrées; et encore par
les _quatre mille hommes_ des premières troupes de Parsondas. Il faut
ôter un zéro; et en lisant 20 _mille_, au lieu de 200, et 8 _mille_ au
lieu de 80 _mille_, l'on sera dans les vraisemblances.

Cette anecdote a d'ailleurs le mérite de nous apprendre que le même roi
mède qui régnait à _Ekbatane_, régnait aussi à Suse; ce qui réfute
l'hypothèse de ceux qui ont voulu concilier Hérodote avec Ktésias, en
faisant de leurs rois deux dynasties qui auraient simultanément régné
dans ces deux villes. Il dut en être des rois mèdes, comme il en fut des
rois perses, qui passaient leurs hivers à Suse et leurs étés à
_Ekbatane_. Quant à la vassalité de Babylone, nous en verrons les
preuves complètes ailleurs.

Maintenant, si l'_Artaïos_ de Ktésias est _Kyaxar_ (et fût-il
Phraortes), il est clair que cet historien a doublé les temps et les
noms. Ce doublement est encore indiqué dans _Arbianes_, qui, par son
règne de 22 ans et par sa position avant _Artaïos Kyaxar_, se décèle
pour être _Phraortes_.

Au-dessus de lui est _Artoukas_, avec un règne de 50 ans. Ce doit être
_Deïokès_; l'analogie des 50 ans de l'un et des 53 ans de l'autre,
fortifie ce soupçon. En suivant cette indication, le _Sosarmos_ qui le
précède, a dû être _Arbâk_. Au-dessus de Sosarmos, se trouve Man-daukès,
encore 50 ans, comme _Artoukas_. Nous venons de voir Ktésias répéter
deux fois les 40 ans de Kyaxar, dans _Artaios_ et _Astybaras_; ne
répète-t-il pas également ici le règne de Deïokès dans les 50 ans
d'Artoukas et de Mandaukès? Le nom de ce second est évidemment le même;
car en séparant l'initiale _Man_, l'on a _Daouk-ès_, manifestement
identique à _Déïok-ès_.

Enfin, avant ce chef de la dynastie mède, se montre _Arbâk_, qui règne
28 années bien ressemblantes aux 30 de _Sosarmos_, en sorte que de même
que Phraortes a été répété deux fois avant Kyaxar, Arbâk se trouve
répété aussi deux fois avant Deïokès, et toute la liste de Ktésias est
démontrée n'être qu'un doublement de celle d'Hérodote, comme on le voit
dans le tableau suivant.

/*[4]
                    ROIS MÈDES.

    SELON HÉRODOTE.              SELON KTÉSIAS.

    Noms.       Règnes.

    Deïokès..... 53 ans.    Arbâk........ 28. Sosarmos....... 30.
    Phraortes... 22         Man-daukés... 50. Artoukas....... 50.
    Ky-axarès... 40         Arbianes..... 22. Artounès....... 22.
    Astyag-es... 35         Artaïos...... 40. Astibaras...... 40.
                           Astuigas.... (35).
*/

Les seuls 28 ans d'Arbâk forment une difficulté: non-seulement Hérodote
(ou plutôt ses auteurs perses) les nie, mais il semble nier sa royauté;
et après l'affranchissement des Mèdes, opéré par lui, ils ne laissent
apercevoir aucune trace de ce libérateur, comme si, satisfait d'avoir
rendu la liberté à tous les vassaux de Ninive, il se fût démis du
pouvoir suprême, après avoir établi une sorte de _pacte fédéral_,
indiqué dans l'anecdote de Parsondas. Comme nous devons retrouver cet
_Arbâk_ dans un des rois perses des traditions orientales, nous
reviendrons à ce sujet.

Mais quel a pu être le motif de Ktésias de nous forger ces faux calculs?
Après avoir beaucoup cherché, il nous a semblé en découvrir la raison
dans son fragment déja cité. Il y dit que, selon les calculs des
Assyriens, la guerre de Troie avait eu lieu sous le roi Teutam, 306 ans
avant la mort de Sardanapale. Si Ktésias eût admis le système
d'Hérodote, cette date eût placé la prise d'Ilium vers l'an 1023 de
nôtre ère, et cela eût trop choqué les opinions reçues dans la Grèce:
l'une de ces opinions, suivie depuis par Ératosthènes, Apollodore et
Denys d'Halicarnasse, était que la prise de Troie avait eu lieu en une
année correspondante à notre année 1183 ou 1184 avant J.-C. Ktésias,
habitué à flatter les satrapes, ne voulut pas heurter les savants; il
s'arrangea de manière à obtenir précisément ce résultat. Car les 306 des
Assyriens, joints aux 317 des Mèdes, font 623, lesquels, ajoutés aux
560, époque de Kyrus, font juste 1183, comme Ératosthènes l'écrivit 150
ans après Ktésias: cette coïncidence parfaite n'est-elle pas frappante
et décisive?

Puisque nous sommes amenés à cette question, voyons si nous ne pourrions
pas acquérir ici une _idée juste_ de cette époque si célèbre.



§ IX.

Époque de la guerre de Troie, selon les Assyriens et les Phéniciens.


Ktésias, ayant en main les livres des Assyriens, ou leurs extraits, nous
affirme que, selon leurs calculs, la guerre de Troie eut lieu sous l'un
des rois ninivites, appelé _Teutam_, 306 ans avant la mort de
Sardanapale. Cet auteur, en sa qualité de Grec, dut porter de la
curiosité à connaître cette époque, et les Assyriens eurent des raisons
d'état de la noter dans leurs archives, puisque le roi de Troie réclama
des secours comme _vassal_, et que le descendant de Ninus envoya le
satrape de Suse _Memno_, dont Homère fait une mention expresse. La date
que nous fournissent les Assyriens, a donc une autorité égale et même
supérieure à celles que fournissent les _Grecs_, puisqu'aucune
chronologie de ces derniers ne remonte d'un fil continu et certain, même
au temps d'Homère, et que tous leurs chronologistes offrent dans leurs
estimations une discordance qui, comme nous l'allons voir, démontre
l'incertitude et même la fausseté de leurs bases.

Selon Ératosthènes, Apollodore et Denys d'Halicarnasse, la prise de
Troie eut lieu 407 ou 408 ans avant la première olympiade, qui date de
776 (par conséquent en l'an 1183 ou 1184).--Selon le chronologiste
Sosibius, contemporain de Ptolomée-Philadelphe, elle eut lieu 395 ans
avant la première olympiade; donc en l'an 1171.--Selon Arètes, en l'an
1190.--Selon Velleïus Paterculus, en l'an 1191.--Selon Timée, en
1193.--Selon la chronique de Paros, en 1208; selon Dikéarque, en l'an
1212; enfin, selon Hérodote, en l'an 1270, etc.

Le point de départ de tous ces calculs était l'ouverture des olympiades,
l'an 776 avant notre ère: ce point est certain; pour s'élever au-delà,
tous ces auteurs ont tâché de mesurer le temps jusqu'à de grands
événements connus, tels que l'invasion des Héraclides, la fondation de
la colonie ionienne, une guerre faite par quelque roi de Sparte, etc. Et
c'est parce que les dates de ces événements n'étaient pas certaines,
qu'ils ont obtenu des résultats si divers. Hérodote seul employa un
autre moyen que nous examinerons séparément: si l'on en voulait croire
son traducteur[292], tous les anciens peuples grecs auraient eu des
archives et des généalogies qui auraient fourni des bases certaines aux
écrivains; mais si de tels monuments existèrent en certains lieux et en
certains temps, il faut que les guerres perpétuelles dont fut tourmentée
cette contrée, les aient détruits ou mutilés de très-bonne heure,
puisque à dater seulement du 7e siècle avant notre ère, tout est
discors et confus dans les chronologies grecques; qu'à Sparte, par
exemple, l'un des états les plus fixes, l'ordre et la série des rois ne
sont pas certains; que leurs règnes, omis après les olympiades, offrent
des invraisemblances choquantes dans les temps antérieurs[293], et que
l'époque du célèbre législateur Lycurgue subit une contestation de 108
ans, qui, comme nous l'allons voir, n'est pas éclaircie, à beaucoup
près, dans le sens que l'on pense. L'époque d'Homère, ce poëte si
remarqué, dont tant d'auteurs recherchèrent à l'envi la patrie, l'âge,
la vie; cette époque est aussi obscure que celle de Lycurgue et de
Troie, ainsi que le prouvent deux curieux passages de Tatien et de
Clément d'Alexandrie, qui méritent que nous les citions.

«Selon Cratès (ou Cratètes), Homère ne fut postérieur à la prise de
Troie que de 80 ans, et (vécut) vers le temps de l'invasion des
Héraclides; selon Ératosthènes, il fut postérieur de 100 ans; de 140
selon Aristarque, qui, dans ses Commentaires sur Archiloque, dit
qu'Homère fut contemporain de la colonie ionienne fondée à cette époque.

«Philochorus le place 40 ans plus tard (180 ans après Troie).

«Apollodore veut que ce soit 100 ans (c'est-à-dire 240 ans après Troie),
sous le règne d'Agésilas, fils de _Dorisée_, roi de Sparte; ce qui
rapproche Homère du législateur Lycurgue, encore très-jeune.

«Euthymène, dans ses Annales, dit qu'il naquit dans l'île de Chio, 200
ans après la prise de Troie; Archemacus, dans son troisième livre des
Euboïques, est du même avis.

«Euphorion, dans son _ouvrage des Aliades_, dit qu'il vécut au temps de
Gygès, qui commença de régner en la 18e olympiade (l'an 708).

«Sosibius de Lacédémone, en sa _Description des temps_, place Homère à
l'an 8 du roi _Charilas_, fils de Polydecte... Charilas régna 64 ans,
son fils Nicander en régna 39: l'an 34 de ce prince, dit-il, _fut
établie la première olympiade_; en sorte qu'Homère se trouve placé 90
ans avant cette première olympiade.

«Dieuchidas, dans son 4e livre des Mégariques, dit que Lycurgue
fleurit environ 290 après la prise de Troie.»

/*[2]
  Ératosthènes divise ainsi le temps[294] «depuis
  la prise de Troie jusqu'à l'invasion
  des Héraclides.......................  80 ans.
    «De là à la colonie ionienne.......  60
    «De là à la tutelle de Lycurgue.... 159
    «De là à la première olympiade..... 108
                                        ___
                   Total............... 407
                   Plus................ 776
                                       ____
                                       1183 ans.
*/

«Enfin Hérodote _estime_ (dit Tatien) qu'Homère vécut 400 ans avant lui,
et il lui associe Hésiode.»

Toutes ces variantes nous ramènent à nos premières conclusions, savoir:

1° Que les chronologistes grecs n'ont point eu en main de chroniques
suivies et connues sur lesquelles se pussent asseoir leurs calculs.

2° Que les Assyriens ayant eu cet avantage, pourraient bien, dans le
passage fourni par Ktésias, nous avoir révélé la véritable époque de la
prise de Troie.

Mais, en comparant l'extrême différence de l'époque donnée par eux, à la
plus rapprochée de toutes celles données par les Grecs, comment, dans
une telle question, accorder une préférence décidée à un seul et unique
témoignage, surtout quand ce témoignage nous vient par la voie d'_un
Ktesias_?

Tel était notre scrupule, lorsque, parcourant les mêmes pages de Clément
d'Alexandrie et de Tatien, deux autres citations ont frappe notre
attention.

«Eiram, roi de Tyr, dit Clément, donne sa fille en mariage à Salomon,
dans le temps où Ménélas arrive en Phénicie, après le sac de Troie,
ainsi que le rapporte _Menander_ de Pergame, et _Lœtus_, dans leurs
Annales phéniciennes.

«Chez les Phéniciens, dit Tatien, nous connaissons trois historiens;
savoir, _Théodotus_[295], Hypsicrates et Mochus, dont les ouvrages ont
été traduits en grec par _Lœtus_, qui a recueilli avec soin la vie d'un
grand nombre de philosophes: or, dans les histoires dont nous parlons,
il est dit que sous un même roi (de Tyr) ont eu lieu l'enlèvement
d'Europe, l'arrivée de Ménélas en Égypte, et les actions de _Cheiram_,
qui donna sa fille en mariage au roi des Juifs, _Salomon_.» Menander de
Pergame rapporte les mêmes faits; et le temps de _Cheiram_ est voisin de
celui de Troie[296].

Ici le témoignage de Menander est d'autant plus digne d'attention, que
Flavius Josèphe nous apprend qu'en effet cet écrivain avait traduit les
Annales phéniciennes dont il reconnaît l'exactitude et la conformité
avec celles des juifs. Selon celles-ci, le règne de Salomon commença
l'an 1018 avant J.-C.; selon les Assyriens, Teutam envoya du secours à
Troie, vers l'an 1023. Supposons la prise en 1022. Selon les Phéniciens,
Ménélas dut venir, un ou deux ans après, vers 1021 ou 1020: Hiram aurait
donc donné sa fille vers l'an 1018 ou 1017. Un tel accord entre trois
témoins différents n'est-il pas infiniment remarquable? disons mieux,
n'est-il pas probatif et concluant? Prenons cette date pour la
véritable, et supposons la prise de Troie à l'an 1022, nous avons pour
terme certain la 1re olympiade en l'an 776, différence 246.
Maintenant, voyons comment cadreront toutes nos citations ci-dessus,
comparées à ces deux termes: examinons d'abord Hérodote. Les propres
paroles de cet écrivain, antérieur aux seize autres cités par Clément et
par Tatien, sont telles qu'il suit:

«_J'estime_[297] _que les poètes Homère et Hésiode n'ont pas vécu plus
de 400 ans avant moi_.»

Quelques critiques ont déjà remarqué que ces expressions sont très
vagues. _J'estime_ signifie un calcul par aperçu, par supposition; _a
vécu_ n'indique aucune année précise, et peut se prendre pour la
naissance, pour la mort, pour le temps de la célébrité; et ce nombre
rond de _quatre cents ans_ sans aucune fraction! N'est-il pas clair
qu'ici Hérodote n'a point prétendu donner un calcul précis et
méthodique, mais qu'il a fait simplement une _évaluation_ approximative?
Lorsque l'on connaît sa méthode, on devine son opération. Ayant lu
beaucoup d'historiens, entr'autres Xanthus de Lydie, Cadmus de Milet,
Hellanicus, etc., il aura saisi quelque anecdote qui établissait un
rapport entre Homère et quelque prince connu, comme lui-même cite un
rapport entre Archiloque et Gygès, entre Thalès, Solon et Krœsus. De ce
rapport connu, il aura déduit un nombre de générations qui, _évalué_,
_estimé_, selon son système, à trois générations par siècle, lui a
donné le nombre rond de 400 ans; c'est-à-dire que de lui à Homère, il a
estimé douze générations. Cette évaluation de trente-trois ans étant
beaucoup trop forte, substituons-y vingt-cinq ans, tels que nous les
donnent les générations des rois de Lydie, des rois hébreux et des
grands-prêtres juifs; nous aurons quatre générations au siècle, par
conséquent 300 ans pour douze générations entre Hérodote et Homère.
Hérodote naquit l'an 484 avant notre ère; donc les 300 ans nous
remontent à l'an 784. Maintenant, puisque le mot _a vécu_ se prend
ordinairement pour _cesser de vivre_, nous dirons que cette année doit
être celle de la mort d'Homère, selon Hérodote. Le poëte mourut âgé:
supposons que ce fut à 70 ou 80 ans; il dut naître entre les années 854
et 864. Actuellement comparons à ces années les calculs des auteurs.

Selon Apollodore, Homère vécut 240 ans après Troie, ou 100 ans après la
colonie ionienne: de 1022 ôtez 240, reste 782; donc Apollodore donne
précisément notre calcul de décès à deux ans près.

Selon Euthymènes, il naquit à Chio, 200 ans après Troie; donc en 822.
C'est trop tard; il dut déjà fleurir.

Selon Sosibius, Homère se place 90 ans avant la 1re olympiade; elle
date de 776, plus 90: c'est 866. Ne serait-ce pas là sa naissance
rapportée avec précision à l'an 8 de Charilas?

Selon Apollodore, Homère (mort en 784) se _trouve très-rapproché_ de
Lycurgue, encore jeune: or, selon _Strabon_, plusieurs auteurs pensaient
que Lycurgue avait reçu de la main même d'Homère, vieux, ses poésies
qu'il apporta à Lacédémone. Plutarque, indécis, croit que Lycurgue,
voyageant dans l'Asie mineure, les reçut seulement de la main des
enfants de Cléophile, leur dépositaire. Mais il avoue, de bonne foi:

«Que l'origine, les voyages, la mort, l'époque même des lois de
Lycurgue, étaient un sujet inépuisable de controverse entre les
écrivains; il déclare que selon plusieurs, il avait concouru avec
Iphitus à l'établissement des jeux olympiques: c'est, dit-il, l'avis
d'Aristote, qui cite en preuve de ce fait l'_inscription du palet
olympique_, où le nom de Lycurgue est gravé.»[298]

Un tel monument, cité par un homme du poids et de l'instruction
d'Aristote, est déjà une preuve sans réplique; mais Cicéron vient encore
y joindre son opinion, lorsque, dans son discours pour _Flaccus_, ce
savant Romain dit:

«_Les Lacédémoniens vivent sous les mêmes lois depuis plus de 700 ans_.»

Ce discours fut prononcé l'an _deux_ de la 180e olympiade,
c'est-à-dire l'an 59 avant notre ère; par conséquent Cicéron indique une
date un peu antérieure à l'an 759; ce qui correspond d'autant mieux aux
dates ci-dessus, que Lycurgue ne donna ses lois qu'après l'établissement
des jeux olympiques par Iphitus. Ainsi, ce n'était pas un ouï-dire
vague, une opinion populaire, qui plaçait Lycurgue à cette époque du
8e siècle, et le faisait contemporain de la vieillesse d'Homère:
c'était le témoignage des monuments publics de ce temps-là, et
l'assentiment des écrivains les plus anciens et les plus savants. Mais,
objectera-t-on, comment, moins de cent ans après Aristote, Ératosthènes
a-t-il calculé que Lycurgue précéda de 108 ans la fondation des jeux
olympiques? Nous ne pouvons rien dire à cet égard, parce que l'ouvrage
de cet astronome nous manque. Mais si nous devions le juger par ses
copistes, _Trallien_, _Eusèbe_, _le Syncelle_ et même _Tatien_, nous ne
pourrions avoir une haute idée de sa critique: par exemple, comment
Ératosthènes a-t-il pu dire qu'Homère vécut 100 ans seulement après la
guerre de Troie? Cela doit être une erreur de Tatien ou de ses copistes.
Ératosthènes, qui partage l'opinion d'Apollodore sur la guerre de Troie,
a dû penser comme lui sur l'époque d'Homère; il a dû le placer 100 ans
_après la colonie ionienne_, et non pas après la _prise de Troie_: c'est
une méprise palpable. Ces deux écrivains ont certainement connu les
rapports établis par les monuments et par les historiens, entre Homère
et Lycurgue; ils doivent avoir fait ce raisonnement:

«Hérodote, né en telle année (484 avant J.-C.), dit qu'Homère a vécu ou
cessé de vivre 400 ans avant lui; donc en 884. Or il est certain que
Lycurgue a vu Homère: donc Lycurgue avait un certain âge en 884.»

A notre tour, nous disons: de 884 ôtez 108 ans, reste 776, époque
précise de la première olympiade; donc Ératosthènes a opéré comme nous
le disons; donc il a été induit en erreur par les 400 ans d'Hérodote,
qu'il a pris au sens matériel; donc notre interprétation des 400 ans
d'Hérodote en 12 générations, est le sens véritable du passage; donc la
durée de 25 ans, que nous donnons à chaque génération, est la plus
raisonnable, la plus conforme aux faits: donc l'accord parfait de nos
combinaisons avec les calculs des Assyriens et des Phéniciens, donne
l'époque de la guerre de Troie et de l'âge d'Homère, plus exacte, plus
vraie qu'aucun calcul grec; donc enfin, tout ce que l'on a dit jusqu'à
ce jour sur cette double question, est à refaire à neuf, en commençant
par les deux chapitres de la Chronologie de M. Larcher, _sur la prise de
Troie et sur les rois de Lacédémone_, où de suppositions en
suppositions, passant du _probable_ au _certain_ et à l'_incontestable_,
en démentant tous les anciens dont il prétend s'appuyer, ce _correcteur_
a rejeté la guerre de Troie plus loin qu'Hérodote lui-même, c'est-à-dire
au delà de 1270; et cependant il est clair que c'est pour avoir reconnu
l'exagération de cette hypothèse, que les Grecs, dès le temps de
Ktésias, commencèrent à la quitter. L'erreur d'Hérodote est saillante à
cet égard, si l'on prend tout son calcul au sens littéral; mais si on
l'interprète comme nous le faisons, et que les 800 ans, en nombre rond,
qu'il _estime s'être écoulés entre la prise de Troie et lui_, ne soient
qu'un calcul de générations converti en années, l'on a pour résultat
l'an 1084 avant J.-C., c'est-à-dire environ 62 ans de plus que les
calculs assyriens et phéniciens; et alors il est de tous les Grecs le
plus près de la vérité. Il y a cette remarque à faire sur cet historien,
que lorsqu'il suit les Asiatiques, il donne des résultats précis, parce
qu'il a des bases fixes; mais lorsqu'il a opéré avec les Grecs, n'ayant
point de dates exactes, il est contraint d'user de moyens généraux, qui
le mettent en contradiction avec lui-même, comme dans le cas présent où
nous pouvons le juger.

