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Title: L'Illustration, No. 0048, 27 Janvier 1844
Author: Various
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "L'Illustration, No. 0048, 27 Janvier 1844" ***

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                           L'ILLUSTRATION

                         JOURNAL UNIVERSEL

        N° 48. Vol. II.--SAMEDI 27 JANVIER 1844.
        Bureaux, rue de Seine, 33.

        Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--un an, 30 fr.
        Prix de chaque N°, 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr.75.

        Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--un an, 32 fr.
        pour l'Étranger.   --     10    --        20    --       30



SOMMAIRE.

Histoire de la Semaine. _Portraits de MM. Thiers et Guizot_.--Théâtres.
Le Ménage parisien; Marjolaine; Paris bloqué.--Courrier de Paris. _Un
Dîner de la Saint-Charlemagne; Une Réunion d'ouvriers dans les caveaux
de Saint-Sulpice; Bouffé dans l'Oncle Baptiste_.--Approvisionnements de
Paris. Marché Bonne-Nouvelle. _Entrée du Marché sur l'impasse Mazagran;
Vue du Marché_.--Hasard et Calomnie, nouvelle traduite de l'allemand, de
Vilhelmine Willmar. _Une Gravure_.--Pénitencier militaire de
Saint-Germain.--_Sept Gravures_.--Académie des Sciences. Compte rendu
des second et troisième trimestres de 1843.--Romanciers contemporains.
Charles Dickens. Expériences américaines; Martin prend un associé;
Vallée d'Eden en perspective. (Suite.) _Une Gravure_.--Chasses d'Hiver.
La Chasse aux Canards. _Une Gravure.--Une Caricature
anglaise_.--Bulletin bibliographique.--Annonces.--Amusements des
Sciences. _Une Gravure_.--Lettre d'un Abonné de Bordeaux.
_Gravure_.--Rébus.



Histoire de la Semaine.

[Illustration: M. Thiers.]

Toute la semaine a encore été remplie, par la discussion de l'adresse de
la Chambre des Députés, dont les débats ont eu une élévation et une
importance qui rappellent les époques les plus brillantes de nos luttes
parlementaire? Trois orateurs en ont principalement porté le poids: M.
Guizot, M. Thiers et M. Billaut. Au moment où nous mettions notre
dernier numéro sous presse, M. Billaut montait à la tribune et, dans une
de ces revues complètes, ingénieuses, piquantes, comme il sait les
faire, et dont la manière incisive ne l'orateur double encore l'effet et
l'éclat, examinait tous les actes de la politique extérieure du cabinet,
et mettait en relief ce qu'il regarde comme ses failles. Cette attaque a
amené le lendemain à la tribune M. le ministre des affaires étrangères,
qui s'est efforcé de suivre pas à pas, d'emboîter son adversaire, et de
démontrer que là où l'on avait cru voir de la faiblesse il n'y avait eu
que de la prudence. Ainsi se serait terminée la dernière semaine
parlementaire si un débat que nous avions pressenti et annoncé, la
vérification de l'élection de M. Charles Laffitte, n'était venu ajouter
à ces grandes journées oratoires un intérêt épisodique. Nous y
reviendrons tout à l'heure. La séance de lundi a été une des plus
importantes dont mémoire de député ait conservé le souvenir. M. Thiers
s'était montré, dans le premier discours dont nous avons précédemment
fait mention, orateur plein d'habileté et d'apparent abandon, adversaire
d'autant plus redoutable que la mesure était toujours parfaitement
gardée. Examinant cette fois notre situation extérieure, il a traité la
question des alliances, les conditions auxquelles elles se forment,
leurs causes naturelles et leurs causes momentanées, non plus en
orateur, mais en homme d'État qui a profondément réfléchi sur un
difficile sujet, et qui, s'en étant rendu maître, peut le résumer d'une
façon claire et saisissante pour tout le monde. Son exposé renfermait la
condamnation de la politique actuelle. M. Guizot, toujours infatigable
et le seul athlète du ministère que la majorité, voie avec confiance
monter à la tribune, lui a succédé. Sa parole a toujours été éloquente,
mais moins inspirée et moins heureuse que lorsqu'il avait répondu à M.
Berryer. Comme ce dernier, dans cette occasion nouvelle, il avait à se
défendre, et le discours de M. Thiers avait été si élevé et si peu
personnel, qu'à une défense il était impossible de substituer, aux
applaudissements de la Chambre, une attaque et des récriminations. M.
Guizot l'a senti, il a accepté et subi les conséquences de cette
situation.--On a vu reparaître les mêmes orateurs sur plusieurs autres
paragraphes de l'adresse; mais, dans toute cette discussion, on a paru
moins préoccupé des scrutins auxquels on procédait, que du travail
intérieur qu'elle semble devoir assez prochainement amener dans le sein
de la majorité. Il n'y a pas d'exemples, que nous sachions, d'un
ministère renverse par les votes d'une discussion d'adresse. En 1839, le
ministère du 15 avril eut la majorité. Une louable susceptibilité la lui
lit regarder comme insuffisante; mais il avait, lui aussi, la majorité.
Ce n'est point aux premiers coups de feu que les changements de front
s'opèrent et que les gros bataillons se dissolvent. Quand, dans une
première attaque, un parti a montré de l'ensemble, de la précision, de
l'habileté; quand il a su, par sa discipline, inspirer confiance à la
portion incertaine de ses adversaires, il s'opère ensuite dans leurs
rangs une fermentation qui ne tarde pas à éclater. On a déjà cru en voir
un symptôme dans un simple vote d'ajournement de discussion demandé par
M. Thiers et obtenu par une majorité composée de la gauche, du centre
gauche et de cette partie du centre qui a toujours passé pour prêter au
cabinet actuel un concours sans sympathie réelle, et pour croire qu'une
alliance était possible entre le centre gauche et elle, dès que les
chefs de ces deux fractions trouveraient un terrain commun.

Nous revenons au malencontreux élu de Louviers. Nous avons dit le
reproche qui lui était adressé: son élection, avait-on publié par
avance, était le résultat, le produit d'un marché. M. Grandin, député
d'Elbeuf, est venu exposer ses griefs. Le choix de l'agresseur n'était
pas le plus heureux possible; car il était facile de répondre, comme on
l'a fait, que c'était là une lutte de deux villes rivales. L'attaque
n'était pas assez habile pour faire disparaître ce que le choix avait de
mal entendu, et il est probable, que, si l'on eût voté immédiatement,
les assertions de M. Grandin n'eussent pas été considérées comme
suffisamment probantes, et que M. Charles Laffitte eût été admis.
Malheureusement pour le nouvel élu il a demandé à répondre. Il l'a fait
sans l'embarras qui accompagne d'ordinaire et protège en quelque sorte
un début; et c'est avec une confiance parfaite et un aplomb que beaucoup
de vétérans de la Chambre envieraient, qu'il est venu confirmer par ses
incroyables déclarations tout ce qu'avait avancé M. Grandin. Il s'était
proposé de combattre ses conclusions, il en rendait l'adoption
inévitable; et quand ses déclarations agitaient la Chambre, il n'en
était en rien décontenancé, mais laissait voir un étonnement qui
semblait dire: Mais où suis-je donc ici? est-ce que j'aurais affaire à
d'honnêtes gens? Ce maladroit plaidoyer et la demande faite par M.
Dufaure d'une enquête ont déterminé presque unanimement la majorité à se
joindre à la gauche et à casser immédiatement cette élection.

[Illustration: M. Guizot.]

Pour ceux qui ne regardent pas comme probable un changement de cabinet,
un mouvement prochain semble assez vraisemblable. M. de Bastard,
président de chambre à la Cour de cassation, vient de mourir; M.
Laplagne-Barris est d'avance désigné, pour le remplacer; mais en même
temps un autre président de la Cour souveraine, M. Zangiacomi, serait
amené par des considérations de famille à abandonner son siège à M.
Martin (du Nord), que M. le procureur-général Hébert remplacerait à la
chancellerie. Voilà ce qu'à la salle des conférences du palais Bourbon
l'on regarde comme arrêté, ainsi que dans la chambre du conseil de la
Cour de cassation, fort émue depuis quelques jours des débats de
l'affaire de M. Defontaine, juge suppléant du ressort de Douai, cité
devant elle pour être allé à Belgrave-Square, de la correspondance à
cette occasion de M. Madier de Montjean avec quelques journaux, et de la
publicité donnée, on ne sait trop comment, à la discussion secrète de
toute cette affaire.

Nos nouvelles extérieures ont été peu nombreuses et peu certaines. Nous
avons lu dans la _Gazette navale et militaire_, journal qui a cependant
un caractère presque officiel en Angleterre, la note suivante, qui, si
elle se continuait, pourrait servir d'explication aux moqueries dont les
feuilles de Londres, comme nous le remarquions précédemment,
accompagnaient la nouvelle de l'envoi de missions française, américaine
et danoise dans le Céleste Empire: «Nous apprenons que le major
Pottinger, défenseur héroïque d'Hérat, est porteur du traité additionnel
de la Chine, par lequel sir Henri Pottinger a si sagement mis nos
relations à unir avec la Chine à l'abri des intrigues, des cabales
d'_une bande d'ambassadeurs_ et envoyés des Etats européens et _des
Etats repoussés._»--On a dit aussi qu'un successeur avait été donné au
contre-amiral Dupetit-Thouard dans la mission qu'il remplit avec fermeté
dans l'océan Pacifique. Tous ces bruits, nous le répétons, ont besoin de
confirmation.--La _Gazette de Turin_ annonce que le consul sarde s'est
retiré de Tunis, mais que le consulat est géré par le vice-consul, et
que ses relations diplomatiques ne sont pas interrompues. Déjà la Porte
s'est interposée, et la France ayant offert sa médiation, qui a été
acceptée, les chances de collision se sont bien affaiblies.--Des lettres
de Tanger parlent de nouvelles et graves difficultés survenues entre la
France et le Maroc.

Le procès d'O'Connell et de ses coaccusés continue à absorber toute
l'attention de l'Angleterre et tient l'Irlande dans une émotion que
l'agitateur sait entretenir et contenir. Des journaux politiques de
Londres ont cru indispensable, pour satisfaire la curiosité de leurs
lecteurs, d'ouvrir leurs colonnes aux illustrations, et des dessins,
analogues à ceux que nous avons publiés il y a huit jours, ont paru
cette semaine, dans le _Sun_, journal quotidien. Les deux premiers jours
du procès ont été remplis par le réquisitoire de l'avocat-général, qui,
de l'aveu des journaux anglais, n'a pas produit d'effet défavorable aux
accusés. Puis sont venues des dépositions qui jusqu'ici établissent
assez mal le chef de conspiration; car ce mot comporte une idée de
mystère et de secret que rendent difficile les réunions de milliers de
repealers dont les témoins, sténographes ou agents du gouvernement,
viennent taire le récit. Ces déposants se montrent assez peu contents du
rôle qu'on leur fait jouer; ils ont presque tous jusqu'ici été fort
impartiaux et fort modérés, et le second témoin, M. Ross, sténographe, a
déclaré que, s'il avait su l'emploi que le gouvernement voulait faire du
compte rendu des meetings, pour rien au monde il n'eut accepté la
mission qu'on lui a donnée. Cette déclaration a été très-favorablement
accueillie.--Ce qui n'a eu ni la même faveur, ni le même accueil, c'est
l'exigence de l'avocat-général, M. Kemmis, qui voulait que les honnêtes
jurés demeurassent, pendant tout le temps du procès, absolument isolés
de toute communication avec l'extérieur, et ne sortissent de la salle
d'audience que pour passer dans des appartements contigus qu'on leur
avait fait préparer. Un cri général s'est élevé du banc du jury contre
la prétention de M. Kemmis, qui garantissait, du reste, que les pièces
étaient chaudes et les lits excellents. «Mais, s est écrié un des jurés,
c'est donc à dire que nous subirons la prison en attendant qu'on sache
si les accusés y seront condamnés.» La Cour, investie d'un pouvoir
discrétionnaire, a décidé que les jurés iraient coucher chez eux s'ils
s'engageaient à dénoncer à la justice quiconque leur parlerait du
procès.--Cette tolérance est d'autant mieux entendue qu'un des membres
du jury est un vieillard de soixante-dix-sept ans, qui a négligé de se
faire rayer de la liste à raison de son âge, et que les accusés ont
refusé de récuser. S'il tombait malade, la cause serait nécessairement
renvoyée à une autre session. O'Connell se montre calme, souriant, et
répète souvent: «Notre cause est gagnée, quoi qu'il advienne dans cette
enceinte, si la paix se maintient en Irlande, et, Dieu aidant, elle s'y
maintiendra.»--Les débats de Dublin détourne un peu l'attention de
l'ouverture du Parlement, à laquelle la reine ira procéder le 1er
février.

En Espagne, dont l'ambassadeur, M. Martinès de La Rosa, a été reçu par
le roi, le cabinet Gonzalès Bravo continue à jouer un triste rôle. Les
élections complémentaires ont été favorables aux progressistes, et le
témoignage estime que M. Olozaga a reçu en cette circonstance de ses
concitoyens lui a inspiré une lettre de remerciements datée de Lisbonne,
dans laquelle il déclare que si, menacé dans sa demeure, il s'est
déterminé, d'après l'avis de ses amis politiques, à quitter l'Espagne,
il est prêt à y rentrer dès qu'on voudra donner suite à sa mise en
accusation, qu'il appelle de ses voeux.

--A Séville et dans la Galice, la résistance s'organise contre la loi
des municipalités.--A Madrid, le général Narvaez prend ses mesures pour
combattre les résistances, et 2 millions ont été demandés au ministre
des finances pour l'organisation et la mobilisation de trois corps
d'armée à établir dans ce but.--Ametter et un certain nombre d'officiers
sont arrivés à Perpignan, venant de la citadelle de Figuières, dont la
capitulation a été sanctionnée à Madrid.--Nous devons enregistrer le
jugement porté par un des membres les plus influents du Parlement belge,
M. Devaux, dans la discussion du budget à la Chambre des députés, contre
la marche des ministres actuels du roi Léopold: «Par une politique
toujours la même, on a voulu faire craindre au gouvernement français une
alliance avec l'Allemagne et à l'Allemagne une alliance avec la France.
La politique a été double à l'extérieur, comme la politique de M. le
ministre de l'intérieur est double à l'intérieur du pays, ce qui doit
aussi avoir le même résultat; à l'intérieur, le gouvernement flotte
entre les deux partis, s'est fait déconsidérer par l'un et par l'autre;
de même, à l'extérieur, il a eu, à l'égard de la France et de
l'Allemagne, une politique peu sincère, et il a fini par être méprisé
par l'un et l'autre pays.»--Une lettre de Rome, citée par la _Gazette
d'Augsbourg_, va au-devant de nouvelles qu'on pensait avoir déjà été
expédiées en France, et devoir y être dénaturées. Nous la citons
textuellement: «Les journaux français annonceront peut-être que des
esprits mécontents cherchent à fomenter des troubles dans notre
capitale; pour éviter toute méprise à ce sujet, nous dirons ce qui s'est
passé en réalité. Les danseurs avaient le droit de paraître sur la
scène, dans les ballets, avec des habits d'une transparence
extraordinaire. Cette tolérance, qui remonte fort loin, était un vrai
scandale. En conséquence, l'autorité avait enjoint, à l'occasion de la
réouverture du théâtre d'Apollon, aux danseurs de se vêtir plus
décemment. Le public n'a point goûté cette innovation. Dans le théâtre
et au dehors, il y a eu des rixes entre les bourgeois et les militaires;
puis quelques arrestations ont été opérées, et le calme a été
promptement rétabli.»--On lit dans le _Journal Allemand de Francfort_:
«L'interrogatoire final de MM. Haber, de Arndt et de Thouret a eu lieu
le 16 à Alzei, devant le juge d'instruction. Les débats publics auront
lieu bientôt, et le jugement ne pourra tarder à moins que les accusés ne
veuillent faire venir de Bade des témoins à décharge. Cela entraînerait
nécessairement des lenteurs. On dit en effet que les accusés ont adressé
aux autorités badoises une demande dans ce but. On pense que les
autorités mettront d'autant plus d'empressement à satisfaire à ce désir,
que M. de Haber est sujet badois.»--Une lettre de Montévideo, en date du
4 novembre, annonce que, dans la nuit du 1er au 2 novembre, un corps de
trois mille hommes étant sorti de la ville, s'est emparé de la petite
rade de Budes, qui était au pouvoir d'Oribe, a mis le feu aux magasins
et a détruit toutes les marchandises qui s'y trouvaient. Dans cette
sortie, les Montévidéens n'ont eu que vingt hommes tués; un de leurs
officiers a été fait prisonnier. Comme de leur côté ils avaient pris un
officier d'Oribe, le gouvernement a fait offrir l'échange à ce général;
mais, comme de coutume, les assiégeants ont reçu pour toute réponse la
tête de leur compatriote, à laquelle on avait coupé une oreille. M. le
ministre de la marine a dit à la tribune de la Chambre des Députés que
le gouvernement montévidéen ne pouvait tenir longtemps encore, qu'ainsi
cette triste et longue affaire touchait à son terme, et que nous étions
au moment de recueillir les fruits de la politique ferme et éclairée
suivie depuis quatre ans sur les bords de la Plata; ces paroles ont été
vivement attaquées. Pour nous, nous avouerons la crainte que M. le
ministre, en nourrissant l'espoir de voir Montévideo succomber et en
tenant pareil langage, ne se laisse, trop aller à la satisfaction
d'amour-propre que peut éprouver l'amiral signataire du traité avec
Rosas; nous craignons qu'il ne se préoccupe pas assez des dangers que
cette catastrophe, objet de ses voeux, fera inévitablement courir aux
Français qui se trouvent sur ces bords. Quels que soient le dévouement
et l'énergie bien éprouvés de nos marins, la station que nous
entretenons dans ces parages, composée seulement d'un brick et d'une
corvette, est complètement insuffisante pour protéger nos vingt mille
compatriotes au milieu du bouleversement sanglant que l'on prévoit et
que l'on regarde comme prochain.

L'Académie des Sciences morales et politiques a pourvu au remplacement
de MM. Edwards et de Gérando, qu'elle avait récemment perdus. A l'une
comme à l'autre élection le nombre des votants était de 26; à la
première, après trois tours de scrutin sans résultat, M. Frank a été élu
au ballottage: il a réuni 13 voix. M. Lélut en a obtenu 12. Il y a eu un
billet blanc.--A la seconde élection, après le même nombre de tours de
scrutin, également sans résultat, M. Lélut, prenant sa revanche, a été
nommé au ballottage: il a réuni 14 voix, M. Peisse en a obtenu 11. Il y
a encore eu un billet blanc. On dit que la discussion de l'adresse à la
chambre des Députés avait empêché de se rendre à l'Institut un certain
nombre de membres de l'Académie, qui passaient pour favorables à M.
Peisse.

Des accidents nombreux ont été, cette semaine, enregistrés dans les
journaux. Une fuite et un commencement d'incendie survenus dans une
usine à gaz située dans un des faubourgs de Paris, nous fourniront
l'occasion de parler prochainement de ces curieux et importants
établissements.--Un autre incendie a également éclaté dans l'enceinte,
voisine du Luxembourg, où se trouvait déposé le matériel dont se servait
M. le marquis de Jouffroy pour les expériences du système de chemin de
fer dont l'_Illustration_ a rendu compte dans son avant-dernier numéro.
Une lettre de M. de Jouffroy, insérée dans les feuilles judiciaires,
attribue sans hésitation ce sinistre à la malveillance.--A Reims, dans
un cours de chimie où étaient faites des expériences sur le gaz, un
endomètre a été brisé; une explosion a eu lieu, et cinq élèves ont été
blessés.--A Toulouse, une aéronaute, madame Lariet, qui s'était
embarquée dans une montgolfière imparfaite, a failli payer de sa vie ses
téméraires expériences. Elle est tombée dans la Garonne, dont les eaux
étaient considérablement grossies, et n'en a été tirée que par le
dévouement de plusieurs bateliers. C'est du reste la sixième chute
qu'elle faisait dans cette même rivière; mais celle-ci a pensé lui être
définitivement fatale.

Des crimes audacieux, dont les auteurs sont encore inconnus, ont, depuis
le commencement de ce mois, effrayé Paris et ses environs. En attendant
que la justice, dont l'activité est en ce moment absorbée en très-grande
partie par des procès de presse et des demandes en dommages civils,
parvienne à mettre la main et à faire asseoir sur les bancs de la Cour
d'assises ces meurtriers jusqu'ici anonymes, les habitués de ces sortes
de débats suivent avec une curiosité assidue ceux de l'affaire Poulmann,
assassin de l'aubergiste de Nangis. On frémit en entendant les
confessions de cet homme, en voyant le calme de cet assassin. Encore
fait-il ses réserves et renvoie-t-il après son jugement pour se livrer à
des aveux plus explicites, et un épanchement plus complet.

Outre la mort de M. le président de Bastard, que nous avons mentionnée
plus haut, nous avons à comprendre également dans ces dernières lignes
celles du maréchal comte d'Erlon, dont l'_Illustration_ a publié le
portrait accompagnant une notice (tome 1er, page 112); de sir Francis
Burdett, en Angleterre; de M. de Montferrand ancien inspecteur général
des études, nommé récemment directeur au ministère de l'instruction
publique; de M. Teillard-Nozerolles, député du Cantal, et de la veuve de
l'illustre maréchal Gouvion-Saint-Cyr.

[Mauvaise illustration]



Théâtres

THÉÂTRE-FRANÇAIS; _Un Ménage parisien_, comédie en cinq actes et en
vers, de M. BAYARD.--VARIÉTÉS: _Marjolaine_.--VAUDEVILLE: _Paris
bloqué_.

M. Bayard est un de nos producteurs dramatiques les plus féconds, et,
comme on dit, un de nos vaudevillistes les plus distingués; mais enfin,
jusqu'ici, M. Bayard n'avait obtenu que des succès de théâtres
secondaires: le Gymnase, le Palais-Royal surtout, le théâtre des
Variétés et le théâtre du Vaudeville avaient été ses seuls champs de
bataille; deux ou trois comédies tentées à l'Odéon, il y a quelque
quinze ou vingt ans, au début de le carrière de M. Bayard, ne peuvent
être comptées que pour des coups d'essai. En revanche, M. Bayard occupe
depuis longtemps toutes les avenues du Vaudeville: il y est un des plus
heureux, et à part M. Scribe, qui les domine tous, il n'en est guère
qu'on puisse lui comparer.

On se lasse de tout cependant, même de réussir toujours: M. Bayard, au
rebours de la maxime de César, semble donc s'être lassé d'être le
premier dans un village; voici qu'il tente de le devenir à Rome; ce
n'est plus d'un vaudeville qu'il s'agit avec lui, mais d'une comédie en
cinq actes et en vers. Le sujet en est grave, comme on va le voir, et
tient par plus d'un côté aux intérêts moraux de la société et de la
famille.

La comédie nous conduit d'abord chez M. et madame Vernange: M. Vernange
est un homme honorable, jeune encore, spirituel, mais légèrement enclin
à la dissipation et au plaisir; madame Vernange a toutes les qualités
d'une amiable femme; veuve d'un premier mari, elle a épousé Vernange en
secondes noces, du moins le monde le croit ainsi, et c'est là le point
important de la comédie. Le fils du premier lit, Arthur, jeune officier
de marine, est la joie et l'orgueil de sa mère; Vernange, tout beau-père
qu'il est, a, de son côté, pour Arthur une véritable affection.

