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Title: Le livre de la pitié et de la mort
Author: Loti, Pierre, 1850-1923
Language: French
As this book started as an ASCII text book there are no pictures available.
Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Le livre de la pitié et de la mort" ***

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by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)



Note de transcription:

Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
corrigées.

Quelques mots ont été modifiés. La liste des modifications se
trouve à la fin du texte.



  LE LIVRE
  DE LA PITIÉ ET DE LA MORT



  CALMANN LÉVY, ÉDITEUR


  DU MÊME AUTEUR

  Format grand in-18

  AU MAROC                                               1 vol.
  AZIYADÉ                                                1 --
  FLEURS D'ENNUI                                         1 --
  JAPONERIES D'AUTOMNE                                   1 --
  LE MARIAGE DE LOTI                                     1 --
  MON FRÈRE YVES                                         1 --
  PÊCHEUR D'ISLANDE                                      1 --
  PROPOS D'EXIL                                          1 --
  LE ROMAN D'UN ENFANT                                   1 --
  LE ROMAN D'UN SPAHI                                    1 --


  Format in-8° cavalier

  MADAME CHRYSANTHÈME, imprimé sur magnifique vélin
    et illustré d'un grand nombre d'aquarelles et de
    vignettes par ROSSI et MYRBACH                       1 vol.

  Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays,
  y compris la Suède et la Norvège.

  IMPRIMERIE CHAIX, RUE BERGÈRE, 20, PARIS.--13698-7-91.



  LE LIVRE
  DE LA PITIÉ ET DE LA MORT

  PAR
  PIERRE LOTI
  de l'Académie française

  DOUZIÈME ÉDITION

  [Logo de l'éditeur]

  PARIS
  CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
  ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
  3, RUE AUBER, 3

  1891



  A MA MÈRE BIEN AIMÉE,


  Je dédie ce livre,

  Sans crainte, parce que la foi chrétienne lui
  permet de lire avec sérénité les plus sombres
  choses.



AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR


  «Ah! insensé qui crois que tu n'es pas moi.»
  V. Hugo. (_Les Contemplations._)

Ce livre est encore plus moi que tous ceux que j'ai écrits jusqu'à ce
jour.

Il renferme même un long chapitre (le neuvième, pages 221 à 286) que
je n'ai consenti à livrer à aucune revue, de peur qu'il ne tombât sous
les yeux de gens quelconques, sans que j'aie pu les avertir.

D'abord, je voulais ne pas publier ce passage. Mais j'ai songé à mes
amis inconnus: un seul mouvement de leur sympathie lointaine, je
regretterais trop de m'en priver... Et puis j'ai toujours cette
impression que, dans l'espace et dans la durée, je recule les limites
de mon âme en la mêlant un peu aux leurs; quelques instants de plus,
après que j'aurai passé, la mémoire de ces frères gardera peut-être
vivantes de chères images que j'y aurai gravées.

Ce besoin de lutter contre la mort est d'ailleurs--après le désir de
faire quelque bien si l'on s'en croit capable--la seule raison
immatérielle que l'on ait d'écrire.


Parmi ceux qui font profession d'_étudier_ les oeuvres de leur
prochain, il en est bon nombre avec lesquels je n'ai rien de commun,
ni les idées ni le langage. Moins que jamais je me sens capable
d'irritation contre eux, tant j'ai appris à tenir compte, avant de
juger les autres hommes, des différences naturelles ou acquises.

Mais cette fois est la première où leur gouaillerie aurait quelque
chance de m'être pénible, si elle parvenait jusqu'à moi, parce qu'elle
pourra porter sur des choses et des êtres qui me sont sacrés; je leur
donne vraiment la partie belle en publiant ce livre. Aussi vais-je
essayer de leur dire ici: faites-moi donc la grâce de ne pas le lire,
il ne contient rien qui soit pour vous,--et il vous ennuiera tant, si
vous saviez!...

  PIERRE LOTI.



RÊVE


Je voudrais connaître une langue à part, dans laquelle pourraient
s'écrire les visions de mes sommeils. Quand j'essaie avec les mots
ordinaires, je n'arrive qu'à construire une sorte de récit gauche et
lourd, à travers lequel ceux qui me lisent ne doivent assurément rien
voir; moi seul, je puis distinguer encore, derrière l'_à peu près_ de
ces mots accumulés, l'insondable abîme.

Il paraît que les rêves, même ceux qui nous semblent les plus longs,
n'ont qu'une durée à peine appréciable, rien que ces instants
toujours très fugitifs où l'esprit flotte entre la veille et le
sommeil; mais nous sommes trompés par l'excessive rapidité avec
laquelle leurs mirages se succèdent et changent; ayant vu passer tant
de choses, nous disons: j'ai rêvé toute une nuit, quand à peine
avons-nous rêvé pendant une minute.

                               *
                             *   *

La vision dont je vais parler n'a peut-être pas eu, comme durée
réelle, plus de quelques secondes, car elle m'a paru à moi-même fort
courte.

La première image s'est éclairée en deux ou trois fois, par saccades
légères, comme si, derrière un transparent, on remontait par petites
secousses la flamme d'une lampe.

D'abord une lueur indécise, de forme allongée,--attirant l'attention
de mon esprit au sortir du plein sommeil, de la nuit et du non-être.

Puis la lueur devient une traînée de soleil, entrant par une fenêtre
ouverte et s'étalant sur un plancher. En même temps, mon attention,
plus excitée, s'inquiète tout à coup; vague ressouvenir de je ne sais
quoi, pressentiment rapide comme l'éclair de quelque chose qui va me
remuer jusqu'au fond de l'âme.

Cela se précise: c'est le rayon d'un soleil du soir, venant d'un
jardin sur lequel cette fenêtre donne;--jardin exotique où, sans les
avoir vus, je sais à présent qu'il y a des manguiers. Dans cette
traînée lumineuse sur le plancher, l'ombre d'une plante, qui est
dehors, se découpe et tremble doucement,--l'ombre d'un bananier...

Et maintenant les parties relativement obscures s'éclairent;--dans la
pénombre, les objets se dessinent,--et je vois tout, avec un
inexprimable frisson!

Rien que de très simple pourtant; un petit appartement dans quelque
maison coloniale, aux murs de bois, aux chaises de paille. Sur une
console, une pendule du temps de Louis XV, dont le balancier tinte
imperceptiblement. Mais j'ai déjà vu tout cela et j'ai conscience de
l'impossibilité où je suis de me rappeler où, et je m'agite avec
angoisse derrière cette sorte de voile ténébreux qui est tendu à un
point donné dans ma mémoire, arrêtant les regards que je voudrais
plonger au delà, dans je ne sais quel recul plus profond.

... C'est bien le soir, c'est bien la lueur dorée d'un soleil qui va
s'éteindre,--et les aiguilles de la pendule Louis XV marquent six
heures... Six heures de quel jour à jamais perdu dans le gouffre
éternel? de quel jour, de quelle année lointaine et disparue?

Ces chaises ont aussi un air ancien. Dans l'une d'elles est posé un
large chapeau de femme, en paille blanche, d'une forme démodée depuis
plus de cent ans. Mes yeux s'y arrêtent et alors l'indicible frisson
me secoue plus fort... La lumière baisse, baisse; maintenant, c'est à
peine l'éclairage trouble des rêves ordinaires... Je ne comprends pas,
je ne sais pas,--mais, malgré tout, je sens que j'ai été au courant
des choses de cette maison et de la vie qui s'y mène,--cette vie plus
mélancolique et plus exilée des colonies d'autrefois, alors que les
distances étaient plus grandes et les mers plus inconnues.

Et tandis que je regarde ce chapeau de femme, qui s'efface peu à peu,
comme tout ce qui est là, dans des gris crépusculaires, cette
réflexion me vient, faite en ma tête par un autre que par moi-même:
«Alors, c'est qu'_elle_ est rentrée.»

--En effet, ELLE apparaît. _Elle_, derrière moi sans que je l'aie
entendue venir; _elle_, restant dans la partie obscure, dans le fond
de l'appartement où ce reflet de soleil n'arrive pas; _elle_, très
vague comme une esquisse tracée en couleurs mortes sur de l'ombre
grise.

_Elle_, très jeune, créole, nu-tête avec des boucles noires disposées
autour du front d'une manière surannée; de beaux yeux limpides, ayant
l'air de vouloir me parler, avec un mélange d'effarement triste et
d'enfantine candeur; peut-être pas absolument belle, mais possédant le
suprême charme... Et puis surtout c'était ELLE! _Elle_, un mot qui par
lui-même est d'une douceur exquise à prononcer; un mot qui, pris dans
le sens où je l'entends, résume en lui toute la raison qu'on a de
vivre, exprime presque l'ineffable et l'infini. Dire que je la
reconnaissais serait une expression bien banale et bien faible; il y
avait beaucoup plus, tout mon être s'élançait vers elle, avec une
force profonde et comme enchaînée, pour la ressaisir; et ce mouvement
avait je ne sais quoi de sourd, d'affreusement étouffé, comme l'effort
impossible de quelqu'un qui chercherait à reprendre son propre souffle
et sa propre vie, après des années et des années passées sous le
couvercle d'un sépulcre...

                               *
                             *   *

Habituellement une émotion très forte éprouvée dans un rêve en brise
les fils impalpables, et c'est fini: on s'éveille; la trame fragile,
une fois rompue, flotte un instant, puis retombe, s'évanouit d'autant
plus vite que l'esprit s'efforce davantage à la retenir,--disparaît,
comme une gaze déchirée dans le vide, qu'on voudrait poursuivre et que
le vent emporte au fond des lointains inaccessibles.

Mais non, cette fois, je ne m'éveillai pas et le rêve continua, en
s'éteignant; le rêve se prolongea en traînée mourante.

Un instant, nous restâmes l'un devant l'autre, arrêtés, dans notre
élan de souvenir, par je ne sais quelle sombre inertie; sans voix pour
nous parler, et presque sans pensée, croisant seulement nos regards de
fantômes avec un étonnement et une délicieuse angoisse... Puis nos
yeux aussi se voilèrent, et nous devînmes des formes plus vagues
encore, accomplissant des choses insignifiantes et involontaires. La
lumière baissait, baissait toujours; on n'y voyait presque plus. Elle
sortit, et je la suivis dans une espèce de salon aux murs blanchis,
vaste, à peine garni de meubles simples--comme d'ordinaire dans les
habitations des planteurs.

Une autre ombre de femme qui nous attendait là, vêtue d'une robe
créole,--une femme âgée que je reconnus aussi tout de suite et qui lui
ressemblait, sa mère sans doute,--se leva à notre approche et nous
sortîmes tous les trois, sans nous être concertés, comme obéissant à
une habitude... Mon Dieu, que de mots et que de longues phrases pour
expliquer lourdement tout cela qui se passait sans durée et sans
bruit, entre personnages diaphanes comme des reflets, se mouvant sans
vie dans une obscurité toujours croissante, plus décolorée et plus
trouble que celle de la nuit.

Nous sortîmes tous trois, au crépuscule, dans une petite rue triste,
triste, bordée de maisonnettes coloniales basses sous de grands
arbres; au bout, la mer, vaguement devinée; une impression de
dépaysement, de lointain exil, quelque chose comme ce que l'on devait
éprouver au siècle passé dans les rues de la Martinique ou de la
Réunion, mais avec la grande lumière en moins, tout cela vu dans cette
pénombre où vivent les morts. De grands oiseaux tournoyaient dans le
ciel lourd; malgré cette obscurité, on avait conscience de n'être qu'à
cette heure encore claire qui vient après le soleil couché. Évidemment
nous accomplissions là un acte habituel; dans ces ténèbres toujours
plus épaisses, qui n'étaient pas celles de la nuit, nous refaisions
_notre promenade du soir_.

Mais les impressions perçues allaient s'éteignant toujours; les deux
femmes n'étaient plus visibles; il ne me restait d'elles que la notion
de deux spectres légers et doux cheminant à mes côtés... Puis, plus
rien; tout s'éteignit à jamais dans la nuit absolue du vrai sommeil.

                               *
                             *   *

Je dormis longtemps après ce rêve,--une heure, deux heures, je ne
sais; au réveil, au retour des pensées, dès qu'un premier souvenir
m'en revint, j'éprouvai cette sorte de commotion intérieure qui fait
faire un sursaut et ouvrir tout grands les yeux... Dans ma mémoire, je
retrouvai d'abord la vision à son moment le plus intense, celui où
tout à coup j'avais songé à _elle_, en reconnaissant son grand chapeau
jeté sur cette chaise, et où, derrière moi, _elle_ avait paru... Puis
lentement, peu à peu, je me rappelai tout le reste: les détails si
précis de cet appartement _déjà connu_, cette femme plus âgée entrevue
dans l'ombre, cette promenade dans cette petite rue déserte... Où donc
avais-je vu et aimé tout cela? Je cherchai rapidement dans mon passé
avec une sorte d'inquiétude, d'anxieuse tristesse, _me croyant sûr de
trouver_. Mais non, rien, nulle part; dans ma propre vie, rien de
pareil...

La tête humaine est remplie de souvenirs innombrables, entassés
pêle-mêle, comme des fils d'écheveaux brouillés; il y en a des
milliers et des milliers serrés dans des recoins obscurs d'où ils ne
sortiront jamais; la main mystérieuse qui les agite et les retourne va
quelquefois prendre les plus ténus et les plus insaisissables pour les
amener un instant en lumière, pendant ces calmes qui précèdent ou
suivent les sommeils. Celui que je viens de raconter ne reparaîtra
certainement jamais, et reparaîtrait-il même, une autre nuit, que je
n'en apprendrais pas davantage au sujet de cette femme et de ce lieu
d'exil, parce que, dans ma tête, il n'y a sans doute rien de plus qui
les concerne; c'est le dernier fragment d'un fil brisé, qui doit finir
là où s'est arrêté mon rêve; le commencement et la suite n'existaient
que dans d'autres cerveaux depuis longtemps retournés à la poussière.

Parmi mes ascendants, j'ai eu des marins dont la vie et les aventures
ne me sont qu'imparfaitement connues; et il y a certainement, je ne
sais où, dans quelque petit cimetière des colonies, de vieux ossements
qui sont les restes de la jeune femme au grand chapeau de paille et
aux boucles noires; le charme que ses yeux avaient exercé sur un de
ces ancêtres inconnus a été assez puissant pour jeter un dernier
reflet mystérieux jusqu'à moi; j'ai songé à elle tout un jour... et
avec une mélancolie si étrange!



CHAGRIN D'UN VIEUX FORÇAT


C'est une bien petite histoire, qui m'a été contée par Yves,--un soir
où il était allé en rade conduire, avec sa canonnière, une cargaison
de condamnés au grand transport en partance pour la Nouvelle-Calédonie.

Dans le nombre se trouvait un forçat très âgé (soixante-dix ans pour
le moins), qui emmenait avec lui, tendrement, un pauvre moineau dans
une petite cage.

Yves, pour passer le temps, était entré en conversation avec ce vieux,
qui n'avait pas mauvaise figure, paraît-il,--mais qui était accouplé
par une chaîne à un jeune monsieur ignoble, gouailleur, portant
lunettes de myope sur un mince nez blême.

Vieux coureur de grands chemins, arrêté, en cinquième ou sixième
récidive, pour vagabondage et vol, il disait: «Comment faire pour ne
pas voler, quand on a commencé une fois,--et qu'on n'a pas de métier,
rien,--et que les gens ne veulent plus de vous nulle part? Il faut
bien manger, n'est-ce pas?--Pour ma dernière condamnation, c'était un
sac de pommes de terre que j'avais pris dans un champ, avec un fouet
de roulier et un giraumont. Est-ce qu'on n'aurait pas pu me laisser
mourir en France, je vous demande, au lieu de m'envoyer là-bas, si
vieux comme je suis?...»

Et, tout heureux de voir que quelqu'un consentait à l'écouter avec
compassion, il avait ensuite montré à Yves ce qu'il possédait de
précieux au monde: la petite cage et le moineau.

Le moineau apprivoisé, connaissant sa voix, et qui pendant près d'une
année, en prison, avait vécu perché sur son épaule...--Ah! ce n'est
pas sans peine qu'il avait obtenu la permission de l'emmener avec lui
en Calédonie!--Et puis après, il avait fallu lui faire une cage
convenable pour le voyage; se procurer du bois, un peu de vieux fil de
fer, et un peu de peinture verte pour peindre le tout et que ce fût
joli.

Ici, je me rappelle textuellement ces mots d'Yves: «Pauvre moineau! Il
avait pour manger dans sa cage un morceau de ce pain gris qu'on donne
dans les prisons. Et il avait l'air de se trouver content tout de
même; il sautillait comme n'importe quel autre oiseau.»


Quelques heures après, comme on accostait le transport et que les
forçats allaient s'y embarquer pour le grand voyage, Yves, qui avait
oublié ce vieux, repassa par hasard près de lui.

--Tenez, prenez-la, vous, lui dit-il d'une voix toute changée, en lui
tendant sa petite cage. Je vous la donne; ça pourra peut-être vous
servir à quelque chose, vous faire plaisir...

--Non, certes! remercia Yves. Il faut l'emporter au contraire, vous
savez bien. Ce sera votre petit _compagnon_ là-bas...

--Oh! reprit le vieux, _il_ n'est plus dedans... Vous ne saviez donc
pas? _il_ n'y est plus...

Et deux larmes d'indicible misère lui coulaient sur les joues.

Pendant une bousculade de la traversée, la porte s'était ouverte, le
moineau avait eu peur, s'était envolé,--et tout de suite était tombé à
la mer à cause de son aile coupée. Oh! le moment d'horrible douleur!
Le voir se débattre et mourir, entraîné dans le sillage rapide, et ne
pouvoir rien pour lui! D'abord, dans un premier mouvement bien
naturel, il avait voulu crier, demander du secours, s'adresser à Yves
lui-même, le supplier... Élan arrêté aussitôt par la réflexion, par la
conscience immédiate de sa dégradation personnelle: un vieux misérable
comme lui, qui est-ce qui aurait pitié de son moineau, qui est-ce qui
voudrait seulement écouter sa prière? Est-ce qu'il pouvait lui venir à
l'esprit qu'on retarderait le navire pour repêcher un moineau qui se
noie,--et un pauvre oiseau de forçat, quel rêve absurde!... Alors il
s'était tenu silencieux à sa place, regardant s'éloigner sur l'écume
de la mer le petit corps gris qui se débattait toujours; il s'était
senti effroyablement seul maintenant, pour jamais, et de grosses
larmes, des larmes de désespérance solitaire et suprême lui
brouillaient la vue,--tandis que le jeune monsieur à lunettes, son
collègue de chaîne, riait de voir un vieux pleurer.

Maintenant que l'oiseau n'y était plus, il ne voulait pas garder cette
cage, construite avec tant de sollicitude pour le petit mort; il la
tendait toujours à ce brave marin qui avait consenti à écouter son
histoire, désirant lui laisser ce legs avant de partir pour son long
et dernier voyage.

Et Yves, tristement, avait accepté le cadeau, la maisonnette
vide,--pour ne pas faire plus de peine à ce vieil abandonné en ayant
l'air de dédaigner cette chose qui lui avait coûté tant de travail.

Je crois que je n'ai rien su rendre de tout ce que j'avais trouvé de
poignant dans ce récit tel qu'il me fut fait.

C'était le soir, très tard, et j'étais près de m'en aller dormir. Moi
qui dans la vie ai regardé sans trop m'émouvoir pas mal de douleurs à
grand fracas, de drames, de tueries, je m'aperçus avec étonnement que
cette détresse sénile me fendait le coeur--et irait même jusqu'à
troubler mon sommeil:

--S'il y avait moyen, dis-je, de lui en envoyer un autre...

--Oui, répondit Yves, j'avais bien pensé à cela, moi aussi. Chez un
oiseleur, lui acheter un bel oiseau, et le lui porter demain avec la
pauvre cage, s'il en est encore temps avant le départ. Un peu
difficile. Il n'y a du reste que vous-même qui puissiez obtenir
d'aller en rade demain matin et de monter à bord du transport pour
rechercher ce vieux dont je ne sais pas le nom. Seulement... on va
trouver cela bien drôle...

--Oh! oui, en effet. Oh! pour ce qui est d'être trouvé drôle, il n'y a
pas d'illusion à se faire là-dessus!...

Et, un instant, tout au fond de moi-même, je m'amusai de cette idée,
riant de ce bon rire intérieur qui à la surface paraît à peine.

Cependant je n'ai pas donné suite au projet: le lendemain, à mon
réveil, la première impression envolée, il m'a semblé enfantin et
ridicule. Ce chagrin-là, évidemment, n'était pas de ceux qu'un simple
jouet console. Pauvre vieux forçat, seul au monde, le plus bel oiseau
du paradis n'eût pas remplacé pour lui l'humble moineau grisâtre, à
aile coupée, élevé au pain de prison, qui avait su réveiller les
tendresses infiniment douces et les larmes, au fond de son coeur
endurci, à moitié mort...

  Rochefort, décembre 1889.



UNE BÊTE GALEUSE


Un vieux chat galeux, chassé sans doute de son logis par ses maîtres,
s'était établi dans la rue, sur le trottoir de notre maison où un peu
de soleil de novembre le réchauffait encore. C'est l'usage de
certaines gens à pitié égoïste d'envoyer ainsi _perdre_ le plus loin
possible les bêtes qu'ils ne veulent ni soigner ni voir souffrir.

Tout le jour il se tenait piteusement assis dans quelque embrasure de
fenêtre, l'air si malheureux et si humble! Objet de dégoût pour ceux
qui passaient, menacé par les enfants, par les chiens, en danger
continuel, d'heure en heure plus malade, et vivant de je ne sais quels
débris ramassés à grand'peine dans les ruisseaux, il traînait là,
seul, se prolongeant comme il pouvait, s'efforçant de retarder la
mort. Sa pauvre tête était toute mangée de gale, couverte de croûtes,
presque sans poils; mais ses yeux, restés jolis, semblaient penser
profondément. Il devait certainement sentir, dans toute son amertume
affreuse, cette souffrance, la dernière de toutes, de ne pouvoir plus
faire sa toilette, de ne pouvoir plus lisser sa fourrure, se peigner
comme font tous les chats avec tant de soin.

Faire sa toilette! Je crois que, pour les bêtes comme pour les hommes,
c'est une des plus nécessaires distractions de la vie. Les très
pauvres, les très malades, les très décrépits qui, à certaines heures,
se parent un peu, essayent de s'arranger encore, n'ont pas tout perdu
dans l'existence. Mais ne plus s'occuper de son aspect, parce qu'il
n'y a vraiment plus rien à y faire avant la pourriture finale, cela
m'a toujours paru le dernier degré de tout, la misère suprême. Oh! les
vieux mendiants qui ont déjà, avant la mort, de la terre et des
immondices sur le visage, les êtres rongés par des lèpres visibles qui
ne peuvent plus être lavées, les bêtes galeuses dont on n'a seulement
plus pitié!

Il me faisait tant de peine à regarder, ce chat à l'abandon, qu'après
lui avoir envoyé à manger dans la rue, je finis un jour par
m'approcher pour lui parler doucement. (Les bêtes arrivent très bien à
comprendre les bonnes paroles, et y trouvent consolation.) Par
habitude d'être pourchassé, il eut d'abord peur en me voyant arrêté
devant lui; son premier regard fut méfiant, chargé de reproche et de
prière: «Est-ce que tu vas encore me renvoyer, toi aussi, de ce
dernier coin de soleil?» Puis, comprenant vite que j'étais venu par
sympathie, et étonné de tant de bonheur, il m'adressa tout bas sa
pauvre réponse de chat: «Trr! Trr! Trr!» en se levant par politesse,
en essayant même de faire le gros dos, malgré ses croûtes, dans
l'espoir que peut-être j'irais jusqu'à une caresse.

Non, ma pitié, à moi qui seul au monde en éprouvais encore pour lui,
n'allait pas jusque-là. Cette joie d'être caressé, il ne la
connaîtrait sans doute jamais plus. Mais, en compensation, j'imaginai
de lui donner la mort tout de suite, de ma main, et d'une façon
presque douce.


Une heure après, cela se passa dans l'écurie où Sylvestre, mon
domestique, qui d'abord était allé acheter du chloroforme, l'avait
attiré doucement, l'avait décidé à se coucher sur du foin bien chaud
au fond d'une manne d'osier qui allait devenir sa chambre mortuaire.
Nos préparatifs ne l'inquiétaient point; nous avions roulé une carte
de visite en forme de cône, comme nous avions vu faire à des
chirurgiens dans des ambulances; lui nous regardait, l'air confiant et
heureux, pensant avoir enfin retrouvé un gîte et des gens qui auraient
compassion, de nouveaux maîtres qui le recueilleraient.

Cependant je m'étais baissé pour le caresser, malgré l'effroi de son
mal, ayant déjà reçu des mains de Sylvestre le cornet de carton tout
imbibé de la chose mortelle. En le caressant toujours, j'essayais de
le décider à rester là, bien tranquille, à enfoncer peu à peu son bout
de nez dans ce carton endormeur; lui, un peu surpris d'abord,
reniflant avec un vague effroi cette senteur inconnue, finit pourtant
par se laisser aller, avec une soumission telle que j'hésitai à
continuer mon oeuvre. L'anéantissement d'une bête pensante, tout
autant que celui d'un homme, a de quoi nous confondre; quand on y
songe, c'est toujours le même révoltant mystère. Et la mort d'ailleurs
porte en elle tant de majesté qu'elle est capable d'agrandir un
instant, d'une façon inattendue, démesurée, les plus infimes petites
scènes, dès que son ombre est près d'y apparaître: à ce moment, je me
fis presque l'effet de quelque magicien noir s'arrogeant le droit
d'apporter aux souffrants ce qu'il croit être l'apaisement suprême, le
droit d'ouvrir, à ceux qui ne l'ont pas encore demandé, les portes de
la grande nuit...

Une fois il releva, pour me regarder fixement, sa pauvre tête bientôt
morte; nos yeux se croisèrent; les siens interrogateurs, expressifs,
avec une intensité extrême, me demandant: «Que me fais-tu? Toi à qui
je me suis confié et que je connais si peu, que me fais-tu?» Et
j'hésitai encore; mais son cou retomba; sa pauvre tête dégoûtante
s'appuyait maintenant dans ma main que je ne retirai pas; une torpeur
l'envahissait, malgré lui, et j'espérai qu'il ne me regarderait plus.

Si pourtant, une dernière fois! les chats, comme disent les bonnes
gens du peuple, ont l'âme chevillée au corps. Dans un dernier
soubresaut de vie, il me fixa de nouveau, à travers son demi-sommeil
mortel; il semblait même avoir maintenant tout à fait compris: «Alors
c'était pour me tuer, décidément?... Et, tu vois, je me laisse
faire... Il est trop tard... Je m'endors...»

En vérité, j'avais peur de m'être égaré; dans ce monde où nous ne
savons rien de rien, il ne nous est même pas permis d'avoir pitié
d'une façon intelligente. Voici que son regard, infiniment triste,
tout en se vitrifiant dans la mort, continuait de me poursuivre comme
d'un reproche: «Pourquoi t'es-tu mêlé de ma destinée? Sans toi,
j'aurais pu traîner quelque temps de plus, avoir encore quelques
petites pensées pendant au moins une semaine. Il me restait assez de
force pour sauter sur les appuis de tes fenêtres, où les chiens ne me
tourmentaient pas trop, où je n'avais pas trop froid; le matin
surtout, quand le soleil y donnait, je passais là quelques heures
presque supportables, à regarder autour de moi le mouvement de la vie,
à m'intéresser aux allées et venues des autres chats, à avoir encore
conscience de quelque chose; tandis qu'à présent je vais me décomposer
à jamais en je ne sais quoi d'autre qui ne se souviendra pas; à
présent _je ne serai plus_...»

J'aurais dû me rappeler, en effet, que les plus chétifs aiment mieux
se prolonger par tous les moyens, jusqu'aux limites les plus
misérables, préfèrent n'importe quoi à l'épouvante de n'être rien, de
ne _plus être_...


Quand je revins dans la soirée le voir, je le retrouvai raidi et froid
dans la pose de sommeil où je l'avais laissé. Alors, je commandai à
Sylvestre de fermer le petit panier mortuaire et de l'emporter loin de
la ville pour le jeter dans les champs.



PAYS SANS NOM


Une vision qui m'est venue une nuit d'avril, pendant mon sommeil sous
la tente, dans un campement chez les Beni-Hassem, au Maroc, à environ
trois journées de marche de la sainte ville de Méquinez:

Le rideau du rêve s'est levé brusquement sur un pays lointain,--mais
lointain, lointain bien au delà des habituelles distances terrestres,
tellement que, tout de suite, dès que le décor a commencé de
s'éclairer, même avant d'avoir bien vu, en moi-même j'ai eu la notion
de cet éloignement effroyable. C'était une plaine pierreuse, nue,
déserte, où il faisait terriblement chaud et lourd, sous un morne ciel
crépusculaire; mais elle n'avait rien de bien particulier dans son
aspect,--comme, par exemple, certaines plaines du Centre-Afrique, qui
semblent insignifiantes par elles-mêmes, qui ont un air quelconque et
qui pourtant sont d'un si difficile et dangereux accès. Si je n'avais
pas _su_, j'aurais pu me croire n'importe où; mais je savais d'avance,
par une sorte d'intuition immédiate, et alors cela m'oppressait d'être
là; je me sentais en proie à la peur des distances sans fin, à
l'angoisse des trop longs voyages dont on ne peut plus revenir.