On vient de voir que le système des générations, employé selon notre
méthode, nous a procuré les plus heureuses coïncidences: le sujet que
nous traitons nous en fournit d'autres exemples non moins favorables.
Hérodote nous apprend que de son temps les rois de Macédoine s'étant
présentés aux jeux olympiques, ils y furent d'abord refusés comme
n'étant pas de race grecque, puis admis, pour avoir juridiquement prouvé
qu'ils étaient du même sang héraclide que les rois mêmes de Sparte:
dans la généalogie de ces rois, Alexandre premier, fils d'Amyntas, qui
régnait au temps de Xercès, avait eu pour neuvième aïeul _Karanus_, dont
le frère _Phido_, tyran d'Argos, troubla les jeux à la huitième
olympiade, c'est-à-dire l'an 748 avant J.-C.

Si l'on compare à la liste macédonienne celle des rois de Sparte,
Karanus se trouve parallèle à Lycurgue qui, 29 ans auparavant, parut à
ces jeux; et de Karanus à Hercule, il y a onze générations précisément,
comme d'Hercule à Lycurgue[299].

D'autre part, nous avons de Karanus à Alexandre-le-Grand, 17 générations
qui, à 25 ans, font 425 ans. Ces 425 ans ajoutés à 330, époque
d'Alexandre, font 755, plus les 29 de Lycurgue; total; 784. Ne
voilà-t-il pas nos mêmes nombres revenus?

Si l'on remonte de Lycurgue au roi héraclide Aristodémus, l'on a sept
générations, ou 175 ans: partons de la première olympiade 776, plus 175;
c'est 951: c'est-à-dire que l'établissement des Héraclides tomberait 71
ans après la prise de Troie, selon les Orientaux; et tous les Grecs
placent l'invasion de ces Héraclides 80 _ans_ après Troie. Si nous
sommes dans une route d'erreur, comment nous conduit-elle à tant
d'heureux résultats? Dira-t-on que les règnes des rois de Sparte les
contrarient? Mais Larcher lui-même[300] convient qu'on ne peut compter
sur les listes d'Eusèbe et du Syncelle, qu'elles sont arbitraires selon
l'usage de ces mutilateurs; que le règne d'Agis est inadmissible à un an
de durée, tel qu'ils l'établissent; que les autres règnes, quand on les
compare dans les deux branches, sont pleins de contradictions, etc.,
etc. Nous n'entreprendrons pas de redresser ces discordances qui nous
écarteraient beaucoup trop de notre sujet. Nous avons assez fait, si
nous avons posé les principaux jalons d'alignement de l'ancienne
chronologie grecque: quelque bon esprit saura s'en servir pour en
reconstruire l'édifice, autant qu'il est possible, avec le peu de
données qui nous restent. Revenons à Ktésias, et à ses calculs factices,
mêlés d'erreurs et de vérités[301].



§ X.

Examen de la liste assyrienne de Ktésias.


D'après tout ce que nous venons de voir, la liste mède de cet écrivain
étant démontrée fausse, sa chronologie antérieure se trouve frappée de
nullité; mais afin de ne pas le juger sans l'entendre, jetons un coup
d'œil sur sa liste assyrienne, et voyons si elle ne nous fournirait pas
aussi quelques preuves de falsification. Pour en raisonner avec équité,
il faut d'abord s'assurer de son véritable état; et c'est une première
difficulté à vaincre; car les écrivains qui prétendent copier cette
liste, diffèrent sur les noms des rois et sur la durée de leurs règnes;
et néanmoins le manuscrit de Ktésias a dû être univoque: selon Diodore,
le nombre des rois de _père en fils, fut de_ 3; selon
Velleïus-Paterculus[302], le dernier roi, _Sardanapale_, aurait été _le_
33e _depuis Ninus et Sémiramis_. Mais Velleïus, écrivain postérieur,
qui ne cite ce trait qu'en passant, paraît avoir été induit ici en
erreur par une phrase équivoque de Diodore, qui porte:

«Ainsi régna Ninyas, fils de Ninus; et la plupart des autres rois qui se
succédèrent de père en fils, pendant 30 générations, _jusqu'à
Sardanapale_, imitèrent ses mœurs.»

/*[2]
  +---------------------------------------------------------------------------+
  |LISTE DES ROIS ASSYRIENS, SELON LES DIVERS AUTEURS.                        |
  |Selon l'Eusèbe de         |                     |                          |
  |Mosès de Chorène.         |Selon l'Eusèbe       |   Selon le Syncelle.     |
  |_Histoire d'Arménie_[303].|   vulgaire.         |                          |
  +--------------------------|---------------------|--------------------------+
  |                          |                     | 1 Belus                55|
  |1 Ninus.                  |1 Ninus         52   | 2 Ninus                55|
  |2 Ninyas.                 |2 Sémiramis     42   | 3 Sémiramis            42|
  |3 Arius.                  |3 Ninyas        38   | 4 Ninyas ou Zamès      38|
  |4 Aralius.                |4 Arius         30   | 5 Arius                30|
  |5 Baleus Cheoxarus.       |5 Aralius       40   | 6 Aralius              40|
  |6 Amathritès.             |6 Baleus Xercès 30   | 7 Xercès               30|
  |7 Belochus.               |7 Armathritès   38   | 8 Arma Mithrès         38|
  |8 Baleus.                 |8 Belochus      35   | 9 Belochus I           35|
  |9 Azatagus.               |9 Baleus        52   | 10 Baleus              52|
  |10 Mamidus.               |10 Altadas      32   | 11 Sethos              32|
  |11 Maschaleus.            |11 Mamitus      30   | 12 Manuthus            30|
  |12 Spharus.               |12 Manchaleus   30   | 13 Aschalius           32|
  |13 Samilus.               |13 Spharus      20   | 14 Sphærus             28|
  |14 Spharetus.             |14 Mamitas      30   | 15 Mamylus             30|
  |15 Ascatades.             |15 Sparetus     40   | 16 Sparthæus           42|
  |                          |16 Ascatades    40   | 17 Ascatades           38|
  |                      ----|              ----   |                          |
  |                       537|               579   |                          |
  |16 Amindès.             45|17 Amyntas      45   | 18 Amyntes             45|
  |                        25|18 Belochus     25   | 19 Belotus             25|
  |                      ----|              ----   |                          |
  |                       607|               649   |                          |
  |17 Vestascarus.           |19 Beloparès    30   | 20 Baletores           30|
  |18 Susarès.               |20 Lampridès    32   | 21 Lamprides           30|
  |19 Lamparès.              |21 Sosarès      20   | 22 Sosarès             30|
  |20 Paneas.                |22 Lamparès     30   | 23 Lamparès            30|
  |21 Sosarmos.              |23 Pannyas      45   | 24 Panias              45|
  |22 Mithreus.              |24 Sosarmos     19   | 25 Sosarmos            22|
  |23 Teutamus.              |25 Mitræus      27   | 26 Mithrœus            25|
  |                          |26 Tantanes     32   | 27 †Teutamus           32|
  |                      ----|              ----   |                          |
  |                       785|               884   |                          |
  |                          |27 Teuteus      40   | 28 Tentæus             44|
  |                          |                     |(29 Arabelus)           42|
  |                          |                     |(30 Chalaus )           45|
  |                          |                     |(31 Ambus   )           38|
  |24 Thinæuss.              |                     |(32 Babius  )           37|
  |25 Dercullus.             |28 Tinæus       30   | 33 Tinæus              30|
  |26 Eupalmos.              |29 Dercylus     30   | 29 Dercylus            40|
  |27 Prideazes.             |30 Eu-pal-ès    38   | 35 Enpakinès           38|
  |28 Pharates.              |31 Laosthènes   45   | 36 Laosthènes          45|
  |29 Acrazanes.             |32 Piriatides   30   | 37 Pertiadès           30|
  |30 Sardanapale.           |33 Ophrateus    20   | 38 Ophratæus           21|
  |                          |34 Ophratenès   50   | 39 Epecherès           52|
  |                          |35 Ocrapazès    42   | 40 Aoraganès           42|
  |                          |36 Thonos concoleros,| 41 Thonos concolerus,    |
  |                      ----| ou Sardanapale 20   |    ou Macos concoleros,  |
  |                     1,005|                     |    dit Sardanapale     15|
  |Velleïus en compte   1,070|             -----   |                     -----|
  |                          |Total        1,239   |   Total             1,460|
  +----------------------------------------------------------------------------+
*/

Velleïus semble s'être dit:

«S'il y eut 30 rois qui se succédèrent depuis _Ninyas_, Ninyas ne doit
point se compter... Il est excepté par le mot _autre_, et parce que ses
mœurs furent _imitées_... Donc avec Ninus et Sémiramis il y eut 33
rois.»

Mais cette première phrase de Diodore, réellement incorrecte, est
redressée par son résumé qui porte ces mots:

«A l'égard de Sardanapale, _trentième et dernier_ roi depuis Ninus.»

Ceci est clair, positif, et ne permet pas d'admettre l'interprétation
antérieure. De plus, _l'Arménien Mosès_ (de Chorène), qui cite[304]
Diodore comme une de ses autorités, ne compte que 30 rois dans la liste
qu'il nous fournit[305], encore qu'il eût sous les yeux celle d'Eusèbe,
qui en compte 36... Cette liste de Mosès semble d'autant plus exacte,
que ces cinq derniers princes correspondent parfaitement, comme nous
l'avons dit pag. 441, à ceux cités par les Hébreux; d'où l'on a tout
lieu de conclure qu'Eusèbe et le Syncelle ont, selon leur usage, ajouté
de leur chef, _Epecherès, Laosthènes_, et _Ophrathènes_. (Voyez les
listes au commencement de ce §.) _Epecherès_ doit être le même
qu'_Ana-Bacherès_, nom de _Sennacherib_, dans l'épitaphe de Sardanapale
à _Anchialé_. Ce même prince s'appelle encore _Acrazanes_ et
_Akraganes_: le nom de _Laosthènes_ est purement grec, et ne peut être
que la traduction d'un nom assyrien, signifiant _force_ et _puissance du
peuple_ (probablement Euphal-es, Phal). Enfin _Ophrathènes_ ne doit être
qu'un synonyme de _Ophrateus_, écrit plus asiatiquement _Pharates_, par
Mosès de Chorène.

Relativement à la durée totale, nous avons vu qu'il faut lire 1306 ans
dans le vrai texte de Diodore, et non 1360. Velleïus, qui n'a porté
cette durée qu'à 1070 ans, a dû tirer ce calcul de quelque autre
chronologiste que de Ktésias. Quant aux 1995 ans qu'_Æmilius-Sura_
comptait depuis Ninus[306] jusqu'à l'an 63, ou plutôt 65 ans avant notre
ère, l'on n'en peut rien faire, parce que l'on ignore si ce Romain a
évalué les Mèdes selon Hérodote, ou selon Ktésias.--A partir de Kyrus,
l'an 560, son calcul donne pour les deux empires, assyrien et mède, 1500
ans. S'il suit Hérodote, il donne 1344 pour les Assyriens; s'il suit
Ktésias, il ne leur donne que 1183[307]. L'on voit que Sura ou Velleïus
ont fait, ou plutôt ont suivi de confiance, les tablettes
chronologiques de quelque Lenglet de leur temps, sans traiter par
eux-mêmes la question.

Il paraît n'en avoir pas été ainsi du chronologiste Castor, qui avait
compulsé les archives de plusieurs pays pour en former ses tableaux
parallèles des rois d'_Argos_, de _Sicyone_, d'_Assyrie_, etc. Selon
Eusèbe[308], Castor ne comptait, pour les Assyriens, que 1280 ans, ce
qui produit une différence de 26 ans avec Ktésias.

Un troisième auteur, qui s'était aussi spécialement occupé des
Assyriens, _Képhalion_, semble avoir eu encore quelque différence avec
le résumé de Castor. Mais son fragment, cité par le Syncelle, est
tellement mutilé, que l'on n'en peut rien faire, pris isolément.

Pour revenir à Ktésias, dont l'opinion et le livre paraissent avoir
guidé la majeure partie de ses successeurs, il paraît que nous devons
considérer comme son vrai texte, le nombre de 30 générations, et la
durée de 1306 _ans_. Cela étant posé, nous avons un moyen certain
d'arguer de faux sa liste assyrienne, comme sa liste mède; car le terme
moyen de 43 _ans et demi_ par génération, résultant de ces deux données,
est moralement et presque physiquement impossible; et il est d'autant
moins admissible, que nous avons contre lui trois témoignages positifs.

1° Le témoignage des livres hébreux qui, de _Phal_ à _Sardanapale_,
comptent cinq rois dans un espace de moins de 70 ans; de manière que
Sennachérib, entr'autres, ne peut avoir régné plus de cinq ans, et qu'il
faut nécessairement qu'il ait été frère de Salmanasar, ou Salman-asar,
frère de Teglat.

2° Le témoignage de Képhalion, dont le Syncelle nous a conservé un
passage précieux quoique mutilé.

«Laissons[309], nous dit ce compilateur, laissons un autre écrivain
illustre nous montrer combien ont été absurdes les historiens grecs à
l'égard de ces rois d'Assyrie... J'entreprends, a dit Képhalion,
d'écrire les faits dont Hellanicus de Lesbos, Ktésias de Cnide et
Hérodote ont traité (avant moi). Jadis régnèrent en Asie les Assyriens,
à qui commanda Ninus, fils de Bélus... Puis Képhalion joint la naissance
de _Sémiramis_ et du _mage Zoroastre_; il parcourt les 52 ans du règne
de Ninus... Il décrit la fondation de Babylone par Sémiramis, et son
expédition aux Indes... Or, ajoute-t-il, tous les autres rois (après
elle) régnèrent pendant _mille ans_, les fils occupant le _trône de
leurs pères_ par _droit d'héritage_; mais ils dégénérèrent
successivement des vertus de leurs ancêtres, en sorte que _pas un d'eux
ne passa vingt ans_[310].

Cette dernière phrase s'accorde, comme l'on voit, parfaitement avec les
livres hébreux, dont les dates en effet ne permettent de donner vingt
ans à aucun des quatre successeurs de _Phul_.

3º Enfin, puisqu'il est constaté par les divers historiens, que les
princes de Ninive, livrés à toutes les voluptés des sens, vivaient de
très-bonne heure avec des femmes, il est impossible d'admettre qu'ils
n'aient engendré leurs héritiers qu'au terme moyen de 43 ans; ils ont
dû, au contraire, avoir des enfans dès l'âge de 19 à 20 ans, quelquefois
même de 16, comme l'on en a trois exemples chez les rois hébreux. Notre
conjecture ci-dessus, que quelques rois de Ninive se succédèrent à titre
de frères, a le double avantage de rendre possible le nombre de 30 rois
en 520 ans, et de ne pas heurter l'assertion qu'_ils occupèrent le trône
paternel par droit d'héritage_. Au reste, en rejetant le nombre de 30
générations comme absurde, en 1306 ans, il nous reste sur ce nombre même
un soupçon, suscité par une phrase de Képhalion, et par un passage
d'Hellanicus et de Dicæarque, que nous a conservé Étienne de
Byzance[311].

«Les Chaldéens furent d'abord appelés _Képhènes_, de Képhée, père
d'Andromède. Leur nom de _Chaldéens_ leur vint, selon Dicæarque, d'un
certain Chaldæus, qui engendra l'habile et puissant Ninus, fondateur de
Ninive: or le _quatorzième_ après celui-ci, se nomma aussi _Chaldæus_, et
fonda, dit-on, Babylone, ville très-célèbre, dans laquelle il réunit
tous ceux que l'on appelle _Chaldéens_, et le pays se nomma _Chaldée_.»

Aucune liste assyrienne ne présente de roi Chaldæus, à la 14e
génération, ni à aucun autre degré; et cependant Hellanicus,
contemporain d'Hérodote, est une autorité respectable, ainsi que
Dicæarque. Le nombre 14 ne serait-il pas ici une faute de copiste et une
altération du nombre 24? Alors Hellanicus et Dicæarque seraient
d'accord avec Képhalion, qui prétendait ne trouver que 23 _noms_[312]:
Chaldaeus serait le 24e; et parce que ce mot qui signifie _devin_,
est le synonyme de _Nabou_, que portèrent tous les rois de Babylone, ce
_Chaldæus_ serait _Bélésys_, le même que _Bélimus_, qui, selon
Képhalion, _s'empara de l'empire_ des Assyriens, long-temps après Ninus.
Et en effet, pourquoi cette remarque, qu'il _s'empara_ de l'empire des
Assyriens? Il ne succéda donc point par droit d'héritage; il ne fut donc
point de la famille de Ninus? Enfin, puisqu'en _réunissant_ toute _la
caste des Chaldéens dans Babylone_, il fonda un nouvel empire, il fut
donc réellement Bélésys, à qui seul conviennent tous ces traits. Ajoutez
que le nombre de 23 rois, ou générations _ninivites_, s'accorde
singulièrement bien avec les 22 générations des rois lydiens, qui furent
exactement parallèles pour le temps. Sans doute chacune de nos preuves
n'est pas décisive; mais leur réunion forme un grand poids, surtout si
l'on considère que nous n'avons que des fragmens mutilés pour base de la
plupart de nos opérations: semblables en cela à l'architecte qui, pour
retrouver les dimensions d'un ancien palais ou temple, n'a que quelques
restes de piédestaux, de pierres angulaires et de fondations, dont
l'accord néanmoins devient une démonstration dans les règles de l'art.

Ici se présentent plusieurs questions à faire à tous les écrivains qui
nous parlent de l'empire de Ninive et de sa durée.

1° Ont-ils bien distingué les deux prises et destructions différentes de
cette capitale par les Mèdes, l'une sous _Arbâk_, l'autre sous
_Kyaxarès_? n'en ont-ils pas fait une confusion que la ressemblance des
faits rendait facile?

2° Ont-ils tenu compte de cet _état secondaire_, ou royaume posthume,
qui se composa après la mort de Sardanapale, et qui dura 120 à 121 ans,
depuis 717 jusqu'en 597?

3° Ktésias et ses copistes, après avoir doublé la liste des Mèdes pour
le nombre des rois et pour la durée, n'auraient-ils pas fait quelque
chose de semblable relativement aux Assyriens?

Si nous avions les livres mêmes de ces écrivains, la démonstration pour
ou contre deviendrait facile, mais en leur absence, les moindres indices
deviennent pour nous de fortes présomptions après le premier exemple.
Commençons par la première de nos questions.

Ninive ayant été prise deux fois par les Mèdes, d'abord en 717, sous
Arbâk, puis en 597, sous Kyaxarès, nous disons que la ressemblance de
ces deux faits a été insidieuse, et a pu causer la confusion de leurs
dates. Un passage d'Alexandre Polyhistor, cité par le Syncelle (p.
210), s'explique très-bien par cette hypothèse, et reste entièrement
absurde, si on le prend à la lettre.