Les choses vont ainsi quand M. Bernais et sa soeur, mademoiselle
Bernais, amis et voisin? des Vernange, viennent leur rendre visite: il
s'agit d'un bal que Bernais donne le lendemain même; une querelle s'est
élevée, au sujet de la liste des invitations, entre la vieille
demoiselle Bernais et son respectable frère: mademoiselle, qui a des
principes, ne vent pas inscrire sur cette liste une certaine dame
Vernillac; monsieur insiste au contraire pour qu'elle soit invitée. Mais
pourquoi n'inviterait-on pas madame Vernillac? C'est que l'union de
madame Vernillac et de M. Vernillac est d'une légitimité plus que
suspecte. «Qu'y manque-t-il? s'écrie Bernais.--Presque rien, réplique la
soeur: l'église et la mairie!»

A ces mots Vernange se trouble, et madame Vernange pâlit. Quoi donc!
seraient-ils tous deux dans une situation analogue? Précisément!
Vernange et madame Vernange ne sont époux qu'aux yeux du monde; en
réalité ils ne sont qu'amants. Nous allons indiquer les principales
conséquences de cette situation équivoque.

Le bal de Bernais a lieu: on cause, on danse, on joue, on médit. Parmi
les médisants se trouve un jeune homme qui a trouvé, dans une lettre
tombée entre ses mains, le secret de Vernange et de sa maîtresse. Tout
en raillant, à droite et à gauche, la vertu et l'honnêteté des
assistants, il en vient à ce fait, que madame Vernange n'est pas madame
Vernange. Arthur est là qui entend tout; Arthur, qui aime et vénère sa
mère; Arthur, qui n'a jamais soupçonné la faute où un moment
d'entraînement l'a conduite. «C'est une infâme imposture! s'écrie-t-il
en s'adressant au conteur indiscret, une lâche calomnie, et vous m'en
rendrez raison.--Soit! dit l'autre. A demain?--A demain,» répond Arthur.

Bientôt le bruit de cette querelle arrive aux oreilles de la mère; c'est
Bernais qui la lui annonce. Jugez de ses terreurs. Quoi! son fils va se
battre! «Vous empêcherez aisément ce malheur, dit le bonhomme
Bernais.--Comment!--En prouvant à ce jeune étourdi qui vous a outragée
qu'il s'est trompé, et que vous n'êtes pas ce qu'il pense.» Alors la
pauvre femme est obligée de tout avouer, et de se confier à l'honnêteté
de Bernais. Non, elle n'est pas la femme de Vernange: aveuglée par un
penchant irrésistible, séduite par des promesses toujours différées,
elle s'est mise dans cette situation coupable dont elle commence à
comprendre tous les dangers.

Le reste de la comédie ou plutôt du drame se devine: à la suite de cette
insulte et de cette provocation, la mère n'est occupée qu'à sauver son
honneur, à détourner de son fils le coup qui le menace, et à l'arracher
aux chances de ce duel fatal; de son côté, le fils interroge sa mère, et
peu à peu arrive à savoir le véritable mot de l'aventure; alors ce sont
des inquiétudes et des larmes réciproques, douleurs d'un fils blessé
dans la réputation de sa mère, pleurs d'une mère inquiète de son fils et
près de le perdre où de rougir devant lui. Quant à Vernange, il continue
sa vie légère et ne prend aucune part à ces désespoirs qui s'agitent
autour de lui; mais enfin la vérité lui est connue; alors cet homme,
indifférent et frivole en apparence, montre le coeur et les sentiments
d'un honnête homme; il veut empêcher Arthur de se battre; c'est lui que
cela regarde; mais comment éviter le scandale? Comment sauver la
réputation de la femme qu'il aime et qui jusqu'ici a porté son nom?
Vernange emploie le moyen le plus sûr: devant tous il déclare qu'à ses
yeux elle a toujours été madame Vernange, mariés tous deux en
Angleterre, selon la coutume anglaise. Vernange était de bonne foi en
croyant son union à l'abri de toute atteinte; mais puisqu'on doute, il
satisfera à la loi française et renouvellera le contrat à la face de
tout le monde et dans toutes les rigueurs légales. Ce biais adroit et
cette chaleur d'âme désarment les plus incrédules, jettent le repentir
dans le coeur du provocateur qui s'excuse, empêchent le duel, comblent
Arthur de joie, mettent en déroute les médisants, et rendent le bonheur
à madame Vernange, qui sera incessamment bien et dûment mariée à la
française. Ainsi tout le monde est content, même M. Bayard, qui a
réussi.

L'ouvrage, en général, manque de force et de chaleur; les caractères
pourraient être plus solidement et plus nettement posés, les passions
mises aux prises avec plus de vivacité; on peut dire que l'auteur n'a
fait qu'effleurer son sujet et n'en a pas sondé toutes les profondeurs;
mais des situations dramatiques, surtout vers le dénoûment, une
versification agréable, facile, spirituelle, bien que manquant de
contrastes et d'élan, ont fait le succès du M. Bayard. Provost, Régnier,
Geoffroi, Maillart, madame Mélingue et mademoiselle Denain y ont
contribué, chacun pour sa part de zèle et selon son talent.

--Marjolaine est une petite fermière du théâtre des Variétés, non pas en
sabots et en robe de bure, mais pimpante et enrubannée, pied fin et
jupon coquet, peux gentilshommes la courtisent, l'un en habit de
marquis, c'est-à-dire dans son costume naturel; l'autre déguisé en
garçon de ferme; le premier est un niais dont la fermière se moque, le
second un habile séducteur qui commence à faire son chemin. Mais une
baronne survient, et voilà la guerre allumée; peu à peu, madame la
baronne attire le galant à elle, et finit par l'enlever à Marjolaine;
celle-ci se désole d'abord, puis elle fait cette réflexion
philosophique, qu'après tout les marquis: reviennent de droit aux
baronnes, et les fermiers aux fermières; ce disant, elle épouse
Gros-Jean.

Le joli visage et la douce voix d'une jeune débutante, nommée
mademoiselle Valence, sont ce qu'il y a de mieux dans ce vaudeville de
MM. Cormon et Dennery.

Dans _Paris bloqué_, autre vaudeville, de M. Morel-Dupéré, la fronde est
en jeu: il s'agit d'un jeune gentilhomme royaliste qui file une intrigue
amoureuse avec la femme d'un frondeur; à la place de cette femme, qui
est la vraie coupable, une honnête femme se trouve compromise. Tout le
vaudeville roule sur ce quiproquo, qui se dénoue par le triomphe de
l'innocence.

Ceci vaut beaucoup mieux que _Marjolaine_, pour le goût du dialogue et
l'esprit.

[Mauvaise illustration.]



[Mauvaise illustration.]

Courrier de Paris.

Chacun a son saint: ces demoiselles fêtent sainte Catherine, ces
messieurs saint Nicolas; les cordonniers sont voués à saint Crépin;
saint Charlemagne est le patron des collèges; bienheureux saint qui
ouvre les grilles pour vingt-quatre heures et donne la volée et la
liberté à cette nichée d'oiseaux bruyants et jaseurs qu'on nomme des
écoliers! Saint trois et quatre fois béni, _terque quaterque!_

La Saint-Charlemagne n'est pas seulement chère aux collèges par les
douceurs d'un congé, elle a des agréments culinaires qui les affriande;
mais si tous peuvent aspirer à l'honneur de mordre au gâteau, le nombre
des élus est limité: il faut avoir lutté avec éclat, il faut avoir
conquis le premier rang à la grande bataille du thème, des vers et de la
version; tout élève qui a obtenu cette palme vient s'asseoir au banquet,
et le collège, pour le récompenser de ses victoires, met, ce jour-là, un
peu de vin dans son eau.

Le dîner de la Saint-Charlemagne est une espèce d'avant-garde à la
fourchette de la distribution des prix qui termine l'année scolaire;
seulement, au lieu de couronnes, le lauréat obtient un morceau de dinde
farcie ou de galantine; au lieu de livres attachés par une faveur rose
et reliés en veau, il mange le veau lui-même à l'huile ou cuit dans son
jus.

Dans les états de service d'un écolier, avoir tâté de la
Saint-Charlemagne est un titre de gloire; on dit au collège: J'ai été à
la Saint-Charlemagne, j'ai été au concours général, comme d'autres
disent: J'étais à Austerlitz et à Wagram! Et plus tard, quand ces
enfants sont devenus des hommes, s'ils se rencontrent au milieu d'une
vie de luxe et d'abondance, dans les joies d'un repas sensuel, il leur
arrive de se demander en souriant d'un air de regret: «Te souviens-tu de
ce bon petit vin plat de la Saint-Charlemagne!»

On boit, en effet, à ce festin d'écoliers que Balthazar n'accepterait
pas, mais que la vive gaieté de l'enfance assaisonne et rend plus
aimable que les splendides repas; oui, on y boit.... jusqu'à du
Champagne; mais les coteaux d'Aï n'en sont pas complices; c'est un
nectar parfaitement doux de caractère, dont saint Charlemagne est
l'inventeur prudent et l'unique propriétaire.

Rien ne manque à la fête, pas même les poêles et les orateurs; le
proviseur ou le censeur adresse une petite allocution aux assistants, à
la façon de Démosthènes et de Cicéron, entre la poire et le fromage; et
parmi les jeunes convives, il y a toujours un Ovide, un Virgile, un
Voltaire ou un Gresset en herbe, qui réplique par quelques centaines
d'hexamètres ou d'alexandrins. Le grand Charlemagne défraie ces rimes,
bien entendu; c'est lui qu'on loue, c'est lui qu'on chante, et le poète
ne manque jamais de comparer les Saxons de Wilikind, pourfendus par ce
terrible conquérant, aux débris des pâtés mis en pièces et qui jonchent
la table.

La Saint Charlemagne tombe au vingt-huitième jour de janvier; au moment
où nous publions ces lignes, les collèges de Paris sont en pleine
Saint-Charlemagne; malheureusement, cette année, le bon saint a choisi
un dimanche pour se manifester à ses adorateurs; c'est une petite malice
d'almanach qu'il leur joue; l'année prochaine il arrivera un lundi, et
ainsi il vous vaudra deux jours de congé, mes chers petits amis. Prenez
patience!--S'il est bien de parler des choses, mieux vaut encore les
faire voir; c'est le procédé de _l'Illustration_; elle joint l'exemple
au précepte; voici donc un _fac similé_ de la Saint-Charlemagne qu'elle
me charge de mettre sous vos yeux. Où la scène se passe-t-elle? Aux
collèges Bourbon, Saint-Louis, Henri IV, Rollin, Louis-le-Grand, peu
importe: tous les dîners de Saint-Charlemagne se ressemblent.--Voyez la
joie de nos écoliers! certes, ils songent moins à manger qu'à se
divertir et à se jouer quelques malins tours; cependant, un personnage
se distingue par son appétit, au milieu de ces riants convives. Par
Cornus! quel mangeur! on voit qu'il profite de l'occasion, et ne
rencontre pas tous les jours une table aussi bien garnie.--Quel est cet
affamé?--Ne le devinez-vous pas? Et quel autre qu'un maître d'études
peut se livrer avec tant de satisfaction aux agréments du festin?--Le
maître d'études est sobre par nécessité; l'année pour lui est un grand
jeûne. Mais vient la Saint-Charlemagne, et le maître d'études s'en donne
pour le passé et pour l'avenir; semblable à ces maigres figurants de
comédie qui se gaudissent et font chère-lie dans le vaudeville ou le
drame qui leur fournit par hasard à souper.

Puisque nous voici au vaudeville, restons-y, et entrons au théâtre des
Variétés: là nous trouverons Bouffé, son nouvel hôte, Bouffé que le
Gymnase a perdu. Mais Bouffé n'est-il donc qu'un acteur de Vaudeville?
n'est-ce pas là un mot bien petit pour un talent si grand, et Bouffé ne
se dépasse-t-il pas de toute la tête? Oui, sans doute, l'homme qui a
créé Michel Perrin, le père Grandet, le pauvre Jacques et tant d'autres
personnages par lui marqués au coin de l'observation et de la vérité
profonde, celui-là fait mieux que jouer le vaudeville; il s'élève
jusqu'à l'art des éminents comédiens.

Il faut mettre l'oncle Baptiste au nombre des rôles où Bouffé excelle et
qu'il a particulièrement frappés de son estampille; nous en parlons ici
parce que la pièce vient de passer du Gymnase au théâtre des Variétés;
Bouffé l'avait emportée dans ses bagages. Au fond, c'est une production
assez médiocre, où l'honnêteté des intentions et des sentiments mérite
d'être louée plutôt que l'habileté et la finesse du travail; mais
Bouffé! relève ce qu'il y a de vulgaire dans l'oeuvre par une exécution
admirable: c'est, pour le coup, que l'auteur doit allumer un beau cierge
en l'honneur du comédien.

Cet oncle Baptiste est un ancien soldat redevenu ouvrier après la
guerre.--Baptiste a le coeur excellent et d'une probité à toute épreuve;
je vous défie de trouver un plus brave homme, plus sensible, plus
dévoué, plus prêt à se donner à vous, corps et âme; mais l'éducation
manque à toutes ces vertus; Baptiste sent que c'est par là qu'il pèche;
cette conviction le rend défiant, susceptible, à l'égard de ceux qui se
distinguent de lui par les manières et par la fortune; pour un rien,
Baptiste croit qu'on le dédaigne ou qu'on veut l'humilier; ce n'est pas
contre le premier venu, mais contre son propre frère qu'il exerce cette
susceptibilité, contre son frère que le travail et l'intelligence ont
placé honorablement dans le monde, en effaçant les traces de son
ignorance première. De là, de la part de Baptiste, des soupçons sans
fondement, des querelles à tout propos, des ruptures douloureuses que
l'amitié de ce frère ne peut empêcher; il y a même une heure terrible,
où la prévention de Baptiste est si aveugle et si violente, qu'elle
compromet l'honneur et la fortune de l'excellent homme. Oui, dans un
moment d'ivresse, égaré, hors du lui, Baptiste révèle des secrets d'où
dépend la ruine de son frère! Heureusement qu'il s'éveille à temps de
son délire, et que, recouvrant la raison, il répare tout le mal qu'il a
fait sans le vouloir et sans y songer. Voilà le personnage; mais ce
qu'on ne peut se figurer, c'est l'art charmant et profond avec lequel
Bouffé en exprime toutes les nuances et tous les contrastes, passant de
la honte à la colère, de la naïveté à la finesse, des larmes au sourire,
et rendant surtout avec une vérité surprenante ce mélange de sensibilité
et de rudesse, d'abandon et de défiance, qui se trouvent au fond du
caractère de Baptiste. La scène d'ivrognerie donne le frisson.

Nous ne savons, si Bouffé allait à Saint-Pétersbourg, comment l'empereur
de Russie récompenserait un talent si fin et si touchant; mais, à en
juger par les nouvelles que nous recevons de la munificence du czar pour
les artistes italiens, il ne lui épargnerait pas les roubles. Plus d'une
fois on a parlé, ici même, du prodigieux succès obtenu à
Saint-Pétersbourg par Rubini, Tamburini et madame Pauline Viardot Ce
qu'on nous rapporte en dernier lieu dépasse tous les récits précédents,
et, à ce titre, on ne s'étonnera pas que nous en fassions mention.

Il y a eu à la cour de Russie une fête splendide pour les fiançailles de
la grande-duchesse Alexandra avec un prince de Hesse; le dimanche, 7
janvier, un festin de huit cents couverts avait réuni les noms les plus
illustres et les plus magnifiques parures; la salle, en stuc blanc,
étincelait de l'éclat des uniformes, des riches vêtements et du feu de
mille bougies; c'était un merveilleux spectacle, qu'une fée
toute-puissante semblait avoir créé d'un coup de sa baguette.

Les artistes italiens, invités à dîner chez le prince Wolkonsky, ont
reçu de sa main, à table, les présents envoyés par l'empereur en signe
de sa satisfaction: madame Pauline Viardot, une agrafe de collier
composée d'une magnifique émeraude entourée de vingt-deux diamants, le
tout valant 1,200 roubles, ou 4,800 francs; Rubini et Tamburini, chacun
une émeraude de 500 roubles; madame Assandri, de 400; des présents d'une
valeur proportionnelle ont été distribués aux autres artistes de la
troupe. Cette magnificence envers les comédiens de la troupe italienne
s'est, dit-on, élevée dans cette journée à une valeur totale de 4,100
roubles, soit 16,400 francs.

Retournons à Paris et à d'autres spectacles; nous en avons près de nous
et de tout genre: les uns publics et se montrant ingénument à la foule
sans voile et sans arrière-passée; les autres plus mystérieux et ne
disant pas toujours ce qu'ils ont l'air de dire.

A laquelle de ces deux espèces appartiennent certaines réunions qui se
pratiquent dans plusieurs quartiers de Paris? n'ont-elles pour cause que
le but qu'elles affichent? ou bien cachent-elles sous leurs apparences
visibles une idée secrète, le mot d'un logogriphe? C'est aux sphinx à le
savoir ou à le deviner; pour nous, il nous suffit d'être les simples
narrateurs du fait.

Le lieu de la scène est tout à fait dramatique et prête aux mystérieuses
conjectures. Figurez-vous un immense caveau dont les sombres profondeurs
s'étendent dans les entrailles d'un temple divin: par exemple l'église
Saint-Sulpice. Là, à certains jours, s'assemble une foule considérable
d'hommes de tout rang, de toute condition et de tout âge, depuis
l'adolescent jusqu'au vieillard, et de la simple veste de l'ouvrier à
l'habit de drap fin. Des lampes suspendues aux voûtes jettent une
lumière fantastique dans la nuit de ce noir caveau; alors les assistants
prennent place sur des bancs symétriquement rangées, et il est aisé de
voir à leur attitude qu'ils obéissent à une sorte de hiérarchie et de
discipline. Chaque banc, en effet, est divisé, pour ainsi dire, en
compagnie de dix personnes soumises à un chef. Sur le fond de cette
assemblée, vêtue en majorité du costume laïque, se détachent des prêtres
et des frères de la doctrine chrétienne. Ceux-là surtout semblent avoir
l'autorité et prendre une part active dans ses réunions.

Pour obtenir les honneurs de l'association, il faut avoir dix-sept ans
au moins: la profession, la naissance, le pays, la religion, ne sont
comptés pour rien dans les clauses d'admission; chacun y a droit, pourvu
qu'il ait l'âge prescrit et qu'il ait assisté à trois réunions pour
toute épreuve.

Que se passe-t-il entre tous ces hommes assemblés? Comment occupent-ils
les heures qu'ils se partagent ensemble? Des poètes lisent leurs vers,
des savants traitent des questions de science, des orateurs prononcent
des panégyriques ou soumettent des thèses morales ou religieuses; des
musiciens exécutent des chants sacrés: il y a un bureau présidé par le
curé de Saint-Sulpice, qui règle l'ordre des discussions; tantôt
l'assemblée chante en choeur des psaumes accompagnés de l'orgue, et
tantôt elle procède au tirage d'une loterie dont les lots, livres ou
tableaux, sont distribués aux membres de l'association que le sort a
désignés. Chaque séance est close par une prière. L'association est
placée sous le patronage de saint François-Xavier.

[Illustration: Dîner de la Saint-Charlemagne dans un Collège de Paris.]

Avez-vous deviné? Comprenez-vous le véritable mot de l'énigme? Et
d'ailleurs, y a-t-il une énigme? Ces réunions singulières auraient-elles
un but occulte? Pour moi, je n'en sais rien, et c'est pourquoi je vous
le demande, peut-être vous aiderai-je dans vos recherches en vous
nommant quelques-uns des personnages notables qui en font partie ou
comme membres ou comme assistants: le nonce et l'internonce du pape, des
archevêques, la plupart des curés de Paris, les abbés de Dreux-Brézé, de
Bonnechose, Ravinat, de La Bouillerie, Dupanloup, de Ravignan; et parmi
lus laïques MM. Guillemin, de la Cour royale, Cauchy, de l'Académie des
Sciences, et Alexandre Guiraud, de l'Académie Française.

[Illustration: Conférences pour les ouvriers dans une chapelle
souterraine, à Saint-Sulpice.]

--Pour revenir aux simples comédies, nous annoncerons le retour de
mademoiselle Nau à l'Académie Royale de Musique. Mademoiselle Nau avait
quitté l'Opéra depuis deux ans, après une rupture complète: mais voyez
le hasard! M. Léon Pillet, revenant d'Italie et de sa chasse au ténor,
rencontre mademoiselle Nau à Lyon. On se revoit, on oublie le passé, et
faute du ténor introuvable, le directeur ramène l'agréable cantatrice.
Le public de l'Opéra a retrouvé, non sans quelque plaisir, cette jolie
voix, un peu faible, mais habile et légère.

Mademoiselle Déjazet quitte le théâtre du Palais-Royal pour le théâtre
du Vaudeville; en revanche mademoiselle Nathalie passe du Gymnase au
théâtre du Palais-Royal: c'est une espèce de chassé-croisé que dansent
ces demoiselles. L'engagement de mademoiselle Nathalie est de quatorze
mille francs. Pauvre Nathalie!

L'Odéon promet toujours son _Vieux Consul_, tragédie en cinq actes, qui
annonce la prétention de recommencer le succès de _Lucrece_. Quelqu'un
demandait au directeur, M. Lueux, son avis sur ce nouveau chef-d'oeuvre:
«C'est très-beau, répondit-il; je n'ai pas eu cette année un seul succès
à mon théâtre; mais cette fois je le tiens; je suis sûr d'avoir un
succès d'ennui.»

[Illustration: Bouffé, rôle de l'oncle Baptiste.]

La censure a définitivement défendu _les Mystères de Paris_. Le
manuscrit est renvoyé depuis hier à M. Eugène Sue, avec invitation de
refaire complètement la pièce, s'il veut échapper à l'interdit. Cette
décision recule indéfiniment la représentation de ce drame si
impatiemment attendu, et pour lequel on se battait déjà au bureau de
location.

Un député qui n'est que médiocrement ferré sur l'orthographe et la
langue française a écrit sérieusement à un électeur: «J'ai assisté hier
à l'inauguration du monument de Molière. Il n'est pas étonnant qu'on ait
donné une fontaine à ce grand homme; il a assez fourni à la Seine.



Approvisionnements de Paris.

NOUVEAU MARCHÉ BONNE-NOUVELLE.

Lorsque Paris presque tout entier était renfermé dans l'île de la Cité,
les halles ou marchés se trouvaient placés dans les faubourgs et
occupaient les environs de la rue du Marché-Palu. Avant le règne de
Louis VI il y avait un marché sur les terrains de la place de Grève, et
Louis VI choisit lui-même en 1136, l'emplacement actuel des halles
appelé alors _Champeaux_ (petits champs), pour y établir un vaste marché
destiné à l'alimentation de toute la ville. Le grand nombre de paysans
qui le fréquentait y attira bientôt une foule de corps de métiers, tels
que changeurs, merciers, drapiers, etc., pour lesquels Philippe-Auguste
fit construire, en 1180, des halles particulières.

Sous Henri II, en 1553, et sur les terrains occupés par ces halles,
furent percées les rues qui, sous les dénominations de rues de la
Tonnellerie, de la Cordonnerie, de la Friperie, de la Poterie, etc.,
qu'elles ont conservées, attestent aujourd'hui que toutes ces
professions s'exerçaient alors exclusivement sur cet emplacement.

[Illustration: Entrée sur l'Impasse Mazagran du nouveau Marché
Bonne-Nouvelle.]

L'agrandissement de Paris, depuis cette époque jusqu'à la révolution de
1789, n'apporta pas de notables changements aux habitudes des Parisiens,
et c'était toujours à la grande Italie, ou marché des Innocents, que
tous les quartiers de la ville venaient s'approvisionner.

