Home
  By Author [ A  B  C  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z |  Other Symbols ]
  By Title [ A  B  C  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z |  Other Symbols ]
  By Language
all Classics books content using ISYS

Download this book: [ ASCII | HTML | PDF ]

Look for this book on Amazon


We have new books nearly every day.
If you would like a news letter once a week or once a month
fill out this form and we will give you a summary of the books for that week or month by email.

Title: Quentin Durward
Author: Scott, Walter, Sir, 1771-1832
Language: French
As this book started as an ASCII text book there are no pictures available.
Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Quentin Durward" ***

This book is indexed by ISYS Web Indexing system to allow the reader find any word or number within the document.



Walter Scott

QUENTIN DURWARD

(1830)

Traduction M. Defauconpret



Table des matières


INTRODUCTION.
CHAPITRE PREMIER. Le Contraste.
CHAPITRE II. Le Voyageur.
CHAPITRE III. Le Château.
CHAPITRE IV. Le Déjeuner.
CHAPITRE V. L'Homme d'armes.
CHAPITRE VI. Les Bohémiens.
CHAPITRE VII. L'Enrôlement
CHAPITRE VIII. L'envoyé.
CHAPITRE IX. La Chasse au sanglier.
CHAPITRE X. La Sentinelle.
CHAPITRE XI. La Galerie de Roland.
CHAPITRE XII. Le Politique.
CHAPITRE XIII. L'Astrologue.
CHAPITRE XIV. Le Voyage.
CHAPITRE XV. Le Guide.
CHAPITRE XVI. Le Vagabond.
CHAPITRE XVII. L'Espion épié.
CHAPITRE XVIII. La Chiromancie.
CHAPITRE XIX. La Cité.
CHAPITRE XX. Le Billet.
CHAPITRE XXI. Le Sac du Château.
CHAPITRE XXII. L'Orgie.
CHAPITRE XXIII. La Fuite.
CHAPITRE XXIV. La Prisonnière.
CHAPITRE XXV. La Visite inattendue.
CHAPITRE XXVI. L'Entrevue.
CHAPITRE XXVII. L'Explosion.
CHAPITRE XXVIII. Incertitude.
CHAPITRE XXIX. La Récrimination.
CHAPITRE XXX. L'Incertitude.
CHAPITRE XXXI. L'Entrevue des deux Amans.
CHAPITRE XXXII. L'Enquête.
CHAPITRE XXXIII. Le Héraut.
CHAPITRE XXXIV. L'Exécution.
CHAPITRE XXXV. Le Prix de la Bravoure.
CHAPITRE XXXVI. L'Attaque.
CHAPITRE XXXVII. La Sortie.
CONCLUSION.
NOTES.



INTRODUCTION.

          «Et un homme qui a fait des pertes.--Allez!»
          SHAKSPEARE. _Beaucoup de bruit pour rien_.


QUAND l'honnête Dogberry[1] récapitule tous ses titres à la
considération, qui, à son avis, auraient dû le mettre à l'abri de
l'apostrophe injurieuse que lui adresse _Monsieur le gentilhomme
Conrade_, il est remarquable qu'il ne parle pas avec plus d'emphase même
de _ses deux robes_ (chose assez importante dans certaine ci-devant
capitale que je connais[2]), ni de ce qu'il est _un aussi joli morceau
de chair que qui ce soit dans Messine_, ni même de l'argument conclusif
qu'il est _un camarade assez riche_, que de ce qu'il est _un homme
qui a fait des pertes_.

Dans le fait, j'ai toujours observé que les enfans de la prospérité,
soit pour ne pas éblouir de tout l'éclat de leur splendeur ceux que le
destin a traités moins favorablement, soit parce qu'ils pensent qu'il
est aussi honorable pour eux de s'être élevés en dépit des calamités,
qu'il l'est pour une forteresse d'avoir soutenu un siège; j'ai toujours
observé, dis-je, que ces gens-là ne manquent jamais de vous entretenir
des pertes que leur occasionne la dureté des temps. Vous dînez rarement à
une table bien servie, sans que les intervalles entre le champagne, le
bourgogne et le vin du Rhin soient remplis, si votre Amphitryon est un
capitaliste, par des plaintes sur la baisse de l'intérêt de l'argent, et
sur la difficulté de trouver à placer celui qui reste improductif entre
ses mains; ou, si c'est un propriétaire, par de tristes commentaires sur
l'arriéré des rentes et la diminution des loyers. Cela produit son
effet. Les convives soupirent, et secouent la tête en cadence avec leur
hôte, regardent le buffet chargé d'argenterie, savourent de nouveau les
excellens vins qui circulent rapidement autour de la table, et pensent à
la noble bienveillance qui, ainsi lésée, fait un usage hospitalier de ce
qui lui reste; ou, ce qui est encore plus flatteur, ils s'étonnent de la
nature de cette richesse qui, nullement diminuée malgré ces pertes,
continue, comme le trésor inépuisable du généreux Aboulcasem, à fournir
des distributions copieuses sans qu'il y paraisse. Cette manie de
doléances a pourtant ses bornes, de même que les plaintes des
valétudinaires, qui, comme ils le savent tous, sont le passe-temps le
plus agréable, tant qu'ils ne sont affectés que de maladies chroniques.
Mais je n'ai jamais entendu un homme dont le crédit va véritablement en
baissant, parler de la diminution de ses fonds; et mon médecin, homme
aussi humain qu'habile, m'assure qu'il est fort rare que ceux qui sont
attaqués d'une bonne fièvre, ou de quelque autre de ces maladies aiguës

    Dont la crise mortelle aussi-bien que prochaine
    Pronostique la fin de la machine humaine,
    trouvent dans leurs souffrances un sujet de conversation amusante.

Ayant bien posé toutes ces choses, je ne puis plus cacher, à mes
lecteurs que je ne suis ni assez oublié, ni assez bas en finances pour
ne pas avoir ma part de la détresse qui afflige en ce moment les
capitalistes et les propriétaires des trois-royaumes. Vos auteurs qui
dînent avec une côtelette de mouton, peuvent être charmés que le prix en
soit tombé à trois pence la livre, et se féliciter, s'ils ont des
enfans, de ce que le pain de quatre livres ne leur coûte plus que six
pence; mais nous qui appartenons à cette classe que la paix et
l'abondance ruinent,--nous qui avons des terres et des bœufs, et qui
vendons ce que ces pauvres glaneurs sont obligés d'acheter,--nous sommes
réduits au désespoir précisément par les mêmes causes qui feraient
illuminer tous les greniers de Grub-Street[3], si Grub-Street avait
jamais des bouts de chandelle de reste. Je mets donc en avant, avec
fierté, mon droit de partager les calamités qui ne tombent que sur les
riches; je me déclare, comme Dogberry, _un camarade assez riche_, et
cependant _un homme qui a fait des pertes_.

Avec le même esprit de généreuse émulation, j'ai eu recours récemment au
remède universel contre le mal de _l'impécuniosité_[4] pendant un court
séjour dans un climat méridional; par-là, non-seulement j'ai épargné
plusieurs voitures de charbon, mais j'ai eu aussi le plaisir d'exciter
une compassion générale pour la décadence de ma fortune parmi ceux qui,
si j'eusse continué à dépenser mes revenus au milieu d'eux, auraient pu
me voir pendre sans que cela les inquiétât beaucoup: ainsi, tandis que
je bois mon _vin ordinaire_, mon brasseur trouve que le débit de sa
petite bière diminue. Tandis que je vide mon flacon à _cinq francs_, ma
portion quotidienne de Porto[5] reste au comptoir de mon marchand de
vin. Tandis que ma _côtelette à la Maintenon_ fume sur mon assiette, le
formidable aloyau reste accroché à une cheville dans la boutique de mon
ami à tablier bleu, le boucher du village. En un mot, tout ce que je
dépense ici forme un déficit aux lieux de mon domicile habituel.
Jusqu'aux petits sous que gagne _le garçon perruquier_, et même la
croûte de pain que je donne à son petit chien au derrière tondu et aux
yeux rouges, c'est encore _autant de perdu_ pour mon ancien ami le
barbier et pour l'honnête Trusty, gros mâtin qui est dans ma cour. C'est
ainsi que j'ai le bonheur de savoir à chaque instant du jour que mon
absence est sentie et regrettée par ceux qui s'inquiéteraient fort peu
de moi, s'ils me voyaient dans mon cercueil, pourvu qu'ils pussent
compter sur la pratique de mes héritiers. J'excepte pourtant
solennellement de cette accusation d'égoïsme et d'indifférence le fidèle
Trusty, mon chien de cour, dont j'ai raison de croire que les politesses
à mon égard avaient des principes plus désintéressés que celles d'aucune
des personnes qui m'aident à dépenser les revenus que je dois a la
libéralité du public.

Hélas! à l'avantage d'exciter cette sympathie chez soi sont attachés de
grands inconvéniens personnels.

Veux-tu me voir pleurer? pleure d'abord toi-même,
dit Horace; et véritablement je pleurerais quelquefois quand je songe
que mes jouissances domestiques, devenues des besoins par l'habitude,
ont été échangées pour les équivalens étrangers que le caprice et
l'amour de la nouveauté ont mis à la mode. Je ne puis m'empêcher
d'avouer que mon estomac, conservant ses goûts nationaux, soupire après
la bonne tranche de bœuf, apprêtée à la manière de Dolly, servie toute
chaude en sortant du gril, brune à l'extérieur, et devenant écarlate au
premier coup de couteau. Tous les mets délicats inscrits sur la _carte_
de Véry, et ses mille manières d'orthographier ses _bifsteks de mouton_
ne peuvent y suppléer. Ensuite le fils de ma mère n'a aucun goût pour
les libations claires; et aujourd'hui qu'on peut avoir la drèche presque
pour rien, je suis convaincu qu'une double mesure de John Barley-Corn[6]
doit avoir changé cette _pauvre créature domestique, la petite
bière_, en une liqueur vingt fois plus généreuse que ce breuvage acide et
sans force qu'on honore ici du nom de vin, quoique sa substance et ses
qualités la rendent plutôt semblable, à l'eau de la Seine. Les vins
français de première qualité sont assez bons; il n'y a rien à dire
contre le château-margot et le sillery; et cependant je ne puis oublier
la qualité généreuse de mon excellent vin vieux d'Oporto. Enfin,
jusqu'au garçon et à son chien, quoique ce soient tous deux des animaux
assez divertissans, et qu'ils fassent mille singeries qui ne laissent
pas d'amuser, cependant il y avait plus de franche gaieté dans le
clignement d'œil avec lequel notre vieux Packwood avait coutume
d'annoncer au village les nouvelles de la matinée, que toutes les
gambades d'Antoine ne pourraient en exprimer dans le cours d'une
semaine; et dans le mouvement de queue du vieux Trusty, il y avait plus
de sympathie humaine et canine, que dans la patience de son rival
Toutou, se fût-il tenu sur ses pattes de derrière pendant toute une
année.

Ces signes de repentir viennent peut-être un peu tard, et je conviens
(car je dois une franchise sans réserve à mon cher ami le public) qu'ils
ont été un peu accélérés par la conversion de ma nièce Christy à
l'ancienne foi papale, grâce à un certain prêtre madré de notre
voisinage; et par le mariage de ma tante Dorothée à un capitaine de
cavalerie à _demi-solde_, ci-devant membre de la Légion-d'Honneur, qui,
à ce qu'il nous assure, serait aujourd'hui officier-général, si notre
ancien ami Buonaparte avait continué à vivre et à triompher. Quant à
Christy, je dois avouer que la tête lui avait tellement tourné à
Édimbourg, en courant jusqu'à cinq routs[7] par nuit, que, quoique je me
méfiasse un peu des causes et des moyens de sa conversion, je ne fus pas
fâché de voir qu'elle commençait à envisager les choses sous un aspect
sérieux, n'importe de quelle manière. D'ailleurs la perte ne fut pas
très-grande pour moi, car le couvent m'en a débarrassé pour une pension
fort raisonnable. Mais le mariage terrestre de ma tante Dorothée était
une chose toute différente des épousailles spirituelles de ma nièce:
d'abord elle avait 2000 livres sterling, placées dans les trois pour
cent, et qui sont aussi-bien perdues pour ma famille que si l'on avait
fait un biffage général sur le grand livre de la dette publique; car qui
aurait cru que ma tante Dorothée se fût mariée? Bien plus, qui aurait
jamais pensé qu'une femme, ayant cinquante ans d'expérience, aurait
épousé un squelette français, dont les bras et les jambes, offrant les
mêmes dimensions, semblaient deux compas entr'ouverts, placés
perpendiculairement l'un sur l'autre, et tournant sur un pivot commun
tout juste assez fort pour figurer un corps? Tout le reste n'était que
moustaches, pelisses et pantalons. Elle aurait pu acheter un polk de
véritables cosaques en 1815, pour la moitié de la fortune qu'elle a
abandonnée à cet épouvantail militaire. Mais il est inutile d'en dire
davantage sur ce sujet, d'autant plus qu'elle en était venue au point de
citer Rousseau pour le sentiment:--qu'il n'en soit plus question.

Ayant ainsi expectoré ma bile contre un pays qui n'en est pas moins un
pays fort agréable, et auquel je n'ai nul reproche à faire, puisque
c'est moi qui l'ai cherché, et non lui qui m'a cherché, j'en viens au
but plus direct de cette Introduction. Si je ne compte pas trop, mon
cher public, sur la continuation de vos bonnes grâces (quoique, pour
dire la vérité, la constance et l'uniformité de goût soient des qualités
sur lesquelles ceux qui courtisent vos faveurs doivent à peine compter),
ce but pourra peut-être me dédommager des pertes et dommages que j'ai
essuyés en amenant ma tante Dorothée dans le pays des beaux sentimens,
des moustaches noires, des jambes fines, des gros mollets et des membres
sans corps; car je vous assure que le drôle, comme le disait mon ami
L***, est un vrai pâté d'abatis, tout ailerons et pattes. Si elle avait
choisi sur le contrôle de la demi-paie un montagnard écossais à grandes
phrases, ou un fils élégant de la verte Erin[8] je n'aurais pas dit un
seul mot; mais, de la manière dont l'affaire s'est arrangée, il est bien
difficile de se garantir d'un mouvement de rancune en voyant ma tante
dépouiller si gratuitement ses héritiers légitimes. Mais...--silence, ma
mauvaise humeur,--et offrons à notre cher public un sujet plus agréable
pour nous et plus intéressant pour les autres.

À force de boire le breuvage acide dont j'ai déjà parlé, et de fumer des
cigares, art dans lequel je ne suis pas novice, je parvins peu à peu,
tout en buvant et en fumant, à faire une sorte de connaissance avec _un
homme comme il faut_. Je veux dire qu'il était du petit nombre de ces
vieux échantillons de noblesse qu'on trouve encore en France, et qui,
comme ces statues antiques et mutilées, objets d'un culte suranné et
oublié, commandent encore un certain respect et une certaine estime,
même à ceux qui ne leur accordent volontairement ni l'un ni l'autre.

En fréquentant le café du village, je fus d'abord frappé de l'air
singulier de dignité et de gravité de ce vieux gentilhomme, de son
attachement constant pour les bas et les souliers, au mépris des
demi-bottes et des pantalons. Je remarquai la _croix de Saint-Louis_ à
sa boutonnière, et la petite cocarde blanche de son chapeau à bras. Il y
avait en lui quelque chose d'intéressant; et, d'ailleurs, sa gravité
semblait d'autant plus piquante au milieu de la vivacité de tous ceux
qui l'entouraient, comme l'ombre d'un arbre touffu frappe davantage les
regards dans un paysage éclairé par les rayons ardens du soleil. Je fis,
pour lier connaissance avec lui, les avances que le lieu, les
circonstances et les mœurs du pays autorisaient: c'est-à-dire, je me
plaçai près de lui; et, tout en fumant mon cigare d'un air calme et de
manière que chaque bouffée intermittente de fumée était presque
imperceptible, je lui adressai ce petit nombre de questions que partout,
et surtout en France, le savoir-vivre autorise un étranger à faire, sans
l'exposer au reproche d'impertinence. Le marquis de Haut-Lieu, car
c'était un marquis, fut aussi laconique et aussi sentencieux que la
politesse française le permettait; il répondit à toutes mes questions,
mais ne m'en fit aucune, et ne m'encouragea nullement à lui en adresser
d'autres.

La vérité était que, n'étant pas très-accessible pour les étrangers de
quelque nation qu'ils fussent, ni même pour ceux de ses compatriotes
qu'il ne connaissait pas, le marquis avait surtout une réserve toute
particulière à l'égard des Anglais. Ce sentiment pouvait être un reste
de l'ancien préjugé national; peut-être aussi venait-il de l'idée qu'il
avait conçue que l'Anglais est un peuple hautin, fier de sa bourse, et
pour qui le rang, joint à une fortune bornée, est un objet de dérision
autant que de pitié; ou peut-être enfin qu'en réfléchissant sur certains
événemens récens, il éprouvait, comme Français, quelque mortification,
même des succès qui avaient rétabli son Maître sur le trône, et qui lui
avaient rendu à lui-même des propriétés forts diminuées, d'ailleurs, et
un château dilapidé. Son aversion pourtant n'allait jamais au-delà de
cet éloignement pour la société des Anglais. Lorsque les affaires de
quelque étranger exigeaient l'intervention de son crédit, il l'accordait
toujours avec toute la courtoisie d'un gentilhomme français qui sait ce
qu'il se doit à lui-même et ce qu'il doit à l'hospitalité nationale.

Enfin, par quelque hasard, le marquis découvrit que l'individu qui
fréquentait depuis peu le même café que lui était Écossais, circonstance
qui milita puissamment en ma faveur. Il m'informa que quelques-uns de
ses ancêtres étaient d'origine écossaise; et il croyait même que sa
maison avait encore quelques parens dans ce qu'il lui plaisait d'appeler
la province de _Hanguisse_ en Écosse. La parenté avait été reconnue de
part et d'autre au commencement du siècle dernier; et, pendant son exil,
car on peut bien penser que le marquis avait joint les rangs de l'armée
de Condé et partagé les privations et les infortunes de l'émigration, il
avait eu l'envie une fois d'aller renouer connaissance avec ses parens
d'Écosse, et réclamer leur protection:--Mais, tout bien réfléchi, me
dit-il, il ne s'était pas soucié de se présenter à eux dans une
situation qui n'aurait pu leur faire que peu d'honneur, ou qu'ils
auraient pu regarder comme leur imposant quelque fardeau et leur faisant
même quelque honte; il avait donc cru que le mieux était de s'en
rapporter à la Providence, et de se tirer d'affaire comme il le
pourrait. Qu'avait-il fait pour cela? c'est ce que je n'ai pu savoir,
mais jamais rien, j'en suis sûr, capable de compromettre la loyauté de
cet excellent vieillard, qui soutint ses opinions et conserva sa loyauté
contre vent et marée, jusqu'à ce que le temps l'eût ramené, vieux et
indigent, dans un pays qu'il avait quitté à la fleur de l'âge, riche
alors et animé par un ressentiment qui se promettait une prompte
vengeance. J'aurais pu rire de quelques traits du caractère du marquis,
particulièrement de ses préjugés relativement à la noblesse et à la
politique, si je l'avais connu dans des circonstances plus prospères;
mais dans la position où il était, quand même ses préjugés n'auraient
pas eu une base honorable, quand ils n'auraient pas été purs de tout
motif bas et intéressé, on devait le respecter comme nous respectons le
confesseur et le martyr d'une religion qui n'est pas tout-à-fait la
nôtre.

Peu à peu, devenus bons amis, nous bûmes notre café, fumâmes notre
cigare, et prîmes notre _bavaroise_ ensemble pendant plus de six
semaines; des deux côtés, les affaires ne mirent pas grande interruption
à ce commerce. Ayant, non sans difficulté, trouvé la clef de ses
questions relativement à l'Écosse, grâce à une heureuse conjecture que
la province de Hanguisse ne pouvait être que notre comté d'Angus, je fus
en état de répondre d'une manière plus ou moins satisfaisante à tout ce
qu'il demanda sur les alliances qu'il avait dans ce pays: à ma grande
surprise, le marquis connaissait la généalogie de quelques-unes des
familles les plus distinguées de ce comté, beaucoup mieux que je
n'aurais pu m'y attendre.

De son côté, il éprouva tant de satisfaction de notre liaison, qu'il en
vint jusqu'à prendre la résolution de m'inviter à dîner au château de
Haut-Lieu, château très digne de ce nom, puisqu'il est situé sur une
hauteur qui commande les bords de la Loire. Cet édifice est à environ
trois milles du village où j'avais fixé mon domicile temporaire; et,
quand je le vis pour la première fois, je pardonnai aisément la
mortification qu'éprouvait le propriétaire en recevant un hôte dans
l'asile qu'il s'était formé au milieu des ruines du palais de ses
ancêtres. Avec une gaieté qui couvrait évidemment un sentiment plus
profond, il m'avait préparé peu à peu à la vue du lieu que je devais
visiter. Il en eut même tout le temps le jour qu'il me conduisit à cette
antique demeure, dans son petit cabriolet traîné par un grand cheval
normand.

Les restes du château de Haut-Lieu sont situés sur une belle colline qui
domine les bords de la Loire, et qui conduisait, divisée en diverses
terrasses, par des degrés en pierre, ornés de statues et d'autres
embellissemens artificiels, jusqu'au fleuve même. Toute cette décoration
architecturale, les parterres de fleurs odoriférantes et les bosquets
d'arbres exotiques avaient disparu depuis bien des années pour faire
place aux travaux plus profitables du vigneron. Cependant les terrasses
nivelées et les pentes artificielles, travaux exécutés trop solidement
pour pouvoir être détruits, subsistent encore, et prouvent combien l'art
avait été judicieusement employé pour embellir la nature.

Il est peu de ces maisons de plaisance parfaitement conservées
aujourd'hui; car l'inconstance de la mode a effectué en Angleterre le
changement total que la dévastation et la fureur populaire ont accompli
de l'autre côté du détroit. Quant à moi, je me contente de souscrire à
l'opinion du meilleur juge de notre temps[9], qui pense que nous avons
poussé à l'excès notre goût pour la simplicité, et que le voisinage
d'une habitation imposante exige des embellissemens plus recherchés que
ceux qu'on doit au gazon et aux sentiers sablés. Une situation
éminemment pittoresque serait peut-être dégradée par une tentative pour
y introduire des décorations artificielles; mais combien de sites où
l'intervention de plus d'ornemens d'architecture qu'il n'est d'usage
d'en employer aujourd'hui me semblerait indispensable pour racheter la
nudité uniforme d'une grande maison s'élevant solitairement au milieu
d'une pelouse de verdure, et qui ne paraît pas plus en rapport avec tout
ce qui l'environne, que si elle était sortie de la ville pour aller
prendre l'air.

Comment le goût vint à changer si subitement et si complètement, c'est
une circonstance assez singulière; et l'on ne peut l'expliquer que par
le principe d'après lequel, dans une comédie de Molière, les trois amis
du père lui recommandent un remède pour guérir la mélancolie de sa
fille, et qui est de remplir son appartement de tableaux, de tapisseries
ou de porcelaines, suivant le commerce différent que fait chacun de ces
donneurs de conseil[10]. En faisant l'application de ces motifs secrets
au cas dont il s'agit, nous découvrirons peut-être qu'autrefois
l'architecte traçait lui-même les jardins et les parterres qui
entouraient une maison; naturellement il déployait son art en y plaçant
des vases et des statues, en y distribuant des terrasses et des
escaliers garnis de balustrades ornées, tandis que le jardinier, placé à
un rang subordonné, faisait en sorte que le règne végétal se conformât
au goût dominant: pour y réussir, il taillait ses haies vives en
remparts avec des tours et des créneaux, et ses arbustes isolés comme
l'aurait fait un statuaire. Mais, depuis ce temps, la roue a tourné: le
jardinier décorateur, comme on l'appelle, est presque au niveau de
l'architecte; et de là vient l'usage libéral et excessif que le premier
fait de la pioche et de la hache, et l'ostentation avec laquelle le
second ne vise qu'à faire une _ferme ornée_, aussi conforme à la
simplicité que déploie la nature dans la contrée environnante, que cela
peut s'accorder avec l'agrément et la propreté nécessaires dans les
avenues de la résidence d'un riche propriétaire.

La célérité du cabriolet de monsieur le marquis avait été grandement
retardée par l'embonpoint de Jean-Roastbeef[11] que le cheval normand
maudissait probablement d'aussi bon cœur que son compatriote exécrait
autrefois l'obésité d'un stupide serf saxon; mais la digression que je
viens de terminer lui a donné le temps de gravir la colline par une
chaussée tournante, maintenant en fort mauvais état. Nous aperçûmes
enfin une longue file de bâtimens découverts et tombant en ruines, qui
tenaient à l'extrémité occidentale du château.

--M'adressant à un Anglais, me dit alors le marquis, je dois justifier
le goût de mes ancêtres, qui ont joint à leur château cette rangée
d'écuries; car je sais que, dans votre pays, on a coutume de les placer
à quelque distance. Mais ma famille mettait un orgueil héréditaire à ses
chevaux; et, comme mes aïeux aimaient à les aller voir fréquemment, ils
n'auraient pu le faire si commodément, s'ils les avaient éloignés
davantage. Avant la révolution, j'avais trente beaux chevaux dans ces
bâtimens ruinés.

Ce souvenir d'une magnificence passée lui échappa par hasard; car, en
général, il faisait très-rarement allusion à son ancienne opulence. Il
fit cette réflexion tout simplement, sans avoir l'air d'attacher de
l'importance à la fortune qu'il avait possédée autrefois, ou de demander
qu'on le plaignît de l'avoir perdue. Elle éveilla pourtant quelques
idées tristes, et nous gardâmes tous deux le silence pendant le peu de
temps que dura encore notre voyage.

En arrivant à la porte du château, je vis sortir d'une sorte de masure,
qui n'était qu'une partie de l'ancienne loge du portier, une paysanne
pleine de vivacité, dont les yeux étaient noirs comme du jais et
brillans comme des diamans. Elle vint à nous avec un sourire qui
laissait apercevoir des dents assez belles pour faire envie à bien des
duchesses, et elle tint la bride du cheval pendant que nous
descendions de cabriolet.

--Il faut que Madelon exerce aujourd'hui le métier de palefrenier, dit
le marquis en lui faisant un signe de tête gracieux, en retour de la
révérence profonde qu'elle avait adressée à monseigneur. Son mari est
allé au marché; et, quant à La Jeunesse, il a tant d'occupations, qu'il
en perd presque l'esprit.--Madelon était la filleule de mon épouse, et
destinée à être la femme de chambre de ma fille, continua le marquis
pendant que nous passions sous la porte principale, dont le cintre était
surmonté des armoiries mutilées des anciens seigneurs de Haut-Lieu et à
moitié cachées sous la mousse et le gramen, sans compter les branches de
quelques arbrisseaux sortis des fentes du mur.

Cette dernière phrase, qui me fit comprendre, en passant, que je voyais
en lui un époux, un père, privé de son épouse et de sa fille, augmenta
mon respect pour un infortuné vieillard que tout ce qui avait rapport à
sa situation actuelle devait, sans aucun doute, entretenir dans ses
réflexions mélancoliques. Après une pause d'un instant il continua d'un
ton plus gai.

--Mon pauvre La Jeunesse vous amusera, dit-il; et, soit dit en passant,
il a dix ans de plus que moi (le marquis en a plus de soixante), il me
rappelle un acteur du Roman comique, qui jouait lui seul dans toute une
pièce. Il prétend remplir à la fois les rôles de maître-d'hôtel, de chef
de cuisine, de sommelier, de valet de chambre, et de tous les
domestiques à la fois. Il me rappelle aussi quelquefois un personnage de
_la Bride_[12] _de Lammermoor_. Vous devez avoir lu ce roman, car c'est
l'ouvrage d'un de vos _gens de lettres qu'on appelle, je crois, le
chevalier Scott_.

--Oui, précisément; lui-même.--J'oublie toujours les mots qui commencent
par _cette lettre impossible_[13].

Cette observation écarta des souvenirs plus pénibles, car j'avais à
redresser mon ami français sur deux points. Je n'eus raison qu'avec
peine pour le premier; car le marquis, avec toute sa répugnance pour les
Anglais, ayant passé trois mois à Londres, prétendait que notre langue
n'offrait aucune difficulté qui pût l'arrêter un instant, et il en
appela à tous les dictionnaires, depuis le plus ancien jusqu'au plus
nouveau, pour prouver que _bride_ signifiait la bride d'un cheval. Son
scepticisme sur cette question de philologie était tel, que, lorsque je
me hasardai à lui dire que, dans tout le roman, il n'était pas une seule
fois question de bride, il rejeta gravement la faute de cette
inconséquence sur le malheureux auteur. J'eus ensuite la franchise de
l'informer, d'après des motifs que personne ne pouvait connaître comme
moi, que l'homme de lettres, mon compatriote, dont je parlerai toujours
avec le respect que méritent ses talens, n'était pas responsable des
ouvrages frivoles qu'il plaisait au public de lui attribuer avec trop de
générosité et de précipitation. Surpris par l'impulsion du moment,
j'aurais peut-être été plus loin, et confirmé ma dénégation par une
preuve positive, en lui disant que personne ne pouvait avoir écrit des
ouvrages dont j'étais l'auteur; mais le marquis m'épargna le désagrément
de me trahir ainsi, en me répliquant, avec beaucoup de sang-froid, qu'il
était charmé d'apprendre que de pareilles bagatelles n'avaient pas été
écrites par un homme de condition.

--Nous les lisons, ajouta-t-il, comme nous écoutons les plaisanteries
débitées par un comédien, ou comme nos ancêtres écoutaient celles d'un
bouffon de profession, dont ils s'amusaient, quoiqu'ils eussent été bien
fâchés de les entendre sortir de la bouche d'un homme qui aurait eu de
meilleurs droits pour être admis dans leur société.

Cette déclaration me rappela complètement à ma prudence ordinaire; et je
craignis tellement de me laisser surprendre, que je n'osai pas même
expliquer au digne aristocrate, mon ami, que l'individu qu'il avait
nommé devait son avancement, à ce que j'avais entendu dire, à certains
ouvrages qu'on pouvait, sans lui faire injure, comparer à des romans en
vers.

La vérité est qu'indépendamment de quelques autres préjugés injustes
auxquels j'ai déjà fait allusion, le marquis avait contracté une horreur
mêlée de mépris pour toute espèce d'écrivains, à l'exception peut-être
de ceux qui composent un volume in-folio sur la jurisprudence ou la
théologie; et il regardait l'auteur d'un roman, d'une nouvelle, d'un
poème, ou d'un ouvrage de critique, comme on regarde un reptile
venimeux, c'est-à-dire avec crainte et dégoût.--L'abus de la presse,
disait-il, surtout dans ses productions, les plus légères, a empoisonné
en Europe toutes les sources de la morale, et regagne encore peu à peu
une influence nouvelle après avoir été réduite au silence par le bruit
de la guerre.--Il regardait tous les écrivains, excepté ceux du plus
gros et du plus lourd calibre, comme dévoués à la mauvaise cause, depuis
Rousseau et Voltaire, jusqu'à Pigault-Lebrun et l'auteur des romans
écossais, quoiqu'il convînt qu'il les lisait pour passer le temps;
cependant, comme Pistol mangeant son poireau[14], il ne dévorait
l'histoire qu'en exécrant la tendance de l'ouvrage qui l'occupait. Cette
observation me fit reculer le franc aveu que ma vanité avait projeté de
faire, et j'amenai le marquis à de nouvelles remarques sur le château de
ses ancêtres.--Ici, me dit-il, était le théâtre sur lequel mon père
obtint plus d'une fois un ordre pour faire paraître quelques-uns des
principaux acteurs de la Comédie-Française, quand le roi et madame de
Pompadour venaient l'y voir, ce qui lui arriva plus d'une fois. Là-bas,
plus au centre, était la salle baronniale, où le seigneur exerçait sa
juridiction féodale, quand son bailli avait quelque criminel à juger,
car nous avions, comme vos anciens nobles écossais, le droit de haute et
basse justice, _fossa cum furcâ_, comme le disent les juristes. En
dessous est la chambre de la question, c'est-à-dire où l'on donnait la
torture; et véritablement je suis fâché qu'un droit si sujet à abus ait
jamais été accordé à personne. Mais, ajouta-t-il avec un air de dignité
que semblait même augmenter le souvenir des atrocités que ses ancêtres
avaient commises dans le souterrain dont il me montrait les soupiraux
grillés,--tel est l'effet de la superstition, que même encore
aujourd'hui, les paysans n'osent approcher de ces cachots dans lesquels
on dit que le courroux de mes aïeux commit plus d'un acte de cruauté.

Comme nous approchions de la fenêtre, et que je montrais quelque
curiosité de voir ce séjour de terreur, nous entendîmes sortir des
éclats de rire de cet abîme souterrain, et nous découvrîmes aisément
qu'ils partaient d'un groupe d'enfans qui s'étaient emparés de ce caveau
abandonné, pour y jouer à Colin-Maillard.

Le marquis fut un peu déconcerté, et il eut recours à sa tabatière; mais
il se remit sur-le-champ.--Ce sont les enfans de Madelon, dit-il, et ils
se sont familiarisés avec ces voûtes qui inspirent la terreur au reste
des habitans. D'ailleurs, pour vous dire la vérité, ces pauvres enfans
sont nés depuis l'époque des prétendues lumières qui ont banni la
superstition et la religion en même temps; cela me fait penser à vous
dire que c'est aujourd'hui _un jour maigre_. Je n'ai d'autres convives
que vous et le _curé_ de ma paroisse, et je ne blesserais pas volontiers
ses opinions. D'ailleurs, ajouta-t-il d'un ton plus ferme et perdant
toute contrainte: l'adversité m'a donné sur ce sujet d'autres idées que
celles qu'inspire la prospérité; et je remercie le ciel de ne pas rougir
en vous avouant que je suis les commandemens de mon Église.

Je me hâtai de lui répondre que, quoiqu'ils pussent différer de ceux de
la mienne, j'avais tout le respect convenable pour les réglemens
religieux de chaque communion chrétienne, sachant que nous nous
adressions au même Dieu, adoré d'après le même principe de la
rédemption, quoique sous des formes différentes; et que, s'il avait plu
au Tout-Puissant de ne pas permettre cette variété de cultes, nos
devoirs nous auraient été prescrits aussi distinctement qu'ils l'étaient
sous la loi de Moïse.

Le marquis n'avait pas l'habitude de secouer la main[15], mais en cette
occasion il saisit la mienne et la secoua cordialement. C'était
peut-être la seule manière qu'un zélé catholique pût ou dût employer
pour me faire sentir qu'il acquiesçait à mes sentimens.

Ces explications, ces remarques et celles auxquelles donnèrent encore
lieu les ruines étendues du château, nous occupèrent pendant deux ou
trois tours que nous fîmes sur la longue terrasse, et pendant un quart
d'heure que nous restâmes dans un petit pavillon, dont le toit en voûte
était encore en assez bon état, quoique le ciment fût détaché sur les
côtés.

--C'est ici, dit-il en reprenant le ton de la première partie de notre
entretien, que j'aime à venir m'asseoir à midi pour y trouver un abri
contre la chaleur, ou le soir pour voir les rayons du soleil couchant
s'éteindre dans les belles eaux de la Loire. C'est ici que, comme le dit
votre grand poète, avec lequel, quoique Français, je suis plus familier
que bien des Anglais, j'aime à m'asseoir,

    Montrant le code d'une imagination douce et amère[16].

J'eus grand soin de ne pas protester contre cette variante d'un passage
bien connu de Shakspeare, car je présume que notre grand poète aurait
perdu quelque chose dans l'opinion d'un juge aussi délicat que le
marquis, si je lui avais prouvé que, suivant toutes les autres
autorités, il a écrit:

Ruminant les pensées d'une imagination douce et amère[17].

D'ailleurs notre première discussion littéraire me suffisait, étant
convaincu depuis long-temps (quoique je ne l'aie été que dix ans après
être sorti du collège d'Édimbourg) que l'art de la conversation ne
consiste pas à montrer des connaissances supérieures dans des objets de
peu d'importance, mais à augmenter, à corriger, à perfectionner ce qu'on
peut savoir, en profitant de ce que savent les autres... Je laissai donc
le marquis _montrer son code_ suivant son bon plaisir, et j'en fus
récompensé par une dissertation savante et bien raisonnée qu'il entama
sur le style fleuri d'architecture introduit en France pendant le
dix-septième siècle. Il en démontra le mérite et les défauts avec
beaucoup de goût; et après avoir ainsi parlé de sujets semblables à
celui qui m'a fait faire une digression quelques pages plus haut, il fit
en leur faveur un appel d'un autre genre, fondé sur les idées que leur
vue faisait naître.

--Qui pourrait détruire sans remords les terrasses du château de Sully?
me dit-il. Pouvons-nous les fouler aux pieds sans nous rappeler cet
homme d'état aussi distingué par une intégrité sévère que par la force
et l'infaillible sagacité de son jugement? Si elles étaient moins
larges, moins massives, ou si l'uniformité solennelle en était
dénaturée, pourrions-nous supposer qu'elles furent le théâtre de ses
méditations, patriotiques? Pouvons-nous nous figurer le duc sur un
fauteuil, la duchesse sur un _tabouret_, dans un salon moderne, donnant
des leçons de courage et de loyauté à leurs fils, de modestie et de
soumission à leurs filles, celles d'une morale rigide aux uns et aux
autres, tandis qu'un cercle de jeune noblesse les écoute avec attention,
les yeux modestement baissés, sans parler, sans s'asseoir, à moins de
l'ordre exprès donné par Sully lui-même? Non, monsieur, détruisez le
pavillon royal dans lequel cette édifiante scène de famille se passait,
et vous éloignez de l'esprit la vraisemblance et la vraie couleur d'un
tel tableau. Pouvez-vous vous figurer ce pair, ce patriote distingué, se
promenant dans un jardin à l'anglaise? Autant vaudrait vous le
représenter en frac bleu et en gilet blanc, et non avec son habit à la
Henri IV et _son chapeau à plumes_. Comment aurait-il pu se mouvoir dans
le labyrinthe tortueux de ce que vous avez appelé une _ferme ornée_, au
milieu de son cortège ordinaire de deux files de gardes suisses? En vous
rappelant sa figure, sa barbe, ses _haut-de-chausses à canon_, attachés
à son justaucorps par mille _aiguillettes_ et nœuds de rubans, si votre
imagination se le représente dans un jardin moderne, en quoi le
distinguerez-vous d'un vieillard en démence qui a la fantaisie de porter
le costume de son trisaïeul, et qu'un détachement de gendarmes conduit à
une _maison de fous_? Mais, si elle existe encore, contemplez la longue
et magnifique terrasse où le loyal, le grand Sully, avait coutume de se
promener solitairement deux fois par jour, en méditant sur les plans que
son patriotisme lui inspirait pour la gloire de la France, ou lorsqu'à
une époque plus avancée et plus triste de sa vie, il rêvait
douloureusement au souvenir de son maître assassiné, et au destin de son
pays déchiré par des factions; jetez sur ce noble arrière-plan d'arcades
des vases, des urnes, des statues, tout ce qui peut annoncer la
proximité d'un palais ducal, et le tableau sera d'accord dans toutes ses
parties avec la noble figure du grand homme. Les factionnaires portant
l'arquebuse, placés aux extrémités de cette longue terrasse bien
nivelée, annoncent la présence du souverain féodal; sa garde d'honneur
le précède et le suit avec la hallebarde haute, l'air martial et
imposant, comme si l'ennemi était en présence; tous semblent animés de
la même âme que leur noble chef, mesurant leurs pas sur les siens,
marchant quand il marche, s'arrêtant quand il s'arrête, observant même
ses légères irrégularités de marche et ses haltes d'un instant,
occasionnées par ses réflexions; tous exécutant avec une précision
militaire les évolutions requises devant et derrière celui qui semble le
centre et le ressort de leurs rangs, comme le cœur donne la vie et
l'énergie au corps humain. Si vous riez d'une promenade si peu conforme
à la liberté frivole des mœurs modernes, ajouta le marquis en me
regardant comme s'il eût voulu lire dans le fond de mes pensées,
pourriez-vous vous décider à détruire cette autre terrasse que foula aux
pieds la séduisante marquise de Sévigné, et au souvenir de laquelle
s'unissent tant de souvenirs éveillés par de nombreux passages de ses
lettres délicieuses?

Un peu fatigué de la longue tirade du marquis, dont le but était
certainement de faire valoir les beautés naturelles de sa propre
terrasse, qui, malgré son état de dilapidation, n'avait pas besoin d'une
recommandation si solennelle, j'informai mon ami que je venais de
recevoir d'Angleterre le journal d'un voyage fait dans le midi de la
France par un jeune étudiant d'Oxford, mon ami, poète, dessinateur, et
fort instruit, dans lequel il donne une description intéressante et
animée du château de Grignan, demeure de la fille chérie de madame de
Sévigné, et où elle résidait elle-même fréquemment. J'ajoutai que
quiconque lirait cette relation, et ne serait qu'à quarante milles de
cet endroit, ne pourrait se dispenser d'y faire un pèlerinage. Le
marquis sourit, parut très-content, me demanda le titre de cet ouvrage,
et écrivit sous ma dictée: _Itinéraire d'un voyage fait en Provence et
sur les bords du Rhône, en_ 1819, par John Hughes, maître ès-arts du
collège Oriel, à Oxford. Il ajouta qu'il ne pouvait maintenant acheter
des livres pour le château, mais qu'il en recommanderait l'achat au
libraire chez lequel il était abonné dans la ville voisine.--Mais,
ajouta-t-il, voici le curé qui arrive pour couper court à notre
discussion, et je vois La Jeunesse tourner autour du vieux portique, sur
la terrasse, pour aller sonner la cloche du dîner, cérémonie assez
inutile pour appeler trois personnes; mais je crois que le brave
vieillard mourrait de chagrin si je lui disais de s'en dispenser. Ne
faites pas attention à lui en ce moment, attendu qu'il désire
s'acquitter incognito du service des départemens inférieurs; quand il
aura sonné la cloche, il paraîtra dans tout son éclat en qualité de
majordome.

Tandis que le marquis parlait ainsi, nous avancions vers la partie
orientale du château, seule partie de cet édifice qui fût encore
habitable.

--_La bande-noire_, me dit-il, en dévastant le reste du château pour en
prendre le plomb, le bois et les autres matériaux, m'a rendu un service
sans le vouloir; celui de le réduire à des dimensions plus convenables à
la fortune du propriétaire actuel. La chenille a encore trouvé de quoi
placer sa chrysalide dans la feuille: peu lui importe quels sont les
insectes qui ont dévoré le reste du buisson.

À ces mots nous arrivâmes à la porte. La Jeunesse nous y attendait avec
un air respectueux et empressé, et sa figure, quoique sillonnée de mille
rides, était prête à répondre par un sourire à chaque mot que son maître
lui adressait avec bonté; ses lèvres laissaient voir alors deux rangs
entiers de dents blanches qui avaient résisté à l'âge et aux maladies.
Ses bas de soie bien propres, si souvent lavés qu'ils en avaient pris
une teinte jaunâtre, sa queue nouée avec une rosette, les deux boucles
de cheveux blancs qui accompagnaient ses joues maigres, son habit
couleur de perle, sans collet; le solitaire qu'il avait au doigt, son
jabot, ses manchettes, et son _chapeau à bras_, tout annonçait que La
Jeunesse avait regardé l'arrivée d'un convive au château comme un
événement extraordinaire et qui exigeait qu'il déployât lui-même toute
la magnificence et tout l'éclat de son service.

En considérant ce bizarre mais fidèle serviteur du marquis, des préjugés
duquel il héritait sans doute comme de ses vieux habits, je ne pus
m'empêcher de reconnaître la ressemblance qui existait, ainsi que
l'avait dit son maître, entre lui et mon Caleb, le fidèle écuyer du
maître de Ravenswood. Mais un Français, un vrai Jean-fait-tout par
nature, peut seul se charger d'une multitude de fonctions et y suffire
avec plus d'aisance et de souplesse qu'on ne pourrait l'attendre de la
lenteur imperturbable d'un Écossais. Supérieur à Caleb par la dextérité,
sinon par le zèle, La Jeunesse semblait se multiplier suivant
l'occasion, et il s'acquittait de ses divers emplois avec tant
d'exactitude et de célérité, qu'un domestique de plus aurait été
complètement superflu.

Le dîner surtout fut exquis. La soupe, quoique maigre, épithète que les
Anglais emploient avec dérision[18], avait un goût délicieux, et la
matelote de brochet et d'anguille me réconcilia, quoique Écossais, avec
ce dernier poisson. Il y avait même un petit bouilli pour _l'hérétique_,
et la viande était cuite si à propos, qu'elle conservait tout son jus et
était aussi tendre que délicate. Deux autres petits plats non moins bien
apprêtés servaient d'accompagnement au potage; mais ce que le vieux
maître d'hôtel regardait comme _le nec plus ultra_ de son savoir-faire,
et qu'il plaça sur la table d'un air satisfait de lui-même et en me
regardant avec un sourire, comme pour jouir de ma surprise, ce fut un
énorme plat d'épinards, ne formant pas une surface plane comme ceux qui
sortent des mains sans expérience de nos cuisiniers anglais[19], mais
offrant à l'œil des coteaux et des vallées où l'on découvrait un noble
cerf poursuivi par une meute de chiens et par des cavaliers portant des
cors, des fouets, et armés de couteaux de chasse; cerf, chiens,
chasseurs, tout était fait de pain artistement taillé, puis grillé et
frit dans du beurre. Jouissant des éloges que je ne manquai pas de
donner à ce chef-d'œuvre, le vieux La Jeunesse avoua qu'il lui avait
coûté près de deux jours de travail pour le porter à sa perfection; et
voulant en donner l'honneur à qui de droit, il ajouta qu'une conception
aussi brillante ne lui appartenait pas en entier; que Monseigneur avait
eu la bonté de lui donner quelques idées fort heureuses, et avait même
daigné l'aider à les mettre à exécution, en taillant de ses propres
mains quelques-unes des principales figures.

Le marquis rougit un peu de cet éclaircissement, dont il aurait
probablement dispensé volontiers son majordome; mais il avoua qu'il
avait voulu me surprendre en me mettant sous les yeux une scène tirée
d'un poème qui avait eu du succès dans mon pays, _milady Lac_[20]. Je
lui répondis qu'un cortège si splendide retraçait une grande chasse de
Louis XIV, plutôt que celle d'un pauvre roi d'Écosse, et que le paysage
en épinards ressemblait à la forêt de Fontainebleau, plutôt qu'aux
montagnes sauvages de Callender. Il me fit une gracieuse inclination de
tête en réponse à ce compliment, et reconnut que le souvenir de
l'ancienne cour de France, quand elle était dans toute sa splendeur,
pouvait bien avoir égaré son imagination. La conversation tomba bientôt
sur d'autres objets.

Le dessert était excellent. Le fromage, les fruits, les olives, les
cerneaux et le délicieux vin blanc étaient _impayables_ chacun dans son
genre: aussi le bon marquis remarqua, avec un air de satisfaction
sincère, que son convive y faisait honneur très-cordialement.

--Après tout, me dit-il, et cependant ce n'est qu'avouer une faiblesse
presque ridicule, je ne puis m'empêcher d'être charmé de pouvoir encore
offrir à un étranger une sorte d'hospitalité qui lui semble agréable.
Croyez-moi, ce n'est pas tout-à-fait par orgueil que nous autres,
_pauvres revenans_, nous menons une vie si retirée, et voyons si peu de
monde. Il est vrai qu'on n'en voit que trop parmi nous qui errent dans
les châteaux de leurs pères, et qu'on prendrait plutôt pour les esprits
des anciens propriétaires que pour des êtres vivans rétablis dans leurs
possessions. Cependant c'est pour vous-mêmes, plutôt que pour épargner
notre susceptibilité, que nous ne recherchons pas la société des
voyageurs de votre pays. Nous nous sommes mis dans l'idée que votre
nation opulente tient particulièrement _au faste et_ à la _grande chère;_
que vous aimez à avoir toutes vos aises, toutes les jouissances
possibles; or, les moyens qui nous restent pour vous bien accueillir
sont généralement si limités, que nous sentons que toute dépense et
toute ostentation nous sont interdites. Personne ne se soucie d'offrir
ce qu'il a de mieux, quand il a raison de croire que ce mieux ne fera
pas plaisir; et, comme beaucoup de vos voyageurs publient le journal de
leur voyage, on n'aime guère à voir le pauvre dîner qu'on a pu donner à
quelque milord anglais figurer éternellement dans un livre.

J'interrompis le marquis pour l'assurer que, si jamais je publiais une
relation de mon voyage, et que j'y parlasse du dîner qu'il venait de me
donner, ce ne serait que pour le citer comme un des meilleurs repas que
j'eusse faits de ma vie. Il me remercia de ce compliment par une
nouvelle inclination de tête, et dit qu'il fallait que je ne partageasse
guère le goût national, ou que ce qu'on en disait fût grandement
exagéré; il me remerciait de lui avoir montré la valeur des possessions
qui lui restaient; _l'utile_ avait sans doute survécu au _somptueux_ à
Haut-Lieu comme ailleurs; les grottes, les statues, la serre chaude,
l'orangerie, le temple, la tour, avaient disparu; mais les vignobles, le
potager, le verger, l'étang, existaient encore, et il était charmé de
voir que leurs productions réunies eussent suffi à composer un repas
trouvé passable par un Anglais. J'espère seulement, ajouta-t-il, que
vous me prouverez que vos complimens sont sincères, en acceptant
l'hospitalité au château de Haut-Lieu, toutes les fois que vous n'aurez
pas d'engagemens préférables pendant votre séjour dans ces environs.

Je me rendis bien volontiers à une invitation faite d'une manière si
gracieuse, qu'il semblait qu'en l'acceptant j'obligeasse celui qui la
faisait.

La conversation tomba alors sur l'histoire du château et de ses
environs; sujet qui plaçait le marquis sur son terrain, quoiqu'il ne fût
ni grand antiquaire, ni même très-profond historien dès qu'il ne
s'agissait plus de sa propriété. Mais le curé était l'un et l'autre,
homme aimable, de plus causant fort bien, plein de prévenance, et
mettant dans ses communications cette politesse aisée qui m'a paru être
le caractère distinctif des membres du clergé catholique, quel que soit
leur degré d'instruction. Ce fut de lui que j'appris qu'il existait
encore au château de Haut-Lieu le reste d'une fort belle bibliothèque.
Le marquis leva les épaules, tandis que le curé parlait ainsi, porta les
yeux de côté et d'autre, et parut éprouver de nouveau ce léger embarras
qu'il avait montré involontairement quand La Jeunesse avait jasé de
l'intervention de son maître dans les arrangemens de la cuisine.

--Je vous ferais voir mes livres bien volontiers, me dit-il; mais ils
sont en si mauvais état, et dans un tel désordre, que je rougis de les
montrer à qui que ce soit.

--Pardon, monsieur le marquis, dit le curé; mais vous savez que vous
avez permis au docteur Dibdin, le célèbre bibliomane anglais, d'examiner
ces précieux restes, et vous n'oubliez pas quel éloge il en a fait.

--Pouvais-je en agir autrement, mon cher ami? répondit le marquis: on
avait fait au docteur des rapports exagérés sur le mérite des restes de
ce qui avait été autrefois une bibliothèque. Il s'était établi dans
l'auberge voisine du château, déterminé à emporter sa pointe, ou à
mourir sous les murailles. J'avais même ouï dire qu'il avait mesuré
trigonométriquement la hauteur de la petite tour, afin de se pourvoir
d'échelles pour l'escalader. Vous n'auriez pas voulu que je réduisisse
un respectable docteur en théologie, quoique membre d'une communion
différente de la nôtre, à commettre cet acte de violence; ma conscience
en aurait été chargée.

--Mais vous savez aussi, monsieur le marquis, reprit le curé, que le
docteur Dibdin fut si courroucé de la dilapidation que votre
bibliothèque avait soufferte, qu'il avoua qu'il aurait voulu être armé
des pouvoirs de notre Église pour lancer un anathème contre ceux qui en
avaient été coupables.

--Je présume, répliqua notre hôte, que son ressentiment était
proportionné à son désappointement.

--Pas du tout! s'écria le curé; car il parlait avec tant d'enthousiasme
de la valeur de ce qui vous reste, que je suis convaincu que, s'il
n'avait cru devoir céder à vos instantes prières, le château de
Haut-Lieu aurait occupé au moins vingt pages dans le bel ouvrage dont il
nous a envoyé un exemplaire, et qui sera un monument durable de son zèle
et de son érudition[21].

--Le docteur Dibdin est la politesse même, dit le marquis; et, quand
nous aurons pris notre café (le voici qui arrive), nous nous rendrons à
la petite tour. Comme monsieur n'a pas méprisé mon humble dîner,
j'espère qu'il aura la même indulgence pour une bibliothèque en
désordre; et je m'estimerai heureux s'il y trouve quelque chose qui
puisse l'amuser. D'ailleurs, mon cher curé, vous avez tous les droits
possibles sur ces livres, puisque, sans votre intervention, leur
propriétaire ne les aurait jamais revus.

Quoique ce dernier acte de politesse lui eût été en quelque sorte
arraché malgré lui par le curé, et que le désir de cacher la nudité de
son domaine et l'étendue de ses pertes parussent toujours lutter contre
sa disposition naturelle à obliger, il me fut impossible de prendre sur
moi de ne pas accepter une offre que les règles strictes de la civilité
auraient peut-être dû me faire refuser. Mais renoncer à voir les restes
d'une collection assez curieuse pour avoir inspiré au docteur Dibdin le
projet de recourir à une escalade, c'eût été un acte d'abnégation dont
je ne me sentis pas la force.

Cependant La Jeunesse avait apporté le café tel qu'on n'en boit que sur
le continent[22], sur un plateau couvert d'une serviette, afin qu'on pût
croire qu'il était d'argent, _et du pousse-café_ de la Martinique dans
un porte-liqueurs qui était certainement de ce métal. Notre repas ainsi
terminé, le marquis me fit monter par un escalier dérobé. Je fus
introduit dans une grande galerie, de forme régulière, et qui avait près
de cent pieds de longueur, mais tellement dilapidée et ruinée, que je
tins constamment mes yeux fixés sur le plancher, de crainte que mon hôte
ne se crût obligé de faire une apologie pour tous les tableaux délabrés,
les tapisseries tombant en lambeaux, et, ce qui était encore pire, les
fenêtres brisées par le vent.

--Nous avons tâché de rendre la petite tour un peu plus habitable, me
dit le marquis en traversant à la hâte ce séjour de désolation. C'était
ici autrefois la galerie de tableaux; et dans le boudoir qui est à
l'autre bout, et qui sert à présent de bibliothèque, nous conservions
quelques tableaux précieux de chevalet, dont la dimension exigeait qu'on
les considérât de plus près.

En parlant ainsi, il écarta un pan de la tapisserie déjà mentionnée, et
nous entrâmes dans l'appartement dont il venait de parler.

C'était une salle octogone, répondant à la forme extérieure de la petite
tour dont elle occupait l'intérieur. Quatre des côtés étaient percés de
croisées garnies de petits vitraux semblables à ceux qu'on voit dans les
églises, et chacune de ces fenêtres offrait un point de vue magnifique
sur la Loire et sur toute la contrée à travers laquelle serpente ce
fleuve majestueux. Les vitraux étaient peints; et les rayons du soleil
couchant, qui brillaient de tout leur éclat à travers deux de ces
croisées, montraient un assemblage d'emblèmes religieux et d'armoiries
féodales qu'il était presque impossible de regarder sans être ébloui.
Mais les deux autres fenêtres, n'étant plus exposées à l'influence de
cet astre, pouvaient être contemplées avec plus de facilité; on devinait
qu'elles étaient garnies de vitraux qui, dans l'origine, ne leur avaient
pas été destinés. J'appris ensuite qu'ils avaient appartenu à la
chapelle du château, avant qu'elle eût été profanée et pillée. Le
marquis s'était amusé, pendant plusieurs mois, à accomplir ce
_rifacimento_ avec l'aide du curé et de l'universel La Jeunesse; et,
quoiqu'ils n'eussent fait qu'assembler des fragmens souvent fort petits,
cependant les vitraux peints, à moins, qu'on ne les examinât de
très-près et d'un œil d'antiquaire, produisaient un effet fort
agréable.

Les côtés de l'appartement qui n'avaient pas de fenêtres étaient, à
l'exception de l'espace nécessaire pour la petite porte, garnis
d'armoires à tablettes, en bois de noyer parfaitement sculpté, et à qui
le temps avait donné une couleur foncée de châtaigne mûre. Quelques-unes
étaient en bois blanc, et elles avaient été faites récemment pour
suppléer au déficit occasionné par la dévastation. Sur ces tablettes
étaient déposés les restes précieux échappés au naufrage d'une
magnifique bibliothèque.

Le père du marquis avait été un homme instruit, et son aïeul s'était
rendu célèbre par l'étendue de ses connaissances, même à la cour de
Louis XIV, où la littérature était, en quelque sorte, regardée comme un
objet à la mode. Ces deux seigneurs, dont la fortune était considérable,
et qui s'étaient libéralement livrés à leur goût, avaient fait de telles
augmentations à une ancienne bibliothèque gothique fort curieuse, qui
leur venait de leurs ancêtres, qu'il existait en France peu de
collections de livres qu'on pût comparer à celle du château de
Haut-Lieu. Elle avait été complètement dispersée par suite d'une
tentative mal avisée faite par le marquis actuel, en 1790, pour dissiper
un rassemblement révolutionnaire. Heureusement le curé, qui par sa
conduite charitable et modérée, et par ses vertus évangéliques, avait
beaucoup de crédit sur l'esprit des paysans du voisinage, obtint de
plusieurs d'entre eux, pour quelques sous, et souvent même pour un petit
verre d'eau-de-vie, des ouvrages qui avaient coûté des sommes
considérables, et dont les coquins qui avaient pillé le château
s'étaient emparés uniquement par envie de mal faire. Ce digne
ecclésiastique avait ainsi racheté un aussi grand nombre de livres de
son seigneur, que sa petite fortune le lui permettait; et c'était grâce
à ce soin généreux qu'ils étaient retournés dans la petite tour où je
les trouvai. On ne peut donc pas être surpris qu'il fût fier et charmé
de montrer aux étrangers la collection dont il était le restaurateur.

En dépit des volumes dépareillés et mutilés, et de toutes les autres
mortifications qu'un amateur éprouve quand il visite une bibliothèque
mal tenue, il se trouvait dans celle de Haut-Lieu beaucoup d'ouvrages
faits, comme le dit Bayes[23], pour surprendre et enchanter le
bibliomane; et, comme le docteur Ferrier le dit avec toute la
sensibilité d'un amateur, on y voyait un grand nombre de ces ouvrages
rares et curieux,

    De ces petits formats jadis dorés sur tranche,

des missels richement enluminés, des manuscrits de 1380, de 1320, ou
même de plus ancienne date; enfin, des ouvrages imprimés en caractères,
gothiques pendant le quinzième et le seizième siècle. Mais j'ai dessein
d'en rendre un compte plus détaillé, si je puis en obtenir la permission
du marquis.

En attendant, il me suffira de dire qu'enchanté du jour que j'avais
passé à Haut-Lieu, j'y fis de fréquentes visites, et que la clef de la
tour octogone était toujours à ma disposition. Ce fut alors que je me
pris d'une belle passion pour une partie de l'histoire de France que je
n'avais jamais suffisamment étudiée, malgré l'importance de ses rapports
avec celle de l'Europe en général, et quoique traitée par un ancien
historien inimitable[24]. En même temps, pour satisfaire les désirs de
mon digne hôte, je m'occupai de temps en temps de quelques mémoires de
sa famille qui avaient été heureusement conservés, et contenant des
détails curieux sur l'alliance de cette maison avec une famille
écossaise, alliance à laquelle j'avais dû, dans l'origine, les bonnes
grâces du marquis de Haut-Lieu.

Je méditai sur cet objet, _more meo_, jusqu'à l'instant où je quittai la
France pour aller retrouver le roasbeef et le feu de houille de la
Grande-Bretagne; ce qui n'eut lieu qu'après que j'eus mis en ordre ces
réminiscences gauloises. Enfin le résultat de mes méditations prit la
forme dont mes lecteurs pourront juger dans un instant, si cette préface
ne les épouvante pas.

Que le public accueille cet ouvrage avec bonté, et je ne regretterai pas
mon absence momentanée de mon pays.



QUENTIN DURWARD.



CHAPITRE PREMIER.

Le Contraste.

          «Voyez ces deux portraits: ce sont ceux de deux frères.»
          SHAKSPEARE. _Hamlet, acte III_, _scène 4_.


LA fin du quinzième siècle prépara pour l'avenir une suite d'événemens
dont le résultat fut d'élever la France à cet état formidable de
puissance qui a toujours été depuis le principal objet de la jalousie
des autres nations de l'Europe. Avant cette époque, il ne s'agissait de
rien moins que de son existence dans sa lutte contre les Anglais, déjà
maîtres de ses plus belles provinces; et tous les efforts de son roi,
toute la bravoure de ses habitans, purent à peine préserver la nation du
joug de l'étranger. Ce n'était pas le seul danger qu'elle eût à
craindre; les princes qui possédaient les grands fiefs de la couronne,
et particulièrement les ducs de Bourgogne et de Bretagne, en étaient
venus à rendre si légères leurs chaînes féodales, qu'ils ne se faisaient
aucun scrupule de lever l'étendard contre leur seigneur suzerain, le roi
de France, sous les plus faibles prétextes. En temps de paix, ils
gouvernaient leurs provinces en princes absolus, et la maison de
Bourgogne, maîtresse du pays qui portait ce nom et de la partie la plus
riche et la plus belle de la Flandre, était si riche et si puissante par
elle-même, qu'elle ne le cédait à la couronne de France ni en force ni
en splendeur.

À l'imitation des grands feudataires, chaque vassal inférieur de la
couronne s'arrogeait autant d'indépendance que le lui permettaient la
distance où il était du point central de l'autorité, l'étendue de son
fief et les fortifications de sa tour féodale: tous ces petits tyrans,
affranchis de la juridiction des lois, se livraient impunément à tous
les caprices et à tous les excès de l'oppression et de la cruauté. Dans
l'Auvergne seule on comptait plus de trois cents de ces nobles
indépendans, pour qui le pillage, le meurtre et l'inceste n'étaient que
des actes ordinaires et familiers.

Outre ces maux, un autre fléau, fruit des longues guerres entre
l'Angleterre et la France, ajoutait encore aux malheurs de cet infortuné
pays. De nombreux corps de soldats, réunis en bandes sous des chefs
qu'ils choisissaient eux-mêmes parmi les aventuriers les plus braves et
les plus heureux, s'étaient formés, en diverses parties de la France, du
rebut de tous les autres pays. Ces soldats mercenaires vendaient leurs
services au plus offrant; et quand ils ne trouvaient pas à les vendre,
ils continuaient la guerre pour leur compte, s'emparaient de tours et de
châteaux convertis par eux en places de retraite, faisaient des
prisonniers dont ils exigeaient des rançons, mettaient à contribution
les villages et les maisons isolées; enfin justifiaient, par toutes
sortes de rapines, les épithètes de _tondeurs_ et _d'écorcheurs_ qui
leur avaient été données.

Au milieu des misères et des horreurs que faisait naître un état si
déplorable des affaires publiques, la prodigalité était portée jusqu'à
l'excès par les nobles subalternes, qui, jaloux d'imiter les grands
princes, dépensaient, en déployant un luxe grossier mais magnifique, les
richesses qu'ils extorquaient au peuple. Un ton de galanterie romanesque
et chevaleresque (qui cependant dégénérait souvent en licence) était le
trait caractéristique des relations entre les deux sexes. On parlait
encore le langage de la chevalerie errante, et l'on continuait à
s'assujettir à ses formes, quand déjà le chaste sentiment d'un amour
honorable et la généreuse bravoure qu'il inspire avaient cessé d'en
adoucir et d'en réparer les extravagances. Les joutes et les tournois,
les divertissemens et les fêtes multipliées de chaque petite cour de
France, attiraient dans ce royaume tout aventurier qui ne savait où
aller; et en y arrivant il était rare qu'il ne trouvât pas quelque
occasion d'y donner des preuves de ce courage aveugle, de cet esprit
téméraire et entreprenant auxquels sa patrie plus heureuse n'offrait pas
de théâtre.

À cette époque, la Providence, pour sauver ce beau royaume des maux de
toute espèce dont il était menacé, fit monter sur le trône chancelant le
roi Louis XI, dont le caractère, tout odieux qu'il était en lui-même,
sut faire face aux maux du temps, les combattit, et, jusqu'à un certain
point, les neutralisa; comme les poisons de qualités opposées, à ce que
disent les anciens livres de médecine, ont la vertu de réagir l'un sur
l'autre et d'empêcher réciproquement leur effet.

Assez brave, quand un but utile et politique l'exigeait, Louis n'avait
pas la moindre étincelle de cette valeur romanesque, ni de cette noble
fierté qui y tient de si près ou qu'elle fait naître, et qui continue à
combattre pour le point d'honneur quand le but d'utilité est atteint.
Calme, artificieux, attentif avant tout à son intérêt personnel, il
savait sacrifier tout orgueil, toute passion qui pouvaient le
compromettre. Il avait grand soin de déguiser ses sentimens et ses vues
à tout ce qui l'approchait, et on l'entendit répéter souvent que--le roi
qui ne savait pas dissimuler ne savait pas régner; et que, quant à lui,
s'il croyait que son bonnet connût ses secrets, il le jetterait au feu.
Personne, ni dans son siècle, ni dans aucun autre, ne sut mieux tirer
parti des faiblesses des autres, et éviter en même temps de donner
avantage sur lui, en cédant inconsidérément aux siennes.

Il était cruel et vindicatif, au point de trouver du plaisir aux
exécutions fréquentes qu'il commandait. Mais de même qu'aucun mouvement
de pitié ne le portait jamais à épargner ceux qu'il pouvait condamner
sans rien craindre, jamais aucun désir de vengeance ne lui fit commettre
un acte prématuré de violence. Rarement il s'élançait sur sa proie avant
qu'elle fût à sa portée et qu'il ne lui restât aucun moyen de fuir; tous
ses mouvemens étaient déguisés avec tant de soin, que ce n'était
ordinairement que par le succès qu'il avait obtenu qu'on apprenait le
but que ses manœuvres avaient voulu atteindre.

De même l'avarice de Louis faisait place à une apparence de prodigalité
quand il fallait qu'il gagnât le favori ou le ministre d'un prince
rival, soit pour détourner une attaque dont il était menacé, soit pour
rompre une confédération dirigée contre lui. Il aimait le plaisir et les
divertissemens; mais ni l'amour ni la chasse, quoique ce fussent ses
passions dominantes, ne l'empêchèrent jamais de donner régulièrement ses
soins aux affaires publiques et à l'administration de son royaume. Il
avait une connaissance profonde des hommes, et il l'avait acquise en se
mêlant personnellement dans tous les rangs de la vie privée. Quoique
naturellement fier et hautain, il ne faisait aucune attention aux
distinctions arbitraires de la société; et quoiqu'une telle conduite fût
regardée à cette époque comme aussi étrange que peu naturelle, il
n'hésitait pas à choisir dans le rang le plus bas les hommes à qui il
confiait les emplois les plus importans; mais ces hommes, il savait si
bien les choisir, qu'il se trompait rarement sur leurs qualités.

Il y avait cependant des contradictions dans le caractère de ce monarque
aussi habile qu'artificieux; car l'homme n'est pas toujours d'accord
avec lui-même. Quoique Louis fût le plus faux, et le plus trompeur des
hommes, quelques-unes des plus grandes erreurs de sa vie vinrent de la
confiance trop aveugle qu'il accorda à l'honneur et à l'intégrité des
autres. Les fautes qu'il commit dans ce genre semblent avoir eu pour
cause un raffinement excessif de sa politique, qui lui persuadait de
feindre une confiance sans réserve envers ceux qu'il se proposait de
tromper; car, dans sa conduite ordinaire, il était aussi méfiant et
aussi soupçonneux qu'aucun tyran qui ait jamais existé. Deux traits
peuvent encore servir à compléter l'esquisse du portrait de ce monarque
terrible parmi les souverains turbulens de son époque, et qui pourrait
être comparé à un gardien au milieu des bêtes féroces qu'il domine par
sa seule prudence et son habileté supérieure, mais par lesquelles il
serait mis en pièces s'il ne les domptait en leur distribuant avec
adresse et discernement la nourriture et les coups.

Le premier de ces traits caractéristiques de Louis XI était une
superstition excessive, fléau dont le ciel afflige souvent ceux qui
refusent d'écouter les avis de la religion. Jamais Louis ne chercha à
apaiser le remords de ses actes criminels en changeant quelque chose à
son système machiavélique; mais il s'efforçait, quoique en vain, de
calmer sa conscience et de la réduire au silence par des pratiques
superstitieuses, des pénitences sévères, et des donations libérales au
clergé.

Le second, et il se trouve quelquefois étrangement associé au premier,
était le goût des plaisirs crapuleux et des débauches secrètes. Le plus
sage ou du moins le plus astucieux des souverains de son temps, il
aimait passionnément la vie privée; homme d'esprit lui-même, il
jouissait des plaisanteries et des reparties de la conversation plus
qu'on n'aurait pu s'y attendre d'après les autres traits de son
caractère. Il s'engageait même dans des intrigues obscures et dans des
aventures comiques, avec une facilité qui n'était guère d'accord avec
son naturel méfiant et ombrageux. Enfin, il avait un goût si prononcé
pour les anecdotes de ce genre de galanterie ignoble, qu'il en fit faire
une collection bien connue des bibliomanes, pour lesquels la _bonne_
édition de cet ouvrage est d'un très-grand prix, et qui seuls doivent
se permettre d'y jeter les yeux.

Le ciel fit servir à ses desseins les ravages de la tempête comme la
pluie la plus douce. Ce fut par le moyen du caractère prudent et
énergique, quoique fort peu aimable, de ce monarque, qu'il lui plut de
rendre à la grande nation française les bienfaits d'un gouvernement
civil, qu'elle avait presque entièrement perdu au moment de son
avènement à la couronne.

Avant de succéder à son père, Louis avait donné plus de preuves de vices
que de talens. Sa première femme, Marguerite d'Écosse, avait succombé
sous les traits de la calomnie, dans la cour de son mari, sans les
encouragemens duquel personne n'eût osé prononcer un seul mot injurieux
contre cette aimable princesse. Il avait été fils ingrat et rebelle,
tantôt conspirant pour s'emparer de la personne de son père, tantôt lui
faisant la guerre ouvertement. Pour le premier de ces crimes, il fut
banni dans le Dauphiné, qui était son apanage, et qu'il gouverna avec
beaucoup de sagesse. Après le second, il fut réduit à un exil absolu, et
forcé de recourir à la merci et presque à la charité du duc de Bourgogne
et de son fils, à la cour desquels il reçut, jusqu'à la mort de son
père, arrivée en 1461, une hospitalité dont il les paya ensuite assez
mal.

Louis XI commençait à peine à régner, qu'il fut presque subjugué par une
ligue que formèrent contre lui les grands vassaux de sa couronne, et à
la tête de laquelle était le duc de Bourgogne, ou, pour mieux dire, son
fils le comte de Charolais. Ils levèrent une armée formidable, firent le
blocus de Paris, et livrèrent, sous les murs même de cette capitale, une
bataille dont le succès douteux mit la monarchie française à deux doigts
de sa perte. Il résulte souvent de ces batailles, dont l'événement est
contesté, que le plus sage des deux généraux en recueille, sinon
l'honneur, du moins le véritable fruit. Louis, qui avait donné, à celle
de Montlhéri, des preuves de courage, sut, par sa prudence, tirer de
cette journée incertaine autant de profit que si elle eût été pour lui
une victoire complète. Il temporisa jusqu'à ce que ses ennemis eussent
rompu leur ligue, et il sema avec tant d'adresse la méfiance et la
jalousie entre ces grandes puissances, que leur _ligue du bien public_,
comme ils la nommaient, mais dont le véritable but était de renverser
la monarchie française et de n'en laisser subsister que l'ombre, fut
complètement dissoute, et ne se renouvela jamais d'une manière si
formidable.

Depuis cette époque, Louis, n'ayant rien à craindre de l'Angleterre,
déchirée par ses guerres civiles entre les maisons d'York et de
Lancastre, s'occupa, pendant plusieurs années, en médecin habile, mais
sans pitié, à guérir les blessures du corps politique, ou plutôt à
arrêter, tantôt par des remèdes doux, tantôt en employant le fer et le
feu, les progrès de la gangrène mortelle dont il était attaqué. Ne
pouvant réprimer entièrement les brigandages des compagnies franches et
les actes d'oppression d'une noblesse enhardie par l'impunité, il
chercha du moins à y mettre des bornes, et peu à peu, à force
d'attention et de persévérance, il augmenta d'une part l'autorité
royale, et diminua de l'autre le pouvoir de ceux qui la
contrebalançaient.

Le roi de France était pourtant toujours entouré d'inquiétudes et de
périls. Quoique les membres de la ligue du bien public ne fussent pas
d'accord entre eux, ils existaient encore, et les tronçons du serpent
pouvaient se réunir et redevenir dangereux; mais Louis avait surtout à
craindre la puissance croissante du duc de Bourgogne, alors un des plus
grands princes de l'Europe, et qui ne perdait guère de son rang par la
dépendance précaire où se trouvait son duché de la couronne de France.

Charles, surnommé l'Intrépide, ou plutôt le Téméraire, car son courage
était allié à une folle audace, portait alors la couronne ducale de
Bourgogne, et il brûlait de la changer en couronne royale et
indépendante. Le caractère de ce prince formait, sous tous les rapports,
un contraste parfait avec celui de Louis XI.

Celui-ci était calme, réfléchi et plein d'adresse, ne poursuivant jamais
une entreprise désespérée, et n'en abandonnant aucune dont le succès
était probable, quoique éloigné. Le génie du duc était tout différent:
il se précipitait dans le péril, parce qu'il l'aimait, et n'était arrêté
par aucune difficulté, parce qu'il les méprisait. Louis ne sacrifiait
jamais son intérêt à ses passions. Charles, au contraire, ne sacrifiait
ni ses passions, ni même ses fantaisies, à aucune considération. Malgré
les liens de parenté qui les unissaient, malgré les secours que le duc
et son père avaient accordés à Louis pendant son exil, lorsqu'il était
dauphin, il régnait entre eux une haine et un mépris réciproques. Le duc
de Bourgogne méprisait la politique cauteleuse du roi; il l'accusait de
manquer de courage, quand il le voyait employer l'argent et les
négociations pour se procurer des avantages dont, à sa place, il se
serait assuré à main armée; et il le haïssait, non-seulement à cause de
l'ingratitude dont ce prince avait payé ses services, mais pour les
injures personnelles qu'il en avait reçues. Il ne pouvait lui pardonner
les imputations que les ambassadeurs de Louis s'étaient permises contre
lui pendant la vie de son père, et surtout l'appui que le roi de France
accordait en secret aux mécontens de Gand, de Liège et d'autres grandes
villes de Flandre. Ces cités, jalouses de leurs privilèges et fières de
leurs richesses y étaient souvent en insurrection contre leurs seigneurs
suzerains, et ne manquaient jamais de trouver des secours secrets à la
cour de Louis, qui saisissait toutes les occasions de fomenter des
troubles dans les États d'un vassal devenu trop puissant.

Louis rendait au duc sa haine et son mépris avec une égale énergie,
quoiqu'il cachât ses sentimens sous un voile moins transparent. Il était
impossible qu'un prince d'une sagacité si profonde ne méprisât pas cette
obstination opiniâtre qui ne renonçait jamais à ses desseins, quelques
suites fatales que pût avoir sa persévérance, et cette témérité
impétueuse qui se précipitait dans la carrière sans se donner le temps
de réfléchir sur les obstacles qu'elle pouvait y rencontrer. Cependant
le roi haïssait le duc Charles encore plus qu'il ne le méprisait, et ces
deux sentimens de mépris et de haine acquéraient un nouveau degré
d'intensité par la crainte qui s'y joignait; car il savait que l'attaque
d'un taureau courroucé, auquel il comparait le duc de Bourgogne, est
toujours redoutable, quoique cet animal fonde sur son ennemi les yeux
fermés. Cette crainte n'était pas seulement causée par la richesse des
domaines de la maison de Bourgogne, par la discipline de ses habitans
belliqueux et par la masse de leur population nombreuse; elle avait
aussi pour objet les qualités personnelles qui rendaient le duc
formidable. Doué d'une bravoure qu'il portait jusqu'à la témérité et
même au-delà, prodigue dans ses dépenses, splendide dans sa cour, dans
son costume, dans tout ce qui l'entourait, déployant magnificence
héréditaire de la maison de Bourgogne, Charles-le-Téméraire attirait à
son service tous les esprits ardens de ce siècle, tous ceux dont le
caractère était analogue au sien; et Louis ne voyait que trop clairement
ce que pouvait tenter et exécuter une pareille troupe d'hommes résolus,
sous les ordres d'un chef dont le caractère était aussi indomptable que
le leur.

Une autre circonstance augmentait l'animosité de Louis contre un vassal
devenu trop puissant. Il en avait reçu des services dont il n'avait
jamais eu dessein de s'acquitter, et il était souvent dans la nécessité
de temporiser avec lui, d'endurer même des éclats de pétulance insolente
et injurieuse à la dignité royale, sans pouvoir le traiter autrement que
comme _son beau cousin de Bourgogne_.

C'est à l'année 1468, lorsque la haine divisait ces deux princes plus
que jamais, quoiqu'il existât alors entre eux une trêve trompeuse et peu
sure, comme cela arrivait souvent, que se rattache le commencement de
notre histoire. On pensera peut-être que le rang et la condition du
personnage que nous allons faire paraître le premier sur la scène,
n'exigeaient guère une dissertation sur la situation relative de deux
puissans princes; mais les passions des grands, leurs querelles et leurs
réconciliations intéressent la fortune de tout ce qui les approche; et
l'on verra, par la suite de cette histoire, que ce chapitre préliminaire
était nécessaire pour qu'on pût bien comprendre les aventures du
personnage dont nous allons parler.



CHAPITRE II.

Le Voyageur.

          «Eh bien! le monde est l'huître, et ce fer l'ouvrira.»
          PISTOL.


PAR une délicieuse matinée d'été, avant que le soleil s'armât de ses
rayons brûlans, et pendant que la rosée rafraîchissait et parfumait
encore l'atmosphère, un jeune homme, arrivant du nord-est, s'approcha du
gué d'une petite rivière, ou pour mieux dire d'un grand ruisseau,
tributaire du Cher, près du château royal de Plessis, dont les
nombreuses tours noires s'élevaient dans le lointain au-dessus de la
vaste forêt qui l'entourait. Ces bois comprenaient une _noble-chasse_,
ou parc royal fermé par une clôture, qu'on nommait dans le latin du
moyen âge _plexitium_, ce qui fit donner le nom de Plessis à un si grand
nombre de villages en France. Pour les distinguer des autres portant le
même nom, on appelait Plessis-les-Tours le château et le village dont il
est ici question. Ils étaient situés à environ deux milles vers le sud
de la belle ville capitale de l'ancienne Touraine, dont la riche
campagne a été nommée le jardin de la France.

Sur la rive opposée à celle dont le voyageur s'approchait, deux hommes
qui paraissaient occupés d'une conversation sérieuse semblaient de temps
en temps examiner ses mouvemens; car, se trouvant sur une position
beaucoup plus élevée que la sienne, ils avaient pu l'apercevoir à une
distance considérable.

Le jeune voyageur pouvait avoir de dix-neuf à vingt ans. Ses traits et
son extérieur prévenaient en sa faveur, mais annonçaient que le pays
dans lequel il se trouvait ne lui avait pas donné le jour. Son habit
gris fort court et son haut-de-chausses étaient coupés à la mode de
Flandre plutôt qu'à celle de France, et son élégante toque bleue,
surmontée d'une branche de houx et d'une plume d'aigle, le faisait
reconnaître pour un Écossais. Son costume était fort propre, et arrangé
avec le soin d'un jeune homme qui n'ignore pas qu'il est bien tourné. Il
portait sur le dos un havresac qui semblait contenir son petit bagage;
sa main gauche était couverte d'un de ces gants qui servaient à tenir un
faucon, quoiqu'il n'eût pas d'oiseau, et il tenait de la main droite un
épieu de chasseur. À son épaule gauche était fixée une écharpe brodée, à
laquelle était suspendu un petit sac de velours écarlate, semblable à
ceux que portaient les fauconniers de distinction, et où ils mettaient
la nourriture de leurs faucons et tous les objets nécessaires pour cette
chasse favorite. Cette écharpe était croisée par une autre bandoulière
qui soutenait un couteau de chasse. Au lieu des bottes qu'on portait à
cette époque, ses jambes étaient couvertes de brodequins de peau de daim
à demi tannée.

Quoique sa taille n'eût pas atteint tout son développement, il était
grand, bien fait, et la légèreté de sa marche prouvait que, s'il
voyageait en piéton, il y trouvait plus de plaisir que de fatigue. Il
avait le teint blanc, quoique un peu bruni, soit par l'influence des
rayons du soleil de ce climat étranger, soit parce qu'il avait été
constamment exposé au grand air dans sa terre natale.

Ses traits, sans être parfaitement réguliers, étaient agréables et
pleins de candeur. Un demi-sourire, qui semblait naître de l'heureuse
insouciance de la jeunesse, montrait de temps en temps que ses dents
étaient bien rangées, et blanches comme de l'ivoire; ses yeux bleus,
brillans et pleins de gaieté, se fixaient sur chaque objet qu'ils
rencontraient, avec une expression de bonne humeur, de joyeuse franchise
et de bonne résolution.

Le salut du petit nombre de voyageurs qu'il rencontrait sur la route,
dans ces temps dangereux, était reçu et rendu par lui suivant le mérite
de chacun. Le militaire traîneur, moitié soldat, moitié brigand,
mesurait le jeune homme des yeux, comme pour calculer les chances du
butin ou d'une résistance déterminée; mais il voyait bientôt dans les
regards du jeune voyageur une assurance qui faisait tellement pencher la
balance du dernier côté, qu'il renonçait à son projet criminel pour lui
dire avec humeur:--Bonjour, camarade!--salut auquel le jeune Écossais
répondait d'un ton tout aussi martial quoique moins bourru. Le pèlerin
et le frère mendiant répondaient à sa salutation respectueuse par une
bénédiction paternelle; et la jeune paysanne aux yeux noirs se
retournant pour le regarder quand elle l'avait dépassé de quelques pas,
ils échangeaient ensemble un bonjour en souriant. En un mot, il y avait
quelque chose en lui qui excitait naturellement l'attention, et il
exerçait une attraction véritable, qui prenait sa source dans la réunion
d'une franchise intrépide, d'une humeur enjouée, d'un air spirituel,
d'un extérieur agréable. Tout son aspect semblait aussi indiquer un
jeune homme entré dans le monde sans la moindre crainte des dangers qui
en assiègent toutes les avenues, et n'ayant guère pourtant d'autres
moyens de lutter contre les obstacles, qu'un esprit plein de vivacité et
une bravoure naturelle: or, c'est avec de tels caractères que la
jeunesse sympathise le plus volontiers, comme c'est pour ceux-là aussi
que la vieillesse et l'expérience éprouvent un intérêt affectueux.

Le jeune homme dont nous venons de faire le portrait avait été aperçu
depuis long-temps par les deux individus qui se promenaient le long de la
rivière, sur le bord opposé où étaient situés le parc et le château;
mais comme il descendait la rive escarpée avec la légèreté d'un daim
courant vers une fontaine pour s'y désaltérer, le moins âgé des deux dit
à l'autre:

--C'est notre jeune homme, c'est le Bohémien; s'il essaie de passer la
rivière, il est perdu: les eaux sont enflées, la rivière n'est pas
guéable.

--Qu'il fasse cette découverte lui-même, compère, répondit le plus âgé;
il est possible que cela épargne une corde et fasse mentir un proverbe.

--Je ne le reconnais qu'à sa toque bleue, reprit le premier, car je ne
puis distinguer sa figure: écoutez! il crie pour nous demander si l'eau
est profonde.

--Il n'a qu'à essayer, répliqua l'autre; il n'y a en ce monde rien de
tel que l'expérience.

Cependant le jeune homme, voyant qu'on ne lui faisait aucun signe pour
le détourner de son intention, et prenant le silence de ceux à qui il
s'adressait pour une assurance qu'il ne courait aucun risque, entra dans
le ruisseau sans hésiter et sans autre délai que celui qui fut
nécessaire pour ôter ses brodequins. Le plus âgé des deux inconnus lui
cria au même instant de prendre garde à lui; et se tournant vers son
compagnon:

--Par la mort-Dieu, compère, lui dit-il à mi-voix, vous avez fait encore
une méprise; ce n'est pas le bavard de Bohémien.

Mais cet avis arriva trop tard pour le jeune homme: ou il ne l'entendit
pas, ou il ne put en profiter, car il avait déjà perdu pied; la mort eût
été inévitable pour tout homme moins alerte et moins habitué à nager, le
ruisseau étant alors aussi profond que rapide.

--Par sainte Anne! s'écria le même interlocuteur, c'est un jeune homme
intéressant! Courez, compère, et réparez votre méprise en le secourant
si vous le pouvez: il est de votre troupe; et si les vieux dictons ne
mentent pas, l'eau ne le noiera point.

Dans le fait, le jeune voyageur nageait si vigoureusement, et fendait
l'eau avec tant de dextérité, que, malgré l'impétuosité du courant, il
aborda à la rive opposée presque en ligne droite de l'endroit d'où il
était parti.

Pendant ce temps, le moins âgé des deux inconnus avait couru sur le bord
de l'eau pour donner du secours au nageur, tandis que l'autre le suivait
à pas lents, se disant à lui-même, chemin faisant:--Sur mon âme, le
voilà à terre; il empoigne son épieu: si je ne me presse davantage, il
battra mon compère pour la seule action charitable que je l'aie jamais
vu faire de sa vie.

Il avait quelque raison pour supposer que tel serait le dénouement de
cette aventure; car le brave Écossais avait déjà accosté le Samaritain
qui venait à son secours, en s'écriant d'un ton courroucé:--Chien
discourtois! pourquoi ne m'avez-vous pas répondu quand je vous ai
demandé si la rivière était guéable? Que le diable m'emporte si je ne
vous apprends à mieux connaître une autre fois les égards qui sont dus à
un étranger!

Il accompagnait ces paroles de ce mouvement formidable de son bâton
qu'on appelle _le moulinet_, parce qu'on tient le bâton par le milieu en
brandissant les deux bouts dans tous les sens, comme les ailes d'un
moulin que le vent fait tourner. Son antagoniste, se voyant ainsi
menacé, mit la main sur son épée; car c'était un de ces hommes qui, en
toute occasion, sont toujours plus disposés à agir qu'à discourir. Mais
son compagnon plus réfléchi, étant arrivé en ce moment, lui ordonna de
se modérer, et se tournant vers le jeune homme, l'accusa à son tour
d'imprudence et de précipitation pour s'être jeté dans une rivière dont
les eaux étaient enflées, et d'un emportement injuste, pour vouloir
chercher querelle à un homme qui accourait à son secours.

En entendant un homme d'un âge avancé et d'un air respectable lui
adresser de tels reproches, le jeune Écossais baissa sur-le-champ son
bâton, et répondit qu'il serait bien fâché d'être injuste envers eux,
mais que véritablement il lui semblait qu'ils l'avaient laissé mettre
ses jours en péril, faute d'avoir daigné dire un mot pour l'avertir; ce
qui ne convenait ni à d'honnêtes gens ni à de bons chrétiens, encore
moins à de respectables bourgeois, comme ils paraissaient être.

--Beau fils, dit le plus âgé, à votre air et à votre accent, on voit que
vous êtes étranger; et vous devriez songer que, quoique vous parliez
facilement notre langue, il ne nous est pas aussi aisé de comprendre vos
discours.

--Eh bien, mon père, répondit le jeune homme, je m'embarrasse fort peu
du bain que je viens de prendre, et je vous pardonnerai d'en avoir été
la cause en partie, pourvu que vous m'indiquiez quelque endroit où je
puisse faire sécher mes habits, car je n'en ai pas d'autres, et il faut
que je tâche de les conserver dans un état présentable.

--Pour qui nous prenez-vous, beau fils? lui demanda le même
interlocuteur au lieu de répondre à sa question.

--Pour de bons bourgeois, sans contredit, répondit l'Écossais; ou bien,
tenez, vous, mon maître, vous m'avez l'air d'un traficant[25] d'argent
ou d'un marchand de grains, et votre compagnon me semble un boucher ou
un nourrisseur de bestiaux.

--Vous avez admirablement deviné nos professions, dit en souriant celui
qui venait de l'interroger. Il est très-vrai que je trafique en argent
autant que je le puis, et le métier de mon compère a quelque analogie
avec celui de boucher. Quant à vous, nous tâcherons de vous servir: mais
il faut d'abord que je sache qui vous êtes et où vous allez; car, dans
le moment actuel, les routes sont remplies de voyageurs à pied et à
cheval, qui ont dans la tête toute autre chose que des principes
d'honnêteté et la crainte de Dieu.

Le jeune homme jeta un regard vif et pénétrant sur l'individu qui lui
parlait ainsi, et sur son compagnon silencieux, comme pour s'assurer
s'ils méritaient la confiance qu'on lui demandait; et voici quel fut le
résultat de ses observations.

Le plus âgé de ces deux hommes, celui que son costume et sa tournure
rendaient le plus remarquable, ressemblait au négociant ou au marchand
de cette époque. Sa jaquette, ses hauts-de-chausses et son manteau
étaient d'une même étoffe, d'une couleur brune, et montraient tellement
la corde, que l'esprit malin du jeune Écossais en conclut qu'il fallait
que celui qui les portait fût très-riche ou très-pauvre; et il inclinait
vers la première supposition. Ses vêtemens étaient très-courts et
étroits, mode non adoptée alors par la noblesse, ni même par des
citoyens d'une classe respectable, qui portaient des habits fort lâches
et descendant à mi-jambe.

L'expression de sa physionomie était en quelque sorte prévenante et
repoussante à la fois; ses traits prononcés, ses joues flétries et ses
yeux creux avaient pourtant une expression de malice et de gaieté qui se
trouvait en rapport avec le caractère du jeune aventurier. Mais, d'une
autre part, ses gros sourcils noirs avaient quelque chose d'imposant et
de sinistre. Peut-être cet effet devenait-il encore plus frappant à
cause du chapeau à forme basse, en fourrure, qui, lui couvrant le front,
ajoutait une ombre de plus à celle de ses épais sourcils; mais il est
certain que le jeune étranger éprouva quelque difficulté pour concilier
le regard de cet inconnu avec le reste de son extérieur, qui n'avait
rien de distingué. Son chapeau surtout, partie du costume sur laquelle
tous les gens de qualité portaient quelque bijou en or ou en argent,
n'avait d'autre ornement qu'une plaque de plomb représentant la Vierge,
semblable à celles que les pauvres pèlerins rapportaient de Lorette.

Son compagnon était un homme robuste, de moyenne taille, et plus jeune
d'une dizaine d'années. Il avait ce qu'on appelle l'air en dessous, et
un sourire sinistre, quand par hasard il souriait, ce qui ne lui
arrivait jamais que par forme de réponse à certains signes secrets qu'il
échangeait avec l'autre inconnu. Il était armé d'une épée et d'un
poignard, et l'Écossais remarqua qu'il cachait sous son habit uni un
_jaseran_ ou cotte de mailles flexible, telle qu'en portaient souvent,
dans ces temps périlleux, même les hommes qui n'avaient pas pris le
parti des armes, mais que la profession obligeait à de fréquens voyages;
ce qui le confirma dans l'idée que ce pouvait être un boucher, un
nourrisseur de bestiaux, ou un homme occupé de quelque métier de ce
genre.

Le jeune Écossais n'eut besoin que d'un instant pour faire les
observations dont il nous a fallu quelque temps pour rendre compte, et
il répondit, après un moment de silence et en faisant une légère
salutation:--Je ne sais à qui je puis avoir l'honneur de parler, mais il
m'est indifférent qu'on sache que je suis un cadet écossais, et que je
viens chercher fortune en France ou ailleurs, suivant la coutume de mes
compatriotes.

--Pâques-Dieu! s'écria l'aîné des deux inconnus, et c'est une excellente
coutume. Vous semblez un garçon de bonne mine, et de l'âge qu'il faut
pour réussir avec les hommes et avec les femmes. Eh bien! qu'en dites
vous? je suis commerçant, et j'ai besoin d'un jeune homme pour m'aider
dans mon trafic. Mais je suppose que vous êtes trop gentilhomme pour
vous mêler des travaux ignobles du négoce.

--Mon beau monsieur, si vous me faites cette offre sérieusement, ce dont
j'ai quelque doute, je vous dois des remerciemens; je vous prie de les
agréer: mais je crois que je ne vous serai pas fort utile dans votre
commerce.

--Oh! je crois bien que tu es plus habile à tirer de l'arc qu'à rédiger
un mémoire de marchandises, et que tu sais manier un sabre mieux que la
plume; n'est-il pas vrai?

--Je suis un homme de bruyères, monsieur, et par conséquent archer,
comme nous le disons. Mais j'ai été dans un couvent, et les bons pères
m'ont appris à lire, à écrire, et même à compter.

--Pâques-Dieu! cela est trop magnifique. Par Notre-Dame d'Embrun, tu es
un véritable prodige, l'ami!

--Riez tant qu'il vous plaira, mon beau maître, répliqua le jeune homme
qui n'était pas très-satisfait du ton de plaisanterie de sa nouvelle
connaissance; quant à moi, je pense que je ferais bien d'aller me
sécher, au lieu de m'amuser ici à répondre à vos questions, tandis que
l'eau découle de mes habits.

--Pâques-Dieu! s'écria le même inconnu en riant encore plus haut, le
proverbe ne ment jamais: _fier comme un Écossais_.--Allons, jeune
homme, vous êtes d'un pays que j'estime, ayant fait autrefois commerce
avec l'Écosse. Les Écossais sont un peuple pauvre et honnête. Si vous
voulez nous accompagner au village, je vous donnerai un verre de vin
chaud et un bon déjeuner, pour vous dédommager de votre bain. Mais,
Tête-Bleue! que faites-vous de ce gant de chasse sur votre main? Ne
savez-vous pas que la chasse à l'oiseau n'est pas permise dans un parc
royal?

--C'est ce que m'a appris un coquin de forestier du duc de Bourgogne. Je
n'avais fait que lâcher sur un héron, près de Péronne, le faucon que
j'avais apporté d'Écosse, et sur lequel je comptais pour fixer
l'attention sur moi; le pendard le perça d'une flèche.

--Et que fîtes-vous alors?

--Je le battis, répondit le jeune brave en brandissant son bâton; je le
battis autant qu'un chrétien peut en battre un autre sans le tuer; car
je ne voulais pas avoir sa mort à me reprocher.

--Savez-vous que si vous étiez tombé entre les mains du duc de
Bourgogne, il vous aurait fait pendre comme une châtaigne?

--Oui, on m'a dit qu'en fait de cette besogne, il y va aussi vite que le
roi de France; mais, comme cela était arrivé près de Péronne, je sautai
par-dessus la frontière, et je me moquai de lui. S'il n'avait pas été un
prince si emporté, j'aurais peut-être, pris du service dans ses troupes.

--Il aura à regretter la perte d'un tel paladin, si la trêve vient à se
rompre!

Et celui qui parlait ainsi jeta en même temps, un coup d'œil sur son
compagnon; celui-ci répondit par un de ces sourires en dessous qui
animaient un moment sa physionomie, comme un éclair illumine un instant
un ciel d'hiver.

Le jeune Écossais les regarda tour à tour, en enfonçant son bonnet sur
l'œil droit, en homme qui ne veut servir de jouet à personne.--Mes
maîtres, leur dit-il avec fermeté, et vous surtout qui êtes le plus âgé,
et qui devriez être le plus sage, il faudra, je crois, que je vous
apprenne qu'il n'est ni sage ni prudent de plaisanter à mes dépens. Le
ton de votre conversation ne me plaît nullement. Je sais entendre la
plaisanterie, souffrir une réprimande de la part d'un homme plus âgé que
moi, et même l'en remercier quand je sens que je l'ai méritée; mais je
n'aime pas à être traité comme un enfant, quand Dieu sait que je me
crois assez homme pour vous frotter convenablement tous les deux, si
vous me poussez à bout.

Celui à qui il s'adressait particulièrement semblait prêt à étouffer de
rire en l'entendant parler ainsi. La main de son compagnon se portait de
nouveau sur la garde de son épée, lorsque le jeune homme lui asséna sur
le poignet un coup de bâton si bien appliqué qu'il lui eût été
impossible de s'en servir: cet incident ne fit qu'augmenter la bonne
humeur de l'autre.

--Holà! holà! très-vaillant Écossais! s'écria-t-il pourtant; par amour
pour ta chère patrie! Et vous, compère, point de regards menaçans.
Pâques-Dieu! il faut de la justice dans le commerce, et un bain peut
servir de compensation pour un coup donné sur le poignet avec tant de
grâce et d'agilité. Écoutez-moi, l'ami, ajouta-t-il en s'adressant au
jeune étranger avec une gravité sérieuse qui lui en imposa et lui
inspira du respect en dépit de lui-même: plus de violence; il ne serait
pas sage de vous y livrer contre-moi, et vous voyez que mon compère est
suffisamment payé. Quel est votre nom?

--Quand on me fait une question avec civilité, je puis y répondre de
même, et je suis disposé à avoir pour vous le respect dû à votre âge, à
moins que vous n'épuisiez ma patience par vos railleries. Ici, en France
et en Flandre, on s'est amusé à m'appeler le _varlet_ au sac de velours,
à cause du sac à faucon que je porte; mais mon véritable nom, dans mon
pays, est Quentin Durward.

--Durward! et ce nom est-il celui d'un gentilhomme?

--Depuis quinze générations. Et c'est ce qui fait que je ne me soucie
pas de suivre une autre profession que celle des armes.

--Véritable Écossais! j'en réponds: surabondance de sang, surabondance
d'orgueil, et grande pénurie de ducats. Eh bien! compère, marchez en
avant et faites-nous préparer à déjeuner au bosquet des Mûriers, car ce
jeune homme fera autant d'honneur au repas qu'une souris affamée en
ferait au fromage d'une ménagère.--Et quant au Bohémien, écoute-moi.

Il lui dit quelques mots à l'oreille; son compagnon n'y répondit que par
un sourire d'intelligence qui avait quelque chose de sombre, et il
partit d'un assez bon pas.

--Eh bien! dit le premier au jeune Durward, maintenant nous allons faire
route ensemble; et en traversant la forêt nous pourrons entendre la
messe à la chapelle de Saint-Hubert; car il n'est pas juste de s'occuper
des besoins du corps avant d'avoir songé à ceux de l'âme.

Durward, en bon catholique, n'avait pas d'objection à faire à cette
proposition, quoiqu'il eût probablement désiré commencer par faire
sécher ses habits et prendre quelques rafraîchissemens. Ils eurent
bientôt perdu de vue le compagnon du marchand; mais en suivant le même
chemin qu'il avait pris, ils entrèrent bientôt dans un bois planté de
grands arbres entremêlés de buissons et de broussailles, et traversé par
de longues avenues dans lesquelles ils voyaient passer des troupeaux de
daims dont la sécurité semblait annoncer qu'ils sentaient que ce parc
était un asile pour eux.

--Vous me demandiez si j'étais bon archer, dit le jeune Écossais;
donnez-moi un arc et une couple de flèches, et je vous réponds que vous
aurez de la venaison.

--Pâques-Dieu! mon jeune ami, prenez-y bien garde. Mon compère a l'œil
ouvert sur les daims; il est chargé d'y veiller, et c'est un garde
rigide.

--Il ressemble plutôt à un boucher qu'à un joyeux forestier. Je ne puis
croire que ce visage de pendard appartienne à quelqu'un qui connaisse
les nobles règles de la vénerie.

--Ah! mon jeune ami, mon compère n'a pas la figure prévenante à la
première vue, et cependant aucun de ceux qui ont eu affaire à lui n'a
jamais été s'en plaindre.

Quentin Durward trouva quelque chose de singulier et de désagréablement
expressif dans le ton dont ces derniers mots avaient été prononcés, et
levant tout à coup les yeux sur son compagnon, il crut voir sur sa
physionomie, dans le sourire qui crispait ses lèvres, et dans le
clignement de son œil noir et plein de vivacité, de quoi justifier la
surprise qu'il éprouvait.

--J'ai entendu parler de voleurs, de brigands, de coupe-jarrets,
pensa-t-il en lui-même; ne serait-il pas possible, que le drôle qui est
en avant fut un assassin, et que celui-ci fut chargé de lui amener sa
proie dans un endroit convenable? Je me tiendrai sur mes gardes, et ils
n'auront guère de moi que de bons horions écossais.

Tandis qu'il réfléchissait ainsi, ils arrivèrent à une clairière où les
grands arbres de la forêt étaient plus écartés les uns des autres. La
terre, nettoyée des buissons et des broussailles, y était couverte d'un
tapis de la plus riche verdure, qui, protégée par les grands arbres
contre l'ardeur brûlante du soleil, était plus fraîche et plus belle
qu'on ne la trouve généralement en France. Les arbres, en cet endroit
retiré, étaient principalement des bouleaux et des ormes gigantesques
qui s'élevaient comme des montagnes de feuilles. Au milieu de ces
superbes enfans de la terre, dans l'endroit le plus découvert, s'élevait
une humble chapelle près de laquelle coulait un petit ruisseau.
L'architecture en était simple et même grossière. À quelques pas, on
voyait une cabane pour l'ermite ou le prêtre qui se consacrait au
service de l'autel dans ce lieu solitaire. Dans une niche pratiquée
au-dessus de la porte, une petite statue représentait saint Hubert, avec
un cor passé autour du cou, et deux lévriers à ses pieds. La situation de
cette chapelle, au milieu d'un parc rempli de gibier, avait fait naître
naturellement l'idée de la dédier au saint qui est le patron des
chasseurs.

Le vieillard, suivi du jeune Durward, dirigea ses pas vers ce petit
édifice consacré par la religion; et comme il s'en approchait, le
prêtre, revêtu de ses ornemens sacerdotaux, sortit de sa cellule et
entra dans la chapelle, probablement pour y exercer son saint ministère.
Durward s'inclina profondément devant lui, par respect pour son
caractère sacré; mais son compagnon porta plus loin la dévotion, et mit
un genou en terre pour recevoir la bénédiction du saint homme. Il le
suivit dans l'église à pas lents, et d'un air qui exprimait la
contrition et l'humilité la plus sincère.

L'intérieur de la chapelle était orné de manière à rappeler les
occupations auxquelles s'était livré le saint patron quand il était sur
terre. Les plus riches dépouilles des animaux qu'on poursuit à la chasse
dans différens pays tenaient lieu de tapisserie et de tenture autour de
l'autel et dans toute l'église. On y voyait suspendus, le long des murs,
des cors, des arcs, des carquois, mêlés avec des têtes de cerfs, de
loups et d'autres animaux; en un mot, tous les ornemens avaient un
caractère forestier. La messe même y répondit, car elle fut très-courte,
étant ce qu'on appelait une _messe de chasse_, telle qu'on la célébrait,
devant les nobles et les grands qui, en assistant à cette solennité,
étaient ordinairement impatiens de pouvoir se livrer à leur amusement
favori. Pendant cette courte cérémonie, le compagnon de Durward parut y
donner l'attention la plus entière et la plus scrupuleuse, tandis que le
jeune Écossais, n'étant pas tout-à-fait aussi occupé de pensées
religieuses, ne pouvait s'empêcher de se reprocher intérieurement
d'avoir pu concevoir des soupçons injurieux contre un homme qui
paraissait si humble et si dévot. Bien loin de le regarder alors comme
associé et complice de brigands, il était presque tenté de le prendre
pour un saint.

Quand la messe fut finie, ils sortirent ensemble de la chapelle, et
l'inconnu dît à Durward:--Nous sommes maintenant à peu de distance du
village, et vous pouvez rompre le jeûne en toute sûreté de conscience.
Suivez-moi.

Tournant sur la droite, et prenant un chemin qui montait graduellement,
il recommanda à son compagnon d'avoir grand soin de ne pas s'écarter du
sentier, et d'en garder le milieu autant qu'il le pourrait.

Durward lui demanda pourquoi il lui recommandait cette précaution.

--C'est que nous sommes près de la cour, jeune homme; et, Pâques-Dieu!
on ne marche pas, dans cette région comme sur vos montagnes couvertes de
bruyères. À l'exception du sentier que nous suivons, chaque toise de
terrain est rendue dangereuse et presque impraticable par des pièges et
des trappes armées de faux qui tranchent les membres du voyageur
imprudent, comme la serpette du jardinier coupe une branche d'aubépine.
Des pointes de fer vous traverseraient les pieds, et il y a des fosses
assez profondes pour vous y ensevelir à jamais. Vous êtes maintenant
dans l'enceinte du domaine royal, et nous allons voir tout à l'heure la
façade du château.

--Si j'étais le roi de France, je ne me donnerais pas tant de peine pour
placer autour de ma demeure des pièges et des trappes. Au lieu de cela,
je tâcherais de gouverner si bien, que personne n'oserait en approcher
avec de mauvaises intentions; et quant à ceux qui y viendraient avec des
sentimens de paix et d'affection, plus le nombre en serait grand, plus
j'en serais charmé.

Le compagnon de l'Écossais regard autour de lui d'un air alarmé, et lui
dit:--Silence, sire varlet au sac de velours, silence! car j'ai oublié
de vous dire que les feuilles de ces arbres ont des oreilles, et
qu'elles rapportent dans le cabinet du roi tout ce qu'elles entendent.

--Je m'en inquiète fort peu, répondit Quentin Durward; j'ai dans la
bouche une langue écossaise, et elle est assez hardie pour dire ce que
je pense en face du roi Louis: que Dieu le protège! Et quant aux
oreilles dont vous parlez, si je les voyais sur une tête humaine, je les
abattrais avec mon couteau de chasse.



CHAPITRE III.

Le Château.

          «Un imposant château se présente à la vue;
          «Par des portes de fer l'entrée est défendue,
          «Les murs en sont épais et les fossés profonds:
          «On y voit des créneaux, des tours, des bastions,
          «Et des soldats armés veillent sur les murailles.»

          _Anonyme_.


TANDIS que Durward et sa nouvelle connaissance parlaient ainsi, ils
arrivèrent vis-à-vis de la façade de Plessis-les-Tours, château qui,
même dans ces temps dangereux, où les grands étaient obligés de résider
dans des places fortes, était remarquable par les précautions jalouses
qu'on prenait pour en rendre l'accès difficile.

À partir de la lisière du bois où le jeune Écossais s'était arrêté avec
son compagnon pour contempler cette résidence royale, s'étendait, ou
pour mieux dire s'élevait, quoique par une montée fort douce, une
esplanade découverte, sur laquelle on ne voyait ni arbre, ni arbuste, à
l'exception d'un chêne gigantesque, à demi mort de vieillesse. Cet
espace avait été laissé ouvert, conformément aux règles de fortification
de tous les siècles, afin que l'ennemi ne pût approcher des murs à
couvert et sans être aperçu du haut du château, situé à l'extrémité de
cette esplanade.

Le château était entouré de trois remparts extérieurs garnis de créneaux
et de tourelles de distance en distance, et notamment à tous les angles.
Le second mur s'élevait plus haut que le premier, et était construit de
manière à commander celui-ci, si l'ennemi parvenait à s'en emparer: il
en était de même du troisième, qui formait la barrière intérieure.
Autour du mur extérieur (ce dont le Français informa son compagnon,
attendu qu'étant placés plus bas que le niveau des fondations ils ne
pouvaient l'apercevoir) on avait creusé un fossé d'environ vingt pieds
de profondeur, où l'eau arrivait au moyen d'une saignée qu'on avait
faite au Cher, ou plutôt à une de ses branches tributaires. Un second
fossé régnait au pied du second mur; un troisième défendait pareillement
la dernière muraille, et tous trois étaient également de dimension peu
ordinaire. Les rives intérieure et extérieure de ce triple fossé étaient
garnies de palissades en fer qui atteignaient le même but que ce qu'on
appelle des _chevaux-de-frise_ en termes de fortification modernes, car
chaque pieu de fer se terminait en différentes pointes bien aiguës, et
divergentes en tous sens de sorte qu'on ne pouvait risquer une escalade
sans s'exposer à une mort certaine.

Dans l'intérieur de l'enceinte formée par le troisième mur s'élevait le
château, composé de bâtimens construits à différentes dates, dont le
plus ancien était une tour noircie par le temps, qui semblait un géant
éthiopien d'une taille démesurée; l'absence de toute autre fenêtre plus
grande que des barbacanes pratiquées à distances inégales, pour servir à
la défense de la forteresse, faisait naître, à l'approche de cette tour,
cette sensation pénible qu'on éprouve en voyant un aveugle.

Les autres bâtimens ne semblaient pas devoir être beaucoup plus
agréables pour ceux qui les habitaient, car toutes les fenêtres
s'ouvraient sur une cour intérieure, de sorte que tout l'extérieur
annonçait une prison plutôt qu'un palais. Le roi régnant avait même
ajouté à cette ressemblance, en faisant construire les fortifications
nouvelles de manière à ce qu'on ne pût les distinguer des anciennes; car
il était, comme la plupart des gens soupçonneux, très-jaloux de cacher
ses soupçons. On avait employé pour cela des briques et des pierres de
la couleur la plus sombre, et mêlé de la suie dans le ciment, de manière
que tous les bâtimens avaient uniformément la même teinte d'antiquité.

Cette place formidable n'avait qu'une seule entrée, du moins Durward
n'en vit qu'une seule sur toute la façade; elle était flanquée, selon
l'usage, de deux fortes tours, et défendue par une herse en fer et un
pont-levis. La herse était baissée, et le pont-levis levé. Des tours
semblables s'élevaient de même à la seconde et à la troisième enceinte;
mais elles n'étaient pas sur la même ligne que celles de la première,
car on ne pouvait aller directement d'une porte à l'autre; mais après
avoir passé la première, on avait à faire une cinquantaine de pas entre
les deux premiers murs avant d'arriver à la seconde; et en supposant que
ce fût une troupe ennemie, elle était exposée aux traits dont on pouvait
l'accabler des deux côtés. De même, après avoir passé la seconde porte,
il fallait dévier encore une fois de la ligne droite pour gagner la
troisième; de sorte que, pour entrer dans la cour, au centre de laquelle
s'élevaient les bâtimens, il fallait traverser deux défilés étroits et
dangereux, en prêtant le flanc à des décharges d'artillerie, et forcer
trois portes défendues de la manière la plus formidable. Venant d'un
pays non moins désolé par une guerre étrangère que par les divisions
intestines, et dont la surface inégale et montagneuse, fertile en
rochers et en torrens, offre tant de situations admirablement
fortifiées, le jeune Durward connaissait assez bien tous les différens
moyens par lesquels les hommes, dans ce siècle encore un peu barbare,
cherchaient à protéger leurs habitations; mais il avoua franchement à
son compagnon qu'il n'aurait pas cru qu'il fût au pouvoir de l'art de
faire tant dans un lieu où la nature avait fait si peu; car le château,
comme nous l'avons donné à entendre, n'était situé que sur une éminence
peu élevée, à laquelle on montait par une rampe fort douce, depuis
l'endroit où Quentin s'était arrêté.

Pour ajouter à sa surprise, son compagnon lui apprit qu'à l'exception du
sentier tournant par lequel ils étaient arrivés, tous les environs du
château étaient, de même que la partie de bois qu'ils venaient de
traverser, parsemés de pièges, de trappes, de fosses et d'embûches de
toutes sortes, qui menaçaient de mort quiconque oserait s'y hasarder
sans guide; il y avait sur les murs des espèces de guérites en fer,
appelées _nids d'hirondelles_, d'où les sentinelles, lui dit-il,
régulièrement postées, pouvaient tirer presqu'à coup sûr contre
quiconque oserait se présenter sans avoir le signal ou le mot d'ordre,
qui était changé chaque jour; les archers de la garde royale
remplissaient nuit et jour ce devoir, pour lequel ils recevaient du roi
Louis profit et honneur, une forte paie et de riches habits.

--Et maintenant, jeune homme, ajouta-t-il, dites-moi si vous avez jamais
vu un château aussi fort, et si vous pensez qu'il existe des gens assez
hardis pour le prendre d'assaut?

Durward était resté long-temps les yeux fixés sur cette forteresse, dont
la vue l'intéressait à un tel point qu'il en oubliait que ses vêtemens
étaient mouillés. À la question qui venait de lui être faite, ses yeux
étincelèrent, et son visage s'anima de nouvelles couleurs, semblable à
un homme entreprenant qui médite un trait de hardiesse.

--C'est une place très-forte et bien gardée, répondit-il; mais il n'y a
rien d'impossible pour les braves.

--Et en connaissez-vous dans votre pays qui y réussiraient? demanda le
vieillard d'un ton un peu dédaigneux.

--Je n'oserais l'affirmer; mais il s'y trouve des milliers d'hommes qui,
pour une bonne cause, ne reculeraient pas devant cette entreprise.

--Oui-dà[26]! et vous vous comptez peut-être dans ce nombre?

--Je ferais mal de me vanter quand il n'y a aucun danger; mais mon père
a fait un trait assez hardi, et je me flatte que je ne suis point
bâtard.

--Eh bien! vous pourriez trouver à qui parler, et même des compatriotes;
car les archers écossais de la garde du roi Louis sont en sentinelle sur
ces murs,--trois cents gentilshommes des meilleures maisons de votre
pays.

--En ce cas, si j'étais le roi Louis, je me confierais en ces trois
cents gentilshommes écossais, j'abattrais ces murs pour combler les
fossés, j'appellerais près de moi mes pairs et mes paladins, et je
vivrais en roi, faisant rompre des lances dans des tournois, donnant des
festins le jour à mes nobles, dansant la nuit avec les dames, et ne
craignant pas plus un ennemi qu'une mouche.

Son compagnon sourit encore; et tournant le dos au château, dont il lui
dit qu'ils s'étaient un peu trop approchés, il le fit rentrer dans le
bois, en prenant un chemin plus large et plus battu que le sentier par
lequel ils étaient venus.

--Cette route, lui dit-il, conduit au village du Plessis; et comme
étranger, vous trouverez à vous y loger honorablement et à un prix
raisonnable. À environ deux milles plus loin est la belle ville de
Tours, qui donne son nom à cette riche et superbe province. Mais le
village du Plessis, où Plessis-du-Parc, comme on l'appelle à cause de sa
proximité du château du roi et du parc royal qui l'entoure, vous
fournira un asile plus voisin et non moins hospitalier.

--Je vous remercie de vos renseignemens, mon bon maître, mais mon séjour
ici ne sera pas long, et si je trouve au village du Plessis,
Plessis-le-Parc ou Plessis-l'Étang, un morceau de viande à manger et
quelque chose de meilleur que de l'eau à boire, mes affaires y seront
bientôt terminées.

--Je m'imaginais que vous aviez quelque ami à voir dans ces environs.

--C'est la vérité, le propre frère de ma mère; et avant qu'il quittât
les montagnes d'Angus, c'était le plus bel homme dont _les
drogues_[27]en eussent foulé les bruyères.

--Et comment le nommez-vous? Je vous le ferai chercher; car il ne serait
pas prudent à vous de monter au château. On pourrait vous prendre pour
un espion.

--Par la main de mon père! me prendre pour un espion! Celui qui oserait
me donner un nom pareil sentirait le froid du fer que je porte. Quant au
nom de mon oncle, je n'ai nulle raison pour le cacher. Il se nomme
Lesly. C'est un nom noble et honorable.

--Je n'en doute nullement; mais il se trouve dans la garde écossaise
trois personnes qui le portent.

--Mon oncle se nomme Ludovic Lesly.

--Mais parmi les trois Lesly, deux portent le nom de Ludovic.

--On surnommait mon parent Ludovic à la cicatrice; car nos noms de
famille sont si communs en Écosse, que, lorsqu'on n'a pas de terre dont
on puisse prendre le nom pour se distinguer, on porte toujours un
sobriquet.

--Un nom de guerre, vous voulez dire? Mais je vois que le Lesly dont
vous parlez est celui que nous surnommons _le Balafré_, à cause de la
cicatrice qu'il porte sur la figure. C'est un brave homme et un bon
soldat. Je désire pouvoir vous faciliter une entrevue avec lui, car il
appartient à un corps dont les devoirs sont stricts, et ceux qui le
composent sortent rarement du château, à moins que ce ne soit pour
escorter la personne du roi. Et maintenant, jeune homme, répondez à une
question. Je parie que vous désirez entrer, comme votre oncle, dans la
garde écossaise. Si tel est votre projet, il est un peu hardi, d'autant
plus que vous êtes fort jeune, et que l'expérience de quelques années
est nécessaire pour remplir les hautes fonctions auxquelles vous
aspirez.

--Il est possible que j'aie eu quelque idée semblable, mais, si cela
est, la fantaisie en est passée.

--Que voulez-vous dire, jeune homme? Parlez-vous avec ce ton de légèreté
d'une garde dans laquelle les plus nobles de vos compatriotes sont
jaloux d'être admis?

--Je leur en fais mon compliment. Pour parler franchement, j'aurais
assez aimé à entrer au service du roi Louis; mais malgré les beaux
habits et la bonne paie, je préfère le grand air à ces cages de fer
qu'on voit là-haut; à ces nids d'hirondelles, comme vous appelez ces
espèces de boîtes à poivre. D'ailleurs, je vous avouerai que je n'aime
pas un château dans les environs duquel on voit croître des chênes qui
portent des glands semblables à celui que j'aperçois.

--Je devine ce que vous voulez dire, mais expliquez-vous plus
clairement.

--Soit. Regardez ce gros chêne qui est à quelques portées de flèche du
château: ne voyez-vous pas pendu à une branche de cet arbre un homme en
jaquette grise pareille à la mienne?

--C'est ma foi vrai! Pâques-Dieu! voyez ce que c'est que d'avoir des
yeux jeunes! J'apercevais bien quelque chose, mais je croyais que
c'était un corbeau perché dans les branches. Au surplus, ce spectacle
n'a rien de nouveau jeune homme: quand l'été fera place à l'automne,
qu'il y aura de longs clairs de lune, et que les routes deviendront peu
sûres, vous verrez accrochés à ce même chêne des groupes de dix et même
de vingt glands semblables. Mais qu'importe? chacun d'eux sert
d'épouvantail pour effrayer les coquins; et pour chaque drôle qui est
suspendu de cette manière, l'honnête homme peut compter qu'il y a en
France un brigand, un traître, un voleur de grand chemin, un pillard ou
un oppresseur de moins. Vous devez y reconnaître, jeune homme, des
preuves de la justice de notre souverain.

--Cela peut être; mais si j'étais le roi Louis, je les ferais pendre un
peu plus loin de mon palais. Dans mon pays nous suspendons des corbeaux
morts dans les endroits fréquentés par les corbeaux vivans, mais non pas
dans nos jardins ou, dans nos pigeonniers. L'odeur de ce cadavre... Fi!
je crois la sentir à la distance où nous en sommes.

--Si vous vivez assez pour devenir un honnête et loyal serviteur de
notre prince, mon bon jeune homme, vous apprendrez qu'il n'y a pas de
parfum qui vaille l'odeur d'un traître mort.

--Je ne désirerai jamais vivre assez long-temps pour perdre l'odorat et
la vue. Montrez-moi un traître vivant, et voilà mon bras, et mon épée;
quand il est mort, ma haine ne peut lui survivre. Mais je crois que nous
arrivons au village; et j'espère vous y prouver que ni le bain que j'ai
pris, ni le dégoût que j'ai éprouvé, ne m'ont ôté l'appétit pour
déjeuner. Ainsi, mon bon ami, à l'hôtellerie et par le plus court
chemin.--Cependant, un moment: avant de recevoir de vous l'hospitalité,
dites-moi quel est votre nom?

--On me nomme maître Pierre. Je ne suis pas marchand de titres; je suis
un homme tout uni, qui ai de quoi vivre de mon bien; voilà comment on
m'appelle.

--Maître Pierre, soit! dit Quentin,--je suis charmé qu'un heureux hasard
nous ai fait faire connaissance; car j'ai besoin de quelques mots de bon
avis, et je sais en être reconnaissant.

Tandis qu'ils parlaient ainsi, la tour de l'église et un grand crucifix
de bois qui s'élevait au-dessus des arbres leur annonçaient qu'ils
étaient à l'entrée du village.

Mais maître Pierre se détournant un peu du chemin, qui venait d'aboutir
à une grande route, lui dit que l'auberge où il avait dessein de le
conduire était dans un endroit un peu écarté, et qu'on n'y recevait que
des voyageurs de la meilleure espèce.

--Si vous désignez par-là ceux qui voyagent avec la bourse la mieux
garnie, dit le jeune Écossais, je ne suis pas de ce nombre, et j'aime
autant avoir affaire à vos _escorcheurs_ de la grande route qu'à ceux de
votre hôtellerie.

--Pâques-Dieu! comme vous êtes prudens, vous autres Écossais! Un Anglais
se jette tout droit dans une taverne, boit et mange tout ce qu'il y
trouve de mieux, et ne songe à l'écot que lorsqu'il a le ventre plein.
Mais vous oubliez, maître Quentin, puisque Quentin est votre nom, vous
oubliez que je vous dois un déjeuner pour le bain que ma méprise vous a
valu; c'est la pénitence de mon tort a votre égard.

--En vérité, j'avais oublié le bain, le tort et la pénitence; car mes
vêtemens se sont séchés sur moi, ou à peu près, en marchant. Cependant
je ne refuserai pas votre offre obligeante; car j'ai dîné hier fort
légèrement, et je n'ai pas soupé. Vous semblez être un vieux bourgeois
respectable, et je ne vois pas pourquoi je n'accepterais pas votre
courtoisie.

Le Français sourit à part lui; car il voyait clairement que son jeune
compagnon, quoique presque mourant de faim selon toute apparence, avait
quelque peine à se faire à l'idée de déjeuner aux dépens d'un étranger,
et qu'il s'efforçait de réduire son orgueil au silence, par la
réflexion, que, lorsqu'il s'agissait d'obligations si légères, celui qui
consentait à en être redevable montrait autant de complaisance que celui
qui faisait la politesse.

Cependant ils entrèrent dans une avenue étroite ombragée par de beaux
ormes, au bout de laquelle une grande porte les conduisit dans la cour
d'une auberge plus vaste qu'une auberge n'est ordinairement, et destinée
au logement des nobles et des courtisans qui avaient quelque affaire au
château voisin, où il était rare que Louis XI accordât un appartement à
qui que ce fût de sa cour, excepté en cas de nécessité absolue. Un
écusson portant les fleurs de lis ornait la principale porte d'un grand
bâtiment irrégulier: mais, ni dans la cour, ni dans la maison, on ne
remarquait cet air actif, empressé, par lequel les garçons et
domestiques d'un semblable établissement annonçaient alors le nombre de
leurs hôtes et la multitude de leurs occupations: il semblait que le
caractère sombre et insociable du château royal situé dans le voisinage
avait communiqué une partie du sérieux glacial et mélancolique qui y
régnait, à une maison destinée à être le temple de la gaieté, du plaisir
et de la bonne chère.

Maître Pierre, sans appeler personne et sans même approcher de la
principale entrée, leva le loquet d'une petite porte, et précéda son
compagnon dans une grande salle. La flamme d'un fagot brillait dans la
cheminée, près de laquelle tout était disposé pour un déjeuner solide.

--Mon compère n'a rien oublié, dit le Français à Durward: vous devez
avoir froid, voilà un bon feu; vous devez avoir faim, et vous allez
avoir à déjeuner.

Maître Pierre siffla: l'aubergiste entra, et répondit à son _bonjour_
par un salut respectueux; mais il ne montra nullement cette humeur
babillarde, attribut caractéristique des maîtres d'auberge français de
tous les siècles.

--Quelqu'un devait venir ordonner un déjeuner, dit maître Pierre;
l'a-t-il fait?

L'aubergiste ne répondit que par une profonde inclination de tête; et
tout en apportant les divers mets qui devaient composer le déjeuner et
en les plaçant sur la table, il ne dit pas un seul mot pour en faire
valoir le mérite. Le repas cependant était digne de tous les éloges que
les aubergistes français sont dans l'usage de donner aux fruits de leur
savoir-faire, comme les lecteurs pourront en juger dans le chapitre
suivant.



CHAPITRE IV.

Le Déjeuner.

          «Juste ciel: quels coups de dents!--Que de pain!»

          _Voyages d'Yorick_.


Nous avons laissé notre jeune étranger en France, dans une situation
plus agréable qu'aucune de celles dans lesquelles il s'était trouvé
depuis son arrivée sur le territoire des anciens Gaulois. Le déjeuner,
comme nous l'avons donné à entendre en finissant le dernier chapitre,
était admirable. Il y avait un pâté de Périgord, sur lequel un
gastronome aurait voulu vivre et mourir, comme les mangeurs de lotus
d'Homère, oubliant parens, patrie, et toutes les obligations sociales.
Sa croûte magnifique s'élevait comme les remparts d'une grande capitale,
emblème des richesses qu'ils sont chargés de protéger. Il y avait encore
un ragoût exquis avec cette petite pointe d'ail que les Gascons aiment,
et que les Écossais ne haïssent point; de plus, un jambon délicat qui
avait naguère fait partie d'un noble sanglier de la forêt voisine de
Montrichard. Le pain était aussi blanc que délicieux, et avait la forme
de petites boules (d'où les Français ont tiré le nom de _boulanger_): la
croûte en était si appétissante qu'avec de l'eau seule elle aurait pu
passer pour une friandise. Mais il y avait autre chose que de l'eau pour
l'assaisonner; car on voyait sur la table un de ces flacons de cuir
qu'on appelait _bottrines_, et qui contenait environ deux pintes du
meilleur vin de Beaune.

Tant de bonnes choses auraient, comme on dit, donné de l'appétit à un
mort. Quel effet devaient-elles donc produire sur un jeune homme
d'environ vingt ans, qui depuis deux jours (car il faut dire la vérité)
n'avait presque vécu que des fruits à demi mûrs que le hasard lui avait
fait trouver, et d'une ration assez modique de pain d'orge! il se jeta
d'abord sur le ragoût, et le plat fut bientôt vide. Il attaqua ensuite
le superbe pâté, y fit une entaille qui pénétra jusqu'à ses fondemens,
et revint à la charge plus d'une fois, en l'arrosant de temps en temps
d'un verre de vin, au grand étonnement de l'hôte, et au grand amusement
de maître Pierre.

Celui-ci surtout, probablement parce qu'il se trouvait avoir fait une
meilleure action qu'il ne l'avait cru, semblait enchanté de l'appétit du
jeune Écossais; quand enfin il remarqua que son activité commençait à se
ralentir, il chercha à lui faire faire de nouveaux efforts, en ordonnant
que l'on apportât des fruits confits, des darioles, et toutes les autres
friandises, qu'il put imaginer pour prolonger le repas. Tandis qu'il
l'occupait ainsi, son visage exprimait une sorte de bonne humeur qui
allait jusqu'à la bienveillance, et toute différente de sa physionomie
ordinaire, qui était froide, sévère et caustique. Les gens âgés prennent
toujours quelque plaisir à voir les jouissances et les exercices de la
jeunesse, lorsque leur esprit, dans sa situation naturelle, n'est
troublé ni par un sentiment secret d'envie, ni par une folle émulation.

De son côté, Quentin Durward, tout en employant son temps d'une manière
si agréable, ne put s'empêcher de découvrir que les traits de l'homme
qui le régalait si bien, et qu'il avait d'abord trouvés si repoussans,
gagnaient beaucoup quand celui qui les considérait était sous
l'influence de quelques verres de vin de Beaune; et ce fut avec un ton
de cordialité qu'il reprocha à maître Pierre de rire de son appétit et
de ne rien manger lui-même.

--Je fais, pénitence, répondit maître Pierre, et je ne puis prendre
avant midi que quelques confitures et un verre d'eau; puis, se tournant
vers l'hôte, il ajoutât.--Dites à la dame de là-haut de m'en apporter.

--Eh bien! continua maître Pierre quand l'aubergiste fut parti, vous
ai-je tenu parole relativement au déjeuner que je vous avais promis?

--C'est le meilleur que j'aie fait; répondit l'Écossais, depuis que j'ai
quitté Glen-Houlakin.

--Glen quoi? s'écria maître Pierre; avez-vous envie d'évoquer le diable
en prononçant de pareils mots?