«Nabo-pol-asar, père de Nabukodonosor, est appelé Sardanapale par
Polyhistor, qui dit qu'il envoya vers Astyag, satrape de Médie, demander
sa fille Aroïte en mariage pour son fils Nabukodonosor... Le roi des
Chaldéens, _Sarak_, lui ayant confié ses troupes, il (Nabo-pol-asar)
tourna ses armes contre Sarak lui-même, et contre la ville de Ninive.
_Sarak_, éprouvanté de cette attaque, mit le feu à son palais, et se
brûla lui-même, et l'empire des Chaldéens et de Babylone passa aux mains
de Nabo-pol-asar, père de Nabukodonosor.»[313]

Dans ce récit, le _roi_ des _Chaldéens_, qui se brûle dans son palais de
_Ninive_, attaqué par l'un de ses généraux _rebelle_, est évidemment
_Sardanapale_. _Sarak_ est un mot chaldéen qui signifie _prince_,
_commandant_, et qui paraît avoir été commun à tous, ou du moins à
plusieurs rois assyriens; et cela prouve que Polyhistor, ou son auteur
Eupolème, puisa aux sources. Si à ce mot on ajoute la désinence
emphatique _oun_, l'on a _Sarakoun_, ou plutôt _Sarkoun_, très-analogue
au _Sargoûn_ dont parle Isaïe, chap. XX, lorsqu'il dit: _L'année que
Tartan, envoyé par Sargoûn, roi d'Assyrie, vint assiéger Azot et la
prit_. Ce _Tartan_ est bien connu pour l'un des généraux de
_Sennacherib_, cité dans le livre des Rois comme assiégeant Azot; et
_Sennacherib_ n'est certainement point le _Sarak_[314] qui se brûla.
Lors même que Tartan eût pris Azot, sous Sardanapale (ce qui est
invraisemblable), Sardanapale reste toujours le _Sarak_ de Polyhistor.
Dire qu'il soit _Nabopolasar_, est une grossière méprise, qui semble
appartenir au Syncelle. Nabopolasar régna depuis 625 jusqu'en 605,
parallèlement à Kyaxar, dont effectivement il avait obtenu la fille pour
épouse de Nabukodonosor, vers l'an 607. Ainsi _Aroïte_ ne fut point
fille, mais sœur d'Astyag, roi en 594. Nabukodonosor seconda _Kyaxar_,
dit _Astibar_, au siège de Ninive, en 597. Pourquoi Nabukodonosor et son
père se trouvent-ils mêlés avec Sardanapale, mort 120 ans auparavant,
l'an 717? Parce que l'historien a confondu la première prise de Ninive
avec la seconde, et qu'il a pris Nabopolasar pour _Mardokempad-Bélèsys_,
son antécesseur. Mais s'il a confondu ces deux événemens et leurs dates,
qu'a-t-il fait du temps que dura cet _état secondaire_ de Ninive, qui
eut lieu de 717 à 597? Pourquoi ni Ktésias, ni Képhalion, ni Castor, ni
leurs copistes, ne disent-ils pas un seul mot de cet _état_? Hérodote
est le seul qui nous l'ait fait connaître; encore ne dit-il pas quel fut
son régime, soit monarchique, soit aristocratique ou républicain.
Écoutons-le:

§ CII. «_Or, Deïokès ne régna que sur les Mèdes_. Son fils Phraortes
(lui ayant succédé), le royaume des Mèdes ne suffit point à son
ambition: il attaqua d'abord les Perses, et il les subjugua. Avec ces
deux nations, l'une et l'autre puissantes... il marcha de conquêtes en
conquêtes, jusqu'à son expédition contre _ceux des Assyriens_ qui
habitaient (le pays) de Ninive, ci-devant maîtres _de tous_ _les
autres_, mais affaiblis par la défection de leurs alliés; _du reste
encore assez forts_. _Il périt dans_ _cette expédition_ (en 635).»

Mais pourquoi ces Assyriens de Ninive, ci-devant maîtres de tous les
autres, formaient-ils, _un état particulier encore assez fort_?. «Parce
qu'après le renversement de leur empire par Arbâk (en 717), _les Mèdes
s'étant rendus indépendans_ (§XCVI), les autres nations les imitèrent,
et _tous les peuples de ce continent se gouvernèrent par leurs propres
lois_...» Les Assyriens de Ninive formèrent donc aussi un état
indépendant et libre.

«Kyaxarès ayant succédé à son père Phraortes, fit d'abord la guerre aux
Lydiens,... puis il revint contre les Assyriens de Ninive, pour venger
la mort de son père... Déjà il les avait vaincus, et il assiégeait leur
ville, lorsque l'irruption des Scythes (en 625) le força de se retirer
(en Médie). Ayant chassé les Scythes 28 ans après, il revint, contre
Ninive, la prit, et s'assujettit tous les (peuples) Assyriens, excepté
ceux de la Babylonie.»

Ainsi il est évident qu'après le grand empire de Ninive, un _second
état_ se recomposa et subsista un peu moins de 120 _ans_, puisqu'il lui
fallut quelque temps pour se recomposer. Or, si l'on ajoute aux 520 ans
du premier empire les 120 ans du second état, l'on a une somme totale de
640 ans, depuis l'an premier de Ninus en 1237 jusqu'à la ruine de Ninive
en 597; et si les historiens n'ont pas distingué les deux prises de
cette ville, l'une en 717, l'autre en 597; si Ktésias en particulier a
doublé les Assyriens comme les Mèdes, nous devons, dans les nombres qui
nous sont présentés, tant par lui que par les autres, voir paraître le
double de nos nombres; savoir, tantôt le double de 520 égal à 1040;
tantôt le double de 640 égal à 1280, et peut-être même le simple nombre
de 120 ajouté à 1040, égal à 1160, etc... Voyons s'il se présentera
quelque chose de semblable.

D'abord nous avons cette phrase remarquable de Képhalion, citée par le
Syncelle (ci-devant, page 477)..... _Or, environ 640 ans après Ninus,
Bélimus s'empara de l'empire des Assyriens_..... Voilà juste la seconde
prise de Ninive; 520 et 120 font 640: plus 597, total, 1237: ici
_Bélimus-Bélésys_ est pris pour Kyaxar. Képhalion à donc confondu la
seconde prise avec la première, comme l'a fait Polyhistor[315].

2° Nous avons le résume de _Castor_, qui, selon Eusèbe et le Syncelle,
comptait 1280 ans pour durée de l'empire de Ninive..... Or, 1280 est si
exactement le double de 640, qu'il est presque impossible qu'il ait eu
une autre source. Mais ce qui convertira notre conjecture en fait, est
un autre passage de Castor, cité par le Syncelle[316]:

«Il y a des auteurs qui assurent qu'après Sardanapale, l'empire des
Assyriens passa à Ninus: c'est l'opinion de Castor, qui dit: J'ai placé
en première ligne les rois assyriens du sang et de la dynastie de
Bélus. Quoiqu'il n'y ait rien de certain sur le temps du règne de ce
prince, j'ai dû tenir compte de son nom. J'ai posé Ninus en tête de mon
tableau chronographique, et je me trouve finir à Ninus, successeur de
Sardanapale.»

Quelques modernes, et entre autres le traducteur d'Hérodote, ont
supposé, d'après ce passage, que les Ninivites, devenus libres,
rappelèrent les enfans de Sardanapale, confiés au fidèle _Cotta_,
gouverneur de Paphlagonie, et que le nouveau roi prit le nom de Ninus.
Mais le récit de Ktésias en Diodore, et celui d'Hérodote, n'accordent
pas le plus léger appui à cette hypothèse. Au contraire, notre analyse
dévoile et rend saillante la méprise de Castor, qui, en doublant la
durée de Ninive, a doublé la dynastie de Ninus; et notre explication
trouve encore un autre appui dans le récit suivant d'Agathias[317].

«Ninus paraît avoir le premier établi cet empire: après lui régna
Sémiramis, puis la postérité (de ces deux fondateurs) jusqu'à _Bélus
Derkétade_ (c'est-à-dire descendant de Derkéto, qui est Sémiramis)....
Alors la lignée de Sémiramis se trouvant finir à ce _Bélus_, un certain
Bélitaras, intendant des jardins du palais (bostangi-bachi), s'empara du
sceptre par des moyens qui tenaient du prodige, et il le transmit à sa
race (ou caste), selon le récit de Bion et de Polyhistor, jusqu'à ce que
l'autorité avilie sous Sardanapale, fut arrachée aux Assyriens par le
Mède Arbâk et le Babylonien Bélésys. Sardanapale ayant été tué, l'empire
passa aux Mèdes, un peu plus de 1306 ans depuis l'élévation de Ninus,
comme le dit Diodore d'après Ktésias. Les Mèdes se trouvèrent donc
_derechef_ en possession de la suprématie (ou de l'empire).»

Que le lecteur pèse bien ces phrases: _La famille de Sémiramis et de
Ninus régna jusqu'à Bélus Derkétade_... _Alors un étranger, grand
officier du palais, s'empara du sceptre par des moyens qui tenaient du
prodige, et cet étranger se nomme Bélitaras._ N'est-ce pas là clairement
_Bélésys_ avec ses _prédictions_ astrologiques? Ktésias, dans Diodore,
assure que Sardanapale, 30e roi, descendait directement, de père en
fils, de Ninus. Donc il est le même que _Bélus_ Derkétade, dernier
rejeton de Ninus et de Sémiramis. Après Bélitaras revient une seconde
lignée, dont le dernier est Sardanapale;... donc cette lignée est une
répétition de la première, puisque ce prince descendit de Ninus; et
remarquez ce mot: les Mèdes se trouvèrent _derechef_ en possession de
l'empire. Le doublement n'est-il pas évident? Le nombre 1306 contient
deux fois 640, plus 26 ans. Nous n'apercevons pas d'où ces 26 ans
proviennent, mais il suffit d'être assuré de l'opération principale; les
accessoires ont pu dépendre de quelques accidens de calcul ou
d'interpolation de règne, qui sont sans conséquence.

De tout ce que nous avons dit dans les articles précédents, il résulte:

1° Que Ktésias a sciemment et systématiquement doublé la liste des rois
mèdes, afin de faire coïncider les calculs assyriens avec les calculs
grecs sur la prise de Troie;

2° Que, par une suite du même système, il paraît qu'un doublement
semblable a eu lieu pour les _temps_ assyriens, sans que la
démonstration puisse en être faite aussi rigoureusement, parce que nous
n'avons ni la liste d'Hérodote ni les livres de Ktésias et autres
autographes, et que l'on ne peut accorder aucune confiance à leurs
copistes, Eusèbe, le Syncelle, etc.[318];

3° Que la fausseté du système chronologique de Ktésias n'entraîne pas
néanmoins la nullité de tous ses récits historiques, puisque la plupart
des faits que nous avons eu occasion d'en tirer, s'amalgament très-bien
avec la chronologie d'Hérodote. Nos recherches à cet égard nous ont fait
découvrir un exemple curieux et instructif, dans la personne de cet
_Araïos, roi des Arabes_, que Ktésias dit avoir été l'allié de Ninus et
le coopérateur de ses conquêtes. En feuilletant les chroniques des
Arabes, modernes, nous avons été surpris d'y trouver un roi homérite de
l'Iémen, réunissant le nom et les qualités décrites, avec cette
circonstance particulière, que l'époque à laquelle appartient ce roi,
coïncide avec celle de Ninus dans le système d'Hérodote, c'est-à-dire
qu'elle tombe à la jonction des 12e et 13e siècles avant notre ère
(entre 1190 et 1230). Nous pensons que cette anecdote sera d'autant plus
agréable au lecteur, que la branche d'histoire dont nous la tirons est
presque entièrement inconnue à nos compilateurs modernes.



§ XI.

Chronologie des Arabes homérites, favorable au plan d'Hérodote.


Le lecteur se rappelle que Ktésias, dans son fragment sur les Assyriens,
nous a parlé d'un roi de l'_Arabie_, nommé _Ariœus_ ou _Araïos_, que
Ninus s'associa, afin de pouvoir disposer des _vaillants guerriers dont
tout ce pays était alors rempli_. Jusqu'à nos jours on n'a pas connu
quel fut ce _roi_, ni même dans quelle _Arabie_ il régna. En parcourant
les fragments historiques que les Arabes nous ont conservés de leurs
antiquités, et qui ont été traduits par les savants Richard Pocoke[319]
et Albert Schultens[320], il nous a semblé reconnaître les actions et
même le nom de ce personnage dans l'un des rois de l'ancienne _Arabie
heureuse_, aujourd'hui Iémen, pays dont les écrivains grecs et romains
parlent souvent comme du siège d'une nation puissante, mais dont ils
n'ont jamais eu des notions bien claires, vu le grand éloignement. Nos
modernes eux-mêmes n'étaient guère plus instruits sur le sujet qui nous
occupe, avant que M. A. Schultens eût rassemblé et publié, dans son
curieux livre de l'_Ancien empire des Iectanides_, tout ce qu'Aboulfeda,
et quatre autres historiens arabes ont eux-mêmes recueilli de traditions
et de documents sur l'antique royaume de _Himiar_, ou des _Homérites_
dans l'Iémen. Malheureusement, après avoir lu les cinq fragments dont
nous parlons, on s'aperçoit qu'ils ont subi de graves altérations de la
part des musulmans, qui, les premiers, se donnèrent la peine d'extraire
les _chroniques_ de ces _infidèles_; et même l'on sent que ces
chroniques ont été, en original, incomplètes et tronquées; mais l'on
n'en est pas moins conduit à croire qu'elles ont existé, et que leurs
débris, tels qu'ils nous sont parvenus, ont une authenticité égale à
celle de la plupart des livres des Grecs et des Latins. Or, il résulte
de ces débris:

1° Que sous le nom d'Arabes, _enfants d'Himiar_, il a existé dans
l'_Arabia felix_, ou _Iémen_, bien au-delà de six cents ans avant le
siècle de David et de Salomon, un peuple civilisé et puissant connu des
Grecs à une époque déjà tardive, sous le nom d'_Homérites_ ou de
_Sabéens_;

2° Que ce peuple eut un gouvernement régulier, et une série de rois dont
l'origine se perd dans la plus haute antiquité;

3° Que l'ordre de succession fut très-souvent interrompu, tantôt par des
guerres civiles, dues au pernicieux usage des rois asiatiques, de
partager leurs états entre leurs enfants; tantôt par des guerres avec
les Éthiopiens-Abissins, qui avaient les mêmes moeurs et la même langue;

4° Que ces rois, habituellement maîtres de l'_Iémen_ proprement dit, le
furent souvent encore du pays de _Hadramaut_ et d'autres cantons
limitrophes, et qu'ils eurent un état au moins six fois plus
considérable que celui des Hébreux, avant le schisme de Samarie;

[Illustration: ROIS ARABES DE SABA,

OU HOMÉRITES.]

/*[2]
  ROIS ARABES DE SABA,

  OU HOMÉRITES.

  Contemperains.   Temps vagues    {Qahtan ou Ieqtan.
                   et rois non     {
                   successifs.     {Iàrab.
                                   {
                                   {Icchehâb.

                       1er Abd-el-chems, dit _Saba_.
                                      |
                      --------------Homeir        Kahlan....Amrou    Acher.
                     |                |                       |
                   Aouf           ou Atel 1                 Matât
                                      |                       |
                   Bazan           Saksak 2                   |
                                      |                       |
  Aamer-Zou-riâche (_chasse_) Iafar (3)                  |
                                      |                       |
  et est _chassé_ par...(4)Nâman-el-moafar               |
                                      |                       |
                                  5 Asmah                     |
                                  6                           |
                                  7                           |
                                  8                         Sabah
                                  9                       _le_
                                 10                      _petit_
                                 11                           |
                                 12                           |
                                 13                           |
                                 14                          Aud,
                                 15                         Chedâd.
  Ninus                          16                      Haret Arràïés.
                                                              |
                                 17                  Elzàh-zou'l-Quarnain.
                                                              |
                                 18                    Abraha-zou'l-minâr.
                                                              |
                                 19                    Afriqos; puis son fils
                                                   el _Faïder_, (ou selon d'autres)
                                                        Amrou zou'l azaar
                                                        (frère d'Afriqos).
                                 20                           |
                                 21 Cheràhil.                 |
                                       |                      |
                                 22 Had-had.                  |
                                       |                      |
  Salomon.                       23 Balqis (sa fille).        |
                                                              |
                                    --------------------------|
  Kêqobad el Roustan.               Shamar (ou Chamar) dit Ierâche, ruine Sogd
                                       |       qui prit le nom de _Samar-kand_.
                                    Abou-malek.
                                       |
                                    El-aqrân........fonde une colonie au _Sin_
                                                                          ou Tibet.
*/

5° Que la résidence première et habituelle de ces rois fut la ville de
_Mareb_, appelée aussi _Saba_, c'est-à-dire _la victorieuse_, du nom
d'un ancien roi appelé _Abd-el-chems_ (serviteur du soleil), qui fut
ensuite surnommé _Saba_, c'est-à-dire _vainqueur_, parce qu'il _amena_
une foule de _captifs_[321]_liés_, dont il se servit pour exécuter de
grands ouvrages, entre autres la chaussée ou digue du lac de Mareb;

6° Enfin, que long-temps avant les rois des Hébreux, ceux de l'Iémen
avaient fait des expéditions lointaines, tantôt à l'ouest de la mer
Rouge, par l'intérieur de l'Afrique, vers Tombout et jusqu'à Maroc;
tantôt au nord, jusqu'aux portes Caspiennes, et d'autres fois jusqu'à
l'Inde.

Malheureusement, dans leurs récits vagues et souvent contradictoires sur
la succession de ces rois arabes, nos compilateurs musulmans ne nous
donnent qu'une seule date connue, qui devient notre point d'appui unique
pour tous les calculs précis ou probables que l'on peut dresser.

«Cette date est le règne de Balqis, fille de _Had-had_, fils d'Amrou,
fils de _Cherâhil_, laquelle ayant succédé à son père, par un cas qui a
d'autres exemples en ces contrées, devint, après 20 ans de règne, épouse
de Salomon (selon Hamza), et le suivit en Palestine. Les Homérites
prétendent qu'elle se bâtit un palais à Mareb, et qu'elle construisit la
digue célèbre _du lac_ de cette ville; mais le reste des Iémenais assure
que depuis long-temps la digue était construite, et que Balqis ne fit
que la réparer.»

En partant de cette époque connue, nous pouvons dire que Balqis commença
de régner vers l'an 1030 (puisque Salomon commença de régner l'an 1018):
son père _Had-had_ avait régné, avant elle, 20 ans selon les uns, 75 ans
selon les autres.

A cette occasion nous ferons deux remarques indispensables; l'une, que
les auteurs de M. Schultens varient tellement sur la durée des règnes,
quand ils la donnent, que l'on ne peut en tenir aucun compte.

L'autre, qu'à plusieurs rois antérieurs à Belqis ils donnent des règnes
de 120 et 125, des âges de 300 et de 400 ans, qui ont de l'analogie avec
les récits des Hébreux au temps de Moïse et des Juges, et qui autorisent
et confirment les idées que nous avons développées sur la valeur des
années au-dessous de _douze_ mois, (_Voyez_ 1re partie).

Nos auteurs ne s'accordent pas sur la généalogie de Had-had. L'un le
fait fils immédiat de Cherâhil; d'autres, son petit-fils, par Amrou. Ces
confusions sont faciles chez les Arabes, vu la répétition des mêmes noms
dans les familles. _Aboul-feda_ fait observer que Cherâhil n'était point
fils de roi, mais qu'il fut élu par le peuple, las des guerres que ces
rois ne cessaient de faire en Afrique. L'on cite deux circonstances de
ces guerres qui deviennent un garant de leur réalité.

La première est que le prince homérite, prédécesseur de Cherâhil, fut
surnommé le _seigneur_ des _monstres_ ou des _terreurs_ (_Zou-l-Azâar_),
parce qu'il amena de la Libye des prisonniers d'une race d'hommes petits
et hideux, ayant la tête comme enfoncée dans la poitrine. Or, cette
même, race d'hommes reparaît dans l'histoire des Grecs et des Romains,
qui les appellent _Blemmyes_, et leur aspect causa la même impression
d'horreur dans Rome, lorsqu'ils y furent traînés en triomphe.

La seconde est qu'un autre prince antérieur fut surnommé _Zou-l-Minar_,
_seigneur_ des _phares_, parce que dans une expédition au pays des
Nègres, il fit dresser des tours garnies de _lanternes_, afin de
retrouver sa route à travers l'océan des Sables.

Un troisième prince, après avoir envoyé dans ce désert plusieurs
détachements, qui périrent tous, fit élever sur la frontière des Sables
une colonne munie d'une inscription explicative.

Ces expéditions répétées de plusieurs rois successifs, indiquent des
motifs puissants de curiosité ou d'ambition, soit pour arriver à quelque
pays riche, tel que Tombouctou, soit pour pénétrer jusqu'à l'Océan, dont
ils auraient eu connaissance par les caravanes, ou jusqu'à la
Méditerranée, vers les lieux où bientôt après s'éleva Carthage, et où
déjà florissaient peut-être plusieurs colonies phéniciennes: ce sont
autant d'indications d'un commerce déjà ancien, sur l'histoire duquel le
savant professeur _Heeren_[322] nous a donné des idées neuves et
lumineuses, qui nous expliquent la prospérité de ces contrées à des
époques inconnues.

