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Title: L'Illustration, No. 3659, 12 Avril 1913
Author: Various
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "L'Illustration, No. 3659, 12 Avril 1913" ***

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L'Illustration, No. 3659, 12 Avril 1913

AVEC CE NUMÉRO
La Petite Illustration
CONTENANT LES ANGES GARDIENS Roman
par MARCEL PRÉVOST QUATRIÈME PARTIE.


LA REVUE COMIQUE, par Henriot.


Ce numéro contient:

1º Quatre pages en couleurs non brochées: DIX AMÉRICAINES DE NEW-YORK,
par Helleu;

2° LA PETITE ILLUSTRATION. Série-Roman n° 4: LES ANGES GARDIENS, par M.
Marcel Prévost;

3° UN SUPPLÉMENT ÉCONOMIQUE ET FINANCIER de deux pages.



L'ILLUSTRATION
_Prix du Numéro: Un Franc._
SAMEDI 12 AVRIL 1913
_71e Année.--N° 3659._

LES MÉFAITS DU VENT D'EST

Après l'atterrissage du Zeppelin IV au champ de manoeuvres de Lunéville:
le dirigeable allemand et son équipage sous bonne garde.

Photographie prise avant que les trois officiers allemands eussent
quitté leurs uniformes pour revêtir des vêtements civils. _Voir les
autres photographies et l'article aux pages 310 et suivantes._



COURRIER DE PARIS

LA MORT DU MILLIARDAIRE

Un homme qui disparaît, cela se voit et n'éveille même pas l'attention.
Mais si cet homme était réputé dans l'univers pour ses immenses
richesses, s'il portait un nom de lingot, pesant et bosselé d'or, un nom
retentissant de fortune, et symbolique de toutes les satisfactions que
peut procurer l'argent, son départ ne manquera pas de revêtir une
importance exceptionnelle.

La mort du milliardaire abrutit. On n'y comprend rien. Il semble qu'elle
était impossible et l'on ne s'explique pas qu'elle arrive. On en cherche
la cause, les raisons, le but. Elle a l'air d'un accident, d'une
catastrophe sans exemple. Comment diable, en effet, peut-on mourir quand
on est si riche? Il y faut mettre de la bonne volonté et, comme on dit,
le faire exprès. Le milliardaire ne peut mourir que s'il se suicide. Et
cependant, avant même de nous être renseignés, nous savons que c'est
malgré lui et sans qu'on l'ait consulté qu'il a dû tout à coup, entre
deux mots, entre deux bouchées... crier: ah! et quitter...

Quelle histoire que celle de ces grands congés! Oui, la Mort se donne là
des façons de gageure et de représailles. Tandis que pour le commun des
hommes elle rafle avec largeur et tape dans le tas, ici elle met de
l'intention et choisit. Manifestement, c'est voulu. Et nous n'en
concevons pas une moindre surprise.

D'abord, nous sommes étonnés de l'audace de la mort, qu'elle ose
s'attaquer à de si gros morceaux, et en même temps la faiblesse du
surhomme visé, puis touché, nous confond. Qu'il a donc peu de
résistance! Un enfant! Il ne se défend ni mieux ni plus que les autres,
et on le met par terre plus vite qu'un estropié. Nous ne nous expliquons
pas que l'on en vienne aussi aisément à bout. Ses châteaux n'étaient
donc pas dés châteaux-forts, et ses richesses un rempart? Nous nous
étions habitués à penser qu'il n'entassait ces dernières que pour s'en
protéger, qu'elles l'entouraient, le blindaient, et qu'à leur abri rien
ne pouvait l'atteindre. Et pourtant elles n'ont pas su le défendre.
Elles le trahissent de toutes les façons. Un pareil homme, que tant de
puissance rendait comme invulnérable... en un jour, en une heure il
devient cette chose affreuse, «à toute extrémité», pour laquelle tous
les chèques ne valent pas deux sous. Jamais le néant des souverainetés
humaines n'éclate avec plus de terrifiante évidence que devant la chute
des potentats de l'argent. En rendant l'âme comme les autres hommes ils
rendent davantage, ils rendent ce à quoi ils tenaient plus qu'à leur âme
même, ils rendent l'espèce de divinité qu'ils s'imaginaient avoir
acquise et posséder, ils font faillite de leur orgueil, ils perdent
l'immortalité que la richesse, à certaines heures d'inoubliable délire,
leur avait garantie, et tout d'un coup ils apprennent qu'en dépit des
palais, des trésors de toute nature, de tous les soins et toutes les
précautions, malgré les médecins «attachés» si âprement à leur personne,
et la garde de leurs protecteurs intéressés formant le carré autour
d'eux... ils sont à l'entière disposition du courant d'air et du microbe
infectieux qui les supprimera. Et il n'y aura pas de vingt, de trente
millions offerts à genoux à un chirurgien de génie, pour «protester» la
mort, si son échéance est venue,... pas plus que les trains spéciaux
commandés par câble et les yachts chauffés à toute vapeur ne seront de
force à vous faire échapper. Il faut mourir. Comme vous et moi. Ah! que
c'est dur! De quelle mêlée de sentiments, de quelles formidables
révoltes le milliardaire en détresse doit-il être alors le théâtre!
Avoir tant travaillé, tant amassé, combiné, lutté, souffert, triomphé
pour s'en aller quand même, avant la fin du mois. Certes, si le
richissime n'a pas su, un peu auparavant, se détacher le premier,
consentir son sacrifice et passer homme de bien pour faire oublier
l'homme de biens, l'approche de son règlement lui sera le pire des
supplices... Comme il a vécu au centuple il meurt au centuple, et ses
derniers moments sont, dans la souffrance et le regret, une
multiplication. Il était tout chiffre, tout sac d'or, tout appétit de
gain, même s'il menait, au milieu de son luxe, la plus modeste des
existences. L'argent,... les moyens de le gagner, les dangers de le
perdre,... il n'y avait que cela qui l'intéressait, et compensait, à son
regard, la peine de vivre. Le reste ne signifiait rien. On peut même
dire que l'emploi, maintes fois excellent, qu'il faisait de ses
richesses, ne valait pas, à son estimation, le plaisir ardent qu'il
avait éprouvé à les conquérir. La dépense n'était que la dernière,
presque la plus indifférente de ses joies. Ce n'est pas médire en effet
du milliardaire en général que d'affirmer qu'il entre dans l'acquisition
des merveilles artistiques dues à ses inépuisables capitaux, une somme
de joies morales toute petite. Malgré lui, et sans qu'il y ait injustice
à le lui reprocher, un Titien, pour lui, représentera toujours avant
tout--avant sa valeur d'art et de beauté--sa valeur pécuniaire. C'est en
grande partie le prix qu'il l'aura payé, qui le lui rendra cher. Si, par
une aberration subite du goût humain, les Vinci tout à coup cessaient de
valoir, et ne coûtaient désormais qu'un prix de chromo, le richissime
n'en voudrait plus. C 'est là le revers terrible de la monnaie. Quand on
est un monarque de l'argent, on en devient aussitôt le sujet. On ne
voit, on ne sent, on ne pense, on ne juge, on n'espère, on ne se désole,
on ne croit, on n'aime et on ne hait qu'à travers lui. Il règle, conduit
et dirige tout. Il est dieu. Même quand on croit le mépriser, on
l'adore. Et chaque fois qu'on se vante de le dominer et de l'asservir on
lui obéit. Si le milliardaire ne regarde donc tout qu'à travers ce
prisme déformant il n'est, lui aussi, regardé que de la même manière.
L'argent le couvre, l'enveloppe, lui compose un habit de Nessus, des
traits et une figure spéciale. On rapporte--comme il le fait lui-même
vis-à-vis d'autrui--tous ses actes et ses plus secrètes intentions à
l'argent, on ne lui prête que des mobiles intéressés, on ne croit pas
plus en lui qu'il ne croit en son prochain par une habitude et une
angoisse perpétuelles d'être volé... Et ce sont là des conditions de vie
atroces.

Le milliardaire, on l'a dit souvent et il ne faut pas se lasser de le
répéter, est le plus malheureux des hommes, le plus _infortuné_. Il a le
virus du doute, de la méfiance et du soupçon. Il ne veut, ne peut et ne
doit plus se fier à personne. Il est dans la vie derrière un grillage,
comme un caissier. Son esprit est inquiet et son coeur sur le qui-vive.
L'or qu'il répand et qu'il sue, et qui ruisselle de lui partout où il
passe, empoisonne à jamais la source de la sincérité humaine. Comme un
buveur éternellement altéré d'eau limpide et qui n'aurait pour étancher
sa soif qu'une boisson bourbeuse, le richissime vit _trouble_ et ses
sentiments sont gâtés, ont un arrière-goût. Il est privé du premier de
tous les biens, du plus magnifique, du seul dont on ne se lasse pas: le
désir. Ou plutôt si, il a un désir, affreux et torturant, parce qu'il
reste inassouvi; il désire désirer! Ah! qu'il donnerait des
portefeuilles, et des usines, et des chemins de fer, et des villes pour
avoir envie vraiment de quelque chose, de quelque chose qui serait
difficile, impossible à obtenir...! de quelque chose qui ne pourrait pas
se payer, avec de l'argent! Mais cela même est chimérique, puisque tout
s'achète et se vend, et que les choses pour lui sont possédées dès qu'il
les nomme sans plaisir, sans même les avoir vues, et lui appartiennent
d'avance! Ainsi vit-il, le pauvre grand riche, devenu machine à faire de
l'argent et à le cracher. On ne se l'imagine que sous ce double aspect.
Toutes ses émotions sont condamnées à se résumer et à se traduire par le
mouvement de payer. C'est son leit-geste, sa mécanique. Sa main n'est
qu'une bourse, une coupe à écus, une manivelle à signer. Quand il la
tend, il ne vient à l'idée de personne que ce soit pour qu'on la lui
serre avec un peu d'affection, dans un simple et cordial élan... Non,
tout de suite on cherche ce qu'il y a dedans. Un milliardaire n'a pas le
droit de donner une poignée de main vide, ni de sourire gratis, ni de
vous demander pour rien des nouvelles de votre santé, ni de faire, en un
mot, quoi que ce soit comme tout le monde, _car il n'est pas tout le
monde,..._ il est le monstre admiré, jalousé et haï, le voleur du bien
général, l'accapareur unique et célèbre dont le nom n'est prononcé qu'en
râlant d'envie, de désespoir et de cupidité, comme si on voulait le
poignarder, mais qu'on n'osât pas, moitié par crainte, déférence, et
moitié par intérêt, de peur de tuer l'homme tirelire, l'homme aux oeufs
d'or.

Trente, quarante ans, davantage, il passe, à travers des milliers de
mains, sans cesse tendues à le toucher, et qui le mendient avec des airs
de menace... Le monde entier veut de lui son pourboire. Et il donne,
tous les jours, et pour tout. Il donne pour toutes les oeuvres, pour
toutes les religions, pour tous les pays, pour tous les malheurs
publics, pour toutes les misères privées, il donne pour le musée et pour
l'hospice, pour l'art, la science, l'industrie, le commerce, il donne
aux pauvres et aux aisés, aux sages et aux fous, aux femmes, aux
enfants, aux vieillards, aux bêtes,... il donne pour donner, pour
accomplir sa fonction fatale de riche errant... et puis un matin il
meurt, en voyage... Les journaux font connaître par tout l'univers qu'il
n'est plus... et cela le déconsidère. En une minute sa cote baisse. Il
ne vaut plus rien. On ne lui garde aucune gratitude. Il n'aurait plus
manqué que cela qu'il ne fût pas généreux et munificent. Il n'a pas
encore donné tout ce qu'il avait. Il possédait de si grands biens qu'il
ne _pouvait pas se ruiner!_ Allons! Il n'avait aucun mérite. On pense
encore à lui quelques jours pendant le temps de la chapelle ardente et
de l'exposition du corps. Il semble que ses richesses écroulées et
renversées lui fassent un catafalque. Et puis on n'en parle plus... On
se rue à l'instant à la recherche de _l'autre_, du milliardaire nouveau
qui prendra sa place... Et les grands marchands de tableaux, les
antiquaires frémissent...: Allons-nous retrouver le pareil?--Pas sûr!

HENRI LAVEDAN.

_(Reproduction et traduction réservées.)_



_Ici viennent s'intercaler quatre pages en couleurs non brochées: DIX
AMÉRICAINES DE NEW-YORK, par Helleu._

DIX AMÉRICAINES DE NEW-YORK

_Mon cher Baschet,_

_Je vous envoie dix dessins d'Américaines, pris au hasard dans mes
cartons. Mon séjour à New-York a duré quatre mois: j'aurais pu y rester
plusieurs années et faire chaque jour de nouveaux portraits. Les beautés
y sont innombrables. P. HELLEU._

[Illustration: _Mrs LINDA THOMAS_]

[Illustration: _Mrs LEONARD THOMAS_]

[Illustration: _Mrs WARREN_]

[Illustration: _Mrs C. ACKLEY_]

[Illustration: _Mrs FRED. LEWISOHN_]

[Illustration: _Mrs THOMAS_]

[Illustration: _Miss CURTIS_]

[Illustration: _Miss LINSEY_]

[Illustration: _Miss CATHERINE GREEN_]

[Illustration: _Miss JULIA ROBBINS_]



UN «ZEPPELIN» EN FRANCE

[Illustration: La visite du «Zeppelin» par les officiers français de
l'aéronautique: un des enquêteurs pénètre dans les flancs du
dirigeable.]

[Illustration: La légitime curiosité française s'exerçant sur
l'intérieur de la nacelle arrière, dont l'avant est muni d'un capot en
mica.]

[Illustration: L'intérieur de la nacelle arrière, après l'enlèvement
d'un de ses deux moteurs. (Au premier plan, le quadruple embrayage.)]

PENDANT LE SÉJOUR DU «ZEPPELIN IV» SUR LE CHAMP DE MANOEUVRES DE
LUNÉVILLE (3 ET 4 AVRIL)

_Voir l'article aux pages suivantes._

«Il est recommandé aux journalistes allemands d'éviter de donner des
renseignements pouvant intéresser les autorités militaires des autres
pays. Cet avis concerne surtout la publication d'indications sur la
construction des dirigeables et des aéroplanes et sur les résultats
obtenus avec ces appareils.

(GAZETTE DE L'ALLEMAGNE DU NORD.--_Note officieuse_ du 1er avril.)

UN «ZEPPELIN» EN FRANCE

Le jeudi 3 avril dernier, à 1 h. 1/2 de l'après-midi, un Zeppelin
atterrissait sur le champ de manoeuvres de Lunéville. L'aéronat fut
heureusement protégé et très aimablement aidé dans sa manoeuvre de
descente par le 17e régiment de chasseurs à cheval, qui, à cet instant
précis, était passé en revue par le général de Contades de Gizeux.