--Glen-Houlakin, mon bon monsieur, c'est-à-dire la vallée des
moucherons. C'est le nom de notre ancien domaine. Vous avez acquis le
droit d'en rire, si cela vous plaît.

--Je n'ai pas la moindre intention de vous offenser, mon jeune ami; mais
je voulais vous dire que si le repas que vous venez de faire est de
votre goût, les archers de la garde écossaise en font un aussi bon, et
peut-être meilleur, tous les jours.

--Je n'en suis pas surpris. S'ils sont enfermés toute la nuit dans les
_nids d'hirondelles_, ils doivent avoir le matin un terrible appétit.

--Et ils ont abondamment de quoi le satisfaire; ils n'ont pas besoin,
comme les Bourguignons, d'aller le dos nu, afin de pouvoir se remplir le
ventre. Ils sont vêtus comme des comtes, et font ripaille comme des
abbés.

--J'en suis bien aise pour eux.

--Et pourquoi ne pas prendre du service parmi eux, jeune homme? Je suis
sûr que votre oncle pourrait vous faire entrer dans la compagnie, dès
qu'il y aura une place vacante; et, je vous le dirai tout bas, j'ai
moi-même quelque crédit, et je puis vous être utile: je présume que vous
savez monter à cheval aussi-bien que tirer de l'arc?

--Tous ceux qui ont porté le nom de Durward sont aussi bons écuyers que
qui que ce soit qui ait jamais appuyé son soulier ferré sur l'étrier, et
je ne sais trop pourquoi je n'accepterais pas votre offre obligeante. La
vie et l'habit sont deux choses indispensables; mais cependant,
voyez-vous, les hommes comme moi pensent à l'honneur, à l'avancement, à
de hauts faits d'armes. Votre roi Louis,--que Dieu le protège, car il
est ami et allié de l'Écosse;--mais il reste toujours dans ce château,
ou ne fait qu'aller d'une ville fortifiée à une autre. Il gagne des
cités et des provinces par des ambassades politiques, et non à la pointe
de l'épée. Or, quant à moi, je suis de l'avis des Douglas, qui ont
toujours tenu la campagne parce qu'ils aiment mieux entendre le chant de
l'alouette que le cri de la souris.

--Jeune homme, ne jugez pas témérairement des actions des souverains.
Louis cherche à épargner le sang de ses sujets, mais il n'est pas avare
du sien. Il a fait ses preuves de courage à Montlhéri.

--Oui, mais il y a de cela une douzaine d'années ou davantage. Or,
j'aimerais à suivre un maître qui voudrait conserver son honneur aussi
brillant que son écusson, et qui serait toujours le premier au milieu de
la mêlée.

--Pourquoi donc n'êtes-vous pas resté à Bruxelles avec le duc de
Bourgogne? Il vous mettrait à même d'avoir les os brisés tous les jours;
et de peur que l'occasion ne vous en manquât, il se chargerait de vous
les rompre lui-même, surtout s'il apprenait que vous avez battu un de
ses forestiers.

--C'est la vérité. Ma mauvaise étoile m'a fermé cette porte.

--Mais il ne manque pas de chefs qui braveraient le diable, et sous
lesquels un jeune étourdi peut trouver du service? Que pensez-vous, par
exemple, de Guillaume de la Marck?

--Quoi! l'homme à la longue barbe, le sanglier des Ardennes! Moi, je
servirais un chef de pillards et d'assassins; un brigand qui tuerait un
paysan pour s'emparer de sa casaque; qui massacre les prêtres et les
pèlerins comme si c'étaient des chevaliers et des hommes d'armes! ce
serait imprimer une tâche ineffaçable sur l'écusson de mon père.

--Eh bien! mon jeune cerveau brûlé, si le _sanglier_ vous paraît trop
scrupuleux, pourquoi ne pas suivre le jeune duc de Gueldre?

--Je suivrais plutôt le diable! Que je vous dise un mot à l'oreille.
C'est un fardeau trop pesant pour la terre. L'enfer s'ouvre déjà pour
lui. On dit qu'il tient son père en prison, et qu'il a même osé le
frapper. Pouvez-vous le croire?

Maître Pierre parut un peu décontenancé en voyant l'horreur naïve avec
laquelle le jeune Écossais parlait de l'ingratitude d'un fils, et il lui
répondit:

--Vous ignorez, jeune homme, combien les liens du sang sont faibles pour
les hommes d'un rang élevé. Quittant alors le ton sentimental qu'il
avait pris d'abord, il ajouta avec une sorte de gaieté;--D'ailleurs, si
le duc a battu son père, je vous réponds que ce père l'avait battu plus
d'une fois: ainsi ce n'est qu'un solde de compte.

--Je suis surpris de vous entendre parler ainsi, dit le jeune Écossais
en rougissant d'indignation. Une tête grise comme la vôtre devrait
savoir mieux choisir ses sujets de plaisanterie. Si le vieux, duc a
battu son fils dans son enfance, il ne l'a point battu assez. Il aurait
mieux valu qu'il le fît périr sous les verges, que de le laisser vivre
pour faire rougir toute la chrétienté du baptême d'un tel monstre!

--À ce compte, et de la manière dont vous épluchez le caractère des
princes et des chefs, je crois que ce que vous avez de mieux à faire,
c'est de devenir capitaine vous-même; car où un homme si sage en
trouvera-t-il un qui soit digne de lui commander?

--Vous riez, à mes dépens, maître Pierre, et vous avez peut-être raison.
Mais vous ne m'avez pas nommé un chef plein de vaillance, qui a de
bonnes troupes à ses ordres, et sous lequel on pourrait prendre du
service assez honorablement.

--Je ne devine pas qui vous voulez dire.

--Eh! celui qui est comme le tombeau de Mahomet (maudit soit le
prophète!) suspendu entre deux pierres d'aimant; celui qu'on ne peut
appeler ni Français ni Bourguignon, mais qui sait maintenir la balance
entre eux, et se faire craindre et servir par les deux princes, quelque
puissans qu'ils soient.

--Je ne devine pas encore qui vous voulez dire, répéta maître Pierre
d'un air pensif.

--Et qui serait-ce, sinon le noble Louis de Luxembourg, comte de
Saint-Pol et grand connétable de France? Il se maintient à la tête de sa
petite armée, levant la tête aussi haut que le roi Louis et le duc
Charles, et se balançant entre eux, comme l'enfant placé au milieu
d'une planche dont deux de ses compagnons font monter et descendre
successivement chacun des deux bouts.

--Et l'enfant dont vous parlez est celui des trois qui peut faire la
chute la plus dangereuse. Mais écoutez-moi, mon jeune ami, vous à qui le
pillage paraît un tel crime: savez-vous bien que votre politique comte
de Saint-Pol est celui qui a le premier donné l'exemple d'incendier les
campagnes pendant la guerre; et qu'avant les honteuses dévastations
qu'il a commises, les deux partis ménageaient les villages et les villes
ouvertes qui ne faisaient pas résistance?

--Sur ma foi, si la chose est ainsi, je commencerai à croire que pas un
de ces grands hommes ne vaut mieux que l'autre, et que faire un choix
parmi eux, c'est comme si l'on choisissait un arbre pour y être pendu.
Mais ce comte de Saint-Pol, ce connétable, a trouvé moyen de se mettre
en possession de la ville qui porte le nom de mon saint patron, de
Saint-Quentin. (Ici le jeune Écossais fît un signe de croix.) Et il me
semble que si j'étais là, mon bon patron veillerait un peu sur moi; car
il est moins occupé que certains saints qui ont un bien plus grand
nombre de personnes de leur nom: et cependant il faut qu'il ait oublié
le pauvre Quentin Durward, son fils spirituel, puisqu'il le laisse un
jour sans nourriture, et que le lendemain il l'abandonne à la protection
de saint Julien et à l'hospitalité d'un étranger achetée, par un bain
pris dans la fameuse rivière du Cher, ou dans quelqu'une de celles qui
vont s'y jeter.

--Ne blasphème pas les saints, mon jeune ami, dit maître Pierre. Saint
Julien est le fidèle patron des voyageurs, et il est possible que le
bienheureux saint Quentin ait fait beaucoup plus et beaucoup mieux que
tu ne te l'imagines.

Comme il parlait encore, la porte s'ouvrit, et une jeune fille paraissant
avoir quinze ans apporta un plateau couvert d'une belle serviette de
damas, sur lequel était un compotier rempli de ces prunes sèches pour
lesquelles la ville de Tours a été renommée dans tous les temps. Il s'y
trouvait aussi une coupe richement ciselée, espèce d'ouvrages que les
orfèvres de cette ville exécutaient autrefois avec un art qui les
distinguait de ceux des autres villes de France, et même de la capitale.
La forme en était si élégante, que Durward ne songea pas à examiner si
elle était d'argent, ou seulement d'étain, comme le gobelet placé devant
lui sur la table, et qui était si brillant qu'on aurait pu le croire
d'un métal plus précieux.

Mais la vue de la jeune personne qui tenait le plateau attira
l'attention de Durward, beaucoup plus que les objets qui y étaient
placés.

Il eut bientôt découvert qu'une profusion de longues tresses de beaux
cheveux noirs, qu'elle portait de même que les jeunes Écossaises, sans
autre ornement qu'une guirlande de feuilles de lierre, formaient un
voile naturel autour de son visage, dont les traits réguliers, les yeux
noirs et l'air pensif auraient pu rappeler la mélancolique Melpomène;
mais il y avait sur ses joues une nuance de carmin, et un sourire sur
ses lèvres et dans son regard, qui portaient à croire que la gaieté
n'était pas étrangère à une physionomie si séduisante, quoique ce ne fût
pas son expression la plus habituelle. Quentin crut même pouvoir
distinguer que des circonstances affligeantes étaient la cause qui
prêtait à la figure d'une si jeune et si jolie personne l'apparence
d'une gravité qui n'accompagne pas ordinairement la beauté dans sa
première jeunesse; et comme l'imagination d'un jeune homme est prompte à
tirer des conclusions des données les plus légères, il lui plus
d'inférer de ce qui va suivre, que la destinée de cette charmante
inconnue était enveloppée de mystère et de silence.

--Que veut dire ceci, Jacqueline? dit maître Pierre dès qu'elle entra.
N'avais-je pas demandé que dame Perrette m'apportât ce dont j'avais
besoin? Pâques-Dieu! est-elle ou se croit-elle trop grande dame pour me
servir?

--Ma mère est mal à l'aise, répondit Jacqueline à la hâte et du ton le
plus humble; elle ne se porte pas bien, et garde la chambre.

--Elle la garde seule, j'espère! s'écria maître Pierre avec une sorte
d'emphase; je suis _un vieux routier_, et ce n'est pas à moi qu'on en
fait accroire par une maladie prétendue.

À ces paroles Jacqueline pâlit, et chancela même; car il faut avouer que
le ton et le regard de maître Pierre, toujours durs, caustiques et
désagréables, devenaient sinistres et alarmans quand ils exprimaient la
colère ou le soupçon.

La galanterie de notre jeune montagnard prit l'éveil sur-le-champ, et il
s'approcha de Jacqueline pour la soulager du fardeau qu'elle portait, et
qu'elle lui remit d'un air pensif, en jetant sur le bourgeois en
courroux un regard timide et inquiet. Il eût été contre nature de
résister à l'expression de ces yeux tendres qui semblaient implorer la
compassion; et maître Pierre lui dit, non plus d'un air de
mécontentement, mais avec autant de douceur que sa physionomie pouvait
en exprimer:--Je ne te blâme pas, Jacqueline; car tu es trop jeune pour
être déjà ce qu'il est dur de penser que tu dois être un jour,... fausse
et perfide comme, tout le reste de ton sexe frivole. Personne n'est
parvenu à l'âge d'homme sans avoir été à portée de vous connaître
toutes, et voici un cavalier écossais qui te dira la même chose.

Jacqueline jeta les yeux un instant sur le jeune étranger, comme pour
obéir à maître Pierre; mais ce regard, quelque rapide qu'il fût, parut à
Durward un appel touchant à sa générosité. Avec l'empressement d'un
jeune homme, et le respect romanesque pour le beau sexe que lui avait
inspiré son éducation, il répondit à l'instant qu'il jetterait le gant
du combat à tout antagoniste de son rang et de son âge qui oserait dire
que des traits semblables à ceux qu'il voyait pouvaient ne pas être
animés par l'âme la plus pure.

Les joues de la jeune fille se couvrirent d'une pâleur mortelle, et elle
jeta un regard craintif sur maître Pierre, à qui la bravade du jeune
Écossais parut n'inspirer qu'un sourire de mépris plutôt que
d'approbation. Quentin, dont la seconde pensée corrigeait ordinairement
la première, rougit d'avoir prononcé quelques mots qui pouvaient passer
pour une fanfaronnade devant un vieillard pacifique par état; et se
condamnant à une sorte de réparation aussi juste que proportionnée à sa
faute, il résolut de supporter patiemment le ridicule qu'il avait
mérité. Il présenta à maître Pierre le plateau dont il s'était chargé,
en rougissant et avec un air d'embarras qu'il cherchait vainement à
cacher.

--Vous êtes un jeune fou, lui dit maître Pierre; et vous ne connaissez
pas mieux les femmes que les princes, dont Dieu, ajouta-t-il en faisant
le signe de la croix dévotement, tient les cœurs dans sa main droite.

--Et qui tient donc les cœurs des femmes? demanda Quentin, déterminé à
ne pas s'en laisser imposer par l'air de supériorité de cet homme
extraordinaire, dont les manières hautaines et insouciantes exerçaient
sur lui une influence dont il était un peu humilié.

--Je crois qu'il faut faire cette question à quelque autre, répondit
maître Pierre avec beaucoup de sang-froid.

Cette nouvelle rebuffade ne déconcerta pourtant pas entièrement Quentin
Durward.--À coup sûr, pensa-t-il, ce n'est pas pour la misérable
obligation d'un déjeuner, quelque substantiel et excellent qu'il fût,
que j'aurais tant de déférence envers ce bourgeois de Tours! On
s'attache les chiens et les faucons en les nourrissant; c'est par les
liens de l'amitié et des services qu'on peut enchaîner le cœur de
l'homme. Mais ce bourgeois est vraiment extraordinaire; et cette
apparition enchanteresse--qui va déjà disparaître,--un être si parfait,
ne peut appartenir à si bas lieu, il ne peut même dépendre de ce riche
marchand, quoique celui-ci semble exercer à son égard une sorte
d'autorité comme il le fait sans doute sur tout ce que le hasard jette
dans son petit cercle. Il est étonnant quelles idées d'importance ces
Flamands et ces Français attachent à la richesse, infiniment plus
qu'elle n'en mérite; car je suppose que ce vieux marchand s'imagine
devoir à son argent, la considération que j'accorde à son âge. Moi,
gentilhomme écossais d'une ancienne race, d'une naissance distinguée, et
lui un marchand de Tours!

Telles étaient les idées qui se succédaient rapidement dans l'esprit du
jeune Durward, tandis que maître Pierre disait à Jacqueline, en
souriant, et en passant la main sur ses longs cheveux:--Ce jeune homme
me servira, Jacqueline; tu peux te retirer. Je dirai à ta négligente
mère qu'elle a tort de t'exposer aux yeux sans nécessité.

--C'était seulement pour vous servir, répondit la jeune fille: j'espère
que vous ne serez pas mécontent de votre parente, puisque...

--Pâques-Dieu! s'écria maître Pierre en l'interrompant d'un ton vif,
mais sans dureté, avez-vous envie de discuter avec moi, ou restez-vous
ici pour regarder ce jeune homme? Retirez-vous. Il est noble; il suffira
pour me servir.

Jacqueline sortit; et Durward était si occupé de sa disparition subite,
qu'elle rompit le fil de ses réflexions; et il obéit machinalement quand
maître Pierre, se jetant nonchalamment sur son grand fauteuil, lui dit
du ton d'un homme habitué à commander:--Placez ce plateau près de moi.

Le marchand, fronçant les sourcils, les fit retomber sur ses yeux pleins
de vivacité, de manière qu'à peine étaient-ils visibles, quoiqu'ils
lançassent quelquefois un rayon rapide et brillant comme ceux du soleil
qui se couche derrière un sombre nuage, à travers lequel il brille par
intervalles.

--N'est-ce pas une charmante créature? dit maître Pierre en levant la
tête et fixant un regard ferme sur Quentin en lui faisant cette
question; une fille fort aimable pour une servante d'auberge? Elle
figurerait bien à la table d'un honnête bourgeois, mais cela a reçu une
mauvaise éducation; cela a une origine basse.

Il arrive quelquefois qu'un mot jeté au hasard démolit un splendide
château qu'on vient de construire dans les airs; et, en pareille
occasion, l'architecte ne sait pas beaucoup de gré à celui qui a laissé
tomber le mot fatal, alors même qu'il a parlé sans intention de nuire.
Quentin se sentit déconcerté, et il était disposé à se mettre en
courroux, sans trop savoir pourquoi, contre ce vieillard pour l'avoir
informé que cette créature enchanteresse n'était ni plus ni moins que ce
que ses occupations annonçaient,--une servante d'auberge, une servante
d'un ordre supérieur, à la vérité (une nièce peut-être ou une parente de
l'aubergiste), mais une servante enfin, obligée de se conformer à
l'humeur de tous les hôtes, et particulièrement à celle de ce maître
Pierre, qui paraissait être assez fantasque et assez riche pour vouloir
que ses caprices devinssent autant de lois.

Une pensée se présentait encore à son esprit: c'était qu'il devait faire
comprendre au vieillard la différence qui existait entre leurs
conditions, et lui faire sentir que quelque riche qu'il pût être, sa
richesse ne pouvait le faire marcher l'égal d'un Durward de
Glen-Houlakin. Cependant, quand il levait les yeux sur maître Pierre,
dans l'intention de lui dire quelques mots à ce sujet, il trouvait dans
sa physionomie, malgré ses yeux baissés, ses traits amaigris, et ses
vêtemens communs, quelque chose qui l'empêchait de faire valoir cette
supériorité qu'il croyait avoir sur le marchand. Au contraire, plus il
le regardait, plus il le considérait avec attention, et plus il sentait
redoubler sa curiosité de savoir qui était cet homme et quel était son
rang; il se le représentait alors comme un des premiers magistrats, ou
tout au moins un syndic de Tours; en un mot, pour un homme habitué, de
manière ou d'autre, à exiger et à obtenir le respect.

Cependant maître Pierre semblait se livrer de nouveau à une rêverie dont
il ne sortit que pour faire dévotement le signe de la croix, après quoi
il mangea quelques prunes et un biscuit. Il fit signe ensuite à Quentin
de lui donner la coupe dont nous avons déjà parlé; mais comme celui-ci
la lui présentait, il ajouta avant de la prendre:--Vous m'avez dit que
vous êtes noble, je crois?

--Sans doute, je le suis, répondit l'Écossais, si quinze générations
suffisent pour cela. Je vous l'ai déjà dit; mais ne vous gênez pas,
maître Pierre: on m'a toujours appris que le devoir du plus jeune est de
servir le plus âgé.

--C'est une excellente, maxime, répondit le marchand en recevant la
coupe que Quentin lui présentait, et en y versant de l'eau d'une
aiguière qui semblait de même métal, sans paraître avoir, au sujet des
convenances sociales, le moindre de ces scrupules que Quentin peut-être
s'était attendu à voir naître en lui.

--Au diable soient l'aisance et la familiarité de ce bourgeois! pensa le
jeune homme. Il se fait servir par un noble Écossais avec aussi peu de
cérémonie que j'en montrerais moi-même envers un paysan de Glen-Isla.

Cependant maître Pierre, ayant vidé sa coupe, dit à son compagnon:

--D'après le goût que vous avez montré pour le vin de Beaune, je
m'imagine que vous n'êtes pas tenté de me faire raison avec la liqueur
que je viens de boire. Mais j'ai sur moi un élixir qui peut changer en
vin délicieux l'eau qui sort du rocher.

Tout en parlant ainsi, il prit dans son sein une grande bourse de peau
de loutre de mer, et fit tomber une pluie de petites pièces d'argent,
jusqu'à ce qu'il en eût empli à moitié la coupe, qui n'était pas des
plus larges.

--Vous devez plus de reconnaissance à votre patron saint Quentin, et à
saint Julien, que vous ne semblez le penser, jeune homme, dit alors
maître Pierre, et je vous conseille de faire quelques aumônes en leur
nom. Restez dans cette hôtellerie jusqu'à ce que vous voyiez votre
parent le Balafré, qui sera relevé de garde ce soir. J'aurai soin de le
faire informer qu'il peut vous trouver ici, car j'ai affaire au château.

Quentin Durward ouvrait la bouche pour s'excuser d'accepter le présent
que lui offrait la libéralité de son nouvel ami; mais maître Pierre,
fronçant ses gros sourcils, se redressant, et prenant un air plus
imposant qu'il ne l'avait encore fait, lui dit d'un ton
d'autorité:--Point de réplique, jeune homme, et faites ce qui vous est
ordonné.

À ces mots, il sortit de l'appartement, et fit signe à Quentin qu'il ne
devait pas le suivre.

Le jeune Écossais resta stupéfait, ne sachant que penser de tout ce qui
venait de lui arriver. Son premier mouvement, le plus naturel, sinon le
plus noble, fut de jeter un coup d'œil sur la coupe, qui était plus
qu'à demi pleine de pièces d'argent dont peut-être il n'avait jamais eu
le quart à sa disposition pendant tout le cours de sa vie. Mais sa
dignité, comme gentilhomme, lui permettait-elle d'accepter l'argent de
ce riche plébéien? C'était une question délicate; car, quoiqu'il vînt de
faire un excellent déjeuner, il n'était pas en fonds, soit pour
retourner à Dijon, dans le cas où il voudrait entrer au service du duc
de Bourgogne, au risque de s'exposer à son courroux, soit pour se rendre
à Saint-Quentin, s'il donnait la préférence au connétable de Saint-Pol,
car il était déterminé à offrir ses services à l'un de ces deux
seigneurs, sinon au roi de France. La résolution à laquelle il s'arrêta
fut peut-être la plus sage qu'il pût prendre dans la circonstance;
c'était de se laisser guider par les conseils de son oncle. En
attendant, il mit l'argent dans son sac de velours, et appela l'hôte
pour lui dire d'emporter la coupe d'argent, et pour lui faire en même
temps quelques questions sur ce marchand si libéral, et qui savait si
bien prendre un ton d'autorité.

Le maître de la maison arriva à l'instant; et, s'il ne fut pas
très-communicatif, au moins fut-il moins silencieux qu'il ne l'avait été
jusqu'alors. Il refusa positivement de reprendre la coupe d'argent. Il
n'en avait aucun droit, lui dit-il: elle appartenait à maître Pierre,
qui en avait fait présent à celui à qui il venait de donner à déjeuner.
Il avait à la vérité quatre hanaps[28] d'argent qui lui avaient été
laissés par sa grand'mère, d'heureuse mémoire, mais qui ne ressemblaient
pas plus à ce beau vase ciselé qu'un navet ressemble à une
pêche.--C'était une de ces fameuses coupes de Tours, travaillées par
Martin Dominique, artiste qui pouvait défier tout Paris.

--Et qui est ce maître Pierre qui fait de si beaux présens aux
étrangers? lui demanda Quentin en l'interrompant.

--Qui est maître Pierre? répéta l'hôte en laissant échapper ces paroles
de sa bouche aussi lentement que si elles eussent été distillées.

--Sans doute, dit Durward d'un ton vif et impérieux. Quel est ce maître
Pierre qui se donne les airs d'être si libéral? et qui est cette espèce
de boucher qu'il a envoyé en avant pour ordonner le déjeuner?

--Ma foi, monsieur, quant à ce qu'est maître Pierre, vous auriez dû lui
faire cette question à lui-même; et pour celui qui est venu donner ordre
de préparer le déjeuner, Dieu nous préserve de faire connaissance de
plus près avec lui.

--Il y a quelque mystère dans tout cela! Ce maître Pierre m'a dit qu'il
est marchand.

--S'il vous l'a dit, c'est que c'est la vérité.

--Et quel genre de commerce fait-il?

--Oh! un très-beau commerce. Entre autres choses, il a été établi ici
des manufactures de soieries qui peuvent le disputer à ces riches
étoffes que les Vénitiens apportent de l'Inde et du Cathay. Vous avez vu
de grandes plantations de mûriers en venant ici: elles ont été faites
par ordre de maître Pierre, pour nourrir les vers à soie.

--Et cette jeune personne qui a apporté ce plateau, qui est-elle, mon
cher ami?

--Ma locataire, ainsi qu'une tutrice plus âgée, qui est quelque tante ou
quelque cousine, à ce que je pense.

--Et êtes-vous dans l'usage d'employer vos locataires à servir vos
hôtes? J'ai remarqué que maître Pierre ne voulait rien recevoir ni de
votre main ni de celle de votre garçon.

--Les gens riches ont leurs fantaisies, parce qu'ils peuvent les payer.
Ce n'est pas la première fois que maître Pierre a trouvé le moyen de se
faire servir par des nobles.

Le jeune Écossais se trouva un peu offensé de cette observation; mais,
déguisant son humeur, il demanda à son hôte s'il pouvait avoir un
appartement chez lui pour la journée, et peut-être pour plus long-temps.

--Sans contredit, et pour tout le temps que vous le désirerez.

--Et comme je vais loger sous le même toit que ces deux dames,
pourrait-il m'être permis de leur présenter mes respects?

--Je n'en sais trop rien. Elles ne sortent point, et ne reçoivent aucune
visite.

--À l'exception de celle de maître Pierre, sans doute?

--Il ne m'est pas permis de citer aucune exception? répondit
l'aubergiste avec une assurance respectueuse.

Quentin avait une idée assez haute de son importance, si on considère le
peu de moyens qu'il avait pour la soutenir. Un peu mortifié par la
réponse de l'hôte, il n'hésita pas à se prévaloir d'un usage assez
commun dans ce siècle.

--Portez à ces dames, lui dit-il, un flacon de
_vernat_[29]; offrez-leur mes très-humbles respects, et dites-leur que
Quentin Durward, de la maison de Glen-Houlakin, honorable cavalier
écossais, et logeant en ce moment comme elles dans cette hôtellerie,
leur demande la permission de leur présenter personnellement ses
hommages.

L'hôte sortit, revint presque au même instant, et annonça que les dames
offraient leurs remerciemens au cavalier écossais, ne croyaient pas
devoir accepter le rafraîchissement offert, et regrettaient de ne
pouvoir recevoir sa visite, attendu la retraite dans laquelle elles
vivaient.

Quentin se mordit les lèvres; puis, se versant un coup du _vernat_ qu'on
avait refusé, et que l'hôte avait placé sur la table, il dit en
lui-même:--Par la messe! voici un pays bien étrange. Des marchands et
des ouvriers y ont les manières et la munificence de grands seigneurs,
et de petites filles qui tiennent leur cour dans un cabaret, se donnent
des airs comme si elles étaient des princesses déguisées! Je reverrai
pourtant cette belle aux sourcils noirs, ou les choses iraient bien mal.

Ayant pris cette sage résolution, il demanda à être conduit dans
l'appartement qui lui était destiné.

L'aubergiste le fit monter par un escalier tournant qui aboutissait à
une galerie sur laquelle donnaient plusieurs portes, comme celles des
cellules d'un couvent; cette ressemblance n'excita pas une grande
admiration en notre héros, qui se souvenait avec beaucoup d'ennui de
l'avant-goût qu'il avait eu de bonne heure de la vie monastique. L'hôte
s'arrêta au bout de la galerie, choisit une clef dans le trousseau qu'il
portait à sa ceinture, ouvrit une porte et montra à Durward une chambre
formant l'intérieur d'une tourelle. Elle était étroite à la vérité, mais
fort propre, un peu écartée des autres, garnie d'un fort beau lit, et de
meubles fort supérieurs à ceux qu'on trouve ordinairement dans les
auberges; elle lui parut, au total, un petit palais.

--J'espère, monsieur, que vous trouverez votre appartement agréable, lui
dit l'hôte en se retirant. C'est un devoir pour moi de satisfaire tous
les amis de maître Pierre.

--L'heureux plongeon que j'ai fait ce matin! s'écria Quentin, qui en
parlant ainsi pirouetta de contentement dans sa chambre, dès que l'hôte
fut parti; il n'y eut jamais bonheur si grand, ni homme aussi mouillé.
C'est un véritable déluge de bonne fortune.

En parlant ainsi, il s'approcha de la petite fenêtre qui éclairait sa
chambre. Comme la tourelle s'avançait considérablement au-delà de la
ligne du bâtiment, on découvrait non-seulement le joli jardin assez
étendu de l'auberge, mais encore la plantation de mûriers qu'on disait
que maître Pierre avait fait faire pour élever des vers à soie. En
détournant les yeux de ces objets éloignés, on découvrait directement,
le long du mur, une seconde tourelle éclairée par une fenêtre qui
faisait face à celle où notre héros se trouvait en ce moment. Or, il
serait difficile à un homme qui a vingt ans de plus que n'en avait alors
Quentin, de dire pourquoi cette seconde tourelle et cette seconde
croisée l'intéressaient plus que le joli jardin et la belle plantation
de mûriers, car, hélas! une tourelle dont la croisée n'est que
entr'ouverte pour admettre l'air et ne pas laisser pénétrer le soleil ou
les regards trop curieux peut-être, n'est vue qu'avec indifférence par
des yeux de quarante ans et plus, quand même ils verraient suspendu tout
à côté un luth à moitié caché sous un léger voile de soie verte. Mais à
l'âge heureux de Durward, de tels _accidens_, comme un peintre les
appellerait, forment une base suffisante pour y fonder cent visions
aériennes, dont le souvenir fait sourire et soupirer, soupirer et
sourire l'homme d'un âge mûr.

Comme on peut supposer que notre ami Quentin désirait en apprendre un
peu plus sur sa belle voisine, la propriétaire du luth et du voile;
comme on peut supposer du moins qu'il prenait quelque intérêt à savoir
si ce n'était point par hasard cette même jeune personne qu'il avait vue
servir maître Pierre avec tant d'humilité, on doit bien présumer qu'il
ne se mit point la moitié du corps hors de la fenêtre, la bouche ouverte
et les yeux pétillans de curiosité. Durward connaissait mieux l'art de
prendre les oiseaux. Se cachant avec soin derrière la muraille, il
avança la tête avec précaution, et se contenta de regarder à travers les
barreaux d'une jalousie: ce fut à tous ces soins réunis que ses yeux
durent le plaisir de voir un joli bras, blanc de lis et fait au tour,
prendre l'instrument suspendu; et au bout de quelques momens ses
oreilles partagèrent la récompense de son adroite manœuvre.

L'habitante de la petite tourelle, la propriétaire du luth et du voile,
chanta précisément un petit air tel que ceux que nous supposons
généralement que chantaient les grandes dames du temps de la chevalerie,
tandis que les chevaliers et les troubadours les écoutaient en
soupirant. Les paroles n'avaient pas assez de sentiment, d'esprit et
d'imagination pour détourner l'attention de la musique, et la musique
n'était pas assez savante pour empêcher, d'écouter les paroles. Le poète
et le musicien semblaient si nécessaires l'un à l'autre, que si l'on
avait lu la chanson sans accompagnement, ou qu'on eût joué l'air sur un
instrument sans lui prêter le secours de la voix, les vers et les notes
auraient perdu tout leur mérite. Peut-être avons-nous tort de conserver
ici une chanson qui n'a été faite ni pour être lue ni pour être récitée,
mais seulement pour être chantée. Ces lambeaux d'ancienne poésie ont
toujours eu des attraits pour nous; et comme l'air est perdu pour
toujours, à moins qu'il n'arrive que Bishop[30] en retrouve les notes,
ou que quelque rossignol apprenne à Stephens[31] à les gazouiller, nous
courons le risque de compromettre notre goût et celui de la dame au
luth, en insérant ici des vers dans lesquels on ne trouve qu'une
simplicité sans ornement.

    Comte Guy, l'heure est arrivée:
    L'astre du jour a quitté l'horizon.
    Fleur d'oranger embaume le vallon;
    Sur l'Océan la brise s'est levée;
    À chanter son amour
    L'alouette a passé le jour,
    Et près de sa compagne en paix attend l'aurore:
    L'oiseau, le vent, la fleur
    Connaissent l'instant du bonheur,
    Pourquoi donc, comte Guy, ne viens-tu pas encore?
    La villageoise, sous l'ombrage,
    De son amant écoute la leçon:

    Le chevalier vient au pied d'un balcon
    Chanter sa dame et son doux esclavage.
    L'étoile du berger,
    D'amour fidèle messager,
    Éclipse tous les feux dont le ciel se décore:
    On voit grands et petits
    À son influence soumis,
    Pourquoi donc, comte Guy, ne viens-tu pas encore?

Quoi que le lecteur puisse penser de cette chanson si simple, elle
produisit un effet puissant sur Quentin, lorsqu'il l'entendit chanter
par une voix douce et mélodieuse dont les accens se mariaient aux
soupirs d'un doux zéphyr qui apportait jusqu'à la fenêtre les parfums
des fleurs du jardin. Le visage de celle qui chantait ne pouvait être
reconnu qu'imparfaitement; ce qui jetait sur cette scène comme un charme
mystérieux.

À la fin du second couplet, Durward ne put s'empêcher de se montrer un
peu plus à découvert, en faisant une tentative pour mieux voir la sirène
qui l'enchantait. La musique cessa à l'instant; la fenêtre se ferma, un
rideau fut tiré, et l'on mit fin par-là aux observations du voisin de la
seconde tourelle.

Quentin fut aussi mortifié que surpris des suites de sa précipitation;
mais il se consola par l'espoir que la dame au luth n'abandonnerait pas
si facilement un instrument dont elle jouait si bien, et qu'elle ne
serait pas assez cruelle pour se priver de l'air pur et du plaisir
d'ouvrir sa croisée, dans l'intention peu généreuse de jouir seule des
doux sons de sa voix: peut-être même qu'un peu de vanité personnelle
vint se mêler à ces réflexions consolantes. Si, comme il le soupçonnait,
l'habitante de la tourelle voisine était une belle demoiselle à longs
cheveux noirs, il ne pouvait s'empêcher de croire qu'un jeune cavalier,
beau, bien fait, plein de feu et de vivacité, occupait la seconde; et
les romans, ces sages instituteurs de la jeunesse, lui avaient appris
que si les demoiselles étaient timides et réservées, elles étaient
également assez curieuses de connaître les affaires de leurs voisins, et
y prenaient quelquefois intérêt.

Tandis que Quentin faisait ces réflexions, un garçon de l'auberge vint
l'informer qu'un cavalier demandait à lui parler.



CHAPITRE V.

L'Homme d'armes.

          «Barbu comme un chat-pard, jurant comme un démon,
          «Et prêt à défier la bouche d'un canon
          «Pour cette bulle d'air qu'on appelle la gloire»

          SHAKSPEARE. _Comme vous voudrez_.


LE cavalier qui attendait Quentin Durward dans l'appartement où il avait
déjeuné, était un de ceux dont Louis XI avait dit depuis long-temps
qu'ils tenaient entre leurs mains la fortune de la France, parce que
c'était à eux qu'il avait confié la garde de sa personne royale.

Ce corps célèbre, qu'on nommait les archers de la garde écossaise, avait
été formé par Charles VI, avec plus de raison qu'on ne peut en alléguer
généralement pour entourer le trône d'une troupe de soldats mercenaires.
Les dissensions qui avaient arraché à ce monarque plus de la moitié de
son royaume, et la fidélité douteuse et chancelante de la noblesse qui
défendait encore sa cause, rendaient imprudent et impolitique de confier
à ses sujets le soin de sa sûreté personnelle. Les Écossais étaient les
ennemis héréditaires de l'Angleterre, les anciens amis, et, à ce qu'il
semblait, les alliés naturels de la France. Ils étaient pauvres,
courageux et fidèles. La population surabondante de l'Écosse, le pays de
l'Europe qui voyait partir le plus grand nombre de hardis aventuriers,
fournissait toujours de quoi ruter leurs rangs. Leurs prétentions à une
antique noblesse leur donnaient en outre le droit d'approcher de la
personne d'un monarque de plus près que toute autre troupe, tandis que
leur petit nombre empêchait qu'ils ne pussent se mutiner, et s'ériger en
maîtres là où ils devaient obéir.

D'une autre part, les monarques français s'étaient fait une politique de
se concilier l'affection de ce corps d'élite, en leur accordant des
privilèges honorifiques et une paie considérable, que la plupart d'entre
eux dépensaient avec une profusion vraiment militaire, pour soutenir
leur rang. Chacun d'eux avait le grade et les honneurs de gentilhomme,
et leurs fonctions, en les approchant de la personne du roi, leur
donnaient de l'importance à leurs propres yeux, comme à ceux de tous les
Français. Ils étaient armés, équipés et montés somptueusement, et chacun
d'eux avait le droit d'entretenir un écuyer, un page, un varlet, et deux
serviteurs dont l'un était nommé _le coutelier_, d'après le grand
couteau qu'il portait pour dépêcher ceux que son maître avait renversés
dans la mêlée. Avec cette suite, et un équipage qui y répondait, un
archer de la garde écossaise était un homme de qualité et d'importance;
et comme les places vacantes étaient ordinairement accordées à ceux qui
avaient appris le service en qualité de pages ou de varlets, on envoyait
souvent les cadets des meilleures familles d'Écosse servir sous quelque
ami ou quelque parent, jusqu'à ce qu'il se présentât une chance
d'avancement.

Le coutelier et son compagnon n'étant pas nobles, et par conséquent ne
pouvant prétendre à cette promotion, se recrutaient parmi des gens de
qualité inférieure; mais comme ils avaient une bonne paie, leurs maîtres
trouvaient aisément parmi leurs concitoyens errans des hommes aussi
braves que pleins de force pour les servir en cette qualité.

Ludovic Lesly, ou, comme nous l'appellerons plus fréquemment, le
Balafré, car c'était sous ce nom qu'il était généralement connu en
France, était un homme de près de six pieds, robuste; les traits déjà
peu gracieux de son visage semblaient encore plus durs par suite d'une
énorme cicatrice qui partait du haut du front, passait tout à côté de
l'œil droit, traversait la joue, et se terminait au bas de l'oreille.
Cette suture profonde, tantôt écarlate, tantôt pourpre, quelquefois
presque noire, était toujours hideuse, par le contraste qu'elle formait
avec la couleur de son visage agité ou calme, enflammé par un mouvement
de passion, ou offrant habituellement la couleur sombre de son teint
hâlé par le soleil.

Son costume et ses armes étaient splendides. Il portait la toque
écossaise, surmontée d'un panache, avec une Vierge d'argent en guise
d'agrafe. Cet ornement avait été donné par le roi à la garde écossaise,
parce que dans un de ses accès de piété superstitieuse, il avait
consacré les épées de sa garde au service de la sainte Vierge. Il avait
même été, suivant quelques historiens, jusqu'à en nommer Notre-Dame le
capitaine-général, et à en signer le brevet pour elle. Le hausse-col du
Balafré, ses brassards et ses gantelets étaient du plus bel acier
damasquiné en argent; et son haubert, ou sa cotte de mailles, brillait
comme la gelée d'une matinée d'hiver sur la bruyère. Il portait un
surtout flottant, ou casaque de velours blanc, ouvert sur les côtés
comme l'habit d'un héraut, et ayant par devant et par derrière une
grande croix blanche brodée en argent. Ses cuissards et ses genouillères
étaient aussi de mailles, et ses souliers étaient couverts en acier. Un
poignard à lame large et bien affilée, qu'on nommait _la merci de Dieu_,
était attaché à son côté droit; un baudrier richement brodé, passé sur
son épaule, soutenait un grand sabre; mais, pour plus de commodité, il
tenait à la main en ce moment cette arme pesante, que les règles de son
service ne lui permettaient jamais de quitter.

Quoique Durward, de même que tous les jeunes Écossais de ce temps, eût
été habitué de bonne heure aux armes et à la guerre, il pensa qu'il
n'avait jamais vu un homme d'armes d'un air plus martial et plus
complètement équipé que celui qui l'embrassa en ce moment; et c'était le
frère de sa mère, Ludovic Lesly-le-Balafré. Cependant l'expression d'une
physionomie qui n'était rien moins que prévenante pensa presque le faire
reculer, tandis que son cher oncle, lui caressant ses deux joues l'une
après l'autre avec ses moustaches rudes, félicitait son neveu de son
arrivée en France et lui demandait en même temps quelles nouvelles il
apportait d'Écosse.

--Rien de bon, mon cher oncle, répondit Durward; mais je suis charmé de
voir que vous m'ayez reconnu si aisément.

--Je t'aurais reconnu, mon garçon, dit le Balafré, quand je t'aurais
rencontré dans les landes de Bordeaux, monté sur des échasses, comme une
cigogne. Mais assieds-toi, assieds-toi: et si tu as de mauvaises
nouvelles à m'apprendre, nous aurons du vin pour nous aider à les
supporter. Holà, hé! Petite Mesure, notre bon hôte! Du vin, du meilleur,
et à l'instant.

L'accent écossais était aussi familier alors dans les tavernes des
environs du Plessis, que l'est aujourd'hui l'accent suisse dans les
guinguettes modernes de Paris, et dès qu'on l'entendit, on obéit avec
une promptitude sans égale et la précipitation de la crainte. Un flacon
de vin de Champagne fut bientôt placé entre l'oncle et le neveu. L'oncle
s'en versa un grand verre, tandis que le neveu n'en prit que la moitié
d'un, pour répondre à la politesse de son parent, en lui faisant
observer qu'il avait déjà bu du vin le matin.

--Cette excuse serait bonne dans la bouche de ta sœur, mon neveu, dit
le Balafré; il ne faut pas craindre ainsi la bouteille, si tu veux avoir
de la barbe au menton et devenir bon soldat. Mais voyons,
déboutonnez-vous; que dit le courrier d'Écosse? donnez-moi les nouvelles
de Glen-Houlakin. Comment se porte ma sœur?

--Elle est morte, mon oncle, répondit Quentin douloureusement.

--Morte! répéta son oncle, d'un ton qui annonçait plus de surprise que
d'affliction; comment diable! Elle était de cinq ans plus jeune que moi,
et je ne me suis jamais mieux porté. Morte! cela est impossible! je n'ai
jamais eu même un mal de tête, si ce n'est après deux ou trois jours de
ripaille avec les confrères de la joyeuse science. Ainsi donc ma pauvre
sœur est morte! Et votre père, mon neveu, est-il remarié?

Avant que son neveu eût eu le temps de lui répondre, il lut sa réponse
dans la surprise que lui causa cette question, et ajouta:--Il ne l'est
pas? J'aurais juré qu'Allan Durward n'était pas homme à vivre sans
femme. Il aimait à voir sa maison en bon ordre. Il aimait à regarder une
jolie femme, et cependant il était austère dans ses principes. Le
mariage lui procurait tout cela. Quant à moi, je m'en soucie fort peu,
et je puis regarder une jolie femme sans penser au sacrement; je ne suis
pas assez saint pour cela.

--Hélas! mon cher oncle, il y avait près d'un an que ma mère était veuve
quand elle mourut. Lorsque Glen-Houlakin fut attaqué par les Ogilvies,
mon père, mes deux oncles, mes deux frères aînés, sept de nos parens, le
ménestrel, l'intendant et six autres de nos gens, furent tués en
défendant le château. Il ne reste pas un seul foyer, ni pierre sur
pierre dans tout Glen-Houlakin.

--Par la croix de saint André[32]! c'est ce que j'appelle un véritable
sac. Oui, ces Ogilvies ont toujours été de fâcheux voisins pour
Glen-Houlakin. C'est une mauvaise chance, mais c'est le destin de la
guerre. Le destin de la guerre...! Et quand ce désastre arriva-t-il,
beau neveu?

En faisant cette question, il avala un grand verre de vin; et il secoua
la tête d'un air solennel, quand son neveu lui répondit qu'il y avait eu
un an à la Saint-Jude que toute sa famille avait péri.

--Voyez, dit le Balafré, ne vous disais-je pas que c'était la chance de
la guerre? C'est ce jour-là même que j'ai emporté d'assaut, avec vingt
de mes camarades, le château de Roche-Noire, appartenant à Amaury
Bras-de-fer, capitaine des Francs-Lanciers, dont vous avez dû entendre
parler. Je le tuai sur le seuil de sa porte; et je gagnai assez d'or
dans cette affaire pour en faire cette belle chaîne, qui avait autrefois
le double de la longueur que vous lui voyez. Et cela me fait penser
qu'il faut que j'en consacre une partie à une destination
religieuse,--André! holà! André.

André entra sur-le-champ. C'était le coutelier du Balafré. Il était, en
général, équipé de même que son maître, si ce n'est qu'il n'avait
d'autre armure défensive qu'une cuirasse plus grossièrement fabriquée,
que sa toque était sans panache, et surtout d'un drap commun au lieu
d'être de velours. Ôtant de son cou sa chaîne d'or, le Balafré en
arracha avec les dents environ la longueur de quatre pouces à l'un des
bouts, et remit ce fragment à André.

--Portez ceci de ma part, lui dit-il, à mon joyeux compère le père
Boniface, moine de Saint-Martin. Saluez-le de ma part en lui rappelant
qu'il ne pouvait pas dire Dieu vous aide, la dernière fois que nous nous
quittâmes à minuit. Dites-lui que mon frère, ma sœur et plusieurs
autres de mes parens sont morts et partis pour l'autre monde, et que je
le prie de dire des messes pour le salut de leurs âmes autant qu'il en
pourra dire pour ce bout de chaîne d'or; et s'il faut quelque chose de
plus pour les tirer du purgatoire, qu'il le fasse à crédit. Et
écoutez-moi; comme c'étaient des gens vivant bien, et n'étant souillés
par aucune hérésie, il peut se faire qu'ils aient déjà un pied hors du
purgatoire; et en ce cas, voyez-vous, je désire qu'il emploie cet or en
malédictions contre une race appelée les Ogilvies, et en malédictions
des meilleures qu'ait l'Église pour les atteindre. Vous me comprenez
bien?

André répondit par un signe de tête affirmatif.

--Mais prends bien garde, continua le Balafré, qu'aucun de ces chaînons
ne trouve le chemin d'un cabaret avant que le moine y ait touché; car si
cela t'arrive j'userai sur ton dos tant de sangles et de courroies qu'il
ne te restera pas plus de peau qu'à saint Barthélémy. Attends, je vois
que tu couves des yeux ce flacon de vin, eh bien! tu ne partiras pas
sans y avoir goûté.

À ces mots il lui en versa une rasade, et le coutelier, après avoir bu,
partit pour exécuter ses ordres.

--Et maintenant, mon neveu; dites-moi ce que vous devîntes dans cette
fâcheuse affaire.

--Je combattis avec ceux qui étaient plus âgés et plus vigoureux que
moi, jusqu'à ce qu'ils eussent tous succombé, et je reçus une cruelle
blessure.

--Pas pire que celle que je reçus il y a dix ans, à ce qu'il me semble.
Regardez cette cicatrice. Jamais la lame d'un Ogilvie n'a creusé un
sillon si profond.

--Ceux qu'ils creusèrent en cette occasion ne l'étaient que trop,
répondît Durward douloureusement; mais ils finirent par se lasser du
carnage, et quand on remarqua qu'il me restait un souffle de vie, ma
mère obtint, à force de prières, qu'on ne me le ravirait pas. Un savant
moine d'Aberbrothock[33] qui était par hasard au château lors de
l'attaque, et qui pensa périr lui-même dans la mêlée, obtint la
permission de bander ma blessure, et de me faire transporter en lieu de
sûreté; mais ce ne fut que sur la parole que ma mère et lui donnèrent
que je me ferais moine.

--Moine! s'écria son oncle, par saint André! c'est ce qui ne m'est
jamais arrivé. Personne, depuis mon enfance jusqu'à ce jour, n'a
seulement rêvé de me faire moine. Et cependant j'en suis surpris quand
j'y pense; car excepté la lecture et l'écriture, que je n'ai jamais pu
apprendre; la psalmodie, qui m'a toujours été insupportable; le costume,
qui rend les bons pères semblables à des fous et à des mendians,
Notre-Dame me pardonne! (ici il fit un signe de croix) et leurs jeûnes,
qui ne conviennent pas à mon appétit, je ne vois pas ce qui m'aurait
manqué pour faire un aussi bon moine que mon petit compère de
Saint-Martin. Mais, je ne sais pas pourquoi, personne ne me l'a jamais
proposé. Ainsi donc, beau neveu, vous deviez être moine! Et pourquoi,
s'il vous plaît?

--Pour que la maison de mon père s'éteignît dans le cloître ou dans la
tombe.

--Je vois, je comprends; rusés coquins! oui, très-rusés! Ils auraient pu
se tromper dans leurs calculs pourtant; car, voyez-vous, beau neveu, je
me souviens du chanoine Robersart, qui avait prononcé ses vœux, et qui
sortit ensuite du cloître et devint capitaine de troupes franches. Il
avait une maîtresse, la plus jolie fille que j'aie jamais vue, et trois
enfans charmans. Il ne faut pas se fier aux moines, beau neveu; il ne
faut pas s'y fier. Ils peuvent devenir soldats et pères quand vous vous
y attendez le moins. Mais continuez votre histoire.

--J'ai peu de choses à y ajouter, si ce n'est que, regardant ma pauvre
mère comme en quelque sorte responsable pour moi, je pris l'habit de
novice, je me soumis aux règles du cloître, et j'appris même à lire et à
écrire.

--À lire et à écrire! s'écria-t-il; je ne puis le croire;--jamais un
Durward, que je sache, ne put écrire son nom, et un Lesly pas davantage.
C'est du moins ce que je puis garantir pour un de ces derniers; je ne
suis pas plus en état d'écrire que de voler dans les airs. Mais au nom
de saint Louis, comment vous ont-ils appris tout cela?

--Ce qui me paraissait d'abord difficile, est devenu plus aisé avec le
temps. Ma blessure et la grande perte de sang qui en avait été la suite
m'avaient affaibli; je désirais faire plaisir à mon libérateur, le père
Pierre, de sorte que je m'appliquai de bon cœur à ma tâche; mais après
avoir langui plusieurs mois, ma bonne mère mourut; et comme ma santé
était alors parfaitement rétablie, je communiquai à mon bienfaiteur, qui
était le sous-prieur du couvent, ma répugnance à prononcer les vœux, il
fut alors décidé entre nous que, puisque ma vocation ne m'appelait pas
au cloître, j'irais chercher fortune dans le monde; mais que, pour
mettre le sous-prieur à l'abri du courroux des Ogilvies, mon départ
aurait l'air d'une fuite: pour y donner plus de vraisemblance,
j'emportai avec moi un faucon de l'abbé; mais je reçus une permission
régulière de départ, écrite et signée par lui, comme je puis en
justifier.

--Voilà qui est bien! parfaitement bien. Notre roi s'inquiétera fort peu
que tu aies volé un faucon; mais il a en horreur tout ce qui ressemble à
un moine qui a jeté le froc aux orties. Et je présume que le trésor que
tu portes avec toi ne te gêne pas pour marcher?

--Seulement quelques pièces d'argent, bel oncle; car je dois être franc
avec vous.

--Diable! c'est là le pire! Mais, quoique je ne fasse jamais de grandes
épargnes sur ma paie, parce que, dans ces temps dangereux, ce serait
être mal avisé de garder beaucoup d'argent sur soi, j'ai toujours
quelque bijou en or que je porte pour l'ornement de ma personne, une
chaîne, par exemple, parce qu'au besoin on peut en détacher quelques
chaînons. Mais vous me demanderez, beau neveu, comment je puis me
procurer des babioles de cette espèce, ajouta le Balafré en secouant sa
chaîne d'un air de triomphe; on ne les trouve pas suspendues à tous les
buissons; elles ne croissent pas dans les champs comme ces graines de
narcisse avec lesquelles les enfans font des colliers; mais vous pouvez
en gagner de semblables de la même manière que j'ai gagné celle-ci, au
service du bon roi de France, où il y a toujours une fortune à trouver,
pourvu qu'on ait l'esprit de la chercher. Il ne s'agit pour cela que de
risquer sa vie ou ses membres.

--J'ai entendu dire, répondit Quentin, qui voulait éviter de prendre une
détermination avant d'être mieux instruit, que le duc de Bourgogne tient
un plus grand état de maison que le roi de France, et qu'il y a plus
d'honneur à gagner sous ses bannières; qu'on y frappe d'estoc et de
taille, et qu'on y voit de hauts faits d'armes; tandis que le roi
très-chrétien n'emploie pour gagner ses victoires que la langue de ses
ambassadeurs.

--Vous parlez comme un jeune insensé, beau neveu; et pourtant je crois
que lors de mon arrivée ici j'étais aussi simple que vous. Je ne pouvais
me représenter un roi que comme un homme assis sous un dais magnifique,
faisant bonne chère avec ses grands vassaux et ses paladins, se
nourrissant de blanc-manger, avec une grande couronne d'or sur le front,
ou chargeant à la tête de ses troupes, comme Charlemagne dans les
romans, ou comme Robert Bruce et William Wallace dans notre histoire.
Mais un mot à l'oreille, mon garçon. Ce n'est là que l'image de la lune
dans un seau: c'est la politique, la politique qui fait tout. Notre roi
a trouvé le secret de se battre avec les épées des autres, et de prendre
dans leur bourse de quoi payer ses soldats. Ah! jamais prince plus sage
n'endossa la pourpre. Et cependant il n'en use guère, car je le vois
souvent plus simplement vêtu qu'il ne me conviendrait de l'être.

--Mais vous ne répondez pas à mon objection, bel oncle. Puisqu'il faut
que je serve en pays étranger, je voudrais servir quelque part où une
action d'éclat, si j'avais le bonheur d'en faire une, pût me faire
distinguer.

--Je vous comprends, beau neveu, je vous comprends assez bien; mais vous
n'êtes pas mûr pour cette sorte d'affaire. Le duc de Bourgogne est une
tête chaude, un homme impétueux, un cœur doublé de fer: il charge à la
tête de ses nobles et de ses chevaliers de l'Artois et du Hainault;
pensez-vous que, si vous étiez là ou que j'y fusse moi-même, nous irions
plus en avant que le duc et toute la brave noblesse de son pays? Si nous
ne les suivions pas d'assez près, nous aurions la chance d'être livrés
entre les mains du grand prévôt de l'armée comme traîneurs; si nous
étions sur le même rang, on dirait que nous ne faisons que notre devoir
et gagner notre paie; mais si le hasard voulait que je me trouvasse de
la longueur d'une pique en avant des autres, ce qui est difficile et
dangereux dans une telle mêlée où chacun fait de son mieux, eh bien! le
duc crierait dans son jargon flamand, comme quand il voit porter un bon
coup: Ah! _gut getroffen_! une bonne lance; un bon Écossais, qu'on lui
donne un florin pour boire à notre santé: mais ni rang, ni terres, ni
argent n'arrivent à l'étranger dans un tel service; tout est pour les
enfans du sol.

--Et, au nom du ciel! qui peut y avoir plus de droits, bel oncle?

--Celui qui protège les enfans du sol, répondit le Balafré en se
redressant de toute sa hauteur. Voici comme parle le roi Louis:

--«Mon bon paysan, songez à votre charrue, à votre houe, à votre herse,
à votre serpette, à tous vos instrumens de culture; voici un brave
Écossais qui se battra pour vous, et vous n'aurez que la peine de le
payer. Et vous, sérénissime duc, illustre comte, très-puissant marquis,
enchaînez votre courage bouillant jusqu'à ce qu'on en ait besoin, car il
est sujet à se tromper de chemin et à vous nuire à vous-même; voici mes
compagnies franches, mes gardes françaises, voici par-dessus tous mes
archers écossais et mon brave Ludovic-le-Balafré; ils se battront
aussi-bien et mieux que vous dont la valeur indisciplinée fit perdre à
vos pères les batailles de Crécy et d'Azincourt.»

--Or, ne voyez-vous pas, beau neveu, dans lequel de ces deux États un
cavalier de fortune doit tenir le plus haut rang et parvenir au plus
haut degré d'honneur?

--Je crois que je vous entends, bel oncle; mais, à mon avis, il ne peut
y avoir d'honneur à gagner où il n'y a pas de risque à courir. Je vous
demande pardon: mais il me semble que c'est une vie d'indolent et de
paresseux, que de monter la garde autour d'un vieillard à qui personne
ne songe à nuire, et de passer les jours d'été et les nuits d'hiver sur
le haut des murailles, enfermé dans une cage de fer, de peur que vous ne
désertiez de votre poste. Mon oncle! mon oncle! c'est rester sur le
perchoir comme le faucon qu'on ne mène jamais en chasse.

--Par saint Martin de Tours! le jeune homme a du feu; on reconnaît en
lui le sang des Leslys. C'est moi trait pour trait, avec un grain de
folie de plus. Écoutez-moi, mon neveu: vive le roi de France! à peine se
passe-t-il un jour sans qu'il ait à donner à quelqu'un de nous quelque
commission qui peut lui rapporter honneur et profit. Ne croyez pas que
toutes les actions les plus braves et les plus dangereuses se fassent à
la lumière du jour. Je pourrais vous citer quelques faits d'armes, tels
que des châteaux pris d'assaut, des prisonniers enlevés, et d'autres
semblables, pour lesquels quelqu'un dont je tairai le nom a couru plus
de dangers et gagné plus de faveurs qu'aucun des enragés qui suivent
l'enragé duc de Bourgogne. Et pendant qu'on est ainsi occupé, s'il plaît
à Sa Majesté de se tenir à l'écart et dans le lointain, qu'importe? Il
n'en a que plus de liberté d'esprit pour apprécier les aventuriers qu'il
emploie, et les récompenser dignement. Il juge mieux leurs dangers et
leurs faits d'armes que s'il y avait pris part personnellement. Oh!
c'est un monarque politique et plein de sagacité!

Quentin garda le silence quelques instans, et lui dit ensuite en
baissant la voix, mais d'un ton expressif:--Le bon père Pierre avait
coutume de dire qu'il pouvait y avoir beaucoup de danger dans les
actions par lesquelles on n'acquiert que peu de gloire. Je n'ai pas
besoin de vous dire, bel oncle, que je suppose toutes ces commissions
honorables.

--Pour qui me prenez-vous, beau neveu? s'écria le Balafré d'un ton un
peu sévère. Il est vrai que je n'ai pas été élevé dans un cloître, et
que je ne sais ni lire ni écrire; mais je suis le frère de votre mère,
je suis un loyal Lesly. Pensez-vous que je sois homme à vous engager à
faire quelque chose indigne de vous? Le meilleur chevalier de toute la
France, Duguesclin lui-même, s'il vivait encore, se ferait honneur de
compter mes hauts faits parmi les siens.

--Je ne doute nullement de ce que vous me dites, bel oncle; mon
malheureux destin ne m'a laissé que vous dont je puisse recevoir des
avis. Mais est-il vrai, comme on le dit, que le roi tient ici, dans son
château du Plessis, une cour bien maigre? Point de nobles ni de
courtisans à sa suite; point de grands feudataires ni de grands
officiers de la couronne près de lui: quelques amusemens presque
solitaires, que partagent seulement les officiers de sa maison; des
conseils secrets, auxquels n'assistent que des hommes d'une origine
basse et obscure; la noblesse et le rang mis à l'écart; des gens sortis
de la lie du peuple admis à la faveur royale: tout cela paraît
irrégulier, et ne ressemble guère à la conduite de son père, le noble
Charles, qui arracha des ongles du lion anglais plus de la moitié du
royaume de France.

--Vous parlez comme un enfant sans cervelle; et comme un enfant, vous ne
faites que produire toujours les mêmes sons en frappant sur une nouvelle
corde. Faites bien attention. Si le roi emploie Olivier le Dain, son
barbier, pour ce qu'Olivier peut faire mieux qu'aucun pair du royaume,
le royaume n'y gagne-t-il pas? S'il ordonne à son vigoureux grand-prévôt
Tristan d'arrêter tel ou tel bourgeois séditieux, de le débarrasser de
tel ou tel noble turbulent, l'affaire est faite, et l'on n'y pense plus;
au lieu que, s'il confiait cette commission à un duc ou à un pair de
France, celui-ci lui enverrait peut-être en réponse un message pour le
braver. De même, s'il plaît au roi de confier à Ludovic-le-Balafré, qui
n'a pas d'autre titre, une mission qu'il exécutera, au lieu d'en charger
le grand connétable qui le trahirait peut-être, n'est-ce pas une preuve
de sagesse? Par-dessus tout, un monarque de ce caractère n'est-il pas le
prince qu'il faut à des cavaliers de fortune, qui doivent aller où leurs
services sont le plus recherchés et le mieux appréciés? Oui, oui, jeune
homme, je vous dis que Louis sait choisir ses confidens, connaître leur
capacité, et proportionner la charge aux épaules de chacun, comme on
dit. Il ne ressemble pas au roi de Castille, qui mourait de soif parce
que le grand échanson n'était pas derrière lui pour lui présenter sa
coupe. Mais j'entends la cloche de Saint-Martin; il faut que je retourne
au château. Adieu, passez le temps joyeusement, et demain à huit heures
présentez-vous au pont-levis, et demandez-moi à la sentinelle. Ayez bien
soin de ne pas vous écarter du droit chemin, du sentier battu; car il
pourrait vous en coûter un membre, et vous le regretteriez sans doute.
Vous verrez le roi, et vous apprendrez à le juger par vous-même. Adieu!

À ces mots le Balafré partit à la hâte, oubliant, dans sa précipitation,
de payer le vin qu'il avait demandé; défaut de mémoire auquel sont
sujets les hommes de son caractère, et que l'aubergiste ne crut pas
devoir relever, sans doute à cause du respect que lui inspiraient son
panache flottant et sa grande lame à double poignée.

On pourrait supposer que Durward, resté seul, se serait retiré dans sa
tourelle, dans l'espoir d'y entendre de nouveau les sons enchanteurs qui
lui avaient procuré dans la matinée une rêverie délicieuse: mais cet
incident était un chapitre de roman, et la conversation qu'il venait
d'avoir avec son oncle lui avait ouvert une page de l'histoire véritable
de la vie. Le sujet n'en était pas fort agréable; les réflexions et les
souvenirs qu'il faisait naître devaient écarter toute autre idée, et
surtout les idées tendres et riantes.

Il prit le parti d'aller faire une promenade solitaire sur les bords du
Cher au cours rapide, après avoir eu soin de demander à l'hôte quel
chemin il pouvait suivre sans avoir à craindre que des trappes et des
pièges apportassent à sa marche une interruption désagréable. Là il
s'efforça de rappeler le calme dans son esprit agité, et de réfléchir au
parti qu'il devait prendre, son entretien avec son oncle lui ayant
encore laissé quelque incertitude à cet égard.



CHAPITRE VI.

Les Bohémiens.

          «Il cheminait si gaîmant,
          «Si vite, si lestement,
          «Qu'il se mit enfin en danse
          «Sous la potence.»

          _Ancienne chanson_.


L'ÉDUCATION qu'avait reçue Quentin Durward n'était pas de nature à faire
germer dans le cœur de doux sentimens, ni même à y graver des principes
bien purs de morale. On lui avait appris, à lui comme à tous les
Durward, que la chasse était le seul amusement qui lui convînt, et la
guerre leur unique occupation sérieuse; le grand devoir de toute leur
vie était de souffrir avec fermeté, et de chercher à rendre au centuple
les maux que pouvaient leur faire leurs ennemis féodaux, qui avaient
enfin presque exterminé leur race: et cependant il se mêlait à ces
haines héréditaires un esprit de chevalerie grossière, et même de
courtoisie, qui en adoucissait la rigueur; de sorte que la vengeance,
seule justice qui fût connue, ne s'exerçait pas sans quelque égard pour
l'humanité et la générosité. D'une autre part, les leçons du bon vieux
moine, que le jeune Durward avait peut-être écoutées, dans l'adversité
et pendant une longue maladie, avec plus de profit qu'il ne l'eût fait
s'il eût été heureux et bien portant, lui avaient donné des idées plus
justes sur les devoirs qu'impose l'humanité: aussi, si l'on fait
attention à l'ignorance générale qui régnait alors, aux préjugés qu'on
avait conçus en faveur de l'état militaire, et à la manière dont il
avait été élevé, le jeune Quentin était à même de comprendre les devoirs
moraux qui convenaient à sa situation dans le monde, avec plus de
justesse qu'on ne le faisait généralement alors.

Ce fut avec embarras et désappointement qu'il réfléchit sur son entrevue
avec son oncle. Il avait conçu de grandes espérances; car quoiqu'il ne
fût pas question à cette époque de communications épistolaires, un
pèlerin, un commerçant aventureux, ou un soldat estropié, prononçaient
quelquefois le nom de Lesly à Glen-Houlakin, et vantaient tous, d'un
commun accord, son courage indomptable et les succès qu'il avait obtenus
dans diverses expéditions dont son maître l'avait chargé. L'imagination
du jeune Quentin avait complété l'esquisse à sa manière: les exploits de
son oncle, auxquels la relation ne faisait probablement rien perdre, lui
représentaient cet aventurier semblable aux champions et aux chevaliers
errans chantés par les ménestrels, gagnant des couronnes et des filles
de roi à la pointe de l'épée et de la lance. Il était maintenant forcé
de le placer à un degré beaucoup plus bas sur l'échelle de la
chevalerie; et cependant, aveuglé par le respect qu'il avait pour ses
parens et pour ceux dont l'âge était au-dessus du sien, soutenu par les
préventions favorables qu'il avait conçues sur son compte, dépourvu
d'expérience, et passionnément attaché à la mémoire de sa mère, il ne
voyait pas sous son véritable jour le caractère du seul frère de cette
mère chérie, soldat mercenaire comme il y en avait tant, ne valant ni
beaucoup plus ni beaucoup moins que la plupart des gens de la même
profession, dont la présence ajoutait encore aux maux qui déchiraient la
France.

Sans être cruel de gaieté de cœur, le Balafré avait contracté, par
habitude, beaucoup d'indifférence pour la vie et les souffrances des
hommes. Il était profondément ignorant, avide de butin, peu scrupuleux
sur les moyens d'en faire, et en dépensant le produit avec prodigalité
pour satisfaire ses passions. L'habitude de donner une attention
exclusive à ses besoins et à ses intérêts, avait fait de lui un des
êtres les plus égoïstes de l'univers; de sorte qu'il était rarement en
état, comme le lecteur peut l'avoir remarqué, d'aller bien loin sur
aucun sujet, sans considérer en quoi il pouvait lui être applicable, ou,
comme on le dit, sans en faire sa propre cause, mais par un sentiment
bien, différent de ceux qu'inspire un désintéressement généreux. Il faut
ajouter encore que le cercle étroit de ses devoirs et de ses plaisirs
avait circonscrit peu à peu ses pensées, ses désirs et ses espérances,
et calmé jusqu'à un certain point cette soif ardente d'honneur, ce désir
de se distinguer par les armes, qui l'avaient autrefois animé.

En un mot, le Balafré était un soldat actif, endurci, égoïste, à esprit
étroit, infatigable et hardi dans l'exécution de ses devoirs; mais ne
connaissant presque rien au-delà, si ce n'est l'observance des pratiques
d'une dévotion superstitieuse, à laquelle il faisait diversion de temps
en temps en vidant quelques bouteilles avec le frère Boniface son
camarade et son confesseur. Si son génie avait eu une portée plus
étendue, il aurait probablement obtenu quelque grade important; car le
roi, qui connaissait individuellement chaque soldat de sa garde, avait
beaucoup de confiance dans le courage et dans la fidélité du Balafré.
D'ailleurs, l'Écossais avait eu assez de bon sens ou d'adresse pour
pénétrer l'humeur de ce monarque, et pour trouver les moyens, de la
flatter; mais ses talens étaient d'un genre trop borné pour qu'il put
être appelé à un rang plus élevé; et quoique Louis lui accordât souvent
un sourire et quelques faveurs, le Balafré n'en resta pas moins simple
archer dans la garde écossaise.

Sans avoir parfaitement défini quel était le caractère de son oncle,
Quentin n'en fut pas moins choqué de l'indifférence avec laquelle il
avait appris la destruction de toute la famille de son beau-frère, et il
fut surpris qu'un si proche parent ne lui eût pas offert l'aide de sa
bourse, qu'il aurait été dans la nécessité de lui demander directement,
sans la générosité de maître Pierre. Il ne rendait pourtant pas justice
à son oncle, en supposant que l'avarice était la cause de ce manque
d'attention. N'ayant pas lui-même besoin d'argent en ce moment, il
n'était pas venu à l'esprit du Balafré que son neveu put en être
dépourvu; autrement, il regardait un si proche parent comme faisant
tellement partie de lui-même, qu'il aurait fait pour son neveu vivant ce
qu'il avait tâché de faire pour les âmes de sa sœur et de ses autres
parens décédés. Mais quel que fut le motif de cette négligence, elle
n'était pas plus satisfaisante pour Durward, et il regretta plus d'une
fois de ne pas avoir pris du service dans l'armée du duc de Bourgogne,
avant sa querelle avec le forestier.

--Quoi que je fusse devenu, pensait-il, j'aurais toujours pu me consoler
par la réflexion que j'avais en mon oncle un ami sûr en cas d'événemens
fâcheux; mais à présent je l'ai vu, et malheureusement pour lui j'ai
trouvé plus de secours dans un marchand étranger que dans le frère de ma
propre mère, mon compatriote, et noble cavalier. On croirait que le coup
de sabre qui l'a privé de tous les agrémens de la figure lui a fait
perdre en même temps tout le sang écossais qui coulait dans ses veines.
Durward fut fâché de n'avoir pas trouvé l'occasion de parler de maître
Pierre au Balafré, pour tâcher d'apprendre quelque chose de plus sur ce
personnage mystérieux: mais son oncle lui avait fait des questions si
rapides et si multipliées, et la cloche de Saint-Martin de Tours avait
terminé leur conférence si subitement, qu'il n'avait pas eu le temps d'y
songer. Il se rappelait que ce vieillard paraissait revêche et morose,
qu'il semblait aimer à lâcher des sarcasmes; mais il était généreux et
libéral dans sa conduite, et un tel étranger, pensa-t-il, vaut mieux
qu'un parent insensible.

--Que dit notre vieux proverbe écossais? ajoutait-il encore: _Mieux vaut
bon étranger que parent étranger_. Je découvrirai cet homme: la tâche ne
doit pas être bien difficile, s'il est aussi riche que mon hôte le
prétend. Au moins, il me donnera de bons avis sur ce que je dois faire;
et s'il voyage en pays étranger, comme le font bien des marchands, je ne
sais pas si l'on ne peut pas trouver des aventures à son service tout
aussi-bien que dans les gardes du roi Louis.

Tandis que cette pensée se présentait à l'esprit de Quentin, une voix
secrète, partant du fond du cœur, dans lequel il se passe tant de
choses à notre insu, ou du moins sans que nous voulions nous les avouer,
lui disait bien bas que peut-être l'habitante de la tourelle, la dame au
luth et au voile, serait du voyage auquel il songeait.

En ce moment le jeune Quentin rencontra deux hommes à physionomie grave,
probablement habitans de la ville de Tours. Ôtant son bonnet avec le
respect qu'un jeune homme doit à la vieillesse, il les pria de lui
indiquer la maison de maître Pierre.

--La maison de qui, mon fils? dît l'un des passans.

--De maître Pierre, répondit Durward, le riche marchand de soie qui a
fait planter tous ces mûriers.

--Jeune homme, dit celui qui était le plus près de lui, vous avez
commencé bien jeune un sot métier.

--Et vous devriez savoir mieux adresser vos sornettes, ajouta l'autre.
Ce n'est pas ainsi que des bouffons, des vagabonds étrangers, doivent
parler au syndic de Tours.

Quentin fut tellement surpris que deux hommes qui avaient l'air décent
se trouvassent offensés d'une question si simple, et qu'il leur avait
adressée avec la plus grande politesse, qu'il lui fut impossible de se
fâcher à son tour du ton de dureté avec lequel ils y avaient répondu. Il
resta immobile quelques instans, les regardant pendant qu'ils
s'éloignaient en doublant le pas et en tournant de temps en temps la
tête de son côté, comme s'ils eussent désiré se mettre le plus tôt
possible hors de sa portée.

Il fit la même question à une troupe de vignerons qu'il rencontra
ensuite, et ceux-ci, pour toute réponse, lui demandèrent s'il voulait
parler de maître Pierre le maître d'école, ou de maître Pierre le
charpentier ou de maître Pierre le bedeau, ou de cinq à six autres
maîtres Pierre. Les renseignemens qu'il obtint sur tous ces maîtres
Pierre ne convenant nullement à celui qu'il cherchait, les paysans
l'accusèrent d'être un impertinent qui ne voulait que se moquer d'eux;
et ils montraient même quelques dispositions à passer à des voies de
fait contre lui pour le payer de ses railleries; mais le plus âgé, qui
paraissait avoir quelque influence sur les autres, les engagea à ne se
permettre aucun acte de violence.

--Est-ce que vous ne voyez pas à son accent et à son bonnet de fou, que
c'est un de ces charlatans étrangers que les uns appellent magiciens ou
sorciers, et les autres jongleurs? Et qui sait les tours qu'ils ont à
nous jouer? On m'en a cité un qui avait payé un liard à un pauvre homme
pour manger tout son saoul du raisin dans son vignoble, et il en a mangé
plus de la charge d'une charrette, sans défaire tant seulement un bouton
de sa jaquette. Ainsi, laissons-le passer tranquillement; allons-nous
en, lui de son côté, et nous du nôtre. Et vous, l'ami, de crainte de
pire, passez votre chemin, au nom de Dieu, de Notre-Dame de Marmoutiers
et de saint Martin de Tours, et ne nous ennuyez plus de votre maître
Pierre, qui, pour ce que nous en savons, peut bien n'être qu'un autre
nom pour désigner le diable.

Le jeune Écossais, ne se trouvant pas le plus fort, jugea que ce qu'il
avait de mieux à faire était de continuer sa marche sans rien répondre.
Mais les paysans, qui s'étaient d'abord éloignés de lui avec une sorte
d'horreur que leur inspiraient les talens qu'ils lui supposaient pour la
sorcellerie et pour dévorer leurs raisins, reprirent courage quand ils
se trouvèrent à une certaine distance; ils s'arrêtèrent, poussèrent de
grands cris, le chargèrent de malédictions, et finirent par lancer
contre lui une grêle de pierres, quoiqu'ils fussent trop loin pour
pouvoir atteindre ou du moins blesser l'objet de leur courroux. Quentin,
tout en continuant son chemin, commença à croire à son tour qu'il était
sous l'influence d'un charme, ou que les paysans de la Touraine étaient
les plus stupides, les plus brutaux et les plus inhospitaliers de toute
la France. Ce qui lui arriva quelques instans après tendit à le
confirmer dans cette opinion.

Une petite éminence s'élevait sur les rives de la magnifique et rapide
rivière dont nous avons déjà parlé plus d'une fois; et précisément en
face de son chemin, Durward aperçut deux ou trois grands châtaigniers si
heureusement placés, qu'ils formaient un groupe remarquable. À quelques
pas, trois ou quatre paysans immobiles levaient les yeux, et semblaient
les fixer sur les branches de l'arbre le plus près d'eux. Les
méditations de la jeunesse sont rarement assez profondes pour ne pas
céder à la plus légère impulsion de la curiosité aussi aisément qu'un
caillou, que la main laisse échapper par hasard, rompt la surface d'un
étang limpide. Quentin doubla le pas, et arriva sur la colline, assez à
temps pour voir l'horrible spectacle qui attirait les regards des
paysans. C'était un homme pendu à une des branches de châtaignier, et
qui expirait dans les dernières convulsions de l'agonie.

--Que ne coupez-vous la corde? s'écria Durward, dont la main était
toujours aussi prête à secourir le malheur des autres qu'à venger son
honneur quand il le croyait attaqué.

Un des paysans, pâle comme la cendre, tourna vers lui des yeux qui
n'avaient d'autre expression que celle de la crainte, en lui montrant du
doigt une marque taillée sur l'écorce de l'arbre, portant la même
ressemblance grossière avec une _fleur de lis_, que certaines entailles
talismaniques, bien connues de nos officiers du fisc, ont avec la
_flèche du roi_[34]. Ne sachant pas ce que signifiait ce symbole, et
s'en inquiétant peu, Quentin grimpa sur l'arbre avec l'agilité de
l'once, tira de sa poche cet instrument compagnon inséparable du
montagnard et du chasseur, son fidèle _skene dhu_[35]; et criant à ceux,
qui étaient en bas de recevoir le corps dans leurs bras, il coupa la
corde avant qu'une minute se fût passée depuis qu'il avait aperçu cette
scène.

Mais son humanité fut mal secondée par les spectateurs. Bien loin d'être
d'aucun secours à Durward, ils parurent épouvantés de son audace, et
prirent la fuite d'un commun accord, comme s'ils eussent craint que leur
présence suffit pour les faire regarder comme complices de sa témérité.

Le corps n'étant soutenu par personne, tomba lourdement sur la terre, et
Quentin, descendant précipitamment de l'arbre, eut le désagrément de
voir que la dernière étincelle de la vie était déjà éteinte en lui. Il
n'abandonna pourtant pas son projet charitable sans faire de nouveaux
efforts. Il dénoua le nœud fatal qui serrait le cou du malheureux,
déboutonna son pourpoint, lui jeta de l'eau sur le visage, et eut
recours à tous les moyens pratiqués ordinairement pour ranimer les
fonctions suspendues de la vie.

Tandis qu'il prenait ainsi des soins qui lui étaient inspirés par
l'humanité, il entendit autour de lui des clameurs sauvages en une
langue qu'il ne comprenait pas; et à peine avait-il eu le temps de
remarquer qu'il était environné d'hommes et de femmes d'un air singulier
et étranger, qu'il se sentit saisir rudement par les deux bras, et qu'on
lui mit un couteau sur la gorge.

--Pâle esclave d'Eblis! s'écria un homme en mauvais français; volez-vous
celui que vous avez assassiné? Mais nous vous tenons, et vous allez nous
le payer.

Dès que ces paroles eurent été prononcées, les lames de couteau
brillèrent de toutes parts autour de Quentin, et ces êtres, féroces et
courroucés qui l'entouraient avaient l'air de loups prêts à se jeter sur
leur proie.

Son courage et sa présence d'esprit le tirèrent pourtant d'affaire.--Que
voulez-vous dire, mes maîtres? s'écria-t-il. Si ce corps est celui d'un
de vos amis, je viens de couper par pure charité la corde qui le
suspendait; et vous feriez mieux de chercher à le rappeler à la vie, que
de maltraiter un étranger innocent qui n'a voulu que le sauver, s'il eût
été possible.

Cependant les femmes s'étaient emparées du corps du défunt; elles
continuaient les mêmes efforts qu'avait déjà faits Durward pour ranimer
en lui le principe de la vie; mais n'obtenant pas plus de succès, elles
renoncèrent à leurs tentatives infructueuses. La bande entière alors
s'abandonna à toutes les démonstrations de chagrin usitées dans
l'Orient, les femmes poussant des cris de douleur et s'arrachant leurs
longs cheveux noirs, tandis que les hommes semblaient déchirer leurs
vêtemens et se couvraient la tête de poussière. La cérémonie de leur
deuil les occupa tellement, qu'ils ne firent plus attention à Durward,
la vue de la corde coupée leur ayant fait reconnaître son innocence. Le
plus sage parti qu'il eût à prendre était sans doute de laisser cette
espèce de caste sauvage se livrer à ses lamentations; mais habitué au
mépris de tous les dangers, il éprouvait dans toute sa force la
curiosité de la jeunesse.

Les hommes et les femmes de cette troupe bizarre portaient des turbans
ou des toques qui ressemblaient plutôt à celle de Quentin qu'aux
chapeaux alors en usage en France. La plupart des hommes avaient la
barbe noire et frisée, et tous avaient le teint presque aussi noir que
des Africains. Un ou deux, qui semblaient être leurs chefs, avaient
quelques petits ornemens en argent autour de leur cou ou à leurs
oreilles, et des écharpes jaunes, ou d'un vert pâle; mais leurs jambes
et leurs bras étaient nus, et toute la troupe semblait misérable et
malpropre au dernier degré. Durward ne vit d'autres armes parmi eux que
les longs couteaux dont ils l'avaient menacé quelques instans
auparavant, et un petit sabre mauresque, c'est-à-dire à lame recourbée,
porté par un jeune homme paraissant fort actif, qui surpassait tout le
reste de la troupe dans l'expression extravagante de son chagrin, et
qui, mettant souvent la main sur la poignée de son arme, semblait
murmurer des menaces de vengeance. Ce groupe en désordre, qui se livrait
ainsi à des lamentations, était si différent de tous les êtres que
Quentin avait vus jusqu'alors, qu'il crut presque reconnaître une troupe
de Sarrasins, de ces chiens de païens, éternels antagonistes des braves
chevaliers et des monarques chrétiens, dans tous les romans qu'il avait
lus ou dont il avait entendu parler; et il était sur le point de
s'éloigner d'un voisinage si dangereux, quand un bruit de chevaux
arrivant au galop se fit entendre: ces prétendus Sarrasins, qui venaient
de placer sur leurs épaules le corps de leur compagnon, furent chargés
au même instant par une troupe de soldats français.

Cette apparition soudaine changea les lamentations mesurées des
amis du défunt en cris irréguliers de terreur. Le corps fut jeté
à terre en un instant, et ceux qui l'entouraient montrèrent autant
d'adresse que d'activité pour échapper aux lances dirigées contre
eux-mêmes en passant sous le ventre des chevaux, pendant que leurs
ennemis s'écriaient:--Point de quartier à ces maudits brigands païens;
arrêtez-les, tuez-les, enchaînez-les comme des bêtes féroces; percez-les
à coup de javeline comme des loups!

Ces cris étaient accompagnés d'actes de violence; mais les fuyards
étaient si alertes, et le terrain si défavorable à la cavalerie à cause
des buissons et des taillis qui le couvraient, qu'ils réussirent tous à
s'échapper, à l'exception de deux, qui furent faits prisonniers. L'un
d'eux était le jeune homme armé d'un sabre, et il ne se laissa pas
arrêter sans faire quelque résistance. Quentin, que la fortune semblait
avoir pris en ce moment pour le but de ses traits, fut saisi en même
temps par les soldats, qui lui lièrent les bras avec une corde, en dépit
de toutes ses remontrances: ceux qui s'étaient emparés de sa personne
mirent dans leurs opérations tant de promptitude, qu'il était clair que
ce n'étaient pas des gens novices en expéditions de police.

Jetant un regard inquiet sur le chef de ces cavaliers, dont il espérait
obtenir sa mise en liberté, Quentin ne sut pas trop s'il devait
s'alarmer ou s'applaudir, quand il reconnut en lui le compagnon sombre
et silencieux de maître Pierre. Il était vrai que, quelque crime que ces
étrangers fussent accusés d'avoir commis, cet officier pouvait savoir,
d'après l'aventure de cette matinée même, que Durward n'avait avec eux
aucune espèce de liaison; mais une question plus difficile à résoudre
était de savoir si cet homme farouche serait pour lui un juge favorable
ou un témoin disposé à lui rendre justice; or Quentin ne savait trop
s'il rendrait sa situation moins dangereuse en s'adressant directement à
lui.

On ne lui laissa pas le temps de prendre une détermination.

--Trois-Échelles, Petit-André, dit à deux hommes de sa troupe l'officier
à figure sinistre, ces arbres se trouvent là fort à propos. J'apprendrai
à ces mécréants, à ces voleurs, à ces sorciers, à se jouer de la justice
du roi quand elle a frappé quelqu'un de leur maudite race. Descendez de
cheval, mes enfans, et remplissez vos fonctions.

Trois-Échelles et Petit-André eurent mis pied à terre en un instant, et
Quentin remarqua que chacun d'eux avait au pommeau et à la croupière de
la selle plusieurs trousseaux de cordes; et tous deux se mettant à les
dérouler avec activité, il vit qu'un nœud coulant y avait été préparé
d'avance afin de pouvoir s'en servir à l'instant même. Son sang se glaça
dans ses veines quand il vit qu'ils en prenaient trois, et qu'ils se
disposaient à lui en ajuster une au cou. Il appela l'officier à haute
voix, le fit souvenir de leur rencontre, réclama les droits que devait
avoir un Écossais libre dans un pays allié et ami, et déclara qu'il
n'avait aucune connaissance des gens avec lesquels il avait été arrêté,
ni des crimes qui pouvaient leur être imputés.

L'officier, à qui Durward s'adressait, daigna à peine le regarder
pendant qu'il lui parlait, et ne parut faire aucune attention à la
prétention qu'il avançait d'être déjà connu de lui. Il se contenta de se
tourner vers quelques paysans accourus soit par curiosité, soit pour
rendre témoignage contre les prisonniers, et il leur demanda d'un ton
brusque:--Ce jeune drôle était-il avec ces vagabonds?

--Oui, monsieur le grand prévôt, répondit un des paysans. C'est lui qui
est arrivé le premier, et qui a eu la témérité de couper la corde à
laquelle était pendu le coquin que la justice du roi avait condamné, et
qui le méritait bien, comme nous l'avons dit.

--Je jurerais par Dieu et par saint Martin de Tours, dit un autre, que
je l'ai vu avec la bande quand elle est venue piller nôtre métairie.

--Mais, mon père, dit un enfant, celui dont vous voulez parler avait la
peau noire, et ce jeune homme a le teint blanc; il avait des cheveux
courts et crépus, et celui-ci a une longue et belle chevelure.

--C'est vrai, mon enfant, répondit le paysan, et de plus cet autre avait
un habit vert, et celui-ci en a un gris. Mais monsieur le grand prévôt
sait fort bien que ces vauriens peuvent changer leur teint aussi
aisément que leurs habits, et je persiste à croire que c'est le même.

--Il suffit, dit l'officier, que vous l'ayez vu interrompre le cours de
la justice du roi en coupant la corde d'un criminel condamné et exécuté.
Trois-Échelles, Petit-André, faites votre devoir.

--Un moment, monsieur l'officier, s'écria Durward dans une transe
mortelle, écoutez-moi un instant. Ne faites pas périr un innocent;
songez que mes compatriotes en ce monde, et la justice du ciel dans
l'autre, vous demanderont compte de mon sang.

--Je rendrai compte de mes actions dans l'un et dans l'autre, répondit
froidement le prévôt, et il fit un signe de la main aux exécuteurs.
Alors avec un sourire de vengeance satisfaite, il toucha du doigt son
bras droit, qu'il portait en écharpe probablement par suite du coup
qu'il avait reçu de Durward dans la matinée.

--Misérable, âme vindicative! s'écria Quentin, convaincu par ce geste
que la soif de la vengeance était le seul motif de la rigueur de cet
homme, et qu'il n'avait à attendre de lui aucune merci.

--La peur de la mort fait extravaguer ce pauvre jeune homme, dit le
prévôt; Trois-Échelles, dis-lui quelques paroles de consolation avant de
l'expédier; tu es un excellent consolateur en pareil cas, lorsqu'on n'a
pas un confesseur sous la main. Accorde-lui une minute pour écouter tes
avis spirituels, et que tout soit terminé dans la minute suivante. Il
faut que je continue ma ronde. Soldats, suivez-moi!

Le prévôt partit avec son cortège, dont il laissa seulement deux ou
trois hommes pour aider les exécuteurs. Le malheureux jeune homme jeta
sur lui des yeux troublés par le désespoir, et crut voir disparaître
avec son cheval toute chance de salut. En tournant ses regards autour de
lui avec désespoir, il fut surpris, même dans un tel moment, de voir
l'indifférence stoïque de ses compagnons d'infortune. D'abord ils
avaient montré une grande crainte, et fait tous les efforts possibles
pour s'échapper; mais depuis qu'ils étaient solidement garrottés, et
destinés à une mort qui leur paraissait inévitable, ils l'attendaient
avec l'indifférence la plus stoïque. La perspective d'une mort prochaine
donnait peut-être à leurs joues basanées une teinte plus jaune, mais
elle n'agitait pas leurs traits de convulsions, et n'abattait pas la
fierté opiniâtre de leurs yeux. Ils ressemblaient à des renards qui,
après avoir épuisé toutes leurs ruses pour donner le change aux chiens,
meurent avec un courage sombre et silencieux que ne montrent ni les
loups, ni les ours, objets, d'une chasse plus dangereuse.

Leur constance ne fut pas ébranlée par l'approche des exécuteurs, qui se
mirent en besogne avec encore plus de promptitude que n'en avait
recommandé leur maître: ce qui venait sans doute de l'habitude qui leur
faisait trouver une espèce de plaisir à s'acquitter de leurs horribles
fonctions. Nous nous arrêterons ici un instant pour tracer leur
portrait, parce que, sous une tyrannie soit despotique soit populaire,
le personnage du bourreau devient un sujet de grave importance.

L'air et les manières de ces deux fonctionnaires différaient
essentiellement. Louis avait coutume de les appeler Démocrite et
Héraclite; et leur maître, le grand prévôt, les nommait Jean qui pleure
et Jean qui rit.

Trois-Échelles était un homme grand, sec, maigre et laid. Il avait un
air de gravité toute particulière, et portait autour du cou un rosaire
qu'il avait coutume d'offrir pieusement à ceux qui étaient livrés entre
ses mains. Il avait continuellement à la bouche deux ou trois textes
latins sur le néant et la vanité de la vie humaine; et si une telle
cumulation de charges eût été régulière, il aurait pu joindre aux
fonctions d'exécuteur des hautes œuvres celles de confesseur dans la
prison.

Petit-André, au contraire, était un petit homme tout rond, actif, à face
joyeuse, et qui faisait sa besogne comme si c'eût été l'occupation la
plus divertissante du monde. Il semblait avoir une tendre affection
pour ses victimes, et il leur parlait toujours en termes affectueux et
caressans: c'étaient ses chers compères, ses honnêtes garçons, ses
jolies filles, ses bons vieux pères, suivant leur âge et leur sexe. De
même que Trois-Échelles tâchait de leur inspirer des pensées
philosophiques et religieuses sur l'avenir, ainsi Petit-André manquait
rarement de les régaler d'une plaisanterie ou deux pour leur faire
quitter la vie comme quelque chose de ridicule, de méprisable, et qui ne
méritait pas un seul regret.

Je ne puis dire ni pourquoi ni comment cela arrivait; mais il est
certain que ces deux braves gens, malgré l'excellence et la variété de
leurs talens, très-rares chez les personnes de leur profession, étaient
peut-être plus cordialement détestés que ne le fut jamais aucune
créature de leur espèce, avant ou après eux, de quiconque les
connaissait: il ne restait qu'un doute; c'était de savoir lequel était
le plus redouté ou le plus abhorré, du grave et pathétique
Trois-Échelles, ou du comique et alerte Petit-André. Il est sûr qu'ils
remportaient la palme à ces deux égards sur tous les bourreaux de la
France, si l'on en excepte peut-être leur maître Tristan l'Ermite, le
fameux grand prévôt, ou le maître de celui-ci, Louis XI.

Il ne faut pas supposer que ces réflexions occupassent en ce moment
Quentin Durward. La vie, la mort, le temps, l'éternité, étaient en même
temps devant ses yeux: perspective accablante qui fait frémir la
faiblesse de la nature humaine, même quand l'orgueil cherche à la
braver. Il s'adressait au Dieu de ses pères; et pendant ce temps la
petite chapelle ruinée où avaient été déposés les restes de toute sa
famille, dont il était le seul reste, se présenta à son imagination.

--Nos ennemis féodaux, pensa-t-il, nous ont accordé une sépulture dans
notre domaine, et il faut que je serve de pâture aux corneilles et aux
corbeaux dans un pays étranger, comme un félon excommunié!

Cette pensée lui tira quelques larmes des yeux. Trois-Échelles, lui
frappant doucement sur l'épaule, le félicita de ce qu'il se trouvait
dans de si heureuses dispositions pour mourir, en s'écriant d'une voix
pathétique, _beati qui in Domino moriuntur_! il ajouta qu'il était
heureux pour l'âme de quitter le corps pendant qu'on avait la larme à
l'œil. Petit-André, lui touchant l'autre épaule, lui dit:--Courage, mon
cher enfant; puisqu'il faut que vous entriez en danse, ouvrez le bal
gaiement, car les instrumens sont d'accord. Et il secoua sa corde en
même temps pour faire ressortir le sel de sa plaisanterie. Comme le
jeune homme tournait un regard de désolation d'abord sur l'un et ensuite
sur l'autre, ils se firent entendre plus clairement en le poussant vers
l'arbre fatal, et en lui disant de prendre courage, attendu que tout
serait terminé dans un instant.

Dans cette fâcheuse situation, le jeune homme jeta autour de lui un
regard de désespoir!--Y a-t-il ici quelque bon chrétien qui m'entende,
s'écria-t-il, et qui veuille dire à Ludovic Lesly, archer de la garde
écossaise, surnommé en ce pays le Balafré, que son neveu pérît
indignement assassiné?

Ces mots furent prononcés à propos; car un archer de la garde écossaise,
passant par hasard, avait été attiré par les apprêts de l'exécution, et
s'était arrêté avec deux ou trois autres personnes pour voir ce qui se
passait.

--Prenez garde à ce que vous faites! cria-t-il aux exécuteurs; car, si
ce jeune homme est Écossais, je ne souffrirai pas qu'il soit mis à mort
injustement.

--À Dieu ne plaise, sire cavalier! répondit Trois-Échelles; mais il faut
que nous exécutions nos ordres. Et il tira Durward par un bras pour le
faire avancer.

--La pièce la plus courte est toujours la meilleure, ajouta Petit-André
en le tirant par l'autre.

Mais Quentin venait d'entendre des paroles d'espérance; et, réunissant
toutes ses forces, il se débarrassa, par un effort soudain, de ses
deux satellites, et courant vers l'archer les bras encore
liés:--Secourez-moi, mon compatriote, lui dit-il en écossais,
secourez-moi, pour l'amour de l'Écosse et de saint André! Je suis
innocent; je suis votre concitoyen; secourez-moi, au nom de toutes vos
espérances au jour du dernier jugement!

--Par saint André! ils ne vous atteindront qu'à travers mon corps,
répondit l'archer en tirant son sabre.

--Coupez mes liens, mon compatriote, s'écria Quentin, et je ferai
quelque chose pour moi-même.

Le sabre de l'archer lui rendit l'usage des mains en un instant, et le
captif libéré, s'élançant à l'improviste sur un des gardes du grand
prévôt, lui arracha la hallebarde dont il était armé.

--Maintenant, s'écria-t-il, avancez si vous l'osez!

Les deux exécuteurs se parlèrent un instant à voix basse.

--Cours après le grand prévôt, dit Trois-Échelles, et je les retiendrai
ici, si je le puis.--Soldats de la garde du grand prévôt, à vos armes!

Petit-André monta à cheval, et partit au grand galop, tandis que les
soldats, dociles au commandement de Trois-Échelles, se mirent en ordre
de bataille avec tant de précipitation, qu'ils laissèrent échapper les
deux autres prisonniers. Peut-être ne mettaient-ils pas beaucoup
d'empressement à les garder; car, depuis quelque temps, ils avaient été
rassasiés du sang de bien des victimes semblables; et, de même que les
autres animaux féroces, ils s'étaient lassés de carnage à force de
massacres. Mais ils alléguèrent, pour se justifier, qu'ils s'étaient
crus appelés immédiatement à la sûreté de Trois-Échelles; car il
existait une jalousie qui conduisait souvent à des querelles ouvertes
entre les archers de la garde écossaise et les soldats de la garde
prévôtale.

--Nous sommes en état de battre ces deux fiers Écossais, si vous le
voulez, dit un de ces soldats à Trois-Échelles.

Mais ce personnage officiel fut assez prudent pour lui faire signe de
rester en repos; et, s'adressant à l'archer écossais avec beaucoup de
civilité:--Monsieur, lui dit-il, c'est une insulte grave au grand
prévôt, que d'oser interrompre ainsi le cours de la justice du roi, dont
l'exécution lui est dûment et légalement confiée; c'est un acte
d'injustice envers moi qui suis en possession légitime de mon criminel;
et ce n'est pas une charité bien entendue pour ce jeune homme lui-même,
attendu qu'il peut être exposé cinquante fois à être pendu, sans s'y
trouver jamais aussi-bien disposé qu'il l'était avant votre intervention
malavisée.

--Si mon jeune compatriote, répondit l'archer en souriant, pense que je
lui aie fait tort, je le remettrai entre vos mains sans discuter
davantage.

--Non, pour l'amour du ciel! non! s'écria Quentin; abattez-moi plutôt la
tête avec votre sabre. Cette mort serait plus convenable à ma naissance
que celle que je recevrais des mains de ce misérable.

--Entendez-vous comme il blasphème? dit l'exécuteur des sentences de la
loi. Hélas! comme nos meilleures résolutions s'évanouissent promptement!
Il n'y a qu'un instant, il était dans les plus belles dispositions pour
une bonne fin, et maintenant le voilà qui méprise les autorités!

--Mais apprenez-moi donc ce qu'a fait ce jeune homme, demanda l'archer.

--Il a osé, répondit Trois-Échelles, couper la corde qui suspendait le
corps d'un criminel aux branches de cet arbre, quoique j'eusse gravé
moi-même sur le tronc la _fleur de lis_.

--Que veut dire ceci, jeune homme? dit l'archer. Pourquoi avez-vous
commis un tel délit?

--Par la protection que j'attends de vous, je jure de vous dire la
vérité comme si j'étais à confesse, répondit Durward. J'ai vu un homme
pendu à cet arbre, dans les convulsions de l'agonie, et j'ai coupé la
corde par pure humanité. Je n'ai pensé ni à fleurs de lis, ni à fleurs
de giroflée, et je n'ai pas eu plus d'idée d'offenser le roi de France
que notre saint père le pape.

--Et que diable aviez-vous besoin de toucher à ce pendu? reprit
l'archer. Vous n'avez qu'à suivre les pas de ce digne personnage, et
vous en verrez accrochés à tous les arbres comme des grappes de raisin,
vous ne manquerez pas d'ouvrage dans ce pays, si vous allez glaner après
le bourreau. Néanmoins, je n'abandonnerai pas un compatriote, si je puis
le sauver. Écoutez-moi, monsieur l'exécuteur des hautes œuvres, vous
voyez que tout ceci n'est qu'une méprise. Vous devriez avoir quelque
compassion pour un voyageur si jeune. Il n'a point été accoutumé dans
notre pays à voir rendre la justice d'une manière aussi expéditive que
vous et votre maître la rendez.

--Ce n'est pas que vous n'en ayez bon besoin, monsieur l'archer,
répondit Petit-André qui arrivait en ce moment. Tiens ferme,
Trois-Échelles! voici le grand prévôt qui vient; nous allons voir s'il
trouvera bon qu'on lui retire son ouvrage des mains, avant qu'il soit
achevé.

--Et voici fort à propos, dit l'archer, quelques-uns de mes camarades
qui arrivent.

Effectivement, tandis que Tristan l'Ermite gravissait d'un côté avec sa
suite la petite colline qui était la scène de cette altercation, quatre
ou cinq archers arrivaient de l'autre, et le Balafré lui-même était de
ce nombre.

Ludovic Lesly, en cette occasion, ne montra nullement pour son neveu
cette indifférence dont celui-ci l'avait intérieurement accusé; car, dès
qu'il eut vu son camarade et Durward dans une attitude de défense, il
s'écria:--Cunningham, je te remercie! Messieurs mes camarades, je
réclame votre aide. C'est un gentilhomme écossais, mon neveu. Lindesay,
Guthrie, Tyrie, dégainons et frappons!

Tout annonçait un combat désespéré entre les deux partis, et ils
n'étaient pas en nombre assez disproportionné pour que la supériorité
des armes ne donnât pas aux cavaliers écossais une chance de victoire.
Mais le grand prévôt, soit qu'il doutât de l'issue de l'affaire, soit
qu'il prévît que le roi pourrait s'en fâcher, fit signe à ses gens de
s'abstenir de toute violence; et s'adressant au Balafré, qui était en
avant comme chef de l'autre parti, il lui demanda pourquoi lui, cavalier
de la garde du roi, il s'opposait à l'exécution d'un criminel?

--C'est ce que je nie, répondit le Balafré. Par saint Martin! il y a
quelque différence entre l'exécution d'un criminel et le meurtre de mon
propre neveu.

--Votre neveu peut être criminel comme un autre, répliqua le grand
prévôt, et tout étranger est justiciable en France des lois du pays.

--Soit! répliqua le Balafré; mais nous avons nos privilèges, nous autres
archers écossais. N'est-il pas vrai, camarades?

--Oui, oui! s'écrièrent tous les archers; nos privilèges! nos
privilèges! Vive le roi Louis! vive le brave Balafré! vive la garde
écossaise! mort à quiconque enfreindra nos privilèges!

--Écoutez la raison, messieurs, dit Tristan; faites attention à la
charge dont je suis revêtu.

--Ce n'est pas de vous que nous devons entendre la raison! s'écria
Cunningham; nous l'entendrons de la bouche de nos officiers; nous serons
jugés par le roi, ou par notre capitaine, puisque le grand connétable
est absent.

--Et nous ne serons pendus par personne, ajouta Lindesay, si ce n'est
par Sandie Wilson, le vieil officier prévôtal de notre corps.

--Ce serait faire un vol à Sandie, si nous cédions à d'autres ses
droits, dit le Balafré; et Sandie est un homme aussi brave que n'importe
quel homme qui ait jamais fait un nœud coulant à une corde. Si je
devais être pendu, moi-même, personne que lui ne me serrerait la
cravate.

--Mais écoutez-moi, dit le grand prévôt; ce jeune drôle n'est pas des
vôtres, et il ne peut avoir droit à ce que vous appelez vos privilèges.

--Ce que nous appelons nos privilèges! s'écria Cunningham. Qui osera
nous les contester?

--Nous ne souffrirons pas qu'on les mette en question, s'écrièrent tous
les archers.

--Vous perdez l'esprit, mes maîtres, dit Tristan l'Ermite. Personne ne
vous conteste vos privilèges'; mais ce jeune homme n'est pas des vôtres.

--Il est mon neveu, dit le Balafré d'un air triomphant.

--Mais il n'est pas archer de la garde, à ce que je pense, dit Tristan.

Les archers se regardèrent l'un l'autre d'un air incertain.

--Ferme, cousin, dit tout bas Cunningham au Balafré; dites qu'il est
enrôlé parmi nous.

--Par saint Martin! vous avez raison, beau cousin, répondit Ludovic; et
élevant la voix, il jura qu'il avait enrôlé ce matin même son neveu
parmi les gens de sa suite.

Cette déclaration fut un argument décisif.

--Fort bien, messieurs, dit le grand prévôt, qui savait que le roi avait
la plus grande crainte de voir des germes de mécontentement se glisser
dans sa garde; vous connaissez vos privilèges, comme vous le dites; mon
devoir est d'éviter toute querelle avec les gardes du roi, et non de les
chercher. Je ferai un rapport au roi sur cette affaire et il en décidera
lui-même. Mais je dois vous dire qu'en agissant ainsi je montre
peut-être plus de modération que le devoir de ma charge ne m'y autorise.

À ces mots, il ordonna à sa troupe de se mettre en marche, tandis que
les archers, restant sur le lieu, tinrent conseil à la hâte sur ce
qu'ils avaient à faire.

--Il faut d'abord, dit l'un d'eux, que nous avertissions notre
capitaine, lord Crawford, de tout ce qui vient de se passer, et que nous
fassions mettre sur le contrôle le nom de ce jeune homme.

--Mais, messieurs, mes dignes amis, mes sauveurs, dit Quentin en
hésitant, je n'ai pas encore suffisamment réfléchi si je dois m'enrôler
parmi vous ou non.

--Eh bien! lui dit son oncle, réfléchissez si vous voulez être pendu ou
non; car je vous promets que, tout mon neveu que vous êtes, je ne vois
pas d'autre moyen pour vous sauver de la potence.

C'était un argument irrésistible, et Quentin se vit réduit à accepter
sur-le-champ une proposition qui, en toute autre circonstance, ne lui
aurait point paru très-agréable. Mais après avoir si récemment échappé à
la corde, qui lui avait été à la lettre passée autour du cou, il aurait
probablement consenti à une alternative encore plus fâcheuse.

--Il faut qu'il nous accompagne à notre caserne, dit Cunningham; il n'y
a pas de sûreté pour lui hors de nos limites, tant que ces lévriers sont
en chasse.

--Ne puis-je donc passer cette nuit dans l'hôtellerie où j'ai déjeuné ce
matin, bel oncle? demanda Quentin, qui pensait peut-être, comme beaucoup
de nouvelles recrues, que même une seule nuit de liberté était toujours
quelque chose de gagné.

--Vous le pouvez, beau neveu, lui répondit son oncle d'un ton ironique,
si vous voulez nous donner le plaisir de vous pêcher dans quelque canal,
ou dans un étang, ou peut-être dans un bras de la Loire, cousu dans un
sac, ce qui vous donnera plus de facilité pour nager. Le grand prévôt
souriait en nous regardant quand il est parti, continua-t-il en se
tournant vers Cunningham, et c'est un signe qu'il médite quelque projet
dont nous devons nous défier.

--Je m'inquiète fort peu de ses projets, répliqua Cunningham: des
oiseaux tels que nous prennent leur vol trop haut pour que ses traits
puissent les atteindre. Mais je vous conseille de conter toute l'affaire
à ce diable d'Olivier le Dain, qui s'est toujours montré ami de la garde
écossaise. Il verra le père Louis avant que le prévôt puisse le voir,
car il doit le raser demain matin.

--Fort bien, répliqua le Balafré; mais vous savez qu'on ne peut guère se
présenter devant Olivier les mains vides, et je suis aussi nu que le
bouleau en hiver.

--Nous pouvons tous en dire autant, dit Cunningham; mais Olivier ne
refusera pas d'accepter pour une fois notre parole d'Écossais. Nous
pouvons entre nous lui faire un joli présent le premier jour de paie; et
s'il s'attend à entrer en partage, permettez-moi de vous dire que le
jour de paie n'en viendra que plus tôt.

--Et maintenant au château, dit le Balafré. Chemin faisant, mon neveu
nous dira comment il s'y est pris pour mettre à ses trousses le grand
prévôt, afin que nous puissions préparer notre rapport à lord Crawford
et à Olivier.



CHAPITRE VII.

L'Enrôlement

          _Le juge de paix_. «Donnez-moi les statuts, et lisez
              les articles.
          «Prêtez serment, signez, et soyez un héros.
          «Vous recevrez, pour prix de vos futurs travaux,
          «Six sous par jour, en sus de votre nourriture.»

          FARQHUAR. _Officier en recrutement_.


ON fit mettre pied à terre à un homme de la suite d'un des archers, et
l'on donna son cheval à Quentin Durward, qui, accompagné de ses
belliqueux concitoyens, s'avança d'un bon pas vers le château du
Plessis, sur le point de devenir, quoique involontairement de sa part,
habitant de cette sombre forteresse dont l'extérieur lui avait causé
tant de surprise dans la matinée.

Cependant, en réponse aux questions multipliées de son oncle, il lui fit
le détail exact de l'aventure qui venait de l'exposer à un si grand
danger. Quoiqu'il n'y eût rien de fort gai, selon lui, dans son
histoire, elle fut pourtant reçue avec de grands éclats de rire par son
escorte.

--C'est une fort mauvaise plaisanterie, dit son oncle; que diable ce
jeune écervelé avait-il besoin de se mêler d'aller décrocher le corps
d'un maudit mécréant, juif, maure ou païen?

--Passe encore, dit Cunningham, s'il avait eu querelle avec la garde
prévôtale pour une jolie fille, comme Michel de Moffat; il y aurait eu
plus de bon sens à cela.

--Mais je crois qu'il y va de notre honneur, dit Lindesay, que Tristan
et ses gens n'affectent pas de confondre nos toques écossaises avec les
turbans de ces pillards vagabonds. S'ils n'ont pas la vue assez bonne
pour en faire la différence, il faut la leur apprendre à tour de bras.
Mais je suis convaincu que Tristan ne prétend s'y méprendre qu'afin de
pouvoir accrocher les braves Écossais qui viennent voir leurs parens.

--Puis-je vous demander, mon oncle, dit Durward, quelle sorte de gens
sont ceux dont vous parlez?

--Sans doute, vous le pouvez, beau neveu, répondit Ludovic, mais je ne
sais pas qui est en état de vous répondre. À coup sûr, ce n'est pas moi,
quoique j'en sache peut-être autant qu'un autre. Il y a un an ou deux
qu'ils ont paru dans ce pays, comme aurait pu le faire une nuée de
sauterelles.

--C'est cela même, dit Lindesay, et Jacques Bonhomme (c'est ainsi que
nous désignons ici le paysan, mon jeune camarade; avec le temps vous
apprendrez notre manière de parler); l'honnête Jacques Bonhomme, dis-je,
s'inquiéterait peu de savoir quel vent les a apportés, eux ou les
sauterelles, s'il pouvait espérer que quelque autre vent les emportât.

--Ils font donc bien du mal? demanda Quentin Durward.

--Du mal! répondit Cunningham en faisant le signe de la croix;
savez-vous bien que ce sont des païens, ou des juifs, ou des mahométans
tout au moins; qu'ils ne croient ni à Notre-Dame ni aux saints; qu'ils
volent tout ce qui peut leur tomber sous la main; qu'ils chantent, et
qu'ils disent la bonne aventure?

--Et l'on assure qu'il y a parmi leurs femmes quelques filles de bonne
mine, ajouta Guthrie; mais Cunningham sait cela mieux que personne.

--Comment! s'écria Cunningham; j'espère que vous n'avez pas dessein de
m'insulter?

--Rien n'est plus loin de ma pensée, répondit Guthrie.

--J'en fais juge toute la compagnie, répliqua Cunningham. N'avez-vous
pas dit que moi, gentilhomme écossais et vivant dans le giron de la
sainte Église, j'avais une belle amie parmi ces chiens de païens?

--Allons, allons, dit le Balafré, il n'a fait que plaisanter. Il ne faut
pas de querelles entre camarades.

--En ce cas il ne faut pas de pareilles plaisanteries, murmura
Cunningham comme s'il se fût parlé à lui-même.

--Trouve-t-on de pareils vagabonds ailleurs qu'en France? demanda
Lindesay.

--Oui, sur ma foi, répondit le Balafré; on en a vu paraître des bandes
en Allemagne, en Espagne, en Angleterre. Mais, grâce à la protection du
bon saint André, l'Écosse n'en est pas encore empestée.

--L'Écosse, dit Cunningham, est un pays trop froid pour les sauterelles,
et trop pauvre pour les voleurs.

--Ou peut-être, ajouta Guthrie, John-Highlander[36] ne veut-il pas y
souffrir d'autres voleurs que lui.

--Il est bon, s'écria le Balafré, que je vous fasse savoir à tous que je
suis né sur les montagnes d'Angus; que j'ai de braves parens sur celles
de Glen-Isla, et que je ne souffrirai pas qu'on parle mal des
montagnards.

--Vous ne nierez pas, ajouta Guthrie, qu'ils ne descendent sur les
basses terres pour enlever les troupeaux?

--Chasser une proie[37] n'est pas voler, répondit le Balafré, et je le
soutiendrai quand vous le voudrez et où il vous plaira.

--Eh bien! eh bien, camarade, dit Cunningham, qui est-ce qui se querelle
à présent? Fi donc! il ne faut pas que ce jeune homme voie de si folles
altercations parmi nous. Allons, voilà que nous sommes au château; si
vous voulez venir dîner avec moi, je paierai un poinçon de vin, pour
nous réjouir en bons camarades; et nous boirons à l'Écosse, aux
montagnes et aux basses terres.

--Convenu! convenu! s'écria le Balafré, et j'en paierai un autre pour
noyer le souvenir de toute altercation et célébrer l'entrée de mon neveu
dans notre corps, en buvant à sa santé.

Lorsqu'ils arrivèrent au château, on ouvrit le guichet et le pont-levis
fut baissé. Ils entrèrent un à un; mais lorsque Quentin se présenta, les
sentinelles croisèrent leurs piques et lui ordonnèrent de s'arrêter
tandis que les arcs et les arquebuses se dirigeaient vers lui du haut
des murailles: précaution sévère qui fut observée quoique le jeune
étranger arrivât en compagnie de plusieurs membres de la garnison,
faisant même partie du corps qui avait fourni les sentinelles.

Le Balafré, qui était resté à dessein près de son neveu, donna les
explications nécessaires; et après beaucoup de délais et d'hésitation,
le jeune homme fut conduit, sous bonne garde, à l'appartement de lord
Crawford.

Ce seigneur était un des derniers restes de cette vaillante troupe de
lords et de chevaliers écossais, fidèles serviteurs de Charles VII, dans
ces guerres sanglantes qui décidèrent l'indépendance de la couronne
française et l'expulsion des Anglais.

Il avait combattu dans sa jeunesse à côté de Douglas et de Buchan, avait
suivi la bannière de Jeanne d'Arc, et était peut-être un des derniers de
ces chevaliers écossais qui avaient de si bon cœur défendu les fleurs
de lis contre leurs anciens ennemis les Anglais.

Les changemens qui avaient eu lieu dans le royaume d'Écosse, et
peut-être l'habitude qu'il avait contractée du climat et des mœurs de
la France, avaient fait perdre au vieux baron toute idée de retourner
dans sa patrie, d'autant plus que le rang élevé qu'il occupait dans la
maison de Louis, et son caractère franc et loyal, lui avaient donné un
ascendant considérable sur le roi. Ce prince, quoiqu'il ne fut pas en
général très disposé à croire à l'honneur et à la vertu, ne doutait pas
que lord Crawford n'en fut rempli, et lui accordait d'autant plus
d'influence, que le vieux militaire ne l'employait jamais que pour des
affaires qui avaient un rapport direct avec son commandement.

Le Balafré et Cunningham suivirent Durward et son escorte dans
l'appartement de leur capitaine dont l'air de dignité, et le respect que
lui accordaient ces fiers soldats, qui semblaient ne respecter que lui,
en imposèrent considérablement au jeune Écossais.

Lord Crawford était d'une taille avantageuse; l'âge l'avait maigri; mais
il conservait encore la force, sinon l'élasticité de la jeunesse, et il
était en état de supporter le poids de son armure pendant une marche,
aussi-bien que le plus jeune de ceux qui servaient dans son corps. Il
avait les traits durs, le teint basané, le visage sillonné de
cicatrices, un œil qui avait vu la mort de près dans trente batailles,
mais qui cependant exprimait plutôt un mépris joyeux pour le danger que
le courage féroce d'un soldat mercenaire. Sa grande taille était alors
enveloppée dans une ample robe de chambre, serrée autour de lui par un
ceinturon de buffle, dans lequel était passé un poignard dont le manche
était richement orné. Il avait autour du cou le collier et la décoration
de l'ordre de Saint-Michel; il était assis sur un fauteuil couvert en
peau de daim, avait sur le nez des lunettes, invention alors toute
nouvelle, et s'occupait à lire un manuscrit intitulé _le Rosier de la
Guerre_, code de politique civil et militaire que Louis avait compilé
pour l'instruction du dauphin son fils, et dont il désirait savoir ce
que pensait un vieux guerrier plein d'expérience.

Lord Crawford mit son livre de côté avec une sorte d'humeur, en recevant
cette visite inattendue, et demanda, dans son dialecte national, ce que
diable on lui voulait.

Le Balafré, avec plus de respect peut-être qu'il n'en aurait montré à
Louis lui-même, lui fit un détail des circonstances dans lesquelles son
neveu se trouvait, et lui demanda humblement sa protection. Lord
Crawford l'écouta fort attentivement; il sourit de l'empressement
qu'avait mis le jeune homme à couper la corde d'un pendu; mais il secoua
la tête quand il apprit la querelle qui avait eu lieu à ce sujet entre
les archers écossais et les gens du grand prévôt.

--M'apporterez-vous donc toujours des écheveaux embrouillés?
s'écria-t-il. Combien de fois faut-il que je vous le dise, et surtout à
vous deux, Ludovic Lesly et Archie Cunningham? le soldat étranger doit
se comporter avec douceur et réserve à l'égard des habitans de ce pays,
si vous ne voulez pas avoir sur vos talons tous les chiens de la ville.
Cependant, s'il faut que vous ayez une affaire avec quelqu'un, j'aime
mieux que ce soit avec ce coquin de prévôt qu'avec un autre; et je vous
blâme moins pour cette incartade que pour les autres querelles que vous
vous êtes faites, Ludovic, car il était convenable et naturel de
soutenir votre jeune parent; il ne faut pas non plus qu'il soit victime
de sa simplicité: ainsi prenez le registre du contrôle de la compagnie
sur ce rayon, et donnez-le-moi. Nous y inscrirons son nom, afin qu'il
puisse jouir de nos privilèges.

--Si votre Seigneurie me le permet, dit Durward, je...

--A-t-il perdu l'esprit? s'écria son oncle. Comment osez-vous parler à
Sa Seigneurie, sans qu'elle vous interroge?

--Patience, Ludovic, dit lord Crawford; écoutons ce que le jeune homme
veut nous dire.

--Rien qu'un seul mot, milord, répondit Quentin. J'avais dit ce matin à
mon oncle que j'avais quelque doute si je devais entrer dans cette
troupe. J'ai à déclarer maintenant qu'il ne m'en reste plus aucun,
depuis que j'ai vu son noble et respectable chef sous lequel je serai
fier de servir; car son air respire l'autorité.

--C'est bien parlé, mon enfant, dit le vieux lord, qui ne fut pas
insensible à ce compliment; nous avons quelque expérience, et Dieu nous
a fait la grâce d'en profiter, tant en servant qu'en commandant. Vous
voilà reçu, Quentin Durward, dans l'honorable corps des archers de la
garde écossaise, comme écuyer de votre oncle, et servant sous sa lance.
J'espère que vous prospérerez, car vous devez faire un brave homme
d'armes, si tout ce qui vient de haut lieu est brave, puisque vous êtes
d'une famille honorable. Ludovic, vous aurez soin que votre parent suive
exactement ses exercices, car nous aurons des lances à rompre un de ces
jours.

--Par le pommeau de mon sabre! j'en suis ravi, milord. Cette paix n'est
bonne qu'à nous changer tous en poltrons. Moi-même je ne me sens plus la
même ardeur quand je me vois enfermé dans ce maudit donjon.

--Eh bien! un oiseau m'a sifflé à l'oreille qu'on verra bientôt la
vieille bannière se déployer en campagne.

--J'en boirai ce soir un coup de plus sur cet air, milord.

--Tu en boiras sur tous les airs du monde, Ludovic; mais je crains que
tu ne boives un jour quelque breuvage amer que tu te seras préparé
toi-même.

Lesly, un peu déconcerté, répondit qu'il y avait bien des jours qu'il
n'avait fait aucun excès, mais que Sa Seigneurie connaissait l'usage de
la compagnie, de célébrer la bienvenue d'un nouveau camarade, en buvant
à sa santé.

--C'est vrai, dit le vieux chef; je l'avais oublié. Je vous enverrai
quelques craches de vin pour vous aider à vous réjouir; mais que tout
soit fini au coucher du soleil. Et écoutez-moi: veillez à ce qu'on
choisisse avec soin les soldats qui doivent être de garde cette nuit, et
qu'aucun d'eux ne fasse la débauche avec vous.

--Votre Seigneurie sera ponctuellement obéie, répondit Ludovic, et sa
santé ne sera pas oubliée.

--Il peut se faire, dit lord Crawford, que j'aille moi-même vous joindre
quelques instans, uniquement pour voir si tout se passe en bon ordre.

--En ce cas, milord, la fête sera complète, dit Ludovic. Et ils se
retirèrent tous trois fort satisfaits du résultat de leur entrevue, pour
songer aux apprêts de leur banquet militaire, auquel Lesly invita une
vingtaine de ses camarades qui, assez généralement, étaient dans l'usage
de manger à la même table.

Une fête de soldats est ordinairement un impromptu, et tout ce qu'on
exige, c'est qu'il s'y trouve de quoi boire et manger. Mais, en cette
occasion, le Balafré eut soin de se procurer du vin de meilleure qualité
que de coutume:--Car, dit-il à ses camarades, le vieux lord est le
convive sur lequel nous pouvons le plus compter. Il nous prêche la
sobriété; mais après avoir bu à la table du roi autant de vin qu'il en
peut prendre décemment, il ne manque jamais une occasion honorable de
passer la soirée en compagnie d'un bon pot de vin: ainsi il faut nous
préparer à entendre les vieilles histoires des batailles de Verneuil et
de Beaugé.

L'appartement gothique dans lequel ils prenaient ordinairement leurs
repas fut mis à la hâte dans le meilleur ordre; on chargea les
palefreniers d'aller cueillir des joncs pour les étendre sur le
plancher, et les bannières sous lesquelles la garde écossaise avait
marché au combat, de même que celles qu'elle avait prises sur les
ennemis, furent déployées au-dessus de la table et autour des murs de la
chambre, en guise de tapisseries.

On s'occupa ensuite de fournir à Durward l'uniforme et les armes
convenables au grade qu'il venait d'obtenir, afin qu'il pût paraître,
sous tous les rapports, avoir droit aux importans privilèges de ce
corps, en vertu desquels, et grâce à l'appui de ses compatriotes, il
pouvait braver hardiment le pouvoir et l'animosité du grand prévôt,
quoiqu'on sût que l'un était aussi terrible que l'autre était
implacable.

Le banquet fut des plus joyeux, et les convives s'abandonnèrent
entièrement au plaisir qui les animait en recevant dans leurs rangs une
nouvelle recrue arrivant de leur chère patrie. Ils chantèrent de
vieilles chansons écossaises, racontèrent d'anciennes histoires de héros
écossais, rapportèrent les exploits de leurs pères, citèrent les lieux
qui en avaient été témoins. Enfin les riches plaines de la Touraine
semblaient devenues en ce moment les régions stériles et montagneuses de
la Calédonie.

Tandis que leur enthousiasme était porté au plus haut point et que
chacun cherchait à placer son mot pour rendre encore plus cher le
souvenir de l'Écosse, une nouvelle impulsion fut donnée par l'arrivée de
lord Crawford, qui, ainsi que le Balafré l'avait fort bien prévu, avait
été assis comme sur des épines à la table du roi, jusqu'à ce qu'il eût
trouvé l'occasion de la quitter pour venir partager la fête de ses
concitoyens. Un fauteuil de parade lui avait été réservé au bout de la
table; car d'après les mœurs de ce siècle et la constitution, de ce
corps, et quoique leur chef n'eût au-dessus de lui que le roi et le
grand-connétable, les membres de cette troupe (les simples soldats,
comme nous le dirions aujourd'hui) étant tous de naissance noble, leur
capitaine pouvait prendre place à la nième table avec eux sans
inconvenance, et partager leur gaieté quand cela lui plaisait, sans
déroger à sa dignité.

Cette fois-ci néanmoins, lord Crawford ne voulut pas prendre la place
d'honneur qui lui avait été destinée; et exhortant les convives à la
joie, il les regarda d'un air qui semblait annoncer qu'il jouissait de
leurs plaisirs.

--Laissez-le faire, dit tout bas Cunningham à Lindesay, qui venait de
présenter un verre de vin à leur noble commandant; il ne faut pas faire
marcher les bœufs d'un autre plus vite qu'il ne veut: il y viendra de
lui-même.

Dans le fait, le vieux lord, qui avait d'abord souri, secoua la tête et
mit le verre sur la table sans y avoir touché. Un moment après, il y
porta les lèvres, comme par distraction; et au même instant il se
souvint heureusement que ce serait un mauvais augure s'il ne buvait pas
à la santé du brave jeune homme qui venait d'entrer dans son corps. Il
en fit la proposition; et, comme on peut bien le supposer, elle fut
accueillie par de joyeuses acclamations. Il les informa ensuite qu'il
avait rendu compte à maître Olivier de ce qui s'était passé dans la
matinée;--et comme le tondeur de mentons, ajouta-t-il, n'a pas une
grande affection pour le grand _serre-cou_, il s'est réuni à moi pour
obtenir du roi un ordre qui enjoint au grand prévôt de suspendre toutes
poursuites, quelque cause qu'elles puissent avoir, contre Quentin
Durward, et de respecter, en toute occasion, les privilèges de la garde
écossaise.

Ces mots excitèrent de nouvelles acclamations; les verres se remplirent
de nouveau, et se remplirent au point que le vin pétillait sur les
bords; on porta, par acclamation générale, la santé du noble lord
Crawford, du soutien intrépide des droits et privilèges de ses
concitoyens. La politesse du bon vieux lord ne lui permettait pas de se
dispenser de faire raison aux braves militaires servant sous ses ordres,
et tout en s'y prêtant, il se laissa tomber sur le grand fauteuil qui
lui avait été préparé; puis appelant Quentin Durward près de lui, il lui
fit, relativement à l'Écosse et aux grandes familles de ce pays,
beaucoup de questions à la plupart desquelles notre jeune homme n'était
pas toujours en état de répondre.

Dans le cours de cet interrogatoire, le digne capitaine remplissait et
vidait de temps en temps son verre, par forme de parenthèse, en disant
que tout gentilhomme écossais devait toujours se montrer bon convive,
mais en ajoutant que les jeunes gens comme Quentin ne devaient se livrer
au plaisir de la table qu'avec précaution, de peur de se laisser
entraîner dans des excès. Il dit à cette occasion beaucoup d'excellentes
choses, et enfin sa langue, occupée à faire l'éloge de la tempérance,
commença à devenir plus épaisse que de coutume. Ce fut alors que
l'ardeur militaire de la compagnie croissant en proportion que chaque
flacon se vidait, Cunningham proposa de boire au prompt déploiement de
l'Oriflamme (la bannière royale de la France).

--Et à un bon vent venant de Bourgogne pour l'agiter, ajouta Lindesay.

--Je porte cette santé avec toute l'âme qui reste dans ce corps usé, mes
enfans! s'écria lord Crawford; et tout vieux que je suis, j'espère voir
encore flotter cet étendard. Écoutez-moi, camarades, continua-t-il, car
le vin l'avait rendu un peu communicatif, vous êtes tous de fidèles
serviteurs du royaume de France, pourquoi donc vous cacherais-je qu'il y
a ici un envoyé de Charles, duc de Bourgogne, chargé d'un message qui ne
parait pas d'une nature très-amicale.

--J'ai vu l'équipage, les chevaux et la suite du comte de Crèvecœur, à
l'auberge voisine du bosquet des mûriers, dit un des convives. On assure
que le roi ne lui permettra pas l'entrée du château.

--Puisse le ciel inspirer au roi de répondre vertement à ce message!
s'écria Guthrie. Mais de quoi donc se plaint le duc de Bourgogne?

--D'une foule de griefs relativement aux frontières, répondit lord
Crawford; mais surtout de ce que le roi a reçu sous sa protection une
dame de son pays, une jeune comtesse qui s'est enfuie de Dijon parce que
le duc, dont elle est la pupille, voulait la marier à son favori Campo
Basso.

--Et est-elle venue seule ici, milord? demanda Lindesay.

--Non, pas tout-à-fait. Elle est accompagnée de la vieille comtesse, sa
parente, qui a cédé aux désirs de sa cousine à cet égard.

--Et le roi, dit Cunningham, comme souverain féodal du duc,
interviendra-t-il entre lui et sa pupille, sur laquelle Charles a les
mêmes droits que, s'il était mort lui-même, Louis aurait sur l'héritière
de Bourgogne?

--Le roi se déterminera, suivant sa coutume, d'après les règles de la
politique; et vous savez qu'il n'a pas reçu ces dames ouvertement; il ne
les a placées ni sous la protection de sa fille, la dame de Beaujeu, ni
sous celle de la princesse Jeanne; de sorte que sans aucun doute, il se
décidera d'après les circonstances. Il est notre maître; mais on peut
dire, sans se rendre coupable de trahison, qu'il est en état de suivre
les chiens de tous les princes de la chrétienté, et de courir le lièvre
avec eux.

--Mais le duc de Bourgogne n'est pas homme à se laisser mettre en
défaut, reprit Guthrie.

--Non sans doute; et c'est ce qui rend vraisemblable qu'il y aura maille
à partir entre eux.

--Eh bien! milord, fasse saint André que cela arrive! s'écria le
Balafré. On m'a prédit il y a dix ans,--il y en a vingt, je crois,--que
je devais faire la fortune de ma maison par un mariage. Qui sait ce qui
peut arriver, si nous venons une fois à nous battre pour l'honneur,
l'amour et les dames, comme dans les vieux romans.

--Tu oses parler de l'amour et des dames, avec une telle tranchée sur ta
figure! dit Guthrie.

--Autant vaut ne rien aimer que d'aimer une païenne, une Bohémienne,
répliqua le Balafré.

--Halte-là! camarades, s'écria lord Crawford; vous ne devez jouter
ensemble qu'avec des armes courtoises: un sarcasme n'est pas une
plaisanterie. Soyez tous amis. Quant à la comtesse, elle est trop riche
pour tomber en partage à un pauvre lord écossais, sans quoi je mettrais
moi-même en avant mes prétentions, avec mes quatre-vingts ans ou à peu
près. Quoi qu'il en soit, voici pour porter sa santé; car on dit que
c'est un astre de beauté.