Quant à la série ascendante de ces rois, elle continue d'être confuse;
car au-dessus de _Cherâhil_, _Aboul-feda_ compte en remontant,

1° Amrou Dou-l-Azaâr; 2° son frère Afriqos, fils 3°
d'Abraha-zou-el-Minar, fils 4° d'El-Sab-Zoul-Qarnain, fils 5° de _Haret
Arraïés_.

Hamza, au contraire, supprime _el Sâb_; prétend qu'Abraha régna 183 ans,
_Afriqos_ 164, et _Zoûl-Azaâr_ 25; tandis que, selon Nouèïri, le
successeur de Haret fut Hàïar, fils de _Galeb_, fils de _Zeid_, lequel
Hàïar régna 120 ans: selon _Ebn Hamdoun_, le successeur d'_Afriqos_
aurait été son fils _El-Faï-der_ Zou-Chanâtir, qui alla en Irâq
(Babylonie), et y périt.

Mais tous ces auteurs s'accordent sur Haret-Arraïès, comme ayant été le
prince le plus remarquable par ses grandes actions.

«A son avènement (dit Hamza), l'Iémen était partagé en deux états, celui
de _Saba_ et celui de Hadramaut. Haret les réunit par conquête. Avant
lui, les Iémenais n'avaient point été rassemblés en un seul corps de
nation (excepté au temps de Homeir). Ce fut à Haret qu'ils se
_réunirent_ tous; ce fut lui qu'ils _suivirent_ tous; d'où lui vint le
surnom de _Tobba_ (celui qui se fait suivre), surnom qui ensuite devint
le titre spécial de tous ses successeurs. Après avoir soumis l'Iémen, il
entreprit de grandes expéditions qui s'étendirent jusqu'au _Hend_
(l'Indus): il vainquit les _Turks_ dans l'_Aderbidjan_, en une bataille
très meurtrière; il en amena une quantité d'enfants en esclavage, et
_rapporta_ en Iémen un _butin_ d'une _richesse immense_; de là lui fut
donné le surnom d'Arraïés, _celui qui enrichit_ (mot à mot, qui _couvre
de plumes_, sans doute parce que la plume d'autruche fut chez ces
peuples le signe de l'opulence).»

Maintenant comparons ces détails à ceux de Ktésias.

_Ninus s'associe au roi d'Arabie_. Les historiens de cette contrée
assurent qu'il n'y eut point d'autres rois _des Arabes_ que ceux de
l'Iémen. Ce roi d'Arabie s'appelait _Ariaios_ ou _Araios_. Haret a le
surnom d'_Arraïés_... _Ariaïos accompagna Ninus contre Pharnus, roi des
Mèdes_. Arraïés livra une _bataille terrible_ dans l'_Aderbidjan_, qui
est la _Médie_ propre et originelle; il la livra aux _Turks_,
c'est-à-dire à des hommes de _teint blanc_, tels que sont les
montagnards de cette contrée, que les auteurs arabes et persans ont
appelés _Turks_, parce que n'ayant aucune idée des _anciens Mèdes_, ils
ont cru que le pays avait toujours été habité par des _Turkmans_, comme
de leur temps. Arraïés poussa jusqu'à l'Indus.--Selon Ktésias, Ninus y
alla aussi. Arraïés importa un butin immense. Ninus combla Ariaïos des
plus riches dépouilles. Avec tant de traits d'une si parfaite
ressemblance, l'on ne saurait douter que l'Arabe _Haret-Arraïés_ ne soit
l'Ariaïos de Ktésias et de Ninus, et nous en verrons une dernière preuve
complémentaire dans les traditions perses sur la dynastie Pichedâd.
Objectera-t-on que l'intervalle entre _Haret_ et _Balqis_ n'est point
rempli d'un nombre suffisant de générations? En effet, les auteurs ne
comptent que cinq ou six princes pour 200 ans: mais de Balqis à
Alexandre ils n'en comptent que sept, dans environ 670 ans. Il est
évident (eux-mêmes s'en plaignent et nous en avertissent) que toutes ces
successions sont fracturées et incomplètes, comme le sont aussi les
dynasties perses de _Kéïan_ et de _Pichedâd_, ainsi que nous le verrons.
Peut-être est-ce pour combler leurs lacunes, que quelque ancien
chronologiste a porté le règne d'Arraïés à 125 ans, selon _Nouèïri_; à
150 selon Hamza; et les règnes d'_Abraha_ et d'_Afriqos_, ses
successeurs, l'un à 164, l'autre à 183, etc.; nombres absurdes, dont les
véritables causes d'erreur sont désormais ignorées. Nous n'avons que des
fragments, et il doit nous suffire d'y trouver les principales
convenances observées. C'en est une de voir _Haret_ placé au moins cinq
ou six règnes avant Balqis, surtout lorsque les récits décousus et
mutilés des auteurs nous laissent apercevoir qu'il y eut des troubles
civils et des changements de dynastie. Par inverse de l'objection citée,
nous devons dire qu'ayant reconnu l'identité de personnage, nous avons
en main les moyens de rectifier ces monuments, et d'apprécier leurs
erreurs. Enfin nous verrons dans les traditions perses, qu'en comparant
les époques respectives des trois Tobbas, surnommés _premier_, _dernier_
et _du milieu_, l'identité de Haret et de Ariaïos se trouve encore
confirmée.

Alors que Haret fut contemporain de Ninus, son règne en Arabie dut
commencer vers 1240; parce qu'avant d'être appelé par Ninus, il lui
fallut un laps de temps pour subjuguer l'Iémen, et en joindre les
diverses principautés à celle de Hadramaut, qui fut son premier
domaine. Ici nous obtenons un moyen de classer un autre événement
remarquable, qui nous est cité par les auteurs de M. Schultens:

«Ils nous disent que quinze pères, _c'est-à-dire quinze générations
avant_ Haret, avait vécu et régné _Homeir_, fils de _Saba_, qui, le
premier de la race de _Qahtan_ (Ieqtan), régna sur tout l'Iémen (Hamza).
Il était fils de _Saba-abd-el-chems_, et il chassa les Arabes _Temoûd_
de l'Iémen dans l'Hedjaz (_Aboulfeda_).

«Ce fut le plus habile cavalier et le plus bel homme de son temps: son
nom de _Homeir_ (rouge) lui vint de ce qu'il était toujours vêtu de
cette couleur. Il fut le premier qui posa sur sa tête une couronne d'or;
il régna 50 ans (Nouèïri).»

Si nous appliquons à ces _quinze pères_ ou _générations_ notre terme
moyen de 27 ans, nous avons 405 ans plus 1240, égale 1645 ans:
c'est-à-dire que _Homeir_ aurait vécu vers 1650 ans avant notre ère.
Notre auteur (Nouèïri) ajoute qu'il fut contemporain de _Qaïder_, fils
d'_Ismaël_, fils d'_Abraham_, ce qui dans le système juif, veut dire le
19e siècle avant notre ère. Voilà donc les Arabes de l'Iémen ayant
des rois et un état social déjà ancien, plus de 600 ans avant le petit
peuple hébreu; et cependant ce n'est pas à beaucoup près l'époque de
leur origine.

Mais, pour revenir à Ninus, comment se fait-il que ce roi des
_Assyriens_, vivant à _Kélané_ ou _Télané_[323], au pays de _Sennar_ en
Mésopotamie, par le 36 ½ degré, ait eu l'idée de rechercher l'alliance
d'un roi des Arabes vivant à _Mareb-Saba_, dans l'_Arabia felix_ par le
12° de latitude, à la distance de près de 500 lieues, à travers les
déserts du _Nadjd_?

Au premier coup d'œil ce fait semble élever une grande difficulté; mais
elle se résout très-plausiblement par diverses circonstances que nous
fournissent les monuments des anciens Arabes.

Ces monuments nous ont déjà dit (_Voyez_ ci-devant, article des Juifs),
«que les plus anciens habitants de l'Arabie furent les tribus d'_Aâd_,
de _Tamoud_, de _Tasm_ et de _Djodaï_; qu'_Aád_ habita _Hadramaut_;
Tamoud le _Hedjaz_ et le _Téhama_; Tasm le Haouas à l'est du Tigre et le
midi de la Perse; Djoudaï le pays de _Hou_, qui est le _Iémama_ et que
ces anciennes nations avaient soumis et possédé l'Iraq (qui est la
Babylonie).»

Ce serait donc celles-là même que Ninus y aurait trouvées; soit qu'elles
s'y fussent réfugiées 400 ans auparavant, à l'époque des guerres de
Saba, soit qu'elles s'y fussent établies dès avant cette époque, comme
il est probable.

Maintenant si, selon ces mêmes traditions, _Haret_ fut un descendant de
Saba le Homérite, il fut un Arabe de race ieqtanide, et par conséquent
l'_ennemi de sang_ des quatre anciennes tribus kushites, et nous voyons
à la fois pourquoi il chassa de l'Iémen celle de Tamoud, et pourquoi il
se lia d'amitié avec l'Assyrien Ninus, ennemi politique des quatre
tribus.

Il est vrai que selon Aboulfeda, Haret comptait au nombre de ses
ancêtres un prince aâdite appelé _Shedâd_; mais outre qu'Aboulfeda ou
ses auteurs peuvent être en erreur, cette circonstance ne changerait
rien au fond des faits, parce que des pacifications ont pu occasioner de
telles alliances, comme il se pratique même encore chez les Arabes.

D'ailleurs n'oublions pas que, selon les traditions conservées par
Helqiah, les Assyriens et les peuples de l'Iémen durent se considérer
comme parents, puisqu'ils reportaient également leur origine à _Sem_,
fils de _Nouh_; et cette parenté semble trouver son appui dans les faits
suivants:

1° Leur langage était construit sur les mêmes principes de grammaire et
de syntaxe.

2° Le mot _ashour_ (assyrien) se traduit littéralement par les mots
latins _felix_, _dives_, heureux et riche... Or, l'Iémen n'a pas d'autre
nom que celui d'_Arabie heureuse_ chez les anciens Latins et Grecs qui
n'ont dû être que les traducteurs des Orientaux: l'Iémen était une
Assyrie.

3° Enfin il semble que les lettres alphabétiques furent les mêmes chez
les Assyriens et chez les anciens Arabes de l'Iémen: les Arabes
modernes, qui depuis le siècle de Mahomet seulement ont adopté
l'alphabet syrien, nous apprennent qu'avant cette époque, les autres
Arabes, et spécialement ceux de l'Iémen, avaient un système alphabétique
totalement différent.

«Nos lettres arabes (disent-ils) s'écrivent de droite à gauche. Celles
des Hémiarites (Homérites) s'écrivent de gauche à droite (comme le grec
et l'éthiopien): elles sont liées (entre elles) comme les lettres
éthiopiennes. On les appelle _Mosnad_, ou _appuyées_, ce qui se dit
aussi de plusieurs autres lettres anciennes, inconnues[324].

«Il y a douze espèces d'écritures, dit _Maula-ebn-Kair_; savoir:
l'arabique, l'_hémiarite_, la grecque, la _persane_, la syrienne,
l'hébraïque, la romaine, la copte, la _berbère_, l'andalouse, l'indienne
et la chinoise.»

Dans cette énumération nous pouvons désigner toutes les espèces,
excepté l'_hémiarite_: par _berbère_ il faut entendre l'éthiopien dont
Ludolf nous a donné le dictionnaire. L'écriture _persane_ est le _zend_,
que nous ont fait connaître Hyde et Anquetil; l'indienne est le
sanscrit; l'andalouse est l'écriture appelée par Velazquez _caractères
inconnus des anciens espagnols_. L'hémiarite reste donc la seule qui
n'aurait pas de type connu; mais puisque dans ce tableau nous ne voyons
pas l'_écriture à clous_ tracée sur les ruines de Persépolis et sur les
briques des murs de fondation de l'ancienne Babylone, n'est-ce pas une
raison de penser que cette écriture à clous doit être l'hémiarite? On
convient que ces murs et ces briques doivent leur origine à l'Assyrienne
Sémiramis; par conséquent ils sont les caractères dont usaient les
Assyriens, ces lettres qu'Hérodote appelle lettres _assyriennes_,
analogues aux caractères de Persépolis, mais plus compliqués: or, si à
l'époque de Nabukodonosor et de Nabonasar, c'est-à-dire lorsque la race
indigène des Chaldéens eut recouvré son indépendance nationale,
l'écriture alphabétique des Babyloniens était ce que nous appelons la
_chaldaïque_, analogue à celle des Syriens et des Phéniciens,
n'avons-nous pas droit de conclure que les Assyriens et les Homérites, à
titre d'enfants de _Sem_, eurent un système de lettres commun et
identique, de même que les Phéniciens et les Arabes Chaldéens, à titre
d'enfants de Kush, en eurent aussi un commun, mais différent des
précédents, dont ils étaient les ennemis? Pour obtenir la démonstration
de cette hypothèse, il nous faudrait la découverte de quelque ancien
monument arabe à _Mareb_, ou en d'autres villes de l'Arabie
heureuse[325].

Quant à l'écriture à clous considérée en elle-même, c'est une autre
énigme qui n'a pas encore trouvé son Œdipe[326]. Voyons si en prenant
toujours Hérodote pour guide, nous serons plus heureux vis-à-vis de deux
sphinx chronologiques, qui jusqu'à ce jour ont fait le désespoir de nos
devanciers.



TABLE DES MATIÈRES

CONTENUES DANS CE VOLUME.

/*                                                                 Page.

CHAPITRE Ier.--PÉRIODE des rois juifs                                  3

CHAP. II.--Durée des juges                                            26

CHAP. III.--Secours fournis par Flavius Josephus                      41

CHAP. IV.-- Y a-t-il eu un cycle sabbatique                           52

CHAP. V.--Des temps antérieurs à Moïse et des livres attribués
          à ce législateur                                            59

CHAP. VI.--Passages du Pentateuque, tendants à indiquer en quel
           temps et par qui cet ouvrage a été ou n'a pas été composé  62

CHAP. VII.--Époque de l'apparition du Pentateuque                     69

CHAP. VIII.--Suite des preuves                                        81

CHAP. IX.--Problèmes résolus par l'époque citée                       94

CHAP. X.--Suite du précédent                                         107

CHAP. XI.--Examen de la Genèse en particulier                        119

CHAP. XII.--Du déluge                                                123

CHAP. XIII.--De la tour de Babel, ou pyramide de Bel à Babylone      138

CHAP. XIV.--Du personnage appelé Abraham                             148

CHAP. XV.--Des personnages Antédiluviens                             164

CHAP. XVI.--Mythologie d'Adam et d'Ève                               176

CHAP. XVII.--Mythologie de la création                               185

CHAP. XVIII.--Examen du chap. 10 de la Genèse, ou système
              géographique des Hébreux                               213

CHAP. XIX.--Division de Sem                                          235


CHRONOLOGIE DES ROIS LYDIENS.

§ I                                                                  283

§ II. Solution de quelques difficultés                               345

REMARQUES sur la traduction de M. LARCHER                            361


CHRONOLOGIE D'HÉRODOTE.

EMPIRE ASSYRIEN DE NINIVE.


§ I. Sa durée. Hérodote et Ktésias opposés quant au temps,
     mais non quant aux faits                                        367

§ II. Idée générale de l'empire assyrien, selon Ktésias, en Diodore,
      livre II, page 113 et suivantes, édition de Wesseling          377

§ III. Exposé d'Hérodote, sur la durée de l'empire assyrien          397

§ IV. Calculs d'Hérodote comparés à ceux des Hébreux; dissonance
      qui en résulte                                                 402

§ V. Solution de la difficulté                                       411

§ VI. Coup d'œil sur l'histoire des manuscrits juifs                 417

§ VII.--Monument arménien confirmatif de notre solution              422

§ VIII. Analyse de la liste assyrienne de Ktésias                    429

§ IX. Époque de la guerre de Troie, selon les Assyriens
      et les Phéniciens                                              439

§ X. Examen de la liste assyrienne de Ktésias                        454

§ XI. Chronologie des Arabes homérites, favorable au plan d'Hérodote 476
*/

FIN DE LA TABLE.

[Illustration: Plan de Babylone.]


NOTES:

[1] Fréret, premières pages des Observations générales sur l'Histoire,
tome Ier de ses Œuvres, page 55, et Mémoires de l'Académie des
Inscriptions, tome VI.

[2] A commencer par Africanus, prêtre, vers l'an 220, premier
chronologiste chrétien qui a disloqué toutes les annales _païennes_ pour
les adapter au système juif; puis Eusebius Pamphilus, évêque de
Kaisarié, vers l'an 326; le moine Georges, dit Syncellus, auteur, vers
l'an 800: Joseph-Juste Scaliger, _dévot calviniste_, publie, en 1583,
son livre _de Emendatione temporum_ (Réforme des temps...): Denis Petau,
_jésuite_, son antagoniste, publie, en 1627, sa (vraie) _Doctrine des
Temps_: Usher, dit _Usserius_, théologien, évêque d'Armagh, publie, en
1651, ses _Annales de l'Ancien Testament_, ouvrage dogmatique sans
discussion ni preuve d'opinion: Alphonse Desvignoles, ministre
protestant, publie, en 1732, sa _Chronologie_, qui est le livre le mieux
ordonné en ce genre: voilà les chefs de la science, auxquels il faut
joindre Riccioli, _jésuite_; le chevalier Marsham, _dévot catholique_...
Newton, à l'époque où il commenta l'Apocalypse; l'évêque Bossuet; Pezron
et Hardouin, _jésuites_; l'abbé Fleury; dom Calmet, _bénédictin_;
Rollin, _recteur_ de l'Université; l'abbé Lenglet du Fresnoy; Larcher,
traducteur d'Hérodote, etc., etc., etc.

[3] Paralipom., II, chap. 26, v. 21. _Reg_. II, chap. 15, v. 5.

[4] _Super domum regis constitutus_.

[5] Samuël, ch. 13.

[6] Lib. VI, chap. 18, _in fine_.

[7] _Antiq. jud._, lib. X, cap. 8.

[8] Lib. I, nº 23. Josèphe l'associe à Démétrius de Phalère et à Philon
l'ancien, comme étant les trois historiens les mieux informés sur les
Juifs. Démétrius fut contemporain et témoin de la version grecque.

[9] _Præp. evang._, lib. IX, p. 447.

[10] _Antiq. jud._, lib. X, cap. 8.

[11] _Voyez_ lib. XI, cap. 4, à la fin. Josèphe dit que la monarchie
dura, depuis Saül, 532 ans 6 mois. La traduction de Rufin est d'accord;
et il a plu à Havercamp d'écrire 522 qui est aussi faux. A l'égard des
80 ans de Salomon, qui de Josèphe ou de ses copistes les a imaginés?
Nous l'ignorons; mais l'on ne peut attribuer qu'à lui les 94 ans de vie
qu'il donne à ce prince, et qui sont inconciliables avec le temps de
l'enlèvement de sa mère, vers la 14e ou la 15e année du règne de David;
Salomon dut avoir environ 25 ans à son avènement, et son début ferme et
prudent cadre avec cet âge. Au reste, on ne peut disculper partout
Josèphe de manque de critique et de bons calculs: par exemple, il dit:
«Achaz régna 16 ans, et il en vécut 36... Son fils Ézéqiah régna 29 ans,
et en vécut 54». Donc Ézéqiah avait 25 ans lorsqu'il remplaça Achaz,
lequel n'ayant vécu que 36 ans, se trouve l'avoir engendré à l'âge de 10
ou de 11 ans.

Deux autres contradictions se présentent encore dans Josèphe
relativement à la durée des rois juifs: «Le temple, nous dit-il (lib. X,
cap. 8), fut brûlé par _Nabukodonosor_ l'an 18 de son règne, 11e de
Sédéqiah, 470 ans 6 mois après sa fondation (par Salomon)». D'abord le
_Livre des Rois_ atteste que le temple fut brûlé l'an 19 de
Nabukodonosor, par Nabuzardan, l'un de ses généraux; ensuite ces 470 ans
sont une erreur manifeste: car le temple ayant été fondé l'an 4e de
Salomon, si de la durée totale des rois 493 nous retranchons, 1° les 20
ans de Saül, 2° les 40 de David, 3° les trois premières années de
Salomon, total 63; il ne nous reste que 430 et non pas 470 ans; or la
différence de 430 à 470 est précisément de ces 40 ans, dont Josèphe a
surchargé sans raison, le règne de Salomon, qu'il porte à 80 ans au lieu
de 40... Mais si nous comptons ces 470 à reculons, c'est-à-dire en
rétrogradant depuis l'an 11 de Sédéqiah, nous trouverons que leur
première année coïncide juste à l'an 4 de David, au lieu de l'an 4 de
Salomon. Cette méprise ne peut venir que de Josèphe... elle se reproduit
au liv. XX, chap. 9, lorsqu'il dit: «Il y a eu dix-huit grands-prêtres
depuis la fondation du temple jusqu'à sa ruine, par Nabukodonosor, en un
espace de 466 ½.» Voilà encore une variante de 4 ans qui ne peut venir
que de cet auteur: il est remarquable que ces 466 ½ comptés en
remontant, tombent juste à l'an 8 de David, c'est-à-dire à la 1re année
de l'occupation de Jérusalem, lorsque l'arche y fut transférée par ce
prince; et cela en comptant Salomon pour 40 ans seulement, ce qui est
exact en tout point. Au reste ce passage a le mérite d'indiquer que la
liste des grands-prêtres a été un monument particulier, indépendant de
toute autre chronique, duquel Josèphe, en sa qualité de fils de prêtre,
a eu connaissance, mais dont il a fait emploi sans le discuter ni le
confronter à ses autres calculs et autorités.

