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Title: Campagne d'Égypte (Volume 1) - Mémoires du maréchal Berthier
Author: Reynier, Jean-Louis-Ebenézer, 1771-1814, Berthier, Alexandre
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Campagne d'Égypte (Volume 1) - Mémoires du maréchal Berthier" ***

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generously made available by the Bibliothèque nationale
de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)



  MÉMOIRES DU MARÉCHAL BERTHIER,
  PRINCE DE NEUCHÂTEL ET DE WAGRAM,
  MAJOR-GÉNÉRAL DES ARMÉES FRANÇAISES.


  CAMPAGNE D'ÉGYPTE,
  Ire PARTIE.


  PARIS
  BAUDOUIN FRÈRES, ÉDITEURS,
  RUE DE VAUGIRARD, Nº 17.
  1827.



AVERTISSEMENT DE L'ÉDITEUR.


Les écrits que nous ont laissés sur l'Égypte les généraux Berthier et
Reynier, forment encore la meilleure histoire que nous ayons de
l'expédition d'Orient: l'un a tracé à grands traits, les vues, les
mouvemens, qui ont amené la conquête de cette belle colonie; l'autre a
dévoilé la nullité, les fausses combinaisons, qui l'ont perdue.
Malheureusement le récit du premier finit à la bataille d'Aboukir, et
celui du second ne commence qu'après la victoire d'Héliopolis. J'ai
tâché de combler la lacune. J'ai écrit sans haine, sans passions,
comme dictaient les pièces. Cependant, comme l'exposé qu'elles ont
produit est en contradiction manifeste avec les tableaux que quelques
écrivains se sont plu à faire, j'ai dû justifier mon récit. J'ai mis
en conséquence, à la suite de chaque chapitre, des documens dont on ne
sera pas tenté, je pense, d'accuser les intentions ni la véracité.

J'en ai fait autant pour les événemens d'Alexandrie. J'ai joint à
l'écrit de Reynier une partie de la correspondance de Menou, ainsi
que quelques unes des délations qu'il savait susciter à ses
adversaires. Je n'ai pas seulement pour but, en imprimant ces pièces,
de faire voir que Reynier n'a pas exagéré dans ses récriminations
contre l'inepte Abdallah, je veux encore montrer combien sont peu
fondées les accusations d'avilissement, de corruption, dont on ne
cesse de poursuivre Napoléon. Sans doute le chef de l'empire devait
éclairer la conduite, les projets de ceux à qui il confiait des
commandemens, mais il avait, à cet égard, peu de frais à faire; il
n'avait qu'à laisser aller les officieux.



NOTICE

SUR

LE PRINCE BERTHIER.


Berthier (Louis-Alexandre), prince de Neuchâtel et de Wagram,
major-général, vice-connétable, etc., naquit à Versailles le 20
novembre 1753. Destiné de bonne heure à la carrière des armes, il
s'appliqua avec soin aux études que cette profession exige, et montra
dès l'âge le plus tendre toutes les qualités qui l'ont distingué
depuis. Il saisissait au premier coup d'oeil, il était toujours frais,
dispos, semblait inépuisable au travail. Cette promptitude de
conception, cette force de tempérament si précieuse à la guerre, lui
valurent bientôt une considération que son modeste rang
d'ingénieur-géographe comportait peu. Estimé, recherché par ses chefs,
il fut fait lieutenant d'état-major, en 1770, et obtint peu de temps
après une compagnie aux dragons de Lorraine. La guerre venait
d'éclater en Amérique; les colonies anglaises, d'abord victorieuses,
étaient près de succomber sous les efforts des Hessois. La cause de la
liberté semblait perdue, la métropole triomphait sur tous les points.
Mais le cri de détresse de tout une population, qui périssait pour
avoir généreusement réclamé ses droits, avait retenti d'un bout de la
France à l'autre. De toutes parts on s'empressait d'accourir au
secours; Berthier fit partie de cette noble croisade. Il passa sur
l'Ohio, se distingua dans une foule de rencontres, et contribua par
ses connaissances, sa bravoure, aux succès qui couronnèrent les
efforts des Américains. Nommé colonel au milieu de cette lutte
mémorable, et rappelé en France dès qu'elle fut finie, il y retrouva
tous les principes pour lesquels il avait combattu. C'était même
horreur du privilége, même amour de l'égalité. Personne ne voulait
plus être à la merci du pouvoir, chacun réclamait des droits, un état
de choses assuré, défini, qui eût ses garanties. La cour alarmée
chercha à comprimer ces prétentions. Elle fit avancer des troupes; on
lui opposa une institution plus redoutable pour le despotisme que les
réclamations qu'il repoussait, celle des gardes nationales. Berthier,
dont les principes n'étaient pas douteux, réunit les suffrages de ses
concitoyens, et fut fait major-général du corps qu'ils avaient formé.
Cette nomination ne tarda pas à lui devenir fatale. Chef d'une milice
citoyenne destinée à servir la liberté, il ne voulut pas qu'elle
devînt un instrument de troubles et d'oppression. Ses sous-ordres,
moins modérés, moins calmes, s'emportaient à la moindre répugnance,
s'impatientaient du plus léger retard. Les regrets les mettaient en
fureur, ils bondissaient de colère à la plus faible hésitation. Ils ne
concevaient ni la puissance des habitudes ni celle des souvenirs; ils
voulaient tout enlever de haute lutte. Lecointre demandait qu'on
rassemblât les gardes-du-corps, qu'on leur fît prêter le serment
décrété par l'Assemblée Nationale, et qu'on les obligeât d'arborer le
drapeau tricolore. Un autre s'opposait au départ de Mesdames; la
multitude était en mouvement, tout présageait les plus grands excès.
Berthier ne craignit pas de combattre ces mesures violentes; il
s'éleva contre la motion de Lecointre, fit voir qu'elle n'était propre
qu'à exaspérer des hommes dont la révolution avait déjà ruiné les
espérances, à allumer la guerre civile, et réussit à la faire
ajourner. Il ne fut pas moins heureux avec la foule qui se pressait
autour du château. Il la harangua, lui représenta l'illégalité de sa
démarche, et, moitié crainte, moitié persuasion, parvint à la
dissiper. Ces actes de courage et de modération furent appréciés. Ceux
dont ils contrariaient les vues, sentirent quels obstacles leur
opposerait un homme qui avait assez d'indépendance pour ne craindre de
se compromettre ni avec son état-major, ni avec la multitude, et
résolurent de l'éloigner. Tout fut disposé dans ce but; on attaqua ses
principes, on accusa ses liaisons; il n'y eut pas de dégoûts, de
contrariétés, qu'on ne lui donnât. Sa constance était au-dessus de ces
manoeuvres; on eut recours à une sorte de dénonciation qui, à cette
époque, manquait rarement son effet. On fit insérer dans le Moniteur
que le commandant de la garde nationale de Versailles s'était démis de
ses fonctions. Berthier ne se dissimula pas combien cette manière de
le signaler comme un ennemi du peuple pouvait devenir dangereuse; mais
plus elle était grave, plus il mit de force à la repousser: il ne se
borna pas à déclarer à ses concitoyens que le fait était faux; il
voulut que le démenti fût aussi public que l'avait été l'imputation.
Il exigea que le journal qui l'avait répandue, consignât dans ses
colonnes la résolution qu'il avait prise de ne pas quitter le poste
qui lui était confié. Il tint parole jusqu'au 22 mai de l'année
suivante (1792), qu'il fut fait général de brigade, et nommé chef
d'état-major de l'armée que commandait Luckner. Il se rendit à ses
fonctions: mais les intrigues qui l'avaient désolé à Versailles le
suivirent au quartier-général. Il n'était pas installé que déjà il
était signalé comme un homme suspect, dangereux, dont les vues étaient
loin d'être patriotiques. Le maréchal prit sa défense, et adressa à
l'Assemblée Législative une lettre énergique où il le vengea de toutes
ces lâches accusations. Mais le coup était porté, Berthier fut
suspendu. Custine essaya de le faire rappeler à ses fonctions; et
s'appuyant d'une part sur son habileté, de l'autre sur les besoins du
service, il adressa à Pache la lettre qui suit. Je la reproduis parce
qu'elle constate la confiance qu'inspirait déjà celui qui en était
l'objet, et qu'elle répond à d'obscures calomnies qui ont été essayées
plus tard.


                                        À Usnigen, le 14 octobre 1792.

LE GÉNÉRAL CUSTINE À PACHE, MINISTRE DE LA GUERRE.


«CITOYEN MINISTRE,

«Vous aurez vu par l'état des officiers-généraux de cette armée,
combien il y en a pénurie; il n'y a pas plus d'adjudans-généraux que
d'officiers-généraux, et j'ai devant moi l'armée de l'Europe où il y a
le plus d'officiers-généraux distingués; elle est en totalité devant
moi l'armée prussienne, commandée par le Roi, le duc de Brunswick, les
fils du Roi! Et au milieu du travail auquel il faut que je me livre
pour tenir la campagne devant cette armée avec douze mille hommes,
seule force que j'aie pu réunir, il faut que ce soit moi qui m'occupe
des moindres détails. Vous connaissez cependant la grande tâche que je
me suis donné à remplir.

«Je ne sais si Alexandre Berthier a commis un crime, s'il a tramé
contre sa patrie; alors je le renonce; mais s'il n'a été que soupçonné
à raison de l'attachement que devaient lui donner pour le ci-devant
Roi les marques de bonté qu'il en avait reçues, en vérité, je crois
qu'il est non seulement de votre pouvoir, mais du devoir du conseil
exécutif provisoire de rendre à des fonctions militaires un homme qui
peut être très utile.

«Je puis en parler avec plus de connaissance que qui que ce soit, car
c'est moi qui l'ai formé en Amérique. C'est moi qui, à la paix, ai
achevé son éducation militaire dans un voyage en Prusse où je l'avais
emmené. Enfin, je ne connais personne qui ait plus d'aisance et de
coup d'oeil pour la reconnaissance d'un pays, qui s'en acquitte avec
plus de sévérité, à qui tous les détails soient plus familiers qu'à
lui. J'apprendrai peut-être à connaître quelqu'un qui puisse le
remplacer, mais je ne le connais pas encore.

«Au nom de la république, et pour mon soulagement, envoyez-le-moi,
citoyen ministre, s'il est possible, à moins que le conseil exécutif
provisoire n'ait envie de se défaire de moi. Il aurait d'autant plus
de torts que personne ne rend plus de justice que moi à ceux qui le
composent, et nommément à vous, citoyen ministre.

«Le citoyen général d'armée,

                                                            «CUSTINE.»


Quelque pressante qu'elle fût, cette recommandation ne produisit aucun
effet. L'homme du moment, la créature de Pache, Custine ne put, malgré
ses instances, triompher des préventions que Lecointre et ses amis
avaient répandues dans les bureaux. Ce ne fut que l'année suivante, et
sur la réquisition du comité de salut public, que Berthier fut remis
en activité. Il fut envoyé à l'armée de l'Ouest, essaya d'introduire
quelque ordre, quelque organisation parmi les troupes dont elle se
composait, et encourut par ses efforts la disgrâce de Ronsin. Cet
homme, qui félicitait son ami Vincent d'avoir fait périr Custine,
s'applaudissait d'avoir contribué à la chute de Biron. Il voulait
achever sur Beauharnais, sur tous les nobles, une _proscription
salutaire_, et chargeant méchamment Berthier de tous les crimes qui
conduisaient alors à l'échafaud, il le rangeait, pour dernier trait,
dans cette périlleuse catégorie.

L'armée postée sur les hauteurs de Vihier, n'avait pas attendu le choc
de l'ennemi. Elle s'était mise en déroute en menaçant ses chefs; elle
avait refusé de prendre position à Doué, avait marché sur Saumur, et
s'était portée à tout ce que le pillage, l'indiscipline, ont de plus
odieux. Les représentans, alarmés d'une démoralisation semblable,
chargèrent une députation de se rendre auprès du comité de salut
public, de lui faire connaître le véritable état des choses, et de
demander qu'on leur envoyât, non des désorganisateurs ramassés dans
les rues de Paris, mais des soldats rompus à la guerre et à ses
fatigues. Berthier, qui en faisait partie, rédigea un mémoire où,
exposant sans détour les causes des revers qui signalaient les guerres
de l'Ouest, il se plaignit de la composition des troupes, de
l'ignorance, de l'insubordination qu'elles présentaient, et ne ménagea
pas davantage le système qui présidait à cette lutte d'extermination.
Le courage avec lequel il avait abordé la question lui attira des
représailles d'autant plus vives. On ne l'accusa pas d'avoir exagéré,
d'avoir dit faux, on eut recours à une imputation plus grave. On
répandit qu'il était noble, allié de l'intendant de Paris, parent du
secrétaire du Roi, qu'il avait, en un mot, pris part à tous les
complots que la cour avait ourdis contre le peuple. Cette manoeuvre
réussit, Berthier perdit ses lettres de service, et fut sur le point
de succomber sous les griefs qu'on lui imputait. Il ne se déconcerta
pas néanmoins; il n'est jamais sûr de fléchir, il l'est souvent de
faire tête à l'orage. Ce fut le parti auquel il s'arrêta. Il rédigea
une espèce de réponse aux principaux chefs d'accusation, où forcé
d'emprunter le langage de l'époque: «J'ai été, dit-il, employé à
l'armée de la Vendée, en conséquence d'un arrêté du comité de salut
public; j'ai fait mon devoir.

«On m'inculpe sur mon nom; je ne suis l'allié ni le parent de
Berthier, intendant de Paris, ni de Berthier secrétaire du Roi.

«On dit que j'étais au château des Tuileries, le 10 août.

«On en a menti; j'étais à Fontoy, près Thionville, et j'ai des
certificats de bravoure, de capacité, et d'un civisme de républicain
dont je me fais gloire, car je méprise la calomnie; mon coeur est mon
garant, et il est pur.

«Les représentans du peuple près l'armée de la Vendée, les
commissaires du pouvoir exécutif, ont tous donné des preuves
authentiques de la conduite républicaine que j'ai tenue à l'armée.

«Eh bien, citoyens! c'est au moment où j'ai mérité la confiance de vos
représentans, celle de l'armée, des commissaires du conseil exécutif;
c'est au moment où j'ai acquis les connaissances utiles à la guerre
de la Vendée que l'on m'empêche de rejoindre l'armée.

«Je demande à être accusé et jugé, ou libre et sous la protection de
la loi. Je dois retourner à mon poste ou à tel autre que l'on jugera
plus utile.»

La réclamation fut inutile et ne put le rendre à des fonctions dont le
repoussait Ronsin; mais elle eut du moins cet avantage qu'elle imposa
silence à ses ennemis et fit cesser la persécution. Les démagogues
disparurent peu à peu. Robespierre succomba; Ronsin, Momoro, Vincent,
ne tardèrent pas à le suivre; les hommes modérés purent de nouveau
prendre part aux affaires dont ils les avaient exclus. Berthier,
qu'ils avaient si cruellement persécuté, fut nommé général de division
le 13 juin 1795, et chef d'état-major des armées des Alpes et
d'Italie. Il fit, en cette qualité, la campagne de l'an III, où
Kellermann, aux prises avec tous les besoins, tous les dangers,
triompha cependant avec une poignée de braves, et sauva la France
d'une invasion. Berthier partagea ses sollicitudes, coopéra à ses
travaux, dirigea ses reconnaissances, choisit, discuta ses lignes,
prit en un mot, à la plus belle défense qu'on ait peut-être jamais
faite, toute la part qu'un homme d'un coup d'oeil aussi rapide et d'un
patriotisme aussi sûr pouvait y prendre. Aussi Kellermann se plut-il
souvent à payer à son chef d'état-major le tribut d'éloges que
méritaient son habileté, sa bravoure. Il aimait surtout à rappeler
l'héroïsme dont il avait fait preuve à la prise du _Petit-Gibraltar_.
Mais une carrière plus vaste allait s'ouvrir, des succès plus éclatans
devaient couronner nos armes, et entourer Berthier d'un lustre que ne
pouvaient donner des rencontres de postes, une guerre de montagnes.

Chargé près du général Bonaparte des fonctions qu'il remplissait sous
Kellermann, il franchit les Alpes avec son nouveau chef, prépara,
disposa la victoire, et vit bientôt l'Italie, devant laquelle nous
nous consumions depuis quatre ans, céder à ses efforts. Il se
distingua par l'activité, la vigilance qu'il déploya à Montenotte, fit
preuve d'audace à Mondovi, et accourant de Fombio à la nouvelle du
désordre que la mort du général Laharpe avait répandu parmi ses
troupes, il forme, rassure la division, marche aux Autrichiens, les
culbute, et entre avec eux dans Casal.

L'armée se porta sur Lodi; mais Beaulieu était en bataille derrière
l'Adda, trente pièces de position défendaient les approches du fleuve;
il fallait emporter un pont étroit, prolongé, que les Autrichiens
couvraient de feu et de mitraille. Nos colonnes néanmoins ne se
laissent pas arrêter par les difficultés de l'entreprise; elles
s'élancent, culbutent tout ce qu'elles trouvent sur leur passage, et
arrivent à l'entrée de ce long espace sur lequel éclatent, se pressent
les projectiles. La grandeur du péril leur impose; elles balancent,
elles hésitent, elles peuvent céder à l'effroi; Berthier accourt
réveiller leur courage. Masséna arrive sur ses pas; Cervoni,
Dallemagne, Lannes, Dupas, se joignent à eux, les troupes s'ébranlent
et le pont est emporté.

L'intrépidité dont le chef d'état-major avait fait preuve dans cette
occasion difficile, lui valut les éloges de l'armée et ceux de son
chef, qui manda au Directoire qu'il avait été dans cette journée
_canonnier_, _cavalier_, _grenadier_. Ses services habituels, quoique
moins éclatans, étaient peut-être plus méritoires encore. Chargé de
transmettre les ordres, de surveiller des détails immenses, de suivre
une correspondance étendue, il fallait encore qu'il ajoutât à ces
fonctions déjà si vastes, celles des officiers qui lui manquaient.
Dépourvu d'ingénieurs-géographes, privé d'hommes capables de faire un
croquis, de lever un terrain, il était obligé de diriger lui-même les
reconnaissances, d'explorer de sa personne le pays où l'on devait en
venir aux mains. Cette tâche à laquelle tout autre eût succombé, ne
fut qu'un jeu pour lui. Ordres de mouvemens, instructions, rapports,
il trouva le moyen de faire face à tout. Ses soins et la victoire
réorganisèrent peu à peu les services. Les hommes capables
accoururent, les armes savantes furent mieux conduites, l'armée put se
livrer à son élan, et l'ennemi, défait toutes les fois qu'il osa nous
attendre, fut enfin obligé de souscrire à la paix. Chargé d'en
présenter les conditions au Directoire, Berthier reçut dans cette
occasion solennelle un hommage auquel il dut être sensible. «Le
général Berthier, portait la lettre d'envoi qu'écrivit Bonaparte, le
général Berthier, dont les talens distingués égalent le courage et le
patriotisme, est une des colonnes de la république comme un des plus
zélés défenseurs de la liberté. Il n'est pas une victoire de l'armée
d'Italie à laquelle il n'ait contribué. Je ne craindrais pas que
l'amitié me rendît partial en retraçant les services que ce brave
général a rendus à la patrie, mais l'histoire prendra ce soin, et
l'opinion de toute l'armée fondera ce témoignage de l'histoire.»

Berthier ne tarda pas à repasser les monts, et fut chargé du
commandement de l'armée qu'abandonnait Bonaparte pour se rendre à
Rastadt. Il s'appliqua à maintenir les relations d'amitié qui
existaient entre les républiques que le traité de Campo-Formio avait
créées et les anciens états de la Péninsule. Ses efforts ne furent pas
heureux, le gouvernement papal répudia la modération dont il lui
donnait l'exemple, et Duphot fut massacré. Chargé de venger cet
attentat, Berthier marcha sur Rome, l'occupa, revint à Milan, d'où il
se rendit à Paris, et partit bientôt après pour l'Égypte. Nous
reproduisons le récit qu'il a donné de cette expédition.



MÉMOIRES

DU MARÉCHAL BERTHIER,

SUR LES CAMPAGNES

DES FRANÇAIS EN ÉGYPTE.



EXPÉDITION D'ÉGYPTE.

DÉBARQUEMENT DES FRANÇAIS EN ÉGYPTE.--PRISE D'ALEXANDRIE.


Huit jours avaient suffi à Bonaparte pour prendre possession de l'île
de Malte, y organiser un gouvernement provisoire, se ravitailler,
faire de l'eau, et régler toutes les dispositions militaires et
administratives. Il avait paru devant cette île le 22 prairial; il la
quitta le 1er messidor, après en avoir laissé le commandement au
général Vaubois.

Les vents de nord-ouest soufflaient grand frais. Le 7 messidor, la
flotte est à la vue de l'île de Candie; le 11, elle est sur les côtes
d'Afrique; le 12 au matin, elle découvre la tour des Arabes; le soir,
elle est devant Alexandrie.

Bonaparte fait donner l'ordre de communiquer avec cette ville, pour y
prendre le consul français, et avoir des renseignemens, tant sur les
Anglais que sur la situation de l'Égypte.

Le consul arrive le 13 à bord de l'amiral; il annonce que la vue de
l'escadre française a occasionné dans la ville un mouvement contre les
chrétiens, et qu'il a couru lui-même de grands dangers pour
s'embarquer. Il ajoute que quatorze vaisseaux anglais ont paru le 10
messidor à une lieue d'Alexandrie, et que l'amiral Nelson, après avoir
envoyé demander au consul anglais des nouvelles de la flotte
française, a dirigé sa route vers le nord-est. Il assure enfin que la
ville et les forts d'Alexandrie sont disposés à se défendre contre
ceux qui tenteraient un débarquement, de quelque nation qu'ils
fussent.

Tout devait faire craindre que l'escadre anglaise, paraissant d'un
moment à l'autre, ne vînt attaquer la flotte et le convoi dans une
position défavorable. Il n'y avait pas un instant à perdre; le général
en chef donna donc, le soir même, l'ordre du débarquement; il en avait
décidé le point au Marabou; il avait même ordonné de faire mouiller
l'armée navale aussi près de ce point qu'il serait possible; mais deux
vaisseaux de guerre, en l'abordant, tombent sur le vaisseau amiral, et
cet accident oblige de mouiller à l'endroit même où il est arrivé. La
distance de l'endroit du mouillage; éloigné de trois lieues de la
terre; le vent du nord qui soufflait avec violence; une mer agitée
qui se brisait contre les récifs dont cette côte est bordée; tout
rendait le débarquement aussi difficile que périlleux; mais ces
dangers, cette contrariété des élémens ne peuvent arrêter des braves,
impatiens de prévenir les dispositions hostiles des habitans du pays.

Bonaparte veut être à la tête du débarquement; il monte une galère, et
bientôt il est suivi d'une foule de canots sur lesquels les généraux
Bon et Kléber avaient reçu l'ordre de faire embarquer une partie de
leurs divisions qui se trouvaient à bord des vaisseaux de guerre.

Les généraux Desaix, Regnier et Menou, dont les divisions étaient sur
les bâtimens du convoi, reçoivent l'ordre d'effectuer leur
débarquement sur trois colonnes, vers le Marabou.

La mer en un instant est couverte de canots qui luttent contre
l'impétuosité et la fureur des vagues.

La galère que montait Bonaparte s'était approchée le plus près du banc
des récifs, où l'on trouve la passe qui conduit à l'anse du Marabou.
Là, il attend les chaloupes sur lesquelles étaient les troupes qui
avaient eu ordre de se réunir à lui; mais elles ne parviennent à ce
point qu'après le coucher du soleil, et ne peuvent traverser le banc
de récifs que pendant la nuit. Enfin, à une heure du matin, le général
en chef débarque à la tête des premières troupes, qui se forment
successivement dans le désert, à trois lieues d'Alexandrie.

Bonaparte envoie des éclaireurs en avant, et passe en revue les
troupes débarquées. Elles se composaient d'environ mille hommes de la
division Kléber, dix-huit cents de la division Menou, et quinze cents
de celle du général Bon. La position des vaisseaux et la côte du
Marabou n'avaient permis de débarquer ni chevaux, ni canons; les
généraux Desaix et Regnier n'avaient encore pu gagner la terre, par
les difficultés qu'ils avaient éprouvées dans leur navigation; mais
Bonaparte sait qu'il commande à des hommes qui ne comptent pas leurs
ennemis. Il fallut profiter de la nuit pour se porter sur Alexandrie;
et à deux heures et demie du matin il se met en marche sur trois
colonnes.

Au moment du départ, on voit arriver quelques chaloupes de la division
Regnier. Ce général reçoit l'ordre de prendre position pour garder le
point du débarquement: le général Desaix avait reçu celui de suivre le
mouvement de l'armée aussitôt que sa division aurait débarqué.

L'ordre est donné aux bâtimens de transport d'appareiller et de venir
mouiller dans le port du Marabou, pour faciliter le débarquement du
reste des troupes, et amener à terre deux pièces de campagne, avec les
chevaux qui doivent les traîner.

Bonaparte marchait à pied avec l'avant-garde, accompagné de son
état-major et des généraux. Il avait recommandé au général Caffarelli,
qui avait une jambe de bois, d'attendre qu'on eût pu débarquer un
cheval; mais le général qui ne veut pas qu'on le devance au poste
d'honneur, est sourd à toutes les instances, et brave les fatigues
d'une marche pénible.

La même ardeur, le même enthousiasme règnent dans toute l'armée. Le
général Bon commandait la colonne de droite, le général Kléber celle
du centre; celle de gauche était sous les ordres du général Menou qui
côtoyait la mer. Une demi-heure avant le jour, un des avant-postes est
attaqué par quelques Arabes qui tuent un officier. Ils s'approchent:
une fusillade s'engage entre eux et les tirailleurs de l'armée. À une
demi-lieue d'Alexandrie, leur troupe se réunit au nombre de trois
cents cavaliers environ; mais à l'approche des Français, ils
abandonnent les hauteurs qui dominent la ville et s'enfoncent dans le
désert.

Bonaparte se voyant près de l'enceinte de la vieille ville des Arabes,
donne l'ordre à chaque colonne de s'arrêter à la portée du canon.
Désirant prévenir l'effusion du sang, il se dispose à parlementer;
mais des hurlemens effroyables d'hommes, de femmes et d'enfans, et une
canonnade qui démasque quelques pièces, font connaître les intentions
de l'ennemi.

Réduit à la nécessité de vaincre, Bonaparte fait battre la charge. Les
hurlemens redoublent avec une nouvelle fureur. Les Français s'avancent
vers l'enceinte qu'ils se disposent à escalader, malgré le feu des
assiégés et une grêle de pierres qu'on fait pleuvoir sur eux; généraux
et soldats escaladent les murs avec la même intrépidité.

Le général Kléber est atteint d'une balle à la tête; le général Menou
est renversé du haut des murailles qu'il avait gravies et est couvert
de contusions. Le soldat rivalise avec les chefs. Un guide nommé
Joseph Cala devance les grenadiers, et monte un des premiers sur le
mur, où, malgré le feu de l'ennemi et les nuées de pierres qui fondent
sur lui, il aide les grenadiers Sabathier et Labruyère à escalader le
rempart. Les murs sont bientôt couverts de Français, les assiégés
fuient dans la ville; la terreur devient générale. Cependant ceux qui
sont dans les vieilles tours continuent leur feu et refusent
obstinément de se rendre.

D'après les ordres de Bonaparte, les troupes ne doivent point entrer
dans la ville, mais se former sur les hauteurs du port qui la
dominent. Le général en chef se rend sur ces monticules, dans
l'intention de déterminer la ville à capituler; mais le soldat furieux
de la résistance de l'ennemi, s'était laissé entraîner par son ardeur.
Déjà une grande partie se trouvait engagée dans les rues de la ville,
où il s'établissait une fusillade meurtrière: Bonaparte fait battre à
l'instant la générale. Il mande vers lui le capitaine d'une caravelle
turque qui était dans le port Vieux; il le charge de porter aux
habitans d'Alexandrie des paroles de paix, de les rassurer sur les
intentions de la république française, de leur annoncer que leurs
propriétés, leur liberté, leur religion seront respectées; que la
France, jalouse de conserver leur amitié et celle de la Porte, ne
prétend diriger ses forces que contre les mameloucks. Ce capitaine,
suivi de quelques officiers français, se rend dans la ville, et engage
les habitants à se rendre, pour éviter le pillage et la mort.

Bientôt les imans, les cheiks, les chérifs viennent se présenter à
Bonaparte, qui leur renouvelle l'assurance des dispositions amicales
et pacifiques de la république française. Ils se retirent pleins de
confiance dans ces dispositions; les forts du Phare sont remis aux
Français qui prennent en même temps possession de la ville et des deux
ports.

Bonaparte ordonne que les prières et cérémonies religieuses continuent
d'avoir lieu comme avant l'arrivée des Français, que chacun retourne à
ses travaux et à ses habitudes. L'ordre et la sécurité commencent à
renaître.

Les Arabes qui avaient attaqué le matin l'avant-garde de l'armée,
envoient eux-mêmes des députés qui ramènent quelques Français tombés
en leurs mains. Ils déclarent que, puisque les Français ne viennent
combattre que les mameloucks, et ne veulent pas faire la guerre aux
Arabes, ni enlever leurs femmes, ni renverser la religion de Mahomet,
ils ne peuvent être leurs ennemis. Bonaparte mange avec eux le pain,
gage de la foi des traités, et leur fait des présents. Ils acceptent
ces dons qui étaient l'objet de leur visite; ils font éclater les
démonstrations de leur reconnaissance, ils jurent fidélité à
l'alliance.... et retournent piller les Français qu'ils rencontrent.
Tel est l'Arabe.

Cette journée mémorable, qui assurait aux Français la principale
entrée de l'Égypte, a coûté la vie au chef de brigade de la 3e, le
citoyen Massé, et à cinq officiers de différentes divisions.

L'adjudant-général Escale a eu le bras cassé; vingt soldats se sont
noyés dans le débarquement, soixante ont été blessés et quinze tués à
l'attaque de la ville.

L'amiral Brueix, le citoyen Gantheaume, chef de l'état-major de
l'armée navale, tous les officiers de marine ont secondé les efforts
de l'armée de terre avec un dévouement qu'on ne saurait trop louer: on
leur doit une partie des succès qu'on a obtenus.

Mais pour assurer ces avantages, il fallait profiter de la terreur
qu'inspirait l'armée française, et marcher contre les mameloucks,
avant qu'ils eussent le temps de disposer un plan de défense ou
d'attaque.

C'est dans ces vues que le général en chef donna l'ordre au général
Desaix, qui venait d'arriver avec sa division et les deux pièces qu'on
avait débarquées, de se porter sans délai dans le désert sur la route
du Caire. Ce général était dès le lendemain à trois lieues
d'Alexandrie.


MARCHE DE L'ARMÉE FRANÇAISE AU CAIRE.--BATAILLE DE
CHEBREISSE.--BATAILLE DES PYRAMIDES.

Aussitôt que Bonaparte se fut rendu maître d'Alexandrie, il fit donner
l'ordre aux bâtiments de transport d'entrer dans le port de cette
ville, et de procéder au débarquement des chevaux, des munitions, et
de tous les objets dont ils étaient chargés. Les jours et les nuits
sont employés à cette opération. Les vaisseaux de guerre ne pouvaient
entrer dans le port, et restaient mouillés dans la rade à une grande
distance, ce qui rendait le débarquement de l'artillerie de siége
également long et pénible.

Bonaparte convient, avec l'amiral Brueix, que la flotte ira mouiller à
Aboukir, où la rade est bonne et le débarquement facile, et d'où l'on
peut également communiquer avec Rosette et Alexandrie: il donne en
même temps l'ordre à l'amiral de faire sonder avec précision la passe
du vieux port d'Alexandrie: son intention est que l'escadre y entre,
s'il est possible, ou, dans le cas contraire, qu'elle se rende à
Corfou. Tout commandait de presser le débarquement avec une nouvelle
activité; les Anglais pouvaient se présenter d'un instant à l'autre:
l'escadre ne pouvait donc trop tôt se rendre indépendante de l'armée.
D'un autre côté, il était essentiel, tant pour prévenir les
dispositions hostiles des mameloucks, que pour ne pas leur laisser le
temps d'évacuer les magasins, de marcher sur le Caire avec rapidité.
Il fallait donc se hâter de procurer aux troupes tout ce qui était
nécessaire à ce mouvement.

Pendant ces préparatifs, Bonaparte visitait la ville et les forts,
ordonnait de nouveaux travaux, prenait toutes les mesures civiles et
militaires pour assurer la défense et la tranquillité de la ville,
organisait un divan, et disposait tout pour que l'armée fût bientôt en
état de rejoindre la division du général Desaix.

Deux routes conduisent d'Alexandrie au Caire; la première est celle
qui passe par le désert, et Demenhour. Pour suivre l'autre, il faut
gagner Rosette en côtoyant la mer, et traverser à une lieue d'Aboukir
un détroit de deux cents toises de large qui joint le lac Madié à la
mer; mais ce passage, auquel on n'était point préparé, eût
nécessairement retardé la marche de l'armée.

Bonaparte avait fait équiper une petite flottille destinée à remonter
le Nil. Cette flottille, commandée par le chef de division Pérée, et
composée de plusieurs chaloupes canonnières et d'un chebeck, aurait
été d'un grand secours pour l'armée. Si on avait pris la route de
Rosette, elle eût porté les équipages et les vivres des troupes, et
suivi tous leurs mouvemens; mais les Français n'avaient pas encore
pris possession de Rosette, et en prenant le parti de suivre cette
route, Bonaparte eût retardé de huit à dix jours la marche de l'armée
sur le Caire. Il décide que l'armée s'avancera par le désert et par
Demenhour. C'est cette route que la division Desaix avait reçu ordre
de suivre.

Le général en chef s'était rendu maître d'Alexandrie le 17 messidor.
Dès le lendemain, l'armée se mit en marche pour le Caire; et ce
jour-là même le général Desaix arrivait à Demenhour, après avoir
traversé quinze lieues de désert.

Bonaparte laisse en partant le commandement d'Alexandrie au général
Kléber, qui avait été blessé au siége de cette ville. La division de
ce général, commandée par le général Dugua, reçoit l'ordre de partir
avec les hommes de troupes à cheval qui ne sont pas montés, de
protéger l'entrée de la flottille française dans le Nil, de s'emparer
de Rosette, d'y établir un divan provisoire, d'y laisser une garnison,
de faire construire une batterie à Lisbé, de faire embarquer du riz
sur la flottille, de suivre la route du Caire sur la rive gauche du
Nil, et de faire toute diligence pour rejoindre l'armée. L'armée
partit d'Alexandrie les 18 et 19 messidor avec son artillerie de
campagne, un petit corps de cavalerie, si toutefois on peut donner ce
nom à trois cents hommes montés sur des chevaux qui, épuisés par une
traversée de deux mois, pouvaient à peine porter leurs cavaliers.
L'artillerie, par la même raison, était mal attelée. Le 20 messidor,
les divisions arrivent à Demenhour. Pendant toute la route elles
avaient été harcelées par les Arabes, qui avaient comblé les puits de
Beda et de Birket, de sorte que le soldat, brûlé par l'ardeur du
soleil et en proie à une soif dévorante, ne pouvait trouver à se
désaltérer. On fouille dans ces puits d'eau saumâtre, mais on n'en
peut retirer qu'un peu d'eau bourbeuse: un verre d'eau se paie au
poids de l'or.

L'armée d'Alexandre, dans une pareille extrémité, poussa des cris
séditieux contre le vainqueur du monde; les Français accélèrent leur
marche.

Les troupes, arrivées le 20 messidor à Demenhour, y séjournent le 21.
Jamais les Arabes ne s'étaient montrés en aussi grand nombre. Ils
harcèlent les grand'gardes, plusieurs actions s'engagent, et le
général de brigade Mireur est blessé mortellement.

Le 22, au lever du soleil, l'armée se met en marche pour Rahmanié; le
petit nombre de puits force les divisions de marcher à deux heures
l'une de l'autre.

À neuf heures et demie du matin, les divisions Menou, Regnier et Bon
avaient pris position. Le soldat découvre le Nil; il s'y précipite
tout habillé et s'abreuve d'une eau délicieuse. Presque au même
instant le tambour le rappelle à ses drapeaux. Un corps d'environ huit
cents mameloucks s'avançait en ordre de bataille. On court aux armes.
Les ennemis s'éloignent, se dirigent sur la route de Demenhour, où ils
rencontrent la division Desaix: le feu de l'artillerie avertit
qu'elle est attaquée. Bonaparte marche à l'instant contre les
mameloucks; mais l'artillerie du général Desaix les avait déjà
éloignés. Ils avaient pris la fuite, et s'étaient dispersés après
avoir eu quarante hommes tués ou blessés. Parmentier, de la sixième
demi-brigade, a été tué dans cette action, ainsi qu'un guide à cheval;
dix fantassins ont été légèrement blessés.

Le soldat, épuisé par la marche et les privations, avait besoin de
repos; les chevaux, faibles et harassés par les fatigues de la mer, en
avaient plus besoin encore. Bonaparte prend le parti de séjourner à
Rahmanié le 23 et le 24, et d'y attendre la flottille et la division
Menou.

Ce général avait exécuté les ordres qu'il avait reçus. Il s'était
emparé de Rosette sans obstacle. Il rejoint l'armée par des marches
forcées, et annonce que la flottille était heureusement entrée dans le
Nil, mais qu'elle remontait ce fleuve avec difficulté, les eaux étant
encore basses. Elle arrive enfin dans la nuit du 24. Cette nuit même
l'armée part pour Miniet-Salamé. Elle y couche; et le 25, avant le
jour, elle est en marche pour livrer bataille à l'ennemi partout où
elle pourra le rencontrer.

Les mameloucks, au nombre de quatre mille, étaient à une lieue plus
loin. Leur droite était appuyée au village de Chebreisse, dans lequel
ils avaient placé quelques pièces de canon, et au Nil, sur lequel ils
avaient une flottille, composée de chaloupes canonnières et de djermes
armées.

Bonaparte avait donné ordre à la flottille française de continuer sa
marche, en se dirigeant de manière à pouvoir appuyer la gauche de
l'armée sur le Nil, et attaquer la flotte ennemie au moment où l'on
attaquerait les mameloucks et le village de Chebreisse:
malheureusement la violence des vents ne permit pas de suivre en tout
ces dispositions. La flottille dépasse la gauche de l'armée, gagne une
lieue sur elle, se trouve en présence de l'ennemi, et se voit obligée
d'engager un combat d'autant plus inégal, qu'elle avait à la fois à
soutenir le feu des mameloucks, et à se défendre contre la flottille
ennemie.

Les fellâhs, conduits par les mameloucks, se jettent, les uns à l'eau,
les autres dans des djermes, et parviennent à prendre à l'abordage une
galère et une chaloupe canonnière. Le chef de division Pérée dispose
aussitôt ce qui lui reste de monde, fait attaquer à son tour, et
parvient à reprendre la chaloupe canonnière et la galère. Son chebeck,
qui vomit de tous côtés le feu et la mort, protége la reprise de ces
bâtimens, et brûle les chaloupes canonnières de l'ennemi. Il est
puissamment secondé dans ce combat inégal et glorieux par
l'intrépidité et le sang-froid du général Andréossy, et par les
citoyens Monge, Berthollet, Junot, Payeur et Bourrienne, secrétaire du
général en chef, qui se trouvent à bord du chebeck.

Cependant le bruit du canon avait fait connaître au général en chef
que la flottille était engagée; il fait marcher l'armée au pas de
charge, elle s'approche de Chebreisse et aperçoit les mameloucks
rangés en bataille en avant de ce village. Bonaparte reconnaît la
position et forme l'armée. Elle est composée de cinq divisions, chaque
division forme un carré qui présente à chaque face six hommes de
hauteur; l'artillerie est placée aux angles; au centre sont les
équipages et la cavalerie. Les grenadiers de chaque carré forment des
pelotons qui flanquent les divisions, et sont destinés à renforcer les
points d'attaque.

Les sapeurs, les dépôts d'artillerie prennent position et se
barricadent dans deux villages en arrière, afin de servir de point de
retraite en cas d'événement.

L'armée n'était plus qu'à une demi-lieue des mameloucks. Tout à coup
ils s'ébranlent par masses, sans aucun ordre de formation, et
caracolent sur les flancs et les derrières; d'autres masses fondent
avec impétuosité sur la droite et le front de l'armée. On les laisse
approcher jusqu'à la portée de la mitraille. Aussitôt l'artillerie se
démasque et son feu les met en fuite. Quelques pelotons des plus
braves fondent avec intrépidité le sabre à la main sur les flanqueurs.
On les attend de pied ferme, et presque tous sont tués, ou par le feu
de la mousqueterie, ou par la baïonnette.

Animée par ce premier succès, l'armée s'ébranle au pas de charge, et
marche sur le village de Chebreisse, que l'aile droite a l'ordre de
déborder. Ce village est emporté après une très faible résistance. La
déroute des mameloucks est complète; ils fuient en désordre vers le
Caire. Leur flottille prend également la fuite, en remontant le Nil,
et termine ainsi un combat qui durait depuis deux heures avec le même
acharnement. C'est surtout à la valeur des hommes de troupes à cheval
embarqués sur la flottille qu'est due la gloire de cette journée. La
perte de l'ennemi a été de plus de six cents hommes, tant tués que
blessés: celle des Français d'environ soixante-dix.

Aussitôt après l'action, Bonaparte ordonne au général de brigade
Zayoncheck de débarquer avec les hommes de troupes à cheval au nombre
d'environ quinze cents, et de suivre la rive droite du Nil à la
hauteur de la marche de l'armée qui s'avance sur la rive gauche.

L'armée couche à Chebreisse, et le 26 à Chabour. Le 27, elle couche à
Qom-el-Cheriq; elle était sans cesse harcelée dans sa marche par les
Arabes. L'on ne pouvait s'éloigner à la portée du canon sans tomber
dans quelque embuscade. Ces barbares assassinaient et pillaient s'ils
étaient les plus nombreux; ils prenaient la fuite, s'ils étaient en
nombre égal, et s'il fallait combattre.

L'adjoint aux adjudans-généraux Gallois, officier distingué, est tué
en portant un ordre du général en chef. L'adjudant Denano tombe entre
leurs mains. Ils le conduisent à leur camp, et cet intéressant jeune
homme, meurt assassiné. Toute communication est interceptée à trois
cents toises derrière l'armée. On ne peut faire parvenir aucune
nouvelle à Alexandrie; on n'en reçoit aucune de cette ville.

Tous les villages où l'armée arrive sont abandonnés. Elle n'y trouve
plus ni hommes ni bestiaux; elle couche sur des tas de blé et elle est
sans pain. Elle manque également de viande et ne subsiste qu'avec des
lentilles ou de mauvaises galettes que le soldat fait lui-même en
écrasant du blé. Elle continue sa marche vers le Caire, couche le 28 à
Alcan, le 29 à Abounichabé, le 30 à Ouardan où elle séjourne. Le 1er
thermidor, elle se rend à Omm-el-Dinar. Le général Zayoncheck prend
position à la pointe du Delta, où le Nil se partage en deux branches,
celle de Damiette et celle de Rosette.

Bonaparte, informé que Mourâd-Bey, à la tête de six mille mameloucks
et d'une foule d'Arabes et de fellâhs, est retranché au village
d'Embabé, à la hauteur du Caire, vis-à-vis Boulac, et qu'il attend les
Français pour les combattre, s'empresse d'aller lui présenter
bataille.

Le 2 thermidor, à deux heures du matin, l'armée part d'Omm-el-Dinar.
Au point du jour, la division Desaix, qui formait l'avant-garde, a
connaissance d'un corps d'environ six cents mameloucks et d'un grand
nombre d'Arabes qui se replient aussitôt. À deux heures après midi,
l'armée arrive aux villages d'Ébrerach et de Boutis. Elle n'était plus
qu'à trois quarts de lieue d'Embabé, et apercevait de loin le corps
de mameloucks qui se trouvait dans le village. La chaleur était
brûlante, le soldat extrêmement fatigué. Bonaparte fait faire halte;
mais les mameloucks n'ont pas plus tôt aperçu l'armée, qu'ils se
forment en avant de sa droite dans la plaine. Un spectacle aussi
imposant n'avait point encore frappé les regards des Français. La
cavalerie des mameloucks était couverte d'armes étincelantes. On
voyait en arrière de sa gauche ces fameuses pyramides dont la masse
indestructible a survécu à tant d'empires, et brave depuis trente
siècles les outrages du temps. Derrière sa droite étaient le Nil, le
Caire, le Mokattam et les champs de l'antique Memphis.

Mille souvenirs se réveillent à la vue de ces plaines où le sort des
armes a tant de fois changé la destinée des empires. L'armée,
impatiente d'en venir aux mains, est aussitôt rangée en ordre de
bataille. Les dispositions sont les mêmes qu'au combat de Chebreisse.
La ligne, formée dans l'ordre par échelons et par divisions qui se
flanquent, refusait sa gauche. Bonaparte ordonne à la ligne de
s'ébranler; mais les mameloucks, qui jusqu'alors avaient paru indécis,
préviennent l'exécution de ce mouvement, menacent le centre, et se
précipitent avec impétuosité sur les divisions Desaix et Regnier, qui
formaient la droite. Ils chargent intrépidement les colonnes qui,
fermes et immobiles, ne font usage de leur feu qu'à demi-portée de la
mitraille et de la mousqueterie; la valeur téméraire des mameloucks
essaie en vain de renverser ces murailles de feu, ces remparts de
baïonnettes; leurs rangs sont éclaircis par le grand nombre de morts
et de blessés qui tombent sur le champ de bataille; et bientôt ils
s'éloignent en désordre sans oser entreprendre une nouvelle charge.

Pendant que les divisions Desaix et Regnier repoussaient avec tant de
succès la cavalerie des mameloucks, les divisions Bon et Menou,
soutenues par la division Kléber, commandée par le général Dugua,
marchaient au pas de charge sur le village retranché d'Embabé. Deux
bataillons des divisions Bon et Menou, commandés par les généraux
Rampon et Marmont, sont détachés, avec ordre de tourner le village, et
de profiter d'un fossé profond pour se mettre à couvert de la
cavalerie de l'ennemi, et lui dérober leurs mouvemens jusqu'au Nil.

Les divisions, précédées de leurs flanqueurs, continuent de s'avancer
au pas de charge. Les mameloucks attaquent sans succès les pelotons
des flanqueurs; ils démasquent et font jouer quarante mauvaises pièces
d'artillerie. Les divisions se précipitent alors avec plus
d'impétuosité, et ne laissent pas à l'ennemi le temps de recharger ses
canons. Les retranchements sont enlevés à la baïonnette; le camp et le
village d'Embabé sont au pouvoir des Français. Quinze cents mameloucks
à cheval et autant de fellâhs, auxquels les généraux Marmont et Rampon
ont coupé toute retraite en tournant Embabé, et prenant une position
retranchée derrière un fossé qui joignait le Nil, font en vain des
prodiges de valeur; aucun d'eux ne veut se rendre, aucun d'eux
n'échappe à la fureur du soldat; ils sont tous passés au fil de l'épée
ou noyés dans le Nil. Quarante pièces de canon, quatre cents chameaux,
les bagages et les vivres de l'ennemi tombent entre les mains du
vainqueur.

Mourâd-Bey, voyant le village d'Embabé emporté, ne songe plus qu'aux
moyens d'assurer sa retraite. Déjà les divisions Desaix et Regnier
avaient forcé sa cavalerie de se replier: l'armée, quoiqu'elle marchât
depuis deux heures du matin et qu'il fût six heures du soir, le
poursuit encore jusqu'à Gisëh. Il n'y avait plus de salut pour lui que
dans une prompte fuite; il en donne le signal, et l'armée prend
position à Gisëh, après dix-neuf heures de marche ou de combats.

Jamais victoire aussi importante ne coûta moins de sang aux Français:
ils n'eurent à regretter dans cette journée que dix hommes tués et
environ trente blessés. Jamais avantage ne fit mieux sentir la
supériorité de la tactique moderne des Européens sur celle des
Orientaux, du courage discipliné sur la valeur désordonnée.

Les mameloucks étaient montés sur de superbes chevaux arabes richement
harnachés; ils portaient les plus brillantes armures; leurs bourses
étaient pleines d'or, et leurs dépouilles dédommagèrent le soldat des
fatigues excessives qu'il venait de supporter. Il y avait quinze jours
qu'il n'avait pour toute nourriture qu'un peu de légumes sans pain;
les vivres trouvés dans le camp des ennemis lui firent faire un repas
délicieux.

La division Desaix a ordre de prendre position en avant de Gisëh sur
la route de Fayoum. La division Menou passe pendant la nuit une
branche du Nil, et s'empare de l'île de Roda. L'ennemi, dans sa fuite,
brûlait tous les bâtiments qui ne pouvaient remonter le Nil. Toute la
rive était en feu.

Le lendemain matin, 4 thermidor, les grands du Caire se présentent sur
le Nil, offrant de remettre la ville au pouvoir des Français. Ils
étaient accompagnés du kyàyà du pacha. Ibrahim-Bey, qui avait
abandonné le Caire pendant la nuit, avait emmené le pacha avec lui.
Bonaparte les reçoit à Gisëh; ils demandent protection pour la ville
et protestent de sa soumission. Bonaparte leur répond que le désir des
Français est de rester les amis du peuple égyptien et de la Porte
ottomane, que les moeurs, les usages et la religion du pays seront
scrupuleusement respectés. Ils retournent au Caire, accompagnés d'un
détachement commandé par un officier français. Le peuple avait profité
de la défaite et de la fuite des mameloucks pour se porter à quelques
excès; la maison de Mourâd-Bey avait été pillée et brûlée; mais les
chefs font des proclamations, la force armée paraît, et l'ordre se
rétablit.

Le 7 thermidor, Bonaparte porte son quartier-général au Caire. Les
divisions Regnier et Menou prennent position au Vieux-Caire; les
divisions Bon et Kléber à Boulac; un corps d'observation est placé
sur la route de Syrie, et la division Desaix reçoit l'ordre de prendre
une position retranchée, à trois lieues en avant d'Embabé, sur la
route de la Haute-Égypte.


COMBAT DE SALÊHIËH.--IBRAHIM-BEY EST CHASSÉ DE L'ÉGYPTE.

Au moment où les Français étaient entrés au Caire, l'armée des
mameloucks s'était séparée en deux corps; l'un, commandé par
Mourâd-Bey, suivait la route de la Haute-Égypte; l'autre, sous les
ordres d'Ibrahim-Bey, avait pris la route de Syrie. C'était entre ces
deux beys que l'autorité de l'Égypte était partagée. Mourâd-Bey était
à la tête du militaire, Ibrahim-Bey dirigeait la partie
administrative.

Desaix, chargé de poursuivre le premier et de le tenir en échec,
établit un camp retranché à quatre lieues en avant de Gisëh, sur la
rive gauche du Nil. Ses avant-postes et ceux de Mourâd-Bey étaient en
présence les uns des autres.

Ibrahim-Bey s'était retiré à Belbéis, où il attendait le retour de la
caravane de la Mecque; son intention était de profiter du renfort des
mameloucks qui escortaient cette caravane, pour exécuter un plan
d'attaque combiné avec Mourâd-Bey et les Arabes. Il mettait
provisoirement tout en oeuvre pour soulever les fellâhs du Delta, et
pousser les habitans du Caire à la révolte.

L'armée avait beaucoup souffert de la marche, des chaleurs excessives,
de la mauvaise nourriture; elle avait besoin de repos avant de se
mettre à la poursuite des mameloucks et de les chasser entièrement de
l'Égypte. Bonaparte sentait d'ailleurs la nécessité d'organiser un
gouvernement provisoire pour la capitale et le reste du pays,
d'assurer la subsistance du peuple et de l'armée, d'organiser tous les
services, et de se mettre, par des positions retranchées, à l'abri de
toute surprise, soit de la part des mameloucks, soit de la part des
habitans.

Cependant, comme le voisinage d'Ibrahim-Bey était le plus dangereux,
le général de brigade Leclerc reçut l'ordre de partir du Caire le 15
thermidor, avec trois cents hommes de cavalerie, trois compagnies de
grenadiers, un bataillon et deux pièces d'artillerie légère, d'aller
prendre position à El-Hanka, et d'observer Ibrahim-Bey.

Le 16, il est attaqué par quatre mille mameloucks et Arabes, que
plusieurs décharges d'artillerie mettent en fuite.

La tranquillité du pays tenait à l'éloignement des mameloucks, et
surtout à celui d'Ibrahim-Bey. Bonaparte s'empresse donc de pourvoir
aux besoins les plus urgents, d'établir les bases les plus
essentielles de la nouvelle administration, et se dispose à marcher
contre Ibrahim-Bey en personne. Il laisse au Caire la division Bon, et
les hommes des autres divisions qui ont encore besoin de repos.

Le 20 thermidor, l'armée, composée des trois divisions Bon, Regnier et
Menou, part du Caire pour joindre Ibrahim-Bey, lui livrer bataille,
détruire son corps et le chasser de l'Égypte; elle se réunit à
l'avant-garde du général Leclerc, et couche le 22 à Belbéis.
Ibrahim-Bey n'avait pas cru prudent de l'attendre, et fuyait vers
Salêhiëh.

L'armée était à quelques lieues de ce village, lorsqu'on aperçut dans
le désert une caravane escortée par une troupe d'Arabes. La cavalerie
se porte aussitôt en avant, met les Arabes en fuite et arrête la
caravane: c'était celle de la Mecque. La plus grande partie de ceux
qui la composaient s'étaient réunis à Ibrahim-Bey, qui emmenait avec
lui une foule de marchands avec leurs marchandises: il avait consenti
que le reste prît la route du Caire sous l'escorte de quelques Arabes
payés par les marchands; mais à peine cette portion de la caravane
avait-elle été abandonnée par les mameloucks, que les Arabes, qui
devaient l'escorter et la protéger, pillèrent eux-mêmes toutes les
marchandises, sous prétexte que les marchands ne pouvaient éviter
d'être pillés par les Français. Il ne restait plus sous leur conduite
qu'environ six cents chameaux, chargés d'hommes, de femmes et
d'enfants, que Bonaparte fit conduire au Caire sous une escorte de
troupes françaises.

Dans presque tous les villages que l'armée traverse, on rencontre des
individus qui faisaient partie de la caravane et avaient pris la fuite;
Bonaparte les rassure, leur promet, sûreté et protection; et pour
leur prouver que les promesses des Français ne ressemblent en rien à
celles des Arabes, à peine est-il arrivé au village arabe de Goreid,
qu'il fait arrêter le cheik, et le met en présence d'un des principaux
marchands avec lesquels il avait traité de l'escorte qui les avait
pillés. Le cheik, menacé d'être fusillé, retrouve à l'instant la plus
grande partie des objets volés, et restitue aux marchands leurs femmes
et leurs esclaves.

L'armée continuait sa marche à grandes journées pour atteindre
Ibrahim-Bey. Le 24, à quatre heures de l'après-midi, l'avant-garde,
composée d'environ trois cents hommes de cavalerie, arrive en vue de
Salêhiëh. Au moment où la tête de l'avant-garde entrait dans le
village, Ibrahim-Bey surpris fuyait à la hâte, couvrant son
arrière-garde d'environ mille mameloucks.

L'infanterie française était encore à une lieue et demie de distance;
les chevaux étaient harassés de fatigue, des nuées d'Arabes couvraient
la plaine, attendant l'issue du combat pour tomber sur les vaincus. La
seule arrière-garde d'Ibrahim-Bey était trois fois plus nombreuse que
l'avant-garde des Français. Malgré l'infériorité du nombre, Bonaparte,
à la tête de cette avant-garde, poursuit Ibrahim dans le désert. Deux
cents braves, tant du 7e régiment de hussards, que du 22e de
chasseurs, et des guides à cheval, fondent avec impétuosité sur
l'arrière-garde des mameloucks, et s'ouvrent un passage à travers les
rangs; mais ce succès même augmente les dangers, ils se trouvent au
milieu d'une masse cinq fois plus nombreuse qu'eux. La valeur supplée
au nombre; ils combattent comme des lions et en désespérés; les
mameloucks, sans cesse repoussés, ne combattent plus qu'en s'éloignant
et pour protéger leur retraite. Ils abandonnent dans leur fuite deux
mauvaises pièces de canon et quelques chameaux. Mais Ibrahim-Bey
parvient à sauver avec lui ses équipages, dans lesquels étaient ses
femmes, celles de ses mameloucks, ses trésors et les plus riches
marchandises de la caravane. Il avait disparu, quand l'infanterie
française arriva au village de Salêhiëh, où elle prit position.
Ibrahim continua de fuir vers la Syrie; il avait pour neuf jours de
route, à travers le désert, avant d'y être rendu.

Cet avantage a coûté à la république une vingtaine de braves tués dans
les rangs ennemis. Parmi les officiers qui ont chargé à la tête de la
cavalerie, et soutenu par leur exemple la valeur du soldat, le chef de
brigade Destrées, qui a reçu plusieurs blessures graves,
l'adjudant-général Leturq, le chef de brigade Lassalle, les
aides-de-camp Duroc et Sulkousky, l'adjudant Arrighi, méritent d'être
distingués.

Bonaparte détermine avec le général Caffarelli, commandant le génie,
les fortifications nécessaires à la défense de Salêhiëh et de Belbéis.
La division Dugua reçoit ordre de se porter sur Damiette, pour en
prendre possession et soumettre le Delta. La division Regnier reste
en position à Salêhiëh, pour soumettre la province de Charkié, et
Bonaparte reprend avec le reste des troupes le chemin du Caire, où il
arrive le 27. Il reçoit sur la route la nouvelle et les détails du
combat naval d'Aboukir.

L'Égypte, pour être entièrement affranchie du despotisme des
mameloucks, n'offrait plus d'ennemi à combattre que Mourâd-Bey. Le
général Desaix reçoit l'ordre de se mettre en mouvement pour le
poursuivre. Les provinces de l'Égypte sont commandées par des généraux
français; les autorités civiles y sont organisées, et y remplacent le
gouvernement monstrueux qui la tyrannisait. Déjà Bonaparte peut
réaliser une partie de ses promesses, et prouver au pays qu'il vient
de soumettre, que les Français n'avaient en effet d'autres ennemis que
ses oppresseurs, d'autre ambition que celle d'être ses libérateurs.


L'ARMÉE MARCHE EN SYRIE.--AFFAIRE DE ÈL-A'RYCH.--BATAILLE DU MONT
THABOR.--PRISE DE GHAZAH ET DE JAFFA.

La conduite politique et militaire de Bonaparte depuis son entrée en
Égypte avait pour but de rendre à la civilisation et à leur antique
splendeur ces contrées jadis si florissantes. Mais en même temps qu'il
travaillait à l'affranchissement des peuples, et à l'expulsion de
leurs tyrans, il n'avait négligé aucune occasion de convaincre la
Porte du désir qu'avait la république française de conserver l'amitié
qui subsistait entre les deux puissances. La cour ottomane avait de
justes sujets de plaintes contre les beys d'Égypte, dont les révoltes
et les usurpations ne lui avaient laissé qu'une ombre de souveraineté
dans cette province. Les Français eux-mêmes en avaient reçu de
fréquents outrages. Punir les usurpateurs, c'était donc venger à la
fois la France, la Porte ottomane et l'Égypte.

Les établissements de commerce que Bonaparte voulait former, devaient
enrichir les habitans, faire de l'Égypte l'entrepôt du commerce de
l'Europe et de l'Asie, augmenter les revenus du grand-seigneur,
devenir pour la France et les puissances méridionales une source de
prospérité, et ruiner dans l'Inde le commerce des Anglais, contre
lesquels cette expédition était plus particulièrement dirigée.

La Porte, une fois éclairée sur le but de l'entrée des Français en
Égypte, et sur leurs projets ultérieurs, ne pouvait voir qu'avec
plaisir une expédition qui devait lui être si avantageuse. Dans cette
conviction, Bonaparte n'avait cessé de se conduire avec la Porte
ottomane comme envers l'amie et l'alliée fidèle de la France.

À la prise de Malte, il avait trouvé dans les cachots de l'ordre un
grand nombre d'esclaves turcs; ils furent aussitôt mis en liberté, et
renvoyés à Constantinople.

Depuis l'entrée des Français en Égypte, les agens de la Porte étaient
respectés; le pavillon turc flottait avec le pavillon français. Une
caravelle turque se trouvait dans le port d'Alexandrie, ainsi que
quelques bâtimens de commerce. Bonaparte assure le capitaine de la
protection et de l'amitié des Français. Cette caravelle reçoit un
ordre du grand-seigneur de quitter Alexandrie pour se rendre à
Constantinople; c'était l'époque où tous les bâtimens turcs ont
coutume de quitter l'Égypte. Bonaparte, après avoir fait accepter un
présent au capitaine de la caravelle, le chargea de prendre à son bord
le citoyen Beauchamp, porteur de dépêches pour la Porte ottomane.

Cet envoyé était chargé de protester de nouveau des dispositions
pacifiques et amicales du gouvernement français envers le
grand-seigneur; de faire connaître à la Porte les sujets de
mécontentement que Bonaparte avait contre Ahmed-Djezzar, pacha d'Acre,
et de déclarer que le châtiment qu'il lui réservait, s'il continuait à
se mal conduire, ne devait donner aucun ombrage, aucune inquiétude à
l'empire ottoman. Ce pacha, que ses cruautés avaient fait nommer
Djezzar (le boucher), était regardé comme un monstre de férocité par
les barbares les plus sanguinaires d'Orient.

Ibrahim-Bey, après l'affaire de Salêhiëh, s'était retiré avec mille
mameloucks et ses trésors vers Ghazah: il avait reçu de Djezzar le
plus favorable accueil. Non seulement ce pacha continuait d'accorder
asile et protection aux mameloucks, il menaçait encore les frontières
de l'Égypte par des dispositions hostiles. Bonaparte, qui voulait
éviter de donner le moindre ombrage à la Porte, dépêcha par mer à
Djezzar un officier chargé d'une lettre dans laquelle il assurait le
pacha que les Français désiraient conserver l'amitié du
grand-seigneur, et vivre en paix avec lui; mais il exigeait que
Djezzar éloignât Ibrahim-Bey et ses mameloucks, et ne leur accordât
aucun secours.

Le pacha n'avait fait aucune réponse à Bonaparte, il avait renvoyé
l'officier avec arrogance; les Français étaient mis aux fers à
Saint-Jean-d'Acre.

L'armée ne recevait aucune nouvelle d'Europe. Depuis le funeste combat
d'Aboukir, les ports de l'Égypte étaient bloqués par les Anglais.
Bonaparte n'avait aucun renseignement officiel sur les résultats de la
négociation que le directoire avait dû entamer avec la Porte ottomane,
relativement à l'expédition d'Égypte; mais tous les rapports de
l'intérieur annonçaient que le ministère anglais avait su profiter de
la victoire d'Aboukir pour entraîner la Porte dans son alliance et
celle de la Russie contre la république française. Bonaparte jugea
que, si la Porte cédait aux suggestions de ses ennemis naturels, il y
aurait une opération combinée contre l'Égypte, et qu'il serait attaqué
par mer et par la Syrie. Il n'y avait pas un moment à perdre pour
prendre un parti; Bonaparte se décide.

Marcher en Syrie, châtier Djezzar, détruire les préparatifs de
l'expédition contre l'Égypte, dans le cas où la Porte se serait unie
aux ennemis de la France; lui rendre, au contraire, la nomination du
pacha de Syrie, et son autorité primitive dans cette province, si elle
restait l'amie de la république; revenir en Égypte aussitôt après pour
battre l'expédition par mer; expédition qui, vu les obstacles
qu'opposait la saison, ne pouvait avoir lieu avant le mois de
messidor; tel est le plan auquel Bonaparte s'arrête, et qu'il va
exécuter.

Aussitôt après son retour au Caire, il avait envoyé contre l'armée de
Mourâd-Bey, qui se tenait dans la Haute-Égypte, le général Desaix et
sa division qui obtenait chaque jour de nouveaux succès.

Après avoir ainsi éloigné les ennemis, Bonaparte songe à organiser le
gouvernement des provinces de l'Égypte. Il établit un divan dans
chacune d'elles, et fait jouir le peuple de la plus belle prérogative
de la liberté, celle de concourir à l'élection de ses magistrats. Il
forme un système de guerre jusqu'alors inconnu contre les Arabes, qui
de tout temps ont désolé ces belles contrées. Il arrête une nouvelle
répartition d'impôts plus utile au fisc, et moins onéreuse au peuple;
il porte la plus sévère économie dans la partie administrative de
l'armée; il établit une compagnie de commerce dans la vue de faciliter
l'échange et la circulation de toutes les denrées. Il avait formé un
institut au Caire; il y établit une bibliothèque, et fait construire
un laboratoire de chimie. Un grand atelier est ouvert pour les arts
mécaniques. Déjà la fabrication du pain et celle des liqueurs
fermentées est perfectionnée; on épure le salpêtre, on construit de
nouvelles machines hydrauliques.

Pendant que Bonaparte semblait recréer la ville du Caire, des savans
voyageaient par son ordre dans l'intérieur de l'Égypte, et y faisaient
les reconnaissances, les découvertes les plus importantes pour la
géographie, l'histoire et la physique.

Le général Andréossy avait reçu l'ordre de soumettre le lac Menzalëh,
les bouches Pélusiaques, et d'en faire la reconnaissance, tant sous le
rapport militaire que sous le rapport des sciences.

Il sonde, le 2 vendémiaire, la rade de Damiette, de Bougafic et du
camp Bougan, ainsi que l'embouchure du Nil, afin de déterminer les
passes du Boghaz et la forme de la baie. Il part de Damiette le 11 à
deux heures du matin, avec deux cents hommes et quinze djermes
conduites par des reis du Nil. Trois de ces djermes sont armées d'un
canon. Il passe le Boghaz à sept heures, longe la côte et prend
position, à trois heures après midi, à la bouche de Bibëh, où il fait
les mêmes opérations qu'à l'embouchure du Nil. Le 12, il pénètre dans
le lac jusqu'à cinq lieues; il voulait gagner Matariëh, mais les reis,
intimidés par l'apparition subite d'environ cent trente djermes
chargées d'Arabes embarqués à Matariëh, le conduisent vers Menzalëh.
Tombé sous le vent, il est attaqué et poursuivi; mais, malgré la
supériorité du nombre, l'ennemi est obligé de se retirer avec perte.
Il se rejette alors sur Damiette, et mouille devant Minié à neuf
heures du soir. La nuit du 14 au 15, il est attaqué avec plus
d'acharnement, et pas avec plus de succès. Le 16, il se porte sur
Mensalëh, et le 17 sur les îles de Matariëh.

Il mouille, le 20, à l'île de Tourna, le 24 à celle de Tumis, le 25 à
la bouche d'Omm-Faredje, et il arrive, le 28, sur les ruines de Tinëh,
de Peluse, de Farouna; il part le 29, et se dirige sur le canal de
Moëz où il pénètre; le 30, il visite San et relève Salêhiëh, prend des
renseignemens précis sur le canal de ce nom, et repart le même jour
pour Menzalëh et Damiette, où il arrive le 2 brumaire, après avoir
terminé la reconnaissance, les sondes, la carte du lac, pour la
construction de laquelle il avait fait mesurer à la chaîne une étendue
de plus de quarante-cinq mille toises.

Le général Andréossy, revenu au Caire, repart aussitôt avec le citoyen
Berthollet pour reconnaître les lacs de natron. Il se rend, escorté de
quatre-vingts hommes, à Terranëh, d'où il part dans la nuit du 3 au 4.
Après quatorze heures de marche, il arrive aux lacs Natron, situés
dans une vallée qui a plus de deux lieues de large, et dont la
direction est de quarante-quatre degrés ouest. Ces lacs comprennent
une étendue d'environ six lieues. Trois couvens cophtes, dont un
isolé, sont situés dans la vallée, vers le sommet de la pointe opposée
à Terranëh.

Le 4, il visite les lacs, et se rend au _fleuve sans eau_. C'est une
grande vallée encombrée de sables, adjacente à celle des natrons, et
dont le bassin a près de trois lieues d'un bord à l'autre. Il y trouve
de grands corps d'arbres entièrement pétrifiés; le même jour il va
bivouaquer au quatrième couvent qui est dans la direction d'Ouardan;
dans la vallée du lac de Natron, on rencontre quelques sources de très
bonne eau. Le natron y est d'une bonne qualité, et peut faire une
branche de commerce très importante.

Tous les savans qui ont accompagné Bonaparte sont occupés à des
travaux analogues à leurs talens et à leurs connaissances. Nouet et
Méchain déterminent la latitude d'Alexandrie, celle du Caire, de
Salêhiëh, de Damiette et de Suez.

Lefèvre et Malus font la reconnaissance du canal de Moëz; le premier
avait accompagné, avec Bouchard, le général Andréossy dans la
reconnaissance du lac Menzalëh.

Peyre et Girard font le plan d'Alexandrie; Lanorey fait la
reconnaissance d'Abou-Menedgé; il est, de plus, chargé de diriger les
travaux du canal d'Alexandrie.

Geoffroy examine les animaux du lac Menzalëh et les poissons du Nil;
Delisle, les plantes qui se trouvent dans la Basse-Égypte.

Arnolet et Champy fils sont chargés d'observer les minéraux de la mer
Rouge, et d'y faire des reconnaissances.

Girard est chargé d'un travail sur tous les canaux de la Haute-Égypte.

Denon voyage dans le Faïoum et dans la Haute-Égypte pour en dessiner
les monumens. La passion des sciences et des arts lui fait surmonter
tous les obstacles, et braver des périls et des fatigues sans nombre.

Conté dirige l'atelier destiné aux arts mécaniques; il fait construire
des moulins à vent, et une infinité de machines inconnues en Égypte.

Savigny fait une collection des insectes du désert et de la Syrie.

Beauchamp et Nouet dressent un almanach contenant cinq calendriers,
celui de la république française et ceux des Églises romaine, grecque,
cophte et musulmane.

Costaz rédige un journal; Fourrier, secrétaire de l'Institut, est
commissaire près le divan.

Berthollet et Monge sont à la tête de tous ces travaux, de toutes ces
entreprises; on les retrouve partout où il se forme des établissemens
utiles, où il se fait des découvertes importantes.

Tandis qu'on fait les préparatifs de l'expédition de Syrie, Bonaparte
s'associe aux travaux des savans, et assiste exactement aux séances
de l'Institut, où chacun d'eux rend compte de ses opérations. Il veut
aller visiter lui-même l'isthme de Suez, et résoudre l'un des
problèmes les plus importans et les plus obscurs de l'histoire; il se
disposait à cet intéressant voyage, lorsqu'un événement fâcheux et
inattendu le força d'ajourner ses projets.

La plus grande tranquillité n'avait cessé de régner dans la ville du
Caire; les notables de toutes les provinces délibéraient avec calme,
et d'après les propositions des commissaires français Monge et
Berthollet, sur l'organisation définitive des divans, sur les lois
civiles et criminelles, sur l'établissement et la répartition des
impôts, et sur divers objets d'administration et de police générale.
Tout à coup des indices d'une sédition prochaine se manifestent. Le 30
vendémiaire, à la pointe du jour, des rassemblemens se forment dans
divers quartiers de la ville, et surtout à la grande mosquée. Le
général Dupuy, commandant la place, s'avance à la tête d'une faible
escorte pour les dissiper; il est assassiné, avec plusieurs officiers
et quelques dragons, au milieu de l'un de ces attroupemens. La
sédition devient aussitôt générale; tous les Français que les révoltés
rencontrent sont égorgés; les Arabes se montrent aux portes de la
ville.

La générale est battue; les Français s'arment et se forment en
colonnes mobiles; ils marchent contre les rebelles avec plusieurs
pièces de canon. Ceux-ci se retranchent dans leurs mosquées, d'où ils
font un feu violent. Les mosquées sont aussitôt enfoncées; un combat
terrible s'engage entre les assiégeans et les assiégés; l'indignation
et la vengeance doublent la force et l'intrépidité des Français. Des
batteries placées sur différentes hauteurs, et le canon de la
citadelle, tirent sur la ville; le quartier des rebelles et de la
grande mosquée sont incendiés.

Les chérifs et les principaux du Caire viennent enfin implorer la
générosité des vainqueurs et la clémence de Bonaparte; un pardon
général est aussitôt accordé à la ville, et le 2 brumaire l'ordre est
entièrement rétabli. Mais, pour prévenir dans la suite de pareils
excès, la place est mise dans un tel état de défense, qu'un seul
bataillon suffit pour la mettre à l'abri des mouvemens séditieux d'une
population nombreuse. Des mesures sont prises aussi pour la garantir à
l'extérieur contre toute entreprise de la part des Arabes.

Bonaparte, après avoir imprimé à tout le pays la terreur de ses armes,
continue de suivre ses plans d'administration intérieure, sans oublier
ce qu'il doit à l'intérêt des sciences, du commerce et des arts.

Le général Bon reçoit ordre de traverser le désert à la tête de quinze
cents hommes, et avec deux pièces de canon, et de marcher vers Suez,
où il entre le 17 brumaire.

Bonaparte, accompagné d'une partie de son état-major, des membres de
l'Institut, Monge, Berthollet, Costaz, de Bourrienne, et d'un corps de
cavalerie, part lui-même du Caire le 4 nivôse, et va camper à
Birket-êl-Hadj, ou lac des Pèlerins; le 5, il bivouaque à dix lieues
dans le désert; le 6, il arrive à Suez; le 7, il reconnaît la côte et
la ville, et ordonne les ouvrages et les fortifications qu'il juge
nécessaires à sa défense.

Le 8, il passe la mer Rouge près de Suez, à un gué qui n'est
praticable qu'à la marée basse. Il se rend aux Fontaines de Moïse,
situées en Asie, à trois lieues et demie de Suez. Cinq sources forment
ces fontaines qui s'échappent en bouillonnant du sommet de petits
monticules de sable; l'eau en est douce et un peu saumâtre. On y
trouve les vestiges d'un petit aqueduc moderne qui conduisait cette
eau à des citernes creusées sur le bord de la mer, dont les fontaines
sont éloignées de trois quarts de lieue.

Bonaparte retourne le soir même à Suez; mais la mer étant haute, il
est forcé de remonter la pointe de la mer Rouge. Le guide le perd dans
les marais, et il ne parvient à en sortir qu'avec la plus grande
peine, ayant de l'eau jusqu'à la ceinture.

Les magasins de Suez indiquent assez que cette ville a été l'entrepôt
d'un commerce considérable; les barques seules peuvent maintenant
arriver au port; mais des frégates peuvent mouiller auprès d'une
pointe de sable qui s'avance à une demi-lieue dans la mer. Cette
pointe est découverte à la marée basse, et il serait possible d'y
construire une batterie qui protégerait le mouillage et défendrait la
rade.

Bonaparte encourage le commerce par plusieurs établissemens utiles; il
le rassure contre les exactions auxquelles le livraient et les
mameloucks et les pachas. Une nouvelle douane, dont les droits sont
moins forts que ceux de l'ancienne, remplace celle qui existait avant
son arrivée. Il prend des mesures pour assurer et garantir le
transport de Suez au Caire et à Belbéis; enfin ses dispositions sont
telles, qu'elles doivent dans peu de temps rendre à Suez son antique
splendeur.

Quatre bâtimens de Djedda arrivent dans cette ville pendant le séjour
qu'y fait Bonaparte. Les Arabes de Tor viennent aussi demander
l'amitié des Français. Bonaparte quitte Suez le 10 nivôse, côtoyant la
mer Rouge au nord. À deux lieues et demie de cette ville, il trouve
les restes de l'entrée du canal de Suez; il le suit pendant quatre
lieues. Le même jour, il couche au fort d'Adgeroud; le 11, à dix
lieues dans le désert; et le 12 à Belbéis. Le 14, il se porte dans
l'oasis d'Houareb, où il retrouve les vestiges du canal de Suez, à son
entrée sur les terres cultivées et arrosées de l'Égypte.

Il le suit l'espace de plusieurs lieues, et, satisfait de cette double
reconnaissance, il donne ordre au citoyen Peyre, ingénieur, de se
rendre à Suez, et d'en partir avec une escorte suffisante pour lever
géométriquement et niveler tout le cours du canal, opération qui va
résoudre enfin le problème de l'existence d'un des plus grands et des
plus importans travaux du monde. De retour à Suez, Bonaparte apprend
que Djezzar, pacha de Syrie, s'était emparé du fort de El-A'rych, qui
défendait les frontières de l'Égypte. Ce fort, situé à deux journées
de Cathié, et à dix lieues dans le désert, était même occupé par
l'avant-garde du pacha. Ces mouvemens hostiles ne laissaient aucun
doute sur les intentions de Djezzar et de la Porte, qui venait de
déclarer la guerre à la France.

Certain d'une attaque, il ne restait plus à Bonaparte d'autre parti à
prendre que celui de déconcerter les plans de ses nouveaux ennemis en
les prévenant. Il quitte Suez sur-le-champ pour se rendre au Caire. Il
passe par Salêhiëh, où se trouvaient les troupes destinées à former
l'avant-garde de l'expédition de Syrie: il met cette avant-garde en
mouvement, et continue sa route vers le Caire, marchant jour et nuit.
Aussitôt qu'il y est rendu, il réunit l'armée qui doit le suivre.

Elle est composée de la division du général Kléber, qui a sous ses
ordres les généraux Verdier et Junot, d'une partie des deux
demi-brigades d'infanterie légère, et des 25e et 75e de ligne;

De la division du général Regnier, ayant sous ses ordres le général
Lagrange, la 9e et la 95e demi-brigade de ligne;

De celle du général Lannes, ayant sous ses ordres les généraux Vaud,
Robin et Rambeau, avec une partie de la 22e demi-brigade d'infanterie
légère, des 13e et 69e de ligne;

De celle du général Bon, ayant sous ses ordres les généraux Rampon,
Vial, et une partie des 4e demi-brigade d'infanterie légère, 18e et
32e demi-brigades de ligne;

De celle du général Murat, avec neuf cents hommes de cavalerie et
quatre pièces de 4.

Le général Dommartin commande l'artillerie, et le général Caffarelli
le génie.

Le parc d'artillerie est composé de quatre pièces de 12, trois de 8,
cinq obusiers, et trois mortiers de cinq pouces.

L'artillerie de chaque division est composée de deux pièces de 8, deux
obusiers de six pouces: ces différens corps forment une armée
d'environ dix mille hommes.

La 19e demi-brigade, les 3e bataillons des demi-brigades de
l'expédition de Syrie, la Légion nautique, les dépôts du corps de
cavalerie, la Légion maltaise, sont répartis dans les villes
d'Alexandrie, de Damiette et du Caire, pour les garnisons et les
colonnes mobiles destinées à protéger contre les Arabes, et à retenir
dans l'obéissance les provinces de la Basse-Égypte.

Le général Desaix continuait d'occuper la Haute-Égypte avec sa
division.

Le commandement de la province du Caire est remis entre les mains du
général Dugua; les autres sont confiés aux généraux Belliard, Lanusse,
Zayoncheck, Fugières, Leclerc, et à l'adjudant-général Almeyras. Le
citoyen Poussielgue, administrateur-général des finances, reste au
Caire; le payeur-général de l'armée, nommé Estève, jeune homme
recommandable sous tous les rapports, suit l'expédition.

Le commandement d'Alexandrie était très important. Il ne pouvait être
confié qu'à un officier actif, qui réunit les connaissances de
l'artillerie à celles du génie et des autres parties militaires. Cette
place, par l'éloignement du général en chef, devenait presque
indépendante sous les rapports militaires et administratifs. Les
Anglais étaient en présence, et des symptômes de peste commençaient à
s'y manifester. Le choix du général en chef tomba sur le général de
brigade Marmont.

Bonaparte ordonne à l'adjudant-général Almeyras, qu'il charge du
commandement de Damiette, de presser les travaux des fortifications,
et de faire embarquer des vivres et des munitions pour l'armée de
Syrie, en profitant de la navigation du lac Menzalëh et du port de
Tinëh, d'où l'on devait les transporter dans les magasins établis à
Cathiëh, à cinq heures de marche.

L'armée avait besoin de quelques pièces de siége pour battre la place
d'Acre, en cas de résistance. Les difficultés du désert en rendaient
le transport impraticable par terre. Les charger sur quelques frégates
mouillées dans la rade d'Alexandrie, et braver la croisière anglaise,
était un projet audacieux sans doute; mais sans audace marche-t-on à
la victoire?

Bonaparte ordonne au contre-amiral Pérée, d'embarquer à Alexandrie
l'artillerie de siége dont il avait besoin, d'appareiller avec _la
Junon_, _la Courageuse_ et _l'Alceste_, de croiser devant Jaffa et de
se mettre en communication avec l'armée. Il calcule et détermine
l'époque à laquelle il doit arriver.

On rassemble au Caire, en toute diligence, les mulets et les chameaux
qui doivent transporter le parc d'artillerie, les vivres, les
munitions, et tout ce qui est nécessaire à une armée qui traverse le
désert.

Le général Kléber reçoit l'ordre de s'embarquer avec sa division, à
Damiette. Les Français s'étaient rendus maîtres de la navigation du
lac Menzalëh. Bonaparte ordonne à Kléber de se rendre par ce lac à
Tinëh et de là à Cathiëh, de manière à y arriver le 16 pluviôse.

Le général Regnier était parti de Belbéis, avec son état-major, le 4
pluviôse, pour se rendre à Salêhiëh, qu'il avait quitté le 14, afin
d'arriver le 16 à Cathiëh où il rejoint son avant-garde; il en part le
18 et prend la route de El-A'rych. Ce village et le fort étaient
occupés par deux mille hommes de troupes du pacha d'Acre.

Le général Lagrange, avec deux bataillons de la 85e demi-brigade, un
bataillon de la 75e et deux pièces de canon, formait l'avant-garde du
général Regnier. Le 20 pluviôse, il aperçoit, en approchant des
fontaines de Massoudiac, un parti de marmeloucks auxquels ses
tirailleurs donnent la chasse. Il arrive le soir au bois de palmiers
près de la mer, en avant de El-A'rych. Le 21, il se porte avec
rapidité sur les montagnes de sable qui dominent El-A'rych; il y prend
position et y place son artillerie.

Le général Regnier fait battre la charge; à l'instant l'avant-garde se
précipite de droite et de gauche sur le village, que Regnier attaquait
de front. Malgré la position favorable de l'ennemi dans ce village,
situé sur un amphithéâtre, bâti en maisons de pierres crénelées et
soutenu par le fort; malgré la vivacité du feu et la résistance la
plus opiniâtre, le village est enlevé à la baïonnette; l'ennemi se
retire dans le fort et barricade les portes avec tant de
précipitation, qu'il abandonne environ trois cents hommes qui sont
tués ou faits prisonniers.

Dès le soir, le blocus du fort de El-A'rych est formé par le général
Regnier. Ce jour-là même, on avait signalé, sur la route de Ghazah, un
corps de cavalerie et d'infanterie qui escortait un convoi destiné à
l'approvisionnement de El-A'rych. Ce renfort s'augmente et se grossit
jusqu'au 25, où l'ennemi, devenu audacieux par la supériorité que lui
donne sa cavalerie, vient camper à une demi-lieue de El-A'rych, sur un
plateau couvert d'un ravin très escarpé, position dans laquelle il se
croit inexpugnable.

Cependant le général Kléber arrive avec quelques troupes de sa
division. Dans la nuit du 26 au 27, une partie de la division Regnier
tourne le ravin qui couvrait le camp des mameloucks; elle se précipite
dans le camp dont elle est bientôt maîtresse, et tout ce qui ne peut
échapper par une prompte fuite est tué ou fait prisonnier. Une
multitude de chameaux et de chevaux, des provisions de bouche et de
guerre, et tous les équipages des mameloucks tombent au pouvoir des
vainqueurs. Deux beys et quelques kiachefs sont tués sur le champ de
bataille. C'est le surlendemain de cette glorieuse journée que
Bonaparte paraît devant El-A'rych.