Le dirigeable, ainsi soudainement descendu des nues, repartit vers l'Est
le lendemain vers midi et demi.

C'est l'histoire des vingt-trois heures de séjour du Zeppelin allemand
sur le sol français que nous résumerons ici.

                                   *
                                  * *

Pour la première fois un événement de ce genre se produit. Avant que
d'en discuter, constatons qu'au point de vue des relations officielles
entre gouvernements l'incident est clos.

Un communiqué, publié dès le lendemain matin de l'atterrissage, était,
en effet, conçu dans ces termes:

_Dès qu'il a été informé de l'atterrissage d'un ballon allemand à
Lunéville, le gouvernement a prescrit une enquête immédiate confiée à
l'autorité militaire._

_Il y a été procédé par le général Lescot, commandant d'armes, et le
général Hirschauer, inspecteur permanent de l'aéronautique militaire,
assisté du sous-préfet de Lunéville, M. Lacombe._

_De cette enquête, il résulte que le dirigeable est un ballon privé de
la Société Zeppelin. Les trois officiers qui étaient à bord formaient
une commission de réception._

_Il résulte également de l'enquête que le ballon a atterri par
correction en s'apercevant qu'il était au-dessus d'une grande garnison
française. Il avait complètement perdu son orientation. Le capitaine
George, président, de la commission de réception, a donné sa parole
d'honneur qu'il n'avait été procédé par lui ni par ses compagnons à
aucune observation concernant la défense nationale._

_Dans ces conditions, il a été entendu qu'on laisserait partir
immédiatement le ballon, ce qui paraît d'ailleurs très urgent à cause
d'avarie possible._

_Ensuite les officiers seront accompagnés en chemin de fer jusqu'à la
frontière par le commissaire spécial d'Avricourt._

_L'incident est ainsi clos._

Telle est la version officielle qu'il importait de reproduire. Mais,
autour de ce communiqué, il y a une place pour l'histoire, pour la
recherche de la vérité, pour l'étude des conséquences. Procédons
chronologiquement.

                                   *
                                  * *

Vers les 10 heures du matin, jeudi dernier, les habitants de Vesoul
furent très surpris d'apprendre qu'un dirigeable dont la forme
ressemblait à celle d'un Zeppelin avait évolué, à grande hauteur,
au-dessus de Selle, Passavant et Vauvilliers, paraissant s'orienter sur
Epinal.

De cette ville, et alors qu'il se trouvait à une plus faible altitude,
le dirigeable fut à nouveau signalé; il passait au-dessus des forts se
dirigeant au nord.

[Illustration: Instantanée la descente du _Zeppelin IV_ à Lunéville, le
3 avril, à 1 h. 1/4 de l'après-midi.]

On perd de vue le Zeppelin à partir d'Épinal, mais on croit cependant
qu'il a suivi la voie du chemin de fer; à midi 40, il est signalé
au-dessus de Lunéville où se manifeste un véritable émoi. Du champ de
manoeuvres, des officiers voient l'immense vaisseau accomplir un huit
au-dessus de la ville, puis, piquant à l'est, aller vers le fort de
Manonvillers qu'on finit de construire.

On suit naturellement le Zeppelin à la lorgnette; soudain, l'esquif
aérien s'incline fortement, l'axe longitudinal du ballon accuse un angle
d'environ 45° avec l'horizontale. Le dirigeable vire de bord, revient
vers l'immense espace de 200 hectares que constitue le champ de
manoeuvres. L'aéronat paraît à bout de lest, ses passagers agitent leurs
mouchoirs blancs. Le Zeppelin frôle, nous dit-on, un réservoir à eau,
passe de justesse au-dessus des arbres en bordure du champ et touche
terre, un peu brusquement, tandis que sur le terrain évolue le 17e
régiment de chasseurs.

La population accourue se précipite, plutôt hostile, car elle vient
d'apercevoir des uniformes d'officiers allemands; fort heureusement, les
officiers français prennent aussitôt des dispositions pour éloigner la
foule et faciliter l'atterrissage définitif de l'aéronat. Une compagnie
cycliste assure le service d'ordre, quand les autorités arrivent sur les
lieux.

A bord du dirigeable se trouvent douze personnes: trois officiers et un
sous-officier, le pilote du ballon, qui est capitaine de réserve, et
sept mécaniciens civils.

Les militaires sont: le capitaine Fritz George, de la section
d'aéronautique de Berlin, attaché à la station aéronautique de Metz; le
lieutenant Félix Jacobi, du 3e bataillon d'aérostiers de Metz; le
lieutenant Jean Brandeis, du bataillon des aérostiers de Berlin; le
sergent Gall, du 3e bataillon d'aérostiers de Metz. Le pilote, attaché à
la maison Zeppelin, est le capitaine de réserve Glund.

Le général de division Lescot, commandant la place, monte alors à bord
de la nacelle et interroge le pilote et les officiers. Leur récit doit
fixer notre religion; le voici tel qu'il a été résumé par le pilote
Glund:

J'ai quitté Friedrichshafen sur les bords du lac de Constance, pour des
essais d'altitude, ayant à bord une commission militaire de réception et
de contrôle. Nous nous sommes égarés en France, alors que nous devions
aller à Baden. Nous avons vogué au-dessus de la Forêt Noire; ensuite
nous sommes rentrés dans le brouillard et montés à 2.000 mètres, déviant
à l'ouest, ne pouvant descendre, gênés dans nos manoeuvres par les
montagnes du Felberg, hautes de 1.500 mètres. Nous avons ainsi voyagé
plusieurs heures sans rien voir et c'est vers une heure que nous avons
aperçu des soldats manoeuvrant; alors nous avons voulu descendre,
d'accord avec les officiers, et ceci par correction, pour prouver que
nous n'étions pas venus volontairement en France.

Telles furent les déclarations; elles ne faisaient nullement mention des
possibilités qu'avaient eues les aéronautes d'apercevoir la terre quand
ils furent signalés en Haute-Saône et à Epinal. D'autre part, nulle
allusion non plus à la position qui semblait critique du dirigeable
au-dessus du fort de Manonvillers. Aucune indication de route ne fut
donnée et, s'il est exact, ainsi qu'on le constata au baromètre
enregistreur, que le ballon s'était élevé à 1.925 mètres et avait
navigué en altitude, on se rendit compte, aussi par le graphique tracé
que plusieurs fois le dirigeable était revenu à de moins grandes
hauteurs.

Ce qu'il y a de certain, c'est que le dirigeable naviguait. Le vent
régnant ce matin-là dans toute la région était du nord-est (1); par
conséquent, le Zeppelin marcha avec un vent de côté contre lequel il eut
à lutter jusqu'à Lunéville.

[Note 1: En Allemagne, paraît-il, le vent soufflait franchement de l'est.]

On remarquera que le parcours suivi par le dirigeable allemand affecte
sensiblement le tracé d'une ligne à peu près droite qui, prolongée au
delà de Lunéville, irait franchir la frontière pour rencontrer Metz en
infléchissant sur la gauche.

C'est du reste cette orientation qui avait laissé penser, jeudi soir, à
Paris, quand on connut le passage vers Vesoul et l'atterrissage à
Lunéville, que le Zeppelin désemparé avait été pris par un courant du
sud. Toutefois, on envisageait malgré tout, et au préalable, l'incursion
en territoire français.

De ces hypothèses, on voit que, d'après les déclarations allemandes,
aucune n'est vraie. Il faut donc admettre--tout en reconnaissant la
possibilité de s'égarer au-dessus de la Haute-Saône--que le dirigeable a
navigué en France, 130 kilomètres durant, sans pouvoir repérer sa route.

Quant à la question de l'atterrissage, réserves faites des déclarations
du pilote Glund, on doit noter que le dirigeable était à court de lest,
que des extincteurs et des outils avaient été jetés par-dessus bord. On
avait naturellement conservé le plus précieux de tous les lests,
l'essence. Très exactement--le jaugeage fut effectué par un
officier--il restait à bord du Zeppelin, à son arrivée, 100 litres de
carburant pour deux moteurs, soit environ deux heures de marche. Telle
est la vérité.

Les deux opinions soutenues pour et contre l'atterrissage: comme il
restait deux heures de marche à bord, le dirigeable pouvait franchir la
frontière sans s'arrêter; le pilote n'a donc atterri que par bonne
volonté.

Contre l'atterrissage: il est entendu que le dirigeable avait assez de
carburant à bord pour aller atterrir en Allemagne, mais c'est l'incident
survenu aussitôt après le passage au-dessus de Lunéville qui a obligé
les aéronautes à revenir.

Il ne nous appartient pas de conclure, nous exposons simplement des
versions.

                                   *
                                  * *

Mais revenons auprès du dirigeable, alors que les opérations de descente
se terminent.

L'équipage a fiché en terre un énorme tire-bouchon d'acier, haut de 1 m.
20, qui se visse dans le sol, non sans difficulté, et qui formera ancre,
l'extrémité du tire-bouchon étant reliée par des cordages avec un pieu
creux en fer placé également dans le sol à environ 1 m. 50 de distance,
assurant ainsi un système suffisamment rigide.

C'est cet ensemble, fixé en terre par les moyens du bord, qui
constituera la seule attache du dirigeable pendant tout son séjour. La
pointe du Zeppelin étant placée, face au vent, un triple câble d'acier
part de l'étrave du dirigeable et s'accroche à la boucle qui termine
l'énorme vis métallique disparue en terre. Ainsi, à son gré, le ballon
évoluera, mais aucune autre attache ne le reliera au sol.

Par précaution à l'avant, à l'arrière et aux nacelles, des cordes
pendent, que les hommes attraperaient en cas de besoin.

Après que les officiers allemands eurent quitté leurs uniformes et se
furent mis en civil, l'autorité militaire française prit possession du
dirigeable. On installa un gendarme et des soldats dans chacune des
nacelles, on dévissa les bougies d'allumage et on permit à l'équipage
l'enlèvement d'un des deux moteurs arrière de l'aéronat, ce qui allégea
le Zeppelin de 500 kilos environ: il en avait besoin. Ce travail
accompli, ni les officiers, ni le pilote, ni les mécaniciens, ne furent
autorisés à séjourner à bord. Par contre, les officiers français,
quelques civils et ingénieurs furent admis dans la soirée et le
lendemain matin à visiter dans tous ses détails le dernier construit des
dirigeables allemands.

[Illustration: Le dirigeable allemand et l'aéroplane français: un biplan
militaire, arrivant à Lunéville, plane au-dessus du Zeppelin.]

Ce Zeppelin, qui resta presque un jour sur la plaine de Lunéville,
mesure 148 mètres de long; son diamètre au maître-couple est d'environ
14 mètres, son volume de 20.000 à 21.000 mètres cubes. Il est muni de
trois moteurs semblables de 180 chevaux chacun, fabriqués par M.
Maybach, l'ancien ingénieur de la maison Mercédès.

Un des moteurs se trouve dans la nacelle avant, celle du commandement.
Ce moteur actionne deux hélices, à deux pales chacune, placées sous le
dirigeable, une de chaque côté. A l'arrière, un ingénieux montage des
deux moteurs, avec un quadruple embrayage, permet à volonté d'actionner
les deux hélices de l'arrière--celles-ci à quatre pales--soit
séparément, soit ensemble.

Quant à la vitesse du dirigeable, il est impossible de la préciser; nous
aurons l'occasion d'en reparler tout à l'heure. Ce Zeppelin affecte la
forme classique des aéronats rigides de ce modèle universellement connu.
Les parties supérieures des deux nacelles, accessibles chacune par un
vaste hublot coulissant, sont mises en communication par un couloir
central en forme de V, qui court comme une quille au-dessous de la
carène du vaisseau aérien.

L'ensemble métallique du dirigeable est constitué par une longue poutre
rigide en métal spécial qui a nom «duraluminium». Le profil de l'avant
et de l'arrière, en forme de pointe arrondie, est à peu près le même.
Sur tout cet ensemble métallique, immense parallélipipède, est tendue
une toile en contact direct avec l'air; c'est l'enveloppe protectrice, à
l'intérieur de laquelle sont seize ballonnets indépendants en étoffe à
ballon ordinaire, qui contiennent de l'hydrogène pur. Complètement
gonflés, ils remplissent tout le corps du ballon, ne laissant libre
théoriquement que le couloir-quille.

Dans ce couloir passent toutes les commandes métalliques du dirigeable
pour les gouvernails de direction ou de stabilisation, ainsi que les
commandes des waterballast, grands sacs à eau, constituant le lest et
placés entre les ballonnets avec un orifice d'écoulement près de la
quille de l'aéronat. De la nacelle du commandement, on peut actionner
l'ouverture de tous les waterballast, et ainsi les vider à volonté.

L'intérieur du ballon est particulièrement curieux à visiter. On marche
sur un plancher étroit et brillant en aluminium ondulé, tandis qu'autour
et surtout au-dessus de soi, s'enchevêtrent ces minuscules mais si
nombreuses poutres armées, toutes du même gabarit, à éléments
interchangeables, qui constituent une des particularités de la
construction du Zeppelin. Le métal employé est toujours le même
«duraluminium».

C'est très soigné, parfaitement établi comme «fini de construction»;
mais les ingénieurs français compétents prétendent qu'aucun calcul
raisonné n'a présidé à l'établissement des résistances de cet ensemble.

Au centre du couloir se trouve la chambre du capitaine; on y remarque un
altimètre enregistreur, un peu plus loin, des water-closets très
modernes; une cabine noire, chambre à photographie avec tous ses
accessoires pour développements et tirages rapides; enfin un autre local
de 1 m. 75 sur deux environ, contenant l'installation de la télégraphie
sans fil, dont l'antenne, suspendue au-dessous de cette chambre
spéciale, est fixée au centre d'un énorme isolateur en verre blanc.

[Illustration: De Friedrichshafen à Metz, par Lunéville: itinéraire du
Zeppelin au-dessus du territoire français.]

Aux parois ajourées du couloir sont accrochés en ordre parfait,
cordages, pièces de rechange, pics, pioches, etc. Enfin, voisinant avec
la nacelle avant, entre deux ballonnets, un puits métallique grillagé
ovale monte vers le faîte du dirigeable pour déboucher sur sa partie
supérieure où se trouve aménagée une petite plate-forme de 8 à 10 mètres
carrés, portant un léger bastingage. Cette plate-forme, qui était nue,
est destinée certainement à porter une ou deux mitrailleuses, tandis
qu'on pourrait également en installer deux autres dans les nacelles.

L'agencement de détail est remarquablement étudié, il y a un luxe
d'instruments enregistreurs, baromètres, thermomètres, tachymètres,
etc., qui témoigne d'une mise au point très minutieuse.