--Je crois l'avoir vue ce matin, dit un autre archer, tandis que j'étais
de garde à la dernière barrière; mais elle ressemblait à une lanterne
sourde plutôt qu'à un astre, car elle et une autre dame furent amenées
au château dans des litières bien fermées.

--Fi! Arnot; fi! dit lord Crawford: un soldat ne doit jamais parler de
ce qu'il voit quand il est en faction. D'ailleurs, ajouta-t-il après une
pause d'un instant, sa curiosité l'emportant sur la leçon de discipline
qu'il avait cru à propos de donner, sur quoi jugez-vous que la comtesse
Isabelle de Croye était dans une de ces litières?

--Tout ce que j'en sais, milord, répondit Arnot, c'est que mon
coutelier, faisant prendre l'air à mes chevaux sur la route qui conduit
au village, rencontra Doguin, le muletier, qui reconduisait les litières
à l'auberge, car elles appartenaient au maître de l'hôtellerie du
bosquet des mûriers, à l'enseigne des Fleurs-de-Lis, je veux dire. De
sorte que Doguin demanda à Saunders Steed s'il voulait boire un verre de
vin avec lui, car ils sont gens de connaissance, et bien certainement
Saunders y était tout disposé.

--Sans doute, sans doute, s'écria le vieux lord en l'interrompant; et
c'est ce que je voudrais voir changer parmi vous, messieurs. Vos
écuyers, vos couteliers, vos _jackmen_, comme nous les appellerions en
Écosse, ne sont que trop disposés à boire un verre de vin avec le
premier venu.--C'est une chose dangereuse en temps de guerre, et qui
exige une réforme. Mais votre histoire est bien longue, André Arnot, et
il faut la couper par un verre de vin: comme dit le montagnard, _skeoch
doch nan skial;_ et c'est d'excellent gallique. Allons! à la santé de la
comtesse Isabelle de Croye, et puisse-t-elle trouver un meilleur mari
que ce Campo Basso, qui est un vil coquin d'Italien. Et maintenant,
André Arnot, que disait le muletier à ton coutelier?

--Il lui a dit, milord, sous le secret, que les dames qu'il venait de
conduire au château, dans les litières fermées, étaient de grandes dames
qui étaient depuis quelques jours chez son maître, et qui ne voyaient
personne; que le roi les avait visitées plusieurs fois mystérieusement,
et leur avait rendu de grands honneurs. Il croyait qu'elles s'étaient
réfugiées au château, de crainte du comte de Crèvecœur, ambassadeur du
duc de Bourgogne, dont l'arrivée venait d'être annoncée par un courrier
qui le précédait.

--Oui-dà, André; en sommes-nous là? dit Guthrie. En ce cas, je jurerais
que c'est la comtesse que j'ai entendue chanter en s'accompagnant sur
son luth, tandis que je traversais la cour intérieure pour venir ici. Le
son partait des grandes fenêtres de la tour du Dauphin, et je crois que
personne n'avait encore entendu une semblable mélodie dans le château du
Plessis-du-Parc. Je pensais, sur ma foi, que cette musique était de la
façon de la fée Mélusine. Je restais là, quoique je susse que le dîner
était servi et que vous vous impatientiez tous. Je restais là comme...

--Comme un âne, John Guthrie, lui dit son commandant; ton long nez
flairant le souper, tes longues oreilles entendant la musique, et ton
jugement étroit ne te mettant pas en état de décider à quoi tu devais
donner la préférence. Écoutez! la cloche de la cathédrale ne
sonne-t-elle pas vêpres? À coup sûr, l'heure n'en est pas encore
arrivée. Le vieux fou de sacristain a sonné la prière du soir une heure
trop tôt.

--Sur ma foi, dit Cunningham, la cloche n'est que trop fidèle à l'heure;
car voilà le soleil qui disparaît à l'occident de cette belle plaine.

--Vraiment! dit lord Crawford: en sommes-nous déjà là? Eh bien, mes
amis, il ne faut pas outre-passer les bornes.--En marchant à petits pas,
on n'en va que plus loin.--Les mets cuits à petit feu n'en sont que
meilleurs.--Être joyeux et sage est un excellent proverbe.--Ainsi,
encore une rasade à la prospérité de la vieille Écosse, et ensuite que
chacun pense à son devoir.

La coupe d'adieu fut vidée, et les convives congédiés. Le vieux baron
prit, d'un air de dignité, le bras du Balafré, sous prétexte de lui
donner quelques instructions relativement à son neveu, mais peut-être, à
vrai dire, de peur que son pas majestueux ne parût, aux yeux de ses
soldats, moins assuré qu'il ne convenait à son grade. Il traversa ainsi
d'un air grave les deux cours qui séparaient son appartement de la salle
où s'était donné le festin, et ce fut avec le ton solennel d'un homme
qui avait vidé quelques flacons, qu'il recommanda à Ludovic, en le
quittant, de surveiller avec soin la conduite de son neveu, surtout en
ce qui concernait les jolies filles et le bon vin.

Cependant pas un mot de ce qu'on avait dit relativement à la belle
comtesse Isabelle n'avait échappé au jeune Durward, qui, ayant été
conduit dans un petit cabinet qu'il devait partager avec le varlet ou
page de son oncle, fit de sa nouvelle et humble demeure la scène de
grandes et importantes méditations.

Le lecteur s'imaginera aisément que le jeune écuyer dut fonder un joli
roman sur la supposition que l'habitante de la tourelle, dont il avait
écouté la chanson avec tant d'intérêt, et la jolie fille qui avait servi
maître Pierre dans l'auberge, s'identifiaient avec une comtesse de haut
rang, et jouissant d'une grande fortune, qui fuyait les poursuites d'un
amant détesté, favori d'un cruel tuteur qui abusait de son pouvoir
féodal. Il se trouva aussi, dans la vision de Quentin, une place pour ce
maître Pierre, qui semblait exercer une telle autorité même sûr
l'officier formidable aux mains duquel il avait eu tant de peine à
échapper.

Enfin les rêveries de Quentin, qui avaient été respectées par le jeune
Will Harper, le compagnon de sa cellule, furent interrompues par le
retour de son oncle. Le Balafré venait lui dire de se mettre au lit,
afin de pouvoir se lever le lendemain de bonne heure, pour le suivre
dans l'antichambre du roi, où il devait être de garde avec cinq de ses
compagnons.



CHAPITRE VIII.

L'envoyé.

          «Parais comme l'éclair aux regards de la France,
          «J'y porte sur tes pas la foudre et la vengeance;
          «Elle entendra gronder mon bronze destructeur.
          «Va donc! sois le héros de ma juste fureur.

          SHAKSPEARE. _Le roi Jean_.


Si la paresse eût été capable de retenir Durward, le bruit qui retentit
dans la caserne des gardes, après le premier coup de matines, aurait
certainement banni cette sirène de sa couche; mais les habitudes
régulières du château de son père et du couvent d'Aberbrothock lui
avaient appris à se lever avec l'aurore, et il s'habilla gaiement au son
des trompettes et au bruit des armes, qui annonçaient qu'on relevait les
gardes, dont les uns rentraient dans la caserne après avoir été en
faction pendant la nuit, les autres sortaient pour aller prendre leur
poste pour la matinée, et quelques-uns, parmi lesquels était son oncle,
se préparaient à être de service près de la personne même du roi.

Quentin, avec tout le plaisir qu'éprouve un jeune homme en pareille
occasion, se revêtit de son splendide uniforme, et prit les belles armes
qui appartenaient à son nouvel état. Son oncle, après avoir examiné avec
attention s'il ne manquait rien à son équipement, ne put cacher un
mouvement de satisfaction en voyant que ce nouveau costume relevait la
bonne mine de son neveu.

--Si tu es aussi fidèle et aussi brave que tu es beau garçon, lui
dit-il, j'aurai en toi un des meilleurs et un des plus élégans écuyers
qui soient dans la garde, ce qui ne peut que faire honneur à la famille
de ta mère. Suis-moi dans la salle d'audience du roi, et aie soin de
marcher toujours à mon côté.

En finissant ces mots, il saisit une grande et lourde pertuisane
superbement ornée et damasquinée; et ayant dit à son neveu de prendre
une arme semblable, mais de moindre dimension, ils descendirent dans la
cour intérieure du palais, où ceux de leurs camarades qui devaient être
de service dans les appartemens étaient déjà rangés et sous les armes,
les écuyers placés en second rang derrière leurs maîtres. On y voyait
aussi plusieurs piqueurs tenant de nobles chevaux et de beaux chiens que
Quentin regardait avec tant de plaisir et d'attention, que son oncle fut
obligé de lui rappeler plusieurs fois que ces animaux n'étaient pas là
pour son amusement, mais pour celui du roi, qui aimait passionnément la
chasse. Ce divertissement était du petit nombre de ceux que Louis se
permettait quelquefois, même dans les instans où la politique aurait dû
l'occuper tout différemment; et il était si jaloux du gibier de ses
forêts royales, qu'on disait communément qu'il y avait moins de risques
à tuer un homme qu'un cerf.

À un signal donné par le Balafré, qui remplissait en cette occasion les
fonctions d'officier, les gardes se mirent en mouvement; et après
quelques minutes de mots d'ordre et de signaux qui n'avaient d'autre but
que de montrer avec quelle exactitude scrupuleuse ils s'acquittaient de
leurs devoirs, ils entrèrent dans la salle d'audience, où le roi était
attendu à chaque instant.

Quelque nouvelles que fussent pour Quentin les scènes de splendeur,
l'effet de celle qui s'ouvrait devant lui ne répondit pas tout-à-fait à
l'idée qu'il s'était formée de la magnificence d'une cour. Il y avait, à
la vérité, des officiers de la maison du roi richement vêtus, des gardes
parfaitement équipés, des domestiques de tous grades; mais il ne vit
aucun des anciens conseillers du royaume, ni des grands officiers de la
couronne; il n'entendit prononcer aucun de ces noms qui rappelaient
alors des idées chevaleresques; il n'aperçut aucun de ces chefs et de
ces généraux qui, dans toute la vigueur de l'âge, étaient la force de la
France, ni de ces jeunes seigneurs, nobles aspirans à la gloire, qui en
faisaient l'orgueil. La jalousie, la réserve, la politique profonde et
artificieuse du roi, avaient écarté de son trône ce cercle splendide;
ceux qui le composaient n'étaient appelés à la cour que dans les
occasions où l'étiquette l'exigeait impérieusement: ils y venaient
malgré eux et en partaient gaiement, comme les animaux de la fable
s'approchaient et s'éloignaient de l'antre du lion.

Le peu de personnes qui semblaient remplir les fonctions de conseillers
étaient des gens de mauvaise mine, dont la physionomie exprimait
quelquefois de la sagacité, mais dont les manières prouvaient qu'ils
avaient été appelés dans une sphère pour laquelle leur éducation et
leurs habitudes ne les avaient guère préparés. Deux individus lui
parurent pourtant avoir l'air plus noble et plus distingué que les
autres, et les devoirs que son oncle avait à remplir en ce moment
n'étaient pas assez stricts pour l'empêcher de lui apprendre les noms de
ceux qu'il remarquait ainsi. Durward connaissait déjà, et nos lecteurs
connaissent aussi lord Crawford, qu'on voyait revêtu de son riche
uniforme, et tenant en main un bâton de commandement en argent. Parmi
les autres personnages de distinction, le plus remarquable était le
comte de Dunois, fils de ce célèbre Dunois connu sous le nom de Bâtard
d'Orléans, qui, combattant sous la bannière de Jeanne d'Arc, avait
puissamment contribué à délivrer la France du joug des Anglais. Son fils
soutenait parfaitement l'honneur d'une telle origine; et malgré son
affinité à la famille royale, et l'affection héréditaire qu'avaient pour
lui le peuple et les nobles, Dunois avait montré en toute occasion un
caractère si franc, si loyal, qu'il semblait même avoir échappé aux
soupçons du méfiant Louis, qui aimait à le voir près de lui et
l'appelait souvent à ses conseils. Quoiqu'il passât pour accompli dans
tous les nobles exercices, et qu'il eût la réputation d'être ce qu'on
appelait alors un chevalier parfait, il s'en fallait de beaucoup qu'il
eût pu servir de modèle pour tracer le portrait d'un héros de roman. Il
était petit de taille, quoique fortement constitué, et ses jambes
étaient un peu courbées en dedans, forme plus commode pour un cavalier
qu'élégante dans un piéton. Il avait les épaules larges, les cheveux
noirs, le teint basané, les bras nerveux et d'une longueur remarquable;
l'irrégularité de ses traits allait jusqu'à la laideur: et cependant on
trouvait dans le comte de Dunois un air de noblesse et de dignité qui le
faisait reconnaître, à la première vue, pour un homme de haute naissance
et un soldat intrépide. Il avait la tête haute et le maintien hardi, la
démarche fière et majestueuse; la dureté de sa physionomie était
ennoblie par un coup d'œil vif comme celui d'un aigle, et des sourcils
comme ceux d'un lion. Il portait un habit de chasse plus somptueux
qu'élégant, et en beaucoup d'occasions il remplissait les fonctions de
grand veneur, quoique nous ne pensions pas qu'il en portât le titre.
Semblant chercher un appui sur le bras de son parent Dunois, et marchant
d'un pas lent et mélancolique, venait ensuite Louis, duc d'Orléans,
premier prince du sang, à qui les gardes rendaient les honneurs
militaires en cette qualité. Objet des soupçons de Louis, qui le
surveillait avec grand soin, ce prince, héritier présomptif de la
couronne, si le roi mourait sans enfans mâles, ne pouvait jamais
s'éloigner de la cour, et en y restant ne jouissait d'aucun crédit,
n'était revêtu d'aucun emploi. L'abattement que cet état de dégradation
et presque de captivité imprimait naturellement sur sa physionomie,
était en ce moment considérablement augmenté par la connaissance qu'il
avait que le roi méditait à son égard un des actes les plus cruels et
les plus injustes qu'un tyran puisse se permettre, en le contraignant à
épouser la princesse Jeanne de France, la plus jeune des filles de
Louis, à laquelle il avait été fiancé dès son enfance, et dont la
difformité lui donnait à penser qu'on ne pouvait le forcer à remplir un
tel engagement, sans une rigueur odieuse.

L'extérieur de ce malheureux prince n'était distingué par aucun avantage
personnel; mais il avait un caractère doux, paisible et bienveillant,
qualités qu'on pouvait remarquer, même à travers ce voile de mélancolie
extrême qui couvrait ses traits en ce moment. Quentin observa que le duc
évitait avec soin de regarder les gardes en leur rendant leur salut, et
qu'il avait les yeux baissés vers la terre, comme s'il eût craint que la
jalousie du roi ne pût interpréter cette marque de politesse ordinaire
comme ayant pour but de se faire des partisans parmi eux.

Bien différente était la conduite du fier prélat et cardinal Jean de La
Balue, alors ministre favori de Louis, et qui, par son élévation et son
caractère, ressemblait autant à Wolsey, que le permettait la différence
qu'il y avait entre le politique et l'astucieux Louis et l'impétueux et
opiniâtre Henri VIII d'Angleterre. Le premier avait élevé son ministre,
du rang le plus bas, à la dignité ou du moins aux émolumens de grand
aumônier de France, l'avait comblé de bénéfices, et avait obtenu pour
lui le chapeau de cardinal; et quoiqu'il fût trop méfiant pour accorder
à l'ambitieux La Balue la confiance et le pouvoir sans bornes dont Henri
avait investi Wolsey, il se laissait pourtant influencer par lui plus
que par aucun autre de ses conseillers avoués.

Il en résultait que le cardinal n'avait pas échappé à l'erreur commune
de ceux qui, du rang le plus obscur, se voient tout à coup élevés au
pouvoir. Ébloui sans doute par la promptitude de son élévation, il était
convaincu qu'il était en état de traiter toute espèce d'affaires, même
celles du genre le plus étranger à sa profession et à ses connaissances.
De haute taille, mais gauche dans sa tournure, il affectait de la
galanterie et de l'admiration pour le beau sexe, quoique ses manières
rendissent ses prétentions absurdes, et que le caractère dont il était
revêtu en fit ressortir l'inconvenance. Quelque flatteur, n'importe de
quel sexe, lui avait persuadé, dans un moment malheureux, que deux
grosses jambes charnues dont il avait hérité de son père, tailleur à
Limoges, offraient des contours admirables, et il était devenu tellement
infatué de cette idée, qu'il avait toujours sa robe de cardinal relevée
d'un côté, afin que les bases solides sur lesquelles son corps reposait
ne pussent échapper au regards. Revêtu du riche costume appartenant au
rang qu'il occupait dans l'Église, il traversait ce magnifique
appartement d'un pas majestueux, en se baissant de temps à autre pour
examiner les armes et l'équipement des cavaliers qui étaient de garde,
leur faisant quelques questions d'un ton d'autorité. Il prit même sur
lui d'en censurer quelques-uns pour ce qu'il appelait des irrégularités
de discipline, dans des termes auxquels ces braves soldats n'osaient
répondre, quoiqu'il fût évident qu'ils ne l'écoutaient qu'avec
impatience et mépris.

--Le roi sait-il, demanda Dunois au cardinal, que l'envoyé du duc de
Bourgogne réclame audience sans délai?

--Il le sait, répondit le cardinal, et voici, je crois, l'universel
Olivier le Dain, qui nous fera connaître le bon plaisir du roi.

Comme il parlait ainsi, un homme fort remarquable, qui partageait la
faveur de Louis avec l'orgueilleux cardinal, sortit d'un appartement
intérieur et entra dans la salle d'audience, mais sans cet air de
suffisance qui caractérisait le prélat tout bouffi de sa dignité.
C'était un petit homme, pâle et maigre, dont le pourpoint et le
haut-de-chausses de soie noire, sans habit ni manteau, n'offraient rien
aux yeux qui put faire valoir un extérieur fort ordinaire. Il tenait à
la main un bassin d'argent; et une serviette étendue sur son bras
annonçait les fonctions qu'il remplissait à la cour. Ses yeux étaient
vifs et pénétrans, quoiqu'il s'efforçât d'en bannir cette expression en
les tenant constamment fixés à terre, tandis que, s'avançant avec le pas
tranquille et furtif d'un chat, il semblait glisser plutôt que marcher
dans l'appartement. Mais quoique la modestie puisse couvrir le mérite,
elle ne peut cacher la faveur de la cour; et toutes tentatives pour
traverser incognito la salle d'audience ne pouvaient qu'être vaines de
la part d'un homme aussi-bien connu pour avoir l'oreille du roi que
l'était son célèbre valet de chambre barbier, Olivier le Dain, surnommé
quelquefois le Mauvais et quelquefois le Diable, épithètes qu'il devait
à l'astuce peu scrupuleuse avec laquelle il concourait à l'exécution des
plans de la tortueuse politique de son maître.

Olivier parla quelques instans avec vivacité au comte de Dunois, qui
sortit sur-le-champ de la salle d'audience, tandis que le barbier
retournait tranquillement dans l'appartement d'où il était venu. Chacun
s'empressait de lui faire place, et il ne répondait à cette politesse
qu'en saluant de la manière la plus humble. Cependant il rendit une ou
deux personnes un objet d'envie pour tous les autres courtisans, en leur
disant un seul mot à l'oreille; et au même instant, murmurant quelques
mots sur les devoirs de sa place, il disparut sans écouter ni leurs
réponses, ni les sollicitations muettes de ceux qui désiraient attirer
de même son attention. Ludovic Lesly ce jour-là eut la bonne fortune
d'être du petit nombre de ceux qu'Olivier favorisa d'un mot en passant,
et c'était pour l'assurer que son affaire était heureusement terminée.

Un moment après, il eut une nouvelle preuve qui lui confirma cette
agréable nouvelle; car Tristan l'Ermite, grand prévôt de la maison du
roi, entra dans l'appartement et s'avança sur-le-champ vers le Balafré.
Le riche costume de ce fonctionnaire ne faisait que rendre plus
remarquables son air commun et sa physionomie sinistre, et ce qu'il
regardait comme un ton de conciliation ne ressemblait à rien tant qu'au
grognement d'un ours. Le peu de mots qu'il adressa au Balafré semblaient
pourtant plus agréables que le ton dont ils furent prononcés. Il
regretta la méprise qui avait eu lieu la veille, et dit qu'il ne
fallait l'attribuer qu'à ce que le neveu du sieur le Balafré ne portait
pas l'uniforme du corps et ne s'était pas annoncé comme en faisant
partie: telle était la seule cause de l'erreur dont il lui faisait ses
excuses.

Ludovic fit à ce compliment la réponse convenable; et dès que Tristan
fut passé, il se tourna vers son neveu et lui dit qu'ils avaient
maintenant l'honneur d'avoir un ennemi mortel en la personne de ce
redoutable officier.--Mais un soldat qui remplit ses devoirs,
ajouta-t-il, peut se moquer du grand prévôt.

Quentin ne put s'empêcher d'être du même avis que son oncle. Car
Tristan, en s'éloignant d'eux, leur avait lancé ce regard de courroux
que l'ours jette sur le chasseur dont la lance vient de le blesser. Il
est vrai que, même lorsqu'il était moins courroucé, son regard sombre
exprimait une malveillance qui faisait frémir; et il inspirait une
horreur encore plus profonde au jeune Écossais, qui croyait encore
sentir sur ses épaules la main meurtrière des deux officiers subalternes
de ce grand fonctionnaire.

Cependant Olivier avait traversé presque furtivement la salle
d'audience, comme nous l'avons déjà dit; tout le monde, et même les plus
grands personnages, s'était dérangé pour le laisser passer, en
l'accablant de civilités cérémonieuses auxquelles sa modestie semblait
vouloir se dérober. Il rentra dans l'appartement intérieur, dont les
portes battantes se rouvrirent un instant après pour le roi Louis.

Quentin, comme tous les autres, leva les yeux sur le monarque, et fut
saisi d'un tel tressaillement qu'il en laissa presque tomber son arme,
quand il reconnut dans le roi de France ce marchand de soie, ce maître
Pierre qu'il avait rencontré la veille pendant la matinée. Quelques
soupçons sur le rang de ce personnage s'étaient présentés à plusieurs
reprises à son esprit; mais ses conjectures les plus hardies avaient
toujours été bien loin de la réalité qu'il voyait maintenant.

Un regard sévère de son oncle, mécontent de le voir, oublier ainsi le
décorum du service, le rappela à lui, mais Quentin ne fut pas peu
surpris quand le roi, dont l'œil perçant l'avait découvert
sur-le-champ, s'avança droit à lui, sans donner aucune marque
d'attention à qui que ce fût, et lui adressa la parole.

--Ainsi donc, jeune homme, lui dit-il, j'apprends que, dès le premier
jour de votre arrivée en Touraine, vous avez fait le tapageur; mais je
vous le pardonne, parce que je sais qu'il faut en accuser un vieux fou
de marchand qui s'est imaginé que votre sang calédonien avait besoin
d'être échauffé dès le matin avec du vin de Beaune. Si je puis le
découvrir, j'en ferai un exemple qui servira de leçon à ceux qui
débauchent mes gardes. Balafré, ajouta-t-il en se tournant vers Lesly,
votre parent est un brave jeune homme, quoiqu'un peu emporté. Nous
aimons ces caractères-là, et nous avons dessein de faire plus que jamais
pour les braves gens qui nous entourent. Ayez soin de mettre par écrit
l'année, le mois, le jour, l'heure et la minute de sa naissance, et d'en
faire part à Olivier le Dain.

Le Balafré s'inclina presque jusqu'à terre, et se releva pour prendre
son attitude militaire, en homme qui voulait montrer par-là la
promptitude avec laquelle il soutiendrait la querelle du roi ou
prendrait sa défense.

Cependant Quentin, revenu de sa première surprise, examinait avec plus
d'attention la physionomie du roi, et il fut tout étonné de voir que ses
manières et ses traits lui paraissaient bien différens de ce qu'il les
avait jugés la veille. Son extérieur n'était guère changé; car Louis,
qui méprisait toujours toute espèce de parure, portait en cette occasion
un vieil habit de chasse d'un bleu foncé, qui ne valait guère mieux que
son habit bourgeois de la veille. Il avait un gros rosaire d'ébène qui
lui avait été envoyé par le grand-seigneur lui-même, avec une
attestation prouvant qu'il avait servi à un ermite cophte du Mont-Liban,
renommé par sa grande sainteté. Le tour de son nouveau chapeau était
garni au moins d'une douzaine de petites images de saints en plomb. Mais
ses yeux, qui, suivant la première impression qu'ils avaient faite sur
Durward, ne semblaient briller que de l'amour du gain, étaient,
maintenant qu'il savait qu'ils appartenaient à un puissant monarque,
armés d'un regard perçant et majestueux; les rides de son front, qu'il
avait attribuées à une longue suite de méditations sur de misérables
spéculations de commerce, lui paraissaient alors des sillons creusés par
de profondes réflexions sur le destin des peuples.

Immédiatement après l'arrivée du roi, les princesses de France et les
dames de leur suite entrèrent dans l'appartement. L'aînée, qui dans la
suite épousa Pierre de Bourbon, et qui est connue dans l'histoire de
France sous le nom de la dame de Beaujeu, n'a que fort peu de rapport
avec notre histoire. Elle était grande et assez belle, avait de
l'éloquence, des talens et une grande partie de la sagacité de son père,
qui était plein de confiance en elle et l'aimait peut-être autant qu'il
était capable d'aimer.

Sa sœur cadette, l'infortunée Jeanne, la fiancée du duc d'Orléans,
marchait timidement à côté de sa sœur, n'ignorant pas qu'elle ne
possédait aucun de ces dons extérieurs que les femmes désirent tant et
qu'elles aiment du moins qu'on puisse leur supposer. Elle était pâle,
maigre, et avait le teint d'une convalescente. Sa taille était
visiblement déviée d'un côté, et sa marche si inégale, qu'elle pouvait
passer pour boiteuse. De belles dents, des yeux dont l'expression
habituelle était la mélancolie, la douceur et la résignation, de longs
cheveux blonds, étaient les seuls traits de son visage que la flatterie
elle-même aurait osé indiquer comme rachetant la difformité de toute sa
personne. Pour compléter ce portrait, il était aisé de remarquer,
d'après le peu de soin que la princesse prenait de sa parure, et la
timidité de ses manières, qu'elle avait le sentiment de sa laideur
(circonstance aussi fâcheuse qu'elle est rare), et qu'elle n'osait faire
aucune tentative pour réparer par l'art les torts de la nature, ou pour
chercher d'autres moyens de plaire.

Le roi, qui ne l'aimait pas, s'avança sur-le-champ vers elle lorsqu'elle
entra.

--Eh quoi, notre fille! s'écria-t-il, toujours méprisant le monde? Vous
êtes-vous habillée ce matin pour une partie de chasse ou pour un
couvent? Parlez, répondez.

--Pour ce qu'il vous plaira, Sire, dit la princesse d'une voix si faible
qu'on pouvait à peine l'entendre.

--Oui sans doute, reprit le roi; vous voudriez me persuader que vous
désirez quitter la cour et renoncer au monde et à ses vanités. Quoi!
Jeanne, voudriez-vous qu'on pût croire que nous, fils aîné de la sainte
Église, nous refuserions au ciel notre fille? À Notre-Dame et à saint
Martin ne plaise que nous rejetions l'offrande, si elle était digne de
l'autel, et si votre vocation vous y appelait véritablement.

En parlant ainsi, le roi fit dévotement le signe de la croix,
ressemblant, à ce qu'il parut à Quentin, à un vassal rusé qui déprécie
le mérite de quelque chose qu'il désire garder pour lui-même, afin
d'avoir une excuse pour ne pas l'offrir à son seigneur.

--Ose-t-il ainsi faire l'hypocrite avec le ciel, pensa Durward, et se
jouer de Dieu et des saints, comme il peut le faire des hommes qui
n'osent pas scruter sa conscience de trop près!

Cependant, après avoir donné ce court moment à la dévotion mentale,
Louis reprit la parole.

--Non, Jeanne, dit-il, moi et un autre nous connaissons mieux vos
secrètes pensées: n'est-il pas vrai, beau cousin d'Orléans? Allons,
approchez, et conduisez à son cheval cette vestale qui vous est toute
dévouée.

Le duc d'Orléans tressaillit lorsque le roi lui adressa la parole, et il
se hâta de lui obéir, mais avec tant de précipitation et d'un air si
troublé, que Louis s'écria:--Doucement, beau cousin, doucement! votre
galanterie prend le mors aux dents. Regardez devant vous. Comme la
promptitude d'un amant le fait quelquefois galoper de travers! Avez-vous
dessein de prendre la main d'Anne au lieu de celle de sa sœur? Faut-il
que je vous donne moi-même celle de Jeanne, monsieur?

Le malheureux prince leva les yeux, et frémit comme un enfant obligé de
toucher quelque chose dont il a un dégoût d'instinct. Puis, faisant un
effort sur lui-même, il prit la main de la princesse, qui ne la lui
présenta ni ne la lui refusa. Dans la situation où ils se trouvaient, en
voyant la main de la fille du roi, humide d'une sueur froide, à peine
tenue dans la main tremblante du duc, et leurs yeux également baissés,
il aurait été difficile de dire lequel de ces deux êtres était le plus
complètement misérable, ou le duc qui se trouvait enchaîné à l'objet de
son aversion par des liens qu'il n'osait briser, ou l'infortunée jeune
fille qui voyait trop clairement qu'elle faisait horreur à celui dont
elle aurait acheté l'affection au prix de sa vie.

--Maintenant, à cheval, messieurs et dames, dit le roi; nous nous
chargerons nous-mêmes de conduire notre fille de Beaujeu; et puisse la
bénédiction de Dieu et celle de saint Hubert nous procurer une heureuse
chasse ce matin!

--Je crains, Sire, dit le comte de Dunois qui venait de rentrer, que le
destin ne m'ait réservé la tâche de l'interrompre. L'envoyé du duc de
Bourgogne est à la porte du château, et il exige une audience.

--_Exige_, Dunois! s'écria le roi. Ne lui avez-vous pas répondu, comme
je vous l'ai fait dire par Olivier, que nous n'avions pas le loisir de
le recevoir aujourd'hui; que c'était demain la fête de saint Martin,
jour pendant lequel, avec la grâce de Dieu, nous ne nous occupons
d'aucune pensée mondaine; et que le jour suivant nous partirions pour
Amboise; mais qu'à notre retour nous ne manquerions pas de lui donner
audience aussi promptement que nos autres affaires nous le
permettraient?

--J'ai dit tout cela, Sire, répondit Dunois... et cependant...

--Pâques-Dieu[38]! s'écria le roi, qu'est-ce qui s'arrête ainsi dans ton
gosier, Dunois? Il faut que ce Bourguignon t'ait parlé en termes de dure
digestion.

--Si mon devoir, vos ordres, Sire, et son caractère d'envoyé ne
m'eussent retenu, il aurait eu à les digérer lui-même; car, par
Notre-Dame d'Orléans, j'avais plus envie de lui faire rentrer ses
paroles dans le corps, que de venir les répéter à Votre Majesté.

--Par la mort de Dieu! Dunois, il est étrange que toi, qui es aussi
impatient qu'homme qui vive, tu aies tant de peine à pardonner le même
défaut dans notre fier et impétueux cousin Charles de Bourgogne. Hé
bien! quant à moi, je ne me soucie pas plus de ces messages impertinens,
que les tours de ce château ne s'inquiètent du sifflement du vent du
nord-est, qui vient de Bourgogne comme ce fanfaron d'envoyé.

--Sachez donc, Sire, que le comte de Crèvecœur est resté à la porte du
château avec son cortège de trompettes et de poursuivans d'armes. Il dit
que, puisque Votre Majesté lui refuse l'audience que son maître lui a
donné ordre de demander pour affaires de l'intérêt le plus pressant, il
y restera jusqu'à minuit; et à quelque heure que Votre Majesté en sorte,
soit, pour affaires, soit pour prendre l'air, soit pour quelque pratique
de dévotion, il se présentera devant elle, lui parlera, et que rien que
la force ouverte ne pourra l'en empêcher.

--Il est fou, dit le roi avec beaucoup de sang-froid. Ce cerveau brûlé
de Flamand pense-t-il que ce soit une pénitence pour un homme de bon
sens, que de rester tranquillement vingt-quatre heures dans les murs de
son château, quand il a, pour s'occuper, toutes les affaires d'un
royaume? Ces brouillons impatiens pensent que tout le monde leur
ressemble.--Donnez ordre qu'on fasse rentrer les chiens et qu'on en ait
soin; mon cher Dunois, nous tiendrons conseil aujourd'hui au lieu
d'aller à la chasse.

--Votre Majesté ne se débarrassera pas ainsi du comte de Crèvecœur,
répondît Dunois; car les instructions de son maître sont que, s'il
n'obtient pas l'audience qu'il demande, il ait à clouer son gantelet aux
palissades qui entourent le château, en signe de défi à mort de la part
de son maître, et pour annoncer qu'il renonce à foi et hommage envers la
France, et qu'il vous déclare la guerre à l'instant.

--Oui! dit Louis sans qu'on pût remarquer aucun changement dans le son
de sa voix, mais en fronçant ses épais sourcils de manière à en couvrir
presque entièrement ses yeux; les choses en sont-elles venues là? Notre
ancien vassal prend-il ainsi un ton de maître? Notre cher cousin nous
traite-t-il avec si peu de cérémonie? Eh bien! Dunois, il faut déployer
l'Oriflamme, et crier:--_Montjoie saint Denis_.

À la bonne heure! Ainsi soit-il et _Amen_! s'écria le belliqueux Dunois;
et les gardes qui étaient dans la salle, incapables de résister à la
même impulsion, firent un mouvement chacun à leur poste; il en résulta
un cliquetis d'armes qui ne dura qu'un instant, mais qui se fit entendre
distinctement. Le roi porta autour de lui un regard de satisfaction et
de fierté, et pour un instant il pensa et se montra comme l'aurait fait
son valeureux père.

L'enthousiasme céda pourtant à une foule de considérations politiques
qui, dans cette conjoncture, rendaient une rupture avec la Bourgogne
particulièrement dangereuse. Édouard IV, roi brave et victorieux, qui
avait combattu en personne dans trente bataille, était alors assis sur
le trône d'Angleterre; il était frère de la duchesse de Bourgogne, et
l'on pouvait supposer qu'il n'attendait qu'une rupture entre son
beau-frère et Louis, pour introduire en France, par la porte toujours
ouverte de Calais, ces armes qui avaient triomphé dans les guerres
civiles, heureux d'effacer le souvenir des dissensions intestines, par
la guerre toujours accueillie avec le plus de plaisir par les Anglais,
une guerre contre la France. À cette considération se joignait encore
celle qui résultait de la foi chancelante du duc de Bretagne, sans
parler d'autres puissans motifs de réflexions.

Après un silence de quelques instans, Louis reprit la parole; mais
quoiqu'il parlât du même ton, ce fut dans un esprit tout
différent.--Mais à Dieu ne plaise, dit-il, qu'aucune autre cause qu'une
nécessité absolue puisse nous engager, nous roi très-chrétien, à
occasionner l'effusion du sang chrétien, si nous pouvons sans déshonneur
éviter cette calamité. La sûreté de nos sujets nous touche de plus près
que l'injure que peuvent faire à notre dignité les paroles grossières
d'un ambassadeur mal-appris, qui a peut-être outre-passé ses pouvoirs.
Qu'on admette en notre présence l'envoyé du duc de Bourgogne.

--_Beati pacifici_! dit le cardinal de La Balue.

--C'est la vérité, ajouta le roi, et Votre Éminence sait aussi que ceux
qui s'humilient seront élevés.

Le cardinal prononça un _Amen_ auquel peu de personnes répondirent; car
les joues pâles du duc d'Orléans même étaient devenues pourpres
d'indignation, et le Balafré fut si peu maître de la sienne, qu'il
laissa tomber lourdement sur le plancher le bout de sa pertuisane;
mouvement d'impatience qui lui valut un reproche sévère de la part du
cardinal, suivi d'une instruction sur la manière dont on devait manier
les armes en présence du souverain. Le roi lui-même semblait
extraordinairement embarrassé du silence qui régnait autour de lui.

--Vous êtes pensif, Dunois, dit-il; vous désapprouvez que nous cédions à
cette tête chaude d'envoyé?

--Nullement, Sire, dit Dunois; je ne me mêle pas de ce qui s'élève
au-dessus de ma sphère: je pensais seulement à demander une faveur à
Votre Majesté.

--Une faveur, Dunois! répéta le roi; vous en demandez rarement, et vous
pouvez compter sur mes bonnes grâces.

--Je voudrais donc, Sire, dit Dunois avec la franchise d'un militaire,
que Votre Majesté m'envoyât à Évreux pour y maintenir la discipline
parmi le clergé.

--Ce serait effectivement au-dessus de votre sphère, répliqua le roi en
souriant.

--Sire, dit le comte, je suis aussi en état de maintenir la discipline
parmi des prêtres, que monseigneur l'évêque d'Évreux, ou monseigneur le
cardinal, s'il préfère ce dernier titre, l'est d'apprendre l'exercice
aux soldats de la garde de Votre Majesté.

Le roi sourit encore; et se penchant vers l'oreille de Dunois, il lui
dit à voix basse et d'un ton mystérieux:--Le moment peut venir où vous
et moi nous mettrons une bonne discipline parmi les prêtres; mais quant
à présent, nous souffrons celui-ci comme un bonhomme d'évêque qui s'en
fait trop accroire. Ah! Dunois, c'est Rome, c'est Rome qui nous impose
ce fardeau, ainsi que beaucoup d'autres; mais patience, cousin, et
battons les cartes jusqu'à ce qu'il nous arrive une bonne main[39].

Le son des trompettes, qui se fit entendre dans la cour, annonça
l'arrivée du seigneur bourguignon. Tous ceux qui se trouvaient dans la
salle d'audience s'empressèrent de prendre leurs places, suivant l'ordre
de préséance, le roi et ses filles restant seuls au centre de
l'assemblée.

Le comte de Crèvecœur[40], guerrier intrépide et renommé, entra alors
dans l'appartement; et, contre l'usage des envoyés des puissances amies,
il se présenta armé de toutes pièces, ayant seulement la tête nue. Il
portait une armure magnifique de Milan, du plus bel acier, damasquinée
en or, et travaillée dans le goût fantastique qu'on appelait arabesque.
Autour de son cou et sur sa cuirasse bien polie était l'ordre de son
maître, celui de la Toison-d'Or, l'un des ordres de chevalerie les plus
honorables que l'on connût alors dans toute la chrétienté. Un page
magnifiquement vêtu le suivait chargé de son casque, et il était précédé
d'un héraut qui portait ses lettres de créance, et qui les présenta au
roi, un genou en terre, tandis que l'ambassadeur s'arrêta à quelques
pas, comme pour donner le temps d'admirer son air noble, sa taille
imposante et la fierté tranquille de ses traits et de ses manières. Le
reste de son cortège se tenait dans l'antichambre ou dans la cour.

--Approchez, seigneur comte de Crèvecœur, dit Louis après avoir jeté un
coup d'œil sur ses lettres de créance; nous n'avons besoin des lettres
de créance de notre cousin, ni pour nous présenter un guerrier si bien
connu, ni pour nous assurer du crédit dont vous jouissez à si juste
titre auprès de votre maître. Nous espérons que votre belle épouse, dont
le sang n'est pas tout-à-fait étranger à celui de nos ancêtres, est en
bonne santé. Si vous vous étiez présenté devant nous en la tenant par la
main, seigneur comte, nous aurions pensé que vous portiez votre armure,
en cette occasion, et contre l'usage, pour soutenir la supériorité de
ses charmes contre tous les chevaliers amoureux de France; mais sans
cela, nous ne pouvons deviner le motif de cette panoplie complète.

--Sire, répondit l'envoyé, le comte de Crèvecœur doit déplorer son
infortune, et vous supplier de l'excuser, s'il ne peut en cette occasion
répondre à Votre Majesté avec l'humble déférence due à la courtoisie
royale dont vous avez daigné l'honorer. Mais quoique ce ne soit que la
voix de Philippe Crèvecœur des Cordes qui se fait entendre, les paroles
qu'il prononce doivent être celles de son gracieux seigneur et
souverain, le duc de Bourgogne.

--Et quelles paroles Crèvecœur a-t-il à prononcer au nom du duc de
Bourgogne? demanda Louis en prenant un air de dignité convenable à la
circonstance. Mais un instant! Souvenez-vous qu'en ce lieu Philippe
Crèvecœur des Cordes parle à celui qu'il appelle le souverain de son
souverain.

Crèvecœur salua, et reprit la parole:--Roi de France, le puissant duc
de Bourgogne vous envoie encore une fois une cédule contenant le détail
des griefs et des oppressions commises sur les frontières par les
garnisons et les officiers de Votre Majesté; et ma première question est
de savoir si l'intention de Votre Majesté est de lui faire réparation de
ces injures.

Le roi, ayant jeté un léger coup d'œil sur la note que le héraut lui
présentait à genoux, répondit:--Ces plaintes ont été soumises à notre
conseil il y a déjà long-temps. Des faits allégués, les uns sont des
représailles d'injures souffertes par mes sujets, les autres sont dénués
de preuves; les garnisons et les officiers du duc se sont chargés
eux-mêmes de tirer vengeance de plusieurs autres. Si pourtant il s'en
trouve quelqu'un qui ne puisse se ranger sous aucune de ces trois
classes, en notre qualité de prince chrétien, nous ne refusons pas de
faire satisfaction pour les injures dont notre voisin pourrait avoir à
se plaindre, quoique commises non-seulement sans notre autorisation,
mais contre nos ordres exprès.

--Je transmettrai la réponse de Votre Majesté à mon très-gracieux
maître, répondit l'ambassadeur; mais qu'il me soit permis de dire que,
comme elle ne diffère en rien des réponses évasives qui ont déjà été
faites à ses justes plaintes, je ne puis espérer qu'elle suffise pour
rétablir la paix et l'amitié entre la France et la Bourgogne.

--Il en sera ce qu'il plaira à Dieu, dit le roi. Ce n'est point pas
crainte des armes de votre maître, c'est uniquement par amour pour la
paix, que je fais une réponse si modérée à ses reproches injurieux. Mais
continuez à vous acquitter de votre mission.

--La seconde demande de mon maître, reprit l'ambassadeur, est que Votre
Majesté cesse d'entretenir sous main des intelligences clandestines avec
ses villes de Gand, de Liège et de Malines. Il requiert Votre Majesté de
rappeler les agens secrets qui sèment le mécontentement parmi ses bons
citoyens de Flandre, et de bannir de vos domaines; ou plutôt de livrer à
leur seigneur suzerain, pour être punis comme ils le méritent, ces
traîtres qui, ayant abandonné le théâtre de leurs manœuvres, n'ont
trouvé que trop aisément un asile à Paris, à Orléans, à Tours, et en
d'autres villes de la France.

--Dites au duc de Bourgogne, répondit le roi, que je ne connais pas les
intelligences clandestines dont il m'accuse injustement; que mes sujets
de France ont des relations fréquentes avec les bonnes villes de
Flandre, par suite d'un commerce à l'avantage des deux pays, et qu'il
serait aussi contraire aux intérêts du duc qu'aux miens de vouloir
interrompre; enfin, que beaucoup de Flamands résident dans mon royaume,
et jouissent de la protection de mes lois pour la même cause; mais que
je n'en connais aucun qui s'y soit réfugié par suite de révolte ou de
trahison contre le duc. Poursuivez. Vous avez entendu ma réponse.

--Avec autant de peine que celle de tout à l'heure, Sire, car elle n'est
ni assez directe, ni assez explicite pour que le duc mon maître veuille
la recevoir en réparation d'une longue suite de manœuvres secrètes, qui
n'en sont pas moins certaines, quoique Votre Majesté les désavoue en ce
moment. Mais je continue mon message.--Le duc de Bourgogne requiert en
outre le roi de France de renvoyer sans délai dans ses domaines, sous
bonne et sûre garde, les personnes d'Isabelle, comtesse de Croye, et de
sa parente et tutrice, la comtesse Hameline, de la même famille, attendu
que ladite comtesse Isabelle, qui est, par la loi du pays et
l'inféodation de ses domaines, pupille dudit duc de Bourgogne, a pris la
fuite hors de l'enceinte de sa juridiction, se dérobant à la
surveillance qu'en prince attentif il devait avoir sur sa pupille: elle
est ici sous la protection secrète du roi de France, qui l'encourage
dans sa rébellion contre le duc, son tuteur et son seigneur naturel, au
mépris des lois divines et humaines, telles qu'elles ont toujours été
reconnues dans l'Europe civilisée. Je m'arrête encore une fois, Sire,
pour attendre votre réponse.

--Vous avez fort bien fait, comte de Crèvecœur, dit Louis avec un ton
de dédain; vous avez fort bien fait de commencer votre ambassade de bon
matin; car si vous avez dessein de me demander compte de chaque vassal
que les passions turbulentes de Votre maître peuvent avoir fait fuir de
ses domaines, le soleil pourra se coucher avant que la liste en soit
épuisée. Qui peut affirmer que ces dames sont dans mon royaume? et si
elles y sont, qui ose dire que je les ai favorisés dans leur fuite, ou
que je les ai prises sous ma protection?

--Sire, Votre Majesté me permettra de lui dire que j'avais un témoin
dans cette affaire,--un témoin qui avait vu ces dames fugitives à
l'auberge des Fleurs-de-Lis, située à peu de distance de ce château;--un
témoin, dis-je, qui avait vu Votre Majesté en leur compagnie, quoique
sous le déguisement, peu digne d'elle, d'un bourgeois de Tours; un
témoin enfin qui a reçu d'elles, en votre royale présence, Sire, des
messages et des lettres pour leurs amis de Flandre; qui a rapporté les
uns et remis les autres au duc de Bourgogne.

--Produisez ce témoin, comte; faites-moi voir en face l'homme qui ose
avancer des faussetés si palpables.

--Vous parlez d'un ton de triomphe, Sire, car vous savez fort bien que
ce témoin n'existe plus. Quand il vivait, il se nommait Zamet Magraubin,
et c'était un de ces vagabonds Bohémiens. Il a été hier, à ce que j'ai
appris, exécuté par des gens de la suite de votre grand prévôt, sans
doute pour empêcher qu'il ne se trouvât ici pour déposer de la vérité de
ce qu'il a dit à ce sujet au duc de Bourgogne, en présence de son
conseil, et de moi Philippe Crèvecœur des Cordes.

--Par Notre-Dame d'Embrun, s'écria le roi, ces accusations sont si
absurdes, et je suis si loin de me reprocher rien qui puisse les
motiver, que, par l'honneur d'un roi, je suis tenté d'en rire plutôt que
de m'en fâcher. Ma garde prévôtale met à mort, comme c'est son devoir,
les brigands et les vagabonds; ma couronne serait insultée par tout ce
que ces brigands et ces vagabonds peuvent avoir dit à notre bouillant
cousin duc de Bourgogne et à ses sages conseillers! Je vous prie de dire
à mon beau cousin que s'il aime leur compagnie, il ferait bien de les
garder dans ses domaines, car ils ne trouveront ici qu'une courte
absolution et une bonne corde.

--Mon maître n'a pas besoin de pareils sujets, Sire, répondit le comte
d'un ton moins respectueux que celui avec lequel il avait parlé
jusqu'alors; car le noble duc n'a pas coutume d'interroger des
sorcières, des Égyptiens et autres vagabonds, sur le destin de ses
alliés et de ses voisins.

--Nous avons eu assez de patience, s'écria le roi en l'interrompant; et
puisque ta mission ici semble n'avoir d'autre but que de nous insulter,
nous enverrons quelqu'un en notre nom au duc de Bourgogne, convaincu
qu'en te conduisant ainsi à notre égard, tu as outre-passé tes pouvoirs
quels qu'ils puissent être.

--Au contraire, répondit Crèvecœur, je ne m'y suis pas encore
entièrement conformé. Écoutez, Louis de Valois, roi de France;
écoutez, nobles et gentilshommes qui pouvez être présens; écoutez,
fidèles et loyaux Français de toutes conditions; et toi, Toison-d'Or,
ajouta-t-il en se tournant vers le héraut, répète après moi cette
proclamation:--Moi, Philippe Crèvecœur des Cordes, comte de l'Empire,
et chevalier de l'honorable ordre de la Toison-d'Or, au nom de
très-puissant seigneur et prince Charles, par la grâce de Dieu duc de
Bourgogne et de Lorraine, de Brabant, de Limbourg, de Luxembourg, et de
Gueldres; comte de Flandre et d'Artois, comte palatin de Hainaut, de
Hollande, de Zélande, de Namur et de Zutphen; seigneur de la Frise, de
Salines et de Malines, vous fais savoir à vous, Louis, roi de France,
qu'attendu que vous avez refusé réparation de tous les griefs, de toutes
les injures et offenses faites et occasionnées par vous ou par votre
aide, à votre suggestion et instigation, à mondit duc et à ses sujets
chéris, il renonce, par ma bouche, à sa foi et hommage envers votre
couronne, vous déclare faux et sans foi, et vous défie, comme prince et
comme homme.--Voici mon gage, en preuve de ce que j'ai dit.

En parlant ainsi, il ôta le gantelet de sa main droite, et le jeta sur
le plancher de la salle d'audience.

Jusqu'à ce dernier trait d'audace, le plus profond silence avait régné
dans l'appartement; mais à peine eut-on entendu le bruit que fit le
gantelet en tombant, et l'exclamation, _vive Bourgogne_! que fit
entendre au même instant Toison-d'Or, le héraut bourguignon, qu'un
tumulte général y succéda. Tandis que Dunois, le duc d'Orléans, le vieux
lord Crawford, et un ou deux autres que leur rang autorisait à cette
démarche, se disputaient à qui ramasserait le gantelet, la salle
retentissait des cris:--Frappez, frappez, qu'il périsse! vient-il ici
pour insulter le roi de France jusque dans son palais?

Mais le roi apaisa le tumulte en s'écriant d'une voix semblable au
tonnerre, qui couvrait toutes les autres, et qui en imposa à
chacun:--Silence, messieurs, que personne ne mette la main sur l'envoyé,
ni un doigt sur son gage! Et vous, sire comte, de quoi est composée
votre vie, et comment est-elle garantie, pour que vous la hasardiez sur
un coup de dé si périlleux? Votre duc est-il fait d'un autre métal que
les autres princes, pour soutenir sa prétendue querelle d'une manière
aussi inusitée?

--Oui, sans doute, répondit l'intrépide comte de Crèvecœur, il est
fait d'un métal tout différent, d'un métal bien plus noble que les
autres princes de l'Europe; car, lorsque nul d'entre eux n'osait vous
donner un asile à vous-même, roi Louis, exilé de France, poursuivi par
la vengeance amère de votre père, et par toute la puissance de son
royaume, vous fûtes accueilli et protégé comme un frère par mon noble
maître, dont vous avez si mal récompensé la générosité. Adieu, Sire,
j'ai rempli ma mission.

À ces mots, le comte sortit de l'appartement sans prendre autrement
congé.

--Suivez-le! suivez-le! s'écria le roi, ramassez son gantelet, et
suivez-le! Ce n'est pas à vous que je parle, Dunois, ni à vous, lord
Crawford; il me semble que vous êtes un peu vieux pour une affaire aussi
chaude; ni à vous, cousin d'Orléans, vous êtes trop jeune pour vous en
mêler. Monsieur le cardinal, monsieur l'évêque d'Évreux, il appartient à
la sainteté de vos fonctions de faire la paix entre les princes; relevez
ce gantelet, et allez faire sentir au comte de Crèvecœur le péché qu'il
a commis en insultant un grand monarque dans sa propre cour, et en le
forçant à attirer les calamités de la guerre sur son royaume et sur
celui de son voisin.

Interpellé ainsi personnellement, le cardinal de La Balue alla relever
le gantelet avec autant de précaution qu'on en prendrait pour toucher
une vipère, tant paraissait grande son aversion pour ce symbole de
guerre, et sortit sur-le-champ de l'appartement du roi pour courir après
l'envoyé.

Louis promenait ses regards en silence sur le cercle de ses courtisans,
dont la plupart, à l'exception de ceux que nous avons déjà nommés,
étaient des hommes de basse naissance, qui devaient le haut rang auquel
le roi les avait élevés dans sa maison, non à leur courage, ni à leurs
exploits, mais à des talens de tout autre genre. Ils se regardaient les
uns les autres, et la pâleur de leurs visages prouvait que la scène dont
ils venaient d'être témoins avait fait sur eux une impression peu
agréable. Louis jeta sur eux un coup d'œil de mépris, et dit à haute
voix;--Quoique le comte de Crèvecœur soit présomptueux et arrogant, il
faut avouer que le duc de Bourgogne a en lui un serviteur aussi hardi
qu'aucun de ceux qu'un prince ait jamais chargé d'un message. Je
voudrais savoir où je pourrais en trouver un, aussi fidèle pour envoyer
ma réponse.

--Vous faites injure à votre noblesse française, Sire, dit Dunois. Il
n'y a pas un de nous qui ne portât un défi au duc de Bourgogne, à la
pointe de son épée.

--Et vous n'êtes pas plus juste, Sire, dit le vieux Crawford, à l'égard
des gentilshommes écossais qui ont l'honneur de vous servir. Ni moi, ni
aucun de ceux qui servent sous mes ordres, étant de rang convenable,
nous n'hésiterions à demander à cet orgueilleux envoyé compte de sa
conduite. Mon bras est encore assez vigoureux pour le punir si Votre
Majesté m'en accorde la permission.

--Mais Votre Majesté, ajouta Dunois, ne veut nous employer à aucun
service qui puisse être honorable pour nous, pour elle et pour la
France.

--Dites plutôt, Dunois, répondit le roi, que je ne veux pas céder à
cette impétuosité téméraire qui, pour un vain point d'honneur de
chevalier errant, vous perdrait vous-même, le trône et la France. Il n'y
a pas un de vous qui ne sache combien chaque heure de paix est précieuse
en ce moment pour guérir les blessures d'un pays déchiré; et cependant
il n'y en a pas un qui ne fut prêt à guerroyer pour le premier conte que
ferait une Bohémienne vagabonde, ou quelque demoiselle errante dont la
réputation vaut à peine mieux. Mais voici La Balue, et nous espérons
qu'il nous apporte des nouvelles plus pacifiques. Eh bien! monsieur le
cardinal, avez-vous rendu au comte la raison et le sang-froid?

--Sire, répondit La Balue, ma tâche a été difficile. J'ai demandé à ce
fier comte comment il avait osé adresser à Votre Majesté le reproche
présomptueux qui a mis fin à son audience, témérité qui devait être
attribuée, non à son maître, mais à sa propre insolence, et qui par
conséquent le mettait à la discrétion de Votre Majesté, et
l'assujettissait à tel châtiment qu'il vous plairait de lui infliger.

--Vous avez bien parlé, dit le roi; et qu'a-t-il répondu?

--Le comte, continua le cardinal, avait en ce moment le pied sur
l'étrier pour monter à cheval, et en entendant ma remontrance il a
tourné la tête sans changer de position. Si j'avais été à la distance de
cinquante lieues, me dit-il, et que j'eusse appris que le roi de France
avait fait une question humiliante pour mon prince, j'aurais à l'instant
tourné la bride de mon cheval, et je serais venu décharger mon cœur en
lui faisant la réponse que je viens de vous faire.

--Je vous avais dit, messieurs, dit le roi en jetant un regard autour de
lui, sans montrer aucun signe de colère ni même d'émotion, que notre
cousin le duc possède en Philippe de Crèvecœur un aussi digne serviteur
que jamais prince ait eu à sa droite.--Mais vous l'avez déterminé à
rester?

--À rester vingt-quatre heures, répondit le cardinal, et à reprendre
provisoirement son gage de défi. Il est descendu à l'auberge des
Fleurs-de-Lis.

--Veillez à ce qu'il soit servi et traité noblement et à nos frais, dit
le roi; un tel serviteur est un joyau pour la couronne d'un
prince.--Vingt-quatre heures! ajouta-t-il à voix basse en semblant se
parler à lui-même et en ouvrant les yeux comme s'il eut cherché à lire
dans l'avenir; vingt-quatre heures! le terme est des plus courts!
Cependant vingt-quatre heures bien et habilement employées peuvent
valoir l'année entière d'un agent indolent ou incapable. Allons,
messieurs, en chasse! à la forêt! Cousin d'Orléans, laissez de côté
cette modestie, quoiqu'elle vous aille bien, et ne vous inquiétez pas de
l'air réservé de Jeanne. La Loire cessera de recevoir les eaux du Cher
avant que vous cessiez de l'aimer, ajouta-t-il tandis que le malheureux
prince suivait à pas lents sa fiancée. Et maintenant, messieurs, prenez
vos épieux, car Allègre, mon piqueur, a reconnu un sanglier qui mettra à
l'épreuve les hommes et les chiens. Dunois, prêtez-moi votre épieu et
prenez le mien, car il est trop pesant pour moi; mais vous, quand vous
êtes-vous plaint d'un tel défaut dans votre lance? À cheval, messieurs,
à cheval! Et toute la cour partit pour la chasse.



CHAPITRE IX.

La Chasse au sanglier.

          «Je cause avec l'enfance, elle est sans artifice,
          «Même avec la folie ouverte et sans malice;
          «Mais ne me parlez pas de ces gens soupçonneux,
          «Voulant me deviner et lire dans mes yeux.»

          Shakspeare. _Le roi Richard_.


TOUTE l'expérience que le cardinal pouvait avoir du caractère de son
maître ne l'empêcha pas de commettre en cette occasion une grande faute
politique. Sa vanité le porta à croire qu'il avait mieux réussi, en
déterminant le comte de Crèvecœur à rester à Tours, que ne l'aurait
fait tout autre négociateur employé par le roi; sachant combien Louis
attachait d'importance à éloigner une guerre avec le duc de Bourgogne,
il ne put s'empêcher de faire voir qu'il croyait lui avoir rendu un
grand et agréable service.

Il se tint plus près de la personne du roi qu'il n'avait coutume de le
faire, et tâcha d'entrer en conversation avec lui sur les événemens de
la matinée.

C'était manquer de tact sous plus d'un rapport: les monarques n'aiment
pas à voir leurs sujets les approcher d'un air qui semble annoncer
qu'ils ont bien mérité d'eux et qu'ils veulent en arracher de la
reconnaissance ou des récompenses: or, Louis, le monarque le plus jaloux
de son autorité qui ait jamais existé, était particulièrement
impénétrable et réservé pour quiconque semblait se prévaloir d'un
service qu'il lui avait rendu, ou vouloir lire dans ses secrets.
Cependant le cardinal, très-content de lui-même, et s'abandonnant à
l'humeur du moment, comme cela arrive quelquefois à l'homme le plus
prudent, continuait à se tenir à la droite du roi, et ramenait la
conversation, toutes les fois qu'il le pouvait, sur Crèvecœur et son
ambassade. C'était peut-être l'objet qui, en ce moment, occupait le plus
les pensées du roi, et néanmoins c'était précisément celui dont il avait
le moins envie de s'entretenir. Enfin Louis, qui l'avait écouté avec
attention, quoique sans lui faire aucune réponse qui pût tendre à
prolonger la conversation, fit signe à Dunois, qui était à peu de
distance, de se placer à la gauche de son cheval.

--Nous sommes venus ici pour prendre de l'exercice et pour nous amuser,
lui dit-il; mais le révérend père que voici voudrait nous faire tenir un
conseil d'État.

--J'espère que Votre Majesté me dispensera d'y assister, répondit
Dunois; je suis né pour combattre pour la France; mon cœur et mon bras
sont à son service, mais ma tête n'est pas faite pour les conseils.

--Celle du cardinal n'est faite que pour cela, Dunois, répliqua le roi.
Il vient de confesser Crèvecœur à la porte du château, et il nous a
rapporté toute sa confession.--Ne m'avez-vous pas dit _tout_?
ajouta-t-il en appuyant sur ce dernier mot, et en lançant sur le
cardinal un regard pénétrant, qui s'échappa entre ses longs sourcils
noirs, comme la lame d'un poignard brille en sortant du fourreau.

Le cardinal trembla en s'efforçant de répondre à la plaisanterie du roi,
et il lui dit que, quoique son ministère lui imposât l'obligation de
garder les secrets de ses pénitens en général, il n'existait pas de
_sigillum confessi_ qu'un souffle de Sa Majesté ne pût fondre.

--Et comme le cardinal, continua le roi, est disposé à nous communiquer
les secrets des autres, il s'attend naturellement que je ne serai pas
moins communicatif à son égard; afin d'établir entre nous cette
réciprocité, il désire très-raisonnablement savoir si ces deux dames de
Croye sont véritablement dans nos domaines. Nous sommes fâchés de ne
pouvoir satisfaire sa curiosité, ne sachant pas nous-mêmes précisément
dans quel lieu de nos États peuvent se cacher des demoiselles errantes,
des princesses déguisées, des comtesses persécutées; car, grâce à Dieu
et à Notre-Dame d'Embrun, nos États sont un peu trop étendus pour que
nous puissions répondre aisément aux questions très-discrètes de Son
Éminence. Mais en supposant que ces dames fussent avec nous, Dunois,
quelle réponse feriez-vous à la demande définitive de notre cousin de
Bourgogne?

--Je vous le déclarerai, Sire, s'il plaît à Votre Majesté de me dire si
elle veut la paix ou la guerre, répondit Dunois avec une franchise qui
prenait sa source dans un caractère naturellement ouvert et intrépide,
et qui, de temps à autre, plaisait beaucoup au roi; car Louis, comme
tous les hommes astucieux, désirait autant voir dans le cœur des autres
que cacher ce qui se passait dans le sien.

--Par saint Martin de Tours, Dunois, dit Louis, je serais aussi charmé
de pouvoir te le dire que tu le serais de l'apprendre; mais je ne le
sais pas encore bien moi-même. Au surplus, en supposant que je me
décidasse pour la guerre, que ferais-je de cette belle, riche et jeune
héritière, si elle se trouvait réellement dans mes États?

--Votre Majesté la donnerait en mariage à un de ses fidèles serviteurs,
qui aurait un cœur pour l'aimer et un bras pour la défendre.

--À toi, par exemple, Dunois! Pâques-Dieu! je ne te croyais pas si
politique avec toute ta franchise.

--Je ne suis rien moins que politique, Sire. Par Notre-Dame d'Orléans,
j'en viens au fait tout d'un coup, et je monte sur mon cheval dès qu'il
est sellé. Votre Majesté doit à la maison d'Orléans au moins un heureux
mariage.

--Et je le paierai, comte. Pâques-Dieu! je le paierai. Ne voyez-vous pas
ce beau couple?

En parlant ainsi, Louis lui montra le malheureux duc d'Orléans et la
princesse Jeanne, qui, n'osant ni rester plus éloignées du roi, ni se
séparer en sa présence, marchaient sur la même ligne, quoique leurs
chevaux fussent à un intervalle de deux ou trois pas l'un de l'autre,
distance que la timidité d'une part et l'antipathie de l'autre ne leur
permettaient pas de diminuer, tandis que la crainte les empêchait
réciproquement d'oser l'augmenter.

Dunois porta les yeux dans la direction que le roi donnait à son bras en
lui parlant; et comme la position de son infortuné parent et de sa
fiancée présentait à son imagination l'idée de deux chiens accouplés
ensemble, mais marchant séparés l'un de l'autre autant que le leur
permet la longueur de la laisse qui les accouple, il ne put s'empêcher
de secouer la tête, quoique sans oser répondre autrement au tyran
hypocrite.

Louis parut deviner ses pensées.--Ce sera un ménage paisible et
tranquille, dit-il; je ne crois pas que les enfans leur donnent beaucoup
d'embarras; mais ce n'est pas toujours un bonheur d'en avoir.

Ce fut peut-être le souvenir de son ingratitude envers son propre père,
qui fit que le roi garda un instant de silence après avoir prononcé ces
derniers mots, et qui changea presque en expression de repentir le
sourire ironique arrêté sur ses lèvres; mais un moment après il reprit
la parole sur un autre ton.

--Franchement, mon cher Dunois, malgré mon respect pour le saint
sacrement du mariage, dit-il en faisant un signe de croix, plutôt que de
voir le royaume déchiré comme l'Angleterre par la rivalité des
prétentions légitimes à la couronne, je préférerais ne devoir à la
maison d'Orléans que de braves soldats comme ton père et toi, dans les
veines desquels coule le sang royal, mais sans vous en donner les
droits. Le lion ne devrait jamais avoir qu'un lionceau.

Dunois soupira et garda le silence; car il savait qu'en contredisant un
monarque si arbitraire, il ne pouvait que nuire aux intérêts de son
parent, sans lui rendre aucun service. Cependant il ne put s'empêcher
d'ajouter l'instant d'après:

--Puisque Votre Majesté a fait allusion à la naissance de mon père, je
dois convenir que, mettant à part la fragilité de ses pareils, on doit
le regarder comme plus heureux, plus fortuné, d'avoir été le fils de
l'amour illégitime, que s'il eût été celui de la haine conjugale.

--Tu es un compagnon bien hardi, Dunois, dit le roi; de parler avec tant
d'irrévérence de ce nœud sacré! mais au diable cette conversation: le
sanglier est débusqué. Lâchez les chiens, au nom du bienheureux saint
Hubert. Ah! ah! tra la la li râla!

Et le cor du roi fit retentir les bois de sons joyeux, tandis qu'il
suivait la chasse accompagné de deux ou trois de ses gardes, parmi
lesquels était notre ami Quentin Durward; et il est bon de remarquer ici
que, même en se livrant avec ardeur à son divertissement favori, le roi,
fidèle à son caractère caustique, trouva le moyen de s'amuser encore en
tourmentant le cardinal de La Balue.

Nous avons déjà dit qu'une des faiblesses de cet homme d'État était de
se regarder, malgré l'obscurité de sa naissance et son éducation bornée,
comme propre à jouer le rôle d'un courtisan et d'un galant accompli. Il
est très-vrai qu'il n'entrait pas dans la lice comme jadis Becket, qu'il
ne levait pas de soldats comme Wolsey; mais la galanterie, à laquelle
ces deux grands hommes n'avaient pas été eux-mêmes étrangers, était son
étude favorite, et il affectait aussi d'être passionné pour le
divertissement martial de la chasse. Cependant, quoiqu'il pût réussir
auprès de certaines femmes à qui son pouvoir, sa richesse et son
influence comme homme d'État paraissaient une compensation suffisante de
ce qui pouvait lui manquer du côté de la tournure et des manières, les
chevaux magnifiques qu'il achetait presque à tous prix étaient
insensibles à l'honneur qu'ils avaient de porter un cardinal, et ne lui
témoignaient pas plus de respect qu'ils n'en auraient eu pour son père
le tailleur, dont il était le digne rival dans l'art de l'équitation. Le
roi ne l'ignorait pas; et s'amusant tantôt à exciter son cheval, tantôt
à le retenir, il finit, à force de répéter cette manœuvre, par mettre
celui du cardinal, qui ne quittait pas son côté, dans une sorte de
rébellion, contre son cavalier. Tout annonçait qu'ils fausseraient
bientôt compagnie. Tandis que le coursier du prélat maladroit
hennissait, ruait, se cabrait, le roi, qui se plaisait à le tourmenter,
lui faisait diverses questions sur des affaires importantes, et lui
donnait à entendre qu'il allait saisir cette occasion pour lui confier
quelques-uns de ces secrets d'État que le cardinal, peu d'instans
auparavant, semblait si empressé d'apprendre.

Il serait difficile d'imaginer une situation plus désagréable que celle
d'un conseiller privé, obligé d'écouter son souverain et de lui
répondre, tandis que chaque courbette d'un cheval qu'il ne pouvait plus
gouverner le forçait à changer d'attitude, et le mettait dans une
situation de plus en plus précaire. Sa longue robe violette flottait
dans tous les sens, et la seule chose qui le préservât d'une chute était
la profondeur de sa selle. Dunois riait sans se contraindre; le roi
avait une manière à lui de jouir intérieurement de ses malices, sans en
rire tout haut. Il adressait à son ministre, du ton le plus amical, des
reproches sur son ardeur excessive pour la chasse, qui ne lui permettait
pas de donner quelques momens aux affaires.--Mais je ne veux pas mettre
plus long-temps obstacle à vos plaisirs, ajouta-t-il en s'adressant au
cardinal, qui se trouvait alors très-mal à l'aise; et il lâcha la bride
à son cheval.

Avant que La Balue eût pu dire un mot pour lui répondre ou pour
s'excuser, son cheval, prenant le mors aux dents, partit au grand galop,
et laissa bientôt derrière lui le roi et Dunois, qui suivaient d'un pas
plus modéré, en jouissant de la détresse du prélat courtisan.

S'il est arrivé à notre lecteur dans son temps, comme cela nous est
arrivé dans le nôtre, d'être emporté ainsi par sa monture, il se fera
d'abord une idée de tout ce qu'il y avait de pénible, de dangereux et de
ridicule dans une telle situation. Ces quatre jambes du quadrupède qui
ne sont plus aux ordres de son cavalier, ni quelquefois même à ceux de
l'animal lui-même, et qui courent avec la même rapidité que si celles de
derrière avaient dessein de rejoindre celles de devant; ces deux jambes
du bipède, que nous voudrions alors pouvoir appuyer sûrement sur le vert
gazon, et qui ne font qu'augmenter notre détresse en pressant les flancs
de notre coursier; les mains qui ont abandonné la bride pour saisir la
crinière; le corps, qui, au lieu d'être droit et ferme, sur le centre de
gravité, comme le vieil Angelo[41], ou penché en avant comme celui d'un
jockey à Newmarket[42], est couché sur le cou du cheval, sans plus de
chances pour éviter une chute que n'en aurait un sac de blé: tout
contribue à rendre ce tableau assez risible pour les spectateurs,
quoique celui qui le présente à leurs yeux n'ait nullement envie de
rire. Mais ajoutez à cela quelque chose de singulier dans les vêtemens
ou les manières de l'infortuné cavalier, un uniforme splendide, une robe
ecclésiastique, quelque autre costume extraordinaire; que cette scène se
passe à une course de chevaux, à une procession, à un lieu quelconque de
réunion publique: si la malheureuse victime veut éviter de devenir
l'objet d'un éclat de rire inextinguible, il faut qu'elle tâche de se
rompre un membre ou deux en tombant, ou, ce qui serait encore plus
efficace, de se faire tuer sur la place, car on ne peut acheter à
meilleur marché une compassion sérieuse. En cette occasion la robe
courte du cardinal, car il avait quitté sa soutane avant de partir du
château, ses bas rouges, son chapeau de même couleur garni de ses longs
cordons, et son air embarrassé, ajoutaient beaucoup à la gaieté que
faisait naître sa gaucherie en équitation.

Le cheval, devenu complètement son maître, galopant, ou pour mieux dire
volant dans une longue avenue tapissée de verdure, rencontre la meute
qui poursuivait le sanglier: il renverse un ou deux piqueurs, qui ne
s'attendaient guère à être chargés à l'arrière-garde; foule aux pieds
plusieurs chiens, et jette la confusion dans la chasse; animé par les
cris et les menaces des chasseurs, il emporte le cardinal épouvanté
jusqu'au-delà du formidable animal, qui courait au grand trot, furieux
et ayant les défenses couvertes d'écume.

La Balue, en se voyant si près du sanglier, poussa un cri épouvantable
pour demander du secours. Ce cri, ou peut-être la vue du terrible
animal, produisit un tel effet sur le coursier emporté, qu'il
interrompit sa carrière, et fit si brusquement un saut de côté, que le
cardinal tomba lourdement; car depuis long-temps il ne se maintenait en
selle que parce que la course rapide du cheval avait toujours imprimé à
son corps le même mouvement en avant.

Cette conclusion de la chasse de La Balue eut lieu si près du sanglier,
que, si l'animal n'eût été en ce moment trop occupé de ses propres
affaires, ce voisinage aurait pu être aussi fatal au prélat que pareil
événement le fut, dit-on, à Favila, roi des Visigoths, en Espagne. Il en
fut pourtant quitte pour la peur; et se traînant, aussi promptement
qu'il le put, hors du chemin des chiens et des chasseurs, il vit passer
toute la chasse devant lui sans que personne lui offrît la moindre
assistance; car les chasseurs de cette époque n'avaient pas plus de
compassion pour de tels accidens que ceux de nos jours.

Le roi, en passant, dit à Dunois:--Voilà Son Éminence assez bas. Ce
n'est pas un grand chasseur; quoique, comme pêcheur, il puisse le
disputer à saint Pierre même quand il s'agit de pêcher un secret. Mais,
pour cette fois, je crois qu'il a trouvé son homme.

Le cardinal n'entendit pas ces paroles, mais le regard méprisant dont
elles furent accompagnées lui en fit deviner le sens. Le diable, dit-on,
choisit pour nous tenter des occasions semblables à celle que lui
offrait l'amer dépit inspiré à La Balue par l'air ironique du roi. Sa
frayeur momentanée se dissipa, dès qu'il fut assuré qu'il ne s'était pas
blessé en tombant; mais sa vanité mortifiée et sa rancune contre Louis
exercèrent sur lui une influence qui fut de plus longue durée.

Toute la chasse avait passé, quand un cavalier, qui semblait moins
partager cet amusement qu'en être spectateur, s'avança avec une couple
d'hommes à sa suite, et témoigna beaucoup de surprise en trouvant le
cardinal à pied, seul, sans cheval, et dans un désordre qui annonçait
clairement la nature de l'accident qui lui était arrivé. Mettre pied à
terre, lui offrir obligeamment son assistance, ordonner à un de ses gens
de descendre d'un palefroi doux et tranquille pour le céder au cardinal,
exprimer son étonnement que les usages de la cour de France permissent
d'abandonner aux périls de la chasse et de délaisser au moment du besoin
le plus distingué de ses hommes d'État; tels furent les secours et les
consolations qu'une rencontre si étrange mit Crèvecœur à même d'offrir
au cardinal démonté; car c'était l'ambassadeur bourguignon lui-même qui
était survenu.

Il trouva La Balue dans un moment fort opportun et dans des dispositions
favorables pour faire sur sa fidélité quelques-unes de ces tentatives
auxquelles on sait que le ministre eut la faiblesse criminelle de ne
savoir pas résister. Déjà, dans la matinée, il s'était passé entre eux,
comme le caractère méfiant de Louis le lui avait fait soupçonner,
certaines choses que le cardinal n'avait pas osé rapporter à son maître;
il avait écouté avec une oreille satisfaite l'assurance que lui avait
donnée le comte de l'estime infinie que le duc de Bourgogne avait conçue
pour sa personne et pour ses talens; il n'avait pu se défendre d'un
mouvement de tentation, en entendant Crèvecœur parler de la munificence
de son maître et des riches bénéfices qu'il avait à sa disposition en
Flandre. Toutefois ce ne fut qu'après avoir été irrité par les événemens
que nous venons de rapporter, et avoir vu sa vanité si cruellement
mortifiée, qu'il résolut, dans un fatal moment, de prouver que nul
ennemi ne peut être aussi dangereux que l'ami et le confident qu'on a
offensé.

En cette occasion, il se hâta d'engager Crèvecœur à se séparer de lui,
de peur qu'on ne les vît ensemble; mais il lui donna un rendez-vous,
pour le soir, à l'abbaye de Saint-Martin de Tours, après vêpres, et ce
fut d'un ton qui convainquit le Bourguignon que son maître venait
d'obtenir un avantage qu'il aurait à peine osé espérer.

Cependant Louis, qui, quoique le prince le plus politique de son temps,
n'en cédait pas moins fréquemment à ses goûts et à ses passions, suivait
avec ardeur la chasse du sanglier, et elle était alors au moment le plus
intéressant: il était arrivé qu'un marcassin, ou pour mieux dire un
sanglier de deux ans, avait traversé la voie de l'animal poursuivi; les
chiens, mis en défaut, avaient suivi cette nouvelle trace, et il n'y
avait que deux ou trois paires de vieux chiens, parfaitement exercés,
qui fussent restés sur la bonne piste; enfin tous les chasseurs
s'étaient laissé dévoyer. Le roi vit avec une secrète satisfaction
Dunois prendre le change aussi-bien que les autres, et jouit d'avance du
plaisir de triompher d'un chevalier accompli dans l'art de la vénerie,
art regardé alors comme presque aussi glorieux que celui de la guerre.

Louis était bien monté, il suivait de très-près les chiens, qui
n'avaient pas perdu la voie; et quand le sanglier se retourna, sur un
terrain marécageux, pour opposer une dernière résistance à ses ennemis,
le roi se trouvait seul près de l'animal furieux.

Louis montra toute la bravoure et toute l'habileté d'un chasseur
expérimenté; car, sans s'inquiéter du péril, il courut sur le sanglier
qui se défendait contre les chiens en écumant de rage, et le frappa de
son épieu. Mais son cheval ne s'était approché qu'avec un mouvement de
crainte, et le coup ne put être assez bien appliqué pour tuer l'animal
ou le mettre hors de combat. Nul effort ne put déterminer le coursier
effrayé à une seconde charge; de sorte que le roi, mettant pied à terre,
s'avança seul contre le sanglier, tenant à la main une de ces épées
courtes, droites, pointues et bien affilées, dont les chasseurs se
servent en pareilles rencontres. L'animal courroucé oublia les chiens
pour se précipiter sur ce nouvel ennemi, tandis que le roi, s'arrêtant
de pied ferme, dirigea son fer de manière à l'enfoncer dans la gorge du
sanglier, ou plutôt dans la poitrine, sous l'omoplate, auquel cas le
poids et l'impétuosité de la bête féroce n'auraient servi qu'à accélérer
sa destruction. Malheureusement l'humidité du sol fit que le pied du
roi glissa à l'instant même où il allait accomplir cette manœuvre
délicate et dangereuse; la pointe de son épée rencontrant la cuirasse de
soies hérissées qui garnissait l'épaule de l'animal, la dépassa sans lui
faire de blessure, et Louis tomba étendu par terre. Cette chute fut
pourtant assez heureuse pour le monarque; car elle fit que le sanglier,
qui avait dirigé un coup de boutoir contre sa cuisse, manqua son but à
son tour et ne fit que déchirer le pan de son habit de chasse.
L'impétuosité de sa course l'emporta d'abord, mais il ne tarda point à
revenir sur ses pas pour attaquer de nouveau le roi à l'instant où il se
relevait; et la vie de Louis se trouvait dans le plus grand danger,
lorsque Quentin Durward, que la lenteur de son cheval avait retenu en
arrière, mais qui avait reconnu et suivi le son du cor du roi, arriva
dans ce moment critique, et perça l'animal d'un coup d'épieu.

Le roi, qui s'était relevé pendant ce temps, vint à son tour au secours
de Durward, et acheva le sanglier en lui enfonçant son épée dans la
gorge. Avant de dire un seul mot à Quentin, il mesura la longueur de
l'animal abattu, non-seulement par le nombre des pas, mais en calculant
les pieds et les pouces; il essuya la sueur qui coulait de son front et
le sang qui souillait ses mains, ôta son chapeau de chasse, le plaça sur
un buisson, et adressa dévotement une prière aux petits saints de plomb
qui le couvraient. Regardant ensuite Durward:--Est-ce toi, mon jeune
Écossais? lui dit-il: tu as bien commencé ton cours de chasse; et maître
Pierre te doit un aussi bon déjeuner que celui qu'il t'a donné là-bas
aux Fleurs-de-lis. Eh bien! pourquoi ne parles-tu pas! As-tu perdu toute
ta fougue et ton feu, à la cour, qui en donne aux autres?

Le jeune Quentin, Écossais fin et adroit si jamais il en fut, avait trop
de prudence pour profiter de la dangereuse familiarité qui semblait lui
être accordé. Il répondit brièvement, mais en termes choisis, que, s'il
pouvait se permettre d'adresser la parole à Sa Majesté, ce ne serait que
pour la supplier de lui pardonner la hardiesse rustique avec laquelle il
s'était conduit lorsqu'il ne connaissait pas son rang élevé.

--Bon, bon! dit le roi, je te pardonne ta hardiesse en faveur de ton
audace et ta malice. J'ai admiré comme tu as deviné à peu près juste
quelle était la profession de mon compère Tristan. Depuis ce temps, il
t'a presque servi un plat de son métier, à ce que j'ai appris. Je te
conseille de prendre garde à lui: c'est un homme méchant qui trafique en
bracelets un peu durs et en colliers bien serrés. Aide-moi à monter à
cheval. Tu me plais, et je veux te faire du bien. Ne compte sur personne
que sur moi, pas même sur ton oncle, ni sur lord Crawford; et ne parle à
qui que ce soit du secours que tu m'as apporté si à propos dans ma
rencontre avec ce sanglier; car celui qui se vante d'avoir secouru un
roi dans un cas si urgent, doit compter que le plaisir de se vanter sera
toute sa récompense.

Alors le roi sonna du cor, et ce son amena bientôt près de lui Dunois et
plusieurs autres chasseurs dont il reçut les complimens sur la mort de
ce noble animal, sans se faire scrupule de s'approprier une plus grande
part de cette gloire qu'il ne lui en appartenait véritablement: car il
parla de l'assistance du jeune Durward aussi légèrement qu'un chasseur
qui se vante du nombre de pièces de gibier qu'il rapporte dans sa
gibecière, parle de celle du garde qui l'a aidé à les abattre. Il
ordonna ensuite à Dunois de faire porter le sanglier aux moines de
Saint-Martin de Tours, pour qu'ils s'en régalassent les jours de fête,
et qu'ils se souvinssent du roi dans leurs prières.

--Et qui a vu Son Éminence le cardinal? demanda Louis. Il me semble que
c'est manquer de politesse, et montrer peu d'égards pour la sainte
Église, que de le laisser à pied dans cette forêt.

--Si Votre Majesté me le permet, dit Durward, qui vit que tout le monde
gardait le silence, je lui dirai que j'ai vu Son Éminence sortir de la
forêt, montée sur un cheval qu'on lui avait prêté.

--Le ciel prend soin de ceux qui lui appartiennent, dit le roi. Allons,
messieurs, partons; nous ne chasserons pas davantage aujourd'hui. Sir
écuyer, ajouta-t-il en s'adressant à Quentin, donnez-moi mon couteau de
chasse: je l'ai laissé tomber près du sanglier. Marchez en avant,
Dunois; je vous suis dans un instant.

Louis, dont les mouvemens les moins importans en apparence étaient
souvent calculés comme des stratagèmes de guerre, se procura ainsi
l'occasion de dire un mot à Durward en particulier.

--Mon brave Écossais, lui dit-il, tu as des yeux, à ce que je vois.
Peux-tu me dire qui a donné un cheval au cardinal? Quelque étranger,
sans doute; car mes courtisans, m'ayant vu passer devant lui sans
m'arrêter, ne se seront sûrement pas pressés de lui rendre ce service.

--Je n'ai vu qu'un instant ceux qui ont rendu ce bon office à Son
Éminence, Sire, répondit Quentin; car j'avais eu le malheur d'être jeté
à bas de cheval, et je faisais hâte pour me trouver à mon poste; mais je
crois que c'était l'ambassadeur de Bourgogne et ses gens.

--Ah, dit Louis, fort bien: eh bien! soit, le roi de France est en état
de faire leur partie.

Il ne se passa plus rien de remarquable ce jour-là, et le roi rentra au
château avec sa suite.



CHAPITRE X.

La Sentinelle

          «D'où nous viennent ces sons? de la terre ou de l'air?»
          SHAKSPEARE. _La_ _Tempête_.

          «J'écoutais! mon oreille aussitôt fut ravie
          «Par des sons qui pourraient aux morts rendre la vie.»

          MILTON. _Comus_.


QUENTIN était à peine rentré dans sa petite chambre pour y faire à son
costume quelques changemens indispensables, que son digne oncle vint lui
demander des détails sur ce qui lui était arrivé pendant la chasse.

Le jeune homme, qui ne pouvait s'empêcher de penser que le bras de
Ludovic valait probablement mieux que son jugement, eut soin, en lui
répondant, de laisser le roi en pleine possession de la victoire qu'il
avait paru vouloir s'approprier exclusivement. Le Balafré lui répondit
en faisant le détail de la manière bien supérieure dont il se serait
conduit en pareilles circonstances; et il ajouta, quoique avec douceur,
quelques reproches sur le peu d'empressement qu'il avait mis pour courir
au secours du roi, lorsque sa vie pouvait être en danger. Le jeune homme
eût assez de prudence, en lui répliquant, pour ne chercher à se
justifier qu'en alléguant que, d'après toutes les règles de la chasse,
il n'était pas honnête de frapper l'animal attaqué par un autre
chasseur, à moins que celui-ci ne demandât assistance. Cette discussion
était à peine finie, que Quentin eut lieu de s'applaudir de sa réserve.
On frappa légèrement à la porte; elle fut ouverte, et Olivier le Dain,
ou le Mauvais, ou le Diable, car il était connu sous ces trois noms,
entra dans l'appartement.

Nous avons déjà fait, du moins quant à l'extérieur, la description de
cet homme habile, mais sans principes. Son allure et ses manières
pouvaient être assez heureusement comparées à celles du chat domestique,
qui, couché et en apparence endormi, ou traversant l'appartement à pas
lents, furtifs et timides, n'en est pas moins occupé à guetter le trou
de quelque malheureuse souris, et, se frottant avec un air de confiance
contre ceux dont il désire que la main le flatte, saute sur sa proie un
moment après, et égratigne peut-être celui-là même qu'il vient de
caresser.

Olivier entra, arrondissant les épaules d'un air humble et modeste, et
salua le Balafré avec tant de civilité, que tout témoin de cette
entrevue n'aurait pu s'empêcher d'en conclure qu'il venait solliciter
une faveur de l'archer écossais. Il félicita Lesly sur l'excellente
conduite de son neveu pendant la chasse, et ajouta qu'elle avait attiré
l'attention particulière du roi. Il fit une pause à ces mots, et resta
les yeux baissés, les soulevant seulement de temps en temps pour jeter
un regard à la dérobée sur Quentin, tandis que le Balafré disait que le
roi avait été fort malheureux de ne pas l'avoir près de lui au lieu de
son neveu, attendu qu'il aurait incontestablement percé le sanglier d'un
bon coup d'épieu, tandis qu'il apprenait, autant qu'il en pouvait juger,
que Quentin en avait laissé tout l'embarras à Sa Majesté:--Mais,
ajouta-t-il, cela servira de leçon à Sa Majesté pour tout le reste de sa
vie, et lui apprendra à monter un homme de ma taille sur un meilleur
coursier. Comment mon cheval flamand, espèce de montagne, aurait-il pu
suivre le coursier normand de Sa Majesté? et cependant ce n'était pas
faute de lui labourer les flancs à coups d'éperons. Cela est fort mal
vu, monsieur Olivier, et vous devriez faire une représentation à ce
sujet à Sa Majesté.

M. Olivier ne répondit à cette observation qu'en adressant à l'intrépide
archer un de ces regards lents et équivoques, qui, accompagnés d'un
léger mouvement de la main d'un côté, et de la tête de l'autre, peuvent
être interprétés, soit comme un assentiment à ce qu'on vient d'entendre,
soit comme une invitation à ne pas en dire davantage sur ce sujet. Le
coup d'œil qu'il jeta ensuite sur le jeune écuyer était plus vif, plus
observateur, et il lui dit avec un sourire dont l'expression était
difficile à interpréter:--Ainsi donc, jeune homme, c'est l'usage en
Écosse de laisser vos princes en danger, faute de secours, dans les
occasions comme celle qui s'est présentée ce matin?

--Notre usage, répondit Quentin, déterminé à ne pas jeter plus de jour
sur cet objet, est de ne pas intervenir mal à propos dans les honorables
amusemens de nos rois, quand ils peuvent se tirer d'affaire sans notre
aide. Nous pensons qu'un prince à la chasse doit courir la même chance
que tout autre, et qu'il n'y va que pour cela. Que serait la chasse sans
fatigue et sans danger?

--Vous entendez ce jeune fou! dit son oncle; il est toujours le même. Il
a toujours une réponse prête, une raison à donner pour tout ce qu'il
fait. Je ne sais où il a pêché ce talent; car, quant à moi, je n'ai
jamais pu rendre raison d'aucune action de ma vie, si ce n'est de celle
de manger quand j'ai faim, de faire l'appel de ma troupe, et d'autres
devoirs semblables.

--Et je vous prie, mon digne monsieur, dit le barbier royal en soulevant
à demi ses paupières pour le regarder, quelle raison donnez-vous pour
faire l'appel de votre troupe?

--L'ordre de mon capitaine, répondit le Balafré. Par saint Gilles! je
n'en connais pas d'autre raison. S'il le donnait à Tyrie ou à
Cunningham, il faudrait qu'ils le fissent de même.

--C'est une cause finale tout-à-fait militaire, dit Olivier. Mais,
monsieur Lesly, vous serez sans doute charmé d'apprendre que Sa Majesté
est si loin d'avoir le moindre mécontentement de la manière dont votre
neveu s'est conduit ce matin, qu'elle l'a choisi pour lui donner
aujourd'hui un devoir à remplir.

--L'a choisi! s'écria le Balafré du ton de la plus grande surprise; vous
voulez dire m'a choisi?

--Je veux dire précisément ce que je dis, répliqua le barbier avec
beaucoup de douceur, mais d'un ton positif. Le roi a des ordres à donner
à votre neveu.

--Comment! s'écria le Balafré, pourquoi? comment se fait-il? par quelle
raison Sa Majesté choisit-elle un enfant de préférence à moi?

--Je ne puis vous donner de meilleures raisons, monsieur Lesly, répondit
Olivier, que celle que vous m'alléguiez vous-même tout à l'heure: tel
est l'ordre de Sa Majesté. Mais si je puis me permettre de faire une
conjecture, c'est peut-être que Sa Majesté a une mission à donner qui
convient mieux à un jeune homme comme votre neveu, qu'à un guerrier
expérimenté comme vous l'êtes. En conséquence, jeune homme, préparez vos
armes et suivez-moi. Prenez une arquebuse, car vous allez remplir les
fonctions de sentinelle.

--De sentinelle! répéta l'oncle. Êtes-vous bien sûr que vous ne vous
trompez pas, monsieur Olivier? La garde des postes de l'intérieur n'a
jamais été confiée qu'à ceux qui, comme moi, ont servi douze ans dans
notre honorable corps.

--Je suis tout-à-fait certain des intentions de Sa Majesté, répondit
Olivier; et je ne dois pas tarder plus long-temps à les remplir. Ayez la
bonté d'aider votre neveu à se préparer pour son service.

Le Balafré, qui n'était ni envieux ni jaloux, s'empressa d'aider Quentin
à s'équiper et à s'armer; et il lui donnait en même temps des
instructions sur la manière dont il devait se conduire quand il serait
sous les armes, s'interrompant de temps en temps pour mêler à ses leçons
une interjection de surprise sur ce qu'une telle bonne fortune arrivait
si promptement à un si jeune homme.

--Jamais on n'a vu pareille chose dans la garde écossaise, dit-il, pas
même en ma faveur; mais il va sans doute être en faction près des paons
et des perroquets des Indes dont l'ambassadeur de Venise a fait présent
au roi tout récemment. Ce ne peut être autre chose; et ce service ne
pouvant convenir qu'à un jeune homme sans barbe, ajouta-t-il, en
relevant ses moustaches, je suis charmé que le choix de Sa Majesté soit
tombé sur mon beau neveu.

Doué d'un esprit vif et subtil, et d'une imagination ardente, Quentin
attacha beaucoup plus d'importance à l'ordre qu'il venait de recevoir,
et son cœur battit de joie à l'idée d'une distinction qui lui
promettait un avancement rapide. Il résolut d'épier avec soin les
discours et jusqu'aux gestes de son conducteur; car il soupçonnait qu'en
certain cas, du moins, il fallait les interpréter par les contraires,
comme on dit que les devins expliquent les songes. Il ne pouvait que se
féliciter d'avoir gardé le plus profond secret sur les événemens de la
matinée; et il prit une détermination qui, vu son âge, annonçait
beaucoup de prudence: c'était d'enchaîner ses pensées dans son cœur, et
de tenir sa langue dans un assujettissement complet, tant qu'il
respirerait l'air dans cette cour mystérieuse. Son équipement fut
bientôt terminé, et suivant Olivier le Dain, il sortit de la caserne,
l'arquebuse sur l'épaule; car quoique la garde écossaise conservât le
nom d'archers, elle avait substitué de bonne heure les armes à feu à
l'arc, qui n'avait jamais été l'arme favorite de l'Écosse.

Son oncle le suivit long-temps des yeux, d'un air qui annonçait un
mélange d'étonnement et de curiosité; et quoique ni l'envie ni les
sentimens honteux qu'elle engendre n'eussent part à ses réflexions, il
lui semblait que la faveur accordée à son neveu, dès le premier jour de
son service, offensait un peu sa propre importance, et cette idée ne
laissait pas de diminuer le plaisir qu'il en ressentait.

Il branla gravement la tête, ouvrit un buffet, y prit une grande
_bottrine_ de vin vieux, la secoua pour s'assurer si le contenu ne
commençait pas à baisser, en remplit un verre, le vida d'un seul trait,
et s'assit, le dos bien appuyé, dans un grand fauteuil en bois de chêne.
Ayant alors branlé la tête une seconde fois, il paraît qu'il trouva un
tel soulagement dans ce mouvement d'oscillation, semblable à celui du
jouet d'enfant qu'on nomme un mandarin, qu'il le continua jusqu'à ce
qu'il tombât dans un assoupissement dont il ne fut tiré que par le
signal ordinaire du dîner.

Ayant laissé son oncle libre de se livrer à ses sublimes méditations,
Quentin Durward suivit son guide Olivier le Dain, qui, sans traverser
aucune cour, le conduisit par des passages, les uns voûtés, les autres
exposés en plein air, par des escaliers, des galeries et des corridors,
tous communiquant les uns aux autres au moyen de portes secrètes,
placées aux endroits où on les aurait le moins soupçonnées. De là, il le
fît entrer dans une grande et spacieuse galerie, décorée d'une
tapisserie plus antique que belle, et de quelques tableaux de ce style
de peinture dur et froid appartenant à l'époque qui précéda
immédiatement celle où les arts brillèrent tout à coup d'un éclat si
grand. Ils étaient censés représenter les paladins de Charlemagne, qui
figurent d'une manière si distinguée dans l'histoire romanesque de la
France; et comme le célèbre Roland, avec sa stature de géant, en était
le personnage le plus remarquable, on avait nommé cet appartement la
galerie de Roland.

--Vous allez rester ici en sentinelle, dit Olivier à voix basse, comme
s'il eût pensé que les monarques et les guerriers représentés autour de
lui pourraient armer d'une expression de courroux leurs traits austères
en l'entendant élever la voix, ou comme s'il eût craint d'éveiller les
échos qui sommeillaient dans les voûtes sculptées et les ornemens
gothiques de ce vaste et sombre appartement.

--Quelle est ma consigne? Quel est le mot d'ordre? demanda Durward sans
élever la voix plus haut que ne l'avait fait Olivier.

--Votre arquebuse est-elle chargée? lui demanda le barbier sans répondre
à ses questions.

--Cela sera bientôt fait, répondit Quentin; et ayant chargé son arme, il
alluma la mèche aux restes d'un feu presque éteint, dans une immense
cheminée d'une telle dimension, qu'on aurait pu la prendre pour un
cabinet ou une chapelle gothique dépendant de cette galerie.

Pendant ce temps, Olivier lui dit qu'il ne connaissait pas encore un des
principaux privilèges du corps dans lequel il servait, et qui était de
recevoir des ordres directs du roi ou du grand connétable, sans qu'ils
fussent transmis par la bouche des officiers.--Vous êtes placé ici,
jeune homme, ajouta-t-il, par ordre de Sa Majesté, et vous ne tarderez
pas à savoir pourquoi vous y avez été appelé. En attendant, vous allez
vous mettre en faction dans cette galerie. Vous pouvez vous promener ou
rester en place, comme bon vous semblera; mais vous ne devez ni vous
asseoir ni quitter un instant votre arme. Il ne vous est permis ni de
siffler, ni de chanter; mais vous pouvez, si vous le voulez, murmurer
quelques prières de l'Église, ou même fredonner quelques chansons
décentes, pourvu que ce soit à voix basse. Adieu, et soyez attentif à
tout surveiller.

--À tout surveiller! pensa le jeune soldat pendant que son guide
s'éloignait sans bruit, de ce pas furtif qui lui était habituel, et en
le voyant disparaître par une porte latérale, cachée sous la
tapisserie.--Et sur qui, sur quoi dois-je exercer ma surveillance? Je ne
vois pas d'apparence que je trouve ici d'autres ennemis à combattre que
quelque rat et quelque chauve-souris, à moins que ces sombres et
antiques portraits ne s'animent pour venir me troubler dans ma faction.
N'importe, c'est mon devoir, à ce qu'il paraît, et il faut l'exécuter.

Ayant ainsi formé l'énergique résolution de remplir son devoir à la
rigueur, il essaya d'abréger le temps en chantant à voix basse
quelques-unes des hymnes qu'il avait apprises dans le couvent où il
avait trouvé un asile après la mort de son père, reconnaissant en même
temps que, sauf le changement du froc de novice en un bel uniforme
militaire, tel que celui qu'il portait alors, sa promenade dans une
galerie d'un château royal de France ressemblait beaucoup à celle dont
il s'était dégoûté dans la solitude monastique d'Aberbrothock.

Bientôt, comme pour se convaincre qu'il n'appartenait plus au cloître,
mais au monde, il se mit à chanter, assez bas pour ne pas excéder la
permission qui lui avait été donnée, quelques-unes des anciennes
ballades que lui avait apprises le vieux joueur de harpe de sa famille:
telles que la Défaite des Danois à Aberlemno et à Forres; le Meurtre du
roi Duffus à Forfar, et d'autres lais ou sonnets énergiques relatifs à
l'histoire de son pays, et particulièrement à celle du canton qui
l'avait vu naître. Il passa ainsi un temps assez considérable, et il
était plus de deux heures après midi quand l'appétit de Quentin lui
rappela que, si les bons pères d'Aberbrothock exigeaient strictement sa
présence aux heures des offices de l'église, ils n'étaient pas moins
ponctuels à l'avertir de celles des réfections; au lieu que, dans
l'intérieur d'un château royal, après avoir passé la matinée à la
chasse, et être resté trois ou quatre heures en faction, il lui semblait
que personne ne songeait qu'il devait naturellement être pressé de
dîner.

Il existe pourtant dans les sons harmonieux un charme qui peut calmer le
sentiment d'impatience que Quentin éprouvait en ce moment. Aux deux
extrémités opposées de la galerie étaient deux grandes portes ornées de
lourdes architraves qui donnaient probablement entrée dans différentes
suites d'appartemens auxquels la galerie servait de communication.
Tandis que notre héros se promenait solitairement d'une de ces portes à
l'autre, limite de sa faction, il fut surpris par les sons d'une musique
délicieuse qui se firent entendre tout à coup, et qui, du moins dans son
imagination, parurent produits par le même luth et par la même voix qui
l'avaient enchanté la veille. Tous ses rêves du jour précédent, et dont
le souvenir s'était affaibli par suite des événemens plus que sérieux
qui lui étaient arrivés ensuite, se présentèrent à son esprit plus
vivement que jamais, et prenant en quelque sorte racine sur la place
d'où son oreille pouvait le plus facilement s'enivrer de ces accens
mélodieux, l'arquebuse sur l'épaule, la bouche à demi ouverte, et dans
l'attitude de l'attention la plus vive, il semblait la statue d'une
sentinelle plutôt qu'un être animé, et n'avait plus d'autre idée que
celle de saisir chaque son au passage. Ces sons délicieux ne se
faisaient entendre que par intervalles. Ils languissaient, se
ralentissaient, cessaient entièrement, et se renouvelaient de temps en
temps après un silence dont la durée était irrégulière. Mais la musique,
de même que la beauté, n'en est souvent que plus séduisante, ou du moins
plus intéressante à l'imagination, quand elle ne déploie ses charmes que
par intervalles, et qu'elle laisse à la pensée le soin de remplir le
vide occasionné par la distance; d'ailleurs Quentin, pendant les
intervalles de l'enchantement qu'il éprouvait, avait encore de quoi se
livrer à ses rêveries. D'après le rapport des camarades de son oncle, et
la scène qui s'était passée dans la salle d'audience, il ne pouvait plus
douter que la sirène qui avait ainsi charmé ses, oreilles ne fut, non la
fille ou la parente d'un vil _cabaretier_, comme il l'avait profanement
supposé, mais l'infortunée comtesse déguisée, pour la cause de laquelle
les rois et les princes étaient sur le point de prendre les armes et de
lever la lance. Cent idées bizarres, auxquelles se livrait aisément un
jeune homme entreprenant et romanesque, dans un siècle romanesque et
entreprenant, effacèrent à ses yeux la scène réelle où il figurait, et y
substituèrent leurs propres illusions; mais elles se dissipèrent tout à
coup lorsqu'il sentit une main saisir brusquement son arme; une voix
dure lui cria en même temps à l'oreille:--Pâques-Dieu! sire écuyer, il
me semble que vous montez votre garde en dormant!

C'était la voix monotone, mais imposante et ironique, de maître Pierre;
et Quentin, rappelé soudainement à lui-même, fut saisi de honte et de
crainte en voyant qu'il avait été tellement absorbé dans sa rêverie
qu'il ne s'était pas aperçu que le roi, entré probablement sans bruit
par une porte secrète, et se glissant le long du mur, ou derrière la
tapisserie, s'était assez approché de lui pour s'emparer de son arme.

Dans sa surprise, son premier mouvement avait été de dégager son
arquebuse par une secousse violente, qui fit reculer le roi de quelques
pas. À ce mouvement irréfléchi succéda la crainte qu'en cédant à cet
instinct, comme on peut l'appeler, qui porte un homme brave à résister à
une tentative qu'on fait pour le désarmer, il n'eût aggravé, en luttant
ainsi contre le roi, le mécontentement que Louis devait avoir conçu en
voyant la négligence avec laquelle il montait sa garde. Plein de cette
idée, il reprit son arquebuse, presque sans savoir ce qu'il faisait; et
l'appuyant sur son épaule, il resta immobile devant le monarque, qu'il
avait lieu de croire mortellement offensé.

Louis, dont les dispositions tyranniques prenaient leur source moins
dans une férocité naturelle et dans un caractère cruel, que dans une
politique jalouse et soupçonneuse, avait pourtant sa bonne part de cette
sévérité caustique qui aurait fait de lui un despote dans la
conversation, s'il n'eût été qu'un particulier, et il semblait toujours
jouir des inquiétudes qu'il causait dans des occasions semblables. Il ne
poussa pourtant pas son triomphe trop loin, car il se contenta de dire à
Durward:--Le service que tu nous as rendu ce matin est plus que
suffisant pour faire excuser une négligence dans un si jeune soldat.
As-tu dîné?

Quentin, qui s'attendait à être envoyé au grand prévôt plutôt qu'à
recevoir un tel compliment, répondit négativement avec humilité.

--Pauvre garçon! dit Louis d'un ton plus doux que de coutume, c'est la
faim qui l'a assoupi. Je sais que ton appétit est un loup,
continua-t-il, et je te sauverai d'une bête féroce, comme tu m'as sauvé
d'une autre. Tu as été discret dans cette affaire, et je t'en sais bon
gré. Peux-tu tenir encore une heure sans manger?

--Vingt-quatre, Sire, répondit Durward, ou je ne serais pas un véritable
Écossais.

--Je ne voudrais pas pour un autre royaume, répliqua le roi, être le
pâté que tu rencontrerais après un tel jeûne. Mais il s'agit en ce
moment, non de ton dîner, mais du mien. J'admets à ma table aujourd'hui,
et tout-à-fait en particulier, le cardinal de La Balue, et cet envoyé
bourguignon, ce comte de Crèvecœur, et,... il pourrait se faire que...
Le diable a fort à faire quand des ennemis se réunissent sur le pied de
l'amitié.

Il s'interrompit, garda le silence d'un air sombre et pensif.

Comme le roi ne semblait pas se disposer à reprendre la parole, Quentin
se hasarda enfin à lui demander quels devoirs il aurait à remplir en
cette circonstance.

--Rester en faction au buffet avec ton arquebuse chargée, répondit le
roi, et s'il y a quelque trahison, faire feu sur le traître.

--Quelque trahison, Sire! s'écria Durward, dans un château si bien
gardé!

--Tu le crois impossible, dit le roi sans paraître offensé de sa
franchise; mais notre histoire a prouvé que la trahison peut
s'introduire par le trou que fait une vrille.--La trahison prévenue par
des gardes?--Jeune insensé! _Sed quis custodiat ipsos custodes_? Qui me
garantira contre la trahison de ces mêmes gardes?

--L'honneur écossais, Sire, répondit Quentin avec hardiesse.

--Tu as raison. Cette réponse me plaît. Elle est vraie, dit Louis avec
un ton d'enjouement; l'honneur écossais ne s'est jamais démenti, et
c'est pourquoi j'y mets ma confiance. Mais la trahison... Et reprenant
son air sombre, il se promena dans l'appartement, d'un pas irrégulier,
et ajouta:--Elle s'assied a nos banquets; elle brille dans nos coupes;
elle porte la barbe de nos conseillers; elle affecte le sourire de nos
courtisans et la gaieté maligne de nos bouffons: par-dessus tout, elle se
cache sous l'air amical d'un ennemi réconcilié. Louis d'Orléans se fia à
Jean de Bourgogne; il fut assassiné dans la rue Barbette. Jean de
Bourgogne se fia au parti d'Orléans; il fut assassiné sur le pont de
Montereau. Je ne me fierai à personne, à personne: Écoute-moi, j'aurai
l'œil sur cet insolent Bourguignon, et aussi sur ce cardinal, que je ne
crois pas trop fidèle sujet. Si je dis: _Écosse, en avant_! fais feu sur
Crèvecœur, et qu'il meure sur la place!

--C'est mon devoir, dit Quentin, la vie de Votre Majesté se trouvant en
danger.

--Certainement, ajouta le roi, je ne l'entends pas autrement. Quel fruit
retirerais-je de la mort d'un insolent soldat? Si c'était le connétable
de Saint-Pol... Il fit une nouvelle pause comme s'il eût craint d'avoir
dit un mot de trop, et reprit ensuite la parole en souriant:--Notre
beau-frère, Jacques d'Écosse, Durward, votre roi Jacques, poignarda
Douglas pendant qu'il lui donnait l'hospitalité dans son château royal
de Skirling[43].

--De Stirling, s'il plaît à Votre Majesté, répondit Quentin; et ce fut
un acte dont il ne résulta pas grand bien.

--Appelez-vous ce château Stirling? dit le roi sans vouloir paraître
faire attention à ce que Quentin avait ajouté. Stirling soit; le nom n'y
fait rien. Au surplus, je ne veux aucun mal à ces gens-ci: je n'y
trouverais aucun avantage. Mais ils peuvent avoir à mon égard des
projets moins innocens, et, en ce cas, je compte sur ton arquebuse.

--Je serai prompt au signal, Sire, mais cependant...

--Vous hésitez! Parlez! je vous le permets. Des gens comme vous peuvent
quelquefois donner un avis utile.

--Je voulais seulement prendre la liberté de dire que, Votre Majesté
ayant lieu de se méfier de ce Bourguignon, je suis surpris que vous
l'admettiez si près de votre personne, et tellement en particulier.

--Soyez tranquille, sire écuyer, il y a des dangers qui s'évanouissent
quand on les brave, et qui deviennent certains et inévitables quand on
laisse voir qu'on les craint. Quand je m'avance hardiment vers un chien
qui gronde, et que je le caresse, il y a dix à parier contre un que je
lui rendrai sa bonne humeur; mais si je lui montre qu'il me fait peur,
il s'élancera sur moi et me mordra. Je serai franc avec toi, Quentin: il
m'importe de ne pas renvoyer cet homme à son maître impétueux, avec le
ressentiment dans l'âme; et je consens à courir quelque risque, parce
que je n'ai jamais craint d'exposer ma vie pour le bien de mon royaume.
Suis-moi.

Louis fit passer le jeune écuyer, pour lequel il semblait avoir conçu
une affection toute particulière, par la porte dérobée, et dit en la lui
montrant:--Celui qui veut réussir à la cour a besoin de connaître les
guichets et les escaliers secrets, même les trappes et les pièges des
palais des rois, aussi-bien que les grandes entrées et les portes à deux
battans.

Après avoir parcouru un long labyrinthe de passages et de corridors, le
roi entra dans une petite salle voûtée où une table à trois couverts
était préparée pour le dîner. L'ameublement en était si simple, qu'il
pouvait passer pour mesquin. Un buffet sur lequel étaient placées
quelques pièces de vaisselle d'or et d'argent, était la seule chose qui
annonçât qu'on était dans le palais d'un roi, Louis assigna à Durward
son poste derrière ce meuble, qui le cachait entièrement; et après
s'être assuré, en se plaçant dans diverses parties de la salle, qu'on ne
pouvait l'apercevoir, il lui donna ses dernières instructions.
Souviens-toi des mots _Écosse, en avant_! Dès que je les prononcerai,
renverse le buffet, ne t'inquiète ni des coupes ni des gobelets, et fais
feu sur Crèvecœur d'une main sûre. Si tu manques ton coup, tombe sur
lui le couteau à la main. Olivier et moi nous nous chargerons du
cardinal. À ces mots il donna un coup de sifflet, et ce signal fit
paraître Olivier, qui était premier valet de chambre aussi-bien que
barbier du roi, et qui, dans le fait, remplissait près de ce prince
toutes les fonctions qui concernaient immédiatement sa personne. Il
arriva, suivi de deux hommes âgés, seuls domestiques qui servirent à
table. Dès que le roi se fut assis, les deux convives furent admis, et
Quentin, quoique invisible pour eux, était placé de manière à ne perdre
aucun des détails de cette entrevue.

Louis les reçut avec une cordialité que Durward eut beaucoup de
difficulté à concilier avec les ordres qui lui avaient été donnés et
avec le motif qui l'avait fait placer en sentinelle derrière ce buffet
avec une arme de mort. Non-seulement le roi paraissait étranger à toute
espèce de crainte, mais on aurait même pu supposer que les deux
individus auxquels il avait fait l'honneur d'accorder une place à sa
table, étaient ceux à qui il pouvait le plus justement accorder une
confiance sans réserve, et à qui il voulait témoigner le plus d'estime.
Il y avait dans ses manières une extrême dignité, et en même temps
beaucoup de courtoisie. Si tout ce qui l'entourait, et même ses
vêtemens, offrait moins de luxe que les plus petits princes du royaume
n'en déployaient dans les solennités, ses discours et ses gestes
annonçaient un puissant monarque dans un moment de condescendance.
Quentin était tenté de supposer, ou que la conversation qu'il avait eue
auparavant avec Louis était un rêve, ou que le respect et la soumission
du cardinal, et l'air franc, ouvert et loyal du brave Bourguignon,
avaient entièrement dissipé les soupçons de ce prince.

Mais tandis que les deux convives, obéissant aux ordres de Sa Majesté,
prenaient les places qui leur étaient destinées à sa table, le roi jeta
sur eux un coup d'œil prompt comme un éclair, et porta ensuite un
regard vers le buffet derrière lequel Quentin était posté. Ce fut
l'affaire d'un instant; mais ce regard était animé par une telle
expression de haine et de méfiance contre ses deux hôtes, il semblait
porter à Durward une injonction si précise de veiller avec soin, et
d'exécuter promptement ses ordres, qu'il ne put lui rester aucun doute
que les craintes et les dispositions de Louis ne fussent toujours les
mêmes. Il fut donc plus surpris que jamais du voile épais dont ce
monarque était en état de couvrir les mouvemens de sa méfiance.

Semblant avoir entièrement oublié le langage que Crèvecœur lui avait
tenu en face de toute sa cour, le roi causa avec lui des anciens temps,
et des événemens qui s'étaient passés pendant qu'il était lui-même en
exil en Bourgogne; il lui fit des questions sur tous les nobles qu'il
avait connus alors, comme si cette époque avait été la plus heureuse de
sa vie, et comme s'il avait conservé pour tous ceux qui avaient
contribué à adoucir le temps de son exil les plus tendres sentimens de
reconnaissance et d'amitié.

--S'il s'était agi d'un ambassadeur d'une autre nation, lui dit-il,
j'aurais mis plus de pompe et d'appareil dans sa réception; mais à un
ancien ami qui a mangé à ma table au château de Génappes, j'ai voulu me
montrer tel que j'aime à être, le vieux Louis de Valois, aussi simple et
aussi uni qu'aucun de ses _badauds_ de Paris. Cependant, j'ai ordonné
qu'on nous fît meilleure chère que de coutume, sire comte; car je
connais votre proverbe bourguignon, _mieux vault bon repas que bel
habit_, et j'ai recommandé qu'on nous servit un bon dîner. Quant au vin,
vous savez que c'est le sujet d'une ancienne émulation entre la France
et la Bourgogne; mais nous arrangerons les choses de manière à contenter
les deux pays. Je boirai à votre santé du vin de Bourgogne, et vous me
ferez raison avec du vin de Champagne. Olivier, donnez-moi un verre de
vin d'Auxerre. Et en même temps il entonna gaiement une chanson alors fort
connue:

    Auxerre est la boisson des rois.

--Sire comte, continua-t-il, je bois à la santé de notre bon et cher
cousin, le noble duc de Bourgogne. Olivier, emplissez cette coupe d'or
de vin de Reims, et offrez-la au comte, à genoux: il représente ici
notre frère. Monsieur le cardinal, nous remplirons nous-mêmes votre
coupe.

--La voilà pleine, Sire, jusqu'à verser, dit le cardinal avec l'air vil
d'un favori parlant à un maître indulgent.

--Nous savons que Votre Éminence est en état de la tenir d'une main
ferme, répondit le roi. Mais quel parti épouserez-vous dans notre grande
controverse? Sillery ou Auxerre? France ou Bourgogne?

--Je resterai neutre, Sire, répondit le cardinal, et je remplirai ma
coupe de vin d'Auvergne.

--La neutralité est un rôle dangereux, répliqua le roi. Mais voyant que
le cardinal rougissait un peu, il changea de sujet, et ajouta:--Vous
préférez le vin d'Auvergne, parce qu'il est si généreux qu'il ne
supporte pas l'eau. Eh bien! sire comte, vous hésitez à vider votre
coupe? j'espère que vous n'y trouvez pas d'amertume nationale.

--Je voudrais, Sire, répondit le comte de Crèvecœur, que toutes les
querelles nationales pussent se terminer aussi agréablement que la
rivalité de nos vignobles.

--Avec le temps, sire comte, avec le temps, dit le roi; autant qu'il
vous en a fallu pour boire ce Champagne; et maintenant qu'il est bu,
faites-moi le plaisir de mettre cette coupe dans votre sein, et de la
garder comme un gage de notre estime. C'est un présent que je ne ferais
pas au premier venu. Elle a appartenu à la terreur de la France, à Henri
V, roi d'Angleterre. Elle fut prise à la réduction de Rouen, quand ces
insulaires furent chassés de Normandie par les armes réunies de
Bourgogne et de France. Je ne puis donner un plus digne maître à cette
coupe qu'un noble et vaillant Bourguignon, qui sait que ce n'est que par
l'union de ces deux nations que le continent peut demeurer libre du joug
de l'Angleterre.

Le comte fît la réponse que la circonstance exigeait; et Louis se livra
sans contrainte à la gaieté satirique qui jetait quelquefois un éclair
de lumière sur son humeur naturellement sombre. Tenant le dé dans la
conversation, comme cela était naturel, il faisait des remarques
toujours fines et caustiques, souvent spirituelles, mais qui semblaient
rarement partir d'un bon cœur; et les anecdotes qu'il y entre-mêlait
brillaient ordinairement par la gaieté plus que par la délicatesse. Mais
pas un mot, pas une syllabe, pas une lettre ne trahissait la situation
d'un homme qui, craignant d'être assassiné, avait dans son appartement
un militaire armé d'une arquebuse chargée, pour prévenir ou anticiper ce
forfait.

Le comte de Crèvecœur fit chorus avec franchise à la gaieté du roi,
tandis que le prélat, d'une humeur plus flexible, éclatait de rire à
chaque plaisanterie, et renchérissait sur chaque quolibet qui échappait
au roi, sans être effarouché le moins du monde d'expressions qui
faisaient rougir le jeune Écossais dans l'endroit où il était caché. Au
bout d'une heure et demie on se leva de table, et le roi, prenant congé
de ses hôtes avec courtoisie, leur fit entendre qu'il désirait être
seul.

Dès qu'ils furent partis, et qu'Olivier lui-même se fut retiré, il
appela Quentin, en lui disant qu'il pouvait se montrer; mais ce fut
d'une voix si faible que le jeune homme put à peine croire que c'était
la même qui venait d'animer la gaieté du festin par ses plaisanteries.
En approchant, il vit que la physionomie du roi avait subi un pareil
changement.

Le feu d'une vivacité forcée s'était éteint dans ses yeux, le sourire
avait abandonné ses lèvres, et tous ses traits montraient la même
fatigue que celle qu'éprouve un acteur célèbre quand il vient d'épuiser
ses forces pour jouer un rôle dans lequel il voulait entraîner tous les
suffrages.

--Tu n'es pas encore relevé de garde, dit Louis à Durward; mais prends
quelques rafraîchissemens; cette table t'en offre les moyens. Ce n'est
qu'en suite que je t'instruirai de ce qui te reste à faire, car je sais
que ventre affamé n'a point d'oreilles.

Il s'assit de nouveau sur son fauteuil, s'appuya le front sur la main,
et, garda le silence.



CHAPITRE XI.

La Galerie de Roland.

          «Cupidon est aveugle! Hymen y voit-il mieux?
          «Ou peut-être on lui met, pour abuser ses yeux,
          «Des parens, des tuteurs les trompeuses lunettes,
          «Qui peuvent, à travers leurs verres à facettes,
          «Décupler la valeur de l'argent, des joyaux,
          «Des terres, des maisons, des rentes, des lingots?
          «C'est une question à discuter, je pense.»

          _Les Malheurs d'un mariage forcé_.


LOUIS XI, quoiqu'il fût le souverain de l'Europe le plus jaloux de son
pouvoir, savait pourtant se contenter d'en posséder les avantages réels;
et quoiqu'il connût et qu'il exigeât quelquefois strictement tout ce qui
était dû à son rang, il négligeait en général ce qui ne tenait qu'à la
représentation extérieure.

Dans un prince doué de meilleures qualités, la familiarité avec laquelle
il invitait des sujets à sa table, ou quelquefois même s'asseyait à la
leur, l'aurait rendu populaire au plus haut degré; et même, malgré son
caractère bien connu, la simplicité de ses manières lui faisait
pardonner une bonne partie de ses vices par la classe de ses sujets qui
n'était point immédiatement exposée à en ressentir les conséquences. Le
tiers-état, qui sous le règne de ce prince habile s'était élevé à un
nouveau degré d'opulence et d'importance, respectait sa personne,
quoique sans l'aimer; et ce fut grâce à son appui qu'il fut en état de
se maintenir contre la haine des nobles, qui l'accusaient de dégrader
l'honneur de la couronne de France, et de ternir leurs brillans
privilèges par ce même mépris pour l'étiquette qui plaisait aux
citoyens, d'une classe moins élevée[44].

Avec une patience que beaucoup d'autres princes auraient regardée comme
dégradante, peut-être même en y trouvant quelque amusement, le roi de
France attendit qu'un soldat de sa garde eût satisfait un appétit des
mieux aiguisés. On doit pourtant supposer que Quentin avait trop de bon
sens et de prudence pour soumettre la patience d'un roi à une trop
longue épreuve, et, dans le fait, il avait voulu plus d'une fois
terminer son repas, sans que Louis le lui permît.

--Non, non, lui dit-il, je vois dans tes yeux qu'il te reste encore du
courage. En avant, de par Dieu et saint Denis! retourne à la charge. Je
te dis qu'un bon repas et une messe (et il fit le signe de la croix) ne
nuisent jamais à la besogne d'un chrétien.--Bois un verre de vin, mais
tiens-toi en garde contre le flacon: c'est le défaut de tes concitoyens
aussi-bien que des Anglais, qui, cette folie à part, sont les meilleurs
soldats du monde. Allons, lave-toi les mains promptement, n'oublie pas
de dire tes grâces, et suis-moi. Durward obéit; et traversant d'autres
corridors que ceux par lesquels il avait déjà passé, mais qui formaient
également une sorte de labyrinthe, il se retrouva dans la galerie de
Roland.

--Souviens-toi bien, lui dit le roi d'un ton d'autorité, que tu n'as
jamais quitté ce poste, et que ce soit là ta réponse à ton oncle et à
tes camarades. Écoute, pour mieux graver cet ordre dans ta mémoire, je
te donne cette chaîne d'or. (Et il lui jeta sur le bras une chaîne d'un
grand prix.) Si je ne me pare pas moi-même, ceux à qui j'accorde ma
confiance ont toujours le moyen de disputer de parure avec qui que ce
soit. Mais quand une chaîne comme celle-ci ne suffît pas pour lier une
langue indiscrète, mon compère l'Ermite a une amulette pour la gorge,
qui ne manque jamais d'opérer une cure certaine. Maintenant, fais
attention à ce que je vais te dire. Aucun homme, excepté Olivier et moi,
ne doit entrer ici ce soir; mais il y viendra des dames, peut-être d'un
bout de cette galerie, peut-être de l'autre, peut-être de tous les
deux. Tu peux leur répondre, si elles te parlent; mais étant en faction,
ta réponse doit être courte, et tu ne dois ni leur adresser la parole à
ton tour, ni chercher à prolonger la conversation. Seulement, aie soin
d'écouter ce qu'elles diront. Tes oreilles sont à mon service comme tes
bras: je t'ai acheté corps et âme; par conséquent, ce que tu pourras
entendre de leur entretien, tu le graveras dans ta mémoire, jusqu'à ce
que tu me l'aies rapporté, après quoi tu l'oublieras. Et maintenant que
j'y réfléchis, il vaudra mieux que tu passes pour un nouveau venu
d'Écosse, arrivé directement de ses montagnes et qui ne connaît pas
encore notre langue très-chrétienne. C'est cela: de cette manière, si
elles te parlent, tu ne leur répondras pas. Cela te délivrera de tout
embarras, et elles n'en parleront que plus librement devant toi. Tu m'as
bien compris; adieu, sois prudent, et tu as un ami.

À peine le roi avait-il parlé ainsi, qu'il disparut derrière la
tapisserie, laissant Quentin libre de réfléchir sur tout ce qu'il avait
vu et entendu. Le jeune Écossais se trouvait dans une de ces situations
où il est plus agréable de regarder en avant qu'en arrière; car l'idée
qu'il avait été placé comme un chasseur à l'affût qui guette un cerf
derrière un buisson, pour ôter la vie au noble comte de Crèvecœur,
n'avait rien de flatteur. À la vérité, les mesures prises par le roi en
cette occasion semblaient purement défensives et de précaution, mais
comment savait-il s'il ne recevrait pas bientôt des ordres pour quelque
expédition offensive du même genre? Ce serait une crise fort
désagréable, car il ne pouvait douter, d'après le caractère de son
maître, qu'il ne fût perdu s'il refusait d'obéir, tandis que l'honneur
lui disait que l'obéissance, en pareil cas, serait une honte et un
crime. Il détourna ses pensées de ce sujet de réflexions, et fit usage
de la sage consolation, si souvent adoptée par la jeunesse quand elle
aperçoit des dangers en perspective, en songeant qu'il serait temps de
réfléchir à ce qu'il devrait faire quand l'occasion s'en présenterait,
et que le mal de chaque jour lui suffit[45].

Il fut d'autant plus facile à Quentin de faire usage de cette réflexion,
que les derniers ordres du roi lui avaient donné lieu de s'occuper
d'idées plus agréables que celles que lui inspirait sa propre situation.

La dame au luth était certainement une des dames auxquelles il devait
consacrer son attention, et il se promit bien de se conformer exactement
à cette partie des instructions qu'il venait de recevoir, et d'écouter
avec le plus grand soin chaque mot qui sortirait de ses lèvres, afin de
voir si la magie de sa conversation égalait celle de sa musique. Mais ce
ne fut pas avec moins de sincérité qu'il prêta intérieurement le serment
de ne rapporter au roi, de tout ce qu'il entendrait, que ce qui pourrait
lui inspirer des sentimens favorables pour celle à qui il prenait tant
d'intérêt.

Cependant, il n'y avait pas de danger qu'il s'endormît de nouveau à son
poste. Chaque souffle d'air qui, passant à travers une fenêtre ouverte,
agitait la vieille tapisserie, lui paraissait annoncer l'approche de
l'objet de son attente. En un mot, il éprouvait cette inquiétude
mystérieuse, cette impatience vague qui accompagnent toujours l'amour,
et qui quelquefois même ne contribuent pas peu à le faire naître.

Enfin une porte s'ouvrit et cria en roulant sur ses gonds; car les
portes du quinzième siècle n'exécutaient pas ce mouvement aussi
silencieusement que les nôtres.

Mais hélas! ce n'était pas la porte placée à l'extrémité de la galerie
où les sons du luth s'étaient fait entendre. Une femme se montra. Elle
était accompagnée de deux autres, à qui elle fit signe de ne pas la
suivre, et elle entra dans la galerie. À l'inégalité de sa marche, qui
n'était que plus sensible dans le vaste appartement où elle s'avançait,
Quentin reconnut la princesse Jeanne; et prenant l'attitude respectueuse
qu'exigeait sa situation, il lui rendit les honneurs militaires quand
elle passa devant lui. Elle répondit à cette politesse par une
inclination gracieuse, et il eut alors l'occasion de la voir plus
distinctement qu'il ne l'avait pu dans la matinée.

Les traits de cette malheureuse princesse n'étaient guère faits pour
compenser les défauts de sa taille et de sa marche. Il était vrai que sa
figure n'avait rien de désagréable en elle-même, quoiqu'elle fût
dépourvue de beauté, et l'on remarquait une expression de douceur, de
chagrin et de patience dans ses grands yeux bleus, qu'elle tenait
ordinairement baissés. Mais outre que son teint était naturellement
pâle, sa peau avait cette teinte jaunâtre qui annonce une mauvaise santé
habituelle; et quoique ses dents fussent blanches et bien placées, elle
avait les lèvres maigres et blafardes. La chevelure de la princesse
était d'une nuance blonde fort singulière et tirant presque sur le bleu;
et sa femme de chambre, qui regardait sans doute comme une beauté de
nombreuses tresses disposées autour d'une figure sans couleurs, les
multipliait tellement, qu'au lieu de remédier à ce défaut elle le
rendait plus frappant, et donnait à la physionomie de sa maîtresse une
expression qui ne semblait pas appartenir à une habitante de ce monde.
Enfin, pour que rien ne manquât au tableau, Jeanne avait choisi une
simarre de soie d'un vert pâle, qui achevait de lui donner l'air d'un
fantôme ou d'un spectre.

Tandis que Quentin la suivait des yeux avec une curiosité mêlée de
compassion, car chaque regard, chaque mouvement de la princesse semblait
appeler ce dernier sentiment, la seconde porte s'ouvrit à l'autre
extrémité de la galerie, et deux dames entrèrent dans l'appartement.

L'une d'elles était la jeune personne qui, d'après l'ordre de Louis, lui
avait apporté des fruits, lors du mémorable déjeuner de Quentin à
l'auberge des Fleurs-de-Lis. Investie alors de toute la mystérieuse
dignité qui appartenait à la nymphe au voile et au luth, et étant au
moins, à ce que pensait Durward, la noble héritière d'un riche comté, sa
beauté fit sur lui dix fois plus d'impression que lorsqu'il n'avait vu
en elle que la fille d'un misérable aubergiste servant un vieux
bourgeois riche et fantasque. Il ne concevait pas alors quel étrange
enchantement avait pu lui cacher son véritable rang. Cependant son
costume était presque aussi simple que lorsqu'il l'avait vue la première
fois; car elle ne portait qu'une robe de deuil sans aucun ornement; sa
coiffure ne consistait qu'en un voile de crêpe rejeté en arrière, de
manière à laisser son visage à découvert; et ce ne fut que parce que
Quentin connaissait alors sa naissance qu'il crut trouver dans sa belle
taille une élégance et dans son maintien une dignité qui ne l'avaient
pas frappé auparavant, avec un air de noblesse qui rehaussait des traits
réguliers, un teint brillant et des yeux pleins de feu et de vivacité.