Il était encore le 21 au Caire, lorsqu'il reçut un exprès
d'Alexandrie, qui lui annonça que le 15, la croisière anglaise,
renforcée de quelques bâtimens, bombardait le port et la ville. Il
juge aussitôt que ce bombardement ne peut avoir d'autre but que de le
détourner de son expédition de Syrie, dont le mouvement commencé avait
déjà alarmé les Anglais et le pacha d'Acre. Il laisse donc les Anglais
continuer leur bombardement, qui n'a d'autre effet que de couler
quelques bâtimens de transport, et part le 22 du Caire, avec son
état-major, pour aller coucher à Belbéis. Le 23, il couche à Coreid;
le 24 à Salêhiëh; le 25 à Kantara, dans le désert; le 26 à Cathiëh; le
27 au puits de Bir-êl-Ayoub; le 28 au puits de Massoudiac; et le 29,
enfin, à El-A'rych, où se réunissent en même temps les divisions Bon
et Lannes et le parc de l'expédition.

Le général Regnier avait fait tirer contre le fort quelques coups de
canon, et commencer des boyaux d'approche; mais n'ayant pas assez de
munitions pour battre en brèche, il avait sommé le commandant du fort
et resserré le blocus; il avait aussi fait pousser une mine sous l'une
des tours; elle fut éventée par l'ennemi.

Le 30 pluviôse, l'armée prend position devant El-A'rych, sur les
monticules de sable, entre le village et la mer. Bonaparte fait
canonner une des tours du château, et dès que la brèche est commencée,
il somme la place de se rendre.

La garnison était composée d'Arnautes, de Maugrabins, tous barbares
sans chefs, ne connaissant aucun des usages, aucun des principes
professés dans la guerre par les nations policées. Il s'établit une
correspondance également bizarre et curieuse, et qui seule suffirait
pour peindre les barbares.

Bonaparte, qui avait le plus grand intérêt à ménager son armée et ses
munitions, se prête patiemment à la bizarrerie de leurs procédés; il
diffère l'assaut. On continue à parlementer et à tirer successivement.
Enfin, le 2 ventôse, la garnison, forte de seize cents hommes, se
rend, et met bas les armes, sous la condition de se retirer à Bagdad
par le désert. Une partie des Maugrabins prend du service dans l'armée
française. On trouve dans le fort environ deux cent cinquante chevaux,
deux pièces d'artillerie démontées, et des vivres pour plusieurs
jours. Le 3, Bonaparte fait partir pour le Caire les drapeaux enlevés
à l'ennemi, et les mameloucks faits prisonniers.

Le 4 ventôse, le général Kléber, à la tête de sa division et de la
cavalerie, part de El-A'rych, pour se porter sur Kan-Jounes, premier
village qu'on trouve dans la Palestine en sortant du désert.

Le 5, le quartier-général quitte aussi El-A'rych, avec la même
destination. Il arrive jusque sur les hauteurs de Kan-Jounes sans
avoir de nouvelles de la division Kléber. Le général en chef pousse
quelques hommes de son escorte dans le village; les Français n'y
avaient point encore paru; quelques mameloucks qui s'y trouvent
prennent la fuite, et se retirent au camp d'Abdalla-Pacha, qu'on
aperçoit à une lieue de là, sur la route de Ghazah.

Bonaparte n'avait qu'un simple piquet pour escorte. Convaincu que la
division Kléber s'est égarée, il se retire sur Santon, trois lieues en
avant de Kan-Jounes, dans le désert. Il y trouve l'avant-garde de la
cavalerie. Les guides avaient égaré la division Kléber dans le désert;
mais ce général ayant arrêté quelques Arabes, les avait forcés de le
remettre dans la route dont il s'était éloigné d'une journée de
chemin. La division arrive le 6, à huit heures du matin, après
quarante-huit heures de la marche la plus pénible, sans avoir pu se
procurer une goutte d'eau.

Les divisions Bon et Lannes, qui avaient suivi ses traces, s'égarent
également une partie du chemin; ces trois divisions, qui, d'après les
ordres, n'auraient dû arriver que successivement, se réunissent
presque en même temps au Santon. Les puits sont bientôt à sec. On
creuse avec peine pour obtenir un peu d'eau; l'armée, qu'une soif
ardente dévore, ne peut obtenir qu'un léger soulagement à ses
souffrances et à ses besoins.

La division Regnier était restée à El-A'rych, avec l'ordre d'y
attendre que tous les prisonniers de guerre l'eussent évacué, que le
fort, qui était la clef de l'Égypte, fût mis dans un état de défense
respectable, et que le parc d'artillerie fût en marche. Elle devait
former l'arrière-garde de l'armée à deux journées de distance.

Le 6 ventôse, le quartier-général et l'armée marchent sur Kan-Jounes.

À une lieue en avant de ce village, on voit sur la route quelques
colonnes de granit, et quelques morceaux de marbre épars qu'on
pourrait prendre d'abord pour les débris d'un ancien monument; mais
comme à quelques toises de là on trouve le puits de Reffa, d'une belle
construction, et qui donne de l'eau en grande abondance, il est
naturel de penser que ces ruines sont les restes d'un ker-van-serai,
où s'arrêtaient les caravanes, pour faire de l'eau à l'entrée du
désert qui sépare la Syrie de l'Égypte.

L'armée venait de traverser soixante lieues du désert le plus aride,
car les habitations de Cathiëh et de El-A'rych ne présentent que des
huttes de terre, et quelques palmiers près des puits. Elle trouva une
véritable jouissance à son entrée dans les plaines de Ghazah, et à
l'aspect des montagnes de la Syrie.

À l'approche de l'armée, Abdalla, qui était campé avec les mameloucks
et son infanterie, à une lieue de Kan-Jounes, avait levé son camp, et
s'était replié sur Ghazah.

Le 7, l'armée part de Kan-Jounes, et marche sur Ghazah. À deux lieues
de cette ville, on aperçoit un corps de cavalerie qui occupait la
hauteur.

Bonaparte dispose en carré chacune des divisions. Celle du général
Kléber forme la gauche, et se dirige sur Ghazah, à la droite de
l'ennemi; le général Bon occupe le centre, et marche vers son front;
la colonne de droite est formée par la division Lannes, qui se dirige
sur les hauteurs, et tourne les positions qu'occupait Abdalla; le
général Murat, ayant sous ses ordres la cavalerie et six pièces de
canon, marchait en avant de l'infanterie, et se disposait à charger
l'ennemi.

À son approche, la cavalerie d'Abdalla fait plusieurs mouvemens qui
annoncent de l'indécision dans ses desseins. Elle s'ébranle, et paraît
vouloir charger; mais bientôt elle rétrograde, et se retire au galop
pour prendre une nouvelle position. Le général Murat pousse des partis
et fait manoeuvrer la cavalerie, pour engager les Turcs à le charger
ou à attendre la charge; mais bientôt ils se replient à mesure qu'il
avance, et à la nuit ils avaient entièrement disparu; la division
Kléber avait coupé quelques uns de leurs tirailleurs, et en avait tué
une vingtaine.

L'armée se trouvait à une lieue au-delà de Ghazah; elle prend position
sur les hauteurs qui dominent la place, et le quartier-général campe
près de cette ville.

Le fort de Ghazah est de forme circulaire, du diamètre d'environ
quarante toises, et flanqué de tours. Il renfermait seize milliers de
poudre, une grande quantité de cartouches, des munitions de guerre, et
quelques pièces de canon. On trouva en outre dans la ville cent mille
rations de biscuit, du riz, des tentes et une grande quantité d'orge.

Les habitans avaient envoyé des députés au-devant des Français; ils
sont traités en amis. L'armée séjourne le 8 et le 9 dans la ville.
Bonaparte consacre ces deux jours à l'organisation civile et militaire
de la place et du pays: il forme un divan composé de plusieurs Turcs
habitans de la ville, et part, le 10 ventôse, pour Jaffa, où l'ennemi
rassemblait ses forces.

Les convois de vivres et de munitions expédiés des magasins de
Cathiëh, n'avaient pu suivre la marche de l'armée. Ils étaient
arriérés de plusieurs jours de marche, mais les magasins que l'ennemi
avait abandonnés à Ghazah mirent l'armée en état de ne pas souffrir de
ce retard.

Le désert qui conduit de Ghazah à Jaffa est une plaine immense,
couverte de monticules de sable mouvant, que la cavalerie ne parvient
à franchir qu'avec beaucoup de difficultés. Les chameaux s'y traînent
lentement et péniblement; on est contraint, l'espace d'environ trois
lieues, de tripler les attelages de l'artillerie.

L'armée couche le 11 à Ezdoud, et le 12 à Ramlëh, village habité en
grande partie par des chrétiens: elle y trouve des magasins de
biscuit, que l'ennemi n'avait pas eu le temps d'évacuer; on en trouve
également au village de Lida. Des hordes d'Arabes rôdaient autour de
ces villages pour les piller; des partis les repoussent et les mettent
en déroute. Le 13 ventôse, l'avant-garde, formée par la division
Kléber, arrive devant Jaffa. À son approche, l'ennemi se retire dans
l'intérieur de la place, et canonne les éclaireurs. Les autres
divisions et la cavalerie arrivent quelques heures après.

La cavalerie et la division Kléber ont ordre de couvrir le siége de
Jaffa, en prenant position sur la rivière de Lahoya, à deux lieues
environ sur la route d'Acre. Les divisions Bon et Lannes forment
l'investissement de la ville.

Le 14, on fait la reconnaissance de la place. Jaffa est entouré d'une
muraille sans fossés, flanquée de bonnes tours avec du canon. Deux
forts défendent le port et la rade; la place paraissait bien armée. On
décide le front de l'attaque au sud de la ville, contre les parties
les plus élevées et les plus fortes.

Dans la nuit du 14 au 15, la tranchée est ouverte; on établit une
batterie de brèche et deux contre-batteries sur la tour carrée, la
plus dominante du front d'attaque. On construit une batterie au nord
de la place, afin d'établir une diversion.

Les journées du 15 et du 16 sont employées à avancer et perfectionner
les travaux. L'ennemi fait deux sorties; il est repoussé
vigoureusement et avec perte dans la place; les batteries commencent
enfin leur feu.

Le 16, à la pointe du jour, on commence à canonner la place. La brèche
est jugée praticable à quatre heures du soir. L'assaut est ordonné.
Les carabiniers de la 22e demi-brigade d'infanterie légère s'élancent
à la brèche; l'adjudant-général Rambaud, l'adjudant Netherwood,
l'officier de génie Vernois sont à leur tête; ils ont avec eux des
ouvriers du génie et de l'artillerie. Les chasseurs suivent les
éclaireurs. Ils gravissent la brèche sous le feu de quelques batteries
de flanc qu'on n'avait pu éteindre. Ils parviennent, après des
prodiges de valeur, à se loger dans la tour carrée. Le chef de brigade
de la 22e, le citoyen Lejeune, officier très distingué, est tué sur la
brèche. L'ennemi fait à plusieurs reprises les plus grands efforts
pour repousser la 22e demi-brigade; mais elle est soutenue par la
division Lannes, et par l'artillerie des batteries qui mitraillent
l'ennemi dans la ville, en suivant les progrès des assiégeans.

La division Lannes gagne de toit en toit, de rue en rue; bientôt elle
a escaladé et pris les deux forts. L'aide-de-camp Duroc se distingue
par son intrépidité.

La division Bon, qui avait été chargée des fausses attaques, pénètre
dans la ville; elle est sur le port. La garnison poursuivie se défend
avec acharnement, et refuse de poser les armes; elle est passée au fil
de l'épée. Elle était composée de douze cents canonniers turcs et de
deux mille cinq cents Maugrabins ou Arnautes. Trois cents Égyptiens
qui s'étaient rendus, sont renvoyés au sein de leurs familles. La
perte de l'armée française est d'environ trente hommes tués et deux
cents blessés.

Bonaparte, maître de la ville et des forts, ordonne qu'on épargne les
habitans. Le général Robin prend le commandement, et parvient à
arrêter les désordres qui suivent ordinairement un assaut, surtout
quand il est soutenu par des barbares qui ne connaissent aucun des
usages militaires des nations policées. Les habitans sont protégés;
et, le 17, chacun était rentré dans son habitation.

On trouve dans la place quarante pièces de canon ou obusiers de seize,
formant l'équipage de campagne envoyé à Djezzar par le grand-seigneur,
et une vingtaine de pièces de rempart, tant en fer qu'en bronze; il y
avait dans le port environ quinze petits bâtimens de commerce.

Le général en chef donne les ordres nécessaires pour mettre la place
et le port en état de défense, et pour établir dans la ville un
hôpital et des magasins; il y forme un divan composé des Turcs les
plus notables du pays, et expédie, avec l'heureuse nouvelle de la
reddition de cette place, l'ordre au contre-amiral Pérée de sortir
d'Alexandrie avec les trois frégates, et de se rendre à Jaffa. Cette
place allait devenir le port et l'entrepôt de tout ce qu'on devait
recevoir de Damiette et d'Alexandrie; elle pouvait être exposée à des
descentes et à des incursions. Bonaparte en confie le commandement à
l'adjudant-général Gresier, militaire également distingué par ses
talens et sa bravoure. Il est mort de la peste.

Le général Regnier était arrivé à Rombih le 19 ventôse. Il y reçoit
l'ordre de se rendre à Jaffa, d'y prendre position avec sa division,
de donner des escortes aux convois, et de rejoindre ensuite l'armée.

La division Kléber était campée à Misky, en avant de la position
qu'elle avait occupée pour couvrir le siége de Jaffa; le 24, les
divisions Bon, Lannes et le quartier-général partent de Jaffa, et
rejoignent à Misky l'avant-garde. Le 25, l'armée marche sur Zeta. À
midi, l'avant-garde a connaissance d'un corps de cavalerie ennemie.
Abdalla-Pacha avait pris position, avec deux mille chevaux, sur les
hauteurs de Korsoum, ayant à sa gauche un corps de dix mille Turcs qui
occupaient la montagne. Le projet du pacha était d'arrêter l'armée, en
prenant position sur son flanc, de la déterminer à s'engager dans les
montagnes de Naplouze, et de retarder ainsi sa marche sur la ville
d'Acre.

Les divisions Kléber et Bon se forment en carré, et marchent sur la
cavalerie ennemie qui évite le combat. La division Lannes reçoit
l'ordre de se porter sur la droite d'Abdalla, de manière à le couper
et à le contraindre de se retirer sous Acre ou Damas, sans s'engager
elle-même dans les montagnes.

Cette division se laisse emporter par son ardeur; et, suivant au
milieu des rochers l'ennemi qui se retire, elle attaque les
Naplouzains, qu'elle met en déroute. L'infanterie légère se met à leur
poursuite, et s'élance beaucoup trop en avant; le général en chef est
obligé de lui réitérer plusieurs fois l'ordre de se replier, et de
cesser un combat engagé sans aucun but; elle obéit enfin et cesse de
poursuivre l'ennemi. Les Naplouzains prennent ce mouvement rétrograde
pour une fuite, et poursuivent à leur tour l'infanterie légère, qu'ils
fusillent avec avantage au milieu des rochers qu'ils connaissent. La
division soutient les chasseurs, et tâche d'attirer les Naplouzains
dans la plaine; mais ils s'arrêtent au débouché des montagnes. Cette
affaire a coûté quatre cents hommes à l'ennemi; les Français ont eu
quinze hommes tués et trente blessés.

Le 25, l'armée et le quartier-général bivouaquent à la tour de Zeta, à
une lieue de Korsoum; le 26, à Sabarin, au débouché des gorges du mont
Carmel, sur la plaine d'Acre. La division Kléber se porte sur Caïffa,
que l'ennemi abandonne à son approche; on y trouve environ vingt mille
rations de biscuit et autant de riz.

Caïffa est fermé de bonnes murailles flanquées de tours. Un château
défend la rade et le port. Une tour, avec embrasures et créneaux,
domine la ville à cent cinquante toises; elle-même, elle est dominée
par le mont Carmel. Le port de Caïffa aurait été d'une grande utilité
pour l'armée française, si, en l'évacuant, l'ennemi n'eût emmené avec
lui l'artillerie et les munitions du fort. On laisse une garnison
dans le château, et, le 27, on marche sur Saint-Jean-d'Acre. Les
chemins étaient très mauvais, le temps très brumeux; l'armée n'arrive
que très tard à l'embouchure de la rivière d'Acre, qui coule, à quinze
cents toises de la place, dans un fond marécageux. Ce passage était
d'autant plus dangereux à tenter de nuit, que l'ennemi avait fait
paraître sur la rive opposée des tirailleurs d'infanterie et de
cavalerie. Cependant le général Andréossy fut chargé de reconnaître
les gués. Il passa avec le second bataillon de la 4e d'infanterie
légère, et s'empara, à l'entrée de la nuit, de la hauteur du camp
retranché. Le chef de brigade Bessières, avec une partie des guides et
deux pièces d'artillerie, prit position entre le plateau et la rivière
de Saint-Jean-d'Acre.

On travaille pendant la nuit à un pont sur lequel toute l'armée passe
la rivière, le 28, à la pointe du jour. Bonaparte se porte aussitôt
sur une hauteur qui domine Saint-Jean-d'Acre, à mille toises de
distance. L'ennemi tenait encore en dehors de la place, dans les
jardins dont elle est entourée; Bonaparte le fait attaquer, et le
force de se renfermer dans la place.


SIÈGE DE SAINT-JEAN-D'ACRE.

L'armée prend position, et bivouaque sur une hauteur isolée, qui se
prolonge au nord jusqu'au cap Blanc, l'espace d'une lieue et demie,
et domine une plaine d'environ une lieue trois quarts de longueur,
terminée par les montagnes qui joignent le Jourdain. Les provisions
trouvées, tant dans les magasins de Caïffa, que dans les villages de
Cheif-Amrs et Nazareth, servent à la subsistance de l'armée; les
moulins de Tanoux et de Kerdonné sont employés à moudre les blés;
l'armée n'avait pas eu de pain depuis le Caire.

Bonaparte, pour éclairer les débouchés de la route de Damas, fait
occuper les châteaux de Saffet, Nazareth et Cheif-Amrs.

Le 29, les généraux Dommartin et Caffarelli font une première
reconnaissance de la place, et l'on se décide à attaquer le front de
l'angle saillant à l'est de la ville; le chef de brigade du génie
Samson, en faisant la reconnaissance de la contrescarpe, est atteint
d'une balle qui lui traverse la main.

Le 30, on ouvre la tranchée à environ cent cinquante toises de la
place, en profitant des jardins, des fossés de l'ancienne ville, et
d'un aqueduc qui traverse le glacis. Le blocus est établi de manière à
repousser les sorties avec avantage, et à empêcher toute
communication. On travaille aux brèches et aux contre-brèches; on
n'avait point encore eu de nouvelles de l'artillerie embarquée à
Alexandrie.

Le commandant de l'escadre anglaise, informé qu'il y avait dans Caïffa
des approvisionnemens considérables, forma le projet de les enlever,
et de se rendre maître en même temps de quelques bâtimens chargés de
vivres et récemment arrivés de Jaffa. Le commandement de Caïffa avait
été confié au chef d'escadron Lambert, militaire distingué.

Le 2 germinal, on entend du camp d'Acre une vive canonnade vers
Caïffa; bientôt on apprend que plusieurs chaloupes anglaises, armées
de canons de 32, étaient venues attaquer Caïffa, et s'étaient portées
sur les bâtimens de transport pour s'en emparer. Le chef d'escadron
Lambert avait ordonné de laisser approcher les Anglais jusqu'à terre,
sans paraître faire aucun mouvement de défense; mais il avait masqué
un obusier, et embusqué les soixante hommes qui composaient sa
garnison; au moment où les Anglais touchent terre, il se jette sur eux
à la tête de ses braves, aborde une de leurs chaloupes, s'en empare,
leur enlève une pièce de 32, et leur fait dix-sept prisonniers. Enfin
le feu de son obusier est dirigé sur les autres chaloupes avec tant de
succès qu'elles prennent la fuite, ayant plus de cent hommes tués ou
blessés. Le commodore anglais ainsi repoussé abandonne ses projets
contre Caïffa, et vient mouiller devant Acre.

Les travaux du siége se continuaient avec activité. Le 6, l'ennemi
fait une sortie; il est repoussé avec perte. Le 8, les batteries de
brèche et les contre-batteries sont prêtes. L'artillerie de siége
n'est pas encore arrivée: on est réduit à faire jouer l'artillerie de
campagne. Au jour, on bat en brèche la tour d'attaque; vers trois
heures, elle se trouve percée; on avait en même temps poussé un rameau
de mine pour faire sauter la contrescarpe. La mine joue; on assure
qu'elle a produit son effet, et que la contrescarpe est entamée. Les
troupes demandent vivement l'assaut; on cède à leur impatience;
l'assaut est décidé.

On jugeait la brèche semblable à celle de Jaffa; mais les grenadiers
s'y sont à peine élancés qu'ils se trouvent arrêtés par un fossé de
quinze pieds, revêtu d'une bonne contrescarpe. Cet obstacle ne
ralentit pas l'ardeur. On place des échelles; la tête des grenadiers
est déjà descendue; la brèche était encore à huit ou dix pieds;
quelques échelles y sont placées. L'adjoint aux adjudans-généraux
Mailly, monte le premier, et meurt percé d'une balle.

Le feu de la place était terrible; il n'était résulté d'autre effet de
la mine qu'un entonnoir sur le glacis; la contrescarpe n'est point
entamée; elle arrête et force à la retraite une partie des grenadiers
destinés à soutenir les premiers qui avaient passé. Les
adjudans-généraux Escale et Laugier sont tués.

Un premier mouvement de terreur s'était emparé des assiégés; déjà ils
fuyaient vers le port; mais bientôt ils se rallient et reviennent à la
brèche. Son élévation, à huit ou dix pieds au-dessus des décombres,
rend inutiles tous les efforts des grenadiers français pour y monter.

L'ennemi a le temps de revenir sur le haut de la tour, d'où il fait
pleuvoir sur les assiégeans les pierres, les grenades et les matières
inflammables. Le peloton de grenadiers, qui est parvenu au pied de la
brèche, frémit de ne pouvoir la franchir, et de se voir forcé de
rentrer dans les boyaux. Six hommes sont tués, vingt sont blessés dans
cette attaque.

La prise de Jaffa avait donné à l'armée française une confiance qui
lui fit d'abord considérer la place d'Acre avec trop peu d'importance.
On traitait comme affaire de campagne un siége qui exigeait toutes les
ressources de l'art, privé surtout, comme on l'était, de l'artillerie
et des munitions nécessaires à l'attaque d'une place environnée d'un
mur flanqué de bonnes tours, et entouré d'un fossé avec escarpe et
contrescarpe.

Étonné et fier de sa résistance, l'ennemi fait, le 10, une vive
sortie; repoussé avec une perte considérable, il se retire, ou plutôt
il fuit dans ses murs. Le chef de brigade du génie Detroye, périt dans
cette action.

Le 12, une frégate vient mouiller dans la rade de Caïffa. Le chef
d'escadron Lambert ayant reconnu le pavillon turc, avait défendu à ses
braves de se montrer; la frégate, ignorant que Caïffa est au pouvoir
des Français, envoie son canot à terre avec le capitaine en second et
vingt hommes; ils débarquent avec sécurité; mais à l'instant Lambert
les enveloppe, les fait prisonniers, et s'empare du canot.

Djezzar avait envoyé des émissaires aux Naplouzains, et aux villes de
Saïd, de Damas et d'Alep. Il leur avait fait passer beaucoup d'argent
pour faire lever en masse tous les musulmans en état de porter les
armes, afin, disait-il dans ses firmans, de combattre les infidèles.

Il leur annonçait que les Français n'étaient qu'une poignée d'hommes;
qu'ils manquaient d'artillerie, tandis qu'il était soutenu par des
forces anglaises formidables, et qu'il suffisait de se montrer pour
exterminer Bonaparte et son armée.

Cet appel produisit son effet. On apprit par les chrétiens qu'il se
faisait à Damas des rassemblements de troupes, et qu'on établissait
des magasins considérables au fort de Tabarié, occupé par les
Maugrabins.

Djezzar, dans l'assurance de voir paraître au premier moment l'armée
combinée de Damas, faisait de fréquentes sorties, qui lui coûtaient
beaucoup de monde.

Bonaparte attendait encore, le 12, son artillerie de siége qui devait
lui arriver par mer; il apprend ce jour-là même que trois bâtimens de
la flottille partie de Damiette, et chargée de provisions de bouche et
de guerre, avaient, par une brume très forte, donné dans l'escadre
anglaise qui s'en était emparée, mais que le reste de la flottille
était heureusement arrivé à Jaffa. Ces trois bâtimens portaient
quelques pièces de siége; quant aux frégates, qui, après la prise de
Jaffa, avaient dû appareiller d'Alexandrie, on n'en avait point encore
de nouvelles.

On continue de battre en brèche, on fait sauter une portion de la
contrescarpe. Bonaparte ordonne qu'on tente de se loger dans la tour
de la brèche; mais l'ennemi l'avait tellement remplie de bois, de sacs
de terre, et de balles de coton auxquelles les obus avaient mis le
feu, que l'entreprise ne put réussir. On fut contraint d'attendre
quelques pièces de siége et d'autres munitions pour faire une nouvelle
attaque. Provisoirement, on travaille à pousser un rameau, à l'effet
d'établir une mine sous la tour de brèche et de la faire sauter; ce
qui aurait ouvert la place. Cet ouvrage était important; l'ennemi en a
connaissance et fait de nouvelles sorties, dans l'intention de
s'emparer de la mine; mais il est toujours repoussé avec perte.

Djezzar était parvenu à soulever et faire armer les habitans de Sour,
l'ancienne Tyr. Le général Vial part le 14, à la pointe du jour, pour
s'en rendre maître. Il y arrive après onze heures de marche, par des
chemins impraticables pour l'artillerie. Il trouve au passage du cap
Blanc, sur le haut de la montagne, les restes d'un château bâti par
les Mutualis, il y a cent cinquante ans, et détruit par Djezzar. Après
avoir passé le cap Blanc, et en entrant dans la plaine, il reconnaît
les vestiges d'un fort et les ruines de deux temples.

À l'approche du général Vial et de ses troupes, les habitans de Sour
effrayés avaient pris la fuite. On les rassure; on leur promet paix et
protection s'ils renoncent à leurs dispositions hostiles, ils rentrent
dans la ville; Turcs et chrétiens sont également protégés. Le général
Vial laisse à Sour une garnison de deux cents Mutualis, et rentre le
16 germinal, avec son détachement, dans le camp sous Acre.

Le 18, à la pointe du jour, l'ennemi fait une sortie générale sur
trois colonnes; à la tête de chacune d'elles on voit des troupes
anglaises tirées des équipages et des garnisons des vaisseaux; les
batteries de la place étaient servies par des canonniers de cette
nation.

On reconnaît aussitôt que le but de cette sortie est de s'emparer des
premiers postes et des travaux avancés; à l'instant on dirige, des
places d'armes et des parallèles, un feu si violent et si bien nourri
sur les colonnes, que tout ce qui s'est avancé est tué ou blessé. La
colonne du centre montre plus d'opiniâtreté que les autres. Elle avait
ordre de s'emparer de l'entrée de la mine; elle était commandée par un
capitaine anglais, ce même Thomas Aldfield qui entra le premier dans
le cap de Bonne-Espérance. Cet officier s'élance avec quelques braves
de sa nation à la porte de la mine; il tombe à leurs pieds, et sa mort
arrête leur audace. L'ennemi fuit de toutes parts, et se renferme avec
précipitation dans la place. Les revers des parallèles restent
couverts de cadavres anglais et turcs.

Des déserteurs grecs et turcs s'échappent de la place; ils confirment,
par leurs rapports, que les batteries sont servies par des Anglais, et
que le commodore Sydney Smith a près de lui des émigrés français,
entre autres l'ingénieur Phelippeaux.

On leur demande ce que sont devenus quelques soldats français qui ont
été blessés et faits prisonniers dans diverses attaques; ils répondent
qu'après les avoir fait mutiler, Djezzar a ordonné de promener par la
ville leurs têtes sanglantes et leurs membres palpitans.

Quelques jours après l'assaut du 8, les soldats avaient remarqué sur
le rivage une grande quantité de sacs; ils les ouvrent. Ô crime!...
ils voient des cadavres attachés deux à deux. On questionne les
déserteurs, et l'on apprend d'eux que plus de quatre cents chrétiens
qui étaient dans les prisons de Djezzar, en ont été tirés par les
ordres de ce monstre, pour être liés deux à deux, cousus dans des sacs
et jetés à l'eau.

Nations, qui savez allier avec les droits de la guerre ceux de
l'honneur et de l'humanité, si les événemens vous eussent forcées
d'unir votre pavillon et vos drapeaux à ceux d'un Djezzar, j'en
appelle à votre magnanimité, vous n'eussiez point souffert qu'un
barbare les souillât par de pareilles atrocités; vous l'eussiez
contraint de se soumettre aux principes d'honneur et d'humanité que
professent tous les peuples civilisés.

Bonaparte est informé par des chrétiens de Damas, qu'un rassemblement
considérable, composé de mameloucks, de janissaires de Damas, de
Deleti, d'Alepins, de Maugrabins, se met en marche pour passer le
Jourdain, se réunir aux Arabes et aux Naplouzains, et attaquer l'armée
devant Acre en même temps que Djezzar faisait une sortie soutenue par
le feu des vaisseaux anglais.

Le commandant du château de Saffet prévient que quelques corps de
troupes ont passé le pont de Jacoub sur le Jourdain. L'officier qui
commande les avant-postes de Nazareth, annonce de son côté qu'une
autre colonne a passé le pont dit Djesr-el-Mekanié, et se trouve déjà
à Tabarié; que les Arabes se montrent au débouché des montagnes de
Naplouze; que Genin et Tabarié reçoivent des approvisionnemens
considérables.

Le général de brigade Junot avait été envoyé à Nazareth pour observer
l'ennemi; il apprend qu'il se forme sur les hauteurs de Loubi, à
quatre lieues de Nazareth, dans la direction de Tabarié, un
rassemblement dont les partis se montrent dans le village de Loubi. Il
se met en marche avec une partie de la 2e légère, trois compagnies de
la 19e, formant environ trois cent cinquante hommes, et un détachement
de cent soixante chevaux de différens corps, pour faire une
reconnaissance. À peu de distance de Ghafar-Kana, il aperçoit l'ennemi
sur la crête des hauteurs de Loubi; il continue sa route, tourne la
montagne et se trouve engagé dans une plaine où il est environné,
assailli par trois mille hommes de cavalerie. Les plus braves se
précipitent sur lui; il ne prend alors conseil que des circonstances
et de son courage. Les soldats se montrent dignes d'un chef aussi
intrépide, et forcent l'ennemi d'abandonner cinq drapeaux dans leurs
rangs. Le général Junot, sans cesser de combattre, sans se laisser
entamer, gagne successivement les hauteurs jusqu'à Nazareth; il est
suivi jusqu'à Ghafar-Kana, à deux lieues du champ de bataille. Cette
journée coûte à l'ennemi, outre les cinq drapeaux, cinq à six cents
hommes tant tués que blessés. On ne peut donner trop d'éloges au
courage et au sang-froid qu'a déployés le chef de brigade Duvivier
dans cette affaire.

Bonaparte, à la nouvelle du combat de Loubi, donne ordre au général
Kléber de partir du camp d'Acre avec le reste de l'avant-garde, pour
rejoindre le général Junot à Nazareth.

Kléber bivouaque le 20 à Bedaouïé, près Safarié, et se rend le
lendemain à Nazareth pour y prendre des vivres. Informé que l'ennemi
n'a point quitté la position de Loubi, il prend la résolution de
marcher à lui et de l'attaquer le lendemain 22 germinal. Il était à
peine à la hauteur de Ledjarra, à un quart de lieue de Loubi, et à une
lieue et demie de Kana, que l'ennemi, descendant des hauteurs,
débouche dans la plaine. Le général Kléber est aussitôt enveloppé par
quatre mille hommes de cavalerie et cinq ou six cents d'infanterie,
qui se mettent en devoir de le charger. Il les prévient, attaque à la
fois et la cavalerie et le camp de Ledjarra, qu'il emporte. L'ennemi
abandonne le champ de bataille et se retire en désordre vers le
Jourdain, où il aurait été poursuivi, si la division n'eût été
dépourvue de cartouches. Les troupes rentrent dans la position de
Safarié et de Nazareth. Après l'affaire de Ledjarra ou Kana, l'ennemi
se retire, partie sur Tabarié, partie sur le pont de Êl-Mekanié, et
partie sur le Baïzard. Ce dernier point devient le rendez-vous d'un
rassemblement général, d'où, le 25, toute l'armée ennemie se rend dans
la plaine de Fouli, anciennement dite d'Esdrelon; elle y opère sa
jonction avec les Samaritains ou Naplouzains. Cette armée pouvait
monter, d'après les rapports du général Kléber, à quinze ou dix-huit
mille hommes environ; les récits exagérés des habitans du pays la
portaient à quarante ou cinquante mille hommes. Kléber annonce en même
temps qu'il part pour l'attaquer.

Bonaparte est de plus informé par le capitaine Simon, commandant de
Saffet, que le 24 les ennemis se sont présentés, qu'ils ont dévasté
les environs, qu'il s'est retiré avec son détachement dans le fort, où
il a été attaqué; que les assiégeans ont tenté l'escalade, qu'ils ont
été repoussés avec une grande perte, mais qu'il se trouve bloqué avec
peu de vivres et de munitions. Le capitaine Simon s'était conduit,
dans cette occasion, avec autant de talent que de bravoure. Le citoyen
Tedesio, employé dans l'administration, qui était fort bien monté, et
se trouvait en outre le seul du détachement qui eût un cheval, ayant
été reconnaître l'ennemi avec quelques Mutualis, fut malheureusement
atteint d'une blessure mortelle.

Bonaparte juge qu'il faut une bataille générale et décisive pour
éloigner une multitude qui, avec l'avantage du nombre, viendrait le
harceler jusque dans son camp. Une fois battus, ces peuples, qu'on ne
peut conduire malgré eux au combat, seraient moins confians dans les
assurances de Djezzar, et peu tentés de se mesurer de nouveau avec les
Français.

Bonaparte reconnaît les inconvéniens d'un combat devant la place
d'Acre, et se décide à faire attaquer l'ennemi sur tous les points,
afin de le forcer à repasser le Jourdain.

On arrive de Damas en traversant le Jourdain, soit à la droite du lac
de Tabarié, sur le pont de Jacoub, à trois lieues duquel est situé le
château de Saffet; soit à la gauche de ce lac, sur le pont de
Êl-Mekanié, à très peu de distance du fort de Tabarié. Chacun de ces
deux forts est bâti sur la rive droite du Jourdain.

Le 24, le général de brigade Murat part du camp d'Acre, avec mille
hommes d'infanterie et un régiment de cavalerie. Il a ordre de marcher
à grandes journées sur le pont de Jacoub, et de s'en emparer, de
prendre en revers l'ennemi qui bloquait Saffet, et de se réunir
ensuite avec le plus de célérité possible au général Kléber, qui
devait avoir en présence des forces considérables.

Le général Kléber avait prévenu qu'il partait le 25 pour tourner
l'ennemi dans sa position de Fouli et Tabarié, le surprendre et
l'attaquer de nuit dans son camp.

Bonaparte laisse devant Acre les divisions Regnier et Lannes; il part
le 26 avec le reste de sa cavalerie, la division Bon et huit pièces
d'artillerie. Il prend position sur les hauteurs de Safarié où il
bivouaque. Le 27, au point du jour, il marche sur Fouli, en suivant
les gorges qui tournent les montagnes que l'artillerie ne peut
traverser. À neuf heures du matin, il arrive sur les dernières
hauteurs, d'où il découvre Fouli et le mont Thabor. Il aperçoit, à
environ trois lieues de distance, la division Kléber qui était aux
prises avec l'ennemi, dont les forces paraissaient être de vingt-cinq
mille hommes de cavalerie, au milieu desquels se battaient deux mille
Français. Il découvre en outre le camp des mameloucks, établi au pied
des montagnes de Naplouze, à près de deux lieues en arrière du champ
de bataille.

Bonaparte fait former trois carrés, dont deux d'infanterie et un de
cavalerie; il fait ses dispositions pour tourner l'ennemi à une grande
distance, dans l'intention de le séparer de son camp, de lui couper la
retraite sur Jenin où étaient ses magasins, et de le culbuter dans le
Jourdain, où il devait être coupé par le général Murat.

La cavalerie se porte, avec deux pièces d'artillerie légère, sur le
camp des mameloucks; elle est commandée par l'adjudant-général Leturq:
les deux colonnes d'infanterie se dirigent de manière à tourner
l'ennemi.

Le général Kléber, qui avait reçu des munitions, quatre pièces de
canon et un renfort de cavalerie, était parti le 26 de son camp de
Safarié, avait marché au hasard dans l'intention d'attaquer l'ennemi
le 27 avant le jour, en quelque nombre qu'il pût être; mais égaré par
ses guides, retardé par la difficulté des chemins et des défilés qu'il
avait rencontrés, il n'avait pu arriver, quelque diligence qu'il eût
faite, qu'une heure après le soleil levé: de sorte que l'ennemi,
prévenu par ses avant-postes de la hauteur d'Harmoun, avait eu le
temps de monter à cheval.

Le général Kléber avait formé deux carrés d'infanterie, et avait fait
occuper quelques ruines où il avait placé son ambulance. L'ennemi
occupait le village de Fouli avec l'infanterie naplouzaine, et deux
petites pièces de canon portées à dos de chameaux. Toute la cavalerie,
au nombre de vingt-cinq mille hommes, environnait la petite armée de
Kléber; plusieurs fois elle l'avait chargée avec impétuosité, mais
toujours sans succès; toujours elle avait été vigoureusement repoussée
par la mousqueterie et la mitraille de la division, qui combattait
avec autant de valeur que de sang-froid.

Bonaparte, arrivé à une demi-lieue de distance du général Kléber, fait
aussitôt marcher le général Rampon à la tête de la 52e, pour le
soutenir et le dégager, en prenant l'ennemi en flanc et à dos. Il
donne ordre au général Vial de se diriger avec la 18e vers la montagne
de Noures, pour forcer l'ennemi à se jeter dans le Jourdain, et aux
guides à pied de se porter à toute course vers Jenin, pour couper la
retraite à l'ennemi sur ce point.

Au moment où les différentes colonnes prennent leur direction,
Bonaparte fait tirer un coup de canon de douze. Le général Kléber,
averti par ce signal de l'approche de Bonaparte, quitte la défensive;
il attaque et enlève à la baïonnette le village de Fouli, passe au fil
de l'épée tout ce qu'il rencontre, et continue sa marche au pas de
charge sur la cavalerie, qui est aussi chargée par la colonne du
général Rampon; celle du général Vial la coupe vers les montagnes de
Naplouze, et les guides à pied fusillent les Arabes qui se sauvent
vers Jenin.

Le désordre est dans tous les rangs de la cavalerie de l'ennemi; il ne
sait plus à quel parti s'arrêter; il se voit coupé de son camp, séparé
de ses magasins, entouré de tous côtés, enfin il cherche un refuge
derrière le mont Thabor; il gagne pendant la nuit et dans le plus
grand désordre, le pont de Èl-Mekanié, et un grand nombre se noie dans
le Jourdain en essayant de le passer à gué.

Le général Murat avait, de son côté, parfaitement rempli le but de sa
mission. Il avait chassé les Turcs du pont de Jacoub, surpris le fils
du gouverneur de Damas, enlevé son camp, et tué tout ce qui n'avait
pas fui; il avait débloqué Saffet, et poursuivi l'ennemi sur la route
de Damas l'espace de plusieurs lieues. La colonne de cavalerie,
envoyée sous la conduite de l'adjudant-général Leturq, avait surpris
le camp des mameloucks, enlevé cinq cents chameaux avec toutes les
provisions, tué un grand nombre d'hommes, et fait deux cent cinquante
prisonniers. L'armée bivouaque le 27, au mont Thabor. L'ordre du jour
est expédié de ce point aux différens corps de l'armée française qui
occupent Tyr, Césarée, les cataractes du Nil, les bouches Pélusiaques,
Alexandrie et les rives de la mer Rouge qui portent les ruines de
Korsoum et d'Arsinoé.

Les Naplouzains de Noures, Jenin et Fouli n'avaient cessé, depuis le
commencement du siége, d'attaquer les convois de l'armée française,
d'entretenir des intelligences avec Djezzar, et de lui fournir des
secours. Ces hostilités, d'un exemple si dangereux, méritaient un
châtiment exemplaire. Bonaparte ordonne de brûler ces villages, et de
passer au fil de l'épée tout ce qui s'y rencontrera; il reproche aux
habitans, qui implorent sa clémence, d'avoir pris les armes contre
lui, et d'avoir égorgé avec des circonstances horribles des soldats
qui servaient d'escorte aux convois qu'ils avaient pillés. Cependant
il se laisse fléchir, arrête la vengeance, et leur promet protection,
s'ils restent tranquilles dans leurs montagnes.

Le général Murat n'avait pris encore aucun repos. Après avoir laissé
un poste au pont de Jacoub, approvisionné Saffet, il s'était emparé
des munitions de guerre et de bouche que l'ennemi avait abandonnées;
les vivres renfermés dans ces magasins auraient suffi à nourrir
l'armée pendant plus d'un an.

Le général Kléber prend position au bazar de Nazareth; il a l'ordre
d'occuper les ponts de Jacoub et de Èl-Mekanié, les forts Saffet et de
Tabarié, et de garder la ligne du Jourdain.

Le résultat de la bataille d'Esdrelon ou du mont Thabor est la défaite
de vingt-cinq mille hommes de cavalerie, et de dix mille d'infanterie
par quatre mille Français, la prise de tous les magasins de l'ennemi,
de son camp, et sa fuite en désordre vers Damas. Ses propres rapports
font monter sa perte à plus de cinq mille hommes. Il ne pouvait
concevoir qu'au même moment il fût battu sur une ligne de neuf lieues,
tant les mouvemens combinés sont inconnus à ces barbares.

Bonaparte rentre au camp d'Acre avec son état-major, la division Bon,
et le corps de cavalerie aux ordres du général Murat. Il n'avait point
encore eu de nouvelles de la manière dont le contre-amiral Pérée avait
exécuté l'ordre qu'il lui avait expédié, après la prise de Jaffa, de
sortir d'Alexandrie avec les frégates _la Junon_, _la Courageuse_ et
_l'Alceste_. Il apprend enfin que ce contre-amiral est devant Jaffa,
qu'il a débarqué trois pièces de vingt-quatre, et six de dix-huit,
avec des munitions.

Il donne ordre au contre-amiral Gantheaume de faire croiser ses
frégates sur la côte de Tripoli, de Syrie et de Chypre, pour enlever
les bâtimens qui approvisionnent la place d'Acre en vivres et en
munitions.

Quelques Arabes, campés aux environs du mont Carmel, inquiétaient les
communications de l'armée, l'adjudant-général Leturq part le 30
germinal avec un corps de trois cents hommes, surprend les Arabes dans
leur camp, en tue une soixantaine, et leur enlève huit cents boeufs
qui servent à nourrir l'armée.

Le 3 floréal, l'ennemi travaille à une place d'armes pour couvrir la
porte par laquelle il faisait ses sorties, vers les bords de la mer
du côté du sud. Le 5, la mine destinée à faire sauter la tour de siége
est achevée; les batteries commencent à canonner la place; on met le
feu à la mine; mais un souterrain qui se trouve sous la tour, offre
une ligne de moindre résistance, et une partie de l'effort de la mine
s'échappe vers la place. Il ne saute qu'un seul côté de la tour, et
elle reste dans un état de brèche qui la rend aussi difficile à gravir
qu'auparavant.

Bonaparte ordonne qu'une trentaine d'hommes essayent de s'y loger pour
reconnaître comment elle se lie au reste de la place; les grenadiers
parviennent aux décombres sous la voûte du premier étage, ils s'y
logent; mais l'ennemi qui communiquait par la gorge, et qui occupait
les débris des voûtes supérieures, les force à se retirer.

Le 6, les batteries continuent à démolir la tour de brèche; le soir on
essaye de se loger au premier étage; les travailleurs y restent
jusqu'à une heure du matin. L'ennemi, qu'on n'avait pu chasser des
étages supérieurs, foudroie ces braves avec avantage, lance sur eux
des matières incendiaires, et les force, malgré leur opiniâtreté, à
évacuer le premier étage de la tour. Le général Vaud est
dangereusement blessé dans cette attaque.

Le 8, l'armée fait une perte qui sera ressentie par toute la France;
le brave Caffarelli meurt des suites de la blessure qu'il avait reçue
à la tranchée du 20 germinal. Une balle lui avait cassé le bras, et il
fallut recourir à l'amputation. Caffarelli emporte au tombeau les
regrets universels. La patrie perd en lui un de ses plus glorieux
défenseurs, la société un citoyen vertueux, les sciences et les arts
un savant distingué, le génie un commandant rempli de connaissances et
de ressources, les soldats un compagnon d'armes plein de bravoure, de
dévouement et d'activité. L'expérience l'aurait rendu l'un des
premiers généraux de son arme.

Cette perte est bientôt suivie de celle du chef de bataillon du génie,
Say, jeune officier d'une grande espérance. Une balle l'avait blessé
au bras sous les murs de Saint-Jean-d'Acre. Il est mort à Qaisarié des
suites de l'amputation. Il était chef de l'état-major du génie.

L'ennemi, pour défendre son front d'attaque, dont presque toutes les
pièces étaient démontées, était parvenu à établir une place d'armes en
avant de sa droite; il cherche à en établir une seconde à la gauche,
vis-à-vis le palais de Djezzar. Il y fait construire des batteries, et
à la faveur de leur feu et de celui de la mousqueterie, ces ouvrages
flanquent avec avantage la tour et la brèche. Il travaille sans
relâche, élève des cavaliers, pousse des sapes pour augmenter ses feux
de revers; enfin il marche en contre-attaque sur les boyaux des
assiégeans.

Par la protection de la fusillade de ses tours et de ses murailles
élevées, d'où il plongeait sur les assiégeans, l'ennemi avait une
grande facilité à pousser ses ouvrages extérieurs. Pour éteindre ses
feux et parvenir à se loger dans ses ouvrages, il aurait fallu une
grande supériorité d'artillerie et des munitions qu'on était loin
d'avoir. On parvenait bien, après des prodiges de valeur, à les
enlever; mais on manquait de moyens suffisans pour s'y maintenir, et
l'ennemi ne tardait pas à y rentrer.

Le 12, quatre pièces de dix-huit sont mises en batterie, et dirigées
contre la tour de brèche, pour en continuer la démolition. Le soir,
vingt grenadiers sont commandés pour se loger dans la tour; mais
l'ennemi, profitant du boyau qu'il avait établi dans le fossé, fusille
la brèche à revers. Les grenadiers reconnaissent l'impossibilité de
descendre de la tour dans la place, et se voient forcés de se retirer.

Au moment où l'on montait à la tour de brèche, les assiégés avaient
fait, avec un corps de troupes nombreux, une sortie à leur droite; ils
sont chargés par deux compagnies de grenadiers avec tant de succès et
d'impétuosité, qu'on parvient à les couper, et tout ce qui n'a pu
rester sous la protection du feu de la place est culbuté dans la mer.
La perte de l'ennemi dans cette journée est d'environ cinq cents
hommes tués ou blessés.

Bonaparte ordonne de faire une seconde brèche sur la courtine de
l'est, et une sape pour marcher sur les fossés, y attacher le mineur,
et faire sauter la contrescarpe.

Jusqu'au 15, les ouvrages des assiégeans et des assiégés se poussent
avec ardeur; mais l'armée manque de poudre, et Bonaparte est obligé
d'ordonner de ralentir le feu; alors l'ennemi redouble d'audace; il
travaille aux sapes avec une nouvelle activité; il pousse surtout avec
ardeur celle de sa droite, dont le but était de couper la
communication de la sape des assiégeans avec la nouvelle mine.

Bonaparte ordonne qu'à dix heures du soir des compagnies de grenadiers
se jettent dans les ouvrages extérieurs de la place. L'ordre est
exécuté; l'ennemi est surpris, égorgé; on s'empare de ses ouvrages,
trois de ses canons sont encloués; mais le feu de la place, qui plonge
sur ses ouvrages, ne permet pas d'y tenir assez long-temps pour les
détruire entièrement; l'ennemi y rentre le 16, et travaille à les
réparer. Il s'obstinait opiniâtrement à trouver les moyens de cheminer
sur le boyau de la mine destinée à faire sauter la contrescarpe
établie vis-à-vis la nouvelle brèche de la courtine. Le 17, dans la
matinée, il fait une nouvelle tentative, qui ne réussit pas au gré de
ses désirs, et il prend aussitôt le parti de couper sa contrescarpe le
plus près possible de la mine.

On s'aperçoit à trois heures que l'ennemi débouche par une sape
couverte sur le masque de la mine; on le canonne; le mal était fait;
on parvient dans la nuit à le chasser de son logement; mais la mine
était éventée, les châssis défaits et le puits comblé.

Cet événement était d'autant plus funeste, que la mine aurait pu
jouer, à la rigueur, dans la nuit du 16 au 17, ainsi que Bonaparte
l'avait ordonné; mais le général commandant l'artillerie avait insisté
pour un délai de vingt-quatre heures, espérant voir enfin arriver dans
la journée les poudres demandées au commandant de Ghazah. L'ancienne
tour de brèche devenait alors le seul point où l'on pût continuer
l'attaque; Bonaparte ordonne que, dans la nuit du 17 au 18, on
s'empare de nouveau des places d'armes de l'ennemi, des boyaux qu'il a
établis pour flanquer la brèche, et particulièrement de celui qui
couronnait le glacis de la première mine, qu'on surprenne et qu'on
égorge tout ce qui s'y trouvera, qu'on attaque les ouvrages et qu'on
s'y loge.

Les éclaireurs de la 87e, et les grenadiers s'emparent de tous les
ouvrages, excepté du boyau qui couronne le glacis de l'ancienne mine
et prend la tour à revers; le feu terrible de l'ennemi rend inutiles
tous les efforts de la valeur; on ne peut ni travailler au logement,
ni le faire évacuer.

Le 18, on a connaissance d'environ trente voiles turques venant du
port de Moeris, de l'île de Rhodes, et apportant aux assiégés des
vivres, des munitions et un renfort de troupes considérable. Ce convoi
était sous l'escorte d'une caravelle et de plusieurs corvettes armées.

Bonaparte veut prévenir l'arrivée de ces secours. Il ordonne de
renouveler, dans la nuit du 18 au 19, la même attaque qui avait eu
lieu la nuit précédente, à dix heures du soir; les deux places d'armes
de l'ennemi, son boyau de glacis et la tour de brèche sont enlevés. On
parvient à se loger dans la tour et dans le boyau. Les 18e et 32e
demi-brigades comblent les boyaux et les places d'armes de cadavres
ennemis; elles enlèvent plusieurs drapeaux et enclouent les pièces; la
résistance opiniâtre des ennemis, le feu de ses batteries, rien
n'arrête leur intrépidité. Jamais on ne déploya plus d'audace et de
valeur. Les généraux Bon, Vial et Rampon étaient eux-mêmes à la tête
de ces demi-brigades, et donnaient l'exemple du courage et du
sang-froid. Le chef de la 18e, Boyer, militaire distingué, périt dans
l'attaque; cent cinquante autres braves, dont dix-sept officiers, sont
tués ou blessés; mais la perte des assiégés est considérable, et leurs
cadavres servent d'épaulement aux assiégeans.

On apprend dans la nuit que les poudres venant de Ghazah arriveront le
lendemain. Bonaparte ordonne qu'à la pointe du jour, on batte à la
fois en brèche et la courtine à la droite de la tour de brèche, et
cette tour elle-même. La courtine tombe et offre une brèche qui paraît
praticable; Bonaparte s'y porte et ordonne l'assaut; la division
Lannes marche précédée de ses éclaireurs et de ses grenadiers que
conduit le général de brigade Rambaud; les autres divisions sont
disposées pour les soutenir.

On s'élance à la brèche, on s'en empare; deux cents hommes sont déjà
dans la place. D'après les ordres de Bonaparte, les troupes qui
étaient dans la tour devaient, au moment où l'on s'emparerait de la
brèche, attaquer quelques Turcs logés dans les débris d'une seconde
tour, qui dominaient la droite de la brèche; les bataillons de
tranchée devaient en outre se porter dans les places d'armes
extérieures de l'ennemi, pour qu'il ne pût ni en sortir, ni fusiller
la brèche en revers; ces ordres importans ne sont point exécutés avec
assez d'ensemble.

L'ennemi, sorti de ses places d'armes extérieures, file dans le fossé
de droite et de gauche, et parvient à établir une fusillade qui prend
la brèche à revers. Les Turcs qui n'avaient point été délogés de la
seconde tour qui domine la droite de la brèche, font une vive
fusillade, ils lancent sur les assiégeans des matières enflammées; les
troupes qui escaladaient hésitent et s'arrêtent; l'incertitude est
dans leurs rangs; elles ne filent plus dans les rues avec la même
impétuosité. Le feu des maisons, des barricades des rues, du palais de
Djezzar, qui prenait de face et à revers ceux qui descendaient de la
brèche, et ceux qui étaient déjà dans la ville, occasionne un
mouvement rétrograde parmi les troupes qui sont entrées dans la place
et ne s'y voient point assez soutenues. Elles abandonnent deux pièces
de canon et deux mortiers dont elles s'étaient déjà emparées derrière
les remparts.

Le mouvement se communique bientôt à toute la colonne. Le général
Lannes parvient enfin à l'arrêter et à reporter sa colonne en avant.
Les guides à pied, qui étaient en réserve, s'élancent à la brèche. On
se bat corps à corps avec un acharnement réciproque. Mais l'ennemi
avait repris le haut de la brèche, l'effet de la première impulsion ne
subsistait plus, le général Lannes était grièvement blessé; le général
Rambaud avait été tué dans la place. L'ennemi avait eu le temps de se
rallier. Le débarquement s'était opéré. Non seulement on avait à
combattre toutes les troupes qui se trouvaient sur la flotte, mais
tous les matelots turcs étaient placés à la brèche pour la défendre:
on se battait depuis le point du jour, et il était nuit. Tout
l'avantage était désormais du côté de l'ennemi; la retraite devenait
nécessaire, et l'ordre en fut donné.

En arrivant au camp, on apprend par le contre-amiral Gantheaume, que
le chef de division Pérée, en croisant devant Jaffa, avait pris deux
petits bâtimens qui avaient été séparés de la flotte turque, et sur
lesquels se trouvaient six pièces d'artillerie de campagne, une
quantité considérable de harnais et de provisions de bouche, cent
cinquante mille francs en numéraire, quatre cents hommes de troupes,
et l'intendant de la flottille turque. On avait trouvé sur lui l'état
des forces embarquées sur la flotte, celui des munitions et des
vivres; et il résultait de ses déclarations et de ses réponses, que la
flotte faisait partie d'une expédition projetée contre Alexandrie, et
combinée avec une autre expédition que Djezzar devait tenter par
terre; mais à la nouvelle de l'attaque inopinée de Saint-Jean-d'Acre,
on avait détaché de cette expédition tout ce dont on pouvait déjà
disposer pour l'envoyer au secours de cette place.

Bonaparte avait fait continuer le feu des batteries, dans la journée
du 20 et pendant la nuit. Le 21, à deux heures du matin, il se rend au
pied de la brèche et ordonne un nouvel assaut.

Les éclaireurs des différentes divisions, les grenadiers de la 15e,
ceux de la 19e, les carabiniers de la 2e légère montent à la brèche.
Ils surprennent les postes de l'ennemi, les égorgent; mais ils sont
arrêtés par de nouveaux retranchemens intérieurs qu'il leur est
impossible de franchir; ils sont contraints de se retirer.

Le feu des batteries continue toute la journée; à quatre heures du
soir, les grenadiers de la 25e demi-brigade arrivent de l'avant-garde;
ils sollicitent et obtiennent l'honneur de monter à l'assaut. Ces
braves s'élancent; mais l'ennemi avait établi une deuxième et une
troisième ligne de défense, qu'on ne pouvait forcer sans de nouvelles
dispositions: la retraite est ordonnée. Ces trois assauts coûtent à
l'armée environ deux cents tués et cinq cents blessés. Elle a surtout
à regretter la perte du général Bon blessé à mort; celle de
l'adjudant-général Fouler; du chef de la 25e, le citoyen Venoux; de
l'adjoint Pinault, de l'adjoint aux adjudans-généraux Gerbault, du
citoyen Croisier, aide-de-camp du général en chef.

Le citoyen Arrighi, aide-de-camp du général Berthier; les adjoints aux
adjudans-généraux Nethervood et Monpatris, sont grièvement blessés.
Dans les deux derniers assauts, les grenadiers et les éclaireurs
étaient commandés par le général Verdier.

Les revers des parallèles étaient remplis de cadavres turcs qui
exhalaient une infection insupportable et dangereuse; comme on ne
pouvait y entrer, Bonaparte envoie, le 22 au matin, un parlementaire à
Djezzar, avec une lettre ainsi conçue:

«Alexandre Berthier, chef de l'état-major-général de l'armée,

«À Amet-Pacha-el-Djezzar.

«Le général en chef me charge de vous proposer une suspension d'armes
pour enterrer les cadavres qui sont sans sépulture sur le revers des
tranchées. Il désire aussi établir un échange de prisonniers; il a en
son pouvoir une partie de la garnison de Jaffa, le général Abdallah,
et spécialement les canonniers et bombardiers qui font partie du
convoi arrivé il y a trois jours à Acre, venant de Constantinople.»

Le parlementaire dont Bonaparte avait fait choix était un Turc arrêté
comme espion. On n'aurait pu, sans imprudence, hasarder avec ces
barbares les usages militaires des nations policées. On tire sur le
parlementaire; la place continue ses feux, et les batteries des
assiégeans lui répondent.

Le 24, on renvoie le même parlementaire; il entre dans la place; mais
elle continue son feu, et rien n'annonce qu'on se dispose à répondre.
Au contraire, vers les sept heures du soir, au signal d'un coup de
canon, l'ennemi fait une sortie générale; mais il est vigoureusement
repoussé.

Les nouvelles que Bonaparte recevait d'Égypte lui annonçaient
plusieurs soulèvemens, qui paraissaient se lier à un système général
d'attaque qui devait avoir lieu, en Égypte, contre les Français.

Au Caire, et dans les autres villes principales, la tranquillité
n'avait point été troublée par le plus léger mouvement; mais il n'en
était pas de même dans les provinces de Benisouef, de Charkié et de
Bahiré; toutes ces insurrections furent heureusement comprimées par la
valeur et l'activité des troupes françaises et de leurs généraux.

Une tribu d'Arabes, sortie d'Afrique, s'était établie sur les
frontières de la province de Gisëh, qu'elle inquiétait par ses
brigandages, et dont elle cherchait à soulever les fellâhs. Le général
envoie contre cette horde le général Lanusse, qui leur tend des
embuscades, enlève leur camp et les disperse. Le fils du général
Leclerc, jeune homme de la plus haute espérance, est dangereusement
blessé en combattant ces barbares.

Peu de jours après, le village de Bodéir, province de Charkié,
s'étant révolté, le chef de brigade Durantheau, officier de mérite,
s'y porte à la tête d'une colonne, et le village est brûlé.

Le pacha d'Égypte, qui, à l'approche des Français, avait fui avec
Ibrahim-Bey, y avait laissé son kiaya. La conduite de ce kiaya lui
avait mérité une sorte de confiance de la part de Bonaparte, qui
l'avait nommé émir hadjy pour la prochaine caravane de la Mecque, et
lui avait communiqué le plan de son expédition en Syrie. Le kiaya
s'était même engagé à suivre l'armée, et il se mit effectivement en
route; mais il marchait lentement, et s'arrêta dans la province de
Charkié: il prétendit avoir reçu la nouvelle de la mort de Bonaparte,
de la déroute complète des Français, et, déguisant sa perfidie sous ce
faux prétexte, il soulève et pousse à la révolte la province de
Charkié, ainsi que les Arabes, dont quelques uns s'unissent à lui.

Le général Dugua, toujours prévoyant et actif, avait donné l'ordre au
général Lanusse de poursuivre ce traître; mais, fidèlement prévenu de
la marche des Français, il fuit à leur approche, et leur échappe en se
jetant dans le désert, d'où il gagne les montagnes de Damas.

Au commencement de floréal, un émissaire arrivé d'Afrique, débarqué à
Derne, joue le saint, se dit _l'ange Él-Mahdi_, annoncé par l'Alcoran,
s'environne de disciples, et se réunit aux Arabes. Deux cents
Maugrabins arrivent aussi d'Afrique, comme par hasard, et se joignent
au saint prophète. Il annonce que les fusils, les baïonnettes, les
sabres, les canons des Français, ne pourront atteindre les vrais
croyans qui marcheront sous ses drapeaux; qu'à leur aspect les
Français devaient poser les armes, et rester sans défense.

L'espoir d'un triomphe aussi facile et aussi peu dangereux entraîne,
sur les pas de cet imposteur, une multitude aisée à séduire. Lorsqu'il
se croit assez fort pour attaquer les Français avec avantage, il
marche à la tête des Arabes sur Demenhour. Ces mêmes Arabes venaient,
il y a quelques jours, de faire un traité de paix avec le général
Marmont, commandant à Alexandrie. Soixante hommes de la Légion
nautique étaient restés dans Demenhour, malgré l'ordre qu'avait reçu
leur commandant de se rendre au fort de Rahmanié. Ils sont surpris et
massacrés. L'ange Él-Mahdi profite de ce premier succès, et de la
confiance qu'il inspire dans ses promesses pour augmenter le nombre de
ses prosélytes. Il parvient à soulever toute la province. Les habitans
le suivent avec transport à des combats où ils doivent être
invulnérables.

L'illusion de ces malheureux ne fut pas de longue durée. Le chef de
brigade Lefebvre part du fort de Rahmanié avec deux cents hommes; il
est bientôt environné par des nuées de ces fanatiques; il se bat
jusqu'à six heures du soir, et rentre dans le fort de Rahmanié après
avoir tué tout ce qui a eu la témérité d'avancer à la portée de son
feu.

La mort de tant de croyans, victimes de leur crédulité, affaiblit
considérablement le crédit de l'ange Èl-Mahdi et la foi de ses
soldats; mais tout le pays était soulevé, et la crainte d'un châtiment
terrible, la nécessité de s'y soustraire par des succès, la confiance
dans leur nombre, rendaient aux habitans cette intrépidité que leur
inspira d'abord le fanatisme. Il fallait pour les soumettre des forces
plus considérables que celles dont le chef de brigade Lefebvre pouvait
disposer. Le général Lanusse, à la tête d'une colonne mobile, arrive
le 19 floréal à Rahmanié, et de là marche sur Demenhour. Il bat et met
en fuite tout ce qui se présente devant lui. Il fait passer au fil de
l'épée quinze cents hommes qui se trouvent dans la ville, et la réduit
en cendres. Il dissipe et poursuit les disciples du saint Él-Mahdi,
qui lui-même, tremblant et grièvement blessé, ne trouve de salut que
dans une prompte fuite.

Les Maugrabins passent le Nil et gagnent la Charkié; les Arabes se
dispersent, et l'ordre est rétabli dans la province.

Dans le même temps quelques partis de mameloucks, chassés de la
Haute-Égypte par le général Desaix, étaient descendus dans les
provinces de la Basse-Égypte, où ils cherchaient à soulever les
fellâhs et les Arabes; ils sont atteints et battus par le chef de
brigade Destrées. Ils se réfugient dans la province de Charkié, où,
d'après les ordres du général Dugua, le général de brigade Lagrange ne
tarde pas à les poursuivre. Le 19 floréal, il atteint Elfy-Bey et les
Arabes Belley; il les bat, leur tue trois principaux kiachefs, et
contraint le reste de se sauver dans l'oasis d'Housrel, d'où ils
gagnent la Syrie à travers le désert.

Le général Lanusse, qui a déployé la plus grande activité et rendu les
plus signalés services, en se portant avec une rapidité étonnante
partout où il y avait des séditions, atteint, le 7 prairial, dans la
Charkié, les Maugrabins et les autres disciples de l'ange Él-Mahdi,
échappés de la Bahiré, lorsqu'il brûlait Demenhour. Il leur tue cent
cinquante hommes, et brûle le village où ils se sont réfugiés.

Pendant ces expéditions les Anglais s'étaient présentés devant Suez;
ils y avaient paru le 15 floréal, avec un vaisseau et une frégate.
Ayant trouvé ce port en état de défense, ils se retirent, et laissent
un brick en croisière; mais le chérif de la Mecque force les Anglais à
souffrir que les bâtimens continuent d'apporter le café à Suez.

Une seule expédition avait manqué; celle contre Cosséir, dont le but
était d'enlever les richesses que les mameloucks, battus par le
général Desaix dans la Haute-Égypte, faisaient embarquer dans ce port.
La chaloupe canonnière _le Tagliamento_, qui, d'après les ordres de
Bonaparte, était partie de Suez le 16 ventôse, ayant sauté dès le
premier coup de canon, il avait fallu se retirer; hors ce cas, un
succès complet avait couronné toutes les entreprises, et les troupes
restées en Égypte n'avaient pas manqué d'occasions de signaler leur
courage et de rivaliser d'intrépidité avec les divisions qu'elles
n'avaient pu suivre dans l'expédition de Syrie.

Cette expédition touchait elle-même à son terme; son but principal
était rempli. L'armée, après avoir traversé le désert qui sépare
l'Afrique de l'Asie, et vaincu tous les obstacles avec plus de
rapidité qu'une armée arabe, s'était emparée de toutes les places
fortes qui défendent les puits du désert. Elle avait déconcerté les
plans de ses ennemis par l'audace et la rapidité de ses mouvemens.
Elle avait dispersé, aux champs d'Edrelon et du mont Thabor,
vingt-cinq mille cavaliers et dix mille fantassins, accourus de
toutes les parties de l'Asie dans l'espoir de piller l'Égypte. Elle
avait forcé le corps d'armée qu'on envoyait sur trente bâtimens
assiéger les ports de l'Égypte, d'accourir lui-même au secours de
Saint-Jean-d'Acre.

Bonaparte, avec environ dix mille hommes, avait nourri, pendant trois
mois, la guerre dans le coeur de la Syrie; il avait détruit la plus
formidable des armées destinées à envahir l'Égypte, pris ses équipages
de campagne, ses outres, ses chameaux et un général. Il avait tué ou
fait prisonniers plus de sept mille hommes, pris quarante pièces de
campagne, enlevé plus de cinq cents drapeaux, forcé les places de
Ghazah, Jaffa, Caïffa. Le château d'Acre ne paraissait pas encore
disposé à se rendre; mais on avait déjà recueilli les principaux
avantages qu'on s'était promis du siége de cette place. Quelques jours
de plus donnaient l'espoir de prendre le pacha dans son palais: cette
vaine gloire ne pouvait éblouir Bonaparte; il touchait au terme du
temps qu'il avait fixé à l'expédition de Syrie; la saison des
débarquemens en Égypte y rappelait impérieusement l'armée pour
s'opposer aux descentes et aux tentatives de l'ennemi. La peste
faisait des progrès effrayans en Syrie; déjà elle avait enlevé sept
cents hommes aux Français, et, d'après les rapports recueillis à Sour,
il mourait journellement plus de soixante hommes dans la place d'Acre.

La prise de cette place pouvait-elle compenser la perte d'un temps
précieux, et celle d'une foule de braves qu'il aurait fallu sacrifier,
et qui étaient nécessaires pour des opérations plus importantes?

Tous les militaires qui ont fait des siéges contre les Turcs, savent
qu'ils se font tuer, et qu'ils sacrifient femmes et enfans pour
défendre jusqu'au dernier monceau de pierres. Ils ne capitulent point
et ne s'abandonnent jamais à la bonne foi de leurs ennemis, parce que,
en pareil cas, ils ne savent qu'égorger.

Le siége d'Acre pouvait être long et meurtrier. Tout rappelait
Bonaparte en Égypte. Il ne pouvait, sans compromettre le sort de son
armée et de ses conquêtes, prolonger plus long-temps son séjour en
Syrie. La gloire et les avantages de son expédition ne dépendaient
nullement de la prise du château d'Acre. Il cède donc aux puissantes
considérations qui lui ordonnent d'en lever le siége.

Il lui fallait plusieurs jours pour l'évacuation des blessés et des
malades. Il ordonne que les batteries de canons et de mortiers
continuent leurs feux, et qu'on emploie le reste des munitions de
siége à raser le palais de Djezzar, les fortifications et les
édifices.

Le 26, à la pointe du jour, on s'aperçoit que l'amiral anglais a mis à
la voile avec trois bâtimens turcs; il venait d'être instruit que les
frégates françaises avaient enlevé deux de ses avisos et deux bâtimens
turcs, et cette nouvelle lui inspirait des craintes sur un convoi de
djermes et deux avisos turcs envoyés devant le port d'Abouzaboura,
pour embarquer des Naplouzains que Djezzar croyait avoir déterminés de
nouveau à se soulever. Le contre-amiral Pérée donnait en effet la
chasse à cette flottille qui est dégagée par les Anglais; il fait
prendre le large à ses frégates; mais elles ne sont point poursuivies
par les vaisseaux anglais, qui s'empressent de retourner à
Saint-Jean-d'Acre.

Le 27, à deux heures et demie du matin, l'ennemi fait une sortie; il
est repoussé avec vigueur, après avoir perdu beaucoup de monde. À sept
heures, il en fait une nouvelle sur tous les points; partout il trouve
la même résistance. Il ne peut pénétrer dans aucun boyau; il est
mitraillé par les batteries, et reconduit la baïonnette aux reins dans
ses places d'armes: tout est couvert des cadavres des assiégés. Ce
combat glorieux et sanglant ne coûte aux Français que vingt hommes
tués et cinquante blessés.

Le 28, un parlementaire anglais se présente vers la plage, il ramène
le Turc qui avait été envoyé le 22 à Djezzar en parlementaire, et
apporte au chef de l'état-major une lettre du commodore anglais, qui
s'exprimait ainsi en parlant de Bonaparte: «Ne sait-il pas que _c'est
moi seul_ qui peux décider du terrain qui est sous mon artillerie?» Il
voulait dire que Djezzar ne pouvait répondre sans son agrément et sa
participation, et que c'était à lui qu'il fallait adresser toutes les
propositions.

Le commandant du canot remet, en route, un paquet, contenant des
proclamations de la Porte ottomane, certifiées par Sidney Smith, et
conçues en ces termes:


PROCLAMATION.

«Le ministre de la sublime Porte aux généraux, officiers et soldats de
l'armée française qui se trouvent en Égypte.

«Le directoire français, oubliant entièrement le droit des gens, vous
a induits en erreur, a surpris votre bonne foi, et, au mépris des lois
de la guerre, vous a envoyés en Égypte, pays soumis à la domination de
la sublime Porte, en vous faisant accroire qu'elle-même avait pu
consentir à l'envahissement de son territoire.

«Doutez-vous qu'en vous envoyant ainsi dans une région lointaine, son
unique but n'ait été de vous exiler de la France, de vous précipiter
dans un abîme de dangers, et de vous faire périr tous tant que vous
êtes? Si, dans une ignorance absolue de ce qui en est, vous êtes
entrés sur les terres d'Égypte, si vous avez servi d'instrument à une
violation des traités, inouïe jusqu'à présent parmi les puissances;
n'est-ce point par un effet de la perfidie de vos directeurs? Oui,
certes; mais il faut pourtant que l'Égypte soit délivrée d'une
invasion aussi inique. Des armées innombrables marchent en ce moment;
des flottes immenses couvrent déjà la mer.

«Ceux d'entre vous, de quelque grade qu'ils soient, qui voudront se
soustraire au péril qui les menace, doivent, sans le moindre délai,
manifester leurs intentions aux commandans des forces de terre et de
mer des puissances alliées; qu'ils soient sûrs et certains qu'on les
conduira dans les lieux où ils désireront aller, et qu'on leur
fournira des passe-ports pour n'être pas inquiétés pendant leur route
par les escadres alliées, ni par les bâtimens armés en course. Qu'ils
s'empressent donc de profiter à temps de ces dispositions bénignes de
la sublime Porte, et qu'ils les regardent comme une occasion propice
de se tirer de l'abîme affreux où ils ont été plongés.

«Fait à Constantinople, le 11 de la lune de ramazan, l'an de l'Hégyre
1213, et le 5 février 1799.

«Je, soussigné, ministre plénipotentiaire du roi d'Angleterre près la
Porte ottomane, et actuellement commandant la flotte combinée devant
Acre, certifie l'authenticité de cette proclamation, et garantis son
exécution. À bord du _Tigre_, le 10 mai 1799.»

                                               «_Signé_ SIDNEY SMITH.»


Cet écrit reçoit la seule réponse que l'honneur accorde à de lâches
conseils, le silence du mépris. L'amiral anglais fait connaître qu'il
existe entre l'Angleterre et la Porte un traité d'alliance, signé le 5
janvier 1799; il envoie quelques prisonniers français qu'il avait
enlevés des mains de Djezzar.

L'officier qui commandait le canot anglais est renvoyé sans réponse,
et le feu continue de part et d'autre.

Pendant la nuit, on commence l'évacuation des blessés, des malades et
du parc d'artillerie. Le 1er bataillon de la 69e demi-brigade part le
29; le 2e le suit le 30, ils escortent les convois d'artillerie et les
blessés. L'avant-garde, aux ordres du général Junot, après avoir brûlé
tous les magasins de Tabarié, prend position à Safarié, pour couvrir
les débouchés d'Obeline et de Cheif-Amrs sur le camp d'Acre.

L'ennemi, qui était bombardé et canonné plus vivement qu'il ne l'avait
encore été, qui voyait un feu plus terrible que tout ce qu'il avait
essuyé jusqu'alors se diriger sur le palais de Djezzar, sur les
parties des fortifications qui n'avaient point encore été battues, et
sur tous les édifices de la ville, fait, le 1er prairial, à la pointe
du jour, une sortie générale; il est reçu avec intrépidité et forcé de
se retirer promptement. Ce mauvais succès ne le décourage point; à
trois heures de l'après-midi, il sort de nouveau sur tous les points;
il emploie tous les renforts qu'il a reçus; il combat avec une fureur
et un acharnement qu'il n'avait pas encore déployés. Son but était de
pénétrer dans les batteries dont le feu lui devenait si incommode, de
les détruire, et de prévenir ainsi la ruine de la ville. Malgré son
opiniâtreté et la vivacité de ses attaques, il est repoussé sur tous
les points, et obligé de se retirer avec une grande perte. Cependant
il parvient à s'emparer un instant du boyau qui couronne le glacis de
la tour de brèche. Mais à peine y est-il entré, que le général de
brigade Lagrange, qui commande la tranchée, l'attaque avec deux
compagnies de grenadiers, reprend le boyau, poursuit les assiégés
jusque dans leur place d'armes extérieure, tue tout ce qui ne se
précipite pas dans la place, et les pousse jusque dans leurs fossés.

L'artillerie de campagne remplaçait aux batteries l'artillerie de
siége qui venait de partir. On était parvenu à détruire par des mines
et à la sape un aqueduc de plusieurs lieues qui conduisait l'eau à la
ville; on réduit en cendres les magasins et les moissons qui sont aux
environs d'Acre; on jette à la mer tous les objets inutiles; on se
prépare à lever le siége.

La proclamation suivante du général en chef explique suffisamment les
motifs de cette conduite.


PROCLAMATION.

               «Au quartier-général devant Acre, le 28 floréal an VII,

«BONAPARTE, GÉNÉRAL EN CHEF.


«SOLDATS,

«Vous avez traversé le désert qui sépare l'Asie de l'Afrique, avec
plus de rapidité qu'une armée arabe.

«L'armée qui était en marche pour envahir l'Égypte est détruite; vous
avez pris son général, son équipage de campagne, ses bagages, ses
outres, ses chameaux.

«Vous vous êtes emparés de toutes les places fortes qui défendent les
puits du désert.

«Vous avez dispersé aux champs du mont Thabor cette nuée d'hommes
accourus de toutes les parties de l'Asie dans l'espoir de piller
l'Égypte.

«Les trente vaisseaux que vous avez vus arriver devant Acre, il y a
douze jours, portaient l'armée qui devait assiéger Alexandrie; mais,
obligée d'accourir à Acre, elle y a fini ses destins; une partie de
ses drapeaux orneront votre entrée en Égypte.

«Enfin, après avoir, avec une poignée d'hommes, nourri la guerre
pendant trois mois dans le coeur de la Syrie, pris quarante pièces de
campagne, cinquante drapeaux, fait six mille prisonniers, rasé les
fortifications de Ghazah, Jaffa, Caïffa, Acre, nous allons rentrer en
Égypte; la saison des débarquemens m'y rappelle.

«Encore quelques jours, et vous aviez l'espérance de prendre le pacha
même au milieu de son palais; mais dans cette saison la prise du
château d'Acre ne vaut pas la perte de quelques jours; les braves que
je devrais d'ailleurs y perdre sont aujourd'hui nécessaires pour des
opérations plus essentielles.

«Soldats, nous avons une carrière de fatigues et de dangers à courir.
Après avoir mis l'Orient hors d'état de rien faire contre nous cette
campagne, il nous faudra peut-être repousser les efforts d'une partie
de l'Occident.

«Vous y trouverez une nouvelle occasion de gloire; et si, au milieu de
tant de combats, chaque jour est marqué par la mort d'un brave, il
faut que de nouveaux braves se forment, et prennent rang à leur tour
parmi ce petit nombre qui donne l'élan dans les dangers et maîtrise la
victoire.»

Le 1er prairial, à neuf heures du soir, on bat la générale, et le
siége est levé après soixante jours de tranchée ouverte.

La division du général Lannes se met en marche pour Tentoura; elle est
suivie par les équipages de l'armée et le parc de la division Bon.

La division Kléber et la cavalerie prennent position; l'infanterie en
arrière du dépôt de la tranchée, et la cavalerie devant le pont de la
rivière d'Acre, à quinze cents toises de la place.

En même temps la division Regnier qui était de tranchée se replie dans
le plus grand silence; les pièces de campagne sont portées à bras, et
suivent la route de l'armée; les postes se replient sur la place
d'armes. La division Regnier, placée à la queue de la tranchée, va
dans son camp reprendre ses sacs et suit la marche de l'armée.
Lorsqu'elle a passé le pont, la division Kléber fait son mouvement;
elle est suivie de la cavalerie qui a ordre de ne quitter la rivière
que deux heures après le départ des dernières troupes d'infanterie.
Elle y laisse cent dragons pied à terre, pour protéger les ouvriers
qui détruisent les deux ponts.

Le général Junot s'était porté, avec son corps, au moulin de Kerdanné,
pour couvrir le flanc gauche de l'armée.

On aurait levé le siége de jour, si l'armée n'avait pas eu trois
lieues à parcourir sur la plage; circonstance qui donnait à l'ennemi
la facilité de suivre ce mouvement avec ses chaloupes canonnières, et
d'établir une canonnade qu'il était prudent d'éviter. Les assiégés
continuent leur feu tout le reste de la nuit, et ne s'aperçoivent
qu'au jour de la levée du siége; ils avaient été si maltraités qu'ils
ne purent faire aucun mouvement. L'armée exécute sa marche dans le
plus grand ordre. Le 22, elle arrive à Tentoura, port où l'on avait
débarqué les objets envoyés de Damiette et de Jaffa, et sur lequel
avait été évacuée l'artillerie de siége avec quarante pièces de
campagne turques, prises à Jaffa, et dont une partie avait été
conduite devant Acre.

On n'avait pas assez de chevaux pour traîner cette immense artillerie
turque. Bonaparte avait décidé que tous les moyens de transport
seraient de préférence employés à l'évacuation des malades et des
blessés. En conséquence, il ne fait suivre que deux obusiers et
quelques petites pièces turques, et il en fait jeter vingt-deux à la
mer; les caissons et les affûts sont brûlés sur le port de Tentoura.

Tous les malades et blessés sont évacués sur Jaffa; généraux,
officiers, administrateurs, chacun donne ses chevaux; il ne reste pas
un seul Français en arrière. Les hommes attaqués de la peste sont
également évacués.

L'armée couche le 3 sur les ruines de Césarée; le 4, des Naplouzains
se montrent au port d'Abouhaboura; quelques uns sont pris et fusillés;
les autres s'éloignent. Leur but est de s'emparer des haillons qu'une
armée abandonne dans sa marche.

L'armée campe le 5 à quatre lieues de Jaffa, sur une petite rivière,
ou plutôt un médiocre ruisseau. Des partis se répandent dans les
villages dont les habitans, pendant le siége, ont attaqué, pillé les
convois et égorgé les escortes. Les habitations sont réduites en
cendres, les troupeaux enlevés et les grains incendiés. Cette
vengeance était commandée par la justice après tant d'assassinats:
elle était autorisée par les lois rigoureuses de la guerre,
puisqu'elle ôtait à l'ennemi tout moyen d'approvisionnement.

L'armée arrive le 5 à Jaffa; un pont de bateaux avait été jeté sur la
rivière de Lahoya, que l'on passe difficilement à gué à son
embouchure. On séjourne le 6, le 7 et le 8 à Jaffa. Ce temps est
employé à punir les villages des environs qui se sont mal conduits. On
fait sauter les fortifications de Jaffa, on jette à la mer toute
l'artillerie en fer de la place. Les blessés sont évacués tant par mer
que par terre. Il n'y avait qu'un petit nombre de bâtimens, et, pour
donner le temps d'achever l'évacuation par terre, l'on est obligé de
différer jusqu'au 9 le départ de l'armée.

Le 1er et le 2e bataillon de la 69e, et la 22e légère, partent
successivement pour escorter les convois.

L'armée se met le 9 en marche. La division Regnier forme la colonne de
gauche, et s'avance par Ramlé. Le quartier-général, la division Bon et
la division Lannes suivent la route du centre. Le pays qu'on allait
parcourir jusqu'à Ghazah avait commis toutes sortes d'excès. L'ordre
est donné à la colonne du général Regnier et à celle du centre, de
brûler les villages et toutes les moissons. La cavalerie prend la
droite et s'avance, le long de la mer, dans les dunes, pour ramasser
les troupeaux qui s'y sont réfugiés. La division Kléber forme
l'arrière-garde, et ne quitte Jaffa que le 10.

L'armée marche dans cet ordre jusqu'à Kan-Jounes. La plaine est toute
en feu; mais le souvenir du pillage des convois et des horreurs
exercées contre les Français, ne justifiaient que trop ces
représailles.

L'armée campe le 10 à Él-Majdal et arrive le 11 à Ghazah. Cette ville
s'était bien conduite; les personnes et les propriétés y sont
respectées. On fait sauter le fort, et l'armée part le lendemain pour
Kan-Jounes où elle arrive le même jour. Le 13, elle entre dans le
désert, suivie d'une quantité considérable de bestiaux enlevés à
l'ennemi et destinés à l'approvisionnement de El-A'rych. Le désert
entre cette place et Kan-Jounes a onze lieues d'étendue. Il est habité
par quelques Arabes, du brigandage desquels Bonaparte avait à se
plaindre. On brûle leur camp, on enlève leurs bestiaux, leurs
chameaux, et on incendie le peu de récoltes qui se trouvent dans
certaines parties du désert.

L'armée séjourne le 14 à El-A'rych. Cette place devenait de la plus
grande importance. Bonaparte y ordonne de nouveaux travaux et de
nouvelles fortifications, la fait approvisionner de vivres et de
munitions, et y laisse garnison.

L'armée continue sa marche sur Cathiëh, où elle arrive le 16, après
avoir horriblement souffert de la soif. Les divisions marchaient
successivement; mais les puits étaient beaucoup moins abondans, et
l'eau plus saumâtre qu'au premier passage de l'armée.