C'est d'une très belle fabrication. On sent l'énorme et persistant
effort, mais on ne peut croire à la grande solidité de l'engin. Nous
avons pu, en effet, constater, à la suite de l'atterrissage de
Lunéville, que les deux nacelles étaient endommagées, disloquées; les
montants établis en tubes ovales étaient repliés sur eux-mêmes; tout
l'arrière du ballon était déformé, particulièrement à l'endroit des
ballonnets 4 et 5. A l'intérieur, on remarquait quelques-unes des minces
poutrelles armées, tordues et déformées. Or, l'atterrissage effectué à
Lunéville, s'il fut un peu brutal, est un de ceux que doit pouvoir
supporter un aéronat surtout muni d'énormes amortisseurs pneumatiques de
nacelles, comme ceux que possède le Zeppelin.

C'est pourquoi, en voyant le dirigeable en cet état, nous nous sommes
demandé, si, précédemment à l'atterrissage de Lunéville, le Zeppelin
n'aurait pas subi un choc, ce qui pourrait être dans le domaine des
choses possibles; ou alors, faudrait-il attribuer cet état à une
déformation soudaine en l'air d'une partie de cet ensemble rigide?
Serait-ce alors l'explication de l'inclinaison inquiétante remarquée
au-dessus du fort de Manonvillers? Suppositions, c'est entendu, mais
bien plausibles. Car, si l'état lamentable du Zeppelin est dû seulement
à l'atterrissage, c'est la preuve d'une fragilité inquiétante.

                                   *
                                  * *

Nous avons dit l'émotion causée à la population lunévilloise par
l'arrivée du Zeppelin. Cette émotion se transforma en une sorte
d'hostilité retenue à l'égard des aéronautes, et le service de
surveillance fut deux fois utile autour du ballon, car les officiers
profitèrent en même temps de cette protection.

L'un d'eux, après l'atterrissage, voulut aller lui-même déposer une
dépêche au télégraphe; on l'y autorisa, et le maire, le baron de
Turckheim, l'accompagna; mais, aussitôt à la poste, un rassemblement de
quelques centaines de personnes se forma et on dut prendre des
précautions pour protéger la sortie de cet officier, qui, avec ses
camarades, avec, aussi, les mécaniciens et le pilote, passa la nuit
debout à côté du Zeppelin.

Dans le brouillard humide, la nuit fut longue et, jusqu'au matin, en
attendant l'arrivée du général Hirschauer, inspecteur permanent de
l'aéronautique, et de la commission militaire, les aéronautes allemands
se promenèrent, renfermés dans un mutisme persistant, auprès des groupes
d'officiers français.

Le pilote Glund réclama cependant quelquefois auprès du capitaine de
service, lorsque quelque visiteur pénétrait dans les nacelles, ce
pourquoi il faisait des réserves que l'officier français ne manquait pas
d'enregistrer fort courtoisement aussitôt.

A 6 heures du matin, le général Hirschauer arriva. Il s'enquit d'abord
des besoins que pouvaient avoir les officiers allemands, le pilote et
les mécaniciens, puis, accompagné de sa suite, il visita en détail le
ballon. D'abord la nacelle avant où il examina les appareils de
contrôle, les cartes, différents papiers, ensuite l'intérieur du
dirigeable. Mais, à aucun moment, il n'appela le pilote pour lui fournir
des précisions. A 7 heures moins le quart, la visite était terminée, et
le général Hirschauer partait avec le sous-préfet, M. Lacombe, conférer
avec le général Lescot, commandant la place, et rédiger son rapport au
gouvernement.

A 7 h. 1/2 du matin, une équipe de vingt hommes, venus du Corps
aéronautique allemand de Strasbourg la veille au soir par le train, fut
autorisée à pénétrer sur le champ de manoeuvres pour aider l'équipage.
Il était, en effet, permis au pilote Glund de reprendre possession de
son dirigeable, et on lui rendit les bougies d'allumage enlevées la
veille aux moteurs.

Pendant trois heures on procéda à la mise en état et surtout aux
réparations des poutres armées qui étaient brisées,--grâce à des
attelles de fortune, constituées par de jeunes troncs d'arbres qui
furent placés à l'intérieur du Zeppelin et solidement fixés aux parties
endommagées.

Ceci, tandis qu'une autre équipe allait à la gare pour y recevoir un
wagon chargé de tubes d'hydrogène comprimé, lequel, parti dans la nuit
de Friedrichshafen, était arrivé--comme train spécial--à 10 heures du
matin à Lunéville. Les Allemands nous donnèrent ainsi une merveilleuse
leçon de célérité, non seulement par le fait d'avoir si vite dirigé un
chargement complet de 200 tubes, considérés comme explosifs, mais aussi
en réalisant ce «record» de les débarquer hors du wagon, de les
véhiculer sur des camions de fortune, d'emmener le tout sur le champ de
manoeuvres, de réunir entre eux les tubes et de fournir environ 1.000
mètres cubes d'hydrogène pur, au dirigeable épuisé, dans un espace de
deux heures. Car à midi un quart le ravitaillement était terminé.

Une heure auparavant, trois points noirs, qui, peu à peu, s'en allaient
grandissant, avaient paru à l'horizon. Et ce furent aussitôt des
acclamations enthousiastes, délirantes. La foule avait reconnu nos
avions militaires, trois biplans de l'escadrille aérienne d'Épinal qui
venaient, dans un vent de 16 mètres à la seconde, survoler le Zeppelin
et atterrir correctement dans la ligne du ballon.

De Paris, vers 11 h. 15, était arrivé l'ordre de libérer le dirigeable
avec son équipage civil. Quant aux militaires, ils devaient être
reconduits à la frontière.

Mais une difficulté subsistait. L'un des officiers, le capitaine Fritz
George, était en possession d'un document dont il avait déclaré ne pas
vouloir se dessaisir. Il en avait seulement montré la suscription:
c'était le cahier des charges imposé par l'autorité militaire à la
Société Zeppelin.

L'intérêt de connaître cette convention était relatif; cependant il
était peut-être utile de savoir les conditions imposées aux Zeppelins
pour leurs réceptions et entre autres la vitesse obligatoire pour ces
dirigeables. Car les instruments de mesure auxquels nous faisions
allusion tout à l'heure ne donnant que des indications d'approximation,
pouvant être corrigées ou étalonnées, il n'eût pas été indifférent
d'avoir une précision.

Bref, ce détail fut réglé à la satisfaction de tous, nous dit-on, par la
communication au général Lescot du document et la déclaration d'honneur
du capitaine Fritz George, que ni lui, ni ses compagnons, n'avaient fait
d'observation concernant la défense nationale.

Tandis qu'avait lieu ce conciliabule entre militaires le pilote Glund
faisait connaître que son heure de départ était fixée à 1 h. 1/2 de
l'après-midi. La nouvelle se répandit dans le public, et, sur le champ
de manoeuvres, il resta peu de curieux, toujours maintenus, d'ailleurs,
par les soldats. Le préfet, les généraux, différentes autorités,
partirent déjeuner tranquilles.

[Illustration: Le départ du Zeppelin. Il quitte le «terrain militaire»
sur lequel il avait atterri malgré la «défense de pénétrer» et se dirige
vers Metz.]

Mais la déclaration du pilote était une feinte, qu'il eut raison
d'adopter à notre avis, à moins que sa montre ne fût réglée, ce qui
était possible, sur l'heure de l'Europe centrale. Il nous sembla,
plutôt, que le capitaine de réserve Glund se rendait parfaitement compte
que les sentiments de la population ne lui étaient pas favorables. C'est
pourquoi, soudain, vers midi et demi, alors que nous étions quelques
rares à assister à ces préparatifs, on vit l'équipage manoeuvrer pour
quitter l'ancrage; le ballon resta maintenu par les soldats. Le pilote
prévint ceux-ci, sans leur dire toutefois que le départ était imminent.
Sur un coup de sifflet bref, à midi 35, les deux moteurs furent embrayés
et accélérés. Un peu brusquement, et projetés en éventail, les soldats
durent lâcher prise, tandis que le Zeppelin prenait de l'altitude assez
rapidement. Le public, surpris, manifesta bruyamment, mais ce fut pis
encore, lorsque, quelque temps après, les officiers allemands,
accompagnés du commissaire spécial de Lunéville, partirent en automobile
vers la frontière. Une double rangée de dragons retenait la foule,
tandis que, rapide, s'éloignait l'auto.

Avant de partir, le pilote Glund avait fait remettre au maire de
Lunéville 2.000 francs pour les pauvres de la ville et il avait consigné
7.600 francs pour droits de douane du ballon.

Un dernier incident se produisit après ce double départ. Un ingénieur de
la fabrique de moteurs allemands dont était muni le Zeppelin eut maille
à partir avec le public, parce que, à tort du reste, il voulait empêcher
de photographier le moteur abandonné par le dirigeable, souvenir de
l'incursion du Zeppelin. Protégé par les cavaliers, l'ingénieur dut
rapidement partir en automobile avec des amis.

                                   *
                                  * *

Ainsi se termina heureusement cet atterrissage inopiné d'un dirigeable
allemand dans une de nos villes-frontières où il faut compter avec
l'esprit de la population, prompte à l'emballement parce que vivant
depuis quarante années dans un état de tension continuelle.

Le pilote du Zeppelin et son équipage peuvent aussi s'estimer satisfaits
d'avoir été favorisés par le temps au cours de cette aventure. On ne
sait, en effet, ce qu'il serait advenu, si, un fort vent s'étant mis à
souffler, on eût été obligé de dégonfler sur place le dirigeable! Il y
en avait pour des semaines de démontage et d'autres difficultés auraient
peut-être surgi.

Les autorités allemandes l'ont du reste fort bien compris, et si,
quelques heures après la descente d'un de ses ballons à Lunéville, le
comte Zeppelin, envoyait au pilote Glund, une dépêche dont le premier
mot était celui-ci: «_Condoléances_», le gouvernement allemand, par
l'intermédiaire de son ambassadeur M. de Schoen, adressait, au lendemain
du départ du Zeppelin, une lettre officielle de remerciements à notre
ministre des Affaires étrangères.

                                   *
                                  * *

Il reste maintenant à savoir, et c'est un point de vue qui inquiète
l'opinion allemande, si le fait de l'atterrissage voulu ou forcé du
Zeppelin à Lunéville a livré à nos ingénieurs les secrets de
construction de cet aéronat.

En dehors de nos officiers, deux de nos ingénieurs spécialistes étaient
venus à Lunéville pour visiter le Zeppelin. C'étaient M. Julliot, de la
maison Lebaudy frères, et M. Sabattier, des usines Bayard-Clément. Avec
eux, nous avons vécu sur le champ de manoeuvres de Lunéville, et nous
pouvons affirmer qu'ils n'ont ni rempli leurs carnets de croquis, ni usé
des centaines de plaques photographiques. Ils se sont contentés de
regarder, ce qui a semblé leur suffire.

L'un et l'autre connaissaient déjà le Zeppelin. Ils ont eu le loisir de
le voir de plus près et plus longtemps, voilà tout.

Mais il est bien certain qu'ils n'ont pas été frappés au cours de cet
examen par la révélation subite d'une construction inattendue qui
apparaîtrait pour la première fois à leurs yeux comme une extraordinaire
réalisation.

Nous croyons que le génie français et le talent de nos ingénieurs nous
permettront toujours de rivaliser, en matière de dirigeables, avec ce
qui se construit de l'autre côté de la frontière.

Seulement, nous procédons d'une autre école, et ce qui nous donne une
infériorité, c'est que nous ne possédons pis les crédits suffisants pour
construire des unités rapides et nombreuses afin de mettre sur pied une
escadre aérienne de dirigeables aussi imposante que la flotte allemande.
Il appartient aux Chambres d'en décider autrement. Ce jour-là les
qualités de nos dirigeables ne le céderont en rien à celles des
Zeppelins allemands.

PAUL ROUSSEAU.



[Illustration: Lendemain de victoire sur le champ de bataille
d'Aïvas-Baba: on rassemble les corps des soldats bulgares tombés à
l'assaut. _Droits de reproduction réservés.._]

DANS ANDRINOPLE PRISE D'ASSAUT

Nous publions cette semaine la première partie du récit de notre envoyé
spécial à Andrinople, Gustave Babin. La suite sera illustrée de dessins
de notre second envoyé, l'artiste-peintre Georges Scott, qui, après
avoir visité les forts pris d'assaut, en compagnie de M. Messimy, ancien
ministre de la Guerre, et de M. Bénazet, rapporteur du budget de
l'armée, s'est rendu avec eux jusqu'à Tchataldja.

Cette publication nous empêche encore de donner dans ce numéro la
seconde partie de la relation du sensationnel voyage «Au coeur de
l'Albanie», de notre confrère américain, M.. Paul Scott Mowrer.

BELGRADE ET SOFIA APRÈS LA VICTOIRE

Sofia, 30 mars.

Un printemps doux, précoce. A mesure que, quittant l'ombre glacée des
Karpathes, on redescend dans la plaine, vers les luxuriantes vallées du
Danube et de la Save, chargées déjà des espoirs de la moisson prochaine,
les tendres verdures dont se parent les bouleaux et les saules se font
plus touffues, plus vigoureuses; à la blancheur neigeuse des amandiers,
jaillis du milieu des vignes dénudées qu'on s'occupe à soigner avec
sollicitude, se mêle l'incarnat des pêchers épanouis, les uns parés du
rose défaillant des roses de France, d'autres empanachés de pourpre,
pareils à de belliqueux plumets. Et, comme si toutes les mains en pleine
vigueur n'avaient pas lâché les mancherons de la charrue pour saisir le
fusil, tous les champs de Serbie s'émaillent de l'émeraude violente des
jeunes blés qui pointent, ensemencés, fraternellement, pour les absents
par ceux qui demeurent aux villages, les trop vieux, les trop jeunes,
les trop faibles, les vieillards, les enfants, les femmes. Rien ne
révèle un pays engagé, depuis six mois, dans la plus implacable des
guerres.

Belgrade, la capitale, la ville où devrait battre, plus ardent, le coeur
de la patrie, si décimée et si heureuse, offre un spectacle plus
étonnant, plus déroutant encore.

Je l'avais surprise, naguère, au lendemain d'un drame farouche, dont
plus rien ne subsiste, pas même le petit konak aux grilles enguirlandées
de corolles couleur de sang, à peine un souvenir qui va s'effaçant,
délavé, submergé dans la mémoire des hommes par le flux des récents et
glorieux holocaustes,--je l'avais surprise dansant et chantant. Je l'ai
retrouvée, cette fois, au passage, au lendemain de tant d'événements
illustres, d'une déconcertante impassibilité, silencieuse, grave,
stoïque, et dissimulant à la fois sa joie et ses douleurs.

Les rues, embellies, depuis tant d'années, au point d'être
méconnaissables, avaient leur mouvement paisible d'autrefois. Les
passants y vaquaient sans hâte à leurs affaires. Les soldats qui
passaient, l'arme à la bretelle, pouvaient, tout aussi bien qu'en temps
de paix, aller à quelque fastidieuse corvée de place. Seulement,
certains d'entre ces hommes en capotes de bure, boitant beaucoup,
s'appuyaient sur une canne, portaient l'un ou l'autre bras en écharpe ou
promenaient des fronts ceints de linges blancs.

