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Title: À se tordre - Histoires chatnoiresques
Author: Allais, Alphonse, 1854-1905
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "À se tordre - Histoires chatnoiresques" ***

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Alphonse Allais

À SE TORDRE
Histoires chatnoiresques
(1891)


Table des matières

    UN PHILOSOPHE
    FERDINAND
    MŒURS DE CE TEMPS-CI
    EN BORDEE
    UN MOYEN COMME UN AUTRE
    COLLAGE
    LES PETITS COCHONS
    CRUELLE ÉNIGME
    LE MEDECIN MONOLOGUE POUR CADET
    BOISFLAMBARD
    PAS DE SUITE DANS LES IDEES
         I
         II
    LE COMBLE DU DARWINISME
    POUR EN AVOIR LE CŒUR NET
    LE PALMIER
    LE CRIMINEL PRÉCAUTIONNEUX
    L'EMBRASSEUR
    LE PENDU BIENVEILLANT
    ESTHETIC
    UN DRAME BIEN PARISIEN
         CHAPITRE PREMIER
         CHAPITRE II
         CHAPITRE III
         CHAPITRE IV
         CHAPITRE V
         CHAPITRE VI
         CHAPITRE VII
    MAM'ZELLE MISS
    LE BON PEINTRE
    LES ZEBRES
    SIMPLE MALENTENDU
    LA JEUNE FILLE ET LE VIEUX COCHON
    SANCTA SIMPLICITAS
    UNE BIEN BONNE
    TRUC CANAILLE
    ANESTHESIE
    IRONIE
    UN PETIT « FIN DE SIECLE «
    ALLUMONS LA BACCHANTE
    TENUE DE FANTAISIE
    APHASIE
    UNE MORT BIZARRE
    LE RAILLEUR PUNI
    EXCENTRIC'S
    LE VEAU CONTE DE NOËL POUR SARA SALIS
    EN VOYAGE SIMPLES NOTES
    LE CHAMBARDOSCOPE
    UNE INVENTION MONOLOGUE POUR CADET
    LE TEMPS BIEN EMPLOYE
    FAMILLE
    COMFORT
    ABUS DE POUVOIR


UN PHILOSOPHE


Je m'étais pris d'une profonde sympathie pour ce grand flemmard de
gabelou que me semblait l'image même de la douane, non pas de la douane
tracassière des frontières terriennes, mais de la bonne douane flâneuse
et contemplative des falaises et des grèves.

Son nom était Pascal; or, il aurait dû s'appeler Baptiste, tant il
apportait de douce quiétude à accomplir tous les actes de sa vie.

Et c'était plaisir de le voir, les mains derrière le dos, traîner
lentement ses trois heures de faction sur les quais, de préférence ceux
où ne s'amarraient que des barques hors d'usage et des yachts désarmés.

Aussitôt son service terminé, vite Pascal abandonnait son pantalon bleu
et sa tunique verte pour enfiler une cotte de toile et une longue blouse
à laquelle des coups de soleil sans nombre et des averses diluviennes
(peut-être même antédiluviennes) avaient donné ce ton spécial qu'on ne
trouve que sur le dos des pêcheurs à la ligne. Car Pascal pêchait à la
ligne, comme feu monseigneur le prince de Ligne lui-même.

Pas un homme comme lui pour connaître les bons coins dans les bassins et
appâter judicieusement, avec du ver de terre, de la crevette cuite, de
la crevette crue ou toute autre nourriture traîtresse.

Obligeant, avec cela, et ne refusant jamais ses conseils aux débutants.
Aussi avions-nous lié rapidement connaissance tous deux.

Une chose m'intriguait chez lui c'était l'espèce de petite classe qu'il
traînait chaque jour à ses côtés trois garçons et deux filles, tous
différents de visage et d'âge.

Ses enfants? Non, car le plus petit air de famille ne se remarquait sur
leur physionomie. Alors, sans doute, des petits voisins.

Pascal installait les cinq mômes avec une grande sollicitude, le plus
jeune tout près de lui, l'aîné à l'autre bout.

Et tout ce petit monde se mettait à pêcher comme des hommes, avec un
sérieux si comique que je ne pouvais les regarder sans rire.

Ce qui m'amusait beaucoup aussi, c'est la façon dont Pascal désignait
chacun des gosses.

Au lieu de leur donner leur nom de baptême, comme cela se pratique
généralement, Eugène, Victor ou Émile, il leur attribuait une profession
ou une nationalité.

Il y avait le Sous-inspecteur, la Norvégienne, le Courtier, l'Assureur,
et Monsieur l'abbé.

Le Sous-inspecteur était l'aîné, et Monsieur l'abbé le plus petit.

Les enfants, d'ailleurs, semblaient habitués à ces désignations, et
quand Pascal disait: « Sous-inspecteur, va me chercher quatre sous de
tabac », le Sous-inspecteur se levait gravement et accomplissait sa
mission sans le moindre étonnement.

Un jour, me promenant sur la grève, je rencontrai mon ami Pascal en
faction, les bras croisés, la carabine en bandoulière, et contemplant
mélancoliquement le soleil tout prêt à se coucher, là-bas, dans la mer.

--Un joli spectacle, Pascal!

--Superbe! on ne s'en lasserait jamais.

--Seriez-vous poète?

--Ma foi! non; je ne suis qu'un simple gabelou, mais ça n'empêche pas
d'admirer la nature.

Brave Pascal! Nous causâmes longuement et j'appris enfin l'origine des
appellations bizarres dont il affublait ses jeunes camarades de pêche.

--Quand j'ai épousé ma femme, elle était bonne chez le sous-inspecteur
des douanes. C'est même lui qui m'a engagé à l'épouser. Il savait bien
ce qu'il faisait, le bougre, car six mois après elle accouchait de notre
aîné, celui que j'appelle le Sous-inspecteur, comme de juste. L'année
suivante, ma femme avait une petite fille qui ressemblait tellement à un
grand jeune homme norvégien dont elle faisait le ménage, que je n'eus
pas une minute de doute. Celle-là, c'est la Norvégienne. Et puis, tous
les ans, ça a continué. Non pas que ma femme soit plus dévergondée
qu'une autre, mais elle a trop bon cœur. Des natures comme ça, ça ne
sait pas refuser. Bref, j'ai sept enfants, et il n'y a que le dernier
qui soit de moi.

--Et celui-là, vous l'appelez le Douanier, je suppose?

--Non, je l'appelle le Cocu, c'est plus gentil.

L'hiver arrivait; je dus quitter Houlbec, non sans faire de touchants
adieux à mon ami Pascal et à tous ses petits fonctionnaires. Je leur
offris même de menus cadeaux qui les comblèrent de joie.

L'année suivante, je revins à Houlbec pour y passer l'été.

Le jour même de mon arrivée, je rencontrais la Norvégienne, en train de
faire des commissions.

Ce qu'elle était devenue jolie, cette petite Norvégienne!

Avec ses grands yeux verts de mer et ses cheveux d'or pâle, elle
semblait une de ces fées blondes des légendes scandinaves. Elle me
reconnut et courut à moi.

Je l'embrassai:

--Bonjour, Norvégienne, comment vas-tu?

--Ça va bien, monsieur, je vous remercie.

--Et ton papa?

--Il va bien, monsieur, je vous remercie.

--Et ta maman, ta petite sœur, tes petits frères?

--Tout le monde va bien, monsieur, je vous remercie. Le Cocu a eu la
rougeole cet hiver, mais il est tout à fait guéri maintenant... et puis,
la semaine dernière, maman a accouché d'un petit Juge de paix.


FERDINAND


Les bêtes ont-elles une âme? Pourquoi n'en auraient-elles pas? J'ai
rencontré, dans la vie, une quantité considérable d'hommes, dont
quelques femmes, bêtes comme des oies, et plusieurs animaux pas beaucoup
plus idiots que bien des électeurs.

Et même--je ne dis pas que le cas soit très fréquent--j'ai
personnellement connu un canard qui avait du génie.

Ce canard, nommé Ferdinand, en l'honneur du grand Français, était né
dans la cour de mon parrain, le marquis de Belveau, président du comité
d'organisation de la Société générale d'affichage dans les tunnels.

C'est dans la propriété de mon parrain que je passais toutes mes
vacances, mes parents exerçant une industrie insalubre dans un milieu
confiné.

(Mes parents--j'aime mieux le dire tout de suite, pour qu'on ne les
accuse pas d'indifférence à mon égard--avaient établi une raffinerie de
phosphore dans un appartement du cinquième étage, rue des
Blancs-Manteaux, composé d'une chambre, d'une cuisine et d'un petit
cabinet de débarras, servant de salon.)

Un véritable éden, la propriété de mon parrain! Mais c'est surtout la
basse-cour où je me plaisais le mieux, probablement parce que c'était
l'endroit le plus sale du domaine.

Il y avait là, vivant dans une touchante fraternité, un cochon adulte,
des lapins de tout âge, des volailles polychromes et des canards à se
mettre à genoux devant, tant leur ramage valait leur plumage.

Là, je connus Ferdinand, qui, à cette époque, était un jeune canard dans
les deux ou trois mois. Ferdinand et moi, nous nous plûmes rapidement.

Dès que j'arrivais, c'étaient des coincoins de bon accueil, des
frémissements d'ailes, toute une bruyante manifestation d'amitié qui
m'allait droit au cœur.

Aussi l'idée de la fin prochaine de Ferdinand me glaçait-elle le cœur
de désespoir.

Ferdinand était fixé sur sa destinée, _conscius sui fati_. Quand on lui
apportait dans sa nourriture des épluchures de navets ou des cosses de
petits pois, un rictus amer crispait les commissures de son bec, et
comme un nuage de mort voilait d'avance ses petits yeux jaunes.

Heureusement que Ferdinand n'était pas un canard à se laisser mettre à
la broche comme un simple dindon: « Puisque je ne suis pas le plus fort,
se disait-il, je serai le plus malin », et il mit tout en œuvre pour ne
connaître jamais les hautes températures de la rôtissoire ou de la
casserole.

Il avait remarqué le manège qu'exécutait la cuisinière, chaque fois
qu'elle avait besoin d'un sujet de la basse-cour. La cruelle fille
saisissait l'animal, le soupesait, le palpait soigneusement, pelotage
suprême!

Ferdinand se jura de ne point engraisser et il se tint parole.

Il mangea fort peu, jamais de féculents, évita de boire pendant ses
repas, ainsi que le recommandent les meilleurs médecins. Beaucoup
d'exercice.

Ce traitement ne suffisant pas, Ferdinand, aidé par son instinct et de
rares aptitudes aux sciences naturelles, pénétrait de nuit dans le
jardin et absorbait les plantes les plus purgatives, les racines les
plus drastiques.

Pendant quelque temps, ses efforts furent couronnés de succès, mais son
pauvre corps de canard s'habitua à ces drogues, et mon infortuné
Ferdinand regagna vite le poids perdu.

Il essaya des plantes vénéneuses à petites doses, et suça quelques
feuilles d'un datura stramonium qui jouait dans les massifs de mon
parrain un rôle épineux et décoratif.

Ferdinand fut malade comme un fort cheval et faillit y passer.

L'électricité s'offrit à son âme ingénieuse, et je le surpris souvent,
les yeux levés vers les fils télégraphiques qui rayaient l'azur, juste
au-dessus de la basse-cour; mais ses pauvres ailes atrophiées refusèrent
de le monter si haut.

Un jour, la cuisinière, impatientée de cette étisie incoercible,
empoigna Ferdinand, lui lia les pattes en murmurant: « Bah! à la
casserole, avec une bonne platée de petits pois! ... »

La place me manque pour peindre ma consternation.

Ferdinand n'avait plus qu'une seule aurore à voir luire.

Dans la nuit je me levai pour porter à mon ami le suprême adieu, et
voici le spectacle qui s'offrit à mes yeux:

Ferdinand, les pattes encore liées, s'était traîné jusqu'au seuil de la
cuisine. D'un mouvement énergique de friction alternative, il aiguisait
son bec sur la marche de granit. Puis, d'un coup sec, il coupa la
ficelle qui l'entravait et se retrouva debout sur ses pattes un peu
engourdies.

Tout à fait rassuré, je regagnai doucement ma chambre et m'endormis
profondément.

Au matin, vous ne pouvez pas vous faire une idée des cris remplissant la
maison. La cuisinière, dans un langage malveillant, trivial et
tumultueux, annonçait à tous, la fuite de Ferdinand.

--Madame! Madame! Ferdinand qui a fichu le camp!

Cinq minutes après, une nouvelle découverte la jeta hors d'elle-même:

--Madame! Madame! Imaginez-vous qu'avant de partir, ce cochon-là a
boulotté tous les petits pois qu'on devait lui mettre avec!

Je reconnaissais bien, à ce trait, mon vieux Ferdinand.

Qu'a-t-il pu devenir, par la suite?

Peut-être a-t-il appliqué au mal les merveilleuses facultés dont la
nature, _alma parens_, s'était plu à le gratifier.

Qu'importe? Le souvenir de Ferdinand me restera toujours comme celui
d'un rude lapin.

Et à vous aussi, j'espère!


MŒURS DE CE TEMPS-CI


À la fois très travailleur et très bohème, il partage son temps entre
l'atelier et la brasserie, entre son vaste atelier du boulevard Clichy
et les gais cabarets de Montmartre.

Aussi sa mondanité est-elle restée des plus embryonnaires.

Dernièrement, il a eu un portrait à faire, le portrait d'une dame, d'une
bien grande dame, une haute baronne de la finance doublée d'une
Parisienne exquise.

Et il s'en est admirablement tiré.

Elle est venue sur la toile comme elle est dans la vie, c'est-à-dire
charmante et savoureuse avec ce je ne sais quoi d'éperdu.

Au prochain Salon, après avoir consulté un décevant livret, chacun
murmurera, un peu troublé: « Je voudrais bien savoir quelle est cette
baronne. »

Et elle a été si contente de son portrait qu'elle a donné en l'honneur
de son peintre un dîner, un grand dîner.

Au commencement du repas, il a bien été un peu gêné dans sa redingote
inaccoutumée, mais il s'est remis peu à peu.

Au dessert, s'il avait eu sa pipe, sa bonne pipe, il aurait été tout
fait heureux.

On a servi le café dans la serre, une merveille de serre où l'industrie
le l'Orient semble avoir donné rendez-vous à la nature des Tropiques.

Il est tout à fait à son aise maintenant, et il lâche les brides à ses
plus joyeux paradoxes que les convives écoutent gravement, avec un rien
d'ahurissement.

Puis tout en causant, pendant que la baronne remplit son verre d'un
infiniment vieux cognac, il saisit les soucoupes de ses voisins et les
dispose en pile devant lui.

Et comme la baronne contemple ce manège, non sans étonnement, il lui
dit, très gracieux:

--Laissez, baronne, c'est ma tournée.


EN BORDEE


Le jeune et brillant maréchal des logis d'artillerie Raoul de
Montcocasse est radieux. On vient de le charger d'une mission qui, tout
en flattant son amour-propre de sous-officier, lui assure pour le
lendemain une de ces bonnes journées qui comptent dans l'existence d'un
canonnier.

Il s'agit d'aller à Saint-Cloud avec trois hommes prendre possession
d'une pièce d'artillerie et de la ramener au fort de Vincennes.

Rassurez-vous, lecteurs pitoyables, cette histoire se passe en temps de
paix et, durant toute cette page, notre ami Raoul ne courra pas de
sérieux dangers.

Dès l'aube, tout le monde était prêt, et la petite cavalcade se mettait
en route. Un temps superbe!

--Jolie journée! fit Raoul en caressant l'encolure de son cheval.

En disant jolie journée, Raoul ne croyait pas si bien dire, car pour une
jolie journée, ce fut une jolie journée.

On arriva à Saint-Cloud sans encombre, mais avec un appétit! Un appétit
d'artilleur qui rêve que ses obus sont en mortadelle!

Très en fonds ce jour-là, Raoul offrit à ses hommes un plantureux
déjeuner à la Caboche verte. Tout en fumant un bon cigare, on prit un
bon café et un bon pousse-café, suivi lui-même de quelques autres bons
pousse-café, et on était très rouge quand on songea à se faire livrer la
pièce en question.

--Ne nous mettons pas en retard, remarqua Raoul.

Je crois avoir observé plus haut qu'il faisait une jolie journée; or une
jolie journée ne va pas sans un peu de chaleur, et la chaleur est bien
connue pour donner soif à la troupe en général, et particulièrement à
l'artillerie, qui est une arme d'élite.

Heureusement, la Providence, qui veille à tout, a saupoudré les bords de
la Seine d'un nombre appréciable de joyeux mastroquets, humecteurs
jamais las des gosiers desséchés.

Raoul et ses hommes absorbèrent des flots de ce petit argenteuil qui
vous évoque bien mieux l'idée du saphir que du rubis, et qui vous entre
dans l'estomac comme un tire-bouchon.

On arrivait aux fortifications.

--Pas de blagues, maintenant! commande Montcocasse plein de dignité,
nous voilà en ville.

Et les artilleurs, subitement envahis par le sentiment du devoir,
s'appliquèrent à prendre des attitudes décoratives, en rapport avec la
mission qu'ils accomplissaient.

Le canon lui-même, une bonne pièce de Bange de 90, sembla redoubler de
gravité.

À la hauteur du pont Royal, Raoul se souvint qu'il avait tout près, dans
le faubourg Saint-germain, une brave tante qu'il avait désolée par ses
jeunes débordements.

--C'est le moment, se dit-il, de lui montrer que je suis arrivé à
quelque chose.

Au grand galop, avec l'épouvantable tumulte de bronze sur les pavés de
la rue de l'Université, on arriva devant le vieil hôtel de la douairière
de Montcocasse.

Tout le monde était aux fenêtres, la douairière comme les autres.

Raoul fit caracoler son cheval, mit le sabre au clair, et, saisissant
son képi comme il eût fait de quelque feutre empanaché, il salua sa
tante ahurie--tels les preux, sans ancêtres--et disparut, lui, ses
hommes et son canon, comme en rêve.

La petite troupe, toujours au galop, enfila la rue de Vaugirard, et l'on
se trouva bientôt à l'Odéon.

Justement, il y avait un encombrement. Un omnibus Panthéon--Place
Courcelles jonchait le sol, un essieu brisé.

Toutes les petites femmes de la Brasserie Médicis étaient sur la porte,
ravies de l'accident.

Raoul, qui avait été l'un de leurs meilleurs clients, fut reconnu tout
de suite:

--Raoul! ohé Raoul! Descends donc de ton cheval, hé feignant!

Sans être pour cela un feignant, Raoul descendit de son cheval, et ne
crut pas devoir passer si près du Médicis sans offrir une tournée à ces
dames.

Avec la solidarité charmante des dames du Quartier latin, Nana conseilla
fortement à Raoul d'aller voir Camille, au Furet. Ça lui ferait bien
plaisir.

Effectivement, cela fit grand plaisir à Camille de voir son ami Raoul en
si bel attirail.

--Va donc dire bonjour à Palmyre, au Coucou. Ça lui fera bien plaisir.

On alla dire bonjour à Palmyre, laquelle envoya Raoul dire bonjour à
Renée, au Pantagruel.

Docile et tapageur, le bon canon suivait l'orgie, l'air un peu étonné du
rôle insolite qu'on le forçait à jouer.

Les petites femmes se faisaient expliquer le mécanisme de l'engin
meurtrier, et même Blanche, du D'Harcourt, eut à ce propos une réflexion
que devraient bien méditer les monarques belliqueux:

--Faut-il que les hommes soient bêtes de fabriquer des machines comme
ça, pour se tuer... comme si on ne claquait pas assez vite tout seul!

De bocks en fines champagnes, de fines champagnes en absinthes
anisettes, d'absinthes en bitters, on arriva tout doucement à sept
heures du soir.

Il était trop tard pour rentrer. On dîna au Quartier latin, et on y
passa la soirée.

Les sergents de ville commençaient à s'inquiéter de ce bruyant canon et
de ces chevaux fumants qu'on rencontrait dans toutes les rues à des
allures inquiétantes.

Mais que voulez-vous que la police fasse contre l'artillerie?

Au petit jour, Raoul, ses hommes et son canon faisaient une entrée
modeste dans le fort de Vincennes.

Au risque d'affliger le lecteur sensible, j'ajouterai que le pauvre
Raoul fut cassé de son grade et condamné à quelques semaines de prison.

À la suite de cette aventure, complètement dégoûté de l'artillerie, il
obtint de passer dans un régiment de spahis, dont il devint tout de
suite le plus brillant ornement.


UN MOYEN COMME UN AUTRE


--Il y avait une fois un oncle et un neveu.

--Lequel qu'était l'oncle?

--Comment, lequel? C'était le plus gros, parbleu!

--C'est donc gros, les oncles?

--Souvent.

--Pourtant, mon oncle Henri n'est pas gros.

--Ton oncle Henri n'est pas gros parce qu'il est artiste.

--C'est donc pas gros, les artistes?

--Tu m'embêtes... Si tu m'interromps tout le temps, je ne pourrai pas
continuer mon histoire.

--Je ne vais plus t'interrompre, va.

--Il y avait une fois un oncle et un neveu. L'oncle était très riche,
très riche...

--Combien qu'il avait d'argent?

--Dix-sept cents milliards de rente, et puis des maisons, des voitures,
des campagnes...

--Et des chevaux?

--Parbleu! puisqu'il avait des voitures.

--Des bateaux? Est-ce qu'il avait des bateaux?

--Oui, quatorze.

--À vapeur?

--Il y en avait trois à vapeur, les autres étaient à voiles.

--Et son neveu, est-ce qu'il allait sur les bateaux?

--Fiche-moi la paix! Tu m'empêches de te raconter l'histoire.

--Raconte-la, va, je ne vais plus t'empêcher.

--Le neveu, lui, n'avait pas le sou, et ça l'embêtait énormément...

--Pourquoi que son oncle lui en donnait pas?

--Parce que son oncle était un vieil avare qui aimait garder tout son
argent pour lui. Seulement, comme le neveu était le seul héritier du
bonhomme...

--Qu'est-ce que c'est héritier?

--Ce sont les gens qui vous prennent votre argent, vos meubles, tout ce
que vous avez, quand vous êtes mort...

--Alors, pourquoi qu'il ne tuait pas son oncle, le neveu?

--Eh bien! tu es joli, toi! Il ne tuait pas son oncle parce qu'il ne
faut pas tuer son oncle, dans aucune circonstance, même pour en hériter.

--Pourquoi qu'il ne faut pas tuer son oncle?

--À cause des gendarmes.

--Mais si les gendarmes le savent pas?

--Les gendarmes le savent toujours, le concierge va les prévenir. Et
puis, du reste, tu vas voir que le neveu a été plus malin que ça. Il
avait remarqué que son oncle, après chaque repas, était rouge...

--Peut-être qu'il était saoul.

--Non, c'était son tempérament comme ça. Il était apoplectique...

--Qu'est-ce que c'est apoplectique?

--Apoplectique... Ce sont des gens qui ont le sang à la tête et qui
peuvent mourir d'une forte émotion...

--Moi, je suis-t-y apoplectique?

--Non, et tu ne le seras jamais. Tu n'as pas une nature à ça. Alors le
neveu avait remarqué que surtout les grandes rigolades rendaient son
oncle malade, et même une fois il avait failli mourir à la suite d'un
éclat de rire trop prolongé.

--Ça fait donc mourir, de rire?

--Oui, quand on est apoplectique... Un beau jour, voilà le neveu qui
arrive chez son oncle, juste au moment où il sortait de table. Jamais il
n'avait si bien dîné. Il était rouge comme un coq et soufflait comme un
phoque...

--Comme les phoques du Jardin d'Acclimatation?

--Ce ne sont pas des phoques, d'abord, ce sont des otaries. Le neveu se
dit: « Voilà le bon moment », et il se met à raconter une histoire
drôle, drôle...

--Raconte-la-moi, dis?

--Attends un instant, je vais te la dire à la fin... L'oncle écoutait
l'histoire, et il riait à se tordre, si bien qu'il était mort de rire
avant que l'histoire fût complètement terminée.

--Quelle histoire donc qu'il lui a racontée?

--Attends une minute... Alors, quand l'oncle a été mort, on l'a enterré,
et le neveu a hérité.

--Il a pris aussi les bateaux?

--Il a tout pris, puisqu'il était son seul héritier.

--Mais quelle histoire qu'il lui avait racontée, à son oncle?

--Eh bien! celle que je viens de te raconter.

--Laquelle?

--Celle de l'oncle et du neveu.

--Fumiste, va!

--Et toi, donc


COLLAGE


Le Dr Joris Abraham W. Snowdrop, de Pigtown (U.S.A.), était arrivé à
l'âge de cinquante-cinq ans, sans que personne de ses parents ou amis
eût pu l'amener à prendre femme.

L'année dernière, quelques jours avant Noël, il entra dans le grand
magasin du 37th Square (Objets artistiques en Banaloïd), pour y acheter
ses cadeaux de Christmas.

La personne qui servait le docteur était une grande jeune fille rousse,
si infiniment charmante qu'il en ressentit le premier trouble de toute
sa vie. À la caisse, il s'informa du nom de la jeune fille.

--Miss Bertha.

Il demanda à miss Bertha si elle voulait l'épouser. Miss Bertha répondit
que, naturellement (of course), elle voulait bien.

Quinze jours après cet entretien, la séduisante miss Bertha devenait la
belle _mistress_ Snowdrop.

En dépit de ses cinquante-cinq ans, le docteur était un mari absolument
présentable. De beaux cheveux d'argent encadraient sa jolie figure
toujours soigneusement rasée. Il était fou de sa jeune femme, aux petits
soins pour elle et d'une tendresse touchante.

Pourtant, le soir des noces, il lui avait dit avec une tranquillité
terrible:

--Bertha, si jamais vous me trompez, arrangez-vous de façon que je
l'ignore.

Et il avait ajouté:

--Dans votre intérêt.

Le Dr Snowdrop, comme beaucoup de médecins américains, avait en pension
chez lui un élève qui assistait à ses consultations et l'accompagnait
dans ses visites, excellente éducation pratique qu'on devrait appliquer
en France. On verrait peut-être baisser la mortalité qui afflige si
cruellement la clientèle de nos jeunes docteurs.

L'élève de M. Snowdrop, George Arthurson, joli garçon d'une vingtaine
d'années, était le fils d'un des plus vieux amis du docteur, et ce
dernier l'aimait comme son propre fils.

Le jeune homme ne fut pas insensible à la beauté de miss Bertha, mais,
en honnête garçon qu'il était, il refoula son sentiment au fond de son
cœur et se jeta dans l'étude pour occuper ses esprits.

Bertha, de son côté, avait aimé George tout de suite, mais, en épouse
fidèle, elle voulut attendre que George lui fasse la cour le premier. Ce
manège ne pouvait durer bien longtemps, et un beau jour George et Bertha
se trouvèrent dans les bras l'un de l'autre.

Honteux de sa faiblesse, George se jura de ne pas recommencer, mais
Bertha s'était juré le contraire.

Le jeune homme la fuyait; elle lui écrivit des lettres d'une passion
débordante: « ... Être toujours avec toi; ne jamais nous quitter, de nos
deux êtres ne faire qu'un être! ... »

La lettre où flamboyait ce passage tomba dans les mains du docteur qui
se contenta de murmurer:

--C'est très faisable.

Le soir même, on dîna à White Oak Park, une propriété que le docteur
possédait aux environs de Pigtown.

Pendant le repas, une étrange torpeur, invincible, s'empara des deux
amants.

Aidé de Joe, un nègre athlétique, qu'il avait à son service depuis la
guerre de Sécession, Snowdrop déshabilla les coupables, les coucha sur
le même lit et compléta leur anesthésie grâce à un certain carbure
d'hydrogène de son invention.

Il prépara ses instruments de chirurgie aussi tranquillement que s'il se
fût agi de couper un cor à un Chinois.

Puis avec une dextérité vraiment remarquable, il enleva, en les
désarticulant, le bras droit et la jambe droite de sa femme.

À George, par la même opération, il enleva le bras gauche et la jambe
gauche.

Sur toute la longueur du flanc droit de Bertha, sur toute la longueur du
flanc gauche de George, il préleva une bande de peau large d'environ
trois pouces.

Alors, rapprochant les deux corps de façon que les deux plaies vives
coïncidassent, il les maintint collés l'un à l'autre, très fort, au
moyen d'une longue bande de toile qui faisait cent fois le tour des
jeunes gens.

Pendant toute l'opération, Bertha ni George n'avaient fait un mouvement.

Après s'être assuré qu'ils étaient dans de bonnes conditions, le docteur
leur introduisit dans l'estomac, grâce à la sonde oesophagienne, du bon
bouillon et du bordeaux vieux.

Sous l'action du narcotique habilement administré, ils restèrent ainsi
quinze jours sans reprendre connaissance.

Le seizième jour, le docteur constata que tout allait bien.

Les plaies des épaules et des cuisses étaient cicatrisées.

Quant aux deux flancs, ils n'en formaient plus qu'un.

Alors Snowdrop eut un éclair de triomphe dans les yeux et suspendit les
narcotiques.

Réveillés en même temps, Georges et Bertha se crurent le jouet de
quelque hideux cauchemar.

Mais ce fut bien autrement terrible quand ils virent que ce n'était pas
un rêve.

Le docteur ne pouvait s'empêcher de sourire à ce spectacle.

Quant à Joe, il se tenait les côtes.