Les magasins de Cathiëh étaient parfaitement approvisionnés; l'armée
séjourne dans cette place. Bonaparte va reconnaître Tinëh, Peluse et
la bouche d'Omm-Faredje. Il ordonne la construction d'un fort à Tinëh,
pour se rendre maître de la bouche d'Omm-Faredje. Il laisse à Cathiëh
une garnison considérable; il réunit au commandement de cette place
celui de El-A'rych, et le confie à un général de brigade.

Le 18, l'armée continue sa marche. Le quartier-général part le 19 pour
Salêhiëh. La division Kléber se rend à Tinëh, où elle s'embarque pour
Damiette. Les autres divisions de l'armée prennent la route du Caire,
où elles arrivent le 26 prairial.

Les grands du Caire, le peuple et la garnison viennent au-devant de
l'armée, qui se déploie dans l'ordre de parade. On est étonné de voir
cette armée sortant du désert, et après quatre mois d'une campagne
pénible et sanglante, se présenter dans le meilleur ordre et avoir la
plus belle tenue.

À ce spectacle, succède bientôt un tableau vraiment attendrissant;
c'est celui d'amis, de camarades, qui se livrent avec enthousiasme au
plaisir de se revoir et de s'embrasser. La ville du Caire devient,
pour les Français, une seconde patrie; ils y sont reçus par les
habitans comme des compatriotes.

Mille rapports extravagans et semés par la malveillance, avaient
précédé le retour de l'armée au Caire; on la disait réduite à quelques
hommes blessés et mourans. Voici l'exacte vérité.

Le corps d'armée de l'expédition de Syrie a perdu, dans quatre mois,
sept cents hommes morts de la peste, et cinq cents tués dans les
combats. Le nombre des blessés était, il est vrai, de dix-huit cents;
mais quatre-vingt-dix seulement avaient été amputés; presque tous les
autres avaient l'espoir d'être promptement guéris, et devaient
rentrer dans leurs corps.

C'était surtout les ravages de la peste que la malignité s'était plue
à exagérer. À l'arrivée de l'armée en Syrie, les villes étaient
infectées de cette maladie, que la barbarie et l'ignorance rendent si
funeste dans ces contrées; celui qui en est attaqué se croit mort,
tout le fuit et l'abandonne, et il expire quand les secours de la
médecine, quand des soins convenables auraient pu le rendre à la vie.
Le fatalisme, que ces peuples professent, contribue beaucoup à leur
faire négliger le secours des médecins.

Les soldats français avaient bien aussi quelques préjugés; ils
prenaient la moindre fièvre pour la peste, et se croyaient atteints
d'une maladie incurable et mortelle. Le citoyen Desgenettes, médecin
en chef de l'armée, parcourt les hôpitaux, visite chacun des malades
et calme d'abord leur imagination effrayée. Il soutient que les
bubons, qu'ils prennent pour des symptômes de peste, appartiennent à
une espèce de fièvre maligne dont il est très facile de guérir avec
des soins et des ménagemens; il va jusqu'à s'inoculer en présence des
malades la matière de ces bubons, et emploie pour se guérir les
remèdes qu'il leur ordonne.

Tous les genres d'héroïsme devaient éclater dans cette brave armée, et
le dévouement du citoyen Desgenettes n'a pas été le moins généreux ni
le moins utile. Après avoir rendu au soldat cette tranquillité
d'esprit si nécessaire à la guérison, il achève par ses talens, ses
soins assidus, ce qu'il a si heureusement entrepris, et le plus grand
nombre recouvre la santé.

Un si bel exemple ne pouvait être perdu pour les autres officiers de
santé. On ne peut donner trop d'éloges à la conduite du citoyen
Larrey, chirurgien en chef de l'armée, pour le zèle et l'activité
qu'il n'a cessé de déployer. On le voyait, lui et ses dignes
confrères, sous le feu de l'ennemi, au pied de la brèche, panser les
malheureux blessés. Plusieurs ont reçu des blessures à ce poste
honorable; l'un d'eux a même été tué, mais rien ne pouvait arrêter
leur ardeur et leur dévouement.


EXPÉDITION DANS LA HAUTE-ÉGYPTE.

Pendant qu'au nord Bonaparte battait dans la Syrie les armées
qu'Ibrahim-Bey et Djezzar se disposaient à conduire contre lui, le
général Desaix, au midi, chassait dans la Haute-Égypte, Mourâd-Bey qui
s'y était réfugié après la bataille des Pyramides.

Un mois après la prise du Caire, le général Desaix avait reçu l'ordre
de marcher à la poursuite de Mourâd-Bey. Il s'était embarqué le 8
fructidor an VI, à la pointe du jour, avec deux bataillons de la 88e
de ligne, deux bataillons de la 2e légère, deux bataillons de la 61e
de ligne et l'artillerie attachée à sa division. Le convoi était
escorté d'un chebeck, d'un aviso et de deux demi-galères armées en
guerre.

Le 12, la division se trouve réunie à Al-Fieldi; arrivée le 13 à Bené,
elle prend position en avant de la ville, appuyant sa gauche et sa
droite au Nil, de manière à ce qu'elles soient protégées par les
bâtimens de guerre; elle conserve cette position les 14, 15, 16 et 17
fructidor; et le 18, le général Desaix ayant pourvu à ses moyens de
subsistance, elle part pour se rendre à Aba-Girgé, où elle arrive à
sept heures du soir. Le général Desaix est informé que cent cinquante
mameloucks, et beaucoup de djermes chargées de bagages, vivres et
munitions, sont à Richnesé. Il se met en marche le 20 à la pointe du
jour, avec le 1er bataillon de la 21e légère pour reconnaître leur
position. L'inondation du Nil était déjà très étendue: les troupes
éprouvaient les plus grandes difficultés. Elles traversent huit canaux
et parviennent au lac Barthin, qu'elles passent à gué ayant de l'eau
jusque sous les bras. Après avoir marché pendant quatre heures
continuellement dans l'eau, elles arrivent au village de Chéboubié.
Mourâd-Bey était descendu jusqu'au Faïoum; il avait laissé trois beys
à Behnésé, avec cent cinquante mameloucks et beaucoup d'Arabes. Le
général Desaix s'avance sur ce village; malgré les difficultés que lui
oppose dans sa marche une digue qu'il est obligé de suivre, il fait
tant de diligence, qu'il arrive au moment où les équipages de l'ennemi
passaient le canal de Joseph. Les mameloucks et les Arabes étaient
sur la rive gauche, et protégeaient douze djermes qui s'échappaient en
remontant le Nil.

Les carabiniers de la 21e s'élancent sur la rive; ils font un feu très
vif qui éloigne les mameloucks et disperse les Arabes. Les douze
djermes sont arrêtées; onze étaient chargées de munitions, de vivres,
et surtout d'une grande quantité de blé: la 12e portait sept pièces de
canon.

Le général Desaix rentre le 21 à Aba-Girgé où il rejoint sa division;
il appareille et arrive le 26 à la hauteur de Tarout'-Elcheriff; le
27, il prend position à l'entrée du canal de Joseph. Informé que
l'ennemi occupait Siout avec le reste de ses bâtimens de guerre, il
part dans l'après-midi avec deux demi-galères, deux bataillons de la
61e et deux de la 88e. Il marche vers Siout, après avoir ordonné à un
aviso d'escorter la 21e qui doit le suivre; il laisse un détachement
de cette demi-brigade et une chaloupe canonnière pour occuper
Tarout'-Elcheriff et protéger la navigation avec le Caire.

Le 28, il arrive à Siout; mais l'ennemi s'était enfui à son approche,
et avait remonté jusqu'à Girgé ses djermes et ses bâtimens de guerre.

Trois kiachefs de Soliman-Bey, et environ trois cents mameloucks et
quelques Arabes, étaient à Benhadi, à six lieues de Siout, avec leurs
femmes et beaucoup d'équipages. Le général Desaix, dans l'espoir de
les atteindre, part le premier jour complémentaire. Il longe les
montagnes et arrive le lendemain au jour naissant, après une marche
pénible à travers le désert. L'ennemi avait déjà disparu. Desaix
rentre à Siout le troisième jour complémentaire; il y laisse une
demi-brigade et un aviso, pour escorter un convoi considérable de
grains dont il avait ordonné le chargement pour le Caire; et le soir
même, il part avec sa division et sa flottille, dans le dessein de
rejoindre Mourâd-Bey qui avait regagné le Faïoum.

Le cinquième jour complémentaire, il arrive à l'entrée du canal de
Joseph, et reçoit du Caire un convoi qui lui apporte cinquante
quintaux de biscuit et trois mille cartouches.

Il se met en marche le 2 vendémiaire et entre dans le bahr Joseph,
laissant sur le Nil six bâtimens de guerre pour garder l'entrée du
canal, et croiser à la hauteur de Tarout'-Elcheriff; deux de ces
bâtimens ont ordre de descendre jusqu'à Benesneff, en suivant le
mouvement de la division.

Après une longue et pénible navigation dans le canal, où les djermes
échouaient souvent par la difficulté de suivre la division à travers
des plaines inondées, l'avant-garde aperçoit, le 12, un poste de
Mourâd-Bey à la hauteur du village de Menekia. Desaix ordonne le
débarquement, et se porte avec un détachement sur des espèces de dunes
qui dominent le canal de distance en distance jusqu'à Illahon. Il
s'engage une fusillade d'avant-garde; l'ennemi se retire, la division
se rembarque et continue de suivre le canal.

Le 13 au matin, on aperçoit l'ennemi embusqué dans un endroit où le
canal s'approche du désert; des forces considérables se montrent tout
à coup dans le village de Manzoura. Il eût été dangereux de débarquer
sous le feu de l'ennemi; le général Desaix ordonne de revirer de bord,
regagne la position près de Menekia, et fait débarquer sa division qui
se forme successivement.

Des compagnies de carabiniers chassent et dispersent les mameloucks
qui harcelaient les barques.

Après avoir formé sa division en carré, Desaix organise le service des
barques de manière à leur faire suivre dans le canal le mouvement des
troupes qui s'avancent à l'extrémité de l'inondation, et au bord du
désert. Les mameloucks paraissent vouloir attaquer; quelques coups de
canon les éloignent, et à la nuit la division prend position vis-à-vis
le village de Manzoura.

Elle continue sa marche dans le même ordre, mais elle est harcelée par
l'avant-garde de l'ennemi. Le corps de Mourâd-Bey était encore éloigné
de deux lieues, et paraissait formé sur deux lignes. À l'approche de
la division, il gagne les hauteurs, prend position sur son flanc
gauche, et se met en mesure de la charger.

Desaix ordonne un changement de direction, marche droit à Mourâd-Bey,
et le canonne avec tant de succès, que cette masse de cavalerie,
incertaine dans ses mouvemens, s'arrête et se replie. La division
continue sa marche jusqu'à Elbelamon.

Le 15, elle regagne ses barques pour y prendre du biscuit. L'ennemi
croit qu'elle rétrograde; il la harcelle en poussant des cris de
victoire et de joie; quelques coups de canon l'éloignent, et l'armée
continue sa route, après avoir pris des vivres et le repos nécessaire.

Desaix, informé par ses espions que Mourâd-Bey avait l'intention de
l'attendre à Sédiman, et de lui livrer bataille, se dispose à
l'attaquer lui-même.

Le 16, au lever du soleil, la division se met en mouvement; elle est
formée en carré, avec des pelotons de flanc: elle suit l'inondation et
le bord du désert. À huit heures, on aperçoit Mourâd-Bey à la tête de
son armée, composée d'environ trois mille mameloucks et huit à dix
mille Arabes. L'ennemi s'approche, entoure la division, et la charge
avec la plus grande impétuosité sur toutes ses faces; mais de tous
côtés il est vivement repoussé par le feu de l'artillerie et de la
mousqueterie; les plus intrépides des mameloucks, désespérant
d'entamer la division, se précipitent sur l'un des pelotons de flanc,
commandé par le capitaine Lavalette, de la 21e légère. Furieux de la
résistance qu'ils éprouvent, et de l'impuissance où ils sont de
l'enfoncer, les plus braves se jettent en désespérés dans les rangs,
où ils expirent après avoir vainement employé à leur défense les armes
dont ils sont couverts, leurs carabines, leurs javelots, leurs lances,
leurs sabres et leurs pistolets. Ils tâchent du moins de vendre
chèrement leur vie, et tuent plusieurs chasseurs.

De nouveaux détachemens de mameloucks saisissent ce moment pour
charger deux fois le peloton entamé; les chasseurs se battent corps à
corps, et, après des prodiges de valeur, se replient sur le carré de
la division. Dans cette attaque, les mameloucks perdent plus de cent
soixante hommes: elle coûte aux braves chasseurs treize hommes morts
et quinze blessés.

Mourâd-Bey, après avoir fait charger les autres pelotons sans plus de
succès, divise sa nombreuse cavalerie, qui n'avait encore agi que par
masse, et fait entourer la division. Il couronne quelques monticules
de sable, sur l'un desquels il démasque une batterie de plusieurs
pièces de canon, placée avec avantage, et qui fait un feu meurtrier.

Le général Desaix, devant un ennemi six fois plus fort que lui, et
dans une position où une retraite difficile sur ses barques le forçait
à abandonner ses blessés, juge qu'il faut ou vaincre ou se battre
jusqu'au dernier homme. Il dirige sa division sur la batterie ennemie
qui est enlevée à la baïonnette.

Maître des hauteurs et de l'artillerie de Mourâd-Bey, Desaix fait
diriger une vive canonnade sur l'ennemi, qui bientôt fuit de toutes
parts. Trois beys et beaucoup de kiachefs restent sur le champ de
bataille, ainsi qu'une grande quantité de mameloucks et d'Arabes. La
division ramène ses blessés, prend quelque repos, et se met en marche
à trois heures après midi pour Sédiman, où elle s'empare d'une partie
des bagages de l'ennemi, que les Arabes commençaient à piller.
Mourâd-Bey se retire derrière le lac de Ghazah, dans le Faïoum: les
Arabes l'abandonnent.

Les Français ont perdu dans la bataille de Sédiman, trois cent
quarante hommes; cent cinquante ont été blessés. Généraux, officiers
et soldats, tous se sont couverts de gloire. La division part le 17,
avec la flottille, pour se rendre à Illahon; elle s'empare des barques
de l'ennemi qui s'y trouvent.

Le général Desaix fait partir les blessés pour le Caire, où il avait
déjà envoyé environ quatre cents hommes affectés d'ophthalmies,
maladie occasionnée par les vapeurs du Nil, et malheureusement très
commune dans la Haute-Égypte. La division reste à Illahon, d'où elle
part pour lever les impositions et prendre les chevaux du Faïoum.
Mourâd-Bey avait non seulement défendu aux habitans de payer, il avait
encore envoyé Ali-Kiachef avec cent cinquante mameloucks et des Arabes
pour soulever le pays.

Desaix laisse trois cent cinquante hommes dans la ville de Faïoum, et
il en part le 16 brumaire pour soumettre les villages insurgés. Il
trouve sous les armes tous ceux dans lesquels il se présente; mais ils
rentrent aussitôt dans l'obéissance, à l'exception du village de
Liriné, où Ali-Kiachef soutient contre l'avant-garde un léger combat,
à la suite duquel il prend la fuite, abandonnant six chameaux chargés
d'effets. Le village est livré au pillage et brûlé.

Mourâd-Bey, profitant du moment où le général Desaix avait quitté le
Faïoum pour parcourir la province, avait envoyé environ mille
mameloucks pour soulever le pays et marcher sur la ville de Faïoum.
Des beys et des kiachefs s'étaient répandus au nord et au midi de la
province, pour soulever les Arabes et les fellâhs. Le 17, une
multitude prodigieuse était déjà réunie sous les armes. Le 18, à huit
heures du matin, des Arabes paraissent au sud-ouest de la ville de
Faïoum, et s'avancent vers la partie qui est sur la rive gauche du
canal.

Le général Robin, atteint de l'ophthalmie, se trouvait à Faïoum. Le
chef de bataillon Expert était commandant de la place. Instruit des
mouvemens de l'ennemi, il retranche, autant que le permettent les
moyens d'une ville ouverte de toutes parts, la maison où l'hôpital est
établi.

Il n'avait que trois cent cinquante hommes et cent cinquante malades.
Sur les onze heures du matin, plus de trois mille Arabes, mille
mameloucks, et une quantité prodigieuse de fellâhs armés s'avancent
sur deux colonnes; une partie s'élance et escalade l'enceinte des
faubourgs; ils avaient à leur tête des beys et des kiachefs. Tous
attaquent en même temps et avec fureur sur tous les points.

Toutes les issues de la ville n'avaient pu être occupées. L'ennemi
profite de cet avantage, pour tourner les principaux postes, qui,
après avoir fait une vive résistance, et couvert de morts les défilés
qu'ils défendent, se retirent en bon ordre, en se ralliant à la maison
d'Ali-Kiachef, où était l'hôpital. C'est là que le général Robin et
le commandant Expert réunissent leurs forces afin d'éviter une guerre
de rue trop meurtrière. Pendant que les Arabes et les fellâhs
s'approchent en gagnant de toit en toit, le reste des assiégeans se
précipite en foule et sans précautions par les grandes issues.

Le chef de bataillon Expert avait prévu ce désordre; et, dans le
dessein d'en profiter, il avait formé dans l'hôpital deux colonnes
retranchées. Il commande lui-même la colonne de droite; celle de
gauche est confiée au chef de bataillon Sacro. Dès que l'ennemi est à
portée, la réserve fait une fusillade terrible par les toits et les
fenêtres; en même temps les deux colonnes débouchent en battant la
charge, et fondent à la baïonnette sur l'ennemi, qu'elles culbutent de
rue en rue. La terreur s'empare également des Arabes et des fellâhs
qui sont sur les maisons; la plupart, croyant la victoire assurée, se
livraient au pillage; tous veulent se sauver à la fois et
s'embarrassent dans leur fuite; on en fait un carnage affreux;
l'ennemi est poursuivi jusqu'à une lieue de la ville par les chefs de
bataillon Expert et Sacro, qui montrent l'un et l'autre une
intrépidité et un sang-froid qu'on ne peut trop admirer. L'ennemi
laisse deux cents hommes tués dans la ville, et un grand nombre de
blessés; les Français ont eu quatre hommes tués et seize blessés.

Les habitans de la ville de Faïoum se réunissent aux Français et
poursuivent l'ennemi. Desaix s'était mis en marche pour cette ville
aussitôt qu'il avait été informé des dangers qui la menaçaient; il y
arrive le 20 frimaire au matin, il apprend la victoire aussi glorieuse
qu'inespérée de ses braves, et il s'empresse d'en profiter pour faire
de nouvelles courses dans les provinces de Benesouef et de Miniet, et
disputer la levée des impositions de ces provinces à Mourâd-Bey, qui
faisait aussi des incursions dans l'intention de les percevoir.

Quoique battu à Sédiman et à Faïoum, Mourâd-Bey, à la faveur de sa
cavalerie, que l'infanterie française ne pouvait atteindre, restait
toujours maître des provinces de la Haute-Égypte, et conservait une
position menaçante.

Bonaparte envoie à Desaix un renfort de mille hommes de cavalerie, et
de trois pièces d'artillerie légère commandés par le général Davoust,
et lui donne ordre de poursuivre vivement Mourâd-Bey jusqu'aux
cataractes du Nil, de détruire les mameloucks, ou de les chasser
entièrement de l'Égypte.

Le général Davoust, parti du Caire le 16 frimaire, se rend en quatre
jours à Benesouef, et a bientôt rejoint le général Desaix. La division
se met en mouvement le 26 frimaire, pour attaquer Mourâd-Bey qui était
campé à deux journées de marche, sur la rive gauche du canal Joseph,
et au bord du désert.

Le 27 frimaire, elle rencontre l'avant-garde de l'ennemi, formée par
les mameloucks de Selim-Aboudic. On les chasse du village de Fechen,
où ils venaient de prendre position, et ils se retirent sur le camp
de Mourâd-Bey qui fuit à l'approche du général Desaix, et marche vers
le Nil qu'il se dispose à remonter. La division, sur laquelle il avait
dix à douze heures d'avance, cherche en vain à l'atteindre. Elle
bivouaque, le 27, à Zafetezain; le 28, à Bermin; le 30, à Zagny, où
elle quitte les montagnes pour se rapprocher du fleuve. L'infanterie
prend position à Taha, la cavalerie à Miniet, d'où Mourâd-Bey avait
fui au lever du soleil, et avec tant de précipitation, qu'il avait
abandonné quatre djermes portant une pièce de douze en bronze, un
mortier de douze pouces, et quinze pièces de canon de fer de différens
calibres.

Mourâd-Bey se retire vers le Haut-Saïd; Desaix le poursuit à grandes
journées. Le 1er nivôse, la division couche près des anciens portiques
d'Achmounain; le 4 à Siout, et arrive le 9 à Girgé.

Mais la flottille, sans cesse retardée par les vents contraires,
n'avait pu mettre la même célérité dans ses mouvemens. On avait le
plus grand besoin des munitions et des approvisionnemens dont elle
était chargée, et l'on se voit contraint de perdre à l'attendre vingt
jours d'un temps précieux.

Mourâd-Bey profite de cette inaction des Français pour leur susciter
des ennemis de tous les côtés. Déjà il avait écrit aux chefs du pays
de Jedda et d'Yamb'o, pour les engager à passer la mer, et à
exterminer _une poignée d'infidèles qui voulaient détruire la religion
de Mahomet_. Des émissaires avaient été envoyés en Nubie, et en
amenaient des renforts. D'autres s'étaient rendus à Hesney, près du
vieil Hassan-Bey Jaddâoui, dans le dessein de le réconcilier avec
Mourâd-Bey, et de le déterminer à faire cause commune. Quelques uns
enfin s'étaient répandus dans le beau pays entre Girgé et Siout; leur
but était de faire insurger les habitans sur les derrières des
Français, d'attaquer et détruire leur flottille.

Desaix fut informé, dès le 12 nivôse, qu'un rassemblement considérable
de paysans se formait près de Souâguy, à quelques lieues de Girgé. Il
était important de faire un exemple prompt et terrible des insurgés,
afin de contenir les peuples dans l'obéissance, et de lever sans
obstacles les impositions et l'argent dont on avait besoin. Le général
Davoust reçoit l'ordre de partir sur-le-champ avec toute la cavalerie,
et de marcher contre ce rassemblement.

Ce général rencontre, le 14, cette multitude d'hommes armés, près du
village de Souâguy. Il fait former à l'instant son corps de bataille
par échelons, et ordonne à son avant-garde, composée du 7e de hussards
et du 22e de chasseurs, de charger avec impétuosité. Les insurgés ne
peuvent soutenir ce choc, ils fuient en désordre, et sont poursuivis
long-temps. On leur tue plus de huit cents hommes. Un pareil châtiment
semblait devoir répandre la terreur dans le pays; mais à peine la
cavalerie rentrait à Girgé, que le général Desaix est informé qu'il se
forme, à quelques lieues de Siout, un rassemblement beaucoup plus
considérable que le premier, et composé de paysans à pied et à
cheval, la plupart venus des provinces de Miniet, de Benesouef et
d'Hoara.

Le retard des barques, dont on n'avait aucune nouvelle certaine,
commençait à donner de vives inquiétudes à Desaix, qui ordonne au
général Davoust de marcher de nouveau à la tête de la cavalerie contre
les rebelles, de sévir contre eux d'une manière terrible, et de faire
tous ses efforts pour amener la flottille.

Le 19 nivôse, Davoust marche sur le village de Tahta. Au moment où il
allait y entrer, il apprend qu'un corps considérable de cavalerie
ennemie charge son arrière-garde formée d'un escadron du 20e de
dragons; aussitôt il forme son corps de troupes, et se précipite sur
les ennemis qu'il taille en pièces; mille restent sur le champ de
bataille; le reste prend la fuite. En les poursuivant, le général
Davoust aperçoit la flottille à la hauteur de Siout. Le vent étant
devenu favorable, elle fait route, et arrive le 29 à Girgé, où la
cavalerie l'avait devancée.

Le général Desaix était informé depuis quelques jours, par les
rapports de ses espions, que mille chérifs, habitans du pays d'Yamb'o
et de Jedda, avaient passé la mer Rouge, et s'étaient rendus à
Cosséir, sous les ordres d'un chef des Arabes d'Yamb'o; que de là ils
s'étaient portés à Kéné, d'où ils avaient été se réunir à Mourâd-Bey;
que Hassan-Bey Jaddàoui et Osman-Bey Hassan, à la tête de deux cent
cinquante mameloucks, étaient déjà arrivés à Houé; que des Nubiens,
des Maugrabins campaient dans ce dernier village; que, par suite des
écrits incendiaires répandus par les mameloucks, tous les habitans de
l'Égypte supérieure, depuis les Cataractes jusqu'à Girgé, étaient en
armes et prêts à marcher; qu'enfin Mourâd-Bey, plein de confiance dans
une armée aussi formidable, s'était mis en marche pour attaquer les
Français: son avant-garde en effet, commandée par Osman-Bey Hassan,
vient coucher, le 2 pluviôse, dans le désert, à la hauteur de
Samanhout.

Desaix, après avoir pris sur la flottille ce qui lui était le plus
nécessaire, et lui avoir ordonné de suivre les mouvemens de la
division, part de Girgé le 2 pluviôse pour aller à la rencontre des
ennemis, et va coucher à Él-Macera. Le 3, l'avant-garde, formée par la
7e de hussards, et commandée par le chef de brigade Duplessis,
rencontre celle de l'ennemi sous les murs de Samanhout.

Le général Desaix, arrivé quelques instans après, partage son
infanterie en deux carrés égaux; sa cavalerie, formant elle-même un
carré, est placée dans l'intervalle des deux autres, de manière à être
protégée et flanquée par leur feu.

À peine ces dispositions sont-elles faites, que l'ennemi s'avance de
toutes parts. Sa nombreuse cavalerie cerne la division, et une colonne
d'infanterie, composée en partie d'Arabes d'Yamb'o, commandée par les
chérifs et les chefs de ce pays, se jette dans un grand canal, sur la
gauche des Français, qu'elle commence à inquiéter par la vivacité de
son feu. Desaix ordonne à ses aides-de-camp Rapp et Savary de se
mettre à la tête d'un escadron du 7e de hussards, et de charger
l'ennemi en flanc, pendant que le capitaine Clément, avec les
carabiniers de la 21e légère, s'avancerait en colonne serrée dans le
canal et enfoncerait celle des ennemis. Cet ordre est exécuté avec
autant de bravoure que de précision; l'ennemi est culbuté; il prend la
fuite, laissant sur la place une quinzaine de morts, et emmenant un
grand nombre de blessés. Un carabinier, qui était parvenu à enlever
des drapeaux de la Mecque, fut tué d'un coup de poignard: sa perte est
la seule que les Français aient eu à regretter dans cette action, qui
les rendit maîtres du village de Samanhout.

Cependant les innombrables colonnes ennemies s'avançaient en poussant
des cris affreux, et se disposaient à l'attaque. Déjà la colonne des
Arabes d'Yamb'o s'est ralliée. Elle attaque et veut enlever le village
de Samanhout; mais les intrépides carabiniers de la 21e font un feu si
vif et si bien nourri, qu'elle est forcée de se retirer avec une perte
considérable.

Les mameloucks se précipitent sur le carré commandé par le général
Friant, tandis que plusieurs colonnes d'infanterie se portent sur
celui que commande le général Belliard; on leur riposte par un feu
d'artillerie et de mousqueterie si terrible, qu'ils sont dispersés en
un instant, et obligés de rétrograder, laissant le terrain couvert de
leurs morts.

Le général Davoust reçoit l'ordre de charger le corps des mameloucks,
où se trouvent Mourâd et Hassan qui paraissent vouloir conserver leur
position; mais ils n'attendent pas la charge de ce général, et la
fuite précipitée de Mourâd-Bey devient le signal de la retraite
générale. L'ennemi est poursuivi pendant quatre heures l'épée dans les
reins. La division ne s'arrête qu'à Farchoute, où elle trouve beaucoup
de musulmans expirant de leurs blessures. Les ennemis, dans cette
journée, outre un grand nombre de blessés, ont eu plus de deux cent
cinquante hommes tués, dont cent Arabes d'Yamb'o; les Français n'ont
eu que quatre hommes tués et quelques blessés.

Le succès de ce combat est principalement dû à l'artillerie légère que
commandait le chef de brigade Latournerie, officier également
recommandable par son activité et ses talens militaires.

Le 4, à une heure du matin, on continue de poursuivre Mourâd-Bey; une
soixantaine d'Arabes d'Yamb'o qu'on rencontre dans un village sont
taillés en pièces. Une grande partie de cette infanterie étrangère
avait repassé le fleuve et fuyait avec précipitation; beaucoup se
dispersaient dans le pays.

Desaix arrive le 9 à Hesney, où il laisse le général Friant et sa
brigade, et part lui-même le 10 pour Sienne où il arrive le 13, après
avoir essuyé des fatigues excessives, en traversant les déserts et
chassant toujours l'ennemi devant lui.

Mourâd, Hassan, Soliman et huit autres beys, voyant qu'ils sont
poursuivis avec un acharnement qui ne leur laisse aucune ressource;
que leurs mameloucks, exténués de fatigue, sont dans l'impossibilité
de se battre, que le nombre des déserteurs augmente chaque jour,
qu'ils ont perdu beaucoup de chevaux et une grande quantité de leurs
équipages, qu'ils n'ont point de relâche à espérer des Français,
prennent le parti de se jeter dans l'affreux pays de Bribe, au-dessus
des cataractes, et à quatre grandes journées de Sienne.

Le 14, le général Desaix marche vers l'île de Philé, en Éthiopie, où
il prend beaucoup d'effets et plus de cent cinquante barques que les
mameloucks y ont conduites avec des peines infinies, et qu'ils sont
contraints d'abandonner à l'approche des Français. Desaix, n'ayant
point trouvé de barques près de Philé, ne peut entrer dans cette île;
mais il confie le soin de s'en emparer au général Belliard qu'il
laisse à Sienne avec la 21e légère. La division, en traversant
l'Égypte supérieure, trouve une quantité prodigieuse de monumens
antiques de la plus grande beauté. Les ruines de Thèbes, les débris du
temple de Tentira, étonnent les regards du voyageur et méritent encore
l'admiration du monde.

Le 16 pluviôse, le général Desaix part de Sienne pour Hesney, où il
arrive le 21 avec sa cavalerie qu'il avait divisée en deux corps sur
les deux rives du Nil. Celui de la rive droite est commandé par
l'adjudant-général Rabasse.

Osman-Bey Hassan n'avait pas suivi Mourâd à Sienne. Arrivé près de
Rabin, il y avait passé le Nil avec deux cent cinquante mameloucks
environ, et vivait sur la rive droite dans les villages de sa
domination. Lorsqu'il apprit l'arrivée des Français à Sienne, il
s'enfonça dans les déserts. Le général Desaix, dont la cavalerie était
harassée, et qui était pressé de retourner à Hesney, s'était contenté,
pour le moment, de détruire les ressources d'Osman-Bey Hassan.

Le général Friant, que Desaix avait laissé à Hesney en se rendant à
Sienne, avait eu avis que les débris des Arabes d'Yamb'o se ralliaient
dans les environs de Kéné, sur la route de Cosséir; dès le 18, il
avait formé une colonne mobile, composée de la 61e et des grenadiers
de la 88e; cette colonne, commandée par le chef de brigade Conroux,
avait une pièce de canon. Elle se porta avec rapidité sur Kéné, petite
ville fort importante par le grand commerce qu'elle fait avec les
habitans des rives de la mer Rouge.

Desaix, à son arrivée à Hesney, est informé que le chef des Arabes
d'Yamb'o se tient caché dans les déserts, où il attend l'arrivée d'un
second convoi; il envoie aussitôt le général Friant et le reste de sa
brigade vers Kéné, avec l'ordre de lever des contributions en argent
et en chevaux jusqu'à Girgé, aussitôt qu'il se serait assuré des
habitans de cette partie de la rive droite, fort difficiles à
gouverner.

D'autres rapports annonçaient qu'Osman-Bey Hassan était revenu sur
les bords du fleuve, et continuait d'y faire vivre sa troupe. Desaix
ne voulant pas lui permettre de séjourner aussi près de lui, envoie à
sa poursuite le général Davoust, avec le 22e de chasseurs et le 15e de
dragons.

Le 24, à la pointe du jour, le général apprend qu'Osman-Bey Hassan est
sur le bord du Nil, et que ses chameaux font de l'eau. Il fait presser
la marche; bientôt ses éclaireurs lui annoncent que l'on voit des
chameaux qui rentrent dans le désert, que les ennemis sont au pied de
la montagne, et paraissent protéger leur convoi.

Le général Davoust forme sa cavalerie sur deux lignes, et s'avance
avec rapidité sur les mameloucks, qui d'abord ont l'air de se retirer;
mais tout à coup ils font volte-face, et fournissent une charge
vigoureuse sous le feu meurtrier du 15e de dragons. Plusieurs
mameloucks tombent sur la place. Le chef d'escadron Fontelle est tué
d'un coup de sabre. Osman-Bey a son cheval tué sous lui; il est
lui-même dangereusement blessé. Le 22e de chasseurs à cheval se
précipite avec impétuosité sur l'ennemi. On combat corps à corps; le
carnage devient affreux; mais malgré la supériorité des armes et du
nombre, les mameloucks sont forcés d'abandonner le champ de bataille,
où ils laissent un grand nombre des leurs et plusieurs kiachefs; ils
se retirent rapidement vers leurs chameaux, qui, pendant le combat,
avaient continué leur route dans le désert.

Parmi les beaux traits qui ont honoré cette mémorable journée, on
remarque celui de l'aide-de-camp du général Davoust, le citoyen
Montleger, qui, blessé dans le fort du combat, et ayant eu son cheval
tué sous lui, se saisit du cheval d'un mamelouck et sortit ainsi de la
mêlée.

Osman-Bey se retire dans l'intérieur des déserts sur la route de
Cosséir, près d'une citerne nommée la Kuita. Il était à présumer que,
ne pouvant y vivre qu'avec beaucoup de difficultés, il reviendrait
vers Radesie, et passerait même sur la rive gauche, dans un village
qui lui appartenait près d'Etfou. En conséquence le général Desaix
envoie dans ce village un détachement de cent soixante hommes de la
21e légère, commandés par son aide-de-camp Clément. Le 26, le général
Davoust rentre à Hesney; et, le 27, Desaix part de cette ville pour
Kous. Il laisse à Hesney une garnison de deux cents hommes du 61e et
du 88e, sous les ordres du citoyen Binot, aide-de-camp du général
Friant, qui, avec les mêmes troupes, avait conduit un fort convoi à
Sienne.

Le général Desaix se mettait en route lorsqu'il reçut des dépêches du
chef de brigade Conroux, commandant la colonne mobile que le général
Friant avait envoyée, le 18 pluviôse, vers Kéné, à la poursuite des
Arabes d'Yamb'o. Le chef de ces Arabes, qui se tenait caché dans les
environs de Kéné, voyant que les habitans leur fournissaient peu de
vivres, qu'ils manquaient de moyens pour retourner à Cosséir, et
qu'il fallait se faire des ressources pour gagner le temps de
l'arrivée du 2e convoi qu'il attendait, avait formé le projet
d'enlever Kéné. En conséquence, le 24 pluviôse, à onze heures du soir,
tous les postes de la 61e sont attaqués en même temps par les Arabes,
qui avaient entraîné dans leurs rangs une foule de paysans. Aussitôt
les troupes sont sous les armes, elles marchent à l'ennemi et le
culbutent de toutes parts.

Le chef de brigade Conroux, jeune officier plein d'ardeur,
d'intelligence et d'activité, en se portant d'un point de la ligne à
l'autre, reçoit sur la tête un coup de pique qui l'étend par terre.
Ses grenadiers se précipitent autour de lui et l'emportent sans
connaissance, jurant tous de le venger. La vive défense que la colonne
avait opposée aux attaques de l'ennemi l'avait forcé de se retirer. La
nuit était fort obscure, et l'on attendait avec impatience le lever de
la lune pour le poursuivre. Le chef de bataillon Dorsenne, qui
commandait la place, veillait avec le plus grand soin à sa défense, et
se disposait à continuer l'action que la nuit avait suspendue. À peine
les mesures sont-elles prises, que les ennemis reviennent en foule, en
poussant des hurlemens épouvantables. Après avoir été reçus comme la
première fois, par une fusillade extrêmement vive, ils sont chargés
avec tant d'impétuosité, qu'ils sont mis à l'instant dans une déroute
complète. On les poursuit pendant des heures entières. En fuyant, deux
à trois cents de ces malheureux se jettent dans un enclos de
palmiers, où, malgré les feux de demi-bataillon que fait diriger
contre eux le chef de bataillon Dorsenne, ils s'acharnent à se
défendre jusqu'au dernier.

On estime à plus de trois cents hommes tués la perte de l'ennemi dans
cette affaire, qui n'a coûté au vainqueur que trois blessés au nombre
desquels se trouve le chef de bataillon Dorsenne, dont la conduite
mérite les plus grands éloges.

Ce n'est que quelques heures après ce combat, que, malgré toute la
diligence qu'il avait faite, on vit arriver à Kéné le général Friant,
avec le 7e de hussards.

Le général Desaix, parti le 27 de Hesney, était arrivé, le 24 pluviôse
à Kous, avec les 14e et 18e régimens de dragons; il avait détaché à
quelques lieues les 15e et 20e, sous les ordres du chef de brigade
Pinon, vers Salamié, point extrêmement important, et qui est un
débouché de la Kuita. Il ordonne que l'on s'occupe partout avec
activité de la levée des chevaux, et de la perception des impôts en
argent, dont on avait le plus grand besoin.

Après le combat de Kéné, les Arabes d'Yamb'o s'étaient retirés dans
les déserts d'Aboumana; leur chérif Hassan, fanatique exalté et
entreprenant, les entretenait dans l'espoir d'exterminer les
_infidèles_ aussitôt que les renforts qu'il attendait seraient
arrivés. Provisoirement il mettait tout en oeuvre pour soulever les
vrais croyans de la rive droite. À sa voix toutes les têtes
s'échauffent, tous les bras s'arment; déjà une multitude d'Arabes est
accourue à Aboumana, des mameloucks fugitifs et sans asile s'y rendent
également. L'orage grossit, et les belliqueux habitans de la rive
droite vont éprouver à leur tour ce que peut la valeur française.

Le 29 pluviôse, le général Friant arrive près d'Aboumana, qu'il trouve
rempli de gens armés. Les Arabes d'Yamb'o sont en avant rangés en
bataille. Ses grenadiers le sont déjà en colonne d'attaque, commandée
par le chef de brigade Conroux. Après avoir reçu plusieurs coups de
canon, et à l'approche des grenadiers, la cavalerie et les paysans
prennent la fuite, mais les Arabes tiennent bon. Le général Friant
forme alors deux colonnes pour tourner le village, et leur enlever
leurs moyens de retraite. Ils ne peuvent résister au choc terrible des
grenadiers; ils se jettent dans le village, où ils sont assaillis et
mis en pièces. Cependant une autre colonne, commandée par le citoyen
Silly, chef de brigade commandant la 88e poursuivait les fuyards; les
soldats y mirent tant d'acharnement, qu'ils s'enfoncèrent cinq heures
de marche dans les déserts, et arrivèrent au camp des Arabes d'Yamb'o;
fort heureusement ils y trouvèrent, avec beaucoup d'effets de toute
espèce, de l'eau et du pain. Le général Friant ne voyait point revenir
cette colonne; son inquiétude était extrême et augmentait à chaque
instant; il pensait que si elle ne se perdait pas dans les immenses
plaines de déserts où elle s'était jetée, au moins perdrait-elle
beaucoup de soldats, que la faim et surtout la soif auraient
accablés. Mais quelle fut sa surprise de les voir revenir frais et
chargés de butin! Un Arabe que l'on avait fait prisonnier en entrant
dans le désert, avait conduit la colonne au camp de l'ennemi.

Les Arabes d'Yamb'o ont perdu, dans cette journée, quatre cents morts,
et ont eu beaucoup de blessés. Une grande quantité de paysans ont été
tués dans les déserts; les Français n'ont eu que quelques blessés.

Après le combat d'Aboumana, le général Friant continue sa route vers
Girgé, où il arrive le 3 ventôse. Il y laisse un bataillon de la 88e
sous les ordres du chef de brigade Morand, et deux jours après, il se
porte à Farchoute, d'où il renvoie les deux bataillons de la 61e à
Kéné. Dans cet intervalle, le général Belliard écrivit à Desaix,
qu'ayant appris que Mourâd-Bey avait fait un mouvement pour se
rapprocher de Sienne, il avait marché à lui, et l'avait forcé de
rentrer dans le mauvais pays de Bribe. Quelques jours après, ce
général manda que plusieurs kiachefs et une centaine de mameloucks
s'étaient jetés dans les déserts de la rive droite pour éviter Sienne,
et allaient rejoindre Osman-Bey Hassan à la Kuita. Le détachement que
Desaix avait à Etfou les vit; mais il se mit vainement à leur
poursuite.

D'autres avis apprirent que Mahamet-Bey-Él-Elphi séparé de son armée,
par l'effet d'une charge de cavalerie, le jour de la bataille de
Samanhout, après avoir passé quelque temps dans les oasis au-dessus
d'Ackmin, s'était rendu à Siout, où il levait de l'argent et des
chevaux, et que les tribus arabes de Coraïm et Benouafi l'aidaient
dans ses projets.

Enfin Desaix fut encore informé que les beys Mourâd, Hassan et
plusieurs autres, à la tête de sept à huit cents chevaux et beaucoup
de Nubiens, avaient paru tout à coup devant Hesney, le 7 à la pointe
du jour; que son aide-de-camp, le citoyen Clément, à la tête de son
détachement de cent soixante hommes de la 21e, était sorti d'Hesney,
et avait présenté la bataille à cet immense rassemblement qui avait
été intimidé par l'audace et la valeur qu'on lui opposait; qu'il les
avait harcelés pendant une heure; que les ennemis avaient préféré la
fuite au combat, et avaient forcé de marche sur Arminte.

Tous ces rapports réunis, et le bruit général du pays, firent juger au
général Desaix que le point de ralliement des ennemis était à Siout:
en conséquence, il rassemble ses troupes, ordonne au général Belliard,
qui était descendu de Sienne à la suite des mameloucks, de laisser une
garnison de quatre cents hommes à Hesney, et de continuer à descendre
en observant bien les mouvemens des Arabes d'Yamb'o, qu'il doit
combattre partout où il les rencontrera.

Le 12, le général Desaix passe le Nil et se porte sur Farchoute, où il
arrive le 15, laissant un peu derrière lui la djerme armée _l'Italie_,
et plusieurs barques chargées de munitions et de beaucoup d'objets
d'artillerie. _L'Italie_, portait des blessés, quelques malades, les
munitions de la 61e demi-brigade, et quelques hommes armés.

Il marche rapidement sur Siout, pour ne pas donner le temps à
Mourâd-Bey de se réunir à Elphi-Bey, et les combattre, si déjà cette
réunion était opérée. Sur la route, il apprend près de Girgé, qu'à
leur passage les troupes de Mourâd-Bey étaient parvenues à faire
soulever un nombre infini de paysans, toujours prêts à combattre les
Français dès qu'ils faisaient un mouvement pour descendre; que ces
paysans sont commandés par des principaux cheiks du pays, entre autres
par un mamelouck brave et vigoureux, et qu'ils sont à quelques lieues
de l'armée française.


COMBAT DE SOUHAMA.

Dès que l'on vit paraître les ennemis, le général Friant forma trois
gros corps de troupes pour les envelopper et les empêcher de gagner le
désert. Cette manoeuvre eut un succès complet: en un instant mille de
ces rebelles sont tués ou noyés; le reste a beaucoup de peine à
s'échapper, et ne fait sa retraite qu'à travers une grêle de balles.

Le général Friant ne perdit pas un homme dans ce combat, à la suite
duquel on prit cinquante chevaux, que leurs maîtres avaient abandonnés
pour se jeter à la nage. Le lendemain de cette affaire, les
mameloucks furent poursuivis de si près, que Mourâd-Bey se décida à
faire route vers Elouâh, n'emmenant que cent cinquante hommes avec
lui. Les autres s'enfoncèrent un peu plus dans le désert, et firent
route vers Siout, où le général Desaix arriva peu de temps après eux.

À son approche, Elphi-Bey avait repassé le fleuve et était retourné
dans la petite oasis d'Ackmin; quelques kiachefs et mameloucks de
Mourâd-Bey l'y suivirent, ainsi qu'Osman-Bey Cherkâoui; les autres se
jetèrent dans les déserts, au-dessus de Bénéadi, où ils éprouvèrent
les horreurs de la faim; beaucoup désertèrent et vinrent à Siout;
d'autres préférèrent se cacher dans les villages, où, pour vivre, ils
vendirent leurs armes: ils se sont depuis réunis aux Français.

Cependant le chérif Hassan venait de recevoir un second convoi qui le
renforçait de quinze cents hommes; les débris du premier le
rejoignent. À peine sont-ils réunis, qu'il apprend que le général
Desaix a laissé des barques en arrière, qu'un vent du nord, très
violent, les empêche de descendre, et qu'avec des peines infinies
elles n'ont pu venir qu'à la hauteur du village de Benout, dont il
n'est qu'à une lieue et demie. Sur-le-champ il en prévient Osman-Bey
Hassan à la Kuita, se met en marche et arrive sur le Nil; aussitôt les
barques sont attaquées par une forte fusillade; _l'Italie_ répond par
une canonnade terrible, et cent Arabes d'Yamb'o restent morts. Les
ennemis viennent à bout de s'emparer des petites barques, mettent à
terre les munitions de guerre et les objets d'artillerie dont ils
jugent avoir besoin, les remplissent de monde et courent à l'abordage
sur _l'Italie_. Alors le commandant de cette djerme, le courageux
Morandi redouble ses décharges à mitraille; mais ayant déjà un grand
nombre de blessés à son bord, et voyant beaucoup de paysans qui vont
l'attaquer de la rive gauche, il croit trouver son salut dans la
fuite: il met à la voile, il avait peu de monde pour servir ses
manoeuvres; le vent était très fort, sa djerme échoue. Alors les
ennemis abordent de tous côtés; l'intrépide Morandi a refusé de se
rendre, il n'a plus d'espoir: il met le feu aux poudres de son
bâtiment et se jette à la nage. Dans le moment il est assailli par une
grêle de balles et de pierres, et expire dans les tourmens. Tous les
malheureux Français qui échappèrent aux flammes de _l'Italie_, sont
massacrés par les fanatiques et cruels habitans d'Yamb'o. Cet avantage
avait doublé l'espoir du chérif; déjà il avait annoncé la destruction
des Français comme certaine; il y avait, disait-il, un petit corps
d'infidèles près de lui, qu'il allait écraser.


COMBAT DE COPTHOS.--ASSAUT DU VILLAGE ET DE LA MAISON FORTIFIÉE DE
BENOUT.

Le 18 au matin, le général Belliard, après avoir passé le Nil à
El-Kamouté, arrive près de l'ancienne Copthos. À l'instant, il
aperçoit déboucher tambour battant et drapeaux déployés, trois
colonnes nombreuses d'infanterie, et plus de trois à quatre cents
mameloucks, dont le nombre venait d'augmenter par l'arrivée de
Hassan-Bey Jeddâoui, qui avait passé le Nil à Etfou.

Le général fait former son carré (il n'avait qu'une pièce de canon de
3). Une des colonnes ennemies, la plus considérable, composée d'Arabes
d'Yamb'o, s'approche; l'audace est peinte dans sa marche. À la vue des
tirailleurs français, le fanatique Hassan entre dans une sainte
fureur, et ordonne à cent de ses plus braves de se jeter sur ces
infidèles et de les égorger. Au lieu d'être épouvantés, les
tirailleurs se réunissent, et les attendent de pied ferme. Alors
s'engage un combat corps à corps, et dont le succès restait incertain,
lorsqu'une quinzaine de dragons du 20e chargent à bride abattue,
séparent les combattans, sabrent plusieurs Arabes d'Yamb'o, pendant
que les chasseurs reprennent leurs armes, et taillent en pièces tous
les autres. Plus de cinquante Arabes d'Yamb'o restent sur la place.
L'adjudant-major Laprade en tue deux de sa main; deux drapeaux de la
Mecque sont pris.

Pendant cette action, des coups de canon bien dirigés empêchaient le
chérif de donner des secours à ses éclaireurs, et faisaient rebrousser
chemin aux deux autres colonnes; mais les mameloucks avaient tourné le
carré, et feignaient de vouloir le charger en queue: on détache
vingt-cinq tirailleurs qui les contiennent long-temps.

Le général Belliard fait continuer la marche, et, après avoir passé
plusieurs fossés et canaux défendus et pris de suite, il arrive près
de Benout. Le canon tirait déjà sur les tirailleurs; Belliard
reconnaît la position des ennemis, qui avaient placé quatre pièces de
canon de l'autre côté d'un canal extrêmement large et profond; il fait
former les carabiniers en colonne d'attaque, et ordonne que l'on
enlève ces pièces au moment où le carré passerait le canal, et
menacerait de tourner l'ennemi.

En effet, on bat la charge, et les pièces allaient être enlevées par
les carabiniers, lorsque les mameloucks, qui avaient rapidement fait
un mouvement en arrière, se précipitent sur eux à toute bride. Les
carabiniers ne sont point étonnés; ils s'arrêtent et font une décharge
de mousqueterie si vive, que les mameloucks sont obligés de se retirer
promptement, laissant plusieurs hommes et chevaux sur la place; les
carabiniers se retournent, se jettent à corps perdu sur les pièces, y
massacrent une trentaine d'Arabes d'Yamb'o, les enlèvent et les
dirigent sur les ennemis qui se jettent dans une mosquée, dans une
grande barque, dans plusieurs maisons du village, surtout dans une
maison de mameloucks dont ils avaient crénelé les murailles, et où ils
avaient tous leurs effets et leurs munitions de guerre et de bouche.

Alors le général Belliard forme deux colonnes, l'une destinée à serrer
de très près la grande maison, l'autre à entrer dans le village, et à
enlever de vive force la mosquée, et toutes les maisons où il y aurait
des ennemis. Quel combat et quel spectacle! Les Arabes d'Yamb'o font
feu de toutes parts; les Français entrent dans la barque, et mettent à
mort tout ce qui s'y trouve. Le chef de brigade Eppler, excellent
officier, et d'une bravoure distinguée, commandait dans le village; il
veut entrer dans la mosquée, il en sort un feu si vif qu'il est obligé
de se retirer. Alors on embrase cette mosquée, et les Arabes d'Yamb'o,
qui la défendent, y périssent dans les flammes; vingt autres maisons
subissent le même sort; en un instant le village ne présente que des
ruines, et les rues sont comblées de morts. Jamais on n'a vu un pareil
carnage.

La grande maison restait à prendre; Eppler se charge de cette
expédition. Par toutes les issues on arrive à la grande porte; les
sapeurs de la demi-brigade la brisent à coups de hache, pendant que
les sapeurs de la ligne faisaient crouler la muraille du flanc gauche,
et que des chasseurs mettaient le feu à une petite mosquée attenante à
la maison, et où les ennemis avaient renfermé leurs munitions de
guerre. Les poudres prennent feu; vingt-cinq Arabes d'Yamb'o sautent
en l'air, et le mur s'écroule de toutes parts. Aussitôt Eppler réunit
ses forces sur ce point, et, malgré les prodiges de valeur de ces
fanatiques forcenés, qui, le fusil dans la main droite, le sabre dans
les dents, et nus comme des vers, veulent en défendre l'entrée, il
parvient à se rendre maître de la grande cour; alors la plupart vont
se cacher dans des réduits où ils sont tués quelques heures après.

Les Arabes d'Yamb'o ont eu, dans cette sanglante journée, douze cents
hommes tués et un grand nombre de blessés; les Français ont repris
toutes leurs barques excepté _l'Italie_, neuf pièces de canon, et deux
troupeaux. Le chérif Hassan a été trouvé parmi les morts. De son côté,
le général Belliard a eu une trentaine de morts et autant de blessés.
Du nombre des premiers se trouve le citoyen Bulliand, capitaine des
carabiniers, officier du plus grand mérite.

Ce n'est qu'après les combats de Copthos et de Benout, que le général
Desaix reçut, pour la première fois depuis son départ de Kouhé, des
nouvelles du général Belliard, dont les Arabes d'Yamb'o interceptaient
les lettres; il mandait que les chasseurs n'avaient plus que
vingt-cinq cartouches chacun; qu'il n'avait plus un seul boulet à
tirer, et seulement une douzaine de coups de canon à mitraille, qu'il
était nécessaire de l'approvisionner le plus promptement possible, vu
que les mameloucks d'Hassan et d'Osman Hassan, et les Arabes d'Yamb'o
venaient de redescendre à Birambra.

Desaix rassemble aussitôt tout ce qu'il peut de munitions de guerre,
les charge sur des barques de transport, passe le Nil le 28 ventôse,
et se met en marche pour accompagner le convoi. Les ennemis étaient
battus, mais non détruits. Pour arriver à ce but, le général Desaix
croit devoir adopter un système de colonnes successives, de manière à
forcer l'ennemi à rester dans les déserts, ou du moins à faire de très
grandes marches pour arriver dans le pays cultivé.

Le 10 germinal, il arrive à Kéné, ravitaille les troupes du général
Belliard; et, le 11, se met en marche pour aller combattre les
ennemis, qui, depuis deux jours, étaient postés à Kouhé.

À son approche, ils rentrent dans les déserts et se séparent.
Hassan-Bey et Osman-Bey vont à la Kuita, et le chérif descend vers
Aboumana, où était déjà Osman-Bey Cherkâoui; mais six à sept cents
habitans d'Yamb'o et de Jedda l'abandonnent et retournent à Cosséir.
Le général Belliard est envoyé, avec la 21e et le 20e de dragons, au
village d'Adjazi, principal débouché de la Kuita, et le général
Desaix, avec les deux bataillons de la 61e le 7e de hussards et le 18e
de dragons, se rend à Birambra, autre débouché de la Kuita, et où il y
a une bonne citerne. Par ce moyen les ennemis ne pouvaient sortir des
déserts, sans faire quatre jours de marche extrêmement pénible. Le
général Belliard a l'ordre de rassembler des chameaux pour porter de
l'eau, et de marcher à la Kuita, laissant un fort détachement à
Adjazi. Hassan et Osman eurent avis de ces préparatifs et partirent.
Le 12, à onze heures du soir, ils arrivèrent à la hauteur du général
Desaix dans les déserts; un de leurs déserteurs l'en prévint, et
ajouta que leur intention était de rejoindre les Arabes d Yamb'o. Il
donne de suite avis de ce mouvement au général Belliard, qui envoie
pour le relever un détachement de sa brigade, tandis qu'à travers les
déserts, le général Desaix se met en marche, le 25, pour Kéné, où il
avait laissé trois cents hommes.

Après une heure de marche environ, un des hussards qui étaient en
éclaireurs, annonce les mameloucks. L'adjudant-général Rabasse qui
commande l'avant-garde, prévient le général Davoust, et s'avance pour
mieux reconnaître l'ennemi et soutenir ses éclaireurs qui déjà étaient
chargés. Bientôt il l'est lui-même, et soutient le choc avec une
bravoure et une intelligence admirable, mais le nombre l'accable; et,
quoique culbuté avec son cheval, il se retire sans perte sur le corps
de bataille où le général Desaix venait d'arriver; l'ordre est
aussitôt donné à l'infanterie d'avancer, et à la cavalerie de prendre
position sur un monticule extrêmement escarpé, pour y attendre et
recevoir la charge; mais on ne peut parvenir à l'y placer. Une grande
valeur animait le chef de brigade Duplessis; il désirait depuis
long-temps trouver l'occasion de se signaler. Il ne peut voir arriver
de sang-froid l'ennemi, et son courage impatient lui fait oublier
l'exécution des ordres qu'il a reçus; il se porte, à quinze pas en
avant de son régiment, et fait sonner la charge. Il se précipite au
milieu des ennemis, et y fait des traits de la plus grande valeur;
mais il a son cheval tué, et l'est bientôt lui-même d'un coup de
trombon. Sa mort jette un peu de désordre; le général Davoust est
forcé de faire avancer la ligne des dragons. Ces braves, commandés par
le chef d'escadron Bouvaquier, chargent si impétueusement les
mameloucks, qu'ils les obligent de se retirer en désordre et
d'abandonner le champ de bataille.

L'infanterie et l'artillerie n'avançaient que lentement et péniblement
dans le sable; tout était fini quand elles arrivèrent.. Cette affaire,
dans laquelle les mameloucks ont eu plus de vingt morts et beaucoup de
blessés, parmi lesquels Osman Hassan, a coûté aux Français plusieurs
officiers, entr'autres l'intrépide Bouvaquier, chef d'escadron,
plusieurs soldats tués et quelques blessés.

Après ce combat, les mameloucks firent un crochet, et retournèrent
promptement à la Kuita, laissant plusieurs blessés et des chevaux dans
les déserts. Le général Desaix écrit au général Belliard de les y
chercher s'ils y restent, et de les suivre partout s'ils en sortent.
Il revient le même jour à Kéné. Il forme une colonne mobile composée
d'un bataillon de la 61e et du 7e de hussards, qu'il met à la
disposition du général Davoust, auquel il donne l'ordre de détruire
jusqu'au dernier des Arabes d'Yamb'o, qu'on annonçait être toujours
dans les environs d'Aboumana. En même temps le commandant de Girgé
avait ordre de se porter au rocher de la rive droite qui fait face à
cette ville pour les combattre et les arrêter dans le cas de retraite;
ils étaient forcés d'y passer.

Les Arabes d'Yamb'o sentirent que le moment était difficile; ils se
décidèrent à ne pas attendre le général Davoust, et passèrent le Nil
au-dessus de Bardis.

Le commandant de Girgé, qui en est informé, va les reconnaître,
revient à Girgé, prend deux cent cinquante hommes de sa garnison, et
va à leur rencontre.


COMBATS DE BARDIS ET DE GIRGÉ.

Le 16, après midi, le chef de brigade Morand arrive à la vue de
Bardis. Les Arabes d'Yamb'o, beaucoup de paysans, des mameloucks et
des Arabes sortent aussitôt du village en poussant de grands cris; le
citoyen Morand leur fait faire une vive décharge de mousqueterie; ils
répondent et battent un peu en retraite. Le nombre des ennemis était
considérable; la position de Morand était bonne; il avait peu de
troupes, il crut devoir y rester. Une demi-heure après, il fut
attaqué de nouveau, et reçut les ennemis comme la première fois; ils
laissèrent beaucoup de leurs morts sur la place, et s'enfuirent à la
faveur de la nuit qui arrivait; Morand en profita aussi pour revenir à
Girgé couvrir ses établissemens.

Un nouveau combat fut livré le lendemain. Les Arabes d'Yamb'o
marchèrent sur Girgé, où ils parvinrent à pénétrer. Pendant qu'ils
cherchaient à piller le bazar, Morand forme deux colonnes, et dirige
l'une dans l'intérieur de la ville, et l'autre en dehors. Cette
disposition réussit à souhait; tout ce qui était dans la ville fut
tué; le reste s'enfuit vers les déserts. Dans ces deux jours, les
Arabes d'Yamb'o ont perdu deux cents morts; le citoyen Morand a eu
quelques blessés.

Le chef de bataillon Ravier l'a très bien secondé dans cette affaire,
où il a donné des preuves de zèle et d'intelligence.

Le général Davoust, qui avait su la défaite des Arabes d'Yamb'o, passa
le Nil; mais il ne put arriver à Girgé qu'après le combat, et lorsque
la nouvelle d'une dernière défaite des Arabes d'Yamb'o y parvenait.
Voici ce qui y donna lieu.

Dès le 14 germinal, le commandant Pinon, qui était resté à Siout pour
gouverner la province, avait écrit au citoyen Lasalle de venir à
Siout, pendant qu'il irait donner la chasse à des Arabes qui
inquiétaient les environs de Mélàoui. Le citoyen Lasalle, qui était
resté à Tahta avec son régiment, s'y rendit. Pinon revint le 19, et le
même jour il eut avis que les Arabes d'Yamb'o, après avoir été battus
à Girgé, étaient venus dévaster Tahta, et que leur chef cherchait
encore à soulever le pays.


COMBAT DE GÉHÉMI.

Le 21, le citoyen Lasalle part pour les attaquer, ayant sous ses
ordres un bataillon de la 88e, le 22e de chasseurs et une pièce de
canon.

Le 23, à une heure après midi, le citoyen Lasalle arrive près de
Géhémi, village extrêmement grand, où étaient les Arabes d'Yamb'o. Il
fait de suite cerner le village par des divisions de son régiment, et
marche droit à l'ennemi avec l'infanterie. Les Arabes d'Yamb'o font
une décharge de mousqueterie, et se jettent dans un enclos à doubles
murailles qu'ils venaient de créneler. Malgré le feu du canon et la
fusillade, ils résistèrent plusieurs heures; enfin ils furent
enfoncés. Ceux qui ne furent pas tués sur-le-champ s'enfuirent; mais
une grande partie fut taillée en pièces par le 22e. Une centaine ou
deux gagnèrent cependant les déserts à la faveur des arbres et des
jardins. Les Arabes d'Yamb'o ont perdu dans cette action environ trois
cents hommes tués, parmi lesquels se trouve le chérif, successeur
d'Hassan.

Après l'affaire de Birambra, du 13 germinal, le général Desaix s'était
rendu à Kéné, pour y organiser l'expédition destinée contre Cosséir;
les marchands de ce port et de Jedda viennent le trouver, et lui
demander paix et protection. Ils sont accueillis et caressés. Il fait
la paix avec les cheiks de Cosséir, et avec un cheik du pays d'Yamb'o
qui remplissait à Cosséir les fonctions de consul pour son pays. Il
donne ordre au général Belliard de faire construire un fort à Kéné, de
hâter les préparatifs de l'expédition sur Cosséir, et le nomme
commandant de la province de Thèbes dont l'administration venait
d'être organisée. Après ces dispositions, le général Desaix se rend de
Kéné à Girgé, dont il confie le commandement au citoyen Morand; il
part ensuite pour Siout, où il arrive le 26 floréal.

Cependant le général Davoust n'avait pas cessé de suivre les Arabes
d'Yamb'o; mais après l'affaire du citoyen Lasalle, ils parurent
détruits, et ce général vint à Siout. Il y était depuis plusieurs
jours, et ne pouvait savoir ce qu'était devenu le petit nombre qui
avait échappé au 22e, lorsque tout à coup on le prévient qu'il se
forme à Bénéadi, grand et superbe village, et dont les habitans
passent pour les plus braves de l'Égypte, un rassemblement de
mameloucks, d'Arabes et de Darfouriens caravanistes, venus de
l'intérieur de l'Afrique. On ajoute que Mourâd-Bey doit venir des
oasis se mettre à la tête de cette troupe.

Le général Davoust se dispose aussitôt à marcher contre ce village; il
renforce sa colonne d'un bataillon de la 88e et du 15e de dragons; il
remplace provisoirement Pinon dans le commandement de la province de
Siout, par le chef de brigade Silly, qui l'a conservé depuis.


COMBAT DE BÉNÉADI.

Le 29, le général Davoust arrive près de Bénéadi qui est plein de
troupes; le flanc du village vers le désert était couvert par une
grande quantité de cavalerie, mameloucks, Arabes et paysans. Ce
général forme son infanterie en deux colonnes; l'une doit enlever le
village pendant que l'autre le tournera. Cette dernière était précédée
par la cavalerie, sous les ordres de Pinon, chef de brigade distingué
par ses talens; mais en passant près d'une maison, ce malheureux
officier reçoit un coup de fusil et tombe mort. Le général Davoust le
remplace par l'adjudant-général Rabasse. La cavalerie aperçoit les
mameloucks dans les déserts; une des colonnes d'infanterie s'y porte;
mais l'avant-garde de Mourâd-Bey, que l'affreuse misère faisait sortir
des oasis, lui porte promptement le conseil de retourner. Les Arabes
et les paysans à cheval avaient déjà lâché pied. L'infanterie et la
cavalerie reviennent à la charge. Le village est aussitôt investi;
l'infanterie y entre, et malgré le feu qui sort de toutes les maisons,
les Français s'en rendent entièrement maîtres. Deux mille, tant Arabes
d'Yamb'o que Maugrabins, Darfouriens, mameloucks démontés, et
habitans de Bénéadi, restent sur le champ de bataille. En un instant
ce beau village est réduit en cendres et n'offre que des ruines. On y
fait un butin immense, et on y trouve jusqu'à des caisses pleines
d'or.

Pendant que Davoust détruisait Bénéadi, les Arabes de Géama et
d'El-Bacoutchi menaçaient Miniet; un grand nombre de villages des
environs de Miniet s'insurgeaient, et les débris du rassemblement de
Bénéadi y couraient: le chef de brigade Détrée, qui avait peu de
troupes, désirait qu'un secours vint changer sa position. Le général
Davoust y marcha, mais il arriva trop tard. Détrée avait fait un
vigoureux effort, et les ennemis avaient été forcés de se retirer. On
disait que les Arabes d'Yamb'o marchaient sur Benesouef, dont les
environs se révoltaient aussi; le général Davoust y court. L'opinion
parmi les habitans de la province de Benesouef est qu'il ne descend de
troupes que lorsque les autres ont été détruites; en conséquence ils
courent aux armes, et, s'ils sont en force, ils attaquent les
prétendus fuyards; s'ils sont trop faibles, ils se mettent à la
poursuite de ces troupes pour les dévaliser; que s'ils ne peuvent les
massacrer, ni les piller, ils leur refusent les moyens de subsistance.

Le général Davoust se trouva dans le dernier de ces cas. Arrivé près
du village d'Abou-Girgé, son Cophte se porte en avant pour faire
préparer des vivres. Le cheik répond qu'il n'y a point de vivres chez
lui pour les Français, qu'ils sont tous détruits en haut, et que si
lui ne se dépêche de se retirer, il le fera bâtonner d'importance. Le
Cophte veut lui représenter ses torts; on le renverse de son cheval,
et le cheik s'en empare. Le Cophte, fort heureux de se sauver, vient
rendre compte de sa réception au général Davoust, qui, après avoir
fait sommer le village de rentrer dans l'obéissance, et avoir porté
des paroles de paix, le fait cerner, et ordonne de mettre tout à feu
et à sang: mille habitans sont morts dans cette affaire. Le général
Davoust continue sa route sur Benesouef; les ennemis, dont le nombre
ne pouvait inquiéter, avaient passé le fleuve; le général Davoust se
disposait à les y poursuivre, quand il reçut du général Dugua l'ordre
de se rendre au Caire.

Lorsque les beys Hassan Jeddâoui et Osman Hassan partirent de la Kuita
pour remonter vers Sienne, le général Belliard les suivit de très
près, et les força de se jeter au-dessus des cataractes: il laissa
ensuite à Hesney le brave chef de brigade Eppler, avec une garnison de
cinq cents hommes qui devait contenir le pays, y lever des
contributions, et surtout veiller à ce que les mameloucks ne
redescendissent pas, et il revint à Kéné s'occuper sans relâche de la
construction du fort, mais plus encore de l'expédition de Cosséir.

Vers le 20 floréal, Eppler eut avis que les mameloucks étaient revenus
à Sienne, où ils vivaient fort tranquillement, et se refaisaient de
leurs fatigues et de leurs pertes. Cet excellent officier jugea qu'il
était important de leur enlever cette dernière ressource; en
conséquence il donna ordre au capitaine Renaud, qu'il avait envoyé
quelques jours auparavant à Etfou avec deux cents hommes, de marcher
sur Sienne, et de chasser les mameloucks au-dessus des cataractes.


COMBAT DE SIENNE.

Le 27, à deux heures après midi, arrivé à une demi-lieue de Sienne, le
capitaine Renaud est prévenu qu'il va être attaqué. À peine a-t-il
fait quelques dispositions que les ennemis arrivent sur lui bride
abattue; ils sont attendus et reçus avec le plus grand sang-froid. La
charge est fournie avec la dernière impétuosité, et quinze mameloucks
tombent morts au milieu des rangs: Hassan-Bey Jeddâoui est blessé d'un
coup de baïonnette, et son cheval tué; Osman-Bey Hassan reçoit deux
coups de feu, dix mameloucks expirent à une portée de canon du champ
de bataille, vingt-cinq autres sont trouvés morts de leurs blessures à
Sienne.

Ce combat, l'exemple du désespoir d'une part, et du plus grand courage
de l'autre, a coûté cinquante morts et plus de soixante blessés aux
ennemis qui, pour la troisième fois, ont été rejetés au-dessus des
cataractes, où la misère et tous les maux vont les accabler.

Le capitaine Renaud a quatre hommes tués et quinze blessés.

Le premier soin du général Desaix, à son arrivée à Siout, fut de faire
chercher des chameaux et confectionner des outres, afin d'aller
joindre Mourâd-Bey à Elouâh; expédition qu'il désirait faire marcher
de front avec celle de Gosséir; mais l'apparition des Anglais dans ce
port le força de diriger contre Cosséir toute son attention.

Le général Belliard, qui devait la commander, se trouvant attaqué d'un
grand mal d'yeux, Desaix lui envoya le citoyen Donzelot, son
adjudant-général, pour le seconder ou le remplacer: ils partirent l'un
et l'autre de Kéné, le 7 prairial, avec cinq cents hommes de la 21e.

Le 10, le général Belliard prend possession du port de Cosséir, où se
trouve un fort qui, avec quelques réparations, peut devenir important.


BATAILLE ET SIÈGE D'ABOUKIR.

Telle était la situation de la Haute-Égypte et de l'armée du général
Desaix, quand Bonaparte arriva au Caire de son expédition de Syrie.
Son premier soin avait été d'organiser son armée et d'en remplir tous
les cadres, afin de la mettre promptement en état de marcher à de
nouveaux combats. Il n'avait détruit qu'une partie du plan général
d'attaque combiné entre la Porte et l'Angleterre; il jugea qu'il lui
faudrait bientôt écarter les autres dangers qu'il avait prévus.

En effet, il est bientôt instruit par le général Desaix que les
mameloucks de la Haute-Égypte s'étant divisés, une partie s'est portée
dans l'oasis de Sébahiar, avec dessein de se réunir à Ibrahim-Bey, qui
était revenu à Ghazah, tandis que Mourâd-Bey descendait par le Faïoum
pour gagner l'oasis du lac Natron, afin de se réunir à un
rassemblement d'Arabes qui s'y était formé, et que le général Destaing
avait reçu ordre de disperser avec la colonne mobile mise à sa
disposition. Cette marche de Mourâd-Bey, combinée avec le mouvement
des Arabes, annonçait le dessein de protéger un débarquement soit à la
tour des Arabes, soit à Aboukir.

Le 22 messidor, le général Lagrange part du Caire avec une colonne
mobile; il arrive à Sébahiar où il surprend les mameloucks dans leur
camp; ils n'ont que le temps de fuir dans le désert, en abandonnant
tous leurs bagages et sept cents chameaux. Osman-Bey, plusieurs
kiachefs et quelques mameloucks sont tués. Cinquante chevaux restent
au pouvoir des braves que le général Lagrange commande.

Le général Murat reçoit l'ordre de se rendre à la tête d'une colonne
mobile, aux lacs Natron, d'en éloigner les rassemblemens d'Arabes, de
seconder le général Destaing, et de couper le chemin à Mourâd-Bey. Ce
général arrive aux lacs Natron, prend, chemin faisant, un kiachef et
trente mameloucks qui évitaient la poursuite du général Destaing.
Mourâd-Bey est informé, près des lacs Natron, que les Français y sont;
il rétrograde aussitôt, et couche le 25 messidor près des pyramides de
Gisëh, du côté du désert.

Bonaparte, informé de ce mouvement, part du Caire le 26 messidor, avec
les guides à cheval et ceux à pied, les grenadiers des 18e et 32e, les
éclaireurs et deux pièces de canon; il va coucher aux pyramides de
Gisëh, où il ordonne au général Murat de le joindre. Arrivé aux
pyramides, son avant-garde poursuit les Arabes qui marchaient à la
suite de Mourâd-Bey, parti le matin pour remonter vers le Faïoum. On
tue quelques hommes; on prend plusieurs chameaux.

Le général Murat, qui avait rejoint Bonaparte, suit l'espace de cinq
lieues la route qu'avait tenue Mourâd-Bey.

Bonaparte, disposé à rester deux ou trois jours aux pyramides de
Gisëh, y reçoit une lettre d'Alexandrie, qui lui apprend qu'une flotte
turque, de cent voiles, avait mouillé à Aboukir le 23, et annonçait
des vues hostiles contre Alexandrie. Il part au moment même pour se
rendre à Gisëh; il y passe la nuit à faire ses dispositions; il
ordonne au général Murat de se mettre en marche pour Rahmanié, avec sa
cavalerie, les grenadiers de la 69e, ceux des 18e et 32e, les
éclaireurs, et un bataillon de la 13e qu'il avait avec lui.

Une partie de la division Lannes reçoit l'ordre de passer le Nil dans
la nuit, et de se rendre à Rahmanié.

Une partie de la division Rampon reçoit également l'ordre de passer le
Nil à la pointe du jour, pour se porter aussi sur Rahmanié.

Le parc destiné à marcher se met en mouvement; pendant la nuit, tous
les ordres et toutes les instructions sont expédiés dans les
provinces.

Bonaparte recommande au général Desaix d'ordonner au général Friant de
rejoindre les traces de Mourâd-Bey, et de le suivre avec sa colonne
mobile partout où il ira; de faire bien approvisionner le fort de Kéné
dans la Haute-Égypte, et celui de Cosséir; de laisser cent hommes dans
chacun de ces forts; de surveiller la situation du Caire pendant
l'expédition contre le débarquement des Turcs à Aboukir; de se
concerter avec le général Dugua, commandant au Caire, et d'envoyer la
moitié de sa cavalerie à l'armée. Il recommande au général Dugua de
tenir, autant qu'il lui sera possible, des colonnes mobiles dans les
provinces environnant le Caire; de se concerter avec les généraux
Desaix et Regnier; de tenir la citadelle du Caire et les forts bien
approvisionnés et de s'y retirer en cas d'événement majeur.

Il écrit au général Regnier de faire surveiller les approvisionnemens
des forts d'El-A'rych, Cathiëh, Salêhiëh et Belbéis; de s'opposer
autant qu'il le pourra avec la 85e et le corps de cavalerie à ses
ordres, à tous les mouvemens, soit de la part des fellâhs ou des
Arabes révoltés, soit de celle d'Ibrahim-Bey et des troupes de
Djezzar; enfin, en cas de forces supérieures, d'ordonner aux garnisons
de s'enfermer dans les forts, tandis que lui et ses troupes
rentreraient au Caire.

Au général Kléber, de faire un mouvement sur Rosette, en laissant les
troupes nécessaires à la sûreté de Damiette et de la province.

Le général Menou, avec une colonne mobile, était parti pour les lacs
Natron. Il reçoit l'ordre de mettre deux cents Grecs avec une pièce de
canon, pour tenir garnison dans les couvens, qui sont bâtis de manière
à faire d'excellens forts. L'objet est de défendre l'occupation de cet
oasis à Mourâd-Bey, ainsi qu'aux Arabes; il lui est ordonné de
rejoindre l'armée à Rahmanié avec le reste de sa colonne.

Le général en chef, avec le quartier-général, part de Gisëh le 28
messidor, couche le même jour à Ouardan, le 29 à Terranëh, le 30 à
Chabour; il arrive le 1er thermidor à Rahmanié, où l'armée se réunit
le 2 et le 3.

Les généraux Lannes, Robin et Fugières, qui étaient dans les provinces
de Menouff et de Charkié pour y faire payer le miri, rejoignent
l'armée à Rahmanié.

Bonaparte apprend que les cent voiles turques mouillées à Aboukir le
24, avaient débarqué environ trois mille hommes et de l'artillerie, et
avaient attaqué le 27 la redoute, qu'ils avaient enlevée de vive
force; que le fort d'Aboukir, dont le commandant avait été tué,
s'était rendu le même jour par une de ces lâchetés qui méritent un
exemple sévère.

Le fort est séparé de la terre par un fossé de vingt pieds, avant une
contrescarpe taillée dans le roc; le revêtement en est bon; il eût pu
tenir jusqu'à l'arrivée du secours.

L'adjudant-général Julien, à Rosette, se conduit avec autant de
sagesse que de prudence; il fait conduire dans le fort les munitions,
les vivres, les malades qui sont à Rosette; mais il reste dans cette
ville, avec la plus grande partie des deux cents hommes environ qu'il
avait à ses ordres; il maintient la confiance et la tranquillité dans
la province et dans le Delta, et son intrépidité en impose aux agens
de l'ennemi.

Le général Marmont écrit que les Turcs ont pris Aboukir par
capitulation; qu'ils sont occupés à débarquer leur artillerie, qu'ils
ont coupé les pontons construits par les Français pour la
communication avec Rosette, sur le passage qui joint le Madié à la
rade d'Aboukir; que les espions qu'il avait envoyés rapportaient que
l'ennemi avait le projet de faire le siége d'Alexandrie, et était fort
d'environ quinze mille hommes.

Bonaparte envoie le général Menou à Rosette, avec un renfort de
troupes; il lui ordonne d'observer l'ennemi, de défendre le Bogaze à
l'embouchure du Nil.

On espérait que l'ennemi deviendrait entreprenant, par la prise
d'Aboukir; qu'il marcherait, soit sur Rosette, soit sur Alexandrie;
mais Bonaparte apprend qu'il s'établit et se retranche dans la
presqu'île d'Aboukir, qu'il forme des magasins dans le fort, qu'il
organise les Arabes, et attend Mourâd-Bey, avec ses mameloucks, avant
de se porter en avant.

L'ennemi acquérait chaque jour de nouvelles forces: il était donc
important de prendre une position d'où l'on pût l'attaquer également,
soit qu'il se portât sur Rosette, soit qu'il voulût investir
Alexandrie; une position telle que l'on pût marcher sur Aboukir, s'il
y restait, l'y attaquer, lui enlever son artillerie, le culbuter dans
la mer, le bombarder dans le fort, et le lui reprendre.

Bonaparte se décide à prendre cette position au village de Birket,
situé à la hauteur d'un des angles du lac Madié, d'où l'on se porte
également sur l'Eter, Rosette, Alexandrie et Aboukir; d'où l'on peut
en outre resserrer l'ennemi dans la presqu'île d'Aboukir, lui rendre
plus difficile sa communication avec le pays, et intercepter les
secours qu'il peut attendre des Arabes et des mameloucks.

Le général Murat, avec la cavalerie, les dromadaires, les grenadiers,
et le 1er bataillon de la 69e, part de Rahmanié le 2 au soir, pour se
rendre à Birket. Le général a l'ordre de se mettre en communication
avec Alexandrie par des détachemens; de faire reconnaître l'ennemi à
Aboukir, et de pousser des patrouilles sur l'Eter et autour du lac
Madié.

L'armée part de Rahmanié le 4 thermidor, ainsi que le
quartier-général. Le 5, elle est en position à Birket. Des sapeurs
sont envoyés à Beddâh pour y nettoyer les puits. Une patrouille enlève
le 3, près de Buccintor, environ soixante chameaux chargés d'orge et
de blé, que les Arabes conduisaient à Aboukir.

L'armée part de Birket dans la nuit du 5; une division prend position
à Kafr-Finn, et l'autre à Beddâh. Le quartier-général se rend à
Alexandrie. Le général en chef passe la nuit à prendre connaissance
des rapports de l'ennemi à Aboukir. Il fait partir les trois
bataillons de la garnison d'Alexandrie, aux ordres du général
Destaing, pour aller reconnaître l'ennemi, prendre position, et faire
nettoyer les puits. À moitié chemin d'Alexandrie à Aboukir, il apprend
que le général Kléber, avec une partie de sa division, est à Foua, et
suit les mouvemens de l'armée, ainsi qu'il en avait reçu l'ordre.

Bonaparte avait employé la matinée du 6 à voir les fortifications
d'Alexandrie, et à tout disposer pour attaquer l'ennemi. D'après les
rapports des espions et ceux faits par les reconnaissances,
Mustapha-Pacha, commandant l'armée turque, avait débarqué avec environ
quinze mille hommes, beaucoup d'artillerie et une centaine de chevaux,
et s'occupait à se retrancher.

Dans l'après-midi, Bonaparte part d'Alexandrie avec le
quartier-général, et prend position au puits entre Alexandrie et
Aboukir. La cavalerie du général Murat, les divisions Lannes et
Rampon, ont ordre de se rendre à cette même position; elles y arrivent
dans la nuit du 6 au 7, à minuit, ainsi que quatre cents hommes de
cavalerie venant de la Haute-Égypte.

Le 7 thermidor, à la pointe du jour, l'armée se met en mouvement;
l'avant-garde est commandée par le général Murat, qui a sous ses
ordres quatre cents hommes de cavalerie, et le général de brigade
Destaing, avec trois bataillons et deux pièces de canon.

La division Lannes formait l'aile droite, et la division Lanusse
l'aile gauche. La division Kléber, qui devait arriver dans la journée,
formait la réserve. Le parc, couvert d'un escadron de cavalerie,
venait ensuite.

Le général de brigade Davoust, avec deux escadrons et cent
dromadaires, a ordre de prendre position entre Alexandrie et l'armée,
autant pour faire face aux Arabes et à Mourâd-Bey, qui pouvaient
arriver d'un moment à l'autre, que pour assurer la communication avec
Alexandrie.

Le général Menou, qui s'était porté à Rosette, avait eu l'ordre de se
trouver à la pointe du jour à l'extrémité de la barre de Rosette à
Aboukir, et au passage du lac Madié, pour canonner tout ce que
l'ennemi aurait dans le lac, et lui donner de l'inquiétude sur sa
gauche.

Mustapha-Pacha avait sa première ligne à une demi-lieue en avant du
fort d'Aboukir, environ mille hommes occupaient un mamelon de sable
retranché à sa droite sur le bord de la mer, soutenu par un village à
trois cents toises, occupé par douze cents hommes et quatre pièces de
canon. Sa gauche était sur une montagne de sable, à gauche de la
presqu'île, isolée, à six cents toises en avant de la première ligne;
l'ennemi occupait cette position qui était mal retranchée, pour
couvrir le puits le plus abondant d'Aboukir. Quelques chaloupes
canonnières paraissaient placées pour défendre l'espace de cette
position à la seconde ligne; il y avait deux mille hommes environ et
six pièces de canon.

L'ennemi avait sa seconde position en arrière du village, à trois
cents toises; son centre était établi à la redoute qu'il avait
enlevée; sa droite était placée derrière un retranchement prolongé
depuis la redoute jusqu'à la mer, pendant l'espace de cent cinquante
toises; sa gauche, en partant de la redoute vers la mer, occupait des
mamelons et la plage qui se trouvait à la fois sous les feux de la
redoute et sous ceux des chaloupes canonnières; il avait dans cette
seconde position, à peu près sept mille hommes et douze pièces de
canon. À cent cinquante toises derrière la redoute, se trouvait le
village d'Aboukir et le fort occupés ensemble par environ quinze cents
hommes; quatre-vingts hommes à cheval formaient la suite du pacha,
commandant en chef.

L'escadre était mouillée à une demi-lieue dans la rade.

Après deux heures de marche, l'avant-garde se trouve en présence de
l'ennemi; la fusillade s'engage avec les tirailleurs.

Bonaparte arrête les colonnes, et fait ses dispositions d'attaque.

Le général de brigade Destaing, avec ses trois bataillons, marche pour
enlever la hauteur de la droite de l'ennemi, occupée par mille hommes.
En même temps un piquet de cavalerie a ordre de couper ce corps dans
sa retraite sur le village.

La division Lannes se porte sur la montagne de sable, à la gauche de
la première ligne de l'ennemi, où il avait deux mille hommes et six
pièces de canon; deux escadrons de cavalerie ont l'ordre d'observer et
de couper ce corps dans sa retraite.

Le reste de la cavalerie marche au centre; la division Lanusse reste
en seconde ligne.