[Illustration: Lendemain de victoire à Sofia: la jeunesse bulgare en
fête. _Droits réservés.._]

Au Kalimagdan--le jardin verdoyant qui domine la désuète forteresse du
Prince-Eugène et d'où l'on découvre l'un des plus grandioses panoramas
du monde sur le fleuve aux eaux jaunes et son affluent, sur la frontière
menaçante d'en face, qui enserre, avec tant de jalousies et de haines,
tant de candides sympathies--des enfants jouaient, bien sagement, sans
cris, sous l'oeil baissé des mères; des blessés allaient et venaient;
des hommes contemplaient, pensifs, accoudés au parapet, le pays d'en
face, Semlin, si proche, qui s'embrumait au déclin, la rive où sont
tapis les torpilleurs autrichiens aux aguets. Mais pas de conversations
bruyantes, pas d'éclats, point de grands airs arrogants de vainqueurs,
point d'airs penchés et douloureux non plus. Aux façades, pas un
drapeau,--hormis quelques longues bannières de crêpe qui se balançaient
en signe de deuil pour la mort du roi Georges de Grèce.

Pourtant, alors que la guerre, à son compte, était virtuellement
terminée, la Serbie venait de prendre une pari méritoire à l'assaut
d'Andrinople, où, fidèle, elle prêtait son aide à l'alliée; pourtant,
des milliers encore de ses enfants étaient tombés dans ce suprême
effort; pourtant, on attendait, la nuit suivante, quatre ou cinq trains
chargés de blessés que nous allions, un peu plus tard, entendre
pieusement acclamer, dans les gares de la ligne, et pour lesquels, dans
les hôpitaux, on préparait des couches...

Sofia présente un aspect différent. Sans arrogance, quatre jours après
la victoire, on s'y réjouit encore, visiblement, du décisif succès que
vient de remporter l'armée. La gare est pavoisée; les trois couleurs
(blanc, vert et rouge) flottent encore, à la bise assez aigre ce matin,
aux façades des édifices publics, aux grilles du square, en face le
palais royal, à maints balcons. Et ce n'est guère que d'hier que des
démonstrations plus bruyantes ont pris fin. On a promené dans les rues
des étendards; on a chanté, illuminé; on a manifesté en foule, au pied
de la statue d'Alexandre II, le «tsar libérateur».

Et cela est légitime, et ces marques d'émotion que donne le peuple
bulgare le rapprochent de nous, évidemment, accusant des traits de
ressemblance, des façons communes de sentir, de vibrer, comme elles
accentuent la différence profonde qui existe entre lui et ses voisins
les Serbes.

LA VILLE CONQUISE

Andrinople (Odrin), 5 avril.

On n'approche pas sans émotion d'une ville ainsi emportée violemment,
après six mois d'angoisses et de souffrances. Quel amas de ruines
s'amoncelle au delà de l'horizon? Quels cortèges de spectres hâves
rôdent parmi ces décombres?

Eh bien, non! A découvrir de loin Andrinople vaincue, à travers les
pâles verdures des bouleaux et des saules qui la paraient comme d'un
voile de jeunesse, nos appréhensions d'un coup s'évanouissaient. Dieu!
qu'elle nous apparut jolie, séduisante, à la fin d'une douce après-dînée
de printemps, vêtue de gris tendre, de bleu de lin, de mauve, allongée,
languide ainsi qu'une convalescente, au fond de l'opulente plaine, et
dressant orgueilleusement dans un ciel tendre sa mosquée dominatrice,
«Sultan Sélim», sa coupole à l'orbe harmonieux et le quadruple miracle
de ses minarets, lancés vers le zénith comme des javelots. Et, rassurés,
remis des inquiétudes que nous avaient fait concevoir les premières et
hâtives narrations, nous nous disions que nous avions été bien fous de
nous alarmer ainsi, et de concevoir, seulement, la possibilité que des
hommes d'à présent, des hommes qui se réclament de la culture qu'ils
sont venus chercher dans la douce France, avaient pu insulter à tant de
beauté.

De fait, les Bulgares n'ont pas bombardé Andrinople, au sens propre du
mot. On compterait, dans la ville entière, les bombes qui ont produit
quelques ravages appréciables. On pourrait presque, pour désigner ces
tirs, employer l'expression maritime de «coups de semonce». Ils avaient
bien plutôt pour but d'effrayer la population, de la déterminer, s'il se
pouvait, à faire pression sur l'autorité militaire et à la décider à
capituler, que de détruire. Il est certain qu'un bombardement un peu
intense--je ne parle pas même d'un feu comparable à celui qui écrasa
Aïvas-Baba-Tabia et le saillant nord-est, où il n'est pas un pouce carré
de terre qui ne soit labouré, retourné, et comme calciné par le feu du
ciel--eût anéanti irrémédiablement cette cité de 80.000 âmes, d'énorme
étendue, objectif trop facile pour les bonnes pièces françaises et leurs
artilleurs exercés. Mais dans la ville, nuls dégâts graves, ou si peu!
On montre à l'arrivant, comme des curiosités, les brèches aux façades,
les vitres éclatées, les trous de la chaussée. Le plus dommageable coup
fut, sans doute, celui qui troua la toute gracieuse coupole de la
mosquée du Sultan Sélim, qui eût pu l'endommager gravement et ne lui a
laissé qu'une blessure, d'en bas invisible, pour venir ensuite briser,
au pied d'un des sveltes et robustes piliers, le pavement.

Gardons-nous, toutefois, de suspecter les relations des assiégés: la
fièvre obsidionale a naturellement surexcité l'imagination de ces
pauvres gens, six mois isolés du monde, rationnés plus ou moins, privés
des mille douceurs qui rendent la vie parfois aimable. Leurs terreurs ne
furent que trop compréhensibles, et, réellement, les plus endurcis
souffrirent de ce siège.

Pourtant, au bout d'un moment de flânerie, on s'inquiète d'un détail, en
lui-même insignifiant au premier abord, mais dont la répétition finit
par obséder: d'innombrables portes, des volets clos arborent, ici
tracées à la craie d'une main hésitante, là soigneusement peintes, des
croix. On se rappelle la marque sanglante de la Pâque biblique.
Qu'a-t-on donc redouté à ces foyers? quels fléaux? quels pillages?...
Comme si les temps étaient encore des sacs et des égorgements!

Eh bien, réellement, on a pillé. Mais s'il faut en croire une version
que je rapporte timidement, ces croix étaient insidieuses. En
recommandant comme sacrées aux frères en Jésus qui arrivaient, telles
demeures, elles désignaient les autres aux appétits inévitables. Et il y
eut, après des «beuveries», des incitations malsaines, de-ci de-là
écoutées: la menace de pendaisons haut et court fit vite tout rentrer
dans l'ordre.

Mais enfin, aujourd'hui, plus nulle trace, à part ces vagues indices qui
s'effacent, en dehors de quelques plaies béantes dans les murs ou sur le
pavé, ne demeure des heures dramatiques passées. La ville, par ce soir
printanier, a je ne sais quel air d'allégresse et de bamboche. Les
denrées dont on fut longtemps sevrés s'étalent en abondance aux
éventaires, plus que jamais tentantes.

[Illustration: Sentinelle bulgare au péristyle de la mosquée du Sultan
Sélim.--_Droits réservés._]

[Illustration: Le général Vasof, commandant les troupes du secteur est,
qui emportèrent Andrinople. _Phot. de M. Luigi Barzini, envoyé spécial
du_ Corriere della Sera.]

Les marchands de friandises, à chaque pas, sollicitent de leurs appels
nasillards la clientèle, et leurs _loukoums_ givrés semblent bien
appétissants; à chaque boutique, des caisses de sucre, grandes ouvertes,
scintillent avec ces reflets bleus qu'ont les glaciers au couchant. Çà
et là, des cabarets chantent,--car on a annoncé la paix imminente.

N'étaient les soldats bulgares qui déambulent, curieux et désoeuvrés, de
rues en ruelles, poussiéreux, déchirés, parfois, mais bien sages pour
des vainqueurs, les patrouilles qui se croisent, la sentinelle qui
veille, symbole de la conquête, au péristyle clos de Sultan Sélim,
jamais on ne se croirait dans une ville conquise au prix d'une si chaude
lutte, et depuis si peu de jours. Même les étendards aux couleurs
bulgares, blanc, vert et rouge, qui s'éploient au vent du soir, aux
minarets de la triomphante mosquée, vide de fidèles depuis une semaine,
contribuent à donner une illusion de fête. Et nous sourions, maintenant,
de nos vaines frayeurs à l'arrivée. C'est l'Andrinople de naguère, sale
et pittoresque, avec ses trottoirs inachevés, tracés seulement d'une
bordure, et le changement le plus visible qu'elle ait subi, peut-être,
c'est, à la gare, le bel écriteau neuf qui, recouvrant l'ancien
cartouche, proclame son nom nouveau, son nom bulgare: _Odrin_.

LES PRÉPARATIFS DE L'ASSAUT

L'opération finale qui a décidé du sort d'Andrinople m'est apparue comme
très intelligemment conçue, très habilement préparée, très vaillamment
conduite,--et comme très simple aussi; mais la simplicité est sans
doute, dans l'art de la guerre comme dans tous les autres arts,
l'attribut même de la perfection.

Depuis six mois bientôt qu'ils investissaient la place, les Bulgares
devaient être admirablement avertis de sa situation et connaître ses
endroits vulnérables. La précision avec laquelle fut donné l'assaut
atteste l'exactitude de leurs informations: ils portèrent à coup sûr
leur effort sur le point faible de la ligne de défense.

[Illustration: Schéma de la répartition des troupes attaquant et
défendant Andrinople, à la veille de l'attaque décisive. Avec
l'artillerie de forteresse (11.000 hommes) et la cavalerie (2.000
hommes), la garnison ottomane comptait au total environ 58.000 hommes
(19.500 du Nizam ou active et 25.500 du Rédif ou réserve).]

Andrinople était ceinte d'un ensemble de vingt-quatre positions fixes,
complétées par toute une série de batteries ou d'ouvrages établis
probablement depuis le commencement des hostilités. De l'avis des
militaires, aucun de ces forts n'avait grande valeur. Point de ces
modernes coupoles blindées qui offrent au projectile une sérieuse
résistance; peu de béton, sauf sur quelques points; partout ailleurs,
des remparts de briques et de terrassements, de plans désuets,
entretenus... à la turque; des tranchées assez soignées, armées d'une
bonne et nombreuse artillerie et toujours précédées de l'inextricable
lacis de fils de fer barbelés savamment entre-croisés. Mais tout cela
était établi sur des positions naturelles extrêmement fortes. Bien
armée, Andrinople eût été inexpugnable. Telle qu'elle était, les
assiégeants eussent pu l'emporter, j'imagine, beaucoup plus tôt, s'ils
avaient voulu consentir les sacrifices nécessaires. Sagement, ils ne se
sont décidés à donner l'assaut que lorsqu'il leur a paru indispensable
pour affermir leurs droits au cours des négociations prochaines, et afin
de s'assurer, par une possession de fait, qu'on ne leur marchanderait
plus une conquête si ardemment disputée.

[Illustration: Croquis des attaques successives des Bulgares, le 24 et
le 25 mars, contre Maslak, Aïvas-Baba et Aïdjiolou.]

Les forces qui composaient l'armée d'investissement--la IIe armée
bulgare--comprenaient, sous le commandement suprême du général Ivanof,
assisté du général Vasof, commandant le secteur de l'est, et du général
Kirkof, chargé du secteur sud, deux divisions bulgares, plus les deux
divisions serbes du Danube et de Timok, commandées par le général Stepan
Stepanovitch, auxquelles avait été dévolu le secteur ouest. Et ces
40.000 hommes avaient à garder et occuper un front de 60 kilomètres
environ.

On suivra aisément sur le plan la répartition de ces troupes: le 55e
faisait face au «saillant» nord-ouest de Tchiflik-Ekmekchikeui; venaient
ensuite, à l'ouest, les deux divisions serbes, gardant le front jusqu'à
l'Arda, au sud de laquelle s'échelonnaient, jusqu'à la Maritza, les
régiments bulgares nº 12, 52, 51 et 30. A l'est du fleuve, en remontant
vers le nord, veillaient, face au secteur est, les 53e, 54e, 57e et 31e.
Enfin, devant le «saillant» nord-est, composé des trois forts Tash,
Aïvas-Baba et Aïdjiolou, se déployaient le 23e et le 10e.

[Illustration: Dans une tranchée d'Aïvas-Baba: morts turcs.--_Phot. de
M. Ludovic Naudeau, du_ Journal.]

L'artillerie était ainsi répartie: avec le 53e, une batterie de 4
pièces; avec la division serbe de Timok, 6 pièces de siège; dans le
secteur sud, 12 batteries de campagne bulgares et 28 pièces serbes;
enfin, contre les forts du saillant nord-est, un groupe formidable de 22
batteries, plus 12 grosses pièces de siège. En effet, après mûre étude,
c'est là que le général Ivanof avait décidé de porter son effort; c'est
sur ce point qu'il était résolu à attaquer, à emporter la place. Le
grand rôle allait donc échoir au général Vasof.

Depuis l'échec des négociations de Londres et la reprise des hostilités,
ce suprême assaut se préparait. Alors que l'artillerie répartie sur les
autres secteurs était relativement faible, on avait accumulé, contre
Tash-Tabia, Aïvas-Baba-Tabia et Aïdjiolou-Tabia, ces 88 pièces de
campagne et ces 12 pièces de siège que je viens de dire, et qui, au
moment voulu, accablant de leurs feux croisés ces trois forts disposés
sur un éperon du terrain dominant la plaine, allaient les écraser de la
plus effroyable façon. Et, chose merveilleuse, révélatrice des lacunes,
des faiblesses de la défense, le général Ivanof put amener la cette
force écrasante, l'accumuler en deux groupes, à l'est et au nord, à 4
kilomètres du but, sans être éventé, sans que rien fût tenté, rien
d'efficace, contre son projet.

Il fallut un grand mois pour concentrer ces 100 pièces avec leurs
approvisionnements de munitions: 30.000 obus, que les chariots à buffles
amenaient quatre à quatre seulement, quand il s'agissait des gros
projectiles des pièces de siège.

COMMENT FUT EMPORTÉE LA PLACE

Tout prêt, le lundi 24 mars, à une heure après midi, le général Ivanof,
qui avait installé son quartier à Kara-Iousouf, donna le signal de
l'action décisive, du bombardement général. La canonnade reprit avec une
fureur accrue; obus et shrapnells, plus nombreux que jamais,
recommencèrent à vriller l'espace. Ils sifflèrent tant que dura le jour;
puis, vers huit heures, la nuit close, le silence se fit. On sembla,
d'un côté et de l'autre, se recueillir. Cependant les Bulgares ne
demeuraient pas inactifs.