De loin en loin, sur cette plaine, poussaient des petits arbres
rabougris, dont les branches noires se contournaient sur elles-mêmes
par des séries de cassures rectangulaires, comme des bras de
fauteuils chinois. Ils avaient chacun seulement trois ou quatre
feuilles molles, d'un vert pâle, qui pendaient comme énervées de
chaleur.

J'avais conscience que, d'un moment à l'autre, des surprises
sinistres, des périls sans nom pouvaient surgir de tous les points de
cet horizon trouble, embrouillé de nuées stagnantes et d'obscurité.

Un de mes compagnons de route imaginaires--je devais en avoir au moins
deux, dont je sentais la présence, mais qui étaient invisibles: des
esprits, des voix,--un de mes compagnons de route me dit à l'oreille:
«Eh bien! puisque nous voilà ici, il va falloir se défier des _chiens
crochus_.»--«Ah! oui, par exemple,» répondis-je d'un ton dégagé, comme
quelqu'un qui serait aussi très au courant de ce genre de bêtes et du
danger de leur voisinage... Évidemment j'étais déjà venu là; mais ces
_chiens crochus_, leur image subitement rappelée à mon esprit,
accentuant encore la notion de ce dépaysement extrême, me faisaient
davantage frémir...

Ils apparurent aussitôt, évoqués au seul prononcé de leur nom, grâce à
l'étonnante facilité avec laquelle les choses se passent dans les
rêves. Ils couraient très vite à travers la pénombre de ce lourd
crépuscule, lancés comme des flèches, comme des boulets, on n'avait
pas le temps de les voir venir: affreux chiens noirs, aux ongles de
chats, en crochets, qui au passage griffaient cruellement d'un coup de
patte rapide, puis se perdaient dans les lointains confus.

Passaient aussi des petites femmes, presque naines, ricanantes,
moqueuses, moitié singes (dans la vie réelle, j'en ai rencontré ainsi
deux, au milieu d'une solitude africaine dévorée de soleil, sous
l'accablement d'un ciel noir, aux environs d'Obock), des petites
femmes qui, sans doute, étaient _crochues_ comme les chiens, car, en
me croisant, elles me griffaient de même... Et leur souffle aussi
était _crochu_: quand elles me soufflaient au visage, ça cinglait
comme des pointes d'aiguilles...

Mais les mots humains ne peuvent rendre les _dessous_ de cette vision,
le mystère et la tristesse de cette plaine ainsi réapparue, tout ce
qui s'ébauchait en moi d'inquiétudes désolées rien qu'à contempler ces
chétifs arbustes aux longues feuilles pâlies de chaleur...

Quand je m'éveillai, au petit jour timide qui commençait à filtrer à
travers les toiles de ma tente, la notion me revint peu à peu des
choses réelles, de l'Afrique, du Maroc, des Beni-Hassem, de notre
petit campement isolé au milieu d'immenses pâturages déserts;--alors
je reconquis tout de suite une douce impression de _chez moi_, de
sécurité, d'inespéré retour. Et, mon Dieu, bien des gens, que fera
sourire ma terreur de ces petites _femmes crochues_, à ma place se
seraient préoccupés peut-être des tribus peu sûres d'alentour, des
longues journées d'étape à faire en plein soleil, sans routes à
travers les montagnes et sans ponts sur les fleuves. Quant à moi, ce
territoire des Beni-Hassem me paraissait comparable à la plus anodine
banlieue de Paris--auprès de ce pays de je ne sais quelle planète, de
je ne sais où, entrevu au fond des insondables infinis du temps ou de
l'espace, pendant les clairvoyances inexpliquées du rêve.



VIES DE DEUX CHATTES

(_Pour mon fils Samuel quand il saura lire._)


I

J'ai vu souvent, avec une sorte d'inquiétude infiniment triste, l'âme
des bêtes m'apparaître au fond de leurs yeux;--l'âme d'un chat, l'âme
d'un chien, l'âme d'un singe, aussi douloureuse pour un instant qu'une
âme humaine, se révéler tout à coup dans un regard et chercher mon âme
à moi, avec tendresse, supplication ou terreur... Et j'ai peut-être eu
plus de pitié encore pour ces âmes des bêtes que pour celles de mes
frères, parce qu'elles sont sans parole et incapables de sortir de
leur demi-nuit, surtout parce qu'elles sont plus humbles et plus
dédaignées.


II

Les deux chattes dont je vais conter l'histoire s'associent dans mon
souvenir à quelques années relativement heureuses de ma vie.--Oh! des
années toutes récentes, mon Dieu, si on les considère dates en main,
mais des années qui semblent déjà lointaines, emportées avec la
vitesse toujours de plus en plus effroyable du temps, et qui, vues
ainsi dans le passé, se colorent presque de derniers reflets d'aube,
de dernières lueurs roses de matin et de commencement, en comparaison
de l'heure grise présente,--tant nos jours se hâtent de s'assombrir,
tant notre chute est rapide dans la nuit...


III

Qu'on me pardonne de les appeler l'une et l'autre «Moumoutte». D'abord
je n'ai jamais eu d'imagination pour donner des noms à mes chattes:
Moumoutte, toujours;--et leurs petits, invariablement: Mimi. Et puis
vraiment il n'existe pas pour moi d'autres noms qui conviennent mieux,
qui soient plus _chat_ que ces deux adorables: Mimi et Moumoutte.

Je garderai donc aux pauvres petites héroïnes de ce récit les noms
qu'elles portaient dans leur vie réelle. Pour l'une: Moumoutte
Blanche. Pour l'autre: Moumoutte Grise ou Moumoutte Chinoise.


IV

Par ordre d'ancienneté, c'est Moumoutte Blanche que je dois présenter
d'abord; sur ses cartes de visite, elle avait du reste fait mentionner
son titre de première chatte de ma maison:

  MADAME MOUMOUTTE BLANCHE
  _Première chatte_
  Chez M. Pierre Loti.

Il remonte à peu près à une dizaine d'années, l'inoubliable joyeux
soir où je la vis pour la première fois. C'était un soir d'hiver, à
un de mes retours au foyer, après je ne sais quelle campagne en
Orient; j'étais arrivé à la maison depuis quelques minutes à peine et,
dans le grand salon, je me chauffais devant une flambée de branches,
entre maman et tante Claire assises aux deux coins du feu. Tout à coup
quelque chose fit irruption en bondissant comme une paume, puis se
roula follement par terre, tout blanc, tout neigeux sur le rouge
sombre des tapis:

--Ah! dit tante Claire, tu ne savais pas?... Je te la présente, c'est
notre nouvelle «Moumoutte». Que veux-tu, nous nous sommes décidées à
en avoir une autre: jusque dans notre petit salon là-bas, une souris
était venue nous trouver!

Il y avait eu chez nous un assez long interrègne sans Moumouttes. Et
cela, pour le deuil d'une certaine chatte du Sénégal, ramenée avec
moi de là-bas à ma première campagne, et adorée pendant deux ans, qui
un beau matin de juin avait, après une courte maladie, exhalé sa
petite âme étrangère, en me regardant avec une expression de prière
suprême, et puis, que j'avais moi-même enterrée au pied d'un arbre
dans notre cour.

Je ramassai, pour la voir de près, la belle pelote de fourrure qui
s'étalait si blanche sur ces tapis rouges. Je la pris à deux mains,
bien entendu,--avec ces égards particuliers auxquels je ne manque
jamais vis-à-vis des chats et qui leur font tout de suite se dire:
Voici un homme qui nous comprend, qui sait nous toucher, qui est de
nos amis et aux caresses duquel on peut condescendre avec
bienveillance.

Il était très avenant, le minois de la nouvelle Moumoutte: des yeux
tout flambants jeunes, presque enfantins, le bout d'un petit nez
rose,--puis plus rien, tout le reste perdu dans les touffes d'une
fourrure d'angora, soyeuse, propre, chaude, sentant bon, exquise à
frôler et à embrasser. D'ailleurs, coiffée et tachée absolument comme
l'autre, comme la défunte Moumoutte du Sénégal,--ce qui peut-être
avait décidé le choix de maman et de tante Claire, afin qu'une sorte
d'illusion de personnes se fît à la longue dans mon coeur un peu
volage... Sur les oreilles, un bonnet bien noir, posé droit et formant
bandeau au-dessus des yeux vifs; une courte pèlerine noire jetée sur
les épaules, et enfin une queue noire, en panache superbe, agitée d'un
perpétuel mouvement de chasse-mouches. La poitrine, le ventre, les
pattes étaient blancs comme le duvet d'un cygne, et l'ensemble donnait
l'impression d'une grosse houppe de poils, légère, légère, presque
sans poids, mue par un capricieux petit mécanisme de nerfs toujours
tendus.

Moumoutte, après cet examen, m'échappa pour recommencer ses jeux. Et,
dans ces premières minutes d'arrivée,--forcément mélancoliques parce
qu'elles marquent une étape de plus dans la vie--la nouvelle chatte
blanche tachée de noir m'obligea de m'occuper d'elle, me sautant aux
jambes pour me souhaiter la bienvenue, ou s'étalant par terre, avec
une lassitude tout à fait feinte, pour me faire mieux admirer les
blancheurs de son ventre et de son cou soyeux. Tout le temps gambada
cette Moumoutte, tandis que mes yeux se reposaient avec recueillement
sur les deux chers visages qui me souriaient là, un peu vieillis et
encadrés de boucles plus grises; sur les portraits de famille qui
conservaient leur même expression et leur même âge, dans les cadres du
mur; sur les objets toujours connus aux mêmes places; sur les mille
choses de ce logis héréditaire, restées immuables cette fois encore,
pendant que j'avais promené par le monde changeant mon âme
changeante...

Et c'est l'image persistante, définitive, qui devait me rester d'elle,
même après sa mort: une folle petite bête blanche, inattendue,
s'ébattant sur fond rouge, entre les robes de deuil de maman et de
tante Claire, le soir d'un de mes grands retours...


Pauvre Moumoutte! pendant les premiers hivers de sa vie, elle fut plus
d'une fois le petit démon familier, le petit lutin de cheminée qui
égaya dans leur solitude ces deux gardiennes bénies de mon foyer,
maman et tante Claire. Quand j'étais errant sur les mers lointaines,
quand la maison était redevenue grande et vide, aux tristes
crépuscules de décembre, aux veillées sans fin, elle leur tenait
fidèle compagnie, les tourmentant à l'occasion et laissant sur leurs
irréprochables robes noires, pareilles, des paquets de son duvet
blanc. Très indiscrète, elle s'installait de force sur leurs genoux,
sur leur table à ouvrage, dans leur corbeille même, par fantaisie,
embrouillant leurs pelotons de laine ou leurs écheveaux de soie. Et
alors elles disaient, avec des airs terribles et, au fond, avec des
envies de rire: «Oh! mais, cette chatte, il n'y a plus moyen d'en
avoir raison!... Allez-vous-en, mademoiselle, allez!... A-t-on jamais
vu des façons comme ça!... Ah! par exemple!...»

Il y avait même, à son usage, un martinet qu'on lui faisait voir.


Elle les aimait à sa manière de chatte, avec indocilité, mais avec une
constance touchante, et, rien qu'à cause de cela, sa petite âme
incomplète et fantasque mérite que je lui garde un souvenir...

Les printemps, quand le soleil de mars commençait à chauffer notre
cour, elle avait des surprises toujours nouvelles à voir s'éveiller et
sortir de la terre sa commensale et amie, Suleïma la tortue.

Durant les beaux mois de mai, elle se sentait généralement l'âme
envahie par un besoin irrésistible d'expansion et de liberté; alors il
lui arrivait de faire, dans les jardins et sur les toits d'alentour,
des absences nocturnes--qui, je dois le dire, n'étaient peut-être pas
toujours assez comprises dans le milieu austère où le sort l'avait
placée.

Les étés, elle avait des langueurs de créole. Pendant des journées
entières, elle se pâmait d'aise et de chaleur, couchée sur les vieux
murs parmi les chèvrefeuilles et les rosiers, ou bien étalée par
terre, présentant à l'ardent soleil son ventre blanc, sur les pierres
blanches, entre les pots de cactus fleuris.

Extrêmement soignée de sa personne, et, en temps ordinaire, posée,
correcte, aristocrate même jusqu'au bout des ongles, elle était
intraitable avec les autres chats et devenait brusquement très mal
élevée quand un visiteur se présentait pour elle. Dans cette cour,
qu'elle considérait comme son domaine, elle n'admettait point qu'un
étranger eût le droit de paraître. Si, par-dessus le mur du jardin
voisin, deux oreilles, un museau de chat, pointaient avec timidité, ou
si seulement quelque chose avait remué dans les branches et le lierre,
elle se précipitait comme une jeune furie, hérissée jusqu'au bout de
la queue, impossible à retenir, plus comme il faut du tout; des cris
du plus mauvais goût s'ensuivaient, des dégringolades et des coups de
griffes...

En somme, d'une indépendance farouche, et le plus souvent
désobéissante; mais si affectueuse à ses heures, si caressante et
câline, et jetant un si joli petit cri de joie chaque fois qu'elle
revenait parmi nous après quelqu'une de ses excursions vagabondes dans
les jardins du voisinage.

Elle avait déjà cinq ans, elle était dans l'épanouissement de sa
beauté d'angora, avec des attitudes d'une dignité superbe, des airs de
reine, et j'avais eu le temps de m'attacher à elle par une série
d'absences et de retours, la considérant comme une des choses du
foyer, comme un des êtres de la maison--quand naquit à trois mille
lieues de chez nous, dans le golfe de Pékin, et d'une famille plus que
modeste, celle qui devait devenir son inséparable amie, la plus
bizarre petite personne que j'aie jamais connue: la Moumoutte
Chinoise.


V

  MADAME MOUMOUTTE CHINOISE
  _Deuxième chatte_
  Chez M. Pierre Loti.

Très singulière, la destinée qui unit à moi cette Moumoutte de race
jaune, issue de parents indigents et dépourvue de toute beauté.

Ce fut à la fin de la guerre là-bas, un de ces soirs de bagarre qui
étaient fréquents alors. Je ne sais comment cette petite bête affolée,
sortie de quelque jonque en désarroi, sautée à bord de notre bateau
par terreur, vint chercher asile dans ma chambre, sous ma couchette.
Elle était jeune, pas encore de taille adulte, minable, efflanquée,
plaintive, ayant sans doute, comme ses parents et ses maîtres, vécu
chichement de quelques têtes de poisson avec un peu de riz cuit à
l'eau. Et j'en eus tant de pitié que je commandai à mon ordonnance de
lui préparer une pâtée et de lui offrir à boire.

D'un air humble et reconnaissant, elle accepta ma prévenance,--et je
la vois encore s'approchant avec lenteur de ce repas inespéré,
avançant une patte, puis l'autre, ses yeux clairs tout le temps fixés
sur les miens pour s'assurer si elle ne se trompait pas, si bien
réellement c'était pour elle...

Le lendemain matin, par exemple, je voulus la mettre à la porte. Après
lui avoir fait servir un déjeuner d'adieu, je frappai dans mes mains
très fort, en trépignant des deux pieds à la fois, comme il est
d'usage en pareil cas, et en disant d'un ton rude: «Allez-vous-en,
petite Moumoutte!»

Mais non, elle ne s'en allait pas, la chinoise. Évidemment, elle
n'avait aucune frayeur de moi, comprenant par intuition que c'était
très exagéré, tout ce bruit. Avec un air de me dire: «Je sais bien,
va, que tu ne me feras pas de mal», elle restait tapie dans son coin,
écrasée sur le plancher, dans la pose d'une suppliante, fixant sur moi
deux yeux dilatés, un regard humain que je n'ai jamais vu qu'à elle
seule.

Comment faire? Je ne pouvais pourtant pas établir une chatte à demeure
dans ma chambre de bord. Et surtout une bête si vilaine et si
maladive, quel encombrement pour l'avenir!...

Alors je la pris à mon cou, avec mille égards toutefois et en lui
disant même: «Je suis bien fâché, ma petite Moumoutte,»--mais je
l'emportai résolument dehors, à l'autre bout de la batterie, au milieu
des matelots qui, en général, sont hospitaliers et accueillants pour
les chats quels qu'ils soient.

Tout aplatie contre les planches du pont, et la tête retournée vers
moi pour m'implorer toujours avec son regard de prière, elle se mit à
filer, d'une petite allure humble et drôle, dans la direction de ma
chambre, où elle fut rentrée la première de nous deux; quand j'y
revins après elle, je la trouvai tapie obstinément dans son même petit
coin, et ses yeux étaient si expressifs que le courage me manqua pour
la chasser de nouveau.--Voilà comment cette chinoise me prit pour
maître.

Mon ordonnance, qui était visiblement gagné à sa cause depuis le
commencement du débat, compléta sur-le-champ son installation en
plaçant par terre, sous mon lit, une corbeille rembourrée pour son
couchage,--et un de mes grands plats de Chine, très pratiquement
rempli de sable... (détail qui me glaça d'effroi).


VI

Sans sortir ni jour ni nuit, elle vécut sept mois passés, dans la
demi-obscurité et le continuel balancement de cette chambre de bord,
et peu à peu une intimité s'établit entre nous deux, en même temps que
nous acquérions une faculté de pénétration mutuelle très rare entre un
homme et une bête.

Je me rappelle le premier jour où nos relations devinrent
véritablement affectueuses. C'était au large, dans le nord de la Mer
Jaune, par un temps triste de septembre. Les premières brumes
d'automne s'étaient déjà formées sur les eaux subitement refroidies et
inquiètes. Dans ces climats, les fraîcheurs et les ciels sombres
arrivent vite, apportant, pour nous Européens de passage, une
mélancolie d'autant plus grande que nous nous sentons plus loin. Nous
nous en allions vers l'Est, en travers à une longue houle qui s'était
levée, et bercés d'une façon monotone, avec des craquements plaintifs
de tout le navire. Il avait fallu fermer mon sabord, et ma chambre ne
recevait plus qu'un éclairage de cave à travers la lentille de verre
épais sur laquelle des crêtes de lames passaient en transparences
vertes, faisant des intermittences d'obscurité.

Sur cet étroit petit bureau à glissières, qui est le même dans toutes
nos chambres de bord, j'étais installé à écrire, pendant un de ces
moments assez rares où le service laisse une paix complète et où
l'idée vient de se retirer chez soi comme dans la cellule d'un
cloître.

Moumoutte Chinoise habitait sous mon lit depuis deux semaines à peu
près. Elle vivait là très retirée, discrète, mélancolique, observant
les conventions et les strictes limites de son plat rempli de sable,
se montrant peu, presque constamment cachée, et comme prise de la
nostalgie de son pays où elle ne devait jamais revenir.

Tout à coup, je la vis paraître dans la pénombre, s'étirer longuement
comme pour se donner le temps de réfléchir encore, puis s'avancer vers
moi, hésitante, avec des temps d'arrêt; parfois même, en affectant une
grâce toute chinoise, elle retenait une de ses pattes en l'air pendant
quelques secondes, avant de se décider à la poser devant elle pour
faire un pas de plus. Et toujours elle me regardait fixement, d'un air
interrogateur.

Qu'est-ce qu'elle pouvait me vouloir?... Elle n'avait pas faim,
évidemment: une pâtée fort convenable lui était, deux fois le jour,
servie par mon ordonnance. Alors, quoi?...

Quand elle fut bien près, bien près, à toucher ma jambe, elle s'assit
sur son derrière, ramena sa queue et poussa un petit cri très doux.

Et elle continuait de me regarder, mais de me regarder _dans les
yeux_, ce qui déjà indiquait dans sa petite tête tout un monde de
conceptions intelligentes: il fallait d'abord qu'elle comprît, comme
du reste tous les animaux supérieurs, que je n'étais pas une chose,
mais un être pensant, capable de pitié et accessible à la muette
prière d'un regard; de plus, il fallait que mes yeux fussent pour elle
_des yeux_, c'est-à-dire les miroirs où sa petite âme cherchait
anxieusement à saisir un reflet de la mienne... En vérité, ils sont
effroyablement près de nous, quand on y songe, les animaux
susceptibles de concevoir de telles choses...

Quant à moi, je dévisageai pour la première fois avec attention la
petite visiteuse qui, depuis tantôt deux semaines, partageait mon
logis: d'une couleur fauve de lapin sauvage, toute mouchetée de taches
comme un tigre, avec le museau et le cou blancs; laide en effet, mais
surtout à cause de sa maigreur maladive,--et, en somme, plus bizarre
que laide, pour un homme affranchi comme moi de toutes les règles
banales sur la beauté. Assez différente d'ailleurs de nos chattes
françaises; basse sur pattes, allongée en fouine, avec une queue
démesurée; de grandes oreilles droites, avec un visage en coin de mur;
tout le charme, dans les yeux, relevés aux tempes comme tous les yeux
d'extrême Asie, d'un beau jaune d'or au lieu d'être verts, et sans
cesse mobiles, étonnamment expressifs.

Et, tout en la regardant, je laissai descendre ma main jusqu'à sa
bizarre petite tête et la promenai sur son poil fauve, pour une
première caresse.

Ce qu'elle éprouva assurément fut autre chose et plus qu'une
impression de plaisir physique; elle eut le sentiment d'une
protection, d'une sympathie dans sa détresse d'abandonnée. Voilà donc
pourquoi elle était sortie de sa cachette obscure, la Moumoutte; ce
qu'elle avait résolu de me demander, après tant d'hésitations, ce
n'était ni à manger ni à boire; c'était, pour sa petite âme de chatte,
un peu de compagnie en ce monde, un peu d'amitié...

Où avait-elle appris à connaître cela, cette bête de rebut, jamais
flattée par une main bienveillante, jamais aimée par personne--si ce
n'est peut-être dans la jonque paternelle, par quelque pauvre petit
enfant chinois sans jouets et sans caresses, poussé au hasard comme
une chétive plante de trop dans l'immense grouillement jaune, aussi
misérable et affamé qu'elle-même, et dont l'âme incomplète ne
laissera, en disparaissant, pas plus de trace que la sienne?...

Alors une patte frêle se posa timidement sur moi--oh! avec tant de
délicatesse, tant de discrétion!--et après m'avoir longtemps encore
consulté et prié du regard, la Moumoutte, croyant pouvoir brusquer les
choses, sauta enfin sur mes genoux.

Elle s'y installa en rond, mais avec un tact, une réserve, se faisant
toute légère, à peine appuyée, presque sans poids,--et me regardant
toujours. Elle resta là longtemps, me gênant bien, et je manquai de
courage pour la chasser,--ce que j'aurais fait sans nul doute si elle
eût été une jolie bête gaie dans l'épanouissement de vivre. Tout le
temps inquiète du moindre de mes mouvements, elle ne me perdait pas
de vue, non par crainte que je lui fisse du mal, elle était bien trop
intelligente pour m'en croire capable, mais avec un air de me dire:
«Est-ce que vraiment je ne t'ennuie pas, je ne t'offense pas?...» Et
puis, ses yeux devinrent plus expressifs encore et plus câlins, me
disant très clairement: «Par ce jour d'automne, tellement triste à
l'âme des chats, puisque nous sommes ici deux isolés, dans ce gîte
agité et perdu au milieu de je ne sais quoi de dangereux et d'infini,
si nous nous donnions l'un à l'autre un peu de cette chose douce qui
berce les misères, qui a son semblant d'immatérialité et de durée non
soumise à la mort, qui s'appelle affection et qui s'exprime de temps
en temps par des caresses...»


VII

Quand le pacte d'amitié fut signé entre cette bête et moi, des
inquiétudes me vinrent sur son avenir. Qu'en faire? L'emmener jusqu'en
France, à travers tant de milliers de lieues et de difficultés?
Évidemment mon foyer serait pour elle l'asile inespéré où le court
petit rêve mystérieux de sa vie de chatte pourrait se finir avec le
plus de paix et le moins de souffrance. Mais je ne voyais pas bien
cette minable chinoise, en fourrure de pauvre, devenue commensale de
la superbe Moumoutte Blanche, si jalouse, qui certainement la
houspillerait avec indignation dès qu'elle la verrait paraître... Non,
cela n'était pas possible.

D'un autre côté, l'abandonner dans une relâche, chez des amis de
hasard, non plus: je l'aurais fait peut-être si elle eût été
vigoureuse et belle, mais cette petite plaintive, aux yeux humains, me
tenait par la pitié profonde.


VIII

Notre intimité, faite de nos deux isolements, se resserrait toujours.
Les semaines et les mois passaient, au milieu d'un continuel
changement du monde extérieur, tandis que tout restait immuablement
pareil dans ce recoin obscur du navire où la bête avait fixé son gîte.
Pour nous, les hommes, qui courons sur mer, il y a tout le temps les
grands souffles frais qui nous éventent, la vie de plein vent, les
nuits de quart à la belle étoile,--et les courses dans les pays
étranges. Elle, au contraire, ne savait rien du monde immense où sa
prison se promenait, rien de ses semblables, ni du soleil, ni des
verdures, ni de l'ombre. Et, sans sortir jamais, elle vivait là, dans
le renfermé de cette chambre de bord; c'était un lieu glacial par
instants, quand le hublot s'ouvrait à quelque grande brise du travers
balayant tout; le plus souvent, c'était une étuve sombre et
étouffante, où des parfums chinois brûlaient devant de vieilles
idoles, comme dans un temple bouddhique. Pour compagnons de rêve, elle
avait les monstres de bois ou de bronze accrochés aux murs, qui
riaient d'un méchant rire; au milieu d'un encombrement de choses
saintes de son pays, prises dans des pillages, elle s'étiolait sans
air, entre des tentures de soie qu'elle aimait déchirer de ses petites
griffes inquiètes et nerveuses.

Dès que j'entrais dans ma chambre, elle apparaissait avec un
imperceptible cri de joie, sortant comme un diablotin de derrière
quelque rideau, ou d'une étagère, ou d'une boîte. Si par hasard je
m'asseyais à écrire, très câline, très attendrie, en quête de
protection et de caresses, elle prenait lentement place sur mes genoux
et suivait des yeux le va-et-vient de ma plume, effaçant même
quelquefois, d'un coup de patte toujours imprévu, les lignes qu'elle
n'approuvait pas.

Les secousses des mauvais temps, le bruit de nos canons, lui causaient
de dangereuses terreurs: en ces moments-là, elle sautait aux murs,
tournoyait pendant quelques secondes comme une enragée, puis
s'arrêtait haletante, pour aller se tapir dans un coin, le regard
égaré et triste.

Sa jeunesse cloîtrée avait quelque chose de maladif et d'étrange qui
s'accentuait de plus en plus. L'appétit cependant restait bon et les
pâtées continuaient de passer d'une façon rassurante, mais elle était
maigre singulièrement, le museau allongé, les oreilles exagérées en
chauve-souris. Ses grands yeux jaunes cherchaient les miens toujours,
avec une expression de tendresse craintive--ou d'interrogation
anxieuse sur tout l'inconnu de la vie, aussi troublant peut-être et
bien plus insondable encore pour sa petite intelligence que pour la
mienne...

Très curieuse des choses du dehors, malgré son obstination
inexplicable à ne pas seulement franchir le seuil de ma porte, elle ne
manquait jamais d'examiner avec une attention extrême tous les objets
nouveaux qui arrivaient dans notre logis commun, lui apportant
l'impression confuse des exotiques contrées où passait notre navire.
Dans l'Inde, par exemple, je me la rappelle, une fois, intéressée,
jusqu'à en oublier de déjeuner, par un bouquet d'orchidées
odorantes--si extraordinaires, pour elle surtout qui n'avait jamais
connu ni jardins ni forêts, jamais vu de fleurs autrement que
cueillies et mourantes dans mes vases de bronze.

Malgré sa vilaine fourrure râpée, qui lui donnait un premier aspect de
chat de gouttière, elle avait dans la figure une distinction rare, et
les moindres mouvements de ses pattes très fines étaient d'une grâce
patricienne. Aussi me faisait-elle l'effet de quelque petite princesse
condamnée par les fées méchantes à partager ma solitude sous une forme
inférieure, et je songeais à cette histoire de la mère du grand
Tchengiz-Khan, que jadis à Constantinople un vieux prêtre arménien,
mon professeur de langue turque, m'avait donnée à traduire:

  La jeune princesse Ulemalik-Kurekli, vouée avant sa naissance à
  mourir si elle voyait jamais la lumière du jour, vivait enfermée
  dans un donjon obscur.

  Et elle demandait à ses suivantes:

  --Est-ce ceci, dites-moi, qu'on appelle le monde? Ou bien
  existe-t-il des espaces ailleurs, et cette tour est-elle _dans
  quelque chose_?

  --Non, princesse, ceci n'est pas le monde: il est dehors et bien
  plus grand. Et puis il y a aussi des choses qu'on appelle
  étoiles, qu'on appelle soleil et qu'on appelle lune.

  --Oh! reprit Ulemalik, que je meure, mais que je les voie!


IX

Ce fut à la fin d'un hiver, aux premiers jours tièdes d'un mois de
mars, que Moumoutte Chinoise fit son entrée dans ma maison de France.

Moumoutte Blanche, que mes yeux s'étaient déshabitués de voir pendant
ma campagne de Chine, portait encore à cette époque de l'année sa
royale fourrure des temps froids et je ne l'avais jamais connue si
imposante.

Le contraste allait être d'autant plus écrasant pour l'autre,
efflanquée, avec son pauvre poil de lapin sauvage usé par places comme
si les teignes l'avaient mangé. Aussi me trouvé-je très confus quand
mon domestique Sylvestre, revenant de la chercher à bord, souleva d'un
air semi-narquois le couvercle du panier où il l'avait mise, et qu'il
fallut voir, en présence de la maison assemblée, sortir craintivement
cette petite amie chinoise...

L'impression fut déplorable, et je me rappelle toute la conviction que
tante Claire mit dans cette simple phrase: «Oh! mon ami... qu'elle est
vilaine!»