Le général Destaing marche à l'ennemi au pas de charge; celui-ci
abandonne ses retranchemens, et se retire sur le village; la cavalerie
sabre les fuyards.

Le corps sur lequel marchait la division Lannes, voyant que la droite
de sa première ligne est forcée de se replier, et que la cavalerie
tourne sa position, veut se retirer, après avoir tiré quelques coups
de canon; deux escadrons de cavalerie et un peloton des guides lui
coupent la retraite, et forcent à se noyer dans la mer ce corps de
deux mille hommes; aucun n'évite la mort; le commandant des guides à
cheval, Hercule, est blessé.

Le corps du général Destaing marche sur le village, centre de la
seconde ligne de l'ennemi; il le tourne en même temps que la 32e
demi-brigade l'attaque de front. L'ennemi fait une vive résistance; sa
seconde ligne détache un corps considérable par sa gauche pour venir
au secours du village; la cavalerie le charge, le culbute, et poursuit
les fuyards, dont une grande partie se précipite dans la mer.

Le village est emporté, l'ennemi est poursuivi jusqu'à la redoute,
centre de sa seconde position. Cette position était très forte; la
redoute était flanquée par un boyau qui fermait à droite la presqu'île
jusqu'à la mer. Un autre boyau se prolongeait sur la gauche, mais à
peu de distance de la redoute; le reste de l'espace était occupé par
l'ennemi qui était sur des mamelons de sable et dans les palmiers.

Pendant que les troupes reprennent haleine, on met des canons en
position au village et le long de la mer; on bat la droite de l'ennemi
et sa redoute. Les bataillons du général Destaing formaient, au
village qu'ils venaient d'enlever, le centre d'attaque en face de la
redoute; ils ont ordre d'attaquer.

Le général Fugières reçoit l'ordre de former en colonne la 18e
demi-brigade, et de marcher le long de la mer pour enlever au pas de
charge la droite les Turcs. La 32e, qui occupait la gauche du village,
l'ordre de tenir l'ennemi en échec, et de soutenir la 18e.

La cavalerie, qui formait la droite de l'armée, attaque l'ennemi par
sa gauche; elle le charge avec impétuosité à plusieurs reprises; elle
sabre et force à se jeter dans la mer tout ce qui est devant elle;
mais elle ne pouvait rester au-delà de la redoute, se trouvant entre
son feu et celui des canonnières ennemies. Emportée par sa valeur dans
ce défilé de feux, elle se repliait aussitôt qu'elle avait chargé, et
l'ennemi renvoyait de nouvelles forces sur les cadavres de ses
premiers soldats.

Cette obstination et ces obstacles ne font qu'irriter l'audace et la
valeur de la cavalerie; elle s'élance et charge jusque sur les fossés
de la redoute qu'elle dépasse; le chef de brigade Duvivier est tué;
l'adjudant-général Roze, qui dirige les mouvemens avec autant de
sang-froid que de talent, le chef de brigade des guides à cheval,
Bessières, l'adjudant-général Leturcq, sont à la tête des charges.

L'artillerie de la cavalerie, celle des guides, prennent position sous
la mousqueterie ennemie, et, par le feu de mitraille le plus vif,
concourent puissamment au succès de la bataille.

L'adjudant-général Leturcq juge qu'il faut un renfort d'infanterie, il
vient rendre compte au général en chef qui lui donne un bataillon de
la 75e; il rejoint la cavalerie; son cheval est tué; alors il se met à
la tête de l'infanterie; il vole du centre à la gauche pour rejoindre
la 18e demi-brigade, qu'il voit en marche pour attaquer les
retranchemens de la droite de l'ennemi.

La 18e marche aux retranchemens: l'ennemi sort en même temps par sa
droite; les têtes des colonnes se battent corps à corps. Les Turcs
cherchent à arracher les baïonnettes qui leur donnent la mort; ils
mettent le fusil en bandoulière, se battent au sabre et au pistolet.
Enfin, la 18e arrive jusqu'aux retranchemens; mais le feu de la
redoute, qui flanquait du haut en bas le retranchement où l'ennemi
s'était rallié, arrête la colonne. Le général Fugières,
l'adjudant-général Leturcq font des prodiges de valeur. Le premier
reçoit une blessure à la tête; il continue néanmoins à combattre; un
boulet lui emporte le bras gauche; il est forcé de suivre le mouvement
de la 18e qui se retire sur le village dans le plus grand ordre, en
faisant un feu des plus vifs. L'adjudant-général Leturcq avait fait de
vains efforts pour déterminer la colonne à se jeter dans les
retranchemens ennemis. Il s'y précipite lui-même; mais il s'y trouve
seul; il y reçoit une mort glorieuse: le chef de brigade Morangié est
tué.

Une vingtaine de braves de la 18e restent sur le terrain. Les Turcs,
malgré le feu meurtrier du village, s'élancent des retranchemens pour
couper la tête des morts et des blessés, et obtenir l'aigrette
d'argent que leur gouvernement donne à tout militaire qui apporte la
tête d'un ennemi.

Le général en chef avait fait avancer un bataillon de la 22e légère,
et un autre de la 69e, sur la gauche de l'ennemi. Le général Lannes,
qui était à leur tête, saisit le moment où les Turcs étaient
imprudemment sortis de leurs retranchemens; il fait attaquer la
redoute de vive force par sa gauche et par la gorge. La 22e et la 69e,
un bataillon de la 75e, sautent dans le fossé, et sont bientôt sur le
parapet et dans la redoute, en même temps que la 18e s'était élancée
de nouveau au pas de charge sur la droite de l'ennemi.

Le général Murat, qui commandait l'avant-garde, qui suivait tous les
mouvemens, et qui était constamment aux tirailleurs, saisit le moment
où le général Latines lançait sur la redoute les bataillons de la 22e
et de la 69e, pour ordonner à un escadron de charger et de traverser
toutes les positions de l'ennemi, jusque sur les fossés du fort. Ce
mouvement est fait avec tant d'impétuosité et d'à-propos, qu'au moment
où la redoute est forcée, cet escadron se trouvait déjà pour couper à
l'ennemi toute retraite dans le fort. La déroute est complète;
l'ennemi en désordre et frappé de terreur trouve partout les
baïonnettes et la mort. La cavalerie le sabre: il ne croit avoir de
ressource que dans la mer; dix mille hommes s'y précipitent; ils y
sont fusillés et mitraillés. Jamais spectacle aussi terrible ne s'est
présenté. Aucun ne se sauve: les vaisseaux étaient à deux lieues dans
la rade d'Aboukir. Mustapha-Pacha, commandant en chef l'armée turque,
est pris avec deux cents Turcs; deux mille restent sur le champ de
bataille; toutes les tentes, tous les bagages, vingt pièces de canon,
dont deux anglaises qui avaient été données par la cour de Londres au
Grand-Seigneur, restent au pouvoir des Français: deux canots anglais
se dérobent par la fuite. Le fort d'Aboukir ne tire pas un coup de
fusil; tout est frappé de terreur. Il en sort un parlementaire qui
annonce que ce fort est défendu par douze cents hommes. On leur
propose de se rendre, mais les uns y consentent, les autres s'y
opposent. La journée se passe en pourparlers; on prend position; on
enlève les blessés.

Cette glorieuse journée coûte à l'armée française cent cinquante
hommes tués et sept cent cinquante blessés. Au nombre des derniers est
le général Murat, qui a pris à cette victoire une part si honorable;
le chef de brigade du génie Crétin, officier du premier mérite, meurt
de ses blessures, ainsi que le citoyen Guibert, aide-de-camp du
général en chef.

Dans la nuit, l'escadre ennemie communique avec le fort. Les troupes
qui y étaient restées se réorganisent; le fort se défend: on établit
des batteries de mortiers et de canons pour le réduire.

En attendant la reddition du fort, Bonaparte retourne à Alexandrie,
dont il examine la situation. On ne saurait donner trop d'éloges au
général Marmont sur les travaux de défense de cette place; tous les
services sont parfaitement organisés; et ce général a pleinement
justifié la confiance que Bonaparte lui avait témoignée lorsqu'il lui
donna un commandement aussi important.

Le 8 thermidor, le général en chef fait sommer le château d'Aboukir de
se rendre. Le fils du pacha, son kiaya et les officiers veulent
capituler; mais les soldats s'y refusent.

Le 9, on continue le bombardement.

Le 10, plusieurs batteries sont établies sur la droite et la gauche de
l'isthme; quelques chaloupes canonnières sont coulées bas; une frégate
est démâtée et forcée de prendre le large.

Le même jour, l'ennemi, qui commençait à manquer de vivres,
s'introduit dans quelques maisons du village qui touche le fort; le
général Lannes y accourt, il est blessé à la jambe; le général Menou
le remplace dans le commandement du siége.

Le 12, le général Davoust était de tranchée; il s'empare de toutes les
maisons où était logé l'ennemi, et le jette ensuite dans le fort,
après lui avoir tué beaucoup de monde. La 22e demi-brigade
d'infanterie légère, et le chef de brigade Magny, qui a été légèrement
blessé, se sont parfaitement conduits; le succès de cette journée, qui
a accéléré la reddition du fort, est dû aux bonnes dispositions du
général Davoust.

Le 15, le général Robin était de tranchée; les batteries étaient
établies sur la contrescarpe, et les mortiers faisaient un feu très
vif; le château n'était plus qu'un monceau de pierres. L'ennemi
n'avait point de communication avec l'escadre; il mourait de faim et
de soif; il prend le parti non de capituler, ces hommes-là ne
capitulent pas, mais de jeter ses armes, et de venir en foule
embrasser les genoux du vainqueur. Le fils du pacha, le kiaya, et
deux mille hommes, ont été faits prisonniers. On a trouvé dans le
château trois cents blessés et dix-huit cents cadavres; il y a des
bombes qui ont tué jusqu'à six hommes. Dans les vingt-quatre heures de
la sortie de la garnison turque, il est mort plus de quatre cents
prisonniers, pour avoir bu et mangé avec trop d'avidité.

Ainsi cette affaire d'Aboukir coûte à la Porte dix-huit mille hommes
et une grande quantité de canons.

Les officiers du génie Bertrand et Liédot, le commandant d'artillerie
Faultrier, se sont comportés avec la plus grande distinction. L'ordre
et la tranquillité n'ont pas cessé de régner parmi les habitans de
l'Égypte pendant les quinze jours qu'a duré cette expédition.


DISPOSITIONS DE BONAPARTE AVANT DE QUITTER L'ÉGYPTE,--MOTIFS QUI LE
DÉTERMINENT, etc.

L'armée ennemie avait succombé, le visir était encore au-delà du
Taurus; l'Égypte n'avait de long-temps rien à craindre d'une invasion.
La solde était arriérée, la caisse manquait de fonds; mais le miry
n'avait pas été perçu; les blés, les riz, toutes les contributions en
nature étaient intactes; les dépenses de premier établissement étaient
faites; la situation financière de la colonie ne pouvait que
s'améliorer: les mesures qui avaient suivi le retour de Syrie
garantissaient ce résultat. Le nombre des provinces avait été réduit;
ce luxe d'employés que traînent après elles les armées françaises
n'existait plus, les services avaient été organisés sur de nouvelles
bases, les impôts mieux assis; le mécanisme du gouvernement était
désormais en plein jeu, il ne s'agissait que de le laisser aller. Mais
en quel état se trouvait la France? Avait-elle battu, humilié les
rois? ou vaincue à son tour avait-elle essuyé toutes les calamités de
la défaite? Les journaux de Francfort l'annonçaient: mais ces
feuilles, transmises par Kléber avant l'action, avaient été répandues
à Damiette par Sidney. La source n'en était pas assez pure pour
adopter de confiance ce qu'elles contenaient. D'un autre côté, la
nouvelle était trop grave pour la négliger; car à quoi bon triompher
sur le Nil si le Rhin était forcé? à quoi bon fermer le désert si les
Alpes étaient ouvertes? C'était la France et non l'Égypte, Paris et
non le Caire, qui formait le noeud de la question. Aussi Bonaparte ne
négligea-t-il rien pour s'assurer du véritable état des choses: les
intérêts de la politique se trouvaient ici d'accord avec ceux de
l'humanité. Nous avions quelques centaines de prisonniers dans les
mains: ils étaient hors d'état de nuire, nous ne pouvions, au milieu
des décombres où ils gisaient encore, leur donner les soins qu'ils
réclamaient. Le général en chef résolut de les renvoyer sur leur
flotte. Il fit prévenir l'amiral turc de son dessein: Petrona-Bey
accepta; les communications s'établirent, et nous sûmes bientôt tout
ce que nous avions intérêt à savoir. Smith, de son côté, ne voulut
pas rester en arrière des Osmanlis. La Vendée avait repris les armes,
l'Italie était perdue, la Cisalpine n'existait plus; tout ce qu'avait
fait, tout ce qu'avait créé Bonaparte était détruit. L'amour-propre
pouvait égarer son courage, et lui faire abandonner l'Égypte pour
demander compte aux Russes des succès qu'ils avaient obtenus. La
tentative valait du moins la peine d'être faite; Sidney ne se
l'épargna pas. Il mit à terre quelques uns de nos soldats qu'il avait
arrachés au damas des Turcs, et les fit suivre d'une correspondance
adressée au général en chef que ses avisos avaient interceptée. Ces
égards étaient étranges après les expressions dont ses tentatives
d'embauchage avaient été flétries; mais l'un était impatient
d'apprendre ce qu'il tardait à l'autre de divulguer. Les
communications se rouvrirent, et le secrétaire de Sidney ne tarda pas
d'être à la côte avec un paquet de journaux. Fin, délié, alerte à
semer un propos, il se flattait de répandre de fausses espérances dans
nos rangs, et d'y puiser les notions qui manquaient à son chef. Mais
il s'attaquait à trop forte partie; il fut pénétré, accablé de
questions, obsédé de déférences et ne put communiquer avec personne.
Il ne se déconcerta pas néanmoins, et essaya de surprendre au chef les
renseignemens qu'il ne pouvait avoir d'ailleurs. Il se mit à discourir
sur l'Égypte; parla de ses préjugés, de ses institutions, et conclut
que les Français devaient prodigieusement s'ennuyer au milieu d'un
peuple aussi sauvage. Le général ne lui répondit rien d'abord; et
reprenant la parole au bout de quelques instans: «Vous devez, lui
dit-il, vous ennuyer singulièrement en mer. Il est vrai que vous avez
la ressource de la pêche: pêchez-vous beaucoup?» Ainsi déçu dans
toutes ses tentatives, le secrétaire n'insista pas. Il se réduisit au
seul rôle qui lui restait à jouer, et aborda les ouvertures qu'il
était chargé de faire au général. Il lui peignit les dangers que
courait la France, le peu d'importance qu'avait dans la balance
générale une colonie lointaine, et lui proposa de l'évacuer pour aller
redemander l'Italie aux Russes. Bonaparte feignit d'être ébranlé, et
ajourna la négociation au retour d'un voyage qu'il était obligé de
faire dans la Haute-Égypte. Il fit aussitôt répandre le bruit de cette
excursion, et donna des ordres pour qu'une commission de l'Institut le
précédât au-dessus de Benesouef. L'envoyé de Smith fut dupe de ces
démonstrations. Il ne douta pas que quelque affaire importante
n'appelât le général dans les provinces que Desaix avait conquises, et
rejoignit son chef avec la conviction que le croissant ne tarderait
pas à reprendre possession du Nil.

Des pensées bien différentes agitaient Bonaparte; il avait fait
interroger les soldats que le commodore avait débarqués: il savait que
la croisière manquait d'eau et ne pouvait tarder à s'aller rafraîchir.
Une autre circonstance favorisait encore ses vues. _Le Thésée_ avait
quelques bombes à bord depuis le siége de Saint-Jean-d'Acre; elles
venaient de faire explosion; l'équipage avait été cruellement traité,
et le bâtiment obligé de chercher un port pour réparer ses avaries. La
mer allait devenir libre; il ne s'agissait que de saisir l'instant où
Smith serait éloigné.

La résolution du général était arrêtée. Sept mois auparavant, il avait
annoncé le dessein de repasser en France si la guerre éclatait contre
les rois: elle avait éclaté, elle était malheureuse, il ne pouvait
hésiter. Il reporta Kléber à Damiette, fit rétrograder Reynier sur
Belbéïs, et ordonna au génie de presser les travaux qui devaient
fermer le désert. C'était la partie de la frontière la plus faible; il
voulut qu'elle fût promptement en état. Il chargea le général Samson
de tenir la main à l'exécution des ouvrages qu'il avait arrêtés; il
mit à sa disposition les prisonniers que nous avions faits à Aboukir,
lui recommanda de hâter les travaux qui devaient protéger El-A'rych,
Salêhiëh, et de tout sacrifier pour couvrir ces deux points. Il prit
aussi des mesures pour garantir la côte. Il fit reconstruire le fort
que nos obus avaient détruit, ajouta quelques redoutes à celles qui
défendaient Alexandrie, accrut les batteries du Bogaz, augmenta les
difficultés que présentaient les passes et ne négligea rien de ce qui
pouvait diminuer les chances d'une agression. Les Turcs ne croyaient à
la victoire que lorsqu'ils le voyaient; sa présence était devenue
indispensable au Caire; il partit, calma les cheiks, expédia les
savans, donna de la vie, du mouvement à toutes les branches de
l'administration. Il arrêta aussi tout ce qui intéressait la
Haute-Égypte. Il prescrivit les mouvemens qu'il y avait à faire, les
points qu'il fallait occuper, si le visir cherchait à déboucher par le
désert ou que quelque expédition se présentât sur la côte. Il
recommanda à Desaix de disposer les choses de manière que dans ce cas,
qui du reste était peu probable, il pût ne laisser qu'une centaine
d'hommes à Cosséir, déposer ses embarras à Kéné, et se porter
rapidement sur le Caire avec toutes les troupes qu'il commandait. Il
joignit à ces dispositions, le tableau du triste état où étaient nos
affaires en Europe. La guerre avait été déclarée le 13 mars. Diverses
actions malheureuses avaient eu lieu, Jourdan avait été battu à
Feldkirck, Schérer à Rivoli: l'un avait été obligé de repasser le
Rhin, l'autre avait été rejeté derrière l'Oglio. Mantoue était bloqué,
et cependant les Russes n'étaient pas encore en ligne; c'était les
Autrichiens seuls qui avaient obtenu ces résultats. L'armée navale
n'avait pas été plus heureuse; elle n'avait pas essuyé de défaite, il
est vrai; mais elle était sortie de Brest forte de vingt-deux
vaisseaux que soutenaient dix-huit frégates, elle était arrivée au
détroit, et était paisiblement rentrée à Toulon sans oser attaquer les
Anglais, qui n'avaient pourtant que dix-huit bâtimens à lui opposer.
L'escadre espagnole était également passée de Cadix à Carthagène, où
elle avait rallié vingt-sept vaisseaux de guerre, dont quatre à trois
ponts; mais les flottes anglaises n'avaient pas tardé à les suivre et
à mettre le blocus devant les ports qui les renfermaient. Malte était
ravitaillée; Corfou avait été pris par famine, la garnison reconduite
en France, où la loi sur les otages, l'emprunt forcé, et les violences
des Conseils avaient de nouveau soulevé toutes les passions.

Nous n'avions désormais rien à attendre de la métropole: les fers, les
médicamens, les petites armes que nous en espérions ne pouvaient plus
arriver. Il nous était cependant impossible de les tirer d'ailleurs;
l'Afrique n'en confectionne pas; l'Italie nous était fermée: il
fallait être sur le continent pour vaincre les lenteurs, aplanir les
obstacles, et expédier les convois. La communication des journaux que
le général avait transmis à Kléber, le disait assez.

Bonaparte avait pourvu à tout ce qui pouvait assurer ou compromettre
la tranquillité de la colonie. Il avait arrêté la démarcation des
provinces, fixé les attributions des commandans, déterminé les
communications, les rapports qu'ils devaient avoir entre eux; des
marchés étaient passés pour renouveler l'habillement des troupes;
Poussielgue avait ordre de presser la rentrée du miry, d'innover peu,
de cultiver les cheiks; et Dugua, tout en commandant avec douceur,
d'être sans pitié pour la révolte. Restait la dangereuse influence des
firmans. Le visir était encore au-delà du Taurus, ramassant quelques
milliers de malheureux qui n'avaient aucune habitude de la guerre;
mais son nom suffisait pour soulever les tribus, agiter les fellâhs;
Bonaparte résolut de hasarder une nouvelle ouverture, persuadé que si
elle ne le désarmait pas, elle pourrait du moins rendre les hostilités
moins actives. Il manda, subjugua l'Effendi qui avait été pris à
Aboukir, l'éblouit par l'appareil de forces qu'il fit étaler à ses
yeux, et l'expédia avec la dépêche qui suit:


                    «Au Caire, le 30 thermidor an VII (18 août 1799).

«AU GRAND-VISIR,

«Grand parmi les grands éclairés et sages, seul dépositaire de la
confiance du plus grand des sultans,

«J'ai l'honneur d'écrire à Votre Excellence par l'Effendi qui a été
pris à Aboukir, et que je lui renvoie pour lui faire connaître la
véritable situation de l'Égypte, et entamer entre la Sublime Porte et
la République française des négociations qui puissent mettre fin à la
guerre qui se trouve exister pour le malheur de l'un et de l'autre
état.

«Par quelle fatalité la Porte et la France, amies de tous les temps,
et dès-lors par habitude, amies par l'éloignement de leurs frontières;
la France ennemie de la Russie et de l'Empereur, la Porte ennemie de
la Russie et de l'Empereur, sont-elles cependant en guerre?

«Comment Votre Excellence ne sentirait-elle pas qu'il n'y a pas un
Français de tué qui ne soit un appui de moins pour la Porte?

«Comment Votre Excellence, si éclairée dans la connaissance de la
politique et des intérêts des divers états, pourrait-elle ignorer que
la Russie et l'empereur d'Allemagne se sont plusieurs fois entendus
pour le partage de la Turquie, et que ce n'a été que l'intervention de
la France qui l'a empêché?

«Votre Excellence n'ignore pas que le vrai ennemi de l'Islamisme est
la Russie. L'empereur Paul 1er s'est fait grand-maître de Malte,
c'est-à-dire a fait voeu de faire la guerre aux musulmans: n'est-ce
pas lui qui est chef de la religion grecque, c'est-à-dire des plus
nombreux ennemis qu'ait l'Islamisme?

«La France, au contraire, a détruit les chevaliers de Malte, rompu les
chaînes des Turcs qui y étaient détenus en esclavage, et croit, comme
l'ordonne l'Islamisme, qu'il n'y qu'un seul Dieu.

«Ainsi donc, la Porte a déclaré la guerre à ses véritables amis, et
s'est alliée à ses véritables ennemis.

«Ainsi donc la Sublime Porte a été l'amie de la France, tant que cette
puissance a été chrétienne; lui a fait la guerre, dès l'instant que la
France, par sa religion, s'est rapprochée de la croyance musulmane.
Mais, dit-on, la France a envahi l'Égypte; comme si je n'avais pas
toujours déclaré que l'intention de la République française était de
détruire les mameloucks, et non de faire la guerre à la Sublime
Porte; était de nuire aux Anglais, et non à son grand et fidèle ami
l'empereur Sélim.

«La conduite que j'ai tenue envers tous les gens de la Porte qui
étaient en Égypte, envers les bâtimens du Grand-Seigneur, envers les
bâtimens de commerce portant pavillon ottoman, n'est-elle pas un sûr
garant des intentions pacifiques de la République française?

«La Sublime Porte a déclaré la guerre dans le mois de janvier à la
République française avec une précipitation inouïe; sans attendre
l'arrivée de l'ambassadeur Descorches, qui déjà était parti de Paris
pour se rendre à Constantinople; sans me demander aucune explication,
ni répondre à aucune des avances que j'ai faites.

«J'ai cependant espéré, quoique sa déclaration de guerre me fût
parfaitement connue, pouvoir la faire revenir, et j'ai à cet effet,
envoyé le citoyen Beauchamp, consul de la République, sur la
caravelle. Pour toute réponse on l'a emprisonné; pour toute réponse on
a créé des armées, on les a réunies à Gazah, et on leur a ordonné
d'envahir l'Égypte: je me suis trouvé alors obligé de passer le
désert, préférant faire la guerre en Syrie à ce qu'on la fît en
Égypte.

«Mon armée est forte, parfaitement disciplinée et approvisionnée de
tout ce qui peut la rendre victorieuse des armées, fussent-elles aussi
nombreuses que les sables de la mer; des citadelles et des places
fortes hérissées de canon se sont élevées sur les côtes et sur les
frontières du désert. Je ne crains donc rien, et je suis ici
invincible; mais je dois à l'humanité, à la vraie politique, au plus
ancien comme au plus vrai des alliés, la démarche que je fais.

«Ce que la Sublime Porte n'obtiendra jamais par la force des armes,
elle peut l'obtenir par les négociations: je battrai toutes les armées
lorsqu'elles projetteront l'envahissement de l'Égypte; mais je
répondrai d'une manière conciliante à toutes les ouvertures de
négociations qui me seront faites. La République française, dès
l'instant que la Sublime Porte ne fera plus cause commune avec nos
ennemis, la Russie et l'Empereur, fera tout ce qui sera en elle pour
rétablir la bonne intelligence, et lever tout ce qui pourra être un
sujet de désunion entre les deux états.

«Cessez donc des armemens dispendieux et inutiles: vos ennemis ne sont
pas en Égypte; ils sont sur le Bosphore, ils sont à Corfou, ils sont
aujourd'hui, par votre extrême imprudence, au milieu de l'Archipel.

«Radoubez et désarmez vos vaisseaux; réformez vos équipages,
tenez-vous prêts à déployer bientôt l'étendard du Prophète, non contre
la France, mais contre les Russes et les Allemands, qui rient de la
guerre que nous nous faisons, et qui, lorsque vous aurez été
affaiblis, lèveront la tête, et déclareront bien haut les prétentions
qu'ils ont déjà.

«Vous voulez l'Égypte, dit-on; mais l'intention de la France n'a
jamais été de vous l'ôter.

«Chargez votre ministre à Paris de vos pleins pouvoirs, ou envoyez
quelqu'un chargé de vos intentions et de vos pleins pouvoirs en
Égypte. On pourra, en deux heures d'entretien, tout arranger, c'est là
le seul moyen de rasseoir l'empire musulman, en lui donnant la force
contre ses véritables ennemis, et de déjouer leurs projets perfides,
ce qui malheureusement leur a déjà si fort réussi.

«Dites un mot, nous fermons la mer Noire à la Russie, et nous
cesserons d'être le jouet de cette puissance ennemie que nous avons
tant de sujet de haïr; et je ferai tout ce qui pourra vous convenir.

«Ce n'est pas contre les musulmans que les armées françaises aiment à
déployer et leur tactique et leur courage; c'est au contraire, réunies
à des musulmans, qu'elles doivent un jour, comme cela a été de tout
temps, chasser leurs ennemis communs.

«Je crois en avoir assez dit par cette lettre à Votre Excellence; elle
peut faire venir auprès d'elle le citoyen Beauchamp, que l'on m'assure
être détenu dans la mer Noire: elle peut prendre tout autre moyen pour
me faire connaître ses intentions.

«Quant à moi, je tiendrai pour le plus beau jour de ma vie, celui où
je pourrai contribuer à faire terminer une guerre à la fois
impolitique et sans objet.

«Je prie Votre Excellence de croire à l'estime et à la considération
distinguée que j'ai pour elle.

                                                          «BONAPARTE.»


Ces dispositions prises, le général se mit en en route; mais il
n'était pas hors du Caire que le bruit de son départ circulait déjà.
Vial demandait à le suivre; Dugua voulait qu'il démentît une nouvelle
qui pouvait avoir des résultats fâcheux; mais lui-même signalait un
danger bien plus grave: quatre-vingts voiles avaient paru devant
Damiette; Kléber se croyait menacé d'une invasion, et demandait des
secours. Bonaparte fut un instant sur le point d'accourir; mais
récapitulant bientôt les données qu'il avait sur l'état des forces
ennemies qui croisaient sur la côte, il se convainquit que l'alarme
n'était pas fondée, et que l'escadre qui l'avait répandue, était celle
qui avait mouillé devant Aboukir, ou quelque arrière-garde de
l'expédition que nous avions battue. Au reste, nous étions en mesure,
de quelque côté que l'attaque se présentât. La division Reynier,
soutenue par une artillerie nombreuse, devait, avec mille ou douze
cents chevaux, s'avancer à la rencontre des troupes qui tenteraient de
déboucher par la Syrie. En quelques marches les colonnes du Bahirëh
pouvaient être rendues à Damiette. Le 15e de dragons se groupait sur
Rahmanié; les colonnes du général Bon étaient en réserve, celles du
général Lannes prêtes à se mettre en mouvement; nous pouvions faire
face sur tous les points. Aussi, loin de partager ces alarmes,
Bonaparte manda-t-il à Kléber de venir le joindre à Rosette, ou, s'il
voyait quelque inconvénient à s'éloigner, de lui envoyer un de ses
aides-de-camp; qu'il avait des choses importantes à lui confier.

Sa dépêche n'était pas en route depuis deux heures qu'on annonça un
courrier d'Alexandrie. C'était le contre-amiral Gantheaume qui donnait
avis que Sidney avait cédé au besoin de faire de l'eau autant qu'au
bruit du voyage, que Turcs et Anglais avaient disparu, qu'aucun
bâtiment ne se montrait au large. Bonaparte fait aussitôt ses
dispositions; il rassemble ses guides qui stationnaient à Menouf
depuis la bataille d'Aboukir, et gagne rapidement Alexandrie. Le temps
avait fraîchi, une corvette était venu reconnaître nos frégates,
Kléber ne devait arriver que sous deux jours; il courut au-devant de
Menou, qu'il avait aussi mandé. Il rencontra ce général entre le
Pharillon et l'anse de Canope, mit pied à terre et lui exposa
longuement les vues, les motifs qui le déterminaient à braver les
croisières anglaises. Les Conseils avaient tout compromis, tout perdu;
la guerre civile joignait ses dévastations aux calamités de la guerre
étrangère: nous étions divisés, vaincus, près de subir le joug. Il
accourait, se confiait à la mer; mais malheur à la loquacité qui avait
envahi la tribune, s'il parvenait à gagner nos côtes: le règne du
bavardage était à jamais passé. Sa présence, d'ailleurs, n'était plus
indispensable. La coalition triomphait; la France était battue, hors
d'état d'envoyer des secours. Il ne s'agissait donc que de se
maintenir, de conserver l'Égypte: or, Kléber était plus que suffisant
pour atteindre ce résultat. Il avait confiance en sa sagacité; les
troupes aimaient ses formes, son élan; elles l'accepteraient
volontiers pour chef, et puis il leur avait adressé une proclamation
où il leur recommandait de porter sur son successeur l'affection, le
dévoûment qu'elles n'avaient cessé de lui témoigner. Quant aux cheiks,
Kléber leur avait montré peu d'égards, la chose était moins facile;
mais ils étaient encore étourdis de la victoire d'Aboukir, on pouvait
tout se permettre avec eux. Il leur présentait son départ comme une
absence momentanée, et leur demandait pour le général qui le
remplaçait aujourd'hui toute la confiance, toute l'affection qu'ils
avaient eue pour celui qui l'avait représenté pendant qu'il combattait
au-delà du désert. «Ayant été instruit, manda-t-il au divan, que mon
escadre était prête, et qu'une armée formidable était embarquée
dessus, convaincu, comme je vous l'ai dit plusieurs fois, que tant que
je ne frapperai pas un coup qui écrase à la fois tous mes ennemis, je
ne pourrai jouir tranquillement et paisiblement de la possession de
l'Égypte, la plus belle partie du monde, j'ai pris le parti d'aller me
mettre moi-même à la tête de mon escadre, en laissant, pendant mon
absence, le commandement au général Kléber, homme d'un mérite
distingué, et auquel j'ai recommandé d'avoir pour les ulémas et les
cheiks, la même amitié que moi. Faites tout ce qui vous sera possible
pour que le peuple de l'Égypte ait en lui la même confiance qu'en moi,
et qu'à mon retour, qui sera dans deux ou trois mois, je sois content
du peuple de l'Égypte, et que je n'aie que des louanges et des
récompenses à donner aux cheiks.»

La supposition était forte: néanmoins elle ne dépassait pas ce qu'on
pouvait attendre d'une imagination musulmane. Elle n'était d'ailleurs
destinée qu'à amortir des espérances que pouvait éveiller la nouvelle
du départ: il suffisait qu'elle contînt les Turcs, jusqu'à ce que les
troupes fussent revenues de leur surprise et que Kléber eût pris le
commandement. Bonaparte voulut aussi prévenir les bruits que
l'étonnement, la malveillance pouvait propager dans l'armée. Il
chargea le général Menou de faire passer chaque jour au Caire un
bulletin de sa navigation, et de ne cesser que lorsqu'il n'aurait plus
connaissance des frégates. Il lui donna ensuite le commandement
d'Alexandrie, de Rosette et du Bahirëh, et adressa au général Kléber
les instructions qui suivent.

«Vous trouverez ci-joint, général, un ordre pour prendre le
commandement en chef de l'armée. La crainte que la croisière anglaise
ne reparaisse d'un moment à l'autre, me fait précipiter mon voyage de
deux ou trois jours. J'emmène avec moi les généraux Berthier, Andréossy,
Murat, Lannes et Marmont, et les citoyens Monge et Berthollet.

«Vous trouverez ci-joint les papiers anglais et de Francfort jusqu'au
10 juin. Vous y verrez que nous avons perdu l'Italie; que Mantoue,
Turin et Tortone sont bloquées. J'ai lieu d'espérer que la première
tiendra jusqu'à la fin de novembre. J'ai l'espérance, si la fortune me
sourit, d'arriver en Europe avant le commencement d'octobre.

«Vous trouverez ci-joint un chiffre pour correspondre avec le
gouvernement, et un autre chiffre pour correspondre avec moi.

«Je vous prie de faire partir dans le courant d'octobre Junot ainsi
que mes domestiques et tout les effets que j'ai laissés au Caire.
Cependant je ne trouverai pas mauvais que vous engageassiez à votre
service ceux de mes domestiques qui vous conviendraient.

«L'intention du gouvernement est que le général Desaix parte pour
l'Europe dans le courant de novembre, à moins d'événemens majeurs.

«La commission des arts passera en France sur un parlementaire que
vous demanderez à cet effet, conformément au cartel d'échange, dans le
courant de novembre, immédiatement après qu'elle aura achevé sa
mission. Elle est maintenant occupée à voir la Haute-Égypte; cependant
ceux des membres que vous jugerez pouvoir vous être utiles, vous les
mettrez en réquisition sans difficulté.

«L'Effendi fait prisonnier à Aboukir est parti pour se rendre à
Damiette. Je vous ai écrit de l'envoyer en Chypre; il est porteur,
pour le grand-visir d'une lettre dont vous trouverez ci-joint la
copie.

«L'arrivée de notre escadre de Brest à Toulon, et de l'escadre
espagnole à Carthagène, ne laisse plus de doute sur la possibilité de
faire passer en Égypte les fusils, les sabres, les pistolets, les
fers coulés dont vous pourriez avoir besoin, et dont j'ai l'état le
plus exact, avec une quantité de recrues suffisante pour réparer les
pertes des deux campagnes.

«Le gouvernement vous fera connaître alors ses intentions lui-même; et
moi, comme homme public et comme particulier, je prendrai des mesures
pour vous faire avoir fréquemment des nouvelles.

«Si, par des événemens incalculables, toutes les tentatives étaient
infructueuses, et qu'au mois de mai vous n'eussiez reçu aucun secours
ni nouvelles de France, et si, malgré toutes les précautions, la peste
était en Égypte, cette année et vous tuait plus de quinze cents
soldats, perte considérable, puisqu'elle serait en sus de celles que
les événemens de la guerre vous occasionneront journellement, je pense
que dans ce cas vous ne devez pas hasarder de soutenir la campagne, et
que vous êtes autorisé à conclure la paix avec la Porte ottomane,
quand même la condition principale serait l'évacuation de l'Égypte. Il
faudrait seulement éloigner l'exécution de cette condition, jusqu'à la
paix générale.

«Vous savez apprécier aussi bien que moi, combien la possession de
l'Égypte est importante à la France; cet empire turc qui menace ruine
de tous côtés, s'écroule aujourd'hui, et l'évacuation de l'Égypte
serait un malheur d'autant plus grand, que nous verrions de nos jours
cette belle province passer en des mains européennes.

«Les nouvelles des succès ou des revers qu'aura la République,
doivent aussi entrer puissamment dans vos calculs.

«Si la Porte répondait avant que vous eussiez reçu de mes nouvelles de
France, aux ouvertures de paix que je lui ai faites, vous devez
déclarer que vous avez tous les pouvoirs que j'avais, et entamer les
négociations, persistant toujours dans l'assertion que j'ai avancée,
que l'intention de la France n'a jamais été d'enlever l'Égypte à la
Porte; demander que la Porte sorte de la coalition et nous accorde le
commerce de la mer Noire; qu'elle mette en liberté les prisonniers
français; et enfin six mois de suspension d'armes, afin que pendant ce
temps-là, l'échange des ratifications puisse avoir lieu.

«Supposant que les circonstances soient telles que vous croyiez devoir
conclure ce traité avec la Porte, vous ferez sentir que vous ne pouvez
pas le mettre à exécution, qu'il ne soit ratifié; et suivant l'usage
de toutes les nations, l'intervalle entre la signature d'un traité et
sa ratification, doit toujours être une suspension d'hostilités.

«Vous connaissez, citoyen général, quelle est ma manière de voir sur
la politique intérieure de l'Égypte: quelque chose que vous fassiez,
les chrétiens seront toujours nos amis. Il faut les empêcher d'être
insolens, afin que les Turcs n'aient pas contre nous le même fanatisme
que contre les chrétiens; ce qui nous les rendrait irréconciliables.
Il faut endormir le fanatisme, afin qu'on puisse le déraciner. En
captivant l'opinion des grands cheiks du Caire, on a l'opinion de
toute l'Égypte; et de tous les chefs que ce peuple peut avoir, il n'y
en a aucun de moins dangereux que les cheiks, qui sont peureux, ne
savent pas se battre; et qui, comme tous les prêtres, inspirent le
fanatisme sans être fanatiques.

«Quant aux fortifications, Alexandrie, El-A'rych, voilà les clefs de
l'Égypte. J'avais le projet de faire établir cet hiver des redoutes de
palmiers, deux depuis Salêhiëh à Catiëh, deux de Catiëh à El-A'rych;
l'une se serait trouvée à l'endroit où le général Menou a trouvé de
l'eau potable.

«Le général Samson, commandant du génie, et le général Songis,
commandant de l'artillerie, vous mettront chacun au fait de ce qui
regarde sa partie.

«Le citoyen Poussielgue a été exclusivement chargé des finances. Je
l'ai reconnu travailleur et homme de mérite. Il commence à avoir
quelques renseignemens sur le chaos de l'administration de l'Égypte.
J'avais le projet, si aucun nouvel événement ne survenait, de tâcher
d'établir cet hiver un nouveau mode d'imposition, ce qui nous aurait
permis de nous passer à peu près des Cophtes; cependant avant de
l'entreprendre, je vous conseille d'y réfléchir long-temps. Il vaut
mieux entreprendre cette opération un peu plus tard qu'un peu trop
tôt.

«Des vaisseaux de guerre français paraîtront indubitablement cet hiver
à Alexandrie, Bourlos ou Damiette. Faites construire une bonne tour à
Bourlos; tâchez de réunir cinq ou six cents mameloucks que, lorsque
les vaisseaux français seront arrivés, vous ferez en un jour arrêter
au Caire et dans les autres provinces, et embarquer pour la France. Au
défaut de mameloucks, des otages d'Arabes, des cheiks-belets, qui,
pour une raison quelconque se trouveraient arrêtés, pourront y
suppléer. Ces individus arrivés en France, y seront retenus un ou deux
ans, verront la grandeur de la nation, prendront quelques idées de nos
moeurs et de notre langue, et de retour en Égypte, y formeront autant
de partisans.

«J'avais déjà demandé plusieurs fois une troupe de comédiens: je
prendrai un soin particulier de vous en envoyer. Cet article est très
important pour l'armée et pour commencer à changer les moeurs du pays.

«La place importante que vous allez occuper en chef, va vous mettre à
même enfin de déployer les talens que la nature vous a donnés.
L'intérêt de ce qui se passe ici est vif, et les résultats en seront
immenses pour le commerce, pour la civilisation; ce sera l'époque d'où
dateront de grandes révolutions.

«Accoutumé à voir la récompense des peines et des travaux de la vie
dans l'opinion de la postérité, j'abandonne avec le plus grand regret
l'Égypte. L'intérêt de la patrie, sa gloire, l'obéissance, les
événemens extraordinaires qui viennent de se passer, me décident seuls
à passer au milieu des escadres ennemies pour me rendre en Europe. Je
serai d'esprit et de coeur avec vous. Vos succès me seront aussi chers
que ceux où je me trouverais en personne; et je regarderai comme mal
employés tous les jours de ma vie où je ne ferai pas quelque chose
pour l'armée dont je vous laisse le commandement, et pour consolider
le magnifique établissement dont les fondemens viennent d'être jetés.

«L'armée que je vous confie est toute composée de mes enfans; j'ai eu
dans tous les temps, même au milieu des plus grandes peines, des
marques de leur attachement. Entretenez-les dans ces sentimens: vous
le devez à l'estime toute particulière que j'ai pour vous et à
l'attachement vrai que je leur porte,

                                                          «BONAPARTE.»



COMMANDEMENT DE KLÉBER.

DES MESURES QU'IL PREND POUR ASSURER LA DÉFENSE ET CALMER LA
POPULATION.


Kléber arriva à Rosette le lendemain, Bonaparte n'y avait pas paru; il
se crut joué, s'emporta, n'épargna dans sa colère ni son chef ni ceux
qui l'avaient suivi. La rapidité avec laquelle il avait traversé le
désert lui tenait à l'âme; il se blâmait de la célérité qu'il mettait
à exécuter ses ordres, et applaudissait avec amertume à la
mystification qu'elle lui causait. Plus calme, il se fût aperçu qu'il
n'y en avait aucune; il pouvait venir lui-même ou envoyer son
aide-de-camp; la dépêche qu'il citait était expresse à cet égard; il
savait en outre mieux que personne que la guerre est une affaire de
tact, et d'à-propos, que mille circonstances imprévues peuvent décider
d'un rendez-vous auquel il est d'ailleurs facile de suppléer par des
instructions. Mais Kléber n'était plus cet homme ardent, dévoué qui
refusait de commander, qui ne voulait pas obéir, qui avait résolu de
ne suivre, de ne reconnaître pour chef que Bonaparte. Le service était
pénible dans le désert, la victoire y était sans jouissances, le
danger n'offrait aucune des compensations qu'il présente ailleurs; il
fallait réveiller, déplacer, pourvoir à la sûreté des forts qui
protégent les terres cultivées. Ces mutations continuelles désolaient
ceux qui en étaient l'objet; les officiers de l'armée d'Italie les
acceptaient comme des exigences du service; ceux de Sambre-et-Meuse
étaient moins résignés. Les reproches qui poursuivaient la tiédeur
leur semblaient de la haine; les ordres qui assignaient un poste sur
la lisière du désert, des vexations, Kléber avait laissé échapper
quelques mouvemens d'impatience pendant l'expédition de Syrie; tous
s'étaient aussitôt groupés autour de lui. Dès-lors il n'entendit plus
que des plaintes, il ne reçut plus que des réclamations. L'un ne
déplaisait que parce qu'il était attaché à son chef, l'autre n'était
éloigné qu'à cause de son dévoûment; chacun lui faisait hommage de ses
ennuis, personne ne souffrait plus que pour avoir combattu sur le
Rhin. Kléber ne fut pas à l'épreuve de ces injustes préventions. Il se
crut offensé, se détacha de son général, et prit bientôt en haine une
expédition où sans cesse aux prises avec les Arabes, on ne recueillait
de la victoire que la nécessité de vaincre encore. C'est dans cette
disposition d'esprit qu'il s'était rendu à Rosette; la nouvelle du
départ de Bonaparte venait de parvenir dans cette ville lorsqu'il y
arriva. Le trouble, l'inquiétude qu'elle répandit parmi les troupes et
la population ne firent qu'accroître le mécontentement qu'il
éprouvait. Aigri, rebuté, blessé peut-être de la préférence que
d'autres avaient obtenue, il ne fut pas maître de son dépit, et
s'abandonna à toutes les inspirations de la colère contre un chef qui
semblait l'avoir méconnu. Il accusa sa résolution, blâma ses vues, et
se livrait à toute l'impétuosité de son caractère, lorsqu'on annonça
un officier qui arrivait d'Alexandrie; c'était un chef de brigade,
Eysotier, que lui avait expédié Menou. Ce général lui transmettait la
dépêche qui l'investissait du commandement, et le prévenait qu'il ne
pouvait, dans une lettre écrite à la hâte, lui faire le détail des
motifs qui avaient déterminé le départ; mais qu'il les avait trouvés
justes; qu'il pensait même que le parti qu'avait pris Bonaparte était
le seul qui permît à l'armée d'espérer des secours.

Menou n'était pas alors ce qu'il est devenu depuis. La nature ne
l'avait pas destiné à briller sur le champ de bataille; il s'était
sagement retranché dans son cabinet. Là, établi sur son divan, il
avait passé à écrire, à projeter, le temps que les autres avaient mis
à combattre, et était parvenu à cacher sa nullité militaire sous le
fracas de ses principes administratifs. C'était du reste un homme
aimable, désintéressé, facile, qui joignait au pathos des
encyclopédistes toute l'aménité d'un courtisan. Attaché d'abord à la
cour, il avait visité la Gambie, siégé dans nos assemblées nationales;
sa conversation pétillait de souvenirs, de vues, d'anecdotes; et lui
avait valu une sorte de suprématie morale à laquelle personne n'avait
échappé. Des chefs le charme s'était répandu sur les troupes; elles
vantaient, citaient Menou et le désignaient hautement comme le seul
officier capable de succéder au général Berthier, qu'un moment de
dégoût avait décidé à repasser en France. Le départ n'eut pas lieu,
Menou resta à Rosette et continua de jouer l'administrateur, dont le
rôle lui réussissait si bien.

Le suffrage d'un homme dont il respectait les lumières, le
commandement qui lui était déféré et son équité naturelle, eurent
bientôt ramené Kléber à des idées plus justes. Il parcourut les
instructions, les documens que Bonaparte lui avait laissés, applaudit
aux mesures qu'il avait prises, et cessa de blâmer une détermination à
laquelle il avait voulu s'associer quelques mois plus tôt: mais l'aveu
d'un écart coûte toujours à faire; obligé d'admettre le fond, il se
rejeta sur la forme: le grief était misérable, et ne méritait pas de
figurer dans d'aussi graves intérêts. Kléber le sentit, et reprenant
avec le pouvoir les sentimens qu'il avait long-temps professés pour
son chef, il adopta ses vues, sa politique, pressa l'exécution des
travaux qu'il avait arrêtés et adressa aux chefs de corps une
circulaire où la question du départ était présentée sous son véritable
jour. «Le général en chef, leur dit-il, est parti dans la nuit du 5 au
6 pour se rendre en Europe. Ceux qui connaissent comme vous
l'importance qu'il attachait à l'issue glorieuse de l'expédition
d'Égypte doivent apprécier combien ont dû être puissans les motifs qui
l'ont déterminé à ce voyage. Mais ils doivent se convaincre en même
temps que dans ses vastes projets comme dans toutes ses entreprises
nous serons sans cesse l'objet principale de sa sollicitude: «Je
serai, me dit-il, d'esprit et de coeur avec vous. Vos succès me seront
aussi chers que ceux où je me trouverai en personne; et je regarderai
comme mal employés tous les jours de ma vie où je ne ferai pas quelque
chose pour l'armée dont je vous laisse le commandement.» Ainsi nous
devons nous féliciter de ce départ plutôt que de nous en affliger.
Cependant le vide que l'absence de Bonaparte laisse et dans l'armée et
dans l'opinion est considérable. Comment le remplir? en redoublant de
zèle et d'activité; en allégeant par de communs efforts le pénible
fardeau dont son successeur demeure chargé. Vous les devez, citoyen
général, ces efforts à notre patrie, vous le devez à votre propre
gloire, vous les devez à l'estime et à l'amitié que je vous ai vouée.»

Ces mesures arrêtées, il se disposait à se rendre au Caire; mais Menou
s'était tout à coup avisé que son commandement ne pouvait être que
provisoire, qu'il devait le tenir de Kléber, qui, pourtant, n'avait de
pouvoirs que ceux que lui avait laissés Bonaparte, et annonçait même
l'intention de ne s'en charger qu'après une conversation qui le mît à
même de développer ses vues, ses projets. Kléber accueillit ses
scrupules, eut avec lui un long entretien, confirma sa nomination, et
se mit en route pour la capitale.

La proclamation que Bonaparte avait faite à l'armée, la lettre qu'il
avait écrite au divan, y avaient maintenu le calme et la sécurité; la
population était tranquille; la troupe pleine de confiance; chacun
augurait bien de la résolution que le général avait prise de repasser
la mer. Kléber voulut ajouter encore aux bonnes dispositions de la
multitude. Il s'adressa d'abord à l'armée: des circonstances imprévues
avaient déterminé le général en chef à faire voile pour l'Europe. La
France périssait; il était accouru. Les dangers que présente la
navigation dans une saison aussi peu favorable, les croisières dont
la mer était couverte, rien n'avait pu l'arrêter; mais son départ
était un motif de sécurité plus que de craintes. Il allait relever la
gloire de nos armes; de prompts secours joindraient l'armée, ou une
paix digne d'elle viendrait mettre un terme à ses travaux. Du reste
toute la sollicitude de son nouveau général lui était acquise. Il
veillerait à adoucir ses privations, à pourvoir à ses besoins et ne
négligerait rien de ce qui pourrait contribuer à sa prospérité et à sa
gloire. Il reçut ensuite la députation du divan. Le cheik El-Mody
portait la parole; il réclama la protection du nouveau chef pour la
religion musulmane, témoigna les regrets que causait aux orateurs de
la loi le départ de Bonaparte, et les espérances qu'ils fondaient sur
l'équité, la modération de son successeur. La réponse de Kléber fut
aussi noble que la harangue. «Ulémas, dit-il, et vous tous qui
m'écoutez: c'est par mes actions que je me propose de répondre à vos
demandes et à vos sollicitations. Mais les actions sont lentes, et le
peuple semble être impatient de connaître le sort qui l'attend, sous
le nouveau chef qui lui est donné. Eh bien! dites-lui que le
gouvernement de la République française, en me conférant le
commandement de l'Égypte, m'a spécialement chargé de veiller au
bonheur du peuple égyptien; et de tous les attributs de mon
commandement, c'est le plus cher à mon coeur.

«Le peuple de l'Égypte fonde particulièrement son bonheur sur sa
religion: la faire respecter est donc l'un de mes principaux devoirs.
Je ferai plus, je l'honorerai et contribuerai, autant qu'il est en mon
pouvoir, à sa splendeur et à sa gloire.

«Cet engagement pris, je crains peu les méchans: les gens de bien les
surveilleront et me les feront connaître. Là où l'homme juste et bon
est protégé, le pervers doit trembler: le glaive est suspendu sur sa
tête.

«Bonaparte, mon prédécesseur a acquis des droits à l'affection des
cheiks, des ulémas et des grands par une conduite intègre et droite:
je la tiendrai cette conduite, je marcherai sur ses traces, et
j'obtiendrai ce que vous lui avez accordé. Retournez donc parmi les
vôtres; réunissez-les autour de vous et dites-leur encore:
Rassurez-vous; le gouvernement de l'Égypte a passé en d'autres mains,
mais tout ce qui peut être utile à votre félicité, à votre prospérité
sera constant et immuable.»

Il ne s'en tint pas à ces assurances; il savait ce qu'il avait fallu
de temps, de victoires et de soins à la modeste allure de Bonaparte
pour se concilier une population qui ne mesure la puissance que par
l'éclat, et voulut enlever de prime abord ce que son prédécesseur
n'avait obtenu que des bienfaits d'une sage administration. Il
s'entoura de tout le luxe, de toute la pompe que déployaient les beys;
il exigea que les naturels missent pied à terre, se prosternassent en
sa présence, et ne parut plus dans les rues que précédé d'une longue
suite de Kouas qui avertissaient les musulmans de son approche.

Cet appareil, ces déférences qu'avait dédaignés son prédécesseur une
fois réglés, il chercha à connaître au juste quelle était sa position.
Ses premiers regards se portèrent sur les troupes disséminées dans les
provinces dont le commandement lui était confié. Toutes avaient
envisagé le départ sous son véritable point de vue; toutes étaient
résignées, pleines de confiance dans le chef qui remplaçait celui
qu'elles avaient perdu. Lanusse n'avait pas aperçu que la nouvelle de
l'embarquement eût produit de sensation fâcheuse à Menouf sur l'esprit
du soldat ni sur celui de l'habitant; il n'avait jamais vu du moins le
premier plus satisfait, ni le second plus tranquille. Quant à lui,
sans doute il espérait beaucoup du général qui avait fait voile pour
l'Europe, mais il comptait davantage encore sur la capacité de son
successeur, et ne doutait pas que conduite par un tel chef, soutenue
par des hommes dont le dévoûment n'avait pas de bornes, l'expédition
n'eût tout le succès qu'on s'en était promis. Verdier était plus
positif encore; il concevait, sans chercher à la comprendre, toute la
gravité des motifs qui avaient déterminé Bonaparte; mais le chef qu'il
avait investi du commandement était digne de guider les braves avec
lesquels il avait vaincu; toutes ses facultés lui étaient acquises: sa
division partageait les mêmes sentimens; confiance, bravoure,
discipline, il pouvait tout attendre d'elle. Friant lui transmettait
de Siout les mêmes assurances, témoignait le même dévoûment: les
soldats comme les officiers avaient vu le départ avec satisfaction;
ils étaient persuadés qu'il avait été entrepris dans leurs intérêts,
et que le bien de l'armée exigeait que le général passât en Europe: du
reste, ils avaient combattu sous Kléber à l'armée de Sambre-et-Meuse;
ils étaient pleins d'attachement pour lui. Desaix, Belliard, Robin et
Zayoncheck ne lui transmettaient pas d'autres sentimens: à Kéné comme
à Fayoum, à Hesney comme à Mansoura, à Cathiëh, à El-A'rych, les
troupes étaient dévouées, satisfaites, et attendaient avec calme les
événemens qui se préparaient.

La situation financière était moins satisfaisante. Le génie manquait
de fonds pour exécuter les travaux qui lui avaient été prescrits, les
corps réclamaient la solde, et l'artillerie, la cavalerie, moyens de
se réparer, de faire face aux rechanges, aux fournitures qui leur
manquaient. L'exigence de ces besoins les rendait faciles à
satisfaire. Kléber l'avait déjà mandé à Menou; la pénurie justifie la
violence: on peut tout exiger lorsqu'on manque de tout. En
conséquence, on imposa le commerce, on pressura les Cophtes, et on
frappa sur les provinces de fortes contributions. Le Caire regorgeait
des blés de la Haute-Égypte, on les céda, on obligea les fournisseurs
à les prendre, on traita à toutes les conditions. On fit des traites
sur la trésorerie nationale, on échangea des grains, on créa des
monopoles, on donna des droits, des cafés en retour des draps, des
médicamens que des maisons d'Europe avaient importés. Ces ressources
se trouvant encore insuffisantes, on eut de nouveau recours aux
Cophtes. Ils avaient fait des bénéfices énormes dans la perception des
impôts; ils refusaient de donner des lumières sur quelques droits
inconnus, on les condamna à verser dans la caisse le montant probable
de ce qu'ils avaient touché, et on leur abandonna le recouvrement du
reste pour une rétribution de 1,500,000 pataques.

Ces divers moyens, joints à la perception du miry, dont Kléber
pressait la rentrée de toutes ses forces, et qu'il appuyait par des
mouvemens de troupes continuels, le mirent promptement en état de
faire face aux différens services. Il put alors se livrer tout entier
aux soins de l'administration. Obligé d'organiser à la hâte, Bonaparte
n'avait pas eu le temps de porter dans toutes les branches l'économie,
la régularité dont elles sont susceptibles. Les combats, d'ailleurs,
s'étaient succédé l'un à l'autre; il ne lui avait pas été possible au
milieu des apprêts, des sacrifices qu'ils entraînent, de remédier aux
abus qui les suivent, d'arrêter les dilapidations qui les
accompagnent. Cette gloire était réservée à son successeur; il se
montra digne de la recueillir. Il améliora la situation des troupes,
pourvut les hôpitaux, veilla à la confection du pain, approvisionna les
forts, soumit toutes les parties du service à une comptabilité sévère.
En même temps il organisait les recrues qu'il avait appelés sous les
drapeaux, disciplinait les noirs que Bonaparte avait tirés de Darfour,
concentrait, assemblait ses moyens, sans se soucier beaucoup de la
cohue qui se formait en Syrie; il en plaisantait même avec Desaix.
Tantôt il lui peignait Joussouf-Pacha perdu dans les sables avec les
quatre-vingt-dix mille hommes qu'il voulait mener droit au Caire;
tantôt il lui annonçait les éléphans du visir, et promettait de lui
organiser une belle division avec laquelle il pourrait goûter le
plaisir de les combattre. Les tentatives auxquelles les côtes étaient
exposées lui paraissaient moins sérieuses encore. La mer était
soulevée par les orages, les croisières n'avaient pu tenir leur
station; de six mois aucun débarquement important ne lui semblait à
craindre.

L'état où se trouvait le Saïd n'était pas plus alarmant. Mourâd-Bey
avait essayé de déboucher au-dessus de Siout et était remonté jusqu'à
El-Ganaïm. Mais atteint presque aussitôt par le chef de brigade
Morand, qui s'était mis à sa suite, il avait été culbuté, rompu,
obligé de se retirer avec précipitation. La rapidité de sa fuite
n'avait pu le soustraire aux coups qui le menaçaient. Son vainqueur
s'était élancé sur sa trace; et traversant avec son infatigable
colonne cinquante lieues de désert en quatre jours, il s'était tout à
coup déployé à la hauteur de Samanhout. Il avait surpris le camp du
bey, taillé ses mameloucks en pièces, pillé ses équipages, enlevé ses
chameaux, et l'avait mis pour long-temps hors d'état de rien
entreprendre.

Les Anglais n'avaient pas été plus heureux devant Cosséir. Embossés
sous le fort, ils avaient accablé nos ouvrages de projectiles, et
jeté, après quatre heures d'une canonnade furieuse leurs chaloupes à
la mer. Nos soldats étaient paisiblement stationnés dans le village;
les embarcations les aperçurent, virèrent de bord et regagnèrent les
frégates. Le feu néanmoins ne se ralentit pas; il continua toute la
nuit; le lendemain les bâtimens qui l'avaient ouvert, changèrent de
position, se mirent à battre le fort en brèche et jetèrent à la côte
un détachement nombreux. Il s'avança, à la faveur de ce déploiement
d'artillerie; et, plus entreprenant que celui de la veille, il marcha
droit à nos positions; mais accueilli par une mousqueterie des plus
vives, il ne put résister au choc et regagna promptement ses chaloupes
en nous abandonnant ses morts et ses blessés. L'escadre ne se tint pas
pour battue: elle redoubla le feu, couvrit le fort d'obus, de boulets,
et quand elle crut nos soldats ébranlés, elle effectua une nouvelle
descente sur une plage qui courait au sud de nos ouvrages. Cette
tentative ne lui réussit pas mieux que celle qu'elle avait déjà
hasardée. Ses troupes, fusillées de front et de flanc par les postes
que le général Donzelot avait embusqués dans les tombeaux, les ravins
qui bordent le désert, furent rompues et obligées de se retirer avec
précipitation.

Cet échec ne fit qu'irriter sa colère. Elle mit ce qui lui restait de
pièces en batterie, tonna, foudroya toute la nuit, et poussa dès le
matin ses embarcations au rivage. La 21e les laissa arriver et fondit
sur elles avec une impétuosité irrésistible. Tout fuit, tout se
dispersa, ou se réfugia à la hâte sous le canon des frégates.
Convaincue de l'inutilité de ses efforts, la flotte s'éloigna à son
tour, et le Saïd n'eut plus d'ennemi qui le menaçât. Restait le
désert; mais nous étions en mesure contre tout ce qui voudrait en
déboucher: la question ne pouvait être ni longue ni douteuse. La
sécurité du général était entière, il pouvait faire face sur tous les
points. C'était bien juger des hommes et des choses; malheureusement
Kléber ne s'en rapportait pas toujours à ses inspirations. Grand, bien
pris, de taille héroïque, il avait, comme la plupart des hommes à
haute stature, une disposition singulière à se laisser conduire. Du
reste, irascible, amer, inconsidéré dans ses propos, il s'engageait
par ses imprudences même, et s'attachait aux images grotesques ou
obscènes dont il revêtait ses saillies. Ce défaut assez léger eut des
résultats fâcheux.

Le manque de formes qui avait été si vivement senti à Rosette n'avait
pas fait au Caire des blessures moins profondes. Deux hommes surtout
en avaient été singulièrement affectés: placés l'un et l'autre à la
tête de l'administration, ils croyaient avoir acquis des droits à
l'intimité de Bonaparte. Dugua avait commandé, régi la colonie pendant
que son général combattait sur les bords du Jourdain, et avait reçu
ses félicitations sur la manière énergique et sage dont il avait
dissipé les rassemblemens, fait régner l'ordre au milieu d'un peuple
travaillé dans tous les sens. Sa pénétration n'avait malheureusement
pas égalé sa vigilance: il avait repoussé les bruits qui couraient sur
le départ, et traité de factieux ceux qui les propageaient. Ce
malencontreux ordre du jour, donné au moment même où le général
mettait sous voile lui faisait monter le rouge au visage: il s'en
voulait, se plaignait d'avoir été pris pour dupe, et ne se refusait
aucun des propos que suggère le dépit. Emporté, mais juste et peu fait
pour la haine, il fût bientôt revenu à des idées plus calmes; il eût
senti que le général ne pouvait divulguer un secret qui déjà
transpirait de toutes parts, et compromettre par une vaine confidence
une entreprise où il y allait de sa liberté: occupé d'ailleurs comme
il était de médailles, d'administration, il eût bientôt oublié ce
désagrément et fût resté inoffensif s'il eût été abandonné à lui-même.

Il n'en était pas ainsi de Poussielgue; ce financier était blessé dans
son illusion la plus chère, celle qu'il était indispensable au général
en chef. Souple, adroit, habile à flatter les cheiks, à démêler les
artifices dans lesquels s'enveloppaient les Cophtes, il avait rendu à
l'armée des services qu'on ne pouvait méconnaître; mais aussi vain que
laborieux, aussi implacable que désintéressé, tout en convenant que
Bonaparte avait eu de justes motifs de repasser en France, il se
récriait avec amertume sur le mystère qu'il lui avait fait. Il ne
pouvait lui pardonner d'avoir caché sa résolution «à des hommes à qui
il devait beaucoup; qui avaient toujours justifié sa confiance, et
qu'il laissait chargés du fardeau du gouvernement. Le général Dugua et
lui avaient beaucoup à s'en plaindre; il les avait joués.» Voilà les
hauts griefs auxquels les intérêts de la France allaient être
sacrifiés; les nobles inspirations qu'allait recevoir Kléber. Par
malheur pour sa gloire, ce général connaissait trop peu l'Égypte;
blessé devant Alexandrie, il avait passé dans cette place tout le
temps de la conquête, et n'en était sorti que pour faire la campagne
de Syrie. Au retour, il était allé prendre le commandement de
Damiette, était resté sur la lisière du désert, et n'avait vu du Delta
que la partie la moins cultivée. Il était prévenu, n'avait qu'une idée
confuse des ressources qu'offrait la colonie, et se trouvait dans une
situation d'esprit propre à recevoir les impressions les plus
fâcheuses. Poussielgue ne les lui ménagea pas: il lui peignit
l'incertitude des rentrées, l'exiguïté de recouvremens, lui mit sous
les yeux les anticipations qu'on avait faites, les fournitures dont
on devait compte aux provinces; et passant aux besoins de l'armée, il
lui montra une disproportion énorme entre la recette et la dépense, un
déficit qui devait s'accroître dans une proportion rapide. Dugua ne
lui présenta pas la situation des corps sous un point de vue plus
favorable; les uns manquaient de vêtemens, les autres n'avaient pas
d'armes; ils n'offraient tous, sur la vaste surface où ils étaient
disséminés, qu'un réseau sans consistance, qu'une série de postes
isolés qu'on pouvait forcer sur tous les points.

Ce sombre tableau, assaisonné de plaintes, d'accusations, rendit
Kléber à ses sarcasmes. Il se déchaîna de nouveau contre Bonaparte,
déprécia ses travaux, attaqua ses conceptions et n'épargna pas même
l'expédition, pour laquelle cependant il avait failli se brouiller
avec Moreau, parce que Moreau ne l'approuvait pas. Il ne tarda pas à
recueillir le fruit de ces imprudences. On souffrait, le général qui
avait arboré le drapeau tricolore sur les minarets du Caire était
peut-être déjà dans les mains des Anglais; on accueillit, on propagea
les propos échappés à la colère, et Kléber vit bientôt revenir à lui
les préventions, les défiances qu'il avait semées. Ce concert, cette
unanimité lui imposa; il crut l'armée découragée, et prit pour
l'opinion des troupes celle qu'il avait faite à son état-major. Il
essaya, dans sa perplexité, de renouer les ouvertures qui avaient été
faites au visir; il lui adressa une lettre où tout en paraphrasant
celle que Bonaparte avait précédemment écrite, il résumait assez bien
la question, et l'établissait sur de justes bases. Cette démarche
était sage, mais il n'eut pas la patience d'en attendre le résultat.
Toujours emporté par la fougue de son caractère, il voulut mettre les
troupes dans le secret des négociations, et ne craignit pas de
réveiller des souvenirs qu'il eût dû étouffer avec soin. L'armée était
rassemblée pour célébrer l'anniversaire de la fondation de la
République; il la harangua avec feu, et termina sa brillante
allocution par ces mots: «Vos drapeaux, braves compagnons d'armes, se
courbent sous le poids des lauriers, et tant de travaux demandent un
prix; encore un moment de persévérance, vous êtes près d'atteindre et
d'obtenir l'un et l'autre: encore un moment et vous donnerez une paix
durable au monde après l'avoir combattu.» Cet appel fut entendu et la
pensée du général pénétrée. Dès-lors il ne fut plus question des
avantages que présentait l'Égypte, mais des difficultés, des obstacles
qu'offrait l'occupation. Jetés en effet au milieu d'une population
ennemie, pressés entre les sables et les flots, sans communication
avec la France, sans armes, sans recrues, comment se maintenir;
comment résister? Le visir s'avançait par le désert, les Anglais
menaçaient les côtes, les Russes avaient franchi le détroit, les
mameloucks se reformaient, les cipayes étaient en marche: pouvait-on se
promettre d'arrêter des masses aussi formidables, de faire tête à des
bataillons aussi nombreux? Qu'opposer à ce déluge d'hommes? les
fortifications, les ouvrages qui ceignaient le Delta; mais ces
chétives constructions de palmiers et de boue étaient à peine
achevées: les troupes? mais elles étaient exténuées, harassées de
fatigue et de misère, hors d'état de recevoir le choc qui se
préparait. D'ailleurs, où se procurer des armes? où trouver des
munitions? et quand rien de tout cela ne manquerait, où puiser, à
qu'elle caisse recourir pour animer, vivifier les services? Quels
fonds avait laissés Bonaparte? quelle ressource? quels moyens
n'avait-il pas épuisés? L'Égypte méritait-elle d'ailleurs qu'on mît
tant d'obstination à la disputer au turban? elle était dépourvue de
bois, elle manquait de fer, de combustibles; elle était loin d'avoir
l'importance qu'on avait cru, et coûterait plus à la France qu'elle ne
lui rendrait. Kléber avait trop de lumières pour le croire; mais après
avoir donné le signal du décri, il avait fini par être subjugué par
l'opinion que ses imprudences avaient faite. Il accueillit toutes ces
exagérations, tous ces faux aperçus qu'il confondit plus tard à
Héliopolis, et en forma un exposé qu'il adressa au Directoire comme un
tableau de la situation des affaires en Égypte.

On ne peut reproduire l'accusation sans la faire suivre de la défense.
Je joindrai, à chacun des griefs qu'énonce Kléber, les observations
que lui oppose Napoléon. Le lecteur passera des imputations de l'un,
aux réponses de l'autre; il aura sous les yeux les exposés
contradictoires: il jugera.


  Au quartier-général du Caire, le 4 vendém., an VIII (26 sept. 1799).

KLÉBER, GÉNÉRAL EN CHEF, etc., AU DIRECTOIRE.


CITOYENS DIRECTEURS,

«Le général en chef Bonaparte est parti pour la France, le 6 fructidor
au matin, sans avoir prévenu personne. Il m'avait donné rendez-vous à
Rosette le 7; je n'y ai trouvé que ses dépêches. Dans l'incertitude si
le général a eu le bonheur de passer, je crois devoir vous envoyer
copie et de la lettre par laquelle il me donna le commandement de
l'armée, et de celle qu'il adressa au grand-visir à Constantinople,
quoiqu'il sût parfaitement que ce pacha était déjà arrivé à Damas.»

     _Observations de Napoléon._--Le grand-visir était à la fin d'août
     à Érivan, dans la Haute-Arménie; il n'avait avec lui que cinq
     mille hommes. Le 22 août, on ignorait en Égypte que ce premier
     ministre eût quitté Constantinople; l'aurait-on su, qu'on y
     aurait attaché fort peu d'importance. Au 26 septembre, lorsque
     cette lettre était écrite, le grand-visir n'était ni à Damas ni à
     Alep, il était au-delà du Taurus.

«Mon premier soin a été de prendre une connaissance exacte de la
situation actuelle de l'armée.

«Vous savez, citoyens Directeurs, et vous êtes à même de vous faire
représenter l'état de ses forces à son entrée en Égypte. Elle est
réduite de moitié, et nous occupons tous les points capitaux du
triangle des cataractes à d'El-A'rych, d'El-A'rych à Alexandrie, et
d'Alexandrie aux cataractes.»

     L'armée française était de trente mille hommes au moment du
     débarquement en Égypte, en 1798; puisque le général Kléber
     déclare qu'elle était réduite de moitié au 26 septembre 1799,
     elle était donc de quinze mille hommes. Ceci est une fausseté
     évidente, puisque les états de situation de tous les chefs de
     corps, envoyés au ministre de la guerre, datés du 1er septembre,
     portaient la force de l'armée à vingt-huit mille hommes, sans
     compter les gens du pays. Les états de l'ordonnateur Daure
     faisaient monter la consommation à trente-cinq mille hommes, y
     compris les abus, les auxiliaires, les rations doubles, les
     femmes et les enfants; les états du payeur Estève, envoyés à la
     trésorerie, faisaient monter l'armée à vingt-huit mille hommes.
     Comment, dira-t-on, la conquête de la Haute et Basse-Égypte, de
     la Syrie; les maladies, la peste, n'avaient fait périr que quinze
     cents hommes? Non, il en a péri quatre mille cinq cents; mais,
     après son débarquement, l'armée fut augmentée de trois mille
     hommes, provenant des débris de l'escadre de l'amiral Brueix.

     Voulez-vous une autre preuve tout aussi forte: c'est qu'au mois
     d'octobre et de novembre 1801, deux ans après, il a débarqué en
     France vingt-sept mille hommes venant d'Égypte, sur lesquels
     vingt-quatre mille appartenaient à l'armée: les autres étaient
     des mameloucks et des gens du pays. Or, l'armée n'avait reçu
     aucun renfort, si ce n'est un millier d'hommes partis par les
     trois frégates _la Justice_, _l'Égyptienne_, _la Régénérée_, et
     une douzaine de corvettes ou d'avisos qui arrivèrent dans cet
     intervalle.

     En 1800 et 1801, l'armée a perdu quatre mille huit cents hommes,
     soit de maladie, soit dans la campagne contre le grand-visir,
     soit à celle contre les Anglais, en 1801. Deux mille trois cents
     hommes ont en outre été faits prisonniers dans les forts
     d'Aboukir, Julien, Rahmaniëh, dans le désert avec le colonel
     Cavalier, sur le convoi de djermes, au Marabou; mais ces troupes,
     ayant été renvoyées en France, sont comprises dans le nombre des
     vingt-sept mille cinq cents hommes qui ont opéré leur retour.

     Il résulte donc de cette seconde preuve, qu'au mois de septembre
     1799, l'armée était de vingt-huit mille cinq cents hommes,
     éclopés, vétérans, hôpitaux, etc., tout compris.

«Cependant il ne s'agit plus comme autrefois de lutter contre quelques
hordes de mameloucks découragés; mais de combattre et de résister aux
efforts réunis de trois grandes puissances: la Porte, les Anglais et
les Russes.

«Le dénûment d'armes, de poudre de guerre, de fer coulé et de plomb,
présente un tableau aussi alarmant que la grande et subite diminution
d'hommes dont je viens de parler: les essais de fonderie n'ont point
réussi; la manufacture de poudre établie à Raouda n'a pas encore donné
et ne donnera probablement pas le résultat qu'on se flattait d'en
obtenir; enfin, la réparation des armes à feu est lente, et il
faudrait pour activer tous ces établissemens, des moyens et des fonds
que nous n'avons pas.»

     Les fusils ne manquaient pas plus que les hommes; il résulte des
     états des chefs de corps, de septembre 1799, qu'ils avaient sept
     mille fusils et onze mille sabres au dépôt; et des états de
     l'artillerie, qu'il y en avait cinq mille neufs, trois cents en
     pièces de rechange au parc: cela fait donc quinze mille fusils.

     Les pièces de canon ne manquaient pas davantage. Il y avait,
     comme le constatent les états de l'artillerie, quatorze cent
     vingt-six bouches à feu, dont cent quatre-vingts de campagne;
     deux cent vingt-cinq mille projectiles, onze cents milliers de
     poudre; trois millions de cartouches d'infanterie, vingt-sept
     mille cartouches à canon confectionnées; et ce qui prouve
     l'exactitude de ces états, c'est que deux ans après, les Anglais
     trouvèrent treize cent soixante-quinze bouches à feu, cent
     quatre-vingt-dix mille projectiles, et neuf cents milliers de
     poudre.

«Les troupes sont nues, et cette absence de vêtemens est d'autant plus
fâcheuse qu'il est reconnu que, dans ce pays, elle est une des causes
les plus actives des dysenteries et des ophthalmies, qui sont les
maladies constamment régnantes. La première surtout a agi, cette
année, sur des corps affaiblis et épuisés par les fatigues. Les
officiers de santé remarquent et rapportent constamment que, quoique
l'armée soit considérablement diminuée, il y a cette année un nombre
beaucoup plus grand de malades qu'il n'y en avait l'année dernière, à
la même époque.»

     Les draps ne manquaient pas plus que les munitions, puisque les
     états de situation des magasins des corps portaient qu'il
     existait des draps au dépôt, que l'habillement était en
     confection, et qu'effectivement au mois d'octobre, l'armée, était
     habillée de neuf. D'ailleurs, comment manquer d'habillemens dans
     un pays qui habille trois millions d'hommes, les populations de
     l'Afrique, de l'Arabie; qui fabrique des cotonnades, des toiles,
     des draps de laine en si grande quantité.

«Le général Bonaparte, avant son départ, avait à la vérité donné des
ordres pour habiller l'armée en drap; mais pour cet objet, comme pour
beaucoup d'autres, il s'en est tenu là; et la pénurie des finances,
qui est un nouvel obstacle à combattre, l'a mis sans doute dans la
nécessité d'ajourner l'exécution de cet utile projet. Il faut en
parler de cette pénurie.

«Le général Bonaparte a épuisé toutes les ressources extraordinaires
dans les premiers mois de notre arrivée. Il a levé alors autant de
contributions de guerre que le pays pouvait en supporter. Revenir
aujourd'hui à ces moyens, alors que nous sommes au-dehors entourés
d'ennemis, serait préparer un soulèvement à la première occasion
favorable; cependant Bonaparte, à son départ, n'a pas laissé un sou en
caisse, ni aucun objet équivalent. Il a laissé, au contraire, un
arriéré de 12,000,000; c'est plus que le revenu d'une année dans la
circonstance actuelle. La solde arriérée pour toute l'armée se monte
seule à 4,000,000.»

     Depuis long-temps la solde était au courant. Il y avait 150,000
     francs d'arriéré; mais cela datait de longue main. Les
     contributions dues étaient de 16,000,000, comme le prouvent les
     états du sieur Estève, datés du 1er septembre.

«L'inondation rend impossible en ce moment le recouvrement de ce qui
reste dû sur l'année qui vient d'expirer, et qui suffirait à peine
pour la dépense d'un mois. Ce ne sera donc qu'au mois de frimaire
qu'on pourra en recommencer la perception; et alors, il n'en faut pas
douter, on ne pourra s'y livrer, parce qu'il faudra combattre.

«Enfin, le Nil étant cette année très mauvais, plusieurs provinces,
faute d'inondation, offriront des non-valeurs auxquelles on ne pourra
se dispenser d'avoir égard. Tout ce que j'avance ici, citoyens
Directeurs, je puis le prouver, et par des procès-verbaux, et par des
états certifiés des différens services.

«Quoique l'Égypte soit tranquille en apparence, elle n'est rien moins
que soumise. Le peuple est inquiet et ne voit en nous, quelque chose
que l'on puisse faire, que des ennemis de sa propriété; son coeur est
sans cesse ouvert à l'espoir d'un changement, favorable.»

     La conduite de ce peuple, pendant la guerre de Syrie, ne laissa
     aucun doute sur ses bonnes dispositions; mais il ne faut lui
     donner aucune inquiétude sur sa religion, et se concilier les
     ulémas.

«Les mameloucks sont dispersés, mais ils ne sont pas détruits.
Mourâd-Bey est toujours dans la Haute-Égypte avec assez de monde pour
occuper sans cesse une partie de nos forces. Si on l'abandonnait un
moment, sa troupe se grossirait bien vite; et il viendrait nous
inquiéter sans doute jusque dans cette capitale, qui, malgré la plus
grande surveillance, n'a cessé de lui procurer jusqu'à ce jour des
secours en argent et en armes.

«Ibrahim-Bey est à Ghazah avec environ deux mille mameloucks; et je
suis informé que trente mille hommes de l'armée du grand-visir et de
Djezzar-Pacha y sont déjà arrivés.»

     Mourâd-Bey, réfugié dans l'oasis, ne possédait plus un seul point
     dans la vallée; il n'y possédait plus un magasin ni une barque;
     il n'avait plus un canon: il n'était suivi que de ses plus
     fidèles esclaves. Ibrahim-Bey était à Ghazah avec quatre cent
     cinquante mameloucks. Comment pouvait-il en avoir deux mille,
     puisqu'il n'en a jamais eu que neuf cent cinquante, et qu'il
     avait fait des pertes dans tous les combats de la Syrie?

     Il n'y avait pas, en septembre, un seul homme de l'armée du
     grand-visir en Syrie: au contraire, Djezzar-Pacha avait retiré
     ses propres troupes de Ghazah pour les concentrer sur Acre. Il
     n'y avait à Ghazah que les quatre cents mameloucks d'Ibrahim-Bey.

«Le grand-visir est parti de Damas il y a environ vingt jours; il est
actuellement campé auprès d'Acre.»

     Le grand-visir n'était point en Syrie, le 26 septembre. Il
     n'était pas même à Damas, pas même à Alep; il était au-delà du
     mont Taurus.

«Telle est, citoyens Directeurs, la situation dans laquelle le général
Bonaparte m'a laissé l'énorme fardeau de l'armée d'Orient. Il voyait
la crise fatale s'approcher: vos ordres sans doute ne lui ont pas
permis de la surmonter. Que cette crise existe, ses lettres, ses
instructions, sa négociation entamée en font foi: elle est de
notoriété publique, et nos ennemis semblent aussi peu l'ignorer que
les Français qui se trouvent en Égypte.

«Si cette année, me dit le général Bonaparte, malgré toutes les
précautions, la peste était en Égypte, et que vous perdissiez plus de
quinze cents soldats, perte considérable puisqu'elle serait en sus de
celle que les événemens de la guerre occasionneraient journellement,
dans ce cas, vous ne devez pas vous hasarder à soutenir la campagne
prochaine, et vous êtes autorisé à conclure la paix avec la Porte
ottomane, quand même l'évacuation de l'Égypte en serait la condition
principale.»

«Je vous fais remarquer ce passage, citoyens Directeurs, parce qu'il
est caractéristique sous plus d'un rapport, et qu'il indique surtout
la situation critique dans laquelle je me trouve.

«Que peuvent être quinze cents hommes de plus ou de moins dans
l'immensité de terrain que j'ai à défendre, et aussi journellement à
combattre?»

     Cette _crise fatale_ était dans l'imagination du général, et
     surtout des intrigans qui voulaient l'exciter à quitter le pays.

     Napoléon avait commencé les négociations avec Constantinople, dès
     le surlendemain de son arrivée à Alexandrie; il les a continuées
     en Syrie. Il avait plusieurs buts; d'abord d'empêcher la Porte de
     déclarer la guerre; puis de la désarmer, ou au moins de rendre
     les hostilités moins actives; enfin, de connaître ce qui se
     passait par les allées et venues des agens turcs et français, qui
     le tenaient au courant des événemens d'Europe.

     Où était la _crise fatale_? L'armée russe qui, soi-disant, était
     aux Dardanelles, était un premier fantôme; l'armée anglaise, qui
     avait déjà passé le détroit, en était un second; enfin, le
     grand-visir, à la fin de septembre, était encore bien éloigné de
     l'Égypte. Quand il aurait passé le mont Taurus et le Jourdain, il
     avait à lutter contre la jalousie de Djezzar; il n'avait avec lui
     que cinq mille hommes; il devait former son armée en Asie, et
     peut-être y réunir quarante à cinquante mille hommes, qui
     n'avaient jamais fait la guerre, et qui étaient aussi peu
     redoutables que l'armée du mont Thabor: c'était donc en réalité
     un troisième fantôme.

     Les troupes de Mustapha-Pacha étaient les meilleures troupes
     ottomanes; elles occupaient, à Aboukir, une position redoutable.
     Cependant elles n'avaient opposé aucune résistance. Le
     grand-visir n'aurait jamais osé passer le désert devant l'armée
     française, ou s'il l'avait osé, il eût été très facile de le
     battre.

     L'Égypte ne courait donc de dangers que par le mauvais esprit qui
     s'était mis dans l'état-major.

     La peste, qui avait affligé l'armée en 1799, lui avait fait
     perdre sept cents hommes. Si celle qui l'affligerait en 1800 lui
     en faisait perdre quinze cents, elle serait donc double en
     malignité. Dans ce cas, le général partant voulait prévenir les
     seuls dangers que pouvait courir l'armée, et diminuer la
     responsabilité de son successeur, l'autorisant à traiter, s'il ne
     recevait pas de nouvelles du gouvernement, avant le mois de mai
     1800, à condition que l'armée française resterait en Égypte
     jusqu'à la paix générale.

     Mais enfin, le cas n'était point arrivé; on n'était pas au mois
     de mai, puisqu'on n'était qu'au mois de septembre; on avait donc
     tout l'hiver à passer, pendant lequel il était probable que l'on
     recevrait des nouvelles de France: enfin, la peste n'affligea pas
     l'armée en 1800 et 1801.

«Le général dit ailleurs: «Alexandrie et El-A'rych, voilà les deux
clefs de l'Égypte.»