[Illustration: Fantassins bulgares tués en plein assaut et retombés dans
le fossé en avant de la position, à Aïvas-Baba, _Phot. de M. Luigi
Barzini, envoyé spécial du_ Corriere della Sera.]

[Illustration: LES CONQUÉRANTS ET LEUR CONQUÊTE.--Groupe de cavaliers
bulgares se silhouettant sur le panorama d'Andrinople, que domine la
mosquée aux quatre minarets du sultan Sélim.]

[Illustration: Ceux qui sont tombés à l'assaut du fort d'Aïdjiolou.]

[Illustration: Un prêtre bulgare bénit les morts des 10e et 23e
régiments qu'on va ensevelir. _Droits de reproduction réservés._]

[Illustration: Un cheval pris dans les terribles réseaux de fils de fer
des positions turques, comme une mouche dans une toile
d'araignée._--Droits réservés_.]

Le commandant en chef s'était donné comme premier objectif d'enlever
Maslak (ou Mal-Tepe), où était établi un groupe défensif puissant,
position extrême à l'orient de la ville, en avant du village de
Misoubelli. A la faveur de cette sorte de trêve, et protégée par les
ténèbres, l'infanterie traversa dans la nuit le petit cours d'eau qui
lèche le pied des collines de Mal-Tepe et, en rampant, pour ainsi dire,
arriva vers 1 h. 1/2 du matin, sans que l'alerte eût été donnée, jusqu'à
400 mètres environ du but où les canons armés tendaient leurs gueules.
Là, tapie, elle attendit. Puis, à la première lueur de l'aube, elle se
rua, d'un élan fou, à la baïonnette: «Na noche!» Les Turcs, surpris,
abandonnèrent la place sans presque un simulacre de résistance--ceux du
moins qui eurent le temps de s'enfuir, car on fit un bon nombre de
prisonniers--laissant sur place leur artillerie, leurs mitrailleuses,
aussitôt retournées contre eux, pour les hacher dans leur fuite, puis
pour attaquer les forts de la grande ligne.

[Illustration: Pièces de campagne turques démontées et abandonnées: au
premier plan, trous d'obus dans le sol.--_Droits réservés._]

Car le combat repris dès le début du jour, sur tout le périmètre, en se
précisant, toutefois, vers le point vulnérable où l'on avait résolu de
faire la trouée. Alors que la veille, pour masquer ses desseins, par une
ruse qui apparaît quasi puérile, quand on y songe, mais qui devait
pourtant réussir à souhait, le général Ivanof faisant cribler d'un feu
intense toute la ligne des forts, semblait ménager l'angle nord-est,
comme s'il eût dédaigné d'accabler ce point faible, le second et suprême
jour, au contraire, il fit donner à fond contre Aïvas-Baba et ses deux
voisins, Tash-Tabia et Aïdjiolou-Tabia, la redoutable artillerie qu'il
avait accumulée contre eux. Perpendiculairement aux deux faces du
triangle que dessinent, à 30 ou 40 mètres au-dessus de la plaine, ces
trois forts, les feux des 100 canons se croisèrent contre le «saillant»,
déversant sur cet infortuné coin de terre et ceux qui le défendaient un
déluge de fer et de flamme. Tandis que les batteries de l'est criblaient
la pointe orientale de la colline et, intérieurement au périmètre,
l'arrière de la face nord de la position, celles du nord opéraient avec
une violence égale sur la face nord du mamelon et sur l'arrière de la
tranchée est. Quel ne dut pas être l'affolement des malheureux
canonnière turcs, bloqués entre ces deux trombes de projectiles! et
quelles angoissantes heures ils durent vivre, avant de succomber pour la
plupart! Ce fut vraiment, avant la mort, une sensation d'enfer.

[Illustration: Le colonel Khardjief, commandant les 10e et 23e
régiments, qui ont pris Aïvas-Baba et Aïdjiolou.--_Droits réservés._]

Au delà encore de la position ainsi directement attaquée, l'artillerie
couvrait de ses obus et de ses shrapnells la plaine dévalante, au delà
du village d'Arnaut-keui, enserré entre les trois ouvrages, afin
d'éviter même à des secours toute possibilité d'arriver. D'ailleurs,
comment l'eussent-ils pu tenter, à travers ce pays sans routes, sans
chemins, sillonné à peine de quelques sentiers, si mal préparé pour une
défense sérieuse?

Les Ottomans, du moins, sauvèrent l'honneur et tombèrent ici
héroïquement. 11 faut avoir entendu décrire, par les premiers arrivés
sur le lieu de ce désastre sans égal, Ludovic Naudeau, Luigi Barzini, le
spectacle qu'offraient, au lendemain de l'assaut, ces tranchées comblées
de lamentables dépouilles mutilées, pour s'imaginer ce que dut être ce
duel farouche.

Les artilleurs du «saillant», qui avaient d'abord tiré sur l'infanterie
ennemie, traversant la plaine sous la protection de ses pièces de
campagne, durent bien vite, pour se défendre eux-mêmes, se retourner
contre les batteries qui les assaillaient avec cette frénésie.

Ils luttèrent jusqu'au soir, lentement décimés. Puis leur feu diminua,
les servants, peu à peu, manquant aux pièces. A 5 h. 1/2, au déclin de
cette journée d'épouvante--c'était le mardi 25 mars--ils ne répondaient
plus que faiblement, un coup parti de temps à autre sous l'effort
désespéré de quelque bras roidi comme dans un spasme, que n'avaient pu
annihiler ni la mort ni la folie. A la nuit, c'en était fait de toute
résistance.

Alors, les assaillants, pour l'attaque finale, se massèrent au pied même
de la colline, tandis que leur artillerie continuait de cribler,
d'accabler le «saillant». Dans la nuit, commença l'escalade, l'assaut
irrésistible.

CHOUKRI PACHA ARBORE LE DRAPEAU BLANC

La brigade que commandait le colonel Khardjief, composée des 10e et 23e
régiments, se rua, hurlante, sur Aïdjiolou, le plus facilement abordable
des trois points, et, en tailladant à la baïonnette, là où les obus ne
l'avaient pas suffisamment entamée, la trame savante des fils barbelés,
submergea de sa trombe le malheureux fort. Mais quelle hécatombe parmi
ces braves qu'attendaient encore, dans leurs tranchées, les fantassins
du Croissant, avec leurs fusils et leurs mitrailleuses!... De monstrueux
tumulus attestent les trésors d'héroïsme qui furent dépensés là. Même
Aïdjiolou tombé, il fallut emporter encore de vive force, dans les mêmes
conditions, et Aïvas-Baba et Tash-Tabia.

[Illustration: On décore dans son cercueil un des soldats qui se sont
sacrifiés pour couper les fils de fer devant Aïdjiolou.--_Droits
réservés._]

J'ai eu la bonne fortune de rencontrer, en cours de route, le colonel
Khardjief, et de recueillir de sa bouche le récit atroce et magnifique
de ce glorieux fait de guerre. Ce fut une brève et frénétique trouée,
qu'aucune plume ne saurait décrire, qu'aucun pinceau ne saurait peindre
avec des couleurs assez violentes, et je serais, pour ma part, incapable
d'exprimer avec des mots la sensation qui m'étreignait, tandis que cet
homme au masque débonnaire, l'oeil un peu triste, las, comme chargé de
trop de visions tragiques, contait ces choses d'une voix grave et sans
accent. Entre tant de détails poignants, j'ai retenu pourtant celui-ci,
qui donne une idée du courage, de la foi, on peut bien dire, qui animait
ses soldats: dans l'attaque préparatoire, les deux batteries du Creusot,
à tir rapide, dont disposait le colonel, avaient été démontées de leurs
chevaux, abattus l'un après l'autre. Alors des hommes s'étaient attelés
aux pièces et sous le feu décimant du fort les avaient conduites en
position.

Les pertes de la brigade avaient été effroyables: 310 tués, 2.000
blessés. Nul autre régiment ne fut éprouvé à l'égal de ces deux-là, 23e
et 10e. Mais on retrouva sur place 2.000 cadavres turcs.

La soudaineté, la violence de cette attaque en avaient assuré le succès.

Aïvas-Baba aux mains des Bulgares, c'était la ville grande ouverte
devant eux; des positions qu'ils venaient de conquérir, ils prenaient en
enfilade tous les forts du front est, et ils avaient toute facilité, là
encore, de retourner contre l'ennemi les pièces abandonnées. Pourtant,
dans leur retraite, les Turcs avaient réussi à emmener trois gros canons
de 120. Ils les mirent en batterie au bord de la route de Kirk-Kilissé,
à l'endroit où elle entre en ville en tranchée, et, de là, continuèrent
de lutter, dans un effort fou, désespéré: j'ai vu encore ces trois
canons braqués vers Aïvas-Baba, leurs roues tailladées, à la dernière
heure, de coups de hache ou de coups de sabre, afin de les rendre
inutilisables. Cependant, poursuivant sa course à travers champs, avec
une petite avant-garde, un officier du 23e, le lieutenant Neykof,
arrivait jusqu'en ville, où il pénétrait le premier, annonçant aux uns
le désastre, aux autres la victoire.

Les derniers forts du front est tombèrent avec une telle rapidité qu'à
peine on arrivait à signaler leurs redditions par téléphone,--le
merveilleux instrument qui avait rendu, en ces deux jours, au général
Vasof les plus insignes services et qui avait été, entre ses mains, un
infaillible instrument de commandement et de victoire.

[Illustration: Les téléphonistes du général Vasof.--_Droits réservés._]

[Illustration: Trois canons d'Aïvas-Baba emmenés par les Turcs en
retraite jusqu'aux portes d'Andrinople et mis en batterie sur la route
de Kirk-Kilissé pour tirer sur les forts tombés aux mains des
Bulgares.--C'est là que, le 26 mars, Choukri pacha se rendit au général
Ivanof.--_Droits de reproduction réservés._]

[Illustration: Une tranchée, devant le fort d'Aïvas-Baba, remplie de
corps de soldats turcs.]

[Illustration: L'HÉCATOMBE DES DÉFENSEURS D'ANDRINOPLE.--Servants d'une
pièce d'artillerie de forteresse tués à leur poste, à Aïvas-Baba. On
remarquera que la pièce n'est protégée par aucun cuirassement, mais par
un simple épaulement de terre avec revêtement de sacs de sable. _Droits
de reproduction réservés._]

Pareillement, la seconde ligne s'écroula, pour ainsi dire: toutes les
positions vraiment fortes étaient à l'avant. Mais c'était en vain que
l'on guettait à l'un des minarets de la mosquée du Sultan Sélim, temple
très vénéré des Musulmans, le drapeau blanc qui annonçait que les
vaincus se résignaient. Dix fois des yeux hallucinés par la fièvre le
crurent apercevoir. Il n'apparut qu'à 9 heures du matin, au sommet d'un
des pylônes du télégraphe sans fil de Hadirlik-Tabia, d'où l'indomptable
Choukri pacha, enfin réduit, avait jusqu'au bout dirigé la résistance.
Les troupes du roi Ferdinand déjà étaient près de franchir le seuil
d'Andrinople. Mais, jusqu'après midi encore, tels forts auxquels n'était
point parvenu l'ordre de cesser le feu continuèrent de tirailler, vers
l'ouest. L'écho du dernier grondement ne s'éteignit qu'à une heure.

Le compte rendu qu'a publié de ce victorieux assaut l'état-major bulgare
est sobre de détails sur ce qui se passa dans les autres secteurs. Mais
il est évident que toutes les forces qui participèrent à ce siège
admirable, et qui supportèrent d'un coeur si stoïque les souffrances de
ce rude hiver, que Serbes comme Bulgares concoururent avec élan à une
opération qui allait mettre un terme à leur impatience et dont le succès
même dépendait de l'unité de leur action. Le rapport officiel, dans sa
concision toute militaire, mentionne pourtant l'offensive hardie du 55e
d'infanterie bulgare et de sa batterie, l'énergie de l'attaque que
menèrent au sud, contre Marach et Doudjaros, les 31e, 53e, 54e et 57e et
leurs amis serbes de la division du Danube, et aussi l'action des Serbes
contre Papas Tepe.

[Illustration: Choukri pacha.--_Phot. Grigor Vassilef._]

Cette chère victoire jetait aux mains de l'armée bulgare plus de 50.000
prisonniers, dont 14 généraux, 2.000 officiers, 16 drapeaux, près de 600
pièces de canon, 100.000 fusils et une profusion inouïe de munitions,
cartouches, obus, shrapnells. Elle lui avait coûté 12.000 hommes hors de
combat, dont 2.500 morts: dans son abnégation, sa soif de sacrifice à la
patrie, elle s'estimait quitte à bon compte.

LE VAINCU

Sur les dernières heures de la résistance, sur les dissensions qui se
seraient produites, touchant l'opportunité d'une reddition, déjà avant
l'assaut du 27 mars, entre le commandement militaire, tout-puissant, et
les autorités civiles, nous n'avons que des données vagues et souvent
contradictoires: les Ottomans ont la sagesse et le bon goût de se
refuser à toutes confidences, et l'histoire de la défense d'Andrinople
reste à écrire.

De même, diverses versions ont circulé touchant les conditions dans
lesquelles Choukri pacha se rendit au général Ivanof: la photographie
que nous reproduisons ici, document précieux, émouvant, représente la
première entrevue entre l'héroïque vaincu et le général victorieux,
montre dans sa simplicité ce dernier épisode du drame.

Que Choukri pacha, établi, je l'ai dit plus haut, dans le fort de
Hadirlik, ait songé à se remettre aux mains du général Stepanovitch,
dont le quartier général était le plus rapproché du sien, c'est assez
vraisemblable. Mais seul le commandant en chef de l'armée alliée qui
venait de prendre Andrinople avait qualité pour recevoir ce prisonnier
illustre.

[Illustration: Choukri pacha se rend au général Ivanof, sur la route de
Kirk-Kilissé. _Phot. Grigor Vassilef.--Droits réservés._]

Il lui fit donner rendez-vous à l'entrée même de la ville, sur la route
de Kirk-Kilissé, où les premiers régiments triomphants venaient de
passer, bannière en tête. Sur les accotements demeuraient encore en
batterie les trois canons de 120 braqués sur Aïvas-Baba, après la prise
de ce fort par les soldats du 10e et du 23e régiment. Le commandant en
chef de la seconde armée bulgare attendit là un moment, entouré de son
état-major.

Enfin, Choukri pacha arriva, impassible, impénétrable, sa figure
basanée, plus sombre d'être frangée d'une barbe d'argent. Il était sans
armes.