Bertha surtout poussait des hurlements d'hyène folle.

--De quoi vous plaignez-vous, ma chère amie? interrompit doucement
Snowdrop. Je n'ai fait qu'accomplir votre vœu le plus cher: Être
toujours avec toi; ne jamais nous quitter; de nos deux êtres ne faire
qu'un être...

Et, souriant finement, le docteur ajouta:

--C'est ce que les Français appellent un collage.


LES PETITS COCHONS


Une cruelle désillusion m'attendait à Andouilly.

Cette petite ville si joyeuse, si coquette, si claire, où j'avais passé
les six meilleurs mois de mon existence, me fit tout de suite, dès que
j'arrivai, l'effet de la triste bourgade dont parle le poète Capus.

On aurait dit qu'un immense linceul d'affliction enveloppait tous les
êtres et toutes les choses.

Pourtant il faisait beau et rien, ce jour-là, dans mon humeur, ne me
prédisposait à voir le monde si morne.

--Bah! me dis-je, c'est un petit nuage qui flotte au ciel de mon cerveau
et qui va passer.

J'entrai au Café du Marché, qui était, dans le temps, mon café de
prédilection. Pas un seul des anciens habitués ne s'y trouvait, bien
qu'il ne fût pas loin de midi.

Le garçon n'était plus l'ancien garçon. Quant au patron, c'était un
nouveau patron, et la patronne aussi, comme de juste.

J'interrogeai:

--Ce n'est donc plus M. Fourquemin qui est ici?

--Oh! non, monsieur, depuis trois mois. M. Fourquemin est à l'asile du
Bon Sauveur, et Mme Fourquemin a pris un petit magasin de mercerie à
Dozulé, qui est le pays de ses parents.

--M. Fourquemin est fou?

--Pas fou furieux, mais tellement maniaque qu'on a été obligé de
l'enfermer.

--Quelle manie a-t-il?

--Oh! une bien drôle de manie, monsieur. Imaginez-vous qu'il ne peut pas
voir un morceau de pain sans en arracher la mie pour en confectionner
des petits cochons.

--Qu'est-ce que vous me racontez-là?

--La pure vérité, monsieur, et ce qu'il y a de plus curieux, c'est que
cette étrange maladie a sévi dans le pays comme une épidémie. Rien qu'à
l'asile du Bon Sauveur, il y a une trentaine de gens d'Andouilly qui
passent la journée à confectionner des petits cochons avec de la mie de
pain, et des petits cochons si petits, monsieur, qu'il faut une loupe
pour les apercevoir. Il y a un nom pour désigner cette maladie-là. On
l'appelle... on l'appelle... Comment diable le médecin de Paris a-t-il
dit, monsieur Romain?

M. Romain, qui dégustait son apéritif à une table voisine de la mienne,
répondit avec une obligeance mêlée de pose:

--La delphacomanie, monsieur; du mot grec delphax, delphacos, qui veut
dire petit cochon.

--Du reste, reprit le limonadier, si vous voulez avoir des détails, vous
n'avez qu'à vous adresser à l'Hôtel de France et de Normandie. C'est là
que le mal a commencé.

Précisément l'Hôtel de France et de Normandie est mon hôtel, et je me
proposais d'y déjeuner.

Quand j'arrivai à la table d'hôte, tout le monde était installé, et,
parmi les convives, pas une tête de connaissance.

L'employé des ponts et chaussées, le postier, le commis de la régie, le
représentant de la Nationale, tous ces braves garçons avec qui j'avais
si souvent trinqué, tous disparus, dispersés, dans des cabanons
peut-être, eux aussi?

Mon cœur se serra comme dans un étau.

Le patron me reconnut et me tendit la main, tristement, sans une parole.

--Eh ben, quoi donc? fis-je.

--Ah! Monsieur Ludovic, quel malheur pour tout le monde, à commencer par
moi!

Et comme j'insistais, il me dit tout bas:

--Je vous raconterai ça après déjeuner, car cette histoire-là pourrait
influencer les nouveaux pensionnaires.

Après déjeuner, voici ce que j'appris:

La table d'hôte de l'Hôtel de France et de Normandie est fréquentée par
des célibataires qui appartiennent, pour la plupart, à des
administrations de l'État, à des compagnies d'assurances, par des
voyageurs de commerce, etc., etc. En général, ce sont des jeunes gens
bien élevés, mais qui s'ennuient un peu à Andouilly, joli pays, mais
monotone à la longue.

L'arrivée d'un nouveau pensionnaire, voyageur de commerce, touriste ou
autre, est donc considérée comme une bonne fortune: c'est un peu d'air
du dehors qui vient doucement moirer le morne et stagnant étang de
l'ennui quotidien.

On cause, on s'attarde au dessert, on se montre des tours, des
équilibres avec des fourchettes, des assiettes, des bouteilles. On se
raconte l'histoire du Marseillais:

« Et celle-là, la connaissez-vous? Il y avait une fois un Marseillais...
»

Bref, ces quelques distractions abrègent un peu le temps, et tout
étranger tant soit peu aimable se voit sympathiquement accueilli.

Or, un jour, arriva à l'hôtel un jeune homme d'une trentaine d'années
dont l'industrie consiste à louer dans les villes un magasin vacant et à
y débiter de l'horlogerie à des prix fabuleux de bon marché.

Pour vous donner une idée de ses prix, il donne une montre en argent
pour presque rien. Les pendules ne coûtent pas beaucoup plus cher.

Ce jeune homme, de nationalité suisse, s'appelait Henri Jouard. Comme
tous les Suisses, Jouard, à la patience de la marmotte, joignait
l'adresse du ouistiti.

Ce jeune homme était posé comme un lapin et doux comme une épaule de
mouton.

Quoi donc, mon Dieu, aurait pu faire supposer, à cette époque-là, que
cet Helvète aurait déchaîné sur Andouilly le torrent impitoyable de la
delphacomanie?

Tous les soirs, après dîner, Jouard avait l'habitude, en prenant son
café, de modeler des petits cochons avec de la mie de pain.

Ces petits cochons, il faut bien l'avouer, étaient des merveilles de
petits cochons; petite queue en trompette, petites pattes et joli petit
groin spirituellement troussé.

Les yeux, il les figurait en appliquant à leur place une pointe
d'allumette brûlée. Ça leur faisait de jolis petits yeux noirs.

Naturellement, tout le monde se mit à confectionner des cochons. On se
piqua au jeu, et quelques pensionnaires arrivèrent à être d'une jolie
force en cet art. L'un de ces messieurs, un nommé Vallée, commis aux
contributions indirectes, réussissait particulièrement ce genre
d'exercice.

Un soir qu'il ne restait presque plus de mie de pain sur la table,
Vallée fit un petit cochon dont la longueur totale, du groin au bout de
la queue, ne dépassait pas un centimètre.

Tout le monde admira sans réserve. Seul Jouard haussa respectueusement
les épaules en disant:

--Avec la même quantité de mie de pain je me charge d'en faire deux, des
cochons.

Et, pétrissant le cochon de Vallée, il en fit deux.

Vallée, un peu vexé, prit les deux cochons et en confectionna trois,
tout de suite.

Pendant ce temps, les pensionnaires s'appliquaient, imperturbablement
graves, à modeler des cochons minuscules.

Il se faisait tard; on se quitta.

Le lendemain, en arrivant au déjeuner, chacun des pensionnaires, sans
s'être donné le mot, tira de sa poche une petite boîte contenant des
petits cochons infiniment plus minuscules que ceux de la veille.

Ils avaient tous passé leur matinée à cet exercice, dans leurs bureaux
respectifs.

Jouard promit d'apporter, le soir même, un cochon qui serait le dernier
mot du cochon microscopique.

Il l'apporta, mais Vallée aussi en apporta un, et celui de Vallée était
encore plus petit que celui de Jouard, et mieux conformé.

Ce succès encouragea les jeunes gens, dont la seule occupation désormais
fut de pétrir des petits cochons, à n'importe quelle heure de la
journée, à table, au café, et surtout au bureau. Les services publics en
souffrirent cruellement, et des contribuables se plaignirent au
gouvernement où firent passer des notes dans La Lanterne et Le Petit
Parisien.

Des changements, des disgrâces, des révocations émaillèrent L'Officiel.

Peine perdue! La delphacomanie ne lâche pas si aisément sa proie.

Le pis de la situation, c'est que le mal s'était répandu en ville. De
jeunes commis de boutiques, des négociants, M. Fourquemin lui-même, le
patron du Café du Marché, furent atteints par l'épidémie. Tout Andouilly
pétrissait des cochons dont le poids moyen était arrivé à ne pas
dépasser un milligramme.

Le commerce chôma, périclita l'industrie, stagna l'administration!

Sans l'énergie du préfet, c'en était fait d'Andouilly.

Mais le préfet, qui se trouvait alors être M. Rivaud, actuellement
préfet du Rhône, prit des mesures frisant la sauvagerie.

Andouilly est sauvé, mais combien faudra-t-il de temps pour que cette
petite cité, jadis si florissante, retrouve sa situation prospère et sa
riante quiétude?


CRUELLE ÉNIGME


Chaque soir, quand j'ai manqué le dernier train pour Maisons-Laffitte
(et Dieu sait si cette aventure m'arrive plus souvent qu'à mon tour), je
vais dormir en un pied-à-terre que j'ai à Paris.

C'est un logis humble, paisible, honnête, comme le logis du petit garçon
auquel Napoléon III, alors simple président de la République, avait logé
trois balles dans la tête pour monter sur le trône.

Seulement, il n'y a pas de rameau bénit sur un portrait, et pas de
vieille grand-mère qui pleure.

Heureusement!

Mon pied-à-terre, j'aime mieux vous le dire tout de suite, est une
simple chambre portant le numéro 80 et sise en l'hôtel des Trois
Hémisphères, rue des Victimes.

Très propre et parfaitement tenu, cet établissement se recommande aux
personnes seules, aux familles de passage à Paris, ou à celles qui, y
résidant, sont dénuées de meubles.

Sous un aspect grognon et rébarbatif, le patron, M. Stéphany, cache un
cœur d'or. La patronne est la plus accorte hôtelière du royaume et la
plus joyeuse.

Et puis, il y a souvent, dans le bureau, une dame qui s'appelle Marie et
qui est très gentille. (Elle a été un peu souffrante ces jours-ci, mais
elle va tout à fait mieux maintenant, je vous remercie.)

L'hôtel des Trois Hémisphères a cela de bon qu'il est international,
cosmopolite et même polyglotte.

C'est depuis que j'y habite que je commence à croire à la géographie,
car jusqu'à présent--dois-je l'avouer?--la géographie m'avait paru de la
belle blague.

En cette hostellerie, les nations les plus chimériques semblent prendre
à tâche de se donner rendez-vous.

Et c'est, par les corridors, une confusion de jargons dont la tour de
l'ingénieur Babel, pourtant si pittoresque, ne donnait qu'une faible
idée.

Le mois dernier, un clown né natif des îles Féroé rencontra, dans
l'escalier, une jeune Arménienne d'une grande beauté.

Elle mettait tant de grâce à porter ses quatre sous de lait dans la
boîte de fer-blanc, que l'insulaire en devint éperdument amoureux.

Pour avoir le consentement, on télégraphia au père de la jeune fille,
qui voyageait en Thuringe, et à la mère, qui ne restait pas loin du
royaume de Siam.

Heureusement que le fiancé n'avait jamais connu ses parents, car on se
demande où l'on aurait été les chercher, ceux-là.

Le mariage s'accomplit dernièrement à la mairie du XVIIIe. M. Bin, qui
était à cette époque le maire et le père de son arrondissement, profita
de la circonstance pour envoyer une petite allocution sur l'union des
peuples, déclarant qu'il était résolument décidé à garder une attitude
pacifique aussi bien avec les Batignolles qu'avec la Chapelle et
Ménilmontant.


J'ai dit plus haut que ma chambre porte le numéro 80. Elle est donc
voisine du 81.

Depuis quelques jours, le 81 était vacant.

Un soir, en rentrant, je constatai que, de nouveau, j'avais un voisin,
ou plutôt une voisine.

Ma voisine était-elle jolie? Je l'ignorais, mais ce que je pouvais
affirmer, c'est qu'elle chantait adorablement. (Les cloisons de l'hôtel
sont composées, je crois, de simple pelure d'oignon.)

Elle devait être jeune, car le timbre de sa voix était d'une fraîcheur
délicieuse, avec quelque chose, dans les notes graves, d'étrange et de
profondément troublant.

Ce qu'elle chantait, c'était une simple et vieille mélodie américaine,
comme il en est de si exquises.

Bientôt la chanson prit fin et une voix d'homme se fit entendre.

--Bravo! Miss Ellen, vous chantez à ravir, et vous m'avez causé le plus
vif plaisir... Et vous, maître Sem, n'allez-vous pas nous dire une
chanson de votre pays?

Une grosse voix enrouée répondit en patois négro-américain:

--Si ça peut vous faire plaisir, monsieur George.

Et le vieux nègre (car, évidemment, c'était un vieux nègre) entonna une
burlesque chanson dont il accompagnait le refrain en dansant la gigue, à
la grande joie d'une petite fille qui jetait de perçants éclats de rire.

--À votre tour, Doddy, fit l'homme, dites-nous une de ces belles fables
que vous dites si bien.

Et la petite Doddy récita une belle fable sur un rythme si précipité,
que je ne pus en saisir que de vagues bribes.

--C'est très joli, reprit l'homme; comme vous avez été bien gentille, je
vais vous jouer un petit air de guitare, après quoi nous ferons tous un
beau dodo.

L'homme me charma avec sa guitare.

À mon gré, il s'arrêta trop tôt, et la chambre voisine tomba dans le
silence le plus absolu.

--Comment, me disais-je, stupéfait, ils vont passer la nuit tous les
quatre dans cette petite chambre?

Et je cherchais à me figurer leur installation.

Miss Ellen couche avec George.

On a improvisé un lit à la petite Doddy, et Sem s'est étendu sur le
parquet. (Les vieux nègres en ont vu bien d'autres!)

Ellen! quelle jolie voix, tout de même!

Et je m'endormis, la tête pleine d'Ellen.

Le lendemain, je fus réveillé par un bruit endiablé. C'était maître Sem
qui se dégourdissait les jambes en exécutant une gigue nationale.

Ce divertissement fut suivi d'une petite chanson de Doddy, d'une
adorable romance de miss Ellen, et d'un solo de piston véritablement
magistral.

Tout à coup, une voix monta de la cour.

--Eh bien! George; êtes-vous prêt? Je vous attends.

--Voilà, voilà, je brosse mon chapeau et je suis à vous.

Effectivement, la minute d'après, George sortait.

Je l'examinai par l'entrebâillement de ma porte.

C'était un grand garçon, rasé de près, convenablement vêtu, un gentleman
tout à fait.

Dans la chambre, tout s'était tu.

J'avais beau prêter l'oreille, je n'entendais rien.

Ils se sont rendormis, pensai-je.

Pourtant, ce diable de Sem semblait bien éveillé.

Quels drôles de gens!

Il était neuf heures, à peu près. J'attendis.

Les minutes passèrent, et les quarts d'heure, et les heures. Toujours
pas un mouvement.

Il allait être midi.

Ce silence devenait inquiétant.

Une idée me vint.

Je tirai un coup de revolver dans ma chambre, et j'écoutai. Pas un cri,
pas un murmure, pas une réflexion de mes voisins. Alors j'eus
sérieusement peur. J'allai frapper à leur porte

--_Open the door, Sem! ... Miss Ellen!... Doddy! Open the door..._

Rien ne bougeait! Plus de doute, ils étaient tous morts. Assassinés par
George, peut-être, ou asphyxiés! Je voulus regarder par le trou de la
serrure. La clef était sur la porte. Je n'osai pas entrer. Comme un fou,
je me précipitai au bureau de l'hôtel.

--Madame Stéphany, fis-je d'une voix que j'essayai de rendre
indifférente, qui demeure à côté de moi?

--Au 81? C'est un Américain, M. George Huyotson.

--Et que fait-il?

--Il est ventriloque.


LE MEDECIN MONOLOGUE POUR CADET


Pour avoir du toupet, je ne connais personne comme les médecins. Un
toupet infernal! Et un mépris de la vie humaine, donc!

Vous êtes malade, votre médecin arrive. Il vous palpe, vous ausculte,
vous interroge, tout cela en pensant à autre chose. Son ordonnance
faite, il vous dit: « Je repasserai », et--vous pouvez être
tranquille--il repassera, jusqu'à ce que vous soyez passé, vous, et
trépassé.

Quand vous êtes trépassé, immédiatement un croque-mort vient lui
apporter une petite prime des pompes funèbres.

Si vous résistez longtemps à la maladie et surtout aux médicaments, le
bon docteur se frotte les mains, car ses petites visites et surtout la
petite remise que lui fait le pharmacien font boule de neige et
finissent par constituer une somme rondelette.

Une seule chose l'embête, le bon docteur: c'est si vous guérissez tout
de suite. Alors il trouve encore moyen de faire son malin et de vous
dire, avec un aplomb infernal:

--Ah! ah! je vous ai tiré de là!

Mais de tous les médecins celui qui a le plus de toupet, c'est le mien,
ou plutôt l'ex-mien, car je l'ai balancé, et je vous prie de croire que
ça n'a pas fait un pli.

À la suite d'un chaud et froid, ou d'un froid et chaud--je ne me
souviens pas bien--j'étais devenu un peu indisposé. Comme je tiens à ma
peau--qu'est-ce que vous voulez, on n'en a qu'une!--, je téléphonai à
mon médecin, qui arriva sur l'heure.

Je n'allais déjà pas très bien, mais après la première ordonnance, je me
portai tout à fait mal et je dus prendre le lit.

Nouvelle visite, nouvelle ordonnance, nouvelle aggravation.

Bref, au bout de quelques jours, j'avais maigri d'un tas de livres... et
même de kilos.

Un matin que je ne me sentais pas du tout bien, mon médecin, après
m'avoir ausculté plus soigneusement que de coutume, me demanda:

--Vous êtes content de votre appartement?

--Mais oui, assez.

--Combien payez-vous?

--Trois mille quatre.

--Les concierges sont convenables?

--Je n'ai jamais eu à m'en plaindre.

--Et le propriétaire?

--Le propriétaire est très gentil.

--Les cheminées ne fument pas?

--Pas trop.

Etc., etc.

Et je me demandais: « Où veut-il en venir, cet animal-là? Que mon
appartement soit humide ou non, ça peut l'intéresser au point de vue de
ma maladie, mais le chiffre de mes contributions, qu'est-ce que ça peut
bien lui faire? » Et malgré mon état de faiblesse, je me hasardai à lui
demander:

--Mais, docteur, pourquoi toutes ces questions?

--Je vais vous le dire, me répondit-il, je cherche un appartement, et le
vôtre ferait bien mon affaire.

--Mais... je n'ai point l'intention de déménager

--Il faudra bien pourtant dans quelques jours.

--Déménager?

--Dame!

Et je compris

Mon médecin jugeait mon état désespéré, et il ne me l'envoyait pas dire.

Ce que cette brusque révélation me produisit, je ne saurais l'exprimer
en aucune langue.

Un trac terrible, d'abord, une frayeur épouvantable!

Et puis, ensuite, une colère bleue! On ne se conduit pas comme ça avec
un malade, avec un client, un bon client, j'ose le dire.

Ah! tu veux mon appartement, mon vieux? Eh bien, tu peux te fouiller!

Quand vous serez malade, je vous recommande ce procédé-là: mettez-vous
en colère. Ça vous fera peut-être du mal, à vous. Moi, ça m'a guéri.

J'ai fichu mon médecin à la porte.

J'ai flanqué mes médicaments par la fenêtre.

Quand je dis que je les ai flanqués par la fenêtre, j'exagère. Je n'aime
pas à faire du verre cassé exprès, ça peut blesser les passants, et je
n'aime pas à blesser les passants: je ne suis pas médecin, moi!

Je me suis contenté de renvoyer toutes mes fioles au pharmacien avec une
lettre à cheval.

Et il y en avait de ces fioles, et de ces paquets et de ces boîtes

Il y en avait tant qu'un jour je m'étais trompé--je m'étais collé du
sirop sur l'estomac et j'avais avalé un emplâtre.

C'est même la seule fois où j'ai éprouvé quelque soulagement.

Et puis, j'ai renouvelé mon bail et je n'ai jamais repris de médecin.


BOISFLAMBARD


La dernière fois que j'avais rencontré Boisflambard, c'était un matin,
de très bonne heure (je ne me souviens plus quelle mouche m'avait piqué
de me lever si tôt), au coin du boulevard Saint-michel et de la rue
Racine.

Mon pauvre Boisflambard, _quantum mutatus_!

À cette époque-là, le jeune Boisflambard résumait toutes les élégances
du Quartier latin.

Joli garçon, bien tourné, Maurice Boisflambard s'appliquait à être
l'homme le mieux « mis » de toute la rive gauche.

Le vernis de ses bottines ne trouvait de concurrence sérieuse que dans
le luisant de ses chapeaux, et si on ne se lassait pas d'admirer ses
cravates, on avait, depuis longtemps, renoncé à en savoir le nombre.

De même pour ses gilets.

Que faisait Boisflambard au Quartier latin? Voilà ce que personne
n'aurait pu dire exactement. Étudiant? En quoi aurait-il été étudiant et
à quel moment de la journée aurait-il étudié? Quels cours, quelles
cliniques aurait-il suivis?

Car Boisflambard ne fréquentait, dans la journée, que les brasseries de
dames; le soir, que le bal Bullier ou un petit concert énormément
tumultueux, disparu depuis, qui s'appelait le Chalet.

Mais que nous importait la fonction sociale de Boisflambard? N'était-il
pas le meilleur garçon du monde, charmant, obligeant, sympathique à
tous?

Pauvre Boisflambard!

J'hésitai de longues secondes à le reconnaître, tant sa piteuse tenue
contrastait avec son dandysme habituel.

De gros souliers bien cirés, mais faisant valoir, par d'innombrables
pièces, de sérieux droits à la retraite; de pauvres vieux gants noirs
éraillés; une chemise de toile commune irréprochablement propre, mais
gauchement taillée et mille fois reprisée; une cravate plus que modeste
et semblant provenir d'une lointaine bourgade; le tout complété par un
chapeau haut de forme rouge et une redingote verte.

Je dois à la vérité de déclarer que ce chapeau rouge et cette redingote
verte avaient été noirs tous les deux dans des temps reculés.

Et à ce propos, qui dira pourquoi le Temps, ce grand teinturier, s'amuse
à rougir les chapeaux, alors qu'il verdit les redingotes? La nature est
capricieuse: elle a horreur du vide, peut-être éprouve-t-elle un vif
penchant pour les couleurs complémentaires!

Je serrai la main de Boisflambard; mais, malgré toute ma bonne volonté,
mon regard manifesta une stupeur qui n'échappa pas à mon ami.

Il était devenu rouge comme un coq (un coq rouge, bien entendu).

--Mon ami, balbutia-t-il, tu dois comprendre, à mon aspect, qu'un
malheur irréparable a fondu sur moi. Tu ne me verras plus: je quitte
prochainement Paris.

Je ne trouvai d'autre réponse qu'un serrement de main où je mis toute ma
cordialité.

De plus en plus écarlate, Boisflambard disparut dans la direction de la
rue Racine.

Depuis cette entrevue, je m'étais souvent demandé quel pouvait être le
sort de l'infortuné Boisflambard, et mes idées, à ce sujet, prenaient
deux tours différents.

D'abord une sincère et amicale compassion pour son malheur, et puis un
légitime étonnement pour le brusque effet physique de cette catastrophe
sur des objets inanimés, tels que des souliers ou une chemise.

Qu'un homme soit foudroyé par une calamité, que ses cheveux blanchissent
en une nuit, je l'admets volontiers; mais que cette même calamité
transforme, dans la semaine, une paire d'élégantes bottines en souliers
de roulier, voilà ce qui passait mon entendement.

Pourtant, à la longue, une réflexion me vint, qui me mit quelque
tranquillité dans l'esprit: peut-être Boisflambard avait-il vendu sa
somptueuse garde-robe pour la remplacer par des hardes plus modestes?

Quelques années après cette aventure, il m'arriva un malheur dans une
petite ville de province.

Grimpé sur l'impériale d'une diligence, je ne voulus pas attendre, pour
en descendre, qu'on appliquât l'échelle. Je sautai sur le sol et me
foulai le pied.

On me porta dans une chambre de l'hôtel et, en attendant le médecin, on
m'entoura le pied d'une quantité prodigieuse de compresses, à croire que
tout le linge de maison servait à mon pansement.

--Ah! voilà le docteur! s'écria une bonne.

Je levai les yeux, et ne pus réprimer un cri de joyeuse surprise.

Celui qu'on appelait le docteur, c'était mon ancien camarade
Boisflambard.

Un Boisflambard un peu engraissé, mais élégant tout de même et superbe
comme en ses meilleurs temps du Quartier latin.

--Boisflambard!

--Toi!

--Qu'est-ce que tu fais ici?

--Mais, tu vois... Je suis médecin.

--Médecin, toi! Depuis quand?

--Depuis... ma foi, depuis le jour où nous nous sommes vus pour la
dernière fois, car c'est ce matin-là que j'ai passé ma thèse... Je
t'expliquerai ça, mais voyons d'abord ton pied.

Boisflambard médecin! Je n'en revenais pas, et
même--l'avouerai-je?--j'éprouvais une certaine méfiance à lui confier le
soin d'un de mes membres, même inférieur.

--M'expliqueras-tu enfin? lui demandai-je, quand nous fûmes seuls.

--Mon Dieu, c'est bien simple: quand tu m'as connu au Quartier, j'étais
étudiant en médecine...

--Tu ne nous l'as jamais dit.

--Vous ne me l'avez jamais demandé... Alors j'ai passé mes examens, ma
thèse, et je suis venu m'installer ici, où j'ai fait un joli mariage.

--Mais, malheureux! à quel moment de la journée étudiais-tu l'art de
guérir tes semblables?

--Quelques jours avant mon examen, je piochais ferme avec un vieux
docteur dont c'est la spécialité, et puis... et puis... j'avais
découvert un truc pour être reçu.

--Un truc?

--Un truc épatant, mon cher, simple et bien humain. Écoute plutôt...

--Lors du premier examen que je passai à l'École de médecine, j'arrivai
bien vêtu, tiré à quatre épingles, reluisant! Inutile de te prévenir que
j'ignorais les premiers mots du programme. Le premier bonhomme qui
m'interrogea était un professeur d'histoire naturelle. Il me pria de
m'expliquer sur... et il prononça un mot qui n'avait jamais résonné dans
mes oreilles. Je lui fis répéter son diable de mot, sans plus de succès
pour mes souvenirs. Était-ce un animal, un végétal ou un minéral? Ma
foi, je pris une moyenne et répondis:

"C'est une plante...

--Vous m'avez mal entendu, mon ami, reprit doucement le professeur, je
vous demande de parler de..."

« Et toujours ce diable de mot. Alors j'optai pour un animal, et, sur un
signe d'impatience de l'interrogateur, je déclarai vivement que c'était
un caillou. Pas de veine, en vérité: le professeur d'histoire naturelle
interrogeait également sur la physique, et ce mot terrible que je ne
connais pas, c'était les lois d'Ohm. Dois-je ajouter que je fus
impitoyablement recalé?...

« En même temps que moi se présentait un pauvre diable aussi piteusement
accoutré que j'étais bien vêtu. Au point de vue scientifique, il était à
peu près de ma force. Eh bien! lui, il fut reçu! J'attribuai mon échec
et son succès à nos tenues différentes. Les examinateurs avaient eu
pitié du pauvre jeune homme. Ils avaient pensé, peut-être, aux parents
de province, besogneux, se saignant aux quatre veines pour payer les
études du garçon à Paris. Un échec, c'est du temps perdu, de gros frais
qui se prolongent, de plus en plus coûteux. Évidemment, de bonnes idées
pitoyables leur étaient venues, à ces examinateurs, qui sont des hommes,
après tout, et voilà pourquoi le pauvre bougre était reçu, tandis que
moi, le fils de famille, j'étais invité à me représenter à la prochaine
session.

« Cette leçon, comme tu penses bien, ne fut pas perdue. Je me composai,
avec un soin, un tact, une habileté dont tu n'as pas idée, une
garde-robe plus que modeste que je ne revêtais qu'aux jours d'examen: ce
costume, tu l'as vu précisément le dernier jour où je l'ai porté, le
jour de ma thèse. Tu me croiras si tu veux, j'ai vu un vieux dur à cuire
de professeur essuyer une larme à la vue de mon minable complet. Il
m'aurait fait blanchir une boule à son compte, plutôt que de me refuser,
cet excellent homme.

--Tout cela est fort joli, objectai-je, mais ce n'est pas en enfilant
une vieille redingote, tous les ans, au mois de juillet, qu'on apprend à
guérir l'humanité de tous les maux qui l'accablent.

--La médecine, mon cher, n'est pas une affaire de science: c'est une
affaire de veine. Ainsi, il m'est arrivé plusieurs fois de commettre des
erreurs de diagnostic, mais, tu sais, des erreurs à foudroyer un
troupeau de rhinocéros; eh bien! c'est précisément dans ces cas-là que
j'ai obtenu des guérisons que mes confrères eux-mêmes n'ont pas hésité à
qualifier de miraculeuses.