Le gouvernement impérial sentit tous les inconvénients d'une semblable
centralisation, et il fit en conséquence commencer et terminer plusieurs
des grands marchés, qui existent aujourd'hui. Le marché Saint-Honoré,
élevé sur l'emplacement du cloître des Jacobins, date de l'année 1810;
le marché Saint-Germain, commencé sous l'Empire et fini en 1816, sous la
Restauration, a remplacé les loges de l'ancienne foire Saint-Germain,
établies en 1786; le marché Saint-Martin, commencé le 15 août 1811,
occupe les terrains dépendants de l'ancienne abbaye placée sous
l'invocation de ce saint.

Quelques marchés de Paris sont exploités par des compagnies
particulières qui paient à la ville des redevances annuelles; tel est le
marché Saint-Joseph, que ses emménagements restreints et peu aérés
n'empêchent pas d'être très-achalandé et de produire des bénéfices
considérables.

Le marché d'Aguesseau, propriété de la famille Berryer, a longtemps été
d'un très-grand rapport; mais les nouveaux quartiers qui se sont élevés
derrière la rue Tronchet lui ont suscité une rivalité dangereuse. Une
compagnie a eu l'idée de bâtir le marché de la Madeleine, et cette
construction vaste, aérée et bien percée se faisait remarquer surtout
par l'élégance de sa couverture en fer, qu'a dernièrement enlevée un
ouragan, et que remplace provisoirement une toiture en planches.

Les nombreuses constructions entreprises sur les terrains situés entre
la rue du Faubourg-Poissonnière et celle du Faubourg-Saint-Denis ont
amené un résultat semblable, et les propriétaires du bazar de
l'Industrie, situé sur le boulevard Bonne-Nouvelle, ont obtenu de la
ville de Paris le droit de consacrer l'étage demi-souterrain de cette
propriété à l'établissement d'un marché.

Ce marché, qui a pris le nom de marché Bonne-Nouvelle, et auquel on
parvient par des ouvertures pratiquées sur le boulevard et sur l'impasse
Mazagran, ne se distingue pas moins que celui de la Madeleine, par
l'élégance et la commodité de ses emménagements: placé à quelques mètres
en contre-bas du sol des rues qui y conduisent, il est aussi frais en
été que confortable en hiver; sa construction en pierres de taille offre
une remarquable solidité, et il est assez spacieux pour desservir tout
le nouveau quartier élevé à la place des ignobles impasses qui venaient
naguère déboucher sur le boulevard.

[Illustration: Vue intérieure du nouveau Marché Bonne-Nouvelle.]

Les travaux intérieurs de ce marché, et la décoration de la nouvelle
entrée sur l'impasse Mazagran, que représentent nos gravures, ont été
exécutés sur les dessins de M. Lussy, architecte, qu'un long séjour en
Espagne a familiarisé avec le style mauresque.



Hasard et Calomnie

NOUVELLE TRADUITE DE L'ALLEMAND, DE WILHELMINE WILLMAR.

[Illustration.]

I.

Je m'étais rendu à la ville de M***, racontait un jour Léopold d'Ambach
à ses amis, pour conférer de mes intérêts avec le conseiller de Justice;
Werner, mon fondé de pouvoirs. Je me trouvais chez lui lorsqu'on vint
annoncer le chambellan de Reich.

«Ce vieux fat, dit Werner, m'apporte une nouvelle qui est pour moi de la
plus haute importance; oserais-je vous prier d'entrer pour quelques
minutes dans l'appartement de ma fille?

--Pour quelques heures si vous voulez!» Telle fut ma réponse, et
j'entrai.

Henriette, dans un déshabillé simple mais plein d'élégance, était assise
devant un métier à broder; sur son invitation, je pris place auprès
d'elle. Lorsque les lieux communs de la pluie et du beau temps furent
épuises, je dirigeai la conversation sur le charmant ouvrage qui
l'occupait, et tout en admirant l'adresse des dames d'aujourd'hui, je
hasardai de dire que leurs grand'mères me semblaient l'avoir emporté sur
elles pour le travail des mains.

Henriette combattit cette opinion; sans refuser aux chefs-d'oeuvre de
l'aiguille antique une plus grande solidité, elle soutint que l'on ne
pouvait nier les progrès du goût et préférer une épaisse étoffe de soie
à ramages à un dessin léger dont le blanc ressort avec grâce sur le
blanc même du canevas.

La conversation s'anima. Je ne me tins pas pour battu, et j'alléguai en
plaisantant que les médisants pourraient prendre acte de la légèreté du
travail de nos dames, comparé à celui de leurs aïeules, pour tirer
quelques malignes inductions.

Dans le feu du discours, j'avais appuyé mon bras sur le dossier de la
chaise d'Henriette, lorsque le chambellan de Reich, poussé par sa
curiosité, entr'ouvrit la porte à laquelle nous tournions le dos, et
avança la tête. Henriette se leva précipitamment; j'en fis autant, et
Reich, avec l'air satisfait de l'homme qui vient de découvrir quelque
mystère:

«Pardon, dit-il, je suis de trop;» puis il se retira vivement et ferma
la porte.

Je regardai Henriette, Henriette me regarda, et nous allions éclater de
rire, lorsque, songeant à mon mariage prochain et à la mauvaise langue
du chambellan, je craignis quelque sot bavardage. Henriette semblait
faire des réflexions du même genre; elle était devenue pâle, et
l'inquiétude qui se peignit sur ses traits me fit augurer qu'elle avait
aussi quelque motif de redouter les commérages. Je voulais courir après
Reich pour le désabuser; mais elle devina mon projet et me retint,
assurant qu'une telle démarche ne ferait qu'empirer le mal, cet homme
étant capable de prendre toutes mes allégations comme de maladroites
défaites.

Werner, après l'avoir congédié, vint me chercher pour continuer notre
conférence. Je m'attendais à quelque explication d'Henriette devant bon
père; mais elle garda le silence, et je crus devoir en faire autant.

II.

Mes occupations à la campagne me mirent pendant plusieurs mois dans
l'impossibilité d'aller à B***, rendre visite à ma fiancée, Clémentine
de Blumer; mais je lui écrivais fréquemment, et je m'étonnais du
laconisme et du style contraint de ses réponses; aussi, dès que les
dernières gerbes de ma moisson furent rentrées dans mes granges, je
montai à cheval, galopai vers la ville et descendis chez elle.

Réception glaciale de la mère et de la fille. Il s'était passé quelque
chose d'étrange, je n'en pouvais douter. Je demandai une explication à
Clémentine, qui aussitôt quitta le salon avec, un geste dédaigneux; je
m'adressai alors à ma future belle-mère pour obtenir la clef de cette
énigme.

Madame de Blumer, afin sans doute d'apaiser mon impatience, remonta au
péché originel, dont, à son avis, le sexe masculin avait seul eu sa
part; et après maintes digressions aussi appropriées au sujet, il lui
échappa une allusion à l'aventure que j'ai racontée plus haut. Je n'en
fis que rire et lui rendis un compte fidèle, m'en rapportant d'ailleurs
au témoignage du conseiller Werner, qui m'avait lui-même introduit près
de sa fille.

Mes paroles et mon accent de vérité convainquirent la mère, qui se hâta
de faire ma paix avec Clémentine; cependant je crus remarquer chez
celle-ci quelques doutes qu'il me fut impossible de dissiper; il me
sembla même qu'elle n'aurait point été lâchée si j'avais eu réellement
une petite faille à excuser, tandis qu'elle avait de la peine à me
pardonner l'offense dont elle-même s'était, rendue coupable envers moi,
sans autre fondement que les calomnies d'un désoeuvré.

Afin pourtant de lui persuader que je n'attribuais sa bouderie qu'à un
accès de tendre jalousie, je suppliai madame de Blumer de hâter notre
union; mais elle commença l'énumération de tout ce qui manquait encore
au trousseau, depuis le linge de table, encore chez la blanchisseuse,
jusqu'aux cornettes de nuit, auxquelles travaillait la lingère. En vain
j'assurai que ma maison était suffisamment fournie pour un jeune ménage;
la bonne dame ne voulait pas, disait-elle, s'exposer aux railleries de
la ville entière; elle prétendait que Clémentine n'allât s'installer à
ma campagne qu'avec l'attirail d'une dame châtelaine.

Vaincre des caprices féminins est une oeuvre de géant dont je ne me
sentais pas la force; j'en passai par ce qu'on voulut, et retournai
tranquillisé dans mon village.

Chemin faisant, je rencontrai l'assesseur Braun, un de mes amis, et je
dirigeai vers lui les pas de mon cheval; mais il piqua des deux et prit
un chemin de traverse pour m'éviter, selon toute apparence. Ma mauvaise
humeur allait me reprendre; néanmoins je réfléchis qu'il pouvait ne
m'avoir pas reconnu, et je poursuivis gaiement ma route.

III.

«Quand le mauvais esprit a dépose un oeuf quelque part, il aime à le
couver!» C'est ce que je me dis en moi-même peu de temps après, lorsque
survint un nouvel incident qui pouvait donner prise à la médisance.--Je
me trouvais à B*** et revenais de chez ma fiancée. Un orage me surprit.
Tout à coup j'aperçus Henriette qui luttait contre la violence du vent,
près d'enlever son parapluie; je courus à son aide, lui offris mon bras,
et la conduisis chez une amie qu'elle allait visiter.

Au moment d'atteindre la maison, nous rencontrâmes Braun, qui fit une
horrible grimace, et l'empressement avec lequel Henriette dégagea son
bras du mien fut un trait de lumière: leur amour m'était dévoilé, et je
m'expliquais la conduite de Braun à mon égard. Les propos du chambellan
en étaient la cause.

La foire de B*** me ramena en ville, je devais aller chercher Clémentine
pour la conduire à un théâtre d'optique et de fantasmagorie; mais,
retenu par quelques affaires, j'appris en arrivant chez elle que ma
fiancée était déjà partie avec une autre dame; je fus les rejoindre au
théâtre.

Le spectacle était commencé et la salle complètement obscure. Pour ne
déranger personne, je pris, la première place venue restée libre, à
l'extrémité d'un banc.

J'étais là depuis quelques minutes, et déjà le spectre fantasmagorique
de Catherine II succédait à celui de Frédéric le Grand, lorsque ces
mots, prononcés à voix basse derrière moi, frappèrent mon oreille:
«Perfide! nierez-vous encore votre coupable intelligence?»

Cette voix ne m'était point étrangère, et quand les ténèbres furent
dissipées, je reconnus dans ma voisine Henriette Werner; Braun était
place derrière elle, et près de celui-ci Clémentine avec son amie. Pour
achever de me déconcerter, le misérable Reich, assis devant nous,
poussait le coude de son voisin pour le rendre attentif à notre
situation embarrassante. On rit, on chuchota, et au moment où Voltaire
paraissait sur la toile la patience me manqua et je sortis sans savoir
où j'allais.

IV.

Ce fut dans la rue seulement que je réfléchis combien cette fuite
ridicule nous exposait aux nouveaux traits de la médisance. Était-ce ma
faute si, ébloui par la lumière du dehors et entrant tout à coup dans
l'obscurité j'avais, sans reconnaître personne, pris place à côté
d'Henriette? C'était encore bien moins la sienne; et le tort que
pouvaient faire les mauvaises langues à sa réputation me chagrinait
beaucoup plus que la petite bouderie à laquelle je devais m'attendre de
la part de ma fiancée.

Je rentrai dans la salle, et me plaçai de manière à pouvoir tout
observer sans être aperçu. Clémentine et Braun causaient ensemble
vivement, et sans doute il était question d'Henriette et de moi, car le
maudit chambellan s'approcha d'eux avec son vilain rire sardonique. Je
ne me possédais plus de fureur et je l'aurais étranglé volontiers,
lorsque je vis Henriette porter plusieurs fois son mouchoir à ses yeux.

Enfin, la toile étant tombée, la foule s'écoula, et, à mon grand
étonnement, Braun offrit son bras à ma fiancée, qui l'accepta en jetant
un regard dédaigneux sur la pauvre Henriette.

Celle-ci sortit avec une tante qui était venue passer chez elle le temps
de la foire. Je les suivis, tout à coup des cris d'alarme se firent
entendre; la foule, épouvantée par des chevaux fougueux, s'écartait en
tumulte:--à quelques pas de moi, Henriette cherchait avec inquiétude sa
tante, qu'elle avait perdue. Devais-je la laisser seule dans l'embarras?

«Ah! votre rencontre porte malheur!» s'écria-t-elle douloureusement;
mais elle ne pouvait en ce moment se passer d'un appui, elle dut agréer
le mien.

Elle prit donc mon bras, et nous cherchâmes ensemble sa compagne; mais
la foule s'étant dissipée, nous jugeâmes qu'elle était retournée seule
au logis, et nous en primes aussi la route.

Le sort qui semblait nous avoir choisis pour jouets de ses caprices,
rapprochant deux personnes jusqu'alors à peu près inconnues l'une à
l'autre, établit entre elles une liaison plus intime. Je racontai à
Henriette la scène qui m'avait été faite chez ma fiancée, et lui dis que
je croyais aussi deviner le motif de son affliction. Elle m'avoua alors
que depuis plus de six mois l'assesseur Braun la recherchait en mariage,
mais que Werner s'y opposait, alléguant que le caractère violent de ce
jeune homme rendrait certainement sa femme malheureuse. Elle-même ne
pouvait s'empêcher de reconnaître en partie la justesse de cette
opinion; mais une sorte de crainte, plus encore qu'une véritable
inclination, l'empêchait de rompre avec Braun.

Je m'efforçai de la tranquilliser en disant tout ce que je savais de
favorable à Braun, et en promettant de ne rien négliger pour éclaircir
ces funestes malentendus. Les images de son front se dissipèrent, et
nous commencions à plaisanter sur l'étrange fatalité qui s'attachait à
nous, lorsqu'à peu de distance de la maison un _bonsoir_ retentit à nos
oreilles, et nous reconnûmes avec effroi la voix du chambellan.

Je demandai à Henriette si son père était instruit du hasard qui nous
avait, pour la première fois, offerts aux yeux de ce misérable; elle me
répondit que c'était pour elle une grande consolation qu'il n'en fût
point informe.

Je ne devinai pas pourquoi elle lui taisait une chose aussi innocente,
quelques mots du conseiller Werner pouvant fermer la bouche à la
calomnie.

V.

J'avais toujours reconnu en Braun un homme d'honneur, quoique la passion
l'aveuglât souvent; c'est pourquoi je jugeai nécessaire à son égard une
démarche qui, envers le chambellan, eût été inutile et peut-être
nuisible. Je lui écrivis le soir même une lettre dans laquelle, après
avoir détaillé les bizarres circonstances qui nous avaient désunis, je
lui représentai que, fiancé de mon libre choix avec mademoiselle
Clémentine de Blumer, il ne pouvait me venir en pensée de faire la cour
à une autre, fût-elle douée de tous les avantages qui distinguaient
Henriette. J'offrais, au contraire, l'emploi de tout mon crédit auprès
du conseiller Werner pour amener la réalisation de ses désirs; je
n'oubliais pas néanmoins, en terminant, de déclarer à Braun que, s'il
conservait encore quelque défiance, je ne reculerais pas devant une
explication d'un autre genre.

Cette lettre produisit l'effet que j'en attendais. Le lendemain matin,
Braun accourut chez moi, me serra avec attendrissement dans ses bras, et
me demanda excuse de tout ce qui s'était passé. Notre réconciliation fut
sincère, et non-seulement il agréa avec joie l'offre que je lui fis de
parler pour lui au père d'Henriette, mais il me promit, de son côté, de
désabuser Clémentine.

Satisfait de lui et de moi-même, je me rendis sans délai chez Werner et
lui exposai les voeux de Braun, en les appuyant avec chaleur. Werner
m'écouta en silence et avec une émotion qui me frappa. «C'est vous qui
me faites cette demande! vous!» s'écria-t-il à plusieurs reprises en me
serrant la main. Puis il m'expliqua sans aucune aigreur les motifs de
son opposition au mariage de sa fille avec le jeune assesseur, mettant
en parallèle la douceur angélique de l'une et son extrême sensibilité,
la roideur et la violence de l'autre, dont il m'était impossible de ne
point convenir.

Il ne me restait donc plus qu'à parler de leur mutuel attachement et du
changement qu'une affection véritable peut amener dans le caractère,
personne n'étant aussi propre à opérer une telle métamorphose que
l'aimable et bonne Henriette.

Werner en tomba d'accord avec moi, non sans exprimer la crainte que le
premier feu de la passion étant apaisé, les anciennes habitudes ne
vinssent à reprendre le dessus.

«Eh bien! répliquai-je, fixez un temps pour éprouver Braun: votre fille
alors ne pourra vous accuser d'avoir opposé à ses voeux une aveugle
inflexibilité.

Ce projet obtint son suffrage. Après une conférence avec Henriette,
Werner résolut d'accorder au jeune assesseur l'entrée de sa maison, sans
que pourtant celui-ci dût regarder cette tolérance comme un
consentement.

Braun n'ignorait pas qu'il me dût cette faveur, et néanmoins il ne
paraissait pas entièrement satisfait. J'eus lieu de penser que
Clémentine était là-dedans pour quelque chose: Braun avait tenu sa
parole en lui expliquant les aventures du théâtre de fantasmagorie; mais
le perfide Reich ayant raconté que le soir même il m'avait rencontré
riant avec mademoiselle Verner, on en avait conclu que ni Henriette ni
moi n'aurions été d'aussi bonne humeur si nous ne nous faisions un
plaisir de nous jouer de nos engagements.

VI.

Depuis ce moment, il régnait entre Clémentine et moi une contrainte
pénible qu'en vain je cherchait à dissiper. Quelquefois je la pressais
de me déclarer sans feinte si elle avait changé de sentiments à mon
égard; alors elle semblait émue, m'appelait son cher Léopold, mais son
humeur chagrine ne tardait pas à renaître.

Une telle situation ne pouvait me rendre heureux, et, malgré
l'attachement que m'inspirait encore Clémentine, je ne regardait point
sans inquiétude dans l'avenir. Un entretien que j'eus avec madame de
Blumer mit le comble à mon déplaisir.

Un jour l'ayant trouvée seule, je lui fis sérieusement part de mes
craintes, en lui déclarant que quelle que fût la grandeur du sacrifice,
je renoncerais à la possession de sa fille plutôt que de compromettre
son bonheur.

«Il ne s'agit ici, répliqua-t-elle, que de la réputation de Clémentine;
si elle s'est trompée, elle doit expier son erreur, il est trop tard
pour reculer. Je crois même nécessaire, ajouta-t-elle, de céder aux
voeux que vous m'avez exprimés, et de hâter votre union.»

Une visite interrompit la réponse qui allait s'échapper de mon coeur
ulcéré, et, sans attendre le retour de Clémentine, je sortis désolé de
cette maison où j'avais rêvé le comble de la félicité.

J'errais dans les rues de B***; un poids énorme oppressait ma poitrine;
j'avais besoin d'une âme qui s'ouvrît à la confidence de mes peines et
qui sût me présenter ma cruelle situation sous un aspect moins
affligeant.

Je me trouvai inopinément devant la demeure d'Henriette Werner, dont une
commune destinée avait fait pour moi une amie. Je savais qu'elle
écouterait mes plaintes avec intérêt, qu'elle me donnerait des conseils
et ne me cacherait pas si j'avais, moi aussi, des reproches à me faire
envers Clémentine; car l'amour-propre offensé devient aisément injuste;
une faute entraîne les autres, elles forment les anneaux d'une chaîne
que notre peu de fermeté nous empêche de rompre.

VII.

L'entretien que j'avais eu avec madame de Blumer se retraçait toujours à
mon souvenir: je la voyais pressant les ouvrières pour que tous les
objets qui faisaient obstacle à notre union fussent promptement cousus,
blanchis, et plissés; j'entendais ces paroles qui m'avaient si vivement
froissé: «Si Clémentine s'est trompée, elle doit expier son erreur.» Je
la voyais, cette bonne mère, calculer l'assistance qu'elle donnerait à
sa fille pour mettre un gendre à la raison.

On voulait en effet regagner le temps perdu, car bientôt arriva chez,
moi un tapissier, chargé par madame de Blumer de prendre la mesure de
mes appartements pour préparer tapis et rideaux. Je répondis que j'étais
satisfait de mon ameublement, que plus tard je m'entendrais avec ma
femme pour changer ce qui lui déplairait.

A peine l'ouvrier fut-il parti, que je me reprochai ma résistance. Pour
châtiment de mon refus, j'attendais une lettre piquante; ma confusion
fut extrême lorsque Clémentine m'écrivit qu'elle s'accommoderait
volontiers mes moindres désirs, persuadée d'avance que ce qui me
plairait aurait également son approbation. En même temps elle m'envoyait
divers échantillons d'étoffes pour sa robe de noce, me priant de lui
faire connaître mon goût, afin que le tailleur et la marchande de modes
se missent à l'ouvrage sans délai.

Il y eut dans ma réponse de l'affection et presque de l'humilité, car le
tribunal de ma conscience ne m'absolvait pas entièrement; toutefois je
cherchais sincèrement à réveiller notre tendresse, et j'éprouvai une
véritable joie lorsqu'un de mes voisins de campagne m'invita à une fête
où ma fiancée et sa mère avaient promis de se trouver. J'espérais que
cette tête serait une occasion de rapprochement qui effacerait toute
trace de rancune.

VIII.

Je me mis en route plus tôt que je n'aurais fait en d'autres
circonstances. Franchement ce n'était pas cette fois l'amour qui
m'aiguillonnait: je voulais que mon empressement réparait ma faute aux
yeux de Clémentine. Cet espoir fut trompé: les convives arrivèrent
successivement; elle ne parut point. Mais Henriette Werner, que je
n'attendais pas, survint avec sa tante.

Cette apparition me troubla. Était-ce du plaisir? était-ce un
pressentiment confus que notre rencontre aurait encore de fâcheuses
suites? Jamais Henriette ne m'avait paru plus séduisante. Lorsqu'elle me
reconnut dans l'embrasure d'une fenêtre, une prompte rougeur couvrit son
visage; mais avant que mon amour-propre ait eu le temps de l'interpréter
cette rougeur me fut expliquée. Henriette s'approcha, et par manière de
conversation m'apprit que l'assesseur Braun serait au nombre des
convives. Nouveau sujet d'inquiétudes. Pour y mettre le comble, le
premier auteur de toutes mes tracasseries, le maudit chambellan de
Reich, entra pendant notre colloque.

J'eus soin dès lors de me tenir éloigné d'Henriette, que malgré moi mes
regards cherchaient à tout instant; elle m'évitait avec la même
attention, et quand par hasard nos regards se rencontraient, notre
frémissement prouvait assez la crainte que nous inspirait notre fâcheux
observateur.

Le dîner se passa sans que Braun ni Clémentine eussent paru. J'étais
excédé par la contrainte à laquelle m'obligeait la présence du
chambellan, désolé de ne pouvoir m'entretenir avec la bonne Henriette,
dont l'amitié m'était devenue précieuse; et cette privation m'affectait
plus que l'absence de ma fiancée, au sujet de laquelle chacun me venait
présenter ses condoléances. Il me semblait dur aussi pour Henriette que
je ne pusse aller lui dire quelques paroles d'intérêt; lorsque enfin à
tant de déplaisirs, tint se joindre la pensée que dans notre application
à nous fuir l'un l'autre, le malfaisant Reich pourrait voir une nouvelle
preuve d'intelligence entre nous. Mon dépit redoubla; je quittai
l'assemblée pour aller chercher dans une chambre éloignée la solitude et
le repos. Là je me jetai dans un grand fauteuil placé derrière le poêle,
asile dont les ténèbres sympathisaient avec l'état de mon âme.

IX.