Quand la mort aurait dû en être le châtiment, Durward n'aurait pu
s'empêcher de lui rendre, ainsi qu'à sa compagne, le même tribut
d'honneur qu'il venait de payer à la princesse royale. Elles le reçurent
en femmes accoutumées aux témoignages de respect de leurs inférieurs, et
y répondirent avec courtoisie; mais Quentin pensa (peut-être n'était-ce
qu'une vision de jeunesse) que la plus jeune rougissait un peu, avait
les yeux baissés, et semblait éprouver un léger embarras en lui
rendant son salut militaire. Ce ne pouvait être que parce qu'elle se
rappelait le téméraire étranger, habitant la tourelle voisine de la
sienne à l'auberge des Fleurs-de-Lis; mais était-ce un signe de
mécontentement?--question impossible à résoudre.

La compagne de la jeune princesse, vêtue comme elle fort simplement et
en grand deuil, était arrivée à cet âge où les femmes tiennent le plus à
la réputation d'une beauté qui commence à être sur son déclin. Il lui en
restait encore assez pour montrer quel avait dû être autrefois le
pouvoir de ses charmes; et il était évident, d'après ses manières,
qu'elle se souvenait de ses anciennes conquêtes, et qu'elle n'avait pas
tout-à-fait renoncé à de nouveaux triomphes. Elle était grande, avait
l'air gracieux quoique un peu hautain, et en rendant à Quentin son salut
avec un agréable sourire de condescendance, presqu'au même instant elle
dit quelques mots à l'oreille de sa jeune compagne, qui se retourna vers
le militaire de service, comme pour vérifier quelque remarque qui venait
de lui être faite, et à laquelle elle répondit sans lever les yeux.
Quentin ne put s'empêcher de soupçonner que l'observation faite à la
jeune dame ne lui était pas défavorable, et il fut charmé, je ne sais
pourquoi, de l'idée qu'elle n'avait pas levé les yeux sur lui pour en
vérifier la justesse. Peut-être pensait-il qu'il commençait déjà à
exister entre eux une sorte de sympathie mystérieuse, qui donnait de
l'importance à la moindre bagatelle. Cette réflexion fut bien rapide,
car la rencontre de la princesse avec les deux dames étrangères attira
bientôt toute son attention. En les voyant entrer, elle s'était arrêtée
pour les attendre, probablement parce qu'elle savait que la marche ne
lui était pas favorable; et comme elle semblait éprouver quelque
embarras en recevant ou en leur rendant leur révérence, la plus âgée des
deux dames fit la sienne d'un air qui semblait annoncer qu'elle croyait
faire plus d'honneur qu'elle n'en recevait.

--Je suis charmée, madame, lui dit-elle avec un sourire de
condescendance et d'encouragement, qu'il nous soit enfin permis de jouir
de la société d'une personne de notre sexe aussi respectable que vous le
paraissez. Je dois dire que ma nièce et moi nous n'avons guère eu à nous
louer jusqu'à présent de l'hospitalité du roi Louis. Ne me tirez pas la
manche, ma nièce: je suis sûre que je vois dans les yeux de cette jeune
dame la compassion que notre situation lui inspire. Depuis notre
arrivée, belle dame, nous avons été traitées en prisonnières plutôt
qu'autrement; et après nous avoir fait mille invitations de mettre notre
cause et nos personnes sous la protection de la France, le roi
très-chrétien ne nous a assigné d'autre résidence qu'une misérable
auberge, et ensuite, dans un coin de ce château vermoulu, un appartement
dont il ne nous est permis de sortir que vers le coucher du soleil,
comme si nous étions des chauves-souris ou des chouettes, dont la
présence au grand jour doit être regardée comme de mauvais augure.

--Je suis fâchée, répondit la princesse, plus embarrassée que jamais
d'après la tournure que prenait l'entretien, que nous n'ayons pu
jusqu'ici vous recevoir comme vous le méritiez. Je me flatte que votre
nièce est beaucoup, plus satisfaite.

--Beaucoup, beaucoup plus que je ne puis l'exprimer, s'écria la jeune
comtesse: je ne cherchais qu'une retraite sûre, et j'ai trouvé solitude
et secret. Nous vivions retirées dans notre premier asile; mais notre
réclusion est encore plus complète en ce château, ce qui augmente à mes
yeux le prix de la protection que le roi daigne accorder à de
malheureuses fugitives.

--Silence, ma nièce! dit la tante; vos propos sont inconsidérés. Parlons
d'après notre conscience, puisque enfin nous sommes seules avec une
personne de notre sexe. Je dis seules, car ce jeune militaire n'est
qu'une belle statue, puisqu'il ne paraît pas même avoir l'usage de ses
jambes: et d'ailleurs j'ai appris qu'il n'a pas davantage celui de sa
langue, du moins pour faire entendre un langage civilisé. Ainsi donc,
puisque cette dame seule peut nous entendre, je disais que ce que je
regrette le plus au monde, c'est d'avoir entrepris ce voyage en France.
Je m'attendais à une réception splendide, à des tournois, à des
carrousels, à des fêtes, et nous n'avons eu que réclusion et obscurité.
La première société que le roi nous ait procurée a été un Bohémien
vagabond, qu'il nous a engagées à employer pour correspondre avec nos
amis de Flandre. Peut-être sa politique a-t-elle conçu le projet de nous
tenir enfermées ici le reste de nos jours, afin de pouvoir saisir nos
domaines, lors de l'extinction de l'ancienne maison de Croye. Le duc de
Bourgogne n'a pas été si cruel, car il offrait à ma nièce un mari, bien
que ce fût un mauvais mari.

--J'aurais cru le voile préférable à un mauvais mari, dit la princesse
trouvant à peine l'occasion de placer un mot.

--On voudrait du moins avoir la liberté du choix, répliqua la dame avec
beaucoup de volubilité; Dieu sait que c'est à cause de ma nièce que je
parle; car quant à moi, il y a long-temps que j'ai renoncé à l'idée de
changer de condition. Je vous vois sourire, madame; mais c'est la
vérité: ce n'est pourtant pas une excuse pour le roi, qui, par sa
conduite et sa personne, ressemble au vieux Michaud, changeur à Gand,
plutôt qu'à un successeur de Charlemagne.

--Songez, madame, dit la princesse, que vous me parlez de mon père.

--De votre père! répéta la dame bourguignonne avec l'accent de la plus
grande surprise.

--De mon père, dit la princesse avec dignité; je suis Jeanne de France.
Mais ne craignez rien, madame, ajouta-t-elle avec le ton de douceur qui
lui était naturel; vous n'aviez pas dessein de m'offenser, et je ne
m'offense pas. Disposez de mon crédit pour rendre plus supportable votre
exil et celui de cette jeune personne. Hélas! ce crédit est bien faible,
mais je vous l'offre de tout mon cœur.

Ce fut avec une révérence profonde et un air de soumission que la
comtesse Hameline de Croye (c'était le nom de la plus âgée des deux
étrangères) reçut l'offre obligeante de la protection de la princesse.
Elle avait long-temps habité les cours; elle y avait acquis toutes les
formules d'usage, et elle tenait fortement à ce principe adopté par les
courtisans de tous les siècles, que quoiqu'ils puissent chaque jour,
dans leurs conversations particulières, blâmer les vices et les folies
de leurs maîtres, et se plaindre d'en être oubliés et négligés,
cependant jamais un mot semblable ne doit leur échapper en présence du
souverain ou de qui que ce soit de sa famille. Elle fut donc contrariée,
au dernier, point de la méprise qu'elle avait commise en parlant à la
fille de Louis d'une manière si contraire à toutes les règles du
décorum. Elle se serait épuisée à lui faire des excuses et lui témoigner
tous ses regrets, si la princesse ne l'avait interrompue et un peu
tranquillisée, en lui disant avec une douceur qui, dans la bouche d'une
fille de France, avait pourtant la force d'un ordre, qu'elle n'avait pas
besoin d'en dire davantage par forme d'excuse ou d'explication.

La princesse Jeanne prit alors un fauteuil avec un air de dignité qui
lui allait fort bien, et dit aux deux étrangères de s'asseoir à ses
côtés, ce que la plus jeune fit avec une timidité respectueuse qui
n'avait rien d'emprunté, tandis que sa compagne y mettait une
affectation de respect et d'humilité qui aurait pu faire douter de la
sincérité de ces deux sentimens. Elles s'entretinrent ensemble, mais
d'un ton trop bas pour que Quentin pût entendre. Il remarqua seulement
que la princesse semblait accorder une attention particulière à la plus
jeune, à la plus intéressante des deux dames, et que, quoique la
comtesse Hameline parlât davantage, elle produisait moins d'effet sur
Jeanne par ses complimens exagérés que sa jeune compagne par ses
réponses aussi courtes que modestes.

Cette conversation n'avait pas duré un quart d'heure, quand la porte de
l'extrémité inférieure de la galerie s'ouvrit tout à coup, et l'on vit
entrer un homme enveloppé d'un manteau. Quentin, se rappelant les
injonctions du roi, et résolu de ne pas s'exposer une seconde fois au
reproche de négligence, s'avança vers lui aussitôt; et se plaçant entre
lui et les trois dames, il lui commanda de se retirer à l'instant.

--En vertu de quel ordre? demanda le nouveau venu d'un ton de surprise
et de mépris.

--En vertu de l'ordre du roi, répondit Quentin avec fermeté; et je suis
placé ici pour le faire exécuter.

--Il n'est pas applicable à Louis d'Orléans, dit le duc en laissant
tomber son manteau.

Le jeune homme hésita un moment:--comment exécuter ses ordres contre le
premier prince du sang, qui allait, comme le bruit en courait
généralement, être incessamment allié à la propre famille du roi?

--La volonté de Votre Altesse, dit Quentin, est trop respectable pour
moi pour que j'ose m'y opposer; mais j'espère que Votre Altesse, rendra
témoignage que je me suis acquitté de mon devoir autant qu'elle me l'a
permis.

--Allez, allez, jeune homme, répondit d'Orléans, personne ne vous
blâmera; et s'avançant vers la princesse, il l'aborda avec cet air de
politesse contrainte qu'il avait toujours en lui parlant.

Il avait dîné, lui dit-il, avec Dunois; et apprenant qu'il y avait
compagnie dans la galerie de Roland, il avait cru pouvoir prendre la
liberté de venir l'y joindre.

Une légère rougeur qui se montra sur les joues de la malheureuse Jeanne,
et qui pour le moment donna à ses traits une apparence de beauté, prouva
que le nouveau, venu était bien loin de lui être désagréable. Elle le
présenta aux deux comtesses de Croye, qui le reçurent avec le respect dû
à son rang élevé; et la princesse lui montrant une chaise, l'invita à
prendre part à la conversation.

Le duc répondit galamment qu'il ne pouvait accepter une chaise en
pareille compagnie; et prenant le coussin d'un fauteuil, il le mit aux
pieds de la jeune comtesse de Croye, et s'y assit de manière que, sans
négliger la princesse, il pouvait donner à sa belle voisine la plus
grande partie de son attention.

D'abord cet arrangement parut plaire à la princesse plutôt que
l'offenser. Elle sembla même encourager le duc à débiter des galanteries
à la belle étrangère, et les regarder comme dictées par l'idée de lui
plaire en se rendant agréable à une jeune personne qu'elle paraissait
avoir sous sa protection. Mais le duc d'Orléans, quoique accoutumé à
soumettre toutes ses facultés au joug de Louis quand il était en sa
présence, avait l'esprit assez élevé pour suivre ses propres
inclinations lorsqu'il était délivré de cette contrainte; et son rang
lui permettant de négliger le cérémonial d'usage, et de prendre le ton
de la familiarité, les louanges qu'il donna à la beauté de la comtesse
Isabelle devinrent si énergiques, et il en fut si prodigue, peut-être
parce qu'il avait bu un peu plus de vin que de coutume (car Dunois, avec
qui le prince avait dîné, n'était nullement ennemi de Bacchus), qu'enfin
il devint tout-à-fait passionné, et parut presque oublier la présence de
la princesse.

Le ton complimenteur auquel il se livrait n'était agréable qu'à une des
trois dames qui composaient le cercle; car la comtesse Hameline
entrevoyait déjà dans l'avenir une alliance avec le premier prince du
sang de France; et il faut convenir que la naissance, la beauté et les
domaines considérables de sa nièce n'auraient pas rendu cet événement
impossible aux yeux de tout faiseur de projets qui n'aurait pas fait
entrer les vues de Louis XI dans le calcul des chances. La jeune
comtesse Isabelle écoutait les galanteries du duc avec embarras et
contrainte, et jetait de temps en temps un regard suppliant sur la
princesse, comme pour la prier de venir à son secours. Mais la
sensibilité blessée et la timidité naturelle de Jeanne de France la
mettaient hors d'état de faire un effort pour rendre la conversation
plus générale; et enfin, à l'exception de quelques interjections de
civilité de la part de la comtesse Hameline, elle fut soutenue presque
exclusivement par le duc lui-même, quoique aux dépens d'Isabelle, dont
les charmes formaient toujours le sujet de son éloquence inépuisable.
Nous ne devons pas oublier qu'il y avait là un autre témoin, la
sentinelle, à laquelle personne ne faisait attention, qui voyait ses
belles visions s'évanouir, comme la cire fond sous les rayons du soleil,
à mesure que le duc paraissait mettre plus de chaleur dans ses discours.
Enfin la comtesse Isabelle de Croye se détermina à faire un effort pour
couper court à une conversation qui lui devenait d'autant plus
insupportable, qu'il était évident que la conduite du duc mortifiait la
princesse.

S'adressant donc à Jeanne, elle lui dit avec modestie, mais non sans
fermeté, que la première faveur quelle réclamait de sa protection, était
qu'elle voulût bien tâcher de convaincre le duc d'Orléans que les dames
de Bourgogne, sans avoir autant d'esprit et de grâces que celles de
France, n'étaient pourtant pas assez sottes pour ne goûter d'autre
conversation que celles qui ne consistent qu'en complimens extravagans.

--Je suis fâché, madame, dit le duc, prenant la parole avant que la
princesse eût pu répondre, que vous fassiez en même temps la satire de
la beauté des dames de Bourgogne et de la véracité des chevaliers de
France. Si nous sommes extravagans et prompts à exprimer notre
admiration, c'est parce que nous aimons comme nous combattons, sans
abandonner notre cœur à de froides délibérations; et nous nous rendons
à la beauté aussi promptement que nous triomphons de la valeur.

--La beauté de nos concitoyennes, répondit la jeune comtesse avec une
fierté dédaigneuse dont elle n'avait pas encore osé s'armer, méprise un
tel triomphe, et la valeur de nos chevaliers est incapable de le céder.

--Je respecte votre patriotisme, comtesse, répliqua le duc, et je ne
combattrai pas la dernière partie de votre argument, jusqu'à ce qu'un
chevalier bourguignon se présente pour le soutenir, la lance en arrêt.
Mais quant à l'injustice que vous faites aux charmes que produit votre
pays, c'est à vous-même que j'en appelle. Regardez là, ajouta-t-il en
lui montrant une grande glace, présent fait au roi par la république de
Venise, car c'était alors un objet de luxe aussi rare qu'il était cher;
regardez là, et dites-moi quel est le cœur qui pourrait résister aux
charmes qu'on y voit.

La princesse, accablée par l'entier oubli que faisait d'elle celui qui
devait être son époux, tomba renversée sur sa chaise, en poussant un
soupir qui rappela le duc du pays des chimères, et qui engagea la
comtesse Hameline à lui demander si elle était indisposée.

--J'ai éprouvé tout à coup une violente douleur à la tête, répondit la
princesse; mais je sens qu'elle se passe.

Sa pâleur croissante démentait ses paroles; et la comtesse Hameline,
craignant qu'elle ne s'évanouît, s'empressa d'appeler du secours.

Le duc, se mordant les lèvres et maudissant la folie qui l'empêchait de
mieux surveiller sa langue, courut chercher les dames de la princesse,
qui étaient dans l'appartement voisin. Elles accoururent à la hâte; et,
pendant qu'elles prodiguaient à leur maîtresse les secours usités en
pareils cas, il ne put se dispenser, en cavalier galant, d'aider à la
soutenir et de partager les soins qu'on lui rendait. Sa voix, devenue
presque tendre par suite de la compassion qu'il éprouvait et des
reproches qu'il se faisait, contribua plus que toute autre chose à la
rappeler à elle; et au même instant le roi entra dans la galerie.



CHAPITRE XII.

Le Politique.

          «C'est un grand politique, et qui serait capable,
          «En mainte occasion, d'en remontrer au diable;
          «Et, soit dit sans manquer au rusé tentateur,
          «Dans l'art de tenter l'homme il est passé docteur.»

          _Ancienne comédie_.


EN entrant dans la galerie, Louis fronça ses sombres sourcils de la
manière que nous avons dit lui être particulière, et jeta un regard
rapide autour de lui. Ses yeux, comme Quentin raconta depuis, se
rapetissèrent tellement, et devinrent si vifs et si perçans, qu'ils
ressemblaient à ceux d'une vipère qu'on aperçoit à travers la touffe de
bruyère sous laquelle ses replis sont cachés.

Quand ce regard, aussi rapide que pénétrant, eut fait reconnaître au roi
la cause du tumulte qui régnait dans l'appartement, il s'adressa d'abord
au duc d'Orléans.

--Vous ici, beau cousin! s'écria-t-il; et se tournant vers Quentin, il
lui dit d'un ton sévère:--Est-ce ainsi que vous exécutez mes ordres?

--Pardonnez à ce jeune homme, Sire, dit le duc, il n'a pas négligé son
devoir; mais comme j'avais appris, que la princesse était ici...

--Rien ne pouvait vous empêcher de venir lui faire votre cour, ajouta le
roi dont l'hypocrisie détestable persistait à représenter le duc comme
partageant une passion qui n'existait que dans le cœur de sa
malheureuse fille,--Et c'est ainsi que vous débauchez les sentinelles de
ma garde? Mais que ne pardonne-t-on pas à un galant chevalier qui ne vit
que _par amour_!

Le duc d'Orléans leva la tête comme s'il eût voulu répondre de manière à
relever l'opinion du roi à ce sujet; mais le respect d'instinct qu'il
éprouvait pour Louis, ou plutôt la crainte dans laquelle il avait été
élevé depuis son enfance, lui enchaînèrent la voix.

--Et Jeanne a été indisposée? dit le roi. Ne vous chagrinez pas, Louis,
cela se passera bientôt. Donnez-lui le bras pour la reconduire dans son
appartement, et j'accompagnerai ces dames jusqu'au leur.

Cet avis fut donné d'un ton qui équivalait à un ordre, et le duc sortit
avec la princesse par une des extrémités de la galerie, tandis que le
roi, ôtant le gant de sa main droite, conduisait galamment la comtesse
Isabelle et sa parente vers leur appartement, qui était situé à l'autre.
Il les salua profondément lorsqu'elles y entrèrent, resta environ une
minute devant la porte quand elles eurent disparu, et la fermant alors
avec beaucoup de sang-froid, il fit le double tour, ôta de la serrure
une grosse clef, et la passa dans sa ceinture, ce qui lui donnait plus
de ressemblance que jamais avec un vieil avare qui ne peut vivre
tranquille s'il ne porte pas sur lui la clef de son coffre-fort.

D'un pas lent, d'un air pensif et les yeux baissés, Louis s'avança alors
vers Durward, qui, s'attendant à supporter sa part du mécontentement du
roi, ne le vit pas s'approcher sans inquiétude.

--Tu as eu tort, dit le roi en levant les yeux et les fixant sur Quentin
quand il en fut à deux ou trois pas, tu as mal agi, et tu mérites la
mort. Ne dis pas un mot pour te défendre. Qu'avais-tu à t'inquiéter de
ducs et de princesses? devais tu considérer autre chose que mes ordres?

--Mais que pouvais-je faire, Sire? demanda le jeune soldat.

--Ce que tu pouvais faire, quand on forçait ton poste? répondit le roi
d'un ton de mépris; à quoi sert donc l'arme que tu portes sur l'épaule?
Tu devais en présenter le bout au présomptueux rebelle; et s'il ne se
retirait pas à l'instant, l'étendre mort sur la place. Retire-toi; passe
par cette porte, tu descendras par un grand escalier qui est dans le
premier appartement; il te conduira dans la cour intérieure où tu
trouveras Olivier le Dain; tu me l'enverras: après quoi retourne à ta
caserne. Si tu fais quelque cas de la vie, songe qu'il faut que ta
langue ne soit pas aussi prompte que ton bras a été lent aujourd'hui.

Charmé d'en être quitte à si bon marché, mais révolté de la froide
cruauté que le roi semblait exiger de lui dans l'exécution de ses
devoirs, Durward fit ce que Louis venait de lui commander, et communiqua
à Olivier les ordres de son maître. L'astucieux barbier salua, soupira,
sourit, souhaita le bonsoir au jeune homme d'une voix encore plus
mielleuse que de coutume, et ils se séparèrent, Quentin pour retourner à
sa caserne, et Olivier pour aller trouver le roi.

Il se trouve ici malheureusement une lacune dans les mémoires dont nous
nous sommes principalement servis pour rédiger cette histoire véritable;
car, ayant été composés en grande partie sur les renseignemens donnés
par Quentin Durward, ils ne contiennent aucun détail sur l'entrevue qui
eut lieu, en son absence, entre le roi et son conseiller secret. Par
bonheur la bibliothèque du château de Haut-Lieu contenait un manuscrit
de la _Chronique scandaleuse_[46]de Jean de Troyes, beaucoup plus ample
que celui qui a été imprimé, et auquel ont été ajoutées plusieurs notes
curieuses que nous sommes portés à regarder comme ayant été écrites par
Olivier lui-même après la mort de son maître, avant qu'il eût le bonheur
d'être gratifié de la hart qu'il avait si bien méritée. C'est dans cette
source que nous avons puisé un compte très-circonstancié de l'entretien
qu'il eut avec Louis en cette occasion, et qui jette sur la politique de
ce prince un jour que nous aurions inutilement cherché ailleurs.

Lorsque le favori barbier arriva dans la galerie de Roland, il y trouva
le roi assis d'un air pensif sur la chaise que sa fille venait de
quitter. Connaissant parfaitement le caractère de son maître, il
s'avança sans bruit, suivant sa coutume, jusqu'à ce qu'il eut trouvé la
ligne du rayon visuel du roi, après quoi il recula modestement, et
attendit qu'il lui fût donné l'ordre de parler et d'écouter. Le premier
mot que lui adressa Louis annonçait de l'humeur.

--Eh bien! Olivier, voilà vos beaux projets qui s'évanouissent, comme la
neige fond sous le vent du sud! Plaise à Notre-Dame d'Embrun qu'ils ne
ressemblent pas à ces avalanches dont les paysans suisses content tant
d'histoires, et qu'ils ne nous tombent pas sur la tête!

--J'ai appris avec regret que tout ne va pas bien, Sire, répondit
Olivier.

--Ne va pas bien! s'écria le roi en se levant et en parcourant la
galerie à grands pas; tout va mal, presque aussi mal qu'il est possible;
et voilà le résultat de tes avis romanesques. Était-ce à moi à m'ériger
en protecteur des damoiselles éplorées? Je te dis que le Bourguignon
prend les armes, et qu'il est à la veille de contracter alliance avec
l'Anglais. Édouard, qui n'a rien à faire maintenant dans son pays, nous
fera pleuvoir des milliers d'hommes par cette malheureuse porte de
Calais. Pris séparément, je pourrais les cajoler ou les défier, mais
réunis, réunis!... et avec le mécontentement et la trahison de ce
scélérat de Saint-Pol! C'est ta faute, Olivier: c'est toi qui m'as
conseillé de recevoir ici ces deux femmes, et d'employer ce maudit
Bohémien pour porter leurs messages à leurs vassaux.

--Vous connaissez mes motifs, Sire. Les domaines de la comtesse sont
situés entre les frontières de la Bourgogne et celles de la Flandre. Son
château est presque imprenable, et elle a de tels droits sur les
domaines voisins, que s'ils étaient convenablement soutenus, ils
donneraient du fil à retordre au Bourguignon. Il faudrait seulement
qu'elle eût pour époux un homme bien disposé pour la France.

--C'est un appât fait pour tenter, Olivier, j'en conviens; et si nous
avions pu cacher qu'elle était ici, il nous aurait été possible
d'arranger un mariage de ce genre pour cette riche héritière. Mais ce
maudit Bohémien! comment as-tu pu me recommander de confier à ce chien
de païen une mission qui exigeait de la fidélité?

--Votre Majesté voudra bien se rappeler que c'est elle-même qui lui a
accordé trop de confiance, et beaucoup plus que je ne l'aurais voulu. Il
aurait porté fidèlement une lettre de la comtesse à son parent pour lui
dire de tenir bon dans son château, et lui promettre de prompts secours;
mais Votre Majesté a voulu mettre à l'épreuve sa science prophétique, et
lui a fait connaître ainsi des secrets qui valaient la peine d'être
trahis.

--J'en suis honteux, Olivier, j'en suis honteux. Et cependant on dit que
ces païens descendent des sages chaldéens, qui ont appris les mystères
des astres dans les plaines de Shinar.

Sachant fort bien que son maître, malgré toute sa pénétration et sa
sagacité, était d'autant plus porté à se laisser tromper par les devins,
les astrologues, et toute cette race d'adeptes prétendus, qu'il croyait
avoir lui-même quelque connaissance dans ces sciences occultes, Olivier
n'osa insister davantage sur ce point, et se contenta d'observer que le
Bohémien avait été mauvais prophète en ce qui le concernait lui-même,
sans quoi il se serait bien gardé de revenir à Tours pour y chercher la
potence qu'il méritait.

--Il arrive souvent, répondit Louis avec beaucoup de gravité, que ceux
qui sont doués de la science prophétique n'ont pas le pouvoir de prévoir
les événemens qui les intéressent personnellement.

--Avec la permission de Votre Majesté, c'est comme si l'on disait qu'un
homme ne peut voir son bras à la lumière d'une chandelle qu'il tient à
la main, et qui lui montre tous les autres objets de l'appartement.

--La lumière qui lui montre le visage des autres ne peut lui faire
apercevoir le sien, et cet exemple est ce qui prouve le mieux ce que je
disais. Mais ce n'est pas ce dont il s'agit en ce moment. Le Bohémien a
été payé de ses peines; que la paix soit avec lui. Mais ces deux dames?
non-seulement le Bourguignon nous menace d'une guerre, parce que nous
leur accordons un asile; mais leur présence ici parait même dangereuse
pour mes projets à l'égard de ma propre famille. Mon cousin d'Orléans,
simple qu'il est, a vu cette demoiselle, et je prédis que cette vue le
rendra moins souple relativement à son mariage avec Jeanne.

--Votre Majesté peut renvoyer les comtesses de Croye au duc de
Bourgogne, et acheter la paix à ce prix. Certaines gens pourront penser
que c'est sacrifier l'honneur de la couronne; mais si la nécessité exige
ce sacrifice...

--Si ce sacrifice devait être profitable, Olivier, je le ferais sans
hésiter. Je suis un vieux saumon; j'ai acquis de l'expérience, et je ne
mords point à l'hameçon du pêcheur parce qu'il est amorcé de cet appât
qu'on nomme honneur. Mais ce qui est pire qu'un manque d'honneur, c'est
qu'en rendant ces dames au Bourguignon nous perdrions l'espoir
avantageux qui nous a déterminés à leur donner un asile. Ce serait un
crève-cœur de renoncer à établir un ami de notre couronne, un ennemi du
duc de Bourgogne, dans le centre même de ses domaines, si près des
villes mécontentes de la Flandre. Non, Olivier, nous ne pouvons renoncer
aux avantages que semble nous présenter notre projet de marier cette
jeune comtesse à quelque ami de notre maison.

--Votre Majesté, dit Olivier après un moment de réflexion, pourrait
accorder sa main à quelque ami digne de confiance, qui prendrait tout le
blâme sur lui, et qui vous servirait secrètement, tandis que vous
pourriez le désavouer en public.

--Et où trouver un tel ami? Si je la donnais à un de nos nobles mutins
et intraitables, ne serait-ce pas le rendre indépendant? Et n'est-ce pas
ce que ma politique a cherché à éviter depuis bien des années? Dunois, à
la vérité... oui, c'est à lui, à lui seul que je pourrais me fier. Il
combattrait pour la couronne de France, quelle que fut sa situation. Et
cependant les richesses et les honneurs changent le caractère des
hommes. Non, je ne me fierai pas même à Dunois.

--Votre Majesté peut en trouver un autre, dit Olivier d'un ton encore
plus mielleux et plus insinuant que celui qu'il était habitué de prendre
en conversant avec le roi, qui déjà lui accordait beaucoup de
liberté:--vous pourriez lui donner un homme dépendant entièrement de vos
bonnes grâces et de votre faveur, et qui ne pourrait pas plus exister
sans votre appui que s'il était privé d'air et de soleil, un homme plus
recommandable par la tête que par le bras; un homme...

--Un homme comme toi, n'est-ce pas? Ha! ha! ha! Non, Olivier, sûr ma
foi! cette flèche est un peu trop hasardée. Quoi! parce que je t'accorde
ma confiance et que, pour récompense, je te laisse de temps en temps
tondre mes sujets d'un peu près, tu t'imagines pouvoir aspirer à épouser
une pareille beauté, et à devenir en outre un comte de la première
classe! toi! toi, dis-je, sans naissance, sans éducation, dont la
prudence est une sorte d'astuce, dont le courage est plus que douteux?

--Votre Majesté m'impute une présomption dont je ne suis pas coupable,
Sire.

--J'en suis charmé, et puisque tu désavoues un rêve si absurde, j'en ai
meilleure opinion de ton jugement; cependant il me semble que tes propos
te conduisaient à toucher cette corde. Mais pour en revenir à ce que je
disais, je n'ose la renvoyer en Bourgogne; je n'ose marier cette belle
comtesse à aucun de mes sujets; je n'ose la faire passer ni en
Angleterre ni en Allemagne, parce qu'il est vraisemblable qu'elle y
deviendrait la proie d'un homme qui serait plus porté à s'unir à la
Bourgogne qu'à la France; qui serait plus disposé à réduire les honnêtes
mécontens de Gand et de Liège, qu'à leur accorder une force suffisante
pour donner à la valeur de Charles-le-Téméraire assez d'occupation sans
l'obliger de sortir de ses domaines. Ils étaient si mûrs pour une
insurrection! Les Liégeois surtout! Bien échauffés et bien appuyés, ils
tailleraient seuls de la besogne à mon beau cousin pour plus d'un an.
Que serait-ce, soutenus par un belliqueux comte de Croye?... Non,
Olivier, ton plan offre trop d'avantages pour y renoncer sans faire
quelques efforts; fouille dans ton cerveau fertile; ne peux-tu rien
imaginer?

Après un assez long silence, Olivier répondit enfin:--Ne serait-il pas
possible de faire réussir un mariage entre Isabelle de Croye et le jeune
Adolphe, duc de Gueldres?

--Quoi! s'écria le roi d'un air de surprise, la sacrifier, une créature
si aimable, à un furieux, à un misérable qui a déposé, emprisonné et
menacé plusieurs fois d'assassiner son propre père? Non, Olivier, non!
ce serait une cruauté trop atroce, même pour vous ou pour moi qui
marchons d'un pas ferme vers notre excellent but, la paix et le bonheur
de la France, sans nous inquiéter beaucoup des moyens qui peuvent y
conduire. D'ailleurs le duc est à trop de distance de nous; il est
détesté des habitans de Gand et de Liège. Non, non! je ne veux pas de
ton Adolphe de Gueldres; pense à quelque autre mari pour la comtesse.

--Mon imagination est épuisée, Sire; elle ne m'offre personne qui, comme
mari d'Isabelle de Croye, me semble en état de répondre aux vues de
Votre Majesté. Il faut qu'il réunisse tant de qualités différentes! Ami
de Votre Majesté; ennemi de la Bourgogne; assez politique pour se
concilier les Gantois et les Liégeois; assez brave pour défendre ses
petits domaines contre la puissance du duc Charles; de noble naissance,
car Votre Majesté insiste sur ce point; et, par-dessus le marché, d'un
caractère vertueux et excellent!

--Je n'ai pas appuyé sur le caractère, Olivier, c'est-à-dire pas si
fortement; mais il me semble qu'il ne faut pas que l'époux d'Isabelle de
Croye soit aussi publiquement, aussi généralement détesté qu'Adolphe de
Gueldres. Par exemple, puisqu'il faut que je cherche moi-même quelqu'un,
pourquoi pas Guillaume de la Marck?

--Sur ma foi, Sire, je ne puis me plaindre que vous exigiez une trop
grande perfection morale dans l'heureux époux de la jeune comtesse, si
le Sanglier des Ardennes vous paraît pouvoir lui convenir. De la Marck!
il est notoire que c'est le plus grand brigand, le plus féroce meurtrier
de toutes nos frontières; il a été excommunié par le pape à cause de
mille crimes.

--Nous obtiendrons son absolution, ami Olivier: l'Église est
miséricordieuse.

--C'est presque un proscrit; il a été mis au ban de l'Empire par la
diète de Ratisbonne.

--Nous ferons révoquer cette sentence, ami Olivier: la diète entendra
raison.

--Et en admettant qu'il soit de noble naissance, il a les manières, le
visage, les airs et le cœur d'un boucher flamand; jamais elle n'en
voudra.

--Si je ne me trompe pas, Olivier, sa manière de faire la cour rendra
difficile de le refuser.

--J'avais en vérité grand tort, Sire, quand j'accusais Votre Majesté
d'avoir trop de scrupules. Sur mon âme, les crimes d'Adolphe sont des
vertus auprès de ceux de Guillaume de la Marck; et comment se
rencontrera-t-il avec sa future épouse? Votre Majesté sait qu'il n'ose
se montrer hors de sa forêt des Ardennes.

--C'est à quoi il s'agit de songer. D'abord il faut informer ces deux
dames en particulier qu'elles ne peuvent rester plus long-temps en cette
cour sans occasionner une rupture entre la France et la Bourgogne, et
que, ne voulant pas les remettre entre les mains de notre beau cousin,
nous désirons qu'elles quittent secrètement nos domaines.

--Elles demanderont à être envoyées en Angleterre, et nous les en
verrons revenir avec un lord de cette île, à figure ronde, à longs
cheveux bruns, suivi de trois mille archers.

--Non! non! nous n'oserions, vous me comprenez, offenser notre beau
cousin de Bourgogne au point de leur permettre de passer en Angleterre:
ce serait une cause de guerre aussi certaine que si nous les gardions
ici. Non! non! ce n'est qu'aux soins de l'Église que je puis confier la
jeune comtesse. Tout ce que je puis faire, c'est de fermer les yeux sur
le départ des comtesses Hameline et Isabelle, déguisées et suivies d'une
petite escorte, pour aller se réfugier chez l'évêque de Liège, qui
placera pour quelque temps la belle comtesse sous la sauvegarde d'un
couvent.

--Et si ce couvent peut lui servir d'abri contre Guillaume de la Marck,
quand il connaîtra les intentions favorables de Votre Majesté, je me
trompe fort sur son compte.

--Il est vrai que, grâce au secours d'argent que je lui fournis en
secret, de la Marck a rassemblé autour de lui une jolie troupe de
soldats aussi peu scrupuleux que bandits le furent jamais; et par leur
aide il parvient à se maintenir dans ses bois de manière à se rendre
formidable, tant au duc de Bourgogne qu'à l'évêque de Liège. Il ne lui
manque que quelque territoire dont il puisse se dire le maître; et
trouvant une si belle occasion d'en acquérir par un mariage, je crois,
Pâques-Dieu! qu'il saura la saisir sans que j'aie besoin de l'en presser
bien fortement. Le duc de Bourgogne aura alors dans le flanc une épine
qu'aucun chirurgien ne pourra en extirper de notre temps. Quand le
Sanglier des Ardennes, déjà proscrit par Charles, se trouvera fortifié
par la possession des terres, châteaux et seigneurie de cette belle
dame; quand peut-être les Liégeois mécontens se décideront à le prendre
pour chef et pour capitaine, que le duc alors pense à faire la guerre à
la France quand il le voudra, ou plutôt qu'il bénisse son étoile si la
France ne la lui déclare pas. Eh bien! comment trouves-tu ce plan,
Olivier?

--Admirable, Sire! sauf la sentence qui adjuge cette pauvre dame au
Sanglier des Ardennes. Par la sainte Vierge, s'il était un peu plus
galant, Tristan l'Ermite, le grand prévôt, lui conviendrait mieux.

--Et tout à l'heure tu proposais maître Olivier le barbier. Mais l'ami
Olivier et le compère Tristan, quoique excellens pour le conseil et
l'exécution, ne sont pas de l'étoffe dont on fait des comtes. Ne sais-tu
pas que les bourgeois de Flandre estiment la naissance dans les autres,
précisément parce qu'ils n'ont pas eux-mêmes cet avantage. Des plébéiens
insurgés désirent toujours un chef pris dans l'aristocratie. Voyez en
Angleterre: Ked, ou Cade[47] (comment l'appelez-vous?) cherchait à
rallier toute la canaille autour de lui en se prétendant issu du sang
des Mortimers. Le sang des princes de Nassau coule dans les veines de
Guillaume de la Marck. Maintenant songeons aux affaires. Il faut que je
détermine les comtesses de Croye à partir secrètement et promptement
avec une escorte sûre. Cela sera facile. Il n'est besoin que de leur
donner à entendre qu'elles n'ont pas d'autre alternative à choisir, si
elles ne veulent pas être livrées au Bourguignon. Il faut que tu trouves
le moyen d'informer Guillaume de la Marck de leurs mouvemens, et ce
sera à lui à choisir le temps et le lieu convenables pour se faire
épouser. J'ai fait choix de quelqu'un pour les accompagner.

--Puis-je demander à Votre Majesté à qui elle a dessein de confier une
mission si importante?

--À un étranger, bien certainement; à un homme qui n'a en France ni
parentage, ni intérêts qui puissent intervenir dans l'exécution de mes
ordres, et qui connaît trop peu le pays et les diverses factions, pour
soupçonner de mes intentions plus que je n'ai dessein de lui en
apprendre. En un mot, j'ai dessein de charger de cette mission le jeune
Écossais qui vient de t'avertir de te rendre ici.

Olivier garda le silence quelques instans, d'un air qui semblait
annoncer quelque doute sur la prudence d'un tel choix.

--Votre Majesté, dit-il enfin, n'est pas dans l'usage d'accorder si
promptement sa confiance à un étranger.

--J'ai mes raisons, répondit le roi. Tu connais ma dévotion pour le
bienheureux saint Julien,--et il fit le signe de la croix en prononçant
ces paroles.--Je lui avais dit mes Oraisons l'avant-dernière nuit, et je
l'avais humblement supplié d'augmenter ma maison de quelques-uns de ces
braves étrangers qui courent le monde, et si nécessaires pour établir
dans tout notre royaume une soumission sans bornes à nos volontés;
faisant vœu, en retour, de les accueillir, de les protéger et de les
récompenser en son nom.

--Et saint Julien, dit Olivier, a-t-il envoyé à Votre Majesté ces deux
longues jambes d'Écosse, en réponse à vos prières?

Quoique le barbier connût la faiblesse du roi, qu'il sût que son maître
avait autant de superstition qu'il avait lui-même peu de religion, que
rien n'était plus facile que de l'offenser sur un pareil sujet, et qu'en
conséquence il eût eu grand soin de faire cette question du ton le plus
simple et le moins ironique, Louis n'en sentit pas moins le sarcasme, et
il lança sur Olivier un regard de courroux.

--Maraud! s'écria-t-il, on a raison, de t'appeler Olivier-le-Diable, toi
qui oses te jouer ainsi de ton maître et des bienheureux saints. Je te
dis que, si tu m'étais moins nécessaire, je te ferais pendre au vieux
chêne en face du château, pour servir d'exemple à ceux qui se raillent
des choses saintes. Apprends, misérable infidèle, que je n'eus pas plus
tôt les yeux fermés, que le bienheureux saint Julien m'apparut, tenant
par la main un jeune homme qu'il me présenta en me disant que son destin
était d'échapper au fer, à l'eau et à la corde; qu'il porterait bonheur
au parti qu'il embrasserait, et qu'il réussirait dans ce qu'il
entreprendrait. Je sortis le lendemain matin, et je rencontrai ce jeune
Écossais. Dans son pays, il avait échappé au fer au milieu du massacre
de toute sa famille; et ici, dans l'espace d'un seul jour, un double
miracle l'a sauvé de l'eau et de la corde. Déjà, dans une occasion
particulière, comme je te l'ai donné à entendre, il m'a rendu un service
important. Je le reçois donc comme m'étant envoyé par saint Julien, pour
me servir dans les entreprises les plus difficiles, les plus
périlleuses, et même les plus désespérées.

En finissant de parler, le roi ôta son chapeau, et ayant choisi parmi
les petites figures de plomb qui en garnissaient le tour celle qui
représentait saint Julien, il plaça son chapeau sur une table, en
tournant de son côté l'image du saint, et s'agenouillant devant elle,
comme il le faisait souvent quand il était agité par la crainte ou
l'espérance, ou peut-être tourmenté par les remords, il murmura à
demi-voix, avec un air de profonde dévotion: _Sancte Juliane, adsis
precibus nostris, ora, ora pro nobis_[48].

C'était un de ces accès de piété superstitieuse dont Louis était pris
dans des circonstances si extraordinaires qu'elles auraient pu faire
passer un des monarques les plus remplis de sagacité qui aient jamais
régné, pour un homme privé de raison, ou du moins dont l'esprit était
troublé par le remords de quelque grand crime.

Tandis qu'il était ainsi occupé, son favori le regardait avec une
expression de sarcasme et de mépris qu'il cherchait à peine à cacher.
Une des particularités de cet homme était que, dans toutes ses relations
avec son maître, il se dépouillait de cette affectation mielleuse
d'humilité qui distinguait sa conduite envers les autres; et s'il
conservait encore alors quelque ressemblance avec le chat, c'était
lorsque cet animal est sur ses gardes, vigilant, animé, prêt à bondir au
premier besoin. La cause de ce changement venait sans doute de ce
qu'Olivier savait parfaitement que Louis était trop profondément
hypocrite lui-même pour ne pas voir à travers l'hypocrisie des autres.

--Les traits de ce jeune homme, s'il m'est permis de parler, dit
Olivier, sont donc semblables à ceux de l'inconnu que vous avez vu en
songe?

--Très-ressemblans, on ne peut davantage, répondit le roi, qui, comme la
plupart des gens superstitieux, souffrait souvent que son imagination
lui en imposât. D'ailleurs, j'ai fait tirer son horoscope par Galeotti
Martivalle, et j'ai appris positivement, autant par son art que par mes
propres observations, que, sous bien des rapports, la destinée de ce
jeune homme sans amis est soumise aux mêmes constellations que la
mienne.

Quoi que Olivier pût penser des motifs que le roi assignait si hardiment
à la préférence qu'il accordait à un jeune homme sans expérience, il
n'osa pas faire d'autres objections, sachant bien que Louis, qui pendant
son exil avait étudié avec grand soin la prétendue science de
l'astrologie, ne serait pas d'humeur à écouter aucune raillerie tendant
à rabaisser ses connaissances. Il se borna donc à répondre qu'il
espérait que le jeune homme remplirait fidèlement une tâche si délicate.

--Nous prendrons des mesures pour qu'il ne puisse le faire autrement,
dit Louis. Tout ce qu'il saura, c'est qu'il est chargé d'escorter les
deux comtesses jusqu'à la résidence de l'évêque de Liège. Il ne sera pas
plus instruit qu'elles ne le seront elles-mêmes de l'intervention
probable de Guillaume de la Marck. Personne ne connaîtra ce secret que
le guide; il faut donc que Tristan ou toi vous nous en trouviez un
convenable à nos projets.

--Mais en ce cas, répliqua Olivier, et à en juger d'après son air et son
pays, il est probable que ce jeune homme sautera sur ses armes dès qu'il
verra le Sanglier des Ardennes attaquer ces dames, et il est possible
qu'il ne se tire pas d'affaire aussi heureusement qu'il s'en est tiré ce
matin.

--S'il périt, dit Louis avec sang-froid, le bienheureux saint Julien
m'en enverra un autre en sa place. Que le messager soit tué quand il a
rempli sa mission, ou que le flacon soit brisé quand le vin est bu,
c'est la même chose. Mais il faut accélérer le départ de ces dames, et
persuader ensuite au comte de Crèvecœur qu'il a eu lieu sans notre
connivence, attendu que nous désirions les remettre en la garde de notre
beau cousin, ce que leur fuite soudaine nous a empêché de faire.

--Le comte peut-être est trop clairvoyant, et son maître trop prévenu
contre Votre Majesté, pour qu'ils puissent le croire.

--Sainte Mère de Dieu! Quelle incrédulité ce serait pour des chrétiens!
Mais il faudra qu'ils nous croient, Olivier. Nous mettrons dans toute
notre conduite envers notre beau cousin de Bourgogne une confiance si
entière et si illimitée, que pour ne pas croire à notre sincérité à son
égard, sous tous les rapports, il faudrait qu'il fût pire qu'un
infidèle. Je te dis que je suis si convaincu que je puis donner à
Charles de Bourgogne telle opinion de moi que je le voudrai, que s'il le
fallait, pour dissiper tous ses doutes, j'irais sans armes, monté sur un
palefroi, le visiter sous sa tente, sans autre garde que toi seul, l'ami
Olivier.

--Et moi, Sire, quoique je ne me pique pas de manier l'acier sous aucune
autre forme que celle d'un rasoir, je chargerais un bataillon de Suisses
armés de hallebardes, plutôt que d'accompagner Votre Majesté dans une
semblable visite d'amitié rendue à Charles de Bourgogne, quand il a tant
de motifs pour être bien assuré que le cœur de Votre Majesté nourrit de
l'inimitié contre lui.

--Tu es un fou, Olivier, avec toutes tes prétentions à la sagesse; et tu
ne sais pas qu'une politique profonde doit quelquefois prendre le masque
d'une extrême simplicité, de même que le courage se cache parfois sous
l'apparence d'une timidité modeste. Si les circonstances l'exigeaient,
je ferais bien certainement ce que je viens de te dire; les saints
bénissant nos projets, et les constellations célestes amenant dans leur
cours une conjonction favorable à cette entreprise.

Ce fut en ces termes que Louis XI donna la première idée de la
résolution extraordinaire qu'il exécuta par la suite, dans l'espoir de
duper son rival, et qui faillit le perdre lui-même.

En quittant son conseiller, le roi se rendit dans l'appartement des
comtesses de Croye. Il n'eut pas besoin de faire de grands efforts pour
les persuader de quitter la cour de France, dès qu'il leur eut fait
entendre qu'il serait possible qu'elles n'y trouvassent pas une
protection assurée contre le duc de Bourgogne: sa simple permission
aurait suffi; mais il ne lui fut pas si facile de les déterminer à
prendre Liège pour le lieu de leur retraite. Elles lui demandèrent et le
supplièrent de les envoyer en Bretagne ou à Calais, où, sous la
protection du duc de Bretagne ou du roi d'Angleterre, elles pourraient
rester en sûreté jusqu'à ce que le duc de Bourgogne se montrât moins
rigoureux à leur égard. Mais aucun de ces lieux de sûreté ne convenait
aux plans de Louis, et il réussit enfin à leur faire adopter celui qui
favorisait l'exécution de ses projets.

On ne pouvait mettre en doute le pouvoir qu'avait l'évêque de Liège de
les défendre, puisque sa dignité d'ecclésiastique lui donnait les moyens
de les protéger contre tous les princes chrétiens, et que, d'une autre
part, ses forces comme prince séculier, si elles n'étaient pas
considérables, suffisaient au moins pour défendre sa personne et ceux
qu'il prenait sous sa protection, contre toute violence soudaine. La
difficulté était de parvenir sans risque jusqu'à la petite cour de
l'évêque; mais Louis promit d'y pourvoir en faisant répandre le bruit
que les dames de Croye s'étaient échappées de Tours pendant la nuit, de
crainte d'être livrées entre les mains de l'envoyé bourguignon, et
qu'elles avaient pris la fuite vers la Bretagne. Il leur promit aussi de
leur donner une petite escorte sur la fidélité de laquelle elles
pourraient compter, et des lettres pour enjoindre aux commandans des
villes et forteresses par où elles devaient passer, de leur donner, par
tous les moyens possibles, assistance et protection pendant leur voyage.

Les dames de Croye, quoique intérieurement mécontentes de la manière
discourtoise et peu généreuse dont Louis les privait de l'asile qu'il
leur avait promis à sa cour, furent si loin de faire la moindre
objection à ce départ précipité, qu'elles allèrent au-devant de ses
désirs en le priant de les autoriser à partir cette nuit même. La
comtesse Hameline était déjà lasse d'une cour où il n'y avait ni fêtes
pour y briller, ni courtisans pour l'admirer; et la comtesse Isabelle
pensait qu'elle en avait vu assez pour conclure que si la tentation
devenait un peu plus forte, Louis XI, peu content de les renvoyer de sa
cour, ne se ferait pas un scrupule de la livrer à son suzerain irrité,
le duc de Bourgogne. Leur résolution satisfît d'autant plus le roi,
qu'il désirait maintenir la paix avec le duc Charles, et qu'il craignait
que la présence d'Isabelle ne devînt un obstacle à l'exécution de son
plan favori de donner la main de sa fille Jeanne à son cousin d'Orléans.



CHAPITRE XIII.

L'Astrologue.

          «Vous me parlez de rois, quelle comparaison!
          «Je suis au-dessus d'eux, puisque je suis un SAGE.
          «Sur tous les élémens je règne sans partage,
          «Ou du moins on le croit, et sur cette croyance
          «J'assieds les fondemens de ma toute-puissance.»

          _Albumazar_.


SANS cesse de nouvelles occupations et de nouvelles aventures semblaient
survenir à notre jeune Écossais, comme se succèdent les flots rapides
d'un torrent; car il ne tarda pas à être mandé dans l'appartement de son
capitaine lord Crawford, où, à son grand étonnement, il trouva encore le
roi. Les premières paroles du monarque, au sujet de la preuve de
confiance dont il allait l'honorer, lui firent craindre qu'il ne fut
encore question d'une embuscade semblable à celle où il avait été placé
contre le comte de Crèvecœur, ou peut-être de quelque expédition encore
moins de son goût. Il fut non-seulement bien rassuré, mais ravi, en
apprenant que le roi le choisissait pour mettre sous ses ordres trois
hommes et un guide avec lesquels il devait escorter les dames de Croye
jusqu'à la cour de leur parent, l'évêque de Liège, de la manière la plus
sûre, la plus commode, et en même temps la plus secrète possible. Louis
lui remit des informations par écrit sur les endroits où il devait faire
halte, et qui étaient en général des villages et des couvens situés à
quelque distance des villes; son itinéraire indiquait aussi les
précautions qu'il devait prendre, surtout en approchant des frontières
de la Bourgogne. Enfin il reçut des instructions sur ce qu'il devait
faire pour jouer le rôle de maître d'hôtel de deux dames anglaises de
distinction. Il lui était recommandé de donner à croire que ces nobles
insulaires venaient de faire un pèlerinage à Saint-Martin de Tours, et
allaient en faire un autre dans la sainte ville de Cologne, dans
l'intention d'honorer les reliques des trois mages, ces sages monarques
venus de l'Orient pour adorer Jésus-Christ dans la crèche.

Sans trop pouvoir se rendre compte des motifs de son émotion, Quentin
sentit son cœur bondir de joie à la seule pensée qu'il allait
s'approcher de si près de la beauté de la tourelle, et s'en approcher à
un titre qui lui donnait droit d'obtenir une partie au moins de sa
confiance, puisque c'était à sa conduite et à son courage qu'allait être
remis en grande partie le soin de la protéger. Il ne doutait nullement
qu'il ne réussît à la conduire heureusement au terme de son voyage: la
jeunesse pense rarement aux périls; et Durward surtout, ayant respiré
dès son enfance l'air de la liberté, intrépide et plein de confiance en
lui-même, n'y pensait que pour les défier.

Il lui tardait d'être débarrassé de la contrainte que lui imposait la
présence du roi, afin de se livrer librement à sa joie secrète. Cette
joie allait jusqu'à des transports qu'il était forcé de réprimer en
pareille compagnie; mais Louis n'avait pas encore fini avec lui. Ce
monarque soupçonneux avait à consulter un conseiller d'une trempe toute
différente de celle d'Olivier-le-Diable, et qu'on regardait comme tirant
sa science des astres et des intelligences supérieures; de même qu'on
croyait en général que les conseils d'Olivier, à en juger par les
fruits, lui étaient inspirés par le diable même.

Louis ordonna donc à l'impatient Quentin de le suivre, et il le
conduisit dans une tour séparée du château du Plessis, où était installé
avec assez d'aisance et de splendeur le célèbre astrologue, poète et
philosophe Galeotti Marti, ou Martius, ou Martivalle[49], né à Narni, en
Italie, auteur du fameux Traité _De vulgo incognitis_[50], et l'objet
de l'admiration de son siècle et des éloges de Paul Jove. Il avait
long-temps fleuri à la cour de Mathias Corvin, roi de Hongrie; mais
Louis l'avait en quelque sorte leurré pour l'attirer à la sienne, jaloux
que le monarque hongrois profitât des conseils et de la société d'un
sage qui était initié à l'art de lire dans les décrets du ciel.

Martivalle n'était pas un de ces pâles ascétiques professeurs des
sciences mystiques, dont les traits se flétrissent, et dont les yeux
s'usent en veillant la nuit sur leurs creusets, et qui se macèrent le
corps à force d'examiner l'ourse polaire. Il se livrait à tous les
plaisirs du monde, et avant d'être devenu trop corpulent, il avait
excellé dans la science des armes et dans tous les exercices militaires
et gymnastiques; de sorte que Janus Pannonius a laissé une épigramme, en
vers latins, sur une lutte qui eut lieu entre Galeotti et un champion
renommé dans cet art, lutte dans laquelle l'astrologue fut complètement
victorieux[51].

Les appartemens de ce sage belliqueux et courtisan étaient beaucoup plus
somptueusement meublés qu'aucun de ceux que Quentin avait encore vus
dans le palais du roi. Les boiseries ornées et sculptées de sa
bibliothèque et la magnificence des tapisseries montraient le goût
élégant du savant Italien. De sa bibliothèque une porte conduisait dans
sa chambre à coucher, une autre à une tourelle qui lui servait
d'observatoire. Une grande table en chêne, placée au milieu de
l'appartement, était couverte d'un beau tapis de Turquie, dépouilles
prises dans la tente d'un pacha après la grande bataille de Jaiza, où
l'astrologue avait combattu à côté de Mathias Corvin, ce vaillant
champion de la chrétienté. Sur cette table on voyait un grand nombre
d'instrumens de mathématiques et d'astrologie, tous aussi précieux par
la main-d'œuvre que par la matière. L'astrolabe d'argent du sage était
un présent de l'empereur d'Allemagne, et son bâton de Jacob en ébène,
incrusté en or, était une marque d'estime du pape alors régnant[52].

Divers objets étaient rangés sur cette table, ou suspendus le long des
murs; entre autres deux armures complètes, l'une en mailles, l'autre en
acier, et qui toutes deux, par leur grandeur, semblaient désigner pour
leur maître Galeotti Martivalle, dont la taille était presque
gigantesque; une épée espagnole, une claymore d'Écosse, un cimeterre
turc, des arcs, des carquois et d'autres armes de guerre: on remarquait
aussi des instrumens de musique de plusieurs sortes, un crucifix
d'argent, un vase sépulcral antique, plusieurs de ces petits pénates de
bronze, objets du culte du paganisme, et beaucoup d'autres choses
curieuses qu'il serait difficile de décrire, et dont plusieurs, d'après
les opinions superstitieuses de ce siècle, semblaient devoir servir à
l'art magique.

La bibliothèque de cet homme étrange offrait un mélange non moins varié.
On y trouvait d'anciens manuscrits d'auteurs classiques, mêlés avec les
ouvrages volumineux des théologiens chrétiens, et ceux des sages
laborieux qui professaient les sciences chimiques, qui prétendaient
découvrir à leurs élèves les secrets les plus mystérieux de la nature,
par le moyen de la philosophie hermétique. Quelques-uns étaient écrits
en caractères orientaux; d'autres cachaient leur sens ou leur absurdité
sous le voile de caractères hiéroglyphiques ou cabalistiques.

Tout l'appartement et les divers meubles offraient aux yeux un tableau
calculé pour faire une impression dont l'effet sur l'imagination était
encore augmenté par l'air et, les manières de l'astrologue. Assis dans
un grand fauteuil, il examinait avec curiosité un spécimen de l'art tout
nouvellement inventé de l'imprimerie, qui sortait de la presse de
Francfort.

Galeotti Martivalle était un homme de grande taille, et qui, malgré son
embonpoint, avait un air de dignité. Il avait passé l'âge moyen de la
vie, et l'habitude de l'exercice qu'il avait contractée dans sa
jeunesse, et à laquelle il n'avait pas encore totalement renoncé,
n'avait pu réprimer une tendance naturelle à la corpulence, augmentée
par une vie sédentaire consacrée à l'étude, et son goût pour les
plaisirs de la table. Quoiqu'il eût de gros traits, il avait l'air noble
et majestueux, et un santon aurait pu être jaloux de la longue barbe
noire qui descendait sur sa poitrine. Il portait une robe de chambre du
plus beau velours de Gênes, à manches larges, garnie d'agrafes en or,
bordée d'hermine, et serrée sur sa taille par une ceinture de parchemin
vierge, sur lequel étaient représentés, en cramoisi, les douze signes du
zodiaque. Il se leva et salua le roi, mais avec les manières d'un homme
à qui la présence d'un personnage d'un rang si élevé n'en imposait pas,
et qui ne paraissait pas devoir compromettre la dignité qu'affectait
alors quiconque se consacrait à l'étude des sciences.

--Vous êtes occupé, mon père, lui dit le roi; et, à ce qu'il me semble,
c'est de cette nouvelle manière de multiplier les manuscrits par le
moyen d'une machine. Comment des choses si mécaniques, si terrestres,
peuvent-elles intéresser les pensées d'un homme devant qui le firmament
déroule ses volumes célestes?

--Mon frère, répondit Martivalle, car c'est ainsi que l'habitant de
cette cellule doit appeler le roi de France, quand il daigne venir le
visiter comme un disciple,--croyez qu'en réfléchissant sur les
conséquences de cette invention, j'y lis avec autant de certitude que
dans aucune combinaison des corps célestes, l'augure des changemens les
plus étonnans et les plus prodigieux. Quand je songe avec quel cours
lent et limité le fleuve de la science nous a jusqu'à présent apporté
ses eaux, combien de difficultés éprouvent à s'en procurer ceux qui en
sont le plus altérés; combien elles sont négligées par ceux qui ne
pensent qu'à leurs aises; combien elles sont exposées à être détournées
ou à se tarir, par suite des invasions de la barbarie; puis-je envisager
sans être émerveillé les destins qui attendent les générations futures
sur lesquelles les connaissances descendront, comme la première et la
seconde pluie, sans interruption et sans diminution, fertilisant
certaines contrées, en inondant quelques autres; changeant toutes les
formes de la vie sociale; établissant et renversant des religions,
érigeant et détruisant des royaumes...

--Un instant, Galeotti! s'écria Louis; tous ces changemens
arriveront-ils de notre temps?

--Non, mon frère, répondit Martivalle; cette invention peut se comparer
à un jeune arbre qui vient d'être planté, mais qui produira, dans les
générations suivantes, un fruit aussi fatal, mais aussi précieux que
celui du jardin d'Éden, c'est-à-dire la connaissance du bien et du mal.

--Que l'avenir songe à ce qui le concerne, dit Louis après une pause
d'un instant; nous vivons dans le siècle présent, et c'est à ce siècle
que nous réserverons nos soins. Chaque jour a bien assez du mal qu'il
apporte. Dites-moi, avez-vous terminé l'horoscope que je vous ai chargé
de tirer, et dont vous m'avez déjà dit quelque chose? j'ai amené ici la
partie intéressée, afin que vous puissiez employer à son égard la
chiromancie ou telle autre science qu'il vous plaira. L'affaire est
pressante.

Le sage se leva; et s'approchant du jeune soldat, il fixa sur lui ses
grands yeux noirs, pleins de vivacité, comme s'il eût été occupé
intérieurement à analyser tous les traits et linéamens de sa
physionomie. Rougissant et confus d'être l'objet d'un examen si sérieux
de la part d'un homme dont l'aspect était si vénérable et si imposant,
Quentin baissa les yeux, et ne les releva que pour obéir à l'ordre que
lui en donna l'astrologue d'une voix retentissante.

--Ne sois pas effrayé; lève les yeux, et avance ta main.

Lorsque Martivalle eut examiné la main droite de Durward, suivant toutes
les formes des arts mystiques qu'il cultivait, il tira le roi à l'écart,
et le conduisit à quelque pas.

--Mon frère royal, lui dit-il, la physionomie de ce jeune homme, et les
lignes imprimées sur sa main, confirment d'une manière merveilleuse le
rapport que je vous ai fait, d'après son horoscope, vos progrès dans
notre art sublime vous ont permis d'en porter, vous-même un jugement
semblable. Tout annonce que ce jeune homme sera brave et heureux.

--Et fidèle? dit le roi; car la fidélité n'est pas toujours compagne
inséparable de la bravoure et du bonheur.

--Et fidèle, répondit l'astrologue; car il a dans l'œil et dans le
regard une fermeté mâle, et sa _linea vitæ_ est droite et profondément
tracée, ce qui prouve qu'il sera fidèlement et loyalement attaché à ceux
qui lui feront du bien ou qui lui accorderont leur confiance; et
cependant...

--Et cependant? répéta le roi. Eh bien! père Galeotti, pourquoi ne
continuez-vous pas?

--Les oreilles des rois ressemblent au palais de ces malades délicats
qui ne peuvent supporter l'amertume des médicamens nécessaires à leur
guérison.

--Mes oreilles et mon palais ne connaissent pas une telle délicatesse.
Je puis entendre tout bon conseil, et avaler tout médicament salutaire:
je ne m'inquiète ni de la rudesse de l'un, ni de l'amertume de l'autre.
Je n'ai pas été un enfant gâté à force d'indulgence: ma jeunesse s'est
passée dans l'exil et dans les souffrances. Mes oreilles sont
accoutumées à entendre sans offense tous les conseils, quelques durs
qu'ils puissent être.

--Je vous dirai donc clairement, Sire, que s'il se trouve dans la
mission que vous projetez quelque chose... quelque chose qui... qui, en
un mot, puisse effaroucher une conscience timorée, vous ne devez pas la
confier à ce jeune homme, du moins, jusqu'à ce que quelques années
passées à votre service l'aient rendu aussi peu scrupuleux que les
autres.

--Est-ce là tout ce que vous hésitiez à dire, mon bon Galeotti? et
aviez-vous quelque crainte de m'offenser en parlant ainsi? Je sais que
vous sentez parfaitement qu'on ne peut toujours être dirigé dans le
chemin de la politique royale comme on doit l'être invariablement dans
celui de la vie privée, par les maximes abstraites de la religion et de
la morale. Pourquoi, nous autres princes de la terre, fondons-nous des
églises et des monastères, entreprenons-nous des pèlerinages, nous
imposons-nous des pénitences, et faisons-nous des actes de dévotion dont
les autres hommes peuvent se dispenser, si ce n'est que le bien public
et l'intérêt de nos royaumes nous forcent à des mesures qui peuvent
charger notre conscience comme chrétiens? Mais le ciel est
miséricordieux; l'Église a un fonds inépuisable de mérites, et
l'intercession de Notre-Dame d'Embrun et des bienheureux saints est
continuelle et toute-puissante.

À ces mots, il ôta son chapeau, le mit sur la table, et s'agenouillant
devant les images de plomb qui l'entouraient, il dit:--_Sancte Huberte,
sancte Juliane, sancte Martine, sancta Rosalia, sancti quotquot adestis,
orate pro me peccatore_[53]! Il se frappa la poitrine en se relevant,
remit son chapeau sur sa tête, et se tournant vers l'astrologue;--Soyez
assuré, mon bon père, lui dit-il, que s'il se trouve dans la mission que
nous avons en vue quelque chose de la nature de ce que vous venez de
nous donner à entendre, l'exécution n'en sera pas confiée à ce jeune
homme, et qu'il ne sera pas même instruit de cette partie de nos
projets.

--Vous agirez sagement en cela, mon frère royal. On peut aussi
appréhender quelque chose de l'impétuosité de ce jeune homme, défaut
inhérent à tous ceux dont le tempérament est sanguin. Mais, d'après
toutes les règles de l'art, cette chance ne peut entrer en balance avec
les autres qualités découvertes par son horoscope et autrement.

--Minuit sera-t-il une heure favorable pour commencer un voyage
dangereux? Tenez, voici vos éphémérides. Vous voyez la position de la
lune à l'égard de Saturne, et l'ascendant de Jupiter. Il me semble, avec
toute soumission à vos connaissances supérieures, que c'est un augure de
succès pour celui qui fait partir une expédition à cette heure.

--Oui, répondit l'astrologue après un moment de réflexion; cette
conjonction promet le succès _à celui qui fait partir_ l'expédition;
mais je pense que Saturne étant en combustion, elle menace de dangers et
d'infortunes _ceux qui partent;_ d'où je conclus que le voyage peut être
dangereux et même fatal pour ceux qui l'entreprendront à une telle
heure. Cette conjonction défavorable présage des actes de violence et
une captivité.

--Violence et captivité à l'égard de ceux qui partent, dit le roi, mais
succès pour celui qui fait partir. N'est-ce pas là ce que vous nous
dites, mon docte père?

--Précisément, répondit Martivalle.

Louis ne répliqua rien à cette prédiction, que l'astrologue avait
probablement hasardée parce qu'il voyait que l'objet sur lequel il était
consulté couvrait quelque projet dangereux. Il ne laissa même pas
entrevoir jusqu'à quel point elle s'accordait avec ses vues, qui, comme
le lecteur le sait, étaient de livrer la comtesse Isabelle de Croye
entre les mains de Guillaume de la Marck, chef distingué par son
caractère turbulent et par sa bravoure féroce.

Le roi tira alors un papier de sa poche; et avant de le remettre à
Martivalle, il lui dit d'un ton qui ressemblait à une apologie:--Savant
Galeotti, ne soyez pas surpris que, possédant en vous un oracle, un
trésor, une science supérieure à celles que possède aucun être vivant de
nos jours sans même en excepter le grand Nostradamus[54], je désire
fréquemment profiter de vos connaissances, dans mes doutes et dans ces
difficultés par lesquelles est assiégé tout prince forcé de combattre
dans ses domaines des rebelles audacieux, et au dehors des ennemis
puissans et invétérés.

--Sire, répondit le philosophe, lorsque vous m'avez invité à quitter la
cour de Bude pour celle du Plessis, je l'ai fait avec la résolution de
mettre à la disposition de mon protecteur royal tout ce que mon art peut
faire pour lui être utile.

--C'en est assez, mon bon Martivalle, dit le roi: maintenant faites donc
attention à cette question. Alors il déplia le papier qu'il tenait à la
main, et lut ce qui suit:--Un homme engagé dans une contestation
importante, qui paraît devoir être décidée, soit par les lois, soit par
la force des armes, désire chercher à arranger cette affaire par le
moyen d'une entrevue personnelle avec son antagoniste. Il demande quel
jour sera propice pour l'exécution de ce projet; quel pourra être le
succès de cette négociation; et si son adversaire répondra à cette
preuve de confiance par la reconnaissance et la franchise, ou abusera
des avantages dont une telle entrevue peut lui donner l'occasion de
profiter?

--C'est une question importante, répondit Martivalle quand le roi eut
fini sa lecture. Elle exige que je trace un planétaire, et que j'y
consacre de sérieuses et profondes réflexions.

--Faites-le, mon bon père, mon maître ès-sciences, reprit le roi; et
vous verrez ce que c'est que d'obliger un roi de France. Nous avons
résolu, si les constellations le permettent, et nos faibles
connaissances nous portent à penser qu'elles approuvent notre projet, de
hasarder quelque chose en notre propre personne, pour arrêter ces
guerres antichrétiennes.

--Puissent les saints favoriser les pieuses intentions de Votre Majesté,
répondit l'astrologue, et veiller sur votre personne sacrée!

--Je vous remercie, docte père, dit Louis: en attendant, voici quelque
chose pour augmenter votre précieuse bibliothèque.

En même temps, il glissa sous un des volumes une petite bourse d'or;
car, économe jusque dans ses superstitions, il croyait avoir
suffisamment acheté les services de l'astrologue par la pension qu'il
lui avait accordée, et pensait avoir le droit d'employer ses talens à un
prix très-modéré, même dans les occasions les plus importantes.

Louis, pour nous servir du langage du barreau, ayant ainsi payé les
honoraires de son avocat consultant, se tourna vers Durward:--Suis-moi,
lui dit-il, mon brave Écossais, suis moi comme un homme choisi par le
destin et par un monarque pour accomplir une aventure importante. Aie
soin que tout soit prêt pour que tu puisses mettre le pied sur l'étrier
à l'instant même où la cloche de Saint-Martin sonnera minuit. Une minute
plus tôt ou une minute plus tard, tu perdrais l'aspect favorable des
constellations qui sourient à ton expédition.

À ces mots, le roi sortît, suivi de son jeune garde, et ils ne furent
pas plus tôt partis, que l'astrologue se livra à des sentimens tout
différens de ceux qui avaient paru l'animer en présence du monarque.

--Le misérable avare! s'écria-t-il en pressant la bourse dans sa main;
car, ne mettant pas de bornes à ses dépenses, Galeotti avait toujours
besoin d'argent.--Le vil et sordide imbécile! la femme du maître d'un
bâtiment m'en donnerait davantage pour savoir si son mari fera une
heureuse traversée. Lui! acquérir quelque teinture des belles-lettres!
oui, quand le renard glapissant et le loup hurlant deviendront
musiciens. Lui! lire dans le glorieux blason du firmament! oui, quand la
taupe aveugle aura les yeux du lynx. _Post tot promissa_! Après m'avoir
prodigué tant de promesses pour me tirer de la cour du magnifique
Mathias, où le Hun et le Turc, le chrétien et l'infidèle, le czar de
Moscovie et le kan des Tartares, disputaient à qui me comblerait de plus
de présens! Pense-t-il que je sois homme, à rester dans ce vieux
château, comme un bouvreuil en cage, prêt à chanter dès qu'il lui plaît
de siffler? Non, sur ma foi! _Aut inveniam viam, aut faciam_. Je
découvrirai ou j'imaginerai un expédient. Le cardinal de La Balue est
politique et libéral; il verra la question que le roi vient de me
soumettre, et ce sera la faute de Son Éminence si les astres ne parlent
pas comme il souhaite.

Il reprit le présent dédaigné, et le pesa de nouveau dans sa main.--Il
est possible, dit-il, qu'il se trouve au fond de cette misérable bourse
quelque perle ou quelque joyau de prix: j'ai entendu dire qu'il peut
être généreux jusqu'à la prodigalité quand son caprice le veut ou que
son intérêt l'exige.

Il vida la bourse sur la table, et n'y trouva ni plus ni moins que dix
pièces d'or, ce qui excita son indignation au plus haut degré.

--Pense-t-il que, pour ce misérable salaire, je le ferai jouir des
fruits de cette science céleste que j'ai étudiée avec l'abbé arménien
d'Istrahoff, qui n'avait pas vu le soleil depuis quarante ans; avec le
Grec Dubravius, qu'on dit avoir ressuscité des morts, et avoir même
visité le scheik Eba-Ali dans sa grotte des déserts de la Thébaïde? Non,
de par le ciel! celui qui méprise la science périra par son ignorance.
Dix pièces d'or! je rougirais presque d'offrir cette somme à Toinette
pour s'acheter un corset.

Tout en parlant ainsi, le sage indigné n'en mit pas moins cet or méprisé
dans une grande poche qu'il portait à sa ceinture, et que Toinette et
les autres personnes qui l'aidaient dans ses dépenses extravagantes
savaient ordinairement vider plus promptement que notre astrologue, avec
toute sa science, ne trouvait le moyen de la remplir.



CHAPITRE XIV.

Le Voyage.

          «France, je te revois, pays chéri des cieux,
          «Qu'ornèrent à l'envi les arts et la nature;
          «Aux faciles travaux de tes enfans joyeux,
          «Ton sein reconnaissant répond avec usure.
          «De tes jeunes beautés j'aime les noirs cheveux,
          «Leur sourire enchanteur, leurs regards pleins de grâces!
          «Hélas! pour toi le sort eut aussi ses rigueurs;
          «Ce n'est pas de nos jours que datent les disgrâces,
          «Mais tu sais supporter noblement tes malheurs[55].»

          _Anonyme_.


ÉVITANT d'entrer en conversation avec qui que ce fut, car tel était
l'ordre qu'il avait reçu, Durward alla se couvrir sans retard d'une
cuirasse excellente, mais sans ornemens; prit des brassards et des
cuissards, et mit sur sa tête un bon casque d'acier sans visière; il
revêtit aussi un bon surtout en peau de chamois, brodé sur toutes les
coutures, et qui pouvait convenir à un officier supérieur servant dans
une noble maison.

Ces armes et ces vêtemens lui furent apportés dans son appartement par
Olivier, qui, avec son air tranquille et son sourire insinuant,
l'informa que son oncle avait reçu ordre de monter la garde, pour qu'il
ne pût faire aucune question sur la cause de tous ces mouvemens
mystérieux.

--On fera vos excuses à votre parent, lui dit Olivier en souriant
encore; et, mon cher fils, quand vous serez de retour sain et sauf,
après avoir exécuté une mission si agréable, je ne doute pas que vous ne
soyez trouvé digne d'une promotion qui vous dispensera de répondre de
vos actions à qui que ce soit. Oui, nous vous verrons alors commander
vous-même des gens qui auront au contraire à vous rendre compte.

C'était ainsi que s'exprimait Olivier-le-Diable, tout en calculant
probablement dans son esprit les chances qui pouvaient faire croire que
le pauvre jeune homme, dont il serrait cordialement la main, devait
nécessairement trouver la mort ou la captivité dans sa mission.

Quelques minutes avant minuit, Quentin, conformément à ses instructions,
se rendit dans la seconde cour, et s'arrêta près de la tour du Dauphin,
qui, comme nos lecteurs le savent, avait été assignée pour la résidence
temporaire des comtesses de Croye. Il trouva à ce rendez-vous les hommes
et les chevaux de l'escorte, deux mules déjà chargées de bagage, trois
palefrois destinés aux deux comtesses et à une fidèle femme de chambre;
enfin, pour lui-même, un superbe cheval de guerre, dont la selle garnie
en acier brillait aux blancs rayons de la lune. Pas un mot de
reconnaissance ne fut prononcé d'aucun côté. Les hommes étaient
immobiles sur leurs selles, comme s'ils eussent été des statues, et
Quentin, à la lueur imparfaite de l'astre de la nuit, vit avec plaisir
qu'ils étaient bien armés et qu'ils avaient en main de longues lances.
Ils n'étaient que trois; mais l'un d'eux dit tous bas à Quentin, avec un
accent gascon fortement prononcé, que leur guide devait les joindre
au-delà de Tours.

Pendant tout ce temps, des lumières brillaient dans la tour, d'une
fenêtre à l'autre, comme si les dames s'empressaient de faire leurs
préparatifs de départ. Enfin une petite porte qui conduisait dans la
cour s'ouvrit, et trois femmes en sortirent, accompagnées d'un homme
enveloppé d'un manteau. Elles montèrent en silence sur les palefrois qui
leur avaient été préparés; et l'homme qui les accompagnait, marchant
devant elles, donna le mot de passe et fit les signaux nécessaires aux
gardes vigilans devant lesquels elles eurent à passer successivement.
Elles arrivèrent enfin à la dernière de ces barrières formidables; là,
l'homme qui leur avait servi de guide jusqu'alors s'arrêta, et dit tout
bas quelques mots aux deux comtesses, avec un air d'empressement
officieux.

--Que le ciel vous protège! Sire, répondit une voix qui fit tressaillir
le cœur de Durward, et qu'il vous pardonne si vous avez des vues plus
intéressées que vos paroles ne l'expriment! Me trouver sous la
protection du bon évêque de Liège est à présent tout ce que je désire.

L'homme à qui elle parlait ainsi murmura une réponse qu'on ne put
entendre, et rentra dans le château, tandis que Quentin, à la clarté de
la lune, reconnaissait en lui le roi lui-même, que son désir d'être bien
sûr du départ des deux dames avait sans doute déterminé à l'honorer de
sa présence, de crainte qu'il n'y eût quelque hésitation de leur part,
ou que les gardes du château ne fissent quelques difficultés imprévues.

Tant que la cavalcade fut dans les environs du château, il fallut
qu'elle marchât avec beaucoup de précaution pour éviter les trappes, les
pièges et embûches placés de distance en distance. Mais le Gascon
semblait avoir un fil pour se guider dans ce labyrinthe fatal aux
étrangers. Après un quart d'heure de marche, ils se trouvèrent au-delà
des limites de Plessis-le-Parc, et non loin de la ville de Tours.

La lune, qui venait de se dégager entièrement des nuages qu'elle n'avait
fait jusqu'alors que percer de temps en temps, jetait un océan de
lumière sur un paysage des plus magnifiques. La superbe Loire roulait
ses eaux majestueuses à travers la plus riche plaine de France, entre
des rives ornées de tours et de terrasses, de vignobles, et de
plantations de mûriers. L'ancienne capitale de la Touraine élevait dans
les airs les tours qui défendaient ses portes et ses remparts blanchis
par les rayons de la lune, tandis que, dans l'enceinte qu'ils formaient,
on apercevait le faîte de cet immense édifice que la dévotion du saint
évêque Perpétue avait fait construire dès le cinquième siècle, et auquel
le zèle de Charlemagne et de ses successeurs avait ajouté des ornemens
d'architecture en assez grand nombre pour en faire l'église la plus
belle de toute la France. Les tours de l'église de Saint-Gratien étaient
également visibles, ainsi que le château sombre et formidable qui
autrefois, dit-on, fut la résidence de l'empereur Valentinien.

Quoique les circonstances dans lesquelles se trouvait Quentin Durward
fussent de nature à occuper toutes ses pensées, il ne put contempler
qu'avec enchantement une scène que la nature et l'art semblaient avoir
enrichie à l'envi de tous leurs ornemens. Son admiration s'accroissait
encore par la comparaison avec ses montagnes natales, dont les sites les
plus imposans ont toujours un aspect d'aridité. Il fut tiré de sa
contemplation par la voix de la comtesse Hameline, montée aux moins à
une octave plus haut que les sons flûtés qu'elle avait fait entendre en
disant adieu au roi. Elle demandait à parler au chef de la petite
escorte. Quentin, pressant son cheval, se présenta respectueusement aux
deux dames en cette qualité, après quoi la comtesse Hameline lui fit
subir l'interrogatoire suivant:

--Quel est votre nom? quelle est votre qualité?

Durward la satisfit sur ces deux points.

--Connaissez-vous parfaitement la route?

--Il ne pouvait, répondit-il, assurer qu'il la connût très-bien, mais il
avait reçu des instructions détaillées, et, à la première halte, il
devait trouver un guide en état, sous tous les rapports, de diriger leur
marche ultérieure. En attendant, un cavalier qui venait de les joindre,
et qui complétait l'escorte, leur en servirait.

--Et pourquoi vous a-t-on choisi pour un pareil service? on m'a dit que
vous êtes le même jeune homme qui était hier de garde dans la galerie où
nous avons trouvé la princesse de France. Vous paraissez bien jeune,
bien peu expérimenté pour être chargé d'une telle mission. D'ailleurs
vous n'êtes pas Français, car vous parlez notre langue avec un accent
étranger.

--Mon devoir est d'exécuter les ordres du roi, madame, et non d'en
discuter les motifs.

--Êtes-vous de naissance noble?

--Je puis l'affirmer en sûreté de conscience, madame.

--Et n'est-ce pas vous, lui demanda la comtesse Isabelle avec un air de
timidité, que j'ai vu avec le roi à l'auberge des Fleurs-de-Lis?

Baissant la voix, peut-être parce qu'il éprouvait le même sentiment de
timidité, Quentin répondit affirmativement.

--En ce cas, belle tante, dit-elle à la comtesse Hameline, je crois que
nous n'avons rien à craindre, étant sous la sauvegarde de monsieur; il
n'a pas l'air d'un homme à qui l'on aurait pu confier prudemment
l'exécution d'un plan de trahison et de cruauté contre deux femmes sans
défense.

--Sur mon honneur, madame, s'écria Durward, sur la gloire de ma maison
et sur les cendres de mes ancêtres, je ne voudrais pas, pour la France
et l'Écosse réunies, être coupable de trahison et de cruauté envers
vous.

--Vous parlez bien, jeune homme! dit la comtesse Hameline; mais nous
sommes accoutumées aux beaux discours du roi Louis et de ses agens.
C'est ainsi qu'il nous a déterminées à chercher un refuge en France,
quand nous aurions pu, avec moins de danger qu'aujourd'hui, en trouver
un chez l'évêque de Liège, nous mettre sous la protection de Wenceslas
d'Allemagne, ou sous celle d'Édouard d'Angleterre. Et à quoi ont abouti
les promesses du roi? À nous cacher indignement, honteusement, comme des
marchandises prohibées, sous des noms plébéiens, dans une misérable
hôtellerie, tandis que tu sais, Marton, ajouta-t-elle en se tournant
vers la femme de chambre, que nous n'avons jamais fait notre toilette
que sous un dais et sur une estrade à trois marches; et là, nous étions
obligées de nous habiller sur le plancher d'une chambre, comme si nous
eussions été deux laitières.

Marton convint que sa maîtresse disait une triste vérité.

--Je voudrais que nous n'eussions pas eu d'autres sujets de plaintes,
dit Isabelle; je me serais bien volontiers passée de tout appareil de
grandeur.

--Mais non pas de société, ma nièce, cela est impossible.

--Je me serais passée de tout, ma chère tante, répondit-elle d'une voix
qui alla jusqu'au cœur de son jeune conducteur; oui, de tout, pourvu
que j'eusse trouvé une retraite sûre et honorable. Je ne désire pas,
Dieu sait que je n'ai jamais désiré occasionner une guerre entre la
France et la Bourgogne, ma patrie. Je serais bien fâchée que ma cause
coûtât la vie à un seul homme. Je ne demandais que la permission de me
retirer au couvent de Marmoutiers, ou dans quelque saint monastère.

--Vous parlez en véritable folle, belle nièce, et non en fille de mon
noble frère. Il est heureux qu'il existe encore quelqu'un qui conserve
quelque chose de la fierté de la noble maison de Croye. Comment
distinguerait-on, une femme bien née d'une laitière brûlée par le
soleil, si ce n'est parce qu'on rompt des lances pour l'une, et qu'on
casse des branches de coudrier pour l'autre? Je vous dis que, lorsque
j'étais dans la fleur de la jeunesse, à peine plus âgée que vous ne
l'êtes aujourd'hui, on soutint en mon honneur la fameuse passe d'armes
d'Haflinghem. Les tenans étaient au nombre de quatre, et celui des
assaillans alla jusqu'à douze. Cette joute coûta la vie à deux
chevaliers, et il y eut une épine du dos, une épaule, trois jambes et
deux bras cassés, sans parler d'un si grand nombre de blessures dans les
chairs, et de contusions, que les hérauts d'armes ne purent les compter.
C'est ainsi que les dames de notre maison ont toujours été honorées. Ah!
si vous aviez la moitié autant de cœur que vos nobles ancêtres, vous
trouveriez le moyen, dans quelque cour où l'amour des dames et la
renommée des armes sont encore en honneur, de faire donner un tournois
dont votre main serait le prix, comme celle de votre bisaïeule, de
bienheureuse mémoire, fut celui de la fameuse joute d'armes de
Strasbourg; vous vous assureriez ainsi la meilleure lance de l'Europe
pour soutenir les droits de la maison de Croye contre l'oppression du
duc de Bourgogne et la politique de la France.

--Mais, belle tante, ma vieille nourrice m'a dit que, quoique le
rhingrave fût la meilleure lance de la fameuse joute de Strasbourg, et
qu'il eût obtenu ainsi la main de ma respectable bisaïeule, de
bienheureuse mémoire, ce mariage ne fut pourtant pas très-heureux,
attendu qu'il avait coutume de la gronder souvent, et quelquefois même
de la battre.

--Et pourquoi non? s'écria la comtesse Hameline dans son enthousiasme
romanesque pour la chevalerie; pourquoi ces bras victorieux, accoutumés
à frapper de taille et d'estoc en rase campagne, seraient-ils sans
énergie dans leur château? J'aimerais mille fois mieux être battue deux
fois par jour par un noble chevalier dont le bras serait aussi
redoutable aux autres qu'à moi-même, que d'avoir pour époux un lâche qui
n'oserait lever la main sur sa femme ni sur personne.

--Je vous souhaiterais beaucoup de plaisir avec un époux si turbulent,
belle tante, et je ne vous l'envierais pas; car s'il est vrai qu'on
puisse supporter l'idée de quelque membre rompu dans un tournoi, il n'en
est pas de même dans le salon d'une dame.

--Mais on peut épouser un chevalier de renom, sans que la conséquence
nécessaire soit d'être battue, quoiqu'il soit vrai que notre ancêtre de
glorieuse mémoire, le rhingrave Gottfried, eût le caractère un peu
brusque, et aimât un peu trop le vin du Rhin. Un chevalier parfait est
un agneau avec les dames, et un lion au milieu des lances. Il y avait
Thibault de Montigny, que la paix soit avec lui! c'était l'homme le plus
doux qu'on pût voir, et jamais il ne fut assez discourtois pour lever la
main contre son épouse, de sorte que, par Notre-Dame, lui qui battait
tous les ennemis en champ clos, il se laissait battre chez lui par une
belle ennemie. Eh bien! ce fut sa faute. Il était un des tenans à la
passe d'armes d'Haflinghem, et il s'y conduisit si bien, que, si tel eût
été le bon plaisir du ciel et celui de votre aïeul, il aurait pu y avoir
une dame de Montigny qui aurait répondu plus convenablement à sa
douceur.

La comtesse Isabelle, qui avait quelque raison pour craindre cette
fameuse passe d'armes d'Haflinghem, attendu que c'était un sujet sur
lequel sa tante était toujours fort prolixe, laissa tomber la
conversation; et Quentin, avec la politesse d'un jeune homme bien élevé,
craignant que sa présence ne les gênât dans leur entretien, piqua en
avant, et alla joindre le guide, comme pour lui faire quelques questions
relativement à la route.

Cependant les deux dames continuèrent leur route en silence, ou
s'entretinrent de choses qui ne méritent pas d'être rapportées. Le jour
commença enfin à paraître; et, comme elles avaient été à cheval
plusieurs heures, Durward, craignant qu'elles ne fussent fatiguées,
devint impatient d'arriver à la première halte.

--Je vous la montrerai dans une demi-heure, lui répondit le guide.

--Et alors vous nous laisserez aux soins d'un autre guide? demanda
Quentin.

--Comme vous le dites. Mes voyages sont toujours courts et en droite
ligne. Quand vous et beaucoup d'autres, monsieur l'archer, vous décrivez
une courbe en forme d'arc, moi je suis toujours la corde.

La lune avait quitté l'horizon depuis long-temps, mais la lumière de
l'aurore commençait à briller du côté de l'orient, et se répercutait sur
le cristal d'un petit lac dont les voyageurs suivaient les bords depuis
quelques instans. Ce lac était situé au milieu d'une grande plaine où
l'on voyait des arbres isolés, quelques bouquets d'arbustes et quelques
buissons, mais assez découverte pour qu'on pût déjà apercevoir les
objets distinctement. Quentin jeta alors les yeux sur l'individu près
duquel il se trouvait, et sous l'ombre d'un grand chapeau rabattu à
larges bords, qui ressemblait au _sombrero_ d'un paysan espagnol, il
reconnut les traits facétieux de ce même Petit-André dont les doigts,
peu de temps auparavant, de concert avec ceux de son lugubre confrère
Trois-Échelles, avaient déployé tant d'activité autour de son cou.

L'exécuteur des hautes-œuvres étant regardé en Écosse avec une horreur
presque superstitieuse, Quentin, cédant à un mouvement d'aversion qui
n'était pas sans quelque mélange de crainte, et que le souvenir de
l'aventure dans laquelle il avait couru de si grands risques ne tendait
pas à diminuer, tourna vers la droite la tête de son cheval, et le
pressant en même temps de l'éperon, lui fit faire une demi-volte qui le
mit à sept ou huit pieds de son odieux compagnon.

--Ho! ho! ho! s'écria Petit-André; par Notre-Dame de la Grève, notre
jeune soldat ne nous a pas oublié. Eh bien! camarade, vous ne m'en
voulez pas, j'espère? Dans ce pays il faut que chacun gagne son pain.
Personne n'a à rougir d'avoir passé par mes mains; car j'attache un
fruit vivant à un arbre aussi proprement que qui que ce puisse être; et,
par-dessus le marché, Dieu m'a fait la grâce de faire de moi un gaillard
des plus joyeux! Ah! ah! ah! ah! je pourrais vous citer de si bonnes
plaisanteries de ma façon, faites entre le bas et le haut de l'échelle,
que j'étais obligé de précipiter ma besogne, de peur que mes patiens ne
mourussent de rire, ce qui aurait été une honte pour mon métier.

En finissant ces mots, il tira de côté là bride de son cheval, pour
regagner la distance que l'Écossais avait mise entre eux, et lui dit en
même temps:--Allons, monsieur l'archer, point de bouderie entre nous;
car, pour moi, je fais toujours mon devoir sans rancune et avec gaieté,
et je n'aime jamais mieux un homme que lorsque je lui mets mon cordon
autour du cou, pour en faire un chevalier de l'ordre de
Saint-Patibularius, comme le chapelain du grand prévôt, le digne père
Vaconeldiablo, a coutume d'appeler le saint patron de la prévôterie.

--Retire-toi, misérable, dit Quentin à l'exécuteur des sentences de la
loi, en voyant qu'il cherchait à se rapprocher de lui; retire-toi, ou je
serai tenté de t'apprendre l'intervalle qui sépare un homme d'honneur du
plus vil rebut de la société.

--Là! là! dit Petit-André; comme vous êtes vif! Si vous aviez dit un
honnête homme, il pourrait y avoir quelque chose de vrai là-dedans; mais
quant aux hommes d'honneur, j'ai tous les jours à travailler avec eux
d'aussi près que j'ai été sur le point de le faire avec votre personne.
Mais que la paix soit avec vous, et restez tout seul, si bon vous
semble. Je vous aurais donné un flacon de vin d'Auvergne pour noyer le
souvenir de toute rancune; mais, puisque vous méprisez ma politesse,
boudez tant qu'il vous plaira. Je n'ai jamais de querelle avec mes
pratiques, avec mes petits danseurs, mes compagnons de jeu, mes chers
camarades, comme Jacques le boucher appelle ses moutons; en un mot, avec
ceux qui, comme Votre Seigneurie, portent en grosses lettres écrit sur
le front C. O. R. D. E.[56]. Non non: qu'ils me traitent comme ils le
voudront, ils ne m'en trouveront pas moins prêt, au moment convenable, à
leur rendre service; et vous verrez vous-même, quand vous retomberez
entre mes mains, que Petit-André sait ce que c'est que de pardonner une
injure.

Après avoir ainsi parlé, et résumé le tout en jetant sur Quentin un
regard ironique, il fit entendre cette interjection par laquelle on
cherche à exciter un cheval trop lent, prit l'autre côté du chemin, et
laissa Durward digérer ses sarcasmes aussi-bien que pouvait le lui
permettre son orgueil écossais.

Quentin éprouva une forte tentation de lui briser le bois de sa lance
sur les côtes, mais il réprima son courroux en songeant qu'une querelle
avec un tel homme ne serait honorable en aucun temps ni en aucun lieu,
et qu'en cette occasion ce serait un oubli de ses devoirs qui pourrait
avoir les plus dangereuses conséquences. Il ne répondit donc plus rien
aux railleries malavisées de Petit-André, et se contenta de faire des
vœux bien sincères pour qu'elles ne fussent point arrivées jusqu'aux
oreilles des dames qu'il escortait, sur l'esprit desquelles elles ne
pourraient produire une impression avantageuse en faveur d'un jeune
homme exposé à de tels sarcasmes.

Il n'eut pas long-temps le loisir de se livrer à ces réflexions, car
elles furent interrompues par des cris perçans que poussèrent les deux
dames en même temps.

--Regardez! regardez derrière nous! pour l'amour du ciel! veillez sur
nous et sur vous-même; on nous poursuit.

Quentin se retourna à la hâte, et vit qu'effectivement deux cavaliers
armés semblaient les poursuivre; et ils couraient assez bon train pour
les joindre bientôt.--Ce ne peut être, dit-il, que quelques hommes de la
garde du grand prévôt qui font leur ronde dans la forêt. Regarde,
ajouta-t-il en s'adressant à Petit-André, et vois si tu les reconnais.

Petit-André obéit: et après avoir fait sa reconnaissance, il lui
répondit en se tournant sur sa selle d'un air goguenard:--Ces cavaliers
ne sont ni vos camarades ni les miens, ils ne sont ni de la garde du roi
ni de la garde prévôtale: car il me semble qu'ils portent des casques
dont la visière est fermée, et des hausse-cols. Au diable soient ces
hausse-cols! c'est la pièce de toute l'armure qui me déplaît davantage;
J'ai quelquefois perdu une heure avant de pouvoir venir à bout de les
détacher.

--Nobles dames, dit Durward sans faire attention à ce que disait
Petit-André, marchez en avant, pas assez vite pour faire croire que vous
fuyez, mais assez pour profiter de l'obstacle que je vais tâcher de
mettre à la marche de ces deux cavaliers qui nous suivent.

La comtesse Isabelle jeta un coup d'œil sur Quentin, dit quelques mots
à l'oreille de sa tante, qui adressa la parole à Quentin en ces termes:

--Nous vous avons donné notre confiance, monsieur l'archer, et nous
préférons courir le risque de tout ce qui pourra nous arriver en votre
compagnie, plutôt que d'aller en avant avec cet homme, dont la
physionomie ne nous paraît pas de bon augure.

--Comme il vous plaira, mesdames, répondit le jeune Écossais; après
tout, ils ne sont que deux; et quoiqu'ils soient chevaliers, à ce que
leurs armes paraissent annoncer, ils apprendront, s'ils ont quelque
mauvais dessein, comment un Écossais peut remplir son devoir, en
présence et pour la défense de personnes comme vous. Lequel de vous,
continua-t-il en s'adressant aux trois hommes qu'il commandait, veut
être mon compagnon pour rompre une lance avec ces deux, cavaliers?

Deux de ses hommes d'armes parurent manquer de résolution; mais le
troisième, Bertrand Guyot, jura que, _cape de Diou_! fussent-ils
chevaliers de la table ronde du roi Arthur, il se mesurerait avec eux
pour l'honneur de la Gascogne.

Pendant qu'il parlait ainsi, les deux chevaliers, car ils ne
paraissaient pas être d'un moindre rang, arrivèrent à l'arrière garde de
la petite troupe, composée de Quentin et du brave Gascon, tous deux
couverts d'une excellente armure d'acier bien poli, mais sans aucune
devise qui pût les faire distinguer.

L'un d'eux, en s'approchant, cria à Quentin:--Retirez-vous, sire écuyer:
nous venons vous relever d'un poste au-dessus de votre rang et de votre
condition. Vous ferez bien de laisser ces dames sous nos soins, elles
s'en trouveront mieux que des vôtres; car avec vous elles ne sont guère
que captives.

--Pour répondre à votre demande, monsieur, répliqua Durward, je vous
dirai d'abord que je m'acquitte d'un devoir qui m'a été imposé par mon
souverain actuel; et ensuite, que, quelque indigne que j'en puisse
être, ces dames désirent rester sous ma protection.

--Comment, drôle, s'écria un des deux champions, oseras-tu, toi,
mendiant vagabond, opposer résistance à deux chevaliers?

--Résistance est le mot propre, répondit Quentin: car je prétends
résister à votre attaque insolente et injuste; et s'il existe entre nous
quelque différence de rang, ce que je suis encore à apprendre, votre
conduite discourtoise la fait disparaître. Tirez donc vos épées, ou, si
vous vous voulez vous servir de la lance, prenez du champ.

Les deux chevaliers firent volte-face, et retournèrent à la distance
d'environ deux cents pas, Quentin, jetant un regard sur les deux
comtesses, se pencha sur sa selle, comme pour leur demander de le
favoriser de leurs vœux; et tandis qu'elles agitaient leurs mouchoirs
en signe d'encouragement, les deux autres champions étaient arrivés à la
distance nécessaire pour charger.

Recommandant au Gascon de se conduire en brave, Durward mit son coursier
au galop, et les quatre cavaliers se rencontrèrent au milieu du terrain
qui les séparait. Le choc fut fatal au pauvre Gascon; car son adversaire
ayant dirigé son arme contre son visage, qui n'était pas défendu par une
visière, sa lance lui entra dans l'œil, pénétra dans le crâne, et le
renversa mort sur la place.

D'une autre part, Quentin qui avait le même désavantage, et que son
ennemi attaqua de la même manière, fit un mouvement si à propos sur sa
selle, que la lance de son ennemi passa sur son épaule droite, en lui
effleurant légèrement la joue, tandis que la sienne frappant son
antagoniste sur la poitrine, le renversa par terre. Quentin sauta à bas
de cheval, pour détacher le casque de son adversaire; mais l'autre
chevalier, qui, soit dit en passant, n'avait pas encore parlé, voyant la
mésaventure de son compagnon, descendit du sien encore plus vite; et se
plaçant en avant de son ami, privé de tout sentiment:--Jeune téméraire,
dit-il à Durward, au nom de Dieu et de saint Martin, remonte à cheval,
et va-t'en avec ta pacotille de femmes. Ventre-saint-gris, elles ont
déjà causé assez de mal ce matin.

--Avec votre permission, sire chevalier, répondit Quentin, mécontent de
l'air de hauteur avec lequel cet avis lui était donné, je verrai d'abord
à qui j'ai eu affaire, et je saurai ensuite qui doit répondre de la mort
de mon camarade.

--Tu ne vivras assez ni pour le savoir, ni pour le dire, s'écria le
chevalier; je te le répète, retire-toi en paix. Si nous avons été assez
fous pour interrompre votre voyage, nous en avons été bien payés; car tu
as fait plus de mal que n'en pourraient réparer ta vie et celle de tous
tes compagnons. Ah! s'écria-t-il en voyant que Durward avait tiré son
épée, puisque tu le veux, bien volontiers. Pare celui-là.

En même temps il porta sur la tête du jeune Écossais un coup si bien
appliqué, que Quentin, quoique né dans un pays où l'on ne les donnait
pas de main morte, n'avait entendu parler d'un coup d'épée semblable que
dans les romans. Il descendit avec la force et la rapidité de l'éclair,
abattit la garde du sabre que Durward avait levé pour le parer, fendit
son casque au point de toucher les cheveux, mais ne pénétra pas plus
avant. Cependant le jeune soldat, étourdi par la violence du coup, tomba
un genou en terre, et fut un moment à la merci de son adversaire, s'il
eût plu à celui-ci de lui en porter un second; mais soit par compassion
pour sa jeunesse, soit par admiration de son courage, soit enfin par une
générosité qui ne lui permettait pas d'attaquer un ennemi sans défense,
le chevalier ne voulut pas profiter de cet avantage. Cependant Quentin,
revenant à lui, se releva lestement, et attaqua son antagoniste avec
l'énergie d'un homme déterminé à vaincre ou à périr, et avec le
sang-froid nécessaire pour faire usage de tous ses moyens. Résolu
d'éviter de s'exposer à des coups aussi terribles que celui qu'il venait
de recevoir, il fît valoir l'avantage d'une agilité supérieure
qu'augmentait encore la légèreté relative de son armure, pour harasser
son ennemi en l'attaquant de tous côtés avec des mouvemens si soudains
et si rapides que celui-ci, chargé d'armes pesantes, trouva difficile de
se défendre sans se fatiguer beaucoup.

Ce fut en vain que ce généreux antagoniste cria à Quentin qu'ils
n'avaient plus aucune raison pour se battre, et que ce serait à regret
qu'il le blesserait. N'écoutant que le désir de laver la honte de sa
première défaite, Durward continua à l'assaillir avec la vivacité de
l'éclair, le menaçant tantôt du tranchant, tantôt de la pointe de son
épée, et ayant toujours l'œil attentif à tous les mouvemens de son
adversaire, qui lui avait déjà donné une preuve si terrible de la force
supérieure de son bras, de sorte qu'il était toujours prêt à faire un
saut en arrière ou de côté à chaque coup que lui portait la lame pesante
de son ennemi.

--Il faut que le diable ait enraciné dans ce jeune fou la présomption et
l'opiniâtreté, murmura le chevalier: tu ne seras donc content que
lorsque tu auras un bon horion sur la tête! Changeant alors de manière
de combattre, il se tint sur la défensive, se contentant de parer les
coups que Quentin ne cessait de lui porter, sans paraître chercher à les
rendre, mais épiant l'instant où la fatigue, un faux pas ou un moment de
distraction du jeune soldat lui fournirait l'occasion de mettre fin au
combat d'un seul coup. Il est probable que cette politique adroite lui
aurait réussi, mais le destin en avait ordonné autrement.

Ils étaient encore aux prises avec une égale fureur, quand une troupe
nombreuse d'hommes à cheval arriva au grand galop, en criant:--Arrêtez!
arrêtez! Au nom du roi! Les deux champions reculèrent au même instant,
et Quentin vit avec surprise que son capitaine, lord Crawford, était à
la tête du détachement qui venait d'interrompre le combat. Il reconnut
aussi Tristan l'Ermite avec deux ou trois de ses gens. Toute la troupe
pouvait consister en une vingtaine de cavaliers.



CHAPITRE XV.

Le Guide.

          «Il me dit qu'en Égypte il avait pris naissance.
          «Il était descendu de ces sorciers fameux,
          «Éternels ennemis des malheureux Hébreux,
          «Aux miracles divins opposant des prestiges,
          «Du prophète Moïse imitant les prodiges.
          «Mais quand de Jéhovah l'ange exterminateur
          «Frappa les premiers nés de son glaive vengeur,
          «Ces sages prétendus, en dépit de leurs charmes,
          «Comme le paysan répandirent des larmes.»

          _Anonyme_.


L'ARRIVÉE de lord Crawford et de son détachement termina tout à coup le
combat que nous avons cherché à décrire dans le chapitre précédent. Le
chevalier, levant la visière de son casque, remit son épée au vieux lord
en lui disant:--Crawford, je me rends, mais écoutez-moi; un mot à
l'oreille. Pour l'amour du ciel, sauvez le duc d'Orléans.

--Quoi! comment! le duc d'Orléans! s'écria le commandant de la garde
écossaise; il faut donc que le diable s'en soit mêlé! cela va le perdre
dans l'esprit du roi, le perdre à jamais.

--Ne me faites pas de questions, répondit Dunois, car c'était lui qui
venait de figurer dans cette scène; c'est moi qui suis coupable, et je
le suis seul. Voyez, le voilà qui donne un signe de vie. Je ne voulais
qu'enlever cette jeune comtesse, m'assurer sa main et ses possessions;
et voyez ce qu'il en est résulté. Faites éloigner votre canaille; que
personne ne puisse le reconnaître.

À ces mots il leva la visière du casque du duc d'Orléans, et lui jeta
sur le visage de l'eau que lui fournit le lac qui était à deux pas.

Cependant Durward, pour qui les aventures se succédaient avec une telle
rapidité, restait immobile de surprise. Les traits pâles de son premier
antagoniste lui apprenaient qu'il avait renversé le premier prince du
sang de France; et c'était avec le célèbre Dunois, avec le meilleur
champion de ce royaume, qu'il venait de mesurer son épée! C'étaient deux
faits d'armes honorables en eux-mêmes; mais le roi les approuverait-il?
c'était une autre question.

Le duc avait repris ses sens et recouvré assez de forces pour s'asseoir,
et il écoutait avec attention ce qui se passait entre Dunois et
Crawford, le premier soutenant avec chaleur qu'il était inutile de
prononcer le nom du duc d'Orléans dans cette affaire, puisqu'il était
prêt à en prendre tout le blâme sur lui-même, et qu'il déclarait que le
duc ne l'avait suivi que par amitié.

Lord Crawford l'écoutait, les yeux fixés sur la terre, en soupirant, et
en secouant la tête de temps en temps.

--Tu sais, Dunois, lui dit-il enfin en le regardant, que par amour pour
ton père, aussi-bien que pour toi-même, je désirerais te rendre
service...

--Je ne demande rien pour moi! s'écria Dunois; je vous ai rendu mon
épée; je suis votre prisonnier; que faut-il de plus? C'est pour ce noble
prince que je parle, pour le seul espoir de la France, s'il plaisait à
Dieu d'appeler à lui le dauphin; il n'est venu ici qu'à ma prière, pour
m'aider à faire ma fortune: le roi lui-même m'avait donné une sorte
d'encouragement.

Dunois, répondît Crawford, si tout autre que toi me disait que tu as
entraîné le noble prince dans une situation si cruelle, pour servir
quelqu'une de tes vues, je lui donnerais un démenti formel; et quoique
ce soit toi-même qui me l'assures en ce moment, j'ai peine à croire, que
tu dises la vérité.

--Noble Crawford, dit le duc d'Orléans, qui avait alors repris l'usage
de ses sens, votre caractère ressemble trop, à celui de votre ami Dunois
pour ne pas lui rendre justice. C'est moi au contraire qui l'ai amené
ici, contre son gré, pour une folle entreprise conçue à la hâte et
exécutée avec témérité. Regardez-moi tous, ajouta-t-il en se levant et
en se tournant vers les soldats; je suis Louis d'Orléans, prêt à subir
la peine de sa folie. J'espère que le déplaisir du roi ne tombera que
sur moi, comme cela n'est que trop juste. Cependant, comme un fils de
France ne doit rendre ses armes à personne, pas même à vous, brave
Crawford, adieu, mon fidèle acier.

À ces mots il tira son épée, et la jeta dans le lac. L'épée traça dans
l'air un sillon comme un éclair, tomba dans l'eau avec bruit, et
disparut. Les spectateurs de cette scène étaient plongés dans
l'étonnement et l'irrésolution, tant le rang du coupable était
respectable, tant son caractère était estimé; tandis qu'ils sentaient,
d'une autre part, qu'attendu les vues que le roi avait sur lui, les
conséquences de sa témérité entraîneraient probablement sa perte.

Dunois parla le premier, et ce fut avec le ton de mécontentement d'un
ami blessé du peu de confiance, qu'on lui témoigne.--Ainsi donc, dit-il,
Votre Altesse juge à propos, dans une même matinée, de renoncer aux
bonnes grâces du roi, de jeter à l'eau sa meilleure épée, et de mépriser
l'amitié de Dunois!

--Mon cher cousin! répondit le duc, comment pouvez-vous croire que je
méprise votre amitié, quand je dis la vérité comme l'exigent votre
sûreté et mon honneur?

--Et pourquoi vous mêlez-vous de ma sûreté, mon prince? répliqua Dunois
d'un ton bref; je voudrais bien le savoir, mon cher cousin. Que vous
importe, au nom du ciel! si j'ai envie d'être pendu, étranglé, jeté dans
la Loire, poignardé, rompu sur la roue, enfermé dans une cage de fer,
enterré tout vivant dans le fossé d'un château, ou traité de toute autre
manière qu'il peut plaire au roi Louis de disposer de son fidèle sujet?
Vous n'avez pas besoin de cligner les yeux et de me montrer Tristan
l'Ermite, je vois le coquin aussi-bien que vous. Mais j'en aurais été
quitte à meilleur compte.--Croyez que la vie me fût restée. Quant à
votre honneur, par la rougeur de sainte Madeleine! je crois qu'il aurait
exigé que vous n'entreprissiez pas la besogne de ce matin, ou du moins
que vous ne vous y fussiez pas montré. Voilà Votre Altesse qui a été
désarçonnée par un jeune Écossais tout juste arrivé de ses montagnes.

--Allez, allez, s'écria lord Crawford, il n'y a pas à en rougir: ce
n'est pas la première fois qu'un jeune Écossais a rompu une bonne lance.
Je suis charmé qu'il se soit bien comporté.

--Je n'ai rien de contraire à dire, répliqua Dunois; et cependant si
vous étiez arrivé quelques minutes plus tard, il aurait pu se trouver
une vacance dans votre compagnie d'archers.

--Oui, oui, dit lord Crawford; je reconnais votre main sur ce morion
fendu. Qu'on le retire à ce brave garçon, et qu'on lui donne un de nos
bonnets doublés en acier; cela lui couvrira le crâne mieux que les
débris de ce couvre-chef. Et maintenant, Dunois, je dois vous prier
ainsi que le duc d'Orléans de monter à cheval et de me suivre, car mes
instructions et mes ordres sont de vous conduire en un séjour tout
différent de celui que je voudrais pouvoir vous assigner.

--Ne puis-je dire un mot à ces belles dames, lord Crawford? demanda le
duc d'Orléans.

--Pas une syllabe, répondit lord Crawford; je suis trop l'ami de Votre
Altesse pour vous permettre une telle imprudence. Jeune homme,
ajouta-t-il en se tournant vers Quentin, vous avez fait votre devoir;
partez, et remplissez la mission qui vous a été confiée.

--Avec votre permission, milord, dit Tristan avec l'air brutal qui lui
était ordinaire, il faut qu'il cherche un autre guide. Je ne puis me
passer de Petit-André dans un moment où il est probable qu'il y aura de
la besogne pour lui.

--Il n'a qu'à suivre le sentier qui est devant lui, dit Petit-André se
mettant en avant, et il le conduira dans un endroit où il trouvera
l'homme qui doit lui servir de guide. Je ne voudrais pas pour mille
ducats m'éloigner de mon chef aujourd'hui. J'ai pendu plus d'un écuyer
et d'un chevalier; de riches échevins, des bourguemestres[57], des
comtes et des marquis même m'ont passé par les mains, mais hum! il jeta
un regard sur le duc, comme pour indiquer qu'il fallait remplir le blanc
qu'il laissait par ces mots: Un prince du sang? Et il ajouta: Oh! oh!
Petit-André, il sera fait mention de toi dans la chronique.

--Souffrez-vous que vos coquins parlent si insolemment en présence d'un
membre de la famille royale! demanda Crawford à Tristan en fronçant les
sourcils.

--Que ne le châtiez-vous vous-même, milord? répondit Tristan d'un ton
bourru.

--Parce qu'il n'y a ici que ta main, répliqua lord Crawford, qui puisse
le frapper sans se dégrader en le touchant.

--En ce cas, milord, dit le grand-prévôt, mêlez-vous de vos gens, et je
serai responsable des miens.

Lord Crawford paraissait se disposer à lui répondre d'un ton courroucé;
mais, comme s'il eût mieux réfléchi, il lui tourna le dos; et
s'adressant au duc d'Orléans et à Dunois, qui étaient montés à cheval,
il les pria de marcher à ses côtés; puis faisant un signe d'adieu aux
deux dames, il dit à Quentin:--Que le ciel te protège, mon enfant; tu as
commencé ton service vaillamment, quoique pour une malheureuse cause. Il
se mettait en marche, quand Durward entendit Dunois lui demander à
demi-voix:--Nous conduisez-vous au Plessis?

--Non, mon malheureux et imprudent ami, répondit lord Crawford en
soupirant; nous allons à Loches.

Loches! Ce nom encore plus redouté que celui du Plessis retentit à
l'oreille du jeune Écossais comme le _glas_ de la mort. Il en avait
entendu parler comme d'un lieu destiné à ces actes secrets de cruauté
dont Louis lui-même rougissait de souiller sa résidence habituelle. Il
existait dans ce lieu de terreur des cachots creusés sous des cachots,
dont quelques-uns étaient inconnus aux gardiens eux-mêmes; tombeaux
vivans où ceux qui y étaient enfermés n'avaient plus à attendre que du
pain, de l'eau, et un air infect. Il y avait aussi dans ce formidable
château, de ces horribles lieux de détention nommés _cages_, dans
lesquels un malheureux prisonnier ne pouvait ni se tenir debout, ni
s'étendre pour se coucher; invention qu'on attribuait au cardinal de La
Balue. On ne peut donc être surpris que le nom de ce séjour d'horreur,
et la connaissance qu'il avait que lui-même venait de contribuer en
partie à y envoyer deux illustres victimes, eussent pénétré Quentin
d'une telle tristesse qu'il marcha quelque temps la tête baissée, les
yeux fixés sur la terre, et le cœur rempli des plus pénibles
réflexions. Comme il se remettait à la tête de la petite cavalcade,
suivant la route qui lui avait été indiquée, la comtesse Hameline trouva
l'occasion de lui dire:--On dirait, monsieur, que vous regrettez la
victoire que vous avez remportée pour nous?

Cette question était faite d'un ton qui ressemblait presque à l'ironie;
mais Quentin eut assez de tact pour y répondre avec franchise et
simplicité.

--Je ne puis rien regretter de ce que j'ai fait pour servir des dames
telles que vous; mais si votre sûreté n'eût pas été compromise, j'aurais
préféré succomber sous les coups d'un aussi bon soldat que Dunois,
plutôt que d'avoir contribué à envoyer cet illustre chevalier et son
malheureux parent, le duc d'Orléans, dans les affreux cachots de Loches.

--C'était donc le duc d'Orléans? s'écria-t-elle en se tournant vers sa
nièce; je le pensais ainsi, même à la distance d'où nous avons vu le
combat. Vous voyez, belle nièce, ce qui aurait pu arriver si ce monarque
cauteleux et avare nous eût permis de nous montrer à sa cour! Le premier
prince du sang de France, et le vaillant Dunois, dont le nom est aussi
connu que celui du héros son père! Ce jeune homme a fait bravement son
devoir, mais c'est presque dommage qu'il n'ait pas succombé avec
honneur, puisque sa bravoure inopportune nous a privées de deux
libérateurs si illustres.

La comtesse Isabelle répondit d'un ton ferme et presque mécontent, et
avec une énergie que Durward n'avait pas encore remarquée en elle.

--Madame, dit-elle, si je ne savais que vous faites une plaisanterie, je
dirais qu'un pareil discours est une ingratitude envers notre brave
défenseur. Si ces chevaliers avaient réussi dans leur entreprise
téméraire, au point de mettre notre escorte hors de combat, n'est-il pas
évident qu'à l'arrivée des gardes du roi nous aurions partagé leur
captivité? Quant à moi, je donne des larmes au brave jeune homme qui a
perdu la vie en nous défendant, et je ferai bientôt célébrer des messes
pour le repos de son âme, et quant à celui qui survit, ajouta-t-elle
d'un ton plus timide, je le prie de recevoir les remerciemens de ma
reconnaissance.

Comme Quentin se tournait vers elle pour lui exprimer une partie des
sentimens qu'il éprouvait, elle vit une de ses joues couverte de sang,
et elle s'écria avec le ton d'une profonde sensibilité:--Sainte Vierge!
il est blessé! son sang coule! Descendez de cheval, il faut que votre
blessure soit bandée.

Vainement Quentin répéta que sa blessure n'était que légère; il fallut
qu'il mît pied à terre, qu'il s'assît sur un tertre de gazon, qu'il ôtât
son casque; et les dames de Croye qui, suivant un ancien usage pas
encore tout-à-fait passé de mode, prétendaient à quelques connaissances
dans l'art de guérir, lavèrent la blessure, en étanchèrent le sang, et
la bandèrent avec le mouchoir de la comtesse Isabelle, afin d'empêcher
l'action de l'air, précaution qu'elles jugèrent indispensable.

Dans nos temps modernes, il est rare qu'un galant reçoive une blessure
pour l'amour d'une belle, et de son côté jamais une belle ne se mêle du
soin de la guérir: le galant et la belle encourent chacun un danger de
moins. On reconnaîtra généralement de quel danger je veux parler pour
l'homme; mais le péril de panser une blessure comme celle de Quentin,
blessure qui n'avait rien de dangereux, était peut-être aussi réel, dans
son genre, pour une jeune personne, que celui auquel s'était exposé
notre Écossais pour la défendre.

Nous avons déjà dit que Quentin Durward avait la physionomie la plus
prévenante. Lorsqu'il eut détaché son heaume, ou pour mieux dire son
morion, les boucles de ses beaux cheveux s'en échappèrent avec profusion
autour d'un visage dont l'air de jeunesse et de gaieté recevait un
charme plus doux d'une rougeur causée à la fois par la modestie et le
plaisir. Et quand la jeune comtesse fut obligée de tenir le mouchoir sur
la blessure, tandis que sa tante cherchait quelque vulnéraire dans les
bagages, elle éprouva un embarras mêlé de délicatesse, un mouvement de
compassion pour le blessé, un sentiment plus vif de reconnaissance pour
ses services, et tout cela ne diminua rien à ses yeux de la bonne mine
et des traits agréables du jeune soldat. En un mot, il semblait que le
destin eût amené cet incident pour compléter la communication
mystérieuse qu'il avait établie, par des circonstances en apparence
minutieuses et accidentelles, entre deux personnes qui, quoique bien
différentes par le rang et la fortune, se ressemblaient pourtant
beaucoup par la jeunesse, par la beauté, et par un cœur naturellement
tendre et romanesque.

Il n'est donc pas étonnant qu'à compter de ce moment l'idée de la
comtesse Isabelle, déjà si familière à l'imagination de Quentin, remplit
entièrement son cœur, et que de son côté la jeune dame, si ses
sentimens, qu'elle ignorait, presque elle-même, avaient un caractère
moins décidé, pensât désormais à son jeune défenseur. Elle venait en
effet de témoigner au simple garde plus d'intérêt qu'à aucun des nobles
de haute naissance qui, depuis deux ans, lui avaient prodigué leurs
adorations. Par-dessus tout, quand elle songeait à Campo Basso,
l'indigne favori du duc Charles, à son air hypocrite, à son esprit bas
et perfide, à son cou de travers et à ses yeux louches, son image lui
paraissait plus hideuse et plus dégoûtante que jamais, et elle faisait
serment qu'aucune tyrannie ne pourrait jamais la forcer à contracter une
union si odieuse.

D'une autre part, soit que la bonne comtesse Hameline se connût en
beauté, et l'admirât dans un homme autant que lorsqu'elle avait quinze
ans de moins; car la bonne dame en avait au moins trente-cinq, si les
mémoires de cette noble maison disent la vérité; soit qu'elle pensât
qu'elle n'avait pas rendu à leur jeune protecteur toute la justice qu'il
méritait, dans la manière dont elle avait d'abord envisagé ses services,
il est certain qu'elle commença à le regarder d'un œil plus favorable.

--Ma nièce vous a donné, lui dit-elle, un mouchoir pour bander votre
blessure; je vous en donnerai un pour faire honneur à votre vaillance,
et pour vous encourager à marcher dans le chemin de la chevalerie.

À ces mots, elle lui présenta un mouchoir richement brodé en argent et
en soie bleue; et lui montrant la housse de son palefroi et les plumes
qui ornaient son chapeau, elle lui fit observer que les couleurs en
étaient les mêmes.

L'usage du temps prescrivait impérieusement la manière de recevoir une
telle faveur, et Quentin s'y conforma en attachant le mouchoir autour de
son bras. Cependant il accomplit ce devoir de reconnaissance d'un air
plus gauche et avec moins de galanterie qu'il ne l'eût peut-être fait en
toute autre occasion, et devant d'autres personnes; quoique le fait de
porter ainsi le don accordé de cette manière par une dame ne fût en
général qu'une sorte de compliment sans conséquence, il aurait préféré
de beaucoup pouvoir orner son bras du tissu qui servait de bandage à la
légère blessure que lui avait faite la lance du duc d'Orléans.

Ils se remirent en route, Quentin marchant à côté des dames, qui
semblaient l'avoir tacitement admis dans leur société. Il ne parla
pourtant que peu, son cœur étant rempli par ce sentiment intime de
bonheur qui garde le silence de peur de se trahir. La comtesse Isabelle
parla moins encore, de sorte que presque tous les frais de la
conversation furent faits par sa tante, qui ne paraissait pas avoir
envie de la laisser tomber; car pour initier Durward, comme elle le dit,
dans les principes et la pratique de la chevalerie, elle lui fît le
détail circonstancié, et sans en rien omettre, de tout ce qui avait eu
lieu à la passe d'armes d'Haflinghem; où elle avait elle-même distribué
les prix aux vainqueurs.

Prenant peu d'intérêt, je suis fâché de le dire, à la description de
cette joute splendide et des armoiries des différens chevaliers flamands
et allemands dont la comtesse Hameline traçait sans pitié le tableau
avec une exactitude minutieuse, Quentin commença à craindre d'avoir
dépassé l'endroit où il devait trouver un guide; accident très-sérieux,
qui pouvait amener les conséquences les plus fâcheuses.

Tandis qu'il hésitait s'il enverrait en arrière un des hommes de sa
suite pour s'assurer du fait, il entendit sonner du cor, et regardant du
côté d'où partait ce son, il vit un cavalier accourant à toute bride. La
petite taille, la longue crinière, l'air sauvage et presque indompté de
l'animal qu'il montait, rappelèrent à Durward la race des petits chevaux
des montagnes de son pays; mais celui-ci était beaucoup mieux fait; et
tout en paraissant aussi en état de résister à la fatigue, il avait plus
de rapidité dans ses mouvemens. La tête particulièrement, qui, dans le
petit cheval d'Écosse, est souvent lourde et mal conformée, était petite
et parfaitement posée sur le cou de l'animal, qui avait en outre les
lèvres fixes, les yeux pleins de feu et les naseaux bien ouverts.

Le cavalier avait l'air encore plus étranger que sa monture, quoique
celle-ci ne ressemblât nullement aux chevaux de France. Il avait les
pieds appuyés sur de larges étriers en forme de pelle, et attachés si
haut que ses genoux étaient presque au niveau du pommeau de la selle, ce
qui n'empêchait pas qu'il ne conduisit son cheval avec beaucoup de
dextérité. Il portait sur la tête un petit turban rouge assujetti par
une agrafe d'argent, et surmonté d'un panache qui était un peu fané. Sa
tunique, de même forme que celle des Estradiotes, troupes que les
Vénitiens levaient alors dans les provinces situées à l'orient de leur
golfe, était de couleur verte et ornée de vieux galons d'or ternis. De
larges pantalons blancs, mais qui ne méritaient plus cette épithète, se
serraient autour de ses genoux, et ses jambes noires auraient été nues
sans la multitude de bandelettes qui s'y croisaient pour fixer à ses
pieds une paire de sandales. Il n'avait pas d'éperons, les bords de ses
larges étriers étant assez tranchans pour se faire sentir avec sévérité
aux flancs de sa monture. Ce cavalier extraordinaire portait une
ceinture cramoisie qui soutenait du côté droit un poignard, tandis qu'un
petit sabre moresque, à lame courte et recourbée, y était suspendu du
côté gauche. Le cor qui avait annoncé son arrivée était passé dans un
mauvais baudrier. Il avait le visage brûlé par le soleil, la barbe peu
épaisse, les yeux noirs et perçans, la bouche et le nez bien formés; et
au total, il aurait pu passer pour avoir d'assez beaux traits, sans les
cheveux noirs qui tombaient en désordre autour de toute sa tête, et sans
une maigreur et un air de férocité qui semblaient indiquer un sauvage
plutôt qu'un homme civilisé.

--C'est encore un Bohémien, se dirent les deux dames l'une à l'autre;
Vierge Marie! est-il possible que le roi accorde encore sa confiance à
de tels proscrits?

--Je questionnerai cet homme si vous le désirez, dit Quentin, et je
m'assurerai de sa fidélité autant que je le pourrai.

Durward, aussi-bien que les dames de Croye, avait reconnu dans le
costume et dans la tournure de cet homme l'habillement et les manières
de ces vagabonds avec lesquels il avait été sur le point d'être
confondu, grâce à la célérité des procédés de Trois-Échelles et de
Petit-André; et il était assez naturel qu'il pensât aussi qu'on courait
quelque risque en donnant sa confiance à un individu de cette race
vagabonde.

--Es-tu venu ici pour nous chercher? lui demanda-t-il d'abord.

L'étranger répondit par un signe affirmatif.

--Et dans quel dessein?

--Pour vous conduire au palais de _celui_ de Liège.

--De l'évêque, veux-tu dire?

Nouveau signe affirmatif de la part de l'étranger.

--Quelle preuve me donneras-tu que nous devons te croire?

--Deux vers d'une vieille chanson, et rien de plus:

    Le sanglier fut tué par le page,
    Toute la gloire en fut pour le seigneur.

--La preuve est bonne; marche en avant, mon garçon; je t'en dirai
davantage dans un instant.

Retournant alors vers les dames, il leur dit:--Je suis convaincu que cet
homme est le guide que nous devions attendre, car il vient de me donner
un mot d'ordre que je crois n'être connu que du roi et de moi. Mais je
vais causer avec lui plus au long, et je m'efforcerai de voir jusqu'à
quel point on peut se fier à lui.



CHAPITRE XVI.

Le Vagabond.

          «Je suis libre, je suis ce qu'étaient dans les bois
          «L'homme de la nature, et le noble sauvage
          «Quand de la servitude ils ignoraient les lois.»

          DRYDEN. _L__a Conquête de_ _Grenade_.


PENDANT que Quentin avait avec les deux comtesses la courte conversation
nécessaire pour les assurer que ce personnage extraordinaire, ajouté à
leur compagnie, était bien réellement le guide que le roi devait leur
envoyer, il remarqua, car il était aussi alerte à observer les mouvemens
de l'étranger, que celui-ci pouvait l'être à examiner ce qui se passait
dans la petite troupe à laquelle il servait de guide; il remarqua que
cet homme non-seulement tournait souvent la tête en arrière pour les
regarder, mais qu'avec une agilité singulière qui ressemblait à celle
d'un singe plutôt qu'à celle d'un homme, il se courbait en demi-cercle
sur sa selle, de manière à avoir la tête tournée de leur côté, pour les
considérer plus attentivement.

N'étant pas très-content de cette manœuvre, Quentin s'avança vers le
Bohémien, et lui dit, en le voyant reprendre la position convenable sur
son cheval:--Il me semble, l'ami, que vous nous conduisez en aveugle,
car vous regardez la queue de votre monture plus souvent que ses
oreilles.

--Et quand je serais véritablement aveugle, répondit le Bohémien, je
n'en serais pas moins en état de vous conduire dans toutes les provinces
de ce royaume de France, ou de ceux qui l'avoisinent.

--Vous n'êtes pourtant pas né Français?

--Non, répondit le guide.

--Et de quel pays êtes-vous?

--D'aucun.

--Comment d'aucun!

--Non, je ne suis d'aucun pays. Je suis un Zingaro, un Bohémien, un
Égyptien, tout ce qu'il plaît aux Européens, dans leurs différentes
langues, de nous appeler; mais je n'ai pas de pays.

--Êtes-vous chrétien?

Le Bohémien fit un signe négatif.

--Chien, dit Quentin, car à cette époque l'esprit du catholicisme
n'était guère tolérant, adores-tu Mahomet?

--Non, répondit le guide avec autant d'indifférence que de laconisme, et
sans paraître offensé ni surpris du ton avec lequel Durward lui parlait.

--Êtes-vous donc païen? Qu'êtes-vous, en un mot?

--Je ne suis d'aucune religion.

Quentin tressaillit d'étonnement; car, quoiqu'il eût entendu parler de
Sarrasins et d'idolâtres, il ne croyait pas, il ne lui était même jamais
venu à l'idée qu'il pût exister une race d'hommes qui ne pratiquât aucun
culte. Sa surprise ne l'empêcha pourtant pas de demander à son guide où
il demeurait habituellement.

--Partout où je me trouve, répondit le Bohémien; je n'ai pas de demeure
fixe.

--Comment conservez-vous ce que vous possédez?

--Excepté les habits qui me couvrent et le cheval que je monte, je ne
possède rien.

--Votre costume est élégant, et votre cheval est une excellente monture.
Quels sont vos moyens de subsistance?

--Je mange quand j'ai faim; je bois quand j'ai soif; et je n'ai d'autres
moyens de subsistance que ceux que le hasard met sur mon chemin.

--Sous les lois de qui vivez-vous?

--Je n'obéis à personne qu'autant que c'est mon bon plaisir.

--Mais qui est votre chef? qui vous commande?

--Le père de notre tribu, si je veux bien lui obéir. Je ne reconnais pas
de maître.

--Vous êtes donc dépourvu de tout ce qui réunit les autres hommes. Vous
n'avez ni lois, ni chef, ni moyens arrêtés d'existence, ni maison, ni
demeure. Vous n'avez (que Dieu vous prenne en pitié!) point de patrie;
et (puisse le ciel vous éclairer!) vous ne reconnaissez pas de Dieu: que
vous reste-t-il donc, étant privé de religion, de gouvernement, de tout
bonheur domestique?

--La liberté. Je ne rampe pas aux pieds d'un autre. Je n'ai ni
obéissance ni respect pour personne. Je vais où je veux, je vis comme je
peux, et je meurs quand il le faut.