[12] _Sam._, lib. I, cap. 17, v. 34

[13] _Ibid._, cap. 16, v. 18.

[14] _Ibid._ lib. I, cap. 12, v. 12.

[15] _Sam._, lib. I,. cap. 25.

[16] _Sam._, lib. I, cap. 5.

[17] _Ibid_., lib. I, cap. 3.

[18] Chap. 12, v. 13 et 26.

[19] C'est l'opinion expresse de Usher, de Petau, de Marsham, de Lejay,
etc.

[20] A raison des 30 ans qu'il faut ajouter pour Josué et les
Vieillards.

[21] _Chronologie_, tome 1, page 69.

[22] Jug., chap. 19, 20 et 21.

[23] _Sam._, lib. II, cap. 2.

[24] _Voyez_ Fabricius, notes sur l'_Hérésie de Philastre_.

[25] Montfaucon, _Antiquité expliquée_, tome 1, page 127.

[26] Hérodote, lib. II, § XLV.

[27] Servins, notes sur l'_Énéide_, lib. IV, v. 196. Notez que chez les
anciens l'Éthiopie est souvent appelée _Inde_.

[28] Ovide, _Fastes_, liv. IV, v. 681 à 712. Cette même fête avait lieu
à Rome vers le 20 avril, au coucher des pluvieuses Hyades. Bochart
remarque qu'à cette époque on coupe les blés en Palestine et dans la
basse-Égypte (_Hierozoicon_, tome II, page 857). Or, peu de jours après
le coucher des Hyades se levait le Renard, à la suite ou queue duquel
venaient les feux ou torches de la canicule, signalés, chez les
Égyptiens, par des marques rouges peintes sur le dos de leurs animaux.

[29] En arabe Shams-on, _Soleil_.

[30] _Antiq. jud._ lib. XI, cap. 4, nº 8.

[31] _Chronologie_, tome 1, pag. 136.

[32] _Antiq. jud._, lib. XX, cap. 10, pag. 700 à 702

[33] _Antiq. jud._, lib. V, cap. 6, _in fine_.

[34] Le livre d'Esdras, quoique canonique, est bien moins exact que
Josèpbe, puisqu'en remontant depuis ce prètre jusqu'à Aaron, il ne
compte que 17 têtes, savoir: d'Esdras à Helkyah, sous Josias, 4 têtes en
160 ans; ce qui est absurde. De là à Achitob, sous David, trois têtes en
420; ce qui est encore plus absurde. De là à Aaron, 10 têtes: en général
les recensements de générations dans les livres juifs, depuis la
captivité de Babylone, sont tronqués et méritent peu de croyance.

[35] _Deuteron._, chap. 15, v. 1, 12 et suivants.

[36] _Nihil in sacris litteris aut in historicis exteris satis expressum
legi unde sciri possit, utrum jubileus etiam in Judæa ipsa, necdum in
aliena regione ac deportatione, Judæi servaverint.--Primus est is quo
Antiochus Eupator, Epiphanis filius, Hierosolymam obsedit._ (Voyez chap.
26, p. 59). Voyez aussi: _Johan. Davidis Michaelis Commentationes;
Bremæ_, 1774, _Commentatio nona: de anno Sabbatico_, où ce savant auteur
déclare aussi que cette loi n'a point eu d'exécution.

[37] Tom. I, p. 694.

[38] _Desvignoles_, tome I, p. 709, où il cite les solides raisons de
Godefroi Vendelin.

[39] [Chap. 25, v. 11.] «Depuis 23 ans, je vous ai porté la parole de
Dieu, vous ne m'avez point écouté; voici ce que dit aujourd'hui le
Seigieur: J'amène Nabukodonosor, roi de Babylone; il va dévaster cette
terre; elle restera déserte, et tous ses peuples seront en servitude 70
ans, et quand 70 ans seront écoulés, je visiterai Babylone à son tour,
et je la détruirai».

[40] [Chap. 29, v. 5-10]. «Bâtissez des maisons à Babylone; plantez-y,
semez-y; mariez-vous-y, etc.; car voici ce que dit le Seigneur: Lorsque
70 ans seront écoulés (pendant votre séjour) à Babylone, je vous
visiterai et vous ramenerai ici».

[41] La différence de 2 ou 3 ans que nous avons citée n'aurait-elle
point pour cause l'intercalation de quelques années, faite dans cet
espace de près de 500 ans, par des procédés que nous ignorons; car, quoi
que l'on en ait dit, nous ne connaissons pas exactement la forme de
l'année juive avant la captivité de Babylone?

[42] _Samuel_, lib. II, cap. 24, v. 2.

[43] _Judic._, tout le chapitre premier.

[44] _Voyez_, entr'autres, le _Tractatus Theologico-Politicus_, publié
en 1665, et l'_Histoire critique du Vieux-Testament_, in-4°, 1685.

[45] Plusieurs traductions latines altèrent ici et ailleurs le vrai sens
des mots, et au lieu de dire _ultrà_, disent _in transitu_ ou _in ripâ_;
mais il est avoué, de tous les hébraïsans, que _b'ăber_ signifie
rigoureusement _au delà, ultrà_.

[46] _Deut._, chap. 4, v. 22, Moïse dit: «Voici que je meurs dans cette
terre, et je ne passerai point le Jourdain».

[47] Cette phrase est repétée chap. 13, v. 7.

[48] _Voyez_ l'_Histoire critique du Vieux-testament_, par R. Simon,
chap. 5 et 6, etc., et le _Tractatus philos. polit._, chap. 8, 9 et 10,
traduit sous le nom de _Recherches curieuses d'un esprit desintéressé_,
etc., Cologne, 1672, in-12.

[49] On sait, et le texte hébreu déclare, qu'un grand nombre ne sont pas
de David: plusieurs chapitres d'Isaïe sont évidemment dans le même cas.
Au chap. 12, v. 2, on trouve un demi-verset tiré du cantique composé à
l'occasion du passage de la mer Rouge (_Exod._, chap. 15, v. 2); mais ce
cantique, qui nous est indiqué par le texte même comme devenu _chant
populaire_, a pu et dû se conserver en d'autres livres.

[50] Son père se nommait Helqiah, comme le grand-prêtre; ils ont pu être
parents.

[51] Cet an 13 de Josiah est l'an 626 avant notre ère, ainsi que nous le
prouverons par la suite.

[52] Les Paralipomènes.

[53] Depuis Alexandre on a peine à prouver l'existence des livres de
Zerdoust. Quant aux Vedas, on a long-temps douté de la leur; et il a
fallu toute la puissance des Anglais pour parvenir à compléter une copie
de ces livres, réduits à un seul manuscrit dont rien ne garantit la
parfaite pureté.

[54] _Voyez_ le chap. 33 et les précédents, livre des Nombres.

[55] _Deut._, ch. 29, v. 1er.

[56] Page 70.

[57] Une autre identité a été remarquée par les critiques. On lit, au
chap. 21 du livre des Nombres, v. 26, 27 et 28: «Or, la ville de Hesbon
avait été enlevée aux Moabites par Séhon, roi amorrhéen; c'est pourquoi
il est dit dans le livre des _Moshalim_: Venez bâtir Hesbon, la ville de
Séhon..... Un feu est sorti de Hesbon, une flamme de la ville de Séhon,
pour dévorer les villages de Moab sur les hauteurs de l'Arnoun: malheur
à toi, ô Moab! il a péri le peuple de Kámôs..., il a livré ses enfants à
la fuite, et ses filles à la captivité».

D'autre part, le chapitre 48 de Jérémie, v. 44, 45 et 46, porte: «A
l'ombre de Hesbon se sont arrêtés les fuyards de Moab; un feu est sorti
de Hesbon, une flamme du milieu de Séhon pour dévorer les pierres
angulaires et les sommets des enfants de Châoun. Malheur à toi, Moab! Le
_peuple de Kámôs a péri_; car ses enfants sont emmenés en esclavage, et
ses filles en captivité.».--On objecte que le livre _des Moshalim_ a pu
être cité par l'auteur des Nombres, comme par Jérémie; mais dans un
temps où un manuscrit était rare et souvent unique, sa citation par deux
auteurs devient un indice de quelques relations habituelles entre eux,
et appuie notre opinion sur celles de Jérémie avec le grand-prêtre
Helqiah.

[58] Genèse, ch. 49.

[59] Les interprètes traduisent ce mot _au passé_, mais il n'en porte
pas plus le signe dans l'hébreu que les autres traduits au futur. En
général ils font arbitrairement l'échange de ces deux temps.

[60] Genèse, chap. 9.

[61] C'est un jeu de mots, car Iaphet signifie _dilaté, vaste_, comme le
continent des races scythiques. _Ham_, le pays _chaud_, brûlé.

[62] Asiatick researches, tome IV.

[63] Mégasthènes fait une remarque expresse de cette ressemblance entre
les Indiens et les Juifs pour les opinions théologiques (Eusèbe nous
dit, _Præpar. Evang._, lib. IX, cap. 6), _Megasthenis..... clarissimus
hic locus est libro suo de Indicis tertio: «Quidquid ab antiquis de
naturâ dictum est, eorum etiam qui extra Græciam philosophantur, ut
brachmanum apud Indos, et Judæorum in Syriâ sermone celebratur_». Un
passage de Josèphe, dans son livre Ier contre Appion, est encore
remarquable, § XXII: «Cléarque, disciple d'Aristote, en son livre du
Sommeil, parlant d'_Hyperochides_, philosophe juif, observe que les
Juifs tirent leur origine des Indiens. Chez les Indiens, dit-il, les
philosophes se nomment _Kalani_, et chez les Syriens, _Judæi_, à raison
du nom de la contrée qu'ils habitent».

[64] Le livre des Nombres, chap. 22, dit que Balaam vint du pays des
Ammonites. Le livre du Deutéronome dit, chap. 23, v. 4, qu'il vint de la
Mésopotamie (_Aramnahrim_).

[65] _Numeri_, chap. 24, v. 5 à 7 et 17 à 20.

[66] Voilà encore une phrase de Jérémie.

[67] Dans la Polyglotte de Walton, pas une des sept traductions grecque,
syriaque, arabe, vulgate, chaldaïque, etc., ne ressemble à l'autre; ce
qui démontre l'incertitude des auteurs: nous avons suivi le sens le plus
littéral et le plus plausible.

[68] _Sam._, lib. I, cap. 15, v. 6.

[69] Environ 180 ans avant J.-C.

[70] Le texte hébreu porte _Dodanim_, par confusion de l'_R_ avec le
_D_, qui en hébreu lui ressemble; mais le samaritain, qui n'est pas
susceptible de cette confusion, porte _Rodanim_, et c'est la vraie
leçon.

[71] _Voyez_ Isaïe, chap. 23.

[72] En hébreu, tout pays au-delà de la mer s'appelle _Ile: Ai_. La même
chose a lieu en sanscrit.

[73] _Hérodote_, liv. II, § CLIX.

[74] Supposez qu'en 638, 1re année de Josiah, Helqiah eût 40 ans, il en
aura eu 74 en 604.

[75] Sous le règne d'Artaxercès, vers l'an 452 avant J.-C.

[76] Le livre célèbre intitulé, _Tractatus theologico-politicus_, publié
en 1670, est le premier qui ait traité tout ce qui concerne les livres
hébreux avec la liberté d'esprit convenable pour y porter la
lumière..... Le lecteur y trouvera beaucoup de détails intéressants sur
le sujet que nous traitons; mais son auteur, qui a cru qu'Ezdras composa
le Pentateuque, nous paraît s'être trompé dans plusieurs de ses
raisonnements; son grand mérite est d'avoir ouvert une route où presque
personne n'avait osé mettre le pied avant lui.

[77] Exod., chap. 9, v. 23, 31, 32.

[78] Chap. 3, v. 1, 15.

[79] Chap. 4, v. 19.

[80] _De Bello judaico_.

[81] Censorinus, _de Die natali_ par Lindenbroq. _Cantabrigiæ_, 1695,
in-12, chap. 19. _Et in Ægypto antiquissimum ferunt annum bimestrem
fuisse; deinde a Pisone rege quadrimestrem factum_. Dîodore, liv. I,
pag. 22, dit, d'_un_ mois, d'accord avec Plutarque, Pline, Augustin,
Varro et Proclus. _Item in Achaiâ, Arcades trimestrem habuisse; Cares
autem et Acarnanes semestres habuerunt annos, et inter se dissimiles
quibus alternis dies augescerent aut senescerent, eosque conjunctos
veluti trieterida annum magnum_.

[82] _Hist. nat._, lib. VII, cap. 49.

[83] _Voyez_ Plutarque, _de Numa_; Diodore, lib. I, Varron; _Proclus_,
_Comment. in Timeum_.

[84] Cela serait d'autant plus naturel, que n'étant point laboureurs,
mais pâtres errants, ils n'avaient pas besoin du calendrier écliptique.

[85] Lorsque ce roi, fuyant Absalon, passe le Jourdain, il est accueilli
par un vieillard de 85 ans, que l'historien peint décrépit, tel qu'il
serait de nos jours.

[86] Genèse, chap. 15.

[87] Josèphe, _Antiq. jud._, liv. II, ch. 6 et 15.

[88] _Voyez Mémoires de l'Acad. des Inscrip._, tome XXXIV, un _Mémoire
de Gibert sur les années des Juifs_.

[89] Contre Appion, liv. I, § XIX.

[90] Ce mot _noux_ est la meilleure orthographe de l'hébreu _nouh_
(Noé), parce que les Grecs n'ayant point l'aspiration _h_, la remplacent
par χ, qui est le _ch_ allemand et latin.

[91] Voyez _le Syncelle_, pages 38 et 40, ligne 8. Cet auteur cite
quelquefois le nom de Bérose; mais tous les passages qu'il produit,
finissant par être rapportés à Polyhistor, Abydène et autres copistes de
Bérose, il nous semble que déja l'original de Bérose n'existait plus.

[92] _Prœpar. Evang._, lib. IX, cap. 12.

[93] _Nec me fugit Berosum et sequaces ejus Alexandrum Polyhistorem, et
Abydenum_, etc., page 14.

[94] Le _Syncelle_, page 30, semble d'abord tirer ce passage de Bérose;
mais en le terminant, il dit: _Voilà ce qu'écrit Alexandre Polyhistor_.

[95] En Égypte ces oiseaux ne quittent pas la maison pendant que le sol
est couvert d'eau: quand ils s'absentent, c'est le signe qu'ils trouvent
à vivre et que la terre se découvre.

[96] _Arcturus_, Bootes.

[97] Pline, lib. VI, cap. 27.

[98] _Moses Chor._, ch. 9. Ce Haïk a tous les caractères d'Apollon,
chassé du ciel par Jupiter, qui, de l'aveu des Grecs, est identique au
Belus babylonien.

[99] _Voyez_ Dupuis, _Origine des Cultes, Table des matières_, tome III,
in-4°, art. _Déluge, Orion, Titan, Géants, Belus_, et sa _Dissertation
sur les grand cycles_.

[100] Pluton même est noir comme Cham.

[101] _Antiq. jud._, liv. I, chap. 7, § II.

[102] Nicolas de Damas, dans son propre texte, ajoute ici: «Son nom est
encore célèbre à Damas, où l'on montre un faubourg qui l'a retenu.»

[103] Eusèbe, _Præpar. evang._, liv. IX, chap. 17.

[104] Probablement l'écriture chaldaïque.

[105] Josèphe, liv. I, chap. 7.

[106] _Voyez_ Moses Maimonides, _More Nebuchim_, et le livre intitulé
_Dabistan_, publié à Calcutta, 1789, dans le _New-Asiatick Miscellany_,
tome Ier. Ce livre contient à ce sujet des détails qui se lient
très-bien avec ceux de Maimonides.

[107] _Voyez_ le fragment de _Sanchoniaton_, Eusèbe, _Præpar. evang._,
lib. I, cap. ult.

[108] _De Religione veter. Persarum_, pag. 77, 78.

[109] Genèse, chap. 13, v. 3.

[110] Genèse, chap. 23, v. 6.

[111] _De Relig. veter. Persarum_, pag. 77, 78.

[112] _Voyez_ Moïse de Chorène, _Histoire armén._, page 16, note 2.

[113] Josèphe, _Antiq. jud._

[114] Eusèbe, _Præpar. evang._, lib. II, page 37.

[115] Selon la Genèse, chap. 17, v. 5, Dieu changea le nom d'_Abram_ en
_Abraham_, comme signifiant _père de la multitude_; mais ce mot _Rahm_
manque dans les lexiques.

[116] Or quand Moïse entrait dans le tabernacle, la nuée descendait à
l'entrée et parlait à Moïse, en présence de tout le peuple prosterné en
adoration; et Dieu parlait à Moïse comme un ami à son ami; et quand il
revenait au camp, le jeune Josué, fils de Noun, qui l'assistait dans le
tabernacle, y restait et n'en sortait point. (_Exode_, chap. 33, v.
10.).

[117] Il est encore dit, au chap. 32, v. 17, que lorsque Moïse descendit
du mont Sinaï, Josué l'accompagnait: preuve qu'il y fut avec lui pendant
les 40 jours que Moïse y resta; qu'il y fut l'interlocuteur et le scribe
de la loi attribuée à Dieu; et l'on a le droit de dire qu'il y prépara
tout l'appareil de pyrotechnie dont l'Exode nous montre les effets, en
même temps qu'il y porta les provisions dont Moïse et lui vécurent
pendant les 40 jours du prétendu jeûne, également raconté et cru sans
preuves ni témoins.

[118] Il y a une exagération, palpable dans le nombre de _six cent mille
hommes_ portant les armes, qui, selon le texte, sortirent d'Égypte avec
Moïse. Ce nombre suppose une quantité proportionnelle d'enfants, de
femmes et de vieillards invalides; il est même ajouté qu'une populace
innombrable suivit avec des troupeaux. (_Exode_, chap. 12, v. 37).