Bien vilaine, en effet. Et comment, sous quel prétexte, avec quelle
formule d'excuse la présenter à Moumoutte Blanche? N'imaginant rien,
je la fis conduire pour le moment dans un grenier isolé, afin de les
dissimuler d'abord l'une à l'autre, de gagner du temps et de
réfléchir.


X

Ce fut une chose vraiment épouvantable que leur première entrevue.

Cela se passa inopinément, quelques jours après, à la cuisine (un lieu
d'irrésistible attrait où les chats d'une même maison, quoi que l'on
fasse, finissent toujours par se réunir). En toute hâte on vint me
chercher et j'accourus: on entendait des cris inhumains; une pelote,
une boule de poils et de griffes, faite de leurs deux petits corps
enchevêtrés, roulait et bondissait, chavirant des verres, des
assiettes, des plats, tandis que le duvet blanc, le duvet gris, le
duvet couleur de lapin, voltigeait en petites touffes alentour.--Il
fallut intervenir avec énergie, les séparer en jetant dessus toute
l'eau d'une carafe.--J'étais consterné...


XI

Tremblante, égratignée, le coeur battant à se rompre, Moumoutte
Chinoise, recueillie dans mes bras, se tenait blottie contre moi, et
s'apaisait progressivement, les nerfs détendus par une expression de
douce sécurité; puis se faisait peu à peu inerte et molle comme une
chose sans vie, ce qui est, chez les chats, la façon de témoigner à
ceux qui les tiennent une suprême confiance.

Moumoutte Blanche, assise dans un coin, pensive et sombre, nous
regardait de ses pleins yeux, et un raisonnement s'ébauchait dans sa
petite tête jalouse; elle qui, d'un bout de l'année à l'autre,
houspillait sur les murs les mêmes voisins et les mêmes voisines, sans
pouvoir s'habituer à leurs minois, venait de comprendre que cette
étrangère était à moi, puisque je la prenais ainsi à mon cou et
qu'elle s'y abandonnait avec tendresse; donc, il fallait ne plus lui
faire de mal et se résigner à tolérer sa présence au logis.

Ma surprise et mon admiration furent grandes de les voir, un instant
après, passer l'une près de l'autre, dédaigneuses seulement, mais
calmes, très correctes, et ce fut fini: de leur vie, elles ne se
fâchèrent plus.


XII

Le printemps de cette année-là!... j'en garde bon souvenir. Bien que
très court, comme me paraissent à présent toutes les saisons, il fut
un des derniers qui eut encore pour moi le charme, presque
l'enchantement mystérieux de ceux de mon enfance,--du reste, dans le
même cadre de plantes et de jardins, au milieu des mêmes fleurs,
renouvelées aux mêmes places par les mêmes antiques jasmins et les
mêmes rosiers. Après chacune de mes campagnes, j'en viens d'ailleurs
très facilement, en très peu de jours, à ne plus me souvenir des
continents et des mers immenses; de nouveau, comme au début de ma vie,
je limite le monde extérieur à ces vieux murs garnis de lierre et de
mousse qui m'ont enfermé quand j'étais petit enfant; les lointains
pays où je suis tant de fois allé vivre me semblent aussi irréels
qu'aux temps où j'y rêvais sans les avoir vus. Les horizons démesurés
se resserrent, tout se rétrécit doucement, et j'en arrive, en fait de
nature, à presque oublier s'il existe autre chose que nos pierres
moussues, nos arbustes, nos treilles et nos chères roses blanches...

Je faisais construire, à cette époque, dans un coin de ma maison, une
pagode bouddhique, avec des débris de temples détruits là-bas. Et
d'énormes caisses s'ouvraient journellement dans ma cour répandant
l'indéfinissable et complexe odeur de la Chine, tandis qu'on
déballait, au beau soleil nouveau, des fûts de colonnes, des
sculptures de voûtes, de lourds autels et des idoles très
vieilles.--Il était du reste amusant, un peu singulier aussi, de voir
un à un reparaître, puis s'étaler là sur l'herbe et la mousse des
vieilles pierres familiales, tous ces monstres d'extrême Asie qui
faisaient, à notre soleil plus pâle, les mêmes grimaces que chez eux
depuis des années et des siècles.--De temps à autre, maman et tante
Claire venaient les dévisager, inquiètes de leur étonnante laideur.
Mais c'était surtout Moumoutte Chinoise qui assistait avec intérêt à
ces déballages; reconnaissant ses compagnons de route, elle flairait
tout, avec de confus ressouvenirs de patrie; puis, par habitude de
vivre enfermée dans l'obscurité, elle se hâtait d'entrer dans les
caisses vides et de s'y cacher, à la place des magots, sous ce foin
exotique qui sentait le musc et le sandal...

C'était vraiment un très beau et clair printemps, avec une musique
excessive d'hirondelles et de martinets dans l'air.

Et Moumoutte Chinoise s'en émerveillait beaucoup. Pauvre petite
solitaire, élevée dans une étouffante pénombre, le grand jour, le vent
suave à respirer, le voisinage des autres chats, l'épouvantaient et la
charmaient en même temps. Elle faisait à présent de longues promenades
d'exploration dans la cour, flairant de bien près tous les jeunes
brins d'herbes, toutes les pousses nouvelles, tout ce qui sortait,
frais et odorant, de la terre attiédie. Ces formes et ces nuances,
vieilles comme le monde, que les plantes reproduisent inconsciemment à
chaque avril, ces lois d'une si tranquille immuabilité suivant
lesquelles se déplient et se découpent les premières feuilles, étaient
choses absolument neuves et surprenantes, pour elle qui n'avait jamais
vu de verdure ni de printemps. Et Moumoutte Blanche, autrefois la
reine unique et intolérante de ce lieu, avait consenti au partage, la
laissant errer à sa guise au milieu des arbustes, des pots de fleurs,
et le long des vieux murs gris, sous les branches retombantes.
C'étaient surtout les bords de ce lac en miniature--si intimement lié
à mes souvenirs d'enfance--qui la captivaient longuement; là, dans
l'herbe chaque jour plus haute et plus touffue, elle circulait en se
baissant comme les fauves en chasse (ayant sans doute hérité cette
allure de ses ancêtres, chats mongols aux moeurs primitives). Elle se
cachait derrière les rochers lilliputiens, s'enfonçait sous les
lierres, comme un petit tigre dans une minuscule forêt vierge.

Je m'amusais à suivre des yeux ses allées et venues, ses arrêts
subits, ses étonnements; elle, alors, se sentant regardée, se
retournait pour me regarder aussi, immobile tout à coup dans une pose
qui lui était propre;--pose gracieuse, mais très maniérée à la
chinoise, avec une patte de devant toujours en l'air, à la façon de
ces personnes qui, en prenant un objet, relèvent coquettement leur
petit doigt. Et ses drôles d'yeux jaunes étaient alors expressifs à
l'excès, «parlants» comme les bonnes gens disent: «Tu me permets bien
de continuer ma promenade?» semblait-elle me demander. «Ça ne te
contrarie pas, au moins? Du reste, je marche et je passe avec tant de
légèreté, tant de discrétion! Et crois-tu au moins que c'est joli tout
ça! Toutes ces extraordinaires petites choses vertes qui répandent des
odeurs fraîches, et ce bon air si pur, et cet espace! Et ces autres
choses aussi, que je vois tour à tour là-haut, ces choses _qu'on
appelle étoiles, qu'on appelle soleil et qu'on appelle lune_!...
Quelle différence avec notre ancien logis, et comme on est bien dans
ce pays où nous voilà arrivés tous deux!»

Ce lieu, si neuf pour elle, était précisément pour moi le plus ancien
et le plus familier de tous les lieux de la terre; celui dont les
moindres détails, les plus infimes brins d'herbe me sont connus depuis
les premières heures incertaines et étonnées de mon existence.
Tellement que je m'y suis attaché de toute mon âme, tellement que
j'aime d'une façon singulière, un peu fétichiste peut-être, des
plantes anciennes qui sont là, des treilles, des jasmins,--et un
certain diclytra rose qui, à chaque mois de mars, montre à la même
place ses pousses rougies de jeune sève, étale bien vite ses feuilles
hâtives, donne ses mêmes fleurs en avril, jaunit au soleil de juin,
puis brûle au soleil d'août et semble mourir.

Et tandis qu'elle se laissait leurrer, la Moumoutte, par tous ces airs
de joie, de jeunesse, de commencement, moi, au contraire, qui savais
que cela passe, je sentais pour la première fois monter dans ma vie
l'impression du soir, du grand soir inexorable et sans lendemain, du
suprême automne qu'aucun printemps ne suivra plus.--Et, avec une
infinie mélancolie, dans cette cour égayée de soleil nouveau, je
regardais les deux chères promeneuses en cheveux blancs, en robe de
deuil, maman et tante Claire, aller et venir, se pencher pour
reconnaître, comme depuis tant de printemps, quels germes de fleurs
étaient sortis de la terre, ou lever la tête pour apercevoir les
boutons des glycines et des roses. Et quand leurs deux robes noires
cheminaient, s'écartaient de moi, dans le recul de cette avenue verte
qui est la cour de notre maison familiale, je remarquais surtout ce
que leur allure avait de plus lent et de plus brisé... Oh! le temps,
peut-être prochain, où, dans l'avenue verte toujours pareille, je ne
les verrai plus!... Est-ce vraiment possible que ce temps vienne?
Quand elles s'en seront allées, j'ai presque cette illusion qu'au
moins ce ne sera pas un départ absolu, tant que moi je serai là,
appelant encore leur bienfaisante présence; que les soirs d'été, je
verrai quelquefois passer leurs ombres bénies sous les vieux jasmins
et les vieilles vignes; que quelque chose d'elles demeurera
confusément dans les plantes qu'elles ont soignées, dans les
chèvrefeuilles retombants,--dans le vieux diclytra rose...


XIII

Depuis que Moumoutte Chinoise vivait de cette vie en plein air, elle
embellissait à vue d'oeil. Les trous de sa fourrure de lapin râpé se
regarnissaient de poils tout neufs; elle devenait moins maigre, plus
lisse et plus soignée de sa personne, n'avait plus sa mauvaise mine de
bête de Sabbat. Il arrivait que maman et tante Claire s'arrêtaient
pour lui parler, amusées elles aussi de ses manières à part, de ses
yeux expressifs et des petites réponses si douces: «Trr! trr! trr!»
que jamais elle ne manquait de faire quand on lui avait adressé la
parole.

--«Vraiment, disaient-elles, cette Chinoise a l'air heureux chez nous;
jamais nous n'avions vu figure de chat plus contente.»

L'air heureux, en effet; même l'air reconnaissant envers moi qui
l'avais amenée.--Et le bonheur des bêtes jeunes est complet peut-être,
parce qu'elles n'ont pas comme nous l'appréhension de l'inexorable
avenir.--Elle passait des journées contemplatives délicieuses, dans
des poses de bien-être, étalée nonchalamment sur les pierres et la
mousse, jouissant du silence--un peu mélancolique pour moi--de cette
maison que les canons sourds ni les coups de mer ne venaient plus
jamais troubler. Elle était arrivée au port lointain et tranquille, à
l'étape dernière de sa vie,--et s'y reposait sans avoir conscience de
la fin.


XIV

Un beau jour, sans transition, par subite fantaisie, la tolérance de
Moumoutte Blanche pour Moumoutte Chinoise se changea en amitié tendre.
Elle s'approcha délibérément et vint lui sentir à bout portant les
babines, ce qui, entre chattes, équivaut au plus affectueux baiser.

Sylvestre, présent à cette scène, se montra sceptique:

--As-tu vu, lui dis-je, le baiser de paix des moumouttes?

--Oh! non, monsieur, répondit-il sur ce ton de connaisseur entendu
qu'il prend lorsqu'il s'agit des affaires intimes de mes chats,
chevaux ou bêtes quelconques; non, monsieur; c'est que tout simplement
la Moumoutte Blanche voulait s'assurer, d'après l'odeur du museau, si
la Chinoise ne venait pas de lui manger sa viande...

Il se trompait pourtant,--et, à partir de ce jour, elles furent amies.
On les vit s'asseoir sur la même chaise, manger la pâtée dans la même
assiette et, chaque matin, accourir pour se dire bonjour en frottant
leurs bouts de nez cocasses, l'un jaune sur l'autre rose...


XV

On disait maintenant: «Les moumouttes ont fait ceci ou cela.» Elles
étaient un duo intime et inséparable, se consultant, se suivant pour
les moindres et les plus triviales actions de leur vie; se peignant,
se léchant l'une l'autre, faisant toilette en commun avec une mutuelle
tendresse.

Moumoutte Blanche continuait d'être plus spécialement la chatte de
tante Claire, tandis que la Chinoise demeurait ma petite amie fidèle,
avec toujours sa même façon plus tendre de me suivre des yeux, de
répondre au moindre appel de ma voix. A peine m'asseyais-je, qu'une
patte légère se posait doucement sur moi, comme jadis à bord; deux
yeux jaunes m'interrogeaient avec une intense expression humaine;
puis, houp! la Chinoise était sur mes genoux,--très lente ensuite à
chercher sa position, pilant des deux pattes, se tournant en rond dans
un sens, en rond dans un autre, et tout juste installée quand j'étais
prêt à repartir...

Mystère immatériel peut-être, mystère d'âme, que l'affection constante
d'une bête et sa longue reconnaissance...


XVI

Très gâtées, les deux moumouttes; admises dans la salle à manger aux
heures des repas; souvent assises à mes côtés, l'une à droite, l'autre
à gauche; se rappelant de temps en temps à mon souvenir par un petit
coup de patte discret sur ma serviette, et guettant des bouchées que
je leur faisais passer, furtivement comme un écolier en faute, au bout
de ma fourchette personnelle.

En contant cela, je vais nuire encore à ma réputation qui, paraît-il,
est déjà si entachée de bizarrerie et d'incorrectitude. Je puis
cependant dénoncer certain académicien qui, m'ayant fait l'honneur de
s'asseoir à ma table, ne se tint pas de leur offrir à chacune, dans sa
propre cuillère, un peu de crème Chantilly[1].

  1. _Note de l'éditeur._ Ce passage était écrit avant la
  nomination de M. Pierre Loti à l'Académie française.


XVII

L'été qui survint fut pour la Moumoutte Chinoise une période de vie
absolument délicieuse. Avec son originalité et son air distingué, elle
était devenue presque jolie, ainsi remplumée; alentour, dans le monde
des chats, au fond des jardins et sur les toits, le bruit avait
circulé de la présence de cette piquante étrangère, et les prétendants
étaient nombreux, qui venaient roucouler sous ses fenêtres, par les
belles nuits chaudes embaumées de chèvrefeuille.

Vers la mi-septembre, les deux moumouttes connurent presque en même
temps la joie d'être mère.

Moumoutte Blanche, cela va sans dire, était déjà une matrone entendue.
Quant à Moumoutte Chinoise, les premiers instants de surprise passés,
on la vit tendrement lécher l'impayable et minuscule mimi gris,
moucheté comme un tigre, qui était son unique fils.


XVIII

Ce fut très touchant ensuite, l'affection réciproque de ces deux
familles: le petit Chinois comique et le petit angora, tout rond comme
une houppe à poudrer, jouant ensemble, et soignés, peignés, nourris
par l'une ou l'autre des deux moumouttes, avec une sollicitude presque
égale.


XIX

L'hiver est la saison où les chats deviennent plus particulièrement
des hôtes du foyer, des compagnons de tous les instants au coin du
feu, partageant avec nous, devant les flammes qui dansent, les vagues
mélancolies des crépuscules et les insondables rêves.

C'est aussi, chacun sait cela, l'époque où ils sont en beauté, en
grand luxe de poils, toute fourrure dehors. Moumoutte Chinoise, dès
les premiers froids, n'avait déjà plus de trous à sa robe, et
Moumoutte Blanche avait arboré une imposante cravate, un boa d'un
blanc de neige, qui encadrait son minois comme une fraise à la
Médicis. Leur tendresse s'augmentait du plaisir qu'elles éprouvaient à
se réchauffer mutuellement; près des cheminées, sur les coussins, sur
les fauteuils, elles dormaient des jours entiers dans les bras l'une
de l'autre, roulées en une seule boule où ne se distinguait plus ni
tête ni queue.

C'était surtout Moumoutte Chinoise qui ne se trouvait jamais assez
près. Au retour de quelque course en plein air, si elle apercevait son
amie Blanche endormie devant le feu, tout doucement, tout doucement
elle s'approchait, avec des ruses comme pour surprendre une souris;
l'autre, toujours fantasque, nerveuse, agacée d'être dérangée,
quelquefois lançait un léger coup de patte, une gifle... Elle ne
ripostait pas, la Chinoise, mais levait seulement sa petite main, en
geste de menace pour rire, puis me disait, du coin de l'oeil:
«Crois-tu au moins qu'elle a un caractère difficile! Mais je ne prends
pas ça au sérieux, tu penses bien!» Avec un redoublement de
précautions, elle en venait toujours à ses fins, qui étaient de se
coucher complètement sur l'autre, la tête enfouie dans sa belle
fourrure de neige,--et, avant de s'endormir, elle me disait encore,
d'un demi-regard à peine ouvert: «C'était ce que je voulais!... J'y
suis!...»


XX

Oh! nos soirées d'hiver en ce temps-là!... Tout au fond de la maison
silencieuse, obscure, laissée vide et comme trop grande, dans un petit
salon bien chaud du rez-de-chaussée donnant sur la cour et sur des
jardins, veillaient maman et tante Claire, sous leur lampe suspendue,
à des places accoutumées depuis tant d'hivers antérieurs et pareils.
Et, le plus souvent, je veillais là, moi aussi, pour ne pas perdre le
temps de leur présence sur terre et de mes séjours auprès d'elles.
Dans une autre partie de la maison, loin de nous, je laissais noir et
sans feu mon cabinet de travail, mon logis d'Aladin, pour tout
simplement passer ma soirée à trois, en leur compagnie, dans ce petit
salon qui était bien la coulisse la plus secrète de notre vie
familiale, le chez nous le plus sans façon de tous. (Aucun autre lieu,
du reste, ne m'a donné jamais une plus complète et plus douce
impression de nid; nulle part je ne me suis chauffé avec une plus
berçante mélancolie que devant les flambées de bois de cette petite
cheminée.) Les fenêtres, aux contrevents jamais fermés, par sécurité
confiante, la porte vitrée, presque un peu campagnarde, donnaient sur
le noir des feuillages d'hiver, sur des lauriers, des lierres de
murailles qu'éclairait parfois un rayon de lune. Aucun bruit ne
parvenait jusqu'à nous de la rue, qui était assez éloignée--et
d'ailleurs fort tranquille, à peine troublée de temps en temps par
des chants de matelots célébrant un retour. Non, nous avions plutôt
les bruits de la campagne, dont on sentait la présence presque proche,
au delà des vieux jardins et des remparts de la ville; l'été,
l'immense concert des grenouilles, dans ces plaines marines qui nous
entourent, unies comme des steppes, et, de minute en minute, la petite
note en flûte triste des hiboux; l'hiver, à ces veillées dont je
parle, quelque cri très rare d'oiseau de marais, et surtout la longue
plainte du vent d'ouest arrivant de la mer.

Sur la grande table, couverte de certain tapis à fleurs connu toute ma
vie, maman et tante Claire étalaient leurs chères corbeilles à ouvrage,
où il y avait des choses que j'appellerais _fondamentales_, si j'osais
employer ce mot qui, dans le cas présent, n'aura de sens que pour
moi-même; de ces petites choses qui ont pris place de reliques à mes
yeux, qui ont acquis dans mon souvenir, dans ma vie, une importance tout
à fait de premier ordre: ciseaux à broder, venus des aïeules, qu'on me
prêtait avec mille recommandations quand j'étais tout enfant, pour
m'amuser à des découpures; bobines à fil, en bois rare des colonies,
rapportées jadis de là-bas par des marins et qui me donnaient tant à
rêver; porte-aiguilles, lunettes, dés et étuis... Comme je les connais
tous et que les aime, les pauvres petits riens si précieux, étalés le
soir, depuis tant d'années, sur le vieux tapis à fleurs, par les mains
de maman et de tante Claire; après chaque lointain voyage, avec quel
sentiment attendri je les retrouve et leur dis mon bonjour d'arrivée!
J'ai employé tout à l'heure pour eux le mot: _fondamental_--si impropre,
dans l'espèce, je le reconnais,--voici comment je puis l'expliquer: si
on me les détruisait, s'ils cessaient d'exister à leurs mêmes places
éternelles, j'aurais l'impression d'avoir fait un grand pas de plus vers
l'anéantissement de moi-même, vers la poussière, l'oubli.

Et quand elles seront parties toutes les deux, maman et tante Claire,
il me semble que ces chers petits objets, religieusement conservés
après elles, appelleront leur présence, prolongeront presque un peu
leur séjour parmi nous...

Les moumouttes, il va sans dire, se tenaient aussi dans ce salon,
endormies ensemble en une seule boule bien chaude, sur quelque
fauteuil ou quelque tabouret, le plus près possible du feu. Et leurs
réveils inattendus, leurs réflexions, leurs idées drôles égayaient nos
soirées un peu silencieuses.

Une fois c'était Moumoutte Blanche qui, prise d'un désir subit d'être
plus en notre compagnie, sautait sur la table, et venait s'asseoir
avec gravité sur l'ouvrage même de tante Claire, lui tournant le dos,
après lui avoir inopinément frôlé la figure de son imposante queue
noire; puis restait là, indiscrète et obstinée, en contemplation
devant la flamme de la lampe.

Ou bien, par quelqu'une de ces nuits de piquante gelée qui portent sur
les nerfs des chats, on entendait tout à coup, dans les jardins
voisins, une discussion: «Miaou! miaraouraou!» Alors la tranquille
pelote de fourrure, qui sommeillait si bien, dressait aussitôt deux
têtes, deux paires d'oreilles... Encore: «Miaraou! miaraou!»--Ça ne
s'apaisait pas! La Moumoutte Blanche, résolument levée, le poil
hérissé en guerre, courait d'une porte à l'autre, cherchant une issue
pour sortir, comme appelée dehors par un devoir impérieux et d'une
capitale importance: «Mais non, Moumoutte, disait tante Claire, tu
n'as pas besoin de t'en mêler, je t'assure; ça s'arrangera sans
toi!»--Et la Chinoise au contraire, toujours plus calme et ennemie des
périlleuses aventures, se contentait de me regarder du coin de l'oeil,
l'air très intelligent et un peu moqueur pour l'autre, me disant:
«N'est-ce pas que j'ai raison, moi, de rester neutre?»

Un certain moi tranquille, rasséréné et presque enfant, se retrouvait là
le soir, dans ce petit salon doucement silencieux, à cette table où
travaillaient maman et tante Claire. Et si par instants je me souvenais,
avec une sourde commotion intérieure, d'avoir eu une âme orientale, une
âme africaine et un tas d'autres âmes encore; d'avoir promené, sous
différents soleils, des rêves et des fantaisies sans nombre, tout cela
m'apparaissait comme très loin et à jamais fini. Et ce passé errant me
faisait plus complètement goûter l'heure présente, le repos,
l'entr'acte, dans cette coulisse tout à fait intime de ma vie, qui est
si inconnue, qui étonnerait tant de gens et peut-être les ferait
sourire. En toute sincérité d'intention, je me disais que je ne
repartirais plus, que rien ne valait la paix d'être là et d'y retrouver
un peu de son âme première; de sentir autour de soi, dans ce nid de
l'enfance, je ne sais quelles protections bénies contre le vide et la
mort; de deviner, à travers les vitres de la fenêtre, dans l'obscurité
des feuillages et sous la lune d'hiver, cette cour qui jadis résumait
presque le monde, qui est restée pareille, avec son lierre, ses petits
rochers et ses vieux murs, et qui, mon Dieu, reprendrait peut-être
encore à mes yeux son importance, son grandissement d'autrefois et se
repeuplerait des mêmes rêves... Surtout, je me disais que rien, dans le
monde immense, ne valait la joie douce de regarder maman et tante Claire
assises à travailler à cette table, penchant vers le tapis à fleurs
leurs bonnets de dentelle noire et leurs coques de cheveux blancs...

Oh! un soir, je me rappelle... Il y eut une scène de chats!... Encore
aujourd'hui je ne puis y repenser sans rire.

C'était une nuit de gelée aux environs de Noël. Dans le grand silence,
nous avions entendu passer au-dessus des toits, à travers le ciel froid
et tranquille, un vol d'oies sauvages qui émigraient vers d'autres
climats: un peu une musique de chasse-gallery, un bruit de voix aigres,
très nombreuses, gémissant toutes à la fois là-haut dans le vide, puis
bientôt perdues dans les lointains de l'air.--«Entends-tu? entends-tu?»
m'avait dit tante Claire, avec un petit sourire et une mine inquiète
pour se moquer de moi, se rappelant que dans mon enfance j'avais
grand'peur de ces passages nocturnes d'oiseaux. Pour entendre, il
fallait du reste avoir l'oreille fine et être dans un endroit
silencieux.

Le calme revint ensuite, si complet qu'on eût distingué la plainte du
bois flambant dans le foyer et la respiration régulière des deux
chattes assises au coin de la cheminée.

Tout à coup, certain gros matou jaune, que Moumoutte Blanche avait en
horreur, et qui la poursuivait de ses déclarations, parut inopinément
derrière la vitre de la cour, en lumière sur le noir des feuillages,
la regardant d'un air effronté et ahuri, avec un formidable «Miaou» de
provocation.--Alors elle bondit à cette fenêtre, comme une paume,
comme un balle qu'on lance, et là, nez à nez, de chaque côté du
carreau, ce fut une impayable bataille, une bordée d'injures affreuses
à grosse voix rauque; des coups de patte à toute volée, des gifles à
travers le verre, qui faisaient grand bruit, pouf, pouf, et qui ne
portaient pas... Oh! l'épouvante de maman et de tante Claire,
tressautant sur leur chaise à la première minute de surprise,--puis
leur bon rire après; le comique de tout ce vacarme subit et saugrenu,
succédant à un tel recueillement de silence,--et surtout la figure de
l'autre, le matou jaune, déconfit et giflé, dont les yeux flambaient
derrière ce carreau si drôlement!...

Le «coucher» des chattes était en ce temps-là une des opérations
importantes, primordiales, dirais-je même, de notre maison. Elles
n'étaient point autorisées, comme tant d'autres, à passer des nuits
errantes, dans les feuillages des murs, à la belle étoile ou en
contemplation de la lune; nous avions sur ces questions-là des
principes avec lesquels nous ne transigions point.

Le «coucher» consistait à les enfermer dans un grenier situé au fond
de la cour, dans un corps de logis séparé, très ancien, qui
disparaissait sous les lierres, les treilles et les glycines; c'était
précisément dans les quartiers de Sylvestre, à côté de sa chambre;
aussi chaque soir partaient-ils tous les trois ensemble, les deux
moumouttes et lui. Chaque fois qu'une de ces journées--auxquelles je
ne prenais pas garde alors et que j'ai pleurées ensuite--était finie,
était tombée dans l'abîme du temps, on appelait ce serviteur, devenu
presque de la famille, et maman disait d'un ton demi-sérieux,
s'amusant elle-même de ces fonctions remplies comme un sacerdoce:
«Sylvestre, il est temps d'aller coucher vos chattes.»

Aux premiers mots de cette phrase, même prononcée à voix basse,
Moumoutte Blanche dressait une oreille inquiète; puis, convaincue que
c'était bien cela, sautait à bas de son fauteuil, l'air important,
l'air agité, et courait d'elle-même à la porte, afin de passer devant
et de partir à pied, n'admettant pas d'être emportée, voulant entrer
de son plein gré dans sa chambre à coucher ou n'y pas entrer du tout.

La Chinoise, au contraire, rusait pour ne pas quitter, si possible, ce
salon bien chaud, descendait tout doucement, se coulait sans bruit par
terre et, toute baissée pour moins paraître, regardant du coin de
l'oeil si on ne l'avait pas vue, s'en allait se cacher sous un meuble.
Le grand Sylvestre alors, habitué de longue date à ce manège,
demandait avec son sourire de petit enfant: «Où es-tu, Chinoise? Je
devine bien, va, que tu n'es pas loin!»--Tendrement elle lui
répondait: «Trr! Trr!», comprenant qu'il était inutile de feindre
davantage, puis se laissait prendre et asseoir à califourchon, très
douillettement, sur l'épaule large de son ami.

Le cortège enfin se mettait en marche: devant, Moumoutte Blanche,
indépendante et superbe; derrière, Sylvestre, qui disait: «Bonsoir,
monsieur et dames» et qui, d'une main, portait sa lanterne pour
traverser la cour, de l'autre tenait invariablement la longue queue
grise de la Chinoise pendante sur sa poitrine.

En général, Moumoutte Blanche prenait docilement le chemin de son
grenier,--après avoir éprouvé le besoin toutefois de s'arrêter en
route, de s'isoler un instant dans le noir des feuillages.

Mais il arrivait aussi, à certaines phases de la lune, que des lubies
vagabondes lui venaient, des fantaisies de s'en aller dormir à l'angle
de quelque toit ou bien au sommet de quelque poirier solitaire, à la
bonne fraîcheur de décembre, après s'être chauffée tout le jour sur un
confortable fauteuil. Dans ces cas-là, on voyait bientôt reparaître,
avec une comique figure de circonstance, Sylvestre, tenant toujours sa
lanterne et la queue de la docile Chinoise blottie contre son cou:
«Encore Moumoutte Blanche qui ne veut pas se coucher!»--«Comment!
répondait tante Claire indignée. Ah! par exemple!...» Et elle sortait
elle-même, pour essayer du prestige de son autorité, appelant:
«Moumoutte! Moumoutte!» de sa pauvre chère voix, que je crois entendre
encore, et qui se prolongeait là, dans le silence des jardins, dans la
sonorité de la nuit d'hiver... Mais non, Moumoutte Blanche n'obéissait
pas; du haut d'un arbre ou du haut d'un mur, elle se contentait de
regarder, narquoisement assise, sa fourrure faisant tache blanche dans
l'obscurité et ses yeux lançant de petites lueurs de phosphore...
«Moumoutte! Moumoutte!... oh! la vilaine bête! c'est honteux,
mademoiselle, cette conduite, honteux!»