--Mais vous pouvez être condamné et exécuté en un instant, au premier
ordre d'un juge.

--Soit! ce n'est que pour mourir un peu plus tôt.

--Mais vous pouvez aussi être emprisonné; et alors où est cette liberté
dont vous êtes si fier?

--Dans mes pensées, qu'aucune chaîne ne peut contraindre; tandis que les
vôtres, même quand vos membres sont libres, sont assujetties par les
liens de vos lois et de vos superstitions, de vos rêves d'attachement
local, et de vos visions fantastiques de politique civile. Mon esprit
est libre, même quand mon corps est enchaîné; le vôtre porte des fers,
même quand vos membres sont libres.

--Mais la liberté de votre esprit ne diminue pas le poids des chaînes
dont votre corps peut être chargé.

--Ce mal peut s'endurer quelque temps; et si enfin je ne trouve pas
moyen de m'échapper, et que mes camarades ne puissent me délivrer, je
puis toujours mourir, et c'est la mort qui est la liberté la plus
parfaite.

Il y eut ici un intervalle de silence qui dura quelque temps. Durward le
rompit en reprenant le fil de ses questions.

--Votre race est errante, lui dit-il; elle est inconnue aux nations
d'Europe. D'où tire-t-elle son origine?

--C'est ce que je ne puis vous dire, répondit le Bohémien.

--Quand délivrera-t-elle ce royaume de sa présence, pour retourner dans
le pays d'où elle est venue?

--Quand le temps de son pèlerinage sera accompli.

--Ne descendez-vous pas de ces tribus d'Israël qui furent emmenées en
captivité au-delà du grand fleuve de l'Euphrate? lui demanda Quentin qui
n'avait pas oublié ce qu'on lui avait appris à Aberbrothock.

--Si cela était, n'aurions-nous pas conservé leur foi? ne
pratiquerions-nous pas leurs rites?

--Et quel est ton nom, à toi?

--Mon nom véritable n'est connu que de mes frères. Les hommes qui ne
vivent pas sous nos tentes m'appellent Hayraddin Maugrabin, c'est-à-dire
Hayraddin le Maure africain.

--Tu t'exprimes trop bien pour un homme qui a toujours vécu dans ta
misérable horde.

--J'ai appris quelque chose des connaissances d'Europe. Lorsque j'étais
enfant, ma tribu fut poursuivie par des chasseurs de chair humaine. Une
flèche perça la tête de ma mère, et elle mourut. J'étais embarrassé dans
la couverture qu'elle portait sur ses épaules, et je fus pris par nos
ennemis. Un prêtre me demanda aux archers du prévôt: et il m'instruisit
dans les sciences franques pendant deux ou trois ans.

--Comment l'as-tu quitté?

--Je lui avais volé de l'argent, même le Dieu qu'il adorait, répondit
Hayraddin avec le plus grand calme. Il me découvrit et me battit. Je le
perçai d'un coup de couteau, je m'enfuis dans les bois, et je rejoignis
mon peuple.

--Misérable! s'écria Quentin, osas-tu bien assassiner ton bienfaiteur?

--Qu'avais-je besoin de ses bienfaits? Le jeune Zingaro n'était pas un
chien domestique, habitué à lécher la main de son maître et à ramper
sous ses coups, pour en obtenir un morceau de pain. C'était le jeune
loup mis à la chaîne, qui la rompait à la première occasion, déchirait
son maître, et retournait dans ses forêts.

Après une nouvelle pause, le jeune Écossais, pour tâcher de pénétrer
plus avant dans le caractère et les projets d'un guide si suspect,
demanda à Hayraddin s'il n'était pas vrai que son peuple, quoique plongé
dans la plus profonde ignorance, prétendait avoir la connaissance de
l'avenir, connaissance refusée aux sages, aux philosophes et aux prêtres
d'une société plus policée.

--Nous le prétendons, répondit Hayraddin, et c'est avec raison.

--Comment un pareil don peut-il avoir été accordé à une race si abjecte?

--Comment puis-je vous le dire? Je répondrai à cette question quand vous
m'aurez expliqué pourquoi le chien peut suivre à la piste les pas de
l'homme, tandis que l'homme, cet animal plus noble, n'est pas en état de
suivre les traces du chien. Ce pouvoir qui vous semble si merveilleux,
notre race le possède d'instinct. D'après les traits du visage et les
lignes de la main, nous pouvons prédire le destin futur d'un homme,
aussi facilement qu'en voyant la fleur d'un arbre au printemps, vous
pouvez dire quel fruit il rapportera dans la saison convenable.

--Je doute de vos connaissances, et je te défie de m'en donner la
preuve.

--Ne m'en défiez pas, sire écuyer. Quelle que soit la religion que vous
prétendez professer, je puis vous dire que la déesse que vous adorez se
trouve dans cette compagnie.

--Silence! s'écria Quentin tout étonné; sur ta vie, ne prononce pas un
mot de plus, si ce n'est pour répondre à ce que je te demande. Peux-tu
être fidèle?

--Je puis... tout ce que peuvent les hommes.

--Mais veux-tu l'être?

--Quand je le jurerais, m'en croiriez-vous davantage? répondit Hayraddin
avec un sourire ironique.

--Sais-tu que ta vie est entre mes mains?

--Frappe, et tu verras si je crains de mourir.

--L'argent peut-il te rendre fidèle?

--Non, si je ne le suis pas sans cela.

--Quel est donc le moyen de s'assurer de toi?

--La bonté.

--Te ferai-je le serment d'en avoir pour toi si tu nous sers fidèlement
dans ce voyage?

--Non. Ce serait prodiguer inutilement une marchandise si précieuse. Je
te suis déjà dévoué.

--Comment! s'écria Durward plus étonné que jamais.

--Souviens-toi des châtaigniers sur les bords du Cher. La victime que tu
as cherché à sauver était Zamet le Maugrabin; c'était mon frère.

--Et cependant je te trouve en liaison avec les gens qui ont donné la
mort à ton frère, car c'est un d'eux qui m'a dit que je te trouverais
ici; et c'est sans doute le même qui t'a chargé de servir de guide à ces
dames.

--Que voulez-vous? répondit Hayraddin d'un air sombre, ces gens nous
traitent comme le chien du berger traite les moutons: il les protège
quelque temps, les fait aller où bon lui semble, et finit par les
conduire à la tuerie.

Quentin eut par la suite occasion d'apprendre que le Bohémien lui avait
dit la vérité à cet égard, et que, la garde prévôtale, chargée de
réprimer les hordes vagabondes qui infestaient le royaume, entretenait
avec elles une correspondance, s'abstenait quelque temps d'exécuter ses
devoirs, et finissait toujours par envoyer ses alliés à la potence.
Cette sorte de relation politique entre le brigand et l'officier de
police a subsisté dans tous les pays, pour l'exercice profitable de
leurs professions respectives, et elle n'est nullement inconnue dans le
nôtre.

Durward, en se séparant du guide, alla rejoindre le reste de la
cavalcade, peu content du caractère d'Hayraddin, et ne se fiant guère
aux protestations de reconnaissance qu'il en avait reçues
personnellement. Il commença alors à sonder les deux autres hommes qui
avaient été mis sous ses ordres, et il reconnut avec chagrin que
c'étaient des gens stupides, et aussi peu en état de l'aider de leurs
conseils, qu'ils s'étaient montrés peu disposés à le seconder de leurs
armes.

--Eh bien! cela n'en vaut que mieux, pensa Quentin, son esprit s'élevant
au-dessus des difficultés que sa situation lui faisait prévoir: ce sera
à moi seul que cette aimable jeune dame devra tout. Il me semble que,
sans trop me flatter, je puis compter sur mon bras et ma tête. J'ai vu
les flammes dévorer la maison paternelle, j'ai vu mon père et mes frères
étendus morts au milieu des débris embrasés, et je n'ai pas reculé d'un
pouce; j'ai combattu jusqu'au dernier moment. Aujourd'hui, avec deux ans
de plus, j'ai, pour me comporter bravement, le plus beau motif qui
puisse enflammer le cœur d'un homme.

Prenant cette résolution pour base de sa conduite, Quentin déploya tant
d'attention et d'activité pendant tout le voyage, qu'il semblait se
multiplier au point d'être partout en même temps. Son poste favori,
celui qu'il occupait le plus fréquemment, était naturellement auprès des
deux dames, qui, sensibles au soin qu'il prenait de leur sûreté,
commençaient à causer avec lui sur le ton d'une familiarité amicale;
elles paraissaient prendre grand plaisir à la naïveté de ses entretiens,
qui annonçaient aussi de la finesse et de l'esprit. Mais il ne souffrait
jamais que le charme de cette liaison nuisît le moins du monde à la
vigilance qu'exigeaient ses fonctions.

S'il était souvent près des comtesses, cherchant à faire à des
habitantes d'un pays plat la description des monts Grampiens[58], et
surtout celles des beautés de Glen-Houlakin, il marchait aussi
fréquemment à côté d'Hayraddin, en tête de la petite cavalcade, le
questionnant sur la route, sur les lieux où l'on devait faire halte, et
gravant avec soin ses réponses dans sa mémoire, afin de découvrir, en
lui faisant d'autres questions, s'il ne méditait pas quelque trahison.
Enfin, on le voyait aussi à l'arrière-garde, cherchant à s'assurer
l'attachement des deux hommes de sa suite par des paroles de bonté, par
quelques présens, et par les promesses d'autres récompenses quand ils
auraient rempli leur tâche.

Ils voyagèrent ainsi pendant plus d'une semaine, traversant les cantons
les moins fréquentés, et suivant des sentiers et des chemins détournés,
pour éviter les grandes villes. Il ne leur arriva rien de remarquable,
quoiqu'ils rencontrassent de temps en temps des hordes vagabondes de
Bohémiens, qui les respectaient parce qu'ils avaient pour guide un homme
de leur caste;--des soldats traîneurs,--ou peut-être des bandits, qui
les trouvaient trop bien armés pour oser les attaquer,--ou les
détachemens de maréchaussée, comme on appellerait aujourd'hui les hommes
qui les composaient, et que le roi, qui employait le fer et le feu pour
guérir et cicatriser les plaies du royaume, mettait en campagne pour
détruire les bandes déréglées par lesquelles la France était infestée.
Ces soldats de police laissèrent passer sans difficulté les voyageurs et
leur escorte, en vertu d'un passeport que le roi avait remis lui-même à
Durward à cet effet.

Leurs lieux de halte étaient en général des monastères, obligés la
plupart, par des règles de leur fondation, d'accorder l'hospitalité à
quiconque accomplissait un pèlerinage; et l'on sait que le véritable but
du voyage des deux comtesses était déguisé sous ce prétexte. On ne
devait même faire aux pèlerins aucune question importune sur leur rang
et leur condition, parce que plusieurs personnages de distinction
désiraient garder l'incognito pendant qu'ils s'acquittaient de quelque
vœu. En arrivant, les dames de Croye alléguaient ordinairement la
fatigue pour se retirer dans leur appartement; et Quentin, remplissant
les fonctions de majordome, veillait à ce qu'elles eussent tout ce qui
pouvait leur être nécessaire, avec une activité qui ne leur laissait
aucun embarras, et un empressement qui ne manquait pas de lui valoir un
sentiment d'affection et de reconnaissance de la part de celles pour qui
il prenait tous ces soins.

Tous les Bohémiens jouissant de la réputation bien acquise d'être des
païens, des vagabons, des gens s'occupant des sciences occultes, ce
n'était jamais sans de grandes difficultés que le guide, appartenant à
cette caste, était admis même dans les bâtimens extérieurs situés dans
la première cour des monastères où la cavalcade s'arrêtait: sa présence
paraissait une sorte de souillure pour des lieux aussi saints. C'était
un des plus grands embarras de Quentin Durward; car d'un côté il jugeait
nécessaire de maintenir en bonne humeur un homme qui possédait le secret
de leur voyage, et de l'autre il regardait comme indispensable de le
surveiller avec le plus grand soin, quoique secrètement, afin de
l'empêcher, autant qu'il était possible, d'avoir à son insu des
communications avec qui que ce fût. Or c'était ce qui serait devenu
impossible si Hayraddin n'avait pas logé dans l'enceinte des couvens où
l'on faisait halte. Il ne pouvait même s'empêcher de soupçonner cet
homme de chercher à s'en faire renvoyer; car au lieu de se tenir
tranquille dans le réduit qu'on lui accordait, il entrait en
conversation avec les novices et les jeunes frères: ses tours et ses
chansons les amusaient beaucoup, mais n'édifiaient nullement les vieux
pères; de sorte qu'il fallait souvent que Durward déployât toute
l'autorité qu'il avait sur le Bohémien, et recourût même aux menaces,
pour le forcer à mettre des bornes à sa gaieté trop licencieuse; mais il
avait en même temps besoin de tout son crédit auprès des supérieurs,
pour empêcher qu'on ne mît à la porte le chien de païen. Il réussissait
pourtant par la manière adroite avec laquelle il faisait des excuses du
manque de décorum de son guide, donnant à entendre qu'il espérait que le
voisinage des saintes reliques, son séjour dans des murs consacrés à la
religion, et surtout la vue d'hommes religieux dévoués aux autels,
pourraient lui inspirer de meilleurs principes, et le porter à une
conduite plus régulière.

Cependant le dixième ou douzième jour de leur voyage, après leur entrée
dans la Flandre, et comme ils s'approchaient de la ville de Namur, tous
les efforts de Quentin devinrent insuffisans pour remédier aux suites du
scandale que venait de donner son guide païen. La scène se passait dans
un couvent de franciscains d'un ordre réformé et austère, dont le prieur
était un homme qui dans la suite mourut en odeur de sainteté. Après bien
des scrupules, que Durward avait eu beaucoup de peine à vaincre, comme
on devait s'y attendre en pareil cas, il avait enfin obtenu que le
malencontreux Bohémien fût reçu dans un bâtiment isolé, habité par un
frère lai qui remplissait les fonctions de jardinier. Les deux dames,
suivant leur usage, s'étaient retirées dans leur appartement; et le
prieur, qui par hasard avait quelques alliés ou parens en Écosse, et qui
d'ailleurs aimait à entendre les étrangers parler de leur pays, invita
Quentin, dont l'air et la conduite lui avaient plu, à venir faire une
collation, monastique dans sa cellule.

Durward, ayant reconnu que ce prieur était un homme de grand sens, ne
manqua pas de saisir cette occasion pour tâcher de savoir quel était
l'état des affaires dans le pays de Liège: car tout ce qu'il avait
entendu dire, depuis quelques jours avait fait naître dans son esprit la
crainte que les dames de Croye ne pussent faire avec toute sûreté le
reste de leur voyage. Il lui semblait même douteux que l'évêque pût les
protéger efficacement, si elles arrivaient chez lui. Les réponses que le
prieur fit à ses questions n'étaient pas très-consolantes.

--Les habitans de Liège, lui dit-il, sont de riches bourgeois qui, comme
autrefois Jéhu, se sont engraissés et ont oublié Dieu. Ils sont enflés
de cœur, à cause de leurs richesses et de leurs privilèges. Ils ont eu
différentes querelles avec le duc de Bourgogne, leur seigneur suzerain,
à cause des impôts qu'il en exige et des immunités auxquelles ils
prétendent avoir droit. Ces querelles ont plusieurs fois dégénéré en
rébellion ouverte, et le duc, homme ardent et impétueux, a juré dans sa
colère, par saint George, qu'à la première provocation il renouvellera à
Liège la désolation de Babylone et la chute de Tyr, afin de faire un
exemple et une leçon terribles pour toute la Flandre.

--Et d'après tout ce que j'ai entendu raconter, dit Quentin, il est
prince à tenir ce serment; de sorte que les Liégeois prendront
probablement bien garde de ne pas lui en fournir l'occasion.

--On devrait l'espérer, répondit le prieur, et c'est la prière
quotidienne de tous les gens de bien du pays, qui ne voudraient pas que
le sang des hommes coulât comme l'eau d'une fontaine, ni qu'ils
périssent en réprouvés, sans avoir le temps de faire leur paix avec le
ciel. Le bon évêque travaille aussi nuit et jour à maintenir la paix,
comme cela convient à un serviteur de l'autel, car on dit dans les
Écritures, _beati pacifici_, mais... Et ici le digne prieur poussa un
profond soupir et n'acheva pas sa phrase.

Durward fit valoir avec beaucoup de modestie de quelle importance il
était aux dames qu'il escortait d'obtenir les renseignemens les plus
exacts sur l'état intérieur du pays, et il ajouta que ce serait un acte
méritoire de charité chrétienne, si le bon et révérend père voulait bien
l'éclairer sur ce sujet.

--C'en est un, répondit le prieur, dont on ne parle pas volontiers; car
les paroles qu'on prononce contre les puissans de la terre, _etiam in
cubiculo_, risquent de trouver un messager ailé qui ira les porter
jusqu'à leurs oreilles. Cependant, pour vous rendre, à vous qui
paraissez un jeune homme bien né, et à ces dames qui sont des femmes
craignant Dieu, et qui accomplissent un saint pèlerinage, tous les
faibles services qui sont en mon pouvoir, je n'aurai pas de réserve avec
vous.

À ces mots, il regarda autour de lui avec un air de précaution, et
continua en baissant la voix, comme s'il eût eu peur d'être entendu.

--Les Liégeois, dit-il, sont secrètement excités à leurs fréquentes
rébellions par des hommes de Bélial qui prétendent faussement, à ce que
j'espère, avoir mission à cet effet de notre roi très-chrétien, qui sans
doute mérite trop bien ce titre pour troubler ainsi la paix d'un pays
voisin. Le fait est pourtant que son nom est toujours à la bouche de
ceux qui sèment le mécontentement et qui enflamment les esprits parmi
les habitans de Liège. Il y a en outre, dans les environs, un seigneur
de bonne maison, et ayant de la réputation dans les armes, mais qui est,
sous tout autre rapport, _lapis offensionis et petra scandali_, un
scandale et une pierre d'achoppement pour la Bourgogne et la Flandre. Il
se nomme Guillaume de la Marck.

--Surnommé Guillaume à la longue barbe, dit Quentin, ou le Sanglier des
Ardennes.

--Et ce n'est pas à tort qu'on lui a donné ce dernier nom, mon fils, car
il est comme le sanglier de la forêt, qui écrase sous ses pieds ceux
qu'il rencontre, et qui les déchire avec ses défenses. Il s'est formé
une bande de plus de mille hommes, tous semblables à lui, c'est-à-dire
méprisant toute autorité civile et religieuse; avec leur aide, il se
maintient indépendant du duc de Bourgogne, et il pourvoit à ses besoins
et aux leurs à force de rapines et de violences, qu'il exerce
indistinctement sur les laïcs et sur les gens d'église: _imposuit manus
in christos Domini_, il a porté la main sur les oints du Seigneur, au
mépris de ce qui est écrit:--Ne touchez pas à mes oints, et ne faites
pas tort à mes prophètes.--Jusqu'à notre pauvre maison qu'il a sommée de
lui fournir des sommes d'or et d'argent pour la rançon de notre vie et
celle de nos frères; demande à laquelle nous avons répondu par une
supplique en latin dans laquelle nous lui exposions l'impossibilité
où nous nous trouvions de le satisfaire, et où nous finissions par lui
adresser les paroles du prédicateur: _ne moliaris amico tuo malum, quum
habet in te fiduciam_[59]. Et néanmoins, ce _Guilelmus barbatus_, ce
Guillaume à la longue barbe, connaissant aussi peu les règles des
belles-lettres que celles de l'humanité, nous répliqua dans son jargon
ridicule: _Si non payatis brulabo monasterium vestrum_.

--Il ne vous fut pas difficile, mon père, de comprendre ce latin
barbare.

--Hélas! mon fils, la crainte et la nécessité sont d'habiles
interprètes. Nous fûmes obligés de fondre les vases d'argent de notre
autel, pour assouvir la rapacité de ce chef cruel. Puisse le ciel l'en
punir au septuple! _Pereat improbus! Amen! Amen! Anathema sit_.

--Je suis surpris que le duc de Bourgogne, qui a le bras si fort et si
puissant, ne réduise pas aux abois ce sanglier, dont les ravages font
tant de bruit.

--Hélas! mon fils, le duc est en ce moment à Péronne, assemblant ses
capitaines de cent hommes et ses capitaines de mille pour faire la
guerre à la France, et c'est ainsi que, pendant que le ciel a envoyé la
discorde entre deux grands princes, le pays reste en proie à des
oppresseurs subalternes. Mais c'est bien mal à propos que le duc néglige
de guérir cette gangrène interne; car, tout récemment, ce Guillaume de
la Marck a entretenu à découvert des relations avec Rouslaer et
Pavillon, chefs des mécontens de Liège, et il est à craindre qu'il ne
les excite bientôt à quelques entreprises désespérées.

--Mais l'évêque de Liège n'a-t-il donc pas assez de pouvoir pour
subjuguer cet esprit inquiet et turbulent? Votre réponse à cette
question, mon digne père, sera très-intéressante pour moi.

--L'évêque, mon fils, a le glaive de saint Pierre comme il en a les
clefs. Il est armé du pouvoir de prince séculier, et il jouit de la
puissante protection de la maison de Bourgogne, de même qu'il a
l'autorité spirituelle, en qualité de prélat: il soutient cette double
qualité par un nombre suffisant de bons soldats et d'hommes d'armes. Or,
ce Guillaume de la Marck a été élevé dans sa maison, et en a reçu des
bienfaits. Mais à la cour même de l'évêque, il lâcha la bride à son
caractère féroce et sanguinaire, et il en fut chassé pour avoir
assassiné un des principaux domestiques de ce prélat. Banni de Liège,
ayant reçu la défense de reparaître devant le bon évêque, il en a été
depuis ce temps l'ennemi constant et implacable; et aujourd'hui, je suis
fâché d'avoir à le dire, il s'est ceint les reins, et a revêtu l'armure
de la vengeance contre lui.

--Vous regardez donc la situation de ce digne prélat comme dangereuse?
lui demanda Quentin avec inquiétude.

--Hélas! mon fils, répondit le bon franciscain, existe-t-il quelqu'un ou
quelque chose dans ce monde périssable, que nous ne devions pas regarder
comme en danger? Mais à Dieu ne plaise que je dise que le digne prélat
se trouve dans un péril imminent. Il a un trésor bien rempli, de fidèles
conseillers et de braves soldats; et, de plus, un messager, qui a passé
ici hier, se dirigeant du côté de l'est, nous a dit que le duc, à la
requête de l'évêque, lui avait envoyé cent hommes d'armes. Cette troupe,
avec la suite appartenant à chaque lance, forme une force suffisante
pour résister à Guillaume de la Marck, dont le nom soit honni! _Amen_!

Leur conversation fut interrompue en ce moment par le sacristain, qui,
d'une voix que la colère rendait presque inarticulée, accusa le Bohémien
d'avoir exercé les plus abominables pratiques contre les jeunes frères.
Il avait mêlé à leur boisson, pendant le repas du soir, une liqueur
enivrante dix fois plus forte que le vin le plus capiteux, et la tête de
la plupart d'entre eux y avait succombé. Dans le fait, quoique celle du
sacristain eût été assez heureuse pour résister à l'influence de cette
potion, sa langue épaisse et ses yeux enflammés prouvaient qu'il n'avait
pas été tout-à-fait à l'abri des effets de ce breuvage défendu. En
outre, le Bohémien avait chanté diverses chansons où il n'était question
que de vanités mondaines et de plaisirs impurs; il s'était moqué du
cordon de saint François, il avait tourné en dérision les miracles de ce
grand saint, et il avait osé dire que ceux qui vivaient sous sa règle
étaient des fous et des fainéans. Enfin, il avait pratiqué la
chiromancie, et prédit au jeune père Chérubin qu'il serait aimé d'une
belle dame, laquelle le rendrait père d'un charmant garçon, qui ferait
son chemin dans le monde.

Le père prieur écouta quelque temps ces accusations en silence, comme si
l'énormité de ces crimes l'avait rendu muet d'horreur. Quand le
sacristain en eut terminé la liste, il descendit dans la cour du
couvent, et ordonna aux frères lais, à peine de supporter les châtimens
spirituels dus à une désobéissance, de s'armer de fouets et de balais,
et de chasser l'impie de l'enceinte sacrée.

Cette sentence fut exécutée sur-le-champ en présence de Durward, qui,
quoique fort contrarié par cet incident, n'intervint pas en faveur
d'Hayraddin, parce qu'il prévit que son intercession serait inutile.

La discipline infligée au délinquant fut pourtant, malgré les
exhortations du prieur, plus plaisante que formidable. Le Bohémien
parcourait la cour en galopant dans tous les sens, au milieu des
clameurs de ceux qui le poursuivaient et du bruit des coups dont les uns
ne l'atteignaient point, parce que la plupart de ceux qui les lui
portaient n'avaient point en effet dessein de l'atteindre, et dont il
évitait les autres à force d'agilité, supportant avec courage et
résignation le petit nombre qui tombait sur son dos et sur ses épaules.
Le désordre était d'autant plus comique et bruyant, qu'Hayraddin passait
par les verges de soldats sans expérience, qui, au lieu de flageller le
coupable, se frappaient souvent les uns les autres. Enfin le prieur,
voulant terminer une scène plus scandaleuse qu'édifiante, ordonna qu'on
ouvrît la porte de la cour; et le Bohémien, se précipitant vers cette
issue avec la rapidité d'un éclair, profita du clair de lune pour faire
ses adieux au couvent.

Pendant ce temps, un soupçon que Durward avait déjà conçu plus d'une
fois se représenta à son esprit avec une nouvelle force. Ce jour-là même
Hayraddin lui avait promis de se conduire, dans les monastères, d'une
manière plus décente et plus réservée que par le passé. Cependant, bien
loin d'exécuter cette promesse, il s'était montré et plus impudent et
plus désordonné que jamais. Il était donc probable qu'il n'avait pas agi
ainsi sans dessein; quels que fussent les défauts du Bohémien, il ne
manquait certainement pas de bon sens, et il savait, quand il le
voulait, avoir de l'empire sur lui-même. N'était-il pas possible qu'il
désirât avoir quelque communication, soit avec des gens de sa horde,
soit avec d'autres personnes, et que, la surveillance de Quentin y
mettant obstacle pendant le jour, il eût recours à ce stratagème pour se
faire chasser cette nuit du couvent.

Dès que ce soupçon fut entré dans l'esprit de Durward, alerte comme il
l'était toujours dans tous ses mouvemens, il résolut de suivre le
Bohémien flagellé, et de s'assurer, aussi secrètement qu'il le pourrait,
de ce qu'il allait devenir. En conséquence, dès que Hayraddin eut passé
la porte du couvent, Quentin expliqua très-brièvement au prieur la
nécessité où il était de ne pas perdre de vue son guide, et vola comme
un trait à sa poursuite.



CHAPITRE XVII.

L'Espion épié.

          «Quoi! le grossier coquin! l'espion épié!
          «Avec ces rustres-là vous n'avez rien à faire?
          «Éloignez-vous....»

          BEN Johnson. _Conte de Robin Hood_.


LORSQUE Durward sortit du couvent, il put remarquer, grâce au clair de
lune, la retraite précipitée du Bohémien fuyant à travers le village
avec la rapidité d'un limier qui a senti le fouet; et il le vit ensuite
entrer un peu plus loin dans une prairie.

--Mon camarade court vite, se dit Quentin à lui-même, mais il faudrait
courir plus vite encore pour échapper au pied le plus agile qui ait
jamais foulé les bruyères de Glen-Houlakin.

Comme, heureusement, il avait quitté son manteau et son armure, le
montagnard écossais put déployer une légèreté qui, étant sans égale dans
son pays, devait bientôt lui faire joindre le Bohémien, en dépit de
l'agilité que déployait celui-ci. Ce n'était pourtant pas ce que se
proposait Quentin; car il regardait comme beaucoup plus important de
découvrir ses projets que d'y mettre obstacle. Ce qui acheva de l'y
déterminer, ce fut de voir le Bohémien ne point ralentir le pas, même
après la première impulsion de sa fuite; sa course avait donc un tout
autre objet que celle d'un homme chassé d'un bon logement, presqu'à
minuit, sans s'y attendre, et qui naturellement n'aurait dû songer qu'à
s'en procurer un autre. Quentin le suivit sans être aperçu, car le
Bohémien ne tourna pas la tête une seule fois; mais après avoir traversé
la prairie, celui-ci s'arrêta au bord d'un petit ruisseau dont les rives
étaient couvertes d'aunes et de saules; il sonna du cor, avec précaution
toutefois et en ménageant le son. Un coup de sifflet, qui partit à peu
de distance, lui répondit sur-le-champ.

--C'est un rendez-vous, pensa Quentin; mais comment m'approcher pour
entendre ce qui va se passer? Le bruit de mes pas et celui des branches
qu'il faut que j'écarte me trahiront, si je n'y prends garde. Je les
surprendrai pourtant, de part saint André! comme si c'étaient des daims
de Glen-Isla[60]. Je leur apprendrai que ce n'est pas sans fruit que
j'ai été instruit dans l'art de la vénerie. Les voilà ensemble; ils sont
deux; l'avantage n'est pas pour moi, s'ils me découvrent et qu'ils aient
des projets hostiles, comme cela n'est que trop à craindre; prenons
garde que la comtesse Isabelle ne perde son pauvre ami!--Que dis-je? il
ne mériterait pas ce titre, s'il n'était prêt à combattre pour elle une
douzaine de ces coquins. Après avoir croisé le fer avec Dunois, avec le
meilleur chevalier de la France, dois-je craindre une horde de pareils
vagabonds? Fi donc! prudence et courage; et avec l'aide de Dieu et de
saint André, ils me trouveront plus fort et plus fin qu'eux.

D'après cette résolution, employant une ruse que lui, avait apprise
l'habitude de la chasse des forêts, il descendit dans le lit de la
petite rivière, dont l'eau, variant de profondeur, tantôt lui couvrait à
peine les pieds, tantôt lui montait jusqu'aux genoux, et s'avança ainsi
bien doucement, caché sous les branches des arbres entre-croisées sur sa
tête; le bruit de ses pas se confondait avec le murmure des eaux (c'est
ainsi que nous-mêmes nous nous sommes souvent approchés autrefois du nid
du corbeau vigilant). De cette manière, il arriva, sans être aperçu,
assez près pour entendre la voix des deux hommes qu'il voulait observer;
mais il ne distinguait pas leurs paroles. Étant en ce moment sous un
magnifique saule pleureur dont les branches tombaient jusque sur la
surface de l'eau, il en saisit une des plus fortes, et employant en même
temps l'adresse, la force et l'agilité, il se hissa sur l'arbre, sans
bruit, et s'assit sur la bifurcation des premières branches, sans
crainte d'être découvert.

De là il vit que l'individu avec lequel Hayraddin conversait était un
homme de sa caste; mais il reconnut en même temps, à sa grande
mortification, qu'ils parlaient une langue dont il ne pouvait comprendre
un seul mot. Ils riaient beaucoup; et, comme Hayraddin fit un mouvement
comme s'il s'esquivait, et finit par se frotter les épaules, Quentin en
conclut qu'il lui racontait l'histoire de la bastonnade qu'il avait
reçue avant sa fuite du couvent.

Tout à coup on entendit à quelque distance un nouveau coup de sifflet;
Hayraddin y répondit en sonnant du cor, comme il l'avait fait en
arrivant, et, quelques instans après, un nouveau personnage parut sur la
scène. C'était un homme grand, vigoureux, ayant l'air martial, et dont
les formes robustes formaient un contraste frappant avec la petite
taille et le corps grêle des deux Bohémiens. Un large baudrier, passé
sur son épaule, soutenait un grand sabre. Son haut-de-chausses couvert
de taillades d'où sortaient des bouffettes en soie et en taffetas de
diverses couleurs, était attaché au moins par cinq cents aiguillettes en
ruban à une jaquette de buffle bien serrée, sur la manche droite de
laquelle on voyait une plaque en argent représentant une tête de
sanglier, indice du chef sous lequel il servait. Le chapeau qu'il
portait de côté sur l'oreille, laissait voir une grande quantité de
cheveux crépus qui ombrageaient son large visage, et allaient se mêler
avec une barbe non moins large, d'environ quatre pouces de longueur. Il
tenait à la main une longue lance, et tout son équipement annonçait un
de ces aventuriers allemands, connus sous le nom de _lanzknechts_, en
français lansquenets[61], qui formaient à cette époque une partie
formidable de l'infanterie. Ces mercenaires étaient une soldatesque
féroce et ne songeant qu'au pillage; un conte absurde courait parmi
eux, que la porte du ciel avait été fermée à un lansquenet à cause de
ses vices, et qu'on avait refusé de le recevoir en enfer à cause de son
caractère mutin, querelleur et insubordonné: il en résultait qu'ils
agissaient en gens qui n'aspiraient pas au ciel et qui ne redoutaient
pas l'enfer.

--_Donner und blitz_! s'écria-t-il en arrivant; et il parla ensuite une
sorte de jargon franco-germain, dont nous ne pourrons donner qu'une idée
très imparfaite:--Pourquoi vous m'avoir fait perdre trois nuits à vous
attendre?

--Je n'ai pas pu vous voir plus tôt, _mein herr_, répondit Hayraddin
avec un ton de soumission. Il y a un jeune Écossais, qui a l'œil aussi
vif qu'un chat sauvage, qui épie mes moindres mouvemens. Il me soupçonne
déjà; si ses soupçons se confirmaient, je serais un homme mort, et il
reconduirait ces femmes en France.

--_Washenker_! dit le lansquenet, nous être trois; nous les attaquer
demain, et enlever les femmes sans aller plus loin. Vous m'avoir dit les
deux gardes être des poltrons, vous et votre camarade en avoir soin, et,
_der Teufel_! moi me charger du chat sauvage.

--Vous ne trouverez pas cela si facile, dit le Bohémien; car, outre que
notre métier à nous autres n'est pas de nous battre, notre Écossais est
un gaillard qui s'est mesuré avec le meilleur chevalier de toute la
France, et qui s'en est tiré avec honneur. Je l'ai vu de mes propres
yeux serrer Dunois d'assez près.

--_Hagel und sturmwetter_! s'écria l'Allemand; votre lâcheté vous fait
parler ainsi.

--Je ne suis pas plus lâche que vous, _mein herr;_ mais, encore une
fois, mon métier n'est pas de me battre. Si vous conservez l'embuscade
à l'endroit convenu, c'est fort bien; sinon je les conduis en sûreté au
palais de l'évêque; et Guillaume de la Marck pourra aisément les y aller
chercher, s'il est la moitié aussi fort qu'il prétendait l'être, il y a
huit jours.

--_Potz tausend_! Nous être aussi forts et plus forts. Mais nous avoir
entendu parler d'une centaine de lances arrivées de Bourgogne; et à cinq
hommes par lance, voyez-vous, c'est juste cinq cents; en ce cas, _der
Teufel_! eux avoir bien plus d'envie de nous chercher que nous de les
trouver, car l'évêque avoir de bonnes forces sur pied; oui, avoir de
bonnes forces.

--Il faut donc vous en tenir à l'embuscade de la Croix-des-Trois-Rois,
ou renoncer à l'aventure.

--Renoncer à l'aventure! renoncer à enlever une riche héritière pour
être la femme de notre noble capitaine! _der Teufel_! Moi plutôt
attaquer l'enfer! _meine seele_! nous tous devenir bientôt des princes
et des _hertzogs_, que vous appelez ducs; avoir une bonne cave, du bon
argent de France en abondance, et peut-être quelques jolies filles
par-dessus le marché, quand le Barbu en avoir assez.

--Ainsi donc, l'embuscade de la Croix-des-Trois-Rois tient toujours?

--_Mein Gott_, oui sans doute. Vous jurer de les y amener, et quand eux
être descendus de cheval, et être à genoux devant la croix, ce que
personne ne manque à faire excepté des fils païens, comme toi, nous
tomber sur eux, et les femmes être à nous.

--Fort bien, mais je n'ai promis de me charger de cette affaire qu'à une
condition: je n'entends pas qu'on touche à un seul cheveu de la tête du
jeune homme. Si vous m'en faites serment par les carcasses de vos trois
Rois qui sont à Cologne, je vous jurerai par les sept Dormans[62], de
vous servir fidèlement pour tout le reste. Et, si vous ne tenez pas
votre serment, je vous préviens que les sept Dormans viendront vous
éveiller sept nuits de suite, et qu'à la huitième ils vous étrangleront
et vous dévoreront.

--Mais, _donner un hagel_! pourquoi vous être si inquiet de la vie de ce
jeune homme? lui n'être pas de votre sang ni de votre nation.

--Que vous importe, honnête Heinrick? Il y a des gens qui aiment à
couper la gorge aux autres, et il y en a qui se plaisent à leur sauver
le cou. Ainsi, jurez-moi qu'il ne lui en coûtera ni la vie ni la moindre
blessure, ou, de par la brillante étoile d'Oldebaoran, cette affaire
n'ira pas plus loin. Jurez-le-moi par les trois Rois de Cologne, comme
vous les appelez, car je sais que vous ne faites cas d'aucun autre
serment.

--Toi être vraiment comique! dit l'Allemand. Eh bien donc, moi jurer...

--Un moment, s'écria Hayraddin, demi-tour à droite, brave lansquenet, et
tournez la tête du côté de l'orient, afin que les trois Rois vous
entendent.

Le soldat prêta le serment de la manière qui lui était prescrite, et dit
ensuite qu'il se tiendrait à l'embuscade, et que l'endroit était fort
convenable, puisqu'il n'était guère qu'à cinq milles de distance du lieu
où ils se trouvaient.

--Mais, ajouta-t-il, pour rendre l'affaire bien sûre, moi penser
convenable de placer quelques braves gens sur la gauche de l'auberge,
afin de tomber sur eux, si eux avoir la fantaisie de passer par là.

--Non, répondit le Bohémien après avoir réfléchi un moment, la vue de
ces soldats de ce côté pourrait alarmer la garnison de Namur, et alors
il y aurait un combat douteux, au lieu d'un succès assuré. D'ailleurs
ils suivront la rive droite de la Meuse, car je puis les conduire comme
bon me semble, ce montagnard écossais, malgré sa méfiance, s'en
rapportant entièrement à moi pour le guider, et n'ayant jamais demandé
l'avis de personne sur la route qu'il doit suivre. Mais aussi je lui ai
été donné par un ami sûr, par un homme de la parole duquel personne ne
s'est jamais méfié, avant d'avoir appris à le connaître un peu.

--Maintenant, l'ami Hayraddin, dit le lansquenet, moi avoir une petite
question à vous faire. Moi pas concevoir comment avoir pu faire que vous
et votre frère étant, comme vous le prétendre, de grands _sternendeuter_,
que vous appeler astrologues, vous n'avoir pas prévu que lui devoir
être pendu. _Hunker_! cela n'être-t-il pas singulier?

--Je vous dirai, Heinrick, répliqua le Bohémien, que si j'avais su que
mon frère était assez fou pour aller raconter au duc de Bourgogne les
secrets du roi Louis, j'aurais prédit sa mort aussi assurément que je
prédirais le beau temps en juillet. Louis a des oreilles et des mains à
la cour de Bourgogne, et le duc a quelques conseillers pour qui le son
de l'or de France est aussi agréable que le glouglou d'une bouteille
l'est pour vous. Mais adieu, et ne manquez pas de vous trouver au
rendez-vous. Il faut que j'attende à la pointe du jour mon Écossais à
une portée de flèche de l'auge de ces pourceaux fainéans, sans quoi il
me soupçonnerait d'avoir fait une excursion peu favorable au succès de
son voyage.

--Toi pouvoir pas partir sans boire avec moi une coup de consolation,
dit l'Allemand. Oh! mais, moi oublier, toi assez bête pour ne boire que
de l'eau, comme un vil vassal de Mahomet et de Termagant.

--Tu n'es, toi-même, qu'un esclave du vin et du flacon, dit le Bohémien.
Je ne suis pas surpris que ceux qui sont altérés de sang te confient
l'exécution des mesures de violence que de meilleures têtes ont
imaginées. Quand on veut connaître les pensées des autres, ou cacher les
siennes, il ne faut pas boire de vin. Mais à quoi bon te prêcher, toi
qui es toujours aussi altéré que les sables de l'Arabie. Adieu; emmène
avec toi mon camarade Tuisco, car, si on le voyait rôder près du
monastère, cela donnerait des soupçons.

Les deux illustres alliés se séparèrent alors, après s'être promis de
nouveau de ne pas manquer au rendez-vous fixé à la Croix-des-Trois-Rois.

Durward les suivit long-temps des yeux, et descendit de l'arbre. Son
cœur battait en songeant combien peu il s'en était fallu que la belle
comtesse ne fût victime d'un complot tramé avec une si profonde
perfidie, si toutefois il était encore possible de le déjouer. Craignant
de rencontrer Hayraddin en retournant au monastère, il fit un long
détour, au risque d'avoir à passer par quelques mauvais sentiers.

Chemin faisant, il réfléchit très-attentivement sur ce qu'il avait à
faire. En entendant Hayraddin faire l'aveu de sa trahison, il avait
d'abord pris la résolution de le mettre à mort aussitôt que la
conférence serait terminée, et que ses compagnons seraient à une
distance suffisante; mais quand il l'eut entendu exprimer tant d'intérêt
pour lui sauver la vie, il sentit qu'il lui serait difficile d'infliger
à ce traître, dans toute son étendue, le châtiment que méritait sa
perfidie. Il résolut donc d'épargner ses jours, et même de continuer,
s'il était possible, à l'employer comme guide, en prenant toutes les
précautions nécessaires pour la sûreté de la belle comtesse, à qui il
s'était promis de dévouer sa vie.

Mais que fallait-il faire? les dames de Croye ne pouvaient se réfugier
en Bourgogne, d'où elles avaient été obligées de s'enfuir; ni en France,
d'où elles avaient été, en quelque sorte, renvoyées. La violence du duc
Charles, dans le premier de ces deux pays, n'était guère moins à
craindre pour elles que la politique froide et tyrannique du roi dans
l'autre. Après y avoir profondément réfléchi, Durward ne put imaginer
rien de mieux que d'éviter l'embuscade, en suivant la rive gauche de la
Meuse pour se rendre à Liège, où ces dames, conformément à leur premier
projet, se mettraient sous la protection du saint évêque. On ne pouvait
douter que ce prélat n'eût la volonté de les protéger; et, s'il avait
reçu un renfort de cent hommes d'armes, il en avait le pouvoir. Dans
tous les cas, si les dangers auxquels l'exposaient les hostilités de
Guillaume de la Marck et les troubles de la ville de Liège devenaient
imminens, il pouvait toujours envoyer ces malheureuses dames en
Allemagne, avec une escorte convenable.

Pour conclusion (car quel homme a jamais terminé une délibération sans
quelque considération personnelle?), Quentin pensa que le roi Louis, en
le condamnant de sang-froid à la mort ou à la captivité, l'avait délié
de ses engagemens envers la couronne de France, et il prit la résolution
positive de s'en affranchir. L'évêque de Liège avait probablement besoin
de soldats; et, par la protection des belles comtesses, qui maintenant,
et surtout la comtesse Hameline, le traitaient avec beaucoup de
familiarité, il pouvait obtenir de lui quelque commandement, peut-être
même être chargé de conduire les dames de Croye dans quelque place qui
leur offrît plus de sûreté que Liège et ses environs. Enfin, elles
avaient parlé, quoique en quelque sorte en badinant, de lever les
vassaux de la comtesse Isabelle, comme beaucoup de seigneurs le
faisaient dans ces temps de troubles, et de fortifier son château de
manière à le mettre en état de résister à toute attaque; elles lui
avaient demandé en plaisantant s'il voulait être leur sénéchal, et
remplir cette place périlleuse; et comme il avait accepté cette
proposition avec autant de zèle que d'empressement, elles lui avaient
permis de leur baiser la main, en signe de sa promotion à cette fonction
honorable et de confiance. Il avait même cru remarquer que la main de la
comtesse Isabelle, une des mains les plus belles et les mieux faites qui
eussent jamais reçu pareil hommage d'un vassal dévoué, avait tremblé
tandis que ses lèvres s'y reposaient un instant de plus que ne
l'exigeait le cérémonial, et que ses joues et ses yeux avaient donné
quelques marques de confusion quand elle l'avait retirée. Quelque chose
ne pouvait-il pas résulter de tout cela? Et quel homme brave, à l'âge de
Quentin, n'aurait pas permis à de semblables considérations d'influer un
peu sur sa détermination?

Ce point réglé, il eut à réfléchir sur la manière dont il agirait à
l'égard de l'infidèle Bohémien. Il avait renoncé à sa première idée de
le tuer dans le bois même; mais s'il prenait un autre guide, et qu'il le
laissât en liberté, c'était envoyer le traître au camp de Guillaume de
la Marck, pour y porter la nouvelle de leur marche. Il pensa à prendre
le prieur pour confident, en l'engageant à retenir le Bohémien
prisonnier jusqu'à ce qu'ils eussent le temps d'arriver à Liège; mais,
en y réfléchissant, il n'osa pas hasarder de faire une pareille
proposition à un homme que la vieillesse avait dû rendre timide, et qui,
comme moine, considérant la sûreté de son couvent comme le plus
important de ses devoirs, tremblait au seul nom du Sanglier des
Ardennes.

Enfin il arrêta un plan d'opération sur lequel il crut d'autant mieux
pouvoir compter, que l'exécution n'en dépendrait que de lui-même; et
pour la cause qu'il avait embrassée, il se sentait capable de tout.
Aussi résolu que hardi, quoique sans se dissimuler les dangers de sa
position, Quentin pouvait être comparé à un homme qui marche chargé d'un
fardeau dont il sent la pesanteur, mais qu'il ne croit pas au-dessus de
ses forces. Ce plan venait d'être arrêté dans son esprit, quand il
arriva au couvent.

Il frappa doucement à la porte; un frère, que le prieur avait eu
l'attention d'y placer pour l'attendre, lui ouvrit; et, l'informant que
tous les frères devaient rester dans l'église jusqu'au point du jour,
pour prier Dieu de pardonner les divers scandales qui avaient eu lieu
dans la communauté pendant la soirée précédente, il proposa à Quentin
d'aller partager leurs exercices de dévotion; mais les vêtemens du jeune
Écossais étaient tellement mouillés, qu'il ne crut pas devoir accepter
cette offre, et il demanda la permission d'aller s'asseoir près du feu
de la cuisine, afin de pouvoir sécher ses habits avant de se mettre en
route. Il désirait d'ailleurs que le Bohémien, quand il le reverrait,
n'aperçût rien en lui qui pût le porter à soupçonner son excursion
nocturne.

Le digne frère non-seulement lui accorda sa demande, mais voulut même
lui tenir compagnie; circonstance dont Durward fut d'autant plus charmé,
qu'il désirait se procurer quelques renseignemens sur les deux routes
dont il avait entendu parler pendant la conversation du Bohémien avec le
lansquenet.

Le frère, qui justement se trouvait souvent chargé des affaires
extérieures du couvent, était de toute la communauté celui qui pouvait
le mieux répondre aux questions que Quentin lui fit à ce sujet; mais il
ajouta qu'en bonnes pèlerines, c'était un devoir pour les dames qu'il
escortait de suivre la rive-droite de la Meuse, afin de payer le tribut
de la dévotion devant la Croix-des-Trois-Rois, élevée à l'endroit où les
saintes reliques de Gaspard, de Melchior et de Balthazar, noms que donne
l'église catholique aux trois mages qui vinrent de l'Orient pour
apporter leurs offrandes à Bethléem, s'étaient arrêtées lorsqu'on les
transportait à Cologne, et où elles avaient fait plusieurs miracles.

Quentin lui répondit que ces pieuses dames étaient déterminées à
observer avec la plus grande ponctualité toutes les saintes stations de
leur pèlerinage, et qu'elles visiteraient certainement celle de la
Croix-des-Trois-Rois, soit en allant à Cologne, soit en en revenant;
mais qu'elles avaient entendu dire que la route sur la rive droite de la
Meuse était peu sûre, attendu qu'elle était infestée par les soldats du
féroce Guillaume de la Marck.

--À Dieu ne plaise, s'écria le frère François, que le Sanglier des
Ardennes ait porté de nouveau sa bauge si près de nous! Au surplus,
quand cela serait vrai, la Meuse est assez large pour établir une bonne
barrière entre lui et nous.

--Mais elle n'établira aucune barrière entre ces dames et ce maraudeur,
répondit Quentin, si nous la traversons pour prendre la route de la rive
droite.

--Le ciel protégera ceux qui lui appartiennent, jeune homme, répliqua le
frère. Les trois Rois de la bienheureuse ville de Cologne ne laissent
pas même entrer dans l'enceinte de ses murs un juif ou un infidèle; il
serait bien dur de penser qu'ils pussent commettre un assez grand oubli
pour permettre que de dignes pèlerins venant leur rendre hommage devant
la croix élevée en leur honneur, fussent pillés et maltraités par un
chien de mécréant comme ce Sanglier des Ardennes, qui est pire que tout
un camp de païens sarrasins, et les dix tribus d'Israël par-dessus le
marché.

Quelque confiance que Quentin, en bon catholique, fût tenu d'accorder à
la protection spéciale de Gaspard, de Melchior et de Balthazar, il ne
put s'empêcher de réfléchir que les comtesses n'ayant pris le titre de
pèlerines que par les conseils d'une politique mondaine, elles n'avaient
pas trop le droit d'espérer que les trois mages les mettraient sous leur
sauvegarde en cette occasion; et, en conséquence, il résolut de leur
épargner, autant que possible, le besoin d'une intervention miraculeuse.
Cependant; dans la simplicité de sa bonne foi, il fit vœu de faire
lui-même, en propre personne, un pèlerinage aux trois Rois de Cologne,
si ces illustres personnages, de sainte et royale mémoire, lui
permettaient de conduire à bon port les dames qu'il escortait.

Afin de contracter cette obligation avec toute la solennité possible, il
pria le frère François de le faire entrer dans une des chapelles
latérales du couvent; et là, se mettant à genoux avec une dévotion
sincère, il ratifia le vœu qu'il venait de faire intérieurement. Le son
des voix des moines qui chantaient dans le chœur, l'heure solennelle à
laquelle il faisait cet acte religieux, l'effet de la faible clarté
qu'une seule lampe répandait dans ce petit édifice gothique, tout
contribua à jeter Durward dans cet état où l'homme reconnaît le plus
facilement la faiblesse humaine, et cherche cette aide et cette
protection surnaturelle qu'aucune croyance ne promet qu'au repentir du
passé et à une ferme résolution d'amendement pour l'avenir. Si l'objet
de sa dévotion était mal placé, ce n'était pas la faute de Quentin; et
ses prières étant sincères, nous aurions peine à croire qu'elles ne
furent pas favorablement accueillies du seul vrai Dieu, qui regarde les
intentions et non les formes, et aux yeux duquel la dévotion sincère
d'un païen est plus estimable que l'hypocrisie spécieuse d'un pharisien.

S'étant recommandé, sans oublier ses malheureuses compagnes, à la
protection des saints et à la garde de la Providence, Quentin alla se
reposer le reste de la nuit, laissant le frère édifié de la ferveur et
de la sincérité de sa dévotion.



CHAPITRE XVIII.

La Chiromancie.

          «Quand joyeuses chansons et contes plus joyeux
          «Adoucissaient pour nous un chemin sinueux,
          «Nous craignions d'arriver à la fin du voyage.
          «Mais d'un enchantement le tout était l'ouvrage;
          «Ce chemin escarpé, faisant mille détours,
          «Au point d'où nous partions nous ramenait toujours.»

          SAMUEL JOHNSON.


L'AURORE commençait à peine à paraître, quand Durward, sortant de sa
petite cellule, éveilla les palefreniers endormis, et surveilla, avec un
soin encore plus particulier que de coutume, tous les préparatifs du
départ. Ce fut lui-même qui examina si les brides, les mors et tous les
harnais des chevaux étaient en bon état; il vérifia s'ils étaient bien
ferrés, afin que le hasard n'amenât pas quelques-uns de ces accidens
qui, quoique peu importans en eux-mêmes, n'en retardent pas moins les
voyageurs dans leur route. Il voulut aussi qu'on donnât l'avoine aux
chevaux en sa présence, afin d'être sûr qu'ils seraient en état de faire
une bonne journée, ou une course forcée, si le cas l'exigeait.

Retournant alors dans sa chambre, il s'arma avec un soin tout
particulier, et ceignit son épée en homme qui prévoit un danger
prochain, et qui a pris la ferme résolution de le braver.

Ces sentimens généreux lui donnèrent une fierté de démarche et un air de
dignité que les dames de Croye n'avaient pas encore remarqués en lui,
quoiqu'elles eussent vu avec plaisir et intérêt la grâce et la naïveté
de ses discours et de sa conduite, ainsi que l'alliance de son
intelligence naturelle avec cette simplicité qu'il devait à son pays et
à son éducation. Il leur donna à entendre qu'il serait à propos qu'elles
partissent de meilleure heure que de coutume, et en conséquence elles
quittèrent le couvent après avoir déjeuné, non sans avoir témoigné leur
reconnaissance de l'hospitalité qu'elles avaient reçue, par une offrande
qu'elles firent au pied des autels, et qui convenait mieux à leur rang
véritable qu'à ce qu'elles paraissaient être. Cette libéralité ne fit
pourtant naître aucun soupçon: elles passaient pour Anglaises, et ces
insulaires jouissaient dès ce temps-là de cette réputation de richesse
qu'ils conservent encore aujourd'hui.

Le prieur leur donna sa bénédiction pendant qu'elles montaient à cheval,
et félicita Quentin de l'absence de son guide païen.--Car, ajouta cet
homme vénérable, il vaut mieux trébucher en chemin, que d'être soutenu
par la main d'un voleur ou d'un brigand.

Durward ne partageait pas tout-à-fait cette opinion; quoiqu'il sût que
le Bohémien était dangereux, il croyait pouvoir profiter de ses
services, et déjouer en même temps ses projets de trahison, maintenant
qu'il les connaissait. Mais ses inquiétudes à ce sujet ne durèrent pas
long-temps, car à peine la petite cavalcade était-elle à trois cents pas
du monastère et du village, qu'il aperçut Hayraddin monté à l'ordinaire
sur son petit cheval plein de feu. Le chemin côtoyait ce même ruisseau
sur les rives duquel Quentin avait entendu la conférence mystérieuse de
la nuit précédente, et il n'y avait pas long-temps que le Bohémien les
avait rejoints, quand ils passèrent sous le saule qui avait fourni à
Durward le moyen de se cacher pour écouter, sans être aperçu, la
conversation du guide perfide avec le lansquenet.

Les souvenirs que ce lieu fit naître dans l'esprit de Quentin le
portèrent à adresser brusquement la parole au Bohémien, à qui il avait à
peine dit un mot jusqu'alors.

--Où as-tu passé cette nuit, profane coquin? lui demanda-t-il.

--Vous pouvez aisément le deviner en regardant mes habits, répondit
Hayraddin, qui lui montra du doigt ses vêtemens encore couverts de foin.

--Une meule de foin, répliqua Durward, est un lit fort convenable pour
un astrologue, et beaucoup meilleur que n'en mérite un païen qui ose
blasphémer contre notre sainte religion et ses ministres.

--Mon Klepper s'en est pourtant trouvé mieux que moi, dit Hayraddin en
caressant le cou de son cheval, car il y a rencontré en même temps abri
et nourriture. Ces vieux fous de tondus l'ont mis à la porte comme s'ils
avaient peur que le cheval d'un homme d'esprit pût infecter de bon sens
et de sagacité toute une congrégation d'ânes. Heureusement Klepper
connaît ma manière de siffler, et il me suit comme un chien, sans quoi
nous ne nous serions jamais revus; et vous auriez pu siffler à votre
tour pour trouver un guide.

--Je t'ai déjà recommandé plus d'une fois, lui dit Quentin en le
regardant d'un air sévère, de réprimer la licence de ta langue quand tu
te trouves dans la compagnie de personnes honnêtes, ce qui, je crois, ne
t'était guère arrivé jusqu'à ce jour; et je te promets que si je te
croyais un guide aussi infidèle que je te crois impie et blasphémateur,
mon poignard écossais ne tarderait pas à faire connaissance avec ton
cœur de païen, quoique ce fût me dégrader au rang du boucher qui égorge
un pourceau.

Le Bohémien, sans baisser les yeux sous le regard perçant de Quentin, et
sans renoncer au ton d'indifférence caustique avec lequel il parlait
toujours, répondit;--Le sanglier est proche parent du pourceau, et
cependant il y a bien des gens qui trouvent honneur, plaisir et profit à
le tuer.

Étonné de la confiance et de la hardiesse de cet homme, et craignant
qu'il ne connût quelques points de son histoire et de ses sentimens, sur
lesquels il ne se souciait pas d'entrer en conversation avec lui,
Quentin rompit brusquement un entretien dans lequel il n'avait obtenu
aucun avantage sur le Maugrabin, et retourna à son poste ordinaire,
c'est-à-dire à côté des deux dames.

Nous avons déjà fait observer qu'il s'était établi entre elles et lui un
certain degré de familiarité. La comtesse Hameline, après s'être bien
assurée de la noblesse de sa naissance, le traitait en égal et en
favori; et, quoique sa nièce laissât voir moins ostensiblement l'estime
qu'elle avait pour lui, néanmoins, à travers sa retenue et sa timidité,
Quentin croyait reconnaître que sa compagnie et sa conversation ne lui
étaient nullement indifférentes.

Rien n'anime la gaieté de la jeunesse comme la certitude qu'elle plaît
en s'y livrant. Aussi Quentin, pendant tout le voyage, avait-il déployé
toutes ses ressources pour amuser la belle comtesse, tantôt par un
entretien enjoué, tantôt en lui chantant les chansons de son pays en sa
propre langue, quelquefois en lui en racontant les traditions; les
efforts qu'il faisait pour les mettre en français, langue qu'il ne
connaissait pas encore parfaitement, occasionnaient souvent cent petites
méprises plus divertissantes que la narration même. Mais ce matin, livré
à ses pensées inquiètes, il restait à côté des dames de Croye sans
faire, suivant son usage, aucune tentative pour les amuser, et elles ne
purent s'empêcher de trouver son silence extraordinaire.

--Notre jeune champion a vu un loup, dit la comtesse Hameline, faisant
allusion à une ancienne superstition, et cette rencontre lui a fait
perdre la langue.

--Dire que j'ai dépisté un renard, ce serait frapper plus près du but,
pensa Quentin; mais ce fut tout bas qu'il fît cette réflexion.

--Êtes-vous indisposé, monsieur Quentin? lui demanda la comtesse
Isabelle avec un ton d'intérêt dont elle ne put s'empêcher de rougir,
parce qu'elle sentait que c'était s'avancer un peu plus que ne le
permettait la distance qui les séparait.

--Il a passé la nuit à table avec les bons frères, dit la comtesse
Hameline. Les Écossais sont comme les Allemands, qui font une telle
dépense de gaieté en buvant leur vin du Rhin, qu'il n'apportent à la
danse, dans la soirée, que des jambes mal assurées, et dans le boudoir
des dames, le lendemain matin, que des maux de tête.

--Je ne mérite pas de tels reproches, belles dames, répondit Durward.
Les bons frères ont passé à l'église presque toute la nuit; et quant à
moi, j'ai à peine bu un verre de leur vin le plus commun.

--C'est peut-être la mauvaise chère qui lui a fait perdre sa gaieté, dit
la comtesse Isabelle. Allons, monsieur Quentin, consolez-vous; si jamais
nous allons ensemble dans mon ancien château de Braquemont, quand je
devrais être moi-même votre échanson, et vous le présenter, vous aurez
un verre d'excellent vin, bien au-dessus de celui que produisent les
fameuses vignes de d'Hoccheim ou de Johannisberg.

--Un verre d'eau de _votre_ main, noble dame..., dit Quentin; mais la
voix lui manqua, et Isabelle prit la parole comme si elle n'avait fait
aucune attention à l'accent de tendresse avec lequel il avait appuyé sur
le pronom possessif.

--Ce vin, dit-elle, fut placé dans les caves de Braquemont par mon
bisaïeul le rhingrave Gottfried.

--Qui obtint la main de sa bisaïeule, dit la comtesse Hameline en
l'interrompant, pour s'être montré le plus vaillant des enfans de la
chevalerie au grand tournoi de Strasbourg, où dix chevaliers perdirent
la vie dans la lice. Mais ce temps est passé. Personne aujourd'hui ne
pense plus à s'exposer au péril pour acquérir de l'honneur, ou pour
secourir la beauté.

Elle parlait ainsi du ton que prend une beauté moderne dont les charmes
commencent à être sur le retour, quand on l'entend se plaindre du peu de
politesse du siècle actuel. Quentin prit sur lui de répondre qu'on ne
manquait pas encore de cet esprit de chevalerie qu'elle semblait
regarder comme éteint, et que, quand il aurait disparu du reste de la
terre, on le retrouverait encore dans le cœur des gentilshommes
écossais.

--Écoutez-le! s'écria la comtesse Hameline; il voudrait nous faire
croire que son pays froid et stérile conserve encore ce noble feu éteint
en France et en Allemagne! Le pauvre jeune homme ressemble aux
montagnards suisses, qui ne connaissent rien de si beau que leur affreux
pays: il nous parlera bientôt des vignes et des oliviers d'Écosse.

--Non, madame, répondit Durward; tout ce que je puis dire du vin et de
l'huile qu'on trouve sur nos montagnes, c'est que notre épée sait
contraindre nos voisins plus riches à nous payer un tribut de ces riches
productions. Mais quant à la foi sans tache, quant à l'honneur sans
reproche de l'Écosse, je suis forcé de mettre à l'épreuve en ce moment
la confiance que vous y accordez, quoique l'humble individu qui vous la
demande ne puisse vous offrir rien de plus pour gage de votre sûreté.

--Vous parlez mystérieusement, dit la comtesse Hameline; vous connaissez
donc quelque danger qui nous menace aujourd'hui.

--Je l'ai lu dans ses yeux depuis une heure! s'écria Isabelle en
joignant les mains. Sainte Vierge, qu'allons-nous devenir?

--Rien que ce qu'il vous plaira, dit Durward; je l'espère du moins. Mais
je suis obligé de vous le demander, nobles dames, pouvez-vous vous fier
à moi?

--Nous fier à vous? répondit la comtesse Hameline, certainement. Mais
pourquoi cette question? et jusqu'à quel point nous demandez-vous notre
confiance?

--Quant à moi, dit Isabelle, je vous l'accorde tout entière et sans
réserve; et, si vous pouvez nous tromper, Quentin, je croirai qu'il
n'existe de sincérité que dans le ciel.

--Noble dame, répondit Durward au comble de ses vœux, vous ne faites
que me rendre justice. Mon projet est de changer de route, et de nous
rendre à Liège en suivant la rive gauche de la Meuse, au lieu de la
traverser à Namur. C'est m'écarter des ordres que j'ai reçus du roi
Louis, et des instructions qu'il a données à notre guide. Mais j'ai
entendu dire dans le couvent d'où nous sortons, qu'on a vu des
maraudeurs sur la rive droite de ce fleuve, et que le duc de Bourgogne a
mis en campagne des troupes pour les réprimer. Ces deux circonstances me
donnent des craintes pour votre sûreté. Ai-je votre permission pour
faire ce changement à votre route?

--Ma pleine et entière permission, répondit la comtesse Isabelle.

--Je crois, comme vous, ma nièce, lui dit sa tante, que le jeune homme a
de bonnes intentions; mais songez-vous que c'est contrevenir aux
instructions que nous a données le roi Louis, qui nous les a si souvent
répétées?

--Et pourquoi aurions-nous égard à ses instructions? dit Isabelle. Grâce
au ciel, je ne suis pas sa sujette. Je m'étais confiée à sa protection,
et il a abusé de la confiance qu'il m'avait engagée à lui accorder. Je
ne voudrais pas faire injure à ce jeune homme en mettant un instant sa
parole en balance contre les injonctions de ce tyran artificieux et
égoïste.

--Que le ciel vous récompense de ce que vous venez de dire! s'écria
Durward avec transport. Si je ne justifiais pas la confiance que vous
daignez m'accorder, être déchiré par des chevaux indomptés en ce monde,
et exposé dans l'autre à d'éternelles tortures, serait un supplice trop
doux pour moi.

À ces mots, il piqua des deux, et alla rejoindre le Bohémien. Le
caractère de ce digne personnage paraissait être tout-à-fait passif. Les
injures et les menaces ne faisaient aucune impression sur lui, et, s'il
ne les pardonnait pas, il semblait du moins les oublier. Durward entra
en conversation avec lui, et son guide lui répondit avec la même
tranquillité que s'il ne se fût rien passé de désagréable entre eux dans
le cours de la matinée.

--Le chien, pensa le jeune Écossais, n'aboie pas en ce moment, parce
qu'il a dessein de régler ses comptes avec moi tout d'un coup, en me
sautant à la gorge quand il pourra le faire impunément; mais nous
verrons s'il n'est pas possible de battre un traître par ses propres
armes.--Eh bien! honnête Hayraddin, depuis que vous voyagez avec nous,
vous ne nous avez pas encore donné un échantillon de vos talens en
chiromancie; et cependant vous aimez tant à les exercer qu'il faut que
vous déployiez votre science dans chaque couvent où nous faisons halte,
au risque d'avoir à passer la nuit sur une meule de foin.

--Vous ne me l'avez jamais demandé, répondit l'Égyptien; vous êtes comme
le reste du monde, vous vous contentez de tourner en ridicule les
mystères que vous ne pouvez concevoir.

--Allons, donnez-moi une preuve de votre science, dit Quentin; et, ôtant
son gantelet, il lui présenta sa main.

Hayraddin examina avec beaucoup d'attention toutes les lignes qui la
traversaient, ainsi que les petites élévations qui se trouvaient à la
naissance des doigts, et auxquelles on supposait alors avec le
caractère, les habitudes et la fortune des individus, le même rapport
qu'on attribue aujourd'hui aux protubérances du crâne.

--Voici une main, dit-il ensuite, qui parle de travaux endurés, de
dangers encourus. J'y lis qu'elle a fait connaissance de bonne heure
avec la garde du glaive, et que cependant elle n'a pas toujours été
étrangère aux agrafes du missel.

--Tu peux avoir appris quelque chose des événemens de ma vie passée;
parle-moi plutôt de l'avenir.

--Cette ligne, partant du mont de Vénus, qui n'est pas interrompue
brusquement, mais qui suit et accompagne la ligne de vie, m'annonce
qu'un mariage vous procurera une fortune brillante, et qu'un amour
couronné par le succès vous placera parmi les grands et les riches du
monde.

--Ce sont des promesses que vous prodiguez à chacun; c'est un des
secrets de votre art.

--Ce que je vous prédis est aussi certain qu'il est sûr que vous serez
menacé avant peu d'un grand danger; car je le lis dans cette ligne
brillante, couleur de sang, qui coupe transversalement la ligne de vie,
et qui annonce un coup d'épée ou quelque autre violence; et vous n'y
échapperez que par l'attachement d'un ami fidèle.

--Le tien, n'est-ce pas? s'écria Durward, indigné que le chiromancien
voulût en imposer à sa crédulité, et se faire une réputation en lui
prédisant ainsi les conséquences de sa propre trahison.

--Mon art ne m'apprend rien de ce qui me concerne, répondit le Bohémien.

--En ce cas, reprit Quentin, les devins de mon pays sont plus savans que
les vôtres, avec leur science si vantée, car ils savent prévoir les
dangers qui les menacent eux-mêmes. Je n'ai pas quitté mes montagnes
sans avoir participé jusqu'à un certain point au don de seconde vue,
dont leurs habitans sont doués; et je vais t'en donner une preuve, en
échange de ton échantillon de chiromancie. Hayraddin, le danger qui me
menace existe sur la rive droite de la Meuse, et pour l'éviter je me
rendrai à Liège en suivant la rive gauche.

Le Bohémien l'écouta avec un air d'apathie qui, dans les circonstances
où il se trouvait, parut incompréhensible à Durward.

--Si vous exécutez ce dessein, répondit le Bohémien, en ce cas le
danger passera de vous à moi.

--Il me semble que tu me disais il y a un instant, que ton art ne
t'apprenait rien de ce qui pouvait te concerner?

--Pas de la même manière qu'il m'a appris ce qui vous regarde; mais il
ne faut pas être grand sorcier, pour peu qu'on connaisse Louis de
Valois, pour prédire qu'il fera pendre votre guide, parce que votre bon
plaisir aura été de vous écarter de la route qui vous a été prescrite.

--Pourvu que nous arrivions heureusement et en sûreté au terme de notre
voyage, on ne peut nous reprocher une légère déviation de la ligne qui
nous a été indiquée.

--Sans doute, si vous êtes sûr que le dessein du roi soit que votre
voyage se termine de la manière qu'il vous l'a dit.

--Et comment serait-il possible qu'il eût voulu qu'il se terminât
différemment? Quel motif avez-vous pour supposer qu'il avait d'autres
vues que celles qu'il m'a énoncées lui-même?

--Tout simplement parce que tous ceux qui connaissent un peu le roi
très-chrétien, savent que le projet qu'il a le plus à cœur est toujours
celui dont il parle le moins. Quand il fait partir douze ambassadeurs,
je consens à abandonner mon cou à la corde un an plus tôt que cela ne
m'est dû, s'il n'y en a pas onze qui ont au fond de leur encrier quelque
chose de plus que ce que la plume a écrit sur leurs lettres de créance.

--Je ne m'inquiète nullement de vos soupçons honteux. Mon devoir est
clair et positif; c'est de conduire ces dames en sûreté à Liège. Je
crois y mieux réussir en déviant un peu de la route qui nous a été
prescrite, et je prends sur moi de le faire. Nous suivrons donc la rive
gauche de la Meuse. D'ailleurs c'est le chemin le plus direct pour aller
à Liège: en traversant le fleuve, nous ne ferions que perdre du temps et
nous exposer à des fatigues, sans aucune utilité. Pourquoi agirions-nous
ainsi?

--Uniquement parce que tous les pèlerins qui vont à Cologne traversent
toujours la Meuse avant d'arriver à liège, et que ces dames voulant
passer pour des pèlerines, la route que vous vous proposez de prendre
prouvera qu'elles ne sont pas ce qu'elles prétendent être.

--Si l'on nous fait quelque observation à cet égard, nous dirons que les
alarmes que nous ont données le duc de Gueldres, Guillaume de la Marck,
les écorcheurs et les lansquenets qui infestent la rive droite, nous ont
déterminés à ne pas suivre la route ordinaire, et à rester sur la rive
gauche.

--Comme il vous plaira; quant à moi, il m'est parfaitement égal de vous
conduire par la rive gauche ou par la rive droite. Ce sera votre affaire
de vous justifier auprès de votre maître.

Quentin fut assez surpris de la facilité avec laquelle Hayraddin
consentait à ce changement de route, ou du moins du peu de répugnance
qu'il y montrait; mais il n'en fut pas moins charmé, car il avait encore
besoin de ses services comme guide, et il craignait que le Bohémien,
voyant son projet de trahison déjoué, ne se portât à quelque extrémité.
D'ailleurs, se séparer de lui était le plus sûr moyen d'attirer sur eux
Guillaume de la Marck, avec qui il était en correspondance, au lieu
qu'en le conservant en tête de la cavalcade, il croyait pouvoir le
surveiller d'assez près pour l'empêcher d'avoir, à son insu, des
communications avec qui que ce fût.

Renonçant donc à toute idée de suivre la route qu'ils avaient eu d'abord
intention de prendre, ils côtoyèrent la rive gauche de la Meuse, et ils
firent tant de diligence, qu'ils furent assez heureux pour arriver le
lendemain de bonne heure au but de leur voyage. Ils trouvèrent que
l'évêque de Liège, par raison de santé, comme il le disait, mais
peut-être pour n'avoir rien à craindre de la population nombreuse et
turbulente de cette ville, avait fixé sa résidence dans son beau château
de Schonwaldt, à environ un mille de Liège.

Comme ils approchaient de ce château, ils virent le prélat qui revenait
processionnellement de la ville voisine, où il avait été célébrer
pontificalement la grand'messe. Il était à la tête d'une suite nombreuse
de fonctionnaires civils et ecclésiastiques, mêlés ensemble; et il
marchait, comme le dit une vieille ballade,

    Précédé de maint porte-croix,
    Et suivi de plus d'une lance.

Cette procession offrait un noble et beau spectacle; en suivant les
bords verdoyans de la Meuse, elle fit un détour sur la droite et alla
disparaître sous le grand portail gothique qui formait l'entrée du
château épiscopal.

Mais lorsque nos voyageurs en furent plus près, ils virent que tout
annonçait au dehors les craintes et les inquiétudes qui régnaient au
dedans, ce qui faisait un contraste frappant avec le cérémonial pompeux
dont ils venaient d'être témoins. Des piquets de la garde de l'évêque
étaient placés à la porte, et à différens postes avancés: l'apparence
belliqueuse de cette cour ecclésiastique annonçait que le révérend
prélat craignait quelques dangers qui l'obligeaient à s'entourer de
toutes les précautions d'une guerre défensive.

Quentin ayant annoncé les comtesses de Croye, on les fit entrer dans un
grand salon, où l'évêque les reçut à la tête de sa petite cour, et leur
fit l'accueil le plus cordial.

Il ne voulut pas leur permettre de lui baiser la main, mais il les
embrassa sur la joue avec un air qui tenait en même temps de la
galanterie d'un prince qui voit avec plaisir de jolies femmes, et de la
sainte affection d'un pasteur pour ses ouailles.

Louis de Bourbon, évêque de Liège, était véritablement un prince dont
l'excellent cœur était plein de générosité. Peut-être sa vie privée
n'avait-elle pas toujours été un modèle de cette stricte régularité dont
le clergé doit donner l'exemple; mais il avait toujours dignement
soutenu le caractère de franchise et d'honneur de la maison de Bourbon
dont il descendait.

Dans les derniers temps, et à mesure qu'il avançait en âge, ce prélat
avait adopté un genre de vie plus convenable à un membre de la
hiérarchie dont il faisait partie, et les princes voisins le
chérissaient comme un noble ecclésiastique, généreux, et magnifique dans
sa conduite habituelle, quoique peu distingué par la rectitude et la
sévérité de son caractère, et tenant les rênes du gouvernement avec une
indolence insouciante qui, au lieu de réprimer les projets séditieux de
ses sujets riches et turbulens, semblait plutôt les encourager.

L'évêque était si étroitement allié avec le duc de Bourgogne, que ce
prince se regardait presque comme associé à la souveraineté temporelle
du pays de Liège, et il récompensait la facilité avec laquelle le prélat
admettait des prétentions qui auraient pu être contestées, en prenant
son parti en toute occasion avec ce zèle fougueux et violent qui le
caractérisait. Il avait coutume de dire qu'il regardait Liège comme à
lui, et l'évêque comme son frère (le duc avait épousé en premières noces
une sœur de ce prélat); et que quiconque serait ennemi de Louis de
Bourbon, aurait affaire à Charles de Bourgogne: menace qui, d'après le
caractère et la puissance du duc aurait entretenu l'effroi partout
ailleurs que parmi les riches et mécontens citoyens de la ville de
Liège, où, suivant un ancien proverbe, _il y avait plus d'argent que de
bon sens_.

Le prélat, comme nous l'avons dit, assura les dames de Croye qu'il
emploierait en leur faveur tout le crédit dont il jouissait à la cour de
Bourgogne; et il se flattait d'autant plus d'y réussir, que, d'après
quelques découvertes qui avaient eu lieu tout récemment, Campo Basso ne
possédait plus le même degré de faveur à la cour de son maître. Il leur
promit aussi toute la protection qu'il pouvait leur accorder; mais par
le soupir dont cette promesse fut accompagnée, il semblait reconnaître
que son pouvoir était plus précaire qu'il ne jugeait convenable de
l'avouer.

--Dans tous les cas, mes chères filles, ajouta-t-il avec un air dans
lequel, comme dans son premier accueil, on voyait un mélange d'onction
spirituelle et de cette galanterie qui est comme héréditaire dans la
maison de Bourbon, à Dieu ne plaise que j'abandonne jamais la brebis
innocente au loup dévorant, et de nobles dames à l'oppression de
mécréans. Je suis un homme de paix, quoique ma demeure retentisse du
bruit des armes; mais soyez persuadées que je veillerai à votre sûreté
comme à la mienne: et, si l'état des choses devenait plus dangereux dans
les environs, quoique j'espère, avec la grâce de Notre-Dame, que les
esprits se calmeront au lieu de s'enflammer davantage, j'aurais soin de
vous faire conduire sans danger en Allemagne; car la volonté même de
notre frère et de notre protecteur Charles de Bourgogne ne pourrait nous
décider à disposer de vous d'une manière contraire à vos inclinations.
Nous ne pouvons satisfaire le désir que vous nous montrez d'être placées
dans un couvent; car, hélas! telle est l'influence des enfans de Bélial
sur les habitans de la ville de Liège, que nous ne connaissons pas de
retraite sur laquelle notre autorité s'étende hors de l'enceinte de ce
château, et loin de la protection de nos soldats. Mais vous êtes les
bienvenues ici, votre suite y sera honorablement reçue, notamment ce
jeune homme que vous avez recommandé si particulièrement à notre
bienveillance, et à qui nous donnons notre bénédiction.

Quentin s'agenouilla, comme de raison, pour recevoir la bénédiction
épiscopale.

--Quant à vous, continua le bon prélat, vous résiderez ici avec ma sœur
Isabelle, chanoinesse de Trêves, et vous pouvez demeurer avec elle en
tout honneur, même sous le toit d'un galant comme l'évêque de Liège.

En terminant cette harangue de bienvenue, le prélat conduisit les dames
à l'appartement de sa sœur; et le maître de sa maison, officier qui,
ayant reçu l'ordre du diaconat, n'était ni tout-à-fait séculier, ni
tout-à-fait ecclésiastique, fut chargé de remplir auprès de Quentin les
devoirs de l'hospitalité. Le reste de la suite des dames de Croye fut
confié aux soins des domestiques inférieurs.

Dans tous ces arrangemens, Quentin ne put s'empêcher de remarquer que la
présence du Bohémien, qui avait été un objet de scandale pour tous les
couvens du pays, ne donna lieu à aucune remarque ni à aucune objection
dans la maison de ce prélat riche, et nous pouvons peut-être ajouter
mondain.



CHAPITRE XIX.

La Cité.

          «Amis, mes chers amis, gardez-vous de penser
          «Qu'à la sédition je veuille vous pousser!»

          SHAKSPEARE. _Jules César_.


SÉPARÉ de la comtesse Isabelle, dont les yeux avaient été depuis
plusieurs jours son étoile polaire, Quentin sentit dans son cœur un
vide étrange, et un froid glacial qu'il n'avait pas encore éprouvé au
milieu de toutes les vicissitudes auxquelles le cours de sa vie avait
été exposé. Sans doute, la fin des relations intimes et familières que
la nécessité avait établies entre eux était la suite inévitable de son
arrivée à une résidence fixe; car sous quel prétexte, quand même elle en
aurait eu la volonté, aurait-elle pu, sans inconvenance, avoir
constamment à sa suite un jeune écuyer tel que Quentin.

Mais quelque indispensable que parût cette séparation, le chagrin
qu'elle occasionna à Durward n'en fut pas moins pénible; et sa fierté
s'irrita en voyant qu'on le quittait comme un guide ordinaire ou un
soldat d'escorte qui avait terminé ses fonctions. Ses yeux laissèrent
même tomber en secret une ou deux larmes sur les ruines de ces châteaux
aériens que son imagination s'était occupée à construire pendant un
voyage trop intéressant. Il fit un effort sur lui-même pour sortir de
cet abattement d'esprit, mais ce fut d'abord sans y réussir.
S'abandonnant donc aux idées qu'il ne pouvait bannir, il s'assit dans
l'embrasure profonde d'une des croisées qui éclairaient le grand
vestibule gothique de Schonwaldt, et réfléchit sur la cruauté de la
fortune, qui ne lui avait accordé ni le rang ni la richesse dont il
aurait eu besoin pour arriver au terme de ses vœux. Il en fut pourtant
distrait enfin, et rentra presque dans son caractère habituel, quand ses
yeux tombèrent par hasard sur un vieux poème romantique récemment
imprimé à Strasbourg, qui se trouvait sur l'appui de la croisée, et dont
le sommaire annonçait:

    --Comment un écuyer d'une obscure famille,
    Du roi de la Hongrie aima jadis la fille.

Tandis qu'il parcourait les caractères gothiques d'un passage qui avait
tant de rapport avec sa propre situation, Durward se sentit toucher sur
l'épaule; et levant les yeux aussitôt, il aperçut le Bohémien.

Hayraddin, qu'il n'avait jamais vu avec plaisir, lui était devenu odieux
depuis la découverte de sa trahison, et il lui demanda d'un ton brusque,
pourquoi il osait prendre la liberté de toucher un chrétien et un
gentilhomme.

--Tout simplement, répondit son ancien guide, parce que je voulais voir
si le gentilhomme chrétien avait perdu le sentiment comme la vue et
l'ouïe. Il y a cinq minutes que je suis devant vous à vous parler,
tandis que vous restez les yeux fixés sur ce parchemin jaune, comme si
c'était un charme pour vous changer en statue, et qu'il eût déjà produit
à moitié son effet.

--Eh bien! que te faut-il? Parle, et va-t'en.

--Il me faut ce qu'il faut à tout le monde, et ce dont personne ne se
contente, ce qui m'est dû, dix couronnes d'or, pour avoir servi de guide
aux dames depuis Tours jusqu'ici.

--De quel front oses-tu me demander une autre récompense que celle de te
laisser ton indigne vie? Tu sais que ton projet était de les trahir en
route.

--Mais je ne les ai pas trahies; si je l'avais fait, ce ne serait ni à
vous ni à elles que je demanderais mon salaire, mais à celui qui aurait
pu profiter de leur passage sur la rive droite de la Meuse. Ceux que
j'ai servis sont ceux qui doivent me payer.

--Périsse donc ton salaire avec toi, traître! s'écria Durward en
comptant l'argent qu'il réclamait; car en sa qualité de majordome, on
lui avait remis de quoi défrayer toutes les dépenses du voyage. Va
trouver le Sanglier des Ardennes, ou le diable, mais ne te montre plus à
mes yeux, à moins que tu ne veuilles que je te dépêche aux enfers plus
tôt qu'on ne t'y attend.

--Le Sanglier des Ardennes!, répéta le Bohémien avec plus de surprise
que ses traits n'en laissaient apercevoir ordinairement; ce n'était donc
pas une conjecture vague, un soupçon sans objet fixe, qui vous ont fait
insister pour changer de route? Serait-il possible qu'il existât
réellement dans d'autres contrées un art divinatoire plus sûr que celui
de nos tribus errantes? Le saule sous lequel nous parlions n'a pu faire
de rapport. Mais, non, non, non, stupide que je suis! Je sais ce que
c'est, j'y suis: ce saule sur le bord du ruisseau, près du couvent des
Franciscains, je vous ai vu le regarder en passant, à un demi-mille de
distance environ de cette ruche de bourdons fainéans; le saule n'a pu
parler, mais ses branches pouvaient cacher quelqu'un qui nous écoutait.
Dorénavant je tiendrai mes conseils en plaine; il n'y aura pas près de
moi une touffe de chardons qui puisse cacher un Écossais. Ah! ah!
l'Écossais a battu le Zingaro avec ses propres armes! Mais apprenez,
Quentin Durward, que vous m'avez traversé dans mes projets au détriment
de vos propres intérêts. Oui, la fortune que je vous ai prédite, d'après
les lignes de votre main, était faite sans votre obstination.

--Par saint André! ton impudence me fait rire en dépit de moi-même! En
quoi et comment le succès de ton infâme trahison aurait-il pu m'être
utile? Je sais que tu m'avais stipulé la vie sauve, condition que tes
dignes alliés auraient bientôt oubliée quand nous en serions venus aux
coups; mais à quoi aurait pu me servir ta noire perfidie, si ce n'est à
m'exposer à la mort ou à la captivité? C'est un mystère au-dessus de
l'intelligence humaine.

--Ce n'est donc pas la peine d'y penser, car ma reconnaissance vous
ménage encore une surprise. Si vous aviez retenu mon salaire, je me
serais regardé comme quitte envers vous, et je vous aurais abandonné aux
conseils de votre folie; mais dans la situation où sont les choses, je
suis toujours votre débiteur pour l'affaire des bords du Cher.

--Il me semble que je me suis assez bien payé en injures et en
malédictions.

--Paroles d'outrages et paroles de bonté ne sont que du vent, et
n'ajoutent pas le moindre poids dans la balance. Si par hasard vous
m'aviez frappé, au lieu de me menacer...

--C'est un genre de paiement que je pourrai bien prendre, si tu me
provoques plus long-temps.

--Je ne vous le conseille pas, car un pareil paiement, fait par une main
inconsidérée, pourrait excéder la dette, et mettre malheureusement la
balance contre vous, ce que je ne suis homme ni à nier ni à pardonner.
Maintenant il faut que je vous quitte, mais ce n'est pas pour
long-temps. Je vais faire mes adieux aux dames de Croye.

--Toi! s'écria Quentin au comble de l'étonnement; toi, être admis en la
présence de ces dames! dans ce château où elles vivent presque en
recluses; quand elles sont sous la protection d'une noble chanoinesse,
sœur de l'évêque!... Impossible!

--Marton m'attend pourtant pour me conduire près d'elles, répliqua le
Zingaro avec le sourire de l'ironie; et il faut que je vous prie de me
pardonner si je vous quitte si brusquement.

À ces mots, il fit quelques pas pour s'éloigner; mais se retournant tout
à coup, il revint près de Quentin, et lui dit avec une emphase
solennelle:--Je connais vos espérances: elles sont audacieuses, mais
elles ne seront pas vaines, si je les appuie de mon aide. Je connais vos
craintes: elles doivent vous donner de la prudence, mais non de la
timidité. Il n'existe pas de femme qu'on ne puisse gagner. Le titre de
comte n'est qu'un sobriquet, et il peut convenir à Quentin aussi-bien
que celui de duc à Charles, et celui de roi à Louis.

Avant que Durward eût eu le temps de lui répondre, Hayraddin était
parti. Quentin le suivit à l'instant même; mais le Bohémien, connaissant
mieux que l'Écossais les distributions intérieures du château, conserva
l'avantage qu'il avait gagné, et disparut à ses yeux en descendant un
petit escalier dérobé. Durward continua pourtant à le poursuivre,
quoiqu'il sût à peine pourquoi il cherchait à l'atteindre. L'escalier se
terminait par une porte donnant sur un jardin; il y entra, et revit le
Zingaro qui en franchissait en courant les allées irrégulières.

Ce jardin était bordé des deux côtés par les bâtimens du château, qui,
par sa construction, ressemblait autant à une citadelle qu'à un édifice
religieux; des deux, autres, il était fermé par un mur fortifié d'une
grande hauteur. Traversant une autre allée du jardin pour se rendre vers
une partie des bâtimens où l'on voyait une petite porte derrière un
arc-boutant massif tapissé de lierre, Hayraddin se retourna vers
Durward, et lui fit un geste de la main en signe d'adieu ou de triomphe.
En effet, Quentin vit Marton ouvrir la porte, et introduire le vil
Bohémien, comme il le conclut naturellement, dans l'appartement des
comtesses de Croye. Il se mordit les lèvres d'indignation, et se
reprocha de n'avoir pas fait connaître aux deux dames toute l'infamie du
caractère d'Hayraddin, et le complot qu'il avait tramé contre leur
sûreté. L'air d'arrogance avec lequel le Bohémien lui avait promis
d'appuyer ses prétentions ajoutait à sa colère et à son dégoût; il lui
semblait même que la main de la comtesse Isabelle serait profanée, s'il
était possible qu'il la dût à une telle protection.--Mais tout cela
n'est que déception, pensa-t-il, quelque artifice de jongleur. Il s'est
procuré accès près de ces dames sous quelque faux prétexte, et dans de
mauvaises intentions. Il est heureux que j'aie appris où est leur
appartement. Je tâcherai de voir Marton, et je solliciterai une entrevue
avec ses belles maîtresses, ne fût-ce que pour les avertir de se tenir
sur leurs gardes. Il est dur que je sois obligé d'avoir recours à des
voies détournées, et de subir des délais, quand un être pareil est admis
ouvertement et sans scrupule. Elles verront pourtant que, quoique je
sois exclu de leur présence, la sûreté d'Isabelle n'en est pas moins le
principal objet de ma vigilance.

Pendant que le jeune amant faisait ces réflexions, un vieil officier de
la maison de l'évêque, entrant dans le jardin par la même porte qui y
avait donné entrée à Durward, s'approcha de lui et l'informa, avec la
plus grande civilité, que ce jardin n'était pas public, mais qu'il était
exclusivement réservé à l'évêque et aux hôtes de la première distinction
qu'il pouvait recevoir.

Il fut obligé de répéter deux fois cet avis avant que Quentin le comprît
parfaitement. Durward, sortant tout à coup de sa rêverie, le salua, et
sortit du jardin, l'officier le suivant pas à pas, en l'accablant
d'excuses motivées sur la nécessité où il était de remplir ses devoirs
il semblait même tellement craindre d'avoir offensé le jeune étranger,
qu'il lui offrit de lui tenir compagnie pour tâcher de le désennuyer.
Quentin, maudissant au fond du cœur sa politesse officieuse, ne vit pas
de meilleur moyen pour s'en débarrasser, que de prétexter le désir,
d'aller voir la ville voisine, et il partit d'un si bon pas, que le
vieillard perdit bientôt l'envie de l'accompagner au-delà du pont-levis.
Au bout de quelques minutes, Quentin se trouva dans l'enceinte des murs
de Liège, qui était alors une des villes les plus riches de la Flandre,
et par conséquent du monde entier.

La mélancolie, et même la mélancolie d'amour, n'est pas si profondément
enracinée, du moins dans les caractères mâles, que les enthousiastes qui
en sont attaqués aiment à se le persuader. Elle cède aux impressions
frappantes et inattendues faites sur les sens par des scènes qui donnent
naissance à de nouvelles idées, et par le spectacle bruyant d'une ville
populeuse. Au bout de quelques minutes, les divers objets qui se
succédaient rapidement dans les rues de Liège occupèrent l'attention de
Quentin aussi entièrement que s'il n'eût existé dans l'univers ni
Bohémien ni comtesse Isabelle.

Les rues sombres et étroites, mais imposantes par l'élévation des
maisons; les magasins et les boutiques offrant un étalage splendide des
marchandises les plus précieuses et des plus riches armures; la foule de
citoyens affairés, de toutes conditions, passant et repassant avec un
air important ou préoccupé; les énormes chariots allant et venant,
les uns chargés de draps, de serges, d'armes, de clous et de
quincaillerie de toute espèce; les autres, de tous les objets de luxe et
de nécessité qu'exigeait la consommation d'une ville opulente et
populeuse, et dont une partie, achetée par voie d'échange, était même
destinée à être ensuite transportée ailleurs; tous ces objets réunis
formaient un tableau mouvant d'activité, de richesse et de splendeur,
qui captivait l'attention, et dont Quentin ne s'était pas fait une idée
jusqu'alors. Il admirait aussi les divers canaux ouverts pour
communiquer avec la Meuse, et qui, traversant la ville dans tous les
sens, offraient au commerce, dans tous les quartiers, les facilités du
transport par eau. Enfin il ne manqua pas d'aller entendre une messe
dans la vieille et vénérable église de Saint-Lambert, construite,
dit-on, pendant le huitième siècle.

Ce fut en sortant de cet édifice consacré au culte religieux, que
Quentin commença à remarquer qu'après avoir examiné tout ce qui
l'entourait avec une curiosité qu'il ne cherchait pas à réprimer, il
était devenu lui-même l'objet de l'attention de plusieurs groupes de
bons bourgeois qui paraissaient occupés à l'examiner quand il quitta
l'église, et parmi lesquels il s'élevait un bruit sourd, une sorte de
chuchotement qui passait de l'un à l'autre. Le nombre des curieux
continuait à s'augmenter à chaque instant, et les yeux de tous ceux qui
arrivaient se dirigeaient vers lui avec un air d'intérêt et de curiosité
auquel se mêlait même un certain respect.

Enfin il se trouva le centre d'un rassemblement nombreux qui s'ouvrait
pourtant devant lui pour lui livrer passage; mais ceux qui le
composaient, tout en suivant ses pas, avaient grand soin de ne pas le
serrer de trop près, et de ne le gêner aucunement dans sa marche. Cette
position était pourtant embarrassante pour Durward, et il ne put la
supporter plus long-temps sans faire quelques efforts pour en sortir, ou
du moins pour en obtenir l'explication.

Jetant les yeux autour de lui, et remarquant un homme à figure
respectable, qu'à son habit de velours et à sa chaîne d'or il crut être
un des principaux bourgeois, et peut-être même un des magistrats de la
ville, Quentin lui demanda, si l'on voyait en sa personne quelque chose
de particulier qui put attirer l'attention publique à un degré si
extraordinaire, ou si les Liégeois étaient dans l'usage de s'attrouper
ainsi autour des étrangers que le hasard amenait dans leur ville.

--Non certainement, mon bon monsieur, répondit le bourgeois: les
citoyens de Liège ne sont ni assez curieux, ni assez peu occupés, pour
adopter une telle coutume; et l'on ne remarque dans votre air ni dans
votre costume rien qui ne soit parfaitement accueilli dans cette ville,
rien que nos habitans ne soient charmés de voir et ne désirent honorer.

--On ne peut rien entendre de plus poli, monsieur; mais, par la croix de
saint André, je ne puis concevoir ce que vous voulez dire.

--Ce serment joint à votre accent, monsieur, me prouve que nous ne nous
sommes pas trompés dans nos conjectures.

--Par mon patron saint Quentin, je vous comprends moins que jamais.

--Encore mieux, dit le Liégeois avec un air politique et un sourire
d'intelligence, mais toujours très-civilement.--Certes il ne nous
convient pas d'avoir l'air de voir ce que vous jugez à propos de cacher;
mais pourquoi jurer par saint Quentin, si vous ne voulez pas que
j'attache un certain sens à vos paroles? Nous savons que le bon comte de
Saint-Pol, qui est ici maintenant, favorise notre cause.

--Sur ma vie, s'écria Quentin, vous êtes trompé par quelque illusion. Je
ne connais pas le comte de Saint-Pol.

--Oh! nous ne vous faisons pas de questions, mon digne monsieur; et
cependant, écoutez-moi; un mot à l'oreille: je me nomme Pavillon.

--Et en quoi cela me concerne-t-il, monsieur Pavillon?

--Oh! en rien. Seulement il me semble que cela doit vous convaincre que
vous pouvez avoir confiance en moi, et voici mon collègue Rouslaer.

Rouslaer s'avança. C'était un fonctionnaire bien nourri, dont le gros
ventre lui fraya un chemin dans la foule, comme un bélier fait une
brèche aux murailles d'une ville. Il s'approcha de Pavillon d'un air
mystérieux, et lui dit avec un accent de reproche:--Vous oubliez, mon
cher collègue, que nous sommes dans un lieu trop public. Monsieur voudra
bien venir chez vous ou chez moi, boire un verre de vin du Rhin au
sucre, et alors il nous en dira davantage sur notre digne ami, notre bon
allié, que nous aimons avec toute l'honnêteté de nos cœurs flamands.

--Je n'ai absolument rien à vous dire, s'écria Durward d'un ton
d'impatience; je ne boirai pas de vin du Rhin, et tout ce que je vous
demande, puisque vous êtes des hommes respectables, qui devez avoir du
crédit, c'est d'écarter cette foule oisive qui m'environne, et de
permettre à un étranger de sortir de votre ville aussi tranquillement
qu'il y est entré.

--Eh bien! monsieur, dit Rouslaer, puisque vous tenez tant à garder
l'incognito, même à l'égard de nous, qui sommes des hommes de confiance,
permettez-moi de vous demander tout simplement pourquoi vous porteriez
la marque distinctive de votre corps, si vous vouliez rester inconnu à
Liège?

--De quelle marque, de quel corps parlez-vous? s'écria Quentin. Vous
avez l'air d'hommes graves, de citoyens respectables; mais, sur mon âme,
vous avez perdu l'esprit, ou vous voulez me le faire perdre.

--_Sapperment_! s'écria Pavillon, ce jeune homme ferait jurer saint
Lambert! Qui a jamais porté une toque avec la croix de saint André et
les fleurs de lis, sinon les archers de la garde écossaise du roi Louis
XI?

--Et en supposant que je sois un archer de la garde, qu'y a-t-il
d'étonnant que je porte la toque de ma compagnie? dit Quentin d'un ton
d'impatience.

--Il l'a avoué! il l'a avoué! s'écrièrent en même temps Rouslaer et
Pavillon en se tournant vers la foule avec un air de triomphe, les bras
levés, les mains étendues, et leurs larges figures rayonnant de plaisir.
Il convient qu'il est archer de la garde de Louis, de Louis, le gardien
des libertés de la ville de Liège!

Un tumulte universel s'ensuivit, et l'on entendit retentir les cris
suivans dans la foule:--Vive Louis de France! vive la garde écossaise!
vive le brave archer! Nos libertés, nos privilèges ou la mort! Plus
d'impôts! Vive le vaillant Sanglier des Ardennes! À bas Charles de
Bourgogne! Confusion à Bourbon et à son évêché!

Ce tumulte ne finissait pas plus tôt d'un côté qu'il recommençait de
l'autre, alternant ainsi comme le murmure des vagues, et augmenté du
chorus de mille voix qui partaient de toutes les rues et de toutes les
places. Quentin assourdi eut à peine le temps de faire une conjecture,
et de se former un plan de conduite.

Il avait oublié que, dans son combat contre le duc d'Orléans et contre
Dunois, son casque ayant été fendu d'un coup de sabre par ce dernier, un
de ses camarades, par ordre de lord Crawford, l'avait remplacé par une
des toques doublées en acier qui faisaient partie de l'uniforme des
archers de la garde écossaise. Or, un membre de ce corps, qui, comme on
le savait, entourait toujours la personne de Louis XI, se montrant dans
les rues d'une ville ou le mécontentement avait été attisé par les
manœuvres des agens de ce monarque, sa présence était naturellement
interprétée par les Liégeois comme l'annonce de la détermination qu'il
avait prise d'embrasser ouvertement leur parti. La vue d'un seul de ses
archers leur paraissait le gage d'un appui immédiat et efficace.
Quelques-uns même y voyaient l'assurance que les forces auxiliaires de
Louis arrivaient en ce moment par une des portes de la ville, quoique
personne ne pût dire laquelle.

Quentin vit sur-le-champ qu'il était impossible de détruire une erreur
si généralement adoptée; il sentit même qu'il ne pourrait essayer de
détromper des hommes si opiniâtrement attachés à leur idée, sans courir
quelques risques personnels; et il ne voyait pas la nécessité de s'y
exposer en cette occasion. Il prit donc à la hâte la résolution de
temporiser, et de se délivrer de cette foule empressée le mieux qu'il le
pourrait. Cependant on le conduisait à la maison de ville, où les plus
notables habitans se rassemblaient déjà pour apprendre les nouvelles
dont ils le supposaient porteur, et pour lui offrir un banquet
splendide.

En dépit de toutes ses remontrances, qu'on attribuait à sa modestie, il
fut entouré par les distributeurs de la popularité, dont le flux
importun se dirigeait alors vers lui. Ses deux amis les bourguemestres,
qui étaient _schoppen_, ou syndics de la ville, avaient passé leurs bras
sous les siens. Nickel Blok, chef de la corporation des bouchers,
accouru à la hâte de sa tuerie, le précédait en brandissant son grand
couteau encore teint du sang des victimes qu'il venait d'immoler avec un
courage et une grâce que le brandevin seul pouvait inspirer. Derrière
Quentin on voyait le patriote Claus Hammerlein, grand homme n'ayant que
la peau et les os, tellement ivre qu'il pouvait à peine se soutenir, et
qui était président de la société des ouvriers en fer, dont un millier,
plus sales les uns que les autres, marchaient à sa suite. Enfin, des
cloutiers, des tisserands, des cordiers, et des ouvriers et artisans de
toute espèce, sortaient en foule de chaque rue, et venaient grossir le
cortège. Chercher à échapper à une telle foule semblait une entreprise
désespérée et qui ne pouvait réussir.

Dans cet embarras, Quentin eut recours à Rouslaer, qui lui tenait un
bras, et à Pavillon, qui s'était accroché à l'autre, et qui tous deux le
conduisaient à la tête de cette marche triomphale, qu'il avait
occasionnée si inopinément. Il les informa à la hâte qu'il avait pris
sans y penser la toque de la garde écossaise, par suite d'un accident
arrivé au casque qu'il devait porter pendant son voyage; il regretta que
cette circonstance et la sagacité avec laquelle les Liégeois avaient
découvert sa qualité et le motif de son arrivée dans leur ville, y
eussent donné de la publicité; car si on le conduisait à la maison
de ville, il était possible qu'il se trouvât dans la nécessité de
communiquer à tous les notables qui y seraient assemblés certaines
choses que le roi l'avait chargé de réserver pour l'oreille privée de
ses excellens compères _mein herrs_ Rouslaer et Pavillon, de Liège.

Ces derniers mots opérèrent un effet magique sur les deux citoyens, qui
étaient les principaux chefs des bourgeois insurgés, et qui, comme tous
les démagogues de leur espèce, désiraient se réserver, autant qu'ils le
pouvaient, la haute main dans toutes les affaires. Il fut donc convenu à
la hâte entre eux que Durward sortirait de la ville, quant à présent, et
qu'il y reviendrait la nuit suivante pour avoir une conférence
particulière avec eux dans la maison de Rouslaer, située près de la
porte faisant face au château de Schonwaldt. Quentin n'hésita pas à leur
dire qu'il résidait alors dans le château de l'évêque, sous prétexte de
lui porter des dépêches de la cour de France, quoique le véritable but
de son voyage eût rapport aux citoyens de Liège, comme ils l'avaient
fort bien deviné. Cette voie indirecte de communication, le rang de
celui qu'on supposait en être chargé, s'accordaient si bien avec le
caractère de Louis, qu'on ne pouvait concevoir ni doute ni surprise.

Presque aussitôt après cet éclaircissement, la foule arriva à la porte
de la maison de Pavillon, dans une des principales rues de la ville,
mais qui communiquait à la Meuse par derrière, au moyen d'un jardinet
d'une grande tannerie, car le bourgeois patriote était tanneur de
profession.

Il était naturel que Pavillon désirât faire les honneurs de sa demeure à
l'envoyé prétendu de Louis XI, et une halte à sa porte ne surprit
aucunement la multitude, qui, au contraire, accueillit _mein_ herr
Pavillon par de longs _vivat_, quand il fit entrer un hôte si distingué.
Quentin se débarrassa aussitôt de sa toque trop remarquable, prit un
chapeau de feutre, et cacha ses vêtemens sous un grand manteau. Pavillon
lui remit alors un passeport, au moyen duquel il pourrait entrer dans
Liège ou en sortir de nuit comme de jour, et il le confia aux soins de
sa fille, jolie Flamande enjouée, à qui il donna les instructions
nécessaires pour le faire sortir de Liège incognito. Il se rendit
ensuite avec son collègue à la maison de ville, pour amuser leurs amis
avec les meilleures excuses qu'ils purent inventer sur la disparition de
l'envoyé de Louis. Nous ne pouvons, comme le dit le valet dans la
comédie, nous rappeler précisément quel fut le mensonge que les béliers
firent au troupeau; mais nulle tâche n'est plus facile que d'en imposer
à la multitude dont les préjugés ont fait la moitié de la besogne avant
que le menteur ait prononcé une seule parole.

À peine le digne bourgeois était-il parti, que sa grosse fille Trudchen,
rougissant avec un sourire qui convenait à ravir à ses lèvres vermeilles
comme des cerises, à ses yeux bleus pleins de gaieté, et à son teint
d'une blancheur parfaite, conduisit le jeune étranger à travers le
jardin de son père, jusqu'au bord de l'eau, et le fit entrer dans une
barque que deux vigoureux Flamands en pantalons courts, en chapeaux de
fourrure, en jaquettes fermées par cent boutons, firent partir aussi
promptement que le leur permit leur nature flamande.

Comme la jolie Trudchen ne parlait qu'allemand, Quentin, sans faire tort
à sa fidèle tendresse pour la comtesse de Croye, ne put la remercier que
par un baiser sur ses lèvres vermeilles; baiser qui fut donné avec
beaucoup de courtoisie et reçu avec une gratitude modeste, car des
galans ayant des traits et une taille comme notre archer écossais ne se
rencontraient pas tous les jours parmi la bourgeoisie de Liège.

Tandis que la barque remontait la Meuse et traversait les fortifications
de la ville, Quentin eut le temps de réfléchir sur le rapport qu'il
devait faire de son aventure à Liège quand il serait de retour au
château de Schonwaldt. Ne voulant trahir la confiance de personne,
quoiqu'on ne lui en eût accordé que par suite d'une méprise, mais
désirant aussi ne pas cacher au digne prélat les dispositions à la
mutinerie qui régnaient dans sa capitale, il résolut d'en parler en
termes assez généraux pour mettre l'évêque sur ses gardes, sans désigner
personne en particulier à sa vengeance.

Il débarqua à environ un demi-mille du château, et donna un _guilder_
à ses conducteurs, qui parurent fort satisfaits de sa générosité. Quelque
peu éloigné qu'il fût de Schonwaldt, la cloche du dîner avait déjà sonné
quand il arriva, et il reconnut en outre qu'il y était arrivé par un
autre côté que celui de l'entrée principale, et qu'il serait encore plus
en retard s'il était obligé d'en faire le tour. Il continua donc à
s'avancer vers le côté dont il était le plus près, d'autant plus qu'il y
vit un mur fortifié, probablement celui qui servait de clôture au jardin
dont nous avons déjà parlé; une poterne était percée dans le mur; à côté
de cette poterne était amarrée une petite barque qui servait sans doute
à traverser le fossé, et il espéra qu'en appelant, on pourrait la lui
envoyer.

Comme il s'en approchait dans cette espérance, la poterne s'ouvrit; un
homme sortit du château, sauta, seul dans la petite barque, vogua vers
l'autre rive, descendit à terre, et se servit d'un long aviron pour
repousser l'esquif au milieu de l'eau. Quentin reconnut le Bohémien;
mais celui-ci évita sa rencontre, prit un autre chemin qui conduisait
également à Liège, et disparut bientôt.

C'était encore un autre sujet de réflexions. Ce païen vagabond avait-il
passé tout ce temps avec les dames de Croye? Quels motifs
pouvaient-elles avoir eus pour lui accorder une si longue audience?
Tourmenté par cette pensée, Durward y trouva un nouveau motif pour
chercher à avoir une explication avec les deux comtesses, afin de les
instruire de la perfidie d'Hayraddin, et de leur annoncer en même temps
l'état dangereux dans lequel se trouvait placé leur protecteur l'évêque
de Liège, par suite de l'esprit d'insurrection qui régnait dans cette
ville.

Il venait de prendre cette résolution quand il arriva à la grande porte
du château; il y entra, et trouva à table, dans une grande salle, le
clergé de l'évêque, les officiers supérieurs de sa maison, et quelques
étrangers qui, n'étant pas du premier rang de la noblesse, ne pouvaient
être admis à celle du prélat. On avait pourtant réservé pour le jeune
Écossais une place au haut bout de la, table, à côté du chapelain de
l'évêque, qui l'accueillit en lui adressant le vieux dictum de collège
_sero venientibus ossa_[63]. Mais il prit soin en même temps de le
servir assez abondamment pour donner un démenti à cet adage, dont on dit
dans le pays de Quentin que c'est une plaisanterie qui n'en est pas une,
ou du moins qu'elle est de difficile digestion.

Pour qu'on ne l'accusât point d'avoir manqué de savoir-vivre en arrivant
trop tard, Quentin fit la description du tumulte qui avait eu lieu à
Liège quand on avait découvert qu'il appartenait à la garde écossaise de
Louis XI; et il tâcha de donner à sa narration une tournure plaisante,
en disant que ce n'avait pas été sans peine qu'il avait été tiré
d'embarras par un gros bourgeois de Liège et sa jolie fille.

Mais la compagnie prenait trop d'intérêt à l'histoire pour goûter la
plaisanterie. Toutes les opérations de la table furent suspendues
pendant que Quentin faisait son récit, et quand il l'eut terminé il
régna un silence solennel que le majordome rompit enfin en disant d'un
air mélancolique:--Plût au ciel que ces cent lances de Bourgogne fussent
arrivées!

--Pourquoi tant regretter leur absence? demanda Quentin. Vous ne manquez
pas ici de soldats dont la guerre est le métier; et vos antagonistes ne
sont que la canaille d'une ville en désordre: ils prendront la fuite dès
qu'ils verront déployer une bannière soutenue par de braves hommes
d'armes.

--Vous ne connaissez pas les Liégeois, répondit le chapelain. On peut
dire d'eux que, sans même en excepter les Gantois, ce sont des mutins
les plus indomptables de toute l'Europe. Le duc de Bourgogne les a
châtiés deux fois de leurs révoltes réitérées contre l'évêque; deux fois
il les a mis à la raison, leur a retiré leurs privilèges, s'est emparé
de leurs bannières, et s'est attribué des droits dont devait être
exempte une ville libre de l'Empire. La dernière fois, il en a fait un
grand carnage près de Saint-Tron, journée qui coûta près de six mille
hommes à Liège, les uns tués dans le combat, les autres noyés en fuyant.
Pour les mettre hors d'état de se soulever de nouveau, le duc Charles
refusa d'entrer dans la ville par aucune des portes dont on lui avait
apporté les clefs; mais il fît abattre quarante toises des murs, et
entra dans Liège par la brèche, en conquérant, la visière baissée et la
lance en arrêt, à la tête de tous ses chevaliers. Les Liégeois furent
même bien convaincus que, sans l'intercession du duc Philippe-le-Bon, ce
Charles, alors comte de Charolais, aurait livré leur ville au pillage;
et cependant, avec le souvenir de tous ces désastres, qui ne remontent
pas encore bien loin, et leurs arsenaux étant à peine regarnis, ils
n'ont besoin que de voir la toque d'un archer pour songer à se livrer à
de nouveaux désordres. Puisse Dieu leur inspirer de meilleurs sentimens!
Mais entre une population si déterminée et un souverain si impétueux, je
crains que les choses ne se terminent pas sans effusion de sang. Je
voudrais que mon bon et excellent maître eût un siège qui lui procurât
moins d'honneurs et plus de sûreté, car sa mitre est doublée d'épines au
lieu d'hermine. Je vous parle ainsi, jeune étranger, pour vous faire
sentir que, si vos affaires ne vous retiennent pas à Schonwaldt, c'est
un endroit que tout homme de bon sens doit quitter le plus promptement
possible. Je crois que vos dames sont du même avis, car elles ont
renvoyé à la cour de France un des hommes de leur suite, avec des
lettres qui annoncent sans doute leur intention de chercher un asile qui
leur offre plus de sûreté.



CHAPITRE XX.

Le Billet.

          «Va! va! te voilà un homme, si tu veux l'être; sinon, je te
          «verrai encore figurer parmi les valets, et tu ne seras pas digne
          «de toucher la main de la Fortune»

          SHAKSPEARE. _Le soir des Rois_.


QUAND on eut quitté la table, le chapelain, qui semblait avoir pris une
sorte de goût pour la société de Durward, ou qui peut-être désirait en
tirer de nouveaux renseignemens sur ce qui s'était passé le matin à
Liège, le conduisit dans un salon dont les fenêtres donnaient d'un côté
sur le jardin; et comme il vit que les yeux de son jeune compagnon s'y
tournaient sans cesse, il proposa d'y descendre pour voir les plantes
curieuses et les arbustes étrangers dont les soins de l'évêque l'avaient
orné.

Quentin s'en excusa, en lui racontant la manière polie dont il en avait
été expulsé le matin.--Il est vrai, lui dît le chapelain en souriant,
qu'un ancien règlement défend d'entrer dans le jardin particulier de
l'évêque; mais il a été établi lorsque notre révérend prince était
encore jeune, et n'avait qu'une trentaine d'années. Un assez grand
nombre de belles dames venaient alors au château pour y chercher des
consolations spirituelles, et il fallait bien, ajouta-t-il en baissant
les yeux avec un sourire moitié ingénu, moitié malin, que ces belles
pénitentes, qui logeaient dans les appartemens qu'occupe aujourd'hui la
noble chanoinesse, eussent un endroit où elles pussent prendre l'air
sans avoir à craindre les regards des profanes. Mais depuis bien du
temps cette prohibition, sans avoir été formellement levée, est tombée
tout-à-fait en désuétude, et n'existe plus que comme une superstition
dans le cerveau d'un vieil huissier. Si vous le voulez; donc, nous y
descendrons, et nous verrons si nous recevrons le même compliment.

Rien ne pouvait être plus agréable pour Quentin que la perspective de
pouvoir entrer librement dans ce jardin. De là, grâce à quelque heureux
hasard, comme un de ceux qui avaient déjà favorisé sa passion, il
espérait avoir quelque communication avec l'objet adoré, ou du moins
l'apercevoir à la fenêtre ou au balcon de quelque tourelle, comme à
l'auberge des Fleurs-de-Lis, ou dans la tour du Dauphin au château du
Plessis; car en quelque lieu qu'elle se trouvât, Isabelle semblait
destinée à être la Dame de la Tourelle.

Lorsque Durward fut descendu dans le jardin avec son nouvel ami,
celui-ci semblait être un philosophe terrestre, entièrement occupé des
choses de ce monde; tandis que les yeux du jeune Écossais, s'ils ne
cherchaient pas le firmament, comme ceux d'un astrologue, s'élevaient
sans cesse vers les fenêtres et les balcons de toutes les tourelles qui
flanquaient le vieil édifice, pour tâcher d'y découvrir sa
Cynosure[64].

Pendant qu'il s'occupait ainsi, le jeune amant entendit avec une
indifférence parfaite, si toutefois il l'entendit, la nomenclature des
plantes, des herbes et des arbustes que son révérend conducteur
désignait à son attention. Cette plante était précieuse, car elle était
utile en médecine; celle-ci l'était davantage, car elle donnait une
excellente saveur à un ragoût; mais cette troisième l'était encore bien
plus, car elle n'avait d'autre mérite que sa rareté. Il fallait pourtant
que Durward eût au moins l'air d'écouter ces détails insignifians pour
lui, ce qui ne lui était pas très-facile, et il donnait au diable de
tout son cœur le naturaliste officieux et tout le règne végétal. Enfin
le son d'une cloche se fit entendre; et comme elle appelait le chapelain
à quelque devoir religieux qu'il avait à remplir, Quentin se trouva
délivré de sa présence.

Le chapelain ne le quitta pourtant qu'après lui avoir fait cent excuses
fort inutiles sur la nécessité où il se trouvait de le laisser seul, et
finit par lui donner l'agréable assurance qu'il pouvait se promener dans
ce jardin, jusqu'à l'heure du souper, sans courir grand risque d'y être
troublé.

--C'est l'endroit où je viens toujours apprendre mes homélies, lui
dit-il, parce que j'y suis à l'abri des importuns. Je vais en ce moment
en prononcer une dans la chapelle; s'il vous plaisait de me faire
l'honneur de venir l'entendre... On veut bien m'accorder quelque talent;
mais gloire en soit rendue à qui de droit.

Quentin s'en excusa sous le prétexte d'un grand mal de tête pour lequel
le grand air devait être le meilleur remède; et le prêtre obligeant le
laissa enfin à lui-même.

On doit bien supposer que, dans l'inspection attentive qu'il fit alors
plus à loisir de toutes les fenêtres et ouvertures donnant sur le
jardin, ses yeux se fixèrent surtout sur celles qui étaient dans le
voisinage immédiat de la petite porte par laquelle il avait vu Marton
introduire Hayraddin dans l'appartement des comtesses; à ce qu'il
présumait. Mais aucune apparence ne confirma ou ne réfuta ce que lui
avait dit le Bohémien; et le jour commençant à baisser, il pensa, sans
savoir pourquoi, qu'une si longue promenade dans ce jardin pouvait
paraître suspecte et être vue de mauvais œil.

Comme il venait de se décider à partir, et qu'il faisait, à ce qu'il
croyait, un dernier tour sous les croisées qui avaient pour lui tant
d'attraits, il entendit au-dessus de sa tête un léger bruit, comme de
quelqu'un qui toussait avec précaution, et de manière à attirer son
attention sans éveiller celle des autres. Levant les yeux avec autant de
joie que de surprise, il vit une fenêtre s'entr'ouvrir. Une main de
femme s'y montra un instant, et laissa échapper un papier qui tomba sur
un romarin au bas du mur. La précaution qu'on avait prise pour lui faire
tenir ce billet lui prescrivait la même prudence et le même mystère pour
le lire. Le jardin, entouré de deux côtés, comme nous l'avons dit, par
les bâtiments du palais épiscopal, était dominé nécessairement par un
grand nombre de croisées de divers appartemens; mais il s'y trouvait une
espèce de grotte que le chapelain avait montrée à Quentin avec beaucoup
de complaisance. Ramasser le billet, le cacher dans son sein, et courir
vers cette retraite, fut l'affaire d'une minute. Là il ouvrit ce
précieux billet, non sans bénir la mémoire des bons moines
d'Aberbrothock, dont les soins l'avaient mis en état d'en faire la
lecture.

--Lisez en secret.--Telle était l'injonction que contenait la première
ligne: le reste de ce billet était conçu en ces termes:

--Ce que vos yeux m'ont exprimé avec trop d'audace, les miens l'ont
compris peut-être avec trop de facilité. Mais une persécution injuste
enhardit celle qui en est la victime, et il vaut mieux se confier à la
gratitude d'un seul homme, que de rester exposée à la poursuite de
plusieurs. La fortune a placé son trône sur un roc escarpé; mais l'homme
brave ne craint pas de le gravir. Si vous osez faire quelque chose pour
une femme qui hasarde beaucoup, passez dans ce jardin demain à l'heure
de prime, portant à votre bonnet un panache bleu et blanc. Jusque-là
n'attendez pas de nouvelles communications. Les astres, dit-on, vous ont
destiné aux grandeurs, et vous ont disposé à la reconnaissance.--Adieu,
soyez fidèle, prompt et résolu, et ne doutez pas de la fortune.--

Ce billet contenait en outre une bague ornée d'un beau brillant, taillé
en losange, sur lequel étaient gravées les armes antiques de la maison
de Croye.

La première sensation de Quentin, en ce moment, fut une extase sans
mélange. Sa joie et son orgueil semblaient l'élever jusqu'au ciel. Il
prit la ferme résolution de mourir ou d'arriver au but de tous ses
vœux: il ne songea aux obstacles qu'il pouvait rencontrer, que pour les
mépriser.

Dans son enthousiasme, et ne pouvant endurer aucune interruption,
quelque courte qu'elle fut, qui détournerait son esprit d'un sujet de
contemplation si délicieux, il rentra à la hâte au palais, allégua, pour
se dispenser de paraître au souper, le mal de tête qu'il avait déjà
prétexté, alluma sa lampe, et se retira dans la chambre qui lui avait
été assignée, pour lire et relire le précieux billet, et pour baiser
mille fois cette bague non moins précieuse.

Mais une telle exaltation de sentimens ne pouvait enfin que s'affaiblir.
Une pensée fâcheuse se présenta à son esprit, quoiqu'il la repoussât
comme un acte d'ingratitude, comme un blasphème. Il lui sembla qu'un
aveu si franc annonçait moins de délicatesse, de la part de celle qui le
faisait, qu'en aurait désiré l'adoration romanesque que la jeune
comtesse avait inspirée. Cette idée pénible se développait à peine en
lui, qu'il se hâta de l'étouffer, comme si c'eût été une vipère qui se
fût introduite dans sa couche. Était-ce à lui, à lui ainsi favorisé, à
lui pour qui une belle et jeune comtesse daignait descendre de sa sphère
élevée; était-ce à lui de la blâmer d'un acte de condescendance sans
lequel il n'eût jamais osé peut-être lever les yeux jusqu'à elle! Sa
fortune et sa naissance, dans la situation où elle se trouvait, ne la
dispensaient-elles pas d'obéir à cette règle générale qui prescrit à
toute femme de se taire jusqu'à ce que son amant ait parlé? À ces
argumens, qu'il s'avouait hardiment à lui-même, et dont il faisait des
syllogismes sans réplique, sa vanité en ajoutait peut-être un auquel il
ne s'abandonnait pas avec la même franchise: le mérite de l'objet aimé,
disait-il, autorisait peut-être une dame à dévier un peu des règles
ordinaires, et après tout, il s'en trouvait des exemples dans les
chroniques (tels sont à peu près les argumens sur lesquels Malvolio[65]
fondait de semblables espérances). L'écuyer du roman poétique dont
Quentin venait de parcourir quelques pages était, comme lui, un
gentilhomme sans terres et sans revenus, et cependant la généreuse
princesse de Hongrie ne s'était pas fait un scrupule de lui donner des
preuves d'affection plus positives que le billet qu'il venait de
recevoir.

    Doux écuyer, ami fidèle,
    Je te donnerai, lui dit-elle,
    Cinq cents livres et trois baisers.

Et la même histoire véritable fait dire ensuite au roi de Hongrie:

    J'ai vu moi-même plus d'un page,
    Devenir roi par mariage.

De sorte que, pour conclure, Quentin, avec une générosité magnanime,
décida qu'il n'y avait rien à blâmer dans une conduite qui promettait de
le rendre heureux.

Mais ce scrupule fut remplacé par un autre qui était plus difficile à
étouffer. Le traître Hayraddin avait été dans l'appartement des deux
dames, autant que Durward pouvait en juger, pendant environ quatre
heures; et en réfléchissant sur la manière un peu obscure dont il
s'était vanté de pouvoir exercer sur la destinée de Quentin une
influence certaine au sujet de ce qui lui tenait le plus au cœur, il en
vint à craindre que toute cette aventure ne fût la suite d'un nouveau
complot de sa part, dont le but était peut-être de tirer Isabelle de
l'asile que lui avait assuré la protection du digne prélat. C'était une
affaire qui demandait à être examinée de très-près; car Durward
éprouvait pour ce misérable une répugnance proportionnée à l'impudence
sans égale avec laquelle il avait avoué sa perfidie, et il ne pouvait se
résoudre à croire que rien dont il se mêlait pût avoir une conclusion
heureuse et honorable.

Ces diverses pensées étaient pour Quentin comme de sombres vapeurs qui
rembrunissaient le beau paysage que son imagination avait d'abord tracé,
et le sommeil ne put lui fermer les yeux de toute la nuit. À l'heure de
prime, et même une heure auparavant, il était dans le jardin, et
personne alors ne s'opposa à ce qu'il y entrât, ni à ce qu'il y restât.
Il avait eu soin d'attacher à sa toque un panache blanc et bleu, tel
qu'il avait pu se le procurer en aussi peu de temps. Deux heures se
passèrent sans qu'on parût faire attention à sa présence. Enfin le son
d'un luth se fit entendre; une fenêtre placée au-dessus de la petite
porte par laquelle Marton avait fait entrer Hayraddin, s'ouvrit quelques
instans après; Isabelle y parut brillante de beauté, le salua d'un air
de bonté mêlé de réserve, rougit en voyant la manière vive et expressive
dont il lui rendit son salut, ferma la croisée, et disparut.

Ni le jour ni le lieu où se trouvait Quentin ne pouvaient lui en
apprendre davantage. L'authenticité du billet lui paraissait bien
prouvée. Il ne restait qu'à savoir ce qui devait s'ensuivre; et c'était
là ce dont sa belle correspondante ne lui avait pas dit un mot. Au
surplus nul danger immédiat ne menaçait. La comtesse était dans un
château fort, sous la protection d'un prince respecté par son pouvoir
séculier, comme il était vénérable par sa dignité ecclésiastique. Rien
ne paraissait exiger du jeune et vaillant écuyer quelque prouesse
chevaleresque; et il suffisait qu'il se tînt prêt à exécuter les ordres
de la comtesse Isabelle à l'instant même où il les recevrait. Mais le
destin avait résolu de lui donner de l'occupation plus tôt qu'il ne se
l'imaginait; et ce fut ce qui arriva la quatrième nuit après son entrée
à Schonwaldt.

Quentin s'était décidé à renvoyer le lendemain à la cour de Louis XI le
second des deux hommes qui composaient son escorte, en lui donnant des
lettres pour lord Crawford et pour son oncle, afin de leur annoncer
qu'il renonçait au service de la France, ce dont la trahison à laquelle
les instructions secrètes d'Hayraddin l'avaient exposé lui donnait un
motif que l'honneur et la prudence ne pouvaient qu'approuver. Il s'était
couché, l'imagination remplie de toutes ces idées couleur de rose qui
entourent le lit d'un jeune homme quand il aime sincèrement et croit son
amour payé d'un retour non moins sincère. Ses rêves se ressentirent
d'abord de l'influence des pensées agréables qui l'avaient occupé avant
qu'il eut cédé au sommeil; mais ils prirent peu à peu un caractère plus
effrayant.

Il lui sembla qu'il se promenait avec la comtesse Isabelle au bord des
eaux paisibles d'un beau lac, tel que celui qui faisait le principal
ornement du paysage de Glen-Houlakin. Il lui sembla qu'il osait parler
de son amour, sans plus songer à aucun obstacle. Isabelle rougissait et
souriait en l'écoutant, précisément comme il aurait pu l'espérer d'après
le contenu du billet, qu'il portait toujours sur son cœur, qu'il fût
éveillé ou endormi. Mais la scène changea brusquement de l'été à
l'hiver, du calme à la tempête. Les vents mugirent et les vagues
s'enflèrent comme si tous les démons de l'air et des eaux se fussent
disputé l'empire de leurs domaines respectifs. Des montagnes liquides
opposaient de toutes parts une barrière qui ne permettait aux deux amans
ni d'avancer, ni de reculer; et la fureur de la tempête, qui croissait à
chaque instant, et qui poussait les vagues avec violence l'une contre
l'autre, ne permettait pas de supposer qu'ils pussent rester en sûreté
dans cet endroit un instant de plus. La vive émotion produite par la
sensation d'un danger si imminent éveilla le dormeur.

Dès qu'il fut éveillé, les circonstances imaginaires de son rêve
s'évanouirent, pour le rappeler à la réalité de sa situation; mais un
tumulte semblable à celui d'une tempête, et qui avait probablement
occasionné ce songe effrayant, résonnait encore à ses oreilles.

Son premier mouvement fut de se mettre sur son séant, et d'écouter avec
surprise un bruit qui, s'il était produit par un orage, l'emportait sur
le plus terrible des ouragans qui fut jamais descendu des monts
Grampiens. Cependant, en moins d'une minute, il ne put douter que ce
bruit n'eût pour cause, non la fureur des élémens, mais celle des
hommes.

Il sauta à bas de son lit, et se mit à la fenêtre de sa chambre. Elle
donnait sur le jardin; tout était tranquille de ce côté; mais
l'ouverture de la croisée l'assura encore mieux que le château était
attaqué par des ennemis nombreux et déterminés, ce dont les clameurs
qu'il entendait n'étaient une preuve que trop convaincante. Il chercha à
tâtons ses habits et ses armes, et tandis qu'il s'en revêtait avec
autant de hâte que le lui permettaient la surprise et l'obscurité, il
entendit frapper à sa porte. Quentin n'ayant pas répondu aussi
promptement que le désirait celui qui voulait entrer, la porte, qui
n'était pas très-solide, fut enfoncée en un instant, et le Bohémien
Hayraddin, facile à reconnaître à son dialecte, entra dans la chambre.
Il tenait à la main une petite fiole dans laquelle il trempa une
allumette. Une vive flamme qui ne dura qu'un instant éclaira tout
l'appartement, et il alluma une petite lampe qu'il tira de son sein.

--L'horoscope de votre destinée, dit-il à Durward d'un ton énergique,
sans le saluer autrement, dépend de la détermination que vous allez
prendre en une minute.

--Misérable! s'écria Quentin, nous sommes environnés de trahison; et
partout où il s'en trouve tu dois y avoir part.

--Vous êtes fou, répondit le Maugrabin, je n'ai jamais trahi personne
que pour en tirer profit. Pourquoi donc vous trahirais-je, puisque je
dois gagner davantage à vous servir qu'à vous trahir? Écoutez un moment,
si cela vous est possible, la voix de la raison, sans quoi ce seront la
mort et les ruines qui vous la feront entendre. Les Liégeois se sont
soulevés; Guillaume de la Marck est à leur tête avec sa bande. S'il y
avait des moyens de résistance, leur fureur les surmonterait; mais il
n'en existe presque aucun. Si vous voulez sauver la comtesse et
conserver vos espérances, suivez-moi, au nom de celle qui vous a envoyé
un brillant sur lequel sont gravés trois léopards.

--Montre-moi le chemin! s'écria Quentin avec vivacité; à ce nom, je suis
prêt à braver tous les dangers.