Cette quantité ne peut pas être évaluée moins de trois têtes pour chaque
homme armé; ainsi ce serait une masse de 2,400,000 âmes, sans les
troupeaux. Pour qui connaît l'Égypte et le désert, cela est une pure
absurdité, et cette absurdité est décelée par plusieurs circonstances.
1° Dieu est censé dire (_Exode_, chap. 24): «Je n'exterminerai point les
Kananéens devant votre face en une seule année, de peur que le pays ne
soit réduit en un désert, et que les bêtes féroces ne se multiplient
contre vous.» Nous remarquons que le pays de Kanaan n'a pas plus de 30
lieues de long sur autant de large, faisant 900 lieues carrées environ,
dont beaucoup en terres rocailleuses et désertes; ce serait près de
3,000 âmes par lieue carrée, ce qui ne se voit en aucun pays. 8 à 900
âmes par lieue carrée sont une forte population: toute la Syrie, toute
l'Égypte, qui ont plus de 3,000 lieues carrées chacune, ne contiennent
pas plus de 2,000,000 d'âmes chaque. 2° Au Deutéronome, chap. 7, v. 1,
il est dit «que la terre de Kanaan contenait 7 peuples, plus _forts_ et
plus _nombreux_ chacun que le peuple hébreu.» Ce petit pays de 900
lieues carrées aurait donc contenu 16,800,000 âmes! On voit
l'extravagance. Mais quel peut être le nombre vrai? Nous croyons qu'il y
a erreur décimale, et qu'au lieu de 600,000 il faut lire 60,000: le
calcul décimal paraît avoir été très-usité chez les Chaldéens, les
Perses et les Mèdes; l'on trouve répétées dans le Zend Avesta les
progressions décuples: «Ormusd, y est-il dit, donne-moi 100 chevaux,
1,000 bœufs, 10,000 lièvres, 9 bénédictions, 90 bénédictions, 900
bénédictions, etc.» Dans le cas dont nous traitons, le signe décuple se
serait introduit mal à propos. 60,000 hommes armés supposeraient 240,000
âmes en tout, ce qui est déjà trop de monde à nourrir dans le désert: ce
nombre eût donné 266 têtes par lieue carrée au pays de Kanaan, qui en
aurait eu déjà plus de 1,700. (C'est trop). Un passage du livre de Josué
indique un nombre plus modéré, et ce témoignage à d'autant plus de
poids, que ce livre, étranger au Pentateuque, a été hors de l'influence
de Helqiah. Il est dit chap. 7 et 8, «que Josué voulant attaquer la
ville de _Haï_, ses _éclaireurs_ lui rapportèrent que le nombre d'hommes
qu'elle contenait ne méritait pas la peine de faire marcher toute
l'armée, et que 2 ou 3,000 hommes suffiraient.» Josué envoya 3,000
hommes qui furent battus avec perte de 36 hommes. Cet échec, tout léger
qu'il était, effraya beaucoup les Hébrèux. Pour les rassurer Josué
imagina l'expiation dont Achan fut victime; puis, il dressa, pendant la
nuit, une embûche de 30,000 hommes en un ravin près la ville, avec
l'instruction que le lendemain, lorsqu'il aurait attiré au dehors le roi
et ses gens armés par une fuite simulée, ils eussent à y entrer et à la
saccager. Cela fut fait; la ville fut prise: tout fut égorgé, et le
nombre total, y compris vieillards, femmes et enfants, fut de _douze_
mille. Ces 12,000 ames supposent au plus _trois_ mille hommes en état de
combattre. Les premiers 3,000 que Josué envoya supposent encore moins,
puisqu'ils furent regardés comme _plus forts_. L'embuscade de _trente_
mille est improbable; ce dut être aussi _trois_ mille. Il est encore dit
que Josué embusqua 5,000 hommes entre Haï et Bethel, et qu'il se
présenta avec tout le reste: il ne dut pas présenter un nombre beaucoup
plus fort que la veille, de peur d'effrayer trop le roi et son monde:
supposons encore 3 ou 4,000 hommes, cela ne produit pas plus de 12,000
hommes. Josué n'a pas dû avoir une réserve plus considérable, et tout ce
récit n'indique pas 30,000 combattants. Il est étonnant que la perte de
_trente-six_ hommes ait pu effrayer cette armée; c'était encore moins
pour _soixante_ mille. Si toute l'armée de Josué né fut que de 25 à
30,000 hommes, sa population totale ne dut être que de 120 à 130,000
têtes. Les 7 peuples plus nombreux donneraient alors 1,050,000 ames,
c'est-à-dire, plus de 1,000 ames par lieue carrée. Au lieu de 600,000
hommes armés, ne serait-ce pas plutôt 60,000 ames qui seraient sorties
de l'Égypte, et qui ensuite se seraient recrutées dans le désert arabe?
Les exemples de ces exagérations décimales se reproduisent dans les
1,000 livres d'argent qu'Albimelek donne à Sara (au lieu de 10), les
1,000 Philistins que tue Samson, les 3,000 qu'il précipite de la
terrasse d'un temple; les 50,000 Betsamites qui périssent pour avoir
regardé dans l'arche (peut-être 50); les 300,000 guerriers que Saül mena
contre Nahas, roi des Ammonites (sans doute 30,000), et voilà comme
s'écrit l'histoire! et l'on y croit!

[119] Pages 17 à 18.

[120] _Annus, annulus_. En arabe, _aïn_ désigne le _rond_ de l'œil, le
_rond_ du soleil, le _rond_ d'une fontaine.

[121] Voyez _Asiatik researches_, tome II, pages 111 et suivantes.

[122] _Aristot. Meteor._, lib. I, chap. 14, et _Julius Firmicus_, lib.
III, chap. 1, page 47, et _Epiphan. hæres._, chap. 19.

[123] _Deut._, chap. 32, v. 8.

[124] Alexandre Polyhistor remarque (dans Eusèbe, _Præpar. evang._, lib.
IX, chap. 17), qu'_Enoch_, selon plusieurs savants, est le même
qu'_Atlas_, par conséquent le même que _Bootes_, sur les épaules de qui
tourne le pôle, et qui, par cette raison, a été peint comme portant le
globe. C'est saint Christophe. _Voyez_ Bochart, sur _Sem_, _Cham_,
_Seth_, etc.

[125] _Voyez_ la sphère de Coronelli.

[126] A proprement parler, le système _des deux principes_, considéré
relativement à l'hiver et à l'été, ne convient point au climat de
l'Égypte, où l'hiver est une saison douce et agréable: l'on peut dire
qu'il n'y est point un système primitif et naturel..... Mais lorsque les
prêtres furent parvenus à la connaissance générale des phénomènes du
globe, tant par leurs propres recherches que par les relations des
Phéniciens et des Scythes; alors, embrassant sous un seul point de vue
les opérations de la nature végétante et animée, ils imaginèrent
l'hypothèse de la diviser en un principe de _vie_, qui fut le _soleil_,
et un principe de _mort_ qui fut le froid et les ténèbres; et c'est sur
cette base, vraie à bien des égards; que se sont échafaudées des
fictions qui ont tout défiguré! Quant au changement des signes du
Zodiaque par la précession des équinoxes, on l'estime à 2130 ans par
signe, à raison de 71 ans pour chaque degré, et de 50 secondes par an.

[127] Genèse, chap. 3, v. 15. La Vulgate dit: _elle_ (la femme)
_écrasera_; mais le texte hébreu porte le genre masculin _lui_, relatif
au rejeton (Zara).

[128] Voyez _Alphabetum thibetanum_, in-4°, page 186. L'auteur
missionnaire fait cette remarque intéressante, que le système des
Boudhistes du Thibet diffère de celui des Brahmes, en ce que, dans ce
dernier, les figures des 7 mers et des 7 montagnes qui sont les 7
sphères célestes, et leurs intervalles, sont elliptiques ou ovales,
tandis que dans le premier elles sont purement circulaires: c'est une
raison de penser (ajoutée à plusieurs autres), que la secte de Boudha
est plus ancienne que celle des Brahmes, les formes elliptiques étant un
perfectionnement des premières idées, qui furent les _circulaires_
pures.

[129] De là, le mot latin _fretum_.

[130] _Voyez_ Bailly, _Astronomie indienne_, et l'_Histoire de
l'astronomie ancienne_. Voyez aussi les Mémoires asiatiques.

[131] Ce nom de _Iahouh_ n'est employé, pour la première fois, qu'au 4e
verset du chap. 2; le latin le rend par _Dominus_, il devrait dire
_existens per se_.

[132] Flavius Josèphe, _Antiq. jud._, liv. I, chap. I.

[133] Eusèbe, _Præpar. evang._, lib. I, pag. 37.

[134] Article _Tyrrhenia_.

[135] Les peintures découvertes par nos savants français dans les
catacombes des rois de Thèbes, achèvent de certifier cette opinion. Les
vases, les meubles et les ornements que représentent ces peintures, sont
absolument du même style que ceux des vases étrusques;_voy_. le tom. II
de la Commission d'Égypte; et relativement à Moïse, son arche d'alliance
a totalement la forme du coffre ou tombeau d'Osiris.

[136] Asiatick researches, tome I.

[137] Ce mot signifie, dit-il, _racine donnée_ ou _donné par la racine_,
c'est-à-dire _origine, Genèse des choses_.

[138] Hérodote, liv. III, § XCIV.

[139] Mémoire de M. Joinville, page 413.

[140] _Voyez_ Mémoires de l'Académie des Inscriptions, tome 31, page
254, Mémoire de l'abbé Mignot.

[141] _Voyez_ Legentil, Mémoires de l'Académie des Sciences, 1772, tome
II, page 190; Abraham Roger, Mœurs des Brahmines, part. II, chap. 5,
page 179; le Père Beschi, Grammaire tamoulique.

[142] Syncelle, pages 28 et 29.

[143] _Voyez_ Dupuis, t. II, in-4°, p. 208 et 228; t. III, pag. 186.

[144] Alphab. thibet., page 184.

[145] Phaleg et Kanaan.

[146] Commentaires sur la Bible.

[147] Histoire du Ciel.

[148] _Geographiæ Hebræorum exteræ spicilegium_.

[149] _Roush_ montre sa trace dans l'_Erusheti_ de Danville, canton à
l'ouest de Gokia.

[150] Hérodote, liv. VII.

[151] Selon la plupart des chronologistes modernes, 1130 ans avant
J.-C.: comment concilient-ils cette date avec la composition de la
Genèse par Moïse 300 ans avant?

[152] Hérodote, lib. VII.

[153] _Scholiast. Aristophanis in Acharn._

[154] Page 49.

[155] Hérodote, lib. II, § XLIV.

[156] Phaleg., lib. IV, chap 27.

[157] Le nom de Kush semble s'être conservé dans _guiz_ ou _guis_, qui
est le nom antique du langage éthiopien; l'_idiome guiz_.

[158] _Odyss._, lib. I, v. 22. Strabon entend ce vers d'Homère des
Éthiopiens sur la rive ouest, et des Arabes sur la rive est du golfe
arabique, et c'est l'idée de la Genèse.

[159] _Voyez_ Ptolomée, _Geog. in-fol._, _Tabula Asiæ sexta_.

[160] Danville, carte d'Asie première.

[161] _Voyez_ Danville, carte d'Arabie; _hagiar_ ou _hagar_ signifie
_pierre_, _pierreux_, et tels sont les rochers de Hidjar.

[162] _Sam._, lib. I, chap. 15, v. 7.

[163] Paralipomènes, liv. II, chap. 14.

[164] Strabon aurait donc eu raison d'interpréter en ce sens le vers
d'Homère qui partage les _Éthiopiens en deux pays_ (par la mer).

[165] Tom. II, col. 1239 et 1240. Voyez aussi Assemani, Biblioth.
syriac., tom. III, pars II, pag. 744.

[166] _Voyez_ ci-après page 278.

[167] _Hieronym. Quest. in Genes._, cap. 10, nº 10.

[168] Plusieurs divinités chez les Chaldéens ont eu le nom de _Bel_ ou
_Baal_, qui signifie _Dieu_ et _Seigneur_. Alexandre Polyhistor parle de
Bélus l'_ancien_, appelé _Kronos_ (ou Saturne), de qui naquirent un
second Bélus ou Bélus le jeune, ayant pour frère _Kanaan_. Il ajoute que
Kanaan fut père des Phéniciens et eut pour fils _Chum_, appelé par les
Grécs _Asbolos_, c'est-à-dire _couleur de suie_, lequel Chum eut pour
frère _Mesraim_, père des Éthiopiens et des Égyptiens: l'on voit ici une
autre version des mêmes idées, des mêmes traditions que la Genèse. Voyez
Eusèbe, _Præpar. evang._, lib. IX, chap. 17. Dans la Chronique
d'Alexandrie, page 17, un premier Bélus est Saturne; après lui Picus
règne 30 ans; après Picus un second Bélus règne 2 ans: celui-ci est la
planète de Mars, dont la révolution dure effectivement 2 ans; c'est par
erreur que l'auteur attribue les 30 à Picus-Jupiter, puisqu'ils
appartiennent à Saturne, dont la révolution dure cet espace de temps.

[169] Zend-Avesta, tome II, pages 402 et 456; et tome I, partie II, page
272, note 3.

[170] Phaleg. et Chanaan, lib. II, cap. 6.

[171] _Geographia Hebræorum extera_, page 114.

[172] _Sam._, lib. II, cap. 8, v. 5 et 6.

[173] Le psaume LX a commis la même faute.

[174] _Voyez_ Assemani, Biblioth. syriac., tome I, pag. 533 à 539; tome
III, part. 1, page 3.

[175] _Sam_., lib. I, chap. 14, v. 4.

[176] Eusèbe, _Præpar. evang._, lib. IX, chap. 30.

[177] Reg. II, cap. 18.

[178] Jérémie, chap. 49, v. 23.

[179] Ce pays de _Qir_, prononcé Koïr par les Arméniens, doit être celui
du fleuve _Kur_, au nord de l'Arménie: à moins que l'on ne préfère le
pays des _Karhi_, peuples belliqueux, mentionnés par Polybe, lib. V,
chap. 10, comme habitant les vallées de l'ouest du lac de _Van_. Isaïe,
chap. 22, et Amon, ch. 1, v. 5, parlent de _Qir_ au _grand bouclier_.

[180] Peut-être _un jour des dieux_ (un an).

[181] Jérémie, chap. 39 et 49.

[182] _Numeri_, 33, v. 23.

[183] _Specimen historiæ Arabum_.

[184] _Agatharçhides, de mari Rubro_, page 59; _Artemidorus in
Strabone_, lib. XVI; _Diodor. Sicul._, lib. III, § XLV.

[185] Recherches sur la Géographie des anciens, par M. Gosselin, in-4°,
tome I, page 124.

[186] Mémoire de M. Tychsen, _De commerciis et navigatione Hebræorum_,
page 165.

[187] Eusèbe, _Præpar. evang_., lib. IX, cap. 30.

[188] M. Seetzen, dans la Correspondance de M. le baron de Zach, nomme
celui-ci _Ophir_, en toutes lettres, ut énonce la même opinion
d'identité. (_Note communiquée_).

[189] C'est la valeur des 540 stades allégués par Hérodote, lib. II, §
CVI, de l'espèce de ceux dont on comptait 1620 entre Héliopolis et la
mer Scylax, qui compte un jour et demi de navigation entre la Corse et
l'Italie, nous donne la même mesure, puisqu'il y a 23 lieues.

[190] Hérodote, lib. IV, § XLIV: ce Scylax est l'auteur même du Périple
qui porte son nom, comme l'a démontré Sainte-Croix.

[191] Arrien, _Rerum Indicarum_, chap. 43; et _De expeditione
Alexandri_, lib. 7, chap. 20: il est étonnant qu'Arrien, homme d'esprit,
n'ait pas vu que la prétendue impossibilité alléguée de sortir du golfe
Persique eut la même cause que le découragement qui, sur les bords de
l'Indus, s'opposa à ce que le conquérant poussât plus loin les
expéditions guerrières dont son armée était excédée.

[192] _Voyez_ Thévenot, Voyage, liv. II, chap. 24; Niebuhr, Voyage, tome
I, page 172: et Volney, Voyage en Syrie, t. I; tous témoins oculaires de
ces transports.

[193] L'hébreu autorise également le futur et le présent.

[194] Liv. II, chap. 9, v. 22; chap. 20, v. 36.

[195] Et aussi du mot _Almogim_, qu'il altère en _Algomim_, comme il a
fait _Argoun_ au lieu d'_Argmoun_ dans Ezéqiel, chapitre 28. Un autre
exemple d'altération et d'erreur de la part des Paralipomènes, est le
pays de _Parvaim_ ou _Pherouim_, dont ils vantent l'or. Quelques
paraphrastes n'ont pas craint d'y voir le _Pérou_; nous y voyons tout
simplement l'altération du mot _Sapherouim_, dont l'_s_ initial a
disparu, et qui désigne l'un des peuples cités par Sennachérib, et connu
des Grecs sous le nom de _Sapires_ et _Saspires_, voisin de la Colchide,
et riche en or natif recueilli dans les torrents.

[196] Des savants modernes sont du même avis. En rendant hommage à leur
talent, nous ne pouvons souscrire à cette opinion, parce que ses
principaux motifs pèchent dans leurs bases. «Les Phéniciens, dit
Hérodote, ayant navigué dans la mer australe, quand l'automne fut venu,
abordèrent à l'endroit de la Lybie où ils se trouvèrent, et ils semèrent
du blé. Ils attendirent le temps de la moisson, et après la récolte ils
se remirent en mer.»

L'on attaque ce récit: on nie que les Phéniciens aient connu l'état des
saisons de l'autre côté de l'équateur, et qu'ils aient pu semer en temps
opportun: l'on veut même que cette expression de semer en automne,
prouve un mensonge de leur part.

Laissons à part leurs connaissances possibles qui sont des conjectures:
quant aux mots _semer en automne_, ils ne viennent pas des Phéniciens,
mais d'Hérodote qui, écrivant 150 ans après eux sur le récit des
prêtres, et qui n'ayant aucune idée de ce qui se passait de l'autre côté
de la ligne, y a supposé l'ordre physique et rural de celui-ci: il a
même supposé qu'ils semèrent du blé, et cela par le préjugé des
Européens, qui croient qu'on ne vit pas sans blé, tandis que chez les
Asiatiques, tels que les Égyptiens et les Syriens, il n'est qu'une
très-petite portion dés comestibles: l'on peut assurer que les
navigateurs qui ont eu l'idée d'une telle entreprise, auront préféré
toute autre espèce de grain, exigeant le moins de temps possible pour
être récolté, tel que les lentilles, les pois, les haricots, le doura,
le maïs et l'orge, auxquels 2 ou 3 mois de terre suffisent, et sur la
convenance desquels les Phéniciens auront eu des connaissances
préliminaires acquises dans leurs voyages antérieurs sur les côtes
d'Éthiopie et d'Arabie.

«A leur retour en Égypte, ils racontèrent qu'en faisant voile autour de
la Libye, ils avaient eu le soleil à leur droite. Ce fait, ajoute
Hérodote, ne me paraît pas croyable: peut-être le paraîtra-il à quelque
autre.»

L'on veut que cette circonstance soit une preuve de fausseté, parce que,
dit-on, les Phéniciens ne pouvant se guider que par les étoiles de l'un
ou de l'autre pôle, n'ont pu avoir le soleil qu'au visage ou au dos, et
que pour l'avoir à main droite, il aurait fallu qu'ils prissent leur
point de direction au couchant, ce qu'on ne peut admettre. Nous pensons,
tout au contraire, voir ici une preuve de vérité d'autant plus lumineuse
qu'Hérodote n'y croit point. Cet auteur, comme tous les Grecs, a cru que
l'on ne pouvait passer sous la ligne à cause d'une prétendue chaleur
excessive; il a donc conçu que les Phéniciens avaient fait le tour de
l'Afrique sans avoir passé l'équateur; que dans ce cas, naviguant vers
l'occident, ils ont dû avoir toujours le soleil sur leur gauche; mais
puisque les Phéniciens traversèrent l'équateur, alors ils arrivèrent au
cap de Bonne-Espérance; forcés par la direction de cette côte de _se
diriger au couchant_ pendant plusieurs semaines, ils eurent réellement
le soleil sur leur droite; et toutes ces circonstances, combinées avec
le temps suffisant qu'ils employèrent, nous paraissent mettre leur
navigation hors de doute.

[197] Notice des manuscrits orientaux, tome I, extrait du
Moroudj-el-Dahab, page 28.

[198] Si les Phéniciens sont vraiment originaires du _Tehama_, ils
seraient de cette race, et cela est indiqué par la _parenté_ de Kanaan
avec _Kush_

[199] Le mot _Éthiopie_ n'est point connu des Arabes, qui le remplacent
par le mot _Habash_, dont les Européens ont fait Abissin, Abissinie;
mais ce mot _Habash_ a précisément le sens du mot _Arab_, car l'un et
l'autre signifient _mélange d'hommes divers_. En hébreu _Arab_ signifie
_turba mixta_, en arabe _Habash_ aussi _turba mixta_. Voyez les
Dictionnaires.

[200] L'on ne saurait douter qu'à l'époque où écrivit Helqiah, 620 ans
avant notre ère, les livres sacrés des Indiens désignés sous le nom de
_Pouranas_, ne fussent connus des Assyriens, qui avaient des relations
de commerce avec la Syrie. Or, il est vraiment remarquable que les
conditions établies pour la composition d'un Pourana se trouvent
exactement observées dans le Pentateuque. «Les savants Brahmes (dit Sr
W. Jones, tome VI de ses Œuvres in-4°, page 445) disent que cinq
conditions sont requises pour constituer un véritable _Pourana_:

«1° Traiter de la création de la matière en général;

«2° De la création ou production des êtres secondaires matériels et
spirituels;

«3° Donner un abrégé chronologique des grandes périodes du temps;

«4° Un abrégé généalogique des grandes familles qui ont régné dans le
pays; «5° Enfin l'histoire de quelques grands personnages en
particulier.»

N'est-ce pas là précisément le sommaire de la Genèse et des quatre
autres livres; et n'est-il pas probable que le grand-prêtre a été guidé
et encouragé dans son travail par des modèles accrédités et par le
succès de tout livre de ce genre?

[201] _Voyez_ surtout l'Art de vérifier les Dates, par les Bénédictins
de Saint-Maur.

[202] Ciliciens.

[203] Les Thraces.

[204] Vie de Pittacus.