PAS DE SUITE DANS LES IDEES


I


Il la rencontra un jour dans la rue, et la suivit jusque chez elle. À
distance et respectueusement.

Il n'était pourtant pas timide ni maladroit, mais cette jeune femme lui
semblait si vertueuse, si paisiblement honnête, qu'il se serait fait un
crime de troubler, même superficiellement, cette belle tranquillité!

Et c'était bien malheureux, car il ne se souvenait pas avoir jamais
rencontré une plus jolie fille, lui qui en avait tant vu et qui les
aimait tant.

Jeune fille ou jeune femme, on n'aurait pas su dire, mais, en tout cas,
une adorable créature.

Une robe très simple, de laine, moulait la taille jeune et souple.

Une voilette embrumait la physionomie, qu'on devinait délicate et
distinguée.

Entre le col de la robe et le bas de la voilette apparaissait un morceau
de cou, un tout petit morceau.

Et cet échantillon de peau blanche, fraîche, donnait au jeune homme une
furieuse envie de s'informer si le reste était conforme.

Il n'osa pas.

Lentement, et non sans majesté, elle rentra chez elle.

Lui resta sur le trottoir, plus troublé qu'il ne voulait se l'avouer.

--Nom d'un chien! disait-il, la belle fille!

Il étouffa un soupir:

--Quel dommage que ce soit une honnête femme!

Il mit beaucoup de complaisance personnelle à la revoir, le lendemain et
les jours suivants.

Il la suivit longtemps avec une admiration croissante et un respect qui
ne se démentit jamais.

Et chaque fois, quand elle rentrait chez elle, lui restait sur le
trottoir, tout bête, et murmurait:

--Quel dommage que ce soit une honnête femme!


II


Vers la mi-avril de l'année dernière, il ne la rencontra plus.

--Tiens! se dit-il, elle a déménagé.

--Tant mieux, ajouta-t-il, je commençais à en être sérieusement toqué.

--Tant mieux, fit-il encore, en manière de conclusion.

Et pourtant, l'image de la jolie personne ne disparut jamais
complètement de son cœur.

Surtout le petit morceau de cou, près de l'oreille, qu'on apercevait
entre le col de la robe et le bas de la voilette, s'obstinait à lui
trottiner par le cerveau.

Vingt fois, il forma le projet de s'informer de la nouvelle adresse.

Vingt fois, une pièce de cent sous dans la main, il s'approcha de
l'ancienne demeure, afin d'interroger le concierge.

Mais, au dernier moment, il reculait et s'éloignait, remettant dans sa
poche l'écu séducteur.

Le hasard, ce grand concierge, se chargea de remettre en présence ces
deux êtres, le jeune homme si amoureux et la jeune fille si pure.

Mais, hélas! la jeune fille si pure n'était plus pure du tout.

Elle était devenue cocotte.

Et toujours jolie, avec ça!

Bien plus jolie qu'avant, même!

Et effrontée!

C'était à l'Eden.

Elle marcha toute la soirée, et marcha dédaigneuse du spectacle.

Lui, la suivit comme autrefois, admiratif et respectueux.

À plusieurs reprises, elle but du champagne avec des messieurs.

Lui, attendait à la table voisine.

Mais ce fut du champagne sans conséquence.

Car, un peu avant la fin de la représentation, elle sortit seule et
rentra seule chez elle, à pied, lentement, comme autrefois, et non sans
majesté.

Quand la porte de la maison se fut refermée, lui resta tout bête, sur le
trottoir.

Il étouffa un soupir et murmura:

Quel dommage que ce soit une grue!


LE COMBLE DU DARWINISME


Je n'ai pas toujours été le vieillard quinteux et cacochyme que vous
connaissez aujourd'hui, jeunes gens.

Des temps furent où je scintillais de grâce et de beauté.

Les demoiselles s'écriaient toutes, en me voyant passer: « Oh! le
charmant garçon! Et comme il doit être comme il faut! » Ce en quoi les
demoiselles se trompaient étrangement, car je ne fus jamais comme il
faut, même aux temps les plus reculés de ma prime jeunesse.

À cette époque, la muse de la Prose n'avait que légèrement effleuré, du
bout de son aile vague, mon front d'ivoire.

D'ailleurs, la nature de mes occupations était peu faite pour m'impulser
vers d'aériennes fantaisies.

Je me préparais, par un stage pratique dans les meilleures maisons de
Paris, à l'exercice de cette profession tant décriée où s'illustrèrent,
au XVIIe siècle, M. Fleurant, et, de nos jours, l'espiègle Fenayrou.

Dois-je ajouter que le seul fait de mon entrée dans une pharmacie
déterminait les plus imminentes catastrophes et les plus irrémédiables?

Mon patron devenait rapidement étonné, puis inquiet, et enfin insane,
dément parfois.

Quant à la clientèle, une forte partie était fauchée par un trépas
prématuré; l'autre, manifestant de véhémentes méfiances, s'adressait
ailleurs.

Bref, je tramais dans les plis de mon veston le spectre de la faillite,
la faillite au sourire vert.

Je possédais un scepticisme effroyable à l'égard des matières
vénéneuses; j'éprouvais une horreur instinctive pour les centigrammes et
les milligrammes, que j'estimais si misérables! Ah, parlez-moi des
grammes.

Et il m'advint souvent d'ajouter copieusement les plus redoutables
toxiques à des préparations réputées anodines jusqu'alors.

J'aimais surtout faire des veuves: une idée à moi.

Dès qu'une cliente un peu gentille se présentait à l'officine, porteuse
d'une ordonnance:

--Qui est-ce que vous avez donc de malade, chez vous, madame?

--C'est mon mari, monsieur... Oh! ce n'est pas grave... Un petit
enrouement.

Alors je me disais: « Ah! il est enroué, ton mari? Eh bien! Je me charge
de lui rendre la pureté de son organe. » Et il était bien rare, le
surlendemain, de ne pas rencontrer un enterrement dans le quartier.

C'était le bon temps!

Dans une pharmacie où je me trouvais vers cette époque ou à peu près,
j'étais doué d'un patron qui aurait pu rendre des points à madame
Benoîton. Toujours sorti.

J'aimais autant cela, n'ayant jamais été friand de surveillance
incessante.

Chaque jour, dans l'après-midi, une espèce de vieux serin, rentier dans
le quartier, ennemi du progrès, clérical enragé, venait tailler avec moi
d'interminables bavettes, dont Darwin était le sujet principal.

Mon vieux serin considérait Darwin comme un grand coupable et ne parlait
rien moins que de le pendre. (Darwin n'était pas encore mort, à ce
moment-là.)

Moi, je lui répondais que Bossuet était un drôle et que, si je savais où
se trouvait sa tombe, j'irais la souiller d'excréments.

Et des après-midi entiers s'écoulaient à causer adaptation, sélection,
transformisme, hérédité.

--Vous avez beau dire, criait le vieux serin, c'est la Providence qui
crée tel ou tel organe pour telle ou telle fonction!

--C'est pas vrai, répliquais-je passionnément, votre Providence est une
grande dinde. C'est le milieu qui transforme l'organe, et l'adapte à la
fonction.

--Votre Darwin est une canaille!

--Votre Fénelon est un singe!

Pendant nos discussions pseudo scientifiques, je vous laisse à penser
comme les prescriptions étaient consciencieusement exécutées.

Je me rappelle notamment un pauvre monsieur qui arriva au moment le plus
chaud, avec une ordonnance comportant deux médicaments: 1º une eau
quelconque pour se frictionner le cuir chevelu; 2º un sirop pour se
purifier le sang.

Huit jours après, le pauvre monsieur revenait avec son ordonnance et ses
bouteilles vides.

--Ça va beaucoup mieux, fit-il, mais, nom d'un chien! C'est effrayant ce
que ça poisse les cheveux, cette cochonnerie-là! Et ce que ça arrange
les chapeaux!

Je jetai un coup d'œil sur les bouteilles.

Horreur! Je m'étais trompé d'étiquettes.

Le pauvre homme avait bu la lotion et s'était consciencieusement
frictionné la tête avec le sirop.

--Ma foi, me dis-je, puisque ça lui a réussi, continuons.

J'appris depuis que ce pauvre monsieur, qui avait une maladie du cuir
chevelu réputée incurable, s'était trouvé radicalement guéri, au bout
d'un mois de ce traitement à l'envers.

(Je soumets le cas à l'Académie de médecine.)

Le vieux serin dont j'ai parlé plus haut possédait un chien mouton tout
blanc dont il était très fier et qu'il appelait Black, sans doute parce
que _black_ signifie noir en anglais.

Un beau jour, Black éprouva des démangeaisons, et le vieux serin me
demanda ce qu'on pourrait bien faire contre cet inconvénient.

Je conseillai un bain sulfureux.

Justement, il y avait dans le quartier un vétérinaire qui, un jour par
semaine, administrait un bain sulfureux collectif aux chiens de sa
clientèle.

Le vieux serin conduisit Black au bain et alla faire un tour pendant
l'opération.

Quand il revint, plus de Black.

Mais un chien mouton, d'un noir superbe, de la taille et de la forme de
Black, s'obstinant à lui lécher les mains d'un air inquiet.

Le vieux serin s'écriait: « Veux-tu fiche le camp, sale bête! Black,
Black, psst! »

Et, en effet, c'était bien lui, le Black, mais noirci; comment?

Le vétérinaire n'y comprenait rien.

Ce n'était pas la faute du bain, puisque les autres chiens gardaient
leur couleur naturelle. Alors quoi?

Le vieux serin vint me consulter.

Je parus réfléchir, et, subitement, comme inspiré

--Nierez-vous, maintenant, m'écriai-je, la théorie de Darwin? Non
seulement les animaux s'adaptent à leur fonction, mais encore au nom
qu'ils portent. Vous avez baptisé votre chien Black, et il était
inéluctable qu'il devînt noir.

Le vieux serin me demanda si, par hasard, je ne me fichais pas de lui,
et il partit sans attendre la réponse.

Je peux bien vous le dire, à vous, comment la chose s'était passée.

Le matin du jour où Black devait prendre son bain, j'avais attiré le
fidèle animal dans le laboratoire et, là, je l'avais amplement arrosé
d'acétate de plomb.

Or, on sait que le rapprochement d'un sel de plomb avec un sulfure
détermine la formation d'un sulfure de plomb, substance plus noire que
les houilles à Taupin.

Je ne revis jamais le vieux serin, mais, à ma grande joie, je ne cessai
d'apercevoir Black dans le quartier.

Du beau noir dû à ma chimie, sa toison passa à des gris malpropres, puis
à des blancs sales, et ce ne fut que longtemps après qu'elle recouvra
son albe immaculation.


POUR EN AVOIR LE CŒUR NET


Ils s'en allaient tous les deux, remontant l'avenue de l'Opéra.

Lui, un gommeux quelconque, aux souliers plats, relevés et pointus, aux
vêtements étriqués, comme s'il avait dû sangloter pour les obtenir; en
un mot, un de nos joyeux rétrécis.

Elle, beaucoup mieux, toute petite, mignonne comme tout, avec des
frissons fous plein le front, mais surtout une taille...

Invraisemblable, la taille!

Elle aurait certainement pu, la petite blonde, sans se gêner beaucoup,
employer comme ceinture son porte-bonheur d'or massif.

Et ils remontaient l'avenue de l'Opéra, lui de son pas bête et plat de
gommeux idiot, elle, trottinant allègrement, portant haut sa petite tête
effrontée.

Derrière eux, un grand cuirassier qui n'en revenait pas.

Complètement médusé par l'exiguïté phénoménale de cette taille de
Parisienne, qu'il comparait, dans son esprit, aux robustesses de sa
bonne amie, il murmurait, à part lui:

--Ça doit être postiche.

Réflexion ridicule, pour quiconque a fait tant soit peu de l'anatomie.

On peut avoir, en effet, des fausses dents, des nattes artificielles,
des hanches et des seins rajoutés, mais on conçoit qu'on ne peut avoir,
d'aucune façon, une taille postiche.

Mais ce cuirassier, qui n'était d'ailleurs que de 2e classe, était aussi
peu au courant de l'anatomie que des artifices de toilette, et il
continuait à murmurer, très ahuri

--Ça doit être postiche.

Ils étaient arrivés aux boulevards.

Le couple prit à droite, et, bien que ce ne fût pas son chemin, le
cuirassier les suivit.

Décidément, non, ce n'était pas possible, cette taille n'était pas une
vraie taille. Il avait beau, le grand cavalier, se remémorer les plus
jolies demoiselles de son chef-lieu de canton, pas une seule ne lui
rappelait, même de loin, l'étroitesse inouïe de cette jolie guêpe.

Très troublé, le cuirassier résolut d'en avoir le cœur net et murmura:

--Nous verrons bien si c'est du faux.

Alors, se portant à deux pas à droite de la jeune femme, il dégaina. Le
large bancal, horizontalement, fouetta l'air, et s'abattit, tranchant
net la dame, en deux morceaux qui roulèrent sur le trottoir.

Tel un ver de terre tronçonné par la bêche du jardinier cruel.

C'est le gommeux qui faisait une tête!


LE PALMIER


J'ai, en ce moment, pour maîtresse, la femme du boulanger qui fait le
coin du faubourg Montmartre et de la rue de Maubeuge.

Un bien brave garçon, ce commerçant! Doux et serviable comme pas un.

Quand il voyage en chemin de fer et qu'on arrive au bas d'une rampe un
peu raide, il descend de son wagon et suit le train en courant jusqu'au
haut de la pente:

Ça soulage la locomotive, dit-il avec son bon sourire.

Nous avons fait nos vingt-huit jours ensemble, et c'est de cette période
d'instruction que datent nos relations.

Il n'eut rien de plus pressé, rentré dans ses foyers, que de me
présenter à sa femme.

Ce qui devait arriver arriva: sa femme m'adora et je gobai sa femme.

(Contrairement à l'esthétique des gens délicats, je préfère les femmes
d'amis aux autres: comme ça, on sait à qui on a affaire.)

Vous la connaissez tous, ô Parisiens de Montmartre (les autres
m'indiffèrent)! Mille fois, en regagnant la Butte, vous l'avez
contemplée, trônant à son comptoir, dans l'or incomptable de ses pains,
sous l'azur de son plafond, où s'éperdent les hirondelles.

Sa jolie petite tête, coiffée à la vierge, fait un drôle d'effet sur sa
poitrine trop forte: mais, moi, j'aime ça.

Au moral, Marie (car elle s'appelle Marie, comme vous et moi) représente
un singulier mélange de candeur et de vice, d'ignorance et de
machiavélisme.

Ingénue comme un ver et roublarde comme une pelote de ficelle.

Avec ça, très donnante, mais mettant dans ses présents une délicatesse
bien à elle.

--Comment! tu n'as pas de montre? me dit-elle un jour, donne-moi trente
francs, je vais t'en acheter une à un petit horloger que je connais.

Et, le lendemain, elle m'apportait un superbe chronomètre en un métal
qui me parut de l'or, avec une chaîne lourde comme le câble
transatlantique.

--Et tu as payé ça...

--Vingt-huit francs, mon chéri.

--Vingt-huit francs!

--Mais oui, mon ami; c'est un petit horloger en chambre... Tu comprends,
il n'a pas tant de frais que dans les grands magasins, alors...

--C'est égal, ça n'est vraiment pas cher.

Elle tint à me remettre les deux francs qui me revenaient.

À quelques jours de là, entièrement dénué de ressources, je portai, rue
de Buffault (la maison où il y a un drapeau si sale), ma montre, dans
l'espoir de toucher dessus quelque chose comme cent sous.

L'homme soupesa l'objet et me demanda timidement si j'aurais assez avec
trois cents francs.

Sans qu'un muscle de ma physionomie tressaillît, j'acquiesçai.

Mais, le soir, je ne pus me défendre de gronder doucement Marie de sa
folie.

Un autre jour, elle arriva tout essoufflée, me sauta au cou, m'embrassa
à tour de bras, en disant:

--Regarde par la fenêtre le beau petit cadeau que j'apporte à mon ami.

Dans la rue, des hommes descendaient d'un camion un palmier qui me parut
démesuré.

--Hein! fit-elle, je suis sûre qu'il y a longtemps que tu rêvais d'avoir
un palmier chez toi.

Je ne m'étais pas trompé: ce palmier, y compris la caisse, ne mesurait
pas moins de 4, 20 m, alors que mon plafond n'était éloigné du plancher
que de 3, 15 m.

--Et puis, tu sais, ajouta-t-elle, je considère ce palmier comme le
symbole de ton amour. Tant qu'il sera vert, tu m'aimeras. Si les
feuilles jaunissent, C'est que tu me tromperas.

--Mais pourtant...

--Il n'y a pas de pourtant!

Rien n'était plus étrange que ce pauvre palmier, forcé, pour tenir dans
mon appartement, de garder une attitude oblique. On aurait pu croire à
quelque simoun courbant éternellement ce pauvre végétal.

Un jour, rentrant à Paris après une absence de quelques semaines, je
passai à la boulangerie avant de monter chez moi. Marie était seule.

--Va chez toi tout de suite... Tu verras la belle petite surprise que je
t'ai faite.

Je réintégrai mon domicile, en proie à un vague trac, relativement à la
belle petite surprise.

Marie avait loué l'appartement au-dessus, et fait pratiquer dans le
plancher un trou circulaire par où pouvait passer à son aise la tête du
fameux palmier.

Une petite balustrade fort élégante entourait l'orifice.

Tous ces travaux, bien entendu, avaient été exécutés sans que le
concierge ou le propriétaire en eussent eu le moindre vent.

À quelques jours de là, rentrant chez moi tout à fait à l'improviste, je
trouvai, relativement peu vêtus, Marie et une manière de grand Égyptien
malpropre, que je reconnus pour un ânier de la rue du Caire.

Marie ne se déconcerta pas.

--Monsieur, me dit-elle en montrant le sale Oriental, est jardinier dans
son pays. Je l'ai prié de venir voir notre palmier pour qu'il nous donne
quelques conseils sur la manière de l'entretenir.

J'invitai poliment le fils des Pyramides à aller soigner des
monocotylédones en d'autres parages.

Un regard, muet reproche, foudroya l'inconstante.

--Tu ne me crois pas, chéri?

--...

--C'est pourtant comme ça... Et puis, tu m'embêtes avec tes jalousies
continuelles.

Et prenant ses cliques, n'oubliant pas ses claques, Marie sortit.

J'eus un gros chagrin de cette séparation.

Pour tâcher d'oublier l'infidèle, je fis la noce. On ne vit que moi aux
Folies Bergère, aux Folies Hippiques, et dans d'autres folies, et dans
tous les endroits déments où l'on peut rencontrer les créatures qui font
métier de leur corps.

Chaque soir, je rentrais avec une nouvelle créature et j'aimais Marie
plus fort que jamais.

Pendant ce temps, le palmier devenait superbe, faisait de nouvelles
pousses et verdoyait comme en plein Orient.

Un matin, je rencontrai Marie qui faisait son marché dans le faubourg
Montmartre. Nous fîmes la paix.

Elle s'informa de son palmier.

--Viens plutôt le voir, dis-je.

Elle fut, en effet, émerveillée de sa bonne tenue, mais une pensée amère
obscurcit son bonheur.

--Parbleu! dit-elle de sa voix la plus triviale, ça n'est pas étonnant.
Tous ces chameaux que tu as amenés ici, pendant que je n'y étais pas, ça
lui a rappelé son pays, et il a été content.

Je lui fermai la bouche d'un baiser derrière l'oreille.

Cette histoire se passait au moment de l'Exposition universelle de 1889.


LE CRIMINEL PRÉCAUTIONNEUX


Avec un instrument (de fabrication américaine) assez semblable à celui
dont on se sert pour ouvrir les boîtes de conserve, le malfaiteur fit,
dans la tôle de la devanture, deux incisions, l'une verticale, l'autre
horizontale et partant du même point.

D'une main vigoureuse, il amena à lui le triangle de métal ainsi
déterminé, le tordant aussi facilement qu'il eût fait d'une feuille de
papier d'étain. (C'était un robuste malfaiteur.)

Il pénétra dans le petit vestibule rectangulaire qui précède la porte
d'entrée.

Maintenant la glace avec une ventouse en caoutchouc (de fabrication
américaine), il la coupa à l'aide d'un diamant du Cap.

Rien ne s'opposait plus à son entrée dans le magasin. Alors,
tranquillement, méthodiquement, il entassa dans un sac ad hoc toutes les
pierres précieuses et les parures qui réunissaient au mérite du petit
volume l'avantage du grand prix.

Il était presque à la fin de sa besogne, quand, au fond de la boutique,
le patron, M. Josse, fit son apparition, une bougie d'une main, un
revolver de l'autre.

Très poli, le malfaiteur salua et, avec affabilité:

--Je n'ai pas voulu, dit-il, passer si près de chez vous sans vous dire
un petit bonjour.

Et tandis que, sans méfiance, l'orfèvre lui serrait la main, le
malfaiteur lui enfonça dans le sein un fer homicide (de fabrication
américaine).

Le sac ad hoc fut rapidement rempli.

Le malfaiteur allait rentrer dans la rue, quand une pensée lui vint.

Alors, s'asseyant à la caisse, il traça sur une grande feuille de papier
quelques mots en gros caractères.

À l'aide de pains à cacheter, il colla cet écriteau sur la devanture du
magasin, et les passants matineux purent lire à l'aube:

Fermé pour cause de décès.


L'EMBRASSEUR


La principale occupation entre les repas consistait, pour mon ami
Vincent Desflemmes, en longues flâneries par les rues, par les
boulevards, par les quais et plus généralement par toutes les artères de
la capitale.

Les bras ballants, à moins qu'il n'eût les mains dans ses poches,
Desflemmes s'en allait, toujours seul, sans canne, sans chien, sans
femme.

Attentif aux mille petits épisodes de la rue, Vincent se réjouissait de
tout: propos discourtois entre cochers mal élevés, esclaves ivres suivis
par une nuée de petits polissons hurleurs, pickpockets interrompus,
noces bourgeoises avec la jeune épouse rougissante, le mari bien frisé,
le papa sanguin, la grosse maman en soie noire, la demoiselle d'honneur
héliotrope, le garçon d'honneur mal à l'aise en son inhabituelle
redingote, le militaire (jamais de noce à Paris sans un militaire,
parfois caporal).

Les chapeaux hauts de forme des noces bourgeoises ne recelaient plus
aucun mystère pour Vincent. Petits chapeaux à grands bords, grands
chapeaux à petits bords, troncs de cône, cylindres, hyperboloïdes, il
les connaissait tous et se trouvait ainsi le seul homme de France qui
pût écrire un essai sérieux sur le haut-de-forme à travers les âges.

Desflemmes adorait les noces; il les suivait jusqu'à l'église, entrait
dans le saint lieu, pénétrait même jusque dans la sacristie et
assistait, à la faveur du brouhaha, aux petites scènes
touchanto-comiques qui sont l'apanage des cérémonies nuptiales.

À force d'assister à cette orgie de noces, Vincent avait fini par
remarquer un monsieur aussi amateur que lui de fêtes hyménéennes: un
monsieur pas beau, ma foi, avec de vilains yeux, une sale bouche, et un
nez surabondamment eczémateux.

Ce monsieur devait posséder des relations sans nombre, car Desflemmes le
rencontrait à chaque instant, distribuant des poignées de main et
n'oubliant jamais d'embrasser la mariée.

--Qui diable est-ce, ce bonhomme-là? monologuait Vincent. Dans tous les
cas, il a une sale gueule.

(Mon ami Desflemmes ne prend pas de gants pour se parler à lui-même.)

Un beau jour, le hasard le renseigna sur le monsieur à relations. Le
suisse de Saint-Germain-des-Prés causait avec le bedeau. Tu as vu?
disait le suisse; il est là...

--Qui ça? demanda le bedeau.

--L'embrasseur.

--Ah!

--Oui... Tiens, tu peux le voir d'ici, dans le chœur, à droite.

Vincent regarda dans la direction indiquée: l'embrasseur, c'était son
bonhomme.

Avec beaucoup d'obligeance, et sur le glissement discret d'une pièce de
quarante sous, le suisse paracheva ses renseignements.

L'embrasseur était un maniaque, relativement inoffensif, dont le faible
consistait à embrasser le plus possible de jeunes mariées en blanc. Muni
d'un aplomb imperturbable, l'embrasseur s'introduisait dans la
sacristie. Les parents du marié se disaient: « Ce doit être un ami de la
famille de la petite. » La famille de la petite se tenait un
raisonnement parallèle. L'embrasseur serrait la main du jeune homme,
embrassait la petite, et le tour était joué.

Desflemmes se divertit fort de cette étrange manie, mais se jura bien,
au cas où il se marierait, de ne pas laisser effleurer les joues
virginales de l'adorée par un aussi déplaisant museau.

À quelques jours de là, Vincent tomba éperdument amoureux d'une jeune
fille de Fontenay-aux-Roses. Bien que la dot fût dérisoire, il n'hésita
pas à obtenir la main de la personne. D'ailleurs, il y avait des
espérances, un oncle fort riche, entre autres, ancien avocat, nommé N.
Hervé (de Jumièges).

--Tous mes compliments! fis-je à Desflemmes, qui m'annonçait la grave
nouvelle. Et la petite... gentille?

--Tu ne peux pas t'en faire une idée, mon vieux! Ah! oui, qu'elle est
gentille! Et drôle donc! Imagine-toi un front et des yeux à la façon des
vierges de Botticelli, un petit nez spirituel, bon garçon, rigolo.
Madone et ouistiti mêlés! Et avec ça, sur la joue, là, près du menton,
un grain de beauté d'où émergent quelques poils fins, longs, frisés et
qui lui donne une apparence de Simily-Meyer tout à fait amusante. Bref,
à sa vue, mon cœur, vieille poudrière éventée, a sauté comme une jeune
cartouche de dynamite.

Le grand jour arriva.

L'oncle à héritage, M. N. Hervé (de Jumièges) s'excusa par télégramme de
ne pouvoir assister au mariage civil. Inutile de l'attendre, il se
rendrait directement à l'église.

La bénédiction nuptiale tirait à sa fin. Le digne prêtre prononçait les
paroles qui lient les époux devant Dieu, comme le maire (ou son adjoint)
a prononcé les paroles qui les lient devant la loi.

À ce moment, mû par un mouvement machinal, Desflemmes se retourna.

Son visage passa rapidement, d'abord au rouge brique de la colère, puis
au blanc blafard de la suffocation, et enfin au vert pomme pas mûre des
résolutions viriles.

Derrière lui, au dernier rang des assistants, Desflemmes venait de
reconnaître qui?

Ne faites pas les étonnés, vous l'avez deviné: l'embrasseur!

On allait passer à la sacristie.

Après avoir prié sa jeune femme de l'excuser un instant, Vincent piqua
droit sur le maniaque.

--Vous, fit-il, sans affabilité apparente, si vous ne voulez pas sortir
de l'église à coups de pied dans le cul, vous n'avez qu'une ressource:
c'est de vous en aller à reculons, et plus vite que ça.

--Mais, monsieur...

--À moins que je vous prenne par la peau du cou...

--Mais, monsieur ...

--Vieux cochon!

--Mais, monsieur ...

--Comment, espèce de saligaud, Paris ne vous suffit donc plus?

Comme bien vous pensez, cet intermède n'avait pas passé inaperçu des
gens de la noce.

--Qu'est-ce qu'il y a donc? soupira très inquiète la petite
Simily-Meyer.

--Je ne sais pas, répondit la maman, mais ton mari à l'air de se
disputer fort avec ton oncle Hervé.

Cependant la discussion continuait sur le ton du début.

Tout à coup Vincent empoigna par le bras l'oncle Hervé, car c'était bien
lui, et l'entraîna vers la sortie à grand renfort de coups de pied dans
le derrière.

--Vincent est devenu fou! s'écria la mariée en s'effondrant dans son
fauteuil.

Et toute la noce de répéter: « Vincent est devenu fou! »

Vincent n'était pas devenu fou, mais en apprenant le nom de
l'embrasseur, il était devenu très embêté.

Avec une philosophie charmante, il prit son chapeau, son pardessus et le
premier train pour Paris.

Peu de jours après cette regrettable scène, il reçut des nouvelles de
Fontenay sous la forme d'une demande de divorce.

Vincent Desflemmes ne constitua même pas d'avoué. L'avocat de la partie
adverse eut beau jeu à démontrer sa folie subite, sa démence
incoercible, son insanité dégoûtante, son aliénation redoutable. Le
divorce fut prononcé.

Vincent en a été quitte pour reprendre ses occupations qui consistent à
s'en aller flâner, entre les repas, tout seul, sans canne, sans chien,
sans femme.

Il a toujours conservé un vif penchant pour les noces des autres, mais
il n'y rencontre plus l'embrasseur.


LE PENDU BIENVEILLANT


Aussi loin derrière lui qu'il reportât ses souvenirs, il ne se rappelait
pas une seule minute de veine dans sa pauvre vie. La guigne, toujours la
guigne! Et pourtant, chose étrange, jamais de cette série obstinément
noire n'était résultée pour lui, l'ombre d'une jalousie ou d'une
rancune.

Il aimait son prochain, et de tout son cœur le plaignait de la triste
existence à laquelle il était voué.

Un beau jour, ou plutôt un fort vilain jour, il en eut assez de cette
vie, par trop bête vraiment.

Tranquillement, sans phrases, sans correspondance posthume, sans
attitude de mélodrame, il résolut de mourir. Non pas pour se tuer, mais
très simplement pour cesser de vivre, parce que vivre sans jouir lui
semblait d'une inutilité flagrante.