Depuis une demi-heure j'y pestais contre ma destinée, lorsque j'entendis
ouvrir, puis refermer la porte de la chambre et pousser le verrou;
j'avançai la tête, et reconnus, à mon grand effroi, mademoiselle Werner,
un billet à la main, que sans doute elle voulait lire sans témoin.

Le triomphe de nos persécuteurs, si l'on nous surprenait ensemble avec
toute l'apparence d'un plan concerté, s'offrit à ma pensée; au risque
d'effrayer Henriette, je me levai rapidement pour quitter la chambre.

Mais lorsque je la vis pâlir et chanceler, toute idée de précaution
m'abandonna; je courus à elle, je la reçus dans mes bras et je la
conjurai dans les termes les plus tendres de calmer ses inquiétudes.
Elle pleurait, hors d'état d'articuler une parole, et chacune de ses
larmes pénétrait jusqu'à mon coeur; enfin elle me tendit le billet
qu'elle venait de recevoir: Braun annonçait qu'une affaire indispensable
l'empêchait d'assister à la fête; mais qu'il viendrait dans
l'après-dinée avec ma fiancée et sa mère, également retenues par leurs
occupations.

«S'ils arrivaient eu ce uniment!» En prononçant ces mots je m'élançai
vers la porte, et déjà j'en avais saisi le verrou, lorsqu'un bruit
confus se fit entendre au dehors, et je reconnus les voix de ceux que
nous redoutions.

Dans mon anxiété j'agitais le verrou avec un mouvement presque
convulsif. Tout à coup le fatal Reich s'écria: «Ils doivent être ici, je
les y ai vus entrer l'un et l'autre.» Une faire? L'épouvante d'Henriette
était sans bornes; je ne pensais qu'à elle, je pressais ses mains
tremblantes, tantôt sur mon sein, tantôt sur mes lèvres; je la conjurais
tout bas de se tranquilliser, protestant que je me précipiterais par la
fenêtre plutôt que de compromettre sa réputation.

Cependant une porte que l'obscurité nous avait dérobée se présente à mes
yeux, j'y cours. Elle donne dans un cabinet sans issue. Mais une vaste
armoire m'offre ses entrailles libératrices; je m'y élance, non sans
craindre que le remède ne soit pire que le mal: et tandis que je me
blottis entre les cartons et les robes, Henriette m'enferme, prend la
clef, et plus rassurée, va ouvrir la porte de la chambre. Les premiers
mots qui frappent mes oreilles sont des reproches violents de Braun; il
somme mademoiselle Werner de faire à l'instant connaître ma retraite. La
plus timide, colombe s'enhardit lorsqu'elle est poussée à bout par des
outrages. Henriette en donna la preuve; elle releva fièrement la tête et
interdit à Braun un langage aussi inconvenant.

Pour moi, plié dans ma cachette de la manière la plus incommode,
j'admirais la présence d'esprit des femmes. Si, au lieu d'une mince
cloison, les eaux du grand Océan nous eussent séparés, Henriette ne su
fût point exprimée avec plus d'assurance.

Lorsqu'on eut en vain fureté partout, et que j'eus résisté à des appels
fort peu tendres de Clémentine, l'impétueux Braun s'efforça d'excuser
ses emportements, par la vivacité de amour. Son billet trouvé par terre
dissipa tout les doutes. Cependant la société s'éloigna sans
qu'Henriette eût prononcé le mot de pardon.

Persuadé alors que je n'avais plus rien à craindre, j'essayai de me
redresser tant soit peu pour respirer plus librement... Mais les arrêts,
du destin sont inévitables!... Ma tête heurta une pyramide de cartons à
chapeaux, qui roula par terre avec fracas.

«Il est là! là, dans l'armoire! cria le chambellan; j'imaginais bien
qu'il ne pouvait être loin: c'est pourquoi j'ai voulu attendre qu'il fit
connaître sa présence.

--Les apparences sont contre moi, dit Henriette avec une fermeté que lui
inspiraient son innocence et les mauvais procédés de Braun; cependant il
n'y a ici en jeu que le hasard et la malignité. Oui, celui que vous
cherchez est dans cette armoire, et moi-même je l'y ai enfermé pour
éviter les fausses interprétations auxquelles pouvait donner lieu notre
rencontre fortuite. Mais avant d'ouvrir cette porte, je déclare
formellement que cet instant me sépare à jamais de M. l'assesseur
Braun.»

Braun, frappé de cet accent de vérité, voulut faire quelques objections;
mais Henriette, sans l'écouter, ouvrit l'armoire, d'où je m'élançai, la
rage dans le coeur.

X.

Peu m'importaient en ce moment les invectives de Clémentine; l'injure
que souffrait mademoiselle Werner était ma seule préoccupation. Reich
aurait été la première victime de ma vengeance, s'il ne se fût
adroitement réfugié dans l'armoire que je venais de quitter; elle lui
rendit le service que j'en avais espéré vainement, une main
compatissante ayant fermé la porte et enlevé la clef tandis que je
cherchais mon ennemi parmi les assistants.

Alors ce fut à Braun que je m'adressai; heureusement nous n'avions
d'armes ni l'un ni l'autre, car le débat aurait coûté du sang.

Cependant les convives s'étaient assemblés autour de nous, et les
représentations du maître de la maison, qui nous priait de vider notre
querelle ailleurs, furent assez puissantes pour rétablir la
tranquillité.

Henriette était partie; sur-le-champ avec sa tante; j'avais étalement
ordonné d'atteler mes chevaux. Dans l'indignation qui me maîtrisait, je
laissai entendre à Clémentine que je regardais notre mariage comme
rompu; une femme qui avait si peu de confiance dans ma loyauté ne
pouvait que me rendre malheureux.

Sans attendre sa réponse, je dis en passant à Braun qu'il me trouverait
le lendemain matin dans un petit bois près de B***, et, je me hâtai de
m'éloigner.

XI.

Rentré chez, moi, je fis les préparatifs d'un long voyage. Si le sort me
favorisait dans mon combat, j'avais résolu d'aller à Paris pour me
distraire et guérir les blessures de mon coeur.

Je ne me couchai point; je partis la nuit même à cheval, et le lever du
soleil me trouva au rendez-vous. Braun se fit attendre; une sorte de
repentir paraissait le dominer. Maintenant que la passion ne l'aveuglait
plus, il reconnaissait que ni moi, dont il avait plus d'une fois
apprécié la franchise, ni la sage et modeste Henriette, n'étions
capables d'entretenir une intelligence secrète et criminelle. Il me
tendit la main en signe de réconciliation, donnant à entendre que la
prolongation de nos démêlés ne servirait qu'à aiguiser les traits de la
calomnie.

Mais je demeurai sourd à ses paroles. L'espoir qu'il témoignait de voir
bientôt s'aplanir ses différends avec Henriette m'indignait jusqu'à la
fureur. Je le contraignis de mettre l'épée à la main, et quoique son
sang-froid lui donnât sur moi de grands avantages, je parvins à le
blesser et à le désarmer. Puis, après lui avoir recommandé prudence et
discrétion, je montai à cheval pour gagner ma voiture, et partis à
l'instant même.

Parmi des sensations bien contradictoires, celle qui m'agitait le plus,
c'est qu'Henriette aurait compassion de Braun, qui venait de répandre
son sang, et que cette compassion réveillerait peut-être un penchant mal
éteint.

Ce fut alors que je reconnus combien je l'aimais. Pour justifier mon
inconstance à mes propres yeux je maudissais le calomniateur, qui, en
nous imputant à crime des hasards innocents, nous avait rapprochés l'un
de l'attire, et m'avait donné l'occasion d'apprécier tout le mérite de
mademoiselle Werner.

XII.

Vers la fin du second jour, je suivais tristement la grande route, sans
jeter un regard sur les objets qui se succédaient autour de moi, lorsque
le postillon me cria qu'une voiture était versée à peu de distance. Je
fis arrêter, et, malgré les ténèbres qui commençaient à s'étendre,
j'aperçus lieux dames dans le plus grand embarras; je m'avançai, et
grande fut ma surprise en reconnaissant Henriette et sa tante.

Henriette avait fait connaître à son père les scènes désagréables dont
nous venions d'être les acteurs. Non-seulement Werner avait approuvé sa
résolution d'aller passer quelques mois chez sa tante, mais il ne lui
avait pas caché que cette bonne tante prolongeait son séjour auprès
d'eux sur son invitation, afin de pouvoir l'emmener aussitôt que serait
survenue la rupture qu'il prévoyait depuis longtemps. Une plus ample
connaissance avec le caractère de Braun ne lui permettait pas d'hésiter
à refuser un pareil gendre.

Cette fois je bénis le hasard qui nous réunissait encore, et je
commençai même à le regarder comme une sorte de prédestination.

Je m'empressai d'offrir ma voiture aux deux dames, la leur étant fort
endommagée. La tante d'Henriette s'était froissé le bras gauche dans sa
chute; les douleurs augmentèrent au point que nous fûmes obliges de nous
arrêter dans une petite ville voisine.

Une seule auberge s'y trouvait; j'eus donc un logement dans la même
maison qu'Henriette. Aurais-je pu la quitter au moment où une fièvre
violente se déclarait chez sa compagne?

Nous prodiguions ensemble nos soins à la malade, et entre nos coeurs se
formait un lien de plus en plus intime.

Henriette avait sur-le-champ envoyé à son père un messager pour lui
mander l'accident; mais quelque diligence que fit Werner, lorsqu'il
arriva, sa soeur était déjà presque rétablie, et il ne manquait que son
consentement pour mon mariage avec sa fille.

Le bon Werner me serra dans ses bras en versant des larmes de joie, et
m'avoua que depuis bien des années cette union avait été son voeu le
plus cher.

«Le ciel a exaucé mes souhaits, s'écria-t-il, et la méchanceté de vos
ennemis, sera la source de votre félicité.»

Nous prîmes tous ensemble la route de ma campagne, où peu de jours après
notre bon curé, mon ancien instituteur, joignit nos mains comme
l'étaient déjà nos âmes. Cet événement fit d'abord la matière de toutes
les conversations à B***; on prétendait, non sans quelque vraisemblance,
en tirer la preuve que nous n'avions point été injustement accusés.
Cependant le chambellan, qui aurait voulu se procurer l'entrée de notre
maison, déclara lui-même s'être permis envers nous ce qu'il appelait une
innocente malice; nous consentîmes à lui pardonner, puisque après tout
il était la cause première de notre bonheur, mais nous ne voulûmes point
le recevoir, car on se préserve plus aisément d'un ennemi déclaré que
d'un médisant.

Braun alla conter ses doléances à Clémentine; elle lui confia son dépit,
et pour se venger, ils ne surent mieux faire que de nous imiter.

N.



Pénitencier militaire de Saint-Germain.

En entrant sous cette vaste porte sombre, en franchissant cette grille
dont la clef est tenue par un sous-officier, oublions les brillantes
fêtes, les magnifiques splendeurs, le luxe royal, dont ce château fut un
temps le théâtre; préparons-nous plutôt à la visite que nous allons
faire par le souvenir des grandeurs déchues qui ont remplacé dans ces
lieux la majesté de Louis XIV émigré à Versailles; dans ces tours, le
long de ces vastes balcons, erra madame La Vallière, consolée par de
rares visites, jusqu'au jour où son âme aimante ne trouva plus que Dieu
qui put remplir le vide laissé par le grand roi; dans ce corps de logis,
qui fait face à la pelouse, Jacques II, qui, pour être un prince
imbécile, n'en dut pas être moins malheureux, passa plus d'une triste
soirée, entre sa femme et sa fille, reportant sa pensée à la belle
réception que lui avait faite son hôte de France, et que suivit
l'abandon nécessairement réservé au malheur qui s'abrite trop près des
grandes prospérités. Le triste monarque, dont le doyen de Killerine nous
montre la modeste cour, mourut là, faisant ces rêves de restauration que
plusieurs générations devaient continuer; sa femme, sa fille, y
moururent après lui. Depuis lors, les princes de France semblèrent
éviter la contagion de déchéance dont les murs de Saint-Germain étaient
imprégnés; le château devint une caserne, puis une école militaire de
cavalerie, et enfin il est devenu ce que vous annoncent ces grilles; ces
verrous, ces murs qui s'ajoutent à la profondeur des fossés, un
_pénitencier militaire_.

Si, en entrant dans ces cours, en entendant fermer derrière soi toutes
ces ferrures, on n'éprouve pas ce serrement de coeur, ce pressentiment
douloureux qui vous accueille à la porte de toute prison, c'est qu'on
sait que là on ne va pas voir le crime hideux, endurci par le temps,
rendu incorrigible par les mauvaises passions, par les habitudes de
corruption et de débauche; on se dit que toute cette population, qu'une
faute a privée pour un temps de sa liberté, est dans la force de l'âge,
que tous ces prisonniers ont un avenir, qu'ils vivaient sous une loi
exceptionnelle, sous la loi militaire, dont la rigueur nécessaire fait
un crime, un crime sévèrement puni, de ce qui, pour un jeune homme de
cet âge, dégagé des liens de fer de la discipline, ne serait souvent
qu'un tort excusable, ignoré du monde et couvert par l'indulgence de la
famille. Pénétrons donc sans hésitation dans cette _maison de rachat_;
nous ne verrons que des corps jeunes et robustes, apprenant à faire un
emploi intelligent de leurs forces, des coeurs qui s'émeuvent à tous les
nobles sentiments, et qui travaillent à se réhabiliter assez pour être
encore dignes de porter l'uniforme.

Cette institution, qui, jusqu'à présent, a donné les plus heureux
résultats, a été appliquée, pour la première fois, à l'année par
ordonnance royale du 3 décembre 1832. Les essais en furent faits dans
les bâtiments de l'ancien collège Montaigu, situés entre le collège
Sainte-Barbe et la place du Panthéon; mais ce local, dont les sombres
constructions vont disparaître dans les plans d'amélioration et
d'embellissement qui vont s'exécuter dans ce quartier, devint bientôt
trop étroit pour le nombre des détenus; il fallut faire un nouveau
choix, et, au mois d'avril 1836, le pénitencier militaire fut transféré
à Saint-Germain. Les vastes appartements, les galeries, avaient été
distribués en rangées de cellules ordinaires, où chaque prisonnier se
retire le soir; les celliers avaient fait place à des cellules
ténébreuses, où sont renfermés ceux qui ne se soumettent pas à l'ordre
de la maison. L'immense hauteur des salles d'armes, des, salles de gala,
avait été coupée en plusieurs étages d'ateliers, et le château royal
pouvait recevoir cinq cents prisonniers. La haute surveillance du
pénitencier est remise à M. le lieutenant-général comte Sébastiani,
commandant de la première division, et qui, plus d'une fois, a manifesté
le chaleureux intérêt qu'il porte à l'établissement; chaque aimée un
inspecteur-général est désigné par le ministre de la guerre pour lui
faire un rapport sur les résultats de l'année et les améliorations à
obtenir.

Cette création, dont tout l'honneur revient à M. le maréchal Soult, est
surtout remarquable par ce point, que le condamné militaire est
seulement suspendu de son service, mais ne cesse pas de faire partie de
l'année et reste soumis au code particulier qui la régit. Lorsqu'il
entre dans le pénitencier, où l'envoie le jugement d'un conseil de
guerre, il est dépouillé pour un temps du l'uniforme de son régiment, et
en revêt un de couleur grise, dont la forme rappelle beaucoup celui de
la petite tenue du cavalier, et dont la simplicité n'admet aucune de ces
couleurs voyantes et bariolées dont on affuble ordinairement les
détenus. La tenue militaire est de rigueur pour tous les chefs employés
à l'établissement; ces chefs sont encore soumis à tout ce qu'ils
devaient observer à l'égard de leurs soldats: il leur est défendu
d'injurier, de maltraiter de gestes ou de paroles les détenus, qui, de
leur côté, doivent le respect à leurs chefs de tout grade. Afin que
personne n'en ignore, les dispositions qui règlent ces devoirs
réciproques sont lues tous les dimanches à l'inspection. Tous les
mouvements sont réglés par le commandement militaire; le compte de masse
que le condamné avait à son régiment est transmis à l'administration,
qui continue à le régler de la même, manière; les fautes contre la
discipline sont punies disciplinairement; les délits et les crimes sont
soumis aux conseils de guerre; enfin, à l'expiration de leur peine, ceux
qui n'avaient plus qu'un an de service à faire sont renvoyés dans leurs
foyers, les autres sont dirigés sur un des trois bataillons d'infanterie
légère d'Afrique; quelques-uns, par une exception que leur mérite une
conduite exemplaire, obtiennent la faveur de rentrer, aussitôt après
leur libération, dans des régiments de l'armée intérieure.

Le système d'Auburn est celui dont se rapproche le plus le système de
Saint-Germain, c'est-à-dire que les prisonniers couchent isolément dans
des cellules et mangent et travaillent en commun et en silence. Pendant
les récréations, ils peuvent parler. Nous allons examiner l'emploi d'une
journée de travail pendant l'hiver.

A six heures et demie du matin, un tambour choisi parmi les prisonniers
bat la _diane_ signal du réveil; les sous-officiers surveillants
prennent les clefs de leurs divisions respectives et vont ouvrir les
cellules. Chaque détenu nettoie sa demeure nocturne, plie dans des
dimensions données ses couvertures et le sac de campement dans lequel il
couche; les ablutions corporelles ont lieu dans les corridors, du 1er
octobre au 1er avril; le reste de l'année, elles ont lieu dans la cour;
tous les détails d'une propreté parfaite sont scrupuleusement surveillés
et s'exécutent en silence.

[Illustration: Entrée du Pénitencier militaire de Saint-Germain.]

Environ un quart d'heure après les détenus descendent en ordre dans la
cour; l'appel a lieu de la même manière et avec les mêmes batteries que
dans la ligne; les hommes sont formés en bataille sur trois rangs et
inspectés. La distribution du pain se fait immédiatement; chaque homme
reçoit pour sa journée une ration de pain de même poids et de même
qualité que celui délivré à la garnison. Aussitôt après, au commandement
de l'adjudant de semaine, tous les détenus sont conduits en ordre et au
son de la caisse à leurs ateliers; chacun d'eux se rend à la place qui
lui est assignée et se met à l'oeuvre; à l'exception d'explications
données à voix basse par les contre-maîtres, un silence complet règne
partout; rompre ce silence est un cas de punition.

[Illustration: Conseil de guerre à Paris.]

À huit heures et demie a lieu la visite du chirurgien-major; il visite
les malades mis à l'infirmerie pour indispositions légères; à la
_tisanerie_ il reçoit ceux qui viennent se présenter, prescrit les
remèdes nécessaires et envoie à l'hôpital du lieu ceux dont l'état exige
cette translation; là, dans une salle _consignée_, ils reçoivent, comme
tous les autres malades, ces soins touchants que l'on rencontre partout
où se trouvent les dignes soeurs de charité.

A onze heures du matin, un roulement donne le signal du repas; les
hommes sortent des ateliers en ordre et se forment en bataille; au
commandement de l'adjudant, ils entrent au réfectoire, tous s'arrêtent
devant leur place accoutumée et se tiennent debout; à un coup de
baguette, tout le monde s'assied et le repas commence.

A son arrivée au pénitencier, chaque détenu est pourvu d'un litre, d'une
gamelle de même contenance et d'un gobelet d'un quart de litre, le tout
en étain; il reçoit, de plus, une cuiller de bois et un couteau à pointe
arrondie: tous ces objets sont disposés sur la table à la place du
détenu auquel ils appartiennent.

Les rations sont individuelles; elles consistent, pour le repas du
matin, les mardi, jeudi et dimanche, en une soupe grasse et une portion
de viande désossée pesant quatre-vingt-douze grammes; et pour le repas
du soir, les mêmes jours, en une soupe aux légumes; les autres jours de
la semaine, les détenus reçoivent, pour le repas du matin, une soupe aux
légumes; et pour le repas du soir une portion de légumes assaisonnés.

[Illustration: Costume des détenus du Pénitencier militaire de
Saint-Germain.]

Les détenus qui se conduisent bien peuvent améliorer leur nourriture en
prenant à leurs frais, au repas du matin, un quart de litre de vin, dix
centimes de fromage, un demi-kilog. de pain bis blanc. On retire cette
permission pendant un temps donné à ceux qui se font infliger des
punitions.

A onze heures et demie, un nouveau coup de baguette annonce la fin du
repas; les hommes, qui, pendant toute sa durée, ont gardé le silence, se
lèvent, sortent en ordre et vont au préau à la récréation; là encore ils
sont suivis par ces conseillers muets qu'une bienveillante prévoyance a
multipliés autour d'eux; des inscriptions ingénieusement choisies
mettent sans cesse sous leurs yeux des avis résumés en phrases courtes
et qui frappent l'esprit en se fixant dans la mémoire. Dans leurs
ateliers, si un moment de découragement a ralenti leur ardeur, en levant
la tête, ils ont lu:

LE TRAVAIL DU CORPS DÉLIVRE DES PEINES DE L'ESPRIT.

Dans ces inscriptions ils trouvent même une protection; si un maître
d'atelier ou un surveillant oubliait les recommandations du règlement,
l'ouvrier peut lui montrer sur la muraille:

REPRENDS TON PROCHAIN AVANT DE LE MENACER.

Dans les préaux, il n'a pas suffi de défendre les mauvais propos et les
jeux de hasard; il a fallu mettre ces hommes en garde contre
l'entraînement de la colère ou de leurs courts loisirs; ils lisent ici:

POINT DE PROBITÉ POSSIBLE AVEC LA PASSION DU JEU; ON COMMENCE PAR ÊTRE
DUPE, ON FINIT PAR ÊTRE FRIPON.

et là:

DANS UN COEUR PERVERS, LA PASSION DU JEU MÈNE À L'ÉCHAFAUD: DANS UNE ÂME
ENCORE HONNÊTE, ELLE CONDUIT AU SUICIDE.

[Illustration: Une cellule du Pénitencier militaire de Saint-Germain.]

Toutes ces pensées sont salutaires, utiles; mais nous ne pouvons nous
refuser à en citer deux encore qui nous ont surtout frappé. En entrant
au pénitencier, le condamné trouve sa sentence justifiée par la morale
quand il aperçoit devant lui, dans la première cour, ces mots:

QUICONQUE ENFREINT LA LOI N'EST PAS DIGNE D'ÊTRE LIBRE.

Enfin, en sortant, voici la dernière pensée qu'il trouvera sur ces murs
qu'il abandonne:

ON NE PEUT PLUS ROUGIR LE SES FAUTES QUAND ON A TOUT FAIT POUR LES
RÉPARER.

Reprenons l'emploi de la journée. Pendant que leurs camarades causent ou
lisent des livres d'instruction appartenant il l'établissement, ceux qui
sont illettrés vont assister à un cours d'enseignement mutuel qui a lieu
à la même heure.

A midi et demi, après l'appel, les travaux recommencent, et se
prolongent jusqu'à sept heures; le souper ne dure qu'un quart d'heure;
la retraite se bat, et à huit heures un roulement annonce, le coucher.
Chaque homme emporte dans sa cellule son bidon rempli d'eau; les portes
sont fermées, et les clefs rapportées à un poste intérieur, où elles
restent sous la responsabilité de deux surveillants de garde. Pendant la
nuit, un officier de service fait, dans l'intérieur, trois rondes, pour
s'assurer s'il n'y a pas d'hommes malades ou de tentatives d'évasion, et
le commandant d'une garde de vingt-six hommes, placée au pénitencier,
est chargé des rondes extérieures.

L'été n'apporte à ce régime d'autre changement que d'avancer l'heure de
la _diane_, et de prolonger d'une heure la journée d'atelier, qui se
trouve ainsi portée à onze heures de travail.

[Illustration: Chapelle du Pénitencier militaire de Saint-Germain.]