Puis maman sortait à son tour, inquiète du grand froid, voulant faire
rentrer tante Claire.

Puis moi-même, un instant après, pour les ramener toutes les deux. Et
alors, de nous voir réunis dans cette cour, une nuit de gelée, y
compris Sylvestre tenant sa Chinoise par la queue, et nargués en bloc
par cette Moumoutte là-haut perchée, cela nous donnait aux dépens de
nous-mêmes une irrésistible envie de rire, qui commençait par tante
Claire et qu'aussitôt elle nous communiquait... Du reste, j'ai
toujours douté qu'il y eût par le monde deux autres bonnes vieilles
dames,--oh! bien vieilles, hélas!--capables de si franchement rire
avec les jeunes; sachant si bien être aimables, si bien être gaies. En
somme, je ne m'amuse autant avec personne qu'avec elles,--et toujours
à propos des plus insignifiantes petites choses dont elles saisissent
d'une façon à part le côté impayablement drôle...

Cette Moumoutte en aurait le dernier mot, décidément!... Nous
rentrions très mortifiés, dans le petit salon refroidi par ces portes
ouvertes, pour gagner ensuite nos chambres respectives par une série
d'escaliers et de passages sombres.--Et tante Claire, prise d'un
regain d'indignation avant de rentrer chez elle, concluait ainsi, sur
le pas de sa porte, en me disant bonsoir: «Oh! tout de même, qu'en
dis-tu, de cette chatte?...»


XXI

Une existence de chat, cela peut durer douze ou quinze ans, si aucun
accident ne survient.

Les deux moumouttes virent encore, ensemble, luire un second délicieux
été; elles retrouvèrent leurs heures de nonchalante rêverie, en
compagnie de Suleïma (la tortue éternelle que les années ne
vieillissent pas), entre les cactus fleuris, sur les pierres de la
cour chauffées à l'ardent soleil,--ou bien seules, au faîte des vieux
murs, dans le fouillis annuel des chèvrefeuilles et des roses
blanches. Elles eurent plusieurs petits, élevés avec tendresse et
placés avantageusement dans le voisinage; même ceux de la Chinoise
étaient d'une défaite facile et très demandés, à cause de
l'originalité de leurs minois.

Elles virent encore un autre hiver et purent recommencer leurs longs
sommeils aux coins des cheminées, leurs méditations profondes devant
l'aspect changeant des braises ou des flammes.

Mais ce fut leur dernière saison de bonheur, et aussitôt après leur
triste déclin commença. Dès le printemps suivant, d'indéfinissables
maladies entreprirent de désorganiser leurs petites personnes
bizarres, qui étaient d'âge cependant à durer quelques années de plus.

Moumoutte Chinoise, atteinte la première, donna d'abord des indices de
trouble mental, de mélancolie noire,--regrets peut-être de sa
lointaine patrie mongole. Sans boire ni manger, elle faisait des
retraites prolongées sur le haut des murs, immobile pendant des
journées entières à la même place, ne répondant à tous nos appels que
par des regards attendris et de plaintifs petits «miaou».

Moumoutte Blanche aussi, dès les premiers beaux jours, avait commencé
de languir, et, en avril, toutes deux étaient vraiment malades.

Des vétérinaires, appelés en consultation, ordonnèrent sans rire
d'inexécutables choses. Pour l'une, des pilules matin et soir et des
cataplasmes sur le ventre!... Pour l'autre, de l'hydrothérapie; la
tondre ras et la doucher deux fois par jour à grande eau!... Sylvestre
lui-même, qui les adorait et s'en faisait obéir comme personne,
déclara le tout impossible. On essaya alors des remèdes de bonnes
femmes; des mères Michel furent convoquées et on suivit leurs
prescriptions, mais rien n'y fit.

Elles s'en allaient toutes deux, nos moumouttes, nous causant une
grande pitié,--et ni le beau printemps, ni le beau soleil revenu ne
les tiraient de leur torpeur de mort.

Un matin, comme je rentrais d'un voyage à Paris, Sylvestre, en
recevant une valise, me dit tristement: «Monsieur, la Chinoise est
morte.»

Depuis trois jours, elle avait disparu, elle si rangée, qui jamais ne
quittait la maison. Nul doute que, sentant sa fin proche, elle ne fût
définitivement partie, obéissant à ce sentiment d'exquise et suprême
pudeur qui pousse certaines bêtes à se cacher pour mourir. «Elle était
restée toute la semaine, monsieur, perchée là-haut sur le jasmin
rouge, ne voulant plus descendre pour manger; elle répondait pourtant
toujours quand nous lui parlions, mais d'une petite voix si faible!»

Où donc était-elle allée passer l'heure terrible, la pauvre Moumoutte
Chinoise? Peut-être, par ignorance de tout, chez des étrangers qui ne
l'auront seulement pas laissée finir en paix, qui l'auront
pourchassée, tourmentée,--et mise ensuite au fumier. Vraiment,
j'aurais préféré apprendre qu'elle était morte chez nous; mon coeur se
serrait un peu, au souvenir de son étrange regard humain, si
suppliant, chargé toujours de ce même besoin d'affection qu'elle était
incapable d'exprimer, et tout le temps cherchant mes yeux à moi avec
cette même interrogation anxieuse qui n'avait jamais pu être
formulée... Qui sait quelles mystérieuses angoisses traversent les
petites âmes confuses des bêtes, aux heures d'agonie?...


XXII

Comme si un méchant sort eût été jeté sur nos chattes, Moumoutte
Blanche, aussi, semblait à la fin.

Par fantaisie de mourante, elle avait élu son dernier domicile dans
mon cabinet de toilette--sur certain lit de repos dont la couleur rose
l'avait sans doute charmée. On lui portait là un peu de nourriture, un
peu de lait, auquel elle ne touchait même plus; seulement, elle vous
regardait quand on entrait, avec de bons yeux contents de vous voir,
et faisait encore un pauvre ronron affaibli, quand on la touchait
doucement pour une caresse.

Puis, un beau matin, elle disparut aussi, clandestinement, comme avait
fait la Chinoise, et nous pensâmes qu'elle ne reviendrait plus.


XXIII

Elle devait reparaître cependant, et je ne me rappelle rien de si
triste que ce retour.

Ce fut environ trois jours après, par un de ces temps de commencement
de juin, qui rayonnent, qui resplendissent, dans un calme absolu de
l'air, trompeurs avec des apparences d'éternelle durée, mélancoliques
sur les êtres destinés à mourir. Notre cour étalait toutes ses
feuilles, toutes ses fleurs, toutes ses roses sur ses murs, comme à
tant de mois de juin passés; les martinets, les hirondelles, affolés
de lumière et de vie, tournoyaient avec des cris de joie dans le ciel
tout bleu; il y avait partout grande fête des choses sans âme et des
bêtes légères que la mort n'inquiète pas.

Tante Claire, qui se promenait par là, surveillant la pousse des
fleurs, m'appela tout à coup, et sa voix indiquait quelque chose
d'extraordinaire:

--Oh!... viens voir!... notre pauvre Moumoutte qui est revenue!...

Elle était bien là, en effet, réapparue comme un triste petit fantôme,
maigre, la fourrure déjà souillée de terre, à moitié morte. Qui sait
quel sentiment l'avait ramenée: une réflexion, un manque de courage à
la dernière heure, un besoin de nous revoir avant de mourir!

A grand'peine, elle avait franchi encore une fois ce petit mur bas, si
familier, que jadis elle sautait en deux bonds, lorsqu'elle revenait
de faire sa police extérieure, de gifler quelque voisin, de corriger
quelque voisine... Haletante de son grand effort pour revenir, elle
restait à demi couchée sur la mousse et l'herbe nouvelle, au bord du
bassin, cherchant à se baisser pour y boire une gorgée d'eau fraîche.
Et son regard nous implorait, nous appelait au secours: «Vous ne voyez
donc pas que je vais mourir? Pour me prolonger un peu, vous ne pouvez
donc rien faire?...»

Présages de mort partout, ce beau matin de juin, sous ce calme et
resplendissant soleil: tante Claire, penchée vers sa moumoutte
finissante, me paraissait tout à coup si âgée, affaissée comme jamais,
prête à s'en aller aussi...

Nous décidâmes de reporter Moumoutte dans mon cabinet de toilette, sur
ce même lit rose dont elle avait fait choix la semaine précédente et
qui avait semblé lui plaire. Et je me promis de veiller à ce qu'elle
ne partît plus, afin qu'au moins ses os pussent rester dans la terre
de notre cour, qu'elle ne fût pas jetée sur quelque fumier,--comme
sans doute l'autre, ma pauvre petite compagne de Chine, dont le regard
anxieux me poursuivait toujours. Je la pris à mon cou, avec des
précautions extrêmes et, contrairement à son habitude, elle se laissa
emporter cette fois, en toute confiance, la tête abandonnée, appuyée
sur mon bras.

Sur ce lit rose, salissant tout, elle résista encore quelques jours,
tant les chats ont la vie dure. Juin continuait de rayonner dans la
maison et dans les jardins autour de nous.

Nous allions souvent la voir, et toujours elle essayait de se lever
pour nous faire fête, l'air reconnaissant et attendri, ses yeux
indiquant autant que des yeux humains la présence intérieure et la
détresse de ce qu'on appelle âme...

Un matin, je la trouvai raidie, les prunelles vitreuses, devenue une
bête crevée, une chose à jeter dehors. Alors je commandai à Sylvestre
de faire un trou dans une banquette de la cour, au pied d'un
arbuste... Où était passé ce que j'avais vu luire à travers ses yeux
de mourante; la petite flamme inquiète du dedans, où était-elle
allée?...


XXIV

L'enterrement de Moumoutte Blanche, dans la cour tranquille, sous le
beau ciel de juin, au grand soleil de deux heures.

A la place indiquée, Sylvestre creuse la terre,--puis s'arrête,
regardant au fond du trou, et se baisse pour y prendre avec la main
quelque chose qui l'étonne:

--Qu'est-ce que c'est que ça, dit-il, en remuant des petits os blancs
qu'il vient d'apercevoir,--un lapin?

Les débris d'une bête, en effet;--ceux de ma chatte du Sénégal, une
ancienne moumoutte, ma compagne en Afrique, très aimée elle aussi
jadis, que j'avais enterrée là une douzaine d'années auparavant, puis
oubliée, dans l'abîme où s'entassent les choses et les êtres disparus.
Et, en regardant ces petits os mêlés de terre, ces petites jambes en
bâtons blancs, cet assemblage figurant encore l'arrière-train d'une
bête vue de dos, je me rappelai tout à coup, avec une envie de sourire
et un demi-serrement de coeur, une scène bien oubliée, une certaine
circonstance où j'avais vu cette même petite charpente postérieure de
chatte, garnie alors de muscles agiles et de fourrure soyeuse, fuir
devant moi comiquement, détaler, queue en l'air, au comble de la
terreur...

C'était un jour où, avec l'obstination propre à sa race, elle était
montée encore sur un meuble vingt fois défendu et y avait cassé un
vase auquel je tenais beaucoup. Je l'avais d'abord tapée, puis, ma
colère n'étant pas finie, je lui avais lancé en la poursuivant un coup
de pied trop brutal. Elle, étonnée seulement de la tape, avait
compris, au coup de pied d'après, que cela devenait la grande guerre;
c'est alors qu'elle avait si lestement détalé à toutes jambes, son
panache de queue au vent, me montrant d'une façon incorrecte et
impayable son petit arrière-train affolé; puis, abritée sous un
meuble, elle s'était retournée pour me jeter un regard de reproche et
de détresse, se croyant perdue, trahie, assassinée par celui qu'elle
aimait et aux mains de qui elle avait confié son sort; et, comme mes
yeux restaient toujours méchants, elle avait enfin poussé son cri des
grands abois, ce _miaou_ particulier et sinistre des chats qui se
sentent en passe de mort.--Toute ma colère tomba du coup; je
l'appelai, la caressai, la calmai sur mes genoux, encore toute
inquiète et haletante. Oh! le cri de détresse dernière d'une bête,
fût-ce celui du pauvre boeuf qu'on vient d'attacher à l'abattoir, même
celui du rat misérable qu'un bouledogue tient entre ses dents; ce cri
qui n'espère plus rien, qui ne s'adresse plus à personne, qui est
comme une protestation suprême jetée à la nature elle-même, un appel à
je ne sais quelles pitiés inconscientes épandues dans l'air...

Deux ou trois os enfouis au pied d'un arbre, c'est ce qui reste à
présent de ce petit arrière-train de moumoutte, que je me rappelle si
vivant et si drôle. Et sa chair, sa petite personne, son attachement
pour moi, sa grande terreur d'un certain jour, son cri d'angoisse et
de reproche; tout ce qui était autour de ces os enfin,--est devenu un
peu de terre... Quand le trou fut creusé à souhait, je montai chercher
la moumoutte, raidie là-haut sur le lit rose.

En en redescendant avec ce petit fardeau, je trouvai, dans la cour,
maman et tante Claire, assises sur un banc, à l'ombre, avec un air d'y
être venues par hasard et affectant de parler de n'importe quoi: nous
assembler exprès pour cet enterrement de chat, nous eût peut-être
semblé un peu ridicule à nous-mêmes, nous eût fait sourire malgré
nous... Jamais il n'y avait eu plus rayonnante journée de juin, jamais
plus tiède silence traversé de si gais bourdonnements de mouches; la
cour était toute fleurie, les rosiers couverts de roses; un calme de
village, de campagne, régnait dans les jardins d'alentour; les
hirondelles et les martinets dormaient; seule, la tortue éternelle,
Suleïma, d'autant plus éveillée qu'il faisait plus chaud, trottait
allégrement sans but, sur les vieilles pierres ensoleillées. Tout
était en proie à la mélancolie des ciels trop tranquilles, des temps
trop beaux, à l'accablement des milieux de jour. Parmi tant de
fraîches verdures, de joyeuses et éblouissantes lumières, les deux
robes pareilles de maman et de tante Claire faisaient deux taches
intensement noires. Leurs têtes, aux cheveux blancs bien lisses, se
penchaient, comme un peu lasses d'avoir vu et revu tant de fois, tant
de fois, près de quatre-vingts fois, le renouveau trompeur. Les
plantes, les choses, semblaient cruellement chanter le triomphe de
leur recommencement perpétuel, sans pitié pour les êtres fragiles qui
les écoutaient, déjà angoissés par le présage de leur irrémédiable
fin...

Je posai Moumoutte au fond du trou, et sa fourrure blanche et noire
disparut tout de suite sous un éboulement et des pelletées de terre.
J'étais content d'avoir réussi à la garder, à l'empêcher de s'en aller
finir ailleurs comme l'autre; du moins, elle pourrirait là chez nous,
dans cette cour où si longtemps elle avait fait la loi aux chats des
voisins, où elle avait tant flâné l'été sur les vieux murs fleuris de
roses blanches,--et où, les nuits d'hiver, à l'heure de son coucher
capricieux, son nom avait résonné tant de fois dans le silence, appelé
par la voix vieillie de tante Claire.

Il me semblait que sa mort était le commencement de la fin des
habitants de la maison; dans mon esprit, cette moumoutte était liée,
comme un jouet leur ayant longtemps servi, aux deux gardiennes
bien-aimées de mon foyer, assises là sur ce banc et à qui elle avait
tenu compagnie pendant mes absences au loin. Mon regret était moins
pour elle-même, indéchiffrable et douteuse petite âme, que pour sa
_durée_ qui venait de finir. C'était comme dix années de notre propre
vie, que nous venions d'enfouir là dans la terre...



L'OEUVRE DE PEN-BRON


Je m'étonne moi-même de prêter ma voix à cette oeuvre, qui est si en
dehors de ma route, qui, à première vue, m'avait presque glacé. Je
m'étonne surtout de le faire avec conviction, avec un vrai désir
d'être écouté, de persuader, d'entraîner, comme j'ai fini par être
entraîné moi-même.

Cet automne, un très respecté amiral m'écrivit pour me prier de
m'occuper des _Hôpitaux de Pen-Bron_, que j'entendais nommer pour la
première fois. J'avoue que si la lettre n'eût pas été signée de ce
nom de marin, j'aurais détourné la tête. Que me demandait-on là, mon
Dieu, et à quel propos! Un _hôpital pour les enfants scrofuleux_,
qu'est-ce que cela pouvait me faire, à moi? Qu'on les laissât plutôt
mourir, ces pauvres petits, pour leur épargner une vie misérable--et
peut-être une descendance honteuse. Il y en a bien assez, hélas!
d'étiolés en France et de traînards dans nos armées...

Par vénération pour celui qui s'était adressé à moi, je répondis
cependant que je tâcherais, que je ferais tout ce que je pourrais
même, avec ma meilleure volonté. Et j'écrivis, un peu à contre-coeur,
au fondateur de Pen-Bron--M. Pallu, dont l'amiral me donnait le nom et
l'adresse--qu'il pouvait disposer de moi.

Deux ou trois jours après, M. Pallu en personne arriva de Nantes pour
me voir.

D'abord sa chaude parole ne me toucha pas. Ces petits êtres maladifs,
ces petits scrofuleux dont il m'entretenait continuaient de ne me
causer qu'un vague effroi, qu'une pitié relative mêlée de je ne sais
quel insurmontable dégoût.--Je l'écoutais avec résignation.--On lui en
apportait, me contait-il, qui avaient les membres étendus dans des
gouttières et qui étaient rongés par des plaies horribles; dans des
petites boîtes, on lui en apportait qui tombaient presque par
morceaux;--et il les remettait sur pied, au bout de peu de mois, leur
refaisait des os, une espèce de santé, leur assurait la vie...

A la fin, lassé, je l'interrompis pour lui dire, un peu brutalement:
«Il serait peut-être plus humain de les laisser mourir.»

Avec un grand calme, il me répondit qu'il était de mon avis. Alors je
commençai à prévoir que nous pourrions peut-être nous entendre: son
oeuvre avait sans doute des dessous qu'il m'expliquerait, une portée
plus haute que je ne devinais pas encore.

Peu à peu il m'apprenait des choses encore inouïes pour moi, qui
m'épouvantaient: les progrès de ce mal, dont le nom seul entraîne
l'opprobre; les progrès de plus en plus rapides, en ces dernières
années surtout; les misères, l'appauvrissement physique des enfants
des grandes villes; le tiers au moins du sang français déjà vicié!...

Ces guérisons, opérées à Pen-Bron, sur des petits êtres réputés perdus
et qui resteraient piteusement débiles, n'avaient pour lui que la
valeur d'expériences probantes; elles démontraient que ce mal, dont je
ne veux plus écrire le nom, était curable, absolument curable, sous
certains climats spéciaux, par le sel et par la mer. Et alors il
rêvait d'étendre son oeuvre, d'en faire quelque chose d'immense, de
général; de tenter un renouvellement de la race tout entière.

«Aujourd'hui, me disait-il, dans cet hôpital si péniblement fondé, qui
peut tout juste contenir cent enfants, nous n'avons guère que le rebut
des autres hôpitaux de France: des pauvres petits phénomènes morbides,
qui ont traîné pendant des années sur des lits, qui ont lassé tous les
médecins et qu'on nous apporte _in extremis_, quand on n'espère plus.
Mais si au lieu de cent enfants, nous pouvions en recevoir à Pen-Bron
des milliers et des milliers, dans de grands bâtiments échelonnés sur
des kilomètres de façade, tout le long de cette merveilleuse
presqu'île de sable où l'air est toujours tiède et imprégné de sel;
si, au lieu de ces petits êtres dont la chair est percée de trous
profonds, on nous amenait tous ceux que le mal a encore à peine
touchés, tous ceux qui sont menacés seulement;--oh! si on pouvait y
faire passer chaque année tous les petits pâlots, tous les petits
malsains qui croissent sans air dans les usines des grandes villes, et
qui deviennent ensuite de faibles soldats couturés--et dont les fils
seront plus pitoyables encore; s'ils pouvaient venir tous, à cet âge
où la constitution s'améliore si vite, demander à la mer un peu de
cette force qu'elle donne à ses marins, à ses pêcheurs...» Et à mesure
qu'il me développait son idée, à mesure qu'il l'agrandissait devant
moi avec une conviction ardente, je voyais monter dans ses yeux comme
une expression d'apôtre; je comprenais que l'oeuvre à laquelle il
avait voué sa vie était noble, française, humaine.

Donc, presque gagné déjà à sa cause, je lui promis d'aller moi-même à
Pen-Bron, pour voir, avant d'essayer d'en parler (je n'ai jamais su
parler que de ce que j'avais bien vu), pour voir ce qu'il avait
commencé de faire là--sur ses «sables merveilleux», comme il les
appelait.

                               *
                             *   *

Quelques semaines plus tard--à la fin de septembre--nous sommes au
Croisic, sur le port encombré de barques de pêche. Devant nous, l'eau
marine a ce bleu plus intense qu'elle prend toujours dans les endroits
où, sous l'influence de certains courants, elle est plus
particulièrement salée et chaude. Et là-bas, au delà des premières
bandes bleues, un vieux chalet à donjon, blanchi de frais, se dresse
complètement isolé, sur des sables qui paraissent être une île; ce
chalet est Pen-Bron; mais jamais hôpital n'eut moins l'air d'en être
un; on a même grand'peine à se figurer que cette gaie habitation de
plein vent puisse renfermer tant de pauvres choses sinistres, tant de
variétés excessives et rares d'un mal horrible.

Après quelques minutes de traversée, une barque nous dépose sur ces
sables--qui ne sont point un îlot comme on l'aurait cru de loin, mais
qui forment l'extrémité d'une longue, longue et étroite presqu'île,
d'une espèce de plage sans fin resserrée entre l'Océan et des lagunes
à sel alimentées par la mer. Pen-Bron est là, entouré d'eau comme un
navire. Devant ses murs, on a esquissé un jardin, que balaient tous
les souffles du large, mais où les fleurs poussent tout de même dans
les plates-bandes sablonneuses.

Une soixantaine d'enfants se tiennent dehors, petits garçons et
petites filles, en deux groupes séparés. Les petits garçons jouent,
causent, chantent. Sous la surveillance d'une bonne soeur en cornette,
les petites filles en font autant de leur côté, à part quelques-unes
un peu grandes, qui sont assises sur des chaises et travaillent à
l'aiguille.--Et c'est comme cela tous les jours, paraît-il, excepté
par les grandes pluies; constamment installés dehors, les
pensionnaires de Pen-Bron tournent, d'après le vent et le soleil,
autour des murs de leur maison, regardant tantôt la lagune, tantôt la
grande mer, sans cesse respirant cette brise qui laisse aux lèvres un
goût de sel. Et vraiment--si ce n'était qu'on aperçoit quelques
béquilles soutenant de pauvres petites jambes trop faibles, quelques
bandages cachant encore des moitiés de figure, et, adossés à la
muraille, trois ou quatre petits fauteuils d'une forme un peu
inquiétante--on croirait arriver dans un pensionnat quelconque, à
l'heure de la récréation; tellement, que je sens tout à coup s'envoler
cette sorte d'horreur physique, d'angoisse irraisonnée qui me serrait
la poitrine à l'abord de ce muséum de misères.

Je n'ai plus qu'un sentiment de curiosité en approchant de ces petits
malades: de loin, je les vois jouer comme n'importe quels autres
enfants de leur âge; mais, pour être là, cependant, il faut qu'ils
soient tous, tous sans exception, atteints jusqu'aux moelles par
quelque maladie effroyable.--Et alors, quelles figures vont-ils avoir?

--Mon Dieu, des figures comme tout le monde; quelquefois même, à mon
grand étonnement, des figures très gentilles, arrondies, pleines,
imitant la santé. Et comme ils sont brunis, grillés; ils ont sur les
joues la patine de la mer, comme de vrais petits pêcheurs; on dirait
qu'ils ont volé aux enfants des marins ce bon hâle de vent et de
soleil qui leur donne l'air si fort. C'est une surprise complète de
les trouver ainsi.

De plus près, cependant, oui, il y a bien quelques détails à faire
frémir; sous les larges petits pantalons de campagnards, des jambes
odieusement tordues, contournées, des tibias courbes; sous les petites
vestes, des corsets durs soutenant encore des vertèbres ramollies qui
s'effondreraient; et puis, dans les chairs, de grands trous qui sont à
peine refermés, des cicatrices creuses et horribles; toutes sortes de
mystérieux phénomènes, d'un ordre très lugubre...

Mais la gaieté souriante est là quand même, dans presque tous les
yeux; on sent que la confiance et l'espoir sont revenus à ces petits
atrophiés qui ont l'impression d'un retour inespéré de la vie dans
leurs corps frêles...

M. Pallu, qui m'accompagne, les appelle les uns après les autres, tout
fier de me les présenter avec de si bonnes joues bronzées; et ils me
montrent leurs cicatrices sans honte, les pauvres enfants--et chacun
même me conte son passé lamentable. Celui-ci avait depuis six ans une
plaie ouverte au côté, en dessous du bras; le trou se creusait
toujours et les traitements des hôpitaux n'y faisaient rien; il y a
quatre ou cinq mois qu'il est à Pen-Bron, et c'est fermé, c'est fini;
en souriant, il écarte sa petite chemise pour que je voie la place, où
ne reste plus qu'une longue cicatrice un peu rouge.--Un autre, d'une
dizaine d'années, venait de passer quatre ans sur un lit d'hôpital,
étendu dans une espèce de boîte, avec le mal de Pott, un mal dont je
n'avais encore jamais entendu parler, mais dont le nom seul a je ne
sais quelle consonance qui glace: c'est dans la colonne vertébrale;
les anneaux ne se tiennent plus entre eux, la soudure en est rongée,
et alors le petit corps du malade, livré à lui-même, s'effondrerait
comme une lanterne vénitienne que l'on décroche et qui se replie. Eh
bien! l'enfant qui avait ce mal-là est debout devant moi; on lui a ôté
depuis deux ou trois jours le corset qui lui avait soutenu le dos
pendant ses premières sorties; il n'en a plus besoin, et même son
torse restera à peine déformé.

Et tous ont des choses du même genre à me montrer et à me dire, avec
une naïveté joyeuse, avec un air de confiance absolue dans leur
guérison complète et prochaine. Le grand air salé de Pen-Bron vient à
bout de toutes ces sinistres décompositions humaines, presque aussi
sûrement que les vents chauds d'été dessèchent les cloaques putrides,
les suintements des murailles et les moisissures.

                               *
                             *   *

Nous entrons ensuite dans l'hôpital qui, pendant la journée, est
presque vide. C'est un très vieux bâtiment, un ancien magasin à sel,
que M. Pallu a transformé. Et il lui a fallu pour cela une volonté et
une constance extrêmes. Les frais ont été à peu près couverts par des
dons. Mais ce n'est pas sans peine, sans déboires de toutes sortes,
que l'on arrive à recueillir une centaine de mille francs pour une
oeuvre pareille, si peu attrayante à première vue.

L'hôpital de Pen-Bron, dans son état actuel, contient environ cent
lits--cent lits d'enfant, quelques-uns à peine plus grands que des
berceaux. Les salles toutes blanches ouvrent toujours des deux côtés
sur la mer; comme si on était dans une maison flottante, on ne voit
par les fenêtres que de grandes étendues marines, que de grands
horizons changeants, avec des barques de pêche qui s'y promènent à la
voile. Et la chapelle, très simple, avec sa voûte de chêne, ressemble
à une chapelle de navire. Les petits malades nouveau-venus, qui ne
peuvent pas encore sortir, au lieu de regarder de grands murs gris,
comme dans les hôpitaux ordinaires, s'amusent, de leur place, à voir
les bateaux passer et reçoivent jusque dans leur couchette le grand
air vivifiant du large. Par contraste avec les pensionnaires plus
anciens, ils ont, ceux-ci, un teint blême, une transparence de cire et
de trop grands yeux cernés.

Mais leur temps de stage dans les salles n'est généralement pas bien
long; au plus vite, coûte que coûte, on les envoie dehors, au soleil,
respirer la senteur salée des eaux. Il y a même pour eux des barques
spéciales sur lesquelles on les couche, des espèces de lits flottants
pour les mener sur la lagune. Par une fenêtre ouverte, on me montre
là-bas leur pauvre petite escadre singulière qui s'éloigne de la rive,
à la remorque d'un canot; trois de ces radeaux-lits sont occupés par
des enfants pâles; dans le canot se tient l'aumônier qui les conduit,
emportant un livre pour leur faire la lecture pendant les longues
heures du mouillage quotidien.