L'entrevue fut brève, courtoise de la part du général Ivanof, mais sans
cordialité, certes. Les deux adversaires de la veille s'exprimèrent en
quelques mots concis leur mutuelle estime, leur admiration, peut-être.
Ils ne pouvaient aller plus loin.

Le lendemain, le colonel Markolef, chargé de conduire à Sofia Choukri
pacha, arrivait avec lui, en voiture, à la gare de Mustapha. La cour, le
quai, étaient remplis de soldats bulgares, de blessés qu'on évacuait, et
qui avaient versé leur sang pour conquérir Andrinople.

Une rumeur de colère gronda dans les rangs pressés de ces hommes, chez
qui s'assoupissait à peine la fièvre de la bataille; une rafale de cris,
d'exécration, s'éleva, déferla, sous laquelle se courba le front de
l'impavide héros. Et l'on vit des larmes couler sur ses joues bronzées.
L'homme farouche était entamé. Cette réprobation, dont il venait tout à
coup de se sentir environné, avait fondu le triple airain qui l'avait
protégé de la défaillance, au cours de la longue et magnifique lutte
qu'il avait soutenue six mois durant. Il fallut presque le hisser dans
son wagon. Et, écroulé dans un coin du coupé qui l'emmenait, captif,
vers la capitale ennemie, Choukri pacha pleura, gémit jusqu'au bout du
trajet: c'était la tragique rançon de combien d'autres larmes et de
quelles sanglantes rosées, dont la terre se sèche à peine?

GUSTAVE BABIN.

_--A suivre.--_

[Illustration: Un coin du champ de bataille à l'est d'Andrinople.
_Droits de reproduction réservés._]



[Illustration: Le Sphinx ensablé, tel qu'on le voit actuellement.]

[Illustration: Le Sphinx désensablé (il a été vu ainsi pour la dernière
fois en 1886).]

[Illustration: La hauteur totale du sphinx, du sol sous les pattes de
devant jusqu'au sommet de la tête, est de 20 mètres; la hauteur de la
tête est de 8 mètres; les dimensions de la face sont d'environ 5 mètres
de haut sur 6 mètres de large.]

LE SECRET DU SPHINX

Plusieurs journaux français ont annoncé récemment une découverte
sensationnelle due à un égyptologue américain, et il nous a été donné
depuis, dans la presse américaine, des explications sur cette
découverte, avec des dessins plus suggestifs, sans doute, que leurs
auteurs ne l'eussent souhaité. En voici le résumé:

«On avait remarqué autrefois sur la tête du grand Sphinx de Giseh, une
dépression où Denon, en 1802, avait vu l'ouverture d'un puits et où il
était descendu jusqu'à dix pieds; cette ouverture s'était comblée
depuis; on croyait que les Arabes l'avaient creusée au moyen âge pour
chercher des trésors; pourtant elle est si large et si profonde que cela
paraît improbable. Vyse et Perring, en 1835, cherchèrent le passage
intérieur du Sphinx et pratiquèrent un sondage à l'épaule; leur sonde se
rompit à 27 pieds de profondeur, sans avoir trouvé le passage. Le
professeur Reisner, lui, en creusant avec ses mains et son canif, est
descendu dans la tête, par le puits de Denon, et grâce à son
enthousiasme et à son énergie, il connaît maintenant le secret du
colosse. La tête contient une chambre ou un petit temple de 60 pieds sur
14. C'est le «saint des saints» d'un temple plus grand creusé dans le
corps, communiquant ensemble par un tunnel qui descend dans le cou. Le
plus grand temple, orné de colonnes sculptées, est revêtu d'or pur comme
le temple de Salomon. Des galeries relient ce temple à la pyramide de
Menés et aux tombes des autres rois de la dynastie. Le professeur
Reisner a devant lui un énorme champ d'exploration, toute une ville
souterraine, mais il rencontre des difficultés inouïes dans
l'accomplissement de sa tâche. Déjà les fellahs superstitieux refusent
de creuser le Sphinx, car ils craignent le génie dominateur du désert.»

L'excavation au sommet de la tête du Sphinx est bien connue. Le
Baedecker en fait mention. Les savants de l'expédition d'Égypte
l'avaient remarquée: «On s'élève au sommet de la figure», dit la
Description de l'Égypte, «et par derrière, à l'aide d'une échelle de 25
pieds de hauteur, là on trouve une ouverture, c'est celle d'un puits
étroit où les curieux descendent ordinairement. Mais il est en grande
partie comblé; au bout de quelques mètres on trouve le fond, on n'a pas
découvert jusqu'où il pouvait conduire autrefois, si en effet il avait
quelque profondeur, ce qui est fort douteux.» Denon a dessiné sur la
plate-forme trois personnages dont l'un est engagé jusqu'à mi-corps dans
la dépression, et le texte qui accompagne la gravure de Denon explique:
«Une des personnes qui sont au-dessus de la tête est représentée en
train d'aider de la main une autre qui sort d'une étroite cavité,
profonde de 9 pieds au plus, et pleine de débris. Les entailles
régulièrement faites de place en place sur les côtés de cette
excavation, y tiennent lieu, en quelque sorte, de gradins pour descendre
dans ce trou et en sortir,--quant à l'usage de ce trou, il est inconnu
et restera peut-être toujours dans l'obscurité du mystère.»

Cependant une tradition fort ancienne, puisque Pline la rapportait déjà,
fait du Sphinx une tombe royale et les écrivains arabes, brodant sur
cette vieille croyance, parlent de salles souterraines remplies de
trésors. Mais jusqu'ici les textes dignes de foi demeurent muets à ce
sujet.

Le Sphinx, constamment envahi et enseveli par les sables, fut à
plusieurs reprises dégagé ou restauré depuis une antiquité très reculée,
dès l'époque des pyramides, comme en fait foi une inscription conservée
au musée du Caire.

Le pharaon Thoutmès IV, qui le rendit au jour vers le milieu de la
dix-huitième dynastie, fit placer entre les pattes antérieures une stèle
de granit où il raconte qu'il exécuta ce pieux travail à la suite d'un
songe. Ramsès II s'occupa aussi du Sphinx et éleva deux stèles près de
la stèle du songe de Thoutmès. Aucune allusion n'y est faite au temple
souterrain. Les souverains grecs et romains qui réparèrent le corps et
les pattes, les innombrables touristes qui vinrent au premier siècle y
graver leurs noms, ne pénétrèrent pas davantage dans l'intérieur, ni
Caviglia, ni Mariette lors des fouilles de 1818 et 1853.

Lorsqu'il procéda au dernier déblaiement du Sphinx en 1886, M. Maspero
émit l'hypothèse qu'un tombeau ou un sanctuaire pourrait se retrouver,
non dans le Sphinx mais sous le Sphinx. En effet, les inscriptions
hiéroglyphiques des stèles dédiées par Thoutmès IV et Ramsès II
représentent le Sphinx sur un piédestal très élevé et M. Maspero
supposait que ce soubassement pût exister réellement sous le colosse et
contenir un sanctuaire. Les fouilles de 1886 n'ont apporté aucune preuve
à l'appui de ces suppositions. Elles ont seulement permis d'admirer
pendant quelque temps la partie antérieure du Sphinx dans toute sa
hauteur. Mais l'imagination des fellahs s'échauffant au souvenir
d'anciennes légendes--M. Maspero l'a constaté lui-même--ils crurent et
dirent que le se vice des antiquités recherchait la coupe de Salomon,
cachée sous le Sphinx, comme chacun sait, et le passage qui relie le
Sphinx à la deuxième pyramide. Howard Vyse et Perring avaient déjà
entendu des discours semblables.

La trouvaille annoncée par la presse américaine, semble, _a priori_, une
nouvelle édition amplifiée des propos tenus par les fellahs en 1886 et
en 1835. L'imagination populaire se plaît aux mystères des souterrains.
En Égypte, où les hypogées parfois très longs sont assez nombreux, cette
imagination peut créer des villes entières dans les profondeurs des
rocs; elle n'y a pas manqué; et fatalement, le nom de Salomon devait
apparaître et briller d'or dans ce conte.

Néanmoins, c'est un peu excessif d'annoncer avec certitude le Sphinx
comme communiquant par des galeries avec «les tombes des rois de la
dynastie»; d'en faire le carrefour des voies d'une ville souterraine;
quelque chose enfin comme la gare centrale d'un Métropolitain des
momies. C'est excessif d'affirmer la découverte, dans la tête du Sphinx,
d'un puits conduisant à un temple, même à un petit temple de 60 pieds
sur 14, puisque la tête du colosse, mesure, en réalité, 8 mètres de
haut.

Il demeure possible qu'une chambre funéraire soit creusée sous le Sphinx
comme sous les grandes pyramides ses voisines. Il est certain qu'une
cavité existe au sommet de la tête; qu'elle est, depuis plus de cent
ans, l'objet de différentes hypothèses, et d'ailleurs visitée chaque
jour par les nombreux promeneurs qui grimpent sur le Sphinx. Tout le
reste est peu vraisemblable. L'archéologue enthousiaste creusant, avec
ses mains et son couteau, aurait été vite remarqué par les gardiens qui
surveillent le terrain des Pyramides. Et, par contre, s'il avait obtenu
l'autorisation de commencer une exploration plus sérieuse, la répugnance
et les superstitions des fellahs auraient d'autant moins retardé ses
travaux, qu'à défaut des travailleurs ordinairement employés sur place à
des fouilles analogues, il pouvait faire venir du Caire, chaque matin,
une équipe de bons terrassiers par le tramway électrique à trolley qui
relie le Caire au champ des Pyramides.

HENRY NOCQ.

[Illustration: Comment la presse américaine imagine, d'après les
fouilles supposées du professeur Reisner, l'intérieur du Sphinx et les
galeries qui le relieraient aux chambres funéraires des Pyramides. La
distance entre le Sphinx et la Pyramide de Chéops, la plus proche,
serait de 400 mètres; jusqu'aux derniers tombeaux du groupe, il n'y a
pas moins de 1.500 mètres.]



[Illustration: Les métropolites habillés d'or et coiffés de la couronne
byzantine.]

[Illustration: Une glorieuse loque, qui revient de Thessalie et
d'Epire.]

[Illustration: Le roi Constantin et la reine-mère montant dans le train
funéraire.]

Les funérailles solennelles du roi Georges Ier à Athènes, le 2 avril
1913.--_Phot. Jean Leune._

UN PEUPLE EN DEUIL

_Notre excellent correspondant, M. Jean Leune, qui suivit, avec l'armée
du Diadoque, la route de la victoire jusqu'à Salonique et jusqu'à
Janina, et qui fut le témoin de tant d'heures glorieuses, vient, en
contraste, dans Athènes en deuil, d'assister aux funérailles solennelles
du roi Georges, qu'il nous décrit en ces lignes émues:_

Athènes, 2 avril 1913.

Jamais je n'oublierai le spectacle merveilleux auquel je viens
d'assister aujourd'hui. La Grèce et le monde civilisé ont fait au roi
Georges des funérailles symboliques qui nous laisseront comme une vision
d'histoire.

La cérémonie, dans la métropole, fut de toute beauté. La nef était comme
tapissée de fleurs par les innombrables et magnifiques couronnes venues
de tous les coins du monde et que l'on avait suspendues aux colonnes,
entre les colonnes, partout.

Devant l'autel, le cercueil royal reposait sur une petite estrade tendue
de violet. Six aides de camp du roi, sabre nu, montaient la garde
funèbre. C'était, dans la demi-obscurité de l'église, d'une simplicité
poignante.

Dans la nef, la multiplicité des uniformes étrangers aux dorures
endeuillées de crêpe disait que l'Europe entière prenait part à
l'actuelle douleur de la Grèce. Et la présence, tout à côté du cercueil,
de princes impériaux et royaux et de missions composées des plus
éminents personnages témoignait que les puissances tenaient à donner au
royaume hellène comme une marque de déférence pour sa gloire naissante.

Sur les marches de l'autel, soixante-dix métropolites somptueusement
vêtus et couronnés d'or évoquaient l'image des splendeurs impériales de
Byzance ressuscitées autour de ce roi mort pour avoir rendu sa grandeur
à la Grèce.

... Après la cérémonie, le cortège se déroula lentement par les rues,
toutes tendues de noir. Les troupes de la 4e division, dite la «division
de fer», le précédaient. Et le peuple en deuil avait un reconnaissant et
orgueilleux sourire pour les soldats glorieux qu'il ne pouvait, en ce
jour, acclamer bruyamment. Retenues par quelques fils encore à une hampe
bleue, des loques passèrent, émouvants débris de drapeaux victorieux. La
foule salua. Les femmes se signèrent.

Ce fut ensuite le clergé. Un délicieux et mystique tintement d'or
scandait la marche des somptueux métropolites. Car leurs pas majestueux
faisaient se heurter leurs lourdes croix et chaînes, et vibrer les
petits grelots d'or attachés à leurs ornements royaux. Sous le bleu ciel
d'Athènes, sous son beau soleil, Byzance encore passait... Et, derrière
les métropolites, apparut l'étendard de Saint-Laure, le premier drapeau
de la Grèce libre, l'étendard qui donna le signal, en 1821, de la guerre
sainte de l'indépendance. Un long frisson courut dans la foule...

Des boys-scouts suivirent, impeccablement alignés, en plusieurs groupes
sur deux rangs. Les plus grands, de seize à dix-huit ans, allaient en
tête; les derniers petits, qui fermaient la marche, n'avaient pas plus
de dix ans! Tous portaient la tête haute. Les yeux, remplis de larmes, à
peine contenues, avaient un regard ferme et décidé. La vue de ces
enfants fit battre tous les cours, car ils étaient une image vibrante de
la jeune Grèce.

Derrière le cercueil, posé sur un affût que tirait un détachement de
marins, venaient, dans leurs uniformes resplendissants et multicolores,
les princes envoyés par les cours européennes.

Et devant eux, isolé, très en relief, dans sa grande tenue sombre et si
simple de généralissime, marchait le roi Constantin. Il allait, seul et
profondément triste, mais le pas assuré, les yeux fixés droit devant
lui, sur le cercueil de son père: l'avenir interrogeant le passé.

A la gare, des détachements de marins étrangers rendaient les
honneurs... Le cercueil arriva. Les princes de Grèce le soulevèrent avec
piété et le portèrent au wagon mortuaire. Puis le roi soutint la
reine-mère, tandis qu'elle gravissait ces degrés encore de son calvaire.
Les princesses, les princes grecs et les princes étrangers suivirent, et
le train partit pour Tatoï, la résidence d'été où devait avoir lieu
l'inhumation...

JEAN LEUNE.