--De la manière dont je m'y prendrai, dit le Bohémien, nous n'en
courrons aucun, s'il vous est possible de ne pas vous mêler de ce qui ne
vous regarde pas. Que vous importe, après tout, que l'évêque, comme on
l'appelle, égorge son troupeau, ou que ce soit le troupeau qui égorge
son pasteur? Ha! ha! ha! suivez-moi, mais avec patience et précaution.
Ne songez pas à votre courage, et rapportez-vous-en à ma prudence. La
dette de ma reconnaissance est payée, et vous avez une comtesse pour
épouse. Suivez-moi.

--Je te suis, répondit Quentin en tirant son épée; mais si j'aperçois en
toi le moindre signe de trahison, ta tête et ton corps seront bientôt à
trois pas l'un de l'autre.

Sans rien répliquer, le Bohémien, voyant que Durward était armé et
équipé, descendit précipitamment l'escalier, et traversa divers passages
détournés qui conduisaient dans le jardin. À peine voyait-on une lumière
dans cette partie du bâtiment, à peine y entendait-on quelque bruit;
mais dès qu'ils furent dans le jardin, le tumulte se fit entendre dix
fois plus violent; et Quentin distingua même les divers cris de guerre:
Liège! Liège! Sanglier! Sanglier! poussés à haute voix par les
assaillans, tandis que les défenseurs du château, attaqués à
l'improviste, y répondaient par des cris plus faibles: Notre-Dame pour
le prince-évêque!

Mais malgré le caractère martial de Durward, le combat qui se livrait
n'était rien pour lui en comparaison du destin d'Isabelle de Croye,
qu'il tremblait de voir tomber entre les mains de ce cruel et dissolu
partisan qui travaillait en ce moment à forcer les portes du château. Il
accepta même l'aide du Bohémien avec moins de répugnance, de même qu'un
malade, dans une crise désespérée, se résout à prendre la potion que lui
présente un empirique ou un charlatan. Il résolut de se laisser guider
entièrement par ses conseils, mais de lui percer le cœur ou de lui
abattre la tête au premier soupçon de perfidie. Hayraddin lui-même
semblait sentir qu'il courait de grands risques pour sa sûreté; car dès
qu'il fut entré dans le jardin, il perdit son ton de jactance et de
sarcasme, et parut avoir fait vœu de se conduire avec modestie, courage
et activité.

En arrivant à la porte qui conduisait à l'appartement des deux dames,
Hayraddin donna un signal à voix basse, et deux femmes, enveloppées de
la tête aux pieds d'une de ces grandes capes de soie noire portées alors
par les Flamandes, comme elles le sont encore aujourd'hui, se
présentèrent à l'instant même. Quentin offrit son bras à l'une d'elles,
qui le saisit en tremblant et avec empressement, et qui s'y appuya
tellement que, si elle eût été plus lourde, elle aurait considérablement
retardé leur retraite. Le Bohémien, qui conduisait l'autre dame, marcha
droit à la poterne qui donnait sur le fossé: près de là était le petit
esquif sur lequel Durward, quelques jours auparavant, avait vu Hayraddin
lui-même faire sa retraite du château.

Tandis qu'il faisait cette courte traversée, des cris de triomphe
semblèrent annoncer que la violence l'emportait, et que le château était
pris. Les oreilles de Quentin en furent si désagréablement affectées,
qu'il ne put s'empêcher de s'écrier à haute voix:--Sur mon âme! si tout
mon sang n'était pas irrévocablement dévoué à la cause que je sers en ce
moment, je volerais sur ces murailles; je combattrais fidèlement pour ce
bon évêque, et je réduirais au silence quelques-uns de ces coquins dont
les cris appellent le meurtre et le pillage.

La dame qui s'appuyait sur son bras le pressa légèrement pendant qu'il
parlait ainsi, comme pour lui faire entendre qu'elle avait plus de droit
que le château de Schonwaldt à compter sur son secours, tandis que le
Bohémien s'écria assez haut pour être entendu:--Voilà ce que j'appelle
une vraie frénésie chrétienne, vouloir retourner pour se battre, quand
l'amour et la fortune ordonnent de fuir le plus vite possible! En avant!
en avant! ne perdez pas un instant! nous avons des chevaux qui nous
attendent près de ce bouquet de saules.

--Je n'en vois que deux, dit Quentin qui les aperçut au clair de la
lune.

--Je n'aurais pu m'en procurer davantage sans donner des soupçons,
répondît le Bohémien. D'ailleurs, c'est autant qu'il nous en faut. Vous
vous en servirez, vous deux, pour vous rendre à Tongres, pendant que les
routes sont encore sûres. Quant à Marton, elle restera avec les femmes
de notre horde, dont elle est une ancienne connaissance. Marton est une
fille de notre tribu; elle n'est restée avec vous que pour nous servir
au besoin.

--Marton! s'écria la dame voilée, qui s'appuyait sur le bras de Durward;
ce n'est donc pas ma parente?

--Ce n'est que Marton, répondit Hayraddin. Pardonnez-moi cette petite
ruse; je n'ai pas osé enlever deux comtesses à la fois au Sanglier des
Ardennes.

--Scélérat, s'écria Quentin. Mais il n'est pas... il ne sera pas trop
tard. Je retourne au château, et je sauverai la comtesse Hameline.

--Hameline, lui dit sa compagne d'une voix troublée, est appuyée sur
votre bras, et vous remercie de votre secours.

--Ciel! comment? que veut dire ceci? s'écria Quentin en dégageant son
bras avec moins de courtoisie qu'il n'en aurait montré en toute autre
occasion à une femme de la plus basse condition. C'est donc la comtesse
Isabelle qui est restée au château? Adieu! adieu!

Comme-il se retournait pour partir, Hayraddin lui saisit le
bras:--Écoutez-moi, lui dit-il, écoutez-moi! c'est courir à la mort!
Pourquoi diable portiez vous donc les couleurs de la tante? De ma vie je
ne me fierai plus ni au bleu ni au blanc. Mais songez donc qu'elle est
presque aussi riche. Elle a des joyaux, de l'or, même des espérances sur
le comté.

Tandis que le Bohémien parlait ainsi en phrases entre-coupées, et qu'il
cherchait à retenir Durward, celui-ci mit la main sur son poignard afin
de se débarrasser.

--Ah! puisqu'il en est ainsi, dit Hayraddin, cessant de le retenir,
partez, et que le diable, s'il y en a un, vous accompagne.

Dès que le jeune Écossais se vit en liberté, il courut vers le château
avec la légèreté d'un cerf. Le Bohémien se tourna alors vers la
comtesse, qui s'était laissée tomber de crainte, de honte et de
désappointement.

--C'est une méprise, lui dit-il; allons, relevez-vous, et venez avec
moi. Avant que le jour vienne, je vous trouverai un meilleur mari que
cet enfant à visage efféminé; et si un ne vous suffit pas, vous en aurez
vingt.

La comtesse Hameline avait les passions aussi violentes que son
caractère était vain et faible. Comme tant d'autres femmes, elle
remplissait passablement les devoirs ordinaires de la vie; mais dans une
crise telle que celle où elle se trouvait, elle était incapable de toute
autre chose que de se livrer à d'inutiles lamentations, et d'accuser
Hayraddin d'être un imposteur, un vagabond, un brigand, un assassin.

--Dites un Zingaro, dit le Maugrabin, et vous aurez tout dit en un seul
mot?

--Monstre! s'écria la dame courroucée, vous m'aviez dit que les astres
avaient décrété notre union, et vous avez si bien fait que je lui ai
écrit... malheureuse que je suis!

--Et il est très-vrai que les astres l'avaient décrétée, répondit le
Bohémien, pourvu que les deux parties y eussent consenti. Croyez-vous
que les célestes constellations marient les gens contré leur gré? J'ai
été induit en erreur par vos maudites galanteries chrétiennes, vos
chiens de rubans, vos sottes couleurs: et le jeune homme, à ce qu'il
paraît, préfère l'agneau à la brebis. Voilà tout. Allons, debout, et
suivez-moi. Faites attention que les larmes et les évanouissemens n'ont
rien qui me plaise.

--Je n'avancerai pas d'un pas, dit la comtesse d'un ton décidé.

--Et moi, je vous dis que vous avancerez! s'écria Hayraddin. Je vous
jure par tout ce que tous les sots de la terre ont cru, que vous avez
affaire à un homme qui s'inquiéterait fort peu de vous mettre nue comme
la main, de vous lier à un arbre, et de vous y laisser attendre votre
bonne aventure.

--Allons, dit Marton, avec votre permission, elle ne sera pas
maltraitée. J'ai un couteau aussi-bien que vous; et je sais m'en servir.
C'est une bonne femme, quoique un peu folle. Et vous, madame,
levez-vous, et suivez-nous. Il y a eu une méprise; mais c'est quelque
chose que d'avoir sauvé votre vie et vos membres. Il y a bien des gens
là-bas, dans ce château, qui donneraient tout ce qu'ils possèdent au
monde pour se trouver où nous sommes.

Comme elle finissait de parler, on entendit partir du château de
Schonwaldt de nouvelles clameurs parmi lesquelles on pouvait distinguer
des acclamations de joie et de victoire, et des cris de désespoir et de
terreur.

--Écoutez, dit Hayraddin, et félicitez-vous de ne pas chanter dans ce
concert. Fiez-vous à moi; je vous traiterai honorablement; les astres ne
vous manqueront pas de parole, et vous procureront un bon mari.

Épuisée de fatigue et subjuguée par la terreur, la comtesse Hameline
s'abandonna enfin à la conduite de ses deux guides, et se laissa
passivement mener où bon leur sembla. Tels étaient même le trouble de
son esprit et l'épuisement de ses forces, que le digne couple qui la
traînait plutôt qu'il ne la conduisait, put s'entretenir en toute
liberté devant elle, sans qu'elle parût comprendre ce qu'elle entendait.

--J'ai toujours regardé votre projet comme une folie, disait Marton. Si
vous aviez pu assurer l'union des jeunes gens, à la bonne heure, nous
aurions pu compter sur leur reconnaissance, et avoir un pied dans le
château. Mais comment pouvez-vous croire qu'un si beau jeune homme
voulût épouser cette vieille folle?

--Rizpah, répondit Hayraddin, vous avez porté un nom chrétien, et vous
êtes restée si long-temps sous les tentes de ce peuple insensé, que vous
avez fini par partager ses folies. Comment pouvais-je m'imaginer qu'il
se serait mis en peine de quelques années de plus ou de moins, quand il
trouvait dans ce mariage des avantages si évidens? Et vous savez qu'il
aurait été bien plus difficile de décider à une démarche hasardée cette
jeune fille si timide, que cette comtesse que nous portons sur les bras
comme un corps mort ou un sac de laine. D'ailleurs j'aimais ce jeune
homme, et je voulais lui faire du bien. Le marier à la vieille, c'était
faire sa fortune; lui donner la jeune, c'était lui faire tomber sur le
corps Guillaume de la Marck, la Bourgogne, la France, tous ceux qui ont
intérêt à disposer de sa main.

Ensuite la fortune de celle-ci consistant principalement en or et en
bijoux, nous en aurions eu notre part; mais la corde de l'arc s'est
rompue, et la flèche n'a pu partir. N'en parlons plus! Nous la
conduirons à Guillaume à la longue barbe. Quand il se sera bien gorgé de
vin, suivant sa coutume, il ne distinguera pas une vieille comtesse
d'une jeune. Allons, Rizpah, du courage! L'astre Aldébaran répand encore
sa brillante influence sur la destinée des enfans du désert.



CHAPITRE XXI.

Le Sac du Château.

          «Plus de pitié! fermez la porte à la merci!
          «Que le bras tout sanglant du soldat endurci
          «Se plonge sans remords au sein de l'innocence!
          «Qu'il se permette tout! qu'il ait la conscience
          «Large comme l'enfer.»

          SHAKSPEARE. _Henri V_.


LA garnison de Schonwaldt, bien que surprise et d'abord frappée de
terreur, avait pourtant défendu quelque temps le château contre les
assaillans; mais la ville de Liège vomissait sans cesse de nouveaux
essaims d'ennemis qui, montant de toutes parts à l'assaut avec fureur,
divisaient l'attention des assiégés et leur faisaient perdre courage.

On pouvait remarquer aussi de l'indifférence, sinon de la trahison,
parmi les soldats de l'évêque; car quelques-uns criaient qu'il fallait
se rendre, tandis que d'autres, désertant leur poste, cherchaient à
s'échapper du château. Plusieurs se jetaient du haut des murs dans le
fossé, et ceux qui parvenaient à se sauver à la nage pourvoyaient à leur
sûreté en se dépouillant de tout ce qui pouvait indiquer qu'ils étaient
au service du prélat, et en se mêlant ensuite à la foule des assaillans.
Quelques-uns, par attachement à la personne de l'évêque, se réunirent
autour de lui dans la grande tour où il s'était réfugié; et d'autres,
craignant qu'on ne leur fît aucun quartier, se défendaient avec le
courage du désespoir, dans quelques autres tours et sur les boulevards
les plus éloignés.

Enfin les assaillans, maîtres des cours et de tout le rez-de-chaussée du
vaste édifice, s'occupaient à poursuivre les vaincus et à satisfaire
leur soif de pillage. Tout à coup un seul homme, comme s'il eût cherché
la mort quand tous les autres ne songeaient qu'à trouver quelque moyen
de l'éviter, s'efforça de se frayer un chemin au milieu de cette scène
de tumulte et d'horreur, l'imagination tourmentée de craintes encore
plus affreuses que l'épouvantable réalité qu'il avait sous les yeux.
Quiconque eût vu Quentin Durward en ce fatal moment, l'eût pris pour un
frénétique dans les accès de son délire; quiconque eût apprécié les
motifs de sa conduite, l'aurait placé au niveau des plus célèbres héros
de roman.

En s'approchant de Schonwaldt du même côté par où il en était parti, il
rencontra plusieurs fuyards qui couraient vers le bois, et qui
naturellement cherchèrent à l'éviter, le prenant pour un ennemi, parce
qu'il venait dans une direction opposée à celle qu'ils suivaient. Arrivé
plus près du château, il vit des hommes qui se jetaient du haut des
murailles dans les fossés, ou qui en étaient précipités par les ennemis,
et il entendait le bruit de la chute de ceux qu'il ne pouvait voir. Son
courage n'en fut pas ébranlé un instant. Il n'avait pas le temps de
chercher la barque, quand même il eût été possible de s'en servir, et il
était inutile de tenter d'approcher de la petite poterne du jardin,
encombrée d'un foule de fuyards, pressés par ceux qui les suivaient, et
tombant les uns après les autres dans le fossé qu'ils n'avaient pas le
moyen de traverser.

Évitant donc ce point, Quentin se jeta à la nage près de ce qu'on
appelait la petite porte du château, où un pont-levis était encore levé.
Ce ne fut pas sans difficulté qu'il échappa aux efforts que firent pour
s'accrocher à lui quelques malheureux qui se noyaient, et qui auraient
pu causer sa perte pour se sauver eux-mêmes.

Arrivé à l'autre bord, près du pont-levis, il en saisit la chaîne;
déployant toutes ses forces, s'aidant des mains et des genoux, il
parvint à se tirer de l'eau, et il était sur le point d'atteindre la
plate-forme du pont quand un lansquenet accourut à lui, et levant son
sabre ensanglanté, s'apprêta à lui en porter un coup qui aurait été
probablement celui de la mort.

--Comment s'écria Quentin d'un ton d'autorité; est-ce ainsi que vous
assistez un camarade? Donnez-moi la main.

Le soldat, en silence et non sans hésiter, lui tendit le bras, et l'aida
à monter sur la plate-forme. Aussitôt Quentin, sans laisser aux soldats
le temps de réfléchir, cria sur le même ton:--À la tour de l'Ouest, si
vous voulez vous enrichir! Le trésor de l'évêque est dans la tour de
l'Ouest.

Cent voix répétèrent ces paroles:--À la tour de l'Ouest! le trésor est
dans la tour de l'Ouest! Et tous les maraudeurs qui étaient à portée de
les entendre, semblables à une troupe de loups affamés, coururent dans
la direction opposée à l'endroit où Quentin était résolu d'arriver mort
ou vif.

Prenant un air d'assurance, comme s'il eût été du nombre des vainqueurs,
et non des vaincus, il marcha droit vers le jardin, et trouva moins
d'interruption qu'il ne s'y attendait. Le cri à la tour de l'Ouest!
avait emmené de ce côté une partie des assaillans, et le son des
trompettes appelait les autres pour repousser une sortie tentée en ce
moment par les défenseurs de la grande tour, qui, réduits au désespoir,
avaient mis le prélat au milieu d'eux, et cherchaient à s'ouvrir un
chemin pour sortir du château. Quentin courut donc au jardin d'un pas
précipité et le cœur palpitant, se recommandant à ce pouvoir suprême
qui l'avait protégé au milieu des périls sans nombre auxquels il avait
déjà été exposé, et déterminé à réussir ou à perdre la vie dans son
entreprise.

Comme il allait entrer dans le jardin trois hommes coururent à lui la
lance levée en criant:--Liège! Liège!

Se mettant en défense, mais sans porter aucun coup:--France! France!
s'écria Quentin; ami de Liège!

--Vive la France! s'écrièrent les trois Liégeois; et ils continuèrent
leur chemin.

Les mêmes mots lui servirent de sauvegarde contre quatre ou cinq soldats
de Guillaume de la Marck qu'il trouva rôdant dans le jardin, et qui
tombèrent d'abord sur lui en criant:--Sanglier! Sanglier!

En un mot, Quentin commença à espérer que la réputation qu'il avait
acquise d'être un émissaire du roi Louis, instigateur secret des
Liégeois insurgés, et protecteur caché de Guillaume de la Marck,
pourrait lui servir de sauvegarde au milieu des horreurs de cette nuit.

En arrivant à la tourelle, but de son expédition, il frémit en trouvant
la porte par laquelle la comtesse Hameline et Marton en étaient sorties,
obstruée par plusieurs cadavres.

Il en repoussa deux précipitamment, et il allait en faire autant à
l'égard d'un troisième, quand le mort supposé le tira par son habit, le
priant de l'aider à se relever. Quentin, arrêté si mal à propos, avait
grande envie, au lieu de perdre du temps à lutter contre cet
antagoniste, de recourir à des moyens moins doux pour s'en débarrasser,
quand il l'entendit s'écrier:--J'étouffe sous le poids de mon armure; je
suis Pavillon, le syndic de Liège: si vous êtes pour nous, je vous
enrichirai; si vous êtes contre nous, je vous protégerai, mais ne me
laissez pas mourir comme un pourceau étouffé dans son auge.

Au milieu de cette scène de carnage et de confusion, Durward eut assez
de présence d'esprit pour réfléchir que ce dignitaire pouvait avoir les
moyens de faciliter sa retraite. Il le releva donc, et lui demanda s'il
était blessé.

--Non, pas blessé, répondit le syndic, je ne le crois pas du moins; mais
je suis essoufflé.

--Asseyez-vous sur cette pierre, et reprenez haleine, lui dit Quentin,
je viendrai vous rejoindre dans un instant.

--Pour qui êtes-vous? lui demanda le bourgeois, le retenant encore.

--Pour la France, répondit Quentin, en cherchant à le quitter.

--Eh! c'est mon jeune archer! s'écria le digne syndic. Puisque j'ai eu
le bonheur de trouver mon ami dans cette nuit terrible, je ne le
quitterai pas, je vous le promets. Allez où il vous plaira, je vous
suis; et si je trouve quelques braves garçons de ma corporation je
pourrai peut-être vous aider à mon tour. Mais ils roulent tous de côtés
et d'autres comme les pois d'un sac percé. Oh! quelle terrible nuit!

En parlant ainsi, il se traînait appuyé sur le bras de Quentin, qui,
sentant combien il lui était important de s'assurer la protection d'un
homme d'une telle influence, ralentit le pas, tout en maudissant au fond
du cœur le retard que lui occasionnait son compagnon.

Au haut de l'escalier était une antichambre dans laquelle on voyait des
caisses et des malles ouvertes, qui paraissaient avoir été pillées, une
partie de ce qu'elles avaient contenu étant dispersée sur le plancher.
Une lampe, placée sur la cheminée, laissait apercevoir, à la clarté de
sa lueur mourante, le corps d'un homme mort ou privé de sentiment,
étendu près du foyer.

S'arrachant aux bras de Pavillon, comme un lévrier qui entraîne après
lui la laisse par laquelle le retenait un piqueur, Durward s'élança
rapidement dans une seconde chambre, puis dans une troisième, qui
paraissait être la chambre à coucher des dames de Croye. Il ne s'y
trouvait personne. Il appela Isabelle, d'abord à voix basse, ensuite
plus haut, enfin avec le cri du désespoir: point de réponse.

Tandis qu'il se tordait les mains, qu'il s'arrachait les cheveux, et
que du pied il frappait la terre avec violence, une faible clarté qu'il
vit briller à travers une fente de la boiserie, dans un coin obscur de
la chambre, lui fit soupçonner une porte secrète communiquant à quelque
cabinet. Il l'examina de plus près, et reconnut qu'il ne s'était pas
trompé. Il essaya de l'ouvrir, mais ne put y réussir. Enfin, méprisant
le danger auquel l'exposait une telle tentative, il s'élança de toute sa
force contre la porte, et telle fut l'impétuosité d'un effort inspiré
autant par l'espérance que par le désespoir, qu'une serrure et des gonds
plus solides n'y auraient pas résisté.

Ce fut ainsi qu'il força l'entrée d'un petit oratoire, où une femme,
livrée à toutes les angoisses de l'effroi, offrait ses prières au ciel
devant l'image du Créateur. Une nouvelle terreur s'empara d'elle, quand
elle entendit briser ainsi la porte de cet appartement, et elle tomba
sans mouvement sur le plancher. Quentin courut à elle, la releva à la
hâte. Félicité des félicités! c'était celle qu'il cherchait à sauver;
c'était la comtesse Isabelle. Il la pressa contre son cœur, la conjura
de reprendre ses sens, de se livrer à l'espérance; elle avait près
d'elle maintenant un homme dont le courage la défendrait contre une
armée entière.

--Est-ce bien vous, Durward? s'écria-t-elle enfin en revenant à elle;
j'ai donc encore quelque espoir. Je croyais que tous les amis que
j'avais au monde m'avaient abandonnée à mon malheureux destin. Vous ne
me quitterez plus?

--Jamais! jamais! s'écria Durward, quoi qu'il puisse arriver, quelques
dangers qui puissent approcher: puissé-je perdre le bonheur que nous
promet cette sainte image, si je ne partage pas votre destinée jusqu'à
ce qu'elle devienne plus heureuse!

--Fort pathétique, fort touchant, en vérité, dit une voix essoufflée et
asthmatique derrière eux; une affaire d'amour, à ce que je vois. SUR mon
âme, la pauvre jeune fille m'inspire autant de compassion que si c'était
la mienne, ma Trudchen elle-même!

--Vous ne devez pas vous borner à la compassion, mein herr Pavillon, dit
Quentin en se tournant vers lui: il faut que vous m'aidiez à protéger
cette dame. Je vous déclare qu'elle a été mise sous ma garde spéciale
par votre allié, le roi de France; et si vous ne la garantissez pas de
toute espèce d'insulte et de violence, votre ville perdra la protection
de Louis de Valois. Il faut surtout empêcher qu'elle ne tombe entre les
mains de Guillaume de la Marck.

--Cela sera difficile, répondit Pavillon, car ces pendards de
lansquenets sont de vrais diables pour déterrer les jolies filles; mais
je ferai de mon mieux. Passons dans l'autre appartement, et là je
réfléchirai. L'escalier est étroit, et vous pourrez garder la porte avec
une pique, pendant que je me mettrai à la fenêtre pour appeler
quelques-uns des braves garçons de la corporation des tanneurs de Liège,
aussi fidèles que le couteau qu'ils portent à leur ceinture. Mais avant
tout, détachez-moi ces agrafes. Je n'ai pas porté ce corselet depuis la
bataille de Saint-Tron, et je pèse aujourd'hui quarante bonnes livres de
plus que je ne pesais alors, si les balances de Flandre ne sont pas
fausses.

Le brave homme se trouva fort soulagé quand il fut déchargé du poids de
son armure de fer; car en la mettant il avait moins consulté ses forces
que son zèle pour la cause de Liège. On apprit ensuite que le magistrat,
se trouvant en quelque sorte poussé en avant par sa corporation, à la
tête de laquelle il marchait, avait été hissé sur les murailles par
quelques-uns de ses soldats qui montaient à l'assaut; là il avait suivi
involontairement le flux et le reflux des combattans des deux partis,
sans avoir même la force de prononcer une parole; et enfin, semblable à
une pièce de bois que la mer jette sur le rivage de quelque baie, il
avait été définitivement renversé à l'entrée de l'appartement des dames
de Croye, où le poids de son armure et celui des corps morts de deux
hommes tombés sur lui l'auraient probablement retenu long-temps, si
Durward ne fût arrivé pour le tirer de là.

La même chaleur qui, en politique, faisait d'Hermann Pavillon un
brouillon, un écervelé, un patriote exagéré et turbulent, produisait des
résultats plus heureux en le rendant, dans sa vie privée, un homme doux
et humain, quelquefois un peu égaré par la vanité, mais toujours plein
de bienveillance et de bonnes intentions. Il recommanda à Quentin
d'avoir un soin tout particulier de la pauvre jolie _yung frau_[66]; et
après cette exhortation peu nécessaire, il se mit à la fenêtre, et
commença à crier de toutes ses forces:--Liège! Liège! et la brave
corporation des tanneurs et corroyeurs!

Deux membres de cette honorable compagnie accoururent à ses cris et au
coup de sifflet particulier dont ils furent accompagnés, chaque
corporation de la ville ayant adopté un signal de ce genre. Plusieurs
autres vinrent les joindre, et formèrent une garde qui se plaça devant
la porte, sous la fenêtre à laquelle le chef bourgeois se montrait.

Une sorte de tranquillité commençait à s'établir au château. Toute
résistance avait cessé, et les chefs prenaient des mesures pour empêcher
un pillage général. On entendait sonner la grosse cloche pour assembler
un conseil militaire, et le retentissement de l'airain annonçant à Liège
que les insurgés triomphaient et étaient en possession du château,
toutes les cloches de la ville y répondirent, et elles semblaient dire
en leur langage:--Gloire aux vainqueurs! Il aurait été naturel que mein
herr Pavillon sortit alors de sa forteresse; mais soit qu'il eût quelque
crainte pour ceux qu'il avait pris sous sa protection, soit peut-être
par précaution pour sa propre sûreté, il se contenta de dépêcher
messager sur messager, pour donner ordre à son lieutenant, Peterkin
Geislaer, de venir le joindre sur-le-champ.

À sa grande satisfaction, Peterkin arriva enfin; car dans toutes les
circonstances pressantes, qu'il s'agît de guerre, de politique ou de
commerce, c'était en lui que Pavillon avait coutume de mettre toute sa
confiance, Peterkin était un homme vigoureux, à visage large, et à gros
sourcils noirs qui ne promettaient pas facile composition à un ennemi.
Il portait une casaque de buffle; une large ceinture soutenait son
coutelas, et il avait une hallebarde à la main.

--Peterkin, mon cher lieutenant! lui dit son chef, voici une glorieuse
journée, une glorieuse nuit, je devrais dire; j'espère que pour cette
fois vous êtes content?

--Je suis content que vous le soyez vous-même, répondit le belliqueux
lieutenant; mais si vous appelez cela une victoire, je ne m'attendais
pas à vous la voir célébrer enfermé dans un grenier, tandis qu'on a
besoin de vous au conseil.

--Êtes-vous bien sûr qu'on y ait besoin de moi, Peterkin?

--Oui, morbleu, on y a besoin de vous, pour soutenir les droits de la
ville de Liège, qui sont en plus grand'danger que jamais.

--Allons, allons, Peterkin, tu es toujours un fâcheux, un grondeur.

--Moi, un grondeur! non, sur ma foi: ce qui plaît aux autres me plaît
toujours. Seulement, je ne me soucie pas d'avoir pour roi une cigogne
milieu d'un soliveau, comme il est dit dans un fabliau que le clerc de
Saint-Lambert nous a lu plusieurs fois dans le livre de mein herr Ésope.

--Je ne comprends pas ce que vous voulez dire, Peterkin.

--Eh bien, je vous dirai donc que ce Sanglier ou cet ours paraît vouloir
faire sa bauge dans Schonwaldt; et il est probable que nous trouverons en
lui un aussi mauvais voisin que l'était le vieil évêque, et peut-être
pire. Il semble penser que nous n'avons pris le château que pour lui, et
son seul embarras est de savoir s'il se fera appeler prince ou évêque.
C'est une honte de voir comment ils ont traité, ce pauvre vieux prêtre.

--Je ne le souffrirai pas, Peterkin! s'écria Pavillon en prenant un air
d'importance; je n'aimais pas la mitre, mais je ne veux pas de mal à la
tête qui la porte. Nous sommes dix contre un, Peterkin, et nous ne
devons pas souffrir de tels abus.

--Oui, nous sommes dix contre un en rase campagne; mais dans ce château
nous sommes homme à homme. D'ailleurs Nikkel Block le boucher, et toute
la canaille des faubourgs, se déclarent pour Guillaume de la Marck, tant
parce qu'il a fait défoncer tous les tonneaux de bière et toutes les
pièces de vin, qu'à cause de leur ancienne jalousie contre nous, qui
formons les corps et métiers et qui avons des privilèges.

--Peterkin, dit Pavillon en se levant, nous allons retourner à Liège à
l'instant même. Je ne resterai pas un moment de plus à Schonwaldt.

--Mais les ponts sont levés; les portes sont fermées, et bien gardées
par les lansquenets. Si nous essayons de forcer le passage, nous courons
le risque d'être bien frottés, car le métier de ces coquins est de se
battre tous les jours, et nous autres, nous ne nous battons que les
jours de grande fête.

--Mais pourquoi a-t-il fermé les portes? demanda le syndic alarmé;
pourquoi retient-il prisonniers d'honnêtes gens?

--Je n'en sais rien, non, sur ma foi, je n'en sais rien. On parle des
dames de Croye, qui se sont échappées pendant l'assaut. Cette nouvelle
avait mis d'abord l'homme à la longue barbe dans une fureur à lui faire
perdre le bon sens; et maintenant il l'a perdu à force de boire.

Le bourguemestre jeta un regard de désolation sur Quentin, et il ne
savait à quoi se résoudre. Durward n'avait pas perdu un mot de cette
conversation, qui l'avait extrêmement alarmé; il sentait qu'il ne lui
restait d'espoir qu'autant qu'il conserverait sa présence d'esprit, et
qu'il parviendrait à soutenir le courage de Pavillon. Il prit donc part
à l'entretien en ce moment, comme s'il avait eu voix délibérative.

--Je suis surpris, monsieur Pavillon, dit-il, de vous voir hésiter sur
ce que vous avez à faire en cette occasion. Allez trouver hardiment
Guillaume de la Marck, et demandez-lui à sortir du château, vous, votre
lieutenant, votre écuyer et votre fille. Il ne peut avoir aucun prétexte
pour vous retenir prisonnier.

--Moi et mon lieutenant, c'est-à-dire moi et Peterkin, fort bien; mais
qui est mon écuyer?

--Moi, quant à présent, répondit l'intrépide Écossais.

--Vous! dit le bourgeois embarrassé; mais n'êtes-vous pas l'envoyé de
Louis, du roi de France?

--Sans doute, mais mon message est pour les magistrats de la ville de
Liège, et ce n'est qu'à Liège que je le délivrerai. Si j'avouais ma
qualité devant Guillaume de la Marck, ne faudrait-il pas que j'entrasse
en négociation avec lui? N'est-il pas même vraisemblable qu'il me
retiendrait ici? Non, il faut que vous me fassiez sortir secrètement du
château en qualité de votre écuyer.

--À la bonne heure, mon écuyer; mais vous avez parlé de ma fille.
Trudchen, j'espère, est bien tranquille à Liège, dans ma maison; et je
voudrais de tout mon cœur et de toute mon âme que son père y fut aussi.

--Cette dame vous appellera son père, tant qu'elle sera dans ce château.

--Et tout le reste de ma vie, s'écria la comtesse en se jetant aux pieds
du syndic, et embrassant ses genoux! Il ne se passera pas un seul jour
sans que je vous aime et vous honore comme tel, sans que je prie pour
vous comme une fille pour son père, si vous me secourez dans cet extrême
péril! Oh! laissez-vous attendrir! Représentez-vous votre fille aux
genoux d'un étranger, lui demandant la vie et l'honneur. Pensez à cela,
et accordez-moi la protection que vous voudriez qu'elle obtînt.

--Sur mon honneur, Peterkin, dit le brave syndic ému par cette prière
pathétique, je crois que cette jolie fille a quelque chose du doux
regard de notre Trudchen; je l'ai pensé dès le premier moment que je
l'ai vue; et ce jeune homme si vif, et si prompt à donner son avis, a je
ne sais quoi qui me rappelle l'amoureux de Trudchen. Je gagerais un
groat, Peterkin, qu'il y a de l'amour dans cette affaire, et ce serait
un péché de ne pas le favoriser.

--Un péché et une honte, dit Peterkin en s'essuyant les yeux avec une
manche de sa casaque; car malgré sa suffisance, ce n'en était pas moins
un bon et honnête Flamand.

--Eh bien! dit Pavillon, elle sera donc ma fille, bien enveloppée dans
sa grande cape de soie noire, et s'il ne se trouvait pas assez de braves
tanneurs pour protéger la fille de leur syndic, ils ne mériteraient plus
d'avoir de cuir à tanner. Mais un instant, il faut pouvoir répondre aux
questions. Comment se fait-il que ma fille se trouve dans une pareille
bagarre?

--Et comment se fait-il que la moitié des femmes de Liège nous aient
suivis jusqu'au château, demanda Peterkin, si ce n'est parce qu'elles se
trouvent toujours où elles ne devraient pas être? Votre _yung frau_
Trudchen a été un peu plus loin que les autres, et voilà tout.

--Admirablement parlé! s'écria Quentin. Allons, mein herr Pavillon, un
peu de hardiesse, suivez ce bon conseil, et vous ferez la plus belle
action qu'on ait faite depuis le temps de Charlemagne. Et vous, jeune
dame, enveloppez-vous bien dans cette cape (car comme nous l'avons déjà
dit, beaucoup de vêtemens à usage de femme étaient épars sur le
plancher); montrez de l'assurance; quelques minutes vous rendront libre
et vous mettront en sûreté. Allons, mein herr, marchez en avant.

--Un moment! un moment! dit Pavillon; j'ai de fâcheux pressentimens. Ce
de la Marck est un diable, un vrai sanglier de caractère, comme de nom.
Si cette jeune dame était une de ces comtesses de Croye, et qu'il vînt à
le découvrir, qui sait où pourrait se porter sa colère.

--Et quand je serais une de ces malheureuses femmes! s'écria Isabelle en
voulant se jeter de nouveau à ses pieds, pourriez-vous pour cela
m'abandonner en ce moment de désespoir? Oh! que ne suis-je véritablement
votre fille, la fille du plus pauvre bourgeois!

--Pas si pauvre, jeune dame, répliqua le syndic, pas si pauvre: nous
payons ce que nous devons.

--Pardon, noble seigneur, dit l'infortunée comtesse.

--Eh non! répondit Pavillon; ni noble, ni seigneur: rien qu'un simple
bourgeois de Liège qui paie ses lettres de change argent comptant. Mais
tout cela ne fait rien à l'affaire; et quand vous seriez une comtesse,
je vous protégerai.

--Vous êtes tenu de la protéger, quand même elle serait duchesse, dit
Peterkin, puisque vous lui en avez donné votre parole.

--Vous avez raison, Peterkin, répondit Pavillon, tout-à-fait raison.
Nous ne devons pas oublier notre vieux proverbe flamand: _ein word ein
man_. Et maintenant, mettons-nous en besogne. Il faut que nous prenions
congé de ce Guillaume de la Marck, et cependant mes forces m'abandonnent
quand j'y pense. Je voudrais qu'il fût possible de nous dispenser de
cette cérémonie.

--Puisque vous avez une troupe armée à votre disposition, dit Quentin,
ne vaudrait-il pas mieux marcher vers la porte, et forcer le passage?

Mais Pavillon et son conseiller s'écrièrent d'une voix unanime qu'il ne
convenait pas d'attaquer ainsi les soldats d'un allié; et ils ajoutèrent
sur la témérité de cette entreprise quelques réflexions qui firent
sentir à Durward qu'il serait imprudent de la risquer avec de tels
compagnons. Ils résolurent donc de se rendre hardiment dans la grande
salle, où, disait-on, le Sanglier des Ardennes était à table, et là, de
demander pour le syndic la permission de sortir du château, demande qui
paraissait trop raisonnable pour être refusée. Cependant le bon
bourguemestre gémissait et soupirait en regardant ses compagnons, et il
dit à son fidèle Peterkin:--Voyez ce que c'est que d'avoir un cœur trop
sensible et trop tendre! Hélas! Peterkin, combien mon courage et mon
humanité m'ont déjà coûté! et combien ces vertus me coûteront-elles
peut-être encore, avant que le ciel nous fasse sortir de cet infernal
château de Schonwaldt!

En traversant les cours encore jonchées de morts et de mourans, Quentin,
soutenant Isabelle au milieu de cette scène d'horreur, la consolait et
l'encourageait à voix basse, en lui rappelant que sa sûreté dépendait
entièrement de la présence d'esprit et de la fermeté qu'elle montrerait.

--Rien ne dépend de moi, lui répondit-elle; je ne compte que sur vous.
Oh! si j'échappe aux horreurs de cette nuit affreuse, jamais je
n'oublierai celui qui m'a sauvée! J'ai pourtant encore une grâce à vous
demander, et je vous supplie de me l'accorder, au nom de l'honneur de
votre mère, au nom du courage de votre père!

--Que pourriez-vous me demander, sans être sûre de l'obtenir? lui
répondit Durward.

--Plongez-moi donc votre poignard dans le cœur, lui dit-elle, plutôt
que de me laisser captive de ces monstres.

Quentin ne répondit qu'en pressant la main de la belle comtesse, qui
semblait vouloir lui exprimer sa reconnaissance de la même manière, si
la terreur ne l'en eût empêchée. Enfin, appuyée sur le bras de son jeune
protecteur, elle entra dans la salle formidable, où était de la Marck,
précédée par Pavillon, et son lieutenant, et suivie d'une douzaine
d'ouvriers tanneurs, qui formaient une garde d'honneur à leur syndic.

Les bruyans éclats de rire, les acclamations confuses et les cris
féroces qui en partaient, semblaient plutôt annoncer des démons en
débauche, se réjouissant d'avoir triomphé de la race humaine, que des
mortels donnant un festin pour célébrer une victoire. Une ferme
résolution, que le désespoir seul pouvait avoir inspirée, soutenait le
courage factice de la comtesse Isabelle; un courage inébranlable, et qui
semblait croître avec le danger, animait Durward; et Pavillon et son
lieutenant, se faisant une vertu de la nécessité, étaient comme des ours
enchaînés au poteau et forcés de soutenir une attaque dangereuse qu'ils
ne peuvent éviter.



CHAPITRE XXII.

L'Orgie.

          CADE. «Où est Dick, le boucher d'Ashford?
          DICK. «Le voici, Monsieur.
          CADE. «Ils sont tombés devant toi comme des bœufs et
          «des moutons; et tu t'es conduit comme si tu
          «avais été dans ton abattoir.

          SHAKSPEARE. _Henri VI, partie II_.


On pourrait à peine imaginer un changement plus étrange et plus horrible
que celui qui avait eu lieu dans la grande salle du château de
Schonwaldt depuis que Quentin y avait dîné; c'était un tableau qui
offrait sous leurs traits les plus hideux toutes les misères de la
guerre, d'une guerre surtout faite par les plus féroces de tous les
soldats, les mercenaires d'un siècle barbare; hommes qui, par habitude
et par profession, s'étaient familiarisés avec tout ce que leur métier
offre de plus cruel et de plus sanguinaire, sans avoir une étincelle de
patriotisme, une lueur de l'esprit romanesque de la chevalerie. Ces
vertus, à cette époque, appartenaient, l'une aux hardis paysans qui
combattaient pour la défense de leur pays, l'autre aux vaillans
chevaliers qui prenaient les armes au nom de l'honneur et de leurs
belles.

Dans cette salle où, quelques heures auparavant, des fonctionnaires
civils et religieux prenaient un repas tranquille et décent, avec une
sorte de cérémonial qui faisait qu'on ne s'y permettait une plaisanterie
qu'à demi-voix; là où, au milieu d'une superfluité de vin et de bonne
chère, régnait naguère un décorum qui allait presqu'à l'hypocrisie, on
pouvait voir une scène de débauche tumultueuse à laquelle Satan
lui-même, s'il y eût présidé, n'aurait pu rien ajouter.

Au haut bout de la table, sur le trône de l'évêque, qu'on y avait
apporté à la hâte de la salle du conseil, était assis le redoutable
Sanglier des Ardennes, bien digne de ce nom dont il affectait de tirer
gloire, et qu'il cherchait à justifier par tous les moyens possibles. Sa
tête était découverte, mais il portait sa pesante et brillante armure,
qu'à la vérité il quittait fort rarement. Sur ses épaules était un
manteau ou surtout fait d'une peau de sanglier préparée, dont la corne
des pieds et les défenses étaient d'argent. La peau de la tête était
arrangée de manière qu'étant tirée sur son casque, quand il était armé,
ou sur sa tête nue, en guise de capuchon, comme il la portait souvent
quand il était sans casque, elle lui donnait l'air d'un monstre ricanant
d'une manière effroyable. Tel il paraissait en ce moment; mais sa
physionomie n'avait guère besoin de ces nouvelles horreurs pour ajouter
à celles qui étaient naturelles à son expression ordinaire.

La partie supérieure du visage de de la Marck, comme la nature l'avait
formée, donnait presque un démenti à son caractère; car quoique ses
cheveux, quand il les montrait, ressemblassent aux soies dures et
grossières du monstre dont les dépouilles formaient sa parure, néanmoins
un front élevé et découvert, des joues pleines et animées, de grands
yeux gris pâle, mais étincelans, et un nez recourbé comme le bec d'un
aigle, annonçaient la bravoure et quelque générosité. Cependant ce qu'il
y avait d'heureux dans l'expression de ses traits était entièrement
détruit par ses habitudes de violence et d'insolence, qui jointes à tous
les excès de ses débauches, donnaient à sa physionomie un caractère
tout-à-fait différent de la galanterie grossière qu'elle aurait pu
annoncer. Ses fréquens accès de fureur avaient enflé les muscles de ses
joues, tandis que l'ivrognerie et le libertinage avaient amorti le feu
de ses yeux et teint en rouge la partie qui aurait dû en être blanche;
ce qui donnait à toute sa figure une ressemblance hideuse avec le
monstre auquel le terrible baron aimait à se comparer; mais, par une
espèce de contradiction assez singulière, de la Marck s'efforçait, par
la longueur et l'épaisseur de sa barbe, de cacher la difformité
naturelle qui lui avait fait donner un nom qui avait paru le flatter
dans l'origine. Cette difformité était une épaisseur extraordinaire de
la mâchoire inférieure qui dépassait de beaucoup la supérieure, et
de longues dents des deux côtés, qui ressemblaient aux défenses de cet
animal féroce. C'était là ce qui, joint à sa passion pour la chasse,
l'avait fait surnommer, il y avait long-temps, _le Sanglier des
Ardennes_. Son énorme barbe, hérissée et non peignée, ne servait ni à
diminuer l'horreur qu'inspirait naturellement sa physionomie, ni même à
donner la moindre dignité à son expression farouche.

Les officiers et soldats étaient assis indistinctement à table avec des
habitans de Liège, dont quelques uns étaient de la dernière classe. On
voyait parmi eux Nikkel Blok, le boucher, placé à côté de de la Marck,
les manches retroussées jusqu'au coude. Ses bras et son grand couperet
placé devant lui sur la table étaient teints de sang. La plupart des
soldats avaient, comme leurs maîtres, la barbe longue et hérissée; et
leurs cheveux étaient retroussés de manière à ajouter encore à leur air
de férocité naturel. Ivres comme ils le paraissaient presque tous, tant
de la joie de leur triomphe que par suite de la quantité de vin qu'ils
avaient bue, ils offraient un spectacle aussi hideux que dégoûtant.
Leurs blasphèmes étaient si atroces, et les chansons qu'ils chantaient,
sans même que l'un se donnât la peine d'écouter l'autre, si
licencieuses, que Quentin remercia le ciel que le tumulte ne permît pas
à sa compagne de les bien entendre.

Ce qui nous reste à dire, c'est que le visage blême et l'air inquiet de
la plupart des Liégeois qui partageaient cette effroyable orgie avec les
soldats de Guillaume de la Marck, annonçaient que la fête leur
déplaisait autant que leurs compagnons leur inspiraient de crainte. Au
contraire quelques habitans de la classe inférieure, sans éducation, ou
d'un caractère plus brutal, ne voyaient dans les excès de cette
soldatesque qu'une ardeur guerrière qu'ils désiraient imiter, et au
niveau de laquelle ils cherchaient à se mettre en avalant de copieuses
rasades de vin et de _schwartz-bier_, se livrant sans remords à un vice
qui, dans tous les temps, n'a été que trop commun dans les Pays-Bas.

L'ordonnance du festin n'avait pas été plus soignée que les convives
n'étaient choisis. On voyait sur la table toute la vaisselle d'argent de
l'évêque, même les calices et les autres vases sacrés, car le Sanglier
des Ardennes s'inquiétait fort peu qu'on l'accusât de sacrilège; aussi
étaient-ils mêlés avec des cruches de terre, des pots d'étain, et des
coupes de l'espèce la plus commune.

Nous ne mentionnerons plus qu'une circonstance horrible dont il nous
reste à rendre compte, et nous laisserons volontiers achever cette scène
à l'imagination de nos lecteurs. Au milieu de la licence que se
permettaient les soldats de Guillaume de la Marck, un lansquenet qui
s'était fait remarquer par sa bravoure et son audace pendant l'attaque
du château, n'ayant pas trouvé de place au banquet, avait impudemment
saisi sur la table un grand gobelet d'argent, et l'avait emporté, en
disant qu'il s'indemnisait ainsi de ne pas avoir eu part au festin. Un
trait si conforme à l'esprit de sa troupe fit rire le chef à s'en tenir
les côtes; mais quand un autre soldat, qui, à ce qu'il paraît, n'avait
pas la même réputation de vaillance, se permit de prendre la même
liberté, de la Marck mit à l'instant un terme à une plaisanterie qui
aurait bientôt dépouillé la table de tout ce qu'il y avait de plus
précieux.

--Par l'esprit du tonnerre! s'écria-t-il, ceux qui n'osent pas agir en
hommes en face de l'ennemi auront-ils l'audace de jouer le rôle de
voleurs parmi leurs compagnons? Quoi! lâche coquin, toi qui as attendu
pour entrer dans le château que la porte en fut ouverte et que le
pont-levis en fût baissé, tandis que Conrad Horst en avait escaladé les
murailles, tu oseras te montrer si mal appris! Qu'on l'accroche à
l'instant à un des barreaux de fer de la croisée: il battra la mesure
avec les pieds, tandis que nous boirons à l'heureux voyage de son âme en
enfer.

Cette sentence fut exécutée presque aussi vite qu'elle avait été
prononcée, et un instant après le malheureux était dans les convulsions
de l'agonie. Son corps était encore pendu lorsque le syndic Pavillon
entra dans la salle avec ses compagnons, et interceptant la pâle clarté
de la lune, il jetait sur le plancher une ombre dont la forme faisait
deviner l'objet affreux qui la produisait.

Tandis que le nom de Pavillon passait de bouche en bouche dans cette
assemblée tumultueuse, notre syndic s'efforçait de prendre l'air
d'importance et de calme qui convenait à son autorité et à son
influence, mais que la scène dont il venait d'être témoin, et surtout la
vue de l'objet effrayant de la fenêtre, lui rendaient fort difficile à
conserver, malgré les exhortations réitérées de Peterkin; celui-ci lui
disait à l'oreille, non sans éprouver lui-même quelque trouble:--Du
courage! du courage! ou nous sommes perdus.

Le syndic soutint pourtant sa dignité, aussi-bien qu'il le put, par un
petit discours dans lequel il félicita la compagnie de la victoire
signalée que venaient de remporter les soldats de Guillaume de la Marck
et les bons habitans de Liège.

--Oui, répondit de la Marck avec un ton de sarcasme, nous avons enfin
mis la bête aux abois, comme disait le bichon au chien courant. Mais,
oh! oh! sire bourguemestre, vous arrivez ici comme le dieu Mars, ayant
la beauté à vos côtés. Qui est cette belle voilée? Qu'elle se découvre!
Il n'y a pas une femme qui puisse dire cette nuit que sa beauté est à
elle.

--C'est ma fille, noble chef, répondit Pavillon, et je vous supplie de
lui permettre de garder son voile. C'est un vœu qu'elle a fait aux
trois bienheureux rois de Cologne.

--Je l'en relèverai tout à l'heure, répondit de la Marck; car avec un
coup de couperet je vais me consacrer évêque de Liège; et je me flatte
qu'un évêque vivant vaut bien trois rois morts.

À peine eut-il prononcé ces mots, qu'un murmure assez prononcé s'éleva
dans la compagnie, car les habitans de Liège avaient une grande
vénération pour les trois rois de Cologne, comme on les appelait, et
parmi les soldats féroces du Sanglier des Ardennes, il s'en trouvait
même un certain nombre qui avaient pour eux un respect qu'ils
n'accordaient à personne.

--Je n'entends pas manquer à leurs défuntes majestés, ajouta de la
Marck; je dis seulement que je suis déterminé à être évêque. Un prince
séculier et ecclésiastique en même temps, ayant le pouvoir de lier et de
délier, est ce qui convient le mieux à une bande de réprouvés comme vous
autres, à qui nul autre ne voudrait donner l'absolution. Mais avancez,
noble bourguemestre, prenez place à côté de moi, vous allez voir comme
je sais rendre un siège vacant. Qu'on nous amène celui qui fut notre
prédécesseur dans ce saint siège.

Il se fît dans la salle un mouvement pour livrer passage au syndic de
Liège; mais Pavillon, s'excusant avec modestie de prendre la place
d'honneur qui lui était offerte, alla se placer au bas bout de la table,
son cortège lui marchant sur les talons, comme on voit quelquefois des
moutons suivre le vieux bélier, chef et guide du troupeau, parce qu'ils
lui croient un peu plus de courage qu'à eux-mêmes.

Près du chef vainqueur était un beau jeune homme, fils naturel,
disait-on, du féroce de la Marck, et à qui il montrait quelquefois de
l'affection et même de la tendresse. Sa mère, maîtresse de ce monstre,
était une femme de la plus grande beauté, qui était morte d'un coup
qu'il lui avait donné dans un accès d'ivresse ou de jalousie, et ce
crime avait causé au tyran autant de remords qu'il était susceptible
d'en éprouver. C'est peut-être même cette circonstance qui avait fait
naître son attachement pour son fils. Quentin, qui avait appris tous ces
faits du vieux chapelain de l'évêque, se plaça le plus près possible du
jeune homme en question, déterminé à s'en faire un otage ou un
protecteur, si tout autre moyen de salut lui échappait.

Tandis que tous les esprits étaient dans l'attente de ce qui résulterait
de l'ordre que le tyran venait de donner, un des hommes de la suite de
Pavillon dit tout bas à Peterkin.--Notre maître n'a-t-il pas dit que
cette femelle est sa fille? Ce ne peut pas être Trudchen. Celle-ci a
deux bons pouces de plus, et je vois une mèche de cheveux noirs sortir
de dessous son voile. Par saint Michel de la place du marché! autant
vaudrait appeler le cuir d'un bœuf noir celui d'une génisse blanche.

--Paix! paix! répondit Peterkin avec quelque présence d'esprit. Que
sais-tu si notre maître n'a pas envie de dérober une tête de venaison
dans le parc de l'évêque, sans que notre bourgeoise en sache rien? ce
n'est ni à toi ni a moi d'espionner sa conduite.

--Je n'en ai nulle envie, répliqua l'autre; seulement je n'aurais pas
cru qu'à son âge il lui eût pris fantaisie de dérober une pareille
biche. _Sapperment_! quelle futée matoise! voyez comme elle se met
derrière les autres pour ne pas être vue par les gens du Sanglier! Mais
chut! chut! Voyons ce qu'on va faire du pauvre vieil évêque.

En ce moment une soldatesque brutale traînait dans la salle l'évêque de
Liège, Louis de Bourbon. Ses cheveux, sa barbe et ses habits en désordre
attestaient les mauvais traitemens qu'il avait déjà essuyés, et on lui
avait même mis quelques-uns de ses vêtemens sacerdotaux, probablement en
dérision de son caractère sacré. Par une faveur du sort, comme Quentin
ne put s'empêcher de le penser, la comtesse Isabelle, dont la
sensibilité, en voyant son protecteur réduit à une telle extrémité,
aurait pu trahir son secret et compromettre sa sûreté, était assise de
manière à ne pouvoir entendre ni voir ce qui allait se passer, et il eut
grand soin de se placer toujours devant elle, de sorte qu'elle ne pût ni
rien observer ni être observée elle-même.

La scène qui eut lieu ensuite fut courte et épouvantable. Lorsque
l'infortuné prélat eut été amené devant le chef féroce, quoiqu'il se fût
fait remarquer toute sa vie par un caractère de douceur et de bonté, il
parut en ce moment critique armé de la noblesse et de la dignité
convenables à son illustre race. Quand les indignes mains qui le
traînaient ne le souillèrent plus de leur attouchement impur, son regard
redevint tranquille et assuré; son maintien imposant et sa noble
résignation participaient à la fois d'un prince de la terre et d'un
martyr chrétien. Le farouche de la Marck ne put d'abord se soustraire à
l'influence de la contenance héroïque de son prisonnier, et peut-être le
souvenir des bienfaits qu'il en avait reçus contribua-t-il à lui donner
un air d'irrésolution et à lui faire baisser les yeux. Ce ne fut
qu'après avoir vidé un grand verre de vin qu'il reprit son maintien
hautain et insolent. Levant alors les yeux sur l'infortuné captif,
respirant péniblement, grinçant les dents, allongeant vers lui son poing
fermé, et faisant tous les gestes qui pouvaient exciter et entretenir sa
férocité naturelle:

--Louis de Bourbon, lui dit-il, je vous ai offert mon amitié, et vous
l'avez rejetée. Que ne donneriez-vous pas aujourd'hui pour avoir agi
différemment?--Nikkel, allons, sois prêt.

Le boucher se leva, saisit son couperet; et levant son bras nerveux, il
se plaça derrière le tyran, prêt à exécuter ses ordres.

--Regardez cet homme, Louis de Bourbon! dit de la Marck, et dites-moi ce
que vous avez maintenant à m'offrir pour échapper à ce moment dangereux.

L'évêque jeta un regard mélancolique mais ferme sur l'affreux satellite,
dont l'attitude annonçait qu'il était prêt à exécuter les volontés du
despote, et répondit sans paraître ébranlé:

--Écoutez-moi, Guillaume de la Marck, et vous tous, gens de bien, s'il
est ici quelqu'un qui mérite ce nom; écoutez ce que j'ai à offrir à ce
scélérat. Guillaume de la Marck, tu as excité à la révolte une cité
impériale; tu as pris d'assaut le palais d'un prince du Saint-Empire
germanique; tu as massacré ses sujets, pillé ses biens, maltraité sa
personne. Tu as mérité pour tous ces faits d'être mis au ban de
l'Empire, d'être déclaré fugitif et hors la loi, d'être privé de tes
droits et de tes possessions. Tu as fait pire encore; tu as fait plus
que violer les lois humaines, et mériter la vengeance des hommes: tu as
osé entrer dans la maison du Seigneur, porter la main sur un père de
l'Église, souiller le sanctuaire de Dieu par le vol et le meurtre, comme
un brigand sacrilège...

--As-tu-fini? s'écria de la Marck en l'interrompant, et en frappant du
pied avec fureur.

--Non, répondit le prélat, car je ne t'ai pas encore dit ce que j'ai à
t'offrir.

--Continue donc, reprit le Sanglier des Ardennes, et malheur à ta tête
blanche si la fin de ton sermon ne me plaît pas davantage que l'exorde.
Et à ces mots il s'enfonça dans son siège en grinçant des dents et en
écumant de rage, comme l'animal dont il portait le nom et les
dépouilles.

--Voilà quels sont tes crimes, continua l'évêque avec un ton de
détermination, calme: maintenant écoute ce que je veux bien t'offrir:
comme prince compatissant, comme prélat chrétien, je mets de côté toute
offense qui m'est personnelle. Jette ton bâton de commandement; renonce
à ton autorité; délivre tes prisonniers; restitue le butin que tu as
fait; distribue tout ce que tu possèdes aux orphelins dont tu as fait
périr les pères, aux veuves que tu as privées de leurs maris; couvre-toi
d'un sac, jette des cendres sur ta tête, prends un bourdon à la main, et
va à Rome en pèlerinage: nous solliciterons nous-même de la chambre,
impériale de Ratisbonne le pardon de tes forfaits, et de notre
saint-père le pape l'absolution de tes péchés.

Tandis que Louis de Bourbon proposait ces conditions d'un ton aussi
décidé que s'il eût été assis sur son trône épiscopal et que
l'usurpateur eût été prosterné à ses pieds en suppliant, de la Marck se
leva lentement, la surprise que lui causait cette audace cédant peu à
peu à la rage. Enfin, quand le prélat eut cessé de parler, il jeta un
coup d'œil sur Nikkel Blok, et leva un doigt, sans prononcer une
parole. À l'instant même le scélérat frappa, comme s'il eût fait son
métier dans sa tuerie, et l'évêque assassiné tomba, sans pousser un seul
gémissement, au pied de son trône épiscopal.

Les Liégeois, qui ne s'attendaient pas à cette horrible catastrophe, et
qui croyaient au contraire voir cette conférence se terminer par quelque
arrangement amiable, firent tous un mouvement d'horreur, et poussèrent
des cris d'exécration et de vengeance. Mais la voix terrible de
Guillaume de la Marck se fit entendre au-dessus de tout ce tumulte. Le
poing fermé, et le bras tendu, il s'écria:--Eh quoi! vils pourceaux de
Liège, vous qui vous vautrez dans la fange de la Meuse, oseriez-vous
vous mesurer avec le Sanglier des Ardennes? Holà, mes marcassins (car
c'était le nom que lui-même et beaucoup d'autres donnaient souvent à ses
soldats), montrez vos défenses à ces pourceaux flamands.

Tous ses soldats furent debout au même instant; et comme ils étaient
mêlés avec leurs ci-devant alliés, qui ne s'attendaient pas à être
attaqués, chacun d'eux, en un clin d'œil, saisit au collet le Liégeois
dont il était voisin, tandis que sa main droite tenait levé sur sa
poitrine un poignard dont on voyait briller la lame à la lueur des
lampes et de la lune. Tous les bras étaient levés, mais personne
frappait. Les Liégeois étaient trop surpris pour faire résistance, et
peut-être de la Marck ne se proposait-il que d'imprimer la terreur dans
l'esprit des citadins ses confédérés.

Mais la face des choses changea soudain, grâce au courage de Durward,
dont la présence d'esprit et la résolution étaient au-dessus de son âge,
et qui était stimulé dans ce moment par tout ce qui pouvait lui prêter
une nouvelle énergie. Imitant les soldats de de la Marck, il s'élança
sur Carl Eberon, le fils de leur chef, le maîtrisa facilement; et lui
appuyant un poignard sur la gorge, il s'écria à haute voix:--Jouez-vous
ce jeu-là? En ce cas, m'y voilà aussi.

--Arrêtez! arrêtez! s'écria de la Marck; c'est une plaisanterie, ce
n'est pas autre chose. Pensez-vous que je voudrais faire le moindre mal
à mes bons amis et alliés de la ville de Liège? Soldats, bas les armes,
et asseyez-vous! Qu'on emporte cette charogne, qui a causé cette
querelle entre des amis, ajouta-t-il en poussant du pied le corps de
l'évêque, et noyons-en le souvenir dans de nouveaux flots de vin.

On obéit à l'instant, et les soldats et les Liégeois se regardaient les
uns les autres comme ne sachant pas trop s'ils étaient amis ou ennemis.
Quentin Durward profita du moment:

--Guillaume de la Marck! s'écria-t-il, et vous, bourgeois et citoyens de
Liège, écoutez-moi un instant; et vous, jeune homme, tenez-vous en repos
(car le jeune Carl cherchait à lui échapper): il ne vous arrivera aucun
mal, à moins que je n'entende encore quelqu'une de ces plaisanteries
piquantes.

--Et qui es-tu? au nom du diable! s'écria de la Marck étonné, toi qui
oses venir prendre des otages en ma présence, et m'imposer des
conditions, à moi qui en prescris aux autres, et qui n'en reçois de
personne.

--Je suis un serviteur de Louis, roi de France, répondit Quentin avec
hardiesse, un des archers de sa garde écossaise, comme mon langage, et
en partie mon costume, peuvent vous en avertir. Je suis ici par son
ordre, pour être témoin de ce qui s'y passe, et lui en faire mon
rapport; et je vois avec surprise qu'on agit en païens plutôt qu'en
chrétiens, en fous plutôt qu'en hommes raisonnables. L'armée de Charles
de Bourgogne va marcher incessamment contre vous; et si vous désirez
obtenir des secours de la France, il faut que vous agissiez
différemment. Quant à vous, habitans de Liège, je vous invite à
retourner à l'instant dans votre ville; et si quelqu'un met obstacle à
votre départ, je le déclare ennemi de mon maître, Sa Majesté
très-chrétienne.

--France et Liège! France et Liège! s'écrièrent les tanneurs formant la
garde du corps de Pavillon, et plusieurs autres bourgeois dont l'audace
de Quentin commençait à ranimer le courage; France et Liège; vive le
brave archer! nous vivrons et nous mourrons avec lui!

Les yeux de Guillaume de la Marck étincelaient, et il porta la main à
son poignard, comme s'il eût voulu le lancer droit au cœur de
l'audacieux archer. Mais jetant un coup d'œil autour de lui, il vit
dans les regards de ses propres soldats quelque chose qu'il dut
_lui-même_ respecter. Un grand nombre d'entre eux étaient Français, et
aucun d'eux n'ignorait les secours secrets en hommes et en argent que
leur maître recevait de la France; quelques-uns étaient même épouvantés
du meurtre sacrilège qui venait d'être commis. Le nom de Charles de
Bourgogne, prince dont le ressentiment ne pouvait qu'être excité par
tout ce qui s'était passé cette nuit; l'imprudence de se faire une
querelle avec les Liégeois; la folie d'exciter la colère du roi de
France: toutes ces idées faisaient une vive impression sur leur esprit,
quoiqu'ils n'en eussent pas alors l'usage bien libre. En un mot, de la
Marck vit que s'il se portait à quelque nouvelle violence, il courait le
risque de ne pas être soutenu, même par sa propre troupe.

En conséquence déridant son front et adoucissant l'expression menaçante
de son regard, il déclara qu'il n'avait aucun mauvais dessein contre ses
bons amis de Liège; qu'ils étaient libres de quitter Schonwaldt quand
bon leur semblerait, quoiqu'il eût espéré qu'ils passeraient au moins la
nuit à se réjouir avec lui en honneur de leur victoire. Il ajouta avec
plus de calme qu'il n'en montrait communément, qu'il serait prêt à
entrer en négociation avec eux pour le partage des dépouilles, et à
concerter les mesures nécessaires pour leur défense mutuelle, soit le
lendemain, soit tel autre jour qu'il leur plairait. Quant au jeune
archer de la garde écossaise, il se flattait qu'il lui ferait l'honneur
de passer la nuit à Schonwaldt.

Quentin fit ses remerciemens, mais ajouta que tous ses mouvemens
devaient être déterminés par ceux de mein herr Pavillon, auquel il était
particulièrement chargé de s'attacher; mais qu'il l'accompagnerait bien
certainement la première fois qu'il viendrait voir le vaillant Guillaume
de la Marck.

--Si vos mouvemens se règlent sur les miens, dit Pavillon, il est
probable que vous quitterez Schonwaldt sans un instant de délai; et si
vous n'y revenez qu'en ma compagnie, il est à croire qu'on ne vous y
reverra pas de sitôt.

L'honnête citoyen ne prononça la dernière partie de cette phrase
qu'entre ses dents, comme s'il eût craint de laisser entendre
l'expression d'un sentiment qu'il lui était pourtant impossible
d'étouffer entièrement.

--Suivez-moi pas à pas, mes braves tanneurs, dit-il à ses
gardes-du-corps, et nous sortirons le plus tôt possible de cette caverne
de voleurs.

La plupart des Liégeois, du moins ceux qui s'élevaient au-dessus de la
canaille, partageaient à cet égard l'opinion du syndic, et il y avait eu
parmi eux moins de joie quand ils étaient entrés triomphans dans
Schonwaldt, qu'ils n'en éprouvèrent à l'espoir d'en sortir sains et
saufs. On ne mit aucun obstacle à leur départ, et l'on peut juger de la
joie qu'éprouva Quentin lorsqu'il se vit hors de ces murs formidables.

Pour la première fois depuis qu'ils étaient entrés dans la salle qui
venait d'être témoin d'un meurtre abominable, Quentin se hasarda à
adresser la parole à la jeune comtesse, en lui demandant comment elle se
trouvait.

--Bien, bien, répondit-elle avec le langage laconique de l'effroi;
parfaitement bien.--Ne vous arrêtez pas pour me faire une seule
question. Ne perdons pas un instant; fuyons, fuyons.

Tout en parlant ainsi, elle s'efforçait d'accélérer le pas, mais avec si
peu de succès qu'elle serait tombée d'épuisement si Durward ne l'eût
soutenue. Avec la tendresse d'une mère qui veut mettre son enfant hors
de danger, le jeune Écossais la prit entre ses bras pour la porter; et
tandis qu'elle lui passait le bras autour du cou, sans autre pensée que
le désir de se sauver, il n'aurait pas voulu avoir couru cette nuit un
péril de moins, puisque telle en était la conclusion.

L'honnête bourguemestre, de son côté, était soutenu et presque traîné
par son fidèle conseiller Peterkin et un autre de ses ouvriers; ce fut
ainsi qu'ils arrivèrent hors d'haleine sur les bords de la Meuse, ayant
rencontré, chemin faisant, plusieurs troupes d'habitans de Liège, qui
désiraient savoir quelle était la situation des choses à Schonwaldt, et
s'il était vrai, comme le bruit commençait à s'en répandre, qu'une
querelle s'était élevée entre les vainqueurs.

Se débarrassant de ces curieux importuns aussi-bien qu'ils le purent,
ils réussirent enfin, grâce à Peterkin et à quelques-uns de ses
compagnons, à se procurer une barque, et ils purent jouir par ce moyen
d'un repos dont avait grand besoin Isabelle, qui continuait à rester
presque sans mouvement dans les bras de son libérateur. Ce retour du
calme n'était pas moins nécessaire au bon bourguemestre, qui, après
avoir fait quelques remerciemens sans suite à Durward, commença une
longue harangue adressée à Peterkin, sur le courage dont il avait fait
preuve, la bienfaisance qu'il avait montrée, et les périls sans nombre
auxquels ces deux vertus l'avaient exposé tant en cette occasion qu'en
plusieurs autres.

--Peterkin, lui dit-il en reprenant le même chapitre que la veille, si
j'avais eu le cœur moins brave, je ne me serais pas opposé à ce que les
bourgeois de Liège payassent le vingtième quand tous les autres y
consentaient. Un cœur moins brave ne m'aurait pas conduit à cette
bataille de Saint-Tron, où un homme d'armes du Hainaut me renversa d'un
coup de lance dans un fossé rempli de boue, et d'où ni ma bravoure ni
mes efforts ne purent me tirer avant la fin de la bataille. Et n'est-ce
pas encore mon courage qui m'a fait mettre, la nuit dernière, un
corselet devenu trop étroit et dans lequel j'aurais été étouffé sans
l'aide de ce brave jeune homme dont le métier est de se battre, à quoi
je lui souhaite beaucoup de plaisir? Et quant à ma bonté de cœur,
Peterkin, elle m'a rendu pauvre, c'est-à-dire elle m'aurait rendu
pauvre, si je n'avais été passablement nanti des biens de ce misérable
monde. Et Dieu sait dans quel embarras je puis encore me trouver avec
des dames, des comtesses, des secrets à garder. Tout cela peut me coûter
la moitié de ma fortune, et mon cou par-dessus le marché.

Quentin ne put garder le silence plus long-temps, et il l'assura que
s'il courait quelques dangers ou faisait quelques pertes à cause de la
jeune dame alors sous sa protection, elle s'empresserait de l'en
dédommager par sa reconnaissance et par toutes les indemnités possibles.

--Grand merci, monsieur l'archer, grand merci, répondit le citoyen de
Liège; mais qui vous a dit que je demande à être indemnisé pour m'être
acquitté du devoir d'un honnête homme? Je regrettais seulement qu'il pût
m'en coûter quelque chose de manière ou d'autre; et j'espère qu'il m'est
permis de parler ainsi à mon lieutenant, sans reprocher à personne les
pertes et les dangers que je puis encourir.

Quentin conclut de ce discours que le syndic était du nombre de ces gens
qui se paient, en murmurant et en grondant, des services qu'ils rendent
aux autres, et dont le seul motif, en se plaignant ainsi, est de donner
une plus haute idée de ce qu'ils ont pu faire. Il garda donc un silence
prudent, et permit au bourguemestre de s'étendre tout à son aise sur les
pertes et les dangers auxquels il s'était exposé et s'exposait encore en
ce moment, par suite de son zèle pour le bien public et de sa
bienfaisance désintéressée pour ses semblables; sujet qui le conduisit
jusqu'à la porte de sa maison.

La vérité était que l'honnête citoyen sentait qu'il avait perdu un peu
de son importance en laissant figurer un jeune étranger au premier rang
pendant la crise qui venait d'avoir lieu au château de Schonwaldt; et
quelque enchanté qu'il eût été, dans le moment, de l'effet qu'avait
produit l'intervention de Durward, cependant, en y réfléchissant, il
sentait le tort que devait en souffrir sa réputation de courage, et il
s'efforçait d'en obtenir une compensation, en exagérant les droits qu'il
avait à la reconnaissance du pays en général, de ses amis en
particulier, et plus spécialement encore à celle de la jeune comtesse et
de son protecteur.

Mais lorsque la barque se fut arrêtée au bout du jardin, et qu'avec
l'aide de Peterkin il eut mis le pied sur la rive, on aurait dit que le
sol du terrain qui lui appartenait avait la vertu de dissiper tout à
coup ses sentimens de jalousie et d'amour-propre blessé, et de changer
le démagogue mécontent de s'être vu éclipsé, en ami serviable, bon et
hospitalier. Il appela à haute voix Trudchen, qui parut sur-le-champ,
car la crainte et l'inquiétude avaient presque entièrement banni le
sommeil des murs de Liège pendant cette nuit désastreuse. Trudchen fut
chargée de donner tous ses soins à la belle étrangère, qui avait à peine
l'usage de ses sens; et la bonne fille du digne syndic, admirant les
charmes de la jeune comtesse et prenant pitié de l'affliction dans
laquelle elle paraissait plongée, s'acquitta de ce devoir hospitalier
avec le zèle et l'affection d'une sœur. Quelque tard qu'il fût, et
quelque fatigué que parût Pavillon, ce ne fut pas sans difficulté que
Quentin échappa à un flacon de vin précieux, aussi vieux que la bataille
d'Azincourt; et il aurait été obligé d'en prendre sa part, sans
l'arrivée de la maîtresse de la maison, que les cris redoublés de
Pavillon pour obtenir les clefs de la cave firent sortir de sa chambre à
coucher. C'était une petite femme ronde, qui paraissait avoir été assez
bien dans son temps; mais qui, depuis plusieurs années, se faisait
particulièrement remarquer par un nez rouge et pointu, une voix aigre,
une détermination bien prononcée de tenir son mari sous une discipline
sévère dans sa maison, en compensation de l'autorité qu'il exerçait
quand il en était dehors.

Dès qu'elle apprit la nature du débat qui avait eu lieu entre son mari
et son hôte, elle déclara positivement que le premier, bien loin d'avoir
besoin de prendre du vin, n'en avait déjà que trop bu; et au lieu de se
servir, comme il le désirait, d'aucune des clefs dont un gros trousseau
était suspendu à sa ceinture par une chaîne d'argent, elle lui tourna le
dos sans cérémonie, et conduisit Durward dans un appartement propre, si
bien meublé, si bien garni du commode et de l'utile, qu'il n'en avait
pas encore vu qui pût lui être comparé, tant les riches Flamands
l'emportaient, à cette époque, non-seulement sur les pauvres et
grossiers Écossais, mais sur les Français eux-mêmes, pour tous les
agrémens de la vie domestique.



CHAPITRE XXIII.

La Fuite.

          «...Parlez, dites-moi de partir;
          «Vous me verrez tenter jusques à l'impossible,
          «Le tenter, et bien plus; je prétends réussir.
          «......
          «......
          «Marchez, et je vous suis--dans l'ardeur qui m'enflamme
          «Je me sens prêt à tout......»

          SHAKSPEARE. _Jules César_.


EN dépit d'un mélange de crainte, de doute, d'inquiétude, et de toutes
les autres passions qui l'agitaient, les fatigues de la journée
précédente avaient tellement épuisé les forces de notre jeune Écossais,
qu'il dormit d'un profond sommeil, et ne s'éveilla qu'assez tard le
lendemain, à l'instant où son digne hôte entrait dans sa chambre le
front chargé de soucis.

Il s'assît près du lit de Quentin, et commença un long discours assez
peu clair sur les devoirs domestiques des personnes mariées, et
principalement sur le pouvoir respectable et la suprématie légitime que
le mari devait maintenir toutes les fois qu'il se trouvait d'un avis
opposé à celui de sa femme.

Quentin l'écoutait avec quelque inquiétude; il savait que les maris,
comme les autres puissances belligérantes, étaient quelquefois disposés
à chanter un _Te Deum_, plutôt pour cacher une défaite que pour célébrer
une victoire; et il se hâta de s'en assurer plus positivement en lui
disant qu'il espérait que son arrivée chez lui n'avait occasionné aucun
embarras à la maîtresse de la maison.

--Embarras! répondit le bourguemestre; non. Il n'y a pas de femme qui
puisse être prise moins à l'improviste que la mère Mabel, elle est
toujours charmée de voir ses amis; elle a toujours, Dieu merci, un
appartement tout prêt et un garde-manger bien garni. C'est la femme du
monde la plus hospitalière; seulement, c'est dommage qu'elle ait un
caractère tout particulier.

--En un mot, notre séjour ici lui est désagréable, dit Quentin en se
levant à la hâte et en commençant à s'habiller. Si j'étais sûr que cette
jeune dame fût en état de voyager après les horreurs de la nuit
dernière, nous n'ajouterions pas à nos torts en restant ici un moment de
plus.

--C'est précisément ce qu'elle a dit elle-même à la mère Mabel, dit
Pavillon, et j'aurais voulu que vous eussiez vu les couleurs qui lui
montaient aux joues pendant qu'elle lui parlait ainsi. Une laitière qui
a patiné cinq milles contre le vent, pour venir au marché, n'est qu'un
lis en comparaison. Je ne suis pas surpris que la mère Mabel en soit un
peu jalouse. Pauvre chère âme!

--La jeune dame a-t-elle donc déjà quitté son appartement? demanda
Durward en continuant sa toilette avec une double précipitation.

--Oui vraiment, et elle désire vous voir pour déterminer quel chemin
vous prendrez, puisque vous êtes tous deux décidés à partir. Mais
j'espère que vous ne partirez qu'après le déjeuner.

--Pourquoi, ne m'avez-vous pas dit tout cela plus tôt? s'écria Quentin
avec impatience.

--Doucement! doucement! Je ne vous ai parlé que trop tôt, si vous vous
démontez si vite. Cependant j'aurais encore autre chose à vous dire, si
je vous voyais assez de patience pour m'écouter.

--Parlez, mein herr, parlez aussi promptement et aussi vite que vous le
pourrez: je suis tout attention.

--Eh bien donc, je n'ai qu'un mot à vous dire; c'est que Trudchen, qui
est aussi fâchée de se séparer de cette jeune et jolie dame que si
c'était sa sœur, vous conseille de prendre un autre déguisement; car le
bruit court dans la ville que les comtesses de Croye voyagent en habit
de pèlerines, accompagnées d'un archer de la garde écossaise du roi de
France; on ajoute que l'une d'elles a été amenée hier à Schonwaldt,
comme nous venions d'en partir, par un Bohémien qui a assuré Guillaume
de la Marck que vous n'étiez chargé d'aucun message ni pour lui, ni pour
le bon peuple de Liège; que vous aviez enlevé la jeune comtesse, et que
vous voyagiez avec elle comme son amoureux. Toutes ces nouvelles sont
arrivées ce matin du château, et nous ont été annoncées à moi et aux
autres conseillers, qui ne savent trop quel parti prendre; car quoique
notre opinion soit que ce Guillaume de la Marck a été un peu trop
brutal, tant avec l'évêque qu'avec nous, cependant on le regarde en
général comme un brave homme au fond, c'est-à-dire quand il n'a pas trop
bu, et comme le seul chef, dans le monde entier, qui puisse nous
défendre contre le duc de Bourgogne; et moi-même, au point où en sont
les choses, je suis à moitié convaincu que nous devons nous maintenir en
bonne intelligence avec lui, car nous sommes trop avancés pour reculer.

Quentin ne fit ni reproches ni remontrances à Pavillon, parce qu'il
vit que ce serait une peine inutile, et que le digne magistrat n'en
persisterait pas moins, dans une résolution que lui avaient fait prendre
sa soumission à sa femme et ses opinions comme homme de parti.--Votre
fille a raison, lui dit-il; il faut que nous partions déguisés, et que
nous partions à l'instant même. Nous pouvons, j'espère, compter que vous
nous garderez le secret, et que vous nous fournirez les moyens de nous
échapper?

--De tout mon cœur, répondit l'honnête citadin, qui, n'étant pas
très-satisfait lui-même de la dignité de sa conduite, désirait trouver
quelque moyen de se la faire pardonner;--de tout mon cœur! Je ne puis
oublier que je vous ai dû la vie la nuit dernière, d'abord quand vous
m'avez débarrassé de ce maudit pourpoint d'acier, et ensuite quand vous
m'avez tiré d'un embarras bien pire encore, car ce Sanglier et ses
marcassins sont des diables plutôt que des hommes: aussi je vous serai
fidèle autant que la lame l'est au manche, comme disent nos couteliers,
qui sont les plus habiles du monde. Allons, à présent que vous voilà
habillé, suivez-moi par ici, et vous allez voir jusqu'à quel point j'ai
confiance en vous.

En sortant de la chambre où Quentin avait couché, le syndic le conduisit
dans le cabinet où il faisait lui-même tous ses paiemens. Quand ils y
furent entrés, il enferma la porte aux verrous avec soin, jeta autour de
lui un regard de précaution, ouvrit un cabinet dont la porte était
cachée derrière la tapisserie, et dans lequel étaient plusieurs caisses
de fer. Il en ouvrit une, pleine de guilders, et la mettant à la
discrétion de Durward, il lui dit d'y prendre telle somme qu'il jugerait
nécessaire pour ses dépenses et celles de sa compagne.

Comme l'argent que Quentin avait reçu en partant du Plessis était alors
presque entièrement dépensé, il n'hésita pas à accepter une somme de
deux cents guilders; et en agissant ainsi il déchargea d'un grand poids
l'esprit de Pavillon, qui regarda ce prêt risqué volontairement comme
une réparation du manque d'hospitalité que diverses considérations le
forçaient en quelque sorte de commettre.

Ayant bien fermé la caisse, le cabinet, et la chambre qui contenait son
trésor, le riche Flamand conduisit son hôte dans le salon, où il trouva
la comtesse vêtue en fille flamande de la moyenne classe. Elle était
pâle, mais, malgré les scènes de la nuit précédente, encore assez forte
pour se mettre en route, et jouissant de toute sa présence d'esprit.
Trudchen était seule auprès d'elle, s'occupant avec soin à mettre la
dernière main au costume d'Isabelle, et lui donnant les instructions
nécessaires pour qu'elle pût le porter sans avoir un air emprunté.

La comtesse tendit la main à Quentin, qui la baisa avec respect, et elle
lui dit:--Monsieur Durward, il faut que nous quittions ces bons amis, de
peur d'attirer sur eux une partie des maux qui m'ont poursuivie depuis
la mort de mon père. Il faut que vous changiez d'habits et que vous me
suiviez, à moins que vous ne soyez las de protéger une infortunée.

--Moi! moi! las de vous suivre! s'écria Quentin; je vous suivrai
jusqu'au bout du monde; je vous défendrai contre tout l'univers; mais
vous, vous-même, êtes-vous en état d'accomplir la tâche que vous
entreprenez? Pouvez-vous, après les horreurs de la nuit dernière...?

--Ne les rappelez pas à ma mémoire, répondit la comtesse. Je ne m'en
souviens que confusément, comme d'un songe affreux. Le digne évêque
est-il sauvé?

--Je crois qu'il n'a rien à craindre, dit Quentin en faisant un signe de
silence à Pavillon, qui semblait se disposer à commencer le récit
horrible de la mort du prélat.

--Nous serait-il possible de le joindre? demanda Isabelle. A-t-il réuni
quelques forces?

--Il n'a d'espérance que dans le ciel, répondit Durward. Mais en quelque
lieu que vous désiriez vous rendre, je serai votre guide et votre garde;
je ne vous abandonnerai jamais.

--Nous y réfléchirons, dit Isabelle; et après une pause d'un instant,
elle ajouta:--Un couvent serait l'asile de mon choix; mais je crains que
ce ne soit une bien faible défense contre mes persécuteurs.

--Hem! hem! dit le syndic; je ne pourrais en conscience vous conseiller
de choisir un couvent dans les environs de Liège; car le Sanglier des
Ardennes, brave chef d'ailleurs, allié fidèle et plein de bienveillance
pour notre ville, a l'humeur un peu bourrue, et ne respecte guère les
cloîtres, les couvens, les monastères. On dit qu'il y a une vingtaine de
nonnes, c'est-à-dire de ci-devant nonnes, qui marchent avec sa
compagnie...

--Préparez-vous à partir, monsieur Durward, et le plus promptement
possible, dit Isabelle interrompant ces détails, puisque vous voulez
bien encore veiller à ma sûreté.

Dès que le syndic et Quentin furent sortis, Isabelle commença à faire à
Gertrude diverses questions relativement aux routes et à d'autres
objets, avec tant de calme et de présence d'esprit, que la fille du
bourguemestre ne put s'empêcher de s'écrier:--Je vous admire, madame;
j'ai entendu parler du courage qu'ont montré quelques femmes; mais le
vôtre me paraît au-dessus des forces de l'humanité.

--La nécessité, ma chère amie, répondit la comtesse, est la mère du
courage comme de l'invention. Il n'y a pas long-temps, je m'évanouissais
en voyant une goutte de sang tomber d'une égratignure. Eh bien! hier,
j'en ai vu couler je puis dire des flots autour de moi, et cependant mes
sens ne m'ont pas abandonnée, et j'ai conservé l'usage de toutes mes
facultés. Ne croyez pourtant pas que cette tâche ait été facile,
ajouta-t-elle en appuyant sur le bras de Gertrude une main tremblante,
quoiqu'elle parlât d'une voix ferme:--la force, qui soutient mon cœur
est comme une garnison assiégée par des milliers d'ennemis, et que la
résolution la plus déterminée peut seule empêcher de capituler et de se
rendre. Si ma situation était tant soit peu moins dangereuse; si je ne
sentais pas que la seule chance qui me reste pour échapper à un sort
pire que la mort est de conserver du sang-froid et de la présence
d'esprit, je me jetterais en ce moment entre vos bras, Gertrude, et je
soulagerais ma douleur par un torrent de larmes, les plus amères qu'on
ait jamais versées.

--N'en faites rien, madame, répondit la Flamande compatissante; prenez
courage; dites votre chapelet; mettez-vous sous la protection du ciel;
et s'il a jamais envoyé un sauveur à quelqu'un près de périr, ce brave
et hardi jeune homme doit être le vôtre. Il y a aussi quelqu'un sur qui
j'ai quelque crédit, ajouta-t-elle en rougissant: n'en dites rien à mon
père; mais j'ai dit à mon amoureux, Hans Glover, de vous attendre à la
porte du côté de l'est, et de ne se remontrer à moi que pour m'apprendre
qu'il vous a conduite en sûreté au-delà du territoire de Liège.

La comtesse ne put exprimer ses remerciemens à l'excellente fille qu'en
l'embrassant tendrement; et Gertrude, lui rendant ses embrassemens avec
une affection pleine de franchise, ajouta en souriant:--Ne vous
inquiétez pas: si deux filles et deux amoureux qui leur sont tout
dévoués ne peuvent réussir dans un projet de fuite et de déguisement, le
monde n'est plus ce que j'entendis toujours dire qu'il était.

Une partie de ce discours rappela de vives couleurs sur les joues
d'Isabelle, et l'arrivée soudaine de Quentin ne contribua nullement à
les faire disparaître. Il était vêtu en paysan flamand de la première
classe, ayant mis les habits des dimanches de Peterkin, qui prouva son
zèle pour le jeune Écossais par la promptitude avec laquelle il les lui
offrit, en jurant en même temps que, dût-on le tanner comme la peau d'un
bœuf, il ne le trahirait jamais.

Deux excellens chevaux avaient été préparés, grâce aux soins actifs de
la mère Mabel, qui réellement ne désirait aucun mal à la comtesse et à
son écuyer, pourvu que leur départ écartât les dangers qu'elle craignait
que leur présence n'attirât sur sa maison et sur sa famille. Elle les
vit donc avec grand plaisir monter à cheval et partir, après leur avoir
dit qu'ils trouveraient le chemin de la porte située du côté de
l'orient, en suivant des yeux Peterkin, qui devait marcher devant eus
pour leur servir de guide, mais sans avoir l'air d'avoir aucune
communication avec eux.

Dès que ces hôtes furent partis, la mère Mabel saisit cette occasion
pour faire une longue remontrance à Trudchen sur la folie de lire des
romans; car c'était ainsi que les belles dames de la cour étaient
devenues si hardies et si dévergondées, qu'au lieu d'apprendre à
conduire honnêtement une maison, il fallait qu'elles apprissent à monter
à cheval, et qu'elles courussent le pays, sans autre suite qu'un écuyer
fainéant, un page libertin, ou un coquin d'archer étranger, au risque de
leur santé, au détriment de leur fortune, et au préjudice irréparable de
leur réputation.

Gertrude écouta tout cela en silence et sans y répondre; mais, vu son
caractère, il est permis de douter qu'elle en tirât des conclusions
conformes à celles que sa mère désirait lui inculquer.

Cependant nos voyageurs étaient arrivés à la porte orientale de la
ville, après avoir traversé des rues remplies d'une foule de gens
heureusement trop occupés des nouvelles du jour et des événemens
politiques pour faire attention à un couple dont l'extérieur n'offrait
rien de bien remarquable. Les gardes les laissèrent passer en vertu
d'une permission que Pavillon leur avait obtenue, mais au nom de son
collègue Rouslaer, et ils prirent congé de Peterkin Geislaer, en se
souhaitant réciproquement, en peu de mots, toutes sortes de prospérités.
Presque au même instant, un jeune homme vigoureux, monté sur un bon
cheval gris, vint les joindre, et se fit connaître à eux comme Hans
Glover, l'amoureux de Trudchen Pavillon. C'était un jeune homme à bonne
figure flamande, ne brillant point par l'intelligence, annonçant plus de
bonté de cœur et d'enjouement que d'esprit; et, comme la comtesse
Isabelle ne put s'empêcher de le penser, peu digne de l'affection de la
généreuse Gertrude. Il parut cependant désirer de concourir de tout son
pouvoir aux vues bienfaisantes de la fille du bourguemestre; car après
avoir salué respectueusement la comtesse, il lui demanda sur quelle
route elle désirait qu'il la conduisît.

--Conduisez-moi, lui répondit-elle, vers la ville la plus voisine, sur
les frontières du Brabant.

--Vous avez donc déterminé quel sera le but de votre voyage? lui demanda
Quentin en faisant approcher son cheval de celui d'Isabelle, et lui
parlant en français, langue que leur guide ne comprenait pas.

--Oui, répondit la comtesse; car dans la situation ou je me trouve, il
me serait préjudiciable de prolonger mon voyage; je dois chercher à
l'abréger, quand même il devrait se terminer à une prison.

--À une prison! s'écria Quentin.

--Oui, mon ami, à une prison; mais j'aurai soin que vous ne la partagiez
pas.

--Ne parlez pas de moi; ne pensez pas à moi; que je vous voie en sûreté,
et peu m'importe ce que je deviendrai ensuite.

--Ne parlez pas si haut, dit Isabelle, vous surprendrez notre guide.
Vous voyez qu'il est déjà à quelques pas devant nous.

Dans le fait le bon Flamand, faisant pour les autres ce qu'il aurait
désiré qu'on fît pour lui, avait pris l'avance, pour ne pas gêner leur
entretien par la présence d'un tiers, dès qu'il avait vu Quentin
s'approcher de la comtesse.

--Oui, continua-t-elle quand elle vit que leur guide était trop éloigné
pour qu'il pût les entendre, oui, mon ami, mon protecteur, car pourquoi
rougirais-je de vous nommer ce que le ciel vous a rendu pour moi? mon
devoir est de vous dire que j'ai résolu de retourner dans mon pays
natal, et de m'abandonner à la merci du duc de Bourgogne. Ce sont des
conseils malavisés, quoique bien intentionnés, qui m'ont déterminée à
fuir sa protection pour celle du politique et astucieux Louis de France.

--Et vous êtes donc résolue à devenir l'épouse du comte de Campo Basso,
de l'indigne favori de Charles?

Ainsi parlait Quentin en cherchant à cacher sous un air de feinte
indifférence l'angoisse secrète qui le déchirait; comme le malheureux
criminel, condamné à mort, affecte une fermeté qui est bien loin de son
cœur, quand il demande si l'ordre de son exécution est arrivé.

--Non, Durward, non, répondit la comtesse en se redressant sur sa selle;
tout le pouvoir du duc de Bourgogne ne suffira pas pour avilir jusqu'à
ce point une fille de la maison de Croye. Il peut saisir mes terres et
mes fiefs, m'enfermer dans un couvent, mais c'est tout ce que j'ai à
craindre de lui; et je souffrirais des maux encore plus grands, avant de
consentir à donner ma main à ce Campo Basso.

--Des maux encore plus grands! répéta Quentin; et peut-on avoir à
supporter de plus grands maux que la perte de ses biens et de sa
liberté? Ah! réfléchissez-y bien, tandis que le ciel permet que vous
respiriez encore un air libre, tandis que vous avez près de vous un
homme qui hasardera sa vie pour vous conduire en Allemagne, en
Angleterre, même en Écosse; et dans tous ces pays vous trouverez de
généreux protecteurs. Ne renoncez donc pas si promptement à la liberté,
au don du ciel le plus précieux! Ah! qu'un poète de mon pays a eu bien
raison de dire:

    La liberté, noble trésor!
    Seule embellit l'existence mortelle;
    Au plaisir elle ajoute encor.
    On vit heureux et riche en vivant avec elle;
    Richesse, bonheur et santé,

Vous nous dites adieu quand fuit la liberté.

Elle écouta avec un sourire mélancolique cette tirade en l'honneur de la
liberté, et dit, après un moment d'intervalle:--La liberté n'existe que
pour l'homme: la femme doit toujours chercher un protecteur, puisque la
nature l'a rendue incapable de se défendre elle-même. Et où en
trouverai-je un? Sera-ce le voluptueux Édouard d'Angleterre? l'ignoble
Wenceslas d'Allemagne, qui sans cesse est gorgé de vin? En Écosse,
peut-être? Ah! Durward! si j'étais votre sœur et que vous pussiez
m'assurer un asile dans quelque vallée paisible, au milieu de ces
montagnes que vous vous plaisez à décrire; un asile où l'on voudrait me
permettre, soit par charitée, soit pour le peu de joyaux qui me restent,
de mener une vie tranquille, et d'oublier le rang auquel j'étais
destinée; si vous pouviez m'assurer la protection de quelque dame
honorable de votre pays, de quelque noble baron dont le cœur serait
aussi fidèle que son épée, ce serait une perspective qui pourrait
mériter que je bravasse la censure du monde en prolongeant mon voyage.

Elle prononça ces mots d'une voix presque défaillante, et avec un accent
de tendresse et de sensibilité si touchant, que Durward en éprouva une
joie qui pénétra jusqu'au fond de son cœur. Il hésita un instant avant
de répondre, cherchant à la hâte en lui-même s'il pourrait lui procurer
un asile sûr et honorable en Écosse; mais il ne put fermer les yeux à
cette triste vérité, qu'il commettrait un acte de bassesse et de
cruauté, s'il l'engageait à une telle démarche sans avoir aucun moyen de
la protéger ensuite efficacement.

--Madame, lui dit-il enfin, j'agirais contre mon honneur et contre les
lois de la chevalerie, si je vous laissais former aucun projet qui
aurait pour base l'idée que je pourrais vous offrir en Écosse quelque
autre protection que celle de l'humble bras qui vous est tout dévoué. À
peine sais-je si mon sang coule dans les veines d'un seul autre habitant
de mon pays natal. Le chevalier d'Innerquuharity prit d'assaut notre
château pendant une nuit affreuse qui vit périr tout ce qui portait mon
nom. Si je retournais en Écosse, mes ennemis féodaux sont nombreux et
puissans; je suis seul et sans protecteurs, et quand le roi voudrait me
rendre justice, il n'oserait, pour redresser les torts d'un simple
individu, mécontenter un chef qui marche à la tête de cinq cents
cavaliers.

--Hélas! dit la comtesse, il n'existe donc pas dans le monde entier un
coin où l'on soit à l'abri de l'oppression, puisqu'on la voit déployer
ses fureurs sur des montagnes sauvages qui offrent si peu d'attrait à la
cupidité, aussi-bien que dans nos plaines riches et fertiles.

--C'est une triste vérité, répondit Durward, et je n'oserais vous la
déguiser; ce n'est guère que la soif du sang et le désir de la vengeance
qui arment nos clans les uns contre les autres; et les Ogilvies
présentent en Écosse les mêmes scènes d'horreur que de la Marck et ses
brigands offrent en ce pays.

--Ne parlons donc plus de l'Écosse, dit Isabelle avec un ton
d'indifférence réelle ou affectée, qu'il n'en soit plus question. Dans
le fait, je n'en ai parlé que par plaisanterie, pour voir si vous
oseriez réellement me recommander comme un asile sûr celui des royaumes
de l'Europe où il règne le plus de troubles. C'était une épreuve de
votre sincérité, sur laquelle je vois avec plaisir qu'on peut compter,
même quand on met le plus fortement en jeu le sentiment qui vous anime
le plus, l'amour de votre patrie. Ainsi donc, encore une fois, je ne
chercherai d'autre protection que celle de quelque honorable baron,
feudataire du duc Charles, entre les mains duquel je suis résolue de me
livrer.

--Mais que ne vous rendez-vous plutôt sur vos domaines, dans votre
château fort, comme vous en formiez le projet en sortant de Tours?
Pourquoi ne pas appeler à votre défense les vassaux de votre père, et
traiter avec le duc de Bourgogne, au lieu de vous rendre à lui? Vous
trouverez bien des cœurs qui combattront vaillamment pour votre
défense; j'en connais un du moins qui perdrait volontiers la vie pour en
donner l'exemple.

--Hélas! ce projet, suggestion de l'artificieux Louis, et qui, comme
tous ceux qu'il a jamais formés, avait pour but son intérêt plutôt que
le mien, est devenu impraticable par suite de la trahison du perfide
Zamet Hayraddin, qui en a donné connaissance au duc de Bourgogne. Il a
jeté mon parent dans une prison, et mis garnison dans mes châteaux.
Toute tentative que je pourrais faire ne servirait qu'à exposer mes
vassaux à la vengeance du duc Charles; et pourquoi ferais-je couler plus
de sang qu'on n'en a déjà répandu pour une cause qui en est si peu
digne?--Non, je me soumettrai à mon souverain comme une vassale
obéissante, en tout ce qui ne compromettra pas la liberté que je
prétends avoir de me choisir un époux. Et je m'y détermine d'autant plus
aisément, que je présume que ma tante, la comtesse Hameline, qui m'a
conseillé la première, et qui m'a même pressée de prendre la fuite, a
déjà pris elle-même ce parti sage et honorable.

--Votre tante! répéta Quentin, à qui ces derniers mots rappelèrent des
idées auxquelles la jeune comtesse était étrangère, et qu'une suite
rapide de dangers et d'événemens qui exigeaient toute son attention
avait bannies de sa propre mémoire.

--Oui, reprit Isabelle; ma tante, la comtesse Hameline de Croye.
Savez-vous ce qu'elle est devenue? Je me flatte qu'elle est maintenant
sous la protection de la bannière de Bourgogne. Vous gardez le silence.
En savez-vous quelque chose?

Cette question, faite d'un ton d'intérêt et d'inquiétude, obligea
Durward à lui dire une partie de ce qu'il savait du sort de la comtesse
Hameline. Il lui apprit la manière dont il avait été averti de la
suivre, lors de sa fuite de Schonwaldt, fuite dans laquelle il ne
doutait pas que sa nièce ne l'accompagnât; la découverte qu'il avait
faite qu'Isabelle n'était pas du voyage; son retour au château, et
l'état dans lequel il l'avait trouvée. Mais il ne lui dit rien du motif
qu'il était évident que sa tante avait en vue en partant de Schonwaldt,
ni du bruit qui courait qu'elle avait été livrée entre les mains de
Guillaume de la Marck; sa délicatesse lui imposant le silence sur le
premier objet, et ses égards pour la sensibilité de sa compagne, dans un
moment où elle avait besoin de toutes ses forces physiques et morales,
l'empêchant de l'alarmer par le récit d'un fait dont il n'était informé
que par une vague rumeur.

Ce récit, quoique dépouillé de ces circonstances importantes, fit une
forte impression sur Isabelle, qui, après avoir gardé quelque temps le
silence, dit d'un ton de froideur et de mécontentement:

--Et ainsi vous avez laissé ma malheureuse tante dans une forêt, à la
merci d'un vil Bohémien et d'une perfide femme de chambre! Cette pauvre
tante! Elle avait coutume de vanter votre fidélité!

--Si j'avais agi différemment, madame, répondit Quentin un peu piqué, et
non sans raison, de la manière dont Isabelle semblait envisager sa
conduite, quel aurait été le sort d'une personne au service de laquelle
j'étais plus particulièrement dévoué? Si je n'avais pas laissé la
comtesse Hameline de Croye entre les mains de ceux qu'elle avait
elle-même choisis pour conseillers, la comtesse Isabelle ne serait-elle
pas en ce moment au pouvoir de Guillaume de la Marck, du Sanglier des
Ardennes?

--Vous avez raison, dit Isabelle en reprenant son ton ordinaire; et moi
qui ai retiré tout l'avantage d'un dévouement si généreux, j'ai été
coupable d'une noire ingratitude envers vous. Mais ma malheureuse tante!
et cette misérable Marton, à qui elle accordait tant de confiance et qui
la méritait si peu. C'est elle qui a introduit près de ma tante les deux
Maugrabins, Zamet et Hayraddin, dont les prétendues connaissances en
astrologie avaient obtenu un grand ascendant sur son esprit. C'est
encore elle qui, en appuyant sur leurs prédictions, lui a fait
concevoir--je ne sais de quel terme me servir,--des illusions,
relativement à un mariage, à des amans; ce que son âge rendait
invraisemblable et presque honteux. Je ne doute pas que ce ne soit
l'astucieux Louis qui nous ait environnées de ces traîtres, dès
l'origine, pour nous déterminer à nous réfugier à sa cour, ou plutôt à
nous mettre sous sa puissance. Et après que nous eûmes fait cet acte
d'imprudence, de quelle manière ignoble, indigne d'un roi, d'un
chevalier, d'un homme bien né, a-t-il agi envers nous! Vous en avez été
vous-même témoin, Durward. Mais ma pauvre tante! que croyez-vous qu'elle
devienne?

Cherchant à lui donner des espérances qu'il avait à peine lui-même,
Quentin lui répondit que la passion dominante de ces misérables était la
cupidité; que Marton, quand il avait quitté la comtesse Hameline,
semblait vouloir la protéger; qu'enfin il était difficile de concevoir
quel but Hayraddin pourrait se proposer en assassinant ou maltraitant
une prisonnière dont il devait espérer de tirer une bonne rançon, s'il
la respectait.

Pour détourner les pensées d'Isabelle de ce sujet mélancolique, Quentin
lui raconta la manière dont il avait découvert, pendant la nuit qu'elle
avait passée au couvent près de Namur, la trahison projetée par leur
guide, qui lui paraissait le résultat d'un plan concerté entre le roi de
France et Guillaume de la Marck. La jeune comtesse frémit d'horreur; et
revenant à elle, elle s'écria:--Je rougis de ma faiblesse; j'ai sans
doute péché en me permettant de douter assez de la protection des saints
pour croire un instant qu'un projet si cruel, si vil, si déshonorant,
pût s'accomplir, tandis qu'il existe dans le ciel des yeux ouverts sur
les misères humaines, et qui en prennent pitié. C'est un plan auquel il
ne suffit pas de penser avec crainte et horreur; il faut le regarder
comme une trahison infâme et abominable dont le succès était impossible.
Croire qu'elle aurait pu réussir, ce serait se rendre coupable
d'athéisme. Mais je vois clairement à présent pourquoi cette hypocrite
de Marton cherchait souvent à semer des germes de petites jalousies et
de légers mécontentemens entre ma pauvre tante et moi; pourquoi, en
prodiguant des flatteries à celle de nous près de qui elle se trouvait,
elle y mêlait toujours tout ce qui pouvait lui inspirer des préventions
contre celle qui était absente. Et cependant j'étais bien loin de
m'imaginer qu'elle réussirait à décider une parente qui naguère m'était
si attachée, à m'abandonner à Schonwaldt quand elle trouva le moyen de
s'en échapper.

--Ne vous en parla-t-elle donc pas? demanda Quentin.

--Non, répondit Isabelle; elle me dit seulement de faire attention à ce
que Marton me dirait. À la vérité le jargon mystérieux du misérable
Hayraddin, avec qui elle avait eu ce jour-là même une longue et secrète
conférence, avait tellement tourné la tête de ma pauvre tante, elle
venait de me tenir des discours si étranges et si inintelligibles, que
la voyant dans cette humeur, je ne jugeai pas à propos de lui demander
aucune explication. Il était pourtant bien cruel de m'abandonner ainsi!

--Je ne crois pas que la comtesse Hameline ait été coupable d'une telle
cruauté, dit Quentin; car au milieu des ténèbres, et dans un moment où
la plus grande hâte était indispensable, je suis convaincu qu'elle se
croyait accompagnée de sa nièce, et cela aussi fermement que moi-même,
qui, trompé par le costume et la taille de Marton, croyais suivre les
deux dames de Croye, et surtout, ajouta-t-il en baissant la voix, mais
en appuyant sur l'accent de ces dernières paroles,--mais surtout celle
sans laquelle tous les trésors de l'univers n'auraient pu me déterminer
à quitter Schonwaldt en ce moment.

Isabelle baissa la tête, et parut à peine avoir remarqué le ton exalté
avec lequel Quentin venait de parler. Mais elle fixa de nouveau les yeux
sur lui quand il commença à parler de la politique tortueuse de Louis,
et il ne leur fut pas difficile, au moyen de quelques explications
mutuelles, de s'assurer que les deux frères bohémiens et Marton, leur
complice, avaient été les agens de ce monarque astucieux, quoique Zamet,
le frère aîné, avec une perfidie particulière à sa race, eût essayé de
jouer un double rôle, et en eût reçu le châtiment.

Se livrant ainsi aux épanchemens d'une confiance réciproque, et oubliant
la singularité de leur situation et les dangers auxquels ils étaient
encore exposés, nos deux voyageurs marchèrent plusieurs heures, et ils
ne s'arrêtèrent que pour donner quelque repos à leurs chevaux, dans un
hameau écarté où les conduisit leur guide, qui se comporta, sous tous
les rapports, en homme doué de bon sens et de discrétion, comme il en
avait donné la preuve en se tenant à quelque distance pour ne pas mettre
obstacle à la liberté de leur entretien.

Cependant la distance artificielle que les usages de la société
établissaient entre les deux amans, car nous pouvons maintenant leur
donner ce nom, semblait diminuer ou même disparaître, par suite des
circonstances dans lesquelles ils se trouvaient. Si la comtesse avait un
rang plus élevé, si sa naissance lui avait donné des droits à une
fortune qui ne souffrait aucune comparaison avec celle d'un jeune homme
ne possédant que son épée, il faut aussi faire attention que pour le
moment elle était aussi pauvre que lui, et qu'elle devait sa sûreté, sa
vie et son honneur à sa présence d'esprit, à sa valeur et à son
dévouement. Ils ne parlaient pourtant pas d'amour; car quoique Isabelle,
le cœur plein de confiance et de gratitude, eut pu lui pardonner une
telle déclaration, la langue de Quentin était retenue autant par sa
timidité naturelle que par un sentiment d'honneur chevaleresque qui lui
aurait reproché d'abuser indignement de la situation de la jeune
comtesse, s'il en eût profité pour se permettre d'exprimer ses sentimens
sans contrainte.

Ils ne parlaient donc pas d'amour; mais, il était impossible qu'ils n'y
pensassent pas chacun de leur côté, et ils se trouvaient ainsi placés,
l'un à l'égard de l'autre, dans cette situation où les sentimens d'une
tendresse mutuelle se comprennent plus aisément qu'ils ne s'expriment.
Cette situation permet une sorte de liberté, laisse quelques
incertitudes, forme souvent les heures les plus délicieuses de la vie
humaine, et fréquemment en amène de plus longues, troublées par le
désappointement, l'inconstance et tous les chagrins qui suivent un
espoir trompé et un attachement non payé de retour.

Il était deux heures après midi quand leur guide, le visage pâle et d'un
air consterné, les alarma en leur annonçant qu'ils étaient poursuivis
par une troupe _schwartzreiters_ de Guillaume de la Marck. Ces soldats,
ou pour mieux dire ces bandits, étaient levés dans les cercles de la
Basse-Allemagne, et ressemblaient aux lansquenets sous tous les
rapports, si ce n'est qu'ils remplissaient les fonctions de cavalerie
légère. Pour soutenir le nom de _cavalerie noire_, et semer une nouvelle
terreur dans les rangs de leurs ennemis, ils étaient ordinairement
montés sur des chevaux noirs, portaient un uniforme de même couleur, et
enduisaient même de noir toute leur armure, opération qui donnait
souvent aussi cette couleur à leurs mains et à leur visage. Pour les
mœurs et la férocité, les schwartzreiters étaient les dignes rivaux de
leurs compagnons, les fantassins lansquenets. Quentin tourna la tête, et
voyant s'élever dans le lointain, au bout d'une grande plaine qu'ils
venaient de traverser, un nuage de poussière, en avant duquel une couple
de cavaliers, précédant la troupe, couraient à toute bride, il dit à sa
compagne:--Chère Isabelle, je n'ai d'autre arme qu'une épée; mais si je
ne puis combattre pour vous, je puis fuir avec vous. Si nous pouvions
gagner ces bois avant que ces cavaliers nous aient rejoints, nous
trouverions aisément le moyen de leur échapper.

--Faisons-en la tentative, mon unique ami, répondit Isabelle en faisant
prendre le galop à son cheval; et vous, mon brave garçon, dit-elle en
s'adressant à Hans Glover, prenez une autre route, et ne partagez pas
nos infortunes et nos dangers.

L'honnête Flamand secoua la tête, et répondit à cette généreuse
exhortation:--_Nein; das geht nicht;_ et il continua de les suivre, tous
trois courant vers le bois aussi vite que le leur permettaient leurs
chevaux fatigués. De leur côté, les schwartzreiters qui les
poursuivaient, doublèrent la vitesse de leur course en les voyant fuir.
Mais malgré la fatigue de leurs chevaux, les fugitifs n'étant pas
chargés d'une lourde armure, et pouvant par conséquent courir plus
rapidement, gagnaient du terrain sur la troupe ennemie. Ils n'étaient
qu'à environ un quart de mille du bois, quand ils en virent sortir une
compagnie d'hommes d'armes qui marchaient sous la bannière d'un
chevalier, et qui leur interceptaient le passage.

--À leur armure brillante, dit Isabelle, il faut que ce soient des
Bourguignons. Mais n'importent qui ils soient, je me rendrai à eux
plutôt que de tomber entre les mains des bandits sans foi ni loi qui
nous poursuivent.

Un moment après, regardant l'étendard déployé, elle s'écria:--Je
reconnais cette bannière au cœur fendu que j'y aperçois; c'est celle du
comte de Crèvecœur, d'un noble seigneur bourguignon, c'est à lui que je
me rendrai.

Durward soupira; mais quelle autre alternative restait-il? Combien se
serait-il trouvé heureux, un instant auparavant, de pouvoir acheter la
sûreté d'Isabelle, même à de pires conditions! Ils joignirent bientôt la
troupe de Crèvecœur, qui avait fait halte pour reconnaître les
schwartzreiters. La comtesse demanda à parler au chef; et le comte la
regardant d'un air de doute et d'incertitude:--Noble comte, lui
dit-elle, Isabelle de Croye, la fille de votre ancien compagnon d'armes,
du comte Reinold de Croye, se rend à vous, et vous demande votre
protection pour elle et pour ceux qui l'accompagnent.

--Et vous l'aurez, belle cousine, envers et contre tous, toujours sauf
et excepté mon seigneur suzerain le duc de Bourgogne; mais ce n'est pas
le moment d'en parler; ces misérables coquins ont fait une halte comme
s'ils avaient dessein de disputer le terrain. Par saint George de
Bourgogne! ils ont l'insolence d'avancer contre la bannière de
Crèvecœur! Quoi! ces brigands ne seront-ils jamais réprimés! Damien, ma
lance! Porte-bannière, en avant! Les lances en arrêt! Crèvecœur à la
rescousse!

Poussant son cri de guerre, et suivi de ses hommes d'armes, le comte
partit au grand galop pour charger les schwartzreiters.



CHAPITRE XXIV.

La Prisonnière.[67]

          «Qu'on me secoure ou non, je me rends, chevalier;
          «Captive, j'en appelle à votre courtoisie.
          «Songez que quelque jour la fortune ennemie
          «Peut aussi, comme moi, vous rendre prisonnier.»

          _Anonyme_.


L'ESCARMOUCHE entre les schwartzreiters et les hommes, d'armes de
Crèvecœur dura à peine cinq minutes, tant les premiers furent
promptement mis en déroute par les Bourguignons, qui avaient sur eux la
supériorité des armes, des chevaux et de la valeur impétueuse. En moins
de temps que nous ne venons de le dire, le comte, essuyant son épée
sanglante sur la crinière de son cheval avant de la remettre dans le
fourreau, revint sur la lisière de la forêt, où Isabelle était restée
spectatrice du combat. Une partie de ses gens le suivaient, tandis que
les autres étaient à la poursuite des fuyards.

--C'est une honte, dit-il, que les armes de gentilshommes et de
chevaliers soient souillées du sang de ces vils pourceaux.

À ces mots il remit son épée dans le fourreau, et ajouta:--C'est un
accueil un peu rude pour votre retour dans votre pays, ma jolie cousine;
mais les princesses errantes doivent s'attendre à de pareilles
aventures. Il n'est pas malheureux que je sois arrivé à temps;
permettez-moi de vous assurer que les troupes noires n'ont pas plus de
respect pour la couronne d'une comtesse que pour la coiffe d'une
paysanne; et il me semble que vous n'aviez pas une longue résistance à
espérer de votre suite.

--Avant tout, monseigneur le comte, répondit Isabelle, apprenez-moi si
je suis prisonnière, et où vous allez me conduire.

--Vous savez bien, folle enfant, répondit Crèvecœur, comment je
voudrais répondre à cette question. Mais vous et votre extravagante de
tante, avec ses projets de mariage, vous avez fait depuis peu un tel
usage de vos ailes, que je crains que vous ne deviez vous résigner à ne
les déployer d'ici à quelque temps que dans une cage. Quant à moi, mon
devoir, et c'en est un pénible, sera terminé quand je vous aurai
conduite à la cour du duc, à Péronne; et c'est pourquoi je juge à propos
de laisser le commandement, de ce détachement à mon neveu, le comte
Étienne, tandis que je vous accompagnerai; car je pense que vous pourrez
avoir besoin d'un intercesseur. J'espère que ce jeune étourdi
s'acquittera de ses devoirs avec prudence.

--Avec votre permission, bel oncle, dit le comte Étienne, si vous doutez
que je sois en état de commander vos hommes d'armes, vous pouvez rester
avec eux, et je me chargerai d'être le serviteur et le gardien de la
comtesse Isabelle de Croye.

--Sans doute, beau neveu, lui répondit son oncle, c'est renchérir sur
mon projet; mais je l'aime autant tel que je l'ai conçu. Faites donc
bien attention que votre affaire ici n'est pas de donner la chasse à ces
pourceaux noirs, occupation pour laquelle vous paraissiez tout a l'heure
avoir une vocation spéciale, mais de me rapporter des nouvelles
certaines de ce qui se passe dans le pays de Liège, afin que nous
sachions ce qu'il faut penser de tous les bruits qu'on fait courir. Que
dix de nos lances me suivent; les autres resteront sous ma bannière, et
vous en prendrez le commandement.

--Un instant, cousin Crèvecœur, dit la comtesse; en me rendant
prisonnière, permettez-moi de stipuler la sûreté de ceux qui m'ont
protégée dans mes infortunes. Qu'il soit permis à ce brave jeune homme,
mon guide fidèle, de retourner librement dans sa ville de Liège.

Les yeux pénétrans de Crèvecœur se fixèrent un instant sur la figure
honnête et paisible de Glover.--Ce brave garçon, dit-il alors, ne paraît
pas avoir des dispositions redoutables. Il accompagnera mon neveu aussi
loin qu'il s'avancera sur le territoire de Liège, et sera ensuite libre
d'aller où il voudra.

--Ne manquez pas de me rappeler au souvenir de la bonne Gertrude, dit la
comtesse à son guide; et priez-la, ajoutât-elle en détachant de son cou
un collier de perles, de porter ceci en mémoire de sa malheureuse amie.

Le bon Glover prit le collier, et baisa assez gauchement, mais avec une
sincère affection, la belle main qui avait trouvé ce moyen délicat de
récompenser la peine qu'il avait prise et les dangers auxquels il
s'était exposé.

--Oui-da! des signes et des gages! dit le comte.--Avez-vous quelque
autre demande à me faire, belle cousine? il est temps que nous partions.

--Il ne me reste qu'à vous prier, répondit Isabelle en faisant un effort
pour parler, d'être favorable à... à ce jeune gentilhomme.

--Oui-da! dit Crèvecœur en jetant sur Quentin le même regard pénétrant
qu'il avait d'abord fixé sur Glover, mais, à ce qu'il parut, avec un
résultat moins satisfaisant.--Oui-da! répéta-t-il en imitant, mais sans
chercher à l'insulter, l'embarras d'Isabelle; eh! mais ce n'est pas une
lame de la même trempe... S'il vous plaît, belle cousine, qu'a donc fait
ce... ce vraiment jeune gentilhomme, pour mériter une telle intercession
de votre part?

--Il m'a sauvé la vie et l'honneur, répondit la comtesse en rougissant
de honte et de ressentiment.

Quentin rougit aussi, mais la prudence lui fit sentir qu'il ne ferait
qu'empirer les choses en s'abandonnant à l'indignation qu'il éprouvait.

--Oui-da! répéta encore le comte. La vie et l'honneur! Il me semble,
belle cousine, qu'il aurait autant valu que vous ne vous fussiez pas
mise dans le cas d'avoir de telles obligations à un si jeune
gentilhomme. Mais n'importe, le jeune gentilhomme peut nous accompagner,
si sa qualité le lui permet; et j'aurai soin qu'il n'ait à souffrir
aucune injure. Seulement c'est moi qui désormais me chargerai de
protéger votre vie et votre honneur, et je lui trouverai peut-être une
occupation plus convenable que celle d'écuyer de damoiselles errantes.

--Comte, dit Durward, incapable de garder le silence plus
long-temps,--de peur que vous ne parliez d'un étranger plus légèrement
que vous n'auriez voulu, permettez-moi de vous apprendre que je me nomme
Quentin Durward, et que je suis archer de la garde écossaise du roi de
France, corps dans lequel on ne reçoit, comme vous devez le savoir, que
des gentilshommes, des hommes d'honneur.

--Je vous remercie de cette information, et je vous baise les mains,
monsieur l'archer, répondit Crèvecœur sur le même ton de raillerie.
Ayez la bonté de marcher à côté de moi en tête du détachement.

Quentin obéit aux ordres du comte, qui avait alors, sinon le droit, du
moins le pouvoir de lui en donner. Il remarqua qu'Isabelle suivait tous
ses mouvemens avec un air d'intérêt timide et inquiet qui allait presque
jusqu'à la tendresse, et cette vue lui fit venir une larme aux yeux.
Mais il se rappela qu'il devait se comporter en homme devant Crèvecœur,
qui, de tous les chevaliers de France et de Bourgogne, était peut-être
le plus disposé à ne faire que rire d'une confidence de peines d'amour.
Il résolut donc de ne pas attendre plus long-temps pour lui parler, et
d'entrer en conversation avec lui d'un ton qui prouvât le droit qu'il
avait d'être bien traité, et d'obtenir plus d'égards que le comte ne
semblait disposé à lui en accorder, peut-être parce qu'il était offensé
de voir qu'un homme de si peu d'importance avait mérité tant de
confiance de sa riche et noble cousine.

--Seigneur comte de Crèvecœur, lui dit-il avec politesse, mais d'une
voix ferme,--avant d'aller plus loin, puis-je vous demander si je suis
libre, ou si je dois me regarder comme votre prisonnier?

--La question est insidieuse; mais en ce moment je ne puis y répondre
que par une autre. Croyez-vous que la France et la Bourgogne soient en
paix ou en guerre?

--Vous devez certainement le savoir mieux que moi, monseigneur. Il y a
déjà quelque temps que j'ai quitté la cour de France, et je n'en ai reçu
aucune nouvelle depuis mon départ.

--Eh bien! vous voyez combien il est aisé de faire des questions, et
combien il est difficile d'y répondre. Moi-même qui ai passé une semaine
et plus à Péronne avec le duc, je ne suis pas en état de résoudre ce
problème plus que vous. Et cependant, sire écuyer, c'est de la solution
de cette question que dépend celle de savoir si vous êtes libre ou
prisonnier; et quant à présent je dois vous considérer en cette dernière
qualité; seulement, si vous avez été réellement et honorablement utile à
ma parente, et que vous répondiez franchement à mes questions, vous ne
vous en trouverez pas plus mal.

--C'est à la comtesse de Croye à juger si je lui ai rendu quelque
service, et je vous renvoie à elle à cet égard. Vous jugerez vous-même
de mes réponses lorsque vous m'aurez questionné.

--Oui-da! murmura Crèvecœur à demi-voix; voilà assez de hauteur! c'est
ainsi que doit parler un homme qui porte à son chapeau le gage d'une
dame, et qui croit pouvoir lever le ton en honneur de ce précieux
ruban.--Eh bien! monsieur, pouvez-vous me dire, sans déroger à votre
dignité, depuis combien de temps vous êtes attaché à la personne de la
comtesse Isabelle de Croye?

--Comte de Crèvecœur, si je réponds à des questions qui me sont faites
d'un ton qui approche de l'insulte, c'est uniquement de crainte que mon
silence ne soit interprété d'une manière injurieuse pour une dame que
nous devons tous deux également honorer. J'ai servi d'escorte à la
comtesse Isabelle depuis qu'elle a quitté la France pour se retirer en
Flandre.

--Ah! ah! c'est-à-dire depuis qu'elle s'est enfuie du Plessis-les-Tours!
et comme vous êtes archer dans la garde écossaise, vous l'avez sans
doute accompagnée par les ordres exprès du roi Louis?

Quelque peu redevable que Quentin crût être au roi de France, qui, en
cherchant à faire surprendre la comtesse Isabelle par Guillaume de la
Marck, avait probablement calculé que le jeune écuyer serait tué en la
défendant, il ne se regarda pas comme dispensé d'être fidèle à la
confiance que Louis lui avait accordée, ou du moins avait paru lui
accorder. Il répondit donc au comte qu'il lui suffisait, pour agir, de
recevoir les ordres de son officier supérieur, et qu'il ne remontait pas
plus haut.

--Sans doute, sans doute, cela doit suffire; mais nous savons que le roi
ne permet pas à ses officiers d'envoyer les archers de sa garde courir
le monde, comme des paladins, à la suite de quelque princesse errante,
sans qu'il ait quelque motif politique pour agir ainsi. Il sera
difficile au roi Louis de continuer à soutenir si hardiment qu'il
n'était pas instruit de la fuite de France des comtesses de Croye,
puisqu'elles étaient accompagnées d'un archer de sa garde. Et sur quel
point dirigiez-vous votre retraite, messire archer?

--Sur Liège, monseigneur; ces dames désirant se mettre sous la
protection du dernier évêque de cette ville.

--Du dernier évêque! s'écria Crèvecœur; Louis de Bourbon est-il donc
mort? Le duc n'a pas même appris qu'il fût malade. Et de quoi est-il
mort?

--Il repose dans une tombe sanglante, monsieur le comte, si ses
meurtriers en ont accordé une à ses restes.

--Ses meurtriers! Sainte mère de Dieu! jeune homme, cela est impossible!

--J'ai vu le crime de mes propres yeux, et mainte autre scène d'horreur.

--Tu l'as vu! et tu n'as pas secouru le bon prélat! Et tu n'as pas
soulevé tout le château contre ses assassins! Sais-tu bien qu'être
témoin d'un pareil forfait, sans chercher à l'empêcher, c'est une
profanation et un sacrilège?

--Pour être bref, monseigneur, avant que ce forfait se commît, le
château avait été pris d'assaut par le sanguinaire Guillaume de la
Marck, avec l'aide des Liégeois insurgés.

--Je suis atterré, dit Crèvecœur! Liège en insurrection!

Schonwaldt pris! L'évêque assassiné! Messager de malheur, jamais on
n'annonça tant de mauvaises nouvelles à la fois! Parle, rends-moi compte
de cette insurrection, de cet assaut, de ce meurtre. Parle, tu es un des
archers de confiance de Louis, et c'est sa main qui a dirigé ce trait
cruel. Parle, te dis-je, ou je te fais tirer à quatre chevaux.

--Et quand vous le feriez, comte de Crèvecœur, vous n'arracheriez de
moi rien dont un gentilhomme écossais pût rougir. Je suis aussi étranger
que vous à toutes ces scélératesses. J'ai été si loin de prendre part à
ces horreurs, que je m'y serais opposé de toutes mes forces, si mes
forces avaient égalé la vingtième partie de mes désirs. Mais que
pouvais-je faire? ils étaient des centaines, et je me trouvais seul. Mon
unique soin fut de sauver la comtesse Isabelle, et j'eus le bonheur d'y
réussir. Et cependant, si j'avais été assez près quand ce vénérable
vieillard fut assassiné, j'aurais sauvé ses cheveux blancs ou je les
aurais vengés, et l'horreur que m'inspirait ce forfait s'exprima même
assez haut pour prévenir de nouveaux crimes.

--Je te crois, jeune homme; tu n'es pas d'un âge, et tu ne parais pas
d'un caractère à être chargé d'œuvres si sanguinaires, quelque habile
que tu puisses être comme écuyer d'une dame. Mais, hélas! faut-il que ce
bon et généreux prélat ait été assassiné dans le lieu même où il avait
si souvent accueilli l'étranger avec la charité d'un chrétien, avec
l'hospitalité d'un prince! assassiné! et par un misérable, par un
monstre de sang et de cruauté, élevé sous le toit même qui l'a vu se
souiller les mains du sang de son bienfaiteur! Mais je ne connaîtrais
pas Charles de Bourgogne, je douterais même de la justice du ciel, si la
vengeance n'était aussi prompte, aussi sévère, aussi complète, que la
scélératesse a été atroce et sans égale.

Ici il arrêta son cheval, lâcha la bride, frappa avec force sa cuirasse
de ses deux mains couvertes de gantelets; et les levant ensuite vers le
ciel, il dit d'un ton solennel:--Et si nul autre ne se chargeait de
poursuivre le meurtrier, moi, moi, Philippe Crèvecœur des Cordes, je
fais vœu à Dieu, à saint Lambert et aux trois rois de Cologne, de ne
plus songer à toute autre affaire terrestre, jusqu'à ce que j'aie tiré
pleine vengeance des assassins du bon Louis de Bourbon, dans la forêt ou
sur le champ de bataille, en ville ou en campagne, sur la montagne ou
dans la plaine, dans la cour du roi ou dans l'église de Dieu; et j'y
engage mes terres et mes biens, mes amis et mes vassaux, ma vie et mon
honneur. Ainsi me soient en aide Dieu, saint Lambert de Liège et les
trois rois de Cologne!

Après avoir fait ce vœu, le comte de Crèvecœur parut un peu soulagé de
l'accablement dans lequel l'avaient plongé la surprise et la douleur
dont il avait été saisi en apprenant la nouvelle de la fatale tragédie
jouée à Schonwaldt, et il demanda à Quentin un récit plus circonstancié
de toute cette affaire. Le jeune Écossais était loin de vouloir calmer
la soif de vengeance que le comte nourrissait contre Guillaume de la
Marck, et il lui donna tous les détails qu'il désirait, sans en rien
omettre.

--Ces misérables Liégeois, s'écria le comte, ces brutes inconstantes et
sans foi! s'être ligués ainsi avec un infâme brigand, un impitoyable
meurtrier, pour mettre à mort leur prince légitime!

Durward informa ici le Bourguignon indigné que les Liégeois ou du moins
ceux d'entre eux qui s'élevaient au-dessus de la populace, quoique ayant
témérairement pris part à la rébellion contre l'évêque, n'avaient
pourtant, à ce qu'il lui avait paru, aucun dessein d'aider de la Marck
dans son exécrable projet, mais qu'au contraire ils l'auraient empêché
de l'accomplir, s'ils en avaient eu les moyens, et qu'ils n'avaient pu
en être témoins sans horreur.--Ne me parlez pas de cette misérable
canaille plébéienne, dit le comte. Quand ils prirent les armes contre un
prince qui n'avait d'autre défaut que d'être trop bon maître pour une
race ingrate et parjure; quand ils se révoltèrent contre lui; quand ils
l'attaquèrent dans sa maison paisible, que pouvaient-ils avoir en vue,
si ce n'est le meurtre? Quand ils se liguèrent avec le Sanglier des
Ardennes, le plus féroce assassin qui soit dans toute la Flandre, quel
projet pouvaient-ils lui supposer, si ce n'est un projet de meurtre,
puisque c'est le métier qui le fait vivre? Et d'après ce que vous venez
de me dire, celui dont la main a commis le crime n'appartenait-il pas à
cette vile canaille? J'espère, à la lueur de leurs maisons embrasées,
voir le sang couler dans leurs canaux. Quel noble et généreux prince ils
ont assassiné! On a vu se révolter des vassaux accablés d'impôts,
mourant de besoin; mais ces Liégeois, c'est l'insolence de leurs trop
grandes richesses qui les a poussés!

Il abandonna une seconde fois les rênes de son cheval, et fit le geste
de se tordre les mains, malgré les gantelets dont elles étaient
couvertes. Quentin vit aisément que son chagrin était rendu encore plus
vif par le souvenir amer de l'amitié qui l'avait uni avec le défunt. Il
garda donc le silence, respectant une douleur qu'il ne voulait pas
aggraver, et qu'il sentait en même temps qu'il lui était impossible
d'adoucir.

Mais le comte de Crèvecœur revint à plusieurs reprises sur le même
sujet, multiplia ses questions sur la prise de Schonwaldt et sur les
détails de la mort de l'évêque; puis tout à coup, comme s'il se fût
rappelé quelque chose qui lui était échappé de la mémoire, il lui
demanda ce qu'était devenue la comtesse Hameline, et pourquoi elle
n'était pas avec sa nièce.