«El-A'rych est un méchant fort à quatre journées dans le désert. La
grande difficulté de l'approvisionner ne permet pas d'y jeter une
garnison de plus de deux cent cinquante hommes. Six cents mameloucks
et Arabes pourront, quand ils le voudront, intercepter sa
communication avec Catiëh; et comme, lors du départ de Bonaparte,
cette garnison n'avait pas pour quinze jours de vivres en avance, il
ne faudrait pas plus de temps pour l'obliger à se rendre sans coup
férir. Les Arabes seuls étaient dans le cas de faire des convois
soutenus dans les brûlans déserts; mais d'un côté ils ont tant de fois
été trompés que, loin de nous offrir leurs services, ils s'éloignent
et se cachent. D'un autre côté, l'arrivée du grand-visir, qui enflamme
leur fanatisme et leur prodigue des dons, contribue tout autant à nous
en faire abandonner.»

     Le fort d'El-A'rych, qui peut contenir cinq ou six cents hommes
     de garnison, est construit en bonne maçonnerie; il domine les
     puits et la forêt de palmiers de l'oasis de ce nom. C'est une
     vedette située près de la Syrie, la seule porte par où toute
     armée qui veut attaquer l'Égypte par terre, puisse passer. Les
     localités offrent beaucoup de difficultés aux assiégeans. C'est
     donc à juste titre qu'il peut être appelé une des clefs du
     désert.

«Alexandrie n'est point une place, c'est un vaste camp retranché; il
était à la vérité assez bien défendu par une nombreuse artillerie de
siége; mais depuis que nous l'avons perdue cette artillerie, dans la
désastreuse campagne de Syrie; depuis que le général Bonaparte a
retiré toutes les pièces de marine pour armer au complet les deux
frégates avec lesquelles il est parti, ce camp ne peut plus offrir
qu'une faible résistance.»

     Il y avait dans Alexandrie quatre cent cinquante bouches à feu de
     tout calibre. Les vingt-quatre pièces que l'on avait perdues en
     Syrie, appartenaient à l'équipage de siége, et n'avaient jamais
     été destinées à faire partie de l'armement de cette place. Les
     Anglais y ont trouvé, en 1801, plus de quatre cents pièces de
     canon, indépendamment des pièces qui armaient les frégates et
     autres bâtimens.

«Le général Bonaparte enfin s'est fait illusion sur l'effet du succès
qu'il a obtenu au poste d'Aboukir. Il a en effet détruit la presque
totalité des Turcs qui étaient débarqués: mais qu'est-ce qu'une perte
pareille pour une grande nation à laquelle on a ravi la plus belle
portion de son empire, et à qui la religion, l'honneur et l'intérêt
prescrivent également de se venger, et de reconquérir ce qu'on avait
pu lui enlever? Aussi cette victoire n'a-t-elle retardé d'un instant
ni les préparatifs ni la marche du grand-visir.»

     L'armée de Moustapha, pacha de Romélie, qui débarqua d'Aboukir,
     était de dix-huit mille hommes. C'était l'élite des troupes de
     la Porte, qui avaient fait la guerre contre la Russie. Ces
     troupes étaient incomparablement meilleures que celles du mont
     Thabor et toutes les troupes asiatiques, dont devait se composer
     l'armée du grand-visir.

     Le grand-visir n'a reçu la nouvelle de la défaite d'Aboukir qu'à
     Érivan, dans l'Arménie, près la mer Caspienne.

«Dans cet état de choses, que puis-je et que dois-je faire? Je pense,
citoyens Directeurs, que c'est de continuer les négociations entamées
par Bonaparte; quand elles ne donneraient d'autre résultat que celui
de gagner du temps, j'aurais déjà lieu d'en être satisfait. Vous
trouverez ci-jointe la lettre que j'écris en conséquence au
grand-visir, en lui envoyant le _duplicata_ de celle de Bonaparte. Si
ce ministre répond à ces avances, je lui proposerai la restitution de
l'Égypte, aux conditions suivantes:

«Le grand seigneur y établirait un pacha comme par le passé.

«On lui abandonnerait le miry, que la Porte a toujours perçu de droit
et jamais de fait.

«Le commerce serait ouvert réciproquement entre l'Égypte et la Syrie.

«Les Français demeureraient dans le pays, occuperaient les places et
les forts, et percevraient tous les autres droits, avec ceux des
douanes, jusqu'à ce que le gouvernement eût conclu la paix avec
l'Angleterre.

«Si ces conditions préliminaires et sommaires étaient acceptées, je
croirais avoir fait plus pour la patrie qu'en obtenant la plus
éclatante victoire; mais je doute que l'on veuille prêter l'oreille à
ces dispositions. Si l'orgueil des Turcs ne s'y opposait point,
j'aurais à combattre l'influence des Anglais. Dans tous les cas je me
guiderai d'après les circonstances.»

     Ceci est bien projeté, mais a été mal exécuté; il y a loin de là
     à la capitulation d'El-A'rych.

     Tout traité avec la Porte, s'il avait ces deux résultats, de lui
     faire tomber les armes des mains, et de conserver l'armée en
     Égypte, était bon.

«Je connais toute l'importance de la possession de l'Égypte; je disais
en Europe qu'elle était pour la France le point d'appui avec lequel
elle pourrait remuer le système du commerce des quatre parties du
monde; mais pour cela il faut un puissant levier; et ce levier c'est
la marine: la nôtre a existé; depuis lors tout a changé, et la paix
avec la Porte peut seule, ce me semble, nous offrir une voie honorable
pour nous tirer d'une entreprise qui ne peut plus atteindre l'objet
qu'on avait pu se proposer.

«Je n'entrerai point, citoyens Directeurs; dans le détail de toutes
les combinaisons diplomatiques que la situation actuelle de l'Europe
peut offrir, ils ne sont point de mon ressort.

«Dans la détresse où je me trouve, et trop éloigné du centre des
mouvemens, je ne puis guère m'occuper que du salut et de l'honneur de
l'armée que je commande: heureux si, dans mes sollicitudes, je
réussis à remplir vos voeux; plus rapproché de vous, je mettrais toute
ma gloire à vous obéir?

«Je joins ici, citoyens Directeurs, un état exact de ce qui nous
manque en matériel pour l'artillerie, et un tableau sommaire de la
dette contractée et laissée par Bonaparte.

«Salut et respect,

                                                     «_Signé_, KLÉBER»

     La destruction de onze vaisseaux de guerre, dont trois étaient
     hors de service, ne changeait rien à la situation de la
     République, qui était, en 1800, tout aussi inférieure sur mer
     qu'en 1798: si l'on eût été maître de la mer, on eût marché droit
     à la fois sur Londres, sur Dublin et sur Calcutta: c'était pour
     le devenir que la République voulait posséder l'Égypte. Cependant
     la République avait assez de vaisseaux pour pouvoir envoyer des
     renforts en Égypte, lorsque ce serait nécessaire. Au moment où le
     général écrivait cette lettre, l'amiral Brueys, avec quarante-six
     vaisseaux de haut bord, était maître de la Méditerranée; il eût
     secouru l'armée d'Orient, si les troupes n'eussent été
     nécessaires en Italie, en Suisse, et sur le Rhin.

_P. S._ «Au moment, citoyens Directeurs, où je vous expédie cette
lettre, quatorze ou quinze voiles turques sont mouillées devant
Damiette, attendant la flotte du capitan-pacha, mouillée à Jaffa, et
portant, dit-on, quinze à vingt mille hommes de débarquement. Quinze
mille hommes sont toujours réunis à Ghazah, et le grand-visir
s'achemine de Damas. Il nous a renvoyé, la semaine dernière, un
soldat de la 25e demi-brigade, fait prisonnier du côté d'El-A'rych.
Après lui avoir fait voir tout le camp, il lui a intimé de rapporter à
ses compagnons ce qu'il avait vu, et de dire à leur général de
trembler. Ceci paraît annoncer ou la confiance que le grand-visir met
dans ses forces, ou un désir de rapprochement. Quant à moi, il me
serait de toute impossibilité de réunir plus de cinq mille hommes en
état d'entrer en campagne. Nonobstant ce, je tenterai la fortune, si
je ne puis parvenir à gagner du temps par des négociations. Djezzar a
retiré ses troupes de Ghazab, et les a fait revenir à Acre.»

     Cette apostille peint l'état d'agitation du général Kléber. Il
     avait servi huit ans comme officier dans un régiment autrichien;
     il avait fait les campagnes de Joseph II, qui s'était laissé
     battre par les Ottomans; il avait conservé une opinion fort
     exagérée de ceux-ci. Sidney Smith, qui avait déjà fait perdre à
     la Porte l'armée de Mustapha, pacha de Romélie, qu'il avait
     débarquée à Aboukir, vint mouiller à Damiette, avec soixante
     transports sur lesquels étaient embarqués sept mille janissaires,
     de très bonnes troupes: c'était l'arrière-garde de l'armée de
     Moustapha-Pacha. Au 1er novembre, il les débarqua sur la plage de
     Damiette: l'intrépide général Verdier marcha à eux, avec mille
     hommes, les prit, les tua, ou les jeta dans la mer. Six pièces de
     canon furent ses trophées.

     Le capitan-pacha n'était point à Jaffa; l'armée du visir n'était
     point entrée en Syrie; il n'y avait donc pas trente mille hommes
     à Ghazah. Les armées russe et anglaise ne songeaient point à
     attaquer l'Égypte.

     Cette lettre est donc pleine de fausses assertions. On croyait
     que Napoléon n'arriverait point en France; on s'était décidé à
     évacuer le pays; on voulut justifier cette évacuation, car cette
     lettre arriva à Paris le 12 janvier. Le général Berthier la mit
     sous les yeux du premier consul; elle était accompagnée du
     rapport et des comptes de l'ordonnateur Daure, du payeur Estève,
     et de vingt-huit rapports de colonels et de chefs de corps
     d'artillerie, infanterie, cavalerie, dromadaires, etc.; tous ces
     états, que fit dépouiller le ministre de la guerre, présentaient
     des rapports qui contredisaient le général en chef. Mais
     heureusement pour l'Égypte qu'un duplicata de cette lettre tomba
     entre les mains de l'amiral Keith, qui l'envoya aussitôt à
     Londres. Le ministre anglais écrivit sur-le-champ, pour qu'on ne
     reconnût aucune capitulation qui aurait pour but de ramener
     l'armée d'Égypte en France; et que, si déjà elle était en mer, il
     fallait la prendre et la conduire dans la Tamise.

     Par un second bonheur, le colonel Latour-Maubourg, parti de
     France à la fin de janvier avec la nouvelle de l'arrivée de
     Napoléon en France, celle du 18 brumaire, la constitution de l'an
     VIII, et la lettre du ministre de la guerre, du 12 janvier, en
     réponse à celle de Kléber, ci-dessus, arriva au Caire le 4 mai,
     dix jours avant le terme fixé pour la remise de cette capitale au
     grand-visir. Kléber comprit qu'il fallait vaincre ou mourir; il
     n'eut qu'à marcher.

     Ce ramassis de canaille, qui se disait l'armée du grand-visir,
     fut rejeté au-delà du désert, sans faire aucune résistance.
     L'armée française n'eut pas cent hommes tués ou blessés, en tua
     quinze mille, leur prit leurs tentes, leurs bagages et leur
     équipage de campagne.

     Kléber changea alors entièrement; il s'appliqua sérieusement à
     améliorer le sort de l'année et du pays; mais, le 14 juin 1800,
     il périt sous le poignard d'un misérable fanatique.

     S'il eût vécu lorsque, la campagne suivante, l'armée anglaise
     débarqua à Aboukir, elle eût été perdue: peu d'Anglais se fussent
     rembarqués, et l'Égypte eût été à la France.


PIÈCES JUSTIFICATIVES.

FRAGMENS DE LA CORRESPONDANCE DE L ÉTAT-MAJOR.


  (Nº 1.)     Au quartier-général d'Alexandrie, le 1er thermidor an VI
                                                    (19 juillet 1798).

AU GÉNÉRAL BONAPARTE.

Il y a deux ou trois jours, citoyen général, qu'un employé de l'armée
fit courir le bruit et répandit partout qu'il y avait eu un mouvement
à Paris dans le sens contraire du 18 fructidor; que Lamarque, Sieyès
et plusieurs autres avaient été déportés; que Talleyrand-Périgord
était ambassadeur à Vienne; Bernadotte ministre de la guerre; enfin
que vous étiez rappelé.

Comme cette dernière assertion a fait une grande sensation, j'ai fait
arrêter le nouvelliste pour être interrogé. Ce qui pourtant m'a fait
penser qu'il pouvait y avoir du vrai dans tout ceci, c'est le courrier
qui nous vint de Toulon, il y a quelques jours, et qui prit un air
mystérieux. Veuillez me faire connaître ce qu'il en est. _J'ai résolu,
mon général, de vous suivre partout; je vous suivrai également en
France. Je n'obéirai pas à d'autre qu'à vous, et je ne commanderai
pas, parce que je ne veux pas être en contact immédiat avec le
gouvernement._ Je n'ai jamais été si avide de nouvelles et sur Paris
et sur les événemens du Caire.

                                                               KLÉBER.


  (Nº 2.)                                       Rosette, 25 août 1799.

LE GÉNÉRAL DE DIVISION KLÉBER, AU GÉNÉRAL DE DIVISION MENOU, À
ALEXANDRIE.


Je reçois le 5 au soir, mon cher général, une lettre du général en
chef, dont voici l'extrait: «Vous recevrez cette lettre le 3 ou le 4:
partez, je vous prie, sur-le-champ, pour vous rendre, de votre
personne, à Rosette, si vous ne voyez aucun inconvénient à vous absenter
de Damiette: sans quoi, envoyez-moi un de vos aides-de-camp. Je
désirerais qu'il pût arriver à Rosette dans la journée du 7. J'ai à
conférer avec vous sur des affaires extrêmement importantes. Je
traverse en deux jours le désert et le lac Bourlos, j'arrive à Rosette
le 7 à dix heures du soir, mais l'oiseau était déniché et n'avait pas
même passé par ici. Je m'en retourne à Damiette où j'attendrai
tranquillement les ordres de celui qui commande l'armée. Vous avez
déjà sans doute appris, mon cher général, que la flotte qui avait paru
devant Damiette était repartie de ce mouillage faisant route vers la
Syrie ou vers Chypre. Le bataillon de la 25e a rejoint, et j'ai reçu
dans cet intervalle votre aimable lettre, dans laquelle vous me donnez
des détails intéressans du siége d'Aboukir. Veuillez bien me tenir au
courant de ce qui se passera dans l'étendue de votre commandement,
j'en userai de même. Rien ne pourra m'être plus agréable que de
recevoir souvent de vos lettres; et pour la première, j'espère que
vous aurez la complaisance de me donner des détails sur le départ de
notre héros et de ses dignes compagnons. Je vous embrasse de coeur et
d'âme.

                                                               KLÉBER.


  (Nº 3.)              Quartier-général d'Alexandrie, le 17 août 1799.

LE GÉNÉRAL DE DIVISION MENOU, AU GÉNÉRAL EN CHEF KLÉBER.


MON CHER GÉNÉRAL,

Vous êtes nommé au commandement général de l'armée d'Égypte. Le
général Bonaparte est parti avant-hier dans la nuit pour la France,
avec les généraux Berthier, Andréossy, Marmont, Lannes et Murat. Je
n'entre point ici dans le détail des motifs qui ont déterminé le
général Bonaparte. Cette explication ne peut avoir lieu que
verbalement. Je me bornerai à vous dire que j'ai trouvé ces motifs
justes, et que cette mesure est la seule qui puisse être de quelque
utilité à l'armée.

Le général Bonaparte m'a remis tous les papiers et lettres relatifs à
votre nomination: j'en ai chargé le citoyen Eysotier, chef de brigade
de la 69e; il a ordre de ne les remettre qu'à vous-même. Le général
Bonaparte m'a dit vous avoir donné rendez-vous à Rosette, et d'après
son calcul, vous devez y arriver aujourd'hui ou demain. Mais, en
supposant que votre voyage ait rencontré quelque obstacle, je donne
ordre à l'adjudant-général Valentin, commandant à Rosette, de faire
partir sur-le-champ un exprès qui vous portera ma lettre à Damiette,
mais non celle du général en chef, qui restera constamment entre les
mains du chef de brigade de la 69e, jusqu'à ce qu'il puisse vous la
remettre à vous-même, ou que vous lui ayez donné des ordres pour vous
la faire passer, ou pour vous la porter. Il attendra donc à Rosette,
si vous n'y êtes pas rendu, que vous lui ayez dicté ce qu'il doit
faire. Le général en chef m'a nommé au commandement du deuxième
arrondissement, qui comprend Alexandrie, Rosette et le Bahirëh; mais
je n'ai accepté que provisoirement, pour plusieurs raisons; la
première, c'est que cela doit être à votre disposition: la deuxième,
c'est que je désire, mon cher général, avant de prendre ce
commandement, si votre intention est de me le donner, avoir une
conversation avec vous. J'attendrai à cet égard ce que vous me
prescrirez sur le lieu et le temps de la conversation; je désirerais
que cela fût le plus promptement possible.

Le général Bonaparte m'avait donné, avant son départ, ordre de mettre
un embargo sur tous les bâtimens du port d'Alexandrie, jusqu'à
trente-six heures après son départ. L'embargo est levé depuis ce
matin, mais seulement pour les djermes qu'on peut expédier soit à
Aboukir, soit à Rosette; car pour les bâtimens destinés à se rendre en
Europe, d'après les mêmes ordres, il n'en partira tout au plus que
dans vingt-cinq jours. Le citoyen Guieux, capitaine de vaisseau, est
nommé commandant du port d'Alexandrie, qui ne devra plus être
considéré que comme port de deuxième classe. Le capitaine de frégate
Rouvier continuera de remplir ces mêmes fonctions à Boulac, et aura
inspection sur toute la navigation en activité. Le capitaine de
frégate Guichard commandera tous les bâtimens armés du fleuve. La
ville d'Alexandrie est tranquille, mais il n'y a pas le premier sou
dans les caisses. J'ai eu ordre d'envoyer des lettres au général Dugua
et au divan du Caire.

Vous devez croire, mon général, que je suis extrêmement satisfait,
d'être sous vos ordres: soyez assuré qu'en tout et partout, vous ne
trouverez personne de plus empressé que moi à exécuter ce que vous me
prescrirez. Je vous ai voué depuis long-temps estime et amitié
franche; je compte sur les mêmes sentimens de votre part. J'ai ordre
de faire abattre ici les armes de l'Empereur, du grand-duc de Toscane
et du roi de Naples, avec lesquels nous sommes en guerre. Les consuls
de ces différentes nations doivent cesser leurs fonctions. J'ai aussi,
relativement à des draps pour l'habillement de l'armée, des ordres,
qui frappent les négocians étrangers. La djerme la _Boulonnaise_ est à
Rahmaniëh. J'envoie à Rosette les chevaux des guides que Bonaparte a
emmenés avec lui en France: ils sont destinés à remonter les guides
restés au Caire.

Salut et respect,

                                                        ABDALLA MENOU.


  (Nº 4.)                         Rosette, 3 fructidor (25 août 1799).

J'ai reçu le paquet que vous m'avez fait passer par le chef de brigade
de la 69e, mon cher général. J'aurais bien désiré que vous vous
fussiez rendu vous-même ici. Ma présence me semble très nécessaire au
Caire; cependant je vous attendrai jusqu'au 10, neuf heures du matin.
Hâtez-vous donc d'arriver, afin que nous puissions amplement conférer
ensemble. Non seulement je vous maintiendrai dans le commandement du
deuxième arrondissement, qui n'aurait jamais dû vous être ôté, mais je
ferai encore et toujours tout ce qui pourra contribuer à votre
satisfaction, persuadé que vous mettrez toujours en première ligne le
bien de la chose, qui est notre bien commun, et d'où seulement peut
découler le bien public. _Si j'approuve le motif du départ de
Bonaparte, du moins me reste-t-il quelque chose à dire sur la forme._

Adieu, ou plutôt au plaisir de vous voir bientôt.

À vous et tout à vous,

                                                               KLÉBER.


  (Nº 5.)                         Menouf, 14 fructidor (31 août 1799).

LANUSSE, GÉNÉRAL DE BRIGADE, AU GÉNÉRAL EN CHEF.


Votre lettre vient de me parvenir, citoyen général; j'ai appris sans
étonnement, sans doute parce que j'étais préparé depuis quelques jours
à recevoir cette nouvelle, que le général Bonaparte s'est embarqué
pour retourner en Europe. Je ne sais si c'est par la même raison que
ce départ n'a pas produit le moindre effet sur l'esprit du soldat ni
sur celui de l'habitant du pays, mais, ce qu'il y a de sûr, c'est que
je n'ai jamais vu le premier plus content et le second plus
tranquille. Pour moi, espérant beaucoup du général qui est parti, mais
comptant davantage sur la capacité de celui qui le remplace, je ne
doute point que l'issue de l'expédition d'Égypte ne soit aussi belle
qu'on se l'était promis. Vous pouvez au moins compter, citoyen
général, que vous trouverez des officiers qui seconderont de tout leur
pouvoir les efforts que vous serez à même de faire pour parvenir à ce
but.

Salut et respect,

                                                              LANUSSE.


  (Nº 6.)                           Siout, 18 fructidor (4 septembre).

LE GÉNÉRAL DE BRIGADE FRIANT AU GÉNÉRAL EN CHEF.


Je vous accuse réception de deux paquets adressés aux généraux
Belliard et Desaix, que j'ai fait passer de suite à Kéné où ces deux
généraux sont en ce moment. J'ai donné connaissance, par un ordre du
jour, de votre circulaire à mon adresse, aux troupes que je commande,
et le leur ai lu moi-même. Je puis vous dire qu'officiers et soldats
ne sont point mécontens du départ du général en chef, étant persuadés
que le bien de l'armée exigeait ce voyage en Europe. Vous pouvez aussi
compter, mon général, sur l'ancien attachement que ces militaires vous
portent: ce sont vos anciens soldats de l'armée de Sambre-et-Meuse. De
mon côté, je ferai tous mes efforts pour mériter votre estime.

                                                               FRIANT.


  (Nº 7.)                        Damiette, 18 fructidor (4 septembre).

VERDIER, GÉNÉRAL DE BRIGADE, AU GÉNÉRAL EN CHEF KLÉBER.


Hier seulement, mon général, j'ai reçu une de vos lettres du 9, de
Rosette. Oui, mon général, je conçois que les motifs qui ont déterminé
le départ du général Bonaparte avec tant de précipitation et de
secret, doivent être puissans. Je les respecte, ces motifs, et me
borne à espérer dans la certitude qu'étant aussi dignement remplacé,
l'armée n'a qu'à gagner dans les événemens. L'amour de mon devoir,
l'estime dont vous m'honorez, sont d'assez puissans motifs pour vous
donner la certitude que toutes mes facultés seront employées à
justifier les premiers et mériter de plus en plus la seconde. Le vide
que laisse, dans l'opinion, Bonaparte, est grand, tant dans le
militaire que dans les habitans du pays; mais les uns et les autres
connaissent combien vous pouvez le remplacer, et tous regardent comme
heureux cet événement, dont ils attendent de grands résultats. Voilà
ce que pense la division que vous m'avez provisoirement laissée, et de
laquelle vous avez tout à espérer. Confiance entière en son nouveau
chef, discipline, bravoure, voilà ce que je crois pouvoir vous offrir,
en vous assurant de nouveau de tout mon respect.

                                                              VERDIER.


  (Nº 8.)                            Kéné, 21 fructidor (7 septembre).

BELLIARD, AU GÉNÉRAL EN CHEF.


J'ai reçu, mon général, la lettre dans laquelle vous m'annoncez le
départ du général en chef Bonaparte pour la France. Quels que soient
les événemens, mon général, ils ne peuvent rien changer à mes
principes et à mon amour pour ma patrie, qui est et sera toujours le
mobile de toutes mes actions.

Salut et respect,

                                                             BELLIARD.


  (Nº 9.)                        Au Caire, 21 fructidor (7 septembre).

POUSSIELGUE, etc., AU GÉNÉRAL DE DIVISION MENOU.


Je reçois, mon cher général, votre lettre du 13 de ce mois. Je suis
persuadé que Bonaparte avait de bonnes raisons pour partir; mais je ne
lui pardonnerai jamais d'en avoir fait un mystère à des hommes à qui
il devait beaucoup, qui avaient toujours justifié sa confiance, et
qu'il laissait chargés du fardeau du gouvernement. Le général Dugua et
moi nous avons beaucoup à nous en plaindre; il nous a joués.

Son successeur a des talens moins brillans, mais il a des qualités
solides, et malgré mon attachement personnel pour Bonaparte, je suis
convaincu que l'on sera beaucoup plus content du gouvernement du
général Kléber, Français et Turcs. Il jouit d'une grande célébrité, et
il a l'estime de tout le monde au plus haut degré. Réunissons-nous
tous à lui, aidons-le à mener notre vaisseau au port, et à le sauver,
en attendant, des tempêtes. Quant à de nouveaux systèmes de finances,
j'avais, il est vrai, des vues et des projets tout prêts à éclore;
mais il n'est plus temps. Il faut que notre établissement soit
consolidé par un traité de paix, pour qu'on puisse innover avec
succès. Un bon plan ne réussirait pas en ce moment, et alors il serait
perdu pour toujours. Soyez tranquille sur vos besoins dans votre
arrondissement, non pas que je vous promette qu'ils seront tous
satisfaits, mais vous pouvez compter qu'ils le seront dans une
proportion égale au reste de l'armée. C'est un principe que le général
Kléber m'a annoncé vouloir maintenir contre toute section de l'armée
qui pourrait être tentée de s'en écarter, et déjà il l'a annoncé dans
un ordre du jour. Au reste, vous serez le premier à recueillir les
revenus de 1214, c'est-à-dire le saïfi de la province de Rosette pour
1213; il sera exigible à la fin de brumaire. J'ai conseillé à vos
aides-de-camp de loger quelques personnes dans votre maison, c'est
l'unique moyen de vous la conserver.

                                                          POUSSIELGUE.


  (Nº 10.)                                        Toulon, 18 mai 1798.

AU GÉNÉRAL MOREAU.


Je ne pourrai vous écrire un peu au long, mon cher Moreau, que lorsque
nous serons au large, et que je serai dégagé du détail et de
l'embarras de l'embarquement. Je n'ai pas encore un moment de libre,
et je change souvent quatre fois de linge par jour. Le vent, qui était
favorable il y a quelques jours, a changé tout à coup, et on a profité
de cette contrariété pour faire aussi quelques changemens dans la
répartition des troupes. Tout cela occupe et demande des sollicitudes.
Enfin, le vent paraît se remettre, et s'il continue ainsi, dans trois
jours nous serons au large. Vous devez être au fait du secret de notre
expédition; j'ai ouï dire que vous la désapprouviez, j'en ai été
fâché; j'aurais désiré que tous eussiez à cet égard moins de
précipitation. Quand on fait la chose unique qui est à faire,
l'opération est bonne, par cela même qu'on ne pourrait pas faire
mieux; mais lorsqu'il y a au bout de tout cela de grands résultats à
espérer, il faut, ce me semble, approuver. Je m'expliquerai mieux dans
ma première, et comme je suis un peu paresseux pour écrire, Baudot
sera celui qui vous transmettra mes idées et tout ce que je pourrais
avoir à vous dire.

Je renvoie Gaillard à Paris près de sa femme; je vous prie de lui
remettre la somme provenue de la vente du cheval, qui, jointe à celle
qu'il tirera de ma voiture, le mettra à l'aise jusqu'à ce que je
puisse donner de mes nouvelles d'au-delà les mers. Prenez, au reste,
avec lui, les arrangemens de détail que vous croirez les plus
convenables. Si j'ai besoin de quelque chose, je vous écrirai. Adieu,
mon cher Moreau, j'espère que le gouvernement, plus juste, aura
bientôt le bon esprit de vous tirer d'une retraite pour laquelle vous
n'êtes pas fait, en utilisant vos talens. Comptez à jamais sur mon
attachement et ma bien sincère amitié.

                                                               KLÉBER.


  (Nº 11.)              Au quartier-général du Caire,21 septembre 1799
                                  (an VII de la République française).

KLÉBER, GÉNÉRAL EN CHEF, AU GRAND-VISIR, GÉNÉRALISSIME DES ARMÉES
OTTOMANES,


     _Illustre parmi les gens éclairés et sages, que Dieu lui donne
     une longue vie, pleine de gloire et de bonheur; Salut._

Le général en chef Bonaparte a écrit à Votre Excellence, il y a trente
jours; comme il y a lieu de craindre que cette dépêche n'ait été
interceptée par les bâtimens qui croisent dans la Méditerranée, je
crois devoir en envoyer un duplicata à Votre Excellence: il est joint
à la présente lettre.

Vous y trouverez sans doute tout ce que vous pensez vous-même, car la
nécessité d'une parfaite union entre la Sublime Porte et la France,
n'a jamais été un problème pour aucun politique; et il n'est pas un
Ottoman, comme il n'est pas un seul Français qui n'ait la conviction
intime de ce qui convient aux intérêts des deux nations.

Les Français, en venant en Égypte, n'avaient d'autre but que de faire
trembler les Anglais pour leurs possessions et leur commerce de
l'Inde, et les forcer à la paix.

En même temps, les Français se vengeaient des outrages multipliés
qu'ils avaient reçus des mameloucks; ils délivraient l'Égypte de leur
domination, et rendaient au Grand-Seigneur la jouissance entière de ce
beau pays, que depuis un siècle il ne pouvait plus compter réellement
au nombre de ses provinces, puisqu'il n'en retirait aucun fruit.

La conduite des Français a été conséquente à ces principes. Arrivés en
Égypte, les caravelles et le pavillon du Grand-Seigneur ont été
respectés et honorés. Il a été fait une guerre à outrance aux
mameloucks; leurs propriétés ont été séquestrées, et, au contraire,
les sujets du Grand-Seigneur ont été maintenus dans leurs propriétés;
ils ont été rappelés dans leurs habitations. Les odjaklis et les
ministres du Grand-Seigneur ont été conservés dans leurs droits et
dans leur jouissance. Les kadis ont été confirmés, et les lois turques
suivies.

L'administration civile du pays a été confiée aux ulémas et aux grands
du Caire. La charge si importante de prince de la caravane de la
Mecque a été donnée à un Osmanli-kiaya du pacha, et s'il n'avait pas
trahi ses devoirs, cette caravane serait partie suivant l'usage. Enfin
la religion musulmane a été protégée et honorée.

Malgré la déclaration de guerre de la Sublime Porte, les Français
n'ont pas cessé de tenir cette conduite franche et loyale; ils ont été
contraints, malgré leurs voeux, malgré leurs intérêts, à se battre en
Syrie et à Aboukir, contre les armées qui venaient les attaquer; et au
milieu de leurs victoires et au milieu de la guerre, ils n'ont rien
diminué des égards et des sentimens d'affection qu'ils avaient
témoignés aux Osmanlis, tant ils sentaient l'absurdité de cette
guerre, et tant ils étaient persuadés qu'il fallait arriver à une
prompte réconciliation.

Que l'expédition d'Égypte ait été faite sans la participation formelle
de la Sublime Porte, c'est ce que j'ignore; mais il est évident que
cette expédition, pour réussir par rapport aux Anglais, exigeait la
plus grande activité, et surtout le plus grand secret.

La France, sûre des sentimens d'amitié de la Sublime Porte, sûre
qu'elle ne pourrait blâmer une expédition dont elle retirerait le
principal avantage, puisqu'il en résulterait l'affranchissement d'une
de ses plus belles provinces, devait croire qu'elle serait toujours à
temps de justifier l'entreprise à ses yeux, surtout en appuyant ces
motifs de sa conduite, même en Égypte.

Mais après le malheureux combat naval d'Aboukir, le général Bonaparte
se trouva privé de faire connaître toutes ces vérités à la Sublime
Porte, et nos ennemis communs y virent l'occasion d'un double triomphe
contre nous et contre vous. Ils n'eurent pas de peine à persuader ce
qu'ils voulurent, et à donner à notre entreprise les couleurs les plus
odieuses, quand ils eurent le grand avantage d'être entendus seuls, et
d'avoir pour eux les apparences résultant d'une invasion réelle.

Ils excitèrent un ressentiment facile à enflammer, et ils hâtèrent
d'autant plus la détermination de la Sublime Porte, que la moindre
explication avec les Français lui eût découvert le piége dans lequel
on voulait l'entraîner, et l'aurait infailliblement ramenée à ses
véritables intérêts.

Il faut que Votre Excellence ait la gloire de faire la paix; c'est le
plus grand service qu'elle puisse rendre à son pays.

Les Français ne craignent ni leurs ennemis ni leur nombre; ils ne
craignent pas non plus la guerre: depuis dix ans ils en donnent des
preuves. Mais en faisant la guerre à leur ancienne amie la Sublime
Porte, c'est comme s'ils la faisaient à eux-mêmes. Nous devons
pleurer, même nos victoires, puisqu'elles affaiblissent vos armées,
auxquelles bientôt il faudra nous réunir pour combattre leurs
véritables ennemis.

La négociation de cette paix est simple et facile, il n'existe point
d'intérêts compliqués entre les deux nations: il ne s'agit que de
l'Égypte, et l'Égypte est toujours à vous, elle y est plus que jamais
puisque les mameloucks n'y règnent et n'y régneront plus.

Vous serez obligés de garder des ménagemens, parce que vous aurez
introduit au milieu de vous, et comme alliés, vos plus cruels ennemis,
et qu'avec raison vous devez craindre qu'ils n'éclatent, aussitôt
qu'ils en auront une occasion qu'ils attendent avec impatience. Mais
c'est un motif de plus pour hâter les négociations, et ne pas épuiser
en efforts vains et impolitiques contre nous, des armes, des hommes et
des richesses que réclament des dangers plus réels.

En un mot, et en laissant de côté toute considération étrangère, la
guerre entre nous ne peut avoir aucun but.

Vous pourrez recevoir plusieurs duplicata de cette lettre. Son
importance est telle que je ne saurais trop multiplier les moyens pour
m'assurer qu'elle vous parviendra.

Si elle vous détermine à m'envoyer une personne de votre confiance,
elle sera bien accueillie, et nous nous serons bientôt entendus.

Le général en chef Bonaparte est parti pour aller travailler lui-même
à une paix si nécessaire. Je le remplace, et je suis comme lui animé
du désir de voir terminer notre malheureuse querelle.

J'ai l'honneur d'assurer Votre Excellence des sentimens d'estime et de
la considération distinguée que j'ai pour elle.

                                                               KLÉBER.


KLÉBER HASARDE UNE NOUVELLE TENTATIVE AUPRÈS DU VISIR.

L'évaluation du général Kléber était évidemment trop faible, car enfin
aucune action n'avait eu lieu depuis la bataille d'Aboukir, où
assurément Bonaparte avait mis plus de cinq mille hommes en ligne, et
où cependant les troupes de la Haute-Égypte ni celles de la Charkiëh,
de Damiette, de Mansoura, n'avaient combattu. Celle des forces que
nous avions en tête n'était pas plus juste: les Anglais n'avaient pas
augmenté leurs croisières, les Russes n'avaient pas paru, et les
mameloucks, dont on se faisait une si terrible image, fuyaient devant
quelques centaines de fantassins perchés sur des dromadaires. La
population devait inspirer des craintes moins sérieuses encore: aucune
émeute n'avait éclaté; aucun acte, aucun symptôme ne décelait des
sentimens hostiles; loin de là, les naturels se montraient calmes,
résignés, et faisaient peu de cas des préparatifs du visir. Le général
Reynier, qui leur rendait ce témoignage, ne partageait pas non plus
les prévisions de Kléber, au sujet du voltigeur de la 25e; cet
incident pouvait bien indiquer le désir d'un rapprochement, mais ne
prouvait pas une haute confiance. L'idée d'enlever un prisonnier pour
en faire un messager d'effroi trahissait son origine: elle ne pouvait
avoir germé dans une tête turque, c'était une suggestion de quelque
Européen. La conjecture était probable; Kléber résolut de
l'éclaircir, et de savoir au juste à qui, des Musulmans ou des
Anglais, il avait affaire. La flotte croisait à l'entrée du Boghaz; il
chargea l'adjudant-général Morand de s'assurer des vues, des forces
qu'elle pouvait avoir. Cet officier se rendit à Lesbëh, se jeta dans
une chaloupe et se dirigea sur l'escadre que commandait Petrona-Bey.
Il passa la première ligne, pénétra dans la seconde; personne ne
prenait garde à lui: il demanda l'amiral. Il fut accueilli, traité
avec égards, et put observer la surprise du Turc à la suscription des
lettres qu'il lui avait rendues. «Kléber! s'écria l'Ottoman; et
Bonaparte?--Il est parti.--D'où?--D'Alexandrie.--Il y a
long-temps?--Le 23 août.--Sur un bâtiment de guerre?--Avec deux
frégates.--Il emmène des généraux?--Plusieurs.» Il s'adressa alors à
ses Turcs, échangea avec eux quelques phrases, et reprit: «Quel motif
l'a déterminé à quitter l'Égypte?--L'intérêt de la patrie, sa gloire,
l'obéissance. Il est parti comme eût fait un pacha rappelé par Sa
Hautesse.» Petrona-Bey fit servir le café, présenta une pipe à
l'adjudant-général, et continuant la conversation: «Avez-vous beaucoup
de riz au Caire?--À profusion.--Les vivres ne vous manquent pas?--Les
blés surabondent.--N'importe; les Anglais, les Russes, les Osmanlis,
ont replacé sur le trône un frère du fils du dernier de vos rois. Son
envoyé, M. Boyle, est déjà accrédité auprès du Sultan. Il faudra bien
de force ou de gré que vous évacuiez l'Égypte.»

Cette singulière conversation indiquait la couleur que la guerre
allait prendre. Morand en rendit compte à son chef, et lui fit part du
peu de troupes que la flotte avait à bord. L'effendi que Bonaparte
avait envoyé en Syrie rentra sur ces entrefaites, et ne fit pas un
rapport plus alarmant. L'armée turque était peu nombreuse, Djezzar ne
voulait ni marcher ni permettre qu'on pénétrât dans ses places.
L'entrée d'Acre, celle de Jaffa même était interdite aux Ottomans. Les
subsistances devenaient chaque jour plus rares, les mameloucks
manquaient de tout, et le généralissime, mécontent des exigences des
Anglais, montrait les vues les plus pacifiques. Ce rapport rendait
plus frappant le contraste que présentaient les intentions
personnelles du visir avec celles de sa chancellerie. La réponse
officielle qu'avait rendue l'effendi avait toutes les grâces, toute
l'aménité que l'Angleterre sait répandre dans ses manifestes: elle
était ainsi conçue:


                           _Du quartier-général de Damas (sans date)._

YOUSSEF-PACHA, GRAND-VISIR ET GÉNÉRALISSIME DE L'ARMÉE DE LA SUBLIME
PORTE,


     _Au modèle des Princes de la nation du Messie, au Soutien des
     Grands de la secte de Jésus, l'estimé et affectionné_ BONAPARTE
     _(dont la fin soit heureuse), l'un des généraux de la République
     française,_ SALUT ET AMITIÉ.

«J'ai reçu votre lettre par la voie de Mahmed-Koushdy, effendi, et
j'en ai compris le contenu. Tout le monde connaît l'ancienne amitié
de la Sublime Porte pour la France gouvernée par ses rois, et sa
grande bienveillance envers la République française, mais personne
n'ignore non plus que les Français, excités et poussés par des
malintentionnés, portés à semer partout le trouble et la discorde, ont
entrepris de faire des choses que jamais on n'avait ouïes, et
qu'aucune nation, ni ancienne ni moderne, n'a jamais faites. C'est
ainsi qu'ils ont attaqué l'Égypte à l'improviste, et se sont emparés
de ce pays, quoiqu'il fût sous la domination directe de la Sublime
Porte.

«Il est étonnant qu'après une semblable démarche, vous ayez pu écrire
dans votre lettre que la République française est notre amie, et que
les ennemis de la Sublime Porte sont ceux que la Sublime Porte regarde
comme ses véritables et loyaux amis.

«Sont-ce les Anglais, les Russes ou les Allemands, dont vous parlez
ainsi, qui ont engagé les Français à surprendre l'Égypte et à s'en
rendre maîtres?

«Lequel de ces trois gouvernemens a fait en temps de paix la moindre
chose qui soit contraire aux droits des nations?

«Vous m'écrivez que l'intention de la République française n'a été que
de détruire les mameloucks, et qu'elle a toujours désiré de vivre en
paix et en bonne amitié avec la Sublime Porte. Mais les mameloucks
étant dans la dépendance de la Sublime Porte, c'est à elle à les
diriger; d'ailleurs, une pareille intention était-elle conforme aux
lois des nations, même des plus petites?

«Les témoignages de l'affection et de l'amitié de la République
française envers la Sublime Porte ne peuvent que paraître bien
étranges, dans le temps que, malgré la bienveillance et l'amitié que
la Sublime Porte a toujours témoignée à votre gouvernement, les
Français ont rompu avec elle la bonne harmonie, d'une manière
tout-à-fait contraire aux droits des nations, et ont commis par là une
action blâmable.

«C'est une idée bien extraordinaire que celle que vous avez de vouloir
instruire la Sublime Porte de la véritable situation de l'Arabie et de
l'Égypte, qui lui appartiennent. Sachez qu'après que les Français ont
eu de vive force attaqué l'Égypte, et que la Sublime Porte leur a
déclaré, conformément à la loi et aux droits des nations, une guerre
qui a pour elle tous les augures de la victoire, on n'a pas différé un
moment à préparer tout ce qui est nécessaire pour combattre, et à
lever, dans tout l'empire ottoman, des troupes aussi nombreuses que
les étoiles des cieux, pour les faire marcher par bataillons vers la
Syrie et l'Égypte. Il était nécessaire que l'hiver finît, qu'on entrât
dans la belle saison, et que moi-même, plénipotentiaire absolu et
généralissime de l'armée de la Sublime Porte, je me rendisse en Égypte
par la Syrie, conformément aux ordres, auxquels obéit l'univers, du
très puissant, très magnifique, très grand, très fort, mon protecteur,
mon seigneur, mon souverain, qui est aussi grand que le grand
Alexandre, roi des rois, asile de la justice.

«Après avoir complété le nombre des canonniers, celui des bombes, des
canons et de tous les instrumens de guerre, je suis entré à Damas.

«D'un côté, j'envoie devant moi par terre des troupes toujours fatales
à leurs ennemis, me tenant à l'arrière-garde, prêt à marcher avec mon
quartier-général. D'un autre côté, les Français, pour avoir rompu la
paix d'une manière inouïe, ont été dispersés et détruits à Corfou et
en Italie; ce qui devait nécessairement être le résultat de leur
démarche peu réfléchie. Les escadres de la Sublime Porte et des deux
glorieuses nations, nos alliées, les Anglais et les Russes, qui se
trouvaient dans ces parages, après avoir été devant Alexandrie, sont
employées en Chypre à l'embarquement d'un grand nombre de nouvelles
troupes; et l'escadre anglaise, jointe à l'escadre de la Sublime
Porte, doivent attaquer de concert Alexandrie et ces parages. Ce sera
alors, comme vous pouvez le juger vous-même, que les Français
connaîtront bien la véritable situation de l'Arabie, _et tu verras,
quand la poussière sera dissipée, si tu es sur un cheval ou sur un
âne_. (Verset arabe.)

«Mais comme dans votre lettre vous manifestez le penchant que vous
avez à renouer une amitié pure et sincère, et qu'ainsi il paraît que
vous demandez sûreté et sauf-conduit, expliquez-moi si vous désirez
seulement sauver votre vie, parce que, dans ce cas là, en vertu de la
loi de Mahomet, qui ne permet pas d'étendre le sabre sur ceux qui
demandent grâce et pardon, je vous ferai embarquer avec tous les
Français qui se trouvent en Égypte, et je vous ferai parvenir sains et
saufs dans les ports de France. Que si vous ne vous fiez pas à ce que
je vous propose, et que vous soupçonniez quelque mauvais dessein,
apprenez que si l'on manquait à un pareil engagement, ce serait violer
ce que la loi nous prescrit, et agir d'une manière tout-à-fait opposée
aux droits des nations; tandis que l'on est bien loin de se croire
permis de se détourner, à votre exemple, du chemin droit, pour suivre
un sentier qui n'est pas conforme aux principes et aux réglemens des
nations.

«Quoique la paix soit dans tous les temps préférable à la guerre,
cette paix ne peut d'aucune manière être conclue en Égypte; mais si
vous partez, en vous embarquant sur les bâtimens de la Sublime Porte,
vous n'aurez rien à craindre pendant la traversée, ni de la part des
Russes, ni de celle des Anglais, nos alliés; et vous épargnerez
l'effusion du sang humain, et la destruction inutile de tant de
malheureux qui seraient foulés aux pieds des chevaux des Musulmans.

«Que si, à votre arrivée à Paris, le voeu de la République est de
rétablir la paix, et si l'on fait part de ces dispositions à la
Sublime Porte, par la médiation de notre ambassadeur ou de tout autre,
je ferai de mon côté tout ce qui dépend de moi, pour le succès d'une
affaire si utile.

«Dans le cas où vous n'adhéreriez pas à des propositions si
convenables, j'espère qu'à mon arrivée dans ces contrées, je finirai,
comme je le dois, tout ce qui vous concerne, et je mettrai un terme à
la route que fait la République française, route qui ne peut la
conduire qu'à sa perte. Le Créateur de la lumière et du monde
n'approuve pas les massacres que les Français ont fait des Français,
d'une manière contraire aux lois et aux réglemens; c'est la cause pour
laquelle ils ont commencé à être malheureux et dispersés de tous
côtés.

«Indépendamment de cent mille Français environ qui ont été tués dans
les départemens de l'Italie, dans les villes d'Ancône et de Naples et
dans les environs, votre escadre qui était sortie pour venir au
secours de l'armée d'Égypte, a été brûlée et coulée à fond par les
escadres des Anglais, des Russes et de la Sublime Porte. Vous pouvez
conclure de tous ces événemens que le vent du malheur et du désordre
commence à souffler contre les Français, et qu'ils sont devenus
désormais l'objet de la colère du Très-Haut.

«Vous qui êtes renommé par votre intelligence, et par la sagesse de la
direction que vous avez imprimée aux affaires de la République
française; vous aussi, vous n'avez considéré le lendemain que
d'aujourd'hui.

«Le Grand-Seigneur, souverain de la terre, roi des rois, asile de la
justice, ayant destiné une armée formidable contre l'Égypte, vous
connaîtrez bientôt, s'il plaît à Dieu, la grandeur, la dignité, le
zèle et la force de la Sublime Porte.

«Quoique d'après les fausses démarches des Français, et leur conduite
contraire aux droits des nations, il ne fut pas nécessaire de répondre
à ce que vous m'avez écrit; sans m'arrêter à ces considérations, et
parce que le refus d'une réponse serait contraire aux usages et à la
bienveillance, je vous ai écrit cette lettre amicale, et je vous l'ai
envoyée par ledit effendi. Après que vous l'aurez reçue, ce sera à
vous à choisir celui des deux partis que vous devez prendre.»

                  _Signé en chiffre_ YOUSSEF, _ainsi que dans le sceau
                                                  apposé à la lettre._


Cette réponse outrageante rendit Kléber à toute son énergie; il
repoussa des bases qu'il ne pouvait accepter sans déshonneur, et ne
songea plus qu'à combattre; il porta des troupes à Souez, réunit des
bâtimens à Castel-Messara, fit passer des renforts au général Verdier,
et lui manda que si l'ennemi débarquait sur la plage étroite qui
sépare la mer du lac Menzalëh, il l'attaquât avec ses dragons et ses
chaloupes; que dans une position aussi resserrée, trois cents de nos
braves ne devaient pas craindre d'aborder trois mille Turcs. Il
ordonna en même temps qu'on doublât tous les postes qui protégeaient
les terres cultivées, et voulut qu'au lieu d'être réduit à la simple
défensive, El-A'rych fût en état de donner de l'inquiétude à l'ennemi,
de tenter une sortie, d'arrêter les Osmanlis et de les livrer à toutes
les privations du désert. Il connaissait, par les rapports, la
disette qu'éprouvait l'armée du visir, et prit des mesures pour
l'accroître; il savait qu'elle était alimentée par les Arabes, et
qu'elle n'avait, pour ainsi dire, de subsistances que celles qu'elle
recevait des caravanes. Il défendit l'exportation, abandonna aux
troupes les prises qu'elles pourraient faire, et punit de mort ceux
qui se livreraient à ce coupable trafic. Menou, toujours prêt à
trancher de l'économiste, voulut s'élever contre des arrêtés qu'il
jugeait trop sévères, et se prévalut de l'autorité de l'ancien
commandant de Mansoura; mais Kléber resta inébranlable, et répondit au
malencontreux dissertateur que la première loi à la guerre était de
mettre l'ennemi dans la détresse; qu'il persistait dans ses décisions.

Les mouvemens n'étaient pas moins actifs dans la Haute-Égypte.
Mourâd-Bey, après sa défaite, s'était réfugié dans le désert, d'où il
s'échappait de temps à autre, lorsque le besoin de prendre du repos ou
de faire des vivres le pressait trop vivement. Desaix, que ces
incursions fatiguaient, résolut d'y mettre fin; il réunit quelques
troupes à cheval, des pièces, de l'infanterie montée à dromadaire;
forma deux colonnes mobiles; se mit à la tête de l'une, et confia
l'autre à l'adjudant-général Boyer. Le général battit vainement le
désert; mais son lieutenant fut plus heureux. Parti de Siout dans les
premiers jours d'octobre, il suivit le désert jusqu'à la hauteur de
Benezëh, où Mourâd était établi avec quatre tribus arabes. Le bey ne
l'eut pas plus tôt aperçu qu'il leva son camp; il se dirigea sur
Heslé, s'enfonça dans les sables, prit la route du palais Caron, alla,
revint, et chercha par mille détours à dérober sa trace. Il ne put y
réussir, et se trouva le 9, au point du jour, en face des troupes
qu'il voulait éviter. Il prend aussitôt son parti; il accepte la
charge, et se flatte de venger sur cette cavalerie de nouvelle espèce
les échecs qu'il a essuyés; mais les Arabes ne sont pas à portée, que
déjà elle est à terre et ouvre sur eux un feu meurtrier. Ils se
reforment, bravent les balles et les baïonnettes, sont repoussés,
reviennent, ne sont pas plus heureux, et rendus furieux par les pertes
qu'ils ont faites, s'élancent en aveugles sur le carré, où se brisent
leurs efforts. Ils ne peuvent ni l'abandonner ni le rompre, et se
dispersent, pour mieux l'inquiéter, sur les mamelons voisins: mais ils
sont abattus par les coups pressés d'une nuée de tirailleurs, qui
marchent à eux, et se perdent dans les sables. Notre infanterie se
jette aussitôt sur ses chameaux, et les pousse à Rauyanné, à l'oasis,
et les force de se dissoudre. Mourâd, harcelé, traqué d'un bout du
Saïd à l'autre, prend le parti de se jeter dans le Delta. Il franchit
le Nil à la hauteur d'Attfiély, évite les troupes du général Rampon,
s'enfonce dans la vallée de l'Égarement, change de résolution, revient
sur ses pas, échappe aux colonnes qui le poursuivent, et regagne la
Haute-Égypte. Ses tentatives auprès de la population sont moins
heureuses. En vain il sème les proclamations, prodigue les firmans;
les villages restent sourds à ses appels, aucun ne répond à ses cris
d'insurrection.

Tout était à la guerre: les troupes se dirigeaient sur le désert, on
approvisionnait, on armait les forts qui couvrent les terres
cultivées, personne ne pensait plus qu'à punir un ennemi présomptueux.
Sidney sentit la faute qui avait été faite, et avisa aux moyens de
renouer des communications auxquelles on ne songeait plus. Il mit son
secrétaire en avant; celui-ci, qui avait été accueilli par Marmont,
feignant d'ignorer que ce général avait quitté Alexandrie, lui écrivit
sous prétexte de demander une réponse que réclamait le commodore, et
lui communiqua les nouvelles qu'il jugeait les plus propres à ébranler
la résolution que manifestait l'armée de se maintenir en Égypte: les
Directeurs avaient été renouvelés; Barras seul était resté au pouvoir,
et avait vu ses collègues chargés d'un acte d'accusation. Un des
principaux griefs qu'on alléguait contre eux était d'avoir relégué
dans les déserts la plus belle armée de la République. Le secrétaire
signalait ensuite, comme une nouvelle de mer que son correspondant
connaissait déjà, la perte de l'escadre que commandait le
contre-amiral Perée, et joignait à son insidieux message une
collection de journaux qui exagéraient encore l'état fâcheux où se
trouvait la France. Les flottes combinées avaient repassé le détroit,
toute espérance de secours était évanouie.

Cette lettre produisit l'effet que Smith s'en était promis. Retenue
par l'état-major d'Alexandrie, elle fut acheminée sur le Caire, et
rendit Kléber à toutes ses perplexités; il retomba sous l'inspiration
des hommes dont il avait secoué la funeste influence; et lui, qui
s'était soulevé contre les insolens propos que le visir adressait à
Bonaparte, qui avait déclaré qu'on ne pouvait les entendre sans se
couvrir d'infamie, ne trouva plus ni indignation ni colère contre la
plus outrageante correspondance qui fut jamais. Il avait proposé de
mettre fin aux différends qui divisaient la France et la Sublime
Porte, et de renouer les relations d'amitié qui les avaient si
long-temps unies. Le Turc ne répondit à ces ouvertures que par des
offres de pitié, des maximes de commisération, et des doutes offensans
sur l'aptitude du général à traiter les hautes questions qu'il
soulevait. Ce ne fut pas tout. Il avait outragé Kléber, il voulut
insulter la nation. Il délégua ses pouvoirs à Moustapha-Pacha auquel
il adressa l'instruction qui suit:


                                                  Reçue le 23 octobre.

LE GRAND-VISIR, À MOUSTAPHA-PACHA, PRISONNIER.


MON TRÈS HONORÉ, HEUREUX ET CHÉRI COLLÈGUE,

«J'ai reçu la lettre que vous m'avez envoyée par votre trésorier, et
j'en ai compris le contenu. Dans la crainte que la lettre que
Bonaparte m'avait envoyée par Mahmed-Kouschdy, effendi, n'eût été
prise par les bâtimens qui croisent dans la Méditerranée, on m'en a
envoyé une double copie, jointe à la lettre du général Kléber qui
m'apprend que Bonaparte est parti, qu'il l'a remplacé, et dans
laquelle il me témoigne le désir de rétablir la paix entre les deux
puissances.

«Quoique je sois persuadé que ma réponse à la lettre de Bonaparte,
envoyée par Mahmed-Kouschdy, effendi, est arrivée au général Kléber,
j'ai cru devoir aussi lui répondre. Je lui ai observé qu'avant de
commencer des négociations de paix entre la République française et la
Sublime Porte, il fallait faire connaître les pouvoirs donnés par la
République française à ses plénipotentiaires, désigner le lieu où ils
pourront se réunir avec ceux de la Sublime Porte et des autres
puissances étrangères, et qu'on discuterait ensuite tout ce qui serait
relatif au rétablissement de la paix, d'une manière qu'elles
pourraient approuver. Je l'ai assuré ensuite que s'il devait
seulement entamer des négociations afin de pouvoir retourner avec
sûreté en France, je lui procurerais protection pour y arriver, lui et
tous les Français qui sont en Égypte, avec leurs armes, conformément à
ce que prescrit la loi du Prophète. Je leur garantis leur retour, en
France, sur leurs vaisseaux et sur ceux de la Sublime Porte; vous
pouvez traiter vous-même cette affaire avec le général Kléber et tous
les délégués de la nation française, en les assurant qu'ils n'auront
rien à craindre pendant la traversée. S'ils osent dire qu'ils sont
venus en Égypte avec le consentement de la Sublime Porte, qu'ils
avancent d'autres faussetés, comme ils y sont habitués, et qu'ils
veuillent établir sur ces bases fausses des négociations, comme ils
ont coutume de le faire, d'assurer comme des vérités des mensonges qui
ne peuvent être crus de personne, cette conduite ne serait pas capable
d'arrêter un seul instant une marche victorieuse. Si les Français
désirent rétablir une paix durable, ils ne peuvent espérer la traiter
en Égypte. S'ils ont seulement l'intention de chercher leur sûreté,
ils doivent être persuadés que je la leur garantirai comme je l'ai dit
auparavant. Qu'ils se gardent bien de croire qu'il leur serait
avantageux de temporiser en parlant du secours qu'ils attendent de
Bonaparte, qui peut bien en effet leur en avoir promis. Mais le vrai
motif de son départ est l'approche de l'armée innombrable et
victorieuse de la Sublime Porte, qu'il a vue munie de toute
l'artillerie et des provisions nécessaires à la guerre. Voilà ce qui
l'a fait fuir, avec le désespoir dans l'âme, et tremblant que son
armée ne s'aperçoive du précipice dans lequel il l'a entraînée. Toutes
les routes sont fermées pour empêcher l'arrivée d'aucun secours qui
leur serait apporté par leur escadre; et si Bonaparte est assez
heureux pour arriver à Paris, il ne pensera plus à revenir en Égypte;
mais quand il le voudrait, les escadres anglaise et russe et celle de
la Sublime Porte, envoyées au commerce de Constantinople, et qui
doivent être arrivées dans les parages d'Alexandrie, nous assurent que
non seulement Bonaparte, mais pas même un seul oiseau ne pourrait
passer sans être vu et arrêté. Je suis d'ailleurs prêt à marcher sur
l'Égypte avec mon armée redoutable. Dans le cas où les Français
voudraient retourner sains et saufs dans leur pays, ils doivent
compter sur mes promesses, que vous pouvez leur garantir vous-même
encore. Le but de la présente est de vous engager à faire tout ce qui
dépendra de vous pour sauver de la mort ces malheureux Français que le
général Bonaparte a si cruellement trompés. J'espère que lorsque vous
aurez reçu et compris ma lettre, vous agirez en conséquence de ce que
je vous dis.»

_P. S._ de la main du grand-visir.


MON HONORÉ, HEUREUX ET CHÉRI COLLÈGUE,

«Le général Kléber, que je regarde comme mon ami, est porté à vouloir
la paix: toutes les nations de l'univers la préfèrent à l'effusion du
sang humain. Il faut cependant être persuadé que, quoi qu'il s'agisse
de traiter de la paix, nous mettrons la plus grande activité pour
accélérer notre marche vers l'Égypte, en nous confiant toujours dans
la toute-puissance du Très-Haut. Vous n'ignorez pas que les Français
ont employé, depuis quelque temps, toutes sortes de ruses pour tromper
toutes les nations de l'univers. Si, dans cette circonstance, ils ont
encore la même intention, ils ne réussiront pas. Il arrive souvent que
ceux qui trompent sont eux-mêmes trompés. Au reste, s'ils désirent
sincèrement négocier avec la Sublime Porte, et nous donner des
témoignages d'amitié en commençant des conférences de paix, qu'ils le
prouvent en retirant leurs troupes d'El-A'rych, Catiëh et Salêhiëh;
qu'ils commencent par là à vous donner à vous-même la confiance qu'ils
veulent que nous prenions: on pourra alors entamer des négociations et
travailler à leur sûreté. J'espère que vous mettrez le plus grand zèle
à agir en conséquence».


Suivre ces ouvertures était en accepter la base. La négociation se
trouvait close avant d'être ouverte; l'évacuation était consentie, il
n'y avait plus qu'à régler quelques accessoires insignifians. Kléber
envisagea la chose sous un autre point de vue. Il pensa que ces
propositions n'étaient qu'un premier mot, que la question se
relèverait d'elle-même, qu'il s'agissait moins de la poser que de la
débattre. Une autre considération contribua encore à l'égarer. Il
savait quel était le grand visir; bon, intègre, généreux, excellent
comptable, mais vieilli dans l'administration des mines de la
Haute-Asie, et porté tout à coup des modestes fonctions de collecteur
au faîte du pouvoir. Ses idées étaient aussi étroites que sa fortune
avait été obscure; il se berça de l'espérance de le primer dans la
discussion, et qu'au lieu d'en être le préliminaire, l'Égypte serait
le gage de la paix. C'était mal connaître la fixité des Turcs.

La tentative, néanmoins, ne laissa pas d'alarmer Sidney; il écrivit à
Kléber, lui donna connaissance du traité qui liait la Porte à
l'Angleterre, et demanda à intervenir dans les négociations. Sa
mésaventure d'Alexandrie lui tenait à l'âme, il tremblait qu'elle ne
se répétât. Toujours insidieux, toujours philanthrope, ce qu'il
désirait le plus lui était indifférent. S'il revenait sur des offres
qu'on n'avait pas craint de flétrir du nom d'embauchage, c'est qu'il
répugnait à l'effusion du sang, qu'il souffrait de voir se consumer
dans l'exil d'aussi généreux soldats. Que pouvaient en effet leurs
efforts contre l'Angleterre? Isolés comme ils étaient, sans flotte,
sans communication, qu'avait à en redouter le commerce britannique?
Qu'avait à en craindre l'Indostan? Indifférent au fond sur la
possession de l'Égypte, son gouvernement n'insistait sur l'évacuation
que parce qu'il était lié par les traités, qu'il avait garanti
l'intégrité de l'empire ottoman. Ses moyens d'ailleurs égalaient sa
bonne foi; l'Angleterre était en mesure de prouver sur le Nil, comme
elle l'avait fait sur l'Adige, qu'elle savait venger un outrage, et
ne partageait pas les principes envahisseurs du Directoire, qu'on
osait lui attribuer. La politique exigeait peut-être qu'elle retirât
une offre trop généreuse; mais l'humanité l'avait faite et la
politique anglaise était de tenir sa parole sans jamais sacrifier à
l'intérêt du jour. Qu'on se hâtât donc, qu'on ne se berçât plus de la
vaine espérance de repasser en Europe, sans l'agrément de l'amirauté,
ni de parvenir à la paix avant d'avoir restitué l'Égypte. L'un était
aussi impossible que l'autre. Les injustes provocations du Directoire
lui avaient aliéné tous les peuples, et l'évacuation était un
préliminaire dont on était résolu de ne pas se départir. Cette
résolution, d'ailleurs, ne fût-elle pas immuable comme elle l'était,
ce n'était pas dans un lieu aussi éloigné du siége des gouvernemens
respectifs que pouvait se traiter une affaire de la nature et de
l'importance de celle dont il s'agissait.

Cette lettre, espèce de duplicata de la dépêche du visir, ne pouvait
manquer son effet sur un homme du caractère de celui auquel elle
s'adressait. Kléber avait l'âme haute, la répartie heureuse, belle; il
connaissait ses avantages et aimait à les déployer. Il ne passerait
pas à un Anglais ce qu'il avait toléré de la part d'un Turc; il
s'emporterait, s'engagerait dans une vaine discussion, répondrait avec
chaleur à ce qui aurait été combiné avec astuce, et finirait par
donner prise. C'est ce qui arriva. La réponse du général, d'ailleurs
pleine de noblesse et de dignité, était ainsi conçue:


                Au quartier-général du Caire, an VIII de la République
                                                    (30 octobre 1799).

KLÉBER, GÉNÉRAL EN CHEF, À MONSIEUR SIDNEY-SMITH,

_Commandant l'escadre anglaise dans les mers du Levant._


MONSIEUR LE GÉNÉRAL,

«Je reçois votre lettre au sujet de celles que le général Bonaparte et
moi avons écrites au grand-visir, les 30 thermidor et 1er jour
complémentaire derniers.

«Je n'ignorais pas l'alliance contractée entre la Grande-Bretagne et
l'empire ottoman: mais je crois inutile de vous exposer les motifs
d'après lesquels je me suis expliqué directement avec le grand-visir.
Vous sentez comme moi que la République française ne doit à aucune des
puissances avec lesquelles elle était en guerre, quand nous sommes
venus en Égypte, compte des motifs qui nous y ont amenés.

«Au reste, dans les dernières conférences que j'ai eues avec
Mahmed-Kouschdy, effendi, j'ai demandé moi-même votre intervention
dans ces négociations, persuadé, comme je le suis, qu'elles peuvent
devenir les préliminaires d'une paix générale, que vous désirez sans
doute autant que moi.

«Je ne m'arrête pas à tout ce qui, dans votre lettre, est étranger à
cet objet; vous n'avez jamais pensé sérieusement, monsieur le
Général, qu'une armée française, et chacun des individus qui la
composent, pussent écouter des propositions incompatibles avec la
gloire et l'honneur. Partout où l'on sert son pays, l'on est bien. Et
certes! l'Égypte, le pays le plus fertile de la terre, n'est pas plus
un exil que les mers orageuses que vous êtes contraints d'habiter.

«Les Français n'ont jamais demandé à quitter l'Égypte, uniquement pour
retourner dans leur patrie; ils le demanderaient encore moins
aujourd'hui qu'ils ont vaincu tous les obstacles intérieurs, et
multiplié leurs moyens de défense à l'extérieur; mais ils la
quitteraient avec autant de plaisir que d'empressement, si cette
évacuation pouvait devenir le prix de la paix générale.

«Les événemens de l'Europe et des Indes n'ont rien de commun avec ma
position en Égypte. Que les armées françaises aient éprouvé des revers
au-delà des Alpes, c'est une bataille perdue qui nous a ôté l'Italie,
une bataille gagnée nous la rendra; et l'Europe a déjà vu que la
République française sait se relever avec éclat de ses revers.

«Les forces que je commande peuvent me suffire encore long-temps, et
quelque actives que soient les croisières ennemies dans la
Méditerranée, elles n'empêcheront pas plus un secours d'arriver,
qu'elles n'ont empêché l'escadre française de passer de Brest à
Toulon, et de sortir ensuite de Toulon pour se réunir à l'escadre
espagnole.

«Le moindre secours que je recevrais, me rendrait pour toujours
inexpugnable. Avant deux mois, je n'ai rien à craindre du grand-visir.
Avec deux cents hommes, je garde les défilés inondés des pays
cultivés; et si cette armée est retenue dans les déserts, elle est
forcée d'y périr de misère.

«J'ai une cavalerie et une artillerie nombreuse, pour garder les
forts, qui, dans deux mois, et lorsqu'il serait possible de faire une
attaque combinée, seront inabordables. En attendant, la Nubie et
l'Abyssinie me fournissent des recrues nombreuses. Une poudrière, une
fonderie et des manufactures d'armes sont en activité, et me mettent
insensiblement en état de me passer des secours de l'Europe. Il est
donc indifférent à la sûreté de l'armée que vous soyez les maîtres des
deux mers avec lesquelles nous communiquons.

«Mais comme le but auquel en définitif il faut atteindre, est la paix;
qu'on peut, en s'entendant, la faire dès à présent comme on la ferait
plus tard; qu'on épargnerait ainsi l'effusion de beaucoup de sang;
qu'enfin je ne connais pas de gloire au-dessus de celle que l'histoire
reconnaissante distribuera aux précurseurs d'un si grand bienfait,
j'ai fait les avances convenables pour commencer cet ouvrage; et la
place honorable que vous occupez dans la carrière politique, m'assure,
monsieur le Général, que votre âme ne peut concevoir d'ambition plus
noble que celle de concourir à l'achever.

«L'intégrité de l'empire ottoman, qui est la base de l'alliance de
l'Angleterre avec la Sublime Porte, est aussi l'objet des sollicitudes
de la République française. Je l'ai écrit au grand-visir et je vous le
répète, l'Égypte, que nous n'avons cessé de considérer comme lui
appartenant, sera restituée à cette puissance aussitôt qu'une paix
solide entre la France, l'Angleterre et la Sublime Porte, assurera
cette intégrité même de l'empire ottoman.

«Je sens parfaitement comme vous, monsieur le Général, que la paix
générale ne peut avoir eu lieu avant l'évacuation de l'Égypte, et
qu'elle pourrait être accélérée par l'évacuation préliminaire. Mais ce
préliminaire ne peut en être un aux négociations, il doit simplement
en être une suite; et s'il est vrai que ce n'est pas dans un endroit
aussi éloigné du siége des gouvernemens respectifs que la paix
générale peut être conclue, je ne pense pas qu'il en soit de même pour
établir les négociations.

«J'ajouterai, à l'égard de l'Angleterre, que les circonstances me
paraissent avoir apporté de grands changemens dans ses intérêts
politiques; changemens qui doivent rendre très facile la fin de nos
malheureux débats.

«Il est temps que deux nations qui peuvent ne pas s'aimer, mais qui
s'estiment, deux nations les plus civilisées de l'Europe cessent de se
battre.

«Je me féliciterais, monsieur le Général, d'avoir avec vous l'avantage
d'arriver à ces heureux résultats. J'en trouve un augure favorable
dans le désir qui nous est commun de baser nos communications
officielles sur la franchise du caractère militaire; il me sera
naturel d'écarter tout sentiment étranger à la plus parfaite estime.

«J'ai écrit au grand-visir d'envoyer deux personnes de marque pour
entamer les conférences dans un lieu qu'il indiquera; de mon côté,
j'enverrai le général de division Desaix et l'administrateur général
des finances Poussielgue. Si vous désirez que ces conférences se
tiennent à bord de votre vaisseau, j'y consentirai volontiers.

«J'ai l'honneur d'être avec une haute considération,

                                                     «_Signé_ KLÉBER.»


Sidney ne demandait pas mieux; mais, accoutumé à la marche réservée de
Bonaparte, il ne s'attendait pas à trouver tant d'abandon dans son
successeur, et cherchait dans le développement, les moyens de faire
admettre son intervention. Les derniers bâtimens de la flotte qui
arrivait de Constantinople l'avaient joint: il commandait des troupes
aguerries, il avait reconnu les passes, fait sonder la côte; il savait
que Lesbëh n'était défendu que par un millier d'hommes, il résolut de
l'attaquer. Il forma ses chaloupes canonnières, le feu s'ouvrit; en un
instant la plage fut couverte de projectiles. Ils firent assez peu
d'effet, jusqu'à ce qu'enfin, se concentrant sur une tour que nous
occupions à un quart de lieue en mer, ils nous forcèrent à l'évacuer.
Le commodore s'y établit, déploya de nouveau ses embarcations, et fit
redoubler le feu.

Prévenu de ce petit échec, Kléber fit aussitôt ses dispositions pour
recevoir l'attaque qui se préparait. Desaix venait d'arriver au Caire;
il lui donna cent cinquante dragons, deux bataillons d'infanterie, et
le fit partir pour Damiette, dont il le chargea de diriger la défense.
Ce secours fut inutile, tout était terminé lorsqu'il arriva. L'ennemi
avait continué son feu, et s'était enfin décidé à prendre terre après
quatre jours d'une canonnade non interrompue. Il avait choisi, pour
point de débarquement, la zone étroite qui sépare la mer du lac
Menzalëh et que sillonnaient dans toute son étendue les batteries de
ses vaisseaux. Le 1er novembre, ses chaloupes se mirent en mouvement
dès que le jour commença à paraître, et jetèrent du premier transport
quatre mille hommes à la côte. Tous aussitôt se mettent à défoncer, à
remuer la terre et dessinent une espèce de tranchée, pendant que les
embarcations courent chercher un nouveau convoi. Le général Verdier,
qui était campé à quelque distance, ne leur laisse pas le temps
d'achever. Il marche sans délibérer, brave le feu des chaloupes,
arrive aux retranchemens, joint les Turcs et engage une mêlée
furieuse. Pas un cri, pas un coup de feu! On se choque, on donne, on
reçoit la mort sans proférer un mot; le cliquetis des armes est le
seul bruit qui se fasse entendre au milieu de cette vaste scène de
carnage. Enfin les Osmanlis sont rompus; trois mille d'entre eux sont
couchés dans la poussière, le reste cherche à regagner les chaloupes
qui l'ont jeté sur la plage, ou implore la clémence du vainqueur.
Telle fut la fin de cette expédition qui devait nous arracher
l'Égypte. L'armée avait succombé sous les murs d'Aboukir,
l'arrière-garde vint expirer sous ceux de Damiette: ainsi l'avait
voulu la destinée.

L'escadre était battue; les vents la portaient au large, elle ne
pouvait désormais rien tenter en faveur du visir. Sa défaite devait
relever la négociation, et la placer sur ses justes bases. Kléber le
sentait, le mandait à Desaix; mais rendu bientôt à son irrésolution
première, il ne voyait, ne rêvait que le visir. En vain le général
Verdier lui annonçait qu'il avait soigneusement interrogé les
prisonniers qu'il avait faits; que tous étaient d'accord, qu'ils
arrivaient de Constantinople et n'avaient aucune communication avec
Joussef, dont ils ignoraient la force et estimaient peu l'activité.
Kléber n'en voulait rien croire; il s'obstinait à ne voir dans
l'attaque de Damiette qu'une diversion partie de Ghazah, et ordonnait
à Desaix de ne rien négliger pour se mettre en rapport avec Sidney.
Mais celui-ci avait gagné la haute mer; Morand, qui lui portait la
dépêche du général en chef n'avait pu l'atteindre, et avait été obligé
de pousser jusqu'à Jaffa. Loin de chercher à ouvrir des
communications, dont les fruits étaient déjà si déplorables, le
général résolut de profiter de l'éloignement du commodore pour les
rompre tout-à-fait. Il écrivit à Kléber, lui peignit l'exaltation des
troupes, les difficultés que présentait la côte couverte de forts et
de boue. Il lui représenta qu'il suffisait de quelques réparations
pour mettre Lesbëh hors d'insulte, et qu'avec une place de cette force
que protégeait un bon fossé, que défendait une immense étendue de
vase, il n'avait rien à craindre d'un débarquement. Au surplus,
l'expédition qui s'était présentée à l'embouchure du Nil arrivait
directement de Constantinople, et n'avait rien de commun avec l'armée
du visir. Sidney, qui l'avait si bien fait battre, était accouru se
disculper auprès du généralissime. «Je n'ai pas besoin,
poursuivait-il, de le porter à la paix. Il n'a qu'un but, qu'un désir,
qu'une volonté, celle de négocier pour nous prouver qu'il faut que
nous nous en allions bien vite. La gloire qui lui en reviendrait dans
son pays, chez les Russes et chez les Turcs, lui fait tourner la tête.
Il paraît qu'il a peur de la voir échapper, car il a l'air inquiet.
Les revers que ses soldats éprouvent, c'est-à-dire les Osmanlis,
paraissent le faire peu aimer d'eux. Encore quelques revers, ces
bonnes gens, je crois, s'accommoderont. Battez le grand-visir, ils
feront tout ce que vous voudrez. La saine politique ne leur entrera
dans la tête qu'après bien des corrections; encore une bonne, et tout
ira bien, du moins je le présume. Smith s'impatientait de n'avoir pas
de vos nouvelles; il frappait du pied, il s'écriait: «Le général
Kléber devrait me répondre; ce que je lui ai dit est honnête; je le
croyais plus raisonnable que le général Bonaparte.» Vous voyez
d'après cela, mon général, qu'il ne demande pas mieux que de négocier.
Tout ce qu'il veut, c'est que nous partions le plus tôt possible.
Quand un ennemi demande quelque chose avec instance, c'est que cela
lui tient à coeur ou lui fait bien du mal: c'est, je pense, une raison
de ne pas l'accorder légèrement.

«Menou conseillait la même réserve Les prévenances des Anglais lui
étaient suspectes. _Milord et messieurs_ étaient inquiets, soucieux;
ils méditaient sûrement quelque complot, tramaient quelque surprise,
mais tout était en éveil, depuis Damiette au Marabou. _S'ils
arrivaient comme le vent, ils tomberaient comme la grêle_; on pouvait
s'en rapporter à lui. Le général en chef n'avait besoin que de
prudence, de sang-froid, pour rendre un service signalé à la
République, et ajouter à sa réputation militaire celle d'un très
habile et très heureux négociateur.

Kléber avait naturellement l'âme ouverte à toutes les inspirations
nobles et généreuses. Ses lieutenans s'adressaient à son courage; ils
lui parlaient de dangers, de gloire, ils ne pouvaient manquer de faire
impression sur lui. Il sentit, en effet, qu'il avait été emporté loin
du but. Il chercha à revenir sur lui-même; il se fit rendre compte de
la situation des corps, voulut connaître les mouvemens qu'ils avaient
faits, les vues, les espérances des généraux qui les avaient conduits.
La correspondance de tous ceux qui avaient commandé fut analysée avec
soin. Ce travail, loin de justifier les bases qu'on s'était laissé
imposer, ne présentait que des motifs de sécurité. Les croisières
étaient faibles, les mameloucks dispersés, les Osmanlis aux prises
avec la faim: nos troupes, électrisées par la victoire et le butin
qu'elles avaient fait, étaient assurées de vaincre, et ne demandaient
que nouvelle fête, comme l'écrivait Desaix. Ces bonnes dispositions
furent inutiles. Un Tartare, expédié de Jaffa, fit évanouir toute la
résolution que Kléber avait montrée. L'énergie du soldat plia devant
la responsabilité du général; il craignit de courir les chances d'une
action, et résolut de s'en remettre encore aux subtilités de la
diplomatie. Peut-être un peu de présomption se mêlait à ce dessein. Il
se confiait à la supériorité européenne, et ne désespérait pas de
_dessiller les yeux au pauvre grand-visir_. Menou était désigné pour
opérer ce prodige, mais le rusé Abdalla n'eut garde d'accepter la
mission. Il éluda, se perdit en considérations sur l'état où se
trouvaient les Ottomans. Il représenta que la Turquie était à bout,
qu'elle exécrait les Russes et ne pouvait marcher qu'avec défiance
contre un ennemi qu'ils combattaient. Kléber n'en voulut pas
davantage. Ces aperçus le touchaient peu; ne croyait pas à la sagesse
des gouvernemens, et perdait patience quand il l'entendait invoquer.
«Leur sagesse! répétait-il avec amertume, mais le divan a ouvert les
Dardanelles aux Moscovites, le Directoire nous a mis aux prises avec
les Turcs. Qu'attendre? que se promettre désormais? comment, dans
cette vaste confusion de choses et d'intérêts, prévoir ce qui
arrivera, pressentir ce qui n'aura pas lieu? Au reste, je négocierai,
je combattrai, je ferai tout pour gagner du temps. Chacun en agira de
même, et la fortune décidera.» Ces brusques allocutions ne
satisfaisaient pas Menou. Il voulut revenir sur les rapports qu'ont
entre eux les États; mais Kléber refusa de se prêter à ses
dissertations. Il lui défendit de l'entretenir de politique, et
ordonna à Desaix de négocier.

Ce général ne savait trop avec qui, Sidney avait disparu, le visir
n'arrivait pas; il commençait à croire qu'il en serait quitte pour
battre ce qui restait d'Ottomans sur la côte, lorsqu'il apprit que
leur chef avait enfin planté ses tentes à Jaffa. Il voulut essayer si
une nouvelle tentative ne rendrait pas Kléber à son élan. Il lui
écrivit, et faisant légèrement allusion au long effroi qu'on lui avait
donné du visir; il lui exposa l'insolence des Turcs, les prétentions
des Anglais, et l'impossibilité de rien arrêter de raisonnable avec
eux avant de les avoir défaits. «Vous m'annoncez, lui mandait-il
l'arrivée du visir à Jaffa. Il était temps qu'il vînt, car en voilà
beaucoup qu'il est en marche. Je suis bien convaincu qu'il ne fera pas
de paix qu'il n'ait été battu. Les Turcs sont trop insolens et ont la
tête trop dure pour entendre si facilement raison. Il faut les
étriller souvent pour leur faire comprendre quelque chose. Smith sera
plus traitable; mais il voudra que vous partiez de suite. Si la
fortune vous faisait battre le visir, ils seraient tous plus
raisonnables.» Il lui exposait ensuite combien les armées qui
menaçaient l'Égypte étaient peu redoutables, et les chances qu'il
avait pour lui. Elles n'avaient plus de flotte pour les appuyer: elles
marchaient sans ordre. Les corps s'attendaient, se devançaient,
agissaient sans concert; un tel assemblage était hors d'état d'obtenir
des succès décisifs sur des troupes aguerries.

Ces considérations étaient vraies; mais peu de jours avaient suffi
pour compliquer la position du général en chef. Bonaparte avait, de
prime abord, pénétré Sidney et interdit toute communication avec son
escadre. Kléber, plus confiant, tint une conduite opposée; il laissa
imprudemment affluer les Anglais sur la côte: l'inquiétude, la
séduction courut aussitôt nos rangs. «Quelle folie de s'obstiner à
garder l'Égypte, de défendre des principes que la victoire avait
proscrits. Les généraux étaient las de guerre, d'anarchie; ils étaient
résolus de mettre un terme aux maux qui les consumaient. Ils allaient
arborer les couleurs royales; ils attendaient le prince de Condé, et
se disposaient à rentrer en France les armes à la main.» Les souvenirs
qu'on s'appliquait à réveiller, les desseins qu'on attribuait à leurs
chefs ébranlèrent les soldats. Ils devinrent impatiens, mutins, et ne
se prêtèrent plus qu'avec répugnance à éloigner l'époque d'une
évacuation qu'ils croyaient arrêtée. Encouragée par ces succès, la
malveillance redoubla d'efforts. Argent, proclamations, écrits
anonymes, tout fut répandu à pleines mains. Partout on excitait les
troupes à la révolte, partout on leur prêchait l'insubordination.
Lanusse cherchait à intercepter ces écrits; Menou jurait qu'il ne
survivrait pas à la République. Mais ni ces soins ni cette résolution
ne remédiaient au désordre. L'anxiété de Kléber était au comble. Les
rapports qui arrivaient de toutes parts vinrent encore l'augmenter. On
enrôlait ouvertement pour les mameloucks au Caire, on sortait
furtivement des armes d'Alexandrie. Les caravanes partaient en plein
jour de Mansoura, le parlementage, comme l'écrivait Dugua, portait son
fruit. Bientôt même il eut des conséquences qu'on n'eût osé prévoir.
Les troupes, égarées par des suggestions qui pourtant avaient été
signalées bien des fois, demandèrent impérieusement leur solde et
refusèrent de marcher. En vain Verdier, qui venait si glorieusement de
triompher à la tête de celles qui occupaient Damiette, essaya de les
ramener: les prières furent aussi inutiles que les menaces; il ne put
les apaiser qu'en avisant aux moyens de les satisfaire. Lanusse fut
plus heureux quelques jours plus tard, et parvint à contenir les
siennes; mais toutes étaient agitées, mécontentes, prêtes à éclater.
Kléber, stupéfait, ne savait que résoudre. Il était humilié, consterné
de ce soulèvement inattendu, et cherchait à l'apaiser lorsque le
persiflage du reis-effendi vint lui faire encore mieux sentir le
danger qu'il y a à trop étendre ses communications. Cette lettre, qui
répondait à la dépêche transmise par Moustapha, était ainsi conçue:


LE REIS-EFFENDI, MINISTRE DES RELATIONS EXTÉRIEURES DE LA SUBLIME
PORTE, À MOUSTAPHA-PACHA.

  28 de gemaizcoulaher, l'an de l'hégire 1214; savoir, 28 brum. an VIII
                                                        (19 nov. 1799).


MON MAGNIFIQUE, PUISSANT, GÉNÉREUX, CLÉMENT SEIGNEUR ET MAÎTRE.