Parmi ceux qui ne peuvent sortir encore, il s'en trouve vraiment de
bien étiolés, de bien blêmes, plus attristants à regarder que des
enfants morts. Mais tous m'accueillent avec un gentil sourire; sans
doute on le leur a recommandé; avant que je vienne, on a dû leur dire
que j'étais quelqu'un de dévoué à leur cause; alors, dans leur
imagination toujours en rêve, ils m'attribuent peut-être quelque
bienfaisant pouvoir un peu magique. Et il me semble que leurs bons
petits regards m'obligent davantage à faire pour leur hôpital tout mon
possible. Çà et là, sur les lits, il y a des jouets. Oh! bien
modestes: pour les petites filles, ce sont des poupées, des marottes
plutôt, habillées en peignoir d'indienne. Ici, un petit garçon de
quatre ou cinq ans--qui a les deux jambes dans des gouttières avec des
poids attachés aux pieds pour empêcher ses os ramollis de se
recoquiller--s'amuse à aligner sur son drap des soldats en carton,
cadeau de la bonne soeur. Et puis mes yeux s'arrêtent charmés sur une
délicieuse petite créature d'une douzaine d'années, blanche et rose,
avec des traits affinés étrangement, qui ne joue à rien, mais qui
paraît déjà rêver avec une mélancolie profonde, la tête sur son
oreiller tout propre et tout blanc. Je demande quel est son mal, à
cette petite si jolie. On me répond que c'est l'horrible mal de Pott,
arrivé à son dernier degré, et qu'on a peur qu'il ne soit bien tard
pour la guérir...

Son regard, à elle, m'impressionne singulièrement; il est comme un
appel, une supplication douloureuse, un cri de désespérance
clairvoyante et sans borne.--D'ailleurs, aucune parole ni aucune larme
n'égalent pour moi ces prières d'angoisse qui, à certains moments,
jaillissent ainsi, muettes et brèves, des yeux des déshérités quels
qu'ils soient--enfants malades, vieillards pauvres et abandonnés, ou
même bêtes battues qui tremblent et qui souffrent... Oh! la pauvre
petite! Et moi qui avais dit, en parlant de ces enfants de Pen-Bron,
qu'il vaudrait mieux les laisser mourir! C'est d'une manière générale
et vague que l'on dit de pareilles choses, _quand on n'a pas vu_; mais
dès qu'il s'agit de passer à l'application individuelle, on sent tout
de suite qu'on ne pourrait plus, que ce serait monstrueux. Et puis, de
quel droit, lorsqu'il y a moyen de l'empêcher, laisserait-on repartir
pour le mystérieux inconnu de la mort des petits yeux clairs,
intelligents comme ceux-là, des petits yeux interrogateurs,
suppliants--et qui viennent à peine de s'ouvrir sur la vie... Quand
même l'idée de développer ces hôpitaux jusqu'à en faire une oeuvre de
régénération nationale serait une chimère impossible, rien que pour
ramener à la santé quelques petites créatures comme celles que je
viens de voir, il vaudrait la peine cent fois de continuer,
d'agrandir...

Mais la chimère est très réalisable--avec de l'argent, par exemple, de
l'argent, beaucoup d'argent. Derrière l'hôpital actuel, il y a cette
interminable presqu'île de sable, qui court à perte de vue, comme un
ruban jaunâtre entre les eaux bleues de la mer et les eaux encore plus
bleues de la lagune salée. C'est là, dans cette exposition
incomparable, que M. Pallu, le fondateur de Pen-Bron, rêve de
prolonger sur des kilomètres de façade ses rangées de lits blancs,
pour que des milliers de petits affaiblis viennent s'y faire, comme
les marins, des poitrines bombées et des muscles durs.

......................................................................

Et surtout qu'on ne pense pas que j'ai prêté ma voix, par surprise, à
une spéculation intéressée. Oh! non, qu'on ne se méprenne pas sur ce
point. Celui qui a fondé Pen-Bron y a dépensé son argent en même temps
que son énergie et sa volonté. Il y a là un conseil d'administration
qui n'est pas rétribué; un conseil composé de gens d'élite qui,
lorsqu'un déficit se produit dans la caisse, le comblent avec leur
propre bourse. Il y a là des médecins qu'on ne paie pas et qui
viennent tous les jours de Nantes par pur dévouement. Il y a là des
soeurs de charité qui sont admirables, et voici un trait pour peindre
la soeur supérieure: faute d'argent, on ne peut pas brûler les linges
souillés qui ont bandé les plaies, on est obligé de les laver pour les
faire resservir et, les femmes de peine refusant toutes cette
effroyable besogne, cette soeur a dit simplement: «Moi, je les
laverai.»--Et elle les a lavés, et elle les lave elle-même chaque jour
pendant ses heures de repos.

C'est toute une réunion de gens de coeur, liés par une foi commune
dans leur oeuvre ébauchée, et soutenus, à travers les difficultés
terribles, par les merveilleux résultats acquis. Ils ont fondé quelque
espoir sur moi, sur ce que je pourrais dire pour les rendre un peu
moins ignorés... et je tremble que leur espoir ne soit déçu, tant j'ai
conscience, hélas! que leur oeuvre admirable est de celles qui, à
première vue, n'attirent pas... L'argent leur manque, non seulement
pour entreprendre leur grand projet rêvé, la régénération en masse des
enfants de France, mais même pour faire face aux plus pressantes
misères; chaque jour, faute de place, ils se voient obligés de fermer
leur porte à des parents qui viennent supplier qu'on prenne leurs
petits.

Si ma voix pouvait être entendue! si je pouvais leur attirer quelques
dons!... Ou si, au moins, à ceux qui ne se laisseront pas convaincre,
je pouvais inspirer la curiosité d'aller, pendant leurs voyages de
bains de mer, visiter Pen-Bron... je suis sûr que, quand ils auraient
vu, ils seraient gagnés comme je l'ai été--et qu'ils donneraient.



DANS LE PASSÉ MORT


Le temps passé, tout l'antérieur amoncelé des durées, obsède mon
imagination d'une manière presque constante.

Et souvent j'ai eu ce désir,--le seul irréalisable d'une façon
absolue, impossible même à Dieu,--de retourner, ne fût-ce que pour un
instant furtif, en arrière, dans l'abîme des temps révolus, dans la
fraîcheur matinale des autrefois plus ou moins lointains.

Avec un peu d'attentive volonté, la demi-illusion d'un de ces retours
peut me venir, à certaines heures particulières, quand par exemple je
pénètre dans des lieux qui n'ont pas changé depuis des siècles, dans
des habitations restées intactes,--où de vieux ossements, aujourd'hui
éparpillés on ne sait plus dans quelle terre, vivaient, pensaient,
souriaient. Je l'éprouve aussi en retrouvant par hasard de ces choses
tout à fait fragiles, frêles, qui parfois se conservent
miraculeusement, après que les êtres auxquels elles ont appartenu sont
depuis longtemps retournés à la plus méconnaissable poussière.--Alors
je revois assez bien, en esprit, des personnages disparus, vieux ou
délicieusement jeunes. Mais jamais je n'arrive à me les représenter à
la lumière du plein jour: le vague crépuscule dans lequel ils me
réapparaissent d'ordinaire tient à la fois de l'extrême matin et de la
nuit qui tombe, de l'aube étrangement fraîche et du suprême soir.

Mes ancêtres les plus proches, ceux du commencement de ce siècle ou de
la fin de l'autre, que les portraits m'ont appris à connaître de
visage et de sourire, desquels on m'a dit les allures et les façons
habituelles, dont certaines phrases entières m'ont même été
rapportées,--et qui, d'ailleurs, vivaient d'une vie déjà si semblable
à la nôtre au milieu d'objets connus,--je les revois parfaitement,
ceux-là; mais toujours par des soirs de printemps, par de beaux
crépuscules limpides embaumés de jasmin.

Cette association, qui se fait malgré moi entre les soirées de mai,
l'odeur de ces fleurs et le temps passé, je lui trouve beaucoup de
charme. Je me l'explique d'ailleurs assez facilement. D'abord, le
jasmin est une plante de mode ancienne; les vieux murs de notre maison
familiale, dans l'île d'Oléron, en sont tapissés depuis deux ou trois
siècles. Et puis surtout, un soir, dans mes commencements à moi,
comme je revenais de la promenade, au crépuscule, grisé des senteurs
de la campagne, du foin nouveau, de la belle verdure partout
réapparue, je trouvai au fond de notre cour ma grand'mère et ma
grand'tante Berthe, assises là à prendre le frais sur un banc, dans la
pénombre, sous des branches retombantes dont on distinguait encore
confusément les fleurs blanches (vieux jasmins toujours). Elles
étaient en train de causer de deux de leurs soeurs, mortes
accidentellement très jeunes,--vers 1820 à peu près,--qui, paraît-il,
s'attardaient aussi dans cette cour, les soirs des printemps d'alors,
à chanter des duos accompagnés de guitares... Alors, il me vint une
impression subite de temps passé, la première vraiment vive depuis que
j'étais au monde, saisissante, presque effrayante, avec tout un rappel
de sensations qui semblaient ne plus bien m'appartenir à moi-même...

On n'en avait encore jamais parlé devant moi, de ces deux jeunes filles
mortes, et je m'approchai, frissonnant, l'imagination tendue, pour
écouter avec une crainte avide ce qu'on dirait d'elles. Oh! ces duos
qu'elles chantaient, ces voix d'autrefois qui vibraient à cette même
place et par des soirs de mai pareils!... Poussière à présent, les
lèvres, les gosiers, les cordes qui avaient donné, dans la même
tranquillité fraîche des crépuscules, ces harmonies-là... Et très
vieilles, près de mourir aussi, les deux aïeules qui, les dernières,
s'en souvenaient.... J'écoutais, je questionnais timidement sur leurs
aspects: «Comment étaient leurs figures, à qui ressemblaient-elles?...»
Déjà se dressait devant ma route le sombre et révoltant mystère de
l'anéantissement brutal des personnalités, de la continuation aveugle
des familles et des races... Pendant tous ces printemps-là, le soir,
sous ce berceau de jasmin, je songeai obstinément à ces deux jeunes
filles, mes grand'tantes inconnues... Et l'association d'idées dont je
parlais tout à l'heure fut faite dans mon esprit pour toujours.

                               *
                             *   *

Tout récemment, un soir de ce dernier mois de mai, à la fenêtre de mon
cabinet de travail, je regardais la belle lumière s'éteindre peu à peu
sur notre quartier tranquille, sur les maisons toujours connues
d'alentour. Les hirondelles, les martinets, après des tournoiements et
des cris de joie effrénée, intimidés maintenant par l'ombre, avaient
fait silence tous en même temps, comme au signal d'un chef, s'étaient
nichés un à un sous les tuiles, laissant libres les champs de l'air
pour les rapides et à peine visibles chauves-souris. Un reste de
splendeur rose planait au-dessus de nous, n'effleurant bientôt plus
que le sommet des vieux toits, puis remontait toujours, et se perdait
en haut dans le vide trop profond du ciel... La vraie nuit allait
venir...

Une senteur de jasmin m'arriva tout à coup des jardins du
voisinage,--et alors je songeai au passé,--mais à ce passé qui nous
précède à peine, à celui dont les acteurs ont encore forme sous la
terre dévorante et encombrent les cimetières de leurs cercueils
presque intacts: hommes qui portaient au cou la cravate à plusieurs
tours de 1830, femmes qui se coiffaient en papillotes, pauvres débris
qui ont été des grands-pères, des grand'mères tendrement pleurés--et
que déjà l'on oublie... Sans doute, grâce à l'immobilité des petites
villes de province, ce quartier placé sous mes yeux n'avait dû guère
changer depuis l'époque antérieure qui maintenant préoccupait mon
imagination. Restée la même aussi, cette vieille maison qui nous fait
vis-à-vis et où jadis une de mes grand'mères habitait. Et l'obscurité
aidant, je m'efforçai, avec toute ma volonté, de me figurer que les
temps actuels n'avaient pas encore commencé d'être; que la date de ce
jour était plus jeune de soixante ou quatre-vingts années.--Si la
porte de cette maison d'en face allait s'ouvrir, pour donner passage à
cette grand'mère à peine connue, qui apparaîtrait là, jeune encore et
jolie, avec des manches à gigot et une étrange coiffure; si d'autres
promeneuses aussi, dans des atours de la même époque, allaient peupler
la rue de leurs ombres légères... Oh! quel charme, quel amusement
mélancolique il y aurait à revoir, ne fût-ce qu'un seul instant, ce
même quartier par un crépuscule de mai 1820 ou 1830; les jeunes
filles d'alors, dans leurs costumes et leurs attitudes surannés,
partant pour la promenade ou paraissant aux fenêtres pour prendre la
fraîcheur du soir!...

......................................................................

Il s'ensuivit que, la nuit d'après, je vis en songe ce que je m'étais
si intensément représenté à moi-même pendant cette rêverie-là: une
tombée de nuit de mai, vers le premier quart de ce siècle prêt à
finir. Dans les rues de ma ville natale, qui n'étaient guère changées
mais où descendait une pénombre de soir assez sinistre, je me
promenais, avec quelqu'un de ma génération... je ne sais trop qui, par
exemple, un être invisible, pur esprit, comme en général mes
compagnons de rêve,--ma nièce peut-être, ou bien Léo, en tout cas un
personnage en communion habituelle d'idées avec moi et hanté à ma
manière par l'obsession du passé. Et nous regardions de nos pleins
yeux, pour ne rien perdre de cet instant, que nous savions rare,
unique, instable, impossible à retenir, instant d'une époque si
ensevelie, qui revivait par quelque artifice magique.--On sentait très
bien du reste qu'on ne pouvait compter sur la fixité de ces choses;
parfois les images s'éteignaient brusquement, pour une demi-seconde,
réapparaissaient, puis s'éteignaient encore; c'était comme une pâle
fantasmagorie clignotante, qu'un effort de volonté, très pénible à
soutenir, aurait réussi à faire jouer à travers des couches trop
épaisses d'ombre morte.--Nous pressions le pas, un peu affolés, pour
voir, voir le plus possible, avant le coup de baguette qui
replongerait tout dans la grande nuit définitive; il nous tardait
d'arriver jusqu'à notre quartier, dans l'espoir d'y rencontrer quelque
personne de la famille, quelque aïeul que nous pourrions
reconnaître,--ou, qui sait, peut-être maman et tante Claire, encore
très petites filles, qu'on ramènerait de la promenade du soir, de la
cueillette des fleurs de mai... Les passants se hâtaient aussi de
rentrer, de disparaître, dans les maisons dont ils fermaient vite les
portes,--comme des ombres déshabituées d'errer en pleine rue, un peu
inquiètes de se retrouver en vie. Les femmes avaient des manches à
gigot, des peignes à la girafe, des chapeaux si surannés que, malgré
notre saisissement et notre vague effroi, il nous arrivait de
sourire... Un vent triste, au coin des rues surtout, agitait, dans le
crépuscule confus, les jupes, les petits châles, les écharpes un peu
comiques des promeneuses, leur donnant l'air encore plus fantôme.
Mais, malgré ce vent-là et malgré cette pénombre funèbre, c'était bien
le printemps: les tilleuls étaient en fleurs, et, sur les vieux murs,
des jasmins embaumaient... Bien près de nous, passa un couple encore
tout jeune, deux amoureux tendrement appuyés au bras l'un de l'autre,
et je ne sais quoi de déjà connu dans leurs figures nous fit les
dévisager avec plus d'attention: «Oh! dit ma nièce, d'un ton moitié
attendri, moitié moqueur sans méchanceté... les vieux Dougas!»
(C'était devenu définitivement ma nièce, cette personne, imprécise au
début, qui m'accompagnait; je la voyais même à présent d'une façon
assez nette, cheminant à mes côtés, très vite elle aussi, courant
presque.)

Les vieux Dougas, en effet! c'était la ressemblance que je cherchais
moi-même. Et nous étions tout émus, non pas précisément à cause d'eux,
mais du fait seul d'avoir enfin réussi à reconnaître quelqu'un dans ce
peuple de spectres furtifs. Cela donnait tout à coup un charme de plus
frappante vérité à cette replongée dans le temps et cela jetait sur
cette revue de choses effacées une mélancolie encore plus indicible...

Ces vieux Dougas, les personnages certes auxquels nous pensions le
moins, sous quel aspect inattendu ils venaient de passer près de
nous!... Deux pauvres êtres grotesques, connus de vue autrefois dans
le quartier, déjà caducs et perclus quand nous étions encore enfants,
de ces vieillards qui font aux jeunes l'effet d'avoir toujours été
ainsi... Et c'étaient vraiment eux qui trottaient de ce pas alerte, à
ce petit vent du soir, avec ces airs de tourtereaux. Elle, absolument
jeune, tête penchée, cheveux très noirs, arrangés assez coquettement
sous un grand chapeau de son temps. Pas plus ridicules que d'autres,
mon Dieu, pas plus laids, transfigurés par la seule magie de la
jeunesse, ayant l'air de jouir autant que n'importe qui des heures
fugitives du printemps et de l'amour... Et, de les voir amoureux et
jeunes, eux aussi, ces vieux Dougas, cela me donnait une compréhension
encore plus désolée de la fragilité de ces deux choses, amour et
jeunesse,--les seules qui vaillent la peine que l'on vive...

                               *
                             *   *

Une autre impression très poignante de temps passé m'est venue tout
dernièrement, en pays corse.

A Ajaccio, où j'arrivais à peine et pour la première fois, des amis
m'avaient mené voir la maison où naquit Napoléon Ier.--C'était au
printemps, toujours,--un printemps plus chaud que le nôtre, lourd sous
un ciel couvert, avec des senteurs d'orangers et de je ne sais quelles
autres plantes presque africaines.--Par avance, je ne m'en souciais
guère de cette maison, comme du reste de tous les lieux très cotés
dans les guides et où chacun se croit obligé de courir; ça ne me
disait rien, et je n'en attendais aucune émotion.

Le quartier cependant me plut assez dès l'abord; on sentait que, dans
le voisinage immédiat, rien n'avait dû beaucoup changer, depuis
l'enfance de cet homme qui a tant bouleversé le monde.

La maison surtout était intacte et, dès l'entrée, l'heure du soir et
le silence aidant, le passé commença de sortir pour moi des ténèbres
d'en-dessous--évoqué comme toujours par les détails les plus infimes:
l'usure des marches de l'escalier, le badigeon fané des murailles, le
vieux râcloir en fer placé sur le seuil, pour les pieds crottés du
XVIIIe siècle...--Le passé commença de s'agiter d'une vie spectrale,
dans ma tête attentive...

D'abord la cour, la toute petite cour triste et sans verdure, entourée
de hautes maisons très anciennes... Je vis jouer là-dedans, en
costume d'autrefois, l'enfant singulier qui devint l'empereur...

Les appartements, où je pénétrai au crépuscule, ne s'éclairaient qu'à
travers des jalousies partout fermées, comme pour plus de mystère. Les
choses avaient un air d'élégance, un parfum de bon ton dans cette
grande demeure; évidemment, en tenant compte de l'époque, les maîtres
de céans avaient dû être des gens fort bien. Et puis le sceau du passé
était imprimé si fortement partout! L'odeur de poussière, le
délabrement extrême de ces meubles Louis XV ou Louis XVI, mangés par
les mites et la vermoulure, donnaient si facilement l'illusion d'un
abandon absolu, d'une longue immobilité de sépulcre, comme si personne
n'eût pénétré là, depuis tantôt cent ans que les hôtes historiques en
étaient sortis. Dans la salle à manger, donnant sur la petite rue
presque déserte, il y avait au milieu leur table encore dressée, avec
de bizarres chaises de forme antique rangées autour,--et peu à peu
j'arrivai à me représenter, par une soirée de printemps effroyablement
pareille à celle-ci, avec les mêmes bruits d'oiseaux sur les toits et
les mêmes senteurs dans l'air, un de leurs soupers de famille; ils
ressuscitaient tous à mes yeux maintenant, dans la pénombre favorable
aux morts, avec leurs costumes et leurs visages; la pâle madame
Loetitia, assise au milieu de ses enfants un peu étranges, dont
l'avenir énigmatique préoccupait déjà son esprit grave... C'est si
près de nous, leur époque, quand on y songe; nous sommes encore si
voisins les uns des autres, dans la suite profonde et sans
commencement des durées...

Puis, de cette mère d'empereur, ma pensée se reporta sur la mienne, à
moi l'obscur, et--sans qu'il me soit possible d'expliquer en aucune
façon ce sentiment-là--j'éprouvai une tristesse subite, quelque chose
comme un vertige d'abîme, à me dire que ce souper des Bonaparte, revu
tout à coup si nettement, se passait plus d'un demi-siècle avant qu'il
fût question dans ce monde de ma mère à moi; de ma mère qui est
toujours ce que j'ai de plus précieux et de plus stable, qui est
toujours celle contre qui je me serre, avec un reste de confiance
tendre de petit enfant, quand la terreur me prend, plus sombre, de la
destruction et du vide.

Je ne sais comment exprimer cela, mais j'aimerais mieux pouvoir me
figurer que ses commencements à elle remontent plus haut que tout, que
sa foi douce, qui me rassure encore, a des origines un peu lointaines
dans le passé;--de même que j'ai l'inconséquence de presque espérer
pour son âme, au delà de la mort, un prolongement sans fin. Non,
songer à un temps déjà si semblable au nôtre et où cependant elle
n'avait pas même commencé d'exister, cela me déroute; je crois que
cela me donne une perception nouvelle, plus décevante encore, du rien
que nous sommes tous deux dans le tourbillonnement immense des êtres
et dans l'infinité des temps.

                               *
                             *   *

L'attention est vite distraite, par fatigue, dès qu'elle a été un peu
trop tendue sur un sujet donné. Je continuai maintenant ma visite à la
maison de l'empereur en pensant à autre chose, à n'importe quoi, sans
m'y intéresser plus.

Je regardai pourtant encore sa modeste chambre à lui, sa chambre de
jeune homme, où, dit-on, il coucha pour la dernière fois à son retour
d'Égypte. Elle était assez saisissante d'aspect, avec tous ses menus
détails respectés. Dans notre vieille maison de l'île d'Oléron, je me
souviens d'en avoir connu une pareille, habitée jadis par une
arrière-grand'tante huguenote qui avait été presque sa contemporaine.

                               *
                             *   *

Mais, pour moi, l'âme et l'épouvante du lieu, c'est, dans la chambre
de madame Loetitia, un pâle portrait d'elle-même, placé à contre-jour,
que je n'avais pas remarqué d'abord et qui, à l'instant du départ,
m'arrête pour m'effrayer au passage. Dans un ovale dédoré, sous une
vitre moisie, un pastel incolore, une tête blême sur fond noir. Elle
lui ressemble à lui; elle a les mêmes yeux impératifs et les mêmes
cheveux plats en mèches collées; son expression, d'une intensité
surprenante, a je ne sais quoi de triste, de hagard, de suppliant;
elle paraît comme en proie à l'angoisse de ne plus être... La figure,
on ne comprend pas pourquoi, n'est pas restée au milieu du cadre,--et
l'on dirait d'une morte, effarée de se trouver dans la nuit, qui
aurait mis furtivement la tête au trou obscur de cet ovale pour
essayer de regarder, à travers la brume du verre terni, ce que font
les vivants--et ce qu'est devenue la gloire de son fils... Pauvre
femme! à côté de son portrait, sur la commode de sa vieille chambre
mangée aux vers, il y a sous globe, une «crèche de Bethléem» à
personnages en ivoire, qui semble un jouet d'enfant; c'est son fils,
paraît-il, qui lui avait rapporté ce cadeau d'un de ses voyages... Ce
serait si curieux à connaître, leur manière d'être ensemble, le degré
de tendresse qu'ils pouvaient avoir l'un pour l'autre, lui affolé de
gloire, elle toujours inquiète, sévère, attristée, clairvoyante...

Pauvre femme! Elle est bien dans la nuit, en effet, et le grand éclat
mourant de l'empereur suffit à peine à maintenir son nom dans quelques
mémoires humaines.--Ainsi, cet homme a eu beau s'immortaliser autant
que les vieux héros légendaires, en moins d'un siècle sa mère est
oubliée; pour la sauver du néant, il reste à peine deux ou trois
portraits à l'abandon, comme celui-ci qui déjà s'efface. Alors, les
nôtres,--nos mères à nous les ignorés,--qui s'en souviendra? Qui
conservera leur image chérie quand nous n'y serons plus?...

En face de ce pastel, à un angle opposé de cette même chambre, une
autre petite chose triste attire encore mes yeux, malgré l'obscurité
crépusculaire qui tombe: c'est, dans un simple cadre de bois, une
photographie jaunie accrochée au mur. Elle représente, tout enfant et
en pantalon court, ce très jeune prince impérial qui fut tué en
Afrique il y a une douzaine d'années. Une fantaisie singulière, assez
touchante, de l'ex-impératrice Eugénie a placé là ce souvenir de son
fils, dernier des Napoléon, dans la chambre même où était né l'autre,
le grand qui remua le monde...

Je songe à ce qu'il y aura de frappant et d'étrange, dans un siècle ou
deux, pour quelques-uns de nos arrière-fils, à passer en revue des
photographies d'ancêtres ou d'enfants morts. Si expressifs qu'ils
soient, ces portraits, gravés ou peints, que nos ascendants nous ont
légués, ne peuvent produire sur nous rien de pareil comme impression.
Mais les photographies, qui sont des reflets émanés des êtres, qui
fixent jusqu'à des attitudes fugitives, des gestes, des expressions
instantanées, comme ce sera curieux et presque effrayant à revoir,
pour les générations qui vont suivre, quand nous serons retombés,
nous, dans le passé mort...



VEUVES DE PÊCHEURS


  A l'une des dernières saisons de pêche, deux navires de Paimpol,
  la _Petite-Jeanne_ et la _Catherine_, se perdirent corps et
  biens dans la mer d'Islande. Il y eut du même coup trente veuves
  et quatre-vingts orphelins de plus sur la côte bretonne.

  M. Pierre Loti fit alors appel à la charité publique. Une
  souscription, ouverte aussitôt, rapporta une trentaine de mille
  francs qui furent distribués aux familles en deuil.

  C'est le compte rendu de cette distribution que l'on va lire.

  (NOTE DE L'ÉDITEUR.)

A Paimpol, un matin de septembre, par temps de Bretagne sombre et
pluvieux...

J'ai éprouvé une première émotion assez poignante quand, à l'heure
convenue, je suis entré dans la maison du commissaire de la marine où
l'on avait rassemblé les familles des pêcheurs disparus. Le corridor,
le vestibule étaient encombrés de veuves, de vieilles mères, de femmes
en deuil: des robes noires, des coiffes blanches sous lesquelles
coulaient des larmes. Silencieuses toutes, tassées là à cause de la
pluie qui tombait dehors, elles m'attendaient.

Dans le bureau du commissaire étaient réunis, sur sa convocation, les
maires de Ploubazlanec, de Plouëzec et de Kerity (les trois communes
les plus éprouvées). Ils venaient pour assister comme témoins à la
distribution et pour donner des renseignements sur la moralité des
veuves à qui des sommes relativement considérables allaient être
données; j'avais craint que, sur le grand nombre, il s'en trouvât de
peu sûres, de trop dépensières, en ce pays où sévit l'alcool; mais je
m'étais bien trompé. Oh! les pauvres femmes, l'assertion des maires,
favorable à chacune, était presque inutile tant elles avaient la mine
honnête. Et si propres toutes, si soignées, si décemment mises, avec
leur humble toilette noire et leur coiffe repassée de frais.

Nous avons commencé par les veuves des marins de la _Petite-Jeanne_.

Elles répondaient l'une après l'autre à l'appel de leur nom et
venaient chercher leur argent, les unes avec des sanglots, les autres
avec des larmes tranquilles: ou bien seulement avec un petit salut
triste, embarrassé, à notre adresse. Quand elles se retiraient, en
remerciant tout le monde, les maires avaient la bonté de leur dire, me
montrant à elles: «C'est à celui-là, c'est à _Nostre Loti_ (en
français _Monsieur Loti_) qu'il faut faire vos remerciements.» Alors
quelques-unes avançaient une main pour toucher la mienne; toutes
m'adressaient un regard inoubliable de reconnaissance.

Il s'en trouvait parmi elles qui n'avaient jamais vu de billet de mille
francs et qui retournaient cette petite image bleue dans leurs doigts
avec des airs presque effarés. En breton, on leur expliquait la valeur
de ce papier. «Il faudra être économe, disait le maire, et réserver cela
pour vos enfants.» Elles répondaient: «Je le placerai, mon bon
monsieur,» ou bien: «J'achèterai un bout de champ,--j'achèterai des
moutons--j'achèterai une vache...» Et elles s'en allaient en pleurant.

                               *
                             *   *

L'appel lugubre une fois terminé pour les veuves de la _Petite-Jeanne_,
un incident assez déchirant s'est produit quand nous avons commencé pour
la _Catherine_.

Cette _Catherine_, vous savez, a eu un sort mystérieux, comme celui
que j'ai conté jadis de la _Léopoldine_; personne ne l'a jamais
rencontrée en Islande, elle a dû sombrer avant d'y arriver; on n'a
rien vu, on ne sait rien de ce naufrage. Mais il y a six mois qu'on
est sans nouvelles, et cela suffit pour affirmer qu'elle est
perdue.--Cependant, quelques veuves, paraît-il, espéraient encore,
contre toute vraisemblance, et je ne m'en doutais pas.

La veille, sur l'avis de l'armateur, nous avions décidé, M. le
commissaire de l'inscription maritime et moi, que, faute de preuves,
on attendrait encore quelques semaines pour distribuer l'argent à ces
familles de la _Catherine_. Les veuves avaient donc été prévenues
qu'on les appellerait ce matin pour les informer seulement des sommes
à elles destinées, et qu'elles ne les toucheraient qu'au 1er octobre,
si aucune nouvelle heureuse n'arrivait d'ici là sur le sort du
navire. Mais M. de Nouël, maire de Ploubazlanec, étant venu nous
déclarer, pendant la séance, que des pêcheurs de sa commune, rentrés
hier d'Islande, avaient rencontré une épave non douteuse de cette
_Catherine_, nos hésitations naturellement étaient tombées; il n'y
avait plus à balancer, nous pouvions payer de suite.