--Ce n'est pas, ajouta-t-il avec un air de mépris, que je regarde son
absence comme une grande perte pour la comtesse Isabelle; car
quoiqu'elle fut sa tante, et au total qu'elle eût de bonnes intentions,
cependant la cour de Cocagne n'a jamais produit une semblable folle, et
je tiens pour certain que sa nièce, que j'ai toujours regardée comme une
jeune personne sage et modeste, a été entraînée dans la folie absurde de
s'enfuir de Bourgogne pour courir en France, par cette vieille folle à
esprit romanesque, qui ne songe qu'a marier les autres et à se marier
elle-même.

Quel discours pour les oreilles d'un amant lui-même assez romanesque, et
dans un moment où il aurait été ridicule à lui d'essayer ce qui était
pour lui l'impossible, c'est-à-dire de convaincre le comte, par la force
des armes, qu'il faisait la plus grande injustice à la jeune comtesse,
perle d'esprit comme de beauté, en la désignant comme _une jeune
personne sage et modeste_! Un tel éloge aurait pu convenir à la fille
hâlée d'un bon paysan, dont l'occupation aurait été d'aiguillonner les
bœufs tandis que son père conduisait la charrue. Et puis supposer
qu'elle se laissait guider et dominer par une tante folle et romanesque!
c'était une calomnie qu'il eût fallu, faire rentrer dans la gorge du
blasphémateur. Le comte en imposait à Quentin malgré lui, par sa
physionomie pleine de franchise, quoique sévère, et son mépris pour tous
les sentimens qui dominaient dans le cœur du jeune homme. Quant à la
renommée que Crèvecœur avait acquise dans les armes, elle n'aurait fait
qu'augmenter le désir qu'il aurait eu de lui proposer un cartel, s'il
n'eût été retenu par la crainte du ridicule, celle de toutes les armes
que redoutent le plus les enthousiastes de tous les genres, et qui,
d'après l'influence qu'elle exerce sur leurs esprits, réprime souvent en
eus des idées absurdes, mais en étouffe quelquefois d'autres qui ne sont
pas sans noblesse.

Maîtrisé par la crainte de devenir un objet de dédain plutôt que de
ressentiment, Durward se borna, quoique non sans difficulté, à dire en
termes généraux, et d'une manière assez confuse, que la comtesse
Hameline avait réussi à se sauver du château à l'instant où l'assaut
commençait. Il n'aurait pu lui donner des détails plus circonstanciés
sans jeter quelque ridicule sur la tante d'Isabelle, et peut-être sans
s'y exposer lui-même, comme ayant été l'objet de ses spéculations
matrimoniales. Il ajouta à cette narration un peu vague, qu'il courait
un bruit, quoique rien n'en constatât la vérité, que la comtesse
Hameline était retombée entre les mains de Guillaume de la Marck.

--J'espère que saint Lambert permettra qu'il l'épouse, dit Crèvecœur;
et véritablement il me paraît probable qu'il le fera par amour pour ses
sacs d'argent, et qu'il l'assommera quand il s'en sera assuré la
possession, ou plus tard quand il les aura vidés.

Le comte fit alors tant de questions à Quentin sur la manière dont les
deux dames s'étaient conduites pendant leur voyage, sur le degré
d'intimité auquel elles l'avaient admis, et sur d'autres points assez
délicats, que le jeune homme, contrarié, confus et irrité, eut peine à
cacher son embarras au vieux soldat courtisan, qui ne manquait ni
d'expérience ni de pénétration, et qui prit congé de lui tout à coup, en
s'écriant:--Oui-da! je vois ce que c'est; c'est ce que je pensais, d'un
côté du moins; j'espère que je trouverai plus de bon sens de l'autre.
Allons, sire écuyer, un coup d'éperon, et formez l'avant-garde; j'ai
quelques mots à dire à la comtesse Isabelle. Je pense que vous m'en avez
assez appris maintenant pour que je puisse lui parler de tout ce qui
s'est passé malheureusement, sans alarmer sa délicatesse, quoique j'aie
un peu blessé la vôtre; mais un moment, jeune homme, un mot avant que
vous vous éloigniez. Vous avez fait un heureux voyage, à ce que je
m'imagine, dans le pays de féerie, rempli d'aventures héroïques, de
hautes espérances, de flatteuses illusions, comme les jardins de la fée
Morgane. Oubliez tout cela, jeune soldat, ajouta-t-il en lui frappant
sur l'épaule, ne vous rappelez cette jeune dame que comme l'honorable
comtesse de Croye, oubliez la demoiselle errante et aventureuse; ses
amis (je puis vous répondre d'un) ne se souviendront que des services
que vous lui avez rendus, et oublieront la récompense déraisonnable que
vous avez eu la hardiesse d'envisager.

Dépité de n'avoir pu cacher au clairvoyant Crèvecœur des sentimens que
le comte semblait ne regarder que comme un objet de ridicule, Quentin
lui répliqua avec indignation:--Monseigneur comte, quand j'aurai besoin
de vos avis, je vous les demanderai; quand j'implorerai votre
assistance, il sera assez temps de me la refuser; quand j'attacherai une
valeur particulière à l'opinion que vous pouvez avoir de moi, il ne sera
pas trop tard pour l'exprimer.

--Oui-da! dit le comte. Me voici entre Amadis et Oriane, et il faut sans
doute que je m'attende à un défi.

--Vous parlez comme si c'était une chose impossible. Quand j'ai rompu
une lance avec le duc d'Orléans, j'avais pour adversaire un homme dans
les veines duquel coule un sang plus noble que celui de Crèvecœur.
Quand j'ai mesuré mon épée avec celle de Dunois, j'avais affaire à un
guerrier plus illustre.

--Que le ciel t'accorde du jugement, mon bon jeune homme. Si tu dis la
vérité, la fortune t'a singulièrement favorisé dans ce monde; et en
vérité, s'il plaît à la Providence de te soumettre à de pareilles
épreuves avant que tu aies de la barbe au menton, la vanité te rendra
fou avant que tu puisses te dire un homme. Tu peux me faire rire, mais
non me mettre en colère. Crois-moi, quoique par un de ces coups de
fortune qu'on voit arriver quelquefois, tu aies combattu contre des
princes, et aies été le champion d'une comtesse, tu ne deviens pas pour
cela l'égal de ceux dont le hasard t'a rendu l'adversaire, et dont un
plus grand hasard t'a fait devenir le compagnon. Je puis te permettre,
comme à un jeune homme qui a lu des romans jusqu'à se croire un paladin,
de te livrer pendant quelque temps à un rêve flatteur; mais il ne faut
pas te fâcher contre un ami qui te veut du bien, quand il te secoue un
peu rudement par les épaules pour t'éveiller.

--Ma famille, monseigneur comte...

--Ce n'est pas tout-à-fait de ta famille que je parle; je parle de rang,
de fortune, d'élévation, de tout ce qui met une distance entre les
degrés et les classes. Quant à la naissance, nous sommes tous descendans
d'Adam et d'Ève.

--Mes ancêtres, monseigneur comte, les Durwards de Glen-Houlakin...

--Ah! si vous prétendez faire remonter leur généalogie au-delà d'Adam,
je n'ai plus rien à dire. Au revoir, jeune homme.

Le comte arrêta son cheval, et attendit la comtesse, à qui ses
insinuations et ses avis, quoique donnés dans de bonnes intentions,
furent, s'il est possible, encore plus désagréables qu'à Durward.
Celui-ci, tout en marchant en avant, murmurait à demi-voix: Froid
railleur, fat impertinent; je voudrais que le premier archer écossais
qui aura son arquebuse pointée sur toi ne te laissât pas échapper si
facilement que je l'ai fait!--Ils arrivèrent dans la soirée à la ville
de Charleroi, sur la Sambre, où le comte de Crèvecœur avait résolu de
laisser Isabelle, que la terreur et la fatigue de la veille, une course
de cinquante milles dans la journée, et toutes les sensations
douloureuses auxquelles elle avait été en proie, avaient rendue
incapable d'aller plus loin sans danger pour sa santé. Le comte la
confia, dans un état de grand épuisement, aux soins de l'abbesse d'un
couvent de l'ordre de Cîteaux, dame de noble naissance, parente des deux
familles de Crèvecœur et de Croye, et à la prudence et à l'amitié de
laquelle il pouvait accorder toute sa confiance.

Crèvecœur ne s'arrêta dans la ville que pour recommander les plus
grandes précautions au commandant d'une petite garnison bourguignonne
qui occupait cette place, et le requérir de donner une garde d'honneur
au couvent tant que la comtesse Isabelle de Croye y séjournerait, en
apparence pour veiller à sa sûreté, mais en réalité peut-être pour
prévenir toute tentative d'évasion. Le comte invita la garnison à se
tenir sur ses gardes, et en donna pour cause un bruit vague qui était
arrivé jusqu'à lui de troubles survenus dans l'évêché de Liège. Mais il
avait résolu d'être le premier qui porterait au duc Charles les
formidables nouvelles de l'insurrection de Liège et du meurtre de
l'évêque, dans toute leur horrible réalité. En conséquence, s'étant
procuré des chevaux frais pour lui et pour sa suite, il se prépara à
aller jusqu'à Péronne sans s'arrêter; avertissant Durward qu'il fallait
qu'il l'accompagnât, il lui fit d'un ton goguenard les excuses de le
séparer de si belle compagnie, et ajouta qu'il espérait qu'un écuyer si
dévoué aux dames trouverait plus agréable de voyager au clair de lune,
que de céder lâchement au sommeil comme un mortel ordinaire.

Quentin, déjà assez affligé d'apprendre qu'il allait être séparé
d'Isabelle, brûlait d'envie de répondre à cette raillerie par un défi;
mais convaincu que le comte ne ferait que rire de sa colère et
mépriserait son cartel, il résolut d'attendre du temps l'occasion où il
lui serait possible d'obtenir satisfaction de ce fier chevalier, qui lui
était devenu quoique pour des raisons bien différentes, presque aussi
odieux que le Sanglier des Ardennes lui-même. Il consentit donc à suivre
Crèvecœur, puisqu'il n'avait pas le pouvoir de le refuser, et ils
firent de compagnie et avec la plus grande célérité le chemin de
Charleroi à Péronne.



CHAPITRE XXV.

La Visite inattendue.

          «Il est des qualités dans la nature humaine;
          «Qui voudrait le nier? Mais la trame et la chaîne
          «N'offrent jamais aux yeux un tissu si serré
          «Qu'un défaut ne s'y glisse et n'y soit rencontré.
          «J'ai connu, croyez-moi, des gens pleins de vaillance
          «Qui tremblaient quand un chien jappait en leur présence.
          «J'ai vu maint philosophe agir en si grands fous,
          «Qu'un idiot près d'eux aurait eu le dessous.
          «Quant à vos courtisans si fins, si pleins d'adresse,
          «Ils tendent leurs panneaux avec tant de finesse,
          «Qu'eux-mêmes bien souvent les premiers y sont pris.»

          _Ancienne Comédie_.


PENDANT la première partie de ce voyage nocturne, Durward eut à
combattre cette amertume de cœur qu'éprouve le jeune homme qui se
sépare, et probablement pour toujours, de celle qu'il aime. Pressée par
l'urgence des circonstances et par l'impatience de Crèvecœur, la petite
troupe parcourait à la hâte les riches plaines du Hainaut, guidée par la
lune, dont les rayons répandaient leurs pâles lueurs sur de riches
pâturages, des bois et des terres encore couvertes de gerbes, que les
laboureurs, profitant d'une belle nuit, travaillaient à enlever; tant
était grande, même à cette époque, l'ardeur des Flamands pour le
travail. Cet astre éclairait de larges rivières portant partout la
fertilité, et traversées par maints navires, messagers rapides d'un
commerce florissant: aucun rocher, aucun torrent n'interrompait leur
cours; sur leurs bords étaient des villages tranquilles, où la propreté
extérieure des habitations annonçait l'aisance et le bonheur; çà et là
aussi se montrait le château féodal entouré de fossés profonds, avec
d'épaisses murailles, et surmonté d'un beffroi, car la chevalerie du
Hainaut était renommée parmi la noblesse de l'Europe. De distance en
distance s'élevaient les clochers et les tours d'un grand nombre
d'églises et de monastères.

Des sites si variés, si différens de ceux qu'offraient les montagnes
incultes et désertes de son pays, ne pouvaient distraire Durward de ses
regrets et de ses chagrins. Il avait laissé son cœur à Charleroi, et la
seule réflexion qu'il fit en voyageant, c'était que chaque pas
l'éloignait davantage d'Isabelle. Il mettait son imagination à la
torture pour se rappeler chaque mot qu'elle avait prononcé, chaque
regard adressé à lui; et comme il arrive souvent en pareil cas,
l'impression que faisait sur son esprit le souvenir de ces détails,
était plus forte que celle qu'avait produite la réalité.

Enfin, après que l'heure froide de minuit fut passée, en dépit de
l'amour et du chagrin, l'extrême fatigue que Quentin avait subie les
deux jours précédens commença à faire sur lui un effet que l'habitude
qu'il avait de se livrer à des exercices de toute espèce, son caractère
actif, sa vivacité naturelle, et le genre pénible des réflexions qui
l'occupaient, l'avaient empêché d'éprouver jusqu'alors. Ses sens,
épuisés et comme anéantis, commencèrent à exercer si peu d'empire sur
les idées qui s'offraient à son esprit, que les visions de son
imagination changeaient ou détournaient tout ce qui lui était transmis
par les organes émoussés de l'ouïe et de la vue. Il ne savait qu'il
était éveillé que par les efforts qu'il faisait par intervalles, sentant
le danger de sa situation, pour résister à l'engourdissement d'un
sommeil profond. De temps en temps le sentiment du risque qu'il courait
de tomber de cheval lui rendait un moment de présence d'esprit; mais
presque aussitôt mille ombres confuses obscurcissaient de nouveau ses
yeux; le beau paysage éclairé par la lune s'évanouissait devant lui; et
enfin son accablement devint si visible, que le comte de Crèvecœur fut
obligé d'ordonner à deux de ses gens de marcher constamment de chaque
côté de Durward, pour l'empêcher de tomber de cheval.

Quand, ils arrivèrent à Landrecies, le comte, par compassion pour ce
jeune homme, qui avait alors passé trois nuits presque sans dormir,
ordonna une halte de quatre heures pour donner à sa suite et prendre
lui-même le temps de se rafraîchir et de se reposer.

Quentin dormait profondément quand il fut éveillé par le son des
trompettes du comte, et par les cris de ses fourriers et
maréchaux-des-logis:--Debout! debout! Allons, en route, en route!--Cette
aubade était trop matinale pour qu'il pût l'entendre avec plaisir, et
cependant il se trouva, en s'éveillant, un être tout différent de ce
qu'il était en s'endormant. Sa confiance en lui-même et en sa fortune
était revenue avec ses forces et la lumière du jour. Il ne pensait plus
à son amour que comme à un vain rêve, à une chimère sans espoir; le
regardait comme un principe de force et d'activité qu'il devait nourrir
à jamais dans son cœur, quoiqu'il ne pût jamais espérer de voir sa
tendresse couronnée de succès, au milieu des obstacles nombreux dont il
était entouré.

--Le pilote, pensa-t-il, dirige sa barque par l'étoile polaire,
quoiqu'il n'espère jamais être le maître de cet astre; et le souvenir
d'Isabelle de Croye fera de moi un digne homme d'armes, quoiqu'il puisse
se faire que je ne la revoie jamais. Quand elle apprendra qu'un soldat
écossais nommé Quentin Durward s'est distingué sur un champ de bataille,
ou qu'il est resté parmi les morts sur la brèche, elle se souviendra du
compagnon de son voyage comme d'un homme qui a fait tout ce qui était en
son pouvoir pour la préserver des pièges et des malheurs dont elle était
menacée, et peut-être honorera-t-elle sa mémoire d'une larme et son
tombeau d'une guirlande.

S'étant ainsi armé de courage contre tout événement, Quentin se trouva
plus en état de supporter les railleries du comte de Crèvecœur, qui ne
l'épargna pas, et qui le plaisanta comme n'étant qu'un jeune efféminé,
incapable de résister à la fatigue. Le jeune Écossais répliqua sans
humeur, se prêta avec grâce aux plaisanteries du comte, et lui répondit
d'une manière si heureuse à la fois et si respectueuse, que le
changement survenu dans son ton et ses manières donna évidemment de lui
au chevalier bourguignon une opinion plus favorable que celle que la
conduite de son prisonnier lui en avait fait concevoir la veille,
lorsque, rendu irritable par le sentiment pénible de sa situation,
Quentin gardait le silence avec humeur, ou ne répondait qu'avec fierté.

Le digne chevalier commença enfin à le regarder comme un jeune homme
dont il serait possible de faire quelque chose; il lui donna à entendre
assez clairement que s'il voulait quitter le service de France, il lui
procurerait une place honorable dans la maison du duc de Bourgogne, et
veillerait lui-même à son avancement. Quentin, avec les expressions de
reconnaissance convenables, s'excusa d'accepter cette faveur, au moins
quant à présent, et jusqu'à ce qu'il sut positivement jusqu'à quel point
il avait à se plaindre du roi Louis, son premier protecteur; mais ce
refus ne lui fit pourtant pas perdre les bonnes grâces du comte; et
tandis que son enthousiasme, son accent étranger, sa manière de penser
et de s'exprimer faisaient souvent naître un sourire sur les traits
graves de Crèvecœur, ce sourire avait perdu tout ce qu'il avait naguère
d'amertume, ne sentait plus le sarcasme, et exprimait autant de
courtoisie que de gaieté.

Continuant à voyager ainsi avec beaucoup plus d'accord que la veille, la
petite troupe arriva enfin à deux milles de la fameuse cité de Péronne,
près de laquelle était campée l'armée du duc de Bourgogne, prête, comme
on le supposait, à faire une invasion en France; tandis que de son côte
Louis avait rassemblé des forces considérables à Pont-Saint-Maxence,
pour mettre à la raison son rival trop puissant.

Péronne, située sur une rivière profonde, dans un pays plat, entourée de
forts boulevards et de larges fossés, passait autrefois, comme elle
passe encore aujourd'hui, pour une des place les plus fortes de la
France[68]. Le comte de Crèvecœur, sa suite et son prisonnier
s'approchaient de cette forteresse vers trois heures après midi,
lorsqu'en traversant une grande forêt qui s'étendait du côté de l'est,
presque jusqu'aux murs de la ville, ils rencontrèrent deux seigneurs de
haut rang, comme on pouvait en juger par leur suite nombreuse. Ils
étaient revêtus du costume qu'on portait alors en temps de paix, et
d'après les faucons qu'ils avaient sur le poing, et le nombre de
piqueurs et de chiens dont ils étaient suivis, il était évident qu'ils
prenaient l'amusement de la chasse au vol. Mais en apercevant
Crèvecœur, dont ils connaissaient parfaitement les couleurs et
l'armure, ils renoncèrent à la poursuite qu'ils faisaient d'un héron,
sur les bords d'un long canal, et accoururent vers lui au grand galop.

--Des nouvelles! des nouvelles! comte de Crèvecœur! s'écrièrent-ils en
même temps. Voulez-vous nous en dire, ou en apprendre de nous? ou
voulez-vous en échanger de gré à gré?

--J'aurais de quoi faire un échange, messieurs, répondit Crèvecœur
après les avoir salués, si je pouvais croire que vous eussiez des
nouvelles assez importantes pour servir d'équivalent aux miennes.

Les deux chasseurs se regardèrent en souriant; et le plus grand des
deux, vraie figure de baron féodal, avait ce teint brun et cet air
sombre que quelques physionomistes attribuent aux tempéramens
mélancoliques, tandis que d'autres, semblables à ce statuaire italien
qui tirait cet augure d'après les traits de Charles Ier, le regardent
comme un présage de mort violente; il se tourna vers son compagnon, et
lui dit:--Crèvecœur arrive du Brabant; c'est la patrie du commerce: il
en aura appris toutes les ruses, et nous aurons de la peine à faire un
marché avantageux avec lui.

--Messieurs, dit Crèvecœur, il est de toute justice que le duc ait la
première vue de mes marchandises, car le seigneur lève son droit avant
l'ouverture du marché. Mais de quelle couleur sont vos nouvelles?
sont-elles tristes ou agréables?

Celui à qui il adressait particulièrement cette question était un homme
de petite taille, ayant l'air animé et l'œil plein d'une vivacité
tempérée par une expression de réflexion et de gravité qu'on remarquait
dans le mouvement de sa lèvre supérieure. Toute sa physionomie annonçait
un homme moins fait pour l'action que doué d'un coup d'œil pénétrant,
mais lent à prendre un parti, et prudent à l'exécuter. C'était le
célèbre sieur d'Argenton, mieux connu dans l'histoire et parmi les
historiens sous le vénérable nom de Philippe de Comines, alors, attaché
à la personne de Charles-le-Téméraire, et l'un des conseillers dont le
duc faisait le plus de cas. Répondant à la question que lui avait faite
le comte de Crèvecœur sur la couleur des nouvelles que lui et son
compagnon, le baron d'Hymbercourt, avaient à lui annoncer:--Elles
offrent, lui dit-il, toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, et elles
varient de teinte, suivant qu'on leur donne pour fond un nuage noir, ou
le pur azur du firmament. Jamais pareil arc ne s'est montré en France ou
en Flandre depuis le temps de l'arche de Noé.

--Les miennes, dit Crèvecœur, ressemblent à une comète, sombres,
effrayantes et terribles, et cependant devant être regardées comme le
présage de maux encore plus terribles qui doivent s'ensuivre.

--Il faut que nous ouvrions nos balles, dit d'Argenton à son compagnon,
sans quoi des gens plus habiles nous préviendront, et nous ne trouverons
plus à débiter notre marchandise. En un mot, Crèvecœur, écoutez bien,
vous serez surpris: le roi Louis est à Péronne.

--Quoi! s'écria le comte frappé d'étonnement; le duc a-t-il fait
retraite sans livrer bataille? Êtes-vous ici à vous amuser à chasser,
quand la ville est assiégée par les Français? car je ne puis croire
qu'elle soit prise.

--Non certainement, dit d'Hymbercourt, les bannières de Bourgogne n'ont
pas reculé d'un pas: et cependant le roi Louis est ici.

--Il faut donc qu'Édouard d'Angleterre ait traversé la mer avec ses
archers, dit Crèvecœur, et qu'il ait remporté une nouvelle victoire de
Poitiers.

--Ce n'est pas cela, répondit d'Argenton. Pas une voile n'est partie
d'Angleterre; pas une bannière française n'a été renversée, Édouard
s'amuse trop parmi les femmes de ses bons citoyens de Londres, pour
songer à jouer le rôle du Prince Noir. Écoutez la vérité extraordinaire.
Vous savez que lorsque vous nous avez quittés, la conférence entre les
commissaires français et bourguignons venait d'être rompue, et qu'il ne
paraissait rester aucune chance de conciliation.

--Oui, et que nous ne rêvions plus que guerre.

--Ce qui s'en est suivi, reprit d'Argenton, ressemble si bien à un rêve,
que je me crois toujours au moment de m'éveiller. Il n'y avait que
vingt-quatre heures que le duc avait protesté avec tant de colère dans
le conseil contre tout délai ultérieur, qu'on avait résolu d'envoyer une
déclaration de guerre au roi, et d'entrer en France à l'instant même.
Toison-d'Or, chargé de cette mission, venait de mettre son costume
officiel, et avait déjà le pied sur l'étrier pour monter à cheval, quand
tout à coup voilà le héraut français Montjoie qui arrive dans notre
camp. Nous pensâmes sur-le-champ que Louis avait voulu prendre l'avance
sur nous, et nous commençâmes à songer à la colère à laquelle le duc
allait se livrer contre ceux dont les avis l'avaient empêché d'être le
premier à déclarer la guerre. Mais le conseil ayant été convoqué à la
hâte, quelle fut notre surprise, quand le héraut nous informa que Louis,
roi de France, était à peine à une heure de marche de Péronne, et qu'il
venait rendre visite, à Charles, duc de Bourgogne, avec une suite peu
nombreuse, afin d'arranger tous leurs différends dans une entrevue
particulière.

--Vous me surprenez, messieurs; et cependant vous me surprenez moins que
vous ne pourriez vous y attendre. La dernière fois que j'ai été au
Plessis-les-Tours, le cardinal de La Balue, en qui son maître a toute
confiance, irrité contre Louis, et Bourguignon au fond du cœur, me fit
entendre qu'il saurait faire agir les faibles particuliers de Louis de
telle manière qu'il se mettrait de lui-même, à l'égard de la Bourgogne,
dans une situation qui permettrait au duc de dicter les conditions de la
paix. Mais je n'aurais jamais cru qu'un vieux renard comme Louis vînt se
jeter ainsi volontairement dans le piège. Et que dit le conseil?

--Comme vous pouvez le supposer, répondit d'Hymbercourt, on y parla
beaucoup d'honneur et de bonne foi, et fort peu des avantages qu'on
pouvait tirer d'une telle visite, quoiqu'il fût évident que ce fût
presque la seule pensée qui occupât tous les conseillers; et qu'ils ne
songeassent qu'à imaginer quelque moyen pour sauver les apparences.

--Et que dit le duc?

--Suivant son usage, dit d'Argenton, il parla d'un ton bref et
décidé.--Qui de vous, demanda-t-il, fut témoin de mon entrevue avec mon
cousin Louis, après la bataille de Montlhéri, quand je fus assez
inconsidéré pour l'accompagner jusque dans les retranchemens de Paris,
sans autre suite qu'une dizaine de personnes, mettant ainsi ma personne
à sa discrétion!--Je lui répondis que la plupart de nous y avaient été
présens, et que personne ne pouvait avoir oublié les alarmes qu'il lui
avait plu de donner.--Eh bien reprit-il, vous blâmâtes ma folie, et je
vous avouai que j'avais agi en jeune étourdi; je sais que mon père,
d'heureuse mémoire, vivait encore à cette époque, et que mon cousin
Louis aurait trouvé moins d'avantage à saisir alors ma personne, que je
n'en aurais aujourd'hui à m'emparer de la sienne: mais n'importe. Si mon
royal parent vient ici en cette occasion avec la même simplicité de
cœur qui me fit agir alors, il sera reçu en roi; mais si par cette
apparence de confiance il ne veut que me circonvenir et me fasciner les
yeux, jusqu'à ce qu'il ait exécuté quelque projet politique, par saint
George de Bourgogne! qu'il prenne garde à lui! À ces mots, relevant ses
moustaches et frappant du pied avec force, il nous ordonna de monter à
cheval pour aller recevoir un hôte si extraordinaire.

--Et en conséquence vous allâtes au-devant du roi? Les miracles n'ont
pas encore cessé! Et quelle suite l'accompagnait?

--La suite la plus simple et la moins nombreuse, répondit d'Hymbercourt:
une trentaine d'archers de sa garde écossaise, quelques chevaliers, et
un petit nombre de gentilshommes de sa maison, parmi lesquels son
astrologue Galeotti était le plus brillant.

--Cet homme est en quelque sorte le protégé du cardinal de La Balue, dit
Crèvecœur. Je ne serais pas surpris qu'il eût contribué à déterminer le
roi à une démarche d'une politique si douteuse. A-t-il avec lui
quelques nobles de haut rang?

--Monseigneur d'Orléans et Dunois, répondit d'Argenton.

--Dunois! s'écria Crèvecœur, j'aurai maille à partir avec lui, quoi
qu'il puisse en arriver. Mais on m'avait dit qu'ils étaient tous deux en
prison.

--Ils étaient en effet logés au château de Loches, répondit
d'Hymbercourt, dans cet agréable lieu de plaisance destiné à la noblesse
française; mais Louis les en a fait sortir pour les amener ici,
peut-être parce qu'il ne se souciait pas de laisser d'Orléans derrière
lui. Quant au reste de sa suite, sur ma foi, je crois que les
personnages les plus importans sont Olivier, son barbier, et Tristan,
son grand prévôt et son compère, qui a avec lui quelques-uns de ses
gens. Et toute sa troupe est si pauvrement costumée, qu'on prendrait le
roi pour un vieil usurier faisant une tournée pour recouvrer ses
créances, avec une bande de recors.

--Et où est-il logé? demanda Crèvecœur.

--Quant à cela, répondit d'Argenton, c'est ce qu'il y a de plus
merveilleux. Le duc avait offert de donner aux archers écossais la garde
d'une des portes de la ville et du pont de bateaux qui est sur la Somme;
il avait assigné au roi pour demeure la maison voisine du riche
bourgeois Gilles Orthen; mais en s'y rendant le roi aperçut les
bannières de Lau et de Pencil de Rivière, qu'il a chassés de France; et
trouvant sans doute peu agréable d'être si voisin de ces réfugiés
français, mécontens qu'il a faits lui-même, il a demandé à loger dans le
château de Péronne, et en conséquence, il y a été installé.

--Merci de Dieu! s'écria Crèvecœur: ce n'était donc pas assez de
s'aventurer dans l'antre du lion, il a voulu encore lui mettre sa tête
dans la gueule. Allons, ce vieux politique rusé avait envie de se faire
prendre dans une ratière!

--D'Hymbercourt ne vous a pas rapporté le propos tenu par le Glorieux?
dit d'Argenton. À mon avis, c'est ce qu'on a dit de mieux dans toute
cette affaire.

--Et qu'a donc dit _sa_ très-illustre sagesse? demanda le comte.

--Comme le duc, répondit d'Argenton, ordonnait à la hâte qu'on préparât
quelques présens d'argenterie pour le roi et pour sa suite, par forme de
bienvenue:--Mon ami Charles, lui dit le Glorieux, ne trouble pas ton
petit cerveau pour si peu de chose, je me charge de faire à ton cousin
Louis un présent plus noble et plus digne de lui, et ce sera mon bonnet,
mes grelots, et ma marotte par-dessus le marché; car, par la messe! il
faut qu'il soit plus fou que moi pour être venu ainsi se jeter entre tes
mains.--Mais si je ne lui donne pas lieu de s'en repentir, qu'en
diras-tu, coquin? lui demanda le duc.--En ce cas, Charles, lui répondit
le Glorieux, il faudra que tu prennes toi-même la marotte et les
grelots, car tu seras le plus grand fou des trois.--Je vous réponds que
ce sarcasme toucha le duc au vif. Je le vis changer de couleur et se
mordre les lèvres.--Voilà nos nouvelles, Crèvecœur; à quoi pensez-vous
qu'elles ressemblent?

--À une mine chargée de poudre, répondit le comte, et je crains que le
sort ne m'ait destiné à en approcher la mèche. Vos nouvelles et les
miennes sont comme le feu et les étoupes, ou comme certaines substances
chimiques qu'on ne peut mêler ensemble sans qu'il en résulte une
explosion. Messieurs, mes amis, approchez-vous de moi, et, quand je vous
aurai dit ce qui vient de se passer dans l'évêché de Liège, je crois que
vous serez d'avis que le roi Louis aurait agi aussi prudemment en
entreprenant un pèlerinage aux régions infernales, qu'en venant faire si
mal à propos une visite à Péronne.

Ses deux amis se rapprochèrent de lui et écoutèrent, avec des
exclamations et des gestes de surprise, le récit des événemens qui
venaient d'avoir lieu à Liège et à Schonwaldt. Quentin fut appelé et
interrogé fort au long sur les détails de la mort de l'évêque, si bien
qu'enfin il refusa de répondre à de nouvelles questions, ne sachant
pourquoi on les lui adressait, ni quel usage on pourrait faire de ses
réponses.

Ils étaient alors sur les belles rives de la Somme, en vue des anciens
murs de la petite ville de Péronne-la-Pucelle, et des vastes prairies
sur lesquelles étaient dressées les tentes de l'armée du duc de
Bourgogne, montant à environ quinze mille hommes.



CHAPITRE XXVI.

L'Entrevue.

          «Quand s'assemblent les rois, l'astrologue a raison
          «D'appeler leur congrès triste conjonction,
          «Comme lorsque Saturne avec Mars se rencontre.»

          _Ancienne comédie_.


ON ne saurait trop dire si c'est un privilège ou un inconvénient attaché
au rang des princes, que, dans leur commerce les uns avec les autres,
ils soient contraints, par suite du respect qu'ils doivent avoir
eux-mêmes pour leur titre et leur dignité, de soumettre leurs sentimens
et leurs discours aux lois d'une étiquette sévère. Cette règle leur
défend de se livrer ouvertement à toute émotion un peu vive, ce qui
pourrait passer pour une profonde dissimulation, s'il n'était pas
universellement reconnu que cette complaisance pour l'usage n'est qu'une
affaire de cérémonial. Il n'est pourtant pas moins certain que
lorsqu'ils franchissent ces bornes, que leur impose l'étiquette, pour
lâcher la bride à leurs passions haineuses, ils compromettent leur
majesté aux yeux du public; ce dont on eut un exemple frappant lorsque
deux illustres rivaux, François Ier et l'empereur Charles-Quint, se
donnèrent un démenti direct, et voulurent vider leur querelle par un
combat singulier.

Charles, duc de Bourgogne, le plus impétueux, le plus impatient, et nous
pouvons dire le plus imprudent de tous les princes de son temps, se
sentit pourtant comme enfermé dans un cercle magique, tracé par la
déférence qu'il devait à Louis, son seigneur suzerain et son souverain,
qui daignait lui faire l'honneur de venir le visiter, lui vassal de sa
couronne. Revêtu, de son manteau ducal, il monta à cheval, à la tête des
plus distingués de ses nobles et de ses chevaliers, et alla au-devant de
Louis XI. Les vêtemens des seigneurs de sa suite étincelaient d'or et
d'argent; car les richesses de la cour d'Angleterre ayant été épuisées
par les guerres d'York et de Lancastre, et les dépenses de celle de
France étant limitées par l'économie du monarque, la cour de Bourgogne
était alors la plus magnifique de toutes celles de l'Europe. Le cortège
de Louis, au contraire, était peu nombreux, et mesquin comparativement;
le costume du roi lui-même rendait le contraste encore plus frappant.
Louis avait un habit montrant la corde, et son grand chapeau garni
d'images de plomb. L'effet qu'il produisait devint presque grotesque
lorsque le duc, richement vêtu, sa couronne ducale sur la tête, et les
épaules couvertes d'un superbe manteau, descendit de son noble coursier,
mit un genou en terre, et se disposa à tenir l'étrier pour aider Louis à
descendre de son petit palefroi très-pacifique.

L'accueil que se firent les deux potentats fut aussi rempli
d'affectation de plaisir et d'amitié qu'il était vide de sincérité; mais
le caractère du duc lui rendait difficile de donner à sa voix, à ses
discours, à toutes ses manières, les apparences convenables, tandis que
le roi était si parfaitement exercé à la dissimulation, que l'habitude
en était pour lui une seconde nature, et que ceux qui le connaissaient
le mieux ne pouvaient distinguer en lui ce qui était joué de ce qui
était naturel.

La comparaison la plus exacte, si elle n'était indigne de deux pareils
potentats, serait peut-être de supposer le roi dans la situation d'un
étranger connaissant parfaitement les mœurs et les caprices de la race
canine, et qui, par quelque motif particulier, désire se faire ami d'un
gros mâtin hargneux auquel il est suspect, et qui est disposé à se jeter
sur lui au moindre motif de méfiance. Le mâtin gronde tout bas, hérisse
ses poils, montre les dents, et cependant il aurait honte d'attaquer un
homme qui paraît si bon et si confiant. Il souffre donc des avances qui
sont loin de le pacifier, et il épie l'occasion de pouvoir sauter
légitimement à la gorge de son nouvel ami.

Le roi sentit sans doute, à la voix altérée, aux manières contraintes et
aux brusques mouvemens du duc Charles, que le rôle qu'il avait à jouer
était fort délicat, et peut-être se repentit-il plus d'une fois de
l'avoir entrepris; mais le repentir venait trop tard, et il ne lui
restait de ressource qu'en cette adresse sans égale et dans cette
politique astucieuse qu'il entendait mieux que personne.

La manière dont Louis se conduisit à l'égard du duc ressemblait à cet
abandon du cœur dans le premier moment d'une réconciliation avec un ami
éprouvé et honoré, après un court refroidissement dont la cause est déjà
loin et oubliée. Il lui dit qu'il se blâmait de n'avoir pas fait plus
tôt cette démarche décisive, pour convaincre son bon et cher parent, par
une preuve de confiance semblable à celle qu'il lui donnait, que les
différends élevés entre eux n'étaient rien dans son souvenir, quand il
les comparait à toutes les preuves d'amitié qu'il avait reçues de lui
pendant son exil de France. Il lui parla du feu duc de Bourgogne,
Philippe-le-Bon, comme on nommait généralement le père du duc Charles,
et rappela mille marques de bonté paternelle qu'il en avait reçues.

--Je crois, beau cousin, lui dit-il, que votre père partageait presque
également son affection entre vous et moi; car je me souviens que
m'étant égaré par accident dans une partie de chasse, je trouvai à mon
retour le bon duc qui vous grondait de m'avoir laissé derrière vous dans
la forêt, comme si vous n'eussiez pas pris assez de soin pour la sûreté
d'un frère aîné.

Les traits du duc de Bourgogne étaient naturellement durs et sévères; et
quand il essaya de sourire pour reconnaître poliment la vérité de ce que
le roi lui disait, la grimace qu'il fît était vraiment diabolique.

--Prince des fourbes, se disait-il dans ses secrètes pensées, je
voudrais bien que mon honneur me permît de vous demander comment vous
avez payé tous les bienfaits de ma maison.

--Et d'ailleurs, continua le roi, si les liens du sang et de la
reconnaissance ne suffisaient pas pour nous attacher l'un à l'autre,
nous sommes encore unis par ceux d'une parenté spirituelle; car je suis
le parrain de votre charmante fille Marie, qui m'est aussi chère que si
elle était une des miennes; et quand les saints (dont le bienheureux nom
soit béni) m'envoyèrent un rejeton qui se flétrit au bout de trois
mois, ce fut le prince votre père qui le tint sur les fonts de
baptême; il célébra cette cérémonie avec plus de pompe et de
magnificence qu'elle n'en aurait pu avoir même dans Paris. Jamais je
n'oublierai l'impression profonde que la générosité du duc Philippe, et
la vôtre, mon cher cousin, firent sur le cœur à demi brisé d'un pauvre
exilé.

Le duc fit un effort sur lui-même pour trouver quelque réponse:--Votre
Majesté, dit-il, a daigné reconnaître cette légère obligation en termes
qui faisaient plus que payer toute la pompe que la Bourgogne put
déployer pour prouver qu'elle sentait l'honneur que vous aviez conféré à
son souverain.

--Je me rappelle les termes dont vous voulez parler, beau cousin, dit le
roi en souriant; c'était, je crois, que pour vous payer de cette marque
d'amitié je n'avais à vous offrir, pauvre exilé que j'étais, que ma
personne, celle de ma femme et de mon enfant. Eh bien, je crois que j'ai
passablement tenu parole.

--Je n'entends disputer rien de ce qu'il plaît à Votre Majesté
d'avancer, dit le duc; mais...

--Mais vous me demandez, dit le roi en l'interrompant, comment mes
actions se sont accordées avec mes paroles. Pâques-Dieu! le voici. Le
corps de mon fils Joachim repose sous une terre bourguignonne: j'ai
placé ce matin sans réserve ma personne en votre pouvoir; et quant à
celle de ma femme, en vérité, beau cousin, je crois que, vu le temps qui
s'est passé depuis cette époque, vous n'insisterez pas pour que je
tienne rigoureusement ma parole à cet égard. Elle est née le saint jour
de l'Annonciation, ajouta-t-il en faisant un signe de croix et en
murmurant un _ora pro nobis_, il y a quelque cinquante ans. Mais elle
n'est pas plus loin que Reims; et si vous désirez que ma promesse soit
exécutée à la lettre, elle sera incessamment à votre bon plaisir.

Quelque courroucé que fût le duc de la duplicité que montrait le roi en
cherchant à prendre avec lui un ton d'amitié et d'intimité, il ne put
s'empêcher de rire au discours singulier que lui tenait ce monarque
extraordinaire, et sa gaieté s'exprima par des accens non moins
discordans que ceux de la colère à laquelle il se livrait souvent. Il
rit aux éclats, plus liant et plus long-temps que la bienséance ne le
permettrait aujourd'hui et ne le permettait alors; tout en riant, il
répondit qu'il remerciait le roi de l'honneur qu'il lui faisait en lui
proposant la compagnie de la reine, mais qu'il accepterait plus
volontiers celle de sa fille aînée, dont on vantait la beauté.

--Je suis charmé, beau cousin, dit le roi avec un de ces sourires
équivoques qui lui étaient habituels, que votre bon plaisir ne se soit
pas fixé sur ma fille Jeanne: vous auriez eu une lance à rompre avec mon
cousin d'Orléans; et s'il était arrivé malheur, n'importe auquel de
vous, je n'aurais pu manquer de perdre un bon ami, un cousin
affectionné.

--Non, non, Sire, dit le duc Charles, je ne veux jeter aucun obstacle
dans les amours du duc d'Orléans. Si jamais je romps une lance avec lui,
il faudra que ce soit pour une cause plus belle et plus droite.

Louis fut bien loin de prendre en mauvaise part cette allusion brutale à
la taille et au manque de beauté de sa fille Jeanne. Au contraire, il
vit avec plaisir que le duc cherchât à s'amuser par des railleries
grossières, science dans laquelle il était lui-même un adepte, et qui
lui épargnait, pour employer une phrase moderne, beaucoup d'hypocrisie
sentimentale. En conséquence, il mit la conversation sur un tel ton, que
Charles, tout en sentant qu'il lui était impossible de jouer le rôle
d'ami affectueux et réconcilié avec un monarque qui lui avait rendu tant
de mauvais offices, et dont la sincérité lui était si suspecte en cette
occasion, n'éprouva aucune difficulté pour se montrer hôte hospitalier à
l'égard d'un prince si facétieux; ce qui manquait à l'un et à l'autre en
sentimens de bonne amitié, fut remplacé par ce ton de cordialité qui
existe entre deux bons vivans; ce ton, naturel au duc d'après la
franchise et l'on peut ajouter la grossièreté de son caractère, ne
l'était pas moins à Louis, parce que, quoiqu'il fût en état de prendre
tous les tons de la conversation, celui qui lui convenait le mieux était
un mélange d'idées grossières et de gaieté caustique.

Pendant tout le temps du banquet, qui fut servi dans la maison de ville
de Péronne, les deux princes se trouvèrent heureusement en état de
continuer le même style de conversation. C'était pour eux une sorte de
terrain neutre sur lequel ils pouvaient se rencontrer sans danger; et,
comme Louis s'en aperçut aisément, rien n'était plus propre à maintenir
le duc de Bourgogne dans cet état de calme que le roi jugeait nécessaire
à sa sûreté.

Il fut pourtant un peu alarmé en voyant autour du duc plusieurs
seigneurs français du plus haut rang, que son injuste sévérité avait
exilés de France, et à qui Charles avait accordé des places de confiance
dans sa maison. Ce fut donc pour se mettre à l'abri de ce qu'il pouvait
avoir à craindre de leur ressentiment et de leur vengeance, qu'il
demanda à être logé dans le château, c'est-à-dire la citadelle de
Péronne, plutôt que dans la ville même. Le duc y consentit sur-le-champ,
avec un de ces sourires équivoques dont il est impossible de dire s'ils
sont de bon ou de mauvais augure pour celui à qui ils s'adressent.

Mais quand le roi, s'exprimant avec autant de délicatesse qu'il le
pouvait, et de la manière qu'il croyait la moins propre à éveiller le
soupçon, lui demanda si les archers de sa garde écossaise ne pourraient
avoir la garde du château de Péronne pendant qu'il y séjournerait, au
lieu de celle d'une des portes de la ville, suivant l'offre que le duc
en avait faite lui-même, Charles répondit avec ce ton bref et cette
manière brusque qui lui étaient ordinaires, et que rendait plus alarmans
l'habitude qu'il avait prise de relever ses moustaches en parlant, ou de
porter la main à son épée ou à son poignard, dont il tirait et faisait
rentrer la lame tour à tour.

--Saint Martin! non, Sire, s'écria-t-il. Vous êtes dans le camp et dans
la ville de votre vassal, c'est ainsi qu'on me nomme à l'égard de Votre
Majesté; mon château et ma cité sont à vous; mes soldats sont les
vôtres; il est donc indifférent que ce soient eux ou vos archers qui
gardent les portes et les murailles du château de Péronne. Non, de par
saint George! Péronne est une forteresse vierge, et elle ne perdra pas
son honneur par suite de ma négligence. Il faut veiller de près sur ses
filles, mon royal cousin, si l'on veut qu'elles conservent leur bonne
renommée.

--Sans doute, beau cousin, sans doute, répondit le roi; je suis
tout-à-fait d'accord avec vous; et, dans le fait, je dois prendre plus
d'intérêt que vous-même à la réputation de cette bonne petite ville,
puisqu'elle fait partie, comme vous le savez, des places situées sur la
Somme qui ont été engagées à votre père, d'heureuse mémoire, en garantie
de certain argent qu'il nous a prêté, et que nous avons conservé le
droit de racheter en le remboursant; or, pour vous parler franchement,
beau cousin, en débiteur honnête, prêt à s'acquitter de toutes les
obligations qu'il a contractées, j'ai amené quelques mules chargées
d'argent pour faire ce rachat, et vous y trouverez de quoi fournir aux
frais de votre cour pendant trois ans, quelle que soit votre
magnificence royale.

--Je n'en recevrai pas un écu, dit le duc en tordant ses moustaches; le
jour convenu pour le rachat est passé depuis long-temps, mon royal
cousin, et jamais il n'a été dans l'intention sérieuse d'aucune des
parties que ce droit fût exercé; la cession de ces places étant la seule
indemnité que mon père ait reçue de la France, lorsque, dans un moment
heureux pour votre famille, il consentit à oublier le meurtre de mon
aïeul, et à quitter l'alliance de l'Angleterre pour celle de votre père.
Saint George! s'il ne l'eût pas fait, Votre Majesté, au lieu d'avoir des
villes sur la Somme, aurait à peine pu conserver les villes au-delà de la
Loire. Non, je n'en rendrai pas une pierre, quand je devrais en recevoir
le poids en or. Grâce à Dieu, grâce à la sagesse et à la valeur de mes
ancêtres, les revenus de la Bourgogne, quoique la Bourgogne ne soit
qu'un duché, suffisent pour maintenir ma cour, même quand j'y reçois un
roi, sans que je sois obligé de vendre mes héritages.

--Eh bien! beau cousin, répondit le roi avec le même ton de calme et de
douceur, et sans paraître ému par les gestes violens et le ton emporté
du duc, je vois que vous êtes tellement ami de la France, que vous ne
voulez vous séparer de rien de ce qui lui a appartenu. Mais quand nous
en viendrons à discuter nos affaires en conseil, nous aurons besoin d'un
médiateur. Que dites vous de Saint-Pol?

--Saint Paul, saint Pierre, et tous les saints du calendrier auront beau
me prêcher, s'écria le duc, ils ne me feront pas renoncer à la
possession de Péronne.

--Vous ne m'entendez pas, dit Louis en souriant; je vous parle de Louis
de Luxembourg, notre fidèle connétable, le comte de Saint-Pol. Ah!
sainte Marie d'Embrun! il ne nous manque que sa tête à notre conférence!
La meilleure tête de France; celle qui serait la plus utile pour
rétablir entre nous une parfaite harmonie.

--Par saint George! s'écria le duc, je suis surpris d'entendre Votre
Majesté parler ainsi d'un homme qui a été faux et parjure envers la
France et envers la Bourgogne, d'un homme qui a toujours cherché à
exciter un incendie à l'aide de la moindre étincelle de discorde, et
tout cela pour se donner des airs de jouer le rôle de médiateur. Je
jure, par l'ordre que je porte, que ses marécages ne lui serviront pas
long-temps de refuge.

--Pas tant de chaleur, beau cousin, dit le roi en souriant, et en
baissant la voix: quand je disais que la tête du connétable pouvait
servir à pacifier nos légers différends, je ne parlais pas de son corps;
on pourrait bien le laisser à Saint-Quentin pour plus de commodités.

--Oh! oh! je vous comprends, mon royal cousin, s'écria Charles avec un
de ces éclats de rire bruyans que lui arrachaient de temps en temps les
plaisanteries grossières de Louis; et il ajouta en frappant la terre du
pied: je conviens que, dans ce sens, la tête du connétable pourrait être
utile à Péronne.

Ces discours et plusieurs autres par lesquels le roi cherchait à jeter
dans l'entretien de l'enjouement et de la gaieté, tout en lâchant
quelquefois un mot sur des affaires plus sérieuses, ne se suivirent pas
les uns les autres consécutivement, mais furent amenés adroitement, tant
pendant le banquet qui eut lieu à l'hôtel-de-ville, que durant une
entrevue que Louis eut ensuite avec le duc dans le propre appartement de
ce prince, car il profita de toutes les occasions qui pouvaient
faciliter l'introduction de sujets si délicats à traiter.

En effet, quoique Louis eût agi avec témérité en faisant une démarche
dont le caractère impétueux du duc et les divers motifs d'inimitié
invétérée qui existaient entre eux rendaient l'issue douteuse et
dangereuse, cependant jamais pilote arrivant près d'une côte inconnue ne
se conduisit avec plus de prudence et de fermeté. Il sondait avec
adresse et précision ce que j'appellerai, pour continuer la métaphore,
les profondeurs et les récifs, le caractère et les passions de son
rival, et ne laissa apercevoir ni doute ni crainte quand le résultat de
ses expériences lui eut appris qu'il s'y trouvait beaucoup moins de bons
ancrages que de bancs de sable et de rochers cachés sous les eaux.

Enfin se termina une journée qui devait en avoir été une de fatigue pour
Louis, par l'effet des efforts continuels d'attention, de vigilance et
de précaution que sa situation exigeait, comme c'en avait été une de
contrainte pour le duc, à cause de la nécessité où il se trouvait de
réprimer les mouvemens impétueux de sa violence habituelle.

Dès que Charles fut rentré dans son appartement, après avoir pris congé
du roi pour la nuit avec toutes les formes du cérémonial, il ne retint
plus l'explosion des passions qu'il avait comprimées jusqu'alors, et,
comme le dit son fou le Glorieux, il fit tomber ce soir une pluie de
juremens et d'injures sur des têtes pour lesquelles il ne destinait pas
cette monnaie en la frappant, car il épuisa en faveur de tout ce qui
l'approchait le trésor d'invectives amassé pendant toute la journée,
dont il ne pouvait décemment gratifier le roi son hôte, même en son
absence. Les plaisanteries de son bouffon finirent pourtant par calmer
son accès de mauvaise humeur: il rit à gorge déployée, jeta à son fou
une pièce d'or, se laissa déshabiller, but un grand verre de vin épicé,
se mit au lit, et dormit profondément.

Le coucher du roi Louis mérite plus d'attention que celui de Charles,
car l'expression violente de la colère, de l'impatience et de la
témérité, appartenant à la partie brute de notre nature plutôt qu'à
celle qui est douée d'intelligence, n'a guère de quoi nous intéresser en
comparaison de l'activité d'un esprit supérieur.

Louis fut escorté jusqu'au logement qu'il avait choisi dans le château
ou citadelle de Péronne, par les chambellans et maréchaux-des-logis du
duc de Bourgogne, et il trouva à l'entrée une forte garde d'archers et
d'hommes d'armes.

En descendant de cheval pour traverser le pont-levis jeté sur un fossé
d'une largeur et d'une profondeur peu ordinaires, il regarda les
sentinelles, et dit à d'Argenton, qui l'accompagnait avec quelques
autres seigneurs bourguignons:--Ils portent la croix de saint André,
mais ce n'est pas celle de mes archers écossais.

--Vous les trouverez aussi disposés qu'eux, à mourir pour vous défendre,
Sire, répondit d'Argenton, dont l'oreille subtile avait reconnu dans le
ton de Louis un accent de soupçon que le roi, malgré toute sa
dissimulation, n'avait pu entièrement cacher. Ils portent la croix de
saint André comme un des signes dépendans de l'ordre de la Toison-d'Or
de mon maître le duc de Bourgogne.

--Ne le sais-je pas? dit Louis en lui montrant le collier de cet ordre,
qu'il avait mis pour faire honneur à son hôte; c'est un des liens de la
fraternité qui nous unit, mon beau cousin et moi. Nous sommes frères en
chevalerie comme en parenté spirituelle, cousins par naissance, amis par
tous les nœuds de l'affection et du bon voisinage.--Vous n'irez pas
plus loin que cette cour, messieurs: je ne puis souffrir que vous alliez
plus loin, vous m'avez rendu assez d'honneurs.

--Nous étions chargés par le duc, répondit d'Hymbercourt, de conduire
Votre Majesté jusqu'à son appartement. Nous espérons que Votre Majesté
nous permettra d'exécuter les ordres de notre maître.

--Dans une affaire de si peu d'importance, dit le roi, j'espère que
vous-mêmes, quoique ses sujets, vous conviendrez que mes ordres doivent
avoir plus d'autorité que les siens. Je me sens un peu indisposé,
messieurs, un peu fatigué. Un grand plaisir est presque aussi difficile
à supporter qu'une grande peine. Demain j'espère être plus en état de
jouir de votre société, et de la vôtre surtout, seigneur Philippe
d'Argenton. Je sais que vous êtes l'annaliste de ce temps. Nous qui
désirons avoir un certain nom dans l'histoire, nous vous devons de
belles paroles, car on dit que, lorsque vous le voulez, votre plume est
bien acérée. Bonsoir, messieurs, bonsoir à tous et à chacun de vous.

Les seigneurs bourguignons se retirèrent, enchantés des manières
gracieuses de Louis et des attentions qu'il avait adroitement
distribuées à chacun d'eux, et le roi resta, avec deux personnes de sa
suite, sous la porte voûtée qui conduisait à la cour du château de
Péronne, dans un des angles de laquelle on voyait une grande tour,
espèce de prison d'état. Ce vaste et sombre édifice était alors éclairé
par les mêmes rayons de la lune qui guidaient Quentin Durward sur la
route de Charleroi à Péronne, et qui, comme le lecteur le sait déjà,
brillaient d'un éclat tout particulier. La forme de ce bâtiment
ressemblait à peu près à celle de la tour Blanche de la citadelle de
Londres; mais l'architecture en était encore plus ancienne, car on en
faisait remonter la construction au temps de Charlemagne. Les murs en
étaient d'une épaisseur formidable, les fenêtres petites, et grillées
avec de grosses barres de fer, et la masse de cet édifice jetait sur
toute la cour une ombre noire et presque sinistre.

--Ce n'est pas là que je vais loger, dit le roi avec un frémissement
involontaire qui semblait de mauvais augure.

--Non, Sire, répondit le vieux sénéchal qui l'accompagnait, la tête nue:
à Dieu ne plaise! les appartemens de Votre Majesté sont préparés dans
cet autre bâtiment; ce sont ceux où le roi Jean coucha deux nuits avant
la bataille de Poitiers.

--Hum! cela n'est pas encore un trop bon présage, murmura le roi à voix
basse. Mais qu'avez-vous à dire de la tour, mon vieil ami, et pourquoi
priez-vous le ciel que je n'y sois pas logé?

--Je n'ai pas le moindre mal à dire de la tour, Sire, répondit le
sénéchal; seulement les sentinelles prétendent qu'on y voit des
lumières, et qu'on y entend des bruits étranges pendant la nuit; ce qui
ne serait pas bien étonnant, car c'était jadis une prison d'État, et
l'on conte bien des histoires de ce qui s'est passé entre ses murailles.

Louis ne lui fit pas d'autres questions, car personne n'était obligé
plus que lui à respecter les mystères d'une prison. À la porte des
appartemens qui lui étaient destinés, et qui, bien que plus modernes que
la tour, avaient cependant quelque chose d'antique et de sombre, il
trouva un détachement de ses archers écossais, ayant à leur tête leur
vieux commandant.

--Crawford, mon brave et fidèle Crawford, dit le roi, où as-tu donc été
aujourd'hui? Les seigneurs bourguignons ont-ils assez peu d'hospitalité
pour avoir négligé un des hommes les plus braves et les plus nobles
qu'on ait jamais vus dans une cour? Je ne t'ai pas vu dans la salle du
banquet.

--J'ai refusé l'invitation, Sire: je ne suis plus le même qu'autrefois.
J'ai vu le temps où j'aurais défié le plus hardi buveur de Bourgogne,
même avec le jus de ses propres grappes; mais aujourd'hui quatre
malheureuses pintes me mettent hors de combat; et j'ai cru qu'il était
important pour le service de Votre Majesté que je donnasse l'exemple de
la sobriété aux hommes qui sont sous mes ordres.

--Vous êtes toujours prudent, Crawford; mais à coup sûr vous avez moins
de besogne aujourd'hui que de coutume, n'ayant à commander qu'un
détachement si peu nombreux; et un jour de fête n'exigeait pas une
discipline aussi sévère qu'un jour de bataille.

--Moins j'ai d'hommes à commander, Sire, et plus il est important que je
les maintienne en état de service. Tout ceci finira-t-il par une fête ou
par un combat? C'est ce que Dieu et Votre Majesté doivent savoir mieux
que le vieux John Crawford.

--Vous ne prévoyez sûrement aucun danger? lui demanda le roi avec
précipitation, mais en baissant la voix.

--Non, Sire; plût à Dieu que j'en prévisse! car, comme avait coutume de
le dire le vieux comte de Tineman[69], danger prévu devient plus facile
à éviter. Le mot d'ordre pour cette nuit, Sire, s'il plaît à Votre
Majesté?

--Que ce soit Bourgogne, Crawford, en honneur de notre hôte, et d'une
liqueur qui ne vous est pas indifférente.

--Je n'aurai de querelle ni avec le duc, ni avec le vin qui porte ce
nom, Sire, pourvu que l'un et l'autre soient de franche composition.
Bonne nuit à Votre Majesté.

--Bonsoir, mon fidèle Écossais, répondit le roi; et il entra dans son
appartement.

À la porte de sa chambre à coucher il trouva le Balafré en
faction.--Suis-moi, lui dit-il en passant devant lui; et l'archer,
semblable à une mécanique à laquelle un ressort touché vient d'imprimer
le mouvement, entra après lui dans l'appartement, s'arrêta à deux pas de
la porte, et attendit, immobile et en silence, les ordres du roi.

--Savez-vous quelque chose de ce paladin errant, votre neveu? lui
demanda le roi; car il a été comme perdu pour nous depuis que, semblable
à un jeune chevalier qui part pour chercher ses premières aventures, il
nous a envoyé deux prisonniers pour premiers fruits de ses exploits.

--Quelque chose m'en est revenu aux oreilles, Sire; mais j'espère que
Votre Majesté voudra bien croire que, s'il a mal agi, il n'y a été
autorisé, ni par mes préceptes, ni par mon exemple; vu que je n'ai
jamais été un âne assez malavisé pour faire vider les arçons à un
prince, de votre illustre maison, connaissant trop bien ma situation,
et...

--Gardez le silence sur ce point, Balafré; votre neveu n'a fait que son
devoir à cet égard.

--Quant à cela, Sire, je l'avais bien endoctriné. Quentin, lui ai-je
dit, quoi qu'il puisse arriver, souvenez-vous que vous appartenez à la
garde écossaise, et faites votre devoir, quoi qu'il puisse en résulter.

--Je me doute qu'il avait reçu quelques bonnes instructions de cette
sorte; mais ce qui m'importe en ce moment, c'est que vous répondiez à ma
question. Avez-vous appris depuis peu quelques nouvelles de votre neveu?
Retirez-vous, messieurs, dit le roi aux autres personnes de sa suite,
cette affaire ne concerne que mon oreille.

--Oui, sans doute, Sire, j'ai vu ce soir même Chariot, un des hommes qui
accompagnaient mon neveu, et qu'il a envoyé de Liège, ou d'un château
situé dans les environs, appartenant à l'évêque, et où il a conduit en
sûreté les comtesses de Croye.

--Que Notre-Dame mère de Dieu en soit bénie! Mais en es-tu bien sûr?
Es-tu bien sûr de cette bonne nouvelle?

--Aussi sûr que je puis l'être, Sire; je crois même que Chariot a des
lettres des dames de Croye pour Votre Majesté.

--Va me les chercher. Donne ton arquebuse à un de ces drôles; à Olivier,
au premier venu. Maintenant bénie soit Notre-Dame d'Embrun! ajouta le
roi quand le Balafré fut parti; je changerai en argent la grille de fer
qui entoure son autel.

Dans cet accès de gratitude et de dévotion, Louis, suivant son usage,
ôta son chapeau, le plaça sur une table, tourna de son côté l'endroit où
se trouvait son image favorite de la Vierge, s'agenouilla, et répéta
avec une nouvelle ferveur le vœu qu'il venait de faire.

Chariot, le premier messager parti de Schonwaldt, ne tarda pas à
arriver, et remit au roi les lettres dont il avait été chargé par les
deux comtesses de Croye. Elles le remerciaient froidement de la
protection qu'il leur avait accordée tant qu'elles avaient été à sa
cour, et avec un peu plus de chaleur de la permission qu'elles en
avaient reçue d'en partir en sûreté; expressions dont Louis rit de bon
cœur, au lieu d'en concevoir du ressentiment. Il demanda ensuite à
Chariot, d'un air qui annonçait évidemment l'intérêt qu'il mettait à
cette question, s'ils n'avaient pas éprouvé en route quelque alarme,
s'ils n'avaient pas été attaqués!

Chariot, homme fort stupide, et qui devait à cette qualité le choix qui
avait été fait de lui pour cette mission, rendit au roi un compte fort
imparfait de l'affaire dans laquelle le Gascon, son camarade, avait été
tué, et l'assura qu'ils n'avaient fait aucune mauvaise rencontre pendant
tout le reste du voyage. Louis lui demanda alors des détails
particuliers et minutieux sur le chemin qu'ils avaient suivi pour se
rendre à Liège, et son intérêt parut redoubler quand il apprit qu'en
approchant de Namur ils avaient suivi la route la plus courte, en
côtoyant la rive droite de la Meuse, au lieu de la traverser, comme le
portaient leurs instructions. Le roi le renvoya en lui faisant donner un
petit présent, et déguisa l'inquiétude manifeste qu'il avait montrée, en
l'attribuant au désir qu'il avait de savoir les dames de Croye en
sûreté.

Quoique cette nouvelle lui annonçât qu'il avait échoué dans un de ses
plans favoris, elle sembla pourtant donner au roi plus de satisfaction
intérieure qu'il n'en aurait probablement montré s'il eût obtenu le plus
brillant succès. Il respira comme un homme dont la poitrine aurait été
déchargée d'un pesant fardeau, murmura de nouveaux remerciemens aux
saints avec un air de profonde dévotion, leva les yeux au ciel, et se
hâta de méditer d'autres plans d'ambition qui pussent être plus sûrs.

Dans ce dessein, Louis fit appeler son astrologue Galeotti, qui parut
avec son air de dignité emprunté, mais ayant pourtant le front chargé de
quelque inquiétude, comme s'il eût douté que le roi dût lui faire un
bon accueil. Il fut pourtant reçu plus favorablement que jamais. Louis
le nomma son ami, son père dans les sciences, en le comparant à un verre
d'optique par le moyen duquel un roi pouvait lire dans l'avenir; et il
termina ses complimens en lui mettant au doigt une bague de grande
valeur.

Galeotti ne savait pas quelles circonstances avaient si soudainement
relevé son mérite aux yeux du roi, mais il entendait trop bien son
métier pour laisser apercevoir son ignorance. Il reçut les éloges de
Louis avec une gravité modeste, dit qu'ils n'étaient dus qu'à la
noblesse de la science qu'il cultivait, et qui n'en était que plus
admirable, puisqu'elle produisait des merveilles par le moyen d'un agent
aussi faible que lui.

Après le départ de l'astrologue, Louis, en apparence fort épuisé, se
jeta dans un fauteuil, renvoya tous ses gens, et ne garda qu'Olivier,
qui, remplissant ses fonctions avec zèle et sans bruit, aida son maître
à se préparer à se mettre au lit.

Pendant qu'il s'acquittait ainsi de son service habituel, le roi, contre
sa coutume, restait préoccupé et silencieux. Olivier fut frappé de ce
changement extraordinaire. Les âmes les plus dépravées ne sont pas
toujours dépourvues de tout bon principe; les bandits sont fidèles à
leur capitaine; et il arrive quelquefois qu'un protégé, un favori,
éprouve un mouvement d'intérêt sincère pour le monarque auquel il doit
son élévation et sa fortune. Olivier-le-Diable, ou quelque autre surnom
qu'on eût pu lui donner pour exprimer ses penchans vicieux, n'était
pourtant pas encore assez complètement identifié avec Satan pour refuser
tout accès dans son cœur à la reconnaissance qu'il devait à son maître,
et il ne put le voir sans regret dans cet état d'accablement, et même, à
ce qu'il paraissait, d'inquiétude.

Après avoir rendu au roi en silence, pendant quelque temps, les services
ordinaires qu'un domestique rend à son maître à sa toilette, il fut
enfin tenté de lui dire avec la liberté que l'indulgence de son
souverain lui permettait en pareille occasion:

--Tête-Dieu! Sire, on dirait que vous avez perdu une bataille; et
cependant moi qui ai été près de la personne de Votre Majesté pendant
toute cette journée, je puis dire que je ne vous ai jamais vu combattre
si vaillamment, et que le champ de bataille vous est resté.

--Le champ de bataille! s'écria Louis en levant les yeux, et en
reprenant la causticité habituelle de son ton et de ses manières;
Pâques-Dieu! mon ami Olivier, dites que je suis resté maître de l'arène
dans un combat contre un taureau; car jamais il n'a existé brute plus
aveugle, plus opiniâtre, plus indomptable que notre cousin de Bourgogne,
à moins que ce ne soit un taureau de Murcie élevé pour les combats.
N'importe, je l'ai joliment harcelé; mais, Olivier, réjouissez vous avec
moi de ce qu'aucun de mes plans en Flandre n'ait réussi, ni en ce qui
concerne les princesses coureuses de Croye, ni relativement à Liège.
Vous m'entendez?

--Non, sur ma foi, Sire, il m'est impossible de féliciter Votre Majesté
d'avoir échoué dans ses projets favoris, à moins que vous ne m'appreniez
quel motif a opéré ce changement dans vos vues et vos souhaits.

--Sous un point de vue général, mon ami, il n'y en est survenu aucun;
mais, Pâques-Dieu! j'ai appris aujourd'hui à connaître le duc Charles
mieux que je ne le connaissais encore. Lorsqu'il était comte de
Charolais, du vivant de son père, le vieux duc Philippe-le-Bon, et moi
le dauphin de France banni, nous buvions, nous chassions, nous battions
la campagne, et nous avons fait plus d'une frasque ensemble. À cette
époque j'avais sur lui un avantage décidé, celui que l'esprit le plus
fort prend naturellement sur le plus faible: mais il a changé depuis ce
temps; il est devenu entêté, entreprenant, arrogant, querelleur,
dogmatique; il nourrit évidemment le désir de pousser les choses à
l'extrême, quand il croit avoir l'occasion favorable. Je ne pouvais
toucher à un sujet qui lui déplaisait qu'avec les mêmes précautions que
si c'eût été un fer rouge. À peine lui ai-je lâché quelques mots pour
lui faire entrevoir la possibilité que ces vagabondes comtesses de Croye
fussent tombées entre les mains de quelque maraudeur des frontières
avant d'arriver à Liège, car je lui avais avoué franchement qu'autant
que je pouvais le croire c'était là qu'elles se rendaient, Pâques-Dieu!
on aurait cru que je lui parlais d'un sacrilège! Il est inutile que je
vous répète ce qu'il m'a dit à ce sujet; il me suffit de vous dire que
j'aurais cru ma tête fort aventurée, si l'on était venu lui annoncer en
ce moment la réussite de l'honnête projet formé par toi et ton ami
Guillaume à la longue barbe pour améliorer sa fortune par le moyen d'un
mariage.

--Votre Majesté voudra bien se rappeler que je ne suis pas l'ami de
Guillaume de la Marck, et que ce n'est pas moi qui ai conçu le projet
dont il s'agit.

--Tu as raison, Olivier; car ton plan était de faire la barbe au
Sanglier des Ardennes; mais tu ne choisissais pas un meilleur époux à la
comtesse Isabelle, quand tu pensais modestement à toi-même. Au surplus,
Olivier, malheur à qui sera son mari; car être pendu, roué, écartelé,
voilà ce que mon doux cousin promettait de mieux à quiconque épouserait
sa jeune vassale sans son agrément.

--Et probablement il ne serait guère moins irrité de tout mouvement
d'insurrection qui pourrait avoir lieu dans la bonne ville de Liège.

--Autant, et même beaucoup plus, Olivier; comme ton intelligence le
devine si bien. Mais dès que j'eus pris la résolution de venir ici,
j'envoyai des messagers à Liège, pour calmer, quant à présent, les
esprits échauffés; et j'ai fait dire à mes amis turbulens, Pavillon et
Rouslaer, de se tenir tranquilles comme des souris, jusqu'après cette
heureuse entrevue entre mon beau cousin et moi.

--Il parait donc, à en juger d'après ce que Votre Majesté vient de dire,
que tout ce que vous pouvez espérer de mieux de cette entrevue, c'est de
ne pas vous en trouver plus mal? C'est, sur ma foi, la même histoire que
celle de la cigogne qui mit son cou dans la gueule du loup, et qui eut à
remercier le ciel d'avoir pu l'en tirer. Cependant Votre Majesté, encore
tout à l'heure, prodiguait les complimens au sage philosophe dont les
prédictions vous ont décidé à jouer un jeu dont vous espériez de si
belles choses.

--Il ne faut désespérer de la partie que lorsqu'elle est perdue,
Olivier, et je n'ai aucune raison pour craindre de la perdre; je dois la
gagner, au contraire, s'il n'arrive rien pour exciter la rage de ce fou
vindicatif; et bien certainement j'ai de grandes obligations à la
science qui m'a fait choisir pour agent et pour conducteur des dames de
Croye un jeune homme dont l'horoscope est si bien d'accord avec le mien,
qu'il m'a sauvé d'un grand danger, même par une contravention à mes
ordres, en prenant la route qui lui a fait éviter l'embuscade de
Guillaume de la Marck.

--Votre Majesté ne manquera jamais d'agens prêts à la servir à pareilles
conditions.

--N'importe, n'importe, Olivier: le poète païen parle de _vola dus
audita malignis_[70], de souhaits dont les saints permettent
l'accomplissement dans leur colère; et, dans les circonstances
présentes, tel aurait été celui que j'avais formé relativement à
Guillaume de la Marck, s'il eût été accompli tandis que je suis entre
les mains de ce duc de Bourgogne. C'est ce qu'a prévu mon art, fortifié
de celui de Galeotti; c'est-à-dire j'ai prévu, non que de la Marck
échouerait dans son entreprise, mais que la mission de ce jeune Écossais
se terminerait heureusement pour moi; et c'est ce qui est arrivé,
quoique d'une manière différente de ce que je m'étais imaginé; car les
astres nous prédisent des résultats généraux, mais ils se taisent sur
les moyens qui les produisent, et qui sont souvent tout le contraire de
ce que nous attendons, ou même de ce que nous désirons. Mais à quoi bon
te parler de ces mystères, à toi qui es pire que le Diable dont on t'a
donné le surnom, puisqu'il croit et qu'il tremble, au lieu que tu es un
incrédule en religion et en science; tu continueras à l'être jusqu'à
l'accomplissement de ta destinée, qui, comme m'en assurent ton horoscope
et ta physionomie, se terminera par l'intervention d'une potence.[71]

--Et si cela arrive, répondit Olivier avec un ton de résignation, ce
sera pour avoir été un serviteur trop reconnaissant pour ne pas exécuter
les ordres de mon maître.

Louis partit d'un de ces éclats de rire sardonique qui lui étaient
habituels. Tu as frappé juste, Olivier, s'écria-t-il; et de par
Notre-Dame! tu n'as pas eu tort, car je t'avais défié au combat. Mais
parle-moi sérieusement: as-tu découvert dans les mesures qu'on prend à
notre égard quelque chose qui doive faire soupçonner de mauvaises
intentions?

--Sire, répondit Olivier, Votre Majesté, et son savant astrologue
cherchent des augures dans les astres et dans l'armée des cieux; moi qui
ne suis qu'un reptile terrestre, je ne puis considérer que les choses de
ma sphère. Il me semble qu'on n'a pas tout-à-fait ici pour Votre Majesté
ces attentions et ces soins qui prouvent qu'on reçoit avec plaisir un
hôte d'un rang si élevé. Le duc, ce soir, a prétendu être fatigué; il
n'a conduit Votre Majesté que jusqu'à la porte de la rue, et a laissé
aux officiers de sa maison le soin de vous accompagner jusqu'ici. Ces
appartemens ont été meublés à la hâte et sans soin. Cette tapisserie est
sens dessus dessous, les hommes marchent sur la tête, et les racines des
arbres touchent le plafond.

--Bon! bon! dit le roi; c'est un accident occasionné par la
précipitation: m'as-tu jamais vu faire attention à de pareilles
bagatelles?

--Elles ne méritent pas en elles-mêmes que vous y pensiez un instant,
Sire, répliqua Olivier, si ce n'est qu'elles indiquent le degré de
respect que les officiers de la maison du duc remarquent en leur maître
pour Votre Majesté. Soyez bien assuré que s'il avait paru désirer que
rien ne manquât à votre réception, le zèle de ses gens aurait fait en
chaque minute la besogne d'une journée; et montrant un bassin et une
aiguière qui étaient dans la chambre:--Depuis quand, ajouta-t-il,
voit-on sur la toilette de Votre Majesté des vases qui ne soient pas
d'argent?

--Cette dernière remarque, Olivier, dît le roi avec un sourire forcé, se
ressent trop de tes fonctions habituelles pour qu'il soit besoin d'y
répondre. Il est vrai que lorsque je n'étais qu'un réfugié, un exilé,
j'étais servi en vaisselle d'or par ordre de ce même Charles, qui
croyait alors que l'argent était un métal à peine digne du dauphin,
quoiqu'il semble le regarder maintenant comme trop précieux pour le roi
de France. Eh bien! Olivier, nous allons nous mettre au lit. Nous avons
pris une résolution, nous l'avons exécutée, il ne nous reste qu'à jouer
bravement le rôle dont nous nous sommes chargés. Je connais mon cousin
de Bourgogne: comme un taureau sauvage, il ferme les yeux quand il prend
son élan; je n'ai qu'à épier ce moment, comme un des toréadors que j'ai
vus à Burgos, et son impétuosité doit le mettre à ma discrétion.



CHAPITRE XXVII.

L'Explosion.

          «En rapides sillons quand l'éclair fend la nue,
          «La surprise muette et la crainte éperdue
          «Écoutent, en tremblant, la foudre qui mugit.»

          THOMSON. _L'Été_.


LE chapitre précédent était destiné, comme l'annonçait son titre, à
faire jeter un coup d'œil en arrière pour que le lecteur fût à même de
juger à quels termes en étaient le roi de France et le duc de Bourgogne
quand Louis avait été déterminé à confier sa royale personne à la foi
d'un ennemi exaspéré, démarche dont sa croyance à l'astronomie lui
promettait un résultat favorable. Mais il s'était sans doute aussi
laissé persuader par le sentiment intime de la supériorité que lui
donnait sur Charles la force de son esprit. Cette résolution
extraordinaire et inexplicable d'ailleurs était d'autant plus téméraire,
qu'on avait eu, dans ces temps de troubles, bien des preuves que les
sauf-conduits les plus solennels n'étaient plus une garantie suffisante.
Et dans le fait, le meurtre de l'aïeul du duc sur le pont de Montereau,
en présence du père de Louis XI, dans une entrevue dont le but était le
rétablissement de la paix et une amnistie générale, offrait au duc un
horrible exemple, s'il était disposé à y recourir.

Mais le caractère de Charles, quoique brusque, fier, emporté et
opiniâtre, n'était pas sans un mélange de bonne foi et de générosité, si
ce n'est dans les instans où il se laissait entraîner par la violence de
ses passions. Ce n'est qu'aux tempéramens plus froids que ces deux
vertus sont entièrement inconnues. Il ne se donna aucune peine pour
faire au roi un meilleur accueil que ne l'exigeaient les lois de
l'hospitalité; mais, d'une autre part, il ne montra pas le dessein de
franchir les barrières sacrées qu'elles imposent.

Le lendemain du jour de l'arrivée du roi, il y eut une revue générale
des troupes de Charles, et elles étaient si nombreuses, si bien armées
et équipées, qu'il ne fut peut-être pas fâché d'avoir l'occasion de
donner ce spectacle à son rival de puissance. Tout en lui faisant le
compliment dû par un vassal à son seigneur suzerain, que ces troupes
étaient celles du roi et non les siennes, le mouvement de sa lèvre
supérieure et l'éclair de fierté qui brilla dans ses yeux indiquaient
assez que ce discours n'était qu'une courtoisie vide de sens, et qu'il
savait fort bien que cette belle armée, exclusivement à ses ordres,
était aussi prête à marcher sur Paris que sur tout autre point. Ce qui
devait ajouter à la mortification de Louis, c'était de reconnaître parmi
les bannières celles de plusieurs seigneurs français, non-seulement de
Normandie et de Bretagne, mais de provinces plus immédiatement soumises
à son autorité, et qui, par divers motifs de mécontentement, avaient
joint le duc de Bourgogne, et fait cause commune avec lui.

Fidèle à son caractère, Louis parut faire peu d'attention à ces
mécontens, tandis que dans le fait il repassait dans son esprit les
moyens qu'il pourrait employer pour les détacher de la Bourgogne et les
rappeler à lui; il résolut de faire sonder à cet égard les principaux
d'entre eux par Olivier et d'autres agens.

Lui-même il travailla avec soin, mais avec grande précaution, à captiver
la bienveillance des principaux officiers et conseillers de Charles;
employant à cet effet les moyens qui lui étaient ordinaires, accordant
des égards, distribuant d'adroites flatteries, et faisant des présens
avec libéralité, non, disait-il à ces seigneurs, pour ébranler la
fidélité qu'ils devaient à leur noble maître, mais pour les engager à
faire tous leurs efforts pour maintenir la paix entre la France et la
Bourgogne, but si louable en lui-même, et tendant si évidemment au
bonheur des deux pays et des deux princes qui les gouvernaient.

Les égards d'un si grand roi, d'un roi si plein de prudence, faisaient
déjà quelque chose par eux-mêmes; les compliments produisaient un nouvel
effet, et les présens que l'usage du temps permettait aux courtisans
bourguignons d'accepter sans scrupule faisaient encore davantage.
Pendant une chasse au sanglier dans la forêt, tandis que le duc,
également ardent aux plaisirs et aux affaires, s'abandonnait entièrement
à son goût pour la chasse, Louis, n'étant pas gêné par sa présence,
trouva le moyen de causer secrètement et tour à tour avec plusieurs
courtisans qui passaient pour avoir beaucoup de crédit sur l'esprit de
Charles, et parmi lesquels d'Hymbercourt et d'Argenton ne furent pas
oubliés. Aux avances qu'il fit à ces deux hommes distingués il ne manqua
pas de mêler adroitement l'éloge de la valeur et des talens militaires
du premier, comme du jugement profond et des connaissances littéraires
de l'historien futur de cette époque.

Cette occasion de pouvoir personnellement se concilier, ou, si le
lecteur le veut, de corrompre les ministres de Charles, était peut-être
ce que le roi s'était proposé comme un des principaux objets de sa
visite, quand même ses cajoleries échoueraient à l'égard du duc
lui-même. Il existait tant de relations entre la France et la Bourgogne
que beaucoup de nobles du second de ces pays avaient dans le premier des
intérêts actuels ou des espérances futures, et la faveur de Louis
pouvait leur être aussi utile à cet égard que son déplaisir aurait pu
leur être nuisible.

Formé pour ce genre d'intrigue comme pour tous les autres, libéral
jusqu'à la profusion lorsque ses projets l'exigeaient, habile à donner à
ses propositions comme à ses présens la couleur la plus plausible, le
roi réussit à faire plier l'orgueil des uns sous le joug de l'intérêt,
et à présenter à l'esprit des autres, patriotes véritables ou prétendus,
le bien commun de la France et de la Bourgogne comme un motif
ostensible, tandis que l'intérêt personnel, semblable à la roue cachée
qui fait mouvoir une machine, n'agissait pas moins puissamment. Il
savait connaître l'appât propre à chacun, et la manière de le présenter:
il glissait ses présens dans la manche de ceux qui étaient trop fiers
pour tendre la main, et il ne doutait pas que sa générosité, tombant
comme la rosée, sans bruit et imperceptiblement, ne produisit en temps
convenable une moisson abondante, au moins de bonne volonté, et
peut-être de bons offices, en faveur du donateur. Enfin, quoiqu'il se
fût depuis long-temps frayé le chemin par le moyen de ses agens, pour se
procurer à la cour de Bourgogne une influence qui pût être avantageuse
aux intérêts de la France, ses efforts personnels, aidés sans doute par
les informations qu'il avait préalablement reçues, le conduisirent plus
directement à son but en quelques heures que les instrumens qu'il avait
employés jusqu'alors n'avaient pu y réussir en plusieurs années de
négociations.

Il existait à la cour de Bourgogne un individu que Louis désirait
particulièrement gagner, et qu'il y chercha inutilement dès qu'il y fut
arrivé: c'était le comte de Crèvecœur. Bien loin d'avoir du
ressentiment contre lui à cause de la fermeté qu'il avait déployée, en
sa qualité d'ambassadeur, au château du Plessis, le roi n'avait trouvé
dans cette conduite qu'un motif de plus pour chercher à se l'attacher,
s'il était possible. Il ne fut pas très-charmé d'apprendre que le comte
était parti à la tête de cent lances, et se rendait vers les frontières
du Brabant, pour porter des secours à l'évêque, en cas de nécessité,
soit contre Guillaume de la Marck, soit contre ses sujets mécontens. Il
ne se consola qu'en pensant que cette force, jointe aux avis qu'il avait
envoyés par de fidèles messagers, empêcherait qu'il n'éclatât dans ce
pays des troubles prématurés, dont il prévoyait que l'explosion rendrait
sa situation fort précaire.

La cour, en cette occasion, dîna dans la foret, quand l'heure de midi
fut arrivée, comme c'était assez l'usage dans ces grandes parties de
chasse: cet arrangement, pour cette fois, fut particulièrement agréable
au duc, qui désirait se dispenser, autant qu'il le pouvait, de cette
déférence solennelle et cérémonieuse qu'il était, en tout autre cas,
obligé d'observer à l'égard du roi Louis. Dans le fait, la connaissance
que le roi possédait des faibles de la nature humaine l'avait trompé en
cette occasion. Il avait pensé que le duc se serait trouvé flatté
au-delà de toute expression, de recevoir de son souverain une telle
marque de condescendance et de confiance; mais il avait oublié que la
dépendance où était le duché de Bourgogne de la couronne de France était
en secret une mortification amère pour un prince aussi riche, aussi fier
et aussi puissant que Charles, qui ne désirait certainement rien tant
que de pouvoir l'ériger en royaume indépendant. La présence du roi en sa
propre cour lui imposait l'obligation d'y jouer le rôle subordonné de
vassal, d'accomplir divers actes de soumission et de déférence féodale,
ce qui, pour un homme d'un caractère si hautain, était déroger à sa
qualité de prince souverain, dont il était continuellement jaloux.

Mais quoiqu'on pût, en cette occasion, dîner sur le gazon, et mettre des
barils en perce au son des cors, avec toute la liberté que permet un
repas champêtre, il n'en devenait que plus nécessaire de suivre, pour le
festin du soir, toutes, les lois de la plus stricte étiquette.

Des ordres préalables avaient été donnés à cet effet; et en rentrant à
Péronne le roi trouva un banquet préparé avec une splendeur et une
magnificence dignes de la richesse de son formidable vassal, qui
possédait presque tous les Pays-Bas, alors le plus riche pays de
l'Europe. Le duc était assis au haut bout d'une grande table gémissant
_sous le poids_ d'une vaisselle d'or et d'argent, dans laquelle étaient
servis les mets les plus recherchés. À sa main droite, et sur un siège
plus élevé que le sien, était le roi son hôte. On voyait debout derrière
lui, d'un côté, le fils du duc de Gueldres, qui remplissait les
fonctions de grand-écuyer tranchant, de l'autre son fou le Glorieux,
sans lequel le prince se montrait rarement; car, comme la plupart des
hommes de son caractère, Charles portait à l'extrême le goût général
dans toutes les cours de ce siècle pour les fous et les bouffons,
trouvant dans la bizarrerie de leur infirmité morale, et dans leurs
saillies, ce plaisir que son rival, plus intelligent, mais sans plus de
bienveillance, riant volontiers

    Et des craintes du brave, et des erreurs du sage,

préférait tirer de l'observation des imperfections de l'humanité
considérée sous un point de vue plus noble. Et en effet, s'il est vrai,
comme le rapporte Brantôme, qu'un fou de cour ayant entendu Louis XI,
dans un de ses accès de repentir et de dévotion, avouer qu'il avait été
complice de l'empoisonnement de son frère Henri, comte de Guienne, en
fit le récit, le lendemain à dîner, devant toute la cour assemblée, on
peut croire que les plaisanteries des fous de profession eurent peu
d'attraits pour ce monarque pendant tout le reste de sa vie.

Mais en cette occasion il ne dédaigna pourtant pas de faire attention au
fou favori du duc de Bourgogne, et d'applaudir à ses reparties. Il le
fit même d'autant plus volontiers, qu'il crut remarquer, que quoique la
folie du Glorieux s'exprimât souvent d'une manière grossière, elle
couvrait pourtant plus de finesse et de causticité que n'en avaient
ordinairement les hommes de cette profession.

Dans le fait, Tiel Wetzweiler, surnommé le Glorieux, n'était nullement
un fou de trempe ordinaire. C'était un grand et bel homme, qui excellait
dans un grand nombre d'exercices, ce qui semblait à peine pouvoir se
concilier avec une faible intelligence, puisqu'il lui avait fallu de la
patience et de l'attention pour acquérir ces talens. Il suivait
ordinairement le duc à la chasse et même à la guerre; et, à la bataille
de Montlhéri, quand ce prince courut un grand danger, ayant été blessé à
la gorge, et se trouvant sur le point d'être fait prisonnier par un
chevalier français qui tenait déjà les rênes de son cheval, Tiel
Wetzweiler attaqua l'assaillant avec tant de bravoure qu'il le renversa
et dégagea son maître. Peut-être craignait-il que ce service ne parût
trop important pour un homme de sa condition, et qu'il ne lui suscitât
des ennemis parmi les chevaliers et les seigneurs qui avaient laissé au
fou de la cour le soin de la personne de leur souverain; quoi qu'il en
fût, au lieu de songer à se faire donner des éloges pour cet exploit, il
ne chercha qu'à faire rire à ses dépens, et il fit tant de gasconnades
sur tout ce qu'il avait fait dans cette bataille, que bien des gens
pensèrent que le secours qu'il avait donné si à propos au duc était une
circonstance imaginaire, comme tout le reste de sa narration. Ce fut à
cette occasion qu'il reçut le sobriquet de _Glorieux_, et dès-lors il ne
porta plus d'autre nom.

Le Glorieux s'habillait fort richement, et ne conservait que très-peu de
chose du costume ordinaire aux gens de sa profession; encore ce peu
avait-il un caractère symbolique plutôt que littéral. Au lieu d'avoir la
tête rasée, il portait de longs cheveux bouclés qui venaient rejoindre
une barbe bien peignée et arrangée avec soin; ses traits étaient
réguliers et auraient pu même passer pour beaux, s'il n'avait eu quelque
chose d'égaré dans les yeux. Une petite bande de velours écarlate,
placée au haut de son bonnet, indiquait plutôt qu'elle ne représentait
une crête de coq, attribut distinctif d'un fou en titre d'office. Sa
marotte en ébène se terminait, suivant l'usage, par une tête de fou avec
des oreilles d'âne en argent, mais si petite et taillée si délicatement,
qu'à moins de l'examiner de fort près on aurait pu croire qu'il portait
le bâton officiel de quelque dignité plus grave. Telles étaient, dans
tout son costume, les seules marques auxquelles, on put reconnaître son
emploi. À tous autres égards, il disputait de splendeur avec la plupart
des seigneurs de la cour. Une médaille d'or était attachée à son bonnet;
il portait au cou une belle chaîne de même métal, et ses riches habits
n'étaient pas taillés d'une manière plus bizarre que ceux de ces jeunes
gens qui cherchent à outrer la mode du jour.

Charles et Louis, en imitation de son hôte, adressèrent souvent la
parole à ce personnage pendant le repas, et tous deux, en riant de bon
cœur, montraient combien les réponses du Glorieux les amusaient.

--Pour qui sont donc ces deux places vacantes? lui demanda Charles.

--L'une d'elles tout au moins devrait m'appartenir par droit de
succession, répondit le Glorieux.

--Et pourquoi cela, drôle?

--Parce qu'elles appartiennent à d'Hymbercourt et à d'Argenton, qui sont
allés si loin pour donner le vol à leurs faucons, qu'ils en ont oublié
leur souper. Or, ceux qui préfèrent un faucon volant, à un faisan sur la
table, sont proches parens des fous, et par conséquent je devrais avoir
droit à leurs places à table, comme faisant partie de leur succession
mobilière.

--C'est une plaisanterie réchauffée, mon ami Tiel, mais qu'ils soient
fous ou sages, les voici qui arrivent pour relever leur défaut.

D'Argenton et d'Hymbercourt entraient en ce moment dans la salle; et
après avoir salué respectueusement les deux princes, ils prirent les
places qui leur avaient été réservées.

--Eh bien! messieurs, leur dit le duc, il faut que votre chasse ait été
bien bonne ou bien mauvaise, pour qu'elle vous ait retenus si tard? Mais
quoi! sire Philippe de Comines, vous avez l'air tout abattu!
d'Hymbercourt vous a-t-il gagné une grosse gageure? Vous êtes un
philosophe, et vous devriez savoir mieux supporter la mauvaise fortune.
Mais d'Hymbercourt a l'air tout consterné! Que veut dire ceci, messieurs?
n'avez-vous pas trouvé de gibier? avez-vous perdu vos faucons? avez-vous
rencontré quelque sorcière? le Chasseur Sauvage[72]s'est-il montré à
vous dans la forêt? Sur mon honneur, on dirait que vous venez, non à un
festin, mais à une cérémonie funèbre.

Tandis que le duc parlait, les yeux de toute la compagnie se dirigeaient
sur d'Argenton et d'Hymbercourt. Ils n'étaient nullement de cette classe
de gens en qui une expression de mélancolie est habituelle, et ce fut
une raison pour que leur embarras et leur air décontenancé en fussent
plus remarqués. L'enjouement et la gaieté qu'on devait en grande partie
à de copieuses libations d'excellent vin, disparurent presque au même
instant; et sans que personne pût assigner la raison de ce changement
survenu tout à, coup dans la disposition générale des esprits, chacun se
mît à parler à l'oreille à son voisin, comme si l'on eût été dans
l'attente de quelque nouvelle étrange et importante.

--Que veut dire ce silence, messieurs? s'écria le duc en élevant la voix
qu'il avait naturellement très-haute. Si vous apportez à notre banquet
un air si étrange et une taciturnité qui l'est encore davantage, nous
voudrions que vous fussiez restés dans les marais à chercher des hérons,
des bécasses, et même des hiboux.

--Monseigneur, dit d'Argenton, comme nous revenions ici de la forêt,
nous avons rencontré le comte de Crèvecœur.

--Quoi! déjà de retour du Brabant? J'espère que tout y est tranquille.

--Le comte informera lui-même Votre Altesse, dans un instant, des
nouvelles qu'il apporte, dit d'Hymbercourt, car nous ne les savons que
fort imparfaitement.

--Vraiment? Et où est le comte?

--Il change de costume pour se rendre près de Votre Altesse, répondit
d'Hymbercourt.

--De costume! Tête-Dieu! que m'importe son costume? Je crois que vous
avez conspiré avec lui pour me faire perdre l'esprit?

--Pour parler plus franchement, dit d'Argenton, les nouvelles qu'il
apporte, il désire vous les communiquer dans une audience particulière.

--Tête-Dieu! sire roi, dit Charles, voilà bien comme nos conseillers
nous servent toujours. S'ils peuvent attraper quelque chose qu'ils
jugent de quelque intérêt pour notre oreille, ils prennent sur-le-champ
un air grave, et deviennent aussi fiers de ce qu'ils portent qu'un âne
l'est d'une selle neuve. Qu'on aille dire à Crèvecœur de se rendre ici
sur-le-champ. Il vient des frontières de Liège; et quant à _nous_, du
moins, dit-il en appuyant sur le pronom, nous n'avons dans ce pays aucun
secret que nous ne puissions proclamer à la face du monde entier.

On s'aperçut généralement que le duc avait assez bu pour renforcer son
opiniâtreté naturelle; et, quoique plusieurs de ses courtisans lui
eussent volontiers fait observer que le moment n'était convenable ni
pour apprendre des nouvelles, ni pour tenir conseil, cependant ils
connaissaient trop bien l'impétuosité de son caractère pour se hasarder
à lui faire quelque objection, et chacun resta dans l'attente des
nouvelles apportées par Crèvecœur.

Quelques minutes se passèrent, pendant lesquelles le duc resta les yeux
fixés sur la porte avec un air d'impatience, tandis que tous les
convives avaient les leurs baissés vers la table, comme pour cacher leur
inquiétude et leur curiosité. Louis seul conservait le plus grand
sang-froid, et causait alternativement avec le fou et avec le grand
écuyer tranchant.

Enfin Crèvecœur arriva, et dès qu'il parut le duc le salua en lui
demandant d'un ton bref:--Eh bien! sire comte, quelles nouvelles de
Liège et du Bradant? L'annonce de votre arrivée a banni la gaieté de
notre table; mais nous espérons que votre présence va l'y ramener.

--Mon seigneur et maître, répondit Crèvecœur d'un ton ferme, mais
triste, les nouvelles que j'apporte sont faites pour être entendues dans
votre conseil plutôt qu'à votre table.

--Quelles sont-elles? s'écria le duc; je veux le savoir, eussiez-vous à
m'annoncer la venue de l'Antéchrist. Mais je puis les deviner: les
Liégeois se sont encore mutinés?

--C'est la vérité, monseigneur, dit Crèvecœur d'un air très-grave.

--Voyez-vous, reprit le duc, comme j'ai deviné sur-le-champ ce que vous
hésitiez tellement à me dire! Ainsi donc ces bourgeois écervelés ont
encore pris les armes? Cette nouvelle ne pouvait arriver plus à propos,
ajouta-t-il en jetant sur Louis un regard plein d'amertume et de
ressentiment, quoiqu'il cherchât évidemment à se modérer, puisque nous
pouvons demander à notre seigneur suzerain son avis sur la manière de
réprimer de tels mutins. Avez-vous encore d'autres nouvelles, comte?
apprenez-nous-les; rendez-nous compte ensuite pourquoi vous n'avez pas
marché vous-même au secours de l'évêque.

--Il m'en coûte, monseigneur, d'avoir à vous apprendre les autres
nouvelles, et il sera affligeant pour vous de les entendre. Mon secours,
celui de tous les chevaliers du monde, ne pourraient être d'aucune
utilité au digne prélat: Guillaume de la Marck, uni aux Liégeois
insurgés, s'est emparé de Schonwaldt, et l'a assassiné dans son propre
château.

--_Assassiné_! répéta le duc d'une vois creuse et basse, qui fut
pourtant entendue d'un bout de la salle à l'autre, tu as été trompé par
quelque faux rapport, Crèvecœur; cela est impossible!

--Hélas, monseigneur, répondit le comte, je le tiens d'un témoin
oculaire, d'un archer de la garde écossaise du roi de France, qui était
dans la salle à l'instant où ce meurtre a été commis par ordre de
Guillaume de la Marck.

--Et qui sans doute était fauteur et complice de cet horrible sacrilège,
s'écria le duc en se levant et en frappant du pied avec tant de fureur
qu'il brisa le marche-pied placé devant lui. Qu'on ferme les portes de
cette salle! Qu'on en garde les fenêtres! Qu'aucun étranger ne bouge de
sa place, sous peine de mort! Gentilshommes de ma chambre, l'épée à la
main!--Et se tournant vers Louis, il avança la main lentement, mais d'un
air déterminé, vers la poignée de son épée, pendant que le roi, sans
montrer aucune crainte, sans même prendre une attitude défensive, lui
disait froidement:

--Cette nouvelle a ébranlé votre raison, beau cousin.

--Non, répliqua le duc d'un ton terrible; mais elle a éveillé un juste
ressentiment que j'avais laissé sommeiller trop long-temps par de vaines
considérations de lieux et de circonstances.--Assassin de ton frère!
rebelle contre ton père! tyran de tes sujets! allié traître, roi
parjure, gentilhomme sans honneur! tu es en mon pouvoir, et j'en rends
grâce au ciel.

--Rendez-en plutôt grâce à ma folie, dit le roi. Quand nous nous
rencontrâmes, à termes plus égaux, à Montlhéri, il me semble que vous
auriez voulu être plus loin de moi que vous ne l'êtes maintenant.

Le duc avait toujours la main sur la poignée de son épée; mais il ne la
tira pas hors du fourreau. Il semblait qu'il ne pouvait se résoudre à en
faire usage contre un ennemi qui ne lui offrait aucune résistance, et
dont l'air calme ne pouvait justifier aucun acte de violence.

Cependant une confusion générale régnait dans la salle. Les portes en
avaient été fermées par l'ordre du duc, et elles étaient gardées; mais
plusieurs seigneurs français, quoique peu nombreux, s'étaient levés, et
se disposaient à prendre la défense de leur souverain. Louis n'avait dit
un mot ni au duc d'Orléans ni à Dunois depuis qu'il les avait fait
sortir du château de Loches; et à peine pouvaient-ils se croire en
liberté, traînés comme ils l'étaient à la suite du roi, et objets de sa
méfiance et de ses soupçons plutôt que de ses égards et de son
attachement. Cependant la voix de Dunois fut la première à se faire
entendre au milieu du tumulte; et s'adressant au duc de Bourgogne:--Sire
duc, lui dit-il, vous oubliez que vous êtes vassal de la France; et que
nous, vos convives, nous sommes Français. Si vous levez la main contre
notre monarque, préparez-vous aux plus violens efforts, du désespoir;
car croyez-moi, nous nous abreuverons du sang de la Bourgogne comme nous
venons de le faire de son vin. Courage, monseigneur d'Orléans. Et vous,
gentilshommes français, rangez-vous autour de Dunois, et faites ce que
vous le verrez faire.

C'est en de pareils momens qu'un roi connaît quels sont ceux de ses
sujets sur qui il peut compter avec certitude. Le peu de chevaliers et
de seigneurs indépendans qui avaient suivi Louis, et dont la plupart
n'avaient jamais reçu de lui que des marques de dédain et de déplaisir,
sans être effrayés par une force infiniment supérieure qui ne leur
permettait d'espérer qu'une mort glorieuse, se rangèrent à l'instant
autour de Dunois, et se frayèrent un chemin à sa suite vers le haut bout
de la table où se trouvaient les deux princes.

Au contraire, ceux que Louis avait tirés du néant pour leur confier des
places importantes pour lesquelles ils n'étaient pas nés ne montrèrent
que froideur et lâcheté, et restant tranquillement assis, semblèrent
résolus de ne pas courir au-devant de leur destin, en se mêlant de cette
affaire, quoi qu'il pût arriver à leur bienfaiteur.

À la tête du parti le plus généreux et le plus fidèle était le vénérable
lord Crawford, qui, avec une agilité que personne n'aurait attendue de
son âge, s'ouvrit un chemin malgré toute opposition. Il est pourtant
juste d'ajouter qu'il n'en éprouva guère; car, soit par point d'honneur,
soit par un secret désir de prévenir le coup qui menaçait Louis, la
plupart des seigneurs bourguignons s'écartèrent pour le laisser passer.
Se plaçant hardiment entre le roi et le duc, Crawford enfonça sur un
côté de sa tête sa toque, d'où s'échappaient quelques mèches de cheveux
blancs; ses joues pâles et son front ridé reprirent les couleurs de la
jeunesse; son œil flétri par l'âge brilla de tout le feu d'un jeune
guerrier prêt à faire un acte de courage et de désespoir; et entourant
son bras gauche du manteau attaché à son épaule, il tira son épée de la
main droite.

--J'ai combattu pour son père et pour son aïeul! s'écria-t-il, et, de
par saint André! quoi qu'il puisse arriver, je ne l'abandonnerai pas
dans une pareille crise!

Tout ce qui vient de nous coûter quelque temps pour le raconter se passa
avec la rapidité d'un éclair. À peine le duc avait-il pris une attitude
menaçante, que Crawford s'était jeté entre lui et l'objet de sa
vengeance, et que Dunois, entouré des seigneurs français, n'était plus
qu'à quelques pas.

Le duc de Bourgogne avait toujours la main sur son épée, et
il semblait se disposer à donner le signal d'une attaque générale
dont le résultat aurait été infailliblement le massacre du parti
le plus faible, quand Crèvecœur se jeta en avant, et s'écria d'une voix
retentissante:--Monseigneur de Bourgogne, songez à ce que vous allez
faire! Vous êtes chez vous. Vous êtes le vassal du roi. Ne répandez pas
le sang de votre hôte sous votre toit, le sang d'un roi sur le trône que
vous avez élevé pour lui, et où il s'est assis sous votre sauvegarde.
Par égard pour l'honneur de votre maison, ne cherchez pas à venger un
meurtre horrible par un meurtre plus horrible encore.

--Retire-toi, Crèvecœur, s'écria le duc, et laisse-moi assouvir ma
vengeance. Retire-toi, te dis-je: la colère des princes est à craindre
comme celle du ciel.

--Oui, répondit Crèvecœur avec fermeté; mais seulement quand elle est
juste comme celle du ciel. Permettez-moi de vous supplier de maîtriser
la violence de votre caractère, quelque justement irrité que vous soyez.
Et vous, messeigneurs de France, votre résistance est inutile; souffrez
que je vous engage à éviter tout ce qui pourrait amener une effusion de
sang.

--Il a raison, dit Louis que son sang-froid n'abandonna pas dans cette
crise effrayante, et qui prévoyait que si une querelle commençait, on se
porterait à plus de violence dans la chaleur du moment qu'après l'examen
des choses telles qu'elles étaient, si on pouvait maintenir la
paix.--Mon cousin d'Orléans, mon cher Dunois, mon brave Crawford,
n'amenez pas des malheurs et une effusion de sang, en vous offensant
trop promptement. Notre cousin le duc est courroucé de la nouvelle de la
mort d'un ami qui lui était cher, du vénérable évêque de Liège, dont
nous déplorons le meurtre autant qu'il le déplore. D'anciens et
malheureusement de nouveaux sujets de querelle le portent à nous
soupçonner d'avoir eu quelque part à un crime qui nous fait horreur. Si
notre hôte voulait nous assassiner en ce lieu même, nous son roi, nous
son parent, sous la fausse supposition que nous ayons donné les mains à
ce meurtre abominable, tous vos efforts n'allégeraient guère notre
destin, et pourraient au contraire considérablement l'aggraver. Ainsi
donc, Crawford, retirez-vous. Quand ce devraient être mes dernières
paroles, je parle comme un roi à son officier, et j'exige obéissance.
Retirez-vous; et si on l'exige, rendez votre épée: je vous le commande,
et votre serment vous oblige à m'obéir.

--C'est la vérité, Sire, répondit Crawford en reculant, et remettant son
épée dans le fourreau; oui, c'est la vérité; mais si j'étais à la tête
de soixante-dix de mes braves gens, au lieu d'être chargé du même nombre
d'années, sur mon honneur! je voudrais voir si l'on peut avoir raison de
ces galans si pimpans avec leurs chaînes d'or et les bijoux qui brillent
à leurs chapeaux.

Le duc resta assez long-temps les yeux fixés sur le plancher, et dit
ensuite avec un ton d'ironie amère:--Vous avez raison, Crèvecœur: notre
honneur exige que les obligations que nous avons à ce grand roi, à cet
hôte honorable, à cet ami fidèle, ne soient pas payées aussi
précipitamment que nous l'avions d'abord résolu dans notre colère. Nous
agirons de telle sorte que toute l'Europe connaîtra la justice de nos
procédés. Messeigneurs de France, il faut que vous rendiez vos armes à
mes officiers. Votre maître a rompu la trêve et n'a plus droit à en
profiter. Cependant, pour ménager vos sentimens d'honneur, et par
respect pour la race dont il a dégénéré, nous ne demanderons pas à notre
cousin Louis son épée.

--Pas un de nous, s'écria Dunois, ne rendra ses armes, et ne sortira de
cette salle sans être convaincu de la sûreté de notre roi.

--Et pas un homme de la garde écossaise, ajouta lord Crawford, ne mettra
bas les armes, si ce n'est par ordre du roi de France ou de son grand
connétable.

--Brave Dunois, dit le roi, et vous, mon fidèle Crawford, votre zèle me
nuira au lieu de m'être utile. Je compte, ajouta-t-il avec dignité, sur
la justice de ma cause, plus que sur une vaine résistance qui coûterait
la vie à mes meilleurs et mes plus braves sujets. Rendez vos armes: les
nobles Bourguignons qui recevront ces gages honorables nous protégeront
vous et moi mieux que vous ne pourriez le faire.--Rendez vos armes;
c'est moi qui vous l'ordonne.

Ce fut ainsi que dans cette crise dangereuse Louis montra cette prompte
décision et cette présence d'esprit admirables qui seules pouvaient lui
sauver la vie. Il savait que, jusqu'à ce qu'on en vînt aux mains, il
pouvait compter sur les efforts de la plupart des seigneurs bourguignons
qui se trouvaient dans la salle, pour chercher à calmer la fureur de
leur maître; mais que si une mêlée avait lieu, sa vie et celle du petit
nombre de défenseurs qu'il avait seraient sacrifiées à l'instant même:
ses ennemis les plus acharnés avouèrent pourtant que sa conduite
n'offrait en ce moment rien qui sentît la bassesse ou la lâcheté. Il ne
chercha pas à changer en frénésie les transports furieux du duc: mais il
parut ni craindre ni conjurer sa colère, et il continua à le regarder
avec cette attention calme et fixe qu'on remarque dans les yeux d'un
homme brave qui observe les gestes menaçans d'un fou, et qui sait que le
sang-froid et la fermeté, seront un frein suffisant pour réprimer peu à
peu la rage du délire même.

Crawford, à l'ordre du roi, jeta son épée au comte de
Crèvecœur.--Prenez-la, lui dit-il, et que le diable vous en donne bien
de la joie. Celui à qui elle appartient légitimement n'est pas déshonoré
en la rendant, car nous n'avons pas eu le champ libre pour la défendre.

--Un moment, messieurs, s'écria le duc en accens entrecoupés, comme un
homme à qui la colère laisse à peine le pouvoir de s'exprimer, gardez
vos armes; votre parole de ne pas vous en servir me suffira. Quant à
vous, Louis de Valois, vous devez vous regarder comme mon prisonnier,
jusqu'à ce que vous vous soyez justifié d'avoir été complice d'un
meurtre et d'un sacrilège. Qu'on le conduise au château, dans la Tour du
comte Herbert; qu'il ait avec lui six personnes de sa suite à son choix.
Lord Crawford, il faut que votre garde se retire du château; on lui
assignera un autre logement, un logement honorable. Qu'on lève tous les
ponts-levis, et qu'on baisse toutes les herses; qu'on place une triple
garde aux portes de la ville; qu'on ramène le pont de bateaux sur la
rive droite de la rivière; que ma troupe de Wallons noirs entoure le
château; qu'on triple le nombre des sentinelles à tous les postes.
D'Hymbercourt, vous ferez faire des patrouilles à pied et à cheval
autour de la ville, de demi-heure en demi-heure pendant toute la nuit,
et d'heure en heure pendant la journée de demain, si toutefois cette
mesure est encore nécessaire alors; car il est probable que nous ne
laisserons pas vieillir cette affaire. Veillez bien sur la personne de
Louis, si vous faites cas de la vie.

Il quitta la table avec le même air d'humeur et de colère, jeta sur le
roi un regard d'inimitié mortelle, et sortit de l'appartement à pas
précipités.

--Messieurs, dit Louis en regardant autour de lui avec dignité, le
chagrin de la mort de son allié a jeté votre prince dans un accès de
frénésie. J'espère que vous connaissez trop bien vos devoirs, comme
nobles et comme chevaliers, pour le soutenir dans des démarches
traîtreusement violentes contre la personne de son seigneur suzerain.

En ce moment on entendit dans les rues le son des tambours et des
trompettes qui appelaient les soldats de toutes parts.

--Nous sommes sujets de la Bourgogne, répondît Crèvecœur, qui
remplissait les fonctions de grand-maréchal de la maison du duc, et nous
devons agir en conséquence. Nos espérances, nos prières et nos efforts
chercheront à ramener la paix et l'union entre Votre Majesté et notre
maître; mais en attendant, c'est un devoir pour nous d'exécuter ses
ordres. Ces seigneurs et ces chevaliers se feront un honneur d'héberger
l'illustre duc d'Orléans, le brave Dunois et le vénérable lord Crawford.
Quant à moi, il faut que je sois le chambellan de Votre Majesté, et que
je vous conduise dans un tout autre appartement que je ne le voudrais,
me rappelant l'hospitalité que j'ai reçue au Plessis. Vous n'avez qu'à
choisir votre suite, que les ordres du duc limitent à six personnes.

--En ce cas, dit le roi en regardant autour de lui, et après un moment
de réflexion, je désire avoir près de moi Olivier-le-Dain, un archer de
ma garde écossaise nommé le Balafré, Tristan l'Ermite, avec deux de ses
gens à son choix, et mon fidèle et loyal philosophe Martius Galeotti.

--La volonté de Votre Majesté sera exécutée en tous points, répondit le
comte de Crèvecœur. J'apprends, ajouta-il après avoir pris quelques
informations, que Galeotti est en ce moment à souper en joyeuse
compagnie, mais on va l'envoyer chercher. Les autres se rendront aux
ordres de Votre Majesté à l'instant même.

--Marchons donc, dit le roi, et rendons-nous dans le nouveau logement
que nous assigne l'hospitalité de notre cousin. Nous savons que la place
est forte, et nous espérons qu'elle ne sera pas moins sûre.

--Avez-vous remarqué quelle suite le roi Louis a choisie? demanda le
Glorieux à voix basse, au comte de Crèvecœur en suivant Louis qui
sortait de la salle où s'était donné le banquet.

--Sans doute, mon joyeux compère; qu'as-tu à dire à cet égard?

--Oh! rien, absolument rien, si ce n'est que c'est un choix rare: un
rufian de barbier, un coupe-jarret écossais, le bourreau avec deux de
ses gens, et un fripon de charlatan. J'irai avec vous, Crèvecœur; je
veux prendre un grade dans la science de la coquinerie, en les observant
pendant que vous allez les conduire. Satan aurait eu peine à convoquer
un pareil synode, et il n'aurait pu en être lui-même un plus digne
président.

Le fou, à qui tout était permis, prit alors le bras de Crèvecœur, et se
mit à marcher avec lui, tandis qu'accompagné d'une forte escorte, mais
avec toutes les marques extérieures du respect, le comte conduisait le
roi vers son nouvel appartement.



CHAPITRE XXVIII.

Incertitude.

          «Le pauvre dort en paix, et les fronts couronnés
          «Ne peuvent obtenir une couche paisible.»

          SHAKSPEARE. _Henri VI, partie II_.


QUARANTE hommes d'armes portant alternativement, l'un l'épée nue,
l'autre une torche allumée, formaient l'escorte ou plutôt la garde qui
conduisait Louis XI de l'hôtel-de-ville de Péronne au château-fort; en
entrant dans cette sombre demeure, le roi crut un moment entendre une
voix qui lui donnait à l'oreille cet avis que le poète florentin a écrit
sur la porte des régions infernales:

    Laissez ici toute espérance[73].

Peut-être quelque sentiment de remords aurait ému le cœur du roi, s'il
avait songé aux victimes qu'il avait fait entasser dans ses cachots par
centaines et par milliers, sur de légers soupçons, souvent même sans
aucun motif, les privant sans scrupule de tout espoir de liberté, et les
réduisant à maudire la vie à laquelle elles ne tenaient plus que par une
sorte d'instinct animal.

La lueur des torches l'emportait sur celle de la lune, dont les rayons
avaient moins d'éclat cette nuit que la précédente, et la lumière
rougeâtre qu'elles répandaient sur ce vieil édifice semblait rendre
encore plus sombre et plus formidable le bâtiment nommé la Tour du comte
Herbert. C'était celle que Louis avait vue la veille avec une espèce de
pressentiment fâcheux, et qu'il était maintenant destiné à habiter, en
proie à la crainte de toutes les violences auxquelles son puissant
vassal, au caractère irascible, pourrait se livrer sous ces voûtes
silencieuses, si favorables au despotisme.

Les pénibles sensations du roi ne firent que s'accroître quand il
aperçut, en traversant la cour, deux ou trois cadavres sur lesquels on
avait jeté à la hâte une capote de soldat; et il ne fut pas long-temps à
reconnaître l'uniforme des archers de sa garde écossaise. Le détachement
qui était de garde près de l'appartement du roi, comme le comte de
Crèvecœur l'en informa, avait refusé de quitter son poste; une querelle
s'en était suivie entre eux et les Wallons noirs du duc, et avant que
les officiers des deux corps eussent pu rétablir l'ordre, plusieurs
d'entre eux avaient été tués.

--Mes braves et fidèles Écossais! s'écria le roi en voyant ce triste
spectacle, si vous aviez eu à combattre homme à homme, ni la Flandre ni
la Bourgogne n'auraient pu fournir de champions en état de vous
résister.

--Sans doute, dit le Balafré qui marchait derrière le roi; mais Votre
Majesté n'ignore pas que le nombre l'emporte sur le courage. Il y a peu
de gens qui puissent faire face à plus de deux ennemis à la fois.
Moi-même je ne me soucierais guère d'avoir à en combattre trois, à moins
que le devoir ne l'exigeât, auquel cas il ne s'agit plus de compte.

--Es-tu là, ma vieille connaissance? dit le roi. J'ai donc encore près
de moi un sujet fidèle?

--Et un fidèle ministre, soit dans vos conseils, soit dans les devoirs
qu'il a à remplir près de votre personne royale, dit Olivier-le-Dain
d'une voix mielleuse.

--Nous sommes tous fidèles, dit Tristan l'Ermite d'un ton brusque; car
si le duc vous fait périr, il ne laissera la vie à aucun de nous, quand
même nous désirerions la conserver.

--Voilà ce que j'appelle une bonne garantie de fidélité, dit le
Glorieux, qui, comme nous l'avons déjà dit, et avec la légèreté d'esprit
qui caractérise un cerveau dérangé, s'était mis de la compagnie.

Pendant ce temps, le vieux sénéchal, appelé à la hâte, faisait de
pénibles efforts pour tourner une clef pesante dans la serrure de la
porte de cette vieille prison gothique, qui semblait s'ouvrir à regret;
et il fut obligé de recourir à l'aide d'un des gardes de Crèvecœur.
Quand elle fut ouverte, six hommes entrèrent avec des torches, et
montrèrent le chemin par un passage étroit et tournant, commandé, de
distance en distance, par des meurtrières et des barbacanes pratiquées
dans l'épaisseur des murs. Au bout de ce passage était un escalier digne
de faire suite, et dont les marches étaient de gros blocs de pierre
grossièrement taillés à coups de marteau, et de hauteur inégale. Elles
se terminaient à une porte en fer qui conduisait à ce qu'on appelait la
grande salle de la tour, où la lumière pénétrait à peine, même en plein
jour, car elle n'y arrivait que par des ouvertures que l'épaisseur
excessive des murailles faisait paraître encore plus étroites, et qui
ressemblaient à des crevasses plutôt qu'à des fenêtres. Sans la lueur
des torches, il y aurait régné en ce moment une obscurité complète. Deux
ou trois chauves-souris, ou autres oiseaux de mauvais augure, réveillés
par cette clarté inaccoutumée, voltigèrent autour des lumières et
menacèrent de les éteindre, tandis que le sénéchal s'excusait auprès du
roi de ce que les grands appartemens de la tour n'étaient pas en
meilleur ordre. Il fit valoir le peu de temps qui lui avait été donné
pour les préparer, en ajoutant que, dans le fait, cet appartement
n'avait pas servi depuis vingt ans, et qu'il avait été même habité
très-rarement, à ce qu'il avait entendu dire, depuis le temps de
Charles-le-Simple.

--De Charles-le-Simple! répéta Louis; oh! je connais à présent
l'histoire de cette tour. C'est ici qu'il fut assassiné par la trahison
de son perfide vassal Herbert, comte de Vermandois: ainsi le racontent
nos annales. Je savais qu'il y avait, relativement au château de
Péronne, une tradition dont je ne me rappelais pas les circonstances.
Ainsi donc, c'est ici qu'un de mes prédécesseurs a été assassiné!

--Non pas, Sire, non pas exactement ici, dit le vieux sénéchal, qui
s'avançait avec l'empressement d'un _cicérone_ charmé de pouvoir faire
l'histoire des curiosités qu'il montre;--c'est un peu plus loin, dans un
cabinet qui donne dans la chambre à coucher de Votre Majesté.

Il ouvrit à la hâte une porte placée à l'autre bout de l'appartement, et
qui conduisait dans une chambre à coucher assez petite, comme c'était
l'usage dans ces vieux bâtimens, mais qui, par cela même, était plus
commode que la grande salle. On y avait fait précipitamment quelques
préparatifs pour recevoir le roi. Après en avoir caché les murs avec une
tapisserie, on avait allumé du feu dans une cheminée qui n'avait pas été
chauffée depuis bien des années, et l'on avait jeté à terre deux matelas
pour ceux qui, suivant la coutume, devaient passer la nuit dans la
chambre du roi.

--Je vais faire préparer des lits dans l'antichambre pour le reste de
votre suite, Sire, dit le vieux sénéchal; je prie Votre Majesté de
m'excuser: j'ai eu si peu de temps pour faire mes dispositions!
Maintenant, s'il plaît à Votre Majesté de passer par la petite porte que
couvre la tapisserie, elle se trouvera dans ce petit cabinet, pratiqué
dans l'épaisseur du mur, où Charles perdit la vie. Un passage secret
communique au rez-de-chaussée par où montèrent les hommes chargés de le
mettre à mort. Votre Majesté, dont j'espère que la vue est meilleure que
la mienne, pourra encore distinguer les marques du sang sur le plancher,
quoique cinq cents ans se soient écoulés depuis cet événement. En
parlant ainsi, il cherchait à ouvrir la petite porte dont il parlait.

--Attends, vieillard, lui dit le roi en lui retenant le bras, attends
encore un peu. Tu pourras avoir une histoire plus récente à raconter,
des traces de sang plus fraîches à montrer. Qu'en dites-vous, comte de
Crèvecœur?

--Tout ce que je puis vous dire, Sire, répondit le comte, c'est que cet
appartement est à la disposition de Votre Majesté, comme celui que vous
occupez dans votre château du Plessis, et que la garde extérieure en est
confiée à Crèvecœur, nom qui n'a jamais été souillé par un soupçon de
trahison ou d'assassinat.

--Mais le passage secret dont parte ce vieillard? dit Louis à voix basse
et d'un ton d'inquiétude, en serrant d'une main le bras de Crèvecœur,
tandis que de l'autre il lui montrait la porte du petit cabinet.

--C'est quelque rêve de Mornay, dit Crèvecœur, quelque vieille et
absurde tradition de ce château; mais je vais m'en assurer.

Il allait ouvrir la porte, quand Louis le retenant, lui dit:

--Non, Crèvecœur, non: votre honneur est une garantie qui me suffit.
Mais que veut faire de moi votre duc? Il ne peut espérer de me garder
long-temps prisonnier, et... en un mot, Crèvecœur, dites-moi ce que
vous en pensez...

--Sire, répondit le comte, Votre Majesté peut juger elle-même quel
ressentiment doit avoir conçu le duc de Bourgogne de l'horrible
assassinat d'un de ses alliés, d'un de ses proches parens; et vous seul
pouvez savoir quel droit il a de s'imaginer que les auteurs de ce crime
y aient été excités par les émissaires de Votre Majesté. Mais mon maître
a une noblesse de caractère qui le rend incapable de toute trahison,
même au plus fort de sa colère. Quoi qu'il puisse faire, il le fera à la
face du jour, en face des deux peuples. Et je dois ajouter que le désir
de tous les conseillers qui l'entourent, à l'exception peut-être d'un
seul, sera qu'il se conduise en cette occasion avec autant de modération
et de générosité que de justice.

--Ah! Crèvecœur, dit Louis en prenant la main du comte, comme s'il eût
été affecté par quelque souvenir pénible, qu'il est heureux, le prince
qui a près de sa personne, des conseillers capables d'opposer un frein à
ses passions et à sa colère! Leurs noms seront écrits en lettres d'or
dans l'histoire de son règne. Noble Crèvecœur, que n'ai-je eu le
bonheur d'avoir près de moi un homme tel que toi!

--En ce cas, dit le Glorieux, le premier soin de Votre Majesté aurait
été de s'en débarrasser bien vite.

--Ah! ah! sire de la Sagesse, es-tu donc ici? dit Louis et se retournant
et en quittant à l'instant le ton pathétique avec lequel il parlait à
Crèvecœur, pour en prendre avec facilité un autre qui ressemblait
presque à de la gaieté;--nous as-tu donc suivis jusqu'ici?

--Oui, Sire: la Sagesse doit suivre en vêtemens bigarrés, quand la Polie
marche en avant sous la pourpre.

--Comment dois-je entendre ceci, sire Salomon? voudrais-tu changer de
place avec moi?

--Non, sur ma foi, Sire, quand même vous me donneriez cinquante
couronnes en retour.

--Et pourquoi donc? Comme sont les princes aujourd'hui, il me semble que
je pourrais me contenter de t'avoir pour roi.

--Fort bien, Sire, mais la question est de savoir si, jugeant de
l'esprit de Votre Majesté d'après le logement que vous occupez ici, je
ne serais pas honteux d'avoir un fou si peu clairvoyant.

--Silence! drôle, dit le comte de Crèvecœur: vous donnez trop de
liberté à votre langue.

--Laissez-le parler, dit le roi; je ne connais pas de sujet de raillerie
mieux trouvé et plus juste que les sottises de ceux qui ne devraient pas
en faire. Tiens, mon judicieux ami, prends cette bourse d'or, et reçois
en même temps l'avis de ne jamais être assez fou pour te croire plus
sage que les autres. Maintenant voudrais-tu me rendre le service de
t'informer où est mon astrologue Martius Galeotti, et de me l'envoyer
ici sans délai?

--Je m'en charge, Sire, répondit le fou, et je suis sûr que je le
trouverai chez Jean Doppletbur, car les philosophes savent aussi-bien
que les fous où se vend le meilleur vin.

--J'espère, comte, dit Louis, que vous voudrez bien donner ordre à vos
gardes de laisser entrer ce docte personnage.

--Il n'y a nulle difficulté à ce qu'il entre, Sire, répondit Crèvecœur;
mais je suis fâché d'être obligé d'ajouter que mes instructions ne me
permettent de laisser sortir personne de l'appartement de Votre Majesté.
Je souhaite à Votre Majesté une bonne nuit, ajouta-t-il, et je vais
prendre des mesures pour que les personnes de votre suite se trouvent
plus à l'aise dans l'antichambre.

--Soyez sans inquiétude à cet égard, sire comte, dit le roi, ce sont
des gens habitués à une vie dure; et pour vous dire la vérité, à
l'exception de Galeotti, que je désire voir, je voudrais avoir cette
nuit aussi peu de communications à l'extérieur que vos instructions le
permettent.

--Elles sont, répondit Crèvecœur, de laisser Votre Majesté en
possession paisible de son appartement. Tels sont les ordres de mon
maître.

--Votre maître, comte de Crèvecœur, dit Louis, et que je pourrais aussi
nommer le mien, est un très-gracieux maître. Mon royaume est un peu
circonscrit en ce moment, puisqu'il ne consiste qu'en une chambre à
coucher et une antichambre; mais il est assez grand pour les sujets qui
me restent.

Le comte de Crèvecœur prit congé du roi, et un moment après, Louis
entendit le bruit des sentinelles qu'on plaçait à leur poste, des
officiers qui leur donnaient le mot d'ordre et la consigne, et des
soldats qu'on relevait de garde. Enfin le silence succéda, et l'on
n'entendit plus que le murmure sourd des eaux troubles et profondes de
la Somme qui baignaient les murs du château.

--Retirez-vous dans l'antichambre, mes maîtres, dit Louis à Olivier et à
Tristan; mais ne vous endormez pas, et tenez-vous prêts à recevoir mes
ordres, car nous aurons encore quelque chose à faire cette nuit, et
quelque chose d'important.

Tristan et Olivier retournèrent dans l'antichambre, ou le Balafré était
resté avec les deux officiers du grand prévôt, pendant qu'ils avaient
suivi leur maître dans sa chambre. Ils avaient allumé un grand feu de
fagots, qui servait en même temps à éclairer et à chauffer
l'appartement; enveloppés de leurs manteaux, ils s'étaient étendus par
terre; dans diverses attitudes annonçant l'inquiétude et l'abattement de
leur esprit. Tristan et Olivier ne virent rien de mieux à faire que de
suivre leur exemple; et comme ils n'avaient jamais été grands amis dans
les jours de leur prospérité, aucun d'eux ne voulait prendre l'autre
pour confident dans cet étrange et soudain revers de fortune. Toute la
compagnie resta donc plongée dans le silence et la consternation.

Cependant leur maître était demeuré seul, en proie à des tourmens
capables de servir d'expiation à quelques-uns de ceux qui avaient été
infligés par son ordre. Tantôt il se promenait d'un pas inégal, tantôt
il s'arrêtait en joignant les mains: en un mot, il s'abandonnait à une
agitation que personne ne savait mieux que lui réprimer en public.
Enfin, se plaçant devant la petite porte désignée par le vieux Mornay
comme conduisant au théâtre du meurtre d'un de Ses prédécesseurs, il se
tordit les mains, et exprima ses sentimens sans contrainte dans le
monologue suivant, qu'il interrompit plusieurs fois:

--Charles-le-Simple! Charles-le-Simple! Et quel surnom la postérité
donnera-t-elle à Louis XI, dont le sang rafraîchira probablement bientôt
les taches du tien? Louis-le-Fou, Louis-l'idiot, Louis-l'infatué! Ce
sont des épithètes trop douces pour montrer mon extrême imbécillité.
Croire que ces têtes chaudes de Liégeois, à qui la rébellion est aussi
nécessaire que le pain qui les nourrit, resteraient un moment en repos!
penser que le féroce Sanglier des Ardennes interromprait un instant sa
carrière de violences et de sanguinaire férocité! m'imaginer que je
pourrais faire entendre à Charles de Bourgogne le langage de la raison
et de la sagesse, avant d'avoir essayé le pouvoir de mes exhortations
sur un taureau sauvage! Fou, double fou que j'étais! Mais ce scélérat de
Galeotti ne m'échappera pas; il a eu la principale main à tout ceci, et
j'en puis dire autant de ce vil prêtre, de ce détestable La Balue. Si
jamais je puis me tirer de ce danger, je lui arracherai son chapeau de
cardinal, dût la peau de son crâne y rester attachée. Mais l'autre
traître est entre mes mains; je suis encore assez roi, j'ai un empire
encore assez grand, pour punir un charlatan, un imposteur, un empirique,
un astrologue menteur, qui a fait de moi et un prisonnier et une
dupe!--La conjonction des constellations! oui, la conjonction! il m'a
conté des sornettes dignes d'être adressées à une tête de mouton
bouillie, et j'ai été assez idiot pour me persuader que je les
comprenais! N'importe! nous verrons tout à l'heure ce que cette
conjonction a réellement prédit; mais faisons d'abord nos dévotions.
Au-dessus de la porte du petit cabinet, et peut-être en mémoire de
l'événement dont il avait été le théâtre, était une niche contenant un
crucifix grossièrement taillé en pierre. Le roi fixa les yeux sur cette
image, fit un mouvement comme pour s'agenouiller devant elle, et
s'arrêta, tout à coup, comme s'il eût craint de faire participer cet
emblème religieux aux principes de la politique mondaine, et qu'il eût
regardé comme une témérité de lui adresser des prières avant de s'être
assuré quelque puissant intercesseur. Il se détourna donc du crucifix,
comme s'il se fût jugé indigne de le contempler, ôta son chapeau, fit la
revue des images de plomb qui le garnissaient, et choisissant celle qui
représentait Notre-Dame de Cléry, il se mit à genoux devant elle, et lui
adressa la prière extraordinaire ci-après. On ne manquera pas d'y
remarquer que sa grossière superstition considérait jusqu'à un certain
point Notre-Dame de Cléry comme un être différent de Notre-Dame
d'Embrun, pour laquelle il avait une dévotion toute particulière, et à
qui il adressait souvent ses vœux.