«Le contenu de toutes les lettres qui sont parvenues de la part du
général en chef français l'honoré général Kléber, à mon puissant,
miséricordieux bienfaiteur et maître le grand-visir, généralissime des
armées ottomanes, a été bien compris par sa hautesse et par moi votre
serviteur, qui occupe actuellement la place du reis-effendi. Quoique
le général votre ami m'ait paru sous différens rapports être un homme
sage, prévoyant et intelligent, je ne puis approuver ni comprendre sa
manière d'écrire, où l'on trouve quelques phrases qu'on ne peut
saisir, et qui peuvent être expliquées de différentes manières. Il
dit, d'un côté, que la nation française, ancienne amie de la Sublime
Porte, n'avait pas le moindre avis de l'occupation de l'Égypte par
l'armée française, opérée par l'instigation d'une bande séditieuse;
que le conseil ayant discuté sur une affaire si mauvaise et sinistre,
était sincèrement porté à faire la paix avec la Sublime Porte: il dit
de plus d'être notre ami, et il conteste de l'être. De l'autre côté,
il dit être prêt à tout, même à se battre contre les armées de la
Sublime Porte. Tantôt il veut évacuer l'Égypte; tantôt il fait voir
qu'il voudrait faire cette évacuation d'une manière à n'avoir rien à
craindre. D'un côté, il fait changer la face des affaires en
n'expliquant pas clairement qu'il ne se propose pas d'évacuer
l'Égypte; de l'autre côté, après avoir allégué l'opinion de la nation
française relativement à l'invasion de l'Égypte, il dit que pour
n'être pas réprimandé par cette même nation et par le Directoire
exécutif, pour avoir quitté l'Égypte, il veut être muni d'un titre qui
est impossible. Le moyen de comprendre comment un homme intelligent
peut écrire des phrases qui se croisent les unes avec les autres, de
sorte que ce qu'il paraît vouloir dans un endroit s'oppose et fait
changer de face à ce qu'il demande dans un autre? Il est certain que
si le général mettait sous ses propres yeux et examinait attentivement
ses écrits et la signification véritable qui doit y être donnée par
ceux à qui ils sont adressés, il ne pourrait que s'apercevoir de
l'opposition des phrases qui s'y trouvent, et du jugement que l'on
doit en porter. Si le général croit que ceux à qui il envoie ses
écrits ne se pénètrent pas de leur véritable signification, il se
trompe; il se trompe encore s'il croit qu'il n'y a pas des personnes
capables d'approfondir le véritable sens des choses: des hommes
intelligens et sages, dont le but est de concilier et d'arranger les
affaires, ne doivent pas d'ailleurs avoir de pareilles fantaisies. Le
général votre ami doit être convaincu le premier que des formes
pareilles de traiter peuvent être comparées à des bâtisses
transparentes, dont tous les contours ont toujours été connus la
Sublime Porte, qui découvrit les choses les plus cachées, et qui
développe les affaires les plus embarrassées et les plus compliquées.
Puisque le général votre ami désire empêcher l'effusion du sang
humain, pourquoi ne pas diriger ses paroles et ses actions vers le
véritable but? pourquoi ne pas faire en sorte que ses intentions
soient toujours pures et constantes, que toutes ses expressions soient
sincères et loyales, que toutes ses phrases soient conformes les unes
aux autres? Voilà la conduite qui doit être tenue par tous ceux qui
agissent légalement en hommes, sans dissimulation, et qui ont pris
leur parti.

«Quoique ni Votre Excellence, ni moi votre serviteur n'ayons aucune
destination spéciale dans cette affaire, tous les hommes qui aiment le
bien doivent contribuer à ce qu'elle prenne une bonne tournure et
qu'elle ait un heureux succès. J'ai pensé en conséquence que je devais
expliquer tout ce qui pourrait rencontrer quelque difficulté, d'une
manière toujours digne et conforme à l'état et au mérite des deux
parties.

«Si l'on finit par traiter d'une manière conforme à celle que j'ai
annoncée, que les paroles et les faits soient toujours conformes les
uns aux autres, tout ira bien, et tout sera bientôt arrangé; et comme
il est très clair et évident que l'on ne pourrait que faire naître
des difficultés à la réussite de l'affaire que l'on traite, par des
paroles et par des faits qui se croiseraient les uns les autres, l'on
espère que dorénavant, avec la grâce du Très-Haut, tout sera énoncé
d'une manière claire et évidente, et que la sincérité des intentions
des deux parties sera exprimée de sorte qu'il n'y aura pas le moindre
doute ni équivoque. Je vous prie de croire digne de votre attention ce
que j'ai eu l'honneur de vous exposer, mon magnifique, puissant,
généreux, clément seigneur et maître.

                                           «_Signé_ MOUSTAPHA-RASIKH.»


Morand arriva quelques jours après la dépêche du reis-effendi. Il
avait joint le commodore à Jaffa; les propositions dont il était
porteur avaient été discutées, accueillies en plein conseil; et Smith,
toujours prompt à attester l'honneur, la bonne foi, n'avait pas manqué
d'assurer Kléber de la délicatesse qu'il apporterait dans la
négociation.

Le visir fut moins poli. Il distribua en général quelques maximes sur
l'accord qu'il doit y avoir entre les paroles et les actions; il le
prévint ensuite que ses dépêches avaient été soumises au commodore, et
au conseiller russe qui suivait le quartier-général ottoman; que le
conseil avait agréé ses propositions et _chargé le commandant Smith de
négocier l'affaire relative à l'évacuation_. Le commodore se trouvait
ainsi accrédité par la Porte et la Russie. Le grand-visir signifiait
les pouvoirs dont il était revêtu; il devenait inutile de vérifier le
titre de plénipotentiaire de la Grande-Bretagne qu'il avait pris; il
n'y avait plus qu'à se réunir. Kléber avait désigné pour ses
plénipotentiaires le général Desaix et l'administrateur Poussielgue.
Il les envoya attendre à Damiette l'apparition du commodore, et leur
remit les instructions qui suivent:


INSTRUCTIONS

     _Données par le général en chef Kléber, au général de division
     Desaix, et à l'administrateur général des finances Poussielgue,
     pour les conférences relatives à l'occupation et à l'évacuation
     de l'Égypte._

1º. Les envoyés proposeront, à l'ouverture des conférences, d'arrêter
une suspension d'armes pour tout le temps qu'elles dureront, sous la
condition, en cas de rupture, de n'en agir offensivement de part et
d'autre, que quinze jours après la notification de ladite rupture. Si
cette proposition est agréée, même avec quelques modifications que les
envoyés trouveront convenables, ils sont autorisés à signer ledit
armistice.

2º. La triple alliance entre la Porte, les Anglais et les Russes,
ayant eu pour objet apparent l'intégrité du territoire de l'empire
ottoman; une des premières conditions à exiger pour consentir à
l'évacuation de l'Égypte, est la dissolution de cette triple alliance
contre la France, et une nouvelle garantie du gouvernement anglais de
cette même intégrité de l'empire ottoman.

3º. Depuis l'envahissement de l'Égypte par les Français, la Porte, en
usant de représailles, s'est emparée des îles de Corfou, Zante et
Céphalonie. Les envoyés demanderont, de la manière la plus expresse,
que ces îles, et ce qui en dépend, soient restituées à la France, à
qui elles seront garanties par la Porte et par le gouvernement
anglais, tout le temps que durera la guerre.

4º. Ainsi, dès que l'évacuation de l'Égypte aura été arrêtée, ces îles
et les places qu'elles renferment ou qui en dépendent, seront
abandonnées par les troupes de la Porte, et par celles de ses alliés.
Le générai en chef Kléber sera le maître d'y envoyer de suite, et
directement de l'Égypte, telles garnisons, munitions de guerre et de
bouche qu'il jugera convenables. Il est entendu, du reste, que les
ports et places de ces îles seront restitués dans le même état où ils
se trouvaient lorsque les troupes ottomanes s'en sont emparées.

5º. Le gouvernement anglais tirant le plus grand avantage de
l'évacuation de l'Égypte, il lui sera demandé formellement, ainsi qu'à
la Porte, une garantie sur la possession, durant la guerre, des îles
de Malte et de Goze, de leurs forteresses et dépendances. Le général
en chef aura pareillement la faculté de ravitailler la forteresse de
Malte et ses dépendances, tant en troupes qu'en munitions de guerre et
de bouche, qui seront envoyées directement de l'Égypte avec les
passe-ports et sauf-conduit nécessaires. Le général en chef pense que
cet article devra souffrir d'autant moins de difficultés que, si la
Sublime Porte et le gouvernement anglais avaient à opter sur
l'occupation de ces îles par les Français ou par les Russes, ils
devraient, en bonne politique, solliciter les premiers pour y rester
et s'y maintenir plutôt que de les voir possédées par les derniers.

6º. Dans le cas où, par l'acceptation des articles ci-dessus,
l'évacuation de l'Égypte serait consentie par les plénipotentiaires
français, ils traiteront des détails sur la manière dont cette
évacuation aura son exécution, et stipuleront, nominativement les
places et forts qui seront successivement remis aux commissaires de la
Porte.

7º. Aussitôt que le général en chef sera instruit de l'acceptation des
articles ci-dessus, il enverra au lieu où se tiendront les conférences
l'ordonnateur de la marine, pour régler et déterminer le nombre de
bâtimens qui devra être fourni par la Porte à l'armée française, pour
elle, ses bagages, munitions de guerre et de bouche.

8º. La forme des sauf-conduit pour le passage de l'armée sera stipulée
particulièrement: ils devront être conçus de la manière la plus
honorable, et tels qu'il ne puisse être apporté aucune entrave à ce
qui aura été convenu de part et d'autre.

9º. Les délégués français exigeront la garantie de la vie et des biens
de ceux des habitans de l'Égypte qui ont servi les Français avec la
soumission que l'on doit à tout gouvernement établi.

10º. Toutes choses devant être rétablies entre la France et la Sublime
Porte comme par le passé, les négocians français résidans en Égypte,
ou ceux qui voudraient s'y fixer par la suite, jouiront de la même
liberté, des mêmes priviléges et franchises qu'avant l'occupation de
ce pays par l'armée française.

11º. Tous les prisonniers faits de part et d'autre, à Corfou, Zante,
Céphalonie, en Syrie, ou en Barbarie, ou sur quelque autre point de
l'empire ottoman, soit par les Français, la Porte, les Anglais ou les
Russes, seront mis en liberté sans rançon, et renvoyés dans leur
patrie respective, avec les secours et passe-ports nécessaires.

12º. Toute hostilité entre la France et la Sublime Porte, ainsi
qu'entre les puissances barbaresques, cessera aussitôt après
l'évacuation de l'Égypte, en attendant la conclusion définitive de la
paix entre lesdites puissances.

13º. Les plénipotentiaires français sont autorisés à stipuler et
consentir toutes les autres conditions qu'ils jugeront convenables ou
conformes aux intérêts de la nation, mais en tant seulement qu'elles
ne seront pas diamétralement contraires, ni atténuantes de celles
portées dans les présentes instructions.

14º. Si cependant notre situation en Europe était telle que nos
frontières fussent déjà envahies, nos places principales prises ou
attaquées, ce que les plénipotentiaires connaîtront facilement par les
papiers publics qu'on ne manquera pas de leur communiquer; comme alors
probablement les plénipotentiaires adverses n'acquiesceront pas aux
conditions ci-dessus, et qu'ils insisteront au contraire sur
l'évacuation pure et simple de l'Égypte, les plénipotentiaires
français déclareront, dans ce cas, que jamais général français ne
consentira à une semblable évacuation que sur les ordres par écrit de
son gouvernement: ils demanderont un sauf-conduit pour expédier un
courrier extraordinaire au Directoire exécutif, et une suspension
d'hostilités, jusqu'à son retour, qui sera fixé à quatre mois.

15º. Le même arrangement pourra avoir lieu dans le cas où les
plénipotentiaires ennemis auraient à consulter leurs cours sur les
différentes conditions proposées, aux fins d'avoir leur consentement.

16º. Les plénipotentiaires ne correspondront officiellement que par
écrit.

Fait au quartier-général du Caire, le 16 frimaire an VIII de la
République française,

                                                       _Signé_ KLÉBER.
                                           Pour copie conforme,
                                                       _Signé_ KLÉBER.


PIÈCES JUSTIFICATIVES.


RÉPONSE DU GRAND-VISIR, _à la Lettre qui lui a été écrite par le
général en chef_ KLÉBER, _le 5e complémentaire an_ VIII,

  Apportée le 1er brumaire an VIII par le trésorier de Moustapha-Pacha,
                                                   prisonnier au Caire.


  (Nº 1.)                    Au quartier-général de Damas (sans date).


     _Au Modèle des Princes de la nation du Messie, au Soutien des
     Grands de la secte de Jésus, à l'honoré et estimé_ KLÉBER, _dont
     la fin puisse être heureuse, un des Généraux de France,_ SALUT ET
     AMITIÉ.

J'ai reçu la lettre que vous m'avez envoyée par le trésorier de
Moustapha-Pacha, et j'en ai compris le contenu, qui me fait voir que
vous êtes disposé à rétablir la paix entre la Sublime Porte et la
République française, et que vous cherchez à excuser ce qui s'est
passé. Vous m'avez annoncé en même temps que Bonaparte était parti du
Caire, et que vous l'aviez remplacé. J'ai reçu, jointe à cette lettre,
la double copie de celle que m'avait écrite Bonaparte, qui me fut
remise par Mahmed-Kouschdy effendi, et que vous me dites m'avoir
envoyée dans la crainte que la première n'ait été prise par quelqu'un
des bâtimens qui croisent dans la Méditerranée. Je pense que vous avez
reçu ma réponse à la lettre de Bonaparte, que j'ai envoyée par le
même, effendi qui était porteur de la sienne, et que vous avez
parfaitement compris le sens de ce que je lui écrivais.

Il me semble par votre lettre, ainsi que je vous l'ai déjà dit, que
vous désirez la paix, que les hommes sensés ont toujours préférée à la
guerre. Quel est celui qui n'aime pas mieux la tranquillité publique
que l'effusion du sang humain!

Je dois vous observer, d'après le désir que vous montrez de rétablir
la paix entre la Sublime Porte et la République française, qu'il faut
commencer par faire connaître les pouvoirs donnés par les cinq
Directeurs de France, désigner ensuite les plénipotentiaires et le
lieu des conférences, où l'on pourra discuter tout ce qui peut renouer
cette paix entre les deux puissances, et que nécessairement ces
préliminaires prendront beaucoup de temps.

Si, en me proposant la paix, vous n'avez d'autre intention que de
retourner en sûreté d'où vous êtes venu, et entamer des négociations
pour cet objet; quoique je sois en route pour marcher au Caire, suivi
d'une armée innombrable et pleine de confiance dans la puissance du
Très-Haut, la loi de Mahomet prescrivant formellement à tous les
musulmans de favoriser tous ceux qui demandent protection et salut,
ainsi que je l'ai dit dans ma réponse à Bonaparte, je vous ferai avoir
toute sûreté de la part de la Sublime Porte, pour qu'il n'arrive le
moindre dommage, de la part des Anglais ou de tout autre, à vous, ni à
aucun des Français qui sont en Égypte, et qui pourront en partir avec
leurs armes. Je garantirai votre retour en France sur les bâtimens
français qui sont en Égypte, et s'ils ne suffisent pas, sur ceux de la
Sublime Porte.

_Lorsque vous serez arrivés dans votre pays, si votre république
témoigne le désir de rétablir la paix avec la Sublime Porte_, vous
savez qu'il doit être ouvert à cet effet des négociations entre des
envoyés de part et d'autre, conformément aux anciens usages établis.

Si vous désirez donc assurer votre retour dans votre pays, cet
arrangement pourra avoir lieu conformément à ce que je viens de vous
dire; et si vous avez quelque autre moyen qui vous paraisse plus
convenable pour votre sûreté, ne tardez pas à m'en instruire. C'est
pour cet objet que je vous ai écrit la présente; quand vous l'aurez
reçue, et que vous en aurez compris le contenu, réfléchissez beaucoup
à sa fin, en saisissant bien ce que je vous propose.

Signé en chiffre JOUSSEF, ainsi que dans le sceau apposé à la lettre.

Traduit par le citoyen Brascevich, interprète du général en chef.

                                            _Signé_ DAMIEN BRASCEVICH.
                                Pour copie conforme,
                                                       _Signé_ KLÉBER.


  (Nº 2.)               Au quartier-général du Caire, 27 octobre 1799.

KLÉBER, GÉNÉRAL EN CHEF, AU GRAND-VISIR.


J'ai reçu une lettre que Votre Excellence m'a fait passer par le
trésorier du très considéré Moustapha-Pacha, et après en avoir compris
le contenu, j'en ai conféré avec ce dernier, en le chargeant de vous
faire connaître mes intentions ultérieures. Il ne me reste donc ici
qu'à prier Votre Excellence d'apporter à ce que ce pacha, notre
prisonnier et pourtant notre très honoré ami, pourra vous écrire. Il
s'agit moins, ce me semble, en ce moment, de diriger nos regards sur
le passé que sur l'avenir, et j'ose inviter Votre Excellence de
considérer surtout que de quelque côté que puisse se ranger la
victoire dans le combat que nous sommes prêts à nous livrer, elle ne
saurait être qu'infiniment préjudiciable aux grands intérêts des deux
puissances pour lesquelles nous agissons.

Je prie Votre Excellence de croire à la très haute considération que
j'ai pour elle.

                                                               KLÉBER.


  (Nº 3.)               Au quartier-général du Caire, 11 octobre 1799.

KLÉBER, GÉNÉRAL EN CHEF, AU GÉNÉRAL DE DIVISION MENOU.


Le grand-visir a renvoyé l'effendi qui était porteur de la lettre de
Bonaparte, avec une réponse écrite dans le délire de l'orgueil, et
marquée au coin de la plus haute insolence. _Il faut, d'après cela,
renoncer entièrement à traiter avec les ministres de la Sublime Porte,
ou se couvrir et s'envelopper d'infamie; ce à quoi aucun individu de
l'armée ne consentirait sûrement pas._

Cette circonstance ne doit pourtant pas vous empêcher d'entrer en
pourparlers avec les bâtimens européens qui pourraient se présenter
devant vous. Je serais fort aise d'avoir ici un parlementaire russe ou
anglais. J'inspirerais par là aux Turcs une jalousie, ou plutôt une
défiance qui pourrait les rendre plus traitables, et mon objet
principal, celui de gagner du temps, se trouverait toujours rempli.

                                                               KLÉBER.


  (Nº 4.)                                           Belbéis 2 octobre.

LE GÉNÉRAL REYNIER AU GÉNÉRAL EN CHEF KLÉBER.


Je vous envoie, citoyen Général, une lettre de l'adjudant-général
Martinet, qui m'écrit les renseignemens qu'il a reçus d'un volontaire
de la 25e demi-brigade, pris le 18 fructidor, conduit à Damas, et
renvoyé par le visir. L'idée de faire un prisonnier et de nous le
renvoyer afin d'effrayer sur les préparatifs ne peut avoir été
suggérée que par des Européens, et annonce en même temps peu de
confiance dans ses forces, ou le désir de négocier. L'adjudant-général
Martinet doit vous écrire les mêmes renseignemens qu'il me donne.

Je n'ai appris ici aucune nouvelle de Syrie. _L'esprit des habitans
est toujours fort bon; ils font peu d'opinion des préparatifs des
pachas._


  (Nº 5.)                                   Tigre, le 16 octobre 1799.

AU GÉNÉRAL MARMONT.


Votre départ subit de nos parages, il y a deux mois, me priva du
plaisir de vous revoir, comme je l'avais espéré, et de prendre votre
réponse à la dernière lettre du commodore, qui l'attend encore.

Votre ex-général en chef trouvera bien du changement en France, s'il y
arrive. Tout le Directoire, à l'exception de Barras, est en état
d'accusation. On leur impute formellement, entre autre choses, d'avoir
_exilé et relégué la plus belle armée de la République dans les
déserts de l'Arabie_; et Rewbell en appelle au général Bonaparte, pour
justifier son projet, comme vous verrez par les feuilles ci-incluses.
J'espère que nous serons bientôt devant Alexandrie, et que j'aurai
l'honneur de vous y voir dans le courant du mois. Je vous ferai part
alors de tout ce verbiage de l'Europe. Il n'y en eut jamais autant que
dans ce moment-ci.

Vous avez sûrement appris la capture de l'escadre de l'amiral Perée,
de trois frégates et deux bricks, par nos vaisseaux _le Centaure_ et
_la Bellone_; le dernier commandé par le chevalier Thompson, ci-devant
capitaine du _Leander_, et qui fut si maltraité par le commandant du
_Généreux_. Nos officiers et matelots qui sont revenus se louent
beaucoup de M. Trullet, peu de M. Barré, mais se plaignent de la
dureté et de la grossièreté de l'amiral Perée à leur égard.

Je prends la liberté de vous prier de vouloir bien acheminer la lettre
ci-incluse à son adresse. Elle est de notre _consulesse_ à Acre, a
rapport, à ce que l'écrivain m'a dit, à des affaires de famille, etc.,
etc. Je suis honteux d'user si librement de votre complaisance; si
jamais il était en mon pouvoir de vous être utile à vous ou à vos
amis, j'en serais bien charmé, et vous prie de disposer de mes
services sans réserve.

                                                            JOHN KEIT.


  (Nº 6.)              Damiette, le 18 brumaire an VIII (9 nov. 1799).

LE GÉNÉRAL DESAIX AU GÉNÉRAL EN CHEF.


Je crois, mon Général, que ma présence est ici très peu nécessaire. Le
général Verdier est jeune, actif, intelligent. Le succès qu'il vient
d'avoir, et qui lui fait vraiment bien de l'honneur, lui a électrisé
la tête. Les troupes sont enchantées d'avoir si promptement et si
rapidement détruit les Turcs; elles sont sûres de vaincre, ont fait
bien du butin, et ne demandent que tous les jours nouvelle fête
pareille. Il y a ici assez de moyens pour vaincre tout ce qui se
présenterait; il y a trop de cavalerie, à ce que trouve le général
Verdier; mais sur les plages entre le lac Burlos et ici, elle peut
être utile: si vous pouviez retirer tous ces détachemens épars et les
faire remplacer par un régiment entier, cette partie-ci serait à
l'abri de tout événement. Il y a plus qu'il ne faut de moyens,
puisqu'il y a six pièces mobiles, plus de quatre cents chevaux. J'ai
vu Lesbëh; il a un grand défaut, un immense développement. Avec quatre
à cinq cents prisonniers turcs très poussés, on pourra faire bien de
l'ouvrage. Je pense qu'en creusant tout autour un fossé, quand il
n'aurait que trois pieds d'eau (c'est déjà un très grand obstacle),
l'ennemi ne pourrait plus escalader les remparts, ne pouvant s'avancer
qu'avec infiniment de peine dans ces boues jusqu'aux jarrets. Vous
seriez bien à l'abri de tout événement avec une bonne place ainsi
construite à l'embouchure du Nil. Sous très peu de jours, la place
sera entièrement fermée sur tous les points. Le général Verdier fait
faire des redoutes fermées en avant de son camp, pour battre la mer et
éloigner les bâtimens ennemis. Les redoutes fermées sont très
dangereuses; elles ne sont jamais assez fortes pour n'être pas prises
de vive force. Les Turcs les défendent si bien qu'entre leurs mains
elles sont excessivement dangereuses. J'engage le général Verdier à
les laisser comme vous les avez faites, c'est-à-dire ouvertes à la
gorge. Il paraît bien clair que l'expédition de Damiette avait été
cherchée par Smith lui-même à Constantinople; qu'elle était
indépendante de celle du visir; il paraît aussi que nous avons des
agens qui négocient à Constantinople. Vous me disiez de voir, si je
pouvais, cet officier anglais. Vous savez qu'il est parti, et que
Morand a couru après lui à Jaffa. Je crois qu'il va presser le visir à
agir, et se disculper du malheur qu'il a éprouvé. Je présume que je
n'ai pas besoin de porter Smith à la paix, comme vous le désiriez: il
n'a qu'un but, qu'un désir, qu'une volonté, c'est de négocier avec
nous, pour nous prouver qu'il faut que nous nous en allions bien vite.
La gloire qui lui en reviendrait dans son pays, chez les Russes et
chez les Turcs, lui fait tourner la tête. Il paraît qu'il a peur de la
voir échapper, car il a l'air inquiet. Les revers que ses soldats
éprouvent, c'est-à-dire les Osmanlis, paraissent le faire peu aimer
d'eux. Je crois qu'encore quelques revers, les bonnes gens
s'accommoderont. Battez le grand-visir, et ils feront alors tout ce
que vous voudrez. La bonne politique ne leur entrera dans la tête que
par bien des corrections; encore une bonne, et tout ira, je le
présume. Smith tremblait de n'avoir pas de vos nouvelles; il frappait
du pied, il s'écriait: Le général Kléber devrait me répondre; ce que
je lui ai dit est honnête; je le croyais plus raisonnable que le
général Bonaparte. Ainsi, d'après tout cela, vous voyez, mon Général,
qu'il veut bien négocier; mais tout ce qu'il veut, c'est de vous faire
partir d'ici le plus tôt possible; quand un ennemi demande instamment
quelque chose, c'est que cela lui fait bien du mal, et il ne faut pas,
je pense, le lui accorder légèrement. J'espère qu'avant qu'il soit
deux mois nous aurons des nouvelles bien intéressantes. Je voudrais
savoir ce que vous voulez que je fasse; je suis inutile ici. J'irai
visiter le lac Menzalëh, les côtes vers le lac Burlos, si vous ne me
faites pas passer d'autres ordres; j'irai ensuite au Caire pour me
rendre de là au point où vous me destinerez. Avant que de faire ces
voyages, j'aurais été bien aise d'aller chercher des effets qui me
manquent. J'attends de vos nouvelles.

                                                               DESAIX.


  (Nº 7.)               Quartier-général du Caire, 18 brumaire an VIII
                                                         (9 novembre).

AU GÉNÉRAL DESAIX.


Le grand-visir est enfin arrivé à Jaffa, d'où il m'a expédié un
courrier à dromadaire avec une lettre fort polie par laquelle il
déclare, comme toujours, que tant que nous serons en Égypte, il n'y
aura pas moyen de conclure ni paix ni trêve, et si je ne me résous pas
à accepter les offres qu'il me fait, le sort des armes en décidera.
_Depuis, il aura appris l'affaire à Damiette_, et je pense que cela le
rendra un peu plus traitable, ce qu'il faudra voir et attendre, ainsi
que la réponse de M. Sidney Smith. Je suis fâché du contre-temps du
départ de ce dernier, et du voyage que sera obligé de faire Morand;
mais ce malheur sera peut-être bon à quelque chose.

Il me tarde de recevoir de vos nouvelles. Le général Verdier s'attend
à une autre descente, et je partage bien son opinion; c'est pourquoi
je vous prie de ne pas vous presser de revenir ici, et de prendre le
commandement des troupes à Lesbëh. Mourâd-Bey a définitivement passé
en Syrie avec une cinquantaine de mameloucks, évitant fort adroitement
la rencontre de nos troupes.

J'attends le 20e de dragons; dès qu'il sera arrivé je vous l'enverrai,
et alors il faudra de suite renvoyer au Caire le 3e régiment de cette
arme, et les chasseurs du 22e à Rosette.

_Je ne désespère pas de renouer les conférences_, et vous serez
toujours un des conférendaires.

                                                               KLÉBER.


  (Nº 8.)                                                 10 novembre.

KLÉBER, AU GÉNÉRAL DE DIVISION MENOU.


J'envoie le général Lanusse à Alexandrie pour prendre le commandement
provisoire du cinquième arrondissement. Donnez-lui, mon cher Général,
les instructions et les renseignemens nécessaires, et vous rendez,
dans le plus court délai possible, au Caire. Si vous y arrivez à
temps, c'est-à-dire d'ici à huit jours, je vous emploierai comme un de
mes chargés de pouvoirs dans une négociation où il s'agit de dessiller
les yeux au pauvre grand-visir et lui faire entendre raison.

Je vous salue,

                                                               KLÉBER.


  (Nº 9.)                  Quartier-général du Caire, 8 novembre 1799.

KLÉBER, GÉNÉRAL EN CHEF, À S. EX. LE GRAND-VISIR, GÉNÉRALISSIME DES
ARMÉES DE LA SUBLIME PORTE.


     _Illustre parmi les Grands éclairés et sages, que Dieu lui donne
     une longue vie, pleine de gloire et de bonheur;_ SALUT ET AMITIÉ.

J'envoie à Votre Excellence copie d'une lettre que j'ai reçue de M. le
commodore Sidney Smith, et de la réponse que je lui ai faite. Par les
articles du traité du 5 janvier dernier, relatés dans la lettre de ce
ministre plénipotentiaire, il est clair que la Sublime Porte n'a
contracté les alliances avec la Russie et l'Angleterre que pour
garantir l'intégrité de son empire, et surtout pour obtenir la
restitution de l'Égypte.

Il est, d'après cela, et d'après tout ce que j'ai eu l'honneur
d'écrire à Votre Excellence, difficile de comprendre comment nos
malheureux débats ne sont pas encore terminés. C'est pour arriver plus
tôt à leur fin que je vous ai fait proposer dernièrement par
Moustapha-Pacha, notre très honoré ami, d'envoyer dans un lieu que
vous indiquerez, deux personnes de marque, revêtues de vos pouvoirs,
et que je vous ai demandé en même temps de m'envoyer trois
sauf-conduit pour le général de division Desaix, l'administrateur
général des finances Poussielgue, et le citoyen Brascevich, secrétaire
interprète. Je suis à attendre la réponse de Votre Excellence.

Si cette conférence pouvait avoir lieu, tout s'expliquerait et
s'arrangerait facilement. Je me flatte même d'avance d'avoir une
réponse victorieuse à opposer à toutes les objections que feraient
ceux qui, ne désirant pas sincèrement la fin de cette querelle, ne
manqueraient pas d'employer tous les moyens de la faire prolonger.

                                                       _Signé_ KLÉBER.


  (Nº 10.)           Au camp de S. A. le suprême Grand-Visir, à Jaffa,
                                                       le 8 nov. 1799.

LE COMMODORE SIDNEY SMITH, AU GÉNÉRAL EN CHEF KLÉBER.


MONSIEUR LE GÉNÉRAL,

La lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 8 brumaire,
m'a été remise hier à mon bord, en rade de Jaffa, par M.
l'adjudant-général Morand.

Le trésorier de son excellence Moustapha-Pacha, m'a accompagné au camp
de son altesse le Suprême Visir, et il a eu occasion de présenter,
pendant ma première audience, les lettres dont il était porteur.

Le tout fut lu et discuté de suite, l'agent de Russie y ayant assisté;
et comme vous proposez d'envoyer deux personnes de marque pour tenir
des conférences, il a été décidé que je dois accepter votre offre à
cet égard, et écouter les propositions qu'elles pourront faire en
votre nom et celui de l'armée française, pourvu toutefois que ces
ouvertures n'aient rien de contraire à la dignité, la loyauté et la
bonne foi des cours alliées. Et puisque vous voulez bien consentir que
ces conférences aient lieu à mon bord, je me rendrai à cet effet
devant Alexandrie. De mon côté, monsieur le Général, je ne saurais
jamais faire une proposition déshonorante pour l'armée française,
dont la bravoure m'est si bien connue, considérant que celui qui n'est
pas délicat sur ce point se déshonore lui-même. L'estime que vous
voulez bien me témoigner m'est d'autant plus agréable que je
n'ambitionne que celle des hommes estimables.

«La réputation du général Desaix m'est un garant que nos conférences
seront basées sur les qualités qui le distinguent. Le choix que vous
faites de l'administrateur Poussielgue pour l'accompagner, ne peut que
m'être agréable; et je regarde comme un compliment très flatteur pour
moi, que vous ayez cru que le caractère de l'adjudant-général Morand
le rendait propre à commencer le degré de rapprochement qui existe si
heureusement entre nous.»

J'ai l'honneur d'être, monsieur le Général, avec la plus parfaite
estime et la plus haute considération,

                                                         SIDNEY SMITH.


LE GRAND-VISIR AU GÉNÉRAL EN CHEF KLÉBER.

      Apporté par un Arabe arrivé le 7 frimaire an VIII (28 novembre).


Je désire autant que vous que l'évacuation de l'Égypte se fasse sans
effusion de sang, et la Sublime Porte incline également à adopter un
pareil accommodement, pourvu que les conditions proposées par les
Français soient également conformes à sa dignité, aux traités faits
entre elle et ses alliés, et à ses justes prétentions sur l'Égypte.
Telle est la réponse à la lettre que vous m'avez envoyée par le
trésorier du très honoré Moustapha-Pacha.

L'honoré et estimé commandant plénipotentiaire anglais Smith était
venu à mon quartier-général; tout a été discuté avec lui et en
présence du conseiller interprète russe, l'honoré Frankini. On a cru
ensuite convenable de charger le commandant Smith de négocier
l'affaire relative à l'évacuation de l'Égypte de la manière la plus
avantageuse et la plus honorable, et de désigner le lieu où les
délégués français devront se rendre.

Si Mustapha-Pacha s'est immiscé sans ordre et de son propre mouvement
dans cette affaire, ce ne doit être d'aucune conséquence, car la
Sublime Porte, vu sa situation, ne lui avait délégué ni ouvertement ni
secrètement aucun pouvoir pour traiter des affaires.

Il est des principes consacrés par toute espèce de religion, tels, par
exemple que les faits doivent répondre aux promesses, et qu'il ne faut
point répandre le sang inutilement. C'est pour vous faire connaître
tout cela, et pour faire savoir que la Sublime Porte se prête toujours
avec empressement à de pareils accommodemens que la présente vous a
été expédiée.

Écrit le 12 du mois de la lune Guemad-El-Aktar l'an de l'hégire 1214
(21 _brumaire an_ VIII).

                                          _Signé en chiffres_ JOUSSEF.


  (Nº 9.)

LE COMMODORE SIDNEY SMITH, AU GÉNÉRAL EN CHEF KLÉBER,

        À bord du vaisseau de Sa Majesté, _le Tigre_, devant Damiette,
                              le 26 octobre 1799 (4 brumaire an VIII).


MONSIEUR LE GÉNÉRAL,

La lettre que le général Bonaparte a écrite à Son Excellence le
suprême Visir, en date du 17 août (30 thermidor), ainsi que celle que
vous lui avez adressée en date du 17 septembre (1er jour
complémentaire), demandent une réponse; et comme la Grande-Bretagne
n'est pas auxiliaire, mais bien puissance principale dans les
questions auxquelles ces lettres ont rapport, depuis que les cours
alliées ont stipulé entre elles de faire cause commune dans cette
guerre, je puis y répondre sans hésitation, dans les termes du traité
d'alliance, signé le 5 janvier dernier.

«Par l'article 1er, Sa Majesté Britannique, déjà liée à Sa Majesté
l'Empereur de Russie par les liens de la plus stricte alliance,
accède, par le présent traité, à l'alliance défensive qui vient d'être
conclue entre Sa Majesté l'empereur ottoman et celui de Russie.... Les
deux parties contractantes promettent de s'entendre franchement dans
toutes les affaires qui intéresseront leur sûreté et leur tranquillité
réciproque, et de prendre, d'un commun accord, les mesures nécessaires
pour s'opposer à tous les projets hostiles contre elles-mêmes, et pour
effectuer la tranquillité générale.... Par l'article 2, elles se
garantissent mutuellement leurs possessions, sans exception.... Sa
Majesté Britannique garantit toutes les possessions de l'empire
ottoman, sans exception, telles qu'elles étaient avant l'invasion des
Français en Égypte, et réciproquement.... Par l'article 5, une des
parties ne fera ni paix ni trêve durable sans y comprendre l'autre et
sans pourvoir à sa sûreté. Et en cas d'attaque contre l'une des deux
parties, en haine des stipulations de ce traité ou d'exécution fidèle,
l'autre partie viendra à son secours, de la manière la plus utile, la
plus efficace et la plus conforme à l'intérêt commun, suivant
l'exigence du cas....»

«Par les articles 8 et 9, les deux hautes parties contractantes se
trouvant actuellement en guerre avec l'ennemi commun, elles sont
convenues de faire cause commune, et de ne faire ni paix ni trêve que
d'un commun accord.....promettant de se faire part l'une à l'autre de
leurs intentions relativement à la durée de la guerre et aux
conditions de la paix, et de s'entendre à cet égard entre elles,
etc....»

D'après cet arrangement, monsieur le Général, vous pouvez croire que
le gouvernement ottoman, célèbre de tout temps pour sa bonne foi, ne
manquera pas d'agir de concert avec la puissance que j'ai l'honneur de
représenter.

L'offre faite de laisser le chemin libre à l'armée française pour
l'évacuation de l'Égypte a été méconnue jusqu'ici, et on a traité
d'embauchage cette mesure proposée à une armée en masse; mesure qui
n'avait d'autre but que d'épargner l'effusion du sang, et de plus
longues souffrances à des hommes exilés, du propre aveu de ceux mêmes
qui les ont relégués dans ces contrées lointaines.

Cette proclamation vient de m'être confirmée par Son Excellence le
Reis-Effendi, par le nouvel envoi d'un paquet qu'il m'a fait, signé
de sa main et du premier drogman de la Porte, comme vous le verrez par
quelques exemplaires que vous trouverez ci-inclus. On est encore à
temps de profiter de cette offre généreuse; mais que l'on n'oublie pas
que si cette évacuation de l'empire ottoman n'était pas permise par
l'Angleterre, le retour des Français dans leur patrie serait
impossible. Comment peut-on espérer de trouver les moyens de
transporter une armée dont la flotte est détruite, sans le secours et
le consentement des alliés, et cela dans le temps où les insultes et
les imprécations multipliées du gouvernement français laissent à peine
une puissance neutre en Europe.

J'ai engagé le général Bonaparte, en lui laissant le passage libre,
d'aller prendre le commandement de l'armée d'Italie, qui n'existait
déjà plus. Son arrivée, sans un passe-port de moi, sera une de ces
chances heureuses que la fortune pourra bien lui refuser. Il a
dédaigné de ramener avec lui les intrépides instrumens de son ambition
dans leur patrie; il est donc réservé à un autre de faire cet acte
d'humanité auquel on trouvera la Sublime Porte prête à acquiescer.
Mais que l'on n'infère pas de là que je sollicite l'armée française
d'accepter un bienfait.

Le commerce britannique aux Indes, comme partout ailleurs, est à
l'abri de toutes tentatives funestes de la part de la république
française; et la mort de Tipoo sultan, qui a eu le malheur de céder
aux insinuations du Directoire et de ses émissaires, a été le terme de
ses cruautés et de son empire. L'armée d'Orient reste donc sur le
point de communication entre les deux mers dont nous sommes les
maîtres.

Notre seule raison de désirer l'évacuation de l'Égypte par les
Français, est que nous sommes garans de l'intégrité de l'empire
ottoman; car si les forces employées aujourd'hui ne suffisaient pas
pour exécuter cet article du traité, les puissances alliées ont promis
d'employer des moyens suffisans. On leur prête gratuitement les
principes envahisseurs du Directoire; mais elles prouveront aux
Français en Égypte, comme elles l'ont appris à ceux de l'Italie, que
leur bonne foi et leurs moyens vont de pair quand il s'agit de se
venger mutuellement lorsqu'elles sont outragées.

L'armée française ne peut tirer aucun parti de l'Égypte sans commerce;
son séjour ne fera qu'aggraver ses propres maux, prolonger les
souffrances des nombreuses familles françaises réparties dans les
diverses échelles du Levant; tandis que, d'un autre côté, l'état de
guerre avec la Porte ottomane répand le discrédit et la misère sur
tout le midi de la France.

L'humanité seule dicte cette offre renouvelée aujourd'hui. La politique
actuelle semblerait peut-être exiger sa rétractation; mais la
politique des Anglais est de tenir leur parole, quand même cette
ténacité pourrait nuire à leurs intérêts du jour. La paix _générale ne
peut jamais avoir lieu avant l'évacuation de l'Égypte_; elle pourrait
être accélérée par la prompte exécution de ce préliminaire à toute
négociation. Mais vous devez sentir, monsieur le Général, que ce n'est
pas dans un endroit aussi éloigné du siége des gouvernemens
respectifs, qu'une affaire de cette nature et de cette importance peut
être même entamée.

Je me félicite, monsieur le Général, de ce que cette occasion me met à
même de vous témoigner l'estime que j'ai pour un officier aussi
distingué que vous, et de me flatter que vos communications
officielles, basées sur la franchise du caractère militaire, n'auront
rien de cette aigreur ni de ce ton de dépit qui ne devrait pas entrer
dans des rapprochemens de ce genre.

J'ai l'honneur d'être, avec une haute considération,

Monsieur le Général,

Votre très humble et très obéissant serviteur,

                                                 _Signé_ SIDNEY SMITH,

     Ministre plénipotentiaire de S. M. Britannique près la Porte
     Ottomane, commandant son escadre dans les mers du Levant.


  (Nº 99.)

                       Quartier-général du Caire, le 10 novembre 1799.

KLÉBER, GÉNÉRAL EN CHEF, À S. EX. LE GRAND-VISIR, GÉNÉRALISSIME DES
ARMÉES DE LA SUBLIME PORTE,


     _Illustre parmi les Grands éclairés et sages, que Dieu lui donne
     une longue vie pleine de gloire et de bonheur;_ SALUT ET AMITIÉ.

Je reçois la lettre que Votre Excellence m'a expédiée par un Tartare,
au sujet des notes dont Mohamed-Effendi était porteur.

Si le gouvernement français m'avait chargé de m'emparer de l'Égypte et
de la défendre à outrance contre quiconque voudrait me forcer à
l'abandonner, j'aurais obéi; et au lieu de faire des démarches
toujours honorables, quand il s'agit de terminer une guerre
impolitique et sans objet, j'aurais suivi dans les combats, la gloire,
compagne fidèle à l'armée que je commande, jusqu'à ce que j'eusse
reçu de nouveaux ordres.

Mais, comme je l'ai fait connaître à Votre Excellence, il a toujours
été constant pour moi que jamais la République française n'avait voulu
faire la guerre à la Sublime Porte. Les changemens qui ont eu lieu
dernièrement dans le gouvernement français, les causes qui les ont
amenés, les opinions qui ont été manifestées sur l'expédition
d'Égypte, annoncent un désir unanime de rétablir la paix avec l'empire
ottoman.

C'est à ce désir que j'ai cédé, en faisant auprès de Votre Excellence
toutes les avances convenables.

J'ai offert d'évacuer l'Égypte; je ne crois pas que la guerre que nous
nous faisons puisse avoir un autre objet. Cette évacuation doit donc
être le prix de la paix, au moins entre les deux puissances, si elle
ne peut l'être pour toute l'Europe.

Qu'elle ne puisse ni se traiter, ni se conclure en Égypte, j'en
demeurerai d'accord; mais que Votre Excellence considère l'évacuation
de l'Égypte comme un préliminaire absolu à toute espèce de
négociation, c'est un principe sur lequel il lui sera facile de
revenir, quand elle aura réfléchi de nouveau aux véritables intérêts
de la Sublime Porte. Elle sentirait quelle sera sa responsabilité
personnelle, si elle attendait du sort incertain des combats, un
succès qu'elle peut obtenir sur-le-champ, sans courir aucune chance
funeste.

Mais enfin, quels que soient les désirs de Votre Excellence, et quand
même il ne s'agirait que de l'évacuation pure et simple de l'Égypte,
il est indispensable de s'entendre; et j'insiste d'autant plus pour
établir des conférences à cet effet, que je donnerai à mes délégués
des instructions telles qu'ils ne se sépareront pas des vôtres sans
avoir terminé à la satisfaction de la Sublime Porte et à celle de
Votre Excellence.

Je l'engage de nouveau à m'envoyer trois ou quatre sauf-conduit en
blanc, et à me désigner le lieu où devront se rendre mes délégués.

Si, contre mon espérance, je fais en vain pour la paix tout ce que les
intérêts de mon pays et ceux de l'humanité me commandent, je serai au
moins justifié de tout le sang qui va encore se répandre, et la
postérité saura en faire rejaillir le blâme sur ceux qui l'auront
mérité.

Je prie Votre Excellence de croire à la haute considération que j'ai
pour elle.

                                                       _Signé_ KLÉBER.


ARTIFICES DE SIDNEY.

INSURRECTION.--PRISE D'EL-A'RYCH

Le bénéfice du temps était désormais tout au profit des Turcs; Sidney
ne se pressa pas de venir recevoir les plénipotentiaires à bord. Il
prétexta les vents, tint la haute mer, courut la côte et ménagea aux
Ottomans tout le loisir dont ils avaient besoin pour prendre sur nous
quelque avantage. Ils étaient impatiens de franchir le désert. Nous
paraissions peu disposés à rendre les places qui couvraient les terres
cultivées; il ne s'agissait que d'irriter l'ardeur des uns, de
prolonger l'indécision des autres, pour obtenir d'un coup de main ce
que ne donnerait peut-être pas la négociation. Ce fut sur ces données
que se régla le commodore. D'une part il évitait soigneusement le
Boghaz, gardait le large; de l'autre il poussait les Osmanlis à la
guerre, et nous accusait de chercher à gagner du temps. Cette tactique
produisit son effet. L'armée turque porta son quartier-général à
Ghazah: des reconnaissances s'avancèrent sur El-A'rych, le fort fut
sommé, et les postes chargés de le couvrir tombèrent sous le damas des
Tobargis. Kléber, à qui ces lenteurs étaient encore plus
insupportables, se plaignit des conséquences qu'elles avaient eues. Le
visir, toujours abusé, lui répondit qu'une aile de son armée se
trouvait déjà devant nos postes, et commençait à détruire les Français
qu'elle avait en face; qu'il ne pouvait arrêter sa marche ni prendre
des mesures conciliatoires, si l'on ne profitait pas mieux du temps;
qu'il restait cependant un moyen de s'entendre et d'échapper aux
orages qui retenaient Sidney, c'était d'expédier ses délégués par le
désert, que dès qu'ils seraient rendus à Ghazah, toute hostilité
cesserait de part et d'autre. La proposition fut acceptée: les
plénipotentiaires allaient se mettre en route lorsque Smith, jugeant
sans doute que tout a des bornes, se présenta devant Lesbëh.
Poussielgue et Desaix, qui avaient perdu quatorze jours à l'attendre
se jetèrent aussitôt dans une chaloupe et ne tardèrent pas à être à
bord. Le commodore était muni des pouvoirs du visir: ils se flattaient
que les conférences commenceraient sans délai. Ce n'était pas ce que
se proposait le négociateur auquel ils avaient affaire. Il les écouta
cependant; et se prévalant des bases irréfléchies que Kléber avait
admises, il leur proposa, comme mesure préliminaire, la remise des
places qui bordent la lisière du désert; c'était la condition
indispensable de l'armistice. Quant à l'armée, elle serait reçue à
composition, et ne pourrait reprendre les armes qu'au bout d'un temps
donné. Ces conditions, tolérables au plus après une défaite, étaient
inconvenantes dans l'état où se trouvaient les choses. Elles le
devenaient encore davantage par le caractère de l'homme auquel elles
s'adressaient. Desaix, dévoué à Bonaparte par sentiment et par
admiration, voyait avec douleur la perte d'une conquête à laquelle il
avait pris une part si glorieuse. Il connaissait toute l'importance de
l'Égypte, et se prêtait avec répugnance à une négociation que rien ne
justifiait. Une autre circonstance le blessait encore: Kléber avait
mis de la perfidie dans sa nomination; il ne l'avait choisi que parce
qu'il le voyait fidèle aux premiers sentimens qu'il avait manifestés
pour son ancien chef, et qu'il voulait le rendre solidaire d'une
transaction qu'il condamnait. Aussi Desaix releva-t-il vivement
Sidney; et sans tenir compte des injurieuses prétentions qu'il venait
d'émettre, il rédigea la note suivante qui fut immédiatement passée au
commodore:


«L'occupation de l'Égypte par l'armée française paraissant avoir été
le principal motif qui a rallumé la guerre dans toute l'Europe, le
général en chef Kléber a pensé que l'évacuation de cette province
pourrait être un acheminement à cette paix générale si fortement
désirée de tout les peuples; et malgré les avantages de sa position en
Égypte, il s'est déterminé d'autant plus volontiers à faire les
premières démarches pour cet objet, qu'il ne peut douter que
l'intention du gouvernement français n'ait toujours été de rendre
l'Égypte à la Sublime Porte.

«Le général Kléber a vu avec plaisir que M. le commodore Smith était
investi de la confiance des parties pour traiter cette importante
affaire. Ses lumières personnelles le mettent en état d'en apprécier
tous les rapports.

«La guerre actuelle, poussée plus long-temps, ne peut qu'être funeste
aux intérêts politiques et au système commun de la plupart des parties
belligérantes, de quelque côté que soient les succès. Sous ce point de
vue, l'Angleterre court les mêmes chances que la République française.

«L'évacuation de l'Égypte, effectuée aujourd'hui plutôt que dans deux
ans, satisfait pleinement aux intérêts de l'empire ottoman; elle
procure en même temps un très grand avantage à l'Angleterre, qu'elle
délivre de toute inquiétude sur les Indes. Enfin elle écarte de part
et d'autre toute idée qui pourrait faire admettre par la France un
nouveau système politique dangereux pour elle-même, dont le résultat
serait aussi la ruine de l'empire ottoman et successivement pour les
Anglais de leurs colonies dans l'Inde, comme de leur commerce dans
l'empire ottoman et avec la Russie.

«Mais en offrant l'évacuation de l'Égypte, seulement parce que des
intérêts généraux la rendent beaucoup plus convenable en ce moment que
plus tard, et parce qu'il vaut mieux qu'elle accélère la paix
générale, que d'en être le prix, après une guerre encore longue et
sanglante, l'armée française, forte de ses victoires et de sa
position, a le droit d'exiger une compensation honorable,
proportionnée aux avantages auxquels elle renonce. En conséquence, les
soussignés, en vertu de leurs pleins pouvoirs, offrent l'évacuation
de l'Égypte aux conditions:

«1º. Que la Sublime Porte restituera à la France les possessions
qu'elle peut avoir acquises sur elle pendant la guerre actuelle;

«2º. Que les relations entre l'empire ottoman et la République
française seront rétablies sur le même pied qu'avant la guerre;

«3º. Que l'Angleterre signera une nouvelle garantie du territoire de
l'empire ottoman;

«4º. Que l'armée évacuera avec armes et bagages sur tous les ports
dont il sera convenu, aussitôt que les moyens d'évacuation lui auront
été procurés.

«À bord du _Tigre_, 8 nivôse an VIII (29 décembre 1799).

                                        «_Signé_ DESAIX, POUSSIELGUE.»


Sidney était loin de s'attendre à des propositions de cette espèce. Il
croyait prendre la négociation au point où Kléber l'avait conduite, et
voilà qu'il se trouvait vis-à-vis d'un homme, d'un projet tout
nouveau. Poussielgue lui-même se montrait moins impatient de revoir
l'Europe. La présence de l'étranger lui avait rendu son énergie; il
insistait avec force sur les conditions que renfermait la note. Le
commodore n'eut garde de les refuser; toujours doucereux, toujours
philanthrope, il recourut à ses artifices ordinaires, et continua
de jouer son jeu. Sa qualité d'_homme_, _de chrétien_, lui faisait un
devoir de prévenir l'effusion du sang; mais le visir était un Turc
obstiné, farouche; on mettait en avant des considérations qui
n'avaient été ni délibérées ni prévues: il allait consulter Sa
Hautesse, s'interposer entre elle et les Français. Il fit voile, en
effet; mais au lieu de se diriger sur Jaffa, il courut la haute mer,
chassa de Tyr à Candie, de Candie au Carmel, et mit dix-huit jours à
faire un trajet qui n'en exigeait pas deux. Les plénipotentiaires
sentaient bien qu'il les jouait; mais il ne répondait à leurs plaintes
qu'en maudissant les courans, les orages: force leur fut de se
résigner.

Pendant qu'il les tenait au large, ses officiers mettaient leur
absence à profit. Ils excitaient, poussaient les Turcs, et ne
cessaient, avant que l'armistice fût conclu, de les engager à tenter
un coup de main sur El-A'rych. Ce ramassis de sauvages souffrait
impatiemment les privations du désert; ils n'eurent pas de peine à
l'obtenir. Leurs dispositions répondirent au but; elles furent
calculées avec une profonde astuce.

Les mameloucks nous avaient fait quelques prisonniers qui gémissaient
dans les cachots. Ils se rendirent auprès d'eux, les plaignirent, et,
passant à l'officier qui les commandait lorsqu'ils avaient été pris,
ils lui annoncèrent que ses fers allaient tomber, que des ordres
étaient donnés pour qu'il fût traité avec distinction. Ils
l'engagèrent à ne pas méconnaître la bienveillance du chef de l'armée
turque qui les brisait. Le Français était encore à chercher où
tendaient ces insinuations, lorsqu'il voit entrer l'interprète du
visir, qui lui représente que la privation des effets qu'ils avaient
au fort rendait sa position, celle de ses soldats, pénible, et
l'invite, au nom de son maître, à les réclamer. Il y consentit: cet
acte de docilité parut de bon augure; on l'envoya chercher, au nom du
visir. On le conduisit dans une tente magnifique, où se trouvaient les
officiers anglais avec les généraux musulmans. On lui adresse d'abord
une foule de questions: on veut savoir les ouvrages qui couvrent
El-A'rych, les troupes qui les défendent; on n'omet, en un mot, rien
de ce qui peut l'embarrasser, le compromettre; et, quand on juge que
son trouble est au point où on se propose de le porter, on lui
présente à signer la lettre qu'il doit écrire. Heureusement il n'était
pas homme à se laisser imposer. Il lit, parcourt, reste muet
d'étonnement, en voyant qu'au lieu d'une réclamation d'effets, c'est
une invitation de livrer le fort, de se rallier au visir, qui comblera
de biens, et fera passer en France ceux qui trahiront leurs sermens.
Il se plaignit de l'indigne piége qu'on lui avait tendu, refusa
d'apposer sa signature à cette pièce infâme, resta sourd aux prières
comme aux menaces, et fut reconduit dans sa prison. L'interprète ne
tarda pas à le suivre. Il lui fit une peinture animée de la colère du
visir, lui montra les ennuis, les mauvais traitemens qu'il se
préparait, et lui présenta un nouveau projet de lettre. Le malheureux
était trop ému pour en démêler la perfidie, et signa. Une fois munis
de cette pièce, les officiers anglais menèrent rapidement à fin la
trame qu'ils avaient ourdie. Ils avaient parmi eux un émigré qui avait
autrefois servi dans le régiment de Limousin, d'où sortait presque en
entier la garnison du fort. Il était délié, adroit, capable
d'organiser la révolte; il fut chargé de la semer parmi ses anciens
soldats. Cette mission exigeait le concours d'un intermédiaire; mais
il avait les prisonniers sous la main, il trouva sans peine l'homme
qu'il lui fallait. Il choisit un vieux caporal de sapeurs; il lui
prodigua l'eau-de-vie, l'argent, les caresses, et eut bientôt triomphé
des scrupules que ce malheureux lui opposait. Quand il le vit bien
libre, bien dégagé de toute affection nationale, il l'emmena avec lui
sous les murs d'El-A'rych. Il fit halte dès qu'il fut à la vue des
postes, donna ses dernières instructions à son émissaire, et se fit
annoncer. Le commandant lui envoya une tente, des rafraîchissemens, et
ne tarda pas à arriver lui-même. L'émigré lui remit des lettres, où le
colonel Douglas, tout aussi philanthrope que son chef, ne parlait que
d'honneur, que de la nécessité de prévenir l'effusion du sang; et lui
demandait la remise de la place par pure humanité, car ses troupes
étaient si nombreuses, les motifs si péremptoires, que ce serait folie
de résister.

Cette sommation était étrange, et les insinuations qui
l'accompagnaient, encore plus. Le commandant le fit sentir à l'émigré,
qui s'excusa, parla des forces, de la férocité des Turcs, et ouvrit
une discussion verbale, dont son émissaire profita pour se glisser
parmi nos postes. La curiosité, le désir d'avoir des nouvelles de
leurs camarades, les avait groupés autour de lui; il répandait la
séduction à pleines mains: il montrait les pièces d'argent qu'il avait
reçues, vantait les bons traitemens que tous éprouvaient, et se
félicitait du bonheur qui lui était garanti de repasser incessamment
en France. Quelques uns de ses auditeurs témoignaient des doutes; vous
ne m'en croyez pas, leur dit-il; à la bonne heure: «mais vous en
croirez peut-être le lieutenant. Tenez, voilà la lettre qu'il écrit
aux officiers de la 9e.» Elle n'était pas cachetée; elle fut aussitôt
ouverte, transmise de main en main, et causa une sorte de rumeur qui
appela l'attention du commandant. Il vit l'imprudence; mais le mal
était fait; et puis, comment imaginer qu'un homme d'honneur, qu'un
Français se fît l'agent d'une si odieuse machination. Il fit retirer
le prisonnier, consigna la troupe, et répondit au colonel Douglas
qu'il ne revenait pas de sa surprise de recevoir une sommation au
moment où un armistice, offert par son chef, avait suspendu les
hostilités. Les relations fussent-elles d'ailleurs tout hostiles, les
généraux ne fussent-ils pas en pleine négociation pour la paix, rien
ne l'autorisait à sommer une place devant laquelle ses troupes
n'avaient pas encore paru.

L'émigré avait jeté de coupables espérances dans la troupe, et
réveillé des souvenirs que la circonstance rendait fâcheux; il se
retira. Ces germes de désordre étaient lents à se développer. Les
Anglais recoururent à une autre ruse. El-A'rych, placé à quatre
journées de marche dans le désert, n'était soutenu que par le poste de
Cathiëh. Ses communications étaient longues, pénibles, exigeaient des
escortes assez nombreuses. Les officiers de Sidney imaginèrent de
mettre cette circonstance à profit. Ils multiplièrent les messagers du
visir, expédièrent des Tartares, qui, effrayés, tremblaient au seul
nom de Bédouins, refusaient de continuer leur route, s'ils n'étaient
protégés par trente à quarante hommes. Le commandant, qui avait
pénétré l'artifice, se montrait peu disposé à se prêter à ces
frayeurs; mais ils insistaient, se retranchaient sur l'importance de
leurs dépêches, et finissaient toujours par enlever quelques soldats à
la garnison. Enfin, le Tartare de confiance du généralissime se
présenta, et déclara net qu'il ne courrait pas les risques de la
traversée, si on ne lui donnait une escorte capable de contenir les
tribus. Le commandant Cazal disputait sur le nombre, et était bien
résolu à ne pas céder, quelque spécieuses que fussent les allégations,
lorsqu'un détachement de dromadaires chargé de lui remettre trois
effendis que Kléber envoyait au visir, se présenta. Cette troupe
allait reprendre le chemin de Cathiëh; le Tartare fut sans prétexte,
et le fort ne se dessaisit d'aucun de ses défenseurs. Sa position,
néanmoins, n'en devint pas meilleure. Les dromadaires s'étaient mêlés
à la garnison, et avaient imprudemment répandu parmi elle qu'ils
avaient ordre de se replier sur Salêhiëh dès qu'ils verraient
El-A'rych investi. Cette nouvelle ébranla sa constance: elle se crut
sacrifiée, perdue, et ne montra plus qu'indécision.

Enfin, l'armée ottomane déboucha; elle s'établit sur le torrent qui
couvre le fort, occupa le bois de palmiers qui l'avoisine, s'étendit
au pied des dunes, porta un corps de mameloucks au puits de Mecondia,
et poussa un gros de cavalerie à la gorge du désert. Ces dispositions
achevées, elle envoya sommer la place. Son parlementaire se présenta
avec un de nos prisonniers, et menaça la garnison, si elle ne rendait
immédiatement le fort de ne lui faire aucun quartier. Le commandant ne
voulut rien entendre; on s'adressa à ses soldats. Ils étaient encore
tout étourdis d'une attaque bruyante qui venait d'avoir lieu; ils
eurent la faiblesse de prêter l'oreille à de coupables espérances, et
une insurrection terrible ne tarda pas à éclater. Le feu s'était
ranimé; les Turcs s'élançaient de la première parallèle, et, plantant
leur drapeau dans les sables, travaillaient des pieds et des mains à
s'établir sur une ligne plus rapprochée du fort. Ils avaient d'abord
obtenu quelque succès; mais nos projectiles tombaient si juste que les
hommes, les guidons, quoique aussitôt remplacés qu'abattus, furent à
la fin obligés de disparaître.

Le début était heureux, le moral des troupes pouvait se remonter, on
redoubla de séductions. On enivra de nouveau les soldats de l'espoir
de revoir la France; on leur exagéra les forces du visir. On fit
valoir l'habile distribution des corps qui cernaient la place; on
insista sur l'impossibilité où ils étaient d'être secourus.
Abandonnés, perdus au milieu du désert, que pouvaient-ils contre les
hordes sauvages que l'Asie poussait sur eux? Pouvaient-ils se flatter
de les vaincre? Pouvaient-ils même se promettre de les arrêter?
Pourquoi se dévouer à d'inutiles tortures? Pourquoi s'exposer aux
outrages dont ces barbares accablent les vaincus? N'était-il pas plus
sage d'assurer, au prix de quelques masures qu'on ne pouvait défendre,
la vie de tant de braves, qui, résignés à verser leur sang pour la
France, voulaient du moins que leur mort lui profitât. Résister
n'offrait aucune chance de salut; traiter les présentait toutes: il
fallait traiter.

La garnison ébranlée hésitait encore sur ce qu'elle avait à faire;
mais la force vint seconder l'artifice, les attaques se développèrent
pour appuyer la séduction. Les Turcs débouchent tout à coup du vallon
des Citernes. Ils culbutent, replient nos avant-postes, et
s'établissent dans des ruines, d'où on essaie en vain de les
débusquer. Cette brusque irruption achève ce que la perfidie a
commencé. Les troupes désespèrent d'elles-mêmes; elles s'agitent,
s'inquiètent, et, se révoltant à la vue des vains dangers auxquels on
les expose, elles demandent impérieusement que les hostilités cessent,
et que le fort soit rendu. Le commandant essaie de ranimer leur
courage. Il les rassemble, leur expose leur situation, leurs
ressources, l'importance du poste qui leur est confié, les espérances
que l'armée fonde sur leur bravoure; tous ses efforts sont inutiles.
Ses conseils sont accueillis par des murmures, ses observations
couvertes de cris séditieux; on l'interrompt; on refuse de l'entendre;
on ne veut plus lui obéir. Il ne se rebute pas néanmoins. Il
interpelle ses soldats; il leur reproche durement de prêter l'oreille
à des suggestions perfides, de s'abandonner à de coupables espérances,
et leur montrant le camp des ennemis: Eh bien! leur dit-il, puisque
vous n'osez affronter les Turcs, courez, j'y consens, mendier leurs
outrages. Les braves qui n'ont pas abjuré les sentimens français
suffiront à défendre le fort; les portes sont ouvertes, allez.

Les ponts-levis s'étaient, en effet, abattus; mais la résolution du
commandant avait imposé. La troupe était subjuguée, confondue; elle
manifestait l'intention de se défendre, Cazal la renvoya à ses
positions. La nuit ramena les intrigues; tout était de nouveau changé
quand l'attaque recommença. Les Turcs s'échappèrent en tumulte de
leurs tranchées, se répandirent sur les glacis, bravèrent le feu des
détachemens qu'ils n'avaient pu ni intimider ni séduire; et, se
portant tout à coup sur leur droite, ils se jetèrent dans le bastion,
et l'occupèrent sans brûler une amorce. Ils suivirent les troupes qui
avaient si honteusement rendu les postes qu'elles devaient défendre.
Ils pénétrèrent dans les retranchemens, se couvrirent de tout ce qui
leur tomba sous la main, et parvinrent à se maintenir malgré la
mousqueterie qui partait des tours, des parapets voisins.

L'ennemi était au pied des ouvrages, une partie des troupes annonçait
les dispositions les plus fâcheuses; tout était dans le désordre et la
confusion. Les uns, inspirés par la frayeur, s'écriaient que les
murailles allaient sauter, que les Turcs avaient attaché la mine; les
autres, poussés par la malveillance, déploraient l'obstination du
commandant, et soutenaient que la garnison était perdue si elle ne se
hâtait de capituler. Cazal essaya de calmer ces frayeurs. Il fit jeter
quelques obus sur les points menacés, et ordonna de déplacer toutes
les poudres, tous les projectiles qui pourraient aggraver l'explosion.
Le feu s'était peu à peu ralenti pendant qu'on se livrait à ces soins;
les terreurs semblaient dissipées, les imaginations mieux assises; il
résolut de hasarder une sortie. Chargé de balayer les retranchemens
qu'occupent les Osmanlis, le capitaine Ferey réunit ses grenadiers,
ouvre la barrière, commande, part, et n'est suivi par personne. Il
revient, prie, exhorte, commande encore, et n'est pas mieux obéi. Le
commandant accourt, rappelle aux mutins tout ce que le devoir,
l'honneur inspirent, sans être plus heureux. Trois fois il leur
ordonne de le suivre à l'ennemi; trois fois ils lui répondent qu'ils
ne marcheront pas, qu'ils ne veulent plus se battre. La rébellion se
propage comme un trait; au-dedans, au-dehors, les troupes ne
connaissent plus de frein. L'un se plaint qu'on les sacrifie; l'autre
jure qu'il ne brûlera pas une amorce; tous prétendent que le fort va
sauter, et demandent à grands cris qu'il soit rendu. Cazal, pour toute
réponse, leur montre l'ennemi qui chemine. Il les presse, les engage à
continuer le feu; mais loin de les ramener, sa constance les irrite:
ils jettent, brisent leurs armes, ou, montant sur le parapet, ils les
agitent la crosse en l'air, et font signe aux assiégeans qu'ils sont
prêts à se rendre. Quelques uns même se portent au drapeau; ils
l'abattent, le précipitent dans la lunette, et ne s'aperçoivent pas
plus tôt qu'il est de nouveau arboré, qu'ils accourent pour le
renverser encore et lui substituer un drapeau blanc. Quelques braves
accourent à la défense des couleurs nationales. Le capitaine
Guillermain fond sur ceux qui les attaquent; le sergent Codicé se
joint à lui: ils se groupent autour du signe qu'ils ont juré de
conserver intact; ils bravent, ils menacent, et réussissent à éloigner
les furieux qui, plus d'une fois, les couchent en joue.

Cependant, les Turcs voyant que le fort ne tirait plus, accourent en
foule, et des lignes et du camp; ils couvrent les glacis, inondent les
fossés. Bientôt une multitude sauvage, qu'on n'a aucun moyen
d'éloigner, se presse au pied des retranchemens, et demande à grands
cris d'être reçue dans la place. Elle s'essaie à escalader les
bastions, entasse des matériaux qui n'ont pas encore été mis en
oeuvre; et tel est l'aveuglement de nos soldats, qu'ils lui jettent des
cordages, qu'ils l'aident à franchir les remparts. Les prisonniers,
qui, jusque-là étaient restés paisibles, se soulèvent à la vue de
leurs camarades hissés sur les murs. Ils renversent les pierres qui,
interceptent la communication du fort au bastion; ils ouvrent la
poterne, introduisent tout ce qui se présente, et fondent sur les
Français. Ceux-ci sentent alors la faute qu'ils ont commise; ils se
rassemblent, se pelotonnent, rompent, écrasent les Turcs; mais,
accablés bientôt par une soldatesque sauvage, dont les flots vont
toujours croissant, ils tombent sous le damas auquel ils se sont
imprudemment livrés. Ce n'est plus un combat, c'est une boucherie où
quelques hommes rares se débattent au milieu d'une troupe d'égorgeurs.
Cazal parvient cependant à se faire jour, à la tête de quelques uns
des siens. Il gagne la porte du fort, s'y établit, s'y barricade, et
oppose, à la foule qui le presse, une résistance dont elle ne peut
triompher. Douglas, qu'attire la chaleur du combat, le somme, le
supplie de se soumettre au sort. Il s'y refuse, et proteste qu'il est
résolu de s'ensevelir sous les décombres s'il n'obtient une
capitulation. Rajeb-Pacha, l'aga des janissaires, surviennent au même
instant; ils ont fait briser les palissades, renverser les barrières;
la porte est le seul obstacle qui leur reste à franchir pour pénétrer
dans le fort. Ils s'irritent, demandent qu'elle soit ouverte, et
consentent cependant à la proposition de Cazal, que leur transmet
Douglas. On écrit aussitôt; on rédige une convention ainsi conçue:

ART. 1er.

La garnison du fort sortira avec les honneurs de la guerre, et
emportera ses bagages. Les officiers conserveront leurs armes et leurs
effets.

ART. 2.

Les malades et les blessés sont recommandés à la générosité de l'armée
ottomane.

                        Fait au fort d'El-A'rych, le 8 nivôse an VIII.


Le colonel Douglas signa cette pièce, en expliqua le contenu aux
pachas, impatiens, qui y apposèrent leur sceau, et la repassa au
commandant, qui la garda.

On se mit aussitôt à déblayer les barricades, et le porte fut ouverte.
Semblables à un torrent qui a rompu ses digues, les Turcs se
précipitent alors dans la forteresse, et portent partout le ravage et
la mort. Les uns se répandent dans l'hôpital, égorgent les malades et
les blessés dans leurs lits; les autres convertissent les forges en
ateliers d'assassinats. Ici, ils décapitent sur l'enclume les
malheureux qu'ils immolent; là, ils les mutilent à coups de pelle et
de pioche sur la culasse des canons. Plus loin ils les précipitent
par-dessus le rempart, ou les descendent avec des cordes, pour les
livrer à d'autres tigres impatiens de les égorger. Tel fut le
résultat des manoeuvres philanthropiques des officiers de Sidney;
l'humanité, l'honneur, tout avait été foulé aux pieds pour arriver à
cette horrible hécatombe.

Si du moins elle n'eût pas été inutile! mais Kléber avait déjà modifié
ses instructions. Le temps, la situation des affaires en Europe
avaient ébranlé sa constance. Il était revenu sur les conditions dont
il avait d'abord déclaré ne pouvoir se désister que sur des ordres
écrits, et offrait d'inspiration ce que venait de lui arracher la
perfidie. Il était rebuté, impatient d'évacuer un pays qu'il
désespérait de conserver. Il ne demandait pour le rendre que la
neutralité de la Porte, et la libre sortie des troupes qu'il
commandait. Si ces conditions étaient admises, il donnait ordre à ses
plénipotentiaires de conclure, et les autorisait même à stipuler la
remise d'El-A'rych, comme garantie du traité. Mais ses dépêches
n'avaient pas franchi le Bogaz, que déjà la nouvelle du désastre lui
était parvenue. Il s'aperçut alors du piége que lui avait tendu
Sidney. Il se plaignit de la déloyauté du commodore, qui retenait ses
plénipotentiaires au large, pour laisser au visir le temps d'agir; et,
s'élevant au-dessus des circonstances, il donna au général Reynier,
qui le pressait de livrer bataille, l'ordre de marcher aux Turcs.
«Vous avez, lui manda-t-il, quatorze bataillons, neuf régimens de
cavalerie, une belle artillerie; je ne crois pas qu'avec cela vous
puissiez douter d'un brillant succès.» Rampon devait prendre part au
mouvement. Verdier était chargé de l'appuyer, et Friant avait ordre
d'accourir de la Haute-Égypte, de couvrir le Caire, pendant que le
général en chef s'avançait sur Belbéis avec la 61e, la cavalerie et
l'artillerie de la réserve. La réflexion vint bientôt calmer cet élan.
Tout était le 4 à la guerre; le 5, tout se trouva à la modération, à
la longanimité. Kléber, qui la veille écrivait, pressait, ne voulait
pas qu'on perdît une heure, timide, réservé maintenant, se bornait à
demander _qu'au moins l'armistice proposé par sir Sidney Smith et par
le grand-visir fût désormais respecté, et, s'il se pouvait, garanti
par des otages_; il ne voulait pas même que les plénipotentiaires
insistassent sur la restitution du fort. Il ne s'en tint pas là.
Cédant tout à coup à l'impatience, à l'impétuosité de son caractère,
il voulut, suivant son expression, trancher les difficultés d'un seul
coup. Il ouvrit une négociation directe avec le grand-visir, et se
désista de trois des quatre articles dont les plénipotentiaires
avaient ordre de ne pas se départir.


PIÈCES JUSTIFICATIVES.


  (Nº 1.)                                  Damiette, 16 décembre 1799.

LE GÉNÉRAL DE DIVISION DESAIX, ET LE CITOYEN POUSSIELGUE,
ADMINISTRATEUR DES FINANCES, AU GÉNÉRAL EN CHEF KLÉBER.


CITOYEN GÉNÉRAL,

Smith n'a pas encore paru; aussitôt qu'on l'apercevra, nous lui
enverrons demander le lieu où nous pourrons le joindre, et les
personnes que nous pourrons amener avec nous, pour ne causer aucun
embarras.

Un officier venu d'El-A'rych rapporte que le grand-visir a envoyé des
Turcs, que le commissaire anglais Douglas, a fait accompagner par deux
frégates anglaises, pour sommer le commandant de cette place de se
rendre. Les détails de cette sommation vous seront envoyés par le
général Verdier; elle a eu lieu le 18 de ce mois. Les envoyés du
grand-visir ont annoncé qu'il était avec son armée à Ghazah.

Cette conduite a-t-elle pour objet de presser les conférences, d'en
influencer le résultat, ou le grand-visir ne veut-il pas les attendre?
Il a au moins voulu avoir un prétexte pour tenter une reconnaissance
de la place.

Il nous tarde à présent d'être auprès du commodore anglais, pour que
la suspension d'armes soit convenue jusqu'à la fin des conférences, ou
que nous retournions auprès de vous, si nous nous apercevons qu'il n'y
a rien à faire auprès de lui.

Vous avez oublié de nous remettre le sauf-conduit du grand-visir pour
le commandant de l'escadre turque; nous vous prions de l'envoyer à
Damiette auprès du général Verdier, pour nous le remettre, ou pour
nous le faire passer. Salut et respect.

                                                  DESAIX, POUSSIELGUE.


  (Nº 2.)                                  Damiette, 22 décembre 1799.

LE GÉNÉRAL DE DIVISION DESAIX, L'ADMINISTRATEUR GÉNÉRAL DES FINANCES
POUSSIELGUE, AU GÉNÉRAL EN CHEF KLÉBER.


CITOYEN GÉNÉRAL,

Les citoyens Savary et Pérusse sont revenus ce matin; ils ont passé la
nuit à bord du _Tigre_, et nous ont rapporté les lettres et pièces
dont vous trouverez ci-joint copie.

Vous y remarquerez principalement la proposition d'une trêve par
terre, à condition de remettre les postes d'El-A'rych et de Catiëh
entre les mains de l'armée ottomane.

Sans nous arrêter à cette proposition ridicule, nous saisirons
l'ouverture qui est faite pour obtenir une trêve, en laissant les
choses de part et d'autre _in statu quo_, ou en les modifiant à
avantages égaux de part et d'autre.

Voici les nouvelles que Smith nous a données. _Le Guillaume Tell_ est
à Malte, les Anglais sont à Goze et continuent à bloquer Malte; _le
Généreux_ est rentré à Toulon; _le Leander_ a été repris à Corfou. Il
y a vingt mille Espagnols qui bloquent Gibraltar par terre; les Russes
bloquent Gênes par mer; nos escadres sont bloquées à Brest par une
escadre anglaise de même force. Smith assure que l'escadre hollandaise
s'est rendue sans combat, comme on l'a débité, et que l'armée combinée
en Hollande a été battue par les coalisés. Au reste, ces nouvelles
sont anciennes. Il n'en est pas arrivé, depuis le départ de
l'adjudant-général Morand, de plus fraîches que celles dont il a eu
connaissance.

Vous verrez la déclaration de guerre de la Russie à l'Espagne.

Vous verrez aussi la déclaration de la Porte, qui renvoie le chargé
d'affaires d'Espagne à Constantinople, à cause de l'intérêt qu'il
prenait aux affaires de France. Cette déclaration n'annonce pourtant
pas une rupture.

Enfin Smith dit qu'on parle beaucoup des belles manoeuvres de notre
amiral Bruix, et qu'elles lui ont fait infiniment d'honneur.

Nous irons coucher aujourd'hui à Lesbëh, et demain matin nous serons à
bord du _Tigre_.

Smith a paru sensible aux provisions que nous lui avons fait remettre
de votre part. Il vous envoie en échange des liqueurs d'Angleterre.

Salut et respect.

                                                  DESAIX, POUSSIELGUE.


  (Nº 3.)

LE GÉNÉRAL DE DIVISION DESAIX, L'ADMINISTRATEUR GÉNÉRAL DES FINANCES
POUSSIELGUE, AU GÉNÉRAL EN CHEF KLÉBER.

                                  À bord du _Tigre_, 25 décembre 1799.


CITOYEN GÉNÉRAL,

Nous recevons votre lettre du 29 frimaire avec le sauf-conduit du
grand-visir.

Le citoyen Damas est parti hier soir avec les réponses de M. Smith à
vos lettres. Nous en sommes encore au même point, c'est-à-dire que
nous n'avons pas entamé la question principale. Les premiers mots
échappés à M. Smith sont si loin de ce que nous avons à demander, et
même de ce que nous espérions obtenir, qu'avant d'entrer en matière
nous avons jugé qu'il fallait bien préparer les esprits, et les
disposer à écouter sans étonnement nos propositions. Il ne s'agirait
de rien moins, suivant M. Smith, si nous l'avons bien deviné, que de
traiter l'armée comme prisonnière de guerre, c'est-à-dire qu'en
rentrant en France elle ne pourrait porter les armes. Qu'on mettrait
en liberté tous les Français non militaires, arrêtés dans l'étendue de
l'empire ottoman, mais que la paix avec cet empire n'aurait lieu qu'à
la paix générale.

Nous vous répétons, citoyen Général, que nous avons deviné ces
propositions plutôt que nous ne les avons entendues, et que nous avons
éludé une explication plus claire, afin de reprendre du terrain avant
de combattre.

Nous comptons entamer aujourd'hui plus sérieusement cette affaire, et
établir nos bases.

Vous recevrez sans doute, par la voie d'Alexandrie, les premières
lettres que nous vous écrirons.

Salut et respect.

                                                  DESAIX, POUSSIELGUE.


  (Nº 4.)             Au quartier-général du Caire, 29 septembre 1799.

KLÉBER, GÉNÉRAL EN CHEF, AU GRAND-VISIR.


J'apprends que les escarmouches continuent devant El-A'rych, et en
conséquence je déclare à Votre Excellence que tant qu'elle n'aura pas
fait retirer ses troupes à une bonne marche de ce fort, aucune trêve,
aucun arrangement ne saurait avoir lieu. Si les intérêts même confiés
à Votre Excellence ne lui prescrivaient pas la plus grande loyauté,
dans les circonstances actuelles, elle aurait dû y être déterminée par
la franchise avec laquelle j'ai parlé et agi depuis nos relations.

J'ai aussi à me plaindre de la non-exécution du cartel d'échange
arrêté entre le général français Marmont et Petrona-Bey devant
Aboukir. D'après ce cartel, qui doit avoir obtenu l'approbation de
Votre Excellence, puisque sir Sidney Smith le rappelle souvent dans
ses écrits, il lui serait sans doute difficile de justifier
l'arrestation des Français tombés en son pouvoir, lorsqu'il lui est
connu que j'ai cinquante fois plus d'Osmanlis peut-être à offrir en
échange. Je prie Votre Excellence de vouloir bien également
s'expliquer à ce sujet, et de croire à la haute considération que j'ai
pour elle.

                                                       _Signé_ KLÉBER.


  (Nº 5.)                      Quartier-général de Ghazah (sans date).

            Reçue par un Tartare, arrivé au Caire le 22 décembre 1799.


AU MODÈLE DES PRINCES DE LA NATION DU MESSIE, etc.

J'ai reçu et j'ai compris le contenu de la lettre que vous m'avez
directement envoyée par Mousa, Tartare, en réponse à celles que je
vous ai précédemment écrites. Je pense que les dépêches que j'ai fait
remettre à l'officier que vous aviez envoyé à bord du vaisseau du
commandant anglais Smith mon honoré ami, vous sont parvenues.

Vous m'avez écrit que vous voulez évacuer l'Égypte, et que les
arrangemens qui seront proposés et pris pour effectuer cette
évacuation seraient conformes à la dignité et à l'équité de la Sublime
Porte, ainsi qu'aux devoirs de l'alliance qu'elle a contractée, et au
droit des gens, afin d'épargner, par ce moyen, l'effusion du sang.
Vous m'avez fait savoir plusieurs fois que vous désiriez ouvrir des
conférences pour traiter de l'évacuation de l'Égypte, et que si,
malgré ces avances, la Sublime Porte ne secondait pas de pareilles
dispositions, vous n'étiez plus responsable devant Dieu ni devant les
hommes du sang qui serait répandu; préférant alors moi-même de traiter
avec vous sur des propositions aussi raisonnables, j'ai consenti à
l'ouverture des conférences.

Le Commandant Smith, mon ami, vient de m'écrire qu'il s'était tout
récemment rendu avec son vaisseau devant Damiette, et qu'il n'avait
pas trouvé les délégués que vous avez consenti à envoyer à son bord;
mais que les mauvais temps l'ont forcé de quitter les parages de
Damiette, et d'aller jusqu'à Jaffa, d'où il se rendrait de nouveau
devant Damiette, avec l'espérance de trouver vos délégués, et que
s'ils n'y sont pas encore arrivés, il se portera vers Alexandrie.
Cependant une aile de mon armée se trouve déjà devant El-A'rych, et
les troupes musulmanes commençant à détruire par des escarmouches les
Français qui s'y trouvent, il est impossible qu'il n'y ait pas du sang
répandu. Les circonstances ne me permettant pas de retarder la marche
de mon armée, nous ne pourrions, en conséquence, prendre des
arrangemens conciliatoires, si nous ne profitions pas du temps qui
s'écoule. Si donc vous êtes toujours dans les dispositions que vous
avez manifestées, il importe que vous vous hâtiez de faire arriver vos
plénipotentiaires à bord du vaisseau de mon ami Smith. Mais, comme les
vents contraires et les mauvais temps, ont été les motifs du retard
qui a eu lieu jusqu'à présent, j'ai écrit au commandant Smith, que,
dans le cas où vos délégués seraient à son bord, il les conduisît à
son quartier-général de Ghazah, où ils seront à l'abri de pareils
accidens et des orages. Mais si vous n'avez pas encore envoyé vos
délégués à bord du commandant Smith, et que vous soyez toujours
disposé à terminer l'affaire de l'évacuation de l'Égypte sans
effusion de sang, je vous engage à envoyer par terre vos délégués à
Ghazah. Dès qu'ils y seront rendus, il n'y aura plus d'hostilités de
part ni d'autre. Dès que vos envoyés seront à Ghazah, j'inviterai le
commandant Smith à s'y rendre, et l'on s'occupera d'arranger et de
consolider l'affaire de l'évacuation de l'Égypte, dans l'endroit qui
sera désigné à cet effet, sur le rivage de cette ville.

Comme vous me mandez, dans toutes vos dépêches, que votre volonté
n'est point de répandre du sang, et que le succès de l'affaire dont
il s'agit serait un moyen de rétablir l'ancienne amitié entre la
Sublime Porte et les Français, je vous fais savoir par la présente,
dont Mousa, Tartare, est porteur, que de pareilles dispositions ne
peuvent jamais être rejetées par la Sublime Porte, parce qu'une
semblable conduite serait contraire à notre équité et à notre loi.

J'espère que, lorsque vous aurez reçu cette lettre, et que vous en
aurez compris le contenu, vous agirez, ainsi que vous l'annoncez dans
vos lettres précédentes, et d'une manière conforme à votre
intelligence et à la connaissance supérieure que vous avez des
affaires.

                                                      _Signé_ JOUSSEF.


NOTE DU COMMODORE SIDNEY SMITH.


  (Nº 6.)    À bord du _Tigre_, devant le cap Carmel, le 30 déc. 1799.


Le soussigné a beaucoup réfléchi sur la note de messieurs les
commissaires français, datée d'hier; et considérant qu'elle renferme
des considérations d'une extension au-delà de ce qui fut prévu et
convenu entre son altesse le suprême visir et lui, il se réserve d'y
répondre d'une manière définitive après la conférence qu'il se propose
d'avoir avec son altesse, lors de son arrivée au camp impérial à
Ghazah, vers lequel il dirige sa route en ce moment. Il croit ne
pouvoir mieux répondre à la franchise que messieurs les commissaires
lui ont témoignée, que de leur communiquer le projet de la réponse
qu'il se propose de soumettre à la considération de son altesse, avant
de la leur présenter en due forme, et cela afin qu'ils suggèrent
telles modifications ou tels changemens qu'ils pourront juger
convenables, le soussigné se sentant disposé à les écouter
favorablement pour faciliter un arrangement définitif, et autant que
cela ne sera pas contraire aux obligations contractées par le traité
du 5 janvier. Le général en chef Kléber a insisté avec beaucoup de
raison sur ce que rien ne fût proposé à l'armée française contre son
honneur et celui de sa nation, et le soussigné, en reconnaissant ce
principe, a le droit de s'attendre à la réciprocité; et comme rien
n'est plus contraire à l'honneur que de ne pas remplir strictement les
obligations contractées par un engagement formel, il croit devoir
mettre messieurs les commissaires français à même de juger de
l'étendue de ses liaisons, par la communication de l'article du traité
dont il est fait mention dans le projet.