Les différents genres de mort défilèrent dans son imagination, lugubres
et indifférents.

Noyade, coup de pistolet, pendaison...

Il s'arrêta à ce dernier mode de suicide.

Puis, au moment de mourir, il lui vint une immense pitié pour ceux qui
allaient continuer à vivre...

Une immense pitié et un vif désir de les soulager.

Alors, il s'enfonça dans la campagne, arriva dans des champs de colza,
bordés de hauts peupliers.

Du plus haut de ces peupliers, il choisit la plus haute branche.

Avec l'agilité du chat sauvage--l'infortune n'avait pas abattu sa
vigueur--il y grimpa, attacha une longue corde, combien longue! Et s'y
pendit.

Ses pieds touchaient presque le sol.

Et le lendemain, quand, devant le maire du village, on le décrocha, une
quantité incroyable de gens purent, selon son désir suprême, se partager
l'interminable corde, et ce fut pour eux tous la source infinie de
bonheurs durables.


ESTHETIC


_If it's not true, it's well found._

SIR CORDON SONNETT

Il y a peu d'années, l'édilité de Pigtown (Ohio, U.S.A.) eut l'idée
d'organiser une exposition de peinture, sculpture, gravure, et
généralement, tout ce qui s'ensuit.

On lança, par la libre Amérique, des invitations aux artistes de deux
sexes, et l'on construisit, en moins de temps qu'il ne faut pour
l'écrire, un vaste hall, auprès duquel la galerie des Machines
semblerait une humble mansarde.

Le nombre des adhésions dépassa les plus flatteuses espérances. Tout ce
qui portait un nom dans l'art américain tint à se voir représenté à
l'exposition de Pigtown.

Quelques peintres et sculpteurs de l'ancien continent annoncèrent leurs
envois par câble; mais l'édilité de Pigtown ayant décidé que
l'exposition serait exclusivement nationale (_exclusively national_), on
ne répondit même pas à ces faquins d'Europe.

La Pigtown National Picture and Sculpture Exhibition obtint tout de
suite un prodigieux succès.

Le vaste hall ne désemplissait pas, et bientôt les organisateurs ne
surent plus où fourrer les dollars de leurs recettes.

D'ailleurs la chose en valait la peine; la sculpture, surtout,
intéressait les visiteurs au plus haut point.

Il y a longtemps qu'en matière de statues, les Américains ont déserté
les errements surannés de la vieille Europe. Plus de ces groupes
inanimés! Assez de ces marbres froids et insensibles! Foin de ces lions
de bronze dévorant des autruches de même métal, sans que les autruches y
perdent une seule de leurs plumes!

Les statuaires américains ont compris que, dans l'Art, la Vie seule
intéresse, et qu'il n'y a pas de Vie sans Mouvement.

Aussi, à l'exposition de Pigtown, les statues, les groupes, même les
bustes, tout était-il articulé. Les narines battaient, les seins
haletaient, les bouches s'ouvraient, et, quand un groupe représentait un
Boa dévorant un bœuf, on n'avait qu'à demeurer cinq minutes devant
cette œuvre capitale, le bœuf se trouvait effectivement dévoré par le
boa.

Le bœuf était en gutta-percha et le boa en celluloïd, dites-vous; ô
poncifs vieux jeu! Qu'importe la substance, l'idée est tout!

Dans cet amoncellement d'art animé, deux œuvres surtout se disputaient
l'engouement public.

La première, due au génie si inventif du grand animalier K.W. Merrycalf,
représentait un Cochon taquiné par des mouches. Et l'on se demandait ce
qu'il fallait admirer le plus, dans ce gracieux ensemble: le cochon? Les
mouches?

Le cochon, un cochon en bronze, trente-six fois grandeur naturelle, se
vautrait sur un fumier également trente-six fois nature. Une nuée de
mouches, dans la même proportion, s'ébattaient, petites folles, autour
du monstrueux groin.

Le cochon, comme tout bon cochon qui se respecte, était immobile, mais
les mouches, mues par un petit appareil des plus ingénieux (patent),
voletaient réellement, tourbillonnaient et ne touchaient la hure du porc
que pour se charger d'électricité et repartir de plus belle.

C'était charmant.

Cette jolie pièce eût été certainement le clou de la National
Exhibition, sans l'envoi d'un jeune sculpteur ignoré jusqu'à ce jour, et
portant le nom de Julius Blagsmith.

Le groupe de Julius Blagsmith portait cette indication au livret: _The
death of the brave général George-Ern. Baker_. L'intrépide officier
était représenté au moment où, frappé d'une balle en plein cœur, il
s'affaissa sur une mitrailleuse voisine.

À l'intérêt historique de cet épisode émouvant venait s'adjoindre
l'attrait d'une ingénieuse application du phonographe.

Dans l'intérieur de George-Ern. Baker était adroitement placé un
appareil, et, toutes les cinq minutes, le vaillant général, portant sa
main au cœur, s'écriait (en américain, bien entendu): « Je meurs pour
le principe! »

La mitrailleuse, surtout, recueillit les suffrages universels des
artilleurs et armuriers américains. Pas une vis, pas un boulon, pas un
rivet dont on put constater l'absence ou le mal placement. Une
merveille.

C'était bien le cas de le dire: il ne lui manquait que la parole.

Dès les premiers jours de l'exposition, ce ne fut qu'un cri par les
clans artistiques. Le diplôme d'honneur de la sculpture est pour le
Cochon de Merrycalf, à moins qu'il ne soit pour le Baker de Blagsmith.

De leur côté, les deux artistes s'étaient pris, l'un pour l'autre, d'une
vive hostilité. Ils se saluaient, se serraient la main, s'informaient de
leur santé réciproque, mais on sentait que ces rapports courtois
cachaient une glacialité polaire.

Le matin du jour où le jury devait proclamer les récompenses, Blagsmith
invita poliment son confrère Merrycalf à lui consacrer quelques instants
d'entretien. Il l'amena devant son groupe.

--Franchement, demanda-t-il, comment trouvez-vous cela?

--À la vérité, répondit Merrycalf, je trouve cela parfait. La
mitrailleuse est d'une exactitude! ...

--Cette mitrailleuse n'a aucun mérite à être exacte, attendu que c'est
une vraie mitrailleuse. Voyez plutôt.

Et Blagsmith, grattant légèrement de la pointe de son canif un fragment
de plâtre, fit apparaître l'acier luisant, et, vous savez, pas de
l'acier pour rire.

--Oui, poursuivit-il, cette mitrailleuse est une réelle mitrailleuse en
parfait état, avec cette circonstance aggravante qu'elle est chargée et
prête à faire feu.

--Diable! ... et dans quel but?

--Dans le but très simple de vous mitrailler tous si je n'obtiens pas le
grand diplôme d'honneur.

--Vous n'y allez pas par quatre chemins, vous

--Jamais! Un seul, c'est plus court.

--Laissez-moi au moins le temps de prévenir le jury.

--Comme il vous plaira.

Et, se débarrassant de sa jaquette, Blagsmith arbora la tenue si commode
dite en bras de chemise.

Sur une splendide estrade drapée de peluche et ornée de plantes
tropicales, le jury se réunissait.

Après un grand morceau exécuté par l'Harmonie des abattoirs de Pigtown,
le président du jury se leva et proclama le nom des heureux lauréats.

On commença par la peinture. À part quelques coups de revolver échangés
entre une mention honorable et une médaille d'argent, la proclamation
des lauréats peintres se passa assez tranquillement. Puis le président
annonça: « Sculpture, grand diplôme d'honneur décerné à Mathias Moonman,
auteur de... »

Auteur de quoi? je ne saurais vous dire, car, à. ce moment précis, il se
produisit un vif désordre parmi les gentlemen qui garnissaient l'estrade
et ceux qui l'entouraient.

Cent milliards de démons se seraient acharnés à déchirer cent milliards
d'aunes de toile forte, que le tapage n'eût pas été plus infernal,
cependant que des projectiles meurtriers semaient la mort et l'effroi
parmi le jury et le public.

L'estrade ne fut bientôt qu'un amas confus de draperies rouges,
d'arbustes verts et de jurés de toutes couleurs.

Là-bas, dans le fond, Blagsmith tournait sa manivelle avec autant de
quiétude que s'il eût joué le Yankie Doodle sur un orgue de Barbarie.

Quand les gargousses étaient brûlées, il en tirait d'autres du socle de
son groupe et continuait tranquillement l'œuvre de destruction.

Comme tout prend une fin, même les meilleures plaisanteries, les
provisions s'épuisèrent. Dois-je ajouter que le public n'avait pas
attendu plus longtemps pour déserter le vaste hall? Sortis de la
poussière, les marbres et les plâtres retournaient en poussière. Seuls
les bronzes s'en tiraient avec quelques renfoncements négligeables.

C'était fini.

Blagsmith endossait sa jaquette, radieux comme un monsieur qui n'a pas
perdu sa journée, quand, à sa grande stupeur, il vit s'avancer vers lui
qui? son concurrent Merrycalf.

Merrycalf, souriant, affable, lui tendit la main.

--Hurrah! _my dear_. Vous êtes un homme de parole... et d'action.

--Vous n'aviez donc pas averti le jury?

--Jamais de la vie, par exemple. Bien plus drôle comme ça.

--Et vous, où étiez-vous, pendant mes salves?

--Dans mon cochon, parbleu! Vous pensez bien que je n'ai pas fait un
cochon trente-six fois nature en bronze massif. J'y ai fait ménager une
logette très confortable, et je vous prie de croire que je ne m'y
embêtais pas, tout à l'heure, pendant votre petite séance d'artillerie.

--Ce qui prouve que, comme disent les Français, dans le cochon tout est
bon, même l'intérieur.

--Surtout quand il est creux.

Enchantés de cette excellente plaisanterie, Blagsmith et Merrycalf
allèrent déjeuner avec un appétit qui frisait la voracité.


UN DRAME BIEN PARISIEN


CHAPITRE PREMIER


Où l'on fait connaissance avec un monsieur et une dame qui auraient pu
être heureux, sans leurs éternels malentendus.

_0 qu'il ha bien sceu choisir, le challan!_

RABELAIS.

À l'époque où commence cette histoire, Raoul et Marguerite (un joli nom
pour les amours) étaient mariés depuis cinq mois environ.

Mariage d'inclination, bien entendu.

Raoul, un beau soir, en entendant Marguerite chanter la jolie romance du
colonel Henry d'Erville:

_L'averse, chère à la grenouille,_ _Parfume le bois rajeuni._ _... Le
bois, il est comme Nini._ _Y sent bon quand y s'débarbouille._

Raoul, dis-je, s'était juré que la divine Marguerite (diva Margarita)
n'appartiendrait jamais à un autre homme qu'à lui-même.

Le ménage eût été le plus heureux de tous les ménages, sans le fichu
caractère des deux conjoints.

Pour un oui, pour un non, crac! une assiette cassée, une gifle, un coup
de pied dans le cul.

À ces bruits, Amour fuyait éploré, attendant, au coin du grand parc,
l'heure toujours proche de la réconciliation.

Alors, des baisers sans nombre, des caresses sans fin, tendres et bien
informées, des ardeurs d'enfer.

C'était à croire que ces deux cochons-là se disputaient pour s'offrir
l'occasion de se raccommoder.


CHAPITRE II


Simple épisode qui, sans se rattacher directement à l'action, donnera à
la clientèle une idée sur la façon de vivre de nos héros.

_Amour en latin faict amor._ _Or donc provient d'amour la mort_ _Et, par
avant, soulcy qui mord,_ _Deuils Plours, Pièges, forfaitz, remord..._

(Blason d'amour.)

Un jour, pourtant, ce fut plus grave que d'habitude.

Un soir, plutôt.

Ils étaient allés au Théâtre d'Application, où l'on jouait, entre autres
pièces, L'Infidèle, de M. de Porto-Riche.

--Quand tu auras assez vu Grosclaude, grincha Raoul, tu me le diras.

--Et toi, vitupéra Marguerite, quand tu connaîtras Mlle Moreno par
cœur, tu me passeras la lorgnette.

Inaugurée sur ce ton, la conversation ne pouvait se terminer que par les
plus regrettables violences réciproques.

Dans le coupé qui les ramenait, Marguerite prit plaisir à gratter sur
l'amour-propre de Raoul comme sur une vieille mandoline hors d'usage.

Aussi, pas plutôt rentrés chez eux, les belligérants prirent leurs
positions respectives.

La main levée, l'œil dur, la moustache telle celle des chats furibonds,
Raoul marcha sur Marguerite, qui commença, dès lors, à n'en pas mener
large.

La pauvrette s'enfuit, furtive et rapide, comme fait la biche en les
grands bois.

Raoul allait la rattraper.

Alors, l'éclair génial de la suprême angoisse fulgura le petit cerveau
de Marguerite.

Se retournant brusquement, elle se jeta dans les bras de Raoul en
s'écriant:

--Je t'en prie, mon petit Raoul, défends-moi!


CHAPITRE III


Où nos amis se réconcilient comme je vous souhaite de vous réconcilier
souvent, vous qui faites vos malins.

"_Hold your tongue, please!_"


CHAPITRE IV


Comment l'on pourra constater que les gens qui se mêlent de ce qui ne
les regarde pas feraient beaucoup mieux de rester tranquilles.

_C'est épatant ce que le monde devient rosse depuis quelque temps!_

(Paroles de ma concierge dans la matinée de lundi dernier.)

Un matin, Raoul reçut le mot suivant:

« Si vous voulez, une fois par hasard, voir votre femme en belle humeur,
allez donc, jeudi, au bal des Incohérents, au Moulin-Rouge. Elle y sera,
masquée et déguisée en pirogue congolaise. À bon entendeur, salut! »

UN AMI.

Le même matin, Marguerite reçut le mot suivant:

« Si vous voulez, une fois par hasard, voir votre mari en belle humeur,
allez donc, jeudi, au bal des Incohérents, au Moulin-Rouge. Il y sera,
masqué et déguisé en templier fin de siècle. À bonne entendeuse, salut!
»

UNE AMIE.

Ces billets ne tombèrent pas dans l'oreille de deux sourds.

Dissimulant admirablement leurs desseins, quand arriva le fatal jour:

--Ma chère amie, fit Raoul de son air le plus innocent, je vais être
forcé de vous quitter jusqu'à demain. Des intérêts de la plus haute
importance m'appellent à Dunkerque.

--Ça tombe bien, répondit Marguerite, délicieusement candide, je viens
de recevoir un télégramme de ma tante Aspasie, laquelle, fort
souffrante, me mande à son chevet.


CHAPITRE V


Où l'on voit la folle jeunesse d'aujourd'hui tournoyer dans les plus
chimériques et passagers plaisirs au lieu de songer à l'éternité.

_Mai vouéli vièure pamens:_ _La vida es tant bello!_

AUGUSTE MARIN.

Les échos du Diable boiteux ont été unanimes à proclamer que le bal des
Incohérents revêtit cette année un éclat inaccoutumé.

Beaucoup d'épaules et pas mal de jambes, sans compter les accessoires.

Deux assistants semblaient ne pas prendre part à la folie générale: un
Templier fin de siècle et une Pirogue congolaise, tous deux
hermétiquement masqués.

Sur le coup de trois heures du matin, le Templier s'approcha de la
Pirogue et l'invita à venir souper avec lui.

Pour toute réponse, la Pirogue appuya sa petite main sur le robuste bras
du Templier, et le couple s'éloigna.


CHAPITRE VI


Où la situation s'embrouille.

_--I say, don't you think_ _the rajah laughs at us?_ _--Perhaps, sir._

HENRY O'MERCIER.

--Laisse-nous un instant, fit le Templier au garçon du restaurant, nous
allons faire notre menu et nous vous sonnerons. Le garçon se retira et
le Templier verrouilla soigneusement la porte du cabinet.

Puis, d'un mouvement brusque, après s'être débarrassé de son masque, il
arracha le loup de la Pirogue.

Tous les deux poussèrent, en même temps, un cri de stupeur, en ne se
reconnaissant ni l'un ni l'autre.

Lui, ce n'était pas Raoul.

Elle, ce n'était pas Marguerite.

Ils se présentèrent mutuellement leurs excuses, et ne tardèrent pas à
lier connaissance à la faveur d'un petit souper, je ne vous dis que ça.


CHAPITRE VII


Dénouement heureux pour tout le monde, sauf pour les autres.

_Buvons le vermouth grenadine,_ _Espoir de nos vieux bataillons._

GEORGE AURIOL.

Cette petite mésaventure servit de leçon à Raoul et à Marguerite.

À partir de ce moment, ils ne se disputèrent plus jamais et furent
parfaitement heureux.

Ils n'ont pas encore beaucoup d'enfants, mais ça viendra.


MAM'ZELLE MISS


L'aînée des trois, miss Grace, était une grosse fille commune comme le
sont les Anglaises quand elles se mettent à être communes.

La petit Lily, la plus jeune, faisait un effet comique avec ses cheveux
flamboyants, mais flamboyants comme le sont les cheveux des Anglaises
quand ils se mettent à être flamboyants.

Celle que j'aimais par-dessus tout le reste, c'était la moyenne, miss
Emily, que j'appelais, pour m'amuser, Mam'zelle Miss.

À cette époque-là, miss Emily, pouvait avoir dans les quinze ans, mais
elle avait quinze ans comme ont les Anglaises quand elles se mettent à
avoir quinze ans.

Elle allait à la même pension que mes cousines, et il arrivait souvent
que, le soir, j'accompagnais les fillettes.

Au moment de se séparer, elles s'embrassaient. Moi, de l'air le plus
innocent, je faisais semblant d'être de la tournée, et j'embrassais tout
ce joli petit monde-là.

Mam'zelle Miss se laissait gentiment faire, bien que je fusse déjà un
grand garçon. Et je me souviens que la place de mes baisers apparaissait
toute rouge sur ses joues, tant sa peau rose était délicate et fine.

Des fois je la pressais un peu trop fort, alors elle me faisait de
gentils reproches, des reproches où son « britishisme » natif mettait
comme un gazouillis d'oiseau.

Pour peu qu'elle rît, sa lèvre supérieure se retroussait et laissait
apercevoir la nacre humide de ses affriolantes quenottes.

C'étaient surtout ses cheveux que j'aimais, des cheveux fins comme Lin,
cheveux d'un or si pâle qu'on croyait rêver.

Leur père, un fort joli homme, joli comme le sont les Anglais quand ils
se mettent à être jolis, adorait ces trois petites et remplaçait, à
force de tendresse, la mère morte depuis longtemps.

Quand je partis pour Paris, j'eus, à travers la peine de quitter mon
pays et mes parents, un grand serrement de cœur en pensant que je
n'allais plus voir Mam'zelle Miss, et je ne l'oubliai jamais.

À mes premières vacances, je n'eus rien de plus pressé que de m'informer
de ma petite amie.

Hélas! que de changements dans la famille!

Le père mort noyé dans une partie en mer. (On ne put jamais retrouver la
moindre trace de sa fortune et ce resta toujours un mystère de savoir
comment il avait vécu, jusqu'à présent, dans une aisance relativement
considérable.)

Miss Grace partie aux Indes, comme gouvernante dans la famille d'un
major écossais; Lily adoptée par un pasteur, qui rougissait d'avoir
seulement quatorze filles sur dix-sept enfants.

Quant à Mam'zelle Miss, je ne voulus pas croire à sa nouvelle situation.

Et pourtant, c'était vrai.

Mam'zelle Miss, caissière chez un boucher.

Vingt fois dans la journée, je repassai devant la boutique. C'était
Justement jour de marché.

Le magasin s'encombrait sans relâche de paysans, de cuisinières et de
dames de la ville Les garçons, affairés, coupaient, taillaient dans les
gros tas de viande, tapaient fort, livraient la marchandise avec des
commentaires où ne reluisait pas toujours le bon goût. Et c'étaient des
discussions sans fin à propos du choix des morceaux, du poids et des os.

Dans tout ce brouhaha, Mam'zelle Miss, tranquille, exécutait de petites
factures vertigineusement rapides et sans nombre. Sévèrement vêtue de
noir, un col droit, des manchettes blanches étroites, elle avait, malgré
sa figure restée enfantine, un air, amusant comme tout, de petite femme
raisonnable.

De temps en temps, elle s'interrompait de son travail pour lisser, d'un
geste furtif, des frisons qui s'envolaient sur son front.

À la fin, elle leva la tête et jeta dans la rue un regard distrait. Elle
m'aperçut planté là et me fixa pendant quelques secondes avec cette
insolence candide, mais gênante, des jeunes filles myopes.

À son pâle sourire, je compris que j'étais reconnu et je fus tout à fait
heureux.

Vers la fin des vacances, un jour, je ne l'aperçus plus dans la
boutique.

Ni le lendemain.

Je m'informai d'elle, le soir, à un jeune garçon boucher, qui me dit:

--Depuis longtemps le patron se doutait de quelque chose. Avant-hier, la
nuit, en revenant du marché de Beaumont, il est monté dans sa chambre,
et il l'a trouvée couchée avec le premier garçon, tous les deux saouls
comme des grives. Alors, il les a fichus à la porte.


LE BON PEINTRE


Il était à ce point préoccupé de l'harmonie des tons, que certaines
couleurs mal arrangées dans des toilettes de provinciales ou sur des
toiles de membres de l'Institut le faisaient grincer douloureusement,
comme un musicien en proie à de faux accords.

À ce point que pour rien au monde il ne buvait de vin rouge en mangeant
des œufs sur le plat, parce que ça lui aurait fait un sale ton dans
l'estomac.

Une fois que, marchant vite, il avait poussé un jeune gommeux à
pardessus mastic sur une devanture verte fraîchement peinte (Prenez
garde à la peinture, S.V.P.) et que le jeune gommeux lui avait dit: «
Vous pourriez faire attention... », il avait répondu en clignant, à la
façon des peintres qui font de l'œil à la peinture

--De quoi vous plaignez-vous?... C'est bien plus japonais comme ça.

L'autre jour, il a reçu de Java la carte d'un vieux camarade en train de
chasser la panthère noire pour la Grande Maison de fauves de Trieste.

Un attendrissement lui vint que quelqu'un pensât à lui, si loin et de si
longtemps, et il écrivit à son vieux camarade une bonne et longue
lettre, une bonne lettre très lourde dans une grande enveloppe.

Comme Java est loin et que la lettre était lourde, l'affranchissement
lui coûta les yeux de la tête.

L'employé des Postes et Télégraphes lui avança, hargneux, cinq ou six
timbres dont la couleur variait avec le prix.

Alors, tranquillement, en prenant son temps, il colla les timbres sur la
grande enveloppe, verticalement, en prenant grand soin que les tons
s'arrangeassent--pour que ça ne gueule pas trop.

Presque content, il allait enfoncer sa lettre dans la fente béante de
l'Étranger, quand un dernier regard cligné le fit rentrer
précipitamment.

--Encore un timbre de trois sous.

--Voilà, monsieur.

Et il le colla sur l'enveloppe au bas des autres.

--Mais, monsieur, fit sympathiquement remarquer l'employé, votre
correspondance était suffisamment affranchie.

--Ça ne fait rien, dit-il.

Puis, très complaisamment:

--C'est pour faire un rappel de bleu.


LES ZEBRES


--Ça te ferait-il bien plaisir d'assister à un spectacle vraiment
curieux et que tu ne peux pas te vanter d'avoir contemplé souvent, toi
qui es du pays?

Cette proposition m'était faite par mon ami Sapeck, sur la jetée de
Honfleur, un après-midi d'été d'il y a quatre ou cinq ans.

Bien entendu, j'acceptai tout de suite.

--Où a lieu cette représentation extraordinaire, demandai-je, et quand?

--Vers quatre ou cinq heures, à Villerville, sur la route.

--Diable! nous n'avons que le temps!

--Nous l'avons... ma voiture nous attend devant le Cheval-Blanc.

Et nous voilà partis au galop de deux petits chevaux attelés en tandem.

Une heure après, tout Villerville, artistes, touristes, bourgeois,
indigènes, averti qu'il allait se passer des choses peu coutumières,
s'échelonnait sur la route qui mène de Honfleur à Trouville.

Les attentions se surexcitaient au plus haut point. Sapeck, vivement
sollicité, se renfermait dans un mystérieux mutisme.

--Tenez, s'écria-t-il tout à coup, en voilà un!

Un quoi? Tous les regards se dirigèrent, anxieux, vers le nuage de
poussière que désignait le doigt fatidique de Sapeck, et l'on vit
apparaître un tilbury monté par un monsieur et une dame, lequel tilbury
traîné par un zèbre.

Un beau zèbre bien découplé, de haute taille, se rapprochant, par ses
formes, plus du cheval que du mulet.

Le monsieur et la dame du tilbury semblèrent peu flattés de l'attention
dont ils étaient l'objet. L'homme murmura des paroles, probablement
désobligeantes, à l'égard de la population.

--En voilà un autre! reprit Sapeck.

C'était en effet un autre zèbre, attelé à une carriole où s'entassait
une petite famille.

Moins élégant de formes que le premier, le second zèbre faisait pourtant
honneur à la réputation de rapidité qui honore ses congénères.

Les gens de la carriole eurent vis-à-vis des curieux une tenue presque
insolente.

--On voit bien que c'est des Parisiens, s'écria une jeune campagnarde,
ça n'a jamais rien vu!

--Encore un! clama Sapeck.

Et les zèbres succédèrent aux zèbres, tous différents d'allure et de
forme.

Il y en avait de grands comme de grands chevaux, et d'autres, petits
comme de petits ânes.

La caravane comptait même un curé, grimpé dans une petite voiture verte
et traîné par un tout joli petit zèbre qui galopait comme un fou.

Notre attitude fit lever les épaules au digne prêtre, onctueusement. Sa
gouvernante nous appela tas de voyous.

Et puis, à la fin, la route reprit sa physionomie ordinaire: les zèbres
étaient passés.

--Maintenant, dit Sapeck, je vais vous expliquer le phénomène. Les gens
que vous venez de voir sont des habitants de Grailly-sur-Toucque, et
sont réputés pour leur humeur acariâtre. On cite même, chez eux, des cas
de férocité inouïe. Depuis les temps les plus reculés, ils emploient,
pour la traction et les travaux des champs, les zèbres dont il vous a
été donné de contempler quelques échantillons. Ils se montrent très
jaloux de leurs bêtes, et n'ont jamais voulu en vendre une seule aux
gens des autres communes. On suppose que Grailly-sur-Toucque est une
ancienne colonie africaine, amenée en Normandie par Jules César. Les
savants ne sont pas bien d'accord sur ce cas très curieux
d'ethnographie.

Le lendemain, j'eus du phénomène une explication moins ethnographique,
mais plus plausible.

Je rencontrai la bonne mère Toutain, l'hôtesse de la ferme Siméon, où
logeait Sapeck.

La mère Toutain était dans tous ses états

--Ah! il m'en a fait des histoires, votre ami Sapeck! Imaginez-vous
qu'il est venu hier des gens de la paroisse de Grailly en pèlerinage à
Notre-Dame-de-Grâce. Ces gens ont mis leurs chevaux et leurs ânes à
notre écurie. M. Sapeck a envoyé tout mon monde lui faire des
commissions en ville. Moi, j'étais à mon marché. Pendant ce temps-là, M.
Sapeck a été emprunter des pots de peinture aux peintres qui travaillent
à la maison de M. Dufay, et il a fait des raies à tous les chevaux et à
tous les bourris des gens de Grailly. Quand on s'en est aperçu, la
peinture était sèche. Pas moyen de l'enlever! Ah! ils en ont fait une
vie, les gens de Grailly! Ils parlent de me faire un procès. Sacré M.
Sapeck, va!

Sapeck répara noblement sa faute, le lendemain même.

Il recruta une dizaine de ces lascars oisifs et mal tenus, qui sont
l'ornement des ports de mer.

Il empila ce joli monde dans un immense char à bancs, avec une provision
de brosses, d'étrilles et quelques bidons d'essence.

À son de trompe, il pria les habitants de Grailly, détenteurs de zèbres
provisoires, d'amener leurs bêtes sur la place de la mairie.

Et les lascars mal tenus se mirent à dézébrer ferme.

Quelques heures plus tard, il n'y avait pas plus de zèbres dans
l'ancienne colonie africaine que sur ma main.

J'ai voulu raconter cette innocente, véridique et amusante farce du
pauvre Sapeck, parce qu'on lui en a mis une quantité sur le dos,
d'idiotes et auxquelles il n'a jamais songé.

Et puis, je ne suis pas fâché de détromper les quelques touristes
ingénus qui pourraient croire au fourmillement du zèbre sur certains
points de la côte normande.


SIMPLE MALENTENDU


Angéline (vous ai-je dit qu'elle se nommait Angéline?) rappelait d'une
façon frappante la Vierge à la chaise de Raphaël, moins la chaise, mais
avec quelque chose de plus réservé dans la physionomie.

Grande, blonde, distinguée, Angéline ne descendait pourtant pas d'une
famille cataloguée au Gotha, ni même au Bottin.

Son père, un bien brave Badois, ma foi! balayait municipalement les rues
de la ville de Paris (_Fluctuat nec mergitur_). Sa mère, une rougeaude
et courtaude Auvergnate, était attachée, en qualité de porteuse de pain,
à l'une des plus importantes boulangeries du boulevard de Ménilmontant.