LA VENTE DE CHENONCEAUX

Le château de Chenonceaux, le magnifique joyau de notre Touraine, a été
vendu, samedi dernier, à la chambre des criées, par ministère de Me de
Biéville, avoué, agissant au nom des héritiers de M. Téry, mort il y a
deux ans environ. La lutte s'engagea, sur une mise à prix de 1.300.000
francs. Elle se circonscrivit bientôt entre M. Clément, le grand
fabricant de bicyclettes, M. Francis Guerault, l'antiquaire bien connu,
et un troisième surenchérisseur à qui fut, en définitive, adjugé
Chenonceaux pour 1.770.000 francs, et qui n'était autre que M. Henri
Menier, le grand industriel.

[Illustration: Le château de Chenonceaux, qui vient d'être adjugé, pour
la somme de 1.770.000 francs, à M. Henri Menier.--_Phot. G.-W. Léman._]



CE QU'IL FAUT VOIR

GUIDE DE L'ÉTRANGER À PARIS.

Des sceptiques affirment que la Foire aux pains d'épice est en
décadence. Et il est vrai qu'elle a cessé d'être l'attraction «mondaine»
qu'elle était, il y a vingt ou trente ans; et que certaines élégances
féminines, qui consentent encore à honorer de leur présence la foire de
Neuilly, ont décidément délaissé la Foire aux pains d'épice. N'importe.
La Foire aux pains d'épice est une antique tradition parisienne à
laquelle est resté ingénument fidèle le peuple de Paris. Et les quatre
dimanches durant lesquels elle attire, parmi le vacarme des musiques et
des boniments, quatre ou cinq cent mille badauds au coeur de Vincennes
sont en vérité des dimanches qui ont leur beauté... L'avant-dernier de
ces dimanches est celui d'après-demain. Le 20 avril finit la fête.

                                   *
                                  * *

Le grand tort des marchands de pains d'épice et des forains qui leur
font escorte est d'avoir voulu que «la barrière du Trône» demeurât leur
centre de ralliement. La barrière du Trône est à l'est de Paris. Or il
n'est plus permis d'aller vivre, ni à plus forte raison d'aller s'amuser
à l'est de Paris. Un courant mystérieux emporte la ville à l'occident;
et, qu'on le veuille ou non, il faut suivre ce courant-là. Les peintres
le savent bien. Et ceux-là même qui s'intitulent «Indépendants» se
fussent bien gardés de pousser l'indépendance jusqu'à dresser, le mois
dernier, leurs baraquements hors de la zone sacrée. C'est à l'ouest, au
bord de la Seine, entre le Champ de Mars et le pont de l'Aima, qu'ils
ont érigé cet extraordinaire Salon-couloir, ce monôme de toiles qu'il
est nécessaire d'avoir vues, si l'on veut se montrer renseigné, au
moment de l'année où nous sommes, sur les choses de Paris.

Un conseil à l'étranger: ne railler qu'avec précautions les
manifestations du génie _futuriste, orphiste_ et _cubiste_ dont le Salon
des Indépendants vient de nous donner le spectacle. Ne pas s'écrier,
surtout, à la vue de ces productions un peu surprenantes: «Les Parisiens
deviennent fous!» Car Paris n'est pour rien dans cette affaire, et sa
seule faiblesse (si c'en est une) fut d'avoir accueilli avec sa
cordialité habituelle des folies venues, pour la plupart d'assez loin...

                                   *
                                  * *

A signaler, tout près de là, l'Hippique, au Grand Palais. La fête tire à
sa fin; mais ses deux dernières journées passent pour être,
ordinairement, parmi les plus brillantes de la série;--brillantes par
l'attrait du spectacle et par la qualité des spectatrices. Le Couturier
parisien, durant le mois de l'Hippique, est le metteur en scène d'une
féerie dont ces dernières journées marquent l'apothéose. Gavarni disait
que, dans les musées, il faut aussi regarder... ceux qui regardent.
Nulle part un tel conseil n'est meilleur à suivre qu'à l'Hippique. Oui,
sans doute, il y a la piste; mais imagine-t-on cette piste-là sans les
tribunes qui l'entourent, qui en sont la parure et, à de certaines
heures (avouons-le), la raison d'être?

                                   *
                                  * *

Toujours à _l'ouest_: les théâtres! C'est du nouveau, cela aussi. Tout
récemment encore la zone des théâtres ne dépassait guère le boulevard
des Capucines; la voilà qui s'étend, et dans la direction fatale... Le
Théâtre des Champs-Elysées offre aux étrangers, depuis la semaine
dernière, la triple séduction de son opéra, de sa comédie, de ses
concerts. Tout près de là, sur la scène de _Femina_, en pleine avenue,
c'est une Revue rosse qu'on applaudit; et, de l'autre côté du
Rond-point, une scène de music-hall continue d'encadrer avec succès la
dernière comédie d'un des académiciens dont Paris raffole. Voilà encore
une nouveauté que les étrangers de la dernière génération n'eussent
point comprise!

Un académicien, il y a vingt ans, c'était un homme généralement très mûr
et vénérable qui ne se souciait point d'aller chercher de la gloire hors
de France, et qui, lorsqu'il faisait des pièces, les donnait au
Théâtre-Français. Ces habitudes sont abolies. L'académicien de France
est devenu nomade. Il a l'esprit aventureux. Il est un peu bohème. On
joue Donnay à Marigny; Jean Richepin revient d'une triomphale tournée de
conférences en Russie, et l'étranger qu'on eût conduit, il y a huit
jours, à l'Université populaire du faubourg Saint-Antoine n'eût pas été
médiocrement surpris d'y trouver sur la scène, acclamé par un auditoire
en délire, M. Edmond Rostand!

C'est un Paris nouveau qui succède à l'autre;--à celui dont le théâtre
des Nouveautés et le Café anglais formaient le centre... Aussi du
théâtre des Nouveautés n'existe-t-il plus trace. Et l'on est en train de
démolir le Café anglais.

UN PARISIEN.



LES THÉÂTRES

Pour le spectacle d'ouverture de la Comédie des Champs-Elysées, théâtre
confortable et ravissant, M. Léon Poirier a voulu offrir aux Parisiens
une oeuvre d'un auteur dramatique en vogue: il s'est adressé à M. Henry
Kistemaeckers, qui lui a donné _l'Exilée,_ dont nous avons montré une
scène du premier acte, dans notre précédent numéro. C'est une aventure
d'amour où la politique se mêle. Elle se déroule dans un petit royaume
imaginaire dont les moeurs sont demeurées féodales. Un jeune Français,
le précepteur des princes, y introduit les idées nouvelles que la
princesse héritière accueille avec autant de faveur que celui qui les
défend, tandis que son entourage les repousse. C'est le conflit de deux
races et de deux civilisations auquel s'ajoute l'éternel conflit de
l'amour. Mais, en définitive, après avoir rêvé de s'évader vers la vie,
la princesse désillusionnée et douloureuse, reste «exilée» dans sa Cour
du passé. On a beaucoup applaudi les scènes ingénieuses et fortes
généreusement prodiguées en ces quatre actes. Mme Brandès a donné une
haute allure à la princesse. Les autres rôles sont tenus par des
artistes tels que MM. Dumény, Louis Gauthier, Arquillière, Beaulieu;
Mlle Monna Delza et Mme Juliette Darcourt. C'est assez dire l'excellence
de l'interprétation.

Le théâtre Michel vient de représenter de son côté une nouvelle oeuvre
de M. Pierre Frondaie, _Blanche Câline_. Cette pièce, d'une jolie tenue
dramatique, assez risquée dans quelques scènes, présente un type furieux
de jeune femme partagée entre l'amour qu'elle éprouve pour un joli
garçon, paresseux, amoral, d'une veulerie qui ne va pas sans quelque
bassesse, et l'affection confiante que lui inspire un homme plus âgé,
célèbre, et qui ne lui demande rien que d'être heureuse. Les caractères
sont adroitement dessinés, l'action est rapide, le dialogue bien mené.
Cette pièce, fort bien défendue par MM. Dubosc, Lefaur, Maupré, Mme
Lucienne Guett, a achevé de mettre en lumière une comédienne charmante,
Mme Michelle, au talent primesautier, fait de sincérité, de grâce naïve
et de fraîche émotion.

MM. Bip et Bousquet ont accompli une manière de miracle: ils ont relevé
le niveau de la Revue, ce genre de production théâtrale qui jusqu'ici ne
se piquait guère de littérature et dont l'esprit, assez souvent,
paraissait frelaté. Il faut aller voir représenter au théâtre Femina,
leur revue _Eh!... Eh!..._ On constatera, dès les premières scènes,
qu'il y a quelque chose de changé--et d'heureusement changé--dans le
royaume des revuistes.



UN BERGER HÉRITE DE 37 MILLIONS

Trente-sept millions! Telle serait la fortune qui vient d'être léguée à
un simple berger de Sernhac (Gard), non par un oncle d'Amérique, mais
par un grand-père d'Angleterre.

[Illustration: Un berger qui va être trente-sept fois millionnaire
gardant son troupeau. _Phot. de M. l'abbé R. Amat, curé de Sernhac._]

L'histoire est simple. Un jour une jolie fille de la Lozère, Pierrette
Bonnaud, fut séduite par un riche Anglais et traversa la Manche. Bientôt
renvoyée par le père du jeune homme, elle débarquait à Marseille où elle
mettait au monde Marius Bonnaud, l'heureux pasteur, aujourd'hui âgé de
quarante quatre ans.

Tandis que le pauvre enfant était confié à l'Assistance publique, la
mère ramenait à elle son ami qui lui donnait une autre enfant, une
fille. Celle-ci, convenablement élevée, épousa un Anglais, et fut dotée
de 3 millions légués par son père qui, du reste, ne l'avait point
reconnue. A plusieurs reprises, le jeune berger implora, mais en vain,
l'aide de la soeur riche.

Marius ne se découragea point et il chercha à retrouver les traces de
son grand-père à Londres. Il ne fut donc pas trop surpris d'apprendre,
il y a quelque temps, qu'on recherchait un enfant naturel, portant son
nom, né en 1869, et inscrit sur les registres de l'hospice de Marseille.
Il se fit aussitôt reconnaître par l'Assistance publique et il apprit
que son grand-père d'Angleterre lui avait laissé 37 millions!

M. le curé de Sernhac, qui nous communique ces détails, ajoute que le
brave berger continue à garder le troupeau de son maître, M. Dupiat, en
attendant que ce dernier lui ait trouvé un successeur.



LE DOYEN DES PHOTOGRAPHES

Une curieuse figure, qui marquera dans l'histoire de la photographie,
vient de disparaître: M. Louis Pierson, le doyen de cet art qu'il vit
naître et qu'il contribua à développer, s'est éteint, la semaine
dernière, à l'âge de quatre-vingt-onze ans.

[Illustration: M. Louis Pierson.]

Lorrain d'origine, il était arrivé à Paris en 1836, trois ans avant la
découverte sensationnelle de Daguerre; d'esprit curieux, vite passionné
par des recherches dont le champ s'ouvrait si vaste et si fécond, il
devint l'un des meilleurs élèves de l'inventeur et s'attacha à
simplifier la technique photographique, alors si délicate et compliquée.
Encouragé par ces premiers succès, il installait bientôt rue de la Paix,
puis boulevard des Capucines, un atelier où défilèrent toutes les
notabilités parisiennes du second Empire.

Après la guerre, à laquelle il prit part: vaillamment, une nouvelle
carrière s'offrit à son activité. Des liens de famille venaient d'unir
sa célèbre maison à celle qu'avait fondée en Alsace son contemporain
Adolphe Braun; aidé de ses deux gendres, MM. Gaston Braun et Léon
Clément, il dirigea pendant trente ans le grand atelier d'art auquel on
doit les premières reproductions des oeuvres conservées dans les
principaux musées du monde.

Cette existence de labeur ininterrompu avait conduit M. Louis Pierson
jusqu'à une vieillesse avancée: elle lui a permis d'assister aux progrès
surprenants de la photographie, dont il avait connu les débuts
incertains. Et ce dut être, pour lui, une douce satisfaction.



DOCUMENTS et INFORMATIONS

PIERPONT MORGAN A ROME.

_En signalant, dans notre dernier numéro, la mort de M. Pierpont Morgan,
nous avons rappelé la carrière du célèbre financier américain. Sur les
dernières semaines de sa maladie, et ses précédents séjours en Italie,
où il aimait à venir goûter de longs loisirs, notre correspondant à Rome,
M. Robert Vaucher, nous adresse les notes suivantes, qui ajoutent
quelques traits curieux à la physionomie du fameux milliardaire:_

C'est à midi, le 31 mars, que M. Pierpont Morgan est mort, au Grand
Hôtel de Borne. Mais la nouvelle fut tenue cachée jusque vers 3 heures,
afin d'éviter des manoeuvres de Bourse, et les nombreux reporters qui
assiégeaient le Grand Hôtel ne purent se douter avant ce moment-là que
le malade s'était éteint.

Il y a un mois que le milliardaire américain arrivait à Rome, sur les
conseils de son docteur préféré, le professeur Bastianelli. On comptait
sur l'intérêt qu'il portait aux beaux-arts et à l'archéologie pour lui
faire oublier sa mélancolie et lui rendre un peu de cette énergie dont
il a été si prodigue pendant sa longue carrière.

Une amélioration semblait, en effet, se faire sentir. A Pâques, M.
Pierpont Morgan fit une promenade en automobile, mais ce fut sa dernière
sortie. Peu après, le mal empira. La direction de l'hôtel avait chargé
un fermier de fournir le lait nécessaire au malade. Une vache, nourrie
spécialement et visitée chaque jour par un vétérinaire, avait été
choisie dans ce but parmi les plus belles de la campagne romaine.

Pierpont Morgan était très aimé en Italie. Sa passion pour l'antique
l'amenait très souvent à Rome où il achetait beaucoup de tableaux et
d'objets d'art.

On raconte, à son propos, de nombreuses anecdotes, en particulier
celle-ci qui a le mérite d'être réelle.

Il y a quatre ans, le milliardaire demanda, comme il en avait l'habitude
à chacun de ses voyages, une audience au Quirinal et une autre au
Vatican. Or, par un curieux hasard, les deux audiences furent fixées
pour le même jour, l'audience royale à 10 heures, l'audience pontificale
à 11 h. 15. On sait que la tenue d'audience chez le roi est toute
différente de celle qui est de rigueur chez le pape. Et l'embarras du
grand financier s'accroissait encore du fait qu'il était accompagné de
sa fille. Il s'en tira néanmoins d'une façon très américaine.

M. Pierpont Morgan partit en redingote, avec sa fille en chapeau et
toilette de ville, pour le Quirinal. A 10 h. 1/2, les deux visiteurs
quittaient le palais royal après une audience de vingt-cinq minutes.
Deux grandes automobiles fermées, aux stores hermétiquement baissés,
attendaient devant la porte: M. Pierpont Morgan monta dans l'une, sa
fille dans l'autre, et les deux voitures se dirigèrent, à toute allure,
par le Janicule, vers le Vatican.