                                                 _Signé_ SIDNEY SMITH.


  (Nº 7.)           Au quartier-général du Caire, le 13 nivôse au VIII
                                                     (3 janvier 1800).

LE GÉNÉRAL EN CHEF KLÉBER, AU GÉNÉRAL DESAIX ET AU CITOYEN
POUSSIELGUE, PLÉNIPOTENTIAIRES PRÈS DU GRAND-VISIR,


J'ai reçu, citoyens, les lettres que vous m'avez adressées du bord _le
Tigre_, et je vous présume actuellement sur la plage de Ghazah.

J'ai aussi reçu les journaux de Francfort jusqu'au 10 octobre; ils ont
particulièrement fixé mon attention.

Si jamais le douzième paragraphe de la lettre du général Bonaparte
doit être applicable à une circonstance, c'est bien à celle-ci:
l'Italie perdue, l'armée navale sortie de la Méditerranée, et bloquée
dans le port de Brest; la flotte hollandaise au pouvoir des ennemis;
les Anglais et les Russes dans la Hollande; Muller battu sur le Rhin;
les frontières de l'Alsace livrées à la défense de ses habitans; la
Vendée ressuscitée de ses cendres, et Mayence en feu. Enfin, le Corps
Législatif proposant de déclarer la patrie en danger, et rejetant
cette proposition, non pas parce que le danger n'existe pas
réellement, mais parce que le décret qui pourrait le constater n'y
apporterait aucun remède. Quoi de plus alarmant!

D'après cela, et la situation plus que pénible dans laquelle je me
trouve, et qui devient de jour en jour plus difficile, je crois, comme
général et comme citoyen, devoir me relâcher de mes premières
prétentions, et tâcher de sortir d'un pays que sous plus d'un rapport
je ne puis conserver, duquel on ne paraît pas même s'occuper en
France, si ce n'est pour improuver sa conquête. L'espoir d'un renfort
prompt et suffisant devait nous engager à gagner du temps; cette
espérance détruite, le temps que nous passons ici est perdu pour la
patrie; hâtons-nous de lui porter un secours qu'elle est hors d'état
de nous faire parvenir.

En conséquence, dès que l'on vous proposera la simple neutralité de la
Porte ottomane pendant la guerre, et la libre sortie de l'Égypte, avec
armes, bagages et munitions, avec la faculté de servir partout et
contre tous à notre retour en France, vous devez conclure le traité
sans hésiter, et je m'empresserai de le confirmer. Je remettrai de
suite, pour garantie du traité, le fort d'El-A'rych; mais les autres
places et forts, tant de la Haute-Égypte que de la Basse, ne seront
évacués ni cédés que lorsque tous les bâtimens nécessaires à notre
traversée seront rendus devant Damiette et Alexandrie, munis de
vivres. Le nombre de ces bâtimens sera calculé sur vingt-cinq mille
hommes. Les commissaires turcs qui pourraient être envoyés au Caire,
devront être accompagnés d'officiers anglais qui serviront d'otages;
j'en fournirai de mon côté à sir Sidney Smith à nombre et grades
égaux; mais, dans tous les cas, vous ne romprez pas vos négociations,
sans que vous m'ayez fait connaître au préalable le dernier mot du
grand-visir.

Vous trouverez ci-joint copie de la lettre que j'écris à sir Sidney
Smith, et duplicata de celle que je vous écrivis il y a quelques
jours, et qui, peut-être, ne vous sera pas parvenue; enfin, copie de
mes deux dernières au grand-visir, relativement au blocus d'El-A'rych
et à l'armistice. Ces pièces sont suffisantes pour vous dicter la
conduite que vous avez à tenir relativement aux objets qu'elles
contiennent, me rapportant sans cesse autant à votre prudence qu'à
votre zèle et à votre sagacité.

Je vous salue,

                                                       _Signé_ KLÉBER.


  (Nº 8.)              Quartier-général du Caire, le 12 nivôse au VIII
                                                     (4 janvier 1800).

AU GÉNÉRAL REYNIER.


J'ai reçu votre lettre il y a deux heures; l'événement d'El-A'rych est
un de ceux auxquels on ne devait jamais s'attendre. Il est affligeant,
mais ne doit pas nous décourager; une bataille gagnée peut nous donner
encore le temps de nous reconnaître.

Je donne ordre au général Rampon de se rendre à Salêhiëh avec les
bataillons de la 75e qui lui restent, et son artillerie. Vous ferez
bien de lui confier ce poste important, et de lui laisser les trois
bataillons de cette demi-brigade. Vous rassemblerez alors toute votre
division à Catiëh pour recevoir la bataille de l'avant-garde ennemie,
si elle vient vous l'offrir, ou l'aller chercher à la première
citerne, si vous êtes instruit à temps de son arrivée. Vous avez
quatorze bataillons, un régiment de cavalerie, une belle artillerie;
je ne crois pas qu'avec cela vous puissiez douter d'un brillant
succès. Au reste, je donne encore l'ordre au général Verdier de vous
envoyer deux bataillons de Damiette.

Quant à moi, je resterai avec la 61e demi-brigade, la cavalerie et
l'artillerie de réserve à Belbéis, pour couvrir le Caire contre tout
ce qui pourrait venir par l'Ouadi, et pour communiquer avec Souez,
fortement en l'air depuis la perte d'El-A'rych. Tout cela va
s'exécuter sur-le-champ. Ne différez pas non plus d'un seul instant
votre mouvement. J'ai envoyé aujourd'hui Baudot vers Desaix par
Damiette et Jaffa. J'écris aussi par terre au grand-visir. Lorsque le
messager passera dans votre camp, faites le plus d'étalage que vous
pourrez. Enfin, je vais écrire au général Friant de se rendre près de
moi, ou au moins de se rapprocher du Caire le plus possible. C'est
dans cette attitude que nous attendrons les événemens ultérieurs.
Marcher sur El-A'rych sans attaquer le fort est folie, ils fuiraient
devant vous, et reviendraient sur leurs pas, lorsque vous auriez
disparu; attaquer le fort serait pis encore. Écrivez au général
Verdier pour avoir force vivres. Je vous ferai passer l'habillement de
la 85e et des autres.

                                                               KLÉBER.


  (Nº 9.)              Au quartier-général du Caire, 17 nivôse an VIII
                                                     (7 janvier 1800).

AU GÉNÉRAL REYNIER.


Vous devez vous attendre à être attaqué au premier jour, car il paraît
que sir Sidney Smith, sous prétexte de mauvais temps, tient mes
plénipotentiaires au large pour laisser au grand-visir le temps
d'agir. Je pars demain pour aller à Belbéis; de là je pourrais fort
bien vous aller joindre avec quelque renfort. À l'avenir, il faudra
retenir à Cathiëh tous les messagers qui pourraient m'être envoyés par
le grand-visir, et m'envoyer leurs paquets; pendant le temps qu'ils
auront à séjourner pour attendre ma réponse, il faudra, tout en les
traitant bien, les tenir à l'étroit, afin qu'ils ne puissent voir que
ce qu'on voudra bien leur faire connaître. J'excepte des dispositions
ci-dessus l'homme de Moustapha-Pacha que j'ai envoyé au visir en
dernier lieu, et qui pourra revenir au Caire.

                                                       _Signé_ KLÉBER.


  (Nº 10.)          Au quartier-général du Caire, le 15 nivôse an VIII
                                                     (5 janvier 1800).

KLÉBER, GÉNÉRAL EN CHEF, AU GÉNÉRAL DESAIX ET AU CITOYEN POUSSIELGUE,
PLÉNIPOTENTIAIRES PRÈS LE GRAND-VISIR.


Hier à dix heures du soir, citoyen, c'est-à-dire long-temps après le
départ du citoyen Baudot, j'ai reçu une lettre qui m'annonce que
l'ennemi, ayant profité du caractère sacré d'un parlementaire, a
surpris le 9 El-A'rych, et après un grand carnage essuyé de part et
d'autre, a réussi dans son entreprise. Vous devez naturellement être
mieux que moi instruits de cet événement et de ses détails, et vous
avez déjà pu faire vos réclamations à cet égard; si cependant vos
négociations prennent la tournure que j'en espère, il serait inutile
d'insister sur la restitution du fort; mais qu'au moins l'armistice
proposé par sir Sidney Smith et par le grand-visir, et qui doit être
connu maintenant de toute l'armée ottomane, soit à l'avenir respecté
et garanti, si faire se peut, par des otages. J'aime d'ailleurs à
croire que, ni le grand-visir ni sir Sidney Smith, ne sont en rien et
pour rien dans une entreprise aussi contraire au droit des gens. C'est
à vous à m'en instruire. Je pars demain avec toute l'armée pour
occuper toute la lisière du désert, et en même temps prêt à tout
événement.

Ne voulant point écrire au grand-visir lui-même ni à Sir Sidney Smith,
sur cet objet, j'en fais dire un mot au premier, par Moustapha-Pacha.

Je vous salue,

                                                               KLÉBER.


NÉGOCIATIONS DE SALÊHIËH.

LES FRANÇAIS CONSENTENT À ÉVACUER L'ÉGYPTE.

Pendant qu'El-A'rych tombait sous les coups des Turcs, et que le
général Kléber s'abandonnait si imprudemment dans les relations qu'il
entretenait avec le grand-visir, les négociations continuaient à bord
du _Tigre_. Smith insistait sur l'évacuation pure et simple; les
plénipotentiaires demandaient que la Porte se retirât de la coalition.
Le commodore leur observait qu'ils n'étaient pas munis de pleins
pouvoirs, qu'ils ne pouvaient, par conséquent, résoudre les questions
qu'ils soulevaient. Ils convenaient qu'à la rigueur ils n'étaient pas
aptes à les traiter, mais ils répliquaient avec raison que
l'évacuation était la condition onéreuse du traité; qu'il y avait
mauvaise grâce à prétendre qu'ils pouvaient la souscrire sans pouvoir
stipuler des compensations. Ils trouvaient déraisonnable de poser en
principe que le gouvernement français acceptant la transaction pour
une évacuation pure et simple, la repousserait parce qu'elle lui
présenterait des avantages. La restitution des Sept Îles, que nous
avaient enlevées les Turcs, ne devait pas faire obstacle; car si la
Porte n'avait, comme le soutenait Smith, aucune prétention sur Corfou,
Zante, Céphalonie, en quelles mains pouvait-elle les voir avec moins
de danger pour elle que dans celles des Français? La croix grecque
serait bien plus redoutable; aucune des puissances qui naviguent dans
la Méditerranée ne devait souffrir qu'elle les occupât. Le commodore
en convenait, mais il se retranchait sur les traités, le manque de
pouvoirs, et évitait de rien conclure. Les plénipotentiaires
résolurent de couper court à ses allégations. Ils lui proposèrent de
soumettre le résultat des conférences aux gouvernemens respectifs, et
de suspendre les hostilités en attendant leurs ordres, ou, si le visir
se refusait à l'armistice, de continuer à se battre.

Les choses en étaient à ce point; tous les intérêts avaient été
discutés, débattus; on paraissait s'entendre lorsqu'on prit terre à
Jaffa. Sidney y fut informé de la catastrophe d'El-A'rych; l'Égypte
était ouverte, tout fut changé. Il se rendit au camp du visir, prit
communication de la correspondance du général en chef, et appela les
plénipotentiaires sur les ruines du fort, où était plantée la tente de
Joussef. Toutes les dispositions étaient faites pour les recevoir, les
garantir des insultes d'une soldatesque sauvage; les négociateurs
ottomans étaient désignés; il semblait qu'il n'y avait plus qu'à
mettre la dernière main à une transaction dont la plupart des articles
avaient été si longuement débattus. Desaix et Poussielgue quittèrent
Jaffa avec la confiance qu'ils allaient traiter sur les bases jetées à
bord du _Tigre_. Leur erreur ne fut pas longue. Ils étaient à peine à
El-A'rych qu'ils reçurent une lettre de Sidney qui les prévenait que
Kléber avait retiré trois des quatre propositions qu'ils avaient si
vivement défendues pendant la traversée. Ils furent étrangement
surpris d'un tel abandon, et ne se dissimulèrent pas le parti que le
commodore en allait tirer. Ils résolurent néanmoins de faire tête à
l'orage. Ils se rendirent aux conférences, demandèrent et obtinrent
sur-le-champ la cessation des hostilités. Ils abordèrent ensuite la
question qui les avait conduits à El-A'rych. Ils essayèrent de se
prévaloir des concessions qui avaient été faites à bord du _Tigre_,
des aperçus que le commodore lui-même avait jetés; mais la situation
des choses était bien changée. L'armée turque était en possession du
désert, Kléber avait donné la mesure de son impatience, Sidney crut
n'avoir plus de mesures à garder. Il s'emporta contre l'insistance des
négociateurs, et enveloppant dans sa colère la France et la
révolution, il nous reprocha la turbulence du Directoire, la manie que
nous avions d'intervenir partout, de faire, bon gré malgré, des
républiques dans tous les pays où _un soi-disant patriote pouvait
trouver une place qui le mît à même d'achever ou mieux de continuer
ses expériences politiques sur le pauvre genre humain_. Indigné de ces
indécentes sorties, et plus encore des prétentions auxquelles elles
étaient mêlées, Desaix releva vivement Smith. Il était décidé à rompre
les conférences; mais le commodore, qui n'y intervenait plus que comme
le conseil, le modérateur du visir, s'excusa, protesta qu'il n'avait
voulu que découvrir jusqu'à leur base les barrières qui nous
séparaient, et s'épuisa en regrets de voir que l'impression qu'il
avait faite fût si différente de celle qu'il cherchait à produire. Le
général ne fut pas dupe de ces protestations, mais au point où en
étaient les choses, il y avait peut-être plus de danger à rompre qu'à
négocier, il se calma: il reprocha vivement sa perfidie au commodore,
et adressant à Kléber le résumé de la conférence qu'ils avaient eue
Poussielgue et lui avec les plénipotentiaires du visir, il se plaignit
avec amertume de la position où ses imprudentes communications les
avaient mis. La correspondance retrace parfaitement la marche et les
incidens de la négociation, je me borne à citer.


                       Au camp d'El-A'rych, le 23 nivôse an VIII de la
                               République française (13 janvier 1800).

LE GÉNÉRAL DE DIVISION DESAIX, ET LE CITOYEN POUSSIELGUE, CONTRÔLEUR
DES DÉPENSES DE L'ARMÉE ET ADMINISTRATEUR GÉNÉRAL DES FINANCES DE
L'ÉGYPTE, AU GÉNÉRAL EN CHEF KLÉBER.


CITOYEN GÉNÉRAL,

«Nous avons reçu aujourd'hui votre dépêche du 17 nivôse, et copie de
celle que vous adressez le même jour au grand-visir.

«Nous avons infiniment à regretter les contrariétés qui nous ont mis
dans l'impossibilité de vous faire parvenir nos dépêches assez à temps
pour prévenir cette dernière démarche, qui, nous le prévoyons, va
multiplier les obstacles aux négociations dont vous nous avez chargés,
et nous privera, selon toutes les apparences, des avantages que nous
avions lieu d'en attendre, pour rendre plus honorable et plus utile
l'évacuation de l'Égypte.

«À notre arrivée ici, nous avons trouvé la réponse de M. Smith à notre
dernière, note dont nous vous avons envoyé copie; il nous écrit qu'il
vous l'a fait passer directement comme nous l'en avions prié. Vous
verrez par le ton indécent et même insolent qui y règne, comparé à
celui des premières notes, combien la prise d'El-A'rych, et sans doute
votre lettre du 17, ont relevé ses prétentions; car, quoique cette
réponse soit datée du 9 janvier, nous avons lieu de croire qu'elle n'a
été écrite que le 12.

«Nous nous sommes vus très froidement ce soir: cela était impossible
autrement, en rapprochant une conduite aussi perfide avec nos
entretiens précédens, remplis de confiance et de loyauté.

«Il nous a annoncé que puisque, dans votre lettre au grand-visir, vous
aviez renoncé vous-même à trois articles de nos demandes, il ne
restait plus qu'à s'expliquer sur le quatrième, c'est-à-dire sur la
dissolution de la triple alliance, et que demain le reis-effendi nous
ferait sa réponse sur cet objet.

«Nous prévoyons que sa réponse sera négative, et que même nous
n'obtiendrons pas que les troupes turques n'entrent en Égypte que
quand nous en serons sortis; et, en effet, l'armée turque est en
majeure partie à El-A'rych; avec la confiance qu'elle a dans ses
forces, surtout après son petit succès, il ne sera pas possible de
l'engager à rétrograder; si la Porte craint qu'en dissolvant son
alliance, ce soit un prétexte à la Russie pour lui déclarer la guerre,
certainement elle n'osera pas consentir à cette dissolution; et
l'Angleterre, qui a intérêt à nous conserver le plus d'ennemis
possible, fera tous ses efforts pour qu'elle n'ait pas lieu avant la
paix générale. Si les Turcs connaissaient mieux les intérêts de
l'Angleterre, ils ne seraient pas arrêtés par ces menaces; ils
seraient bien convaincus qu'elle a autant d'intérêt que la Sublime
Porte à empêcher les Russes de lui déclarer la guerre.

«Au reste, nous devons vous faire remarquer que l'alliance avec les
Turcs n'est que défensive, et que dans le traité aucun contingent
n'est exigé; en stipulant donc une simple trêve avec l'empire ottoman
jusqu'à la paix générale, sous la condition de mettre en liberté tous
les Français et étrangers au service de France actuellement détenus
dans cet empire, et la restitution des propriétés et établissemens
séquestrés, cette condition serait honorable pour l'armée, et nous
pensons qu'on ne pourrait avoir aucune raison tant soit peu fondée
pour la refuser.

«Quant aux moyens d'évacuation, nous ne savons pas encore ce qu'on
nous proposera; mais il nous semble qu'une fois l'évacuation convenue,
on pourrait proposer au grand-visir la condition mise en avant dans
les conférences avec Kouschild-Effendi, de mettre un pacha au Caire,
qui le gouvernerait, qui enverrait garder tous les postes à mesure que
nous les évacuerions. Nous attendrons vos ordres sur cet objet; nous
vous enverrons, d'ailleurs, un nouvel exprès immédiatement après la
première conférence que nous allons avoir. M. Smith sort d'auprès de
nous; nous lui avons témoigné vivement l'indignation que nous avions
ressentie à la lecture de sa note; nous allons bientôt juger si c'est
à sa politique et à sa mauvaise foi qu'il faut attribuer ses sottises,
ou si ce n'est qu'une suite du dérangement de son moral, dans tout ce
qui concerne notre révolution, dérangement causé par son
emprisonnement au Temple.

«Le citoyen Savary, que nous vous envoyons, vous expliquera comment
nous sommes campés; nous voulions d'abord que le camp et les
conférences se tinssent entre les avant-postes, mais il y aurait eu
beaucoup d'inconvéniens, beaucoup de défiance et peu de sûreté. Nous
nous décidons à rester ici; nous enverrons chercher nos chevaux et des
chameaux à Catiëh aussitôt que nous en aurons besoin. Il paraît que
les Arabes servent toujours le grand-visir; nous n'en avons pas aperçu
un seul depuis Jaffa jusqu'ici; une grande partie de l'armée du
grand-visir est ici, le reste est campé à Ghazah; tous les jours il
arrive de nouvelles troupes qui viennent du fond de l'Asie, mais tout
cela n'est pas bien terrible. Nous pensons, citoyen Général, que
jusqu'à ce que toutes les conditions soient convenues et signées, il
est bien important de vous tenir sur vos gardes et de ne pas vous fier
à l'armistice; nous désirerions aussi que vous vous rapprochassiez de
vos avant-postes, afin que nos communications fussent plus rapides.

«Salut et respect.

                                       _Signé_ DESAIX et POUSSIELGUE.»

_P. S._ Du 24, à onze heures du matin.

C'est aujourd'hui à midi que nous aurons notre première conférence
avec le reis-effendi. Nous avons refusé d'admettre l'envoyé russe.»


                        Au camp devant El-A'rych, le 24 nivôse an VIII
                                                    (14 janvier 1800).

LE GÉNÉRAL DE DIVISION DESAIX, ET LE CITOYEN POUSSIELGUE, CONTRÔLEUR
DES DÉFENSES DE L'ARMÉE, ET ADMINISTRATEUR DES FINANCES DE L'ÉGYPTE,
AU GÉNÉRAL EN CHEF.


«CITOYEN GÉNÉRAL,

«Nous avons eu ce matin la conférence dont nous vous avons prévenu par
notre lettre d'hier; nous n'en avons rien obtenu. Il a été impossible
de faire entendre la moindre raison au reis-effendi et au defterdar,
plénipotentiaires du grand-visir. Ils nous ont demandé si nous avions
des pleins pouvoirs pour consentir l'évacuation de l'Égypte: ils nous
ont dit que ce n'était qu'autant que cela aurait lieu, que la Sublime
Porte consentirait aux conditions qui formaient votre ultimatum, que
cet ultimatum leur était connu par la lettre que vous avez écrite au
grand-visir, le 17 de ce mois, et qu'il fallait que nous
consentissions à signer sur-le-champ l'évacuation de l'Égypte, d'après
les bases posées dans cette lettre. Ils ont refusé de nous écouter
davantage, prétendant que si nous ne pouvions pas consentir
l'évacuation pure et simple, c'était une preuve que nous n'avions pas
de pouvoirs, qu'ainsi nous ne pouvions pas traiter. Nous avons demandé
le temps de vous expédier un courrier pour avoir votre dernière
décision. M. le Commodore Smith lui-même s'est réuni à nous pour faire
sentir que rien n'était plus juste, ni plus conforme aux usages que ce
que nous demandions; rien n'a pu les persuader. Cependant, voyant
qu'ils nous avaient donné des raisons plausibles pour se défendre de
consentir à rétablir la paix avec la France, en observant qu'ils
étaient liés par des traités auxquels ils voulaient absolument tenir,
nous avons demandé qu'il y eût au moins trêve jusqu'à la paix
générale, proposition que nous avions prise sur nous, la regardant
comme un équivalent de la paix: ils ont répondu par le même refus, en
nous communiquant l'article de leur traité qui s'oppose également à ce
qu'ils consentent cette trêve sans le consentement des puissances
alliés: nous avons alors demandé qu'au moins, en évacuant l'Égypte,
tous les Français détenus dans l'empire ottoman fussent mis en
liberté, et que leurs biens fussent restitués. De notre côté, nous
leurs offrions d'en faire autant à l'égard des Turcs; cette
proposition, que nous avons annoncée n'être pas dans nos pouvoirs
comme condition principale de l'évacuation, a d'abord souffert des
difficultés; cependant, M. Smith nous ayant fortement appuyés, le
reis-effendi a fini par y consentir.

«Alors, il a demandé que les points déjà convenus, tels que
l'évacuation de l'Égypte et la mise en liberté des prisonniers,
fussent mis par écrit, et signés de part et d'autre. Nous nous y
sommes refusés, en observant que nos pouvoirs ne s'étendaient pas
jusqu'à abandonner la principale condition qu'ils rejetaient, celle de
la paix ou d'une trève illimitée.

«Nous avons demandé de nouveau de vous envoyer un courrier, ils ont
répondu que nous voulions gagner du temps, que nous les amusions, et
que _nous ne voulions pas l'évacuation que vous désiriez_; qu'ils ne
pouvaient pas attendre davantage; et qu'enfin, si nous n'avions pas de
pouvoirs, ils ne pouvaient traiter avec nous.

«Nous avons observé qu'il existait une trève qui ne devait expirer que
quinze jours après la rupture des négociations; qu'ainsi, il était
évident que nous ne voulions pas les amuser, et qu'il y avait le temps
nécessaire pour recevoir votre réponse, avant l'expiration de la
trève; nous avons été très étonnés d'une discussion assez longue qui
s'est élevée à ce sujet pour leur faire comprendre ce que c'était
qu'une trève; on n'en est pas venu à bout, ils font partir les quinze
jours de grâce de la dernière lettre que le grand-visir vous a écrite
avant hier, en sorte que de demain en douze jours vous serez attaqué,
si cette affaire n'est pas terminée.

«Nous avons voulu entamer les autres articles de la lettre que vous
nous avez écrite le 17, surtout celui où vous ne voulez pas que
l'armée turque entre en Égypte avant que l'armée française en soit
totalement sortie; ils n'ont pas voulu nous entendre; ils ont répété,
pour la trentième fois, que si nous ne voulions signer l'évacuation
pure et simple, ils ne pouvaient nous écouter; là-dessus, ils nous ont
quittés, en annonçant que demain ils viendraient prendre notre
dernière réponse.

«Vous nous avez circonscrits, citoyen Général, dans les bornes d'une
instruction; nous n'avons pas dû les passer, quoiqu'il soit fâcheux,
de part et d'autre, qu'il faille encore éprouver des retards,
puisqu'il peut en résulter des événemens funestes.

«Il est de fait que la Sublime Porte, ayant en ce moment un grand
intérêt à tenir à son traité avec ses alliés pour ne pas s'exposer
tout de suite à une guerre plus dangereuse que celle que nous lui
faisons, il lui est impossible de faire paix ou trève indéfinie sans
se compromettre; que, quand même elle le pourrait, vous-même ne
pourriez la stipuler au nom de la République, puisque vous n'avez de
pouvoirs que pour ce qui concerne l'Égypte.

«Nous obtiendrons probablement une trève qui se prolongera jusqu'à
trois mois après l'évacuation; mais nous ne pouvons obtenir que les
Turcs attendent notre sortie pour entrer en Égypte; ils voudront y
mener une force suffisante aussitôt que le traité sera signé.

«L'armée est ici; il lui arrive tous les jours des renforts; les
soldats sont impatiens d'avancer, parce qu'ils sont très mal; il sera
impossible de les retenir encore quelques jours. Nous espérons tout au
plus que nous aurons le temps de recevoir dans cinq jours votre
réponse: encore la disposition est telle, que si votre réponse
tardait, ou si elle était pour une rupture, nous ne serions pas du
tout en sûreté. L'autorité du visir, celle de M. Smith, ne pourraient
rien, et nous serions fort embarrassés pour vous rejoindre. Enfin,
citoyen Général, les choses sont si avancées, que votre réponse doit
contenir l'ordre de nous retirer sur-le-champ, ou un plein pouvoir
pour traiter définitivement de tous les articles de l'évacuation sans
aucune restriction, et de la manière la plus avantageuse que nous
pourrons obtenir, sans qu'il ne soit plus nécessaire de vous demander
de nouveaux ordres, sauf à vous rendre compte, jour par jour, de nos
opérations.

«Il vient d'arriver une lettre de vous, du 21 de ce mois, écrite de
Belbéis. Nous sommes fort aises de vous savoir si près, et nous
espérons que vous recevrez cette lettre à Salêhiëh: votre approche
semble faire plaisir au grand-visir, en ce qu'il y voit l'espoir d'une
très prompte décision.

«Salut et respect.

                                      «_Signé_ DESAIX et POUSSIELGUE.»


          Au camp du grand-visir, près El-A'rych, le 26 nivôse an VIII
                               (16 janvier 1800), huit heures du soir.

LE GÉNÉRAL DE DIVISION DESAIX ET POUSSIELGUE, AU GÉNÉRAL EN CHEF
KLÉBER.


«CITOYEN GÉNÉRAL,

«Nous vous avons envoyé avant-hier le citoyen Savary avec deux
lettres, dont copies sont ci-jointes:

«Hier, nous avons remis aux plénipotentiaires du grand-visir la note
dont nous vous envoyons copie également. M. Smith s'est rendu au camp,
et y a délibéré sur plusieurs questions que nous n'avions pu faire
entendre au reis-effendi; il n'a pas été plus heureux.

«Cependant ce matin, le reis-effendi et le defterdar nous ont donné
une seconde séance; nous avons long-temps insisté pour qu'ils
consentissent à la proposition contenue dans la lettre que vous avez
écrite de Belbéis, le 21 de ce mois, au grand-visir, consistant en ce
qu'il vous envoyât deux grands pour traiter directement avec vous;
nous demandions à les accompagner, et M. Smith, qui appuyait notre
demande, offrait d'y venir avec nous. Il nous a été impossible de leur
faire goûter cette proposition, non plus que celle d'employer
Moustapha-Pacha, ou même le commodore Smith tout seul; ils ont
prétendu que vous leur aviez laissé le choix des trois moyens, qu'ils
avaient préféré le premier, c'est-à-dire de traiter avec vos envoyés,
et qu'ils voulaient s'y tenir.

«En vain nous avons objecté que cela abrégerait infiniment de temps et
de difficultés; que, dans le cas contraire, et l'armistice devant
expirer d'ici à onze jours, notre sûreté se trouverait compromise; que
d'ailleurs vous deviez être irrité du ton des dernières lettres et
notes du grand-visir et de M. Smith, ce qui pourrait vous déterminer à
rompre toute négociation, tandis qu'il était peut-être encore possible
de s'entendre, puisque si la Sublime Porte ne voulait consentir ni à
une paix, ni à une trève jusqu'à la paix, ce n'était pas qu'elle n'en
eût le désir, mais seulement parce qu'elle ne le pouvait, sans le
consentement de ses alliés, conformément à ses traités et à ses
intérêts actuels. Toutes ces raisons n'ont produit aucun effet; ils
ont insisté pour que nous attendissions votre réponse à notre dernière
lettre, et que jusque-là nous commençassions à discuter les
dispositions relatives à l'évacuation, dans le cas où vous
consentiriez l'évacuation de l'Égypte, sans la condition de la paix,
ni de la trève jusqu'à la paix, ou de toute autre condition
avantageuse à l'armée, en annonçant toujours que de son côté le
grand-visir n'entendait parler que de l'évacuation pure et simple.

Alors, ils nous ont présenté, par M. Smith, un projet de dispositions
d'évacuation qu'ils avaient concerté ensemble hier, et dont ils
paraissent convenir; nous y avons fait tous les changemens et
additions que nous avons jugés convenables et nécessaires, toujours
dans la supposition que vous ne teniez pas à d'autres conditions de
compensation, auquel cas toute négociation serait rompue sans retour.

«Ils liront notre projet, et nous saurons dans la prochaine
conférence, s'ils l'adoptent en totalité ou quels sont les articles
qu'ils voudront rejeter ou modifier. Le dix-septième nous paraît le
plus difficile à obtenir; celui qui concerne l'évacuation du Caire,
dans six semaines, ne passera pas non plus sans doute, à moins qu'ils
n'obtiennent de pouvoir d'y envoyer de suite une autorité quelconque
en leur nom, telle qu'un pacha et une garde.

«Cependant, nous ne voulons pas attendre cette réponse pour vous
rendre compte de l'état des choses; nous voyons le projet qu'ils nous
ont présenté, et celui que nous leur avons remis ce soir: votre
réponse, citoyen Général, sera un ultimatum absolu; il faudra que vous
nous donniez des ordres positifs, celui de conclure l'évacuation sans
compensation, en nous laissant la faculté de stipuler toutes les
dispositions pour l'effectuer, ou celui de nous retirer sur-le-champ
pour que la question soit décidée par le canon. À cet égard, vous
seul, citoyen Général, êtes en état de juger ce qu'il convient de
faire, puisque vous seul connaissez bien tous vos moyens.

«Nous vous prions de nous renvoyer sur-le-champ votre réponse; vous ne
pouvez vous former une idée de l'esprit des hommes avec qui nous
traitons. Ils ne viennent jamais qu'avec une seule idée à laquelle ils
ont bien pensé pendant quarante-huit heures; ils n'en sortent pas, et
ce qu'on peut leur dire, quelque clair que cela soit, est absolument
perdu; ils n'entendent pas.

«Ils nous proposaient aujourd'hui, quand nous leur demandions de nous
en aller ou qu'on prolongeât la trève, de l'augmenter de deux jours.

«Nous vous enverrons la réponse du grand-visir à notre projet aussitôt
qu'elle aura été faite.

«Salut et respect.

                                      «_Signé_ DESAIX et POUSSIELGUE.»


La réponse de Kléber ne se fit pas attendre. Elle était ainsi conçue:


                         Au quartier-général de Salêhiëh, le 25 nivôse
                         de la République française (15 janvier 1800).

LE GÉNÉRAL EN CHEF KLÉBER AU GÉNÉRAL DE DIVISION DESAIX ET AU CITOYEN
POUSSIELGUE, PLÉNIPOTENTIAIRES PRÈS DU GRAND-VISIR.


«Je reçois ensemble aujourd'hui à Salêhiëh, où je suis arrivé le 23,
vos différentes lettres et notes des 14, 18 et 21 nivôse. Celle dont
mon aide-de-camp Baudot était porteur, relatait en peu de mots la
situation de la France, jusqu'au commencement d'octobre dernier, et
j'en inférais que, se livrer à l'espoir d'un renfort dans de
semblables conjonctures, ce serait s'abandonner à une idée entièrement
chimérique; qu'en conséquence, il fallait songer à porter à notre
patrie les secours qu'elle ne pouvait nous envoyer, ni même nous
promettre, puisque dans les papiers qui nous sont parvenus jusqu'à
présent, il n'a jamais été question de l'expédition d'Égypte que pour
en blâmer la conquête: ceci, joint à l'extrême pénurie d'argent dans
laquelle je me trouve, et qui rend ma position plus pénible encore que
la présence de l'ennemi, me portait à vous prescrire de consentir à
l'évacuation de ce pays, à la simple condition _que la Porte ottomane
se retirerait aussitôt de la triple alliance_. Depuis cette époque, le
fort d'El-A'rych a été pris; et, malgré tous mes efforts, je ne puis
réunir, tant ici qu'à Belbéis et Catiëh, plus de six mille hommes pour
m'opposer à l'armée ennemie qui s'avance. Que cela suffise pour nous
assurer la victoire; je le veux. Mais quel avantage en tirerais-je?
Celui d'être obligé de me livrer pieds et poings liés, à la première
sommation menaçante qui succéderait à mon triomphe momentané; et, si
je perdais cette bataille, qui me pardonnerait jamais d'avoir osé
l'accepter.

«Ces considérations, et d'autres encore que je m'abstiendrai
d'exposer, me déterminent à persister dans ma résolution pour ce qui
concerne l'évacuation de l'Égypte; mais si le grand-visir, trop
fortement lié par le traité du 5 janvier 1799, et plus encore par les
circonstances présentes, ne peut consentir à reprendre la neutralité
que je lui ai proposée, et qu'au fond de son coeur il désire plus que
nous, je vous autorise à passer outre, et à traiter de l'évacuation
pure et simple, en évitant seulement de donner à cette reddition la
formule d'une capitulation, en vous appliquant, au contraire, à lui
imprimer le caractère d'un traité basé sur la note du plénipotentiaire
sir Sidney Smith en date du 30 décembre dernier.


CONCLUSION.

«1º. Nous sortirons de l'Égypte aussitôt que le nombre de bâtimens
nécessaires à notre transport, et approvisionnés de subsistances, aura
été fourni.

«2º. Les bâtimens français et autres, restés dans le port
d'Alexandrie, seront armés en guerre et employés de préférence à
l'embarquement des troupes.

«3º. Nous aurons, ainsi qu'il est déjà convenu, tous les honneurs de
la guerre, et nous emporterons armes et bagages, sans qu'aucun
bâtiment puisse être visité, sous quelque prétexte que ce soit.

«4º. Jusqu'au moment de la réunion des bâtimens turcs dans les ports
de l'Égypte, les armées resteront dans leurs positions actuelles; la
Haute-Égypte seulement sera de suite et successivement évacuée
jusqu'au Caire; toute l'armée partira en même temps des ports de
l'Égypte pour faire route ensemble, ce qui ne pourra être qu'après
l'équinoxe du printemps.

«5º. Les détails relatifs à la marine seront arrêtés entre le
reis-effendi et l'ordonnateur de la marine Leroy, qui se rendra à cet
effet au lieu indiqué.

«6º. L'armée française percevra les revenus de l'Égypte jusqu'au
moment de son évacuation; et il sera consenti jusqu'à cette époque,
une trève bien entendue et garantie réciproquement par des otages.

«Vous donnerez à toutes ces clauses et arrangemens toute l'étendue et
les modifications nécessaires pour leur exécution, et toujours de la
manière la plus honorable pour l'armée française; enfin, vous ne
romprez en aucun cas les conférences, à moins que le traité ne soit
définitivement conclu.

                                                     «_Signé_ KLÉBER.»


Les ordres étaient précis; il fallait signer l'évacuation pure et
simple, et se garder de rompre les conférences avant que le traité fût
conclu. Les plénipotentiaires néanmoins hésitaient encore. Poussielgue
se plaignait que _nous étions plus pressés que les Turcs_. Desaix,
reculant à la vue des articles qu'il était chargé de consentir,
demandait de nouveaux ordres; et le visir, que ces répugnances
fatiguaient, mandait à Kléber que ses _délégués rendaient difficile la
réussite de cette si bonne affaire de l'évacuation_. La responsabilité
revenait de tous côtés au général en chef; il résolut de la faire
partager à ses lieutenans. Il les assembla à Salêhiëh, et supposant
encore intacte une question que ses dépêches avaient depuis long-temps
résolue, il leur fit un tableau animé, rapide, de la pénible situation
où étaient les affaires. Il leur montra les hordes ottomanes prêtes à
s'échapper du désert, et la population inquiète, mécontente,
n'attendant pour s'insurger que l'apparition du visir. Qu'opposer à
ces essaims de fanatiques? Qu'attendre, que se promettre au milieu
d'un peuple en révolte? Nos caisses étaient vides, nos magasins
épuisés; et, pour comble de maux, nos troupes rebutées n'aspiraient
qu'à repasser en France. Fussent-elles d'ailleurs aussi dévouées
qu'elles l'étaient peu, que faire avec une armée qui ne comptait pas
quinze mille combattans, qui avait cent lieues de côtes à défendre, et
tous les fellâhs disséminés des bouches du Nil aux cataractes, à
comprimer! Était-ce avec les huit mille hommes au plus qu'elle pouvait
mettre en ligne qu'elle garderait les vastes débouchés du désert,
qu'elle veillerait sur les passes, qu'elle intercepterait les puits?
Pouvait-elle, réduite comme elle était, faire face aux ennemis qui la
menaçaient du dehors et à ceux qui l'attaquaient au-dedans?
Pouvait-elle à la fois battre le visir, disperser les mameloucks, et
contenir les naturels, que tout poussait à l'insurrection? Si, du
moins, elle n'eût eu à triompher que de la disproportion du nombre!
Mais une bataille gagnée ne changeait pas sa position. Bien plus,
elle était perdue si elle ne recevait des secours avant la saison des
débarquemens; car, à cette époque, il faudrait garnir les côtes,
porter des troupes à Alexandrie, à Aboukir, à Damiette, à Lesbëh, à
Souez; disperser au moins cinq mille hommes sur la vaste plage que
baigne la Méditerranée. Que resterait-il alors pour défendre un pays
que ne protégeait aucune place forte, qu'attaquait une armée
formidable qui parlait, agissait, combattait au nom de Mahomet? Et si
la fortune trahissait leur courage, que devenaient les troupes? Les
hordes barbares auxquelles nous avions affaire ne connaissent que le
meurtre et le pillage. On ne traite avec elles que les armes à la
main. Vaincus, nous étions sans retraite, sans point de ralliement; il
fallait se résoudre à voir égorger jusqu'au dernier de nos soldats.
Fallait-il courir ces chances? Convenait-il, dans une situation aussi
cruelle, de souscrire une évacuation pure et simple, ou valait-il
mieux braver les hasards d'une résistance désespérée?

L'alternative parut gratuite à plusieurs membres du conseil; Davoust
la combattit vivement, et démontra combien elle était peu fondée. Mais
Kléber l'interrompit avec aigreur, lui prodigua les expressions les
plus dures, et s'oublia au point d'attaquer son courage. Cette scène
outrageante termina la discussion. Le parti du général en chef était
pris, l'opposition inutile, chacun adhéra à une résolution qu'il ne
pouvait empêcher. Desaix reçut en conséquence l'ordre qu'il demandait,
et l'évacuation fut consentie. Sidney, dont la médiation avait eu une
influence si fatale sur les négociations, délivra, en sa qualité de
ministre plénipotentiaire près la Sublime Porte, les passe-ports
nécessaires à la sécurité du retour qu'avait garanti le visir. Tout
était dès-lors consommé. Il ne s'agissait plus que de procéder à la
remise graduelle des forts, des provinces, qu'on avait stipulée, et
d'attendre, pour évacuer le Caire, que les moyens de transport
convenus fussent rassemblés.

Mais l'improbation qui s'était manifestée au conseil n'avait pas tardé
à retentir au-dehors. Ceux même qui s'étaient montrés les plus
impatiens de revoir la France, repoussaient la transaction qui leur
ouvrait la mer. Ils la trouvaient honteuse, et lui assignaient des
motifs plus honteux encore. Ils accusaient le général en chef d'avoir
perdu le fruit de leurs travaux; ils le blâmaient d'avoir cédé, d'un
trait de plume, une colonie dont la possession leur avait coûté tant
de sang. Bientôt même la troupe ne s'en tint pas à ces plaintes. La
douleur la rendit injuste; elle ne craignit pas de parler de trafic,
de spéculations, et reprocha durement à Kléber les hommes auxquels il
s'était livré. Pour comble d'ennuis, le général, qui savait déjà
l'arrivée de Bonaparte en France, et l'enthousiasme avec lequel il
avait été accueilli, n'avait pas signé la cession de l'Égypte, qu'il
apprit la promotion au consulat. Placé dès-lors entre les justes
griefs d'un chef qu'il avait cruellement offensé, et les murmures
d'une armée qui voulait bien se plaindre, mais non pas être blessée
dans sa gloire, il reprit tristement le chemin du Caire. Inquiet,
soucieux, il faisait de cruels réflexions sur l'inconstance des
hommes, accusait Lanusse, qui avait éludé la part de responsabilité
qu'il voulait lui imposer; et, s'adressant à Dugua, qui avait
franchement persisté dans l'opinion qu'il avait d'abord émise, il lui
mandait «que si la raison, la justice présidaient au jugement que l'on
porterait de sa conduite, il ne pouvait s'attendre qu'à être approuvé.
Si, au contraire, c'était l'animosité, la sottise, la vengeance,
quelque chose qu'il eût faite, quelque parti qu'il eût pris, il n'en
aurait pas moins été blâmé. Dans cette alternative, il aimait mieux
l'être en sauvant les débris d'une armée, qu'en les abandonnant à une
perte infaillible quelques instans plus tard. Au reste, il s'était
aperçu qu'il n'avait contre lui que des hommes faibles et lâches, ou
des esprits biscornus, qui eussent tremblé à la vue du danger.» Il ne
soupçonnait pas, en tenant ce langage, que lui-même en ferait justice
quelques mois plus tard. Il était loin de prévoir avec quel éclat il
laverait sur le champ de bataille les fautes du cabinet.

Pendant, en effet, qu'il mettait une sorte d'ostentation à remplir les
conditions qu'il avait souscrites, les Anglais ne songeaient qu'à
violer le traité conclu sous leur médiation. Ils avaient intercepté la
dépêche que Kléber avait adressée au Directoire après le départ de
Bonaparte, et avaient adopté toutes les notions qu'elle renfermait.
Ils avaient aussi reçu d'ailleurs une foule de documens sur l'Égypte,
et s'étaient persuadés que l'armée était hors d'état de résister à une
attaque. Quelques rapports, partis du _Tigre_, paraissent également
n'avoir pas peu contribué à accréditer cette opinion. Quoi qu'il en
soit, les Anglais, dont Smith avait déclaré que la politique était de
sacrifier invariablement à l'équité, jugèrent que, si l'armée d'Orient
était hors d'état de faire valoir le traité, le traité était nul, et
qu'elle-même devait être prisonnière. Deux frégates, chargées de cette
étrange résolution, arrivèrent d'Europe devant Alexandrie, le 19
février 1800. Des demi-mots, échappés aux commandans, mirent Lanusse
sur la voie. Il expédia un courrier au Général en chef qui pressait
l'évacuation du Caire, et avait déjà rendu Salêhiëh, Damiette, Lesbëh,
Mansoura, et désarmé la plupart des forts. Tout fut aussitôt suspendu;
on arrêta les convois qui descendaient le Nil; on rappela les corps;
on prit toutes les mesures que suggérait la prudence. Pendant que
Kléber réparait ainsi les fautes auxquelles sa bonne foi l'avait
entraîné, les frégates faisaient voile pour l'île de Chypre, où se
trouvait Sidney. À en juger par la date, le commodore ne perdit pas de
temps. Il mit aussitôt la plume à la main, et adressa au Général en
chef la dépêche qui suit:


LE COMMODORE SIDNEY SMITH AU GÉNÉRAL EN CHEF KLÉBER.

                           À bord du Tigre, à Chypre, 21 février 1800.


MONSIEUR LE GÉNÉRAL,

«Je reçois à l'instant la lettre ci-incluse à votre adresse. Elle est
accompagnée d'ordres qui m'auraient empêché d'acquiescer à la
conclusion d'une convention entre Son Altesse le grand-visir et vous,
autrement que sous les conditions y énoncées, si je les avais reçus à
temps. Maintenant que cette convention a eu lieu d'un commun accord,
selon notre traité d'alliance avec la Porte, pendant que nous
ignorions cette restriction, je ne conçois pas la possibilité de son
infraction. En même temps je dois vous avouer que la chose ne me
paraît pas assez claire pour que je puisse vous la garantir autrement
que par ma détermination de soutenir ce qui a été fait, en tant que
cela dépend de moi. Je suis au désespoir que ces lettres aient été
tellement retardées en route. Si vous n'aviez rien évacué, il n'y
aurait pas de mal que les choses restassent comme elles étaient au
commencement des conférences, jusqu'à l'arrivée des instructions
conformes aux circonstances. Il est à observer que ces dépêches sont
d'ancienne date (1er janvier), écrites d'après des ordres venus de
Londres au vice-amiral lord Keith, en date du 15 au 17 décembre,
évidemment dictées par l'idée que vous traitiez séparément avec les
Turcs, et pour empêcher l'exécution de toute mesure contraire à notre
traité d'alliance. Mais maintenant qu'on est mieux instruit, et que la
convention est réellement ratifiée, je ne doute pas que la restriction
ne soit levée avant l'arrivée des transports. Je juge de votre
embarras, monsieur le Général, par le mien; peut-être avec la bonne
foi qui vous caractérise, pourrions-nous aplanir des difficultés
insurmontables. Je m'empresse de me rendre devant Alexandrie pour y
rencontrer votre réponse. Vous voyez, monsieur le Général, que je m'en
rapporte encore une fois à votre libéralité sur cette question
vraiment difficile, certain qu'en tout cas vous me ferez la justice de
croire à la loyauté de mes intentions.

«J'ai l'honneur d'être, avec une considération distinguée et une
parfaite estime,

«Votre très humble serviteur,

                                               «_Signé_ SIDNEY SMITH.»


Cette lettre était assez curieuse; car enfin, si ces ordres étaient
précis, la bonne foi, ni les conférences ne pouvaient les éluder. Que
voulait donc Sidney? Quel but secret se proposait-il? Du reste, Kléber
était toujours sous le charme. Il se plaignait de la faiblesse du
commodore, mais ne doutait pas de sa loyauté. Lanusse était moins
confiant. «Pour faible, à la bonne heure, répondait-il au général en
chef: de bonne foi! je n'en suis pas sûr.» Poussielgue n'augurait pas
mieux; néanmoins, des représentations étaient bonnes à faire; il
résolut de les hasarder. Sidney, tout en regrettant que la convention
n'eût pas la sanction de l'amirauté, ne se refusa pas à développer les
motifs qu'elle avait de ne la pas donner. L'armée d'Orient ne comptait
que des hommes éprouvés; la dépêche de Kléber avait dévoilé sa
détresse, le gouvernement pouvait l'avoir à discrétion; il n'était pas
assez simple pour remettre dans les mains de Bonaparte ses troupes par
excellence. La résolution était avouée, les motifs parfaitement
déduits; c'était désormais à la fortune à décider.


PIÈCES JUSTIFICATIVES.


  (Nº 1.)         À bord du Tigre, 14 nivôse an VIII (4 janvier 1800).

LE GÉNÉRAL DE DIVISION DESAIX, ET LE CITOYEN POUSSIELGUE, CONTRÔLEUR
DES DÉPENSES DE L'ARMÉE, ET ADMINISTRATEUR DES FINANCES, AU GÉNÉRAL EN
CHEF KLÉBER.


CITOYEN GÉNÉRAL,

Nous vous envoyons copie de la note que nous avons remise à M. le
commodore Sidney Smith, le 8 de ce mois, et des pièces par lesquelles
il a répondu.

Vous remarquerez que les quatre articles de notre note renferment
implicitement le fond des instructions que vous nous avez données,
puisque le développement de chacun de ces articles reçoit les diverses
applications qui doivent conduire à votre but.

Nous voulions voir comment cette ouverture serait reçue, avant de
hasarder une explication plus positive, qui pouvait entraîner une
rupture. M. Smith n'a pas manqué de nous demander quelques
éclaircissemens, et nous les lui avons promis, en lui observant
généralement que nous donnerions successivement à nos articles tous
les développemens dont ils auraient besoin.

D'après sa réponse, nous avons aujourd'hui abordé franchement la
question avant qu'il pût communiquer au grand-visir des espérances
qu'il faudrait ensuite démentir. Déjà, dans nos fréquens entretiens,
nous avons mis M. Smith à portée de mesurer l'étendue de nos
prétentions, et il doit être préparé à les entendre sans aigreur. Vous
trouverez ci-joint notre dernière note.

Vous serez étonné que notre mission soit aussi peu avancée; mais sur
les quatorze jours, nous n'en avons pas passé deux sans avoir du gros
temps qui nous rendait tous malades et hors d'état de nous occuper
convenablement d'affaires sérieuses.

Salut et respect,

                                                  DESAIX, POUSSIELGUE.


  (Nº 2.)                          15 nivôse an VIII (5 janvier 1800).


La note remise hier par messieurs les commissaires français contenant
des propositions d'une étendue qui exigerait une discussion entre les
ministres plénipotentiaires de tous les gouvernemens respectifs avant
de pouvoir les admettre; de plus, la ratification avant de pouvoir
exécuter les conditions, et monsieur l'agent de Russie, au camp
impérial ottoman, n'étant pas muni de pleins pouvoirs de son
gouvernement, non plus que messieurs les commissaires français du
leur: le soussigné ne voit pas la possibilité de faire un arrangement
définitif sur cette base dans le camp ottoman. Il s'empressera
cependant de mettre les papiers de messieurs les commissaires français
sous les yeux de son altesse le suprême visir. Quant au soussigné, il
ne peut donner d'autre conseil à Son Altesse que celui qu'il a
développé dans le projet qui leur a été communiqué, et il manquerait à
la franchise qu'il a promise au général en chef Kléber, et à messieurs
les commissaires, s'il leur cachait que son devoir le portera à
avertir Son Altesse du danger qui doit nécessairement résulter pour
l'empire ottoman, si un intérêt local et immédiat l'inclinait à
écouter favorablement une proposition tendant directement à rompre les
engagemens contractés pour se préserver, soit des armes, soit de
l'influence de la France dans l'état actuel des choses,
essentiellement différent de celui où elles se trouvaient avant la
paix de Jassy, auquel le raisonnement de messieurs les commissaires
serait applicable.

À l'égard de la Grande-Bretagne elle-même, le soussigné n'hésite pas
de répondre, en termes précis, qu'elle restera fidèle à ses
engagemens; et les circonstances qui ont donné lieu au traité de la
triple alliance existant toujours, sa confiance dans la sagesse,
l'énergie et la bonne foi des alliés, la porte à croire que les liens
récemment formés entre les trois puissances, ne peuvent qu'être
resserrés par tous les efforts qui tendront à la rompre.

À bord du Tigre, devant Ghazah, 5 janvier 1800.

                                                 _Signé_ SIDNEY SMITH.


  (Nº 3.)               De la plaine d'El-A'rych, le 16 de Chaban 1214
                                                    (13 janvier 1800).

LE GRAND-VISIR AU GÉNÉRAL EN CHEF KLÉBER.


Le Tartare Moussa m'a apporté votre réponse. Jusqu'à présent toutes
les lettres que vous avez écrites, tant à moi qu'à Moustapha-Pacha,
témoignaient de votre part l'intention d'évacuer l'Égypte, pour éviter
l'effusion du sang, et renouer les noeuds d'amitié qui unissaient
autrefois la France avec la Porte. Vous nous aviez dit que vous nous
enverriez bientôt des commissaires pour conférer avec nous au sujet de
l'évacuation, et que la manière dont les commissaires s'occuperaient
de ménager les intérêts de la Porte, prouveraient combien vous
désiriez sincèrement la paix et le bien des deux nations.

Mais dans la lettre que je viens de recevoir, vous mettez à
l'évacuation la condition que la Porte se détachera des puissances qui
lui sont alliées, et qu'elle rompra avec elles. Cette clause ne
s'accorde nullement avec les intentions amicales et pacifiques que
vous prétendez avoir. Si vous voulez vous-même y réfléchir, vous
sentirez que la Porte ne peut accepter une condition si contraire au
traité d'alliance qu'elle a contracté avec les puissances ses amies.

Quoique vos commissaires ne soient point encore venus, j'espère qu'ils
arriveront sous peu de jours. Aussitôt qu'ils seront ici, ils
s'aboucheront avec les plénipotentiaires de la Porte et le commandant
anglais Smith. S'ils proposent la clause susdite, ou tout autre
semblable qui blesserait les intérêts de la Porte ou de ses alliés,
nous ne l'accepterons point, et vous renouvellerez ainsi l'effusion du
sang; mais s'ils sont véritablement animés du désir de terminer les
choses à l'amiable, ils consentiront avant tout à une prompte
évacuation de l'Égypte, qui est l'article 1er et fondamental de la
pacification souhaitée.

Nous apporterons les meilleurs intentions à ces entretiens: si vos
commissaires y mettent aussi de la bonne volonté, il suffira d'une ou
deux conférences pour terminer la négociation.

Faites-moi savoir en définitif quel est le parti auquel vous vous
arrêtez.

                                                _Signé_ JOUSSEF-PACHA.


  (Nº 4.)                   Au camp ottoman de Ghazah, 9 janvier 1800.

LE COMMODORE SIDNEY SMITH AUX CITOYENS DESAIX ET POUSSIELGUE.


MESSIEURS,

Son altesse le suprême visir se trouvant à El-A'rych, je vais m'y
rendre pour arrêter l'effusion du sang, pendant que nous sommes en
négociation. Les Turcs ne ne voulant pas absolument entendre parler
d'une trêve qui les forcerait à rester dans l'inaction sur la lisière
du désert, je pars sur un dromadaire pour aller plus vite. Le bâtiment
que j'ai expédié, avec le développement des motifs qui me faisaient
engager le suprême visir à tel armistice que la saine raison et
l'usage commandaient, n'a pu s'approcher de la côte à cause du mauvais
temps, et le parlementaire qu'a envoyé le général en chef Kléber, à ce
même sujet, n'est arrivé que le lendemain de l'événement fâcheux du
massacre d'une partie de la garnison d'El-A'rych. Les hommes composant
cette garnison, n'ayant pas voulu écouter les sommations qui leur
étaient faites avant l'approche d'une troupe effrénée qui devait les
attaquer, sont entrés en pourparler, quand il était trop tard. Mais,
pendant qu'on capitulait à la grande porte du fossé, ils y ont
pénétré, et ont fait comme à leur ordinaire, de la manière la plus
horrible. Le colonel Douglas accouru pour tâcher de contenir cette
horde de furieux, a manqué vingt fois d'avoir la tête coupée, de même
qu'un garde marine, qu'un mouvement naturel d'humanité et
d'indignation avait engagé à suivre le colonel qui a été renversé, et
le couteau déjà sur le cou, quand il a été délivré par les
janissaires. Le visir n'a pas pu arrêter la troupe ni l'empêcher
d'entrer dans le château. Cependant, le colonel Douglas, aidé par
Rajeb-Pacha, a arrêté le torrent dans le fort, tant qu'il a pu, et a
réussi à sauver le commandant et près de la moitié de la garnison.

M. Keith va se concerter avec vous sur votre réunion; la trève
m'ayant été annoncée par l'agent de Russie qui est venu du camp.

J'ai l'honneur d'être, avec estime et considération,

Votre serviteur très humble,

                                                                SMITH.


  (Nº 5.)           Au quartier-général du Caire, le 17 nivôse an VIII
                         de la République française (17 janvier 1800).

KLÉBER, GÉNÉRAL EN CHEF, AU GRAND-VISIR.


Votre dernière lettre m'a été remise hier soir par le Tartare Moussa;
ce même jour, j'avais expédié, vers le quartier-général de Votre
Excellence, un homme de confiance du très honoré Moustapha-Pacha,
portant des dépêches à mes plénipotentiaires que je croyais arrivés à
Ghazah, et je vous ai fait connaître, par cette même occasion et par
ledit Moustapha-Pacha, mon opinion sur l'événement d'El-A'rych, ainsi
que les voies de rapprochement que j'ai à vous proposer, pour arriver
à un accommodement également désirable pour les deux partis. Ce que
j'ai dit hier, je vous le répéterai ici, afin que le gouvernement
français ne puisse un jour m'accuser de n'avoir pas employé tous les
moyens pour arrêter l'effusion du sang entre deux nations qui, plus
que jamais, ont le plus grand intérêt de se réunir étroitement, et,
pour qu'en cas que mes propositions ne soient point écoutées, Votre
Excellence demeure seule comptable, non seulement envers son souverain
Sélim II, mais encore envers l'Europe entière, de celui qui pourrait
couler encore; qu'elle demeure comptable envers la Sublime Porte,
d'avoir donné au hasard d'une bataille ce qu'elle aurait pu obtenir
avec certitude de la manière la plus conforme aux intérêts de l'empire
ottoman: je parle de l'évacuation de l'Égypte, et je m'explique.

Votre Excellence m'a proposé, dans ses lettres précédentes, 1º. notre
libre sortie de l'Égypte avec armes, bagages et toutes autres
propriétés; 2º qu'il serait fourni à cet effet à l'armée, de la part
de la Sublime Porte, tous les bâtimens nécessaires, et pourvus de
vivres pour son retour en France. J'accepte ces deux propositions à la
simple condition qui suit; _savoir_, qu'aussitôt que les Français
auront évacué l'Égypte, la Sublime Porte se retirera de la triple
alliance, dans laquelle elle ne s'est et n'a pu s'engager, que pour
maintenir l'intégrité de son empire, qui alors, et au moyen de cette
évacuation, serait rétablie.

D'accord sur ces points capitaux, rien ne sera plus aisé que de
s'entendre sur les différens détails d'exécution, et je propose pour
cela trois moyens: Le premier serait d'abandonner ce travail aux
plénipotentiaires actuellement à bord du _Tigre_, ou à Ghazah; le
second, infiniment plus simple et plus prompt, serait d'envoyer votre
reis-effendi, accompagné d'un autre grand de votre armée, à Cathiëh ou
à Salêhiëh, où j'enverrai de mon côté un officier général chargé de
mes pouvoirs, si, lorsque Votre Excellence recevra cette lettre, mes
envoyés n'avaient pas encore paru à son quartier-général; le troisième
enfin serait d'autoriser et de donner pleins pouvoirs pour cet objet,
au très honoré Moustapha-Pacha actuellement au Caire: en six heures de
temps tout pourrait être terminé. Je demande à Votre Excellence une
réponse catégorique, en lui observant que de toutes les manières une
suspension d'armes, garantie par des otages, est aussi indispensable
que conforme aux droits de la guerre; sans cette suspension, nos
négociations ne deviendraient que le prétexte d'un affreux brigandage
et de lâches assassinats. Je dois aussi vous prévenir que j'ai reçu la
nouvelle officielle que déjà le 3 de ce mois, répondant au 26 du mois
de Rageb, il a été conclu, à bord du _Tigre_, entre sir Sidney Smith
et mes plénipotentiaires, un armistice d'un mois, sauf prolongation
s'il y a lieu. J'y ai souscrit, et il me semble qu'il est obligatoire
que Votre Excellence y consente; on ne s'est jamais joué de choses
aussi sacrées et aussi importantes.

Je prie Votre Excellence de croire à la haute considération que j'ai
pour elle.

                                                       _Signé_ KLÉBER.
                                          Pour copie conforme,
                     Le général de division, chef de l'état-major
                                          général de l'armée,
                                                        _Signé_ DAMAS.


  (Nº 6.)             À bord du Tigre devant Jaffa, le 8 janvier 1800.

LE GÉNÉRAL DE DIVISION DESAIX, ET LE CITOYEN POUSSIELGE, CONTRÔLEUR
DES DÉFENSES DE L'ARMÉE, ET ADMINISTRATEUR DES FINANCES, AU GÉNÉRAL,
EN CHEF KLÉBER.


Nous vous envoyons, citoyen Général, copie de la réponse de M. Smith,
à notre dernière note: elle promet peu; mais, dans l'entretien dont
elle a été suivie, nous avons observé que s'il était impossible aux
alliés de consentir 1º. à la dissolution de l'alliance; 2º. à la
restitution des îles, parce qu'elles sont occupées par les Russes; 3º.
à une garantie jusqu'à la paix de nos possessions dans la
Méditerranée, toutes propositions pour lesquelles il pourrait être
nécessaire d'avoir des ordres des gouvernemens respectifs, _il serait
également impossible que vous consentissiez à l'évacuation pure et
simple, comme on le proposait, sans y être autorisé par le
Gouvernement français_; que, dans ce cas, il y avait un moyen simple
pour terminer tous les débats, c'est d'envoyer chacun de notre côté un
courrier à nos Gouvernemens respectifs pour les informer du résultat
des conférences, et attendre leurs ordres, que jusque-là et pour un
temps déterminé, on suspendrait toute hostilité, si on pouvait y faire
consentir le grand-visir, ou que s'il s'y refusait, on continuerait à
se battre, sans que cela empêchât l'envoi des courriers.

C'est dans ces dispositions que nous nous sommes rendus devant Ghazah.
M. Smith s'est rendu au camp; il y a appris que El-A'rych s'est rendu
le 8 nivôse, que le grand-visir y était, qu'il s'était commis, dans la
prise de cette place, des atrocités qui lui ôtaient la confiance de
nous engager d'aller joindre le grand-visir, quoique le grand-visir
fût dans les meilleures dispositions, et que son autorité et celles du
pacha eussent été méconnues dans cette occasion. D'après ces
considérations, plus détaillées dans la lettre de M. Smith ci-jointe,
et dans les instructions à son secrétaire dont nous vous envoyons
l'extrait, nous nous sommes décidés à attendre à Jaffa des nouvelles
de M. Smith, en l'engageant à s'y rendre avec le reis-effendi. Nous le
prions aussi de vous faire connaître directement la réponse qu'il aura
à nous faire sur notre dernière note, en sorte que vous pourriez nous
faire connaître vos intentions ultérieures.

Les conférences ont été poussées aussi avant qu'il était possible;
tous les intérêts respectifs, tant de l'Europe que de l'Égypte, ont
été repassés et débattus. Il paraît que nous nous entendons
parfaitement sur tous les points, et, qu'en définitif, il faudra en
venir à un courrier parlementaire, à moins que le grand-visir ne
persiste à se battre pendant l'intervalle, et qu'alors vous changiez
de détermination.

Bonaparte est arrivé à Paris le 24 vendémiaire; il y a été reçu avec
enthousiasme, et comme vous le verrez par les gazettes que nous vous
envoyons, et qui vont jusqu'au 25 octobre, il est probable qu'il va
déterminer une crise, et qu'il nous fera envoyer promptement des
secours ou des ordres. Ces gazettes vous donneront une idée assez
exacte de la situation de l'Europe, des armées et de notre
gouvernement à cette époque, pour que vous puissiez prévoir à peu près
quelles mesures en seront la suite, en ce qui concerne l'Égypte.

Nous sommes extrêmement embarrassés pour correspondre avec vous, les
occasions sont difficiles à trouver. Nous vous prions de donner ordre
à un des avisos qui sont au bogaz de Damiette, ou à un de ceux qui
sont à Alexandrie de venir nous joindre, et de rester à nos ordres,
pour que nous puissions vous l'expédier toutes les fois qu'il sera
nécessaire, et vous donner souvent des nouvelles, sans dépendre pour
cela des convenances de M. Smith, quoiqu'il y mette beaucoup
d'honnêteté et de bonne volonté.

Cet aviso peut venir en parlementaire à Jaffa; si nous n'y sommes plus
quand il y arrivera, on lui indiquera le lieu où nous pourrons être.

Salut et respect,

                                        _Signé_ DESAIX et POUSSIELGUE.


  (Nº 7.)                       Au camp impérial ottoman, à El-A'rych,
                                                   le 15 janvier 1800.

LE COMMODORE SIDNEY SMITH AU GÉNÉRAL EN CHEF KLÉBER.


MONSIEUR LE GÉNÉRAL,

Messieurs vos envoyés s'étant un peu formalisés de la franchise de ma
dernière note officielle, je ne suis pas sans appréhension que mon
langage ait pu vous faire une impression différente de celle que je
désirais produire, et je serais fâché de voir naître un sentiment
d'éloignement, quand mon objet n'était que de découvrir jusqu'à leur
base, les barrières qui nous séparent, afin de les ôter plus
facilement.

Je ne vois pas pourquoi des militaires français, qui ont été les
premiers à faire justice du système spoliateur et révolutionnaire,
peuvent vouloir s'identifier avec les hommes exagérés qui ont fait le
malheur de la France en gâtant une belle cause; ou supposé qu'on ait
voulu leur faire une pareille injure, le règne de la démagogue
expirait à son foyer, il est de l'intérêt de tout le monde qu'elle ne
renaisse pas ailleurs. Ce dont nous nous plaignons, et contre lequel
nous nous défendons, c'est la continuation de cette manie de faire des
Républiques bon gré malgré, partout où un soi-disant patriote peut
trouver un exil honorable par une place qui le met à même d'achever,
ou pour mieux dire, continuer ses expériences politiques sur le pauvre
genre humain. Si tous les hommes de marque, attachés au Gouvernement
français, avaient des vues aussi droites et des projets aussi
raisonnables que M. Poussielgue et le général Desaix, cette méfiance
cesserait bientôt.

J'ai l'honneur d'être, avec une parfaite estime et une considération
des plus distinguées,

Votre très humble serviteur,

                                                 _Signé_ SIDNEY SMITH.


  (Nº 7.)           Quartier-général de Salêhiëh, le 29 nivôse an VIII
                           de la République française (19 janv. 1800).

LE GÉNÉRAL EN CHEF KLÉBER AU COMMODORE SIDNEY SMITH.


J'ai reçu votre billet du 18 janvier; comme son contenu n'est
nullement relatif à l'objet qui nous a réunis, et sur lequel nous
traitons, vous trouverez bon que je me borne à vous en accuser la
réception Je profiterai toutefois de cette occasion pour avoir
l'honneur de vous prévenir que, quoique j'aie donné pleins pouvoirs à
mes plénipotentiaires de traiter en définitive de l'évacuation pure et
simple de l'Égypte, je leur envoie néanmoins, par mon aide-de-camp
Damas, l'ordre exprès de rompre les conférences, dès-lors qu'ils
trouveraient, de la part du visir ou de la vôtre, trop de résistance à
obtenir les conditions accessoires, et qui seraient relatives à
l'honneur, la gloire et la sûreté de l'armée que je commande, parce
que je crois avoir des moyens plus que suffisans pour arrêter
l'ardeur, et réprimer l'orgueil de l'armée qui m'est opposée. Je m'en
réfère, à cet égard, à votre propre jugement. La chose du monde qui me
serait la plus pénible, monsieur le Général, serait d'être obligé de
revenir le moindrement de la haute opinion que j'avais conçue de votre
loyauté; mais je n'ose le croire, et les circonstances vous mettent
bien à même de m'y confirmer davantage, pour peu que cela vous tienne
à coeur.

                                                       _Signé_ KLÉBER.


  (Nº 8.)        Au quartier-général de Salêhiëh, le 28 nivôse an VIII
                                                    (18 janvier 1800).

AU GRAND-VISIR.


J'ai reçu à Salêhiëh la dernière lettre que Votre Excellence m'a fait
l'honneur de m'adresser par le Tartare Moussa, resté à Cathiëh par
malentendu.

Actuellement que mes plénipotentiaires sont arrêtés au
quartier-général de Votre Excellence, et que j'ai rapproché le mien de
manière à rendre nos communications aussi promptes que suivies, j'ai
tout lieu d'espérer que nous nous entendrons mieux, et que nos
négociations obtiendront bientôt le résultat heureux que Votre
Excellence paraît désirer autant que moi. J'envoie à mes
plénipotentiaires des instructions en conséquence. Ils ne rejetteront
à l'avenir que ce qui pourrait être contraire à la gloire et à la
sûreté de l'armée, dont le commandement m'est confié.

Je prie Votre Excellence de croire à la haute considération que j'ai
pour elle.

                                                       _Signé_ KLÉBER.


LE GRAND-VISIR AU GÉNÉRAL EN CHEF KLÉBER.


  (Nº 9.)                 Du quartier-général à El-A'rych (sans date).


     _Au Modèle des Princes de la nation du Messie, au Soutien des
     Grands de la secte de Jésus, à l'honoré et estimé général
     français_ KLÉBER, _dont la fin puisse être heureuse_; SALUT.

J'ai reçu, et j'ai compris le contenu de la lettre que vous m'avez
dernièrement adressée. Vous m'écrivez que vous vous êtes mis ces
jours-ci en marche, accompagné d'une légère escorte, pour être à
portée de donner les réponses nécessaires aux conditions que je vous
proposerai, relativement à l'heureuse affaire de l'évacuation de
l'Égypte que vous désirez, ou bien à la bataille; et que vous vous
êtes acheminé vers Belbéis et Salêhiëh, pour y attendre les réponses à
vos dernières dépêches. Vous me dites aussi que si vos délégués
n'étaient pas encore arrivés à mon quartier-général, il serait
convenable de vous envoyer deux grands de la Porte, pour conférer sur
l'affaire en question, et la terminer le plus tôt possible.

Votre loyauté ne croit pas convenable de verser le sang, et comme vous
désirez l'heureuse réussite de la bonne affaire concernant
l'évacuation de l'Égypte, et qui est un prélude à la paix, et que vous
avez marché dans le chemin de la justice, ainsi que vous me l'avez
écrit par le passé, il est clair que, d'après mon zèle et ma loyauté,
je ne consentirai pas non plus à l'effusion du sang. Il est évident
aussi que votre départ du Caire, et votre marche vers ces contrées,
n'a pour but que de faire croire à votre justice et votre loyauté, et
d'accélérer, d'une manière avantageuse pour la Sublime Porte, le terme
de l'heureuse affaire de l'évacuation de l'Égypte, qui doit être le
prélude de la paix et de la tranquillité.

Je dois vous prévenir que vos délégués, qui sont arrivés ces jours-ci
à mon quartier-général, ont déjà ouvert les conférences, et que malgré
votre assurance concernant le plein succès de l'affaire dont il
s'agit, conformément à la loyauté et au zèle qui vous font aimer, ils
_rendent difficile la réussite de cette si bonne affaire de
l'évacuation_.

La Sublime Porte est depuis trois siècles amie de la France; mais
ayant été destiné par mon souverain à m'emparer et à délivrer par la
voie des armes, ou sans me battre, l'Égypte, dont les Français se sont
emparés à l'imprévu, il est certain qu'avec le secours du Très-Haut,
je dois faire mon possible pour y parvenir. Votre désir étant
réellement d'évacuer l'Égypte, sans vous battre, loin de vouloir
l'effusion du sang, mon désir est conforme au vôtre.

Je vous ai écrit cette lettre pour vous dire qu'il dépend de votre
volonté de vous comporter d'après la préférence que vous aurez donnée
à l'un des deux partis, de vous battre ou de ne point vous battre.

Quand vous aurez reçu la présente, et que vous en aurez compris le
contenu, j'espère que vous vous conduirez toujours suivant votre
loyauté et votre franchise.

                            Traduit par moi secrétaire interprète
                                       du général en chef Kléber,

                                           _Signé_ DAMIELK BRACEVISCH.


  (Nº 10.)          Quartier-général de Salêhiëh, le 26 nivôse an VIII
                                                     (16 janvier 1800)

KLÉBER, GÉNÉRAL EN CHEF, AU GÉNÉRAL DE DIVISION DESAIX ET AU CITOYEN
POUSSIELGUE, PLÉNIPOTENTIAIRES PRÈS LE GRAND-VISIR.


Quatre heures après que je vous ai eu expédié ma dernière dépêche, est
arrivé l'aide-de-camp Savary, m'apportant vos lettres des 23 et 24. Je
n'ai, de mon côté, autre chose à ajouter à ce que je vous ai écrit, si
ce n'est que je vous donne des pouvoirs illimités pour traiter et
consentir l'évacuation de l'Égypte pure et simple, et de la manière la
plus honorable pour l'armée française; mais il me semble qu'il est de
l'intérêt même des Turcs de n'entrer en Égypte que lorsque nous
l'aurons évacuée, du moins en partie; car, comment éviter sans cela un
carnage, qui peut-être rendra tous les traités illusoires. Ainsi, un
mois de trève me paraît presque indispensable; l'évacuation de
l'Égypte supérieure est surtout très difficile sans cela. Je remets,
au reste, le tout à votre prudence et à votre sagacité.

KLÉBER, GÉNÉRAL EN CHEF DE L'ARMÉE D'ÉGYPTE,

Autorise et donne pleins pouvoirs à ses plénipotentiaires, le général
de division Desaix et le citoyen Poussielgue, de traiter
définitivement, et sans qu'il soit nécessaire de demander des
instructions ultérieures de l'évacuation de l'Égypte, avec les
plénipotentiaires du Grand-Visir, aux conditions les plus honorables
pour l'armée française, et ainsi que peuvent le permettre les
circonstances.

                                                       _Signé_ KLÉBER.


  (Nº 11.)                       Au camp de Salêhiëh, 30 janvier 1800.

LE COMMISSAIRE ORDONNATEUR EN CHEF DAURE AU CITOYEN MINISTRE DE LA
GUERRE, À PARIS.


CITOYEN MINISTRE,

Je vous fais passer ci-joint copie du traité passé entre le général en
chef Kléber et les envoyés du grand-visir, à la suite des conférences
qui ont eu lieu à El-A'rych. Vous verrez par ce traité que l'armée
évacue l'Égypte, qu'elle doit en sortir dans trois mois, et qu'elle
arrivera en France dans le courant de prairial ou de messidor. Je
pense qu'elle débarquera à Toulon ou à Marseille.

Je dois vous prévenir que sa force est _d'environ vingt-cinq mille
hommes de toutes armes_, _dont deux mille de cavalerie_, _trois
d'artillerie_, _mille des troupes du génie_, _dix-huit mille
d'infanterie_, et le reste d'administration, et autres individus
employés à la suite de l'armée. J'ai cru devoir vous faire connaître
de suite ce traité. J'ai profité du départ du citoyen Damas,
aide-de-camp du général en chef Kléber, qui se rend à Paris, porteur
des dépêches du Général en chef au Gouvernement. Je vous envoie le
commissaire des guerres Miot, qui pourra vous donner tous les
renseignemens nécessaires sur l'administration de l'armée. Il est à
même plus que personne de le faire.

L'armée, à son arrivée, aura besoin d'un habillement complet. Celui
qu'elle a reçu cette année ne peut lui être suffisant. La différence
des uniformes, la mauvaise qualité des draps, sont des motifs pressans
de lui en donner un autre. Le général Desaix devant partir sous peu
de temps, je profiterai de cette occasion pour vous faire connaître
les besoins de l'armée en tout genre.

J'ai l'honneur d'être, etc.

                                                        _Signé_ DAURE.


  (Nº 12.)              Au quartier général du Caire, 30 janvier 1800.

BAUDOT, AIDE-DE-CAMP, AU GÉNÉRAL EN CHEF KLÉBER.


MON GÉNÉRAL,

Le citoyen Hamelin part à l'instant pour se rendre à votre
quartier-général, avec l'aide-de-camp du général Dugua, qui vous porte
des dépêches: c'est, sans doute, pour presser la conclusion de la
spéculation commerciale qu'il vous a proposée, ce qui m'a engagé à
vous prévenir qu'il n'y a au Caire qu'un cri général contre un pareil
marché: on vous y donne comme intéressé, et on tient là-dessus des
propos fort infâmes. Le citoyen Hamelin veut, dit-on, gagner
Poussielgue pour vous parler en faveur du marché. Il doit même lui
avoir offert une prime en cas de réussite. J'étais ce matin chez le
général Dugua, lorsque le citoyen Hamelin y est entré. Le Général lui
a donné lecture de la lettre que la commission vous écrit à ce sujet.
Vous voyez vous-même qu'elle a composé avec sa façon de penser, et
qu'elle a profité de l'absence du citoyen Leroy pour ne point donner
d'avis, et vous laisser la responsabilité. Mon intention est de dire à
ceux qui pourront m'en parler, et je ne crois pas être blâmé de vous,
que l'objet proposé, intéressant l'armée, vous aviez voulu, pour
prouver combien ses intérêts vous sont chers, et ne pouvoir être
accusé par les malveillans de la moindre négligence, soumettre même
ceci à une commission, quoique votre opinion, fortement prononcée, fût
que vous ne vouliez pas que l'esprit le plus méchant pût vouloir faire
regarder l'évacuation de l'Égypte comme une spéculation mercantile.
Que je vous verrais avec plaisir débarrassé d'une armée où il se
trouve des hommes aussi scélérats, qui, ne vous connaissant pas, ou
feignant de ne pas connaître votre coeur désintéressé, croient,
d'après leur propre coeur, que l'or est la seule idole que l'on doit
encenser! Ils n'ont jamais travaillé pour la gloire.

Je compte, mon Général, partir demain, ou après, pour vous rejoindre à
Salêhiëh. Rapp arrive à l'instant; Damas compte partir demain. Il est
inutile, je crois, en général, de vous assurer de mon respect et de
mon dévoûment.

                                                    _Signé_ A. BAUDOT.

_P. S._ Je crois devoir vous dire que tout ce qui se fait au camp et à
El-A'rych, même de plus secret, est aussitôt su au Caire.


  (Nº 13.)                          Alexandrie, le 30 pluviôse an VIII
                                                    (19 février 1800).

LANUSSE, GÉNÉRAL DE DIVISION, AU GÉNÉRAL EN CHEF.


Par sa lettre du 21 de ce mois, le général Damas me prévient que vous
avez sursis au départ des blessés, et à celui de la Commission des
Arts jusqu'à nouvel ordre. Leur armement est prêt, ils partiront quand
vous voudrez. Cependant les Anglais pourraient encore leur occasionner
quelque retard. Trois voiles étaient avant-hier devant Alexandrie;
les citoyens Tallien, Livron et Damas, votre aide-de-camp, croyant y
reconnaître le _Thésée_, se mirent dans une chaloupe et furent à bord
de la plus près. C'était une corvette venant en droiture d'Angleterre,
sortie de Plymouth depuis six semaines. Le capitaine ne voulut point
leur donner de nouvelles; il leur dit seulement qu'il apportait des
dépêches très pressées au commodore Smith. Votre aide-de-camp le
prévint qu'il allait partir incessamment pour la France avec un
passe-port du commodore. Il lui répondit qu'il avait, pour ne laisser
sortir personne, des ordres que ceux de Sydney Smith ne pouvaient
annuler. Le commandant d'un brick, qui se trouvait là dans le même
moment, dit également à votre aide-de-camp que, malgré qu'il sût d'une
manière positive qu'il était muni d'un passe-port de Smith, il ne le
laisserait pas non plus passer, s'il pouvait faire autrement. Cela a
donné matière à beaucoup de conjectures. La plus vraisemblable,
suivant moi, est le rappel de Smith. Il est aussi possible qu'il se
passe de grands événemens en Europe. Le _Thésée_ est dans ce moment en
Chypre; il ne tardera pas à reparaître. Je m'empresserai de vous
informer de ce qu'il nous apprendra d'intéressant à son arrivée.

Les travaux de l'armement sont en activité. Nos bâtimens seront prêts
pour l'époque fixée pour l'embarquement, si l'argent ne nous manque
point.

Salut et respect,

                                                              LANUSSE.


CONVENTION

POUR L'ÉVACUATION DE L'ÉGYPTE,

PASSÉE ENTRE LES CITOYENS DESAIX, GÉNÉRAL DE DIVISION, ET POUSSIELGUE,
ADMINISTRATEUR GÉNÉRAL DES FINANCES;

ET LEURS EXCELLENCES MOUSTAPHA-RASCHID, EFFENDI TEFTERDAR,
ET MOUSTAPHA-RAZYCHEH, EFFENDI REIS EL-KETTAB, MINISTRES
PLÉNIPOTENTIAIRES DE SON ALTESSE LE SUPRÊME VISIR.


L'armée française en Égypte, voulant donner une preuve de ses désirs
d'arrêter l'effusion du sang, et de voir cesser les malheureuses
querelles survenues entre la République Française et la Sublime Porte,
consent à évacuer l'Égypte, d'après les dispositions de la présente
convention, espérant que cette concession pourra être un acheminement
à la pacification générale de l'Europe.

ART. 1er. L'armée française se retirera avec armes, bagages et effets,
sur Alexandrie, Rosette et Aboukir, pour y être embarquée et
transportée en France, tant sur ses bâtimens que sur ceux qu'il sera
nécessaire que la Sublime Porte lui fournisse; et pour que lesdits
bâtimens puissent être plus promptement préparés, il est convenu qu'un
mois après la ratification de la présente, il sera envoyé au château
d'Alexandrie un commissaire avec cinquante personnes de la part de la
Sublime Porte.

ART. 2. Il y aura un armistice de trois mois en Égypte, à compter du
jour de la signature de la présente convention; et cependant, dans le
cas où la trêve expirerait avant que lesdits bâtimens à fournir par la
Sublime Porte fussent prêts, ladite trêve sera prolongée jusqu'à ce
que l'embarquement puisse être complètement effectué; bien entendu
que de part et d'autre on emploiera tous les moyens possibles pour que
la tranquillité des armées et des habitans, dont la trêve est l'objet,
ne soit point troublée.

ART. 3. Le transport des armées françaises aura lieu, d'après le
règlement des commissaires nommés, à cet effet, par la Sublime Porte,
et par le général en chef Kléber; et si, lors de l'embarquement il
survenait quelque discussion entre lesdits commissaires, sur cet
objet, il en sera nommé un par M. le commodore Sidney Smith, qui
décidera les différends, d'après les réglemens maritimes de
l'Angleterre.

ART. 4. Les places de Cathiëh et de Salêhiëh seront évacuées par les
troupes françaises, le huitième jour, ou au plus tard, le dixième jour
après la ratification de la présente convention. La ville de Mansoura
sera évacuée le quinzième jour; Suez sera évacuée six jours avant le
Caire; les autres places, situées sur la rive orientale du Nil, seront
évacuées le dixième jour; le Delta sera évacué quinze jours après
l'évacuation du Caire. La rive occidentale du Nil, et ses dépendances,
resteront entre les mains des Français jusqu'à l'évacuation du Caire;
et cependant, comme elles doivent être occupées par l'armée française
jusqu'à ce que toutes les troupes soient évacuées de la Haute-Égypte,
ladite rive occidentale et ses dépendances pourront n'être évacuées
qu'à l'expiration de la trève, s'il est impossible de les évacuer plus
tôt. Les places évacuées par l'armée seront remises à la Sublime Porte
dans l'état où elles se trouvent actuellement.