Les premières veuves appelées--deux toutes jeunes femmes qui se sont
présentées ensemble--pensaient être seulement informées du chiffre de
leur secours. Quand elles ont vu qu'on les payait, elles aussi, comme
leurs soeurs de la _Petite-Jeanne_, elles se sont regardées l'une
l'autre avec des yeux interrogateurs; en même temps, une affreuse
angoisse contractait leur figure--et c'est devenu alors une explosion
inattendue de sanglots qui s'est propagée jusque dans le vestibule où
les autres étaient. Les malheureuses, elles ne désespéraient pas
encore tout à fait; elles avaient déjà pris le deuil, pourtant, mais
elles persistaient à attendre, obstinément,--et à présent qu'on leur
mettait cet or dans les mains, il leur semblait que tout était plus
fini, plus irrévocable; que c'était la vie de leur mari qu'on leur
payait là. Je leur avais porté sans le vouloir, par étourderie, un
coup cruel.

                               *
                             *   *

Quand toutes celles de la _Catherine_ furent parties, une dizaine de
pauvres robes noires, qui avaient été convoquées aussi, attendaient
encore à la porte... Ici, je suis forcé d'avouer que j'ai outrepassé
mes droits. Mais, comme il eût été difficile de ne pas le faire! Et
qui pourra m'en vouloir?

Depuis la veille, à l'hôtel où j'étais descendu, des femmes en deuil
venaient me demander, et me disaient humblement, sans récrimination,
sans jalousie: «Moi aussi, j'ai perdu mon mari en Islande cette année;
il est tombé à la mer--ou il a été enlevé de son navire par une
lame--et j'ai des petits enfants.» Il fallait leur répondre: «J'en
suis bien fâché, mais vous n'êtes point de la _Petite-Jeanne_ ni de la
_Catherine_; or, je n'ai de secours que pour celles-là; vous, je ne
vous connais pas.»

A la fin, j'ai trouvé cette inégalité inique et révoltante. J'en
demande pardon aux souscripteurs, mais, après m'y être refusé d'abord,
j'ai pris sur moi de les faire entrer dans la répartition; je me suis
décidé à donner une part d'aumône--une part moindre, il est vrai--aux
autres femmes de la région de Paimpol _dont les maris se sont perdus
en mer dans le courant de cette année_, et j'ai prié M. le commissaire
de l'inscription maritime, qui d'ailleurs approuvait ma décision, de
vouloir bien recommencer dans ce sens le calcul compliqué du partage.

                               *
                             *   *

Hélas! en ce pays d'_Islandais_, il reste bien des veuves encore
auxquelles je n'ai pu venir en aide: des veuves de l'année dernière,
des veuves d'il y a deux ans, d'il y a trois ans, toutes dans une
grande indigence et chargées de petits enfants bien jeunes. Pour
elles, j'ai été obligé de paraître sourd; il a fallu se borner,
s'arrêter.

Il m'a été pénible de ne pouvoir rien pour ces misères plus anciennes;
j'ai souffert surtout de pressentir ma complète impuissance à soulager
les misères futures, imminentes, celles qui vont infailliblement
résulter des prochaines saisons de pêche--(car je n'oserai plus
maintenant adresser un nouvel appel à mes amis inconnus).

C'est alors que j'ai mieux compris l'espèce de protestation courtoise
que m'avaient envoyée les armateurs de Paimpol dès le début de la
souscription; ils s'étaient effrayés presque de voir l'argent arriver
si vite aux veuves de la _Petite-Jeanne_, quand d'autres femmes du
même pays, demeurant porte à porte avec elles, ayant eu le même
malheur dans d'autres naufrages, allaient rester dans leur détresse
profonde. Ils m'avaient prié instamment de demander aux donateurs la
permission de verser ces fonds à la _Société de Courcy_--et j'avais
été sur le point de le faire...

Mais voilà, si je l'avais fait, j'aurais arrêté net l'élan de charité
qui se produisait d'une manière si spontanée. Nous sommes ainsi, tous:
il faut des infortunes spéciales et mises d'une certaine façon sous
nos yeux, pour nous ouvrir le coeur. Les sociétés de secours,
organisées dans un but général, nous parlent bien moins, ne nous
touchent presque pas. Donc, j'ai _laissé courir_, comme nous disons en
marine.

A présent, et pour l'avenir, je suis tout dévoué à cette _Société de
Courcy_, dont j'ignorais même l'existence il y a seulement deux mois;
si je puis contribuer à la faire un peu connaître, j'en serai bien
heureux.

Il s'est trouvé un homme de coeur--M. de Courcy[2]--qui s'est dévoué
tout entier aux veuves et aux petits orphelins de la mer. En sept ans,
il a réuni et placé environ huit cent mille francs comme fonds de
secours pour les familles de tous les matelots naufragés de France. Il
n'y a pas un village de pêcheurs où son nom ne soit connu et béni.

  2. Le siège de la _Société de secours aux familles des
  naufragés_, fondée par M. de Courcy, est à Paris, 87, rue de
  Richelieu.

Les secours que la société envoie ont, sur ceux qui proviennent
d'initiatives particulières, cette supériorité très grande _d'être
toujours égaux pour des infortunes égales_, de n'exciter aucun
sentiment de jalousie entre les familles que le malheur a frappées.

Mais ces secours sont malheureusement bien inférieurs à ceux que j'ai
été assez heureux pour apporter aujourd'hui à Paimpol: ils sont très
insuffisants parfois--car l'action de la société s'étend sans
distinction sur toutes nos côtes, depuis la Méditerranée jusqu'à la
Manche, et ils sont nombreux, hélas! les marins qui disparaissent tous
les ans. Il faudrait encore à M. de Courcy beaucoup de legs, beaucoup
de dons, et je voudrais savoir parler de son oeuvre excellente avec
des mots assez touchants pour lui en attirer quelques-uns.

                               *
                             *   *

Grâce aux renseignements recueillis avec tant de soin par M. le
commissaire de la marine, nous avons pu calculer les parts, d'une
façon assez équitable, en tenant compte des sommes déjà données par M.
de Courcy et en tenant compte surtout de la quantité d'enfants dans
chaque famille (y compris les bébés attendus, qui étaient nombreux).

J'ai cru devoir secourir aussi les parents âgés, qui avaient perdu
leur soutien dans la personne d'un fils.

                               *
                             *   *

Sur l'état que nous avions préparé, celles qui savaient un peu écrire
émargeaient en face de leur nom. Pour les autres qui ne savaient pas
(les plus nombreuses), les maires présents signaient comme témoins.

                               *
                             *   *

A Pors-Even et à Ploubazlanec, où je suis allé le soir, après la
distribution terminée, pour voir des amis pêcheurs qui habitent par
là-bas, j'ai reçu bien des poignées de main, des remerciements, des
bénédictions. Je voudrais pouvoir envoyer aux souscripteurs un peu de
tout cela, qui était si franc, si rude et si bon.

                               *
                             *   *

Le lendemain mardi, je repartais tranquillement de ce pays, dans le
coupé de la diligence de Saint-Brieuc, pensant que c'était fini.

Vers deux heures, nous devions traverser Plouëzec--la commune la plus
frappée--celle des marins de la _Petite-Jeanne_.

D'abord, je regardai de loin ce village, ses maisons de granit, ses
arbres, sa chapelle et sa flèche grise,--songeant à tout ce qu'il y
avait eu là de deuil et de misère.

En approchant davantage, je m'étonnai de voir beaucoup de monde
stationnant sur la route: des rassemblements comme pour une foire,
mais c'étaient des gens silencieux qui ne bougeaient pas; des femmes
surtout et des enfants.

--Je pense que c'est pour vous... Ils vous attendent, me dit un ami
Islandais, qui voyageait à côté de moi dans cette voiture.

C'était pour moi en effet; je le compris bientôt. On avait su l'heure
à laquelle je passerais et on voulait me voir.

Quand le courrier se fut arrêté devant le bureau de la poste, le maire
s'avança, élevant à deux mains une petite fille de six à sept ans qui
avait affaire à moi,--une très belle petite fille avec de grands yeux
noirs et des cheveux qui semblaient être en soie jaune paille. Elle
avait à m'offrir un beau bouquet et à me dire ce compliment (dans
lequel elle s'embrouilla un peu, ce qui la fit pleurer): «Je vous
remercie, parce que vous avez empêché les petits enfants de Plouëzec
d'avoir faim.»

Ils étaient tous alignés des deux côtés de la route, ces «petits
enfants de Plouëzec»; et au premier rang après eux, je reconnaissais
les veuves d'hier, qui avaient les yeux pleins de larmes en me
regardant. Derrière elles, à peu près tout le monde du village et
quelques étrangers aussi,--baigneurs, sans doute, ou touristes.

Ce n'était pas une foule bruyante, une ovation avec des cris; c'était
beaucoup mieux et plus que cela; c'étaient quelques groupes, composés
surtout de pauvres gens, émus, recueillis, immobiles, qui me
regardaient sans rien dire.

Le courrier se remit en marche et je saluai de la tête tout le long de
la rue, en m'efforçant de conserver ma figure ordinaire,--car un homme
est très ridicule quand il pleure...

                               *
                             *   *

J'ai déjà remercié, au nom de ces veuves et de ces orphelins, les
souscripteurs qui ont répondu à mon appel. J'ai à les remercier aussi
pour moi-même, à cause de ce moment d'émotion très douce que je leur
dois.



TANTE CLAIRE NOUS QUITTE


  Ah! insensé, qui crois que tu n'es pas moi.
  (V. HUGO.--_Les Contemplations._)

_Dimanche 31 novembre 1890._--Hier au soir, le pas douloureux a été
franchi; la minute précise où l'on comprend tout à coup que la mort
arrive, a été passée.

Ceux qui ont eu des deuils le connaissent sans doute tous, cet
entretien décisif avec le médecin, sur qui on fixe des yeux sombres
presque et irrités tandis qu'il parle. Ses réponses, d'abord
obstinément quelconques, puis de plus en plus désolantes à mesure
qu'on le presse, font leur chemin peu à peu, vous enveloppant de
couches de froid successives qui pénètrent toujours plus
avant--jusqu'au moment où l'on baisse la tête, ayant tout à fait
entendu... On a envie de lui demander grâce comme si cela dépendait de
lui, et en même temps on lui en veut de ne rien pouvoir...

Alors elle va mourir tante Claire...

Et, quand on sait, un certain temps est nécessaire encore pour
envisager tous les aspects de ce qui va arriver, même pour se rendre
compte de ce qu'il y a d'effroyablement _définitif_ dans la mort...

La première nuit vient ensuite, sur cette certitude, avec l'oubli
momentané qu'apporte le sommeil, et il faut avoir l'angoisse de se
réveiller en retrouvant plus assise que jamais la même pensée noire...

Donc, c'est fini, tante Claire va mourir...

                               *
                             *   *

_Lundi 1er décembre._--Jour de grande gelée. Un triste soleil d'hiver
éclaire blanc dans un ciel bleu pâle plus sinistre que ne serait un
ciel gris.

Journée passée à attendre la mort de tante Claire. Au milieu de sa
chambre elle est couchée sur un lit bas, où on ne l'avait posée que
pour un instant et où elle a demandé qu'on la laissât sans la déranger
plus.

C'est bien toujours sa chambre d'autrefois où j'aimais tant à me tenir
des journées entières quand j'étais enfant; beaucoup de mes premiers
petits rêves étranges, sur le grand univers inconnu, y sont restés
accrochés un peu partout, aux cadres des glaces, aux aquarelles
anciennes des murs,--et surtout enchevêtrés aux dessins nuageux du
marbre de la cheminée, que je regardais de près les soirs d'hiver, y
découvrant toutes sortes de formes de bêtes ou de choses, quand
l'heure du crépuscule me ramenait devant le feu... On n'y a rien
changé, à cette cheminée où jadis tante Claire plaçait pour moi
l'_Ours aux pralines_--et je revois toujours à leurs mêmes places la
table sur laquelle elle m'aidait à faire mes pensums, la grande
commode que j'encombrais si bien de mon théâtre de _Peau d'Ane_, de
mes fantastiques décors et de mes petits acteurs de porcelaine. Toute
mon enfance, anxieuse ou enchantée, tous mes commencements, inquiets
ou éblouis de mirages, je les retrouve ici aujourd'hui, avec déjà une
sorte de mélancolie d'outre-tombe, dans cette chambre où j'ai été tant
choyé, consolé, gâté, par celle qui va y mourir... Oh! la fin de tout.
Oh! le néant là, tout près, qui nous appelle et où nous serons
demain...

                               *
                             *   *

Il n'y a plus rien à faire et nous restons assis auprès de son lit.

Pendant ces heures de lourde attente, où l'esprit quelquefois s'endort
et oublie, où il ne semble plus que cette pauvre tête blême et déjà
presque sans pensée, qui est là, soit bien réellement celle de tante
Claire, la bonne vieille tante si aimée,--mes yeux regardent par
hasard les coussins qui la soutiennent... Celui-ci, aux dessins un peu
fanés, fut brodé jadis par elle,--en surprise, je me souviens, pour un
premier de l'an, à l'époque où cette approche des étrennes me
transportait d'une telle joie enfantine, il y a vingt-cinq ou trente
ans... Oh! le temps jeune que c'était!... oh! y revenir rien que pour
une heure, rebrousser chemin à travers les durées accomplies, ou
seulement s'arrêter un peu, ou seulement ne pas courir si vite à la
mort...

Rien à faire. Nous nous tenons là près d'elle, et de temps à autre les
petits nouveau-venus de la famille--les tout-petits qui vieilliront si
vite--arrivent aussi, menés par la main ou au cou de leurs bonnes, un
peu effarés sans savoir qu'il y a tant de quoi et les yeux
anxieusement ouverts. Ils s'en souviendront même à peine, eux, de
celle qui s'en va.--Dehors, il gèle à pierre fendre sous ce pâle
soleil hyperboréal.--Et ma bien-aimée vieille mère, constamment dans
le même fauteuil bien en face de sa soeur mourante, regarde tout le
temps ce pauvre visage qui se décompose et s'anéantit, veut voir
obstinément jusqu'à la fin cette compagne de toute sa vie qui, la
première, s'en retourne à la terre. Et je l'entends dire tout bas,
avec un accent de douce et sublime pitié: «Comme c'est long!»--Cette
chose qu'elle ne nomme pas et que nous connaîtrons tous, c'est
l'agonie. Elle trouve que, pour sa soeur, c'est bien long, que rien ne
lui est épargné. Mais elle en parle, elle, comme d'un passage vers un
ailleurs radieux et très sûr; elle en parle avec sa foi tranquille que
je vénère, qui est la seule chose au monde me donnant à certaines
heures une espérance irraisonnée encore un peu douce.

                               *
                             *   *

Toujours ce froid, si inusité dans nos pays qui, à la tristesse de
cette attente de mort, ajoute une impression générale sinistre, comme
celle d'un trouble cosmique, d'un refroidissement de la terre.

Vers trois heures du soir, dans la maison glacée, j'étais à errer,
sans but, pour changer de place, sans savoir que faire et l'esprit
distrait pour un moment; j'avais presque _oublié_, comme il arrive
quand les attentes même les plus anxieuses se prolongent trop. Et
j'étais par hasard tout en haut, dans la lingerie, d'où l'on
apercevait au loin la campagne à travers les vitres tachetées de
brouillard glacé, la campagne unie et morne sous un soleil rose de
soir d'hiver...

Sur l'appui d'une des fenêtres, à l'extérieur, mes yeux rencontrèrent
deux brins de laurier-rose dans une pauvre petite bouteille cassée
qu'une ficelle retenait à un clou... Et tout à coup je me rappelai
avec un déchirant retour... Il y a environ deux mois, quand c'était
encore le bel automne lumineux et chaud, tante Claire se trouvant à
passer en même temps que moi dans cette lingerie, m'avait dit, en me
montrant cela: «Ce sont des boutures de laurier-rose que je vais
faire.» Je ne sais pourquoi, dans la première minute, je m'étais
senti attristé; cette idée de faire des boutures, quand il était bien
plus simple d'acheter des lauriers tout venus, m'avait paru presque un
enfantillage sénile. Mais ensuite ma pensée s'était reportée avec un
attendrissement très doux vers le temps passé, vers le temps où nous
étions pauvres et où l'activité, l'ordre, l'économie de maman et de
tante Claire, suffisaient à donner encore bon aspect à notre chère
maison; en ce temps-là, comme toujours du reste, c'était tante Claire
qui avait la haute direction de nos arbres et de nos fleurs; elle
faisait elle-même des boutures, des écussons, des semis au printemps,
et trouvait le moyen, avec une dépense presque nulle, de rendre notre
cour fleurie et délicieuse.--C'est une chose vraiment exquise que
d'avoir été pauvre; je bénis cette pauvreté inattendue, qui nous
arriva un beau jour, au lendemain de mon enfance trop heureuse, et
nous dura près de dix années; elle a resserré nos liens, elle m'a
fait adorer davantage les deux chères gardiennes de mon foyer; elle a
donné du prix à mille souvenirs; elle a beaucoup jeté de charme sur ma
vie; je ne puis assez dire tout ce qu'elle m'a appris et tout ce que
je lui dois. Certainement il manque quelque chose à ceux qui n'ont
jamais été pauvres; un côté attachant de ce monde leur reste inconnu.

Ces plantes, que nous achetons maintenant chez des jardiniers, elles
sont pour moi impersonnelles, quelconques, je ne les connais pas;
qu'elles meurent, je m'en moque. Mais les anciennes qui furent semées
jadis ou greffées par tante Claire, pourvu que ce froid inaccoutumé ne
me les tue pas!... Une frayeur m'en vient tout à coup; j'en aurais un
surcroît de chagrin... Je vais recommander aux domestiques de rentrer
toutes celles qui sont dans des pots, de leur faire du feu, d'y
veiller avec plus de soin que jamais...

Et je regarde de plus près, à travers les vitres, ces deux brins de
laurier-rose que secoue le vent du nord mortel; ils sont déjà gelés et
la glace a fait fendre la bouteille où ils trempaient; personne ne la
plantera, ni ne la fera revivre, la pauvre dernière bouture laissée
par tante Claire, et cela me déchire cruellement de la regarder, et
les sanglots tout à coup me viennent, les premiers depuis que je sais
qu'elle va mourir...

Puis, j'ouvre la fenêtre, je ramasse pieusement la bouture gelée, les
débris de la bouteille, la ficelle qui l'attachait, et je serre le
tout dans une boîte, écrivant, sur le couvercle, ce que cela a été,
avec la date funèbre.--Qui sait entre quelles mains tombera cette
petite relique ridicule, quand je serai moi aussi retourné à la
terre!... Toujours cette dérision lamentable: aimer de tout son coeur
des êtres et des choses que chaque journée, chaque heure travaille à
user, à décrépir, à emporter par morceaux;--et, après avoir lutté,
lutté avec angoisse pour retenir des parcelles de tout ce qui s'en va,
passer à son tour.

Le soir, tante Claire respire et parle encore, nous reconnaît, répond
aux questions qu'on lui fait, mais d'une voix sourde, égale, sans
inflexions, qui n'est plus la sienne. Elle est déjà à moitié dans
l'abîme...

Je suis de garde à la caserne des matelots, où il me faut rentrer pour
la nuit. Léo, qui vient m'y reconduire par les rues obscures et
glacées, me dit en route, pendant notre trajet silencieux, seulement
ces deux petites phrases si naïves en elles-mêmes, banales à force
d'être simples, mais qui expriment précisément le genre de regret de
mon passé lointain qu'en ce moment même j'éprouvais, qui sonnent le
glas funèbre de toute l'époque matinale de ma vie: «Elle ne fera plus
vos devoirs ni vos pensums, la pauvre tante Claire;... elle ne
travaillera plus à votre théâtre de _Peau d'Ane_...»

                               *
                             *   *

Nuit de garde passée sans sommeil dans cette caserne. Au dehors,
grande gelée toujours, le froid persistant sous le ciel net et
desséché. Dès que se lève le jour, j'envoie mon ordonnance prendre des
nouvelles; un mot au crayon qu'il me rapporte me dit que rien n'est
changé; tante Claire est encore là.

A la caserne, où je dois rester tout le jour, c'est aussi une fin qui
s'opère, ajoutant sa toute petite tristesse à la grande. Par suite
d'un ordre du ministre réduisant encore notre division, on
désapproprie des locaux où les marins habitaient depuis Louis XIV,
entre autres la vieille salle d'escrime, que j'aimais pour y avoir
pris mes premières leçons d'armes, pour m'y être, pendant des années,
rompu à tous les sports des matelots. Pêle-mêle, dehors, sur le sol
gelé, sont jetés les masques, les paquets de fleurets, les bâtons et
les gants de boxe, les vieux écussons et les vieux trophées. Et c'est
encore presque un peu de ma jeunesse qui s'éparpille là par terre...

Vers quatre heures du soir, après une tournée de service en plein air
dans les cours, rentrant dans cette chambre nue de l'officier de garde
que j'habite encore jusqu'à demain, j'aperçois, posé sur ces laids et
tristes rideaux jaunes du lit, un pauvre papillon qui bat des ailes
comme pour mourir,--un grand papillon d'été et de fleurs, une
«vanesse», dont l'existence en décembre, après cette série de froids
excessifs, inconnus dans nos pays, a quelque chose d'anormal et
d'inexpliqué; je m'approche pour le regarder: il est piqué par une
grosse épingle qu'on a enfoncée jusqu'à la tête dans son petit corps
affreusement crevé.--C'est mon ordonnance qui a dû faire cela, sans
pitié comme les enfants.--Un tremblement de douloureuse agonie agite
ses pauvres ailes encore fraîches... Dans les états d'âme très
particuliers, pendant les anxiétés et les désespérances, de très
insignifiantes petites choses s'agrandissent, ont des dessous
insondables, font mal et font pleurer. Voici que l'agonie de ce
dernier papillon de l'été, dans cette chambre nue, un soir d'hiver et
de gelée, au reflet mourant d'un terne soleil rose qui se couche, me
semble une chose infiniment mélancolique, s'associe pour moi d'une
façon mystérieuse à l'autre agonie qui va venir... Et des larmes--ces
larmes plus amères que l'on verse seul--m'obscurcissent à présent les
yeux.

Oh! ce bel été passé, dont ce papillon est le dernier survivant, avec
quel serrement de coeur je l'ai vu finir, je l'ai senti s'éteindre peu
à peu au milieu des plantes jaunies, au milieu de nos treilles et de
nos roses qui s'effeuillaient! J'avais si bien le pressentiment que ce
serait le dernier des derniers pendant lequel il me serait donné de
voir encore, parmi les fleurs de la cour, dans l'avenue verte, passer
ensemble les deux chères robes noires pareilles!

                               *
                             *   *

Il n'y a rien à faire pour ce papillon; il est doublement perdu, à
cause du froid et à cause de ce trou qui lui traverse le corps; rien
qu'à abréger sa fin. Je le prends, en lui faisant le moins de mal
possible, et je le jette au milieu du brasier de la cheminée, où il
est consumé instantanément, son âme exhalée en une fumée
imperceptible..

                               *
                             *   *

Nuit de garde à la caserne,--pendant laquelle je crois entendre à
chaque instant des pas dans l'escalier: quelqu'un qui viendrait de la
maison m'annoncer que la mort a fait son oeuvre.

                               *
                             *   *

_Mercredi, 3 décembre._--Je finis le matin ma semaine de service.
Toujours ce même temps de grande gelée, avec ce pâle soleil.

Dans cette chambre de tante Claire où, depuis trois jours, il semble
qu'on sente physiquement l'approche de la mort, les choses ont encore
leur même aspect d'attente. Et maman est dans le même fauteuil en
face d'elle, la regardant s'en aller. Sur ce petit lit de fer, d'où
elle ne veut plus qu'on l'enlève, très bas, très en vue et presque au
milieu de l'appartement, tante Claire est couchée, se plaint, s'agite
et souffre. De moins en moins elle se ressemble à elle-même,
défigurée; les coques de ses cheveux blancs, qu'on était habitué à
voir si bien faites, à présent tout en désordre. Son image s'altère et
s'efface sous nos yeux, même avant la fin. Puis elle nous reconnaît à
peine et ne trouve plus pour répondre que cette voix sourde qui ne
paraît pas lui appartenir.--Alentour, pourtant, sa chambre a conservé
son aspect accoutumé, avec toujours, aux mêmes places, les mêmes
petits objets que du temps de mon enfance, et, quand j'arrive à bien
me représenter que c'est la tante Claire d'autrefois, ce pauvre débris
déjà méconnaissable, condamné sans espérance, je sens un
envahissement de tristesse qui est comme une tombée de nuit d'hiver
sur ma vie,--avec aussi une inquiétude de ne lui avoir peut-être pas
assez témoigné combien je l'aimais.

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                             *   *

Le médecin déclare le soir qu'elle ne passera pas la nuit, qu'il n'y a
plus absolument, rien à essayer ni à espérer; on pourra seulement lui
éviter un peu la souffrance, avec de la morphine. Sur ce petit lit de
hasard, elle est aux prises avec le grand mystère d'épouvantement;
elle va finir sa vie qui fut sans joie même aux heures de sa jeunesse,
qui fut toujours humble et effacée, sacrifiée à nous tous.

Dans la maison entière, dans les appartements, dans les escaliers, il
fait, cette nuit, un froid qui pénètre jusqu'aux os, qui resserre
l'esprit et le tient figé davantage dans l'unique pensée de la mort.
On dirait que le soleil s'éloigne de nous pour jamais, comme la
vie,--et ces plantes que tante Claire soignait depuis tant d'années
dans notre cour vont sans doute aussi mourir.

Vers dix heures, maman, après l'avoir embrassée, consent à la quitter
et à descendre se reposer dans une chambre éloignée où elle trouvera
plus de silence; elle se laisse emmener par notre fidèle Mélanie--qui
est d'une race de vieux serviteurs dévoués, devenus presque des
membres de la famille. Avant de partir, cependant, elle a préparé,
avec ce courage tranquille, ce besoin d'ordre qui a présidé à toute sa
vie, les choses blanches qui doivent servir à la dernière toilette.
Moi, qui n'ai jamais vu mourir qu'au loin, sans apprêts, dans des
ambulances ou sur des navires, je me sens étonné et glacé par mille
petits détails qui m'étaient tout à fait inconnus...

On tient conseil à voix basse pour cette veillée suprême; il est
convenu qu'on laissera, cette nuit, dormir les domestiques; ce sont
ses nièces qui resteront là ensemble. Je coucherai tout à côté, dans
la chambre arabe, et, quand le moment de l'agonie sera venu, elles me
réveilleront. Elles ne frapperont pas à ma porte, de peur que maman,
d'en bas, dans le silence de la nuit, n'entende et ne comprenne. Non,
elles frapperont à certain point du mur qui est voisin de ma tête--et
où précisément tante Claire elle-même avait jadis si souvent cogné
avec une canne, de grand matin, à des heures toujours exactes de sa
grande pendule, quand j'avais quelque corvée au petit jour ou quelque
départ; je me fiais beaucoup plus à elle qu'à mon domestique
dormeur,--et elle acceptait volontiers cette charge, comme autrefois
celle de coiffer les nymphes et les fées de _Peau d'Ane_ ou de me
faire réciter l'_Iliade_, comme en général toutes les missions que ma
fantaisie imaginait de lui confier...

                               *
                             *   *

_Jeudi 4 décembre._--La même nuit, vers deux heures du matin, après
quelques moments de ce sommeil particulier que l'on a lorsque plane
une angoisse, une attente de malheur ou de mort, je m'éveille,
frémissant d'une sorte d'horreur glacée: on a frappé derrière ce
mur,--qui, de ce côté-ci, ressemble à celui de quelque lointaine
mosquée blanche, dépayse l'esprit, mais qui, de l'autre, donne dans
l'alcôve de tante Claire. Or, j'ai compris presque avant d'avoir
entendu; j'ai compris avec la même épouvante que si la mort elle-même,
de l'os de son doigt, eût frappé ces petits coups inexorables dans
cette alcôve...

Et je me lève en hâte, dans la nuit de gelée, les dents claquant de
froid, pour courir où l'on m'appelle...

                               *
                             *   *

Là, c'est la fin, la sombre lutte de la fin. Cela dure encore quelques
secondes à peine; à travers le trouble du réveil, je vois cela comme
dans un cauchemar angoissant... Puis la molle immobilité survient,
l'apaisement suprême.--Oh! l'horreur de cet instant, l'effroi de cette
pauvre tête, si vénérée et si aimée, qui retombe enfin sur son
oreiller pour jamais...

Maintenant, il faut faire les plus pénibles choses, s'acquitter des
plus effroyables soins. Celles qui sont là décident de s'en charger
elles-mêmes, sans vouloir que les domestiques s'en mêlent, ni
seulement les assistent. Et, jusqu'à ce qu'elles aient fini, je me
retire pour attendre dans l'antichambre glaciale, transi d'un froid
mortel qui n'est pas seulement physique, qui est aussi un froid d'âme,
pénétrant jusqu'aux tréfonds de moi-même. Dans cette antichambre de
tante Claire, il y a ces objets familiers que j'ai connus là toute ma
vie, mais qu'en cet instant je ne peux plus regarder: ils embrument
mes yeux de larmes... Il y a certain petit pupitre à elle, certains
petits livres et une bible, posés là sur une table ancienne; puis
surtout, dans un coin, sa propre chaise d'enfant, rapportée de
l'_île_, conservée depuis soixante-dix ou soixante-quinze années et
dans laquelle, étant tout petit, je venais m'asseoir près
d'elle,--essayant de me représenter l'époque si reculée, presque
légendaire et merveilleuse à mes yeux d'alors, où dans cette île
d'Oléron, tante Claire avait été elle-même une petite fille...