--Douce Notre-Dame de Cléry, s'écria-t-il en joignant les mains et en se
frappant la poitrine, bienheureuse mère de merci, toi qui es
toute-puissante auprès de la Toute-Puissance, prends pitié de moi,
pauvre pécheur. Il est vrai que je t'ai un peu négligée pour ta
bienheureuse sœur d'Embrun; mais je suis roi, mon pouvoir est grand, ma
richesse sans bornes; et si elle ne suffisait pas, j'imposerais une
double gabelle sur mes sujets, plutôt que de ne pas vous payer mes
dettes à toutes deux. Ouvre ces portes de fer; comble ces larges fossés,
tire-moi de ce danger pressant comme une mère qui conduit son enfant. Si
j'ai donné à ta sœur le commandement de mes gardes, tu auras la grande
et riche province de Champagne, dont les vignobles verseront l'abondance
dans ton couvent. J'avais promis cette province à mon frère Charles;
mais il est mort, comme tu le sais, empoisonné par ce méchant abbé
d'Angely, que je punirai si la vie m'est laissée; je l'avais déjà
promis, mais pour cette fois je tiendrai ma parole. Si j'ai eu quelque
connaissance de ce crime, sois bien sûre, ma très-chère patronne, que
c'était parce que je ne voyais pas de meilleur moyen pour réprimer les
mécontens dans mon royaume. Ne porte pas cette vieille dette à mon
compte; mais sois ce que tu as toujours été, douce, bonne, flexible aux
prières. Sainte Mère de Dieu, intercède auprès de ton fils pour qu'il me
pardonne tous mes péchés passés, et celui, qui n'en _est qu'un bien
__petit_, qu'il faut que je commette cette nuit. Ce n'est pas même un
péché, chère Notre-Dame de Cléry: non, ce n'en est pas un, c'est un acte
de justice privée; car le scélérat est le plus grand imposteur qui ait
jamais versé le mensonge dans l'oreille d'un prince; et d'ailleurs il a
du penchant pour l'infâme hérésie des Grecs. Il n'est pas digne de ta
protection: abandonne-le-moi, et regarde comme une bonne œuvre ce que
je vais faire, car c'est un nécromancien et un sorcier, qui ne mérite
pas que tu t'occupes de lui; un chien dont la vie ne doit pas être de
plus d'importance à tes yeux que l'extinction d'une étincelle qui tombe
de la mèche d'une chandelle, ou qui saute du feu. Ne songe pas à cette
bagatelle, bonne et douce Notre-Dame; ne pense qu'aux moyens de me
sauver de ce danger. Je te donne ma parole royale, devant ta
bienheureuse image, que je te tiendrai ma promesse relativement au comté
de Champagne; et ce sera la dernière fois que je t'importunerai pour
quelque affaire de sang, vu que tu as le cœur si compatissant et si
tendre[74].

Après avoir fait ce compromis extraordinaire avec l'objet de son culte,
Louis récita avec tous les signes extérieurs d'une vive dévotion, les
sept Psaumes de la Pénitence, un certain nombre d'_ave_, et d'autres
prières spécialement consacrées à la Vierge. Il se releva ensuite,
persuadé qu'il avait mis de son côté l'intercession de la Mère de Dieu;
d'autant plus, comme il ne manqua pas d'en faire la réflexion politique,
que la plupart des péchés pour lesquels il avait imploré sa médiation en
d'autres circonstances étaient d'un caractère tout différent, et que,
par conséquent, Notre-Dame de Cléry ne devait pas le regarder comme un
meurtrier habituel et endurci; ce qu'auraient pu faire les autres saints
qu'il avait pris plus souvent pour confidens de ce genre de crime.

Après avoir ainsi purgé sa conscience, ou plutôt l'avoir blanchie comme
un sépulcre, le roi ouvrit la porte de sa chambre et appela le Balafré.

--Mon brave, lui dit-il, tu m'as servi long-temps, et tu n'as eu que
bien peu d'avancement. Je suis ici dans une circonstance où j'ai devant
les yeux la mort aussi-bien que la vie, et je ne voudrais pas mourir
sans payer, autant que les saints m'en laissent le pouvoir, les dettes
de ma reconnaissance, en laissant un ami sans récompense et un ennemi
sans punition. Or, j'ai un ami à récompenser, et c'est toi; et un ennemi
à punir, c'est ce scélérat, ce traître infâme, ce Galeotti, qui par ses
impostures et ses mensonges spécieux m'a livré au pouvoir de mon ennemi
mortel, comme un boucher conduit un agneau à la tuerie.

--Je l'appellerai en défi, répondit le Balafré; le duc de Bourgogne est
trop ami des gens d'épée pour nous refuser un champ clos et un espace
raisonnable; et si Votre Majesté vit assez long-temps, et qu'elle
jouisse d'assez de liberté, elle me verra soutenir sa querelle et la
venger de ce philosophe autant qu'elle peut le désirer.

--Je connais ta bravoure et ton dévouement à mon service; mais ce
traître connaît parfaitement le maniement des armes, et je ne voudrais
pas risquer ta vie, mon brave.

--N'en déplaise à Votre Majesté, je ne serais point brave, Sire, si
j'hésitais à faire face à un homme plus redoutable que lui. Il serait
beau vraiment que moi, qui ne sais ni lire ni écrire, j'eusse peur d'un
gros lourdaud qui n'a presque fait que cela toute sa vie!

--N'importe: notre bon plaisir n'est pas que tu hasardes ta vie,
Balafré. Ce traître va arriver ici par notre ordre; tu n'as besoin que
de t'approcher de lui, et de le frapper sous la cinquième côte. Tu
m'entends?

--Oui, sans doute, Sire; mais Votre Majesté me permettra de lui dire que
c'est un genre d'opération auquel je ne suis nullement habitué. Je ne
saurais pas tuer un chien, à moins que ce ne fût dans le feu d'un
combat, d'une poursuite ou d'un défi.

--Comment! Tu ne prétends pas avoir le cœur bien tendre, j'espère, toi
qui, comme on me l'a rapporté, as toujours été le premier à monter à
l'assaut, et à profiter de tous les avantages que pouvaient offrir la
prise d'une place aux cœurs de fer et aux bras prompts à frapper?

--Le glaive à la main, Sire, je n'ai jamais craint ni épargné vos
ennemis. Un assaut est une affaire sérieuse; on y court des risques qui
échauffent le sang; et, de par saint André! il faut ensuite quelques
heures pour qu'il se refroidisse; c'est là ce que j'appelle une excuse
légitime du pillage. Dieu veuille nous prendre en pitié, nous autres
pauvres soldats: le danger nous fait tourner la tête, et nous la perdons
encore davantage après la victoire. J'ai entendu parler d'une légion
tout entière qui n'était composée que de saints: ils devraient bien
s'occuper tous à prier et à intercéder pour le reste de l'armée et pour
tout ce qui porte le panache, la cuirasse et l'épée. Mais ce que Votre
Majesté me propose est hors de ma route, quoique je convienne qu'elle
est assez large. Quant à l'astrologue, s'il est coupable de trahison,
qu'il meure de la mort d'un traître; je n'aurai rien à démêler avec lui.
Votre Majesté a dans l'antichambre son grand prévôt et deux de ses
agens; une pareille expédition leur convient mieux qu'à un gentilhomme
écossais qui a un rang dans l'armée.

--Je crois que tu as raison, Balafré; mais du moins il est de ton devoir
d'assurer l'exécution de ma juste sentence, d'empêcher qu'on n'y apporte
interruption.

--Je défendrai la porte contre tout Péronne, Sire. Votre Majesté ne doit
pas douter de ma loyauté en tout ce qui peut se concilier avec ma
conscience, et je puis vous assurer qu'elle est assez large pour ma
propre convenance et pour le service de Votre Majesté; car, certaines
choses que j'ai faites pour vous, j'aurais plutôt avalé la poignée de
mon poignard, que de les faire pour tout autre.

--N'en parlons plus, et écoute moi: quand Galeotti sera entré et que la
porte sera refermée, tu t'y mettras en faction, le sabre à la main, et
tu ne laisseras entrer personne. Voilà tout ce que j'exige de toi.
Retourne dans l'antichambre, et envoie-moi le grand prévôt.

Le Balafré se retira, et, un moment après, Tristan l'Ermite entra dans
la chambre du roi.

--Eh bien! compère, lui dit le roi, que penses-tu de notre situation?

--Que nous ressemblons à gens condamnés à mort, répondit le grand
prévôt, à moins que le duc ne nous envoie un sursis.

--Sursis ou non, il faut que celui qui nous a fait tomber dans ce piège
parte avant nous, comme notre maréchal-des-logis, pour préparer notre
place dans l'autre monde, dit le roi avec un sourire sombre et féroce.
Tristan, tu as exécuté bien des actes de bonne justice; _finis_ je
devrais dire, _funis coronat opus_[75]; il faut que tu me serves
jusqu'à la fin.

--C'est bien ce que j'entends faire, Sire: si je ne suis pas un beau
parleur, du moins je suis reconnaissant, et tant que je vivrai, le
moindre mot de Votre Majesté sera une sentence de condamnation aussi
irrémissible, aussi littéralement exécutée que lorsque vous étiez assis
sur votre trône. Je remplirai mes devoirs entre ces murs et partout
ailleurs; on fera ensuite de moi tout ce qu'on voudra, je m'en soucie
peu.

--C'est ce que j'attendais de toi, mon cher compère; mais as-tu de bons
aides? Le traître est un gaillard vigoureux; il criera de toutes ses
forces, sans doute, au secours. L'Écossais ne fera que garder la porte,
et il est fort heureux que j'aie pu l'y déterminer à force de flatteries
et de cajoleries. Olivier n'est bon qu'à mentir, à flatter, et à
suggérer des conseils dangereux; et, ventre-saint-Dieu! je crois plus
probable qu'il ait un jour la corde autour du cou lui-même, que d'être
chargé de l'attacher au cou d'un autre. Croyez-vous avoir les gens et
les moyens convenables pour faire courte et bonne besogne?

--J'ai avec moi Trois-Échelles et Petit-André, gens si habiles dans leur
métier, que sur trois hommes ils en pendraient un avant que les deux
autres s'en aperçussent, et nous avons résolu, eux et moi, de vivre et
de mourir avec Votre Majesté, sachant fort bien que si vous n'existiez
plus, il ne nous resterait guère plus de temps à vivre que nous n'en
accordons à nos patiens. Mais quel est le sujet qui doit maintenant nous
passer par les mains? J'aime à être sûr de mon homme; car, comme il
plaît à Votre Majesté de me le rappeler quelquefois, il m'est arrivé de
temps en temps de me tromper, et de prendre, au lieu du criminel,
quelque honnête laboureur qui n'avait pas offensé Votre Majesté.

--C'est la vérité. Apprends donc, Tristan, que le condamné est Martius
Galeotti... Tu parais surpris; la chose est pourtant comme je te le dis.
C'est ce traître qui, par ses fausses prédictions, m'a déterminé à venir
ici, parce qu'il voulait nous livrer sans défense entre les mains du duc
de Bourgogne.

--Mais non sans vengeance, s'écria Tristan: quand ce devrait être le
dernier acte de ma vie, je m'attacherai à lui comme une guêpe expirante,
dussé-je être écrasé l'instant d'après.

--Je connais ta fidélité, dit le roi, et je sais que, comme tous les
gens de bien, tu trouves du plaisir à t'acquitter de ton devoir; car la
vertu, disent les savans, trouve sa récompense en elle-même. Mais
va-t'en; et prépare les sacrificateurs; car la victime n'est pas loin.

--Votre gracieuse Majesté désire-t-elle que le sacrifice ait lieu en sa
présence? demanda Tristan.

Louis n'accepta pas cette offre, mais il chargea son grand prévôt de
tout disposer pour exécuter ponctuellement ses ordres à l'instant où
l'astrologue sortirait de sa chambre à coucher:--Car je veux voir ce
scélérat encore une fois, dit le roi, quand ce ne serait que pour
observer comment il se conduira en face du maître qu'il a conduit dans
le piège. Je ne serais pas faché de voir la crainte de la mort effacer
les couleurs de ses joues enluminées, et ternir l'éclat de cet œil dont
le sourire était si vif quand il me trahissait. Oh! que n'ai-je
également en mon pouvoir celui dont les conseils ont aidé ses
pronostics! Mais si j'échappe à ce danger..., prenez garde à votre
pourpre, monseigneur le cardinal! Rome même ne sera pas en état de vous
sauver, soit ainsi parlé sans offenser saint Pierre ni la bienheureuse
Notre-Dame de Cléry, qui est toute miséricorde,--Eh bien! qu'attends-tu?
va préparer tes gens. Le traître peut arriver à chaque instant. Fasse le
ciel qu'il ne conçoive pas d'inquiétude! S'il ne venait pas, ce serait
une cruelle contrariété! Mais va-t'en donc, Tristan! tu n'avais pas
coutume d'être si lent à t'acquitter de tes fonctions!

--Au contraire, Sire, car Votre Majesté avait coutume de dire que
j'allais trop vite en besogne; que je me méprenais sur vos royales
intentions, et prenais un sujet pour un autre. Je voudrais donc que
Votre Majesté me donnât un signe auquel je pusse reconnaître, quand
Galeotti vous quittera, que vos intentions sont toujours les mêmes, car
je vous ai vu deux ou trois fois changer d'avis, et me reprocher de
m'être trop pressé.

--Créature soupçonneuse! je te dis que ma résolution est invariable. Au
surplus, pour mettre fin à tes remontrances, fais bien attention à ce
que je dirai à ce drôle en le quittant. Si je lui dis:--_Il_ _y a un
ciel au-dessus de nous_, fais ta besogne. Si au contraire je lui
dis:--_Allez en paix_, ce sera un signe que j'aurai changé d'avis.

--Je crois que dans tout mon emploi il n'y a personne qui ait le cerveau
plus bouché que moi, Sire; permettez-moi de répéter. Si vous lui dites
d'aller en paix, ce sera un signe que je dois me mettre à l'ouvrage;
si...

--Et non, idiot, non; en ce cas tu n'auras rien à faire; mais si je lui
dis: Il y a un ciel au-dessus de nous, tu rapprocheras sa tête de deux
ou trois pieds des planètes qu'il connaît si bien.

--Je ne sais trop si nous en aurons les moyens ici.

--Eh bien! si tu ne peux en rapprocher sa tête, tu l'en éloigneras.
Qu'importe la manière?

--Et le corps, qu'en ferons-nous?

--Réfléchissons un instant. Les fenêtres de l'antichambre sont trop
étroites, mais celle-ci est assez large. Vous le jetterez dans la Somme,
et vous attacherez sur sa poitrine un papier avec ces mots:--Laissez
passer la justice du roi.--Les officiers du duc pourront le pêcher si
bon leur semble.

Le grand prévôt quitta l'appartement de Louis et appela, ses deux aides
dans un coin de l'antichambre, pour y tenir conseil. Trois-Échelles
ayant attaché une torche à la muraille pour les éclairer, ils causèrent
à voix basse, quoiqu'ils ne courussent guère le risque d'être entendus,
soit par Olivier, qui semblait plongé dans un abattement complet, soit
par le Balafré, qui dormait profondément.

--Camarades, dit Tristan à ses deux ministres, vous vous imaginiez
peut-être que notre vocation était finie, et qu'au lieu d'avoir à
remplir notre ministère sur les autres, il était plus vraisemblable que
nous jouerions nous-mêmes à notre tour le rôle de patiens; mais courage,
mes amis, notre gracieux maître nous fournit encore une noble occasion
d'exercer nos talens, et il faut ici les déployer bravement, en hommes
qui désirent vivre dans l'histoire.

--Je devine ce que c'est, dit Trois-Échelles; notre patron est comme les
anciens césars de Rome, qui, réduits à l'extrémité, ou se voyant, comme
nous dirions, au pied de l'échelle, choisissaient parmi les ministres de
leur justice quelque serviteur éprouvé, pour épargner à leur main novice
quelque tentative maladroite contre leur personne sacrée. C'était une
bonne coutume pour des païens, mais comme bon catholique, je me ferais
conscience de porter la main sur le roi très-chrétien.

--Vous êtes trop scrupuleux, confrère, dit Petit-André. Si le roi donne
l'ordre de sa propre exécution, je ne vois pas comment nous pourrions
nous dispenser d'y obtempérer. Celui qui vit à Rome doit obéir au pape.
Les gens du grand prévôt doivent exécuter les ordres de leur maître
comme lui-même ceux du roi.

--Silence, drôles! dit Tristan: il n'est pas question ici de la personne
du roi; il ne s'agit que de celle de cet hérétique grec, de ce païen, de
ce sorcier mahométan, Martius Galeotti.

--Galeotti, dit Petit-André; rien n'est plus naturel. Je n'ai jamais
connu un de ces charlatans, de ces faiseurs de tours, passant leur vie à
danser sur une corde tendue, qui ne l'ait terminée par une dernière
gambade au bout d'une corde plus lâche.--Tchick!

--Mon seul regret, dit Trois-Échelles en levant les yeux au ciel, c'est
que cette pauvre créature va mourir sans confession.

--Bah! bah! répliqua Tristan, c'est un hérétique, un nécromancien;
l'absolution de tout un couvent de moines ne pourrait le sauver.
D'ailleurs tu ne manques pas d'invention en ce genre, Trois-Échelles, et
tu as tout ce qu'il faut pour lui servir de père spirituel, si tu le
veux. Mais ce qui est plus important, c'est que je crois qu'il faudra
que vous fassiez usage du poignard, mes maîtres, car vous n'avez pas ici
les instrumens nécessaires à votre profession.

--À Notre-Dame de l'île de Paris ne plaise que les ordres du roi me
trouvent jamais au dépourvu, dit Trois-Échelles. Je porte toujours sur
moi un cordon de Saint-François qui me fait quatre fois le tour du
corps, et à l'un des bouts est un joli nœud coulant; car je suis de la
confrérie de Saint-François, et je pourrai en porter, le froc quand je
serai _in extremis_,--grâce à Dieu et aux bons pères de Saumur.

--Et moi, dit Petit-André, j'ai toujours en poche une bonne poulie, et
un gros clou à vis, afin de pouvoir exercer mes fonctions sans embarras,
dans le cas où nous nous trouverions en quelque lieu où les arbres
seraient rares et n'auraient que des branches à trop de distance de la
terre.

--Voilà qui est bien, dit le grand prévôt; vous n'avez qu'à attacher la
poulie à cette poutre au-dessus de la porte, après quoi vous y passerez
la corde. Quand Galeotti sortira de la chambre du roi, vous la lui
ajusterez lestement sous le menton, pendant que je l'occuperai en
causant avec lui, et puis...

--Et puis nous hisserons la corde, ajouta Petit-André; et tchick! notre
astrologue sera dans le ciel, en ce sens qu'il n'aura plus un pied sur
terre.

--Mais, dit Trois-Échelles en jetant les yeux vers la cheminée, est-ce
que ces messieurs ne feront pas un noviciat dans notre profession, en
nous donnant un coup de main?

--Non, non, répondit Tristan: le barbier n'est fort que pour imaginer le
mal, et il le laisse exécuter aux autres; quant à l'Écossais, il gardera
la porte pendant que nous serons occupés d'une opération à laquelle il
n'a ni assez d'esprit ni assez de dextérité pour prendre part. Chacun
son métier.

Avec une activité et une sorte de plaisir qui leur faisaient oublier la
situation précaire dans laquelle ils se trouvaient eux-mêmes, les dignes
exécuteurs des ordres du grand prévôt disposèrent leur poulie et leur
corde pour exécuter la sentence rendue contre Galeotti par le monarque
captif, paraissant satisfaits que leur dernière action pût être si bien
d'accord avec la teneur de toute leur vie. Tristan l'Ermite regardait
leurs préparatifs avec un air de contentement: Olivier ne faisait aucune
attention à eux, et si Ludovic Lesly fut éveillé par le bruit de leurs
dispositions préalables, il pensa qu'ils s'occupaient d'affaires
tout-à-fait étrangères à ses devoirs, et dont on ne pouvait, sous aucun
point de vue, le considérer comme responsable.



CHAPITRE XXIX.

La Récrimination.

          «Le moment de ta fin n'est pas encor venu;
          «Tu vivras, grâce au Diable à qui tu t'es vendu.
          «Il aime les amis travaillant pour sa gloire:
          «Du guide et de l'aveugle en tout point c'est l'histoire,
          «L'un prêtant au second le secours de son dos,
          «Le porta sans broncher et par monts et par vaux;
          «Mais arrivant enfin au bord du précipice,
          «D'y jeter son fardeau n'eut-il pas la malice?»

          _Ancienne comédie_.


OBÉISSANT à l'ordre ou plutôt à la requête de Louis, car, tout monarque
qu'il était, Louis se trouvait dans une situation où il ne pouvait guère
que prier, le Glorieux se mit à la recherche de Martius Galeotti, et
cette mission ne lui causa pas beaucoup d'embarras. Il se rendit
directement dans la meilleure taverne de Péronne, et il avait de bonnes
raisons pour la connaître, car il la fréquentait lui-même assez
assidûment, étant amateur prononcé de cette espèce de liqueur qui
mettait la tête des autres au pair avec la sienne.

Il trouva l'astrologue assis dans un coin de la salle ouverte au public,
nommée en flamand comme en allemand le _stove_, et causant avec une
femme dont le costume singulier avait quelque chose de mauresque ou
d'asiatique.

En voyant le Glorieux, s'approcher, elle se leva comme pour se retirer;
et s'adressant à Galeotti:--Ce sont des nouvelles sur lesquelles vous
pouvez compter avec une certitude absolue, lui dit-elle. S'éloignant
ensuite, elle disparut parmi la foule de buveurs assis en groupe autour
de différentes tables.

--Cousin philosophe, dit le fou en se présentant à lui, le ciel ne
relève pas plus tôt une sentinelle, qu'il en envoie une autre pour en
remplir le poste. Une tête sans cervelle vient de te quitter, et moi qui
n'en ai pas davantage, je viens te chercher pour te conduire dans les
appartemens de Louis de France.

--Et c'est toi qu'il a choisi pour messager? dit Galeotti fixant sur lui
des yeux pénétrans, et reconnaissant à l'instant le rôle que jouait à la
cour celui qui lui parlait, quoique son extérieur n'en donnât que fort
peu d'indices, comme nous l'avons déjà fait remarquer.

--Oui vraiment; et s'il plaît à Votre Science, quand le Pouvoir envoie
la Folie chercher la Sagesse, c'est un signe infaillible pour savoir de
quel pied boite le patient.

--Et si je me refuse à marcher quand un tel messager vient me chercher à
une pareille heure?

--En ce cas nous consulterons vos aises, et nous vous y porterons, dit
le Glorieux. J'ai ici à la porte une douzaine de vigoureux soldats
bourguignons que Crèvecœur m'a donnés à cet effet. Il est bon que vous
sachiez que mon ami Charles de Bourgogne et moi nous n'avons pas pris à
notre Cousin Louis sa couronne, qu'il a été assez âne pour mettre à
notre disposition; nous nous sommes bornés à la limer et à la rogner un
peu. Mais quoiqu'elle soit plus mince et plus légère, elle n'en est pas
moins d'or pur. En termes clairs, Louis est encore souverain des gens de
sa suite, sans vous en excepter, et roi très-chrétien du grand
appartement de la Tour d'Herbert dans le château de Péronne, où en sujet
soumis il faut que vous vous rendiez sur-le-champ.

--Je vous suis, monsieur, répondit Galeotti voyant peut-être qu'il ne
lui restait aucun moyen d'évasion; et il accompagna le Glorieux.

--Et vous faites bien, lui dit le fou chemin faisant; car nous traitons
notre cousin Louis comme on traite un vieux lion affamé dans sa loge. On
lui jette de temps en temps un veau pour exercer ses vieilles mâchoires.

--Voulez-vous dire que Louis ait dessein de me faire subir quelque
mauvais traitement? demanda Galeotti.

--C'est ce que vous pouvez savoir mieux que moi, répondit le fou; car
quoique la nuit soit obscure, je suis sûr que vous n'en voyez pas moins
les astres. Quant à moi, je n'en sais rien. Seulement ma mère m'a
toujours dit qu'il ne faut s'approcher qu'avec précaution d'un vieux rat
pris dans une trappe, attendu qu'il n'est jamais plus disposé à mordre.

L'astrologue ne fit plus de questions; mais le Glorieux, suivant la
coutume des gens de sa profession, continua à lui débiter des sarcasmes
mêlés de vérités, jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés à la porte du
château. Là il laissa le philosophe entre les mains des gardes, qui le
firent passer de poste en poste jusqu'à la Tour d'Herbert.

Les propos du fou n'avaient pas été perdus pour Galeotti; il remarqua
quelque chose qui semblait confirmer ses soupçons, dans les regards de
Tristan et dans l'air sombre, taciturne et de mauvais augure qu'il avait
en le conduisant à la chambre du roi. L'astrologue observait avec autant
d'attention ce qui se passait sur la terre que les mouvemens des corps
célestes, et la poulie ainsi que la corde n'échappèrent pas à ses yeux
clairvoyans. La corde, encore en vibration, lui apprit même qu'on venait
de faire ces préparatifs à la hâte, et qu'ils n'avaient été terminés
qu'à l'instant de son arrivée. Il prévit le danger qui le menaçait,
appela à son aide toute sa dextérité pour l'écarter, et résolut, s'il ne
pouvait y réussir, de faire payer sa vie bien cher à quiconque se
présenterait pour l'attaquer.

Ayant pris cette détermination, et affectant un air et une démarche qui
y répondaient, l'astrologue entra dans la chambre du roi sans paraître
ni déconcerté de ce que ses prédictions s'étaient si mal vérifiées, ni
épouvanté de la colère du monarque et des suites qu'elle pouvait avoir.

--Que toutes les planètes soient favorables à Votre Majesté, dit
Galeotti en faisant au roi une salutation presque orientale, et
qu'aucune constellation ne répande sur sa personne sacrée de funestes
influences.

--Il me semble, dit le roi, qu'en jetant les yeux autour de cet
appartement, en voyant où il est situé et comment il est gardé, votre
sagesse peut reconnaître que mes planètes favorables m'ont manqué de
foi, et que les constellations ennemies ne pouvaient m'être plus
funestes... Ne rougis-tu pas de me voir ici prisonnier, Martivalle, en
te rappelant les assurances qui m'ont déterminé à m'y rendre?

--Et ne rougissez-vous pas vous-même, Sire, vous dont les progrès dans
la science ont été si rapides, dont la conception est si vive, dont la
persévérance est si constante, de vous laisser abattre par le premier
revers de fortune, comme un poltron qui se laisse effrayer par le
premier bruit des armes? Ne vous êtes-vous pas proposé de vous élever
jusqu'à ces mystères qui mettent l'homme au dessus des passions, des
malheurs, des peines et des chagrins de la vie, privilège qu'on ne peut
obtenir qu'en rivalisant de fermeté avec les anciens stoïciens? Le
premier coup de l'adversité vous fera-t-il plier? Oubliez-vous le prix
glorieux auquel vous prétendiez? Abandonnez-vous la carrière par la peur
de malheurs imaginaires, comme un coursier timide que des ombres
épouvantent?

--Des maux imaginaires! impudent que tu es! s'écria le roi d'un ton
courroucé. Cette tour est-elle donc imaginaire? Les armes des gardes de
mon détestable ennemi de Bourgogne, ces armes dont tu as pu entendre le
cliquetis à la porte, sont-elles des ombres? Quels sont donc les maux
réels, traître, si tu n'y comprends pas la perte de la liberté, celle
d'une couronne, et le danger de la vie?

--L'ignorance, mon fils, répondît le philosophe avec beaucoup de
fermeté, l'ignorance et le préjugé sont les seuls maux véritables.
Croyez-moi: un roi dans la plénitude de son pouvoir, s'il est enfoncé
dans l'ignorance et aveuglé par les préjugés, est moins libre qu'un sage
dans un cachot, chargé de chaînes matérielles. C'est à moi de vous
guider vers ce véritable bonheur, c'est à vous d'écouter mes
instructions.

--Et c'est à cette liberté philosophique que vos leçons prétendaient me
conduire? dit le roi avec amertume. Je voudrais que vous m'eussiez dit
au Plessis que ce nouveau domaine, que vous me promettiez si
libéralement, était un empire sur mes passions; que le succès dont vous
m'assuriez avait rapport à mes progrès dans la philosophie, et que je
pouvais devenir aussi sage, aussi savant qu'un charlatan vagabond
d'Italie, au prix d'une bagatelle comme la perte de la plus belle
couronne de la chrétienté, et ma détention dans un cachot de Péronne.
Sortez, mais ne croyez pas échapper au châtiment que vous méritez. _Il y
a un ciel au-dessus de nous_.

--Je ne puis vous abandonner à votre destin, Sire, avant d'avoir
justifié, même à vos yeux, quelque menaçans qu'ils soient, cette
renommée, perle plus brûlante que toutes celles qui ornent votre
couronne, et que l'univers admirera encore dans des siècles, après que
toute la race de Capet ne sera plus qu'une cendre oubliée dans les
caveaux de Saint-Denis.

--Eh bien! parle. Ton impudence ne changera ni mon opinion, ni ma
résolution. C'est peut-être le dernier jugement que je prononcerai comme
roi, et je ne te condamnerai pas sans t'avoir entendu. Parle donc; mais
le mieux que tu puisses faire, c'est d'avouer la vérité. Conviens que
j'ai été ta dupe, et que tu es un imposteur; que ta prétendue science
est une fourberie, et que les planètes qui brillent sur nos têtes n'ont
pas plus d'influence sur nos destinées que leur image réfléchie sur les
eaux d'une rivière n'a le pouvoir d'en changer le cours.

--Et comment connaîtriez-vous l'influence secrète de ces bienheureuses
lumières? Vous prétendez qu'elles ne peuvent changer le cours de l'eau?
Vous ignorez donc encore que la lune elle-même, la plus faible de toutes
les planètes, parce qu'elle est la plus voisine de notre misérable
terre, tient sous sa domination, non de simples ruisseaux comme cette
Somme, mais les eaux du vaste Océan, dont le flux et le reflux suivent
ses différentes phases, comme l'esclave qui obéit au moindre signe d'une
sultane. Et maintenant, Louis de Valois, répondez à votre tour à ma
parabole. Convenez-en, n'êtes-vous pas comme le passager insensé qui
querelle son pilote parce qu'il ne peut le faire entrer dans le port
sans avoir à lutter de temps en temps contre la force des vents et des
courans? Je pouvais vous indiquer l'issue probable de votre entreprise
comme heureuse; mais il n'était qu'au pouvoir du ciel de vous faire
arriver au but; et s'il lui plaît de vous y conduire par un chemin rude
et dangereux, dépendait-il de moi de l'aplanir et de le rendre plus sûr?
Qu'est devenue cette sagesse qui vous faisait reconnaître hier que les
voies du destin nous sont souvent utiles, lors même qu'elles sont
contraires à nos désirs?

--Je m'en souviens, et tu me rappelles une de tes fausses prédictions.
Tu m'avais prédit que la mission de ce jeune Écossais se terminerait
d'une manière heureuse pour ma gloire et mon intérêt. Tu sais comment
elle s'est terminée. Rien au monde ne pouvait me nuire davantage que
l'issue de cette affaire, et l'impression qu'elle va produire sur
l'esprit furieux du taureau sauvage de Bourgogne. Tu m'as donc fait un
mensonge insigne. Tu ne peux trouver aucune évasion; tu ne peux me dire
que les choses changeront, et me conseiller de rester assis sur le bord
du fleuve, en véritable idiot, pour attendre que l'eau s'écoule. Ta
prétendue science t'a donc trompé. Tu as été assez fou pour me faire une
prédiction spéciale, et l'événement en a prouvé la fausseté.

--Et l'événement en prouvera la justesse et la vérité, répondit
l'astrologue avec hardiesse. Je ne voudrais pas de plus grand triomphe
de l'art sur l'ignorance que celui qui résultera de l'accomplissement de
cette prédiction? Je vous ai dit que ce jeune archer remplirait
fidèlement toute mission honorable; ne l'a-t-il pas fait? Je vous ai
prévenu qu'il se ferait un scrupule d'aider un mauvais dessein; cela ne
s'est-il pas vérifié? Si vous en doutez, interrogez le Bohémien
Hayraddin Maugrabin.

Le roi rougit en ce moment de honte et de colère.

--Je vous ai dit, continua Galeotti, que la conjonction des planètes
sous laquelle il partait menaçait sa personne de danger; n'en a-t-il pas
couru? Je vous ai prédit que son voyage serait heureux pour celui qui
l'envoyait, et vous ne tarderez pas à en recueillir les fruits.

--À en recueillir les fruits! s'écria le roi; ne sont-ils pas déjà
recueillis? la honte et l'emprisonnement!

--Non, répondit l'astrologue: la fin est encore à venir. Votre propre
bouche sera forcée d'avouer avant peu que rien ne pouvait vous être plus
heureux que la manière dont votre messager a accompli sa mission.

--C'est trop d'insolence! s'écria le roi; tromper et insulter en même
temps! Retire-toi, et n'espère pas que ton impudence reste impunie; _il
y a un ciel au-dessus de nous_.

Galeotti fit un mouvement pour sortir de la chambre.

--Un instant, dit le roi: tu soutiens bravement ton imposture; réponds
encore à une question, et réfléchis avant de répondre. Ta prétendue
science peut-elle t'annoncer l'heure de ta mort?

--Elle ne le peut que relativement à la mort d'un autre, répondit
l'astrologue sans s'émouvoir.

--Que veux-tu dire? demanda Louis.

--Que tout ce que je puis dire avec certitude de mon trépas, Sire,
répliqua Galeotti, c'est qu'il doit précéder exactement de vingt-quatre
heures celui de Votre Majesté.

--Que dis-tu? s'écria le roi en changeant de visage. Attends, attends
donc! ne t'en-va pas encore! Es-tu bien sûr que _ma_ mort doive suivre
la _tienne_ de si près?

--Dans l'espace de vingt-quatre heures, répéta l'astrologue avec
fermeté, s'il existe une étincelle de vérité dans ces brillantes et
mystérieuses intelligences qui savent parler sans le secours d'une
langue. Je souhaite une bonne nuit à Votre Majesté.

--Pas encore, pas encore, dit le roi en le retenant par le bras, et en
l'écartant de la porte. Galeotti, j'ai été pour toi un bon maître, je
t'ai enrichi, j'ai fait de toi mon ami, mon compagnon, mon maître dans
les sciences; sois franc avec moi, je t'en conjure. Y a-t-il quelque
chose de réel dans cet art que tu prétends professer? La mission de ce
jeune Écossais me sera-t-elle véritablement avantageuse? Et est-il vrai,
est-il bien sûr que la trame de ta vie et celle de la mienne doivent se
rompre à si peu de distance l'une de l'autre? Conviens-en, mon bon
Martius, tu ne parles ainsi que pour continuer le langage de ton métier;
conviens-en, je t'en prie, et tu n'auras point à t'en repentir. Je suis
vieux, prisonnier, probablement à la veille de perdre un royaume: pour
un homme dans cette situation, la vérité vaut des empires, et c'est de
toi, mon cher Martius, que j'attends ce joyau inestimable.

--Je l'ai déjà fait connaître à Votre Majesté, au risque de vous voir,
dans un accès de colère aveugle, vous retourner contre moi pour me
déchirer.

--Qui! moi! Galeotti? Hélas! vous me connaissez bien mal! reprit Louis
d'un ton de douceur. Ne suis-je pas captif? Ne dois-je pas être patient
quand ma colère ne servirait qu'à donner une preuve de mon impuissance?
Parlez-moi donc avec sincérité. M'avez-vous abusé, ou votre science
est-elle réelle? Ce que vous m'avez dit est-il vrai?

--Votre Majesté me pardonnera si je lui réponds que le temps seul, le
temps et l'événement peuvent convaincre l'incrédulité. Il conviendrait
mal à la place de confiance que j'ai occupée dans le conseil de
l'illustre conquérant Mathias Corvin de Hongrie, et même dans le cabinet
de l'Empereur, de réitérer l'assurance de ce que j'ai avancé comme vrai.
Si vous refusez de me croire, je ne puis qu'en appeler à l'avenir. Un
jour ou deux de patience prouveront si je vous ai dit la vérité
relativement au jeune Écossais. Je consens à mourir sur la roue, à avoir
mes membres rompus l'un après l'autre, si Votre Majesté ne retire pas un
avantage, un avantage très-important de la conduite intrépide de ce
Quentin Durward. Mais quand je serais mort dans les tortures, Votre
Majesté ferait bien de chercher un père spirituel, car du moment que
j'aurais rendu le dernier soupir, il ne lui resterait que vingt-quatre
heures pour se confesser et faire pénitence.

Louis continua de tenir le bras de Galeotti, en le conduisant vers la
porte; et en l'ouvrant, il lui dit à haute voix: Nous reprendrons demain
cette conversation. _Allez en paix_, mon docte père; _allez en paix,
allez en paix_!

Il répéta trois fois ces paroles; et craignant encore que le grand
prévôt ne fit une méprise, il entra lui-même dans l'antichambre, tenant
toujours Galeotti par le bras, comme s'il, eût craint qu'on ne le lui
arrachât pour le mettre à mort devant ses yeux. Il ne se retira dans sa
chambre qu'après avoir répété encore deux fois la phrase de salut;
_Allez en paix_! et il fit même un secret un signe à Tristan, pour lui
enjoindre de respecter la personne de l'astrologue.

Ce fut ainsi que quelque information secrète, la présence d'esprit et le
courage de l'audace sauvèrent Galeotti du danger le plus imminent; et ce
fut ainsi que Louis, le plus subtil comme le plus vindicatif des
souverains de cette époque, fut déjoué dans ses projets de vengeance par
l'influence de la superstition sur son caractère égoïste, et par la
crainte de la mort, dont une conscience bourrelée de crimes augmentait
l'horreur pour lui.

Il fut cependant très-mortifié d'être obligé de renoncer au plaisir que
lui promettait sa vengeance; et les satellites chargés de mettre sa
sentence à exécution ne parurent pas moins contrariés par le
contre-ordre qu'ils venaient de recevoir. Le Balafré seul, parfaitement
indifférent à ce sujet, quitta son poste à la porte dès qu'il vit que sa
présence n'y était plus nécessaire, s'étendit par terre, et s'endormit
presque au même instant.

Le grand prévôt, pendant que ses gens se disposaient à goûter quelque
repos après le départ du roi, avait les regards fixés sur les formes
robustes de l'astrologue, comme un mâtin suit des yeux le morceau de
viande que le cuisinier vient de lui retirer de la gueule, tandis que
ses deux satellites se communiquaient à voix basse et en peu de mots les
sentimens qui caractérisaient chacun d'eux.

--Ce pauvre aveugle de nécromancien, dit Trois-Échelles avec un air de
commisération et d'onction spirituelle, a perdu la plus belle occasion
d'expier quelques-unes de ses infâmes sorcelleries en mourant par le
moyen du cordon du bienheureux saint François; j'avais même dessein de
le lui laisser autour du cou, afin d'en faire un passeport pour son âme.

--Et moi donc, dit Petit-André, j'ai aussi perdu une superbe occasion,
celle de voir de combien un poids de cent cinquante livres peut étendre
une corde à trois brins. Cette expérience n'aurait pas été inutile dans
notre profession; et puis le vieux et joyeux compère serait mort si
doucement! Pendant que ce dialogue avait lieu, Galeotti s'était placé au
coin de l'immense cheminée opposé à celui près duquel ces honnêtes gens
étaient groupés, et il les regardait de travers et avec un air de
méfiance. Il mit d'abord la main sous sa veste, et s'assura qu'il
pouvait y saisir avec facilité un poignard à double tranchant, qu'il
portait toujours sur lui; car, comme nous l'avons déjà dit, quoique un
peu pesant par trop d'embonpoint, c'était un homme vigoureux et adroit
dans le maniement d'une arme. Convaincu que le fer fidèle était à sa
portée, il tira de son sein un rouleau de parchemin sur lequel étaient
tracés des caractères grecs et des signes cabalistiques, remit du bois
dans la cheminée, et y fît un feu clair à l'aide duquel il pouvait
distinguer les traits et l'attitude de tous ses compagnons de chambrée:
le sommeil profond du soldat écossais, dont la physionomie semblait
aussi impassible que si son visage eût été de bronze; la figure pâle et
inquiète d'Olivier, qui tantôt avait l'air de dormir, tantôt
entr'ouvrait les yeux et soulevait brusquement la tête, comme troublé
par quelque mouvement intérieur ou éveillé par quelque bruit éloigné;
l'aspect bourru, mécontent et sauvage de Tristan, qui semblait,

    Altéré de carnage,
    Regretter la victime échappée à sa rage;

tandis que le fond du tableau était occupé par la figure sombre et
hypocrite de Trois-Échelles, dont les yeux étaient levés vers le ciel,
comme s'il eût prononcé quelques oraisons mentales, et par le grotesque
Petit-André qui s'amusait, avec ses mines, à contrefaire les gestes et
les grimaces de son compagnon, avant de s'abandonner au sommeil.

Au milieu de ces êtres vulgaires et ignobles, rien ne pouvait se montrer
avec plus d'avantage que la belle taille, la figure régulière et les
traits imposans de l'astrologue; on aurait pu le prendre pour un ancien
mage enfermé dans une caverne de brigands, et occupé à invoquer un
esprit pour en obtenir sa délivrance. Quand il n'aurait été remarquable
que par la noblesse que donnait à sa physionomie une belle barbe
flottant sur le rouleau mystérieux qu'il tenait à la main, n'eût-on pas
été pardonnable de regretter que ce noble attribut eût été accordé à un
homme qui n'employait les avantages des talens, du savoir, de
l'éloquence et d'un bel extérieur, que pour servir les lâches projets
d'un fourbe?

Ainsi se passa la nuit dans la Tour du comte Herbert, au château de
Péronne. Quand le premier rayon de l'aurore pénétra dans la vieille
chambre gothique, le roi appela Olivier en sa présence. Le barbier
trouva Louis assis, en robe de chambre, et fut surpris du changement
qu'avait produit sur tous ses traits une nuit passée dans des
inquiétudes mortelles. Il aurait exprimé celles qu'il éprouvait lui-même
à ce sujet; mais le roi lui imposa silence, en entrant dans le détail
des divers moyens qu'il avait employés pour se faire des amis à la cour
de Bourgogne, en chargeant Olivier de continuer les mêmes manœuvres dès
qu'il pourrait obtenir la permission de sortir.

Jamais ce ministre astucieux ne fut plus surpris que pendant cet
entretien mémorable, de l'imperturbable présence d'esprit de son maître,
et de la connaissance intime qu'il avait de tous les ressorts qui
peuvent influer sur les actions des hommes.

Environ deux heures après, Olivier reçut du comte de Crèvecœur la
permission de sortir de la tour, et alla exécuter les ordres de son
maître. Louis faisant alors entrer l'astrologue, à qui il paraissait
avoir rendu sa confiance, eut avec lui une longue consultation dont le
résultat lui donna plus de confiance et d'assurance qu'il n'en avait
d'abord montré. Il s'habilla; et lorsque le comte de Crèvecœur vint lui
faire ses complimens du matin, il le reçut avec un calme dont le
seigneur bourguignon fut d'autant plus étonné, qu'il avait déjà appris
que le duc avait passé plusieurs heures dans une situation d'esprit qui
semblait rendre la sûreté du roi très-précaire.



CHAPITRE XXX.

L'Incertitude.

          «De cent projets divers mon esprit est bercé,
          «Celui qui chasse l'autre à son tour est chassé:
          «C'est la barque exposée à des courans contraires.»

          _Ancienne comédie_.


Si Louis passa la nuit dans l'agitation et l'anxiété la plus vive, le
duc de Bourgogne fut encore plus troublé, lui qui, dans aucun temps, ne
savait, comme Louis, maîtriser ses passions, et habitué, au contraire, à
souffrir qu'elles exerçassent sur son esprit un empire absolu.

Suivant l'usage du temps, deux de ses principaux conseillers et des plus
intimes, d'Hymbercourt et d'Argenton, étaient restés dans la chambre de
Charles, où des couchettes leur étaient préparées à peu de distance du
lit du prince. Jamais leur présence n'y avait été plus nécessaire; car
le duc était déchiré tour à tour par le chagrin, la colère, la soif de
la vengeance et un sentiment d'honneur qui lui défendait d'abuser de la
situation dans laquelle Louis s'était mis lui-même. Son esprit
ressemblait à un volcan en éruption vomissant toutes les matières
contenues dans son sein, mêlées et fondues de manière à ne former qu'une
seule masse de bitume.

Il refusa d'ôter ses habits et de faire aucun préparatif pour se
coucher, et il passa la nuit à se livrer successivement aux passions les
plus violentes. Dans quelques-uns de ces paroxysmes, il parlait à ses
conseillers d'un ton si bref et avec tant de volubilité, qu'ils
craignaient qu'il ne perdît la raison. Il vantait toutes les qualités et
la bonté de l'évêque de Liège, indignement assassiné, et rappelait
toutes les preuves d'affection et de confiance mutuelle qu'ils s'étaient
données si souvent. Enfin, à force de parler, il s'excita au chagrin à
un tel point, qu'il se jeta le visage sur son lit, paraissant près
d'étouffer par suite des efforts qu'il faisait pour retenir ses larmes
et ses sanglots. Se relevant ensuite, il se livra à un autre transport
d'un genre plus furieux. Il parcourut la chambre à grands pas en
proférant des menaces sans suite et des sermens de vengeance; frappant
violemment du pied, suivant sa coutume, et attestant saint George, saint
André, et tout ce qu'il y avait de plus sacré à ses yeux, qu'il se
vengerait d'une manière sanglante de Guillaume de la Marck, du peuple de
Liège, et de celui qui était la cause première de tous leurs excès.
Cette dernière menace, qui ne nommait personne, avait évidemment pour
objet la personne de son prisonnier, et une fois le duc exprima la
détermination d'envoyer chercher le duc de Normandie, frère du roi, avec
lequel Louis était en fort mauvaise intelligence, et de forcer le
monarque captif soit à se démettre de la couronne, soit à céder
quelques-uns de ses droits et de ses apanages les plus importans.

Un autre jour et une autre nuit s'écoulèrent dans cette agitation
tumultueuse, ou plutôt dans une suite de transitions rapides d'une
passion à une autre. Pendant tout ce temps, le duc ne changea pas de
vêtemens, et à peine satisfit-il aux premiers besoins de la nature.
Enfin, il régnait un tel désordre dans ses discours et ses actions, que
ceux qui l'approchaient de plus près commencèrent à craindre que son
esprit ne se dérangeât. Il devint pourtant peu à peu plus calme, et
commença à tenir avec ses ministres des consultations dans lesquelles on
proposa bien des choses, sans rien décider. Comines nous assure qu'un
courrier monta une fois à cheval, prêt à partir pour la Normandie; et il
est probable que le monarque déposé allait trouver dans sa prison, comme
cela s'est vu plusieurs fois, un court chemin vers le tombeau.

Dans d'autres instans, quand ses transports de fureur l'avaient épuisé,
Charles restait l'œil fixe et le visage immobile, comme un homme qui
médite quelque projet désespéré auquel il n'a pu encore se résoudre. Il
n'aurait fallu que le plus léger effort de la part d'un des conseillers
qui l'entouraient pour le porter aux derniers excès; mais les seigneurs
bourguignons, par respect pour le caractère sacré de la personne d'un
roi et d'un seigneur suzerain, et par égard pour la foi publique et pour
l'honneur de leur duc, qui avait donné sa parole lorsque Louis s'était
livré entre ses mains, étaient presque unanimement portés à lui
recommander des mesures de modération; les argumens dont d'Hymbercourt
et d'Argenton avaient hasardé de se servir pendant la nuit pour calmer
le duc, furent reproduits pendant le jour par Crèvecœur et plusieurs
autres, qui ne les firent pas valoir avec moins de force. Peut-être le
zèle qu'ils montraient en faveur du roi n'était-il pas chez tous
entièrement désintéressé. Plusieurs d'entre eux, comme nous l'avons dit,
avaient déjà éprouvé les effets de la libéralité du roi; d'autres
avaient en France des domaines ou des prétentions qui les soumettaient
un peu à son influence; et il est certain que le trésor que le roi avait
apporté à Péronne sur quatre mules s'allégea beaucoup dans le cours de
ces négociations.

Le troisième jour, le comte de Campo Basso apporta au conseil de Charles
le tribut de son esprit italien, et il fut heureux pour Louis qu'il ne
fût pas encore arrivé quand le duc était dans sa première fureur. Un
conseil régulier fut convoqué à l'instant même pour délibérer sur les
mesures qu'il convenait d'adopter dans cette crise singulière. Campo
Basso exprima d'abord son opinion par l'apologue du voyageur, de la
vipère et du renard, et rappela au duc l'avis que le renard donne à
l'homme d'écraser son ennemi mortel pendant que le destin l'a mis à sa
disposition. D'Argenton, qui vit les yeux du duc étinceler à une
proposition que la violence de son caractère lui avait déjà suggérée
plusieurs fois, s'empressa d'objecter qu'il était possible que Louis
n'eût pas pris une part directe au meurtre épouvantable commis à
Schonwaldt.--Peut-être, dit-il, le roi est en état de se justifier de
cette imputation, et disposé à faire réparation pour les dommages que
ses intrigues ont occasionnés dans les domaines du duc et dans ceux de
ses, alliés. Il ajouta qu'un acte de violence exercé contre la personne
du roi ne pouvait manquer d'attirer sur la France et sur la Bourgogne
d'affreux malheurs qui en seraient la suite; qu'entre autres, et ce ne
serait pas le moindre, les Anglais pourraient profiter de la discorde et
des dissensions intestines qui éclateraient nécessairement, pour se
remettre en possession de la Normandie et de la Guienne, et renouveler
ces guerres désastreuses qui ne s'étaient terminées, non sans peine, que
par l'union de la France et de la Bourgogne contre l'ennemi commun. Il
finit par dire qu'il n'entendait pas lui donner le conseil de rendre la
liberté à son prisonnier purement et simplement et sans condition; mais
qu'il était d'avis que le duc ne devait profiter de la situation du roi
que pour conclure entre les deux pays un traité juste et honorable, en
exigeant de Louis des garanties qui lui rendissent difficile de manquer
de foi, et de troubler à l'avenir la paix intérieure de la Bourgogne.
D'Hymbercourt, Crèvecœur et plusieurs autres se déclarèrent hautement
contre les mesures violentes proposées par Campo Basso, et soutinrent
qu'on pouvait obtenir, par le moyen d'un traité, des avantages plus
durables et plus glorieux pour la Bourgogne, que par une action qui la
souillerait d'une tache honteuse, celle d'avoir manqué de foi à
l'hospitalité.

Le duc écouta ces argumens les yeux baissés et en fronçant les sourcils
de manière non-seulement à les rapprocher, mais à les confondre; et
quand le comte de Crèvecœur ajouta qu'il ne croyait pas que Louis eût
pris part au meurtre sacrilège de l'évêque de Liège, ni même qu'il en
eût conçu le projet, Charles leva la tête, et, jetant un regard sévère
sur son conseiller, il s'écria:--Avez-vous donc aussi, Crèvecœur,
entendu le son de l'or de France? Il me semble que ce son retentit dans
mon conseil aussi haut que les cloches de Saint-Denis. Qui osera dire
que Louis n'a pas fomenté la rébellion en Flandre?

--Monseigneur, répondit le comte, ma main a toujours été moins habituée
à manier l'or que l'acier, et je suis tellement convaincu que Louis est
coupable d'avoir excité les troubles de la Flandre, que naguère je l'en
ai accusé en présence de toute sa cour, et lui ai fait un défi en votre
nom. Mais quoique ses intrigues aient été, sans aucun doute, la cause
première de tous ces malheurs, je suis si loin de croire qu'il ait
autorisé le meurtre commis à Schonwaldt, que je sais qu'un de ses
émissaires a protesté, publiquement contre ce crime; et je pourrais le
faire paraître devant Votre Altesse, si tel était votre bon plaisir.

--Si tel est notre bon plaisir! s'écria le duc; par saint George!
pouvez-vous douter que nous ne désirions agir d'après la plus stricte
justice? Même dans l'emportement de notre courroux, nous sommes connus
pour juger avec équité et droiture. Nous verrons nous-même Louis de
Valois; nous lui exposerons nos griefs et la réparation que nous en
exigeons, réparation qui pourra devenir plus facile s'il est innocent de
ce meurtre. S'il en est coupable, qui osera dire qu'une vie dévouée à la
pénitence dans quelque monastère retiré ne soit pas une sentence aussi
miséricordieuse que bien méritée? Qui osera dire, ajouta Charles en
s'échauffant, qu'une vengeance plus prompte et plus directe ne serait
pas légitime? Amenez-moi l'homme dont vous me parlez. Nous nous rendrons
au château une heure avant midi. Nous rédigerons quelques articles, et
il faudra qu'il les accepte, ou malheur à lui! La séance est levée,
messieurs, et vous pouvez vous retirer. Moi, je vais changer de
vêtemens, car je suis à peine en costume convenable pour paraître,
devant _mon très-gracieux souverain_.

Le duc appuya sur ces derniers mots avec une ironie amère, et il sortit
de l'appartement.

--La sûreté de Louis et, ce qui est plus important encore, l'honneur de
la Bourgogne, dépendent d'un tour de dé, dit d'Hymbercourt à d'Argenton
et à Crèvecœur. Cours au château, d'Argenton: tu as la langue mieux
affilée que Crèvecœur et moi. Avertis Louis de la tempête qui
s'approche, il en saura mieux comment se gouverner. J'espère que ce
jeune garde ne dira rien qui puisse aggraver la situation du roi: car
qui sait de quelle mission secrète il était chargé?

--Ce jeune homme, répondit Crèvecœur, parait hardi, mais circonspect,
plus qu'on ne pourrait l'attendre de son âge. Dans tout ce qu'il m'a
dit, il m'a eu l'air d'avoir grand soin de ménager le roi, comme un
prince au service duquel il se trouve. J'espère qu'il agira de même en
présence du duc. Maintenant il faut que j'aille le chercher, ainsi que
la jeune comtesse de Croye.

--La comtesse! s'écria d'Hymbercourt; vous nous aviez dit que vous
l'aviez laissée au couvent de Sainte-Brigitte.

--Cela est vrai, répondit le comte; mais les ordres du duc m'ont obligé
de la faire venir; elle a été amenée ici en litière, ne pouvant voyager
autrement. Elle est dans la plus grande détresse, tant à cause de son
incertitude sur le sort de sa tante, la comtesse Hameline, que par suite
des inquiétudes qu'elle a pour elle-même; car elle s'est rendue coupable
d'un délit féodal en osant se soustraire à la protection de son seigneur
suzerain, et le duc Charles n'est pas homme à voir avec indifférence le
moindre oubli de ses droits seigneuriaux.

La nouvelle que la jeune comtesse était entre les mains de Charles vint
encore ajouter une nouvelle amertume aux réflexions de Louis. Il savait
parfaitement qu'elle pouvait rendre compte des intrigues employées par
lui pour la déterminer, ainsi que sa tante, à passer en France, et
fournir par là les preuves qu'il avait fait disparaître en ordonnant
l'exécution de Zamet Maugrabin. Or, il n'ignorait pas que cette
intervention de sa part dans les droits du duc de Bourgogne fournirait à
Charles un prétexte et un motif pour profiter de tous ses avantages.

Tourmenté d'inquiétudes sur sa situation, le roi s'en entretint avec le
sire d'Argenton, dont l'esprit et les talens politiques étaient mieux
assortis à l'humeur de Louis que le caractère franc et martial de
Crèvecœur et la fierté féodale de d'Hymbercourt.

--Ces soldats bardés de fer, mon cher d'Argenton, dit-il à son futur
historien, devraient rester dans l'antichambre avec les hallebardes et
les pertuisanes, et ne jamais entrer dans le cabinet d'un roi. Leurs
mains sont faites pour combattre; mais le monarque qui veut donner à
leur tête une autre occupation que celle de servir d'enclume aux glaives
et aux massues de ses ennemis, agit comme ce fou qui voulait mettre au
cou de sa maîtresse un collier de chien. C'est à des hommes comme vous,
Philippe, à des hommes dont les yeux sont doués de ce jugement exquis,
capable de pénétrer au-delà de la surface des affaires, que les princes
doivent ouvrir leur cabinet, leurs conseils, que dirai-je? les plus
secrets replis de leur âme.

Il était tout naturel que d'Argenton, homme d'un esprit pénétrant, fût
flatté de l'approbation du prince de l'Europe reconnu pour avoir le plus
de sagacité; et il ne put assez bien déguiser la satisfaction intérieure
qu'il éprouvait, pour que le roi ne s'aperçût pas qu'il avait fait
quelque impression sur lui.

--Plût à Dieu, continua-t-il, que j'eusse un pareil serviteur, ou plutôt
que je fusse digne d'en avoir un! Je ne me trouverais pas dans cette
malheureuse situation; et cependant je regretterais à peine de m'y
trouver, si je pouvais découvrir les moyens de m'assurer les services
d'un homme d'État si expérimenté.

D'Argenton répondit que toutes ses facultés étaient au service de Sa
Majesté Très-Chrétienne, sous la réserve de la fidélité qu'il devait à
son seigneur légitime, Charles, duc de Bourgogne.

--Et suis-je homme à vouloir vous faire trahir votre fidélité! s'écria
Louis d'un ton pathétique, Hélas! ne suis-je pas même en danger, en ce
moment, pour avoir accordé trop de confiance à mon vassal? À qui la foi
féodale peut-elle être plus sacrée qu'à moi, qui n'ai d'autre moyen de
sûreté que d'y avoir recours? Non, Philippe de Comines, continuez à
servir Charles de Bourgogne, et vous ne pouvez mieux le faire qu'en
amenant un arrangement raisonnable entre lui et Louis de France. En
agissant ainsi, vous nous rendrez service à tous deux, et vous verrez
qu'un de nous au moins en sera reconnaissant. On m'assure que vos
appointemens en cette cour égalent à peine ceux du grand fauconnier; et
c'est ainsi que les services du plus sage conseiller de l'Europe sont
mis au niveau, ou, pour mieux dire, ravalés au-dessous de ceux de
l'homme qui nourrit et médicamente des oiseaux de proie! La France
possède de bonnes terres; son roi ne manque pas d'or. Permettez-moi, mon
cher ami, de rectifier cette inégalité scandaleuse. Les moyens n'en sont
pas bien loin; trouvez bon que je les emploie.

À ces mots, le roi offrit à Comines un gros sac d'argent; mais Comines,
dont les sentimens étaient plus délicats que ceux de la plupart des
courtisans de son temps, le remercia en lui disant qu'il était
parfaitement satisfait de la libéralité de son maître; et il assura
Louis que quand même il accepterait le présent qu'il lui offrait, cette
circonstance ne pourrait ajouter à son désir de lui être utile.

--Homme extraordinaire! s'écria le roi, souffrez que j'embrasse le seul
courtisan de ce siècle qui soit en même temps capable et incorruptible.
La sagesse est plus désirable que l'or le plus pur, et croyez-moi,
Philippe, j'ai plus de confiance en votre assistance dans ce moment de
crise, que dans les secours achetés de tant d'autres qui ont accepté mes
présens. Je vous connais, Comines, et je suis sûr que vous ne
conseillerez pas à votre maître d'abuser de l'occasion que la fortune,
ou, pour vous parler franchement, que ma propre sottise lui a procurée.

--D'en _abuser_! s'écria d'Argenton; non certainement: mais je lui
conseillerai sûrement d'en _user_.

--Comment? jusqu'à quel point? Je ne suis pas assez sot pour me flatter
qu'il me laisse échapper sans rançon; mais qu'elle soit raisonnable. Je
suis toujours disposé à écouter la raison, à Péronne aussi-bien qu'à
Paris ou au Plessis.

--Mais, si Votre Majesté me permet de le lui dire, la raison, à Paris et
au Plessis, avait coutume de parler d'un ton si doux et d'une voix si
basse, qu'elle ne pouvait pas toujours obtenir audience de Votre
Majesté. Mais à Péronne, elle emprunte la trompe parlante de la
nécessité, et sa voix devient bruyante et impérieuse.

--Votre style est trop figuré, dit Louis, incapable de réprimer un
mouvement d'humeur. Je suis, un homme tout simple, sire d'Argenton: je
vous prie de laisser vos tropes et d'en venir au fait. Qu'attend de moi
votre duc?

--Je ne suis pas porteur de propositions, Sire. Le duc vous fera bientôt
connaître lui-même son bon plaisir. Cependant il s'en présente à mon
esprit quelques-unes auxquelles il est bon que Votre Majesté soit
préparée. Par exemple, la cession des villes sur la Somme.

--Je m'y attendais.

--Le désaveu des crimes commis par les Liégeois et Guillaume de la
Marck.

--Aussi volontiers que je désavoue l'enfer et Satan.

--Il vous demandera soit des otages, soit quelques forteresses, pour
garantie que vous vous abstiendrez désormais d'exciter la rébellion
parmi les Flamands.

--C'est quelque chose de nouveau, Philippe, qu'un vassal demande des
garanties à son souverain; mais passe encore pour cela.

--Un apanage convenable et indépendant pour votre illustre frère,
l'allié et l'ami de mon maître; la Normandie ou la Champagne, par
exemple. Le duc aime la maison de votre père, Sire.

--Oui, Pâques-Dieu! s'écria le roi: il l'aime tant, qu'il veut faire des
rois de tous ses enfans! Eh bien! votre magasin d'insinuations
préparatoires, est-il épuisé?

--Pas tout-à-fait, Sire; Votre Majesté sera certainement requise de ne
plus molester le duc de Bretagne, comme vous l'avez fait récemment, et
de ne plus contester le droit qu'ont vos grands feudataires de battre
monnaie, et de se nommer ducs et princes par la grâce de Dieu.

--C'est-à-dire de faire de mes vassaux autant de rois. Sire Philippe,
voulez-vous me faire fratricide? Vous vous rappelez mon frère Charles?
eh bien à peine fut-il duc de Guienne qu'il mourut. Et que restera-t-il
aux descendans de Hugues Capet, après avoir donné ces riches provinces,
si ce n'est le privilège de se faire oindre à Reims, et de prendre leurs
repas sous un dais élevé?

--Nous diminuerons les inquiétudes de Votre Majesté à cet égard, en lui
donnant un compagnon dans cette dignité solitaire. Quoique le duc de
Bourgogne ne demande pas, quant à présent, le titre de roi, cependant il
désire être affranchi à l'avenir de ces marques abjectes de soumission
auxquelles il est tenu envers la couronne de France. Il a dessein de
fermer sa couronne ducale de la même manière que celles des empereurs,
et de la surmonter d'un globe, en signe de l'indépendance de ses
domaines.

--Et comment le duc de Bourgogne, s'écria Louis en montrant un degré
d'émotion qui ne lui était pas ordinaire, comment un vassal de ma
couronne ose-t-il proposer à son souverain des conditions qui, d'après
toutes les lois de l'Europe, lui feraient encourir la forfaiture de son
fief?

--La sentence de forfaiture serait en ce cas difficile à exécuter,
répondit d'Argenton avec calme. Votre Majesté n'ignore pas que
l'observation des lois féodales commence à tomber en désuétude, même
dans l'empire germanique, et que les suzerains et les vassaux cherchent
à améliorer leur position respective autant que le leur permettent leur
puissance et les occasions. Les pratiques secrètes de Votre Majesté avec
les vassaux de mon maître, en Flandre, serviront d'excuse à mon maître,
en supposant qu'il insiste pour que le roi de France, en reconnaissant
son indépendance absolue, se mette hors d'état de se livrer à l'avenir à
de pareilles intrigues.

--D'Argenton! d'Argenton! dit Louis en se levant et en se promenant dans
la chambre d'un air pensif; ceci est un terrible commentaire sur le
texte: _Væ victis_[76]! Vous ne pouvez vouloir me donner à entendre
que le duc insistera sur des conditions si dures?

--Je voudrais du moins, Sire, que vous fussiez préparé à les discuter.

--Cependant la modération, d'Argenton, personne ne le sait mieux que
vous:--la modération dans la prospérité est nécessaire pour assurer les
avantages que la prospérité nous offre.

--Votre Majesté me permettra de lui dire que j'ai remarqué que c'est
toujours le perdant qui vante le mérite de la modération. Le gagnant
fait plus de cas de la prudence, qui l'engage à ne pas laisser échapper
l'occasion dont il peut profiter.

--Eh bien! nous y réfléchirons; mais j'espère que vous êtes arrivé à la
fin de toutes les prétentions déraisonnables du duc? Oserait-il les
porter plus loin? Oui, je vois dans vos yeux que vous ne m'avez pas
encore tout dit. Que veut-il donc? Que peut-il vouloir? Est-ce ma
couronne?--ma couronne privée de tout son lustre si je lui accorde
toutes les demandes que vous m'avez déjà fait connaître?

--Ce dont il me reste à vous parler, Sire, dépend en partie,--et en
grande partie même, je puis dire, de la volonté du duc, mais il a
dessein de vous inviter à y consentir; car, à la vérité, c'est une chose
qui vous touche de très-près.

--Pâques-Dieu! Et de quoi s'agit-il? demanda le roi d'un ton
d'impatience; faut-il que je lui envoie ma fille pour concubine! et de
quel autre déshonneur prétend-il me couvrir:

--Le projet qu'il a conçu n'entraîne aucun déshonneur, Sire. Le cousin
de Votre Majesté, l'illustre duc d'Orléans...

--Ah! dit le roi. Mais d'Argenton continua sans faire attention à cette
interruption.

--Ayant donné son affection à la jeune comtesse Isabelle de Croye, le
duc désire que Votre Majesté accorde son consentement à ce mariage,
comme il y accorde le sien, et que vous vous unissiez à lui pour
assurer à ce noble couple un apanage qui, joint aux domaines de la
comtesse, puisse former un établissement convenable pour un fils de
France.

--Jamais! jamais! s'écria le roi en se livrant à un emportement qu'il
n'avait pas eu peu de peine à réprimer jusqu'alors, et en se promenant à
grands pas dans la chambre, avec un air de désordre qui formait un
contraste frappant avec son sang-froid habituel. Jamais! jamais! Qu'on
apporte des ciseaux, et qu'on me tonde la tête comme celle d'un fou de
paroisse, auquel j'ai si grandement ressemblé! Qu'on ouvre pour moi la
porte d'un monastère ou celle dû tombeau! Qu'on emploie des bassins
rougis au feu pour me dessécher les yeux! Qu'on ait recours à la hache,
au poison, à tout ce qu'on voudra! mais Orléans ne manquera pas à la foi
qu'il a promise à ma fille. Il n'aura jamais une autre épouse, tant
qu'elle vivra.

--Avant de vous prononcer si fortement contre ce projet, Sire, Votre
Majesté réfléchira qu'elle n'a aucun moyen pour en empêcher l'exécution.
Un homme sage qui voit se détacher un quartier de rocher, ne conçoit pas
le dessein inutile de l'arrêter dans sa chute.

--Mais un homme courageux trouve un tombeau sous ses
débris.--D'Argenton, songez qu'un tel mariage serait la ruine, la
destruction entière de mon royaume; songez que je n'ai qu'un fils, un
fils d'une santé faible, et qu'Orléans est, après lui, l'héritier
présomptif du trône. Songez que l'Église a consenti à son union avec
Jeanne, union qui fond si heureusement ensemble les intérêts des deux
branches de ma famille. Songez que cette union a été le projet favori de
toute ma vie; que j'ai rêvé, agi, combattu, prié, prêché pour
l'accomplir. Non, Comines, non, je n'y renoncerai pas. Ayez compassion
de moi dans cette extrémité, Philippe! votre esprit ingénieux peut
trouver quelque chose à substituer à ce sacrifice, quelque bélier à
offrir en la place de ce qui m'est aussi cher que l'était à son père le
fils unique du patriarche. Ayez pitié de moi, Philippe; vous, du moins,
vous devez savoir que l'anéantissement d'un projet à l'accomplissement
duquel on a long-temps réfléchi, long-temps travaillé, offre bien plus
d'amertume à un homme doué de jugement et de prévoyance, qu'à un homme
ordinaire, dont les chagrins sont courts parce que ses désirs ne sont
que l'effet d'une passion momentanée. Vous qui devez savoir compatir à
l'affliction incomparablement plus profonde de la prudence déjouée, de
la sagacité trompée, ne prendrez-vous point part à ma détresse?

--J'y prends part, Sire, autant que ce que je dois à mon maître...

--Ne parlez pas de lui! s'écria Louis, cédant, ou feignant de céder à
une impulsion irrésistible qui le mettait hors de garde, et qui lui
faisait oublier sa réserve ordinaire: Charles de Bourgogne est-il digne
de votre attachement! lui qui peut insulter et frapper le plus fidèle de
ses conseillers! lui qui peut donner au plus sage d'entre eux le surnom
injurieux de _Tête bottée_.

Toute la sagesse de Philippe de Comines n'empêchait pas qu'il n'eût une
assez haute opinion de son importance personnelle, et il fut tellement
frappé des paroles que le roi venait de prononcer, à ce qu'il
paraissait, dans un transport qui ne lui permettait pas de réfléchir,
qu'il ne pût s'empêcher de répéter:--Tête bottée! il est impossible que
le duc, mon maître, ait donné un pareil nom au serviteur qui a toujours
été à ses côtés depuis qu'il peut monter un palefroi, et cela devant un
monarque étranger! Cela est impossible.

Louis vit sur-le-champ l'impression qu'il avait faite, et, évitant de
prendre un ton de condoléance qui aurait pu paraître insultant, ou de
compassion qui aurait pu ressembler à de l'affection, il dit avec
simplicité et en même temps avec dignité:

--Mes infortunes m'ont fait oublier ma courtoisie, sans quoi je ne vous
eusse point parlé de ce qu'il doit vous être désagréable d'entendre.
Mais vous prétendez que ce que je vous ai dit est impossible; cela
touche mon honneur, et je reconnaîtrais que cette accusation est fondée,
si je ne vous rapportais pas comment le duc, en se tenant les côtés de
rire, m'a raconté des circonstances qui ont donné lieu à ce sobriquet
insultant, dont la répétition ne choquera pas vos oreilles en passant
par ma bouche. Il me dit donc qu'un certain jour, au retour d'une partie
de chasse où vous l'aviez accompagné, il vous pria de lui tirer ses
bottes. Voyant peut-être dans vos yeux un mécontentement fort naturel
d'un traitement si humiliant, il vous ordonna de vous asseoir, et se mit
à vous rendre le même service qu'il venait de recevoir de vous. Mais
offensé de votre obéissance littérale, il n'eut pas plus tôt tiré une de
vos bottes, qu'il vous en déchargea de grands coups sur la tête, à en
faire sortir le sang, se récriant contre l'insolence d'un sujet qui
souffrait que la main de son souverain, se dégradât à ce point; et
depuis ce temps il fait des gorges-chaudes de cette aventure, et
non-seulement il vous donne le sobriquet de Tête bottée, mais trouve bon
que son fou privilégié, le Glorieux, en fasse autant.

En racontant cette anecdote, Louis avait le plaisir d'abord de piquer au
vif celui à qui il parlait, satisfaction dont il était dans sa nature de
jouir, même quand il n'avait pas, comme dans le cas dont il s'agit, une
sorte d'excuse pour se livrer à ce penchant; et ensuite celui de voir
qu'il avait enfin réussi à découvrir dans le caractère de d'Argenton un
point vulnérable qui pouvait insensiblement le conduire à abandonner les
intérêts de la Bourgogne pour embrasser ceux de la France. Mais quoique
le ressentiment profond que le courtisan offensé conçut contre son
maître l'ait porté par la suite à passer du service de Charles à celui
de Louis, cependant il se contenta, en ce moment, d'assurer le roi de
l'intérêt qu'il prenait à la France, en termes généraux qu'il n'ignorait
pas que Louis saurait fort bien interpréter. Il serait souverainement
injuste d'accuser cet excellent historien d'avoir oublié, en cette
occasion, ce qu'il devait à son maître; mais il est certain qu'il se
sentait dans des dispositions plus favorables à Louis que lorsqu'il
était arrivé près de lui.

--Je ne croyais pas, dit-il en faisant un effort sur lui-même pour rire
de l'anecdote que Louis venait de raconter, qu'une bagatelle, une folie
semblable vivrait assez long-temps dans l'esprit du duc pour qu'il en
parlât jamais. Il y a bien quelque chose de vrai dans cette histoire de
bottes, et Votre Majesté sait que le duc n'est pas très-délicat dans ses
plaisanteries; mais celle-ci s'est ornée et amplifiée dans son souvenir.
Au surplus, n'en parlons pas davantage.

--Oui, n'en parlons plus, dit le roi; c'est même une honte que nous nous
y soyons arrêtés un instant. Mais j'espère, sire Philippe, que vous avez
le cœur assez français pour me donner un avis dans cette crise
embarrassante. Vous pourriez me tirer de ce labyrinthe, car vous en avez
le fil, j'en suis sûr.

--Votre Majesté peut disposer de mes avis et de mes services, répondit
d'Argenton, toujours sous la réserve de ce que je dois à mon maître.

C'était à peu près ce que le courtisan avait déjà dit; mais il le
répétait alors d'un ton si différent, que Louis, qui avait conclu
d'après sa première déclaration que ce que Philippe devait à son maître
entrait en première ligne dans ses considérations, comprit parfaitement
qu'il appuyait alors avec plus de force sur la promesse de ses avis et
de ses services que sur une réserve qui ne semblait faite que pour la
forme et par bienséance. Il s'assit, força d'Argenton à prendre une
chaise, et l'écouta avec la même attention que s'il eût prononcé des
oracles. L'homme d'État lui parla à voix basse, de ce ton qui manque
rarement de faire impression, parce qu'il annonce de la sincérité et une
sorte de précaution, et avec une lenteur qui semblait inviter le
monarque à bien peser chaque mot qui sortait de sa bouche, comme s'il
avait eu un sens particulier et déterminé.

--Les propositions que j'ai soumises à la considération de Votre
Majesté, dit-il, ne sont que celles qui ont été substituées à d'autres,
bien plus violentes encore, mises en avant, et soutenues dans le conseil
par des gens animés d'intentions plus hostiles que les miennes à l'égard
de Votre Majesté; je n'ai pas besoin de vous rappeler que les avis les
plus violens sont ceux que mon maître écoute le plus volontiers, parce
qu'il aime à marcher vers son but par la voie la plus courte, quelque
dangereuse qu'elle puisse être, plutôt que de suivre un chemin plus sûr,
mais qui ne l'y conduit que par un long détour.

--Je le sais fort bien. Je l'ai vu traverser une rivière à la nage au
risque de se noyer, quand, à trois cents pas plus loin, il aurait pu la
passer sur un pont.

--C'est la vérité, Sire; et celui qui compte sa vie pour rien quand il
s'agit de satisfaire la passion impétueuse d'un moment, suivra la même
impulsion pour préférer le plaisir de faire sa volonté, à
l'accroissement de sa véritable puissance.

--Je pense de même. Un fou préfère l'apparence de l'autorité à la
réalité; et je sais que tel est le caractère de Charles de Bourgogne.
Mais, mon cher ami d'Argenton, quelle conséquence tirez-vous de ces
prémisses?

--Sire, celle-ci: Votre Majesté a vu un pêcheur habile se rendre maître
d'un gros poisson, et par le secours de son adresse le tirer hors de
l'eau avec le simple fil de sa ligne; tandis que, s'il avait voulu
l'enlever brusquement, et sans lui laisser, l'espace pour s'agiter, ce
fil n'aurait pu résister à la violence de ses efforts. De même, Votre
Majesté, en donnant satisfaction au duc sur des objets auxquels il
attache particulièrement ses idées d'honneur et de vengeance, peut
éluder plusieurs autres demandes qu'elle trouverait encore plus
désagréables, notamment (car je dois parler avec franchise à Votre
Majesté) celles qui tendraient spécialement à l'affaiblissement de la
France. Il n'y fera plus attention; elles s'échapperont de sa mémoire;
et en les ajournant à une autre conférence, pour en retarder la
discussion, il n'en sera plus question.

--Je vous comprends, mon bon sire Philippe; mais venons au fait. À
laquelle de ces heureuses propositions votre duc est-il si attaché que
la contradiction le rendrait déraisonnable et indomptable?

--À toutes, à la première venue; précisément à celle sur laquelle il
pourrait vous arriver de le contredire. C'est ce que Votre Majesté doit
éviter: et, pour reprendre ma première métaphore, il faut que vous ayez
toujours l'œil au guet; et, quand vous le verrez prêt à se livrer à
quelque mouvement de violence, que vous lui lâchiez assez de ligne pour
l'empêcher de la briser. Sa fureur, déjà considérablement diminuée, se
dissipera d'elle-même, si elle n'éprouve pas d'opposition; et bientôt
après, vous le verrez devenir plus doux, et traitable.

--Cependant, dit le roi d'un air pensif, parmi toutes les propositions
que mon beau cousin a dessein de me faire, il doit s'en trouver
quelques-unes qu'il ait plus à cœur que les autres. N'y aurait-il pas
moyen de les connaître, mon cher d'Argenton?

--Votre Majesté peut rendre la moindre des demandes du duc la plus
importante à ses yeux, uniquement en s'y opposant. Je crois pourtant
pouvoir vous dire, Sire, qu'il faut renoncer à toute espérance
d'arrangement si vous n'abandonnez les Liégeois et Guillaume de la
Marck.

--J'ai déjà dit que je les abandonnerai; et c'est tout ce qu'ils
méritent de moi. Les misérables! commencer un pareil tumulte dans un
moment où il pouvait m'en coûter la vie!

--Celui qui met le feu à une traînée de poudre, ne doit pas être surpris
d'entendre l'explosion de la mine. Mais il ne suffira pas au duc Charles
que vous les abandonniez. Je sais qu'il se propose de vous demander
votre assistance pour réprimer cette insurrection, et votre présence
royale pour sanctionner le châtiment qu'il destine aux rebelles.

--Je ne sais trop si notre honneur nous permet d'accorder cette demande,
d'Argenton.

--Je ne sais trop si le soin de votre sûreté vous permet de la refuser,
Sire. Charles est déterminé à prouver aux Flamands qu'ils ne doivent
compter ni sur les promesses, ni sur les secours de la France; et que,
s'ils se révoltent, rien ne peut les mettre à l'abri du courroux et de
la vengeance de la Bourgogne.

--Parlons franchement, d'Argenton; si nous pouvions faire traîner les
choses en longueur, ces misérables Liégeois ne pourraient-ils pas se
mettre en état de tenir bon contre le duc? Les coquins sont nombreux et
entêtés. Ne pourraient-ils pas défendre leur ville contre lui?

--Ils auraient pu faire quelque chose avec les mille archers français
que Votre Majesté leur a promis; mais...

--Que je leur ai promis! Hélas! mon bon sire Philippe, vous me faites
tort par une telle supposition.

--Mais, ne vous en mêlant pas, continua d'Argenton sans faire attention
à cette interruption, et attendu que _maintenant_ Votre Majesté ne
jugera probablement pas à propos de les secourir, comment des bourgeois
peuvent-ils espérer de défendre une ville aux murs de laquelle les
larges brèches faites par ordre de Charles, après la bataille de
Saint-Tron, sont encore si peu réparées, que les lanciers du Hainaut, du
Brabant et de la Bourgogne peuvent se présenter à l'attaque sur vingt
hommes de front.

--Imprudens, idiots! S'ils ont ainsi négligé eux-mêmes leur sûreté, ils
ne méritent pas ma protection. Je ne me ferai pas de querelle pour eux.
Continuez.

--Je crains que le point suivant ne touche de plus près Votre Majesté.

--Ah! s'écria le roi, vous voulez parler de cet infernal mariage. Jamais
je ne consentirai à rompre le contrat qui lie mon cousin d'Orléans à ma
fille Jeanne. Ce serait arracher le sceptre de la France à ma postérité,
car le dauphin a une santé bien faible; c'est un bouton flétri qui ne
portera aucun fruit. Ce mariage entre Jeanne et d'Orléans a occupé mes
pensées pendant le jour, mes rêves pendant la nuit. Je vous dis,
d'Argenton, que je ne puis y consentir. D'ailleurs, c'est une barbarie
que d'exiger de moi que je détruise de mes propres mains, et d'un seul
coup, le plan de politique auquel je tiens le plus, et le bonheur d'un
jeune couple élevé dès l'enfance l'un pour l'autre.

--Leur attachement est donc bien fort? demanda d'Argenton.

--D'un côté du moins, répondit le roi, et c'est le côté auquel je dois
prendre le plus d'intérêt. Mais vous souriez, sire Philippe; vous ne
croyez pas à la force de l'amour.

--Au contraire, Sire, permettez-moi de vous dire que je suis si peu
incrédule à cet égard, que j'allais vous demander si vous éprouveriez un
peu moins de répugnance à consentir au mariage proposé entre Louis
d'Orléans et Isabelle de Croye, si je vous prouvais que la comtesse a un
penchant tellement décidé pour un autre, qu'il est vraisemblable qu'elle
refusera elle-même d'épouser le duc?

--Hélas! mon bon et cher ami, dit le roi en soupirant, de quel sépulcre
avez-vous tiré cette consolation pour un homme mort? Son penchant! Quoi!
Pour dire la vérité, supposons que d'Orléans déteste ma fille Jeanne; eh
bien! sans ce concours d'accidens formant une trame mal tissue, il n'en
aurait pas moins fallu qu'il l'épousât: quelle chance y a-t-il donc que
cette jeune comtesse puisse refuser l'époux qu'on lui destine, quand
elle sera exposée à une semblable nécessité; ou qu'elle veuille le
refuser, quand cet époux est un fils de France? Non, non, Philippe, on
ne peut se flatter qu'elle soit insensible aux vœux d'un tel amant.
_Varium et mutabile_[77], Philippe.

--Je crois qu'en cette occasion Votre Majesté met trop bas le courage
déterminé de cette jeune dame. Elle sort d'une race volontaire et
opiniâtre, et j'ai appris de Crèvecœur qu'elle a conçu un attachement
romanesque pour un jeune écuyer, qui, à la vérité, lui a rendu de grands
services en route.

--Ah! s'écria le roi, un archer de ma garde, nommé Quentin Durward?

--Lui-même, à ce que je crois, répondit d'Argenton; il a été fait
prisonnier avec la comtesse. Ils voyageaient ensemble, presque tête à
tête.

--Bénis soient donc notre Seigneur, Notre-Dame, monseigneur saint Martin
et monseigneur saint Julien! dit le roi. Gloire et honneur au savant
Galeotti qui a lu dans les astres que le destin de ce jeune homme était
en conjonction avec le mien. Si cette jeune comtesse lui est assez
attachée pour devenir réfractaire aux ordres du Bourguignon, ce Quentin
Durward m'a réellement été bien utile.

--D'après ce que m'a dit Crèvecœur, Sire, je crois qu'on peut espérer
de la trouver suffisamment obstinée. D'ailleurs, malgré la supposition
qu'il a plu à Votre Majesté de faire tout à l'heure, le noble duc
lui-même ne renoncera sans doute pas volontairement à la belle cousine à
laquelle il est engagé depuis long-temps.

--Hum! Mais vous n'avez jamais vu ma fille Jeanne; c'est une chouette,
Philippe! une véritable chouette dont je suis honteux! Mais n'importe;
qu'il soit assez sage pour l'épouser, et je lui permets ensuite d'être
fou, de la plus belle femme de France. Je présume que vous m'avez
maintenant déployé toute la carte des dispositions de votre maître.

--Je vous ai fait connaître, Sire, les points sur lesquels il est à
présent le plus disposé à insister. Mais Votre Majesté sait que le
caractère du duc est un torrent fougueux qui ne se contient dans son lit
que lorsqu'il ne rencontre aucun obstacle à son cours, et dont on ne
peut prévoir celui qu'il prendra, si une digue ou un rocher l'oblige à
le changer. S'il obtenait inopinément des preuves plus évidente des
pratiques de Votre Majesté (excusez cette expression, le temps presse et
n'admet pas de cérémonie) avec les Liégeois et Guillaume de la Marck,
les conséquences pourraient en être terribles. Il est arrivé d'étranges
nouvelles de ce pays. On dit que de la Marck a épousé Hameline, l'aînée
des comtesses de Croye.

--Cette vieille folle avait une telle envie de se marier, qu'elle aurait
acceptée la main de Satan. Mais que de la Marck, brute comme il est, ait
consenti à l'épouser, c'est ce qui me paraît plus surprenant.

--On dit aussi qu'un héraut ou un envoyé arrive à Péronne de la part de
de la Marck. C'en est assez pour jeter le duc dans un transport de rage.
J'espère que de la Marck n'a pas quelques lettres de Votre Majesté, ou
quelques autres pièces qu'il pourrait montrer?

--Moi écrire à un Sanglier! Non, non, sire Philippe, je ne suis pas
assez fou pour jeter des perles aux pourceaux. Le peu de relations que
j'ai eues avec cet animal sauvage n'ont jamais consisté qu'en messages
de vive voix, et je n'y ai employé que des vagabonds, des misérables,
dont on ne voudrait pas recevoir le témoignage pour prouver le vol des
œufs d'un poulailler.

--Il ne me reste, dit d'Argenton en se levant, qu'à recommander à Votre
Majesté de se tenir sur ses gardes, d'agir suivant les circonstances, et
surtout d'éviter avec le duc un langage et des argumens plus convenables
à votre dignité qu'à votre situation actuelle.

--Si ma dignité me gêne, répondit le roi, ce qui m'arrive rarement quand
j'ai à penser à de plus grands intérêts, j'ai ici un spécifique contre
ce gonflement du cœur; c'est de regarder dans un petit cabinet qui est
à deux pas, sire Philippe, et de songer à la mort de Charles-le-Simple:
cela m'en débarrassera aussi efficacement qu'un bain froid
débarrasserait d'une fièvre. Et maintenant, mon cher ami, mon digne
conseiller, faut-il donc que vous vous en alliez? Eh bien, sire de
Comines, le temps viendra où vous vous lasserez de donner des leçons de
politique à ce taureau bourguignon qui n'est pas en état de comprendre
votre plus simple argument; alors, si Louis vit encore, songez que vous
avez un ami à la cour de France. Et si vous y veniez, mon cher Philippe,
je le regarderais comme une bénédiction pour mon royaume, parce qu'avec
des vues profondes en affaires d'État, vous avez une conscience qui vous
met à même de sentir et de discerner le bien et le mal; tandis que...
Que Dieu, Notre-Dame et monseigneur saint Martin me soient en aide!
Olivier et La Balue ont le cœur aussi dur qu'une meule de moulin, et ma
vie est remplie d'amertume par le remords et les pénitences des crimes
qu'ils me font commettre. Mais vous, sire Philippe, vous qui possédez la
sagesse des temps passés et celle du temps présent, vous pourriez
m'apprendre à devenir grand sans cesser d'être vertueux.

--C'est une tâche difficile, dit l'historien; peu de princes l'ont
remplie; et pourtant elle est encore à la portée de ceux qui voudront
faire quelques efforts pour l'accomplir. Je vous quitte, Sire;
préparez-vous à la conférence que le duc ne tardera pas à avoir avec
vous.

Louis resta quelque temps les yeux fixés sur la porte par où d'Argenton
venait de sortir.--Il m'a parlé de pêche, dit-il en souriant
amèrement;--je l'ai envoyé chez lui comme une truite bien chatouillée.
Il se croit vertueux parce qu'il a refusé mon argent! mais il n'a pas
fermé l'oreille à mes flatteries et à mes promesses; il n'est pas
insensible au plaisir de venger un affront fait à sa vanité. Il a refusé
mon argent! il en est plus pauvre, mais il n'en est pas plus honnête. Il
faut pourtant qu'il soit à moi, car c'est la meilleure tête de toute la
Bourgogne. À présent j'attends un plus noble gibier. Il faut faire face
à ce léviathan de Charles, qui va fendre les mers pour arriver à moi. Il
faut que, comme un marin tremblant, je lui jette quelque chose
par-dessus le bord pour l'amuser; mais peut-être trouverai-je un jour
l'occasion de le percer d'un harpon.



CHAPITRE XXXI.

L'Entrevue des deux Amans.

          «Jeune et vaillant soldat, songe à garder ta foi!
          «Et toi, jeune beauté, garde aussi ta promesse:
          «Laissez la politique à la froide vieillesse;
          «Montrez-vous aussi purs que le ciel azuré
          «Avant que de midi le soleil ait pompé
          «Les humides vapeurs qui forment les nuages.»

          _L'Épreuve_.


PENDANT la matinée importante et périlleuse qui précéda l'entrevue des
deux princes dans le château de Péronne, Olivier le Dain servit son
maître en agent aussi vif qu'habile, prodiguant partout les présens et
les promesses, pour lui procurer des partisans, afin que, lorsque la
fureur du duc éclaterait, chacun se trouvât intéressé à étouffer
l'incendie plutôt qu'à l'accroître. Il se glissa comme la nuit de tente
en tente et de maison en maison, se faisant des amis partout, non dans
le sens de l'apôtre, mais avec le Mammon d'iniquité. Comme on l'a dit
d'un autre agent politique non moins actif,--il avait le doigt dans la
main, et la bouche dans l'oreille de chacun; et par diverses raisons,
dont nous avons déjà fait connaître plusieurs, il s'assura des bons
offices d'un grand nombre de seigneurs bourguignons qui avaient quelque
chose à espérer ou à craindre de la France, ou qui pensaient que si
l'autorité de Louis se trouvait trop réduite, le duc en marcherait d'un
pas plus ferme et plus assuré vers le despotisme, pour lequel il avait
un penchant bien décidé.

Quand il s'agissait de gagner quelqu'un près de qui il craignait que ni
sa présence ni ses argumens ne pussent réussir, il employait l'entremise
de quelque autre serviteur du roi; et ce fut ainsi qu'il obtint du comte
de Crèvecœur la permission pour lord Crawford et le Balafré, d'avoir
une entrevue avec Quentin Durward, qui, depuis son arrivée à Péronne,
était gardé au secret, mais traité honorablement. Des affaires
particulières furent alléguées comme la cause de cette demande; mais il
est probable que Crèvecœur, qui craignait que les passions impétueuses
de son maître ne le portassent à se déshonorer par quelque acte de
violence envers Louis, ne fut pas fâché de fournir à Crawford l'occasion
de donner au jeune archer quelques avis qui pussent être utiles au roi
de France.

L'entrevue des trois compatriotes fut cordiale et même touchante.

--Tu es un singulier jeune homme, dit lord Crawford à Durward en lui
frappant doucement sur la tête, comme un aïeul le ferait à son
petit-fils; certes la fortune t'a favorisé comme si tu étais né coiffé.

--Tout cela vient de ce qu'il a obtenu si jeune une place d'archer, dit
le Balafré: on n'a jamais tant parlé de moi, beau neveu, parce que
j'avais vingt-cinq ans avant d'être _hors de page_.

--Et tu faisais un page passablement grotesque, mon brave montagnard,
dit le commandant, avec ta barbe large comme une pelle de boulanger, et
un dos comme celui du vieux Wallace Wight.

--Je crois, dit Quentin en baissant les yeux, que je ne porterai que peu
de temps ce titre distingué, car j'ai dessein de quitter le service des
archers de la garde.

Le Balafré resta muet de surprise, et les traits du vieux Crawford
exprimèrent le mécontentement. Enfin le premier, recouvrant la parole,
s'écria:--Quitter le service! Renoncer à votre place dans les archers de
la garde écossaise! a-t-on jamais ouï parler d'un tel rêve? Je ne
donnerais pas la mienne pour celle de grand connétable de France.

--Paix donc, Ludovic, dit lord Crawford; ne vois-tu pas que ce jeune
homme sait suivre le vent mieux que nous, pauvres gens de l'ancien
temps? Son voyage lui a fourni quelques jolis contes à faire sur le roi
Louis; et il va se faire Bourguignon afin de trouver quelque petit
profit à les raconter au duc Charles.

--Si je le croyais, dit le Balafré, je lui couperais la gorge de mes
propres mains, fut-il cinquante fois le fils de ma sœur.

--Mais avant tout, bel oncle, dit Quentin, vous vous informeriez si j'ai
mérité d'être traité ainsi? Quant à vous, milord, sachez que je ne suis
pas un rapporteur de contes, et que ni la question ni les tortures
n'arracheraient de moi, au préjudice du roi Louis, un seul mot de tout
ce que j'ai pu apprendre pendant que j'étais à son service. Mon devoir
m'impose le silence à cet égard; mais je ne resterai pas dans un service
où, indépendamment des périls que je puis courir en combattant
honorablement mes ennemis, je suis exposé à des embuscades dressées par
mes propres amis.

--Si les embuscades ne lui plaisent pas, dit le Balafré en regardant
douloureusement lord Crawford, j'en suis fâché, mais tout est dit pour
lui. J'ai donné dans trente embuscades, et moi-même j'y ai été placé,
car c'est une des ruses de guerre favorites de notre roi.

--C'est la vérité, Ludovic, dit lord Crawford; et cependant taisez-vous,
car je crois que je comprends cette affaire mieux que vous.

--Je prie Notre-Dame que vous la compreniez, milord, répondît le
Balafré; mais je souffre jusque dans la moelle des os, en pensant que le
fils de ma sœur a peur d'une embuscade.

--Jeune homme, dit Crawford, je devine en partie ce que vous voulez
dire. Vous avez éprouvé quelque trahison dans le voyage que vous venez
de faire par ordre du roi, et vous avez lieu de le soupçonner d'en être
l'auteur.

--J'ai été sur le point d'en éprouver une en m'acquittant des ordres du
roi, répondit Quentin; mais j'ai eu le bonheur de la déjouer. Que Sa
Majesté en soit innocente ou coupable, c'est ce que je laisse à Dieu et
à sa conscience. Le roi m'a nourri quand j'avais faim; il m'a accueilli
quand j'étais errant et étranger, je ne le chargerai jamais, dans
l'adversité, d'accusations qui peuvent être injustes, puisque je ne les
ai entendues sortir que des bouches les plus impures.

--Mon cher enfant! mon brave garçon, s'écria Crawford en le serrant dans
ses bras, c'est penser et parler en Écossais. Vous êtes Écossais
jusqu'au bout des ongles. Vous parlez en homme qui, voyant un ami le dos
déjà tourné à la muraille, oublie la cause de querelle qu'il lui avait
donnée, et ne se souvient que des services qu'il en a reçus.

--Puisque mon capitaine a embrassé mon neveu, dit le Balafré, je puis en
faire autant. Je voudrais pourtant qu'il apprît qu'il est aussi
nécessaire à un bon soldat de bien entendre le service d'une embuscade,
qu'il l'est à un prêtre de savoir lire son bréviaire.

--Silence, Ludovic, dit Crawford; vous êtes un âne, mon ami, et vous ne
sentez pas tout ce que vous devez au ciel pour en avoir reçu un tel
neveu. Et maintenant, Quentin, mon cher ami, dites-moi si le roi a
connaissance de la brave, noble et chrétienne résolution que vous avez
prise? car dans la crise où il se trouve, le pauvre monarque a grand
besoin de savoir sur qui il peut compter. S'il avait amené avec lui
toute la brigade de ses gardes... Mais que la volonté du ciel
s'accomplisse! Eh bien! dites-moi, le roi est-il instruit?

--Je ne puis trop vous le dire, répondit Quentin, cependant j'ai assuré
son savant astrologue, Martius Galeotti, que je suis déterminé à garder
le silence sur tout ce qui pourrait nuire au roi dans l'esprit du duc de
Bourgogne. Je vous prie de m'excuser si je n'entre à cet égard dans
aucun détail; et vous pouvez bien juger que j'ai été encore bien moins
disposé à en donner à l'astrologue.

--Ah! ah! dit lord Crawford, effectivement je me rappelle qu'Olivier m'a
dit que Galeotti a prophétisé très-fermement au roi la conduite que vous
tiendriez; et je suis charmé de voir qu'il avait pour le faire une
meilleure autorité que les astres.

--Lui, prophétiser? s'écria le Balafré en riant; les astres lui ont-ils
jamais dit que l'honnête Ludovic aidait une joyeuse commère, au Plessis,
à dépenser les beaux ducats que le philosophe lui jette sur son giron?

--Paix donc, Ludovic, lui dit son capitaine; paix donc, brute que tu es.
Si tu ne respectes pas mes cheveux gris, parce que je suis moi-même un
vieux routier, respecte du moins la jeunesse et l'innocence de ton
neveu, et ne nous fais plus entendre de pareilles sottises.

--Votre Honneur a le droit de dire ce que bon lui semble, répondit
Ludovic; mais, sur ma foi! la seconde vue de Saunders Souplesaw,
savetier à Glen-Houlakin, valait deux fois plus que le talent
prophétique de ce Galeotti, Galipotty, ou n'importe quel nom vous lui
donniez. Saunders a prédit d'abord que tous les enfans de ma Sœur
mourraient un jour; et il a fait cette prédiction à l'instant de la
naissance du plus jeune, qui est Quentin que voici: or, Quentin mourra
sans doute un jour, pour que la prophétie soit accomplie, et
malheureusement elle l'est déjà à peu près, car excepté lui, toute la
couvée est partie. Il m'a prédit ensuite à moi-même que je ferais ma
fortune par un mariage, ce qui arrivera sans doute aussi en temps
convenable, puisque cela n'est pas encore arrivé; mais je ne sais trop
ni quand ni comment. Enfin Saunders a prédit...

--À moins que cette prédiction ne vienne singulièrement à propos,
Ludovic, dit lord Crawford, je vous prierai de nous en faire grâce; il
faut que vous et moi nous laissions à présent votre neveu, en adressant
nos prières à Notre-Dame pour qu'elle le confirme dans ses bonnes
intentions; car c'est une affaire dans laquelle un seul mot prononcé à
la légère pourrait faire plus de mal que tout le parlement de Paris n'en
pourrait réparer. Je vous donne ma bénédiction, mon garçon; et ne vous
pressez pas tant de songer à quitter notre corps, car il y aura avant
peu de bons coups à donner en face du jour, et sans avoir d'embuscades à
craindre.

--Je vous donne aussi ma bénédiction, mon neveu, dit Ludovic, car
puisque mon noble capitaine est satisfait, je le suis aussi, comme c'est
mon devoir.

--Un instant, monseigneur, dit Quentin en tirant à part lord Crawford;
je ne dois pas oublier de vous dire qu'il existe encore dans le monde
quelqu'un qui a appris de moi des circonstances sur lesquelles la sûreté
du roi exige que le secret soit gardé, et qui, n'ayant pas à remplir
comme moi un devoir que m'imposent ma place et la reconnaissance,
pourrait croire que l'obligation du silence ne s'étend pas sur elle.

--Sur _elle_! s'écria Crawford; pour le coup, s'il y a une femme dans le
secret, que le ciel ait pitié de nous! car nous sommes encore en danger
de naufrage.

--Ne le croyez pas, seigneur, répondit Durward; mais employez votre
crédit auprès du comte de Crèvecœur pour qu'il me permette d'avoir une
entrevue avec la comtesse Isabelle de Croye. C'est elle qui est
instruite de mon secret, et je ne doute pas que je ne réussisse à la
décider à le garder comme moi-même sur tout ce qui pourrait exciter le
ressentiment du duc contre le roi Louis.

Le vieux commandant réfléchit assez long-temps, leva les yeux au
plafond, les baissa vers le plancher, secoua la tête, et dit enfin:--Il
y a dans tout cela quelque chose que je ne comprends pas. La comtesse
Isabelle de Croye! une entrevue avec une dame si distinguée par son
rang, par sa naissance, par sa fortune! Et toi, jeune Écossais n'ayant
que la cape et l'épée, si sûr d'obtenir d'elle ce que tu veux lui
demander!--Il faut que vous ayez une étrange confiance en vous-même, mon
jeune ami, ou que vous ayez bien employé le temps pendant votre voyage.
Mais, par la croix de saint André! je parlerai en votre faveur à
Crèvecœur; et comme il craint véritablement que la colère du duc ne le
porte contre le roi à quelque extrémité déshonorante pour lui et pour la
Bourgogne, je crois qu'il est assez probable qu'il consentira à votre
demande, quoique, sur mon honneur, elle soit singulière.

À ces mots, et faisant un mouvement des épaules, le vieux lord sortit de
l'appartement, suivi de Ludovic, qui, se modelant toujours sur son
chef, et quoiqu'il ignorât ce qui venait de se passer entre celui-ci
et Quentin, tâcha de prendre un air aussi important et aussi mystérieux
que Crawford lui-même.

Au bout de quelques minutes, lord Crawford revint, mais sans être
accompagné du Balafré. Le vieillard semblait dans un accès d'humeur
bizarre: il riait, et à ce qu'il paraissait, en dépit de lui-même; il
avait un air goguenard qui agitait singulièrement les rides de ses
traits naturellement rigides; il secouait en même temps la tête, et
paraissait occupé de quelque chose qu'il ne pouvait s'empêcher de
condamner, quoique cette même chose lui parut burlesque.

--Certes, mon jeune concitoyen, dit-il à Quentin, vous n'êtes pas
dégoûté! Jamais la timidité ne vous empêchera de réussir auprès d'une
belle. J'ai fait avaler votre proposition à Crèvecœur, quoiqu'elle fut
pour lui comme un verre de vinaigre, car il m'a juré par tous les saints
de la Bourgogne que, s'il ne s'agissait de l'honneur de deux princes et
de la paix de deux États, vous ne verriez jamais seulement la trace d'un
pied de la comtesse Isabelle sur le sable. S'il n'avait pas une dame, et
une belle dame, je le soupçonnerais de vouloir rompre une lance lui-même
pour cette captive. Peut-être pense-t-il à son neveu, le comte Étienne.
Une comtesse!--Vous en faut-il donc de cet aloi? Mais allons,
suivez-moi. Songez que votre entrevue avec elle doit être courte.
D'ailleurs vous savez sans doute mettre à profit les instans. Ho! ho!
ho! sur ma foi, je n'ai pas la force de te gronder de ta présomption,
tant elle me fait rire!

Les joues rouges comme de l'écarlate, offensé, déconcerté par les
insinuations un peu brusques du vieux lord, piqué de voir que sa passion
était regardée comme absurde et ridicule par quiconque avait du jugement
et de l'expérience, Durward suivit lord Crawford en silence au couvent
des Ursulines, où la jeune comtesse était logée; et en entrant dans le
parloir, ils y trouvèrent le comte de Crèvecœur.

--Eh bien! jeune homme, dit le comte à Quentin, d'un ton sévère, il
parait qu'il faut que vous voyiez encore une fois la belle compagne de
votre expédition romanesque?

--Oui, monsieur le comte, répondit Quentin; et qui plus est, il faut
que je la voie sans témoins.

--Il n'en sera rien, s'écria Crèvecœur. Je vous en fais juge, lord
Crawford. Cette jeune dame, la fille de mon ancien ami, de mon compagnon
d'armes, la plus riche héritière de la Bourgogne, a avoué une sorte
de...; qu'allais-je dire? en un mot, elle est folle, et votre jeune
archer est un fat présomptueux. Ils ne se verront pas sans témoins.

--En ce cas je ne dirai pas un seul mot à la comtesse, car je ne lui
parlerai pas en votre présence, s'écria Quentin transporté de joie.
Quelque présomptueux que je sois, ce que vous venez de m'apprendre
surpasse de beaucoup ce que j'aurais osé espérer.

--Il a raison, mon cher ami, dit Crawford au comte, et votre langue a
marché plus vite que la prudence n'aurait dû le lui permettre. Mais
puisque vous me faites juge de l'affaire, je vous dirai qu'il y a une
bonne et forte grille qui divise le parloir. Je vous conseille donc de
vous y fier, et qu'ils fassent ce qu'ils pourront avec leur langue.
Corbleu! la vie d'un roi et celle de plusieurs milliers d'hommes
doivent-elles être mises en balance avec ce que deux jeunes gens
pourront se souffler dans l'oreille l'un de l'autre pendant une couple
de minutes?

À ces mots, il entraîna Crèvecœur hors de l'appartement; et le comte,
le suivant presque malgré lui, sortit en jetant des regards courroucés
sur le jeune archer.

Ils étaient à peine partis, que la comtesse Isabelle parut de l'autre
côté de la grille. Dès qu'elle vit que Quentin était seul dans le
parloir, elle s'arrêta et resta les yeux baissés pendant quelques
secondes.

--Et pourquoi me montrerais-je ingrate, dit-elle enfin, parce que
certaines gens ont conçu des soupçons injustes? Mon protecteur! mon
sauveur! puis-je dire; au milieu de tous les dangers que j'ai courus,
mon fidèle et constant ami!

Tout en parlant ainsi, elle s'avançait vers lui, et elle lui tendit la
main à travers la grille. Elle ne fit même aucun effort pour la retirer,
tandis qu'il la couvrait de baisers et qu'il la mouillait de larmes.
Elle se borna à lui dire:--Si nous devions nous revoir encore, Durward,
je ne vous permettrais pas cette folie.

Si l'on fait attention aux périls dont Quentin, l'avait préservée; si
l'on réfléchit qu'il avait été dans le fait son unique, son fidèle et
zélé défenseur, mes lectrices, quand même il se trouverait parmi elles
de belles comtesses et de riches héritières, pardonneront à Isabelle,
cette dérogation à sa dignité.

Elle dégagea pourtant enfin sa main de celles de Durward, s'éloigna d'un
pas de la grille, et lui dit d'un ton fort embarrassé:--Eh bien!
qu'avez-vous à me demander? car vous avez une demande à me faire; je
l'ai appris du vieux lord écossais, qui est venu ici il y a quelques
instans avec mon cousin Crèvecœur. Si elle est raisonnable, si elle est
telle que la pauvre Isabelle puisse l'accorder sans manquer à son devoir
et à son honneur, vous ne devez pas craindre d'être refusé. Mais ne vous
pressez pas trop de parler, ajouta-t-elle en jetant autour d'elle un
regard craintif; songez à ne rien dire qui puisse être interprété à
notre désavantage si l'on nous entendait.

--Ne craignez rien, noble dame, répondit Quentin douloureusement: ce
n'est pas ici que je puis oublier la distance que le destin a placée
entre nous, et vous exposer à la censure de vos fiers parens comme
l'objet de l'amour le plus dévoué d'un homme plus pauvre et moins
puissant qu'ils ne le sont. Que cette idée passe, comme un rêve de la
nuit, pour tout le monde, excepté pour un cœur où, tout rêve qu'elle
est, elle tiendra la place de toutes les réalités.

--Silence! silence! s'écria Isabelle à demi-voix, par intérêt pour vous,
par égard pour moi, ne parlez pas ainsi. Dites-moi plutôt ce que vous
avez à me demander.

--Un généreux pardon pour un homme qui, dans des vues d'égoïsme, s'est
conduit envers vous en ennemi.

--Je crois que je pardonne à tous mes ennemis. Mais, ô Durward, au
milieu de quelles scènes votre fermeté et votre présence d'esprit
m'ont-elles sauvée! Cette salle ensanglantée! ce bon évêque! ce n'est
qu'hier que j'ai appris toutes les horreurs dont je fus le témoin
insensible!

--Oubliez-les, dit Quentin, qui remarqua que les vives couleurs dont les
joues d'Isabelle avaient été couvertes pendant cet entretien faisaient
place à une pâleur mortelle; ne jetez pas les yeux en arrière; regardez
en avant avec le courage que doivent avoir ceux qui voyagent sur une
route dangereuse. Écoutez-moi; vous plus que personne, vous avez le
droit de faire connaître Louis pour ce qu'il est véritablement, de le
proclamer un politique fourbe et astucieux. Mais si vous l'accusez de
vous avoir encouragée à fuir de Bourgogne, et surtout d'avoir concerté
une trahison pour vous faire tomber entre les mains de de la Marck, vous
causerez probablement le détrônement ou même la mort du roi; et, dans
tous les cas, vous occasionnerez entre la France et la Bourgogne la
guerre la plus sanglante que ces deux pays aient jamais eue à soutenir
l'un contre l'autre.

--À Dieu ne plaise que je sois cause de tels malheurs, s'il est possible
de les éviter! Quand même je pourrais me livrer à quelques idées de
vengeance, le moindre désir de votre part m'y ferait renoncer. Est-il
possible que je conserve plus de souvenir des torts de Louis que des
services inappréciables que vous m'avez rendus? Mais comment faire?
Lorsque je serai appelé devant mon souverain, le duc de Bourgogne, il
faudra que je garde le silence ou que je dise la vérité. Si je refuse de
parler, on m'accusera d'opiniâtreté, et vous ne voudriez pas me voir me
souiller d'un mensonge.

--Non certainement! mais quand vous aurez à parler, ne dites de Louis
que ce que vous savez personnellement et par vous-même être la vérité.
Si vous êtes obligée de faire mention de ce que d'autres vous ont
appris, n'en parlez que comme de rapports; quelque croyables qu'ils
puissent vous paraître, n'y donnez pas crédit en paraissant y ajouter
foi; n'assurez rien qui ne soit à votre connaissance personnelle. Le
conseil d'État de Bourgogne ne peut refuser à un monarque la justice
qu'on accorde en mon pays au dernier des accusés: on doit le regarder
comme innocent, jusqu'à ce que l'accusation portée contre lui soit
démontrée par des preuves directes et suffisantes. Or, pour prouver les
faits qui ne sont pas à votre connaissance personnelle, il faudra qu'on
rapporte d'autres preuves que des ouï-dire.

--Je crois que je vous comprends, dit la comtesse.

--Je vais m'expliquer encore plus clairement, dit Quentin; et il
commença à lui rendre ses préceptes plus intelligibles par des exemples;
mais au milieu de l'explication la cloche du couvent sonna.

--Ce signal nous avertit qu'il faut nous séparer, dit la comtesse; nous
séparer pour toujours! Mais ne m'oubliez pas, Durward; je ne vous
oublierai jamais. Vos fidèles services...

Elle ne put lui en dire davantage, mais elle lui tendit encore la main;
il la pressa de nouveau sur ses lèves, et je ne sais comment il arriva
qu'en voulant la retirer, la comtesse approcha tellement son visage de
la grille, que Quentin osa imprimer son dernier adieu sur sa bouche.
Isabelle ne le gronda pas, peut-être n'en eut-elle pas le temps, car au
même instant Crèvecœur et Crawford, qui avaient été placés dans un
réduit secret d'où ils avaient tout vu sans pouvoir rien entendre,
entrèrent à la hâte dans le parloir, le premier bouillant de colère, et
courant plutôt qu'il ne marchait; l'autre le retenant en riant.

--Dans votre chambre, jeune dame! dans votre chambre! cria le comte à
Isabelle, qui, baissant son voile, se retira avec précipitation; et vous
mériteriez qu'on vous enfermât dans une cellule, avec du pain et de
l'eau pour toute nourriture. Quant à vous, mon beau monsieur, qui êtes
si malavisé, le temps viendra où les intérêts des rois et des royaumes
n'auront rien de commun avec des gens comme vous, et l'on vous apprendra
quel châtiment mérite l'audace d'un mendiant qui ose lever les yeux
sur...

--Paix! paix! en voilà bien assez! pas un mot de plus! s'écria le vieux
lord; et vous, Quentin, silence! je vous l'ordonne, retournez dans votre
appartement. Sire comte de Crèvecœur, ne prenez pas un ton si
méprisant: Quentin Durward est aussi bon gentilhomme que le roi, comme
disent les Espagnols; seulement il n'est pas aussi riche; il est aussi
noble que moi, et je suis le chef de mon nom; ce n'est pas à nous qu'il
convient de parler de châtiment pour oser...

--Milord! milord! s'écria Crèvecœur avec impatience, l'insolence de ces
mercenaires étrangers est passée en proverbe; et vous qui êtes leur
chef, vous devez la réprimer au lieu de l'encourager.

--Il y a cinquante ans que je commande les archers de la garde, comte de
Crèvecœur, je n'ai jamais eu besoin des conseils d'aucun Français ni
d'aucun Bourguignon; et sauf votre bon plaisir, je compte m'en passer
tant que je conserverai cette place.

--Fort bien, milord, fort bien, votre rang et votre âge vous donnent des
privilèges. Quant à ces jeunes gens, je veux bien oublier le passé,
attendu que je prendrai de bonnes mesures pour qu'ils ne se revoient
jamais.

--Ne promettez pas cela sur le salut de votre âme, Crèvecœur: des
montagnes, dit-on, peuvent se rencontrer; et pourquoi des créatures
vivantes qui ont des jambes, et de l'amour pour mettre ces jambes en
mouvement, ne se rencontreraient-elles pas? Ce baiser était bien tendre,
Crèvecœur; il me semble de mauvais augure.

--Vous voulez encore mettre ma patience à l'épreuve, milord; mais je ne
vous donnerai pas cet avantage sur moi. Écoutez! j'entends la cloche du
château: elle convoque le conseil. Dieu seul peut prévoir l'issue de ce
qui va se passer.

--L'issue, comte, je puis vous la prédire. C'est que si l'on se porte à
quelque acte de violence contre la personne du roi, quoique ses amis
soient en bien petit nombre et entourés par ses ennemis, il ne
succombera ni seul, ni sans vengeance. Mon plus grand regret, c'est que
Sa Majesté m'ait expressément défendu de prendre des mesures pour me
préparer à une telle issue.

--Prévoir de tels malheurs, milord, c'est le plus sûr moyen de les
occasionner. Obéissez aux ordres de votre maître; ne donnez pas un
prétexte à la violence en vous offensant trop facilement, et vous verrez
que la journée se passera plus paisiblement que vous ne le présumez.



CHAPITRE XXXII.

L'Enquête.

          «Croyez-vous m'abuser par votre déférence?
          «Vous fléchissez encor le genou devant moi;
          «Mais votre cœur s'élève au-dessus de son roi.»

          SHAKSPEARE. _Richard II_.


AU premier son de la cloche qui appelait au conseil les principaux
seigneurs bourguignons, et le très-petit nombre de pairs de France qui
avaient accompagné le roi à Péronne, le duc Charles, suivi d'un
détachement de ses gardes armés de haches et de pertuisanes, se rendit à
la Tour d'Herbert, dans le château de Péronne.

Louis, qui s'attendait à cette visite, se leva en voyant entrer le duc,
fit deux pas au-devant de lui, et l'attendit debout, avec un air de
dignité qu'il savait parfaitement prendre quand il le jugeait
nécessaire, en dépit de son costume peu soigné et de la familiarité
habituelle de ses manières. Son maintien calme, en ce moment de crise,
produisit évidemment quelque effet sur son rival. Il était entré dans
l'appartement d'un ton brusque et précipité; mais en voyant le sang-froid
de Louis, sa démarche prit un caractère plus convenable à un grand
vassal qui paraissait en présence de son seigneur suzerain. Il semblait
que le duc avait formé la résolution de traiter Louis, du moins dans les
premiers momens, avec le cérémonial dû à son rang élevé; mais il était
évident en même temps qu'en agissant ainsi, il ne lui en coûtait pas peu
pour contraindre son impétuosité naturelle, et qu'à peine pouvait-il
réprimer le ressentiment et la soif de vengeance qui enflammaient son
cœur: aussi, quoiqu'il s'efforçât d'accomplir à l'extérieur les actes
ordinaires de déférence et de respect, et d'en emprunter le langage, son
visage changeait de couleur à chaque instant. Sa voix était rauque, son
ton brusque, ses accens entrecoupés;--tous ses membres tremblaient,
comme s'il eût été impatienté du frein qu'il s'imposait lui-même;--il
fronçait les sourcils;--il se mordait les lèvres jusqu'au sang.--Tous
ses regards, tous ses mouvemens annonçaient le plus violent des princes
en proie à un de ses plus terribles accès de fureur.

Le roi vit d'un œil serein la guerre que se livraient les passions
impétueuses de Charles; car quoique les regards du duc lui donnassent un
avant-goût de l'amertume de la mort, qu'il craignait et comme homme et
comme pécheur, cependant il avait résolu, en pilote habile et
expérimenté, de ne pas céder à la peur, et de ne pas abandonner le
gouvernail tant qu'il lui resterait quelque espérance de sauver le
navire. Lorsque le duc, d'une voix brusque, lui eut fait quelques
excuses sur l'ameublement un peu mesquin de son appartement, il lui
répondit, en souriant, qu'il n'avait pas à se plaindre, puisque la Tour
d'Herbert n'avait pas encore été pour lui une résidence aussi fâcheuse
qu'elle l'avait été pour un de ses ancêtres.

--Ah! dit le duc, on vous a donc raconté la tradition?--Oui...--C'est
ici qu'il fut tué; mais il ne le fut que parce qu'il refusa de prendre
le froc, et de finir ses jours dans un monastère.

--Il fit une folie, dit Louis en affectant un air d'insouciance; car il
subit la mort d'un martyr, et il n'eut pas le mérite de devenir un
saint.

--Je viens, dit alors le duc, prier Votre Majesté d'assister à un grand
conseil dans lequel il va être délibéré sur divers objets importans qui
intéressent également la France et la Bourgogne. Vous allez donc m'y
suivre, c'est-à-dire si tel est votre bon plaisir.

--Beau cousin, répondit le roi, ne forcez jamais la courtoisie au point
de prier quand vous pouvez si hardiment commander. Allons au conseil,
puisque tel est votre bon plaisir. Notre cortège n'est pas brillant,
ajouta-t-il en jetant un coup d'œil sur le petit nombre de serviteurs
qui étaient près de lui, et qui s'apprêtaient à le suivre; mais vous
vous chargerez de briller pour nous deux.

Précédés par Toison-d'Or, chef des hérauts de Bourgogne, les deux
princes sortirent de la Tour du comte Herbert, et traversèrent la cour
du château. Louis remarqua qu'elle était remplie d'hommes d'armes et de
gardes-du-corps du duc, tous sous les armes et magnifiquement équipés.
Ils entrèrent dans la salle du conseil, située dans un bâtiment plus
moderne que celui que Louis avait habité. Elle était dans un état
évident de dégradation, mais on y avait fait quelques dispositions à la
hâte pour la rendre plus digne de l'assemblée solennelle qui allait s'y
réunir. Deux trônes avaient été placés sous le même dais, et le trône
destiné au roi était plus élevé de deux marches que celui que le duc
devait occuper. Plus bas, à droite et à gauche, étaient une vingtaine de
sièges préparés pour les principaux seigneurs de la cour des deux
princes; de sorte que lorsque l'assemblée fut formée, elle semblait
présidée par l'individu même qu'elle était en quelque sorte convoquée
pour juger.

Ce fut peut-être pour faire disparaître plus promptement cette
contradiction entre les apparences et la réalité, que le duc, ayant
légèrement salué le roi, ouvrit brusquement la séance ainsi qu'il suit:

--Mes bons vassaux, mes fidèles conseillers, vous n'ignorez pas combien
de troubles se sont élevés dans nos domaines, tant du temps de notre
père que du nôtre, combien on a vu de rébellions de vassaux contre leurs
suzerains, de sujets contre leur prince; et tout récemment nous avons eu
la plus forte preuve de l'excès auquel ces désordres se sont portés de
nos jours, par la fuite scandaleuse de la comtesse Isabelle de Croye et
de la comtesse Hameline sa tante, pour se réfugier dans les États d'une
puissance étrangère, renonçant ainsi à la foi qu'elles nous devaient, et
encourant la forfaiture de leurs fiefs: un exemple bien plus déplorable,
bien plus affreux, c'est le meurtre sanguinaire et sacrilège de notre
frère et allié chéri l'évêque de Liège, et la rébellion de cette ville
perfide que nous avions traitée avec trop d'indulgence lors de sa
dernière insurrection. Nous sommes informés que ces événemens fâcheux
peuvent s'attribuer non-seulement à la folie et à l'inconséquence de
deux femmes, et à la présomption de quelques bourgeois fiers de leurs
richesses, mais aux intrigues d'une cour étrangère, aux pratiques d'un
voisin puissant, de qui, si des services rendus méritent d'être payés en
même monnaie, la Bourgogne ne devait attendre que l'amitié la plus
sincère et la plus dévouée. Si ces faits viennent à être prouvés,
continua le duc en grinçant les dents et en pressant fortement du talon
le tapis qui couvrait les marches de son trône, quelle considération
pourra nous empêcher, les moyens en étant en notre pouvoir, de prendre
des mesures pour arrêter une bonne fois le cours des maux qui débordent
sur nous chaque année, et pour en tarir la source?

Le duc avait commencé son discours d'un ton assez modéré, mais en le
terminant il éleva la voix avec plus de chaleur, et il en prononça la
dernière phrase avec un accent qui fit trembler tous les conseillers, et
pâlir un instant les joues du roi. Mais Louis rappela sur-le-champ tout
son courage, et adressa à son tour la parole au conseil, d'un air qui
annonçait tant d'aisance et de sang-froid, que le duc, quoiqu'il parût
désirer de l'interrompre et de l'arrêter, reconnut lui-même qu'il ne
pouvait le faire sans blesser les lois du décorum.

--Nobles de France et de Bourgogne, dit le roi, chevaliers du Saint-Esprit
et de la Toison-d'Or, puisqu'un roi doit plaider sa cause en accusé, il
ne peut désirer de meilleurs juges que la fleur de la noblesse et
l'orgueil de la chevalerie. Notre beau cousin de Bourgogne n'a fait que
rendre plus obscure la querelle qui nous divise, en s'abstenant par
courtoisie de l'exposer en termes précis. Moi, qui n'ai pas de raisons
pour observer la même délicatesse, et dont la situation d'ailleurs ne me
permet peut-être pas de le faire, je vous demande la permission de vous
parler plus clairement. C'est NOUS, messieurs, NOUS, son seigneur
suzerain, son allié, son parent, que notre cousin, dont de malheureuses
circonstances ont égaré le jugement et aigri le caractère, charge de
l'accusation odieuse d'avoir porté ses vassaux à lui manquer de foi,
encouragé les habitans de Liège à la révolte, et excité le proscrit
Guillaume de la Marck à commettre le plus barbare et le plus sacrilège
des meurtres. Nobles de France et de Bourgogne, je pourrais en appeler
aux circonstances dans lesquelles, je me trouve, comme étant en
elles-mêmes une justification complète de cette accusation. Doit-on
supposer, s'il me reste le bon sens d'un être doué de raison, que je me
sois livré sans réserve au pouvoir du duc de Bourgogne, dans un moment
où je me rendais coupable envers lui d'une trahison qui ne pouvait
manquer de se découvrir, et qui, une fois découverte, me laissait sans
défense, comme je le suis, entre les mains d'un prince justement
courroucé? La folie d'un homme qui se coucherait sur une mine après
avoir allumé la mèche qui va en causer la soudaine explosion, serait
sagesse en comparaison de la mienne. Je ne doute pas que parmi les
auteurs des horribles attentats commis à Schonwaldt, il ne se soit
trouvé des misérables qui aient abusé de mon nom; mais dois-je en être
responsable, quand je ne leur ai pas donné le droit de s'en servir? Si
deux femmes insensées, poussées par quelque cause romanesque
de mécontentement, ont cherché un refuge à ma cour, s'ensuit-il que je
les aie engagées à le faire? Lorsqu'on connaîtra à fond cette affaire,
on verra que puisque les lois de l'honneur et de la chevalerie ne me
permettaient pas de les renvoyer prisonnières à la cour de Bourgogne, ce
que je crois qu'aucun de ceux qui portent le collier de ces ordres ne
m'eût conseillé, j'en suis venu autant que possible au même point, en
les plaçant entre les mains d'un vénérable père en Dieu, qui est
maintenant un saint dans le ciel (Ici Louis parut fort affecté, et porta
son mouchoir à ses yeux); entre les mains, dis-je, d'un membre de ma
propre famille, encore plus intimement lié à celle de Bourgogne; d'un
homme à qui sa situation, son rang élevé dans l'Église, et, hélas! ses
nombreuses vertus, donnaient le droit d'être le protecteur, pendant un
certain temps, de deux femmes abusées, et de se rendre médiateur entre
elles et leur seigneur suzerain. Je dis donc que les seules
circonstances qui, dans l'opinion que notre frère de Bourgogne s'est
formée à la hâte de cette affaire, semblent donner lieu à d'injustes
soupçons contre moi, sont de nature à pouvoir s'expliquer par les motifs
les plus purs et les plus honorables; j'ajoute que je défie qu'on
rapporte la moindre preuve probable des accusations injurieuses qui,
indisposant mon frère contre un monarque venu à sa cour dans la pleine
confiance de l'amitié, l'ont porté à changer sa salle de conseil en
tribunal, et son château hospitalier en prison.

--Sire! Sire! s'écria Charles dès que le roi eut cessé de parler, si
vous vous trouvez ici dans un moment qui coïncide si malheureusement
avec l'exécution de vos projets, je ne puis expliquer qu'en supposant
que ceux qui font leur métier de tromper les autres se trompent
quelquefois merveilleusement eux-mêmes. L'ingénieur est quelquefois tué
par le pétard qu'il a préparé. Quant à ce qui doit suivre, cela dépendra
du résultat de cette enquête solennelle. Qu'on amène ici la comtesse
Isabelle de Croye.

Isabelle arriva entre l'abbesse du couvent des Ursulines et la comtesse
de Crèvecœur, qui avait reçu les ordres de son mari à cet effet. Dès
qu'elle fut entrée, Charles s'écria, avec la dureté de voix et de
manières qui lui était habituelle:--Ainsi donc, vous voilà, belle
princesse! vous qui pouviez à peine respirer quand vous aviez à répondre
à nos ordres, justes et raisonnables, vous avez trouvé assez d'haleine
pour faire une course telle que n'en a jamais fait une biche poursuivie
par des chasseurs. Que pensez-vous de la belle œuvre que vous avez
faite? Vous applaudissez-vous d'avoir presque occasionné une guerre
entre deux grands princes et deux États puissans, pour votre figure de
poupée?

La publicité de cette scène, la violence et les sarcasmes de Charles,
firent un tel effet sur l'esprit d'Isabelle, qu'elle se trouva hors
d'état d'exécuter la résolution qu'elle avait formée de se jeter aux
pieds du duc pour le supplier de prendre possession de ses biens, et lui
permettre de se retirer dans un cloître. Elle resta immobile comme une
femme qui, surprise par un orage, et entendant le tonnerre gronder de
tous cotés autour d'elle, s'arrête épouvantée, craignant, si elle fait
un seul pas, d'attirer la foudre sur sa tête.

La comtesse de Crèvecœur, dont le courage était égal à sa naissance, et
la beauté remarquable encore dans son âge mûr, crut devoir prendre la
parole.

--Monseigneur, dit-elle au duc, ma belle cousine est sous ma protection.
Je sais mieux que Votre Altesse comment des femmes doivent être
traitées, et nous nous retirerons à l'instant si vous ne prenez un autre
ton, et si vous n'employez, en nous parlant, un langage plus convenable
à notre rang et à notre sexe.

Le duc partit d'un grand éclat de rire.--Crèvecœur! s'écria-t-il,
phénix des maris, tu as fait de ta comtesse une maîtresse femme; mais ce
n'est pas mon affaire. Qu'on donne un siège à cette jeune innocente.
Bien loin d'avoir du ressentiment contre elle, j'ai dessein de lui
accorder de nouvelles grâces et de nouveaux honneurs. Asseyez-vous, la
belle, et dites-nous quel démon vous obsédait quand vous vous êtes
décidée à fuir votre pays natal, et à courir les champs en damoiselle
aventurière.

Avec beaucoup de peine, et non sans de fréquentes interruptions,
Isabelle avoua qu'étant complètement décidée à ne pas consentir à un
mariage que le duc de Bourgogne lui avait proposé, elle avait espéré
pouvoir obtenir la protection de la cour de France.

--Et celle du monarque français, ajouta Charles. Vous en étiez sans
doute bien assurée d'avance?

--Du moins je croyais l'être, répondit Isabelle, sans quoi je n'aurais
pas fait une démarche si décidée.

En ce moment Charles regarda Louis avec un sourire plein d'une amertume
inexprimable; mais la fermeté du roi ne se démentit pas; on put
seulement remarquer que ses lèvres étaient plus pâles que de coutume.

--Mais je ne pouvais juger des intentions du roi Louis à mon égard,
continua la jeune comtesse, que d'après ce que m'en avait dit ma
malheureuse tante, la comtesse Hameline; et elle n'avait elle-même fondé
son opinion à cet égard que sur les assertions et les insinuations de
misérables que j'ai reconnus ensuite pour être les traîtres les plus
vils, les créatures les plus indignes de foi du monde entier. Elle
exposa alors en peu de mots ce qu'elle avait appris des trahisons de
Marton et d'Hayraddin, et ajouta qu'elle ne doutait pas que le frère
aîné de ce dernier, Zamet Maugrabin, qui avait été le premier à leur
conseiller de fuir, ne fût capable de toute espèce de perfidies, et de
se faire passer pour un agent du roi de France, sans avoir aucun droit à
cette qualité.

Après une pause d'un instant, elle reprit son histoire, et la conduisit
très-brièvement depuis l