Quant à Angéline, au moment où je la connus, elle utilisait ses talents
chez une grande modiste de la rue de Charonne.

Son teint pétri de lis et de roses m'alla droit au cœur.

(Je supplie mes lecteurs de ne pas prendre au pied de la lettre ce
pétrissage de fleurs. Un jour de l'été dernier, pour me rendre compte,
j'ai pétri dans ma cuvette des lis et des roses. C'est ignoble! et si
l'on rencontrait dans la rue une femme lotie de ce teint-là, on n'aurait
pas assez de voitures d'ambulance urbaine pour l'envoyer à l'hôpital
Saint-Louis.)

Comment ce balayeur et cette panetière s'y prirent-ils pour engendrer un
objet aussi joliment délicat qu'Angéline? Mystère de la génération!

Peut-être l'Auvergnate trompa-t-elle un jour le Badois avec un peintre
anglais?

(Les peintres anglais, comme chacun sait, sont réputés dans l'univers
entier pour leur extrême beauté.)

Il était vraiment temps que je fisse d'Angéline ma maîtresse, car, le
lendemain même, elle allait mal tourner.

Son ravissement de n'avoir plus à confectionner les chapeaux des
élégantes du XIe arrondissement ne connut pas de bornes, et elle
manifesta à mon égard les sentiments les plus flatteurs, sentiments que
j'attribuai à mes seuls charmes.

Je n'eus rien de plus pressé (pauvre idiot) que d'exhiber ma nouvelle
conquête aux yeux éblouis de mes camarades.

--Charmante! fit le chœur. Heureux coquin!

Un seul de mes amis, fils d'un richissime pharmacien d'Amsterdam, Van
Deyck-Lister, crut devoir me blaguer, avec l'accent de son pays, ce qui
aggravait l'offense:

--Oui, cette petite, elle n'est pas mal, mais je ne vous conseille pas
de vous y habituer.

--Pourquoi cela?

--Parce que j'ai idée qu'elle ne moisira pas dans vos bras.

--Allons donc! je la conserverai aussi longtemps que je voudrai! Fat!

--Je vous parie cinquante louis qu'elle sera ma maîtresse avant la fin
de l'année.

(Nous étions alors au commencement de décembre.)

Cinquante louis, c'était une somme pour moi, à cette époque! Mais que
risque-t-on quand on est sûr?

Je tins le pari.

Sûr? Oui, je croyais bien être sûr, mais avec les femmes est-on jamais
sûr? _Donna è mobile._

Je ne manquai pas de rapporter à mon Angéline les propos impertinents de
Van Deyck-Lister.

--Eh bien! il a du toupet, ton ami!

Après un silence:

--Cinquante louis, combien que ça fait?

--Ça fait mille francs.

--Mâtin!

Nous ne reparlâmes plus de cette ridicule gageure, mais moi je ne cessai
de penser aux cinquante beaux louis que j'allais palper fin courant.

Un soir je ne trouvai pas Angéline à la maison comme d'habitude. Elle ne
rentra que fort tard.

Plus câline que jamais, elle me jeta ses bras autour du cou, m'embrassa
à un endroit qu'elle savait bien et de sa voix la plus sirénéenne:

--Mon chéri, dit-elle, jure-moi de ne pas te fâcher de ce que je vais te
dire...

--Ça dépend.

--Non, ça ne dépend pas. Il faut jurer.

--Pourtant...

--Non, pas de pourtant! Jure.

--Je jure.

--Eh bien! tu sais que nous ne sommes pas riches, en ce moment...

--Dis plutôt que nous sommes dans une purée visqueuse.

--Justement. Eh bien! j'ai pensé que lorsqu'on peut gagner cinquante
louis si facilement, on serait bien bête de se gêner...

--Comprends pas.

--Alors, je suis allée chez ton ami Van Deyck-Lister, et comme ça, il te
doit cinquante louis.

La malheureuse! Voilà comment elle comprenait les paris!

Était-ce jalousie! Était-ce la fureur de perdre mille francs aussi
bêtement? Je ne me souviens pas, mais toujours est-il qu'à ce moment, je
ressemblai beaucoup plus à un obus en fonction qu'à un être doué de
raison.

--Tu n'as donc pas compris, espèce de dinde, hurlai-je, que puisque ce
sale Hollandais a couché avec toi, c'est moi qui lui dois cinquante
louis?

--Mon Dieu, mon Dieu! Faut-il que je sois bête! éclata-t-elle en
sanglots.

Et afin qu'elle ne gémît pas pour rien, je lui administrai une paire de
calottes ou deux.

Il y a des gens qui rient jaune; Angéline, elle, pleurait bleu, car je
vis bientôt luire à travers l'onde mourante de ses larmes l'arc-en-ciel
de son sourire.

--Veux-tu que je te parle, mon chéri?

--...

--J'ai une idée. Tu verras, tu ne perdras pas ton argent.

--...

--Demain je retournerai chez Van Deyck-Lister, et je lui dirai de ne
rien te dire. Comme ça, c'est lui qui te devra les cinquante louis.

J'acquiesçai de grand cœur à cette ingénieuse proposition.

(Je dois dire, pour mon excuse, que ces faits se passaient dans le
courant d'une année où, à la suite d'une chute de cheval, j'avais perdu
tout sens moral.)

Très loyalement, Van Deyck-Lister, le 31 décembre, à minuit, me remit la
somme convenue.

J'empochai ce numéraire sans qu'un muscle de mon visage tressaillît, et
j'offris même un bock au perdant.

Souvent, par la suite, Angéline retourna chez Van Deyck-Lister. Chaque
fois, elle en revenait munie de petites sommes qui, sans constituer une
fortune importante, mettaient quelque aisance dans notre humble ménage.


LA JEUNE FILLE ET LE VIEUX COCHON


Il y avait une fois une jeune fille d'une grande beauté qui était
amoureuse d'un cochon.

Éperdument!

Non pas un de ces petits cochons jolis, roses, espiègles, de ces petits
cochons qui fournissent au commerce de si exquis jambonneaux.

Non.

Mais un vieux cochon, dépenaillé, ayant perdu toutes ses soies, un
cochon dont le charcutier le plus dévoyé de la contrée n'aurait pas
donné un sou.

Un sale cochon, quoi!

Et elle l'aimait... fallait voir!

Pour un empire, elle n'aurait pas voulu laisser aux servantes le soin de
lui préparer sa nourriture.

Et c'était vraiment charmant de la voir, cette jeune fille d'une grande
beauté, mélangeant les bonnes pelures de pommes de terre, le bon son,
les bonnes épluchures, les bonnes croûtes de pain.

Elle retroussait ses manches et, de ses bras (qu'elle avait fort jolis),
brassait le tout dans de la bonne eau de vaisselle.

Quand elle arrivait dans la cour avec son seau, le vieux cochon se
levait sur son fumier et arrivait trottinant de ses vieilles pattes, et
poussant des grognements de satisfaction.

Il plongeait sa tête dans sa pitance et s'en fourrait jusque dans les
oreilles.

Et la jeune fille d'une grande beauté se sentait pénétrée de bonheur à
le voir si content.

Et puis, quand il était bien repu, il s'en retournait sur son fumier,
sans jeter à sa bienfaitrice le moindre regard de ses petits yeux
miteux.

Sale cochon, va!

Des grosses mouches vertes s'abattaient, bourdonnantes, sur ses
oreilles, et faisaient ripaille à leur tour, au beau soleil.

La jeune fille, toute triste, rentrait dans le cottage de son papa avec
son seau vide et des larmes plein ses yeux (qu'elle avait fort jolis).

Et le lendemain, toujours la même chose.

Or, un jour arriva que c'était la fête du cochon.

Comment s'appelait le cochon, je ne m'en souviens plus, mais c'était sa
fête tout de même.

Toute la semaine, la jeune fille d'une grande beauté s'était creusé la
tête (qu'elle avait fort jolie), se demandant quel beau cadeau, et bien
agréable, elle pourrait offrir, ce jour-là, à son vieux cochon.

Elle n'avait rien trouvé.

Alors, elle se dit simplement: « Je lui donnerai des fleurs. »

Et elle descendit dans le jardin, qu'elle dégarnit de ses plus belles
plantes.

Elle en mit des brassées dans son tablier, un joli tablier de soie
prune, avec des petites poches si gentilles, et elle les apporta au
vieux cochon.

Et voilà-t-il pas que ce vieux cochon-là fut furieux et grogna comme un
sourd.

Qu'est-ce que ça lui fichait, à lui, les roses, les lis et les
géraniums!

Les roses, ça le piquait.

Les lis, ça lui mettait du jaune plein le groin.

Et les géraniums, ça lui fichait mal à la tête.

Il y avait aussi des clématites.

Les clématites, il les mangea toutes, comme un goinfre.

Pour peu que vous ayez un peu étudié les applications de la botanique à
l'alimentation, vous devez bien savoir que si la clématite est insalubre
à l'homme, elle est néfaste au cochon.

La jeune fille d'une grande beauté l'ignorait.

Et pourtant c'était une jeune fille instruite. Même, elle avait son
brevet supérieur.

Et la clématite qu'elle avait offerte à son cochon appartenait
précisément à l'espèce terrible clematis cochonicida.

Le vieux cochon en mourut, après une agonie terrible.

On l'enterra dans un champ de colza.

Et la jeune fille se poignarda sur sa tombe.


SANCTA SIMPLICITAS


Il y a, dans le monde, des gens compliqués et des gens simples.

Les gens compliqués sont ceux qui ne sauraient remuer le petit doigt
sans avoir l'air de mettre en branle les rouages les plus mystérieux.
L'existence de certaines gens compliqués semble un long tissu de
ressorts à boudin et de contrepoids.

Voilà ce que c'est que les gens compliqués.

Les gens simples, au contraire, sont des gens qui disent oui quand il
faut dire oui, non quand il faut dire non, qui ouvrent leur parapluie
quand il pleut (et qu'ils ont un parapluie), et qui le referment dès que
la pluie a cessé de choir. Les gens simples vont tout droit leur chemin,
à moins qu'il n'y ait une barricade qui les contraigne à faire un
détour.

Voilà ce que c'est que les gens simples.

Parmi les gens les plus simples que j'aie connus, il en est trois dont
l'un entra en relation avec les deux autres dans des conditions de
simplicité telles que je vous demande la permission de vous conter cette
histoire, si vous avez une minute.

Le premier de ces gens simples est un jeune gentilhomme, fort joli
garçon et riche, qui s'appelle Louis de Saint-Baptiste.

Les deux autres se composent de M. Balizard, important métallurgiste
dans la Haute-Marne, et de Mme Balizard, jeune femme pas jolie, si vous
voulez, mais irrésistible pour ceux qui aiment ce genre-là.

Un soir, Mme Balizard demanda simplement à son mari:

--Est-ce que nous n'irons pas bientôt à Paris voir l'Exposition?

--Impossible, répondit simplement le métallurgiste; j'ai de très gros
intérêts en jeu, et je serais plus fourneau que tous mes hauts fourneaux
réunis, si je quittais mon usine en ce moment.

Bien, répliqua simplement Mme Balizard, nous attendrons. Mais, qui
t'empêche d'y aller seule, si tu en as envie?

--Bien, mon ami.

Et le lendemain même de cette conversation (la simplicité n'exclut pas
la prestesse) Mme Balizard prenait l'express de Paris, très simplement.

Peu de jours après son arrivée, elle se trouvait au Cabaret roumain,
très émue par la musique des Lautars (la simplicité n'exclut pas l'art),
quand un grand, très joli garçon vint s'asseoir près d'elle.

C'était Louis de Saint-Baptiste.

Il la regarda avec une simplicité non démunie d'intérêt.

Elle le regarda dans les mêmes conditions.

Et il dit:

--Madame, vous avez exactement la physionomie et l'attitude que j'aime
chez la femme. Je serais curieux de savoir si votre voix a le timbre que
j'aime aussi. Dites-moi quelques mots, je vous prie.

--Volontiers, monsieur. De mon côté, je vous trouve très séduisant, avec
votre air distingué, vos yeux bleus qui ont des regards de grand bébé,
et vos cheveux blonds qui bouclent naturellement, et si fins.

--Je suis très content que nous nous plaisions. Dînons ensemble,
voulez-vous?

Ils dînèrent ensemble ce soir-là, et, le lendemain, ils déjeunèrent
ensemble.

Le surlendemain, ce n'est pas seulement leur repas qu'ils prirent en
commun.

Mais tout cela, si simplement! Les meilleures choses prennent fin,
ici-bas, et bientôt Mme Balizard dut regagner Saint-Dizier.

Pas seule.

Dieu avait béni son union passagère et coupable (socialement) avec M. de
Saint-Baptiste. Ce dernier fut immédiatement informé dès que la chose
fut certaine, et il en frémit tout de joie dans son cœur simple. Ce fut
une petite fille. Un beau matin du mois suivant, Saint-Baptiste se dit
simplement:

--Je vais aller chercher ma petite fille.

Et il prit l'express de Saint-Dizier.

--M. Balizard, s'il vous plaît?

--C'est moi, monsieur.

--Moi, je suis M. Louis de Saint-Baptiste, et je viens prendre ma petite
fille.

--Quelle petite fille?

--La petite fille dont Mme Balizard est accouchée la semaine dernière.

--C'est votre fille?

--Parfaitement.

--Tiens! ça m'étonne que ma femme ne m'ait pas parlé de ça.

--Elle n'y aura peut-être pas songé.

--Probablement.

Et, d'une voix forte, M. Balizard cria:

--Marie!

(Marie, c'est le nom de Mme Balizard, un nom simple.) Marie arriva et,
très simplement:

--Tiens, fit-elle, Louis! Comment allez-vous?

Mais M. Balizard, qui était un peu pressé, abrégea les effusions.

--Ma chère amie, M. de Saint-Baptiste affirme qu'il est le père de la
petite.

--C'est parfaitement exact, mon ami, j'ai des raisons spéciales pour
être fixée sur ce point.

--Alors il faut lui remettre l'enfant... Occupe-toi de ça. Je vous
demande pardon de vous quitter aussi brusquement, mais une grosse
affaire de fourniture de rails... À tout à l'heure, Marie... Serviteur,
monsieur.

Bonjour, monsieur.


UNE BIEN BONNE


Notre cousin Rigouillard était ce qu'on appelle un drôle de corps, mais
comme il avait une rondelette petite fortune, toute la famille lui
faisait bonne mine, malgré sa manière excentrique de vivre.

Où l'avait-il ramassée, cette fortune, voilà ce qu'on aurait été bien
embarrassé d'expliquer clairement.

Le cousin Rigouillard était parti du pays, très jeune, et il était
revenu, un beau jour, avec des colis innombrables qui recelaient les
objets les plus hétéroclites, autruches empaillées, pirogues canaques,
porcelaines japonaises, etc.

Il avait acheté une maison avec un petit jardin, non loin de chez nous,
et c'est là qu'il vieillissait tout doucement et tout gaiement,
s'occupant à ranger ses innombrables collections et à faire mille
plaisanteries à ses voisins et aux voisins des autres.

C'est surtout ce que lui reprochaient les gens graves du pays: un homme
de cet âge-là s'amuser à d'aussi puériles facéties, est-ce raisonnable?

Moi qui n'étais pas un gens grave à cette époque-là, j'adorais mon vieux
cousin qui me semblait résumer toutes les joies modernes.

Le récit des blagues qu'il avait faites en son jeune temps me plongeait
dans les délices les plus délirantes et, bien que je les connusse toutes
à peu près par cœur, j'éprouvais un plaisir toujours plus vif à me les
entendre conter et raconter.

--Et toi, me disait mon cousin, as-tu fait des blagues à tes pions,
aujourd'hui?

Hélas, si j'en faisais! C'était une dominante préoccupation (J'en rougis
encore), et une journée passée sans que j'eusse berné un pion ou un
professeur me paraissait une journée perdue.

Un jour, à la classe d'histoire, le maître me demande le nom d'un
fermier général. Je fais semblant de réfléchir profondément et je lui
réponds avec une effroyable gravité

--Cincinnatus!

Toute la classe se tord dans des spasmes fous de gaieté sans borne.
Seul, le professeur n'a pas compris. La lumière pourtant se fait dans
son cerveau, à la longue. Il entre dans un accès d'indignation et me
congédie illico, avec un stock de pensums capable d'abrutir le cerveau
du gosse le mieux trempé.

Mon cousin Rigouillard, à qui je contai cette aventure le soir même, fut
enchanté de ma conduite, et son approbation se manifesta par l'offrande
immédiate d'une pièce de cinquante centimes toute neuve.

Rigouillard avait la passion des collections archéologiques, mais il
éprouvait une violente aversion pour les archéologues, tout cela parce
que sa candidature à la Société d'archéologie avait été repoussée à une
énorme majorité.

On ne l'avait pas trouvé assez sérieux.

--L'archéologie est une belle science, me répétait souvent mon cousin,
mais les archéologues sont de rudes moules.

Il réfléchissait quelques minutes et ajoutait en se frottant les mains:

--D'ailleurs, je leur en réserve une... une bonne... et bien bonne même!

Et je me demandai quelle bien bonne blague mon cousin pouvait réserver
aux archéologues.

Quelques années plus tard, je reçus une lettre de ma famille. Mon cousin
Rigouillard était bien malade et désirait me voir.

J'arrivai en grande hâte.

--Ah! te voilà, petit, je te remercie d'être venu; ferme la porte, car
j'ai des choses graves à te dire.

Je poussai le verrou, et m'assis près du lit de mon cousin.

--Il n'y a que toi, continua-t-il, qui me comprenne, dans la famille;
aussi c'est toi que je vais charger d'exécuter mes dernières volontés...
car je vais bientôt mourir.

--Mais non, mon cousin, mais non...

--Si, je sais ce que je dis, je vais mourir, mais en mourant je veux
faire une blague aux archéologues, une bonne blague!

Et mon cousin frottait gaiement ses mains décharnées.

--Quand je serai claqué, tu mettras mon corps dans la grande armure
chinoise qui est dans le vestibule en bas, celle qui te faisait si peur
quand tu étais petit.

--Oui, mon cousin.

--Tu enfermeras le tout dans le cercueil en pierre qui se trouve dans le
jardin, tu sais..., le cercueil gallo-romain!

--Oui, mon cousin.

--Et tu glisseras à mes côtés cette bourse en cuir qui contient ma
collection de monnaies grecques: c'est comme ça que je veux être
enterré.

--Oui, mon cousin.

--Dans cinq ou six cents ans, quand les archéologues du temps me
déterreront, crois-tu qu'ils en feront une gueule, hein! Un guerrier
chinois avec des pièces grecques dans un cercueil gallo-romain?

Et mon cousin, malgré la maladie, riait aux larmes, à l'idée de la
gueule que feraient les archéologues, dans cinq cents ans.

--Je ne suis pas curieux, ajoutait-il, mais je voudrais bien lire le
rapport que ces imbéciles rédigeront sur cette découverte.

Peu de jours après, mon cousin mourut.

Le lendemain de son enterrement, nous apprîmes que toute sa fortune
était en viager.

Ce détail contribua à adoucir fortement les remords que j'ai de n'avoir
pas glissé dans le cercueil en pierre la collection de monnaies grecques
(la plupart en or).

Autant que ça me profite à moi, me suis-je dit, qu'à des archéologues
pas encore nés.


TRUC CANAILLE


Durant l'année 187... ou 188... (le temps me manque pour déterminer
exactement cette époque pénible) le Pactole inonda désespérément peu le
modeste logement que j'occupais dans les parages du Luxembourg (le
jardin, pas le grand-duché).

Ma famille (de bien braves gens, pourtant), vexée de ne pas me voir
passer plus d'examens brillants (à la rigueur, elle se serait contentée
d'examens ternes), m'avait coupé les vivres comme avec un rasoir.

Et je gémissais dans la nécessité, l'indigence et la pénurie.

Mes seules ressources (si l'on peut appeler ça des ressources)
consistaient en chroniques complètement loufoques que j'écrivais pour
une espèce de grand serin d'étudiant, lequel les signait de son nom dans
le Hanneton de la rive gauche (organe disparu depuis).

Le grand serin me rémunérait à l'aide de bien petites sommes, mais je me
vengeais délicieusement de son rapiatisme en couchant avec sa maîtresse,
une fort jolie fille qu'il épousa par la suite.

C'était le bon temps.

On avait bon appétit, on trouvait tout succulent, et l'on était heureux
comme des dieux quand, le soir, on avait réussi à dérober un pot de
moutarde à Canivet, marchand de comestibles dont le magasin se trouvait
un peu au-dessus du lycée Saint-Louis, près du Sherry-Gobbler.

La seule chose qui m'ennuyait un tantinet, c'était le terme.

Et ce qui m'ennuyait dans le terme, ce n'était pas de le payer (je ne le
payais pas), c'était précisément de ne pas le payer. Comprenez-vous?

Tous les soirs, au moment de rentrer, une angoisse me prenait à l'idée
d'affronter les observations et surtout le regard de ma concierge.

Oh! ce regard de concierge!

Dieu vous préserve à jamais d'une concierge qui vous regarderait comme
la mienne me regardait!

La prunelle de cette chipie semblait un meeting de tous les mauvais
regards de la création.

Il y avait, dans ce regard, de l'hyène, du tigre, du cochon, du cobra
capello, de la sole frite et de la limace.

Sale bonne femme, va!

Elle était veuve, et rien ne m'ôtera de l'idée que son mari avait péri
victime du regard.

Moi qui me trouvais beaucoup trop jeune alors pour trépasser de cette
façon, ou plus généralement de toute autre façon, je ruminais mille
projets de déménagement.

Quand je dis déménagement, je me flatte, car c'était une simple évasion
que je rêvais, comme qui dirait une sortie à la cloche de bois.

À cette époque, j'avais le sens moral extrêmement peu développé.

Ayant appris à lire dans Proudhon, je n'ai jamais douté que la propriété
ne fût le vol, et la pensée d'abandonner un immeuble, en négligeant de
régler quelques termes échus, n'avait rien qui m'infligeât la torture du
remords.

Mon propriétaire, d'ailleurs, excluait toute idée d'intérêt sympathique.

Ancien huissier, il avait édifié une grosse fortune sur les désastres et
les ruines de ses contemporains.

Chaque étage de ses maisons représentait pour le moins une faillite, et
j'étais bien certain que cet impitoyable individu avait autant de
désespoirs d'homme sur la conscience que de livres de rente au
grand-livre.

Le terme de juillet et celui d'octobre passèrent sans que j'offrisse la
moindre somme à ma concierge.

Oh! ces regards!

Je reçus quelques échantillons du style épistolaire de mon propriétaire,
lequel m'indiquait le terme de janvier comme l'extrême limite de ses
concessions.

C'est à ce moment que je conçus un projet qu'à l'heure actuelle je
considère encore comme génial.

Au 1er janvier, j'envoyai à mon propriétaire une carte de visite ainsi
libellée:

Alphonse Allais

FABRICANT D'ÉCRABOUILLITE

Le 8 janvier arriva et se passa, sous le rapport de mon versement,
absolument comme s'étaient passés le 8 juillet et le 8 octobre
précédents.

Le soir, regard de ma concierge (oh! ce regard!...) et communication
suivante:

--Ne sortez pas de trop bonne heure demain matin. Monsieur le
propriétaire a quelque chose à vous dire.

Je ne sortis pas de trop bonne heure, et j'eus raison, car si jamais je
me suis amusé dans ma vie, c'est bien ce matin-là.

Je tapissai mon logement d'étiquettes énormes:

_"Défense expresse de fumer"_

J'étalai sur une immense feuille de papier blanc environ une livre
d'amidon, et j'attendis les circonstances.

Un gros pas qui monte l'escalier, c'est l'ancien recors.

Un coup de sonnette. J'ouvre.

Justement, il a un cigare à la bouche.

J'arrache le cigare et le jette dans l'escalier, en dissimulant, sous le
masque de la terreur, une formidable envie de rire.

--Eh bien! Qu'est-ce que vous faites? s'écrie-t-il, effaré.

--Ce que je fais?... Vous ne savez donc pas lire?

Et je lui montre les "_Défense expresse de fumer_".

--Pourquoi ça, défense de fumer?

--Parce que, malheureux, si une parcelle de la cendre de votre cigare
était tombée sur cette écrabouillite, nous sautions tous, vous, moi,
votre maison, tout le quartier!

Mon propriétaire n'était pas, d'ordinaire, très coloré, mais à ce moment
sa physionomie revêtit ce ton vert particulier qui tire un peu sur le
violet sale.

Il balbutia, bégayant, bavant d'effroi:

--Et... vous... fabriquez... ça... chez... moi

--Dame! répondis-je avec un flegme énorme: si vous voulez me payer une
usine au sein d'une lande déserte...

--Voulez-vous vous dépêcher de f... le camp de chez moi!

--Pas avant de vous payer vos trois termes.

--Je vous en fais cadeau, mais, de grâce, f... le camp, vous et votre...

--Écrabouillite!... Auprès de mon écrabouillite, monsieur, la dynamite
n'est pas plus dangereuse que la poudre à punaises.

--F... le camp! ... F... le camp!

Et je f... le camp.


ANESTHESIE


Nous faisions de la poésie, Anesthésie Anesthésie, etc.

(AIR CONNU.)

Le premier étage de cette somptueuse demeure était occupé par un
dentiste originaire de Toulouse qui avait mis sur sa porte une plaque de
cuivre avec ces mots: _Surgeon dentist_.

Dans leur ignorance de la langue anglaise, les bonnes de la maison
avaient conclu que le Toulousain s'appelait Surgeon et disaient de lui,
sans qu'une protestation discordante s'élevât jamais: « Un beau gars,
hein, que M. Surgeon! »

(Au cas où cette feuille tomberait sous les yeux d'une bonne de la
maison, qu'elle sache que surgeon signifie chirurgien en anglais.) Les
bonnes de la maison étaient, en cette occurrence, de fines
connaisseuses, car M. Surgeon (conservons-lui cette appellation)
constituait, à lui seul, un des plus jolis hommes de cette fin de
siècle.

Imaginez-vous le buste de Lucius Verus, complété par le torse d'Hercule
Farnèse--en plus moderne, bien entendu.

Le deuxième étage de la somptueuse demeure en question était occupé par
M. Lecoq-Hue et sa jeune femme.

Pas très bien, M. Lecoq-Hue. Petiot, maigriot, roussot, le cheveu rare,
l'œil chassieux; non, décidément, M. Lecoq-Hue n'était pas très bien!
Et jaloux, avec ça, comme une jungle! L'histoire de son mariage était
des plus curieuses et l'on a écrit bien des romans pour moins que cela.

Très riche, il fit connaissance d'une jeune fille très belle,
institutrice des enfants de sa belle-sœur. Il devint éperdument
amoureux de la jolie personne, obtint sa main et en profita pour
l'épouser.

L'institutrice ne lui pardonna jamais d'être si laid et si insuffisant.
Bien avant l'hymen accompli, elle avait juré de se venger. Après
l'hymen, elle renouvela son serment, plus farouche, cette fois, et mieux
informé.

Il ne se passait pas de jour où M. Surgeon ne rencontrât dans l'escalier
la délicieuse et superbe Mme Lecoq-Hue.

Chaque fois, il se disait:

--Mâtin!... voilà une femme avec laquelle on ne doit pas s'embêter!

Chaque fois, elle se disait:

--Mâtin!... voilà un homme avec lequel on ne doit pas s'embêter!

(Je ne garantis pas la teneur scrupuleuse de ce double propos, mais je
puis en certifier l'esprit exact.)

Ils finirent par se saluer, et, peu de temps après, ils en arrivèrent à
se demander des nouvelles de leur santé.

Et puis, peu à peu, ils parlèrent de choses et d'autres, mais
furtivement, hélas! et toujours dans l'escalier. Un jour, Surgeon,
enhardi, osa risquer:

--Quel dommage, madame, que vous soyez pour moi une si mauvaise cliente!

Regret mêlé de madrigal, car, entre autres perfections, Mme Lecoq-Hue
était douée d'une dentition à faire pâlir tous les râteliers de la côte
d'Afrique.

Ce regret mêlé de madrigal dégagea dans l'esprit de Mme Lecoq-Hue la
lueur soudaine de la bonne idée.

Le lendemain, avec cet air naturel qu'ont toutes les femmes qui se
préparent à un mauvais coup (ou un bon):

--Mon ami, dit-elle, je descends chez le dentiste.

--Quoi faire, ma chérie?

--Mais... faire ce qu'on fait chez les dentistes, parbleu!

--Tu as donc mal aux dents?

--J'en suis comme une folle.

--Mal d'amour.

--Idiot!

Et, sur ce mot de conciliation, elle descendit l'étage qui la séparait
de M. Surgeon.

Mal aux dents.... elle! Allons donc! M. Lecoq-Hue sentit poindre en son
cœur l'aiguillon du doute.

Lui aussi connaissait le beau Surgeon, le superbe Lucius Verus,
l'inquiétant Hercule Farnèse du premier.

Non, mal aux dents, cela n'était pas naturel. Livide de jalousie, il
sonna à son tour à la porte du chirurgien.

Ce fut M. Surgeon lui-même qui vint ouvrir.

--Vous désirez, monsieur?

Trac? honte? crainte de s'être trompé? On ne sait; mais M. Lecoq-Hue
balbutia:

--Je viens vous prier de m'arracher une dent.

--Parfaitement, monsieur, asseyez-vous ici, dans ce fauteuil. Ouvrez la
bouche. Laquelle?