[205] Larcher a disposé assez bien toutes les dates de Pisistrate et de
ses enfants. Voyez sa chronologie, tome 7; mais comme il calcule à la
manière des chronologistes, il compte une année de trop, attendu que
dans le véritable calcul, selon les astronomes, l'an Ier avant
Jésus-Christ et l'an Ier de Jésus-Christ exigent que cette dernière
année soit, comptée zéro.

[206] Et lorsqu'ensuite nous voyons au siége de Sardes que ce prince
avait aussi un traité avec les Égyptiens, il devient évident que la
députation en Lybie n'avait encore été qu'un prétexte.

[207] Et réellement plusieurs de ses contes sur les vertus magiques et
talismaniques de certaines pierres, de certains poissons, se retrouvent
dans les Orientaux, et indiquent pour source ancienne et commune les
Indiens et les Perses.

[208] [_Solinus Polyhist._, page 8]. Memoriam perimit metus, interdum
vice versa vocem excitat. Quum olympiade octava et quinquagesima (58)
victor Cyrus intrasset Sardis Asiæ oppidum, ubi tunc latebat Crœsus,
Atys filius regis mutus ad id locorum in vocem erupit vi timoris:
exclamasse enim dicitur: _Parce patri meo, Cyre_, et hominem te esse vel
casibus disce nostris.

[209] Cette phrase est mal construite dans la traduction: _muet à la vue
du Perse_: on croirait qu'il est devenu muet à cette vue.--Saisi
d'_effroi_, fit un _effort; effroi, effort_. Il fallait dire: Le jeune
prince muet, saisi d'effroi à la vue du Perse; mais Larcher a tellement
su le grec, qu'il a un peu moins su le français.

[210] Ce Périandre, _fils de Kypselus_, gouverna Corinthe 44 ans, comme
nous l'apprend Aristote dont le témoignage ici n'est pas récusable
(Politic., lib. V, ch. 12). Néanmoins Larcher, contre toute autorité,
argumentant d'un vers du poète Théognis contre la race de Kypselus, veut
que ce tyran ne soit mort qu'en 563, après un règne de 70 ans.
Malheureusement pour cette hypothèse, un critique judicieux a
remarqué{*} qu'outre le Corinthien _Kypselus_, père de Périandre, il
avait existé un autre Kypselus, Athénien, père de Miltiade, et que
c'était à la famille de celui-ci que le vers de Théognis convenait par
les rapports de temps et d'affaires. Aussi l'hypothèse de Larcher
a-t-elle été rejetée par l'abbé Barthélemy et par M. de Sainte-Croix,
qui ont préféré l'autorité d'Aristote et de Sosicrates, confirmée par
les rapports de cette famille avec les rois de Rome, en la personne de
Lucumon.

{*} (_Voyez_ Mélanges de géographie et de chronologie ancienne, par M.
de Fortia-d'Urban, in-8°, page 16.)

[211] Malignité d'Hérodote.

[212] C'est absolument la même doctrine théologique que celle des
Hébreux..... _Je poursuivrai le crime d'Israël jusqu'à la 3e et 4e
génération._ C'est aussi la théologie de tous les sauvages, et cette
identité dérive de ce que l'état sauvage a été l'état primordial de tous
les peuples anciens, sans exception.

[213] _Voyez_ note 73, première édition, et note 75, deuxième
édition.....

Larcher nous assure aussi dans sa préface, _qu'il a commencé par se
mettre Hérodote dans la tête_; mais l'on voit en suivant sa métaphore,
qu'Hérodote a fini par s'en tirer heureusement, et qu'il en est sorti
_intact comme Jonas_..... Ces expressions triviales _se mettre dans la
tête_, Crésus _se mettant_ à rire (note 62), _mettre la plume à la
main_, et autres semblables qui se trouvent dans le livre de Larcher,
nous feraient hésiter sur un fait que l'on nous garantit certain: ce
fait est que depuis que Larcher fut reçu membre de l'Académie des
Inscriptions, jamais aucun de ses écrits ne fut imprimé sans que, par un
esprit de corps raisonnable, quelqu'un de ses confrères n'eût rendu à
son style _hellénique_ le service de le _franciser_; mais il est
quelquefois arrivé que, fidèle à son propre esprit, Larcher a
_recorrigé_ ses correcteurs; et cela explique, tout.... Il nous révèle
dans sa note 177 que le savant Barthélemy dut beaucoup à M. de
_Sainte-Croix_, qui a dressé entre autres la table chronologique du
jeune Anacharsis..... Qui nous révélera ce que Larcher doit à l'abbé
Barthélémy, à M. de Sainte-Croix, à M. Dacier, etc.?

[214] _Voyez_ la table des époques du jeune Anacharsis, tome 7.

[215] _Voyez_ les tables de Barthélémy et de Sainte-Croix; Voyage
d'Anacharsis, tome VII.

[216] Lorsque l'on considère à quels hommes les anciens Grecs
appliquèrent le nom de _Sage_ (_Solon_, _Pittacus_, _Périandre_ même),
l'on s'aperçoit qu'ils ne l'entendaient pas dans le sens de nos modernes
_correcteurs_ moralistes:--_Soyez sage, petit garçon, asseyez-vous, et
ne faites pas de bruit_; mais dans le sens de _habile_ et _savant_,
c'est-à-dire dans le sens précis du mot oriental _kakîm_ qui a pour
racine _kakam_, _gouverner_, d'où _kakem_, _gouvernant_ (_soi_ et les
_autres_ avec _habileté_ et _science_), et par extension _kakim_,
_médecin_, savant, habile dans les _sciences physiques_ et _naturelles_:
c'est par ces motifs réunis qu'il fut donné à Salomon, dont nous autres
occidentaux avons peine à concilier la _sagesse_ avec son _harim_ de 700
femmes. Cette conformité d'idées est digne d'attention chez les anciens.
Après ces hommes célèbres, Pythagore, _savant_ pour son temps, et de
plus modeste, ne voulut point accepter le titre de _Sage_; il prit et
institua celui d'_ami_ ou _amant_ de la _sagesse_: _philosophos_. Il ne
se doutait pas qu'un jour ce nom deviendrait un _nom odieux_, une
_injure atroce_; comme nous l'apprend Larcher, page 231, ligne 8; et
cela parce que les _incrédules se le sont attribué_..... De manière que
si les habitués de Bicêtre s'attribuaient, par cas très-possible, le
titre d'honnêtes gens, il deviendrait aussi une injure atroce. Avec
cette logique, nos dictionnaires tourneront comme nos têtes. En 1787
Larcher nous assurait qu'il était _philosophe plus que Voltaire_,
c'était la mode, personne ne le contraria: en 1802 il proteste qu'il
n'est pas _philosophe_; la mode a changé; personne ne réclame; et il se
fâche; A qui en veut-il? Qu'a de commun la philosophie avec ses notes?
Puisse-t-il nous donner une troisième édition en 1817!

[217] En remarquant qu'il y eut deux Damasias archontes, et que le
premier le fut en 640, ne serait-ce pas quelque équivoque de cette date
qui aurait induit Apollodore en erreur?

[218] Il est très-probable que relativement à _Pittacus_, l'opinion de
Lucien et de Suidas s'est formée par les mêmes moyens, la vie de ce sage
ayant été mêlée à celle de Crésus; dans tous les cas l'avis de ces
auteurs n'est pas une autorité équivalente aux citations très-expresses
de Diogène qui articule positivement que Pittacus mourut âgé de plus de
70 ans, accablé de vieillesse et sous l'archontat d'Aristomènes, l'an 3
de la 52e olympiade (570). Au compte de Suidas, c'est 82 (né en 652):
Lucien aura calculé ses 100 ans en le supposant mort l'an 552.

[219] _Voyez_ tome I, note 190 de la première édition, page 308 et note
204 de la deuxième édition, page 331.

[220] _Solin._, pag. 25: _bello quod gestum est olympiade_ 49 (584)
_inter Alyattem et Astyagem, anno post Ilium_ 604.

[221] Transact. philos.; année 1753, pages 17 et 221.

[222] _Voyez_ à ce sujet la note 72, page 223 de la première édition; et
note 75, § XXX de la deuxième, page 236, second alinéa.

[223] Traduction de Larcher, tome I, liv. I, § CII. Nous observons au
lecteur que presque toutes nos remarques vont porter sur ce tome et sur
ce livre premier; que tous nos renvois y seront relatifs; et parce que
les pages des deux éditions diffèrent de chiffres arabes, nous ne
citerons le texte que par les §§ dont les chiffres romains ne diffèrent
pas.

[224] Larcher traduisant immédiatement du grec, aurait dû conserver
l'orthographe grecque, sans faire passer les noms par l'orthographe
latine qui en défigure pour nous la prononciation: nous les rétablirons
partout.

[225] Mais nous ne nous servirons point avec lui de la période julienne,
dont il embarrasse tous ses calculs d'autant plus mal à propos, que
cette période inventée par Jules Scaliger, en l'an 1582 de notre ère, et
composée de 7980 années, de 365 jours 6 heures précises, selon le
calendrier de Jules-César, est un système aussi idéal en chronologie,
que celui de Fahrenheit en barométrie, et de plus, compliqué, inutile et
inexact en astronomie, ne se liant à aucun événement, comme l'a démontré
un savant académicien, Louis Boivin, dans sa dissertation de 1703. Le
choix seul d'une mesure aussi vicieuse est d'un fâcheux augure pour le
goût et le genre d'esprit d'un chronologiste. On supprimerait 30 pages
entières de Larcher, si l'on en retirait toutes les citations: nous
n'emploîrons que l'échelle ascendante avant notre ère, dont le seul
inconvénient est de calculer en sens inverse; mais l'on y est bien vite
accoutumé, et l'on a des idées toujours nettes du temps.

[226] _Voyez_ Mémoires de l'Académ. des Inscript., tome 42, page 115 de
la partie de l'Histoire.

[227] 625 selon les astronomes, et 626 selon le vulgaire des
chronologistes.

[228] Voyez _Abrégé d'Astronomie_, in-8°, 1813, par M. _Delambre_, qui
dit, page 335: «Hérodote en indique l'année d'une _manière si vague_,
que l'on doute si elle est arrivée en l'an 581, 585, 597 ou 607 avant
J.-C.; encore aucune de ces éclipses n'a-t-elle dû être totale et
ramener cette _obscurité_ qui n'est peut-être qu'une fiction d'Hérodote
ou de ceux qui lui en parlèrent.» Nous répondons qu'Hérodote ne paraît
vague qu'à ceux qui ne l'ont pas lu attentivement. Notre analyse
démontre sa précision; mais M. Delambre, à qui nous l'avions soumise,
n'en a tenu compte.

[229] _Voyez_, à ce sujet, la _critique des Observations astronomiques_
de Ptolomée, faite par Riccioli, dans son _Astronomia reformata_,
in-fol., livre III, chap. 4, pages 108 et suivantes; chap. 5, pages 115
et suivantes; et plus particulièrement celle des 19 éclipses de lune
rapportées dans l'Almageste, livre III, chapitre 9, pages 133 et 134; et
chapitre 7, page 129, article _Eclipses ex mera conjectura_.

[230] On sait à quel point les Brahmanes chez les Indiens modernes sont
jaloux de leurs notions astronomiques. Ils sont en cela, comme en bien
d'autres choses, l'image des anciens savants, c'est-à-dire, des prêtres
dont la puissance était fondée sur la possession _exclusive_ des
sciences parmi lesquelles la _prédiction_ des phénomènes célestes tenait
le premier rang. Aussi Julius Firmicus nous apprend-il que même les
adeptes _prêtaient serment de ne point communiquer les principes_; et
Albaténius se fait un mérite de dire clairement ce que les anciens n'ont
dit que par _énigmes, quæ ab antiquis per involucrum dicta sunt
explicavi_. Nous connaissons un savant critique qui par des
compensations de 3 ou de 5 ou de 7 minutes, tantôt en plus, tantôt en
moins, ramène toutes les anomalies de Ptolomée à l'état vrai, à
commencer par la mesure de l'année solaire qu'il a évidemment altérée.

[231] Il faut d'ailleurs convenir que les anciens avec leurs manuscrits
non collationnés et difficiles à lire, ont eu bien moins de commodités
que nous avec nos imprimés.

[232] D'après les indications d'Hérodote, Kyaxarès en 625 n'ayant encore
que 9 ans de règne, son fils Astyages dut être âgé d'environ 20 ans; par
conséquent il dut en avoir 85 environ, lorsqu'il fut détrôné par son
petit-fils. Ce grand âge explique très-bien la clémence du vainqueur qui
lui laissa la vie, et qui voulut brûler vif Crésus, âgé de 50 ans, et
jouissant d'un grand crédit en Asie. Grâce aux Juifs, Cyrus est devenu
un héros de roman; mais lorsque l'on connaît les mœurs de l'Asie et de
l'antiquité, l'on sent qu'Hérodote qui nous le représente avec le
caractère et le génie de Tamerlan, a peint le véritable chef insurgé des
Perses _sauvages vêtus des peaux crues_ de leurs troupeaux et de leurs
chasses.

[233] _Voyez_ le tome VII contenant la chronologie, page 152: Jérémie
cité chap. 4--6, et chap. 6--22--24.

[234] _Excerpta Valesii_, page 452.

[235] Krœsus, âgé de 35 ans lorsqu'il règne en 570, est par conséquent
né en 605: nous le retrouvons en Égypte à la suite de Kambyse en 525:
par conséquent il était âgé de 80 ans. Xanthus de Lydie et Plutarque en
observant qu'Alyattes son père eut plusieurs femmes, nous indiquent
assez qu'il fut d'un autre lit que cette fille d'Alyattes.

[236] Note 19, page 183.

[237] Les amateurs d'antiquités keltiques ou celtiques savent que _Kimr_
est le nom national que se donnent les _Gâlois_ ou peuple du pays de
_Galles_, qui, comme les Bas-Bretons, sont les descendants des anciens
Keltes, et les restes de la souche keltique: le nom de Kimr a fait aussi
_Kimbri_ ou les _Cimbres_.

[238] Voyez sa _Chronologie_, page 355.

[239] _Voyez_ la note à la fin de ce chapitre.

[240] Note 20 sur le § VII.

[241] Quamquam apud Herodotum patrem historiæ, et apud Theopompum sunt
_innumerabiles fabulæ_. Cicero, de Legibus, lib. I, § 1.

[242] Traité de la malignité d'Hérodote.

[243] Directes en plusieurs passages, indirectes au sujet de la mer
Caspienne et du voyage des Phéniciens à Cadix.

[244] En faveur d'Hérodote sont Denys d'Halicarnasse, Ussérius,
Conringius, Marsham, Prideaux, Newton, Bossuet, Montfaucon, Dom Calmet,
etc. En faveur de Ktésias sont Diodore, Justin, Eusèbe, Scaliger, Petau,
Pezron, Desvignoles, etc.

[245] Bibliothèque grecque, page 107.

[246] Lucien, Traité de la manière d'écrire l'histoire, _vers la fin_.

[247] D'après la remarque de Pamphilia, savante dame romaine, citée par
Aulugelle, Hérodote avait 53 ans lors de la première année de la guerre
du Péloponèse; par conséquent il était né l'an 484 avant J.-C. Xercès
passa en Grèce en 480. Pamphilia fut célèbre à Rome, sous Néron, pour
divers écrits sur l'histoire et sur la musique. Elle avait fait un
abrégé de Ktésias, en trois livres.

[248] _Voyez_ lib. II, §§ III, IV et XLIV; lib. I, § CLXXXIII; lib. IV,
§§ XLIII, CLXV et CLXXXVI.

[249] Il commet d'ailleurs une fausse citation, en le plaçant sous
_Darius_ au lieu de _Nékos_. _Voyez_ Strabon, Géogr., liv. II, pages 98
et 100.

[250] Nous en avons un bel exemple récent, dans les pierres tombées du
ciel, sur lesquelles _Fréret_ écrivit, il y a un demi-siècle, un mémoire
alors peu goûté: l'on ne croyait, pas à ce prodige... Il est prouvé:
comment s'opère-t-il? Les savants prononcent.. Nous disons: _Il faut
douter et observer_. Ce genre de grêle métallique finira par
s'expliquer.

[251] Ce qui n'empêche pas Cicéron d'en parler avec éloge, en quatre
autres endroits; par exemple, il dit, _lib. II, de Oratore: Namque et
Herodotum, qui princeps hoc genus ornavit, in causis nil omnino versatum
esse accepimus. Atqui tanta est eloquentia, ut me quidem quantum ego
græce scripta intelligere possum magnopere delectet_

[252] _Voyez_ Hornemann, _Voyage en Afrique_. Hérodote a cité pour ses
autorités les voyages et négociants carthaginois. lib. IV, §
XLIII--CLXV--CLXXXVI.

[253] Nous n'employons point la traduction française de Terrasson, parce
que depuis Rhodoman, qu'il a suivi, M. Wesseling a donné une traduction
latine bien plus correcte, et parce que Terrasson, pour rendre son style
plus français, a écarté une foule d'images et de termes techniques
très-importants au sujet. Lorsque l'on traduit des historiens, surtout
anciens, l'on peut dire que c'est un mérite au style, d'avoir la
physionomie quelconque de l'original.

[254] En persan moderne, _Bag_ signifie jardin. _Bag-Estan_, pays ou
_lieu du jardin_.

[255] Ce nombre de 1360 est certainement une erreur de nos imprimés et
du manuscrit qu'ils représentent. Les anciens n'ont point lu ainsi; ils
ont lu 1306 ans, et cela, en citant ce même passage de Diodore....
Témoin Agathias, qui, après avoir dit qu'Arbakes et Bélésis enlevèrent à
Sardanapale l'empire de l'Asie, ajoute que, «à cette époque, il s'était
écoulé, depuis que Ninus avait fondé l'empire, une durée totale de
_treize cent six ans, comme en convient Diodore de Sicile, d'accord avec
les calculs de Ktésias_.»

/*
_Agathias, lib. II, p. 63_.
*/

Témoin encore George le Syncelle, qui dit également, page 359: «Ainsi
les Assyriens possédèrent l'empire pendant un espace de 1306 ans, comme
le dit _Diodore, sur l'autorité et le témoignage de Ktésias_.» Les 1360
ans de nos imprimés doivent donc être une faute de copiste, par une
méprise décimale de 60 pour 6. Le nombre de 1306 doit d'autant mieux
être la vraie leçon, que Diodore, à la fin de ce fragment, va nous
donner le nombre rond de 1300, comme son synonyme, ce qui ne pourrait se
dire de 1360. Enfin Justin ou Trogue-Pompée n'a lu que 1300 ans.

A cette occasion, remarquons que nos premières éditions ont en général
été une source d'erreurs, parce que les savants n'eurent pas alors
toutes les facilités de consulter beaucoup de manuscrits; et que depuis
lors, ces premiers imprimés, en faisant négliger et perdre les
manuscrits mêmes, sont devenus le type défectueux de toutes nos copies.

[256] _Voyez_ à ce sujet un intéressant mémoire de M. de Guignes, qui
prouve que la morale de Salomon, dans le Cantique, dans les Proverbes et
dans l'Ecclésiaste, est absolument la même: il eût dû ajouter que le
système appelé _épicurisme_ a, comme tous les autres systèmes des Grecs,
été puisé en Asie, où il régnait depuis des siècles. (_Mémoires de
l'Académie des Inscriptions_, tome XXXIV). Solon dit à Krœsus: «Ne
donnez pas le titre d'heureux à un homme avant sa mort.» L'Ecclésiaste
dit: _Ante mortem ne hominem laudes_.

[257] Le stade de Ktésias est celui de 833 et 1/3 au degré, ce qui donne
ici environ 4782 toises, ou 2 lieues 1/4.

[258] Confrontez la page 383 [%%N° page] ci-devant.

[259] Tout ce prétendu extrait d'Hérodote est faux, comme nous l'allons
voir ci-après.

[260] Par conséquent, 23 livres, qui, avec celui des _Indiens_, font 24,
en imitation d'Homère.

[261] _Voyez_ page 433 [%%N° page]. Pour la fin du règne de Sardanapale,
il cite Ktésias en son livre second: les Mèdes ont dû commencer avec le
livre III.

[262] «J'avais ouï dire qu'il s'était fait quelque chose de semblable à
Ninive, ville des Assyriens. Quelques voleurs, instruits du lieu
souterrain où Sardanapale, roi de Ninive, conservait d'immenses sommes
d'argent, formèrent le complot de les enlever. Pour cet effet, après
avoir bien mesuré leur distance au palais du roi, ils ouvrirent une mine
dans la maison qu'ils habitaient, et pendant la nuit, jetant les terres
provenues de leur fouille dans le Tigre, qui baigne Ninive, ils finirent
par arriver au but qu'ils désiraient.» _Hérodote_, _lib. II_, § CL.