Le dimanche est un jour consacré plus spécialement aux soins de
propreté: ce jour-là, chaque homme descend dans les préaux son sommier,
son sac de campement, sa couverture et son oreiller pour les battre; les
cellules sont frottées, les portes et les serrures nettoyées à fond.
Après une première inspection des sous-officiers, les prisonniers, dans
leur tenue la meilleure, vont assistera la messe dans la chapelle
gothique ornée par Louis XIII, et où Louis XIV fut baptisé. Du haut de
cette chaire qu'ont occupée les plus grands orateurs chrétiens, un
aumônier leur fait une instruction religieuse. C'est un spectacle
imposant que de voir de la tribune tous ces hommes en colonne serrée,
officiers et sous-officiers en tête, assister avec respect au service
divin. On ne peut se défendre d'une vive émotion, lorsque, au moment où
le prêtre élève l'hostie, cette masse compacte, par un seul mouvement,
met le genou en terre, et écoute, dans un pieux recueillement, les
chants que font entendre quelques-uns de leurs camarades placés derrière
l'autel. On est bien plus impressionné encore si l'on vient à apprendre
là que ces voix énergiques chantent des vers composés par un de ceux qui
les a précédés dans ce séjour d'expiation, un jeune soldat que son
talent, ses malheurs et son repentir avaient rendu célèbre, il y a
quelques années. J'ai vu plus d'un oeil devenir humide quand une voix
jeune et fraîche fait entendre ces paroles:

        Sur nous qui l'implorons, à genoux sur la pierre;
        Sur nous tous, qu'un moment d'imprudence et d'erreur
        Conduisit en ce lieu, domaine du malheur,
        O Dieu! laisse tomber un regard tutélaire.

Et plus loin:

        Du trône saint d'où ta main guide
        Les astres roulant dans le vide,
        Seigneur, Dieu clément, oh! vois notre douleur
        Vois nos regrets et nos alarmes,
        Rends-nous la liberté, nos armes,
        Et finis nos jours de malheurs.

Le digne aumônier qui dirige la conscience de ces soldats leur a dit, du
haut de la chaire de vérité, que tout motif humain devait être écarté
dans l'accomplissement des choses saintes: «Vos actes religieux, leur
a-t-il dit, sont entre le ciel et vous, et jamais ils ne serviront à
vous procurer des biens temporels.» Cette règle, sagement observée,
éloigne tout soupçon d'hypocrisie. Le 30 avril dernier, une soixantaine
de détenus ont reçu la communion des mains de monseigneur l'évêque de
Versailles, qui vient tous les ans visiter et consoler les habitants du
pénitencier.

[Illustration Pénitencier militaire de Saint-Germain.--Atelier.]

[Illustration Pénitencier militaire de Saint-Germain.--Remise de peine.]

Les touchantes allocutions de ce pasteur, les sages instructions de
l'aumônier, ne sont pas les seuls moyens que l'on emploie pour fortifier
dans le coeur des prévenus le désir de leur régénération morale; le
lieutenant-colonel Boudonville, commandant du pénitencier, seconde
puissamment tous les sentiments qui peuvent ramener au bien ces jeunes
citoyens, qu'un seul instant d'erreur a souvent amenés là; un registre
de moralité est établi avec un soin scrupuleux, et présente un compte
ouvert à chaque homme; on y inscrit exactement les progrès successifs
dans la conduite et le travail, ainsi que les punitions et les motifs de
ces punitions. A deux époques de l'année, au 1er mai et dans le mois de
novembre, le commandant va examiner les titres que peut avoir chaque;
détenu à la clémence royale; mais cette faveur ne peut s'étendre qu'à
ceux qui ont au moins subi la moitié de leur captivité; les lettres de
grâce qui réduisent ou remettent la peine sont lues à la grande revue du
dimanche, à midi, en présence de tous les détenus formant le carré.
C'est là un beau jour pour tous, et pour ceux qui sont rendus à la
France, à l'armée, à leur famille, et pour ceux à qui la délivrance de
leurs amis semble dire: Méritez, espérez.

Le lendemain de ce jour de délivrance est souvent triste et plein de
regrets. On sait, en effet, que les abords des prisons, les jours où les
portes doivent s'ouvrir, sont assiégés, par des hommes perdus, par
d'ignobles femmes, qui spéculant à la fois sur le pécule amassé pendant
la captivité, sur les privations subies, sur l'enivrement du grand air
de la liberté, guettent les libérés comme une proie, s'emparent d'eux,
les entraînent à tous les désordres, à toutes les débauches; et ces
heureux du matin doivent se féliciter si, le lendemain, au réveil, ils
n'ont perdu que le fruit du leurs économies forcées.

L'administration du pénitencier de Saint-Germain vient de donner un bon
et grand exemple. Il y a quelques jours, seize hommes avaient atteint le
terme de leur expiation ou obtenu remise du reste de leur peine; au lieu
du quitter le château pour tomber dans les hideuses séductions qui déjà
les attendaient, on les a vus, revêtus de l'uniforme des corps divers
auxquels ils appartenaient avant leur faute, sortir en rangs sous le
commandement d'un sous-officier, traverser au pas et en bon ordre cette
ville que leurs devanciers avaient plus d'une fois troublée des excès de
leur joie et se diriger sur Versailles, où ils ont trouvé dans la
discipline militaire l'appui dont ils avaient besoin contre eux-mêmes.
Loin de se plaindre de cette précaution, ils ont chargé le sous-officier
qui les accompagnait de leurs remerciements pour le commandant.

Rendons un juste hommage; à M. le maréchal Soult, dont la prévoyante
sollicitude a créé, organisé cet établissement, où, tandis que la
punition se subit, l'homme s'améliore, et d'où il sort le coeur plus
affermi dans le bien, l'intelligence plus cultivée, et possédant une des
industries, qui s'exploitent dans les huit ou neuf ateliers entre
lesquels les prisonniers sont répartis. Mais pour que la généreuse
pensée du ministre produisît tous ses résultats, il fallait que
l'exécution en fût remise à un officier dont le coeur fût noble, la
pensée droite, la raison ferme; le pénitencier de Saint-Germain a
dépassé toutes les espérances, et le maréchal et les officiers,
recommandables de cet établissement ont reçu leur plus douce récompense
quand les rapports ont constaté que parmi tous les militaires rendus à
la liberté depuis 1839, on ne compte qu'une récidive sur deux cents
libérés, que plusieurs ont obtenu de l'avancement, occupent des emplois
de confiance et même ont mérité des distinctions.



Académie des Sciences.

COMPTE RENDU DES SECOND ET TROISIÈME TRIMESTRES DE 1843.

(Voir t. 1er, p. 217, 234, 238; t. II, p. 182 et 198.)

II.--Sciences physiques et chimiques.

_Compressibilité des liquides_.--La propriété dont jouissent tous les
Corps de pouvoir être réduits à un volume moindre sous l'influence d'une
pression plus forte que celle à laquelle ils étaient d'abord soumis, a
été longtemps méconnue dans les liquides. C'est à MM. Sturm et Colladon
que l'on doit les premières mesures exactes de la contraction des corps
qui existent à cet état. M. Aimé, professeur de physique au collège
d'Alger, a fait de nouvelles expériences à ce sujet, à l'aide
d'appareils à déversement, analogues à ceux dont l'idée est due à M.
Walferdin. La mer, qui atteint une profondeur considérable aux environs
d'Alger, lui a fourni le moyen d'obtenir des pressions variables jusqu'à
220 atmosphères. Les corps soumis il cette énorme pression doivent être
plongés à environ 2 200 mètres au-dessous du niveau de la mer. Chaque
centimètre carré de leur surface supporte un poids d'environ 227
kilogrammes.

Un résultat important des expériences de M. Aimé, c'est que la
contraction éprouvée par le liquide est proportionnelle à la pression à
laquelle on le soumet. Cette loi a été vérifiée par lui jusqu'à 220
atmosphères de pression. Il est à noter aussi que les nombres qu'il a
obtenus à la température: de 12°,6 sont supérieurs à ceux que MM. Sturm
et Colladon ont trouvés pour la température de zéro.

_Elasticité des alliages_.--M. Wertheim avait présenté à l'Académie,
dans le courant de l'année dernière, un travail extrêmement remarquable
sur les propriétés mécaniques des métaux simples. Dans un second
mémoire, faisant suite au premier, il s'est occupé des alliages. Ce
sujet, malgré le fréquent emploi des alliages dans les arts, n'a encore
été que fort peu étudié, surtout en ce qui concerne l'élasticité.

Les expériences de M. Wertheim ont porté sur cinquante-quatre alliages
binaires et sur neuf alliages ternaires, parmi lesquels se trouvent le
laiton, le tombac, le métal des tamtams trempé et non trempé, le bronze,
le pakfong, l'alliage des caractères typographiques, etc. Les résultats
les plus positifs auxquels il soit parvenu sont les suivants:

1º L'élasticité d'un alliage est en général égale à la moyenne des
élasticités des métaux constituants; quelques alliages de zinc et de
cuivre font seuls exception;

2º Les alliages se comportent comme les métaux simples quant aux
vibrations longitudinales et transversales et quant à l'allongement,
c'est-à-dire qu'il existe entre ces divers éléments des rapports que la
théorie indique et que l'expérience confirme d'une manière
satisfaisante.

_Electricité, galvanisme, électro-magnétisme_, etc.--MM. Edmond
Becquerel et de La Rive, de Genève, se sont l'un et l'autre occupés
séparément de rechercher les lois de dégagement de la chaleur pendant le
passage des courants électriques à travers les corps solides et
liquides.

Parmi les autres communications que l'Académie a reçues sur cette
branche importante de la physique, nous devons citer une théorie de la
pile voltaïque par le prince Louis-Napoléon. «La netteté des
raisonnements et des résultats, a déterminé M. Arago à publier
entièrement la lettre du prince.

Mais l'expérience la plus curieuse, sans contredit, est celle que MM.
Palmieri et Santi-Linari ont exécutée en Italie, et qui a été
communiquée à l'Académie par une lettre de M. Melloni. Elle est relative
aux _courants d'induction_ produits sous l'influence du magnétisme
terrestre. Ces courants, découverts par M. Faraday en 1831, pourraient
aussi être appelés _courants instantanés_ ou _temporaires_ parce qu'ils
ne durent qu'un instant. Ils se développent dans les corps conducteurs
de l'électricité, sous l'influence d'un autre courant ou sous celle d'un
aimant, et sont soumis à la loi générale suivante: «Lorsqu'un circuit
conducteur fermé commence à recevoir dans quelques-uns de ses points
l'action d'un courant quelconque, il est traversé par un _courant
inverse_; lorsqu'il cesse de recevoir telle action, il est traversé par
un _courant direct_; enfin, pendant qu'il reçoit cette action _d'une
manière constante_, il n'est traversé par _aucun courant_ et n'éprouve
aucune modification apparente sensible.» (Phys. de Pouillet.)

Or, on sait que la terre peut être comparée à un grand aimant; son
action sur les circuits fermés était donc facile à prévoir depuis que M.
Faraday avait signalé l'existence de courants d'induction excités dans
des spirales de cuivre par le rapprochement et l'éloignement brusques
d'un aimant. Cet habile physicien lui-même avait démontré directement
l'action de la terre sur les mêmes spirales retournées rapidement dans
le plan du méridien magnétique. Mais il lui avait fallu employer un
instrument très-sensible pour reconnaître l'influence du magnétisme
terrestre, et toutes les tentatives faites depuis cette époque pour
obtenir des effets plus puissants avaient été complètement infructueux.

Enfin, MM. Palmieri et Santi-Linari, après avoir varié leurs appareils
de plusieurs manières, sont parvenus à en construire un qui est assez
puissant pour imprimer des commotions sensibles et pour décomposer
l'eau. Il paraît même probable à M. Melloni, qu'au moyen de quelques
modifications à leur appareil, ses ingénieux compatriotes arriveront à
rougir les fils métalliques et à produire des étincelles électriques.

_Chaleur latente de la glace_.--Lorsqu'on mêle ensemble un kilogramme
d'eau à 10° et un kilogramme d'eau à 80°, le mélange a une température
de 45°, précisément égale à la moitié de la somme 10 plus 80. Un
kilogramme d'eau à zéro, c'est-à-dire à la température de la glace
fondante, et un kilogramme à 80° donneraient encore un mélange à 40°.
Mais il n'en est plus de même lorsqu'on substitue un kilogramme de glace
à zéro à un kilogramme d'eau de même température. Le mélange de cette
glace avec l'eau à 80° donnera de l'eau à une température très-basse,
que Laplace et Lavoisier ont évaluée à 5°; de sorte que, suivant ces
savants illustres, il faut 75° de chaleur pour faire passer un
kilogramme de glace à zéro à l'état d'eau ayant la même température.
C'est cette chaleur absorbée uniquement pour la transformation du solide
en liquide, et dont le thermomètre n'accuse plus l'existence, que l'on
appelle chaleur latente.

MM. de la Provostaye et Desains ont pensé avec raison que cette donnée
importante avait besoin d'être déterminée par de nouvelles observations,
et ils ont entrepris une longue série d'expériences qui leur a donné
pour la chaleur latente de fusion de la glace, un nombre beaucoup plus
fort que celui de Laplace et Lavoisier, savoir 79 au lieu de 75.

Leur travail, qui est destiné à figurer dans le recueil des savants
étrangers, a été l'objet d'un rapport très-favorable de M. Régnault. Cet
habile physicien avait lui-même effectué un grand nombre d'expériences
dans le même but, et il était parvenu à des résultats presque
identiques. On doit donc considérer comme à fort peu de chose près exact
le nombre 79, adopté désormais pour la chaleur latente de fusion de la
glace.

_Singuliers effets de rupture_.--M. Ségnier a répété devant l'Académie
une expérience fort curieuse, déjà indiquée par M. Bellam, et depuis par
M. Sorel. Tout le monde connaît les _larmes bataviques_, ces petits
fragments de verre en forme de poire allongée, terminés par une queue
très-effilée, que l'on obtient en laissant tomber dans l'eau froide, de
l'extrémité de la canne du verrier, quelques parcelles de verre en
fusion. On sait qu'il suffit de casser l'extrémité de la larme, pour que
celle-ci se réduise immédiatement en poussière, avec une petite
détonation.

La nouvelle expérience consiste à briser un vase de verre ou de terre,
une bouteille épaisse, qui a résisté à des pressions intérieures de plus
de vingt atmosphères, au moyen d'une seule larme batavique faisant
explosion au milieu du liquide dont ils sont remplis.

Une autre expérience non moins curieuse est due à M. Ségnier. On suspend
en l'air un verre cylindrique ordinaire rempli d'eau, et dont le fond
est remplacé par un obturateur en parchemin; une balle tirée de haut en
bas, au centre du liquide et suivant l'axe du cylindre, détermine la
rupture des parois en une foule de parcelles longitudinales et étroites,
parallèles entre elles, comme les douves d'un tonneau dont on enlèverait
les cercles.

Dans ces deux expériences, lorsque les vases ne sont point entièrement
pleins, les fractures s'arrêtent précisément à la hauteur du niveau du
liquide. Cette circonstance a de l'analogie avec ce qui a été observé
lors de l'explosion de certaines machines à vapeur.

_Optique_.--M. Adolphe Matthiessen d'Altona a fait à l'Académie
plusieurs communications d'un haut intérêt, dont le laconisme des
_comptes rendus_ officiels ne nous permet pas de donner le détail. Au
nombre des instruments proposés par l'auteur, on remarque des lunettes
de spectacle qui, sous un volume réduit, auraient plus de lumière et de
champ que les lunettes usitées, grossiraient d'avantage, et coûteraient
moins. M. Matthiessen a trouvé aussi un verre de couleur verte
parfaitement monochromatique. Enfin, il a imaginé un appareil commode et
portatif, à l'aide duquel on peut voir les raies noires du spectre
beaucoup plus aisément que par toute autre méthode. Employé à l'analyse
de la flamme d'une chandelle, cet appareil fait apercevoir trois
spectres différents l'un de l'autre par la nature et la position des
raies de Fraunhoffer: un provenant de la combustion de l'oxyde de
carbone; un second provenant de la lumière qu'émettent les molécules de
carbone incandescent qui nagent dans la flamme, enfin, un autre qui
résulte de la combustion de l'hydrogène.

Nous souhaitons que le rapport détaillé qui nous était promis pour un
délai rapproché, le 21 avril dernier, ne se fasse pas trop longtemps
attendre.

_Photographie_,--La formation des images de Moser, dont nous avons déjà
parlé ailleurs (voir tome 1er, page 234), et la théorie des images
daguerriennes, ont fait le fonds de communications assez nombreuses.
Mais comme il s'agit de sujets que l'on est loin d'avoir ramenés, à une
théorie simple, et sur lesquels il y a presque autant d'opinions que de
physiciens, nous pensons inutile d'en entretenir cette fois nos
lecteurs.

_Travaux chimiques._--Une analyse fort remarquable des principes
constituants du thé, par M. Péligot, est le travail chimique le plus
intéressant qui ait occupé l'Académie.

Voici les résultats principaux auxquels ce chimiste est parvenu.

Le thé est, de tous les végétaux analysés jusqu'à ce jour, celui qui
renferme la proportion d'azote la plus considérable. Cette proportion
est pour 100 parties de thé desséché à 110 degrés, contenue dans le
petit tableau ci-après:

        Thé pekoe........             6.58
        --     poudre à canon.....    6.15
        --     souchong.......        6.15
        --     assam........          5.10

En opérant sur 27 sortes de thés, M. Péligot a trouvé que les thés verts
contiennent, en moyenne, 10, et les thés noirs 8 pour cent d'eau. Puis,
tenant compte de cette eau que la feuille contient déjà, soit que la
dessiccation en Chine n'ait pas été complète, soit qu'elle ait absorbé
pendant ou après son transport une certaine quantité d'humidité, il a
exprimé la proportion des produits solubles dans l'eau chaude, pour 100
parties de thé, par les nombres suivants:

        Thés noirs secs.......                                42.3
        --   verts secs.......                                47.1
        --   noirs pris dans leur état commercial .......     38.1
        --   verts dans le même état                          43.1

Lorsqu'on évapore à siccité une infusion de thé, il reste un résidu
brun-chocolat qui, lorsqu'il provient du thé vert poudre à canon,
contient 435 d'azote sur 10 000 parties, et 470 lorsqu'il provient du
thé noir souchong.

La principale matière azotée qui se trouve dans l'infusion de thé est
une substance très-riche en azote, cristallisable, la _théine_, qu'on
rencontre également dans le café (ce qui lui a fait souvent donner le
nom de _caféine_), et qui existe aussi dans le _guarana_, médicament
fort recherché par les Brésiliens. M. Péligot a trouvé jusqu'à plus de 6
p. 100 de théine, proportion beaucoup plus considérable que celle qui
avait été admise jusqu'à ce jour; et, ce qui n'est pas moins curieux, il
a signalé dans le thé l'existence en forte proportion d'une autre
matière azotée, la _caséine_, dont le thé, dans son état ordinaire,
renfermait 11 à 15 p. 100.

«On voit, en résumant ces expériences dit M. Péligot, que le thé
renferme une proportion d'azote tout à fait exceptionnelle; mais il faut
se rappeler que cette feuille n'est pas prise dans son état naturel, et
qu'elle nous arrive après avoir été, pour ainsi dire, manufacturée. On
sait, en effet, qu'avant d'être livré à la consommation, le thé subit
une torréfaction qui ramollit la feuille et qui permet d'en exprimer, au
moyen de la pression exercée par les mains, un suc assez abondant, âcre
et légèrement corrosif; la feuille est ensuite enroulée et desséchée
plus ou moins rapidement, selon qu'il s'agit de la fabrication du thé
vert ou de celle du thé noir. Or, il est possible que ce suc soit peu ou
point azoté et que sa séparation augmente par suite la quantité d'azote
qui reste dans la feuille. En déterminant celle qui se trouve dans les
feuilles fraîches des arbres à thé cultivés aux portes de Paris, dans
les belles pépinières de MM. Cels, j'ai trouvé 4,37 d'azote p. 100 du
thé desséché. Peut-être la différence du climat et la culture
suffit-elle pour produire ces variations.»

L'auteur a terminé son travail par quelques considérations sur l'emploi
du thé considéré comme boisson et comme aliment. «On ne peut nier,
dit-il, en présence de la proportion d'azote renfermée dans cette
feuille et de l'existence de la caséine, que le thé soit un véritable
aliment lorsqu'il est consommé dans son ensemble, avec ou sans infusion
préalable, comme le consomment, assure-t-on, quelques populations
indiennes.»

Ainsi on lit dans une lettre de Victor Jacquemont: «Le thé vient à
Cachemire par caravane, au travers de la Tartarie chinoise et du
Thibet... On le prépare avec du lait, du beurre, du sel et un sel
alcalin d'une saveur amère... A Kanawer, on le fait d'une autre façon:
on fait bouillir des feuilles pendant une heure ou deux, puis on jette
l'eau et un accommode les feuilles avec du beurre rance, etc.»

Les rapides progrès de la chimie ne feront jamais oublier les travaux
des pères de la science, parmi lesquels figure au premier rang notre
illustre Lavoisier. On ne peut donc qu'applaudir au projet, déjà
formellement annoncé depuis quelques années par M. Dumas, de rendre un
digne hommage à la mémoire de ce grand homme, en publiant ses oeuvres
complètes. Président de l'Académie en 1843, M. Dumas a sollicité du
ministre de l'instruction publique le concours du gouvernement pour
cette publication, et le ministre, dans une lettre adressée à l'Académie
à ce sujet, s'est exprimé dans ces termes:

«Je viens appeler votre attention sur un projet qui se lie aux
dispositions législatives adoptées en 1842 et en 1843, pour la
réimpression des oeuvres de deux savants géomètres. En demandant aux
Chambres les crédits nécessaires pour ces deux réimpressions, j'avais
pensé que la même disposition pourrait s'étendre à divers écrits
éminents dans d'autres parties du vaste domaine des sciences. Ce serait
le moyen de réaliser, pour les études mathématiques et physiques, dans
des limites nécessairement plus étroites, ce qui a été fait depuis
quelques années pour l'histoire nationale. Dans cette vue, et pour
répondre à un voeu récemment exprimé dans un rapport présenté à la
Chambre des députés; je désirerais que vous voulussiez bien consulter
l'Académie des Sciences sur l'intérêt qu'il y aurait à publier, aux
frais de l'État, les oeuvres de Lavoisier. Il n'y a pas dans l'histoire
de la chimie, un nom plus digne d'un pareil hommage: il n'y a pas non
plus de publication plus utile, si l'on songe que Lavoisier est mort en
préparant une édition compile de ses oeuvres, qui manque encore
aujourd'hui à la science.....»

Nous ne connaissons pas encore la réponse de l'Académie. Nous savons
seulement que M. Arago a remis à la commission nommée pour préparer
cette réponse des manuscrits de Lavoisier qu'il possédait; et nous
souhaitons vivement que l'on ne tarde pas à rendre un hommage si mérité
à la mémoire de cette victime d'une terrible réaction contre les abus de
l'ancien régime.



ROMANCIERS CONTEMPORAINS.

CHARLES DICKENS.

Expériences américaines: Martin prend un associé.--Vallée d'Eden en
perspective. (Suite.--V. t. II, p. 26, 58, 105. 139, 155, 214, 251 et
326.)

Votre Tour de Londres, monsieur, poursuivit le général, souriant dans
l'intime et satisfaisante conviction de l'étendue de ses lumières; votre
Tour, située dans le voisinage immédiat de vos parcs, de vos promenades,
de vos arcs de triomphe, de votre opéra, de votre royal Almack, est tout
naturellement la résidence où peuvent s'étaler les pompes et le luxe
royal d'une cour étourdie et légère. La conséquence, monsieur, c'est là
que se tient votre cour [1].