--Celle-ci--Parfaitement... Sans douleur ou avec douleur?

Et le terrible homme prononça avec, comme si ce simple mot eût comporté
un h aspiré et un k, mais un de ces k qui ne pardonnent pas: H A V E C
K!

--Sans douleur! blêmit le mari.

Aussitôt les protoxydes d'azote, les chloroformes, les chlorures de
méthyle s'abattirent sur l'organisme du malheureux, comme s'il en
pleuvait.

Quelques instants plus tard, dans le cabinet voisin, comme la belle Mme
Lecoq-Hue objectait faiblement:

--Voyons, relevez-vous, si mon mari...

--Ah! votre mari! s'écria Surgeon en éclatant de rire. Votre mari...
vous ne pouvez pas vous faire une idée de ce qu'il dort!

Et, comme ils l'avaient bien prévu tous les deux, ils ne s'embêtèrent
pas.


IRONIE


C'est dans un estaminet du plus pur style Louis-Philippe.

Il est difficile de rêver un endroit plus démodé et plus lugubre.

Les tables, d'un marbre jauni, s'allongent, désertes de consommateurs.

Dans le fond, un vieux billard à blouses prend des airs de catafalque
moisi, et les trois billes (même la rouge), du même jaune que les
tables, ont des gaietés d'ossements oubliés.

Dans un coin, un petit groupe de clients, qui semblent de l'époque, font
une interminable partie de dominos; leurs dés et leurs doigts ont des
cliquetis de squelettes. Par instant, les vieux parlent, et toutes leurs
phrases commencent par: De notre temps...

Au comptoir, derrière des vespétros surannées et des parfait-amour hors
d'âge, se dresse la patronne, triste et sèche, avec de longs repentirs
du même jaune pâle que les tables et les billes de son billard.

Le garçon, un vieux déplumé, qui prend avec la patronne des airs
familiers (il doit être depuis longtemps dans la maison), rôde comme une
âme en peine autour des tables vides.

Alors entrent trois jeunes gens évidemment égarés.

Ils sont reçus avec des airs hostiles de la part des dominotiers et du
garçon. Seule la dame du comptoir arbore un vague sourire, peut-être
rétrospectif.

Elle se rappelle que, dans le temps, c'était bon les jeunes gens.

Les nouveaux venus, un peu interloqués d'abord par le froid ambiant,
s'installent. Soudain l'un d'eux s'avance vers le comptoir.

Madame, dit-il avec la plus exquise urbanité, il peut se faire que nous
mourions de rire dans votre établissement. Si pareille aventure
arrivait, vous voudriez bien faire remettre nos cadavres à nos familles
respectives. Voici notre adresse.

TICKETS

SOUVENIR DE L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1889

--J'achète des tickets!

Il m'advint souvent de m'arrêter longtemps près de celle qui poussait et
repoussait à perdre haleine cette clameur désespérée, et jamais je ne
vis s'engager la moindre transaction.

--J'achète des tickets!

Il est vrai que l'acheteuse n'offrait pas un aspect extérieur capable de
fournir quelque illusion aux détenteurs de tickets. Ses bottines ne
s'étaient certainement pas crottées à la boue du Pactole, le bas de son
jupon non plus.

Sa voix, surtout, excluait toute idée de capital disponible, une voix
enrouée par une affection que je diagnostiquai: crapulite pochardoïde et
vadrouilliforme.

Imaginez-vous une de ces grandes filles noiraudes et maigres, modelée
comme à coups de sabre, n'ayant pour elle que ses yeux, mais les ayant
bien.

--J'achète des tickets

Moi, je l'aimais beaucoup, cette grande bringue, et si j'avais eu des
tickets à vendre, je les lui aurais offerts de bon cœur pour rien, pour
ses yeux.

Ses yeux! Ses yeux, où tout le reste d'elle semblait s'être effondré

Ses yeux, où des escadres de cœurs auraient évolué à leur aise!

--J'achète des tickets!

Or, vers la fin de l'Exposition, mon oncle Alcide Toutaupoil débarqua
chez moi.

--Je me suis décidé au dernier moment, dit-il, je compte sur toi pour me
montrer les beautés de l'Exposition sans me faire perdre de temps.

Mon oncle Toutaupoil est un homme grave, notaire d'une petite ville
située dans le nord-ouest du centre de la France, et que la discrétion
professionnelle m'empêche de désigner plus clairement.

Archéologue de mérite, mon oncle jouit dans toutes les sociétés savantes
régionales d'une enviable notoriété, et son mémoire: Le Tesson de
bouteille à travers les âges (avec quatorze planches en taille-douce),
se trouve dans toutes les bibliothèques dignes de ce nom.

C'est assez indiquer qu'Alcide Toutaupoil ne manifeste aucune vocation
sérieuse pour le rôle de gonfalonier de la rigolade moderne.

--La danse du ventre? Tu veux me faire voir la danse du ventre? Tu n'y
penses pas, mon pauvre ami! Je ne suis pas venu à Paris pour ça!

--Mais, mon oncle, c'est de l'ethnographie, après tout. Vous ne
connaîtrez jamais une civilisation à fond, si vous vous obstinez, sous
le prétexte de la pudeur, à repousser certains spectacles qui, certes,
froissent nos sentiments les plus intimes, mais qui n'en sont pas moins
un enseignement fructueux. La science a de ces exigences, mon oncle!

C'est ainsi que je décidai mon austère parent à m'offrir des
consommations variées dans les endroits drôles de l'Exposition. Je
connaissais la galerie des Machines, et j'avais assez vu les
maîtres-autels rétrospectifs.

--J'achète des tickets!

Un jour, je lui montrai la grande fille aux yeux plus grands encore, qui
proposait d'acheter tant de tickets et qui en achetait si peu.

Mon oncle eut presque un accès!

--Comment! s'écria-t-il, c'est toi, toi que j'ai connu dans le temps
presque raisonnable, c'est toi qui jettes les yeux sur de telles
créatures C'est à croire que tu as une perversion du sens génésiaque.

Génésiaque était dur! Je n'insistai pas.

--J'achète des tickets!

Comme toute chose d'ici-bas, l'Exposition universelle de 1889 eut une
fin, et je ne revis plus ma commerçante aux yeux.

--J'achète des tickets!

Quelques jours plus tard, je me promenais dans la fête de Montmartre,
quand une baraque attira mes regards. On y montrait, disait l'enseigne:

La belle Zim-laï-lah

La seule véritable Exotique de la Fête.

Dans la foule, une jeune femme du peuple, appuyée sur le bras d'un
robuste travailleur, demanda à ce dernier:

--De quel pays que c'est, les Exotiques?

--Les Exotiques?... C'est du côté de l'Algérie, parbleu!... en tirant un
peu sur la gauche.

La jeune femme du peuple jeta sur le vigoureux géographe un long regard
où se lisait l'admiration.

J'entrai voir la belle Exotique.

Zim-laï-lah, plus jolie que Fatma, ma foi! et l'air aussi intelligent,
trônait au milieu d'almées sans importance.

Parmi ces dernières...

--J'achète des tickets!

Parmi ces dernières, la grande noiraude avec des yeux!

Après la représentation, nous causâmes:

--Dites donc, votre ami, le vieux avec qui que vous veniez à
l'Exposition...

--Eh bien?

--Eh bien! Il est rien vicieux... Par exemple, il a été rudement
chouette! Nous avons passé deux heures ensemble, et il m'a donné plus de
deux cents tickets!

--J'achète des tickets!


UN PETIT « FIN DE SIECLE «


--Dis donc, mon oncle?

--Mon ami...

--Tu sais pas?... Si t'étais bien gentil?...

--Si j'étais bien gentil?

--Oui... Eh ben, tu me ferais mettre un article dans Le Chat noir.

--Qu'entends-tu par te faire mettre un article?

--Eh ben, me faire imprimer une histoire que j'ai faite, pardi!

--Comment, tu fais de la littérature, toi?

--Pourquoi pas?... et pas plus bête que la tienne, tu sais.

--Prétentieux!

--Prétentieux?... Prétentieux parce qu'on se croit aussi malin que
monsieur!... Oh! la, la, ce que tu te gobes, mon vieux!

--!!!... Et alors, tu veux débuter dans la presse?

--Oui, j'ai écrit une petite histoire, je veux te la donner, tu la feras
imprimer. Je ne la signerai pas, parce que maman ferait des histoires à
n'en plus finir. Toi, tu la signeras, mais nous partagerons la galette.

--À la bonne heure, tu es pratique!

--Dame, si on n'est pas pratique à sept ans, je me demande un peu à quel
âge qu'on le sera.

--Où est-il, ton chef-d'œuvre?

--Tiens, le voilà:

"HISTOIRE D'UN MECHANT PETIT TROQUET ET D'UNE BONNE PETITE LAMPISTE

À Mesdemoiselles Manitou et Tonton.

Il y avait une fois, boulevard de Courcelles, un mauvais petit garnement
qui était le fils d'un marchand de vins.

Personne ne l'aimait dans le quartier, parce que c'était un sale gosse
qui faisait des blagues à tout le monde.

Il avait de vilains cheveux rouges plantés raides, des grandes oreilles
détachées de la tête, et un petit nez retroussé comme le museau de ces
chiens qui tuent les rats, et puis des taches de rousseur plein la
figure.

Il faisait tant de bruit avec son fouet, qu'on aurait dit que c'était un
vrai charretier.

À côté de la boutique de son père, il y avait un marchand de lampes qui
vendait aussi des seaux, des arrosoirs et des brocs en zinc.

Alors le petit troquet venait s'amuser à taper sur tous ces ustensiles
pour faire du bruit et embêter les voisins.

Le lampiste avait une petite fille qui était aussi gentille que le petit
garçon était désagréable.

On ne peut pas s'imaginer quelque chose de plus charmant et de plus doux
que cette petite fille.

Elle avait des yeux bleus, un beau petit nez, une jolie petite bouche et
des cheveux blonds si fins, si fins, que quand il n'y en avait qu'un, on
ne le voyait pas.

Quand il faisait beau, elle s'installait sur le trottoir avec son petit
pliant, et elle apprenait ses leçons, et, quand elle savait ses leçons,
elle faisait de la tapisserie.

À ce moment-là, le petit troquet arrivait par derrière et lui tirait sa
natte en faisant dign, dign, dign, comme si sa natte était la corde
d'une cloche de bateau à vapeur.

Ça embêtait joliment la petite lampiste. Mais, un jour, elle a eu une
idée. Elle a pris des sous dans le comptoir et elle les a donnés au
petit apprenti de son papa, qui était très fort et qui a fichu de bons
coups de poing sur le nez du petit troquet et de bons coups de pied dans
les jambes.

Le petit troquet a dit à ses parents qu'il s'était fichu par terre, et
que c'est pour ça qu'il saignait du nez.

Le lendemain, il revint tirer la natte de la pauvre petite lampiste.

Alors, voilà la petite lampiste qui se met en colère et qui se demande
comment elle ferait pour faire une bonne blague au mauvais petit
troquet.

Voici ce qu'elle a fait:

Elle l'a invité à faire la dînette avec elle, un jeudi, et d'autres
petites filles.

On commence par manger des gâteaux, du raisin, de tout, et puis elle
dit:

--Maintenant, nous allons boire du vin blanc.

Et elle remplit les verres avec de l'essence qui sert pour les lampes.

Les petites filles, qui étaient averties, n'ont rien bu, mais le mauvais
petit troquet a tout avalé.

Il fut malade comme un cheval, et même sa maman croyait bien qu'il en
claquerait, mais il était tellement entêté qu'il n'a jamais voulu dire
comment ça lui était venu. Heureusement qu'ils avaient un bon médecin
qui l'a guéri.

Quand il a été guéri, il a été embrasser la petite lampiste, et lui a
demandé pardon de ses méchancetés, et, depuis, il ne lui a jamais tiré
sa natte, ni tapé sur les arrosoirs.

Il est devenu très gentil, ses cheveux ont été moins rouges, ses taches
de rousseur se sont en allées, ses oreilles se sont recollées et son nez
n'a plus ressemblé à un museau de chien de boucher.

Et puis, quand il a été grand, il s'est marié avec la petite lampiste et
ils ont eu beaucoup d'enfants.

On a mis tous les garçons à l'École polytechnique.

Signé: TOTO."

--Hein! mon oncle, qu'est-ce que tu dis de cette histoire-là?

--Très intéressante, mais ta jeune lampiste me fait l'effet d'être une
jolie petite rosse.

--Pour sûr!

--Eh bien! alors?

--Alors quoi? T'as donc pas compris que c'est une histoire ironique?...
Eh bien! là, vrai! je ne te croyais pas si daim!

(Le bruit d'un coup de pied dans le derrière retentit.)


ALLUMONS LA BACCHANTE


Le riche amateur contempla longuement le tableau.

C'était un beau tableau fraîchement peint, qui représentait une
bacchante nue à demi-renversée.

On reconnaissait que c'était une bacchante à la grappe de raisin qu'elle
mordillait à belles dents. Et puis des pampres s'enroulaient dans ses
cheveux, comme dans les cheveux de toute bacchante qui se respecte ou
même qui ne se respecte pas.

Le riche amateur était content, mais content sans l'être.

Anxieux, le jeune peintre attendait la décision du riche amateur.

--Mon Dieu, oui, disait ce dernier, c'est très bien ... C'est même pas
mal du tout... La tête est jolie... la poitrine aussi ... C'est bien
peint... La grappe de raisin me fait venir l'eau à la bouche, mais...
votre bacchante n'a pas l'air assez... comment dirais-je donc?... assez
bacchante.

--Vous auriez voulu une femme saoule, quoi! repartit timidement
l'artiste.

--Saoule, non pas! mais... comment dirais-je donc?... allumée.

Le peintre ne répondit rien, mais il se gratta la tête.

Pour une fois, le riche amateur avait raison. La bacchante était jolie
au possible, mais un peu raisonnable, pour une bacchante.

--Allons, mon jeune ami, conclut le capitaliste, passez encore quelques
heures là-dessus. Je reviendrai demain matin. D'ici là, tâchez de...
comment dirais-je donc?... ... d'allumer la bacchante C'est cela même.

Et disparut le capitaliste.

--Allumons la bacchante, se dit courageusement le jeune peintre,
allumons la bacchante!

Le modèle qui lui avait posé ce personnage était une splendide gaillarde
de dix-huit ans, certainement titulaire de la plus belle poitrine de
Paris et de la grande banlieue.

Je crois bien que si vous connaissiez ce modèle-là, vous n'en voudriez
plus jamais d'autre.

Et la tête valait la poitrine, et tout le reste du corps valait la
poitrine et la tête. Ainsi! ...

Mais, malheureusement, un peu froide.

Un jour qu'elle posait chez Gustave Boulanger, ce maître lui dit, avec
une nuance d'impatience:

--Mais allume-toi donc, nom d'un chien! ... C'est à croire que tu es un
modèle de la régie.

(Boutade assez déplacée, entre nous, dans la bouche d'un membre de
l'Institut.)

Notre jeune artiste se rendit en toute hâte chez son modèle.

La jeune personne dormait encore.

Il la fit se lever, s'habiller, le tout avec une discrétion
professionnelle, et l'emmena chez lui.

Il avait son idée.

Ils déjeunèrent ensemble, chez lui.

Les nourritures les plus pimentées couvraient la table, et le champagne
coula avec la même surabondance que si c'eût été l'eau du ciel.

Et, après déjeuner, je vous prie de croire que, pour une bacchante
allumée, c'était une bacchante allumée.

Et le jeune peintre aussi était allumé.

Elle reprit la pose.

--Nom d'un chien! cria-t-il, ça y est!

Je te crois que ça y était.

Elle s'était renversée un peu trop. Les joues flambaient d'un joyeux
carmin.

Une roseur infiniment délicate nuançait--oh! si doucement--l'ivoire
impeccable de sa gorge de reine.

Les yeux s'étaient presque fermés, mais à travers les grands cils on
voyait l'éclat rieur de son petit regard gris.

Et dans l'unique pourpre de la bouche entrouverte luisait la nacre
humide, attirante, de ses belles quenottes.

Le lendemain, quand le riche amateur revint, il trouva l'atelier fermé.

Il monta à l'appartement et frappa des toc toc innombrables.

--Ma bacchante! clamait-il, ma bacchante!

À la fin, une voix partit du fond de l'alcôve, la propre voix de la
bacchante, et la voix répondit:

Pas encore finie.


TENUE DE FANTAISIE


Après une frasque plus exorbitante que les précédentes--et Dieu sait si
parmi les précédentes il s'en trouvait d'un joli calibre!--, le jeune
vicomte Guy de La Hurlotte fut invité par son père à contracter un
engagement de cinq ans dans l'infanterie française.

Guy, dont la devise était qu'on peut s'amuser partout, demanda seulement
qu'on ne l'envoyât pas trop loin de Paris.

--Pourquoi pas tout de suite à la caserne de la Pépinière, à deux pas du
boulevard? s'écria le terrible comte. Non, mon garçon, tu iras au
Sénégal.

La comtesse éclata en sanglots. Le Sénégal! Est-ce qu'on revient du
Sénégal!

--En Algérie, alors.

Finalement, après de nouveaux gémissements maternels, on tomba d'accord
sur L.... petite garnison de Normandie, assez maussade et dénuée
totalement de restaurants de nuit.

L'entrée de Guy dans l'existence militaire répondit exactement à ses
remarquables antécédents civils.

Avec cette désinvolture charmante et cette aisance aristocratique que
lui enviaient tous ses camarades, Guy, muni de sa feuille de route,
pénétra chez l'officier chargé des écritures du régiment et qu'on
appelle le gros major.

--Bonjour, mesdames, bonjour, messieurs... Ah! pardon, il n'y a pas de
dames, et je le regrette... Le gros major, s'il vous plaît?

--C'est moi, fit un grand vieux sec, en veston, d'aspect grincheux.

--Comment! c'est vous le gros major? reprit Guy au comble de
l'étonnement. Eh bien! il faut que vous me le disiez vous-même pour que
je le croie. Vous n'êtes pas gros du tout... et vous avez l'air si peu
major! Quand on me parlait du gros major, ce mot évoquait dans mon
esprit une manière de futaille galonnée. J'arrive, et qu'est-ce que je
trouve?... une espèce d'échalas civil.

L'officier, déjà fort désobligé par ces propos impertinents, bondit de
rage et d'indignation lorsqu'il apprit qu'ils étaient tenus par un
simple engagé, un bleu! L'attitude du jeune vicomte reçut sa récompense
immédiate sous forme de huit jours de consigne.

--Et puis, ajouta l'officier, je me charge de vous recommander à votre
capitaine.

--Je m'en rapporte à vous, mon gros major, et vous en remercie à
l'avance. On n'est jamais trop recommandé auprès de ses chefs.

De tels débuts promettaient; ils tinrent.

Tout de suite, Guy de La Hurlotte devint la coqueluche du régiment, où
il apporta, à remplir ses devoirs militaires, tant de fantaisie et un
tel parti pris d'imprévu, que la discipline n'y trouva pas toujours son
compte.

Mais pouvait-on lui en vouloir, à cet endiablé vicomte, si charmant, si
bon garçon, toujours le cœur et le londrès sur la main?

Avec le peu d'argent qu'il recevait de sa famille et le grand crédit
qu'il s'était procuré en ville, Guy menait au régiment une vie fastueuse
de grand seigneur pour qui ne comptent édits ni règlements.

Pourtant, dans les premiers jours de son incorporation, le jeune vicomte
écopa, comme on dit dans l'armée, deux jours de salle de police.

Passant avec sa compagnie dans la grand-rue de L..., Guy adressa une
fougueuse déclaration et des baisers sans nombre à une jeune femme qui,
sur son balcon, regardait la troupe.

Indigné de cette mauvaise tenue, le capitaine Lemballeur, aussitôt
rentré, lui porta ce motif:

À eu dans les rangs une attitude tumultueuse et gesticulatoire peu
conforme au rôle d'un soldat de deuxième classe.

Vous pensez si Guy fit un sort à ce libellé. Les mots tumultueuse et
gesticulatoire devinrent populaires au régiment et en ville, et le
pauvre capitaine Lemballeur n'osa plus jamais punir Guy.

Le colonel lui-même se sentait désarmé devant cette belle humeur, et,
quand une plaisanterie du vicomte lui revenait aux oreilles, il se
contentait de hausser les épaules avec indulgence, en murmurant: « Sacré
La Hurlotte, va! »

Je n'entreprendrai pas de raconter par le menu les aventures militaires
de notre joyeux ami. Les plus gros formats n'y suffiraient pas.

Je me contenterai, si vous voulez bien, de vous narrer l'épisode qui,
selon moi, marque le point culminant de sa carrière fantaisiste.

C'était un dimanche. Guy se trouvait de garde.

À dix heures du soir, il prenait la faction au magasin, situé à deux ou
trois cents mètres du poste.

Ce soir-là, il y avait grand remue-ménage aux environs du magasin. Des
gens du voisinage donnaient un grand bal costumé où devait se rendre
toute la brillante société de L...

Quelques invités (Guy était aussi répandu en ville que populaire au
régiment) reconnurent, dans l'humble factionnaire, le brillant vicomte.
Ce ne fut qu'un cri.:

--Eh bien! La Hurlotte, vous n'êtes donc pas des nôtres, ce soir?

--J'en suis au désespoir, mais il m'est bien difficile de m'absenter en
ce moment. On m'a confié la garde de cet édifice, et si on le dérobait
en mon absence, je serais forcé de le rembourser à l'État, ce qui ferait
faire une tête énorme à mon pauvre papa, déjà si éprouvé. Vous ne pouvez
pas vous faire remplacer?

Tiens! c'est une idée.

En effet, c'est une idée, une mauvaise idée, il est vrai; mais pour Guy,
une mauvaise idée valut toujours mieux que pas d'idée du tout.

Justement, un soldat passait, un petit blond timide.

--Veux-tu gagner cent sous, Baudru?

--Ça n'est pas de refus... mais en quoi faisant?

--En prenant ma faction, jusqu'à minuit moins le quart.

Tout d'abord, Baudru frémit devant cette incorrecte proposition, mais,
dame! cent sous...

--Allons, conclut-il, passe-moi ton sac et ton flingot, et surtout ne
sois pas en retard.

L'entrée de Guy fit sensation.

Il avait trouvé dans le vestibule une superbe armure dans laquelle il
s'était inséré, et il arrivait, casque en tête, lance au poing,
caracolant comme dans les vieux tournois.

Les ennemis se trouvaient représentés par quelques assiettes de petits
fours et des tasses à thé qui jonchèrent bientôt le sol.

La maîtresse de la maison commençait à manifester de sérieuses
inquiétudes pour le reste de sa porcelaine, quand Baudru, pâle comme un
mort, se précipita dans le salon.

--Dépêche-toi de descendre en bas, La Hurlotte! V'là une ronde
d'officier qui arrive. Tiens, prends ton fusil et ton sac.

Tout un monde de terreur tournoya sous le crâne de Guy. Les articles du
code militaire flamboyèrent devant ses yeux, en lettres livides: conseil
de guerre... abandon de son poste... Mort!

Tout cela en trois secondes!... Puis le sang-froid lui revint
brusquement.

Se débarrasser de cette armure, il n'y fallait pas songer. La ronde
aurait dix fois le temps d'arriver.

--Ma foi, tant pis! je descends comme ça. Je trouverai bien une
explication.

Il était temps. L'officier et son porte-falot n'étaient plus qu'à une
cinquantaine de mètres de la guérite. Bravement, Guy se mit en posture,
croisa sa lance, et d'une voix forte, un peu étouffée par le casque
baissé, cria: « Halte-là!... qui vive? »

À cette brusque apparition, le soldat laissa choir son falot, et le
brave capitaine Lemballeur, car c'était lui, ne put se défendre d'une
vive émotion.

Si les aïeux de La Hurlotte avaient pu revenir sur terre à cette minute,
ils eussent été satisfaits de leur descendant, car Guy, bardé de fer,
casque en tête, la lance en arrêt, avait vraiment grande allure.

La lune éclairait cette scène.

Pourtant, la surprise du capitaine prit fin.

--Je parie que c'est encore vous, La Hurlotte?

Après beaucoup d'efforts, Guy était enfin parvenu à lever la visière de
son casque.

--Je vais vous dire, mon capitaine... Comme il faisait un peu froid...

--Oui, mon garçon, allez toujours. Je sais bien que ce n'est pas le
toupet qui vous manque, mais celle-là est décidément trop raide!
Faites-moi le plaisir d'aller remettre cette ferblanterie où vous l'avez
trouvée... et puis vous recevrez de mes nouvelles.

Guy termina sa faction en proie à une vive inquiétude, sentiment
inaccoutumé chez lui.

De son côté, le capitaine Lemballeur n'était pas moins inquiet de la
façon dont il libellerait le motif de la punition de La Hurlotte, car
ses collègues en étaient encore à le blaguer avec la fameuse attitude
tumultueuse et gesticulatoire.

Il rentra au poste, demanda le livre, se gratta la tête longuement et
écrivit:

Deux jours de consigne au soldat de La Hurlotte. Étant de garde, a mis
une tenue de fantaisie.


APHASIE


Celle-là, par exemple, dépassait tout ce que le capitaine Lemballeur
avait vu de plus raide, et, mille pétards de Dieu! il en avait vu de
raides, le capitaine Lemballeur, dans toutes ses campagnes, en Crimée,
au Mexique et partout, et partout, mille pétards de Dieu!

Le médecin, un jeune major frais émoulu du Val-de-Grâce, ne se démontait
pas.

--Mais enfin, docteur, tonitruait le capitaine, vous ne me ferez jamais
croire que ce pétard de Dieu de clairon ne s'est pas f... de moi dans
les grandes largeurs!

--Je ne le crois pas pour ma part, capitaine, car j'ai vu dans les
hôpitaux des cas d'aphasie encore plus curieux que celui-là.

--Aphasie... aphasie! Je t'en f.... moi, de l'aphasie... avec huit jours
de boîte!

--Ma conscience de médecin m'interdit de laisser violenter cet homme,
que je considère provisoirement comme un malade, et même un malade très
intéressant. Je l'envoie aujourd'hui en observation à l'hôpital.

L'excellent capitaine Lemballeur s'inclina devant l'homme de science;
mais, c'est égal, mille pétards de Dieu! elle était raide, celle-là!

Pendant ce colloque, il y avait, dans une des chambres de la 3e du 4,
deux hommes qui ne s'étaient jamais tant amusés.

Quand je dis deux hommes, je devrais dire un homme et un clairon.

L'homme était un soldat de deuxième classe, de fort élégante tournure,
répondant au nom de Guy de La Hurlotte.

À la suite de quelques frasques dépassant les dimensions ordinaires des
frasques admises, le vieux comte de La Hurlotte avait invité son fils à
contracter un engagement de cinq ans dans l'infanterie française, et
voilà comment le jeune Guy se trouvait l'honneur et la joie du 145, de
ligne à L...

Le clairon qui partageait en ce moment la bonne humeur du vicomte
n'était autre que son brosseur et fidèle ami, le nommé Jumet.

Et ils avaient de quoi rire doublement, les drilles!

D'abord, parce que l'aventure de la veille était en elle-même tout à
fait drôle, et ensuite parce que, pouvant tourner très mal, elle avait
un dénouement qu'ils n'auraient pas osé rêver.

La veille, un dimanche, Guy se trouvait consigné, ce qui lui arrivait
plus souvent qu'à son tour.

Il faisait un temps superbe. Sur le coup de quatre heures, Guy n'y put
résister; il se mit en tenue et sortit de la caserne.

Justement, c'était le clairon Jumet, le dévoué Jumet, qui était de
garde.

--Dis donc, Jumet, fit Guy, je suis consigné, mais je sors tout de même.

--Prends bien garde de te faire piger, mon vieux vicomte.

--Pas de danger, je vais dîner chez une femme adultère.

--Amuse-toi bien.

--Si l'adjudant fait sonner aux consignés, tu ne sonneras pas, hein?

--Diable! ça n'est pas commode, ça.

--Tu sonneras autre chose, voilà tout.

Et Jumet, qui, à l'instar de son ami Guy, n'avait jamais douté de rien,
répondit simplement:

--Entendu, vicomte; rapporte-moi un bon cigare.

--Je t'en rapporterai deux, mais je n'aime pas qu'on me mette le marché
en main.

Et, sur un cordial shake-hand, l'homme et le clairon se séparèrent.

Malheureusement pour l'homme, il n'avait pas fait cent mètres hors de la
caserne qu'il rencontra le terrible capitaine Lemballeur, celui-là même
qui l'avait consigné.

Avec une admirable prestesse, Guy s'introduisit dans la première
boutique qui lui tomba sous la main, mais pas assez vite pour que le
capitaine ne l'eût reconnu.

Ravi de prendre La Hurlotte en défaut, le capitaine Lemballeur gagna la
caserne à grands pas.

--Clairon, cria-t-il, sonnez aux consignés, mille pétards de Dieu! et
pas de gymnastique!

Pauvre Jumet, en voilà une tuile!

Il essaya de parlementer.

--Mon capitaine, l'adjudant vient d'y faire rappeler.

--Je m'en fous! Rappelez-les encore, mille pétards de Dieu!

Lentement, tristement, penaudement, Jumet saisit son instrument et gagna
le milieu de la cour.

Tarata... ta! Tarata... ta! Tarata... ta

--Mais, espèce de brute! s'écria Lemballeur, je vous dis de sonner aux
consignés, mille pétards de Dieu! Et vous sonnez aux caporaux.