A 11 h. 10, une troisième automobile traversait la cour San Damaso et
l'on en vit descendre M. Pierpont Morgan, en habit et cravate noire, et
miss Morgan en robe noire, sans bijoux et la tête couverte du voile
traditionnel. La transformation s'était opérée tout simplement le long
des rues du Transtevere: quand les deux autos arrivèrent au Janicule, il
ne s'agissait plus que de monter dans la troisième voiture qui
attendait, patiemment, près du monument de Garibaldi, le moment de
conduire ses maîtres chez le Saint-Père.



LE MEETING DE MONACO.

Le meeting de Monaco, qui s'est ouvert il y a peu de jours, présentera
cette année un intérêt exceptionnel. L'an dernier, déjà, nous avions vu
évoluer au-dessus des yachts et des canots automobiles plusieurs
hydroaéroplanes; mais, dans cette admirable haie sillonnée par une foule
d'embarcations, les bateaux volants semblaient bien peu nombreux, et
plusieurs pilotes étaient encore insuffisamment familiarisés avec des
appareils achevés seulement depuis quelques semaines. Aujourd'hui, seize
concurrents sont en présence; monoplans et biplans de divers systèmes
reposent sur l'eau bleue, simulant à quelque distance d'énormes mouettes
arrêtées pour baigner la pointe de leurs ailes.

L'opération de la mise à l'eau, qui présente toujours certaines
difficultés, a admirablement réussi. Au moyen d'un seul plan incliné,
les seize appareils, en moins d'une heure, sont venus flotter à la place
qui leur avait été assignée. Et ce premier succès semblait un gage des
prouesses prochaines de l'escadrille.



LE NOUVEL HÔPITAL DE LA PITIÉ.

L'achèvement du nouvel hôpital de la Pitié, auquel le nouveau président
de la République consacrait, il y a peu de jours, une de ses premières
visites, marqua la première étape, et une étape heureuse, dans le projet
d'amélioration des services hospitaliers de la Ville de Paris auquel fut
affecté en 1904 un crédit de 45 millions. Sous tous les rapports, en
effet, cet établissement fait le plus grand honneur à la commission
supérieure, créée par M. Mesureur, qui en a conçu et surveillé
l'organisation générale.

Renonçant à utiliser l'emplacement du vieil hôpital de la Pitié, situé
près du Muséum, l'administration de l'Assistance publique a choisi de
vastes terrains, jusque-là consacrés à la culture maraîchère, s'étendant
entre l'hospice de la Salpêtrière et le boulevard de l'Hôpital. Elle
disposait ainsi d'une superficie d'un peu plus de 6 hectares, dont près
de 2 hectares (exactement 19.000 mètres carrés) sont aujourd'hui occupés
par des constructions variées, aménagées avec toutes les commodités que
prescrit l'hygiène moderne.

On s'est préoccupé avant tout d'assurer aux malades l'air et la lumière.
Chaque lit est placé devant un trumeau limité de chaque côté par une
fenêtre et chaque malade dispose d'un cube d'air de 45 mètres, ce qui
correspond à une chambre de 4 mètres de côté avec environ 3 mètres de
plafond. On compte au total 986 lits dont 314 répartis dans les divers
services de chirurgie.

Pour meubler l'hôpital, y compris le pavillon séparé affecté au logement
du personnel, il a fallu acheter, dès la mise en service: 1.075 lits,
14.500 draps, 2.175 couvertures, 1.160 matelas, 2.000 peignoirs, 1.650
blouses de médecin, 4.300 chemises d'homme, 6.000 chemises de femme,123
berceaux, 300 armoires, 2.300 chaises, 300 fauteuils, 125 bancs de
jardin, etc.

[Illustration: Des oiseaux sur l'eau: le parc des hydroaéroplanes dans
la rade de Monaco.]

Les appareils de chauffage, d'éclairage, de ventilation,
d'hydrothérapie, de stérilisation, de désinfection, et autres, ont été
installés conformément aux derniers progrès de la technique moderne. Les
laboratoires sont aménagés avec autant de soin que les salles
d'opération, et les divers bâtiments de malades sont munis d'ascenseurs.

Grâce à cette puissante organisation, où le personnel comporte plus de
450 agents, l'hôpital a reçu, au cours de l'année 1912, un total de
16.105 malades. La dépense globale atteindra environ 10 millions; elle
est relativement minime si l'on songe au grand nombre de misères qu'elle
permet de soulager.



L'ACCIDENT DU SOUS-MARIN «TURQUOISE»

Le 2 avril, le sous-marin _Turquoise_ quittait Toulon pour se rendre à
Bizerte, où il devait prendre rang dans la flottille chargée de la
défense immédiate des côtes en remplacement des petites unités du type
_Oursin_ arrivées au bout de leur service.

La _Turquoise_, de 398 tonnes, et ses cinq similaires portent des noms
de pierres précieuses. Ces bâtiments ne représentent en réalité que des
agrandissements du type _Oursin_ qui déplace seulement 70 tonnes. Ce
sont encore des sous-marins proprement dits, c'est-à-dire ne possédant
qu'une très faible flottabilité, au contraire des _submersibles_, type
adopté définitivement et uniquement dans la marine française. Ces
derniers bâtiments sont doués au contraire d'une grande flottabilité,
avec les apparences extérieures d'un torpilleur.

Cette différence essentielle dans la conception du sous-marin et du
submersible produit ce fait que le premier, avec son manque de
flottabilité, est un corps lourd, incapable de suivre les mouvements de
la lame lorsqu'il navigue à la surface, et recouvert incessamment par la
mer dès qu'elle est un peu forte. Cette particularité explique très bien
l'accident qui s'est produit à bord de la _Turquoise_ dans la nuit du 2
au 3 avril.

Nos submersibles du modèle Laubeuf, qui réalisent, je le répète, le type
définitivement adopté chez nous pour la navigation sous-marine, sont au
contraire de bons bâtiments de mer, capables d'affronter, sans danger
pour leurs équipages, de très mauvais temps, ce qu'ils ont bien montré
déjà en une foule de circonstances, et non moins capables d'exécuter des
navigations longues et difficiles.

Donc la _Turquoise_ étant dans la nuit du 2 au 3 avril au sud des îles
d'Hyères, sous l'escorte d'ailleurs du remorqueur _Goliath_, de
l'arsenal de Toulon, rencontra une mer assez grosse, soulevée par un
fort vent de nord-ouest. Cette mer prenait la _Turquoise_ par l'arrière,
ce qui constitue la plus mauvaise des conditions de navigation. Dans
cette position, disent les officiers qui ont commandé les sous-marins de
ce type, le navire roule beaucoup et entre tout entier dans les lames
comme un soc de charrue dans la terre. On comptait pour augmenter la
flottabilité et aider les sous-marins à s'élever sur la lame, sur
l'espèce de roui métallique, visible sur la photographie ci-jointe et
sur lequel se tient la partie de l'équipage que son service n'appelle
pas en bas, mais il se trouve qu'il constitue en réalité une sorte de
rocher sur lequel les vagues brisent et déferlent furieusement. La
sagesse commande, dans des cas pareils, d'évacuer le pont, de fermer
toutes les ouvertures et de naviguer en vase clos. Mais on conçoit assez
bien que l'internement dans cette coque roulante manque d'agrément et
qu'on essaie de rester à l'air... et à l'eau le plus longtemps possible,
sans trop penser au danger!

Une lame plus forte balaya le rouf de la _Turquoise_ et précipita à la
mer le lieutenant de vaisseau Lavabre, commandant, l'enseigne de
vaisseau Adam, second qui n'était à bord que depuis quelques jours, le
premier maître torpilleur et quatre autres marins. Le _Goliath_ aussitôt
informé de l'accident put recueillir deux matelots, mais les deux
officiers et les trois autres marins avaient disparu et, malgré les
longues recherches qui durèrent jusqu'au jour, ne purent être retrouvés.

Sous le commandement du plus ancien des seconds maîtres restant à bord
la _Turquoise_, changeant de route et abandonnant ses recherches, mit le
cap sur la rade d'Hyères, d'où elle gagna Toulon le lendemain sous
l'escorte de deux contre-torpilleurs.

SAUVAIRE JOURDAN.

[Illustration: Le sous-marin _Turquoise_ procédant à ses derniers essais
avant son départ pour Bizerte: sur le rouf, l'état-major et l'équipage,
dont le commandant un autre officier et trois marins ont été emportés
par une lame.--_Phot. Marius Bar._]



[Illustration: Le roi de Suède au tennis, à Nice.--_Phot.
Chusseau-Flaviens._]

LOISIRS ROYAUX

On est toujours curieux de voir, surpris dans une attitude familière,
ceux que la fortune a placés au premier rang: bien différent des
photographies officielles, où il apparaît entouré des honneurs royaux,
l'instantané de Gustave V que nous reproduisons ici montre le souverain
sous un aspect moins connu. A Nice, dont il est l'hôte en ce moment, le
roi de Suède marque une prédilection particulière pour l'élégant jeu de
tennis, où s'exercent la vigueur et l'adresse de ses cinquante-cinq ans.
Le voici, dans la simple tenue qui convient à ce sport--chemise molle,
pantalon blanc et souliers blancs--tout entier à la partie engagée, la
raquette tendue, prête à la riposte, l'allure souple, tel enfin que doit
être un fervent sportsman.



UN GRAND POLITIQUE FRANÇAIS

M. Constans, qui fut député, sénateur, plusieurs fois ministre, enfin
ambassadeur à Constantinople, et dont la carrière politique fut l'une
des plus actives et des plus mouvementées parmi celles des hommes de sa
génération, est mort lundi dernier à l'âge de quatre-vingts ans, après
une longue maladie.

[Illustration: M. Constans, photographié il y a quelques années devant
la porte de l'ambassade de France à Constantinople.]

Il était né à Béziers en 1833. D'abord il se consacra au barreau et
plaida un peu à Toulouse où il avait fait ses études. Puis il s'en fut,
en Espagne, s'occuper de commerce et d'industrie. Ce ne fut qu'un
intermède. Il revint, après quelques années, en France et aux études
juridiques. Il professa le droit à Douai, à Dijon, et à Toulouse
jusqu'en 1876, où les électeurs de cette dernière ville l'envoyèrent
siéger à la Chambre. Il y suivit Gambetta dans son opposition au Seize
Mai et fut l'un des 363. De 1879 à 1881, il est sous-secrétaire d'État,
puis ministre de l'Intérieur dans les cabinets de Freycinet et Jules
Ferry. Il contribue à faire adopter le scrutin de liste pour les
élections de 1885. Envoyé en mission à Pékin pour la conclusion du
traité franco-chinois en 1886, il est nommé, quelques mois après,
gouverneur général de l'Indo-Chine. Il démissionna en septembre 1888
pour reprendre sa place au Parlement et trouva la France en pleine
agitation boulangiste. Nul n'a oublié le rôle que M. Constans joua à
cette époque. Appelé au ministère de l'Intérieur, en février 1889, il y
manifesta une vigueur et une activité exceptionnelles, engagea une lutte
sans merci contre le boulangisme dont il triompha aux élections
suivantes. Il rit également arrêter et incarcérer à Clairvaux le duc
d'Orléans.

Démissionnaire le 1er mars 1890, il fut repris quinze jours plus tard
comme ministre de l'Intérieur par M. de Freycinet, chargé de former un
nouveau cabinet. Il se heurta dès lors, dans le Parlement, à une
opposition personnelle très violente, et abandonna le pouvoir, en 1892,
pour n'y plus revenir.

Il était, depuis 1889, sénateur de la Haute-Garonne. En 1898, M.
Delcasse lui fit confier la mission de représenter la France, comme
ambassadeur, à Constantinople. Il y devait occuper pendant dix ans ces
hautes et délicates fonctions, qu'il abandonna après la chute
d'Abdul-Hamid en 1908.

Jusqu'à ses derniers jours, l'ancien ministre avait conservé cette
grande lucidité, ce sens politique et cet esprit alerte qui
caractérisèrent sa personnalité dans la vie politique et dans les divers
postes qu'il occupa.



CYCLONE ET INONDATIONS AUX ÉTATS-UNIS

Pendant une semaine, à la fin du mois dernier, les dépêches quotidiennes
des États-Unis nous ont apporté le lamentable compte rendu des désastres
causés dans les régions du Centre et de l'Est par des cyclones suivis
d'inondations, particulièrement redoutables en ces vastes contrées
qu'arrosent des fleuves immenses, au cours impétueux, le Mississipi et
ses affluents. Les premières photographies de ces sinistres commencent à
arriver en Europe: mieux que les brèves informations transmises par le
télégraphe, elles font apparaître en toute sa rigueur la catastrophe, et
attestent les cruelles fantaisies du fléau.

[Illustration: Le cadavre d'une victime du cyclone d'Omaha, transporté
par la tornade dans les branches d'un arbre brisé de Bemis Park.]

C'est l'une d'elles que montre le cliché reproduit ci-dessous; il fut
pris à Omaha, dans le Nébraska, où s'exercèrent les premiers ravages. Le
dimanche 23 mars, une tornade d'une force inouïe s'abattait sur la
ville, détruisant sur son passage des centaines de maisons, renversant
un établissement de cinématographe, dont les spectateurs restaient
ensevelis sous les décombres. Un passant, qui se promenait dans un
jardin public, fut subitement emporté par la bourrasque, saisi comme un
fétu de paille, et vint s'écraser sur un arbre, qui lui-même avait subi
les violences de l'ouragan: déchiqueté, tordu, il accueillit entre ses
branches le corps inanimé, qui demeura là, reposant dans la paix du
dernier sommeil.

Le cyclone qui dévasta Omaha et plusieurs villes de l'Illinois et de
l'Indiana ne fut que le prélude à une catastrophe plus grande encore.
Les pluies torrentielles tombées pendant plusieurs jours amenèrent une
crue soudaine et générale, et bientôt l'Ohio, la Pennsylvanie, la
Virginie, le Kentucky, furent atteints par l'inondation. A Pittsburg, à
Wheeling, à Columbus, à Dayton surtout, la montée des eaux, coïncidant
avec de furieuses tempêtes de neige, provoqua de véritables désastres.
La plupart des habitants durent fuir leurs maisons submergées; et, en
outre des dégâts matériels, évalués à des sommes considérables, on eut à
déplorer de nombreux accidents mortels.

Le fléau disparut aussi rapidement qu'il était venu, laissant
malheureusement derrière lui des ruines qu'il faudra bien du temps pour
réparer. Du moins les Américains ont-ils eu, en ces heures de deuil, le
réconfort des sympathies de l'Europe. Dès le premier jour, M. Raymond
Poincaré avait tenu à exprimer celles de la France, par télégramme, à M.
Woodrow Wilson.



INDISCRÉTIONS SUR LE SALON, par Henriot.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "L'Illustration, No. 3659, 12 Avril 1913" ***

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