      [Note 1: La Tour de Londres est située à l'extrémité orientale de
      la ville, tandis que le quartier de la mode et de l'aristocratie,
      les parcs _Hyde-Park, Green-Park_, le parc Saint-James, etc, le
      palais qu'habite la reine, les théâtres fréquentés par la haute
      société, les salles de bal, de concert, et tous les rendez-vous du
      grand monde, sont situés dans le quartier opposé, le _West-end_
      (extrémité occidentale de la ville).]

--Êtes-vous allé en Angleterre? demanda Martin.

--Grâce à la presse, oui, monsieur; répondit le général; je m'y suis
rendu en lecture, pas autrement. Vous êtes ici chez un peuple studieux,
monsieur; vous trouverez parmi nous une connaissance des choses qui vous
surprendra.

--Je n'en doute nullement, répliquait Martin, lorsqu'il se vit
interrompu par M. Aristide Kettle, lequel murmura à son oreille:

--Vous connaissez, le général Choke?

--Non, reprit Martin sur le même ton.

--Vous savez sous quel point de vue on le considère ici?

--Comme l'un des hommes les plus remarquables du pays, répondit Martin à
tout hasard.

--Justement; j'étais sûr que vous auriez, entendu parler de lui.

--Je crois, dit Martin, s'adressant au général, je crois être assez
heureux pour avoir une lettre d'introduction auprès de vous, monsieur;
elle est de M. Bévan, du Massachussets,» ajouta-t-il en la lui
présentant.

Le général la prit et la lut avec attention; de temps en temps il
s'arrêtait pour lancer un regard aux deux étrangers. Arrivé à la
signature, il s'avança, donna une poignée de main à Martin, et s'assit
auprès de lui.

«Ainsi donc, vous songez à vous établir dans l'Eden? lui dit-il.

--Sauf meilleur avis, et en me conformant à vos conseils et aux
renseignements fournis par l'agent. On m'assure qu'il n'y a rien à faire
dans les vieilles villes.

--Je puis vous présenter à l'agent, monsieur, dit le général; je le
connais, car je suis membre de la corporation des propriétaires du
territoire de l'Eden.»

Cette nouvelle, des plus sérieuses pour Martin, lui donnait fort à
penser. Son ami du Massachussets n'avait fait tant de fond sur les
conseils du général que parce que, le croyant étranger à toutes les
spéculations de terrain, il en attendait un avis désintéressé. En effet,
c'était, tout récemment que le général avait pris un intérêt dans la
corporation de l'Eden; et il expliqua à Martin que depuis lors il
n'avait eu aucune communication avec M. Bévan.

«Nous n'avons que bien peu à hasarder, dit Martin avec anxiété;
seulement quelques guinées, et ce peu est tout notre avoir! Dites,
général, croyez-vous que cette spéculation puisse offrir quelques
chances de succès à un homme de ma profession?

--Et croyez-vous, dit le général d'un ton grave; croyez-vous que si la
spéculation n'offrait aucune chance de succès, j'eusse fait la folie d'y
mettre mes dollars?

--Je ne parle pas des vendeurs, dit Martin, mais des acquéreurs. Y
a-t-il chance pour les acquéreurs?

--Pour les acquéreurs, monsieur! répéta le général avec quelque émotion
et d'un ton péremptoire, je conçois. Vous venez d'une contrée vieillie,
qui a entassé, aussi haut que la tour de Babel, les veaux d'or devant
lesquels, de temps immémorial, elle s'agenouille. Mais cette terre-ci,
monsieur, est neuve et vierge. L'homme ici ne naît pas décrépit comme
dans la vieille Europe. Nous n'avons pas derrière nous, pour excuse,
l'exemple de siècles écoulés en pratiques corruptrices; point de faux
dieux chez nous, monsieur; l'homme s'y montre dans toute sa grandeur
native. Si ce n'est pas dans ce but que nous avons combattu, c'est en
vain que notre sang aura coulé. Me voilà ici, moi, monsieur, ajouta le
général, plantant devant lui son parapluie comme un digue représentant
de sa philanthropie (et c'était un affreux parapluie); me voici, avec ma
tête grise et mon sens moral; eh bien, irais-je, désavouant mes
principes, placer mes capitaux dans une spéculation que je ne jugerais
pas féconde en espérances et en chances de bonheur pour mon prochain,
pour mes semblables!»

Marlin, qui ne pouvait s'empêcher de songer à New-York, s'efforça à
grand-peine d'avoir l'air convaincu.

«Que seraient ces vastes États, monsieur, poursuivit le général, s'ils
n'étaient destinés à la régénération de l'homme? Mais je vous pardonne;
de pareils doutes doivent naître dans l'âme d'un homme qui vient de
votre pays, et qui ne connaît pas le mien.

--Vous pensez donc qu'à part les fatigues que nous sommes disposés à
endurer, il y a quelques chances raisonnables (le ciel sait que lions ne
sommes pas extravagants dans nos prétentions), quelque espoir fondé de
réussite?

--Un espoir fondé de réussite dans Eden, monsieur! Mais voyez, l'agent,
voyez-le; voyez les cartes, les plans, monsieur, et ne formez votre
jugement, n'établissez votre décision que d'après ce que vous aurez vu,
de vos yeux vu. La vallée d'Eden n'en est pas réduite à mendier des
habitants, monsieur!

--Il est de fait que c'est un endroit furieusement agréable et
effroyablement salubre,» dit M. Kettle, qui continuait à se mêler à la
conversation, selon son usage.

Martin sentit que, mettre en doute des témoignages de ce genre,
uniquement parce qu'il éprouvait au fond une secrète défiance, serait
chose tout à fait inconvenante et de mauvais goût. Il remercia donc le
général, et se résolut à se rendre chez l'agent dès le lendemain.

Ce ne fut que tard dans la soirée, que nos voyageurs arrivèrent à leur
destination. Ils s'établirent à l'hôtel National, où les usages et la
société leur rappelèrent, par plus d'un trait de ressemblance, la
pension bourgeoise du major Pawkins.

«Maintenant, Mark, mon bon garçon, dit Martin fermant la porte de sa
petite chambre, il nous faut tenir grand conseil, car c'est demain que
notre sort se décide. Êtes-vous toujours résolu à fondre vos économies
dans le capital commun? Est-ce dit?

--Si je n'avais pas été déterminé à courir tous les risques, monsieur,
je ne serais pas ici.

--Combien avez-vous là-dedans? demanda Marlin, soulevant un petit sac.

--Trente-sept livres sterling et seize pences, au moins à ce que dit la
Caisse d'épargne. Pour moi, je n'en ai jamais fait le compte; ils
doivent savoir leur affaire là-bas, Dieu merci! répliqua Mark avec un
mouvement de tête qui exprimait sa confiance illimitée dans la sagesse
et l'arithmétique de MM. les administrateurs.

--L'argent que nous avons apporté est fort en baisse, dit Martin; nous
n'avons pas même huit livres sterling.»

Le sourire indifférent de Mark, et les vagues regards qu'il promena de
tous cotés, montrèrent que ce détail était tout à fait au-dessous de son
attention.

«De la bague, de son anneau, Mark! poursuivit Martin, regardant avec
amertume sa main dépouillée de son ancienne parure.....

--Ah! soupira Mark Tapley; mais pardon, monsieur.--De sa bague, nous
n'avons tiré que quatorze livres sterling, argent anglais; de sorte que,
cela même compris, votre part de capital se trouve encore, comme vous
voyez, la plus forte. A présent, Mark, ajouta Martin, reprenant son
ancien ton dégagé, celui qu'il avait naguère avec ses plus humbles
compagnons, mon plan est fait: j'ai tout arrangé pour que vous fussiez,
non pas seulement dédommagé, mais récompensé, j'espère. Je prétends
améliorer matériellement votre sort, et relever votre position, votre
état, vos espérances.....--Oh! ne parlons pas de cela, je vous en prie,
monsieur, s'écria Mark. Je ne tiens pas le moins du monde à être relevé;
je suis content comme je suis, monsieur.

--Un moment, écoutez! reprit gravement Martin, la chose est d'une haute
importance pour vous, et je m'en réjouis quant à moi. Je vous ai choisi
pour associé, Mark, et cela, sur le pied d'une égalité parfaite.
J'apporte, comme capital additionnel, ma capacité, mes talents, mon
habileté dans ma profession; et la moitié, l'intégrale moitié des
profits annuels sera _vôtre_, Mark; je vous en considère comme
propriétaire dès aujourd'hui.»

Pauvre Martin! toujours bâtissant en l'air, muré dans sa personnalité,
se nourrissant de projets chimériques, d'aveugles espérances: tout fier
de la protection qu'il accordait, du magnifique cadeau qu'il faisait au
compagnon de ses traversés, en lui donnant moitié du revenu douteux d'un
capital certain qui appartenait presque tout entier au généreux garçon.

«Je ne sais, reprit ce dernier d'un ton plus attristé que de coutume,
mais par des causes que n'aurait pu deviner Martin, je ne sais que vous
dire, monsieur, pour vous remercier. Tant il y a que je vous soutiendrai
du meilleur de mon âme, monsieur, et jusqu'au bout; et c'est là tout ce
que je puis faire.

--Nous nous comprenons pleinement l'un l'autre, mon bon garçon, dit
Martin, se levant avec un sentiment intime d'approbation flatteuse pour
l'_un_ et de condescendance affectueuse pour l'_autre_. De ce moment,
nous ne sommes plus le maître et le serviteur, mais deux amis, deux
associés qui s'applaudissent mutuellement de ce changement de relation.
Si c'est en faveur de la vallée d'Eden que nous nous décidons, eh bien!
du jour de notre arrivée, continua Martin, qui aimait à battre le fer
pendant qu'il était chaud, notre maison se fondera sous la raison
CHUZZLEWIT ET TAPLEY.

--Oh! pour l'amour du ciel, pas mon nom, monsieur! s'écria Mark; je
n'entends rien aux affaires, et c'est bien assez pour moi d'être _la
compagnie_. J'ai souvent songé, poursuivit-il à demi-voix, que
j'aimerais à voir comment est faite une _compagnie_. Je n'imaginais
guère en devenir une moi-même.

--Il n'en sera que ce que vous voudrez. Mark, dit le chef de la future
maison _Chuzzlewit et compagnie_.

--Grand merci, monsieur; et si quelque propriétaire, quelque gros
richard des environs, se met en tête de faire établir un beau jeu de
quilles, bien dessiné, bien aplani, soit pour l'image publie, soit pour
le sien, je me charge de cette partie de la besogne.

--Et je réponds que sur ce point vous battrez tous les architectes de
l'Union, reprit son associé en riant. Allons, Mark, apportez-nous une
couple de verres, et buvons au succès de l'entreprise.»

Martin mettait en oubli, cette fois, ce qui, du reste, lui arriva
fréquemment par la suite, l'égalité, qu'il venait de proclamer si
hautement. Peut-être aussi regardait-il ce genre de service comme dévolu
de droit à la _compagnie_. Mark n'en obéit pas moins avec sa promptitude
ordinaire; et, avant de se séparer pour la nuit, les deux associés
convinrent de voir l'agent le lendemain ensemble. Mais c'était
l'infaillible jugement de Martin seul qui devait décider la question de
l'Eden. Mark, en sa joviale humeur, ne se fit pas un mérite, même à ses
propres yeux, de sa condescendance. Il savait bien, d'ailleurs, que, de
façon ou d'autre, il en serait toujours ainsi.

Le général se trouvait à la table d'hôte le lendemain; à l'issue du
déjeuner, il proposa de voir l'agent sans plus de délais; les deux
Anglais ne demandaient pas mieux, et tous quatre se rendirent au bureau
de la Vallée d'Eden, situé à une portée de fusil environ de l'hôtel
National.

Le bureau était petit et de peu d'apparence. Mais, puisqu'on peut tirer
de vastes propriétés d'un seul cornet de dez, pourquoi ne
marchanderait-on pas une province entière dans une guérite? D'ailleurs,
c'était un bureau temporaire, les _Edennéens_ se _disposait_ à bâtir un
superbe édifice pour y établir leur administration; ils en avaient même
marqué le site, ce qui, en Amérique, est l'essentiel. La porte du bureau
était toute grande ouverte, pour la commodité de l'agent, qui se tenait
à l'entrée. Il fallait que ce fût un rude travailleur; car, paraissant
avoir toutes ses affaires à jour, il se balançait paisiblement dans une
chaise-berceuse, tenant une de ses jambes appuyée très-haut contre le
chambranle de la porte, et l'autre repliée sous lui, comme s'il couvait
son pied.

C'était un homme maigre, décharné, la tête couverte d'un large chapeau
de paille, et vêtu d'un frac vert. Il ne portait point de cravate, vu la
chaleur, et son col de chemise était assez écarté pour qu'à mesure qu'il
parlait on vît quelque chose, s'enfoncer et resauter dans sa gorge, à
peu près comme ces petits marteaux qui dansent et retombent pour
reparaître dès qu'on touche les notes d'un piano. Si c'était la vérité
faisant un faible effort pour s'élancer jusqu'à ses lèvres, nous pouvons
rendre témoignage qu'elle n'y atteignait jamais.

Deux yeux gris se tenaient à l'affût au fond de la tête de l'agent; l'un
d'eux, privé de vue, demeurait immobile, et ce côté du visage semblait
épier et surveiller ce que faisait l'autre. Chaque profil conservait,
ainsi son expression distincte, et c'était au moment où le profil en vie
était le plus animé que le profil mort paraissait le plus inflexible
dans sa sournoise vigilance, passer de l'un à l'autre, c'était retourner
son homme, et mettre le dedans dehors.

Chacun des longs cheveux noirs qui pendaient de sa tête tombait aussi
droit que le fil d'un aplomb. En revanche, des touffes mêlées formaient
l'arc aigu de ses sourcils, comme si le corbeau, dont la patte était
empreinte au coin de ses yeux, avait, en sa qualité d'oiseau de proie,
par droit de parenté, tordu et hérissé de son bec tous ces poils
menaçants.

Tel était l'homme qu'ils abordèrent, et que le général salua du nom de
Scadder.

«Fort bien, général, répondit-il; et vous, comment vous en va?

--Toujours prêt, et de feu pour le service du pays et la cause de la
sympathie mutuelle... Mais voici deux étrangers venus pour affaire,
monsieur Scadder.»

Ce dernier donna une poignée de main aux nouveaux venus, préambule
indispensable en Amérique, et recommença à se balancer.

«Je présume que je sais pour quelle affaire vous me les amenez, général.

--Eh bien, monsieur; nous voilà à vos ordres.

--Ah! général, général! vous ne savez rien garder! vous parlez trop,
beaucoup trop, c'est un fait! dit Scadder. Je sais bien que vous êtes
monstrueusement éloquent en public; mais, dans le particulier, vous ne
devriez pas aller si fort de l'avant. Non, il faut que je le dise.

--Si je comprends où vous voulez en venir, faites-moi galoper avec un
rail entre les jambes, repartit le général, après un moment de
réflexion.

--Bah! comme si vous ne saviez pas aussi bien que moi que nous avions
résolu de ne plus vendre un seul lot de l'Eden aux amateurs, et de
réserver ce qui en reste aux privilégiés, aux favoris de la nature!

--Mais, justement! s'écria le général avec chaleur, les voilà ces
privilégiés! ce sont ceux que je vous amène.

--Si ce sont eux, reprit l'agent d'un ton de reproche et de doute, cela
suffit. Mais vous ne devriez pas jouer au fin avec moi voyez-vous,
général!»

Celui-ci murmura dans l'oreille de Martin que Scadder était la plus
honnête créature du monde, et qu'il ne voudrait pas, non, pas pour dix
mille dollars, l'offenser de propos délibéré.

«Je remplis mon devoir, si, dons le but de servir mes semblables, je
fais monter les offres, dit Scadder à voix basse, l'oeil fixé sur la
route, et se balançant toujours. Ils font la moue quand je leur reproche
de donner l'Eden à trop bon compte! Si la nature humaine est ainsi
faite, eh bien! à la bonne heure!

--Monsieur Scadder, dit le général, reprenant son ton oratoire;
monsieur! voici ma main, voilà mon coeur! Je vous estime, monsieur, et
je vous demande pardon. Ces messieurs sont de mes amis, sans cela je ne
les eusse pas conduits ici, sachant bien, monsieur, que les lots sont
cotés en ce moment fort au-dessous de leur valeur. Mais ce sont des
amis, monsieur, des amis particuliers, je vous le répète.»

M. Scadder fut tellement satisfait de cette explication, qu'il se leva
pour serrer plus cordialement la main du général et inviter ses amis
particuliers à le suivre dans le bureau. Quant au général, il déclara,
avec sa bienveillance habituelle, que, faisant partie de la corporation,
il ne convenait pas à sa délicatesse d'être mêlé en rien dans les
transactions de vente et d'achat. En conséquence, s'appropriant la
chaise-berceuse, il se mit à considérer la perspective, comme le bon
Samaritain attendant son voyageur.

«Bon Dieu!» s'écria Martin, dès que ses yeux tombèrent sur le plan
gigantesque qui occupait tout un côté du bureau, car, à part cette
carte, la pièce ne contenait que quelques échantillons de botanique et
de géologie, un ou deux vieux registres, un grossier pupitre et un
mauvais tabouret; «Dieu du ciel! que vois-je là?

--C'est l'Eden! dit Scadder, occupé à se curer les dents avec une sorte
de petite baïonnette qu'il faisait sortir du manche de son canif en
touchant un ressort.

--Eh mais! je ne me doutais pas que ce fût une ville!

--Vous ne vous en doutiez pas?... c'en est une, pourtant!» Et ville
florissante encore! cité architecturale! Il y avait banque, églises,
cathédrales, places, marchés, manufactures, hôtels, magasins, maisons,
quais, une bourse, un théâtre, des édifices publics de tout genre, et
jusqu'au bureau de _l'Aiguillon_, journal quotidien dit l'Eden; le tout
sur papier et fidèlement enregistré dans le plan affiché sur le mur.

[Illustration 006a: (La suite à un prochain numéro).]



[Illustration 006b: deco.]

Chasses d'hiver.

LA CHASSE AUX CANARDS.

C'est le véritable moment de se mettre en route, les canards arrivent.
Allons, graissez vos longues bottes, et disposez-vous à barboter comme
eux. Cette chasse n'est pas toujours fort agréable, surtout lorsque,
croyant marcher sur un terrain solide, on s'enfonce dans la vase
jusqu'au cou. Il est quelquefois très-difficile de sortir de là sans
aide; les corbeaux qui voltigent autour du malheureux chasseur,
attendant son heure dernière, n'ont pas un chant assez harmonieux pour
lui inspirer des pensées couleur de rose. Mais ceci n'est que
l'exception. Dans l'état normal, un chasseur aux canards se mouille, se
crotte; il a les pieds dans l'eau, la pluie sur la tête, ce qui établit
l'équilibre; mais aussi, quel plaisir au retour! Un feu brillant et une
soupe aux choux largement saupoudrée de fromage; du linge blanc et un
gigot rôti: des pantoufles chaudes et la vaste robe de chambre ouatée;
quelques bouteilles d'excellent vin et le visage riant de sa femme,
voilà des jouissances inconnues à ceux qui, toujours munis du
confortable, n'éprouvent jamais aucune privation.

Quelle étonnante reproduction que celle des canards! On en voit partout,
on en tue partout, on en mange partout. Lisez, le récit de tous les
voyageurs, ils ont trouvé des canards sous toutes les latitudes. En été,
les canards habitent les lacs et les marais du Nord. Là, ils multiplient
à l'infini, puisqu'en se promenant dans ces pays, lorsqu'on veut manger
une omelette, on trouve des oeufs à chaque pas; on n'a qu'à se baisser
pour en prendre[2]. Et puis l'hiver arrive; tout ce peuple ailé se met
en route pour chercher des climats tempérés; il fend l'air derrière un
chef de file qui guide la troupe pendant un temps déterminé, toujours
égal pour chacun.

      [Note 2: Voici ce que dit Regnard, dans son _Voyage en Laponie_:
      «Je ne crois pas qu'il y ait de pays du monde plus abondant en
      canards, sarcelles, plongeons, cygnes, oies sauvages que celui-ci.
      La rivière en est partout si couverte qu'on peut facilement les
      tuer à coups de bâton. Je ne sais pas de quoi nous eussions vécu
      pendant tout notre voyage, sans ces animaux qui faisaient notre
      nourriture ordinaire. Nous en tuions quelquefois trente ou
      quarante dans un jour, sans nous arrêter un moment, et nous ne
      faisions cette chasse qu'en chemin faisant. Tous ces animaux sont
      passagers, et quittent ces pays pendant l'hiver pour en aller
      chercher de moins froids, où ils puissent trouver quelques
      ruisseaux qui ne soient point glacés; mais ils reviennent au mois
      de mai faire leurs oeufs en telle abondance que les déserts en
      sont couverts.»]

        Ainsi dans leur saison les canes du Lapland
        Partent, formant dans l'air un triangle volant;
        Chaque oiseau tour à tour à la pointe se place,
        Un autre le relève aussitôt qu'il se lasse.
        Chacun du dernier rang se transporte au premier,
        Chacun du premier rang se replace au dernier.
        Ils abordent les bois, les monts et les rivages
        Retentissent du vol de ces vivants nuages,
        Que l'instinct, le besoin, aidés d'un vent heureux,
        Poussent vers des climats qui n'étaient pas pour eux.
                                                    (Delille.)

Il y a bien des manières de faire la chasse aux canards: avec des
filets, des hameçons; à l'affût, avec un long fusil; en bateau, avec la
vache artificielle, avec un chaudron rempli de charbons ardents, qui
ressemble au soleil levant comme un soleil d'opéra; avec un petit chien
couvert de la peau d'un renard, qui les attire près du rivage comme la
chouette attire les petits oiseaux, etc. Dans cette saison, les rives de
la Somme et de beaucoup d'autres rivières sont nuit et jour couvertes de
chasseurs aux canards. La nuit, de vingt pas en vingt pas, elles sont
gardées par un homme qui, bravant le froid et la pluie, reste là,
toujours guettant l'arrivée de ces voyageurs lapons; et voilà pourquoi
nous mangeons de si bons pâtés d'Amiens. C'est dommage que la croûte en
soit si mauvaise.

En Angleterre, dans le Lincolnshire, on chasse le canard d'une manière
qui tendrait à détruire l'espèce, si l'espèce pouvait être détruite.
Près d'un marais fréquenté par ces oiseaux, on creuse un large fossé
tournant, et qui va toujours se rétrécissant. Ce fossé, couvert d'un
treillage et d'un filet est d'abord fort large, et finit par n'avoir
plus qu'un demi-mètre. Des hommes, des chiens, postés sur les extrémités
du marais, poussent peu à peu les canards vers le fossé, où règne le
plus grand silence. Des canards privés sont là qui attirent les autres.
Lorsque toute la bande est engagée dans la fausse rivière, un filet
tombe pour en couvrir l'entrée, et le tour est fait. Alors le massacre
commence, et des voitures emportent marche le produit de cette
boucherie.