--Ah! pardon, capitaine, je vous demande bien pardon. Tarata... tatata!
Tarata... tatata! ...

--Voilà qu'il sonne aux sergents, maintenant! Mais il est saoul comme un
cochon, ce pétard de Dieu-là!

Jumet s'excusa encore, et sonna successivement la soupe, la
distribution, les malades, les lettres, le rapport, etc., mais pas du
tout les consignés.

Toute la caserne était sens dessus dessous.

Le capitaine Lemballeur consistait en une explosion de pétards de Dieu!

Il empoigna Jumet au collet:

--Mille pétards de Dieu! voulez-vous sonner aux consignés, oui ou non?

Jumet se dégagea doucement, et, sur un ton à la fois ferme et désolé

--Je regrette beaucoup, mon capitaine, dit-il, mais JE NE ME RAPPELLE
PLUS L'AIR.

Et il rentra au poste, très simplement.

Les menaces les plus terribles, la lecture du code militaire, rien n'y
fit.

--Quand vous me fusilleriez, répondait-il avec la plus grande
mansuétude, qu'est-ce que vous voulez que j'y fasse? Je ne me rappelle
plus l'air.

Le lendemain matin, sur les conseils de Guy de La Hurlotte, Jumet se fit
porter malade, et raconta son cas au docteur.

--C'est très curieux, ce qui m'a pris hier. Le capitaine Lemballeur m'a
commandé de sonner aux consignés, et je n'ai pas été foutu de me
rappeler l'air. Je dois avoir quelque chose de cassé dans la tête.

Le médecin l'interrogea sur ses antécédents, sa famille.

--J'ai une sœur un peu maboul, répondit Jumet, et un oncle complètement
loufoque.

--Parfaitement, c'est un cas très curieux d'aphasie.

Jumet fut soumis à la visite de tous les gros bonnets de la médecine
militaire, qui furent unanimes à reconnaître l'aphasie, avec un
commencement de paralysie.

Et le clairon Jumet fut réformé à la première inspection générale.

Guy de La Hurlotte perdit à cette aventure la crème des brosseurs et la
perle des amis, mais la société civile y gagna, _raram avem_, un citoyen
qui n'a qu'une parole.


UNE MORT BIZARRE


La plus forte marée du siècle (c'est la quinzième que je vois et
j'espère bien que cette jolie série ne se clora pas de sitôt) s'est
accomplie mardi dernier, 6 novembre.

Joli spectacle, que je n'aurais pas donné pour un boulet de canon, ni
même deux boulets de canon, ni trois.

Favorisée par une forte brise S.-O., la mer clapotante affleurait les
quais du Havre, et s'engouffrait dans les égouts de ladite ville, se
mélangeant avec les eaux ménagères, qu'elle rejetait dans les caves des
habitants.

Les médecins se frottaient les mains: « Bon, cela! se disaient-ils, à
nous les petites typhoïdes! »

Car--le croirait-on?--Le Havre-de-Grâce est bâti de telle façon que ses
égouts sont au-dessus du niveau de la mer. Aussi, à la moindre petite
marée, malgré l'énergique résistance de M. Rispal, les ordures des
Havrais s'épanouissent, cyniques, dans les plus luxueuses artères de la
cité.

Ne vous semble-t-il pas, par parenthèse, que ce saligaud[1] de François
Ier, au lieu de traîner une existence oisive dans les brasseries à
femmes du carrefour Buci, n'aurait pas mieux fait de surveiller un peu
les ponts et chaussées de son royaume?

N'importe! c'était un beau spectacle.

Je passai la plus importante partie de ma journée sur la jetée, à voir
entrer des bateaux et à en voir sortir d'autres.

Comme la brise fraîchissait, je relevai le collet de mon pardessus. Je
m'apprêtais à en faire autant pour le bas de mon pantalon (je suis
extrêmement soigneux de mes effets), quand apparut mon ami Axelsen.

Mon ami Axelsen est un jeune peintre norvégien, plein de talent et de
sentimentalité.

Il a du talent à jeun et de la sentimentalité le reste du temps.

À ce moment, la sentimentalité dominait.

Était-ce la brise un peu vive? Était-ce le trop-plein de son cœur?...
Ses yeux se remplissaient de larmes.

--Eh bien! fis-je, cordial, ça ne va donc pas, Axelsen?

--Si, ça va. Spectacle superbe, mais douloureux souvenir. Toutes les
plus fortes marées du siècle brisent mon pauvre cœur.

--Contez-moi ça.

--Volontiers, mais pas là.

Et il m'entraîna dans la petite arrière-boutique d'un bureau de tabac où
une jeune femme anglaise, plutôt jolie, nous servit un swenskapunch de
derrière les fagots.

Axelsen étancha ses larmes, et voici la navrante histoire qu'il me
narra:

--Il y a cinq ans de cela. J'habitais Bergen (Norvège) et je débutais
dans les arts. Un jour, un soir plutôt, à un bal chez M. Isdahl, le
grand marchand de rogues, je tombai amoureux d'une jeune fille charmante
à laquelle, du premier coup, je ne fus pas complètement indifférent. Je
me fis présenter à son père et devins familier de la maison. C'était
bientôt sa fête. J'eus l'idée de lui faire un cadeau, mais quel
cadeau?... Tu ne connais pas la baie de Vaagen?

--Pas encore.

--Eh bien, c'est une fort jolie baie dont mon amie raffolait, surtout en
un petit coin. Je me dis: « Je vais lui faire une jolie aquarelle de ce
petit coin, elle sera bien contente. » Et un beau matin me voilà parti
avec mon attirail d'aquarelliste. Je n'avais oublié qu'une chose, mon
pauvre ami: de l'eau. Or tu sais que si le mouillage est interdit aux
marchands de vins, il est presque indispensable aux aquarellistes. Pas
d'eau! Ma foi, me dis-je, je vais faire mon aquarelle à l'eau de mer, je
verrai ce que ça donnera.

« Ça donna une fort jolie aquarelle que j'offris à mon amie et qu'elle
accrocha tout de suite dans sa chambre. Seulement... tu ne sais pas ce
qui arriva?

--Je le saurai quand tu me l'auras dit.

--Eh bien, il arriva que la mer de mon aquarelle, peinte avec de l'eau
de mer, fut sensible aux attractions lunaires, et sujette aux marées.
Rien n'était plus bizarre, mon pauvre ami, que de voir, dans mon
tableau, cette petite mer monter, monter, monter, couvrant les rochers,
puis baisser, baisser, baisser, les laissant à nu, graduellement.

--Ah!

--Oui... Une nuit, c'était comme aujourd'hui la plus forte marée du
siècle, il y eut sur la côte une tempête épouvantable. Orage, tonnerre,
ouragan!

Dès le matin, je montai à la villa où demeurait mon amante. Je trouvai
tout le monde dans le désespoir le plus fou.

Mon aquarelle avait débordé: la jeune fille était noyée dans son lit.

--Pauvre ami!

Axelsen pleurait comme un veau marin. Je lui serrai la main.

--Et, tu sais, ajouta-t-il, c'est absolument vrai ce que je viens de te
raconter là. Demande plutôt à Johanson.

Le soir même, je vis Johanson qui me dit que c'était de la blague.


LE RAILLEUR PUNI[2]


J'ai voulu conter cette histoire, à l'occasion de l'année qui vient,
pour prouver aux jeunes gens disposés à la raillerie qu'il est toujours
malséant et parfois dangereux de se gausser des malheureux. Fasse le
ciel que ce récit produise son effet et que la nouvelle année soit
exempte de déplorables plaisanteries et de méchants brocards!

C'était le 31 décembre 1826.

Il avait beaucoup neigé depuis quelques jours sur la petite ville de
Potinbourg-sur-Bec, mais le dégel était survenu, et la neige tournait en
boue noire.

Au coin de la rue Saint-Gaspard et de la place du Marché-aux-Veaux se
dressait la boutique du sieur Hume-Mabrize, maître apothicaire, car, à
cette époque, les pharmaciens n'étaient pas encore éclos.

On vendait non point des médicaments, mais des drogues, et, entre nous,
le pauvre monde ne s'en trouvait pas plus mal.

Il pouvait être cinq heures du soir;

Hume-Mabrize, dans son laboratoire, élaborait je ne sais quel
bienfaisant électuaire. La boutique était sous la garde du jeune
Athanase, garçon apothicaire de beaucoup d'avenir, mais,
malheureusement, doué d'un esprit caustique et railleur.

En ce moment, inoccupé, Athanase regardait, sur le seuil de la porte,
les gens patauger dans la boue, prenant grande joie à cette
contemplation cruelle.

Une grande voiture de coquetier arrivait par la rue Saint-Gaspard, à
fond de train, éclaboussant les passants qui criaient et montraient le
poing à cette brute de charretier.

Justement, devant la boutique de l'apothicaire, s'étendait une large et
profonde flaque de boue.

Un monsieur, étranger à la localité, n'eut que le temps, pour ne pas
être écrasé, de sauter sur le trottoir. Mais la roue de la voiture entra
violemment dans la flaque et en projeta le contenu tout alentour.

Le monsieur étranger à la localité fut littéralement inondé de fange. Il
en avait plein ses culottes, plein sa houppelande, sur le visage et
jusque dans les cheveux.

Athanase conçut la plus vive allégresse de ce malheur. Il éclata de rire
et, comme le monsieur s'éloignait en grommelant, il le rappela pour lui
demander ironiquement:

--Voulez-vous une brosse?

Le lendemain, c'était le premier jour de l'an.

La boutique de M. Hume-Mabrize était à peine ouverte qu'un garçon de
l'auberge du Roi-Maure vint demander un lavement émollient pour un
client qui se tordait dans les plus pénibles coliques.

--Bien, répondit l'apothicaire; aussitôt préparé, Athanase ira
l'administrer lui-même.

En ce temps, vous savez, le grand Eguisier n'avait pas accompli sa
géniale invention et, presque toujours, les lavements étaient
administrés par les apothicaires eux-mêmes ou par leurs garçons.

Comme une invention modifie les mœurs!

Hume-Mabrize prépara, avec son soin ordinaire, un bon liquide émollient,
sédatif et mucilagineux, l'introduisit bouillant dans le cylindre
d'étain que vous savez, et voilà mon Athanase parti pour accomplir sa
mission.

La clef du voyageur était sur la porte. Athanase entra.

Sans mot dire, le voyageur découvrit la partie intéressée.

Athanase, avec une attention et une précision professionnelles, fit son
devoir.

Doucement, sans précipitation, le piston s'enfonça dans le cylindre,
poussant devant lui le bon liquide, tel un docile troupeau, doux et
tiède.

Là... ça y est

Il n'y avait plus qu'à se retirer et à s'en aller.

Mais, tout à coup, comme un volcan, comme une explosion, il se produisit
un phénomène inattendu.

Projeté violemment dehors, le bon liquide venait de sortir, comme
déshonoré d'avoir été amené en tel endroit.

Le visage d'Athanase était là, tout près, à bout portant. Il n'en perdit
pas une goutte.

Alors le voyageur tourna son autre face vers le jeune apothicaire et lui
demanda sur le ton de la politesse empressée:

--Voulez-vous une brosse?


EXCENTRIC'S


_We are told that the sultan Mahrnoud_ _by his perpetual wars..._

SIR CORDON SONNETT.

Par un phénomène bizarre d'association d'idées (assez commun aux jeunes
hommes de mon époque), l'Exposition de 1889 me rappelle celle de 1878.

À cette époque, dix printemps de moins fleurissaient mon front. C'est
effrayant ce qu'on vieillit entre deux Expositions universelles, surtout
lorsqu'elles sont séparées par un laps considérable.

Ma bonne amie d'alors, une petite brunette à qui l'ecclésiastique le
plus roublard aurait donné le bon Dieu sans confession (or une nuit
d'orgie, pour elle, n'était qu'un jeu), me dit un jour à déjeuner:

--Qu'est-ce que tu vas faire, pour l'Exposition?

--Que ferais-je bien pour l'Exposition?

--Expose.

--Expose?... Quoi?

--N'importe quoi.

--Mais je n'ai rien inventé!

(À ce moment, je n'avais pas encore inventé mon aquarium en verre
dépoli, pour poissons timides. S.G.D.G.)

--Alors, reprit-elle, achète une baraque et montre un phénomène.

--Quel phénomène? ... Toi?

Terrible, elle fronça son sourcil pour me répondre:

--Un phénomène, moi!

Et peut-être qu'elle allait me fiche des calottes, quand je m'écriai,
sur un ton d'amoureuse conciliation:

--Oui, tu es un phénomène, chère âme! un phénomène de grâce, de charme
et de fraîcheur!

Ce en quoi je ne mentais pas, car elle était bigrement gentille, ce
petit chameau-là.

Un coquet nez, une bouche un peu grande (mais si bien meublée), des
cheveux de soie innombrables et une de ces peaux tendrement
blanc-rosées, comme seules en portent les dames qui se servent de crème.

Certes, je ne me serais pas jeté pour elle dans le bassin de la place
Pigalle, mais je l'aimais bien tout de même.

Pour avoir la paix, je conclus:

--C'est bon! puisque ça te fait plaisir, je montrerai un phénomène.

--Et moi, je serai à la caisse?

--Tu seras à la caisse.

--Si je me trompe en rendant la monnaie, tu ne me ficheras pas des
coups?

--Est-ce que je t'ai jamais fichu des coups?

--Je n'ai jamais rendu de monnaie, alors je ne sais pas...

Si je rapporte ce dialogue tout au long, c'est pour donner à ma
clientèle une idée des conversations que j'avais avec Eugénie (c'est
peut-être Berthe qu'elle s'appelait).

Huit jours après, je recevais de Londres un nain, un joli petit nain.

Quand les nains anglais, chacun sait ça, se mêlent d'être petits, ils le
sont à défier les plus puissants microscopes; mais quand ils se mêlent
d'être méchants, détail moins connu, ils le sont jusqu'à la témérité.

C'était le cas du mien. Oh! la petite teigne!

Il me prit en grippe tout de suite, et sa seule préoccupation fut de me
causer sans relâche de vifs déboires et des afflictions de toutes
sortes.

Au moment de l'exhibition, il se haussait sur la pointe des pieds avec
tant d'adresse, qu'il paraissait aussi grand que vous et moi.

Alors, quand mes amis me blaguaient, disant: « Il n'est pas si épatant
que ça, ton nain! » et que je lui transmettais ces propos désobligeants,
lui, cynique, me répondait en anglais:

--Qu'est-ce que vous voulez... il y a des jours où on n'est pas en
train.

Un soir, je rentrai chez moi deux heures plus tôt que ne semblait
l'indiquer mon occupation de ce jour-là.

Devinez qui je trouvai, partageant la couche de Clara (je me rappelle
maintenant, elle s'appelait Clara)!

Inutile de chercher, vous ne devineriez jamais.

Mon nain! Oui, mesdames et messieurs, Clara me trompait avec ce British
minuscule!

J'entrai dans une de ces colères

Heureusement pour le traître, je levai les bras au ciel avant de songer
à le calotter. Il profita du temps que mes mains mirent à descendre
jusqu'à sa hauteur pour filer.

Je ne le revis plus.

Quant à Clara, elle se tordait littéralement sous les couvertures.

--Il n'y a pas de quoi rire, fis-je sévèrement.

--Comment, pas de quoi rire? Eh ben, qu'est-ce qu'il te faut à toi?...
Grosse bête, tu ne vas pas être jaloux d'un nain anglais? C'était pour
voir, voilà tout. Tu n'as pas idée...

Et elle se reprit à rire de plus belle, après quoi elle me donna
quelques détails, réellement comiques, qui achevèrent de me désarmer.

C'est égal, dorénavant, je me méfiai des nains et, pour utiliser le
local que j'avais loué, je me procurai un géant japonais.

Vous rappelez-vous le géant japonais de 1878? Eh bien! c'est moi qui le
montrais. Mon géant japonais ne ressemblait en rien à mon nain anglais.
D'une taille plus élevée, il était bon, serviable et chaste.

Ou, du moins, il semblait doué de ces qualités. J'ai raison de dire il
semblait, car, à la suite de peu de jours, je fis une découverte qui me
terrassa.

Un soir, rentrant inopinément dans la chambre de Camille (oui, c'est
bien Camille, je me souviens), je trouvai, jonchant le sol, l'orientale
défroque de mon géant, et dans le lit Camille... devinez avec qui!

Inutile de chercher, vous ne trouveriez jamais.

Camille, avec mon ancien nain!

C'était mon espèce de petit cochon de nain anglais, qui n'avait rien
trouvé de mieux, pour rester près de Camille, que de se déguiser en
géant japonais.

Cette aventure me dégoûta à tout jamais du métier de barnum.

C'est vers cette époque qu'entièrement ruiné par les prodigalités de ma
maîtresse j'entrai en qualité de valet de chambre, 59, rue de Douai,
chez un nommé Sarcey.


LE VEAU CONTE DE NOËL POUR SARA SALIS


Il y avait une fois un petit garçon qui avait été bien sage, bien sage.
Alors, pour son petit Noël, son papa lui avait donné un veau.

--Un vrai?

--Oui, Sara, un vrai.

--En viande et en peau?

--Oui, Sara, en viande et en peau.

--Qui marchait avec ses pattes?

--Puisque je te dis un vrai veau

--Alors?

--Alors, le petit garçon était bien content d'avoir un veau seulement,
comme il faisait des saletés dans le salon...

--Le petit garçon?

--Non, le veau... Comme il faisait des saletés et du bruit, et qu'il
cassait les joujoux de ses petites sœurs...

--Il avait des petites sœurs, le veau?

Mais non, les petites sœurs du petit garçon... Alors on lui bâtit une
petite cabane dans le jardin, une jolie petite cabane en bois...

--Avec des petites fenêtres?

--Oui, Sara, des tas de petites fenêtres et des carreaux de toutes
couleurs... Le soir, c'était le réveillon. Le papa et la maman du petit
garçon étaient invités à souper chez une dame. Après dîner, on endort le
petit garçon et ses parents s'en vont...

--On l'a laissé tout seul à la maison?

--Non, il y avait sa bonne... Seulement, le petit garçon ne dormait pas.
Il faisait semblant. Quand la bonne a été couchée, le petit garçon s'est
levé et il a été trouver des petits camarades qui demeuraient à côté...

--Tout nu?

--Oh! non, il était habillé. Alors tous ces petits polissons, qui
voulaient faire réveillon comme des grandes personnes, sont entrés dans
la maison, mais ils ont été attrapés, la salle à manger et la cuisine
étaient fermées. Alors, qu'est-ce qu'ils ont fait?...

--Qu'est-ce qu'ils ont fait, dis?

--Ils sont descendus dans le jardin et ils ont mangé le veau...

--Tout cru?

--Tout cru, tout cru.

--Oh! les vilains!

--Comme le veau cru est très difficile à digérer, tous ces petits
polissons ont été très malades le lendemain. Heureusement que le médecin
est venu! On leur a fait boire beaucoup de tisane, et ils ont été
guéris... Seulement, depuis ce moment-là, on n'a plus jamais donné de
veau au petit garçon.

--Alors, qu'est-ce qu'il a dit, le petit garçon?

--Le petit garçon..., il s'en fiche pas mal.


EN VOYAGE SIMPLES NOTES


À l'encontre de beaucoup de personnes que je pourrais nommer, je préfère
m'introduire dans un compartiment déjà presque plein que dans un autre
qui serait à peu près vide.

Pour plusieurs raisons.

D'abord, ça embête les gens.

Êtes-vous comme moi? j'adore embêter les gens, parce que les gens sont
tous des sales types qui me dégoûtent.

En voilà des sales types, les gens!

Et puis, j'aime beaucoup entendre dire des bêtises autour de moi, et
Dieu sait si les gens sont bêtes! Avez-vous remarqué?

Enfin, je préfère le compartiment plein au compartiment vide, parce que
ce manque de confortable macère ma chair, blinde mon cœur, armure mon
âme, en vue des rudes combats pour la vie (_struggles for life_).

Voilà pourquoi, pas plus tard qu'avant-hier, je pénétrais dans un wagon
où toutes les places étaient occupées, sauf une dont je m'emparai, non
sans joie.

Une seconde raison (et c'est peut-être la bonne) m'incitait à pénétrer
dans ce compartiment plutôt que dans un autre, c'est que les autres
étaient aussi bondés que celui-là.

Cet événement, auquel j'attache sans doute une importance démesurée, se
passait à une petite station dont vous permettrez que je taise le nom,
car elle dessert un pays des plus giboyeux et encore peu exploré.

Parmi les voyageurs de mon wagon, je citerai:

Deux jeunes amoureux, grands souhaiteurs de tunnels, la main dans la
main, les yeux dans les yeux. Une idylle!

Cela me rappelle ma tendre jouvence. Une larme sourd[3] de mes yeux et,
après avoir trembloté un instant à mes cils, coule au long de mes joues
amaigries pour s'engouffrer dans les broussailles de ma rude moustache.

Continuez, les amoureux, aimez-vous bien, et toi, jeune homme, mets
longtemps ta main dans celle de ta maîtresse, cela vaut mieux que de la
lui mettre sur la figure, surtout brutalement.

À côté des amants s'étale un ecclésiastique gras et sans distinction,
sur la soutane duquel on peut apercevoir des résidus d'anciennes sauces
projetées là par suite de négligences en mangeant.

À votre place, monsieur le curé, je détournerais quelques fonds du
denier de saint Pierre pour m'acheter des serviettes.

Près de l'ecclésiastique, un jeune peintre très gentil, dont j'ai fait
la connaissance depuis.

Beaucoup de talent et très rigolo.

Près de la portière, un monsieur et son fils.

Le monsieur frise la quarantaine, le petit garçon a vu s'épanouir, cette
année, son sixième printemps. Pauvre petit bougre!

Le père profite des heures de voyage pour inculquer la grammaire à son
rejeton. lis en sont au pluriel, au terrible pluriel.

Les mots en ail aussi, excepté éventail et quelques autres dont la
souvenance a disparu de mon cerveau.

Quand l'infortuné crapaud s'est fourré dans sa pauvre petite caboche la
règle et ses exceptions, le professeur passe aux exemples, et c'est là
qu'il apparaît dans toute sa beauté.

L'enfant tient une ardoise sur ses genoux et un crayon à la main.

--Tu vas me mettre ça au pluriel.

--Oui, papa.

--Fais bien attention.

--Oui, papa.

--Le chacal, cet épouvantail du bétail, s'introduit dans un soupirail.

À ce moment, le jeune peintre me regarde, je regarde le jeune peintre,
et, malgré mon sang-froid bien connu, j'éclate de rire et lui aussi.

Le père-professeur, tout à sa leçon, ne devine pas la cause de notre
hilarité et continue:

--Voici maintenant les mots en ou, dont certains prennent au pluriel un
s, d'autres un x.

J'attends l'exemple. Il ne tarde pas:

--Le pou est le joujou et le bijou du sapajou.

Le petit fait une distribution judicieuse d's et d'x, et nous passons à
la géographie.

Non, vous n'avez pas idée de la quantité énorme de fleuves qui se
jettent dans la Méditerranée!

Il me semble que, de mon temps, il n'y en avait pas tant que ça.

Mon ami l'artiste me demande gravement comment, recevant toute cette
eau, la Méditerranée ne déborde pas.

Je lui fais cette réponse classique: que la Providence a prévu cette
catastrophe et mis des éponges dans la mer.

Le petit, qui nous a entendus, demande à son père si c'est vrai.

Le père, interloqué, hausse imperceptiblement les épaules, ne répond
pas, et déclare la leçon terminée.

Encouragés par ce résultat, nous tâchons d'inculquer au petit garçon
quelques faux principes.

--Savez-vous, mon jeune ami, pourquoi la mer, bien qu'alimentée par
l'eau douce des rivières, est salée?

--Non, monsieur.

--Eh bien, c'est parce qu'il y a des morues dedans.

--Ah!

--Et l'ardoise que vous avez là sur vos genoux, savez-vous d'où elle
vient?

--Non, monsieur.

--Eh! elle vient d'Angers, et c'est même pour ça que le métier de
couvreur est si dangereux.

À ce moment, le père intervient et nous prie de ne pas fausser le
jugement de son fils.

Nous répliquons avec aigreur:

--Avec ça que vous n'êtes pas le premier à le lui fausser, quand vous
lui faites écrire que les poux sont les joujoux et les bijoux des
sapajous! Si vous croyez que ça ferait plaisir à Buffon d'entendre de
telles hérésies!

Nous entrons en gare.

Il était temps!


LE CHAMBARDOSCOPE


Je ne me rappelle plus, mais je crois bien que ce fut le jeune duc
Honneau de la Lunerie qui s'écria:

--Non, l'homme n'est pas un animal ou, si c'est un animal, c'est un
animal supérieur.

Sur ce dernier mot, Laflemme perdit patience:

--Un animal supérieur, l'homme! ... Voulez-vous avoir mon opinion sur
l'homme?

--Volontiers, Laflemme.

--L'homme est une andouille, la dernière des andouilles.

--Et la femme?

--La femme en est l'avant-dernière.

--Tu es dur pour l'humanité, Laflemme.

--Pas encore assez! C'est précisément l'humanité qui a perdu l'homme.
Dire que cet idiot-là aurait pu être le plus heureux des animaux, s'il
avait su se tenir tranquille. Mais non, il a trouvé qu'il n'avait pas
assez contre lui de la pluie du ciel, du tonnerre de Dieu, des maladies,
et il a inventé la civilisation.

--Pourtant, Laflemme.... interrompit le jeune duc Honneau de la Lunerie.

--Il n'y a pas de pourtant, duc Honneau! véhémenta Laflemme. La
civilisation, qu'est-ce que c'est, sinon la caserne, le bureau, l'usine,
les apéritifs, et les garçons de banque?

« L'homme est si peu le roi de la Nature, qu'il est le seul de tous les
animaux qui ne puisse rien faire sans payer. Les bêtes mangent à l'œil,
boivent à l'œil..., aiment à l'œil...

--Je te ferai remarquer, Laflemme, que beaucoup d'humains ne se gênent
pas pour pratiquer cette dernière opération le plus ophtalmiquement du
monde. Il existe même certains quidams qui en tirent de petits
bénéfices.

--Parfaitement! mais de quel opprobre l'humanité ne couvre-t-elle pas
ces êtres ingénieux et charmants! Je reviens à la question. Avez-vous
jamais vu un daim se ruiner pour une biche? Le cochon le plus dévoyé ne
peut-il pas se livrer à toutes ses cochonneries sans qu'un de ses
confrères, déguisé en sergent de ville ou en huissier, ne vienne lui
présenter un mandat d'arrêt ou un billet à ordre?... Dites-le moi
franchement, qui de vous peut se vanter d'avoir assisté au spectacle
d'une sarigue tirant un sou de sa poche!

Pas un de nous ne releva le défi. Laflemme avait décidément raison:
l'homme était un animal inférieur.

Le jeune duc Honneau de la Lunerie lui-même semblait écrasé sous
l'éloquence documentaire de notre brave ami Laflemme.

Notre brave ami Laflemme n'était pas, comme on pourrait le croire, un
paradoxal fantaisiste, un creux théoricien.

À peine au sortir de l'enfance, et même un peu avant, il avait mis en
pratique ses théories sur la méprisabilité du travail.

Sa devise favorite était: On n'est pas des bœufs. Son programme: Rien
faire et laisser dire.

La manifestation de ces farouches révolutionnaires qui réclamaient huit
heures de travail par jour lui arracha de doux sourires, et il félicita
de tout son cœur les gardiens de la paix (sic) qui assommèrent ces
formidables idiots.

Laflemme ne possédait aucune fortune personnelle ou autre. Employé nulle
part, il eût été mal venu à réclamer des appointements.

L'horreur instinctive qu'il avait de la magistrature en général et de
Mazas en particulier le maintint dans le chemin d'une vertu relative.

Il lui arriva souvent d'emprunter des sommes qu'il négligea de rendre,
mais toujours à des gens riches que ces transactions ne pouvaient gêner
(une certaine sensibilité native lui tenant lieu de conscience).

Entre-temps, il exécutait des besognes pitoyablement rémunératrices,
mais coûtant si peu d'efforts, comme, par exemple, des romans pour le
compte de M. Richebourg.

Un de ceux qu'il écrivit, dans ces conditions, est resté gravé au plus
creux de tous les cœurs vraiment concierges. Il s'appelait, si mes
souvenirs sont exacts:

_La Belle Cul-de-Jatte_ _ou la Fille du Fou mort-né._

Tout l'argent que lui rapporta cette œuvre sensationnelle passa,
d'ailleurs, à l'entretien d'une charmante jeune femme de Clignancourt,
qu'il possédait pour maîtresse, et à qui sa taille exiguë avait valu le
sobriquet de la môme Zéro-Virgule-Cinq.

Malgré ses faibles dimensions, la môme Zéro-Virgule-Cinq était douée
d'appétits cléopâtreux, et le pauvre Laflemme dut la céder un beau soir,
pour dix sous, à un Russe ivre-mort.

L'hiver approchait.

Laflemme, assez frileux de sa nature, et dégoûté de patauger dans la
boue frigide de Paris alors qu'il fait si beau soleil dans le Midi,
résolut d'aller passer l'hiver à Nice.

Il fit ses malles, lesquelles consistaient en une valise surannée,
enleva la petite aiguille d'une vieille montre en nickel qu'il avait,
mit la grande aiguille sur 6 heures et prit le train de Nice.