[263] Larcher a traduit: y rendait la justice; ce terme ne se dit que
d'un juge déja constitué: Deïokès, encore simple particulier, la
_pratiquait_; il ne la rendit que lorsqu'ensuite il fut élu juge.

[264] _Voyez_ Photius, _Biblioth. historica_, pages 114 et 115.

[265] Cambyse règne 8 ans, dans le Kanon, parce que cette liste, qui
n'admet point de fractions, lui donne les 5 mois de Smerdis.

[266] Lib. I, § CXXX.

[267] Ihouïkin, disent leurs annales, fut tiré de prison l'an 37 de sa
captivité, première année d'_Aouil-Mérodak_:or il y avait été jeté l'an
8 de Nabukodonosar; donc, etc.

[268] Kalakène, Gauzanitèz et Kaboras de Ptolémée. Ces deux derniers
situés en Mésopotamie, à 50 et 60 lieues de Ninive. Le Kalakène est à
l'est du Tigre, sur le Grand-Zab, ou Lycus.

[269] Joseph. _Antiq. judaic., lib. XI, n° 2, initio_.

[270] Reg. II, chap. 18.

[271] _Voyez_ Josèphe, contre Appion, lib. I.

[272] Histoire des Juifs, partie II, lib. I, _in fine_.

[273] Le Syncelle, page 502; et ces 10 ans sont aussi la leçon du
manuscrit alexandrin, qui ne lit point _deux_, mais _dix_.

[274] Vers 277 avant J.-C.

[275] _Voyez_ Prideaux, année 277.

[276] _Moses Chorenensis_ Historia Armeniaca, cap. VII, p. 20.

[277] Les Parthes des Grecs et des Romains ne sont pas autre chose que
les _Kurdes_ et les Mèdes ressuscités.

[278] Fréret a voulu douter de ce fait, par la raison que _Ninive_
n'existait plus. Mais outre que le nom de Ninive, à cette époque, est
encore mentionné par Tacite et Ptolomée, les Arméniens ont pu en donner
le nom à une ville voisine, par exemple à celle que les Arabes ont
appelée _Moussol_: Fréret a douté, parce que ce fait contrariait son
hypothèse. Ammien-Marcellin dit positivement (lib. XVIII, cap. VII),
«Sapor passe par Ninive, ville immense: (et page 355, il ajoute) dans
l'Adiabène est Ninive.»

[279] Il ajoute que ce fut 80 ans avant Nabukodonosar; mais ce calcul,
qui est de lui, est erroné.

[280] Il ne cite en aucun endroit le livre de Ktésias, mais seulement
Diodore, page 231.

[281] L'initiale _Eu_ est ajoutée comme dans _Eu_-phrat-es, qui en
syrien est seulement _pharat_.

[282] Mém. de l'Académ. des Inscript., tome XLV, pages 351-361 et
suivantes, année 1783.

[283] L'un des généraux de _San-Harib_ est appelé _Rabb-Saris_, qui
signifie littéralement _chef des eunuques_. Un autre est nommé
_Rabb-Sakès_, ou plutôt _Rabb-Shaqeh_, _chef de ceux qui versent à
boire_, _le grand échanson_: _phal_ ou _pal_ pourrait être une
altération de _bal_ ou _bel_. _Teglat_ est le mot _Diglit_, nom du
fleuve _Tigris_, que Pline nous apprend signifier une _flèche_, et tout
ce qui est rapide..... _Ana-baxarès_ pourrait être _aïna-batsar_,
_soleil d'or_, ou _source d'or_. Enfin, l'un des noms de _Sardanapale_,
Thonos-Koun-Kolèros, s'explique en partie, _base et soutien_ (Koûn.) _de
toute la terre_ (Kôl _arts_). _Memno_ lui-même, ce général de Teutam,
est un mot pur chaldéen et arabe, signifiant _investi de confiance_;
_m'amnou_, par emphase _m'amnoûn_.

[284] _Voyez_ le fragment cité en Diodore.

[285] Mosès, page 59.

[286] Il suffit de lire le chap. 4 avec quelque attention, pour être
convaincu de ce fait. Kyrus permet de rebâtir...... on intrigue auprès
de lui. L'effet de sa permission demeure _suspendu tous les jours de sa
vie_. Ahshouroush (Cambyse) règne après lui; on lui écrit contre les
Juifs dès le début de son règne; il empêche de bâtir. Artah-Shata
(_Smerdis_) lui succède. Les Samaritains écrivent encore. Enfin Darius
arrive; les Juifs réclament et obtiennent la permission de bâtir.
Prendre _Artahshata_ pour Artaxerce, c'est tout confondre sans motif.

[287] Dictionn. de Castelli, page 28.

[288] Præp. evang., lib. IX.

[289] _Valesii excerpta_, in-4°, page 427.

[290] C'est la description qu'en fait Athénée, lib. XII.

[291] _Gar_ est un mot persan, qui signifie _faiseur_, et qui termine
tous les noms de métiers. Nous ignorons ce que signifie _ag_.

[292] _Voyez_ Chronologie de Larcher, article _prise de Troie et rois de
Lacédémone_.

[293] Le règne d'Agis est réduit à _un an_, quoiqu'il ait été, dit-on,
le plus riche en grands événements.

[294] Clemens Alexandr. Strom., lib. I, pag. 402.

[295] Ces noms grecs sont évidemment la traduction des noms, tyriens,
ayant le même sens.

[296] _Tatian. Orat. ad Grœcos_, I, pag. 273, n° 37.

[297] Lib. II, § LIII.

[298] Plutarque, vie de Lycurgue.

[299] Théopompe et _Satyrus_, historiens spéciaux des rois macédoniens,
comptent _onze_ générations, comme Strabo. Velleïus en compte 16; mais
Velleïus est un compilateur tardif, peu sûr en chronologie.

[300] Chronologie, art. des rois de Sparte.

[301] La prise, de Troie étant placée à l'an 1022, il s'ensuit que
l'anachronisme de Virgile n'est pas de 400 ans, comme le veut le
traducteur d'Hérodote, ni de 300 et plus, comme on l'inférerait des
autres opinions. Il se réduit à 151 ans: car la fuite de Didon en
Afrique étant arrivée 143 ans 8 mois après la _fondation_ du temple de
Salomon, selon Josèphe, qui s'autorise des Annales de Tyr (contre
Appion, lib. I, n° 17 et 18); et cette fondation répondant à l'an 1015
avant notre ère, il s'ensuit que l'arrivée de Didon en Afrique tombe à
l'an 871, tandis que la prise de Troie répond à l'an 1022: différence
151.

[302] Lib. I, cap. 6.

[303] La liste de Mosès de Chorène ne porte pas de nombres; mais nous
lui transportons ceux de l'Eusèbe vulgaire.

[304] Moses Chor., pag. 231.

[305] _Idem_, pag. 51.

[306] _Voyez_ Velleïus, liv. I, chap. VI.

[307] Larcher, Chronologie, page 144, assure que Diodore et Sura
comptent 1310 ans, et l'on voit que cela n'est vrai ni pour l'un ni pour
l'autre.

[308] _Voyez_ le Syncelle, page 167. A cette occasion, le Syncelle fait
une remarque importante sur la manière dont Eusèbe a dressé ses tableaux
comparatifs: «Eusèbe, dit-il, en approuvant l'opinion de Castor, qui
renferme l'empire assyrien dans une durée de 1280 ans, ne lui en donne
pas moins celle de 1300, avec le nombre de 36 rois. Son motif a été de
couvrir l'erreur où il s'est laissé induire sur le temps écoulé entre le
déluge et Abraham, par divers faux raisonnements, entre autres par
l'omission qu'il fait du nom et des années du Caïnan, 13e depuis Adam,
selon _Luc_ (st.), etc.»

Ici le Syncelle nous révèle son propre secret et celui de tous les
anciens auteurs dits _ecclésiastiques_, qui, à l'exemple du prêtre
_Africanus_, leur modèle, ont pris pour base de tous leurs calculs la
création du monde selon les Juifs, et ont commis la faute ridicule de
partir d'un point aérien par lui-même et non fixé dans leur propre
système (puisque les textes grec et hébreu diffèrent de plus de 1500
ans), pour descendre, comme en ballon, d'un temps inconnu au connu,
quand le plus simple bon sens prescrivait de partir des temps connus et
certains, pour remonter, d'échelon en échelon, à ceux qui le sont le
moins: dans le cas présent, ayant d'abord adopté sans examen le système
de Ktésias, et trouvant que tel nombre d'années plaçait Ninus vers le
temps d'Abraham, ces calculateurs mécaniques descendent tête baissée à
travers toutes les difficultés, même celles de la période des juges,
pour aboutir, sans savoir comment, aux rois de Ninive et de Babylone,
cités par les Hébreux. Le Syncelle reproche à Eusèbe d'avoir substitué
le nombre 1300 (et cependant notre liste d'Eusèbe porte 1239) aux 1280
_de Castor_, et lui-même, suivant la trace d'Africanus, a porté à 1460
ans la durée de l'empire assyrien, par l'introduction arbitraire de
quatre rois inconnus de tous les anciens. Avec ces inexactitudes et ces
infidélités renouvelées à chaque instant, et communes à tous les anciens
auteurs ecclésiastiques, l'on ne peut avoir aucune confiance en leurs
assertions, et l'on ne doit en avoir qu'une très-circonspecte dans les
citations qu'ils nous donnent.

[309] Sync., page 167.

[310] _Ita ut vicennalis obiret nullus._ Si l'on disait que pas un _ne
vécut_ 20 ans, le sens serait absurde, et _la succession impossible_...
Képhalion continue: _Que si l'on veut savoir le nombre de ces rois,
Ktésias en citera, je crois, 23 noms_. (Mais Diodore et Mosès en
attestent 30)... _Or, environ 640 ans après Ninus, Bélimus s'empara de
l'empire des Assyriens... Que si vous comptez 1000 ans depuis Sémiramis
jusqu'à Methræus_... (Il y a ici une lacune). _A Methræus succéda
Tautanès, vingt-deuxième roi._ (Mais si Ktésias n'a compté que 23 noms,
Sardanapale ne saurait suivre Tautanès. Il y a évidemment ici mutilation
du texte de la part du Syncelle). _Voyez_ page 167 de sa Chronographie.

[311] _Stephanus_, _de Urbibus_, au mot _Chaldæi_.

[312] _Voyez_ la note ci-devant, page 462 [%%N° page].

[313] _Nabopolassarus, pater Nabuchodonosori... Hunc Sardanapalum vocat
Polyhistor Alexander, qui ad Astyagem Mediæ satrapam misent et filiam
ejus Aroïtem uxorem filio suo Nabuchodonosoro sumpserit. Hic traditis
sibi copiis a Sarako Chaldæorum rege præpositus, in Sarakum ipsum, et
Ninivem civitatem arma vertit; cujus impetum et adventum veritus
Sarakus, incensa regia igne se absumpsit. Imperium vero Chaldæorum et
Babylonis collegit Nabopolassarus, pater Nabuchodonosori_.

[314] Dans son commentaire sur le chap. 20 d'Isaïe, saint Jérôme
remarque que _Sargoûn_ eut sept noms différents, et nous en trouvons
sept à _Sennacherib_; savoir, _Anakindarax_, Anabachères, Acrazanes ou
Acraganes, Épecherès, Ocrapazes et Sargoûn. Cet interprète doit avoir
emprunté cette opinion des rabbins, ses maîtres; et il semble les
désigner, lorsqu'il ajoute, chap. 36 du même Isaïe: _d'autres pensent
qu'un seul et même roi d'Assyrie est appelé de plusieurs noms... Ces
autres-là_ avaient raison contre lui dans le passage suivant:

«J'ai lu quelque part, dit-il, que Sennacherib fut le même roi qui prit
Samarie: mais cela est faux; car l'Histoire sacrée nous dit qu'un
premier roi, _Phul_, sous Manahem, dévasta les 10 tribus; qu'un second
roi, _Teglat-phal-asar_, sous Phakée, vint à Samarie; qu'un troisième
Salmanasar, sous Osée, prit cette ville; qu'un quatrième, _Sargon_, prit
Azot; qu'un cinquième, Asaradon, après avoir déporté Israël, établit des
Samaritains pour gardiens de la Judée; et qu'un sixième, Sennacherib,
sous Ézéchias, après avoir pris Lachis et toutes les autres villes,
assiégea Jérusalem... _D'autres pensent qu'un seul et même prince est
appelé de plusieurs noms_.» Comment, sur Isaïe, chap. 36, tome III, page
286.

Il y a plusieurs fautes dans ce passage. _Sargon_ n'est point nommé dans
les Chroniques, mais dans Isaïe, qui écrivit plus de 200 ans avant leur
rédaction, et qui, de son côté, ne nomme point _Sennacherib_. Avant d'en
faire deux rois, il eut fallu les discuter. 2° _Esdras_ ou son
_rédacteur_, dit, lib. I, cap. 4, v. 2, qu'_Asar-Hadon_ déporta les
tribus; mais la lettre originale des Samaritains, v. 10, dit que ce fut
_Asnafar_; et d'après le témoignage exprès des _Chroniques_, cet
_Asnafar_ fut Salmanasar. _Asar-Hadon_ doit être une interprétation du
rédacteur. 3° Sennacherib ne fut pas roi _sixième_, postérieur à
Asaradon; car l'Histoire sacrée dit positivement qu'Asaradon fut _son
fils le plus jeune_. Il y a ici plus que négligence, il y a défaut de
jugement et de critique; et tel a été le caractère de tous les écrivains
ecclésiastiques: occupés uniquement d'objets qui n'exigeaient que la foi
_implicite_, ils ont ignoré ou rejeté l'art de la discussion et de la
critique.

[315] Dans la liste d'Eusèbe, nous avons un _Balétorès_ à l'an 659; ce
qui ne diffère pas matériellement: et ce nom babylonien, _Bal-atsar_, va
reparaître dans le _Bélitaras_ d'Agathias, bien clairement _Bélésys_.

[316] _Post Sardanapalum Assyriorum imperium Ninum obtinuisse alii
asserunt, e quorum numero prodit Castor, qui hæc verba scribit: Primo
quidem ordine reges Assyriorum generis et imperii seriem a Belo ducentes
locavimus; quanquam de ejus imperii tempore certa et aperta notitia non
constet, nominis equidem agimus memoriam. A Nino quoque Chronographiæ
principium duximus, et in Ninum Sardanapali successorem desinimus._
Syncelle, page 206.

[317] _Ninus primo videtur imperium stabilisse, et post eum Semiramis,
ac deinceps omnes horum posteri ad Belum Derketadæ filium. Cumque in hoc
Belo Semiramicæ stirpis successio desineret, Belitaras quidam vir
insitor et hortorum qui in regia erant curator et magister, imperium
sibi mira ratione vindicavit, suoque generi inserit, prout Bion et
Alexander Polyhistor memoriæ prodiderunt, donec, Sardanapalo regnante,
ut illi scribunt, quum emarcuisset imperium, Arbakes Medus et Belesys
Babylonius illud Assyriis eripuerunt interfecto rege, et ad Medos
transtulerunt, sex et trecentis jam supra mille et paulo amplius annis
elapsis ex quo Ninus primum summam rerum obtinuerat. Ita enim Ktesia
Cnidio tempora describenti, Diodorus assentitur. Medi itaque rursum
imperium sunt adepti_: Agathias, _lib. II, page_ 63.

[318] Quant au motif de cette faute, nous n'en apercevons qu'un seul qui
nous semble plausible. Le médecin grec Ktésias, devenu prisonnier des
Perses à la bataille de _Kounaxa_, l'an 401 avant Jésus-Christ, arriva à
la cour d'Artaxerces, environ 13 ans après que les Égyptiens se furent
_révoltés_, c'est-à-dire eurent recouvré leur indépendance nationale,
ravie 112 ans auparavant, par Cambyse, fils de Kyrus. _Le Grand-Roi_
irrité leur faisait la guerre, mais avec peu de succès. Ses diplomates
durent, selon l'usage, donner à cette guerre les motifs les plus
légitimes, ou les plus adaptés à l'esprit des peuples. Dans tous les
pays, l'antériorité de possession a toujours été considérée comme l'un
des droits établissant la propriété. Selon les Égyptiens, leur roi
Sésostris avait subjugué la Perse vers l'an 1354 avant notre ère; et
quoiqu'il ne l'eût soumise qu'en passant, les Égyptiens pouvaient s'en
prévaloir, pour dire que ce n'était pas eux, mais les Perses qui étaient
des _rebelles_. Ce dut donc être une étude, un besoin de la part de
ceux-ci, de prouver ou de rendre plausible, que les Assyriens, dont ils
se prétendaient les héritiers et les représentants, avaient possédé
l'Égypte long-temps avant cette époque; il devenait d'autant moins aisé
de les refuter, que cette possession était plus antique. De là le
système de falsification qui plaça Ninus à plus de 2000 ans avant notre
ère, et qui lui attribua, ainsi qu'à Sémiramis, une étendue de conquêtes
qui n'avait pas eu lieu. En attribuant à Ktésias le doublement des
Mèdes, nous ne voudrions pas garantir qu'il ne fût l'ouvrage des
_savants_, de la cour d'Artaxerces; mais nous croyons que celui des
Assyriens leur appartient exclusivement, et que Ktésias lui-même a été
induit en erreur: ce qui rendra croyable et même vraisemblable cette
imposture historique de la part des Perses anciens, c'est que dans notre
chapitre de Zoroastre, l'on verra l'exemple avoué d'une autre imposture
semblable, commise par un roi de Perse, Sasanide, d'accord avec son
clergé, relativement à la dynastie des Parthes.

[319] Specimen Historiæ Arabum

[320] Historia imperii vetustissimi Iectanidarum in Arabia felice.
In-4°, Harderovici Gueldrorum, 1786.

[321] Le latin observe la même analogie de mots et d'idées car _vincere_
(vaincre) n'est qu'une modification de _vincire_, _lier_, _vinctus_,
_victus_, _vinctor_, _victor_. L'historien Hamza déclare que
l'étymologie de _Saba_ l'embarrasse; mais, elle est exacte dans
l'hébreu, ou _sabah_ (shabah) signifie _emmener captif_. Ainsi l'antique
homérite était analogue à l'hébreu, et nous en verrons un autre exemple
dans les noms de _Zohák_.

[322] Idées sur les relations politiques et commerciales des anciens
peuples de l'Afrique, _en allemand_; par A. H. L. Heeren, professeur de
philosophie à Gœttingue, etc., l'un des meilleurs livres historiques
publiés de nos jours, dont nous n'avons qu'une traduction bien
incomplète publiée en l'an VIII (1800).

[323] _Voyez_ Étienne de Byzance, qui écrit _Télané_, probablement par
l'altération de K en T, ou parce que les Syriens ont prononcé le _ké_,
_tché_, comme les Arabes.

[324] _Voyez_ un Mémoire très-approfondi de M. de Sacy, sur la
littérature des Arabes et sur les monuments, tome XLVIII des Mémoires de
l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, pages 247 et suivantes.

[325] Une maladie grave empêcha l'estimable Niebuhr d'avoir une copie
qu'on lui disait prise sur une ancienne inscription; mais la main de qui
il l'eût tenue, nous eût laissé des doutes légitimes.

[326] On a cru un instant que M. Grotefend avait eu ce bonheur; mais son
explication n'a pas eu de suites, et elle ne devait pas en avoir, car
elle est fondée sur deux mots dont nous croyons l'orthographe
très-vicieuse. M. Grotefend dit que _Darios_ devait être écrit
Darheusch, et _Xerces_, _Khsch-h-er-Sché_: il est très-probable que le
_Xerces_ des Grecs n'a point eu pour type un mot si compliqué, et qu'il
est seulement la double syllabe _shir shah_ qui, en persan moderne,
signifie le _lion-roi_; et tout l'édifice s'écroule. Espérons que les
planches d'airain trouvées à Cochin par les missionnaires anglais, et
sur lesquelles ont été gravés au 3e ou 4e siècle, en lettres à clous,
des privilèges accordés aux juifs ou aux chrétiens, nous donneront une
clef plus heureuse. _Voyez_ sur cette matière une savante et judicieuse
lettre de M. de Sacy, dans le Magasin encyclopédique, année 8, page 438;
et pour les lettres hémiarites, _voyez_ le mémoire du même savant, tome
XLVIII de l'Académie des Inscriptions.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Oeuvres, Tome V - Recherches nouvelles sur l'histoire ancienne" ***

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