Quand c'est fini, la suprême toilette, on me rappelle. Alors nous
prenons à deux le pauvre corps, maintenant calme et en vêtements
blancs, pour l'enlever de l'affreux petit lit de souffrance, qui avait
pris, malgré tout ce qu'on avait pu faire, un aspect de grabat, et le
porter sur le grand lit, tout blanc et immaculé.

Puis nous commençons, à travers la maison noire et glacée, un
va-et-vient étrange, sans éveiller les domestiques, sans bruit pour
que maman n'entende rien; emporter pièce par pièce le lit de mort,
toutes les choses sombres qui n'ont plus de raison d'être, charroyer
nous-mêmes cela au fond de la maison, dans un chai, traversant vingt
fois la cour où commence à tomber une pluie d'hiver plus froide que de
la vraie neige. Il est environ trois heures du matin; nous avons l'air
de faire je ne sais quoi de clandestin et de criminel; nous
accomplissons du reste des besognes dont nous n'avions aucune idée
jusqu'à cette nuit, étonnés de le pouvoir sans plus de peine ni de
dégoût, soutenus par une sorte de pudeur vis-à-vis des gens de
service, par une sorte de sentiment pieux qui s'étend à de très
petites choses...

Revenus maintenant près du lit où nous l'avons couchée, nous enlevons,
avec une anxieuse crainte, ce bandeau funèbre que, dans les premières
minutes, on met aux morts,--et le visage réapparaît, immobilisé dans
une expression déjà rassérénée, plus du tout pénible à voir.

Elles entreprennent maintenant de recoiffer tante Claire, de refaire
pour la dernière fois ses vénérables boucles blanches dont elle était
si soigneuse pendant sa vie. Et, sitôt que cette coiffure est
terminée, la blancheur des cheveux encadrant le front pâle, c'est une
transformation complète, surprenante; le cher visage que, depuis tant
de jours, nous n'avions plus vu que contracté par la douleur physique,
s'est transfiguré absolument; tante Claire a pris une expression de
paix suprême, une distinction tranquille avec un vague sourire très
doux, un air de planer au-dessus de toutes choses et de nous-mêmes.
C'est apaisant et consolant de la voir ainsi, dans cet apparat blanc
comme neige, dans cette majesté tout à coup survenue--après tout
l'horrible de ce petit lit sur lequel elle avait voulu rester pour
mourir....

Toujours sans bruit, montant et descendant comme des fantômes, nous
allons chercher maintenant tout ce qu'il y a de fleurs dans la maison
par ces temps de gelée: des bouquets de chrysanthèmes blancs, qui
étaient en bas dans le grand salon; des bouquets très odorants de
fleurs d'oranger, venus du jardin de Léo en Provence; puis des
primevères,--et nous coupons aussi, pour les jeter sur les draps, les
palmes d'un cyca auxquelles nous attachions une valeur de souvenir
parce que, contrairement à l'habitude des cycas annuels, elles avaient
résisté quatre étés durant, à l'ombre, dans notre cour.

La figure continue de s'affiner, de s'embellir dans une pâleur de cire
vierge; jamais morte ne fut plus douce à regarder, et nous pensons que
les tout petits enfants de la famille, même mon fils Samuel, pourront
très bien entrer demain pour lui dire adieu.

Avant de descendre chez ma mère, pour gagner du temps, pour retarder
encore le moment de tout lui dire, nous décidons de mettre dans un
ordre parfait la chambre entière; ainsi, quand elle montera revoir sa
soeur, l'aspect des choses alentour n'aura plus rien de pénible, sera
plus en harmonie avec le visage infiniment calme qui repose sur
l'oreiller blanc. Nous ferons tout cela nous-mêmes, comme le reste; de
cette façon, aucune trace de la lutte de cette nuit ne demeurera
apparente pour ceux qui n'y ont pas assisté. Dans le même silence
toujours, marchant sur la pointe des pieds, nous nous remettons à
l'oeuvre, avec un besoin d'activité qui est peut-être un peu fiévreux:
comme des domestiques, nous voici encore emportant des plateaux, des
tasses, des remèdes, tout l'attirail de la maladie et de la mort; puis
nous ouvrons les fenêtres au vent glacé de la nuit, nous brûlons de
l'encens,--et je me rappelle avoir balayé moi-même les tapis, trouvant
plaisir, en ce moment, à faire pour elle n'importe quelle plus humble
besogne.

Cinq heures du matin sonnent quand tout est terminé, dans un ordre
parfait, et les fleurs arrangées. Une petite lampe d'argent, placée
d'une certaine façon, tamise, à travers un abat-jour, de la lumière
rosée sur le visage mort qui achève de se transfigurer radieusement.
Tante Claire est devenue jolie, jolie comme jamais nous ne l'avions
vue dans sa vie: l'expression de paix suprême et triomphante semble
s'être fixée pour toujours comme dans du marbre. Son visage actuel est
plutôt une représentation idéale d'elle-même, dans laquelle, en
régularisant tous les traits, on n'aurait conservé que le charme de
douceur et de bonté reflété au dehors par son âme. Et ces palmes
vertes, posées en croix sur sa poitrine, ajoutent à la tranquille
majesté inattendue de son aspect.

......................................................................

Allons, maintenant, plus de prétexte pour attendre; il faut se décider
à prévenir ma mère, lui dire comment tout s'est passé et quelles
choses nous avons faites.--Pour arriver à sa chambre, il y a un long
détour à prendre, par le rez-de-chaussée, à cause de mon fils qui
dort son sommeil léger de tout petit enfant,--et je trouve
interminable notre trajet silencieux, une lampe à la main, à cette
heure inusitée, dans les appartements, les escaliers, qui se succèdent
froids et noirs.

C'est horriblement pénible d'apporter un tel message... Dès le premier
coup, frappé bien doucement à la porte, avant que Mélanie ait eu le
temps de se lever pour ouvrir, la voix de maman, qui devine pourquoi
nous venons, demande, dans ce silence de la nuit, très vite, avec une
intonation pressée d'angoisse:

--C'est fini, n'est-ce pas?...

                               *
                             *   *

Le jour d'hiver se lève enfin, bien pâle, beaucoup moins froid que les
jours précédents, attiédi par cette neige fondue qui est tombée, la
nuit.

Dès le matin, les domestiques vont de côté et d'autre annoncer la fin
à nos amis. On apporte des bouquets, des couronnes de tristes fleurs
d'hiver, dont le lit se recouvre peu à peu, en attendant les roses de
Provence commandées par dépêche. On vient de photographier le
tranquille visage de cire encadré de boucles blanches, qui demain aura
disparu pour l'éternité: l'image qu'on va en faire le fixera pour
quelques années encore,--pour quelques instants de plus, d'une
insignifiante durée dans la suite infinie du temps... Des amis montent
et descendent; la maison est pleine d'une agitation particulière,
sourde, à pas étouffés--et tante Claire, au milieu de ses fleurs, fait
toujours, toujours son même sourire de triomphante et inaltérable
paix.

Ma toute petite nièce, de cinq ans, qu'on a amenée auprès de ce lit,
exprime ainsi son impression à sa plus petite soeur, qui n'est pas
montée encore: «On vient de me faire voir tante Claire, en ange, qui
partait pour le ciel.»

Je me rappelle aussi cette scène avec Léo... Depuis tantôt quatre ans,
il était son voisin à table; ils avaient ensemble de petits mystères,
même de petites querelles comiques--surtout à propos d'une certaine
paire de ces ciseaux courts pour les broderies qu'on appelle des
_monstres_. Lui, inventait mille prétextes, plus saugrenus les uns que
les autres, pour avoir très souvent besoin de ces petits monstres et
venir les emprunter à tante Claire, qui les lui refusait toujours avec
indignation. Une seule et unique fois elle les lui avait confiés,--le
soir où il avait été reçu capitaine. Ce jour-là, elle les avait
glissés elle-même en surprise sous sa serviette à table, pour exécuter
une promesse ancienne: «Le jour où vous serez reçu, je vous les
prêterai, si jusque-là vous êtes sage.»--Et ce matin, quelqu'un ayant
prononcé devant lui ce nom des «petits monstres», il éclate en
sanglots...

                               *
                             *   *

Je vais au cimetière, au soleil de midi, pour les dispositions à
prendre au sujet du caveau et de la cérémonie de demain. Un temps
doux, après ces grands froids passés; un soleil trompeur, jouant la
lumière d'été. Je crois que les ciels sombres sont moins
mélancoliques, en décembre, que ces demi-soleils, qui chauffent vers
le milieu du jour pour faiblir de très bonne heure devant l'humidité
et les brouillards. Dans ce cimetière ensoleillé, presque riant, où
des milliers de couronnes de perles jettent de fraîches couleurs sur
les tombes, je me laisse distraire par instants, l'esprit détendu;
puis, tout à coup, me reprend un souvenir de mort, je me rappelle que
je suis venu là pour faire préparer la place d'anéantissement destinée
à tante Claire.

                               *
                             *   *

La nuit vite revenue, on se dispose pour la dernière veillée. Je
regarde longuement, avant de me retirer, la figure sereine de tante
Claire, cherchant à fixer en moi cette suprême image d'elle, qui est
si consolante et si jolie.

Cet arrangement, ces fleurs sur ce lit, tout cela est tel que je
l'avais souhaité, et tel que je l'avais, pour ainsi dire, vu par
avance avec une tristesse anticipée.

Mes souvenirs d'enfance me reviennent ce soir avec une netteté rare.
Ils me reviennent pour l'adieu sans doute, car il est certain que
tante Claire en emporte une grande partie avec elle dans la terre...

Vers mes huit ou dix ans, j'avais un bengali que j'aimais beaucoup. Je
savais sa petite existence très fragile et j'avais eu cette précaution
singulière de préparer de longue date tout ce qu'il faudrait pour
l'ensevelir: une petite boîte de plomb rembourrée de ouate rose et un
mouchoir de batiste à tante Claire comme drap de deuil. J'aimais ce
petit oiseau d'une affection étrange, exagérée comme étaient beaucoup
de mes sentiments d'alors; longtemps à l'avance, je m'étais représenté
qu'un jour viendrait où il faudrait coucher le bengali dans cette
boîte et où je verrais la cage, devenue silencieuse, occupée par le
tout petit cercueil recouvert de son drap blanc.--Un matin, comme on
venait de me ramener du collège, tante Claire, qui m'avait guetté par
une fenêtre, me prit à part pour m'annoncer, avec des précautions,
que l'oiseau avait été trouvé mort, tombé sans cause connue.--Je le
pleurai et l'ensevelis comme j'avais depuis longtemps projeté. Puis,
jusqu'au surlendemain, je laissai dans la cage le cercueil en
miniature couvert du fin mouchoir, et je ne pouvais me lasser de la
contemplation triste de cela--qui _était la réalité d'une chose depuis
longtemps redoutée et imaginée à l'avance absolument sous le même
aspect_.

Il en est un peu ainsi ce soir. Depuis ces derniers hivers, voyant de
plus en plus tante Claire s'affaiblir et vieillir, j'avais eu la
vision de son lit de mort, de sa toilette dernière, de ses boucles
blanches ainsi refaites et de beaucoup de fleurs jetées sur elle. Ce
soir, je contemple la réalité d'une chose que j'avais redoutée et
prévue absolument telle qu'elle devait être, avec la certitude de son
accomplissement inexorable...

                               *
                             *   *

_Vendredi 5 décembre._--Grand froid revenu, sous un ciel bas, obscur,
funèbre. Jamais, depuis que suis au monde, pareil hiver n'avait passé
sur notre pays. De nouveau, on a ces vagues impressions de fin de
tout, de destruction sous la glace envahissante. Et puis l'esprit se
resserre, par des temps semblables, se concentre encore davantage sur
la pensée dominante du moment--qui, pour nous tous, est la pensée de
la mort.

J'avais peur de ce que serait le visage de tante Claire, ce matin au
jour. Une nuit de plus aurait pu nous le changer, et nous avions
décidé de le recouvrir s'il avait cessé d'être agréable à voir...

Après quelques heures de sommeil, je vais anxieusement le regarder...
Mais non, pas un affaissement dans les traits pâles; on dirait plutôt
que l'ensemble s'est rajeuni, poli et affiné encore. Et l'expression
de paix et de triomphe, le mystérieux sourire doux, restent toujours
identiquement les mêmes, comme décisifs et éternels. Nous aurions pu
la conserver et la regarder une journée de plus, si tout n'était
commandé pour aujourd'hui.

                               *
                             *   *

Il y a mille préparatifs à faire, qui empêchent de penser. Les paniers
de roses et de lilas de Provence viennent d'arriver de la gare, et
c'est presque un enchantement de les ouvrir; le lit, où tante Claire
sourit si doucement, est bientôt couvert de toutes ces nouvelles
fleurs...

Maintenant on apporte cette chose lourde et banalement sinistre que je
n'avais encore jamais vue entrer dans notre maison,--ayant toujours
été au loin sur mer quand la mort nous avait visités,--un cercueil.

Et l'heure est venue d'accomplir la plus cruelle besogne: coucher
tante Claire dans ce coffre et refermer sur elle le couvercle, pour
jamais!...

Avant, il y a le départ de ma mère, que nous avons suppliée de quitter
cette chambre pour ne pas voir...

Oh! le chagrin des personnes très âgées, le chagrin des vieillards qui
n'ont presque pas de larmes, c'est, avec le chagrin des petits enfants
à l'abandon, celui qui me fait le plus de mal à regarder. Et, en ce
moment, il s'agit de ma propre mère, de son chagrin à elle; je crois
que jamais rien ne m'a déchiré comme son baiser d'adieu à sa soeur et
l'expression de ses yeux quand elle s'est retournée sur le seuil pour
apercevoir encore, une suprême fois, cette compagne de toute sa vie;
jamais ma révolte n'a été plus irritée et plus sombre contre tout
l'odieux de la mort...

                               *
                             *   *

Nous l'ensevelirons nous-mêmes, sans qu'elle soit touchée par aucune
main étrangère, même pas par ces domestiques fidèles qui sont presque
des nôtres.

C'est fait très vite, comme automatiquement...

Du reste, il y a là beaucoup de monde, des porteurs, des ouvriers
venus pour souder le lourd couvercle, et leur présence neutralise
tout. C'est fini, le visage de tante Claire est voilé à jamais,
évanoui dans la grande nuit des choses passées...

Le cercueil s'en va; on l'emporte en bas dans la cour. Elle est partie
pour l'éternité, de cette chère chambre, où, toute mon enfance,
j'étais venu chercher ces gâteries à elle, que rien ne lassait,--et
où il semblait que sa présence eût apporté un peu du charme de
«l'île», un peu de la vie antérieure de nos ancêtres de là-bas...

Dans la cour, sur des bancs recouverts de verdure, on l'a placée à
l'abri d'une tente; par terre, une jonchée de feuillages et, alentour,
des arbustes verts. Je fais enlever en hâte tout ce que le rude mois
de décembre a détruit à nos espaliers, couper les branches gelées,
arracher les feuilles mortes. Pour la dernière fois qu'elle est là,
dans cette cour où elle avait jardiné toute sa vie, où chaque plante
et même chaque imperceptible mousse devait si bien la connaître, je
veux que tout fasse, malgré l'hiver, une toilette pour elle.

De la cérémonie, du convoi, sur lequel tombe une neige fondue, je me
souviens à peine. En public, on devient presque inconscient, comme à
un enterrement quelconque.--On retient seulement, parmi tant de
manifestations extérieures de sympathie, un regard, une poignée de
main qui ont été vraiment bons.

Mais le retour!... La maison revue sous ce ciel noir de décembre, sous
cette pluie glacée, par ce crépuscule funèbre; la maison en désordre,
piétinée par la foule, avec la jonchée de branches vertes qui traîne
dans la cour--et l'odeur des substances employées pour les morts qui
reste vaguement dans les escaliers où le cercueil a passé.

Puis le dîner du soir, le premier dîner qui nous rassemble tous,
tranquilles maintenant, sans préoccupation d'aller et venir dans la
chambre de la malade; le premier dîner qui recommence le train de vie
d'autrefois--avec une place éternellement vide au milieu de nous.

Et enfin la première nuit qui suit cette journée!...

Couché dans la «chambre arabe», j'ai constamment, à travers mon
demi-sommeil fatigué, l'impression obsédante, infiniment triste, du
silence inusité qui s'est fait de l'autre côté du mur,--et pour
jamais,--dans la chambre de tante Claire. Oh! les chères voix et les
chers bruits protecteurs que j'entendais là depuis tant d'années, à
travers ce mur, quand le silence de la nuit s'était fait dans la
maison! Tante Claire ouvrant sa grande armoire qui criait sur ses
ferrures d'une façon particulière (l'armoire où est remisé pour
toujours l'Ours aux pralines); tante Claire échangeant à haute voix
quelques mots, que j'arrivais presque à distinguer, avec maman couchée
plus loin dans la chambre voisine: «Dors-tu, ma soeur?» Et sa grosse
pendule murale--aujourd'hui arrêtée--qui sonnait si fort; cette
pendule qui fait tant de bruit quand on la remonte et qu'il lui
arrivait quelquefois, à notre grand amusement, de remonter elle-même
avant de s'endormir, au coup de minuit,--si bien que c'était devenu
une plaisanterie légendaire à la maison, dès qu'on entendait quelque
tapage nocturne, d'en accuser tante Claire et sa pendule... Fini, tout
cela, éternellement fini. Partie pour le cimetière, tante Claire,--et
maman, sans doute, préférera ne plus revenir habiter la chambre
voisine de la sienne; alors, le silence s'est fait là pour toujours.
Depuis tant d'années, c'était ma joie et ma paix, de les entendre
toutes deux, de reconnaître leurs chères bonnes vieilles voix, à
travers ce mur rendu sonore par la nuit... Fini, à présent; jamais,
jamais je ne les entendrai plus...

                               *
                             *   *

Endormi enfin, cette nuit de deuil, après la fatigue extrême et le
surmenage de ces jours, je rêve les choses que je vais essayer de
conter et qui sont tout imprégnées de mort.

Cela se passait à la maison; nous étions réunis dans la salle
gothique, le soir. Ce devait être l'heure du coucher du soleil, car de
grands rayons rouges nous arrivaient de l'ouest, à travers les rideaux
et la dentelure des ogives; pourtant, il faisait plus sombre, plus
confus, comme aux fins de crépuscules. Il y avait dans cette salle une
désolation de ruine: des murs lézardés, des fauteuils tombés, des
meubles comme effondrés de vermoulure, des débris dans de la
poussière. Mais nous étions insouciants de ce désordre,--précurseur de
je ne sais quelles autres destructions ne pouvant être conjurées; nous
restions groupés sur les stalles, immobiles, dans une attente résignée
de fin de monde.

Et maintenant, on commençait à voir, par le mur entr'ouvert, les
ruines entassées des maisons du voisinage et, au delà, l'horizon
monotone de la campagne, jusque vers Martrou et la Limoise; de grandes
plaines, sur lesquelles posait le disque rouge du soleil couchant,
nous envoyant toujours ses longs rayons de soir... Les formes et les
figures de ceux qui attendaient là avec moi restaient indécises,
d'aspect très fantôme; à part ma mère, que je reconnaissais bien, les
autres?... peut-être des ancêtres jamais vus, de l'île d'Oléron, ou
des descendants n'ayant pas encore existé; des êtres de la famille,
c'est tout ce que j'en savais; des enfants d'une même branche humaine,
mais sans époque ni personnalité précises... Nous étions sous
l'impression de la mort de tante Claire, mais cette impression
s'amoindrissait de la conscience que nous avions de la fin de tout et
de nous-mêmes; le regret de ce qu'elle était perdue se diffusait dans
une plus universelle mélancolie d'anéantissement. Et ce soleil, qui
se couchait si tranquille, comme assuré d'une durée encore illimitée,
nous le regardions avec une sorte de haine... Alors, une des mains de
ces demi-fantômes qui étaient là avec moi se tendit vers lui, le doigt
indicateur levé vers son disque comme pour le maudire, et une voix
commença de proférer des paroles qui nous semblaient dévoiler des
vérités inconnaissables, en même temps qu'elles étaient l'expression
même de notre plainte à tous, de notre révolte, jusque-là muette,
contre le néant inévitable et prochain.

Les paroles que la voix prononça, retrouvées ensuite au réveil, se
suivaient incohérentes et dénuées de sens; là, au contraire, elles
m'avaient paru d'une profondeur apocalyptique, formulant des
révélations supérieures... Dans le rêve, peut-être est-on plus lucide
pour les mystères, plus capable de pénétrer dans les dessous insondés
des origine et des causes...

De toutes les phrases que la voix avait proférées contre le soleil,
cette dernière seulement a gardé un sens, du reste banal et ordinaire,
pour mon esprit réveillé: «... Le même, toujours le même!... Le même
qui s'est couché à cette place, sur ces mêmes plaines, il y a des
années, des siècles et des millénaires, aux âges antédiluviens, quand
il s'agissait d'éclairer les bêtes de ces temps-là, les mammouths ou
les plésiosaures...» Et ce nom de plésiosaure sur lequel la voix
s'était tue, avait vibré étrangement, prolongé dans le silence comme
un appel évocateur des monstruosités et des épouvantes originelles; la
plaine crépusculaire, au son de ce mot qui traînait lugubre, s'était
agrandie devant nous démesurément, avec toujours ce même terne soleil
au fond de son horizon immense; la plaine avait repris son aspect
antédiluvien, sa désolation et sa nudité rudimentaire des époques
disparues...

Et des choses inexplicables commençaient aussi à s'accomplir autour de
nous. Au fond de la salle, dans la partie obscure, la porte de ce
«musée»--où jadis mon esprit d'enfant avait été initié à la diversité
infinie des formes de la nature--s'était ouverte, sur la galerie haute
où elle donne, et des bêtes commençaient à en sortir: les vieilles
bêtes empaillées, dont quelques-unes, rapportées par des marins
d'autrefois, se dessèchent depuis si longtemps dans la poussière...

Lentement, l'une après l'autre, les bêtes sortaient; du reste, il n'y
avait plus ni époque, ni durée, ni vie, ni mort, et, dans cette grande
confusion, rien n'étonnait...

Les oiseaux, sortis des vitrines, venaient un à un, sans bruit, se
poser sur les créneaux de la haute cheminée--et je reconnaissais
surtout les plus anciens, ceux qu'on m'avait donnés les premiers,
_quand j'étais enfant_: c'est étrange comme, aux instants de fatigue
ou de douleur, de très grande surexcitation nerveuse quelconque, ce
sont toujours les impressions d'enfance qui reparaissent et qui
dominent tout...

Les papillons aussi, les papillons morts depuis tant d'étés, avaient
fui leurs épingles et leurs cadres de verre pour venir voler autour de
nous, dans l'obscurité de plus en plus envahissante. Et il y en avait
un surtout que je regardais approcher avec un sentiment de crainte
indéfinie,--un certain papillon jaune pâle, le «_citron-aurore_», qui
est mêlé pour moi à tout un monde de souvenirs ensoleillés et jeunes.
Il venait de reprendre comme les autres sa vie légère, mais ses ailes
avaient le tremblement d'agonie de celui que j'avais trouvé, trois ou
quatre jours auparavant, piqué aux rideaux de mon lit de caserne. Et
je m'écartais de lui avec respect pour ne pas gêner son vol,
m'étonnant même de voir que les autres formes humaines présentes ne
s'écartaient pas comme moi; car ce papillon était maintenant devenu
une sorte d'émanation de tante Claire, un peu d'elle-même,--peut-être
son âme errante...

                               *
                             *   *

Le lendemain, un rêve me revint encore dans ce même sentiment de la
fin de toutes choses, mais avec déjà moins de révolte et d'horreur.

Je rêvai cette fois qu'après de longs voyages sur mer, je revenais au
logis familial, ayant vieilli beaucoup et portant chevelure grise. A
travers le même demi-jour crépusculaire, je revoyais les choses de
tout temps connues, mais nullement dérangées, en ordre comme dans les
demeures vivantes--malgré cette anxiété de mort qui continuait de
planer...

J'arrivais seul, attendu par personne, après une absence qui avait
tant duré. Je trouvai ma mère qui montait lentement l'escalier obscur,
âgée et affaissée comme je ne l'avais jamais vue; nous nous
rencontrâmes sans rien nous dire, unis dans cette même anxiété
silencieuse. La prenant par la main, je la menai chez moi, dans le
salon arabe, où je la fis asseoir et m'assis par terre près d'elle.
Puis, attiré par je ne sais quel pressentiment inquiet vers la porte
restée ouverte, j'allai jeter les yeux sur l'escalier; je sortis même,
hésitant dans ce crépuscule sinistre, pour essayer de voir jusqu'en
bas, si personne ni rien ne montaient après nous... La chambre de
tante Claire, qui donne aussi sur ce vestibule, était ouverte,
éclairée par une sorte de lueur jaune d'astre couchant; j'y entrai,
pour regarder... Et là, me retournant, je la vis elle-même derrière
moi, réapparue sans bruit, avec de bons yeux souriants, très tristes.
Je n'en eus aucune frayeur; je la touchai seulement pour m'assurer si
elle était bien aussi réelle que moi; ensuite, la prenant par la main
et toujours sans parler, je l'emmenai dans le salon arabe, vers maman,
à qui je dis seulement avant d'entrer: «Devine qui je te ramène.....»
Quand elles furent assises toutes deux, et moi à leurs pieds, je les
pris de nouveau par les mains pour les bien tenir, les empêcher de
s'éteindre avant moi, n'ayant toujours pas trop confiance dans leur
réalité ni leur durée... Et nous restâmes un long moment ainsi,
immobiles et sans paroles, avec la conscience, non seulement d'être
seuls dans la maison déserte, mais seuls aussi dans toute la ville
abandonnée aux spectres, comme après une longue évolution des temps
n'ayant épargné que nous trois. D'ailleurs nous savions aussi que nous
allions disparaître, nous anéantir... Et je me disais, avec une
désespérance suprême: j'ai pu fixer un peu de leurs traits dans des
livres, les révéler l'une et l'autre à quelques milliers de frères
inconnus--aussi angoissés que moi-même par la perspective de la mort
et de l'oubli; mais ils sont passés, tous ceux qui m'ont lu, tous ceux
de ma génération, et, à présent, c'est fini même de cette sorte de vie
factice que je leur avais donnée à toutes deux dans le souvenir des
hommes; c'est fini d'elles, fini de moi; notre trace même va être
effacée, perdue dans l'absolu néant...

                               *
                             *   *

_Mars 1891._--Déjà plus de trois mois que tante Claire nous a
quittés...

Presque au lendemain de sa mort, je suis brusquement parti, laissant
la maison encore dans le désarroi sinistre, et le pays dans le froid
sombre du grand hiver; je m'en suis allé retrouver le soleil et la mer
bleue, appelé au loin par mon métier de marin.

Et je suis revenu hier, en congé de quelques heures, par un temps déjà
printanier, très lumineux, très doux. J'ai été presque attristé de
l'ordre parfait rétabli partout, de la tranquillité insouciante des
choses... Le temps a passé, l'image de tante Claire s'est éloignée.

Un soleil chaud, un peu hâtif, surprenant, a recommencé d'égayer notre
cour, que j'avais quittée encore toute transie de ces froids
noirs--avec les branches vertes de la jonchée funéraire encore
entassées dans un coin sous de la neige. Plusieurs de nos plantes sont
mortes, de celles que tante Claire soignait et auxquelles je tenais à
cause d'elle; on les a remplacées par d'autres, apportées en hâte
avant mon arrivée... Même dans cette cour, qui avait été son domaine,
la trace de son bienfaisant et doux passage sur la terre aura bientôt
disparu.

                               *
                             *   *

Nous allons tous ensemble au cimetière, faire visite au caveau où elle
dort, murée dans des pierres neuves. Le plus joyeux soleil printanier
joue sur nos vêtements noirs. Le cimetière secoue, lui aussi, la
torpeur de cet hiver long et mortel: les plantes, dont les racines
touchent aux morts, bourgeonnent doucement et vont revivre.

Il semble presque que nous venons là voir une tombe déjà ancienne,
avec un commencement d'oubli.

                               *
                             *   *

Au retour, j'entre dans sa chambre; les fenêtres sont ouvertes au vent
tiède de printemps, et là encore règne un ordre parfait, avec je ne
sais quel air de gaieté et de rajeunissement que je n'attendais pas.
Sa présence est remplacée par un grand portrait tout fraîchement
peint, qui fixe un peu de son expression et de son bon sourire; mais
cette image, enchâssée dans cet or trop neuf qui se ternira, mon fils
Samuel ne saura même pas qui elle représente, si on ne prend soin de
le lui expliquer; après moi, elle deviendra, comme tous ces portraits
d'ascendants que personne ne connaît plus, une chose simplement
respectable, que l'on regarde à peine.

J'ouvre sa grande armoire. Là, les menus objets qu'elle touchait
chaque jour ont été classés religieusement, rangés par ma mère d'une
façon définitive, et, derrière différentes petites boîtes de forme
démodée auxquelles elle tenait beaucoup, l'_Ours aux pralines_
m'apparaît dans un coin... Tout cela restera immobile, sur ces
étagères qui ne bougeront pas, dans cette chambre où personne
n'habitera plus,--jusqu'à l'heure de je ne sais quelles profanations
qui finiront tout, plus tard, quand je serai mort...

                               *
                             *   *

Je retourne chez moi, dans mon cabinet de travail et, accoudé à ma
fenêtre ouverte, en fumant une cigarette d'Orient, je regarde, comme
depuis des années, la rue familière, le quartier qui ne change pas.