ART. 5. La ville du Caire sera évacuée dans le délai de quarante
jours, si cela est possible, ou au plus tard dans quarante-cinq
jours, à compter du jour de la ratification de la présente.

ART. 6. Il est expressément convenu que la Sublime Porte apportera
tous ses soins pour que les troupes françaises des diverses places de
la rive occidentale du Nil, qui se replieront avec armes et bagages
vers le quartier-général, ne soient, pendant leur route, inquiétées
dans leurs personnes, biens et honneurs, soit de la part des habitans
de l'Égypte, soit par les troupes de l'armée impériale ottomane.

ART. 7. En conséquence de l'article ci-dessus, et pour prévenir toutes
discussions et hostilités, il sera pris des mesures pour que les
troupes turques soient toujours suffisamment éloignées des troupes
françaises.

ART. 8. Aussitôt après la ratification de la présente convention, tous
les Turcs et autres nations sans distinction, sujets de la Sublime
Porte, détenus ou retenus en France, seront mis en liberté, et
réciproquement tous les Français détenus ou retenus dans toutes les
villes et Échelles de l'empire ottoman, ainsi que toutes les personnes
de quelque nation qu'elles soient, attachées aux légations et
consulats français, seront également mises en liberté.

ART. 9. La restitution des biens et des propriétés des habitans et des
sujets de part et d'autre, ou le remboursement de leur valeur aux
propriétaires, commencera immédiatement après l'évacuation de
l'Égypte, et sera réglé à Constantinople par des commissaires nommés
respectivement pour cet objet.

ART. 10. Aucun habitant de l'Égypte, de quelque religion qu'il soit,
ne sera inquiété, ni dans sa personne, ni dans ses biens, pour les
liaisons qu'il pourra avoir eues avec les Français pendant leur
occupation de l'Égypte.

ART. 11. Il sera délivré à l'armée française, tant de la part de la
Sublime Porte que de la Grande-Bretagne, les passe-ports,
saufs-conduits, et convois nécessaires pour assurer son retour en
France.

ART. 12. Lorsque l'armée française d'Égypte sera embarquée, la Sublime
Porte, ainsi que ses alliés, promettent que, jusqu'à son retour sur le
continent de la France, elle ne sera nullement inquiétée; comme de son
côté, le général en chef Kléber, et l'armée française en Égypte,
promettent de ne commettre, pendant ledit temps, aucune hostilité, ni
contre les flottes, ni contre le pays de la Sublime Porte et de ses
alliés, et que les bâtimens qui transporteront ladite armée ne
s'arrêteront à aucune autre côte qu'à celle de France, à moins de
nécessité absolue.

ART. 13. En conséquence de la trêve de trois mois, stipulée ci-dessus
avec l'armée française pour l'évacuation de l'Égypte, les parties
contractantes conviennent que si, dans l'intervalle de ladite trêve,
quelques bâtimens de France, à l'insu des commandans des flottes
alliées, entraient dans le port d'Alexandrie, ils en partiraient après
avoir pris l'eau et les vivres nécessaires, et retourneraient en
France munis de passe-ports des cours alliées, et dans le cas où
quelques uns desdits bâtimens auraient besoin de réparations, ceux-là
seuls pourraient rester, jusqu'à ce que lesdites réparations fussent
achevées, et partiraient aussitôt après pour France, comme les
précédens, par le premier vent favorable.

ART. 14. Le général en chef Kléber pourra envoyer sur-le-champ en
France un aviso, auquel il sera donné les sauf-conduit nécessaires
pour que ledit aviso puisse prévenir le Gouvernement français de
l'évacuation de l'Égypte.

ART. 15. Étant reconnu que l'armée française a besoin de subsistances
journalières pendant les trois mois dans lesquels elle doit évacuer
l'Égypte, et pour trois autres mois à compter du jour où elle sera
embarquée, il est convenu qu'il lui sera fourni les quantités
nécessaires de blé, viande, riz, orge et paille, suivant l'état qui en
est présentement remis par les plénipotentiaires français, tant pour
le séjour que pour le voyage; celles desdites quantités que l'armée
aura retirées de ses magasins après la ratification de la présente,
seront déduites de celles à fournir par la Sublime Porte.

ART. 16. À compter du jour de la ratification de la présente
convention, l'armée française ne prélèvera aucune contribution
quelconque en Égypte; mais, au contraire, elle abandonnera à la
Sublime Porte les contributions ordinaires exigibles, qui lui
resteraient à lever jusqu'à son départ, ainsi que les chameaux,
dromadaires, munitions, canons, et autres objets lui appartenant,
qu'elle ne jugera pas à propos d'emporter, de même que les magasins de
grains provenant des contributions déjà levées; et enfin, les magasins
des vivres. Ces objets seront examinés et évalués par des commissaires
envoyés en Égypte, à cet effet, par la Sublime Porte, et par le
commandant des forces britanniques, conjointement avec les préposés du
général en chef Kléber, et remis par les premiers au taux de
l'évaluation ainsi faite, jusqu'à la concurrence de la somme de 3000
bourses[1] qui sera nécessaire à l'armée française pour accélérer ses
mouvemens et son embarquement; et si les objets désignés ne
produisaient pas cette somme, le déficit sera avancé par la Sublime
Porte, à titre de prêt, qui sera remboursé par le Gouvernement
français sur les billets des commissaires préposés par le général en
chef Kléber, pour recevoir ladite somme.

[Note 1: La bourse équivaut à environ 1,000 francs, monnaie de
France.]

ART. 17. L'armée française ayant des frais à faire pour évacuer
l'Égypte, elle recevra après la ratification de la présente
convention, la somme stipulée dans l'ordre suivant,

SAVOIR:

  Le quinzième jour                         500 bourses.

  Le trentième jour                         500

  Le quarantième jour                       300

  Le cinquantième jour                      300

  Le soixantième jour                       300

  Le quatre-vingtième jour                  300

  Et enfin, le quatre-vingt-dixième jour    500 autres bourses.

Toutes lesdites bourses de 500 piastres turques chacune, lesquelles
seront reçues en prêt des personnes commises à cet effet par la
Sublime Porte; et pour faciliter l'exécution desdites dispositions, la
Sublime Porte enverra, immédiatement après l'échange des
ratifications, des commissaires dans la ville du Caire, et dans les
autres villes occupées par l'armée.

ART. 18. Les contributions que les Français pourraient avoir perçues
après la date de la ratification, et avant la notification de la
présente convention, dans les divers points de l'Égypte, seront
déduites sur le montant des 3000 bourses ci-dessus stipulées.

ART. 19. Pour accélérer et faciliter l'évacuation des places, la
navigation des bâtimens français de transports qui se trouveront dans
les ports français de l'Égypte, sera libre pendant les trois mois de
trêve, depuis Damiette et Rosette jusqu'à Alexandrie, et d'Alexandrie
à Rosette et Damiette.

ART. 20. La sûreté de l'Europe exigeant les plus grandes précautions
pour empêcher que la contagion de la peste n'y soit transportée,
aucune personne malade, ou soupçonnée d'être atteinte d'une maladie,
ne sera embarquée; mais les malades pour cause de peste, ou pour toute
autre maladie qui ne permettrait pas leur transport dans le délai
convenu pour l'évacuation, demeureront dans les hôpitaux où ils se
trouveront, sous la sauve-garde de son altesse le suprême Visir, et
seront soignés par des officiers de santé français, qui resteront
auprès d'eux jusqu'à ce que leur guérison leur permette de partir, ce
qui aura lieu le plus tôt possible. Les articles 11 et 12 de cette
convention leur seront appliqués comme au reste de l'armée, et le
commandant en chef de l'armée française s'engage à donner les ordres
les plus stricts aux différens officiers commandant les troupes
embarquées, de ne pas permettre que les bâtimens les débarquent dans
d'autres ports que ceux qui seront indiqués par les officiers de
santé, comme offrant les plus grandes facilités pour faire la
quarantaine utile, usitée et nécessaire.

ART. 21. Toutes les difficultés qui pourraient s'élever, et qui ne
seraient pas prévues par la présente convention, seront terminées à
l'amiable entre les commissaires délégués, à cet effet, par son
altesse le suprême Visir, et par le général en chef Kléber, de manière
à en faciliter l'exécution.

ART. 22. Le présent ne sera valable qu'après les ratifications
respectives, lesquelles devront être échangées dans le délai de huit
jours; ensuite de laquelle ratification la présente convention sera
religieusement observée de part et d'autre.

Fait et scellé de nos sceaux respectifs, au camp des conférences près
d'El-A'rych, le 4 pluviôse an VIII de la République française, 24
janvier 1800, et le 28 de la lune de chaban, l'an de l'hégire 1214.

     _Signé_ le général de division DESAIX, le citoyen Étienne
     POUSSIELGUE, plénipotentiaires du général Kléber;

     Et leurs excellences MOUSTAPHA-RASCHID, effendi tefterdar, et
     MOUSTAPHA-RASYCHEH, effendi reis el-kettad, plénipotentiaires de
     son altesse le suprême Visir.

_Pour copie conforme à l'expédition française, remise aux ministres
turcs en échange de leur expédition en turc._

                                          _Signé_ POUSSIELGUE, DESAIX.


Le général Kléber renvoya l'exemplaire turc au Grand-Visir, avec sa
ratification au bas, ainsi conçu:

«Je soussigné général en chef, commandant l'armée française en Égypte,
approuve et ratifie les conditions du traité ci-dessus, pour avoir
leur exécution en leur forme et teneur, devant croire que les
vingt-deux articles y relatés sont entièrement conformes à la
traduction française, signée par les plénipotentiaires du grand-visir,
et ratifiée par son altesse, traduction dont le sens sera exactement
suivi, chaque fois qu'à cet égard, et pour raison de quelques
variantes, il pourrait s'élever des difficultés.»

Au quartier-général de Salêhiëh, le 8 pluviôse (28 janvier 1800).

                                                       _Signé_ KLÉBER.


LES ANGLAIS REFUSENT D'EXÉCUTER LA CONVENTION D'EL-A'RYCH.

BATAILLE D'HÉLIOPOLIS.

La lettre de Sidney donna une nouvelle impulsion aux mesures de
défense que le général en chef avait arrêtées. Il pressa le retour du
matériel qui se trouvait déjà à Rosette, et fit remonter en toute hâte
des munitions qu'on avait transportées à Alexandrie. Il accéléra la
marche des corps qui stationnaient à Rahmaniëh, expédia des courriers
dromadaires à ceux qui étaient encore disséminés dans la Haute-Égypte,
et se vit bientôt entouré de l'armée entière, avec laquelle il prit
position vers la Koubbé. Il lui adressa une proclamation pour la
préparer aux suites d'une rupture; en même temps il chargea le
secrétaire de Sidney qui lui avait rendu la dépêche du commodore
d'aller sur-le-champ donner communication de cette pièce au visir. Il
appela auprès de lui Moustapha-Pacha, commissaire de la Porte, lui
déclara qu'il différait l'évacuation du Caire, et qu'il regarderait
comme un acte d'hostilité le moindre mouvement que ferait l'armée
ottomane au-delà de Belbéis. Joussef se trouvait dans cette place
lorsque la dépêche lui fut rendue. Son camp était déjà levé et
lui-même prêt à monter à cheval. Il témoigna son étonnement de
l'opposition que montraient les Anglais à l'exécution d'un traité
qu'ils avaient mis tant d'insistance à conclure, et adressa à Sidney
les représentations qui suivent:


LE GRAND-VISIR AU COMMODORE SIDNEY SMITH.

«Il est superflu de vous faire savoir qu'il a été convenu, dans les
conférences qui ont eu lieu à El-A'rych, entre mes plénipotentiaires
et ceux de l'honoré général Kléber, que les escadres de la Sublime
Porte, celles de l'Angleterre et de la Russie n'auraient pas inquiété
les bâtimens sur lesquels doivent s'embarquer les Français qui
évacueront l'Égypte. Ces conventions vous ont été connues, et elles
ont été stipulées d'après votre avis, en vertu de votre qualité de
ministre plénipotentiaire; vous étiez convenu en même temps que la
Porte aurait fourni des firmans de route, et que vous auriez donné des
passe-ports aux Français qui seraient sortis de l'Égypte en toute
sûreté avec armes et bagages, et remis lesdits passe-ports au lord
Nelson, qui se serait chargé de les faire arriver sains et saufs dans
les ports de France.

«D'après cela, il est évident qu'il est de toute nécessité que cette
convention soit complétement exécutée, sans qu'il puisse y être mis
aucune opposition. Cependant le général en chef Kléber vient de
m'envoyer copie d'une lettre que vous lui écrivez, et dont l'original
a été vu par votre secrétaire Keith, dans laquelle vous lui faites
part des ordres de lord Keith, mon honoré ami, amiral de l'escadre de
Sa Majesté britannique dans la Méditerranée, qui sont contraires à
l'exécution de la convention. Quoique vous n'ayez pas encore reçu la
lettre du lord Keith qui contient les susdits ordres, votre lettre
ayant singulièrement affecté le général Kléber, son excellence
Moustapha-Pacha a fait savoir, par des dépêches réitérées, qu'il se
refusait à évacuer le Caire. Comme vous mandez à ce général, en lui
faisant part des ordres du lord Keith, qu'il serait nécessaire
d'ouvrir de nouvelles conférences pour prendre des arrangemens en
conséquence, il a élevé des doutes sur la libre sortie des Français de
l'Égypte, et a déclaré qu'il n'évacuerait le Caire que lorsqu'il
serait pleinement rassuré. Cependant l'époque où le Caire aurait dû
être évacué, conformément à la convention, étant arrivée, et cette
infraction au traité mettant dans le cas de recommencer les
hostilités; mais étant convaincu que le général Kléber ne s'est point
conformé au traité à cet égard, que parce qu'il a eu connaissance et a
été très affecté des difficultés opposées par le lord Keith, et qu'il
désirait, avant d'en venir à cette mesure, être rassuré de ce côté, on
s'est borné à lui faire donner l'assurance que l'Angleterre ne
mettrait aucun obstacle à l'arrivée de l'armée française dans les
ports de France.

«Il est inutile de vous dire qu'il est certain que le lord Keith
n'était point instruit de l'évacuation de l'Égypte, lorsqu'il a
expédié ses dépêches, et que vous auriez dû lui en donner connaissance
avant d'écrire au général français des lettres qui devaient
nécessairement lui donner de l'inquiétude; vous devez donc montrer le
plus grand zèle pour faire exécuter complétement tous les articles de
cette convention, passée entre la Sublime Porte et les Français qui
sont en Égypte, et à laquelle vous avez participé comme
plénipotentiaire de votre cour; vous y êtes d'autant plus obligé que,
conformément à l'alliance que la Sublime Porte a contractée avec
l'Angleterre, et par laquelle cette puissance garantit l'intégrité de
l'empire ottoman, vous devez mettre tout en oeuvre afin que l'Égypte
soit remise le plus tôt possible sous sa domination.

«L'ambassadeur extraordinaire de Sa Majesté britannique près la
Sublime Porte, le lord Elgin, notre ami, lui a présenté plusieurs
mémoires dans lesquels il dit que son roi n'apportera aucune
difficulté dans les conventions qu'elle voudra passer pour
l'évacuation de l'Égypte; que sa volonté, à cet égard, sera toujours
exécutée, et que Sa Majesté Britannique se conformera toujours aux
articles du traité d'alliance qui unit les deux puissances; d'après
cela, il est de votre devoir de faire cesser promptement les
difficultés que votre lettre a apportées à l'entière exécution de la
convention passée pour l'évacuation de l'Égypte.

«Je vous ai écrit la présente, afin que, mettant tous vos soins à ce
que rien n'arrive de contraire à notre alliance et à la convention
stipulée, vous m'expédiez le plus tôt possible une dépêche tendante à
rassurer le général Kléber, par la certitude que vous me donnerez que
les bâtimens sur lesquels seront embarqués les Français ne seront
nullement inquiétés par les bâtimens anglais, et que ceux-ci, au
contraire, les feront parvenir sains et saufs dans leur patrie; et
que, conformément à notre alliance, vous et tous les préposés de votre
cour emploierez tous vos moyens afin que les articles de la convention
soient pleinement exécutés. Quand la présente vous sera parvenue,
j'espère que vous ferez tout ce qui tendra à resserrer notre alliance,
et surtout à faire exécuter la convention, et que vous vous
empresserez de m'envoyer la lettre que je vous demande.

                                               «_Signé_ JOUSSEF-PACHA.
                                   Pour copie conforme,
                     Le général de division, chef de l'état-major,
                                                      «_Signé_ DAMAS.»


Après ces observations, qui étaient en effet péremptoires, le visir se
persuada que tout allait s'aplanir; il reprit son mouvement, se rendit
auprès d'El-Hanka avec son armée, et portant son avant-garde à
Matarié, à deux heures de chemin du Caire, il plaça dans la plaine de
la Koubbé ses avant-postes au milieu des nôtres.

Sur ces entrefaites, le lieutenant Wright arriva au quartier-général,
porteur d'une lettre adressée par le lord Keith, commandant de la
flotte anglaise dans la Méditerranée, au général en chef de l'armée
française en Égypte. Elle était datée de Minorque, le 8 janvier 1800,
écrite en anglais, et ainsi conçue:


«MONSIEUR,

Ayant reçu des ordres positifs de Sa Majesté de ne consentir à aucune
capitulation avec l'armée française que vous commandez en Égypte ou en
Syrie, excepté dans le cas où elle mettrait bas les armes, se rendrait
prisonnière de guerre, et abandonnerait tous les vaisseaux et toutes
les munitions des ports et ville d'Alexandrie aux puissances alliées,
et dans le cas où une capitulation aurait lieu, de ne permettre à
aucune troupe de retourner en France, qu'elle ne soit échangée, je
pense nécessaire de vous informer que tous les vaisseaux ayant des
troupes françaises à bord, et faisant voile de ce pays avec des
passe-ports signés par d'autres que par ceux qui ont le droit d'en
accorder, seront forcés par les officiers des vaisseaux que je
commande de rentrer à Alexandrie; et que ceux qui seront rencontrés
retournant en Europe, d'après des passe-ports accordés en conséquence
d'une capitulation particulière avec une des puissances alliées,
seront regardés comme prises, et tous les individus à bord considérés
comme prisonniers de guerre.

                                                       _Signé_ KEITH.»


Kléber prit à l'instant la résolution de livrer bataille, certain que
l'armée partagerait ses sentimens, aussitôt qu'elle connaîtrait cette
lettre odieuse; elle fut imprimée pendant la nuit, et servit de
proclamation. «Soldats! ajouta le général, on ne répond à de telles
insolences que par des victoires: préparez-vous à combattre.» Jamais
outrage ne fut plus vivement senti. L'injure était commune, chacun
brûlait de la venger. Tous les Français se reconnurent à cette
généreuse indignation; l'on eût dit que l'armée poussait dans ce
moment un cri de guerre unanime.

Le visir avait rejeté toutes les propositions qui lui avaient été
adressées. Il ne voyait dans notre modération que le témoignage de
notre faiblesse. Convaincu que les Français ne pouvaient s'opposer à
la marche de son armée, il exigea, au terme convenu, l'évacuation du
Caire, de tous les forts et du Delta. Dans les conférences qui se
tinrent à la Koubbé, le reis-effendi et le teftedar, feignirent de
regarder cette opposition des Anglais comme un événement peu
considérable, qui, n'étant point émané de Constantinople, ne devait
pas arrêter l'évacuation. Tout délai de notre part était, selon eux,
une infraction au traité, et c'était offenser la Porte que d'exiger
une autre garantie que ses firmans.

La communication de la lettre du lord Keith n'avait rien changé aux
dispositions du visir. Sidney-Smith voulut, à son ordinaire,
s'interposer entre les Turcs et nous, et conseilla inutilement de
tout suspendre de part et d'autre. Le visir, qui n'appréciait pas les
suites d'une rupture, repoussa le conseil donné par la prévoyance,
persista dans ses prétentions, et consentit seulement à promettre des
otages et des subsides.

Pendant que duraient les conférences, le visir faisait venir de
nouvelle artillerie d'El-A'rych, il augmentait ses forces déjà très
considérables, armait les habitans des villages. Il répandait dans les
provinces des firmans, où les Français étaient représentés comme des
infidèles, ennemis de l'Islamisme, infracteurs des traités. Il
écrivait dans le même sens aux tribus d'Arabes, établissait des chefs
de sédition dans toutes les villes, et notamment au Caire, à
Méhallet-el-Kebis et à Taula, où elles ne tardèrent pas à éclater. Il
ordonna aux odjakis qui composaient l'ancienne milice du
Grand-Seigneur de se rendre à son camp, avec leurs chevaux et leurs
armes; enfin, il enjoignit à tous, sous peine d'être traités comme
rebelles, de se réunir, au nom de la religion et du souverain, pour
exterminer les Français que leur petit nombre et la terreur de ses
armes avaient glacés d'effroi.

Cependant les troupes françaises arrivèrent de la Basse-Égypte et du
Saïd. Il n'y avait pas un instant à perdre, la position des deux
armées suffisait pour amener des hostilités. Nos forces ne pouvaient
augmenter, celles de l'ennemi allaient toujours croissant. Kléber fit
cesser les conférences, et s'adressant à Moustapha-Pacha:

«Il faut, lui dit-il, que votre excellence sache que les desseins du
visir me sont connus. Il me parle de concorde et forme des séditions
dans toutes les villes. C'est vous-même qu'il a chargé de préparer la
révolte du Caire. Le temps de la confiance est passé. Le visir
m'attaque puisqu'il est sorti de Belbéis; il faut que demain il
retourne dans cette place, qu'il soit le jour suivant à Salêhiëh, et
qu'il se retire ainsi jusqu'aux frontières de la Syrie, autrement je
l'y contraindrai. L'armée française n'a pas besoin de vos firmans,
elle trouvera l'honneur et la sûreté dans ses forces; informez Son
Altesse de mes intentions.»

Le même jour il convoqua les officiers généraux en conseil de guerre;
il leur présenta la lettre de lord Keith, le plan de bataille, et leur
dit:


CITOYENS GÉNÉRAUX,

«Vous avez lu cette lettre, elle vous dicte votre devoir et le mien.
Voici notre situation: les Anglais nous refusent le passage après que
leurs plénipotentiaires en sont convenus, et les Ottomans, auxquels
nous avons livré le pays, veulent que nous achevions de l'évacuer
conformément aux traités; il faut vaincre ces derniers, les seuls que
nous puissions atteindre; je compte sur votre zèle, votre sang-froid
et la confiance que vous inspirez aux troupes. Voici mon plan de
bataille.»

Cette exposition ne fut suivie d'aucune délibération, chacun était
animé d'un égal désir de soutenir la gloire de nos armes.

Ne voulant point attaquer le visir sans une déclaration expresse
d'hostilités, Kléber lui adressa la lettre suivante:


                             Au quartier-général de l'armée française,
                                                le 28 ventôse an VIII.

«L'armée dont le commandement m'est confié, ne trouve point, dans les
propositions qui m'ont été faites de la part de Votre Altesse, une
garantie suffisante contre les prétentions injurieuses, et contre
l'opposition du gouvernement anglais à l'exécution de notre traité. En
conséquence, il a été résolu ce matin, au conseil de guerre, que ces
propositions seraient rejetées, et que la ville du Caire ainsi que ses
forts, demeureraient occupés par les troupes françaises, jusqu'à ce
que j'aie reçu du commandant en chef de la flotte anglaise dans la
Méditerranée, une lettre directement contraire à celle qu'il m'a
adressée le 8 janvier, et que j'aie entre les mains les passe-ports
signés par ceux qui ont le droit d'en accorder.

«D'après cela, toutes conférences ultérieures entre nos commissaires
deviennent inutiles, et les deux armées doivent dès cet instant être
considérées comme en état de guerre.

«La loyauté que j'ai apportée dans l'exécution ponctuelle de nos
conventions donnera à Votre Altesse la mesure des regrets que me fait
éprouver une rupture aussi extraordinaire dans ces circonstances, que
contraire aux avantages communs de la République française et de la
Sublime Porte. J'ai assez prouvé combien j'étais animé du désir de
faire renaître les liaisons d'intérêt et d'amitié qui unissaient
depuis long-temps les deux puissances. J'ai tout fait pour rendre
manifeste la pureté de mes intentions. Toutes les nations y
applaudiront, et Dieu soutiendra par la victoire la justice de ma
cause. Le sang que nous sommes prêts à répandre rejaillira sur les
auteurs de cette nouvelle dissension.

«Je préviens aussi Votre Altesse que je garde comme otage à mon
quartier-général, son excellence Moustapha-Pacha, jusqu'à ce que le
général Galbo, retenu à Damiette, soit arrivé à Alexandrie, avec sa
famille et sa suite, et qu'il ait pu me rendre compte du traitement
qu'il a éprouvé des officiers de l'armée ottomane, sur lesquels on me
fait des rapports très extraordinaires.

«La sagesse accoutumée de Votre Altesse, lui fera distinguer aisément
de quelle part viennent les nuages qui s'élèvent; mais rien ne pourra
altérer la grande considération et l'amitié bien sincère que j'ai pour
elle.

                                                     «_Signé_ KLÉBER.»


Pendant que Kléber faisait connaître ces nouvelles dispositions au
visir, on ordonnait au Caire les préparatifs du combat.

Au milieu de la nuit suivante le général se rendit, avec les guides de
l'armée et son état-major, dans la plaine de la Koubbé, où se trouvait
déjà une partie des troupes. Les autres arrivèrent successivement et
se rangèrent en bataille. La clarté du ciel, toujours serein dans ces
climats, suffisait pour que les mouvemens s'exécutassent avec ordre;
mais elle était trop faible pour que l'ennemi pût les apercevoir.
Kléber parcourut les rangs et remarqua la confiance et la gaîté de nos
soldats, présages ordinaires de la victoire.

La ligne de bataille était composée de quatre carrés; ceux de droite
obéissaient au général Friant, ceux de gauche au général Reynier;
l'artillerie légère occupait les intervalles d'un carré à l'autre, et
la cavalerie en colonnes, dans l'intervalle du centre, était commandée
par le général Leclerc: ses pièces marchaient sur ses flancs et
étaient soutenues par deux divisions du régiment des dromadaires.

Derrière la gauche, en seconde ligne, était un petit carré de deux
bataillons. L'artillerie de réserve, placée au centre, était couverte
par quelques compagnies de grenadiers, et les sapeurs, armés de
fusils; d'autres pièces marchaient sur les deux côtés du rectangle,
soutenues et flanquées par des tirailleurs. Enfin, des compagnies de
grenadiers doublaient les angles de chaque carré, et pouvaient être
employés pour l'attaque des postes. La 1re brigade de la division
Friant était commandée par le général Belliard, et formée de la 21e
légère et de la 88e de bataille; les 61e et 75e de bataille formaient
la 2e brigade, aux ordres du général Donzelot.

Le général Robin commandait la 1re brigade de la division Reynier,
composée de la 22e légère et de la 9e de bataille. Le général Lagrange
avait sous ses ordres la 13e et la 85e de bataille, formant la 2e
brigade de cette division. Le général Songis commandait l'artillerie,
et le général Samson le génie.

Nassif-Pacha, à la tête de l'avant-garde ennemie, avait deux autres
pachas sous ses ordres. Le village de Matarié, qu'il occupait avec
cinq ou six mille janissaires d'élite, et un corps d'artillerie, avait
été retranché et armé de seize pièces d'artillerie. Les avant-postes
se prolongeaient sur la droite jusqu'au Nil, et sur la gauche jusqu'à
la mosquée de Sibil-Yalem; le camp du visir était situé entre El-Hanka
et le village de Abouzabal. C'est dans cet endroit que son armée était
rassemblée, elle y occupait un espace considérable; on ne peut décrire
son ordre de bataille; les Turcs n'en observent aucun. Presque tous
les rapports qui nous sont parvenus portaient cette armée à
quatre-vingt mille hommes, quelques uns cependant ne l'évaluaient qu'à
soixante mille.

On se mit en marche vers les trois heures du matin. L'aile droite
arriva au point du jour près de la Mosquée (Sibil-Yalem), où l'ennemi
avait une grand'garde de cinq ou six cents chevaux; quelques coups de
canon les déterminèrent à se replier. Les deux carrés de gauche
arrivèrent devant le village de Matarié. Ils s'y arrêtèrent hors de
portée de canon, et donnèrent le temps à la division de droite de
venir se placer entre Héliopolis et le village d'El-Mark, afin de
s'opposer à la retraite des troupes ennemies, et à l'arrivée des
renforts que le visir pouvait envoyer.

Tandis que ce mouvement s'exécutait, on aperçut un corps de cavalerie
et d'infanterie turque réuni à une forte troupe de mameloucks, qui,
après avoir fait un grand détour dans les terres cultivées, se
dirigeait vers le Caire. Les guides eurent ordre de les charger;
ceux-ci acceptèrent la charge, et renforcés successivement par de
nouvelles troupes, enveloppèrent les nôtres. L'issue de cette mêlée
eût été funeste, si le 22e régiment de chasseurs et le 14e de dragons
ne fussent accourus. Le combat néanmoins fut long et opiniâtre; à la
fin l'ennemi prit la fuite et s'éloigna à perte de vue dans les
terres, continuant toujours de se diriger sur le Caire.

Le général Reynier commença l'attaque de Matarié; des compagnies de
grenadiers mises en réserve pour cet objet, reçurent l'ordre
d'emporter les retranchemens, et l'exécutèrent avec une bravoure digne
des plus grands éloges; tandis qu'elles bravaient le feu de
l'artillerie ennemie et s'avançaient au pas de charge, les janissaires
sortirent de leurs retranchemens et fondirent à l'arme blanche sur la
colonne de gauche; mais accueillis de front par une fusillade
meurtrière, pris en flanc par les troupes de droite, ils sont
accablés, défaits, tous reçoivent la mort. Leurs cadavres comblent les
fossés dont ils s'étaient couverts, on s'élance sur leurs membres
palpitans, on franchit tous les obstacles, le camp est emporté;
drapeaux, pièces d'artillerie, queues de pachas, effets de campemens
tombent dans nos mains. L'infanterie se jette en vain dans les maisons
et cherche à s'y défendre, on la suit, on la force; tout ce qui oppose
de la résistance est égorgé ou livré aux flammes. Pressées par le fer
et le feu, quelques colonnes essaient de déboucher dans la plaine;
mais elles tombent sous le feu de la division Friant. Le reste est tué
ou dispersé par une charge de cavalerie.

L'ennemi avait abandonné ses tentes et ses bagages; mais l'armée
sentait la nécessité de ne pas laisser reprendre haleine au visir, et
de le poursuivre jusqu'aux limites du désert. Elle abandonna le butin
aux Arabes, et continua le mouvement.

Nassif-Pacha désirait parlementer et demandait un officier de marque.
Le chef de brigade Baudot, aide-de-camp du général en chef, fut chargé
d'aller recevoir ses ouvertures; mais il ne fut pas plus tôt aperçu
des troupes turques, qu'il se vit assailli de toutes parts. Blessé à
la tête et à la main, il allait être mis en pièces, lorsque deux
mameloucks du pacha qui l'accompagnaient réussirent à l'arracher à
cette multitude sauvage. Ils le conduisirent au visir qui le fit
arrêter.

Cependant le général Reynier avait rassemblé sa division auprès de
l'obélisque d'Héliopolis. Tout à coup des nuages de poussière
s'élèvent à l'horizon; l'armée turque s'avance, conduite par le visir
en personne, et prend position sur les hauteurs qui séparent les
villages de Syriacous et d'El-Mark. Son chef s'établit derrière le
bois de palmiers qui entoure le dernier de ces villages.

Nous marchons à sa rencontre; Friant se porte sur la gauche, Reynier
sur la droite, toute l'armée s'avance et prend insensiblement son
premier ordre de bataille. Les tirailleurs ennemis sont repoussés,
chassés du bois qui les protége. Le groupe de cavalerie qui forme le
quartier-général du visir est couvert d'obus et de mitraille. Les
Ottomans ripostent, le feu s'échauffe, la canonnade devient terrible.
Mais les boulets de l'ennemi se perdent au-dessus de nos carrés, et
ses pièces, accablées de projectiles lancés avec justesse et
précision, sont bientôt démontées. Il réunit ses drapeaux épars sur
toute la ligne, c'est le signal ordinaire d'une charge générale; nous
nous y préparons. Le général Friant laisse approcher les Osmanlis,
démasque ses pièces et les couvre de mitraille. Cette terrible
réception les ébranle; ils hésitent, flottent et prennent enfin la
fuite. L'infanterie n'avait voulu tirer qu'à bout portant; elle ne
brûla pas une amorce.

Le terrain était coupé, sillonné de profondes gerçures; cette
circonstance avait ralenti l'impétuosité de la cavalerie ennemie, et
ne permit pas à la nôtre d'accabler les fuyards.

Le visir était exposé au feu de nos pièces, dans le village d'El-Mark.
Il fait ses dispositions pour nous éloigner. Son armée s'ébranle, se
divise et nous entoure de toutes parts. Ainsi placés au milieu d'un
carré de cavalerie qui avait plus d'une demi-lieue de côté, nous
tuâmes, nous fusillâmes, pas une de nos balles n'était perdue. Enfin,
les Turcs désespérant de vaincre, s'éloignent à toute bride et gagnent
El-Hanka.

Quoique battu, le visir était encore redoutable. Il avait des troupes
nombreuses, et sa présence suffisait pour armer la population contre
les Français: aussi Kléber était-il déterminé à le suivre au Caire,
dans le désert, à travers les terres cultivées, partout où il
porterait ses pas. Il se mettait sur ses traces, lorsqu'il vit venir à
lui l'interprète qui avait accompagné son aide-de-camp. Le visir
l'avait chargé de proposer à Kléber de faire cesser les hostilités, et
d'évacuer le Caire, conformément au traité qu'ils avaient conclu.
«Retournez à son camp, répondit le général, et dites-lui que je marche
sur El-Hanka.» L'armée était en mouvement et fut bientôt à la hauteur
du village. Une cavalerie nombreuse le défendait; mais elle n'aperçut
pas plus tôt nos troupes, qu'elle se replia confusément, et prit la
fuite. De ceux qui étaient sur les flancs et les derrières, les uns
revinrent sur leurs pas, les autres se dispersèrent. Quant à
Mourâd-Bey, dès que l'attaque avait commencé, il s'était éloigné à
perte de vue dans le désert, pour ne pas prendre part à l'action.

L'armée ottomane ne nous attendit pas à El-Hanka; elle s'éloignait,
fuyait, abandonnait tout ce qui pouvait retarder son mouvement. Nous
espérions la joindre dans son camp; nous forçâmes de marche; nous y
fûmes rendus avant le coucher du soleil. Elle n'avait fait que passer;
nous trouvâmes ses effets de campement, ses équipages, des objets
précieux, une grande quantité de cottes de maille, de casques de fer.
Nous étions accablés de fatigue, nous rencontrions des tentes qui nous
invitaient à réparer nos forces; nous cédâmes. La nuit tendit ses
voiles, tout fut bientôt calme, assoupi; on put distinctement entendre
le bruit du canon qu'on tirait au Caire. Kléber avait laissé dans
cette ville la 32e de bataille, et des détachemens de différens corps
qui faisaient ensemble environ deux mille hommes, auxquels il avait
ordonné, si quelque émeute générale venait à éclater, de se retirer
dans les forts. Le général Verdier, qui en avait le commandement,
devait se borner à maintenir la communication entre la ferme d'Ibrahim
Bey, la Citadelle et le fort Camin. Le général Zayoncheck commandait à
Gisëh. Ces dispositions suffisaient pour donner au général en chef le
temps de repousser le visir; mais le corps de mameloucks et d'Osmanlis
qui s'était détaché pendant la bataille, s'était sans doute joint aux
séditieux; il était nécessaire de marcher au secours. Le général
Lagrange reçut, en conséquence, l'ordre de s'y porter avec quatre
bataillons, deux de la 25e, un de la 61e et un de la 75e. Il partit
vers minuit, et bientôt après l'armée s'achemina vers Belbéis. La
route était couverte de pièces de canon, de litières sculptées, de
voitures à ressorts, et de bagages abandonnés. À chaque pas, c'était
des débris, des traces d'une déroute, telle qu'on n'en vit jamais.
Nous arrivâmes sur le déclin du jour. L'infanterie occupait les forts,
la cavalerie en défendait les avenues.

La division Reynier fit halte devant la ville. Le général Priant
obliqua sur la gauche, et l'artillerie ouvrit le feu; mais les
escadrons ennemis n'ont pas plus tôt aperçu qu'on cherche à les
tourner qu'ils tournent bride et s'éloignent. La division Friant
continue son mouvement, le général Belliard pénètre dans l'enceinte,
chasse successivement les Turcs des points les plus avantageux, et les
refoule dans l'un des forts, où ils se défendent le reste du jour. On
emploie la nuit à faire les dispositions d'attaque; mais les Turcs
proposent de rendre la place, à condition qu'ils seront libres de
rejoindre le visir, et d'emporter leurs armes. Cette dernière clause
est rejetée. L'action s'engage et devient terrible; mais les pertes
qu'ils essuient, le manque d'eau qui les accable, ne leur permettent
pas de prolonger une défense meurtrière. Ils se rendent à discrétion;
ils supplient le général en chef de leur permettre de se rallier au
visir, et de laisser à quelques uns d'entre eux les armes nécessaires
pour se défendre contre les Arabes. Il y consentit, et la place nous
fut remise. Pendant qu'on s'occupait à les désarmer, un d'entre eux,
animé par le désespoir et le fanatisme, s'écrie qu'il préfère la mort;
et comme s'il eût été indigné de ne pas la recevoir, il s'avance
contre le chef de brigade Latour, et lui tire un coup de fusil à bout
portant. Tous ceux qui ont des armes les jettent aussitôt: _Nous ne
méritons pas de les conserver_, disent-ils à nos soldats; _notre vie
est à vous_. Le coupable fut sur-le-champ puni de mort par nos
grenadiers. On ne laissa des armes qu'aux chefs, et on fit prendre à
la colonne la route de Salêhiëh.

Nous trouvâmes dix pièces de canon dans la ville et dans les environs,
indépendamment de celles que nous avions laissées lors de
l'évacuation. Parmi les premières, étaient deux pièces anglaises
semblables à celles qu'on enleva à Aboukir, et qui portaient la
devise: _Honni soit qui mal y pense._ Pendant que cela se passait, la
cavalerie du général Leclerc battait l'estrade sur la route de
Salêhiëh et dans l'intérieur des terres. Le 7e régiment de hussards
ramena, le 1er au matin, quarante-cinq chameaux avec leurs
conducteurs. L'escorte était composée de mameloucks et d'Osmanlis, qui
déclarèrent qu'ils étaient chargés de porter au Caire, à Nassif-Pacha
et à Ibrahim-Bey, une partie de leurs bagages. Kléber ne douta plus
que le visir n'eût chargé ces deux chefs de se mettre à la tête de la
révolte. L'armée ottomane était considérablement diminuée par la perte
qu'elle avait essuyée dans la bataille et la séparation des corps qui
occupaient le Caire. Il ordonna en conséquence au général Friant de
marcher sur cette ville avec le général Donzelot et cinq bataillons,
dont deux de la 61e, deux de la 75e, un de la 25e, quelques pièces
d'artillerie légère, et un détachement de cavalerie. Il le chargea de
maintenir les communications entre tous les forts jusqu'à son retour,
et lui recommanda d'éviter des attaques qui pouvaient nous causer des
pertes trop considérables.

Cependant le général Reynier marchait sur Salêhiëh avec sa division,
le 23e régiment de chasseurs et le 14e de dragons. Kléber suivait avec
la brigade du général Belliard, les guides et le 7e régiment de
hussards. À peine était-il en marche, qu'un Arabe, escorté par un
détachement de notre cavalerie, lui remit une lettre, par laquelle le
visir proposait d'arrêter la marche des deux armées, d'établir des
conférences à Belbéis (il croyait l'armée française à El-Hanka) pour
l'exécution du traité. Il faisait, après la bataille, les propositions
qu'il avait rejetées avant qu'elle fût engagée. Le général renvoya la
réponse au lendemain, et s'arrêta au village de Seneka, où il passa la
nuit. Il se remettait en marche à la pointe du jour pour gagner
Koraïm, où était Reynier, lorsqu'une vive canonnade se fit entendre en
avant de ce village. Il crut ce général fortement engagé, ordonna au
général Belliard de presser sa marche, et se porta en avant pour
prendre part à l'action. Il n'avait avec lui que les guides et le 7e
régiment de hussards. Arrivé sur les hauteurs de sable qui sont à
quelque distance du village, il découvrit la division Reynier occupée
à repousser, avec son artillerie, trois ou quatre mille cavaliers qui
l'entouraient; mais à peine est-il aperçu, que le corps ennemi fait un
mouvement subit et fond sur son escorte. Il fallait franchir
l'intervalle qui le séparait du carré du général Reynier, ou recevoir
la charge. Elle fut si impétueuse, que l'artillerie des guides n'eut
pas le temps de se mettre en batterie. Les conducteurs sont taillés en
pièces; la mêlée devient affreuse, chacun s'occupe de sa défense
personnelle. Les habitans de Koraïm voyant cette petite troupe
enveloppée, la croient perdue. Ils s'arment de lances et de fourches,
et se joignent aux assaillans. Le danger est extrême; la position
désespérée. Tout à coup le 24e de dragons paraît; le général reprend
l'offensive, charge, culbute l'ennemi, qui laisse trois cents des
siens sur la place. Il joignit alors le carré du général Reynier,
auquel se réunit bientôt celui du général Belliard. Kléber, encore
tout échauffé de ce terrible combat, fit venir l'Arabe qui lui avait
apporté le message du visir, et lui remit sa réponse aux propositions
du musulman: elle était courte et sévère. «Tenez-vous prêt à
combattre, je marche sur Salêhiëh.»

La cavalerie ennemie s'était reformée sur ces entrefaites, et
semblait vouloir de nouveau tenter la charge. Leclerc fit ses
dispositions et marcha à sa rencontre; mais elle n'osa l'attendre:
elle se mit en fuite et disparut. L'armée reprit son mouvement, et
s'avança sur Salêhiëh. Le soleil était ardent, le kamsin impétueux; on
ne respirait pas; on suffoquait de chaleur, de soif et de poussière.
Un grand nombre de bêtes de somme succombèrent dans cet affreux
trajet. Les troupes étaient moins abattues: elles se flattaient de
joindre les Ottomans; c'était une nouvelle occasion de gloire;
l'espérance les soutenait. Le général lui-même partageait cette
illusion; il pensait que le visir rallierait toutes ses forces,
courrait toutes les chances plutôt que de se laisser rejeter dans le
désert. Il se disposait, en conséquence, à livrer bataille le
lendemain au point du jour, et fit halte à deux lieues de Salêhiëh.
L'armée, qu'avaient rafraîchie quelques heures de repos, se remettait
en marche pleine d'espérance et de joie, lorsque les habitans,
accourus à sa rencontre, lui apprirent que la veille, à l'heure de
l'aw (environ trois heures après midi), le visir était monté à cheval,
et s'était perdu dans le désert avec une escorte d'environ cinq cents
hommes, seules forces qu'il eût pu réunir. Il avait abandonné, dans sa
frayeur, son artillerie et ses bagages. Jamais déroute n'avait été
accompagnée de tant d'épouvante et de confusion. L'occasion de vaincre
était perdue; mais l'ennemi avait vidé l'Égypte; le but était atteint.
Les troupes continuèrent le mouvement, furent bientôt à Salêhiëh, et
se répandirent dans le camp que l'ennemi nous avait cédé. C'était une
enceinte d'environ trois quarts de lieue que couvraient des tentes
placées sans ordre ou renversées. Ici était un coffre brisé; là, des
caisses encore pleines de vêtemens, d'encens et d'aloès; plus loin,
des pièces d'artillerie, des munitions, des selles, des harnais, et
des outres qu'on n'avait pas eu le temps de remplir. Des amas de fer
gisaient à côté des litières sculptées; des outres à demi pleines,
posaient sur des ameublemens de prix; tout était confondu pêle-mêle;
c'était un désordre, une confusion, qu'on ne vit jamais que dans le
camp des Turcs. Mais ce n'était déjà plus que les débris de l'immense
proie que les Osmanlis avaient abandonnée aux Arabes. Ceux-ci, suivant
l'usage, étaient accourus au bruit du combat, prêts à se jeter sur
celle des deux armées qui serait défaite. Une partie s'était mise sur
les traces du visir; l'autre pillait son camp: ils s'éloignèrent à
notre approche.

L'armée était exténuée; le visir avait fui. On fit halte; la cavalerie
seule eut ordre de suivre les fuyards. Elle s'enfonça aussitôt dans
les sables; mais la route était couverte de débris, l'arrière-garde
aux prises avec les Arabes. L'affaire était en bonnes mains, elle
revint au camp.

L'armée étrangère était défaite, il ne s'agissait plus que de pacifier
l'intérieur. Damiette était au pouvoir des Turcs, le Saïd obéissait à
Dervich-Pacha, et presque tous les habitans de la Basse-Égypte
étaient soulevés contre nous.

Le général Rampon, qui commandait à Menouf, se porta sur la première
de ces places; Belliard s'avança sur Lesbëh, Lanusse parcourut le
Delta inférieur, Reynier s'établit à Salêhiëh, pour prévenir le retour
des troupes qui avaient été refoulées dans le désert, et dissiper
celles qui s'étaient jetées dans la Charkié. Ces dispositions prises,
Kléber se rendit au Caire avec la 88e demi-brigade, deux compagnies de
grenadiers de la 61e, le 7e régiment de hussards, et les 3e et 14e
dragons. Il fit jeter quelques obus dans Boulac, et entra par les
jardins dans son quartier-général, qui était assiégé. Il apprit alors
ce qui s'était passé dans la capitale.

La bataille d'Héliopolis n'était pas engagée, que l'insurrection
éclatait à Boulac. Excités par quelques Osmanlis, les habitans
arborent quelques drapeaux blancs, s'arment de fusils, de sabres
qu'ils avaient tenus cachés, et se portent avec fureur contre le fort
Camin, qui n'a que dix hommes de garnison. Le commandant tire à
mitraille et les ébranle; mais ils se remettent, reviennent à la
charge. Le quartier-général est obligé d'accourir au secours. Trois
cents des leurs sont couchés dans la poussière; ils se retirent, se
barricadent, et font feu sur les troupes françaises de quelque part
qu'elles se présentent pour entrer dans la ville. Le peuple du Caire
avait été moins impétueux. Dès que les premiers coups se firent
entendre, il se porta hors de l'enceinte et attendit pour se décider
quelle serait l'issue de la bataille. Il vit arriver successivement
des corps de mameloucks et d'Osmanlis qui nous étaient échappés et
assuraient que notre défaite était inévitable. Bientôt après
Nassif-Pacha se présenta à la porte des Victoires. Il était accompagné
d'Osman-Effendi, kyaya-bey, l'un des personnages les plus
considérables de l'empire; d'Ibrahim-Bey, de Mehemet-Bey-El-Elfy,
d'Hassan-Bey-Jeddaoui; en un mot, de tous les chefs de l'ancien
gouvernement, excepté Mourâd. Ils annonçaient que nous avions été
taillés en pièces, qu'ils venaient prendre possession de la capitale
au nom du sultan Sélim, et y célébrer le triomphe de ses armes sur les
infidèles. Ils étaient accompagnés d'environ dix mille cavaliers
turcs, de deux mille mameloucks, et de huit à dix mille habitans des
villages qui s'étaient armés. Personne ne douta plus de la victoire,
chacun s'efforça de faire éclater sa joie. Les uns étaient charmés
de voir triompher le Prophète, les autres avaient à faire oublier les
liaisons qu'ils avaient eues avec les infidèles.

Nassif-Pacha profite de cet élan de la multitude, et se rend de suite
au quartier des Francs. Il en fait ouvrir les portes, et pendant que
deux négociants tombent à ses pieds en lui montrant la sauve garde du
visir, la foule se jette dans l'enceinte. Elle force les maisons,
pénètre dans les magasins, les comptoirs; pille, massacre, incendie.
En quelques instans tout est détruit, égorgé; et ce quartier, tout à
l'heure si florissant, n'est plus qu'un monceau de cendres.

Le pacha profite de l'exaltation publique et pousse la multitude sur
nos soldats. Il en inonde la place, les avenues qui conduisent au
quartier-général, et s'avance à la tête de ses troupes pour la
soutenir. L'adjudant-général Duranteau n'avait pas deux cents hommes à
opposer à ces flots d'ennemis; néanmoins, il tente une sortie, et les
repousse. Déconcerté par cette résistance inattendue, Nassif fait
occuper les maisons et appelle le peuple aux armes. On arbore des
drapeaux blancs; on prêche; on remue toutes les passions: dans un
instant la population entière est sur pied. On attaque les Cophtes; on
massacre les Grecs, les Syriens; partout le sang ruisselle. On se
porte à la police; on saisit Moustapha-Aga et on l'empale. La populace
regarde le supplice de ce magistrat comme le gage de l'impunité; elle
applaudit, et se livre avec fureur à la sédition et au pillage. Sept
soldats français se trouvaient auprès de Moustapha, lorsqu'il fut
arrêté. Les séditieux se promettaient de les tailler en pièces, et
réussirent à en mettre trois hors de combat; mais, percés eux-mêmes à
coups de baïonnette, ils n'osèrent faire tête à ces braves, qui,
attaquant, se défendant, emportant leurs blessés, arrivèrent enfin à
la citadelle, après s'être débattus pendant une lieue, au milieu des
flots qui les pressaient.

L'insurrection durait depuis deux jours, et les forces réunies des
mameloucks, des Osmanlis et des séditieux, n'avaient pu triompher de
la résistance de deux cents Français. Nassif-Pacha préparait une
nouvelle attaque, lorsqu'il aperçut la colonne du général Lagrange qui
arrivait d'El-Hanka. Il retire aussitôt ses troupes, rassemble quatre
mille chevaux, et court à sa rencontre. Le général forme ses carrés,
et ouvre la fusillade. Les assaillans se dispersent; il continue son
mouvement, et entre au quartier-général. Il apporta un secours aussi
nécessaire qu'inattendu, et la première nouvelle de la victoire.

Le poste fut bientôt inexpugnable; la citadelle et le fort Dupuy
continuèrent à tirer sur la ville, qu'ils bombardaient dès les
premiers instans de la révolte.

Nous fûmes cependant obligés d'abandonner successivement les maisons
que nous occupions sur la place. Les insurgés s'avançaient aussi sur
notre gauche, dans le quartier cophte. Ils prenaient les positions les
plus propres à intercepter nos communications et à conserver celles
qu'ils avaient au-dehors. Le général Friant arriva sur ces entrefaites
avec cinq bataillons. Il repoussa l'ennemi sur tous les points; mais
les succès même qu'il obtint, lui firent sentir combien il était
difficile de pénétrer dans l'intérieur de la ville, de quelque part
qu'on se présentât. On trouva dans toutes les rues, et pour ainsi dire
à chaque pas, des barricades de douze pieds en maçonnerie et à double
rang de créneaux. Les appartemens et les terrasses des maisons
voisines étaient occupés par les Osmanlis qui s'y défendaient avec le
plus grand courage.

On mettait tout en oeuvre pour entretenir l'erreur du peuple sur la
défaite des Français. Ceux qui paraissaient en douter étaient livrés
aux tortures ou emprisonnés. Les insurgés déployèrent une activité que
la religion peut seule donner dans ce pays; ils déterrèrent des pièces
de canon qui étaient enfouies depuis long-temps. Ils établirent des
fabriques de poudre, parvinrent à forger des boulets avec le fer des
mosquées, les marteaux et les outils des artisans. Ils formèrent des
magasins de subsistances des provisions des particuliers, qui sont
toujours très fortes; ceux qui portaient les armes ou qui
travaillaient aux retranchemens, avaient seuls part aux distributions;
les autres étaient oubliés. Le peuple ramassait nos bombes et nos
boulets à dessein de nous les renvoyer; et comme ils ne se trouvaient
pas du calibre de leurs pièces, ils entreprirent de fondre des
mortiers, des canons, industrie extraordinaire dans ce pays, et ils y
réussirent.

Le général Friant arrêta les progrès de l'ennemi, en faisant mettre le
feu à la file des maisons qui ferment la place Esbekié, à la droite du
quartier-général. Une partie du quartier cophte fut aussi incendié,
soit par nous, soit par les insurgés.

Telle était la position du Caire lorsque Kléber s'y rendit. Nous
n'avions qu'une très petite quantité de fer coulé à notre disposition;
nous manquions surtout de bombes et d'obus. Toute entreprise partielle
lui parut dangereuse; il se détermina à attendre le retour de nos
munitions, celui des troupes du général Belliard, qui devait remonter
au Caire aussitôt qu'il aurait occupé Damiette, et celui de la
division Reynier, qu'il rappela; en même temps, il fit achever les
retranchemens, établir une batterie et préparer des combustibles; il
travailla aussi à diviser les insurgés, à les intimider, à répandre la
défaite du visir. Il fit parvenir des lettres aux cheiks et aux
principaux habitans du pays. Moustapha-Pacha, qu'il avait retenu,
écrivit par son ordre à Nassif-Pacha et à Osman-Effendi. Les
mameloucks, le peuple du Caire et les Osmanlis, dont les intérêts sont
tout-à-fait opposés, ne restèrent pas long-temps unis. Nassif-Pacha,
Othman-Kayaya et Ibrahim-Bey, effrayés de ces dispositions, qu'ils ne
pouvaient contenir, firent des ouvertures, et la capitulation fut
arrêtée.

Elle leur était avantageuse sous bien des rapports, cependant elle ne
fut pas exécutée. Ceux des habitans qui avaient excité et entretenu la
sédition craignirent de rester exposés à notre vengeance, qu'ils
jugeaient devoir être terrible comme elle l'est toujours dans
l'Orient. Ils soulevèrent de nouveau la populace, firent distribuer de
l'argent, des subsistances, et ordonnèrent des prières publiques; les
femmes et les enfans arrêtaient les janissaires, les mameloucks; les
conjuraient de ne pas les abandonner, et leur reprochaient leur
désertion. D'un autre côté, les notables de la ville parvinrent à
rapprocher plusieurs chefs de mameloucks et d'Osmanlis, parmi lesquels
le général Kléber avait semé la dissension; les janissaires
refusèrent de livrer les portes, et les hostilités recommencèrent sur
tous les points.

Les circonstances étaient difficiles; nous n'avions pu assembler les
ressources dont nous disposions, et nous étions obligés de ménager la
place. Il fallait la réduire, mais par des moyens qui ne compromissent
ni l'armée ni la population. Le Caire nous était indispensable, sa
ruine eût fait dans l'Orient une impression fâcheuse; Kléber résolut
de tout tenter avant de recourir à une attaque de vive force pour le
soumettre. Mourâd-Bey jouissait d'une haute estime parmi les siens: le
courage, la constance, le génie de ressources qu'il avait déployés
dans cette lutte inégale, avaient encore accru la réputation que lui
avait faite ses anciennes victoires. Les intelligences qu'il
entretenait avec les Français devaient exercer une haute influence sur
l'opinion; c'était un aveu d'impuissance, de lassitude, dont l'effet
moral pouvait calmer l'exaltation populaire; le général en chef s'en
prévalut avec habileté: il laissa percer le secret des négociations,
et fit répandre les rapports, les communications qu'il avait depuis
long-temps avec Mourâd.

Surpris à Sédiman par Zayoncheck, qui lui enleva sa tente, ses
bagages; poursuivi par le général Belliard, qui le poussa à toute
outrance au milieu du désert, ce bey s'était décidé à traiter. Il
avait obtenu une trêve, et s'était retiré à Benesëh, où il se
remettait de ses fatigues, lorsque le visir l'appela dans son camp. Il
connaissait la perfidie des Turcs; il délibéra long-temps s'il devait
s'y rendre; une autre considération le retenait encore. Il s'était
rapproché des Français, leur loyauté ne l'avait pas moins charmé que
leur bravoure; il sentait que sa vie, sa puissance, couraient moins de
risques avec eux qu'avec les Osmanlis: il ne voulut pas joindre les
pachas sans consulter le général Kléber. Mais aucune rupture n'avait
encore éclaté, celui-ci ne crut pas devoir gêner ses déterminations;
il lui répondit que sous les tentes du visir comme sous les siennes,
il ne voyait jusqu'à présent que des amis; qu'il pouvait, s'il le
jugeait convenable, réunir ses troupes à celles que commandait
Youssef.

Les hostilités ne tardèrent pas à devenir inévitables. La face des
choses était changée, Kléber résolut de s'assurer des dispositions de
Mourâd-Bey. Il chargea le président de l'Institut, Fourier, de faire
les ouvertures; elles furent accueillies. Setty-Fatmé, qui avait passé
des bras d'Aly-Bey dans ceux de Mourâd, et dont la maison était depuis
trente ans le seul asile qui fût ouvert aux malheureux, se chargea de
les transmettre au bey. Elle ne dissimula pas combien il était disposé
à traiter; mais elle craignait qu'on eût trop attendu, que Mourâd, qui
était dans la matinée à quatre lieues du Caire, ne s'en fût éloigné.
Il était encore sur les bords du Nil; l'émissaire de Fatmé le joignit
et ne tarda pas à rapporter sa réponse. Elle était précise: «Si les
Français consentent à livrer bataille au visir, j'abandonne les Turcs
pour me joindre à eux; mais tant que la rupture sera incertaine je ne
puis m'engager à rien.» Kléber, charmé de sa franchise, se borna à lui
demander de ne prendre aucune part à l'action. Il y consentit,
rassembla ses mameloucks, au moment où l'on se disposait à en venir
aux mains, et gagna la rive droite du Nil. Ibrahim le sollicita
vainement de se joindre à lui pour se jeter dans le Caire; il fut
sourd à ses instances, et alla s'établir à Tourah Les négociations en
étaient à ce point, lorsque Nassif-Pacha et Ibrahim-Bey refusèrent
d'exécuter la capitulation qu'ils avaient consentie. Osman-Bey-Bardisy
fut chargé de les suivre. «Vous déclarerez aux Français, lui dit
Mourâd, que je m'unis à eux, parce qu'ils m'ont mis dans
l'impossibilité de continuer la guerre. Je demande à m'établir dans
une partie de l'Égypte, afin que s'ils la quittent, je m'empare, avec
les secours qu'ils me fourniront, d'un pays qui m'appartient et qu'eux
seuls peuvent m'enlever.» C'est à cela que se réduisaient ses
instructions. Kléber lui répondit avec la même franchise; il lui
garantit qu'il ne serait plus inquiété par nos troupes, et qu'après
les intérêts de l'armée qui lui était confiée, il n'aurait rien de
plus cher que ceux des mameloucks. Ces conditions furent agréées, des
conférences s'établirent au quartier-général, et furent souvent
interrompues par le bruit des pièces qui tonnaient sur le Caire:
enfin, le traité fut conclu. Mourâd-Bey, suivant son expression,
devint sultan français, et alla prendre possession des provinces qui
s'étendent des cataractes à Kenëh. Il nous expédia aussitôt des
convois de subsistances, désarma les Osmanlis qui s'étaient rassemblés
dans son camp, et ne cessa d'entretenir des intelligences qui
préparèrent la capitulation. Peu satisfait néanmoins de la lenteur
avec laquelle elles opéraient, il proposa à Kléber d'incendier la
place, et lui envoya même des barques chargées de roseaux. Son
intervention fut plus prompte et plus efficace sur les peuplades de la
Haute-Égypte. Derwich-Pacha, qui, en vertu de la convention
d'El-A'rych, était allé prendre le commandement des provinces qu'elles
habitent, les avaient soulevées à la nouvelle de la rupture, et
s'avançait sur le Caire à la tête d'un rassemblement nombreux. Mourâd
expédia des ordres aux villages; les fellâhs furent rappelés. Le bey
reçut sur ces entrefaites l'ordre de dissiper les bandes qu'avait
insurgées le pacha; la chose était faite, il se borna à répondre à
Kléber que ses intentions avaient été prévenues, que Derwich avait
déjà perdu les deux tiers de ses gens: «Au reste, ajouta-t-il,
faites-moi savoir si vous demandez sa tête ou si vous exigez seulement
qu'il quitte l'Égypte.» C'était en effet tout ce que voulait le
général en chef; il ne tarda pas à être satisfait, Derwich repassa en
Syrie.

Les Turcs n'étaient pas plus heureux dans le Delta. Douze à quinze
mille d'entre eux s'étaient jetés à Damiette, et en occupaient les
forts, les arsenaux. Le général Belliard, chargé de les suivre à la
tête de douze cents hommes, les joint, les culbute, leur enlève
quatorze pièces de canon et les disperse. Les habitans, stupéfaits de
sa victoire, accoururent au-devant de lui et implorèrent sa clémence;
mais ils s'étaient portés à mille excès; ils avaient pris les armes,
outragé les Français, brûlé le général en chef en effigie; il les
renvoya à Kléber, qui leur imposa une contribution de 200,000 francs;
correction bien légère en comparaison de celle qu'ils attendaient.

Maître de cette place importante, le général Belliard s'avança sur
Menouf, calmant, pacifiant cette population farouche que le fanatisme
avait soulevée. L'adjudant-général Valentin obtenait le même, résultat
devant Méhallé-el-Kebiré, et marchait sur Senrenhoud, dont les
habitans, plus opiniâtres, refusaient de se soumettre au vainqueur. Il
somme la place de rendre les armes; on lui répond que c'est par ordre
du visir qu'on les a prises, qu'on ne reconnaît d'autres firmans que
ceux du grand-seigneur. Il fait ses dispositions; l'ennemi croit qu'il
se retire, et fond sur lui par toutes les issues; mais tourné,
accablé, rompu, il est obligé de demander grâce, et se rend à
discrétion. Tantah éprouve le même sort. Nos colonnes vont, viennent,
parcourent le Delta et font tout rentrer dans l'ordre. Cependant le
siége du Caire se poussait avec vigueur. Reynier était arrivé avec une
partie de ses troupes; on avait reçu quelques munitions, la place
était resserrée de tous côtés. Le général Almeiras reçut ordre
d'attaquer le quartier cophte: il s'y porta à l'entrée de la nuit,
força les maisons, enfonça les barricades qui abritaient l'ennemi,
pénétra fort avant, et s'établit la gauche au mur du rempart et la
droite à la hauteur de nos postes sur la place Esbekié. Les Turcs
revinrent à la charge; mais enfoncés, battus sur tous les points, ils
se retirèrent en nous laissant quatre drapeaux dans les mains. Nos
communications furent dès-lors plus promptes et plus rapides; elles
s'étendaient directement d'une extrémité de la ligne à l'autre. Elles
devinrent encore plus faciles par le succès qu'obtint le général
Reynier. Les insurgés avaient retranché près du fort Sulkowski un
santon qui nous incommodait beaucoup. Il l'enleva; et profitant de
l'effroi qu'il avait jeté parmi les Turcs, il attaqua, força les
maisons qu'ils défendaient, et livra aux flammes toutes celles qui
n'étaient pas nécessaires à la sûreté du poste qu'il avait emporté.

À la droite, les travaux ne se poussaient pas avec moins d'activité.
On voulait se mettre en mesure de faire une attaque combinée qui
commencerait par les ailes et se propagerait jusqu'au centre, en avant
de notre position. En conséquence, un détachement du régiment de
dromadaires que soutenait une compagnie de grenadiers, se porte
brusquement sur la droite de la place Esbekié, attaque la maison
qu'avait occupée la direction du génie s'en empare, et s'y retranche
sous une grêle de balles.

Le feu continuel que la citadelle et les forts étaient obligés de
faire, pour seconder des attaques si vives et si multipliées, eut
bientôt épuisé nos munitions. L'ennemi s'en aperçut, et profita de
cette circonstance pour échauffer le peuple, dont l'ignorance et le
fanatisme se prêtaient à toutes les séductions que les chefs
imaginaient. Nous étions aux dernières extrémités, nous manquions de
poudre, de subsistances; nous allions être à la merci des croyans.
C'était des prédications, des chants, tout ce qui pouvait exalter la
multitude. Mais nous avions reçu des munitions, le général Belliard
nous avait joints; nous nous soucions peu des secours qu'ils
attendaient du ciel. Ils s'imaginaient que nous n'osions attaquer
Boulac, que nous étions trop faibles pour le réduire, que nous ne
pourrions arriver à eux. L'idée qu'ils avaient de nos forces était de
nature à prolonger la défense, Friant fut chargé de les détromper. Il
cerna, investit Boulac, et le somma d'ouvrir ses portes.
Malheureusement, il offrit de tout oublier, de ne rechercher personne;
on le crut hors d'état de sévir, on refusa de se soumettre. Le général
Belliard, qui conduisait l'attaque résolut, de faire encore une
tentative. Les Orientaux n'obéissaient qu'à la force: il la déploya,
ouvrit un grand feu d'artillerie et essaya une dernière sommation.
Elle fut aussi vaine que les premières. Les insurgés voyant qu'on
parlemente encore, reviennent de l'effroi que leur a causé ce déluge
inattendu de projectiles. Ils se retranchent, se barricadent, occupent
tous les créneaux qu'ils ont ouverts, et répondent par une fusillade
meurtrière. Le général, outré de cette obstination, ne les ménage
plus; la charge bat, les soldats s'ébranlent; les retranchemens, les
redoutes, tout est emporté. En vain l'ennemi se jette dans les
maisons; les flammes, la baïonnette, courent sur sa trace; il est
brûlé, mis en pièces: ce n'est partout que sanglots, que désespoir. Le
général accourt au milieu de cet affreux désordre; il veut sauver
cette aveugle population, il lui offre la vie, l'oubli du passé; elle
lui répond par des cris de fureur. Le carnage recommence alors, le
sang coule à flots, et cette cité populeuse n'est bientôt qu'un
monceau de cadavres et de cendres. Tout est dissipé, tout est vaincu;
il n'y a plus de résistance possible; les chefs des corporations
accourent auprès du général et se mettent à sa disposition. Aussitôt
le carnage cesse, les hostilités s'arrêtent et l'armistice est
proclamé.

Boulac était réduit, le Caire détrompé, Kléber résolut de mettre à
profit l'impression qu'avait dû produire cette exécution sanglante;
mais la pluie survint, nous fûmes obligés d'ajourner nos apprêts. Le
temps néanmoins ne tarda pas à se remettre au sec. Les bois, les
toitures, perdirent l'eau dont ils s'étaient chargés; nos moyens
d'incendie avaient repris toute leur force, nous fîmes nos
dispositions. Les Turcs s'étaient retranchés dans les maisons qui
avoisinent la place Esbekié. Ils avaient placé de l'artillerie dans
les unes, établi des postes dans les autres, et crénelé avec soin le
palais Setty-Fatmé, où s'appuyait leur gauche. C'était là que
s'organisaient les sorties, là que se formaient les colonnes qui
venaient chaque jour assaillir le quartier-général. Ce fut aussi là
qu'on résolut de commencer l'attaque. Tentée de front, elle eût été
meurtrière, on recourut à l'art; on découvrit, on mina l'édifice,
hommes et bâtimens tout eut bientôt disparu. Les troupes s'ébranlent
aussitôt; l'action s'engage, devient générale; partout on lutte avec
fureur. Culbutés à la droite par le général Donzelot, les Osmanlis
sont rompus au centre par le général Belliard, qui les cerne, les
replie, les pousse de rue en rue, lorsqu'une balle l'atteint et le met
hors de combat: cet accident rend la poursuite moins ardente. Les
insurgés se forment de nouveau et menacent de revenir à la charge.
Mais le général Reynier a forcé la porte Bab-el-Charyëh, l'incendie et
la mort courent sur ses pas. Toute espérance est désormais perdue.
Nassif-Pacha s'éloigne; il cherche à sauver sa cavalerie, suit les
détours, s'engage, pousse à travers les décombres, et se croit hors de
danger, lorsqu'il trouve au débouché d'une rue, une compagnie de
carabiniers qui le reçoit à bout portant. Il essaie de se faire jour,
mais ses efforts sont inutiles; il n'échappe à la mort qu'en
abandonnant son cheval pour se jeter dans les maisons voisines, d'où
il gagne les quartiers qu'occupent encore les siens. Une partie des
Turcs était couchée dans la poussière, le reste avait fui; il n'y
avait plus qu'une batterie qui continuât le feu. Les carabiniers, qui
marchaient contre elle lorsqu'ils s'étaient trouvés en présence du
pacha, reprennent leur mouvement, escaladent les mosquées,
franchissent les terrasses, arrivent à la tour où sont les pièces et
les enclouent.

Les Osmanlis étaient accablés; ils n'avaient pu défendre leurs
retranchemens ni leurs murailles; l'élite de leurs troupes avait
succombé, la ville était en feu; ils ne s'abandonnaient plus aux
vaines espérances dont ils s'étaient bercés. D'un autre côté, les
cheiks, qui n'avaient cessé d'être en relation avec le général en
chef, insistaient auprès des pachas sur les dangers d'une plus longue
résistance. Ils leur représentaient qu'inutile au visir, cette lutte
pesait au peuple, dont elle compromettait la vie et la fortune.
Osman-Bey-Bardisy, que Mourâd avait dépêché à Ibrahim, joignit ses
instances à celles des cheiks. Il offrit la médiation de son chef aux
insurgés, et les pressa vivement de rendre la place. Ils y
consentirent, mais à des conditions telles que le bey ne voulut pas
les transmettre au général Kléber, et se contenta de lui adresser les
deux officiers qui en étaient porteurs. Le général les reçut en
présence de son état-major, écouta patiemment les propositions qu'ils
étaient chargés de lui faire, et les conduisant à l'embrasure d'une
croisée, il leur montra l'incendie du Caire et les ruines de Boulac.
Ce fut toute sa réponse. Il prit ensuite à part l'envoyé d'Ibrahim,
et lui donna connaissance du traité qu'il avait conclu avec Mourâd. Le
bey fut stupéfait. On put juger à son étonnement de l'effet que cette
transaction produirait dans la place dès qu'elle y serait connue.

Les deux envoyés se retirèrent, et ne tardèrent pas à reparaître avec
des propositions moins incompatibles avec l'état des choses. Ils
sollicitèrent une suspension d'armes; le général refusa. Ils
insistèrent, et demandèrent que du moins on ne fît pas d'attaque aussi
vive que l'avait été la dernière. Ils déploraient ces actions
sanglantes, et prétendaient qu'à la veille de s'entendre, comme on
l'était, sur l'évacuation du Caire, elles n'avaient plus d'objet.
Kléber examina, modifia le projet de capitulation qu'ils lui
présentaient, et leur permit de visiter ceux de leurs compatriotes que
le général Belliard avait faits prisonniers à Damiette. Ils apprirent
de leur bouche les défaites qu'ils avaient essuyées, le désastre du
visir, et la reprise de toutes les places de la Basse-Égypte. Cette
entrevue les rendit plus humbles; ils allèrent porter au Caire la
consternation dont ils étaient frappés. On résolut de l'augmenter
encore; on marcha aux retranchemens dès que la nuit fut close; on les
força, on culbuta ceux qui les défendaient, on ne s'arrêta que lorsque
tout fut débusqué. L'attaque ne tarda pas à se rallumer; mais le jour
commençait à poindre, Osman-Aga accourut avec la capitulation revêtue
de la signature de Nassif-Pacha. Les hostilités cessèrent, les otages
furent échangés, et nos postes établis sur le canal, depuis la Prise
d'eau, jusqu'à la porte Bal-el-Charyëh.

Les Turcs se mirent aussitôt en mesure d'évacuer la place, et se
retirèrent enfin emmenant avec eux les principaux chefs de
l'insurrection. Trois à quatre mille habitans les suivirent aussi, et
se dispersèrent dans les villages pour se soustraire à la vengeance
des Français, dont ils se faisaient une idée monstrueuse.

Le général avait cependant promis de n'en exercer aucune; il avait
même garanti paix et protection à tous ceux qui retourneraient
tranquillement à leurs travaux. Il se réservait une satisfaction mieux
entendue; c'était d'imposer le commerce, de faire contribuer les
riches, et d'en tirer les moyens de faire face aux besoins de l'armée.

Le général Reynier, chargé d'escorter les Turcs jusqu'à Salêhiëh,
retira ses troupes de la porte des Victoires, afin d'éviter de leur
donner ombrage. Il ne prit avec lui qu'un régiment de cavalerie, se
rendit à la Koubbé, où l'attendaient les Osmanlis; il se mit en route
avec cette escorte, suivi à une assez longue distance par toute sa
division. L'ennemi ne cacha pas la frayeur que lui causait ce
redoutable voisinage; mais il éprouva bientôt que nos soldats ne sont
pas moins généreux après la victoire, que terribles au milieu du feu,
et cessa de s'abandonner aux alarmes qu'ils lui causaient.
Nassif-Pacha surtout ne revenait pas de l'ordre, des égards qui
présidaient à la marche. Ibrahim-Bey n'était pas moins étonné; ils ne
pouvaient concevoir cette subordination qui fait la force des armées
européennes, et témoignaient à l'envi l'admiration, la reconnaissance
qu'elle leur inspirait.

Ibrahim, fatigué des revers d'une guerre qui ne lui offrait ni
espérances ni compensations, s'était laissé ébranler par l'exemple de
Mourâd; il avait témoigné au général Kléber le désir d'obtenir les
conditions qu'avait acceptées son rival, et devait se séparer des
Turcs dès qu'il aurait atteint la lisière du désert. Il était muni
d'un passe-port du général en chef, qui l'autorisait à gagner la
Haute-Égypte. Mais, soit crainte, soit répugnance, il ne se sépara pas
de Nassif-Pacha, comme il s'était engagé à le faire, dès qu'il serait
parvenu à Belbéis ou à Salêhiëh, et repassa en Syrie.

Pendant que nous étions aux prises avec les Turcs, les Anglais avaient
débarqué à Souez, où ils s'étaient établis avec des troupes, de
l'artillerie. Informé de cette occupation par Mourâd, Kléber résolut
de jeter les insulaires à la mer, et fit marcher contre eux, dès qu'il
eut emporté Boulac. Le chef de brigade Lambert et l'adjudant-général
Mac-Sheedy allèrent les chercher à la tête d'un détachement de la 21e
légère, d'une compagnie de grenadiers de la 32e de ligne, de cent
dromadaires, d'un détachement de dragons, de quelques sapeurs, et de
trois pièces d'artillerie légère.

Mac-Sheedy, qui avait déjà commandé Souez, avait ordre de reprendre
le commandement de la place, et Lambert de ramener les troupes qui ne
seraient pas nécessaires pour la conserver. Cette colonne cheminait à
travers les sables, et était près d'atteindre le fort d'Adgeroud,
lorsqu'elle rencontra Osman-Bey-Hassan avec plusieurs kiachefs, des
mameloucks et des Arabes, au nombre d'environ deux cents. Le bey
venait de Ghazah; il avait passé par Souez pour s'entendre avec les
Anglais, et les engager à l'accompagner au Caire, où il allait
rejoindre Ibrahim-Bey, pour l'aider, disait-il, à exterminer les
Français qui souillaient encore cette capitale. La fusillade
s'engagea; mais la nuit était épaisse; les mameloucks perdirent quinze
à vingt hommes, et échappèrent à la faveur des ténèbres qui ne
permettaient pas de les poursuivre. Nous continuâmes; nous espérions
joindre les Anglais qui occupaient Souez avec cinq cents nationaux, et
sept à huit cents Mekkins; mais Smith avait déjà donné l'éveil à
l'officier qui les commandait. L'artillerie avait été embarquée, les
troupes européennes étaient à bord et n'avaient laissé sur le rivage
que des postes insignifians. Tel était l'état des choses, lorsque
quatre mameloucks, échappés à la rencontre d'Adgeroud, vinrent
annoncer que nous approchions. Toujours prodigue de déceptions,
l'Anglais blâme la frayeur qui les emporte; il proteste que l'armée
française est détruite, que le détachement est un ramassis de fuyards
qu'il livre au glaive des Mekkins, et regagne son vaisseau.

Cependant, la colonne arrive devant Souez. Les dromadaires se portent
sur la montagne de Kalyoumëh, les grenadiers de la 32e tournent la
place, interceptent la mer, et empêchent les bâtimens marchands de
sortir du port. Ces dispositions faites, on marche à l'ennemi; on
l'attaque, on l'enfonce, on entre pêle-mêle avec lui dans la ville, on
s'empare de tous les forts. Cette journée mit le complément aux succès
qui nous assuraient de nouveau la possession de l'Égypte.

Les Anglais essayèrent d'empêcher les bâtimens de commerce de rentrer
dans le port, d'où le combat les avait éloignés. Ils en incendièrent
même un qui avait échoué hors de portée de canon et en détruisirent
huit autres qui cherchaient à regagner la place. Cette conduite atroce
envers des hommes qui, la veille, se battaient pour eux, nous rallia
les habitans. Tout étonnés de la bienveillance que nous leur
témoignions, ils ne savaient ce qu'ils devaient admirer le plus, de la
générosité de leurs vainqueurs, ou de la perfidie de leurs alliés.

L'expédition terminée, le chef de brigade Lambert ramena une partie
des troupes au Caire, que les Osmanlis venaient d'évacuer. Les
palissades, les fortifications dont ils l'avaient coupée, furent
aussitôt détruites, et l'armée se réunit dans la plaine de la Koubbé.
Elle reçut les éloges de Kléber, exécuta diverses manoeuvres, qui
firent l'admiration des beys Osman-El-Bardisy et Othman-El-Achâr;
elle défila ensuite, et fit une entrée triomphante, au bruit répété
des décharges de l'artillerie des régimens et des forts, qui
célébraient à l'envi les succès que nous avions obtenus. La population
ne resta pas étrangère au spectacle qui était étalé sous ses yeux;
elle s'était répandue dans la plaine, elle couvrait les terrasses, les
avenues, et suivait avec émotion les ploiemens et les déploiemens qui
lui avaient été si funestes.

L'Égypte était pacifiée, les pachas avaient repassé le désert; Kléber
put se livrer tout entier à sa solitude administrative. Le Caire et
Boulac attendaient avec anxiété les châtimens qu'il réservait à leur
révolte. Cette disposition se prêtait aux mesures qu'il méditait; il
frappa le commerce, fit contribuer les riches, et imposa ces deux
places à 12 millions. Elles s'attendaient à beaucoup plus; elles
acquittèrent avec joie une contribution que, dans leurs moeurs
orientales, elles regardaient comme une vengeance bien légère pour le
mal qu'elles nous avaient fait. Elle suffit néanmoins pour solder
l'arriéré, aligner la solde, et mettre le général à même d'attendre la
saison du recouvrement; mais ce n'était pas assez d'être au pair; il
fallait s'assurer, se créer des ressources, se faire un fonds de
réserve, élever, en un mot, la recette au-dessus de la dépense. Ce fut
là que tendirent les efforts de Kléber. Il prit connaissance de toutes
les sources du revenu public; il s'adressa à tous ceux qui en avaient
fait une étude spéciale, demanda, recueillit partout des lumières, et
acquit bientôt la preuve qu'une partie des contributions nous
échappait. Il mit fin à cet abus, fit rentrer dans les caisses de la
colonie tout ce que la perception en détournait, et se trouva bientôt
dans la situation la plus prospère. Il pourvut alors à ce qu'exigeait
la défense du pays qu'il occupait; il répara, étendit les
fortifications qui existaient déjà, et en éleva de nouvelles dans les
lieux où le besoin s'en était fait sentir: les places, comme la
capitale, les côtes, comme le désert, se couvrirent également
d'ouvrages. Les chances de l'agression extérieure étaient diminuées,
et celles de l'attaque intérieure n'existaient plus. Nous avions
formé, avec le seul parti qui pût la tenter, une alliance d'autant
plus durable, qu'elle était utile à l'un et nécessaire à l'autre; elle
était nécessaire aux mameloucks, parce qu'elle seule pouvait leur
assurer une existence tranquille, et les faire jouir d'un repos dont
deux ans de guerre continue leur avaient révélé tout le prix; elle
nous était utile par l'effet moral qu'elle produisait sur les
indigènes. Nous avions battu le visir; Mourâd s'honorait du titre de
sultan français. Le peuple, qui voyait notre prise de possession
sanctionnée par la victoire et par celui qui l'avait si long-temps
combattue, la jugeait irrévocable, et s'accoutumait à regarder
l'Égypte comme nous étant bien acquise. Ces dispositions avaient
encore un autre avantage; elles nous donnaient le moyen de faire des
recrues parmi les naturels, de réparer les pertes que nous
éprouvions. Déjà la légion grecque, qui, au départ de Bonaparte, était
encore peu nombreuse, comptait deux mille hommes dans ses rangs. Elle
avait ses grenadiers, ses canonniers, son artillerie de campagne, et
avait fait preuve de bravoure pendant le siége du Caire. Une nouvelle
compagnie de Syriens s'était formée; on avait aussi organisé des
mameloucks de la même nation, et appelé les Cophtes sous les drapeaux.
Tous les corps s'organisaient, se disciplinaient, et promettaient de
rivaliser avec les demi-brigades, dont ils admiraient la bravoure.
L'armée, la colonie, tout prenait une face nouvelle, lorsque Kléber
tomba sous les coups d'un assassin.


FIN DES MÉMOIRES DU MARÉCHAL BERTHIER

SUR LA CAMPAGNE D'ÉGYPTE.



TABLE DES MATIÈRES CONTENUES DANS CE VOLUME.


  AVERTISSEMENT.                                               _Page._

  NOTICE SUR BERTHIER.                                              V

  EXPÉDITION D'ÉGYPTE.                                              1

  Débarquement des Français en Égypte.--Prise d'Alexandrie.     _ibid._

  Marche de l'armée française au Caire.--Bataille de
  Chebreisse.--Bataille des Pyramides.                              9

  Combat de Salêhiëh.--Ibrahim-Bey est chassé de l'Égypte.         22

  L'armée marche en Syrie.--Affaire de El-A'rych--Bataille du
  mont Thabor.--Prise de Ghazah et de Jaffa.                       27

  Siége de Saint-Jean-d'Acre.                                      56

  Expédition dans la Haute-Égypte.                                104

  Combat de Souhama.                                              130

  Combat de Copthos.--Assaut du village et de la maison
  fortifiée de Benout.                                            133

  Combats de Bardis et de Girgé.                                  140

  Combat de Géhémi.                                               142

  Combat de Bénéadi.                                              144

  Combat de Sienne.                                               148

  Bataille et siége d'Aboukir.                                    147

  Dispositions de Bonaparte avant de quitter l'Égypte.--Motifs
  qui le déterminent, etc.                                        165

  COMMANDEMENT DE KLÉBER.                                         187

  Des mesures qu'il prend pour assurer la défense et calmer
  la population.                                                _ibid._

  PIÈCES JUSTIFICATIVES.                                          221

  Fragmens de la correspondance de l'état-major.                _ibid._

  Kléber hasarde une nouvelle tentative auprès du visir.          235

  PIÈCES JUSTIFICATIVES.                                          276

  Réponse du grand-visir, à la lettre qui lui a été écrite par
  le général en chef Kléber, le 5e complémentaire an VII,
  apportée le 1er brumaire an VIII par le trésorier de
  Moustapha-Pacha, prisonnier au Caire.                         _ibid._

  ARTIFICES DE SIDNEY.                                            297

  Insurrection.--Prise d'El-A'rych.                             _ibid._

  PIÈCES JUSTIFICATIVES.                                          316

  NÉGOCIATIONS DE SALÊHIËH.                                       330

  Les Français consentent à évacuer l'Égypte.                   _ibid._

  PIÈCES JUSTIFICATIVES.                                          357

  LES ANGLAIS REFUSENT D'EXÉCUTER LA CONVENTION D'EL-A'RYCH       386

  Bataille d'Héliopolis.                                        _ibid._


FIN DE LA TABLE.

  DE L'IMPRIMERIE DE CRAPELET,
  rue de Vaugirard, nº 9.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Campagne d'Égypte (Volume 1) - Mémoires du maréchal Berthier" ***

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