Il existe une autre manière de prendre les canards, et c'est
principalement celle-là que je vais vous décrire. Avec plusieurs
citrouilles, videz-les, façonnez-les de sorte à y introduire votre tête,
percez-les de deux petit-trous pour vos yeux, et laissez-les flotter sur
l'eau. Les canards s'habitueront bientôt à voir ces objets loin d'eux,
près d'eux et au milieu d'eux. Ensuite, pendant la nuit, vous et vos
amis, mettez-vous dans l'eau jusqu'au cou, mettez sur votre tête ce
casque potironien, et flottez tout doucement sur l'eau. Au point du
jour, les canards vont et viennent pour chercher à manger; ils
s'approcheront de vous ou vous irez près d'eux, sans qu'ils se doutent
que cette citrouille est habitée. En passant la main sous l'eau, vous en
saisirez un par les pattes... Si je voulais rire, je vous dirais qu'en
passant la main sous leur ventre vous tâterez ceux qui sont les plus
gras; mais la chose est trop sérieuse pour que je me permette une
mauvaise plaisanterie. Le canard saisi, vous l'accrocherez à un ressort
en fer placé à votre ceinture, qui l'étouffera sur-le-champ et
l'empêchera de remuer. Ses camarades ne s'apercevront de rien; ils
croiront qu'il à plongé. Vous procéderez ainsi tant qu'il restera des
canards, ou tant qu'ils ne se douteront pas du chemin pris par leurs
amis pour aller faire un tour de broche ou de casserole.

Il me semble vous voir lever les épaules de pitié. Vous avez, souvent
entendu citer cette chasse comme une hâblerie, et prémuni contre la rime
du mot chasseur, vous n'avez rien cru. Eh bien! je vous parle
très-sérieusement: dans ma bibliothèque cynégétique j'ai vingt ouvrages
où l'on en trouve la description. J'ai des gravures faites par Philippe
Galle, d'après Stradau, où tous les chasseurs sont représentés une
citrouille sur la tête, prenant des canards par douzaine. Lisez ce que
dit le père du Halde: «La manière dont ils prennent les canards mérite
d'être rapportée: ils mettent la tête dans de grosses citrouilles
sèches, où il y a quelques trous pour voir et pour respirer, puis ils
marchent nus dans l'eau, ou bien ils nagent sans rien faire paraître au
dehors que la tête couverte de la citrouille. Les canards, accoutumés à
voir de ces citrouilles flottantes autour desquelles ils se jouent, s'en
approchent sans crainte, et le chasseur, les tirant par les pieds dans
l'eau pour les empêcher de crier, leur tord le cou et les attache à sa
ceinture; il ne quitte point cet exercice qu'il n'en ait pris un grand
nombre [3].»

      [Note 3: _Description de l'empire de la Chine_, par le père J.-B.
      du Halde. Paris, 1738; in-folio, tome II, p. 138, col. 2.]

Le père du Halde est un écrivain sérieux dont les ouvrages ont toujours
joui d'une haute estime; ils sont sans cesse pillés par tous ceux qui
écrivent sur l'Amérique, sur l'Inde ou sur la Chine. C'est une mine
inépuisable pour ceux qui voyagent sans sortir de leur cabinet.

Vous allez me répondre peut-être: «Mais les canards arrivent en
décembre, il fait bien froid; comment est-il possible de se mettre toute
une nuit dans l'eau jusqu'au cou?» Cela ne me regarde pas, je vous donne
la recette, libre à vous de ne point vous en servir. Comme à vous, il me
paraissait à peu près impossible qu'un homme pût prendre un tel bain de
sept ou huit heures; aujourd'hui, et je vais vous en dire la raison, je
crois que nous pouvons tout ce que nous voulons.

Un de mes amis et moi nous chassions sur l'étang de Saclai, près de
Bièvre; il gelait fort, et dans notre bateau nous étions transis de
froid. Cachés dans une touffe de grands roseaux, nous attendions les
canards que d'autres chasseurs poursuivaient des extrémités vers le
centre. Tout à coup nous entendons une voix humaine qui sort d'une masse
de joncs, à dix pas de nous.

«Ohé! prenez garde à moi, ne tirez pas de mon côté; il y a quelqu'un
ici; je ne suis pas un canard.

--Et qui diable parle ainsi?

--Un confrère qui s'est mis à l'affût comme vous.

--Je ne vois point de bateau.

--Je crois bien; je n'en ai jamais. Voyez-vous, un bateau ne sert qu'à
effrayer les canards.

--Vous êtes donc dans l'eau?

--Eh!... sans doute... jusqu'au cou. Si vous vouliez faire comme moi,
nous serions sûrs de tuer.

--Merci.

--Vous avez gâté mon affût; les canards vous verront, et je ne tuerai
pas.

--Il a raison me dit l'ami G; si nous nous fourrions dans l'eau, nos
chances de succès seraient plus que doublées. Qu'en dites-vous,
professeur?

--J'aime mieux le croire que d'y aller voir.»

A force de regarder, nous aperçûmes une tête d'homme couverte de
roseaux, et ressemblant à celle d'un fleuve personnifié, comme on en
voyait jadis à l'Opéra, et comme il en existe encore dans le jardin des
Tuileries, à la grille du Pont-Tournant, où le pont ne tourne pas, car
il n'y a point de pont. Si son fusil, qu'il portait horizontalement sur
l'eau, avait été surmonté d'une fourche, il aurait ressemblé trait pour
trait à ce brave Neptune lorsqu'il paraissait à cheval sur une vague
pour dire son fameux _quos ego_.

«Taisez-vous, nous dit le Fleuve enfoncé dans l'étang; les canards
arrivent.»

Ils venaient droit à nous, mais apercevant notre bateau, ils firent
volte-face; nos six coups de fusil, partis à la fois de fort loin,
n'eurent point de résultat.

«Je vous le disais bien, dit le Fleuve sortant de l'étang, couvert d'une
bouc qui se gelait sur sa peau, je vous le disais bien, les bateaux sont
toujours vus par les canards; c'est trop grand, on ne peut pas les
cacher. Si les canards volaient à fleur d'eau, passe encore; mais ils
s'enlèvent, d'en haut leurs yeux plongent sur vous, et sauve qui peut.

--Soit, mais vous avez beau dire, vous trouverez peu d'imitateurs.

--Tant pis ou tant mieux, je n'aime pas la concurrence.

[Illustration: Chasses d'hiver.--La Chasse aux Canards.]

Ah ça! je vais me placer ailleurs, là-bas, au bout; faites-moi le
plaisir de m'y laisser tranquille.

--Comment! vous allez prendre encore un bain?

--Ceux-ci ne coûtent pas cirer.

--Qui sait? on peut gagner une fluxion de poitrine.

--C'est le pis-aller.

--En tout cas, vous êtes certain d'attraper un bon rhume.

--C'est ce que je cherche.

--Avec un peu de bonheur vous réussirez.

--Ce n'est pas sûr.

--Ah ça! dites-nous donc pourquoi vous avez tant d'envie de gagner un
rhume?

--Je n'ai pas le temps, je ne veux pas perdre ma journée. Ce soir je
vous conterai cela, quand la chasse sera finie. Voilà ces messieurs qui
vont poursuivre les canards à l'autre bout; je vais me poster, et vous
entendrez parler de moi.

--Et votre chien?

--Je n'en ai pas; un chien ne vaut pas mieux qu'un bateau.

--Et si vous blessez un canard?

--Est-ce que je ne sais pas nager!

--A la bonne heure.»

Et notre homme se mit à courir sur la rive; sa peau, couverte d'une
couche de place, devint luisante comme un miroir; on l'aurait pris pour
un de ces Cynocéphales qui vainquirent l'armée de Gengiskan. Ceci, pour
beaucoup de gens, demande une explication. Les Tartares, conduits, par
Gengiskan, arrivèrent sur les bords d'un fleuve habité par les
Cynocéphales; quoiqu'il fit très-froid, ceux-ci se jetèrent tous dans
l'eau. Bientôt ils en sortirent pour se rouler dans le sable; ils
répétèrent cette manoeuvre, et à chaque fois ils se formait sur leur
corps une croûte de glace et de terre qui bientôt acquit la consistance
du roc. Alors les Cynocéphales formèrent leurs rangs et se précipitèrent
sur les Tartares, qui leur lançaient des milliers de flèches; mais rien
ne pouvait traverser le bouclier qu'ils venaient de se faire. Les
Cynocéphales mordirent les Tartares et les mangèrent. De là vient le
proverbe encore en usage en Tartarie: «Mon père a été jadis mangé par
les chiens.» Les anciens livres parlent des Cynocéphales, monstres avec
tête et queue de chien. Pline, Chen, Aristote, saint Augustin, racontent
sur ces gens-là des choses merveilleuses que je ne répéterai point ici,
car vous ne les croiriez pas. Notre siècle est essentiellement
sceptique; pour croire, il veut voir, et quand il a vu, quelquefois il
doute encore.

La chasse continua sans épisode remarquable, et, le soir, nous rentrâmes
chez le garde avec quelques bécassines, deux judelles et un canard.

«Connaissez-vous cet original qui chasse tout nu dans l'eau? dis-je au
brave Germain, garde breveté de l'étang.

--Ah! ah! vous l'avez rencontré dans les joncs? Ce n'est Cas facile, je
vous assure; il se cache comme un plongeon blessé.

--Si je ne l'avais pas vu, je ne pourrais pas croire que, par la gelée,
un homme fît de pareils tours de force.

--C'est vrai. Quand je serais sûr de tuer tous les canards du monde, je
ne voudrais pas imiter ce camarade-là.

--De quel pays est-il?

--De Versailles. Il chante à la cathédrale. Par le canal des curés il a
obtenu la permission de chasser ici.»

Pendant que nous changions de linge et d'habits auprès d'un bon feu,
nous vîmes arriver notre Fleuve. Il était proprement vêtu, gai, frais et
dispos; il portait un ramier plein de canards, et sur ses épaules on en
voyait encore une demi-douzaine qui n'avaient pas trouvé place dans le
sac de cuir.

«Eh bien! lui dis-je, il paraît que la journée est bonne?

--Pas mauvaise; mais si vous ne m'aviez pas dérangé ce matin, j'aurais
quatre ou cinq canards de plus. Avec votre maudit bateau, vous m'avez
fait grand tort; c'est comme si vous m'aviez pris quatre ou cinq canards
dans ma poche.

--Allons! allons! vous ne devez pas vous plaindre; car à vous seul vous
avez tué plus que tous les autres chasseurs ensemble.

--Pardi! je crois bien; vous allez en bateau. Et pourquoi ne venez-vous
pas en fiacre?

--Mais vous avouerez, mon cher, que peu d'hommes sont assez forts pour
faire ce métier-là.

--Parce qu'ils ont peur, et voilà tout. Essayez, et vous ne vous en
porterez que mieux. Tenez, dans ce moment, j'ai un appétit de loup.
Allons, la fille, apporte-moi du pain, un gigot, du fromage, du vin, et
du bon.

--Ce qui m'étonne, c'est qu'après cette immersion de sept heures, vous
avez encore la voix claire.

--Et voilà le mal: car, entre nous, j'espérais gagner un bon rhume.

--A propos, vous me l'aviez déjà dit. Je serais curieux de savoir
pourquoi vous désirez si fort un rhume. Bien des gens ne sont pas de
votre avis, car lorsqu'ils en ont un, ils ne demandent qu'à s'en
débarrasser.

--Parce que cela les gêne; mais moi, c'est tout le contraire; j'ai
besoin d'un rhume dans ce moment, et je ne puis pas me le donner.

--Je ne comprends pas.

--Voici la chose: Je suis chantre de la cathédrale de Versailles; je
chante les dessus, et c'est mal payé. A peine si je gagne pour acheter
mon plomb et ma poudre. Heureusement que je tue assez de canards pour
vivre. La basse-taille vient de mourir; j'ai demandé sa place, qui vaut
trois fois plus que la mienne; mais le curé, mais l'évêque disent que
j'ai la voix trop claire.

--J'y suis. Vous voulez vous enrhumer pour perdre votre voix de ténor.

--C'est cela. Ils disent que j'ai un ténor, et ils ne veulent pas de
voix de ténor. Il leur faut des voix de boeuf qui font trembler les
vitres. Soyez tranquille, si j'ai le bonheur que la gelée augmente, je
finirai bien par m'enrhumer, et mon ténor s'en ira.

--Vous pourrez bien partir avec lui.

--Ah bah! c'est bon pour les élégants de Paris; ils ont peur de l'eau
comme des chats. En attendant que le rhume vienne, j'ai toujours trouvé
une fameuse recette pour tuer les canards.

--C'est vrai.

--On dit que vous faites des livres sur la chasse.

--Oui, par-ci, par-là, quelques-uns.

--Eh bien! dans le premier que vous publierez, vous pourrez donner ma
méthode.

--Peu de gens chercheront à vous imiter.

--C'est égal, je serais bien aise de me voir imprimé tout vif.

--Votre nom?

--Jacques Rinart, rue Satory, à Versailles.

--Un de ces jours vous figurerez dans _l'Illustration_.

ELZÉAR BLAZE.



Caricature.

Le procès d'O'Connell donne lieu, en Angleterre, à un grand nombre de
caricatures qui témoignent de la colère un peu plus que de l'esprit de
John Bull. Celle que nous publions ici, empruntée à un journal souvent
mieux inspiré dans ses moqueries pittoresques, représente le grand
Agitateur en costume de mendiant, supporté par un peuple de fainéants;
nous la reproduisons comme un échantillon de la verve et de la gaieté
britanniques au sujet d'O'Connell et du rappel. Elle ne vaut pas
assurément les sarcasmes et les lazzi dont O'Connell a semé ses discours
contre l'Angleterre. A ne regarder que le côté comique de la question
irlandaise, les rieurs ne seraient pas pour les Anglais, qui s'efforcent
de se moquer d'O'Connell et de l'Irlande.

[Illustration: Caricature anglaise sur O'Connell.]



Bulletin bibliographique.

_Catalogue d'une belle Collection de lettres autographes_, dont la vente
aura lieu le 5 février 1844 et jours suivants, à la salle
Sylvestre.--Paris, 1844 _Charon_. In-8.

Il y a peu de temps, nous rendions compte d'un catalogue de livres
auquel nous n'aurions eu aucun reproche à faire si son auteur eût pris
le même parti que l'auteur de celui-ci. M. Charon s'intitule marchand
d'autographes. Quand on ne se donne, en pareille occasion, ni pour un
bibliographe, ni pour un bibliophile; quand on ne cache pas au public
qu'il a affaire à un marchand, le public tient compte des annotations
qui accompagnent chaque article, comme des réclames de la quatrième page
des journaux; il sait qu'il a à voir par lui-même si on ne surfait pas
sur l'importance des articles offerts et sur leur mise à prix; il n'a à
se plaindre d'aucune surprise, et la critique, qu'on n'a pas cherché à
abuser, est disposée à reconnaître la modestie et la franche bonne foi
avec laquelle on s'est présenté à elle.

Le Catalogue de M. Charon n'est donc point une oeuvre de charlatanisme
déguisé. Les pièces qu'il renferme n'en avaient pas besoin; ce n'eût pas
été un empêchement pour tel autre; mais M. Charon n'est pas charlatan.
Sa notice, composée dans un système, qu'avait déjà adopté M. Leblanc,
libraire consciencieux et instruit fait connaître les pièces qu'elle
annonce suffisamment pour en faire comprendre l'intérêt ou l'importance,
mais non assez pour satisfaire pleinement la curiosité. C'est un calcul
fort naturel et fort bien entendu. Une pièce publiée perd de son prix
pour les collecteurs d'autographes; en analysant les siennes et en se
bornant à en donner des extraits, il leur a donc conservé, leur valeur
en même temps qu'il l'a démontrée. Les noms les plus fameux et les plus
illustres ont fourni leur contingent à cette collection: les rois et les
notabilités républicaines, les papes et les actrices, les illustrations
politiques, scientifiques et littéraires de ce siècle et des précédents,
Richelieu, aussi bien que Descartes, aussi bine que George Sand, _femme
distinguée dans la littérature_, comme le dit M. Charon.

Veut-on un passage d'une lettre d'Henri IV, que M. Berger de Xivrey aura
à comprendre dans le recueil qu'il publie des lettres de ce roi dans la
_Collection des Documents inédits sur l'Histoire de France?_

                                                            «9 mars...

«Mon coeur, jamais homme n'eut plus de plesyr à la chasse que j'ai eu
aujourduy, car pour milan, pour héron, pour rinière, pour corneyle et
pour les perdrys, yl ne ce peut myeus notter, je suys dans la chambre
d'où je partys pour prandre Parys, despuys je ny avoys esté, le tamps a
esté assés beau, mays crayns bien demayn de la nege; je me porte myeux
aux chams qu'à la vylle. Mais je seroys plus contant sy vous etyés avec
moy. Je vous donne mylle bonjours et autant de baisers.»

Aime-t-on mieux voir le trop fameux Carrier se mettre, bien autrement
que le roi vert-galant, en dépense de baisers? qu'on achète une lettre
de lui au général Raxo, se terminant ainsi:

«Embrasse l'ami Dutony et tous les sans-culottes qui combattent avec
toi, et prends promptement Noirmoutiers. Salut et fraternité.»

Il y a une simplicité et, comme l'évènement l'a prouvé, une résignation
antique dans la fin de cette lettre écrite au ministre de la guerre, le
8 mai 1815, par le général Barbanègre, allant prendre le commandement
supérieur de la place d'Huningue, où il devait s'immortaliser par la
plus héroïque défense:

«Je pars avec le désir de bien servir Sa Majesté, comme j'ai toujours
fait, sans songer à vouloir mettre un prix à mes services, sans
rechercher aucun stimulant.»

Que n'y a-t-il pas dans la lettre de la fameuse Sophie Arnould,
adressée, le 1er pluviôse an VIII, au ministre de l'intérieur, Lucien
Bonaparte, dont voici l'analyse et des extraits?

«Je me nomme Sophie Arnould, peut-estre très-ignorée de vous; mais
autres fois très-connue au théâtre des dieux:

«Je chantois, ne vous déplaise.»

Elle ne voudrait cependant pas user de son temps et l'ennuyer d'un long
préambule pour lui tracer ses vingt-six infortunes: elle avait déjà pris
la liberté d'adresser sa plainte au premier consul: «Mais! je viens
d'estre avertie par un journal qu'il n'en devoit connaître que par vous,
mon ministre; eh! je me suis dit: Sois contente, Sophie; va! c'est un
coeur de famille; conte luy ta chance; eh la voicy tout comme je l'ai
dit à votre aîné.»--Elle lui parle de sa jeunesse, des vingt années
consacrées au Théâtre des Arts; de son éducation; de son instruction; de
ses amis; de ses protecteurs. Z... Quant à moy, j'avois alors pour
recommandation: un physique heureux, une grande jeunesse, de la
vivacité, de l'âme, mauvaise tête et bon coeur; voilà! sous quels
auspices j'ay été asses heureuse pour illustrer ma vie......

Quand aux amis; je puis dires! que je les avoient si bien mérités, que
je n'aie perdue que ceux que la mort m'a enlevée; et ceux, dont la tâche
décemvirale m'a privés: il n'y a donc que cette inconstante fortune,
qui, sans rimes, n'y raisons; m'a fait faux bon... eh! dans qu'elle
circonstance! encorre! lorsque je suis devenue trop vieille pour
_l'amour_; et trop jeune pour la _mort_: voyez donc, citoyen ministre;
combien il est cruelle après tant de bonheur, de se trouver réduite à un
état si misérable, eh! après avoir allumée tant de feux de n'avoir pas
aujourd'huy, de quoy brûler un fagot dans ma cheminée: car, le fait est,
que depuis que la Nation m'a couchée sur son grand livre, je n'aie plus,
n'y me coucher, ny de quoy vivres.»

Quelquefois il arrive au _Catalogue_ que nous analysons de dire, comme à
l'article Boismont, par exemple: Lettre très-spirituelle, et d'en citer
un fragment qui probablement n'est pas choisi pour le démontrer. La
lettre toute intime de Diderot à l'abbé Lemonnier, dont le nom figure si
souvent dans la Correspondance du philosophe avec mademoiselle Volant,
eût mieux justifié cette qualification. Elle se termine ainsi:

«Je vous embrasse de tout mon coeur. Songez à votre poitrine et soyez,
sage. Voyez, de jolies femmes et regardez-les tant qu'il vous plaira.
Soupez avec des gens qui boivent du vin de Champagne, mais laissez-les
faire.»

Une fort curieuse pièce est une lettre écrite le 7 ventôse an II, par
Robespierre jeune à son frère aîné Maximilien, il l'engage à donner
audience à la citoyenne La Saudraie:

«Il est nécessaire que tu l'entendes pour parvenir à connaître certains
personnages qui jouent un rôle dans la révolution, et qui devroient
cacher leur honte et leur immoralité. Les fripons montent à califourchon
sur les bons citoyens; ils se disent les amis des républicains les plus
distingués, j'ai rencontré des milliers d'intrigants qui répètent ton
nom avec emphase, qui se disent tes plus intimes amis; les sots se
laissent attraper par ces imposteurs qui se glissent dans toutes les
administrations, tous les comités; guerre aux fripons, mon cher ami,
guerre aux fripons; ce n'est pas la moins difficile, ils sont si
nombreux qu'ils chassent partout les représentants du peuple. Ils osent
dénoncer ceux qui leur découvrent le masque, et la réputation la mieux
établie n'est point à l'abri de leur audace calomnieuse»

Enfin un autographe de cette collection, émanant de Boileau-Despréaux et
renfermant ses stances _Pour M. Molière sur sa comédie de l'École des
Femmes_, dissipe un doute, ou plutôt sert à relever l'erreur des
éditeurs de Boileau. Cette pièce fut d'abord imprimée en cinq stances
dans les _Délices de la Poésie galante des plus célèbres Autheurs de ce
temps_, Paris, 8° veau, 1664, in-12. Dans les éditions que le satirique
a données de ses oeuvres, on la trouve composée de quatre stances
seulement. On en a conclu que la cinquième n'était pas de lui, et on a
eu tort, cette pièce datée et signée le prouve. La seule conclusion
qu'il en fallût tirer, c'est que Boileau avait trouvé ces vers faibles
et qu'il les avait retranchés. Nous n'appellerons pas de son jugement:

        Tant que l'univers durera
        Avecque plaisir on dira
        Que quoiqu'une femme complotte,
        Un mari ne doit dire mot.
        Et qu'assez souvent la plus sotte
        Est habile pour faire un sot.
                                       T.


_Histoire militaire des Éléphants_, depuis les temps les plus reculés
jusqu'à l'introduction des armes à feu; avec des observations critiques
sur quelques-uns des plus célèbres faits d'armes de l'antiquité; par le
chevalier P. Armandi, ancien colonel d'artillerie, 1 gros volume in-8.
Paris, 1843. _Amyot_, 7 fr. 50,

Cet ouvrage, publié en français par un Italien, «fruit de quelques
années de loisir passées sur une terre hospitalière, patrie commune des
lettres, des sciences et des arts,» a pour but de remplir une lacune
importante dans l'histoire de l'art militaire des anciens. Jusqu'à ce
jour, en effet, des gens de guerre ou des érudits s'étaient occupés de
la composition des troupes, des différentes manières dont on les
rangeait en bataille, des armes, des machines, de la castramétation et
de la poliorcétique, mais ils avaient complètement négligé l'emploi des
éléphants dans les armées. Et cependant de l'époque d'Alexandre à celle
de César, c'est-à-dire pendant les trois siècles de l'antiquité les plus
féconds en grands événements, il s'est livré peu de batailles, dans les
contrées qui entourent le bassin de la Méditerranée, où les éléphants
n'aient exercé une grande influence, soit comme moyen de victoire, soit
comme cause de revers. «Frappé de ces considérations, excité d'ailleurs
par la richesse et par l'attrait du sujet, dit M. le chevalier Armandi,
j'ai essayé de réparer cette omission de l'archéologie militaire.
Malheureusement, les anciens écrivains didactiques dont les ouvrages
sont parvenus jusqu'à nous, ayant vécu à une époque où l'on avait
renoncé (en Occident du moins) à l'usage des éléphants de guerre, ne
fournissent sur ce service que des notions de peu d'importance. C'était
donc dans l'histoire même, et seulement là que je pouvais espérer de
puiser les matériaux de mon travail. C'est là, en effet, que j'ai été
les chercher. J'ai étudié avec attention toutes les expéditions
militaires, soit de l'antiquité, soit du Moyen-Age, auxquelles les
éléphants ont pris une part quelconque, et je suis parvenu ainsi à
réunir les données fondamentales de mon sujet. Je me suis ensuite
efforcé de compléter ces données, à l'aide de renseignements recueillis
dans les poètes, dans les naturalistes, dans les polygraphes, ou tirés
des inscriptions, des médailles et des autres monuments de l'antiquité.
Ces traits épars et isolés, dont jusqu'ici on n'avait point cherché à
tirer parti, m'ont été souvent du plus grand secours, soit pour
comprendre les faits, soit pour donner de l'autorité à mes déductions.»