Encore peu de monde à Nice: la saison commençait à peine.

Laflemme s'installa dans un hôtel confortable, et, dès le premier dîner
qu'il fit à la table d'hôte, intéressa vivement les voyageurs.

La conversation était tombée, comme il arrive à toutes les tables d'hôte
de Nice, chaque jour que Dieu fait, sur le fameux tremblement de terre
de 1886.

(À Nice, on ne connaît que quatre sujets de conversation: la roulette de
Monte-Carlo, le tremblement de terre de 86, les gens de marque arrivant
ou partant, et la joie généreuse qu'on éprouve à avoir chaud quand les
Parisiens grelottent.)

--Le tremblement de terre! dit Laflemme d'une voix douce, mais bien
articulée. Les gens qui en seront victimes désormais, c'est qu'ils le
voudront bien.

On dressa l'oreille d'un air interrogateur.

--Parfaitement, puisque la science permet maintenant de prévoir la
catastrophe vingt-quatre heures avant son explosion.

Pour le coup, tous les dîneurs se suspendirent aux lèvres de Laflemme.

--Comment! vous ne connaissez pas le chambardoscope, cet instrument
inventé par un prêtre irlandais?

Aucun de ces messieurs et dames ne connaissait le chambardoscope.

Laflemme sortit sa fameuse vieille montre de nickel.

--Vous voyez, ça n'est pas bien compliqué. L'instrument ressemble un peu
à une montre, à cette différence près qu'il ne comporte qu'une aiguille.
L'intérieur consiste en un appareil extrêmement sensible aux courants
telluriques qui travaillent le sol. La façon de s'en servir est des plus
simples. Vous placez l'instrument à plat, comme ceci, de façon que
l'aiguille soit bien dans l'axe du méridien, comme cela. Si l'aiguille
se maintient sur le chiffre 6, rien à craindre. Si l'aiguille incline à
droite du 6, c'est qu'on a affaire à des courants telluriques positifs.
Si, au contraire, elle se dirige à gauche, cela annonce des courants
telluriques négatifs, plus dangereux que les autres.

Tous les yeux se fixaient, attentifs, sur l'aiguille, qui se maintint
impassiblement au chiffre 6.

--Nous pouvons dormir sur nos deux oreilles, conclut gaiement Laflemme.

À partir de ce jour, Laflemme fut l'enfant gâté de l'hôtel. Au déjeuner,
au dîner, il devait sortir son chambardoscope.

--Encore rien aujourd'hui! Allons, ça va bien!

Et les visages de refléter la sérénité.

Le matin du septième jour, Laflemme descendit plus tôt que de coutume.
Il prit en particulier le patron de l'hôtel.

--Ayez la bonté de me préparer ma note. Je télégraphie à Paris pour
qu'on m'envoie de l'argent, et je file ce soir.

--Qu'y a-t-il donc?

--Voyez plutôt.

La chambardoscope marquait 9,5. Courants telluriques négatifs, les pires
de tous! Ça n'allait pas traîner.

Le patron blêmit.

--Surtout, n'en dites rien à personne... Votre instrument peut se
tromper.

--Mon devoir me commande d'avertir tout le monde.

--N'en faites rien, je vous en conjure.

Et le pauvre homme blêmissait toujours. Cette révélation, c'était
l'hôtel vidé sur l'heure, la saison perdue, la ruine!

--Tenez, monsieur Laflemme, voici votre note acquittée, faites-moi
l'amitié de partir tout de suite.

--Mais je n'ai pas d'argent pour le voyage.

--Voici deux cents francs, mais partez sans rien dire.

Laflemme mit gravement la note acquittée dans son portefeuille, les dix
louis dans son porte-monnaie et prit le train.

Il passa une délicieuse journée à Cannes et revint, le soir même,
s'installer dans un excellent hôtel de Nice--pas le même, bien entendu.

Le chambardoscope excita le même intérêt dans ce nouvel endroit que le
précédent.

Je ne fatiguerai pas le lecteur au récit monotone des aventures de
Laflemme dans les hôtels de Nice.

Qu'il vous suffise de savoir que le coup du chambardoscope ne rata
jamais.

La roulette de Monte-Carlo, touchée de tant d'ingéniosité, se transforma
en _alma parens_ pour Laflemme, qui revint, au printemps, gros, gras,
souriant et non dénué de ressources.

C'est à ce moment-là qu'il ajouta à sa devise favorite, un peu triviale,
de: _On n'est pas des bœufs_, celle, plus élégante et néodarwinienne,
de: _Truc for life!_


UNE INVENTION MONOLOGUE POUR CADET


Si quelqu'un m'avait dit que je ferais une invention, j'aurais été bien
étonné! Et, vous savez.... pas une de ces petites inventions de rien du
tout, non... une invention sérieuse.

Je ne dis pas que ce soit une de ces inventions qui bouleversent un
siècle, non, mais...

C'est drôle comme ça vous vient, une invention ... au moment où on s'y
attend le moins!

C'est l'histoire de l'œuf de Christophe Colomb! ...

Colomb ne pensait pas plus à découvrir l'Amérique qu'à rien du tout...
Voilà que ses yeux tombent sur un œuf dur... Alors, il se dit: ... Je
ne me rappelle pas ce qu'il s'est dit, mais enfin ça lui a donné l'idée
de découvrir l'Amérique.

Mon invention, à moi, ne m'est pas venue comme ça.

Il n'y a pas d'œuf dur dans la mienne.

Je ne pose pas, moi! Je n'ai pas un esprit en coup de foudre, mais j'ai
de la logique, une logique serrée, une de ces logiques... serrées

Voilà comment je l'ai trouvée, mon invention.

Il pleuvait à verse, une de ces pluies! Ah! quel joli temps!

Auprès de ce temps-là, le déluge universel aurait pu être considéré
comme de la sécheresse.

Justement j'avais une course pressée. Je me trouvais sous les arcades de
la rue de Rivoli...

Et je me disais: Quel dommage que toutes les rues de Paris ne soient pas
bâties comme la rue de Rivoli...

On s'en irait au sec, sous les arcades, où l'on voudrait. Ce serait
charmant! ... Si j'étais le gouvernement, je forcerais les propriétaires
à bâtir leurs maisons avec des arcades.

Ce ne serait peut-être pas libéral.

Non, pas d'arcades, mais qu'est-ce qui empêcherait les boutiquiers de
tendre devant leurs boutiques des toiles qui abriteraient les passants?

La Chambre ferait une loi pour forcer les commerçants à dresser des
tentes pendant la pluie.

Puis, tout à coup... vous me suivez bien, n'est-ce pas?... Je vais vous
faire assister (solennel) à la genèse de mon idée... Je me suis dit:
Mais pourquoi chaque citoyen n'aurait-il pas sa petite tente à lui? Une
petite toile soutenue par des bâtons légers, du bambou, par exemple,
qu'on porterait soi-même, au-dessus de sa tête, pour se garantir de la
pluie.

Mon invention était faite!... Il ne restait plus qu'à la rendre
pratique.

Voilà ce que j'ai imaginé:

Figurez-vous une étoffe.... soie, alpaga, ce que vous voudrez....
taillée en rond et tendue sur des tiges en baleine. Toutes ces tiges
sont réunies au centre, autour d'un petit rond de métal qui glisse le
long d'un bâton, comme qui dirait une canne.

Quand il ne pleut pas, les baleines sont couchées le long du manche avec
l'étoffe... Dans ce cas-là, vous vous servez de mon appareil comme d'une
canne.

Crac! il pleut! ... Vous poussez le petit étui le long du manche... Les
baleines se tendent, l'étoffe aussi... Vous interposez cet abri
improvisé entre vous et le ciel, et vous voilà garanti de la pluie.

Ça n'est pas plus difficile que ça, mais il fallait le trouver.

Je vous fais le pari qu'avant trois mois mon instrument est dans les
mains de tout le monde.

On pourra en établir à tous les prix, en coton pour les classes
ouvrières, en soie pour les personnes aisées.

Ce n'est pas le tout d'inventer, il faut baptiser son invention.

J'avais songé à des mots grecs, latins, comme on fait dans la science.
Puis, j'ai réfléchi que ce serait prétentieux.

Alors je me suis dit: Voyons... j'ai fait une invention simple,
donnons-lui un nom simple. Mon appareil est destiné à parer à la pluie,
je l'appellerai Parapluie.

Mais je cause, je cause. Je vais prendre mon brevet au ministère, je
n'ai pas envie qu'on me vole mon idée. Car, vous savez, quand une idée
est dans l'air, il faut se méfier.


LE TEMPS BIEN EMPLOYE


À cette époque-là--voilà bien une pièce de dix ans; comme le temps
passe!--, je payais mon loyer à des intervalles inégaux, mais peu
rapprochés.

Ça n'a pas beaucoup changé depuis, mais maintenant, j'ai une bonne
propriétaire qui se contente de me dire entre-temps:

--Eh bien! monsieur A ..., pensez-vous à moi?

--Mais oui, madame C ..., lui souris-je irrésistiblement, je n'arrête
pas d'y penser.

Et elle reprend, douloureuse:

--C'est que je suis bien gênée, en ce moment.

--Pas tant que moi, madame C..., pas tant que moi!

À l'époque dont je parle, je me trouvais en proie à un propriétaire qui
ne se fit aucun scrupule d'éparpiller aux quatre vents des enchères
publiques mon mobilier hétéroclite et mes collections (provenant en
grande partie d'objets dérobés).

Je ne fis ni une ni deux, et, dégoûté du Quartier latin, j'allai me
nicher dans le premier hôtel venu du quartier Poissonnière, parfaitement
inconnu de moi, d'ailleurs.

Maison calme, patriarcale, habitée par des gens qu'on ne rencontrait
jamais dans les escaliers et qui se couchaient à des heures incroyables
de nuit peu avancée.

J'en rougissais.

J'avais beau rentrer comme les poules, c'était toujours moi le dernier
couché.

Je ne connaissais pas mes colocataires, mais leurs chaussures n'avaient
aucun mystère pour moi.

À la lueur de mes allumettes-bougies (de contrebande), je les connus et
les reconnus, sans jamais me tromper.

Par exemple, je savais que le 7 chaussait couramment de gros brodequins
en cuir fauve, tandis que le 12 avait adopté la bottine en chevreau à
boutons.

Et toutes ces chaussures, rangées sur leur paillasson respectif, me
semblaient, dans la nuit des couloirs, autant de muets reproches.

--Comment! disaient les bottines à élastiques du 3, tu rentres seulement
et voici l'aurore.

Les souliers vernis du 14. reprenaient

--Vil débauché, d'où viens-tu? Du tripot, sans doute, ou de quelque
endroit pire encore!

Et je m'enfuyais, confus, par les couloirs ténébreux.

Une seule consolation m'était réservée. un paillasson qui ne m'insultait
pas.

Non pas qu'il fût jamais veuf de cuir, au contraire, toujours deux
paires, une de femme, une d'homme. Celle de femme, jolie, minuscule,
adorablement cambrée et visiblement toujours au service des mêmes petits
pieds.

Celle d'homme, ondoyante, diverse et jamais la même que la veille ou le
lendemain.

Des fois, bottes élégantes; d'autres jours, solides chaussures à
cordons; ou bien larges souliers plats, pleins de confort.

Mais toujours de la bonne cordonnerie cossue.

Les hommes se renouvelaient, et on devinait en eux des gaillards à leur
aise.

Et, en somme, se renouvelaient-ils tant que ça? Pas tant que ça, car, à
force d'habitude, j'arrivai à les reconnaître et à savoir leur jour.

Ainsi, les solides chaussures passaient sur le paillasson infâme la nuit
du mardi au mercredi.

La nuit du mercredi au jeudi était réservée aux bottes fines, et ce fut
toujours le dimanche soir que je remarquai les larges souliers plats.

Un seul jour de la semaine, ou plutôt une seule nuit, les jolies petites
bottines restaient seules.

Et ce qu'elles avaient l'air de s'embêter, les pauvres petites!

Souvent j'eus l'idée de leur proposer ma société, mais je ne les
connaissais vraiment pas assez pour ça.

Et régulièrement, toutes les nuits du jeudi, les petites bottines se
morfondaient en leur pitoyable solitude.

Je n'avais jamais vu la dame hospitalière, mais je grillais du désir
d'entrer en relations avec elle; ses bottines étaient si engageantes!

Et un beau jour, dans l'après-midi, je frappai à la porte.

Une manière de petite bourgeoise infiniment jolie, un peu trop sérieuse
peut-être, vint m'ouvrir.

Je crus m'être trompé, mais un rapide coup d'œil sur les bottines me
rassura: c'était bien la personne.

J'incendiai mes vaisseaux et déclarai ma flamme.

Elle écouta ma requête avec un petit air grave, en bonne commerçante qui
recevrait une commande et se verrait désolée de la refuser:

--Je suis navrée, monsieur, impossible... Tout mon temps est pris.

--Pourtant, insistai-je, le jeudi?

Elle réfléchit deux secondes.

--Le jeudi? J'ai mon cul-de-jatte.


FAMILLE


Ribeyrou et Delavanne, les deux inséparables, avaient passé cet
après-midi de dimanche au Quartier latin. Avec une conscience
scrupuleuse, ils avaient visité tous les caboulots à filles et les
grands cafés.

Vers sept heures, ils se souvinrent brusquement d'une invitation à dîner
boulevard de Clichy.

L'omnibus de la place Pigalle leur tendait les bras. Ils s'y
installèrent, légèrement émus.

Sur le parcours de ce véhicule se trouve le quai des Orfèvres.

Bien curieux, ce quai. Toutes les maisons s'y ressemblent: boutiques au
rez-de-chaussée, et au-dessus des boutiques un petit entresol très bas,
qui semble plutôt une cabine de bateau qu'un appartement de terre ferme.

Comme les boutiques sont elles-mêmes assez basses, les omnibus sont
juste à la hauteur de l'entresol, et pour peu qu'ils passent au ras du
trottoir, on plonge dans les intérieurs avec une étonnante facilité.

Ce fut précisément le cas de Ribeyrou et Delavanne. Un encombrement de
voitures arrêta leur omnibus et, pendant une grande minute, ils se
trouvèrent mêlés malgré eux à une réunion de famille.

C'était devant la boutique d'un graveur héraldique.

Tout le monde se trouvait réuni, là, autour d'une table où fumait un
potage appétissant.

Il y avait le papa, la maman, deux grandes jeunes filles, habillées
pareil, d'une vingtaine d'années, et une autre petite fille.

Il faisait un temps superbe, ce soir-là, et ces braves gens dînaient la
fenêtre ouverte.

L'omnibus était si près qu'on sentait un délicieux fumet de pot-au-feu.

Ribeyrou et Delavanne, complètement médusés par ce tableau d'intérieur,
sentaient déjà une douce émotion mouiller leurs paupières.

L'omnibus s'ébranla.

Delavanne rompit le silence.

--Voilà la vie de famille.

--Ah! que ce doit être bon! répondit Ribeyrou.

--Meilleur que la vie que nous menons.

--Et moins éreintant.

--Tiens! veux-tu, descendons. Je veux revoir ces braves gens encore une
fois.

Malheureusement, à pied, on ne voit pas si bien. Tout au plus
aperçurent-ils le rond de lumière que faisait la lampe sur le plafond.

Ils poussèrent jusqu'à la place Saint-Michel, prirent une absinthe, la
dernière, et regrimpèrent sur un omnibus en partance.

Cette fois, il n'y avait pas d'encombrement sur le quai. L'entresol leur
passa devant les yeux, charmant, mais trop rapide.

Ils virent à peine la maman qui servait le bœuf. Et encore, était-ce du
bœuf?

--Ah! la vie de famille! reprit Ribeyrou avec un gros soupir.

--Est-ce que ça ne te rappelle pas les intérieurs hollandais de... de ce
peintre, tu sais...?

--Oui, je sais ce que tu veux dire... un peintre flamand.

--Précisément.

--Veux-tu les revoir encore une fois?

--Volontiers.

Et le manège recommença, non pas une fois, mais dix fois, et toujours
scandé par l'absinthe, la dernière, place Saint-Michel.

Les contrôleurs du bureau commençaient à s'inquiéter de cette étrange
conduite. Mais comme les deux voyageurs, en somme, se comportaient comme
tout le monde, il n'y avait rien à dire.

Ils prenaient l'omnibus, contemplaient, descendaient, remontaient sur le
suivant, etc.

Pendant ce temps, la famille du graveur héraldique poursuivait son repas
sans se douter que deux jeunes gens les suivaient avec tant
d'attendrissement.

Après le bœuf était venu le gigot, et puis des haricots, et puis de la
salade, et puis le dessert.

À ce moment-là, le temps devenant plus frais, on ferma la fenêtre.

Une des jeunes filles se mit au piano. Une autre chantait.

Du quai, on n'entendait rien, mais on devinait facilement que cette
musique devait être charmante.

À force de prendre des absinthes, toujours la dernière, les amis
éprouvaient une violente émotion. Ils pleuraient comme des veaux,
littéralement.

--Ah! la vie de famille!

À un moment, Delavanne sembla prendre une grande résolution.

--Tiens! nous sommes imbéciles de nous désoler. Tout ça peut bien
s'arranger. Si tu veux, nous allons monter chez ces gens demander la
main des demoiselles.

Vous devinez l'accueil.

Le graveur héraldique, d'abord ahuri, leur répliqua par une allocution
d'une extrême vivacité, où le terme de sale pochard venait avec une
fréquence regrettable.

Delavanne se drapa dans une dignité prodigieuse:

--Votre refus, monsieur l'artisan, ne perdrait rien à être formulé en
termes plus choisis.

--Avec tout ça, objecta Ribeyrou, il nous faut regagner Montmartre.
Prenons l'omnibus.

--Oh! non, plus d'omnibus; je commence à en avoir assez.

Le lendemain matin, les deux amis, après une nuit tumultueuse, se
retrouvèrent aux environs du bastion de Saint-Ouen, sans pouvoir
reconstituer la chaîne des événements qui les avaient amenés dans cet
endroit hétéroclite.

En buvant le dernier mêlé-cassis, Ribeyrou fut pris d'un éclat de rire.

--Je sais ce que tu as, s'exclama Delavanne: tu penses au graveur
héraldique d'hier.

--Ah! oui... dans leur entrepont!

--Crois-tu, hein?...

--Quelles moules!

Et ils allèrent se coucher.


COMFORT


Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais j'adore l'Angleterre. Je
lâcherais tout, même la proie, pour Londres.

J'aime ses bars, ses music-halls, ses vieilles femmes saoules en chapeau
à plume.

Et puis, il y a une chose à se tordre qui vaut, à elle seule, le voyage:
c'est la contemplation du _comfortable_ anglais.

Le monsieur qui, le premier, a lancé la légende du _comfortable_ anglais
était un bien prodigieux fantaisiste. J'aimerais tant le connaître!

Le _comfortable_ anglais... Oh! laissez-moi rire un peu et je continue.

D'ailleurs ça m'est égal, le confortable.

Quand on a été, comme moi, élevé à la dure par un père spartiate et une
mère lacédémonienne, on se fiche un peu du confortable.

Les serviettes manquent-elles? Je m'essuie au revers de ma manche. Les
draps du lit ont-ils la dimension d'un mouchoir de poche? Eh! je me
mouche dedans, puis, pirouettant sur mes talons, je sifflote quelque
ariette en vogue.

Voilà ce que j'en fais du confortable, moi.

Et je ne m'en trouve pas plus mal.

Pourtant, une fois...

(J'avertis mes lectrices anglaises que l'histoire qui suit est d'un
shocking ...)

Pourtant, une fois, dis-je, j'aurais aimé voir London (c'est ainsi que
les gens de l'endroit appellent leur cité) un tantinet plus confortable.

À Londres, vous savez, ce n'est pas comme à Paris.

Dans un sens particulier, dans le sens chalet, Paris est une véritable
petite Suisse.

Il est vrai--oh! le beau triomphe que de casser l'aile aux rêves!--, il
est vrai qu'au gentil mot de chalet le langage administratif ajoute de
nécessité.

Qu'importe, ô Helvétie!

À propos d'Helvétie, c'était justement la mienne--je reviens à mes
moutons--qui se trouvait cruellement en jeu, ce jour-là.

J'avais bu beaucoup d'ale, pas mal de stout et un peu de porter.

Je regagnais mon logis. Il pouvait être cinq ou six heures du soir. À
l'entrée de Tottenham Court Road, je regrettai vivement... le boulevard
Montmartre, par exemple.

Le boulevard Montmartre est bordé, sur ses trottoirs, de kiosques à
journaux, de colonnes Morris et de... comprenez, Parisiens.

Tottenham Court Road, une belle artère, d'ailleurs, manque en totalité
de ces agréments de la civilisation, et vous savez qu'en Angleterre il
est absolument dangereux de lire des affiches de trop près.

Entrer quelque part et demander au concierge... dites-vous?... Doux
rêveurs! En Angleterre, nul concierge. (Ça, par exemple, c'est du
confortable.)

Alors, quoi?

Mon ale, mon stout, mon porter s'étaient traîtreusement coalisés pour
une évasion commune, et je sentais bien qu'il faudrait capituler
bientôt.

Pourrais-je temporiser jusqu'à Leicester Square? _That was the
question._

Je fis quelques pas. Une angoisse aiguë me cloua sur le sol.

Chez moi le besoin détermine le génie.

J'avisai un magasin superbe, sur les glaces duquel luisaient, en lettres
d'or, ces mots:

_Albert Fox,_ _chemist and druggist_

J'aime beaucoup les pharmacies anglaises à cause de l'extrême diversité
des objets qu'on y vend, petites éponges, grosses éponges, cravates,
jarretières, éponges moyennes, etc.

J'entrai résolument.

_--Good evening, sir._

_--Good evening, sir._

--Monsieur, continuai-je en l'idiome de Shakespeare, je crois bien que
j'ai le diabète...

--Oh! reprit le _chemist_ dans la même langue.

--_Yes, sir_, et je voudrais m'en assurer.

--La chose est tout à fait simple, sir. Il n'y a qu'à analyser votre...
_do you understand_?

--_Of course, I do._

Et pour que je lui livrasse l'échantillon nécessaire, il me fit passer
dans un petit laboratoire, me remit un flacon de cristal surmonté d'un
confortable entonnoir.

Quelques secondes, et le flacon de cristal semblait un bloc de topaze.

Je me rappelle même ce détail--si je le note, ce n'est pas pour me
vanter, car je suis le premier à trouver la chose dégoûtante--, le
flacon étant un peu exigu, je dus épancher l'excédent de topaze dans
quelque chose de noir qui mijotait sur le feu.

Sur l'assurance que mon analyse serait scrupuleusement exécutée, je me
retirai, promettant d'en revenir chercher le résultat le lendemain à la
même heure.

--_Good night, sir._

--Bonsoir, mon vieux.

Le lendemain, à la même heure, le steamer Pétrel cinglait vers Calais,
recélant en sa carène un grand jeune homme blond très distingué, qui
s'amusait joliment.

C'est égal, si jamais je deviens réellement diabétique, je croirai que
c'est le dieu des _english chemists_ qui se venge.


ABUS DE POUVOIR


Lorsque je fus parvenu, ma chère Hélène, à l'âge où les jeunes hommes
choisissent leur carrière, j'hésitai longuement entre l'état
ecclésiastique et la chapellerie.

J'aurais bien voulu me faire prêtre, rapport à la confession, mais, pour
des motifs qu'on trouvera développés tout au long dans un petit opuscule
de moi, récemment paru chez Gauthier-Villars, la chapellerie ne laissait
pas que de me taper violemment dans l'œil.

Si violemment, qu'en fin de compte, j'optai pour cette profession.

La vieille tante qui m'a élevé s'informa d'une bonne maison où je pusse
sucer le meilleur lait des premiers principes, et, à quelques jours de
là, j'entrais, en qualité de jeune commis, chez MM. Pinaud et Amour, rue
Richelieu.

La maison Pinaud et Amour se composait, à cette époque, comme l'indique
son nom, d'un nommé Pinaud et d'un nommé Amour.

Mes nouveaux patrons me prirent tout de suite en amitié.

Le fait est que j'avais tout pour moi: physique avantageux, manières
affables, vive intelligence des affaires, de la conversation, aperçus
ingénieux, vives ripostes, et (ce qui ne gâte rien) une probité relative
ou à peu près.

Avec cela, musicien, doué d'une voix de mezzo-soprano d'un charme
irrésistible.

N'oublions pas, puisque nous sommes sur ce chapitre, et bien que la
chose ne comporte qu'un intérêt indirect, ma peu commune aptitude aux
sciences physiques et naturelles.

MM. Pinaud et Amour semblaient enchantés de leur nouvelle recrue et me
traitaient avec une foule d'égards.

Bref, les choses marchaient comme sur Déroulède, quand arriva le 14
juillet.

Je ne sais si vous l'avez remarqué, mais, le 14 juillet, il y a beaucoup
de petits bals publics installés sur les places et carrefours de Paris.

Je dis des petits bals publics, je ne sais pas pourquoi, car il y en a
aussi des grands, ce qui était le cas de celui qui s'accomplissait,
cette année-là, place de la Bourse.

On ferma le magasin à midi et les patrons donnèrent campo à leurs
employés.

Tudieu! messeigneurs, quel entrain, quelle vaillance!

Oh! les tailles qui s'abandonnent entre les bras d'acier

Oh! les tendres aveux murmurés entre gens qui ne se connaissaient pas le
matin!

14 juillet! Sois à jamais bénie, date sacrée, car tu fais gagner
joliment du temps aux amoureux et même aux autres.

Je me souviendrai longtemps que ce fut ce jour-là que je connus les deux
premiers journalistes de ma vie.

Il s'agit de M. Mermeix, alors rédacteur au Gaulois, et de M. Mayer-Lévy
(israélite, je crois).

Cette jolie fête faillit être gâtée par un accident regrettable: un
petit garçon, voulant attraper les cymbales, se hissa sur l'estrade des
musiciens. Le pied lui manqua, et voilà mon bonhomme par terre.

Malheureusement, les cymbales glissèrent également et firent au jeune
imprudent une assez forte bosse au front.

Pendant qu'on l'emportait chez un pharmacien, une jeune fille me
demanda:

--Qu'y a-t-il donc?

--Oh! rien, fis-je.

Et, parodiant un vers bien connu de notre grand poète national,
j'ajoutai plaisamment:

« L'enfant avait reçu des cymbales sur la tête »

Sans s'émouvoir, et du tic au tac, la jeune fille répondit sur le même
ton que moi:

« Il aimait trop les cymbales, c'est ce qui l'a tué. »

J'admirai tant d'esprit et de sang-froid chez une frêle jeune fille
(elle était frêle) et je lui vouai sur l'heure la plus ardente des
flammes.

(Ne froncez pas votre sourcil, Hélène, à ce lointain souvenir. Vous
savez bien que je n'aime que vous. D'ailleurs, vous verrez par la suite
que mes relations avec la frêle jeune fille demeurèrent des moins
effectives.)

La frêle jeune fille (ai-je dit qu'elle était frêle?) s'appelait
Prudence.

Elle ne mit aucune mauvaise grâce à déclarer qu'elle me trouvait assez
conforme à son genre d'idéal, et nous voilà les meilleurs amis du monde.

Fort avant dans la nuit et après avoir dansé, tels des perdus, je
reconduisis Prudence chez sa maman.

Mais elle avait mon adresse, et mille fois par jour elle passait et
repassait devant mon magasin.

Moi, je me sentais bien content, bien content.

Le dimanche suivant, c'était convenu, Prudence devait couronner ma
flamme.

Mais le fameux dimanche suivant, au moment où j'allais sortir, après
avoir mis ma plus belle cravate, mon second patron, M. Amour, me
demanda:

--Où allez-vous, Émile?

--Mais... je sors.

--Vous ne sortirez pas.

--Si, je sortirai!

--Non, vous ne sortirez pas, il y a de l'ouvrage.

--Si, je sortirai!

Et M. Amour m'empoigna et me fit rentrer dans l'arrière-boutique.

À ce moment, je n'avais pas encore acquis cette prodigieuse robustesse
qui a fait de moi la terreur de Clichy-Levallois.

La rage au cœur, je me débattis, mais vainement. M. Amour me tenait
d'une poigne de fer. Pendant ce temps-là, Prudence filait avec Dieu sait
qui, car on ne l'a jamais revue.

Amour, Amour, quand tu nous tiens, on peut bien dire: Adieu Prudence!



      [1] Si, par hasard, un descendant de ce monarque se trouvait
offusqué de cette appréciation, il n'a qu'à venir me trouver. Je
n'ai jamais reculé devant un Valois.--A.A.

      [2] Ce petit conte a été publié il y a cinq ans, détail
important pour éviter toute confusion avec une histoire analogue ô
combien!--parue récemment sous la signature d'un jeune homme
blême dont le père m'a accusé, devant Yvette Guilbert, de lui
devoir deux termes, ce qui est faux.--A.A.

      [3] Il est malheureux que cette expression vieillisse, car
elle est significative et utile. Amyot s'en est servi dans sa
traduction de Daphnis et Chloé: « Il y avait en ce quartier-là une
caverne que l'on appelait la caverne des Nymphes, qui était une
grande et grosse roche, au fond de laquelle SOURDAIT une fontaine
qui faisait un ruisseau dont était arrosé le beau pré verdoyant. »





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "À se tordre - Histoires chatnoiresques" ***

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