De tout temps, j'ai beaucoup songé et médité à cette même fenêtre, par
les longs soirs de juin surtout,--et je voudrais bien que jusqu'à ma
mort on ne dérangeât pas l'aspect des vieux toits d'alentour; je m'y
suis attaché, bien qu'ils soient probablement si banals et quelconques
pour ceux qui n'y retrouvent pas de souvenirs.--A chacun de mes
séjours au foyer, pendant toutes ces différentes phases de ma vie, qui
se sont superposées si vite, j'ai passé ici des instants de rêve, des
heures nostalgiques, à me rappeler et à regretter mille choses
d'Orient ou d'ailleurs. Et, dans ces ailleurs, ensuite, au milieu de
leurs mirages, je regrettais par instants cette fenêtre... Le petit
Samuel, mon fils, a commencé d'y venir, lui aussi, apporté au cou de
sa bonne; plus d'une fois déjà il a promené, d'ici même, sur le
voisinage, son petit oeil étonné et peu conscient. Après moi,
peut-être, aimera-t-il ce lieu à son tour.

Il y fait délicieusement beau aujourd'hui; le ciel est bleu, le vent
passe sur ma tête, tiède comme un vent d'avril; on sent le printemps
partout; on entend déjà le chalumeau des meneurs de chèvres qui
viennent d'arriver des Pyrénées; puis voici ces trois musiciens
ambulants, qui, chaque été, reparaissent et rejouent leurs mêmes airs;
les voici installés à leur poste sur le trottoir d'en face, prêts à
recommencer leur musique des belles saisons passées... Et, en ce
moment, je me laisse prendre un peu à toute cette gaieté-là, à des
lendemains de soleil que j'aurai peut-être, à de la vie que je sens
encore en avant de moi...

Mes yeux se portent maintenant sur la fenêtre la plus voisine de la
mienne--une de celles de chez tante Claire--qui est à demi fermée et
où je vois, par l'ouverture en tuile des persiennes, passer la petite
tête odorante d'un vigoureux brin de réséda. (Le réséda était la fleur
choisie de tante Claire; je lui en ai connu presque en toute saison,
dans sa chambre,--et maman sans doute en aura conservé la tradition
fidèlement, comme si elle était là encore.)

Ces deux ou trois derniers étés, elle se tenait souvent derrière ses
persiennes ainsi entre-bâillées, ayant un peu renoncé, par fatigue, à
tous ces ouvrages qui l'occupaient depuis plus d'un demi-siècle; nous
l'apercevions donc généralement là près de nous; elle nous disait
bonjour d'un sourire, par-dessus ses éternels résédas fleuris, dans
les moments où nous quittions, Léo et moi, nos tables de travail--lui,
ses livres de mathématiques, moi, les feuillets où je m'efforçais de
fixer d'insaisissables choses emportées à mesure par le temps,--pour
nous reposer à la fenêtre, nous amuser à regarder de haut les
passants, les chats en contemplation sur les toits et les martinets en
vertige dans l'air...

C'est que, pour tout dire, je tiens à mes passants aussi,--et j'y
tiens d'autant plus qu'ils sont plus vieux dans notre voisinage.
J'aime non seulement ceux qui, à l'occasion, lèvent la tête pour me
faire un signe de connaissance; mais ceux-là même qui me jettent un
regard méchant et niais, ruminant contre moi quelque petite vilenie
anonyme; ils ne se doutent pas, ces derniers, qu'ils font partie de
mon décor familier et qu'au besoin j'offrirais un pourboire à la Mort
pour qu'elle me les laisse tranquilles quelque temps de plus...

Donc, je regarde du côté de chez tante Claire.--Et voici que je trouve
mélancolique, à présent, ce vent qui me charmait tout à l'heure; je
trouve tout à coup morne et triste, ce soleil,--et désolée, cette
immobile sérénité de l'air. Ces persiennes à demi ouvertes, entre
lesquelles je ne verrai plus jamais, jamais, paraître son bonnet de
dentelle noire et ses boucles blanches; ce brin de réséda, qui est là
tout seul me montrant innocemment une gentille tête fraîche, non, je
ne peux plus continuer de regarder ces choses;--et je referme vite ma
fenêtre parce que je pleure, je pleure comme un petit enfant...

                               *
                             *   *

Peut-être, mon Dieu, est-ce la dernière fois que le regret de tante
Claire se produira en moi avec cette intensité et sous cette forme
spéciale qui amène les larmes, puisque tout s'apaise, puisque tout
devient coutume, s'oublie, et qu'il y a un voile, une brume, une
cendre, je ne sais quoi, de jeté comme en hâte et tout de suite sur le
souvenir des êtres qui s'en sont retournés dans l'éternel rien...



VIANDE DE BOUCHERIE


Au milieu de l'océan Indien, un soir triste où le vent commençait à
gémir.

Deux pauvres boeufs nous restaient, de douze que nous avions pris à
Singapoor pour les manger en route. On les avait ménagés, ces
derniers, parce que la traversée se prolongeait, contrariée par la
mousson mauvaise.

Deux pauvres boeufs étiolés, amaigris, pitoyables, la peau déjà usée
sur les saillies des os par les frottements du roulis. Depuis bien
des jours ils naviguaient ainsi misérablement, tournant le dos à leur
pâturage de là-bas où personne ne les ramènerait plus jamais, attachés
court, par les cornes, à côté l'un de l'autre et baissant la tête avec
résignation chaque fois qu'une lame venait inonder leur corps d'une
nouvelle douche si froide; l'oeil morne, ils ruminaient ensemble un
mauvais foin mouillé de sel, bêtes condamnées, rayées par avance sans
rémission du nombre des bêtes vivantes, mais devant encore souffrir
longuement avant d'être tuées; souffrir du froid, des secousses, de la
mouillure, de l'engourdissement, de la peur...

Le soir dont je parle était triste particulièrement. En mer, il y a
beaucoup de ces soirs-là, quand de vilaines nuées livides traînent sur
l'horizon où la lumière baisse, quand le vent enfle sa voix et que la
nuit s'annonce peu sûre. Alors, à se sentir isolé au milieu des eaux
infinies, on est pris d'une vague angoisse que les crépuscules ne
donneraient jamais sur terre, même dans les lieux les plus
funèbres.--Et ces deux pauvres boeufs, créatures de prairies et
d'herbages, plus dépaysées que les hommes dans ces déserts mouvants et
n'ayant pas comme nous l'espérance, devaient très bien, malgré leur
intelligence rudimentaire, subir à leur façon l'angoisse de ces
aspects-là, y voir confusément l'image de leur prochaine mort.

Ils ruminaient avec des lenteurs de malades, leurs gros yeux atones
restant fixés sur ces sinistres lointains de la mer. Un à un, leurs
compagnons avaient été abattus sur ces planches à côté d'eux; depuis
deux semaines environ, ils vivaient donc plus rapprochés par leur
solitude, s'appuyant l'un sur l'autre au roulis, se frottant les
cornes, par amitié.

Et voici que le personnage chargé du service des vivres (celui que
nous appelons à bord: le maître-commis) monta vers moi sur la
passerelle, pour me dire dans les termes consacrés: «Cap'taine, on va
tuer un boeuf.» Le diable l'emporte, ce maître-commis! Je le reçus
très mal, bien qu'il n'y eût assurément pas de sa faute; mais en
vérité, je n'avais pas de chance depuis le commencement de cette
traversée-là: toujours pendant mon quart, l'abatage des boeufs!... Or,
cela se passe précisément au-dessous de la passerelle où nous nous
promenons, et on a beau détourner les yeux, penser à autre chose,
regarder le large, on ne peut se dispenser d'entendre le coup de
masse, frappé entre les cornes, au milieu du pauvre front attaché très
bas à une boucle par terre; puis le bruit de la bête qui s'effondre
sur le pont avec un cliquetis d'os. Et sitôt après, elle est soufflée,
pelée, dépecée; une atroce odeur fade se dégage de son ventre ouvert
et, alentour, les planches du navire, d'habitude si propres, sont
souillées de sang, de choses immondes...

Donc c'était le moment de tuer le boeuf. Un cercle de matelots se
forma autour de la boucle où l'on devait l'attacher pour
l'exécution,--et, des deux qui restaient, on alla chercher le plus
infirme, un qui était déjà presque mourant et qui se laissa emmener
sans résistance.

Alors, l'autre tourna lentement la tête, pour le suivre de son oeil
mélancolique, et, voyant qu'on le conduisait vers ce même coin de
malheur où tous les précédents étaient tombés, _il comprit_; une lueur
se fit dans son pauvre front déprimé de bête ruminante et il poussa un
beuglement de détresse... Oh! le cri de ce boeuf, c'est un des sons
les plus lugubres qui m'aient jamais fait frémir, en même temps que
c'est une des choses les plus mystérieuses que j'aie jamais
entendues... Il y avait là-dedans du lourd reproche contre nous tous,
les hommes, et puis aussi une sorte de navrante résignation; je ne
sais quoi de contenu, d'étouffé, comme s'il avait profondément senti
combien son gémissement était inutile et son appel écouté de personne.
Avec la conscience d'un universel abandon, il avait l'air de dire:
«Ah! oui... voici l'heure inévitable arrivée, pour celui qui était mon
dernier frère, qui était venu avec moi de là-bas, de la patrie où l'on
courait dans les herbages. Et mon tour sera bientôt, et pas un être au
monde n'aura pitié, pas plus de moi que de lui...»

Oh! si, j'avais pitié! J'avais même une pitié folle en ce moment, et
un élan me venait presque d'aller prendre sa grosse tête malade et
repoussante pour l'appuyer sur ma poitrine, puisque c'est là une des
manières physiques qui nous sont le plus naturelles pour bercer d'une
illusion de protection ceux qui souffrent ou qui vont mourir.

Mais, en effet, il n'avait plus aucun secours à attendre de personne,
car même moi qui avais si bien senti la détresse suprême de son cri,
je restais raide et impassible à ma place en détournant les yeux... A
cause du désespoir d'une bête, n'est-ce pas, on ne va pas changer la
direction d'un navire et empêcher trois cents hommes de manger leur
ration de viande fraîche! On passerait pour un fou, si seulement on y
arrêtait une minute sa pensée.

Cependant un petit gabier, qui peut-être, lui aussi, était seul au
monde et n'avait jamais trouvé de pitié,--avait entendu son appel,
entendu au fond de l'âme comme moi. Il s'approcha de lui, et, tout
doucement, se mit à lui frotter le museau.

Il aurait pu, s'il y avait songé, lui prédire:

«Ils mourront aussi tous, va, ceux qui vont te manger demain; tous,
même les plus forts et les plus jeunes; et peut-être qu'alors l'heure
terrible sera encore plus cruelle pour eux que pour lui, avec des
souffrances plus longues; peut-être qu'alors ils préféreraient le coup
de masse en plein front.»

La bête lui rendit bien sa caresse en le regardant avec de bons yeux
et en lui léchant la main. Mais c'était fini, l'éclair d'intelligence
qui avait passé sous son crâne bas et fermé venait de s'éteindre. Au
milieu de l'immensité sinistre où le navire l'emportait toujours plus
vite, dans les embruns froids, dans le crépuscule annonçant une nuit
mauvaise,--et à côté du corps de son compagnon qui n'était plus qu'un
amas informe de viande pendue à un croc,--il s'était remis à ruminer
tranquillement, le pauvre boeuf; sa courte intelligence n'allait pas
plus loin; il ne pensait plus à rien; il ne se souvenait plus.



LA CHANSON DES VIEUX ÉPOUX


Toto-San et Kaka-San, le mari et la femme.

Ils étaient vieux, vieux; on les avait toujours connus; les plus
anciens de Nangasaki ne se rappelaient même pas les avoir vus jeunes.

Ils mendiaient par les rues. Toto-San, qui était aveugle, traînait
dans une petite caisse à roulettes Kaka-San, qui était paralytique.

Jadis ils s'étaient nommés Hato-San et Oumé-San (monsieur Pigeon et
madame Prune), mais on ne s'en souvenait plus.

En langue nippone, Toto et Kaka sont des mots très doux qui signifient
«père et mère» dans la bouche des enfants. A cause sans doute de leur
grand âge, tout le monde les appelait ainsi; et en ce pays d'excessive
politesse, on faisait suivre ces noms familiers du terme _San_, qui
est honorifique comme monsieur ou madame (_monsieur papa et madame
maman_); les plus petits des bébés japonais ne négligent jamais ces
formules d'étiquette.

Leur façon de mendier était discrète et comme il faut; ils ne
harcelaient point les gens avec des prières, mais tendaient les mains,
simplement et sans rien dire, de pauvres mains ridées sur lesquelles
il y avait déjà comme des plissures de momie. On leur donnait du riz,
des têtes de poisson, des vieilles soupes.

Très petite, comme toutes les Japonaises, Kaka-San paraissait réduite
à rien dans cette boîte à roulettes, où son arrière-train presque mort
s'était desséché et tassé pendant une si longue suite d'années.

Sa voiture était mal suspendue; aussi lui arrivait-il d'être très
cahotée dans le cours de ses promenades par la ville. Il ne marchait
pourtant pas vite, son pauvre époux, et il était si rempli de soins,
de précautions! Elle le guidait de la voix, et lui, attentif,
l'oreille tendue, allait son chemin de juif-errant dans son éternelle
obscurité, le trait de cuir passé à l'épaule et sondant avec un bambou
la terre en avant de ses pas.

Les moments très graves, c'était quand il s'agissait de monter une
marche, ou bien de franchir un ruisseau, une crevasse, une
ornière,--comment se tirerait-il de là, Toto-San?... Et il fallait
voir alors la pauvre vieille s'agiter dans sa boîte: cette figure
inquiète, ces yeux qui brillaient d'anxiété intelligente, malgré la
buée que les ans avaient soufflée dessus pour les ternir... Évidemment
la frayeur d'être chavirée était une des choses qui minaient le plus
sa fin d'existence.


Que se passait-il dans leurs têtes, à ces deux vieux qui s'adoraient?
Qu'est-ce qu'ils pouvaient se conter l'un à l'autre, dans le
recueillement du soir? Quels souvenirs exhumaient-ils de leurs jeunes
années, quand ils étaient nichés ensemble sous quelque hangar pour
dormir, Kaka-San déjà encapuchonnée dans le mouchoir de coton bleu qui
était sa coiffure de nuit? Comment se faisaient leurs projets de
promenade, pour le lendemain, qui allait recommencer tout pareil au
jour d'avant, avec la même lutte pour manger, la même décrépitude et
la même misère. Avaient-ils encore des joies, de petits restes
d'espérance? Avaient-ils bien encore des pensées, seulement, et
pourquoi s'obstinaient-ils à vivre, quand la terre était là toute
prête pour les recevoir, pour achever de les décomposer sans plus les
faire souffrir?...

Ils se rendaient à toutes les fêtes religieuses célébrées dans les
temples.

Sous les grands cèdres noirs qui ombragent les préaux sacrés, au pied
de quelque vieux monstre en granit, ils s'installaient de bonne heure,
avant l'arrivée des premiers fidèles, et tant que durait le
pèlerinage, beaucoup de passants s'arrêtaient à eux. Jeunes filles à
figure de poupée et à tout petits yeux de chat, faisant traîner leurs
hautes chaussures de bois; bébés nippons très comiques dans leurs
longues robes bigarrées, arrivant par bandes pour faire leur dévotion
en se tenant par la main; belles dames minaudières à chignon
compliqué, venant à la pagode pour prier et pour rire; paysans à longs
cheveux, bonzes ou marchands, toutes les marionnettes imaginables de
ce petit peuple gai, passaient devant Kaka-San qui les voyait encore
et devant Toto-San qui ne les voyait plus. On leur jetait toujours un
regard bienveillant et parfois, d'un groupe, quelqu'un se détachait
pour leur porter une aumône; on leur faisait même des révérences, tout
comme à des gens de bonne compagnie, tant ils étaient connus et tant
on est poli dans cet Empire.

Et ces jours-là, il leur arrivait à eux aussi de sourire à la fête,
quand le temps était beau et la brise tiède, quand leurs douleurs de
vieillesse étaient un peu endormies au fond de leurs membres épuisés.
Kaka-San, émoustillée par le brouhaha des voix rieuses et légères, se
reprenait à minauder comme les dames qui passaient, en jouant de son
pauvre éventail de papier, se donnait un air d'être encore bien en vie
et de s'intéresser comme les autres aux choses amusantes de ce monde.


Mais, quand le soir venait, ramenant de l'obscurité et du froid sous
les cèdres, quand il y avait une horreur religieuse et un mystère
répandus tout à coup alentour des temples, dans les allées bordées de
monstres, les deux vieux époux s'affaissaient sur eux-mêmes. Il
semblait que la fatigue du jour les eût rongés par en dedans, leurs
rides étaient plus creuses, les plissures de leur peau plus pendantes;
leurs figures n'exprimaient plus que la misère affreuse et la détresse
d'être près de mourir.

Des milliers de lanternes s'allumaient pourtant autour d'eux dans les
branches noires, et des fidèles stationnaient toujours sur les
marches des sanctuaires. Le bourdonnement d'une gaieté frivole et
bizarre sortait de toute cette foule, emplissait les avenues et les
saintes voûtes, contrastant avec le rictus des monstres immobiles qui
gardaient les dieux, avec les symboles effrayants et inconnus, avec
les vagues épouvantes de la nuit. La fête se prolongeait aux lumières
et semblait une immense ironie pour les Esprits du ciel, bien plus
qu'une adoration, mais une ironie sans amertume, enfantine,
bienveillante et surtout irrésistiblement joyeuse.

C'est égal, le soleil couché, rien de tout cela ne ranimait plus ces
deux débris humains; ils redevenaient sinistres à voir, accroupis à
l'écart comme des parias malades, comme de pauvres vieux singes usés
et finis, mangeant dans un coin leurs miettes d'aumône. A ce moment,
s'inquiétaient-ils de quelque chose de profond et d'éternel, pour
avoir cette expression d'angoisse répandue sur leurs masques morts?
Qui sait ce qui se passait au fond de ces vieilles têtes japonaises?
Peut-être rien!... Ils luttaient simplement pour tâcher de continuer
de vivre; ils mangeaient, au moyen de leurs petites baguettes de bois,
en s'entr'aidant avec des soins tendres; ils s'enveloppaient pour
n'avoir pas trop froid, pour ne pas laisser la rosée se déposer sur
leurs os; ils se soignaient de leur mieux, avec le désir d'être en vie
demain et de recommencer, l'un roulant l'autre, leur même promenade
errante...


Dans la petite voiture, il y avait, en plus de Kaka-San, tous les
objets de leur ménage: écuelles ébréchées en porcelaine bleue, pour
mettre le riz, tasses en miniature pour boire le thé et lanterne en
papier rouge qu'ils allumaient le soir.

Chaque semaine une fois, Kaka-San était soigneusement repeignée et
recoiffée par son mari aveugle. Ses bras, à elle, ne pouvaient plus se
lever assez haut pour construire son chignon de Japonaise, et Toto-San
avait appris. A tâtons, à mains tremblantes, il caressait la pauvre
vieille tête qui se laissait tripoter avec un abandon câlin, et cela
rappelait, en plus triste, ces toilettes deux à deux que se font les
singes. Les cheveux étaient rares et Toto-San ne trouvait plus
grand'chose à peigner sur ce parchemin jaune, ridé comme la peau des
pommes en hiver. Il réussissait pourtant à former des coques, qu'il
disposait avec un goût nippon; elle, très intéressée, suivait des yeux
dans un casson de miroir: «Un peu plus haut, Toto-San!... Un peu plus
à droite, un peu plus à gauche...» A la fin, quand il avait piqué
là-dedans deux longues épingles en corne, qui achevaient de donner du
genre à la coiffure, Kaka-San prenait encore une certaine mine de
grand'mère comme il faut, une certaine silhouette apprêtée de bonne
femme à potiche.

Ils faisaient aussi leurs ablutions consciencieusement: on est si
propre au Japon.

Et, quand ils avaient accompli une fois de plus ce lavage,
perpétuellement recommencé depuis tant d'années, quand ils avaient
fini cette tâche de toilette que l'approche de la mort rendait de jour
en jour plus ingrate, se sentaient-ils au moins vivifiés par l'eau
pure et froide, éprouvaient-ils encore un peu de bien-être, au frais
matin?

O misère lamentable! Après chaque nuit, se réveiller tous deux plus
caducs, plus endoloris, plus branlants, et, malgré tout, vouloir
obstinément vivre, étaler sa décrépitude au soleil, et repartir pour
la même éternelle promenade à roulettes, avec les mêmes lenteurs, les
mêmes grincements de planches, les mêmes cahots, les mêmes fatigues;
aller toujours, par les rues, par les faubourgs, par les villages,
jusque dans la campagne lointaine, quand une fête était annoncée à
quelque temple des bois...


Ce fut dans les champs, un matin, au croisement de deux routes
mikadales, que la mort, en sournoise, attrapa la vieille Kaka-San.

Un beau matin d'avril, en plein soleil, en pleine verdure.

Dans cette île de Kiu-Siu, le printemps est un peu plus chaud que le
nôtre, un peu plus hâtif, et déjà tout resplendissait dans la fertile
campagne. Les deux routes se coupaient en plaine, au milieu de
rizières veloutées qu'un vent léger rendait chatoyantes comme des
peluches vertes. L'air était rempli de la musique des cigales qui, au
Japon, sont très bruyantes.

A ce carrefour, il y avait une dizaine de tombes dans les herbes, sous
un bouquet de grands cèdres isolés: des bornes carrées ou bien
d'antiques bouddhas en granit assis dans des calices de lotus. Au delà
des champs de riz, on apercevait les bois, assez semblables à nos bois
de chênes, mais où se mêlaient quelques touffes blanches ou roses qui
étaient des camélias à fleurs simples, et quelques feuillages très
légers qui étaient des bambous; puis tout au loin, des montagnes
ressemblant à de petits dômes, à de petites coupoles, dessinaient sur
le ciel bleu des formes un peu maniérées, mais très gracieuses.

C'est au milieu de cette région de calme et de verdure que l'équipage
de Kaka-San s'était arrêté, et pour une halte suprême. Des paysans et
des paysannes, habillés de longues robes en cotonnade bleu sombre à
manches pagode, une vingtaine de bonnes petites âmes nipponnes,
s'empressaient autour de la caisse à roulettes où la moribonde tordait
ses vieux bras. Ça l'avait prise tout d'un coup en chemin, tandis que
Toto-San la traînait à un pèlerinage dans un temple de la déesse
Kwanon.


Les bonnes petites âmes, qui s'étaient attroupées par bienveillance
autant que par curiosité, se démenaient de leur mieux pour la soigner.
C'étaient pour la plupart des gens qui se rendaient, eux aussi, à
cette fête de Kwanon, divinité de la Grâce.

Pauvre Kaka-San! On avait essayé de la remonter avec un cordial à
l'eau-de-vie de riz; on lui avait frotté le creux de l'estomac avec
des herbes aromatiques et tamponné la nuque avec l'eau fraîche d'un
ruisseau.

Toto-San la touchait tout doucement, la caressait à tâtons, ne
sachant que faire, entravant les autres avec ses gestes d'aveugle, et
tremblant plus que jamais de tous ses membres dans son angoisse.

En dernier lieu, on lui avait fait avaler, en boulettes, des morceaux
de papier qui contenaient d'efficaces prières écrites par les bonzes
et qu'une femme secourable avait consenti à retirer de la doublure de
ses propres manches. Peine perdue, car l'heure était sonnée;
l'invisible Mort était là, riant au nez de tous ces Nippons et serrant
déjà la vieille dans ses mains sûres.

Une dernière contorsion, très douloureuse, et Kaka-San s'affaissa, la
bouche ouverte, le corps tout de côté, à moitié tombée de sa boîte et
les bras pendants, comme la poupée d'un guignol de pauvres qui serait
au repos, la représentation finie.


Ce petit cimetière ombreux, devant lequel s'était accomplie la scène
finale, semblait tout indiqué par les Esprits et comme choisi par la
morte elle-même.

On n'hésita donc pas. On embaucha des _coolies_ qui passaient et bien
vite on se mit en devoir de creuser la terre. Tout le monde était
pressé, ne voulant pas manquer le pèlerinage, ni laisser cette pauvre
vieille sans sépulture, d'autant plus que la journée s'annonçait
chaude et que déjà de vilaines mouches s'assemblaient.

En une demi-heure le trou fut prêt. On tira la morte de sa boîte, en
l'enlevant par les épaules, et on la mit en terre, assise comme elle
avait toujours été, l'arrière-train recoquillé comme durant sa vie,
semblable à une de ces guenons desséchées que les chasseurs
rencontrent parfois au pied des arbres dans les forêts.

Toto-San essayait de tout faire par lui-même, n'ayant plus bien ses
idées et gênant les _coolies_ qui n'avaient pas l'âme sensible et qui
le bousculaient; il gémissait comme un petit enfant et des larmes
coulaient de ses yeux sans regard. Il tâtait si au moins elle était
bien peignée pour se présenter dans les demeures éternelles, si ses
coques de cheveux étaient en ordre, et il voulut replacer les grandes
épingles dans sa coiffure avant qu'on jetât la terre dessus...


On entendait un léger frémissement dans les feuillages: c'étaient les
Esprits des ancêtres de Kaka-San qui venaient la recevoir à son entrée
dans le pays des Ombres.

Elle avait fait des choses très malpropres dans sa boîte, pendant le
laisser-aller bien pardonnable de la fin, et les _coolies_, pris de
dégoût, parlaient de jeter aussi dans la fosse tout le ménage, souillé
maintenant de matières immondes: la couverture, les loques de
rechange, les petites tasses et la lanterne, jusqu'à la boîte
elle-même, prétendant que la peste était dedans.

Oh! alors Toto-San perdit tout à fait la tête de désespoir, en voyant
qu'on allait lui enlever tous ces souvenirs; épuisé et pleurant, il se
coucha dessus pour les défendre.

Mais une autre vieille mendiante qui se rendait à la fête, elle aussi,
pour y ramasser des aumônes, s'arrêta et eut pitié de lui: «Je laverai
tout ça dans le ruisseau, moi, dit-elle.»

Les gens qui s'étaient attroupés continuèrent donc leur chemin vers le
temple de la déesse, laissant ces deux mendiants ensemble au milieu de
la solitude verte où les cigales chantaient.

Dans le ruisseau d'eau courante et claire, la pauvresse lava tout avec
soin, même la boîte et ses roulettes; les détritus de Kaka-San
allèrent féconder les fraîches plantes qui poussaient le long de la
rive et les lotus superbes dont les premiers boutons commençaient à
monter des vases profondes.

Ensuite elle étendit les loques sur des branches, au gai soleil, et,
le soir, tout fut sec, bien replié, bien arrangé; Toto-San put
reprendre sa route errante.


Il s'attela et repartit, par habitude de marcher en roulant quelque
chose. Mais derrière lui, la petite voiture était vide. Séparé de
celle qui avait été son amie, son conseil, son intelligence et ses
yeux, il s'en allait au hasard, débris plus pitoyable à présent,
irrévocablement seul sur la terre jusqu'à sa fin, ne retrouvant plus
ses idées, avançant à tâtons, sans but ni espérance, dans une nuit
plus noire...

Cependant, les cigales chantaient à pleine voix dans la verdure qui
s'assombrissait sous les étoiles et, tandis que la vraie nuit
descendait autour de l'homme aveugle, on commençait à entendre dans
les branches les mêmes frémissements que le matin pendant la mise en
terre; c'étaient encore des murmures d'Esprits qui disaient:
«Console-toi, Toto-San, elle se repose dans cette sorte
d'anéantissement très doux où nous sommes nous-mêmes et où tu viendras
bientôt. Elle n'est plus ni vieille ni branlante, puisqu'elle est
morte; ni désagréable à voir, puisqu'elle est bien cachée parmi les
racines souterraines; ni dégoûtante pour personne, puisqu'elle est de
la matière fertilisant le sol. Son corps va se purifier en
s'infiltrant dans la terre; Kaka-San va devenir de jolies plantes
japonaises,--des rameaux de cèdre,--des camélias simples,--des
bambous...»


FIN



  TABLE


  AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR                      I
  RÊVE                                           1
  CHAGRIN D'UN VIEUX FORÇAT                     17
  UNE BÊTE GALEUSE                              27
  PAYS SANS NOM                                 39
  VIES DE DEUX CHATTES                          47
  L'OEUVRE DE PEN-BRON                         151
  DANS LE PASSÉ MORT                           175
  VEUVES DE PÊCHEURS                           201
  TANTE CLAIRE NOUS QUITTE                     221
  VIANDE DE BOUCHERIE                          287
  LA CHANSON DES VIEUX ÉPOUX                   299


IMPRIMERIE CHAIX.--RUE BERGÈRE, 20, PARIS.--13698-6-91.



  Liste des modifications

  page  88: «en» remplacé par «on» (on entendait des cris
            inhumains)
  page  88: «pelotte» par «pelote» (une pelote, une boule de poils
            et de griffes)
  page 138: «carresse» par «caresse» (quand on la touchait
            doucement pour une caresse)
  page 161: «moitié» par «moitiés» (des moitiés de figure)
  page 209: «desespéraient» par «désespéraients» (elles ne
            désespéraient pas encore)
  page 210: «récrimation» par «récrimination» (sans récrimination,
            sans jalousie)
  page 258: «rembourée» par «rembourrée» (une petite boîte de
            plomb rembourrée de ouate rose)
  page 265: «main-nant» par «maintenant» (tranquilles maintenant,
            sans préoccupation)
  page 308: «de d'éternel» par «d'éternel» (quelque chose de
            profond et d'éternel)





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Le livre de la pitié et de la mort" ***

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