_L'Histoire militaire des Éléphants_ se divise en trois livres, suivis
d'appendices et de notes. Le premier chapitre du livre premier forme une
espèce d'introduction. Avant de commencer leur histoire militaire, M.
Armandi a voulu présenter à ses lecteurs un résumé des notions les plus
importantes que nous possédons sur l'histoire naturelle des éléphants,
sur leur instinct, sur leurs aptitudes et sur les moyens que l'on
emploie pour les prendre et pour les apprivoiser. Ces renseignements
préliminaires complètes, il nous donne, dans le chapitre suivant,
quelques considérations sur l'état des éléphants dans l'Inde avant
Alexandre. Les annales des peuples orientaux renferment un trop grand
nombre de fables et de mensonges, pour qu'il soit possible d'y découvrir
la vérité. C'est l'expédition du conquérant macédonien qui forme le
véritable point de départ de l'histoire militaire des éléphants; car
c'est le premier événement bien constaté où ces animaux se soient
montrés sur un champ de bataille, c'est la première occasion qu'aient
eue les Grecs de les connaître et de les combattre.

Les successeurs d' Alexandre introduisirent les éléphants dans le monde
occidental. Les Vagides, et surtout les Séleucides, en comptèrent un
nombre considérable dans leurs armées. Antipater amena en Grèce les
premiers qu'on y vit; Pyrrhus en transporta une certaine quantité en
Italie, et habitua ainsi les Romains à triompher de ces nouveaux
adversaires, qui allaient jouer un rôle si important dans leur lutte
avec Carthage. Les rois de Numidie se servirent des éléphants à
l'imitation des Carthaginois. Juguetha opposa vainement ses éléphants
aux légions de Metellus; Juba ne fut pas plus heureux dans l'essai qu'il
fit des siens contre César; enfin, les Romains voulurent, à leur tour,
suivre l'exemple de ces peuples; mais ils n'attachèrent jamais qu'une
faible importance à leurs éléphants, et ils ne tardèrent pas à y
renoncer. Tel est le résume succinct des faits principaux dont le
premier livre contient le développement.

Le second livre est entièrement didactique. M. Armandi y expose les
règles que les anciens ont suivies dans l'organisation des éléphants de
guerre et les moyens qu'ils ont employés pour les dresser, les armer et
les conduire à l'ennemi. Il tâche de déterminer, à l'aide des documents
consignés dans le livre précédent, quelle était leur place dans les
camps, dans les marches et dans les combats; comment on en tirait parti
pour le passade des rivières, pour l'attaque des postes, et même pour
les sièges, opérations auxquelles ils étaient moins étrangers qu'on ne
serait tenté de le supposer; puis, après avoir traité des expédients
offensifs et défensifs imaginés contre eux, il examine en dernier lieu
si les inconvénients de leur service ne l'emportaient pas sur les
avantages qu'on pouvait en espérer. Chacune de ces questions forme le
sujet d'un chapitre.

L'emploi des éléphants avait été abandonné en Occident vers la fin de la
république romaine. Pendant longtemps ces animaux ne servirent que pour
les spectacles du Cirque et de l'Amphithéâtre. Ce ne fut que quelques
siècles plus tard, pendant la longue et sanglante querelle qui s'éleva
entre la Perse et l'empire, qu'on les vit reparaître sur les champs de
bataille avec les armées des rois sassanides. Ils prirent, durant cette
nouvelle période, une part importante aux sièges des places fortes de la
Mésopotamie et de la Colclude. Dans les deux premiers chapitres du livre
troisième, M. Armandi a donné un récit sommaire de ces événements, et
les documents nouveaux qu'il y a puisés lui ont permis de compléter
encore ces premières recherches. «Une fois arrivé à l'époque où
l'islamisme fit invasion dans l'Asie centrale j'aurais pu regarder ma
tâche comme terminée, du M. Armandi car après la chute de la dynastie de
Sassan, il ne fut plus question d'éléphants de guerre, ni en Europe, ni
en Afrique, ni dans toute la partie de l'Asie qui s'étend en deçà de
l'Indus. Mais, pour n'être point sortis des limites que la nature leur
avait assignées, ces animaux n'en continuèrent pas moins à figurer dans
les guerres de l'Inde, et ils ne cessèrent d'y jouer un rôle
considérable dans tous les événements militaires, jusqu'à ce que l'usage
des armes à feu, devenu commun, même à l'extrémité de l'Asie, les bannit
définitivement des champs de bataille. Quoique les guerres, de cette
période n'ajoutent pas beaucoup de lumières à celles que j'ai pu tirer
des périodes précédentes, j'ai pensé que le lecteur ne serait pas fâché
d'en connaître les épisodes les plus remarquables, et j'ai consacré un
dernier chapitre à les raconter.

Ces différentes époques de l'histoire des éléphants embrassent une
succession de plus de vingt siècles. En les passant en revue, M. Armandi
s'est efforcé de ne rien avancer qui ne fût fondé sur des autorités
positives, et il s'est toujours fait une loi de citer celles sur
lesquelles il s'est appuyé. En outre, à la suite du troisième livre, il
a réuni, sous le titre général de notes et d'appendices, une certaine
masse de renseignements qui n'auraient pu entrer dans son récit sans
nuire à l'ensemble, et qui servent en quelque sorte de supplément au
texte: tels sont, entre autres, une comparaison de la légion avec la
phalange, des notices sur la force et sur la justesse des armes des
anciens, sur l'emploi des chameaux dans la guerre, sur les découvertes
des Lagides dans l'intérieur de l'Afrique, sur la quantité prodigieuse
d'animaux sauvages exposés par les Romains dans leurs spectacles, etc.

L'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres avait écouté avec le plus
vif intérêt la lecture des principaux passages de ce curieux ouvrage;
nous ne doutons pas que le public ne ratifie son jugement. L'Histoire
des Éléphants a sa place marquée d'avance dans toutes les bibliothèques
publiques et dans un grand nombre de bibliothèques particulières.
L'éloge le plus flatteur que nous puissions adresser à M. Armandi, c'est
qu'il a su,--chose rare,--faire livre qui, avant lui, était, et qui
maintenant n'est plus à faire.


_Les Césars_; par M. le comte Fr. de Champagny.--4 vol. in-8º. _Au
Comptoir des Imprimeurs-Unis_.

L'histoire romaine sera, dans tous les temps, l'étude des esprits
sérieux et élevés. Rien, en effet, dans les annales du monde ne peut
entrer en comparaison avec l'histoire de cet empire qui, durant mille
ans dans sa force et mille ans dans sa décadence, prend dans l'étendue
des temps comme un tiers par sa durée, et la première place par son
importance.

Et cependant, cette étude admirable d'un peuple qui, laborieusement
arrive à une grandeur inouïe, a laissé dans le monde des racines si
profondes; et si vivaces que le christianisme s'est comme greffé, au
point de vue humain, sur elles, et a bâti son édifice sur ses ruines;
cette étude, disons-nous, est comme réservée à quelques âmes d'élite.
Peu d'ouvrages d'une véritable valeur ont répondu à sa hauteur, et en
France notamment au-dessous des excellents travaux de Rollin et de
Lenain de Tillemont et des pages rapides et brillantes de Montesquieu et
de Michelet, on ne voit plus qu'une foule inconnue d'abrégés vulgaires,
de livres médiocres, de tableaux sans couleur et sans vie.

Ainsi, chose étrange! le livre si remarquable de M le comte de Champagny
sur les Césars, est une oeuvre nouvelle, sans précédent, sans modèle,
sur une matière qui semblait devoir être épuisée.

Mais c'est surtout par sa forme, par son style, par sa pensée, que cette
oeuvre est neuve.

Suetone a laissé, dans les habitudes de l'esprit, l'idée que les douze
premiers Césars forment dans l'histoire comme une partie séparée,
complète, et désormais consacrée.

C'est là une de ces idées fausses qui ont cours et vie. Suetone, s'il
eût vécu plus tard eût inventé les quinze ou les vingt Césars, et ce
chiffre fût resté désormais immuable dans l'esprit sans critique du
vulgaire.

M. de Champagny a vu autre chose qu'un chiffre dans l'histoire de Rome.
Appelé par ses études sur le christianisme et l'histoire générale de
cette époque extraordinaire, il s'est attaché à ces temps qui sont comme
la sommité de l'histoire du peuple romain; et traçant dès lors les
bornes du cadre où il allait faire entrer tant de choses, il n'écrit que
l'histoire de la véritable famille césarienne, qui commence à Jules
César et finit à Néron.

Jules César, Auguste, Tibère, Caligula. Claude et Néron, telles sont
donc les grandes figures, les existences prodigieuses dont M. de
Champagny, dans les deux premiers volumes, peint la biographie et
l'histoire.

Rome, sa grandeur géographique, sa puissance, sa politique, l'étendue de
l'empire, son armée, sa capitale, ses moeurs, ses usages, ses vices, ses
vertus, sa philosophie, sa religion, voilà ce que contiennent les deux
autres volumes.

Nous venons de rappeler, dans ces deux phrases, le plan de cet ouvrage
remarquable.

Ce plan est neuf aussi: il a quelque chose de hardi. Détacher ainsi de
l'histoire les hommes qui la dominent, raconter leur vie à part,
introduire dès l'abord le lecteur dans le drame des faits, et réserver
ensuite comme corollaire et conséquence les aperçus philosophiques et
les hautes vues qui les résument pour les placer à la fin de l'oeuvre et
la couronner, c'est le fait d'un esprit élevé sans doute, et qui se fait
à lui-même sa voie, sans chercher devant lui d'autres traces.

Mais à quelle époque historique cette forme de l'histoire
conviendrait-elle plus qu'à celle des premiers Césars lorsque devant
l'univers silencieux, un seul homme paraît et agit: le maître, le
tout-puissant, le César, le presque dieu?

Ainsi partagée dans ces deux grandes et simples divisions, la manière de
l'auteur également différente, vive, colorée, dramatique dans la
première parte, dans la seconde, elle s'élève encore, devient
rigoureuse, austère, philosophique.

Lire ces quatre volumes, c'est vivre dans la société romaine, c'est
respirer dans l'antiquité. Les historiens vulgaires montrent de loin
l'histoire, qui, à cette distance, paraît déformée et indécise. M. de
Champagny a fait comme Shakespere dans _Corialan_ et dans _Jules César_
il met le lecteur au milieu même de Rome, et il l'y fait vivre de
l'existence et des émotions romaines.

Le style de ce livre est aussi neuf et orignal que l'est l'ouvrage
lui-même. Quelque part. M de Champagny a dit de Tacite que sa pensée
_s'incruste_ dans sa phrase: ceci est aussi à dire de M. de Champagny
lui-même.

Peut-être pourrait-on cependant faire un reproche à ce livre: ce sont
les allusions passagères aux choses actuelles. Notre époque, quelle
qu'elle soit, n'avait pas de place à prendre dans ce tableau; ces
allusions, aujourd'hui comprises dans leur finesse vieilliront vite, et
disparaîtront, et dans quelques années il y aura quelques lignes qui ne
seront plus comprises dans un livre où tout le reste est excellent, et
qui a bien d'autres éléments de durée dans l'avenir. G. C.



Amusement des Sciences.

SOLUTION DES QUESTIONS PROPOSÉES DANS L'AVANT-DERNIER NUMÉRO.

I. Tous nos lecteurs connaissent le moyen d'obtenir un mouvement de
rotation continu au moyen de l'air échauffé par un poêle. Ils savent que
si, après avoir coupé dans une carte un cercle de la largeur de cette
carte, on découpe ce cercle suivant une spirale qui fasse trois ou
quatre révolutions, en réservant un petit espace intact autour du
centre, il suffira d'appuyer ce centre sur une pointe verticale, auprès
du tuyau d'un poêle, pour que l'espèce de surface hélicoïdale obtenue
par le déroulement de la carte se mette à tourner sur elle-même avec une
vitesse qui dépendra de l'excès de la température du tuyau sur celle de
la chambre.

Ce petit jeu mécanique est fondé sur la propriété dont jouit une colonne
d'air chaud de s'élever au milieu d'une masse d'air plus froid. Le
courant qui en résulte tend à faire monter la carte découpée; mais, en
égard à l'inclinaison de la surface de cette carte, l'impulsion qu'elle
reçoit agissant obliquement et n'étant pas assez furie pour soulever la
carte entière, ne peut que la faire tourner autour de son point de
suspension.

[Illustration.]

Cela posé, l'intelligence de notre figure, n'offrira aucune difficulté.
Il suffit d'y jeter les yeux pour reconnaître que le courant d'air chaud
de la cheminée agissant sur une surface hélicoïdale analogue à celle
dont nous parlions tout à l'heure, doit produire le même effet. Ainsi
l'appareil prendra un mouvement de rotation autour de l'arc vertical en
fer, qui est scellé au milieu de la cheminée, et qui est mobile sur les
deux pointes placées à ses extrémités. Quant à la transmission du
mouvement à la broche, elle s'opère très-simplement par l'intermédiaire
d'une grande roue agissant sur un pignon et d'une chaîne sans fin
verticale, semblable à celle que l'un voit dans les tourne-broches
ordinaires.

Cette espèce de tourne-broche est employée en quelques points du
territoire. Elle fonctionne parfaitement quand elle est convenablement
établie, et elle mériterait d'être plus connue. Il est à remarquer
qu'elle satisfait pleinement aux exigences culinaires, en ce que la
vitesse de rotation est d'autant plus considérable que le feu est plus
actif.

On a construit, d'après les mêmes idées, des lampes assez, singulières.
Le verre qui sert de cheminée étant surmonté d'un appareil hélicoïdal du
genre de celui que représente notre figure, a suffit d'allumer la lampe
pour que le mouvement de rotation ait lieu. Or, les transformations de
mouvement, faciles à concevoir, servent à tirer parti de cette faible
force de rotation et à la faire agir, soit sur du petites pompes qui
montent l'huile à la partie supérieure de la lampe, soit sur un
mécanisme d'horlogerie sans ressort ni poids; de sorte que c'est le
mouvement, de la lampe qui fait marcher les aiguilles sur le cadran.

Les transformations de mouvement dont il vient d'être question se
retrouvent à chaque instant dans les machines les plus importantes et
les plus utiles. Ainsi, l'air chaud en montant suit une direction
rectiligne, et, au moyen de la surface hélicoïde, ce courant ascendant
imprime la rotation aux engrenages de notre tourne-broche. La rotation
qui a lieu d'abord autour d'un axe vertical, se transforme finalement en
une autre autour d'un axe horizontal.

Remarquons en outre l'analogie frappante, ou plutôt la similitude
parfaite qu'il y a entre l'appareil propulseur hélicoïdal qui paraît
avoir un si grand avenir dans la navigation à vapeur et l'âme de notre
petite machine.--La seule différence consiste en ce que l'un reçoit
l'impulsion d'un moteur étranger dans un liquide immobile, d'où résulte
son mouvement de progression dans ce liquide, tandis que l'autre reçoit
l'impulsion d'un courant de fluide aérien, et que ne pouvant acquérir un
mouvement de progression, il transmet sa rotation à d'autres parties de
la même machine. Ainsi, un des progrès les plus remarquables de la
navigation à la vapeur se trouvait implicitement dans notre
tourne-broche sans ressort ni contre-poids! Que de grandes choses dans
les plus petites!

II. Disons d'abord en quoi consiste le jeu de _passe-dix_. On jette
trois dés sur une table, et un joueur parie contre l'adversaire que la
donne des points amenés excédera 10. Il y a 216 combinaisons possibles.
Or, les points sont disposés sur les dés ordinaires de manière que la
somme des points sur deux faces opposées soit constamment _sept_, l'as
opposé au six, et ainsi pour les autres. La somme des points qui se
trouvent sur les faces opposées des trois dés fait donc constamment 21.
Donc chaque combinaison qui fait gagner le joueur pariant pour
passe-dix, en comprend une autre qui le fait perdre, savoir celle qu'on
obtiendrait en retournant les trois dés, ou en faisant la lecture sur
les faces inférieures au lieu de la faire sur les faces supérieures.
Donc, les chances des joueurs sont égales lorsqu'ils parient, l'un pour,
l'autre contre passe-dix en un coup.

Cela posé, d'après l'énoncé de notre problème, les probabilités de Paul
sont évidemment

                         1/2      1/4     1/8     1/16    1/32

        pour gagner       1,       2,      4,      8,     16 fr., etc.,

selon que Pierre passera dix au premier, au second, au troisième coup,
etc. La valeur de son espérance mathématique de gain est égale à la
somme de tous les gains aléatoires multipliés respectivement par les
probabilité correspondantes. Or, chacun de ces produits partiels est
égal à un demi-franc Ainsi, Paul devrait, pour que le jeu fût égal,
déposer un enjeu de 50 francs, si l'on convient de s'arrêter au centième
coup; 500 francs pour mille coups, etc.

Il semble donc qu'il doit déposer pour enjeu une somme infinie, quand on
convient que le jeu se prolongera jusqu'à ce que Pierre ait passé dix,
si loin qu'il faille aller pour cela. Et cependant, ajoute-t-on, quel
est l'homme sensé qui voudrait risquer à ce jeu, non pas une somme
infinie dont personne ne dispose, mais une somme tant soit peu forte
relativement à sa fortune.

Tel est le paradoxe curieux qui est célèbre dans l'histoire de la
science sous le nom de _problème de Pétersbourg_.

Pour lever ce paradoxe, ce que nous connaissons de plus satisfaisant est
la remarque très-simple faite par M. Poisson, que Pierre ne peut pas
payer plus qu'il n'a, et que possédât-il 50 millions, il ne pourrait
loyalement s'engager à prolonger le jeu au-delà du 26e coup, puisqu'au
27e coup sa dette envers Paul, en cas de perte, serait le nombre de
francs représente par le produit de 29 facteurs égaux à 2, ou par 67,
108, 864 francs, somme supérieure à sa fortune. Réciproquement, Paul
connaissant la fortune de Pierre, ne s'engagera pas après plus de 26
coups, et ne risquera que 15 francs. En supposant qu'on ne limite pas le
nombre des coups, comme il ne peut recevoir de Pierre, quoi qu'il
arrive, plus de 50 millions, on trouve que son enjeu ne doit pas
dépasser 13 francs 50 centimes.

(Cette question est empruntée à l'ouvrage de M. Cournot, déjà cité.)


NOUVELLES QUESTIONS A RÉSOUDRE.

I. Puiser de l'eau dans un puits avec une corde sans seau.

II. On demande de combien de manières différentes on pourrait payer 3
livres tournois, lorsque l'on faisait usage de nos anciennes monnaies,
telles que: écus de 3 livres, pièces de 24, de 12, de 6, de 2 sous, de
18 deniers, d'un sou, de 2 liards, d'un liard.



_A M. le Directeur de_ L'Illustration,

Bordeaux, 17 janvier 1843.

Monsieur,

Vos _rébus_ finiront par causer quelque grand malheur. Deux honorables
négociants de Bordeaux, n'ayant pu se mettre d'accord sur le sens de
celui que contenait votre avant-dernier numéro, en sont venus à des
propos affligeants et presque à des voies de fait. Voici comment les
choses se sont passées:

M. A..., remarquant dans votre _rébus_ un rayonnement circulaire d'un
diamètre fort étendu, pensa que l'intention de l'auteur avait été de
représenter _le soleil_. Cela posé, il constata au centre de l'astre la
présence d'une _laie_ et les attributs généraux des _beaux-arts_. Armé
de ces deux éléments de conviction, il arriva successivement à la
combinaison d'une phrase ainsi conçue:

Les beaux-arts sont dans le plus grand désastre. (Laie, beaux-arts sont
dans le plus grand des astres.)

Je ne sais, monsieur, ce que vous penserez de cette interprétation. M.
A... soutint qu'elle était parfaitement raisonnable: il déclara qu'il
avait visité la dernière Exposition du Louvre; qu'il avait reculé
d'horreur à la vue de toutes les monstruosités qui s'étaient offertes à
sa vue; qu'il lui était par conséquent permis de croire que les
beaux-arts étant arrivés à leur extrême décadence, ce fait avait pu être
proclamé, sous la forme allégorique d'un _rébus_, dans un journal qui se
distingue par la délicatesse et la pureté de son goût.

M. C..., qui avait également visité la galerie du Louvre, mais qui, en
sa qualité de spéculateur en indigo et en cochenille, n'avait fixé son
attention que sur la nature des couleurs et les avait trouvées fort
belles, repoussait la traduction de M A... comme absurde, inconvenante
et attentatoire à la dignité des artistes français. En conséquence, il
déclara:

1° Que ce que M. A... prenait pour un soleil, n'était autre chose qu'une
_gloire_;

2° Qu'en effet on voyait au milieu de cette _gloire_ les attributs des
beaux-arts;

3º Qu'on y voyait également une _laie_, mais que cette laie étant sur le
point de mettre bas, il fallait en conclure qu'elle était _féconde_.

A l'aide de ces diverses indications, M. C... déclara formellement que,
loin de signifier que les que les _beaux-arts étaient dans le plus grand
désastre_, le rébus contenait ces mots:

La gloire _environne_ les beaux-arts et les _féconde_. (et _laie
féconde_)

Vous comprenez, monsieur, que, partant de deux points de vue aussi
opposés, il était difficile que les deux adversaires pussent se faire la
plus légère concession. Vainement des amis, affligés d'une discussion
dont les suites pouvaient devenir graves, firent-ils tous leurs efforts
pour opérer une conciliation; elle était radicalement impossible. Ils
échouèrent donc, et la querelle n'en devint que plus animée et les
expressions que plus outrageantes.

Heureusement, monsieur, le courrier de Paris apporta votre dernier
numéro et par conséquent l'explication de votre dernier _rébus_. Ni l'un
ni l'autre des adversaires n'avait deviné juste, puisque la phrase
était: _Les beaux-arts sont dans toute leur gloire_, la dispute se calma
subitement; des explications satisfaisantes furent échangées; les deux
négociants se précipitèrent dans les bras l'un de l'autre.

[Illustration.]

Toutefois M. C..., après un instant de réflexion, se ravisa vivement, et
s'écria en s'adressant aux témoins de cette terrible scène: «Avouez au
moins, messieurs, que j'ai un peu moins tort que M. A...; car, si les
beaux-arts sont dans toute leur gloire, il en résulte évidemment qu'_ils
ne sont pas dans le plus grand désastre!_...»

Vous voyez, monsieur, que ce qui vient de se passer à Bordeaux est un
nouveau chapitre à ajouter au livre des grands effets produits par les
petites causes. Qu'à l'avenir cela vous serve d'avertissement, et
croyez-moi,

Votre bien dévoué serviteur et abonné,

                                                    P. B..... O.



Rébus.

EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS

L'inauguration de la fontaine Molière s'est faite le 15 du courant.

[Illustration: Nouveau rébus.]





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "L'Illustration, No. 0048, 27 Janvier 1844" ***

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